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HALPÉRINE-KAMINSKY + + + PARIS + BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + 1907 + + + + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +à 3 fr. 50 le volume. + + + PLAISIRS VICIEUX, traduction par Halpérine-Kaminsky, + préface par Alexandre Dumas, de l’Académie française 1 vol. + + PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de l’auteur, + traduction par Halpérine-Kaminsky, préface par Charles + Richet, professeur à la Faculté de médecine de Paris 1 vol. + + LA VRAIE VIE, traduct. par Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + LA FOI UNIVERSELLE, _précédé d’un Appel au Clergé_, + traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + LE GRAND CRIME, _précédé d’une Lettre au Tsar_, traduction + par Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + GUERRE ET RÉVOLUTION (_La fin d’un Monde_), traduction + par Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + LES RÉVOLUTIONNAIRES, traduction par J.-W. Bienstock 1 vol. + + CORRESPONDANCE INÉDITE, réunie et traduite par J.-W. Bienstock 1 vol. + + +Il a été tiré du présent ouvrage cinq exemplaires numérotés sur papier +de Hollande. + + +Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y +compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norwège. + + +Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--16258. + + + + +LA PORTÉE + +DE LA + +RÉVOLUTION RUSSE + + + + +Nous vivons une grande époque. Jamais les hommes n’ont eu devant eux une +œuvre aussi grandiose à accomplir. Notre siècle est le siècle de +révolution dans la plus haute acception de ce mot: révolution morale et +non matérielle. Il se forme une idée supérieure d’organisation sociale +et de perfectionnement moral. Nous n’assisterons pas à la moisson, mais +c’est un grand bonheur que de semer avec foi. + +CHANNING. + + +Les dévots de l’utile n’ont d’autre moralité que celle de l’intérêt, et +d’autre religion que celle du bien matériel. Ils ont trouvé le corps +humain mutilé et épuisé par la misère: dès lors, dans leur zèle +inconsidéré, ils se dirent: «Guérissons ce corps; quand il sera bien +portant, gras, gavé, l’âme reviendra y habiter.» Je dis, moi, qu’on ne +saurait guérir ce corps qu’après avoir guéri l’âme. L’origine du mal est +en elle, tandis que les maux corporels ne sont que les manifestations +extérieures de ce mal. L’humanité meurt, de nos jours, de l’absence +d’une foi commune, d’une idée commune, unissant la terre au ciel, +l’univers à Dieu. L’absence de cette religion spirituelle, dont n’ont +survécu que les formes creuses et les formules inertes; l’absence +complète du sentiment du devoir, de l’aptitude de se sacrifier, ont fait +que l’homme est tombé dans la sauvagerie et a dressé sur un autel vide +l’idole de l’utilité. Les despotes et les princes de ce monde sont +devenus ses pontifes. Ce sont eux qui ont donné l’odieuse formule de la +morale utilitaire proclamant: «Chacun pour les siens, chacun pour soi.» + +Joseph MAZZINI. + + +Et voyant la multitude du peuple, Il fut ému de compassion envers eux de +ce qu’ils étaient dispersés et errants, comme des brebis qui n’ont pas +de berger. + +SAINT MATTHIEU (IX, 36). + + + + +LA PORTÉE + +DE LA + +RÉVOLUTION RUSSE + + + + +AVANT-PROPOS + + +Une révolution s’accomplit en Russie, et le monde entier la suit avec +une attention soutenue, cherchant à deviner et à prévoir où elle +conduira les Russes. + +Il est peut-être intéressant et important, pour les spectateurs qui +observent la révolution russe du dehors, de prévoir son aboutissant; +mais pour nous, Russes, qui la vivons, qui la faisons, l’intérêt +primordial n’est pas là; il est dans la détermination la plus nette et +la plus certaine de ce que nous devons faire en ces instants dangereux, +graves et d’une si grande portée pour nous. + +Toute la révolution est dans la sanction du changement survenu dans les +rapports du peuple avec le gouvernement. + +C’est bien ce changement qui s’effectue actuellement en Russie, et c’est +nous, tous les Russes, qui concourons à ce changement. + +Pour savoir comment nous pouvons et devons modifier nos rapports envers +le pouvoir, il nous faut donc élucider ce qu’est celui-ci, quelle est +son origine et quelle serait la meilleure attitude à garder envers lui. + + + + +I + + +Les mêmes phénomènes se sont invariablement produits chez tous les +peuples. Parmi ceux qui étaient occupés aux travaux indispensables à +leur subsistance: la chasse, ou l’élevage des bétails, ou l’agriculture, +se sont trouvés des individus, compatriotes ou étrangers, qui enlevaient +à ceux qui travaillaient le produit de leur travail: ils pillaient +d’abord, puis asservissaient leurs victimes et exigeaient d’elles soit +leur travail, soit un tribut. + +Les choses se passaient ainsi dans l’antiquité et se passent encore en +Afrique et en Asie. Et c’est ainsi que les travailleurs, toujours +occupés à leur œuvre indispensable et habituelle de la lutte contre les +forces naturelles, œuvre de leur subsistance et de celle de leurs +enfants, se soumettaient à toutes les exigences des conquérants, bien +qu’ils fussent plus nombreux et plus moraux que ceux-ci. + +Ils se soumettaient en raison de la répulsion qu’ont toujours les hommes +de lutter contre des hommes. Cette répulsion caractérise surtout ceux +qui sont occupés à l’œuvre grave de la lutte contre la nature. Ils +préfèrent donc subir toutes les suites qu’entraînent pour eux les +violences que d’abandonner leur travail coutumier, si nécessaire et si +affectionné d’eux. + +Il n’y avait certes question d’aucun «contrat» que font intervenir Hugo +Groz ou Rousseau pour déterminer les rapports entre manants et +seigneurs. Il ne pouvait pas y avoir non plus entente commune, comme +l’imagine Spencer dans ses _Principles of Sociology_, entente sur la +meilleure façon d’organiser la vie sociale. Au contraire, il se +produisait tout naturellement ceci: lorsque les uns subissaient la +violence des autres, les opprimés préféraient toutes les misères aux +soucis et aux efforts de la lutte contre les oppresseurs, et cela +d’autant plus que ceux-ci se chargeaient de défendre les pays soumis +contre les perturbateurs extérieurs ou intérieurs de l’ordre et de la +tranquillité. + +Lorsqu’on étudie l’organisation des sociétés primitives, on omet +toujours le fait que ce sont les membres qui assurent l’existence de +toute la communauté qui sont les plus nécessaires et les plus moraux. Il +est donc plus naturel qu’ils n’abandonnent pas leur œuvre indispensable +pour aller lutter contre la violence. + +Il en fut ainsi dans l’ancien temps, comme il en est aujourd’hui lorsque +nous voyons des Birmans, des Fellahs d’Égypte et des Boers se soumettre +à des Anglais ou des Bédouins à des Français. + +Une étrange doctrine, fort répandue aujourd’hui et qu’on appelle la +science sociologique, affirme que les rapports sociaux évoluent et ont +toujours évolué suivant des conditions économiques. Mais cette +affirmation n’est que la substitution à la cause claire et évidente du +phénomène, de l’une de ses conséquences. La cause des unes ou des autres +conditions économiques a toujours été et n’a pu être que dans +l’oppression des uns par les autres; tandis que les conditions +économiques sont le résultat de la violence et ne peuvent, par suite, +déterminer les rapports entre les hommes. + +De tout temps, les méchants, les envieux aimant l’oisiveté: les Caïn, +attaquaient les laboureurs: les Abel, et, en menaçant ceux-ci des pires +violences, jouissaient du produit de leur travail. Par contre, les bons, +les paisibles, ceux qui aimaient le travail, au lieu de lutter contre +les violateurs, trouvaient préférable de se soumettre à ceux-ci, parce +qu’ils ne pouvaient interrompre leur besogne nourricière. C’est bien sur +ces violences, et non pas sur le système économique, que reposaient et +reposent aujourd’hui tous les groupements humains existants. + + + + +II + + +Depuis les temps immémoriaux et chez tous les peuples de la terre, les +rapports entre dirigeants et dirigés ont donc eu la violence pour base. +Mais ces rapports, comme tout ici-bas, changent constamment, et cela +pour deux raisons: premièrement, parce que les oisifs qui détiennent le +pouvoir se pervertissent à mesure que leur pouvoir se prolonge, +deviennent insensés et cruels et leurs exigences sont de plus en plus +nuisibles à leurs subordonnés; deuxièmement, parce que la folie de la +soumission aux maîtres pervertis apparaît de plus en plus marquée aux +opprimés. + +Quant aux maîtres, ils se pervertissent toujours: d’abord parce qu’ils +sont immoraux, et cela par le fait même qu’ils préfèrent l’oisiveté et +la violence au travail; puis, en mettant leur puissance au service de +leurs passions et de leurs vices, ils peuvent s’y adonner de plus en +plus; enfin, tandis que les simples mortels rencontrent des obstacles à +leurs penchants vicieux, les maîtres n’en rencontrent aucun, et, loin +d’en être blâmés, en sont couverts d’éloges par leurs courtisans. Car le +plus souvent ceux-ci tirent profit de la folie de leurs maîtres, et il +leur est en même temps agréable de penser que les vertus et la sagesse, +commandant le respect aux hommes sensés, sont attribuées à ceux à qui +ils se soumettent; c’est pourquoi les vices des dirigeants, vantés comme +des vertus, se développent dans des proportions monstrueuses. + +C’est bien là la cause qui a entraîné les chefs couronnés ou non +couronnés jusqu’à la limite extrême de la folie et du vice qu’ont +atteinte les Néron, les Charles, les Henri, les Louis, les Ivan, les +Pierre, les Catherine, les Marat. + +Mais il y a autre chose. Si les chefs se contentaient d’être débauchés +personnellement, ils ne seraient pas si nuisibles. Mais les débauchés +oisifs et blasés, tels que sont généralement les dirigeants, ont besoin +d’un but dans la vie qu’ils cherchent à atteindre. Or, ce but ne peut +être que l’accroissement de leur gloire. + +Dans toutes les autres passions, la limite de la satiété est vite +atteinte; seule, la passion de la gloire est illimitée, et c’est +pourquoi tous les dirigeants ont toujours ambitionné la gloire, +principalement militaire, comme l’unique passion où les hommes débauchés +et blasés peuvent toujours trouver de nouvelles jouissances. + +Or, pour entreprendre une guerre, il faut de l’argent, des soldats et +surtout une possibilité de carnage. C’est ce qui rend la situation des +soumis de plus en plus pénible. Finalement elle arrive à un degré si +aigu qu’ils ne peuvent plus supporter le poids du pouvoir et cherchent à +modifier leurs rapports envers lui. + + + + +III + + +Il est une autre cause, plus puissante encore, des changements de +rapports entre dirigeants et dirigés. Reconnaissant au pouvoir le droit +de les dominer et étant habitués à la soumission, ces derniers +commencent, à mesure que l’instruction et la conscience morale se +répandent, à se rendre compte non seulement de la nocivité grandissante +du pouvoir au point de vue matériel, mais encore de l’immoralité de la +soumission. + +Il y a dix, ou même cinq siècles, les nations pouvaient, sur l’ordre de +leurs chefs, massacrer des populations entières des autres pays dans un +but de conquête, de dynastie ou de fanatisme religieux. Mais, au XIXe et +au XXe siècle, les dirigés, éclairés par le christianisme ou par +d’autres doctrines humanitaires engendrées par lui, ne peuvent plus +obéir aux autorités exigeant la participation à l’assassinat de ceux qui +défendent leur liberté, comme cela eut lieu notamment en Chine, au +Transvaal, aux Philippines; ils ne peuvent plus, comme jadis, la +conscience tranquille, se savoir participer aux violences que commettent +aujourd’hui tous les gouvernements. + +Le pouvoir oppresseur, à mesure qu’il dure, fond par les deux bouts: +d’une part, par l’accroissement de l’immoralité des dirigeants +augmentant progressivement le poids qui écrase les dirigés, et, de +l’autre, en répondant de moins en moins au principe de moralité des +dirigés. + +L’heure survient donc immanquablement quand se modifie l’attitude du +peuple envers l’autorité. Elle peut survenir tôt ou tard, suivant le +degré et la rapidité de la corruption du pouvoir, le tempérament plus ou +moins calme ou agité du peuple, voire suivant sa situation géographique +facilitant ou empêchant la communication des hommes entre eux; mais, tôt +ou tard, cette heure arrive forcément chez tous les peuples. + +Chez les nations occidentales, nées sur les ruines de l’empire romain, +ce moment était arrivé depuis longtemps. La lutte du peuple contre le +gouvernement a continué dans les États qui lui avaient succédé, continue +encore aujourd’hui. Chez les Orientaux: la Turquie, la Perse, l’Inde, la +Chine, ce moment n’est pas encore venu. Enfin, il vient de sonner pour +le peuple russe. + +Ce peuple est aujourd’hui en présence d’un terrible dilemme: doit-il +continuer, à l’exemple des populations orientales, à se soumettre à son +gouvernement irraisonné et corrompu malgré tous les maux dont il en +souffre; ou bien, à l’exemple des nations occidentales, reconnaissant le +caractère nuisible du gouvernement existant, doit-il le renverser par la +force et le remplacer par un nouveau? + +Ce dilemme se présente comme naturel à ceux des Russes qui, +n’appartenant pas aux classes ouvrières, se trouvent en rapport avec les +classes supérieures des nations occidentales et considèrent comme un +bien la puissance militaire, le progrès industriel et commercial, le +perfectionnement technique et l’éclat extérieur auxquels sont parvenus +les peuples d’Occident à la suite du changement de leur régime +politique. + + + + +IV + + +La plupart des Russes n’appartenant pas aux classes laborieuses sont +persuadés que le peuple ne saurait rien faire de mieux, pendant la crise +actuelle, que de s’engager dans la voie qu’ont suivie et suivent encore +les nations occidentales: combattre le gouvernement, limiter son pouvoir +et élargir de plus en plus celui du peuple. + +Cette conviction est-elle juste et cette activité est-elle rationnelle? + +Les nations d’Occident, engagées sur cette voie depuis des siècles, +ont-elles atteint le but qu’elles poursuivaient? Se sont-elles +débarrassées de tous les maux dont elles souffraient? + +Ces nations, comme toutes les autres, commencèrent par se soumettre à +toutes les exigences des autorités parce qu’elles préféraient la +soumission à la lutte. Mais le pouvoir, en la personne des +Charles-Quint, des Philippe, des Henri VIII, est parvenu à un tel degré +de corruption que les peuples ne purent plus en supporter le poids. +Aussi se révoltèrent-ils à plusieurs reprises contre leurs princes. + +Cette lutte se manifestait en divers pays et à diverses époques, mais +toujours et partout sous les mêmes aspects: guerres civiles, pillages, +assassinats, supplices; finalement, l’ancien gouvernement devait faire +place à un nouveau. Lorsque celui-ci commençait à trop peser à son tour +au peuple, il était également renversé et remplacé par un autre, lequel, +par la perversité propre au pouvoir, se rendait aussi nuisible que le +précédent. + +En France, par exemple, il se produisit, en l’espace de soixante-dix +ans, dix changements de gouvernement: les Bourbons, la Convention, le +Directoire, le Consulat, l’Empire, encore les Bourbons, Louis-Philippe, +de nouveau la République, de nouveau l’Empire, de nouveau la République. +Les changements de régime s’effectuaient également parmi les autres +peuples, quoique avec moins de brusquerie. + +Ces successions de régime n’amélioraient généralement pas la situation +des peuples, et les auteurs des révolutions ne pouvaient se défendre de +l’idée que les maux proviennent moins de la nature des personnes +revêtues du pouvoir que du fait de la domination d’un petit nombre sur +la grande masse. C’est pourquoi ils cherchèrent à rendre le pouvoir +inoffensif en limitant ses attributions. Et on l’obtenait par +l’institution de corps élus où étaient représentées les diverses +classes. + +Mais les hommes appelés à siéger dans les assemblées et à limiter +l’arbitraire du gouvernement, en détenant eux-mêmes l’autorité, +subissaient à leur tour l’influence corruptrice du pouvoir; +collectivement ou séparément, ils faisaient le même mal et pesaient +aussi lourdement sur le peuple que les souverains autocrates. + +Pour y remédier et circonscrire davantage l’arbitraire, certains peuples +firent disparaître presque entièrement le pouvoir monarchique, et +établirent un gouvernement composé d’hommes élus par le suffrage +universel. Par la suite, s’établit le régime républicain en France, en +Amérique, en Suisse: d’où la possibilité pour chaque membre de la +société d’intervenir et de participer à la confection des lois. + +Tous ces changements ne firent que corrompre de plus en plus les +citoyens de ces pays, en raison de leur participation au pouvoir et de +la négligence de leurs occupations. Quant aux maux dont souffraient les +peuples, ils ne continuaient pas moins à subsister, quel que fût le +régime: monarchie constitutionnelle ou république, avec ou sans +_referendum_. + +Il n’en pouvait être autrement, car l’idée de limiter l’arbitraire du +pouvoir en y faisant participer tous les hommes pèche par sa base même. + +S’il est injuste qu’un seul homme, avec le concours de ses auxiliaires, +puisse gouverner la collectivité entière et que son administration soit +nuisible au peuple, il n’est pas douteux qu’il en sera de même lors de +la domination de la minorité sur la majorité. + +Mais le règne de la majorité sur la minorité ne garantit pas plus une +administration équitable, car il n’y a aucune raison de croire que la +majorité puisse être plus sensée que la minorité qui ne participe pas au +gouvernement. + +Quant à l’extension du droit de gouverner _sur tous_,--par le +développement progressif du _referendum_ et du droit d’initiative,--elle +aboutirait simplement à ce que tout le monde lutterait contre tout le +monde. + +Le pouvoir d’un homme sur un autre, fondé sur la violence, est un mal +dans sa source même. Aucune organisation ayant pour base la violence ne +saurait empêcher le mal de demeurer un mal. + +Il s’ensuit que dans tous les pays, quel que soit leur régime, +despotique ou démocratique, les maux fondamentaux restent les mêmes: +accroissement progressif et effrayant des budgets; animosité envers les +voisins suscitant les préparatifs à la guerre; impôts et monopoles; +privation du peuple de son droit à la terre devenue propriété privée; +nationalités opprimées; enfin, guerre fauchant et corrompant de +nombreuses vies humaines. + + + + +V + + +Certes, les régimes représentatifs de l’Europe occidentale et de +l’Amérique, tant monarchie constitutionnelle que république, ont +supprimé certains abus des autorités, rendu impossible l’existence de +monstres, tels que les Louis, les Charles, les Henri, les Ivan. + +(Il est vrai que sous un régime représentatif le pouvoir peut être +détenu par des hommes insignifiants, rusés, immoraux et intrigants, mais +l’organisation politique actuelle est telle, que seuls des hommes de +cette catégorie peuvent accéder au pouvoir.) + +Le régime parlementaire a supprimé sans doute des abus: par exemple les +lettres de cachet, les persécutions religieuses; il a soumis l’impôt à +l’examen des représentants du peuple, rendu publics les actes du +gouvernement, concouru au perfectionnement technique de l’industrie, +facilitant ainsi la vie aux riches et ajoutant plus de puissance +militaire à l’État. + +De sorte que, grâce à cet ordre de choses, les nations sont devenues +incontestablement plus puissantes dans l’industrie, le commerce et l’art +militaire que ne le sont celles où subsiste le régime despotique, et la +vie des classes privilégiées fut rendue plus assurée, plus commode, +agréable et belle qu’auparavant. + +Mais la vie de la majorité de ces nations est-elle devenue mieux +assurée, plus libre, et surtout plus rationnelle et morale? + +J’estime que non. + +Sous le régime du pouvoir personnel, le nombre de ceux qui sont +pervertis par la participation au pouvoir et par leur existence +parasitaire est limité; il comprend les proches, les conseillers et les +courtisans du maître. La cour des souverains est l’unique foyer des +contagions immorales d’où elles rayonnent de tous côtés. Tandis que, +sous le régime constitutionnel, le nombre de ces foyers augmente, car +chacun des participants au pouvoir a ses amis, auxiliaires, courtisans, +ainsi que des descendants. + +Enfin, sous le régime du suffrage universel, le nombre de ces centres de +contagion se multiplie davantage encore. Chaque électeur est l’objet de +flatterie et de subornation. Le caractère de la domination se modifie +également: au lieu de reposer sur la violence directe, elle a pour base +l’argent, ce qui est encore la violence, mais par transmission complexe. + +Le nombre des hommes oisifs vivant du produit des travailleurs se +multiplie donc; une classe se forme, appelée bourgeoisie, qui, sous la +protection de la force, mène une vie facile et agréable, exempte de tout +travail pénible. + +Étant donné qu’il faut--pour organiser une pareille existence pour des +milliers de roitelets remplaçant un seul souverain--une grande quantité +d’objets enjolivant et égayant leur vie de fête, à chaque passage du +régime despotique au régime représentatif surgissent des inventions +facilitant la production d’objets de plaisir et de sécurité pour les +classes fortunées. + +Or, la fabrication de ces objets détache de plus en plus les ouvriers du +travail des champs. Ainsi se forme la classe des ouvriers de ville, qui, +en raison de leur situation précaire, tombent sous la complète +dépendance des classes aisées. + +A mesure que le régime parlementaire se prolonge, le nombre des +travailleurs de ville augmente et leur situation empire. Aux États-Unis, +sur soixante-dix millions d’habitants, on compte dix millions de +prolétaires. La même proportion est observée en Angleterre, en Belgique, +en France. + +On voit par là que le nombre de ceux qui abandonnent le travail +produisant les objets de première nécessité, pour fabriquer les objets +de luxe, croît progressivement dans ces États. + +Il est donc clair que cette situation rend de plus en plus pénible la +vie des hommes qui sont forcés d’assurer le luxe aux oisifs dont le +nombre grandit sans cesse. Il est évident qu’une pareille vie sociale ne +saurait durer. + +Il se produit ici un phénomène qui pourrait être comparé à ce qui se +passerait chez un homme dont le torse augmenterait de plus en plus, +tandis que ses jambes deviendraient de plus en plus grêles: les jambes +ne pourraient plus supporter le poids du torse. + + + + +VI + + +Les peuples d’Occident, comme partout ailleurs, se soumettaient à leurs +maîtres afin d’éviter les tribulations et le mal que comporte la lutte. +C’est seulement lorsque l’oppression leur devenait trop lourde, que les +peuples, tout en reconnaissant la nécessité du pouvoir, se mettaient à +le combattre. Ceux qui prenaient part à la lutte étaient d’abord peu +nombreux; mais, devant l’insuccès des efforts des premiers combattants, +d’autres se joignaient à eux, et leur nombre croissait de plus en plus. +Et en voici le résultat: au lieu de se libérer des maux qu’engendrait le +pouvoir, la plupart des hommes de ces pays prirent part à ce même +pouvoir dont ils voulaient s’affranchir. + +Il arriva ce qui devait arriver: la perversion, propre au pouvoir, s’est +répandue non pas parmi un petit nombre comme cela a lieu sous le régime +d’un gouvernement personnel, mais bien parmi tous les membres de la +société. (Aujourd’hui, on s’emploie à ce que les femmes subissent la +même perversion.) + +Sous le régime parlementaire et du suffrage universel, chaque député +commence sa carrière par la subornation, l’enivrement des électeurs, les +promesses qu’il sait ne pouvoir tenir, et, siégeant à la Chambre, il +participe à la confection des lois qu’on fait appliquer par la force. Il +en est de même des sénateurs, des présidents. + +Les places au Parlement sont cotées; il est des hommes d’affaires qui +négocient cette opération financière entre les candidats et les +électeurs. La même corruption caractérise l’élection d’un président de +République. L’élection du président des États-Unis coûte des millions +aux brasseurs d’affaires qui escomptent l’élection de leur candidat en +vue des profits qu’ils tireront de tel ou tel système d’impôt ou de +l’exploitation de tel ou tel monopole, et ils regagnent en effet avec +usure ce que leur avait coûté l’élection présidentielle. + +Cette corruption foncière en entraîne bien d’autres: le penchant à +éluder tout travail pénible, la jouissance des commodités et des +plaisirs procurés par d’autres, les intérêts et les soucis d’État +empêchant de s’occuper des classes laborieuses, la propagation des +journaux remplis de mensonges et d’animosité; enfin, et surtout, la +haine entre peuples, classes, et individus. Cette corruption, +progressant toujours, a atteint de notre temps un tel degré, que la +lutte des uns contre les autres est devenue un phénomène général, et que +la science--celle qui s’emploie à justifier toutes les vilenies--a +proclamé que la lutte et la haine sont les conditions nécessaires et +bienfaisantes de la vie humaine. + +La paix qui, aux yeux des peuples antiques, apparaissait comme le bien +suprême,--ils se congratulaient avec les paroles: paix à vous,--a +disparu complètement parmi les peuples de l’Occident. Non seulement elle +a disparu, mais les hommes cherchent à se convaincre que la mission de +l’homme n’est pas dans la paix, mais dans la lutte de tous contre tous. + +Effectivement, une lutte incessante, industrielle, commerciale, +militaire y est menée: État contre État, classe contre classe, parti +contre parti, ouvrier contre capitaliste, homme contre homme. + +Il y a plus. La participation au pouvoir de tous les membres de la +société eut encore ce résultat que les hommes, détournés chaque jour +davantage du travail immédiat de la terre et prenant de plus en plus +goût à l’existence parasitaire, perdirent aussi leur indépendance, et, +par leur situation même, furent amenés à la nécessité de mener une vie +immorale. + +N’ayant ni l’habitude, ni le goût de subvenir à leurs besoins par le +travail de la terre, les Occidentaux furent forcément obligés d’acquérir +leurs moyens d’existence chez les autres nations. Or, ils ne pouvaient +le faire que par deux moyens: la supercherie, c’est-à-dire l’échange +d’objets pour la plupart inutiles et immoraux, tels que l’alcool, +l’opium, les armes, contre des objets de première nécessité; l’autre +moyen est la violence, c’est-à-dire le pillage des peuples en Asie, en +Afrique, partout où on sent la possibilité de piller impunément. + +Dans cette nécessité se trouvent l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la +France, les États-Unis, et surtout la Grande-Bretagne qui sert d’exemple +et d’objet d’envie aux autres nations. Presque tous les hommes de ces +pays, en devenant les participants conscients à la violence, dirigent +tous leurs efforts et toute leur attention vers l’activité +gouvernementale, industrielle et commerciale, ayant pour dessein +principal la satisfaction des besoins de luxe; et ils deviennent, soit +par la pression directe, soit par l’argent, les dominateurs des peuples +agricoles qui leur fournissent les objets de première nécessité. + +Ils sont dans certains états la majorité, dans d’autres encore la +minorité; mais la proportion de ces hommes exploitant le travail des +autres augmente avec une grande rapidité au détriment de ceux qui vivent +de leur propre travail agricole si naturel. Il s’ensuit que la plupart +des nations d’Occident ne peuvent plus subsister par leur travail +agricole. Il leur faut, par la violence ou la tromperie, enlever les +objets de subsistance aux peuples qui vivent encore par la culture de +leur propre sol. Ce à quoi elles s’emploient en recourant, soit à la +force brutale, soit à la corruption. + +Il arrive dès lors que l’industrie, ayant principalement pour but le +besoin des riches, et du plus riche de tous: le gouvernement, dirige ses +efforts vers la culture approximative des grandes étendues de terre, à +l’aide de machines; vers la confection de la toilette féminine, des +palais, bonbons, jouets, automobiles, tabacs, vins, médicaments, papier +à lettres, canons, fusils, poudre, etc., etc. + +Et, comme il ne peut y avoir de fin aux caprices des hommes lorsqu’ils +exploitent le travail d’autrui, l’industrie se mit à fabriquer de plus +en plus des objets inutiles, stupides et corrupteurs, tout en détournant +les hommes du travail rationnel. Et nous ne voyons pas de fin à ces +inventions pour le plaisir des oisifs, puisque, plus bêtes et plus +immorales elles sont,--automobiles remplaçant les jambes d’hommes et les +animaux, les funiculaires de montagnes, ou les automobiles +blindées,--plus leurs auteurs et ceux qui en profitent sont contents et +fiers. + + + + +VII + + +En Angleterre, où le régime parlementaire est plus ancien, un septième +seulement de la population est occupé aujourd’hui aux travaux agricoles; +en Allemagne, on compte 45 p. 100; en France, la moitié; de sorte que, +dans le cas où ces états pourraient faire disparaître les maux du +prolétariat, leur situation présente ne leur permettrait pas de +subsister indépendamment des autres pays. De même que les prolétaires +dépendent des classes possédantes, ces nations dépendent de celles qui +peuvent pourvoir à leur propre subsistance et vendre aux étrangers le +superflu. Telles sont l’Inde, la Russie, l’Australie. + +Les nations de l’Occident ont donc besoin pour exister de recourir aux +supercheries et aux violences sous forme de conquête des marchés, et, +poursuivant ce qu’elles appellent leur politique coloniale, elles +jettent plus loin et plus loin leur filet sur les hommes qui vivent +encore de l’agriculture dans diverses parties du monde. En rivalisant +entre elles, elles accroissent à chaque instant leurs armements et +enlèvent par des ruses diverses leurs terres à ceux qui mènent une vie +rationnelle et les forcent à les nourrir. + +Elles ont encore la possibilité d’agir ainsi. Mais on aperçoit déjà la +limite de la conquête des marchés, de la supercherie envers les +acheteurs, de la vente des objets inutiles et nuisibles, de +l’asservissement des pays lointains. Les populations de ces pays +commencent à se pervertir à leur tour, à produire elles-mêmes les objets +que leur fournissaient les nations occidentales, voire à apprendre la +science peu compliquée de l’armement et à être aussi cruelles que leurs +professeurs. + +On approche donc de la fin de cette existence immorale. En s’en +apercevant, les Occidentaux cherchent à s’étourdir, comme le font +toujours les hommes qui gâchent leur vie et qui le savent. + +Ils s’incitent à croire aveuglément que les inventions et le +perfectionnement des commodités de la vie au profit des riches, ainsi +que les instruments de lutte entre les hommes, que durant plusieurs +générations les travailleurs asservis étaient forcés de fabriquer, +constituent des acquisitions très importantes, presque sacrées, appelées +culture, ou, mieux encore, _civilisation_. + +Et comme toute foi avait sa science, la foi en la civilisation a la +sienne: la sociologie. Or, celle-ci n’a qu’un but: la justification de +l’ordre mensonger qui règne parmi les peuples de l’Occident. + +Cette science démontre que les cuirassés, le télégraphe, les bombes, la +photographie, les chemins de fer électriques et tant d’autres sottes et +pernicieuses inventions, destinées à augmenter le confort des oisifs ou +à les défendre par la force, sont bonnes, sacrées, marquées d’avance par +des lois immuables. C’est pourquoi la dépravation à laquelle ils donnent +le nom de civilisation est une condition indispensable de la vie humaine +et doit être répandue sur toute l’humanité. + +Et cette croyance est aussi aveugle, aussi inébranlable et présomptueuse +que toute croyance. + +On peut tout discuter, mais non la civilisation, c’est-à-dire +l’arrangement de notre vie, ainsi que les vilenies et les sottises que +nous commettons; la civilisation est un bien certain ne souffrant aucun +doute. Tout ce qui compromet cette croyance est mensonge; tout ce qui la +soutient est vérité absolue. + +Cette foi et cette science font que les Occidentaux, engagés dans leur +voie funeste, ne veulent pas voir et reconnaître qu’ils marchent vers +leur perte certaine. Les plus avancés parmi eux se réjouissent à la +pensée que cette voie les conduit, non à la perte, mais au plus grand +bonheur. Ils se persuadent que, par la violence qui les a déjà conduits +à leur malheureuse situation actuelle, ils parviendront à ce que les +hommes, qui visent le bien purement matériel, bestial, susciteront +l’apparition soudaine parmi eux, sous l’influence de la doctrine +socialiste, d’autres hommes qui, en possession du pouvoir, mais non +pervertis par lui, organiseront une vie sociale qui transformera ceux +qui sont habitués à mener une lutte égoïste en altruistes, et que tous +travailleront au bien commun pour en jouir fraternellement. + +Mais, si cette croyance n’a pas de fondement raisonnable et perd déjà en +ces derniers temps crédit parmi les hommes qui réfléchissent, elle se +maintient encore dans la masse ouvrière à laquelle elle donne le change +sur sa malheureuse condition, en lui faisant espérer un devenir +meilleur. + +Telle est la foi qui berce la plupart des peuples occidentaux et les +entraîne à la perte. Et cette fascination est si puissante que les voix +des sages qui vécurent parmi eux, tels Rousseau, Lamennais, Carlyle, +Ruskin, Channing, Harrisson, Emerson, Herzen, Carpenter, n’ont laissé +aucune trace dans la conscience des hommes, qui courent vers l’abîme et +ne veulent le voir ni en convenir. + +Et c’est dans cette voie funeste que les politiciens européens invitent +le peuple russe à s’engager, tout joyeux qu’ils sont de voir une +nouvelle nation tomber dans la même situation sans issue! Ils poussent +également des Russes étourdis, qui, ne sachant pas penser par eux-mêmes, +imitent servilement ce qui se faisait il y a des centaines d’années, +alors qu’on ne savait pas encore où cela mènerait les peuples +d’Occident. + + + + +VIII + + +La soumission à la violence a conduit autant les Orientaux, qui +continuent à obéir à leurs souverains corrompus, que les Occidentaux, +chez qui le pouvoir et la corruption qui l’accompagne se sont +démocratisés, à de grands maux, à de nouveaux conflits inévitables qui +les menacent tous. + +La condition malheureuse des peuples occidentaux à l’intérieur est +encore accrue par le fait qu’ils sont amenés à la nécessité de +soustraire pour leur alimentation, par la ruse et la force, aux peuples +orientaux leurs produits du travail. + +Ils y parviennent toujours par la même méthode, connue sous le nom de +civilisation, et qui leur sert jusqu’au moment où les Orientaux +l’apprennent à leur tour. En attendant, la majorité de ceux-ci, +continuant à obéir à leur gouvernement, retardent dans les procédés de +lutte contre les Occidentaux et sont obligés de se soumettre à leur +puissance. + +Mais certains parmi les peuples orientaux commencent déjà à se frotter à +la civilisation corruptrice des Européens, et, comme l’ont prouvé les +Japonais, s’assimilent aisément la ruse peu compliquée et la cruauté des +civilisés pour opposer les mêmes moyens de lutte qu’avaient employés +contre eux leurs oppresseurs. + +Et voici que le peuple russe, placé entre les Occidentaux et les +Orientaux, s’étant assimilé en partie les procédés de l’Occident, mais +continuant jusqu’à ces derniers temps à obéir à son gouvernement +autocratique, est amené par la destinée à réfléchir sur les maux dont +souffrent les peuples aux deux antipodes. D’un côté, il voit les +souffrances que vaut aux Orientaux leur soumission au pouvoir +despotique; de l’autre, il se rend compte que la limitation du pouvoir +et sa démocratisation chez les Occidentaux, loin d’améliorer leur sort, +les a corrompus et les a acculés à la nécessité de tromper et de piller +les autres peuples. + +Le peuple russe doit donc en conclure qu’il lui faut modifier ses +rapports envers le pouvoir d’une façon autre que ne l’avaient fait les +peuples de l’Occident. + +Tel un chevalier de la mythologie slave, la Russie est aujourd’hui au +carrefour de deux routes, l’une et l’autre conduisant à la perte. + +Il est désormais impossible à un peuple de continuer d’obéir à son +gouvernement. + +C’est impossible, parce que, voyant le gouvernement dépouillé de son +prestige passé, ayant compris que la plupart des maux proviennent de +lui, le peuple russe ne peut ne pas vouloir se débarrasser de ces maux. + +En outre, il n’a plus à obéir au gouvernement parce qu’en réalité il +n’en existe plus qui assurerait au peuple, comme par le passé, le loisir +et la tranquillité. Nous ne sommes plus en présence d’un gouvernement et +des révoltés, mais seulement de deux partis qui se combattent avec +acharnement. + +Obéir au gouvernement comme sous l’ancien régime, c’est continuer à +supporter les souffrances passées: manque de terre, famine, lourds +impôts, guerres aussi inutiles que sauvages, et, de plus, participer aux +scélératesses que commet aujourd’hui le gouvernement pour se défendre, +vainement d’ailleurs, comme tout porte à le croire. + +Il est moins sensé encore pour le peuple russe de s’engager dans la voie +qu’ont suivie les peuples occidentaux, puisque son caractère funeste est +devenu évident. Ceux-ci ignoraient où elle les conduisait lorsqu’ils +l’avaient choisie, tandis que nous, nous ne pouvons plus ignorer. + +D’autre part, la majorité des Occidentaux qui s’étaient engagés sur +cette voie assuraient leur existence par l’industrie, le commerce, ou +l’esclavage direct (nègres) ou indirect (salariés); tandis que le peuple +russe est principalement agricole. S’engager sur la voie que suivaient +les nations occidentales, c’est donc commettre, consciemment cette fois, +des violences, non plus pour le compte du gouvernement, mais contre lui; +non plus commandé par autrui, mais par notre volonté propre, et pour +aboutir finalement, comme les Occidentaux, et après une lutte séculaire, +aux mêmes maux dont le peuple russe souffre actuellement: manque de +terre, accroissement progressif des impôts, dette publique, armements, +guerres aussi cruelles qu’insensées. Bien mieux: perdre comme les autres +peuples de l’Europe le bien primordial que possède le peuple russe: +l’existence agricole qui lui est si chère et habituelle, et cela pour +être ensuite à la merci de la production étrangère. Lutter enfin dans +les conditions les moins favorables contre l’industrie et le commerce +étrangers, avec la certitude d’être vaincu. + +Ainsi, course à l’abîme sur l’une comme sur l’autre voie. + + + + +IX + + +Que doit donc faire le peuple russe? + +La réponse, semble-t-il, est bien simple, naturelle, découlant de la +situation même: ne suivre ni l’une ni l’autre des deux voies; autrement +dit, ni obéir à son gouvernement qui l’a conduit à son malheureux état +actuel, ni organiser sur le modèle des peuples occidentaux le régime +parlementaire et oppresseur qui a rendu leur situation plus malheureuse +encore. + +Cette réponse simple et naturelle doit venir à l’idée du peuple russe +plus qu’à tout autre, et surtout dans sa situation actuelle. + +Au fait, on ne peut que s’étonner de ce qu’un paysan du gouvernement de +Toula ou de Saratov, de Vologda ou de Kharkov, qui ne voit aucun intérêt +à obéir au gouvernement, puisqu’il n’en tire que toute sorte de misères, +non seulement continue à se soumettre à lui, mais encore agisse contre +sa conscience, concoure lui-même à son asservissement, paye l’impôt sans +connaître l’usage qu’on en fait, donne ses fils au régiment, sachant +encore moins à qui sont nécessaires les souffrances et la mort de ces +travailleurs qu’il avait élevés avec tant de peine et qui lui sont si +indispensables dans sa maison. + +Il serait plus surprenant encore que ce paysan, menant une vie paisible +et indépendante, indifférent à tout gouvernement, cherchât à se délivrer +d’un pouvoir oppresseur et inutile en recourant à la même violence dont +il souffre, en remplaçant les anciens oppresseurs par des nouveaux, +comme l’avait fait en son temps le paysan français ou anglais. + +Ne serait-il pas plus simple au laboureur russe de cesser d’obéir à tout +gouvernement de violence, et de ne plus y participer? S’il le faisait, +aussitôt disparaîtraient d’eux-mêmes et les impôts, et le service +militaire, et les exactions des fonctionnaires, et la propriété +foncière, et toutes les misères qui en résultent pour les travailleurs. +Elles disparaîtraient parce qu’il n’y aurait plus personne pour les +maintenir. + +Pour procéder ainsi, le peuple russe se trouve dans des conditions +historiques, économiques et religieuses exceptionnellement favorables. + +La première condition est qu’il soit arrivé à la nécessité de changer +ses rapports envers le pouvoir, alors que l’erreur de la direction +qu’avaient suivie les nations occidentales, avec lesquelles il se trouve +depuis longtemps en relation étroite, fut apparue avec évidence. + +En Occident, le pouvoir a déjà parcouru tout son orbite. Les peuples y +ont d’abord laissé faire l’autorité oppressive afin de se soustraire aux +soucis et à la lutte du pouvoir. Lorsque l’autorité s’est pervertie et +leur est devenue trop lourde, ils tentèrent d’alléger son poids en la +limitant, c’est-à-dire en assumant une part de responsabilité. Peu à peu +cette participation au pouvoir s’étendit. Finalement, ceux-là mêmes qui +avaient toléré le pouvoir pour ne pas y participer furent amenés à +lutter pour lui et, conséquence naturelle, à se pervertir à leur tour. + +Il devint évident que la prétendue restriction de l’arbitraire d’un +petit nombre équivaut à un simple changement de maîtres à +l’accroissement de leur quantité, et, par voie de conséquence, à +l’extension de l’immoralité, de l’animosité et de l’irritation des uns +contre les autres. Car, de même que par le passé, le pouvoir est demeuré +la domination d’un petit nombre des plus mauvais sur le grand nombre des +meilleurs. + +Il devint évident également que l’augmentation de la quantité des +participants à l’administration publique détournait les hommes du +travail agricole si naturel à l’homme, et les amenait à la production et +à la surproduction des objets de fabrique inutiles et nuisibles, ainsi +qu’à fonder leur existence sur la tromperie et l’asservissement des +peuples étrangers. + +Le fait que cette situation est devenue évidente de notre temps, grâce à +l’exemple fourni par l’Occident, est la première condition favorable +pour le peuple russe qui traverse aujourd’hui seulement la phase où lui +apparaît la nécessité de changer ses rapports envers le pouvoir. + +Marcher dans la voie qu’avaient suivie avant lui les nations +occidentales, c’est, pour le peuple russe, imiter le voyageur qui +s’engagerait dans une voie fausse où s’étaient déjà égarés d’autres +voyageurs et dont les plus perspicaces s’en détourneraient. + +La deuxième condition favorable à la révolution pacifique en Russie est +que le peuple s’y trouve dans la nécessité de changer ses rapports +envers le pouvoir, alors qu’en majeure partie il mène encore une vie +agricole, qu’il l’aime et l’apprécie au point que la plupart de ceux qui +l’avaient abandonnée sont tout près à y revenir à la première occasion. +Cette condition est particulièrement importante pour les Russes, car +leur vie rurale nécessite bien moins une protection gouvernementale, ou +plus exactement, moins que tout autre elle donne prétexte au +gouvernement d’intervenir. Je connais des communautés agricoles qui se +sont transportées en Extrême-Orient, se sont installées en des régions +où la frontière entre la Chine et la Russie n’était pas exactement +délimitée, et, n’ayant affaire à aucune autorité, ont vécu et prospéré +jusqu’au moment où elles furent découvertes par les fonctionnaires +russes. + +Les citadins considèrent généralement les travaux des champs comme une +occupation inférieure. Et pourtant, l’immense majorité des hommes du +monde entier s’occupe d’agriculture, et c’est elle qui assure +l’existence du reste des hommes. L’espèce humaine n’est donc en réalité +composée que d’agriculteurs. Les autres: ministres, serruriers, +professeurs, charpentiers, artistes, tailleurs, savants, guérisseurs, +généraux, soldats, ne sont que les domestiques ou les parasites des +agriculteurs. Donc, tout en étant l’occupation la plus morale, la plus +saine, joyeuse et nécessaire, l’agriculture est aussi la plus noble de +toutes les professions, et seule elle procure une réelle indépendance. + +Dans son immense majorité, le peuple russe mène encore cette vie +agricole, et c’est là la deuxième et importante condition lui permettant +de changer actuellement ses rapports envers le pouvoir et de se délivrer +du mal gouvernemental en cessant simplement d’obéir à l’autorité, quelle +qu’elle soit. + +Telles sont les deux premières conditions favorables à la révolution +russe. + +Elles sont toutes deux extérieures. + +Il en est une troisième qui est intérieure. + +L’histoire du peuple russe et les observations des étrangers montrent sa +profonde religiosité; et c’est un trait particulier de ce peuple que la +conscience qu’il en a. + +Soit parce que l’Évangile, imprimé en latin, fut inaccessible aux masses +populaires avant la Réformation, et le demeure jusqu’ici dans le monde +catholique, soit habileté avec laquelle la papauté a caché aux peuples +le véritable christianisme, soit caractère pratique de ces peuples, il +est certain en tout cas que la doctrine chrétienne a cessé depuis +longtemps d’être un guide dans leur vie et n’a laissé place qu’au culte +extérieur, ou bien, dans les classes supérieures, à l’indifférentisme et +à la négation complète de toute religion. Et cela se produit non +seulement dans le monde catholique, mais aussi luthérien et, plus +encore, anglican. + +Par contre, soit parce que l’Évangile est devenu accessible au peuple +russe depuis le Xe siècle, soit pauvreté d’esprit de l’Église +gréco-russe, qui n’a pas su, malgré ses efforts, cacher le vrai sens de +la doctrine chrétienne, soit caractère particulier du peuple russe et sa +vie agricole, le christianisme n’a jamais cessé d’être le guide +principal dans la vie de l’immense majorité du peuple russe. + +Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, la conception +chrétienne de la vie s’est toujours manifestée et se manifeste chez le +peuple russe d’une façon qui lui est particulière. Elle se manifeste par +la reconnaissance de la fraternité et de l’égalité des hommes de toutes +les nationalités, par la complète liberté de conscience et par +l’attribution aux criminels du caractère de malheureux et non de +coupables; par la coutume de se demander à certains jours mutuellement +pardon; voire par l’expression usuelle «pardonnez» au moment de prendre +congé[1]. Rappelons aussi le sentiment, si répandu dans le peuple, de +pitié, voire de respect pour le mendiant; la tendance au sacrifice, se +manifestant parfois sous une forme barbare au nom de tout ce qui est +considéré comme vérité religieuse, telle la secte des _skoptsi_, ou tels +ceux qui se font brûler tout vifs, ou, comme tout récemment, se font +enterrer vivants. + + [1] Le mot russe _prostchaïté_, qui correspond à l’«adieu» français et + signifie: pardonnez. + +Le peuple russe a toujours observé la même attitude chrétienne envers +l’autorité. Il préférait la soumission à la participation au pouvoir et +considérait comme un péché le fait d’être un gouvernant. + +C’est dans cet esprit chrétien, manifesté par lui en toute occasion et +par rapport à l’autorité en particulier, qu’est la troisième et la plus +importante condition grâce à laquelle le peuple russe pourrait, dans sa +situation présente, continuer naturellement à vivre de sa vie chrétienne +et agricole habituelle, sans prendre la moindre part à l’ancien +gouvernement ni à la lutte entre l’ancien et le nouveau. + +Telles sont les trois conditions qui distinguent le peuple russe de ceux +de l’Occident aux instants si graves qu’il traverse aujourd’hui. Il +semblerait qu’elles devraient l’inciter à choisir l’issue la plus +naturelle, qui est celle de la renonciation à tout gouvernement de +violence. Or, loin de choisir cette voie naturelle, il hésite entre +l’admission des violences gouvernementales et celles des +révolutionnaires, commence même, en la personne de ses plus mauvais +représentants, à prendre part aux violences et semble vouloir s’engager +sur la voie funeste qu’avaient suivie les peuples occidentaux. + +Quelle en est la cause? + + + + +X + + +D’où vient que des hommes souffrant des abus du pouvoir ne font pas ce +qui pourrait les en débarrasser si promptement, c’est-à-dire en cessant +tout simplement d’obéir à l’autorité? Loin d’employer ce moyen, ils +continuent à agir de façon à se frustrer eux-mêmes d’un bien à la fois +matériel et spirituel, et se soumettent au pouvoir existant, ou +établissent un nouveau pouvoir oppresseur. + +Les hommes sentent que la violence est la cause de leur situation +malheureuse; ils ont vaguement conscience que pour en sortir ils ont +besoin de liberté; et, chose surprenante, pour acquérir la liberté et se +débarrasser de la violence, ils cherchent, inventent et emploient toutes +sortes de moyens: révolte, changement de gouvernement, changement de +régime, nouvelles combinaisons diplomatiques entre États, politique +coloniale, organisation du prolétariat, cité socialiste, trust, tout, +sauf l’unique moyen qui les débarrasserait le plus simplement et le plus +sûrement de tous leurs maux: l’insoumission au pouvoir. + +Tout esprit réfléchi devrait pourtant voir nettement que la violence +engendre la violence et que la seule méthode de s’en débarrasser est de +ne pas en commettre. Il n’est pas moins évident que la majorité des +hommes est soumise à la minorité, uniquement parce que les premiers +concourent eux-mêmes à leur asservissement. + +Si les peuples sont asservis, c’est parce qu’ils ont recours à la force +pour lutter contre la force, et cela dans un intérêt égoïste. + +Ceux qui s’en abstiennent ne peuvent pas être asservis, comme on ne peut +pas couper l’eau. Ils peuvent être dépouillés, immobilisés, blessés, +tués, mais non asservis, c’est-à-dire forcés à agir contrairement à leur +volonté raisonnée. + +C’est vrai pour les individus, c’est vrai pour les collectivités. Si les +deux cents millions d’Hindous avaient refusé de commettre les violences +commandées par leurs maîtres: service militaire et impôts servant à +l’oppression; s’ils ne s’étaient pas laissé séduire par des biens, dont +on les avait auparavant dépouillés, ne s’étaient pas soumis aux lois de +leurs oppresseurs, il est certain que non seulement cinquante mille +Anglais, mais tous les Anglais tant qu’ils sont, auraient été +impuissants à asservir l’Inde, alors même que sa population ne +compterait pas deux cents millions, mais un seul millier d’hommes. + +Il en est de même des Polonais, des Tchèques, des Irlandais, des +Bédouins et de tous les peuples conquis. Il en est de même des ouvriers +asservis par les capitalistes. Nul capitaliste au monde n’aurait pu les +exploiter, s’ils n’avaient pas concouru eux-mêmes à leur esclavage. + +Tout cela est tellement évident qu’on éprouve quelque honte à le +démontrer. Pourtant, des hommes qui raisonnent logiquement dans tous les +cas de la vie non seulement ne s’en aperçoivent pas et ne font pas ce +que leur indique la raison, mais agissent et contre la raison et contre +leur intérêt. + +«Comment pourrais-je commencer le premier à faire ce que personne ne +fait? se dit chacun. Que les autres commencent, et alors je cesserai à +mon tour d’obéir à l’autorité.» + +Et tous parlent ainsi. Chacun, sous prétexte de ne pouvoir commencer le +premier, ne fait pas ce qui est de l’intérêt indiscutable de tous, mais +continue à agir contrairement à l’intérêt, à la raison et à la nature +humaine. + +Parce que personne ne veut courir le risque des persécutions, on obéit +aux autorités, tout en sachant qu’on va subir à la guerre, extérieure ou +civile, des maux bien plus grands. + +Pourquoi? + +Parce que les hommes ne raisonnent pas, mais agissent sous l’action d’un +moteur, le plus répandu, le mieux étudié en ces derniers temps et qu’on +nomme suggestion ou hypnose. + +Empêchant les hommes de faire ce qui est propre à leur nature et leur +est avantageux, l’hypnose leur fait admettre que les violences commises +par ceux qui se font appeler hommes d’État ne sont pas des actes +immoraux commis par des gens immoraux, mais la manifestation de +l’activité d’un être mystérieux et sacré, appelé État, sans lequel les +hommes n’ont jamais vécu en commun (ce qui est absolument faux) et ne +peuvent vivre. + +Mais d’où vient que des êtres sensés subissent une suggestion aussi +contraire à la raison, au sentiment et à l’intérêt? + +La réponse à cette question est que l’hypnose agit non seulement sur les +enfants, les malades et les idiots, mais encore sur tous ceux chez qui +la conscience religieuse s’affaiblit; et conscience religieuse signifie +celle qui établit notre rapport envers le Principe suprême dont dépend +notre existence. Or, cette conscience est obscurcie chez la plupart des +hommes de notre temps. + +Quant à la cause qui le détermine elle réside en ce fait que les hommes +ayant commis le péché de la soumission au pouvoir humain ne l’ont pas +reconnu pour péché, et, cherchant à le justifier, ont exalté le pouvoir +au point de substituer sa loi à la loi divine. + +Et, lorsque la loi des hommes eut remplacé la loi de Dieu, les hommes +perdirent la conscience religieuse, tombèrent sous l’action de l’hypnose +étatiste faisant croire que les gouvernants ne sont pas simplement des +égarés et des corrompus, mais les représentants de cette entité +mystique: l’État, sans lequel les hommes ne sauraient vivre. + +Un cercle de mensonges s’était formé: la soumission à l’autorité a +affaibli, et en partie détruit, la conscience religieuse; +l’affaiblissement, ou la perte, de cette conscience a soumis les hommes +à l’autorité de leurs semblables. + +Le péché de l’autorité a débuté ainsi: Les oppresseurs ont dit aux +opprimés: «Exécutez tout ce que nous allons vous demander; si vous +refusez, nous vous tuerons; si vous obéissez, nous organiserons l’ordre +parmi vous et nous vous défendrons contre d’autres violateurs.» + +Afin de pouvoir continuer à mener leur vie habituelle et ne lutter ni +contre leurs violateurs, ni contre d’autres, les violés eurent l’air de +dire: «C’est bien, nous vous obéirons. Organisez l’ordre comme vous +l’entendrez; nous le maintiendrons, pourvu que nous puissions vivre +tranquilles, nous et nos familles.» + +Les oppresseurs ne s’étaient pas aperçus du péché qu’ils commettaient, +aveuglés qu’ils étaient par le pouvoir. Les opprimés croyaient n’en pas +commettre parce qu’il leur semblait que l’obéissance valait mieux que la +lutte. Mais le péché était bien dans la soumission, et il n’était pas +moins grand que le péché de ceux qui se livraient aux violences. + +Si les premiers avaient supporté tous les prélèvements d’impôts, toutes +les cruautés, sans reconnaître la légitimité du pouvoir oppresseur, sans +leur promettre la soumission, ils ne commettraient pas de péché. Car +c’est bien dans cette promesse qu’est la grande faute, aussi grande que +celle des dirigeants. + +Cette promesse de sujétion, cette reconnaissance de la légitimité du +pouvoir rendait ce péché double: premièrement, c’est que les hommes qui +se soumettaient afin de ne pas commettre le péché de résistance +reconnaissaient sa légitimité chez ceux à qui ils obéissaient; +deuxièmement, ils renonçaient à leur véritable liberté, qui est dans la +soumission à la volonté de Dieu, en promettant d’obéir au pouvoir en +tout et toujours. Or, cette promesse est, en son principe, en opposition +directe avec la volonté de Dieu, puisque le pouvoir fondé sur la +violence exige de ceux qui se soumettent à lui la participation aux +assassinats, guerres, châtiments et lois qui sanctionnent ces violences. + +On ne peut légèrement écarter ici, et partiellement observer là, la loi +divine. Il est clair, en effet, que si dans tel cas la loi divine peut +être remplacée par la loi humaine, la première n’est plus une loi +suprême, toujours obligatoire; et, si elle n’est pas telle, elle +n’existe pas. + +Ensuite, privés de la direction que donne la loi divine, c’est-à-dire en +perdant la faculté humaine la plus élevée, les hommes descendent +immanquablement au degré inférieur de l’existence où les mobiles de +leurs actions sont seulement dans leurs passions et la suggestion qu’ils +subissent. + +C’est dans cet état de reconnaissance de la nécessité d’obéir à +l’autorité que se trouvent tous les peuples qui vivent groupés en ce +qu’on appelle États. C’est également le cas du peuple russe. + +Voilà pourquoi se produit ce phénomène étrange: cent millions +d’agriculteurs, une masse qui peut être considérée comme tout le peuple +russe, n’ayant besoin d’aucune tutelle gouvernementale, ne choisissent +pas la plus naturelle et la meilleure issue pour sortir de leur +situation, qui est de cesser d’obéir à toute autorité fondée sur la +violence, et continuent à participer à l’ancien gouvernement, ou bien à +lutter contre lui pour s’en préparer un autre, aussi oppresseur. + + + + +XI + + +Il nous arrive souvent d’entendre et de lire les arguments sur les +causes de la situation précaire et pleine de danger de toutes les +nations chrétiennes, ainsi que de celle au milieu de laquelle se débat +aujourd’hui le peuple russe, affolé et rendu féroce en certaines de ses +parties. + +Les causes qu’on met en avant sont les plus diverses. En réalité, elles +peuvent être réduites à une seule. Les hommes _ont oublié Dieu_, +c’est-à-dire ils ont oublié leurs rapports envers le Principe infini de +la vie, ont oublié la mission qui en découle pour chacun: +l’accomplissement--pour sa propre satisfaction, pour la satisfaction de +l’âme--de la loi instituée par ce Principe-Dieu. + +On l’a oublié parce que les uns s’étaient reconnu le droit de dominer +par la contrainte, tandis que les autres avaient consenti à leur obéir +et à participer à leur administration. Dès lors, les uns et les autres +ont renié par cela même Dieu et ont remplacé sa loi par celle des +hommes. + +Dès qu’elle a oublié le rapport envers l’Être infini, la masse des +hommes est descendue au degré le plus bas de la conscience, où il n’a +pour guide que ses passions bestiales et la suggestion moutonnière, et +cela malgré toute la subtilité de ses travaux intellectuels. + +C’est là l’origine de tout son malheur. + +Le remède n’est donc qu’en ceci: le rétablissement dans la conscience +des hommes de leur dépendance de Dieu et de leur attitude raisonnée et +libre envers eux-mêmes et envers le prochain qui découle de cette +conscience. + +C’est bien cette soumission consciente à Dieu et, par suite, la +disparition du péché d’autorité, qui pourrait guérir aujourd’hui tous +les peuples de leurs maux. + +La possibilité et la nécessité de ne plus obéir à l’autorité humaine, +mais de revenir à la loi divine sont senties vaguement par tous les +hommes, et, en cet instant, avec une vivacité toute particulière par le +peuple russe. C’est bien cette vague conscience qui est le fond du +mouvement actuel en Russie. + +Ce qui s’y accomplit aujourd’hui n’est pas, comme beaucoup se +l’imaginent, un soulèvement populaire contre le gouvernement dans le but +de le remplacer par un autre, mais quelque chose de bien plus grand et +de plus significatif. Ce qui fait mouvoir aujourd’hui les Russes, c’est +le vague sentiment de l’illégitimité, de l’irrationnalité de toute +violence, de la possibilité et de la nécessité d’organiser une vie +fondée non sur un pouvoir de contrainte, comme il l’a été jusqu’ici dans +tous les pays, mais sur le consentement libre, raisonné. + +Le peuple russe accomplira-t-il cette grande œuvre, ou bien, s’engageant +à la suite des peuples occidentaux, laissera-t-il à un autre peuple +oriental le bonheur d’être le guide de l’humanité dans l’œuvre de son +affranchissement? Il est certain, en tous cas, que tous les peuples +commencent aujourd’hui à percevoir de plus en plus nettement la +possibilité de la substitution à la vie de folie et de violence d’une +vie libre, raisonnée et bonne. + +Or, ce qui pénètre dans la conscience se réalise inévitablement. La +conscience des hommes est la manifestation de la volonté divine; et la +volonté divine doit s’accomplir, ne peut pas ne pas s’accomplir. + + + + +XII + + +«Mais une vie sociale est-elle possible sans autorité? Si les hommes +n’étaient pas retenus par la surveillance du pouvoir public, le vol et +le brigandage régneraient partout», objectent ceux qui ne croient qu’en +la vertu des lois humaines. + +Ils sont sincèrement convaincus que les hommes se retiennent de +commettre des crimes et observent l’ordre uniquement parce qu’il existe +des lois, des tribunaux, une police, une administration, une armée, un +gouvernement, et que sans eux la vie sociale serait impossible. A leur +tour, les hommes corrompus par le pouvoir croient que les crimes commis +dans leur pays étant punis par le gouvernement, ces châtiments empêchent +les hommes d’en commettre de nouveaux. + +Mais ces châtiments ne sauraient nullement prouver que tribunaux, +police, armée, prisons et potences mettent des obstacles à +l’accomplissement de tous les crimes qui pourraient être commis. Le fait +que le nombre de crimes ne dépend nullement des mesures pénales du +gouvernement est démontré avec une entière évidence par la vanité de ces +mesures qui ne peuvent arrêter les actes criminels les plus audacieux et +les plus cruels lorsque l’esprit de désordre règne dans la société, +comme cela a eu lieu pendant toutes les révolutions et comme cela se +produit aujourd’hui en Russie avec une acuité particulière. + +La criminalité n’est pas aussi grande qu’elle pourrait l’être, parce que +la masse populaire, celle qui travaille, s’abstient d’actes criminels et +mène une bonne vie; cela non pas parce qu’il y a une police, une armée, +des juges, mais parce qu’il existe une conscience morale commune à la +plupart des hommes et qui tire son origine de la conception religieuse +commune qui pénètre partout grâce à l’éducation, à l’opinion publique, +aux usages. + +Seule, cette conscience, manifestée par l’opinion publique, empêche +l’accomplissement des actes criminels, dans les villes et surtout à la +campagne où vit la majorité de la population. + +J’ai parlé des communautés agricoles qui s’étaient installées en +Extrême-Orient et y vécurent heureuses pendant un grand nombre d’années. +Elles étaient inconnues du gouvernement et demeuraient en dehors de son +action; et, lorsqu’elles furent découvertes par les agents de celui-ci, +le profit qu’elles en tirèrent fut l’apparition parmi elles de nouvelles +misères et l’accroissement du penchant au crime. + +De fait, l’activité gouvernementale abaisse le niveau de la société, et, +par là même, accroît la criminalité. Il ne peut pas en être autrement, +puisque, par sa mission, le gouvernement doit substituer à la loi +suprême, éternelle, obligatoire pour tous et écrite non dans les livres, +mais dans les cœurs des hommes, leurs lois à eux ayant pour but, non la +justice ni le bien commun, mais des considérations politiques, +intérieures et extérieures, le plus souvent injustes. + +Les lois fondamentales, nettement iniques, sont notamment le droit +exclusif d’une minorité sur la terre, qui est un bien commun; le droit +des uns sur le travail des autres; le devoir de fournir de l’argent pour +perpétrer des assassinats, ou l’obligation de s’enrôler et de guerroyer; +le monopole sur le poison-tabac; la défense d’échanger les produits du +travail après une certaine limite appelée frontière; le droit de châtier +pour des actes non immoraux, mais qui sont contraires aux intérêts des +dirigeants. + +Toutes ces lois et tous ces règlements, qu’on doit observer sous peine +des plus sévères punitions, abaissent inévitablement le niveau de la +conscience sociale. + +On ne saurait donc imaginer une action plus démoralisatrice sur le +peuple que celle qui caractérise, et a toujours caractérisé, tous les +gouvernements. + +Jamais aucun scélérat n’aurait pu avoir l’idée de commettre des actes +horribles tels que les autodafés, l’inquisition, les tortures, les +pillages, les écartèlements, les pendaisons, les emprisonnements +cellulaires, les meurtres pendant les guerres, et tant d’autres +violences qu’ont toujours accomplies et accomplissent avec solennité +tous les gouvernements. Toutes les horreurs de la Jacquerie, celles des +chefs de brigands Stegnka Razine, ou Pougatchev et d’autres ne sont que +des conséquences ou de faibles imitations des horreurs des Ivan, des +Pierre, des Biron, et qui se commettent également partout ailleurs. + +Si même l’action gouvernementale empêche des dizaines d’hommes de se +livrer à des actes criminels,--ce qui est douteux,--des centaines de +mille de forfaits sont commis uniquement parce que les hommes sont +élevés dans une atmosphère de crime, d’injustice et de cruauté +gouvernementale. + +Les industriels, les commerçants, les habitants des villes en général, +qui jouissent plus ou moins des avantages qu’assure l’autorité, ont +encore quelque raison de croire à l’utilité de celle-ci. Mais les +agriculteurs voient qu’elle ne leur cause que des souffrances et des +misères, tandis qu’ils n’en ont jamais aperçu la nécessité et se sont, +au contraire, rendu compte qu’elle pervertit ceux parmi eux qui tombent +sous son influence. + +Chercher à démontrer que les hommes ne peuvent vivre sans gouvernement +et que le mal que peuvent leur faire les voleurs et les brigands est +plus grand que celui, moral et matériel, causé par le gouvernement, est +aussi étrange que furent, au temps de l’esclavage, les tentatives de +démontrer aux esclaves qu’il leur était plus profitable d’être des +esclaves que des hommes libres. Mais, de même qu’alors les maîtres +démontraient et suggéraient aux esclaves qu’ils avaient tout avantage à +l’être et que leur situation serait pire s’ils étaient libres (souvent +les esclaves y croyaient), les gouvernants d’aujourd’hui démontrent que +l’autorité est nécessaire, et les gouvernés sont influencés par cette +suggestion. + +Ces derniers sont bien obligés de croire ceux-là, parce qu’ayant méconnu +la loi divine, il ne leur reste plus que les lois humaines. Pour eux, +l’absence de ces lois est l’absence de toute loi; la vie des hommes qui +ne reconnaissent aucune loi leur semble horrible, parce que l’absence +d’autorité humaine ne peut pas ne pas les effrayer, et ils refusent de +s’en séparer. + +Il résulte de la même méconnaissance de la loi de Dieu ce phénomène +étrange, ou paraissant tel, que tous les théoriciens anarchistes, hommes +érudits et intelligents, depuis Bakounine et Prudhon jusqu’à Reclus, Max +Stirner et Kropotkine, démontrent irréfutablement l’illogisme et la +nocivité du pouvoir et que, cependant dès qu’ils se mettent à parler de +l’organisation de la vie sociale en dehors des lois humaines qu’ils +nient, ils tombent dans le vague, la loquacité, l’éloquence, se lancent +dans des conjectures les plus fantaisistes. + +Cela provient de ce que tous ces théoriciens anarchistes méconnaissent +la loi divine commune à tous les hommes, puisqu’en dehors de la +soumission à une seule et même loi, humaine ou divine, aucune société ne +saurait exister. + +Il n’est possible de se libérer de la loi humaine que sous condition de +la reconnaissance de la loi divine commune à tous. + + + + +XIII + + +«Soit, dira-t-on encore; en supposant même que des communautés agricoles +primitives, comme celles de Russie, puissent vivre sans gouvernement, +comment feraient les millions d’hommes qui ont déjà abandonné la vie +rurale et travaillent dans l’industrie, à la ville? Tout le monde ne +peut pourtant pas s’occuper d’agriculture.» + +Les hommes ne peuvent être que des agriculteurs, répond fort justement +Henry George. + +«Mais si tous les hommes retournaient aujourd’hui à la vie des champs et +voulaient se passer de gouvernement,--objecte-t-on encore,--toute la +civilisation acquise par l’humanité disparaîtrait, ce qui serait le plus +grand malheur; donc le retour à la vie agricole serait non un bien, mais +un mal pour l’humanité.» + +Il est un procédé fort usité parmi les hommes pour justifier leurs +erreurs. Considérant comme un axiome irréfutable l’erreur qu’ils +professent, ils confondent cette erreur et toutes ses conséquences en +une seule idée et en un seul vocable, puis attribuent à l’une et à +l’autre une signification vague et mystique. Tels sont les idées et les +mots: _Église_, _science_, _droit_, _État_, _civilisation_. + +Ainsi l’_Église_ n’est pas ce qu’elle est, c’est-à-dire la réunion de +certains hommes tombés dans la même erreur, mais l’union de vrais +croyants. Le _droit_ n’est pas l’assemblement de lois injustes élaborées +par certains hommes, mais la définition des conditions équitables dans +lesquelles les hommes peuvent vivre. La _science_ n’est pas le résultat +de spéculations hasardeuses qui occupent les oisifs, mais l’unique, le +vrai savoir. De même la _civilisation_ n’est pas le résultat des +violences des autorités et de l’activité pernicieuse des nations +occidentales voulant se libérer de l’oppression par l’oppression, mais +la seule voie certaine vers le bonheur futur de l’humanité. + +Les défenseurs de la civilisation objectent pourtant: «S’il est vrai que +les inventions, le perfectionnement technique, les produits de +l’industrie dont jouissent actuellement les classes riches sont +inaccessibles aux travailleurs et ne peuvent, par suite, être considérés +de nos jours comme un bien pour toute l’humanité, cela provient de ce +que ces acquisitions n’ont pas encore atteint le perfectionnement +qu’elles peuvent avoir et sont mal distribuées. Lorsque les machines +seront plus perfectionnées encore, que les ouvriers s’affranchiront du +joug capitaliste, et que toutes les usines et fabriques seront en leur +possession, les machines produiront en si grande abondance et tout sera +si bien distribué que tous jouiront de tout, nul ne sera privé de rien +et tous seront heureux.» + +Tout d’abord, il n’y a aucune raison de croire que ces mêmes ouvriers, +qui luttent aujourd’hui si âprement entre eux, non seulement pour +l’existence, mais encore pour se procurer un plus grand confort et des +plaisirs, deviendront tout à coup si équitables et si aptes au sacrifice +qu’ils se contenteront d’une part égale de bonheur fournie par les +machines. Mais, qui plus est, la supposition même que toutes les usines +avec leurs machines, qui ne pouvaient s’établir et exister que sous le +régime autoritaire et capitaliste, demeureront telles qu’elles sont +aujourd’hui lorsque le gouvernement et le capital disparaîtront, est +tout à fait arbitraire. + +Le croire, c’est supposer qu’après l’affranchissement des serfs, le +château du seigneur, son parc, ses orangeries, orchestre privé, galerie +de tableaux, écuries, chasses, garde-robe pleine de vêtements, toutes +ces richesses seraient partagées en partie entre les paysans affranchis +et en partie réservées à l’usage commun. + +Il semble pourtant évident que ni les chevaux, ni les vêtements, ni les +orangeries du riche seigneur ne peuvent servir aux paysans, et que +ceux-ci ne conserveront pas, lors de l’affranchissement des ouvriers de +l’autorité gouvernementale et capitaliste, ce qui avait été créé sous +l’ancien régime; de même les ouvriers affranchis n’iront pas travailler +dans les usines et les fabriques qui n’avaient pu exister que grâce à +l’asservissement des travailleurs, alors même que ce travail pourra leur +procurer profit et agrément. + +Certes, on regrettera la disparition de machines et appareils ingénieux +qui tissent tant et si vite de superbes étoffes, ou fabriquent +d’excellents bonbons et de beaux miroirs, mais on a regretté également, +lors de l’affranchissement des serfs, les magnifiques chevaux de course, +les tableaux, les instruments de musique, les théâtres privés. Aussi, de +même que les paysans affranchis ont élevé des animaux domestiques et des +plantes répondant aux nécessités de leur existence, et qu’ont disparu +les chevaux de course et les fleurs d’orangerie, les ouvriers affranchis +du gouvernement et du capital dirigeront leurs efforts vers d’autres +buts qu’aujourd’hui. + +«Mais il est bien préférable de cuire le pain en commun que chacun à +part et de tisser vingt fois plus vite à la fabrique que chacun sur son +métier», objectent les défenseurs de la civilisation en citant nombre +d’autres exemples probants. Est-ce à dire que les hommes sont des bêtes +pour lesquelles toutes les questions sont résolues par la nourriture, +les vêtements, le gîte, par plus ou moins de travail? + +Le sauvage d’Australie sait fort bien qu’il est plus expéditif et +économique de se construire une seule cabane pour lui et sa femme; or, +il en construit deux afin qu’il et elle puissent s’isoler. Le paysan +russe sait fort bien qu’il lui est plus avantageux de vivre dans la même +maison avec son père et ses frères, et cependant il se sépare d’eux, se +construit sa propre isba et souffre plutôt du besoin que d’obéir à ses +aînés ou se quereller avec eux. Je pense que la majorité de gens sensés +préféreront brosser eux-mêmes leurs vêtements et chaussures, porter +l’eau et remplir leur lampe que de consacrer une seule heure par jour +aux travaux obligatoires de la fabrique et d’aider aux machines qui font +la même besogne. + +Si la contrainte disparaissait, il ne resterait pas non plus grand’chose +de ces belles machines qui percent les tunnels et forgent l’acier, voire +qui brossent les chaussures et lavent la vaisselle. + +Les ouvriers, une fois affranchis, laisseront immanquablement tomber en +ruine tout ce que leur servitude avait produit et créeront de tout +autres machines, pour d’autres buts, sur une autre échelle et avec une +tout autre distribution. + +C’est si clair et évident qu’on ne saurait ne pas s’en rendre compte, si +on n’avait pas le préjugé de la civilisation. + +C’est bien ce préjugé si répandu et si enraciné qui fait envisager comme +une sorte de sacrilège ou de folie toute indication de la fausseté de la +voie que suivent les peuples occidentaux, ainsi que toute tentative de +faire revenir les égarés à la vie rationnelle et libre. + +Cette foi aveugle que notre organisation de la vie est la meilleure fait +que les principaux agents de la civilisation: hommes d’État, savants, +artistes, commerçants, fabricants, écrivains, ne s’aperçoivent pas de +leur existence oisive et dénaturée et sont fermement convaincus qu’elle +est très importante et utile à toute l’humanité; ils ne sont pas moins +convaincus que les choses futiles, bêtes et vilaines fabriquées sous +leur direction: canons, forteresses, cinématographes, temples, +automobiles, bombes, phonographes, télégraphes, machines rotatives +imprimant des montagnes de papier pleines de vilenies, de mensonges et +de sottises, demeureront telles que sous le régime de l’ouvrier libéré +et garderont à jamais leur caractère utile. + +Les hommes libres, qui n’ont pas le préjugé de la civilisation, doivent +se rendre compte que les conditions de vie, appelées chez les +Occidentaux civilisation, ne sont rien autre que le résultat des +caprices des classes dirigeantes, comme l’avaient été les pyramides, +temples et sérails les résultats des lubies des despotes d’Égypte, de +Babylone, de Rome; comme l’avaient été les palais, les orchestres +composés de serfs, les théâtres particuliers, les étangs, les parcs, les +chasses, les dentelles, produits des serfs pour l’amusement des +seigneurs russes. + +On dit que la désobéissance au gouvernement et le retour à la vie rurale +fera disparaître tout le progrès de l’industrie, ce qui serait une +calamité. Mais il n’y a aucune raison de croire que le retour à la vie +rurale et au régime où toute autorité serait absente, ferait disparaître +le progrès industriel réellement utile et n’exigeant pas +l’asservissement des hommes. Et si même la désobéissance au pouvoir et +la reprise de la vie des champs supprimaient la production et la +surproduction de la quantité infinie des objets inutiles et nuisibles +qui occupent aujourd’hui la majeure partie de l’humanité; si elles +supprimaient également la possibilité d’exister pour les oisifs qui +inventent ces objets et en justifient leur vie immorale, il ne +s’ensuivrait pas que _tout_ ce que l’humanité a produit pour son bien +disparaîtrait. Au contraire, la suppression de tout ce qui existe par la +violence susciterait une production intensive des objets perfectionnés +réellement utiles et nécessaires, production qui, sans transformer les +hommes en machines, allégerait le travail et embellirait la vie des +agriculteurs. + +Cette nouvelle organisation de la vie se distinguerait de l’actuelle en +ce que les objets dus au progrès de l’industrie et de l’art n’auraient +plus pour but l’amusement des riches, la curiosité des oisifs, la +préparation à l’assassinat, la conservation de vies inutiles et +nuisibles au détriment de celles qui sont nécessaires; le nouveau régime +ne se soucierait pas de l’invention des machines permettant de produire +à l’aide d’un petit nombre d’ouvriers une grande quantité d’objets ou de +cultiver de grandes étendues de terre; les machines ne fabriqueraient +que ce qui peut accroître la force productrice du travail des +agriculteurs qui cultivent individuellement, de leurs bras, leur +terrain, et pourraient améliorer l’existence de ces derniers sans les +détacher de la terre ni porter atteinte à leur liberté. + + + + +XIV + + +Mais quelle sera l’existence de ceux qui n’obéiront pas à l’autorité des +hommes? Comment seront administrées les affaires publiques? Que +deviendront les États? Que deviendront l’Irlande, la Pologne, la +Finlande, l’Algérie, les Indes, les colonies en général? En quelles +collectivités se grouperont les nations? + +Ces questions sont posées par ceux qui sont habitués à croire que les +conditions de la vie des sociétés sont déterminées par la volonté de +quelques-uns, et qui supposent, par suite, que les hommes peuvent +connaître comment s’organisera la vie future des sociétés. + +Si l’on avait demandé à un citoyen romain, le plus érudit et le plus +perspicace, habitué à croire que la vie du monde dépend de la décision +du Sénat et des empereurs romains, ce que serait le monde romain +plusieurs siècles plus tard; ou bien si ce Romain avait eu l’idée +d’écrire un livre comme Belami de nos jours, on peut dire avec certitude +qu’il n’aurait jamais pu prévoir, même approximativement, ni les +barbares, ni la féodalité, ni la papauté, ni la dispersion et la +reconstitution des peuples en grands États. Il en est de même des +machines volantes, des rayons X, des moteurs électriques, du régime +socialiste et des autres tableaux du monde futur que se représentent +avec tant de hardiesse les Belami, les Morice, les Anatole France et +autres. + +Non seulement il n’est pas donné aux hommes de connaître les formes +futures de la vie sociale, mais encore c’est un mal pour eux de croire +qu’ils peuvent les connaître. C’est un mal parce que rien n’empêche plus +le développement normal de la vie que cette prétendue science. + +La vie des individus et des collectivités est caractérisée précisément +par ce fait que les uns et les autres marchent vers l’inconnu sans +cesser de se transformer; les uns et les autres évoluent non pas suivant +les plans dressés d’avance par quelques-uns, mais sous l’action de la +tendance naturelle de tous les hommes à se rapprocher de la perfection +morale, qui est atteinte par l’activité infiniment variée de millions et +de millions d’hommes. C’est pourquoi les rapports qui naîtront entre les +hommes, les formes que prendront les organisations sociales dépendent +exclusivement de la nature des hommes et non de la prévision de telle ou +telle forme de la vie que certains voudraient voir se créer. + +Néanmoins, ceux qui ne croient pas en la loi de Dieu s’imaginent qu’ils +peuvent connaître le régime futur de la société et, partant, +accomplissent des actes qu’ils jugent eux-mêmes comme mauvais, afin que +se réalise l’ordre qu’ils prévoient et qu’ils considèrent comme +nécessaire. + +Ils ne se troublent pas de voir d’autres hommes imaginer différemment la +cité de demain. En effet, cela ne les empêche pas non seulement de +décider que telle sera l’organisation de l’avenir, mais encore d’agir, +de combattre, de s’emparer des biens d’autrui, d’emprisonner, +d’assassiner, en vue du bonheur futur qu’ils ont imaginé. La vieille +formule de Caïphe: «Qu’un seul périsse plutôt que le peuple entier» +demeure indiscutable pour ces gens. + +De fait, comment ne pas tuer jusqu’à des centaines de milliers d’hommes, +lorsqu’on est fermement convaincu que la mort de ces milliers aura pour +résultat le bonheur de millions? + +Ceux qui ne croient pas en Dieu et en sa loi ne sauraient raisonner +autrement. Ils n’obéissent qu’à leurs passions, à leurs raisonnements et +à la suggestion du milieu; ils n’ont jamais pensé à leur mission dans la +vie ni à ce qu’est le véritable bonheur humain; si même ils y ont pensé, +ils décidaient qu’il était impossible de le connaître. Et ce sont eux, +ignorant en quoi consiste le bonheur de chacun, qui s’imaginent de +connaître avec certitude le bonheur nécessaire à toute la société! Ils +en sont tellement persuadés que pour atteindre ce bonheur, ils +accomplissent toutes sortes de violences qu’ils jugent eux-mêmes +condamnables. + +Il semble singulier que ces hommes, qui ne savent pas où est leur propre +bonheur, s’imaginent connaître avec certitude où est celui de toute la +société, et que précisément parce qu’ils sont dans l’ignorance en ce qui +les concerne personnellement, ils puissent croire à la possibilité de +savoir ce que doit faire pour son bien la société entière. + +L’instructif mécontentement qu’ils éprouvent en l’absence de toute +direction dans leur vie, leur en fait rejeter la responsabilité non pas +sur eux-mêmes, mais sur la mauvaise organisation sociale; et, dans les +préoccupations qu’ils mettent à réorganiser la société, ils voient la +possibilité de faire taire leur conscience qui leur rappelle la fausseté +de leur vie. C’est pour ces raisons que ceux qui ignorent leur mission +individuelle croient connaître d’autant mieux la mission qui incombe à +la société. Tels sont, soit les jeunes gens les moins sérieux, soit les +hommes publics les plus corrompus: les Marat, les Napoléon, les +Bismarck. C’est bien pour ces raisons que l’histoire des peuples +fourmille des plus grandes atrocités. + +Mais la conséquence la plus néfaste de cette prétendue prévision de +l’avenir et de l’action qui en résulte est que l’une et l’autre +empêchent précisément, et plus que toute autre chose, la société de +marcher dans la voie qui conduit au véritable bonheur. + +Nous répondons donc à la question: comment s’organisera la vie des +peuples qui cesseront d’obéir au gouvernement? nous répondons que nous +ne pouvons pas le savoir; et nous ne pouvons même pas croire que +quiconque puisse le savoir. + +Il nous est impossible de connaître les conditions futures de la vie +sociale sans pouvoir central, mais nous savons fermement ce que chacun +de nous doit faire pour que ces conditions soient les meilleures. Nous +savons fermement qu’à cette fin nous devons avant tout nous abstenir des +actes brutaux qu’exige de nous le gouvernement existant, et nous devons +autant ne pas commettre les violences auxquelles nous engagent ceux qui +combattent le régime actuel afin d’en établir un nouveau. + +En un mot, nous devons refuser l’obéissance à toute autorité. Et nous le +devons non pas parce que nous savons comment, à la suite de ce refus, +s’organisera le régime futur, mais parce que l’obéissance à l’autorité +nous demandant de violer la loi divine est un péché. Cela, nous le +savons avec certitude; et nous savons aussi qu’en ne désobéissant pas à +la volonté divine il ne peut en sortir que du bien, tant pour chacun de +nous que pour l’humanité entière. + + + + +XV + + +Les hommes ont la tendance de croire à la réalisation des événements les +plus fantastiques: la possibilité de voler, de communiquer avec les +planètes, d’établir le régime socialiste, de communiquer avec les +esprits, et à bien d’autres choses d’une irréalisation pourtant +certaine; mais ils se refusent à croire que la conception de la vie +qu’ils professent à l’époque présente pût changer. + +Pourtant ces changements, et les plus surprenants, se produisent +constamment en chacun de nous, ainsi que chez les sociétés et nations +entières; et c’est cette transformation continue qui est le fond même de +la vie humaine. + +Sans rappeler les évolutions de la conscience sociale dont témoigne +l’histoire, il se produit devant nos yeux, en Russie, une de ces +modifications, qui étonnent par leur rapidité, dans la conscience du +peuple, et qui ne s’était en rien manifestée il y a deux ou trois ans à +peine. Cette modification nous semble soudaine parce qu’elle a mûri +lentement dans les esprits sans que nous nous en soyons aperçus. + +Le même phénomène se produit aujourd’hui sur le terrain spirituel, +inaccessible à notre observation. Si le peuple russe, qui considérait il +y a deux ans comme impossible de désobéir au pouvoir existant ou +seulement de le juger, le condamne aujourd’hui, se prépare à lui +désobéir et à le remplacer par un nouveau, pourquoi ne pas supposer que +dans sa conscience est en train de mûrir un autre changement de ses +rapports avec le pouvoir, savoir la nécessité de son affranchissement +moral, religieux? + +Pourquoi une pareille évolution ne pourrait-elle s’accomplir chez +n’importe quel peuple et, aujourd’hui, chez les Russes? Pourquoi ne pas +supposer que la lutte égoïste, la peur, la haine qui font agir tous les +peuples; que la propagande du mensonge, de l’immoralité et de +l’ignorance, par les journaux, les livres, les discours et les actes, +pourraient être remplacées, chez tous les peuples et particulièrement +chez les Russes aujourd’hui, par une aspiration religieuse, humanitaire, +raisonnée, affectueuse, qui révélerait toute l’horreur de la soumission +au pouvoir et la joyeuse possibilité d’une vie sans violence ni +autorité? + +Pourquoi telle influence, qui a agi dans la même direction pendant des +dizaines d’années, a-t-elle pu préparer la manifestation actuelle de +cette orientation dans la révolution, et pourquoi la conscience de la +possibilité et de la nécessité de l’affranchissement du péché +d’autorité, ainsi que l’établissement de l’union entre les hommes fondée +sur la concorde, le respect et l’affection mutuelle, ne pourraient-elles +pas mûrir de même? + +Il y a une quinzaine d’années, l’écrivain français de talent Dumas fils +écrivit une lettre à l’adresse de Zola[2], où cet homme fort doué et +intelligent, mais occupé principalement de questions esthétiques et +sociales, a dit vers la fin de sa vie des paroles d’une surprenante +prophétie. C’est bien le cas de dire que l’esprit divin souffle où il +veut: + + [2] Ce n’est pas tout à fait exact. Dans sa lettre intitulée _Le + Mysticisme à l’école_, Dumas fils faisait bien allusion au discours + de Zola prononcé la même année, en 1893, au banquet de l’Association + générale des étudiants, mais cette lettre fut adressée au directeur + du _Gaulois_. + +«L’âme est en travail incessant, en évolution continue vers la lumière +et la vérité, écrivait Dumas. Tant qu’elle n’aura pas reçu toute la +lumière et conquis la vérité, elle tourmentera l’homme. + +«Eh bien, elle ne l’a jamais autant harcelé, elle ne lui a jamais autant +imposé son empire qu’aujourd’hui. Elle est pour ainsi dire répandue dans +la masse de l’air que tout le monde respire. Les quelques âmes +individuelles qui avaient eu isolément la volonté de la régénération +sociale se sont peu à peu cherchées, appelées, rapprochées, réunies, +comprises; elles ont formé un groupe, un centre d’attraction vers lequel +volent maintenant les autres âmes des quatre points du globe, comme font +les alouettes vers le miroir; elles ont, de la sorte, constitué, pour +ainsi dire, une âme collective, afin que les hommes réalisent désormais +en commun, consciemment et irrésistiblement, l’union prochaine et le +progrès régulier des nations récemment encore hostiles les unes aux +autres. Cette âme nouvelle, je la retrouve et la reconnais dans les +faits qui semblent le plus propres à la nier. + +«Ces armements de tous les peuples, ces menaces que leurs représentants +s’adressent, ces reprises de persécutions de races, ces inimitiés entre +compatriotes et jusqu’à ces gamineries de la Sorbonne, sont des exemples +de mauvais aspect, mais non de mauvais augure. Ce sont les dernières +convulsions de ce qui va disparaître. Le corps social procède comme le +corps humain. La maladie n’y est que l’effort violent de l’organisme +pour se débarrasser d’un élément morbide et nuisible. + +«Ceux qui ont profité et qui comptaient profiter longtemps encore des +errements du passé s’unissent donc pour qu’il n’y soit rien modifié. De +là, ces armements, ces menaces, ces persécutions; mais, si vous regardez +attentivement, vous verrez que tout cela est purement extérieur. Ce +colossal est vide. L’âme n’y est plus; elle a passé autre part; ces +millions d’hommes armés, qui font l’exercice tous les jours en vue d’une +guerre d’extermination générale, ne haïssent pas ceux qu’ils doivent +combattre et aucun de leurs chefs n’ose déclarer cette guerre. Quant aux +revendications, même comminatoires, qui partent de ceux qui souffrent en +bas, une grande et sincère pitié, qui les reconnaît enfin légitimes, +commence à répondre d’en haut. + +«L’entente est inévitable dans un temps donné plus proche qu’on ne le +suppose. Je ne sais pas si c’est parce que je vais bientôt quitter la +terre et si les lueurs d’au-dessous de l’horizon qui m’éclairent déjà me +troublent la vue, mais je crois que notre monde va entrer dans la +réalisation des paroles: «Aimez-vous les uns les autres», sans se +préoccuper, d’ailleurs, si c’est un homme ou un Dieu qui les a dites. + +«Le mouvement spiritualiste qu’on signale de toutes parts et que tant +d’ambitieux ou de naïfs croient pouvoir diriger va être absolument +humanitaire. Les hommes, qui ne font rien avec modération, vont être +pris de folie, de la fureur de s’aimer. Cela n’ira pas tout seul de +suite, évidemment; il y aura quelques malentendus, sanglants peut-être, +tant nous avons été dressés et habitués à nous haïr, quelquefois par +ceux-là mêmes qui avaient reçu mission de nous apprendre à nous aimer; +mais, comme il est évident que cette grande loi de fraternité doit +s’accomplir un jour, je suis convaincu que les temps commencent, et nous +allons irrésistiblement vouloir que cela soit[3].» + + [3] Voir la lettre de Dumas fils dans l’ouvrage de Léon Tolstoï, + traduit par E. Halpérine-Kaminsky: _Zola, Dumas, Guy de Maupassant_. + +Si étrange que paraisse l’expression: «Le temps viendra où les hommes +vont être pris de la fureur de s’aimer», je crois que cette idée est +absolument juste et est ressentie plus ou moins par tous les hommes de +notre temps. Il est impossible que l’époque ne vienne quand l’amour, qui +est le fond même de l’âme, occupera dans la vie des hommes la place qui +lui revient et deviendra la base des relations humaines. + +Ce temps se prépare, ce temps est proche. + +«Nous sommes aujourd’hui au temps prédit par le Christ, écrivait +Lamennais. D’un bout de la terre à l’autre tout s’ébranle. Rien de +solide dans toutes les institutions, quelles qu’elles soient, ni dans +les systèmes les plus divers qui sont la base de la vie des sociétés. On +sent que tout doit bientôt s’écrouler et que, de ce temple aussi, il ne +restera pas une seule pierre debout. Mais de même que des ruines de +Jérusalem et de son temple, que le Dieu vivant a déserté, devaient +surgir une cité nouvelle et un temple nouveau, vers lesquels affluaient +volontairement les hommes de toutes les tribus et de tous les peuples, +des ruines des temples et des villes d’aujourd’hui sortira une cité +nouvelle et un temple nouveau destinés à devenir le temple de l’univers +et la patrie commune du genre humain, aujourd’hui désuni par des +doctrines qui se combattent, font de frères des étrangers et sèment +parmi eux la haine sacrilège et les guerres hideuses. Lorsque viendra +l’heure--de Dieu seul connue--de l’union des peuples en un seul temple +et en une seule cité, alors s’établira vraiment le règne du Christ, se +réalisera définitivement sa divine mission.» + +«Des forces puissantes travaillent le monde, écrivait de même Channing. +Nul ne peut les arrêter. Les signes en sont la naissance de la nouvelle +conception du christianisme, du nouveau respect pour l’homme, du nouveau +sentiment de fraternité et d’une égale attitude des hommes à l’égard du +Père de tous les hommes. Nous le voyons, nous le sentons. Et devant +cette manifestation de l’esprit nouveau tomberont toutes les +persécutions. La société pénétrée de cet esprit substitue la paix à la +guerre permanente. La force de l’égoïsme qui englobe tout et qui semble +invincible cède à cette puissance naturelle: «Paix sur terre et concorde +parmi les hommes» ne demeurera pas toujours un rêve.» + + + + +XVI + + +Pourquoi s’imaginer que les hommes, qui sont en la puissance de Dieu, +demeureront toujours dans l’erreur étrange que seules les lois humaines, +changeantes, injustes, locales, sont importantes et obligatoires, et non +la loi de Dieu, éternelle, juste et commune à tous les hommes? + +Pourquoi penser que les pasteurs de l’humanité prêcheront toujours que +cette loi n’existe pas et ne saurait exister, lorsque chaque secte +possède ses lois religieuses, lorsque telle autre croit à celles qu’on +appelle scientifiques (lois de la matière, celles de la sociologie), qui +sont sans obligation ni sanction, ou lorsqu’on obéit à des lois civiles +que les hommes peuvent établir et changer à leur volonté? + +Cette erreur peut être provisoire. + +Pourquoi supposer, en effet, que les hommes, auxquels est révélée la loi +divine commune à tous, écrite dans leur âme, trouvant son expression +dans les doctrines des Brahmanes, de Bouddha, de Lao-Tseu, de Confucius, +du Christ, n’adopteront pas enfin cet unique principe de toutes les +lois, qui leur donnera et la satisfaction morale et une vie sociale +heureuse? Pourquoi demeureraient-ils fidèles au chaos des doctrines +théologiques, scientifiques et politiques, méchantes et pitoyables, qui +les détournent de la seule chose nécessaire, et les poussent vers les +choses vaines, ne leur donnant aucune indication sur la façon de se +conduire dans la vie individuelle et sociale? + +Pourquoi se dire que les hommes continueront à endurer toutes les +souffrances, les uns en cherchant à dominer les autres, les autres en se +soumettant avec haine et envie à leurs maîtres et en s’efforçant à +devenir eux-mêmes des dirigeants? + +Pourquoi supposer que le progrès, orgueil des hommes d’aujourd’hui, +consistera toujours dans l’accroissement de la population, dans les +mesures policières de nous conserver la vie, et non dans l’amélioration +morale de notre vie? + +Pourquoi croire qu’on verra toujours le progrès dans de piètres +inventions mécaniques produisant de plus en plus des objets inutiles et +nuisibles, et non dans la marche vers l’union toujours plus étroite +entre les hommes et dans la nécessité, pour parvenir à cette union, de +vaincre nos passions? + +Pourquoi ne pas supposer que les hommes se réjouiront et rivaliseront +non pas dans la richesse et le luxe, mais dans la simplicité, la +modération et la bonté? + +Pourquoi ne pas penser que les hommes verront le progrès non pas dans +l’accroissement des biens, mais dans la tendance de demander de moins en +moins et de donner de plus en plus aux autres; non plus dans +l’élargissement de notre pouvoir, ni dans le succès, ni dans la +victoire, mais dans la tendance de nous modérer de plus en plus, et de +communier de plus en plus étroitement, individu avec individu, nation +avec nation? + +Pourquoi se représenter les hommes toujours assoiffés de luxure ou se +multipliant comme des lapins, construisant dans les villes des usines +d’alimentation chimique pour assurer l’existence des générations qui se +multiplient et vivent dans les villes où il n’y a ni plantes ni animaux? + +Pourquoi ne pas les voir plutôt chastes, luttant contre leurs passions, +vivant en paix avec leurs voisins, au milieu des champs, des jardins, +des forêts et des animaux domestiques bien nourris, et cela avec la +seule différence entre leur état actuel et celui de demain de ne pas +reconnaître la terre comme une propriété privée, ni eux-mêmes comme +appartenant à tel ou tel État, ne payer à personne d’impôt, ne pas +guerroyer, mais communier dans une paix universelle? + +Pour se représenter ainsi la vie humaine on n’aurait rien à imaginer de +nouveau, ni à modifier, ni à ajouter à la vie des pays agricoles, telle +que nous la connaissons en Chine, en Russie, aux Indes, au Canada, en +Algérie, en Égypte, en Australie. + +Pour s’imaginer cette vie, on n’a pas à inventer quelque organisation +compliquée, mais simplement à se dire que les hommes ne doivent +reconnaître qu’une seule loi supérieure, la loi de l’amour de Dieu et de +son prochain, celle qui est invariablement exprimée dans les religions +de Brahma, de Bouddha, de Confucius de Lao-Tseu, du Christ. + +Pour que cette vie se réalise, il n’est nullement besoin que les hommes +se transforment au point de devenir des anges vertueux. Les hommes +garderont leur faiblesse et leurs passions, pécheront, se querelleront, +commettront des adultères, spolieront la propriété, tueront même; mais +tout cela ne sera que l’exception, non la règle. Leur vie sera tout +autre par le seul fait qu’ils ne considéreront plus la violence +organisée comme condition nécessaire, ne seront plus formés sous +l’influence des crimes de l’autorité envisagés comme actes méritoires. + +La vie des hommes sera tout autre parce que la violence, contraire à la +loi divine, considérée aujourd’hui comme légitime et nécessaire, ne sera +plus un obstacle à l’enseignement de bonté, d’amour et de soumission à +la volonté de Dieu. + +Pourquoi ne pas s’imaginer que la souffrance conduira les hommes au +désir de s’affranchir de la suggestion, de l’hypnose auxquelles ils +doivent leurs longues misères, à se souvenir qu’ils sont les fils et les +serviteurs de Dieu, et peuvent et doivent par suite n’obéir qu’à lui et +à leur conscience? Loin d’être difficile à se l’imaginer, il est au +contraire difficile de croire que cela ne puisse pas être. + + + + +XVII + + +«Si vous n’êtes pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le +royaume de Dieu.» Cette parole évangélique vise non seulement les +individus, mais aussi les sociétés. De même qu’un individu, ayant +souffert par ses passions et les tentations de la vie, revient +consciemment à l’état simple d’affection pour tous, état dans lequel se +trouvent inconsciemment les enfants, et y revient avec toute +l’expérience et l’acquis intellectuel de l’adulte, les sociétés, ayant +éprouvé toutes les conséquences malheureuses de l’oubli de la loi divine +et de l’obéissance à la loi humaine organisant leur vie en dehors du +travail de la terre, doivent aujourd’hui, avec toute l’expérience +acquise durant leurs errements, abandonner les tentatives d’existence +fondée sur la production industrielle et revenir à la loi supérieure de +Dieu et à la vie primitive des champs. + +Cette indépendance consciente à l’égard de l’autorité humaine et la +soumission à l’autorité divine signifient la reconnaissance comme +obligatoire, partout et toujours, de la loi éternelle de Dieu, qui est +la même dans toutes les doctrines religieuses. + +Quant à la vie rurale, elle implique la reconnaissance du travail de la +terre, non comme une condition provisoire de notre existence, mais comme +une occupation toujours et partout préférée, parce qu’elle nous facilite +le mieux l’accomplissement de la volonté divine. + +Or, les peuples orientaux, et la Russie parmi eux, se trouvent dans les +meilleures conditions pour revenir à cette nouvelle vie. + +Les Occidentaux, qui se sont déjà engagés si loin sur la fausse voie des +transformations politiques de régime, ayant toutes pour principe +l’autorité et la substitution du travail industriel au travail agricole, +ne sauraient revenir à la nouvelle vie qu’après de grands efforts. Mais, +tôt ou tard, l’animosité qui grandit parmi eux et l’instabilité de leur +situation les forceront bien à revenir à la véritable existence +indépendante et rationnelle fondée sur leur propre travail et non sur +l’exploitation des autres peuples. + +Si séduisants que puissent paraître le progrès extérieur de l’industrie +et la façade de la vie actuelle, les esprits les plus pénétrants de +l’Occident montrent depuis longtemps à leurs nations la voie funeste +qu’elles suivent et la nécessité de retourner à la vie agricole qui fut +la forme primitive de la vie de toutes les sociétés et qui est faite +pour procurer à tous une existence heureuse et rationnelle. + +Les peuples orientaux, parmi lesquels le russe, n’ont besoin à cette fin +de ne rien changer à leur existence; il leur suffit de s’arrêter sur la +voie fausse où ils viennent de s’engager et de manifester leur +indépendance à l’égard du pouvoir, ainsi que leur prédilection pour +l’agriculture qui fut toujours leur occupation naturelle. + +Nous, les Orientaux, nous devons être reconnaissants à la destinée de +nous avoir placés dans la situation qui nous permet de profiter de +l’exemple des Occidentaux; nous devons en profiter non pas pour +l’imiter, mais au contraire pour éviter les fautes que les Occidentaux +avaient commises; nous ne devons pas nous avancer sur la voie funeste +d’où nous les voyons déjà revenir à notre rencontre, eux qui s’y étaient +aventurés si loin. + +C’est bien dans cet arrêt de la marche sur la voie de l’erreur, ainsi +que dans l’indication de la possibilité et de la nécessité de s’en +frayer une autre, plus facile à suivre, plus joyeuse et plus naturelle à +l’homme, qu’est la grande portée de la Révolution qui s’accomplit +actuellement en Russie. + + + + +L’UNIQUE SOLUTION POSSIBLE + +DE LA + +QUESTION AGRAIRE + + + + +I + + +Le droit exclusif sur la terre des uns privant les autres de la +possibilité d’en jouir, est une iniquité aussi cruelle et aussi nuisible +pour tous que l’était en son temps le droit de posséder des serfs. + +Instinctivement consciente chez tous les hommes, cette iniquité était +surtout et, de tout temps, ressentie par le monde rural de Russie. Ce +sentiment est plus vivace que jamais en ces jours de révolution, et +c’est vers son abolition que tendent actuellement tous les souhaits et +toutes les revendications du peuple russe. + +Les cercles gouvernementaux autant que les groupements +anti-gouvernementaux sont occupés aujourd’hui à rechercher les moyens de +donner satisfaction à ces demandes. + +Malheureusement, les uns et les autres ont généralement en vue leurs +buts particuliers de parti et non ce qui doit être leur but unique, +prédominant: le rétablissement de la justice. + +Les uns espèrent répondre aux revendications du peuple en ajoutant au +lot de chaque paysan une part prise sur les terrains d’État et une +partie des apanages impériaux. + +Les autres proposent de faciliter aux paysans, par l’intermédiaire de la +Banque agricole, l’achat des propriétés foncières mises en vente. + +Les troisièmes voient le remède dans l’émigration des paysans qui +manquent de terres dans des régions où de vastes terrains demeurent +inoccupés. + +Les quatrièmes veulent établir le fermage obligatoire et héréditaire. + +Les cinquièmes préconisent l’expropriation des terres appartenant à la +couronne, aux apanages, aux couvents, aux propriétaires fonciers, et en +constituer une réserve pour la distribution des terrains aux paysans. + +Les sixièmes s’appliquent à prouver la nécessité de la nationalisation +du sol, qui serait la préface d’une organisation socialiste. + +Les septièmes, enfin, aperçoivent le remède dans la reconnaissance de +toute la terre comme propriété des seuls agriculteurs. + +Toutes ces propositions se divisent en réalité en deux catégories: celle +des gouvernementaux et des conservateurs qui voudraient résoudre la +question agraire sans que cela modifie sensiblement leur situation +privilégiée, tout en apaisant, grâce à quelques concessions, l’agitation +populaire; celle des révolutionnaires, qui visent un but tout opposé: +l’accroissement de l’effervescence chez le peuple et son entraînement à +l’action révolutionnaire qu’ils considèrent comme la plus utile au bien +commun. + +Jusqu’ici, les révolutionnaires atteignent de mieux en mieux leur but. +Sous l’influence de leur propagande verbale ou écrite, le peuple se rend +compte chaque jour davantage de l’iniquité, si ancienne et si lourde, +qui pèse sur lui, celle de la spoliation de son droit de jouir de la +terre. + +Voyant que le gouvernement ne se soucie pas de faire disparaître cette +iniquité, s’en persuadant plus encore après la dissolution de la Douma, +le peuple s’irrite de plus en plus et il est tout prêt à commettre, +commet déjà, des actes les plus cruels pour se venger de l’injustice +dont il souffre depuis si longtemps. + +Le peuple sent qu’au moment où tout change en Russie, il ne peut et ne +doit demeurer davantage dans sa situation précaire. D’autre part, il ne +saurait se contenter des mesures de circonstances, des palliatifs, tels +que l’achat des terres par l’intermédiaire des banques, l’expropriation +forcée, la colonisation, le fermage ou la constitution des réserves de +terre. Il veut un changement radical du système agraire actuel, +changement à la suite duquel il ne serait plus permis aux uns de ne pas +travailler la terre et d’empêcher en même temps les travailleurs de la +cultiver, tels des chiens gardant le foin qu’ils ne mangent pas +eux-mêmes. Le peuple veut que tous les hommes aient la faculté égale de +jouir de tous les profits et avantages que procure la terre. + +Et le peuple a parfaitement raison de formuler cette revendication. Là +où il a tort, c’est lorsqu’il s’imagine, influencé qu’il est par des +hommes peu sérieux et égarés, que pour instituer le droit égal pour tous +à la terre, il suffit d’enlever les propriétés foncières aux possédants +et de les partager entre les cultivateurs qui travaillent de leurs bras. + +Comment partager la terre expropriée? + +Quelle part reviendra à telle communauté? + +Comment distribuer les terres les plus fertiles, les prairies, les +forêts? + +Que faire des petits propriétaires? + +Que faire des hommes qui ne possèdent pas de terre et qui désirent +pourtant avoir leur part? + +En cas d’une trop grande densité de population, qui doit émigrer et où +aller? + +Toutes ces questions ne peuvent être résolues par aucune Commission; +elles ne peuvent que susciter des discussions, des querelles sans fin +et, surtout, donner naissance à des iniquités pires que celles +d’aujourd’hui. + +Les paysans, occupés par leurs intérêts locaux, ne s’en aperçoivent pas +et ne peuvent s’en apercevoir. Mais les hommes qui se considèrent comme +appelés à résoudre ce problème au point de vue de l’équité générale +devraient s’en rendre compte. + +Or, la solution du problème agraire, au point de vue général, n’est +aucunement dans l’expropriation forcée des uns et la distribution des +terres aux autres; elle n’est pas dans la disposition arbitraire de +terrains, mais uniquement en ceci: l’abolition complète de la vieille +propriété foncière qui est l’origine de toutes les oppressions et de la +haine entre les hommes. + +Pour résoudre la question agraire, il importe donc avant tout de +rétablir le droit naturel de tous les hommes à la terre et le droit de +chacun au produit de son travail. + + + + +II + + +Tous les hommes ont le même droit à la terre et chaque homme a le droit +inaliénable au produit de son travail. L’un et l’autre droit furent +transgressés par la reconnaissance du droit de propriété exclusive sur +la terre et par les impôts et les taxes sur le produit du travail. + +Pour rétablir le véritable droit, il n’est qu’un moyen: l’institution +d’un impôt sur la terre dont la valeur égalerait le profit que les +propriétaires tirent de leur terre, et la substitution à tous les autres +impôts, payés par le travail, d’un impôt unique sur toute la terre. + +L’établissement de cet Impôt unique fut déjà proposé à diverses +reprises, dans différents pays, et fut de nos jours exposé en détail par +l’Américain Henry George. + +Les principes de l’Impôt unique sont les suivants: + +1º Tous les hommes ayant le droit égal à la terre, et chaque homme ayant +le droit inaliénable au produit total de son travail, nul ne doit avoir +le privilège de jouir de la terre et nul ne doit déposséder les +travailleurs du fruit de leur travail sous forme de redevance ou celle +d’impôts et de contributions; + +2º Afin que ni l’un ni l’autre droits ne puissent être violés, il faut +que ceux qui jouissent de la terre payent à la communauté un impôt +correspondant aux profits qu’on tire de tel terrain comparativement aux +profits des autres terrains. Il faut ensuite que ceux qui ne possèdent +pas de terre et s’occupent d’autres affaires soient libérés de tout +impôt ou contribution. + +Dans une pareille organisation, toutes les ressources, fournies +actuellement par le travail et destinées aux dépenses des services +publics, seraient tirées de la terre, suivant sa situation procurant tel +ou tel bénéfice aux possédants. + +Par exemple, les terrains les plus fertiles ou situés à proximité des +voies de communication, rapportant, par suite, davantage que le sol +sablonneux ou le terrain situé loin des centres populeux, payeraient +davantage; les terrains situés dans les villes, ou près des lieux +d’embarquement, ou contenant des minerais, payeraient plus encore. +Enfin, ceux qui possèderaient un sol dépourvu de tout avantage, ou ceux +qui ne possèderaient pas de terre, jouiraient quand même de toutes les +commodités de l’organisation sociale: administration municipale, voies +de communication et tout autre service public, sans rien payer. + + + + +III + + +Les résultats de cette organisation seraient les suivants: + +1º Les propriétaires fonciers, surtout les grands, qui ne cultiveraient +pas eux-mêmes leurs terres, mais qui devraient payer l’impôt, +renonceraient généralement à leurs possessions et les transmettraient +aux agriculteurs manquant de terre. + +2º L’Impôt unique, en supprimant toutes les autres taxes sur les +produits de première nécessité: sucre, pétrole, allumettes, beurre, +œufs, etc., diminuerait les dépenses des travailleurs et améliorerait +ainsi leur bien-être. + +3º Le même Impôt unique supprimerait les droits de douane, rétablirait, +dans les pays où il serait institué, le libre commerce avec le monde +entier et donnerait à ses habitants la possibilité de jouir sans +obstacle de tous les produits du sol, du travail et de l’art de tous les +autres pays. + +4º L’Impôt unique, en permettant l’accès de la terre à tous les +travailleurs, améliorerait la situation des salariés: ils ne seraient +plus obligés, comme aujourd’hui, d’accepter les conditions que leur +imposent les patrons, mais établiraient eux-mêmes les conditions de leur +travail. + +Cette situation indépendante des ouvriers ferait que toutes les +inventions facilitant le travail, qui ne sont aujourd’hui que des moyens +d’asservissement, ne seraient plus une calamité, mais un bien pour tous. + +5º En améliorant le bien-être des travailleurs, l’Impôt unique rendrait +impossible la surproduction, si habituelle aujourd’hui, les ouvriers +ayant désormais plus de facilité d’acquérir les objets produits par eux; +de plus, on fabriquerait principalement des objets nécessaires à la +grande majorité et en quantité proportionnée à la demande réelle. + +6º L’institution de l’Impôt unique dans tous les pays, surtout en Russie +et actuellement, ferait que toutes les revendications légitimes du +peuple recevront satisfaction dans une mesure plus grande qu’on ne s’y +attend; car, non seulement chacun aurait la possibilité de jouir au même +degré de tous les produits de la terre, mais encore les travailleurs +seraient libérés de tout impôt et contributions sur le produit de leur +travail. + +Ainsi, quel que soit le régime social, celui d’aujourd’hui fondé sur la +violence gouvernementale, ou celui de demain fondé sur l’entente +universelle, l’institution de l’Impôt unique sur la terre serait le +moyen le plus sûr et le plus pratique tant pour se procurer, sans +imposer le travail, les ressources nécessaires aux dépenses de la +société que d’établir des relations agraires équitables. + +(Il a été démontré dans nombre d’ouvrages traitant cette question que +l’Impôt unique sur la terre suffirait amplement pour remplacer toutes +les autres impositions. Les meilleurs ouvrages concernant l’Impôt unique +sont ceux de Henry George: _Progrès et pauvreté_, _Discours et études_, +_Problèmes sociaux_, etc.) + + + + +IV + + +Mais, dira-t-on, l’établissement de l’Impôt unique ruinerait les assises +de la société (la propriété foncière et le système fiscal), édifiées et +consolidées durant des siècles; il jetterait un trouble profond dans la +société et la masse populaire, ce qui, aux temps si agités +d’aujourd’hui, serait inopportun et dangereux. + +J’estime, au contraire, qu’aucune des mesures qu’on propose actuellement +pour résoudre la question agraire ne saurait être appliquée avec moins +d’effervescence, d’agitation et de trouble dans les masses et parmi les +propriétaires, que l’institution de l’Impôt unique. + +Il me semble que l’on pourrait procéder ainsi à son application: + +La terre serait déclarée propriété nationale, et le produit du travail +de chacun, sa propriété à lui. C’est afin de rétablir ces droits +fondamentaux, aujourd’hui violés, qu’on instituerait ensuite l’Impôt +unique, selon la valeur du terrain et remplaçant toutes les autres taxes +et impositions. + +Toutefois, comme la levée brusque et dans toute son étendue de l’impôt +sur la terre et la suppression non moins soudaine de tous les autres +impôts ruineraient nombre de propriétaires fonciers et d’industriels; +que, d’autre part, l’institution de l’Impôt unique demanderait +l’évaluation exacte des terrains à laquelle il serait impossible de +procéder rapidement, cette mesure serait appliquée progressivement. + +La première année, on imposerait 15, 20 ou 30 pour cent de la rente +totale; l’année suivante une autre partie, et ainsi de suite, jusqu’au +transfert complet de tous les impôts sur la valeur de la terre, +transfert qui peut être effectué pendant un délai plus ou moins +prolongé. + +Cette imposition progressive de la terre et la suppression des impôts +sur le travail ne pourraient et ne devraient produire ni trouble ni +agitation, puisque l’application progressive de cette mesure permettrait +aux propriétaires fonciers et aux industriels de s’adapter avec la même +gradation aux nouvelles conditions de la vie sociale. + +La réalisation d’une pareille réforme générale ferait cesser la dure +iniquité que perpétue le droit exclusif sur la terre, iniquité dont se +rendent bien compte tous les hommes, mais surtout les cent millions de +paysans russes; elle ferait disparaître en même temps l’autre iniquité, +aussi cruelle, mais dont on se rend moins compte: l’imposition +arbitraire du travail; ce serait enfin le moyen le plus efficace +d’établir la paix et l’ordre dans toutes les classes de la société et +dans le monde rural en particulier, comprenant les neuf dixièmes du +peuple russe. + +Cette solution de la question agraire ne viserait pas une seule classe, +si nombreuse soit-elle; elle ne serait ni locale ni provisoire: +expropriation, achat, colonisation, réserve de terrain, etc., mais une +solution générale, fondamentale et d’un caractère moral. Elle +supprimerait sûrement la si ancienne et si flagrante injustice en +établissant le droit égal à la terre et au travail, tant pour le +millionnaire que pour le plus pauvre des paysans, et seule cette +solution apaisera entièrement le peuple. + +Les hommes qui participent au gouvernement justifient leur fonction par +le fait qu’ils assurent la justice à leurs administrés. Le +rétablissement de la justice devrait donc être reconnu par eux comme +leur premier et le plus urgent devoir. Ils le devraient d’autant plus +que l’iniquité est devenue évidente et est entrée dans la conscience de +tous. + +Le servage, notamment, avait en son temps ce caractère, et il fut aboli +par le gouvernement d’alors. De notre temps, l’injustice de la propriété +foncière est ressentie plus vivement encore que ne le fut, il y a +cinquante ans, l’iniquité du servage. + +Les hommes qui font partie du gouvernement en Russie ont donc +présentement le devoir devant Dieu, devant le peuple et devant leur +propre conscience, d’abolir cette criante iniquité dont le peuple est +devenu conscient. Ils ont le devoir de le faire s’ils ne s’abusent pas +et ne cherchent pas à abuser les autres sur leur mission. + +Pourquoi dès lors demeurent-ils inertes? + +La seule explication de leur inertie est que, par une habitude invétérée +d’imiter en tout l’Europe, ils craignent de recourir à une mesure qui +n’a pas encore été expérimentée nulle part. Ils oublient que les +conditions dans lesquelles se trouve le peuple russe sont tout autres +que celles des peuples occidentaux et qu’il n’est vraiment pas, à +jamais, prédestiné à imiter l’Europe. + +Le temps est venu où le peuple russe peut déjà prétendre à sa majorité, +se fier sur sa propre raison et se conduire suivant sa nature et les +conditions qui l’entourent. + +Les hommes qui sont maintenant au pouvoir en Russie doivent +particulièrement s’en souvenir, parce qu’en laissant subsister de nos +jours le système inique de la propriété foncière, ils ne remplissent pas +ce qu’ils reconnaissent comme leur devoir strict; ils deviennent donc +les fauteurs des plus grandes calamités et prononcent ainsi leur +faillite et leur inutilité. + + + + +L’IMPOT UNIQUE + +D’HENRY GEORGE[4] + +SON APPLICATION URGENTE ET FACILE EN RUSSIE + + [4] Ces pages, complétant les précédentes, ont servi de préface à la + traduction des _Problèmes sociaux_ de Henry George. + + +Dans un des derniers chapitres de son livre: _Problèmes sociaux_, Henry +George dit: «Quiconque n’a pas pénétré le fond de la question, jugerait +ridicule le fait que je vois dans ce simple changement du système +d’impôts la plus grande révolution sociale. + +«Mais celui qui a suivi le développement de ma pensée doit se rendre +compte que, dans ce simple changement, réside la plus grande +transformation sociale, transformation, ou révolution, au regard de +laquelle ne sont rien ni la révolution qui a aboli l’ancien régime en +France ni celle qui a supprimé l’esclavage aux États-Unis.» + +C’est cette portée considérable de la révolution indiquée par Henry +George qui demeure jusqu’ici incomprise des hommes. + +La principale raison en est que sa pensée est travestie ou est passée +sous silence. La plupart croient y déceler un système de changement des +lois réglementant la propriété foncière, changement dans le sens de la +nationalisation du sol comme l’entendent les socialistes. + +Ceux qui se croient très savants objectent à l’idée de Henry George, +comprise dans ce sens étroit, tantôt en lui attribuant ce qu’il n’a +jamais dit, tantôt en lui opposant les axiomes, selon eux absolus, tirés +de l’ordre des choses existant, et qui furent cependant réfutés d’une +façon péremptoire par Henry George. + +Les hommes du monde, les propriétaires fonciers, les opulents en +général, n’ayant pas la moindre notion des théories de Henry George, +mais se doutant vaguement qu’il veut, on ne sait comment, démunir la +terre de ses possesseurs actuels, sentent, par instinct de conservation, +le danger de sa théorie et nient tout simplement son caractère +rationnel. + +«Oui, je sais, disent-ils. Imposer la terre pour que les propriétaires, +déjà écrasés par toutes sortes de taxes, paient encore l’impôt foncier.» + +Ou bien: «Oui, je sais. Ce système consiste à faire payer aux +propriétaires fonciers toutes les améliorations qu’ils auront +introduites dans leurs propriétés.» + +Et voilà trente ans, depuis l’exposition si claire, si probante et si +fortement étayée, de cette grande idée, qu’elle demeure absolument +ignorée de l’immense majorité des hommes. + +Il ne pouvait en être autrement. De fait, cette idée, qui bouleverse +toute la vie sociale de l’humanité pour le plus grand profit de la +majorité opprimée et muette et au détriment de la minorité dominatrice, +est exprimée sous une forme si convaincante et, surtout, si simple, +qu’il est impossible de ne pas la comprendre. + +Et une fois comprise, il est impossible de ne pas chercher à la +réaliser. Pour avoir raison d’elle, il ne reste donc qu’à la déformer ou +à la passer sous silence. + +Voici plus de trente ans qu’on s’y emploie avec un tel succès qu’on a +bien de la peine à décider les hommes à lire avec attention ce qu’a +écrit Henry George, et à y réfléchir. + +Certes, il existe en Angleterre, aux États-Unis, en Australie, en +Allemagne, de petites revues consacrées à la question de l’Impôt unique +et assez bien rédigées, mais elles sont fort peu répandues. Aussi, les +idées de Henry George continuent-elles à demeurer ignorées parmi les +classes cultivées du monde entier, et l’indifférence pour elles semble +plutôt s’accroître. + +La société résiste aux idées qui troublent sa quiétude,--et l’idée de +Henry George est une de celles-là,--comme les abeilles se défendent +contre les vers nuisibles qu’elles sont impuissantes à détruire: elles +bouchent de résine les nids des vers et empêchent ainsi ces derniers de +se propager et de faire du mal. Les sociétés européennes se comportent +de même à l’égard des idées qu’elles jugent nuisibles pour l’ordre, ou +plutôt pour le désordre, établi. + +«Mais la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne +l’absorbent point.» Une idée juste et féconde ne peut être déracinée. On +a beau l’étouffer sous des pensées et des paroles creuses, obscures et +prétentieuses, elle luit toujours, et, tôt ou tard, la vérité consume le +voile qui la couvre et elle brille sur le monde entier. Il en sera ainsi +de l’idée de Henry George. + +Je crois bien que son heure est venue, et en Russie spécialement. +L’heure est venue parce qu’il s’accomplit en ce moment en Russie une +révolution qui est toute dans la négation de la propriété foncière par +le peuple, par le vrai peuple; l’heure est venue spécialement en Russie, +parce que dans l’immense majorité de sa population a toujours vécu la +même pensée que celle qui est à la base de la théorie de Henry George: +la terre est un bien commun des hommes et elle seule, non le travail, +peut être imposée. + +Henry George dit encore que transmuer tous les impôts en un seul, +frappant la valeur de la terre, c’est conformer les réformes sociales +les plus importantes aux lois naturelles (_a conforming of the most +important adjustments to natural laws_). + +Il dit que l’idée de disposer de la valeur de la terre (la rente) au +profit de toute la société est aussi naturelle pour un groupement que +l’est pour l’individu le fait de marcher sur ses pieds et non sur ses +mains. + +Cette pensée a non seulement toujours été celle du monde rural en +Russie, mais encore a été réalisée par lui tant qu’il n’en fut pas +empêché par la contrainte gouvernementale. + +Le statisticien Orlov écrivait vers 1870 ce qui suit sur la façon des +paysans russes de se comporter à l’égard de la terre: + +«Le _mir_[5] ne comprend ni ne distingue entre les divers impôts qui +sont désignés dans les listes de contributions. Tous ces impôts, +redevances et contributions payés par les communautés sont confondus, +lors de leur répartition par le mir, en une somme globale qui est +prélevée sur les membres de la communauté d’après le nombre des «âmes de +taille» dont le chef de famille est le répondant. Une «âme de taille» +représente, dans l’esprit du paysan, la possession d’un lot de terre. +«L’âme de taille», d’après la conception particulière du paysan, est +inséparable de la possession de la terre; bien plus, le terme «âme» est +synonyme de celui de «nadiel», c’est-à-dire équivaut à chaque lot +faisant partie des terrains communaux et payant sa part de contributions +collectives. Si à la demande concernant le nombre d’âmes qu’il +représente, le chef du foyer répond qu’il est inscrit pour deux âmes, si +un autre répond qu’il en représente trois, cela veut dire que le premier +possède deux parts et le deuxième trois parts de la terre communale (du +mir). + + [5] Société rurale, ou assemblée des chefs de famille du village. + +«Or, tous les impôts que doit payer la communauté d’après le rôle des +impositions sont intimement liés au revenu global de la terre du mir, +quelle que soit la dénomination ou la destination des taxes.» + +Ces quelques lignes définissent l’idée fondamentale du peuple russe sur +la possession de la terre et sur la portée des impôts; et cette idée est +précisément celle que préconise et répand Henry George. + +Elle n’est pas dans une nouvelle répartition des terres, comme on se +l’imagine généralement lorsqu’on caractérise les théories de Henry +George, mais dans la garantie à chaque homme de l’intégrité du produit +de son travail et dans la faculté égale de jouir de tous les revenus de +la terre. + +Telles sont les vues du peuple russe, tant sur le travail que sur le +droit à la terre. + +On comprend que les peuples d’Europe soient hostiles aux théories de +Henry George, puisque leur réalisation détruirait entièrement l’ordre +des choses établi, qui est favorable à la majeure partie des nations +occidentales. + +Mais, chez nous, en Russie, où les neuf dixièmes de la population +appartiennent au monde rural et où cette théorie du penseur américain ne +fait qu’exprimer ce qui a toujours été reconnu comme juste par tout le +peuple russe, elle peut et doit trouver son application et terminer +ainsi par un grand acte de justice la révolution qui a pris jusqu’ici +une direction fausse et criminelle. + + + + +QUE FAIRE? + + + Oubliez votre sainteté et votre sagesse, et le peuple vivra cent + fois plus heureux. Oubliez que vous êtes bons et que vous êtes + justes, et le peuple reviendra à la primitive affection entre + enfants et parents. Oubliez votre ingéniosité et vos calculs, et + il n’y aura plus de voleurs ni de brigands. On ne peut réaliser + ces trois choses de façade seulement. Il faut être plus simple, + moins enchaîné par les passions et moins raisonnant. + + LAO-TSEU. + + +I + +Il y a quelque temps, je reçus la visite de deux jeunes gens qui +venaient m’emprunter des livres. + +L’un était coiffé d’une casquette et chaussé de lapti[6]; l’autre +portait un chapeau noir, jadis élégant, et des bottes éculées. + + [6] Chaussure tressée en tille. + +Je leur ai demandé qui ils étaient. Ils me répondirent avec une fierté +non dissimulée qu’ils étaient des ouvriers exilés de Moscou pour avoir +pris part en cette ville à la révolte de décembre 1905. Ils s’étaient +embauchés comme gardes dans un jardin de notre village, où ils restèrent +un mois environ. La veille, le propriétaire du jardin les congédia parce +qu’il croyait qu’ils incitaient les paysans à dévaliser son jardin. Ils +niaient avec un sourire cette accusation, affirmant qu’ils n’incitaient +personne, mais allaient seulement vers le soir causer au village avec +des camarades. + +Tous deux, surtout le plus déluré, aux brillants yeux noirs et aux dents +blanches, étaient très au courant de la littérature révolutionnaire et +employaient à tout propos des mots étrangers: orateur, prolétariat, +social-démocrate, exploitation, etc. + +Je les ai questionnés sur leurs lectures. Le noiraud répondit, avec son +constant sourire, qu’il a lu toutes sortes de brochures. + +--Lesquelles? questionnai-je. + +--De toutes sortes: _Terre et liberté_. + +Je leur demandai ce qu’ils en pensaient. + +--Tout y est juste, répondit le noiraud. + +--Et qu’y dit-on de juste? + +--C’est que l’existence est devenue impossible. + +--Pourquoi impossible? + +--Comment, pourquoi? Pas de terre, pas de travail; et le gouvernement +qui écrase le peuple sans rime ni raison. + +Et tous deux se mirent à conter, en s’interrompant mutuellement, comment +les cosaques frappaient les gens de leur _nagaïka_, comment les +policiers arrêtaient tous ceux qui leur tombaient sous la main, comment +on fusillait chez eux des hommes qui n’avaient rien fait. + +A mes objections que la révolte armée était un acte mauvais et insensé, +le noiraud ne faisait que sourire et répéter: + +--Ce n’est pas notre avis. + +Lorsque je me mis à parler du péché d’assassiner, puis de Dieu, ils se +regardèrent et le noiraud haussa les épaules. + +--Alors quoi, il faut donc, suivant la loi de Dieu, laisser exploiter le +prolétaire? fit-il. C’était bon avant. Aujourd’hui, on est devenu +conscient. C’est fini... + +Je leur apportais des livres sur des sujets pour la plupart religieux. +Ils regardèrent les titres, et se montrèrent déçus. + +--Si cela ne vous plaît pas, laissez-les. + +--On peut toujours les lire, fit le noiraud, et, cachant les brochures +sur sa poitrine, il prit congé de moi. + +Bien que je ne lise pas les journaux, je connais d’après les +conversations de mes proches, d’après les lettres que je reçois et les +récits des visiteurs, ce qui s’est passé ces derniers temps en Russie; +je connais, particulièrement bien,--précisément parce que je ne lis pas +les journaux,--le changement surprenant survenu depuis peu dans l’esprit +de la société et du peuple. + +Auparavant, quelques-uns seulement condamnaient certaines mesures du +gouvernement; aujourd’hui, tous, à peu d’exceptions, considèrent toute +l’activité du gouvernement comme criminelle, illégale et voient en lui +seul la cause de tous les troubles. Telle est l’opinion et des +professeurs, et des employés de poste, et des littérateurs, et des +boutiquiers, et des ouvriers, et même des policiers. + +Cet état d’esprit s’est surtout répandu après la dissolution de la +première Douma. Mais depuis les assassinats quotidiens commis en ces +derniers temps par le gouvernement, il est devenu général. + +Je le savais. Mais la conversation avec les deux ouvriers a eu sur moi +une action décisive: telle la secousse qui solidifie d’un coup un +liquide refroidi, cette conversation cristallisa en moi toute une série +d’impressions semblables reçues précédemment, en une conviction +définitive. + +Après l’entretien avec ces deux hommes, j’ai aperçu nettement que tous +les crimes, commis par le gouvernement dans le but d’étouffer la +révolution, non seulement ne l’étouffaient pas, mais l’exaspéraient +davantage. + +J’ai compris qu’au cas même où le mouvement révolutionnaire s’arrêterait +pour quelque temps, en raison de la terreur répandue par les +scélératesses du gouvernement, ce mouvement, loin de disparaître, ne +fera que s’étendre souterrainement, pour réapparaître ensuite à la +surface avec une force accrue. + +J’ai compris que l’incendie s’est répandu à tel point, que la moindre +tentative de l’éteindre ne fait qu’augmenter sa violence. J’ai vu +clairement que seul l’arrêt de toutes les mesures de coercition: la +peine capitale, l’emprisonnement ou seulement le bannissement et autres +châtiments moins graves, pourrait mettre fin à cette lutte féroce. + +J’ai acquis la certitude que le mieux que pourrait faire le gouvernement +serait de céder aux révolutionnaires, de les laisser s’organiser comme +ils l’entendent. Mais je n’étais pas moins certain que si je faisais une +pareille proposition, je serais considéré comme fou à lier. + +Aussi, malgré la netteté avec laquelle je me rendais compte que la +continuation de l’horrible activité gouvernementale ne fait qu’empirer +la situation, je ne cherchai même pas à en persuader quiconque par +l’écrit ou par la parole. + + +II + +Un mois s’était passé depuis la visite des deux ouvriers, et +malheureusement mon opinion trouvait à tout instant dans les faits une +nouvelle confirmation. + +D’une part, les exécutions se multipliaient; de l’autre, les assassinats +et le brigandage augmentaient en fréquence. J’en étais renseigné par ce +que l’on me racontait et par les rares coups d’œil que je jetais sur les +journaux. Je savais aussi que les dispositions de la masse populaire et +de la société devenaient de plus en plus hostiles au gouvernement. + +Ces jours derniers, au cours d’une promenade que je faisais, un jeune +paysan, suivant en chariot la même direction que moi, descendit de son +véhicule et me rejoignit. + +C’était un gars de petite taille, au teint maladif de son visage +intelligent et pas bon, au regard morne et à la mince moustache blonde. + +Il était vêtu d’un veston usé, chaussé de hautes bottes et coiffé d’une +casquette bleue de forme droite, à la mode parmi les révolutionnaires, +comme je l’ai su plus tard. + +Il me pria de lui prêter des livres, prétexte sans doute pour entamer +une conversation. Je lui demandai de quel village il était. + +Il habitait une commune peu éloignée, d’où j’avais récemment reçu la +visite des femmes de quelques paysans qui étaient détenus en prison. Je +connaissais bien son village pour y avoir procédé jadis à la +réglementation administrative, et j’y avais toujours admiré la beauté et +l’allure vive de ses habitants. Les enfants de cette région qui +fréquentaient mon école se distinguaient par leur vivacité d’esprit. + +J’interrogeai le gars sur les paysans qui étaient emprisonnés. Il me +répondit, avec cette assurance excluant toute contradiction que je +remarque depuis quelque temps chez tous les Russes, que la faute en +était au gouvernement et qu’ils furent arrêtés sans aucune raison, +battus, puis enfermés. + +C’est à grand peine que je finis par lui faire dire ce qu’on reprochait +au juste à ces gens. + +J’ai appris qu’ils étaient des «orateurs» et qu’ils réunissaient des +«meetings», comme il disait, où l’on parlait de la nécessité +d’exproprier la terre. + +Je lui fis observer que l’établissement des droits égaux sur la terre ne +peut être obtenu qu’en proclamant celle-ci propriété nationale et non +pas à l’aide de l’expropriation forcée ou de tout autre moyen de +contrainte. + +Il ne fut pas de cet avis. + +--Non, dit-il, il n’y a qu’à _s’organiser_. + +--Comment s’organiser? demandai-je. + +--Ça, on le verra bien plus tard! + +--Et en attendant, encore des émeutes, des tueries? + +--C’est une triste nécessité. + +Je lui répondis ce que je dis toujours en pareil cas: On ne peut pas +vaincre le mal par le mal; on ne le peut que par la non-participation à +la violence. + +--Mais puisqu’il n’y a plus moyen de vivre ainsi! Pas de travail, pas de +terre! Que faire? Où aller? fit-il en me jetant un regard de côté. + +--Écoutez, mon garçon; j’ai l’âge qui pourrait être celui de votre +grand-père. Aussi, ne chercherai-je pas à discuter avec vous, mais je +vous dirai ceci, comme à un jeune homme qui débute dans la vie: ce que +le gouvernement fait est mal, ce que vous faites ou voulez faire est +aussi mal. A un jeune homme comme vous, qui va se créer des habitudes, +il n’importe qu’une chose: avoir une bonne conduite, ne pas pécher, +c’est-à-dire ne pas agir contre la volonté de Dieu. + +Il secoua la tête d’un air mécontent: + +--Chacun a son dieu; des millions de gens, des millions de dieux. + +--Eh bien, je vous conseillerai quand même de ne plus travailler à la +révolution. + +--Mais que faire? On ne peut cependant pas souffrir, et souffrir +toujours. + +Et il reprit: + +--Que faire? + +J’ai bien senti que notre conversation ne mènerait à rien, et je fis +mine de m’éloigner; mais il m’arrêta. + +--Ne pouvez-vous pas me donner quelque chose pour m’abonner à un +journal? + +Je refusai et m’éloignai assez peiné. + +Ce jeune homme n’était pas, lui, un ouvrier sans travail, comme il en +est, qui par milliers sillonnent aujourd’hui la Russie, mais un paysan +qui vit sur sa terre. + +Rentré chez moi, je trouvai les membres de ma famille dans un état +d’esprit des plus pénibles. Ils venaient de lire un journal. + +--On compte aujourd’hui vingt-deux nouvelles exécutions. C’est vraiment +terrible! me dit ma fille. + +--Non seulement c’est terrible, mais cela devient de plus en plus +inepte, répondis-je. + +--Mais _que faire?_ On ne peut cependant pas les laisser tuer et voler +impunément, dit quelqu’un, comme on dit toujours en pareil cas et comme +je l’ai entendu tant de fois répéter. + +L’interrogation «que faire?» était la même que m’avaient adressée les +deux vagabonds, gardiens du jardin, et le paysan révolutionnaire de tout +à l’heure. + +«On ne peut cependant pas souffrir passivement la folle terreur que +répand le gouvernement odieux, conduisant à leur perte le pays et le +peuple! Les moyens que nous sommes obligés d’employer nous répugnent, +mais _que faire_?» disent les uns, les révolutionnaires. + +«Il est impossible d’admettre que de prétendus novateurs s’emparent du +pouvoir et gouvernent la Russie à leur guise, la débauchent, la mènent à +sa perte. Certes, les mesures d’exception sont gênantes, mais _que +faire?_» disent les autres, les conservateurs. + +Et dans mon souvenir passèrent et des amis révolutionnaires, et des amis +conservateurs, et le paysan révolté, et ces malheureux égarés qui +confectionnent des bombes, tuent, volent, et d’autres, aussi malheureux, +aussi égarés, qui instituent des cours martiales, qui y siègent, +fusillent, pendent et se persuadent, les uns comme les autres, qu’ils +accomplissent leur devoir, tout en répétant, les uns comme les autres: +_que faire?_ + + +III + +_Que faire?_ demandent les uns et les autres, mais jamais dans le sens +de: «que dois-je faire?» Ils signifient que ce serait pis encore s’ils +cessaient de faire ce qu’ils font. + +On s’est tellement habitué à cette étrange question, sous-entendant à la +fois et l’explication et la justification des actes les plus horribles, +les plus immoraux, qu’il ne vient à l’idée de personne de demander: +«Mais toi qui demandes: que faire? qui es-tu donc pour te considérer en +droit de décider de la destinée des autres, en se servant des moyens que +tous les hommes, et toi le premier, considèrent comme mauvais, comme +criminels? + +«Comment sais-tu que le régime que tu veux modifier ou conserver doit +être modifié selon la recette que tu crois la meilleure ou doit être +conservé tel quel? Tu sais pourtant qu’il est nombre d’hommes qui +considèrent comme pernicieux ce qui te semble bon et utile. + +«Comment sais-tu que ton action produira le résultat que tu attends, +quand tu ne peux ignorer que les conséquences sont le plus souvent +diamétralement opposées au but qu’on poursuit, surtout dans le domaine +des relations sociales? + +«Mais par-dessus tout, quel droit as-tu de commettre des actes +contraires et à la loi de Dieu, si tu le reconnais, et aux lois morales +admises dans le monde entier, si tu ne reconnais qu’elles? De quel droit +te libères-tu de ces lois simples, certaines et universellement +reconnues, inconciliables ni avec tes œuvres révolutionnaires, ni avec +tes œuvres gouvernementales? + +«Mais si tu poses la question: que faire? pour savoir réellement ce que +tu dois faire, et non comme une justification, la réponse se présente +d’elle-même et dans toute sa simplicité. Tu dois faire, non pas ce que +tu t’imagines comme nécessaire en ta qualité de tsar, ministre, soldat, +ou bien président de tel ou tel comité révolutionnaire, de membre d’une +organisation de combat, mais ce qui est dans ta nature d’homme, ce +qu’exige de toi la puissance qui t’a envoyé en ce monde, cette puissance +qui, dans un but connu d’elle seule, t’a donné une loi claire et bien +définie, inscrite dans ta conscience comme dans celle de tous les +hommes.» + +Et il suffirait de répondre à la question: que faire? par l’affirmation +de la nécessité, pour tous, d’agir partout et toujours suivant la +volonté divine, pour qu’aussitôt se dissipe ce brouillard au milieu +duquel chacun s’imagine être seul appelé parmi les millions de ses +semblables à décider de la destinée de ces millions et à accomplir, pour +leur bien aléatoire, des actes conduisant à des malheurs, certains et +évidents ceux-là. + +Il existe une loi commune, reconnue par tous les hommes sensés, conforme +d’ailleurs à la tradition, à toutes les religions, à la vraie science, +et qui est au fond de la conscience de chacun de nous. Suivant cette +loi, les hommes accomplissent leur mission et atteignent le plus grand +bonheur en s’entr’aidant mutuellement, en s’aimant, mais non en +attentant à la vie et à la liberté d’autrui. + +Mais voici qu’apparaissent des gens qui se distribuent entre eux des +rôles différents: tels sont rois, ministres, soldats; tels autres sont +membres de comités, d’organisations politiques; et ils entrent tellement +dans leur rôle qu’ils oublient leur situation réelle, se persuadent et +persuadent aux autres qu’il n’est nullement nécessaire de suivre la loi +commune à tous les êtres humains, qu’il est des cas où l’on peut et l’on +doit s’en écarter, voire agir contre elle, et que ces écarts de la loi +immuable assureront aussi bien aux individus qu’aux sociétés plus de +félicité que l’observance de cette loi suprême. + +Dans une grande usine au fonctionnement compliqué, les ouvriers +reçoivent du patron des instructions claires et précises, reconnues +comme telles par les ouvriers, afin qu’ils sachent ce qu’ils doivent ou +ne doivent pas faire pour la marche régulière du travail et pour leur +propre bien. Mais voici que surviennent des gens, n’ayant aucune notion +de ce qu’on fabrique et comment on fabrique dans cette usine, et qui +cherchent à convaincre les ouvriers qu’il ne faut plus faire ce qui leur +a été commandé par le patron, mais bien tout le contraire, afin que +l’usine marche régulièrement et les ouvriers reçoivent le plus de +profit. + +N’est-ce pas ainsi qu’agissent les gens qui n’ont aucune possibilité de +prévoir toutes les conséquences de l’activité générale de l’humanité? +Non seulement ils n’observent pas la loi éternelle, promulguée par la +raison humaine pour le succès de cette activité commune et le bien de +chaque individu, mais encore ils la violent consciemment afin de +poursuivre un but borné, hasardeux, imposé par quelques-uns (souvent par +les plus égarés), et ils s’imaginent (tandis que d’autres s’imaginent le +contraire) qu’ils arriveront ainsi à des résultats plus heureux que ceux +qui sont réalisés par l’observance de la loi éternelle et conforme à la +nature humaine. + +Je sais que ceux qui croient à la réalité des rôles qu’ils ont acceptés +trouveront cette réponse, simple et claire, trop abstraite et peu +pratique. + +Ils considèrent comme pratique le fait que les hommes, ignorant les +conséquences de leurs actes, ne pouvant pas savoir s’ils seront encore +vivants une heure après, sachant parfaitement que tout meurtre et toute +violence est un mal, agissent pourtant comme s’ils connaissaient avec +certitude et à l’avance les conséquences de leurs actes, se conduisent +comme s’ils ignoraient que tuer et martyriser est un mal. + +Ainsi procèdent tous ceux qui ont perdu la notion de leur dignité +humaine et de leur mission. Mais je pense que la grande majorité des +hommes, souffrant de toutes les atrocités qui se commettent +actuellement, comprendra enfin l’horrible mensonge dans lequel +s’enlisent ceux qui reconnaissent la légitimité et la bienfaisance de +l’oppression violente exercée par un homme sur un autre. Et une fois ce +mensonge dénoncé, les hommes s’affranchiront de la folie et du crime +qu’engendrent la participation et la soumission au pouvoir oppresseur. + +Il suffirait qu’on comprenne que la seule règle de conduite est +d’accomplir ce que demande à chacun de nous le principe qui gouverne +l’univers, exigence dont nul homme doué de raison et de sentiment ne +peut méconnaître; il suffirait d’oublier la situation que chacun de nous +occupe: ministre, agent de police, membre de parti, militant ou non, et +aussitôt disparaîtraient tous les malheurs et toutes les souffrances +dont est accablée l’humanité et la Russie actuelle en particulier. Alors +s’établirait vraiment le Royaume de Dieu sur la terre. + +Si une partie des hommes seulement adoptait cette conduite, elle +attirerait peu à peu vers elle d’autres adhérents, le mal diminuerait à +mesure, et le Royaume de Dieu vers lequel aspirent irrésistiblement tous +les cœurs deviendrait de plus en plus une réalité. + + + + +APPEL AUX RUSSES + +AU GOUVERNEMENT, AUX RÉVOLUTIONNAIRES, AU PEUPLE + + + + +I + +AU GOUVERNEMENT + +(_J’appelle gouvernement l’ensemble des hommes qui, grâce au pouvoir +dont ils sont investis, appliquent et modifient à leur guise les lois +existantes. En Russie, le gouvernement comprend actuellement le tsar, +ses ministres et ses conseillers._) + + +La raison d’être avouée du pouvoir est le souci du bien public. + +Ceci posé, je vous demande, hommes de gouvernement russes, comment +remplissez-vous votre mission? + +Vous combattez les révolutionnaires en recourant à la ruse et, ce qui +pire est, à une cruauté plus perfectionnée encore que celle des +révolutionnaires. + +Or, vous oubliez que des deux camps, le vainqueur ne saurait être celui +qui est plus rusé, plus méchant et plus cruel, mais bien celui qui vise +le but vers lequel marche l’humanité. + +Que les révolutionnaires définissent bien ou mal leur but, ils tendent +en tout cas vers un ordre social nouveau, tandis que vous autres, +gouvernants, vous n’avez en vue que de conserver votre situation +avantageuse. + +Aussi, vous sera-t-il impossible de résister à la révolution, quelle que +soit la bannière sous laquelle vous vous placerez: autocratie, même +mitigée par une Constitution, ou christianisme corrompu appelé +orthodoxie, avec rétablissement du patriarchat, et rénové par toutes +sortes d’interprétations mystiques. + +Ce sont là choses du passé et rien ne saurait le faire revivre. + +Votre salut n’est point dans la Douma avec tel ou tel système électoral; +il n’est pas dans l’emploi de canons ni dans les exécutions capitales; +il est uniquement dans l’aveu de votre culpabilité envers le peuple et +dans l’effort de racheter celle-ci, de la réparer d’une façon ou d’une +autre, pendant qu’il en est temps encore. + +Dressez devant le peuple un idéal de justice, de bien et de vérité qui +soit supérieur à celui de vos adversaires; dressez-le, non en songeant à +votre salut, mais avec la sincère volonté de le réaliser, et par là même +vous n’assurerez pas seulement votre propre salut, vous délivrerez +encore la Russie de toutes les calamités qui l’accablent. + +Vous n’avez pas à imaginer cet idéal: il existe déjà; c’est l’ancien +idéal de tout le peuple russe: le retour de toutes les classes,--non pas +des seuls paysans,--au droit naturel et légitime sur la terre. + +Cet idéal paraît déraisonnable à ceux qui n’ont pas l’habitude de penser +par eux-mêmes; ils en sont intimidés parce qu’il ne rappelle en rien ce +qui existe partout ailleurs, en Europe et en Amérique. Or, c’est +précisément parce qu’il n’a encore été réalisé nulle part qu’il apparaît +comme le véritable idéal de notre temps. Il est plus particulièrement +l’idéal du peuple russe, parce que sa réalisation lui est plus facile +qu’à tout autre peuple; il peut et doit donc le mettre en pratique le +premier. + +Effacez vos fautes par un acte de justice; efforcez-vous, pendant que +vous êtes encore au pouvoir, d’abolir la si ancienne et criante +iniquité: la propriété foncière; iniquité que tout le monde rural sent +avec tant d’acuité et dont il souffre si douloureusement; et dès que +vous l’aurez fait, tous les esprits cultivés, ceux qui composent +«l’intelligence», vous suivront. Vous aurez pour vous tous les partisans +d’un régime constitutionnel sincère, tous ceux qui comprennent qu’avant +d’appeler le peuple à élire ses représentants, il importe de +l’affranchir du servage foncier. + +Les socialistes eux-mêmes se joindront à vous, puisque leur but: la +nationalisation des instruments de travail, exige avant tout la +nationalisation du sol, ce principal instrument du travail. + +Les révolutionnaires seront également avec vous, puisque en abolissant +la propriété foncière, vous aurez réalisé l’un des points principaux de +leur programme. + +Enfin, et surtout, vous aurez avec vous tous les agriculteurs, +c’est-à-dire les cent millions de paysans qui composent le vrai peuple +russe. + +Faites, pendant qu’il en est temps encore, ce que vous impose votre +mission de gouvernants; posez-vous pour but la réalisation du véritable +bien public, et au lieu de la crainte et de l’irritation que vous +éprouvez maintenant, vous ressentirez la joie que donne la solidarité +avec le peuple, l’union avec les cent millions de paysans. + +Vous connaîtrez alors l’affection et la gratitude de ce peuple si doux, +qui oubliera volontiers vos fautes et vous aimera comme il aime celui[7] +et ceux qui l’ont affranchi du servage. + + [7] Le tsar Alexandre II. + +Oubliez que vous êtes tsar, ministres, sénateurs ou gouverneurs, +souvenez-vous seulement que vous êtes des hommes; et aussitôt la +douleur, le désespoir et la peur feront place au pardon et à l’amour. + +Mais vous devez, à cet effet, vous donner de tout cœur à cette œuvre de +régénération; non dans votre intérêt et comme moyen de votre salut, mais +dans l’intérêt public. Vous verrez alors de quelle activité ardente, +sensée, toute de conciliation, sera saisie la société en ses meilleurs +représentants! L’élite de toutes les classes marchera au premier rang, +tandis que ceux qui troublent actuellement la Russie seront relégués à +leur vraie place. + +Dès que vous aurez adopté cette attitude, disparaîtront d’eux-mêmes et +la vengeance, et la colère, et la cupidité, et l’envie, et l’ambition, +et la vanité, et l’ignorance, cette plaie principale, qui troublent et +mettent à feu et à sang la Russie, ce dont vous êtes seuls responsables. + +Oui, il n’y a devant vous, hommes de gouvernement, que deux issues: ou +le massacre de vos frères et tant d’autres horreurs qu’engendre la +révolution, ce qui n’empêchera pas d’ailleurs votre chute honteuse; ou +la réalisation pacifique de la réforme agraire que revendique depuis +toujours le peuple, et l’indication que vous donnerez par cela même à +toutes les autres nations chrétiennes de la voie vers l’abolition de +cette grande iniquité dont les hommes souffrent depuis si longtemps. + +Tant que le régime actuel vous assure le pouvoir, servez-vous-en, non +pour accroître encore le mal que vous avez commis et la haine que vous +avez suscitée, mais pour la grande œuvre qui sera salutaire aussi bien +pour votre peuple que pour l’humanité entière. Et avant que le régime +actuel meure, qu’il s’achève par un acte de bonté et de vérité, et non +pas par celui de mensonge et d’horreur[8]. + + [8] Les éditeurs de Tolstoï, M. V. et Mme A. Tchertkoff, font cette + remarque judicieuse à l’appel de l’auteur aux hommes de + gouvernement, où il dit entre autres que «leur salut n’est pas dans + la Douma élue d’après tel ou tel système électoral»: «Tolstoï ne + veut nullement, par ces paroles, conseiller au gouvernement de ne + faire aucune concession aux revendications de la société russe; au + contraire, au moment où l’écrit actuel de Tolstoï était à + l’impression, nous avons reçu de lui une lettre où il s’exprime + ainsi à ce sujet: + + «... L’agitation publique ne saurait être réprimée par la force; + mais le gouvernement, ou mieux, les hommes qui le composent ont le + devoir, devant Dieu, devant les hommes et devant leur propre + conscience, de ne plus employer aucun moyen violent, d’accorder tout + ce qu’on leur demande, de dégager leur responsabilité; il doit + accorder, et une assemblée constituante, et le suffrage universel + égal, direct, secret, et l’amnistie, et tout le reste...» + + «Ainsi, ajoutent les éditeurs, Tolstoï veut dire seulement, dans le + passage indiqué de son appel, que le remède n’est pas dans la Douma, + mais dans un changement plus radical de la condition du pays.» + + + + +II + +AUX RÉVOLUTIONNAIRES + +(_J’entends par révolutionnaires tous ceux qui, depuis les +constitutionnalistes les plus pacifiques jusqu’aux terroristes les plus +violents, ont pour but de remplacer le gouvernement existant par un +autre, différemment organisé et comprenant d’autres personnes._) + + +Vous, les révolutionnaires de toute nuance et de toute dénomination, +vous considérez le régime existant comme mauvais; et vous cherchez à le +remplacer par un nouveau; à cet effet vous recourez à des moyens divers: +réunions autorisées ou non; propagande à l’aide d’articles et de +discours; grèves, manifestations et, conséquence naturelle et forcée de +tous ces actes, meurtre et révolte armée. + +Bien que vous soyez en désaccord sur la forme du régime futur et sur les +moyens pratiques de l’organiser, vous ne vous arrêtez pas devant aucun +crime. + +Vous n’avez pas assez de mots de mépris pour exprimer votre blâme aux +hommes de gouvernement qui luttent contre vous. Mais tous les actes de +cruauté qu’ils commettent en vous combattant sont parfaitement justifiés +à leurs yeux, car tous, depuis le tsar jusqu’au moindre agent de police, +formés qu’ils sont dans le respect infini pour l’ordre établi, sont +absolument convaincus qu’en défendant cet ordre, ils obéissent +précisément aux vœux de millions de gens qui reconnaissent la légitimité +de l’ordre existant et la situation privilégiée des gouvernants. + +La responsabilité morale de leur cruauté ne retombe donc pas sur eux +seuls, mais se répartit sur un grand nombre de personnes. + +D’autre part, vous les révolutionnaires, vous avez toutes sortes de +professions; vous êtes médecins, professeurs, ingénieurs, étudiants, +journalistes, mécaniciens, ouvriers, avocats, marchands, propriétaires +fonciers, professions qui n’ont rien de commun avec l’art de gouverner; +et cependant, sans autre préparation, vous croyez savoir quelle +organisation est nécessaire à la Russie, et, en raison de cette +prescience du régime futur, que chacun de vous définit à sa manière, +vous prenez sur vous la responsabilité des actes les plus horribles: +vous lancez des bombes, pillez, tuez, exécutez. + +Des milliers de personnes sont ainsi mises à mort, réduites au +désespoir, exaspérées, transformées en fauves. Et pourquoi? Parce qu’un +petit nombre d’individus, une infime partie du peuple, a décidé que, +pour mieux organiser l’ordre public, il faut que la Douma continue à +siéger, ou bien qu’elle doit être remplacée par une autre, élue au +suffrage universel, secret, etc.; ou encore qu’on doit instituer la +république, que cette république soit sociale. Et c’est à cette fin que +vous provoquez la guerre civile. + +Vous affirmez que vous agissez ainsi pour le bien public. Mais le peuple +de cent millions d’âmes, pour le bien de qui vous agissez, ne vous le +demande pas et n’a nullement besoin de ce que vous cherchez à réaliser +par d’aussi mauvais moyens. + +Le peuple n’a aucun besoin de vous; il vous a toujours jugés et vous +juge encore à la même valeur que les autres parasites qui, d’une façon +ou d’une autre, le privent du produit de son travail et lui sont une +charge. + +Considérez, en effet, ce peuple agriculteur de cent millions, qui à vrai +dire représente seul le corps de la Russie; rendez-vous compte que vous +tous: professeurs, ouvriers de fabrique, ingénieurs, médecins, +journalistes, étudiants, propriétaires, vétérinaires, commerçants, +avocats, employés de chemin de fer, vous qui êtes tellement préoccupés +du bien du peuple, vous n’êtes que les parasites nuisibles de ce corps, +que vous sucez son sang, pourrissez sur lui et lui transmettez votre +pourriture. Imaginez-vous ces millions d’hommes qui peinent +éternellement et qui soutiennent sur leurs épaules votre existence +factice, appliquez-leur les réformes que vous voulez obtenir, et vous +vous apercevrez combien elles sont étrangères à toute sa façon d’être. + +Il a d’autres objectifs; il voit plus loin et plus à fond; il manifeste +la conscience de sa mission non par des articles de journaux, mais par +sa vie même, par la vie de cent millions d’âmes. + +Non, vous ne pouvez pas le comprendre. Vous êtes fermement convaincus +que ce peuple grossier ne saurait avoir des principes à lui, que ce +serait pour lui un grand bien si vous l’instruisiez à l’aide du récent +article que vous avez lu, et vous espérez bien de faire du peuple une +chose aussi pitoyable, impuissante et dépravée que vous l’êtes +vous-mêmes. + +Vous dites que vous voulez une organisation équitable de la vie; or, +vous ne pouvez exister que sous un régime injuste, désordonné. + +S’il s’en établit un, réellement juste, où il n’y aurait plus de place +pour des exploiteurs du travail d’autrui, alors, vous tous, +propriétaires, commerçants, médecins, professeurs, avocats, fabricants, +ingénieurs, producteurs de tabac, d’alcool, de canons, de miroirs, de +velours, etc., vous mourrez de faim en compagnie des hommes du +gouvernement. + +Loin d’éprouver la nécessité d’un ordre social équitable, il n’est rien +qui puisse vous répugner davantage, puisque, sous un pareil régime, tous +les hommes devront être au même titre occupés à une besogne d’utilité +commune. + +Cessez de vous leurrer, envisagez la place réelle qui vous revient parmi +le peuple russe, rendez-vous compte de ce que vous faites, et vous vous +apercevrez que votre lutte contre le gouvernement est le combat entre +deux parasites sur un corps sain et que vous êtes également nuisibles. + +Vous ferez donc mieux de vous occuper de vos intérêts, et non pas de +ceux du peuple; laissez-le en paix, ne lui mentez pas, c’est la seule +grâce qu’il vous demande. + +Combattez le gouvernement si le cœur vous en dit; mais dites-vous bien +que c’est pour vos intérêts que vous luttez, non pas pour ceux du +peuple, et que les violences que vous commettez, loin d’avoir un +caractère noble et bienfaisant, sont des actes ineptes, nuisibles et, +surtout, immoraux. + +Votre œuvre, assurez-vous, a pour but d’améliorer la situation générale +du pays. Or, à cet effet, on doit se préoccuper d’abord de +l’amélioration des hommes de ce pays. + +C’est là un truisme à l’instar de celui qui constate que pour chauffer +l’eau d’un vase il faut que chacune de ses molécules soit chauffée. + +Pour devenir meilleurs, les hommes doivent concentrer de plus en plus +leur attention sur eux-mêmes, sur leur vie intérieure. Or, l’activité +publique, surtout la lutte publique, détourne leur attention de leur vie +intérieure, les pervertit et abaisse ainsi le niveau moral de la +collectivité. Il en fut ainsi toujours et partout, il en est ainsi plus +encore aujourd’hui. + +A son tour l’abaissement de la morale sociale a pour résultat de faire +remonter à la surface les éléments immoraux de la société et de former +une opinion publique aussi immorale, autorisant, approuvant tous les +crimes, y compris l’assassinat. + +Il se forme ainsi un cercle vicieux: les éléments les plus pernicieux de +la société, déchaînés par la lutte, participent à l’agitation et +emploient des moyens conformes à leur bas niveau de moralité, et cette +activité attire, à son tour, la lie de la population. De sorte que la +moralité baisse de plus en plus, et ce sont les plus dépravés, les +Danton, les Marat, les Napoléon, les Talleyrand, les Bismarck qui +deviennent les héros du temps. + +La participation à l’action publique et à la lutte qui s’ensuit n’est +donc nullement une œuvre bonne, noble, utile, comme le croient et le +disent les politiciens, mais est au contraire la plus inepte, nuisible +et immorale. + +Réfléchissez-y, surtout vous, jeunes gens, qui n’êtes pas encore enlizés +dans la vase politique; secouez l’horrible hypnose qui pèse sur vous; +libérez-vous de la croyance mensongère en l’utilité de votre action pour +le peuple et au nom de quoi vous croyez pouvoir vous tout permettre; +songez surtout aux facultés supérieures de votre âme qui aspirent non +pas au suffrage universel, secret, etc., ni à la révolte armée, ni à une +Constituante et à d’autres choses vaines, mais à un idéal de justice et +de bonté. + +Or, pour tendre vers cet idéal, vous devez, avant tout, ne pas vous +abuser, ne pas croire qu’en vous livrant à vos mesquines passions: +vanité, ambition, envie, exploits téméraires, penchant de trouver un +emploi à vos forces oisives ou d’améliorer votre condition personnelle, +vous servez le peuple; vous devez faire un retour sur vous-même et +tâcher de vous corriger de vos propres défauts, devenir meilleurs. + +Si vous tenez quand même à prendre part à la vie publique, songez +d’abord à vos torts envers le peuple, efforcez-vous d’exploiter le moins +possible son travail, et si vous êtes incapables de lui venir en aide, +du moins ne le troublez ni ne l’égarez, ne commettez pas le crime de le +pousser au pillage et à l’émeute, qui ont toujours pour résultat plus de +misère et plus d’asservissement. + +La situation compliquée et pénible où nous sommes actuellement en Russie +exige de vous, non des articles de journaux, non des discours, ou des +démonstrations bruyantes et souvent la déloyale excitation des paysans à +la révolte, en en fuyant la responsabilité, elle exige un rigoureux +examen de votre conscience, de votre vie, qui seule est au pouvoir de +l’homme et dont le relèvement individuel peut seul améliorer la +condition sociale. + + + + +III + +AU PEUPLE + +(_J’entends par le mot peuple tout le peuple russe, mais principalement +le monde rural, celui dont le travail fait vivre tout le pays._) + + +Peuple travailleur, surtout toi paysan russe, tu te trouves aujourd’hui +dans une situation particulièrement difficile. Si pénible qu’ait pu être +ton existence jusqu’ici par suite de l’insuffisance des terres dont tu +disposes, des impôts écrasants, des droits douaniers, des guerres +provoquées par le gouvernement, tu as vécu en gardant ta foi au tsar, à +l’impossibilité de se passer de lui, et tu te soumettais docilement à +lui. + +Si mauvais que fût le gouvernement tsarien, tu lui obéissais tant qu’il +était seul à gouverner. Aujourd’hui qu’une partie du peuple s’est +révoltée contre lui, s’est mise à le combattre, que sur nombre de points +il s’est établi deux pouvoirs au lieu d’un, chacun exigeant de toi +l’obéissance, il ne t’est plus possible de te soumettre docilement au +gouvernement, puisqu’il te faut choisir entre celui qui existe et le +nouveau et tu dois te préoccuper de savoir quel est le meilleur. + +Que devez-vous donc faire, vous les hommes du vrai peuple,--non pas les +dizaines de milliers d’ouvriers qui s’agitent dans les villes,--vous les +cent millions de paysans qui travaillez la terre? + +Le traditionnel gouvernement impérial vous dit: «N’écoutez pas les +émeutiers; ils vous promettent beaucoup, et ils ne vous donneront rien. +Restez-moi fidèles, et je satisferai à tous vos besoins.» + +Les révolutionnaires vous disent: «Ne croyez pas à ce gouvernement; il +vous a toujours opprimés et il continuera à vous opprimer. Joignez-vous +à nous, aidez-nous, et nous établirons un gouvernement sur le modèle de +celui des pays libres. Vous choisirez alors vous-mêmes vos gouvernants, +vous dirigerez vos affaires et vous porterez vous-mêmes remède à vos +misères.» + +Que devez-vous donc faire? + +Soutenir l’ancien gouvernement? Mais il promet depuis bien longtemps de +prendre souci de vos besoins, et, loin de les satisfaire, il ne fait +qu’accroître votre misère. + +Vous joindre aux révoltés? Ils vous promettent de vous doter d’un régime +parlementaire, à l’exemple des pays les plus libres; mais partout où ce +système existe, même dans les républiques, la misère du peuple n’est pas +moins grande que chez nous. Comme chez nous, et plus encore, la terre y +appartient aux riches; et, de même que chez nous, on y impose le peuple +sans lui demander son avis; de même que chez nous, on y entretient une +force armée, on déclare et on fait la guerre quand le gouvernement le +juge nécessaire. + +Au reste, le nouveau régime qu’on vous promet n’est pas encore établi, +et on ne sait nullement ce qu’il sera. + +Ainsi, nul avantage pour vous d’adhérer à l’un ou à l’autre parti. De +plus, il s’agit moins d’avantages que de votre conscience, de votre +responsabilité devant Dieu. + +Défendre l’ancien régime, c’est faire ce qu’on a fait en ces derniers +temps à Odessa, à Sébastopol, à Kiev, à Riga, au Caucase, à Moscou: +tuer, pendre, brûler vif, martyriser, fusiller les passants; massacrer +femmes et enfants. + +Se joindre aux révolutionnaires, c’est commettre le même crime: tuer, +exploser, incendier, piller, combattre les soldats (instruments du +gouvernement), exécuter, pendre. + +Ainsi, le gouvernement tsarien et les révolutionnaires vous convient +également à participer à une guerre fratricide. Vous ne pouvez donc pas, +vous, travailleurs chrétiens, ni devant Dieu, ni devant votre +conscience, _vous joindre ni à l’ancien ni au nouveau gouvernement et +prendre part aux actes antichrétiens ni de l’un ni de l’autre_. + +Ne pas participer aux actes de l’ancien gouvernement signifie: refuser +de servir dans l’armée, dans la police, comme garde champêtre, +dizainier; n’assumer aucune fonction politique: service d’État, de +zemstvos, de municipalités. + +Ne pas participer aux actes révolutionnaires signifie: ne pas former de +syndicats et d’associations politiques, ne pas déclarer de grèves, ne +pas incendier et ruiner les biens d’autrui, ne pas prendre part à des +soulèvements armés. + +Vous avez actuellement devant vous deux pouvoirs hostiles, et tous deux +vous convient à des actions mauvaises, antichrétiennes. + +Que pouvez-vous faire, sinon renoncer à tout gouvernement? + +On affirme qu’il est difficile, impossible même, de se passer de +gouvernement. Cependant, vous autres, travailleurs russes, ouvriers des +champs surtout, vous savez parfaitement vous en passer en menant votre +existence champêtre, paisible, laborieuse, en jouissant de droits égaux +sur la terre et en réglant vos affaires dans vos assemblées communales. + +Le gouvernement a besoin de vous, mais vous, paysans russes, vous pouvez +parfaitement vous en passer. + +Voilà pourquoi, dans les circonstances actuelles si difficiles, +lorsqu’il est également mal de se joindre à l’un comme à l’autre système +gouvernemental, il est logique et bienfaisant pour vous de n’adhérer à +aucun d’eux. + + * * * * * + +Mais que doivent faire les ouvriers de fabrique qui, dans nombre de +pays, sont plus nombreux que les agriculteurs et qui dépendent +entièrement du gouvernement? + +Ils doivent adopter en tous points la même attitude que les ouvriers des +champs: _ne se soumettre à aucun gouvernement_ et appliquer tous leurs +efforts pour retourner à la vie rurale. + +Que les ouvriers des villes, autant que les ouvriers des champs, cessent +d’obéir au gouvernement, et du coup le pouvoir de celui-ci +disparaîtrait, et avec lui s’évanouirait d’elle-même la servitude où +vous vous trouvez, parce qu’elle n’est maintenue que grâce à votre +soumission volontaire. + +C’est vous qui assurez l’existence de ce gouvernement qui grève de +droits d’entrée et de sortie tous les produits; qui impose tous les +objets à l’intérieur; qui établit toutes sortes de monopoles en faveur +des sociétés privées et assure le droit de propriété foncière; qui +dispose de la force armée, que vous-même lui fournissez, et qui vous +tient par elle en une dépendance et une soumission constantes. + +«Mais s’il n’existait que de petites communautés autonomes, qui, dès +lors en l’absence d’un pouvoir central, assurerait le fonctionnement des +services publics? Comment établirait-on les voies de communication, le +télégraphe, la poste, l’enseignement supérieur, les bibliothèques +nationales, le commerce?» + +Les hommes sont tellement habitués à croire que le gouvernement dirige +vraiment tous les services publics, qu’il leur semble que sans lui ils +ne sauraient exister. C’est une grave erreur. + +Les entreprises sociales les plus importantes, et pas seulement dans un +pays, mais dans plusieurs à la fois, sont dues à l’initiative de +personnes privées agissant en dehors de toute intervention +gouvernementale. C’est bien dans ces conditions que furent fondées les +diverses sociétés internationales, savantes, commerciales, +industrielles. + +Non seulement le gouvernement ne concourt pas à leur développement, +mais, au contraire, son intervention leur est une entrave. + +«Mais si vous refusez d’obéir au gouvernement, de payer l’impôt et de +servir dans l’armée, les peuples étrangers envahiront votre pays et +deviendront vos maîtres», objectent encore les hommes qui veulent +demeurer nos chefs. + +Ne les écoutez pas. Décidez-vous seulement à reconnaître la terre comme +propriété commune, à refuser les conscrits, les impôts, sauf ceux que +vous paierez de bonne volonté pour assurer les services publics; tâchez +de régler vos affaires en paix, et les peuples étrangers, séduits par +votre heureuse vie, ne songeraient pas à aller vous conquérir; et, s’ils +y songeaient, ils s’abstiendraient encore en voyant l’heureuse existence +que vous menez; bien mieux, ils vous imiteraient. + +De même que vous, toutes les nations ont souffert et souffrent encore du +combat qu’ont mené et mènent entre eux les divers gouvernements: +rivalités militaires, commerciales, industrielles; luttes de classes, +luttes de partis. + +Dans tous les pays chrétiens se poursuit un combat intérieur dont le +principal but est de s’affranchir du gouvernement. Mais cet +affranchissement des peuples, dont la majorité a abandonné la vie +agricole en faveur de la vie industrielle des villes, devient fort +difficile parce que ces nations industrielles dépendent de celles qui +sont demeurées agricoles. + +Elles espèrent s’affranchir à l’aide de la doctrine socialiste. Mais +vous, ouvriers russes, qui tirez vos moyens d’existence de la terre +principalement, et qui pouvez satisfaire vos besoins par votre propre +travail, vous avez la chance de pouvoir vous libérer bien plus +facilement. Au surplus, le gouvernement, socialiste ou non, ne constitue +pas pour vous une nécessité, pas même une commodité; c’est un lourd +fardeau qui ne vous est en aucun cas utile à porter. + +Le gouvernement vous prive de la terre, vous enlève, sous forme d’impôt, +la majeure partie du produit de votre travail, vous prive de vos enfants +en en faisant des soldats et en les envoyant à la boucherie. + +Notez bien que l’autorité gouvernementale n’est nullement une condition +aussi absolue de la vie humaine que le sont, par exemple, la culture de +la terre, la famille, les relations entre les hommes, qui subsisteront +toujours, tant qu’il y aura des hommes. Le gouvernement est une +institution qui se crée quand le besoin en est, et elle disparaît quand +elle devient inutile, comme toutes les institutions humaines. Dans les +temps passés existaient le sacrifice humain, l’idolâtrie, la +sorcellerie, le supplice, l’esclavage et autres mœurs analogues. Or, à +mesure que les hommes progressaient, le caractère odieux de ces mœurs +devenait de plus en plus évident et, peu à peu, elles disparurent. + +Il en est de même du gouvernement. Il naquit quand les hommes étaient +encore sauvages et cruels. Et le gouvernement était à leur image. +Presque tous les gouvernements ont emprunté leurs lois aux païens +romains, et leur système d’administration demeure aujourd’hui aussi +brutal qu’il l’était avant l’ère chrétienne. + +Mais les peuples progressent, ressentent de moins en moins le besoin +d’être gouvernés par une autorité oppressive et y voient aujourd’hui un +véritable obstacle à leur bonheur. + +La coquille est nécessaire à l’œuf tant que le poussin n’est pas formé. +Dès qu’il l’est, la coquille ne lui est qu’une gêne. On peut en dire +autant du gouvernement et du peuple qu’il protège, et la plupart des +nations chrétiennes, la nation russe plus vivement que les autres, s’en +rend bien compte. + +«Le gouvernement est indispensable», disent certains, convaincus qu’ils +en sont, aujourd’hui surtout, en raison de l’agitation qui soulève le +peuple russe. + +Mais qui sont-ils ceux qui se soucient de la plénitude du pouvoir du +gouvernement? Ce sont ceux qui vivent du travail du peuple et qui, ayant +conscience de leur culpabilité, craignent d’être dénoncés; ils espèrent +donc que le gouvernement, solidaire avec eux, protégera par la force +leur indignité. + +On conçoit que le gouvernement leur soit indispensable. Mais pour toi, +peuple, n’était-il pas toujours une lourde charge? + +Enfin, aujourd’hui que sa mauvaise administration a provoqué la révolte +et la division, il est devenu une véritable calamité dont tu dois te +délivrer pour ton bien matériel et spirituel. + +Que vous réussissiez, paysans et ouvriers, à vous affranchir dès à +présent du gouvernement ou que vous ayez encore à en souffrir, de +l’actuel ou d’un nouveau, voire d’un gouvernement étranger, il ne vous +reste qu’une chose à faire à vous, travailleurs russes: ne plus obéir à +l’autorité et vous passer d’elle. + +Vous en serez persécutés au début; vous souffrirez des discordes qui +naîtront peut-être parmi vous; mais toutes ces misères ne sont rien +comparées aux malheurs et aux souffrances qui vous assaillent +actuellement et qui vous attendent encore par la faute du gouvernement. +De fait, en exécutant les ordres de tel ou tel gouvernement, vous serez +entraîné à commettre toutes sortes de crimes et qui se perpétueront tant +que vous n’y mettrez pas un terme par votre refus d’y participer. + +Laissez-vous seulement entraîner, répondez aux appels de l’un ou de +l’autre gouvernement, entrez en lutte contre les révolutionnaires pour +soutenir l’ancien gouvernement en qualité de soldats, de policiers, de +membres des bandes noires; ou bien aidez les révolutionnaires par des +grèves, pillages, émeutes, syndicats, élections, etc., etc.; outre qu’un +grand poids pèsera sur votre conscience, vous serez de nouveau asservis, +quel que soit le gouvernement qui triomphera, même celui que vous aurez +aidé à vaincre. + +Donc, ne cédez pas, n’obéissez ni aux uns ni aux autres, et vous vous +délivrerez de tous vos maux. + +Je vous le dis bien, il n’est qu’une issue de votre situation présente +si difficile: refuser d’obéir à toute autorité oppressive, supporter +avec résignation les violences et ne pas y participer en aucun cas. + +Cette issue est simple, facile, et conduit infailliblement au bonheur. + +Mais pour se comporter ainsi vous devez reconnaître l’autorité de Dieu +et de sa loi. + +«Celui qui souffrira jusqu’au bout sera sauvé.» Et votre salut est entre +vos mains. + +Ouvriers des villes, vous ne serez plus obligés d’accepter les +conditions que les patrons vous imposent; c’est vous qui les réglerez, +ou bien vous créerez des associations de production de tous les objets +de première nécessité; ou encore, la terre étant devenue libre, vous +retournerez à la vie naturelle, rurale. + +«Mais si nous, Russes, nous nous mettons à vivre sans gouvernement, il +n’y aura plus de Russie», diront ceux qui croient qu’il est fort +important que la Russie, c’est-à-dire le rassemblement forcé de peuples +divers sous une même puissance, existe. + +Or, ce conglomérat appelé Russie, loin de vous être nécessaire, à vous, +travailleurs russes, constitue précisément l’une des principales causes +de vos malheurs. + +Si l’on vous écrase d’impôts, après avoir grevé vos ancêtres et amassé +d’énormes dettes publiques que vous devez payer, si l’on vous enrôle et +envoie guerroyer au bout du monde contre des gens dont vous ne vous +souciez pas et qui ne se soucient pas de vous, c’est précisément afin de +maintenir l’intégrité de cette Russie, qui n’est qu’un agglomérat forcé +de la Pologne, du Caucase, de la Finlande, de l’Asie centrale, de la +Mandchourie et d’autres territoires et populations sous la même +puissance. + +Il y a pis encore. Cette agglomération, maintenue par la force, des +peuples et des races est un grand péché dont vous portez malgré vous la +responsabilité en obéissant au gouvernement. + +De fait, pour que subsiste la Russie telle qu’elle est, il faut courber +sous le joug Polonais, Finlandais, Esthoniens, Géorgiens, Arméniens, +Tatares et bien d’autres nationalités; on doit leur interdire de vivre +comme ils l’entendent, les persécuter, voire les massacrer, en cas de +désobéissance. + +Pourquoi donc participerez-vous à ces mauvaises actions puisqu’aussi +bien vous en souffrez vous-mêmes? + +Ceux qui ont intérêt à ce que la Russie étende sa puissance sur la +Pologne, le Caucase, la Finlande, et autres pays, qu’ils s’arrangent +comme ils peuvent. Vous, travailleurs, vous n’y avez aucun intérêt. Ce +qui vous intéresse, c’est de ne pas manquer de terre, c’est de ne pas +être dépouillés de vos biens, privés de vos fils et, surtout, ne pas +être obligés de commettre de mauvaises actions. + +Et tout cela finira dès que vous aurez cessé d’exécuter les ordres du +gouvernement qui vous perdent corps et âmes. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages. + La portée de la Révolution russe 5 + + L’unique solution possible de la question agraire 135 + + L’impôt unique d’Henry George: Son application urgente et + facile en Russie 161 + + Que faire? 175 + + Appel aux Russes: + I.--Au Gouvernement 203 + II.--Aux Révolutionnaires 215 + III.--Au Peuple 227 + + +Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--16258. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76557 *** |
