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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-06-09 10:21:12 -0700 |
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PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> +<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p> + +<p class="c i small">Tous droits réservés</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="top4em">L’auteur et les éditeurs réservent leurs droits de traduction +et de reproduction à l’étranger.</p> + +<p>Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section +de la librairie) en juillet 1890.</p> + + +<p class="c gap xsmall">PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">BRETONNE</p> + + + + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p>Ce fut un hiver où il gela longtemps à pierre +fendre ; la neige ne fondit point de quinze jours, +et, dans la nuit qui suivit le dégel, une recrudescence +de froid rendit les grands prés semblables +à des miroirs, brisés en mille endroits +par de maigres touffes d’herbes diamantées et +cassantes, que les vaches effleuraient avec tristesse +de leurs naseaux frémissants et du bout +de leur langue rose. Les fossés qui morcellent, +en les irriguant, toutes les pièces de terre entourant +la petite ville, étaient pris ; les galopins +y avaient installé des glissades, et, au sortir de +l’école, entortillés dans des cache-nez aux couleurs +effacées, les mains enfouies dans les +poches de leurs maigres culottes, ils s’entraînaient +pour aller virer. Les hommes valides +ayant échappé aux rhumatismes partaient du +côté de Brévands, au milieu du jour, chasser +la sauvagine, dont le passage n’avait jamais été +aussi abondant. Ils étaient bottés, équipés comme +pour une expédition au pôle, avec des casquettes +débordantes d’une fourrure de renard. +Quelques-uns passaient même la nuit à l’affût +dans des gabions à eux, bâtis au milieu des +grèves. Ces froides veilles les délassaient un +peu de leur vie placide de bourgeois, et leur +faisaient croire à des aventures : il en rejaillissait +sur eux une sorte de gloire. On entendait +volontiers dire : — Avez-vous vu revenir +M. Danger ? il a tué dix ouettes, sans compter +les pluviers et les vigneaux. — Ils reparaissaient, +en effet, les carnassières gonflées de tout ce beau +gibier de mer, au duvet aussi fin que l’eider, +au plumage soyeux, aux pieds palmés, au bec +en spatule, ou bien long et pointu, emmanché +d’une fine tête où deux yeux noirs, encore vivants, +semble-t-il, ont retenu leur regard fixe +et perçant.</p> + +<p>On tendit, cette année-là, toutes sortes de +pièges aux petits oiseaux transis. Dans l’ancien +château des comtes de Bricqueville appartenant +aujourd’hui à la municipalité et abritant tous +les pouvoirs publics, le concierge Ledormeur, +horloger par profession et bricoleur par nature, +devint fort adroit à dresser ses appeaux dans +la prairie qui s’étendait au long des vieux murs +et jusqu’à la rivière. Il prit une quantité telle +de rouges-gorges et de merles, que sa femme +en vendit au maître d’école et à la demoiselle +du télégraphe. Ledormeur suspendit même +pendant tout ce temps le sacrifice hebdomadaire +qu’il avait coutume de faire d’un de ses +lapins. Il les élevait dans ces boîtes de sapin, +assez semblables à de longs cercueils, qu’emploient +les fabricants suisses pour emballer +leurs belles horloges peintes, au balancier d’or.</p> + +<p>Le commissaire de police, un pauvre diable +borgne, regardait avec un sombre dépit les +douves gelées où s’ébaudissaient les enfants. +Étranger au pays, il vivait presque exclusivement +de grenouilles, économisant ainsi un peu +d’argent sur son maigre traitement de douze +cents francs. C’était un grand sujet de raillerie +pour les Normands, gros mangeurs de chairs +succulentes, que cet homme habillé de noir, +posé à la tombée du jour comme un scarabée +risible au bord des ruisseaux, et pêchant, — pour +les manger ! — gravement, avec une ligne +amorcée d’un bout de drap garance, ces joyeuses +grenouilles qui, dans le silence des soirées +printanières, soulevant au long des fossés le +manteau vert des lentilles d’eau, assises dans +le cresson, dissimulées au milieu des roseaux +fleuris, font entendre leur bruyant hymne +d’amour, emplissant la campagne de coassements +éperdus, dont les chœurs discordants, +répercutés à l’infini dans la profondeur des +prairies, escaladent la rivière, s’assourdissant +soudain dans une clameur lointaine, et semblent +expirer en vagissant dans un dernier écho au +pied du clocher de Sainte-Marie-du-Mont qui +pointe là-bas, là-bas, au-dessus des grèves, +dans la brume douteuse des crépuscules.</p> + +<p>Les gens du pays ne lui cherchèrent pas +querelle à propos de ce goût bizarre. Il n’abîmait +en rien la propriété, ne troublait pas l’eau +des bêtes, en un mot ne causait aucun dommage. +Le garde champêtre, qui ne sortait jamais +du cabaret, déclara seulement que ce n’était pas +porter du respect à sa profession. On se moqua +du pêcheur de grenouilles : il n’eut pas l’air de +s’en douter.</p> + +<p>Parfois la petite sœur de la demoiselle du +télégraphe, une chétive enfant blonde, aux +cheveux trop lourds, aux yeux profonds, descendait +aussi dans la prairie au retour de l’école, +et cueillait en un instant, en plongeant son +bras tout entier dans les herbes hautes, avec +une adresse de gnome, une salade de jeunes +pissenlits. Il voulut l’imiter un jour, mais après +s’être perdu l’œil pendant une heure, courbé +en deux, il s’arrêta tout éberlué, son couteau à +la main, sans avoir rien trouvé. La petite eut +alors un grand rire moqueur, assise qu’elle +était, non loin de là, sur une grosse pierre, à +renouer les lacets de son brodequin de cuir.</p> + +<p>Et la marchande de lait, sèche et longue, +qui se reposait, les poings appuyés à la place +des hanches, à côté de ses deux canes pleines +de la dernière traite, dit en ce moment à la +femme de l’horloger-concierge, en branlant sa +petite tête dure de vieille poule :</p> + +<p>— Ce n’est point fait pour vivre dans nos +pays, des pauvres petites gens comme ça !</p> + +<p>— Que voulez-vous, Madame Mihareng, répondit +l’autre avec un souverain mépris, ces +hors venus, ça prend son bien partout ; ça n’a +jamais bien de quoi !</p> + +<hr> + + +<p>Le fonctionnaire est considéré par le Normand +comme une espèce de mendiant respectable, +fort à plaindre, que l’on loge par charité ; un +nomade nostalgique, moins amusant que les +baladins qui passent, gouailleurs, dans leurs +roulottes peintes, tandis que des femmes aux +cheveux noirs comme l’enfer, le buste couvert +seulement d’une camisole lâche, montrent leurs +têtes de gypsies aux petites fenêtres que closent +des volets verts. Le forain, à quelque métier +qu’il se livre, somnambule, arracheur de dents, +montreur de phoques, teneur de loteries, rançonne +le paysan ; il entre dans sa vie, il passe, +il enjole, il vend, il vole ; le forain est le roi +du paysan, le fonctionnaire en est la victime. +L’homme des champs admire le bohémien, cet +être souple qui fait perpétuellement le saut périlleux +dans l’existence. D’où vient-il ? où va-t-il ? +où meurt-il surtout ? mystère. Il ne se +plaint jamais d’aucun mal et fait semblant quelquefois, +par dérision, de guérir les autres. Son +feu pétille en tout endroit, sa marmite bout +aussi aisément au coin d’une route que suspendue +à la crémaillère des cheminées de ferme, +les marches d’un calvaire lui servent souvent +de table, il se complaît à étaler ses loques avec +une majestueuse aisance, il boit et mange, fait +ripaille quand il peut, et rit… toujours. On +lui pardonne de n’avoir d’autre patrie que le +chemin. Son éternelle migration semble aussi +naturelle que l’évolution d’un astre.</p> + +<p>Les hôtes passagers de la maison commune +ne jouissaient point, eux, de cette craintive +considération. On n’imaginait point quels événements +avaient pu les projeter ainsi, loin de +leur pays. Ce n’était pas de plein gré sans +doute qu’ils se livraient à de si bizarres occupations. +On ne les rencontrait ni à l’enregistrement, +ni au tribunal ; aussi ne devaient-ils +compter sur aucun crédit. Une juste défiance +les enveloppait : une atmosphère spéciale fleurant +la pauvreté.</p> + +<p>Ils apportaient de nouvelles coutumes.</p> + +<p>L’un venait du midi et se rendit acquéreur +de quelques bottes d’ail pendues depuis plusieurs +années au plafond de tous les épiciers et +remplies de toiles d’araignées. On le vit les +nettoyer et les tresser avec amour, comme il +avait coutume de le faire étant enfant dans son +jardin de Port-Vendres, à l’abri d’une âpre +falaise aux tons violets.</p> + +<p>Dans une autre famille on acheta du thé. +La marchande imagina que l’on s’en servait +pour détacher les habits, mais elle apprit par la +servante, ébahie, que ses maîtresses en buvaient +à pleines tasses, le soir, en mangeant du pain +grillé et en lisant du patois anglais.</p> + +<p>Enfin, c’était bien mieux maintenant : — çu +galu<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> de commissaire qui fricotait des guernouilles !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce borgne.</p> +</div> +<p>Leurs vêtements aussi donnaient lieu à des +commentaires par un manque d’ampleur, par +une sorte de vernis que le temps étendait sur +les omoplates, à la place des coudes et aux +genoux des pantalons, reflétant comme au fond +d’un miroir la trame des étoffes pâlies. Ils +lavaient leur linge souvent, en secret, et le +faisaient sécher dans les greniers du château, +plutôt que d’étendre la lessive de toute une +année des deux côtés de la place, sous les +vieux tilleuls, de façon à ce que chacun, en +passant, pût admirer l’excellence de la toile +et le fini des broderies. Lorsqu’ils se hasardaient +dans les boutiques, ils extrayaient modestement +de leurs vieilles bourses quelques +pièces de monnaie pour payer leurs acquisitions, +au lieu d’éventrer sur le comptoir du +marchand des sacs de cuir à coulisses, bondés +d’argent et d’or.</p> + +<p>Et ces vagabonds de la vie, recueillis dans +cette ruine en butte à toutes les rafales du nord, +grelottaient par ce dur hiver dans les appartements +du second étage qu’on leur avait répartis, +à peu près, sans prendre aucun soin de les +réparer, et qu’ils ne pouvaient avoir la témérité +de songer à chauffer, car la bise descendait +comme chez elle des hautes fenêtres, soulevant +les rideaux légers, se rejoignait dans les +corridors avec des courants d’air en promenade, +prenait d’assaut, en les secouant, les portes +closes, et déchaînait avec une musique de +damnés le sabbat du vent.</p> + +<p>Le maître d’école était de beaucoup le plus +considéré. Il avait un frère curé à Carpiquet. +Sa femme, prise parmi les filles du pays, possédait, +à la connaissance de tous, deux pièces +de terre sur la commune d’Osmanville. De plus, +il avait imaginé de créer un internat pour des +fils de fermiers qu’il prenait au moment de la +première communion. Bientôt il en réunit à sa +table une quinzaine et en retira grand profit. +On installa les lits de fer où ils couchaient, la +tête couverte de gros bonnets de coton, — ni +plus ni moins que les fils de l’ogre dans l’aventure +du petit Poucet, — au milieu d’un ancien +salon de jeu aux lambris revêtus d’une peinture +verte que relevaient des moulures d’or ; +et tout le jour, leurs bruyants sabots retentissaient +en une galopade effrénée sur les noirs +parquets de chêne, sous les plafonds ébranlés.</p> + +<p>Vers le temps où florissait cet ingénieux négoce, +on installa un bureau télégraphique tout +contre le dortoir des jeunes paysans. Beaucoup, +effrayés du voisinage de l’électricité, prévinrent +leurs parents ; — comment ne pas avoir peur +d’une chose qu’on ne voit pas ? — et profitèrent +de la circonstance pour retourner en hâte dans +leur village, faire les hommes, avec des blouses +lustrées, à boutons de nacre, et des casquettes +de soie.</p> + +<p>Ce fut un désastre pour l’instituteur. L’hypocondrie +dont il était atteint ne fit que croître ; +il maigrit, devint jaune comme un cierge oublié +derrière un autel ; et souvent il quittait +l’école, nu-tête, un livre à la main, pour regarder, +plein de fiel, les surveillants de l’administration +télégraphique en képis galonnés qui, +montés sur de hautes échelles, posaient les fils +et arrachaient par lambeaux de très anciens +nids déserts d’hirondelles.</p> + +<hr> + + +<p>Un soir que la pluie lavait les toits et pleurait +dans les tilleuls, deux dames et une enfant +descendaient de l’omnibus devant la principale +entrée du manoir : celle qui regardait la terre. +Un réverbère accroché très haut dans le mur +dessinait autour de lui un cercle de lumière +blafarde, au milieu duquel les lézardes de la +façade semblaient tracer en s’enchevêtrant de +perfides hiéroglyphes. Dans la longue avenue +qui s’étendait devant la maison commune, les +grands arbres, échevelés par la bourrasque, se +tordaient en faisant craquer leurs membres sur +leur tronc, dans une sorte de démence. La +lune se montrait par instants, très pâle, dans +la lividité du ciel ; les girouettes grinçaient, et +des frôlements douteux s’entendaient autour +des cheminées. Cette maison, défigurée pendant +le jour et banale à faire pleurer, prenait avec +la nuit l’incommensurable et majestueuse tristesse +des ruines. Et plus loin, en face, la petite +ville brillait, ramassée sur elle-même, resserrée +comme une citadelle, rangée comme une +armée en bataille, forte, inexpugnable dans son +bien-être arrogant.</p> + +<p>A ce spectacle lugubre, une impression douloureuse +fit pousser aux deux femmes la même +exclamation désolée. Seule, la petite fille, +regardant toutes ces choses avec ses grands +yeux ardents dans sa face pâle, dit, en se renversant, +de ce ton fier et âpre qu’elle avait : — C’est +beau, cela !</p> + +<p>Elles s’installèrent pourtant.</p> + +<p>Les meubles qu’elles apportaient ne parurent +point trop dépaysés dans la nouvelle demeure ; +il se trouva même qu’ils avaient grand air, +adossés à ces murs battus des vents de mer. +Ils semblaient, eux aussi, avoir une très longue +histoire, taillés en plein dans le cœur des chênes, +hauts, lourds, faits pour une autre race, ou +bien équarris dans des bois précieux sur des +rivages inconnus, d’après des indications très +vagues ; d’où il leur résultait la forme naïve et +massive de grands coffres à tiroir, ouvragés +de poignées de cuivre, que l’on superposait à +volonté, et qui, collés au flanc des navires, +avaient fourni de longues campagnes et essuyé +les tempêtes de tous les océans.</p> + +<p>On voyait pêle-mêle, parmi des objets familiers +et sans aucune valeur, des œuvres d’art +rapportées des pays les plus lointains, au hasard +de toutes les aventures : tels, des narghilés, +des idoles taïtiennes en bois de fer, des éventails +en ivoire découpé, pareils à l’un de ceux +qui se trouvent dans la collection du Louvre, +des dents de cachalots montées en colliers sur +des tissus faits de l’écorce des arbres, des défenses +d’éléphants, un brûle-parfums en bronze +surmonté d’un bouquet de fleurs et de fruits, +puis, un merveilleux service de vieux chine +marqué au chiffre de la famille et remplissant +un pesant buffet ; sur la porcelaine fine et transparente +comme une taie, des guirlandes de +roses ondoyaient autour des assiettes et des +plats, vives de nuances délicates et exotiques ; +des oiseaux empaillés de différentes familles, +perchés sur un arbuste artificiel, regardaient +fixement de leurs yeux de perles quelque chose +qu’on ne voyait pas ; et c’étaient encore des +coiffures de sauvages de Papéïti, des collections +d’armes, des coffres de Marseille peints +sur fond vert de fruits chimériques et superbes +comme les pommes des Hespérides, d’où s’exhalait +une odeur de camphre, d’ambre et de santal ; +des boîtes de palissandre brut remplies de +coquillages classés avec soin. Un tableau naïf +représentant la prise d’un vaisseau de la Compagnie +des Indes par le lougre d’un corsaire se +trouvait accroché près de miniatures d’Isabey, +où des messieurs d’un certain âge, aux favoris +roux, se tenaient, gourmés, le menton en l’air, +sur leur haute cravate blanche : l’un d’eux, +celui qui souriait dans son cadre, avait été un +de ces hardis coureurs de vagues né sur la +roche Malouine à la fin du siècle dernier et +dont les prouesses fameuses étonnèrent les +plus braves de ce temps.</p> + +<p>Et l’on aurait mis au jour, en fouillant ces +vieilleries, des insignes de maçonnerie, un petit +reliquaire, des titres de baron ramassés sur les +champs de bataille du premier empire, côtoyant +de très anciens parchemins, qu’avaient dédaignés +les ancêtres, plus fiers de leur roture +bretonne.</p> + +<p>Ces événements se passaient au moment +même, où, vers la fin du second empire, on se +décida en haut lieu, par une mesure d’économie +très pratique, à confier la gérance des stations +télégraphiques de peu de valeur à des +veuves d’officiers ou à des jeunes filles pauvres +possédant des titres.</p> + +<p>On ne saurait trop admirer quelle importance, +quelle majestueuse ampleur, ces trois mots +prennent dans le style administratif : posséder +des titres. On n’imagine pas aisément une propriété +de ce genre, en ce temps surtout : c’est +un capital flottant, insaisissable, toujours menacé +d’un krack imminent. Tel a des titres +exceptionnels aujourd’hui, qui, demain, en raison +de l’instabilité des choses, se trouvera dépourvu +de tout crédit.</p> + +<p>Mais rassurez-vous, il n’en est pas ainsi de +ces femmes. Leurs titres, à elles, sont authentiques, +indéniables, gênants, épinglés à des +voiles de veuves, à des crêpes d’orphelines, +maculés du sang des morts, plus nombreux à +chaque nouvelle tombe creusée. On compte +alors les cadavres : cela s’appelle des titres. Ne +vous semble-t-il pas bien nécessaire, en effet, +que les pères aient trouvé un glorieux trépas +sur les champs de bataille, ou que, succombant +dans des expéditions meurtrières, loin de +leur patrie et pour propager son nom chéri, +le ventre des vautours leur ait servi de sépulture, +ou le pli d’une vague de linceul, pour +que leurs filles, leurs femmes, reçoivent, en +récompense de leurs loyaux services et de leur +cruelle agonie, cet emploi tant désiré, tant +sollicité par l’anxieuse misère de la femme ?</p> + +<p>Douze heures de service, huit cents francs +de traitement, le logement en plus, ainsi se +traduisit cet effort mémorable vers la philanthropie +qui devait, disait-on, sauver la femme +moderne et résoudre sur un point important le +problème social.</p> + +<p>A la suite de cette brillante innovation, les +petites filles de l’amiral Trégar-Creachmeur, un +marin d’épopée, et les filles d’un officier de marine +qui avait été en même temps un passionné +naturaliste et un poète délicat, devinrent, par +les soins de l’empereur, titulaires du bureau +télégraphique de Saint-Paul-Église, un chef-lieu +de canton assis à demi sur le Bessin et à +demi sur le Cotentin.</p> + +<hr> + + +<p>Jeffik avait vingt ans et Anne en avait +neuf.</p> + +<p>Leur mère, courbée sous le poids d’une destinée +trop dure, paraissait se complaire dans +un pénible rêve dont elle ne se réveillerait plus +qu’au delà de ce monde. Des jours comptés, des +nerfs ébranlés, des souffrances physiques héroïquement +endurées et des peines morales acceptées +avec la sérénité que communique à certaines +âmes une croyance opiniâtre, une espérance +d’outre-tombe inaltérable, une soif de +justice céleste, de suprême revanche et de félicités +éternelles, composaient à cette noble +femme la plus imposante figure. Rare était +son sourire, d’une pureté, d’une grâce craintive. +Un froid de sépulcre, arrêté sur ses beaux traits, +figeait son geste et sa parole, mais, s’écartant +sur son cœur, l’avait laissé battre encore, et +répondre dans un écho douloureux à tous les +appels de la pitié. Chaque jour plus affranchie +de ses regrets, elle brisait un des liens qui +l’attachaient à la terre, et, vivant dans l’attente +de l’éternité, déjà sur elle semblait s’étendre +l’ombre de son repos infini.</p> + +<p>Ses enfants la comprenaient mal, car elle +n’était point de ces mères aux baisers passionnés, +aux douces et violentes étreintes qui +réchauffent et réconfortent les petits, dans ces +instants, où, saisis de vertige et d’angoisse, on +les voit, effrayés sans raison et comme livrés à +l’épouvante d’être.</p> + +<p>Mais demande-t-on au voyageur épuisé, qui, +ayant achevé sa tâche, rentre le soir dans la +paix de sa demeure et s’étend sur sa couche +pour se livrer au sommeil, de revenir sur ses +pas et d’assister à d’autres luttes ? Allez, dirait-il +alors, courage, enfants, l’heure est trop avancée, +à chacun sa journée, moi, je succombe. +Adieu !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>Trégar-Creachmeur ! Elles le portaient, ce +nom sauvage, ce vieux nom celte qui devait +appeler jadis un barbare écho dans les antiques +forêts de chênes et retentir comme un cri de +guerre, quand les aïeux brandissaient des épieux +de frêne, frémissant aux chants de leurs bardes. +On le retrouve aujourd’hui encore, en longeant +les côtes britanniques, dans les huttes d’humbles +pêcheurs gallois.</p> + +<p>Personne à Saint-Paul-Église ne put retenir +cette rauque appellation. La domestique qu’avaient +engagée les dames Trégar-Creachmeur, +une fille massive et haute comme un géant, +interpellée à ce sujet, ne put qu’éternuer plusieurs +fois de suite sans arriver à aucun résultat. +Elle s’excusa près des commères en déclarant +que ses maîtresses arrivaient de Bretagne, +du diable, on ne savait d’éoù.</p> + +<p>Coiffée d’un bonnet de coton, cette fille ressemblait, +sauf la couleur, avec ses traits épatés, +ses lèvres lippues, sa large et plate poitrine +d’homme, son rire niais et ininterrompu, à cet +eunuque insouciant que nous avons coutume de +nous représenter à la porte d’un sérail.</p> + +<p>Elle marchait d’un pas lourd et égal, d’un +pas de bœuf, qu’aucune puissance humaine ne +pouvait hâter ni ralentir. Chargée du soin de +porter les télégrammes en ville, elle s’acquittait +fidèlement de sa tâche et recueillait par-ci +par-là quelques pourboires ; mais on l’entendait +geindre et soupirer très fort en montant +les escaliers du château qui n’avaient pas moins +de cinquante-deux marches.</p> + +<p>La façade ouest de la maison commune regardant +la campagne était percée de hautes fenêtres +garnies de vieux petits carreaux où le soleil +couchant jetait parfois des pourpres incendiaires ; +dans l’intervalle de leurs fentes et placées +régulièrement à la hauteur du second étage, au +milieu de l’édifice, deux petites lucarnes ovales +trouaient la muraille de chaque côté d’un auvent +recouvert d’ardoises et de mousses pelucheuses. +Souvent ouvertes, on les apercevait de très +loin, semblables à deux yeux noirs et creux : +les yeux sans pensée de ce grand corps de pierre.</p> + +<p>Maintenant leurs orbites vides s’animaient à +tout instant des plus étranges prunelles. Les +deux sœurs s’y complaisaient à aspirer l’odeur +des algues et de la marée, qu’apportait, par +larges bouffées, en bondissant au-dessus de la +rivière, le vent d’ouest, ce fidèle amant des +fureurs de la Manche. Le pays tout entier se +déployait devant les jeunes filles : des prés de +toutes formes, grands, petits, carrés, triangulaires, +encadrés de hauts talus faits de main d’hommes, +plantés, les uns de saules au tronc noir, +fendus par les orages et dont une partie s’échevèle +désespérément parmi les roseaux, d’autres, +de peupliers effilés en quenouilles, dépouillés +de leurs dernières feuilles, où des boules de +gui, pareilles à de vieux nids de pies, suspendent +des taches opaques.</p> + +<p>La rivière, dans un dernier détour, descendait +vers la petite ville par un large canal coupé +en plein au milieu de ce gras terrain d’alluvion, +mélangeant ainsi la fadeur de ses eaux à +l’amertume des vagues marines. Elle servait le +plus ordinairement de port à ces vaillants petits +caboteurs, sloops, briks, goëlettes, d’un mince +gabarit, affrétés par le Havre, Dieppe ou Newhaven, +qui, tanguant et roulant, bataillent avec des +flots pervers sur cette périlleuse Manche, hérissée +de récifs où s’exaspère la rage des vents, +et quelquefois à des navires norvégiens aux +voiles hautes et blanches, dont la coquille est +peinte de couleurs claires et romantiques, portant +en poupe pour patronne quelque statue de +femme, poétique allégorie, ressemblant à un +rêve ébauché, le rêve peut-être, informe et mélancolique, +de quelque primitif artiste des pays +du nord.</p> + +<p>Quand les demoiselles Creachmeur voyaient, +à l’aide de leurs jumelles marines, un de ces +grands voiliers se lever sur l’horizon devant +la silhouette des îles Saint-Marcouf, elles en +scrutaient minutieusement la forme et l’allure. +L’enfant battait des mains et s’écriait avec exaltation : — C’est +encore un bateau de fées !</p> + +<p>— Qu’entends-tu par là, lui dit un jour Jeffik +moqueuse ? tu sais bien que ces étrangers n’apportent +que du bois. De quelles fées parles-tu ?</p> + +<p>— Ce sont les fées des forêts de sapins, répliquait +l’étrange petite. Elles sont blotties dans +le cœur des vieux arbres morts.</p> + +<p>Le trois-mâts entrait au port, détendait ses +voiles, et souvent, vers le soir, un chant doux +et grave s’élançait du haut d’une vergue et +secouait sur la campagne assoupie des notes +inattendues où frissonnait la poésie du Nord.</p> + +<hr> + + +<p>Par une des belles journées de givre de ce +rigoureux hiver, un soleil frileux, d’une blancheur +aveuglante, s’étant levé sur la vallée +d’Auge, les jeunes filles se montrèrent tout +emmitouflées dans leur cadre de pierre.</p> + +<p>L’aînée, très rose, attirante, avec un joli +regard gris, au fond duquel le sphinx féminin +semblait en même temps poser l’énigme et la +résoudre. Jeffik, c’était plus qu’un Watteau et +moins qu’un Fragonard : une bouche où flottait +un sourire ironique et tendre, la grâce mobile et +capricieuse, la coquetterie d’Ève, et par-dessus +tout, le désir de plaire, la joie d’être trouvée +belle qui ôte aux jeunes filles le souci d’être +pauvre.</p> + +<p>La cadette, très blanche, un frêle et nerveux +petit corps, la pâleur d’une enfant qui pense +trop, le regard sans fond avec ce quelque chose +d’adorablement borné qui, dans l’esprit des +petits, n’est que l’ignorance de nos misères ou +le refus d’y croire, mais aussi avec ce quelque +chose d’admirablement limpide dans les prunelles, — comme +une portion éclairée de l’infini +que ces innocents apportent avec eux de la +patrie des âmes, — une crinière blonde, longue, +fine, rebelle, une irrégularité de traits absolue, +d’où la faculté de peindre tous les sentiments +passionnels, la tête toute d’expression, jamais +jolie, souvent belle. Anne n’a pas eu son +peintre, on ne la rencontre pas dans les musées, +et c’est vainement qu’on la comparerait à un +Greuze ou à un Vélasquez ; Puvis de Chavannes +l’a entrevue peut-être dans sa douceur sauvage +de petite druidesse, impressionnable et brave, +hardie et candide, violente et sensible.</p> + +<p>Et tandis que les sœurs échangeaient au-dessus +du vieil auvent leurs idées d’une lucarne à +l’autre, elles remarquèrent le maître d’école +gagnant les quais avec une hâte insolite, en +coupant à travers la prairie, dans un costume +qu’il n’avait l’habitude d’arborer que le dimanche. +Il avait roulé sur sa bottine le bas de +son pantalon noir, et un chapeau haut de +forme d’une main, un parapluie de l’autre, il +courait en chancelant, tantôt poussé en avant, +tantôt rejeté en arrière par les ensorcellements +du verglas. La dignité sévère et le +maintien gourmé qu’il avait coutume d’observer +lorsqu’il se promenait au cours des récréations +entre ses deux adjoints hypnotisés +par la crainte autant que par l’ennui, l’abandonnait +à mesure que la colère montait à son +crâne ovoïde, jaune et poli. Il frappa la terre +de son parapluie, jura, se moucha ; puis il +songea tout d’un coup dans son orgueilleuse +bêtise, qu’il devait être ridicule, et une sueur +glacée refroidit encore les deux ailes de son +nez. Justement, c’était l’heure où le maire donnait +ses signatures à la maison commune et +où monsieur le juge de paix, les avocats et les +huissiers, emplissant les coulisses du tribunal, +disposaient en sifflotant les accessoires de la +justice. Il interrogea toutes les hautes fenêtres +du premier étage. Aucune silhouette n’y dessinait +son ombre. Il allait reprendre sa route, +quand ses regards, déjà plus rassurés, montèrent, +et découvrirent, dans les demoiselles +Creachmeur, des témoins exécrés. — Elles +lui mettaient la bile dans le sang, ces filles, +à côté desquelles, sa femme, à lui, semblait +une vachère ; sans compter l’argent qu’elles +lui faisaient perdre. Dieu merci ! il prendrait sa +revanche… aujourd’hui même…, car il allait +à la rencontre d’un navire de Christiania, dont +le propriétaire, un riche armateur, lui confiait, +pour un temps, son fils Arvid Swevenmor, âgé +de vingt-deux ans, afin qu’il apprît notre langue +et s’initiât sans danger aux mœurs françaises, +« dans le sein d’une famille aussi vertueuse que +lettrée », avait eu soin d’écrire le modeste instituteur.</p> + +<p>Il se trouva qu’on avait ôté la passerelle de +bois sur la douve aux vaches qu’il fallait traverser, +ainsi que le petit jardin des douaniers, +pour se trouver sur la digue. Ce minuscule +étang, qui se prolongeait en ruisseau autour du +pré, se tenait et luisait au soleil comme un +morceau d’étain ; des joncs s’y reflétaient, et +des orties toutes noires se penchaient avec détresse +au-dessus du pâle miroir. Les gamins +ne l’avaient pas même respecté malgré sa +profondeur, et l’on y voyait l’étroit sillon de la +glissade hardie que les sabots creusent et polissent, +et que borde, comme un bourrelet de +cygne, une râpure de glace rejetée par les pieds +en un mousseux talus. Les dernières cenelles +avaient laissé choir à sa surface leurs perles +rouges, on eût dit la trace sanglante d’un oiseau +blessé ; les merles ne s’y trompaient pas.</p> + +<p>Boscher eut le geste tragique d’un homme +qui fait le sacrifice de sa vie. A pas comptés, +avec des gestes d’équilibriste, le parapluie en +balancier, il s’engagea sur l’eau, les prunelles +tournoyantes, les jambes faibles, le cœur malade ; +puis, ayant senti un craquement inquiétant, +il s’élança vers l’autre rive avec l’agilité +d’un écureuil, serra dans ses bras le tronc d’un +vieux saule, posa un pied à terre, tandis que +l’autre s’enfonçait brusquement, avec un bruit +de cristal brisé, près d’une touffe de roseaux. +Il repêcha sa jambe, ruisselante jusqu’aux genoux, +et, résigné à tout, traversa en grelottant +les plates-bandes roussies du courtil des gabelous, +secouant son pied auquel s’attachaient de +petits brins de fumier.</p> + +<p>Il était temps qu’il arrivât. Le bateau amarré, +le bruit des dernières manœuvres s’éteignait +en petits grincements de roues et de poulies ; +la planche venait d’être jetée et un jeune +homme la franchissait d’un pas dégagé.</p> + +<p>Le Norvégien portait une toque de fourrure +et une longue pelisse. Les jeunes filles ne distinguèrent +de son visage qu’une ferme et uniforme +blancheur ; elles n’aperçurent que deux mèches +de cheveux, tordues à fleur de peau comme de +l’astrakan et blondes comme du soleil, dépassant +au coin des oreilles sa coiffure fauve.</p> + +<p>Sans porter aucune attention à Boscher, +occupé près du capitaine, Swevenmor prenait +possession de cette nouvelle terre où il allait +vivre.</p> + +<p>C’était, sur les bords du petit golfe, un paysage +hollandais, coupé de canaux, sillonné de +digues enfermant dans le relief de leurs dures +maçonneries le profil des nouveaux rivages, +marécageux encore, où frisonne une mer de +joncs et de plantes marines ; et, comme un filet +d’argent aux mailles inégales étendu sur la +plaine, l’infinité des ruisselets. De l’eau, de +l’eau partout arrêtée par l’hiver dans les veines +glacées de l’humus endormi.</p> + +<p>Cependant le maître d’école se porta devant +le voyageur, et, gesticulant au-dessous de lui, +il s’efforça, non sans timidité, d’attirer son attention. +Il se haussait sur la pointe des pieds ; +même il se coiffa pour se grandir ; puis, il agita +un peu le bord de la riche pelisse du jeune +homme, et, comme ce dernier abaissait sur lui +ses yeux, — des yeux pareils à l’eau d’un glacier +où se mire un ciel bleuâtre, — Boscher se +mit à lui crier en pleine figure deux mots de +langue norvégienne trouvés dans un dictionnaire. +Cela ressemblait à un appel, au cri de +guerre et de mort d’une peuplade africaine, à +l’aboiement plaintif et aigu d’un chien auquel +on vient d’écraser la patte et qui se sauve en +hurlant.</p> + +<p>Stupéfait, le pupille de l’instituteur se pencha +vers lui avec compassion, et le désignant du +doigt, se fit expliquer par le capitaine l’affection +de ce pauvre homme. — Il l’avait pris pour un +sourd-muet à cause de son inintelligible vocifération, +ou pour un mendiant de White-Chapel +transporté de l’autre côté de la Manche, avec +son vieil habit trop large et son antique chapeau +de soie lavé par les grandes averses.</p> + +<p>Enfin, mis au courant, il s’exécuta ironiquement, +dans un français très correct qu’il parlait +avec une certaine lenteur, de n’avoir pas +deviné de suite celui dont il allait être l’hôte ; +et Boscher, entièrement désorienté, ne trouva +que ces mots à lui dire : — Alors, vous parlez…?</p> + +<hr> + + +<p>— Voilà, dit Anne à sa sœur, un jeune +prince que les bonnes fées des forêts envoient +pour rompre le malicieux enchantement qui fait +que nous sommes si pauvres. Regarde, Jeffik, +as-tu jamais vu une taille aussi haute ?… Qu’il +est grand !… qu’il est grand !… Mais le méchant +instituteur marche près de lui comme un +affreux nain et va l’enfermer pour empêcher +que nous soyons princesses.</p> + +<p>— Tu voudrais donc être princesse, petite ?</p> + +<p>— Quelquefois, murmura l’enfant.</p> + +<p>Et dans son imagination elle se sentait pénétrée +de la douce chaleur des grands salons +où souffrent des plantes alanguies et des fleurs +moissonnées en d’autres pays. — Cela devait +être si bon, avoir chaud longtemps, toujours ! +Quand on a bien couru et pétri la neige, trouver +un foyer qui rit, qui brille comme un soleil +d’été !</p> + +<p>Anne allait à l’école dans une petite pension +menée par des religieuses, filles simples, douces +et bornées. Afin de ne pas prononcer son nom, +qui était décidément trop difficile à dire, on +l’appelait au couvent « Anne de Bretagne ». +Ainsi, chacun apprit tout de suite qu’elle était +une étrangère. Objet de curiosité et d’étonnement.</p> + +<p>Pendant la mauvaise saison la bonne venait +la prendre à sept heures à cause de cette grande +place sombre qu’il fallait traverser avant d’arriver +à la maison commune et de ces hauts +tilleuls qui s’allongeaient en massifs d’ombre. +Elle l’attendait dans la cour, saisissait son panier, +et l’entraînait à sa suite. Souvent la petite +fille l’accompagnait ainsi chez les habitants où +la servante déposait les derniers télégrammes +du jour.</p> + +<p>Quelquefois c’était chez le maire. Il habitait +la plus belle route du pays, une vraie rue de +bourgeois à l’aise, avec ses maisons bien alignées +dont les fenêtres aux rideaux tirés ne +laissaient rien deviner. L’enfant, enveloppée +d’un maigre manteau descendant au bas de +sa robe, sorte de cape que l’on désignait autrefois +sous le nom de talma, attendait sous le +portail que la grosse fille eût fini de bavarder +à la cuisine. C’était long : Anne s’approchait +pour voir. — Oh ! la tentation de ce feu clair +aperçu par la porte vitrée, la vue de ce rôti qui +tournait en crépitant devant un brasier de +hêtre, au milieu de l’étincellement des cuivres !</p> + +<p>Elle aurait pu entrer là pourtant, prendre sa +part un instant de ce bien-être, pénétrer ses +moelles transies de cette chaleur de riche. En +vérité, elle l’aurait pu sans grand mal, cette +petite de neuf ans ! Mais non, elle ne devait pas +être là, avec les domestiques, mademoiselle +Trégar-Creachmeur ! Elle sentait très bien cela +dans son orgueilleuse petite tête bretonne. Et +une moue de dédain montait à ses lèvres fières.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>La nuit descendait sur le château, qui redevint +tout à coup une vieillerie très belle et très +décorative au milieu de ce paysage plat, seul au +fond de ce golfe en tout semblable à une de ces +petites baies d’Écosse que l’on nomme <i>lochs</i> en +gaëlique, et qui semblent aussi livrées à la brume, +aux brouillards, aux pluies et aux formidables +vents. Mais quel calme singulier ce soir-là : le +givre montait sur les carreaux en arbres chimériques, +en fougères d’argent ; l’ombre des +peupliers s’allongeait indéfiniment sur les prés +et venait rattraper, près de la rivière, l’ombre +plus svelte des grands mâts. Il faisait si froid +que le vent se retenait de souffler, l’eau des +marais s’épaississait autour de la face de la lune, +des flots de lumière laiteuse se roulaient sur +la campagne : c’était une nuit où l’on rêve +d’hosannas éclatant dans le silence. Jamais +il ne s’était vu de si claires ténèbres.</p> + +<p>Comme huit heures sonnaient à l’église de +la petite ville, une lucarne s’ouvrit, et Anne, +allongeant au travers sa tête blonde, se mit à +chanter à la lune.</p> + +<p>Dans son insouciance d’enfant pauvre, elle +chantait, l’orpheline, sur un air inconnu, des +vers obscurs, étranges comme elle, improvisés +dans sa tête de petit barde. Elle chantait, cette +petite fille des corsaires, cette petite fille d’une +race perdue dans les temps !</p> + +<p>Pourtant, l’hiver avait été dur pour les +« dames du télégraphe », et les vieux messieurs +qui avaient posé devant Isabey présidaient +souvent, du haut de leurs cadres, aux plus +tristes agapes. C’était vraiment de la gêne, +décente et bien cachée, supportée avec un +égal courage par la mère, la jeune fille et +l’enfant.</p> + +<p>Pour ce qui touchait à l’extérieur, les apparences +étaient à peu près sauves, mais au prix +de quelles privations ! Dans le salon, un feu de +bois se trouvait préparé sur des copeaux ; on ne +l’allumait qu’au cas d’une visite tout à fait importante. +On se nourrissait des mets les plus +grossiers ; encore, pour faire la soupe du soir, +le fagot manquait-il souvent. Ensuite, sur les +cendres chaudes, il arrivait de griller, par extra, +un morceau de salaison marine, ou quelques +petits poissons saturés de salpêtre, apportés de +Terre-Neuve, au retour des grandes pêches, et +qui sont un manger en honneur dans les vieilles +familles bretonnes où l’on garde les coutumes +des ancêtres. Le thé suivait dans ces fragiles +tasses de Chine si précieuses qui, soulevées par +des mains diaphanes, donnaient un air de raffinement +tout à fait étrange à cette fin de repas +de misère.</p> + +<p>D’ordinaire, une lecture en anglais, pendant +laquelle les souris s’en donnaient à cœur joie, +terminait la soirée. Parfois, une chouette, attirée +par la lumière, heurtait la vitre de son bec +et fixait dans l’intérieur, avec curiosité, des +yeux qui ne sont pas méchants du tout, ainsi +qu’on se l’imagine, mais où l’on trouve au +contraire une singulière douceur. Pour dire la +prière, on s’agenouillait en face d’une Vierge +dorée, la brune Vierge provençale qui protège +les marins contre les furies de cette mer trop +bleue, trop belle, sur laquelle s’étend son pouvoir, +et que l’on n’aime jamais, comme l’Océan, +d’un inguérissable amour.</p> + +<p>Mais ce soir-là c’était fête.</p> + +<p>— Vous nous attendrez en disant votre chapelet, +mère, n’est-il pas vrai ? Vous avez là un +bon petit feu, le thé est prêt : je vais avancer +le paravent derrière vous afin que le froid ne +vous tombe pas sur les épaules. A onze heures +nous serons revenues.</p> + +<p>Et Jeffik, sur le point de partir, achevait de +mettre ses gants.</p> + +<p>— En effet, répondit la vieille dame, il fait +presque chaud ici aujourd’hui… Il me semblait +que nous n’avions plus d’aussi gros bois, +Jeffik ?</p> + +<p>— C’est Anne qui a arrangé cela, maman, +répondit la jeune fille désireuse de glisser sur +un fait, favorable après tout, qu’elle ne s’expliquait +pas davantage, ayant brûlé elle-même la +dernière souche de hêtre ; je ne l’ai pas remarqué.</p> + +<p>La petite, disparaissant à propos, semblait +s’être évaporée. Elle avait des façons à elle +d’aller, de venir, d’ouvrir et de fermer les portes +à la manière des fantômes que l’on n’entend +jamais.</p> + +<p>Des bruits inaccoutumés montaient de la +pelouse. On entendait des gens marcher en +hâte, rire ou causer ; des matelots, reconnaissables +à leur voix, à leur gaieté bruyante, +chantaient en courant lourdement ; des bourgeois, +sans songer à la lune, portaient de petites +lanternes dont la lumière piquait le givre +d’un fuyant reflet d’or. Tous se dirigeaient vers +la halle au beurre, sous les tilleuls, où une +troupe de passage donnait un concert ce soir-là.</p> + +<p>Jeffik alors ouvrit la fenêtre et appela de sa +voix jeune et claire : — Monsieur Saussaie ?</p> + +<p>Aussitôt, du côté opposé, une voix répéta en +parodiant : — Monsieur Saussaie ?</p> + +<p>— Tiens, dit Jeffik avec joie, l’écho est là, +ce soir.</p> + +<p>Et en même temps un bonhomme répondit +d’en bas en chevrotant : — Me voilà, Mesdames !</p> + +<p>C’était un haut vieillard, très maigre, très +voûté, portant des lunettes au-dessus desquelles +il envoyait ses regards, en remontant sur son +front, dans une contraction de sa pensée, ses +sourcils réunis en houppes grises. Il tenait le +plus souvent ses mains dans les poches de son +gilet, et ses longs bras décharnés dessinaient +ainsi un angle aigu et grêle qui faisait ressembler +sa personne à une grande sauterelle.</p> + +<p>Il jouissait dans la maison commune d’une +pièce sombre et humide comme une geôle, à +peine éclairée par une moitié de fenêtre enfoncée +profondément dans le granit. Moyennant +cette faveur, il balayait la mairie, affichait les +bans, mesurait le bois aux pauvres de la ville +et servait le commissaire de police qui demeurait +comme lui dans l’aile droite. Le reste du +temps il fabriquait des souliers de paysans. +Sobre, doux, triste, il ne sortait jamais du +château. Il trouvait moyen d’élever des fleurs +dans sa soupente ; une pie apprivoisée partageait +sa solitude. Son ménage, — il était +veuf depuis trente ans, — paraissait aussi bien +rangé que par les mains d’une femme très soigneuse.</p> + +<p>Tout le jour, un grand silence l’enveloppait ; +le tic-tac d’une horloge tombait dans son nid +de vieil oiseau avec une netteté fatidique, et le +soir, dès huit heures, hiver comme été, il se +couchait, en montant à l’aide d’une chaise, sur +son lit élevé où son grand corps maigre pesait +à peine sur les matelas de plume.</p> + +<p>Le père Saussaie ne s’attachait pas facilement, +son vieux corps avait trop peiné. Son histoire +devenait si ancienne que tout le monde l’avait +oubliée ; et ils se faisaient rares dans le pays +ceux qui se souvenaient de l’avoir vu un homme +droit et jeune, tenant à la main un enfant. Cependant, +il s’était pris d’amitié pour les dames +Trégar-Creachmeur et il semblait trouver +plaisir à leur rendre mille petits services très +délicats, avec son air fidèle d’antique serviteur.</p> + +<p>On le disait avare parce qu’il était tempérant, +et sournois parce qu’il n’éprouvait pas le besoin +de se confier aux indifférents. Il se connaissait +dans les plantes et dans les bêtes, et parlait +avec une sorte de science philosophique de +toutes les choses de la nature. On lui reprochait +surtout d’être sans reproches. Il allait à l’église +le dimanche, communiait à Pâques ; le jour des +rameaux il ne manquait jamais d’apporter un +brin de buis consacré qu’il attachait au-dessus +de son bénitier de vieux Rouen, sous le portrait +de sa défunte. Il y avait encore dans son logis +une autre peinture sur la cheminée. Elle représentait +un beau garçon de vingt-cinq ans aux +traits durs et impérieux. Lorsque des étrangers +le questionnaient à ce sujet, il ne répondait +pas et parlait d’autre chose. Mais un jour +qu’Anne l’avait interrogé à son tour, le père +Saussaie, suspendant son travail, répondit en +tremblant : — C’est mon garçon, Mademoiselle !</p> + +<p>Ses bons yeux gris étaient pleins de larmes.</p> + +<p>Alors l’enfant émue, détournant la tête, avait +demandé encore : — Mon Dieu ! serait-il mort, +mon bon père ?</p> + +<p>— Qu’il le soit ou non, c’est tout comme, +allez !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>Onze heures sonnèrent. Au dedans, le feu +crépitait doucement ; au dehors, tout était +figé, immobile. Il semblait qu’il y eût un temps +d’arrêt dans la marche éternelle des choses, +comme si rien ne devait plus bouger dans la +nature cristallisée, comme si les affreux vents +d’ouest ne devaient plus tordre les grands arbres +du pays d’Auge, comme si la neige devait rester +toute blanche indéfiniment, et les fleurs de +givre, les fleurs de nacre, tendre toujours leurs +draperies fragiles sur les brins d’herbe, suspendre +leurs pendeloques étranges au bord des +toits.</p> + +<p>La vieille dame bretonne égrenait toujours +son chapelet devant le feu de hêtre, mais la +prière un peu machinale qu’elle disait pour ses +pauvres morts s’échappait avec douceur de ses +lèvres, sans entraver son esprit, qui remontait, +dans un triste retour, le courant de ses jours +passés.</p> + +<p>Enfant, jeune femme, elle se revoyait, ce +soir-là, à chaque phase de sa vie, nettement, +sans omettre un détail, photographiée dans un +coin oublié de sa mémoire. C’étaient comme +des portraits d’elle longtemps égarés qu’elle +eût trouvés tout d’un coup au fond d’un coffret, +sous des lettres d’amour ou des fleurs séchées. +Elle revivait tout d’une pièce en telle attitude, +d’une façon unique, et tout s’harmonisait dans +cette peinture, concourait à reconstituer l’être +qu’elle était alors, le moi qu’elle avait à jamais +dépouillé par d’innombrables et fugitives transformations.</p> + +<p>Enfant, le jour de sa première communion. +La toilette terminée, quelqu’un, qui donc ? sa +mère, sans doute, l’a saisie entre ses bras, et +élevée vers une glace… Elle revoyait, ô avec +quelle netteté, le tour harmonieux de ses boucles +brunes, les fleurs de son voile de dentelle, +les roses pressées de sa couronne, elle sentait +craquer sous ses pieds le satin blanc de ses +souliers, puis, elle avait fermé ses yeux dans +la crainte de se trouver trop belle, pour Dieu ! +Quel espoir confus, alors ! Quelle légèreté ! +Quelle joie de vivre !</p> + +<p>Puis, c’était ailleurs, un jour de printemps, +à l’époque de l’amour. Devant elle, celui qu’elle +aima, celui qui la troublait d’un regard, celui +pour qui ses yeux versèrent les larmes inépuisables +de la jeunesse, celui qui ne la posséda +jamais, se tenait jeune et superbe. Qu’il était +charmant ! Elle craignait, en vérité, de ne pas +être assez belle pour lui plaire, et voilà que, des +fleurs de trémaine dans les mains, après une promenade +champêtre, toute rose de grand air et de +passion, elle avait souri en rentrant, à cette ombre +radieuse qui souriait aussi au fond de la psyché +et qui était, elle, l’amoureuse. Et quelqu’un +encore se tenait là, quelqu’un d’ancien, sans +doute, et de flétri par la vie, lui avait murmuré : — Jouis +bien de l’heure présente, savoure également +tes joies et tes larmes d’amour. Un jour +viendra où tu te souviendras de ces choses si +importantes pour toi aujourd’hui, comme d’une +légende, de ces instants comme d’un rêve… +Tu diras, avec quel étonnement ! — C’était +moi ! c’était donc moi ? — Et tu consulteras ton +cœur refroidi ; tu lui diras : — C’était donc toi +qui battais si fort dans mon sein de vierge, +dans mon sein de jeune femme ? toi qui te gonflais +de pleurs ? je ne te connais plus !</p> + +<p>Et tandis que ces visions d’un autre temps +se déroulaient devant ses yeux fermés, et que +les grains ternis de son chapelet d’argent glissaient +sur ses genoux, un à un, espacés comme +des larmes, une voix qui se lamentait parvint +jusqu’à elle, frappant d’abord son oreille, sans +entamer ses songes.</p> + +<p>Elle revenait petit à petit du pays de sa jeunesse. +Là s’étaient déroulées à ses yeux des +scènes semblables à des mirages. Cette terre +que sa pensée avait parcourue ressemblait à ces +îles païennes, vertes et embaumées, où ses +pères, les vieux Celtes, plaçaient leurs radieuses +fictions. Sur des arbres dont les feuilles +s’étalaient larges comme des peaux de buffles, +des oiseaux aux ailes de rubis se balançaient +parmi les fleurs ; un peuple qui rit et qui chante, +un peuple d’enfants, aux cheveux bouclés, y +vivait sans souci et sans décrépitude. De mystérieux +navigateurs avaient tracé le tableau de +ces heureuses contrées, vers lesquelles nul ne +pouvait plus orienter son esquif, mais où +l’esprit assouvissait toutes ses chimères et dont +l’existence supposée rassasiait un instant l’idéal +affamé. — Comme ces terres fantastiques qui +n’existaient que dans le cerveau fertile du +peuple indo-celte, notre passé nous apparaît +tout brillant et exotique, lointain et proche, +douteux, ayant participé à notre vie et participant +déjà à notre mort.</p> + +<hr> + + +<p>La voix n’avait pas cessé ses appels lamentables. +C’était un organe débile, un peu traînard :</p> + +<p>— Isidore !… Isidore !…</p> + +<p>En même temps, la mère des jeunes filles +aperçut une femme suspendue dans le vide +s’accrochant désespérément à la pierre d’une +fenêtre de l’aile gauche, occupée par l’instituteur. +Madame Trégar-Creachmeur reconnut +aussitôt la tante du maître d’école, pauvre +vieille presque centenaire qu’on laissait souvent +seule et qu’on ne soignait plus. Le poids de +son corps distendait horriblement ses bras ; ses +mains et sa coiffe paysanne paraissaient d’une +blancheur spectrale ; ses pieds grattaient le mur +et cherchaient vainement un point d’appui sur +la corniche effondrée. Un bruit sec s’entendit : — Clac. — Un +de ses sabots venait de tomber +sur le trottoir de granit.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Trégar-Creachmeur se trouvait, selon +toute vraisemblance, seule dans la maison à +cause de la fête ; mais incapable de mesurer +l’impossibilité physique où elle se trouvait de +secourir, sans aide, l’infortunée, elle s’élança +aussi vite que lui permettaient ses forces débiles.</p> + +<p>Il lui fallait descendre cinquante-deux marches +pour arriver sur la place, pénétrer dans l’autre +corps de logis et gravir un escalier identique +pour atteindre la porte du maître d’école. En +admettant qu’elle parvienne à l’ouvrir, que +ferait-elle ? grand Dieu !</p> + +<p>Elle cherchait, tout en courant, à se rappeler +des moyens de sauvetage, réclamant une inspiration +du ciel ou quelque miraculeuse intervention.</p> + +<p>En réalité, des secondes séparaient d’une +mort affreuse la malheureuse paysanne. La +noble femme qui volait à son secours s’attendait +à la voir expirante et effondrée au pied du +château ; mais quand elle fut en bas, levant la +tête, elle vit encore au même endroit, le corps +de M<sup>lle</sup> Perpétue. Son autre vieille galoche de +bois était tombée en tournoyant à côté de la +première : — Clac.</p> + +<p>Cependant la vieille fille, en dépit de ses quatre-vingt-quatorze +ans, se cramponnait encore +avec une force véritablement prodigieuse au +rebord de la fenêtre.</p> + +<p>A ce spectacle, la dame du télégraphe, prise +d’un incertain espoir, se jeta dans l’aile gauche +qu’elle franchit sans reprendre haleine. Une +première porte céda sous ses efforts. Elle en +ouvrit et en ferma beaucoup ainsi sans arriver +à celle de M<sup>lle</sup> Perpétue. Dans l’une des pièces +qu’elle traversa, un jeune homme qui dormait +tout vêtu sur un lit de sangle, au milieu de +son bagage en désordre, se dressa sur ses +pieds, effaré.</p> + +<p>La mère des jeunes filles était dans un de ces +états d’esprit où rien ne peut plus surprendre +ou épouvanter davantage. Elle saisit donc le +bras du Norvégien et l’entraîna à sa suite.</p> + +<p>Il avait refusé d’entendre le concert, arguant +de fatigue, puis s’étant étendu pour rêver un +instant, sans quitter ses habits, le sommeil +l’avait emporté tout d’un coup très loin de Saint-Paul-Église, +vers le Nord.</p> + +<p>La pauvre vieille ne se lassait pas d’appeler +Isidore !</p> + +<p>Il y eut un moment tout à fait affreux, où le +jeune homme, livide d’angoisse, malgré sa +force désespéra de la sauver, se sentant lui-même +attiré vers le vide. Enfin, raidissant ses muscles +dans un effort colossal, il parvint à enlever et +à remonter la bonne femme, qui s’attachait à ses +vêtements avec une sauvage énergie. L’étranger +lui fit lâcher prise en détachant un à un, +avec douceur, ses doigts usés et noueux de +paysanne. On l’assit dans une chaise où elle +eut une sorte de syncope, les yeux fermés, les +cheveux en désordre, son bon visage habituellement +tout rose, pâli et soudain creusé de +rides plus profondes.</p> + +<p>La chambre qu’occupait la pauvre fille était +dans un état de délabrement, de saleté et de +misère vraiment affreux. Quand elle reprit ses +sens, le jeune homme lui demanda comment la +chose était arrivée.</p> + +<p>— C’est bien drôle, mon bon Monsieur, expliqua-t-elle +avec une vive tension morale, c’est +tout à fait drôle ! jamais ça ne m’était arrivé… +Je croyais être encore chez nous, à Cricqueville. +Près de not’jardin y avait comme ça une +petite barrière en bois que j’enjambais dans ma +jeunesse ; alors, j’ai enjambé. Mais maintenant +on a creusé un trou à côté, ajouta-elle en mêlant +le passé au présent ; je ne savais pas, moi, +vous comprenez ; alors j’ai tombé, puis j’ai appelé +Isidore. Vous savez, Isidore ? c’est un petit +que j’ai élevé.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que cet Isidore ? interrogea +le jeune homme en s’adressant à +M<sup>me</sup> Trégar-Creachmeur.</p> + +<p>— C’est l’instituteur, Monsieur, le neveu de +cette malheureuse.</p> + +<p>— Oh ! exclama-t-il avec un geste de dégoût.</p> + +<p>— Ben sûr qu’il n’est pas là, Isidore, reprit +la vieille en pleurant, y m’aurait ben tirée d’çu +trou-là. Pensez donc, c’est quasi mon enfant.</p> + +<p>Elle racontait maintenant, dans son parler +décousu de pauvre folle, où éclatait à tout moment +son attachement de campagnarde pour la +terre, l’herbe et les vaches, combien elle avait +aimé l’instituteur.</p> + +<p>Il avait été pour elle l’illusion de la maternité. +Elle se souvenait de ses mots d’enfant, des +habits qu’elle lui mettait, d’une fièvre scarlatine +qu’il avait faite, — même qu’elle était restée +quarante jours sans se coucher. — Depuis +il s’était écoulé des temps dont elle ne se rappelait +plus. Enfin, elle l’avait vu arriver à +Cricqueville, au petit matin, dans une carriole. +Ils étaient allés dans le jardin où il avait cueilli +tout ce qui se trouvait de prêt à manger. A ce +moment, les haricots commençaient à fleurir au +bas des rames ; et ça sentait si bon, la rosée +sur les fleurs des haies, qui ont, comme on le +sait, des odeurs amères et doucettes, qu’elle +avait dit : — j’vas faire un bouquet pour porter +à ta bourgeoise, mon neveu.</p> + +<p>L’idée l’avait prise, vu qu’il ne manquait pas +autour de sa masure de plantes aussi belles +qu’on pouvait le désirer : des lys jaunes, palais +d’été des coccinelles, et des jalousies, parure +ordinaire des courtils normands.</p> + +<p>— Inutile, avait-il répondu, ma femme n’a +pas le temps ; puis, vois-tu, des fleurs qu’on +met dans l’eau, ça sent mauvais dès le lendemain, +alors ça empoisonne les maisons.</p> + +<p>— Je ne savais pas que c’était aussi pire, +dit-elle avec docilité. Vous êtes à l’étroit, peut-être ? +Ce que c’est que d’habiter les villes, mon +pauvre fieu !</p> + +<p>Mais lui, expliquait, au contraire, que loin +d’être gêné, il demeurait dans un château dont +on avait chassé les seigneurs autrefois pour les +remplacer par des gens comme lui. C’était d’un +bon exemple pour le peuple.</p> + +<p>Ben sûr, vraiment, approuvait-elle, — ayant +habitude de se tirer ainsi des choses qu’elle ne +comprenait pas, par esprit de conciliation et +d’ignorance, — car de si grands savants, on +est obligé de les traiter un peu comme les +ivrognes, sauf respect, on dit toujours comme +eux.</p> + +<p>Après, par manière de farce, il lui fit mettre +ses plus belles hardes et sa coiffe brodée. Elle +riait de tout son cœur alors, la pauvre vieille +aux yeux d’enfant, d’une telle fantaisie. Elle rit +davantage encore quand il la hissa dans sa carriole +où elle s’assit sur une chaise, bien tranquille, +les pieds chauds dans la paille. — Quel +farceur que ce Zidore ! — Il disparut un instant +et revint avec toute la basse-cour garrottée qu’il +déposa près de M<sup>lle</sup> Perpétue : quatre poules +de Houdan, un beau coq pattu, des canards.</p> + +<p>Singulière idée, qu’il avait, pourtant, de lui +prendre ses poules. Bah ! c’était son bien après +tout, et puis, elle n’allait pas commencer à lui +refuser quelque chose à cette heure.</p> + +<p>Mais quand elle le vit entasser pêle-mêle tout +ce qui lui tombait sous la main, elle l’arrêta en +riant de plus belle.</p> + +<p>— Tu sais bien, mon fieu, que je ne peux +pas m’absenter seulement une journée, rapport +aux bêtes. Quand je serai plus vieille, je les +vendrai. Laisse-moi te retirer encore quatre +sous.</p> + +<p>Dans le même instant, sans l’écouter, il avait +ramassé les guides, et, sautant près d’elle, il +cinglait sa bête d’un vigoureux coup de fouet. +La jument qui sentait l’écurie, régalée d’une +grosse botte d’herbe fraîche, détala en galopant +avec ardeur sur la grande route sous l’ombre +frissonnante des trembles.</p> + +<hr> + + +<p>C’était écrit, M<sup>lle</sup> Perpétue ne dormirait +jamais plus dans le lit où, près d’un siècle auparavant, +son père, jeune laboureur, l’avait conçue +avec joie et espérance, où sa mère l’enfanta +dans la douleur et l’amour.</p> + +<p>Dans la vieille masure, des générations de +paysans, accomplissant leur destinée, avaient +battu le sol noirci de leurs sabots de hêtre ; sur +la table massive, mangeant le pain du champ, +buvant le cidre du pommier, ils avaient échangé +un certain nombre de paroles, toujours les +mêmes, répondant à des préoccupations semblables ; +leurs idées, tristes ou joyeuses, se succédaient, +comme les événements, dans une symétrie +invisible et inéluctable. L’antique horloge, +méditant dans son cercueil de forme égyptienne, +leur avait, dans ses brusques réveils, mesuré +avec intégrité toutes les heures de leur vie. Ils +étaient morts, comme les hommes de la terre, +stoïques, le nez au mur, sachant que ça ne +pouvait pas toujours durer.</p> + +<p>Tout contre la maison, on avait planté un +baliveau, sans réfléchir, bien sûr, qu’il pouvait +devenir un chêne de futaie, beau à voir, qui, en +se gonflant des sèves printanières, pousserait la +caduque chaumine. Déjà il la tenait toute dans +ses racines tortueuses et noires comme des +serres et la soulevait presque. Quelques saisons +encore et elle s’effondrerait à ses pieds dans la +pose lamentable des vaincus : il n’en resterait +plus qu’un pan rectiligne, troué d’une chatière, +où le jeune berger passerait en riant sa tête +hâlée. Le laiteron, la ciguë, l’ortie, le pissenlit +prospèreraient à cette ombre ; la pluie y creuserait +une mare verdâtre au bord de laquelle les +dames vertes s’assiéraient en rond, confondues +dans les herbes fines et la prêle ; l’orfraie s’abattrait +au crépuscule sur cette ruine, et, se cramponnant +aux pierres, dardant sur ces choses +des regards aigus, y contemplerait l’ignoré.</p> + +<p>On n’avait pas toujours désigné la tante du +maître d’école sous ce nom de Perpétue si bien +ajusté maintenant à son grand âge. Autrefois, +lorsque, sur ses joues rondes, s’étalaient les +couleurs délicates d’une fleur de pommier, on +choisissait pour elle, parmi ses six patronnes, +quelque appellation plus tendre.</p> + +<p>Ses parents, obéissant à la coutume normande, +n’avaient pas trouvé trop d’une procession +de six vierges saintes, palmes en mains, +yeux baissés, pour escorter leur enfant dans +la vie.</p> + +<p>Comme elle semblait douce, on la nomma +Aimable ; comme elle était vermeille, on la +nomma Rose ; comme elle avait l’épiderme +neigeux, on la nomma Blanche ; les longs jours +qu’on lui souhaitait furent cause qu’on ajouta +Perpétue ; Félicité vint après, pour marquer +qu’elle apportait la gaîté ; Magloire couronna +l’œuvre, car elle fut belle.</p> + +<p>Aimable, Rose, Blanche, Perpétue, Félicité, +Magloire !</p> + +<p>Elle était si candide qu’elle ajouta foi à tout +ce qu’il plut à son neveu de lui raconter, lorsqu’il +l’eut installée chez lui à Saint-Paul-Église, +pour excuser la séquestration où il la contraignait. +Du reste, le changement de vie, les mauvais +soins, l’isolement et le regret d’avoir quitté +sa maison et ses bêtes affaiblirent vite sa tête +et troublèrent ses pauvres idées.</p> + +<p>Elle aimait de plus en plus Isidore.</p> + +<p>Sa constitution résistait à tout. Presque tout +l’hiver, elle coucha la fenêtre ouverte, par instinct, +pour entendre, avant le jour, le chant aigu +de la trairesse qui va de vache en vache au +travers des prés recueillir le lait pour le compte +de son maître.</p> + +<p>Ce chant sonnait dans la nuit ou dans l’aube, +lointain comme le son des cloches passant au-dessus +des bois.</p> + +<p>Elle qui n’avait jamais gravi d’autres degrés +que ceux de sa petite église, monté d’autre escalier +que l’échelle des granges, elle se sentait +tout étourdie d’être si haut au-dessus de la terre, +un grand vertige la prenait, aggravant encore +le désordre de sa pensée.</p> + +<hr> + + +<p>M<sup>me</sup> Trégar-Creachmeur et Arvid Swevenmor +écoutaient, en proie à la stupéfaction et à la +pitié, les paroles incohérentes s’échappant des +lèvres de la vieille fille. Soudain, une clameur +retentit dehors sous les tilleuls, mêlée au ronflement +d’un dernier accord : on sortait du concert, +et la foule, se divisant en groupes de bourgeois, +remontait vers la petite ville muette, +tandis que les marins, les chalutiers, les calfats +et les gens du peuple s’acheminaient dans le +voisinage de la maison commune, du côté des +quais et du quartier des pêcheurs, précédés +d’une horde de gamins effrontés qui se battaient +en se roulant sur la glace ou se poursuivaient à +outrance en poussant des cris sauvages.</p> + +<p>Le maître d’école parut aussi avec le reste +de ses pensionnaires marchant deux par deux, +très sages, comme des petits pantins noirs ; et, +derrière eux, groupés par le hasard, suivaient +tous les hôtes du bâtiment communal : le concierge +Ledormeur, sa femme et ses filles, le +commissaire de police, le père Saussaie accompagnant +Anne et Jeffik, et, par derrière, avec +des grognements d’ivrogne, deux matelots, +coupables de vacarme nocturne, colletés par le +gendarme de marine, se laissaient docilement +mener en prison dans les souterrains du château.</p> + +<p>A ce moment, le jeune Norvégien, étant descendu +au devant de Boscher, le rejoignit sur la +place et, l’arrêtant, se mit à lui raconter l’accident. +Chacun, pris de curiosité et flairant une +nouvelle, s’approcha, fit cercle, voulut savoir. +On le suivit dans l’intérieur, à son grand déplaisir, +et, gravissant l’escalier derrière lui, on +se hâtait en gémissant, comme dans une maison +incendiée.</p> + +<p>La chambre de M<sup>lle</sup> Perpétue fut envahie par +tout ce monde. Pour couvrir leur honte et leur +dépit, le mari et la femme, la figure mauvaise, +se déchaînèrent sur leur tante.</p> + +<p>— Nous avons autre chose à faire, comprenez-vous, +Madame Trégar, dit la mégère, cherchant +une approbation dans les yeux de la veuve, +que de rester à la regarder ; car ce n’est pas +avec ses douze cents francs de rente que nous +pouvons vivre, comme elle, à rien faire !</p> + +<p>— C’est bien simple, ajouta Boscher en se +frottant les mains avec embarras et en marchant +à travers la chambre, très simple, en vérité ! on +clouera les fenêtres, voilà, elle sera bien attrapée… +Du reste, elle a des idées !… mille exigences… +Ainsi, ne voulait-elle pas une chambre +ouvrant sur la rivière, parce qu’à l’entendre, +il lui fallait voir les vaches ! Eh bien ! vous +savez, continua-t-il gravement en touchant son +front du bout de l’index ; c’est là, là !</p> + +<p>— Comme si ce n’était pas plus plaisant de +voir passer le monde sur la place, minauda +M<sup>me</sup> Boscher, grosse brune sanguine, en tourmentant +à son corsage une longue épingle à +tête noire qui ne la quittait jamais et qui lui +servait à trépaner les canards.</p> + +<p>— Pendant un temps, figurez-vous, poursuivit +le maître d’école en agitant sa tête avec des +gestes de corbeau et en grimaçant un rire +bilieux, c’était vers l’été, chaque fois que j’entrais +dans sa chambre elle me disait d’un ton +suppliant : — Mon neveu, apportez-moi une +brassée d’herbe, je vous en prie, mon neveu. — Comprenez-vous +ça ? Pouvais-je obtempérer +à un pareil désir, hein ? Ah ! Ah ! Ah !</p> + +<p>Il prenait à témoin le commissaire de police +qui se tenait tout seul, les yeux baissés, les +mains croisées sur son gros ventre, le torse +immobile sur ses petites jambes, dans une attitude +très humble, à cause de cette pêche aux +grenouilles à laquelle il s’opiniâtrait non sans +quelque honte. Malgré la timidité que lui imposait +la pénurie de ses ressources vis-à-vis +d’un personnage comme M. Boscher, il prit la +parole avec une certaine assurance :</p> + +<p>— Tant pis, Monsieur, si mon avis vous déplaît, +mais je trouve coupable la négligence dans +laquelle vous laissez cette demoiselle. Vous +feriez mieux de satisfaire ses pauvres lubies, +elles ne sont pas ruineuses.</p> + +<p>— Je te l’avais dit, glapit la femme de l’instituteur, +que tu n’aurais que des désagréments +avec ta tante. C’est pour te faire du tort, par +méchanceté, qu’elle a fait semblant de se jeter +par la fenêtre ! Va, va, mon pauvre ami, c’est +bien fait pour toi… tu es trop bon, on se moquera +toujours de toi…</p> + +<p>Puis, en s’excitant, elle se lançait dans des +phrases embrouillées, avec des sous-entendus +venimeux à l’adresse de M<sup>me</sup> Trégar-Creachmeur, +dont le visage exprimait seulement une +froide et dédaigneuse tristesse ! Savait-on au +juste comment la chose s’était passée ? — Tout +cela ne lui semblait pas clair. — Ses affaires ne +regardaient personne. Ce n’était pas elle qui +verrait, au milieu de la nuit, les voisins se +balancer par les fenêtres !… Que chacun reste +chez soi et vive comme il l’entend.</p> + +<p>Sur ces mots, les personnes présentes se +retirèrent en commentant l’accident.</p> + +<hr> + + +<p>Malgré l’heure avancée, Jeffik, une fois rentrée +dans sa chambre, ne se sentit aucune envie +de dormir. Elle procéda à sa toilette avec une +extrême lenteur, allant d’un meuble à l’autre, +sans but, le visage resplendissant d’une beauté +grave. Ses cheveux à l’abandon, elle s’approcha +de la croisée et l’ouvrit.</p> + +<p>Plus que jamais, sur la campagne immobile, +s’étendait une éphémère parure d’arabesques +cassantes comme du verre, filé en un instant +par le souffle du Nord ; et des fils de glace, +semblables à des cordes d’argent, descendaient +des branches noires, en ébauchant des formes +de harpe.</p> + +<p>Mais sous les yeux de la jeune fille se déployaient +d’autres paysages, des paysages de +rêve. Son imagination, comblant tous ses désirs, +courait à perdre haleine jusqu’aux bornes +de sa destinée et revenait vers elle chargée de +fleurs.</p> + +<p>C’est en vain qu’elle se demandait de quel +breuvage cette journée avait enivré ses espérances +confuses, ou de quelle nourriture altérante +et suave son cœur devenait soudain affamé. +Une pudeur l’empêchait de répondre. Le +froid n’arrivait pas à la transir, elle restait là +sans entendre les heures tomber l’une après +l’autre du haut de la tour de l’église, sans apercevoir +le feu tournant de la Hogue, au bout de +l’espace, rouler sur la mer ses deux gros yeux +dont l’un est vert et l’autre rouge.</p> + +<p>Tout à coup, une chauve-souris qui remontait +dans les combles toucha son front. Jeffik +n’en eut point peur et s’imagina tout aussitôt, +en se glissant frileusement entre ses draps, que +c’était peut-être une jeune mère venant allaiter +ses petits et les étreindre avec douceur entre +ses ailes de toile noire tissée par la nuit.</p> + +<p>Comme un troupeau affamé d’herbe fraîche se +presse devant le pré contre la barrière que va +lever le berger, puis s’éparpille, se précipite, +se roule sur les fleurs ou s’abreuve au ruisseau +et se livre en liberté à toutes ses fantaisies, +ainsi le sommeil, cet autre berger, rassemble +autour de lui les hommes épuisés, et, de sa clef +d’or, ouvre devant leur âme captive la porte +de l’infini.</p> + +<p>Petit à petit les idées de la jeune fille se déformaient, +se séparaient. Des êtres dont elle ne +distinguait pas la forme se partageaient sa +conscience, et, parlant très distinctement avec +des voix qu’on n’entendait pas, ils se substituaient +à elle, mettant à nu, sans vergogne, les +sentiments les plus ignorés. Alors elle devenait +le compagnon inséparable de ces mystérieux +interlocuteurs, et ils la traînaient à leur suite +dans leurs voyages. Elle tenait déjà de leur immatérialité, +car elle ne participait plus du toucher, +franchissant, plus légère qu’une brume, +le sommet des montagnes, entrant, sans les +effleurer, dans des barques sans voiles ni matelots, +toujours suivie de ces créatures de rêve +qui dialoguaient sur elle, et Jeffik sentait que +son corps était de trop dans ces pérégrinations, +qu’il n’était rien, qu’une misérable apparence.</p> + +<p>Naviguant sur une mer rude et hérissée de +récifs, le mystérieux vaisseau où s’était embarquée +son âme côtoyait un monde bouleversé +et terrible. Parfois Jeffik se posait sur des roches +noires au milieu desquelles, dans des couloirs +de granit, s’élançaient et tourbillonnaient +en blêmissant les eaux marines ; tantôt elle traversait +des étendues mornes comme un désert +sans soleil, et tantôt, sur des pentes riant +au midi, des prairies d’un vert luisant, plus profond +que l’émeraude, émaillées d’une flore alpestre +et estivale ; ou bien elle s’élevait avec +une douceur d’assomption vers des cimes boréales, +blanches comme le visage des statues.</p> + +<p>Au-dessous de la jeune fille, le sauvage océan +gisait, lapidé d’innombrables îles dont le chaos, +aidé par les volcans et les déluges, avait tracé +la sombre architecture, empruntant des formes +aux remparts que construisent les hommes, à +leurs tours, à leurs châteaux, s’inspirant aussi +de la carapace des monstres ou des contours +du brouillard.</p> + +<p>Moins dense que l’infime goutte de pluie détachée +d’un nuage, plus subtile que l’air, plus +vague qu’un atome, Jeffik errait dans cet archipel +désolé, quand elle rencontra une immense +pierre druidique qui se balançait au vent comme +un bouleau. Là se tenait un homme, ou le +fantôme d’un homme : un homme plutôt qu’une +forme vaine, car l’étreinte dont il l’enveloppait +en demeura dans toute sa chair de femme. Et +jamais plus beau visage ne lui était apparu, +jamais taille plus noble n’avait dessiné des linéaments +aussi purs sur le fond des mers, +quand le couchant, entouré d’un halo de pourpre, +semble porté sur les eaux comme l’Esprit +de Dieu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p>Le concierge Ledormeur habitait avec sa famille +deux petites salles basses aux voûtes surbaissées. +Dans l’une il installa, avec la permission +de la ville, une boutique louche, où l’horlogerie +semblait un prétexte destiné à cacher +une autre industrie. Le bruit courait qu’il appartenait +à une sorte de police, qu’il faisait +partie d’une société de propagande créée par +l’Empire dans les campagnes, cachant tout un +système occulte de dénonciations et de vengeances. +Il avait en effet de mystérieuses disparitions, +au cours desquelles sa femme, une +ancienne beauté de village, répondait aux +clients trop curieux : — Vous le voyez bien, il +est en route.</p> + +<p>Une imagerie spéciale couvrait les murs du +logis de grossières enluminures que l’agent +bonapartiste répandait à profusion sur le pays +normand. L’une représentait le prince impérial +à l’âge de douze ans, porté sur des drapeaux +entrecroisés que supportaient les épaules de +quatre vétérans : cela s’appelait l’Espoir de la +France.</p> + +<p>Ledormeur levait sur les paysans, par persuasion, +ou par crainte, une dîme qui variait +suivant les circonstances. Chez l’un, il se procurait, +sans bourse délier, du bois de chauffage +pour son hiver ; chez l’autre, une barrique de +cidre. Jamais il ne rentrait les mains vides, ne +dédaignant aucune offrande : un arbre mort, une +volaille, de la crème fraîche, — pour ses filles, +qui l’aimaient tant, pauvres chattes ! — des +œufs, — pour faire couver à sa poule huppée. — Il +s’attardait en de longs et discrets colloques +à la table des fermes, acceptant sans façon un +verre de vieille eau-de-vie de pommes. Enfin il +déballait son imagerie et les femmes accouraient, +curieuses, se pendant à l’épaule des hommes +assis. C’étaient alors des exclamations admiratives. +On se consultait du regard avant de porter +un choix définitif parmi tant de merveilles. +Celle-ci, simple jeune mère, demandait le beau +petit prince ; celle-là, plus raffinée, s’emparait +d’une gravure où l’on voyait, au premier plan, +l’impératrice décolletée, en robe de bal, agrandie, +droite, fière, tandis que, derrière leur souveraine, +fixe et brillante étoile, des princesses du +sang de Bonaparte rayonnaient d’un éclat plus +pâle et plus tremblant, comme effacées, mais +si belles encore en enlaçant leurs bras nus ! A +voir la figure de ces femmes parées, sous les +pieds desquelles les grossières paysannes +lisaient, en épelant, cette légende explicative : — Les +anges de la France ! — quelque chose de +plus doux se glissait dans leurs rudes pensées.</p> + +<p>C’était à ce moment que le fermier cédait au +quémandeur sans grande difficulté. — Alors +qu’il aime le mieux un gouvernement, le Normand +s’en méfie encore davantage : « On ne sait +pas » est le dernier mot de sa confiance. — Et +il considérait faire acte de prudence, soit qu’il +égorgeât en soupirant le plus gros de ses dindons, +ou qu’il laissât emporter à l’horloger sa +vieille montre au ressort brisé, accrochée près +du lit sous le bénitier.</p> + +<p>Notre homme prenait alors congé de ses hôtes +bénévoles. Il passait par le courtil, et, suivant +la saison, détachait un cantaloup bien à point, +des poires de la meilleure espèce, ou arrachait +violemment un plan de giroflées blanches. Puis, +après avoir atteint la petite barrière vermoulue +qui, au long du jardin, donne la main aux +haies d’épines, Ledormeur se retournait et invitait +la bourgeoise à venir voir ses horloges, — sans +se déranger pour ça, quand elle aurait +affaire à l’audience.</p> + +<p>— Ça se trouvera, répondait celle-ci avec +assurance, en râclant avec un brin de fagot le +dessous de ses sabots pointus.</p> + +<p>Quelquefois il rentrait ivre, laissant le long +du chemin le profit de sa journée. Dans ces +moments, il devenait brutal, de sournois qu’il +paraissait d’habitude, et cassait tout dans sa +baraque, comme il disait. Il mettait en pièces, +sans distinction, au milieu de l’horreur de sa +famille, la belle vaisselle fleurie portant les prénoms +d’Adrienne et de Maria, gagnée dans les +foires au tourniquet des loteries, de même les +tournebroches qu’on lui donnait en réparation, +et qui, couverts de rouille, formaient une longue +file le long des souterrains où les laissait s’accumuler +sa paresse. Jetant à la tête de sa femme +les pots de crème et les douzaines d’œufs enfermés +dans son bissac de toile en sonnant +mille jurons, il traînait par les cheveux ses +filles chéries dont les cris — au feu ! à l’assassin ! — retentissaient +de tous côtés. Mais lorsqu’un +passant, attiré par le bruit, se hasardait +à leur porter secours et à les arracher des mains +du père, il cessait de cogner, et les femmes se +réunissaient pour chasser l’imprudent et l’accabler +d’injures en le menaçant d’un procès.</p> + +<hr> + + +<p>Les Ledormeur vivaient bien grâce à de +nombreux expédients. Souvent ils se trouvaient +dans la <i>ralingue</i>, suivant le mot marin, à cause +de leur désordre prodigue ; mais la vraie misère +les touchait rarement, et ils savaient en sortir +par un coup d’éclat, la providence ou le hasard +se décidant pour eux dans les moments désespérés. +C’est après quelque aubaine inattendue +qu’ils banquetaient, faisant grande chère et plus +de bruit à eux seuls que tous les habitants de +la maison commune, se réconciliant avec de +vieilles connaissances perdues de vue depuis +longtemps et qu’ils avaient vilipendées à la +suite d’anciennes brouilles. Alors tout était +oublié, et le souci coulait dans les flots de gros +cidre, se digérait comme les galettes beurrées +de raisiné pétries d’une pâte insipide dont la +table était couverte, s’évaporait dans des chansons +tantôt sentimentales, tantôt empreintes +d’une obscénité à la fois grossière et naïve que +chantaient les femmes avec des voix grêles et +aiguës, au son de l’accordéon, tandis que les +hommes, soulignant les réticences du couplet, +reprenaient en chœur le refrain nasillard.</p> + +<hr> + + +<p>De temps à autre, à la suite de rixes dans +les cabarets du quai, des matelots étaient enfermés +dans la sombre prison pour s’être enivrés +et battus. Ledormeur, en leur portant à +manger, s’inquiétait de leur histoire, de quel +port ils venaient, de ce qu’ils avaient fait, et, +par-dessus tout, de l’argent qu’ils possédaient +encore sur eux. Sa tête doucereuse de vieux +juif passée au travers du guichet de fer, il +commençait à les flagorner de toutes façons. Il +les plaignait : — C’était triste, pas moins, d’être +là, resserrés entre quatre murs, quand on est à +terre et qu’on a de quoi s’amuser, prendre +du bon temps et courir des bordées !</p> + +<p>Ceux qui avaient épuisé leurs avances répondaient +en grognant, roulant leur corps goudronné +sur le lit de planches, ou bien, pris de +colères furieuses, ils injuriaient brutalement le +geôlier, devenus très méchants tout d’un coup, +sans savoir pourquoi.</p> + +<p>— As-tu fini, bougre d’achocre, disaient-ils, +nous sommes là aussi bien que le Pape. Ferme +ta boîte, vilaine tête de caliorne ! — Ce qui est un +mot pour désigner une grosse poulie fort laide.</p> + +<p>D’autres, très jeunes, pleuraient leur peine +comme un grand déshonneur, et il en était qui, +assis sur des barils vides, comptaient lentement +des pièces de monnaie sur leurs genoux rapprochés.</p> + +<p>L’argent tintait gaiement aux oreilles du +portier, et d’un air narquois et bon enfant, pas +méchant pour un sou, il contait qu’il avait été +jeune, lui aussi, aimant à rire : — On pouvait +s’arranger. Sûr qu’il ne laisserait pas se faire +de la bile à de braves gens qui avaient bien le +moyen de se distraire. Pourquoi ne souperait-on +pas ensemble ? Une fois les rideaux tirés, +ni vu ni connu ! La bourgeoise tordrait le cou +à un canard, en vingt minutes tout serait prêt, +ensuite on prendrait des grogs en jouant au jeu +de l’oie. Pour la nuit, il leur céderait un bon +matelas qu’ils étendraient sur la dure, et jamais +de leur vie ils n’auraient si bien dormi.</p> + +<p>La proposition acceptée, on s’attablait, on mangeait. +Les filles, assises entre les prisonniers, +leur versaient à boire en penchant vers leurs grosses +vareuses leur corsage étriqué de fillettes +corrompues.</p> + +<p>Ils n’avaient pas de chance au jeu, les marins, +trop bien partagés sous le rapport du sexe. Ils +perdaient tout ce qu’ils voulaient, laissant même, +parfois, leur montre en gage.</p> + +<p>Quand ils étaient ivres, <i>pleins</i>, suivant leur +langage, l’homme et la femme, les saisissant +sous les bras, s’empressaient de réintégrer en +prison les piteux ivrognes, et aussitôt le verrou +glissait rapidement au travers de la porte, tandis +que les pauvres nigauds, perdant soudain +l’équilibre, étendaient les bras et s’abattaient +à terre en pleine nuit.</p> + +<hr> + + +<p>De la besogne on se souciait peu, un petit +ouvrier suffisait à la boutique, raccommodant les +montres d’argent, vendant aux servantes de +ferme des bagues de cornaline ou des chaînes en +doublé alourdies par de gros cailloux violets.</p> + +<p>Ledormeur employait son imagination cauteleuse +à découvrir des moyens nouveaux de servir +ses intérêts.</p> + +<p>Souvent, par les soirs accablants d’été, on +voyait, au milieu d’un nuage de poussière, déboucher +sur la place, par la rue de Cricqueville +des maisons roulantes de bohémiens, +traînées par de misérables rosses, et suivies +d’un matériel de cirque ambulant.</p> + +<p>L’horloger s’approchait à pas lents du camp +des nomades.</p> + +<p>Déjà les hommes se roulaient sur l’herbe, +vêtus de culottes en velours râpé, serrées aux +hanches par une écharpe rouge ; leur chemise +s’ouvrait, tordue sur elle-même, des deux côtés +de la poitrine et découvrait des torses bronzés ; +d’autres, immobiles comme des morts, regardaient +le ciel à travers la paille de leur grand +chapeau. On avait accordé la liberté aux animaux +domestiques, les chiens secouaient leurs +puces, les poules se mettaient à picorer auprès +des voitures, la chèvre broutait avec un frémissement +joyeux de ses narines les feuillages de +tilleul que les gamins attrapaient aux arbres en +sautant avec souplesse, pendus après les branches +qu’ils courbaient jusqu’à terre pour les +couper plus à leur aise. Les femmes, avec des +robes traînantes et des boucles d’oreille à pendants +de corail, dressaient le foyer en plein air : +il était fait de bois arc-boutés, comme un feu +de sauvages, comme un feu de pâtre au milieu +d’une bruyère. A l’extrémité de trois barres de +fer réunies en triangle, la marmite, d’une forme +primitive, suspendue, bouillonnait bientôt enveloppée +de fumée et de flammes. Vieilles et +jeunes, les gypsies s’asseyaient à l’entour, la +gorge à l’abandon, les mains nouées sur leurs +genoux, en des poses fatales ; et l’on ne pouvait +s’empêcher, en les regardant, de penser que +ce n’était peut-être pas une vraie soupe de chrétiens +que l’on voyait bouillir dans cette marmite +de sorciers.</p> + +<p>Ledormeur tournait autour d’eux en les +écorniflant, d’un air aimable, dans l’espoir +qu’on lui demanderait un renseignement, ce +qui ne manquait guère. Tout de suite il offrait +ses services, leur vendait des lapins ou leur enseignait +la manière de faire bâiller les moules. +Pour pronostiquer avec plus d’exactitude sur la +recette à venir, il regardait le ciel avec inquiétude, +s’assurait de la marche du vent et voulait +savoir aussi le quantième du mois et le saint du +jour. Et le soir, sous les quinquets fumeux, +toute la famille, à tu et à toi avec les baladins, +trônait aux places d’honneur réservées aux +bourgeois sous la hutte de toile.</p> + +<hr> + + +<p>La paresse de Ledormeur n’était battue en +brèche que par sa curiosité. Entre ces deux bonheurs, +dormir ou espionner, le geôlier n’hésitait +pas. Il savait tout ce que les autres ont la +prétention de cacher, et rien ne le réjouissait +davantage que la perspective d’une lâche dénonciation. +Né espion, organisé spécialement +pour les œuvres basses d’un vulgaire Iago de +campagne, il avait soif de ces vengeances que +n’appelle aucun outrage et nourrissait des +haines vagues chaque jour augmentées par le +naufrage de quelque espérance.</p> + +<p>D’où venait, par exemple, que celui-ci eût +telle habitude et que celui-là se rendît à ses affaires +par le plus long chemin ? Débiteur ou +amoureux, la chose était vite éclaircie ; quant +aux voleurs, fraudeurs ou délinquants, s’il +avait eu mission de les découvrir, Ledormeur +n’y eût point perdu trop de temps.</p> + +<p>Aussitôt qu’il avait mis la main sur l’inédit +d’un mystère, il en jouissait d’abord tout seul, se +délectant du mal qu’il pourrait faire ; puis il le +donnait à deviner à sa femme ; et, si elle y avait +renoncé, — donnant sa langue au chat, — il protestait, +tout en brûlant de parler, qu’il n’en dirait +rien et qu’on lui arracherait plutôt le cœur +du ventre. Enfin il se décidait tout d’un coup, +et c’était avec une expression admirative dans +l’œil que sa femme l’écoutait, s’exclamant : — Quand +je vous l’dis qu’il est rapassé !</p> + +<p>Quelquefois, de son pas glissant et attentif, +Ledormeur traversait la prairie et venait s’asseoir +dans l’herbe, sur ses talons, près du commissaire +de police en train de se livrer à sa pêche +coutumière. Des insectes diaphanes bourdonnaient +sur les fleurs des joncs et des iris jaunes.</p> + +<p>Il se mettait aussitôt à dénoncer quelque délit +à la vindicte du pauvre fonctionnaire, troublant +à loisir sa charmante quiétude ; mais +l’entretien se trouvait rompu à chaque instant +par les péripéties de la pêche : le commissaire +vérifiait ses amorces, ou bien une dame verte +ayant mordu, il s’éloignait de quelques pas pour +l’enfermer dans son sac.</p> + +<p>De ce qu’il ne disait rien et n’avait pas l’air +de comprendre, l’horloger l’avait cru d’abord +très fort et très malin. A présent, il ne savait +plus que penser. Il répétait : — Avec c’t’homme-là, +j’suis pas dans mon chemin. — Un jour +surtout que le concierge avait voulu lui faire +entendre qu’il en savait long, il le quitta en lui +disant de ces choses, heurtées qui sont une façon +aux gens du peuple de rapprocher leurs +idées disparates.</p> + +<p>— Je ne suis pas riche, Monsieur…, c’est +vrai… un ouvrier qui a son métier… je suis +honnête homme, Monsieur, j’ai de l’honneur… +mon commerce… je fais venir mes +montres du Jura… enfin, suffit… je vois tout, +j’ai des yeux… y ne serait pas facile de m’en +remontrer, car, vous savez, je suis comme l’oie +de la bonne femme, j’ai l’œil de côté.</p> + +<p>— Quelle bonne femme, Monsieur ? avait répondu +le gros homme en sursautant d’un air ébahi.</p> + +<p>On s’entretint pendant quelque temps encore +à Saint-Paul-Église de l’accident arrivé à la +tante du maître d’école.</p> + +<p>Le lendemain, les conseillers municipaux, arrêtés +sur la place, se montraient avec des gestes +les fenêtres de la pauvre fille. Des gouttes d’eau +limpide tombaient des toits dans la boue noire +du dégel, et certains avaient un air grave en +mesurant la hauteur des étages, tandis que +d’autres, aux faces joviales, pâmés de joie, +riaient et gémissaient en secouant leur ventre, +les oreilles cramoisies. Boscher, marchant au +travers de sa classe, les examinait avec inquiétude. +Mais il jouissait d’une si belle considération +qu’aucun mépris n’en pouvait rejaillir sur +sa renommée.</p> + +<p>On entendait chez le père Saussaie le bruit +du marteau retombant sur le cuir, et l’ouvrier +des Ledormeur, accoudé entre ses montres d’argent, +ayant retiré sa loupe, regardait à travers +sa lucarne, une pince à la main.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p>Les occupations fastidieuses emplissant la +vie des locataires de la maison commune leur +offraient des loisirs, toujours trop longs, difficilement +remplis.</p> + +<p>Ils n’étaient point chasseurs, trop pauvres +pour brûler de la poudre aux merles ; leurs +vêtements noirs n’eussent point résisté longtemps +à de semblables équipées, et le sérieux +de leurs fonctions y eût été à jamais compromis. +Car on a beau dire, aller à la chasse aux canards, +c’est se donner un genre braque qui ne +convient pas aux petits employés du gouvernement. +Du reste, la monotonie de leurs habitudes +les avait rendus timides ; et leurs membres, +privés de toute activité physique, s’étaient +peu à peu noués d’ankyloses.</p> + +<p>En janvier, ils furent distraits par le tirage au +sort qui eut lieu par une journée superbe.</p> + +<p>Bien que ce ne soit point une fête pour le +paysan, le fond des campagnes s’agite et se +trouble même en pensée à l’annonce de cette +formalité. On déserte la ferme, depuis le maître +également inquiet pour son fils que pour son +grand valet dont il est content, depuis la fermière +portant robe de soie, qui met, en prévision +des pleurs, deux mouchoirs l’un sur l’autre +dans sa poche, jusqu’à la trairesse de vaches +craignant de perdre ses amours. Cette dernière, +venue à pied de plus loin que Cricqueville, en +souliers plats, bas blancs et chaussettes noires, +jupe de droguet couleur de rouille comme une +feuille d’automne, beaucoup trop courte et relevée +encore par derrière sur un cotillon de gros +molleton blanc serré à mi-jambes par les liettes +du tablier et dont les grosses mains rouges +exhalent violemment l’odeur animale des mamelles. +Les carrioles roulent, les auberges regorgent +de monde et de bêtes, les remises ne +suffisent plus aux voitures, on les échelonne le +long des rues, brancards à terre. C’est que +Saint-Paul-Église est un endroit de conséquence, +un chef-lieu de canton dont relèvent +dix-sept paroisses, villages de laboureurs sans +cesse unis à la glèbe, de pêcheurs sans cesse +mariés aux flots.</p> + +<p>Ils arrivent de tous côtés, les conscrits ; il +y en a de Maisy, antique seigneurie de Duguesclin ; +il y en a de Gefosses, où des remparts en +ruine regardent la mer en témoignant des vieilles +luttes ; il y en a d’Osmanville, où l’on foule +aux pieds des médailles romaines ; il y en a de +Grandcamp, dont les matelots intrépides risquaient +jadis leur vie à chaque marée pour +amarrer leurs barques sur des rochers appelés +corps-morts ; il y en a un des îles Saint-Marcouf, +vêtu comme un Robinson, qui, sans drapeau, +sans compagnie, erre seul avec effroi au milieu +de la foule, ne sachant à quel saint se vouer.</p> + +<p>La petite ville a l’air presque gaie aujourd’hui ; +les commerçants, devenus soudain confiants, +presque prodigues, ont étalé des marchandises +à leur porte, encombrant le trottoir. +Ils les surveillent à l’entrée de leurs boutiques, +la bouche en cœur. L’un a fait une pyramide +de lourds rouleaux de toile à draps qui se tiennent +debout, majestueusement, comme des termes ; +un autre de pièces d’étoffes où se détachent +des violets à faire pâlir l’évêque. A côté, +le quincaillier traîne sur la rue des instruments +de culture dont le cliquetis lui donne je ne sais +quelle belliqueuse apparence. La modiste vend +ce jour-là des colifichets de femme ; la boulangerie +regorge de pain, et on fait queue chez le +barbier. Dans les maisons bourgeoises on n’est +pas content, on trouve que tout a renchéri.</p> + +<p>La foule augmente dans les rues puis s’écoule +soudain sur la place. A onze heures la réunion +est au complet. Monsieur le préfet vient d’arriver. +Il s’installe dans le salon, s’approche de +la haute cheminée de marbre où brûle un grand +feu, puis vient un instant se montrer, derrière +les carreaux, aux paysans étroitement entassés +au-dessous de lui. Les conscrits de toutes les +communes du canton défilent, le drapeau en +tête : bons gros gars joufflus en blouses luisantes, +en pantalons retroussés sur lesquels craquent +et brillent des parcelles de givre, commis +et employés revenus de Bayeux, de Caen +et de Paris pour la circonstance, vêtus comme +sur les prospectus, avec des cravates flamboyantes +éclaboussant la toile empesée de leurs +chemises. Et toute cette jeunesse, levée avant +le jour, se tient, émue, un peu grisée déjà +d’une bravoure poltronne.</p> + +<p>Les parents, pressés dans les escaliers et sur +les pelouses, attendent avec anxiété, sans détourner +la tête. Chaque fois qu’un garçon paraît, +les yeux encore hagards, il y a une clameur : +on se renvoie les chiffres. Les bonnes gens se +bousculent pour être des premiers à voir, sur +la haute casquette noire du paysan aussi bien +que sur le chapeau de soie tout neuf du calicot, +le numéro que l’on se redit de groupe en groupe +et qui remonte comme renvoyé par l’écho +de mille voix vers le salon, où le maire, un +marchand de beurre, rougissant comme une +jeune fille, continue, en bégayant avec confusion, +l’appel monotone des conscrits.</p> + +<p>La famille du concierge tirait un grand profit +de la conscription. La mère Ledormeur s’installait +dès le matin derrière une table, près de +la porte par où sortaient les jeunes soldats ; ce +meuble était couvert d’une nappe comme un +autel, on y voyait là une boîte vide destinée à +recueillir l’argent de la recette, et à côté, entassés +les uns sur les autres, des numéros en beau +papier découpé, destinés à être vendus aux +conscrits et attachés à leur coiffure. Les filles, +parées de leur mieux, excitaient, par leur air +engageant, la plaisanterie et la générosité.</p> + +<p>A mesure que le destin se prononçait, les +gars se rejoignaient sur les pelouses piétinées et +se reformaient en bandes, bras dessus bras dessous, +deux à deux, par clocher ; puis ils repartaient, +repoussant les doléances pour mieux +s’étourdir, excités, fiévreux, gais quand même, +chantant à travers les rues de la petite ville :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">En avant ! la Normandie,</div> +<div class="verse">Marchons d’aplomb, mes enfants ;</div> +<div class="verse">Elle n’est pas engourdie,</div> +<div class="verse">La race des gars normands.</div> +</div> + +</div> +<p>La femme de l’horloger recueillait par ce +moyen plusieurs centaines de francs dans sa +journée, s’en rapportant au bon cœur des favoris +du sort, ne se servant du prix fixe que +pour les pauvres diables qu’elle voyait s’en +aller, tête basse, larme à l’œil, ahuris de la rapidité +de la catastrophe.</p> + +<p>— Allons ! un franc, disait-elle gravement, +sans sourire.</p> + +<p>Souvent il lui fallait répéter deux fois.</p> + +<p>Certains, de sa connaissance, lui demandaient +des nouvelles de son époux. Elle répondait :</p> + +<p>— Ah ! y chine aujourd’hui. Il est parti chiner +dans la campagne.</p> + +<p>Et toute la nuit, par les chemins vicinaux, +on entendit, dans le canton, des compagnies +de conscrits, ivres et à demi fous, regagnant +leurs villages ; tandis que les parents, qui ne +pouvaient fermer l’œil, attendaient, assis sur +leur lit de plume, le cœur serré.</p> + +<hr> + + +<p>Après ce temps de gelée, la pluie se mit à +tomber sans interruption, noyant la campagne. +Des nuages noirs venaient sans répit s’amonceler +dans le ciel de la vallée d’Auge, puis ils +s’éloignaient, crevés, défoncés, traînant dans +l’air de minces guenilles noires, et bientôt +d’autres revenaient du même côté. On les apercevait, +voguant rapides dans la mer de l’espace, +entraînés par les courants d’en haut, et soudain, +perdant leur forme, ils se dispersaient, envahissant +l’horizon d’une vapeur opaque, semblable +à de la fumée d’usine. Au-dessous, la terre était +triste ; on distinguait à peine, à travers un voile +d’eau, les contours durs de la petite ville tassée +et grise comme une forteresse. La Vire coulait +des flots fangeux et l’on ne voyait plus la mer.</p> + +<hr> + + +<p>Tout était clos, rien ne bougeait, et l’ancienne +maison semblait morte, livrée aux débordements +des longues pluies. Seule, la vieille +Aimable se tenait derrière ses fenêtres, s’entêtant +encore à s’occuper de ce qui se passait +sur cette terre normande qu’elle ne devait +jamais plus fouler de son pied paysan.</p> + +<p>Dans l’aile opposée, un visage tragique se +tenait parfois longtemps immobile, le front appuyé +aux carreaux poussiéreux, contemplant le +déluge. Distinguée et noire, cette figure portait +les signes d’un ennui passionné et maladif ; un +sourire amer plissait sa bouche flétrie ; et ses +yeux, singulièrement beaux et doux, disaient le +nostalgique dégoût de vivre sans espérance. +Cette pauvre femme, mariée au secrétaire de la +mairie, — un gros luron très myope qui apprenait +des calembours, — avait connu des jours +meilleurs. De son bien-être intérieur, disséminé +au vent de la ruine, elle n’avait conservé +qu’un souvenir d’enfance, son piano. Et dans +le salon désert où grondait la majesté du vent, +elle chantait et jouait sans se lasser avec son +grand air hagard et sa pâleur.</p> + +<p>Oh ! l’étrange et suggestive créature qui ne +soutenait son maigre corps qu’en mangeant des +échaudés arrosés d’abondantes tasses de camomille ! — Qu’êtes-vous +devenue, pauvre gibier +noir, pauvre oiseau de mer abattu par des tourmentes +trop fortes ? Où regardent-ils à présent +vos yeux inquiets qui n’étaient point taillés +comme ceux des autres femmes et voyaient des +choses en dessous dans les ténèbres ? Personne +ne s’inquiétera de le savoir à présent ; mais +toujours la petite Anne vous verra passer dans +sa pensée, furtive, enveloppée d’ombres noires, +comme cette femme du peintre espagnol Gandara, +dont le mystère nous charme et nous retient +malgré nous. Elle se souviendra de vous +dans la pitié de son âme. C’est vous qui vous +pencherez à son côté dans les jours de deuil ; +votre forme renfermera pour elle toutes les +amertumes de la vie ; si un chagrin mord son +cœur, elle se retournera, en frissonnant, pour +chercher votre image morose ; et, bien qu’à tout +prendre, votre destin n’ait rien de bien plus misérable +que le sien propre, c’est vers votre esprit +crépusculaire qu’ira sa compassion attendrie. +Comme la pâle statue qui veille, les mains jointes, +sur le mausolée d’un enfant, ainsi vous vous +tiendrez debout sur les ruines de sa jeunesse.</p> + +<hr> + + +<p>A peine apercevait-on Arvid Swevenmor depuis +son arrivée à Saint-Paul. Il sortait avant +le jour et ne rentrait qu’à la nuit close. Le +maître d’école, s’étant trouvé impuissant à lui +rien imposer, l’avait abandonné à lui-même, +heureux encore du profit qu’il retirait de sa présence.</p> + +<p>On se perdait en conjectures dans la petite +ville pour deviner ce qui pouvait obliger un +beau garçon, aussi opulent et aussi noble, à +demeurer dans ce trou normand ; mais personne +pourtant ne se fût avisé de le lui demander, +même son hôte. Il mangeait le plus souvent +dans les fermes où il s’arrêtait au cours de ses +longues marches, ou bien, assis sur la côte, à +la table d’un pêcheur, auprès d’un feu de joncs +marins, il ressemblait, avec son grand œil bleu, +à un de ses farouches ancêtres, à un de ces +jeunes rois corsaires débarquant autrefois sur +ce même rivage, attendri tout à coup par la +caresse d’un pauvre marmot.</p> + +<p>Il fit venir ses armes de Bergen et de ces +filets noirs que nouent dans le village de Nornaes, +au fond du Sognefford, les femmes des +tueurs de phoques du Spitzberg, et bientôt sa +réputation d’adroit chasseur de sauvagine et +de pêcheur intrépide fut établie dans le pays, +car il excellait dans tous les exercices de force +et d’adresse, de courageux sang-froid.</p> + +<p>A haute mer, à basse mer, par pluie, vent ou +grêle, enveloppé de fourrures, le corps ganté de +souples peaux de chamois, il poursuivait échassiers +et palmipèdes, sans crainte du salin de la +mer. La pluie ruisselait sur ses grands traits +purs, aguerris à toutes les intempéries ; le froid +n’effaçait pas le rose de ses lèvres épaisses et +douces. Jamais il ne clignait les yeux devant +la lumière, les prunelles incandescentes d’un +soleil intérieur, d’une force d’enthousiasme et +de vérité. Son rire toujours inattendu était +frivole et charmant ; il avait sur le front, au-dessus +des sourcils, deux rides circonflexes qui +donnaient à sa méditation l’expression la plus +rare.</p> + +<p>Arvid sentait très vivement la nature, et il +lui arrivait de laisser passer impunément à sa +portée un bel imbrim à l’œil rouge, pour garder +un instant de plus dans son regard les +nuances du soir ou le froncement des flots. +Parfois il s’arrêtait près du petit Vey, à cet endroit +précis où se reposa dans sa fuite, pour +réparer ses forces, le jeune Guillaume le Bâtard, +trahi par les barons du Cotentin ; et, trompé +lui aussi dans ses affections les plus chères, il +reprenait haleine devant la destinée. A cette +heure qui précède les ténèbres de mars, quand +les grèves balayées par le vent deviennent plus +tragiques, il se penchait vers le large comme +pour entendre un vague écho de cette presqu’île, +au-dessus de l’Atlantique, où son enfance +avait poussé comme une fleur sauvage +dans l’ignorance des luttes humaines.</p> + +<p>Comme c’était loin tout cela, reculé jusqu’aux +bornes les plus incertaines de la mémoire !</p> + +<p>Il revoyait la chambre de sa nourrice, Margit +Baars, — grande pièce peinte, du parquet +aux solives, d’arabesques noires, aux tons brunis +par le temps. — Lorsqu’il s’éveillait, le matin, +son premier soin était de compter l’un après +l’autre tous les vieux pots danois à couvercle +d’argent qui garnissaient les bahuts de bouleau. +Ils étaient sculptés, dans l’art le plus primitif et +le plus extraordinaire, de figures d’animaux et +de personnages aux attitudes hindoues, évocation +d’un boudhisme inconscient et tout païen.</p> + +<p>Les braves montagnards qui habitent les +cimes du Iostedalsbrae sont de fiers hommes, +pour eux les mille recherches de notre vie futile +ne semblent que vanité et pâture de vent. +De l’air à pleine gorge, la mer partout, la neige +immortelle, pour horizon le pôle, pour ennemi +la vague, voilà ce qu’il leur faut. — Pêcheurs +et bûcherons, chasseurs, c’est dans un de vos +nids d’aigle qu’Arvid balbutia la langue natale, +crût libre et fort, apprit à ses narines le parfum +des vents, à ses yeux la poésie de l’espace, +quand le vent se roule sur les bruyères, quand +l’espace semble agoniser au delà de la vue, +écrasé entre la mer et le ciel.</p> + +<p>A son appel, tous les bruits coutumiers à ses +oreilles accouraient, simples et vibrants, du +fond de ce pays de Norge. Au milieu des émanations +du goudron et des sciures dorées, il +percevait la clameur de ses villes de marins, +de sauveteurs et de radoubiers. Une voix s’élevait +dominant le fracas des cataractes : la voix +du Nord. Elle chantait la chanson du bois qui +dit la plainte des arbres, l’âme du sapin palpitant +encore sous le maillet du constructeur, ses +souffrances quand il s’arrondit en nacelle, se +creuse en maison flottante, et les larmes qui +percent son écorce lorsqu’il regrette l’ombre de +ses forêts, son trône de mousse et sa couronne +de ramures vertes.</p> + +<hr> + + +<p>Chez les dames Trégar-Creachmeur on désirait +le printemps avec impatience. — Il se fait +cruellement attendre dans cette contrée marécageuse, +où huit mois d’une saison indéfinissable +font expier quatre mois de végétation folle.</p> + +<p>Les pauvres femmes avaient réellement pâti +dans cette bicoque, et Dieu seul sut ce que la +mère lui demanda tous les soirs devant le foyer +refroidi, en égrenant son chapelet, tandis que +son beau regard noir se tenait tourné en haut +avec une foi ardente. Depuis longtemps on +manquait de bois, et Lisabeth, la bonne, allait +tous les jours à la ville acheter un fagot qu’elle +rapportait sur son dos : cela faisait un feu de +joie. Il se trouvait dans le milieu des branches +un tas de feuilles mortes, feuilles de chêne, feuilles +de platane, feuilles de frêne, que l’on jetait à +pleines mains dans l’âtre et dont la flamme léchait +goulument la peau dorée. C’était si bon, qu’Anne +s’allongeait tout de son long devant la haute +cheminée, les cheveux répandus, le visage tout +rose et ses belles petites mains traversées d’une +lumière rouge.</p> + +<p>Tant qu’il ne s’était agi que de surmonter un +danger matériel, de supporter des privations, +Jeffik avait conservé ses joues rondes, sa belle +humeur triomphante. — Ses aïeux ne restèrent-ils +pas pauvres, eux aussi, par dandysme, par +obstination douce ? — On lui avait conté mille +fois combien peu soucieux ils se montraient de +posséder la terre, mais prodigues au contraire, +n’ayant qu’une idée, se débarrasser au plus vite +de tout cet or qu’ils rapportaient des mers du +Levant et dont ils ne savaient que faire, très +ennuyés de leur incapacité aux choses pratiques. +Cela les rendait malheureux de se trouver +soudain si riches, et l’un d’eux, qui était corsaire, +n’imagina rien de mieux, après une capture, +que de fricasser les louis à pleine poële +et de les jeter tout brûlants, du haut d’un balcon, +à Pondichéry, sur la foule des badauds.</p> + +<hr> + + +<p>— On ne trouve plus beaucoup de ces +hommes, à présent, ajoutait M<sup>me</sup> Trégar-Creachmeur ; +pourtant, chez nous, il n’y aurait +pas encore un vrai Breton à s’en étonner.</p> + +<hr> + + +<p>Mais toute la bravoure de la jeunesse s’évanouit +devant la première souffrance de l’amour. +Il semble que le cœur d’une vierge soit un fruit +délicat blessé au plus faible contact de la vie.</p> + +<p>Bien souvent, dans ce gros pays de rapport, +où le souci de l’argent prime tout, on ne se cachait +pas pour faire entendre à Jeffik qu’on la +trouvait très gentille, avec sa taille mince et ses +yeux bleus, mais aussi qu’elle serait infiniment +plus désirée avec la dot des autres filles de la +ville que l’on voyait le dimanche se promener +sous les tilleuls, habillées de neuf des pieds à +la tête, toutes flambantes dans leurs toilettes +de mauvais goût. Elle ne les fréquentait point, +par fierté, et ne pensait pas au mariage, sentant +bien qu’elle était un être d’exception au milieu +de cette jeunesse grossière, que son avenir +viendrait d’ailleurs, de très loin, du Nord ou du +Midi, du hasard ou de la Providence ! Il lui +faudrait faire caprice, comme on disait en raillant. +Ne valait-il pas mieux croire que Dieu lui +gardait en réserve un de ces fiancés qu’il destine +aux jeunes filles pauvres ? Quel qu’il fût, il +viendrait vers elle vêtu d’illusions, guidé par +une étoile ; il traverserait la terre en suivant +une voie frayée pour lui seul ; elle irait à sa +rencontre en courant, et quand il l’aurait prise +dans ses bras, serrée sur son cœur, tout serait +fini ; peut-être mourraient-ils, ou bien ils seraient +ravis au ciel.</p> + +<hr> + + +<p>Du jour qu’elle vit Swevenmor, tout fut +changé dans sa personne, ses regards prompts +devinrent languissants, son teint prit une telle +délicatesse qu’il semblait de la substance même +de l’amour. Elle tombait à chaque instant dans +de profondes méditations dont on ne pouvait la +distraire, et quand on prononçait brusquement +son nom, elle rougissait si fort que ses épaules +semblaient brûler l’étoffe de son corsage. Elle +ne voulait plus regarder dehors, plus voir le +paysage ; les nuages lui semblaient sans couleur ; +à travers les prairies inclinées la rivière +se déroulait entre les berges comme une pièce +de brume ; et les pluies interminables lui paraissaient +grossies des larmes de tous les mondes : +son âme végétait comme une terre gelée et sans +lumière, abreuvée d’ennui et ivre de néant. Il +lui arrivait d’ouvrir un livre et de le fermer +sans en avoir conscience ; elle changeait aussi +des objets de place et ne s’en souvenait plus. +Un jour elle prit dans ses mains l’Imitation et +lut ces mots : — l’homme ne vit pas seulement +de pain. — Alors une lumière se glissa dans +son âme, elle comprit ; mais sa tristesse n’en +fut point diminuée. — Il arriva qu’ayant laissé +tomber ses bras sur le cou de sa sœur, la voix +de Jeffik se mouilla soudain de larmes, et +comme l’enfant, le cœur serré, voulait lui parler +du norvégien dans l’espoir de la distraire, +la jeune fille pressait sa main sur les lèvres de +la petite, s’écriant avec effroi : — Ne dis rien ! +ne dis rien ! — Et la pâle théorie des peines du +cœur se mettait à défiler devant ses yeux accablés.</p> + +<hr> + + +<p>Un soir d’avril un autre miracle se fit en elle.</p> + +<p>— Sortons, petite Anne, dit Jeffik, marchons +dans le vent, mon front brûle, je veux guérir.</p> + +<p>C’était l’heure où, munis d’une lanterne, les +chasseurs poursuivent au travers des herbus les +chevaliers à pieds rouges, où le grand cygne +sauvage commence à décrire un cercle majestueux +au-dessus des terres marines, où la +mouette argentée se presse avec amour à la +crête du flot assombri. Les îles Saint-Marcouf +étaient prises dans la brume, et l’on entendait, +vers le sud, en prêtant l’oreille, comme la +marche lointaine d’un fleuve : le bruit sourd +du courant de la Déroute qui passe entre +les nombreux écueils de la mer du Cotentin.</p> + +<p>Le paysage changeait d’instant en instant, +l’air était humide et un peu vif. Les jeunes filles +traversèrent en courant la prairie déjà mouillée, +franchirent la passe aux vaches en travers de +la douve et se mirent à marcher sur la digue +en se dirigeant vers les grèves. Entre les peupliers, +au-dessus des haies, flottait une fumée +blanche et compacte. Une exhalaison empoisonnée +venait des bancs de vase des marais +découverts : le souffle putride des fièvres paludéennes +du printemps.</p> + +<p>Des picoteux amarrés à des pieux de bois au +bout d’une courte chaîne, battant, à intervalles +réguliers, le gravier de la rive, le frôlement +d’un crapaud qui sautait dans les herbes, la +conversation de deux vieux marins, troublaient +seuls un silence plein d’apaisement.</p> + +<p>— Un jour comme le jour d’aujourd’hui, +personne n’est hardi à la barre, dit l’un d’eux.</p> + +<p>— Y a pas de bon pilote de brume, répondit +l’autre sentencieusement.</p> + +<p>— Le Norvégien n’a pas atterri agneu : qui +veut la mort la trouve.</p> + +<p>Comme ils parlaient encore, le vent se mit à +souffler, il repoussa le brouillard avec violence +en parcourant la mer et la campagne, s’enflant +à chaque instant dans sa course. Des rangées +de tamarins inclinaient jusqu’à terre leurs panaches +légers, les flots se soulevaient, bouleversés +par des remous lointains.</p> + +<p>Alors Jeffik en levant les yeux vit aussi une +grande agitation dans le ciel.</p> + +<p>— Le Norvégien n’est pas rentré. Oh ! l’imprudent, +le fou, le pauvre enfant ! murmura-t-elle, +glacée d’effroi.</p> + +<p>Mais Anne ne l’entendit pas car elle aimait à +courir et à crier dans la bourrasque. Le vent avait +pris ses cheveux en arrière et les levait tout droits +sur sa tête, ils demeuraient ainsi un instant +comme en équilibre, puis ils se mettaient à tournoyer +avec vitesse, et d’un seul coup s’abattaient +avec la douce fraîcheur d’une caresse le long de +ses joues pâles. Les voix de la tempête lui arrachaient +ses paroles et les emportaient en fuyant +très loin, on ne savait pas où, et elles lui répondaient +avec des accents effrayants et nombreux, +pleins de menaces, calins, plaintifs, grêles ou +aigus : c’était comme une invisible troupe +d’êtres disparates chuchotant à son oreille, +déchaînant des colères, des furies, des passions, +qui ressemblaient tout à fait à celles des hommes.</p> + +<p>Comme l’enfant s’approchait de sa sœur en +bondissant, plus légère, plus aérienne, plus +svelte, plus étrange qu’un de ces petits génies +appelés <i>duz</i> par les vieux Bretons, Jeffik l’appela.</p> + +<p>— Viens près de moi, ne me quitte plus, j’ai +peur.</p> + +<p>Et d’un geste délicat, soulevant sa mante +noire aux larges plis, elle y enferma la rebelle.</p> + +<p>— Peur ! s’exclama la petite fille, tu as peur, +toi, si brave !… Peur de quoi, Jésus-Dieu ! du +vent ? mais il gronde aujourd’hui, il caresse +demain. Ne l’aimes-tu pas, quand il s’est roulé +sur les sauges et les menthes fleuries et qu’il +agite dans les meules l’arôme des foins coupés ? +Rien ici-bas n’est parfaitement aimable ni +fidèle. Crois-tu la mer toujours tranquille parce +qu’elle a, un soir, léché doucement tes pieds ? +Crois-tu les cieux vides lorsque tu ne vois +point d’étoiles ? Crois-tu mon cœur stérile si je +ne pleure point ?</p> + +<p>En achevant ces mots, Anne demeura songeuse, +scrutant l’infini. Son visage de petite +sainte païenne, aussi pâle que la feuille du +chardon, rayonnait d’une mystérieuse intuition. +Et quoique un peu confuse de son éloquence, +elle reprit :</p> + +<p>— Il est des jours, Jeff, où j’ai rêvé d’une +autre naissance… ailleurs… autrefois… C’est +très vague tout d’abord, et dans la saison du +printemps, quand la terre se couvre de fleurs… +Cela me prend en aspirant le grand air, l’herbe +des champs ; alors, — ris, si tu veux, de ces +songes, — je me souviens d’autres parfums +respirés en des lieux inconnus, mais aussi +forts, aussi doux, aussi vivants.</p> + +<p>Et avec ce singulier esprit d’observation qui +se rencontre en pleine maturité chez de très +jeunes enfants, elle expliquait comment elle +avait perçu dans tous ses sens la certitude +d’une vie antérieure, le travail dans son petit +cerveau qui aboutissait à cette conscience des +inéluctables recommencements, la souvenance +de limbes où son essence immortelle s’était +baignée et consumée dans de molles ténèbres. +Que de fois, le visage enfoui dans les herbes, +assourdie des bruits intimes de la terre, de +cette musique vibrante que font les choses infimes, +un frisson l’avait secouée, tandis que, +comme une image trouble, passait devant ses +yeux la poignante sensation de son âme, vagissante +encore et ressuscitée.</p> + +<hr> + + +<p>L’aînée, tout à son infortune, l’écoutait à +peine. Une souffrance se mêlait à sa grâce.</p> + +<p>Elle avait revêtu, ce soir-là, par une touchante +fantaisie, l’antique costume de son aïeule +renfermé depuis plus de cent ans dans un coffre +de bois de fer. C’était un ajustement de jeune +femme qui pressait doucement ses formes virginales. +Des étoffes longtemps repliées s’échappait +une odeur fine et poivrée de santal et de +vétyver. Le justaucorps, un peu raide, était de +drap blanc orné de galons brodés en or des +plus antiques dessins bretons. La jupe, taillée +dans un lourd brocard couleur de pervenche, +tombait à plis droits sur les chevilles, comme +on en voit, sculptés, sur les statues des reines +au moyen-âge. Jeffik portait sur ses cheveux +relevés en casque une coiffe de dentelle qui +formait un cône tronqué d’où partaient deux +longues brides transparentes, roulées et déroulées +à tout instant par les vents ; mais cette belle +parure se trouvait cachée sous son grand manteau +noir. Seule, sa jolie tête, qu’elle portait +naturellement avec un gracieux orgueil, montrait +par intervalles sa blancheur à la lune effarée.</p> + +<p>Elle pensait, la jeune fille, en frissonnant +dans cet habit de morte si bien gardé depuis le +jour des anciennes noces, qu’un autre cœur, +soulevé par les flots du même sang, avait battu +derrière ce corsage nuptial, lorsque l’époux, +enlevant l’épousée de la maison de son père, +l’emportait joyeusement sur son cheval, à la +façon poétique des vieux Bretons. Elle s’imaginait +voir la jeune femme s’élever sur la +pointe des pieds au-dessus du perron de granit, +tandis qu’il la saisissait par la taille en la nommant +sa douce belle. Ce soir-là, sans doute, les +fleurs étaient fermées dans les prés, on entendait, +côtoyant le chemin, une source courir sur +des petits cailloux et le vent trembler dans les +feuilles. — Amour de marin, amour de chagrin ! — La +grand’mère fut vite veuve du bel +époux disparu en mer. — La même mer, le +même habit périssable… — Mais eux, les +amants, les nobles cœurs enflammés !… — Voilà, +fleur de néant, ce que tu ne pouvais +comprendre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p>Il ne pleuvait pas, l’électricité s’abaissait en +silence sur la mer sinistre. Le vent devenait +de plus en plus fort et régulier. Le phare, posé +au milieu des polders, à l’entrée du golfe, se +trouvait d’instant en instant couvert de flots, +noyé d’écume. La vague s’élevait comme une +forteresse, se dressait comme une bête sauvage, +puis écroulant avec fracas son sublime édifice, +ou se roulant toute frémissante avec des grincements +de colère au pied des rochers, reculait +soudain en menaçant encore.</p> + +<p>L’ombre s’étendait de toutes parts plus opaque.</p> + +<p>Jeffik écoutait en silence le drame des choses +ténébreuses. Elle n’avait plus peur, seule avec +l’enfant, au milieu de la baie déserte ; une puissance +inconnue l’empêchait de retourner sur +ses pas.</p> + +<p>Comme une simple femme de marin, M<sup>lle</sup> Trégar-Creachmeur +attendait ce jeune homme qui +n’avait pas d’amour pour elle, prête à se livrer +à des transports de joie s’il rentrait sauf, et à +tous les excès du désespoir si la barque qu’il montait +ne pouvait retrouver son périlleux chemin.</p> + +<hr> + + +<p>Mêlé aux pêcheurs de la Baltique, au cours +de son enfance aventureuse, le jeune étranger +avait souvent couru des périls aussi grands, lorsque +le bateau de son père nourricier se trouvait +tout à coup environné de glaces détachées des +terres du pôle boréal et voguant dans les parages +arctiques au commencement des hivers, ou +bien, qu’entraîné par les courants, loin du paisible +fjord, son batelet de sapin lancé avec force +vers les sombres promontoires ne devait son +salut qu’au mépris des éléments.</p> + +<p>Comme une noire macreuse, surprise à la +pêche par l’approche du mauvais temps, regagne, +en hâtant son vol et en jetant de faibles +cris, la falaise qui lui sert d’abri, ainsi la barque +d’Arvid, chassée dans la direction du phare, +craquait et gémissait sous l’oppression des flots. +Immobile à la barre, pâle et superbe, le Norvégien +renversa le gouvernail de toutes ses forces, +et le bateau qu’il avait laissé arriver jusqu’alors +en plein sur les rochers du feu dériva +un peu, et vint, en s’égratignant aux cailloux, +se ranger à l’intérieur de la digue, dans les +eaux paisibles de la Vire.</p> + +<p>Quelques mots d’une langue gutturale furent +jetés comme un remerciement en même temps +que l’ancre résonnait lourdement sur la terre.</p> + +<p>D’un bond Swevenmor fut près des jeunes +filles. Elles fuyaient ; mais le phare, qui léchait +la jetée d’une courte lumière, lui avait dénoncé +leur présence. Croyant avoir affaire à des +pêcheuses il les rejoignit en courant.</p> + +<p>— Que faisiez-vous là, leur dit-il, vous attendiez +quelqu’un ; il y a donc des picoteux dehors ?</p> + +<p>Jeffik serra le bras de l’enfant pour la contraindre +au silence, et relevant sa mante sur +ses lèvres, elle répondit d’une voix étouffée :</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>L’obscurité était devenue si profonde qu’on +ne pouvait distinguer la rivière des prairies. +Le jeune homme n’apercevait pas sa tremblante +compagne, mais il sentait son pas léger hésiter +en trébuchant sur l’étroite plate-forme.</p> + +<p>— Vous allez tomber, dit-il un peu brusquement. +Allons, donnez-moi votre main : faut-il +porter l’enfant ?</p> + +<p>— Ah ! bien, merci ! répondit la petite fille +avec finesse en traînant ces mots d’un ton nasillard +et paysan qui rendit à merveille l’accent +de la contrée.</p> + +<p>Jeffik marchait comme une fée. Il y avait +en elle quelque chose d’aérien dont Arvid était +troublé sans qu’il sût pourquoi. Sa robe s’agitait +avec des bruissements veloutés, son souffle +s’exhalait pur et court. On respirait à ses côtés +une odeur d’élégance et de jeunesse qu’on ne +pouvait définir.</p> + +<p>Pour ne pas éventer son mystère, la jeune +fille tendit bravement sa main dans l’ombre, +et ce fut ce geste qui la trahit.</p> + +<p>Jamais main plus soyeuse et plus tendre n’était +tombée, comme une aumône, dans celle du +Norvégien. Il la palpait avec curiosité et la serrait +un peu. Un mince cercle de métal tournait +autour d’un doigt et une petite pierre venait +frôler sa paume. — Rien de bien précieux que +cette bague ayant servi aux fiançailles : un +vieux diamant retenu comme une goutte de +rosée à un fil d’or tout terni. Encore n’en trouve-t-on +pas autant à l’annulaire d’une pêcheuse ! +Mais deviner, sans aucun indice, le voisinage +d’une créature d’essence plus noble, semble +aussi aisé, à certaines créatures sensitives, que +de reconnaître au parfum sa fleur préférée. — Et +chacun de ces deux enfants, toute tristesse +et pureté, se sentait, dans cette étreinte, plus +fortifié contre la nuit, le silence et les vents.</p> + +<p>Et si la lune émergeant des nuées, ou la lueur +de quelque astre illuminant le ciel, avait permis +au Norvégien de contempler les traits de cette +agile fille du Nord, nul doute qu’il ne l’eût +prise pour la gracieuse sœur d’une héroïne de +l’Edda ; et, aussi troublé que Sigurd découvrant +dans un château fort Brinhild, la blonde Valkyrie, +enfermée dans la cotte de mailles, sous +l’armure pesante d’un guerrier, peut-être se +fût-il écrié, comme lui : — Il n’y a point de femme +comme toi, et je le jure, je veux que tu sois à +moi, car tu es comme je le désire.</p> + +<p>Ils traversèrent un coin du port très désert, +des chantiers de bois, de charbon, de houille. +Ils s’engagèrent ensuite, sans échanger une +parole, dans un chemin défoncé aboutissant +au château ; il était bordé de jardins au-dessus +desquels se profilait la ligne des hauts tilleuls, +comme un mur d’ombre. Quand ils eurent franchi +cette route pierreuse, la jeune Bretonne +s’arrêta.</p> + +<p>— Nous voici arrivées, merci, Monsieur, dit-elle +sans déguiser sa voix.</p> + +<p>Sa mante noire, tiraillée par la petite Anne, +s’était soudain dégraffée, glissant sur l’enfant +qui s’en dégageait à grand’peine ; et tandis +qu’Arvid tenait encore serrée contre lui cette +main charmante, le réverbère fit couler sur +leurs têtes une clarté douteuse.</p> + +<p>Jeffik se tenait droite devant le jeune homme, +pâle sous la lueur, blémissante comme un fantôme +de la Scandinavie, un peu nébuleuse comme +les apparitions, angoissée, un vague orgueil +au front, l’effroi farouche dans les yeux, l’amour +sur la bouche : ainsi lui parut-elle. +Sa robe de brocard rigide se creusait en plis +sculpturaux, et les broderies de son justaucorps +étincelaient autour de sa gorge comme un pectoral +composé de coquilles d’or.</p> + +<p>Mais cette vision ne dura qu’un instant. Soudain +il se trouva seul et confondu.</p> + +<p>— Adieu ! dit-il en tendant les mains avec la +mélancolie d’un rêve. Jeune fille, ajouta-t-il plus +bas, tu as des yeux semblables à tes flots, quand +ils sont troublés ils deviennent sublimes.</p> + +<p>Arvid n’entendit plus rien que la chute légère +d’une branche détachée de la masse confuse des +rameaux et le cri lointain d’un goéland.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p>Quand la mer et le ciel eurent épuisé leurs +fureurs, des jours d’une suavité délicieuse se +levèrent sur la vallée d’Auge. Une brise plus +douce que l’haleine d’un enfant se mit à souffler +sur la campagne, l’herbe commença à sortir +de terre, brin à brin, d’un bout à l’autre +des prairies, avec la timidité d’une semence qui +lève. La nature avait une convalescence, ainsi +qu’une jeune malade qu’abandonne le délire et +la froide fièvre. Des larmes découlaient des +arbres. Ce tableau rappelait encore un peu l’automne, +moins l’espoir qui palpitait partout. Ce +n’était plus le repos d’avant les semailles, mais +le calme qui précède les enfantements. On +voyait au pied des haies mouillées et nues la +marge noire des anciens feuillages ; mais un +mystérieux tisserand, plus délicat que l’araignée, +n’étendait plus sur les labours ce linceul +cendré de gaze soyeuse que font étinceler les +derniers soleils.</p> + +<hr> + + +<p>Chaque jour, un peu après midi, le père +Saussaie descendait de sa soupente et se mettait +à marcher pour se dégourdir, de long en large, +devant le château, allant d’une aile à l’autre +sans interruption et d’une façon automatique. +Ces allées et venues régulières ressemblaient +à la promenade d’un prisonnier au travers d’un +préau. Les gamins de l’école qui commençaient +à se rassembler sur les pelouses ne le troublaient +pas.</p> + +<p>Anne, dont les façons avec lui avaient pris un +tour d’autorité despotique, lui dit un matin : — Vous +avez l’air en pénitence, venez donc dans +les champs.</p> + +<p>Il la suivit après une légère résistance. Et +à partir de ce moment, tout rajeuni, il faisait +avec elle l’école buissonnière pendant une +heure ou deux.</p> + +<p>Ce fut un enseignement précieux pour l’enfant. +Il lui apprit les mœurs des animaux, leurs +habitudes suivant les époques, et quelquefois, +près de son intelligente élève, il se laissait aller +à émettre des idées d’une très grande élévation +physiologique, à propos d’une bête nuisible, +d’un oiseau ou d’une humble plante.</p> + +<p>— Ne détruisez pas les vipères, disait-il, ne +vous en plaignez même pas, pas plus que des +méchants. Le venin qu’elles absorbent, qu’elles +pompent de la terre et dont leurs vésicules sont +gonflées, n’en ressortira plus pour se répandre +sur les humains en maux cruels. Et cette méchanceté +de certains êtres qui vous surprend et +vous scandalise, aimeriez-vous mieux qu’elle +se répandît sur vous ? Cette glèbe est pleine de +venin ; laissons faire les vipères et la nature.</p> + +<p>Devant les fleurs des prés il avait des joies +de collectionneur, comme s’il les trouvait +écloses dans son jardin. La couleur le préoccupait +surtout.</p> + +<p>— Oh ! si on savait, si on savait, murmurait-il, +pourquoi ici le suc bienfaisant, et là le poison ? +le bleu commun et le rose vulgaire, et le noir ? +Oh ! le noir, si rare !</p> + +<p>— Il me semble que vous êtes très savant, +Monsieur Saussaie ? concluait Anne.</p> + +<p>— Voyez-vous, mon enfant, continuait-il, il +est beaucoup de gens que rien n’étonne dans la +création et qui n’ont aucune idée de son merveilleux +agencement et de la beauté infinie de +ses détails. Ils jouissent vaguement de l’ensemble +et n’observent rien au delà, esprits vite +satisfaits. Mais vous ne serez point de ceux-là. +En vous recueillant dans le spectacle des +petites choses vous puiserez une grande sagesse.</p> + +<p>De temps à autre il soulevait sur son front sa +casquette ressemblant à celle des invalides.</p> + +<p>— Maintenant, vous ne verrez plus, comme +en novembre, autour des fermes, la troupe des +corbeaux effrontés voleter entre les sillons sur +le pas des chevaux en sueur pour dérober le +grain, tandis que le laboureur, comme un marin +au gouvernail, dirige en haletant sa charrue +d’érable. Ils vont commencer leur nid, avant +les feuilles ; il est dur comme eux, sans grâce, +en terre battue ainsi qu’une aire de grange, +couronné d’épines, et si haut sur les hêtres aux +troncs lisses et sur les peuples, qu’on laisse en +repos leur vilaine couvée.</p> + +<p>Quand les premiers coups de soleil font sortir +des polders une vapeur bleuâtre, les renards +amènent les jeunes à l’entrée des terriers et les +regardent se chauffer et bondir parmi les rochers. +Je me rappelle, dans les nuits de mon enfance, +à Saint-Jean-de-Daye, couché sous le chaume, +les avoir entendu chasser pour nourrir leurs +petits, et donner de la voix comme des chiens +courants. Les mousses reverdissent, les perdrix +sont déjà en pariade, les poules d’eau s’accouplent, +les taupes commencent à pousser leurs +taupinées d’où la terre sort toute menue, et les +fourmis renaissent au travail.</p> + +<p>Suivez-moi vers cette chasse où l’aubépine +montre ses bourgeons. Voyez ce petit oiseau +brun au bec effilé, il est sans éclat : c’est le rossignol. +Il gèle encore qu’il prélude à ses plus +beaux hymnes, et tout le temps que la femelle +couve, perché sur une branche, à côté du nid, +le musicien l’enchante.</p> + +<p>Il lui apprenait aussi à reconnaître les heures +d’après certaines floraisons.</p> + +<p>— Le nénuphar n’attend pas sept heures +pour incliner son calice vers les eaux ; un peu +plus tard le mouron fleurit ; puis c’est le souci +jaune ; enfin la dame d’onze heures ; ensuite la +glaciale, au moment où la chaleur de midi réveille +le maigre grillon et le porte à pousser un +cri perçant.</p> + +<p>Mademoiselle, lui disait-il quelquefois, en +soixante-dix années, on a le temps d’exercer +beaucoup de métiers ; ainsi, moi, étant gamin, +j’ai commencé par être un petit vacher chaussé +de sabots et armé d’une grande gaule : quand +je rentrais, le soir, ma mère m’embrassait au +front. J’ai aussi été pêcheur, laboureur, puis +soldat en Afrique. C’est un pays où la lumière +est blonde comme un rayon de miel, l’ombre +rare et bleue, et la nuit couleur de violette. +Lorsque nous ne nous battions pas, nous nous +arrêtions dans des douars, ou bien nous traversions +les rivières en écartant les lauriers-roses.</p> + +<hr> + + +<p>Certains jours leur promenade les menait +jusqu’à l’Aure qui coule sous les saules.</p> + +<p>Il y avait sur une berge quelques petits jardins +aux murs défoncés, bordés de ronces traînantes, +par-dessus lesquels s’apercevaient des +tonnelles peintes et encore dépouillées de verdure, +qu’on appelle dans la contrée des salles +vertes. Ces enclos appartenaient à de riches +commerçants, flâneurs et paresseux, habitués +à pêcher des <i>dards</i>, vers cet instant du jour où +les cafés sont devenus déserts. Les jolis petits +dards, fins comme des aiguilles, se poursuivaient +par milliers en faisant de rapides crochets +entre les joncs et les roseaux, ou bien, tapis +parmi de longues herbes flottantes, on ne les +voyait plus.</p> + +<p>Cette pêche représentait pour ces désœuvrés +une distraction aristocratique, une sorte de +sport, un prétexte à traîner un instant de leur +vie oisive et à tromper leur ennui. Ils changeaient +de vêtements dans leurs tonnelles, s’habillaient +de flanelle ; pour se rendre excentriques, +au premier soleil, ils se coiffaient de +chapeaux yoko, pointus comme des casques et +garnis d’une laine rouge ; et souvent, les lignes +abandonnées dans l’herbe, on les entendait rire, +boire, heurter leurs verres avec fracas, lire <i>le +Bonhomme Normand</i> et faire les mauvais sujets.</p> + +<p>On disait : — j’ai pris tant de dards aujourd’hui, +tout comme on eût dit : — j’ai marqué tant de +points au piquet. — Les pêcheurs de dards +n’eussent point voulu prendre des mulets, des +bars, des moules ou des crevettes, car on aurait +pu les soupçonner d’une idée de lucre, du désir +d’ajouter un plat à leur ordinaire qui ne leur +coûtât rien, et une semblable pensée les aurait +profondément humiliés aux yeux de leurs concitoyens : +ne pas avoir le moyen de faire une +chose constituant une sorte de dégradation +morale.</p> + +<hr> + + +<p>— Maintenant, continuait le bonhomme, en +attendant la volonté de Dieu, je cloue des souliers +de paysan. C’est un vilain état, sans doute, +mais on y gagne un peu d’argent. Tandis que +je frappe sur la semelle, je me souviens des +jours passés, et ma pie, perchée sur un vieux pot, +compte avec sa tête tous les chocs du marteau.</p> + +<hr> + + +<p>Une après-midi, qu’ils revenaient ainsi en +causant, ils aperçurent devant la porte du maître +d’école le cabriolet du médecin Lemoine, +dit Tortillard, dont le cheval tenu en main par +un enfant reniflait la terre. L’escalier était rempli +de monde, car, depuis le jour de l’accident, +chacun s’arrogeait le droit de visiter M<sup>lle</sup> Perpétue, +pour déplaire au bilieux Boscher.</p> + +<p>La vieille fille venait d’essuyer une première +attaque de paralysie, et, assise sur son lit, elle +disait avec essoufflement et les yeux dilatés :</p> + +<p>— Je sais ce que c’est que de mourir, allez, +j’n’en ai plus peur à c’t’heure ; tout mon corps +y a passé, n’y a que la tête qui n’a pas voulu… +J’sentais que ça m’tirait, qu’ça m’tirait toujours… +et le cou s’allongeait, s’allongeait… +Enfin, pisque la tête ne voulait pas passer…</p> + +<p>— On la tuerait plutôt que de la changer, +fit la femme de l’instituteur. Que voulez-vous, +vaut mieux entendre ça que d’être sourd.</p> + +<p>Et donnant à ces mots le ton le plus aimable, +elle poussait chacun vers la porte.</p> + +<p>Alors le médecin entra, posa son chapeau +sur un siège, passa sa main avec importance +sur ses cheveux et, appuyant son dos contourné +à la cheminée, il dit en promenant autour de +lui ses yeux avec sévérité :</p> + +<p>— Je prie tout le monde de sortir.</p> + +<p>Au même instant une fenêtre s’ouvrit.</p> + +<p>Dans l’aile gauche on jouait du piano. Des +garçons meuniers, qui empilaient des sacs de +blé sur une voiture à la porte des halles, se +retournèrent pour écouter, et les deux filles +Ledormeur sortirent sur la porte, une couture +à la main. Le vieil instrument, ranimé sous +les gammes, se mit à pleurer, tandis que s’élevait +un chant d’une mélancolie passionnée, +d’une tristesse sans borne ; il disait :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Qu’importe à moi l’herbe qui pousse,</div> +<div class="verse">Le bruit des flots, la grande voix des vents ?</div> +<div class="verse">Tout mon roman dort sous la mousse</div> +<div class="verse">Jeanne n’est plus ! Jeanne n’est plus !</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p>Seigneur ! bénissez la campagne et veillez +sur le toit de chaume. Nuits ! versez la fraîcheur. +Matins ! ramenez le soleil. Que le grain +prospère dans le sillon ! Que la grêle épargne +le fruit ! Que l’herbe couvre la prairie et puise +le suc enivrant de la terre ! Qu’en automne ces +arbres fleuris s’émaillent de pommes brillantes +comme des étoiles d’or ! Qu’en paix vos dons +se récoltent !</p> + +<p>Mon Dieu ! gardez le toit de chaume !</p> + +<p>Ainsi priait le vieux prêtre en cheveux +blancs. Et semblable à un faneur qui soulève +une gerbe et soudain l’éparpille, les bras étendus +et tremblants, il répandait sur les champs +ses prières et ses bénédictions.</p> + +<p>Les fidèles le suivaient par le chemin étroit +en chantant les litanies des Rogations.</p> + +<p>Le sanctuaire vers lequel la procession dirigeait +ce jour-là sa marche était une chapelle +abandonnée près d’un bois et consacrée à saint +Roch. Elle avait pour parure des murs revêtus +de lierre, un toit de mousse verdoyant et pelucheux, +une très vieille cloche à voix de femme.</p> + +<p>Une humidité délicieuse imprégnait la terre +comme une essence, des plantes vertes luisaient +au pied des haies ruisselantes. La rosée +sur les corolles ressemblait à des pleurs à peine +taris sur la joue d’un enfant et terminés par +un sourire. A chaque détour du chemin on +croyait voir le printemps s’avancer sous les +traits d’un beau jeune homme aux habits roses +escorté d’une foule d’oiseaux.</p> + +<p>Sur le ciel du bleu le plus tendre voltigeaient +en ondulant des écharpes blanches ; il y avait à +l’horizon un banc de petits nuages couleur +d’améthyste que dorait par endroits la lumière. +Le soleil rayonnait comme un diamant.</p> + +<p>Partout se célébraient des noces solennelles. +Quelques-uns croyaient à des épousailles entre +le printemps et l’aube du jour, d’autres à un +hymen entre l’amour et la mort. Quelque chose +de candide, épandu dans l’air, attendrissait le +cœur. Il volait des flocons de plumes. La campagne +était parée comme un autel, blanche +comme un suaire de jeune fille. Les pommiers +étalaient au-dessus des prés leur gros bouquet +neigeux et rose, l’aubépine fleurissait encore. +Il poussait sur le bord des routes, dans les endroits +mouillés, de larges feuilles vernies d’une +grande richesse, et des fougères si hautes et si +vigoureuses qu’on eût été bien à leur ombre. +Les primevères se réunissaient en corbeilles ; +il n’y avait que la violette qu’on ne voyait pas. +L’herbe s’échappant des prairies montait sur +les talus et foisonnait dans les ornières. Le +moindre souffle d’air faisait tressaillir les graminées, +l’avoine folle secouant ses épis vides, +la brise tremblante ses cœurs suspendus, le +brôme stérile sa tige bronzée, et la flouve odorante +ses panaches fauves plus parfumés que +la vanille. La sauge aux épis bleus se perdait +dans ces hautes tiges, et le bouton d’or arrivait +à les dépasser.</p> + +<p>— Saint Barnabé ! Priez pour nous !</p> + +<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Ora pro nobis !</i></p> + +<p>Le chantre marchait en tête du cortège et +laissait tomber à de courts intervalles, en agitant +sa chape blanche, une invocation sur la +foule. L’enfant de chœur reprenait la litanie +d’une voix pure et aiguë. Alors le chant serpentait, +se traînant, sans mesure, jusqu’au plus +éloigné des fidèles ; et sans attendre le dernier +écho de son arrière-garde, déjà le chantre reprenait +avec plus de majesté encore :</p> + +<p>— Saint Joachim ! Priez pour nous !</p> + +<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Ora pro nobis !</i></p> + +<p>Chose digne de remarque, à célébrer ces fêtes +de la nature, on ne voyait que des enfants et +des vieillards.</p> + +<p>Les enfants riaient, essayant de se débander, +ou se baissaient pour arracher des joncs. Les +plus hardis sortaient des rangs pour secouer +leurs sabots et d’autres mangeaient un chanteau +de pain sans songer à rien.</p> + +<p>Quelques jeunes filles, faisant partie d’une +confrérie, suivaient la procession.</p> + +<p>Près d’elles, se tenait Jeffik, conviée par sa +mélancolie à cette promenade champêtre.</p> + +<p>Alors commençait un défilé de vieilles paysannes +aux yeux éteints, aux mains calleuses, +dont le profil jaune se confondait avec la coiffe +bise. — Pauvres visages, dont la peau tannée +aux grands soleils d’août se collait à présent +sur les joues comme aux ossements des momies ! +pauvres fronts labourés, où on lisait la +misère, la faim, les soucis du ménage, l’épuisement +du labeur : soixante ans sous le joug de la +vie ! — Elles passaient, pareilles à des fantômes, +les vieilles paysannes, en marmottant des psaumes +dans leurs livres ouverts.</p> + +<p>On atteignit la chapelle.</p> + +<p>Une grosse clef rouillée fut introduite dans +la serrure, mais la vieille porte résistait avec +ressentiment aux efforts, comme celle d’une +chaumière délaissée. Lorsque le pêne céda, la +lumière se répandit à flots dans la nef, laissant +les piliers dans l’ombre. Aussitôt une fumée +bleue, exhalée de l’encensoir, monta jusqu’à la +voûte, et le vénérable prêtre s’inclina sur les +dalles : tel un vieux pâtre ayant délaissé sa +cabane la retrouve après les frimas, rassemble +les charbons éteints, et voit avec bonheur la +fumée s’échapper de son foyer désert.</p> + +<p>L’église était nue, on ne pouvait s’y asseoir. +L’oubli des âmes l’avait refroidie, l’abandon +rendue plus austère. Elle semblait consacrée à +un culte mort, ainsi qu’un temple païen élevé +par les barbares à quelque génie primitif. Une +Vierge occupait l’autel : son corps, à peine dégrossi +dans le bois, était couvert de dorures, +comme l’enveloppe d’un Pharaon ; l’expression +de ses traits présentait quelque chose de déjà +vu, d’idolâtre et de mystérieux, semblable à +une de ces figures génériques que l’on trouve +dans les hypogées ou parmi les ruines druidiques. +Jésus, entre ses bras, rayonnait d’une +grâce divine. Saint Roch, dans une niche, accompagné +de son chien, couvert de moisissures, +ressemblait à un vieux chasseur.</p> + +<p>Après qu’on eût dit la messe, la cloche s’agita +une dernière fois. Une femme vendit à la porte +des brioches contenues dans un panier entouré +de linges, et chacun se dispersa. L’église resta +grande ouverte, le soin de la clef étant confié à +une fermière, non loin de là.</p> + +<p>Jeffik ne connaissant personne se trouva seule.</p> + +<hr> + + +<p>Un sentier bordé de beaux arbres courbés en +berceaux lui sembla favorable pour couper au +plus court. La lumière pleuvait au travers des +feuilles et marbrait le gazon de taches rondes ; +parfois une herbe collante s’attachait à sa robe +grise, elle se baissait un peu pour la détacher.</p> + +<p>A présent, depuis qu’Arvid l’avait regardée, +une sorte d’apaisement descendait sur la jeune +fille : elle se souvenait du grand geste de ses +mains tendues, le soir de la tempête, de son +regard caressant qui la trouvait belle ; et, bien +que plaçant encore sa fidélité hors du cercle des +réalités humaines, sa peine d’amour lui faisait +goûter les plus étranges délices. Mais quand +l’espoir s’épanouissait dans son âme, son rêve +était si beau, qu’elle avait peur de mourir.</p> + +<p>S’il allait partir pourtant ! partir sans l’avoir +revue, sans l’avoir aimée ! sans qu’elle ait pu lui +dire qu’il était tout pour elle, qu’elle sentait bien +qu’aucun autre homme n’aurait jamais son amour !</p> + +<p>Quand elle songeait à cette perspective, une +ombre effroyable se répandait sur ses jours.</p> + +<p>Un désir la prenait souvent de connaître +comment il avait existé jusqu’alors, les moindres +détails de sa maison et le visage de sa +mère. Il lui semblait aussi qu’une flamme très +lente consumait son cœur.</p> + +<p>D’instant en instant elle s’arrêtait avec distraction +pour cueillir des orchis, ou bien elle se +retournait et prêtait l’oreille avec un instinctif +effroi. Elle commençait à regretter de s’être +ainsi aventurée.</p> + +<p>Le chemin finissait brusquement au bord du +plateau et se terminait par une étroite langue +de bois en forme de vallon descendant entre +deux prairies et si étroitement couronnée de +sapins obscurs et de futaies, qu’on ne pouvait +en deviner la présence. Une barrière en défendait +l’entrée, la jeune fille s’y appuya avec accablement, +cherchant à s’orienter.</p> + +<p>Tout à coup elle se mit à trembler : une force +invisible la poussait à se détourner vers le bois.</p> + +<p>Elle aperçut Arvid immobile de l’autre côté.</p> + +<p>— C’est moi, dit-il sans avancer, me reconnaissez-vous ?… +N’ayez pas peur, il y a longtemps +que je vous suis, je vous voyais marcher +à travers les verdures… Restez ainsi, +continua-t-il, ne vous sauvez pas… si vous +vouliez m’entendre !… la vie serait si belle !…</p> + +<p>Jeffik eut un geste d’assentiment très doux.</p> + +<p>— Voilà, poursuivit le jeune homme avec +un tremblement des lèvres, c’est bien simple, +et il pâlit davantage : — Je vous aime !</p> + +<hr> + + +<p>Souvent elle y avait rêvé, à ces trois mots divins ; +mais sortis de cette bouche, ils semblaient +écrits devant ses yeux avec des traits de foudre, +ils emplissaient ses oreilles ; elle pensa qu’un +écho les donnait à redire au plus petit brin d’herbe, +qu’ils descendaient des arbres sur des ailes, +dans des ramages d’oiseaux, que les fleurs les +exhalaient sur les brises, mêlés à des parfums, que +la campagne s’emplissait de leur retentissement.</p> + +<p>Sans rien répondre elle le regardait avec +avidité.</p> + +<p>Il portait toujours le même habillement +étranger, taillé dans des peaux cousues, plus +souples que des gants de femme. Une veste +hussarde dessinait son torse bombé et svelte ; +sur ses épaules flottait un caban noir bordé de +martre.</p> + +<p>Rien n’égalait la tendresse de son accent, la +douceur de son rire.</p> + +<p>— Oh ! vous êtes fée, poursuivit-il, j’ai bien +deviné cela l’autre soir, je l’ai lu dans vos yeux, +vous m’avez enchanté !… J’étais triste, alors, +et ma peine s’est dissoute en tenant votre main, +ainsi que fond un amas de neige. A présent +un charme me pousse sur vos pas… Écoute, lui +dit-il, en joignant les mains… je n’ose t’approcher… +si tu m’aimes, fais un geste, manifeste +ta volonté souveraine, jette tes fleurs et je suis +à toi ; ou bien : adieu pour jamais !</p> + +<p>C’était une gerbe d’orchis à fleurs roses et +violettes environnée de feuilles brillantes et +humides encore.</p> + +<p>Jeffik la dénoua avec lenteur, et se penchant +vers lui avec un mouvement de joie incomparable, +la répandit à ses pieds.</p> + +<hr> + + +<p>Tout se réunissait pour faire de cette passion +une chose exquise et harmonieuse : le décor, la +douceur de l’air, jusqu’à cette saison du printemps +qui grandit le bonheur d’aimer.</p> + +<p>Ils descendirent dans le bois en se tenant par +la main. A chaque pas qu’ils faisaient un cri +d’admiration s’échappait de leur sein.</p> + +<p>Jamais flore plus extravagante et plus hardie +n’avait ruisselé sur la terre normande. Aucun +sentier n’avait été tracé parmi les fleurs. Ici +une nappe de jacinthes sauvages ondulait sur +des tiges cassantes comme un verre de Venise ; +là se trouvait une plaine d’anémones sylvie, +aux corolles tremblantes, aux feuillages lancéolés +et dont le parfum d’amande amère enivrait +le sol ; des muguets suivaient le cours d’un +incertain petit ruisseau, emplissant de ses eaux +le creux d’une pierre ronde qui avait l’air d’un +bain de nymphe.</p> + +<p>— Comment t’appelles-tu ? interrogea-t-il.</p> + +<p>— Jeffik.</p> + +<p>— C’est le plus beau nom. Je porte celui +d’Arvid, comme mon aïeul.</p> + +<p>Écoute. Si tu veux, tu seras ma femme. Ma mère +m’a laissé dans le Sognefford une petite île qui +flotte dans la mer, je t’y mènerai : l’été c’est +comme un buisson de roses, l’hiver elle devient +blanche et polie comme un plateau de cristal, +et le flot en la frappant lui arrache des sons +délicieux. Nous irons dans la montagne, je +t’apprendrai à parcourir le fjeld sur des patins +légers et à aimer les ténèbres ; je te donnerai +des couples de rennes, tu partageras mon traîneau ; +si tu aimes le bal, je te conduirai chez +le roi… Veux-tu savoir d’où vient que mon +amour est si pur ?… C’est qu’il ressemble +aux fruits de mon pays que la nuit n’obscurcit +jamais…</p> + +<p>— M’aimeras-tu longtemps ? demandait-elle.</p> + +<p>— Les longs jours et les longues nuits nous +rendent persévérants et contemplateurs, longues +aussi sont nos amours.</p> + +<p>Issus tous deux de contrées dont l’âpre tristesse +et la majesté des sites sont les plus beaux +charmes, accoutumés à un sol sévère, à de +pâles lichens, à des mousses flétries, à des +étendues de bruyères où l’or éclatant des ajoncs +vient seul troubler des tons neutres invariables, +à des landes où le vent a des accents plus sauvages, +à des rives où la mer exhale des plaintes +plus profondes, aussi ignorants, aussi mystiques +que deux jeunes Celtes n’ayant jamais +quitté leur pays de fontaines et de forêts enchantées, +les amants prêtaient dans leur imagination, +à cette vallée plantureuse, d’une splendeur +exotique, tout l’attrait d’un miracle.</p> + +<p>Ces cascades de fleurs, cet orchestre d’oiseaux +éperdus célébrant avec mille cris joyeux +la douceur des nids, cette fraîcheur embaumée, +ce silence plein de vie, n’était-ce point pour +eux seuls ! N’était-ce point un rêve, ces éclosions, +ces épanouissements, cette nature de +féerie, ce paradis fermé, inconnu peut-être, et +au-dessus duquel flottait leur amour comme un +oiseau de feu !</p> + +<p>Il la soutenait dans sa marche. A un instant +il l’arrêta près d’un sureau.</p> + +<p>Trois notes étaient tombées des branches +comme un signal et tous les ramages s’éteignaient.</p> + +<p>— Attends, lui murmura-t-il, tous les oiseaux +se taisent, voici que va chanter le rossignol. +Asseyons-nous, la mousse embaume, regardons +tout cela de nos yeux de vingt ans.</p> + +<p>Ils retenaient leur souffle.</p> + +<p>Alors un chant doux comme la volupté, immatériel +comme l’espérance, emplissant la nef +du bois de modulations délicieuses, éclata avec +l’éloquence superbe d’un sentiment passionné. +C’était comme une âme exprimant ses désirs +dans un langage inconnu et divinement tendre, +où la musique et la poésie fondues glorifiaient +l’amour.</p> + +<p>Le musicien s’interrompit et l’heureux couple +reprit sa marche triomphante.</p> + +<p>Au bas du vallon, ils retrouvèrent la chapelle +et s’aperçurent ainsi qu’ils n’avaient fait +que revenir sur leurs pas ; elle était encore ouverte, +le soleil en traversant les vitraux dessinait +des losanges violets sur les dalles. La vierge +étincelait dans l’ombre de l’autel et la lampe qui +brûlait balançait sa prunelle d’or.</p> + +<p>Qu’ils étaient jeunes !… pas un pli au front, +pas une ombre aux yeux !</p> + +<p>La voix d’Arvid s’éleva :</p> + +<p>— Nous serons deux, nous serons un ; nous +ne nous quitterons jamais ; ta volonté sera la +mienne ; je serai soumis à tes moindres désirs ; +mais, en retour, c’est toute ta vie qu’il me faut, +tous les battements de ton cœur, jusque dans +le sein de Dieu !… Acceptes-tu, ma bien-aimée ?</p> + +<p>— J’accepte le bonheur éternel ! dit-elle avec +extase.</p> + +<p>Le jeune homme la prit dans ses bras et l’étreignit +avec ivresse.</p> + +<p>— N’aie pas peur, bégaya-t-il, tu es sacrée et +plus en sûreté que l’enfant au berceau ; laisse-moi +te placer sur l’autel et je baiserai seulement +tes pieds.</p> + +<p>La statue avait un air farouche, cruel, comme +la science du mal. Elle semblait dire : — l’innocence +qui circule partout est un piège, piège +aussi votre délire, et piège encore cette promesse +de bonheur signée par le printemps, +aussi instable que ces nappes de jacinthes. Vous +ne savez pas que la douleur est un apprentissage +sans fin, l’expérience un désenchantement, +la vérité un squelette, la mort un bienfait ; que +quand l’homme a tout désiré, tout possédé, +tout perdu, tout maudit, il ne trouve plus sur +sa route pour le guider vers le terme inconnu +de son pèlerinage que la morne résignation.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">X</h2> + + +<p>— Où étais-je donc, hein ! père, la dernière +fois que j’ai écrit ?</p> + +<p>— Il y a huit ans ! répond le père Saussaie +en baissant la tête, tu étais à Elbeuf, dans une +banque ; il te manquait trois mille francs pour +ta caisse, tu sais bien… J’ai brûlé la lettre.</p> + +<p>— Vous avez, ma foi, raison, murmura ce +personnage avec un léger embarras, quelle +mémoire vous avez ! ça conserve, la campagne, +ma parole.</p> + +<p>Le vieillard jette furtivement un regard sur +son établi, où se trouvent étalés ses instruments +de travail ; en silence il semble les prendre +à témoin et leur demander s’ils se souviennent +de ses aubes, de ses veilles, de la fatigue +de son vieux bras toujours levé pour battre le +cuir, tandis que la malveillance attribue son +incessant labeur à la plus odieuse avarice. La +paix n’abandonne pas son visage à cette sortie +grossière et ingrate.</p> + +<p>— C’est vrai, répond-il doucement, plus je +vieillis, plus tout devient lumineux dans le passé. +Se rappeler, est le plaisir de mon âge.</p> + +<p>Mais, ajoute-t-il tout bas, il vaut mieux qu’on +ne se souvienne pas du mal qu’on a fait. Pouvoir +l’oublier, ô mon Dieu, c’est le repos du +méchant.</p> + +<p>La pie, toute troublée de cette visite, a abandonné +son perchoir habituel ; elle vole en agitant +ses ailes avec bruit. Le vieillard se tait et +garde son air mélancolique.</p> + +<p>Une valise est dans un coin. Sur une +chaise basse, près de la haute cheminée, un +homme est assis, qui a déjà franchi les limites +de la jeunesse. Il tord ses grosses moustaches +et remue avec sa canne un tas léger +de cendres. Son visage est écarlate, ses +cheveux roux et plaqués sur le crâne en mèches +distinctes et rares ; ses yeux ont la couleur +d’une eau troublée où se reflètent des nuages +gris, sa mise très soignée indique un certain +souci de lui-même ; il semble prétentieux, +et avance plus qu’il ne faudrait son pied finement +chaussé.</p> + +<p>Il ne se sent pas trop à son aise, dans ce +pauvre petit ménage si propre, où la grosse +horloge respire bruyamment, et promène ses +regards des poutres enfumées du plafond au +long des murs couverts d’une multitude de cadres +rappelant toutes sortes d’événements domestiques : +mariage, première communion, diplômes, +portraits un peu grotesques sans doute, +mais si attendrissants parfois ! jusqu’aux giroflées +épanouies magnifiquement devant les petites +fenêtres, jusqu’au misérable escabeau où +se tient le vieux cordonnier en tablier de cuir, +sa casquette d’invalide sur ses genoux rapprochés.</p> + +<p>Les prunelles du vieil enfant prodigue ont +fait tout le tour du sombre logis, elles restent +attachées sur une photographie représentant un +assez beau garçon à l’air braque et dur : lui-même, +Léopold Saussaie. Il la regarde avec +une attention scrupuleuse et une sorte de défaillance +passagère. Il éprouve le besoin de parler, +de se défendre, comme si l’atmosphère +même de cette chambre lui faisait reproche +d’être si pesante ; et tout ce qu’il dit a l’air d’un +plaidoyer en sa faveur.</p> + +<p>— C’est vrai, je ne pouvais m’appliquer à +rien… aucune volonté !… Il suffisait que je me +dise : fais ceci, pour avoir le désir irrésistible +d’aller à l’encontre de moi-même… Peut-on se +refaire ?… Pourquoi suis-je né comme cela ?… +J’étais agité, il fallait que je change de place. +L’argent ? me direz-vous, eh bien ! je n’ai jamais +connu sa valeur, vous savez si je suis +généreux, je ne m’en suis jamais occupé.</p> + +<p>A présent, poursuit-il, c’est fini, ma position +actuelle est plus belle qu’on ne pouvait l’espérer, +je la conserverai et vous n’aurez plus besoin +de trembler et d’empiler vos écus dans l’armoire +pour racheter ma triste tête.</p> + +<p>J’ai voulu vous dire tout cela, écrire ne signifie +rien. Voilà mes cheveux bientôt de la +même couleur que les vôtres, il est temps de +réfléchir un peu. Vous trouveriez sans doute +bien inutile que je vous raconte par quel étonnant +concours de circonstances, moi, ancien +sergent, ancien commis, ancien voyageur en +liquides, je me trouve aujourd’hui administrateur +de la commune mixte d’Hammam R’hira, +Algérie, avec un habit plus brodé que celui +d’un suisse et vingt gendarmes arabes à mon +service galopant autour de moi au moindre signe… +J’avais une étoile, vous comprenez, et +elle me menait à ces hautes destinées par un +chemin inconnu aux mortels.</p> + +<p>Il fait une pose, très satisfait. Il a repris son +aplomb.</p> + +<p>— Ma conscience ? direz-vous… Mon Dieu, +elle ne me reproche que des actes d’une nature +toute privée et dont je suis absous depuis longtemps, +j’en suis sûr.</p> + +<p>— Je suis bien content de t’entendre dire +tout cela, Léopold : comment un père ne trouverait-il +pas raisonnable que son fils vienne +à monter sur un trône ? Tu as bien agi en venant +m’apprendre ta bonne fortune, mon enfant. +Je suis heureux de t’avoir vu une fois encore.</p> + +<p>Une larme a roulé sur les joues du père Saussaie, +et l’on ne voit point briller sur sa figure, +entre ses rides, ce bonheur qu’il dit éprouver. +Peut-être n’a-t-il pas confiance.</p> + +<hr> + + +<p>— Hammam R’hira ! dit-il, ah ! oui, les eaux +chaudes.</p> + +<p>Je me rappelle avoir traversé ces gorges à +l’époque de la conquête. J’étais jeune et fort, +et si étourdi, que je chantais à tue-tête. Il pleuvait, +j’avais de grandes bottes où s’attachait +une boue visqueuse. On fuyait devant nous : +nous étions maîtres. On n’aurait pas trouvé un +chien bédouin dans les douars. Nous suivions +la rivière. Tout à coup j’entends des sanglots +près de moi. Une voix mâle criait avec des +accents désespérés : — Mamak ! Mamak ! — J’arrête +mon chant, je me glisse sous les buissons +où j’avais entendu le cri.</p> + +<p>Une force me poussait. Oh ! c’était là. Et je m’en +souviendrai toujours, si longtemps que j’existe.</p> + +<p>Je me trouvai devant eux. Je les vois dans +ma mémoire aussi bien l’un que l’autre. Je n’aperçus +d’abord qu’une claie de fagot assez habilement +appuyée sur des branches et formant un +petit toit, une espèce d’auvent, puis, en dessous, +une natte où un grand Arabe agenouillé se lamentait +en brandissant son chapelet.</p> + +<p>Il nous entendait bien défiler et n’arrêtait +nullement de crier, voulant se faire tuer, sans +doute. — Mamak ! criait-il toujours.</p> + +<p>Enfin je distinguai qu’il pressait et noyait de +larmes le corps d’une pauvre petite vieille +femme desséchée comme un sarment et plus +légère, bien sûr, qu’une brassée d’étoupe. Je +la regardais avec effroi, accroupie contre un +arbre, les mains nouées sur le devant des jambes, +la tête inclinée sur ses genoux, avec quelque +chose de rigide qui me parut bien douloureux. +Elle était morte. Il l’avait cachée et soignée +là. Un trou avait été creusé à côté, pas +très profond, pas très allongé. Et il pleurait, le +pauvre homme, tout en parlant avec une étonnante +volubilité.</p> + +<p>Quelquefois, il se tournait vers une belle jument +noire à queue traînante, de façons aussi +délicates qu’une jolie fille et qui hennissait tout +doucement, pour lui répondre, en s’agitant +avec impatience au bout de sa longe. Une selle +de velours couleur amadou, brodée d’or, pendait +au-dessus de sa tête, avec un fusil. Je remarquai +aussi que la vieille défunte portait à sa +petite main décharnée un gros diamant, plus +immobile à son doigt glacé que ne nous paraît +une étoile au ciel.</p> + +<p>Ce devait être un cavalier accompli, célèbre +dans cette tribu des R’higas. J’aurais aimé le +voir caracoler dans la plaine sur sa belle petite +cavale. Je n’entendais rien à son langage, mais +je voyais bien qu’il avait le cœur déchiré à l’idée +de laisser là son ancienne. Il ne m’avait +point vu du tout, mais je jurerais volontiers +qu’il n’eût pas changé de visage sous le feu de +douze fusils français.</p> + +<p>J’étais jeune, te dis-je, et, en ce temps-là, ma +mère existait encore, allant et venant dans sa +chaumière, à Saint-Jean-de-Daye. D’où vient +que je me mis à étouffer, moi aussi, comme si +je venais de la perdre ? comme si cette moukère +arabe pouvait se rapprocher d’elle ?… Je me +sentais très malheureux. J’essuyai du revers de +ma manche mes joues toutes mouillées, je me +découvris, et je me mis à marmotter aussi, +moi, quelque chose d’oublié depuis de longues +années et qui pourtant coulait de mes lèvres +semblable à une source fraîche qui vient on ne +sait d’où et s’enfuit doucement au travers des +branches : je priais.</p> + +<p>Alors il se détourne, me regarde un instant +derrière ses pleurs, comprend ma pieuse attitude +et me fait signe de lui aider.</p> + +<p>Nous tapissons la fosse d’étoffes multicolores +tressées au métier dans un gourbi des montagnes, +nous étendons au fond un tapis formé +de peaux de lynx. Ainsi nous l’avons enterrée +tous deux, à l’abri de longs roseaux bruissant +au moindre souffle, dans le lit même où en hiver +le torrent se précipite du haut du mont, +semblable à un coursier sauvage. Une pierre +roulée dessus, où il a dessiné un croissant et +gravé quelques caractères, a marqué la place. +Il m’a pris dans ses bras, cet homme qui avait +l’air créé pour commander aux autres, s’est +penché vers moi et sa joue a touché la mienne. — Toi, +frère pour moi, a-t-il dit en pressant +mes mains.</p> + +<p>J’ai rejoint mon bataillon avec mille dangers. +C’est la première fois que j’en parle, et je retrouverais +aisément l’endroit après quarante +années.</p> + +<hr> + + +<p>Monsieur l’administrateur a écouté patiemment +l’histoire avec une gracieuse condescendance. +Ses idées sont devenues très riantes.</p> + +<p>— Très gentil, ce souvenir, mais vous savez, +au fond, ces Arabes…, une dangereuse engeance +qu’on devrait tranquillement repousser au +désert.</p> + +<p>Père, continue-t-il, croyez-vous qu’un célibataire +puisse jamais être un homme tout à fait +rangé ? Non, n’est-ce pas. Eh ! bien, j’y pense +souvent, la solitude me pèse, quelquefois mes +yeux s’arrêtent avec plaisir sur le galbe délicat +de quelque jeune fille anglaise traversant mon +village désert pour venir boire à la fontaine en +babillant avec ses frères ; alors je songe que ce +serait exquis de voir traîner sous la vérandah, +entre les caisses d’orangers, une ombrelle de +femme ou de petites babouches. En un mot, +je veux me marier, avoir une femme autour de +moi, jeune, jolie, bien élevée, surtout connaissant +les usages du grand monde et sentant bon, +allant, venant, tachant le jardin de sa claire +toilette…</p> + +<p>Quoi ! papa, mon idée ne vous sourit pas ?… +Je croyais vous voir tout réjoui et songeant +déjà à vos petits-enfants.</p> + +<p>— J’ai trop souhaité ces choses autrefois, +mon garçon, mon désir s’est épuisé tout seul. +Je trouve à présent qu’il est bien tard, au moins +pour une femme si jeune, comme tu dis. Mais +je te connais, avant huit jours il n’en sera plus +question.</p> + +<p>— N’en croyez rien…</p> + +<p>Allons, bon appétit ! Moi je vais déjeuner +chez Turpin, c’est la meilleure auberge de +France et d’Algérie : de la crème, du beurre, +des crevettes, du civet !… Et cette grosse mère +réjouissante qui fricote devant vous sans tacher +son tablier blanc !… Je voudrais l’emmener +en Afrique… comme cuisinière, s’entend.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XI</h2> + + +<p>Les derniers jours de juin avaient une douceur +adorable dans ce pays de polders, au milieu +de ces grèves arrachées à la Manche, où le +tamarin embaumé balance ses panaches vieux +rose. Au choc de la brise, une espèce de poussière +glauque s’envolait des herbes trop mûres +et flottait au-dessus des prairies. Les fossés +étreignaient chaque pièce de terre d’une ceinture +de plantes d’eau fleuries : iris, nénuphars, +lotus, arums aux blancs calices, lentilles vertes +enchevêtrées.</p> + +<p>C’est le temps où les pauvresses sans feu ni +lieu vont arracher la fumeterre et les fleurs de +mauves pour les vendre aux apothicaires et +cueillir le cresson que l’on met en salade, où +les vieux hommes de mer, assis à l’ombre des +murs ou sur le pas des portes, bercent les enfants +en contant des histoires, où les gamins +abandonnés à leurs propres soins courent dès le +matin au bout du feu, avec des lignes faites +d’une gaule, de bouts de ficelles raboutés, pour +pêcher des crabes. Ceux qui ont un sou hêlent +le passeur immobile au fond de sa barque entre +un pichet plein de cidre et un filet qu’il noue +sans cesser de fumer. L’homme suspend son +travail, les voilà de l’autre bord de la Vire, sur +Brévands, explorant les petites plages. La marée +baisse, et tel qu’un troupeau de bœufs mugissants +chassés d’un gras pâturage ou telle +encore qu’une armée surprise à dépouiller un +camp et oubliant dans sa fuite le plus riche +butin, telles se sauvent les vagues. Comme +elles se sauvent vite, roulant avec fracas un +tas de caillous, d’huîtres détachées de fonds +inconnus et de longues plantes blondes, fines, +ainsi que des cheveux de femme ! comme elles +se sauvent, ravinant le sable dans leur +marche rapide et relevant leur robe verte !</p> + +<p>La flore des mers s’étale sur les rochers, la +faune se cache sous l’humide végétation, et le +frêle enfant du matelot sait où trouver, à l’abri +du varech, la coquille brune et l’humble vignette, +creuser le sable doré pour en extraire +la coque rayée, ou disputer à l’oiseau vorace, +qui la brise de son bec, la moule blonde nichée +dans les grosses pierres. Plus loin on voit une +femme entrée jusqu’à la ceinture dans les mares : +c’est la bichetière à la poursuite des crevettes, +poussant sa bichette à travers les herbiers, les +grands herbiers verts.</p> + +<p>En ces temps-ci, les pauvres sont moins à +plaindre, il y a un peu de joie pour tout le +monde : à chacun une petite part du splendide +héritage des hommes. Au fond, la nature est +très bonne, il n’y a que ses enfants de mauvais.</p> + +<hr> + + +<p>Le père Saussaie avait coutume de dire à la +petite Anne, quand il apercevait, sous la porte +arrondie des vastes fermes encloses de hautes +murailles, quelque figure rugueuse, la dure silhouette +d’un paysan : — La maison de l’homme +est inaccessible comme son cœur. Un mur, mon +enfant, rien ne m’afflige plus qu’un mur ! C’est +cet obstacle préventif offert à ma naïve inquisition, +à mon inoffensive curiosité ; c’est aussi +ce sentiment sans nom envahissant petit à petit +ceux qui ne nous aiment plus. Cela veut dire à +celui qui passe : ne lève pas les yeux, je n’ai +rien pour toi ! — Les trois quarts des gens me +traiteraient de vieux fou s’ils m’entendaient +parler ainsi.</p> + +<p>— Qu’importe, répondait l’enfant, en levant +sur lui ses yeux profonds, je comprends bien +votre idée, moi.</p> + +<p>Elle essayait d’exprimer comment la route +se déroule ininterrompue sous les pieds du +voyageur, car il est permis à l’infortuné de +cheminer entre les richesses des autres. Le hasard +plaça souvent une fontaine sur ses bords, +le soleil fit mûrir dans les haies quelques baies +sauvages, l’arbre étendit charitablement son +ombrage pour protéger le pèlerin, la mousse +lui dressa une couche au pied des chênes, le +vent rafraîchit son front, seul l’homme ne voulut +rien faire pour l’homme.</p> + +<p>La grande amitié du vieillard et de la petite +fille durait toujours, mais on se promenait +moins, à cause de M. Léopold.</p> + +<p>L’administrateur avait su se concilier tout le +monde avec beaucoup d’adresse. Il offrit à la +femme du secrétaire de la mairie, — qui le recevait +dans l’intervalle de ses accès d’humeur +noire, — un rouleau de musique arabe ; Anne +eut une boîte de fruits exotiques, et on porta +tout un régime de bananes à l’instituteur ; l’horloger +régla sa montre, il mit au cou des deux +filles des écharpes algériennes et il les embrassait +dans les corridors sous prétexte qu’il les +avait vu naître. Enfin Monsieur le maire l’invitait +à dîner.</p> + +<p>Cependant il n’osa pas se présenter chez +M<sup>me</sup> Trégar-Creachmeur dont le maintien +réservé et mélancolique était peu fait pour encourager +les nouvelles connaissances. Du reste +on lui a dit que ces dames sont très fières, très +pauvres, très charitables, — car on ne les aime +pas, en qualité de <i>hors venues</i> et de bretonnes : +on n’a jamais vu venir de ce pays que des +mendiants, sortes de fénubiens, joueurs de +bombardes et de cornemuses dansant de vieux +pas sur des airs naïfs.</p> + +<hr> + + +<p>Les hirondelles sont revenues en troupe, à +tire d’ailes, des contrées dont on rêve. Dès le +matin une bande de martinets se met à tourner +autour du château, entourant quelquefois une +pauvre chouette chassée de son nid, presque +morte d’effroi. A chaque cercle qu’ils tracent, +leur vol semble augmenter de vitesse, se rétrécir +et raser de plus près le granit. Tous ces +oiseaux voyageurs ont reconnu leurs anciennes +demeures, ceux-ci sous les corniches, d’autres +dans les greniers, et un certain nombre derrière +un mur de briques masquant une fenêtre vitrée +du bureau télégraphique. Au dedans c’est +une volière, une maison où chacun entre, sort, +gravement, comme un locataire. Nombre de +petites pailles ont été apportées par de mignons +becs noirs pour clisser un store sur la glace +indiscrète. Deux espèces ennemies nichent là, +côte à côte, comme ces gens bien différents +réunis sous le toit de la maison commune : oiseaux +de jour, oiseaux de nuit, chauves-souris +et hirondelles !</p> + +<p>Jeffik se plaisait à épier ces dernières, et sa +pensée, aussi rapide que leurs ailes, essayait +de les suivre dans leurs lointaines migrations. — Ces +joyeuses filles du jour n’avaient-elles +point plané au dessus des villes ardentes où les +dromadaires chargés d’outres sont arrêtés près +des fontaines ? Peut-être se berçaient-elles dans +les airs sur les ruines de Thèbes, ou bien ont-elles, +de leurs cris aigus, tandis qu’elles traçaient +de grands cercles, réveillé l’écho endormi +de la vallée de Josaphat ? les vit-on près du +muezzin pendant qu’il versait sa prière à la +tombée du jour ? entendaient-elles le langage +barbare des amants couchés sous les tentes ? et +n’est-ce point une sultane favorite qui entoura +leurs pattes légères d’un bout de ruban bleu ?</p> + +<p>La jeune Bretonne s’irritait, pour ses oiseaux +chéris, du voisinage des chauves-souris, mais +elle finit par s’intéresser à cette couvée silencieuse, +à dents et à mamelles, où l’amour semblait +avoir autant de douceur et plus de mystère +encore que dans les autres nids. Quelquefois +elle les comparait à ces êtres difformes +dont les Chaldéens peuplaient le chaos dans le +temps où tout n’était qu’eaux et ténèbres ; en +d’autres instants elles lui apparaissaient comme +le symbole des songes volant au travers de la +nuit avec des ailes d’ombre qu’on croirait dérobées +aux épaules de la mort.</p> + +<hr> + + +<p>Depuis ce jour mémorable des Rogations, l’esprit +de Jeffik habitait un monde aérien, où, débarrassée +de toute crainte, sa passion grandissait +de jour en jour et s’exaltait à chaque nouvelle +rencontre, comme ces fleuves qui coulent vers +la mer se grossissant des plus petits ruisseaux. +Elle ne se plaignait jamais plus de l’esclavage +de son bureau, de l’insanité du public, de +la pauvreté de sa mise, de l’insuffisance de la +table. Tout était bon, doux et joyeux pour elle.</p> + +<p>On la voyait encore dans l’ouverture de sa +fenêtre ovale dominant les prairies, mais ce +n’était plus pour chercher à découvrir un grand +voilier à l’horizon. Quand elle s’y montrait, les +Ledormeur avaient coutume de dire par dérision : — Voilà +la vierge encadrée !</p> + +<p>Vers le soir, de légères impatiences la prenaient +en consultant la pendule, elle rafraîchissait +son front sur les vitres et ses mains au +marbre des cheminées, elle dînait en hâte avec +sa mère et l’enfant, puis à sept heures précises +une sonnerie se faisait entendre ; elle courait +ouvrir son appareil ; quelques petits caractères +apparaissaient sur le papier : c’était le bureau +de Caen qui lui rendait la liberté jusqu’au lendemain. — Clôture ! +s’écriait Anne, allons-nous-en.</p> + +<p>Tout le monde remarquait que M<sup>me</sup> Trégar-Creachmeur +ne sortait plus que pour aller +à l’église et paraissait minée chaque jour davantage +par un mal intérieur. Une tristesse plus +morne envahissait ses traits si beaux ; et, bien +qu’elle ne pressât jamais ses filles sur son sein, +leur sort si douteux était la suprême torture de +cette âme que la religion semblait avoir détachée +de tout. Pour rien au monde, Jeffik n’eût +osé faire à sa mère la confidence de son amour ; +ce mot n’avait en aucune occasion été prononcé +devant elle par cette femme austère, et la jeune +fille n’imaginait point qu’il fût jamais tombé +avec transports de ses lèvres rigides.</p> + +<hr> + + +<p>Chaque soir les amants se retrouvaient dans +la campagne. Le lieu de leurs rendez-vous, assez +éloigné du château, était un étroit chemin +ménagé entre deux prairies et bordé de hauts +peupliers aux cimes bruissantes ; les vaches +couchées à leur abri s’assoupissaient en écoutant +leur grand murmure. Anne accompagnait +sa sœur et gardait son secret avec une adresse +et une fidélité sans pareilles. Elle imaginait des +ruses pour détourner les curieux et Jeffik se +laissait guider par la petite fille avec insouciance. +Tantôt elles allaient par la traverse des +prés, franchissant les ruisseaux, ouvrant de +lourdes clôtures et frémissant quand le taureau, +au milieu du bétail, se mettait à mugir et baissait +la tête, labourant la terre de ses cornes. +Alors, enivrées par le danger, palpitantes, elles +couraient à perdre haleine, portées par la peur +en se tenant la main ; et dans ce silence du soir +tout prenait pour ces enfants d’une sensibilité +passionnée un caractère extraordinaire. D’autres +fois elles commençaient par suivre tranquillement +la digue comme pour une promenade +sans but. On était en pleins foins : des ombres +de femmes s’allongeaient démesurément derrière +les meules profilées sur le grand ciel +clair ; les faneuses s’apprêtaient à quitter le +travail et entassaient d’un geste las l’herbe +suspendue à la fourche de hêtre, leur nuque +brunie se renversait en arrière tandis qu’elles +élevaient les gerbes, et des brindilles dorées +s’accrochaient, en retombant, à leurs cheveux +noués ; soudain les jeunes filles coupaient au +plus court, se jetaient dans un champ où le trèfle +abattu échelonnait des vagues rouges, pour +atteindre le terme de leur périlleuse excursion.</p> + +<p>Le Norvégien attendait. Il les entraînait +avec joie dans le sentier d’herbe fine, et souvent +la jeune Bretonne devait s’appuyer quelques +instants au tronc d’un tremble, plus essoufflée +qu’une biche aux abois, pâle et les +mains sur son cœur.</p> + +<p>— Hâte-toi, bien-aimée, disait-il, mon âme +est triste loin de toi, et cette heure accordée +à notre amour tombe plus vite dans le passé +qu’un seul instant de toutes les autres.</p> + +<p>— Moi, répondait la Bretonne, j’avais préparé +mille choses graves à te dire, et voilà maintenant +que je ne m’en souviens plus.</p> + +<p>— Rien ne peut être grave, ô ma belle amie, +à moins que tu ne m’aimes plus.</p> + +<p>— Que vous êtes méchant ! faisait-elle en +joignant les mains.</p> + +<p>Arvid passait sous le sien le bras blanc de +sa fiancée. Elle détachait son chapeau de paille +et le tenait à la main, renversé comme une +corbeille. Ses cheveux châtains, ramenés en +casque sur le haut de sa tête, étaient étreints et +noués en torsade tout près de son front doucement +arrondi ; elle avait des prunelles humides +couleur de l’ardoise mouillée par une pluie +d’orage. Parfois, d’un geste charmant elle appuyait +sa tête sur l’épaule du jeune homme en +levant vers lui ses larges paupières, et ils suspendaient +leur marche pour se contempler indéfiniment +avec un sourire.</p> + +<p>Enfin, ils reprenaient une à une toutes les +circonstances favorables à leur amour. Ils s’étonnaient +des années qu’ils avaient pu passer +sans se connaître, sans soupçonner même leur +existence réciproque. Cependant Arvid prétendait +l’avoir entrevue dans ses songes et avoir +vécu dans l’attente de sa rencontre.</p> + +<p>— Que de fois, dans les sombres crépuscules +des villes, traversant des rues boueuses où une +foule pleine de soucis s’écoulait sans interrompre +sa marche fatale, tu m’es apparue environnée +de lumière ; j’ouvrais les bras pour te +saisir, mais il ne me restait que la déception de +mon rêve. Mes yeux se sont troublés en t’apercevant +la nuit de la tempête, je t’ai reconnue +tout de suite. Nous avons dû nous aimer ailleurs, +dans d’autres étoiles !</p> + +<p>— Je savais bien, reprenait-elle, que mon +bonheur viendrait de la mer. J’avais toujours +les yeux sur elle.</p> + +<p>— Pour cette bonté qu’elle a eue de me porter +à tes pieds, nous l’aimerons, ma chère âme, +soit qu’elle déroule ses flots soyeux sur des +plages brûlantes ou qu’elle vienne écumer sur +les rochers bretons ou se délasser, figée dans +les fjords… As-tu toujours ce beau costume +de châtelaine ?… Tu le mettras dans notre +maison, si tu veux que je t’aime encore davantage.</p> + +<p>— Tu ne sais pas, mon bien-aimé ? c’est +un habit de noces que nous gardons pieusement +en souvenir de nos aïeux. Leur costume était +comme celui des princes dont la forme ne varie +pas ; ainsi, ils ressemblaient à leurs ancêtres, +et les vieilles grand’mères croyaient avoir recouvré +la jeunesse en voyant porter à leurs +filles les atours d’autrefois. Le vêtement de +l’époux est couché près de celui dont j’étais +parée, dans un grand coffre ; il est juste à ta +taille… Que tu serais beau avec la veste ronde +et le grand chapeau noir aux velours flottants !</p> + +<p>Mais ils éprouvaient aussi du plaisir à interrompre +leurs propos d’amour pour savourer +dans ses moindres détails la sérénité majestueuse +de la nature, comme si le cadre où se +déroulaient leurs jeunes tendresses en redoublait +la volupté, concourait à les embellir et à +les éterniser, devait vivre dans leurs souvenirs +uni étroitement à l’heure présente qu’ils auraient +voulu retenir et fixer à jamais. Le sifflement +d’un bouvreuil, une tourterelle s’envolant +du milieu des branches, le frôlement d’une +rose sauvage, le choc d’un gros bourdon étourdi +qui rebondissait sur leur joue, une bouffée +de brise alourdie d’essences diverses, se groupaient +comme autant de parcelles surchargeant +leur félicité.</p> + +<p>L’enfant folâtrait devant eux, cueillant des +myosotis, ou poursuivait dans son jeu solitaire +de charmantes petites rainettes de la couleur +des feuilles qui sautaient à son approche au +milieu des mousses.</p> + +<p>Alors, au fond de la chasse verte, ils apercevaient +le soleil s’enfonçant à demi dans la Vire +et projetant comme un phare immense des +lueurs d’ocre et de pourpre sur la prairie nouvellement +fauchée ; la rosée glaçait le sang des +herbes mourantes ; et ils s’attendrissaient au +point de songer à ces toutes petites existences, +à la corolle flétrie d’un éphémère coquelicot.</p> + +<hr> + + +<p>Jeffik dit un jour à Arvid :</p> + +<p>— Vous étiez triste autrefois, cher amour, +quelque chagrin pesait sur votre vie ?</p> + +<p>— Maintenant, ma chérie, il est descendu tout +au fond de mon cœur ! C’est une histoire trop +longue pour ce soir et un peu pénible pour moi, +répondit le jeune homme en passant la main sur +son front comme pour en chasser l’ombre même +d’un souci.</p> + +<p>Et tout de suite, secouant gaiement ses boucles +blondes et penchant vers elle ses grands +traits purs, il se mettait à lui parler de leur avenir +et de son enfance.</p> + +<p>— Voyez-vous, mon bel ange, quand je songe +que vous serez bientôt tout à fait à moi, je n’y +puis croire. Que Dieu est bon d’avoir inventé +l’amour et la jeunesse !… J’ai toujours été un +peu abandonné, savez-vous ; tout petit, je me +souviens d’un grand vide dans mon cœur : pas +de sœur, plus de mère ! un père qui apparaissait +de loin en loin, chez ma nourrice, dans la +famille de marins où j’étais élevé. Ces pêcheurs +de phoques, cédant à mes supplications, m’emmenaient +avec eux dans la Mer Glaciale ; nous +menions une vie rude et libre ; mon corps +s’endurcissait ; mais, souvent, pris d’un impérieux +besoin de tendresse, je pleurais, le front +dans la neige, comme un orphelin… Je n’aimais +que la mer et notre bateau ; je me couchais au +fond pour sentir le flot palpiter contre le bois, +comme un cœur sur le mien ; j’aurais juré par +son grand mât, comme d’autres prennent à témoin +de leur serment un roi ou une épée… +Plus tard, je voulais qu’on agisse avec moi +comme on faisait autrefois aux funérailles d’un +vieux corsaire : — quand le Soekangar venait +à mourir, on le couchait avec ses armes dans sa +fidèle barque qu’on lançait tout enflammée +sur les vagues. — Qui m’eût dit dans ce temps +que je serais si heureux aujourd’hui ?…</p> + +<p>Un jour, je revenais de la chasse après avoir +pris tout vivant un splendide oiseau de proie, +rare dans nos parages, et que l’on nomme l’harphang +des neiges : ses plumes sont comme le +duvet du cygne, comme des flocons arrachés à +la blanche toison de la terre, et il a des prunelles +brillantes ainsi que des pièces d’or. J’essayais +de l’étouffer contre ma poitrine et il me +labourait les flancs de ses griffes, fixant sur moi +des yeux magnétiques. Mon père m’attendait +dans la cabane de Margit Baars, et je dus me +montrer à lui en lambeaux et couvert de sang. Il +parut très heureux et m’appela son cher enfant. +Je remarquai sa mise recherchée, la douceur de +ses mains, l’odeur de toute sa personne. Son +traîneau attendait, il m’emmena, non sans que +j’aie longuement pleuré dans les bras de Margit… +J’avais quatorze ans, je devins étudiant. +J’appris que j’étais riche, je me mêlai à des enfants +du rang de mon père, mais secrètement je +regrettais les cimes blanches du Iostedalsbrae, +notre barque, les feux allumés sur les glaces et +nos combats avec les lions marins… Malgré +ma timidité et ma défiance de moi-même, j’en +vins à me juger en me comparant aux autres. +Quelle ne fut pas ma surprise de m’apercevoir +que j’avais une nature fortement trempée, mâle +et obstinée ; qu’au lieu d’être un objet de risée +pour mes camarades, ma force et mon adresse +excitaient au plus haut point leur admiration, +et qu’à mon insu j’étais devenu pour eux +une sorte de chef dont ils recherchaient, en se +les disputant, l’amitié et les récits ? C’est alors +que je sus gré à mon père de m’avoir fait montagnard +et pêcheur.</p> + +<p>Et s’interrompant pour serrer la jeune fille +dans ses bras, il s’écria avec des pleurs de joie, +remué délicieusement par les souvenirs du +pays qu’il adorait :</p> + +<p>— Nous irons au Nord, vers la Finlande et le +Groenland, du côté des Valkyries et de l’Étoile +Polaire, fouler des neiges inviolées ; tu coucheras +dans des lits de bouleau élevés comme des +trônes, où le regard nacré de la curieuse lune +coulera sur toi à travers le bleu trouble de la +nuit ; tu entendras le sol résonner sous le pas +des chevaux sauvages ; nous mangerons dans +des plats d’argent des rôtis de rennes en buvant +du vin épicé et du lait caillé tremblant dans des +terrines ; pour te plaire, les femmes du gaard +sortiront du grenier la plus belle gerbe afin de +l’offrir aux oiseaux que tu verras accourir de +tous les coins du ciel ; pour t’en parer, je détacherai +du bras d’une Finlandaise des bracelets +d’or dont les ciselures ont des caprices dignes +de l’art le plus pur, et je te porterai dans mes +bras au-dessus des torrents ; serrés l’un contre +l’autre, nous irons vers le Nord, jusqu’aux +bornes silencieuses de la terre, pour comprendre +mieux la majesté de l’amour !…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>— Oh ! oui, c’est cela ! disait-elle en battant +des mains comme un enfant… Que j’aimerais +parcourir avec toi ces étendues solitaires, +sans tenir compte des saisons, de la lumière +ou de la nuit, indifférente à la fuite des jours !</p> + +<hr> + + +<p>Mais huit heures tombant à coups mesurés +du clocher pointu de Sainte-Marie-du-Mont les +tiraient brusquement de leur rêve bleu, et quand +la dernière vibration s’éteignait, ils demeuraient +surpris, silencieux, les oreilles pleines du coassement +éperdu des dames vertes, assises dans +le cresson, au milieu des roseaux fleuris, ou +soulevant au long des fossés l’épais manteau +des lentilles.</p> + +<p>Alors, avant de se dire adieu jusqu’au lendemain, +ils essayaient de s’aguerrir à une plus +longue séparation, car depuis les premiers +jours de leur intimité, ils avaient arrêté ensemble +qu’Arvid partirait pour Christiania par le +prochain bateau. Il s’agissait de tout expliquer +à son père, dont le consentement ne semblait +pas douteux, et de réunir les papiers indispensables. +Muni de ces choses importantes, il +effectuait son retour par les voies les +plus rapides. On hâtait le mariage. La cérémonie +aurait lieu dans les salles de la mairie dont +ils regardaient souvent par les fenêtres les +sculptures de chêne avec des airs mystérieux. +On installerait Anne et la mère près de Saint-Malo, +sur les bords de la Rance, dans une +maison ayant appartenu à un corsaire de la +famille, appelée la Bigarade.</p> + +<p>Le trois-mâts vint un peu plus tard qu’on ne +l’attendait, retardant de près d’un mois le départ +du jeune homme, à cause d’un chargement +de morues avariées provenant des pêches +du printemps, pris au Hâvre pour le compte +d’un épicier. A présent qu’il était là, amarré +au quai, avec ses voiles pliées, ses poulies immobiles +et son blond équipage penché sur les +bastingages au-dessus de sa coquille vert tendre +à rayures blanches, il arrivait encore aux +amoureux de parler en souriant de ce voyage, +mais par bravade seulement, pour se réconforter +et dissimuler une tristesse suprême, un +pressentiment vague que trahissaient seuls, en +dépit de leur volonté, des yeux humides et des +voix altérées.</p> + +<p>Après l’arrivage, tout se passe méthodiquement +à bord du navire norvégien. Pour commencer, +on vit le déchargement par des femmes +de peine en bonnet de coton et plus fortes que +des hommes robustes, égayant leur travail de +plaisanteries aussi salées que le gros sel de +Cadix et de la Rochelle répandu partout comme +une neige sale. Les poissons s’empilaient +symétriquement sur une voiture, et rien n’était +plus lamentable que les poses de ces femmes +assises au-dessus du camion, à même sur le +chargement, que traînait un cheval poussif. +Quand ce fut fini, on nettoya à grande eau le +navire, brossant le pont et chassant la mauvaise +odeur ; puis on remplit la cale de barils +de beurre roulés les uns sur les autres. Le +trois-mâts compléta ses provisions, se disposant +à appareiller, et tous les jours on voyait +sécher des vareuses bleues et des gilets rapiécés +de toutes couleurs flottant suspendus aux +cordages.</p> + +<p>Enfin le capitaine, un solide marin, dont la +barbe dorée descendait très bas sur la poitrine, +s’approcha un matin du fils de l’armateur +et lui annonça paisiblement qu’on allait +mettre à la voile le lendemain.</p> + +<p>Rien à dire à cela. Néanmoins, le jeune +homme pâlit comme à l’approche d’un malheur, +et quitta brusquement son compatriote en marchant +d’un pas emporté.</p> + +<p>C’est qu’il y a dans notre vie des heures de +crise où nous apparaît avec une effrayante lucidité +combien la réalisation de nos plus chers désirs +se trouve à la merci des événements les plus +misérables. En effet, le sort de chaque être se +compose d’une série de petits faits venant de +sources différentes. Si tout concorde, arrive à +point pour compléter l’ensemble, il en résulte +une homogénéité, une harmonie dans l’existence +que l’on appelle la chance ; si au contraire +on rencontre une obstination négative de la +destinée à ne pas vouloir enchaîner le hasard, +il n’y a rien à faire, c’est immuable. Certains +hommes ont senti toute leur vie cette volonté +mauvaise au fond de tout.</p> + +<p>Les heures de ce dernier jour passent semblables +à toutes les autres pour les habitants de +Saint-Paul. D’où vient que les amoureux les +trouvent tantôt promptes comme le désir ou +tantôt lentes comme la réalité ? D’où vient que, +tout en parlant de se revoir, en se jurant d’être +l’un à l’autre, on les voit s’étreindre en pleurant +comme pour un dernier adieu ? Hier encore +ces cœurs confiants pouvaient être émus par le +récit d’une misère, ou prendre part au bonheur +d’autrui : demandez-leur, aujourd’hui qu’un +danger menace leur amour, si les morts qui +dorment à l’ombre d’un rideau de peupliers et +sous les dalles de l’église sont moins insensibles +qu’eux.</p> + +<p>Les anciens Bretons croyaient qu’il existait, +dans les montagnes, un lac appelé Dulenn, +dominé par un cirque de rochers escarpés ; ses +ondes noires étaient peuplées de poissons hideux +à la tête énorme ; aucun oiseau ne fréquentait +ses bords, ni les cygnes, ni les ducs +communs à tous les étangs ; si quelqu’un en +faisait jaillir l’eau sur les rochers voisins, un +orage éclatait tout à coup dans le ciel : ainsi le +cœur de l’homme recèle des sentiments cruels +semblables à des monstres dont la présence a +chassé les songes aux blanches ailes ; si on les +trouble, ils déchaînent d’inexorables furies.</p> + +<p>Rien de changé autour d’eux ; la campagne +avait à peine quelque chose de plus mûr et de +plus doré qui tenait aux moissons. Les myosotis +étaient défleuris ; on ne voyait plus les violettes, +mais la digitale empourprée, la grande +mauve rose, les bouillons blancs et la véronique +à fleurs pâles se rencontraient avec la mélite +au feuillage odorant dont les calices blancs +tachés de violet semblent éclaboussés de vin. Les +fruits de l’aubépine et du merisier commençaient +à mûrir. La vie fourmillait partout, étincelante +au dos des scarabées et des libellules. Il faisait +chaud ; l’herbe haute dans le sentier devenait +presque noire à force d’être d’un vert intense.</p> + +<p>Assis sur un talus, enlacés étroitement, ils +savourent avec tristesse les instants avares. +Arvid veut être le plus fort.</p> + +<p>— Tu penseras à moi, tu m’aimeras, tu ne +m’oublieras pas. Deux mois sont bien vite passés, +et puis, il le faut !</p> + +<p>Et tandis qu’il parle, une voix qui vient on +ne sait d’où lui murmure tout bas : — Reverras-tu +ta bien-aimée ?</p> + +<p>Pâle et pensive, la jeune fille s’abandonne à +son chagrin dans un oubli complet d’elle-même +et avec ce désordre de la parure et cette faiblesse +divine qui, chez une femme, est la meilleure +preuve de la sincérité de l’amour ; des larmes +silencieuses ternissent les beaux yeux de +Jeffik, coulant sur le front du jeune homme +agenouillé maintenant à ses pieds et inondant +son visage, de telle sorte qu’on ne peut voir s’il +y mêle les siennes.</p> + +<p>Elle penchait d’un air de souffrance sa taille +déliée, et ses manières avaient pris, depuis la +veille, la langueur touchante d’une fleur de mélite +altérée à la fin du jour. Un fichu de mousseline +noué négligemment sur son sein révélait +le haut de sa gorge et laissait deviner sa +forme parfaite ; ses cheveux séparés en deux +masses tombaient en tresses lourdes de ses +tempes pour aller se confondre dans les plis de +sa jupe.</p> + +<p>Mais la chaleur s’apaise, l’air fraîchit, la +première étoile se distingue à peine, pareille à +la lueur d’un flambeau allumé avant les ténèbres, +les prés blanchissent, les couleurs s’éteignent +petit à petit, la lune innocente jette sur +la Vire un long filet d’argent qui tremble à la +crête de chaque flot, l’heure se détache avec +sérénité des clochers d’alentour enveloppés de +brume, le lézard se retire entre les pierres +moussues et la chauve-souris tourne sur la +campagne en agitant des ailes aussi silencieuses +que l’ombre.</p> + +<p>— Adieu donc ! ô mon bien-aimé, dit la +jeune Bretonne en enlaçant le cou de son +amant. Comment remplirai-je mes journées à +présent, sans l’espérance de te voir ? Où puiser +de la force pour rompre ainsi l’habitude de nos +douces promenades ?… Est-il seulement un autre +bonheur ?… celui-ci me suffisait bien !… Nous +viendrons, Anne et moi, tous les soirs dans ce +lieu que tu aimais tant… Adieu !… Tu emportes +mon courage, ma volonté, mes espérances, +et tu laisses derrière toi un spectre qui +aura l’air de vivre au monde, mais dont le +cœur sera mieux enfermé et plus muet, quoique +aussi rayonnant qu’aucun des diamants que +recèle la terre. J’ai versé mon âme à tes pieds +comme une corbeille pleine, sans rien réserver +de ce qu’elle contenait : recueille cet humble +trésor.</p> + +<p>Arvid la prit dans ses bras pour éviter que +la rosée des herbes mouillât ses pieds charmants. +Le corps souple de la jeune fille s’abandonnait +chastement à lui et ondoyait sur ses +bras, entouré de ténèbres grises, avec la légèreté +virginale d’une allégorie représentant la +plus candide des illusions. Il la posa à terre +de l’autre côté de la clôture.</p> + +<p>— Adieu ! criait-il, pendant qu’elle s’éloignait +en se détournant à chaque pas, Adieu ! ma +bien-aimée, mon bien, ma joie, tout ce que +j’aime !…</p> + +<p>Anne suivait sa sœur en versant des larmes. +On eût dit que l’enfant si précoce avait vécu, +dans ces soirs d’été, la passion des amants +comme la sienne propre, et respiré avec délices +l’atmosphère de l’amour.</p> + +<p>— Toujours ?</p> + +<p>— Toujours !</p> + +<p>Ce fut le dernier mot qu’ils échangèrent, et +les yeux du Norvégien ne distinguèrent bientôt +plus la robe blanche, le fichu de mousseline, +les nattes dorées de sa douce belle, car des +écharpes de crêpe détachées du front de la nuit +ne tardèrent pas à envelopper d’ombre sa toilette +de femme, épaississant sa taille haute et +fine comme un jeune bouleau et dérobant la +forme de ses charmes à la dernière caresse de +son regard.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XII</h2> + + +<p>Léopold Saussaie avait souvent de longues +conversations avec Ledormeur. Depuis longtemps +ce dernier connaissait les amours de +Jeffik et du Norvégien et ils en causaient ensemble. +On eût dit que l’administrateur s’intéressait +tout particulièrement à cette histoire.</p> + +<p>— Mais, disait-il, ce sont là de simples amourettes +sans conséquences, comme en ont toutes +les filles.</p> + +<p>Ah ! il ne trouvait pas surprenant qu’on soit +épris de M<sup>lle</sup> Trégar-Creachmeur ! ça ferait plus +tard, à coup sûr, une femme très distinguée, +qui tiendrait son rang partout.</p> + +<p>— Distinguée… distinguée… grommelait +l’horloger, dites plutôt, Monsieur Léopold, que +c’est d’une fierté choquante au monde qui le +vaut bien, sans doute… Voilà cette petite Anne, +n’est-ce pas ? Eh ! bien, ça a une manière de +vous dire les choses, qu’on en est suffoqué ! +et si polie tout de même, qu’il est impossible +de se fâcher. Le jour de la conscription, elle +rentrait de l’école avec une petite robe fanée, +et la figure pâle avec ça ! alors un gros garçon +de nos amis, qu’est farce, a voulu l’embrasser +et lui donner une pièce de cent sous +pour avoir des bonbons, — il en donnait à tout +le monde, le cher homme, — ah ! Monsieur, +si vous l’aviez vue se redresser et piétiner c’te +pauvre pièce ! Alors Adrienne, qu’est une fine +mouche et remarquante à l’épargne, a vite ramassé +l’argent, vous comprenez.</p> + +<p>— Et l’autre… la grande ? reprenait +M. Léopold.</p> + +<p>— Autrefois nous l’appelions la vierge encadrée, +celle-là, Monsieur, parce qu’elle se tenait +toujours à sa petite fenêtre ; même ça faisait +rire nos connaissances ; mais depuis qu’elle +a causé au Norvégien, faut pu parler de ça. Allez, +allez, Monsieur Léopold, dans leur pays +c’est comme dans le nôtre, la jeunesse ne perd +pas le temps à enfiler des perles ! Faut pas apprendre +aux vieux singes à faire des grimaces… +Depuis qu’il est parti, — pour s’en débarrasser +sans doute, — elle a rudement mauvaise mine, +la fillotte ! Ma femme me dit souvent comme +ça, en joignant les mains : — Oh ! qu’ça s’ra bé +fait si l’y en a mis un su l’métier !</p> + +<p>— C’est faux, Ledormeur, entendez-vous ? +protesta l’administrateur exaspéré d’avoir provoqué +l’ignoble calomnie de cet homme et violemment +tenté à présent de lui sauter à la +gorge. Je vous défends, entendez-vous, de répéter +ce mensonge, je suis sûr de cette enfant.</p> + +<p>Puis, tournant sa colère d’un autre côté, il +reprit avec rage :</p> + +<p>— Sa mère ne la surveille donc pas ? à quoi +pense-t-elle ?</p> + +<p>Mais l’horloger, mis sur ses gardes, avait +repris son air patelin et indifférent. Il soufflait +légèrement sur une belle serrure ancienne dérobée +à quelque porte du château pour en ôter +la poussière, — car petit à petit il dépeçait le +vieux bâtiment, comme le corps d’une baleine +abandonnée sur un rivage. Il sciait les poutres, +vendait les cuivres au poids, et le plomb au +mètre, brûlait le bois des pauvres à pleine cheminée. +Il s’était aussi construit, avec des matériaux +volés, une petite cabane dans son jardin, +où il dormait tous les jours, couché sur une +paillasse. Quelquefois il riait tout seul en brossant +avec soin les robes des juges et renfermant +leurs toques dans des cartons verts. Quand +il avait fini, il s’asseyait largement dans leurs +fauteuils, heureux de tutoyer la justice.</p> + +<p>— La dame est trop malade pour bouger à +présent, dit-il après un long silence, le curé +vient la chercher dans sa voiture pour la mener +à la messe… Encore un qui les croit plus que +d’autres, sans doute.</p> + +<hr> + + +<p>Le même jour Léopold Saussaie, malgré les +supplications de son père, demanda officiellement +Jeffik en mariage. Il fut refusé net.</p> + +<p>Cependant il insista d’une façon si étrange +pour accepter le lendemain seulement un refus +définitif de la jeune fille, que M<sup>me</sup> Trégar-Creachmeur +consentit à exaucer son désir, autant +par lassitude que pour ne pas froisser son +vieil ami.</p> + +<p>Loin de s’embarrasser du mauvais accueil +fait à sa proposition, l’administrateur semblait +si tranquille et si satisfait, que son père l’examinait +avec inquiétude à la dérobée.</p> + +<hr> + + +<p>Lorsque la veuve du marin s’était vue forcée +d’abandonner Saint-Malo pour suivre sa fille à +Saint-Paul-Église, elle ne laissait derrière elle +aucune dette. A dire vrai, la pauvre femme +restait encore dans l’obligation d’une dame âgée, +amie d’enfance de son mari, bonne et désintéressée, +qui, bien que fort près aussi de la misère, +lui faisait, avec une simple grandeur d’âme, +rémission d’une somme de quelques milliers de +francs qu’elle avait peut-être destinée depuis +vingt ans à adoucir ses dernières années.</p> + +<p>Des actes de ce genre n’étaient point rares +dans le noble pays breton, où la vieille race +opiniâtre et généreuse ne peut vaincre encore +aujourd’hui son dégoût de tout trafic, à moins +qu’il ne relève immédiatement de la mer et ne +s’y purifie. Aussi, forcée de se livrer au commerce +pour exister, cette exquise nature s’était +mise bravement à vendre des objets d’armement : +cordages, poulies, goudron, voiles. De +cette façon elle se trouvait en rapport continuel +avec les marins.</p> + +<p>Elle gréait tout navire : cotre, bisquine, chaland, +cancalais et terre-neuviers ; vivait au +milieu du chanvre, de la poix et du fer rouillé. +Si le port se remplissait, au retour des grandes +pêches, et que de sa fenêtre, au-dessus des remparts, +elle n’apercevait plus que des mâts de +navires, on la voyait, joyeuse, brûler des cierges +à la Vierge, en actions de grâces.</p> + +<p>Au fond de tout cela, pas une idée de lucre. +Quand elle traitait une affaire, la candide marchande +exhibait son prix de revient et demandait +au patron de la barque de répondre +en conscience si son bénéfice lui paraissait légitime.</p> + +<p>Dans de pareilles conditions on a des chances +de ne pas devenir bien riche. Mais trouve-t-on +rien de plus touchant que cette bonne petite +vieille, dont le père avait disparu dans un +naufrage, ayant consacré sa jeunesse à fournir +aux hommes de mer des armes contre la tempête !</p> + +<p>Elle était sobre, faisait ses provisions de +morue pour l’hiver, sans oublier un millier de +capelans et une douzaine de flétans, — poissons +à chair rose que l’on met dans la cheminée +pour les garder jusqu’au carême.</p> + +<p>Depuis longtemps la dernière ancre de son +magasin avait touché le fond de bien des rades. +Une petite rente la faisait vivre très pauvrement. +La bonne dame écrivait de temps en temps +à madame Trégar-Creachmeur des lettres remplies +des souvenirs d’une amitié indéracinable, +dont la froide vieillesse n’avait pu altérer la +vivacité charmante et que n’obscurcit jamais +cette question d’intérêt, qui prend d’ordinaire +tant de place dans les sentiments des gens +d’âge et vient enlaidir trop souvent la fin des +belles existences. S’il lui arrivait de demander +un peu d’argent à son amie, elle déployait +toutes les ressources de son esprit à faire entendre +qu’elle n’en avait pas en réalité un grand +besoin, qu’il s’agissait de satisfaire un vice : +d’acheter du tabac à priser. La mère de Jeffik +envoyait ce qu’elle pouvait. On savait bien de +part et d’autre que la dette ne serait jamais +payée, — si ce n’est dans l’autre monde, — et +s’éteindrait avec la vieille dame.</p> + +<hr> + + +<p>Après que l’administrateur l’eut quittée, +M<sup>me</sup> Trégar-Creachmeur resta longtemps immobile +sur son fauteuil, plongée dans la plus +profonde et la plus douloureuse méditation. +Certes, elle n’hésitait pas un instant à refuser +un semblable mariage, et la position qui rendait +si vain le prétentieux et léger Léopold +n’avait pesé en aucune sorte sur sa détermination. +Avec son extrême pénétration de femme +silencieuse et mystique, son regard pur et froid, +descendant comme une épée au fond de l’âme +de cet homme, craignait d’y avoir rencontré +pire que le ridicule maniéré qui le distinguait +à première vue. Il y avait de l’affectation dans +son sourire, de la dureté égoïste dans ses yeux, +de la jalousie sur son front ; et si sa voix cessait +d’être couverte et basse, elle devenait à +son insu rude et audacieuse. Non, elle ne se +sentait pas la force de pousser Jeffik, cette sensible +et délicieuse créature, dans les bras d’un +mari comme celui-là. Pourtant, c’était un protecteur +et il en fallait un à ses filles, puisqu’elle +allait mourir. Cruelle perplexité !… Elle +s’avouait néanmoins que Léopold Saussaie +avait fait preuve de générosité en recherchant +une fille dépourvue de tout bien et craignait de +le juger avec une sévérité excessive.</p> + +<p>La journée s’acheva sans que ses pensées +aient pu prendre un autre cours.</p> + +<p>Pendant ce temps Jeffik rêvait de son Arvid.</p> + +<p>Vers six heures, la servante annonça à la +malade qu’un autre Monsieur désirait lui parler +en particulier. Et sans lui donner le temps +de délibérer s’il convenait de le recevoir, le +personnage se présenta devant la veuve. Pénétrant +sans bruit dans le salon, sur les pas de +la bonne, il promena avec une rapidité incroyable +ses yeux sur tous les objets qui décoraient +les panneaux de cette vaste pièce ; et +rien ne lui échappait, depuis les miniatures encadrées +d’or jusqu’aux souvenirs exotiques, +aux idoles grimaçantes, gage de l’amitié d’un +chef taïtien, aux coffres curieusement travaillés +et aux collections précieuses. Quand il fut seul +avec la dame bretonne, il s’excusa d’une voix +mielleuse sur les exigences d’un ministère auquel +il devait des moments bien pénibles, et +s’approchant tout auprès de la malade devenue +soudain tremblante en proie à un pressentiment +sinistre :</p> + +<p>— Madame, commença-t-il, je suis franc +comme l’osier… Voici la chose. — Notez en +passant, s’il vous plaît, que par égard pour une +personne aussi honorable et qui aura toujours +droit, je l’espère, à la considération des honnêtes +gens, je suis venu moi-même pour vous +éviter des ennuis et des vexations. Maintenant +que vous êtes en état de reconnaître la délicatesse +de mon procédé, allons au fait, promptement. — Je +suis officier ministériel, huissier en +un mot, et chargé par l’unique héritier de votre +créancière, M<sup>me</sup> Dubut, de Saint-Malo, décédée +intestat, de recouvrer en son nom une +petite créance qui se monte à quatre mille deux +cent trente francs et vingt-cinq centimes. Du reste +voici des pièces dont la lecture vous éclairera +sur tous points.</p> + +<p>Le cœur de la veuve se serrait, ses yeux s’agrandissaient. +Au fur et à mesure que parlait +l’homme de loi, toutes les conséquences de +ces fatales poursuites se déroulaient devant +elle : la position de Jeffik perdue, — car l’administration +n’admettait pas les dettes, — le +scandale, la honte, la misère dans son atrocité, +puis, sa fin qui ne tarderait pas à survenir, et +ses filles alors livrées à la merci des hasards +terribles de la vie, comme deux pauvres oiseaux +abandonnés à la tempête.</p> + +<p>Elle n’en put entendre davantage. Sous +l’empire d’une souffrance aiguë, M<sup>me</sup> Trégar-Creachmeur +se dressa, extraordinairement pâle, +devant l’huissier épouvanté, et, proférant une +plainte suprême, étendit les bras et roula inanimée +sur le parquet. L’homme s’enfuit en +étouffant ses pas comme un assassin.</p> + +<hr> + + +<p>C’est que pour cette famille réduite au dénuement, +quatre mille francs étaient une somme +absolument impossible à trouver. — L’argent +mène d’un façon arbitraire et tragique la destinée +des pauvres gens. — Pour lutter contre cette +puissance, il faut porter en soi un sens pratique +des choses qui manquait complètement +aux derniers rejetons d’une race romanesque, +imprévoyante et prodigue, plaçant dans son +estime, par une sorte de folie, la pauvreté presque +aussi haut que l’honneur. Le moindre +des objets d’art qui les entouraient aurait suffi +à éteindre la dette, mais elles ne soupçonnaient +nullement la valeur que la mode du jour leur +prêtait ; l’idée de s’en défaire ne serait même +pas venue aux dames bretonnes, tant la tradition +l’emportait chez elles sur tout autre sentiment, +la superstition et le souvenir sur les +menaces du présent.</p> + +<p>Il s’agit de figures aujourd’hui disparues, +dispersées par le flot des appétits positifs de +la seconde partie du siècle ; du reste, il n’est +plus d’aïeul assez vieux pour raconter aux +petits-enfants les exploits des corsaires, leurs +longues captivités sur les pontons anglais, les +évasions merveilleuses, les traits d’audace et +de générosité chevaleresque, le plaisir de barbare +qu’ils trouvaient à dissiper les richesses. +Personne ne sera plus élevé à cette école dangereuse, +si séduisante pour l’enfance ; à peine +le souvenir en vit encore chez leurs derniers +et rares descendants.</p> + +<p>Voilà pourquoi, de voir ces femmes, intéressantes +et supérieures, âmes profondes, toujours +prêtes au sacrifice, où dort, replié sur +lui-même, un nihilisme inexprimé, arrachées à +leur milieu immuable et étrange et soumises à de +pareilles misères, avait en soi quelque chose de +plus poignant, de moins banal, que s’il s’agissait +de personnes moins naïves, moins en retard +sur les procédés d’existence modernes.</p> + +<p>La servante s’empressa de relever sa maîtresse +et de la porter sur son lit. En même +temps elle appelait du secours. Jeffik accourut, +et, trouvant des papiers dans la main crispée +de sa mère, comprit avec désespoir, en y jetant +un rapide coup d’œil, ce qui l’avait tuée. Pourtant +tout espoir n’était pas perdu, le pouls de +la malade battait faiblement sous le doigt de la +jeune fille. On courut eu hâte chercher le +docteur Lemoine.</p> + +<p>Au bout d’une demi-heure il arriva et de +suite se montra fort alarmé de l’état où il trouvait +sa cliente.</p> + +<p>— Cet accident n’est pas arrivé sans motif, +mon enfant, dit-il à Jeffik, une cause morale a +dû déterminer la crise. Voyons, il y a eu un +malheur, une émotion, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oh ! oui, Monsieur, un grand malheur ! répondit +en pleurant la jeune fille. Mais au nom +du ciel, rassurez-moi, sauvez-la !… Ah ! docteur, +je lis dans vos yeux que c’est bien grave…</p> + +<p>— Eh ! ma pauvre petite, je lui avais répété +mille fois : — surtout pas d’émotions. — Savez-vous, +continua-t-il avec la brusquerie bien connue +qui avait contribué à son succès dans le +pays, savez-vous que votre maman a le cœur +gros comme un cœur de bœuf !</p> + +<p>Et sur un geste d’effroi de Jeffik il reprit :</p> + +<p>— Cela s’explique aisément : cet organe +s’est développé outre mesure en fatiguant plus +que les autres. Ainsi, un coureur a de gros +mollets, un lutteur des biceps énormes…</p> + +<p>La jeune fille ne l’écoutait plus, elle descendait +l’escalier en courant, prise d’un besoin de +fuir devant le malheur ; mais une dentelure de +la rampe accrocha sa robe et la retint comme +la main d’un ami : elle s’arrêta soudain en essayant +de rassembler ses idées. Jeffik pressait +son front, joignait ses mains, croisait ses bras +comme pour lancer un défi, ou bien s’attendrissait, +pleurant sur elle-même, sur sa mère et sur +son Arvid.</p> + +<p>— Je l’avais toujours senti, disait-elle, que +c’était une chose fragile et impossible… trop +belle… trop effrayamment belle… cela avait +un je ne sais quoi d’instable et d’ailé… Je ne +comprenais pas d’où venait ma peur, quand il +me quittait au milieu de la campagne ; je tremblais +à la voix de la brise, je jetais les yeux autour +de moi, je regardais le ciel et la course des +nuages, et l’angoisse séchait ma gorge. Je l’entends +encore me dire : — Adieu ! ma bien-aimée ! — Adieu +Swevenmor, répondais-je, oui, adieu ! +adieu ! adieu ! Swevenmor !…</p> + +<p>Notre amour était enveloppé d’une brume ; +c’était comme un danger subtil répandu dans +l’air, une interdiction divine, flottante. Nous +aimer semblait un acte digne d’enfreindre des +lois plus qu’humaines…</p> + +<p>Oh ! ce rêve que je fis autrefois, souvenons-nous-en +à cette heure ! comme mon âme nageait +libre et heureuse !… Mais, chasse plutôt ces +pensées, malheureuse, la chaîne du bonheur +est rompue, les anneaux ne se rejoignent plus… +Et, par ce misérable obstacle… Aveugle destin +ou monstrueuse prévoyance du sort !…</p> + +<p>Tu prends ta revanche, or, froid métal ! Tu te +venges d’avoir été honni, foulé aux pieds, répandu +à torrents, jeté à la vile populace ! +tu surnages au-dessus de notre mépris…</p> + +<p>Oh ! pour si peu, si peu, ma vie perdue ! pour +un petit monceau qui tiendrait entre mes deux +mains, mon bonheur envolé !…</p> + +<p>Sais-je seulement d’où tu viens, comment on +l’acquiert ? Je te croyais ce flot au tintement insipide +qui roule sans cesse entre les mains des +hommes ; mais je ne savais pas que sans te +désirer ni te voir, tu serais un jour mon maître, +force monstrueuse, misérable dieu d’or !…</p> + +<hr> + + +<p>Elle se tut, l’air égaré, et sous l’influence +d’une grave détermination, la jeune fille reprit +sa course et heurta Léopold qui montait, et, +fidèle à sa promesse, venait prendre la réponse +promise.</p> + +<p>— Monsieur, lui dit-elle, je vous cherchais, +ma mère se meurt, une absolue tranquillité +pourrait peut-être la sauver ; c’est pourquoi je +vous accepte pour mari, à la condition que +vous serez ici de nouveau avant une heure avec +la quittance d’un huissier de la ville chargé de +nous poursuivre, et dont le nom doit être dans +ces actes.</p> + +<p>En parlant ainsi elle lui tendait les papiers +qu’on avait trouvés dans les mains de la veuve.</p> + +<p>— Je le savais, Mademoiselle, répondit-il +avec une véritable émotion, et la voici, vous ne +devez plus rien.</p> + +<p>Jeffik lui arracha presque le reçu des mains, +et remontant près de la malade, elle se pencha +sur la rampe avant de disparaître :</p> + +<p>— Comptez sur ma parole, ajouta-t-elle en s’adressant +à l’administrateur d’un air désespéré.</p> + +<hr> + + +<p>Quand la mort s’approche d’une couche, elle +répand dans l’âme des assistants tout l’effroi de +sa présence. Une atmosphère mystérieuse qui +semble lui appartenir remplit soudain la chambre +funèbre et pèse avec inquiétude sur la poitrine +des vivants. La jeune fille ne s’y trompa +point en s’approchant de sa mère. Longtemps +agenouillée, elle conversa à voix basse avec la +mourante dont les forces déclinaient rapidement. +Bientôt, M<sup>me</sup> Trégar-Creachmeur perdit +l’usage de la parole, mais elle donna des +marques d’entendement à ceux qui l’entouraient +et les reconnut jusqu’au dernier soupir.</p> + +<p>Le vieux prêtre à figure naïve, accouru au +premier appel, beau comme un aïeul des montagnes, +priait et pleurait tour à tour.</p> + +<p>Quand, averti par son expérience, il vit l’âme +de son amie approcher de l’instant solennel où +elle devait abandonner le monde, il essuya ses +pleurs avec les boucles de ses cheveux blancs +et s’apprêta à lui faire entendre des paroles dignes +de la tombe.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIII</h2> + + +<p>Affermissant sa voix tremblante, il commença +en ces termes :</p> + +<p>— « O mort, où est ton aiguillon, où est ta +victoire ? » Vie, où est votre douceur et votre +durée ?</p> + +<p>Puis, après un silence, il se mit à parler +d’une voix lente et grave.</p> + +<p>Il disait :</p> + +<p>— Exilée, va chercher ta patrie ! Martyre, réclame +ta couronne ! Femme, repose ce cœur +douloureux et plus gonflé que les pieds du pèlerin +épuisé qui s’assied après avoir gravi la +montagne ; abandonne au fond du cachot les +tronçons brisés de la chaîne ; efface ta chétive +trace ! Cette terre indigne de te posséder en laissera +moins en disparaissant que la tente d’un +Arabe nomade dressée pour un jour sur les sables ! +Monte dans la lumière sans ombre, dans +la vérité sans bornes, vers les mondes radieux +où la vertu trouve sa raison et sa fortitude !</p> + +<p>Que craindrais-tu, âme immortelle ?</p> + +<p>On t’a parlé de douleur ? — L’arbre souffre-t-il +pour changer de verdure ? l’enfant pour +naître ? l’herbe pour se faner ? le ruisseau pour +se mêler à l’Océan ?</p> + +<p>Entre sans effroi dans l’infini. Tu es plus en +sûreté que la parcelle d’or pur enfermée dans +le rocher, que le joyau jeté au fond des mers.</p> + +<p>La vie n’est qu’un court épisode de l’existence, +la mort est un avènement, et au delà de cette +misérable sphère, tu vas t’élancer avec transport +vers la perfection idéale. Qu’attends-tu ? ton +épreuve s’achève. L’aube va paraître et la nuit +t’enlace doucement pour t’emporter au milieu +de ses voiles.</p> + +<p>Que je voudrais te suivre ! toi qui t’élevais si +haut sur les ailes ardentes de la foi !</p> + +<p>Si l’invisible pouvait devenir visible, si bientôt, +fille du ciel, tu pouvais nous prêter la vue +mystérieuse des intelligences dont la réalité +se manifeste sans le secours d’yeux périssables, +il nous serait donné de voir, comme toi, des +êtres d’une beauté et d’une forme inconnues, +que tu vas effleurer sur ta route.</p> + +<hr> + + +<p>Ton illusion ne ressemblait pas à celle des +autres hommes : ils croient vivre quand ils +meurent chaque jour davantage. Pendant un +temps bien court, ils sont heureux parce qu’ils +ignorent la vérité, mais quand ils l’ont une +fois vue, ils se masquent pour n’être point reconnus +d’elle. C’est pour cela que tu coudoyas +tant d’insensés, que tu les vis parcourir leurs +jours, le visage fardé, les yeux égarés, n’ayant +qu’un souci, cacher, enfouir l’opprobre de leur +nature en essayant de se montrer aux autres +tout différents d’eux-mêmes. Ils avaient beau +faire, rire quand ils auraient dû pleurer, ouvrir +des yeux candides avec un cœur libertin, +la vérité, forte et superbe, environnée de lumières, +les dépouillait un à un de leurs tristes artifices +et les abandonnait à la honte de leur nudité. +Tu ne leur ressemblas en rien, tes chastes +jours fuirent semblables à ces eaux pures +et froides qui n’ont reflété que la blancheur des +neiges !</p> + +<p>A ces instants où ton âme oppressée semblait +se décharger d’un lourd fardeau en me +confiant le récit de tes jeunes années, tu me +l’as dit souvent, ô femme, combien tu sentis +de bonne heure l’inanité de tout désir, de toute +aspiration vers la félicité, et, ne pouvant te +décider à édifier un autre rêve sur les ruines +de ton premier sentiment, tu te déterminas à +en cultiver éternellement le souvenir : ainsi +en est-il d’un homme forcé d’abandonner certains +lieux de la terre, si beaux et si embaumés, +qu’il eût voulu y regarder chaque été le +raisin mûrir sur le coteau et la lune rapprocher +son croissant d’or ; il pleure en les quittant, +sachant qu’il ne les reverra jamais. Crois-en +un vieillard dont le cœur a saigné maintes fois +entre les serres des passions indomptables ; tu +as choisi la meilleure part en te réfugiant dans +la douceur forte, dans le calme secourable, en +triomphant de tous les élans qui t’emportaient +encore malgré toi vers la vie. La mélancolie +me paraît être une volupté très délicate, j’en ai +senti les charmes malgré ma rudesse ; certaines +âmes s’y consument avec joie, il en est +même dans ton pays, — Dieu leur fasse miséricorde ! — qui +s’en laissent mourir !…</p> + +<p>Honneur à vous, ma fille ! vous avez lutté +vaillamment contre votre penchant pour la +mort, vous teniez à la vie par la maternité, +comme cette nacelle de l’air, captive au-dessus +d’une ville, qu’un câble puissant retient à la +terre en dépit de son perpétuel effort…</p> + +<hr> + + +<p>La moribonde se taisait, seulement de grosses +larmes coulaient sur ses joues.</p> + +<p>Alors Jeffik, croyant en deviner la cause, +dit :</p> + +<p>— Ma mère, soyez tranquille et bénie ! Ce +saint homme vient de m’ouvrir des perspectives +inconnues. Je suis prête maintenant au sacrifice +que vous redoutiez pour moi, sans doute à +cause de ma faiblesse ; rassurez-vous, ô ma +sainte ! qui vous a vue à cette heure doit être +à jamais fort contre la vie… Je ferai ce mariage, +vous ne mourrez pas, vous vieillirez au +milieu de ces souvenirs de notre race… Je ne +regrette plus rien… pas même l’amour ! Ce +n’était qu’un songe. — Un bien beau songe, +hélas ! ajouta-t-elle en élevant ses mains jointes.</p> + +<p>Nous tâcherons, mère, que l’enfant soit bien +heureuse ; son bonheur sera plus parfait, édifié +sur le nôtre. Mais si le moment est venu de +vous perdre, apprenez au moins que vous laissez +ici-bas une digne descendante, et que +l’exemple de votre renoncement devient dès +maintenant mon plus précieux héritage. Je +saurai tempérer cette soif d’idéal qui nous vient +de nos pères. Je serai chaste et résignée, je +fuirai le remords afin de mériter un dernier jour +semblable au vôtre.</p> + +<hr> + + +<p>La jeune fille parlait avec exaltation, et le +regard ineffable et profond de la moribonde, +s’éclairant une dernière fois, semblait répondre : — Te +voilà donc mûrie dans tes larmes +d’un jour, ô ma fille ! comme ces fleurs des +tropiques que l’on voit s’épanouir d’heure +en heure après une pluie d’orage. Il t’en +coûte, pauvre enfant ! de reconnaître la vanité +de ton rêve d’amour… Voilà tes illusions +envolées comme de blanches colombes dont un +vent de mort a brisé les volières. Il eût toujours +fallu que cet instant arrivât, car à ce prix seulement +s’achètent la paix sereine et la sagesse. +Je te le dis encore avant de refermer sur moi +la porte sombre : rien, en ce monde, ne peut +être digne de ton culte, si ce n’est la vertu.</p> + +<hr> + + +<p>Ses yeux gardaient encore leur expression +de béatitude, que des ombres indéfinissables, +envahissant le front de la sainte femme, apprirent +au vieillard et à la jeune fille qu’elle +avait cessé de souffrir.</p> + +<p>Les pleurs des deux orphelines n’étaient interrompus +que par les lamentations du vieux +prêtre.</p> + +<p>Il psalmodiait :</p> + +<p>— « Mes jours se sont évanouis comme la +fumée ! ils ont décliné comme l’ombre ; mes os +se sont desséchés comme le sarment ! »</p> + +<p>« La terre et les cieux passeront ; ils vieilliront +comme un vêtement ; vous les changerez +comme un manteau ; vos années ne finiront jamais ! »</p> + +<p>Mais plus le psaume montait, désolé, dans +la chambre funèbre, plus le visage de la morte +se revêtait de sérénité ; quelque chose de divin +en ennoblissait tous les contours, et sur son +front flottait, avec la mort, comme un secret +sublime.</p> + +<p>Alors le vieillard se relevant contempla longuement +M<sup>me</sup> Trégar-Creachmeur et, levant les +bras vers le ciel, s’écria :</p> + +<p>— « O mort, où est ton aiguillon, où est ta +victoire ! »</p> + +<p>Puis relevant l’orpheline à genoux et noyée +de larmes :</p> + +<p>— Ma fille ! ajouta-t-il, soyez forte : Voilà le +bonheur !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIV</h2> + + +<p>Les deux pauvres enfants passèrent dans la +douleur et l’abandon les jours qui suivirent la +fatale mort. Sans un ami, sans un parent, sans +aucune expérience de la vie, ne possédant aucun +bien au monde, timorées d’âme au point de +n’oser demander un conseil, fières au point d’éprouver +une honte mortelle à traiter la moindre +question d’intérêt, elles se sentirent submergées +par la crainte et la mélancolie.</p> + +<p>Pour couvrir les frais des obsèques qu’elle +avait voulu très convenables, Jeffik dut réduire +encore les dépenses déjà si modestes. On renvoya +la bonne Lisbeth, qui partit en pleurant ; +et, pour ne rien solliciter de personne, les orphelines +vécurent de nourritures grossières, à +peine suffisantes pour soutenir leurs forces.</p> + +<p>Une lettre qu’elle reçut vers ce temps de +Swevenmor acheva de décourager la jeune +fille. Il lui disait, qu’en arrivant à Christiania +il avait eu la douleur d’apprendre le second +mariage de son père avec une jeune femme de +réputation tapageuse dont il redoutait depuis +longtemps l’influence néfaste ; que ses affaires se +trouvaient bien malheureusement compliquées +par cet événement qu’on lui avait tenu secret ; +que si la place de sa mère était prise dans la +maison, celle qu’il croyait avoir dans le cœur +du vieux gentilhomme norvégien était occupée +par une personne dont le pouvoir savait effacer +les sentiments les plus forts. Déjà, avant cette +union fatale, elle avait su faire exiler l’enfant à +Saint-Paul-Église sous un prétexte futile, — disgrâce +à jamais bénie, puisque, à cause d’elle, +il avait trouvé son amie, son amour. — Aujourd’hui, +par d’autres artifices elle retardait son +bonheur. On traitait sa passion de caprice, +d’enfantillage sans durée et sans avenir. — Au +moins, lui disait-elle, beau-fils, attendrez-vous +bien une année ! Un pareil roman ne peut sitôt +prendre fin ! Augurez mieux de la fidélité de +votre belle !… Mais laissez faire, vous êtes +comme un merle étourdi pris au piège, heureux, +si quelque bonne âme l’arrache à son lac maudit. +Allons, allons, enfant gâté, vous me remercierez +plus tard…</p> + +<p>« Je vais vous faire une grande peine, ô mon +amie, écrivait Arvid, mais je ne puis rien vous +cacher : une année, voilà le terme qu’on m’impose !… +Je vois bien, Jeffik, à mon désespoir, +qu’ils ont raison de me traiter comme un adolescent +sans courage, incapable de supporter +aucune épreuve. Un homme, sans doute, ne +verserait point de pleurs ; mais une année paraît +un long temps à notre âge ! Que de choses peuvent +se produire en un pareil espace !… Je ne +doute point de vous, ma bien-aimée, mais des +choses. Celui qui laisse une rose dans un jardin +revient le lendemain et ne la trouve plus ! c’est +le vent qui l’a emportée : quand on s’aime, il +faut se tenir étroitement et ne point se quitter, +jusqu’à la mort !… »</p> + +<p>« Je vaincrai tous les obstacles, disait-il +ailleurs, ayez confiance en votre Arvid, il est à +vous, corps, âme, volonté… N’ayant plus que +mon bien dans le Sognefford, ajoutait-il encore, +maintenant que mon père m’a cessé ses bontés, j’y +vais aller de suite mettre ordre, afin de lui faire +rapporter un revenu qui nous fasse vivre… »</p> + +<hr> + + +<p>Ce nouveau contre-temps et la misère toujours +croissante abattirent l’âme de la pauvre fille. +Jusqu’à ce jour elle avait compté gagner du +temps sur la malheureuse promesse qui la liait +à Léopold. Elle espérait que le retour prochain +d’Arvid arrangerait tout. Il n’en était rien.</p> + +<p>Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi dans des +alternatives d’espérance et de découragement. +Jamais elle ne put vaincre sa fierté au point de +faire l’aveu de ses tourments à Swevenmor.</p> + +<p>Jeffik aimait mieux perdre tout son amour par +une apparente perfidie que de le voir abaissé, diminué, +par le détail de sa pauvreté. Son infortune +lui apparut de plus en plus sans aucun remède. +Néanmoins elle parvint à gagner six mois +sur les instances de Léopold à hâter le mariage.</p> + +<p>Au bout de ce temps, Anne tomba malade +d’épuisement, et l’administrateur en profita pour +porter un coup direct à la volonté de la jeune +fille. Il revint tout exprès d’Afrique, muni d’un +congé de deux mois.</p> + +<p>— Voulez-vous, lui dit-il, causer la mort de +cette enfant que vous dites aimer d’une si vive +tendresse ? Prétendez-vous attendre un jeune +homme entouré d’une famille puissante ? Il ne +reviendra jamais… Et la promesse que vous +m’avez faite, comptez-vous la renier ?</p> + +<p>Alors il tira de sa poche le reçu des quatre mille +francs qu’elle avait tenu à lui rendre, et, le mettant +en pièces, en jeta les morceaux à ses pieds.</p> + +<p>— Je ne fais cas que de votre serment, ajouta-t-il, +ceci est une bagatelle dont le souvenir affreux +me pesait, mais n’attendez pas que je vous +rende jamais la liberté, mille morts plutôt que +vous perdre.</p> + +<p>— Monsieur, lui répondit-elle en portant les +deux mains sur son cœur, j’aime Arvid de toutes +les forces que Dieu m’a données !</p> + +<p>Et le visage de l’infortunée, déjà affaiblie par +le deuil et les privations, perdit toutes les teintes +de la vie.</p> + +<p>— Je ne puis ! Monsieur, murmura-t-elle +encore, je ne puis !… ma sœur !… Arvid !… +Et elle s’évanouit.</p> + +<p>Le vieux prêtre qui assistait les derniers moments +de sa mère vint la voir le même jour et +Jeffik lui confia sa peine.</p> + +<p>Il avait passé toute sa jeunesse dans les missions. +Mutilé en Chine et perclus de douleurs, +il obtint la cure de son village pour y finir ses +jours. Vivant sans cesse dans l’idéal et le rêve +du martyre, il ne comprenait plus beaucoup les +choses de la terre et méprisait les passions qui +l’avaient autrefois torturé.</p> + +<p>— Que voulez-vous, mon enfant, lui dit-il, +il faut vous soumettre. Notre-Seigneur n’a-t-il +pas été livré pour trente deniers ?… Le méchant +trouve une punition dans ses actes et le +juste une récompense dans sa droiture.</p> + +<p>Et il se mit à exalter les sacrifices et les sentiments +qui semblent au-dessus de la faiblesse +humaine.</p> + +<p>Des scènes pénibles se succédèrent entre +Léopold et Jeffik.</p> + +<p>Cette fille si fière se jeta aux genoux de l’administrateur +et le supplia avec larmes de lui +rendre sa parole.</p> + +<p>Enfin, lasse de prier, elle consentit tout d’un +coup à fixer une date et écrivit à Swevenmor +une lettre d’adieux déchirants.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XV</h2> + + +<p>Sur un plateau élevé du Djebel-Hammam, +s’élevait, au temps de Tibère, la merveilleuse +cité d’Aquæ-Calidæ. Les eaux chaudes, jaillissant +dix-huit fois du sol, avaient été recueillies +dans des vasques de marbre blanc. On y avait +construit un temple à Vénus. Un palais y fut +bâti, bientôt entouré de jardins immenses où +l’oranger fleurit au-dessus des roses, où l’amandier +jeta, dans le souffle du vent, ses pétales +neigeux au front odorant des verveines, +où la grenade alluma dans les buissons sa lanterne +rouge près de cet arbre toujours vert +dont les rameaux escortaient fidèlement la lyre +accompagnant des vers en l’honneur d’Éros, +où la vigne enjoleuse se suspendit et monta +vers la cime du figuier comme pour une caresse, +et où l’eau génératrice et tiède circula +dans des canaux d’asphalte, versant la vie aux +fleurs et aux fruits de cet Éden, s’enchevêtrant +avec science sur le sein de la terre, comme s’enlace +un réseau de veines aux mamelles gonflées +de lait d’une jeune mère. On y vint de toutes +parts : d’Icosium, de Tenès, de Julia-Cæsarea +la capitale de la Mauritanie assise sur le squelette +sans histoire de la poudreuse Iol, de Tébesse +au pied des monts qui prolongent l’Aurès, +de Cirtha la grecque, qui regarde au fond +d’un gouffre, entre deux murailles de roc vif, +tourbillonner le Rhummel en furie, et de Lambèse +par la route que construisit la légion +d’Auguste de Carthage à Tipaza.</p> + +<p>C’était un lieu de plaisir, les patriciens y affluaient, +et les jeunes barbares. La route en +spirale qui conduisait aux thermes, en contournant +le flanc de la montagne, était couverte de +chars, de mules blanches aux ferrets d’argent, +de fins étalons du désert à l’œil de feu, aux +chevilles de femme, et d’éléphants de Numidie. +On y vit le roi Ptolémée, petit-fils de Cléopâtre, +souverainement beau, comme son aïeule, portant +un pli amer sur son visage aux grands +traits purs de jeune pontife, regarder son ombre +avant de partir pour Rome où Caligula devait +le faire étrangler.</p> + +<p>Les patriciens romains, les nouveaux maîtres +de l’Afrique, y trouvèrent toutes les délices dans +le repos et les éléments de la plus molle volupté : +des bains luxueux, où les esclaves empressés +s’agitaient comme un noir essaim, massant les +membres rafraîchis, écrasant des parfums, +versant des essences, maquillant avec un art +raffiné que l’on retrouve encore aujourd’hui +dans le secret du sérail chez quelque riche +Maure ; des dieux muets au fond de leurs temples, +drapés dans le porphyre, le marbre et l’agate ; +et quels dieux ! le plus joyeux, Bacchus, +qui conduit à l’ivresse ! Vénus, qui invite à l’amour !</p> + +<p>On y buvait à pleins canthares cette eau +fraîche saturée de fer et de gaz que l’on voit +sourdre à l’ombre noire d’un bouquet de caroubiers +et de chênes verts, et à pleines coupes un +vin doré, rival du Falerne. Toutes les espèces +d’oiseaux s’y trouvaient en abondance et paraissaient +dans les festins. L’innombrable famille +des coquillages aux formes étrangement +contournées et des poissons pêchés au milieu +des coraux sur la côte de la Grande mer +bleue, y était amenée, vivante encore, +après trois heures de chemin. Le sylphium, +les truffes blanches et l’assa fœtida venaient +de Cyrène, et sur les tablettes de citrus +aux veines panthérines soutenues sur le dos +d’un immense léopard d’ivoire, les fruits étranges +qui poussent dans les oasis, mêlés à tous ceux +qui mûrissent le long des rivages méditerranéens, +se dressaient en pyramides couronnées des +grappes du raisin berbère, ou s’écroulaient au +milieu des fleurs séparées de leurs tiges et répandues +en nappes bigarrées.</p> + +<p>Une lumière dorée, d’une transparence légère +et pure, baignait toute cette contrée, enveloppait +les monuments, se jouait au travers +des marbres et des fleurs, faisait ressortir la +délicatesse des lignes d’un chapiteau enguirlandé +d’acanthes, la cannelure d’une colonne, +la grâce rustique des sylvains ou le galbe harmonieux +d’une cariatide, avivant la couleur des +oiseaux, rendant plus vibrante et plus nette +l’élégante sveltesse des palmiers.</p> + +<p>La candeur de l’aurore y faisait rêver des +premiers matins du monde. Des brouillards +montaient dans la vallée resserrée entre le +Djebel-Hammam et l’isthme étroit des hauteurs +du Gontas et l’emplissaient de leurs trames +grises : c’était d’abord comme un fleuve coulant +entre deux rivages ; — quelques-uns y croyaient +voir un paisible étang, d’autres, des curiosolites +amenés du fond de l’Armorique et portant +le joug romain, un vain reflet des flots qui +blanchissent leurs grèves désertes au pied des +chênes et des châtaigneraies ; — puis tout à +coup le soleil dénouait son faisceau de rayons +lumineux, buvait en un instant la rosée suspendue +à la tige des jeunes froments et des +herbes alourdies ; les brumes alors se déchiraient, +flottaient et traînaient dans l’air matinal +ainsi que des lambeaux de gaze couleur d’hyacinthe, +d’ocre et de pourpre. Les gypaètes planaient +au-dessus des monts tourmentés, et le +troupeau gravissant les collines se pressait +tremblant autour de son berger, en apercevant +l’ombre de leurs grandes ailes.</p> + +<p>Au fond de la gorge, entre le Djebel-Hammam +et les monts du Sahel, une rivière coulait +à la façon d’un petit torrent, dans un lit +trop large semé de rocs polis par la course des +eaux, où son flot se perdait et se retrouvait +toujours. D’impénétrables bosquets de lentisques, +de myrtes et de lauriers roses se rejoignaient +au-dessus de son filet argenté, et déjà +l’hyène, le chacal et le lynx, devançant le crépuscule, +s’y étaient tapis au retour de leur +chasse nocturne.</p> + +<p>C’était l’heure où l’on entendait retentir le +fer sur l’enclume dans les forges de glaives +établies sur les flancs de Zaccar-el-Gharbi, sous +d’immenses platanes versant leur ombre verte +sur la petite cité de Miliana ; où le chasseur +se perdait dans les profondeurs de la forêt +pour relever ses pièges, ou bien, armé d’un +épieu à la pointe durcie au feu, taillé dans +le frêne, surprenait dans sa bauge un sanglier +repu, le perçait de sa lance rustique, +et, quand la mort fermait ses yeux farouches, +tranchait la tête hideuse du fauve et la +rapportait comme un trophée ; où les abeilles, +dont le blond trésor s’abritait dans la fente solitaire +des rochers, envoyaient leurs jeunes +compagnes recueillir la douce moisson, et où +celles-ci, répandues sur les champs fleuris, sur +les orangers, dans le calice des roses, des jasmins, +des myrtes, suspendues, avec un bourdonnement +de joie, aux feuilles des romarins, +des lavandes, des fenouils et des sauges, butinaient +un miel plus doux que celui du mont +Hymette.</p> + +<p>Sur les trépieds embrasés, on brûlait, dans les +temples pavés de mosaïques, le pur encens de +Cyrène ; un prêtre portait à ses lèvres une coupe +ciselée pleine de l’eau salutaire des fontaines +et rendait grâce à Esculape. Les malades, couchés +sur des lits de thuya, sous les portiques +fleuris de leurs demeures, et les jeunes élégants +Romains, contemplaient la splendeur de +cette île de l’Occident, où la vie latine, dans +un sublime échange, épanchait sa civilisation, +ses arts, son essor intellectuel, sa poésie, et +recevait en retour les tributs de Cérès ; car les +montagnes, les vallées, les plateaux étaient +revêtus d’une robe changeante, émeraude au +printemps, or brûlé l’été ; le blé poussait partout, +partout le bien venu de cette terre de +grain ; ses nappes ondulaient au souffle de la +brise de mer ; les moissonneurs berbères en +écartaient les chèvres de Gétulie, et l’Atlas +était oppressé du poids des gerbes.</p> + +<hr> + + +<p>Pendant plusieurs siècles, Rome, appauvrie, +reçut son pain des bords pacifiés de l’Afrique, +source de richesses inépuisables. Mais tandis +que la prospérité est à son comble et déborde +dans la pompe des inscriptions, voici un fléau +inattendu prêt à fondre sur la colonie impériale. +Les Vandales ravagent l’île d’Occident et le silence +revient planer sur les cités écroulées. +La vieille Lybie sauvage, belle de ses seuls +charmes et des précieuses ruines, documents du +passé, dont la terre abritera les débris, reparut +alors dans son austérité primitive, épuisée +du labeur ininterrompu de sa glèbe coutumière +des longs sommeils. — Et, maintenant, qui la +réveillera ? quel peuple lui rendra la prospérité, +lui apportera encore la divine semence +du progrès ? Est-ce vous, éphémères Byzantins ? — A +peine savez-vous étayer des ruines ! — Sera-ce +le flot des Arabes entraînés par Mahomet, +les fatimites d’Égypte, Barberousse, ou +le règne des deys ? — Non, ce n’est pas trop +d’une période de dix-huit siècles écoulés, pour +qu’un autre peuple se présente dans le Magreb, +digne de succéder à Rome sur cette terre dévouée +aux conquêtes. France ! héritière spirituelle +des Latins, c’est à toi qu’il appartient de +surpasser Rome.</p> + +<hr> + + +<p>Tout ce que l’homme avait édifié, le temps +l’a abattu et la terre l’a repris. Il ne reste plus +guère de la brillante cité de plaisirs que des +tombeaux de marbre où s’amasse la pluie, où +se mire la bergère arabe, et des statues de +dieux ; la cendre des morts s’est envolée et l’ignorant +colon ne connaît pas les divines effigies. +Ce qui n’a pu changer, c’est la ligne suave et +profonde de ces belles collines ruisselantes +d’une ineffable lumière.</p> + +<p>Bou-Medfa est une des stations d’arrêt sur la +ligne d’Alger à Oran. Au nord de la voie ferrée, +jaillissent, sur une croupe de montagnes, les +sources fameuses d’Hammam R’hira.</p> + +<hr> + + +<p>Un soir, M. Léopold Saussaie descendit +du train, et tendant la main à sa jeune +femme, la fit monter rapidement dans une tapissière +dont un léger siroco déplaçait sans cesse +les rideaux de cuir flottants. Les chevaux impatients +s’enlevèrent en agitant leurs sonnettes, +et comme les deux voyageurs s’étaient assis +vis-à-vis l’un de l’autre, chaque cahot un +peu rude heurtait violemment leurs genoux ; +ils s’excusaient entre eux avec gravité. Les +traits de Jeffik avaient revêtu ce quelque chose +de résigné, d’impénétrable et de doux que l’on +voit flotter sur le visage des sphinx et des jeunes +épouses mariées sans amour. Elle s’abandonnait +à sa rêverie, tandis que son compagnon +s’entretenait avec le conducteur. Celui-ci se +retournait à tout moment vers son interlocuteur, +repoussant son chapeau en arrière de son +front humide ; dans le mouvement qu’il faisait, +le vent gonflait sa blouse bleue ; il était plein +de respect et disait d’un air aimable :</p> + +<p>— Je ne croyais pas avoir l’avantage de remonter +Monsieur l’administrateur ; ordinairement +le panier de Monsieur descend avec le +cocher.</p> + +<p>— J’arrive à l’improviste, mon garçon, répondit +le fonctionnaire. Je ne suis pas fâché +de surprendre mon monde ; on ne sait jamais +ce qui se passe en votre absence ; il n’y a plus +de discipline quand on a les talons tournés.</p> + +<p>Il tordait ses grosses moustaches grises en +disant ces mots d’une voix dure, et souriait +avec une préméditation joyeuse, se délectant +dans l’espérance de trouver quelqu’un en défaut.</p> + +<p>— Oui, répondit le conducteur, quand le chat +n’y est pas, les souris dansent, c’est sûr.</p> + +<hr> + + +<p>Bien que le soleil eût perdu de son ardeur, +la terre, imprégnée de rayons, brûlait encore +en dépit de la tombée du jour. Les deux chevaux +allaient un train d’enfer. On traversait la +vallée, l’air était lourd. Des pitons aigus, des +mamelons couverts de chênes-liège et d’oliviers, +des promontoires, de larges brèches transversales +laissant apercevoir, dans leurs ouvertures +béantes, l’ossature du Sahel, les enserrait +étroitement.</p> + +<p>La route, tantôt se rapprochait de la rivière +et tantôt s’en éloignait en traversant des landes +couvertes de lentisques et de chamérops. +Dans le lit à demi desséché de l’Oued-Djer courant +sous des portiques de lauriers-roses, comme +les ruisseaux de la Grèce, on entendait le pas +étouffé des eaux glissant sur les grandes pierres.</p> + +<p>On gravissait maintenant le chemin qui se +tord comme un serpent sur le flanc du Djebel-Hammam. +Comme un travailleur fatigué regagne +lentement, le soir, sa demeure éloignée, +ainsi le soleil, ayant fini sa journée, descendait +derrière les montagnes. A mesure que les voyageurs +montaient, une brise légère léchait leurs +visages poudreux ; l’air passait en frissonnant +sur les baumes sauvages dont il éparpillait le +parfum, il sifflait dans les hautes touffes de +chardons d’un bleu métallique et courbait les +panaches verts des fenouils et des angéliques. +Une nuée rougeâtre emplissait le fond de la +gorge où le vent du désert avait roulé son sable +de feu. Il semblait à Jeffik qu’elle s’élevait +au-dessus d’un incendie ; sa poitrine délicate +se gonflait, elle respirait plus fort et regardait +en haut avec un désir d’ascension.</p> + +<p>Pour Léopold, un bonheur extrême éclatait +dans chacun de ses mouvements. Tout lui plaisait +chez sa compagne, sa beauté frêle, sa jeunesse, +sa froideur même qu’il prenait pour un +témoignage de bonnes manières, d’une éducation +plus raffinée ; et si elle l’appelait monsieur +devant les gens, sa vanité ne connaissait plus +de bornes. Du reste, il s’inquiétait peu d’être +aimé d’elle ; ces mots n’avaient pas pour lui +beaucoup de sens ; puisqu’il pouvait la posséder +à sa guise sous le couvert des lois, il n’en devait +pas chercher davantage. Au temps de sa +jeunesse, beau garçon brutal, aux moustaches +rudes, il avait eu de nombreuses maîtresses : +faciles conquêtes que lui présentait le hasard +de ses promenades, le long des boulevards des +petites villes perverses. Mais ce n’est pas dans +la société des filles perdues qu’on puise une +grande expérience de la femme. Il ne voyait +aucune raison pour qu’un beau jeune homme pût +lui être préféré. L’important pour une femme, +pensait-il, devant être d’avoir un maître, +une direction, de la toilette, un intérieur et des +plaisirs conjugaux. Et il ne lui refusait aucune +de ces choses : aussi dormait-il bien tranquille +sur la durée d’une telle félicité. Les sentiments +contrariés, les peines du cœur, l’incompatibilité +d’âmes, il ne les considérait que comme des +billevesées, des prétextes de convention invoqués +par les faiseurs de romans pour étayer +leurs absurdes intrigues et frapper les nerfs d’un +sexe crédule. Aussi, en admirant sa jeune +épouse, s’inquiétait-il peu de suivre la trace de +sa pensée indépendante et de ne pouvoir façonner +à son gré ses rêves. Il ne se souciait pas de +cet esprit infidèle, plus éloigné de lui qu’un +nuage, quoique enfermé dans un corps qu’il +avait le droit de presser à toute heure ; et on +l’eût bien surpris, sans le rendre jaloux, en lui +dénonçant cet adultère comme le plus véritable : +ainsi l’esclave courbé sur le sillon de son maître +et accomplissant sa vile besogne échappe à son +tyran en se souvenant des fleurs de sa patrie +et de la liberté. Par exemple, l’administrateur +se promettait bien de faire bonne garde, d’entourer +Jeffik d’une surveillance vigilante, de +n’autoriser aucune fréquentation de jeunes +hommes susceptibles de le ridiculiser. La chair +est faible, disait-il souvent, tout occupé des +passions à venir de cette jeune créature, à peine +femme, et frémissant encore au souvenir de la +révélation des noces. Il se promit de l’empêcher +de monter à cheval et de lui apprendre à +surveiller la cuisinière qui devenait fort négligente.</p> + +<hr> + + +<p>Léopold discutait en lui-même les arrangements +les plus infimes de son ménage, les rapportant +tous exclusivement à son bien-être et +à ses goûts. Il fut détourné de son égoïste méditation +par une exclamation enthousiaste de +sa compagne.</p> + +<p>— Que c’est beau ! Voyez, Monsieur.</p> + +<p>Le conducteur arrêta complaisamment ses +chevaux essoufflés au brusque tournant de la +route, et la jeune Bretonne goûta, pour la première +fois depuis longtemps, le charme du +crépuscule en face d’un site vraiment au-dessus +de tout ce qu’elle avait imaginé rencontrer de +plus émouvant dans ce pays fortuné.</p> + +<p>Un intraduisible silence, dont rien ne peut +rendre la transparence, flottait sur cette contrée +déserte à perte de vue, sans aucune trace humaine. +Le ciel avait repris son clair manteau +de sérénité : c’était une sensation plus caressante +encore que cette diaphanéité où nageait +le paysage. La vallée, creusée comme une +couche voluptueuse, se dessinait aux pieds des +voyageurs, pressée entre les montagnes blondes. +Au-dessus de la ligne du Sahel, des crêtes +chauves ou chevelues, surgissaient comme des +têtes de fées pétrifiées, au milieu d’une ronde diabolique, +dont le cercle, rompu brusquement, se +creusait pour faire place à un géant devant lequel +s’inclinaient les plus hauts seuils des collines. +Sculpté en plein ciel, le pic grandiose du Zaccar-Chergui, +coiffé d’un turban de nuages, se +dressait enveloppé d’une brume bleue semblable +au voile d’une idole ; des fumées d’encens +montaient vers lui du fond des gorges ; son +vaste front se perdait dans l’éther ; une conque +de verdure s’étendait à ses pieds comme l’offrande +d’une canéphore : il avait la force et la majesté d’un dieu.</p> + +<hr> + + +<p>Quand ils atteignirent le village, l’ombre +s’allongeait démesurément sur les collines ; les +troupeaux rentraient, pressés par les bergers +arabes ; les chèvres faisaient des taches noires, +les brebis des taches blanches ; des vignes s’apercevaient, +tirées au cordeau, veloutées comme +des tapis, et les pampres rampant sous le +poids des grappes ; on distinguait à peine des +chevaux immobiles penchés sur l’abreuvoir, et le +firmament, soudain assombri, semblait traversé +par un fleuve de lait.</p> + +<p>Tout à coup la voiture cessa de rouler et +Jeffik sortit du demi-sommeil où elle était plongée ; +des cavaliers en manteau bleu s’empressaient +à transporter les colis, et elle se sentit mal +à l’aise sous le regard enflammé de ces hommes, +maigres comme les ermites retirés dans les solitudes, +avec des yeux passionnés. La jeune femme +demeura un instant immobile avant de pénétrer +dans sa nouvelle demeure : la nuit +étendait partout sa robe d’ombre grise, le soir +était descendu sur la fatigue du jour comme un +baume frais et suave ; la lune, candidement +arrondie, traînait sur la route, au-dessus des +vignes, une écharpe de lumière, éclairant les +vieux oliviers poudreux, le figuier aux branches +recourbées dont les feuilles ont la forme d’un +bouclier d’amazone, le myrte vert et l’oranger. +Alors, un attendrissement involontaire, +où se fondaient, sans doute, la douceur des +parfums et l’amertume de son cœur, le souvenir +de sa mère et de son Arvid, gagna la femme +de Léopold.</p> + +<p>— Ah ! dit-elle tout bas, où sont-ils mes +beaux jours de misère, ma faim sereine, mes +illusions dorées, ces visions qui chassaient le +sommeil de ma couche, et l’adorable repos de +ma virginité !</p> + +<p>Elle se prenait à douter de la vertu même. +Le vieil esprit païen de ses pères coulait sauvage +dans ses veines, et les transports de son +amour qu’elle devait renfermer s’augmentaient, +à présent, d’être sans espérance. — Sa mère +pouvait s’être trompée !… Si ce n’était qu’une +duperie, pourtant, cette doctrine du renoncement +à l’amour ? Un grossier mensonge, inventé +par les maîtres de la femme, pour la tenir +en servage ? Qui la liait après tout ?… Quelle +volonté supérieure décrétait, depuis l’éternité, +qu’elle devait être à cet homme ?… Cependant +elle avait consenti, signé l’abandon de sa personne ! — Malheureusement, +aucune clause du +marché ne lui fut expliquée en temps voulu, et +elle se trouva livrée à l’administrateur, sans +savoir au juste ce qu’il pourrait faire d’elle. Elle +se souvenait à présent d’avoir vu un sourire, +à la mairie, courir sur le visage des hommes, +et quelques pleurs, à l’église, tomber des yeux +d’une femme. — Pourquoi exiger tant d’innocence +pour cette brutale aventure ? mais sans +doute parce que la pudeur met, avec l’oranger, +une grâce de plus au front de la fiancée et +ajoute encore à l’orgueil de l’époux !… Dérision ! — Elle +étouffait de honte. Comme elle +les enviait, ses aïeux, les vieux corsaires dont +on lui contait l’histoire autrefois, et qui, pour +échapper aux liens de la vie, n’avaient qu’à +s’élancer, avec leur fin voilier gréé avec amour, +sur le chemin des flots ! — L’hirondelle de +mer meurt quand on l’emprisonne ! Il faut à la +fille du marin breton une atmosphère de liberté ! — Mais +le sentiment de sa dignité, si cher à +cette race, lui conseilla de ne pas descendre à +des plaintes et de traiter son mari avec autant +de courtoisie, de douceur et de soumission, +qu’un prisonnier peut en témoigner, sans s’avilir, +à un ennemi plein d’égards. — La femme, +cet être crédule, ne croit au piège social que +lorsqu’elle y tombe : ainsi la gazelle quand +elle a brisé ses pieds délicats au fond d’une +fosse recouverte de plantes fleuries. Si Jeffik +avait épousé Arvid, l’amour l’eût portée sur +ses ailes, et elle eût tout ignoré.</p> + +<p>Une paix extatique planant sur cette vaste +et déserte campagne, sur cette ville morte, sur +ce village endormi au milieu des eucalyptus, +engourdit peu à peu ses souffrances en l’enveloppant +d’un bien-être indicible et d’un détachement +plus profond. La brise de l’Atlas enivrait, +ce soir-là, comme un breuvage et soufflait +l’oubli. La jeune femme entra dans la maison.</p> + +<hr> + + +<p>Depuis cet instant, Jeffik ne versa plus de +larmes, même en secret ; elle n’exprima jamais +aucune opinion sur rien ; la volonté des autres +semblait être devenue sa règle ; l’arc dédaigneux +de sa bouche se détendait complaisamment +en un sourire superficiel dont personne +ne découvrait l’indifférence. Les lettres d’Anne, +qu’on avait laissée en pension à Saint-Paul-Église, +l’intéressaient seules, et elle y répondait +longuement.</p> + +<p>Chaque jour elle partait en promenade dans +la montagne, au hasard, par d’étroits petits +sentiers perdus entre les hautes herbes desséchées +et craquantes où s’attachent, comme une +floraison, des milliers de petits escargots blancs. +On la connaissait dans les douars ; elle s’asseyait +avec ses hôtes en rond devant la porte des +gourbis, sur une place nivelée comme une aire, +et demeurait longtemps silencieuse, les yeux +perdus, les mains nouées sur ses genoux, sans +changer d’attitude. A l’intérieur des cabanes, +des femmes d’une beauté délicate broyaient +de l’orge sur une meule de pierre ; d’autres accroupies +derrière un métier, ainsi qu’on en voit +dans les bas-reliefs égyptiens, tissaient une +étoffe blanche ; leur front étroit et doré ressemblait +à un croissant d’orange, et leurs mains +longues et frêles s’avançaient vers la jeune +femme en passant au travers des fils mollement +tendus. Jeffik en vit encore qui modelaient +de hautes amphores d’argile destinées +à renfermer le blé quand le soleil en aurait +opéré la cuisson. Les ouvrières apportaient +dans leur besogne un grand souci de la forme, +et il était telle de ces urnes en terre bistre +dont les flancs se renflaient avec art comme +des hanches voluptueuses. Quelquefois, interrompant +son ouvrage, une de ces jeunes mères +venait de son pas balancé s’asseoir près de la +Bretonne en allaitant son marmot, et penchée +sur l’enfant tout nu, elle secouait les pièces +d’argent attachées à sa coiffure pour mettre +en fuite les insectes.</p> + +<p>Mille questions naïves se pressaient sur les +lèvres de l’ignorante :</p> + +<p>— Est-ce bien beau ton pays ?… Qu’y voit-on ?… +Le soleil s’y montre-t-il aussi tout le +jour ?… Y rencontre-t-on des aigles ?… Les +génies bienfaisants font-ils chauffer l’eau des +sources dans les grottes des montagnes ?… Quelles +fleurs embaument l’air ?…</p> + +<p>— C’est très loin, répondait Jeffik, au bord +d’un océan, pareil, pour la couleur, aux lavandes +fleuries, mais quand la tempête l’agite, +ses flots prennent la teinte de cette feuille flétrie +que l’on voit s’envoler du platane au premier +vent d’hiver ; le soleil y éteint son ardeur ; +on n’y voit point d’aigles, mais le ramier aux +ailes bleues y tourne à la nuit sur des roseaux +et niche près des pâtres. On y adore deux génies : +deux enfants blonds et roses. Ils sont si +beaux qu’on les prendrait pour deux frères. +L’un naquit sur la paille d’une étable et fut +chéri des bergers qui lui voyaient une auréole, +il venait pour sauver le monde, mais les +hommes cruels le tuèrent ; maintenant ils font +semblant de le servir : on le nommait Jésus. +L’autre est beaucoup plus vieux : crains-le, on +l’appelle Amour !… L’odeur de mon pays est +amère autant que douce : pour l’avoir, il faut +unir le trèfle à la verveine, les fleurs d’or et le +gui des chênes !</p> + +<p>Une grande inquiétude et une profonde tristesse +planent sur la vie du laboureur arabe. Il +semble craindre de troubler le vainqueur en +étendant son champ, en augmentant son troupeau, +en dévoilant sa richesse. Un pli de ravin +dissimule une importante smala, beaucoup ont +enfoui leurs trésors, et le jeune descendant +d’une noble race disait un jour à Jeffik avec +mélancolie : — Nous resterons aussi longtemps +qu’on nous laissera le droit de fouler librement +le sol de la patrie, si on nous l’enlève, suspendant +à l’épaule le bas de notre vêtement, nous +irons au désert. Là, est une terre aride et superbe, +labourée comme un océan, où le cactus +barbare trouve à peine sa vie, où l’oiseau fatigue +son vol intrépide avant d’atteindre l’oasis, +où la caravane, déçue par le mirage, ne s’oriente +plus et succombe : ainsi le pasteur Jacob, chassé +par Laban, voyageait dans les solitudes avec +des chants de joie au bruit des tambours et au +son des harpes ; car qu’importe au vieil Arabe, +le simoun, la soif et la mort, s’il a pu dresser +sa tente en liberté et dormir sur son seuil +assombri le sommeil de son dernier jour !</p> + +<p>Et le bel adolescent, drapé avec noblesse +dans ses haïks éclatants de blancheur, offrait +à la jeune Bretonne l’hospitalité dans son gourbi +de branches mortes qu’un épais tapis et des +étoffes brodées d’argent revêtaient tout entier. +Jeffik se prenait à aimer cette race discrète et +fatale dont la beauté est si sérieuse et le manteau +si majestueux.</p> + +<hr> + + +<p>Souvent, en rentrant de ces courses, il lui arrivait +de rencontrer un cimetière ancien, livré au +plus sauvage abandon. Quelques pierres, petites, +mal taillées, bornes étroites où son pied se blessait, +lui faisaient reconnaître l’obscur village de +la mort. Un caroubier aux racines tortueuses +s’élevait au milieu des tombeaux et ressemblait, +au crépuscule, à un berger gardant son troupeau +d’ombres. — Ah ! pensait la jeune femme : indifférence ! +ici la mort est moins cruelle, moins +crainte. Cimetières des montagnes ! vous ne +voulez rien dire à l’homme, si ce n’est lui rappeler +l’égalité de sa fin : ni nom ! ni âge ! ni +date ! vieillard, femme, enfant, rien ne distingue +votre dépouille ! Voilà pourquoi, sans doute, +cimetières d’Orient ! sur vous, mieux que sur +les nôtres, plane l’immortalité, et pourquoi le +voyageur a, en vous apercevant, perdus dans +la solitude, des sensations si profondes et si +étreignantes.</p> + +<hr> + + +<p>Un peu plus loin, la voix langoureuse d’une +flûte kabyle descendait vers la Bretonne à travers +les broussailles, et en levant les yeux, +elle apercevait, au-dessus d’un ravin, une ronde +de petites filles arabes dont l’aînée n’avait pas +six ans. On sentait sous leurs robes longues +les maigreurs ardentes de leurs corps ambrés ; +elles penchaient la tête avec des mines tout à +fait charmantes et fermaient à moitié, en riant, +leurs grands yeux noirs malicieux. Sans la +fraîcheur aiguë des rires et la candeur de leur +chanson, on aurait pu les prendre pour de toutes +petites femmes, tant elles mettaient dans +leurs pas de câlinerie coquette et d’improvisation +mystérieuse, jouant, avec la pièce d’étoffe +qui leur sert de coiffure, toute une pantomime +de séduction tendre.</p> + +<p>Très grave, le jeune berger, accroupi sur un +roc, ne détachait point la flûte de ses lèvres, +perdu dans une extase. La danse s’animait, les +joues pâles se teintaient d’un rose léger, le +chant restait d’une innocence adorable.</p> + +<p>Voici ce que disaient les filles des pasteurs :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">O clair de lune des petites ruelles,</div> +<div class="verse">Dis à nos amies</div> +<div class="verse">Qu’elles viennent jouer ici.</div> +<div class="verse">Si elles ne viennent pas, nous irons les trouver</div> +<div class="verse">Avec des sabots de cuivre.</div> + +<div class="verse stanza">Montre-toi, lève-toi, ô soleil !</div> +<div class="verse">Nous te mettrons un vieux bonnet,</div> +<div class="verse">Nous te labourerons un petit champ,</div> +<div class="verse">Un petit champ de cailloux,</div> +<div class="verse">Avec une paire de souris.</div> +</div> + +</div> +<p>Il arrivait à Jeffik, quand elle se hâtait en +courant vers la maison dans la crainte d’être en +retard pour le dîner, d’entendre Léopold se quereller +avec la cuisinière, — une grosse brune délurée, +des environs de Toulouse, — mais en +apercevant sa femme, la colère du gourmand +tombait tout d’un coup ; il se sauvait comme +un gamin pris en faute, un peu confus.</p> + +<p>— Ah ! mon Dieu, grondait la bonne avec +son accent méridional, mon Dieu ! quel cauchemar +que cet homme ! On en ferait une +chanson de tout ce qu’il dit.</p> + +<p>— Voyons, calmez-vous, lui répondait sa +maîtresse, n’y faites pas attention, vous savez +bien que Monsieur est un peu difficile.</p> + +<p>— Eh ! Madame, c’est qu’il y a longtemps +qu’il mange ! concluait-elle aigrement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVI</h2> + + +<p>Ainsi, gravir la montagne, tandis que la +forêt déroule à ses pieds, au fond du ravin, les +masses sombres des sapins, à cet endroit d’où +l’on aperçoit au loin la mer immobile comme +son beau rivage, avec des voiles dépliées à sa +surface dont la couleur crémeuse fait songer à +de blancs papillons posés sur un champ de lin +fleuri d’azur ; s’asseoir pendant l’ardeur du +jour sous les lauriers-roses, près de la source +cachée derrière des figuiers entremêlés d’une +vigne sauvage qui donne des fruits dégénérés +et dont le vieux cep prend, avec les siècles, la +force rude d’un jeune chêne, pour suivre, dans +l’ouverture du roc, où les capillaires et les +scolopendres ont établi leur maison verte, les +mouvements peureux de l’oiseau altéré ; fouler +avec indifférence la poussière disséminée des +hommes dans la ville morte ; admirer sur les +grappes du raisin la même mielleuse couleur d’or +que l’on voit étendue sur les marbres en ruine +transpercés de soleil ; se reposer sur un antique +cercueil de jeune fille, où l’on descendit +peut-être l’amour et la beauté et pleurer sur +elle ; puis, fermer soudain les yeux pour ressaisir +les scènes de son enfance dans leur cadre +gris et voir Saint-Malo, les vieux murs rongés +par l’embrun des vagues, les forts, les tours, +les châteaux, les grèves, les rochers, les navires +ployant sous le vent, les phares lumineux oscillant +au milieu des tempêtes, la mer tournant +ainsi qu’un anneau autour de ce vieux granit +qu’elle enchâsse comme un bijou démodé, grossièrement +taillé par les naïfs corsaires ; s’endormir +ensuite allongée sur un sarcophage, la +tête appuyée sur un bouquet fraîchement +cueilli ou sur d’épaisses mousses, sans songer +qu’avec ses tresses blondes, l’expression austère +de ses habits et l’ovale aminci de son visage, +sa taille haute drapée dans une simple gandoura, +elle attendrissait autant le cœur que le +souvenir d’une vierge inconnue qu’on n’imaginait +ni plus belle ni plus pâle que la jeune Bretonne +dormant sur son tombeau au bord d’une +voie romaine ; puis enfin redescendre lentement +au village et rêver, appuyée sur sa terrasse +par des nuits étincelantes d’Afrique, où les +astres ont tant d’éclat qu’on ne peut en détacher +ses regards, étaient les plaisirs avec lesquels +Jeffik se flattait de vaincre l’ombre de Swevenmor.</p> + +<p>Mais cette existence de contemplation et de +songes ne servait qu’à augmenter la force de +ses sentiments intérieurs. — La solitude est un +terrain où prospère l’amour. — Impuissante à +dominer ses pensées, elle s’accusait tour à tour +d’être infidèle à sa passion ou à son devoir, et +ses jours se consumaient de plus en plus à lutter +contre les fantômes de son cœur.</p> + +<p>Une sorte d’espérance, qui ne quitte l’amante +que lorsqu’elle n’aime plus, se montrait parfois +à ses yeux, semblable à l’étoile lointaine dont +on distingue avec effort la faible lueur à l’autre +bout du ciel. Son esprit enthousiaste ne +pouvait s’empêcher de palpiter sans cesse, +comme les ailes d’un oiseau mourant, au souffle +de l’idéal. Le vautour blanc de l’Atlas aux +pieds croisés s’élance aussi vers le soleil avec +la proie dérobée au troupeau, soudain ses forces +le trahissent et il la laisse retomber du haut +des airs.</p> + +<hr> + + +<p>Les vignes étaient vendangées et le vin fermentait +au fond des celliers que les colons +creusent dans le roc au-dessous de leurs chaumières +adossées au coteau ; le rat des champs, +pressentant le retour des pluies, se rapprochait +des villages ; les charbonniers espagnols revenaient +des forêts avec leur escorte d’ânes +disparaissant sous les sacs liés de branches +flexibles ; on achevait les semailles ; on rentrait +les pommes de terre, les dernières courges ; on +bouchait les crevasses pratiquées par la sécheresse +dans les murs de pisé ; on entassait sous +les hangars les racines de lentisques qui servent +à alimenter les foyers ; et le marchand +arabe, ayant pressé ses olives, arrêtait de porte +en porte son bourriquet chargé des outres de +peaux de bouc, pendant sur ses flancs comme +deux bêtes mortes, qui renferment l’huile +vierge et un peu verte.</p> + +<p>Le soir, un vent glacé, courant sur les plateaux +avec un grand murmure qui venait de la +mer et des bois, chassait Jeffik de la terrasse ; +la nature perdait chaque jour de sa beauté. — Certains +pays, comme certains visages, ne peuvent +supporter impunément la tristesse.</p> + +<hr> + + +<p>Ce fut vers ce temps que la jeune Bretonne +éprouva une commotion qui la replongea plus +avant dans son trouble.</p> + +<p>Un soir de décembre qu’elle considérait dans +une allée du jardin quelques feuilles de figuier +tombées des branches, glissant à ras de terre +en se déplaçant, par petits bonds, comme un +oiseau qui cherche quelque graine, Jeffik entendit +un pas résonner sur la route sèche et +sonore. C’était un pied jeune, quoique un peu +lourd, mais décidé néanmoins. Tout à coup +l’homme parut au tournant du chemin, pleinement +éclairé par la lune. Elle reconnut tout +de suite un militaire, un trainglot, comme on +en voit chaque semaine venir de Miliana avec +leurs mulets pour approvisionner d’eau ferrugineuse +la table des officiers, et qui, ne devant +partir que le lendemain, rentrait se coucher +chez quelque colon de sa connaissance.</p> + +<p>Celui-ci se distinguait, au physique, par sa +grande taille, ses cheveux roux, sa laideur et +son air joyeux. Il faisait tourner de la main +droite une grosse matraque et poussait devant +lui, avec son pied, un caillou tout en cheminant ; +puis il cessa son jeu, sembla se recueillir, et +entonna tout à coup ce refrain de la chanson +normande que chantent les conscrits au pays +d’Auge :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">En avant, la Normandie !</div> +<div class="verse">Marchons d’aplomb, mes enfants.</div> +<div class="verse">Elle n’est pas engourdie,</div> +<div class="verse">La race des gars normands !</div> +</div> + +</div> +<p>Ce fut pour Jeffik tout une apparition de Saint-Paul-Église +et de son amour. Aussitôt qu’il +parvint à portée, elle fit signe au soldat de +venir lui parler. Mais voyant cette femme en +blanc, il dit : — Ah ! vous m’avez fait peur !</p> + +<p>Elle le questionna sur mille sujets à la fois. +Alors il l’interrompit :</p> + +<p>— Attendez, j’vas vous dire tout c’que j’sais. +Moi, je servais à Saint-Paul, à l’auberge, +chez Turpin ; j’conduisais les voyageurs dans le +cabriolet ; j’ai tiré au sort, j’ai amené cinq, a +fallu partir… C’était une bonne place…</p> + +<p>— Parlez-moi de tous les gens du château !</p> + +<p>— Bon. Ledormeur a marié sa fille Adrienne, — la +jeune qu’a tant d’astuce ; — elle a monté +une grande boutique en ville. La dame du secrétaire +de la mairie est devenue folle à force +de chanter, on l’a menée au Bon-Sauveur de +Caen ; son pauv’ mari était quasiment mort tant +qu’il avait bu de camomille : — toujours manger +des radis et boire des infusions, vous comprenez !… +maintenant y mange chez nous et +y se r’fait ben.</p> + +<p>— Et le commissaire de police ?</p> + +<p>— Ah ! Madame, y l’y ont fait un procès, rapport +aux dames vertes ! Fallait ben qu’ça vienne. +Alors il est parti ailleurs. On l’a renvoyé que +j’pense.</p> + +<p>— Et le maître d’école ?</p> + +<p>— Il a de la chance, celui-là, comme un pendu !… +Sa tante est morte : avec son héritance +il a entrepris un journal ; tout le monde l’achète +le jour du marché ; sa femme et lui l’impriment +la nuit, sensément dans une machine ; il +porte un ruban violace à sa boutonnière ; — paraît +qu’on l’a nommé officier.</p> + +<p>Et puis, vous vous rappelez ben le grand Norvégien ?… +il est revenu comme un intrépide ; +il a couru tout le pays en toqué pendant huit +jours, comme s’il avait perdu quéque chose… +après, on ne l’a point revu.</p> + +<p>Il parla encore longuement sur toutes sortes +de choses, mais Jeffik ne l’écoutait plus.</p> + +<hr> + + +<p>Maintenant les perdrix ont cueilli les dernières +baies de lentisques, l’hyène s’enhardit +dans ses excursions nocturnes jusqu’à regarder +à la clarté de la lampe, par la fenêtre sans rideaux +des maisons, la famille réunie pour la +veillée ; quelques larges gouttes d’eau volent à +la tombée du jour, les oiseaux poussent des cris +inquiets, la haute mer est une plaine blanche. +Le lendemain la pluie tombe, tombe à +torrents, elle rebondit, roule sur la croûte +desséchée de la terre et commence à grossir +l’Oued-Djer qui se met à bondir, à bouillonner, +à gronder, à se cabrer dans son vaste +lit ; il déracine les lauriers-roses, il abat +les grands roseaux, il roule des arbres, il chasse +les bêtes fauves tapies dans ses fourrés impénétrables ; +le gué disparaît et son passage présente +à ce moment des dangers très certains. +Malgré cela, les Arabes que leurs affaires appellent +derrière le Zaccar le traversent tout l’hiver +avec leurs mulets pour s’éviter un long +détour, et les soldats continuent à venir s’approvisionner +d’eau minérale.</p> + +<p>Léopold avait entre toutes la vanité de vouloir +passer pour bon cavalier et il ne prenait +pas d’autre direction pour se rendre, au jour +déterminé, chaque mois à Miliana. Il montait +une petite jument douce et fort légère, deux +Arabes lui faisaient escorte. Pendant toute la +belle saison, c’était pour lui une promenade +matinale charmante de deux heures à peine. +Le sous-préfet le gardait à déjeuner, ce qui +l’honorait fort : un fin repas de vieux hommes +gourmands égayé d’anecdotes. Il ne se fût +jamais pardonné de manquer d’exactitude au +rendez-vous.</p> + +<p>Aussi, sur le point de partir, quelques jours +après les premières grandes pluies, n’écouta-t-il +point les observations des chaouchs désignés +pour l’accompagner, lui représentant que l’Oued +devait être très enflé et qu’il vaudrait mieux +suivre la grande route, quitte à prendre quelques +temps de galop.</p> + +<p>Comme ils insistaient, l’administrateur manifesta +une certaine inquiétude, puis, consultant +la pendule qui marquait dix heures, il frappa +du pied et s’écria en jurant :</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous me chantez, vous +autres ! mais les trainglots passent, les gens de +Vesoul passent, on nous prendrait pour de +fameux capons ! Allons, faites demi-tour !</p> + +<hr> + + +<p>Il paraît qu’au bord de l’eau, le fils du père +Saussaie se montra moins rassuré. Le torrent +aux nappes bourbeuses mugissait comme +une cataracte, courait comme un chien, +haletant ; la jument, faible des jarrets, glissait +sur les herbes trempées et se cabrait +d’effroi ; de plus, son caoutchouc et ses grandes +bottes lui ôtaient la souplesse des mouvements ; +enfin, par honte de reculer, sans doute, par +dépit ou fanfaronnade, il s’engagea dans la rivière +entre ses deux cavaliers très sûrs de leurs +chevaux. Tel fut du moins le récit de ces derniers +qui tentèrent vainement de le sauver et +échappèrent eux-mêmes par miracle à la +mort.</p> + +<p>Il périt ainsi, englouti dans cette rivière d’Afrique, +dont son père, jeune soldat, suivit un +jour les bords en chantant, vers l’endroit où le +pieux Arabe ensevelissait sa vieille mère.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVII</h2> + + +<p>La maison, située dans le vieux Alger, est +blanche comme un cygne, recueillie comme un +cloître, carrée comme un dé d’ivoire ; elle a +deux petites fenêtres grillées percées dans la +muraille : la première, qui se trouve hors de la +vue des passants, laisse fuir la lumière au travers +des barreaux et pendre un pampre stérile ; +la seconde, de plain-pied avec la rue en pente +raide, reste muette et solidement close. Si quelque +bruit vient à troubler le silence pénétrant +qui l’enveloppe, ce ne peuvent être que des frôlements +d’étoffes douces et de pieds nus mêlés +à la poussière, quelques sons gutturaux et voilés, +et le heurt des anneaux d’argent mesurant +la marche des femmes.</p> + +<p>Une porte étroite en boiserie, garnie de gros +clous, s’ouvre sur la cour toute baignée de fraîcheur ; +à gauche, quelques marches, effondrées +à demi, mènent dans une pièce spacieuse meublée +à l’arabe ; à droite, deux celliers voûtés +soutenus par des piliers trapus, aux chapiteaux +surchargés de dentelures qu’on emploie à suspendre +quelques vases poreux, supportent la +terrasse où conduit un escalier qui tremble.</p> + +<p>Un antique pied de vigne, de plus de mille ans +d’âge, monte tout droit jusqu’au niveau du toit +en plate-forme ; de là ses rameaux s’élancent +horizontalement, sans faiblir, comme une chevelure +qu’emporte le vent, et c’est un plafond +élevé, vert et mouvant, tendu au-dessus de la +cour arabe, un velarium aux dessins d’émeraude +sur un fond de ciel bleu. A l’automne, quelques +feuilles détachées des pampres s’échappent +vers la mer comme des oiseaux d’or.</p> + +<p>On dit que chaque soir une inconnue, plus +belle qu’autrefois l’esclave chrétienne ravie par +les maugrebins, et qui semble atteinte d’une +langueur ineffable, monte les degrés branlants, +s’accoude sur le mur bas dans l’angle de la terrasse +où l’oranger secoue son parfum et ses +fleurs d’albâtre, reste immobile et muette des +heures entières, les yeux perdus sur l’horizon, +jusqu’à ce qu’une enfant blonde, fatiguée d’écouter +sa négresse lui conter l’histoire merveilleuse +de la diablesse Maratha dont les yeux +sont au bout des ailes, entraîne l’étrangère alors +que la triste derbouka retentit encore sur les +autres toits et accompagne les paroles gutturales +des femmes arabes parées dans leur prison +des plus éblouissantes couleurs, ressemblant +aux oiseaux des îles et ramageant comme eux.</p> + +<p>Quand l’enfant était lasse d’écouter la mer, de +caresser ses pigeons, de partager par-dessus les +murs ses fruits avec les <span lang="es" xml:lang="es">muchachos</span> voisins et +de lire dans les livres, elle grimpait, vers le soir, +jusqu’à l’ouverture grillée de la fenêtre en se +tenant aux pampres pour voir tout d’un coup +passer au-dessous d’elle quelques ombres inattendues +effarouchant la ruelle morne.</p> + +<p>Un jour qu’elle était ainsi, penchant son visage +mélancolique, elle entendit son nom +prononcé tout bas dans la rue. Très peu de gens +le connaissaient à présent ce nom, aussi son cœur +fut horriblement serré, et joignant ses petites +mains blanches, elle écouta avec angoisse.</p> + +<p>— Anne, dit encore la voix, si bas que c’était +comme un souffle.</p> + +<p>Alors l’enfant, inclinée vers la rue, avec confiance +répondit sur le même ton, comme s’adressant +à un esprit venu pour la consoler :</p> + +<p>— Est-ce vous, ma mère, qui appelez votre +enfant ?</p> + +<p>— Hélas ! non, ma pauvre petite, murmura +un grand jeune homme qui se montra soudain, +ce n’est que moi !</p> + +<p>— Swevenmor ! s’exclamait-elle avec stupeur, +voilà Swevenmor !</p> + +<p>Elle courut lui ouvrir l’étroite porte.</p> + +<p>Et, bien qu’elle ne fût encore qu’une toute +petite fille, Anne vit que ce beau jeune homme +avait beaucoup souffert et qu’entre ses boucles +blondes quelque chose se balançait sur son front, +comme une ombre.</p> + +<p>Jeffik, attirée par le bruit ou par la vibration +de ce nom bien-aimé, parut au seuil de sa +chambre et demeura sans cris, sans gestes, +comme clouée par l’effroi aux degrés effondrés.</p> + +<p>Pendant bien longtemps ils ne purent que +pleurer et s’étreindre, pleurer et s’étreindre +encore, tant leur joie, à peine ressuscitée, vacillait +devant eux, était obscurcie de tristesse et +de science funeste. Ils s’entretenaient de leur +amour et le berçaient dans leur cœur avec des +sanglots, comme une mère étreint entre ses +bras son enfant mort.</p> + +<p>Vainement la vieille négresse plaça devant +eux, sur la terrasse, un plat de bois où fumait +le repas, des fèves nouvelles et un fruit d’ananas ; +vainement elle coupa, en l’honneur de +l’hôte, la plus belle grappe de muscat doré pendant +à la treille comme un lustre d’or ; vainement +elle sourit à tant de jeunesse ; rien ne +put arrêter les larmes délicieuses qui allégeaient +leurs âmes et entraînaient tout doucement le +flot de leurs infortunes.</p> + +<p>Le lendemain Arvid dit à Jeffik :</p> + +<p>— Nous sommes deux plantes de rocher : +moi, je ressemble au saule penché sur un torrent ; +vous, à la fleur d’œillet sauvage épanouie +dans la falaise, arrosée par l’écume des vagues. +Ici l’on meurt. Il y a plus de tristesse nostalgique +sous ce beau ciel inaltérable et sur cette +mer endormie que dans nos nuages mobiles et +nos marées tumultueuses. Pour valoir quelque +chose, l’homme a besoin d’être ébranlé jusque +dans les profondeurs de son être, le meilleur est +celui qui tremble dans son nid et dont les humbles +jours roulent emportés comme des brins +d’herbe par le flux des hivers, des vents et des +flots.</p> + +<p>Et prenant la Bretonne sur sa poitrine, comme +pour l’emporter et la défendre, il continua avec +enthousiasme par ces paroles dont il l’enchantait +autrefois, et dont le souvenir retombait sur son +cœur comme la strophe d’un poème :</p> + +<p>— Allons au Nord, vers la Finlande et le +Groenland, du côté des Valkyries et de l’Étoile +Polaire, fouler des neiges inviolées ; tu coucheras +dans des lits de bouleau élevés comme +des trônes, où le regard nacré de la curieuse +lune coulera sur toi à travers le bleu trouble de +la nuit ; tu entendras le sol résonner sous le pas +des chevaux sauvages ; nous mangerons dans +des plats d’argent des rôtis de rennes en buvant +du vin épicé et du lait caillé tremblant dans des +terrines ; pour te plaire, les femmes du gaard sortiront +des greniers la plus belle gerbe afin de +l’offrir aux oiseaux que tu verras accourir de +tous les coins du ciel ; pour t’en parer, je détacherai +du bras d’une Finlandaise des bracelets +d’or dont les ciselures ont des caprices dignes +de l’art le plus pur, et je te porterai dans mes +bras au-dessus des torrents ; serrés l’un contre +l’autre, allons vers le Nord, jusqu’aux bornes +silencieuses de la terre, pour comprendre mieux +la majesté de l’amour !</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76256 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76256-h/images/cover.jpg b/76256-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..087ff6c --- /dev/null +++ b/76256-h/images/cover.jpg |
