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HALPÉRINE-KAMINSKY + + + PARIS + BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + 1907 + + + + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +à 3 fr. 50 le volume. + + + PLAISIRS VICIEUX, traduction par Halpérine-Kaminsky, + préface par Alexandre Dumas, de l’Académie française 1 vol. + + PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de l’auteur, + traduction par Halpérine-Kaminsky, préface par Charles + Richet, professeur à la Faculté de médecine de Paris 1 vol. + + LA VRAIE VIE, traduct. par Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + LA FOI UNIVERSELLE, _précédé d’un Appel au Clergé_, + traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + LE GRAND CRIME, _précédé d’une Lettre au Tsar_, traduction + par Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + GUERRE ET RÉVOLUTION (_La fin d’un Monde_), traduction + par Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + LES RÉVOLUTIONNAIRES, traduction par J.-W. Bienstock 1 vol. + + CORRESPONDANCE INÉDITE, réunie et traduite par J.-W. Bienstock 1 vol. + + +Il a été tiré du présent ouvrage cinq exemplaires numérotés sur papier +de Hollande. + + +Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y +compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norwège. + + +Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--16258. + + + + +LA PORTÉE + +DE LA + +RÉVOLUTION RUSSE + + + + +Nous vivons une grande époque. Jamais les hommes n’ont eu devant eux une +œuvre aussi grandiose à accomplir. Notre siècle est le siècle de +révolution dans la plus haute acception de ce mot: révolution morale et +non matérielle. Il se forme une idée supérieure d’organisation sociale +et de perfectionnement moral. Nous n’assisterons pas à la moisson, mais +c’est un grand bonheur que de semer avec foi. + +CHANNING. + + +Les dévots de l’utile n’ont d’autre moralité que celle de l’intérêt, et +d’autre religion que celle du bien matériel. Ils ont trouvé le corps +humain mutilé et épuisé par la misère: dès lors, dans leur zèle +inconsidéré, ils se dirent: «Guérissons ce corps; quand il sera bien +portant, gras, gavé, l’âme reviendra y habiter.» Je dis, moi, qu’on ne +saurait guérir ce corps qu’après avoir guéri l’âme. L’origine du mal est +en elle, tandis que les maux corporels ne sont que les manifestations +extérieures de ce mal. L’humanité meurt, de nos jours, de l’absence +d’une foi commune, d’une idée commune, unissant la terre au ciel, +l’univers à Dieu. L’absence de cette religion spirituelle, dont n’ont +survécu que les formes creuses et les formules inertes; l’absence +complète du sentiment du devoir, de l’aptitude de se sacrifier, ont fait +que l’homme est tombé dans la sauvagerie et a dressé sur un autel vide +l’idole de l’utilité. Les despotes et les princes de ce monde sont +devenus ses pontifes. Ce sont eux qui ont donné l’odieuse formule de la +morale utilitaire proclamant: «Chacun pour les siens, chacun pour soi.» + +Joseph MAZZINI. + + +Et voyant la multitude du peuple, Il fut ému de compassion envers eux de +ce qu’ils étaient dispersés et errants, comme des brebis qui n’ont pas +de berger. + +SAINT MATTHIEU (IX, 36). + + + + +LA PORTÉE + +DE LA + +RÉVOLUTION RUSSE + + + + +AVANT-PROPOS + + +Une révolution s’accomplit en Russie, et le monde entier la suit avec +une attention soutenue, cherchant à deviner et à prévoir où elle +conduira les Russes. + +Il est peut-être intéressant et important, pour les spectateurs qui +observent la révolution russe du dehors, de prévoir son aboutissant; +mais pour nous, Russes, qui la vivons, qui la faisons, l’intérêt +primordial n’est pas là; il est dans la détermination la plus nette et +la plus certaine de ce que nous devons faire en ces instants dangereux, +graves et d’une si grande portée pour nous. + +Toute la révolution est dans la sanction du changement survenu dans les +rapports du peuple avec le gouvernement. + +C’est bien ce changement qui s’effectue actuellement en Russie, et c’est +nous, tous les Russes, qui concourons à ce changement. + +Pour savoir comment nous pouvons et devons modifier nos rapports envers +le pouvoir, il nous faut donc élucider ce qu’est celui-ci, quelle est +son origine et quelle serait la meilleure attitude à garder envers lui. + + + + +I + + +Les mêmes phénomènes se sont invariablement produits chez tous les +peuples. Parmi ceux qui étaient occupés aux travaux indispensables à +leur subsistance: la chasse, ou l’élevage des bétails, ou l’agriculture, +se sont trouvés des individus, compatriotes ou étrangers, qui enlevaient +à ceux qui travaillaient le produit de leur travail: ils pillaient +d’abord, puis asservissaient leurs victimes et exigeaient d’elles soit +leur travail, soit un tribut. + +Les choses se passaient ainsi dans l’antiquité et se passent encore en +Afrique et en Asie. Et c’est ainsi que les travailleurs, toujours +occupés à leur œuvre indispensable et habituelle de la lutte contre les +forces naturelles, œuvre de leur subsistance et de celle de leurs +enfants, se soumettaient à toutes les exigences des conquérants, bien +qu’ils fussent plus nombreux et plus moraux que ceux-ci. + +Ils se soumettaient en raison de la répulsion qu’ont toujours les hommes +de lutter contre des hommes. Cette répulsion caractérise surtout ceux +qui sont occupés à l’œuvre grave de la lutte contre la nature. Ils +préfèrent donc subir toutes les suites qu’entraînent pour eux les +violences que d’abandonner leur travail coutumier, si nécessaire et si +affectionné d’eux. + +Il n’y avait certes question d’aucun «contrat» que font intervenir Hugo +Groz ou Rousseau pour déterminer les rapports entre manants et +seigneurs. Il ne pouvait pas y avoir non plus entente commune, comme +l’imagine Spencer dans ses _Principles of Sociology_, entente sur la +meilleure façon d’organiser la vie sociale. Au contraire, il se +produisait tout naturellement ceci: lorsque les uns subissaient la +violence des autres, les opprimés préféraient toutes les misères aux +soucis et aux efforts de la lutte contre les oppresseurs, et cela +d’autant plus que ceux-ci se chargeaient de défendre les pays soumis +contre les perturbateurs extérieurs ou intérieurs de l’ordre et de la +tranquillité. + +Lorsqu’on étudie l’organisation des sociétés primitives, on omet +toujours le fait que ce sont les membres qui assurent l’existence de +toute la communauté qui sont les plus nécessaires et les plus moraux. Il +est donc plus naturel qu’ils n’abandonnent pas leur œuvre indispensable +pour aller lutter contre la violence. + +Il en fut ainsi dans l’ancien temps, comme il en est aujourd’hui lorsque +nous voyons des Birmans, des Fellahs d’Égypte et des Boers se soumettre +à des Anglais ou des Bédouins à des Français. + +Une étrange doctrine, fort répandue aujourd’hui et qu’on appelle la +science sociologique, affirme que les rapports sociaux évoluent et ont +toujours évolué suivant des conditions économiques. Mais cette +affirmation n’est que la substitution à la cause claire et évidente du +phénomène, de l’une de ses conséquences. La cause des unes ou des autres +conditions économiques a toujours été et n’a pu être que dans +l’oppression des uns par les autres; tandis que les conditions +économiques sont le résultat de la violence et ne peuvent, par suite, +déterminer les rapports entre les hommes. + +De tout temps, les méchants, les envieux aimant l’oisiveté: les Caïn, +attaquaient les laboureurs: les Abel, et, en menaçant ceux-ci des pires +violences, jouissaient du produit de leur travail. Par contre, les bons, +les paisibles, ceux qui aimaient le travail, au lieu de lutter contre +les violateurs, trouvaient préférable de se soumettre à ceux-ci, parce +qu’ils ne pouvaient interrompre leur besogne nourricière. C’est bien sur +ces violences, et non pas sur le système économique, que reposaient et +reposent aujourd’hui tous les groupements humains existants. + + + + +II + + +Depuis les temps immémoriaux et chez tous les peuples de la terre, les +rapports entre dirigeants et dirigés ont donc eu la violence pour base. +Mais ces rapports, comme tout ici-bas, changent constamment, et cela +pour deux raisons: premièrement, parce que les oisifs qui détiennent le +pouvoir se pervertissent à mesure que leur pouvoir se prolonge, +deviennent insensés et cruels et leurs exigences sont de plus en plus +nuisibles à leurs subordonnés; deuxièmement, parce que la folie de la +soumission aux maîtres pervertis apparaît de plus en plus marquée aux +opprimés. + +Quant aux maîtres, ils se pervertissent toujours: d’abord parce qu’ils +sont immoraux, et cela par le fait même qu’ils préfèrent l’oisiveté et +la violence au travail; puis, en mettant leur puissance au service de +leurs passions et de leurs vices, ils peuvent s’y adonner de plus en +plus; enfin, tandis que les simples mortels rencontrent des obstacles à +leurs penchants vicieux, les maîtres n’en rencontrent aucun, et, loin +d’en être blâmés, en sont couverts d’éloges par leurs courtisans. Car le +plus souvent ceux-ci tirent profit de la folie de leurs maîtres, et il +leur est en même temps agréable de penser que les vertus et la sagesse, +commandant le respect aux hommes sensés, sont attribuées à ceux à qui +ils se soumettent; c’est pourquoi les vices des dirigeants, vantés comme +des vertus, se développent dans des proportions monstrueuses. + +C’est bien là la cause qui a entraîné les chefs couronnés ou non +couronnés jusqu’à la limite extrême de la folie et du vice qu’ont +atteinte les Néron, les Charles, les Henri, les Louis, les Ivan, les +Pierre, les Catherine, les Marat. + +Mais il y a autre chose. Si les chefs se contentaient d’être débauchés +personnellement, ils ne seraient pas si nuisibles. Mais les débauchés +oisifs et blasés, tels que sont généralement les dirigeants, ont besoin +d’un but dans la vie qu’ils cherchent à atteindre. Or, ce but ne peut +être que l’accroissement de leur gloire. + +Dans toutes les autres passions, la limite de la satiété est vite +atteinte; seule, la passion de la gloire est illimitée, et c’est +pourquoi tous les dirigeants ont toujours ambitionné la gloire, +principalement militaire, comme l’unique passion où les hommes débauchés +et blasés peuvent toujours trouver de nouvelles jouissances. + +Or, pour entreprendre une guerre, il faut de l’argent, des soldats et +surtout une possibilité de carnage. C’est ce qui rend la situation des +soumis de plus en plus pénible. Finalement elle arrive à un degré si +aigu qu’ils ne peuvent plus supporter le poids du pouvoir et cherchent à +modifier leurs rapports envers lui. + + + + +III + + +Il est une autre cause, plus puissante encore, des changements de +rapports entre dirigeants et dirigés. Reconnaissant au pouvoir le droit +de les dominer et étant habitués à la soumission, ces derniers +commencent, à mesure que l’instruction et la conscience morale se +répandent, à se rendre compte non seulement de la nocivité grandissante +du pouvoir au point de vue matériel, mais encore de l’immoralité de la +soumission. + +Il y a dix, ou même cinq siècles, les nations pouvaient, sur l’ordre de +leurs chefs, massacrer des populations entières des autres pays dans un +but de conquête, de dynastie ou de fanatisme religieux. Mais, au XIXe et +au XXe siècle, les dirigés, éclairés par le christianisme ou par +d’autres doctrines humanitaires engendrées par lui, ne peuvent plus +obéir aux autorités exigeant la participation à l’assassinat de ceux qui +défendent leur liberté, comme cela eut lieu notamment en Chine, au +Transvaal, aux Philippines; ils ne peuvent plus, comme jadis, la +conscience tranquille, se savoir participer aux violences que commettent +aujourd’hui tous les gouvernements. + +Le pouvoir oppresseur, à mesure qu’il dure, fond par les deux bouts: +d’une part, par l’accroissement de l’immoralité des dirigeants +augmentant progressivement le poids qui écrase les dirigés, et, de +l’autre, en répondant de moins en moins au principe de moralité des +dirigés. + +L’heure survient donc immanquablement quand se modifie l’attitude du +peuple envers l’autorité. Elle peut survenir tôt ou tard, suivant le +degré et la rapidité de la corruption du pouvoir, le tempérament plus ou +moins calme ou agité du peuple, voire suivant sa situation géographique +facilitant ou empêchant la communication des hommes entre eux; mais, tôt +ou tard, cette heure arrive forcément chez tous les peuples. + +Chez les nations occidentales, nées sur les ruines de l’empire romain, +ce moment était arrivé depuis longtemps. La lutte du peuple contre le +gouvernement a continué dans les États qui lui avaient succédé, continue +encore aujourd’hui. Chez les Orientaux: la Turquie, la Perse, l’Inde, la +Chine, ce moment n’est pas encore venu. Enfin, il vient de sonner pour +le peuple russe. + +Ce peuple est aujourd’hui en présence d’un terrible dilemme: doit-il +continuer, à l’exemple des populations orientales, à se soumettre à son +gouvernement irraisonné et corrompu malgré tous les maux dont il en +souffre; ou bien, à l’exemple des nations occidentales, reconnaissant le +caractère nuisible du gouvernement existant, doit-il le renverser par la +force et le remplacer par un nouveau? + +Ce dilemme se présente comme naturel à ceux des Russes qui, +n’appartenant pas aux classes ouvrières, se trouvent en rapport avec les +classes supérieures des nations occidentales et considèrent comme un +bien la puissance militaire, le progrès industriel et commercial, le +perfectionnement technique et l’éclat extérieur auxquels sont parvenus +les peuples d’Occident à la suite du changement de leur régime +politique. + + + + +IV + + +La plupart des Russes n’appartenant pas aux classes laborieuses sont +persuadés que le peuple ne saurait rien faire de mieux, pendant la crise +actuelle, que de s’engager dans la voie qu’ont suivie et suivent encore +les nations occidentales: combattre le gouvernement, limiter son pouvoir +et élargir de plus en plus celui du peuple. + +Cette conviction est-elle juste et cette activité est-elle rationnelle? + +Les nations d’Occident, engagées sur cette voie depuis des siècles, +ont-elles atteint le but qu’elles poursuivaient? Se sont-elles +débarrassées de tous les maux dont elles souffraient? + +Ces nations, comme toutes les autres, commencèrent par se soumettre à +toutes les exigences des autorités parce qu’elles préféraient la +soumission à la lutte. Mais le pouvoir, en la personne des +Charles-Quint, des Philippe, des Henri VIII, est parvenu à un tel degré +de corruption que les peuples ne purent plus en supporter le poids. +Aussi se révoltèrent-ils à plusieurs reprises contre leurs princes. + +Cette lutte se manifestait en divers pays et à diverses époques, mais +toujours et partout sous les mêmes aspects: guerres civiles, pillages, +assassinats, supplices; finalement, l’ancien gouvernement devait faire +place à un nouveau. Lorsque celui-ci commençait à trop peser à son tour +au peuple, il était également renversé et remplacé par un autre, lequel, +par la perversité propre au pouvoir, se rendait aussi nuisible que le +précédent. + +En France, par exemple, il se produisit, en l’espace de soixante-dix +ans, dix changements de gouvernement: les Bourbons, la Convention, le +Directoire, le Consulat, l’Empire, encore les Bourbons, Louis-Philippe, +de nouveau la République, de nouveau l’Empire, de nouveau la République. +Les changements de régime s’effectuaient également parmi les autres +peuples, quoique avec moins de brusquerie. + +Ces successions de régime n’amélioraient généralement pas la situation +des peuples, et les auteurs des révolutions ne pouvaient se défendre de +l’idée que les maux proviennent moins de la nature des personnes +revêtues du pouvoir que du fait de la domination d’un petit nombre sur +la grande masse. C’est pourquoi ils cherchèrent à rendre le pouvoir +inoffensif en limitant ses attributions. Et on l’obtenait par +l’institution de corps élus où étaient représentées les diverses +classes. + +Mais les hommes appelés à siéger dans les assemblées et à limiter +l’arbitraire du gouvernement, en détenant eux-mêmes l’autorité, +subissaient à leur tour l’influence corruptrice du pouvoir; +collectivement ou séparément, ils faisaient le même mal et pesaient +aussi lourdement sur le peuple que les souverains autocrates. + +Pour y remédier et circonscrire davantage l’arbitraire, certains peuples +firent disparaître presque entièrement le pouvoir monarchique, et +établirent un gouvernement composé d’hommes élus par le suffrage +universel. Par la suite, s’établit le régime républicain en France, en +Amérique, en Suisse: d’où la possibilité pour chaque membre de la +société d’intervenir et de participer à la confection des lois. + +Tous ces changements ne firent que corrompre de plus en plus les +citoyens de ces pays, en raison de leur participation au pouvoir et de +la négligence de leurs occupations. Quant aux maux dont souffraient les +peuples, ils ne continuaient pas moins à subsister, quel que fût le +régime: monarchie constitutionnelle ou république, avec ou sans +_referendum_. + +Il n’en pouvait être autrement, car l’idée de limiter l’arbitraire du +pouvoir en y faisant participer tous les hommes pèche par sa base même. + +S’il est injuste qu’un seul homme, avec le concours de ses auxiliaires, +puisse gouverner la collectivité entière et que son administration soit +nuisible au peuple, il n’est pas douteux qu’il en sera de même lors de +la domination de la minorité sur la majorité. + +Mais le règne de la majorité sur la minorité ne garantit pas plus une +administration équitable, car il n’y a aucune raison de croire que la +majorité puisse être plus sensée que la minorité qui ne participe pas au +gouvernement. + +Quant à l’extension du droit de gouverner _sur tous_,--par le +développement progressif du _referendum_ et du droit d’initiative,--elle +aboutirait simplement à ce que tout le monde lutterait contre tout le +monde. + +Le pouvoir d’un homme sur un autre, fondé sur la violence, est un mal +dans sa source même. Aucune organisation ayant pour base la violence ne +saurait empêcher le mal de demeurer un mal. + +Il s’ensuit que dans tous les pays, quel que soit leur régime, +despotique ou démocratique, les maux fondamentaux restent les mêmes: +accroissement progressif et effrayant des budgets; animosité envers les +voisins suscitant les préparatifs à la guerre; impôts et monopoles; +privation du peuple de son droit à la terre devenue propriété privée; +nationalités opprimées; enfin, guerre fauchant et corrompant de +nombreuses vies humaines. + + + + +V + + +Certes, les régimes représentatifs de l’Europe occidentale et de +l’Amérique, tant monarchie constitutionnelle que république, ont +supprimé certains abus des autorités, rendu impossible l’existence de +monstres, tels que les Louis, les Charles, les Henri, les Ivan. + +(Il est vrai que sous un régime représentatif le pouvoir peut être +détenu par des hommes insignifiants, rusés, immoraux et intrigants, mais +l’organisation politique actuelle est telle, que seuls des hommes de +cette catégorie peuvent accéder au pouvoir.) + +Le régime parlementaire a supprimé sans doute des abus: par exemple les +lettres de cachet, les persécutions religieuses; il a soumis l’impôt à +l’examen des représentants du peuple, rendu publics les actes du +gouvernement, concouru au perfectionnement technique de l’industrie, +facilitant ainsi la vie aux riches et ajoutant plus de puissance +militaire à l’État. + +De sorte que, grâce à cet ordre de choses, les nations sont devenues +incontestablement plus puissantes dans l’industrie, le commerce et l’art +militaire que ne le sont celles où subsiste le régime despotique, et la +vie des classes privilégiées fut rendue plus assurée, plus commode, +agréable et belle qu’auparavant. + +Mais la vie de la majorité de ces nations est-elle devenue mieux +assurée, plus libre, et surtout plus rationnelle et morale? + +J’estime que non. + +Sous le régime du pouvoir personnel, le nombre de ceux qui sont +pervertis par la participation au pouvoir et par leur existence +parasitaire est limité; il comprend les proches, les conseillers et les +courtisans du maître. La cour des souverains est l’unique foyer des +contagions immorales d’où elles rayonnent de tous côtés. Tandis que, +sous le régime constitutionnel, le nombre de ces foyers augmente, car +chacun des participants au pouvoir a ses amis, auxiliaires, courtisans, +ainsi que des descendants. + +Enfin, sous le régime du suffrage universel, le nombre de ces centres de +contagion se multiplie davantage encore. Chaque électeur est l’objet de +flatterie et de subornation. Le caractère de la domination se modifie +également: au lieu de reposer sur la violence directe, elle a pour base +l’argent, ce qui est encore la violence, mais par transmission complexe. + +Le nombre des hommes oisifs vivant du produit des travailleurs se +multiplie donc; une classe se forme, appelée bourgeoisie, qui, sous la +protection de la force, mène une vie facile et agréable, exempte de tout +travail pénible. + +Étant donné qu’il faut--pour organiser une pareille existence pour des +milliers de roitelets remplaçant un seul souverain--une grande quantité +d’objets enjolivant et égayant leur vie de fête, à chaque passage du +régime despotique au régime représentatif surgissent des inventions +facilitant la production d’objets de plaisir et de sécurité pour les +classes fortunées. + +Or, la fabrication de ces objets détache de plus en plus les ouvriers du +travail des champs. Ainsi se forme la classe des ouvriers de ville, qui, +en raison de leur situation précaire, tombent sous la complète +dépendance des classes aisées. + +A mesure que le régime parlementaire se prolonge, le nombre des +travailleurs de ville augmente et leur situation empire. Aux États-Unis, +sur soixante-dix millions d’habitants, on compte dix millions de +prolétaires. La même proportion est observée en Angleterre, en Belgique, +en France. + +On voit par là que le nombre de ceux qui abandonnent le travail +produisant les objets de première nécessité, pour fabriquer les objets +de luxe, croît progressivement dans ces États. + +Il est donc clair que cette situation rend de plus en plus pénible la +vie des hommes qui sont forcés d’assurer le luxe aux oisifs dont le +nombre grandit sans cesse. Il est évident qu’une pareille vie sociale ne +saurait durer. + +Il se produit ici un phénomène qui pourrait être comparé à ce qui se +passerait chez un homme dont le torse augmenterait de plus en plus, +tandis que ses jambes deviendraient de plus en plus grêles: les jambes +ne pourraient plus supporter le poids du torse. + + + + +VI + + +Les peuples d’Occident, comme partout ailleurs, se soumettaient à leurs +maîtres afin d’éviter les tribulations et le mal que comporte la lutte. +C’est seulement lorsque l’oppression leur devenait trop lourde, que les +peuples, tout en reconnaissant la nécessité du pouvoir, se mettaient à +le combattre. Ceux qui prenaient part à la lutte étaient d’abord peu +nombreux; mais, devant l’insuccès des efforts des premiers combattants, +d’autres se joignaient à eux, et leur nombre croissait de plus en plus. +Et en voici le résultat: au lieu de se libérer des maux qu’engendrait le +pouvoir, la plupart des hommes de ces pays prirent part à ce même +pouvoir dont ils voulaient s’affranchir. + +Il arriva ce qui devait arriver: la perversion, propre au pouvoir, s’est +répandue non pas parmi un petit nombre comme cela a lieu sous le régime +d’un gouvernement personnel, mais bien parmi tous les membres de la +société. (Aujourd’hui, on s’emploie à ce que les femmes subissent la +même perversion.) + +Sous le régime parlementaire et du suffrage universel, chaque député +commence sa carrière par la subornation, l’enivrement des électeurs, les +promesses qu’il sait ne pouvoir tenir, et, siégeant à la Chambre, il +participe à la confection des lois qu’on fait appliquer par la force. Il +en est de même des sénateurs, des présidents. + +Les places au Parlement sont cotées; il est des hommes d’affaires qui +négocient cette opération financière entre les candidats et les +électeurs. La même corruption caractérise l’élection d’un président de +République. L’élection du président des États-Unis coûte des millions +aux brasseurs d’affaires qui escomptent l’élection de leur candidat en +vue des profits qu’ils tireront de tel ou tel système d’impôt ou de +l’exploitation de tel ou tel monopole, et ils regagnent en effet avec +usure ce que leur avait coûté l’élection présidentielle. + +Cette corruption foncière en entraîne bien d’autres: le penchant à +éluder tout travail pénible, la jouissance des commodités et des +plaisirs procurés par d’autres, les intérêts et les soucis d’État +empêchant de s’occuper des classes laborieuses, la propagation des +journaux remplis de mensonges et d’animosité; enfin, et surtout, la +haine entre peuples, classes, et individus. Cette corruption, +progressant toujours, a atteint de notre temps un tel degré, que la +lutte des uns contre les autres est devenue un phénomène général, et que +la science--celle qui s’emploie à justifier toutes les vilenies--a +proclamé que la lutte et la haine sont les conditions nécessaires et +bienfaisantes de la vie humaine. + +La paix qui, aux yeux des peuples antiques, apparaissait comme le bien +suprême,--ils se congratulaient avec les paroles: paix à vous,--a +disparu complètement parmi les peuples de l’Occident. Non seulement elle +a disparu, mais les hommes cherchent à se convaincre que la mission de +l’homme n’est pas dans la paix, mais dans la lutte de tous contre tous. + +Effectivement, une lutte incessante, industrielle, commerciale, +militaire y est menée: État contre État, classe contre classe, parti +contre parti, ouvrier contre capitaliste, homme contre homme. + +Il y a plus. La participation au pouvoir de tous les membres de la +société eut encore ce résultat que les hommes, détournés chaque jour +davantage du travail immédiat de la terre et prenant de plus en plus +goût à l’existence parasitaire, perdirent aussi leur indépendance, et, +par leur situation même, furent amenés à la nécessité de mener une vie +immorale. + +N’ayant ni l’habitude, ni le goût de subvenir à leurs besoins par le +travail de la terre, les Occidentaux furent forcément obligés d’acquérir +leurs moyens d’existence chez les autres nations. Or, ils ne pouvaient +le faire que par deux moyens: la supercherie, c’est-à-dire l’échange +d’objets pour la plupart inutiles et immoraux, tels que l’alcool, +l’opium, les armes, contre des objets de première nécessité; l’autre +moyen est la violence, c’est-à-dire le pillage des peuples en Asie, en +Afrique, partout où on sent la possibilité de piller impunément. + +Dans cette nécessité se trouvent l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la +France, les États-Unis, et surtout la Grande-Bretagne qui sert d’exemple +et d’objet d’envie aux autres nations. Presque tous les hommes de ces +pays, en devenant les participants conscients à la violence, dirigent +tous leurs efforts et toute leur attention vers l’activité +gouvernementale, industrielle et commerciale, ayant pour dessein +principal la satisfaction des besoins de luxe; et ils deviennent, soit +par la pression directe, soit par l’argent, les dominateurs des peuples +agricoles qui leur fournissent les objets de première nécessité. + +Ils sont dans certains états la majorité, dans d’autres encore la +minorité; mais la proportion de ces hommes exploitant le travail des +autres augmente avec une grande rapidité au détriment de ceux qui vivent +de leur propre travail agricole si naturel. Il s’ensuit que la plupart +des nations d’Occident ne peuvent plus subsister par leur travail +agricole. Il leur faut, par la violence ou la tromperie, enlever les +objets de subsistance aux peuples qui vivent encore par la culture de +leur propre sol. Ce à quoi elles s’emploient en recourant, soit à la +force brutale, soit à la corruption. + +Il arrive dès lors que l’industrie, ayant principalement pour but le +besoin des riches, et du plus riche de tous: le gouvernement, dirige ses +efforts vers la culture approximative des grandes étendues de terre, à +l’aide de machines; vers la confection de la toilette féminine, des +palais, bonbons, jouets, automobiles, tabacs, vins, médicaments, papier +à lettres, canons, fusils, poudre, etc., etc. + +Et, comme il ne peut y avoir de fin aux caprices des hommes lorsqu’ils +exploitent le travail d’autrui, l’industrie se mit à fabriquer de plus +en plus des objets inutiles, stupides et corrupteurs, tout en détournant +les hommes du travail rationnel. Et nous ne voyons pas de fin à ces +inventions pour le plaisir des oisifs, puisque, plus bêtes et plus +immorales elles sont,--automobiles remplaçant les jambes d’hommes et les +animaux, les funiculaires de montagnes, ou les automobiles +blindées,--plus leurs auteurs et ceux qui en profitent sont contents et +fiers. + + + + +VII + + +En Angleterre, où le régime parlementaire est plus ancien, un septième +seulement de la population est occupé aujourd’hui aux travaux agricoles; +en Allemagne, on compte 45 p. 100; en France, la moitié; de sorte que, +dans le cas où ces états pourraient faire disparaître les maux du +prolétariat, leur situation présente ne leur permettrait pas de +subsister indépendamment des autres pays. De même que les prolétaires +dépendent des classes possédantes, ces nations dépendent de celles qui +peuvent pourvoir à leur propre subsistance et vendre aux étrangers le +superflu. Telles sont l’Inde, la Russie, l’Australie. + +Les nations de l’Occident ont donc besoin pour exister de recourir aux +supercheries et aux violences sous forme de conquête des marchés, et, +poursuivant ce qu’elles appellent leur politique coloniale, elles +jettent plus loin et plus loin leur filet sur les hommes qui vivent +encore de l’agriculture dans diverses parties du monde. En rivalisant +entre elles, elles accroissent à chaque instant leurs armements et +enlèvent par des ruses diverses leurs terres à ceux qui mènent une vie +rationnelle et les forcent à les nourrir. + +Elles ont encore la possibilité d’agir ainsi. Mais on aperçoit déjà la +limite de la conquête des marchés, de la supercherie envers les +acheteurs, de la vente des objets inutiles et nuisibles, de +l’asservissement des pays lointains. Les populations de ces pays +commencent à se pervertir à leur tour, à produire elles-mêmes les objets +que leur fournissaient les nations occidentales, voire à apprendre la +science peu compliquée de l’armement et à être aussi cruelles que leurs +professeurs. + +On approche donc de la fin de cette existence immorale. En s’en +apercevant, les Occidentaux cherchent à s’étourdir, comme le font +toujours les hommes qui gâchent leur vie et qui le savent. + +Ils s’incitent à croire aveuglément que les inventions et le +perfectionnement des commodités de la vie au profit des riches, ainsi +que les instruments de lutte entre les hommes, que durant plusieurs +générations les travailleurs asservis étaient forcés de fabriquer, +constituent des acquisitions très importantes, presque sacrées, appelées +culture, ou, mieux encore, _civilisation_. + +Et comme toute foi avait sa science, la foi en la civilisation a la +sienne: la sociologie. Or, celle-ci n’a qu’un but: la justification de +l’ordre mensonger qui règne parmi les peuples de l’Occident. + +Cette science démontre que les cuirassés, le télégraphe, les bombes, la +photographie, les chemins de fer électriques et tant d’autres sottes et +pernicieuses inventions, destinées à augmenter le confort des oisifs ou +à les défendre par la force, sont bonnes, sacrées, marquées d’avance par +des lois immuables. C’est pourquoi la dépravation à laquelle ils donnent +le nom de civilisation est une condition indispensable de la vie humaine +et doit être répandue sur toute l’humanité. + +Et cette croyance est aussi aveugle, aussi inébranlable et présomptueuse +que toute croyance. + +On peut tout discuter, mais non la civilisation, c’est-à-dire +l’arrangement de notre vie, ainsi que les vilenies et les sottises que +nous commettons; la civilisation est un bien certain ne souffrant aucun +doute. Tout ce qui compromet cette croyance est mensonge; tout ce qui la +soutient est vérité absolue. + +Cette foi et cette science font que les Occidentaux, engagés dans leur +voie funeste, ne veulent pas voir et reconnaître qu’ils marchent vers +leur perte certaine. Les plus avancés parmi eux se réjouissent à la +pensée que cette voie les conduit, non à la perte, mais au plus grand +bonheur. Ils se persuadent que, par la violence qui les a déjà conduits +à leur malheureuse situation actuelle, ils parviendront à ce que les +hommes, qui visent le bien purement matériel, bestial, susciteront +l’apparition soudaine parmi eux, sous l’influence de la doctrine +socialiste, d’autres hommes qui, en possession du pouvoir, mais non +pervertis par lui, organiseront une vie sociale qui transformera ceux +qui sont habitués à mener une lutte égoïste en altruistes, et que tous +travailleront au bien commun pour en jouir fraternellement. + +Mais, si cette croyance n’a pas de fondement raisonnable et perd déjà en +ces derniers temps crédit parmi les hommes qui réfléchissent, elle se +maintient encore dans la masse ouvrière à laquelle elle donne le change +sur sa malheureuse condition, en lui faisant espérer un devenir +meilleur. + +Telle est la foi qui berce la plupart des peuples occidentaux et les +entraîne à la perte. Et cette fascination est si puissante que les voix +des sages qui vécurent parmi eux, tels Rousseau, Lamennais, Carlyle, +Ruskin, Channing, Harrisson, Emerson, Herzen, Carpenter, n’ont laissé +aucune trace dans la conscience des hommes, qui courent vers l’abîme et +ne veulent le voir ni en convenir. + +Et c’est dans cette voie funeste que les politiciens européens invitent +le peuple russe à s’engager, tout joyeux qu’ils sont de voir une +nouvelle nation tomber dans la même situation sans issue! Ils poussent +également des Russes étourdis, qui, ne sachant pas penser par eux-mêmes, +imitent servilement ce qui se faisait il y a des centaines d’années, +alors qu’on ne savait pas encore où cela mènerait les peuples +d’Occident. + + + + +VIII + + +La soumission à la violence a conduit autant les Orientaux, qui +continuent à obéir à leurs souverains corrompus, que les Occidentaux, +chez qui le pouvoir et la corruption qui l’accompagne se sont +démocratisés, à de grands maux, à de nouveaux conflits inévitables qui +les menacent tous. + +La condition malheureuse des peuples occidentaux à l’intérieur est +encore accrue par le fait qu’ils sont amenés à la nécessité de +soustraire pour leur alimentation, par la ruse et la force, aux peuples +orientaux leurs produits du travail. + +Ils y parviennent toujours par la même méthode, connue sous le nom de +civilisation, et qui leur sert jusqu’au moment où les Orientaux +l’apprennent à leur tour. En attendant, la majorité de ceux-ci, +continuant à obéir à leur gouvernement, retardent dans les procédés de +lutte contre les Occidentaux et sont obligés de se soumettre à leur +puissance. + +Mais certains parmi les peuples orientaux commencent déjà à se frotter à +la civilisation corruptrice des Européens, et, comme l’ont prouvé les +Japonais, s’assimilent aisément la ruse peu compliquée et la cruauté des +civilisés pour opposer les mêmes moyens de lutte qu’avaient employés +contre eux leurs oppresseurs. + +Et voici que le peuple russe, placé entre les Occidentaux et les +Orientaux, s’étant assimilé en partie les procédés de l’Occident, mais +continuant jusqu’à ces derniers temps à obéir à son gouvernement +autocratique, est amené par la destinée à réfléchir sur les maux dont +souffrent les peuples aux deux antipodes. D’un côté, il voit les +souffrances que vaut aux Orientaux leur soumission au pouvoir +despotique; de l’autre, il se rend compte que la limitation du pouvoir +et sa démocratisation chez les Occidentaux, loin d’améliorer leur sort, +les a corrompus et les a acculés à la nécessité de tromper et de piller +les autres peuples. + +Le peuple russe doit donc en conclure qu’il lui faut modifier ses +rapports envers le pouvoir d’une façon autre que ne l’avaient fait les +peuples de l’Occident. + +Tel un chevalier de la mythologie slave, la Russie est aujourd’hui au +carrefour de deux routes, l’une et l’autre conduisant à la perte. + +Il est désormais impossible à un peuple de continuer d’obéir à son +gouvernement. + +C’est impossible, parce que, voyant le gouvernement dépouillé de son +prestige passé, ayant compris que la plupart des maux proviennent de +lui, le peuple russe ne peut ne pas vouloir se débarrasser de ces maux. + +En outre, il n’a plus à obéir au gouvernement parce qu’en réalité il +n’en existe plus qui assurerait au peuple, comme par le passé, le loisir +et la tranquillité. Nous ne sommes plus en présence d’un gouvernement et +des révoltés, mais seulement de deux partis qui se combattent avec +acharnement. + +Obéir au gouvernement comme sous l’ancien régime, c’est continuer à +supporter les souffrances passées: manque de terre, famine, lourds +impôts, guerres aussi inutiles que sauvages, et, de plus, participer aux +scélératesses que commet aujourd’hui le gouvernement pour se défendre, +vainement d’ailleurs, comme tout porte à le croire. + +Il est moins sensé encore pour le peuple russe de s’engager dans la voie +qu’ont suivie les peuples occidentaux, puisque son caractère funeste est +devenu évident. Ceux-ci ignoraient où elle les conduisait lorsqu’ils +l’avaient choisie, tandis que nous, nous ne pouvons plus ignorer. + +D’autre part, la majorité des Occidentaux qui s’étaient engagés sur +cette voie assuraient leur existence par l’industrie, le commerce, ou +l’esclavage direct (nègres) ou indirect (salariés); tandis que le peuple +russe est principalement agricole. S’engager sur la voie que suivaient +les nations occidentales, c’est donc commettre, consciemment cette fois, +des violences, non plus pour le compte du gouvernement, mais contre lui; +non plus commandé par autrui, mais par notre volonté propre, et pour +aboutir finalement, comme les Occidentaux, et après une lutte séculaire, +aux mêmes maux dont le peuple russe souffre actuellement: manque de +terre, accroissement progressif des impôts, dette publique, armements, +guerres aussi cruelles qu’insensées. Bien mieux: perdre comme les autres +peuples de l’Europe le bien primordial que possède le peuple russe: +l’existence agricole qui lui est si chère et habituelle, et cela pour +être ensuite à la merci de la production étrangère. Lutter enfin dans +les conditions les moins favorables contre l’industrie et le commerce +étrangers, avec la certitude d’être vaincu. + +Ainsi, course à l’abîme sur l’une comme sur l’autre voie. + + + + +IX + + +Que doit donc faire le peuple russe? + +La réponse, semble-t-il, est bien simple, naturelle, découlant de la +situation même: ne suivre ni l’une ni l’autre des deux voies; autrement +dit, ni obéir à son gouvernement qui l’a conduit à son malheureux état +actuel, ni organiser sur le modèle des peuples occidentaux le régime +parlementaire et oppresseur qui a rendu leur situation plus malheureuse +encore. + +Cette réponse simple et naturelle doit venir à l’idée du peuple russe +plus qu’à tout autre, et surtout dans sa situation actuelle. + +Au fait, on ne peut que s’étonner de ce qu’un paysan du gouvernement de +Toula ou de Saratov, de Vologda ou de Kharkov, qui ne voit aucun intérêt +à obéir au gouvernement, puisqu’il n’en tire que toute sorte de misères, +non seulement continue à se soumettre à lui, mais encore agisse contre +sa conscience, concoure lui-même à son asservissement, paye l’impôt sans +connaître l’usage qu’on en fait, donne ses fils au régiment, sachant +encore moins à qui sont nécessaires les souffrances et la mort de ces +travailleurs qu’il avait élevés avec tant de peine et qui lui sont si +indispensables dans sa maison. + +Il serait plus surprenant encore que ce paysan, menant une vie paisible +et indépendante, indifférent à tout gouvernement, cherchât à se délivrer +d’un pouvoir oppresseur et inutile en recourant à la même violence dont +il souffre, en remplaçant les anciens oppresseurs par des nouveaux, +comme l’avait fait en son temps le paysan français ou anglais. + +Ne serait-il pas plus simple au laboureur russe de cesser d’obéir à tout +gouvernement de violence, et de ne plus y participer? S’il le faisait, +aussitôt disparaîtraient d’eux-mêmes et les impôts, et le service +militaire, et les exactions des fonctionnaires, et la propriété +foncière, et toutes les misères qui en résultent pour les travailleurs. +Elles disparaîtraient parce qu’il n’y aurait plus personne pour les +maintenir. + +Pour procéder ainsi, le peuple russe se trouve dans des conditions +historiques, économiques et religieuses exceptionnellement favorables. + +La première condition est qu’il soit arrivé à la nécessité de changer +ses rapports envers le pouvoir, alors que l’erreur de la direction +qu’avaient suivie les nations occidentales, avec lesquelles il se trouve +depuis longtemps en relation étroite, fut apparue avec évidence. + +En Occident, le pouvoir a déjà parcouru tout son orbite. Les peuples y +ont d’abord laissé faire l’autorité oppressive afin de se soustraire aux +soucis et à la lutte du pouvoir. Lorsque l’autorité s’est pervertie et +leur est devenue trop lourde, ils tentèrent d’alléger son poids en la +limitant, c’est-à-dire en assumant une part de responsabilité. Peu à peu +cette participation au pouvoir s’étendit. Finalement, ceux-là mêmes qui +avaient toléré le pouvoir pour ne pas y participer furent amenés à +lutter pour lui et, conséquence naturelle, à se pervertir à leur tour. + +Il devint évident que la prétendue restriction de l’arbitraire d’un +petit nombre équivaut à un simple changement de maîtres à +l’accroissement de leur quantité, et, par voie de conséquence, à +l’extension de l’immoralité, de l’animosité et de l’irritation des uns +contre les autres. Car, de même que par le passé, le pouvoir est demeuré +la domination d’un petit nombre des plus mauvais sur le grand nombre des +meilleurs. + +Il devint évident également que l’augmentation de la quantité des +participants à l’administration publique détournait les hommes du +travail agricole si naturel à l’homme, et les amenait à la production et +à la surproduction des objets de fabrique inutiles et nuisibles, ainsi +qu’à fonder leur existence sur la tromperie et l’asservissement des +peuples étrangers. + +Le fait que cette situation est devenue évidente de notre temps, grâce à +l’exemple fourni par l’Occident, est la première condition favorable +pour le peuple russe qui traverse aujourd’hui seulement la phase où lui +apparaît la nécessité de changer ses rapports envers le pouvoir. + +Marcher dans la voie qu’avaient suivie avant lui les nations +occidentales, c’est, pour le peuple russe, imiter le voyageur qui +s’engagerait dans une voie fausse où s’étaient déjà égarés d’autres +voyageurs et dont les plus perspicaces s’en détourneraient. + +La deuxième condition favorable à la révolution pacifique en Russie est +que le peuple s’y trouve dans la nécessité de changer ses rapports +envers le pouvoir, alors qu’en majeure partie il mène encore une vie +agricole, qu’il l’aime et l’apprécie au point que la plupart de ceux qui +l’avaient abandonnée sont tout près à y revenir à la première occasion. +Cette condition est particulièrement importante pour les Russes, car +leur vie rurale nécessite bien moins une protection gouvernementale, ou +plus exactement, moins que tout autre elle donne prétexte au +gouvernement d’intervenir. Je connais des communautés agricoles qui se +sont transportées en Extrême-Orient, se sont installées en des régions +où la frontière entre la Chine et la Russie n’était pas exactement +délimitée, et, n’ayant affaire à aucune autorité, ont vécu et prospéré +jusqu’au moment où elles furent découvertes par les fonctionnaires +russes. + +Les citadins considèrent généralement les travaux des champs comme une +occupation inférieure. Et pourtant, l’immense majorité des hommes du +monde entier s’occupe d’agriculture, et c’est elle qui assure +l’existence du reste des hommes. L’espèce humaine n’est donc en réalité +composée que d’agriculteurs. Les autres: ministres, serruriers, +professeurs, charpentiers, artistes, tailleurs, savants, guérisseurs, +généraux, soldats, ne sont que les domestiques ou les parasites des +agriculteurs. Donc, tout en étant l’occupation la plus morale, la plus +saine, joyeuse et nécessaire, l’agriculture est aussi la plus noble de +toutes les professions, et seule elle procure une réelle indépendance. + +Dans son immense majorité, le peuple russe mène encore cette vie +agricole, et c’est là la deuxième et importante condition lui permettant +de changer actuellement ses rapports envers le pouvoir et de se délivrer +du mal gouvernemental en cessant simplement d’obéir à l’autorité, quelle +qu’elle soit. + +Telles sont les deux premières conditions favorables à la révolution +russe. + +Elles sont toutes deux extérieures. + +Il en est une troisième qui est intérieure. + +L’histoire du peuple russe et les observations des étrangers montrent sa +profonde religiosité; et c’est un trait particulier de ce peuple que la +conscience qu’il en a. + +Soit parce que l’Évangile, imprimé en latin, fut inaccessible aux masses +populaires avant la Réformation, et le demeure jusqu’ici dans le monde +catholique, soit habileté avec laquelle la papauté a caché aux peuples +le véritable christianisme, soit caractère pratique de ces peuples, il +est certain en tout cas que la doctrine chrétienne a cessé depuis +longtemps d’être un guide dans leur vie et n’a laissé place qu’au culte +extérieur, ou bien, dans les classes supérieures, à l’indifférentisme et +à la négation complète de toute religion. Et cela se produit non +seulement dans le monde catholique, mais aussi luthérien et, plus +encore, anglican. + +Par contre, soit parce que l’Évangile est devenu accessible au peuple +russe depuis le Xe siècle, soit pauvreté d’esprit de l’Église +gréco-russe, qui n’a pas su, malgré ses efforts, cacher le vrai sens de +la doctrine chrétienne, soit caractère particulier du peuple russe et sa +vie agricole, le christianisme n’a jamais cessé d’être le guide +principal dans la vie de l’immense majorité du peuple russe. + +Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, la conception +chrétienne de la vie s’est toujours manifestée et se manifeste chez le +peuple russe d’une façon qui lui est particulière. Elle se manifeste par +la reconnaissance de la fraternité et de l’égalité des hommes de toutes +les nationalités, par la complète liberté de conscience et par +l’attribution aux criminels du caractère de malheureux et non de +coupables; par la coutume de se demander à certains jours mutuellement +pardon; voire par l’expression usuelle «pardonnez» au moment de prendre +congé[1]. Rappelons aussi le sentiment, si répandu dans le peuple, de +pitié, voire de respect pour le mendiant; la tendance au sacrifice, se +manifestant parfois sous une forme barbare au nom de tout ce qui est +considéré comme vérité religieuse, telle la secte des _skoptsi_, ou tels +ceux qui se font brûler tout vifs, ou, comme tout récemment, se font +enterrer vivants. + + [1] Le mot russe _prostchaïté_, qui correspond à l’«adieu» français et + signifie: pardonnez. + +Le peuple russe a toujours observé la même attitude chrétienne envers +l’autorité. Il préférait la soumission à la participation au pouvoir et +considérait comme un péché le fait d’être un gouvernant. + +C’est dans cet esprit chrétien, manifesté par lui en toute occasion et +par rapport à l’autorité en particulier, qu’est la troisième et la plus +importante condition grâce à laquelle le peuple russe pourrait, dans sa +situation présente, continuer naturellement à vivre de sa vie chrétienne +et agricole habituelle, sans prendre la moindre part à l’ancien +gouvernement ni à la lutte entre l’ancien et le nouveau. + +Telles sont les trois conditions qui distinguent le peuple russe de ceux +de l’Occident aux instants si graves qu’il traverse aujourd’hui. Il +semblerait qu’elles devraient l’inciter à choisir l’issue la plus +naturelle, qui est celle de la renonciation à tout gouvernement de +violence. Or, loin de choisir cette voie naturelle, il hésite entre +l’admission des violences gouvernementales et celles des +révolutionnaires, commence même, en la personne de ses plus mauvais +représentants, à prendre part aux violences et semble vouloir s’engager +sur la voie funeste qu’avaient suivie les peuples occidentaux. + +Quelle en est la cause? + + + + +X + + +D’où vient que des hommes souffrant des abus du pouvoir ne font pas ce +qui pourrait les en débarrasser si promptement, c’est-à-dire en cessant +tout simplement d’obéir à l’autorité? Loin d’employer ce moyen, ils +continuent à agir de façon à se frustrer eux-mêmes d’un bien à la fois +matériel et spirituel, et se soumettent au pouvoir existant, ou +établissent un nouveau pouvoir oppresseur. + +Les hommes sentent que la violence est la cause de leur situation +malheureuse; ils ont vaguement conscience que pour en sortir ils ont +besoin de liberté; et, chose surprenante, pour acquérir la liberté et se +débarrasser de la violence, ils cherchent, inventent et emploient toutes +sortes de moyens: révolte, changement de gouvernement, changement de +régime, nouvelles combinaisons diplomatiques entre États, politique +coloniale, organisation du prolétariat, cité socialiste, trust, tout, +sauf l’unique moyen qui les débarrasserait le plus simplement et le plus +sûrement de tous leurs maux: l’insoumission au pouvoir. + +Tout esprit réfléchi devrait pourtant voir nettement que la violence +engendre la violence et que la seule méthode de s’en débarrasser est de +ne pas en commettre. Il n’est pas moins évident que la majorité des +hommes est soumise à la minorité, uniquement parce que les premiers +concourent eux-mêmes à leur asservissement. + +Si les peuples sont asservis, c’est parce qu’ils ont recours à la force +pour lutter contre la force, et cela dans un intérêt égoïste. + +Ceux qui s’en abstiennent ne peuvent pas être asservis, comme on ne peut +pas couper l’eau. Ils peuvent être dépouillés, immobilisés, blessés, +tués, mais non asservis, c’est-à-dire forcés à agir contrairement à leur +volonté raisonnée. + +C’est vrai pour les individus, c’est vrai pour les collectivités. Si les +deux cents millions d’Hindous avaient refusé de commettre les violences +commandées par leurs maîtres: service militaire et impôts servant à +l’oppression; s’ils ne s’étaient pas laissé séduire par des biens, dont +on les avait auparavant dépouillés, ne s’étaient pas soumis aux lois de +leurs oppresseurs, il est certain que non seulement cinquante mille +Anglais, mais tous les Anglais tant qu’ils sont, auraient été +impuissants à asservir l’Inde, alors même que sa population ne +compterait pas deux cents millions, mais un seul millier d’hommes. + +Il en est de même des Polonais, des Tchèques, des Irlandais, des +Bédouins et de tous les peuples conquis. Il en est de même des ouvriers +asservis par les capitalistes. Nul capitaliste au monde n’aurait pu les +exploiter, s’ils n’avaient pas concouru eux-mêmes à leur esclavage. + +Tout cela est tellement évident qu’on éprouve quelque honte à le +démontrer. Pourtant, des hommes qui raisonnent logiquement dans tous les +cas de la vie non seulement ne s’en aperçoivent pas et ne font pas ce +que leur indique la raison, mais agissent et contre la raison et contre +leur intérêt. + +«Comment pourrais-je commencer le premier à faire ce que personne ne +fait? se dit chacun. Que les autres commencent, et alors je cesserai à +mon tour d’obéir à l’autorité.» + +Et tous parlent ainsi. Chacun, sous prétexte de ne pouvoir commencer le +premier, ne fait pas ce qui est de l’intérêt indiscutable de tous, mais +continue à agir contrairement à l’intérêt, à la raison et à la nature +humaine. + +Parce que personne ne veut courir le risque des persécutions, on obéit +aux autorités, tout en sachant qu’on va subir à la guerre, extérieure ou +civile, des maux bien plus grands. + +Pourquoi? + +Parce que les hommes ne raisonnent pas, mais agissent sous l’action d’un +moteur, le plus répandu, le mieux étudié en ces derniers temps et qu’on +nomme suggestion ou hypnose. + +Empêchant les hommes de faire ce qui est propre à leur nature et leur +est avantageux, l’hypnose leur fait admettre que les violences commises +par ceux qui se font appeler hommes d’État ne sont pas des actes +immoraux commis par des gens immoraux, mais la manifestation de +l’activité d’un être mystérieux et sacré, appelé État, sans lequel les +hommes n’ont jamais vécu en commun (ce qui est absolument faux) et ne +peuvent vivre. + +Mais d’où vient que des êtres sensés subissent une suggestion aussi +contraire à la raison, au sentiment et à l’intérêt? + +La réponse à cette question est que l’hypnose agit non seulement sur les +enfants, les malades et les idiots, mais encore sur tous ceux chez qui +la conscience religieuse s’affaiblit; et conscience religieuse signifie +celle qui établit notre rapport envers le Principe suprême dont dépend +notre existence. Or, cette conscience est obscurcie chez la plupart des +hommes de notre temps. + +Quant à la cause qui le détermine elle réside en ce fait que les hommes +ayant commis le péché de la soumission au pouvoir humain ne l’ont pas +reconnu pour péché, et, cherchant à le justifier, ont exalté le pouvoir +au point de substituer sa loi à la loi divine. + +Et, lorsque la loi des hommes eut remplacé la loi de Dieu, les hommes +perdirent la conscience religieuse, tombèrent sous l’action de l’hypnose +étatiste faisant croire que les gouvernants ne sont pas simplement des +égarés et des corrompus, mais les représentants de cette entité +mystique: l’État, sans lequel les hommes ne sauraient vivre. + +Un cercle de mensonges s’était formé: la soumission à l’autorité a +affaibli, et en partie détruit, la conscience religieuse; +l’affaiblissement, ou la perte, de cette conscience a soumis les hommes +à l’autorité de leurs semblables. + +Le péché de l’autorité a débuté ainsi: Les oppresseurs ont dit aux +opprimés: «Exécutez tout ce que nous allons vous demander; si vous +refusez, nous vous tuerons; si vous obéissez, nous organiserons l’ordre +parmi vous et nous vous défendrons contre d’autres violateurs.» + +Afin de pouvoir continuer à mener leur vie habituelle et ne lutter ni +contre leurs violateurs, ni contre d’autres, les violés eurent l’air de +dire: «C’est bien, nous vous obéirons. Organisez l’ordre comme vous +l’entendrez; nous le maintiendrons, pourvu que nous puissions vivre +tranquilles, nous et nos familles.» + +Les oppresseurs ne s’étaient pas aperçus du péché qu’ils commettaient, +aveuglés qu’ils étaient par le pouvoir. Les opprimés croyaient n’en pas +commettre parce qu’il leur semblait que l’obéissance valait mieux que la +lutte. Mais le péché était bien dans la soumission, et il n’était pas +moins grand que le péché de ceux qui se livraient aux violences. + +Si les premiers avaient supporté tous les prélèvements d’impôts, toutes +les cruautés, sans reconnaître la légitimité du pouvoir oppresseur, sans +leur promettre la soumission, ils ne commettraient pas de péché. Car +c’est bien dans cette promesse qu’est la grande faute, aussi grande que +celle des dirigeants. + +Cette promesse de sujétion, cette reconnaissance de la légitimité du +pouvoir rendait ce péché double: premièrement, c’est que les hommes qui +se soumettaient afin de ne pas commettre le péché de résistance +reconnaissaient sa légitimité chez ceux à qui ils obéissaient; +deuxièmement, ils renonçaient à leur véritable liberté, qui est dans la +soumission à la volonté de Dieu, en promettant d’obéir au pouvoir en +tout et toujours. Or, cette promesse est, en son principe, en opposition +directe avec la volonté de Dieu, puisque le pouvoir fondé sur la +violence exige de ceux qui se soumettent à lui la participation aux +assassinats, guerres, châtiments et lois qui sanctionnent ces violences. + +On ne peut légèrement écarter ici, et partiellement observer là, la loi +divine. Il est clair, en effet, que si dans tel cas la loi divine peut +être remplacée par la loi humaine, la première n’est plus une loi +suprême, toujours obligatoire; et, si elle n’est pas telle, elle +n’existe pas. + +Ensuite, privés de la direction que donne la loi divine, c’est-à-dire en +perdant la faculté humaine la plus élevée, les hommes descendent +immanquablement au degré inférieur de l’existence où les mobiles de +leurs actions sont seulement dans leurs passions et la suggestion qu’ils +subissent. + +C’est dans cet état de reconnaissance de la nécessité d’obéir à +l’autorité que se trouvent tous les peuples qui vivent groupés en ce +qu’on appelle États. C’est également le cas du peuple russe. + +Voilà pourquoi se produit ce phénomène étrange: cent millions +d’agriculteurs, une masse qui peut être considérée comme tout le peuple +russe, n’ayant besoin d’aucune tutelle gouvernementale, ne choisissent +pas la plus naturelle et la meilleure issue pour sortir de leur +situation, qui est de cesser d’obéir à toute autorité fondée sur la +violence, et continuent à participer à l’ancien gouvernement, ou bien à +lutter contre lui pour s’en préparer un autre, aussi oppresseur. + + + + +XI + + +Il nous arrive souvent d’entendre et de lire les arguments sur les +causes de la situation précaire et pleine de danger de toutes les +nations chrétiennes, ainsi que de celle au milieu de laquelle se débat +aujourd’hui le peuple russe, affolé et rendu féroce en certaines de ses +parties. + +Les causes qu’on met en avant sont les plus diverses. En réalité, elles +peuvent être réduites à une seule. Les hommes _ont oublié Dieu_, +c’est-à-dire ils ont oublié leurs rapports envers le Principe infini de +la vie, ont oublié la mission qui en découle pour chacun: +l’accomplissement--pour sa propre satisfaction, pour la satisfaction de +l’âme--de la loi instituée par ce Principe-Dieu. + +On l’a oublié parce que les uns s’étaient reconnu le droit de dominer +par la contrainte, tandis que les autres avaient consenti à leur obéir +et à participer à leur administration. Dès lors, les uns et les autres +ont renié par cela même Dieu et ont remplacé sa loi par celle des +hommes. + +Dès qu’elle a oublié le rapport envers l’Être infini, la masse des +hommes est descendue au degré le plus bas de la conscience, où il n’a +pour guide que ses passions bestiales et la suggestion moutonnière, et +cela malgré toute la subtilité de ses travaux intellectuels. + +C’est là l’origine de tout son malheur. + +Le remède n’est donc qu’en ceci: le rétablissement dans la conscience +des hommes de leur dépendance de Dieu et de leur attitude raisonnée et +libre envers eux-mêmes et envers le prochain qui découle de cette +conscience. + +C’est bien cette soumission consciente à Dieu et, par suite, la +disparition du péché d’autorité, qui pourrait guérir aujourd’hui tous +les peuples de leurs maux. + +La possibilité et la nécessité de ne plus obéir à l’autorité humaine, +mais de revenir à la loi divine sont senties vaguement par tous les +hommes, et, en cet instant, avec une vivacité toute particulière par le +peuple russe. C’est bien cette vague conscience qui est le fond du +mouvement actuel en Russie. + +Ce qui s’y accomplit aujourd’hui n’est pas, comme beaucoup se +l’imaginent, un soulèvement populaire contre le gouvernement dans le but +de le remplacer par un autre, mais quelque chose de bien plus grand et +de plus significatif. Ce qui fait mouvoir aujourd’hui les Russes, c’est +le vague sentiment de l’illégitimité, de l’irrationnalité de toute +violence, de la possibilité et de la nécessité d’organiser une vie +fondée non sur un pouvoir de contrainte, comme il l’a été jusqu’ici dans +tous les pays, mais sur le consentement libre, raisonné. + +Le peuple russe accomplira-t-il cette grande œuvre, ou bien, s’engageant +à la suite des peuples occidentaux, laissera-t-il à un autre peuple +oriental le bonheur d’être le guide de l’humanité dans l’œuvre de son +affranchissement? Il est certain, en tous cas, que tous les peuples +commencent aujourd’hui à percevoir de plus en plus nettement la +possibilité de la substitution à la vie de folie et de violence d’une +vie libre, raisonnée et bonne. + +Or, ce qui pénètre dans la conscience se réalise inévitablement. La +conscience des hommes est la manifestation de la volonté divine; et la +volonté divine doit s’accomplir, ne peut pas ne pas s’accomplir. + + + + +XII + + +«Mais une vie sociale est-elle possible sans autorité? Si les hommes +n’étaient pas retenus par la surveillance du pouvoir public, le vol et +le brigandage régneraient partout», objectent ceux qui ne croient qu’en +la vertu des lois humaines. + +Ils sont sincèrement convaincus que les hommes se retiennent de +commettre des crimes et observent l’ordre uniquement parce qu’il existe +des lois, des tribunaux, une police, une administration, une armée, un +gouvernement, et que sans eux la vie sociale serait impossible. A leur +tour, les hommes corrompus par le pouvoir croient que les crimes commis +dans leur pays étant punis par le gouvernement, ces châtiments empêchent +les hommes d’en commettre de nouveaux. + +Mais ces châtiments ne sauraient nullement prouver que tribunaux, +police, armée, prisons et potences mettent des obstacles à +l’accomplissement de tous les crimes qui pourraient être commis. Le fait +que le nombre de crimes ne dépend nullement des mesures pénales du +gouvernement est démontré avec une entière évidence par la vanité de ces +mesures qui ne peuvent arrêter les actes criminels les plus audacieux et +les plus cruels lorsque l’esprit de désordre règne dans la société, +comme cela a eu lieu pendant toutes les révolutions et comme cela se +produit aujourd’hui en Russie avec une acuité particulière. + +La criminalité n’est pas aussi grande qu’elle pourrait l’être, parce que +la masse populaire, celle qui travaille, s’abstient d’actes criminels et +mène une bonne vie; cela non pas parce qu’il y a une police, une armée, +des juges, mais parce qu’il existe une conscience morale commune à la +plupart des hommes et qui tire son origine de la conception religieuse +commune qui pénètre partout grâce à l’éducation, à l’opinion publique, +aux usages. + +Seule, cette conscience, manifestée par l’opinion publique, empêche +l’accomplissement des actes criminels, dans les villes et surtout à la +campagne où vit la majorité de la population. + +J’ai parlé des communautés agricoles qui s’étaient installées en +Extrême-Orient et y vécurent heureuses pendant un grand nombre d’années. +Elles étaient inconnues du gouvernement et demeuraient en dehors de son +action; et, lorsqu’elles furent découvertes par les agents de celui-ci, +le profit qu’elles en tirèrent fut l’apparition parmi elles de nouvelles +misères et l’accroissement du penchant au crime. + +De fait, l’activité gouvernementale abaisse le niveau de la société, et, +par là même, accroît la criminalité. Il ne peut pas en être autrement, +puisque, par sa mission, le gouvernement doit substituer à la loi +suprême, éternelle, obligatoire pour tous et écrite non dans les livres, +mais dans les cœurs des hommes, leurs lois à eux ayant pour but, non la +justice ni le bien commun, mais des considérations politiques, +intérieures et extérieures, le plus souvent injustes. + +Les lois fondamentales, nettement iniques, sont notamment le droit +exclusif d’une minorité sur la terre, qui est un bien commun; le droit +des uns sur le travail des autres; le devoir de fournir de l’argent pour +perpétrer des assassinats, ou l’obligation de s’enrôler et de guerroyer; +le monopole sur le poison-tabac; la défense d’échanger les produits du +travail après une certaine limite appelée frontière; le droit de châtier +pour des actes non immoraux, mais qui sont contraires aux intérêts des +dirigeants. + +Toutes ces lois et tous ces règlements, qu’on doit observer sous peine +des plus sévères punitions, abaissent inévitablement le niveau de la +conscience sociale. + +On ne saurait donc imaginer une action plus démoralisatrice sur le +peuple que celle qui caractérise, et a toujours caractérisé, tous les +gouvernements. + +Jamais aucun scélérat n’aurait pu avoir l’idée de commettre des actes +horribles tels que les autodafés, l’inquisition, les tortures, les +pillages, les écartèlements, les pendaisons, les emprisonnements +cellulaires, les meurtres pendant les guerres, et tant d’autres +violences qu’ont toujours accomplies et accomplissent avec solennité +tous les gouvernements. Toutes les horreurs de la Jacquerie, celles des +chefs de brigands Stegnka Razine, ou Pougatchev et d’autres ne sont que +des conséquences ou de faibles imitations des horreurs des Ivan, des +Pierre, des Biron, et qui se commettent également partout ailleurs. + +Si même l’action gouvernementale empêche des dizaines d’hommes de se +livrer à des actes criminels,--ce qui est douteux,--des centaines de +mille de forfaits sont commis uniquement parce que les hommes sont +élevés dans une atmosphère de crime, d’injustice et de cruauté +gouvernementale. + +Les industriels, les commerçants, les habitants des villes en général, +qui jouissent plus ou moins des avantages qu’assure l’autorité, ont +encore quelque raison de croire à l’utilité de celle-ci. Mais les +agriculteurs voient qu’elle ne leur cause que des souffrances et des +misères, tandis qu’ils n’en ont jamais aperçu la nécessité et se sont, +au contraire, rendu compte qu’elle pervertit ceux parmi eux qui tombent +sous son influence. + +Chercher à démontrer que les hommes ne peuvent vivre sans gouvernement +et que le mal que peuvent leur faire les voleurs et les brigands est +plus grand que celui, moral et matériel, causé par le gouvernement, est +aussi étrange que furent, au temps de l’esclavage, les tentatives de +démontrer aux esclaves qu’il leur était plus profitable d’être des +esclaves que des hommes libres. Mais, de même qu’alors les maîtres +démontraient et suggéraient aux esclaves qu’ils avaient tout avantage à +l’être et que leur situation serait pire s’ils étaient libres (souvent +les esclaves y croyaient), les gouvernants d’aujourd’hui démontrent que +l’autorité est nécessaire, et les gouvernés sont influencés par cette +suggestion. + +Ces derniers sont bien obligés de croire ceux-là, parce qu’ayant méconnu +la loi divine, il ne leur reste plus que les lois humaines. Pour eux, +l’absence de ces lois est l’absence de toute loi; la vie des hommes qui +ne reconnaissent aucune loi leur semble horrible, parce que l’absence +d’autorité humaine ne peut pas ne pas les effrayer, et ils refusent de +s’en séparer. + +Il résulte de la même méconnaissance de la loi de Dieu ce phénomène +étrange, ou paraissant tel, que tous les théoriciens anarchistes, hommes +érudits et intelligents, depuis Bakounine et Prudhon jusqu’à Reclus, Max +Stirner et Kropotkine, démontrent irréfutablement l’illogisme et la +nocivité du pouvoir et que, cependant dès qu’ils se mettent à parler de +l’organisation de la vie sociale en dehors des lois humaines qu’ils +nient, ils tombent dans le vague, la loquacité, l’éloquence, se lancent +dans des conjectures les plus fantaisistes. + +Cela provient de ce que tous ces théoriciens anarchistes méconnaissent +la loi divine commune à tous les hommes, puisqu’en dehors de la +soumission à une seule et même loi, humaine ou divine, aucune société ne +saurait exister. + +Il n’est possible de se libérer de la loi humaine que sous condition de +la reconnaissance de la loi divine commune à tous. + + + + +XIII + + +«Soit, dira-t-on encore; en supposant même que des communautés agricoles +primitives, comme celles de Russie, puissent vivre sans gouvernement, +comment feraient les millions d’hommes qui ont déjà abandonné la vie +rurale et travaillent dans l’industrie, à la ville? Tout le monde ne +peut pourtant pas s’occuper d’agriculture.» + +Les hommes ne peuvent être que des agriculteurs, répond fort justement +Henry George. + +«Mais si tous les hommes retournaient aujourd’hui à la vie des champs et +voulaient se passer de gouvernement,--objecte-t-on encore,--toute la +civilisation acquise par l’humanité disparaîtrait, ce qui serait le plus +grand malheur; donc le retour à la vie agricole serait non un bien, mais +un mal pour l’humanité.» + +Il est un procédé fort usité parmi les hommes pour justifier leurs +erreurs. Considérant comme un axiome irréfutable l’erreur qu’ils +professent, ils confondent cette erreur et toutes ses conséquences en +une seule idée et en un seul vocable, puis attribuent à l’une et à +l’autre une signification vague et mystique. Tels sont les idées et les +mots: _Église_, _science_, _droit_, _État_, _civilisation_. + +Ainsi l’_Église_ n’est pas ce qu’elle est, c’est-à-dire la réunion de +certains hommes tombés dans la même erreur, mais l’union de vrais +croyants. Le _droit_ n’est pas l’assemblement de lois injustes élaborées +par certains hommes, mais la définition des conditions équitables dans +lesquelles les hommes peuvent vivre. La _science_ n’est pas le résultat +de spéculations hasardeuses qui occupent les oisifs, mais l’unique, le +vrai savoir. De même la _civilisation_ n’est pas le résultat des +violences des autorités et de l’activité pernicieuse des nations +occidentales voulant se libérer de l’oppression par l’oppression, mais +la seule voie certaine vers le bonheur futur de l’humanité. + +Les défenseurs de la civilisation objectent pourtant: «S’il est vrai que +les inventions, le perfectionnement technique, les produits de +l’industrie dont jouissent actuellement les classes riches sont +inaccessibles aux travailleurs et ne peuvent, par suite, être considérés +de nos jours comme un bien pour toute l’humanité, cela provient de ce +que ces acquisitions n’ont pas encore atteint le perfectionnement +qu’elles peuvent avoir et sont mal distribuées. Lorsque les machines +seront plus perfectionnées encore, que les ouvriers s’affranchiront du +joug capitaliste, et que toutes les usines et fabriques seront en leur +possession, les machines produiront en si grande abondance et tout sera +si bien distribué que tous jouiront de tout, nul ne sera privé de rien +et tous seront heureux.» + +Tout d’abord, il n’y a aucune raison de croire que ces mêmes ouvriers, +qui luttent aujourd’hui si âprement entre eux, non seulement pour +l’existence, mais encore pour se procurer un plus grand confort et des +plaisirs, deviendront tout à coup si équitables et si aptes au sacrifice +qu’ils se contenteront d’une part égale de bonheur fournie par les +machines. Mais, qui plus est, la supposition même que toutes les usines +avec leurs machines, qui ne pouvaient s’établir et exister que sous le +régime autoritaire et capitaliste, demeureront telles qu’elles sont +aujourd’hui lorsque le gouvernement et le capital disparaîtront, est +tout à fait arbitraire. + +Le croire, c’est supposer qu’après l’affranchissement des serfs, le +château du seigneur, son parc, ses orangeries, orchestre privé, galerie +de tableaux, écuries, chasses, garde-robe pleine de vêtements, toutes +ces richesses seraient partagées en partie entre les paysans affranchis +et en partie réservées à l’usage commun. + +Il semble pourtant évident que ni les chevaux, ni les vêtements, ni les +orangeries du riche seigneur ne peuvent servir aux paysans, et que +ceux-ci ne conserveront pas, lors de l’affranchissement des ouvriers de +l’autorité gouvernementale et capitaliste, ce qui avait été créé sous +l’ancien régime; de même les ouvriers affranchis n’iront pas travailler +dans les usines et les fabriques qui n’avaient pu exister que grâce à +l’asservissement des travailleurs, alors même que ce travail pourra leur +procurer profit et agrément. + +Certes, on regrettera la disparition de machines et appareils ingénieux +qui tissent tant et si vite de superbes étoffes, ou fabriquent +d’excellents bonbons et de beaux miroirs, mais on a regretté également, +lors de l’affranchissement des serfs, les magnifiques chevaux de course, +les tableaux, les instruments de musique, les théâtres privés. Aussi, de +même que les paysans affranchis ont élevé des animaux domestiques et des +plantes répondant aux nécessités de leur existence, et qu’ont disparu +les chevaux de course et les fleurs d’orangerie, les ouvriers affranchis +du gouvernement et du capital dirigeront leurs efforts vers d’autres +buts qu’aujourd’hui. + +«Mais il est bien préférable de cuire le pain en commun que chacun à +part et de tisser vingt fois plus vite à la fabrique que chacun sur son +métier», objectent les défenseurs de la civilisation en citant nombre +d’autres exemples probants. Est-ce à dire que les hommes sont des bêtes +pour lesquelles toutes les questions sont résolues par la nourriture, +les vêtements, le gîte, par plus ou moins de travail? + +Le sauvage d’Australie sait fort bien qu’il est plus expéditif et +économique de se construire une seule cabane pour lui et sa femme; or, +il en construit deux afin qu’il et elle puissent s’isoler. Le paysan +russe sait fort bien qu’il lui est plus avantageux de vivre dans la même +maison avec son père et ses frères, et cependant il se sépare d’eux, se +construit sa propre isba et souffre plutôt du besoin que d’obéir à ses +aînés ou se quereller avec eux. Je pense que la majorité de gens sensés +préféreront brosser eux-mêmes leurs vêtements et chaussures, porter +l’eau et remplir leur lampe que de consacrer une seule heure par jour +aux travaux obligatoires de la fabrique et d’aider aux machines qui font +la même besogne. + +Si la contrainte disparaissait, il ne resterait pas non plus grand’chose +de ces belles machines qui percent les tunnels et forgent l’acier, voire +qui brossent les chaussures et lavent la vaisselle. + +Les ouvriers, une fois affranchis, laisseront immanquablement tomber en +ruine tout ce que leur servitude avait produit et créeront de tout +autres machines, pour d’autres buts, sur une autre échelle et avec une +tout autre distribution. + +C’est si clair et évident qu’on ne saurait ne pas s’en rendre compte, si +on n’avait pas le préjugé de la civilisation. + +C’est bien ce préjugé si répandu et si enraciné qui fait envisager comme +une sorte de sacrilège ou de folie toute indication de la fausseté de la +voie que suivent les peuples occidentaux, ainsi que toute tentative de +faire revenir les égarés à la vie rationnelle et libre. + +Cette foi aveugle que notre organisation de la vie est la meilleure fait +que les principaux agents de la civilisation: hommes d’État, savants, +artistes, commerçants, fabricants, écrivains, ne s’aperçoivent pas de +leur existence oisive et dénaturée et sont fermement convaincus qu’elle +est très importante et utile à toute l’humanité; ils ne sont pas moins +convaincus que les choses futiles, bêtes et vilaines fabriquées sous +leur direction: canons, forteresses, cinématographes, temples, +automobiles, bombes, phonographes, télégraphes, machines rotatives +imprimant des montagnes de papier pleines de vilenies, de mensonges et +de sottises, demeureront telles que sous le régime de l’ouvrier libéré +et garderont à jamais leur caractère utile. + +Les hommes libres, qui n’ont pas le préjugé de la civilisation, doivent +se rendre compte que les conditions de vie, appelées chez les +Occidentaux civilisation, ne sont rien autre que le résultat des +caprices des classes dirigeantes, comme l’avaient été les pyramides, +temples et sérails les résultats des lubies des despotes d’Égypte, de +Babylone, de Rome; comme l’avaient été les palais, les orchestres +composés de serfs, les théâtres particuliers, les étangs, les parcs, les +chasses, les dentelles, produits des serfs pour l’amusement des +seigneurs russes. + +On dit que la désobéissance au gouvernement et le retour à la vie rurale +fera disparaître tout le progrès de l’industrie, ce qui serait une +calamité. Mais il n’y a aucune raison de croire que le retour à la vie +rurale et au régime où toute autorité serait absente, ferait disparaître +le progrès industriel réellement utile et n’exigeant pas +l’asservissement des hommes. Et si même la désobéissance au pouvoir et +la reprise de la vie des champs supprimaient la production et la +surproduction de la quantité infinie des objets inutiles et nuisibles +qui occupent aujourd’hui la majeure partie de l’humanité; si elles +supprimaient également la possibilité d’exister pour les oisifs qui +inventent ces objets et en justifient leur vie immorale, il ne +s’ensuivrait pas que _tout_ ce que l’humanité a produit pour son bien +disparaîtrait. Au contraire, la suppression de tout ce qui existe par la +violence susciterait une production intensive des objets perfectionnés +réellement utiles et nécessaires, production qui, sans transformer les +hommes en machines, allégerait le travail et embellirait la vie des +agriculteurs. + +Cette nouvelle organisation de la vie se distinguerait de l’actuelle en +ce que les objets dus au progrès de l’industrie et de l’art n’auraient +plus pour but l’amusement des riches, la curiosité des oisifs, la +préparation à l’assassinat, la conservation de vies inutiles et +nuisibles au détriment de celles qui sont nécessaires; le nouveau régime +ne se soucierait pas de l’invention des machines permettant de produire +à l’aide d’un petit nombre d’ouvriers une grande quantité d’objets ou de +cultiver de grandes étendues de terre; les machines ne fabriqueraient +que ce qui peut accroître la force productrice du travail des +agriculteurs qui cultivent individuellement, de leurs bras, leur +terrain, et pourraient améliorer l’existence de ces derniers sans les +détacher de la terre ni porter atteinte à leur liberté. + + + + +XIV + + +Mais quelle sera l’existence de ceux qui n’obéiront pas à l’autorité des +hommes? Comment seront administrées les affaires publiques? Que +deviendront les États? Que deviendront l’Irlande, la Pologne, la +Finlande, l’Algérie, les Indes, les colonies en général? En quelles +collectivités se grouperont les nations? + +Ces questions sont posées par ceux qui sont habitués à croire que les +conditions de la vie des sociétés sont déterminées par la volonté de +quelques-uns, et qui supposent, par suite, que les hommes peuvent +connaître comment s’organisera la vie future des sociétés. + +Si l’on avait demandé à un citoyen romain, le plus érudit et le plus +perspicace, habitué à croire que la vie du monde dépend de la décision +du Sénat et des empereurs romains, ce que serait le monde romain +plusieurs siècles plus tard; ou bien si ce Romain avait eu l’idée +d’écrire un livre comme Belami de nos jours, on peut dire avec certitude +qu’il n’aurait jamais pu prévoir, même approximativement, ni les +barbares, ni la féodalité, ni la papauté, ni la dispersion et la +reconstitution des peuples en grands États. Il en est de même des +machines volantes, des rayons X, des moteurs électriques, du régime +socialiste et des autres tableaux du monde futur que se représentent +avec tant de hardiesse les Belami, les Morice, les Anatole France et +autres. + +Non seulement il n’est pas donné aux hommes de connaître les formes +futures de la vie sociale, mais encore c’est un mal pour eux de croire +qu’ils peuvent les connaître. C’est un mal parce que rien n’empêche plus +le développement normal de la vie que cette prétendue science. + +La vie des individus et des collectivités est caractérisée précisément +par ce fait que les uns et les autres marchent vers l’inconnu sans +cesser de se transformer; les uns et les autres évoluent non pas suivant +les plans dressés d’avance par quelques-uns, mais sous l’action de la +tendance naturelle de tous les hommes à se rapprocher de la perfection +morale, qui est atteinte par l’activité infiniment variée de millions et +de millions d’hommes. C’est pourquoi les rapports qui naîtront entre les +hommes, les formes que prendront les organisations sociales dépendent +exclusivement de la nature des hommes et non de la prévision de telle ou +telle forme de la vie que certains voudraient voir se créer. + +Néanmoins, ceux qui ne croient pas en la loi de Dieu s’imaginent qu’ils +peuvent connaître le régime futur de la société et, partant, +accomplissent des actes qu’ils jugent eux-mêmes comme mauvais, afin que +se réalise l’ordre qu’ils prévoient et qu’ils considèrent comme +nécessaire. + +Ils ne se troublent pas de voir d’autres hommes imaginer différemment la +cité de demain. En effet, cela ne les empêche pas non seulement de +décider que telle sera l’organisation de l’avenir, mais encore d’agir, +de combattre, de s’emparer des biens d’autrui, d’emprisonner, +d’assassiner, en vue du bonheur futur qu’ils ont imaginé. La vieille +formule de Caïphe: «Qu’un seul périsse plutôt que le peuple entier» +demeure indiscutable pour ces gens. + +De fait, comment ne pas tuer jusqu’à des centaines de milliers d’hommes, +lorsqu’on est fermement convaincu que la mort de ces milliers aura pour +résultat le bonheur de millions? + +Ceux qui ne croient pas en Dieu et en sa loi ne sauraient raisonner +autrement. Ils n’obéissent qu’à leurs passions, à leurs raisonnements et +à la suggestion du milieu; ils n’ont jamais pensé à leur mission dans la +vie ni à ce qu’est le véritable bonheur humain; si même ils y ont pensé, +ils décidaient qu’il était impossible de le connaître. Et ce sont eux, +ignorant en quoi consiste le bonheur de chacun, qui s’imaginent de +connaître avec certitude le bonheur nécessaire à toute la société! Ils +en sont tellement persuadés que pour atteindre ce bonheur, ils +accomplissent toutes sortes de violences qu’ils jugent eux-mêmes +condamnables. + +Il semble singulier que ces hommes, qui ne savent pas où est leur propre +bonheur, s’imaginent connaître avec certitude où est celui de toute la +société, et que précisément parce qu’ils sont dans l’ignorance en ce qui +les concerne personnellement, ils puissent croire à la possibilité de +savoir ce que doit faire pour son bien la société entière. + +L’instructif mécontentement qu’ils éprouvent en l’absence de toute +direction dans leur vie, leur en fait rejeter la responsabilité non pas +sur eux-mêmes, mais sur la mauvaise organisation sociale; et, dans les +préoccupations qu’ils mettent à réorganiser la société, ils voient la +possibilité de faire taire leur conscience qui leur rappelle la fausseté +de leur vie. C’est pour ces raisons que ceux qui ignorent leur mission +individuelle croient connaître d’autant mieux la mission qui incombe à +la société. Tels sont, soit les jeunes gens les moins sérieux, soit les +hommes publics les plus corrompus: les Marat, les Napoléon, les +Bismarck. C’est bien pour ces raisons que l’histoire des peuples +fourmille des plus grandes atrocités. + +Mais la conséquence la plus néfaste de cette prétendue prévision de +l’avenir et de l’action qui en résulte est que l’une et l’autre +empêchent précisément, et plus que toute autre chose, la société de +marcher dans la voie qui conduit au véritable bonheur. + +Nous répondons donc à la question: comment s’organisera la vie des +peuples qui cesseront d’obéir au gouvernement? nous répondons que nous +ne pouvons pas le savoir; et nous ne pouvons même pas croire que +quiconque puisse le savoir. + +Il nous est impossible de connaître les conditions futures de la vie +sociale sans pouvoir central, mais nous savons fermement ce que chacun +de nous doit faire pour que ces conditions soient les meilleures. Nous +savons fermement qu’à cette fin nous devons avant tout nous abstenir des +actes brutaux qu’exige de nous le gouvernement existant, et nous devons +autant ne pas commettre les violences auxquelles nous engagent ceux qui +combattent le régime actuel afin d’en établir un nouveau. + +En un mot, nous devons refuser l’obéissance à toute autorité. Et nous le +devons non pas parce que nous savons comment, à la suite de ce refus, +s’organisera le régime futur, mais parce que l’obéissance à l’autorité +nous demandant de violer la loi divine est un péché. Cela, nous le +savons avec certitude; et nous savons aussi qu’en ne désobéissant pas à +la volonté divine il ne peut en sortir que du bien, tant pour chacun de +nous que pour l’humanité entière. + + + + +XV + + +Les hommes ont la tendance de croire à la réalisation des événements les +plus fantastiques: la possibilité de voler, de communiquer avec les +planètes, d’établir le régime socialiste, de communiquer avec les +esprits, et à bien d’autres choses d’une irréalisation pourtant +certaine; mais ils se refusent à croire que la conception de la vie +qu’ils professent à l’époque présente pût changer. + +Pourtant ces changements, et les plus surprenants, se produisent +constamment en chacun de nous, ainsi que chez les sociétés et nations +entières; et c’est cette transformation continue qui est le fond même de +la vie humaine. + +Sans rappeler les évolutions de la conscience sociale dont témoigne +l’histoire, il se produit devant nos yeux, en Russie, une de ces +modifications, qui étonnent par leur rapidité, dans la conscience du +peuple, et qui ne s’était en rien manifestée il y a deux ou trois ans à +peine. Cette modification nous semble soudaine parce qu’elle a mûri +lentement dans les esprits sans que nous nous en soyons aperçus. + +Le même phénomène se produit aujourd’hui sur le terrain spirituel, +inaccessible à notre observation. Si le peuple russe, qui considérait il +y a deux ans comme impossible de désobéir au pouvoir existant ou +seulement de le juger, le condamne aujourd’hui, se prépare à lui +désobéir et à le remplacer par un nouveau, pourquoi ne pas supposer que +dans sa conscience est en train de mûrir un autre changement de ses +rapports avec le pouvoir, savoir la nécessité de son affranchissement +moral, religieux? + +Pourquoi une pareille évolution ne pourrait-elle s’accomplir chez +n’importe quel peuple et, aujourd’hui, chez les Russes? Pourquoi ne pas +supposer que la lutte égoïste, la peur, la haine qui font agir tous les +peuples; que la propagande du mensonge, de l’immoralité et de +l’ignorance, par les journaux, les livres, les discours et les actes, +pourraient être remplacées, chez tous les peuples et particulièrement +chez les Russes aujourd’hui, par une aspiration religieuse, humanitaire, +raisonnée, affectueuse, qui révélerait toute l’horreur de la soumission +au pouvoir et la joyeuse possibilité d’une vie sans violence ni +autorité? + +Pourquoi telle influence, qui a agi dans la même direction pendant des +dizaines d’années, a-t-elle pu préparer la manifestation actuelle de +cette orientation dans la révolution, et pourquoi la conscience de la +possibilité et de la nécessité de l’affranchissement du péché +d’autorité, ainsi que l’établissement de l’union entre les hommes fondée +sur la concorde, le respect et l’affection mutuelle, ne pourraient-elles +pas mûrir de même? + +Il y a une quinzaine d’années, l’écrivain français de talent Dumas fils +écrivit une lettre à l’adresse de Zola[2], où cet homme fort doué et +intelligent, mais occupé principalement de questions esthétiques et +sociales, a dit vers la fin de sa vie des paroles d’une surprenante +prophétie. C’est bien le cas de dire que l’esprit divin souffle où il +veut: + + [2] Ce n’est pas tout à fait exact. Dans sa lettre intitulée _Le + Mysticisme à l’école_, Dumas fils faisait bien allusion au discours + de Zola prononcé la même année, en 1893, au banquet de l’Association + générale des étudiants, mais cette lettre fut adressée au directeur + du _Gaulois_. + +«L’âme est en travail incessant, en évolution continue vers la lumière +et la vérité, écrivait Dumas. Tant qu’elle n’aura pas reçu toute la +lumière et conquis la vérité, elle tourmentera l’homme. + +«Eh bien, elle ne l’a jamais autant harcelé, elle ne lui a jamais autant +imposé son empire qu’aujourd’hui. Elle est pour ainsi dire répandue dans +la masse de l’air que tout le monde respire. Les quelques âmes +individuelles qui avaient eu isolément la volonté de la régénération +sociale se sont peu à peu cherchées, appelées, rapprochées, réunies, +comprises; elles ont formé un groupe, un centre d’attraction vers lequel +volent maintenant les autres âmes des quatre points du globe, comme font +les alouettes vers le miroir; elles ont, de la sorte, constitué, pour +ainsi dire, une âme collective, afin que les hommes réalisent désormais +en commun, consciemment et irrésistiblement, l’union prochaine et le +progrès régulier des nations récemment encore hostiles les unes aux +autres. Cette âme nouvelle, je la retrouve et la reconnais dans les +faits qui semblent le plus propres à la nier. + +«Ces armements de tous les peuples, ces menaces que leurs représentants +s’adressent, ces reprises de persécutions de races, ces inimitiés entre +compatriotes et jusqu’à ces gamineries de la Sorbonne, sont des exemples +de mauvais aspect, mais non de mauvais augure. Ce sont les dernières +convulsions de ce qui va disparaître. Le corps social procède comme le +corps humain. La maladie n’y est que l’effort violent de l’organisme +pour se débarrasser d’un élément morbide et nuisible. + +«Ceux qui ont profité et qui comptaient profiter longtemps encore des +errements du passé s’unissent donc pour qu’il n’y soit rien modifié. De +là, ces armements, ces menaces, ces persécutions; mais, si vous regardez +attentivement, vous verrez que tout cela est purement extérieur. Ce +colossal est vide. L’âme n’y est plus; elle a passé autre part; ces +millions d’hommes armés, qui font l’exercice tous les jours en vue d’une +guerre d’extermination générale, ne haïssent pas ceux qu’ils doivent +combattre et aucun de leurs chefs n’ose déclarer cette guerre. Quant aux +revendications, même comminatoires, qui partent de ceux qui souffrent en +bas, une grande et sincère pitié, qui les reconnaît enfin légitimes, +commence à répondre d’en haut. + +«L’entente est inévitable dans un temps donné plus proche qu’on ne le +suppose. Je ne sais pas si c’est parce que je vais bientôt quitter la +terre et si les lueurs d’au-dessous de l’horizon qui m’éclairent déjà me +troublent la vue, mais je crois que notre monde va entrer dans la +réalisation des paroles: «Aimez-vous les uns les autres», sans se +préoccuper, d’ailleurs, si c’est un homme ou un Dieu qui les a dites. + +«Le mouvement spiritualiste qu’on signale de toutes parts et que tant +d’ambitieux ou de naïfs croient pouvoir diriger va être absolument +humanitaire. Les hommes, qui ne font rien avec modération, vont être +pris de folie, de la fureur de s’aimer. Cela n’ira pas tout seul de +suite, évidemment; il y aura quelques malentendus, sanglants peut-être, +tant nous avons été dressés et habitués à nous haïr, quelquefois par +ceux-là mêmes qui avaient reçu mission de nous apprendre à nous aimer; +mais, comme il est évident que cette grande loi de fraternité doit +s’accomplir un jour, je suis convaincu que les temps commencent, et nous +allons irrésistiblement vouloir que cela soit[3].» + + [3] Voir la lettre de Dumas fils dans l’ouvrage de Léon Tolstoï, + traduit par E. Halpérine-Kaminsky: _Zola, Dumas, Guy de Maupassant_. + +Si étrange que paraisse l’expression: «Le temps viendra où les hommes +vont être pris de la fureur de s’aimer», je crois que cette idée est +absolument juste et est ressentie plus ou moins par tous les hommes de +notre temps. Il est impossible que l’époque ne vienne quand l’amour, qui +est le fond même de l’âme, occupera dans la vie des hommes la place qui +lui revient et deviendra la base des relations humaines. + +Ce temps se prépare, ce temps est proche. + +«Nous sommes aujourd’hui au temps prédit par le Christ, écrivait +Lamennais. D’un bout de la terre à l’autre tout s’ébranle. Rien de +solide dans toutes les institutions, quelles qu’elles soient, ni dans +les systèmes les plus divers qui sont la base de la vie des sociétés. On +sent que tout doit bientôt s’écrouler et que, de ce temple aussi, il ne +restera pas une seule pierre debout. Mais de même que des ruines de +Jérusalem et de son temple, que le Dieu vivant a déserté, devaient +surgir une cité nouvelle et un temple nouveau, vers lesquels affluaient +volontairement les hommes de toutes les tribus et de tous les peuples, +des ruines des temples et des villes d’aujourd’hui sortira une cité +nouvelle et un temple nouveau destinés à devenir le temple de l’univers +et la patrie commune du genre humain, aujourd’hui désuni par des +doctrines qui se combattent, font de frères des étrangers et sèment +parmi eux la haine sacrilège et les guerres hideuses. Lorsque viendra +l’heure--de Dieu seul connue--de l’union des peuples en un seul temple +et en une seule cité, alors s’établira vraiment le règne du Christ, se +réalisera définitivement sa divine mission.» + +«Des forces puissantes travaillent le monde, écrivait de même Channing. +Nul ne peut les arrêter. Les signes en sont la naissance de la nouvelle +conception du christianisme, du nouveau respect pour l’homme, du nouveau +sentiment de fraternité et d’une égale attitude des hommes à l’égard du +Père de tous les hommes. Nous le voyons, nous le sentons. Et devant +cette manifestation de l’esprit nouveau tomberont toutes les +persécutions. La société pénétrée de cet esprit substitue la paix à la +guerre permanente. La force de l’égoïsme qui englobe tout et qui semble +invincible cède à cette puissance naturelle: «Paix sur terre et concorde +parmi les hommes» ne demeurera pas toujours un rêve.» + + + + +XVI + + +Pourquoi s’imaginer que les hommes, qui sont en la puissance de Dieu, +demeureront toujours dans l’erreur étrange que seules les lois humaines, +changeantes, injustes, locales, sont importantes et obligatoires, et non +la loi de Dieu, éternelle, juste et commune à tous les hommes? + +Pourquoi penser que les pasteurs de l’humanité prêcheront toujours que +cette loi n’existe pas et ne saurait exister, lorsque chaque secte +possède ses lois religieuses, lorsque telle autre croit à celles qu’on +appelle scientifiques (lois de la matière, celles de la sociologie), qui +sont sans obligation ni sanction, ou lorsqu’on obéit à des lois civiles +que les hommes peuvent établir et changer à leur volonté? + +Cette erreur peut être provisoire. + +Pourquoi supposer, en effet, que les hommes, auxquels est révélée la loi +divine commune à tous, écrite dans leur âme, trouvant son expression +dans les doctrines des Brahmanes, de Bouddha, de Lao-Tseu, de Confucius, +du Christ, n’adopteront pas enfin cet unique principe de toutes les +lois, qui leur donnera et la satisfaction morale et une vie sociale +heureuse? Pourquoi demeureraient-ils fidèles au chaos des doctrines +théologiques, scientifiques et politiques, méchantes et pitoyables, qui +les détournent de la seule chose nécessaire, et les poussent vers les +choses vaines, ne leur donnant aucune indication sur la façon de se +conduire dans la vie individuelle et sociale? + +Pourquoi se dire que les hommes continueront à endurer toutes les +souffrances, les uns en cherchant à dominer les autres, les autres en se +soumettant avec haine et envie à leurs maîtres et en s’efforçant à +devenir eux-mêmes des dirigeants? + +Pourquoi supposer que le progrès, orgueil des hommes d’aujourd’hui, +consistera toujours dans l’accroissement de la population, dans les +mesures policières de nous conserver la vie, et non dans l’amélioration +morale de notre vie? + +Pourquoi croire qu’on verra toujours le progrès dans de piètres +inventions mécaniques produisant de plus en plus des objets inutiles et +nuisibles, et non dans la marche vers l’union toujours plus étroite +entre les hommes et dans la nécessité, pour parvenir à cette union, de +vaincre nos passions? + +Pourquoi ne pas supposer que les hommes se réjouiront et rivaliseront +non pas dans la richesse et le luxe, mais dans la simplicité, la +modération et la bonté? + +Pourquoi ne pas penser que les hommes verront le progrès non pas dans +l’accroissement des biens, mais dans la tendance de demander de moins en +moins et de donner de plus en plus aux autres; non plus dans +l’élargissement de notre pouvoir, ni dans le succès, ni dans la +victoire, mais dans la tendance de nous modérer de plus en plus, et de +communier de plus en plus étroitement, individu avec individu, nation +avec nation? + +Pourquoi se représenter les hommes toujours assoiffés de luxure ou se +multipliant comme des lapins, construisant dans les villes des usines +d’alimentation chimique pour assurer l’existence des générations qui se +multiplient et vivent dans les villes où il n’y a ni plantes ni animaux? + +Pourquoi ne pas les voir plutôt chastes, luttant contre leurs passions, +vivant en paix avec leurs voisins, au milieu des champs, des jardins, +des forêts et des animaux domestiques bien nourris, et cela avec la +seule différence entre leur état actuel et celui de demain de ne pas +reconnaître la terre comme une propriété privée, ni eux-mêmes comme +appartenant à tel ou tel État, ne payer à personne d’impôt, ne pas +guerroyer, mais communier dans une paix universelle? + +Pour se représenter ainsi la vie humaine on n’aurait rien à imaginer de +nouveau, ni à modifier, ni à ajouter à la vie des pays agricoles, telle +que nous la connaissons en Chine, en Russie, aux Indes, au Canada, en +Algérie, en Égypte, en Australie. + +Pour s’imaginer cette vie, on n’a pas à inventer quelque organisation +compliquée, mais simplement à se dire que les hommes ne doivent +reconnaître qu’une seule loi supérieure, la loi de l’amour de Dieu et de +son prochain, celle qui est invariablement exprimée dans les religions +de Brahma, de Bouddha, de Confucius de Lao-Tseu, du Christ. + +Pour que cette vie se réalise, il n’est nullement besoin que les hommes +se transforment au point de devenir des anges vertueux. Les hommes +garderont leur faiblesse et leurs passions, pécheront, se querelleront, +commettront des adultères, spolieront la propriété, tueront même; mais +tout cela ne sera que l’exception, non la règle. Leur vie sera tout +autre par le seul fait qu’ils ne considéreront plus la violence +organisée comme condition nécessaire, ne seront plus formés sous +l’influence des crimes de l’autorité envisagés comme actes méritoires. + +La vie des hommes sera tout autre parce que la violence, contraire à la +loi divine, considérée aujourd’hui comme légitime et nécessaire, ne sera +plus un obstacle à l’enseignement de bonté, d’amour et de soumission à +la volonté de Dieu. + +Pourquoi ne pas s’imaginer que la souffrance conduira les hommes au +désir de s’affranchir de la suggestion, de l’hypnose auxquelles ils +doivent leurs longues misères, à se souvenir qu’ils sont les fils et les +serviteurs de Dieu, et peuvent et doivent par suite n’obéir qu’à lui et +à leur conscience? Loin d’être difficile à se l’imaginer, il est au +contraire difficile de croire que cela ne puisse pas être. + + + + +XVII + + +«Si vous n’êtes pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le +royaume de Dieu.» Cette parole évangélique vise non seulement les +individus, mais aussi les sociétés. De même qu’un individu, ayant +souffert par ses passions et les tentations de la vie, revient +consciemment à l’état simple d’affection pour tous, état dans lequel se +trouvent inconsciemment les enfants, et y revient avec toute +l’expérience et l’acquis intellectuel de l’adulte, les sociétés, ayant +éprouvé toutes les conséquences malheureuses de l’oubli de la loi divine +et de l’obéissance à la loi humaine organisant leur vie en dehors du +travail de la terre, doivent aujourd’hui, avec toute l’expérience +acquise durant leurs errements, abandonner les tentatives d’existence +fondée sur la production industrielle et revenir à la loi supérieure de +Dieu et à la vie primitive des champs. + +Cette indépendance consciente à l’égard de l’autorité humaine et la +soumission à l’autorité divine signifient la reconnaissance comme +obligatoire, partout et toujours, de la loi éternelle de Dieu, qui est +la même dans toutes les doctrines religieuses. + +Quant à la vie rurale, elle implique la reconnaissance du travail de la +terre, non comme une condition provisoire de notre existence, mais comme +une occupation toujours et partout préférée, parce qu’elle nous facilite +le mieux l’accomplissement de la volonté divine. + +Or, les peuples orientaux, et la Russie parmi eux, se trouvent dans les +meilleures conditions pour revenir à cette nouvelle vie. + +Les Occidentaux, qui se sont déjà engagés si loin sur la fausse voie des +transformations politiques de régime, ayant toutes pour principe +l’autorité et la substitution du travail industriel au travail agricole, +ne sauraient revenir à la nouvelle vie qu’après de grands efforts. Mais, +tôt ou tard, l’animosité qui grandit parmi eux et l’instabilité de leur +situation les forceront bien à revenir à la véritable existence +indépendante et rationnelle fondée sur leur propre travail et non sur +l’exploitation des autres peuples. + +Si séduisants que puissent paraître le progrès extérieur de l’industrie +et la façade de la vie actuelle, les esprits les plus pénétrants de +l’Occident montrent depuis longtemps à leurs nations la voie funeste +qu’elles suivent et la nécessité de retourner à la vie agricole qui fut +la forme primitive de la vie de toutes les sociétés et qui est faite +pour procurer à tous une existence heureuse et rationnelle. + +Les peuples orientaux, parmi lesquels le russe, n’ont besoin à cette fin +de ne rien changer à leur existence; il leur suffit de s’arrêter sur la +voie fausse où ils viennent de s’engager et de manifester leur +indépendance à l’égard du pouvoir, ainsi que leur prédilection pour +l’agriculture qui fut toujours leur occupation naturelle. + +Nous, les Orientaux, nous devons être reconnaissants à la destinée de +nous avoir placés dans la situation qui nous permet de profiter de +l’exemple des Occidentaux; nous devons en profiter non pas pour +l’imiter, mais au contraire pour éviter les fautes que les Occidentaux +avaient commises; nous ne devons pas nous avancer sur la voie funeste +d’où nous les voyons déjà revenir à notre rencontre, eux qui s’y étaient +aventurés si loin. + +C’est bien dans cet arrêt de la marche sur la voie de l’erreur, ainsi +que dans l’indication de la possibilité et de la nécessité de s’en +frayer une autre, plus facile à suivre, plus joyeuse et plus naturelle à +l’homme, qu’est la grande portée de la Révolution qui s’accomplit +actuellement en Russie. + + + + +L’UNIQUE SOLUTION POSSIBLE + +DE LA + +QUESTION AGRAIRE + + + + +I + + +Le droit exclusif sur la terre des uns privant les autres de la +possibilité d’en jouir, est une iniquité aussi cruelle et aussi nuisible +pour tous que l’était en son temps le droit de posséder des serfs. + +Instinctivement consciente chez tous les hommes, cette iniquité était +surtout et, de tout temps, ressentie par le monde rural de Russie. Ce +sentiment est plus vivace que jamais en ces jours de révolution, et +c’est vers son abolition que tendent actuellement tous les souhaits et +toutes les revendications du peuple russe. + +Les cercles gouvernementaux autant que les groupements +anti-gouvernementaux sont occupés aujourd’hui à rechercher les moyens de +donner satisfaction à ces demandes. + +Malheureusement, les uns et les autres ont généralement en vue leurs +buts particuliers de parti et non ce qui doit être leur but unique, +prédominant: le rétablissement de la justice. + +Les uns espèrent répondre aux revendications du peuple en ajoutant au +lot de chaque paysan une part prise sur les terrains d’État et une +partie des apanages impériaux. + +Les autres proposent de faciliter aux paysans, par l’intermédiaire de la +Banque agricole, l’achat des propriétés foncières mises en vente. + +Les troisièmes voient le remède dans l’émigration des paysans qui +manquent de terres dans des régions où de vastes terrains demeurent +inoccupés. + +Les quatrièmes veulent établir le fermage obligatoire et héréditaire. + +Les cinquièmes préconisent l’expropriation des terres appartenant à la +couronne, aux apanages, aux couvents, aux propriétaires fonciers, et en +constituer une réserve pour la distribution des terrains aux paysans. + +Les sixièmes s’appliquent à prouver la nécessité de la nationalisation +du sol, qui serait la préface d’une organisation socialiste. + +Les septièmes, enfin, aperçoivent le remède dans la reconnaissance de +toute la terre comme propriété des seuls agriculteurs. + +Toutes ces propositions se divisent en réalité en deux catégories: celle +des gouvernementaux et des conservateurs qui voudraient résoudre la +question agraire sans que cela modifie sensiblement leur situation +privilégiée, tout en apaisant, grâce à quelques concessions, l’agitation +populaire; celle des révolutionnaires, qui visent un but tout opposé: +l’accroissement de l’effervescence chez le peuple et son entraînement à +l’action révolutionnaire qu’ils considèrent comme la plus utile au bien +commun. + +Jusqu’ici, les révolutionnaires atteignent de mieux en mieux leur but. +Sous l’influence de leur propagande verbale ou écrite, le peuple se rend +compte chaque jour davantage de l’iniquité, si ancienne et si lourde, +qui pèse sur lui, celle de la spoliation de son droit de jouir de la +terre. + +Voyant que le gouvernement ne se soucie pas de faire disparaître cette +iniquité, s’en persuadant plus encore après la dissolution de la Douma, +le peuple s’irrite de plus en plus et il est tout prêt à commettre, +commet déjà, des actes les plus cruels pour se venger de l’injustice +dont il souffre depuis si longtemps. + +Le peuple sent qu’au moment où tout change en Russie, il ne peut et ne +doit demeurer davantage dans sa situation précaire. D’autre part, il ne +saurait se contenter des mesures de circonstances, des palliatifs, tels +que l’achat des terres par l’intermédiaire des banques, l’expropriation +forcée, la colonisation, le fermage ou la constitution des réserves de +terre. Il veut un changement radical du système agraire actuel, +changement à la suite duquel il ne serait plus permis aux uns de ne pas +travailler la terre et d’empêcher en même temps les travailleurs de la +cultiver, tels des chiens gardant le foin qu’ils ne mangent pas +eux-mêmes. Le peuple veut que tous les hommes aient la faculté égale de +jouir de tous les profits et avantages que procure la terre. + +Et le peuple a parfaitement raison de formuler cette revendication. Là +où il a tort, c’est lorsqu’il s’imagine, influencé qu’il est par des +hommes peu sérieux et égarés, que pour instituer le droit égal pour tous +à la terre, il suffit d’enlever les propriétés foncières aux possédants +et de les partager entre les cultivateurs qui travaillent de leurs bras. + +Comment partager la terre expropriée? + +Quelle part reviendra à telle communauté? + +Comment distribuer les terres les plus fertiles, les prairies, les +forêts? + +Que faire des petits propriétaires? + +Que faire des hommes qui ne possèdent pas de terre et qui désirent +pourtant avoir leur part? + +En cas d’une trop grande densité de population, qui doit émigrer et où +aller? + +Toutes ces questions ne peuvent être résolues par aucune Commission; +elles ne peuvent que susciter des discussions, des querelles sans fin +et, surtout, donner naissance à des iniquités pires que celles +d’aujourd’hui. + +Les paysans, occupés par leurs intérêts locaux, ne s’en aperçoivent pas +et ne peuvent s’en apercevoir. Mais les hommes qui se considèrent comme +appelés à résoudre ce problème au point de vue de l’équité générale +devraient s’en rendre compte. + +Or, la solution du problème agraire, au point de vue général, n’est +aucunement dans l’expropriation forcée des uns et la distribution des +terres aux autres; elle n’est pas dans la disposition arbitraire de +terrains, mais uniquement en ceci: l’abolition complète de la vieille +propriété foncière qui est l’origine de toutes les oppressions et de la +haine entre les hommes. + +Pour résoudre la question agraire, il importe donc avant tout de +rétablir le droit naturel de tous les hommes à la terre et le droit de +chacun au produit de son travail. + + + + +II + + +Tous les hommes ont le même droit à la terre et chaque homme a le droit +inaliénable au produit de son travail. L’un et l’autre droit furent +transgressés par la reconnaissance du droit de propriété exclusive sur +la terre et par les impôts et les taxes sur le produit du travail. + +Pour rétablir le véritable droit, il n’est qu’un moyen: l’institution +d’un impôt sur la terre dont la valeur égalerait le profit que les +propriétaires tirent de leur terre, et la substitution à tous les autres +impôts, payés par le travail, d’un impôt unique sur toute la terre. + +L’établissement de cet Impôt unique fut déjà proposé à diverses +reprises, dans différents pays, et fut de nos jours exposé en détail par +l’Américain Henry George. + +Les principes de l’Impôt unique sont les suivants: + +1º Tous les hommes ayant le droit égal à la terre, et chaque homme ayant +le droit inaliénable au produit total de son travail, nul ne doit avoir +le privilège de jouir de la terre et nul ne doit déposséder les +travailleurs du fruit de leur travail sous forme de redevance ou celle +d’impôts et de contributions; + +2º Afin que ni l’un ni l’autre droits ne puissent être violés, il faut +que ceux qui jouissent de la terre payent à la communauté un impôt +correspondant aux profits qu’on tire de tel terrain comparativement aux +profits des autres terrains. Il faut ensuite que ceux qui ne possèdent +pas de terre et s’occupent d’autres affaires soient libérés de tout +impôt ou contribution. + +Dans une pareille organisation, toutes les ressources, fournies +actuellement par le travail et destinées aux dépenses des services +publics, seraient tirées de la terre, suivant sa situation procurant tel +ou tel bénéfice aux possédants. + +Par exemple, les terrains les plus fertiles ou situés à proximité des +voies de communication, rapportant, par suite, davantage que le sol +sablonneux ou le terrain situé loin des centres populeux, payeraient +davantage; les terrains situés dans les villes, ou près des lieux +d’embarquement, ou contenant des minerais, payeraient plus encore. +Enfin, ceux qui possèderaient un sol dépourvu de tout avantage, ou ceux +qui ne possèderaient pas de terre, jouiraient quand même de toutes les +commodités de l’organisation sociale: administration municipale, voies +de communication et tout autre service public, sans rien payer. + + + + +III + + +Les résultats de cette organisation seraient les suivants: + +1º Les propriétaires fonciers, surtout les grands, qui ne cultiveraient +pas eux-mêmes leurs terres, mais qui devraient payer l’impôt, +renonceraient généralement à leurs possessions et les transmettraient +aux agriculteurs manquant de terre. + +2º L’Impôt unique, en supprimant toutes les autres taxes sur les +produits de première nécessité: sucre, pétrole, allumettes, beurre, +œufs, etc., diminuerait les dépenses des travailleurs et améliorerait +ainsi leur bien-être. + +3º Le même Impôt unique supprimerait les droits de douane, rétablirait, +dans les pays où il serait institué, le libre commerce avec le monde +entier et donnerait à ses habitants la possibilité de jouir sans +obstacle de tous les produits du sol, du travail et de l’art de tous les +autres pays. + +4º L’Impôt unique, en permettant l’accès de la terre à tous les +travailleurs, améliorerait la situation des salariés: ils ne seraient +plus obligés, comme aujourd’hui, d’accepter les conditions que leur +imposent les patrons, mais établiraient eux-mêmes les conditions de leur +travail. + +Cette situation indépendante des ouvriers ferait que toutes les +inventions facilitant le travail, qui ne sont aujourd’hui que des moyens +d’asservissement, ne seraient plus une calamité, mais un bien pour tous. + +5º En améliorant le bien-être des travailleurs, l’Impôt unique rendrait +impossible la surproduction, si habituelle aujourd’hui, les ouvriers +ayant désormais plus de facilité d’acquérir les objets produits par eux; +de plus, on fabriquerait principalement des objets nécessaires à la +grande majorité et en quantité proportionnée à la demande réelle. + +6º L’institution de l’Impôt unique dans tous les pays, surtout en Russie +et actuellement, ferait que toutes les revendications légitimes du +peuple recevront satisfaction dans une mesure plus grande qu’on ne s’y +attend; car, non seulement chacun aurait la possibilité de jouir au même +degré de tous les produits de la terre, mais encore les travailleurs +seraient libérés de tout impôt et contributions sur le produit de leur +travail. + +Ainsi, quel que soit le régime social, celui d’aujourd’hui fondé sur la +violence gouvernementale, ou celui de demain fondé sur l’entente +universelle, l’institution de l’Impôt unique sur la terre serait le +moyen le plus sûr et le plus pratique tant pour se procurer, sans +imposer le travail, les ressources nécessaires aux dépenses de la +société que d’établir des relations agraires équitables. + +(Il a été démontré dans nombre d’ouvrages traitant cette question que +l’Impôt unique sur la terre suffirait amplement pour remplacer toutes +les autres impositions. Les meilleurs ouvrages concernant l’Impôt unique +sont ceux de Henry George: _Progrès et pauvreté_, _Discours et études_, +_Problèmes sociaux_, etc.) + + + + +IV + + +Mais, dira-t-on, l’établissement de l’Impôt unique ruinerait les assises +de la société (la propriété foncière et le système fiscal), édifiées et +consolidées durant des siècles; il jetterait un trouble profond dans la +société et la masse populaire, ce qui, aux temps si agités +d’aujourd’hui, serait inopportun et dangereux. + +J’estime, au contraire, qu’aucune des mesures qu’on propose actuellement +pour résoudre la question agraire ne saurait être appliquée avec moins +d’effervescence, d’agitation et de trouble dans les masses et parmi les +propriétaires, que l’institution de l’Impôt unique. + +Il me semble que l’on pourrait procéder ainsi à son application: + +La terre serait déclarée propriété nationale, et le produit du travail +de chacun, sa propriété à lui. C’est afin de rétablir ces droits +fondamentaux, aujourd’hui violés, qu’on instituerait ensuite l’Impôt +unique, selon la valeur du terrain et remplaçant toutes les autres taxes +et impositions. + +Toutefois, comme la levée brusque et dans toute son étendue de l’impôt +sur la terre et la suppression non moins soudaine de tous les autres +impôts ruineraient nombre de propriétaires fonciers et d’industriels; +que, d’autre part, l’institution de l’Impôt unique demanderait +l’évaluation exacte des terrains à laquelle il serait impossible de +procéder rapidement, cette mesure serait appliquée progressivement. + +La première année, on imposerait 15, 20 ou 30 pour cent de la rente +totale; l’année suivante une autre partie, et ainsi de suite, jusqu’au +transfert complet de tous les impôts sur la valeur de la terre, +transfert qui peut être effectué pendant un délai plus ou moins +prolongé. + +Cette imposition progressive de la terre et la suppression des impôts +sur le travail ne pourraient et ne devraient produire ni trouble ni +agitation, puisque l’application progressive de cette mesure permettrait +aux propriétaires fonciers et aux industriels de s’adapter avec la même +gradation aux nouvelles conditions de la vie sociale. + +La réalisation d’une pareille réforme générale ferait cesser la dure +iniquité que perpétue le droit exclusif sur la terre, iniquité dont se +rendent bien compte tous les hommes, mais surtout les cent millions de +paysans russes; elle ferait disparaître en même temps l’autre iniquité, +aussi cruelle, mais dont on se rend moins compte: l’imposition +arbitraire du travail; ce serait enfin le moyen le plus efficace +d’établir la paix et l’ordre dans toutes les classes de la société et +dans le monde rural en particulier, comprenant les neuf dixièmes du +peuple russe. + +Cette solution de la question agraire ne viserait pas une seule classe, +si nombreuse soit-elle; elle ne serait ni locale ni provisoire: +expropriation, achat, colonisation, réserve de terrain, etc., mais une +solution générale, fondamentale et d’un caractère moral. Elle +supprimerait sûrement la si ancienne et si flagrante injustice en +établissant le droit égal à la terre et au travail, tant pour le +millionnaire que pour le plus pauvre des paysans, et seule cette +solution apaisera entièrement le peuple. + +Les hommes qui participent au gouvernement justifient leur fonction par +le fait qu’ils assurent la justice à leurs administrés. Le +rétablissement de la justice devrait donc être reconnu par eux comme +leur premier et le plus urgent devoir. Ils le devraient d’autant plus +que l’iniquité est devenue évidente et est entrée dans la conscience de +tous. + +Le servage, notamment, avait en son temps ce caractère, et il fut aboli +par le gouvernement d’alors. De notre temps, l’injustice de la propriété +foncière est ressentie plus vivement encore que ne le fut, il y a +cinquante ans, l’iniquité du servage. + +Les hommes qui font partie du gouvernement en Russie ont donc +présentement le devoir devant Dieu, devant le peuple et devant leur +propre conscience, d’abolir cette criante iniquité dont le peuple est +devenu conscient. Ils ont le devoir de le faire s’ils ne s’abusent pas +et ne cherchent pas à abuser les autres sur leur mission. + +Pourquoi dès lors demeurent-ils inertes? + +La seule explication de leur inertie est que, par une habitude invétérée +d’imiter en tout l’Europe, ils craignent de recourir à une mesure qui +n’a pas encore été expérimentée nulle part. Ils oublient que les +conditions dans lesquelles se trouve le peuple russe sont tout autres +que celles des peuples occidentaux et qu’il n’est vraiment pas, à +jamais, prédestiné à imiter l’Europe. + +Le temps est venu où le peuple russe peut déjà prétendre à sa majorité, +se fier sur sa propre raison et se conduire suivant sa nature et les +conditions qui l’entourent. + +Les hommes qui sont maintenant au pouvoir en Russie doivent +particulièrement s’en souvenir, parce qu’en laissant subsister de nos +jours le système inique de la propriété foncière, ils ne remplissent pas +ce qu’ils reconnaissent comme leur devoir strict; ils deviennent donc +les fauteurs des plus grandes calamités et prononcent ainsi leur +faillite et leur inutilité. + + + + +L’IMPOT UNIQUE + +D’HENRY GEORGE[4] + +SON APPLICATION URGENTE ET FACILE EN RUSSIE + + [4] Ces pages, complétant les précédentes, ont servi de préface à la + traduction des _Problèmes sociaux_ de Henry George. + + +Dans un des derniers chapitres de son livre: _Problèmes sociaux_, Henry +George dit: «Quiconque n’a pas pénétré le fond de la question, jugerait +ridicule le fait que je vois dans ce simple changement du système +d’impôts la plus grande révolution sociale. + +«Mais celui qui a suivi le développement de ma pensée doit se rendre +compte que, dans ce simple changement, réside la plus grande +transformation sociale, transformation, ou révolution, au regard de +laquelle ne sont rien ni la révolution qui a aboli l’ancien régime en +France ni celle qui a supprimé l’esclavage aux États-Unis.» + +C’est cette portée considérable de la révolution indiquée par Henry +George qui demeure jusqu’ici incomprise des hommes. + +La principale raison en est que sa pensée est travestie ou est passée +sous silence. La plupart croient y déceler un système de changement des +lois réglementant la propriété foncière, changement dans le sens de la +nationalisation du sol comme l’entendent les socialistes. + +Ceux qui se croient très savants objectent à l’idée de Henry George, +comprise dans ce sens étroit, tantôt en lui attribuant ce qu’il n’a +jamais dit, tantôt en lui opposant les axiomes, selon eux absolus, tirés +de l’ordre des choses existant, et qui furent cependant réfutés d’une +façon péremptoire par Henry George. + +Les hommes du monde, les propriétaires fonciers, les opulents en +général, n’ayant pas la moindre notion des théories de Henry George, +mais se doutant vaguement qu’il veut, on ne sait comment, démunir la +terre de ses possesseurs actuels, sentent, par instinct de conservation, +le danger de sa théorie et nient tout simplement son caractère +rationnel. + +«Oui, je sais, disent-ils. Imposer la terre pour que les propriétaires, +déjà écrasés par toutes sortes de taxes, paient encore l’impôt foncier.» + +Ou bien: «Oui, je sais. Ce système consiste à faire payer aux +propriétaires fonciers toutes les améliorations qu’ils auront +introduites dans leurs propriétés.» + +Et voilà trente ans, depuis l’exposition si claire, si probante et si +fortement étayée, de cette grande idée, qu’elle demeure absolument +ignorée de l’immense majorité des hommes. + +Il ne pouvait en être autrement. De fait, cette idée, qui bouleverse +toute la vie sociale de l’humanité pour le plus grand profit de la +majorité opprimée et muette et au détriment de la minorité dominatrice, +est exprimée sous une forme si convaincante et, surtout, si simple, +qu’il est impossible de ne pas la comprendre. + +Et une fois comprise, il est impossible de ne pas chercher à la +réaliser. Pour avoir raison d’elle, il ne reste donc qu’à la déformer ou +à la passer sous silence. + +Voici plus de trente ans qu’on s’y emploie avec un tel succès qu’on a +bien de la peine à décider les hommes à lire avec attention ce qu’a +écrit Henry George, et à y réfléchir. + +Certes, il existe en Angleterre, aux États-Unis, en Australie, en +Allemagne, de petites revues consacrées à la question de l’Impôt unique +et assez bien rédigées, mais elles sont fort peu répandues. Aussi, les +idées de Henry George continuent-elles à demeurer ignorées parmi les +classes cultivées du monde entier, et l’indifférence pour elles semble +plutôt s’accroître. + +La société résiste aux idées qui troublent sa quiétude,--et l’idée de +Henry George est une de celles-là,--comme les abeilles se défendent +contre les vers nuisibles qu’elles sont impuissantes à détruire: elles +bouchent de résine les nids des vers et empêchent ainsi ces derniers de +se propager et de faire du mal. Les sociétés européennes se comportent +de même à l’égard des idées qu’elles jugent nuisibles pour l’ordre, ou +plutôt pour le désordre, établi. + +«Mais la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne +l’absorbent point.» Une idée juste et féconde ne peut être déracinée. On +a beau l’étouffer sous des pensées et des paroles creuses, obscures et +prétentieuses, elle luit toujours, et, tôt ou tard, la vérité consume le +voile qui la couvre et elle brille sur le monde entier. Il en sera ainsi +de l’idée de Henry George. + +Je crois bien que son heure est venue, et en Russie spécialement. +L’heure est venue parce qu’il s’accomplit en ce moment en Russie une +révolution qui est toute dans la négation de la propriété foncière par +le peuple, par le vrai peuple; l’heure est venue spécialement en Russie, +parce que dans l’immense majorité de sa population a toujours vécu la +même pensée que celle qui est à la base de la théorie de Henry George: +la terre est un bien commun des hommes et elle seule, non le travail, +peut être imposée. + +Henry George dit encore que transmuer tous les impôts en un seul, +frappant la valeur de la terre, c’est conformer les réformes sociales +les plus importantes aux lois naturelles (_a conforming of the most +important adjustments to natural laws_). + +Il dit que l’idée de disposer de la valeur de la terre (la rente) au +profit de toute la société est aussi naturelle pour un groupement que +l’est pour l’individu le fait de marcher sur ses pieds et non sur ses +mains. + +Cette pensée a non seulement toujours été celle du monde rural en +Russie, mais encore a été réalisée par lui tant qu’il n’en fut pas +empêché par la contrainte gouvernementale. + +Le statisticien Orlov écrivait vers 1870 ce qui suit sur la façon des +paysans russes de se comporter à l’égard de la terre: + +«Le _mir_[5] ne comprend ni ne distingue entre les divers impôts qui +sont désignés dans les listes de contributions. Tous ces impôts, +redevances et contributions payés par les communautés sont confondus, +lors de leur répartition par le mir, en une somme globale qui est +prélevée sur les membres de la communauté d’après le nombre des «âmes de +taille» dont le chef de famille est le répondant. Une «âme de taille» +représente, dans l’esprit du paysan, la possession d’un lot de terre. +«L’âme de taille», d’après la conception particulière du paysan, est +inséparable de la possession de la terre; bien plus, le terme «âme» est +synonyme de celui de «nadiel», c’est-à-dire équivaut à chaque lot +faisant partie des terrains communaux et payant sa part de contributions +collectives. Si à la demande concernant le nombre d’âmes qu’il +représente, le chef du foyer répond qu’il est inscrit pour deux âmes, si +un autre répond qu’il en représente trois, cela veut dire que le premier +possède deux parts et le deuxième trois parts de la terre communale (du +mir). + + [5] Société rurale, ou assemblée des chefs de famille du village. + +«Or, tous les impôts que doit payer la communauté d’après le rôle des +impositions sont intimement liés au revenu global de la terre du mir, +quelle que soit la dénomination ou la destination des taxes.» + +Ces quelques lignes définissent l’idée fondamentale du peuple russe sur +la possession de la terre et sur la portée des impôts; et cette idée est +précisément celle que préconise et répand Henry George. + +Elle n’est pas dans une nouvelle répartition des terres, comme on se +l’imagine généralement lorsqu’on caractérise les théories de Henry +George, mais dans la garantie à chaque homme de l’intégrité du produit +de son travail et dans la faculté égale de jouir de tous les revenus de +la terre. + +Telles sont les vues du peuple russe, tant sur le travail que sur le +droit à la terre. + +On comprend que les peuples d’Europe soient hostiles aux théories de +Henry George, puisque leur réalisation détruirait entièrement l’ordre +des choses établi, qui est favorable à la majeure partie des nations +occidentales. + +Mais, chez nous, en Russie, où les neuf dixièmes de la population +appartiennent au monde rural et où cette théorie du penseur américain ne +fait qu’exprimer ce qui a toujours été reconnu comme juste par tout le +peuple russe, elle peut et doit trouver son application et terminer +ainsi par un grand acte de justice la révolution qui a pris jusqu’ici +une direction fausse et criminelle. + + + + +QUE FAIRE? + + + Oubliez votre sainteté et votre sagesse, et le peuple vivra cent + fois plus heureux. Oubliez que vous êtes bons et que vous êtes + justes, et le peuple reviendra à la primitive affection entre + enfants et parents. Oubliez votre ingéniosité et vos calculs, et + il n’y aura plus de voleurs ni de brigands. On ne peut réaliser + ces trois choses de façade seulement. Il faut être plus simple, + moins enchaîné par les passions et moins raisonnant. + + LAO-TSEU. + + +I + +Il y a quelque temps, je reçus la visite de deux jeunes gens qui +venaient m’emprunter des livres. + +L’un était coiffé d’une casquette et chaussé de lapti[6]; l’autre +portait un chapeau noir, jadis élégant, et des bottes éculées. + + [6] Chaussure tressée en tille. + +Je leur ai demandé qui ils étaient. Ils me répondirent avec une fierté +non dissimulée qu’ils étaient des ouvriers exilés de Moscou pour avoir +pris part en cette ville à la révolte de décembre 1905. Ils s’étaient +embauchés comme gardes dans un jardin de notre village, où ils restèrent +un mois environ. La veille, le propriétaire du jardin les congédia parce +qu’il croyait qu’ils incitaient les paysans à dévaliser son jardin. Ils +niaient avec un sourire cette accusation, affirmant qu’ils n’incitaient +personne, mais allaient seulement vers le soir causer au village avec +des camarades. + +Tous deux, surtout le plus déluré, aux brillants yeux noirs et aux dents +blanches, étaient très au courant de la littérature révolutionnaire et +employaient à tout propos des mots étrangers: orateur, prolétariat, +social-démocrate, exploitation, etc. + +Je les ai questionnés sur leurs lectures. Le noiraud répondit, avec son +constant sourire, qu’il a lu toutes sortes de brochures. + +--Lesquelles? questionnai-je. + +--De toutes sortes: _Terre et liberté_. + +Je leur demandai ce qu’ils en pensaient. + +--Tout y est juste, répondit le noiraud. + +--Et qu’y dit-on de juste? + +--C’est que l’existence est devenue impossible. + +--Pourquoi impossible? + +--Comment, pourquoi? Pas de terre, pas de travail; et le gouvernement +qui écrase le peuple sans rime ni raison. + +Et tous deux se mirent à conter, en s’interrompant mutuellement, comment +les cosaques frappaient les gens de leur _nagaïka_, comment les +policiers arrêtaient tous ceux qui leur tombaient sous la main, comment +on fusillait chez eux des hommes qui n’avaient rien fait. + +A mes objections que la révolte armée était un acte mauvais et insensé, +le noiraud ne faisait que sourire et répéter: + +--Ce n’est pas notre avis. + +Lorsque je me mis à parler du péché d’assassiner, puis de Dieu, ils se +regardèrent et le noiraud haussa les épaules. + +--Alors quoi, il faut donc, suivant la loi de Dieu, laisser exploiter le +prolétaire? fit-il. C’était bon avant. Aujourd’hui, on est devenu +conscient. C’est fini... + +Je leur apportais des livres sur des sujets pour la plupart religieux. +Ils regardèrent les titres, et se montrèrent déçus. + +--Si cela ne vous plaît pas, laissez-les. + +--On peut toujours les lire, fit le noiraud, et, cachant les brochures +sur sa poitrine, il prit congé de moi. + +Bien que je ne lise pas les journaux, je connais d’après les +conversations de mes proches, d’après les lettres que je reçois et les +récits des visiteurs, ce qui s’est passé ces derniers temps en Russie; +je connais, particulièrement bien,--précisément parce que je ne lis pas +les journaux,--le changement surprenant survenu depuis peu dans l’esprit +de la société et du peuple. + +Auparavant, quelques-uns seulement condamnaient certaines mesures du +gouvernement; aujourd’hui, tous, à peu d’exceptions, considèrent toute +l’activité du gouvernement comme criminelle, illégale et voient en lui +seul la cause de tous les troubles. Telle est l’opinion et des +professeurs, et des employés de poste, et des littérateurs, et des +boutiquiers, et des ouvriers, et même des policiers. + +Cet état d’esprit s’est surtout répandu après la dissolution de la +première Douma. Mais depuis les assassinats quotidiens commis en ces +derniers temps par le gouvernement, il est devenu général. + +Je le savais. Mais la conversation avec les deux ouvriers a eu sur moi +une action décisive: telle la secousse qui solidifie d’un coup un +liquide refroidi, cette conversation cristallisa en moi toute une série +d’impressions semblables reçues précédemment, en une conviction +définitive. + +Après l’entretien avec ces deux hommes, j’ai aperçu nettement que tous +les crimes, commis par le gouvernement dans le but d’étouffer la +révolution, non seulement ne l’étouffaient pas, mais l’exaspéraient +davantage. + +J’ai compris qu’au cas même où le mouvement révolutionnaire s’arrêterait +pour quelque temps, en raison de la terreur répandue par les +scélératesses du gouvernement, ce mouvement, loin de disparaître, ne +fera que s’étendre souterrainement, pour réapparaître ensuite à la +surface avec une force accrue. + +J’ai compris que l’incendie s’est répandu à tel point, que la moindre +tentative de l’éteindre ne fait qu’augmenter sa violence. J’ai vu +clairement que seul l’arrêt de toutes les mesures de coercition: la +peine capitale, l’emprisonnement ou seulement le bannissement et autres +châtiments moins graves, pourrait mettre fin à cette lutte féroce. + +J’ai acquis la certitude que le mieux que pourrait faire le gouvernement +serait de céder aux révolutionnaires, de les laisser s’organiser comme +ils l’entendent. Mais je n’étais pas moins certain que si je faisais une +pareille proposition, je serais considéré comme fou à lier. + +Aussi, malgré la netteté avec laquelle je me rendais compte que la +continuation de l’horrible activité gouvernementale ne fait qu’empirer +la situation, je ne cherchai même pas à en persuader quiconque par +l’écrit ou par la parole. + + +II + +Un mois s’était passé depuis la visite des deux ouvriers, et +malheureusement mon opinion trouvait à tout instant dans les faits une +nouvelle confirmation. + +D’une part, les exécutions se multipliaient; de l’autre, les assassinats +et le brigandage augmentaient en fréquence. J’en étais renseigné par ce +que l’on me racontait et par les rares coups d’œil que je jetais sur les +journaux. Je savais aussi que les dispositions de la masse populaire et +de la société devenaient de plus en plus hostiles au gouvernement. + +Ces jours derniers, au cours d’une promenade que je faisais, un jeune +paysan, suivant en chariot la même direction que moi, descendit de son +véhicule et me rejoignit. + +C’était un gars de petite taille, au teint maladif de son visage +intelligent et pas bon, au regard morne et à la mince moustache blonde. + +Il était vêtu d’un veston usé, chaussé de hautes bottes et coiffé d’une +casquette bleue de forme droite, à la mode parmi les révolutionnaires, +comme je l’ai su plus tard. + +Il me pria de lui prêter des livres, prétexte sans doute pour entamer +une conversation. Je lui demandai de quel village il était. + +Il habitait une commune peu éloignée, d’où j’avais récemment reçu la +visite des femmes de quelques paysans qui étaient détenus en prison. Je +connaissais bien son village pour y avoir procédé jadis à la +réglementation administrative, et j’y avais toujours admiré la beauté et +l’allure vive de ses habitants. Les enfants de cette région qui +fréquentaient mon école se distinguaient par leur vivacité d’esprit. + +J’interrogeai le gars sur les paysans qui étaient emprisonnés. Il me +répondit, avec cette assurance excluant toute contradiction que je +remarque depuis quelque temps chez tous les Russes, que la faute en +était au gouvernement et qu’ils furent arrêtés sans aucune raison, +battus, puis enfermés. + +C’est à grand peine que je finis par lui faire dire ce qu’on reprochait +au juste à ces gens. + +J’ai appris qu’ils étaient des «orateurs» et qu’ils réunissaient des +«meetings», comme il disait, où l’on parlait de la nécessité +d’exproprier la terre. + +Je lui fis observer que l’établissement des droits égaux sur la terre ne +peut être obtenu qu’en proclamant celle-ci propriété nationale et non +pas à l’aide de l’expropriation forcée ou de tout autre moyen de +contrainte. + +Il ne fut pas de cet avis. + +--Non, dit-il, il n’y a qu’à _s’organiser_. + +--Comment s’organiser? demandai-je. + +--Ça, on le verra bien plus tard! + +--Et en attendant, encore des émeutes, des tueries? + +--C’est une triste nécessité. + +Je lui répondis ce que je dis toujours en pareil cas: On ne peut pas +vaincre le mal par le mal; on ne le peut que par la non-participation à +la violence. + +--Mais puisqu’il n’y a plus moyen de vivre ainsi! Pas de travail, pas de +terre! Que faire? Où aller? fit-il en me jetant un regard de côté. + +--Écoutez, mon garçon; j’ai l’âge qui pourrait être celui de votre +grand-père. Aussi, ne chercherai-je pas à discuter avec vous, mais je +vous dirai ceci, comme à un jeune homme qui débute dans la vie: ce que +le gouvernement fait est mal, ce que vous faites ou voulez faire est +aussi mal. A un jeune homme comme vous, qui va se créer des habitudes, +il n’importe qu’une chose: avoir une bonne conduite, ne pas pécher, +c’est-à-dire ne pas agir contre la volonté de Dieu. + +Il secoua la tête d’un air mécontent: + +--Chacun a son dieu; des millions de gens, des millions de dieux. + +--Eh bien, je vous conseillerai quand même de ne plus travailler à la +révolution. + +--Mais que faire? On ne peut cependant pas souffrir, et souffrir +toujours. + +Et il reprit: + +--Que faire? + +J’ai bien senti que notre conversation ne mènerait à rien, et je fis +mine de m’éloigner; mais il m’arrêta. + +--Ne pouvez-vous pas me donner quelque chose pour m’abonner à un +journal? + +Je refusai et m’éloignai assez peiné. + +Ce jeune homme n’était pas, lui, un ouvrier sans travail, comme il en +est, qui par milliers sillonnent aujourd’hui la Russie, mais un paysan +qui vit sur sa terre. + +Rentré chez moi, je trouvai les membres de ma famille dans un état +d’esprit des plus pénibles. Ils venaient de lire un journal. + +--On compte aujourd’hui vingt-deux nouvelles exécutions. C’est vraiment +terrible! me dit ma fille. + +--Non seulement c’est terrible, mais cela devient de plus en plus +inepte, répondis-je. + +--Mais _que faire?_ On ne peut cependant pas les laisser tuer et voler +impunément, dit quelqu’un, comme on dit toujours en pareil cas et comme +je l’ai entendu tant de fois répéter. + +L’interrogation «que faire?» était la même que m’avaient adressée les +deux vagabonds, gardiens du jardin, et le paysan révolutionnaire de tout +à l’heure. + +«On ne peut cependant pas souffrir passivement la folle terreur que +répand le gouvernement odieux, conduisant à leur perte le pays et le +peuple! Les moyens que nous sommes obligés d’employer nous répugnent, +mais _que faire_?» disent les uns, les révolutionnaires. + +«Il est impossible d’admettre que de prétendus novateurs s’emparent du +pouvoir et gouvernent la Russie à leur guise, la débauchent, la mènent à +sa perte. Certes, les mesures d’exception sont gênantes, mais _que +faire?_» disent les autres, les conservateurs. + +Et dans mon souvenir passèrent et des amis révolutionnaires, et des amis +conservateurs, et le paysan révolté, et ces malheureux égarés qui +confectionnent des bombes, tuent, volent, et d’autres, aussi malheureux, +aussi égarés, qui instituent des cours martiales, qui y siègent, +fusillent, pendent et se persuadent, les uns comme les autres, qu’ils +accomplissent leur devoir, tout en répétant, les uns comme les autres: +_que faire?_ + + +III + +_Que faire?_ demandent les uns et les autres, mais jamais dans le sens +de: «que dois-je faire?» Ils signifient que ce serait pis encore s’ils +cessaient de faire ce qu’ils font. + +On s’est tellement habitué à cette étrange question, sous-entendant à la +fois et l’explication et la justification des actes les plus horribles, +les plus immoraux, qu’il ne vient à l’idée de personne de demander: +«Mais toi qui demandes: que faire? qui es-tu donc pour te considérer en +droit de décider de la destinée des autres, en se servant des moyens que +tous les hommes, et toi le premier, considèrent comme mauvais, comme +criminels? + +«Comment sais-tu que le régime que tu veux modifier ou conserver doit +être modifié selon la recette que tu crois la meilleure ou doit être +conservé tel quel? Tu sais pourtant qu’il est nombre d’hommes qui +considèrent comme pernicieux ce qui te semble bon et utile. + +«Comment sais-tu que ton action produira le résultat que tu attends, +quand tu ne peux ignorer que les conséquences sont le plus souvent +diamétralement opposées au but qu’on poursuit, surtout dans le domaine +des relations sociales? + +«Mais par-dessus tout, quel droit as-tu de commettre des actes +contraires et à la loi de Dieu, si tu le reconnais, et aux lois morales +admises dans le monde entier, si tu ne reconnais qu’elles? De quel droit +te libères-tu de ces lois simples, certaines et universellement +reconnues, inconciliables ni avec tes œuvres révolutionnaires, ni avec +tes œuvres gouvernementales? + +«Mais si tu poses la question: que faire? pour savoir réellement ce que +tu dois faire, et non comme une justification, la réponse se présente +d’elle-même et dans toute sa simplicité. Tu dois faire, non pas ce que +tu t’imagines comme nécessaire en ta qualité de tsar, ministre, soldat, +ou bien président de tel ou tel comité révolutionnaire, de membre d’une +organisation de combat, mais ce qui est dans ta nature d’homme, ce +qu’exige de toi la puissance qui t’a envoyé en ce monde, cette puissance +qui, dans un but connu d’elle seule, t’a donné une loi claire et bien +définie, inscrite dans ta conscience comme dans celle de tous les +hommes.» + +Et il suffirait de répondre à la question: que faire? par l’affirmation +de la nécessité, pour tous, d’agir partout et toujours suivant la +volonté divine, pour qu’aussitôt se dissipe ce brouillard au milieu +duquel chacun s’imagine être seul appelé parmi les millions de ses +semblables à décider de la destinée de ces millions et à accomplir, pour +leur bien aléatoire, des actes conduisant à des malheurs, certains et +évidents ceux-là. + +Il existe une loi commune, reconnue par tous les hommes sensés, conforme +d’ailleurs à la tradition, à toutes les religions, à la vraie science, +et qui est au fond de la conscience de chacun de nous. Suivant cette +loi, les hommes accomplissent leur mission et atteignent le plus grand +bonheur en s’entr’aidant mutuellement, en s’aimant, mais non en +attentant à la vie et à la liberté d’autrui. + +Mais voici qu’apparaissent des gens qui se distribuent entre eux des +rôles différents: tels sont rois, ministres, soldats; tels autres sont +membres de comités, d’organisations politiques; et ils entrent tellement +dans leur rôle qu’ils oublient leur situation réelle, se persuadent et +persuadent aux autres qu’il n’est nullement nécessaire de suivre la loi +commune à tous les êtres humains, qu’il est des cas où l’on peut et l’on +doit s’en écarter, voire agir contre elle, et que ces écarts de la loi +immuable assureront aussi bien aux individus qu’aux sociétés plus de +félicité que l’observance de cette loi suprême. + +Dans une grande usine au fonctionnement compliqué, les ouvriers +reçoivent du patron des instructions claires et précises, reconnues +comme telles par les ouvriers, afin qu’ils sachent ce qu’ils doivent ou +ne doivent pas faire pour la marche régulière du travail et pour leur +propre bien. Mais voici que surviennent des gens, n’ayant aucune notion +de ce qu’on fabrique et comment on fabrique dans cette usine, et qui +cherchent à convaincre les ouvriers qu’il ne faut plus faire ce qui leur +a été commandé par le patron, mais bien tout le contraire, afin que +l’usine marche régulièrement et les ouvriers reçoivent le plus de +profit. + +N’est-ce pas ainsi qu’agissent les gens qui n’ont aucune possibilité de +prévoir toutes les conséquences de l’activité générale de l’humanité? +Non seulement ils n’observent pas la loi éternelle, promulguée par la +raison humaine pour le succès de cette activité commune et le bien de +chaque individu, mais encore ils la violent consciemment afin de +poursuivre un but borné, hasardeux, imposé par quelques-uns (souvent par +les plus égarés), et ils s’imaginent (tandis que d’autres s’imaginent le +contraire) qu’ils arriveront ainsi à des résultats plus heureux que ceux +qui sont réalisés par l’observance de la loi éternelle et conforme à la +nature humaine. + +Je sais que ceux qui croient à la réalité des rôles qu’ils ont acceptés +trouveront cette réponse, simple et claire, trop abstraite et peu +pratique. + +Ils considèrent comme pratique le fait que les hommes, ignorant les +conséquences de leurs actes, ne pouvant pas savoir s’ils seront encore +vivants une heure après, sachant parfaitement que tout meurtre et toute +violence est un mal, agissent pourtant comme s’ils connaissaient avec +certitude et à l’avance les conséquences de leurs actes, se conduisent +comme s’ils ignoraient que tuer et martyriser est un mal. + +Ainsi procèdent tous ceux qui ont perdu la notion de leur dignité +humaine et de leur mission. Mais je pense que la grande majorité des +hommes, souffrant de toutes les atrocités qui se commettent +actuellement, comprendra enfin l’horrible mensonge dans lequel +s’enlisent ceux qui reconnaissent la légitimité et la bienfaisance de +l’oppression violente exercée par un homme sur un autre. Et une fois ce +mensonge dénoncé, les hommes s’affranchiront de la folie et du crime +qu’engendrent la participation et la soumission au pouvoir oppresseur. + +Il suffirait qu’on comprenne que la seule règle de conduite est +d’accomplir ce que demande à chacun de nous le principe qui gouverne +l’univers, exigence dont nul homme doué de raison et de sentiment ne +peut méconnaître; il suffirait d’oublier la situation que chacun de nous +occupe: ministre, agent de police, membre de parti, militant ou non, et +aussitôt disparaîtraient tous les malheurs et toutes les souffrances +dont est accablée l’humanité et la Russie actuelle en particulier. Alors +s’établirait vraiment le Royaume de Dieu sur la terre. + +Si une partie des hommes seulement adoptait cette conduite, elle +attirerait peu à peu vers elle d’autres adhérents, le mal diminuerait à +mesure, et le Royaume de Dieu vers lequel aspirent irrésistiblement tous +les cœurs deviendrait de plus en plus une réalité. + + + + +APPEL AUX RUSSES + +AU GOUVERNEMENT, AUX RÉVOLUTIONNAIRES, AU PEUPLE + + + + +I + +AU GOUVERNEMENT + +(_J’appelle gouvernement l’ensemble des hommes qui, grâce au pouvoir +dont ils sont investis, appliquent et modifient à leur guise les lois +existantes. En Russie, le gouvernement comprend actuellement le tsar, +ses ministres et ses conseillers._) + + +La raison d’être avouée du pouvoir est le souci du bien public. + +Ceci posé, je vous demande, hommes de gouvernement russes, comment +remplissez-vous votre mission? + +Vous combattez les révolutionnaires en recourant à la ruse et, ce qui +pire est, à une cruauté plus perfectionnée encore que celle des +révolutionnaires. + +Or, vous oubliez que des deux camps, le vainqueur ne saurait être celui +qui est plus rusé, plus méchant et plus cruel, mais bien celui qui vise +le but vers lequel marche l’humanité. + +Que les révolutionnaires définissent bien ou mal leur but, ils tendent +en tout cas vers un ordre social nouveau, tandis que vous autres, +gouvernants, vous n’avez en vue que de conserver votre situation +avantageuse. + +Aussi, vous sera-t-il impossible de résister à la révolution, quelle que +soit la bannière sous laquelle vous vous placerez: autocratie, même +mitigée par une Constitution, ou christianisme corrompu appelé +orthodoxie, avec rétablissement du patriarchat, et rénové par toutes +sortes d’interprétations mystiques. + +Ce sont là choses du passé et rien ne saurait le faire revivre. + +Votre salut n’est point dans la Douma avec tel ou tel système électoral; +il n’est pas dans l’emploi de canons ni dans les exécutions capitales; +il est uniquement dans l’aveu de votre culpabilité envers le peuple et +dans l’effort de racheter celle-ci, de la réparer d’une façon ou d’une +autre, pendant qu’il en est temps encore. + +Dressez devant le peuple un idéal de justice, de bien et de vérité qui +soit supérieur à celui de vos adversaires; dressez-le, non en songeant à +votre salut, mais avec la sincère volonté de le réaliser, et par là même +vous n’assurerez pas seulement votre propre salut, vous délivrerez +encore la Russie de toutes les calamités qui l’accablent. + +Vous n’avez pas à imaginer cet idéal: il existe déjà; c’est l’ancien +idéal de tout le peuple russe: le retour de toutes les classes,--non pas +des seuls paysans,--au droit naturel et légitime sur la terre. + +Cet idéal paraît déraisonnable à ceux qui n’ont pas l’habitude de penser +par eux-mêmes; ils en sont intimidés parce qu’il ne rappelle en rien ce +qui existe partout ailleurs, en Europe et en Amérique. Or, c’est +précisément parce qu’il n’a encore été réalisé nulle part qu’il apparaît +comme le véritable idéal de notre temps. Il est plus particulièrement +l’idéal du peuple russe, parce que sa réalisation lui est plus facile +qu’à tout autre peuple; il peut et doit donc le mettre en pratique le +premier. + +Effacez vos fautes par un acte de justice; efforcez-vous, pendant que +vous êtes encore au pouvoir, d’abolir la si ancienne et criante +iniquité: la propriété foncière; iniquité que tout le monde rural sent +avec tant d’acuité et dont il souffre si douloureusement; et dès que +vous l’aurez fait, tous les esprits cultivés, ceux qui composent +«l’intelligence», vous suivront. Vous aurez pour vous tous les partisans +d’un régime constitutionnel sincère, tous ceux qui comprennent qu’avant +d’appeler le peuple à élire ses représentants, il importe de +l’affranchir du servage foncier. + +Les socialistes eux-mêmes se joindront à vous, puisque leur but: la +nationalisation des instruments de travail, exige avant tout la +nationalisation du sol, ce principal instrument du travail. + +Les révolutionnaires seront également avec vous, puisque en abolissant +la propriété foncière, vous aurez réalisé l’un des points principaux de +leur programme. + +Enfin, et surtout, vous aurez avec vous tous les agriculteurs, +c’est-à-dire les cent millions de paysans qui composent le vrai peuple +russe. + +Faites, pendant qu’il en est temps encore, ce que vous impose votre +mission de gouvernants; posez-vous pour but la réalisation du véritable +bien public, et au lieu de la crainte et de l’irritation que vous +éprouvez maintenant, vous ressentirez la joie que donne la solidarité +avec le peuple, l’union avec les cent millions de paysans. + +Vous connaîtrez alors l’affection et la gratitude de ce peuple si doux, +qui oubliera volontiers vos fautes et vous aimera comme il aime celui[7] +et ceux qui l’ont affranchi du servage. + + [7] Le tsar Alexandre II. + +Oubliez que vous êtes tsar, ministres, sénateurs ou gouverneurs, +souvenez-vous seulement que vous êtes des hommes; et aussitôt la +douleur, le désespoir et la peur feront place au pardon et à l’amour. + +Mais vous devez, à cet effet, vous donner de tout cœur à cette œuvre de +régénération; non dans votre intérêt et comme moyen de votre salut, mais +dans l’intérêt public. Vous verrez alors de quelle activité ardente, +sensée, toute de conciliation, sera saisie la société en ses meilleurs +représentants! L’élite de toutes les classes marchera au premier rang, +tandis que ceux qui troublent actuellement la Russie seront relégués à +leur vraie place. + +Dès que vous aurez adopté cette attitude, disparaîtront d’eux-mêmes et +la vengeance, et la colère, et la cupidité, et l’envie, et l’ambition, +et la vanité, et l’ignorance, cette plaie principale, qui troublent et +mettent à feu et à sang la Russie, ce dont vous êtes seuls responsables. + +Oui, il n’y a devant vous, hommes de gouvernement, que deux issues: ou +le massacre de vos frères et tant d’autres horreurs qu’engendre la +révolution, ce qui n’empêchera pas d’ailleurs votre chute honteuse; ou +la réalisation pacifique de la réforme agraire que revendique depuis +toujours le peuple, et l’indication que vous donnerez par cela même à +toutes les autres nations chrétiennes de la voie vers l’abolition de +cette grande iniquité dont les hommes souffrent depuis si longtemps. + +Tant que le régime actuel vous assure le pouvoir, servez-vous-en, non +pour accroître encore le mal que vous avez commis et la haine que vous +avez suscitée, mais pour la grande œuvre qui sera salutaire aussi bien +pour votre peuple que pour l’humanité entière. Et avant que le régime +actuel meure, qu’il s’achève par un acte de bonté et de vérité, et non +pas par celui de mensonge et d’horreur[8]. + + [8] Les éditeurs de Tolstoï, M. V. et Mme A. Tchertkoff, font cette + remarque judicieuse à l’appel de l’auteur aux hommes de + gouvernement, où il dit entre autres que «leur salut n’est pas dans + la Douma élue d’après tel ou tel système électoral»: «Tolstoï ne + veut nullement, par ces paroles, conseiller au gouvernement de ne + faire aucune concession aux revendications de la société russe; au + contraire, au moment où l’écrit actuel de Tolstoï était à + l’impression, nous avons reçu de lui une lettre où il s’exprime + ainsi à ce sujet: + + «... L’agitation publique ne saurait être réprimée par la force; + mais le gouvernement, ou mieux, les hommes qui le composent ont le + devoir, devant Dieu, devant les hommes et devant leur propre + conscience, de ne plus employer aucun moyen violent, d’accorder tout + ce qu’on leur demande, de dégager leur responsabilité; il doit + accorder, et une assemblée constituante, et le suffrage universel + égal, direct, secret, et l’amnistie, et tout le reste...» + + «Ainsi, ajoutent les éditeurs, Tolstoï veut dire seulement, dans le + passage indiqué de son appel, que le remède n’est pas dans la Douma, + mais dans un changement plus radical de la condition du pays.» + + + + +II + +AUX RÉVOLUTIONNAIRES + +(_J’entends par révolutionnaires tous ceux qui, depuis les +constitutionnalistes les plus pacifiques jusqu’aux terroristes les plus +violents, ont pour but de remplacer le gouvernement existant par un +autre, différemment organisé et comprenant d’autres personnes._) + + +Vous, les révolutionnaires de toute nuance et de toute dénomination, +vous considérez le régime existant comme mauvais; et vous cherchez à le +remplacer par un nouveau; à cet effet vous recourez à des moyens divers: +réunions autorisées ou non; propagande à l’aide d’articles et de +discours; grèves, manifestations et, conséquence naturelle et forcée de +tous ces actes, meurtre et révolte armée. + +Bien que vous soyez en désaccord sur la forme du régime futur et sur les +moyens pratiques de l’organiser, vous ne vous arrêtez pas devant aucun +crime. + +Vous n’avez pas assez de mots de mépris pour exprimer votre blâme aux +hommes de gouvernement qui luttent contre vous. Mais tous les actes de +cruauté qu’ils commettent en vous combattant sont parfaitement justifiés +à leurs yeux, car tous, depuis le tsar jusqu’au moindre agent de police, +formés qu’ils sont dans le respect infini pour l’ordre établi, sont +absolument convaincus qu’en défendant cet ordre, ils obéissent +précisément aux vœux de millions de gens qui reconnaissent la légitimité +de l’ordre existant et la situation privilégiée des gouvernants. + +La responsabilité morale de leur cruauté ne retombe donc pas sur eux +seuls, mais se répartit sur un grand nombre de personnes. + +D’autre part, vous les révolutionnaires, vous avez toutes sortes de +professions; vous êtes médecins, professeurs, ingénieurs, étudiants, +journalistes, mécaniciens, ouvriers, avocats, marchands, propriétaires +fonciers, professions qui n’ont rien de commun avec l’art de gouverner; +et cependant, sans autre préparation, vous croyez savoir quelle +organisation est nécessaire à la Russie, et, en raison de cette +prescience du régime futur, que chacun de vous définit à sa manière, +vous prenez sur vous la responsabilité des actes les plus horribles: +vous lancez des bombes, pillez, tuez, exécutez. + +Des milliers de personnes sont ainsi mises à mort, réduites au +désespoir, exaspérées, transformées en fauves. Et pourquoi? Parce qu’un +petit nombre d’individus, une infime partie du peuple, a décidé que, +pour mieux organiser l’ordre public, il faut que la Douma continue à +siéger, ou bien qu’elle doit être remplacée par une autre, élue au +suffrage universel, secret, etc.; ou encore qu’on doit instituer la +république, que cette république soit sociale. Et c’est à cette fin que +vous provoquez la guerre civile. + +Vous affirmez que vous agissez ainsi pour le bien public. Mais le peuple +de cent millions d’âmes, pour le bien de qui vous agissez, ne vous le +demande pas et n’a nullement besoin de ce que vous cherchez à réaliser +par d’aussi mauvais moyens. + +Le peuple n’a aucun besoin de vous; il vous a toujours jugés et vous +juge encore à la même valeur que les autres parasites qui, d’une façon +ou d’une autre, le privent du produit de son travail et lui sont une +charge. + +Considérez, en effet, ce peuple agriculteur de cent millions, qui à vrai +dire représente seul le corps de la Russie; rendez-vous compte que vous +tous: professeurs, ouvriers de fabrique, ingénieurs, médecins, +journalistes, étudiants, propriétaires, vétérinaires, commerçants, +avocats, employés de chemin de fer, vous qui êtes tellement préoccupés +du bien du peuple, vous n’êtes que les parasites nuisibles de ce corps, +que vous sucez son sang, pourrissez sur lui et lui transmettez votre +pourriture. Imaginez-vous ces millions d’hommes qui peinent +éternellement et qui soutiennent sur leurs épaules votre existence +factice, appliquez-leur les réformes que vous voulez obtenir, et vous +vous apercevrez combien elles sont étrangères à toute sa façon d’être. + +Il a d’autres objectifs; il voit plus loin et plus à fond; il manifeste +la conscience de sa mission non par des articles de journaux, mais par +sa vie même, par la vie de cent millions d’âmes. + +Non, vous ne pouvez pas le comprendre. Vous êtes fermement convaincus +que ce peuple grossier ne saurait avoir des principes à lui, que ce +serait pour lui un grand bien si vous l’instruisiez à l’aide du récent +article que vous avez lu, et vous espérez bien de faire du peuple une +chose aussi pitoyable, impuissante et dépravée que vous l’êtes +vous-mêmes. + +Vous dites que vous voulez une organisation équitable de la vie; or, +vous ne pouvez exister que sous un régime injuste, désordonné. + +S’il s’en établit un, réellement juste, où il n’y aurait plus de place +pour des exploiteurs du travail d’autrui, alors, vous tous, +propriétaires, commerçants, médecins, professeurs, avocats, fabricants, +ingénieurs, producteurs de tabac, d’alcool, de canons, de miroirs, de +velours, etc., vous mourrez de faim en compagnie des hommes du +gouvernement. + +Loin d’éprouver la nécessité d’un ordre social équitable, il n’est rien +qui puisse vous répugner davantage, puisque, sous un pareil régime, tous +les hommes devront être au même titre occupés à une besogne d’utilité +commune. + +Cessez de vous leurrer, envisagez la place réelle qui vous revient parmi +le peuple russe, rendez-vous compte de ce que vous faites, et vous vous +apercevrez que votre lutte contre le gouvernement est le combat entre +deux parasites sur un corps sain et que vous êtes également nuisibles. + +Vous ferez donc mieux de vous occuper de vos intérêts, et non pas de +ceux du peuple; laissez-le en paix, ne lui mentez pas, c’est la seule +grâce qu’il vous demande. + +Combattez le gouvernement si le cœur vous en dit; mais dites-vous bien +que c’est pour vos intérêts que vous luttez, non pas pour ceux du +peuple, et que les violences que vous commettez, loin d’avoir un +caractère noble et bienfaisant, sont des actes ineptes, nuisibles et, +surtout, immoraux. + +Votre œuvre, assurez-vous, a pour but d’améliorer la situation générale +du pays. Or, à cet effet, on doit se préoccuper d’abord de +l’amélioration des hommes de ce pays. + +C’est là un truisme à l’instar de celui qui constate que pour chauffer +l’eau d’un vase il faut que chacune de ses molécules soit chauffée. + +Pour devenir meilleurs, les hommes doivent concentrer de plus en plus +leur attention sur eux-mêmes, sur leur vie intérieure. Or, l’activité +publique, surtout la lutte publique, détourne leur attention de leur vie +intérieure, les pervertit et abaisse ainsi le niveau moral de la +collectivité. Il en fut ainsi toujours et partout, il en est ainsi plus +encore aujourd’hui. + +A son tour l’abaissement de la morale sociale a pour résultat de faire +remonter à la surface les éléments immoraux de la société et de former +une opinion publique aussi immorale, autorisant, approuvant tous les +crimes, y compris l’assassinat. + +Il se forme ainsi un cercle vicieux: les éléments les plus pernicieux de +la société, déchaînés par la lutte, participent à l’agitation et +emploient des moyens conformes à leur bas niveau de moralité, et cette +activité attire, à son tour, la lie de la population. De sorte que la +moralité baisse de plus en plus, et ce sont les plus dépravés, les +Danton, les Marat, les Napoléon, les Talleyrand, les Bismarck qui +deviennent les héros du temps. + +La participation à l’action publique et à la lutte qui s’ensuit n’est +donc nullement une œuvre bonne, noble, utile, comme le croient et le +disent les politiciens, mais est au contraire la plus inepte, nuisible +et immorale. + +Réfléchissez-y, surtout vous, jeunes gens, qui n’êtes pas encore enlizés +dans la vase politique; secouez l’horrible hypnose qui pèse sur vous; +libérez-vous de la croyance mensongère en l’utilité de votre action pour +le peuple et au nom de quoi vous croyez pouvoir vous tout permettre; +songez surtout aux facultés supérieures de votre âme qui aspirent non +pas au suffrage universel, secret, etc., ni à la révolte armée, ni à une +Constituante et à d’autres choses vaines, mais à un idéal de justice et +de bonté. + +Or, pour tendre vers cet idéal, vous devez, avant tout, ne pas vous +abuser, ne pas croire qu’en vous livrant à vos mesquines passions: +vanité, ambition, envie, exploits téméraires, penchant de trouver un +emploi à vos forces oisives ou d’améliorer votre condition personnelle, +vous servez le peuple; vous devez faire un retour sur vous-même et +tâcher de vous corriger de vos propres défauts, devenir meilleurs. + +Si vous tenez quand même à prendre part à la vie publique, songez +d’abord à vos torts envers le peuple, efforcez-vous d’exploiter le moins +possible son travail, et si vous êtes incapables de lui venir en aide, +du moins ne le troublez ni ne l’égarez, ne commettez pas le crime de le +pousser au pillage et à l’émeute, qui ont toujours pour résultat plus de +misère et plus d’asservissement. + +La situation compliquée et pénible où nous sommes actuellement en Russie +exige de vous, non des articles de journaux, non des discours, ou des +démonstrations bruyantes et souvent la déloyale excitation des paysans à +la révolte, en en fuyant la responsabilité, elle exige un rigoureux +examen de votre conscience, de votre vie, qui seule est au pouvoir de +l’homme et dont le relèvement individuel peut seul améliorer la +condition sociale. + + + + +III + +AU PEUPLE + +(_J’entends par le mot peuple tout le peuple russe, mais principalement +le monde rural, celui dont le travail fait vivre tout le pays._) + + +Peuple travailleur, surtout toi paysan russe, tu te trouves aujourd’hui +dans une situation particulièrement difficile. Si pénible qu’ait pu être +ton existence jusqu’ici par suite de l’insuffisance des terres dont tu +disposes, des impôts écrasants, des droits douaniers, des guerres +provoquées par le gouvernement, tu as vécu en gardant ta foi au tsar, à +l’impossibilité de se passer de lui, et tu te soumettais docilement à +lui. + +Si mauvais que fût le gouvernement tsarien, tu lui obéissais tant qu’il +était seul à gouverner. Aujourd’hui qu’une partie du peuple s’est +révoltée contre lui, s’est mise à le combattre, que sur nombre de points +il s’est établi deux pouvoirs au lieu d’un, chacun exigeant de toi +l’obéissance, il ne t’est plus possible de te soumettre docilement au +gouvernement, puisqu’il te faut choisir entre celui qui existe et le +nouveau et tu dois te préoccuper de savoir quel est le meilleur. + +Que devez-vous donc faire, vous les hommes du vrai peuple,--non pas les +dizaines de milliers d’ouvriers qui s’agitent dans les villes,--vous les +cent millions de paysans qui travaillez la terre? + +Le traditionnel gouvernement impérial vous dit: «N’écoutez pas les +émeutiers; ils vous promettent beaucoup, et ils ne vous donneront rien. +Restez-moi fidèles, et je satisferai à tous vos besoins.» + +Les révolutionnaires vous disent: «Ne croyez pas à ce gouvernement; il +vous a toujours opprimés et il continuera à vous opprimer. Joignez-vous +à nous, aidez-nous, et nous établirons un gouvernement sur le modèle de +celui des pays libres. Vous choisirez alors vous-mêmes vos gouvernants, +vous dirigerez vos affaires et vous porterez vous-mêmes remède à vos +misères.» + +Que devez-vous donc faire? + +Soutenir l’ancien gouvernement? Mais il promet depuis bien longtemps de +prendre souci de vos besoins, et, loin de les satisfaire, il ne fait +qu’accroître votre misère. + +Vous joindre aux révoltés? Ils vous promettent de vous doter d’un régime +parlementaire, à l’exemple des pays les plus libres; mais partout où ce +système existe, même dans les républiques, la misère du peuple n’est pas +moins grande que chez nous. Comme chez nous, et plus encore, la terre y +appartient aux riches; et, de même que chez nous, on y impose le peuple +sans lui demander son avis; de même que chez nous, on y entretient une +force armée, on déclare et on fait la guerre quand le gouvernement le +juge nécessaire. + +Au reste, le nouveau régime qu’on vous promet n’est pas encore établi, +et on ne sait nullement ce qu’il sera. + +Ainsi, nul avantage pour vous d’adhérer à l’un ou à l’autre parti. De +plus, il s’agit moins d’avantages que de votre conscience, de votre +responsabilité devant Dieu. + +Défendre l’ancien régime, c’est faire ce qu’on a fait en ces derniers +temps à Odessa, à Sébastopol, à Kiev, à Riga, au Caucase, à Moscou: +tuer, pendre, brûler vif, martyriser, fusiller les passants; massacrer +femmes et enfants. + +Se joindre aux révolutionnaires, c’est commettre le même crime: tuer, +exploser, incendier, piller, combattre les soldats (instruments du +gouvernement), exécuter, pendre. + +Ainsi, le gouvernement tsarien et les révolutionnaires vous convient +également à participer à une guerre fratricide. Vous ne pouvez donc pas, +vous, travailleurs chrétiens, ni devant Dieu, ni devant votre +conscience, _vous joindre ni à l’ancien ni au nouveau gouvernement et +prendre part aux actes antichrétiens ni de l’un ni de l’autre_. + +Ne pas participer aux actes de l’ancien gouvernement signifie: refuser +de servir dans l’armée, dans la police, comme garde champêtre, +dizainier; n’assumer aucune fonction politique: service d’État, de +zemstvos, de municipalités. + +Ne pas participer aux actes révolutionnaires signifie: ne pas former de +syndicats et d’associations politiques, ne pas déclarer de grèves, ne +pas incendier et ruiner les biens d’autrui, ne pas prendre part à des +soulèvements armés. + +Vous avez actuellement devant vous deux pouvoirs hostiles, et tous deux +vous convient à des actions mauvaises, antichrétiennes. + +Que pouvez-vous faire, sinon renoncer à tout gouvernement? + +On affirme qu’il est difficile, impossible même, de se passer de +gouvernement. Cependant, vous autres, travailleurs russes, ouvriers des +champs surtout, vous savez parfaitement vous en passer en menant votre +existence champêtre, paisible, laborieuse, en jouissant de droits égaux +sur la terre et en réglant vos affaires dans vos assemblées communales. + +Le gouvernement a besoin de vous, mais vous, paysans russes, vous pouvez +parfaitement vous en passer. + +Voilà pourquoi, dans les circonstances actuelles si difficiles, +lorsqu’il est également mal de se joindre à l’un comme à l’autre système +gouvernemental, il est logique et bienfaisant pour vous de n’adhérer à +aucun d’eux. + + * * * * * + +Mais que doivent faire les ouvriers de fabrique qui, dans nombre de +pays, sont plus nombreux que les agriculteurs et qui dépendent +entièrement du gouvernement? + +Ils doivent adopter en tous points la même attitude que les ouvriers des +champs: _ne se soumettre à aucun gouvernement_ et appliquer tous leurs +efforts pour retourner à la vie rurale. + +Que les ouvriers des villes, autant que les ouvriers des champs, cessent +d’obéir au gouvernement, et du coup le pouvoir de celui-ci +disparaîtrait, et avec lui s’évanouirait d’elle-même la servitude où +vous vous trouvez, parce qu’elle n’est maintenue que grâce à votre +soumission volontaire. + +C’est vous qui assurez l’existence de ce gouvernement qui grève de +droits d’entrée et de sortie tous les produits; qui impose tous les +objets à l’intérieur; qui établit toutes sortes de monopoles en faveur +des sociétés privées et assure le droit de propriété foncière; qui +dispose de la force armée, que vous-même lui fournissez, et qui vous +tient par elle en une dépendance et une soumission constantes. + +«Mais s’il n’existait que de petites communautés autonomes, qui, dès +lors en l’absence d’un pouvoir central, assurerait le fonctionnement des +services publics? Comment établirait-on les voies de communication, le +télégraphe, la poste, l’enseignement supérieur, les bibliothèques +nationales, le commerce?» + +Les hommes sont tellement habitués à croire que le gouvernement dirige +vraiment tous les services publics, qu’il leur semble que sans lui ils +ne sauraient exister. C’est une grave erreur. + +Les entreprises sociales les plus importantes, et pas seulement dans un +pays, mais dans plusieurs à la fois, sont dues à l’initiative de +personnes privées agissant en dehors de toute intervention +gouvernementale. C’est bien dans ces conditions que furent fondées les +diverses sociétés internationales, savantes, commerciales, +industrielles. + +Non seulement le gouvernement ne concourt pas à leur développement, +mais, au contraire, son intervention leur est une entrave. + +«Mais si vous refusez d’obéir au gouvernement, de payer l’impôt et de +servir dans l’armée, les peuples étrangers envahiront votre pays et +deviendront vos maîtres», objectent encore les hommes qui veulent +demeurer nos chefs. + +Ne les écoutez pas. Décidez-vous seulement à reconnaître la terre comme +propriété commune, à refuser les conscrits, les impôts, sauf ceux que +vous paierez de bonne volonté pour assurer les services publics; tâchez +de régler vos affaires en paix, et les peuples étrangers, séduits par +votre heureuse vie, ne songeraient pas à aller vous conquérir; et, s’ils +y songeaient, ils s’abstiendraient encore en voyant l’heureuse existence +que vous menez; bien mieux, ils vous imiteraient. + +De même que vous, toutes les nations ont souffert et souffrent encore du +combat qu’ont mené et mènent entre eux les divers gouvernements: +rivalités militaires, commerciales, industrielles; luttes de classes, +luttes de partis. + +Dans tous les pays chrétiens se poursuit un combat intérieur dont le +principal but est de s’affranchir du gouvernement. Mais cet +affranchissement des peuples, dont la majorité a abandonné la vie +agricole en faveur de la vie industrielle des villes, devient fort +difficile parce que ces nations industrielles dépendent de celles qui +sont demeurées agricoles. + +Elles espèrent s’affranchir à l’aide de la doctrine socialiste. Mais +vous, ouvriers russes, qui tirez vos moyens d’existence de la terre +principalement, et qui pouvez satisfaire vos besoins par votre propre +travail, vous avez la chance de pouvoir vous libérer bien plus +facilement. Au surplus, le gouvernement, socialiste ou non, ne constitue +pas pour vous une nécessité, pas même une commodité; c’est un lourd +fardeau qui ne vous est en aucun cas utile à porter. + +Le gouvernement vous prive de la terre, vous enlève, sous forme d’impôt, +la majeure partie du produit de votre travail, vous prive de vos enfants +en en faisant des soldats et en les envoyant à la boucherie. + +Notez bien que l’autorité gouvernementale n’est nullement une condition +aussi absolue de la vie humaine que le sont, par exemple, la culture de +la terre, la famille, les relations entre les hommes, qui subsisteront +toujours, tant qu’il y aura des hommes. Le gouvernement est une +institution qui se crée quand le besoin en est, et elle disparaît quand +elle devient inutile, comme toutes les institutions humaines. Dans les +temps passés existaient le sacrifice humain, l’idolâtrie, la +sorcellerie, le supplice, l’esclavage et autres mœurs analogues. Or, à +mesure que les hommes progressaient, le caractère odieux de ces mœurs +devenait de plus en plus évident et, peu à peu, elles disparurent. + +Il en est de même du gouvernement. Il naquit quand les hommes étaient +encore sauvages et cruels. Et le gouvernement était à leur image. +Presque tous les gouvernements ont emprunté leurs lois aux païens +romains, et leur système d’administration demeure aujourd’hui aussi +brutal qu’il l’était avant l’ère chrétienne. + +Mais les peuples progressent, ressentent de moins en moins le besoin +d’être gouvernés par une autorité oppressive et y voient aujourd’hui un +véritable obstacle à leur bonheur. + +La coquille est nécessaire à l’œuf tant que le poussin n’est pas formé. +Dès qu’il l’est, la coquille ne lui est qu’une gêne. On peut en dire +autant du gouvernement et du peuple qu’il protège, et la plupart des +nations chrétiennes, la nation russe plus vivement que les autres, s’en +rend bien compte. + +«Le gouvernement est indispensable», disent certains, convaincus qu’ils +en sont, aujourd’hui surtout, en raison de l’agitation qui soulève le +peuple russe. + +Mais qui sont-ils ceux qui se soucient de la plénitude du pouvoir du +gouvernement? Ce sont ceux qui vivent du travail du peuple et qui, ayant +conscience de leur culpabilité, craignent d’être dénoncés; ils espèrent +donc que le gouvernement, solidaire avec eux, protégera par la force +leur indignité. + +On conçoit que le gouvernement leur soit indispensable. Mais pour toi, +peuple, n’était-il pas toujours une lourde charge? + +Enfin, aujourd’hui que sa mauvaise administration a provoqué la révolte +et la division, il est devenu une véritable calamité dont tu dois te +délivrer pour ton bien matériel et spirituel. + +Que vous réussissiez, paysans et ouvriers, à vous affranchir dès à +présent du gouvernement ou que vous ayez encore à en souffrir, de +l’actuel ou d’un nouveau, voire d’un gouvernement étranger, il ne vous +reste qu’une chose à faire à vous, travailleurs russes: ne plus obéir à +l’autorité et vous passer d’elle. + +Vous en serez persécutés au début; vous souffrirez des discordes qui +naîtront peut-être parmi vous; mais toutes ces misères ne sont rien +comparées aux malheurs et aux souffrances qui vous assaillent +actuellement et qui vous attendent encore par la faute du gouvernement. +De fait, en exécutant les ordres de tel ou tel gouvernement, vous serez +entraîné à commettre toutes sortes de crimes et qui se perpétueront tant +que vous n’y mettrez pas un terme par votre refus d’y participer. + +Laissez-vous seulement entraîner, répondez aux appels de l’un ou de +l’autre gouvernement, entrez en lutte contre les révolutionnaires pour +soutenir l’ancien gouvernement en qualité de soldats, de policiers, de +membres des bandes noires; ou bien aidez les révolutionnaires par des +grèves, pillages, émeutes, syndicats, élections, etc., etc.; outre qu’un +grand poids pèsera sur votre conscience, vous serez de nouveau asservis, +quel que soit le gouvernement qui triomphera, même celui que vous aurez +aidé à vaincre. + +Donc, ne cédez pas, n’obéissez ni aux uns ni aux autres, et vous vous +délivrerez de tous vos maux. + +Je vous le dis bien, il n’est qu’une issue de votre situation présente +si difficile: refuser d’obéir à toute autorité oppressive, supporter +avec résignation les violences et ne pas y participer en aucun cas. + +Cette issue est simple, facile, et conduit infailliblement au bonheur. + +Mais pour se comporter ainsi vous devez reconnaître l’autorité de Dieu +et de sa loi. + +«Celui qui souffrira jusqu’au bout sera sauvé.» Et votre salut est entre +vos mains. + +Ouvriers des villes, vous ne serez plus obligés d’accepter les +conditions que les patrons vous imposent; c’est vous qui les réglerez, +ou bien vous créerez des associations de production de tous les objets +de première nécessité; ou encore, la terre étant devenue libre, vous +retournerez à la vie naturelle, rurale. + +«Mais si nous, Russes, nous nous mettons à vivre sans gouvernement, il +n’y aura plus de Russie», diront ceux qui croient qu’il est fort +important que la Russie, c’est-à-dire le rassemblement forcé de peuples +divers sous une même puissance, existe. + +Or, ce conglomérat appelé Russie, loin de vous être nécessaire, à vous, +travailleurs russes, constitue précisément l’une des principales causes +de vos malheurs. + +Si l’on vous écrase d’impôts, après avoir grevé vos ancêtres et amassé +d’énormes dettes publiques que vous devez payer, si l’on vous enrôle et +envoie guerroyer au bout du monde contre des gens dont vous ne vous +souciez pas et qui ne se soucient pas de vous, c’est précisément afin de +maintenir l’intégrité de cette Russie, qui n’est qu’un agglomérat forcé +de la Pologne, du Caucase, de la Finlande, de l’Asie centrale, de la +Mandchourie et d’autres territoires et populations sous la même +puissance. + +Il y a pis encore. Cette agglomération, maintenue par la force, des +peuples et des races est un grand péché dont vous portez malgré vous la +responsabilité en obéissant au gouvernement. + +De fait, pour que subsiste la Russie telle qu’elle est, il faut courber +sous le joug Polonais, Finlandais, Esthoniens, Géorgiens, Arméniens, +Tatares et bien d’autres nationalités; on doit leur interdire de vivre +comme ils l’entendent, les persécuter, voire les massacrer, en cas de +désobéissance. + +Pourquoi donc participerez-vous à ces mauvaises actions puisqu’aussi +bien vous en souffrez vous-mêmes? + +Ceux qui ont intérêt à ce que la Russie étende sa puissance sur la +Pologne, le Caucase, la Finlande, et autres pays, qu’ils s’arrangent +comme ils peuvent. Vous, travailleurs, vous n’y avez aucun intérêt. Ce +qui vous intéresse, c’est de ne pas manquer de terre, c’est de ne pas +être dépouillés de vos biens, privés de vos fils et, surtout, ne pas +être obligés de commettre de mauvaises actions. + +Et tout cela finira dès que vous aurez cessé d’exécuter les ordres du +gouvernement qui vous perdent corps et âmes. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages. + La portée de la Révolution russe 5 + + L’unique solution possible de la question agraire 135 + + L’impôt unique d’Henry George: Son application urgente et + facile en Russie 161 + + Que faire? 175 + + Appel aux Russes: + I.--Au Gouvernement 203 + II.--Aux Révolutionnaires 215 + III.--Au Peuple 227 + + +Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--16258. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76557 *** diff --git a/76557-h/76557-h.htm b/76557-h/76557-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5145b88 --- /dev/null +++ b/76557-h/76557-h.htm @@ -0,0 +1,5415 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>La révolution russe | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.cc { text-align: center; text-indent: 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.w4 { width: 4em; } +td.padtop { padding-top: .7em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76557 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large ssf b">LÉON TOLSTOÏ</p> + +<h1><span class="small">LA</span><br> +<span class="large">RÉVOLUTION RUSSE</span><br> +<span class="xsmall">SA PORTÉE MONDIALE</span></h1> + +<p class="c"><span class="xsmall">TRADUIT DU RUSSE</span><br> +<b>Par E. HALPÉRINE-KAMINSKY</b></p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br> +<span class="ssf small">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</span><br> +11, <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p> + +<p class="c">1907</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em ssf">EUGÈNE FASQUELLE, <span class="small">ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE</span></p> + + +<p class="c">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR<br> +<span class="xsmall">PUBLIÉS DANS LA <b>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</b></span><br> +<span class="small">à <b>3</b> fr. <b>50</b> le volume.</span></p> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap">PLAISIRS VICIEUX, traduction par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span>, +préface par Alexandre <span class="sc">Dumas</span>, de l’Académie française</td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap">PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de +l’auteur, traduction par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span>, préface +par Charles <span class="sc">Richet</span>, professeur à la Faculté de médecine +de Paris</td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap">LA VRAIE VIE, traduct. par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap">APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap">CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap">LA FOI UNIVERSELLE, <i>précédé d’un Appel au Clergé</i>, +traduction par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap">LE GRAND CRIME, <i>précédé d’une Lettre au Tsar</i>, traduction +par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap">GUERRE ET RÉVOLUTION (<i>La fin d’un Monde</i>), traduction +par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap">LES RÉVOLUTIONNAIRES, traduction par <span class="sc">J.-W. Bienstock</span></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap">CORRESPONDANCE INÉDITE, réunie et traduite par +<span class="sc">J.-W. Bienstock</span></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="cc gap i">Il a été tiré du présent ouvrage<br> +cinq exemplaires numérotés sur papier de Hollande.</p> + + +<p class="cc gap xsmall">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays,<br> +y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norwège.</p> + + +<p class="c gap xsmall">Paris. — <span class="sc">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette. — 16258.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em"><span class="large">LA PORTÉE</span><br> +<span class="xsmall">DE LA</span><br> +<span class="xlarge">RÉVOLUTION RUSSE</span></p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="top4em">Nous vivons une grande époque. Jamais les hommes +n’ont eu devant eux une œuvre aussi grandiose à accomplir. +Notre siècle est le siècle de révolution dans la plus +haute acception de ce mot : révolution morale et non +matérielle. Il se forme une idée supérieure d’organisation +sociale et de perfectionnement moral. Nous n’assisterons +pas à la moisson, mais c’est un grand bonheur +que de semer avec foi.</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Channing.</span></p> + + +<p class="gap">Les dévots de l’utile n’ont d’autre moralité que celle +de l’intérêt, et d’autre religion que celle du bien matériel. +Ils ont trouvé le corps humain mutilé et épuisé par la +misère : dès lors, dans leur zèle inconsidéré, ils se +dirent : « Guérissons ce corps ; quand il sera bien portant, +gras, gavé, l’âme reviendra y habiter. » Je dis, moi, +qu’on ne saurait guérir ce corps qu’après avoir guéri +l’âme. L’origine du mal est en elle, tandis que les maux +corporels ne sont que les manifestations extérieures de +ce mal. L’humanité meurt, de nos jours, de l’absence +d’une foi commune, d’une idée commune, unissant la +terre au ciel, l’univers à Dieu. L’absence de cette religion +spirituelle, dont n’ont survécu que les formes +creuses et les formules inertes ; l’absence complète du +sentiment du devoir, de l’aptitude de se sacrifier, ont +fait que l’homme est tombé dans la sauvagerie et a +dressé sur un autel vide l’idole de l’utilité. Les despotes +et les princes de ce monde sont devenus ses pontifes. +Ce sont eux qui ont donné l’odieuse formule de la +morale utilitaire proclamant : « Chacun pour les siens, +chacun pour soi. »</p> + +<p class="sign">Joseph <span class="sc">Mazzini</span>.</p> + + +<p class="gap">Et voyant la multitude du peuple, Il fut ému de compassion +envers eux de ce qu’ils étaient dispersés et +errants, comme des brebis qui n’ont pas de berger.</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Saint Matthieu</span> (<small>IX</small>, 36).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="large">LA PORTÉE</span><br> +<span class="xsmall">DE LA</span><br> +<span class="xlarge">RÉVOLUTION RUSSE</span></h2> + + + + +<h3>AVANT-PROPOS</h3> + + +<p>Une révolution s’accomplit en Russie, +et le monde entier la suit avec une attention +soutenue, cherchant à deviner et à +prévoir où elle conduira les Russes.</p> + +<p>Il est peut-être intéressant et important, +pour les spectateurs qui observent +la révolution russe du dehors, de prévoir +son aboutissant ; mais pour nous, +Russes, qui la vivons, qui la faisons, l’intérêt +primordial n’est pas là ; il est +dans la détermination la plus nette et la +plus certaine de ce que nous devons faire +en ces instants dangereux, graves et +d’une si grande portée pour nous.</p> + +<p>Toute la révolution est dans la sanction +du changement survenu dans les +rapports du peuple avec le gouvernement.</p> + +<p>C’est bien ce changement qui s’effectue +actuellement en Russie, et c’est nous, +tous les Russes, qui concourons à ce +changement.</p> + +<p>Pour savoir comment nous pouvons et +devons modifier nos rapports envers le +pouvoir, il nous faut donc élucider ce +qu’est celui-ci, quelle est son origine et +quelle serait la meilleure attitude à garder +envers lui.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>I</h3> + + +<p>Les mêmes phénomènes se sont invariablement +produits chez tous les peuples. +Parmi ceux qui étaient occupés aux travaux +indispensables à leur subsistance : la +chasse, ou l’élevage des bétails, ou l’agriculture, +se sont trouvés des individus, +compatriotes ou étrangers, qui enlevaient +à ceux qui travaillaient le produit de leur +travail : ils pillaient d’abord, puis asservissaient +leurs victimes et exigeaient +d’elles soit leur travail, soit un tribut.</p> + +<p>Les choses se passaient ainsi dans l’antiquité +et se passent encore en Afrique et +en Asie. Et c’est ainsi que les travailleurs, +toujours occupés à leur œuvre indispensable +et habituelle de la lutte contre les +forces naturelles, œuvre de leur subsistance +et de celle de leurs enfants, se +soumettaient à toutes les exigences des +conquérants, bien qu’ils fussent plus +nombreux et plus moraux que ceux-ci.</p> + +<p>Ils se soumettaient en raison de la +répulsion qu’ont toujours les hommes de +lutter contre des hommes. Cette répulsion +caractérise surtout ceux qui sont +occupés à l’œuvre grave de la lutte contre +la nature. Ils préfèrent donc subir toutes +les suites qu’entraînent pour eux les +violences que d’abandonner leur travail +coutumier, si nécessaire et si affectionné +d’eux.</p> + +<p>Il n’y avait certes question d’aucun +« contrat » que font intervenir Hugo Groz +ou Rousseau pour déterminer les rapports +entre manants et seigneurs. Il ne pouvait +pas y avoir non plus entente commune, +comme l’imagine Spencer dans ses <i lang="en" xml:lang="en">Principles +of Sociology</i>, entente sur la meilleure +façon d’organiser la vie sociale. Au +contraire, il se produisait tout naturellement +ceci : lorsque les uns subissaient la +violence des autres, les opprimés préféraient +toutes les misères aux soucis et +aux efforts de la lutte contre les oppresseurs, +et cela d’autant plus que ceux-ci se +chargeaient de défendre les pays soumis +contre les perturbateurs extérieurs ou +intérieurs de l’ordre et de la tranquillité.</p> + +<p>Lorsqu’on étudie l’organisation des +sociétés primitives, on omet toujours le +fait que ce sont les membres qui assurent +l’existence de toute la communauté qui +sont les plus nécessaires et les plus +moraux. Il est donc plus naturel qu’ils +n’abandonnent pas leur œuvre indispensable +pour aller lutter contre la violence.</p> + +<p>Il en fut ainsi dans l’ancien temps, +comme il en est aujourd’hui lorsque nous +voyons des Birmans, des Fellahs d’Égypte +et des Boers se soumettre à des +Anglais ou des Bédouins à des Français.</p> + +<p>Une étrange doctrine, fort répandue +aujourd’hui et qu’on appelle la science +sociologique, affirme que les rapports +sociaux évoluent et ont toujours évolué +suivant des conditions économiques. Mais +cette affirmation n’est que la substitution +à la cause claire et évidente du phénomène, +de l’une de ses conséquences. La +cause des unes ou des autres conditions +économiques a toujours été et n’a pu +être que dans l’oppression des uns par les +autres ; tandis que les conditions économiques +sont le résultat de la violence et +ne peuvent, par suite, déterminer les rapports +entre les hommes.</p> + +<p>De tout temps, les méchants, les envieux +aimant l’oisiveté : les Caïn, attaquaient +les laboureurs : les Abel, et, en +menaçant ceux-ci des pires violences, +jouissaient du produit de leur travail. +Par contre, les bons, les paisibles, ceux +qui aimaient le travail, au lieu de lutter +contre les violateurs, trouvaient préférable +de se soumettre à ceux-ci, parce +qu’ils ne pouvaient interrompre leur besogne +nourricière. C’est bien sur ces +violences, et non pas sur le système +économique, que reposaient et reposent +aujourd’hui tous les groupements +humains existants.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Depuis les temps immémoriaux et chez +tous les peuples de la terre, les rapports +entre dirigeants et dirigés ont donc eu +la violence pour base. Mais ces rapports, +comme tout ici-bas, changent +constamment, et cela pour deux raisons : +premièrement, parce que les oisifs qui +détiennent le pouvoir se pervertissent +à mesure que leur pouvoir se prolonge, +deviennent insensés et cruels et leurs +exigences sont de plus en plus nuisibles +à leurs subordonnés ; deuxièmement, +parce que la folie de la soumission aux +maîtres pervertis apparaît de plus en +plus marquée aux opprimés.</p> + +<p>Quant aux maîtres, ils se pervertissent +toujours : d’abord parce qu’ils sont immoraux, +et cela par le fait même qu’ils préfèrent +l’oisiveté et la violence au travail ; +puis, en mettant leur puissance au service +de leurs passions et de leurs vices, +ils peuvent s’y adonner de plus en plus ; +enfin, tandis que les simples mortels rencontrent +des obstacles à leurs penchants +vicieux, les maîtres n’en rencontrent +aucun, et, loin d’en être blâmés, en sont +couverts d’éloges par leurs courtisans. Car +le plus souvent ceux-ci tirent profit de la +folie de leurs maîtres, et il leur est +en même temps agréable de penser que +les vertus et la sagesse, commandant le +respect aux hommes sensés, sont attribuées +à ceux à qui ils se soumettent ; +c’est pourquoi les vices des dirigeants, +vantés comme des vertus, se développent +dans des proportions monstrueuses.</p> + +<p>C’est bien là la cause qui a entraîné les +chefs couronnés ou non couronnés jusqu’à +la limite extrême de la folie et du vice +qu’ont atteinte les Néron, les Charles, les +Henri, les Louis, les Ivan, les Pierre, les +Catherine, les Marat.</p> + +<p>Mais il y a autre chose. Si les chefs se +contentaient d’être débauchés personnellement, +ils ne seraient pas si nuisibles. +Mais les débauchés oisifs et blasés, tels +que sont généralement les dirigeants, ont +besoin d’un but dans la vie qu’ils cherchent +à atteindre. Or, ce but ne peut être +que l’accroissement de leur gloire.</p> + +<p>Dans toutes les autres passions, la limite +de la satiété est vite atteinte ; seule, la +passion de la gloire est illimitée, et c’est +pourquoi tous les dirigeants ont toujours +ambitionné la gloire, principalement militaire, +comme l’unique passion où les +hommes débauchés et blasés peuvent +toujours trouver de nouvelles jouissances.</p> + +<p>Or, pour entreprendre une guerre, il +faut de l’argent, des soldats et surtout +une possibilité de carnage. C’est ce qui rend +la situation des soumis de plus en plus +pénible. Finalement elle arrive à un degré +si aigu qu’ils ne peuvent plus supporter le +poids du pouvoir et cherchent à modifier +leurs rapports envers lui.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Il est une autre cause, plus puissante +encore, des changements de rapports +entre dirigeants et dirigés. Reconnaissant +au pouvoir le droit de les dominer et +étant habitués à la soumission, ces +derniers commencent, à mesure que +l’instruction et la conscience morale se +répandent, à se rendre compte non seulement +de la nocivité grandissante du +pouvoir au point de vue matériel, mais +encore de l’immoralité de la soumission.</p> + +<p>Il y a dix, ou même cinq siècles, les +nations pouvaient, sur l’ordre de leurs +chefs, massacrer des populations entières +des autres pays dans un but de conquête, +de dynastie ou de fanatisme religieux. +Mais, au <small>XIX</small><sup>e</sup> et au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, les dirigés, +éclairés par le christianisme ou par +d’autres doctrines humanitaires engendrées +par lui, ne peuvent plus obéir aux +autorités exigeant la participation à l’assassinat +de ceux qui défendent leur +liberté, comme cela eut lieu notamment +en Chine, au Transvaal, aux Philippines ; +ils ne peuvent plus, comme jadis, la +conscience tranquille, se savoir participer +aux violences que commettent aujourd’hui +tous les gouvernements.</p> + +<p>Le pouvoir oppresseur, à mesure qu’il +dure, fond par les deux bouts : d’une +part, par l’accroissement de l’immoralité +des dirigeants augmentant progressivement +le poids qui écrase les dirigés, et, +de l’autre, en répondant de moins en +moins au principe de moralité des dirigés.</p> + +<p>L’heure survient donc immanquablement +quand se modifie l’attitude du peuple +envers l’autorité. Elle peut survenir +tôt ou tard, suivant le degré et la rapidité +de la corruption du pouvoir, le tempérament +plus ou moins calme ou agité +du peuple, voire suivant sa situation géographique +facilitant ou empêchant la communication +des hommes entre eux ; mais, +tôt ou tard, cette heure arrive forcément +chez tous les peuples.</p> + +<p>Chez les nations occidentales, nées sur +les ruines de l’empire romain, ce moment +était arrivé depuis longtemps. La lutte +du peuple contre le gouvernement a continué +dans les États qui lui avaient succédé, +continue encore aujourd’hui. Chez +les Orientaux : la Turquie, la Perse, l’Inde, +la Chine, ce moment n’est pas encore +venu. Enfin, il vient de sonner pour le +peuple russe.</p> + +<p>Ce peuple est aujourd’hui en présence +d’un terrible dilemme : doit-il continuer, +à l’exemple des populations orientales, à +se soumettre à son gouvernement irraisonné +et corrompu malgré tous les maux +dont il en souffre ; ou bien, à l’exemple +des nations occidentales, reconnaissant +le caractère nuisible du gouvernement +existant, doit-il le renverser par la force +et le remplacer par un nouveau ?</p> + +<p>Ce dilemme se présente comme naturel +à ceux des Russes qui, n’appartenant +pas aux classes ouvrières, se trouvent en +rapport avec les classes supérieures des +nations occidentales et considèrent comme +un bien la puissance militaire, le progrès +industriel et commercial, le perfectionnement +technique et l’éclat extérieur +auxquels sont parvenus les peuples d’Occident +à la suite du changement de leur +régime politique.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>La plupart des Russes n’appartenant +pas aux classes laborieuses sont persuadés +que le peuple ne saurait rien faire de +mieux, pendant la crise actuelle, que de +s’engager dans la voie qu’ont suivie et +suivent encore les nations occidentales : +combattre le gouvernement, limiter son +pouvoir et élargir de plus en plus celui +du peuple.</p> + +<p>Cette conviction est-elle juste et cette +activité est-elle rationnelle ?</p> + +<p>Les nations d’Occident, engagées sur +cette voie depuis des siècles, ont-elles +atteint le but qu’elles poursuivaient ? Se +sont-elles débarrassées de tous les maux +dont elles souffraient ?</p> + +<p>Ces nations, comme toutes les autres, +commencèrent par se soumettre à toutes +les exigences des autorités parce qu’elles +préféraient la soumission à la lutte. Mais +le pouvoir, en la personne des Charles-Quint, +des Philippe, des Henri VIII, est +parvenu à un tel degré de corruption que +les peuples ne purent plus en supporter +le poids. Aussi se révoltèrent-ils à plusieurs +reprises contre leurs princes.</p> + +<p>Cette lutte se manifestait en divers pays +et à diverses époques, mais toujours et +partout sous les mêmes aspects : guerres +civiles, pillages, assassinats, supplices ; +finalement, l’ancien gouvernement devait +faire place à un nouveau. Lorsque celui-ci +commençait à trop peser à son tour au +peuple, il était également renversé et +remplacé par un autre, lequel, par la perversité +propre au pouvoir, se rendait +aussi nuisible que le précédent.</p> + +<p>En France, par exemple, il se produisit, +en l’espace de soixante-dix ans, dix changements +de gouvernement : les Bourbons, +la Convention, le Directoire, le Consulat, +l’Empire, encore les Bourbons, Louis-Philippe, +de nouveau la République, de +nouveau l’Empire, de nouveau la République. +Les changements de régime s’effectuaient +également parmi les autres +peuples, quoique avec moins de brusquerie.</p> + +<p>Ces successions de régime n’amélioraient +généralement pas la situation des +peuples, et les auteurs des révolutions +ne pouvaient se défendre de l’idée que +les maux proviennent moins de la nature +des personnes revêtues du pouvoir que +du fait de la domination d’un petit nombre +sur la grande masse. C’est pourquoi ils +cherchèrent à rendre le pouvoir inoffensif +en limitant ses attributions. Et +on l’obtenait par l’institution de corps +élus où étaient représentées les diverses +classes.</p> + +<p>Mais les hommes appelés à siéger dans +les assemblées et à limiter l’arbitraire du +gouvernement, en détenant eux-mêmes +l’autorité, subissaient à leur tour l’influence +corruptrice du pouvoir ; collectivement +ou séparément, ils faisaient +le même mal et pesaient aussi lourdement +sur le peuple que les souverains +autocrates.</p> + +<p>Pour y remédier et circonscrire davantage +l’arbitraire, certains peuples firent +disparaître presque entièrement le pouvoir +monarchique, et établirent un gouvernement +composé d’hommes élus par +le suffrage universel. Par la suite, s’établit +le régime républicain en France, +en Amérique, en Suisse : d’où la possibilité +pour chaque membre de la société +d’intervenir et de participer à la confection +des lois.</p> + +<p>Tous ces changements ne firent que +corrompre de plus en plus les citoyens +de ces pays, en raison de leur participation +au pouvoir et de la négligence +de leurs occupations. Quant aux +maux dont souffraient les peuples, ils ne +continuaient pas moins à subsister, quel +que fût le régime : monarchie constitutionnelle +ou république, avec ou sans +<i>referendum</i>.</p> + +<p>Il n’en pouvait être autrement, car +l’idée de limiter l’arbitraire du pouvoir +en y faisant participer tous les hommes +pèche par sa base même.</p> + +<p>S’il est injuste qu’un seul homme, avec +le concours de ses auxiliaires, puisse +gouverner la collectivité entière et que son +administration soit nuisible au peuple, il +n’est pas douteux qu’il en sera de même +lors de la domination de la minorité sur +la majorité.</p> + +<p>Mais le règne de la majorité sur la minorité +ne garantit pas plus une administration +équitable, car il n’y a aucune +raison de croire que la majorité puisse +être plus sensée que la minorité qui ne +participe pas au gouvernement.</p> + +<p>Quant à l’extension du droit de gouverner +<i>sur tous</i>, — par le développement +progressif du <i>referendum</i> et du droit d’initiative, — elle +aboutirait simplement à ce +que tout le monde lutterait contre tout le +monde.</p> + +<p>Le pouvoir d’un homme sur un autre, +fondé sur la violence, est un mal dans sa +source même. Aucune organisation ayant +pour base la violence ne saurait empêcher +le mal de demeurer un mal.</p> + +<p>Il s’ensuit que dans tous les pays, quel +que soit leur régime, despotique ou démocratique, +les maux fondamentaux +restent les mêmes : accroissement progressif +et effrayant des budgets ; animosité +envers les voisins suscitant les préparatifs +à la guerre ; impôts et monopoles ; +privation du peuple de son droit à la terre +devenue propriété privée ; nationalités +opprimées ; enfin, guerre fauchant et corrompant +de nombreuses vies humaines.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>Certes, les régimes représentatifs de +l’Europe occidentale et de l’Amérique, +tant monarchie constitutionnelle que +république, ont supprimé certains abus +des autorités, rendu impossible l’existence +de monstres, tels que les Louis, +les Charles, les Henri, les Ivan.</p> + +<p>(Il est vrai que sous un régime représentatif +le pouvoir peut être détenu par +des hommes insignifiants, rusés, immoraux +et intrigants, mais l’organisation +politique actuelle est telle, que seuls des +hommes de cette catégorie peuvent +accéder au pouvoir.)</p> + +<p>Le régime parlementaire a supprimé +sans doute des abus : par exemple les +lettres de cachet, les persécutions religieuses ; +il a soumis l’impôt à l’examen +des représentants du peuple, rendu publics +les actes du gouvernement, concouru +au perfectionnement technique de +l’industrie, facilitant ainsi la vie aux riches +et ajoutant plus de puissance militaire +à l’État.</p> + +<p>De sorte que, grâce à cet ordre de +choses, les nations sont devenues incontestablement +plus puissantes dans l’industrie, +le commerce et l’art militaire +que ne le sont celles où subsiste le +régime despotique, et la vie des classes +privilégiées fut rendue plus assurée, +plus commode, agréable et belle qu’auparavant.</p> + +<p>Mais la vie de la majorité de ces +nations est-elle devenue mieux assurée, +plus libre, et surtout plus rationnelle et +morale ?</p> + +<p>J’estime que non.</p> + +<p>Sous le régime du pouvoir personnel, +le nombre de ceux qui sont pervertis +par la participation au pouvoir et par +leur existence parasitaire est limité ; il +comprend les proches, les conseillers et +les courtisans du maître. La cour des +souverains est l’unique foyer des contagions +immorales d’où elles rayonnent +de tous côtés. Tandis que, sous le régime +constitutionnel, le nombre de ces +foyers augmente, car chacun des participants +au pouvoir a ses amis, auxiliaires, +courtisans, ainsi que des descendants.</p> + +<p>Enfin, sous le régime du suffrage universel, +le nombre de ces centres de +contagion se multiplie davantage encore. +Chaque électeur est l’objet de flatterie +et de subornation. Le caractère de la +domination se modifie également : au +lieu de reposer sur la violence directe, +elle a pour base l’argent, ce qui est +encore la violence, mais par transmission +complexe.</p> + +<p>Le nombre des hommes oisifs vivant +du produit des travailleurs se multiplie +donc ; une classe se forme, appelée bourgeoisie, +qui, sous la protection de la +force, mène une vie facile et agréable, +exempte de tout travail pénible.</p> + +<p>Étant donné qu’il faut — pour organiser +une pareille existence pour des +milliers de roitelets remplaçant un seul +souverain — une grande quantité d’objets +enjolivant et égayant leur vie de fête, +à chaque passage du régime despotique +au régime représentatif surgissent des +inventions facilitant la production d’objets +de plaisir et de sécurité pour les classes +fortunées.</p> + +<p>Or, la fabrication de ces objets détache +de plus en plus les ouvriers du travail +des champs. Ainsi se forme la classe des +ouvriers de ville, qui, en raison de leur +situation précaire, tombent sous la complète +dépendance des classes aisées.</p> + +<p>A mesure que le régime parlementaire +se prolonge, le nombre des travailleurs +de ville augmente et leur situation empire. +Aux États-Unis, sur soixante-dix +millions d’habitants, on compte dix millions +de prolétaires. La même proportion +est observée en Angleterre, en Belgique, +en France.</p> + +<p>On voit par là que le nombre de ceux +qui abandonnent le travail produisant les +objets de première nécessité, pour fabriquer +les objets de luxe, croît progressivement +dans ces États.</p> + +<p>Il est donc clair que cette situation +rend de plus en plus pénible la vie des +hommes qui sont forcés d’assurer le luxe +aux oisifs dont le nombre grandit sans +cesse. Il est évident qu’une pareille vie +sociale ne saurait durer.</p> + +<p>Il se produit ici un phénomène qui +pourrait être comparé à ce qui se passerait +chez un homme dont le torse augmenterait +de plus en plus, tandis que +ses jambes deviendraient de plus en plus +grêles : les jambes ne pourraient plus +supporter le poids du torse.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VI</h3> + + +<p>Les peuples d’Occident, comme partout +ailleurs, se soumettaient à leurs +maîtres afin d’éviter les tribulations et le +mal que comporte la lutte. C’est seulement +lorsque l’oppression leur devenait +trop lourde, que les peuples, tout en reconnaissant +la nécessité du pouvoir, se +mettaient à le combattre. Ceux qui prenaient +part à la lutte étaient d’abord peu +nombreux ; mais, devant l’insuccès des +efforts des premiers combattants, d’autres +se joignaient à eux, et leur nombre croissait +de plus en plus. Et en voici le résultat : +au lieu de se libérer des maux qu’engendrait +le pouvoir, la plupart des +hommes de ces pays prirent part à ce +même pouvoir dont ils voulaient s’affranchir.</p> + +<p>Il arriva ce qui devait arriver : la perversion, +propre au pouvoir, s’est répandue +non pas parmi un petit nombre +comme cela a lieu sous le régime d’un +gouvernement personnel, mais bien parmi +tous les membres de la société. (Aujourd’hui, +on s’emploie à ce que les femmes +subissent la même perversion.)</p> + +<p>Sous le régime parlementaire et du +suffrage universel, chaque député commence +sa carrière par la subornation, +l’enivrement des électeurs, les promesses +qu’il sait ne pouvoir tenir, et, siégeant +à la Chambre, il participe à la confection +des lois qu’on fait appliquer par la force. +Il en est de même des sénateurs, des +présidents.</p> + +<p>Les places au Parlement sont cotées ; +il est des hommes d’affaires qui négocient +cette opération financière entre les candidats +et les électeurs. La même corruption +caractérise l’élection d’un président +de République. L’élection du président +des États-Unis coûte des millions aux +brasseurs d’affaires qui escomptent l’élection +de leur candidat en vue des profits +qu’ils tireront de tel ou tel système d’impôt +ou de l’exploitation de tel ou tel +monopole, et ils regagnent en effet avec +usure ce que leur avait coûté l’élection +présidentielle.</p> + +<p>Cette corruption foncière en entraîne +bien d’autres : le penchant à éluder tout +travail pénible, la jouissance des commodités +et des plaisirs procurés par +d’autres, les intérêts et les soucis d’État +empêchant de s’occuper des classes laborieuses, +la propagation des journaux remplis +de mensonges et d’animosité ; enfin, +et surtout, la haine entre peuples, classes, +et individus. Cette corruption, progressant +toujours, a atteint de notre temps +un tel degré, que la lutte des uns contre +les autres est devenue un phénomène +général, et que la science — celle qui +s’emploie à justifier toutes les vilenies — a +proclamé que la lutte et la haine sont +les conditions nécessaires et bienfaisantes +de la vie humaine.</p> + +<p>La paix qui, aux yeux des peuples antiques, +apparaissait comme le bien suprême, — ils +se congratulaient avec les +paroles : paix à vous, — a disparu +complètement parmi les peuples de l’Occident. +Non seulement elle a disparu, +mais les hommes cherchent à se convaincre +que la mission de l’homme n’est +pas dans la paix, mais dans la lutte de +tous contre tous.</p> + +<p>Effectivement, une lutte incessante, +industrielle, commerciale, militaire y est +menée : État contre État, classe contre +classe, parti contre parti, ouvrier contre +capitaliste, homme contre homme.</p> + +<p>Il y a plus. La participation au pouvoir +de tous les membres de la société eut +encore ce résultat que les hommes, détournés +chaque jour davantage du travail +immédiat de la terre et prenant de plus +en plus goût à l’existence parasitaire, +perdirent aussi leur indépendance, et, +par leur situation même, furent amenés +à la nécessité de mener une vie immorale.</p> + +<p>N’ayant ni l’habitude, ni le goût de +subvenir à leurs besoins par le travail de +la terre, les Occidentaux furent forcément +obligés d’acquérir leurs moyens +d’existence chez les autres nations. Or, +ils ne pouvaient le faire que par deux +moyens : la supercherie, c’est-à-dire +l’échange d’objets pour la plupart inutiles +et immoraux, tels que l’alcool, +l’opium, les armes, contre des objets de +première nécessité ; l’autre moyen est la +violence, c’est-à-dire le pillage des peuples +en Asie, en Afrique, partout où on +sent la possibilité de piller impunément.</p> + +<p>Dans cette nécessité se trouvent l’Allemagne, +l’Autriche, l’Italie, la France, les +États-Unis, et surtout la Grande-Bretagne +qui sert d’exemple et d’objet d’envie aux +autres nations. Presque tous les hommes +de ces pays, en devenant les participants +conscients à la violence, dirigent tous +leurs efforts et toute leur attention vers +l’activité gouvernementale, industrielle et +commerciale, ayant pour dessein principal +la satisfaction des besoins de luxe ; +et ils deviennent, soit par la pression directe, +soit par l’argent, les dominateurs +des peuples agricoles qui leur fournissent +les objets de première nécessité.</p> + +<p>Ils sont dans certains états la majorité, +dans d’autres encore la minorité ; mais la +proportion de ces hommes exploitant le +travail des autres augmente avec une +grande rapidité au détriment de ceux +qui vivent de leur propre travail agricole +si naturel. Il s’ensuit que la plupart +des nations d’Occident ne peuvent +plus subsister par leur travail agricole. Il +leur faut, par la violence ou la tromperie, +enlever les objets de subsistance aux +peuples qui vivent encore par la culture +de leur propre sol. Ce à quoi elles s’emploient +en recourant, soit à la force brutale, +soit à la corruption.</p> + +<p>Il arrive dès lors que l’industrie, ayant +principalement pour but le besoin des +riches, et du plus riche de tous : le +gouvernement, dirige ses efforts vers +la culture approximative des grandes +étendues de terre, à l’aide de machines ; +vers la confection de la toilette féminine, +des palais, bonbons, jouets, automobiles, +tabacs, vins, médicaments, papier +à lettres, canons, fusils, poudre, etc., etc.</p> + +<p>Et, comme il ne peut y avoir de fin aux +caprices des hommes lorsqu’ils exploitent +le travail d’autrui, l’industrie se mit +à fabriquer de plus en plus des objets +inutiles, stupides et corrupteurs, tout en +détournant les hommes du travail rationnel. +Et nous ne voyons pas de fin à +ces inventions pour le plaisir des oisifs, +puisque, plus bêtes et plus immorales +elles sont, — automobiles remplaçant les +jambes d’hommes et les animaux, les +funiculaires de montagnes, ou les automobiles +blindées, — plus leurs auteurs +et ceux qui en profitent sont contents et +fiers.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VII</h3> + + +<p>En Angleterre, où le régime parlementaire +est plus ancien, un septième seulement +de la population est occupé aujourd’hui +aux travaux agricoles ; en +Allemagne, on compte 45 p. 100 ; en +France, la moitié ; de sorte que, dans le +cas où ces états pourraient faire disparaître +les maux du prolétariat, leur situation +présente ne leur permettrait pas de +subsister indépendamment des autres +pays. De même que les prolétaires dépendent +des classes possédantes, ces nations +dépendent de celles qui peuvent +pourvoir à leur propre subsistance et +vendre aux étrangers le superflu. Telles +sont l’Inde, la Russie, l’Australie.</p> + +<p>Les nations de l’Occident ont donc +besoin pour exister de recourir aux supercheries +et aux violences sous forme +de conquête des marchés, et, poursuivant +ce qu’elles appellent leur politique +coloniale, elles jettent plus loin et plus +loin leur filet sur les hommes qui vivent +encore de l’agriculture dans diverses +parties du monde. En rivalisant entre +elles, elles accroissent à chaque instant +leurs armements et enlèvent par des +ruses diverses leurs terres à ceux qui +mènent une vie rationnelle et les forcent +à les nourrir.</p> + +<p>Elles ont encore la possibilité d’agir +ainsi. Mais on aperçoit déjà la limite de +la conquête des marchés, de la supercherie +envers les acheteurs, de la vente +des objets inutiles et nuisibles, de l’asservissement +des pays lointains. Les populations +de ces pays commencent à se +pervertir à leur tour, à produire elles-mêmes +les objets que leur fournissaient +les nations occidentales, voire à apprendre +la science peu compliquée de +l’armement et à être aussi cruelles que +leurs professeurs.</p> + +<p>On approche donc de la fin de cette +existence immorale. En s’en apercevant, +les Occidentaux cherchent à s’étourdir, +comme le font toujours les hommes qui +gâchent leur vie et qui le savent.</p> + +<p>Ils s’incitent à croire aveuglément que +les inventions et le perfectionnement des +commodités de la vie au profit des riches, +ainsi que les instruments de lutte entre +les hommes, que durant plusieurs générations +les travailleurs asservis étaient +forcés de fabriquer, constituent des acquisitions +très importantes, presque sacrées, +appelées culture, ou, mieux encore, <i>civilisation</i>.</p> + +<p>Et comme toute foi avait sa science, la +foi en la civilisation a la sienne : la sociologie. +Or, celle-ci n’a qu’un but : la justification +de l’ordre mensonger qui règne +parmi les peuples de l’Occident.</p> + +<p>Cette science démontre que les cuirassés, +le télégraphe, les bombes, la +photographie, les chemins de fer électriques +et tant d’autres sottes et pernicieuses +inventions, destinées à augmenter +le confort des oisifs ou à les défendre par +la force, sont bonnes, sacrées, marquées +d’avance par des lois immuables. C’est +pourquoi la dépravation à laquelle ils +donnent le nom de civilisation est une +condition indispensable de la vie humaine +et doit être répandue sur toute l’humanité.</p> + +<p>Et cette croyance est aussi aveugle, +aussi inébranlable et présomptueuse que +toute croyance.</p> + +<p>On peut tout discuter, mais non la civilisation, +c’est-à-dire l’arrangement de +notre vie, ainsi que les vilenies et les sottises +que nous commettons ; la civilisation +est un bien certain ne souffrant +aucun doute. Tout ce qui compromet +cette croyance est mensonge ; tout ce qui +la soutient est vérité absolue.</p> + +<p>Cette foi et cette science font que les +Occidentaux, engagés dans leur voie +funeste, ne veulent pas voir et reconnaître +qu’ils marchent vers leur perte +certaine. Les plus avancés parmi eux se +réjouissent à la pensée que cette voie les +conduit, non à la perte, mais au plus +grand bonheur. Ils se persuadent que, +par la violence qui les a déjà conduits à +leur malheureuse situation actuelle, ils +parviendront à ce que les hommes, qui +visent le bien purement matériel, bestial, +susciteront l’apparition soudaine parmi +eux, sous l’influence de la doctrine socialiste, +d’autres hommes qui, en possession +du pouvoir, mais non pervertis par +lui, organiseront une vie sociale qui +transformera ceux qui sont habitués à +mener une lutte égoïste en altruistes, et +que tous travailleront au bien commun +pour en jouir fraternellement.</p> + +<p>Mais, si cette croyance n’a pas de fondement +raisonnable et perd déjà en ces +derniers temps crédit parmi les hommes +qui réfléchissent, elle se maintient encore +dans la masse ouvrière à laquelle elle +donne le change sur sa malheureuse condition, +en lui faisant espérer un devenir +meilleur.</p> + +<p>Telle est la foi qui berce la plupart des +peuples occidentaux et les entraîne à la +perte. Et cette fascination est si puissante +que les voix des sages qui vécurent parmi +eux, tels Rousseau, Lamennais, Carlyle, +Ruskin, Channing, Harrisson, Emerson, +Herzen, Carpenter, n’ont laissé aucune +trace dans la conscience des hommes, qui +courent vers l’abîme et ne veulent le voir +ni en convenir.</p> + +<p>Et c’est dans cette voie funeste que les +politiciens européens invitent le peuple +russe à s’engager, tout joyeux qu’ils sont +de voir une nouvelle nation tomber dans +la même situation sans issue ! Ils poussent +également des Russes étourdis, qui, +ne sachant pas penser par eux-mêmes, +imitent servilement ce qui se faisait il y +a des centaines d’années, alors qu’on ne +savait pas encore où cela mènerait les +peuples d’Occident.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VIII</h3> + + +<p>La soumission à la violence a conduit +autant les Orientaux, qui continuent à +obéir à leurs souverains corrompus, que +les Occidentaux, chez qui le pouvoir et la +corruption qui l’accompagne se sont démocratisés, +à de grands maux, à de nouveaux +conflits inévitables qui les menacent +tous.</p> + +<p>La condition malheureuse des peuples +occidentaux à l’intérieur est encore accrue +par le fait qu’ils sont amenés à la +nécessité de soustraire pour leur alimentation, +par la ruse et la force, aux peuples +orientaux leurs produits du travail.</p> + +<p>Ils y parviennent toujours par la même +méthode, connue sous le nom de civilisation, +et qui leur sert jusqu’au moment où +les Orientaux l’apprennent à leur tour. En +attendant, la majorité de ceux-ci, continuant +à obéir à leur gouvernement, retardent +dans les procédés de lutte contre +les Occidentaux et sont obligés de se soumettre +à leur puissance.</p> + +<p>Mais certains parmi les peuples orientaux +commencent déjà à se frotter à la +civilisation corruptrice des Européens, et, +comme l’ont prouvé les Japonais, s’assimilent +aisément la ruse peu compliquée +et la cruauté des civilisés pour opposer +les mêmes moyens de lutte qu’avaient +employés contre eux leurs oppresseurs.</p> + +<p>Et voici que le peuple russe, placé entre +les Occidentaux et les Orientaux, s’étant +assimilé en partie les procédés de l’Occident, +mais continuant jusqu’à ces derniers +temps à obéir à son gouvernement autocratique, +est amené par la destinée à réfléchir +sur les maux dont souffrent les +peuples aux deux antipodes. D’un côté, il +voit les souffrances que vaut aux Orientaux +leur soumission au pouvoir despotique ; +de l’autre, il se rend compte que la +limitation du pouvoir et sa démocratisation +chez les Occidentaux, loin d’améliorer +leur sort, les a corrompus et les a acculés +à la nécessité de tromper et de piller les +autres peuples.</p> + +<p>Le peuple russe doit donc en conclure +qu’il lui faut modifier ses rapports envers +le pouvoir d’une façon autre que ne l’avaient +fait les peuples de l’Occident.</p> + +<p>Tel un chevalier de la mythologie +slave, la Russie est aujourd’hui au carrefour +de deux routes, l’une et l’autre conduisant +à la perte.</p> + +<p>Il est désormais impossible à un peuple +de continuer d’obéir à son gouvernement.</p> + +<p>C’est impossible, parce que, voyant le +gouvernement dépouillé de son prestige +passé, ayant compris que la plupart des +maux proviennent de lui, le peuple russe +ne peut ne pas vouloir se débarrasser de +ces maux.</p> + +<p>En outre, il n’a plus à obéir au gouvernement +parce qu’en réalité il n’en existe +plus qui assurerait au peuple, comme par +le passé, le loisir et la tranquillité. Nous +ne sommes plus en présence d’un gouvernement +et des révoltés, mais seulement +de deux partis qui se combattent avec +acharnement.</p> + +<p>Obéir au gouvernement comme sous +l’ancien régime, c’est continuer à supporter +les souffrances passées : manque +de terre, famine, lourds impôts, guerres +aussi inutiles que sauvages, et, de plus, +participer aux scélératesses que commet +aujourd’hui le gouvernement pour se +défendre, vainement d’ailleurs, comme +tout porte à le croire.</p> + +<p>Il est moins sensé encore pour le peuple +russe de s’engager dans la voie qu’ont +suivie les peuples occidentaux, puisque +son caractère funeste est devenu évident. +Ceux-ci ignoraient où elle les conduisait +lorsqu’ils l’avaient choisie, tandis que +nous, nous ne pouvons plus ignorer.</p> + +<p>D’autre part, la majorité des Occidentaux +qui s’étaient engagés sur cette voie +assuraient leur existence par l’industrie, +le commerce, ou l’esclavage direct (nègres) +ou indirect (salariés) ; tandis que le peuple +russe est principalement agricole. S’engager +sur la voie que suivaient les nations +occidentales, c’est donc commettre, consciemment +cette fois, des violences, non +plus pour le compte du gouvernement, +mais contre lui ; non plus commandé par +autrui, mais par notre volonté propre, et +pour aboutir finalement, comme les Occidentaux, +et après une lutte séculaire, +aux mêmes maux dont le peuple russe +souffre actuellement : manque de terre, +accroissement progressif des impôts, dette +publique, armements, guerres aussi +cruelles qu’insensées. Bien mieux : perdre +comme les autres peuples de l’Europe +le bien primordial que possède le +peuple russe : l’existence agricole qui lui +est si chère et habituelle, et cela pour +être ensuite à la merci de la production +étrangère. Lutter enfin dans les conditions +les moins favorables contre l’industrie +et le commerce étrangers, avec la +certitude d’être vaincu.</p> + +<p>Ainsi, course à l’abîme sur l’une +comme sur l’autre voie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IX</h3> + + +<p>Que doit donc faire le peuple russe ?</p> + +<p>La réponse, semble-t-il, est bien +simple, naturelle, découlant de la situation +même : ne suivre ni l’une ni l’autre +des deux voies ; autrement dit, ni obéir +à son gouvernement qui l’a conduit à son +malheureux état actuel, ni organiser sur +le modèle des peuples occidentaux le +régime parlementaire et oppresseur qui +a rendu leur situation plus malheureuse +encore.</p> + +<p>Cette réponse simple et naturelle doit +venir à l’idée du peuple russe plus qu’à +tout autre, et surtout dans sa situation +actuelle.</p> + +<p>Au fait, on ne peut que s’étonner de ce +qu’un paysan du gouvernement de Toula +ou de Saratov, de Vologda ou de Kharkov, +qui ne voit aucun intérêt à obéir au gouvernement, +puisqu’il n’en tire que toute +sorte de misères, non seulement continue +à se soumettre à lui, mais encore agisse +contre sa conscience, concoure lui-même +à son asservissement, paye l’impôt sans +connaître l’usage qu’on en fait, donne ses +fils au régiment, sachant encore moins à +qui sont nécessaires les souffrances et la +mort de ces travailleurs qu’il avait élevés +avec tant de peine et qui lui sont si indispensables +dans sa maison.</p> + +<p>Il serait plus surprenant encore que +ce paysan, menant une vie paisible et +indépendante, indifférent à tout gouvernement, +cherchât à se délivrer d’un pouvoir +oppresseur et inutile en recourant +à la même violence dont il souffre, en +remplaçant les anciens oppresseurs par +des nouveaux, comme l’avait fait en son +temps le paysan français ou anglais.</p> + +<p>Ne serait-il pas plus simple au laboureur +russe de cesser d’obéir à tout gouvernement +de violence, et de ne plus y participer ? +S’il le faisait, aussitôt disparaîtraient +d’eux-mêmes et les impôts, et le +service militaire, et les exactions des +fonctionnaires, et la propriété foncière, et +toutes les misères qui en résultent pour +les travailleurs. Elles disparaîtraient parce +qu’il n’y aurait plus personne pour les +maintenir.</p> + +<p>Pour procéder ainsi, le peuple russe se +trouve dans des conditions historiques, +économiques et religieuses exceptionnellement +favorables.</p> + +<p>La première condition est qu’il soit +arrivé à la nécessité de changer ses rapports +envers le pouvoir, alors que l’erreur +de la direction qu’avaient suivie les nations +occidentales, avec lesquelles il se +trouve depuis longtemps en relation +étroite, fut apparue avec évidence.</p> + +<p>En Occident, le pouvoir a déjà parcouru +tout son orbite. Les peuples y ont +d’abord laissé faire l’autorité oppressive +afin de se soustraire aux soucis et à la +lutte du pouvoir. Lorsque l’autorité s’est +pervertie et leur est devenue trop lourde, +ils tentèrent d’alléger son poids en la +limitant, c’est-à-dire en assumant une +part de responsabilité. Peu à peu cette +participation au pouvoir s’étendit. Finalement, +ceux-là mêmes qui avaient toléré +le pouvoir pour ne pas y participer furent +amenés à lutter pour lui et, conséquence +naturelle, à se pervertir à leur tour.</p> + +<p>Il devint évident que la prétendue restriction +de l’arbitraire d’un petit nombre +équivaut à un simple changement de maîtres +à l’accroissement de leur quantité, et, +par voie de conséquence, à l’extension de +l’immoralité, de l’animosité et de l’irritation +des uns contre les autres. Car, de +même que par le passé, le pouvoir est +demeuré la domination d’un petit nombre +des plus mauvais sur le grand nombre +des meilleurs.</p> + +<p>Il devint évident également que l’augmentation +de la quantité des participants +à l’administration publique détournait les +hommes du travail agricole si naturel à +l’homme, et les amenait à la production et +à la surproduction des objets de fabrique +inutiles et nuisibles, ainsi qu’à fonder +leur existence sur la tromperie et l’asservissement +des peuples étrangers.</p> + +<p>Le fait que cette situation est devenue +évidente de notre temps, grâce à l’exemple +fourni par l’Occident, est la première +condition favorable pour le peuple russe +qui traverse aujourd’hui seulement la +phase où lui apparaît la nécessité de +changer ses rapports envers le pouvoir.</p> + +<p>Marcher dans la voie qu’avaient suivie +avant lui les nations occidentales, c’est, +pour le peuple russe, imiter le voyageur +qui s’engagerait dans une voie fausse où +s’étaient déjà égarés d’autres voyageurs +et dont les plus perspicaces s’en détourneraient.</p> + +<p>La deuxième condition favorable à la +révolution pacifique en Russie est que le +peuple s’y trouve dans la nécessité de +changer ses rapports envers le pouvoir, +alors qu’en majeure partie il mène encore +une vie agricole, qu’il l’aime et l’apprécie +au point que la plupart de ceux +qui l’avaient abandonnée sont tout près +à y revenir à la première occasion. Cette +condition est particulièrement importante +pour les Russes, car leur vie rurale nécessite +bien moins une protection gouvernementale, +ou plus exactement, moins +que tout autre elle donne prétexte au +gouvernement d’intervenir. Je connais +des communautés agricoles qui se sont +transportées en Extrême-Orient, se sont +installées en des régions où la frontière +entre la Chine et la Russie n’était pas +exactement délimitée, et, n’ayant affaire +à aucune autorité, ont vécu et prospéré +jusqu’au moment où elles furent découvertes +par les fonctionnaires russes.</p> + +<p>Les citadins considèrent généralement +les travaux des champs comme une occupation +inférieure. Et pourtant, l’immense +majorité des hommes du monde entier +s’occupe d’agriculture, et c’est elle qui +assure l’existence du reste des hommes. +L’espèce humaine n’est donc en réalité +composée que d’agriculteurs. Les autres : +ministres, serruriers, professeurs, charpentiers, +artistes, tailleurs, savants, guérisseurs, +généraux, soldats, ne sont que +les domestiques ou les parasites des agriculteurs. +Donc, tout en étant l’occupation +la plus morale, la plus saine, joyeuse et +nécessaire, l’agriculture est aussi la plus +noble de toutes les professions, et seule +elle procure une réelle indépendance.</p> + +<p>Dans son immense majorité, le peuple +russe mène encore cette vie agricole, et +c’est là la deuxième et importante condition +lui permettant de changer actuellement +ses rapports envers le pouvoir +et de se délivrer du mal gouvernemental +en cessant simplement d’obéir à l’autorité, +quelle qu’elle soit.</p> + +<p>Telles sont les deux premières conditions +favorables à la révolution russe.</p> + +<p>Elles sont toutes deux extérieures.</p> + +<p>Il en est une troisième qui est intérieure.</p> + +<p>L’histoire du peuple russe et les observations +des étrangers montrent sa profonde +religiosité ; et c’est un trait particulier +de ce peuple que la conscience +qu’il en a.</p> + +<p>Soit parce que l’Évangile, imprimé en +latin, fut inaccessible aux masses populaires +avant la Réformation, et le demeure +jusqu’ici dans le monde catholique, soit +habileté avec laquelle la papauté a caché +aux peuples le véritable christianisme, +soit caractère pratique de ces peuples, +il est certain en tout cas que la doctrine +chrétienne a cessé depuis longtemps +d’être un guide dans leur vie et n’a laissé +place qu’au culte extérieur, ou bien, dans +les classes supérieures, à l’indifférentisme +et à la négation complète de toute religion. +Et cela se produit non seulement +dans le monde catholique, mais aussi +luthérien et, plus encore, anglican.</p> + +<p>Par contre, soit parce que l’Évangile +est devenu accessible au peuple russe +depuis le <small>X</small><sup>e</sup> siècle, soit pauvreté d’esprit +de l’Église gréco-russe, qui n’a pas su, +malgré ses efforts, cacher le vrai sens +de la doctrine chrétienne, soit caractère +particulier du peuple russe et sa vie +agricole, le christianisme n’a jamais cessé +d’être le guide principal dans la vie de +l’immense majorité du peuple russe.</p> + +<p>Depuis les temps les plus reculés jusqu’à +nos jours, la conception chrétienne +de la vie s’est toujours manifestée et se +manifeste chez le peuple russe d’une +façon qui lui est particulière. Elle se manifeste +par la reconnaissance de la fraternité et +de l’égalité des hommes de toutes +les nationalités, par la complète liberté de +conscience et par l’attribution aux criminels +du caractère de malheureux et non de +coupables ; par la coutume de se demander +à certains jours mutuellement pardon ; +voire par l’expression usuelle « pardonnez » +au moment de prendre congé<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. +Rappelons aussi le sentiment, si répandu +dans le peuple, de pitié, voire de respect +pour le mendiant ; la tendance au sacrifice, +se manifestant parfois sous une +forme barbare au nom de tout ce qui est +considéré comme vérité religieuse, telle +la secte des <i>skoptsi</i>, ou tels ceux qui se +font brûler tout vifs, ou, comme tout récemment, +se font enterrer vivants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le mot russe <i>prostchaïté</i>, qui correspond à l’« adieu » +français et signifie : pardonnez.</p> +</div> +<p>Le peuple russe a toujours observé la +même attitude chrétienne envers l’autorité. +Il préférait la soumission à la participation +au pouvoir et considérait comme +un péché le fait d’être un gouvernant.</p> + +<p>C’est dans cet esprit chrétien, manifesté +par lui en toute occasion et par rapport +à l’autorité en particulier, qu’est la troisième +et la plus importante condition +grâce à laquelle le peuple russe pourrait, +dans sa situation présente, continuer +naturellement à vivre de sa vie chrétienne +et agricole habituelle, sans prendre la +moindre part à l’ancien gouvernement ni +à la lutte entre l’ancien et le nouveau.</p> + +<p>Telles sont les trois conditions qui distinguent +le peuple russe de ceux de +l’Occident aux instants si graves qu’il +traverse aujourd’hui. Il semblerait qu’elles +devraient l’inciter à choisir l’issue la plus +naturelle, qui est celle de la renonciation +à tout gouvernement de violence. Or, loin +de choisir cette voie naturelle, il hésite +entre l’admission des violences gouvernementales +et celles des révolutionnaires, +commence même, en la personne de ses +plus mauvais représentants, à prendre +part aux violences et semble vouloir s’engager +sur la voie funeste qu’avaient suivie +les peuples occidentaux.</p> + +<p>Quelle en est la cause ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>X</h3> + + +<p>D’où vient que des hommes souffrant +des abus du pouvoir ne font pas ce qui +pourrait les en débarrasser si promptement, +c’est-à-dire en cessant tout simplement +d’obéir à l’autorité ? Loin d’employer +ce moyen, ils continuent à agir de façon à +se frustrer eux-mêmes d’un bien à la fois +matériel et spirituel, et se soumettent au +pouvoir existant, ou établissent un nouveau +pouvoir oppresseur.</p> + +<p>Les hommes sentent que la violence est +la cause de leur situation malheureuse ; +ils ont vaguement conscience que pour +en sortir ils ont besoin de liberté ; et, +chose surprenante, pour acquérir la liberté +et se débarrasser de la violence, +ils cherchent, inventent et emploient +toutes sortes de moyens : révolte, changement +de gouvernement, changement +de régime, nouvelles combinaisons diplomatiques +entre États, politique coloniale, +organisation du prolétariat, cité socialiste, +trust, tout, sauf l’unique moyen qui les +débarrasserait le plus simplement et le plus +sûrement de tous leurs maux : l’insoumission +au pouvoir.</p> + +<p>Tout esprit réfléchi devrait pourtant +voir nettement que la violence engendre +la violence et que la seule +méthode de s’en débarrasser est de ne +pas en commettre. Il n’est pas moins +évident que la majorité des hommes est +soumise à la minorité, uniquement parce +que les premiers concourent eux-mêmes +à leur asservissement.</p> + +<p>Si les peuples sont asservis, c’est parce +qu’ils ont recours à la force pour lutter +contre la force, et cela dans un intérêt +égoïste.</p> + +<p>Ceux qui s’en abstiennent ne peuvent +pas être asservis, comme on ne peut pas +couper l’eau. Ils peuvent être dépouillés, +immobilisés, blessés, tués, mais non +asservis, c’est-à-dire forcés à agir contrairement +à leur volonté raisonnée.</p> + +<p>C’est vrai pour les individus, c’est vrai +pour les collectivités. Si les deux cents +millions d’Hindous avaient refusé de commettre +les violences commandées par +leurs maîtres : service militaire et impôts +servant à l’oppression ; s’ils ne s’étaient pas +laissé séduire par des biens, dont on les +avait auparavant dépouillés, ne s’étaient +pas soumis aux lois de leurs oppresseurs, +il est certain que non seulement cinquante +mille Anglais, mais tous les Anglais tant +qu’ils sont, auraient été impuissants à +asservir l’Inde, alors même que sa population +ne compterait pas deux cents millions, +mais un seul millier d’hommes.</p> + +<p>Il en est de même des Polonais, des +Tchèques, des Irlandais, des Bédouins et +de tous les peuples conquis. Il en est de +même des ouvriers asservis par les capitalistes. +Nul capitaliste au monde n’aurait +pu les exploiter, s’ils n’avaient pas concouru +eux-mêmes à leur esclavage.</p> + +<p>Tout cela est tellement évident qu’on +éprouve quelque honte à le démontrer. +Pourtant, des hommes qui raisonnent +logiquement dans tous les cas de la vie +non seulement ne s’en aperçoivent pas et +ne font pas ce que leur indique la raison, +mais agissent et contre la raison et contre +leur intérêt.</p> + +<p>« Comment pourrais-je commencer le +premier à faire ce que personne ne fait ? +se dit chacun. Que les autres commencent, +et alors je cesserai à mon tour d’obéir à +l’autorité. »</p> + +<p>Et tous parlent ainsi. Chacun, sous +prétexte de ne pouvoir commencer le premier, +ne fait pas ce qui est de l’intérêt +indiscutable de tous, mais continue à +agir contrairement à l’intérêt, à la raison +et à la nature humaine.</p> + +<p>Parce que personne ne veut courir le +risque des persécutions, on obéit aux +autorités, tout en sachant qu’on va subir +à la guerre, extérieure ou civile, des maux +bien plus grands.</p> + +<p>Pourquoi ?</p> + +<p>Parce que les hommes ne raisonnent +pas, mais agissent sous l’action d’un +moteur, le plus répandu, le mieux étudié +en ces derniers temps et qu’on nomme +suggestion ou hypnose.</p> + +<p>Empêchant les hommes de faire ce qui +est propre à leur nature et leur est avantageux, +l’hypnose leur fait admettre que +les violences commises par ceux qui se +font appeler hommes d’État ne sont pas +des actes immoraux commis par des gens +immoraux, mais la manifestation de l’activité +d’un être mystérieux et sacré, appelé +État, sans lequel les hommes n’ont jamais +vécu en commun (ce qui est absolument +faux) et ne peuvent vivre.</p> + +<p>Mais d’où vient que des êtres sensés +subissent une suggestion aussi contraire +à la raison, au sentiment et à l’intérêt ?</p> + +<p>La réponse à cette question est que +l’hypnose agit non seulement sur les +enfants, les malades et les idiots, mais +encore sur tous ceux chez qui la conscience +religieuse s’affaiblit ; et conscience +religieuse signifie celle qui établit notre +rapport envers le Principe suprême dont +dépend notre existence. Or, cette conscience +est obscurcie chez la plupart des +hommes de notre temps.</p> + +<p>Quant à la cause qui le détermine elle réside +en ce fait que les hommes ayant commis +le péché de la soumission au pouvoir +humain ne l’ont pas reconnu pour péché, +et, cherchant à le justifier, ont exalté le +pouvoir au point de substituer sa loi à la +loi divine.</p> + +<p>Et, lorsque la loi des hommes eut +remplacé la loi de Dieu, les hommes +perdirent la conscience religieuse, tombèrent +sous l’action de l’hypnose étatiste +faisant croire que les gouvernants ne sont +pas simplement des égarés et des corrompus, +mais les représentants de cette +entité mystique : l’État, sans lequel les +hommes ne sauraient vivre.</p> + +<p>Un cercle de mensonges s’était formé : +la soumission à l’autorité a affaibli, et en +partie détruit, la conscience religieuse ; +l’affaiblissement, ou la perte, de cette +conscience a soumis les hommes à l’autorité +de leurs semblables.</p> + +<p>Le péché de l’autorité a débuté ainsi : +Les oppresseurs ont dit aux opprimés : +« Exécutez tout ce que nous allons vous +demander ; si vous refusez, nous vous +tuerons ; si vous obéissez, nous organiserons +l’ordre parmi vous et nous vous +défendrons contre d’autres violateurs. »</p> + +<p>Afin de pouvoir continuer à mener +leur vie habituelle et ne lutter ni contre +leurs violateurs, ni contre d’autres, les +violés eurent l’air de dire : « C’est bien, +nous vous obéirons. Organisez l’ordre +comme vous l’entendrez ; nous le maintiendrons, +pourvu que nous puissions +vivre tranquilles, nous et nos familles. »</p> + +<p>Les oppresseurs ne s’étaient pas aperçus +du péché qu’ils commettaient, aveuglés +qu’ils étaient par le pouvoir. Les opprimés +croyaient n’en pas commettre parce +qu’il leur semblait que l’obéissance valait +mieux que la lutte. Mais le péché était +bien dans la soumission, et il n’était pas +moins grand que le péché de ceux qui +se livraient aux violences.</p> + +<p>Si les premiers avaient supporté tous +les prélèvements d’impôts, toutes les +cruautés, sans reconnaître la légitimité +du pouvoir oppresseur, sans leur promettre +la soumission, ils ne commettraient +pas de péché. Car c’est bien dans +cette promesse qu’est la grande faute, +aussi grande que celle des dirigeants.</p> + +<p>Cette promesse de sujétion, cette reconnaissance +de la légitimité du pouvoir +rendait ce péché double : premièrement, +c’est que les hommes qui se soumettaient +afin de ne pas commettre le péché de résistance +reconnaissaient sa légitimité chez +ceux à qui ils obéissaient ; deuxièmement, +ils renonçaient à leur véritable liberté, qui +est dans la soumission à la volonté de Dieu, +en promettant d’obéir au pouvoir en tout +et toujours. Or, cette promesse est, en +son principe, en opposition directe avec +la volonté de Dieu, puisque le pouvoir +fondé sur la violence exige de ceux qui +se soumettent à lui la participation aux +assassinats, guerres, châtiments et lois +qui sanctionnent ces violences.</p> + +<p>On ne peut légèrement écarter ici, et +partiellement observer là, la loi divine. Il +est clair, en effet, que si dans tel cas +la loi divine peut être remplacée par la +loi humaine, la première n’est plus une +loi suprême, toujours obligatoire ; et, si +elle n’est pas telle, elle n’existe pas.</p> + +<p>Ensuite, privés de la direction que +donne la loi divine, c’est-à-dire en perdant +la faculté humaine la plus élevée, +les hommes descendent immanquablement +au degré inférieur de l’existence où +les mobiles de leurs actions sont seulement +dans leurs passions et la suggestion +qu’ils subissent.</p> + +<p>C’est dans cet état de reconnaissance +de la nécessité d’obéir à l’autorité que se +trouvent tous les peuples qui vivent groupés +en ce qu’on appelle États. C’est également +le cas du peuple russe.</p> + +<p>Voilà pourquoi se produit ce phénomène +étrange : cent millions d’agriculteurs, +une masse qui peut être considérée +comme tout le peuple russe, n’ayant +besoin d’aucune tutelle gouvernementale, +ne choisissent pas la plus naturelle et la +meilleure issue pour sortir de leur situation, +qui est de cesser d’obéir à toute autorité +fondée sur la violence, et continuent +à participer à l’ancien gouvernement, +ou bien à lutter contre lui pour s’en +préparer un autre, aussi oppresseur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>XI</h3> + + +<p>Il nous arrive souvent d’entendre et +de lire les arguments sur les causes de +la situation précaire et pleine de danger +de toutes les nations chrétiennes, ainsi +que de celle au milieu de laquelle se +débat aujourd’hui le peuple russe, affolé +et rendu féroce en certaines de ses parties.</p> + +<p>Les causes qu’on met en avant sont +les plus diverses. En réalité, elles +peuvent être réduites à une seule. Les +hommes <i>ont oublié Dieu</i>, c’est-à-dire ils +ont oublié leurs rapports envers le Principe +infini de la vie, ont oublié la mission +qui en découle pour chacun : l’accomplissement — pour +sa propre satisfaction, +pour la satisfaction de l’âme — de la loi +instituée par ce Principe-Dieu.</p> + +<p>On l’a oublié parce que les uns s’étaient +reconnu le droit de dominer par la contrainte, +tandis que les autres avaient +consenti à leur obéir et à participer à leur +administration. Dès lors, les uns et les +autres ont renié par cela même Dieu et +ont remplacé sa loi par celle des hommes.</p> + +<p>Dès qu’elle a oublié le rapport envers +l’Être infini, la masse des hommes est +descendue au degré le plus bas de la +conscience, où il n’a pour guide que ses +passions bestiales et la suggestion moutonnière, +et cela malgré toute la subtilité +de ses travaux intellectuels.</p> + +<p>C’est là l’origine de tout son malheur.</p> + +<p>Le remède n’est donc qu’en ceci : le +rétablissement dans la conscience des +hommes de leur dépendance de Dieu et +de leur attitude raisonnée et libre envers +eux-mêmes et envers le prochain qui découle +de cette conscience.</p> + +<p>C’est bien cette soumission consciente à +Dieu et, par suite, la disparition du péché +d’autorité, qui pourrait guérir aujourd’hui +tous les peuples de leurs maux.</p> + +<p>La possibilité et la nécessité de ne plus +obéir à l’autorité humaine, mais de revenir +à la loi divine sont senties vaguement +par tous les hommes, et, en cet instant, +avec une vivacité toute particulière par le +peuple russe. C’est bien cette vague +conscience qui est le fond du mouvement +actuel en Russie.</p> + +<p>Ce qui s’y accomplit aujourd’hui n’est +pas, comme beaucoup se l’imaginent, un +soulèvement populaire contre le gouvernement +dans le but de le remplacer par +un autre, mais quelque chose de bien +plus grand et de plus significatif. Ce qui +fait mouvoir aujourd’hui les Russes, c’est +le vague sentiment de l’illégitimité, de +l’irrationnalité de toute violence, de la +possibilité et de la nécessité d’organiser +une vie fondée non sur un pouvoir de +contrainte, comme il l’a été jusqu’ici +dans tous les pays, mais sur le consentement +libre, raisonné.</p> + +<p>Le peuple russe accomplira-t-il cette +grande œuvre, ou bien, s’engageant à la +suite des peuples occidentaux, laissera-t-il +à un autre peuple oriental le bonheur +d’être le guide de l’humanité dans l’œuvre +de son affranchissement ? Il est certain, +en tous cas, que tous les peuples commencent +aujourd’hui à percevoir de plus +en plus nettement la possibilité de la +substitution à la vie de folie et de violence +d’une vie libre, raisonnée et bonne.</p> + +<p>Or, ce qui pénètre dans la conscience +se réalise inévitablement. La conscience +des hommes est la manifestation de la +volonté divine ; et la volonté divine doit +s’accomplir, ne peut pas ne pas s’accomplir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>XII</h3> + + +<p>« Mais une vie sociale est-elle possible +sans autorité ? Si les hommes n’étaient +pas retenus par la surveillance du pouvoir +public, le vol et le brigandage régneraient +partout », objectent ceux qui ne +croient qu’en la vertu des lois humaines.</p> + +<p>Ils sont sincèrement convaincus que les +hommes se retiennent de commettre des +crimes et observent l’ordre uniquement +parce qu’il existe des lois, des tribunaux, +une police, une administration, une armée, +un gouvernement, et que sans eux +la vie sociale serait impossible. A leur +tour, les hommes corrompus par le pouvoir +croient que les crimes commis dans +leur pays étant punis par le gouvernement, +ces châtiments empêchent les +hommes d’en commettre de nouveaux.</p> + +<p>Mais ces châtiments ne sauraient nullement +prouver que tribunaux, police, +armée, prisons et potences mettent des +obstacles à l’accomplissement de tous les +crimes qui pourraient être commis. Le +fait que le nombre de crimes ne dépend +nullement des mesures pénales du gouvernement +est démontré avec une entière +évidence par la vanité de ces mesures qui +ne peuvent arrêter les actes criminels les +plus audacieux et les plus cruels lorsque +l’esprit de désordre règne dans la société, +comme cela a eu lieu pendant toutes les +révolutions et comme cela se produit +aujourd’hui en Russie avec une acuité +particulière.</p> + +<p>La criminalité n’est pas aussi grande +qu’elle pourrait l’être, parce que la masse +populaire, celle qui travaille, s’abstient +d’actes criminels et mène une bonne vie ; +cela non pas parce qu’il y a une police, une +armée, des juges, mais parce qu’il existe +une conscience morale commune à la plupart +des hommes et qui tire son origine +de la conception religieuse commune qui +pénètre partout grâce à l’éducation, à +l’opinion publique, aux usages.</p> + +<p>Seule, cette conscience, manifestée par +l’opinion publique, empêche l’accomplissement +des actes criminels, dans les villes +et surtout à la campagne où vit la majorité +de la population.</p> + +<p>J’ai parlé des communautés agricoles +qui s’étaient installées en Extrême-Orient +et y vécurent heureuses pendant un grand +nombre d’années. Elles étaient inconnues +du gouvernement et demeuraient en dehors +de son action ; et, lorsqu’elles furent +découvertes par les agents de celui-ci, le +profit qu’elles en tirèrent fut l’apparition +parmi elles de nouvelles misères et l’accroissement +du penchant au crime.</p> + +<p>De fait, l’activité gouvernementale +abaisse le niveau de la société, et, par là +même, accroît la criminalité. Il ne peut +pas en être autrement, puisque, par sa +mission, le gouvernement doit substituer +à la loi suprême, éternelle, obligatoire +pour tous et écrite non dans les livres, +mais dans les cœurs des hommes, leurs +lois à eux ayant pour but, non la justice +ni le bien commun, mais des considérations +politiques, intérieures et extérieures, +le plus souvent injustes.</p> + +<p>Les lois fondamentales, nettement iniques, +sont notamment le droit exclusif +d’une minorité sur la terre, qui est un +bien commun ; le droit des uns sur le +travail des autres ; le devoir de fournir +de l’argent pour perpétrer des assassinats, +ou l’obligation de s’enrôler et de guerroyer ; +le monopole sur le poison-tabac ; +la défense d’échanger les produits du travail +après une certaine limite appelée +frontière ; le droit de châtier pour des +actes non immoraux, mais qui sont contraires +aux intérêts des dirigeants.</p> + +<p>Toutes ces lois et tous ces règlements, +qu’on doit observer sous peine des plus +sévères punitions, abaissent inévitablement +le niveau de la conscience sociale.</p> + +<p>On ne saurait donc imaginer une action +plus démoralisatrice sur le peuple que +celle qui caractérise, et a toujours caractérisé, +tous les gouvernements.</p> + +<p>Jamais aucun scélérat n’aurait pu avoir +l’idée de commettre des actes horribles +tels que les autodafés, l’inquisition, les +tortures, les pillages, les écartèlements, les +pendaisons, les emprisonnements cellulaires, +les meurtres pendant les guerres, +et tant d’autres violences qu’ont toujours +accomplies et accomplissent avec solennité +tous les gouvernements. Toutes les +horreurs de la Jacquerie, celles des chefs +de brigands Stegnka Razine, ou Pougatchev +et d’autres ne sont que des conséquences +ou de faibles imitations des horreurs +des Ivan, des Pierre, des Biron, et +qui se commettent également partout ailleurs.</p> + +<p>Si même l’action gouvernementale empêche +des dizaines d’hommes de se livrer +à des actes criminels, — ce qui est douteux, — des +centaines de mille de forfaits +sont commis uniquement parce que +les hommes sont élevés dans une atmosphère +de crime, d’injustice et de cruauté +gouvernementale.</p> + +<p>Les industriels, les commerçants, les +habitants des villes en général, qui jouissent +plus ou moins des avantages qu’assure +l’autorité, ont encore quelque raison +de croire à l’utilité de celle-ci. Mais les +agriculteurs voient qu’elle ne leur cause +que des souffrances et des misères, +tandis qu’ils n’en ont jamais aperçu la +nécessité et se sont, au contraire, rendu +compte qu’elle pervertit ceux parmi eux +qui tombent sous son influence.</p> + +<p>Chercher à démontrer que les hommes +ne peuvent vivre sans gouvernement et +que le mal que peuvent leur faire les +voleurs et les brigands est plus grand que +celui, moral et matériel, causé par le gouvernement, +est aussi étrange que furent, +au temps de l’esclavage, les tentatives de +démontrer aux esclaves qu’il leur était +plus profitable d’être des esclaves que +des hommes libres. Mais, de même qu’alors +les maîtres démontraient et suggéraient +aux esclaves qu’ils avaient tout +avantage à l’être et que leur situation +serait pire s’ils étaient libres (souvent les +esclaves y croyaient), les gouvernants +d’aujourd’hui démontrent que l’autorité +est nécessaire, et les gouvernés sont influencés +par cette suggestion.</p> + +<p>Ces derniers sont bien obligés de croire +ceux-là, parce qu’ayant méconnu la loi +divine, il ne leur reste plus que les +lois humaines. Pour eux, l’absence de +ces lois est l’absence de toute loi ; la vie +des hommes qui ne reconnaissent aucune +loi leur semble horrible, parce que l’absence +d’autorité humaine ne peut pas ne +pas les effrayer, et ils refusent de s’en +séparer.</p> + +<p>Il résulte de la même méconnaissance +de la loi de Dieu ce phénomène étrange, +ou paraissant tel, que tous les théoriciens +anarchistes, hommes érudits et intelligents, +depuis Bakounine et Prudhon jusqu’à +Reclus, Max Stirner et Kropotkine, +démontrent irréfutablement l’illogisme et +la nocivité du pouvoir et que, cependant +dès qu’ils se mettent à parler de l’organisation +de la vie sociale en dehors des +lois humaines qu’ils nient, ils tombent +dans le vague, la loquacité, l’éloquence, +se lancent dans des conjectures les plus +fantaisistes.</p> + +<p>Cela provient de ce que tous ces théoriciens +anarchistes méconnaissent la loi +divine commune à tous les hommes, +puisqu’en dehors de la soumission à une +seule et même loi, humaine ou divine, +aucune société ne saurait exister.</p> + +<p>Il n’est possible de se libérer de la loi +humaine que sous condition de la reconnaissance +de la loi divine commune à +tous.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>XIII</h3> + + +<p>« Soit, dira-t-on encore ; en supposant +même que des communautés agricoles +primitives, comme celles de Russie, puissent +vivre sans gouvernement, comment +feraient les millions d’hommes qui ont +déjà abandonné la vie rurale et travaillent +dans l’industrie, à la ville ? Tout le +monde ne peut pourtant pas s’occuper +d’agriculture. »</p> + +<p>Les hommes ne peuvent être que des +agriculteurs, répond fort justement Henry +George.</p> + +<p>« Mais si tous les hommes retournaient +aujourd’hui à la vie des champs et +voulaient se passer de gouvernement, — objecte-t-on +encore, — toute la civilisation +acquise par l’humanité disparaîtrait, +ce qui serait le plus grand malheur ; donc +le retour à la vie agricole serait non un +bien, mais un mal pour l’humanité. »</p> + +<p>Il est un procédé fort usité parmi les +hommes pour justifier leurs erreurs. Considérant +comme un axiome irréfutable +l’erreur qu’ils professent, ils confondent +cette erreur et toutes ses conséquences +en une seule idée et en un seul vocable, +puis attribuent à l’une et à l’autre une +signification vague et mystique. Tels +sont les idées et les mots : <i>Église</i>, <i>science</i>, +<i>droit</i>, <i>État</i>, <i>civilisation</i>.</p> + +<p>Ainsi l’<i>Église</i> n’est pas ce qu’elle est, +c’est-à-dire la réunion de certains hommes +tombés dans la même erreur, mais l’union +de vrais croyants. Le <i>droit</i> n’est pas l’assemblement +de lois injustes élaborées par +certains hommes, mais la définition des +conditions équitables dans lesquelles les +hommes peuvent vivre. La <i>science</i> n’est +pas le résultat de spéculations hasardeuses +qui occupent les oisifs, mais +l’unique, le vrai savoir. De même la <i>civilisation</i> +n’est pas le résultat des violences +des autorités et de l’activité pernicieuse +des nations occidentales voulant se libérer +de l’oppression par l’oppression, mais la +seule voie certaine vers le bonheur futur +de l’humanité.</p> + +<p>Les défenseurs de la civilisation objectent +pourtant : « S’il est vrai que les +inventions, le perfectionnement technique, +les produits de l’industrie dont jouissent +actuellement les classes riches sont inaccessibles +aux travailleurs et ne peuvent, +par suite, être considérés de nos jours +comme un bien pour toute l’humanité, +cela provient de ce que ces acquisitions +n’ont pas encore atteint le perfectionnement +qu’elles peuvent avoir et sont mal +distribuées. Lorsque les machines seront +plus perfectionnées encore, que les ouvriers +s’affranchiront du joug capitaliste, +et que toutes les usines et fabriques +seront en leur possession, les machines +produiront en si grande abondance et tout +sera si bien distribué que tous jouiront +de tout, nul ne sera privé de rien et tous +seront heureux. »</p> + +<p>Tout d’abord, il n’y a aucune raison de +croire que ces mêmes ouvriers, qui luttent +aujourd’hui si âprement entre eux, non +seulement pour l’existence, mais encore +pour se procurer un plus grand confort +et des plaisirs, deviendront tout à coup si +équitables et si aptes au sacrifice qu’ils se +contenteront d’une part égale de bonheur +fournie par les machines. Mais, qui plus +est, la supposition même que toutes les +usines avec leurs machines, qui ne pouvaient +s’établir et exister que sous le +régime autoritaire et capitaliste, demeureront +telles qu’elles sont aujourd’hui +lorsque le gouvernement et le capital disparaîtront, +est tout à fait arbitraire.</p> + +<p>Le croire, c’est supposer qu’après +l’affranchissement des serfs, le château +du seigneur, son parc, ses orangeries, +orchestre privé, galerie de tableaux, +écuries, chasses, garde-robe pleine de +vêtements, toutes ces richesses seraient +partagées en partie entre les paysans +affranchis et en partie réservées à l’usage +commun.</p> + +<p>Il semble pourtant évident que ni les +chevaux, ni les vêtements, ni les orangeries +du riche seigneur ne peuvent servir +aux paysans, et que ceux-ci ne conserveront +pas, lors de l’affranchissement des +ouvriers de l’autorité gouvernementale et +capitaliste, ce qui avait été créé sous +l’ancien régime ; de même les ouvriers +affranchis n’iront pas travailler dans les +usines et les fabriques qui n’avaient pu +exister que grâce à l’asservissement des +travailleurs, alors même que ce travail +pourra leur procurer profit et agrément.</p> + +<p>Certes, on regrettera la disparition de +machines et appareils ingénieux qui +tissent tant et si vite de superbes étoffes, +ou fabriquent d’excellents bonbons et de +beaux miroirs, mais on a regretté également, +lors de l’affranchissement des +serfs, les magnifiques chevaux de course, +les tableaux, les instruments de musique, +les théâtres privés. Aussi, de même que +les paysans affranchis ont élevé des +animaux domestiques et des plantes répondant +aux nécessités de leur existence, +et qu’ont disparu les chevaux de course +et les fleurs d’orangerie, les ouvriers +affranchis du gouvernement et du capital +dirigeront leurs efforts vers d’autres buts +qu’aujourd’hui.</p> + +<p>« Mais il est bien préférable de cuire +le pain en commun que chacun à part et +de tisser vingt fois plus vite à la fabrique +que chacun sur son métier », objectent +les défenseurs de la civilisation en citant +nombre d’autres exemples probants. Est-ce +à dire que les hommes sont des bêtes +pour lesquelles toutes les questions sont +résolues par la nourriture, les vêtements, +le gîte, par plus ou moins de travail ?</p> + +<p>Le sauvage d’Australie sait fort bien +qu’il est plus expéditif et économique de +se construire une seule cabane pour lui et +sa femme ; or, il en construit deux afin +qu’il et elle puissent s’isoler. Le paysan +russe sait fort bien qu’il lui est plus avantageux +de vivre dans la même maison +avec son père et ses frères, et cependant il +se sépare d’eux, se construit sa propre isba +et souffre plutôt du besoin que d’obéir à +ses aînés ou se quereller avec eux. Je +pense que la majorité de gens sensés préféreront +brosser eux-mêmes leurs vêtements +et chaussures, porter l’eau et +remplir leur lampe que de consacrer une +seule heure par jour aux travaux obligatoires +de la fabrique et d’aider aux machines +qui font la même besogne.</p> + +<p>Si la contrainte disparaissait, il ne resterait +pas non plus grand’chose de ces +belles machines qui percent les tunnels +et forgent l’acier, voire qui brossent les +chaussures et lavent la vaisselle.</p> + +<p>Les ouvriers, une fois affranchis, laisseront +immanquablement tomber en ruine +tout ce que leur servitude avait produit et +créeront de tout autres machines, pour +d’autres buts, sur une autre échelle et +avec une tout autre distribution.</p> + +<p>C’est si clair et évident qu’on ne saurait +ne pas s’en rendre compte, si on n’avait +pas le préjugé de la civilisation.</p> + +<p>C’est bien ce préjugé si répandu et si +enraciné qui fait envisager comme une +sorte de sacrilège ou de folie toute indication +de la fausseté de la voie que suivent +les peuples occidentaux, ainsi que toute +tentative de faire revenir les égarés à la +vie rationnelle et libre.</p> + +<p>Cette foi aveugle que notre organisation +de la vie est la meilleure fait que les +principaux agents de la civilisation : +hommes d’État, savants, artistes, commerçants, +fabricants, écrivains, ne s’aperçoivent +pas de leur existence oisive et +dénaturée et sont fermement convaincus +qu’elle est très importante et utile à toute +l’humanité ; ils ne sont pas moins convaincus +que les choses futiles, bêtes et +vilaines fabriquées sous leur direction : +canons, forteresses, cinématographes, +temples, automobiles, bombes, phonographes, +télégraphes, machines rotatives +imprimant des montagnes de papier +pleines de vilenies, de mensonges et de +sottises, demeureront telles que sous le +régime de l’ouvrier libéré et garderont à +jamais leur caractère utile.</p> + +<p>Les hommes libres, qui n’ont pas le +préjugé de la civilisation, doivent se +rendre compte que les conditions de vie, +appelées chez les Occidentaux civilisation, +ne sont rien autre que le résultat des +caprices des classes dirigeantes, comme +l’avaient été les pyramides, temples et +sérails les résultats des lubies des despotes +d’Égypte, de Babylone, de Rome ; +comme l’avaient été les palais, les orchestres +composés de serfs, les théâtres +particuliers, les étangs, les parcs, les +chasses, les dentelles, produits des serfs +pour l’amusement des seigneurs russes.</p> + +<p>On dit que la désobéissance au gouvernement +et le retour à la vie rurale +fera disparaître tout le progrès de l’industrie, +ce qui serait une calamité. Mais +il n’y a aucune raison de croire que le +retour à la vie rurale et au régime où +toute autorité serait absente, ferait disparaître +le progrès industriel réellement +utile et n’exigeant pas l’asservissement +des hommes. Et si même la désobéissance +au pouvoir et la reprise de la +vie des champs supprimaient la production +et la surproduction de la quantité +infinie des objets inutiles et nuisibles qui +occupent aujourd’hui la majeure partie +de l’humanité ; si elles supprimaient également +la possibilité d’exister pour les +oisifs qui inventent ces objets et en justifient +leur vie immorale, il ne s’ensuivrait +pas que <i>tout</i> ce que l’humanité a +produit pour son bien disparaîtrait. Au +contraire, la suppression de tout ce qui +existe par la violence susciterait une production +intensive des objets perfectionnés +réellement utiles et nécessaires, production +qui, sans transformer les hommes +en machines, allégerait le travail et +embellirait la vie des agriculteurs.</p> + +<p>Cette nouvelle organisation de la vie se +distinguerait de l’actuelle en ce que les +objets dus au progrès de l’industrie et de +l’art n’auraient plus pour but l’amusement +des riches, la curiosité des oisifs, la préparation +à l’assassinat, la conservation de +vies inutiles et nuisibles au détriment de +celles qui sont nécessaires ; le nouveau +régime ne se soucierait pas de l’invention +des machines permettant de produire à +l’aide d’un petit nombre d’ouvriers une +grande quantité d’objets ou de cultiver de +grandes étendues de terre ; les machines +ne fabriqueraient que ce qui peut accroître +la force productrice du travail des agriculteurs +qui cultivent individuellement, +de leurs bras, leur terrain, et pourraient +améliorer l’existence de ces derniers sans +les détacher de la terre ni porter atteinte +à leur liberté.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>XIV</h3> + + +<p>Mais quelle sera l’existence de ceux qui +n’obéiront pas à l’autorité des hommes ? +Comment seront administrées les affaires +publiques ? Que deviendront les États ? +Que deviendront l’Irlande, la Pologne, la +Finlande, l’Algérie, les Indes, les colonies +en général ? En quelles collectivités +se grouperont les nations ?</p> + +<p>Ces questions sont posées par ceux qui +sont habitués à croire que les conditions +de la vie des sociétés sont déterminées +par la volonté de quelques-uns, et qui +supposent, par suite, que les hommes +peuvent connaître comment s’organisera +la vie future des sociétés.</p> + +<p>Si l’on avait demandé à un citoyen romain, +le plus érudit et le plus perspicace, +habitué à croire que la vie du +monde dépend de la décision du Sénat et +des empereurs romains, ce que serait le +monde romain plusieurs siècles plus tard ; +ou bien si ce Romain avait eu l’idée d’écrire +un livre comme Belami de nos jours, on +peut dire avec certitude qu’il n’aurait +jamais pu prévoir, même approximativement, +ni les barbares, ni la féodalité, ni +la papauté, ni la dispersion et la reconstitution +des peuples en grands États. Il en +est de même des machines volantes, des +rayons X, des moteurs électriques, du +régime socialiste et des autres tableaux +du monde futur que se représentent avec +tant de hardiesse les Belami, les Morice, +les Anatole France et autres.</p> + +<p>Non seulement il n’est pas donné aux +hommes de connaître les formes futures +de la vie sociale, mais encore c’est un +mal pour eux de croire qu’ils peuvent les +connaître. C’est un mal parce que rien +n’empêche plus le développement normal +de la vie que cette prétendue science.</p> + +<p>La vie des individus et des collectivités +est caractérisée précisément par ce fait +que les uns et les autres marchent vers +l’inconnu sans cesser de se transformer ; +les uns et les autres évoluent non +pas suivant les plans dressés d’avance +par quelques-uns, mais sous l’action de la +tendance naturelle de tous les hommes +à se rapprocher de la perfection morale, +qui est atteinte par l’activité infiniment +variée de millions et de millions +d’hommes. C’est pourquoi les rapports +qui naîtront entre les hommes, les formes +que prendront les organisations sociales +dépendent exclusivement de la nature des +hommes et non de la prévision de telle +ou telle forme de la vie que certains +voudraient voir se créer.</p> + +<p>Néanmoins, ceux qui ne croient pas en +la loi de Dieu s’imaginent qu’ils peuvent +connaître le régime futur de la société et, +partant, accomplissent des actes qu’ils +jugent eux-mêmes comme mauvais, afin +que se réalise l’ordre qu’ils prévoient et +qu’ils considèrent comme nécessaire.</p> + +<p>Ils ne se troublent pas de voir d’autres +hommes imaginer différemment la cité de +demain. En effet, cela ne les empêche pas +non seulement de décider que telle sera +l’organisation de l’avenir, mais encore +d’agir, de combattre, de s’emparer des +biens d’autrui, d’emprisonner, d’assassiner, +en vue du bonheur futur qu’ils ont +imaginé. La vieille formule de Caïphe : +« Qu’un seul périsse plutôt que le peuple +entier » demeure indiscutable pour ces +gens.</p> + +<p>De fait, comment ne pas tuer jusqu’à +des centaines de milliers d’hommes, lorsqu’on +est fermement convaincu que la +mort de ces milliers aura pour résultat +le bonheur de millions ?</p> + +<p>Ceux qui ne croient pas en Dieu et +en sa loi ne sauraient raisonner autrement. +Ils n’obéissent qu’à leurs passions, +à leurs raisonnements et à la suggestion +du milieu ; ils n’ont jamais pensé +à leur mission dans la vie ni à ce qu’est +le véritable bonheur humain ; si même ils +y ont pensé, ils décidaient qu’il était impossible +de le connaître. Et ce sont eux, +ignorant en quoi consiste le bonheur de +chacun, qui s’imaginent de connaître +avec certitude le bonheur nécessaire à +toute la société ! Ils en sont tellement persuadés +que pour atteindre ce bonheur, ils +accomplissent toutes sortes de violences +qu’ils jugent eux-mêmes condamnables.</p> + +<p>Il semble singulier que ces hommes, +qui ne savent pas où est leur propre +bonheur, s’imaginent connaître avec certitude +où est celui de toute la société, +et que précisément parce qu’ils sont dans +l’ignorance en ce qui les concerne personnellement, +ils puissent croire à la +possibilité de savoir ce que doit faire +pour son bien la société entière.</p> + +<p>L’instructif mécontentement qu’ils +éprouvent en l’absence de toute direction +dans leur vie, leur en fait rejeter la responsabilité +non pas sur eux-mêmes, mais +sur la mauvaise organisation sociale ; et, +dans les préoccupations qu’ils mettent à +réorganiser la société, ils voient la possibilité +de faire taire leur conscience qui +leur rappelle la fausseté de leur vie. C’est +pour ces raisons que ceux qui ignorent +leur mission individuelle croient connaître +d’autant mieux la mission qui incombe à la +société. Tels sont, soit les jeunes gens +les moins sérieux, soit les hommes publics +les plus corrompus : les Marat, les +Napoléon, les Bismarck. C’est bien pour +ces raisons que l’histoire des peuples +fourmille des plus grandes atrocités.</p> + +<p>Mais la conséquence la plus néfaste de +cette prétendue prévision de l’avenir et +de l’action qui en résulte est que l’une +et l’autre empêchent précisément, et plus +que toute autre chose, la société de marcher +dans la voie qui conduit au véritable +bonheur.</p> + +<p>Nous répondons donc à la question : +comment s’organisera la vie des peuples +qui cesseront d’obéir au gouvernement ? +nous répondons que nous ne pouvons pas +le savoir ; et nous ne pouvons même pas +croire que quiconque puisse le savoir.</p> + +<p>Il nous est impossible de connaître les +conditions futures de la vie sociale sans +pouvoir central, mais nous savons fermement +ce que chacun de nous doit faire +pour que ces conditions soient les meilleures. +Nous savons fermement qu’à cette +fin nous devons avant tout nous abstenir +des actes brutaux qu’exige de nous le +gouvernement existant, et nous devons +autant ne pas commettre les violences +auxquelles nous engagent ceux qui combattent +le régime actuel afin d’en établir +un nouveau.</p> + +<p>En un mot, nous devons refuser l’obéissance +à toute autorité. Et nous le devons +non pas parce que nous savons comment, +à la suite de ce refus, s’organisera le +régime futur, mais parce que l’obéissance +à l’autorité nous demandant de violer la +loi divine est un péché. Cela, nous le +savons avec certitude ; et nous savons +aussi qu’en ne désobéissant pas à la volonté +divine il ne peut en sortir que du +bien, tant pour chacun de nous que pour +l’humanité entière.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>XV</h3> + + +<p>Les hommes ont la tendance de croire +à la réalisation des événements les plus +fantastiques : la possibilité de voler, de +communiquer avec les planètes, d’établir +le régime socialiste, de communiquer +avec les esprits, et à bien d’autres choses +d’une irréalisation pourtant certaine ; +mais ils se refusent à croire que la conception +de la vie qu’ils professent à +l’époque présente pût changer.</p> + +<p>Pourtant ces changements, et les plus +surprenants, se produisent constamment +en chacun de nous, ainsi que chez les +sociétés et nations entières ; et c’est cette +transformation continue qui est le fond +même de la vie humaine.</p> + +<p>Sans rappeler les évolutions de la conscience +sociale dont témoigne l’histoire, +il se produit devant nos yeux, en Russie, +une de ces modifications, qui étonnent +par leur rapidité, dans la conscience du +peuple, et qui ne s’était en rien manifestée +il y a deux ou trois ans à peine. +Cette modification nous semble soudaine +parce qu’elle a mûri lentement dans les +esprits sans que nous nous en soyons +aperçus.</p> + +<p>Le même phénomène se produit aujourd’hui +sur le terrain spirituel, inaccessible +à notre observation. Si le peuple +russe, qui considérait il y a deux ans +comme impossible de désobéir au pouvoir +existant ou seulement de le juger, +le condamne aujourd’hui, se prépare à +lui désobéir et à le remplacer par un +nouveau, pourquoi ne pas supposer que +dans sa conscience est en train de mûrir +un autre changement de ses rapports +avec le pouvoir, savoir la nécessité de +son affranchissement moral, religieux ?</p> + +<p>Pourquoi une pareille évolution ne +pourrait-elle s’accomplir chez n’importe +quel peuple et, aujourd’hui, chez les +Russes ? Pourquoi ne pas supposer que +la lutte égoïste, la peur, la haine qui font +agir tous les peuples ; que la propagande +du mensonge, de l’immoralité et de l’ignorance, +par les journaux, les livres, les discours +et les actes, pourraient être remplacées, +chez tous les peuples et particulièrement +chez les Russes aujourd’hui, +par une aspiration religieuse, humanitaire, +raisonnée, affectueuse, qui révélerait +toute l’horreur de la soumission au +pouvoir et la joyeuse possibilité d’une vie +sans violence ni autorité ?</p> + +<p>Pourquoi telle influence, qui a agi dans +la même direction pendant des dizaines +d’années, a-t-elle pu préparer la manifestation +actuelle de cette orientation dans la +révolution, et pourquoi la conscience de la +possibilité et de la nécessité de l’affranchissement +du péché d’autorité, ainsi que +l’établissement de l’union entre les +hommes fondée sur la concorde, le respect +et l’affection mutuelle, ne pourraient-elles +pas mûrir de même ?</p> + +<p>Il y a une quinzaine d’années, l’écrivain +français de talent Dumas fils écrivit +une lettre à l’adresse de Zola<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, où cet +homme fort doué et intelligent, mais +occupé principalement de questions esthétiques +et sociales, a dit vers la fin de sa +vie des paroles d’une surprenante prophétie. +C’est bien le cas de dire que l’esprit +divin souffle où il veut :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ce n’est pas tout à fait exact. Dans sa lettre intitulée +<i>Le Mysticisme à l’école</i>, Dumas fils faisait bien allusion +au discours de Zola prononcé la même année, en 1893, +au banquet de l’Association générale des étudiants, +mais cette lettre fut adressée au directeur du <i>Gaulois</i>.</p> +</div> +<p>« L’âme est en travail incessant, en +évolution continue vers la lumière et la +vérité, écrivait Dumas. Tant qu’elle n’aura +pas reçu toute la lumière et conquis la +vérité, elle tourmentera l’homme.</p> + +<p>« Eh bien, elle ne l’a jamais autant +harcelé, elle ne lui a jamais autant imposé +son empire qu’aujourd’hui. Elle est +pour ainsi dire répandue dans la masse +de l’air que tout le monde respire. Les +quelques âmes individuelles qui avaient +eu isolément la volonté de la régénération +sociale se sont peu à peu cherchées, +appelées, rapprochées, réunies, comprises ; +elles ont formé un groupe, un +centre d’attraction vers lequel volent +maintenant les autres âmes des quatre +points du globe, comme font les alouettes +vers le miroir ; elles ont, de la sorte, +constitué, pour ainsi dire, une âme collective, +afin que les hommes réalisent +désormais en commun, consciemment et +irrésistiblement, l’union prochaine et le +progrès régulier des nations récemment +encore hostiles les unes aux autres. Cette +âme nouvelle, je la retrouve et la reconnais +dans les faits qui semblent le plus +propres à la nier.</p> + +<p>« Ces armements de tous les peuples, +ces menaces que leurs représentants +s’adressent, ces reprises de persécutions +de races, ces inimitiés entre compatriotes +et jusqu’à ces gamineries de la Sorbonne, +sont des exemples de mauvais aspect, +mais non de mauvais augure. Ce sont les +dernières convulsions de ce qui va disparaître. +Le corps social procède comme le +corps humain. La maladie n’y est que l’effort +violent de l’organisme pour se débarrasser +d’un élément morbide et nuisible.</p> + +<p>« Ceux qui ont profité et qui comptaient +profiter longtemps encore des errements +du passé s’unissent donc pour qu’il +n’y soit rien modifié. De là, ces armements, +ces menaces, ces persécutions ; +mais, si vous regardez attentivement, +vous verrez que tout cela est purement +extérieur. Ce colossal est vide. L’âme +n’y est plus ; elle a passé autre part ; ces +millions d’hommes armés, qui font l’exercice +tous les jours en vue d’une guerre +d’extermination générale, ne haïssent pas +ceux qu’ils doivent combattre et aucun +de leurs chefs n’ose déclarer cette guerre. +Quant aux revendications, même comminatoires, +qui partent de ceux qui +souffrent en bas, une grande et sincère +pitié, qui les reconnaît enfin légitimes, +commence à répondre d’en haut.</p> + +<p>« L’entente est inévitable dans un temps +donné plus proche qu’on ne le suppose. +Je ne sais pas si c’est parce que je vais +bientôt quitter la terre et si les lueurs +d’au-dessous de l’horizon qui m’éclairent +déjà me troublent la vue, mais je crois +que notre monde va entrer dans la réalisation +des paroles : « Aimez-vous les uns +les autres », sans se préoccuper, d’ailleurs, +si c’est un homme ou un Dieu qui +les a dites.</p> + +<p>« Le mouvement spiritualiste qu’on +signale de toutes parts et que tant d’ambitieux +ou de naïfs croient pouvoir diriger +va être absolument humanitaire. Les +hommes, qui ne font rien avec modération, +vont être pris de folie, de la fureur +de s’aimer. Cela n’ira pas tout seul de +suite, évidemment ; il y aura quelques +malentendus, sanglants peut-être, tant +nous avons été dressés et habitués à nous +haïr, quelquefois par ceux-là mêmes qui +avaient reçu mission de nous apprendre à +nous aimer ; mais, comme il est évident +que cette grande loi de fraternité doit s’accomplir +un jour, je suis convaincu que +les temps commencent, et nous allons +irrésistiblement vouloir que cela soit<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir la lettre de Dumas fils dans l’ouvrage de +Léon Tolstoï, traduit par E. Halpérine-Kaminsky : <i>Zola, +Dumas, Guy de Maupassant</i>.</p> +</div> +<p>Si étrange que paraisse l’expression : +« Le temps viendra où les hommes vont +être pris de la fureur de s’aimer », je +crois que cette idée est absolument juste +et est ressentie plus ou moins par tous les +hommes de notre temps. Il est impossible +que l’époque ne vienne quand l’amour, +qui est le fond même de l’âme, occupera +dans la vie des hommes la place qui lui +revient et deviendra la base des relations +humaines.</p> + +<p>Ce temps se prépare, ce temps est +proche.</p> + +<p>« Nous sommes aujourd’hui au temps +prédit par le Christ, écrivait Lamennais. +D’un bout de la terre à l’autre tout s’ébranle. +Rien de solide dans toutes les +institutions, quelles qu’elles soient, ni dans +les systèmes les plus divers qui sont la +base de la vie des sociétés. On sent que +tout doit bientôt s’écrouler et que, de ce +temple aussi, il ne restera pas une seule +pierre debout. Mais de même que des +ruines de Jérusalem et de son temple, que +le Dieu vivant a déserté, devaient surgir +une cité nouvelle et un temple nouveau, +vers lesquels affluaient volontairement +les hommes de toutes les tribus et de +tous les peuples, des ruines des temples +et des villes d’aujourd’hui sortira une cité +nouvelle et un temple nouveau destinés +à devenir le temple de l’univers et la +patrie commune du genre humain, aujourd’hui +désuni par des doctrines qui se +combattent, font de frères des étrangers +et sèment parmi eux la haine sacrilège et +les guerres hideuses. Lorsque viendra +l’heure — de Dieu seul connue — de +l’union des peuples en un seul temple +et en une seule cité, alors s’établira vraiment +le règne du Christ, se réalisera +définitivement sa divine mission. »</p> + +<p>« Des forces puissantes travaillent le +monde, écrivait de même Channing. Nul +ne peut les arrêter. Les signes en sont la +naissance de la nouvelle conception du +christianisme, du nouveau respect pour +l’homme, du nouveau sentiment de fraternité +et d’une égale attitude des hommes +à l’égard du Père de tous les hommes. +Nous le voyons, nous le sentons. Et devant +cette manifestation de l’esprit nouveau +tomberont toutes les persécutions. +La société pénétrée de cet esprit substitue +la paix à la guerre permanente. La +force de l’égoïsme qui englobe tout et qui +semble invincible cède à cette puissance +naturelle : « Paix sur terre et concorde +parmi les hommes » ne demeurera pas +toujours un rêve. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>XVI</h3> + + +<p>Pourquoi s’imaginer que les hommes, +qui sont en la puissance de Dieu, demeureront +toujours dans l’erreur étrange que +seules les lois humaines, changeantes, +injustes, locales, sont importantes et +obligatoires, et non la loi de Dieu, éternelle, +juste et commune à tous les hommes ?</p> + +<p>Pourquoi penser que les pasteurs de +l’humanité prêcheront toujours que cette +loi n’existe pas et ne saurait exister, lorsque +chaque secte possède ses lois religieuses, +lorsque telle autre croit à celles +qu’on appelle scientifiques (lois de la +matière, celles de la sociologie), qui sont +sans obligation ni sanction, ou lorsqu’on +obéit à des lois civiles que les +hommes peuvent établir et changer à leur +volonté ?</p> + +<p>Cette erreur peut être provisoire.</p> + +<p>Pourquoi supposer, en effet, que les +hommes, auxquels est révélée la loi divine +commune à tous, écrite dans leur +âme, trouvant son expression dans les +doctrines des Brahmanes, de Bouddha, +de Lao-Tseu, de Confucius, du Christ, +n’adopteront pas enfin cet unique principe +de toutes les lois, qui leur donnera +et la satisfaction morale et une +vie sociale heureuse ? Pourquoi demeureraient-ils +fidèles au chaos des doctrines +théologiques, scientifiques et politiques, +méchantes et pitoyables, qui les +détournent de la seule chose nécessaire, +et les poussent vers les choses vaines, ne +leur donnant aucune indication sur la façon +de se conduire dans la vie individuelle +et sociale ?</p> + +<p>Pourquoi se dire que les hommes continueront +à endurer toutes les souffrances, +les uns en cherchant à dominer les autres, +les autres en se soumettant avec haine et +envie à leurs maîtres et en s’efforçant à +devenir eux-mêmes des dirigeants ?</p> + +<p>Pourquoi supposer que le progrès, orgueil +des hommes d’aujourd’hui, consistera +toujours dans l’accroissement de la +population, dans les mesures policières +de nous conserver la vie, et non dans +l’amélioration morale de notre vie ?</p> + +<p>Pourquoi croire qu’on verra toujours +le progrès dans de piètres inventions mécaniques +produisant de plus en plus des +objets inutiles et nuisibles, et non dans +la marche vers l’union toujours plus +étroite entre les hommes et dans la nécessité, +pour parvenir à cette union, de +vaincre nos passions ?</p> + +<p>Pourquoi ne pas supposer que les +hommes se réjouiront et rivaliseront non +pas dans la richesse et le luxe, mais dans +la simplicité, la modération et la bonté ?</p> + +<p>Pourquoi ne pas penser que les hommes +verront le progrès non pas dans +l’accroissement des biens, mais dans la +tendance de demander de moins en moins +et de donner de plus en plus aux autres ; +non plus dans l’élargissement de notre +pouvoir, ni dans le succès, ni dans la +victoire, mais dans la tendance de nous +modérer de plus en plus, et de communier +de plus en plus étroitement, individu +avec individu, nation avec nation ?</p> + +<p>Pourquoi se représenter les hommes +toujours assoiffés de luxure ou se multipliant +comme des lapins, construisant +dans les villes des usines d’alimentation +chimique pour assurer l’existence des générations +qui se multiplient et vivent dans +les villes où il n’y a ni plantes ni animaux ?</p> + +<p>Pourquoi ne pas les voir plutôt chastes, +luttant contre leurs passions, vivant en +paix avec leurs voisins, au milieu des +champs, des jardins, des forêts et des +animaux domestiques bien nourris, et cela +avec la seule différence entre leur état +actuel et celui de demain de ne pas reconnaître +la terre comme une propriété +privée, ni eux-mêmes comme appartenant +à tel ou tel État, ne payer à personne +d’impôt, ne pas guerroyer, mais communier +dans une paix universelle ?</p> + +<p>Pour se représenter ainsi la vie humaine +on n’aurait rien à imaginer de nouveau, ni +à modifier, ni à ajouter à la vie des pays +agricoles, telle que nous la connaissons +en Chine, en Russie, aux Indes, au Canada, +en Algérie, en Égypte, en Australie.</p> + +<p>Pour s’imaginer cette vie, on n’a pas +à inventer quelque organisation compliquée, +mais simplement à se dire que les +hommes ne doivent reconnaître qu’une +seule loi supérieure, la loi de l’amour de +Dieu et de son prochain, celle qui est invariablement +exprimée dans les religions +de Brahma, de Bouddha, de Confucius +de Lao-Tseu, du Christ.</p> + +<p>Pour que cette vie se réalise, il n’est +nullement besoin que les hommes se transforment +au point de devenir des anges +vertueux. Les hommes garderont leur +faiblesse et leurs passions, pécheront, se +querelleront, commettront des adultères, +spolieront la propriété, tueront même ; +mais tout cela ne sera que l’exception, +non la règle. Leur vie sera tout autre +par le seul fait qu’ils ne considéreront +plus la violence organisée comme condition +nécessaire, ne seront plus formés +sous l’influence des crimes de l’autorité +envisagés comme actes méritoires.</p> + +<p>La vie des hommes sera tout autre +parce que la violence, contraire à la loi +divine, considérée aujourd’hui comme +légitime et nécessaire, ne sera plus un +obstacle à l’enseignement de bonté, +d’amour et de soumission à la volonté +de Dieu.</p> + +<p>Pourquoi ne pas s’imaginer que la souffrance +conduira les hommes au désir de +s’affranchir de la suggestion, de l’hypnose +auxquelles ils doivent leurs longues +misères, à se souvenir qu’ils sont les +fils et les serviteurs de Dieu, et peuvent +et doivent par suite n’obéir qu’à lui et à +leur conscience ? Loin d’être difficile à se +l’imaginer, il est au contraire difficile de +croire que cela ne puisse pas être.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>XVII</h3> + + +<p>« Si vous n’êtes pas comme des enfants, +vous n’entrerez pas dans le royaume de +Dieu. » Cette parole évangélique vise +non seulement les individus, mais aussi +les sociétés. De même qu’un individu, +ayant souffert par ses passions et les +tentations de la vie, revient consciemment +à l’état simple d’affection pour +tous, état dans lequel se trouvent inconsciemment +les enfants, et y revient +avec toute l’expérience et l’acquis intellectuel +de l’adulte, les sociétés, ayant +éprouvé toutes les conséquences malheureuses +de l’oubli de la loi divine et de +l’obéissance à la loi humaine organisant +leur vie en dehors du travail de la terre, +doivent aujourd’hui, avec toute l’expérience +acquise durant leurs errements, +abandonner les tentatives d’existence fondée +sur la production industrielle et revenir +à la loi supérieure de Dieu et à la +vie primitive des champs.</p> + +<p>Cette indépendance consciente à l’égard +de l’autorité humaine et la soumission à +l’autorité divine signifient la reconnaissance +comme obligatoire, partout et toujours, +de la loi éternelle de Dieu, qui +est la même dans toutes les doctrines +religieuses.</p> + +<p>Quant à la vie rurale, elle implique +la reconnaissance du travail de la terre, +non comme une condition provisoire de +notre existence, mais comme une occupation +toujours et partout préférée, parce +qu’elle nous facilite le mieux l’accomplissement +de la volonté divine.</p> + +<p>Or, les peuples orientaux, et la Russie +parmi eux, se trouvent dans les meilleures +conditions pour revenir à cette nouvelle +vie.</p> + +<p>Les Occidentaux, qui se sont déjà engagés +si loin sur la fausse voie des transformations +politiques de régime, ayant +toutes pour principe l’autorité et la substitution +du travail industriel au travail +agricole, ne sauraient revenir à la nouvelle +vie qu’après de grands efforts. Mais, +tôt ou tard, l’animosité qui grandit parmi +eux et l’instabilité de leur situation les +forceront bien à revenir à la véritable +existence indépendante et rationnelle fondée +sur leur propre travail et non sur +l’exploitation des autres peuples.</p> + +<p>Si séduisants que puissent paraître le +progrès extérieur de l’industrie et la +façade de la vie actuelle, les esprits les +plus pénétrants de l’Occident montrent +depuis longtemps à leurs nations la voie +funeste qu’elles suivent et la nécessité de +retourner à la vie agricole qui fut la +forme primitive de la vie de toutes les +sociétés et qui est faite pour procurer à +tous une existence heureuse et rationnelle.</p> + +<p>Les peuples orientaux, parmi lesquels +le russe, n’ont besoin à cette fin de ne +rien changer à leur existence ; il leur +suffit de s’arrêter sur la voie fausse où ils +viennent de s’engager et de manifester leur +indépendance à l’égard du pouvoir, ainsi +que leur prédilection pour l’agriculture qui +fut toujours leur occupation naturelle.</p> + +<p>Nous, les Orientaux, nous devons être +reconnaissants à la destinée de nous +avoir placés dans la situation qui nous +permet de profiter de l’exemple des Occidentaux ; +nous devons en profiter non +pas pour l’imiter, mais au contraire pour +éviter les fautes que les Occidentaux +avaient commises ; nous ne devons pas +nous avancer sur la voie funeste d’où +nous les voyons déjà revenir à notre rencontre, +eux qui s’y étaient aventurés si +loin.</p> + +<p>C’est bien dans cet arrêt de la marche +sur la voie de l’erreur, ainsi que dans l’indication +de la possibilité et de la nécessité +de s’en frayer une autre, plus facile à +suivre, plus joyeuse et plus naturelle à +l’homme, qu’est la grande portée de la +Révolution qui s’accomplit actuellement +en Russie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">L’UNIQUE SOLUTION POSSIBLE<br> +<span class="xsmall">DE LA</span><br> +QUESTION AGRAIRE</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Le droit exclusif sur la terre des uns +privant les autres de la possibilité d’en +jouir, est une iniquité aussi cruelle et +aussi nuisible pour tous que l’était en +son temps le droit de posséder des serfs.</p> + +<p>Instinctivement consciente chez tous +les hommes, cette iniquité était surtout +et, de tout temps, ressentie par le monde +rural de Russie. Ce sentiment est plus +vivace que jamais en ces jours de révolution, +et c’est vers son abolition que +tendent actuellement tous les souhaits et +toutes les revendications du peuple russe.</p> + +<p>Les cercles gouvernementaux autant +que les groupements anti-gouvernementaux +sont occupés aujourd’hui à rechercher +les moyens de donner satisfaction +à ces demandes.</p> + +<p>Malheureusement, les uns et les autres +ont généralement en vue leurs buts particuliers +de parti et non ce qui doit être +leur but unique, prédominant : le rétablissement +de la justice.</p> + +<p>Les uns espèrent répondre aux revendications +du peuple en ajoutant au lot de +chaque paysan une part prise sur les terrains +d’État et une partie des apanages +impériaux.</p> + +<p>Les autres proposent de faciliter aux +paysans, par l’intermédiaire de la Banque +agricole, l’achat des propriétés foncières +mises en vente.</p> + +<p>Les troisièmes voient le remède dans +l’émigration des paysans qui manquent +de terres dans des régions où de vastes +terrains demeurent inoccupés.</p> + +<p>Les quatrièmes veulent établir le fermage +obligatoire et héréditaire.</p> + +<p>Les cinquièmes préconisent l’expropriation +des terres appartenant à la couronne, +aux apanages, aux couvents, aux +propriétaires fonciers, et en constituer +une réserve pour la distribution des terrains +aux paysans.</p> + +<p>Les sixièmes s’appliquent à prouver la +nécessité de la nationalisation du sol, qui +serait la préface d’une organisation socialiste.</p> + +<p>Les septièmes, enfin, aperçoivent le +remède dans la reconnaissance de toute +la terre comme propriété des seuls agriculteurs.</p> + +<p>Toutes ces propositions se divisent en +réalité en deux catégories : celle des +gouvernementaux et des conservateurs +qui voudraient résoudre la question +agraire sans que cela modifie sensiblement +leur situation privilégiée, tout en +apaisant, grâce à quelques concessions, +l’agitation populaire ; celle des révolutionnaires, +qui visent un but tout opposé : +l’accroissement de l’effervescence chez +le peuple et son entraînement à l’action +révolutionnaire qu’ils considèrent comme +la plus utile au bien commun.</p> + +<p>Jusqu’ici, les révolutionnaires atteignent +de mieux en mieux leur but. Sous +l’influence de leur propagande verbale ou +écrite, le peuple se rend compte chaque +jour davantage de l’iniquité, si ancienne +et si lourde, qui pèse sur lui, celle de la +spoliation de son droit de jouir de la +terre.</p> + +<p>Voyant que le gouvernement ne se +soucie pas de faire disparaître cette iniquité, +s’en persuadant plus encore après la +dissolution de la Douma, le peuple s’irrite +de plus en plus et il est tout prêt à commettre, +commet déjà, des actes les plus +cruels pour se venger de l’injustice dont +il souffre depuis si longtemps.</p> + +<p>Le peuple sent qu’au moment où tout +change en Russie, il ne peut et ne doit +demeurer davantage dans sa situation +précaire. D’autre part, il ne saurait se +contenter des mesures de circonstances, +des palliatifs, tels que l’achat des terres +par l’intermédiaire des banques, l’expropriation +forcée, la colonisation, le fermage +ou la constitution des réserves de +terre. Il veut un changement radical du +système agraire actuel, changement à la +suite duquel il ne serait plus permis +aux uns de ne pas travailler la terre +et d’empêcher en même temps les travailleurs +de la cultiver, tels des chiens +gardant le foin qu’ils ne mangent pas eux-mêmes. +Le peuple veut que tous les hommes +aient la faculté égale de jouir de tous +les profits et avantages que procure la +terre.</p> + +<p>Et le peuple a parfaitement raison de +formuler cette revendication. Là où il a +tort, c’est lorsqu’il s’imagine, influencé +qu’il est par des hommes peu sérieux et +égarés, que pour instituer le droit égal +pour tous à la terre, il suffit d’enlever les +propriétés foncières aux possédants et de +les partager entre les cultivateurs qui travaillent +de leurs bras.</p> + +<p>Comment partager la terre expropriée ?</p> + +<p>Quelle part reviendra à telle communauté ?</p> + +<p>Comment distribuer les terres les plus +fertiles, les prairies, les forêts ?</p> + +<p>Que faire des petits propriétaires ?</p> + +<p>Que faire des hommes qui ne possèdent +pas de terre et qui désirent pourtant +avoir leur part ?</p> + +<p>En cas d’une trop grande densité de +population, qui doit émigrer et où aller ?</p> + +<p>Toutes ces questions ne peuvent être +résolues par aucune Commission ; elles ne +peuvent que susciter des discussions, des +querelles sans fin et, surtout, donner +naissance à des iniquités pires que celles +d’aujourd’hui.</p> + +<p>Les paysans, occupés par leurs intérêts +locaux, ne s’en aperçoivent pas et ne +peuvent s’en apercevoir. Mais les hommes +qui se considèrent comme appelés à résoudre +ce problème au point de vue de +l’équité générale devraient s’en rendre +compte.</p> + +<p>Or, la solution du problème agraire, +au point de vue général, n’est aucunement +dans l’expropriation forcée des +uns et la distribution des terres aux autres ; +elle n’est pas dans la disposition arbitraire +de terrains, mais uniquement en +ceci : l’abolition complète de la vieille +propriété foncière qui est l’origine de +toutes les oppressions et de la haine entre +les hommes.</p> + +<p>Pour résoudre la question agraire, il +importe donc avant tout de rétablir le +droit naturel de tous les hommes à la +terre et le droit de chacun au produit de +son travail.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Tous les hommes ont le même droit à +la terre et chaque homme a le droit inaliénable +au produit de son travail. L’un +et l’autre droit furent transgressés par la +reconnaissance du droit de propriété exclusive +sur la terre et par les impôts et +les taxes sur le produit du travail.</p> + +<p>Pour rétablir le véritable droit, il n’est +qu’un moyen : l’institution d’un impôt sur +la terre dont la valeur égalerait le profit +que les propriétaires tirent de leur terre, +et la substitution à tous les autres impôts, +payés par le travail, d’un impôt unique +sur toute la terre.</p> + +<p>L’établissement de cet Impôt unique +fut déjà proposé à diverses reprises, dans +différents pays, et fut de nos jours exposé +en détail par l’Américain Henry George.</p> + +<p>Les principes de l’Impôt unique sont +les suivants :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Tous les hommes ayant le droit +égal à la terre, et chaque homme ayant +le droit inaliénable au produit total de +son travail, nul ne doit avoir le privilège +de jouir de la terre et nul ne doit déposséder +les travailleurs du fruit de leur travail +sous forme de redevance ou celle d’impôts +et de contributions ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Afin que ni l’un ni l’autre droits ne +puissent être violés, il faut que ceux qui +jouissent de la terre payent à la communauté +un impôt correspondant aux profits +qu’on tire de tel terrain comparativement +aux profits des autres terrains. Il faut +ensuite que ceux qui ne possèdent pas de +terre et s’occupent d’autres affaires soient +libérés de tout impôt ou contribution.</p> + +<p>Dans une pareille organisation, toutes +les ressources, fournies actuellement par +le travail et destinées aux dépenses des +services publics, seraient tirées de la terre, +suivant sa situation procurant tel ou tel +bénéfice aux possédants.</p> + +<p>Par exemple, les terrains les plus fertiles +ou situés à proximité des voies de +communication, rapportant, par suite, +davantage que le sol sablonneux ou le +terrain situé loin des centres populeux, +payeraient davantage ; les terrains situés +dans les villes, ou près des lieux d’embarquement, +ou contenant des minerais, +payeraient plus encore. Enfin, ceux qui +possèderaient un sol dépourvu de tout +avantage, ou ceux qui ne possèderaient +pas de terre, jouiraient quand même de +toutes les commodités de l’organisation +sociale : administration municipale, voies +de communication et tout autre service +public, sans rien payer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Les résultats de cette organisation +seraient les suivants :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Les propriétaires fonciers, surtout +les grands, qui ne cultiveraient pas eux-mêmes +leurs terres, mais qui devraient +payer l’impôt, renonceraient généralement +à leurs possessions et les transmettraient +aux agriculteurs manquant de +terre.</p> + +<p>2<sup>o</sup> L’Impôt unique, en supprimant +toutes les autres taxes sur les produits +de première nécessité : sucre, pétrole, +allumettes, beurre, œufs, etc., diminuerait +les dépenses des travailleurs et améliorerait +ainsi leur bien-être.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Le même Impôt unique supprimerait +les droits de douane, rétablirait, dans +les pays où il serait institué, le libre +commerce avec le monde entier et donnerait +à ses habitants la possibilité de +jouir sans obstacle de tous les produits +du sol, du travail et de l’art de tous les +autres pays.</p> + +<p>4<sup>o</sup> L’Impôt unique, en permettant l’accès +de la terre à tous les travailleurs, +améliorerait la situation des salariés : ils +ne seraient plus obligés, comme aujourd’hui, +d’accepter les conditions que leur +imposent les patrons, mais établiraient +eux-mêmes les conditions de leur travail.</p> + +<p>Cette situation indépendante des ouvriers +ferait que toutes les inventions +facilitant le travail, qui ne sont aujourd’hui +que des moyens d’asservissement, +ne seraient plus une calamité, mais un +bien pour tous.</p> + +<p>5<sup>o</sup> En améliorant le bien-être des travailleurs, +l’Impôt unique rendrait impossible +la surproduction, si habituelle +aujourd’hui, les ouvriers ayant désormais +plus de facilité d’acquérir les objets +produits par eux ; de plus, on fabriquerait +principalement des objets nécessaires à +la grande majorité et en quantité proportionnée +à la demande réelle.</p> + +<p>6<sup>o</sup> L’institution de l’Impôt unique dans +tous les pays, surtout en Russie et actuellement, +ferait que toutes les revendications +légitimes du peuple recevront satisfaction +dans une mesure plus grande +qu’on ne s’y attend ; car, non seulement +chacun aurait la possibilité de jouir au +même degré de tous les produits de la +terre, mais encore les travailleurs seraient +libérés de tout impôt et contributions sur +le produit de leur travail.</p> + +<p>Ainsi, quel que soit le régime social, +celui d’aujourd’hui fondé sur la violence +gouvernementale, ou celui de demain fondé +sur l’entente universelle, l’institution de +l’Impôt unique sur la terre serait le moyen +le plus sûr et le plus pratique tant pour +se procurer, sans imposer le travail, les +ressources nécessaires aux dépenses de la +société que d’établir des relations agraires +équitables.</p> + +<p>(Il a été démontré dans nombre d’ouvrages +traitant cette question que l’Impôt +unique sur la terre suffirait amplement +pour remplacer toutes les autres impositions. +Les meilleurs ouvrages concernant +l’Impôt unique sont ceux de Henry +George : <i>Progrès et pauvreté</i>, <i>Discours et +études</i>, <i>Problèmes sociaux</i>, etc.)</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Mais, dira-t-on, l’établissement de +l’Impôt unique ruinerait les assises de +la société (la propriété foncière et le +système fiscal), édifiées et consolidées +durant des siècles ; il jetterait un trouble +profond dans la société et la masse +populaire, ce qui, aux temps si agités +d’aujourd’hui, serait inopportun et dangereux.</p> + +<p>J’estime, au contraire, qu’aucune des +mesures qu’on propose actuellement pour +résoudre la question agraire ne saurait +être appliquée avec moins d’effervescence, +d’agitation et de trouble dans les masses +et parmi les propriétaires, que l’institution +de l’Impôt unique.</p> + +<p>Il me semble que l’on pourrait procéder +ainsi à son application :</p> + +<p>La terre serait déclarée propriété nationale, +et le produit du travail de chacun, sa +propriété à lui. C’est afin de rétablir ces +droits fondamentaux, aujourd’hui violés, +qu’on instituerait ensuite l’Impôt unique, +selon la valeur du terrain et remplaçant +toutes les autres taxes et impositions.</p> + +<p>Toutefois, comme la levée brusque et +dans toute son étendue de l’impôt sur la +terre et la suppression non moins soudaine +de tous les autres impôts ruineraient +nombre de propriétaires fonciers et d’industriels ; +que, d’autre part, l’institution +de l’Impôt unique demanderait l’évaluation +exacte des terrains à laquelle il serait +impossible de procéder rapidement, cette +mesure serait appliquée progressivement.</p> + +<p>La première année, on imposerait 15, +20 ou 30 pour cent de la rente totale ; +l’année suivante une autre partie, et +ainsi de suite, jusqu’au transfert complet +de tous les impôts sur la valeur de la +terre, transfert qui peut être effectué pendant +un délai plus ou moins prolongé.</p> + +<p>Cette imposition progressive de la terre +et la suppression des impôts sur le travail +ne pourraient et ne devraient produire +ni trouble ni agitation, puisque l’application +progressive de cette mesure permettrait +aux propriétaires fonciers et aux +industriels de s’adapter avec la même +gradation aux nouvelles conditions de la +vie sociale.</p> + +<p>La réalisation d’une pareille réforme +générale ferait cesser la dure iniquité que +perpétue le droit exclusif sur la terre, iniquité +dont se rendent bien compte tous +les hommes, mais surtout les cent millions +de paysans russes ; elle ferait disparaître +en même temps l’autre iniquité, +aussi cruelle, mais dont on se rend +moins compte : l’imposition arbitraire du +travail ; ce serait enfin le moyen le plus +efficace d’établir la paix et l’ordre dans +toutes les classes de la société et dans le +monde rural en particulier, comprenant +les neuf dixièmes du peuple russe.</p> + +<p>Cette solution de la question agraire +ne viserait pas une seule classe, si nombreuse +soit-elle ; elle ne serait ni locale +ni provisoire : expropriation, achat, colonisation, +réserve de terrain, etc., mais +une solution générale, fondamentale et +d’un caractère moral. Elle supprimerait +sûrement la si ancienne et si flagrante +injustice en établissant le droit égal à la +terre et au travail, tant pour le millionnaire +que pour le plus pauvre des paysans, +et seule cette solution apaisera +entièrement le peuple.</p> + +<p>Les hommes qui participent au gouvernement +justifient leur fonction par le +fait qu’ils assurent la justice à leurs administrés. +Le rétablissement de la justice +devrait donc être reconnu par eux comme +leur premier et le plus urgent devoir. Ils +le devraient d’autant plus que l’iniquité +est devenue évidente et est entrée dans la +conscience de tous.</p> + +<p>Le servage, notamment, avait en son +temps ce caractère, et il fut aboli par le +gouvernement d’alors. De notre temps, +l’injustice de la propriété foncière est +ressentie plus vivement encore que ne le +fut, il y a cinquante ans, l’iniquité du +servage.</p> + +<p>Les hommes qui font partie du gouvernement +en Russie ont donc présentement +le devoir devant Dieu, devant le peuple +et devant leur propre conscience, d’abolir +cette criante iniquité dont le peuple est +devenu conscient. Ils ont le devoir de le +faire s’ils ne s’abusent pas et ne cherchent +pas à abuser les autres sur leur mission.</p> + +<p>Pourquoi dès lors demeurent-ils inertes ?</p> + +<p>La seule explication de leur inertie est +que, par une habitude invétérée d’imiter +en tout l’Europe, ils craignent de recourir +à une mesure qui n’a pas encore été +expérimentée nulle part. Ils oublient que +les conditions dans lesquelles se trouve +le peuple russe sont tout autres que celles +des peuples occidentaux et qu’il n’est +vraiment pas, à jamais, prédestiné à imiter +l’Europe.</p> + +<p>Le temps est venu où le peuple russe +peut déjà prétendre à sa majorité, se fier +sur sa propre raison et se conduire suivant +sa nature et les conditions qui l’entourent.</p> + +<p>Les hommes qui sont maintenant au +pouvoir en Russie doivent particulièrement +s’en souvenir, parce qu’en laissant +subsister de nos jours le système inique +de la propriété foncière, ils ne remplissent +pas ce qu’ils reconnaissent comme +leur devoir strict ; ils deviennent donc les +fauteurs des plus grandes calamités et +prononcent ainsi leur faillite et leur inutilité.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3" title="L’IMPOT UNIQUE D’HENRY GEORGE">L’IMPOT UNIQUE<br> +<span class="xsmall">D’HENRY GEORGE<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></span><br> +<span class="xsmall ssf">SON APPLICATION URGENTE ET FACILE +EN RUSSIE</span></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Ces pages, complétant les précédentes, ont servi +de préface à la traduction des <i>Problèmes sociaux</i> de +Henry George.</p> +</div> + +<p>Dans un des derniers chapitres de son +livre : <i>Problèmes sociaux</i>, Henry George +dit : « Quiconque n’a pas pénétré le fond +de la question, jugerait ridicule le fait +que je vois dans ce simple changement +du système d’impôts la plus grande révolution +sociale.</p> + +<p>« Mais celui qui a suivi le développement +de ma pensée doit se rendre compte +que, dans ce simple changement, réside la +plus grande transformation sociale, transformation, +ou révolution, au regard de +laquelle ne sont rien ni la révolution qui +a aboli l’ancien régime en France ni celle +qui a supprimé l’esclavage aux États-Unis. »</p> + +<p>C’est cette portée considérable de la +révolution indiquée par Henry George +qui demeure jusqu’ici incomprise des +hommes.</p> + +<p>La principale raison en est que sa pensée +est travestie ou est passée sous silence. +La plupart croient y déceler un système +de changement des lois réglementant la +propriété foncière, changement dans le +sens de la nationalisation du sol comme +l’entendent les socialistes.</p> + +<p>Ceux qui se croient très savants objectent +à l’idée de Henry George, comprise +dans ce sens étroit, tantôt en lui attribuant +ce qu’il n’a jamais dit, tantôt en lui +opposant les axiomes, selon eux absolus, +tirés de l’ordre des choses existant, et +qui furent cependant réfutés d’une façon +péremptoire par Henry George.</p> + +<p>Les hommes du monde, les propriétaires +fonciers, les opulents en général, +n’ayant pas la moindre notion des théories +de Henry George, mais se doutant vaguement +qu’il veut, on ne sait comment, démunir +la terre de ses possesseurs actuels, +sentent, par instinct de conservation, le +danger de sa théorie et nient tout simplement +son caractère rationnel.</p> + +<p>« Oui, je sais, disent-ils. Imposer la +terre pour que les propriétaires, déjà +écrasés par toutes sortes de taxes, paient +encore l’impôt foncier. »</p> + +<p>Ou bien : « Oui, je sais. Ce système +consiste à faire payer aux propriétaires +fonciers toutes les améliorations qu’ils +auront introduites dans leurs propriétés. »</p> + +<p>Et voilà trente ans, depuis l’exposition +si claire, si probante et si fortement +étayée, de cette grande idée, qu’elle demeure +absolument ignorée de l’immense +majorité des hommes.</p> + +<p>Il ne pouvait en être autrement. De +fait, cette idée, qui bouleverse toute la +vie sociale de l’humanité pour le plus +grand profit de la majorité opprimée +et muette et au détriment de la minorité +dominatrice, est exprimée sous une forme +si convaincante et, surtout, si simple, +qu’il est impossible de ne pas la comprendre.</p> + +<p>Et une fois comprise, il est impossible +de ne pas chercher à la réaliser. Pour +avoir raison d’elle, il ne reste donc qu’à +la déformer ou à la passer sous silence.</p> + +<p>Voici plus de trente ans qu’on s’y emploie +avec un tel succès qu’on a bien de +la peine à décider les hommes à lire avec +attention ce qu’a écrit Henry George, et +à y réfléchir.</p> + +<p>Certes, il existe en Angleterre, aux +États-Unis, en Australie, en Allemagne, +de petites revues consacrées à la question +de l’Impôt unique et assez bien +rédigées, mais elles sont fort peu répandues. +Aussi, les idées de Henry George +continuent-elles à demeurer ignorées +parmi les classes cultivées du monde +entier, et l’indifférence pour elles semble +plutôt s’accroître.</p> + +<p>La société résiste aux idées qui troublent +sa quiétude, — et l’idée de Henry George +est une de celles-là, — comme les abeilles +se défendent contre les vers nuisibles +qu’elles sont impuissantes à détruire : +elles bouchent de résine les nids des +vers et empêchent ainsi ces derniers de se +propager et de faire du mal. Les sociétés +européennes se comportent de même +à l’égard des idées qu’elles jugent nuisibles +pour l’ordre, ou plutôt pour le +désordre, établi.</p> + +<p>« Mais la lumière brille dans les ténèbres, +et les ténèbres ne l’absorbent +point. » Une idée juste et féconde ne +peut être déracinée. On a beau l’étouffer +sous des pensées et des paroles creuses, +obscures et prétentieuses, elle luit toujours, +et, tôt ou tard, la vérité consume +le voile qui la couvre et elle brille sur le +monde entier. Il en sera ainsi de l’idée +de Henry George.</p> + +<p>Je crois bien que son heure est venue, +et en Russie spécialement. L’heure est +venue parce qu’il s’accomplit en ce moment +en Russie une révolution qui est +toute dans la négation de la propriété +foncière par le peuple, par le vrai peuple ; +l’heure est venue spécialement en Russie, +parce que dans l’immense majorité de sa +population a toujours vécu la même pensée +que celle qui est à la base de la théorie +de Henry George : la terre est un bien +commun des hommes et elle seule, non +le travail, peut être imposée.</p> + +<p>Henry George dit encore que transmuer +tous les impôts en un seul, frappant +la valeur de la terre, c’est conformer +les réformes sociales les plus importantes +aux lois naturelles (<i lang="en" xml:lang="en">a conforming of the +most important adjustments to natural +laws</i>).</p> + +<p>Il dit que l’idée de disposer de la +valeur de la terre (la rente) au profit de +toute la société est aussi naturelle pour +un groupement que l’est pour l’individu +le fait de marcher sur ses pieds et non +sur ses mains.</p> + +<p>Cette pensée a non seulement toujours +été celle du monde rural en Russie, mais +encore a été réalisée par lui tant qu’il +n’en fut pas empêché par la contrainte +gouvernementale.</p> + +<p>Le statisticien Orlov écrivait vers 1870 +ce qui suit sur la façon des paysans +russes de se comporter à l’égard de la +terre :</p> + +<p>« Le <i>mir</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ne comprend ni ne distingue +entre les divers impôts qui sont désignés +dans les listes de contributions. Tous ces +impôts, redevances et contributions payés +par les communautés sont confondus, +lors de leur répartition par le mir, en +une somme globale qui est prélevée sur +les membres de la communauté d’après +le nombre des « âmes de taille » dont le +chef de famille est le répondant. Une +« âme de taille » représente, dans l’esprit +du paysan, la possession d’un lot de +terre. « L’âme de taille », d’après la conception +particulière du paysan, est inséparable +de la possession de la terre ; bien +plus, le terme « âme » est synonyme de +celui de « nadiel », c’est-à-dire équivaut à +chaque lot faisant partie des terrains communaux +et payant sa part de contributions +collectives. Si à la demande concernant le +nombre d’âmes qu’il représente, le chef +du foyer répond qu’il est inscrit pour +deux âmes, si un autre répond qu’il en représente +trois, cela veut dire que le premier +possède deux parts et le deuxième +trois parts de la terre communale (du +mir).</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Société rurale, ou assemblée des chefs de famille +du village.</p> +</div> +<p>« Or, tous les impôts que doit payer la +communauté d’après le rôle des impositions +sont intimement liés au revenu +global de la terre du mir, quelle que soit +la dénomination ou la destination des +taxes. »</p> + +<p>Ces quelques lignes définissent l’idée +fondamentale du peuple russe sur la possession +de la terre et sur la portée des +impôts ; et cette idée est précisément +celle que préconise et répand Henry +George.</p> + +<p>Elle n’est pas dans une nouvelle répartition +des terres, comme on se l’imagine +généralement lorsqu’on caractérise +les théories de Henry George, mais dans +la garantie à chaque homme de l’intégrité +du produit de son travail et dans la faculté +égale de jouir de tous les revenus de la +terre.</p> + +<p>Telles sont les vues du peuple russe, +tant sur le travail que sur le droit à la +terre.</p> + +<p>On comprend que les peuples d’Europe +soient hostiles aux théories de Henry +George, puisque leur réalisation détruirait +entièrement l’ordre des choses établi, +qui est favorable à la majeure partie des +nations occidentales.</p> + +<p>Mais, chez nous, en Russie, où les neuf +dixièmes de la population appartiennent +au monde rural et où cette théorie du +penseur américain ne fait qu’exprimer +ce qui a toujours été reconnu comme +juste par tout le peuple russe, elle peut et +doit trouver son application et terminer +ainsi par un grand acte de justice la révolution +qui a pris jusqu’ici une direction +fausse et criminelle.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">QUE FAIRE ?</h2> + + +<blockquote class="epi"> +<p>Oubliez votre sainteté et votre +sagesse, et le peuple vivra cent +fois plus heureux. Oubliez que +vous êtes bons et que vous êtes +justes, et le peuple reviendra à +la primitive affection entre enfants +et parents. Oubliez votre ingéniosité +et vos calculs, et il n’y aura +plus de voleurs ni de brigands. +On ne peut réaliser ces trois +choses de façade seulement. Il +faut être plus simple, moins enchaîné +par les passions et moins +raisonnant.</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Lao-Tseu.</span></p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> +<h3>I</h3> + +<p>Il y a quelque temps, je reçus la visite +de deux jeunes gens qui venaient m’emprunter +des livres.</p> + +<p>L’un était coiffé d’une casquette et +chaussé de lapti<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ; l’autre portait un +chapeau noir, jadis élégant, et des bottes +éculées.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Chaussure tressée en tille.</p> +</div> +<p>Je leur ai demandé qui ils étaient. Ils +me répondirent avec une fierté non dissimulée +qu’ils étaient des ouvriers exilés +de Moscou pour avoir pris part en cette +ville à la révolte de décembre 1905. Ils +s’étaient embauchés comme gardes dans +un jardin de notre village, où ils restèrent +un mois environ. La veille, le +propriétaire du jardin les congédia parce +qu’il croyait qu’ils incitaient les paysans +à dévaliser son jardin. Ils niaient avec +un sourire cette accusation, affirmant +qu’ils n’incitaient personne, mais allaient +seulement vers le soir causer au village +avec des camarades.</p> + +<p>Tous deux, surtout le plus déluré, aux +brillants yeux noirs et aux dents blanches, +étaient très au courant de la littérature +révolutionnaire et employaient à tout +propos des mots étrangers : orateur, +prolétariat, social-démocrate, exploitation, +etc.</p> + +<p>Je les ai questionnés sur leurs lectures. +Le noiraud répondit, avec son +constant sourire, qu’il a lu toutes sortes +de brochures.</p> + +<p>— Lesquelles ? questionnai-je.</p> + +<p>— De toutes sortes : <i>Terre et liberté</i>.</p> + +<p>Je leur demandai ce qu’ils en pensaient.</p> + +<p>— Tout y est juste, répondit le noiraud.</p> + +<p>— Et qu’y dit-on de juste ?</p> + +<p>— C’est que l’existence est devenue +impossible.</p> + +<p>— Pourquoi impossible ?</p> + +<p>— Comment, pourquoi ? Pas de terre, +pas de travail ; et le gouvernement qui +écrase le peuple sans rime ni raison.</p> + +<p>Et tous deux se mirent à conter, en +s’interrompant mutuellement, comment +les cosaques frappaient les gens de leur +<i>nagaïka</i>, comment les policiers arrêtaient +tous ceux qui leur tombaient sous la +main, comment on fusillait chez eux des +hommes qui n’avaient rien fait.</p> + +<p>A mes objections que la révolte armée +était un acte mauvais et insensé, le noiraud +ne faisait que sourire et répéter :</p> + +<p>— Ce n’est pas notre avis.</p> + +<p>Lorsque je me mis à parler du péché +d’assassiner, puis de Dieu, ils se regardèrent +et le noiraud haussa les épaules.</p> + +<p>— Alors quoi, il faut donc, suivant la +loi de Dieu, laisser exploiter le prolétaire ? +fit-il. C’était bon avant. Aujourd’hui, on +est devenu conscient. C’est fini…</p> + +<p>Je leur apportais des livres sur des +sujets pour la plupart religieux. Ils +regardèrent les titres, et se montrèrent +déçus.</p> + +<p>— Si cela ne vous plaît pas, laissez-les.</p> + +<p>— On peut toujours les lire, fit le noiraud, +et, cachant les brochures sur sa +poitrine, il prit congé de moi.</p> + +<p>Bien que je ne lise pas les journaux, +je connais d’après les conversations de +mes proches, d’après les lettres que je +reçois et les récits des visiteurs, ce qui +s’est passé ces derniers temps en Russie ; +je connais, particulièrement bien, — précisément +parce que je ne lis pas les +journaux, — le changement surprenant +survenu depuis peu dans l’esprit de la +société et du peuple.</p> + +<p>Auparavant, quelques-uns seulement +condamnaient certaines mesures du gouvernement ; +aujourd’hui, tous, à peu +d’exceptions, considèrent toute l’activité +du gouvernement comme criminelle, +illégale et voient en lui seul la cause de +tous les troubles. Telle est l’opinion et +des professeurs, et des employés de +poste, et des littérateurs, et des boutiquiers, +et des ouvriers, et même des +policiers.</p> + +<p>Cet état d’esprit s’est surtout répandu +après la dissolution de la première +Douma. Mais depuis les assassinats quotidiens +commis en ces derniers temps +par le gouvernement, il est devenu général.</p> + +<p>Je le savais. Mais la conversation avec +les deux ouvriers a eu sur moi une +action décisive : telle la secousse qui +solidifie d’un coup un liquide refroidi, +cette conversation cristallisa en moi +toute une série d’impressions semblables +reçues précédemment, en une conviction +définitive.</p> + +<p>Après l’entretien avec ces deux +hommes, j’ai aperçu nettement que tous +les crimes, commis par le gouvernement +dans le but d’étouffer la révolution, non +seulement ne l’étouffaient pas, mais +l’exaspéraient davantage.</p> + +<p>J’ai compris qu’au cas même où le +mouvement révolutionnaire s’arrêterait +pour quelque temps, en raison de la terreur +répandue par les scélératesses du +gouvernement, ce mouvement, loin de +disparaître, ne fera que s’étendre souterrainement, +pour réapparaître ensuite à +la surface avec une force accrue.</p> + +<p>J’ai compris que l’incendie s’est répandu +à tel point, que la moindre tentative +de l’éteindre ne fait qu’augmenter sa +violence. J’ai vu clairement que seul +l’arrêt de toutes les mesures de coercition : +la peine capitale, l’emprisonnement +ou seulement le bannissement et autres +châtiments moins graves, pourrait mettre +fin à cette lutte féroce.</p> + +<p>J’ai acquis la certitude que le mieux +que pourrait faire le gouvernement +serait de céder aux révolutionnaires, de +les laisser s’organiser comme ils l’entendent. +Mais je n’étais pas moins certain +que si je faisais une pareille proposition, +je serais considéré comme fou à +lier.</p> + +<p>Aussi, malgré la netteté avec laquelle +je me rendais compte que la continuation +de l’horrible activité gouvernementale ne +fait qu’empirer la situation, je ne cherchai +même pas à en persuader quiconque +par l’écrit ou par la parole.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Un mois s’était passé depuis la visite +des deux ouvriers, et malheureusement +mon opinion trouvait à tout instant dans +les faits une nouvelle confirmation.</p> + +<p>D’une part, les exécutions se multipliaient ; +de l’autre, les assassinats et le +brigandage augmentaient en fréquence. +J’en étais renseigné par ce que l’on me +racontait et par les rares coups d’œil +que je jetais sur les journaux. Je savais +aussi que les dispositions de la masse +populaire et de la société devenaient de +plus en plus hostiles au gouvernement.</p> + +<p>Ces jours derniers, au cours d’une +promenade que je faisais, un jeune paysan, +suivant en chariot la même direction +que moi, descendit de son véhicule et +me rejoignit.</p> + +<p>C’était un gars de petite taille, au teint +maladif de son visage intelligent et pas +bon, au regard morne et à la mince +moustache blonde.</p> + +<p>Il était vêtu d’un veston usé, chaussé +de hautes bottes et coiffé d’une casquette +bleue de forme droite, à la mode parmi +les révolutionnaires, comme je l’ai su plus +tard.</p> + +<p>Il me pria de lui prêter des livres, +prétexte sans doute pour entamer une +conversation. Je lui demandai de quel +village il était.</p> + +<p>Il habitait une commune peu éloignée, +d’où j’avais récemment reçu la visite des +femmes de quelques paysans qui étaient +détenus en prison. Je connaissais bien +son village pour y avoir procédé jadis +à la réglementation administrative, et j’y +avais toujours admiré la beauté et l’allure +vive de ses habitants. Les enfants de cette +région qui fréquentaient mon école se +distinguaient par leur vivacité d’esprit.</p> + +<p>J’interrogeai le gars sur les paysans +qui étaient emprisonnés. Il me répondit, +avec cette assurance excluant toute contradiction +que je remarque depuis quelque +temps chez tous les Russes, que la +faute en était au gouvernement et qu’ils +furent arrêtés sans aucune raison, battus, +puis enfermés.</p> + +<p>C’est à grand peine que je finis par lui +faire dire ce qu’on reprochait au juste à +ces gens.</p> + +<p>J’ai appris qu’ils étaient des « orateurs » +et qu’ils réunissaient des « meetings », +comme il disait, où l’on parlait +de la nécessité d’exproprier la terre.</p> + +<p>Je lui fis observer que l’établissement +des droits égaux sur la terre ne peut +être obtenu qu’en proclamant celle-ci +propriété nationale et non pas à l’aide +de l’expropriation forcée ou de tout +autre moyen de contrainte.</p> + +<p>Il ne fut pas de cet avis.</p> + +<p>— Non, dit-il, il n’y a qu’à <i>s’organiser</i>.</p> + +<p>— Comment s’organiser ? demandai-je.</p> + +<p>— Ça, on le verra bien plus tard !</p> + +<p>— Et en attendant, encore des +émeutes, des tueries ?</p> + +<p>— C’est une triste nécessité.</p> + +<p>Je lui répondis ce que je dis toujours +en pareil cas : On ne peut pas vaincre +le mal par le mal ; on ne le peut +que par la non-participation à la violence.</p> + +<p>— Mais puisqu’il n’y a plus moyen +de vivre ainsi ! Pas de travail, pas de +terre ! Que faire ? Où aller ? fit-il en me +jetant un regard de côté.</p> + +<p>— Écoutez, mon garçon ; j’ai l’âge +qui pourrait être celui de votre grand-père. +Aussi, ne chercherai-je pas à discuter +avec vous, mais je vous dirai ceci, +comme à un jeune homme qui débute +dans la vie : ce que le gouvernement fait +est mal, ce que vous faites ou voulez faire +est aussi mal. A un jeune homme comme +vous, qui va se créer des habitudes, il n’importe +qu’une chose : avoir une bonne +conduite, ne pas pécher, c’est-à-dire ne +pas agir contre la volonté de Dieu.</p> + +<p>Il secoua la tête d’un air mécontent :</p> + +<p>— Chacun a son dieu ; des millions +de gens, des millions de dieux.</p> + +<p>— Eh bien, je vous conseillerai +quand même de ne plus travailler à la +révolution.</p> + +<p>— Mais que faire ? On ne peut cependant +pas souffrir, et souffrir toujours.</p> + +<p>Et il reprit :</p> + +<p>— Que faire ?</p> + +<p>J’ai bien senti que notre conversation +ne mènerait à rien, et je fis mine de +m’éloigner ; mais il m’arrêta.</p> + +<p>— Ne pouvez-vous pas me donner +quelque chose pour m’abonner à un +journal ?</p> + +<p>Je refusai et m’éloignai assez peiné.</p> + +<p>Ce jeune homme n’était pas, lui, un +ouvrier sans travail, comme il en est, qui +par milliers sillonnent aujourd’hui la +Russie, mais un paysan qui vit sur sa +terre.</p> + +<p>Rentré chez moi, je trouvai les membres +de ma famille dans un état d’esprit +des plus pénibles. Ils venaient de lire +un journal.</p> + +<p>— On compte aujourd’hui vingt-deux +nouvelles exécutions. C’est vraiment terrible ! +me dit ma fille.</p> + +<p>— Non seulement c’est terrible, mais +cela devient de plus en plus inepte, répondis-je.</p> + +<p>— Mais <i>que faire ?</i> On ne peut cependant +pas les laisser tuer et voler impunément, +dit quelqu’un, comme on dit +toujours en pareil cas et comme je l’ai +entendu tant de fois répéter.</p> + +<p>L’interrogation « que faire ? » était la +même que m’avaient adressée les deux +vagabonds, gardiens du jardin, et le +paysan révolutionnaire de tout à l’heure.</p> + +<p>« On ne peut cependant pas souffrir +passivement la folle terreur que répand +le gouvernement odieux, conduisant à +leur perte le pays et le peuple ! Les +moyens que nous sommes obligés d’employer +nous répugnent, mais <i>que faire</i> ? » +disent les uns, les révolutionnaires.</p> + +<p>« Il est impossible d’admettre que de +prétendus novateurs s’emparent du pouvoir +et gouvernent la Russie à leur guise, +la débauchent, la mènent à sa perte. +Certes, les mesures d’exception sont gênantes, +mais <i>que faire ?</i> » disent les +autres, les conservateurs.</p> + +<p>Et dans mon souvenir passèrent et des +amis révolutionnaires, et des amis conservateurs, +et le paysan révolté, et ces +malheureux égarés qui confectionnent +des bombes, tuent, volent, et d’autres, +aussi malheureux, aussi égarés, qui +instituent des cours martiales, qui y +siègent, fusillent, pendent et se persuadent, +les uns comme les autres, qu’ils +accomplissent leur devoir, tout en répétant, +les uns comme les autres : <i>que +faire ?</i></p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p><i>Que faire ?</i> demandent les uns et les +autres, mais jamais dans le sens de : « que +dois-je faire ? » Ils signifient que ce serait +pis encore s’ils cessaient de faire ce qu’ils +font.</p> + +<p>On s’est tellement habitué à cette +étrange question, sous-entendant à la +fois et l’explication et la justification des +actes les plus horribles, les plus immoraux, +qu’il ne vient à l’idée de personne +de demander : « Mais toi qui demandes : +que faire ? qui es-tu donc pour te considérer +en droit de décider de la destinée +des autres, en se servant des moyens +que tous les hommes, et toi le premier, +considèrent comme mauvais, comme criminels ?</p> + +<p>« Comment sais-tu que le régime que +tu veux modifier ou conserver doit être +modifié selon la recette que tu crois la +meilleure ou doit être conservé tel quel ? +Tu sais pourtant qu’il est nombre d’hommes +qui considèrent comme pernicieux ce qui +te semble bon et utile.</p> + +<p>« Comment sais-tu que ton action produira +le résultat que tu attends, quand tu +ne peux ignorer que les conséquences sont +le plus souvent diamétralement opposées +au but qu’on poursuit, surtout dans le +domaine des relations sociales ?</p> + +<p>« Mais par-dessus tout, quel droit as-tu +de commettre des actes contraires et à +la loi de Dieu, si tu le reconnais, et aux +lois morales admises dans le monde entier, +si tu ne reconnais qu’elles ? De quel +droit te libères-tu de ces lois simples, +certaines et universellement reconnues, +inconciliables ni avec tes œuvres révolutionnaires, +ni avec tes œuvres gouvernementales ?</p> + +<p>« Mais si tu poses la question : que +faire ? pour savoir réellement ce que tu +dois faire, et non comme une justification, +la réponse se présente d’elle-même +et dans toute sa simplicité. Tu dois faire, +non pas ce que tu t’imagines comme nécessaire +en ta qualité de tsar, ministre, +soldat, ou bien président de tel ou tel +comité révolutionnaire, de membre d’une +organisation de combat, mais ce qui est +dans ta nature d’homme, ce qu’exige de +toi la puissance qui t’a envoyé en ce +monde, cette puissance qui, dans un +but connu d’elle seule, t’a donné une loi +claire et bien définie, inscrite dans ta +conscience comme dans celle de tous les +hommes. »</p> + +<p>Et il suffirait de répondre à la question : +que faire ? par l’affirmation de la nécessité, +pour tous, d’agir partout et toujours +suivant la volonté divine, pour qu’aussitôt +se dissipe ce brouillard au milieu duquel +chacun s’imagine être seul appelé parmi +les millions de ses semblables à décider +de la destinée de ces millions et à accomplir, +pour leur bien aléatoire, des actes +conduisant à des malheurs, certains et +évidents ceux-là.</p> + +<p>Il existe une loi commune, reconnue +par tous les hommes sensés, conforme +d’ailleurs à la tradition, à toutes les religions, +à la vraie science, et qui est au +fond de la conscience de chacun de nous. +Suivant cette loi, les hommes accomplissent +leur mission et atteignent le plus +grand bonheur en s’entr’aidant mutuellement, +en s’aimant, mais non en attentant +à la vie et à la liberté d’autrui.</p> + +<p>Mais voici qu’apparaissent des gens qui +se distribuent entre eux des rôles différents : +tels sont rois, ministres, soldats ; +tels autres sont membres de comités, +d’organisations politiques ; et ils entrent +tellement dans leur rôle qu’ils oublient +leur situation réelle, se persuadent et persuadent +aux autres qu’il n’est nullement +nécessaire de suivre la loi commune à tous +les êtres humains, qu’il est des cas où +l’on peut et l’on doit s’en écarter, voire +agir contre elle, et que ces écarts de la +loi immuable assureront aussi bien aux +individus qu’aux sociétés plus de félicité +que l’observance de cette loi suprême.</p> + +<p>Dans une grande usine au fonctionnement +compliqué, les ouvriers reçoivent +du patron des instructions claires et précises, +reconnues comme telles par les +ouvriers, afin qu’ils sachent ce qu’ils doivent +ou ne doivent pas faire pour la marche +régulière du travail et pour leur propre +bien. Mais voici que surviennent des gens, +n’ayant aucune notion de ce qu’on fabrique +et comment on fabrique dans cette usine, +et qui cherchent à convaincre les ouvriers +qu’il ne faut plus faire ce qui leur a été +commandé par le patron, mais bien tout +le contraire, afin que l’usine marche +régulièrement et les ouvriers reçoivent le +plus de profit.</p> + +<p>N’est-ce pas ainsi qu’agissent les gens +qui n’ont aucune possibilité de prévoir +toutes les conséquences de l’activité générale de +l’humanité ? Non seulement ils +n’observent pas la loi éternelle, promulguée +par la raison humaine pour le succès +de cette activité commune et le bien de +chaque individu, mais encore ils la violent +consciemment afin de poursuivre un +but borné, hasardeux, imposé par quelques-uns +(souvent par les plus égarés), et +ils s’imaginent (tandis que d’autres s’imaginent +le contraire) qu’ils arriveront ainsi +à des résultats plus heureux que ceux qui +sont réalisés par l’observance de la loi +éternelle et conforme à la nature humaine.</p> + +<p>Je sais que ceux qui croient à la réalité +des rôles qu’ils ont acceptés trouveront +cette réponse, simple et claire, trop abstraite +et peu pratique.</p> + +<p>Ils considèrent comme pratique le fait +que les hommes, ignorant les conséquences +de leurs actes, ne pouvant pas +savoir s’ils seront encore vivants une +heure après, sachant parfaitement que +tout meurtre et toute violence est un mal, +agissent pourtant comme s’ils connaissaient +avec certitude et à l’avance les conséquences +de leurs actes, se conduisent +comme s’ils ignoraient que tuer et martyriser +est un mal.</p> + +<p>Ainsi procèdent tous ceux qui ont perdu +la notion de leur dignité humaine et de +leur mission. Mais je pense que la grande +majorité des hommes, souffrant de toutes +les atrocités qui se commettent actuellement, +comprendra enfin l’horrible mensonge +dans lequel s’enlisent ceux qui reconnaissent +la légitimité et la bienfaisance +de l’oppression violente exercée par un +homme sur un autre. Et une fois ce mensonge +dénoncé, les hommes s’affranchiront +de la folie et du crime qu’engendrent +la participation et la soumission au pouvoir +oppresseur.</p> + +<p>Il suffirait qu’on comprenne que la +seule règle de conduite est d’accomplir +ce que demande à chacun de nous le principe +qui gouverne l’univers, exigence +dont nul homme doué de raison et de +sentiment ne peut méconnaître ; il suffirait +d’oublier la situation que chacun de +nous occupe : ministre, agent de police, +membre de parti, militant ou non, et +aussitôt disparaîtraient tous les malheurs +et toutes les souffrances dont est accablée +l’humanité et la Russie actuelle en particulier. +Alors s’établirait vraiment le +Royaume de Dieu sur la terre.</p> + +<p>Si une partie des hommes seulement +adoptait cette conduite, elle attirerait peu +à peu vers elle d’autres adhérents, le +mal diminuerait à mesure, et le Royaume +de Dieu vers lequel aspirent irrésistiblement +tous les cœurs deviendrait de plus +en plus une réalité.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5" title="APPEL AUX RUSSES">APPEL AUX RUSSES<br> +<span class="xsmall">AU GOUVERNEMENT,<br> +AUX RÉVOLUTIONNAIRES, AU PEUPLE</span></h2> + + + + +<h3>I<br> +<span class="ssf xsmall">AU GOUVERNEMENT</span></h3> + +<p>(<i>J’appelle gouvernement l’ensemble des +hommes qui, grâce au pouvoir dont ils +sont investis, appliquent et modifient à +leur guise les lois existantes. En Russie, +le gouvernement comprend actuellement le +tsar, ses ministres et ses conseillers.</i>)</p> + + +<p class="gap">La raison d’être avouée du pouvoir est +le souci du bien public.</p> + +<p>Ceci posé, je vous demande, hommes +de gouvernement russes, comment remplissez-vous +votre mission ?</p> + +<p>Vous combattez les révolutionnaires +en recourant à la ruse et, ce qui pire +est, à une cruauté plus perfectionnée +encore que celle des révolutionnaires.</p> + +<p>Or, vous oubliez que des deux camps, +le vainqueur ne saurait être celui qui est +plus rusé, plus méchant et plus cruel, +mais bien celui qui vise le but vers lequel +marche l’humanité.</p> + +<p>Que les révolutionnaires définissent +bien ou mal leur but, ils tendent en +tout cas vers un ordre social nouveau, +tandis que vous autres, gouvernants, +vous n’avez en vue que de conserver +votre situation avantageuse.</p> + +<p>Aussi, vous sera-t-il impossible de résister +à la révolution, quelle que soit la +bannière sous laquelle vous vous placerez : +autocratie, même mitigée par +une Constitution, ou christianisme corrompu +appelé orthodoxie, avec rétablissement +du patriarchat, et rénové par +toutes sortes d’interprétations mystiques.</p> + +<p>Ce sont là choses du passé et rien ne +saurait le faire revivre.</p> + +<p>Votre salut n’est point dans la Douma +avec tel ou tel système électoral ; il n’est +pas dans l’emploi de canons ni dans les +exécutions capitales ; il est uniquement +dans l’aveu de votre culpabilité envers +le peuple et dans l’effort de racheter +celle-ci, de la réparer d’une façon ou +d’une autre, pendant qu’il en est temps +encore.</p> + +<p>Dressez devant le peuple un idéal de +justice, de bien et de vérité qui soit +supérieur à celui de vos adversaires ; +dressez-le, non en songeant à votre salut, +mais avec la sincère volonté de le réaliser, +et par là même vous n’assurerez +pas seulement votre propre salut, vous +délivrerez encore la Russie de toutes +les calamités qui l’accablent.</p> + +<p>Vous n’avez pas à imaginer cet idéal : +il existe déjà ; c’est l’ancien idéal de +tout le peuple russe : le retour de toutes +les classes, — non pas des seuls paysans, — au +droit naturel et légitime sur la +terre.</p> + +<p>Cet idéal paraît déraisonnable à ceux +qui n’ont pas l’habitude de penser par +eux-mêmes ; ils en sont intimidés parce +qu’il ne rappelle en rien ce qui existe +partout ailleurs, en Europe et en Amérique. +Or, c’est précisément parce qu’il +n’a encore été réalisé nulle part qu’il +apparaît comme le véritable idéal de +notre temps. Il est plus particulièrement +l’idéal du peuple russe, parce que sa +réalisation lui est plus facile qu’à tout +autre peuple ; il peut et doit donc le +mettre en pratique le premier.</p> + +<p>Effacez vos fautes par un acte de justice ; +efforcez-vous, pendant que vous +êtes encore au pouvoir, d’abolir la si +ancienne et criante iniquité : la propriété +foncière ; iniquité que tout le monde rural +sent avec tant d’acuité et dont il souffre +si douloureusement ; et dès que vous +l’aurez fait, tous les esprits cultivés, ceux +qui composent « l’intelligence », vous +suivront. Vous aurez pour vous tous les +partisans d’un régime constitutionnel +sincère, tous ceux qui comprennent +qu’avant d’appeler le peuple à élire ses +représentants, il importe de l’affranchir +du servage foncier.</p> + +<p>Les socialistes eux-mêmes se joindront +à vous, puisque leur but : la nationalisation +des instruments de travail, +exige avant tout la nationalisation du +sol, ce principal instrument du travail.</p> + +<p>Les révolutionnaires seront également +avec vous, puisque en abolissant la propriété +foncière, vous aurez réalisé l’un des +points principaux de leur programme.</p> + +<p>Enfin, et surtout, vous aurez avec vous +tous les agriculteurs, c’est-à-dire les +cent millions de paysans qui composent +le vrai peuple russe.</p> + +<p>Faites, pendant qu’il en est temps +encore, ce que vous impose votre mission +de gouvernants ; posez-vous pour +but la réalisation du véritable bien public, +et au lieu de la crainte et de l’irritation +que vous éprouvez maintenant, +vous ressentirez la joie que donne la +solidarité avec le peuple, l’union avec +les cent millions de paysans.</p> + +<p>Vous connaîtrez alors l’affection et la +gratitude de ce peuple si doux, qui oubliera +volontiers vos fautes et vous +aimera comme il aime celui<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> et ceux qui +l’ont affranchi du servage.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Le tsar Alexandre II.</p> +</div> +<p>Oubliez que vous êtes tsar, ministres, +sénateurs ou gouverneurs, souvenez-vous +seulement que vous êtes des hommes ; +et aussitôt la douleur, le désespoir +et la peur feront place au pardon +et à l’amour.</p> + +<p>Mais vous devez, à cet effet, vous +donner de tout cœur à cette œuvre de +régénération ; non dans votre intérêt et +comme moyen de votre salut, mais dans +l’intérêt public. Vous verrez alors de +quelle activité ardente, sensée, toute de +conciliation, sera saisie la société en ses +meilleurs représentants ! L’élite de toutes +les classes marchera au premier rang, +tandis que ceux qui troublent actuellement +la Russie seront relégués à leur +vraie place.</p> + +<p>Dès que vous aurez adopté cette attitude, +disparaîtront d’eux-mêmes et la +vengeance, et la colère, et la cupidité, +et l’envie, et l’ambition, et la vanité, et +l’ignorance, cette plaie principale, qui +troublent et mettent à feu et à sang la +Russie, ce dont vous êtes seuls responsables.</p> + +<p>Oui, il n’y a devant vous, hommes de +gouvernement, que deux issues : ou le +massacre de vos frères et tant d’autres +horreurs qu’engendre la révolution, ce qui +n’empêchera pas d’ailleurs votre chute +honteuse ; ou la réalisation pacifique de +la réforme agraire que revendique depuis +toujours le peuple, et l’indication que +vous donnerez par cela même à toutes les +autres nations chrétiennes de la voie vers +l’abolition de cette grande iniquité dont +les hommes souffrent depuis si longtemps.</p> + +<p>Tant que le régime actuel vous assure +le pouvoir, servez-vous-en, non pour +accroître encore le mal que vous avez +commis et la haine que vous avez suscitée, +mais pour la grande œuvre qui sera +salutaire aussi bien pour votre peuple que +pour l’humanité entière. Et avant que le +régime actuel meure, qu’il s’achève par +un acte de bonté et de vérité, et non pas +par celui de mensonge et d’horreur<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Les éditeurs de Tolstoï, M. V. et M<sup>me</sup> A. Tchertkoff, +font cette remarque judicieuse à l’appel de l’auteur aux +hommes de gouvernement, où il dit entre autres que +« leur salut n’est pas dans la Douma élue d’après tel +ou tel système électoral » : « Tolstoï ne veut nullement, +par ces paroles, conseiller au gouvernement de ne +faire aucune concession aux revendications de la +société russe ; au contraire, au moment où l’écrit +actuel de Tolstoï était à l’impression, nous avons reçu +de lui une lettre où il s’exprime ainsi à ce sujet :</p> + +<p>« … L’agitation publique ne saurait être réprimée par +la force ; mais le gouvernement, ou mieux, les hommes +qui le composent ont le devoir, devant Dieu, devant +les hommes et devant leur propre conscience, de ne +plus employer aucun moyen violent, d’accorder tout ce +qu’on leur demande, de dégager leur responsabilité ; +il doit accorder, et une assemblée constituante, et le +suffrage universel égal, direct, secret, et l’amnistie, et +tout le reste… »</p> + +<p>« Ainsi, ajoutent les éditeurs, Tolstoï veut dire seulement, +dans le passage indiqué de son appel, que le +remède n’est pas dans la Douma, mais dans un changement +plus radical de la condition du pays. »</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c6">II<br> +<span class="ssf xsmall">AUX RÉVOLUTIONNAIRES</span></h3> + +<p>(<i>J’entends par révolutionnaires tous ceux +qui, depuis les constitutionnalistes les plus +pacifiques jusqu’aux terroristes les plus +violents, ont pour but de remplacer le +gouvernement existant par un autre, différemment +organisé et comprenant d’autres +personnes.</i>)</p> + + +<p class="gap">Vous, les révolutionnaires de toute +nuance et de toute dénomination, vous +considérez le régime existant comme +mauvais ; et vous cherchez à le remplacer +par un nouveau ; à cet effet vous recourez +à des moyens divers : réunions autorisées +ou non ; propagande à l’aide d’articles et +de discours ; grèves, manifestations et, +conséquence naturelle et forcée de tous +ces actes, meurtre et révolte armée.</p> + +<p>Bien que vous soyez en désaccord sur +la forme du régime futur et sur les +moyens pratiques de l’organiser, vous +ne vous arrêtez pas devant aucun crime.</p> + +<p>Vous n’avez pas assez de mots de +mépris pour exprimer votre blâme aux +hommes de gouvernement qui luttent +contre vous. Mais tous les actes de +cruauté qu’ils commettent en vous combattant +sont parfaitement justifiés à leurs +yeux, car tous, depuis le tsar jusqu’au +moindre agent de police, formés qu’ils +sont dans le respect infini pour l’ordre +établi, sont absolument convaincus qu’en +défendant cet ordre, ils obéissent précisément +aux vœux de millions de gens +qui reconnaissent la légitimité de l’ordre +existant et la situation privilégiée des +gouvernants.</p> + +<p>La responsabilité morale de leur cruauté +ne retombe donc pas sur eux seuls, mais +se répartit sur un grand nombre de personnes.</p> + +<p>D’autre part, vous les révolutionnaires, +vous avez toutes sortes de professions ; +vous êtes médecins, professeurs, ingénieurs, +étudiants, journalistes, mécaniciens, +ouvriers, avocats, marchands, propriétaires +fonciers, professions qui n’ont +rien de commun avec l’art de gouverner ; +et cependant, sans autre préparation, vous +croyez savoir quelle organisation est nécessaire +à la Russie, et, en raison de cette +prescience du régime futur, que chacun +de vous définit à sa manière, vous prenez +sur vous la responsabilité des actes les +plus horribles : vous lancez des bombes, +pillez, tuez, exécutez.</p> + +<p>Des milliers de personnes sont ainsi +mises à mort, réduites au désespoir, +exaspérées, transformées en fauves. Et +pourquoi ? Parce qu’un petit nombre d’individus, +une infime partie du peuple, a +décidé que, pour mieux organiser l’ordre +public, il faut que la Douma continue à +siéger, ou bien qu’elle doit être remplacée +par une autre, élue au suffrage universel, +secret, etc. ; ou encore qu’on doit instituer +la république, que cette république +soit sociale. Et c’est à cette fin que vous +provoquez la guerre civile.</p> + +<p>Vous affirmez que vous agissez ainsi +pour le bien public. Mais le peuple de +cent millions d’âmes, pour le bien de qui +vous agissez, ne vous le demande pas et +n’a nullement besoin de ce que vous cherchez +à réaliser par d’aussi mauvais +moyens.</p> + +<p>Le peuple n’a aucun besoin de vous ; il +vous a toujours jugés et vous juge encore +à la même valeur que les autres parasites +qui, d’une façon ou d’une autre, le privent +du produit de son travail et lui sont +une charge.</p> + +<p>Considérez, en effet, ce peuple agriculteur +de cent millions, qui à vrai dire +représente seul le corps de la Russie ; +rendez-vous compte que vous tous : professeurs, +ouvriers de fabrique, ingénieurs, +médecins, journalistes, étudiants, +propriétaires, vétérinaires, commerçants, +avocats, employés de chemin de fer, vous +qui êtes tellement préoccupés du bien du +peuple, vous n’êtes que les parasites +nuisibles de ce corps, que vous sucez +son sang, pourrissez sur lui et lui transmettez +votre pourriture. Imaginez-vous +ces millions d’hommes qui peinent éternellement +et qui soutiennent sur leurs +épaules votre existence factice, appliquez-leur +les réformes que vous voulez +obtenir, et vous vous apercevrez combien +elles sont étrangères à toute sa +façon d’être.</p> + +<p>Il a d’autres objectifs ; il voit plus loin +et plus à fond ; il manifeste la conscience +de sa mission non par des articles de +journaux, mais par sa vie même, par la +vie de cent millions d’âmes.</p> + +<p>Non, vous ne pouvez pas le comprendre. +Vous êtes fermement convaincus que +ce peuple grossier ne saurait avoir des +principes à lui, que ce serait pour lui +un grand bien si vous l’instruisiez à l’aide +du récent article que vous avez lu, et +vous espérez bien de faire du peuple une +chose aussi pitoyable, impuissante et dépravée +que vous l’êtes vous-mêmes.</p> + +<p>Vous dites que vous voulez une organisation +équitable de la vie ; or, vous ne +pouvez exister que sous un régime injuste, +désordonné.</p> + +<p>S’il s’en établit un, réellement juste, +où il n’y aurait plus de place pour des +exploiteurs du travail d’autrui, alors, +vous tous, propriétaires, commerçants, +médecins, professeurs, avocats, fabricants, +ingénieurs, producteurs de tabac, +d’alcool, de canons, de miroirs, de velours, +etc., vous mourrez de faim en +compagnie des hommes du gouvernement.</p> + +<p>Loin d’éprouver la nécessité d’un +ordre social équitable, il n’est rien qui +puisse vous répugner davantage, puisque, +sous un pareil régime, tous les +hommes devront être au même titre +occupés à une besogne d’utilité commune.</p> + +<p>Cessez de vous leurrer, envisagez la +place réelle qui vous revient parmi le +peuple russe, rendez-vous compte de +ce que vous faites, et vous vous apercevrez +que votre lutte contre le gouvernement +est le combat entre deux parasites +sur un corps sain et que vous êtes +également nuisibles.</p> + +<p>Vous ferez donc mieux de vous occuper +de vos intérêts, et non pas de +ceux du peuple ; laissez-le en paix, ne +lui mentez pas, c’est la seule grâce qu’il +vous demande.</p> + +<p>Combattez le gouvernement si le +cœur vous en dit ; mais dites-vous bien +que c’est pour vos intérêts que vous +luttez, non pas pour ceux du peuple, et +que les violences que vous commettez, +loin d’avoir un caractère noble et bienfaisant, +sont des actes ineptes, nuisibles +et, surtout, immoraux.</p> + +<p>Votre œuvre, assurez-vous, a pour +but d’améliorer la situation générale du +pays. Or, à cet effet, on doit se préoccuper +d’abord de l’amélioration des +hommes de ce pays.</p> + +<p>C’est là un truisme à l’instar de celui +qui constate que pour chauffer l’eau d’un +vase il faut que chacune de ses molécules +soit chauffée.</p> + +<p>Pour devenir meilleurs, les hommes +doivent concentrer de plus en plus leur +attention sur eux-mêmes, sur leur vie +intérieure. Or, l’activité publique, surtout +la lutte publique, détourne leur +attention de leur vie intérieure, les pervertit +et abaisse ainsi le niveau moral +de la collectivité. Il en fut ainsi toujours +et partout, il en est ainsi plus encore +aujourd’hui.</p> + +<p>A son tour l’abaissement de la morale +sociale a pour résultat de faire remonter +à la surface les éléments immoraux de +la société et de former une opinion +publique aussi immorale, autorisant, +approuvant tous les crimes, y compris +l’assassinat.</p> + +<p>Il se forme ainsi un cercle vicieux : +les éléments les plus pernicieux de la +société, déchaînés par la lutte, participent +à l’agitation et emploient des +moyens conformes à leur bas niveau +de moralité, et cette activité attire, à +son tour, la lie de la population. De +sorte que la moralité baisse de plus en +plus, et ce sont les plus dépravés, les +Danton, les Marat, les Napoléon, les +Talleyrand, les Bismarck qui deviennent +les héros du temps.</p> + +<p>La participation à l’action publique et +à la lutte qui s’ensuit n’est donc nullement +une œuvre bonne, noble, utile, +comme le croient et le disent les politiciens, +mais est au contraire la plus +inepte, nuisible et immorale.</p> + +<p>Réfléchissez-y, surtout vous, jeunes +gens, qui n’êtes pas encore enlizés dans +la vase politique ; secouez l’horrible +hypnose qui pèse sur vous ; libérez-vous +de la croyance mensongère en l’utilité +de votre action pour le peuple et au +nom de quoi vous croyez pouvoir vous +tout permettre ; songez surtout aux +facultés supérieures de votre âme qui +aspirent non pas au suffrage universel, +secret, etc., ni à la révolte armée, ni à +une Constituante et à d’autres choses +vaines, mais à un idéal de justice et de +bonté.</p> + +<p>Or, pour tendre vers cet idéal, vous +devez, avant tout, ne pas vous abuser, +ne pas croire qu’en vous livrant à vos +mesquines passions : vanité, ambition, +envie, exploits téméraires, penchant de +trouver un emploi à vos forces oisives +ou d’améliorer votre condition personnelle, +vous servez le peuple ; vous devez +faire un retour sur vous-même et tâcher +de vous corriger de vos propres défauts, +devenir meilleurs.</p> + +<p>Si vous tenez quand même à prendre +part à la vie publique, songez d’abord à +vos torts envers le peuple, efforcez-vous +d’exploiter le moins possible son travail, +et si vous êtes incapables de lui venir en +aide, du moins ne le troublez ni ne +l’égarez, ne commettez pas le crime de +le pousser au pillage et à l’émeute, qui +ont toujours pour résultat plus de misère +et plus d’asservissement.</p> + +<p>La situation compliquée et pénible où +nous sommes actuellement en Russie +exige de vous, non des articles de journaux, +non des discours, ou des démonstrations +bruyantes et souvent la déloyale +excitation des paysans à la révolte, en +en fuyant la responsabilité, elle exige un +rigoureux examen de votre conscience, +de votre vie, qui seule est au pouvoir de +l’homme et dont le relèvement individuel +peut seul améliorer la condition sociale.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c7">III<br> +AU PEUPLE</h3> + +<p>(<i>J’entends par le mot peuple tout le +peuple russe, mais principalement le +monde rural, celui dont le travail fait +vivre tout le pays.</i>)</p> + + +<p class="gap">Peuple travailleur, surtout toi paysan +russe, tu te trouves aujourd’hui dans +une situation particulièrement difficile. +Si pénible qu’ait pu être ton existence +jusqu’ici par suite de l’insuffisance des +terres dont tu disposes, des impôts écrasants, +des droits douaniers, des guerres +provoquées par le gouvernement, tu as +vécu en gardant ta foi au tsar, à l’impossibilité +de se passer de lui, et tu te soumettais +docilement à lui.</p> + +<p>Si mauvais que fût le gouvernement +tsarien, tu lui obéissais tant qu’il était +seul à gouverner. Aujourd’hui qu’une +partie du peuple s’est révoltée contre +lui, s’est mise à le combattre, que sur +nombre de points il s’est établi deux +pouvoirs au lieu d’un, chacun exigeant +de toi l’obéissance, il ne t’est plus possible +de te soumettre docilement au gouvernement, +puisqu’il te faut choisir entre +celui qui existe et le nouveau et tu dois te +préoccuper de savoir quel est le meilleur.</p> + +<p>Que devez-vous donc faire, vous les +hommes du vrai peuple, — non pas les +dizaines de milliers d’ouvriers qui s’agitent +dans les villes, — vous les cent millions +de paysans qui travaillez la terre ?</p> + +<p>Le traditionnel gouvernement impérial +vous dit : « N’écoutez pas les émeutiers ; +ils vous promettent beaucoup, et ils ne +vous donneront rien. Restez-moi fidèles, +et je satisferai à tous vos besoins. »</p> + +<p>Les révolutionnaires vous disent : « Ne +croyez pas à ce gouvernement ; il vous a +toujours opprimés et il continuera à vous +opprimer. Joignez-vous à nous, aidez-nous, +et nous établirons un gouvernement +sur le modèle de celui des pays +libres. Vous choisirez alors vous-mêmes +vos gouvernants, vous dirigerez vos +affaires et vous porterez vous-mêmes +remède à vos misères. »</p> + +<p>Que devez-vous donc faire ?</p> + +<p>Soutenir l’ancien gouvernement ? Mais +il promet depuis bien longtemps de +prendre souci de vos besoins, et, loin de +les satisfaire, il ne fait qu’accroître votre +misère.</p> + +<p>Vous joindre aux révoltés ? Ils vous +promettent de vous doter d’un régime +parlementaire, à l’exemple des pays les +plus libres ; mais partout où ce système +existe, même dans les républiques, la +misère du peuple n’est pas moins grande +que chez nous. Comme chez nous, et plus +encore, la terre y appartient aux riches ; +et, de même que chez nous, on y impose +le peuple sans lui demander son avis ; de +même que chez nous, on y entretient une +force armée, on déclare et on fait la guerre +quand le gouvernement le juge nécessaire.</p> + +<p>Au reste, le nouveau régime qu’on +vous promet n’est pas encore établi, et +on ne sait nullement ce qu’il sera.</p> + +<p>Ainsi, nul avantage pour vous d’adhérer +à l’un ou à l’autre parti. De plus, il +s’agit moins d’avantages que de votre +conscience, de votre responsabilité devant +Dieu.</p> + +<p>Défendre l’ancien régime, c’est faire +ce qu’on a fait en ces derniers temps +à Odessa, à Sébastopol, à Kiev, à Riga, +au Caucase, à Moscou : tuer, pendre, +brûler vif, martyriser, fusiller les passants ; +massacrer femmes et enfants.</p> + +<p>Se joindre aux révolutionnaires, c’est +commettre le même crime : tuer, exploser, +incendier, piller, combattre les +soldats (instruments du gouvernement), +exécuter, pendre.</p> + +<p>Ainsi, le gouvernement tsarien et les +révolutionnaires vous convient également +à participer à une guerre fratricide. Vous +ne pouvez donc pas, vous, travailleurs +chrétiens, ni devant Dieu, ni devant votre +conscience, <i>vous joindre ni à l’ancien ni +au nouveau gouvernement et prendre part +aux actes antichrétiens ni de l’un ni de +l’autre</i>.</p> + +<p>Ne pas participer aux actes de l’ancien +gouvernement signifie : refuser de servir +dans l’armée, dans la police, comme +garde champêtre, dizainier ; n’assumer +aucune fonction politique : service d’État, +de zemstvos, de municipalités.</p> + +<p>Ne pas participer aux actes révolutionnaires +signifie : ne pas former de syndicats +et d’associations politiques, ne pas +déclarer de grèves, ne pas incendier et +ruiner les biens d’autrui, ne pas prendre +part à des soulèvements armés.</p> + +<p>Vous avez actuellement devant vous +deux pouvoirs hostiles, et tous deux vous +convient à des actions mauvaises, antichrétiennes.</p> + +<p>Que pouvez-vous faire, sinon renoncer +à tout gouvernement ?</p> + +<p>On affirme qu’il est difficile, impossible +même, de se passer de gouvernement. +Cependant, vous autres, travailleurs +russes, ouvriers des champs surtout, vous +savez parfaitement vous en passer en +menant votre existence champêtre, paisible, +laborieuse, en jouissant de droits +égaux sur la terre et en réglant vos affaires +dans vos assemblées communales.</p> + +<p>Le gouvernement a besoin de vous, +mais vous, paysans russes, vous pouvez +parfaitement vous en passer.</p> + +<p>Voilà pourquoi, dans les circonstances +actuelles si difficiles, lorsqu’il est également +mal de se joindre à l’un comme à l’autre +système gouvernemental, il est logique +et bienfaisant pour vous de n’adhérer à +aucun d’eux.</p> + +<hr> + + +<p>Mais que doivent faire les ouvriers de +fabrique qui, dans nombre de pays, sont +plus nombreux que les agriculteurs et +qui dépendent entièrement du gouvernement ?</p> + +<p>Ils doivent adopter en tous points la +même attitude que les ouvriers des +champs : <i>ne se soumettre à aucun gouvernement</i> +et appliquer tous leurs efforts +pour retourner à la vie rurale.</p> + +<p>Que les ouvriers des villes, autant que +les ouvriers des champs, cessent d’obéir +au gouvernement, et du coup le pouvoir +de celui-ci disparaîtrait, et avec lui s’évanouirait +d’elle-même la servitude où +vous vous trouvez, parce qu’elle n’est +maintenue que grâce à votre soumission +volontaire.</p> + +<p>C’est vous qui assurez l’existence de ce +gouvernement qui grève de droits d’entrée +et de sortie tous les produits ; qui +impose tous les objets à l’intérieur ; qui +établit toutes sortes de monopoles en +faveur des sociétés privées et assure le +droit de propriété foncière ; qui dispose +de la force armée, que vous-même lui +fournissez, et qui vous tient par elle en une +dépendance et une soumission constantes.</p> + +<p>« Mais s’il n’existait que de petites communautés +autonomes, qui, dès lors en +l’absence d’un pouvoir central, assurerait +le fonctionnement des services publics ? +Comment établirait-on les voies de communication, +le télégraphe, la poste, l’enseignement +supérieur, les bibliothèques +nationales, le commerce ? »</p> + +<p>Les hommes sont tellement habitués à +croire que le gouvernement dirige vraiment +tous les services publics, qu’il leur +semble que sans lui ils ne sauraient +exister. C’est une grave erreur.</p> + +<p>Les entreprises sociales les plus importantes, +et pas seulement dans un pays, +mais dans plusieurs à la fois, sont dues à +l’initiative de personnes privées agissant +en dehors de toute intervention gouvernementale. +C’est bien dans ces conditions +que furent fondées les diverses +sociétés internationales, savantes, commerciales, +industrielles.</p> + +<p>Non seulement le gouvernement ne +concourt pas à leur développement, mais, +au contraire, son intervention leur est +une entrave.</p> + +<p>« Mais si vous refusez d’obéir au gouvernement, +de payer l’impôt et de servir +dans l’armée, les peuples étrangers envahiront +votre pays et deviendront vos +maîtres », objectent encore les hommes +qui veulent demeurer nos chefs.</p> + +<p>Ne les écoutez pas. Décidez-vous seulement +à reconnaître la terre comme +propriété commune, à refuser les conscrits, +les impôts, sauf ceux que vous +paierez de bonne volonté pour assurer +les services publics ; tâchez de régler vos +affaires en paix, et les peuples étrangers, +séduits par votre heureuse vie, ne songeraient +pas à aller vous conquérir ; et, +s’ils y songeaient, ils s’abstiendraient +encore en voyant l’heureuse existence +que vous menez ; bien mieux, ils vous +imiteraient.</p> + +<p>De même que vous, toutes les nations +ont souffert et souffrent encore du combat +qu’ont mené et mènent entre eux les +divers gouvernements : rivalités militaires, +commerciales, industrielles ; luttes +de classes, luttes de partis.</p> + +<p>Dans tous les pays chrétiens se poursuit +un combat intérieur dont le principal +but est de s’affranchir du gouvernement. +Mais cet affranchissement des peuples, +dont la majorité a abandonné la vie agricole +en faveur de la vie industrielle des +villes, devient fort difficile parce que ces +nations industrielles dépendent de celles +qui sont demeurées agricoles.</p> + +<p>Elles espèrent s’affranchir à l’aide de +la doctrine socialiste. Mais vous, ouvriers +russes, qui tirez vos moyens d’existence +de la terre principalement, et qui pouvez +satisfaire vos besoins par votre propre +travail, vous avez la chance de pouvoir +vous libérer bien plus facilement. Au +surplus, le gouvernement, socialiste ou +non, ne constitue pas pour vous une +nécessité, pas même une commodité ; +c’est un lourd fardeau qui ne vous est +en aucun cas utile à porter.</p> + +<p>Le gouvernement vous prive de la +terre, vous enlève, sous forme d’impôt, +la majeure partie du produit de votre +travail, vous prive de vos enfants en en +faisant des soldats et en les envoyant à +la boucherie.</p> + +<p>Notez bien que l’autorité gouvernementale +n’est nullement une condition +aussi absolue de la vie humaine que le +sont, par exemple, la culture de la terre, +la famille, les relations entre les hommes, +qui subsisteront toujours, tant qu’il y +aura des hommes. Le gouvernement est +une institution qui se crée quand le +besoin en est, et elle disparaît quand elle +devient inutile, comme toutes les institutions +humaines. Dans les temps passés +existaient le sacrifice humain, l’idolâtrie, +la sorcellerie, le supplice, l’esclavage et +autres mœurs analogues. Or, à mesure +que les hommes progressaient, le caractère +odieux de ces mœurs devenait de +plus en plus évident et, peu à peu, elles +disparurent.</p> + +<p>Il en est de même du gouvernement. +Il naquit quand les hommes étaient +encore sauvages et cruels. Et le gouvernement +était à leur image. Presque tous +les gouvernements ont emprunté leurs +lois aux païens romains, et leur système +d’administration demeure aujourd’hui +aussi brutal qu’il l’était avant l’ère chrétienne.</p> + +<p>Mais les peuples progressent, ressentent +de moins en moins le besoin d’être +gouvernés par une autorité oppressive et +y voient aujourd’hui un véritable obstacle +à leur bonheur.</p> + +<p>La coquille est nécessaire à l’œuf tant +que le poussin n’est pas formé. Dès qu’il +l’est, la coquille ne lui est qu’une gêne. +On peut en dire autant du gouvernement +et du peuple qu’il protège, et la plupart +des nations chrétiennes, la nation russe +plus vivement que les autres, s’en rend +bien compte.</p> + +<p>« Le gouvernement est indispensable », +disent certains, convaincus qu’ils en sont, +aujourd’hui surtout, en raison de l’agitation +qui soulève le peuple russe.</p> + +<p>Mais qui sont-ils ceux qui se soucient +de la plénitude du pouvoir du gouvernement ? +Ce sont ceux qui vivent du travail +du peuple et qui, ayant conscience de +leur culpabilité, craignent d’être dénoncés ; +ils espèrent donc que le gouvernement, +solidaire avec eux, protégera par +la force leur indignité.</p> + +<p>On conçoit que le gouvernement leur +soit indispensable. Mais pour toi, peuple, +n’était-il pas toujours une lourde charge ?</p> + +<p>Enfin, aujourd’hui que sa mauvaise +administration a provoqué la révolte et la +division, il est devenu une véritable calamité +dont tu dois te délivrer pour ton +bien matériel et spirituel.</p> + +<p>Que vous réussissiez, paysans et ouvriers, +à vous affranchir dès à présent du +gouvernement ou que vous ayez encore à +en souffrir, de l’actuel ou d’un nouveau, +voire d’un gouvernement étranger, il ne +vous reste qu’une chose à faire à vous, +travailleurs russes : ne plus obéir à l’autorité +et vous passer d’elle.</p> + +<p>Vous en serez persécutés au début ; vous +souffrirez des discordes qui naîtront peut-être +parmi vous ; mais toutes ces misères +ne sont rien comparées aux malheurs et +aux souffrances qui vous assaillent actuellement +et qui vous attendent encore par la +faute du gouvernement. De fait, en exécutant +les ordres de tel ou tel gouvernement, +vous serez entraîné à commettre +toutes sortes de crimes et qui se perpétueront +tant que vous n’y mettrez pas un +terme par votre refus d’y participer.</p> + +<p>Laissez-vous seulement entraîner, répondez +aux appels de l’un ou de l’autre +gouvernement, entrez en lutte contre les +révolutionnaires pour soutenir l’ancien +gouvernement en qualité de soldats, de +policiers, de membres des bandes noires ; +ou bien aidez les révolutionnaires par des +grèves, pillages, émeutes, syndicats, élections, +etc., etc. ; outre qu’un grand poids +pèsera sur votre conscience, vous serez +de nouveau asservis, quel que soit le gouvernement +qui triomphera, même celui +que vous aurez aidé à vaincre.</p> + +<p>Donc, ne cédez pas, n’obéissez ni aux +uns ni aux autres, et vous vous délivrerez +de tous vos maux.</p> + +<p>Je vous le dis bien, il n’est qu’une issue +de votre situation présente si difficile : +refuser d’obéir à toute autorité oppressive, +supporter avec résignation les violences +et ne pas y participer en aucun cas.</p> + +<p>Cette issue est simple, facile, et conduit +infailliblement au bonheur.</p> + +<p>Mais pour se comporter ainsi vous +devez reconnaître l’autorité de Dieu et +de sa loi.</p> + +<p>« Celui qui souffrira jusqu’au bout sera +sauvé. » Et votre salut est entre vos +mains.</p> + +<p>Ouvriers des villes, vous ne serez plus +obligés d’accepter les conditions que les +patrons vous imposent ; c’est vous qui +les réglerez, ou bien vous créerez des +associations de production de tous les +objets de première nécessité ; ou encore, +la terre étant devenue libre, vous retournerez +à la vie naturelle, rurale.</p> + +<p>« Mais si nous, Russes, nous nous mettons +à vivre sans gouvernement, il n’y +aura plus de Russie », diront ceux qui +croient qu’il est fort important que la +Russie, c’est-à-dire le rassemblement forcé +de peuples divers sous une même puissance, +existe.</p> + +<p>Or, ce conglomérat appelé Russie, loin +de vous être nécessaire, à vous, travailleurs +russes, constitue précisément +l’une des principales causes de vos malheurs.</p> + +<p>Si l’on vous écrase d’impôts, après avoir +grevé vos ancêtres et amassé d’énormes +dettes publiques que vous devez payer, +si l’on vous enrôle et envoie guerroyer au +bout du monde contre des gens dont vous +ne vous souciez pas et qui ne se soucient +pas de vous, c’est précisément afin de +maintenir l’intégrité de cette Russie, qui +n’est qu’un agglomérat forcé de la Pologne, +du Caucase, de la Finlande, de l’Asie +centrale, de la Mandchourie et d’autres +territoires et populations sous la même +puissance.</p> + +<p>Il y a pis encore. Cette agglomération, +maintenue par la force, des peuples et +des races est un grand péché dont vous +portez malgré vous la responsabilité en +obéissant au gouvernement.</p> + +<p>De fait, pour que subsiste la Russie telle +qu’elle est, il faut courber sous le joug Polonais, +Finlandais, Esthoniens, Géorgiens, +Arméniens, Tatares et bien d’autres nationalités ; +on doit leur interdire de vivre +comme ils l’entendent, les persécuter, +voire les massacrer, en cas de désobéissance.</p> + +<p>Pourquoi donc participerez-vous à ces +mauvaises actions puisqu’aussi bien vous +en souffrez vous-mêmes ?</p> + +<p>Ceux qui ont intérêt à ce que la Russie +étende sa puissance sur la Pologne, le +Caucase, la Finlande, et autres pays, +qu’ils s’arrangent comme ils peuvent. +Vous, travailleurs, vous n’y avez aucun +intérêt. Ce qui vous intéresse, c’est de ne +pas manquer de terre, c’est de ne pas être +dépouillés de vos biens, privés de vos fils +et, surtout, ne pas être obligés de commettre +de mauvaises actions.</p> + +<p>Et tout cela finira dès que vous aurez +cessé d’exécuter les ordres du gouvernement +qui vous perdent corps et âmes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="2"> </td> <td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap">La portée de la Révolution russe</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap padtop">L’unique solution possible de la question agraire</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">135</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap padtop">L’impôt unique d’Henry George : Son application +urgente et facile en Russie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">161</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap padtop">Que faire ?</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">175</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap padtop">Appel aux Russes :</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="r padtop"><div>I.</div></td> +<td class="drap padtop">— Au Gouvernement</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">203</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Aux Révolutionnaires</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">215</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Au Peuple</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">227</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">Paris. — <span class="sc">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette. — 16258.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76557 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76557-h/images/cover.jpg b/76557-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8a751e5 --- /dev/null +++ b/76557-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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