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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76557 ***
+
+
+
+
+
+
+ LÉON TOLSTOÏ
+
+ LA
+ RÉVOLUTION RUSSE
+ SA PORTÉE MONDIALE
+
+ TRADUIT DU RUSSE
+ Par E. HALPÉRINE-KAMINSKY
+
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+ EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+ 1907
+
+
+
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 le volume.
+
+
+ PLAISIRS VICIEUX, traduction par Halpérine-Kaminsky,
+ préface par Alexandre Dumas, de l’Académie française 1 vol.
+
+ PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de l’auteur,
+ traduction par Halpérine-Kaminsky, préface par Charles
+ Richet, professeur à la Faculté de médecine de Paris 1 vol.
+
+ LA VRAIE VIE, traduct. par Halpérine-Kaminsky 1 vol.
+
+ APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol.
+
+ CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol.
+
+ LA FOI UNIVERSELLE, _précédé d’un Appel au Clergé_,
+ traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol.
+
+ LE GRAND CRIME, _précédé d’une Lettre au Tsar_, traduction
+ par Halpérine-Kaminsky 1 vol.
+
+ GUERRE ET RÉVOLUTION (_La fin d’un Monde_), traduction
+ par Halpérine-Kaminsky 1 vol.
+
+ LES RÉVOLUTIONNAIRES, traduction par J.-W. Bienstock 1 vol.
+
+ CORRESPONDANCE INÉDITE, réunie et traduite par J.-W. Bienstock 1 vol.
+
+
+Il a été tiré du présent ouvrage cinq exemplaires numérotés sur papier
+de Hollande.
+
+
+Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y
+compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norwège.
+
+
+Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--16258.
+
+
+
+
+LA PORTÉE
+
+DE LA
+
+RÉVOLUTION RUSSE
+
+
+
+
+Nous vivons une grande époque. Jamais les hommes n’ont eu devant eux une
+œuvre aussi grandiose à accomplir. Notre siècle est le siècle de
+révolution dans la plus haute acception de ce mot: révolution morale et
+non matérielle. Il se forme une idée supérieure d’organisation sociale
+et de perfectionnement moral. Nous n’assisterons pas à la moisson, mais
+c’est un grand bonheur que de semer avec foi.
+
+CHANNING.
+
+
+Les dévots de l’utile n’ont d’autre moralité que celle de l’intérêt, et
+d’autre religion que celle du bien matériel. Ils ont trouvé le corps
+humain mutilé et épuisé par la misère: dès lors, dans leur zèle
+inconsidéré, ils se dirent: «Guérissons ce corps; quand il sera bien
+portant, gras, gavé, l’âme reviendra y habiter.» Je dis, moi, qu’on ne
+saurait guérir ce corps qu’après avoir guéri l’âme. L’origine du mal est
+en elle, tandis que les maux corporels ne sont que les manifestations
+extérieures de ce mal. L’humanité meurt, de nos jours, de l’absence
+d’une foi commune, d’une idée commune, unissant la terre au ciel,
+l’univers à Dieu. L’absence de cette religion spirituelle, dont n’ont
+survécu que les formes creuses et les formules inertes; l’absence
+complète du sentiment du devoir, de l’aptitude de se sacrifier, ont fait
+que l’homme est tombé dans la sauvagerie et a dressé sur un autel vide
+l’idole de l’utilité. Les despotes et les princes de ce monde sont
+devenus ses pontifes. Ce sont eux qui ont donné l’odieuse formule de la
+morale utilitaire proclamant: «Chacun pour les siens, chacun pour soi.»
+
+Joseph MAZZINI.
+
+
+Et voyant la multitude du peuple, Il fut ému de compassion envers eux de
+ce qu’ils étaient dispersés et errants, comme des brebis qui n’ont pas
+de berger.
+
+SAINT MATTHIEU (IX, 36).
+
+
+
+
+LA PORTÉE
+
+DE LA
+
+RÉVOLUTION RUSSE
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Une révolution s’accomplit en Russie, et le monde entier la suit avec
+une attention soutenue, cherchant à deviner et à prévoir où elle
+conduira les Russes.
+
+Il est peut-être intéressant et important, pour les spectateurs qui
+observent la révolution russe du dehors, de prévoir son aboutissant;
+mais pour nous, Russes, qui la vivons, qui la faisons, l’intérêt
+primordial n’est pas là; il est dans la détermination la plus nette et
+la plus certaine de ce que nous devons faire en ces instants dangereux,
+graves et d’une si grande portée pour nous.
+
+Toute la révolution est dans la sanction du changement survenu dans les
+rapports du peuple avec le gouvernement.
+
+C’est bien ce changement qui s’effectue actuellement en Russie, et c’est
+nous, tous les Russes, qui concourons à ce changement.
+
+Pour savoir comment nous pouvons et devons modifier nos rapports envers
+le pouvoir, il nous faut donc élucider ce qu’est celui-ci, quelle est
+son origine et quelle serait la meilleure attitude à garder envers lui.
+
+
+
+
+I
+
+
+Les mêmes phénomènes se sont invariablement produits chez tous les
+peuples. Parmi ceux qui étaient occupés aux travaux indispensables à
+leur subsistance: la chasse, ou l’élevage des bétails, ou l’agriculture,
+se sont trouvés des individus, compatriotes ou étrangers, qui enlevaient
+à ceux qui travaillaient le produit de leur travail: ils pillaient
+d’abord, puis asservissaient leurs victimes et exigeaient d’elles soit
+leur travail, soit un tribut.
+
+Les choses se passaient ainsi dans l’antiquité et se passent encore en
+Afrique et en Asie. Et c’est ainsi que les travailleurs, toujours
+occupés à leur œuvre indispensable et habituelle de la lutte contre les
+forces naturelles, œuvre de leur subsistance et de celle de leurs
+enfants, se soumettaient à toutes les exigences des conquérants, bien
+qu’ils fussent plus nombreux et plus moraux que ceux-ci.
+
+Ils se soumettaient en raison de la répulsion qu’ont toujours les hommes
+de lutter contre des hommes. Cette répulsion caractérise surtout ceux
+qui sont occupés à l’œuvre grave de la lutte contre la nature. Ils
+préfèrent donc subir toutes les suites qu’entraînent pour eux les
+violences que d’abandonner leur travail coutumier, si nécessaire et si
+affectionné d’eux.
+
+Il n’y avait certes question d’aucun «contrat» que font intervenir Hugo
+Groz ou Rousseau pour déterminer les rapports entre manants et
+seigneurs. Il ne pouvait pas y avoir non plus entente commune, comme
+l’imagine Spencer dans ses _Principles of Sociology_, entente sur la
+meilleure façon d’organiser la vie sociale. Au contraire, il se
+produisait tout naturellement ceci: lorsque les uns subissaient la
+violence des autres, les opprimés préféraient toutes les misères aux
+soucis et aux efforts de la lutte contre les oppresseurs, et cela
+d’autant plus que ceux-ci se chargeaient de défendre les pays soumis
+contre les perturbateurs extérieurs ou intérieurs de l’ordre et de la
+tranquillité.
+
+Lorsqu’on étudie l’organisation des sociétés primitives, on omet
+toujours le fait que ce sont les membres qui assurent l’existence de
+toute la communauté qui sont les plus nécessaires et les plus moraux. Il
+est donc plus naturel qu’ils n’abandonnent pas leur œuvre indispensable
+pour aller lutter contre la violence.
+
+Il en fut ainsi dans l’ancien temps, comme il en est aujourd’hui lorsque
+nous voyons des Birmans, des Fellahs d’Égypte et des Boers se soumettre
+à des Anglais ou des Bédouins à des Français.
+
+Une étrange doctrine, fort répandue aujourd’hui et qu’on appelle la
+science sociologique, affirme que les rapports sociaux évoluent et ont
+toujours évolué suivant des conditions économiques. Mais cette
+affirmation n’est que la substitution à la cause claire et évidente du
+phénomène, de l’une de ses conséquences. La cause des unes ou des autres
+conditions économiques a toujours été et n’a pu être que dans
+l’oppression des uns par les autres; tandis que les conditions
+économiques sont le résultat de la violence et ne peuvent, par suite,
+déterminer les rapports entre les hommes.
+
+De tout temps, les méchants, les envieux aimant l’oisiveté: les Caïn,
+attaquaient les laboureurs: les Abel, et, en menaçant ceux-ci des pires
+violences, jouissaient du produit de leur travail. Par contre, les bons,
+les paisibles, ceux qui aimaient le travail, au lieu de lutter contre
+les violateurs, trouvaient préférable de se soumettre à ceux-ci, parce
+qu’ils ne pouvaient interrompre leur besogne nourricière. C’est bien sur
+ces violences, et non pas sur le système économique, que reposaient et
+reposent aujourd’hui tous les groupements humains existants.
+
+
+
+
+II
+
+
+Depuis les temps immémoriaux et chez tous les peuples de la terre, les
+rapports entre dirigeants et dirigés ont donc eu la violence pour base.
+Mais ces rapports, comme tout ici-bas, changent constamment, et cela
+pour deux raisons: premièrement, parce que les oisifs qui détiennent le
+pouvoir se pervertissent à mesure que leur pouvoir se prolonge,
+deviennent insensés et cruels et leurs exigences sont de plus en plus
+nuisibles à leurs subordonnés; deuxièmement, parce que la folie de la
+soumission aux maîtres pervertis apparaît de plus en plus marquée aux
+opprimés.
+
+Quant aux maîtres, ils se pervertissent toujours: d’abord parce qu’ils
+sont immoraux, et cela par le fait même qu’ils préfèrent l’oisiveté et
+la violence au travail; puis, en mettant leur puissance au service de
+leurs passions et de leurs vices, ils peuvent s’y adonner de plus en
+plus; enfin, tandis que les simples mortels rencontrent des obstacles à
+leurs penchants vicieux, les maîtres n’en rencontrent aucun, et, loin
+d’en être blâmés, en sont couverts d’éloges par leurs courtisans. Car le
+plus souvent ceux-ci tirent profit de la folie de leurs maîtres, et il
+leur est en même temps agréable de penser que les vertus et la sagesse,
+commandant le respect aux hommes sensés, sont attribuées à ceux à qui
+ils se soumettent; c’est pourquoi les vices des dirigeants, vantés comme
+des vertus, se développent dans des proportions monstrueuses.
+
+C’est bien là la cause qui a entraîné les chefs couronnés ou non
+couronnés jusqu’à la limite extrême de la folie et du vice qu’ont
+atteinte les Néron, les Charles, les Henri, les Louis, les Ivan, les
+Pierre, les Catherine, les Marat.
+
+Mais il y a autre chose. Si les chefs se contentaient d’être débauchés
+personnellement, ils ne seraient pas si nuisibles. Mais les débauchés
+oisifs et blasés, tels que sont généralement les dirigeants, ont besoin
+d’un but dans la vie qu’ils cherchent à atteindre. Or, ce but ne peut
+être que l’accroissement de leur gloire.
+
+Dans toutes les autres passions, la limite de la satiété est vite
+atteinte; seule, la passion de la gloire est illimitée, et c’est
+pourquoi tous les dirigeants ont toujours ambitionné la gloire,
+principalement militaire, comme l’unique passion où les hommes débauchés
+et blasés peuvent toujours trouver de nouvelles jouissances.
+
+Or, pour entreprendre une guerre, il faut de l’argent, des soldats et
+surtout une possibilité de carnage. C’est ce qui rend la situation des
+soumis de plus en plus pénible. Finalement elle arrive à un degré si
+aigu qu’ils ne peuvent plus supporter le poids du pouvoir et cherchent à
+modifier leurs rapports envers lui.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il est une autre cause, plus puissante encore, des changements de
+rapports entre dirigeants et dirigés. Reconnaissant au pouvoir le droit
+de les dominer et étant habitués à la soumission, ces derniers
+commencent, à mesure que l’instruction et la conscience morale se
+répandent, à se rendre compte non seulement de la nocivité grandissante
+du pouvoir au point de vue matériel, mais encore de l’immoralité de la
+soumission.
+
+Il y a dix, ou même cinq siècles, les nations pouvaient, sur l’ordre de
+leurs chefs, massacrer des populations entières des autres pays dans un
+but de conquête, de dynastie ou de fanatisme religieux. Mais, au XIXe et
+au XXe siècle, les dirigés, éclairés par le christianisme ou par
+d’autres doctrines humanitaires engendrées par lui, ne peuvent plus
+obéir aux autorités exigeant la participation à l’assassinat de ceux qui
+défendent leur liberté, comme cela eut lieu notamment en Chine, au
+Transvaal, aux Philippines; ils ne peuvent plus, comme jadis, la
+conscience tranquille, se savoir participer aux violences que commettent
+aujourd’hui tous les gouvernements.
+
+Le pouvoir oppresseur, à mesure qu’il dure, fond par les deux bouts:
+d’une part, par l’accroissement de l’immoralité des dirigeants
+augmentant progressivement le poids qui écrase les dirigés, et, de
+l’autre, en répondant de moins en moins au principe de moralité des
+dirigés.
+
+L’heure survient donc immanquablement quand se modifie l’attitude du
+peuple envers l’autorité. Elle peut survenir tôt ou tard, suivant le
+degré et la rapidité de la corruption du pouvoir, le tempérament plus ou
+moins calme ou agité du peuple, voire suivant sa situation géographique
+facilitant ou empêchant la communication des hommes entre eux; mais, tôt
+ou tard, cette heure arrive forcément chez tous les peuples.
+
+Chez les nations occidentales, nées sur les ruines de l’empire romain,
+ce moment était arrivé depuis longtemps. La lutte du peuple contre le
+gouvernement a continué dans les États qui lui avaient succédé, continue
+encore aujourd’hui. Chez les Orientaux: la Turquie, la Perse, l’Inde, la
+Chine, ce moment n’est pas encore venu. Enfin, il vient de sonner pour
+le peuple russe.
+
+Ce peuple est aujourd’hui en présence d’un terrible dilemme: doit-il
+continuer, à l’exemple des populations orientales, à se soumettre à son
+gouvernement irraisonné et corrompu malgré tous les maux dont il en
+souffre; ou bien, à l’exemple des nations occidentales, reconnaissant le
+caractère nuisible du gouvernement existant, doit-il le renverser par la
+force et le remplacer par un nouveau?
+
+Ce dilemme se présente comme naturel à ceux des Russes qui,
+n’appartenant pas aux classes ouvrières, se trouvent en rapport avec les
+classes supérieures des nations occidentales et considèrent comme un
+bien la puissance militaire, le progrès industriel et commercial, le
+perfectionnement technique et l’éclat extérieur auxquels sont parvenus
+les peuples d’Occident à la suite du changement de leur régime
+politique.
+
+
+
+
+IV
+
+
+La plupart des Russes n’appartenant pas aux classes laborieuses sont
+persuadés que le peuple ne saurait rien faire de mieux, pendant la crise
+actuelle, que de s’engager dans la voie qu’ont suivie et suivent encore
+les nations occidentales: combattre le gouvernement, limiter son pouvoir
+et élargir de plus en plus celui du peuple.
+
+Cette conviction est-elle juste et cette activité est-elle rationnelle?
+
+Les nations d’Occident, engagées sur cette voie depuis des siècles,
+ont-elles atteint le but qu’elles poursuivaient? Se sont-elles
+débarrassées de tous les maux dont elles souffraient?
+
+Ces nations, comme toutes les autres, commencèrent par se soumettre à
+toutes les exigences des autorités parce qu’elles préféraient la
+soumission à la lutte. Mais le pouvoir, en la personne des
+Charles-Quint, des Philippe, des Henri VIII, est parvenu à un tel degré
+de corruption que les peuples ne purent plus en supporter le poids.
+Aussi se révoltèrent-ils à plusieurs reprises contre leurs princes.
+
+Cette lutte se manifestait en divers pays et à diverses époques, mais
+toujours et partout sous les mêmes aspects: guerres civiles, pillages,
+assassinats, supplices; finalement, l’ancien gouvernement devait faire
+place à un nouveau. Lorsque celui-ci commençait à trop peser à son tour
+au peuple, il était également renversé et remplacé par un autre, lequel,
+par la perversité propre au pouvoir, se rendait aussi nuisible que le
+précédent.
+
+En France, par exemple, il se produisit, en l’espace de soixante-dix
+ans, dix changements de gouvernement: les Bourbons, la Convention, le
+Directoire, le Consulat, l’Empire, encore les Bourbons, Louis-Philippe,
+de nouveau la République, de nouveau l’Empire, de nouveau la République.
+Les changements de régime s’effectuaient également parmi les autres
+peuples, quoique avec moins de brusquerie.
+
+Ces successions de régime n’amélioraient généralement pas la situation
+des peuples, et les auteurs des révolutions ne pouvaient se défendre de
+l’idée que les maux proviennent moins de la nature des personnes
+revêtues du pouvoir que du fait de la domination d’un petit nombre sur
+la grande masse. C’est pourquoi ils cherchèrent à rendre le pouvoir
+inoffensif en limitant ses attributions. Et on l’obtenait par
+l’institution de corps élus où étaient représentées les diverses
+classes.
+
+Mais les hommes appelés à siéger dans les assemblées et à limiter
+l’arbitraire du gouvernement, en détenant eux-mêmes l’autorité,
+subissaient à leur tour l’influence corruptrice du pouvoir;
+collectivement ou séparément, ils faisaient le même mal et pesaient
+aussi lourdement sur le peuple que les souverains autocrates.
+
+Pour y remédier et circonscrire davantage l’arbitraire, certains peuples
+firent disparaître presque entièrement le pouvoir monarchique, et
+établirent un gouvernement composé d’hommes élus par le suffrage
+universel. Par la suite, s’établit le régime républicain en France, en
+Amérique, en Suisse: d’où la possibilité pour chaque membre de la
+société d’intervenir et de participer à la confection des lois.
+
+Tous ces changements ne firent que corrompre de plus en plus les
+citoyens de ces pays, en raison de leur participation au pouvoir et de
+la négligence de leurs occupations. Quant aux maux dont souffraient les
+peuples, ils ne continuaient pas moins à subsister, quel que fût le
+régime: monarchie constitutionnelle ou république, avec ou sans
+_referendum_.
+
+Il n’en pouvait être autrement, car l’idée de limiter l’arbitraire du
+pouvoir en y faisant participer tous les hommes pèche par sa base même.
+
+S’il est injuste qu’un seul homme, avec le concours de ses auxiliaires,
+puisse gouverner la collectivité entière et que son administration soit
+nuisible au peuple, il n’est pas douteux qu’il en sera de même lors de
+la domination de la minorité sur la majorité.
+
+Mais le règne de la majorité sur la minorité ne garantit pas plus une
+administration équitable, car il n’y a aucune raison de croire que la
+majorité puisse être plus sensée que la minorité qui ne participe pas au
+gouvernement.
+
+Quant à l’extension du droit de gouverner _sur tous_,--par le
+développement progressif du _referendum_ et du droit d’initiative,--elle
+aboutirait simplement à ce que tout le monde lutterait contre tout le
+monde.
+
+Le pouvoir d’un homme sur un autre, fondé sur la violence, est un mal
+dans sa source même. Aucune organisation ayant pour base la violence ne
+saurait empêcher le mal de demeurer un mal.
+
+Il s’ensuit que dans tous les pays, quel que soit leur régime,
+despotique ou démocratique, les maux fondamentaux restent les mêmes:
+accroissement progressif et effrayant des budgets; animosité envers les
+voisins suscitant les préparatifs à la guerre; impôts et monopoles;
+privation du peuple de son droit à la terre devenue propriété privée;
+nationalités opprimées; enfin, guerre fauchant et corrompant de
+nombreuses vies humaines.
+
+
+
+
+V
+
+
+Certes, les régimes représentatifs de l’Europe occidentale et de
+l’Amérique, tant monarchie constitutionnelle que république, ont
+supprimé certains abus des autorités, rendu impossible l’existence de
+monstres, tels que les Louis, les Charles, les Henri, les Ivan.
+
+(Il est vrai que sous un régime représentatif le pouvoir peut être
+détenu par des hommes insignifiants, rusés, immoraux et intrigants, mais
+l’organisation politique actuelle est telle, que seuls des hommes de
+cette catégorie peuvent accéder au pouvoir.)
+
+Le régime parlementaire a supprimé sans doute des abus: par exemple les
+lettres de cachet, les persécutions religieuses; il a soumis l’impôt à
+l’examen des représentants du peuple, rendu publics les actes du
+gouvernement, concouru au perfectionnement technique de l’industrie,
+facilitant ainsi la vie aux riches et ajoutant plus de puissance
+militaire à l’État.
+
+De sorte que, grâce à cet ordre de choses, les nations sont devenues
+incontestablement plus puissantes dans l’industrie, le commerce et l’art
+militaire que ne le sont celles où subsiste le régime despotique, et la
+vie des classes privilégiées fut rendue plus assurée, plus commode,
+agréable et belle qu’auparavant.
+
+Mais la vie de la majorité de ces nations est-elle devenue mieux
+assurée, plus libre, et surtout plus rationnelle et morale?
+
+J’estime que non.
+
+Sous le régime du pouvoir personnel, le nombre de ceux qui sont
+pervertis par la participation au pouvoir et par leur existence
+parasitaire est limité; il comprend les proches, les conseillers et les
+courtisans du maître. La cour des souverains est l’unique foyer des
+contagions immorales d’où elles rayonnent de tous côtés. Tandis que,
+sous le régime constitutionnel, le nombre de ces foyers augmente, car
+chacun des participants au pouvoir a ses amis, auxiliaires, courtisans,
+ainsi que des descendants.
+
+Enfin, sous le régime du suffrage universel, le nombre de ces centres de
+contagion se multiplie davantage encore. Chaque électeur est l’objet de
+flatterie et de subornation. Le caractère de la domination se modifie
+également: au lieu de reposer sur la violence directe, elle a pour base
+l’argent, ce qui est encore la violence, mais par transmission complexe.
+
+Le nombre des hommes oisifs vivant du produit des travailleurs se
+multiplie donc; une classe se forme, appelée bourgeoisie, qui, sous la
+protection de la force, mène une vie facile et agréable, exempte de tout
+travail pénible.
+
+Étant donné qu’il faut--pour organiser une pareille existence pour des
+milliers de roitelets remplaçant un seul souverain--une grande quantité
+d’objets enjolivant et égayant leur vie de fête, à chaque passage du
+régime despotique au régime représentatif surgissent des inventions
+facilitant la production d’objets de plaisir et de sécurité pour les
+classes fortunées.
+
+Or, la fabrication de ces objets détache de plus en plus les ouvriers du
+travail des champs. Ainsi se forme la classe des ouvriers de ville, qui,
+en raison de leur situation précaire, tombent sous la complète
+dépendance des classes aisées.
+
+A mesure que le régime parlementaire se prolonge, le nombre des
+travailleurs de ville augmente et leur situation empire. Aux États-Unis,
+sur soixante-dix millions d’habitants, on compte dix millions de
+prolétaires. La même proportion est observée en Angleterre, en Belgique,
+en France.
+
+On voit par là que le nombre de ceux qui abandonnent le travail
+produisant les objets de première nécessité, pour fabriquer les objets
+de luxe, croît progressivement dans ces États.
+
+Il est donc clair que cette situation rend de plus en plus pénible la
+vie des hommes qui sont forcés d’assurer le luxe aux oisifs dont le
+nombre grandit sans cesse. Il est évident qu’une pareille vie sociale ne
+saurait durer.
+
+Il se produit ici un phénomène qui pourrait être comparé à ce qui se
+passerait chez un homme dont le torse augmenterait de plus en plus,
+tandis que ses jambes deviendraient de plus en plus grêles: les jambes
+ne pourraient plus supporter le poids du torse.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Les peuples d’Occident, comme partout ailleurs, se soumettaient à leurs
+maîtres afin d’éviter les tribulations et le mal que comporte la lutte.
+C’est seulement lorsque l’oppression leur devenait trop lourde, que les
+peuples, tout en reconnaissant la nécessité du pouvoir, se mettaient à
+le combattre. Ceux qui prenaient part à la lutte étaient d’abord peu
+nombreux; mais, devant l’insuccès des efforts des premiers combattants,
+d’autres se joignaient à eux, et leur nombre croissait de plus en plus.
+Et en voici le résultat: au lieu de se libérer des maux qu’engendrait le
+pouvoir, la plupart des hommes de ces pays prirent part à ce même
+pouvoir dont ils voulaient s’affranchir.
+
+Il arriva ce qui devait arriver: la perversion, propre au pouvoir, s’est
+répandue non pas parmi un petit nombre comme cela a lieu sous le régime
+d’un gouvernement personnel, mais bien parmi tous les membres de la
+société. (Aujourd’hui, on s’emploie à ce que les femmes subissent la
+même perversion.)
+
+Sous le régime parlementaire et du suffrage universel, chaque député
+commence sa carrière par la subornation, l’enivrement des électeurs, les
+promesses qu’il sait ne pouvoir tenir, et, siégeant à la Chambre, il
+participe à la confection des lois qu’on fait appliquer par la force. Il
+en est de même des sénateurs, des présidents.
+
+Les places au Parlement sont cotées; il est des hommes d’affaires qui
+négocient cette opération financière entre les candidats et les
+électeurs. La même corruption caractérise l’élection d’un président de
+République. L’élection du président des États-Unis coûte des millions
+aux brasseurs d’affaires qui escomptent l’élection de leur candidat en
+vue des profits qu’ils tireront de tel ou tel système d’impôt ou de
+l’exploitation de tel ou tel monopole, et ils regagnent en effet avec
+usure ce que leur avait coûté l’élection présidentielle.
+
+Cette corruption foncière en entraîne bien d’autres: le penchant à
+éluder tout travail pénible, la jouissance des commodités et des
+plaisirs procurés par d’autres, les intérêts et les soucis d’État
+empêchant de s’occuper des classes laborieuses, la propagation des
+journaux remplis de mensonges et d’animosité; enfin, et surtout, la
+haine entre peuples, classes, et individus. Cette corruption,
+progressant toujours, a atteint de notre temps un tel degré, que la
+lutte des uns contre les autres est devenue un phénomène général, et que
+la science--celle qui s’emploie à justifier toutes les vilenies--a
+proclamé que la lutte et la haine sont les conditions nécessaires et
+bienfaisantes de la vie humaine.
+
+La paix qui, aux yeux des peuples antiques, apparaissait comme le bien
+suprême,--ils se congratulaient avec les paroles: paix à vous,--a
+disparu complètement parmi les peuples de l’Occident. Non seulement elle
+a disparu, mais les hommes cherchent à se convaincre que la mission de
+l’homme n’est pas dans la paix, mais dans la lutte de tous contre tous.
+
+Effectivement, une lutte incessante, industrielle, commerciale,
+militaire y est menée: État contre État, classe contre classe, parti
+contre parti, ouvrier contre capitaliste, homme contre homme.
+
+Il y a plus. La participation au pouvoir de tous les membres de la
+société eut encore ce résultat que les hommes, détournés chaque jour
+davantage du travail immédiat de la terre et prenant de plus en plus
+goût à l’existence parasitaire, perdirent aussi leur indépendance, et,
+par leur situation même, furent amenés à la nécessité de mener une vie
+immorale.
+
+N’ayant ni l’habitude, ni le goût de subvenir à leurs besoins par le
+travail de la terre, les Occidentaux furent forcément obligés d’acquérir
+leurs moyens d’existence chez les autres nations. Or, ils ne pouvaient
+le faire que par deux moyens: la supercherie, c’est-à-dire l’échange
+d’objets pour la plupart inutiles et immoraux, tels que l’alcool,
+l’opium, les armes, contre des objets de première nécessité; l’autre
+moyen est la violence, c’est-à-dire le pillage des peuples en Asie, en
+Afrique, partout où on sent la possibilité de piller impunément.
+
+Dans cette nécessité se trouvent l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la
+France, les États-Unis, et surtout la Grande-Bretagne qui sert d’exemple
+et d’objet d’envie aux autres nations. Presque tous les hommes de ces
+pays, en devenant les participants conscients à la violence, dirigent
+tous leurs efforts et toute leur attention vers l’activité
+gouvernementale, industrielle et commerciale, ayant pour dessein
+principal la satisfaction des besoins de luxe; et ils deviennent, soit
+par la pression directe, soit par l’argent, les dominateurs des peuples
+agricoles qui leur fournissent les objets de première nécessité.
+
+Ils sont dans certains états la majorité, dans d’autres encore la
+minorité; mais la proportion de ces hommes exploitant le travail des
+autres augmente avec une grande rapidité au détriment de ceux qui vivent
+de leur propre travail agricole si naturel. Il s’ensuit que la plupart
+des nations d’Occident ne peuvent plus subsister par leur travail
+agricole. Il leur faut, par la violence ou la tromperie, enlever les
+objets de subsistance aux peuples qui vivent encore par la culture de
+leur propre sol. Ce à quoi elles s’emploient en recourant, soit à la
+force brutale, soit à la corruption.
+
+Il arrive dès lors que l’industrie, ayant principalement pour but le
+besoin des riches, et du plus riche de tous: le gouvernement, dirige ses
+efforts vers la culture approximative des grandes étendues de terre, à
+l’aide de machines; vers la confection de la toilette féminine, des
+palais, bonbons, jouets, automobiles, tabacs, vins, médicaments, papier
+à lettres, canons, fusils, poudre, etc., etc.
+
+Et, comme il ne peut y avoir de fin aux caprices des hommes lorsqu’ils
+exploitent le travail d’autrui, l’industrie se mit à fabriquer de plus
+en plus des objets inutiles, stupides et corrupteurs, tout en détournant
+les hommes du travail rationnel. Et nous ne voyons pas de fin à ces
+inventions pour le plaisir des oisifs, puisque, plus bêtes et plus
+immorales elles sont,--automobiles remplaçant les jambes d’hommes et les
+animaux, les funiculaires de montagnes, ou les automobiles
+blindées,--plus leurs auteurs et ceux qui en profitent sont contents et
+fiers.
+
+
+
+
+VII
+
+
+En Angleterre, où le régime parlementaire est plus ancien, un septième
+seulement de la population est occupé aujourd’hui aux travaux agricoles;
+en Allemagne, on compte 45 p. 100; en France, la moitié; de sorte que,
+dans le cas où ces états pourraient faire disparaître les maux du
+prolétariat, leur situation présente ne leur permettrait pas de
+subsister indépendamment des autres pays. De même que les prolétaires
+dépendent des classes possédantes, ces nations dépendent de celles qui
+peuvent pourvoir à leur propre subsistance et vendre aux étrangers le
+superflu. Telles sont l’Inde, la Russie, l’Australie.
+
+Les nations de l’Occident ont donc besoin pour exister de recourir aux
+supercheries et aux violences sous forme de conquête des marchés, et,
+poursuivant ce qu’elles appellent leur politique coloniale, elles
+jettent plus loin et plus loin leur filet sur les hommes qui vivent
+encore de l’agriculture dans diverses parties du monde. En rivalisant
+entre elles, elles accroissent à chaque instant leurs armements et
+enlèvent par des ruses diverses leurs terres à ceux qui mènent une vie
+rationnelle et les forcent à les nourrir.
+
+Elles ont encore la possibilité d’agir ainsi. Mais on aperçoit déjà la
+limite de la conquête des marchés, de la supercherie envers les
+acheteurs, de la vente des objets inutiles et nuisibles, de
+l’asservissement des pays lointains. Les populations de ces pays
+commencent à se pervertir à leur tour, à produire elles-mêmes les objets
+que leur fournissaient les nations occidentales, voire à apprendre la
+science peu compliquée de l’armement et à être aussi cruelles que leurs
+professeurs.
+
+On approche donc de la fin de cette existence immorale. En s’en
+apercevant, les Occidentaux cherchent à s’étourdir, comme le font
+toujours les hommes qui gâchent leur vie et qui le savent.
+
+Ils s’incitent à croire aveuglément que les inventions et le
+perfectionnement des commodités de la vie au profit des riches, ainsi
+que les instruments de lutte entre les hommes, que durant plusieurs
+générations les travailleurs asservis étaient forcés de fabriquer,
+constituent des acquisitions très importantes, presque sacrées, appelées
+culture, ou, mieux encore, _civilisation_.
+
+Et comme toute foi avait sa science, la foi en la civilisation a la
+sienne: la sociologie. Or, celle-ci n’a qu’un but: la justification de
+l’ordre mensonger qui règne parmi les peuples de l’Occident.
+
+Cette science démontre que les cuirassés, le télégraphe, les bombes, la
+photographie, les chemins de fer électriques et tant d’autres sottes et
+pernicieuses inventions, destinées à augmenter le confort des oisifs ou
+à les défendre par la force, sont bonnes, sacrées, marquées d’avance par
+des lois immuables. C’est pourquoi la dépravation à laquelle ils donnent
+le nom de civilisation est une condition indispensable de la vie humaine
+et doit être répandue sur toute l’humanité.
+
+Et cette croyance est aussi aveugle, aussi inébranlable et présomptueuse
+que toute croyance.
+
+On peut tout discuter, mais non la civilisation, c’est-à-dire
+l’arrangement de notre vie, ainsi que les vilenies et les sottises que
+nous commettons; la civilisation est un bien certain ne souffrant aucun
+doute. Tout ce qui compromet cette croyance est mensonge; tout ce qui la
+soutient est vérité absolue.
+
+Cette foi et cette science font que les Occidentaux, engagés dans leur
+voie funeste, ne veulent pas voir et reconnaître qu’ils marchent vers
+leur perte certaine. Les plus avancés parmi eux se réjouissent à la
+pensée que cette voie les conduit, non à la perte, mais au plus grand
+bonheur. Ils se persuadent que, par la violence qui les a déjà conduits
+à leur malheureuse situation actuelle, ils parviendront à ce que les
+hommes, qui visent le bien purement matériel, bestial, susciteront
+l’apparition soudaine parmi eux, sous l’influence de la doctrine
+socialiste, d’autres hommes qui, en possession du pouvoir, mais non
+pervertis par lui, organiseront une vie sociale qui transformera ceux
+qui sont habitués à mener une lutte égoïste en altruistes, et que tous
+travailleront au bien commun pour en jouir fraternellement.
+
+Mais, si cette croyance n’a pas de fondement raisonnable et perd déjà en
+ces derniers temps crédit parmi les hommes qui réfléchissent, elle se
+maintient encore dans la masse ouvrière à laquelle elle donne le change
+sur sa malheureuse condition, en lui faisant espérer un devenir
+meilleur.
+
+Telle est la foi qui berce la plupart des peuples occidentaux et les
+entraîne à la perte. Et cette fascination est si puissante que les voix
+des sages qui vécurent parmi eux, tels Rousseau, Lamennais, Carlyle,
+Ruskin, Channing, Harrisson, Emerson, Herzen, Carpenter, n’ont laissé
+aucune trace dans la conscience des hommes, qui courent vers l’abîme et
+ne veulent le voir ni en convenir.
+
+Et c’est dans cette voie funeste que les politiciens européens invitent
+le peuple russe à s’engager, tout joyeux qu’ils sont de voir une
+nouvelle nation tomber dans la même situation sans issue! Ils poussent
+également des Russes étourdis, qui, ne sachant pas penser par eux-mêmes,
+imitent servilement ce qui se faisait il y a des centaines d’années,
+alors qu’on ne savait pas encore où cela mènerait les peuples
+d’Occident.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+La soumission à la violence a conduit autant les Orientaux, qui
+continuent à obéir à leurs souverains corrompus, que les Occidentaux,
+chez qui le pouvoir et la corruption qui l’accompagne se sont
+démocratisés, à de grands maux, à de nouveaux conflits inévitables qui
+les menacent tous.
+
+La condition malheureuse des peuples occidentaux à l’intérieur est
+encore accrue par le fait qu’ils sont amenés à la nécessité de
+soustraire pour leur alimentation, par la ruse et la force, aux peuples
+orientaux leurs produits du travail.
+
+Ils y parviennent toujours par la même méthode, connue sous le nom de
+civilisation, et qui leur sert jusqu’au moment où les Orientaux
+l’apprennent à leur tour. En attendant, la majorité de ceux-ci,
+continuant à obéir à leur gouvernement, retardent dans les procédés de
+lutte contre les Occidentaux et sont obligés de se soumettre à leur
+puissance.
+
+Mais certains parmi les peuples orientaux commencent déjà à se frotter à
+la civilisation corruptrice des Européens, et, comme l’ont prouvé les
+Japonais, s’assimilent aisément la ruse peu compliquée et la cruauté des
+civilisés pour opposer les mêmes moyens de lutte qu’avaient employés
+contre eux leurs oppresseurs.
+
+Et voici que le peuple russe, placé entre les Occidentaux et les
+Orientaux, s’étant assimilé en partie les procédés de l’Occident, mais
+continuant jusqu’à ces derniers temps à obéir à son gouvernement
+autocratique, est amené par la destinée à réfléchir sur les maux dont
+souffrent les peuples aux deux antipodes. D’un côté, il voit les
+souffrances que vaut aux Orientaux leur soumission au pouvoir
+despotique; de l’autre, il se rend compte que la limitation du pouvoir
+et sa démocratisation chez les Occidentaux, loin d’améliorer leur sort,
+les a corrompus et les a acculés à la nécessité de tromper et de piller
+les autres peuples.
+
+Le peuple russe doit donc en conclure qu’il lui faut modifier ses
+rapports envers le pouvoir d’une façon autre que ne l’avaient fait les
+peuples de l’Occident.
+
+Tel un chevalier de la mythologie slave, la Russie est aujourd’hui au
+carrefour de deux routes, l’une et l’autre conduisant à la perte.
+
+Il est désormais impossible à un peuple de continuer d’obéir à son
+gouvernement.
+
+C’est impossible, parce que, voyant le gouvernement dépouillé de son
+prestige passé, ayant compris que la plupart des maux proviennent de
+lui, le peuple russe ne peut ne pas vouloir se débarrasser de ces maux.
+
+En outre, il n’a plus à obéir au gouvernement parce qu’en réalité il
+n’en existe plus qui assurerait au peuple, comme par le passé, le loisir
+et la tranquillité. Nous ne sommes plus en présence d’un gouvernement et
+des révoltés, mais seulement de deux partis qui se combattent avec
+acharnement.
+
+Obéir au gouvernement comme sous l’ancien régime, c’est continuer à
+supporter les souffrances passées: manque de terre, famine, lourds
+impôts, guerres aussi inutiles que sauvages, et, de plus, participer aux
+scélératesses que commet aujourd’hui le gouvernement pour se défendre,
+vainement d’ailleurs, comme tout porte à le croire.
+
+Il est moins sensé encore pour le peuple russe de s’engager dans la voie
+qu’ont suivie les peuples occidentaux, puisque son caractère funeste est
+devenu évident. Ceux-ci ignoraient où elle les conduisait lorsqu’ils
+l’avaient choisie, tandis que nous, nous ne pouvons plus ignorer.
+
+D’autre part, la majorité des Occidentaux qui s’étaient engagés sur
+cette voie assuraient leur existence par l’industrie, le commerce, ou
+l’esclavage direct (nègres) ou indirect (salariés); tandis que le peuple
+russe est principalement agricole. S’engager sur la voie que suivaient
+les nations occidentales, c’est donc commettre, consciemment cette fois,
+des violences, non plus pour le compte du gouvernement, mais contre lui;
+non plus commandé par autrui, mais par notre volonté propre, et pour
+aboutir finalement, comme les Occidentaux, et après une lutte séculaire,
+aux mêmes maux dont le peuple russe souffre actuellement: manque de
+terre, accroissement progressif des impôts, dette publique, armements,
+guerres aussi cruelles qu’insensées. Bien mieux: perdre comme les autres
+peuples de l’Europe le bien primordial que possède le peuple russe:
+l’existence agricole qui lui est si chère et habituelle, et cela pour
+être ensuite à la merci de la production étrangère. Lutter enfin dans
+les conditions les moins favorables contre l’industrie et le commerce
+étrangers, avec la certitude d’être vaincu.
+
+Ainsi, course à l’abîme sur l’une comme sur l’autre voie.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Que doit donc faire le peuple russe?
+
+La réponse, semble-t-il, est bien simple, naturelle, découlant de la
+situation même: ne suivre ni l’une ni l’autre des deux voies; autrement
+dit, ni obéir à son gouvernement qui l’a conduit à son malheureux état
+actuel, ni organiser sur le modèle des peuples occidentaux le régime
+parlementaire et oppresseur qui a rendu leur situation plus malheureuse
+encore.
+
+Cette réponse simple et naturelle doit venir à l’idée du peuple russe
+plus qu’à tout autre, et surtout dans sa situation actuelle.
+
+Au fait, on ne peut que s’étonner de ce qu’un paysan du gouvernement de
+Toula ou de Saratov, de Vologda ou de Kharkov, qui ne voit aucun intérêt
+à obéir au gouvernement, puisqu’il n’en tire que toute sorte de misères,
+non seulement continue à se soumettre à lui, mais encore agisse contre
+sa conscience, concoure lui-même à son asservissement, paye l’impôt sans
+connaître l’usage qu’on en fait, donne ses fils au régiment, sachant
+encore moins à qui sont nécessaires les souffrances et la mort de ces
+travailleurs qu’il avait élevés avec tant de peine et qui lui sont si
+indispensables dans sa maison.
+
+Il serait plus surprenant encore que ce paysan, menant une vie paisible
+et indépendante, indifférent à tout gouvernement, cherchât à se délivrer
+d’un pouvoir oppresseur et inutile en recourant à la même violence dont
+il souffre, en remplaçant les anciens oppresseurs par des nouveaux,
+comme l’avait fait en son temps le paysan français ou anglais.
+
+Ne serait-il pas plus simple au laboureur russe de cesser d’obéir à tout
+gouvernement de violence, et de ne plus y participer? S’il le faisait,
+aussitôt disparaîtraient d’eux-mêmes et les impôts, et le service
+militaire, et les exactions des fonctionnaires, et la propriété
+foncière, et toutes les misères qui en résultent pour les travailleurs.
+Elles disparaîtraient parce qu’il n’y aurait plus personne pour les
+maintenir.
+
+Pour procéder ainsi, le peuple russe se trouve dans des conditions
+historiques, économiques et religieuses exceptionnellement favorables.
+
+La première condition est qu’il soit arrivé à la nécessité de changer
+ses rapports envers le pouvoir, alors que l’erreur de la direction
+qu’avaient suivie les nations occidentales, avec lesquelles il se trouve
+depuis longtemps en relation étroite, fut apparue avec évidence.
+
+En Occident, le pouvoir a déjà parcouru tout son orbite. Les peuples y
+ont d’abord laissé faire l’autorité oppressive afin de se soustraire aux
+soucis et à la lutte du pouvoir. Lorsque l’autorité s’est pervertie et
+leur est devenue trop lourde, ils tentèrent d’alléger son poids en la
+limitant, c’est-à-dire en assumant une part de responsabilité. Peu à peu
+cette participation au pouvoir s’étendit. Finalement, ceux-là mêmes qui
+avaient toléré le pouvoir pour ne pas y participer furent amenés à
+lutter pour lui et, conséquence naturelle, à se pervertir à leur tour.
+
+Il devint évident que la prétendue restriction de l’arbitraire d’un
+petit nombre équivaut à un simple changement de maîtres à
+l’accroissement de leur quantité, et, par voie de conséquence, à
+l’extension de l’immoralité, de l’animosité et de l’irritation des uns
+contre les autres. Car, de même que par le passé, le pouvoir est demeuré
+la domination d’un petit nombre des plus mauvais sur le grand nombre des
+meilleurs.
+
+Il devint évident également que l’augmentation de la quantité des
+participants à l’administration publique détournait les hommes du
+travail agricole si naturel à l’homme, et les amenait à la production et
+à la surproduction des objets de fabrique inutiles et nuisibles, ainsi
+qu’à fonder leur existence sur la tromperie et l’asservissement des
+peuples étrangers.
+
+Le fait que cette situation est devenue évidente de notre temps, grâce à
+l’exemple fourni par l’Occident, est la première condition favorable
+pour le peuple russe qui traverse aujourd’hui seulement la phase où lui
+apparaît la nécessité de changer ses rapports envers le pouvoir.
+
+Marcher dans la voie qu’avaient suivie avant lui les nations
+occidentales, c’est, pour le peuple russe, imiter le voyageur qui
+s’engagerait dans une voie fausse où s’étaient déjà égarés d’autres
+voyageurs et dont les plus perspicaces s’en détourneraient.
+
+La deuxième condition favorable à la révolution pacifique en Russie est
+que le peuple s’y trouve dans la nécessité de changer ses rapports
+envers le pouvoir, alors qu’en majeure partie il mène encore une vie
+agricole, qu’il l’aime et l’apprécie au point que la plupart de ceux qui
+l’avaient abandonnée sont tout près à y revenir à la première occasion.
+Cette condition est particulièrement importante pour les Russes, car
+leur vie rurale nécessite bien moins une protection gouvernementale, ou
+plus exactement, moins que tout autre elle donne prétexte au
+gouvernement d’intervenir. Je connais des communautés agricoles qui se
+sont transportées en Extrême-Orient, se sont installées en des régions
+où la frontière entre la Chine et la Russie n’était pas exactement
+délimitée, et, n’ayant affaire à aucune autorité, ont vécu et prospéré
+jusqu’au moment où elles furent découvertes par les fonctionnaires
+russes.
+
+Les citadins considèrent généralement les travaux des champs comme une
+occupation inférieure. Et pourtant, l’immense majorité des hommes du
+monde entier s’occupe d’agriculture, et c’est elle qui assure
+l’existence du reste des hommes. L’espèce humaine n’est donc en réalité
+composée que d’agriculteurs. Les autres: ministres, serruriers,
+professeurs, charpentiers, artistes, tailleurs, savants, guérisseurs,
+généraux, soldats, ne sont que les domestiques ou les parasites des
+agriculteurs. Donc, tout en étant l’occupation la plus morale, la plus
+saine, joyeuse et nécessaire, l’agriculture est aussi la plus noble de
+toutes les professions, et seule elle procure une réelle indépendance.
+
+Dans son immense majorité, le peuple russe mène encore cette vie
+agricole, et c’est là la deuxième et importante condition lui permettant
+de changer actuellement ses rapports envers le pouvoir et de se délivrer
+du mal gouvernemental en cessant simplement d’obéir à l’autorité, quelle
+qu’elle soit.
+
+Telles sont les deux premières conditions favorables à la révolution
+russe.
+
+Elles sont toutes deux extérieures.
+
+Il en est une troisième qui est intérieure.
+
+L’histoire du peuple russe et les observations des étrangers montrent sa
+profonde religiosité; et c’est un trait particulier de ce peuple que la
+conscience qu’il en a.
+
+Soit parce que l’Évangile, imprimé en latin, fut inaccessible aux masses
+populaires avant la Réformation, et le demeure jusqu’ici dans le monde
+catholique, soit habileté avec laquelle la papauté a caché aux peuples
+le véritable christianisme, soit caractère pratique de ces peuples, il
+est certain en tout cas que la doctrine chrétienne a cessé depuis
+longtemps d’être un guide dans leur vie et n’a laissé place qu’au culte
+extérieur, ou bien, dans les classes supérieures, à l’indifférentisme et
+à la négation complète de toute religion. Et cela se produit non
+seulement dans le monde catholique, mais aussi luthérien et, plus
+encore, anglican.
+
+Par contre, soit parce que l’Évangile est devenu accessible au peuple
+russe depuis le Xe siècle, soit pauvreté d’esprit de l’Église
+gréco-russe, qui n’a pas su, malgré ses efforts, cacher le vrai sens de
+la doctrine chrétienne, soit caractère particulier du peuple russe et sa
+vie agricole, le christianisme n’a jamais cessé d’être le guide
+principal dans la vie de l’immense majorité du peuple russe.
+
+Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, la conception
+chrétienne de la vie s’est toujours manifestée et se manifeste chez le
+peuple russe d’une façon qui lui est particulière. Elle se manifeste par
+la reconnaissance de la fraternité et de l’égalité des hommes de toutes
+les nationalités, par la complète liberté de conscience et par
+l’attribution aux criminels du caractère de malheureux et non de
+coupables; par la coutume de se demander à certains jours mutuellement
+pardon; voire par l’expression usuelle «pardonnez» au moment de prendre
+congé[1]. Rappelons aussi le sentiment, si répandu dans le peuple, de
+pitié, voire de respect pour le mendiant; la tendance au sacrifice, se
+manifestant parfois sous une forme barbare au nom de tout ce qui est
+considéré comme vérité religieuse, telle la secte des _skoptsi_, ou tels
+ceux qui se font brûler tout vifs, ou, comme tout récemment, se font
+enterrer vivants.
+
+ [1] Le mot russe _prostchaïté_, qui correspond à l’«adieu» français et
+ signifie: pardonnez.
+
+Le peuple russe a toujours observé la même attitude chrétienne envers
+l’autorité. Il préférait la soumission à la participation au pouvoir et
+considérait comme un péché le fait d’être un gouvernant.
+
+C’est dans cet esprit chrétien, manifesté par lui en toute occasion et
+par rapport à l’autorité en particulier, qu’est la troisième et la plus
+importante condition grâce à laquelle le peuple russe pourrait, dans sa
+situation présente, continuer naturellement à vivre de sa vie chrétienne
+et agricole habituelle, sans prendre la moindre part à l’ancien
+gouvernement ni à la lutte entre l’ancien et le nouveau.
+
+Telles sont les trois conditions qui distinguent le peuple russe de ceux
+de l’Occident aux instants si graves qu’il traverse aujourd’hui. Il
+semblerait qu’elles devraient l’inciter à choisir l’issue la plus
+naturelle, qui est celle de la renonciation à tout gouvernement de
+violence. Or, loin de choisir cette voie naturelle, il hésite entre
+l’admission des violences gouvernementales et celles des
+révolutionnaires, commence même, en la personne de ses plus mauvais
+représentants, à prendre part aux violences et semble vouloir s’engager
+sur la voie funeste qu’avaient suivie les peuples occidentaux.
+
+Quelle en est la cause?
+
+
+
+
+X
+
+
+D’où vient que des hommes souffrant des abus du pouvoir ne font pas ce
+qui pourrait les en débarrasser si promptement, c’est-à-dire en cessant
+tout simplement d’obéir à l’autorité? Loin d’employer ce moyen, ils
+continuent à agir de façon à se frustrer eux-mêmes d’un bien à la fois
+matériel et spirituel, et se soumettent au pouvoir existant, ou
+établissent un nouveau pouvoir oppresseur.
+
+Les hommes sentent que la violence est la cause de leur situation
+malheureuse; ils ont vaguement conscience que pour en sortir ils ont
+besoin de liberté; et, chose surprenante, pour acquérir la liberté et se
+débarrasser de la violence, ils cherchent, inventent et emploient toutes
+sortes de moyens: révolte, changement de gouvernement, changement de
+régime, nouvelles combinaisons diplomatiques entre États, politique
+coloniale, organisation du prolétariat, cité socialiste, trust, tout,
+sauf l’unique moyen qui les débarrasserait le plus simplement et le plus
+sûrement de tous leurs maux: l’insoumission au pouvoir.
+
+Tout esprit réfléchi devrait pourtant voir nettement que la violence
+engendre la violence et que la seule méthode de s’en débarrasser est de
+ne pas en commettre. Il n’est pas moins évident que la majorité des
+hommes est soumise à la minorité, uniquement parce que les premiers
+concourent eux-mêmes à leur asservissement.
+
+Si les peuples sont asservis, c’est parce qu’ils ont recours à la force
+pour lutter contre la force, et cela dans un intérêt égoïste.
+
+Ceux qui s’en abstiennent ne peuvent pas être asservis, comme on ne peut
+pas couper l’eau. Ils peuvent être dépouillés, immobilisés, blessés,
+tués, mais non asservis, c’est-à-dire forcés à agir contrairement à leur
+volonté raisonnée.
+
+C’est vrai pour les individus, c’est vrai pour les collectivités. Si les
+deux cents millions d’Hindous avaient refusé de commettre les violences
+commandées par leurs maîtres: service militaire et impôts servant à
+l’oppression; s’ils ne s’étaient pas laissé séduire par des biens, dont
+on les avait auparavant dépouillés, ne s’étaient pas soumis aux lois de
+leurs oppresseurs, il est certain que non seulement cinquante mille
+Anglais, mais tous les Anglais tant qu’ils sont, auraient été
+impuissants à asservir l’Inde, alors même que sa population ne
+compterait pas deux cents millions, mais un seul millier d’hommes.
+
+Il en est de même des Polonais, des Tchèques, des Irlandais, des
+Bédouins et de tous les peuples conquis. Il en est de même des ouvriers
+asservis par les capitalistes. Nul capitaliste au monde n’aurait pu les
+exploiter, s’ils n’avaient pas concouru eux-mêmes à leur esclavage.
+
+Tout cela est tellement évident qu’on éprouve quelque honte à le
+démontrer. Pourtant, des hommes qui raisonnent logiquement dans tous les
+cas de la vie non seulement ne s’en aperçoivent pas et ne font pas ce
+que leur indique la raison, mais agissent et contre la raison et contre
+leur intérêt.
+
+«Comment pourrais-je commencer le premier à faire ce que personne ne
+fait? se dit chacun. Que les autres commencent, et alors je cesserai à
+mon tour d’obéir à l’autorité.»
+
+Et tous parlent ainsi. Chacun, sous prétexte de ne pouvoir commencer le
+premier, ne fait pas ce qui est de l’intérêt indiscutable de tous, mais
+continue à agir contrairement à l’intérêt, à la raison et à la nature
+humaine.
+
+Parce que personne ne veut courir le risque des persécutions, on obéit
+aux autorités, tout en sachant qu’on va subir à la guerre, extérieure ou
+civile, des maux bien plus grands.
+
+Pourquoi?
+
+Parce que les hommes ne raisonnent pas, mais agissent sous l’action d’un
+moteur, le plus répandu, le mieux étudié en ces derniers temps et qu’on
+nomme suggestion ou hypnose.
+
+Empêchant les hommes de faire ce qui est propre à leur nature et leur
+est avantageux, l’hypnose leur fait admettre que les violences commises
+par ceux qui se font appeler hommes d’État ne sont pas des actes
+immoraux commis par des gens immoraux, mais la manifestation de
+l’activité d’un être mystérieux et sacré, appelé État, sans lequel les
+hommes n’ont jamais vécu en commun (ce qui est absolument faux) et ne
+peuvent vivre.
+
+Mais d’où vient que des êtres sensés subissent une suggestion aussi
+contraire à la raison, au sentiment et à l’intérêt?
+
+La réponse à cette question est que l’hypnose agit non seulement sur les
+enfants, les malades et les idiots, mais encore sur tous ceux chez qui
+la conscience religieuse s’affaiblit; et conscience religieuse signifie
+celle qui établit notre rapport envers le Principe suprême dont dépend
+notre existence. Or, cette conscience est obscurcie chez la plupart des
+hommes de notre temps.
+
+Quant à la cause qui le détermine elle réside en ce fait que les hommes
+ayant commis le péché de la soumission au pouvoir humain ne l’ont pas
+reconnu pour péché, et, cherchant à le justifier, ont exalté le pouvoir
+au point de substituer sa loi à la loi divine.
+
+Et, lorsque la loi des hommes eut remplacé la loi de Dieu, les hommes
+perdirent la conscience religieuse, tombèrent sous l’action de l’hypnose
+étatiste faisant croire que les gouvernants ne sont pas simplement des
+égarés et des corrompus, mais les représentants de cette entité
+mystique: l’État, sans lequel les hommes ne sauraient vivre.
+
+Un cercle de mensonges s’était formé: la soumission à l’autorité a
+affaibli, et en partie détruit, la conscience religieuse;
+l’affaiblissement, ou la perte, de cette conscience a soumis les hommes
+à l’autorité de leurs semblables.
+
+Le péché de l’autorité a débuté ainsi: Les oppresseurs ont dit aux
+opprimés: «Exécutez tout ce que nous allons vous demander; si vous
+refusez, nous vous tuerons; si vous obéissez, nous organiserons l’ordre
+parmi vous et nous vous défendrons contre d’autres violateurs.»
+
+Afin de pouvoir continuer à mener leur vie habituelle et ne lutter ni
+contre leurs violateurs, ni contre d’autres, les violés eurent l’air de
+dire: «C’est bien, nous vous obéirons. Organisez l’ordre comme vous
+l’entendrez; nous le maintiendrons, pourvu que nous puissions vivre
+tranquilles, nous et nos familles.»
+
+Les oppresseurs ne s’étaient pas aperçus du péché qu’ils commettaient,
+aveuglés qu’ils étaient par le pouvoir. Les opprimés croyaient n’en pas
+commettre parce qu’il leur semblait que l’obéissance valait mieux que la
+lutte. Mais le péché était bien dans la soumission, et il n’était pas
+moins grand que le péché de ceux qui se livraient aux violences.
+
+Si les premiers avaient supporté tous les prélèvements d’impôts, toutes
+les cruautés, sans reconnaître la légitimité du pouvoir oppresseur, sans
+leur promettre la soumission, ils ne commettraient pas de péché. Car
+c’est bien dans cette promesse qu’est la grande faute, aussi grande que
+celle des dirigeants.
+
+Cette promesse de sujétion, cette reconnaissance de la légitimité du
+pouvoir rendait ce péché double: premièrement, c’est que les hommes qui
+se soumettaient afin de ne pas commettre le péché de résistance
+reconnaissaient sa légitimité chez ceux à qui ils obéissaient;
+deuxièmement, ils renonçaient à leur véritable liberté, qui est dans la
+soumission à la volonté de Dieu, en promettant d’obéir au pouvoir en
+tout et toujours. Or, cette promesse est, en son principe, en opposition
+directe avec la volonté de Dieu, puisque le pouvoir fondé sur la
+violence exige de ceux qui se soumettent à lui la participation aux
+assassinats, guerres, châtiments et lois qui sanctionnent ces violences.
+
+On ne peut légèrement écarter ici, et partiellement observer là, la loi
+divine. Il est clair, en effet, que si dans tel cas la loi divine peut
+être remplacée par la loi humaine, la première n’est plus une loi
+suprême, toujours obligatoire; et, si elle n’est pas telle, elle
+n’existe pas.
+
+Ensuite, privés de la direction que donne la loi divine, c’est-à-dire en
+perdant la faculté humaine la plus élevée, les hommes descendent
+immanquablement au degré inférieur de l’existence où les mobiles de
+leurs actions sont seulement dans leurs passions et la suggestion qu’ils
+subissent.
+
+C’est dans cet état de reconnaissance de la nécessité d’obéir à
+l’autorité que se trouvent tous les peuples qui vivent groupés en ce
+qu’on appelle États. C’est également le cas du peuple russe.
+
+Voilà pourquoi se produit ce phénomène étrange: cent millions
+d’agriculteurs, une masse qui peut être considérée comme tout le peuple
+russe, n’ayant besoin d’aucune tutelle gouvernementale, ne choisissent
+pas la plus naturelle et la meilleure issue pour sortir de leur
+situation, qui est de cesser d’obéir à toute autorité fondée sur la
+violence, et continuent à participer à l’ancien gouvernement, ou bien à
+lutter contre lui pour s’en préparer un autre, aussi oppresseur.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il nous arrive souvent d’entendre et de lire les arguments sur les
+causes de la situation précaire et pleine de danger de toutes les
+nations chrétiennes, ainsi que de celle au milieu de laquelle se débat
+aujourd’hui le peuple russe, affolé et rendu féroce en certaines de ses
+parties.
+
+Les causes qu’on met en avant sont les plus diverses. En réalité, elles
+peuvent être réduites à une seule. Les hommes _ont oublié Dieu_,
+c’est-à-dire ils ont oublié leurs rapports envers le Principe infini de
+la vie, ont oublié la mission qui en découle pour chacun:
+l’accomplissement--pour sa propre satisfaction, pour la satisfaction de
+l’âme--de la loi instituée par ce Principe-Dieu.
+
+On l’a oublié parce que les uns s’étaient reconnu le droit de dominer
+par la contrainte, tandis que les autres avaient consenti à leur obéir
+et à participer à leur administration. Dès lors, les uns et les autres
+ont renié par cela même Dieu et ont remplacé sa loi par celle des
+hommes.
+
+Dès qu’elle a oublié le rapport envers l’Être infini, la masse des
+hommes est descendue au degré le plus bas de la conscience, où il n’a
+pour guide que ses passions bestiales et la suggestion moutonnière, et
+cela malgré toute la subtilité de ses travaux intellectuels.
+
+C’est là l’origine de tout son malheur.
+
+Le remède n’est donc qu’en ceci: le rétablissement dans la conscience
+des hommes de leur dépendance de Dieu et de leur attitude raisonnée et
+libre envers eux-mêmes et envers le prochain qui découle de cette
+conscience.
+
+C’est bien cette soumission consciente à Dieu et, par suite, la
+disparition du péché d’autorité, qui pourrait guérir aujourd’hui tous
+les peuples de leurs maux.
+
+La possibilité et la nécessité de ne plus obéir à l’autorité humaine,
+mais de revenir à la loi divine sont senties vaguement par tous les
+hommes, et, en cet instant, avec une vivacité toute particulière par le
+peuple russe. C’est bien cette vague conscience qui est le fond du
+mouvement actuel en Russie.
+
+Ce qui s’y accomplit aujourd’hui n’est pas, comme beaucoup se
+l’imaginent, un soulèvement populaire contre le gouvernement dans le but
+de le remplacer par un autre, mais quelque chose de bien plus grand et
+de plus significatif. Ce qui fait mouvoir aujourd’hui les Russes, c’est
+le vague sentiment de l’illégitimité, de l’irrationnalité de toute
+violence, de la possibilité et de la nécessité d’organiser une vie
+fondée non sur un pouvoir de contrainte, comme il l’a été jusqu’ici dans
+tous les pays, mais sur le consentement libre, raisonné.
+
+Le peuple russe accomplira-t-il cette grande œuvre, ou bien, s’engageant
+à la suite des peuples occidentaux, laissera-t-il à un autre peuple
+oriental le bonheur d’être le guide de l’humanité dans l’œuvre de son
+affranchissement? Il est certain, en tous cas, que tous les peuples
+commencent aujourd’hui à percevoir de plus en plus nettement la
+possibilité de la substitution à la vie de folie et de violence d’une
+vie libre, raisonnée et bonne.
+
+Or, ce qui pénètre dans la conscience se réalise inévitablement. La
+conscience des hommes est la manifestation de la volonté divine; et la
+volonté divine doit s’accomplir, ne peut pas ne pas s’accomplir.
+
+
+
+
+XII
+
+
+«Mais une vie sociale est-elle possible sans autorité? Si les hommes
+n’étaient pas retenus par la surveillance du pouvoir public, le vol et
+le brigandage régneraient partout», objectent ceux qui ne croient qu’en
+la vertu des lois humaines.
+
+Ils sont sincèrement convaincus que les hommes se retiennent de
+commettre des crimes et observent l’ordre uniquement parce qu’il existe
+des lois, des tribunaux, une police, une administration, une armée, un
+gouvernement, et que sans eux la vie sociale serait impossible. A leur
+tour, les hommes corrompus par le pouvoir croient que les crimes commis
+dans leur pays étant punis par le gouvernement, ces châtiments empêchent
+les hommes d’en commettre de nouveaux.
+
+Mais ces châtiments ne sauraient nullement prouver que tribunaux,
+police, armée, prisons et potences mettent des obstacles à
+l’accomplissement de tous les crimes qui pourraient être commis. Le fait
+que le nombre de crimes ne dépend nullement des mesures pénales du
+gouvernement est démontré avec une entière évidence par la vanité de ces
+mesures qui ne peuvent arrêter les actes criminels les plus audacieux et
+les plus cruels lorsque l’esprit de désordre règne dans la société,
+comme cela a eu lieu pendant toutes les révolutions et comme cela se
+produit aujourd’hui en Russie avec une acuité particulière.
+
+La criminalité n’est pas aussi grande qu’elle pourrait l’être, parce que
+la masse populaire, celle qui travaille, s’abstient d’actes criminels et
+mène une bonne vie; cela non pas parce qu’il y a une police, une armée,
+des juges, mais parce qu’il existe une conscience morale commune à la
+plupart des hommes et qui tire son origine de la conception religieuse
+commune qui pénètre partout grâce à l’éducation, à l’opinion publique,
+aux usages.
+
+Seule, cette conscience, manifestée par l’opinion publique, empêche
+l’accomplissement des actes criminels, dans les villes et surtout à la
+campagne où vit la majorité de la population.
+
+J’ai parlé des communautés agricoles qui s’étaient installées en
+Extrême-Orient et y vécurent heureuses pendant un grand nombre d’années.
+Elles étaient inconnues du gouvernement et demeuraient en dehors de son
+action; et, lorsqu’elles furent découvertes par les agents de celui-ci,
+le profit qu’elles en tirèrent fut l’apparition parmi elles de nouvelles
+misères et l’accroissement du penchant au crime.
+
+De fait, l’activité gouvernementale abaisse le niveau de la société, et,
+par là même, accroît la criminalité. Il ne peut pas en être autrement,
+puisque, par sa mission, le gouvernement doit substituer à la loi
+suprême, éternelle, obligatoire pour tous et écrite non dans les livres,
+mais dans les cœurs des hommes, leurs lois à eux ayant pour but, non la
+justice ni le bien commun, mais des considérations politiques,
+intérieures et extérieures, le plus souvent injustes.
+
+Les lois fondamentales, nettement iniques, sont notamment le droit
+exclusif d’une minorité sur la terre, qui est un bien commun; le droit
+des uns sur le travail des autres; le devoir de fournir de l’argent pour
+perpétrer des assassinats, ou l’obligation de s’enrôler et de guerroyer;
+le monopole sur le poison-tabac; la défense d’échanger les produits du
+travail après une certaine limite appelée frontière; le droit de châtier
+pour des actes non immoraux, mais qui sont contraires aux intérêts des
+dirigeants.
+
+Toutes ces lois et tous ces règlements, qu’on doit observer sous peine
+des plus sévères punitions, abaissent inévitablement le niveau de la
+conscience sociale.
+
+On ne saurait donc imaginer une action plus démoralisatrice sur le
+peuple que celle qui caractérise, et a toujours caractérisé, tous les
+gouvernements.
+
+Jamais aucun scélérat n’aurait pu avoir l’idée de commettre des actes
+horribles tels que les autodafés, l’inquisition, les tortures, les
+pillages, les écartèlements, les pendaisons, les emprisonnements
+cellulaires, les meurtres pendant les guerres, et tant d’autres
+violences qu’ont toujours accomplies et accomplissent avec solennité
+tous les gouvernements. Toutes les horreurs de la Jacquerie, celles des
+chefs de brigands Stegnka Razine, ou Pougatchev et d’autres ne sont que
+des conséquences ou de faibles imitations des horreurs des Ivan, des
+Pierre, des Biron, et qui se commettent également partout ailleurs.
+
+Si même l’action gouvernementale empêche des dizaines d’hommes de se
+livrer à des actes criminels,--ce qui est douteux,--des centaines de
+mille de forfaits sont commis uniquement parce que les hommes sont
+élevés dans une atmosphère de crime, d’injustice et de cruauté
+gouvernementale.
+
+Les industriels, les commerçants, les habitants des villes en général,
+qui jouissent plus ou moins des avantages qu’assure l’autorité, ont
+encore quelque raison de croire à l’utilité de celle-ci. Mais les
+agriculteurs voient qu’elle ne leur cause que des souffrances et des
+misères, tandis qu’ils n’en ont jamais aperçu la nécessité et se sont,
+au contraire, rendu compte qu’elle pervertit ceux parmi eux qui tombent
+sous son influence.
+
+Chercher à démontrer que les hommes ne peuvent vivre sans gouvernement
+et que le mal que peuvent leur faire les voleurs et les brigands est
+plus grand que celui, moral et matériel, causé par le gouvernement, est
+aussi étrange que furent, au temps de l’esclavage, les tentatives de
+démontrer aux esclaves qu’il leur était plus profitable d’être des
+esclaves que des hommes libres. Mais, de même qu’alors les maîtres
+démontraient et suggéraient aux esclaves qu’ils avaient tout avantage à
+l’être et que leur situation serait pire s’ils étaient libres (souvent
+les esclaves y croyaient), les gouvernants d’aujourd’hui démontrent que
+l’autorité est nécessaire, et les gouvernés sont influencés par cette
+suggestion.
+
+Ces derniers sont bien obligés de croire ceux-là, parce qu’ayant méconnu
+la loi divine, il ne leur reste plus que les lois humaines. Pour eux,
+l’absence de ces lois est l’absence de toute loi; la vie des hommes qui
+ne reconnaissent aucune loi leur semble horrible, parce que l’absence
+d’autorité humaine ne peut pas ne pas les effrayer, et ils refusent de
+s’en séparer.
+
+Il résulte de la même méconnaissance de la loi de Dieu ce phénomène
+étrange, ou paraissant tel, que tous les théoriciens anarchistes, hommes
+érudits et intelligents, depuis Bakounine et Prudhon jusqu’à Reclus, Max
+Stirner et Kropotkine, démontrent irréfutablement l’illogisme et la
+nocivité du pouvoir et que, cependant dès qu’ils se mettent à parler de
+l’organisation de la vie sociale en dehors des lois humaines qu’ils
+nient, ils tombent dans le vague, la loquacité, l’éloquence, se lancent
+dans des conjectures les plus fantaisistes.
+
+Cela provient de ce que tous ces théoriciens anarchistes méconnaissent
+la loi divine commune à tous les hommes, puisqu’en dehors de la
+soumission à une seule et même loi, humaine ou divine, aucune société ne
+saurait exister.
+
+Il n’est possible de se libérer de la loi humaine que sous condition de
+la reconnaissance de la loi divine commune à tous.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+«Soit, dira-t-on encore; en supposant même que des communautés agricoles
+primitives, comme celles de Russie, puissent vivre sans gouvernement,
+comment feraient les millions d’hommes qui ont déjà abandonné la vie
+rurale et travaillent dans l’industrie, à la ville? Tout le monde ne
+peut pourtant pas s’occuper d’agriculture.»
+
+Les hommes ne peuvent être que des agriculteurs, répond fort justement
+Henry George.
+
+«Mais si tous les hommes retournaient aujourd’hui à la vie des champs et
+voulaient se passer de gouvernement,--objecte-t-on encore,--toute la
+civilisation acquise par l’humanité disparaîtrait, ce qui serait le plus
+grand malheur; donc le retour à la vie agricole serait non un bien, mais
+un mal pour l’humanité.»
+
+Il est un procédé fort usité parmi les hommes pour justifier leurs
+erreurs. Considérant comme un axiome irréfutable l’erreur qu’ils
+professent, ils confondent cette erreur et toutes ses conséquences en
+une seule idée et en un seul vocable, puis attribuent à l’une et à
+l’autre une signification vague et mystique. Tels sont les idées et les
+mots: _Église_, _science_, _droit_, _État_, _civilisation_.
+
+Ainsi l’_Église_ n’est pas ce qu’elle est, c’est-à-dire la réunion de
+certains hommes tombés dans la même erreur, mais l’union de vrais
+croyants. Le _droit_ n’est pas l’assemblement de lois injustes élaborées
+par certains hommes, mais la définition des conditions équitables dans
+lesquelles les hommes peuvent vivre. La _science_ n’est pas le résultat
+de spéculations hasardeuses qui occupent les oisifs, mais l’unique, le
+vrai savoir. De même la _civilisation_ n’est pas le résultat des
+violences des autorités et de l’activité pernicieuse des nations
+occidentales voulant se libérer de l’oppression par l’oppression, mais
+la seule voie certaine vers le bonheur futur de l’humanité.
+
+Les défenseurs de la civilisation objectent pourtant: «S’il est vrai que
+les inventions, le perfectionnement technique, les produits de
+l’industrie dont jouissent actuellement les classes riches sont
+inaccessibles aux travailleurs et ne peuvent, par suite, être considérés
+de nos jours comme un bien pour toute l’humanité, cela provient de ce
+que ces acquisitions n’ont pas encore atteint le perfectionnement
+qu’elles peuvent avoir et sont mal distribuées. Lorsque les machines
+seront plus perfectionnées encore, que les ouvriers s’affranchiront du
+joug capitaliste, et que toutes les usines et fabriques seront en leur
+possession, les machines produiront en si grande abondance et tout sera
+si bien distribué que tous jouiront de tout, nul ne sera privé de rien
+et tous seront heureux.»
+
+Tout d’abord, il n’y a aucune raison de croire que ces mêmes ouvriers,
+qui luttent aujourd’hui si âprement entre eux, non seulement pour
+l’existence, mais encore pour se procurer un plus grand confort et des
+plaisirs, deviendront tout à coup si équitables et si aptes au sacrifice
+qu’ils se contenteront d’une part égale de bonheur fournie par les
+machines. Mais, qui plus est, la supposition même que toutes les usines
+avec leurs machines, qui ne pouvaient s’établir et exister que sous le
+régime autoritaire et capitaliste, demeureront telles qu’elles sont
+aujourd’hui lorsque le gouvernement et le capital disparaîtront, est
+tout à fait arbitraire.
+
+Le croire, c’est supposer qu’après l’affranchissement des serfs, le
+château du seigneur, son parc, ses orangeries, orchestre privé, galerie
+de tableaux, écuries, chasses, garde-robe pleine de vêtements, toutes
+ces richesses seraient partagées en partie entre les paysans affranchis
+et en partie réservées à l’usage commun.
+
+Il semble pourtant évident que ni les chevaux, ni les vêtements, ni les
+orangeries du riche seigneur ne peuvent servir aux paysans, et que
+ceux-ci ne conserveront pas, lors de l’affranchissement des ouvriers de
+l’autorité gouvernementale et capitaliste, ce qui avait été créé sous
+l’ancien régime; de même les ouvriers affranchis n’iront pas travailler
+dans les usines et les fabriques qui n’avaient pu exister que grâce à
+l’asservissement des travailleurs, alors même que ce travail pourra leur
+procurer profit et agrément.
+
+Certes, on regrettera la disparition de machines et appareils ingénieux
+qui tissent tant et si vite de superbes étoffes, ou fabriquent
+d’excellents bonbons et de beaux miroirs, mais on a regretté également,
+lors de l’affranchissement des serfs, les magnifiques chevaux de course,
+les tableaux, les instruments de musique, les théâtres privés. Aussi, de
+même que les paysans affranchis ont élevé des animaux domestiques et des
+plantes répondant aux nécessités de leur existence, et qu’ont disparu
+les chevaux de course et les fleurs d’orangerie, les ouvriers affranchis
+du gouvernement et du capital dirigeront leurs efforts vers d’autres
+buts qu’aujourd’hui.
+
+«Mais il est bien préférable de cuire le pain en commun que chacun à
+part et de tisser vingt fois plus vite à la fabrique que chacun sur son
+métier», objectent les défenseurs de la civilisation en citant nombre
+d’autres exemples probants. Est-ce à dire que les hommes sont des bêtes
+pour lesquelles toutes les questions sont résolues par la nourriture,
+les vêtements, le gîte, par plus ou moins de travail?
+
+Le sauvage d’Australie sait fort bien qu’il est plus expéditif et
+économique de se construire une seule cabane pour lui et sa femme; or,
+il en construit deux afin qu’il et elle puissent s’isoler. Le paysan
+russe sait fort bien qu’il lui est plus avantageux de vivre dans la même
+maison avec son père et ses frères, et cependant il se sépare d’eux, se
+construit sa propre isba et souffre plutôt du besoin que d’obéir à ses
+aînés ou se quereller avec eux. Je pense que la majorité de gens sensés
+préféreront brosser eux-mêmes leurs vêtements et chaussures, porter
+l’eau et remplir leur lampe que de consacrer une seule heure par jour
+aux travaux obligatoires de la fabrique et d’aider aux machines qui font
+la même besogne.
+
+Si la contrainte disparaissait, il ne resterait pas non plus grand’chose
+de ces belles machines qui percent les tunnels et forgent l’acier, voire
+qui brossent les chaussures et lavent la vaisselle.
+
+Les ouvriers, une fois affranchis, laisseront immanquablement tomber en
+ruine tout ce que leur servitude avait produit et créeront de tout
+autres machines, pour d’autres buts, sur une autre échelle et avec une
+tout autre distribution.
+
+C’est si clair et évident qu’on ne saurait ne pas s’en rendre compte, si
+on n’avait pas le préjugé de la civilisation.
+
+C’est bien ce préjugé si répandu et si enraciné qui fait envisager comme
+une sorte de sacrilège ou de folie toute indication de la fausseté de la
+voie que suivent les peuples occidentaux, ainsi que toute tentative de
+faire revenir les égarés à la vie rationnelle et libre.
+
+Cette foi aveugle que notre organisation de la vie est la meilleure fait
+que les principaux agents de la civilisation: hommes d’État, savants,
+artistes, commerçants, fabricants, écrivains, ne s’aperçoivent pas de
+leur existence oisive et dénaturée et sont fermement convaincus qu’elle
+est très importante et utile à toute l’humanité; ils ne sont pas moins
+convaincus que les choses futiles, bêtes et vilaines fabriquées sous
+leur direction: canons, forteresses, cinématographes, temples,
+automobiles, bombes, phonographes, télégraphes, machines rotatives
+imprimant des montagnes de papier pleines de vilenies, de mensonges et
+de sottises, demeureront telles que sous le régime de l’ouvrier libéré
+et garderont à jamais leur caractère utile.
+
+Les hommes libres, qui n’ont pas le préjugé de la civilisation, doivent
+se rendre compte que les conditions de vie, appelées chez les
+Occidentaux civilisation, ne sont rien autre que le résultat des
+caprices des classes dirigeantes, comme l’avaient été les pyramides,
+temples et sérails les résultats des lubies des despotes d’Égypte, de
+Babylone, de Rome; comme l’avaient été les palais, les orchestres
+composés de serfs, les théâtres particuliers, les étangs, les parcs, les
+chasses, les dentelles, produits des serfs pour l’amusement des
+seigneurs russes.
+
+On dit que la désobéissance au gouvernement et le retour à la vie rurale
+fera disparaître tout le progrès de l’industrie, ce qui serait une
+calamité. Mais il n’y a aucune raison de croire que le retour à la vie
+rurale et au régime où toute autorité serait absente, ferait disparaître
+le progrès industriel réellement utile et n’exigeant pas
+l’asservissement des hommes. Et si même la désobéissance au pouvoir et
+la reprise de la vie des champs supprimaient la production et la
+surproduction de la quantité infinie des objets inutiles et nuisibles
+qui occupent aujourd’hui la majeure partie de l’humanité; si elles
+supprimaient également la possibilité d’exister pour les oisifs qui
+inventent ces objets et en justifient leur vie immorale, il ne
+s’ensuivrait pas que _tout_ ce que l’humanité a produit pour son bien
+disparaîtrait. Au contraire, la suppression de tout ce qui existe par la
+violence susciterait une production intensive des objets perfectionnés
+réellement utiles et nécessaires, production qui, sans transformer les
+hommes en machines, allégerait le travail et embellirait la vie des
+agriculteurs.
+
+Cette nouvelle organisation de la vie se distinguerait de l’actuelle en
+ce que les objets dus au progrès de l’industrie et de l’art n’auraient
+plus pour but l’amusement des riches, la curiosité des oisifs, la
+préparation à l’assassinat, la conservation de vies inutiles et
+nuisibles au détriment de celles qui sont nécessaires; le nouveau régime
+ne se soucierait pas de l’invention des machines permettant de produire
+à l’aide d’un petit nombre d’ouvriers une grande quantité d’objets ou de
+cultiver de grandes étendues de terre; les machines ne fabriqueraient
+que ce qui peut accroître la force productrice du travail des
+agriculteurs qui cultivent individuellement, de leurs bras, leur
+terrain, et pourraient améliorer l’existence de ces derniers sans les
+détacher de la terre ni porter atteinte à leur liberté.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Mais quelle sera l’existence de ceux qui n’obéiront pas à l’autorité des
+hommes? Comment seront administrées les affaires publiques? Que
+deviendront les États? Que deviendront l’Irlande, la Pologne, la
+Finlande, l’Algérie, les Indes, les colonies en général? En quelles
+collectivités se grouperont les nations?
+
+Ces questions sont posées par ceux qui sont habitués à croire que les
+conditions de la vie des sociétés sont déterminées par la volonté de
+quelques-uns, et qui supposent, par suite, que les hommes peuvent
+connaître comment s’organisera la vie future des sociétés.
+
+Si l’on avait demandé à un citoyen romain, le plus érudit et le plus
+perspicace, habitué à croire que la vie du monde dépend de la décision
+du Sénat et des empereurs romains, ce que serait le monde romain
+plusieurs siècles plus tard; ou bien si ce Romain avait eu l’idée
+d’écrire un livre comme Belami de nos jours, on peut dire avec certitude
+qu’il n’aurait jamais pu prévoir, même approximativement, ni les
+barbares, ni la féodalité, ni la papauté, ni la dispersion et la
+reconstitution des peuples en grands États. Il en est de même des
+machines volantes, des rayons X, des moteurs électriques, du régime
+socialiste et des autres tableaux du monde futur que se représentent
+avec tant de hardiesse les Belami, les Morice, les Anatole France et
+autres.
+
+Non seulement il n’est pas donné aux hommes de connaître les formes
+futures de la vie sociale, mais encore c’est un mal pour eux de croire
+qu’ils peuvent les connaître. C’est un mal parce que rien n’empêche plus
+le développement normal de la vie que cette prétendue science.
+
+La vie des individus et des collectivités est caractérisée précisément
+par ce fait que les uns et les autres marchent vers l’inconnu sans
+cesser de se transformer; les uns et les autres évoluent non pas suivant
+les plans dressés d’avance par quelques-uns, mais sous l’action de la
+tendance naturelle de tous les hommes à se rapprocher de la perfection
+morale, qui est atteinte par l’activité infiniment variée de millions et
+de millions d’hommes. C’est pourquoi les rapports qui naîtront entre les
+hommes, les formes que prendront les organisations sociales dépendent
+exclusivement de la nature des hommes et non de la prévision de telle ou
+telle forme de la vie que certains voudraient voir se créer.
+
+Néanmoins, ceux qui ne croient pas en la loi de Dieu s’imaginent qu’ils
+peuvent connaître le régime futur de la société et, partant,
+accomplissent des actes qu’ils jugent eux-mêmes comme mauvais, afin que
+se réalise l’ordre qu’ils prévoient et qu’ils considèrent comme
+nécessaire.
+
+Ils ne se troublent pas de voir d’autres hommes imaginer différemment la
+cité de demain. En effet, cela ne les empêche pas non seulement de
+décider que telle sera l’organisation de l’avenir, mais encore d’agir,
+de combattre, de s’emparer des biens d’autrui, d’emprisonner,
+d’assassiner, en vue du bonheur futur qu’ils ont imaginé. La vieille
+formule de Caïphe: «Qu’un seul périsse plutôt que le peuple entier»
+demeure indiscutable pour ces gens.
+
+De fait, comment ne pas tuer jusqu’à des centaines de milliers d’hommes,
+lorsqu’on est fermement convaincu que la mort de ces milliers aura pour
+résultat le bonheur de millions?
+
+Ceux qui ne croient pas en Dieu et en sa loi ne sauraient raisonner
+autrement. Ils n’obéissent qu’à leurs passions, à leurs raisonnements et
+à la suggestion du milieu; ils n’ont jamais pensé à leur mission dans la
+vie ni à ce qu’est le véritable bonheur humain; si même ils y ont pensé,
+ils décidaient qu’il était impossible de le connaître. Et ce sont eux,
+ignorant en quoi consiste le bonheur de chacun, qui s’imaginent de
+connaître avec certitude le bonheur nécessaire à toute la société! Ils
+en sont tellement persuadés que pour atteindre ce bonheur, ils
+accomplissent toutes sortes de violences qu’ils jugent eux-mêmes
+condamnables.
+
+Il semble singulier que ces hommes, qui ne savent pas où est leur propre
+bonheur, s’imaginent connaître avec certitude où est celui de toute la
+société, et que précisément parce qu’ils sont dans l’ignorance en ce qui
+les concerne personnellement, ils puissent croire à la possibilité de
+savoir ce que doit faire pour son bien la société entière.
+
+L’instructif mécontentement qu’ils éprouvent en l’absence de toute
+direction dans leur vie, leur en fait rejeter la responsabilité non pas
+sur eux-mêmes, mais sur la mauvaise organisation sociale; et, dans les
+préoccupations qu’ils mettent à réorganiser la société, ils voient la
+possibilité de faire taire leur conscience qui leur rappelle la fausseté
+de leur vie. C’est pour ces raisons que ceux qui ignorent leur mission
+individuelle croient connaître d’autant mieux la mission qui incombe à
+la société. Tels sont, soit les jeunes gens les moins sérieux, soit les
+hommes publics les plus corrompus: les Marat, les Napoléon, les
+Bismarck. C’est bien pour ces raisons que l’histoire des peuples
+fourmille des plus grandes atrocités.
+
+Mais la conséquence la plus néfaste de cette prétendue prévision de
+l’avenir et de l’action qui en résulte est que l’une et l’autre
+empêchent précisément, et plus que toute autre chose, la société de
+marcher dans la voie qui conduit au véritable bonheur.
+
+Nous répondons donc à la question: comment s’organisera la vie des
+peuples qui cesseront d’obéir au gouvernement? nous répondons que nous
+ne pouvons pas le savoir; et nous ne pouvons même pas croire que
+quiconque puisse le savoir.
+
+Il nous est impossible de connaître les conditions futures de la vie
+sociale sans pouvoir central, mais nous savons fermement ce que chacun
+de nous doit faire pour que ces conditions soient les meilleures. Nous
+savons fermement qu’à cette fin nous devons avant tout nous abstenir des
+actes brutaux qu’exige de nous le gouvernement existant, et nous devons
+autant ne pas commettre les violences auxquelles nous engagent ceux qui
+combattent le régime actuel afin d’en établir un nouveau.
+
+En un mot, nous devons refuser l’obéissance à toute autorité. Et nous le
+devons non pas parce que nous savons comment, à la suite de ce refus,
+s’organisera le régime futur, mais parce que l’obéissance à l’autorité
+nous demandant de violer la loi divine est un péché. Cela, nous le
+savons avec certitude; et nous savons aussi qu’en ne désobéissant pas à
+la volonté divine il ne peut en sortir que du bien, tant pour chacun de
+nous que pour l’humanité entière.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Les hommes ont la tendance de croire à la réalisation des événements les
+plus fantastiques: la possibilité de voler, de communiquer avec les
+planètes, d’établir le régime socialiste, de communiquer avec les
+esprits, et à bien d’autres choses d’une irréalisation pourtant
+certaine; mais ils se refusent à croire que la conception de la vie
+qu’ils professent à l’époque présente pût changer.
+
+Pourtant ces changements, et les plus surprenants, se produisent
+constamment en chacun de nous, ainsi que chez les sociétés et nations
+entières; et c’est cette transformation continue qui est le fond même de
+la vie humaine.
+
+Sans rappeler les évolutions de la conscience sociale dont témoigne
+l’histoire, il se produit devant nos yeux, en Russie, une de ces
+modifications, qui étonnent par leur rapidité, dans la conscience du
+peuple, et qui ne s’était en rien manifestée il y a deux ou trois ans à
+peine. Cette modification nous semble soudaine parce qu’elle a mûri
+lentement dans les esprits sans que nous nous en soyons aperçus.
+
+Le même phénomène se produit aujourd’hui sur le terrain spirituel,
+inaccessible à notre observation. Si le peuple russe, qui considérait il
+y a deux ans comme impossible de désobéir au pouvoir existant ou
+seulement de le juger, le condamne aujourd’hui, se prépare à lui
+désobéir et à le remplacer par un nouveau, pourquoi ne pas supposer que
+dans sa conscience est en train de mûrir un autre changement de ses
+rapports avec le pouvoir, savoir la nécessité de son affranchissement
+moral, religieux?
+
+Pourquoi une pareille évolution ne pourrait-elle s’accomplir chez
+n’importe quel peuple et, aujourd’hui, chez les Russes? Pourquoi ne pas
+supposer que la lutte égoïste, la peur, la haine qui font agir tous les
+peuples; que la propagande du mensonge, de l’immoralité et de
+l’ignorance, par les journaux, les livres, les discours et les actes,
+pourraient être remplacées, chez tous les peuples et particulièrement
+chez les Russes aujourd’hui, par une aspiration religieuse, humanitaire,
+raisonnée, affectueuse, qui révélerait toute l’horreur de la soumission
+au pouvoir et la joyeuse possibilité d’une vie sans violence ni
+autorité?
+
+Pourquoi telle influence, qui a agi dans la même direction pendant des
+dizaines d’années, a-t-elle pu préparer la manifestation actuelle de
+cette orientation dans la révolution, et pourquoi la conscience de la
+possibilité et de la nécessité de l’affranchissement du péché
+d’autorité, ainsi que l’établissement de l’union entre les hommes fondée
+sur la concorde, le respect et l’affection mutuelle, ne pourraient-elles
+pas mûrir de même?
+
+Il y a une quinzaine d’années, l’écrivain français de talent Dumas fils
+écrivit une lettre à l’adresse de Zola[2], où cet homme fort doué et
+intelligent, mais occupé principalement de questions esthétiques et
+sociales, a dit vers la fin de sa vie des paroles d’une surprenante
+prophétie. C’est bien le cas de dire que l’esprit divin souffle où il
+veut:
+
+ [2] Ce n’est pas tout à fait exact. Dans sa lettre intitulée _Le
+ Mysticisme à l’école_, Dumas fils faisait bien allusion au discours
+ de Zola prononcé la même année, en 1893, au banquet de l’Association
+ générale des étudiants, mais cette lettre fut adressée au directeur
+ du _Gaulois_.
+
+«L’âme est en travail incessant, en évolution continue vers la lumière
+et la vérité, écrivait Dumas. Tant qu’elle n’aura pas reçu toute la
+lumière et conquis la vérité, elle tourmentera l’homme.
+
+«Eh bien, elle ne l’a jamais autant harcelé, elle ne lui a jamais autant
+imposé son empire qu’aujourd’hui. Elle est pour ainsi dire répandue dans
+la masse de l’air que tout le monde respire. Les quelques âmes
+individuelles qui avaient eu isolément la volonté de la régénération
+sociale se sont peu à peu cherchées, appelées, rapprochées, réunies,
+comprises; elles ont formé un groupe, un centre d’attraction vers lequel
+volent maintenant les autres âmes des quatre points du globe, comme font
+les alouettes vers le miroir; elles ont, de la sorte, constitué, pour
+ainsi dire, une âme collective, afin que les hommes réalisent désormais
+en commun, consciemment et irrésistiblement, l’union prochaine et le
+progrès régulier des nations récemment encore hostiles les unes aux
+autres. Cette âme nouvelle, je la retrouve et la reconnais dans les
+faits qui semblent le plus propres à la nier.
+
+«Ces armements de tous les peuples, ces menaces que leurs représentants
+s’adressent, ces reprises de persécutions de races, ces inimitiés entre
+compatriotes et jusqu’à ces gamineries de la Sorbonne, sont des exemples
+de mauvais aspect, mais non de mauvais augure. Ce sont les dernières
+convulsions de ce qui va disparaître. Le corps social procède comme le
+corps humain. La maladie n’y est que l’effort violent de l’organisme
+pour se débarrasser d’un élément morbide et nuisible.
+
+«Ceux qui ont profité et qui comptaient profiter longtemps encore des
+errements du passé s’unissent donc pour qu’il n’y soit rien modifié. De
+là, ces armements, ces menaces, ces persécutions; mais, si vous regardez
+attentivement, vous verrez que tout cela est purement extérieur. Ce
+colossal est vide. L’âme n’y est plus; elle a passé autre part; ces
+millions d’hommes armés, qui font l’exercice tous les jours en vue d’une
+guerre d’extermination générale, ne haïssent pas ceux qu’ils doivent
+combattre et aucun de leurs chefs n’ose déclarer cette guerre. Quant aux
+revendications, même comminatoires, qui partent de ceux qui souffrent en
+bas, une grande et sincère pitié, qui les reconnaît enfin légitimes,
+commence à répondre d’en haut.
+
+«L’entente est inévitable dans un temps donné plus proche qu’on ne le
+suppose. Je ne sais pas si c’est parce que je vais bientôt quitter la
+terre et si les lueurs d’au-dessous de l’horizon qui m’éclairent déjà me
+troublent la vue, mais je crois que notre monde va entrer dans la
+réalisation des paroles: «Aimez-vous les uns les autres», sans se
+préoccuper, d’ailleurs, si c’est un homme ou un Dieu qui les a dites.
+
+«Le mouvement spiritualiste qu’on signale de toutes parts et que tant
+d’ambitieux ou de naïfs croient pouvoir diriger va être absolument
+humanitaire. Les hommes, qui ne font rien avec modération, vont être
+pris de folie, de la fureur de s’aimer. Cela n’ira pas tout seul de
+suite, évidemment; il y aura quelques malentendus, sanglants peut-être,
+tant nous avons été dressés et habitués à nous haïr, quelquefois par
+ceux-là mêmes qui avaient reçu mission de nous apprendre à nous aimer;
+mais, comme il est évident que cette grande loi de fraternité doit
+s’accomplir un jour, je suis convaincu que les temps commencent, et nous
+allons irrésistiblement vouloir que cela soit[3].»
+
+ [3] Voir la lettre de Dumas fils dans l’ouvrage de Léon Tolstoï,
+ traduit par E. Halpérine-Kaminsky: _Zola, Dumas, Guy de Maupassant_.
+
+Si étrange que paraisse l’expression: «Le temps viendra où les hommes
+vont être pris de la fureur de s’aimer», je crois que cette idée est
+absolument juste et est ressentie plus ou moins par tous les hommes de
+notre temps. Il est impossible que l’époque ne vienne quand l’amour, qui
+est le fond même de l’âme, occupera dans la vie des hommes la place qui
+lui revient et deviendra la base des relations humaines.
+
+Ce temps se prépare, ce temps est proche.
+
+«Nous sommes aujourd’hui au temps prédit par le Christ, écrivait
+Lamennais. D’un bout de la terre à l’autre tout s’ébranle. Rien de
+solide dans toutes les institutions, quelles qu’elles soient, ni dans
+les systèmes les plus divers qui sont la base de la vie des sociétés. On
+sent que tout doit bientôt s’écrouler et que, de ce temple aussi, il ne
+restera pas une seule pierre debout. Mais de même que des ruines de
+Jérusalem et de son temple, que le Dieu vivant a déserté, devaient
+surgir une cité nouvelle et un temple nouveau, vers lesquels affluaient
+volontairement les hommes de toutes les tribus et de tous les peuples,
+des ruines des temples et des villes d’aujourd’hui sortira une cité
+nouvelle et un temple nouveau destinés à devenir le temple de l’univers
+et la patrie commune du genre humain, aujourd’hui désuni par des
+doctrines qui se combattent, font de frères des étrangers et sèment
+parmi eux la haine sacrilège et les guerres hideuses. Lorsque viendra
+l’heure--de Dieu seul connue--de l’union des peuples en un seul temple
+et en une seule cité, alors s’établira vraiment le règne du Christ, se
+réalisera définitivement sa divine mission.»
+
+«Des forces puissantes travaillent le monde, écrivait de même Channing.
+Nul ne peut les arrêter. Les signes en sont la naissance de la nouvelle
+conception du christianisme, du nouveau respect pour l’homme, du nouveau
+sentiment de fraternité et d’une égale attitude des hommes à l’égard du
+Père de tous les hommes. Nous le voyons, nous le sentons. Et devant
+cette manifestation de l’esprit nouveau tomberont toutes les
+persécutions. La société pénétrée de cet esprit substitue la paix à la
+guerre permanente. La force de l’égoïsme qui englobe tout et qui semble
+invincible cède à cette puissance naturelle: «Paix sur terre et concorde
+parmi les hommes» ne demeurera pas toujours un rêve.»
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Pourquoi s’imaginer que les hommes, qui sont en la puissance de Dieu,
+demeureront toujours dans l’erreur étrange que seules les lois humaines,
+changeantes, injustes, locales, sont importantes et obligatoires, et non
+la loi de Dieu, éternelle, juste et commune à tous les hommes?
+
+Pourquoi penser que les pasteurs de l’humanité prêcheront toujours que
+cette loi n’existe pas et ne saurait exister, lorsque chaque secte
+possède ses lois religieuses, lorsque telle autre croit à celles qu’on
+appelle scientifiques (lois de la matière, celles de la sociologie), qui
+sont sans obligation ni sanction, ou lorsqu’on obéit à des lois civiles
+que les hommes peuvent établir et changer à leur volonté?
+
+Cette erreur peut être provisoire.
+
+Pourquoi supposer, en effet, que les hommes, auxquels est révélée la loi
+divine commune à tous, écrite dans leur âme, trouvant son expression
+dans les doctrines des Brahmanes, de Bouddha, de Lao-Tseu, de Confucius,
+du Christ, n’adopteront pas enfin cet unique principe de toutes les
+lois, qui leur donnera et la satisfaction morale et une vie sociale
+heureuse? Pourquoi demeureraient-ils fidèles au chaos des doctrines
+théologiques, scientifiques et politiques, méchantes et pitoyables, qui
+les détournent de la seule chose nécessaire, et les poussent vers les
+choses vaines, ne leur donnant aucune indication sur la façon de se
+conduire dans la vie individuelle et sociale?
+
+Pourquoi se dire que les hommes continueront à endurer toutes les
+souffrances, les uns en cherchant à dominer les autres, les autres en se
+soumettant avec haine et envie à leurs maîtres et en s’efforçant à
+devenir eux-mêmes des dirigeants?
+
+Pourquoi supposer que le progrès, orgueil des hommes d’aujourd’hui,
+consistera toujours dans l’accroissement de la population, dans les
+mesures policières de nous conserver la vie, et non dans l’amélioration
+morale de notre vie?
+
+Pourquoi croire qu’on verra toujours le progrès dans de piètres
+inventions mécaniques produisant de plus en plus des objets inutiles et
+nuisibles, et non dans la marche vers l’union toujours plus étroite
+entre les hommes et dans la nécessité, pour parvenir à cette union, de
+vaincre nos passions?
+
+Pourquoi ne pas supposer que les hommes se réjouiront et rivaliseront
+non pas dans la richesse et le luxe, mais dans la simplicité, la
+modération et la bonté?
+
+Pourquoi ne pas penser que les hommes verront le progrès non pas dans
+l’accroissement des biens, mais dans la tendance de demander de moins en
+moins et de donner de plus en plus aux autres; non plus dans
+l’élargissement de notre pouvoir, ni dans le succès, ni dans la
+victoire, mais dans la tendance de nous modérer de plus en plus, et de
+communier de plus en plus étroitement, individu avec individu, nation
+avec nation?
+
+Pourquoi se représenter les hommes toujours assoiffés de luxure ou se
+multipliant comme des lapins, construisant dans les villes des usines
+d’alimentation chimique pour assurer l’existence des générations qui se
+multiplient et vivent dans les villes où il n’y a ni plantes ni animaux?
+
+Pourquoi ne pas les voir plutôt chastes, luttant contre leurs passions,
+vivant en paix avec leurs voisins, au milieu des champs, des jardins,
+des forêts et des animaux domestiques bien nourris, et cela avec la
+seule différence entre leur état actuel et celui de demain de ne pas
+reconnaître la terre comme une propriété privée, ni eux-mêmes comme
+appartenant à tel ou tel État, ne payer à personne d’impôt, ne pas
+guerroyer, mais communier dans une paix universelle?
+
+Pour se représenter ainsi la vie humaine on n’aurait rien à imaginer de
+nouveau, ni à modifier, ni à ajouter à la vie des pays agricoles, telle
+que nous la connaissons en Chine, en Russie, aux Indes, au Canada, en
+Algérie, en Égypte, en Australie.
+
+Pour s’imaginer cette vie, on n’a pas à inventer quelque organisation
+compliquée, mais simplement à se dire que les hommes ne doivent
+reconnaître qu’une seule loi supérieure, la loi de l’amour de Dieu et de
+son prochain, celle qui est invariablement exprimée dans les religions
+de Brahma, de Bouddha, de Confucius de Lao-Tseu, du Christ.
+
+Pour que cette vie se réalise, il n’est nullement besoin que les hommes
+se transforment au point de devenir des anges vertueux. Les hommes
+garderont leur faiblesse et leurs passions, pécheront, se querelleront,
+commettront des adultères, spolieront la propriété, tueront même; mais
+tout cela ne sera que l’exception, non la règle. Leur vie sera tout
+autre par le seul fait qu’ils ne considéreront plus la violence
+organisée comme condition nécessaire, ne seront plus formés sous
+l’influence des crimes de l’autorité envisagés comme actes méritoires.
+
+La vie des hommes sera tout autre parce que la violence, contraire à la
+loi divine, considérée aujourd’hui comme légitime et nécessaire, ne sera
+plus un obstacle à l’enseignement de bonté, d’amour et de soumission à
+la volonté de Dieu.
+
+Pourquoi ne pas s’imaginer que la souffrance conduira les hommes au
+désir de s’affranchir de la suggestion, de l’hypnose auxquelles ils
+doivent leurs longues misères, à se souvenir qu’ils sont les fils et les
+serviteurs de Dieu, et peuvent et doivent par suite n’obéir qu’à lui et
+à leur conscience? Loin d’être difficile à se l’imaginer, il est au
+contraire difficile de croire que cela ne puisse pas être.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+«Si vous n’êtes pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le
+royaume de Dieu.» Cette parole évangélique vise non seulement les
+individus, mais aussi les sociétés. De même qu’un individu, ayant
+souffert par ses passions et les tentations de la vie, revient
+consciemment à l’état simple d’affection pour tous, état dans lequel se
+trouvent inconsciemment les enfants, et y revient avec toute
+l’expérience et l’acquis intellectuel de l’adulte, les sociétés, ayant
+éprouvé toutes les conséquences malheureuses de l’oubli de la loi divine
+et de l’obéissance à la loi humaine organisant leur vie en dehors du
+travail de la terre, doivent aujourd’hui, avec toute l’expérience
+acquise durant leurs errements, abandonner les tentatives d’existence
+fondée sur la production industrielle et revenir à la loi supérieure de
+Dieu et à la vie primitive des champs.
+
+Cette indépendance consciente à l’égard de l’autorité humaine et la
+soumission à l’autorité divine signifient la reconnaissance comme
+obligatoire, partout et toujours, de la loi éternelle de Dieu, qui est
+la même dans toutes les doctrines religieuses.
+
+Quant à la vie rurale, elle implique la reconnaissance du travail de la
+terre, non comme une condition provisoire de notre existence, mais comme
+une occupation toujours et partout préférée, parce qu’elle nous facilite
+le mieux l’accomplissement de la volonté divine.
+
+Or, les peuples orientaux, et la Russie parmi eux, se trouvent dans les
+meilleures conditions pour revenir à cette nouvelle vie.
+
+Les Occidentaux, qui se sont déjà engagés si loin sur la fausse voie des
+transformations politiques de régime, ayant toutes pour principe
+l’autorité et la substitution du travail industriel au travail agricole,
+ne sauraient revenir à la nouvelle vie qu’après de grands efforts. Mais,
+tôt ou tard, l’animosité qui grandit parmi eux et l’instabilité de leur
+situation les forceront bien à revenir à la véritable existence
+indépendante et rationnelle fondée sur leur propre travail et non sur
+l’exploitation des autres peuples.
+
+Si séduisants que puissent paraître le progrès extérieur de l’industrie
+et la façade de la vie actuelle, les esprits les plus pénétrants de
+l’Occident montrent depuis longtemps à leurs nations la voie funeste
+qu’elles suivent et la nécessité de retourner à la vie agricole qui fut
+la forme primitive de la vie de toutes les sociétés et qui est faite
+pour procurer à tous une existence heureuse et rationnelle.
+
+Les peuples orientaux, parmi lesquels le russe, n’ont besoin à cette fin
+de ne rien changer à leur existence; il leur suffit de s’arrêter sur la
+voie fausse où ils viennent de s’engager et de manifester leur
+indépendance à l’égard du pouvoir, ainsi que leur prédilection pour
+l’agriculture qui fut toujours leur occupation naturelle.
+
+Nous, les Orientaux, nous devons être reconnaissants à la destinée de
+nous avoir placés dans la situation qui nous permet de profiter de
+l’exemple des Occidentaux; nous devons en profiter non pas pour
+l’imiter, mais au contraire pour éviter les fautes que les Occidentaux
+avaient commises; nous ne devons pas nous avancer sur la voie funeste
+d’où nous les voyons déjà revenir à notre rencontre, eux qui s’y étaient
+aventurés si loin.
+
+C’est bien dans cet arrêt de la marche sur la voie de l’erreur, ainsi
+que dans l’indication de la possibilité et de la nécessité de s’en
+frayer une autre, plus facile à suivre, plus joyeuse et plus naturelle à
+l’homme, qu’est la grande portée de la Révolution qui s’accomplit
+actuellement en Russie.
+
+
+
+
+L’UNIQUE SOLUTION POSSIBLE
+
+DE LA
+
+QUESTION AGRAIRE
+
+
+
+
+I
+
+
+Le droit exclusif sur la terre des uns privant les autres de la
+possibilité d’en jouir, est une iniquité aussi cruelle et aussi nuisible
+pour tous que l’était en son temps le droit de posséder des serfs.
+
+Instinctivement consciente chez tous les hommes, cette iniquité était
+surtout et, de tout temps, ressentie par le monde rural de Russie. Ce
+sentiment est plus vivace que jamais en ces jours de révolution, et
+c’est vers son abolition que tendent actuellement tous les souhaits et
+toutes les revendications du peuple russe.
+
+Les cercles gouvernementaux autant que les groupements
+anti-gouvernementaux sont occupés aujourd’hui à rechercher les moyens de
+donner satisfaction à ces demandes.
+
+Malheureusement, les uns et les autres ont généralement en vue leurs
+buts particuliers de parti et non ce qui doit être leur but unique,
+prédominant: le rétablissement de la justice.
+
+Les uns espèrent répondre aux revendications du peuple en ajoutant au
+lot de chaque paysan une part prise sur les terrains d’État et une
+partie des apanages impériaux.
+
+Les autres proposent de faciliter aux paysans, par l’intermédiaire de la
+Banque agricole, l’achat des propriétés foncières mises en vente.
+
+Les troisièmes voient le remède dans l’émigration des paysans qui
+manquent de terres dans des régions où de vastes terrains demeurent
+inoccupés.
+
+Les quatrièmes veulent établir le fermage obligatoire et héréditaire.
+
+Les cinquièmes préconisent l’expropriation des terres appartenant à la
+couronne, aux apanages, aux couvents, aux propriétaires fonciers, et en
+constituer une réserve pour la distribution des terrains aux paysans.
+
+Les sixièmes s’appliquent à prouver la nécessité de la nationalisation
+du sol, qui serait la préface d’une organisation socialiste.
+
+Les septièmes, enfin, aperçoivent le remède dans la reconnaissance de
+toute la terre comme propriété des seuls agriculteurs.
+
+Toutes ces propositions se divisent en réalité en deux catégories: celle
+des gouvernementaux et des conservateurs qui voudraient résoudre la
+question agraire sans que cela modifie sensiblement leur situation
+privilégiée, tout en apaisant, grâce à quelques concessions, l’agitation
+populaire; celle des révolutionnaires, qui visent un but tout opposé:
+l’accroissement de l’effervescence chez le peuple et son entraînement à
+l’action révolutionnaire qu’ils considèrent comme la plus utile au bien
+commun.
+
+Jusqu’ici, les révolutionnaires atteignent de mieux en mieux leur but.
+Sous l’influence de leur propagande verbale ou écrite, le peuple se rend
+compte chaque jour davantage de l’iniquité, si ancienne et si lourde,
+qui pèse sur lui, celle de la spoliation de son droit de jouir de la
+terre.
+
+Voyant que le gouvernement ne se soucie pas de faire disparaître cette
+iniquité, s’en persuadant plus encore après la dissolution de la Douma,
+le peuple s’irrite de plus en plus et il est tout prêt à commettre,
+commet déjà, des actes les plus cruels pour se venger de l’injustice
+dont il souffre depuis si longtemps.
+
+Le peuple sent qu’au moment où tout change en Russie, il ne peut et ne
+doit demeurer davantage dans sa situation précaire. D’autre part, il ne
+saurait se contenter des mesures de circonstances, des palliatifs, tels
+que l’achat des terres par l’intermédiaire des banques, l’expropriation
+forcée, la colonisation, le fermage ou la constitution des réserves de
+terre. Il veut un changement radical du système agraire actuel,
+changement à la suite duquel il ne serait plus permis aux uns de ne pas
+travailler la terre et d’empêcher en même temps les travailleurs de la
+cultiver, tels des chiens gardant le foin qu’ils ne mangent pas
+eux-mêmes. Le peuple veut que tous les hommes aient la faculté égale de
+jouir de tous les profits et avantages que procure la terre.
+
+Et le peuple a parfaitement raison de formuler cette revendication. Là
+où il a tort, c’est lorsqu’il s’imagine, influencé qu’il est par des
+hommes peu sérieux et égarés, que pour instituer le droit égal pour tous
+à la terre, il suffit d’enlever les propriétés foncières aux possédants
+et de les partager entre les cultivateurs qui travaillent de leurs bras.
+
+Comment partager la terre expropriée?
+
+Quelle part reviendra à telle communauté?
+
+Comment distribuer les terres les plus fertiles, les prairies, les
+forêts?
+
+Que faire des petits propriétaires?
+
+Que faire des hommes qui ne possèdent pas de terre et qui désirent
+pourtant avoir leur part?
+
+En cas d’une trop grande densité de population, qui doit émigrer et où
+aller?
+
+Toutes ces questions ne peuvent être résolues par aucune Commission;
+elles ne peuvent que susciter des discussions, des querelles sans fin
+et, surtout, donner naissance à des iniquités pires que celles
+d’aujourd’hui.
+
+Les paysans, occupés par leurs intérêts locaux, ne s’en aperçoivent pas
+et ne peuvent s’en apercevoir. Mais les hommes qui se considèrent comme
+appelés à résoudre ce problème au point de vue de l’équité générale
+devraient s’en rendre compte.
+
+Or, la solution du problème agraire, au point de vue général, n’est
+aucunement dans l’expropriation forcée des uns et la distribution des
+terres aux autres; elle n’est pas dans la disposition arbitraire de
+terrains, mais uniquement en ceci: l’abolition complète de la vieille
+propriété foncière qui est l’origine de toutes les oppressions et de la
+haine entre les hommes.
+
+Pour résoudre la question agraire, il importe donc avant tout de
+rétablir le droit naturel de tous les hommes à la terre et le droit de
+chacun au produit de son travail.
+
+
+
+
+II
+
+
+Tous les hommes ont le même droit à la terre et chaque homme a le droit
+inaliénable au produit de son travail. L’un et l’autre droit furent
+transgressés par la reconnaissance du droit de propriété exclusive sur
+la terre et par les impôts et les taxes sur le produit du travail.
+
+Pour rétablir le véritable droit, il n’est qu’un moyen: l’institution
+d’un impôt sur la terre dont la valeur égalerait le profit que les
+propriétaires tirent de leur terre, et la substitution à tous les autres
+impôts, payés par le travail, d’un impôt unique sur toute la terre.
+
+L’établissement de cet Impôt unique fut déjà proposé à diverses
+reprises, dans différents pays, et fut de nos jours exposé en détail par
+l’Américain Henry George.
+
+Les principes de l’Impôt unique sont les suivants:
+
+1º Tous les hommes ayant le droit égal à la terre, et chaque homme ayant
+le droit inaliénable au produit total de son travail, nul ne doit avoir
+le privilège de jouir de la terre et nul ne doit déposséder les
+travailleurs du fruit de leur travail sous forme de redevance ou celle
+d’impôts et de contributions;
+
+2º Afin que ni l’un ni l’autre droits ne puissent être violés, il faut
+que ceux qui jouissent de la terre payent à la communauté un impôt
+correspondant aux profits qu’on tire de tel terrain comparativement aux
+profits des autres terrains. Il faut ensuite que ceux qui ne possèdent
+pas de terre et s’occupent d’autres affaires soient libérés de tout
+impôt ou contribution.
+
+Dans une pareille organisation, toutes les ressources, fournies
+actuellement par le travail et destinées aux dépenses des services
+publics, seraient tirées de la terre, suivant sa situation procurant tel
+ou tel bénéfice aux possédants.
+
+Par exemple, les terrains les plus fertiles ou situés à proximité des
+voies de communication, rapportant, par suite, davantage que le sol
+sablonneux ou le terrain situé loin des centres populeux, payeraient
+davantage; les terrains situés dans les villes, ou près des lieux
+d’embarquement, ou contenant des minerais, payeraient plus encore.
+Enfin, ceux qui possèderaient un sol dépourvu de tout avantage, ou ceux
+qui ne possèderaient pas de terre, jouiraient quand même de toutes les
+commodités de l’organisation sociale: administration municipale, voies
+de communication et tout autre service public, sans rien payer.
+
+
+
+
+III
+
+
+Les résultats de cette organisation seraient les suivants:
+
+1º Les propriétaires fonciers, surtout les grands, qui ne cultiveraient
+pas eux-mêmes leurs terres, mais qui devraient payer l’impôt,
+renonceraient généralement à leurs possessions et les transmettraient
+aux agriculteurs manquant de terre.
+
+2º L’Impôt unique, en supprimant toutes les autres taxes sur les
+produits de première nécessité: sucre, pétrole, allumettes, beurre,
+œufs, etc., diminuerait les dépenses des travailleurs et améliorerait
+ainsi leur bien-être.
+
+3º Le même Impôt unique supprimerait les droits de douane, rétablirait,
+dans les pays où il serait institué, le libre commerce avec le monde
+entier et donnerait à ses habitants la possibilité de jouir sans
+obstacle de tous les produits du sol, du travail et de l’art de tous les
+autres pays.
+
+4º L’Impôt unique, en permettant l’accès de la terre à tous les
+travailleurs, améliorerait la situation des salariés: ils ne seraient
+plus obligés, comme aujourd’hui, d’accepter les conditions que leur
+imposent les patrons, mais établiraient eux-mêmes les conditions de leur
+travail.
+
+Cette situation indépendante des ouvriers ferait que toutes les
+inventions facilitant le travail, qui ne sont aujourd’hui que des moyens
+d’asservissement, ne seraient plus une calamité, mais un bien pour tous.
+
+5º En améliorant le bien-être des travailleurs, l’Impôt unique rendrait
+impossible la surproduction, si habituelle aujourd’hui, les ouvriers
+ayant désormais plus de facilité d’acquérir les objets produits par eux;
+de plus, on fabriquerait principalement des objets nécessaires à la
+grande majorité et en quantité proportionnée à la demande réelle.
+
+6º L’institution de l’Impôt unique dans tous les pays, surtout en Russie
+et actuellement, ferait que toutes les revendications légitimes du
+peuple recevront satisfaction dans une mesure plus grande qu’on ne s’y
+attend; car, non seulement chacun aurait la possibilité de jouir au même
+degré de tous les produits de la terre, mais encore les travailleurs
+seraient libérés de tout impôt et contributions sur le produit de leur
+travail.
+
+Ainsi, quel que soit le régime social, celui d’aujourd’hui fondé sur la
+violence gouvernementale, ou celui de demain fondé sur l’entente
+universelle, l’institution de l’Impôt unique sur la terre serait le
+moyen le plus sûr et le plus pratique tant pour se procurer, sans
+imposer le travail, les ressources nécessaires aux dépenses de la
+société que d’établir des relations agraires équitables.
+
+(Il a été démontré dans nombre d’ouvrages traitant cette question que
+l’Impôt unique sur la terre suffirait amplement pour remplacer toutes
+les autres impositions. Les meilleurs ouvrages concernant l’Impôt unique
+sont ceux de Henry George: _Progrès et pauvreté_, _Discours et études_,
+_Problèmes sociaux_, etc.)
+
+
+
+
+IV
+
+
+Mais, dira-t-on, l’établissement de l’Impôt unique ruinerait les assises
+de la société (la propriété foncière et le système fiscal), édifiées et
+consolidées durant des siècles; il jetterait un trouble profond dans la
+société et la masse populaire, ce qui, aux temps si agités
+d’aujourd’hui, serait inopportun et dangereux.
+
+J’estime, au contraire, qu’aucune des mesures qu’on propose actuellement
+pour résoudre la question agraire ne saurait être appliquée avec moins
+d’effervescence, d’agitation et de trouble dans les masses et parmi les
+propriétaires, que l’institution de l’Impôt unique.
+
+Il me semble que l’on pourrait procéder ainsi à son application:
+
+La terre serait déclarée propriété nationale, et le produit du travail
+de chacun, sa propriété à lui. C’est afin de rétablir ces droits
+fondamentaux, aujourd’hui violés, qu’on instituerait ensuite l’Impôt
+unique, selon la valeur du terrain et remplaçant toutes les autres taxes
+et impositions.
+
+Toutefois, comme la levée brusque et dans toute son étendue de l’impôt
+sur la terre et la suppression non moins soudaine de tous les autres
+impôts ruineraient nombre de propriétaires fonciers et d’industriels;
+que, d’autre part, l’institution de l’Impôt unique demanderait
+l’évaluation exacte des terrains à laquelle il serait impossible de
+procéder rapidement, cette mesure serait appliquée progressivement.
+
+La première année, on imposerait 15, 20 ou 30 pour cent de la rente
+totale; l’année suivante une autre partie, et ainsi de suite, jusqu’au
+transfert complet de tous les impôts sur la valeur de la terre,
+transfert qui peut être effectué pendant un délai plus ou moins
+prolongé.
+
+Cette imposition progressive de la terre et la suppression des impôts
+sur le travail ne pourraient et ne devraient produire ni trouble ni
+agitation, puisque l’application progressive de cette mesure permettrait
+aux propriétaires fonciers et aux industriels de s’adapter avec la même
+gradation aux nouvelles conditions de la vie sociale.
+
+La réalisation d’une pareille réforme générale ferait cesser la dure
+iniquité que perpétue le droit exclusif sur la terre, iniquité dont se
+rendent bien compte tous les hommes, mais surtout les cent millions de
+paysans russes; elle ferait disparaître en même temps l’autre iniquité,
+aussi cruelle, mais dont on se rend moins compte: l’imposition
+arbitraire du travail; ce serait enfin le moyen le plus efficace
+d’établir la paix et l’ordre dans toutes les classes de la société et
+dans le monde rural en particulier, comprenant les neuf dixièmes du
+peuple russe.
+
+Cette solution de la question agraire ne viserait pas une seule classe,
+si nombreuse soit-elle; elle ne serait ni locale ni provisoire:
+expropriation, achat, colonisation, réserve de terrain, etc., mais une
+solution générale, fondamentale et d’un caractère moral. Elle
+supprimerait sûrement la si ancienne et si flagrante injustice en
+établissant le droit égal à la terre et au travail, tant pour le
+millionnaire que pour le plus pauvre des paysans, et seule cette
+solution apaisera entièrement le peuple.
+
+Les hommes qui participent au gouvernement justifient leur fonction par
+le fait qu’ils assurent la justice à leurs administrés. Le
+rétablissement de la justice devrait donc être reconnu par eux comme
+leur premier et le plus urgent devoir. Ils le devraient d’autant plus
+que l’iniquité est devenue évidente et est entrée dans la conscience de
+tous.
+
+Le servage, notamment, avait en son temps ce caractère, et il fut aboli
+par le gouvernement d’alors. De notre temps, l’injustice de la propriété
+foncière est ressentie plus vivement encore que ne le fut, il y a
+cinquante ans, l’iniquité du servage.
+
+Les hommes qui font partie du gouvernement en Russie ont donc
+présentement le devoir devant Dieu, devant le peuple et devant leur
+propre conscience, d’abolir cette criante iniquité dont le peuple est
+devenu conscient. Ils ont le devoir de le faire s’ils ne s’abusent pas
+et ne cherchent pas à abuser les autres sur leur mission.
+
+Pourquoi dès lors demeurent-ils inertes?
+
+La seule explication de leur inertie est que, par une habitude invétérée
+d’imiter en tout l’Europe, ils craignent de recourir à une mesure qui
+n’a pas encore été expérimentée nulle part. Ils oublient que les
+conditions dans lesquelles se trouve le peuple russe sont tout autres
+que celles des peuples occidentaux et qu’il n’est vraiment pas, à
+jamais, prédestiné à imiter l’Europe.
+
+Le temps est venu où le peuple russe peut déjà prétendre à sa majorité,
+se fier sur sa propre raison et se conduire suivant sa nature et les
+conditions qui l’entourent.
+
+Les hommes qui sont maintenant au pouvoir en Russie doivent
+particulièrement s’en souvenir, parce qu’en laissant subsister de nos
+jours le système inique de la propriété foncière, ils ne remplissent pas
+ce qu’ils reconnaissent comme leur devoir strict; ils deviennent donc
+les fauteurs des plus grandes calamités et prononcent ainsi leur
+faillite et leur inutilité.
+
+
+
+
+L’IMPOT UNIQUE
+
+D’HENRY GEORGE[4]
+
+SON APPLICATION URGENTE ET FACILE EN RUSSIE
+
+ [4] Ces pages, complétant les précédentes, ont servi de préface à la
+ traduction des _Problèmes sociaux_ de Henry George.
+
+
+Dans un des derniers chapitres de son livre: _Problèmes sociaux_, Henry
+George dit: «Quiconque n’a pas pénétré le fond de la question, jugerait
+ridicule le fait que je vois dans ce simple changement du système
+d’impôts la plus grande révolution sociale.
+
+«Mais celui qui a suivi le développement de ma pensée doit se rendre
+compte que, dans ce simple changement, réside la plus grande
+transformation sociale, transformation, ou révolution, au regard de
+laquelle ne sont rien ni la révolution qui a aboli l’ancien régime en
+France ni celle qui a supprimé l’esclavage aux États-Unis.»
+
+C’est cette portée considérable de la révolution indiquée par Henry
+George qui demeure jusqu’ici incomprise des hommes.
+
+La principale raison en est que sa pensée est travestie ou est passée
+sous silence. La plupart croient y déceler un système de changement des
+lois réglementant la propriété foncière, changement dans le sens de la
+nationalisation du sol comme l’entendent les socialistes.
+
+Ceux qui se croient très savants objectent à l’idée de Henry George,
+comprise dans ce sens étroit, tantôt en lui attribuant ce qu’il n’a
+jamais dit, tantôt en lui opposant les axiomes, selon eux absolus, tirés
+de l’ordre des choses existant, et qui furent cependant réfutés d’une
+façon péremptoire par Henry George.
+
+Les hommes du monde, les propriétaires fonciers, les opulents en
+général, n’ayant pas la moindre notion des théories de Henry George,
+mais se doutant vaguement qu’il veut, on ne sait comment, démunir la
+terre de ses possesseurs actuels, sentent, par instinct de conservation,
+le danger de sa théorie et nient tout simplement son caractère
+rationnel.
+
+«Oui, je sais, disent-ils. Imposer la terre pour que les propriétaires,
+déjà écrasés par toutes sortes de taxes, paient encore l’impôt foncier.»
+
+Ou bien: «Oui, je sais. Ce système consiste à faire payer aux
+propriétaires fonciers toutes les améliorations qu’ils auront
+introduites dans leurs propriétés.»
+
+Et voilà trente ans, depuis l’exposition si claire, si probante et si
+fortement étayée, de cette grande idée, qu’elle demeure absolument
+ignorée de l’immense majorité des hommes.
+
+Il ne pouvait en être autrement. De fait, cette idée, qui bouleverse
+toute la vie sociale de l’humanité pour le plus grand profit de la
+majorité opprimée et muette et au détriment de la minorité dominatrice,
+est exprimée sous une forme si convaincante et, surtout, si simple,
+qu’il est impossible de ne pas la comprendre.
+
+Et une fois comprise, il est impossible de ne pas chercher à la
+réaliser. Pour avoir raison d’elle, il ne reste donc qu’à la déformer ou
+à la passer sous silence.
+
+Voici plus de trente ans qu’on s’y emploie avec un tel succès qu’on a
+bien de la peine à décider les hommes à lire avec attention ce qu’a
+écrit Henry George, et à y réfléchir.
+
+Certes, il existe en Angleterre, aux États-Unis, en Australie, en
+Allemagne, de petites revues consacrées à la question de l’Impôt unique
+et assez bien rédigées, mais elles sont fort peu répandues. Aussi, les
+idées de Henry George continuent-elles à demeurer ignorées parmi les
+classes cultivées du monde entier, et l’indifférence pour elles semble
+plutôt s’accroître.
+
+La société résiste aux idées qui troublent sa quiétude,--et l’idée de
+Henry George est une de celles-là,--comme les abeilles se défendent
+contre les vers nuisibles qu’elles sont impuissantes à détruire: elles
+bouchent de résine les nids des vers et empêchent ainsi ces derniers de
+se propager et de faire du mal. Les sociétés européennes se comportent
+de même à l’égard des idées qu’elles jugent nuisibles pour l’ordre, ou
+plutôt pour le désordre, établi.
+
+«Mais la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne
+l’absorbent point.» Une idée juste et féconde ne peut être déracinée. On
+a beau l’étouffer sous des pensées et des paroles creuses, obscures et
+prétentieuses, elle luit toujours, et, tôt ou tard, la vérité consume le
+voile qui la couvre et elle brille sur le monde entier. Il en sera ainsi
+de l’idée de Henry George.
+
+Je crois bien que son heure est venue, et en Russie spécialement.
+L’heure est venue parce qu’il s’accomplit en ce moment en Russie une
+révolution qui est toute dans la négation de la propriété foncière par
+le peuple, par le vrai peuple; l’heure est venue spécialement en Russie,
+parce que dans l’immense majorité de sa population a toujours vécu la
+même pensée que celle qui est à la base de la théorie de Henry George:
+la terre est un bien commun des hommes et elle seule, non le travail,
+peut être imposée.
+
+Henry George dit encore que transmuer tous les impôts en un seul,
+frappant la valeur de la terre, c’est conformer les réformes sociales
+les plus importantes aux lois naturelles (_a conforming of the most
+important adjustments to natural laws_).
+
+Il dit que l’idée de disposer de la valeur de la terre (la rente) au
+profit de toute la société est aussi naturelle pour un groupement que
+l’est pour l’individu le fait de marcher sur ses pieds et non sur ses
+mains.
+
+Cette pensée a non seulement toujours été celle du monde rural en
+Russie, mais encore a été réalisée par lui tant qu’il n’en fut pas
+empêché par la contrainte gouvernementale.
+
+Le statisticien Orlov écrivait vers 1870 ce qui suit sur la façon des
+paysans russes de se comporter à l’égard de la terre:
+
+«Le _mir_[5] ne comprend ni ne distingue entre les divers impôts qui
+sont désignés dans les listes de contributions. Tous ces impôts,
+redevances et contributions payés par les communautés sont confondus,
+lors de leur répartition par le mir, en une somme globale qui est
+prélevée sur les membres de la communauté d’après le nombre des «âmes de
+taille» dont le chef de famille est le répondant. Une «âme de taille»
+représente, dans l’esprit du paysan, la possession d’un lot de terre.
+«L’âme de taille», d’après la conception particulière du paysan, est
+inséparable de la possession de la terre; bien plus, le terme «âme» est
+synonyme de celui de «nadiel», c’est-à-dire équivaut à chaque lot
+faisant partie des terrains communaux et payant sa part de contributions
+collectives. Si à la demande concernant le nombre d’âmes qu’il
+représente, le chef du foyer répond qu’il est inscrit pour deux âmes, si
+un autre répond qu’il en représente trois, cela veut dire que le premier
+possède deux parts et le deuxième trois parts de la terre communale (du
+mir).
+
+ [5] Société rurale, ou assemblée des chefs de famille du village.
+
+«Or, tous les impôts que doit payer la communauté d’après le rôle des
+impositions sont intimement liés au revenu global de la terre du mir,
+quelle que soit la dénomination ou la destination des taxes.»
+
+Ces quelques lignes définissent l’idée fondamentale du peuple russe sur
+la possession de la terre et sur la portée des impôts; et cette idée est
+précisément celle que préconise et répand Henry George.
+
+Elle n’est pas dans une nouvelle répartition des terres, comme on se
+l’imagine généralement lorsqu’on caractérise les théories de Henry
+George, mais dans la garantie à chaque homme de l’intégrité du produit
+de son travail et dans la faculté égale de jouir de tous les revenus de
+la terre.
+
+Telles sont les vues du peuple russe, tant sur le travail que sur le
+droit à la terre.
+
+On comprend que les peuples d’Europe soient hostiles aux théories de
+Henry George, puisque leur réalisation détruirait entièrement l’ordre
+des choses établi, qui est favorable à la majeure partie des nations
+occidentales.
+
+Mais, chez nous, en Russie, où les neuf dixièmes de la population
+appartiennent au monde rural et où cette théorie du penseur américain ne
+fait qu’exprimer ce qui a toujours été reconnu comme juste par tout le
+peuple russe, elle peut et doit trouver son application et terminer
+ainsi par un grand acte de justice la révolution qui a pris jusqu’ici
+une direction fausse et criminelle.
+
+
+
+
+QUE FAIRE?
+
+
+ Oubliez votre sainteté et votre sagesse, et le peuple vivra cent
+ fois plus heureux. Oubliez que vous êtes bons et que vous êtes
+ justes, et le peuple reviendra à la primitive affection entre
+ enfants et parents. Oubliez votre ingéniosité et vos calculs, et
+ il n’y aura plus de voleurs ni de brigands. On ne peut réaliser
+ ces trois choses de façade seulement. Il faut être plus simple,
+ moins enchaîné par les passions et moins raisonnant.
+
+ LAO-TSEU.
+
+
+I
+
+Il y a quelque temps, je reçus la visite de deux jeunes gens qui
+venaient m’emprunter des livres.
+
+L’un était coiffé d’une casquette et chaussé de lapti[6]; l’autre
+portait un chapeau noir, jadis élégant, et des bottes éculées.
+
+ [6] Chaussure tressée en tille.
+
+Je leur ai demandé qui ils étaient. Ils me répondirent avec une fierté
+non dissimulée qu’ils étaient des ouvriers exilés de Moscou pour avoir
+pris part en cette ville à la révolte de décembre 1905. Ils s’étaient
+embauchés comme gardes dans un jardin de notre village, où ils restèrent
+un mois environ. La veille, le propriétaire du jardin les congédia parce
+qu’il croyait qu’ils incitaient les paysans à dévaliser son jardin. Ils
+niaient avec un sourire cette accusation, affirmant qu’ils n’incitaient
+personne, mais allaient seulement vers le soir causer au village avec
+des camarades.
+
+Tous deux, surtout le plus déluré, aux brillants yeux noirs et aux dents
+blanches, étaient très au courant de la littérature révolutionnaire et
+employaient à tout propos des mots étrangers: orateur, prolétariat,
+social-démocrate, exploitation, etc.
+
+Je les ai questionnés sur leurs lectures. Le noiraud répondit, avec son
+constant sourire, qu’il a lu toutes sortes de brochures.
+
+--Lesquelles? questionnai-je.
+
+--De toutes sortes: _Terre et liberté_.
+
+Je leur demandai ce qu’ils en pensaient.
+
+--Tout y est juste, répondit le noiraud.
+
+--Et qu’y dit-on de juste?
+
+--C’est que l’existence est devenue impossible.
+
+--Pourquoi impossible?
+
+--Comment, pourquoi? Pas de terre, pas de travail; et le gouvernement
+qui écrase le peuple sans rime ni raison.
+
+Et tous deux se mirent à conter, en s’interrompant mutuellement, comment
+les cosaques frappaient les gens de leur _nagaïka_, comment les
+policiers arrêtaient tous ceux qui leur tombaient sous la main, comment
+on fusillait chez eux des hommes qui n’avaient rien fait.
+
+A mes objections que la révolte armée était un acte mauvais et insensé,
+le noiraud ne faisait que sourire et répéter:
+
+--Ce n’est pas notre avis.
+
+Lorsque je me mis à parler du péché d’assassiner, puis de Dieu, ils se
+regardèrent et le noiraud haussa les épaules.
+
+--Alors quoi, il faut donc, suivant la loi de Dieu, laisser exploiter le
+prolétaire? fit-il. C’était bon avant. Aujourd’hui, on est devenu
+conscient. C’est fini...
+
+Je leur apportais des livres sur des sujets pour la plupart religieux.
+Ils regardèrent les titres, et se montrèrent déçus.
+
+--Si cela ne vous plaît pas, laissez-les.
+
+--On peut toujours les lire, fit le noiraud, et, cachant les brochures
+sur sa poitrine, il prit congé de moi.
+
+Bien que je ne lise pas les journaux, je connais d’après les
+conversations de mes proches, d’après les lettres que je reçois et les
+récits des visiteurs, ce qui s’est passé ces derniers temps en Russie;
+je connais, particulièrement bien,--précisément parce que je ne lis pas
+les journaux,--le changement surprenant survenu depuis peu dans l’esprit
+de la société et du peuple.
+
+Auparavant, quelques-uns seulement condamnaient certaines mesures du
+gouvernement; aujourd’hui, tous, à peu d’exceptions, considèrent toute
+l’activité du gouvernement comme criminelle, illégale et voient en lui
+seul la cause de tous les troubles. Telle est l’opinion et des
+professeurs, et des employés de poste, et des littérateurs, et des
+boutiquiers, et des ouvriers, et même des policiers.
+
+Cet état d’esprit s’est surtout répandu après la dissolution de la
+première Douma. Mais depuis les assassinats quotidiens commis en ces
+derniers temps par le gouvernement, il est devenu général.
+
+Je le savais. Mais la conversation avec les deux ouvriers a eu sur moi
+une action décisive: telle la secousse qui solidifie d’un coup un
+liquide refroidi, cette conversation cristallisa en moi toute une série
+d’impressions semblables reçues précédemment, en une conviction
+définitive.
+
+Après l’entretien avec ces deux hommes, j’ai aperçu nettement que tous
+les crimes, commis par le gouvernement dans le but d’étouffer la
+révolution, non seulement ne l’étouffaient pas, mais l’exaspéraient
+davantage.
+
+J’ai compris qu’au cas même où le mouvement révolutionnaire s’arrêterait
+pour quelque temps, en raison de la terreur répandue par les
+scélératesses du gouvernement, ce mouvement, loin de disparaître, ne
+fera que s’étendre souterrainement, pour réapparaître ensuite à la
+surface avec une force accrue.
+
+J’ai compris que l’incendie s’est répandu à tel point, que la moindre
+tentative de l’éteindre ne fait qu’augmenter sa violence. J’ai vu
+clairement que seul l’arrêt de toutes les mesures de coercition: la
+peine capitale, l’emprisonnement ou seulement le bannissement et autres
+châtiments moins graves, pourrait mettre fin à cette lutte féroce.
+
+J’ai acquis la certitude que le mieux que pourrait faire le gouvernement
+serait de céder aux révolutionnaires, de les laisser s’organiser comme
+ils l’entendent. Mais je n’étais pas moins certain que si je faisais une
+pareille proposition, je serais considéré comme fou à lier.
+
+Aussi, malgré la netteté avec laquelle je me rendais compte que la
+continuation de l’horrible activité gouvernementale ne fait qu’empirer
+la situation, je ne cherchai même pas à en persuader quiconque par
+l’écrit ou par la parole.
+
+
+II
+
+Un mois s’était passé depuis la visite des deux ouvriers, et
+malheureusement mon opinion trouvait à tout instant dans les faits une
+nouvelle confirmation.
+
+D’une part, les exécutions se multipliaient; de l’autre, les assassinats
+et le brigandage augmentaient en fréquence. J’en étais renseigné par ce
+que l’on me racontait et par les rares coups d’œil que je jetais sur les
+journaux. Je savais aussi que les dispositions de la masse populaire et
+de la société devenaient de plus en plus hostiles au gouvernement.
+
+Ces jours derniers, au cours d’une promenade que je faisais, un jeune
+paysan, suivant en chariot la même direction que moi, descendit de son
+véhicule et me rejoignit.
+
+C’était un gars de petite taille, au teint maladif de son visage
+intelligent et pas bon, au regard morne et à la mince moustache blonde.
+
+Il était vêtu d’un veston usé, chaussé de hautes bottes et coiffé d’une
+casquette bleue de forme droite, à la mode parmi les révolutionnaires,
+comme je l’ai su plus tard.
+
+Il me pria de lui prêter des livres, prétexte sans doute pour entamer
+une conversation. Je lui demandai de quel village il était.
+
+Il habitait une commune peu éloignée, d’où j’avais récemment reçu la
+visite des femmes de quelques paysans qui étaient détenus en prison. Je
+connaissais bien son village pour y avoir procédé jadis à la
+réglementation administrative, et j’y avais toujours admiré la beauté et
+l’allure vive de ses habitants. Les enfants de cette région qui
+fréquentaient mon école se distinguaient par leur vivacité d’esprit.
+
+J’interrogeai le gars sur les paysans qui étaient emprisonnés. Il me
+répondit, avec cette assurance excluant toute contradiction que je
+remarque depuis quelque temps chez tous les Russes, que la faute en
+était au gouvernement et qu’ils furent arrêtés sans aucune raison,
+battus, puis enfermés.
+
+C’est à grand peine que je finis par lui faire dire ce qu’on reprochait
+au juste à ces gens.
+
+J’ai appris qu’ils étaient des «orateurs» et qu’ils réunissaient des
+«meetings», comme il disait, où l’on parlait de la nécessité
+d’exproprier la terre.
+
+Je lui fis observer que l’établissement des droits égaux sur la terre ne
+peut être obtenu qu’en proclamant celle-ci propriété nationale et non
+pas à l’aide de l’expropriation forcée ou de tout autre moyen de
+contrainte.
+
+Il ne fut pas de cet avis.
+
+--Non, dit-il, il n’y a qu’à _s’organiser_.
+
+--Comment s’organiser? demandai-je.
+
+--Ça, on le verra bien plus tard!
+
+--Et en attendant, encore des émeutes, des tueries?
+
+--C’est une triste nécessité.
+
+Je lui répondis ce que je dis toujours en pareil cas: On ne peut pas
+vaincre le mal par le mal; on ne le peut que par la non-participation à
+la violence.
+
+--Mais puisqu’il n’y a plus moyen de vivre ainsi! Pas de travail, pas de
+terre! Que faire? Où aller? fit-il en me jetant un regard de côté.
+
+--Écoutez, mon garçon; j’ai l’âge qui pourrait être celui de votre
+grand-père. Aussi, ne chercherai-je pas à discuter avec vous, mais je
+vous dirai ceci, comme à un jeune homme qui débute dans la vie: ce que
+le gouvernement fait est mal, ce que vous faites ou voulez faire est
+aussi mal. A un jeune homme comme vous, qui va se créer des habitudes,
+il n’importe qu’une chose: avoir une bonne conduite, ne pas pécher,
+c’est-à-dire ne pas agir contre la volonté de Dieu.
+
+Il secoua la tête d’un air mécontent:
+
+--Chacun a son dieu; des millions de gens, des millions de dieux.
+
+--Eh bien, je vous conseillerai quand même de ne plus travailler à la
+révolution.
+
+--Mais que faire? On ne peut cependant pas souffrir, et souffrir
+toujours.
+
+Et il reprit:
+
+--Que faire?
+
+J’ai bien senti que notre conversation ne mènerait à rien, et je fis
+mine de m’éloigner; mais il m’arrêta.
+
+--Ne pouvez-vous pas me donner quelque chose pour m’abonner à un
+journal?
+
+Je refusai et m’éloignai assez peiné.
+
+Ce jeune homme n’était pas, lui, un ouvrier sans travail, comme il en
+est, qui par milliers sillonnent aujourd’hui la Russie, mais un paysan
+qui vit sur sa terre.
+
+Rentré chez moi, je trouvai les membres de ma famille dans un état
+d’esprit des plus pénibles. Ils venaient de lire un journal.
+
+--On compte aujourd’hui vingt-deux nouvelles exécutions. C’est vraiment
+terrible! me dit ma fille.
+
+--Non seulement c’est terrible, mais cela devient de plus en plus
+inepte, répondis-je.
+
+--Mais _que faire?_ On ne peut cependant pas les laisser tuer et voler
+impunément, dit quelqu’un, comme on dit toujours en pareil cas et comme
+je l’ai entendu tant de fois répéter.
+
+L’interrogation «que faire?» était la même que m’avaient adressée les
+deux vagabonds, gardiens du jardin, et le paysan révolutionnaire de tout
+à l’heure.
+
+«On ne peut cependant pas souffrir passivement la folle terreur que
+répand le gouvernement odieux, conduisant à leur perte le pays et le
+peuple! Les moyens que nous sommes obligés d’employer nous répugnent,
+mais _que faire_?» disent les uns, les révolutionnaires.
+
+«Il est impossible d’admettre que de prétendus novateurs s’emparent du
+pouvoir et gouvernent la Russie à leur guise, la débauchent, la mènent à
+sa perte. Certes, les mesures d’exception sont gênantes, mais _que
+faire?_» disent les autres, les conservateurs.
+
+Et dans mon souvenir passèrent et des amis révolutionnaires, et des amis
+conservateurs, et le paysan révolté, et ces malheureux égarés qui
+confectionnent des bombes, tuent, volent, et d’autres, aussi malheureux,
+aussi égarés, qui instituent des cours martiales, qui y siègent,
+fusillent, pendent et se persuadent, les uns comme les autres, qu’ils
+accomplissent leur devoir, tout en répétant, les uns comme les autres:
+_que faire?_
+
+
+III
+
+_Que faire?_ demandent les uns et les autres, mais jamais dans le sens
+de: «que dois-je faire?» Ils signifient que ce serait pis encore s’ils
+cessaient de faire ce qu’ils font.
+
+On s’est tellement habitué à cette étrange question, sous-entendant à la
+fois et l’explication et la justification des actes les plus horribles,
+les plus immoraux, qu’il ne vient à l’idée de personne de demander:
+«Mais toi qui demandes: que faire? qui es-tu donc pour te considérer en
+droit de décider de la destinée des autres, en se servant des moyens que
+tous les hommes, et toi le premier, considèrent comme mauvais, comme
+criminels?
+
+«Comment sais-tu que le régime que tu veux modifier ou conserver doit
+être modifié selon la recette que tu crois la meilleure ou doit être
+conservé tel quel? Tu sais pourtant qu’il est nombre d’hommes qui
+considèrent comme pernicieux ce qui te semble bon et utile.
+
+«Comment sais-tu que ton action produira le résultat que tu attends,
+quand tu ne peux ignorer que les conséquences sont le plus souvent
+diamétralement opposées au but qu’on poursuit, surtout dans le domaine
+des relations sociales?
+
+«Mais par-dessus tout, quel droit as-tu de commettre des actes
+contraires et à la loi de Dieu, si tu le reconnais, et aux lois morales
+admises dans le monde entier, si tu ne reconnais qu’elles? De quel droit
+te libères-tu de ces lois simples, certaines et universellement
+reconnues, inconciliables ni avec tes œuvres révolutionnaires, ni avec
+tes œuvres gouvernementales?
+
+«Mais si tu poses la question: que faire? pour savoir réellement ce que
+tu dois faire, et non comme une justification, la réponse se présente
+d’elle-même et dans toute sa simplicité. Tu dois faire, non pas ce que
+tu t’imagines comme nécessaire en ta qualité de tsar, ministre, soldat,
+ou bien président de tel ou tel comité révolutionnaire, de membre d’une
+organisation de combat, mais ce qui est dans ta nature d’homme, ce
+qu’exige de toi la puissance qui t’a envoyé en ce monde, cette puissance
+qui, dans un but connu d’elle seule, t’a donné une loi claire et bien
+définie, inscrite dans ta conscience comme dans celle de tous les
+hommes.»
+
+Et il suffirait de répondre à la question: que faire? par l’affirmation
+de la nécessité, pour tous, d’agir partout et toujours suivant la
+volonté divine, pour qu’aussitôt se dissipe ce brouillard au milieu
+duquel chacun s’imagine être seul appelé parmi les millions de ses
+semblables à décider de la destinée de ces millions et à accomplir, pour
+leur bien aléatoire, des actes conduisant à des malheurs, certains et
+évidents ceux-là.
+
+Il existe une loi commune, reconnue par tous les hommes sensés, conforme
+d’ailleurs à la tradition, à toutes les religions, à la vraie science,
+et qui est au fond de la conscience de chacun de nous. Suivant cette
+loi, les hommes accomplissent leur mission et atteignent le plus grand
+bonheur en s’entr’aidant mutuellement, en s’aimant, mais non en
+attentant à la vie et à la liberté d’autrui.
+
+Mais voici qu’apparaissent des gens qui se distribuent entre eux des
+rôles différents: tels sont rois, ministres, soldats; tels autres sont
+membres de comités, d’organisations politiques; et ils entrent tellement
+dans leur rôle qu’ils oublient leur situation réelle, se persuadent et
+persuadent aux autres qu’il n’est nullement nécessaire de suivre la loi
+commune à tous les êtres humains, qu’il est des cas où l’on peut et l’on
+doit s’en écarter, voire agir contre elle, et que ces écarts de la loi
+immuable assureront aussi bien aux individus qu’aux sociétés plus de
+félicité que l’observance de cette loi suprême.
+
+Dans une grande usine au fonctionnement compliqué, les ouvriers
+reçoivent du patron des instructions claires et précises, reconnues
+comme telles par les ouvriers, afin qu’ils sachent ce qu’ils doivent ou
+ne doivent pas faire pour la marche régulière du travail et pour leur
+propre bien. Mais voici que surviennent des gens, n’ayant aucune notion
+de ce qu’on fabrique et comment on fabrique dans cette usine, et qui
+cherchent à convaincre les ouvriers qu’il ne faut plus faire ce qui leur
+a été commandé par le patron, mais bien tout le contraire, afin que
+l’usine marche régulièrement et les ouvriers reçoivent le plus de
+profit.
+
+N’est-ce pas ainsi qu’agissent les gens qui n’ont aucune possibilité de
+prévoir toutes les conséquences de l’activité générale de l’humanité?
+Non seulement ils n’observent pas la loi éternelle, promulguée par la
+raison humaine pour le succès de cette activité commune et le bien de
+chaque individu, mais encore ils la violent consciemment afin de
+poursuivre un but borné, hasardeux, imposé par quelques-uns (souvent par
+les plus égarés), et ils s’imaginent (tandis que d’autres s’imaginent le
+contraire) qu’ils arriveront ainsi à des résultats plus heureux que ceux
+qui sont réalisés par l’observance de la loi éternelle et conforme à la
+nature humaine.
+
+Je sais que ceux qui croient à la réalité des rôles qu’ils ont acceptés
+trouveront cette réponse, simple et claire, trop abstraite et peu
+pratique.
+
+Ils considèrent comme pratique le fait que les hommes, ignorant les
+conséquences de leurs actes, ne pouvant pas savoir s’ils seront encore
+vivants une heure après, sachant parfaitement que tout meurtre et toute
+violence est un mal, agissent pourtant comme s’ils connaissaient avec
+certitude et à l’avance les conséquences de leurs actes, se conduisent
+comme s’ils ignoraient que tuer et martyriser est un mal.
+
+Ainsi procèdent tous ceux qui ont perdu la notion de leur dignité
+humaine et de leur mission. Mais je pense que la grande majorité des
+hommes, souffrant de toutes les atrocités qui se commettent
+actuellement, comprendra enfin l’horrible mensonge dans lequel
+s’enlisent ceux qui reconnaissent la légitimité et la bienfaisance de
+l’oppression violente exercée par un homme sur un autre. Et une fois ce
+mensonge dénoncé, les hommes s’affranchiront de la folie et du crime
+qu’engendrent la participation et la soumission au pouvoir oppresseur.
+
+Il suffirait qu’on comprenne que la seule règle de conduite est
+d’accomplir ce que demande à chacun de nous le principe qui gouverne
+l’univers, exigence dont nul homme doué de raison et de sentiment ne
+peut méconnaître; il suffirait d’oublier la situation que chacun de nous
+occupe: ministre, agent de police, membre de parti, militant ou non, et
+aussitôt disparaîtraient tous les malheurs et toutes les souffrances
+dont est accablée l’humanité et la Russie actuelle en particulier. Alors
+s’établirait vraiment le Royaume de Dieu sur la terre.
+
+Si une partie des hommes seulement adoptait cette conduite, elle
+attirerait peu à peu vers elle d’autres adhérents, le mal diminuerait à
+mesure, et le Royaume de Dieu vers lequel aspirent irrésistiblement tous
+les cœurs deviendrait de plus en plus une réalité.
+
+
+
+
+APPEL AUX RUSSES
+
+AU GOUVERNEMENT, AUX RÉVOLUTIONNAIRES, AU PEUPLE
+
+
+
+
+I
+
+AU GOUVERNEMENT
+
+(_J’appelle gouvernement l’ensemble des hommes qui, grâce au pouvoir
+dont ils sont investis, appliquent et modifient à leur guise les lois
+existantes. En Russie, le gouvernement comprend actuellement le tsar,
+ses ministres et ses conseillers._)
+
+
+La raison d’être avouée du pouvoir est le souci du bien public.
+
+Ceci posé, je vous demande, hommes de gouvernement russes, comment
+remplissez-vous votre mission?
+
+Vous combattez les révolutionnaires en recourant à la ruse et, ce qui
+pire est, à une cruauté plus perfectionnée encore que celle des
+révolutionnaires.
+
+Or, vous oubliez que des deux camps, le vainqueur ne saurait être celui
+qui est plus rusé, plus méchant et plus cruel, mais bien celui qui vise
+le but vers lequel marche l’humanité.
+
+Que les révolutionnaires définissent bien ou mal leur but, ils tendent
+en tout cas vers un ordre social nouveau, tandis que vous autres,
+gouvernants, vous n’avez en vue que de conserver votre situation
+avantageuse.
+
+Aussi, vous sera-t-il impossible de résister à la révolution, quelle que
+soit la bannière sous laquelle vous vous placerez: autocratie, même
+mitigée par une Constitution, ou christianisme corrompu appelé
+orthodoxie, avec rétablissement du patriarchat, et rénové par toutes
+sortes d’interprétations mystiques.
+
+Ce sont là choses du passé et rien ne saurait le faire revivre.
+
+Votre salut n’est point dans la Douma avec tel ou tel système électoral;
+il n’est pas dans l’emploi de canons ni dans les exécutions capitales;
+il est uniquement dans l’aveu de votre culpabilité envers le peuple et
+dans l’effort de racheter celle-ci, de la réparer d’une façon ou d’une
+autre, pendant qu’il en est temps encore.
+
+Dressez devant le peuple un idéal de justice, de bien et de vérité qui
+soit supérieur à celui de vos adversaires; dressez-le, non en songeant à
+votre salut, mais avec la sincère volonté de le réaliser, et par là même
+vous n’assurerez pas seulement votre propre salut, vous délivrerez
+encore la Russie de toutes les calamités qui l’accablent.
+
+Vous n’avez pas à imaginer cet idéal: il existe déjà; c’est l’ancien
+idéal de tout le peuple russe: le retour de toutes les classes,--non pas
+des seuls paysans,--au droit naturel et légitime sur la terre.
+
+Cet idéal paraît déraisonnable à ceux qui n’ont pas l’habitude de penser
+par eux-mêmes; ils en sont intimidés parce qu’il ne rappelle en rien ce
+qui existe partout ailleurs, en Europe et en Amérique. Or, c’est
+précisément parce qu’il n’a encore été réalisé nulle part qu’il apparaît
+comme le véritable idéal de notre temps. Il est plus particulièrement
+l’idéal du peuple russe, parce que sa réalisation lui est plus facile
+qu’à tout autre peuple; il peut et doit donc le mettre en pratique le
+premier.
+
+Effacez vos fautes par un acte de justice; efforcez-vous, pendant que
+vous êtes encore au pouvoir, d’abolir la si ancienne et criante
+iniquité: la propriété foncière; iniquité que tout le monde rural sent
+avec tant d’acuité et dont il souffre si douloureusement; et dès que
+vous l’aurez fait, tous les esprits cultivés, ceux qui composent
+«l’intelligence», vous suivront. Vous aurez pour vous tous les partisans
+d’un régime constitutionnel sincère, tous ceux qui comprennent qu’avant
+d’appeler le peuple à élire ses représentants, il importe de
+l’affranchir du servage foncier.
+
+Les socialistes eux-mêmes se joindront à vous, puisque leur but: la
+nationalisation des instruments de travail, exige avant tout la
+nationalisation du sol, ce principal instrument du travail.
+
+Les révolutionnaires seront également avec vous, puisque en abolissant
+la propriété foncière, vous aurez réalisé l’un des points principaux de
+leur programme.
+
+Enfin, et surtout, vous aurez avec vous tous les agriculteurs,
+c’est-à-dire les cent millions de paysans qui composent le vrai peuple
+russe.
+
+Faites, pendant qu’il en est temps encore, ce que vous impose votre
+mission de gouvernants; posez-vous pour but la réalisation du véritable
+bien public, et au lieu de la crainte et de l’irritation que vous
+éprouvez maintenant, vous ressentirez la joie que donne la solidarité
+avec le peuple, l’union avec les cent millions de paysans.
+
+Vous connaîtrez alors l’affection et la gratitude de ce peuple si doux,
+qui oubliera volontiers vos fautes et vous aimera comme il aime celui[7]
+et ceux qui l’ont affranchi du servage.
+
+ [7] Le tsar Alexandre II.
+
+Oubliez que vous êtes tsar, ministres, sénateurs ou gouverneurs,
+souvenez-vous seulement que vous êtes des hommes; et aussitôt la
+douleur, le désespoir et la peur feront place au pardon et à l’amour.
+
+Mais vous devez, à cet effet, vous donner de tout cœur à cette œuvre de
+régénération; non dans votre intérêt et comme moyen de votre salut, mais
+dans l’intérêt public. Vous verrez alors de quelle activité ardente,
+sensée, toute de conciliation, sera saisie la société en ses meilleurs
+représentants! L’élite de toutes les classes marchera au premier rang,
+tandis que ceux qui troublent actuellement la Russie seront relégués à
+leur vraie place.
+
+Dès que vous aurez adopté cette attitude, disparaîtront d’eux-mêmes et
+la vengeance, et la colère, et la cupidité, et l’envie, et l’ambition,
+et la vanité, et l’ignorance, cette plaie principale, qui troublent et
+mettent à feu et à sang la Russie, ce dont vous êtes seuls responsables.
+
+Oui, il n’y a devant vous, hommes de gouvernement, que deux issues: ou
+le massacre de vos frères et tant d’autres horreurs qu’engendre la
+révolution, ce qui n’empêchera pas d’ailleurs votre chute honteuse; ou
+la réalisation pacifique de la réforme agraire que revendique depuis
+toujours le peuple, et l’indication que vous donnerez par cela même à
+toutes les autres nations chrétiennes de la voie vers l’abolition de
+cette grande iniquité dont les hommes souffrent depuis si longtemps.
+
+Tant que le régime actuel vous assure le pouvoir, servez-vous-en, non
+pour accroître encore le mal que vous avez commis et la haine que vous
+avez suscitée, mais pour la grande œuvre qui sera salutaire aussi bien
+pour votre peuple que pour l’humanité entière. Et avant que le régime
+actuel meure, qu’il s’achève par un acte de bonté et de vérité, et non
+pas par celui de mensonge et d’horreur[8].
+
+ [8] Les éditeurs de Tolstoï, M. V. et Mme A. Tchertkoff, font cette
+ remarque judicieuse à l’appel de l’auteur aux hommes de
+ gouvernement, où il dit entre autres que «leur salut n’est pas dans
+ la Douma élue d’après tel ou tel système électoral»: «Tolstoï ne
+ veut nullement, par ces paroles, conseiller au gouvernement de ne
+ faire aucune concession aux revendications de la société russe; au
+ contraire, au moment où l’écrit actuel de Tolstoï était à
+ l’impression, nous avons reçu de lui une lettre où il s’exprime
+ ainsi à ce sujet:
+
+ «... L’agitation publique ne saurait être réprimée par la force;
+ mais le gouvernement, ou mieux, les hommes qui le composent ont le
+ devoir, devant Dieu, devant les hommes et devant leur propre
+ conscience, de ne plus employer aucun moyen violent, d’accorder tout
+ ce qu’on leur demande, de dégager leur responsabilité; il doit
+ accorder, et une assemblée constituante, et le suffrage universel
+ égal, direct, secret, et l’amnistie, et tout le reste...»
+
+ «Ainsi, ajoutent les éditeurs, Tolstoï veut dire seulement, dans le
+ passage indiqué de son appel, que le remède n’est pas dans la Douma,
+ mais dans un changement plus radical de la condition du pays.»
+
+
+
+
+II
+
+AUX RÉVOLUTIONNAIRES
+
+(_J’entends par révolutionnaires tous ceux qui, depuis les
+constitutionnalistes les plus pacifiques jusqu’aux terroristes les plus
+violents, ont pour but de remplacer le gouvernement existant par un
+autre, différemment organisé et comprenant d’autres personnes._)
+
+
+Vous, les révolutionnaires de toute nuance et de toute dénomination,
+vous considérez le régime existant comme mauvais; et vous cherchez à le
+remplacer par un nouveau; à cet effet vous recourez à des moyens divers:
+réunions autorisées ou non; propagande à l’aide d’articles et de
+discours; grèves, manifestations et, conséquence naturelle et forcée de
+tous ces actes, meurtre et révolte armée.
+
+Bien que vous soyez en désaccord sur la forme du régime futur et sur les
+moyens pratiques de l’organiser, vous ne vous arrêtez pas devant aucun
+crime.
+
+Vous n’avez pas assez de mots de mépris pour exprimer votre blâme aux
+hommes de gouvernement qui luttent contre vous. Mais tous les actes de
+cruauté qu’ils commettent en vous combattant sont parfaitement justifiés
+à leurs yeux, car tous, depuis le tsar jusqu’au moindre agent de police,
+formés qu’ils sont dans le respect infini pour l’ordre établi, sont
+absolument convaincus qu’en défendant cet ordre, ils obéissent
+précisément aux vœux de millions de gens qui reconnaissent la légitimité
+de l’ordre existant et la situation privilégiée des gouvernants.
+
+La responsabilité morale de leur cruauté ne retombe donc pas sur eux
+seuls, mais se répartit sur un grand nombre de personnes.
+
+D’autre part, vous les révolutionnaires, vous avez toutes sortes de
+professions; vous êtes médecins, professeurs, ingénieurs, étudiants,
+journalistes, mécaniciens, ouvriers, avocats, marchands, propriétaires
+fonciers, professions qui n’ont rien de commun avec l’art de gouverner;
+et cependant, sans autre préparation, vous croyez savoir quelle
+organisation est nécessaire à la Russie, et, en raison de cette
+prescience du régime futur, que chacun de vous définit à sa manière,
+vous prenez sur vous la responsabilité des actes les plus horribles:
+vous lancez des bombes, pillez, tuez, exécutez.
+
+Des milliers de personnes sont ainsi mises à mort, réduites au
+désespoir, exaspérées, transformées en fauves. Et pourquoi? Parce qu’un
+petit nombre d’individus, une infime partie du peuple, a décidé que,
+pour mieux organiser l’ordre public, il faut que la Douma continue à
+siéger, ou bien qu’elle doit être remplacée par une autre, élue au
+suffrage universel, secret, etc.; ou encore qu’on doit instituer la
+république, que cette république soit sociale. Et c’est à cette fin que
+vous provoquez la guerre civile.
+
+Vous affirmez que vous agissez ainsi pour le bien public. Mais le peuple
+de cent millions d’âmes, pour le bien de qui vous agissez, ne vous le
+demande pas et n’a nullement besoin de ce que vous cherchez à réaliser
+par d’aussi mauvais moyens.
+
+Le peuple n’a aucun besoin de vous; il vous a toujours jugés et vous
+juge encore à la même valeur que les autres parasites qui, d’une façon
+ou d’une autre, le privent du produit de son travail et lui sont une
+charge.
+
+Considérez, en effet, ce peuple agriculteur de cent millions, qui à vrai
+dire représente seul le corps de la Russie; rendez-vous compte que vous
+tous: professeurs, ouvriers de fabrique, ingénieurs, médecins,
+journalistes, étudiants, propriétaires, vétérinaires, commerçants,
+avocats, employés de chemin de fer, vous qui êtes tellement préoccupés
+du bien du peuple, vous n’êtes que les parasites nuisibles de ce corps,
+que vous sucez son sang, pourrissez sur lui et lui transmettez votre
+pourriture. Imaginez-vous ces millions d’hommes qui peinent
+éternellement et qui soutiennent sur leurs épaules votre existence
+factice, appliquez-leur les réformes que vous voulez obtenir, et vous
+vous apercevrez combien elles sont étrangères à toute sa façon d’être.
+
+Il a d’autres objectifs; il voit plus loin et plus à fond; il manifeste
+la conscience de sa mission non par des articles de journaux, mais par
+sa vie même, par la vie de cent millions d’âmes.
+
+Non, vous ne pouvez pas le comprendre. Vous êtes fermement convaincus
+que ce peuple grossier ne saurait avoir des principes à lui, que ce
+serait pour lui un grand bien si vous l’instruisiez à l’aide du récent
+article que vous avez lu, et vous espérez bien de faire du peuple une
+chose aussi pitoyable, impuissante et dépravée que vous l’êtes
+vous-mêmes.
+
+Vous dites que vous voulez une organisation équitable de la vie; or,
+vous ne pouvez exister que sous un régime injuste, désordonné.
+
+S’il s’en établit un, réellement juste, où il n’y aurait plus de place
+pour des exploiteurs du travail d’autrui, alors, vous tous,
+propriétaires, commerçants, médecins, professeurs, avocats, fabricants,
+ingénieurs, producteurs de tabac, d’alcool, de canons, de miroirs, de
+velours, etc., vous mourrez de faim en compagnie des hommes du
+gouvernement.
+
+Loin d’éprouver la nécessité d’un ordre social équitable, il n’est rien
+qui puisse vous répugner davantage, puisque, sous un pareil régime, tous
+les hommes devront être au même titre occupés à une besogne d’utilité
+commune.
+
+Cessez de vous leurrer, envisagez la place réelle qui vous revient parmi
+le peuple russe, rendez-vous compte de ce que vous faites, et vous vous
+apercevrez que votre lutte contre le gouvernement est le combat entre
+deux parasites sur un corps sain et que vous êtes également nuisibles.
+
+Vous ferez donc mieux de vous occuper de vos intérêts, et non pas de
+ceux du peuple; laissez-le en paix, ne lui mentez pas, c’est la seule
+grâce qu’il vous demande.
+
+Combattez le gouvernement si le cœur vous en dit; mais dites-vous bien
+que c’est pour vos intérêts que vous luttez, non pas pour ceux du
+peuple, et que les violences que vous commettez, loin d’avoir un
+caractère noble et bienfaisant, sont des actes ineptes, nuisibles et,
+surtout, immoraux.
+
+Votre œuvre, assurez-vous, a pour but d’améliorer la situation générale
+du pays. Or, à cet effet, on doit se préoccuper d’abord de
+l’amélioration des hommes de ce pays.
+
+C’est là un truisme à l’instar de celui qui constate que pour chauffer
+l’eau d’un vase il faut que chacune de ses molécules soit chauffée.
+
+Pour devenir meilleurs, les hommes doivent concentrer de plus en plus
+leur attention sur eux-mêmes, sur leur vie intérieure. Or, l’activité
+publique, surtout la lutte publique, détourne leur attention de leur vie
+intérieure, les pervertit et abaisse ainsi le niveau moral de la
+collectivité. Il en fut ainsi toujours et partout, il en est ainsi plus
+encore aujourd’hui.
+
+A son tour l’abaissement de la morale sociale a pour résultat de faire
+remonter à la surface les éléments immoraux de la société et de former
+une opinion publique aussi immorale, autorisant, approuvant tous les
+crimes, y compris l’assassinat.
+
+Il se forme ainsi un cercle vicieux: les éléments les plus pernicieux de
+la société, déchaînés par la lutte, participent à l’agitation et
+emploient des moyens conformes à leur bas niveau de moralité, et cette
+activité attire, à son tour, la lie de la population. De sorte que la
+moralité baisse de plus en plus, et ce sont les plus dépravés, les
+Danton, les Marat, les Napoléon, les Talleyrand, les Bismarck qui
+deviennent les héros du temps.
+
+La participation à l’action publique et à la lutte qui s’ensuit n’est
+donc nullement une œuvre bonne, noble, utile, comme le croient et le
+disent les politiciens, mais est au contraire la plus inepte, nuisible
+et immorale.
+
+Réfléchissez-y, surtout vous, jeunes gens, qui n’êtes pas encore enlizés
+dans la vase politique; secouez l’horrible hypnose qui pèse sur vous;
+libérez-vous de la croyance mensongère en l’utilité de votre action pour
+le peuple et au nom de quoi vous croyez pouvoir vous tout permettre;
+songez surtout aux facultés supérieures de votre âme qui aspirent non
+pas au suffrage universel, secret, etc., ni à la révolte armée, ni à une
+Constituante et à d’autres choses vaines, mais à un idéal de justice et
+de bonté.
+
+Or, pour tendre vers cet idéal, vous devez, avant tout, ne pas vous
+abuser, ne pas croire qu’en vous livrant à vos mesquines passions:
+vanité, ambition, envie, exploits téméraires, penchant de trouver un
+emploi à vos forces oisives ou d’améliorer votre condition personnelle,
+vous servez le peuple; vous devez faire un retour sur vous-même et
+tâcher de vous corriger de vos propres défauts, devenir meilleurs.
+
+Si vous tenez quand même à prendre part à la vie publique, songez
+d’abord à vos torts envers le peuple, efforcez-vous d’exploiter le moins
+possible son travail, et si vous êtes incapables de lui venir en aide,
+du moins ne le troublez ni ne l’égarez, ne commettez pas le crime de le
+pousser au pillage et à l’émeute, qui ont toujours pour résultat plus de
+misère et plus d’asservissement.
+
+La situation compliquée et pénible où nous sommes actuellement en Russie
+exige de vous, non des articles de journaux, non des discours, ou des
+démonstrations bruyantes et souvent la déloyale excitation des paysans à
+la révolte, en en fuyant la responsabilité, elle exige un rigoureux
+examen de votre conscience, de votre vie, qui seule est au pouvoir de
+l’homme et dont le relèvement individuel peut seul améliorer la
+condition sociale.
+
+
+
+
+III
+
+AU PEUPLE
+
+(_J’entends par le mot peuple tout le peuple russe, mais principalement
+le monde rural, celui dont le travail fait vivre tout le pays._)
+
+
+Peuple travailleur, surtout toi paysan russe, tu te trouves aujourd’hui
+dans une situation particulièrement difficile. Si pénible qu’ait pu être
+ton existence jusqu’ici par suite de l’insuffisance des terres dont tu
+disposes, des impôts écrasants, des droits douaniers, des guerres
+provoquées par le gouvernement, tu as vécu en gardant ta foi au tsar, à
+l’impossibilité de se passer de lui, et tu te soumettais docilement à
+lui.
+
+Si mauvais que fût le gouvernement tsarien, tu lui obéissais tant qu’il
+était seul à gouverner. Aujourd’hui qu’une partie du peuple s’est
+révoltée contre lui, s’est mise à le combattre, que sur nombre de points
+il s’est établi deux pouvoirs au lieu d’un, chacun exigeant de toi
+l’obéissance, il ne t’est plus possible de te soumettre docilement au
+gouvernement, puisqu’il te faut choisir entre celui qui existe et le
+nouveau et tu dois te préoccuper de savoir quel est le meilleur.
+
+Que devez-vous donc faire, vous les hommes du vrai peuple,--non pas les
+dizaines de milliers d’ouvriers qui s’agitent dans les villes,--vous les
+cent millions de paysans qui travaillez la terre?
+
+Le traditionnel gouvernement impérial vous dit: «N’écoutez pas les
+émeutiers; ils vous promettent beaucoup, et ils ne vous donneront rien.
+Restez-moi fidèles, et je satisferai à tous vos besoins.»
+
+Les révolutionnaires vous disent: «Ne croyez pas à ce gouvernement; il
+vous a toujours opprimés et il continuera à vous opprimer. Joignez-vous
+à nous, aidez-nous, et nous établirons un gouvernement sur le modèle de
+celui des pays libres. Vous choisirez alors vous-mêmes vos gouvernants,
+vous dirigerez vos affaires et vous porterez vous-mêmes remède à vos
+misères.»
+
+Que devez-vous donc faire?
+
+Soutenir l’ancien gouvernement? Mais il promet depuis bien longtemps de
+prendre souci de vos besoins, et, loin de les satisfaire, il ne fait
+qu’accroître votre misère.
+
+Vous joindre aux révoltés? Ils vous promettent de vous doter d’un régime
+parlementaire, à l’exemple des pays les plus libres; mais partout où ce
+système existe, même dans les républiques, la misère du peuple n’est pas
+moins grande que chez nous. Comme chez nous, et plus encore, la terre y
+appartient aux riches; et, de même que chez nous, on y impose le peuple
+sans lui demander son avis; de même que chez nous, on y entretient une
+force armée, on déclare et on fait la guerre quand le gouvernement le
+juge nécessaire.
+
+Au reste, le nouveau régime qu’on vous promet n’est pas encore établi,
+et on ne sait nullement ce qu’il sera.
+
+Ainsi, nul avantage pour vous d’adhérer à l’un ou à l’autre parti. De
+plus, il s’agit moins d’avantages que de votre conscience, de votre
+responsabilité devant Dieu.
+
+Défendre l’ancien régime, c’est faire ce qu’on a fait en ces derniers
+temps à Odessa, à Sébastopol, à Kiev, à Riga, au Caucase, à Moscou:
+tuer, pendre, brûler vif, martyriser, fusiller les passants; massacrer
+femmes et enfants.
+
+Se joindre aux révolutionnaires, c’est commettre le même crime: tuer,
+exploser, incendier, piller, combattre les soldats (instruments du
+gouvernement), exécuter, pendre.
+
+Ainsi, le gouvernement tsarien et les révolutionnaires vous convient
+également à participer à une guerre fratricide. Vous ne pouvez donc pas,
+vous, travailleurs chrétiens, ni devant Dieu, ni devant votre
+conscience, _vous joindre ni à l’ancien ni au nouveau gouvernement et
+prendre part aux actes antichrétiens ni de l’un ni de l’autre_.
+
+Ne pas participer aux actes de l’ancien gouvernement signifie: refuser
+de servir dans l’armée, dans la police, comme garde champêtre,
+dizainier; n’assumer aucune fonction politique: service d’État, de
+zemstvos, de municipalités.
+
+Ne pas participer aux actes révolutionnaires signifie: ne pas former de
+syndicats et d’associations politiques, ne pas déclarer de grèves, ne
+pas incendier et ruiner les biens d’autrui, ne pas prendre part à des
+soulèvements armés.
+
+Vous avez actuellement devant vous deux pouvoirs hostiles, et tous deux
+vous convient à des actions mauvaises, antichrétiennes.
+
+Que pouvez-vous faire, sinon renoncer à tout gouvernement?
+
+On affirme qu’il est difficile, impossible même, de se passer de
+gouvernement. Cependant, vous autres, travailleurs russes, ouvriers des
+champs surtout, vous savez parfaitement vous en passer en menant votre
+existence champêtre, paisible, laborieuse, en jouissant de droits égaux
+sur la terre et en réglant vos affaires dans vos assemblées communales.
+
+Le gouvernement a besoin de vous, mais vous, paysans russes, vous pouvez
+parfaitement vous en passer.
+
+Voilà pourquoi, dans les circonstances actuelles si difficiles,
+lorsqu’il est également mal de se joindre à l’un comme à l’autre système
+gouvernemental, il est logique et bienfaisant pour vous de n’adhérer à
+aucun d’eux.
+
+ * * * * *
+
+Mais que doivent faire les ouvriers de fabrique qui, dans nombre de
+pays, sont plus nombreux que les agriculteurs et qui dépendent
+entièrement du gouvernement?
+
+Ils doivent adopter en tous points la même attitude que les ouvriers des
+champs: _ne se soumettre à aucun gouvernement_ et appliquer tous leurs
+efforts pour retourner à la vie rurale.
+
+Que les ouvriers des villes, autant que les ouvriers des champs, cessent
+d’obéir au gouvernement, et du coup le pouvoir de celui-ci
+disparaîtrait, et avec lui s’évanouirait d’elle-même la servitude où
+vous vous trouvez, parce qu’elle n’est maintenue que grâce à votre
+soumission volontaire.
+
+C’est vous qui assurez l’existence de ce gouvernement qui grève de
+droits d’entrée et de sortie tous les produits; qui impose tous les
+objets à l’intérieur; qui établit toutes sortes de monopoles en faveur
+des sociétés privées et assure le droit de propriété foncière; qui
+dispose de la force armée, que vous-même lui fournissez, et qui vous
+tient par elle en une dépendance et une soumission constantes.
+
+«Mais s’il n’existait que de petites communautés autonomes, qui, dès
+lors en l’absence d’un pouvoir central, assurerait le fonctionnement des
+services publics? Comment établirait-on les voies de communication, le
+télégraphe, la poste, l’enseignement supérieur, les bibliothèques
+nationales, le commerce?»
+
+Les hommes sont tellement habitués à croire que le gouvernement dirige
+vraiment tous les services publics, qu’il leur semble que sans lui ils
+ne sauraient exister. C’est une grave erreur.
+
+Les entreprises sociales les plus importantes, et pas seulement dans un
+pays, mais dans plusieurs à la fois, sont dues à l’initiative de
+personnes privées agissant en dehors de toute intervention
+gouvernementale. C’est bien dans ces conditions que furent fondées les
+diverses sociétés internationales, savantes, commerciales,
+industrielles.
+
+Non seulement le gouvernement ne concourt pas à leur développement,
+mais, au contraire, son intervention leur est une entrave.
+
+«Mais si vous refusez d’obéir au gouvernement, de payer l’impôt et de
+servir dans l’armée, les peuples étrangers envahiront votre pays et
+deviendront vos maîtres», objectent encore les hommes qui veulent
+demeurer nos chefs.
+
+Ne les écoutez pas. Décidez-vous seulement à reconnaître la terre comme
+propriété commune, à refuser les conscrits, les impôts, sauf ceux que
+vous paierez de bonne volonté pour assurer les services publics; tâchez
+de régler vos affaires en paix, et les peuples étrangers, séduits par
+votre heureuse vie, ne songeraient pas à aller vous conquérir; et, s’ils
+y songeaient, ils s’abstiendraient encore en voyant l’heureuse existence
+que vous menez; bien mieux, ils vous imiteraient.
+
+De même que vous, toutes les nations ont souffert et souffrent encore du
+combat qu’ont mené et mènent entre eux les divers gouvernements:
+rivalités militaires, commerciales, industrielles; luttes de classes,
+luttes de partis.
+
+Dans tous les pays chrétiens se poursuit un combat intérieur dont le
+principal but est de s’affranchir du gouvernement. Mais cet
+affranchissement des peuples, dont la majorité a abandonné la vie
+agricole en faveur de la vie industrielle des villes, devient fort
+difficile parce que ces nations industrielles dépendent de celles qui
+sont demeurées agricoles.
+
+Elles espèrent s’affranchir à l’aide de la doctrine socialiste. Mais
+vous, ouvriers russes, qui tirez vos moyens d’existence de la terre
+principalement, et qui pouvez satisfaire vos besoins par votre propre
+travail, vous avez la chance de pouvoir vous libérer bien plus
+facilement. Au surplus, le gouvernement, socialiste ou non, ne constitue
+pas pour vous une nécessité, pas même une commodité; c’est un lourd
+fardeau qui ne vous est en aucun cas utile à porter.
+
+Le gouvernement vous prive de la terre, vous enlève, sous forme d’impôt,
+la majeure partie du produit de votre travail, vous prive de vos enfants
+en en faisant des soldats et en les envoyant à la boucherie.
+
+Notez bien que l’autorité gouvernementale n’est nullement une condition
+aussi absolue de la vie humaine que le sont, par exemple, la culture de
+la terre, la famille, les relations entre les hommes, qui subsisteront
+toujours, tant qu’il y aura des hommes. Le gouvernement est une
+institution qui se crée quand le besoin en est, et elle disparaît quand
+elle devient inutile, comme toutes les institutions humaines. Dans les
+temps passés existaient le sacrifice humain, l’idolâtrie, la
+sorcellerie, le supplice, l’esclavage et autres mœurs analogues. Or, à
+mesure que les hommes progressaient, le caractère odieux de ces mœurs
+devenait de plus en plus évident et, peu à peu, elles disparurent.
+
+Il en est de même du gouvernement. Il naquit quand les hommes étaient
+encore sauvages et cruels. Et le gouvernement était à leur image.
+Presque tous les gouvernements ont emprunté leurs lois aux païens
+romains, et leur système d’administration demeure aujourd’hui aussi
+brutal qu’il l’était avant l’ère chrétienne.
+
+Mais les peuples progressent, ressentent de moins en moins le besoin
+d’être gouvernés par une autorité oppressive et y voient aujourd’hui un
+véritable obstacle à leur bonheur.
+
+La coquille est nécessaire à l’œuf tant que le poussin n’est pas formé.
+Dès qu’il l’est, la coquille ne lui est qu’une gêne. On peut en dire
+autant du gouvernement et du peuple qu’il protège, et la plupart des
+nations chrétiennes, la nation russe plus vivement que les autres, s’en
+rend bien compte.
+
+«Le gouvernement est indispensable», disent certains, convaincus qu’ils
+en sont, aujourd’hui surtout, en raison de l’agitation qui soulève le
+peuple russe.
+
+Mais qui sont-ils ceux qui se soucient de la plénitude du pouvoir du
+gouvernement? Ce sont ceux qui vivent du travail du peuple et qui, ayant
+conscience de leur culpabilité, craignent d’être dénoncés; ils espèrent
+donc que le gouvernement, solidaire avec eux, protégera par la force
+leur indignité.
+
+On conçoit que le gouvernement leur soit indispensable. Mais pour toi,
+peuple, n’était-il pas toujours une lourde charge?
+
+Enfin, aujourd’hui que sa mauvaise administration a provoqué la révolte
+et la division, il est devenu une véritable calamité dont tu dois te
+délivrer pour ton bien matériel et spirituel.
+
+Que vous réussissiez, paysans et ouvriers, à vous affranchir dès à
+présent du gouvernement ou que vous ayez encore à en souffrir, de
+l’actuel ou d’un nouveau, voire d’un gouvernement étranger, il ne vous
+reste qu’une chose à faire à vous, travailleurs russes: ne plus obéir à
+l’autorité et vous passer d’elle.
+
+Vous en serez persécutés au début; vous souffrirez des discordes qui
+naîtront peut-être parmi vous; mais toutes ces misères ne sont rien
+comparées aux malheurs et aux souffrances qui vous assaillent
+actuellement et qui vous attendent encore par la faute du gouvernement.
+De fait, en exécutant les ordres de tel ou tel gouvernement, vous serez
+entraîné à commettre toutes sortes de crimes et qui se perpétueront tant
+que vous n’y mettrez pas un terme par votre refus d’y participer.
+
+Laissez-vous seulement entraîner, répondez aux appels de l’un ou de
+l’autre gouvernement, entrez en lutte contre les révolutionnaires pour
+soutenir l’ancien gouvernement en qualité de soldats, de policiers, de
+membres des bandes noires; ou bien aidez les révolutionnaires par des
+grèves, pillages, émeutes, syndicats, élections, etc., etc.; outre qu’un
+grand poids pèsera sur votre conscience, vous serez de nouveau asservis,
+quel que soit le gouvernement qui triomphera, même celui que vous aurez
+aidé à vaincre.
+
+Donc, ne cédez pas, n’obéissez ni aux uns ni aux autres, et vous vous
+délivrerez de tous vos maux.
+
+Je vous le dis bien, il n’est qu’une issue de votre situation présente
+si difficile: refuser d’obéir à toute autorité oppressive, supporter
+avec résignation les violences et ne pas y participer en aucun cas.
+
+Cette issue est simple, facile, et conduit infailliblement au bonheur.
+
+Mais pour se comporter ainsi vous devez reconnaître l’autorité de Dieu
+et de sa loi.
+
+«Celui qui souffrira jusqu’au bout sera sauvé.» Et votre salut est entre
+vos mains.
+
+Ouvriers des villes, vous ne serez plus obligés d’accepter les
+conditions que les patrons vous imposent; c’est vous qui les réglerez,
+ou bien vous créerez des associations de production de tous les objets
+de première nécessité; ou encore, la terre étant devenue libre, vous
+retournerez à la vie naturelle, rurale.
+
+«Mais si nous, Russes, nous nous mettons à vivre sans gouvernement, il
+n’y aura plus de Russie», diront ceux qui croient qu’il est fort
+important que la Russie, c’est-à-dire le rassemblement forcé de peuples
+divers sous une même puissance, existe.
+
+Or, ce conglomérat appelé Russie, loin de vous être nécessaire, à vous,
+travailleurs russes, constitue précisément l’une des principales causes
+de vos malheurs.
+
+Si l’on vous écrase d’impôts, après avoir grevé vos ancêtres et amassé
+d’énormes dettes publiques que vous devez payer, si l’on vous enrôle et
+envoie guerroyer au bout du monde contre des gens dont vous ne vous
+souciez pas et qui ne se soucient pas de vous, c’est précisément afin de
+maintenir l’intégrité de cette Russie, qui n’est qu’un agglomérat forcé
+de la Pologne, du Caucase, de la Finlande, de l’Asie centrale, de la
+Mandchourie et d’autres territoires et populations sous la même
+puissance.
+
+Il y a pis encore. Cette agglomération, maintenue par la force, des
+peuples et des races est un grand péché dont vous portez malgré vous la
+responsabilité en obéissant au gouvernement.
+
+De fait, pour que subsiste la Russie telle qu’elle est, il faut courber
+sous le joug Polonais, Finlandais, Esthoniens, Géorgiens, Arméniens,
+Tatares et bien d’autres nationalités; on doit leur interdire de vivre
+comme ils l’entendent, les persécuter, voire les massacrer, en cas de
+désobéissance.
+
+Pourquoi donc participerez-vous à ces mauvaises actions puisqu’aussi
+bien vous en souffrez vous-mêmes?
+
+Ceux qui ont intérêt à ce que la Russie étende sa puissance sur la
+Pologne, le Caucase, la Finlande, et autres pays, qu’ils s’arrangent
+comme ils peuvent. Vous, travailleurs, vous n’y avez aucun intérêt. Ce
+qui vous intéresse, c’est de ne pas manquer de terre, c’est de ne pas
+être dépouillés de vos biens, privés de vos fils et, surtout, ne pas
+être obligés de commettre de mauvaises actions.
+
+Et tout cela finira dès que vous aurez cessé d’exécuter les ordres du
+gouvernement qui vous perdent corps et âmes.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages.
+ La portée de la Révolution russe 5
+
+ L’unique solution possible de la question agraire 135
+
+ L’impôt unique d’Henry George: Son application urgente et
+ facile en Russie 161
+
+ Que faire? 175
+
+ Appel aux Russes:
+ I.--Au Gouvernement 203
+ II.--Aux Révolutionnaires 215
+ III.--Au Peuple 227
+
+
+Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--16258.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76557 ***