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+<!DOCTYPE html>
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+ <title>Trois hommes dans un bateau | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76253 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">JEROME K. JEROME</p>
+
+<h1>TROIS HOMMES<br>
+DANS UN BATEAU</h1>
+
+<p class="c"><span class="small">ROMAN TRADUIT DE L’ANGLAIS</span><br>
+<span class="large g">PAR THÉO VARLET</span></p>
+
+
+<p class="c gap">AUX ÉDITIONS DE<br>
+<span class="g">LA SIRÈNE</span><br>
+PARIS</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c i top4em small">Tous droits de reproduction réservés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre Premier</h2>
+
+<p class="d">Trois valétudinaires. Les maux de George et de
+Harris. Atteint de <span class="rm">107</span> maladies mortelles. Remèdes
+efficaces. Pour guérir les affections du
+foie chez les enfants. D’un commun accord
+nous nous jugeons surmenés, et en grand besoin
+de repos. Une semaine sur l’onde amère ?
+George propose la Tamise. Opposition de Montmorency.
+Le projet de George l’emporte à une
+majorité de trois contre un.</p>
+
+
+<p>Nous étions quatre : George, William-Samuel
+Harris, moi et Montmorency. Installés dans
+mon appartement, nous fumions en causant
+de notre triste état — je dis triste au point de
+vue médical, cela va de soi.</p>
+
+<p>Nous avions tous, à notre inquiétude croissante,
+la sensation d’être usés. Harris nous raconta
+qu’il était sujet par moments à de singuliers
+vertiges qui lui faisaient perdre toute conscience
+de ses actes. Puis George dit que lui aussi avait
+des accès de vertige et ne savait plus ce qu’il
+faisait. Quant à moi, c’était mon foie qui n’allait
+pas, à cause que je venais justement de lire, à
+propos de pilules brevetées pour le foie, une
+réclame où se trouvaient énumérés les divers
+symptômes permettant de reconnaître que l’on
+a le foie détraqué. Je les avais tous.</p>
+
+<p>C’est un fait des plus bizarres, mais je ne puis
+lire une réclame de médicament breveté, sans
+être amené à la conclusion que je souffre précisément
+du mal en question, sous sa forme la plus
+grave. A chaque fois, le diagnostic me paraît
+correspondre exactement à ce que je ressens
+depuis toujours.</p>
+
+<p>Je me rappelle être allé une fois au British
+Museum pour me documenter sur le traitement
+d’une légère indisposition que j’éprouvais, — la
+fièvre des foins, je pense. On m’apporta le
+bouquin, et je lus tout ce qui concernait le
+sujet ; et alors, dans un moment de distraction, je
+tournai machinalement les pages et me mis, sans
+m’en apercevoir, à étudier toutes les maladies,
+l’une après l’autre. Je ne sais plus dans laquelle
+je me plongeai en premier lieu, — quelque terrible
+fléau dévastateur, en tout cas, — mais avant
+même d’être arrivé à moitié de l’énumération des
+« symptômes préliminaires », j’étais persuadé
+mordicus que j’en étais bel et bien atteint.</p>
+
+<p>Je restai tout d’abord pétrifié d’horreur ; puis,
+dans l’abandon du désespoir, je me remis à
+tourner les pages. J’arrivai au Typhus, — lus les
+symptômes, — découvris que j’avais le Typhus,
+que je devais l’avoir depuis des mois sans m’en
+douter, — me demandai ce que j’avais bien
+encore ; rencontrai la danse de Saint-Guy, — découvris,
+comme je m’y attendais, que je
+l’avais également ; — et, de plus en plus intéressé
+par mon cas, résolus d’en avoir le cœur net, et
+repris dès le début, en suivant l’ordre alphabétique, — lus
+la Fièvre<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, et appris que je l’avais
+déjà contractée, et que la période aiguë commencerait
+dans une quinzaine environ. Le Mal de
+Bright, je l’avais, mais ce me fut un réel soulagement
+de voir que je l’avais seulement sous une
+forme atténuée et que, à cet égard, je pouvais
+vivre des années. Le Choléra, je l’avais, avec des
+complications graves ; et la Diphtérie, j’avais
+dû l’avoir dès ma naissance. Je piochai consciencieusement
+les 26 lettres, d’un bout à l’autre, et
+la seule maladie que je n’avais pas, en définitive,
+était l’Épanchement de synovie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en">Ague</span>.</p>
+</div>
+<p>Cela m’offusqua un peu tout d’abord ; j’y voyais
+une sorte d’injustice. Pourquoi n’avais-je pas
+l’Épanchement de synovie ? Pourquoi cette
+réserve jalouse ? Au bout d’un moment, toutefois,
+des sentiments moins exclusifs prévalurent en
+moi. Je considérai que j’avais toutes les autres
+maladies connues de la pharmacologie, et me
+relâchant un peu de mon égoïsme, je me résignai
+à me passer de l’Épanchement de synovie. La
+Goutte, sous sa forme la plus maligne, paraît-il,
+s’était emparée de moi à mon insu ; et la Zymosis,
+j’en avais sans aucun doute été atteint dès l’enfance.
+La Zymosis était la dernière maladie, et
+je conclus que le reste du bouquin ne pouvait
+m’intéresser.</p>
+
+<p>Je restai perdu dans mes réflexions. Quel sujet
+intéressant je devais faire, au point de vue
+médical, quelle acquisition je serais pour une
+faculté ! Les étudiants n’auraient plus besoin de
+« courir les hôpitaux », avec moi ! J’étais un
+hôpital, à moi seul ! Il leur suffirait uniquement
+de faire le tour de ma personne, et après cela, ils
+recevraient leur diplôme.</p>
+
+<p>Je me demandai alors combien de temps, il me
+restait à vivre. Je m’efforçai de m’examiner. Je
+me tâtai le pouls. Il me fut impossible, au premier
+abord, de le percevoir. Puis, tout d’un coup,
+il parut se déclancher. Je tirai ma montre et chronométrai
+mes pulsations. J’en trouvai 147 à la
+minute. Je m’efforçai de tâter mon cœur. Rien ! Il
+avait cessé de battre. J’ai par la suite été induit
+à croire qu’il devait se trouver quand même à sa
+place, et qu’il devait battre, mais je n’en répondrais
+pas. Je me tapotai sur tout le devant du
+corps, depuis ce que j’appelle ma taille jusqu’à
+ma tête, et je poussai un peu au-delà de chaque
+côté, et je remontai un rien dans le dos. Mais
+je fus incapable de sentir ni d’entendre quoi
+que ce fût. Je voulus me regarder la langue. Je la
+tirai aussi loin que possible, et fermant un œil,
+m’efforçai de l’examiner avec l’autre. Je n’en pus
+voir le bout, et tout ce que j’y gagnai fut une
+certitude plus complète que j’avais la scarlatine.</p>
+
+<p>J’étais entré dans cette salle de lecture heureux
+et bien portant. Ce fut à l’état de misérable loque
+humaine que j’en sortis.</p>
+
+<p>J’allai trouver mon médecin. C’est un vieux
+copain à moi, qui me tâte le pouls, me fait montrer
+la langue, et me parle de la pluie et du beau
+temps, le tout pour rien, lorsque je me figure
+être malade ; je crus donc lui rendre un véritable
+service en allant le trouver alors. « Ce qu’il faut
+à un docteur, me disais-je, c’est de la pratique. Il
+aura : moi. Il retirera plus de pratique de ma
+personne que de dix-sept cents de ces patients
+vulgaires, nantis chacun d’une ou deux maladies
+au plus. »</p>
+
+<p>Je me présentai donc à lui, tout fier, et à sa
+question :</p>
+
+<p>— Hé bien, qu’est-ce que vous avez ?</p>
+
+<p>Je répondis :</p>
+
+<p>— Je ne vous ferai pas perdre votre temps,
+cher ami, en vous exposant ce que <i>j’ai</i>. La vie est
+courte, et vous pourriez bien trépasser avant que
+je sois au bout. Mais je vous dirai ce que je n’ai
+<i>pas</i>. Je n’ai pas l’Épanchement de synovie. Pourquoi
+je n’ai pas l’Épanchement de synovie, il
+m’est impossible de vous le dire ; mais le fait est
+que je ne l’ai pas. Tout le reste, sans exception, je
+l’ai.</p>
+
+<p>Et je lui exposai en détail comment j’avais été
+amené à cette découverte.</p>
+
+<p>Il me fit déshabiller, et m’ausculta du haut en
+bas, et m’agrippa le poignet, et puis me donna
+un coup sec sur la poitrine alors que je ne m’y
+attendais pas, — un vrai coup de traître, pour
+tout dire, — et aussitôt après m’y appliqua son
+oreille. Puis il s’assit et rédigea une ordonnance,
+qu’il plia en quatre avant de me la donner. Je la
+mis dans ma poche et sortis.</p>
+
+<p>Je ne l’ouvris pas. Je la portai au pharmacien
+le plus voisin et la lui présentai. L’homme la lut,
+et me la restitua.</p>
+
+<p>Il ne tenait pas cela, dit-il.</p>
+
+<p>Je répliquai :</p>
+
+<p>— Vous êtes pharmacien ?</p>
+
+<p>Il reprit :</p>
+
+<p>— Je suis pharmacien. Si j’étais un magasin
+coopératif et une pension de famille combinés, je
+pourrais vous satisfaire. Désolé de n’être que
+pharmacien.</p>
+
+<p>Je lus l’ordonnance. Elle portait :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« 1 livre de bifteck, plus</p>
+
+<p>« 1 pinte de bière forte</p>
+
+<p class="left3">« toutes les 6 heures.</p>
+
+<p>« 1 promenade de 10 milles chaque matin.</p>
+
+<p>« 1 lit à 11 heures précises, chaque soir.</p>
+
+<p>« Et ne vous bourrez pas la cervelle de choses
+que vous ne comprenez pas. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je suivis la prescription, avec ce résultat heureux — pour
+moi, s’entend, — de me conserver
+la vie, qui dure encore.</p>
+
+<p>Mais revenons à la réclame des pilules pour le
+foie. J’avais, dans le cas présent, sans erreur
+possible, les symptômes, dont le principal est
+« une complète aversion pour tout genre de travail ».</p>
+
+<p>Ce que je souffre dans cet ordre d’idées, il n’y
+a de mots dans aucune langue pour l’exprimer.
+Dès ma plus tendre enfance, ce m’était un vrai
+martyre. Jeune adolescent, cette maladie ne me
+laissa pas un seul jour de trêve. On ignorait alors
+que c’était mon foie. La science médicale était
+beaucoup moins avancée qu’aujourd’hui, et on
+attribuait la chose à la paresse.</p>
+
+<p>— Allons, diantre de petit fainéant, me disait-on,
+ne ferez-vous donc jamais rien pour gagner
+votre vie ?</p>
+
+<p>Comme de juste, on ne savait pas que j’étais
+malade. Et on ne me donnait pas de pilules : on
+m’administrait des taloches sur le crâne. Et, tout
+singulier que cela paraisse, ces taloches sur le
+crâne me guérissaient souvent — pour une heure.
+Telle de ces taloches agit sur mon foie, et m’inspira
+le désir de marcher droit sur-le-champ et
+d’exécuter sans barguigner ce qu’on m’ordonnait,
+bien mieux que ne fait aujourd’hui toute
+une boîte de pilules.</p>
+
+<p>On sait qu’il en va souvent de même : — ces
+simples remèdes vieux-jeu sont parfois plus efficaces
+que toutes les drogues d’apothicaire.</p>
+
+<p>Nous passâmes une demi-heure à nous décrire
+nos maladies réciproques. Je racontai à George
+et à William Harris ce que j’éprouvais le matin
+au saut du lit, et William Harris nous raconta
+ce qu’il éprouvait à l’heure du coucher ; et George
+se livra, sur la carpette du foyer, à une pantomime
+ingénieuse et frappante pour nous faire
+comprendre ce qu’il éprouvait la nuit.</p>
+
+<p>George se figure qu’il est malade ; mais ce n’a
+jamais été chez lui que de l’imagination, comme
+bien on pense.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Mme Poppets vint frapper
+à la porte et demanda si nous étions prêts à
+souper. Tout en échangeant un sourire amer,
+nous répondîmes qu’après tout nous allions essayer
+d’avaler quelques bouchées. Harris ajouta
+qu’un petit quelque chose dans l’estomac empêchait
+souvent de tomber malade ; et Mme Poppets
+nous ayant apporté le plateau, nous nous mîmes
+à table, pour chipoter un peu de rumsteak aux
+oignons et de la tarte à la rhubarbe.</p>
+
+<p>Je devais être, à cette époque, des plus débilités,
+car, il m’en souvient, une demi-heure à
+peine s’était écoulée que je ne me souciais plus
+de manger le moins du monde, — phénomène
+insolite chez moi, — et je ne pris pas de fromage.</p>
+
+<p>En ayant fini avec ce devoir, nous remplîmes
+nos verres, allumâmes nos pipes, et reprîmes
+notre discussion sur l’état de nos santés. De quoi
+nous souffrions, en réalité, aucun de nous n’aurait
+pu le dire au juste ; mais l’opinion unanime
+fut que le mal — d’une nature ou d’une autre — était
+dû au surmenage.</p>
+
+<p>— C’est de repos que nous avons besoin, dit
+Harris.</p>
+
+<p>— De repos et d’un renouvellement complet,
+dit George. Une tension du cerveau excessive a
+entraîné chez nous une dépression générale de
+l’organisme. Le changement de milieu, la suppression
+de toute cause de souci, rétabliront
+l’équilibre psychique.</p>
+
+<p>George possède un cousin qui s’inscrit à l’ordinaire
+sur les registres d’hôtel comme étudiant
+en médecine ; aussi notre ami semble tenir tout
+naturellement de famille sa façon doctorale d’exposer
+les choses.</p>
+
+<p>Je me rangeai à l’avis de George, et proposai
+de nous mettre en quête d’un coin bien suranné,
+à l’écart de la foule démente, et d’y rêver au
+passé toute une radieuse huitaine parmi ses
+rues endormies, — quelque petit trou désuet,
+conservé par les fées, à l’abri du tourbillon du
+monde, quelque trou d’aigle anachroniquement
+perché sur les falaises du Temps, du haut desquelles
+on entend à peine, atténué par la distance,
+l’assaut des vagues du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Harris déclara qu’à son avis ce serait crevant.
+Il connaissait trop le genre de patelin que je
+voulais dire : où un chacun va se coucher dès
+huit heures, où il est impossible de se procurer
+un journal de courses, et où il faut faire une
+promenade de dix milles pour avoir son tabac
+favori.</p>
+
+<p>— Non, dit Harris, si vous tenez au repos et au
+changement, rien qui vaille un voyage en mer.</p>
+
+<p>Je m’opposai résolument au voyage en mer. Le
+voyage en mer vous profite quand vous vous en
+payez durant une couple de mois, mais pour une
+semaine, il ne vaut rien.</p>
+
+<p>Vous partez le lundi avec l’idée bien arrêtée
+que vous allez vous divertir. Vous envoyez des
+adieux protecteurs aux amis du quai, allumez
+votre plus grosse pipe, et arpentez le pont, aussi
+crâne que si vous étiez le capitaine Cook, sir
+Francis Drake et Christophe Colomb réunis. Le
+mardi, vous préféreriez être ailleurs. Le mercredi,
+le jeudi et le vendredi, vous souhaitez être mort.
+Le samedi, vous êtes en état d’avaler quelques
+gouttes de consommé, de vous asseoir sur le pont,
+et de répondre avec un pâle sourire aux gens
+compatissants qui vous demandent des nouvelles
+de votre santé. Le dimanche, vous recommencez
+à vous promener et à absorber des nourritures
+solides. Et le lundi matin, lorsque, valise et
+parapluie à la main, vous vous tenez à la coupée
+prêt à débarquer, vous êtes pris du plus bel
+amour pour la navigation.</p>
+
+<p>Ceci me rappelle mon beau-frère, qui était allé
+faire un voyage en mer, pour sa santé. Il prit un
+aller et retour de cabine Londres-Liverpool ; et,
+arrivé à Liverpool, il n’avait plus qu’un désir,
+c’était de revendre son retour.</p>
+
+<p>Ce billet fit le tour de la ville, offert à un prix
+terriblement réduit, paraît-il ; et il fut finalement
+cédé pour dix-huit pence à un jeune homme
+de mine bilieuse, à qui son médecin venait justement
+d’ordonner l’air de la mer, et de l’exercice.</p>
+
+<p>— L’air de la mer ! dit mon beau-frère, en lui
+mettant affectueusement le billet dans la main ;
+ma foi, vous en prendrez là pour votre vie
+entière ; et de l’exercice !… vrai, vous prendrez
+plus d’exercice, en restant assis sur ce bateau, que
+sur la terre ferme, en faisant des sauts périlleux.</p>
+
+<p>Quant à lui — mon beau-frère — il s’en
+retourna par le train. Le chemin de fer du Nord-Ouest,
+à son dire, était suffisamment hygiénique
+pour lui.</p>
+
+<p>Une autre de mes connaissances entreprit un
+voyage d’une semaine au long des côtes. Avant
+le départ, le maître-d’hôtel vint demander au
+voyageur s’il aimait mieux payer ses repas au
+fur et à mesure, ou s’arranger à forfait d’avance
+pour la série entière.</p>
+
+<p>Le maître-d’hôtel lui vanta cette dernière combinaison
+comme beaucoup plus économique. Il dit
+qu’il lui ferait la semaine complète à deux livres
+cinq shillings. Il dit qu’au petit déjeuner il y
+avait du poisson, suivi d’un rôti. Le déjeuner était
+servi à une heure, et comprenait quatre plats.
+Le dîner, à six : potage, poisson, entrée, plat de
+viande, volaille, salade, entremets, fromage et
+dessert. Plus un léger souper froid à dix heures.</p>
+
+<p>Mon ami crut devoir s’en tenir au système des
+deux livres cinq shillings (il est gros mangeur) et
+il l’adopta.</p>
+
+<p>On servit le déjeuner juste au large de Sheerness.
+Il se sentait moins d’appétit qu’il ne l’aurait
+imaginé, aussi se contenta-t-il d’une tranche
+de bouilli et de quelques fraises à la crème. Il
+fut très méditatif tout l’après-midi. Tantôt il
+lui semblait n’avoir rien mangé que du bouilli
+depuis des semaines ; et d’autres fois il se figurait
+avoir vécu de fraises à la crème pendant des années.</p>
+
+<p>Pas plus le bœuf que les fraises à la crème
+ne semblaient satisfaits, d’ailleurs, — on les eût
+dits en révolte.</p>
+
+<p>A six heures, on vint l’avertir que le dîner
+était servi. Cette annonce n’éveilla en lui aucun
+enthousiasme, mais il considéra qu’il lui fallait
+venir à bout de ses deux livres cinq shillings, et,
+se cramponnant à des cordages et autres objets, il
+descendit au restaurant. Une agréable odeur
+d’oignons et de jambon fumant, combinée à celle
+du poisson frit et des légumes, l’accueillit au
+bas de l’escalier ; et alors le maître-d’hôtel
+apparut avec un sourire onctueux, et demanda :</p>
+
+<p>— Que puis-je apporter à monsieur ?</p>
+
+<p>— Emportez-moi hors d’ici, répliqua-t-il, défaillant.</p>
+
+<p>On l’emmena dare-dare en haut, et on le cala,
+penché sur la lisse de tribord, où on le laissa.</p>
+
+<p>Durant les quatre jours qui suivirent, il se mit
+à un régime simple et inoffensif : biscuits d’officiers
+légers (légers s’appliquant aux biscuits,
+non aux officiers) et limonade gazeuse ; mais,
+le samedi arrivé, il se remonta un peu, et se mit
+au thé léger et aux rôties sans beurre ; et le
+lundi, il se gorgeait de bouillon de poulet. Il
+quitta le bateau le mardi, et ce fut d’un regard
+plein de regrets qu’il le vit s’éloigner du débarcadère.</p>
+
+<p>— Le voilà qui s’en va, pensa-t-il, il s’en va,
+emportant à son bord pour deux livres de nourriture
+qui est à moi, et que je n’ai pas eue.</p>
+
+<p>Il affirme, toutefois, que s’il avait disposé
+d’une journée de plus, il en aurait pris pour son
+argent.</p>
+
+<p>Je m’opposai donc au voyage en mer. Non pas,
+comme je leur expliquai, à cause de moi. Je
+n’étais jamais indisposé. Mais je craignais pour
+George. George affirma qu’il se porterait parfaitement,
+et qu’il aimait beaucoup la mer, mais
+que à son avis, Harris et moi ferions mieux de
+n’y pas songer, car il était assuré que nous serions
+tous les deux malades. Harris déclara que,
+pour lui, ç’avait toujours été un mystère de savoir
+comment s’y prenaient les gens qui étaient
+malades en mer : — Ils devaient le faire exprès,
+par pose ; — lui-même avait bien souvent désiré
+l’être, mais il n’y était jamais parvenu.</p>
+
+<p>Puis il nous conta des anecdotes. Comment il
+avait fait la traversée du Pas-de-Calais un jour où
+la mer était démontée au point qu’on avait dû
+amarrer les passagers dans leurs couchettes et
+comment lui et le capitaine étaient les deux
+seuls êtres vivants qui ne furent pas malades.
+Parfois, c’était lui et le second qui n’étaient
+pas malades, mais c’était toujours lui et un
+autre. Quand ce n’était pas lui et un autre,
+c’était lui tout seul.</p>
+
+<p>C’est un fait à remarquer : personne n’a jamais
+le mal de mer, — à terre. En mer, vous rencontrez
+des tas de gens très malades pour de bon,
+par cargaisons entières ; mais je n’ai pas encore
+jusqu’ici trouvé un homme, à terre, qui ait jamais
+su le moins du monde ce que c’était d’avoir le mal
+de mer. Où ces myriades de matelots d’eau
+douce qui encombrent chaque bateau peuvent
+bien se cacher quand ils sont à terre, c’est pour
+moi un problème.</p>
+
+<p>Si beaucoup ressemblent au confrère que j’ai
+vu un jour sur le bateau de Yarmouth, l’apparente
+énigme est plus facile à résoudre. Nous
+venions juste de dépasser le môle de Southend,
+et il était penché à un sabord, dans une position
+très dangereuse. J’allai à lui dans l’intention de
+le sauver.</p>
+
+<p>— Hé là ! rentrez-vous donc un peu, dis-je en
+le tirant par l’épaule. Vous allez tomber à l’eau.</p>
+
+<p>— Oh mon Dieu ! c’est tout ce que je souhaite !
+fut la seule réponse que je pus tirer de
+lui ; et je dus l’abandonner à son sort.</p>
+
+<p>Trois semaines plus tard, je le retrouvai dans
+la salle de café d’un hôtel de Bath. Il parlait de
+ses voyages, et décrivait avec enthousiasme son
+amour de la mer.</p>
+
+<p>— Le pied marin ! s’exclama-t-il, en réponse
+à un jeune homme qui le questionnait avec
+envie. Ma foi, je me suis senti légèrement indisposé,
+une seule fois, je l’avoue. En doublant le
+cap Horn. Le navire fit naufrage le lendemain.</p>
+
+<p>Je dis :</p>
+
+<p>— N’étiez-vous pas un peu ému devant le
+môle de Southend, un jour, et ne souhaitiez-vous
+pas tomber à l’eau ?</p>
+
+<p>— Le môle de Southend ! répondit-il, d’un air
+tout étonné.</p>
+
+<p>— Oui ; en allant à Yarmouth, il y a eu vendredi
+trois semaines.</p>
+
+<p>— Oh ! ah !… oui, répondit-il, avec un sourire ;
+je me souviens à présent. J’avais un fort mal
+de tête, cet après-midi-là. A cause des pickles,
+sans doute. Les plus abominables pickles que
+j’aie jamais goûtés sur un bateau qui se respecte.
+En avez-vous pris ?</p>
+
+<p>Pour mon compte personnel, j’ai découvert
+un excellent préventif contre le mal de mer :
+c’est de se balancer. Vous vous tenez au centre du
+pont, et quand le bateau roule ou tangue, vous
+penchez le corps par ci ou par là, de façon à rester
+toujours vertical. Quand le bateau relève la
+proue, vous vous inclinez en avant, jusqu’à ce
+que le pont touche presque à votre nez ; quand
+c’est l’extrémité postérieure qui monte, vous
+vous inclinez en arrière. Cela va très bien pendant
+une heure ou deux ; mais on ne peut se balancer
+toute une semaine.</p>
+
+<p>George proposa :</p>
+
+<p>— Si nous remontions la Tamise ?</p>
+
+<p>Nous aurions air pur, exercice et repos ; le
+perpétuel changement de décor occuperait nos
+esprits (y inclus ce qu’en possédait Harris) ; et
+l’exercice violent nous donnerait bon appétit et
+bon sommeil.</p>
+
+<p>Au dire de Harris, George devait éviter tout ce
+qui était susceptible de contribuer à le faire
+dormir plus qu’à son ordinaire, car cela deviendrait
+dangereux. Il ne voyait pas très bien comment
+George pourrait arriver à dormir plus
+qu’il ne faisait déjà, vu que les jours comportaient
+seulement vingt-quatre heures été comme
+hiver ; mais, à son avis, s’il dormait en effet davantage,
+être mort lui reviendrait au même, et
+lui économiserait d’ailleurs sa pension et son logement.</p>
+
+<p>A part cela, conclut Harris, la Tamise lui convenait
+« comme un T »<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Je ne connais pas
+de T (en dehors du thé à six pence, comprenant
+tartines beurrées et cake à volonté, ce qui n’est
+pas cher, pour le prix, si vous n’avez pas dîné).
+Ledit T, néanmoins, paraît convenir à chacun,
+et cela lui fait grand honneur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">To suit to a T</i> : expression familière. Le jeu de
+mots sur <i>T</i> (prononcer tî) et <i lang="en" xml:lang="en">tea</i> peut passer en français :
+<i>T</i>… <i>thé</i>.</p>
+</div>
+<p>A moi aussi donc, la Tamise me convenait
+« comme un T », et Harris et moi déclarâmes
+l’idée de George excellente ; et notre façon de
+nous exprimer impliquait une certaine surprise
+de voir George devenu tout à coup si intelligent.</p>
+
+<p>Le seul qui ne fût pas emballé par la proposition
+était Montmorency. Montmorency ne se
+souciait guère de la Tamise.</p>
+
+<p>— Cela va très bien pour vous, les amis, dit-il ;
+vous l’aimez, mais moi pas. Je n’y vois rien
+d’intéressant. Le paysage n’est pas dans mon
+genre, et je ne fume pas. Si j’aperçois un rat,
+vous refusez d’atterrir, et si je tente de dormir,
+vous faites aussitôt des bêtises avec le bateau,
+et me flanquez à l’eau. Tout cela, si vous voulez
+savoir, pour moi, c’est de la plus parfaite ineptie.</p>
+
+<p>Mais nous étions trois contre un, et la proposition
+l’emporta.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre II</h2>
+
+<p class="d">Projets discutés. Les plaisirs du « camping », par
+nuits sereines. Ditto, sous la pluie. Compromis
+adopté. Montmorency, ses premières impressions.
+Nos craintes qu’il ne soit trop parfait
+pour ce monde, craintes ensuite rejetées comme
+non fondées. Séance ajournée.</p>
+
+
+<p>Nous prîmes la carte, pour faire nos plans.</p>
+
+<p>Nous convînmes de partir le samedi suivant,
+de Kingston. Harris et moi irions dès
+le matin chercher le canot pour le conduire à
+Chertsey, et George, qui ne pouvait sortir de la
+Cité avant l’après-midi (George va faire la sieste
+dans une banque de 10 à 4 chaque jour, excepté
+le samedi, où l’on l’éveille et l’on le met dehors
+dès 2 heures) nous y retrouverait.</p>
+
+<p>Devions-nous camper dehors ou coucher à l’auberge ?</p>
+
+<p>George et moi étions pour le « camping », si
+pittoresque, si plein de liberté et d’allure patriarcale !</p>
+
+<p>Avec lenteur le souvenir vermeil du couchant
+s’évanouit au sein des nuages gris et mornes.
+Silencieux comme des enfants tristes, les oiseaux
+ont cessé leur ramage, et seuls, le cri plaintif de la
+poule de bruyère et le rauque croassement de la
+corneille troublent le silence apeuré qui plane sur
+le lit du fleuve, où s’exhale le dernier soupir du
+jour qui se meurt.</p>
+
+<p>Des sombres bois de chaque rive l’armée fantomale
+de la Nuit, les ombres grises s’avancent à
+pas muets, pourchassant les dernières lueurs attardées,
+effleurent à pas silencieux et invisibles
+les roseaux ondulants et les buissons qui soupirent ;
+la Nuit, sur son trône ténébreux, déploie
+ses noires ailes au-dessus du monde obscurci, et,
+du haut de son palais-fantôme qu’illuminent les
+pâles étoiles, elle règne dans la tranquillité.</p>
+
+<p>Alors nous amenons notre frêle esquif dans
+quelque anse paisible, on dresse la tente, on fait
+cuire et on mange le frugal souper. Puis les
+grosses pipes sont bourrées et allumées, et d’aimables
+bavardages s’échangent à mi-voix, harmonieusement.
+Dans les intervalles de nos causeries,
+cependant, le fleuve, jouant à l’entour du
+bateau murmure ses vieux contes et ses secrets
+intimes, module tout bas l’antique chanson puérile
+que depuis tant de mille et de mille ans il
+module — qu’il modulera tant de mille ans à
+venir, avant que sa voix ne vieillisse et ne se
+casse, — un chant que nous, qui avons appris à
+aimer son charmant visage, qui nous sommes si
+souvent plongés dans son sein fluide, croyons
+parfois saisir, mais sans pouvoir exprimer en
+paroles l’histoire que nous venons d’entendre.</p>
+
+<p>Et nous restons là, sur son bord, tandis que
+la lune, qui l’aime elle aussi, se penche pour le
+baiser d’un baiser sororal, et l’enlace étroitement
+de ses bras argentins. Et nous regardons ses
+ondes couler sans arrêt, chantonnant et chuchotant,
+à la rencontre de leur roi, la mer, — tant
+que nos voix se réduisent au silence, et les pipes
+s’éteignent, — tant que nous, banals et quelconques
+jeunes gens, nous sentons étrangement
+pleins de pensées, mi-douces, mi-mélancoliques,
+sans désir ni besoin de parler, — tant que, avec
+un rire, et secouant les cendres de nos pipes épuisées,
+nous nous souhaitons bonne nuit, et, bercés
+par le clapotis des flots et le bruissement des
+ramures, nous nous endormons sous la paix vaste
+des étoiles, et rêvons que la terre est redevenue
+jeune, — jeune et aimable comme elle l’était avant
+que les siècles de la hâte et du souci eussent ridé
+son beau visage, avant que les péchés et les folies
+de ses enfants eussent vieilli son cœur aimant, — aimable
+comme elle l’était dans ces jours révolus
+où, jeune mère, elle nous vivifiait de son sein profond, — avant
+que les maux de la civilisation factice
+nous eussent détournés de ses tendres bras, — avant
+que les ricanements venimeux de l’artificialité
+nous eussent fait honte de la simple vie
+que nous menions avec elle, de la simple et majestueuse
+demeure où l’humanité naquit, il y a tant
+de milliers d’années.</p>
+
+<p>Harris demanda :</p>
+
+<p>— Comment faites-vous quand il pleut ?</p>
+
+<p>Impossible jamais d’élever Harris. Il n’y a en
+Harris pas la moindre poésie, — pas trace de folle
+aspiration vers l’impossible. Jamais Harris ne
+« pleure sans savoir pourquoi ». Si les yeux de
+Harris s’emplissent de larmes, soyez sûr que
+c’est pour avoir mangé des oignons crus, ou
+pour avoir mis trop de Worcester-sauce sur son
+rosbif.</p>
+
+<p>Si, attardé le soir au bord de la mer avec Harris
+vous vous avisiez de lui dire :</p>
+
+<p>— Chut ! n’entendez-vous pas ? On dirait les
+sirènes qui chantent dans le creux des vagues ;
+ou les âmes en peine lamentant des nénies pour
+les cadavres blanchis que retiennent les algues.</p>
+
+<p>Harris vous prendrait par le bras, et dirait :</p>
+
+<p>— Je vois ce que c’est mon vieux ; vous avez
+pris froid. Allons venez avec moi. Je sais un
+établissement par ici tourné le coin, où vous
+pourrez boire un coup du meilleur whisky
+d’Écosse que vous ayez jamais goûté. Cela vous
+remettra en un rien de temps.</p>
+
+<p>Harris connaît toujours un établissement tourné
+le coin, où vous pouvez avoir quelque chose de
+remarquable dans la catégorie boisson. Je suis
+persuadé que si vous le rencontriez en paradis
+(à supposer la vraisemblance du fait), ses premiers
+mots, à votre vue, seraient :</p>
+
+<p>— Quelle chance de vous rencontrer ici, vieux
+camarade ! J’ai découvert un établissement épatant,
+tourné le coin, où on vous servira un vrai
+nectar, je ne vous dis que ça.</p>
+
+<p>Dans le cas actuel, toutefois, en ce qui regardait
+le camping, sa façon pratique d’envisager les choses
+arriva fort à point. Le camping par temps pluvieux
+n’a rien d’agréable.</p>
+
+<p>C’est le soir. Vous êtes transpercé, il y a deux
+bons pouces d’eau dans la cale, et toutes les choses
+sont mouillées dans le bateau. Vous trouvez
+sur la rive un endroit un peu moins fangeux que
+le reste, et vous atterrissez pour déployer la tente
+et vous vous mettez à deux pour entreprendre de
+l’assujettir.</p>
+
+<p>La toile est imbibée d’eau ; elle pèse ; et elle
+claque au vent, retombe sur vous, s’entortille
+autour de votre tête : c’est à devenir enragé.
+Cependant, la pluie ne cesse de tomber à flots.
+Ce n’est déjà pas commode de dresser une tente
+par temps sec ; s’il pleut, cela devient un
+travail d’Hercule. Au lieu de vous aider, il vous
+semble que votre collaborateur ne fait que des bêtises.
+A peine avez-vous proprement assujetti votre
+côté, le voilà qui hale du sien, et dérange tout.</p>
+
+<p>— Hé ! qu’est-ce que vous faites-là ? criez-vous.</p>
+
+<p>— Mais non ! c’est vous ! renvoie-t-il ; larguez
+donc un peu.</p>
+
+<p>— Pas si fort ; vous avez tout détraqué,
+espèce d’animal ! hurlez-vous.</p>
+
+<p>— Non, ce n’est pas moi, lance-t-il à son tour ;
+mollissez votre côté !</p>
+
+<p>— Je vous dis que vous avez tout détraqué !
+rugissez-vous, avec bonne envie de lui tomber
+dessus ; et vous tirez sur vos amarres, si fort que
+tous ses piquets s’en arrachent.</p>
+
+<p>— Ah ! le sacré idiot ! l’entendez-vous murmurer
+à part lui.</p>
+
+<p>Puis survient une traction farouche, qui emporte
+votre côté. Vous laissez là votre maillet et vous
+vous disposez à aller lui dire ce que vous pensez
+de toute sa conduite, mais au même instant, il se
+met en route dans le même sens pour venir vous
+exposer sa manière de voir. Et vous vous poursuivez
+en vous injuriant, tout autour de la tente,
+qui finit par s’abattre en bloc. Vous restez à
+vous dévisager par-dessus le désastre, puis vous
+vous écriez ensemble :</p>
+
+<p>— Là ! c’est bien fait ; qu’est-ce que je vous
+disais !</p>
+
+<p>Cependant le troisième, qui s’était chargé d’écoper
+le bateau, et qui s’est versé de l’eau plein
+la manche, et qui n’a cessé de jurer tout seul
+depuis dix minutes, vient s’enquérir du jeu absurde
+que vous jouez et veut savoir pourquoi cette
+satanée tente n’est pas encore en place.</p>
+
+<p>Pour finir, d’une façon ou d’une autre elle est
+dressée et vous débarquez le matériel. Inutile de
+songer à faire un feu de bois. Vous allumez donc
+le réchaud à alcool, autour duquel on s’empresse.</p>
+
+<p>L’eau de pluie entre comme ingrédient principal
+dans le souper. Le pain en comporte deux
+tiers, elle abonde dans le bifteck, et la confiture,
+le beurre, le sel et le café se sont amalgamés
+avec elle pour former de la soupe.</p>
+
+<p>Après le repas, vous constatez que votre tabac
+est mouillé et que vous ne pouvez fumer. Heureusement,
+vous avez une bouteille de la drogue
+qui égaie et enivre, si on la prend à la dose voulue,
+et elle vous rend le goût de vivre nécessaire pour
+vous inciter à vous mettre au lit.</p>
+
+<p>Une fois endormi, vous rêvez qu’un éléphant
+s’est couché en plein sur votre estomac, et que
+le volcan, faisant éruption, vous a projeté au
+fond de la mer, — avec l’éléphant toujours paisiblement
+étalé sur votre giron. Vous vous réveillez,
+avec l’idée qu’un événement effroyable s’est
+produit en réalité. Votre première impression est
+que la fin du monde est arrivée ; puis vous réfléchissez
+que ce ne doit pas être cela, mais plutôt
+des voleurs et des assassins, ou encore le feu, et
+vous exprimez cette opinion suivant la méthode
+usitée. Nul secours ne vient, néanmoins, et vous
+savez seulement que des milliers d’individus vous
+bourrent de coups de pied, et que vous êtes en
+train de vous asphyxier.</p>
+
+<p>Vous n’êtes pas le seul à avoir des désagréments,
+d’ailleurs. Des cris étouffés vous parviennent
+de dessous votre couche. Déterminé, en
+toute occurrence, à vendre chèrement votre vie,
+vous vous débattez avec rage, cognant des pieds
+et des poings à droite et à gauche et hurlant à
+pleins poumons. A la fin, quelque chose cède, et
+vous vous trouvez la tête à l’air libre. A deux
+pieds de vous, vous découvrez confusément une
+sorte de bandit à demi-nu, tout disposé à vous
+trucider, et vous vous préparez à lutter jusqu’à
+la mort, quand il vous vient à l’idée que ce pourrait
+bien être Jim.</p>
+
+<p>— Oh ! est-ce vous, dites ? fait-il, vous reconnaissant
+aussi.</p>
+
+<p>— Oui, répondez-vous en vous frottant les
+yeux ; qu’est-ce qui s’est passé ?</p>
+
+<p>— La tente de Billy renversée par le vent, je
+crois, dit-il. Où est Bill ?</p>
+
+<p>Alors vous unissez vos voix pour crier : Bill !
+et le sol au-dessous de vous tremble et ondoie, et
+la même voix étouffée que vous avez déjà ouïe
+réplique de dessous les décombres :</p>
+
+<p>— Dégagez un peu ma tête, je vous prie.</p>
+
+<p>Et Billy se dégage et apparaît, loque humaine
+boueuse et piétinée, et d’humeur inutilement
+agressive, — car il se figure évidemment que le
+tout a été fait exprès.</p>
+
+<p>Le matin vous êtes tous les trois aphones, à
+cause du vilain rhume que vous avez attrapé la
+nuit ; vous êtes également des plus susceptibles,
+et vous vous injuriez réciproquement à chuchotis
+rauques, tout au long du déjeuner.</p>
+
+<p>Il fut décidé en conséquence que nous coucherions
+dehors les nuits de beau temps, et à l’hôtel,
+à l’auberge, au cabaret, tel des gens convenables,
+quand il pleuvrait, ou quand le désir nous prendrait
+de changer.</p>
+
+<p>Montmorency salua ce compromis de jappements
+approbateurs. Lui ne raffole pas de romantique
+solitude. Donnez-lui plutôt du bruyant ; et
+même un peu de vulgaire ne lui agrée que
+mieux. A voir Montmorency, on se figurerait volontiers
+que c’est un ange exilé sur la terre, pour
+une raison quelconque retranché de l’humanité,
+sous les espèces d’un petit fox-terrier. Il y a chez
+Montmorency une sorte d’expression :
+Oh-que-ce-monde-est-méchant-et-comme-je-voudrais-faire-quelque-chose-pour-le-rendre-meilleur-et-plus-noble,
+qui a déjà, paraît-il, tiré des larmes à de
+pieuses vieilles personnes, <span lang="en" xml:lang="en">ladies</span> et <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>.</p>
+
+<p>Quand il s’en vint vivre à mes dépens, je n’aurais
+jamais cru que j’arriverais à le garder aussi
+longtemps. Je restais à le considérer, tandis que
+lui-même, assis sur le tapis, me considérait d’en
+bas, et je songeais : « Oh ! ce chien ne vivra pas.
+Il va être ravi aux cieux sur un char de feu,
+voilà ce qui va lui arriver. »</p>
+
+<p>Mais lorsque j’eus payé pour une douzaine
+de poulets qu’il avait étranglés ; et que je l’eus
+retiré, grognant et gigotant, par la peau du cou,
+hors de cent quatorze batailles de rues ; et qu’un
+chat crevé m’eut été présenté par une vieille femme
+en furie qui me traita d’assassin ; et que j’eus
+été appelé en justice par le voisin de la deuxième
+maison comme possédant en liberté un chien féroce
+qui l’avait acculé dans son réduit à outils,
+d’où il n’avait osé mettre le nez dehors pendant
+plus de deux heures, par une nuit glaciale ; et
+que j’eus appris que le jardinier, à mon insu,
+avait gagné trente shillings en le mettant à tuer
+tant de rats à la minute, alors je commençai à
+croire qu’en fin de compte, on le laisserait sur
+terre un bout de temps.</p>
+
+<p>Aller rôder autour des écuries, et rassembler
+une troupe des chiens les moins recommandables
+qui soient dans la ville, et les entraîner à parcourir
+les bas quartiers pour se battre avec d’autres
+peu recommandables chiens, telle est l’idée que
+Montmorency se fait de « vivre sa vie » ; et c’est
+pourquoi, comme je viens de le dire, il accorda au
+projet auberges, cabarets et hôtels, sa vigoureuse
+approbation.</p>
+
+<p>La question couchage ainsi réglée à la satisfaction
+de tous quatre, il ne resta plus qu’un point
+à discuter : que devions-nous emporter avec nous ?
+On commençait à en parler, lorsque Harris déclara
+que, pour ce soir, il en avait assez de palabrer
+et nous proposa d’aller dehors nous dérider
+un brin, ajoutant qu’il avait découvert un établissement,
+tourné le coin, où l’on trouvait à boire
+un certain whisky d’Irlande qui valait le coup.</p>
+
+<p>George avoua qu’il faisait soif (je ne l’ai jamais
+entendu dire le contraire) ; et comme j’avais
+le pressentiment qu’un peu de grog bien chaud,
+avec une tranche de citron, serait profitable à
+mes infirmités, le débat fut, d’un commun accord
+ajourné au lendemain soir ; et l’assemblée mit
+ses chapeaux et sortit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre III</h2>
+
+<p class="d">Dispositions réglées. Méthode de travail de Harris.
+Comment le vieux père de famille installe
+un tableau. George émet un avis sensé. Joies
+du premier bain matinal. Provisions en cas
+de naufrage.</p>
+
+
+<p>Ainsi donc, le lendemain soir, nous nous
+réunîmes de nouveau, pour discuter et régler
+nos plans. Harris commença.</p>
+
+<p>— Voyons, il s’agit d’abord de savoir ce que
+nous allons emporter. Vous, J…, allez prendre
+une feuille de papier et écrire ; et vous, George,
+le catalogue d’alimentation, et si quelqu’un me
+donne un bout de crayon, j’établirai la liste.</p>
+
+<p>C’est bien là du Harris tout pur, — toujours
+prêt à réclamer lui-même le fardeau de tout, pour
+le mettre sur le dos des autres.</p>
+
+<p>Il me rappelle sans cesse mon pauvre oncle
+Podger. Quand mon oncle Podger entreprenait
+de faire un petit arrangement, c’était du haut
+en bas de la maison une révolution comme personne
+n’en a jamais vu de sa vie. Un tableau venait
+d’arriver de chez l’encadreur, et se trouvait
+dans la salle à manger, en attendant d’être posé.
+Tante Podger demandait ce qu’il faillait en faire,
+et oncle Podger répondait :</p>
+
+<p>— Oh ! remettez-vous-en à moi. Que personne
+ne s’en occupe. Je me charge de tout.</p>
+
+<p>Et puis il retirait sa redingote et se mettait à
+la besogne. Il envoyait la bonne chercher six pence
+de clous, et puis faisait courir après elle un
+des garçons pour lui dire de quelle taille les
+clous ; et de proche en proche, il mettait tout le
+monde sur pied et la maison en branle-bas.</p>
+
+<p>— Allons, Will, cherchez-moi un marteau,
+criait-il ; et vous, Tom, apportez-moi la règle ; et
+j’aurai besoin de l’escabeau pour monter dessus ;
+et après tout, non, mieux vaut me donner une
+chaise de cuisine ; Jim ! vous allez courir chez Mr
+Goggles, et lui direz que : Papa le salue bien, il
+espère que sa jambe va mieux ; et il le prie de vouloir
+bien lui prêter son niveau d’eau… Maria !
+ne vous en allez pas, car j’aurai besoin de quelqu’un
+pour me tenir la lumière, et quand la bonne
+sera rentrée, elle retournera aussitôt chercher
+un bout de cordelière à tableau ; Tom ! — où est
+Tom ? — Tom, venez ici ; j’ai besoin de vous :
+vous me tendrez le tableau.</p>
+
+<p>Et alors il soulevait le tableau, et le laissait
+choir et le tableau s’échappait du cadre, et en
+essayant de sauver la glace, il se coupait ; et
+alors il bondissait à travers la pièce, cherchant
+son mouchoir. Il ne trouvait pas son mouchoir,
+pour la bonne raison que son mouchoir était
+dans la poche de la redingote qu’il venait d’ôter,
+et qu’il ne savait plus où il avait posé la redingote,
+et toute la maison devait abandonner la recherche
+de ses outils pour se mettre à celle de la
+redingote ; et cependant il se trémoussait et les
+harcelait à la ronde :</p>
+
+<p>— N’y a-t-il donc personne dans toute la maison
+qui sache où est ma redingote ? De ma vie je
+n’ai vu de pareils empotés ! — non, ma parole !
+Vous voilà six ! — et vous êtes incapables de
+trouver une redingote que j’ai ôtée il n’y a pas
+cinq minutes ! Ma foi, de tous les…</p>
+
+<p>Alors il se levait, et découvrait qu’il était assis
+dessus, et il s’écriait :</p>
+
+<p>— Oh ! ne vous donnez plus la peine ! Je
+viens de la trouver tout seul. Autant vaudrait
+demander au chat de trouver quelque chose que
+de s’attendre à ce que vous autres le trouviez.</p>
+
+<p>Et quand on avait passé une demi-heure à lui
+panser le doigt, et qu’on avait acheté une nouvelle
+glace, et que les outils, et l’échelle, et la
+chaise, et la chandelle étaient prêts, c’était une
+nouvelle alerte, toute la maisonnée, y compris la
+femme de ménage, se rangeait en demi-cercle,
+prête à l’aider. Il fallait se mettre à deux pour tenir
+la chaise, et un troisième l’aidait à monter
+dessus, et l’y maintenait, et un quatrième lui
+avançait un clou, et un cinquième lui tendait le
+marteau, et il prenait le clou et le laissait tomber.</p>
+
+<p>— Bon ! disait-il, d’un air furieux, voilà le
+clou perdu.</p>
+
+<p>Et il nous fallait tous nous mettre à genoux
+pour le chercher à tâtons, cependant qu’il restait
+sur sa chaise en grommelant et nous demandant
+si on allait le tenir là toute la soirée.</p>
+
+<p>Le clou se retrouvait enfin, mais cette fois
+c’était le marteau qu’on avait perdu.</p>
+
+<p>— Où est le marteau ? Qu’ai-je fait du marteau ?
+Bon Dieu ! Vous voilà sept à bayer aux corneilles
+autour de moi, et vous ne savez pas ce
+que j’ai fait du marteau !</p>
+
+<p>On lui retrouvait son marteau, mais alors il
+n’arrivait plus à retrouver la marque qu’il avait
+faite sur le mur pour savoir où enfoncer le clou,
+et nous montions l’un après l’autre sur la chaise,
+à côté de lui, pour tâcher de le découvrir ; et nous
+l’apercevions chacun à une place différente, et il
+nous traitait tous d’imbéciles, l’un après l’autre,
+et nous faisait descendre. Et il prenait la règle,
+et remesurait, et constatait qu’il fallait la moitié
+de 31 pouces et trois huitièmes à partir du coin, et
+il tentait de faire le calcul mentalement, et il perdait
+la tête.</p>
+
+<p>Et nous essayions tous de faire le calcul mentalement,
+et arrivions tous à des résultats différents,
+et chacun se moquait des autres. Et dans
+le tohu-bohu général, on oubliait le nombre primitif,
+et l’oncle Podger était obligé de mesurer à
+nouveau.</p>
+
+<p>Il se servait d’un bout de ficelle, cette fois, et
+au moment psychologique, où le vieux godichon
+se penchait en dehors de la chaise sous un
+angle de 45 degrés en s’efforçant d’atteindre un
+point situé trois pouces au delà de sa portée
+maxima, la ficelle glissait, et il s’étalait sur le
+piano, d’où résultait un bien joli effet musical,
+grâce à la soudaineté avec laquelle son crâne et
+son corps frappaient toutes les touches à la fois.</p>
+
+<p>Et tante Maria disait qu’un tel langage en présence
+des enfants était inadmissible.</p>
+
+<p>Enfin, l’oncle Podger avait de nouveau déterminé
+l’endroit, et posait la pointe du clou dessus,
+à l’aide de la main gauche, et saisissait le marteau
+de la main droite. Et, du premier coup, il s’écrasait
+le pouce, et laissait tomber le marteau, avec
+un hurlement, sur les orteils de quelqu’un.</p>
+
+<p>Tante Maria faisait remarquer avec douceur
+que, la prochaine fois que l’oncle Podger aurait
+à planter un clou dans le mur, elle espérait qu’il
+le lui ferait savoir en temps, et elle prendrait
+ses dispositions pour aller passer une huitaine
+chez sa mère en attendant qu’il eût fini.</p>
+
+<p>— Oh ! vous, les femmes, vous en faites toujours,
+des chichis, pour rien ! répliquait l’oncle
+Podger, en se relevant. Si moi, j’aime m’occuper
+un peu de la sorte…</p>
+
+<p>Et alors il s’y reprenait à nouveau, et, au
+deuxième coup, le clou tout entier passait outre le
+plâtre, avec la moitié du marteau, et l’oncle
+Podger se trouvait projeté contre le mur avec une
+force quasi suffisante à lui aplatir le nez.</p>
+
+<p>Alors il nous fallait retrouver la règle et la
+ficelle, et on faisait un nouveau trou ; et vers
+minuit, le tableau était posé, — tout de guingois
+et instable, tandis que tout alentour, sur plusieurs
+yards carrés, le mur semblait avoir été
+passé au râteau, et que chacun était mortellement
+éreinté et malheureux, — à l’exception de
+l’oncle Podger.</p>
+
+<p>— Eh bien, voilà ! prononçait-il, en descendant
+pesamment de la chaise, en plein sur les doigts de
+pied de la femme de ménage, et contemplant avec
+une fierté non dissimulée le dégât qu’il avait
+commis. Il y a, ma foi, des gens qui feraient venir
+un ouvrier pour un petit ouvrage comme ça !</p>
+
+<p>Harris sera plus tard exactement du même calibre,
+je le sais et le lui répète. Je lui répondis que
+je ne lui permettrais pas de se livrer à un tel travail.
+J’ajoutai :</p>
+
+<p>— Non ; prenez, vous, le papier, le crayon, et
+le catalogue, et George mettra au net, et je ferai
+le choix.</p>
+
+<p>La première liste que nous élaborâmes dut être
+écartée. D’évidence, les biefs de la Haute-Tamise
+étaient d’un tirant d’eau insuffisant pour admettre
+un bateau contenant les objets notés comme
+indispensables : la liste fut donc déchirée, et on
+se prépara à en faire une autre.</p>
+
+<p>George prononça :</p>
+
+<p>— Savez-vous bien que nous n’y sommes pas
+du tout ? Ce qu’il nous faut chercher, ce ne sont
+pas les objets dont nous avons besoin, mais bien
+ceux dont nous ne pouvons nous passer.</p>
+
+<p>George se montre parfois plein de sens. On peut
+s’en étonner. Mais c’était là d’authentique sagesse,
+non seulement dans le cas actuel, mais par
+rapport à notre voyage sur le fleuve de la vie en
+général. Combien, pour ce voyage, encombrent
+le bateau, jusqu’à le mettre en danger de sombrer,
+d’un assortiment de vanités qu’ils croient
+indispensables à l’agrément et à la commodité
+du trajet, mais qui ne sont en réalité que surcharge
+vaine !</p>
+
+<p>Comme ils empilent jusqu’à hauteur du mât,
+sur le pauvre petit esquif, beaux habits et grandes
+maisons, domesticité inutile, avec une horde
+d’amis feints qui ne se soucient pas d’eux pour
+quatre sous ; divertissements coûteux qui n’amusent
+personne, cérémonies et modes, faux-semblants
+et ostentation, et surtout — oh ! le plus
+pesant, le plus fol encombrement de tous ! — la
+crainte de ce que va dire le voisin, les luxes
+uniquement gênants, les plaisirs fastidieux, la
+parade creuse qui, tel le carcan de fer réservé
+jadis aux criminels, garrotte et fait saigner la
+tête douloureuse qui le porte !</p>
+
+<p>Au rebut, tout cela, frère, au rebut ! Par-dessus
+bord ! Cela rend l’esquif si pesant que
+vous défaillez presque sur vos avirons. Cela
+l’encombre et rend la manœuvre si périlleuse
+que vous ne connaissez pas une minute libre
+d’inquiétude et de souci, vous ne vous accordez
+jamais un instant de relâche pour rêver en paix, — ni
+le loisir de regarder les ombres que la brise
+légère promène sur les eaux, les rais étincelants
+du soleil jouant sur les vaguelettes, les grands
+arbres qui, de la berge, contemplent leurs reflets,
+le vert et l’or des bois, les lis blancs et jaunes,
+les ondulations pensives des roseaux, les joncs,
+les orchidées, les bleus myosotis.</p>
+
+<p>Par-dessus bord l’encombrement, frère ! Que
+votre esquif de la vie soit léger, qu’il porte seulement
+le nécessaire, une demeure intime et des
+plaisirs simples, un ou deux amis dignes de ce
+nom, un être qui vous aime et que vous aimiez,
+un chat, un chien, une pipe ou deux, de quoi
+manger et de quoi vous vêtir à votre suffisance et
+un peu plus à boire, car la soif est chose nuisible.</p>
+
+<p>Alors, vous le verrez, l’esquif est plus facile à
+conduire, il est moins susceptible de chavirer, et
+il vous importera moins qu’il vienne à chavirer ;
+de bonne et simple marchandise ne craint pas
+l’eau. Vous aurez le temps de penser aussi bien
+que de travailler. Le temps de boire au grand soleil
+de la vie, — le temps d’écouter la musique
+éolienne que la brise divine tire des cœurs sonores
+qui nous entourent, — le temps…</p>
+
+<p>Je vous demande pardon, en vérité. J’avais
+tout-à-fait oublié.</p>
+
+<p>Donc, on s’en remit à George de dresser la
+liste, et il commença.</p>
+
+<p>— Ne prenons pas de tente, proposa-t-il ; nous
+aurons une bâche sur le bateau. C’est tellement
+plus simple et commode.</p>
+
+<p>L’idée nous parut bonne, et elle fut adoptée.
+Je ne sais si vous avez déjà vu ce que je veux
+dire. Vous installez par-dessus le bateau des
+cerceaux de fer, que vous recouvrez d’une vaste
+toile, assujettie du bas tout le tour, de la proue
+à la poupe, et cela convertit le bateau en une
+sorte de petite maison, délicieusement intime,
+quoique un peu bien renfermée ; mais tout a ses
+inconvénients, comme disait celui dont la belle-mère
+venait de mourir, et à qui l’on présentait la
+note de l’enterrement.</p>
+
+<p>George décréta que, cela étant, il nous fallait
+une couverture chacun, une lampe, du savon,
+brosse et peigne (en commun), une brosse à
+dents (chacun), un bassin, de la poudre dentifrice,
+de quoi se raser, et une couple de serviettes
+en tissu éponge pour le bain. Je noterai
+ici que l’on fait toujours des préparatifs démesurés
+pour se baigner quand on va n’importe où
+dans le voisinage de l’eau, mais qu’on ne se baigne
+guère lorsqu’on y est.</p>
+
+<p>Même chose quand on va au bord de la mer.
+Je suis toujours résolu — quand c’est de Londres
+que je vois les choses, à me lever très tôt chaque
+matin, pour aller faire un plongeon avant de
+déjeuner, et j’emballe religieusement un maillot
+et une serviette de bain. Je choisis toujours
+des maillots de bain rouges. Je me vois bien en
+maillot rouge. Cela convient à mon genre de
+beauté. Mais une fois au bord de la mer, je
+m’aperçois que ce bain matinal ne m’est plus à
+beaucoup près aussi indispensable que je le
+croyais en ville.</p>
+
+<p>Au contraire, je sens que j’ai besoin de rester
+couché jusqu’au dernier moment, et de descendre
+alors pour déjeuner. Une fois ou deux la
+vertu a triomphé, je me suis levé à six heures et
+sommairement vêtu, et, prenant, maillot et serviette,
+je me suis mis en chemin à contre-cœur.</p>
+
+<p>Mais ce fut loin d’être agréable. Il paraît qu’on
+me réserve un vent d’est particulièrement âpre,
+fait sur mesure pour moi, quand je vais me baigner
+le matin de bonne heure ; on trie tous les
+cailloux cornus pour les mettre par-dessus les
+autres, on affûte les rochers, on en saupoudre les
+aspérités d’une légère couche de sable, de façon à
+me les dissimuler, et on retire la mer pour la
+transporter à deux milles loin, afin que je doive
+me serrer entre mes bras et galoper, grelottant,
+à travers six pouces d’eau. Et quand j’arrive à la
+mer, elle est glacée et aussi désagréable que possible.</p>
+
+<p>Une énorme vague me roule et me dépose sur
+mon séant, avec une parfaite brutalité, à même
+un roc qu’on a mis là tout juste à mon intention.
+Et avant que j’aie pu crier : Aïe, et me
+rendre compte des dégâts, la vague retourne et
+m’emporte au large. Je me mets à nager frénétiquement
+vers le rivage, me demandant si je
+reverrai jamais ma demeure et mes amis, et
+regrettant de n’avoir pas été plus affectueux
+envers ma petite sœur quand j’étais enfant. Je
+viens juste d’abandonner tout espoir, lorsqu’une
+vague, en se retirant, me laisse plaqué sur le
+sable comme une étoile de mer. Je me relève, et,
+me retournant, découvre que je viens de nager
+comme un perdu dans deux pieds d’eau. Je refais
+un temps de galop, me rhabille, et rentre à l’hôtel,
+où il me faut paraître enchanté du bain.</p>
+
+<p>Quant à nous, chacun se montrait tout disposé
+à tirer sa coupe longuement chaque matin. Au
+dire de George, c’était un tel plaisir que de
+s’éveiller dans le bateau en pleine fraîcheur
+matinale, et de plonger dans l’eau limpide du
+fleuve ! D’après Harris, rien ne vaut quelques
+brasses avant le déjeuner pour vous mettre en
+appétit. George déclara que si les bains devaient
+avoir comme résultat de faire manger Harris plus
+qu’à son ordinaire, il s’insurgeait contre l’hypothèse
+de lui en voir prendre un seul.</p>
+
+<p>La corvée, dit-il, serait déjà suffisamment rude,
+de remorquer contre le courant de quoi nourrir
+Harris dans les conditions normales.</p>
+
+<p>Je fis comprendre à George, néanmoins, tout
+l’agrément qu’il y aurait à avoir dans le bateau un
+Harris propre et frais, même si nous devions pour
+cela emporter quelques cents livres de provisions
+en supplément ; je l’amenai à partager mon
+point de vue, et il cessa de s’opposer au bain de
+Harris.</p>
+
+<p>Conclusion finale : nous emporterions trois serviettes
+de bain, afin de ne pas nous faire attendre
+l’un l’autre.</p>
+
+<p>Quant aux vêtements, George affirma que deux
+complets de flanelle seraient assez, car nous
+pourrions les laver nous-mêmes, dans le courant,
+une fois sales. On lui demanda s’il avait jamais
+essayé de laver des flanelles dans le courant, et il
+répondit : Non, pas précisément lui, mais de ses
+amis l’avaient fait et c’était relativement facile.
+Harris et moi eûmes la faiblesse d’admettre qu’il
+s’y connaissait, et que trois honorables jeunes
+gens sans situation ni influence, et inexperts en
+buanderie, pourraient véritablement blanchir
+leurs chemises et pantalons dans la Tamise à
+l’aide d’un morceau de savon.</p>
+
+<p>Nous ne devions guère tarder à apprendre, à
+nos dépens, que George était un sinistre farceur
+et qu’il ignorait évidemment le premier mot du
+lessivage. Si vous aviez vu ces vêtements après !…
+Mais, comme disent les romans-feuilletons, nous
+anticipons.</p>
+
+<p>George nous persuada d’emporter des sous-vêtements
+de rechange, et abondance de chaussettes,
+pour le cas où nous chavirerions ; abondance
+de mouchoirs de poche, aussi, car ils
+pourraient venir à point pour essuyer les objets,
+et une paire de chaussures de cuir, en sus de nos
+sandales de canot, toujours en cas de naufrage.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre IV</h2>
+
+<p class="d">La question nourriture. Objections contre le pétrole
+considéré comme atmosphère. Le fromage,
+précieux compagnon de route. Une
+épouse abandonne le domicile conjugal. Autres
+provisions pour le cas de naufrage. J’emballe.
+Perversité des brosses à dents. George et Harris
+emballent. Déplorable conduite de Montmorency.
+Repos bien gagné.</p>
+
+
+<p>Nous agitâmes ensuite la question nourriture.</p>
+
+<p>George dit :</p>
+
+<p>— Commençons par le petit déjeuner
+(George est très pratique). Or, pour le petit déjeuner,
+nous prendrons une poêle à frire. (Indigeste !
+se récria Harris ; mais on le pria seulement
+de ne pas faire l’imbécile, et George continua :)
+une théière et une bouilloire, plus un
+réchaud à esprit-de-vin.</p>
+
+<p>— Pas de pétrole, dit George, avec un regard
+significatif ; et Harris et moi fîmes chorus.</p>
+
+<p>Nous avions une fois emporté un réchaud à
+pétrole ; mais « plus jamais ». Nous avions cru
+vivre dans une raffinerie de pétrole, cette semaine-là.
+Ce qu’il suintait, ce pétrole ! Je ne
+connais pas de substance comparable au pétrole
+pour ce qui est de suinter. Nous l’avions placé
+tout à l’avant du canot, et, de là, il suintait jusqu’au
+gouvernail, imprégnait le bateau tout entier
+et chaque chose qu’il trouvait sur son chemin.
+Il suintait sur le fleuve. Il saturait le paysage
+et empuantissait l’atmosphère. C’était tantôt un
+vent d’ouest pétrolifère qui soufflait, et parfois
+un vent pétrolifère de l’est, ou bien du nord soufflait
+un vent pétrolifère, quand ce n’était pas un
+vent pétrolifère du sud. Mais qu’il arrivât des
+neiges arctiques ou qu’il eût pris naissance sur
+l’étendue des sables du désert, il nous arrivait
+également chargé du parfum de l’huile de pétrole.</p>
+
+<p>Les émanations de ce pétrole imbibaient désastreusement
+jusqu’aux couchers de soleil ; et
+les clairs de lune au pétrole étaient vraiment fétides.</p>
+
+<p>A Marlow, nous tentâmes de lui échapper.
+Laissant le bateau contre le pont, nous allâmes
+nous promener par la ville. Mais il nous poursuivait.
+La ville entière était infectée de pétrole.
+Nous traversâmes le cimetière, et on eût dit que
+les morts avaient été enterrés dans du pétrole. La
+grand’rue empestait le pétrole, à se demander
+comment on pouvait bien habiter là. Nous fîmes
+mille après mille sur la route de Birmingham ;
+mais en vain : tout le pays était saturé de pétrole.</p>
+
+<p>Vers la fin de cette excursion, nous nous réunîmes
+à minuit dans un champ solitaire, sous un
+chêne maudit, et nous engageâmes par un serment
+redoutable (nous avions déjà toute la semaine
+juré contre la chose d’une façon normale et
+modérée, mais à présent c’était sérieux) par un
+serment redoutable, dis-je, de ne jamais plus emporter
+avec nous de pétrole dans un canot, sauf,
+bien entendu, en cas de maladie.</p>
+
+<p>Cette fois-ci, donc, nous nous résignâmes à
+l’alcool dénaturé. Ce n’est déjà guère fameux. Il
+en résulte du pâté dénaturé et du gâteau dénaturé.
+Mais l’alcool dénaturé est, à haute dose, plus
+sain à l’organisme que le pétrole.</p>
+
+<p>Comme autres accessoires du petit déjeuner,
+George proposa œufs et lard, faciles à cuisiner,
+viande froide, thé, pain et beurre, confiture. Pour
+déjeuner, dit-il, nous aurions biscuit de mer,
+mais pas de fromage. Le fromage, comme le pétrole,
+est trop envahissant. Il n’y en a que pour
+lui dans tout le bateau. Il pénètre dans le garde-manger
+et donne un goût de fromage à tout ce
+qui s’y trouve. On ne sait plus si l’on ingurgite
+de la tarte aux pommes, de la saucisse de Francfort,
+ou des fraises à la crème. Tout vous semble
+fromage. Il y a trop d’odeur dans le fromage.</p>
+
+<p>Cela me rappelle un de mes amis qui avait
+acheté une paire de fromages à Liverpool.
+C’étaient d’admirables fromages, moelleux et faits
+à point, et répandant autour d’eux un fumet de
+la force de deux cents chevaux-vapeur qu’on
+aurait pu garantir sur facture comme portant à
+trois milles et jetant bas son homme à deux cents
+yards. J’étais alors à Liverpool, et mon ami me
+demanda si cela ne me dérangeait pas de les emporter
+à Londres avec moi, car lui-même n’y viendrait
+pas avant un jour ou deux, et, à son avis, les
+fromages ne pouvaient attendre plus longtemps.</p>
+
+<p>— Oh, avec plaisir, cher ami, avec plaisir.</p>
+
+<p>J’allai chercher les fromages et les emmenai
+dans un cab. C’était une ferraillante guimbarde,
+traînée par un somnambule poussif et couronné,
+que son propriétaire dans un moment de lyrisme,
+au cours de la conversation, baptisa cheval. Je
+déposai les fromages sur l’impériale, et nous nous
+mîmes en route à une allure qui eût fait honneur
+au plus rapide rouleau à vapeur construit jusqu’à
+ce jour, et tout alla aussi gaiement qu’un glas
+d’enterrement, jusque tourné le coin. Là, le vent
+apporta une bouffée de ces fromages en plein sur
+notre coursier. Il fut réveillé du coup, et, hennissant
+de terreur, s’élança à trois milles à l’heure.
+Le vent continuait de souffler dans sa direction,
+et avant d’être au bout de la rue, il filait à la vitesse
+de presque quatre milles à l’heure, laissant
+derrière lui les stropiats et les vieilles dames obèses.</p>
+
+<p>Il fallut deux commissionnaires, en outre du
+cocher, pour le contenir à la gare ; et je doute
+même qu’ils y seraient parvenus, si l’un d’eux
+n’avait eu la présence d’esprit de lui jeter un
+mouchoir de poche sur le nez, et d’allumer un
+bout de papier d’Arménie.</p>
+
+<p>Je pris mon billet, et m’avançai triomphalement
+sur le quai, avec mes fromages, tandis que
+les gens se reculaient respectueusement sur mon
+passage. Le train était comble, et je dus monter
+dans un compartiment où on était déjà sept. Un
+vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> grincheux protesta, mais je montai
+quand même et, déposant les fromages dans le
+filet, me casai avec un gracieux sourire, en disant
+que la journée était chaude. Quelques minutes
+s’écoulèrent, et puis le vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> commença
+à s’agiter.</p>
+
+<p>— Ça sent le renfermé, ici, dit-il.</p>
+
+<p>— On étouffe, positivement, ajouta son voisin.</p>
+
+<p>Et alors tous deux se mirent à renifler, et au
+troisième reniflement il leur prit une suffocation,
+et, se levant sans un mot de plus, ils sortirent.
+Ensuite une grosse dame se leva, disant que
+c’était une honte de traiter de la sorte une respectable
+mère de famille, et elle rassembla une valise
+et sept paquets, et sortit. Les quatre voyageurs
+restant tinrent bon un moment, puis un
+individu à mine grave, assis dans un coin, et que
+son costume et son aspect général semblaient
+désigner comme entrepreneur de pompes funèbres
+dit que cela faisait penser à un cadavre d’enfant ;
+et les trois autres voyageurs se levèrent tous à la
+fois, et se bousculèrent à la porte.</p>
+
+<p>Je souris au <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> en noir, et lui dis que
+nous allions sans doute avoir le compartiment
+pour nous seuls ; et il rit aimablement, et répondit
+que certaines gens faisaient bien des embarras
+pour peu de chose. Mais même lui se déprima
+singulièrement en cours de route ; aussi, en arrivant
+à Crewe, je lui offris d’aller prendre un
+verre. Il accepta, et nous nous frayâmes un chemin
+jusqu’au buffet, où nous criâmes et tempêtâmes
+et frappâmes de nos parapluies pendant un
+quart d’heure ; à la fin, une jeune personne vint
+nous demander si nous désirions quelque chose.</p>
+
+<p>— Que prenez-vous ? dis-je, m’adressant à mon
+ami.</p>
+
+<p>— Je prendrai pour une demi-couronne<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> de
+cognac sec, s’il vous plaît, Mademoiselle, répondit-il.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> La demi-couronne correspond à notre ancien écu
+de 3 francs.</p>
+</div>
+<p>Et quand il eut bu, il sortit tranquillement et
+monta dans une autre voiture, ce que je trouvai
+abject.</p>
+
+<p>A partir de Crewe, j’eus le compartiment à moi
+seul, bien que le train fût bondé. Lors des arrêts
+dans les gares, les gens, à la vue de mon compartiment
+vide, allaient pour s’y précipiter. « Par ici,
+Maria ; venez, il y a autant de place qu’on veut ! »</p>
+
+<p>— « Ça va bien, Tom ; montons ici, » criait-on.
+Et tous accouraient, chargés de lourdes valises,
+et luttaient devant la portière à qui monterait le
+premier. Et quelqu’un ouvrait la portière et
+franchissait le marchepied, — pour retomber
+dans les bras de celui qui était derrière lui ; et
+tous s’approchaient, et après avoir flairé, ils prenaient
+la fuite et se faufilaient dans d’autres voitures,
+ou payaient le déclassement, et allaient en
+première.</p>
+
+<p>De la gare d’Euston, je portai les fromages chez
+mon ami. Quand sa femme fut entrée dans la
+pièce, elle huma l’air un instant. Puis elle me
+dit :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est ? Avouez-moi tout.</p>
+
+<p>Je répondis :</p>
+
+<p>— Ce sont des fromages. Tom les a achetés à
+Liverpool, et m’a prié de les apporter avec moi.</p>
+
+<p>Et j’ajoutais que j’espérais bien qu’elle comprendrait
+que je n’y étais pour rien ; et elle
+répondit qu’elle n’en doutait pas, mais qu’elle
+dirait son fait à Tom dès son retour.</p>
+
+<p>Mon ami fut retenu à Liverpool plus longtemps
+qu’il ne l’avait cru, et trois jours plus tard,
+comme il n’était pas rentré, sa femme vint me
+trouver. Elle me dit :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que Tom vous a dit au sujet de
+ces fromages ?</p>
+
+<p>Je répondis que ses instructions étaient de les
+tenir en lieu frais, et que personne n’y devait
+toucher.</p>
+
+<p>Elle dit :</p>
+
+<p>— Nul danger que personne y touche. Les
+avait-il sentis ?</p>
+
+<p>J’en étais persuadé, et j’ajoutai qu’il paraissait
+tenir beaucoup à eux.</p>
+
+<p>— Vous croyez qu’il serait très mécontent,
+interrogea-t-elle, si je donnais une livre sterling à
+un homme pour qu’il les emportât afin de les
+enterrer ?</p>
+
+<p>Je répondis qu’en ce cas on ne le verrait plus
+rire de sa vie.</p>
+
+<p>Une idée lui vint. Elle dit :</p>
+
+<p>— Cela vous ennuierait-il de les garder ? Je
+les ferai porter chez vous.</p>
+
+<p>— Madame, répliquai-je, pour ce qui est de
+moi, j’adore le parfum du fromage, et mon voyage
+de l’autre jour en leur compagnie depuis Liverpool
+restera pour toujours dans mon souvenir
+comme l’heureuse conclusion de vacances agréables.
+Mais, dans ce monde, il nous faut considérer
+autrui. La dame sous le toit de qui j’ai l’honneur
+de résider est une veuve, et, autant que je
+sache, possiblement aussi une orpheline. Elle a
+une manière forte, je dirai même éloquente, de
+s’opposer, comme elle dit, à ce qu’on « lui en impose ».
+La présence des fromages de votre mari
+dans sa maison, je le crains, lui en imposerait
+trop, et il ne sera pas dit que j’en aurai imposé à
+la veuve et à l’orpheline.</p>
+
+<p>— Eh bien alors, dit la femme de mon ami, se
+levant, il ne me reste plus qu’à emmener les
+enfants et aller à l’hôtel attendre que ces fromages
+soient mangés. Je renonce à vivre plus
+longtemps sous le même toit qu’eux.</p>
+
+<p>Elle tint parole, laissant la maison à la garde de
+la femme de ménage. Celle-ci, lorsqu’on lui demanda
+si elle pourrait supporter l’odeur, répondit :
+« Quelle odeur ? » et quand on lui eut mis le
+nez sur les fromages en lui disant de renifler fort,
+elle dit qu’elle arrivait à percevoir un léger parfum
+de melon. D’où il fut conclu qu’il ne résulterait
+pas grand mal pour cette femme de pareille
+atmosphère, et on l’y laissa.</p>
+
+<p>La note de l’hôtel s’éleva à cinquante guinées ;
+et mon ami, tout calcul fait, constata que les fromages
+lui revenaient à huit livres sterling et six
+pence la livre. Il ajouta qu’il adorait en effet le
+fromage, mais que ceux-ci étaient au-dessus de
+ses moyens. Il résolut donc de s’en débarrasser. Il
+les jeta dans le canal ; mais il lui fallut les repêcher,
+car les hommes des bélandres se plaignirent.
+Ils disaient que cela les faisait tomber en
+pâmoison. Ensuite, il les emporta par une nuit
+noire et les abandonna dans le cimetière paroissial.
+Mais le <i lang="en" xml:lang="en">coroner</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> les découvrit et fit un raffut
+terrible.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Officier de police judiciaire chargé de faire les
+enquêtes dans les cas de morts violentes ou accidentelles,
+d’incendie, etc.</p>
+</div>
+<p>Il prétendit que c’était une machination pour
+lui ôter le pain de la bouche, en réveillant les
+morts.</p>
+
+<p>Mon ami s’en débarrassa pour finir, en les
+emportant au bord de la mer et en les enterrant
+sur la plage. L’endroit en acquit une réputation
+considérable. Les villégiateurs disaient que jamais
+auparavant ils n’avaient remarqué dans
+l’air une telle vivacité, et les gens faibles de la poitrine
+et atteints de consomption s’y pressaient
+encore bien des années après.</p>
+
+<p>Malgré mon goût pour le fromage, donc, je tins
+que George était dans son droit en refusant d’en
+prendre à bord.</p>
+
+<p>— Nous n’avons pas besoin de prendre le thé,
+dit George (les traits de Harris se décomposèrent
+à ces paroles) ; mais nous aurons un bon petit
+repas tout simple à la bonne franquette à sept
+heures : dîner, thé et souper combinés.</p>
+
+<p>Harris retrouva quelque gaîté. George proposa
+des conserves de viande et de fruits, charcuterie,
+tomates, légumes verts. Comme boisson, nous
+adoptâmes une certaine merveilleuse mixture
+concentrée de Harris, qui, mélangée d’eau, prenait
+le nom de limonade, abondance de thé, plus une
+bouteille de whisky, pour le cas, dit George, où
+nous ferions naufrage.</p>
+
+<p>A mon avis, George insistait par trop sur l’idée
+de naufrage. Je trouvais fâcheuse cette disposition
+d’esprit au début d’une excursion.</p>
+
+<p>Mais je fus tout à fait d’accord pour emporter
+le whisky.</p>
+
+<p>Nous ne prîmes ni bière ni vin. L’un et l’autre
+sont une erreur, en rivière. Cela vous rend lourd
+et somnolent. Un verre dans la soirée, lorsque
+vous faites une tournée par la ville et que vous
+lorgnez les filles, cela va ; mais n’allez pas en
+boire quand le soleil vous tape sur le crâne et que
+vous devez vous livrer à un exercice violent.</p>
+
+<p>Nous fîmes une liste des objets à emporter, et
+elle avait atteint une jolie longueur avant qu’on
+se séparât, ce soir-là. Le lendemain, vendredi,
+le tout fut rassemblé, et nous nous retrouvâmes
+dans la soirée pour l’emballage. Nous avions une
+grosse valise « Gladstone » pour les vêtements, et
+une couple de paniers pour les victuailles et les
+ustensiles de cuisine. On poussa la table contre la
+fenêtre, on empila les choses en un tas au milieu
+du parquet, et on s’assit à l’entour pour les considérer.</p>
+
+<p>Je me chargeai d’emballer.</p>
+
+<p>Je me flatte d’être bon emballeur. Emballer est
+une de ces mille choses que je suis persuadé
+connaître mieux que n’importe qui au monde.
+(Je suis étonné moi-même, quelquefois, devant
+la multiplicité de ces choses.) Je persuadai à
+George et Harris qu’ils feraient mieux de s’en remettre
+tout à fait à moi. Ils acceptèrent avec un
+empressement qui avait quelque chose de peu
+naturel. George alluma une pipe et s’allongea sur
+la bergère, Harris installa ses jambes sur la table
+et alluma un cigare.</p>
+
+<p>Ce n’était pas ainsi que je l’entendais. Ce que je
+voulais dire, en fait, c’était que je dirigerais les
+opérations, et que Harris et George manœuvreraient
+sous mes ordres, tandis que je les invectiverais
+de temps en temps avec un « Oh ! espèce
+de…! » — « Allons, laissez-moi faire » — « Dieu !
+que vous êtes bête ! » pour les dresser, comme il
+sied. Leur façon de prendre les choses m’agaça.
+Rien ne m’agace plus que de voir les autres assis
+à ne rien faire pendant que je travaille.</p>
+
+<p>J’ai habité une fois avec un camarade qui avait
+le don de m’exaspérer. Il fainéantait sur le sofa
+et me regardait m’occuper, des heures de suite,
+me suivant des veux tout autour de la pièce,
+n’importe où j’allais. Il affirmait que cela lui
+faisait le plus grand bien de me voir ainsi me
+donner du mouvement. Car mon exemple lui
+démontrait que la vie n’est pas un vain songe
+où l’on doit bayer aux corneilles, mais une noble
+tâche pleine de devoirs et de labeur sévère. Il se
+demandait comment il avait pu se passer de moi
+si longtemps, et n’avoir eu personne de laborieux
+à contempler.</p>
+
+<p>Or, je n’admets pas ce procédé. Il m’est impossible
+de rester tranquille et de voir mon prochain
+trimer comme un esclave. Il me faut alors me lever
+et présider à son ouvrage, le suivre, les mains
+dans les poches, et lui dire ce qu’il doit faire. Tel
+est mon caractère énergique je n’y peux rien.</p>
+
+<p>Cependant, je ne dis mot, et commençai l’emballage.
+Ce fut plus long que je ne l’aurais cru ;
+mais finalement je vins à bout de la valise. Je
+m’assis dessus et bouclai les courroies.</p>
+
+<p>— Vous ne mettez pas vos bottines dedans ? dit
+Harris.</p>
+
+<p>Je m’aperçus, d’un coup d’œil, que je les avais
+oubliées. Voilà bien Harris. Il n’aurait pas dit un
+mot avant d’avoir vu la valise fermée et bouclée,
+naturellement. Et George se mit à rire à pleines
+mâchoires, — de son rire bruyant, absurde, qui
+m’exaspère tellement.</p>
+
+<p>Je rouvris la valise et y introduisis mes bottines.
+Mais alors, juste au moment de la refermer,
+un doute affreux m’envahit. Avais-je emballé ma
+brosse à dents ? Je ne sais comment cela se fait,
+mais je ne sais jamais si j’ai emballé ma brosse à
+dents.</p>
+
+<p>Ma brosse à dents est un objet qui me hante
+en voyage et empoisonne ma vie. Je rêve que
+je ne l’ai pas emballée, et m’éveille avec une
+sueur froide, et sors de mon lit pour chercher
+après. Et le matin, je l’emballe avant de m’en
+être servi, et il me faut re-déballer pour l’avoir,
+et c’est toujours le dernier objet que je tire de la
+valise ; puis je remballe, et je l’oublie, et il me
+faut grimper quatre à quatre au dernier moment
+pour la prendre, et je l’emporte à la gare, enveloppée
+dans mon mouchoir de poche.</p>
+
+<p>Bien entendu, cette fois-ci, je fus obligé de
+retourner tout, sans parvenir à mettre la main
+dessus. C’est dans un état analogue à ce pêle-mêle
+que devait être le monde avant sa création,
+durant le règne du chaos. Bien entendu, je mis la
+main dix-huit fois sur celles de George et de
+Harris, mais impossible de rencontrer la mienne.
+Je replaçai les objets, un par un, et les secouai
+tous, séparément. Enfin, je la découvris dans
+une bottine. Je remballai une fois de plus.</p>
+
+<p>Lorsque j’eus fini, George demanda si le savon
+était dedans. Je lui répondis d’aller se faire
+pendre, et que peu m’importait que le savon fût
+dedans ou non ; et je fermai violemment la valise
+et la bouclai. Mais je m’aperçus que j’y avais
+enfermé ma blague à tabac, et je dus la rouvrir.
+Elle fut close finalement à dix heures cinq du
+soir, et il restait les paniers à faire. Harris dit
+que notre départ devant avoir lieu dans moins
+de douze heures, il croyait bon d’effectuer le
+reste de l’opération lui-même, avec George. J’acceptai
+et m’assis, et leur tintouin commença.</p>
+
+<p>Ils se mirent à la besogne d’un cœur léger,
+persuadés sans nul doute qu’ils allaient m’en
+remontrer. Je m’abstins de tout commentaire :
+j’attendais. Lorsque George sera pendu, Harris
+restera le pire emballeur de ce monde. Je considérai
+les piles d’assiettes et de jattes, et les
+bouilloires, et les bouteilles, et les pots, et les
+pâtés, et les réchauds, et les gâteaux, et les tomates,
+etc., et pressentis que cela ne tarderait pas
+à devenir joyeux.</p>
+
+<p>Et en effet. Ils commencèrent par casser une
+jatte. Ce fut leur premier ouvrage. Ils le firent
+juste pour montrer ce qu’ils <i>savaient</i> faire, et
+pour éveiller l’intérêt.</p>
+
+<p>Puis Harris plaça la confiture de fraises au-dessus
+d’une tomate, qui fut mise en capilotade.
+Il leur fallut la ramasser à la petite cuiller.</p>
+
+<p>Ensuite ce fut le tour de George, qui piétina
+sur le beurre. Je ne dis rien, mais je me rapprochai
+et m’assis sur le bord de la table pour les
+regarder faire. Rien de ce que j’aurais pu dire
+n’eût été autant capable de les exaspérer. Je m’en
+aperçus. Ils devenaient nerveux et inquiets, marchaient
+sur les choses, ou les posaient derrière
+eux, et ne les retrouvaient plus ensuite lorsqu’ils
+en avaient besoin ; et ils emballaient les pâtés
+au fond, et mettaient par-dessus les objets
+lourds, ce qui écrabouillait les pâtés.</p>
+
+<p>Ils renversèrent du sel sur tout, et pour ce qui
+est du beurre !… De ma vie, je n’ai vu deux
+hommes en faire autant avec deux pence de
+beurre. Lorsque George l’eut décollé de sa pantoufle,
+ils tentèrent de le fourrer dans la bouilloire.
+Il ne put y entrer, et ce qui s’y en était
+introduit refusa de sortir. Ils le râclèrent enfin, et
+le posèrent sur une chaise, où s’assit Harris. Le
+beurre adhéra à sa personne, et ils le cherchèrent
+par toute la pièce.</p>
+
+<p>— Je jurerais l’avoir mis sur cette chaise, dit
+George, contemplant le siège vide.</p>
+
+<p>— Je vous l’ai vu faire moi-même, il n’y a pas
+une minute, dit Harris.</p>
+
+<p>Alors ils se remirent à le chercher par toute
+la pièce ; puis ils se rencontrèrent au centre, et se
+regardèrent, stupéfaits.</p>
+
+<p>— C’est le plus extravagant phénomène dont
+j’aie jamais été témoin, dit George.</p>
+
+<p>— Un vrai miracle ! dit Harris.</p>
+
+<p>Alors George fit le tour de Harris, et le découvrit.</p>
+
+<p>— Bon ! mais il était là tout ce temps ! s’écria-t-il
+avec indignation.</p>
+
+<p>— Où ? s’écria Harris, en faisant volte-face.</p>
+
+<p>— Tenez-vous tranquille, nom d’un chien !
+rugit George, s’élançant sur lui.</p>
+
+<p>On le détacha, et il fut emballé dans la théière.</p>
+
+<p>Montmorency était de la fête, comme de juste.
+L’ambition de Montmorency dans la vie, c’est
+de se mettre à la traverse, et de se faire crier
+dessus. S’il parvient à se faufiler où l’on n’a spécialement
+pas besoin de lui, à être un parfait
+brouillon, et à exaspérer le monde, et à ce qu’on
+lui envoie des objets à la tête, il se considère alors
+comme n’ayant pas perdu sa journée.</p>
+
+<p>Faire en sorte que quelqu’un trébuche sur lui,
+et le maudisse pendant une heure d’affilée, voilà
+son ambition la plus haute et son but ; et quand
+il l’a atteint, sa fatuité devient tout à fait intolérable.</p>
+
+<p>Il allait se poser sur les choses dont précisément
+on avait besoin pour les emballer ; et il
+était travaillé par l’idée fixe que, chaque fois que
+Harris ou George allongeait la main, c’était pour
+atteindre son nez froid et humide. Il enfonça la
+patte dans la confiture, il dispersa les petites
+cuillers, il joua aux rats avec les citrons, et sauta
+dans le panier et en étrangla trois avant que
+Harris pût le coiffer de la poêle à frire.</p>
+
+<p>Harris prétendit que je l’encourageais. Je ne
+l’encourageais pas. Un pareil chien n’a pas besoin
+d’être encouragé. C’est son péché naturel
+et originel qui le fait se conduire de la sorte.</p>
+
+<p>L’emballage fut terminé à minuit trente. Harris
+s’assit sur le grand panier, en émettant l’espoir
+qu’on ne trouverait rien de cassé. George dit
+que si quelque chose devait être cassé, c’était fait, — réflexion
+qui parut le réconforter. Lui aussi,
+déclara-t-il, avait envie d’aller se coucher. Nous
+avions tous envie d’aller nous coucher. Harris
+devait passer la nuit chez nous, et nous montâmes
+à l’étage.</p>
+
+<p>On se chamailla pour les lits, et Harris dut
+coucher dans le mien. Il me demanda :</p>
+
+<p>— Préférez-vous l’intérieur ou l’extérieur ?</p>
+
+<p>Je lui répondis qu’en général je préférais coucher
+<i>à l’intérieur</i> d’un lit.</p>
+
+<p>Harris déclara ma facétie un peu vieille.</p>
+
+<p>George nous interrogea :</p>
+
+<p>— A quelle heure faut-il que je vous éveille,
+les amis ?</p>
+
+<p>Harris répliqua :</p>
+
+<p>— Sept heures.</p>
+
+<p>J’intervins :</p>
+
+<p>— Non : six. Car j’avais quelques lettres à
+écrire.</p>
+
+<p>Nous eûmes une discussion, Harris et moi, sur
+ce point, mais on finit par couper la poire en
+deux, et on conclut :</p>
+
+<p>— Éveillez-nous à six heures et demie, George.</p>
+
+<p>George ne répondit pas, et nous découvrîmes
+qu’il dormait déjà ; nous disposâmes donc le tub
+de façon à ce qu’il trébuchât dedans lorsqu’il
+se lèverait au matin, puis nous aussi nous mimes
+au lit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre V</h2>
+
+<p class="d">Madame Poppets nous réveille. George le fainéant.
+L’escroquerie aux « pronostics météorologiques ».
+Notre bagage. Perversité du petit gamin.
+On s’attroupe autour de nous. Nous partons
+en grande pompe, et arrivons à <span lang="en" xml:lang="en">Waterloo-Station</span>.
+Ignorance des fonctionnaires de
+la compagnie du Sud-Ouest concernant les
+affaires trop mondaines des trains. Nous sommes
+à flot, à flot dans un léger canot.</p>
+
+
+<p>Ce fut Mme Poppets qui nous éveilla le lendemain
+matin. Elle s’écria :</p>
+
+<p>— Savez-vous bien qu’il est près de neuf
+heures, messieurs ?</p>
+
+<p>— Neuf quoi ? fis-je, en sursaut.</p>
+
+<p>— Neuf heures, répondit-elle, par le trou de
+la serrure. Je ne vous entendais pas bouger.</p>
+
+<p>Je réveillai Harris et lui annonçai l’heure. Il
+répliqua :</p>
+
+<p>— Je pensais que vous deviez vous lever à six
+heures ?</p>
+
+<p>— Certainement, dis-je ; pourquoi ne m’avez-vous
+pas éveillé ?</p>
+
+<p>— Comment l’aurais-je pu, quand je dormais
+moi-même ? rétorqua-t-il. A présent, nous ne
+serons pas sur l’eau avant midi. Ça ne vaut plus
+la peine de vous lever du tout.</p>
+
+<p>— Hum ! repris-je, vous avez de la chance que
+je me lève. Si je ne vous avais pas réveillé, vous
+seriez resté là toute la quinzaine.</p>
+
+<p>Nous continuâmes à nous asticoter de la sorte
+pendant quelques minutes, lorsqu’un outrageux
+ronflement de George nous interrompit. Pour la
+première fois depuis qu’on nous avait appelés,
+nous nous avisions de son existence. Il était donc
+là, — l’homme qui nous avait demandé à quelle
+heure il devait nous éveiller, — sur le dos, la
+bouche large ouverte, et les genoux relevés.</p>
+
+<p>Je ne sais réellement pourquoi, mais la vue
+d’un autre individu en train de dormir, dans un
+lit quand je suis levé, m’exaspère. Je trouve par
+trop scandaleux de voir les précieuses heures de
+la vie d’un homme — les inestimables moments
+qu’il ne retrouvera jamais — engloutis ainsi
+dans un sommeil bestial.</p>
+
+<p>Ce George, par exemple, gaspillant par une
+hideuse fainéantise l’inestimable don du temps ;
+le trésor de sa vie, dont il lui sera demandé
+compte, plus tard, jusqu’à la moindre seconde,
+lui échappant, inemployé. Alors qu’il eût pu
+être levé, à se bourrer d’œufs au lard, à agacer
+le chien, ou à flirter avec la domesticité, au lieu
+de gésir là, l’âme enfoncée dans une opaque
+torpeur.</p>
+
+<p>Pensée redoutable. Il parut que Harris et moi
+en fûmes frappés au même instant. Nous résolûmes
+de le sauver, et ce noble dessein nous fit
+oublier notre querelle. Nous nous élançâmes pour
+lui arracher ses draps, Harris lui envoya un
+grand coup de pantoufle, je lui hurlai dans
+l’oreille, et il s’éveilla.</p>
+
+<p>— ’s qu’i fait jour ? balbutia-t-il, en se dressant
+sur son séant.</p>
+
+<p>— Debout, tête de lard, grosse bûche ! rugit
+Harris. Il est dix heures moins le quart.</p>
+
+<p>— Quoi ! s’écria-t-il, en s’élançant à bas de son
+lit, en plein dans le tub… Qui donc, nom d’un
+tonnerre, a fourré ça là ?</p>
+
+<p>Nous lui affirmâmes qu’il devait être imbécile
+pour ne pas voir le tub.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à notre toilette, et, quand on
+en fut aux raffinements, nous nous rappelâmes
+que les brosses à dents étaient emballées, ainsi
+que la brosse à cheveux et le peigne (cette mienne
+brosse à dents me fera mourir, décidément), et il
+nous fallut descendre, pour les repêcher dans la
+valise. Lorsque nous eûmes fini, George réclama
+le rasoir mécanique. On lui répondit qu’il eût à se
+passer de se faire la barbe aujourd’hui, car on
+n’allait pas rouvrir cette valise encore une fois
+pour lui, ni pour quelqu’un de son espèce.</p>
+
+<p>Il protesta :</p>
+
+<p>— Ne faites pas les idiots. Me voyez-vous aller
+dans la Cité fait comme ça ?</p>
+
+<p>C’était assurément bien triste pour la Cité, mais
+que nous importait la souffrance humaine ?
+Comme dit Harris, à son habituelle façon vulgaire,
+la Cité pouvait s’aller faire f…</p>
+
+<p>Nous descendîmes pour déjeuner. Montmorency
+avait invité deux autres chiens à venir le
+voir dehors, et ils étaient en train de se donner
+du bon temps en se débattant sur le seuil. On les
+calma à l’aide d’un parapluie, et l’on s’attabla
+devant les côtelettes et du rosbif froid.</p>
+
+<p>Harris déclara :</p>
+
+<p>— L’important, c’est de bien déjeuner. Et il
+débuta par une paire de côtelettes, ajoutant qu’il
+les prenait tandis qu’elles étaient chaudes, car le
+rosbif pouvait attendre.</p>
+
+<p>George s’empara du journal, et nous lut d’un
+bout à l’autre les accidents de canotage, et les
+prévisions du temps. Celles-ci portaient : « pluvieux
+et froid, avec des éclaircies, orages locaux
+çà et là, vent d’E., avec dépression générale sur
+les comtés du S. (Londres et Pas-de-Calais). Le
+baromètre continue à baisser ».</p>
+
+<p>A mon avis, entre toutes les ridicules et irritantes
+inepties dont nous sommes accablés, cette
+fumisterie : la prévision du temps, est la plus
+pénible. Elle « prédit » tout justement ce qui est
+arrivé la veille ou l’avant-veille, et tout justement
+l’opposé de ce qui va arriver le jour même.</p>
+
+<p>Cela me rappelle ces miennes vacances, l’automne
+dernier, qui furent complètement gâtées
+grâce à l’attention que nous prêtâmes au bulletin
+météorologique de la gazette locale. « On peut
+s’attendre pour demain à de fortes ondées, avec
+orages locaux, » déclarait-il le lundi. En conséquence,
+nous renonçâmes à notre pique-nique,
+et restâmes enfermés tout le jour, à attendre la
+pluie. Et la foule passait devant la maison, s’en
+allant par pleins chars-à-bancs et mail-coaches,
+pimpants et gais au possible, sous un soleil radieux
+et un ciel sans nuage.</p>
+
+<p>— Ah ! disions-nous, en les considérant par la
+fenêtre. Ce qu’ils vont revenir trempés !</p>
+
+<p>Et nous ricanions à l’idée de la sauce qu’ils
+allaient prendre, et nous retournions attiser le
+feu, et nous mettre à lire, et arranger nos spécimens
+d’algues et de coquillages. Vers midi, le
+soleil envahit la pièce, la chaleur devint presque
+intolérable, et nous nous demandâmes quand ces
+fortes averses et orages locaux allaient commencer.</p>
+
+<p>— Oh ! cela va venir dans l’après-midi, vous
+verrez, nous disions-nous l’un à l’autre. Oh ! ce
+que ces gens vont prendre ! Quelle rigolade !</p>
+
+<p>A une heure, la propriétaire vint nous demander
+si nous n’allions pas sortir, par cette charmante
+journée.</p>
+
+<p>— Non, non, répondîmes-nous, avec un rire
+entendu. Pas de danger. <i>Nous</i> n’avons pas envie
+d’être saucés, — non, merci !</p>
+
+<p>L’après-midi était presque écoulé, et il n’y
+avait toujours pas trace de pluie. Nous essayâmes
+de nous réconforter, en nous disant qu’elle surviendrait
+tout d’un coup, lorsque les gens seraient
+déjà en route pour revenir et loin de tout abri : — ils
+n’en seraient que mieux trempés. Mais
+il ne tomba pas une goutte, la journée fut magnifique
+jusqu’au bout, et une nuit radieuse lui
+succéda.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, nous lûmes qu’il allait
+faire une « journée chaude, entre beau et beau-fixe ;
+température élevée ; » et nous nous habillâmes
+légèrement pour sortir. A peine étions-nous
+en route d’une demi-heure qu’il se mit à
+pleuvoir dru, et qu’un vent glacé se leva, pluie et
+vent qui durèrent toute la journée. Nous rentrâmes
+chez nous enrhumés, tout cousus de rhumatismes,
+et bons à mettre au lit.</p>
+
+<p>Le temps est une chose qui me dépasse entièrement.
+Je n’y puis rien comprendre. Le baromètre
+est une illusion : il vous induit en erreur
+aussi bien que les pronostics des journaux.</p>
+
+<p>Il y en avait un de pendu au mur dans un hôtel
+d’Oxford où je logeai au printemps dernier.
+Lorsque j’y arrivai, l’aiguille marquait « beau-fixe ».
+Dehors, la pluie tombait simplement à
+seaux, comme elle avait d’ailleurs fait tout le
+jour ; et cette contradiction me parut inadmissible.
+Je tapotai le baromètre, qui fit un bond et
+marqua « très sec ». Le garçon de l’hôtel passait
+justement : il s’arrêta pour me dire qu’à son avis
+le baromètre parlait de demain. Je hasardai
+l’opinion qu’il pensait plutôt à la semaine avant-dernière ;
+mais le garçon répondit qu’il ne le
+croyait pas.</p>
+
+<p>Le lendemain, je tapotai de nouveau l’instrument,
+et il monta encore plus haut, tandis que
+la pluie tombait toujours plus épaisse. Le mercredi,
+j’allai derechef lui donner un coup, et l’aiguille
+tournant sur son cadran, dépassa « beau-fixe »
+et alla buter contre l’arrêt, à bout de course.
+Il faisait ce qu’il pouvait, cet instrument, mais
+de par sa construction il était incapable d’annoncer
+sans se briser du beau temps encore plus excessif.
+Son intention évidente était de monter toujours,
+et de pronostiquer sécheresse, famine par
+siccité absolue, insolation, simoun, et autres
+fléaux analogues, mais l’arrêt l’en empêchait, et
+il devait se contenter de marquer ce plus banal
+« très sec ».</p>
+
+<p>Cependant, la pluie se déversait en cataractes
+continues, et la partie basse de la ville était déjà
+sous l’eau, car le fleuve avait débordé.</p>
+
+<p>Le garçon affirma que d’évidence nous allions
+avoir une série prolongée de temps serein, <i>par
+la suite</i>, et il lut ce distique imprimé sur le fronton
+de l’oracle :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Ce que je vous prédis s’est passé autrefois ;</div>
+<div class="verse">« Ce que je vous annonce sera bientôt passé. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le beau temps ne vint pas du tout cet été-là.
+Je suppose que la mécanique devait parler du
+printemps suivant.</p>
+
+<p>Il y a aussi ces autres sortes de baromètres,
+droits et en longueur. Ceux-là, je n’y ai jamais
+vu que du feu. Il y a un côté pour hier à 10 heures
+du matin, et l’autre pour aujourd’hui même
+heure ; mais vous ne pouvez toujours vous trouver
+là dès dix heures du matin, n’est-ce-pas ? Il
+descend ou monte pour la pluie ou le beau temps,
+avec plus ou moins de vent, et si vous le tapotez,
+il ne vous dit rien du tout. Il vous faut d’ailleurs
+réduire ses indications au niveau de la mer, et les
+réduire selon la température, et même après cela,
+je n’entends rien à la solution.</p>
+
+<p>Mais qu’avons-nous besoin de nous faire prédire
+le temps ? Il nous suffit qu’il soit mauvais
+quand il arrive, sans encore l’ennui de le savoir
+d’avance. Le seul prophète aimable est le vieillard
+qui, au matin spécialement menaçant d’un jour
+que nous désirerions spécialement beau, promène
+autour de l’horizon un coup d’œil spécialement
+connaisseur, et dit :</p>
+
+<p>— Oh non, monsieur, je crois que cela va
+s’éclaircir. Les nuages vont se dissiper sans aucun
+doute, monsieur.</p>
+
+<p>— Ah ! il sait, disons-nous, en lui souhaitant
+le bonjour et nous mettant en route ; c’est merveilleux
+ce que ces vieilles gens peuvent prédire.</p>
+
+<p>Et nous éprouvons pour cet homme une sympathie
+nullement atténuée par le détail que le
+temps ne s’éclaircit pas, mais qu’il se met à pleuvoir
+sans arrêt tout le jour.</p>
+
+<p>Et vous vous dites :</p>
+
+<p>— Oui, mais après tout, il a fait ce qu’il a
+pu.</p>
+
+<p>A l’égard de celui-là qui nous prédit mauvais
+temps, au contraire, nous n’entretenons que des
+sentiments d’amertume vengeresse.</p>
+
+<p>— Ça va-t-il se lever, à votre idée ? crions-nous,
+tout joyeux, au passage.</p>
+
+<p>— Ma foi non, monsieur ; j’ai bien peur que ce
+soit pareil toute la journée, répond-il, en hochant
+la tête.</p>
+
+<p>— Stupide vieux crétin ! qu’est-ce qu’il en sait ?
+murmurons-nous.</p>
+
+<p>Et si son oracle se vérifie, nous ne lui en voulons
+que davantage au retour, et nous gardons
+l’arrière-pensée qu’il a une certaine part de responsabilité
+dans l’affaire.</p>
+
+<p>Le soleil brillait trop éclatant ce matin-là, pour
+que George nous émût beaucoup avec ses terrifiques
+« Baisse barométrique », « Perturbations
+atmosphériques s’avançant sur le sud de l’Europe
+en diagonale », etc. Aussi, voyant qu’il n’arrivait
+pas à nous faire peur, et qu’il perdait son
+temps, il chipa la cigarette que je venais de me
+rouler avec soin, et prit congé de nous.</p>
+
+<p>Harris et moi, étant venus à bout des quelques
+victuailles demeurées sur la table, charriâmes
+notre bagage jusqu’à la porte, et attendîmes un
+cab.</p>
+
+<p>Il paraissait un peu bien voyant, ce bagage, une
+fois rassemblé : la valise « Gladstone », la petite
+valise, puis les deux paniers, un ample ballot de
+couvertures, quatre ou cinq manteaux et imperméables,
+quelques parapluies, et encore un melon
+à lui tout seul dans un sac de nuit, vu son volume
+qui l’empêchait d’entrer ailleurs, plus une couple
+de livres de raisin dans un autre sac, et une ombrelle
+japonaise en papier, et une poêle à frire,
+trop longue pour être emballée, et que nous
+avions entourée de papier gris.</p>
+
+<p>Cela ne manquait pas d’allure, et Harris et moi
+commencions à nous sentir gênés, bien qu’il n’y
+eût certes pas de quoi. Il ne passait toujours pas
+de cab, mais seulement des gamins de la rue, qui
+s’intéressaient visiblement au spectacle, et tombaient
+en arrêt.</p>
+
+<p>Le garçon de chez Biggs fut le premier à tourner
+le coin. Biggs est notre fruitier, et son principal
+talent consiste à prendre à son service les gamins
+errants les plus mal élevés et dépourvus de
+principes que la civilisation ait jusqu’à cette
+heure engendrés. S’il se produit dans notre voisinage
+un fait dépassant la scélératesse moyenne
+de la gent gavroche, on peut être sûr que cela
+vient de chez Biggs. Il paraît que, lors de l’assassinat
+de <span lang="en" xml:lang="en">Great Coram Street</span>, on en vint promptement
+à conclure, dans notre rue, que le garçon
+de chez Biggs (celui de l’époque) faisait partie de
+la bande et que, s’il n’avait réussi, en répondant
+au sévère interrogatoire auquel il fut soumis,
+quand il arriva au magasin le lendemain du
+crime, par l’agent n<sup>o</sup> 19 (assisté du n<sup>o</sup> 21, qui se
+trouvait là justement) à faire la preuve d’un
+alibi complet, il ne s’en serait pas tiré à si bon
+compte. Je ne connaissais pas le garçon de Biggs,
+à cette époque, mais, d’après ce que j’avais vu
+depuis, je n’aurais pas, quant à moi, attaché
+beaucoup d’importance à cet alibi.</p>
+
+<p>Le garçon de chez Biggs, ai-je dit, déboucha du
+coin. Il était d’apparence fort pressé quand il
+apparut d’abord dans notre champ visuel, mais
+sitôt qu’il eut jeté les yeux sur Harris et moi, et
+sur Montmorency, et sur notre matériel, il
+s’arrêta pour nous considérer. Harris et moi, lui
+lançâmes un coup d’œil sévère, bien fait pour intimider
+une nature plus délicate, mais les garçons
+de chez Biggs ne sont pas, règle générale,
+très susceptibles. Il fit halte, à un yard de notre
+seuil, et, s’accoudant sur la grille, il choisit une
+paille, pour la mâchonner, et ne nous quitta plus
+des yeux. Il tenait évidemment à voir ce qui sortirait
+de tout cela.</p>
+
+<p>Un instant plus tard, le garçon de l’épicier
+passa sur l’autre trottoir. Le garçon de chez Biggs
+le héla :</p>
+
+<p>— Hohé ! le rez-de-chaussée du 42 qui déménage !</p>
+
+<p>Le garçon de l’épicier traversa la rue, et prit
+position de l’autre côté du seuil. Puis le jeune
+apprenti du cordonnier s’arrêta, et se joignit
+au garçon de chez Biggs ; cependant que le conducteur
+d’un tricycle des « Postes pneumatiques »
+prenait une position indépendante au long
+du trottoir.</p>
+
+<p>— Ils ne vont pas mourir de faim, en tous cas,
+dit l’apprenti cordonnier.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est qu’il faut penser à tout, répondit
+« Postes pneumatiques », quand on s’en va traverser
+l’Atlantique dans un petit bateau.</p>
+
+<p>— Ils ne s’en vont pas traverser l’Atlantique,
+interrompit le garçon de chez Biggs ; ils s’en vont
+à la recherche de Stanley.</p>
+
+<p>Il s’était alors formé presque un rassemblement,
+et les gens se demandaient les uns aux autres
+de quoi il s’agissait. Les uns (les plus jeunes
+et écervelés de la bande) affirmaient que c’était
+une noce, et désignaient Harris comme le marié ;
+tandis que les plus âgés et réfléchis parmi la populace
+inclinaient à croire que c’était un enterrement,
+et voyaient en moi le frère du défunt.</p>
+
+<p>Pour finir, un cab libre survint (dans notre rue,
+les cabs libres passent en général, et quand on
+n’en a pas besoin, à raison moyenne de trois par
+minute, et vous harcèlent et vous obstruent le
+chemin), et nous y enfournant corps et biens,
+et chassant à grands cris une paire d’amis de
+Montmorency qui avaient juré apparemment de
+ne pas l’abandonner, nous démarrâmes parmi les
+acclamations de la foule, tandis que le garçon de
+chez Biggs nous lançait une carotte en guise de
+porte-bonheur.</p>
+
+<p>Nous atteignîmes <span lang="en" xml:lang="en">Waterloo-Station</span> à 11 heures,
+et demandâmes le quai d’où partait le train de
+11 h. 15. Comme de juste, personne ne le savait :
+personne ne sait jamais, à <span lang="en" xml:lang="en">Waterloo-Station</span>, le
+quai d’où va partir un train, ni où va un train en
+partance, ni rien du tout. Le porteur qui s’était
+chargé de notre matériel pensait qu’il devait partir
+du quai n<sup>o</sup> 2, mais un autre porteur, interrogé,
+avait ouï dire que ce serait du quai n<sup>o</sup> 1. Le chef
+de gare, par ailleurs, était convaincu que ce serait
+du quai de banlieue.</p>
+
+<p>Pour tirer la chose au clair, nous montâmes à
+l’étage, chez le directeur général de la Traction.
+Il nous affirma qu’il venait de rencontrer quelqu’un
+qui lui avait dit l’avoir vu au quai n<sup>o</sup> 3.
+Nous allâmes donc au quai n<sup>o</sup> 3, mais une
+fois là, les fonctionnaires nous dirent qu’ils pensaient
+plutôt que ce train-ci était l’express de
+Southampton, à moins que ce ne fût le circulaire
+de Windsor.</p>
+
+<p>Mais à coup sûr ce n’était pas le train de Kingston,
+encore qu’ils ne pussent rendre compte de
+leur certitude.</p>
+
+<p>Notre porteur nous dit alors qu’à son avis ce
+devait être sur le quai de la gare surélevée ; il
+ajouta qu’il avait déjà vu le train. Nous allâmes
+donc sur le quai de la gare surélevée, et demandâmes
+au mécanicien s’il se rendait à Kingston.
+Il répondit qu’il n’en était pas sûr, mais que
+c’était probable. En tout cas, si son train n’était
+pas celui de 11 h. 15 pour Kingston, il avait bonne
+confiance que c’était celui de 9 heures 32 pour
+<span lang="en" xml:lang="en">Virginia-Water</span>, ou l’express de 10 heures pour
+l’île de Wight, ou quelque part par là, et que bref
+nous le verrions bien quand nous y serions. Nous
+lui glissâmes dans la main une demi-couronne,
+et le priâmes de faire en sorte que ce fût le
+11 h. 15 pour Kingston.</p>
+
+<p>— Personne ne saura jamais, sur cette ligne,
+ajoutâmes-nous, ce que vous êtes, ni où vous
+allez. Vous connaissez la route, vous n’avez qu’à
+filer tranquillement et aller à Kingston.</p>
+
+<p>— Ma foi, je ne sais trop, messieurs, répliqua-t-il,
+généreusement, mais j’imagine qu’un train
+ou l’autre <i>doit</i> aller à Kingston. Ce sera le mien.
+Donnez-moi le reste de la couronne.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que nous atteignîmes Kingston par
+la Cie Londres-et-Sud-Ouest.</p>
+
+<p>Nous sûmes par la suite que le train que nous
+avions pris était en réalité la Malle d’Exeter, et
+que tout <span lang="en" xml:lang="en">Waterloo-Station</span> avait passé des heures
+à le chercher, et que personne n’avait jamais
+compris ce qu’il était devenu.</p>
+
+<p>A Kingston, notre canot nous attendait, juste
+sous le pont. Nous nous frayâmes un passage
+jusqu’à lui, nous y embarquâmes nos colis et y
+montâmes nous-mêmes.</p>
+
+<p>— Êtes-vous parés, messieurs ? dit le gardien.</p>
+
+<p>— Tout est paré, répondit-on ; et avec Harris
+aux avirons et moi aux tire-veilles de barre, et
+Montmorency, malheureux et plein de méfiance,
+à la proue, nous nous élançâmes sur ces eaux
+qui, pour une quinzaine, devaient être notre demeure.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre VI</h2>
+
+<p class="d">Kingston. Notes instructives sur l’histoire ancienne
+de l’Angleterre. Observations curieuses
+sur le chêne sculpté et la vie en général. Situation
+lamentable de Stivvings, junior. Réflexions
+sur l’antiquité. J’oublie que je gouverne.
+Résultat plein d’intérêt. Le labyrinthe de
+Hampton-Court. Harris, guide.</p>
+
+
+<p>C’était une matinée splendide, de la fin du
+printemps ou du début de l’été, comme on
+voudra bien appeler cette saison où les tons
+délicats de l’herbe et des feuillages se foncent en
+un vert plus grave, — où l’année ressemble à une
+belle jeune fille prête à devenir femme, qui sent
+battre en ses veines l’émoi d’un étrange éveil.</p>
+
+<p>Les curieuses vieilles rues du bas-Kingston,
+descendant jusqu’au bord de l’eau, apparaissaient
+des plus pittoresques, sous le soleil éclatant ; la
+surface miroitante du fleuve, avec ses chalands
+mouvants, le chemin de halage bordé de verdures,
+les pimpantes villas de l’autre rive, Harris, en
+un maillot rouge et orange, peinant aux avirons,
+une lointaine entrevision du vieux palais
+grisâtre des Tudors, tout ce tableau ensoleillé,
+s’étalait, éblouissant, mais si calme, plein de vie,
+mais si paisible que, malgré l’heure matinale,
+je me laissai emporter à la dérive par une nonchalante
+rêverie.</p>
+
+<p>Je rêvai à Kingston, ou « Kiningestun » comme
+on disait jadis aux siècles où les « kinges »
+saxons s’y faisaient couronner. Le grand César y
+passa le fleuve, et les légions de Rome dressèrent
+leur camp sur le haut de ses berges. César,
+tout comme, beaucoup plus tard, Elisabeth, semble
+s’être arrêté partout ; néanmoins, plus comme
+il faut que la bonne reine Bess, il n’allait pas au
+cabaret.</p>
+
+<p>Elle tient le record pour les cabarets, la « reine-vierge »
+d’Angleterre. Il n’y en a pas un de
+quelque notoriété, dans un rayon de dix milles
+autour de Londres, où elle n’ait, paraît-il, jeté
+un coup d’œil, ou ne s’y soit arrêtée, ou n’y ait
+couché une fois ou l’autre. Or, je me demande, à
+supposer que Harris, mettons, change de vie,
+devienne un grand et noble personnage, et arrive
+à se faire nommer premier ministre, je me demande,
+dis-je, après sa mort, si l’on mettrait des
+plaques commémoratives sur les cabarets qu’il
+aurait favorisés de sa présence : « Harris a pris
+un verre d’amer dans cet établissement » ; « Harris
+a pris ici deux whiskys secs durant l’été de
+1888 » ; « Harris fut expulsé d’ici en décembre
+1886 ».</p>
+
+<p>Mais non, ils seraient trop ! Ce seraient les
+établissements où il n’est pas entré qui deviendraient
+célèbres. « La seule maison du sud de
+Londres où Harris n’ait jamais bu ! » Les gens
+accourraient pour voir ce qui a bien pu l’en empêcher.</p>
+
+<p>Comme ce pauvre esprit-faible de roi Edwy
+devait détester Kiningestun ! La fête du sacre lui
+fut odieuse. Peut-être la hure de sanglier farcie
+aux pruneaux ne lui convint-elle pas (je ne serais
+pas si difficile, pour ma part) ou ne but-il pas
+assez de xérès et d’hydromel ; en tout cas, laissant
+la bacchanale effrénée, il s’en alla jouir en paix du
+clair de lune avec sa bien-aimée Elgiva.</p>
+
+<p>Ce fut peut-être de cette fenêtre que, les mains
+unies, ils contemplèrent le clair de lune épandu
+sur le fleuve, tandis que les échos de la bruyante
+débauche arrivaient jusqu’à eux, par bouffées
+atténuées.</p>
+
+<p>Alors le féroce Odo et St. Dunstan pénétrèrent
+de force dans leur tranquille retraite, et accablant
+de farouches injures la reine au doux visage, ils
+rammenèrent brutalement le pauvre Edwy parmi
+l’affreux tumulte de l’assistance ivre.</p>
+
+<p>Dans la suite des âges, aux éclats des fanfares
+guerrières, les rois saxons et la débauche saxonne
+furent enterrés côte à côte, et la grandeur de
+Kingston s’effaça pour un temps. Mais elle se
+releva lorsque le palais de Hampton-Court devint
+la résidence des Tudors et des Stuarts, et que
+les barges royales venaient s’amarrer contre la
+rive du fleuve, et que les beaux seigneurs revêtus
+de manteaux luxueux dévalaient sur les marches
+du quai, en criant : « Avez-vous fait bonne traversée,
+Sire ? Dieu vous garde ; <i>grammercy !</i> »</p>
+
+<p>Beaucoup de vieilles maisons, aux alentours,
+témoignent clairement de ces âges où Kingston
+était un bourg royal, où la noblesse vivait là,
+auprès de son roi, où la longue avenue menant au
+portail du palais retentissait tout le jour de cliquetis
+d’acier, de hennissements de palefrois et
+de froissements de velours et de soie. Les hautes
+et spacieuses demeures, avec leurs fenêtres ogivales,
+leurs vitraux, leurs vastes cheminées, et
+leurs toitures à pignon, évoquent le temps des
+hauts-de-chausses et des pourpoints, des corsages
+brodés de perles, et des jurons compliqués. Elles
+furent élevées aux époques où « l’on ne savait
+pas construire ». Les dures briques rouges ne s’en
+sont que mieux agglomérées, avec le temps, et
+leurs escaliers de chêne ne craquent ni ne grincent
+quand on s’efforce de les descendre sans
+bruit.</p>
+
+<p>A propos d’escaliers de chêne, je me souviens
+qu’une des maisons de Kingston en possède un
+superbe en chêne sculpté. Cette maison, située sur
+la place du marché, est aujourd’hui une boutique,
+mais sans nul doute elle fut jadis l’hôtel d’un
+grand personnage. Un ami à moi, qui habite
+Kingston, y entra un jour pour faire l’acquisition
+d’un chapeau, et, dans un moment d’aberration,
+il mit la main à la poche et le paya séance tenante.</p>
+
+<p>Le boutiquier (il connaît mon ami) fut naturellement
+plutôt surpris tout d’abord ; mais il se
+ressaisit bien vite et, comprenant qu’il lui
+fallait faire quelque chose pour encourager pareille
+grandeur d’âme, il demanda à notre héros
+si cela lui ferait plaisir de voir de beau chêne
+sculpté. Mon ami accepta, et le boutiquier lui fit
+traverser le magasin et monter l’escalier de la
+maison. La rampe était un véritable chef-d’œuvre,
+et le mur était jusqu’au haut revêtu de boiseries
+de chêne dont les sculptures auraient fait
+honneur à un palais.</p>
+
+<p>De l’escalier, ils passèrent dans le salon, pièce
+vaste et claire, tendue d’un papier à fond bleu,
+un tant soit peu baroque, mais assez gai. L’appartement,
+d’ailleurs, ne présentait rien de remarquable,
+et mon ami se demandait pourquoi on
+l’avait amené là. Mais le propriétaire, s’approchant
+du papier, le tapota. Il rendit le son du
+bois.</p>
+
+<p>— Tout chêne, expliqua-t-il. Tout chêne sculpté,
+jusqu’au plafond, comme l’escalier que vous
+venez de voir.</p>
+
+<p>— Hé quoi, juste ciel ! s’écria mon ami, voulez-vous
+dire que vous avez recouvert votre chêne
+sculpté de papier tenture bleu ?</p>
+
+<p>— C’est cela même, répondit l’autre : c’était
+trop coûteux. Il fallait encaustiquer tout cela,
+vous comprenez. Et puis la pièce a un aspect plus
+gai ainsi. C’était effroyablement sombre, ce chêne.</p>
+
+<p>Je ne dirai pas que je blâme absolument cet
+homme. De son point de vue, qui est celui du
+propriétaire normal, désireux de rendre sa vie
+aussi aisée que possible, et non celui de l’amateur
+d’antiquailles, il a raison. Il est très agréable de
+regarder du chêne sculpté, et même d’en posséder
+un peu, mais en être entouré doit attrister singulièrement
+l’existence, pour ceux qui ont d’autres
+goûts. On doit se figurer habiter une
+église.</p>
+
+<p>Non, le désolant, dans son cas, c’est que lui
+qui n’avait cure du chêne sculpté, dût en avoir
+son salon tout lambrissé, alors que des gens
+qui l’apprécient payent des sommes folles pour
+s’en procurer. C’est d’ailleurs la règle dans ce
+monde : nous possédons ce à quoi nous ne tenons
+pas, et ce que nous désirons, c’est autrui qui le
+possède.</p>
+
+<p>Les gens mariés ont des femmes dont peu leur
+chaut ; et les jeunes gens célibataires se lamentent
+de n’en pas trouver. Les pauvres prolétaires qui
+ont à peine de quoi vivre vous ont des huit enfants
+bien endentés. Les vieux ménages riches
+qui ne savent que faire de leur argent meurent
+sans postérité.</p>
+
+<p>Il y a aussi les jeunes filles avec leurs amoureux.
+Celles qui ont des amoureux n’en ont cure.
+Elles affirment qu’elles s’en passeraient volontiers,
+qu’ils les assomment, et demandent pourquoi
+ils ne s’en vont pas plutôt faire la cour à
+miss Smith ou miss Brown, qui sont bêtes et
+âgées, et n’ont pas trouvé d’amoureux. Quant à
+elles, elles n’en ont pas besoin. Elles ne tiennent
+pas à se marier.</p>
+
+<p>Mais inutile de s’appesantir sur ce sujet, par
+trop désolant.</p>
+
+<p>Il y avait à notre école un garçon que nous
+appelions Sandford et Merton. Son vrai nom
+était Stivvings. C’était le plus singulier garçon
+que j’aie jamais rencontré. Je crois bien qu’il
+aimait l’étude pour de bon. Il s’attirait des réprimandes
+pour le plaisir de lire du grec jusque
+dans son lit ; et quant aux verbes irréguliers
+français, il n’y avait réellement pas moyen de
+l’en détacher. Il était rempli d’idées biscornues et
+de l’autre monde, se figurant qu’il faisait la joie
+de sa famille et l’honneur de l’école ; il aspirait
+à obtenir des prix, à devenir en grandissant un
+homme de savoir, — bref, des divagations d’esprit
+faible. Je n’ai jamais vu si bizarre créature,
+mais aussi, je dois l’ajouter, il était sans
+plus de malice que l’enfant qui vient de naître.</p>
+
+<p>Eh bien, ce garçon ne manquait pas d’être malade
+au moins deux fois la semaine, ce qui l’empêchait
+de venir en classe. Jamais un garçon n’a
+été aussi souvent malade que ce Sandford et
+Merton. S’il survenait une épidémie quelconque
+à dix milles à la ronde, il attrapait le mal, et sous
+sa pire forme. Il prenait des bronchites en pleine
+canicule, et il avait la fièvre des foins à Noël.
+Après une période de sécheresse qui dura six semaines,
+il fut frappé d’une fièvre rhumatismale ;
+et en sortant par un brouillard de novembre, il
+revint chez lui avec une insolation.</p>
+
+<p>On le mit sous le chloroforme, une fois, le
+pauvre gosse, pour lui arracher toutes ses dents,
+et lui poser un râtelier, à cause de terribles maux
+de dents : ceux-ci furent remplacés par des névralgies
+et des douleurs d’oreilles. Il n’était jamais
+sans un rhume, excepté les neuf semaines
+où il eut la scarlatine ; et en tout temps, je l’ai
+connu avec des engelures. Lors du grand choléra
+de 1871, notre voisinage en fut particulièrement
+indemne : il n’y eut qu’un seul cas avéré dans
+toute la paroisse, — le jeune Stivvings.</p>
+
+<p>Il lui fallait rester couché quand il était malade,
+et manger du poulet, et des flans, et du raisin
+de serre ; mais il ne cessait de sangloter, parce
+qu’on lui défendait de faire des exercices latins,
+et qu’on lui retirait sa grammaire allemande.</p>
+
+<p>Et nous, les autres garçons, qui aurions sacrifié
+dix termes de notre vie scolaire pour la grâce
+d’un seul jour de maladie, et qui ne désirions pas
+le moins du monde fournir à nos parents prétexte
+à se rengorger en parlant de nous, — nous étions
+incapables d’attraper fût-ce un torticolis. Nous
+nous exposions à tous les courants d’air, et ils
+nous profitaient, en nous rafraîchissant. Nous
+prenions des choses pour nous rendre malades, et
+cela nous faisait engraisser, et nous donnait de
+l’appétit. Rien ne semblait pouvoir nous rendre
+malades avant le début des vacances. Mais, le
+jour même de la libération, nous prenions froid,
+avec une toux à faire peur, et toutes sortes d’infirmités,
+qui duraient jusqu’à la reprise des cours.
+Alors, en dépit de toutes nos manœuvres contraires,
+nous nous retrouvions soudain guéris, et
+mieux portants que jamais.</p>
+
+<p>Ainsi va la vie, et nous sommes pareils à
+l’herbe que l’on coupe et qui est mise au four et
+desséchée.</p>
+
+<p>Pour en revenir à la question chêne sculpté,
+nos arrière-grand-pères devaient avoir de très
+hautes notions sur l’art et le beau. Cependant,
+tous nos trésors d’aujourd’hui ne sont que des
+banalités, déterrées, d’il y a trois ou quatre siècles.
+On peut se demander s’il y a quelque véritable
+beauté intrinsèque dans toutes ces vieilleries :
+assiettes à soupe, cruches à bière, éteignoirs,
+que nous prisons tellement aujourd’hui,
+ou si c’est l’auréole de l’âge irradiant autour de
+ces objets qui leur donne un tel lustre à nos yeux.
+Les « bleu ancien » que nous suspendons à nos
+murs en guise d’ornements étaient, il y a quelques
+siècles, les vulgaires ustensiles journaliers
+de la maison ; les bergers roses et les bergères
+jaunes que nous présentons à l’admiration de nos
+amis, et qu’ils font semblant de goûter, n’étaient
+rien que des bibelots de cheminée sans valeur,
+qu’une mère du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle donnait à son bébé
+pour l’apaiser.</p>
+
+<p>En ira-t-il de même dans le futur ? Les trésors
+précieux d’aujourd’hui seront-ils les insignifiantes
+babioles de la veille ? Est-ce que des rangées de
+nos assiettes à fleurs s’aligneront au-dessus des
+marbres de cheminées chez les gens cossus, de
+l’an 2.000 et quelques ? Et les tasses blanches à
+filet d’or avec au fond la jolie fleur (espèce inconnue)
+que notre bonne à tout faire casse à présent
+de gaieté de cœur, figureront-elles, après soigneux
+raccommodage, sur un socle, où l’époussettera
+seulement la maîtresse de la maison ?</p>
+
+<p>Prenez ce chien de porcelaine, qui orne la
+chambre à coucher de mes chambres garnies.
+C’est un chien blanc. Ses yeux sont bleus. Son
+nez est d’un rouge délicat, truffé de taches noires.
+Il lève péniblement la tête, dont l’expression
+d’affabilité confine à l’idiotie. Je ne l’admire
+en aucune façon. Considéré comme objet d’art,
+je dirai qu’il m’horripile. Des amis étourdis le
+blaguent et ma propriétaire elle-même n’a pour
+lui nulle sympathie, et explique sa présence par
+le fait que sa tante lui en a fait cadeau.</p>
+
+<p>Mais dans 200 ans, il est plus que probable
+que ce chien sera déterré ici ou là, les pattes en
+moins, la queue cassée, et qu’il sera vendu comme
+vieux chine, et mis dans une étagère vitrée. On
+tournera autour et on l’admirera. On sera frappé
+de la merveilleuse richesse du rouge de son nez, et
+et on se récriera sur la beauté que devait nécessairement
+offrir le bout de queue manquant.</p>
+
+<p>Nous-mêmes, à la présente époque, ne voyons
+pas la beauté de ce chien. Il nous est trop familier.
+Tels les couchers de soleil et les étoiles ;
+nous ne sommes pas confondus par leur splendeur,
+à cause qu’ils sont trop banals à nos yeux.
+De même, ce chien de porcelaine. En 2288, on
+s’extasiera sur lui. La fabrication de ce genre de
+chiens sera alors un art perdu. Nos arrière-neveux
+se demanderont comment nous les faisions,
+et nous trouveront d’une habileté admirable.
+On parlera de nous avec respect comme de
+ces « grands artistes d’autrefois qui florissaient
+au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, et créaient ces chiens de porcelaine ».</p>
+
+<p>Le « modèle » que la fille aînée a copié en classe
+deviendra « tapisserie de l’ère victorienne »,
+et acquerra une valeur inestimable. Les cruches
+en bleu et blanc de nos auberges campagnardes
+seront disputées, toutes fêlées et ébréchées, et
+vendues au poids de l’or, et les riches s’en serviront
+comme de verres à bordeaux ; et les voyageurs
+venus du Japon achèteront tous les « Bonjour
+de Ramsgate » et les « Souvenirs de Margate »
+qui auront échappé à la destruction, et les
+remporteront à Yédo comme antiquités anglaises.</p>
+
+<p>A ce point de mes réflexions, les avirons échappèrent
+à Harris, qui fut projeté de son siège, et
+tomba au font du canot, les jambes en l’air.
+Montmorency poussa un hurlement, fit un saut
+périlleux, le panier de dessus se renversa, et les
+objets en jaillirent.</p>
+
+<p>J’éprouvai quelque surprise, mais ne perdis
+point mon sang-froid. Je dis, assez aimablement :</p>
+
+<p>— Hallo ! qu’est-ce qui se passe ?</p>
+
+<p>— Quoi, ce qui se passe ? Nom de…</p>
+
+<p>Réflexion faite, je ne répéterai point les paroles
+de Harris. J’étais peut-être en faute, mais rien
+n’excuse la violence de langage et la grossièreté
+d’expression, surtout chez un homme bien élevé,
+et je connais Harris pour tel. J’avais oublié, en
+pensant à autre chose, et cela se conçoit sans
+peine, que je gouvernais, et en conséquence, nous
+nous étions engagés assez avant dans le chemin
+de halage. Nous eûmes quelque peine tout d’abord
+à distinguer ce qui était nous et ce qui était la
+berge du fleuve côté Middlesex. Mais nous ne
+tardâmes pas à y arriver, et nous opérâmes la séparation.</p>
+
+<p>Harris, cependant, m’annonça qu’il en avait
+fait plus qu’assez, et m’engagea à prendre mon
+tour. Comme nous étions du côté voulu, je débarquai,
+muni de la remorque, et traînai le bateau
+jusque passé Hampton-Court. Ah ! ce vieux mur
+qui longe ici le fleuve, comme je l’aime ! Je ne
+puis le voir sans être revigoré par son aspect.
+Comme il est familier et gai, ce vieux mur patiné ;
+quel tableau délicieux il ferait, couvert ici de lichen
+et là de mousse, avec cette jeune vigne qui
+se hausse timidement par-dessus sa crête, pour
+voir ce qui se passe sur le fleuve affairé, avec le
+vieux lierre sévère qui le revêt un peu plus loin !
+Il présente cinquante tons et teintes et dégradés
+en dix yards, ce vieux mur. Si je savais dessiner,
+et si je connaissais la peinture, j’en ferais une
+jolie étude, j’en suis certain. J’ai souvent pensé
+que j’aimerais vivre à Hampton-Court. Il y règne
+une telle paix, dans ce cher vieux château,
+une telle tranquillité, il serait si agréable d’y
+flâner de bon matin, avant que les gens soient
+levés !</p>
+
+<p>Mais, au fait, je ne crois pas que j’aimerais
+tant que cela cette vie, si elle se réalisait. Je la
+vois fantastiquement lugubre et déprimante, le
+soir, lorsque la lampe projette des ombres suspectes
+sur les lambris des murs, et que résonne
+sur les froides dalles des corridors l’écho lointain
+de nos pas qui tantôt se rapprochent et tantôt
+s’éloignent, puis s’éteignent, et que tout retombe à
+un silence de mort, troublé par les seuls battements
+de votre cœur.</p>
+
+<p>Nous sommes faits pour vivre sous le soleil,
+tous, hommes et femmes. Nous aimons la lumière
+et la vie. C’est pourquoi nous nous entassons
+dans les villes et les cités, c’est pourquoi l’on
+déserte les campagnes un peu plus chaque année.
+Sous le soleil, — durant le jour, tandis que la
+Nature est en éveil et active tout autour de nous,
+les pentes des montagnes et les sombres forêts
+nous enchantent ; mais la nuit, alors que notre
+mère la terre s’est endormie, et que nous restons
+seuls éveillés, ah ! le monde paraît bien solitaire,
+et nous prenons peur, comme des enfants dans
+le silence d’une maison. Nous regrettons alors,
+nous désirons ardemment les rues illuminées au
+gaz, et le son des voix humaines, et la pulsation
+fraternelle de la vie humaine. Comme nous
+nous sentons petits et abandonnés dans la vaste
+paix où les ramures ténébreuses frissonnent dans
+la brise nocturne ! Nous sommes environnés de
+tant de fantômes, dont les soupirs étouffés nous
+attristent tellement ! Oui, rassemblons-nous dans
+les grandes villes, et allumons les grands feux de
+joie d’un million de becs de gaz, et unissons nos
+voix pour chanter et nous rassurer.</p>
+
+<p>Harris me demanda si je connaissais le labyrinthe
+de Hampton-Court. Lui y était allé une
+fois pour montrer la route à quelqu’un. Il l’avait
+étudiée sur un plan, et c’était simple à en paraître
+naïf, — valant à peine les deux pence de
+l’entrée. Au dire de Harris, ce plan était plutôt
+une attrape, car il ne ressemblait en rien à la réalité
+et ne faisait que vous égarer. Ce fut un sien
+cousin de province que Harris mena dans le
+labyrinthe. Il lui dit :</p>
+
+<p>— Nous entrerons juste pour pouvoir dire que
+vous y avez été, mais c’est trop simple. C’est
+absurde d’appeler cela un labyrinthe. Il suffit de
+prendre toujours le premier tournant sur la droite.
+Nous nous y promènerons une dizaine de minutes,
+et puis nous ressortirons pour aller déjeuner.</p>
+
+<p>Peu après être entrés, ils rencontrèrent d’autres
+personnes qui leur dirent qu’elles étaient là-dedans
+depuis trois quarts d’heure, et commençaient
+à en avoir assez. Harris leur affirma
+qu’elles n’avaient qu’à le suivre, car il allait simplement
+jusqu’au centre, puis regagnerait la sortie.
+Elles le remercièrent de son obligeance, et
+se mirent à le suivre.</p>
+
+<p>Ils recueillirent, en chemin, quelques autres
+gens qui voulaient en avoir le cœur net, et leur
+groupe finit par absorber tous les visiteurs du
+labyrinthe ; ceux qui avaient abandonné tout
+espoir de jamais découvrir ni le centre ni la sortie,
+et de jamais revoir leur demeure ni leurs
+amis, reprirent courage à l’aspect de Harris et
+de sa suite, et se joignirent à la procession, en le
+bénissant. Harris évaluait à une vingtaine en tout
+les gens qui l’escortaient ; et une femme portant
+un bébé, qui était là depuis le matin, voulut à
+toute force lui prendre le bras, crainte de le
+perdre.</p>
+
+<p>Harris ne cessait de tourner à droite, mais le
+chemin semblait long, et son cousin hasarda l’opinion
+que ce labyrinthe était fort vaste.</p>
+
+<p>— Oh ! l’un des plus vastes d’Europe, dit
+Harris.</p>
+
+<p>— Oui, ce doit être, répliqua le cousin, car
+nous avons déjà fait au moins deux milles.</p>
+
+<p>Harris lui-même commençait à trouver la chose
+bizarre, mais il tint bon, jusqu’à ce qu’enfin
+ils virent à terre la moitié d’un gâteau d’un penny
+que le cousin de Harris jurait avoir remarqué
+dix minutes plus tôt. « Bah ! pas possible ! » dit
+Harris. Mais la femme au bébé répondit : « Si,
+si, très possible », car c’était elle qui avait ôté à
+l’enfant ce bout de gâteau, pour le jeter là, juste
+avant de rencontrer Harris. Elle ajouta d’ailleurs
+qu’elle regrettait fort d’avoir rencontré Harris,
+et exprima l’opinion qu’il se moquait d’eux.
+Harris, indigné tira de sa poche le plan, et développa
+sa théorie.</p>
+
+<p>— Le plan nous servirait peut-être, dit quelqu’un
+du groupe, si vous saviez où nous sommes
+à présent.</p>
+
+<p>Harris l’ignorait, et il suggéra que le mieux
+serait de retourner à l’entrée, et de recommencer.
+Pour ce qui était de recommencer, il n’y eut
+pas grand enthousiasme ; mais quant à l’opportunité
+de retourner à l’entrée, l’accord fut unanime.
+On fit donc volte-face et on se remit à
+suivre Harris dans le sens opposé. Dix autres minutes
+se passèrent, après quoi on se trouva au
+centre.</p>
+
+<p>Harris songea d’abord à faire semblant que
+c’était là ce qu’il avait voulu ; mais la foule lui
+parut menaçante, et il résolut de traiter la chose
+comme un pur hasard.</p>
+
+<p>En tout cas, ils avaient à présent un point de
+repère. Ils savaient où ils se trouvaient, et la
+carte fut une fois de plus consultée. La solution
+se présenta comme plus simple que jamais, et
+ils se remirent en route pour la troisième fois.</p>
+
+<p>Et trois minutes plus tard ils se trouvaient
+de retour au centre.</p>
+
+<p>Après cela, il leur fut impossible d’arriver ailleurs.
+Tous les chemins qu’ils prenaient les ramenaient
+au milieu. Cela devint si régulier qu’à
+la fin une partie des gens restaient là, et attendaient
+que les autres, après avoir fait un tour,
+fussent revenus auprès d’eux. Harris, au bout
+d’un moment, tira encore une fois son plan,
+mais la seule vue de cet objet ne fit que mettre
+la foule en fureur, et on lui dit d’aller au diable,
+et de s’en faire des papillotes. Harris avouait
+qu’il se sentit alors devenu jusqu’à un certain
+point impopulaire.</p>
+
+<p>La panique les prit, à la fin, et ils appelèrent
+le gardien à leur secours. L’homme arriva, et,
+grimpant sur l’échelle située à l’extérieur, il leur
+cria des indications. Mais ils avaient tous, à ce
+moment, la tête tellement perdue, qu’ils furent
+incapables d’y rien comprendre. L’homme leur
+dit alors de rester où ils étaient, et qu’il allait
+venir les chercher. Ils se rassemblèrent donc, et
+l’attendirent ; lui, descendit de son échelle et
+pénétra dans le labyrinthe.</p>
+
+<p>C’était un jeune gardien, comme par hasard, et
+neuf à ses fonctions. Une fois dedans, il n’arriva
+pas à les rejoindre, et <i>lui</i> aussi fut perdu. Ils l’apercevaient,
+de temps à autre, qui courait de
+l’autre côté de la haie, et lui aussi les voyait, et
+galopait pour les retrouver, et eux restaient à
+l’attendre pendant cinq bonnes minutes, et puis
+il réapparaissait exactement au même point, et
+leur demandait où ils étaient passés.</p>
+
+<p>Il leur fallut attendre que l’un des vieux gardiens
+fût rentré de dîner, avant de pouvoir sortir.</p>
+
+<p>Harris nous affirma qu’à son avis c’était un
+très beau labyrinthe, autant qu’il pouvait juger ;
+et nous conclûmes que nous essaierions d’y faire
+entrer George, lors de notre retour.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre VII</h2>
+
+<p class="d">Le fleuve, en ses atours de dimanche. Le costume
+sur le fleuve. Un bonheur pour les hommes.
+Défaut de goût chez Harris. Le maillot
+de George. Une partie avec la jeune fille gravure-de-modes.
+La tombe de Mme Thomas.
+L’homme qui n’aime pas les tombeaux, les
+cercueils ni les crânes. Harris en démence.
+Ses divagations sur George, les berges et la limonade.
+Il fait de la voltige.</p>
+
+
+<p>Cependant que Harris me contait son aventure
+du labyrinthe, nous étions en train
+de passer l’écluse de Moulsey. Cette traversée
+nous prit un certain temps, car il n’y
+avait qu’un seul bateau, le nôtre, et l’écluse est
+grande. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu
+auparavant l’écluse de Moulsey ne contenir qu’un
+seul bateau. C’est là, je crois, sans même excepter
+celle de Boutler, l’écluse de tout le fleuve
+qui a le plus à faire.</p>
+
+<p>Je me suis amusé à la regarder, à de certains
+jours où l’on ne voyait plus, au lieu d’eau, qu’un
+fouillis éclatant de maillots clairs, casquettes
+joyeuses, chapeaux folâtres, ombrelles polychromes,
+écharpes et manteaux de soie, flots de
+rubans et flanelle blanche immaculée ; en regardant
+alors du haut du quai dans le sas, on pouvait
+imaginer celui-ci comme une caisse énorme
+où l’on aurait jeté pêle-mêle des fleurs de toutes
+couleurs, qui en recouvraient le fond d’un amoncellement
+d’arc-en-ciel.</p>
+
+<p>Par un beau dimanche, c’est presque du matin
+au soir que l’écluse offre cet aspect, tandis qu’en
+aval et en amont, au delà des portes, s’alignent
+indéfiniment les autres bateaux qui attendent
+leur tour ; et les bateaux vont et viennent, si
+bien que la surface ensoleillée du fleuve, depuis
+le Palais jusqu’à Hampton-Court, est parsemée et
+couverte de jaune, de bleu, d’orange, de blanc,
+de rouge, de rose. Tous les habitants de Moulsey,
+vêtus en canotiers, s’en vont, suivis de leur chien,
+flâner aux abords de l’écluse, où ils flirtent, fument
+et regardent les bateaux ; et tant de grâce
+aux casquettes et aux vestons des hommes qu’aux
+jolies teintes des vêtements féminins, aux chiens
+en gaîté, à la circulation des bateaux, aux voiles
+blanches, à l’agréable paysage, à l’eau brasillante, — ce
+spectacle est un des plus joyeux que je
+sache aux environs de cette morne cité de Londres.</p>
+
+<p>La Tamise est une réelle aubaine, pour le costume.
+Grâce à elle, une fois dans leur vie, les
+hommes sont à même de déployer <i>leur</i> goût en
+matière de couleurs, et je crois, ma parole, que
+nous nous en tirons coquettement. Je ne déteste
+pas de porter un peu de rouge, — allié au noir.
+Comme on sait, mes cheveux sont châtain doré, — une
+très jolie nuance, paraît-il, et le rouge
+sombre leur convient à merveille. Je suis également
+persuadé qu’une cravate bleu clair s’accorde
+parfaitement avec cela, non moins qu’une paire
+de bottines en cuir de Russie et un mouchoir
+de soie rouge autour de la taille, — car le mouchoir
+a meilleure grâce qu’une ceinture.</p>
+
+<p>Harris s’en tient invariablement aux variétés
+ou aux combinaisons du jaune et de l’orange ;
+mais je doute qu’il ait tout à fait raison. Il a le
+teint trop foncé pour porter du jaune. Le jaune
+ne lui va pas : c’est indéniable. J’aimerais lui
+voir adopter le bleu relevé par un soupçon de
+blanc ou de crème ; mais hélas ! moins on a de
+goût pour s’habiller, plus on est obstiné ! C’est
+fort regrettable, car il n’aura jamais de succès tel
+qu’il est, alors qu’il a une ou deux couleurs
+qui ne lui siéraient pas trop mal, coiffé de son
+couvre-chef.</p>
+
+<p>George a acheté pour cette excursion quelques
+nouveaux objets, qui m’offusquent tant soit peu.
+Son maillot est excentrique. Je ne voudrais pas
+dire ma pensée à George, mais il n’y a réellement
+pas d’autre terme. Il l’apporta chez nous le jeudi
+soir pour nous le montrer. On lui demanda comment
+il appelait cette couleur, mais il l’ignorait.
+Il ne croyait pas que cette couleur eût un
+nom. Le marchand lui avait dit que c’était un
+modèle oriental. George le revêtit, et nous demanda
+ce que nous en pensions. Harris déclara
+que cet objet pendu au-dessus d’un parterre de
+fleurs, au début du printemps, pour faire peur
+aux oiseaux, lui inspirerait de la considération ;
+mais que, envisagé comme un article d’habillement
+pour tout être humain, à l’exception d’un
+nègre de Margate, son aspect lui levait le cœur.
+George était furieux ; mais, comme lui dit Harris,
+si son opinion lui était désagréable, pourquoi la
+demander.</p>
+
+<p>Ce dont nous avions peur, Harris et moi, au
+sujet de ce maillot, c’est qu’il n’attirât l’attention
+sur notre équipe.</p>
+
+<p>Les femmes non plus n’ont pas trop laide mine
+en canot, lorsqu’elles savent s’habiller gentiment.
+Rien ne leur sied, à mon avis, comme un costume
+de canotage. Mais un « costume de canotage »,
+il serait bon que les dames le comprissent, doit
+être un costume que l’on puisse porter en canot,
+et pas seulement sous globe. C’est assez pour gâter
+une partie, que d’avoir dans le bateau des gens
+qui songent continuellement à leur costume beaucoup
+plus qu’à l’excursion. J’eus le malheur,
+une fois, d’aller à un pique-nique sur l’eau avec
+deux jeunes filles de cet acabit. Nous en eûmes,
+de l’agrément !</p>
+
+<p>Toutes deux étaient superbement attifées : — rien
+que dentelle et étoffes de soie, et fleurs, et
+rubans, et chaussures fines, et gants clairs. Mais
+c’était un costume d’atelier de photographe, et
+non une tenue de pique-nique sur l’eau. Le « costume
+de canotage » d’une gravure de modes française.
+Il était ridicule d’exposer ce costume à
+l’air naturel, au voisinage de la terre et de l’eau.</p>
+
+<p>Tout d’abord, elles jugèrent que le canot n’était
+pas propre. On leur épousseta leurs sièges, leur
+affirmant ensuite qu’ils l’étaient. Mais elles refusèrent
+de nous croire. L’une d’elles passa sur
+son coussin l’index de son doigt ganté, et montra
+le résultat à l’autre. Toutes deux soupirèrent, et
+s’assirent avec l’air des premiers chrétiens martyrs
+s’efforçant de faire bonne figure sur le bûcher.
+Il peut arriver que l’on éclabousse un peu
+en ramant ; or, on eût dit que ces costumes étaient
+perdus pour une goutte d’eau. La trace ne s’en
+effaçait jamais, et le vêtement était souillé pour
+toujours.</p>
+
+<p>J’étais aviron d’arrière. Je faisais de mon
+mieux. Je « plumais » à deux bons pieds de haut,
+et m’arrêtais à la fin de chaque brassée pour laisser
+les pales s’égoutter avant de les retourner,
+et je choisissais à chaque fois une place d’eau
+calme pour les y replonger. (L’aviron d’avant dit,
+au bout d’une minute, qu’il ne se sentait pas à la
+hauteur pour ramer avec moi, mais qu’il allait, si
+je lui permettais, se tenir tranquille, et étudier
+ma méthode, qui l’intéressait beaucoup.) Mais
+j’avais beau faire, je ne pouvais malgré tout
+empêcher qu’un jet d’eau n’allât de temps en
+temps jusque sur ces costumes.</p>
+
+<p>Elles, sans se plaindre, se rapprochèrent l’une
+de l’autre, serrant les lèvres, et à chaque fois
+qu’une goutte les atteignait, elles se reculaient
+en frissonnant. Le spectacle était sublime de les
+voir ainsi souffrir en silence, mais il me bouleversait
+un peu. Je suis trop sensible. Ma nage devint
+nerveuse et saccadée, et j’éclaboussai de plus
+belle, malgré toutes mes précautions.</p>
+
+<p>J’y renonçai finalement ; je demandai à passer
+« avant ». L’aviron d’avant estima qu’en effet
+cela vaudrait mieux, et je changeai de place avec
+lui. Les demoiselles poussèrent un soupir de soulagement
+involontaire en me voyant partir et furent
+très gaies pendant un moment. Les pauvres
+filles ! elles auraient mieux fait de m’engager à
+rester. Leur voisin était à présent de l’espèce goguenarde
+et sans-souci, possédant à peu près
+autant de délicatesse qu’un chiot de terre-neuve.
+On pouvait le foudroyer du regard une heure
+d’affilée sans qu’il s’en aperçût, ou sans qu’il
+en tînt compte s’il s’en apercevait. Il adopta un
+joli petit coup d’aviron plein d’entrain et d’audace
+qui fit jaillir l’embrun sur tout le bateau
+comme une fontaine, et vous mit en un clin d’œil
+tout l’équipage sur le qui-vive. S’il envoyait
+plus d’une pinte d’eau sur un de ces costumes,
+il disait, avec un petit rire aimable :</p>
+
+<p>— Oh ! je vous demande pardon ; et il offrait
+son mouchoir pour l’essuyer.</p>
+
+<p>— De rien ; cela n’a pas d’importance, répondaient
+les pauvres filles, dans un souffle, et subrepticement
+elles attiraient à elles couvertures
+et manteaux, et tentaient de se protéger avec
+leurs parasols de dentelle.</p>
+
+<p>Au déjeuner, elles passèrent un bien mauvais
+quart d’heure. On voulait les faire asseoir sur
+l’herbe, et l’herbe était poussiéreuse ; et les troncs
+d’arbres auxquels on leur disait de s’appuyer
+n’avaient pas dû être brossés depuis des semaines ;
+elles étalèrent donc leurs mouchoirs par
+terre, et s’assirent dessus, très dignes. Quelqu’un,
+en passant auprès d’elles avec une assiettée de
+bifteck à la gelée, trébucha contre une racine, et
+fit voler la gelée. Elles ne furent pas atteintes,
+par bonheur, mais cet accident leur inspira de
+nouvelles craintes, et par la suite, si quelqu’un
+se mouvait à proximité d’elles avec quelque chose
+en main susceptible de se répandre et de faire
+des taches, elles surveillaient ce quelqu’un
+avec inquiétude, jusqu’à ce qu’il se fût rassis.</p>
+
+<p>— Allons, les dames, leur dit notre ami,
+« avant », quand on eut fini, à cette heure vous allez
+laver la vaisselle.</p>
+
+<p>Elles ne saisirent pas tout d’abord. Quand elles
+eurent compris, elles avouèrent leur crainte de ne
+savoir pas s’y prendre.</p>
+
+<p>— Oh ! je vous aurai vite montré, s’écria-t-il ;
+c’est si amusant ! Vous vous allongez sur votre…
+vous vous couchez sur la berge, c’est-à-dire, et
+vous trempez les objets dans l’eau.</p>
+
+<p>L’aînée dit que leur costume n’était peut-être
+pas des plus appropriés à cette besogne.</p>
+
+<p>— Oh ! c’est tout simple, répondit le sans-cœur ;
+retroussez-vous.</p>
+
+<p>Et il les y obligea. Il leur affirmait que cet intermède
+était le meilleur agrément du pique-nique.
+Elles avouèrent que c’était plein d’attrait.</p>
+
+<p>A la réflexion, je me demandai si ce jeune
+homme était aussi obtus que nous le croyions, ou
+bien était-il… mais non, impossible ! son expression
+était d’une naïveté trop enfantine pour cela !</p>
+
+<p>Harris prétendait aller jusqu’à l’église de
+Hampton, pour voir la tombe de Mme Thomas.</p>
+
+<p>— Qui est-ce, Mme Thomas ? demandai-je.</p>
+
+<p>— Je n’en sais rien, répondit Harris. C’est une
+dame qui s’est fait faire un drôle de monument, et
+je tiens à le voir.</p>
+
+<p>Je protestai. Peut-être ai-je l’esprit mal tourné,
+mais je ne raffole aucunement des tombes. Je
+sais fort bien que la première des choses à faire,
+quand on arrive dans une ville ou un village, est
+de courir au cimetière, pour admirer les tombes ;
+mais c’est une distraction que je me refuse toujours.
+Je ne prends aucun plaisir à faire le tour de
+froides et sombres églises, à la suite de vieillards
+asthmatiques, pour déchiffrer des épitaphes. La
+vue même d’une plaque de cuivre incrustée dans
+une dalle ne me procure pas ce que j’appelle un
+bonheur sans mélange.</p>
+
+<p>Je scandalise les vénérables sacristains par
+l’imperturbabilité que j’arrive à garder en présence
+des plus passionnantes inscriptions, et par
+mon défaut d’enthousiasme quant à l’histoire
+de la famille locale, cependant que je blesse leur
+amour-propre par mon désir trop visible de m’en
+aller.</p>
+
+<p>Un beau matin de soleil radieux, j’étais accoudé
+au mur bas qui protégeait une petite église
+de village, et je fumais, en savourant le calme
+profond et exquis émanant de ce spectacle doux
+et paisible : — la vieille église grisâtre revêtue
+de lierre, au portail de bois naïvement sculpté,
+le chemin sinuant au versant de la colline entre
+deux files de grands ormes, les masures à toits
+de chaume dépassant leurs haies taillées net,
+la Tamise argentée dans le creux, les hauteurs
+boisées derrière…</p>
+
+<p>C’était un paysage délicieux. Sa poésie bucolique
+m’inspirait. Je me sentais bon et noble.
+J’étais résolu à ne plus pécher. Je voulais venir
+habiter là, et ne plus faire le mal, et mener une
+vie pure et irréprochable, et avoir des cheveux
+blancs, et le reste.</p>
+
+<p>Je pardonnai alors à tous mes amis et connaissant
+leurs mauvais tours et leur muflerie, et je
+les bénis. Ils n’ont pas su que je les bénissais.
+Ils ont persévéré dans leur voie dissolue, ignorants
+de ce que moi, tout là-bas dans ce paisible
+village, je faisais pour eux ; mais je le fis, et je
+souhaitai leur faire savoir que je l’avais fait, car
+je tenais à les rendre heureux. J’étais perdu dans
+ces pensées sublimes et douces, lorsque ma rêverie
+fut interrompue par une voix aigre qui piaillait :</p>
+
+<p>— Me voilà, monsieur, j’arrive, j’arrive. Me
+voilà, monsieur, ne vous impatientez pas.</p>
+
+<p>Je levai les yeux, et vis un vieillard au front
+chauve qui arrivait clopin-clopant à travers le
+cimetière portant à la main un énorme trousseau
+de clefs qui brimballaient et tintinnabulaient
+à chaque pas.</p>
+
+<p>Avec une dignité muette, je lui fis signe de me
+laisser tranquille, mais il continua d’avancer, en
+glapissant :</p>
+
+<p>— J’arrive, monsieur, j’arrive. Je boite un peu.
+Je ne suis plus aussi ingambe qu’autrefois. Par
+ici, monsieur.</p>
+
+<p>— Allez-vous-en, vieillard infortuné, dis-je.</p>
+
+<p>— Je suis venu aussi vite que j’ai pu, monsieur,
+répliqua-t-il. Ma fille vient seulement de
+vous apercevoir. Vous n’avez qu’à me suivre,
+monsieur.</p>
+
+<p>— Allez-vous-en, répétai-je ; partez, sinon je
+franchis le mur et je vous tue.</p>
+
+<p>Il sembla surpris.</p>
+
+<p>— Vous ne voulez pas voir les tombeaux ? dit-il.</p>
+
+<p>— Non, repartis-je, je ne veux pas. Je veux
+rester ici, accoudé sur ce vieux mur décrépit.
+Allez-vous-en, et ne me tarabustez plus. Je déborde
+de belles et nobles pensées, et je veux
+rester ici, parce que j’y suis bien. Ne venez donc
+pas faire l’imbécile, m’exaspérer, et décourager
+mes bons sentiments avec vos ridicules absurdités
+de pierres tombales. Allez-vous-en plutôt
+chercher qui vous enterre à bon compte, et je
+paierai la moitié de la dépense.</p>
+
+<p>Il demeura stupide, tout d’abord. Puis il se
+frotta les yeux et me regarda attentivement. Mon
+aspect extérieur était bien d’un homme. Il n’y
+comprenait rien.</p>
+
+<p>Il me dit :</p>
+
+<p>— Vous êtes étranger au pays ? Vous n’habitez
+pas ici ?</p>
+
+<p>— Non, dis-je, pas le moins du monde. Vous ne
+voudriez pas.</p>
+
+<p>— Eh bien alors, dit-il, vous devez voir les
+tombes… tombeaux… gens enterrés… vous comprendre ?…
+cercueils.</p>
+
+<p>La moutarde me monta au nez.</p>
+
+<p>— Vous êtes un imposteur, répondis-je. Je ne
+dois pas voir ces tombes, — vos tombes. Et pourquoi
+le devrais-je ? Nous avons nos tombes à
+nous, celles de ma famille. Ainsi, mon oncle
+Podger a, dans le cimetière de Kensal Green, un
+tombeau qui est l’orgueil des environs ; et le mausolée
+de mon grand-père, à Bow, peut contenir
+huit visiteurs, alors que ma grand’tante Susan
+possède dans le cimetière de l’église, à Finchley,
+un monument de brique muni d’une dalle avec,
+dessus, un bas-relief représentant cette sorte de
+cafetière, et tout alentour une bordure haute de
+six pouces, du plus beau marbre blanc, qui a
+coûté des livres sterling. Si j’ai besoin de tombeaux,
+c’est ceux-là que je vais voir pour me distraire.
+Je n’ai pas besoin de ceux des autres.
+Quand vous serez enterré, je rendrai visite au
+vôtre. C’est tout ce que je puis faire pour vous.</p>
+
+<p>Il fondit en larmes. Il m’assura que l’une des
+tombes avait sur sa lame un bloc de pierre qui,
+d’après certains, avait été jadis une statue d’homme,
+et qu’une autre était sculptée de signes que
+personne n’avait jamais su déchiffrer.</p>
+
+<p>Comme je demeurais inflexible, d’un ton à fendre
+l’âme, il ajouta :</p>
+
+<p>— Ne viendrez-vous même pas voir la fenêtre
+monumentale ?</p>
+
+<p>— Je n’irai même pas voir cela.</p>
+
+<p>Il décocha donc son dernier trait, et se rapprochant
+de moi, il chuchota d’une voix entrecoupée :</p>
+
+<p>— J’ai aussi une paire de crânes dans la crypte :
+je vous les montrerai. Oh ! venez voir mes crânes !
+Vous êtes un jeune homme en vacances, il
+faut bien que vous en profitiez. Venez voir mes
+crânes !</p>
+
+<p>Alors je le plantai là et pris la fuite, mais ses
+appels me poursuivaient :</p>
+
+<p>— Oh ! venez voir mes crânes ; revenez voir mes
+crânes !</p>
+
+<p>Harris cependant raffole des tombes, tombeaux,
+épitaphes et inscriptions funéraires, et l’idée de
+ne pas voir la tombe de Mme Thomas lui porta un
+rude coup. Il me dit qu’il avait projeté cette visite
+dès le premier instant où il fut question de
+notre partie, — et il ajouta même qu’il ne se serait
+pas joint à nous sans l’espoir de voir la tombe
+de Mme Thomas.</p>
+
+<p>Je le fis souvenir de George, et que nous devions
+remonter avec le canot jusqu’à Shepperton pour
+l’y prendre à cinq heures, — et il dévia sur
+George.</p>
+
+<p>Que pouvait bien avoir à faire celui-ci toute la
+journée, qu’il nous laissait remorquer ce vieux
+sabot surchargé tout du long de la Tamise, à nous
+seuls ? Quoi donc l’empêchait de venir faire un
+peu de besogne avec nous ? Pourquoi n’avait-il
+pas demandé congé pour nous accompagner dès
+le départ ? Au diable sa banque ! Qu’est-ce qu’il
+fabriquait de bon à sa banque ?</p>
+
+<p>— Je ne l’y ai jamais vu faire aucun travail,
+continua Harris, à aucune des fois où j’y suis allé.
+Il reste assis toute la journée derrière une glace,
+à tâcher de faire semblant de travailler. A quoi ça
+sert-il, d’être derrière une glace ? Je gagne ma
+vie, moi. Pourquoi n’en fait-il pas autant ? A quoi
+sert-il, là, et à quoi servent les banques ? Elles
+vous prennent votre argent, et puis, quand vous
+tirez un chèque, elles vous le renvoient tout barbouillé
+de « Non valable », « Retour au tireur ».
+A quoi ça sert-il ? Par deux fois, la semaine dernière,
+ils m’ont fait ce coup-là. Je ne le supporterai
+pas plus longtemps. Je leur reprendrai mon
+compte. S’il était ici, nous pourrions aller voir ce
+tombeau. Je ne crois pas du tout qu’il soit à sa
+banque. Il est à courir le guilledou, en réalité, et
+nous laisse toute la besogne. Je vais débarquer,
+pour prendre un verre.</p>
+
+<p>Je lui fis observer que nous étions à plusieurs
+milles de tout cabaret. Alors il battait la campagne
+à propos de la Tamise ; à quoi servait-elle, et
+fallait-il mourir de soif lorsqu’on était dessus ?</p>
+
+<p>Il vaut toujours mieux laisser dire Harris
+quand il est dans cet état. Il se vide, à la longue,
+et se tient tranquille, ensuite.</p>
+
+<p>Je lui rappelai qu’il y avait dans le panier de
+l’extrait de limonade, et à l’avant du bateau une
+dame-jeanne contenant un gallon d’eau, et que
+les deux n’attendaient que d’être mélangés pour
+former une boisson saine et rafraîchissante.</p>
+
+<p>Alors il s’emporta contre la limonade et « toutes
+ces drogues d’universités populaires », comme
+il les appelait, bière au gingembre, sirop de groseille,
+etc., etc. Toutes, à son dire, engendraient
+la dyspepsie, et étaient la perte du corps et de
+l’âme, et l’origine de la moitié des crimes commis
+en Angleterre.</p>
+
+<p>Il tenait cependant à boire quelque chose, et
+enjambant son siège, il se pencha pour atteindre
+le flacon. Celui-ci était tout au fond du panier, et
+ne le trouvant pas, il se pencha de plus en plus ;
+mais comme il gouvernait en même temps, d’un
+point de vue défectueux, il raidit le tireveille du
+mauvais côté, et envoya le bateau sur la berge.
+La secousse le fit tomber en plein dans le panier,
+où il resta la tête prise, désespérément cramponné
+aux bordages, les pieds en l’air. Il n’osait bouger,
+crainte de tomber à l’eau, et il lui fallut attendre
+que je l’eusse rattrapé par les jambes et extrait
+du panier, dont il sortit plus frénétique que jamais.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre VIII</h2>
+
+<p class="d">Chantage. La seule méthode à employer. Égoïsme
+accapareur du propriétaire riverain. Les écriteaux
+« Attention ! ». Sentiments peu chrétiens
+de Harris. Harris chanteur comique. Une soirée
+dans le grand monde. Inqualifiable scélératesse
+de deux jeunes gens. Quelques instructions
+profitables. George a acheté un banjo.</p>
+
+
+<p>Nous fîmes halte pour déjeûner sous les saules
+aux abords de <span lang="en" xml:lang="en">Kempton Park</span>. C’est un petit
+coin charmant : un joli rebord de gazon, qui
+court le long du fleuve, et qu’ombragent les saules.
+Nous en étions au troisième service, — tartines
+de confiture, — lorsqu’un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> en
+bras de chemise et fumant une courte pipe s’approcha
+de nous, et nous déclara que nous étions
+sur une propriété privée. Il lui fut répondu que
+nous n’avions pas encore examiné d’assez près
+les choses pour arriver sur ce point à une certitude
+bien définie, mais que, s’il nous donnait sa
+parole de <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> que nous étions en effet sur
+une propriété privée, nous n’hésiterions pas à le
+croire.</p>
+
+<p>Il nous donna la parole requise, et nous le
+remerciâmes, mais comme il restait là, l’air peu
+satisfait, nous lui demandâmes si nous pouvions
+encore quelque chose pour lui ; et Harris, qui est
+d’un caractère familier, lui offrit une tartine de
+confiture.</p>
+
+<p>Cet homme appartenait, j’imagine, à une société
+où l’on jurait de s’abstenir de tartines de
+confiture ; car il refusa d’un ton rogue, comme si
+la tentation l’offensait, et il ajouta qu’il était de
+son devoir de nous expulser.</p>
+
+<p>Harris lui répondit que si tel était son devoir,
+il devait l’accomplir, et il l’interrogea sur les
+moyens qu’il envisageait comme préférables pour
+l’accomplir. Harris est ce qu’on peut appeler un
+individu bien bâti, un vrai costaud, l’air solide et
+râblé. L’homme le toisa du haut en bas, et répondit
+qu’il allait consulter son maître, puis revenir
+et nous jeter à l’eau tous les deux.</p>
+
+<p>Naturellement, on ne le revit plus, et ce qu’il
+voulait, en réalité, c’était un shilling. Il y a,
+tout le long de la Tamise, un certain nombre de
+ruffians qui se font des rentes, au cours de l’été,
+en rôdant sur les berges, et faisant chanter ainsi
+les nigauds. Ils se présentent comme les envoyés
+du propriétaire. La seule méthode à suivre est
+de leur donner vos noms et adresse, et de laisser
+le propriétaire, si celui-ci a en effet quelque chose
+à dire, vous citer en justice et prouver le dégât
+que vous avez commis en vous asseyant sur ses
+terres. Mais la plupart des gens sont d’une timidité
+et d’une mollesse telles qu’ils préfèrent encourager
+l’imposture en lui cédant, au lieu d’y
+mettre fin en faisant preuve d’un peu de fermeté.</p>
+
+<p>Si ce sont réellement les propriétaires qui sont
+coupables, qu’on nous les montre. L’égoïsme des
+riverains s’accroît chaque année. S’ils en avaient
+la permission, ils fermeraient absolument la Tamise.
+Ils le font déjà pour les petits affluents et
+les bras-morts. Ils obstruent de piquets le lit
+de la rivière et tendent des chaînes d’une rive à
+l’autre, et clouent des écriteaux sur chaque arbre.
+La vue de ces écriteaux réveille tous les mauvais
+instincts de ma nature, j’éprouve le désir de les
+arracher tous, et de les casser l’un après l’autre
+sur la tête de l’homme qui les a fait poser, de façon
+à le tuer, après quoi je l’enterrerais et lui
+mettrais ses écriteaux sur sa tombe en guise
+d’épitaphe.</p>
+
+<p>Je fis part de ces miens sentiments à Harris, et
+il me répondit que les siens étaient pires encore.
+Lui désirait non seulement tuer l’homme qui
+avait fait poser les écriteaux, mais en outre massacrer
+toute sa famille, avec tous ses amis et connaissances,
+et mettre ensuite le feu à sa maison.
+Harris me parut aller un peu loin, et je le lui dis ;
+mais il répliqua :</p>
+
+<p>— Pas le moins du monde. Ils n’auraient que
+ce qu’ils méritent, et j’irais chanter des chansonnettes
+comiques sur les décombres.</p>
+
+<p>J’étais peiné d’entendre Harris donner cours
+à ces velléités sanguinaires. Il ne faut pas que nos
+instincts de justice dégénèrent en pure vengeance.
+Je mis longtemps à amener Harris à un point de
+vue plus charitable, mais j’y réussis enfin, et il
+me promit d’épargner en tout cas les amis et connaissances,
+et de ne pas chanter de chansonnettes
+comiques sur les décombres.</p>
+
+<p>Vous n’avez pas entendu Harris chanter une
+chansonnette comique, sinon vous comprendriez
+quel service je venais de rendre à l’humanité.
+C’est une des idées arrêtées de Harris <i>qu’il sait</i>
+chanter la chansonnette comique ; l’idée arrêtée,
+au contraire, chez ceux des amis de Harris qui
+l’ont ouï essayer, est <i>qu’il ne sait pas</i>, et ne saura
+jamais, et qu’on devrait lui interdire d’essayer.</p>
+
+<p>Lorsque Harris est en soirée, et qu’on le prie
+de chanter, il répond : « Soit, si vous y tenez, je
+vous chanterai du comique » ; et il vous dit cela
+d’un ton à faire croire que son chant dans cette
+partie, il vous faut l’entendre une fois, et puis
+mourir.</p>
+
+<p>— Oh ! que c’est aimable, dit l’hôtesse. Chantez
+donc, M. Harris. Et Harris se lève, et s’approche
+du piano, avec la radieuse bienveillance
+d’un cœur généreux prêt à faire un don inestimable.</p>
+
+<p>— Allons, silence, s’il vous plaît, silence, dit
+l’hôtesse, se tournant à la ronde ; M. Harris va
+nous chanter une chanson comique.</p>
+
+<p>— Oh ! charmant ! murmure-t-on ; et on revient
+en hâte de la serre, on remonte dans l’escalier,
+on va s’avertir l’un l’autre par toute la
+maison, et on s’entasse dans le salon et on fait le
+cercle, dans une attente minaudière.</p>
+
+<p>Et Harris commence.</p>
+
+<p>Or, on ne s’attend guère à de la voix dans une
+chanson comique. On n’attend pas de vocalises
+impeccables. On se soucie peu si le chanteur
+s’aperçoit au milieu d’une note qu’il l’a prise
+trop haut, et s’il redescend d’un ton. Peu importe
+la mesure. Peu importe que l’accompagnateur
+soit de deux mesures en retard, et que l’autre
+s’interrompe au milieu d’un couplet pour se
+mettre d’accord avec lui, puis reprendre à nouveau.
+Mais l’on s’attend du moins aux paroles.</p>
+
+<p>On ne s’attend pas à ce que le monsieur ne se
+rappelle pas au delà des trois premiers vers du
+premier couplet et ne cesse de les répéter jusqu’au
+moment de la reprise en chœur. On ne s’attend
+pas à ce que le monsieur s’arrête au beau milieu
+d’un vers et avoue, en ricanant, que c’est très
+drôle, mais du diable s’il se souvient de la suite,
+et puis qu’il se mette à l’improviser de lui-même,
+et qu’alors il se la rappelle tout à coup, une fois
+arrivé à un endroit tout différent du morceau, et
+s’interrompe sans crier gare, pour la reprendre et
+vous la servir à toute force. On ne s’attend pas…
+mais je préfère vous donner une idée de Harris
+comme chanteur comique, et vous jugerez par
+vous-même.</p>
+
+<p><span class="sc">Harris</span>, <i>debout à côté du piano et s’adressant
+à la société avide</i>. — Je crains que ce ne soit un
+peu vieux, n’est-ce pas. Je suppose que vous la
+connaissez tous, n’est-ce pas. Mais c’est la seule
+que je sache. C’est la chanson du Juge dans <i>Pinafore</i>…
+non, ce n’est pas de <i>Pinafore</i> que je veux
+dire… je veux dire… vous savez bien… l’autre,
+quoi. Vous reprendrez tous en chœur, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>(<i>Murmures d’approbation et désir de reprendre
+en chœur. Brillante exécution du prélude à la
+chanson du Juge dans « Devant le Jury », par le
+pianiste nerveux. Arrive l’instant où Harris doit
+le suivre. Harris ne s’en aperçoit pas. Le pianiste
+reprend le début du prélude, et Harris, qui commence
+à chanter en même temps, saute les deux
+premiers vers de la chanson du Premier Seigneur
+dans <span class="rm">Pinafore.</span> Le pianiste nerveux tente de poursuivre
+son prélude, y renonce, et s’efforce de suivre
+Harris avec l’accompagnement à la chanson
+du Juge dans « Devant le Jury », s’aperçoit que
+cela ne sert à rien, et se demande où il en est, ce
+qu’il fait là, perd la tête, et s’arrête court.</i>)</p>
+
+<p><span class="sc">Harris</span>, <i>l’encourageant avec amabilité</i>. — Très
+bien, vous vous en tirez à merveille. Continuez.</p>
+
+<p><span class="sc">Le pianiste nerveux.</span> — Je crains qu’il n’y ait
+une petite erreur. Que chantez-vous ?</p>
+
+<p><span class="sc">Harris</span>, <i>vivement</i>. — Mais la chanson du Juge
+dans « Devant le Jury ». Vous ne la connaissez
+pas ?</p>
+
+<p><span class="sc">Un ami de Harris</span>, <i>du fond de la salle</i>. — Non,
+mon pauvre ami, ce n’est pas cela que vous chantez,
+c’est la chanson de l’Amiral dans <i>Pinafore</i>.</p>
+
+<p>(<i>Discussion prolongée entre Harris et l’ami de
+Harris, sur ce que Harris chante en réalité. Pour
+finir, l’ami reconnaît que peu importe ce que
+Harris chante, pourvu que Harris continue à
+chanter, et Harris, évidemment blessé par cette
+injustice, prie le pianiste de recommencer. Le
+pianiste, donc, entame le prélude de la chanson
+de l’Amiral, et Harris, profitant de ce qu’il considère
+comme une ouverture favorable dans la
+musique, commence.</i>)</p>
+
+<p><span class="sc">Harris.</span> — « Dans ma jeunesse, m’approchant
+du barreau. »</p>
+
+<p>(<i>Explosion générale de rire, que Harris prend
+pour un compliment. Le pianiste, songeant à sa
+femme et à ses enfants, renonce à la lutte inégale,
+et se retire : un monsieur aux nerfs plus robustes
+prend sa place.</i>)</p>
+
+<p><span class="sc">Le nouveau pianiste</span>, <i>jovial</i>. — Allons-y, mon
+vieux, marchez, je vous suis. Ne nous ennuyons
+pas avec le prélude.</p>
+
+<p><span class="sc">Harris</span>, <i>qui a fini par comprendre, riant</i>. — Ah !
+elle est bien bonne ! Mais je vous demande
+pardon. C’est juste, j’ai confondu les deux morceaux.
+C’est le nom de Jenkins qui m’a induit en
+erreur. Allons-y cette fois.</p>
+
+<p>(<i>Il chante. Sa voix semble venir de la cave, et
+elle évoque les premiers prodromes d’un tremblement
+de terre.</i>)</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Dans ma jeunesse, je fus une saison</div>
+<div class="verse">« Saute-ruisseau chez quelque procureur. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p><i>Au pianiste, à part.</i> — C’est trop bas, mon
+vieux, recommençons, voulez-vous.</p>
+
+<p>(<i>Il rechante les deux premiers vers, d’une voix
+aiguë de fausset. Surprise considérable chez l’auditoire.
+Une vieille dame nerveuse auprès de la
+cheminée se met à pleurer : on l’emmène.</i>)</p>
+
+<p><span class="sc">Harris</span>, continuant.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« J’époussetais les carreaux, j’époussetais la porte</div>
+<div class="verse">« Et je…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Non… ce n’est pas ça. Je frottais les carreaux
+de la grande porte d’entrée. Et je cirais le parquet…
+non, au diable… je vous demande pardon…
+C’est singulier, je ne retrouve pas ce couplet. Et
+je… et je… Ma foi, je passe au chœur, tant pis
+(<i>il chante</i>) :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Et je digue digue digue digue digue don</div>
+<div class="verse">« Je dirige pour finir la marine de la Reine. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Allons, le chœur : — on répète les deux derniers
+vers, simplement…</p>
+
+<p><span class="sc">Tous en chœur</span> :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Et il digue digue digue digue digue don</div>
+<div class="verse">« Il dirige pour finir la marine de la Reine. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et Harris ne s’aperçoit jamais combien il se
+rend ridicule, et combien il assomme un tas de
+gens qui ne lui ont rien fait. Il se figure bonnement
+qu’il leur a été agréable, et promet d’en
+chanter une autre après souper.</p>
+
+<p>A propos de chansons comiques et de soirées, il
+me revient une autre aventure amusante dont j’ai
+été le témoin ; et comme elle éclaire beaucoup le
+fonctionnement caché de l’esprit humain en général,
+il convient, je crois, de la rapporter ici.</p>
+
+<p>Nous étions tous, à cette soirée, des gens
+comme il faut et de la meilleure éducation. Nous
+avions mis nos plus beaux habits, et nous causions
+avec grâce, et nous étions fort aises, — tous,
+excepté deux jeunes étudiants retour d’Allemagne,
+jeunes gens vulgaires, qui avaient l’air impatients
+et ennuyés, comme s’ils trouvaient le
+temps long. A la vérité nous étions trop au-dessus
+d’eux. Ils n’étaient pas à la hauteur de notre conversation
+brillante mais raffinée, pas plus que
+de nos goûts distingués. Ils se sentaient déplacés,
+parmi nous. Ils n’auraient jamais dû s’y trouver.
+Nous fûmes unanimes là-dessus, après
+coup.</p>
+
+<p>On joua des morceaux des vieux maîtres allemands.
+On discuta philosophie et morale. On
+flirta avec une grâce distinguée. On eut même de
+l’esprit, — un esprit comme il faut.</p>
+
+<p>Après souper, quelqu’un récita un poème français,
+qui fut déclaré superbe, puis une dame
+chanta en espagnol une romance sentimentale, si
+touchante qu’elle fit pleurer un ou deux assistants.</p>
+
+<p>Et alors intervinrent ces deux jeunes gens, qui
+demandèrent si nous avions jamais entendu Herr
+Slossenn Boschen (il venait précisément d’arriver
+et se trouvait au buffet) chanter en allemand
+son grand air comique.</p>
+
+<p>Personne ne se rappelait l’avoir entendu.</p>
+
+<p>Les jeunes gens affirmèrent que c’était la chanson
+la plus drôlatique que l’on eût jamais composée,
+ajoutant que, si nous voulions, ils la feraient
+chanter à Herr Slossenn Boschen, qu’ils
+connaissaient très bien. Elle était si désopilante,
+paraît-il, que cette fois où Herr Slossenn Boschen
+l’avait chantée devant l’empereur d’Allemagne,
+on avait dû le transporter (l’empereur d’Allemagne)
+jusqu’à son lit.</p>
+
+<p>Personne au monde, dirent-ils, ne savait la
+débiter comme Herr Slossenn Boschen : il gardait
+d’un bout à l’autre son sérieux impayable, à croire
+qu’il débitait une tragédie, et, naturellement, la
+chose en était d’autant plus farce. Jamais il ne
+laissait deviner, par ses intonations ni ses gestes,
+qu’il chantât un air risible, — car cela eût
+amoindri l’effet. C’était surtout son attitude sérieuse,
+presque pathétique, qui le rendait d’un
+comique irrésistible.</p>
+
+<p>Nous répondîmes que nous tenions beaucoup à
+l’entendre, que cela nous amuserait énormément.
+Et ils descendirent chercher Herr Slossenn
+Boschen.</p>
+
+<p>Il ne demandait pas mieux que de chanter son
+air, car il arriva aussitôt, et se mit au piano sans
+mot dire.</p>
+
+<p>Oh ! cela vous amusera. Vous allez rire ! chuchotèrent
+les jeunes gens, qui traversèrent le salon
+pour aller se placer modestement derrière le
+dos du Professor.</p>
+
+<p>Herr Slossenn Boschen s’accompagnait lui-même.
+Le prélude n’annonçait pas à proprement
+parler une chanson comique. C’était un air mélancolique
+et plein d’âme, à vous donner la chair
+de poule ; mais chacun glissa dans l’oreille de
+son voisin que c’était la manière allemande, et
+tous s’apprêtèrent à la savourer.</p>
+
+<p>Pour ma part, je ne comprends pas l’allemand.
+Je l’ai appris en classe, mais je n’en savais plus
+un mot au bout de deux ans, et je ne m’en suis
+pas porté plus mal. Cependant, pour ne pas laisser
+soupçonner mon ignorance, je m’avisai d’un
+stratagème qui me parut excellent. Je ne quittai
+pas des yeux les deux jeunes étudiants, et je fis
+comme eux. Quand ils riaient, je riais, quand ils
+pouffaient, je pouffais ; en outre, j’ajoutais de
+moi-même un léger ricanement, çà et là, comme si
+j’avais saisi un trait d’esprit qui échappait aux
+autres. Cet artifice me semblait particulièrement
+heureux.</p>
+
+<p>Je remarquai bientôt que bon nombre d’autres
+personnes fixaient les yeux, tout comme moi, sur
+les deux jeunes gens. Ceux-là aussi riaient quand
+les jeunes gens riaient ; et comme ceux-ci rirent,
+pouffèrent et se tordirent presque sans arrêt d’un
+bout à l’autre du morceau, la chose allait toute
+seule.</p>
+
+<p>Néanmoins, le Professor n’avait pas l’air satisfait.
+Quand on se mit à rire pour la première fois,
+son visage exprima un étonnement considérable,
+comme s’il se fût attendu à tout autre chose que
+du rire. Cela nous parut très drôle : son parti-pris
+de sérieux formait le meilleur de son humour.
+S’il eût le moins du monde laissé voir qu’il se
+rendait compte de son effet comique, il l’aurait
+entièrement compromis. Le rire se prolongeant,
+sa surprise fit place à un air de contrariété et
+d’irritation, et il lança des regards indignés
+tout à la ronde (sauf sur les deux jeunes gens qui
+se trouvaient derrière son dos et qu’il ne voyait
+pas). Notre gaîté redoubla. Il nous ferait mourir,
+ce farceur, disait-on. A elles seules, les paroles
+suffisaient à faire pâmer de rire, mais qu’il y
+ajoutât encore cette gravité simulée, — vrai
+c’était trop !</p>
+
+<p>Au dernier couplet, il se surpassa. Il promena
+tout autour de lui un tel coup d’œil de férocité
+rentrée que, si nous n’avions été mis en garde
+contre la méthode allemande de chanter le comique,
+nous en aurions éprouvé de l’inquiétude ;
+et il donna un tel accent de détresse à cette musique
+lugubre que, si nous n’avions pas su que la
+chanson était comique, nous en aurions pleuré.</p>
+
+<p>Il acheva au milieu d’un délire véritable de
+gaîté. Chacun disait qu’il n’avait de sa vie entendu
+rien de plus désopilant. Chacun trouvait
+singulier qu’en présence de faits comme celui-ci,
+pût subsister le préjugé vulgaire que les Allemands
+ne possèdent pas le sens de l’humour. Et
+on demanda au Professor pourquoi il ne traduisait
+pas sa chanson en anglais, afin que tout le
+monde pût la comprendre et apprécier l’intensité
+de son comique.</p>
+
+<p>Alors Herr Professor Slossenn Boschen se leva,
+et il devint terrible. Il nous injuria en allemand
+(langue, à mon avis, des mieux appropriées à cet
+effet), et il se démena, et nous montra le poing
+et nous donna tous les noms qu’il savait en anglais.
+Il affirmait n’avoir de sa vie reçu pareil outrage.</p>
+
+<p>Il nous fit comprendre que sa chanson n’avait
+rien de comique. Il s’y agissait d’une jeune fille
+vivant parmi les montagnes du Hartz, et qui
+avait donné sa vie pour sauver l’âme de son
+fiancé ; à sa mort, celui-ci retrouvait l’âme-sœur
+dans l’espace ; mais, pour finir, au dernier couplet,
+il répudiait l’esprit de sa fiancée, et s’enfuyait
+avec un autre esprit. Je ne garantis pas
+les détails, mais l’histoire était en tout cas des
+plus navrantes. Herr Boschen ajouta qu’il l’avait
+chantée devant l’empereur d’Allemagne, et qu’il
+(l’empereur d’Allemagne) avait sangloté comme
+un petit enfant. Il (Herr Boschen) nous dit que
+ce morceau était considéré généralement comme
+un des plus dramatiques et des plus émouvants
+de la littérature allemande.</p>
+
+<p>La situation était pénible pour nous, — très
+pénible. Personne ne répondit. On chercha du
+regard les deux jeunes gens auteurs du méfait,
+mais ils avaient subrepticement quitté la maison,
+dès la fin du morceau.</p>
+
+<p>La soirée prit fin, elle aussi. Je n’ai jamais vu
+soirée finir aussi brusquement, et avec si peu de
+cérémonie. On ne se dit pas bonsoir. On descendit
+l’escalier un par un, à pas furtifs, et en se tenant
+dans l’ombre. Au vestiaire, chacun demandait
+tout bas chapeau et manteau, puis s’éclipsait,
+tournant le coin au plus vite, en s’évitant l’un
+l’autre.</p>
+
+<p>Depuis lors, je n’ai plus guère pris d’intérêt
+aux chansons allemandes.</p>
+
+<p>Nous atteignîmes l’écluse de Sunbury à 3 h. 30.
+Le paysage du fleuve y est charmant, juste avant
+d’arriver aux portes, et le canal de décharge est
+délicieux, mais n’essayez pas de le remonter.</p>
+
+<p>Je le tentai une fois. J’étais aux avirons, et je
+demandai aux camarades qui barraient s’ils
+croyaient que ce fût faisable. Rien de plus faisable,
+me répondirent-ils, à condition de ramer
+dur. Nous étions juste sous la petite passerelle
+qui franchit ce canal entre les deux barrages ;
+et me courbant sur mes avirons, de toute ma
+vigueur, je me mis à ramer.</p>
+
+<p>Je ramais superbement, par impulsions rythmiques
+et prolongées. Mes bras, mes jambes, mon
+torse, donnaient en plein. Je réalisai un excellent
+coup d’aviron, merveilleusement vite, et ce fut
+un travail de grand style. Selon mes deux amis,
+c’était plaisir de me voir. Au bout de cinq minutes,
+persuadé que nous devions être tout près du
+barrage, je levai les yeux. Nous étions toujours
+sous la passerelle, juste au même point qu’au
+début, et j’avais devant moi ces deux idiots qui
+se crevaient à force de rire. J’avais manœuvré
+comme un forcené pour maintenir le canot sous
+la passerelle. Aussi maintenant je laisse à d’autres
+de remonter les canaux de décharge contre
+de forts courants.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes ensuite, toujours ramant, à
+Walton, ville de quelque importance. Comme
+dans toutes les agglomérations riveraines, elle
+présente au bord de l’eau son plus petit côté, si
+bien que, vue du canot, on la prendrait pour un
+village d’une demi-douzaine de feux au plus.
+Windsor et Abingdon sont les deux seules villes
+entre Londres et Oxford dont on aperçoive réellement
+quelque chose de la Tamise. Toutes les
+autres se cachent derrière des coudes, et ne jettent
+qu’un lointain coup d’œil sur le fleuve, du
+haut d’une rue. Je leur sais gré de bien vouloir
+laisser les berges aux bois, aux champs et aux
+travaux hydrauliques.</p>
+
+<p>Reading même a beau faire son possible pour
+gâter et déshonorer et rendre hideux tout ce
+qu’elle peut atteindre du fleuve, elle a néanmoins
+le bon esprit de tourner d’un autre côté son répugnant
+visage.</p>
+
+<p>César, comme de juste, avait son établissement
+à Walton, — camp, forteresse, ou quelque chose
+d’analogue. César ne manquait jamais de remonter
+les cours d’eau. La reine Elisabeth y est venue,
+elle aussi. Allez où vous voudrez, impossible de
+se débarrasser de cette femme. Cromwell et
+Bradshaw (pas le Bradshaw du guide des chemins
+de fer<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, mais le ministre du roi Charles) ont
+également séjourné ici. J’imagine que leur entretien
+a été particulièrement agréable.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> L’équivalent de notre Chaix.</p>
+</div>
+<p>Il y a, dans l’église de Walton, un « bride-mégère »
+de fer. On employait ces instruments,
+jadis, pour contenir les langues féminines. On y
+a renoncé, depuis. Je suppose que le fer est devenu
+rare, et qu’on n’a pas trouvé d’autre métal
+assez résistant.</p>
+
+<p>Il y a aussi des tombeaux remarquables dans
+l’église, et je craignis de ne pouvoir en arracher
+Harris, mais il ne parut pas s’en aviser, et nous
+passâmes notre chemin. En amont du pont, le
+fleuve présente de terribles sinuosités, qui le
+rendent fort pittoresque, mais qui sont exaspérantes,
+du point de vue halage ou aviron, et occasionnent
+des disputes entre rameur et barreur.</p>
+
+<p>On aperçoit ici, sur la rive droite, <span lang="en" xml:lang="en">Oatlands
+Park</span>. Ce lieu fut jadis célèbre. Henri VIII le déroba
+à l’un ou à l’autre, je ne sais plus à qui, et y
+résida. Le parc renferme une grotte que l’on visite
+moyennant pourboire, et qui est, paraît-il,
+admirable ; mais ce n’est pas mon avis. La feue
+duchesse d’York, qui résidait à Oatlands, raffolait
+des chiens et elle en élevait un nombre formidable.
+Elle avait fait établir un cimetière pour
+les y enterrer après leur mort, et ils y reposent
+à environ cinquante, avec pour chacun une pierre
+tombale munie d’une épitaphe.</p>
+
+<p>Je reconnais d’ailleurs qu’ils le méritent tout
+autant que la généralité des chrétiens.</p>
+
+<p>Aux « pilotis de Corway », — le premier coude
+après le pont de Walton, — une bataille eut lieu
+entre César et Cassivellaunus. Cassivellaunus
+avait fortifié le fleuve contre César, en y plantant
+une foule de pilotis (il y ajouta, j’imagine, un
+écriteau). Mais César n’en passa pas moins. Impossible
+d’éloigner César de ce fleuve.</p>
+
+<p>Haliford et Shepperton sont deux petites
+localités fort jolies, vues de la Tamise, mais qui
+n’ont rien de remarquable, ni l’une ni l’autre.
+A Shepperton, toutefois, le cimetière de l’église
+renferme une tombe sur laquelle se lit un poème,
+et j’appréhendai que Harris ne voulût aller
+rôder par là. Je le vis attacher un regard d’envie
+sur de débarcadère dont nous approchions.
+Je fis donc en sorte, par un geste opportun, d’envoyer
+sa casquette à l’eau, et son empressement
+à la rattraper avec son indignation contre
+ma maladresse, lui firent oublier ses tombes
+chéries.</p>
+
+<p>A Weybridge, la Wey (jolie petite rivière, navigable
+jusqu’à Guilford pour les canots légers
+et que j’ai toujours eu le désir de remonter,
+sans jamais le faire), la Bourne, et le canal
+Basington, se jettent à la fois dans la Tamise.
+L’écluse est juste en face de la ville, et la première
+chose que nous aperçûmes, sur l’une des
+portes du sas, fut le maillot de George, qui, — un
+examen plus attentif nous le révéla, — contenait
+George en personne.</p>
+
+<p>Montmorency lança un aboîment furieux, je
+poussai des cris, Harris un rugissement ; George
+agita sa casquette, et hurla de retour. L’éclusier
+se précipita hors de chez lui, armé d’une
+gaffe, car il était persuadé que quelqu’un venait
+de tomber à l’eau, et il eut l’air désolé de voir
+qu’il n’en était rien.</p>
+
+<p>George portait à la main un paquet bizarre,
+enveloppé de toile cirée. C’était arrondi et plat
+d’un bout, et il en sortait de l’autre un long
+manche droit.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit Harris.
+Une poêle à frire ?</p>
+
+<p>— Non, dit George, avec un regard étrangement
+allumé ; cela fait fureur, cet été ; tout le
+monde en a un, sur la Tamise. C’est un banjo.</p>
+
+<p>— Je ne savais pas que vous jouiez du banjo !
+nous écriâmes-nous en même temps, Harris et
+moi.</p>
+
+<p>— Je n’en joue pas à proprement parler, répliqua
+George ; mais c’est très facile, m’a-t-on dit ;
+et j’ai la méthode pour apprendre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre IX</h2>
+
+<p class="d">On met George à la besogne. Diaboliques propensions
+des cordelles de halage. Ingratitude d’un
+skiff « en double scull ». Haleurs et halés. A
+quoi peuvent servir les amoureux. Étrange
+disparition d’une vieille dame. Plus on se hâte,
+moins on va vite. Être halés par des jeunes
+filles, sport palpitant. L’écluse disparue sur
+le fleuve hanté. Musique. Sauvés !</p>
+
+
+<p>A présent que nous le tenions, il s’agissait de
+faire travailler George. Mais George, cela
+va sans dire, n’avait aucune envie de travailler.
+Il s’était déjà éreinté à sa banque, prétendait-il.
+Harris d’un naturel peu sensible, et guère pitoyable,
+lui répondit :</p>
+
+<p>— Bah ! vous vous éreinterez sur la Tamise,
+pour changer : le changement fait toujours du
+bien. Ouste ! attrapez l’amarre, et tirez-nous.</p>
+
+<p>En toute conscience (même la sienne) George
+n’avait rien à répliquer ; il insinua pourtant
+qu’il ferait mieux de s’occuper dans le canot à
+faire le thé, cependant que Harris et moi halerions,
+car la confection du thé est une besogne
+pénible, et Harris et moi paraissions fatigués.
+Pour toute réponse, nous lui envoyâmes la cordelle
+de halage, dont il s’empara.</p>
+
+<p>La cordelle a des habitudes singulières et
+inexplicables. Vous l’enroulez avec tout le soin
+et toute la patience que l’on met à plier un pantalon
+neuf, et cinq minutes plus tard, quand
+vous la ramassez, vous ne trouvez plus qu’un
+fouillis innommable et décourageant.</p>
+
+<p>Ce n’est pas pour dire, mais je suis intimement
+persuadé que si vous preniez une cordelle au
+hasard, après l’avoir étalée en droite ligne au
+beau milieu d’un champ, il vous suffirait de lui
+tourner le dos trente secondes, pour découvrir,
+en jetant les yeux à nouveau dessus, qu’elle
+s’est toute rassemblée en un tas au centre du
+champ, et s’est entortillée et enchevêtrée sur
+elle-même, qu’elle a perdu ses deux bouts et
+qu’elle n’est plus que nœuds ; et vous mettriez
+une bonne demi-heure pour la débrouiller.</p>
+
+<p>Telle est mon opinion sur les cordelles en
+général. Bien entendu, il peut y avoir des exceptions
+honorables : je ne dis pas le contraire.
+Il peut y avoir des cordelles qui fassent honneur
+à leur profession, — des cordelles consciencieuses
+et respectables, — des cordelles qui ne se figurent
+pas être un ouvrage de crochet et ne se
+disposent pas en dessus du canapé dès l’instant
+où on les laisse à elles-mêmes. Il peut, dis-je,
+y avoir de ces cordelles-là ; je souhaite sincèrement
+qu’il y en ait. Mais je n’en ai pas encore
+rencontré.</p>
+
+<p>La cordelle en question venait d’être rassemblée
+par moi juste avant notre arrivée à l’écluse.
+Je n’avais pas laissé Harris y mettre la main,
+vu sa maladresse bien connue. Je l’avais lovée
+en cercle avec une sage lenteur, arrimée par le
+milieu, tordue en écheveau, et déposée doucement
+au fond du canot. Harris l’avait ramassée méthodiquement,
+et remise à George. George, d’une
+main ferme, la lui avait prise, et, s’éloignant un
+peu, avait commencé de la dérouler comme s’il
+eût démailloté un enfant nouveau-né. Il n’en
+eut pas déroulé douze yards que la chose ne ressemblait
+plus à rien d’autre qu’à un paillasson
+en mauvais état.</p>
+
+<p>Cela se passe toujours de même, et il en résulte
+toujours la même chose. L’homme de la berge,
+qui s’efforce de débrouiller l’objet, pense
+que toute la faute en est à celui qui l’a enroulé ;
+et sur la Tamise, quand on pense quelque chose,
+on le dit.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous prétendu fabriquer avec ça ?
+un filet de pêche ? Vrai, vous en avez fait du
+propre ! Vous ne pouviez donc pas l’enrouler
+comme il faut, espèce d’andouille ! grommelle-t-il
+de temps à autre, tout en luttant frénétiquement
+avec la cordelle, qu’il dépose sur le chemin de
+halage et qu’il examine en tous sens afin d’en
+trouver le bout.</p>
+
+<p>D’autre part, celui qui l’a enroulée croit que
+la seule cause du gâchis appartient au confrère
+qui a essayé de la dérouler.</p>
+
+<p>— Elle était très bien arrimée quand vous
+l’avez eue, s’écrie-t-il, indigné. Vous ne regardez
+donc pas ce que vous faites ? Vous maniez
+les choses, aussi, sans la moindre précaution.
+Vous embrouilleriez, ma parole, une perche d’échafaudage.</p>
+
+<p>Et ils se mettent l’un contre l’autre en une
+telle colère que chacun souhaiterait pendre l’autre
+avec l’objet du litige. Dix minutes se passent,
+et le premier, perdant la tête, pousse un hurlement
+et trépigne sur la corde, puis prétend la
+débrouiller plus vite en attrapant le premier
+nœud qui lui tombe sous la main et en tirant
+dessus. Comme de juste, il n’aboutit qu’à emmêler
+plus étroitement. Alors le confrère sort
+du canot et vient l’aider, et ils s’obstruent et
+s’empêtrent mutuellement. Tous deux s’emparent
+du même bout de corde, et tirent dessus en
+sens opposé, puis se demandent ce qui l’accroche.
+En fin de compte, le malheur est réparé, ils
+se retournent et voient le canot parti à la dérive
+et filant droit vers le barrage.</p>
+
+<p>Je me rappelle une fois où l’aventure est arrivée
+pour de bon. C’était un peu au-dessus de
+Boveney, par une matinée assez venteuse. Nous
+descendions le fleuve tout en ramant lorsque
+dépassé le tournant nous avisâmes sur la berge
+deux canotiers. Ils s’entreregardaient avec une
+expression de stupeur et de désolation sans bornes
+que je n’ai jamais retrouvée sur d’autres
+visages humains et ils tenaient par les deux
+bouts une longue cordelle. Voyant qu’un malheur
+avait dû se produire, nous stoppons et les
+interrogeons.</p>
+
+<p>— C’est notre canot, notre canot qui a décampé !
+répondent-ils, d’un air navré. Nous venions
+juste de débrouiller la cordelle, et le temps
+de nous retourner, il avait disparu !</p>
+
+<p>Et ils semblaient offensés de ce qu’ils regardaient
+évidemment de la part de leur canot
+comme un trait de basse ingratitude.</p>
+
+<p>Nous rattrapâmes le fugitif un demi-mille plus
+loin en aval, arrêté dans les roseaux, et le restituâmes
+à ses propriétaires. Je parie bien qu’ils
+l’ont surveillé de près au moins une huitaine.</p>
+
+<p>Je n’oublierai jamais le tableau de ces deux
+hommes arpentant la berge avec leur amarre et
+cherchant en vain leur canot.</p>
+
+<p>Le halage, sur la Tamise supérieure, vous fait
+assister à un bon nombre d’incidents comiques.
+L’un des plus habituels est le spectacle d’une
+paire de haleurs, marchant bon train, absorbés
+dans une discussion animée, tandis que l’homme
+resté dans le canot, à cent yards derrière eux,
+leur crie en vain d’arrêter et fait de frénétiques
+signaux de détresse avec un aviron. Quelque
+chose ne va pas : le gouvernail est parti, ou la
+gaffe a glissé par dessus bord, ou son chapeau
+est tombé à l’eau et s’éloigne au fil du courant. Il
+les prie d’arrêter, très calme et poli d’abord.</p>
+
+<p>— Hohé ! halte ! une minute, s’il vous plaît,
+lance-t-il gaîment. J’ai laissé tomber mon chapeau.</p>
+
+<p>Puis :</p>
+
+<p>— Hohé ! Tom… Dick ! ne m’entendez-vous
+pas ? — d’un ton déjà moins affable.</p>
+
+<p>Puis :</p>
+
+<p>— Hohé ! sacrées têtes de bois d’idiots ! Hohé !
+halte ! Oh ! nom de…</p>
+
+<p>Après quoi il se dresse, se démène, devient
+tout rouge à force de hurler, et épuise sa collection
+de jurons. Et les gamins sur la berge
+s’arrêtent et se moquent de lui et lui jettent des
+cailloux, cependant qu’il défile devant eux, à
+raison de quatre milles à l’heure, sans pouvoir
+leur échapper.</p>
+
+<p>La plupart de ces inconvénients disparaîtraient
+si les haleurs se rappelaient qu’ils sont
+en train de haler, et se retournaient de temps à
+autre pour voir ce que devient le collègue. Il
+est préférable de n’avoir qu’un seul haleur. S’ils
+sont deux, ils s’oublient à bavarder, et la faible
+résistance offerte par le canot est incapable de
+les rappeler à la réalité.</p>
+
+<p>Comme preuve du total oubli de leur besogne
+où tombent parfois deux haleurs, George nous
+rapporta, au cours de la soirée, alors que nous
+devisions sur ce sujet après souper, un bien curieux
+exemple. Un soir, raconta-t-il, trois de ses
+copains étaient partis de Maidenhead avec un
+canot très lourdement chargé qu’ils ramaient contre
+le courant. Un peu au-dessus de l’écluse de
+Cookham, ils avisèrent cheminant sur le chemin
+de halage, un jeune homme et une jeune
+fille, apparemment plongés dans un entretien
+captivant. Ils portaient à eux deux une gaffe
+de bateau, et il y avait, accrochée à la gaffe,
+une cordelle qui traînait derrière eux, le bout
+dans l’eau. Nul canot à proximité, nul canot en
+vue. A un moment donné, la chose était certaine,
+il avait dû y avoir, attaché à cette cordelle, un
+canot ; mais qu’en était-il devenu, quelle sombre
+fatalité l’avait ravi, lui et ses occupants,
+mystère !</p>
+
+<p>L’accident, du reste, quel qu’il fût, n’avait en
+aucune façon troublé les deux jeunes gens qui
+halaient. Il leur restait la gaffe, ainsi que la cordelle
+et c’était sans doute à leur avis tout ce que
+nécessitaient leurs fonctions.</p>
+
+<p>George allait les tirer de leur illusion, lorsqu’une
+idée lumineuse lui traversa l’esprit et le
+fit s’abstenir. A l’aide d’une gaffe, il accrocha et
+ramena le bout de l’amarre : on boucla celle-ci
+autour du mât, puis rentrant les avirons, les
+équipiers allèrent s’asseoir à l’arrière, et allumèrent
+leurs pipes.</p>
+
+<p>Et ainsi le jeune homme et la jeune fille
+halèrent ces quatre gros fainéants et leur lourd
+canot, à contre-courant, jusqu’à Marlow.</p>
+
+<p>George nous dit que jamais il n’avait vu autant
+de désolation muette concentrée en un seul
+regard, qu’au moment où le jeune couple, arrivé
+à l’écluse, se rendit compte que depuis deux milles
+le canot halé par eux n’était pas le bon.
+George estimant que, n’eût été la présence de la
+jeune fille, le jeune homme se serait livré à des
+violences de langage.</p>
+
+<p>La demoiselle fut la première à revenir de sa
+stupéfaction. Elle joignit les mains et s’écria,
+désespérément :</p>
+
+<p>— Oh, Henry, mais où donc est ma tante ?</p>
+
+<p>— Ont-ils jamais retrouvé la vieille dame ?
+interrogea Harris.</p>
+
+<p>George répondit qu’il l’ignorait.</p>
+
+<p>Un autre témoignage de ce fâcheux manque de
+sympathie entre haleurs et halés se produisit un
+jour sous nos yeux, à George et à moi, un peu
+au-dessus de Walton. C’était à l’endroit où le chemin
+de halage s’enfonce en pente douce jusque
+sous l’eau, et comme nous étions campés sur
+l’autre rive, nous ne perdîmes rien du spectacle.
+A un moment donné arrive un petit canot qui
+fendait l’eau à toute vitesse, halé par un puissant
+cheval de bélandre sur lequel était juché
+un tout petit gamin. Épars dans le canot en des
+poses nonchalantes et rêveuses, il y avait cinq
+collègues ; le barreur surtout avait un air particulièrement
+béat.</p>
+
+<p>— Je voudrais le voir se tromper de direction,
+murmura George, comme ils passaient. Et à cet
+instant même, voilà le barreur qui se trompe, et
+le canot qui s’élance sur le plan incliné, le remontant
+avec un bruit comme si on déchirait
+quarante mille chemises de toile. Deux hommes,
+une bourriche et trois avirons quittèrent à la
+fois le canot par tribord, et s’affalèrent sur la
+berge, et une seconde et demie plus tard, deux
+autres hommes se déversaient de bâbord, au milieu
+de grappins, voiles, sacs de tapisserie et
+bouteilles. Le dernier occupant débarqua 20 yards
+plus loin, sur la tête.</p>
+
+<p>Soulagé par ce délestage, le canot fila de plus
+belle et le petit gamin, criant à tue-tête, mit son
+coursier au galop. Les collègues, sur leur séant, se
+regardaient d’un air abasourdi. Il leur fallut plusieurs
+secondes pour comprendre ce qui était
+arrivé, et alors, de toutes leurs forces, ils crièrent
+au petit gamin d’arrêter. Mais celui-ci était trop
+occupé de son cheval pour les entendre ; nous les
+vîmes s’élancer à sa poursuite, et ils se perdirent
+dans l’éloignement.</p>
+
+<p>Je ne fus pas fâché, je l’avoue, de cette mésaventure.
+Loin de là : je voudrais voir pareil
+malheur arriver à tous les jeunes godelureaux — ils
+sont nombreux — qui se font haler de la sorte.
+Indépendamment de leurs risques personnels, ils
+sont une gêne et un danger pour les canots qu’ils
+rencontrent. A l’allure où ils vont, il leur est
+impossible de se garer des autres, et aux autres
+de se garer d’eux. Leur amarre se prend dans
+votre mât et vous chavire, ou bien elle attrape
+quelqu’un à bord, et l’envoie à l’eau, ou lui entaille
+la figure. Le seul procédé à employer est
+de ne pas broncher, et de se tenir prêts à les repousser
+avec le talon d’un mât.</p>
+
+<p>De toutes les expériences ayant trait au halage,
+la plus curieuse est d’être halé par des demoiselles.
+C’est là une sensation qu’il faut avoir connue.
+Trois demoiselles sont toujours indispensables
+pour haler : deux tiennent la corde, et
+l’autre court de côté et d’autre, avec de petits
+rires. Elles débutent en général par s’empêtrer
+dans la corde. Celle-ci s’entortille autour de leurs
+jambes, et elles doivent s’asseoir au bord du chemin
+pour se délivrer l’une l’autre ; puis c’est
+autour de leur cou, et elles manquent d’étrangler.
+La corde en place, pour finir, elles démarrent
+bride abattue, entraînant le canot à une allure
+positivement folle. Au bout de cent yards, elles
+sont, bien entendu, hors d’haleine et s’arrêtent
+soudain, et toutes s’asseyent sur l’herbe en riant
+et votre canot dérive en plein courant et se met
+à tournoyer, avant que vous ayez eu le loisir de
+vous reconnaître ou d’attraper un aviron. Alors
+elles se relèvent toutes surprises.</p>
+
+<p>— Oh, voyez donc ! disent-elles, le canot qui
+est parti là-bas au milieu.</p>
+
+<p>Durant quelques minutes, elles halent convenablement ;
+mais bientôt l’une d’elles s’avise
+d’épingler sa jupe ; elles font halte à cette intention,
+et voilà le canot échoué.</p>
+
+<p>Vous le poussez au large, et leur criez de ne pas
+s’arrêter.</p>
+
+<p>— Hein ? Qu’est-ce qu’il y a ? vous renvoient-elles.</p>
+
+<p>— Ne plus vous arrêter, hurlez-vous.</p>
+
+<p>— Ne plus quoi ?</p>
+
+<p>— Ne plus vous arrêter… avancez… avancez !</p>
+
+<p>— Retournez donc, Emily, voir ce qu’ils veulent,
+dit l’une. Et Emily revient demander ce
+qu’il y a.</p>
+
+<p>— Que désirez-vous ? dit-elle ; il est arrivé
+quelque chose ?</p>
+
+<p>— Non, répondez-vous ; tout va bien ; avancez
+seulement : il ne faut plus vous arrêter.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que nous ne gouvernons plus, si vous
+vous arrêtez. Il faut que le canot garde toujours
+un peu de route.</p>
+
+<p>— Garde un peu de quoi ?</p>
+
+<p>— De route… il vous faut maintenir le canot
+en marche.</p>
+
+<p>— Ah, bon ! je le leur répéterai. Est-ce que
+nous nous en tirons bien ?</p>
+
+<p>— Oui, oui, tout à fait bien, seulement n’arrêtez
+plus.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas difficile du tout. Je croyais que
+c’était bien plus dur.</p>
+
+<p>— C’est assez simple en effet. Vous n’avez qu’à
+continuer, voilà tout.</p>
+
+<p>— Je comprends. Passez-moi mon châle rouge,
+qui est sous le coussin.</p>
+
+<p>Vous dénichez le châle, et le lui tendez ; mais
+alors c’en est une autre qui arrive et qui a besoin
+également du sien, et elles prennent aussi
+à tout hasard celui de Mary. Mais Mary n’en a pas
+besoin, et elles le rapportent et demandent un
+peigne de poche en échange. Il se passe vingt
+minutes avant qu’elles se remettent en route, et,
+au premier tournant, elles voient une vache, et
+il vous faut quitter le canot pour chasser la vache.</p>
+
+<p>On n’a pas le temps de s’ennuyer dans un canot
+halé par des jeunes filles.</p>
+
+<p>George cependant vint à bout de sa cordelle, et
+nous hala consciencieusement jusqu’à Penton
+Hook. Là fut examinée l’importante question de
+l’étape. Nous avions décidé de coucher à bord cette
+nuit-là, et il nous fallait ou bien rester où
+nous étions, ou bien continuer jusqu’au delà de
+Staines. Mais il était bien tôt pour songer à
+s’arrêter déjà, sous ce soleil encore haut, et nous
+décidâmes de gagner, à trois milles et demi,
+Runnymead, où le fleuve, bordé de bois paisibles,
+offre de bons abris.</p>
+
+<p>Par la suite, néanmoins, nous regrettâmes de
+n’avoir pas fait halte à Penton Hook. Trois ou
+quatre milles à contre-courant, ce n’est rien, tôt
+dans la matinée, mais c’est un coup d’aviron
+plutôt pénible, à la fin d’une longue journée. Durant
+ces quelques milles, vous ne prenez plus
+aucun intérêt au paysage. Fini des gais propos
+et des rires. Chaque demi-mille que vous parcourez
+vous semble long comme deux tout entiers ;
+vous refusez de croire que vous en êtes seulement
+là, et vous êtes persuadé que la carte se
+trompe ; et quand vous avez trimé sur un trajet
+qui vous paraît d’au moins dix milles, et que
+l’écluse n’est toujours pas en vue, vous commencez
+à craindre sérieusement que quelqu’un ne
+l’ait chipée et ne se soit encouru avec.</p>
+
+<p>Je me rappelle une fois sur la Tamise où j’ai
+été terriblement chaviré (au sens métaphorique,
+s’entend). J’étais en canot avec une jeune dame — ma
+cousine du côté maternel — et nous descendions
+à l’aviron vers Goring. Il était déjà tard, et
+nous avions hâte d’être arrivés, — elle, du moins
+avait hâte. Il était six heures et demie quand
+nous passâmes l’écluse Benson, et le soir venait,
+et elle s’inquiétait. Elle dit qu’elle tenait à être
+rentrée pour souper. Je dis que j’en avais également
+bonne envie ; et je tirai de ma poche une
+carte pour voir à quelle distance exactement
+nous étions. Je vis que nous avions juste un
+mille et demi pour la prochaine écluse — Wallingford — puis
+de là à Crewe, cinq.</p>
+
+<p>— Oh, tout va bien, dis-je. Nous aurons passé
+la prochaine écluse avant sept heures, et c’est
+la suivante. Et je me mis à ramer vigoureusement.</p>
+
+<p>Peu après avoir dépassé le pont, je demandai
+à ma compagne si elle voyait l’écluse. Non, elle
+ne voyait pas l’écluse. Je me contentai de faire :
+Oh ! oh ! et poussai de l’avant. Au bout de cinq
+nouvelles minutes, je la priai encore une fois
+de regarder.</p>
+
+<p>— Non, dit-elle, je ne vois pas trace d’écluse.</p>
+
+<p>— Vous… êtes-vous sûre de reconnaître une
+écluse, à première vue ? lui demandai-je non
+sans hésitation, car je craignais de l’offenser.</p>
+
+<p>Mais ma question ne l’offensait pas, et elle me
+proposa de regarder moi-même. Je lâchai donc
+mes avirons et jetai un coup d’œil. Dans le crépuscule,
+le fleuve s’allongeait droit devant nous
+sur l’espace d’un mille : on n’apercevait pas
+l’ombre d’une écluse.</p>
+
+<p>— Ne croyez-vous pas que vous avez pu vous
+perdre ? interrogea ma compagne.</p>
+
+<p>Je n’en voyais pas la possibilité ; néanmoins
+j’insinuai que peut-être bien, d’une façon ou
+d’autre, nous nous étions engagés dans le bras de
+dérivation, ce qui nous menait droit aux chutes.</p>
+
+<p>Cette perspective ne la rassura guère, et elle
+se mit à pleurer. Elle dit que nous allions être
+noyés tous les deux, et que ce serait là son châtiment
+d’être venue avec moi.</p>
+
+<p>Le châtiment me parut excessif ; mais ma cousine
+n’était pas de cet avis, et elle souhaitait que
+notre fin fût prompte.</p>
+
+<p>Je m’efforçai de la rassurer, et de voir un peu
+clair dans cette histoire. Le fait, dis-je, paraissait
+évident que je ne ramais pas aussi vite que
+je le croyais, mais nous ne pouvions manquer
+d’atteindre bientôt l’écluse. Et je ramai encore
+un mille.</p>
+
+<p>Alors je devins inquiet, moi aussi. Je consultai
+la carte une fois de plus. L’écluse Wallingford
+s’y trouvait nettement indiquée, à un mille et demi
+en aval de Benson. Ma carte était bonne, on
+pouvait s’y fier ; d’ailleurs je me rappelais bien
+cette écluse. Je l’avais passée deux fois. Je commençai
+à croire que tout cela devait être un songe,
+et qu’en réalité je me trouvais endormi dans
+mon lit et que j’allais me réveiller dans une minute,
+et m’entendre dire qu’il était dix heures.</p>
+
+<p>Je demandai à ma cousine si elle croyait que
+ce fût un songe, et elle me répondit qu’elle allait
+justement me poser la même question. Et alors
+cette perplexité nous envahit l’un et l’autre :
+étions-nous endormis, et si oui, lequel de nous
+deux était le vrai et rêvait, et lequel n’était rien
+qu’un songe. Cela devenait tout à fait suggestif.</p>
+
+<p>Cependant je ramais toujours, et l’écluse persistait
+à ne pas se montrer, et le fleuve se faisait
+de plus en plus sombre et mystérieux sous
+la tombée des ombres de la nuit, et les choses
+prenaient un aspect étrange et surnaturel. Je
+songeai aux farfadets, aux fées, aux feux follets,
+et à ces méchantes filles qui passent la nuit
+sur les rocs, à guetter les voyageurs pour les
+précipiter dans les tourbillons ; et je regrettai
+de n’avoir pas mieux vécu, et de ne savoir pas
+davantage de prières. Au milieu de mes réflexions,
+j’entendis le refrain béni : « Il les a
+bien attrapés », joué, et mal, sur l’accordéon, — et
+je compris que nous étions sauvés.</p>
+
+<p>Je n’admire pas, règle générale, les accents de
+l’accordéon ; mais, oh ! combien belle sa musique
+nous parut alors à tous deux ! — beaucoup, infiniment
+plus belle que la voix d’Orphée ou le
+luth d’Apollon ou tout autre instrument de ce
+genre. Une mélodie céleste, dans notre état d’esprit,
+ne nous eût que plus affolés encore. Une
+harmonie émouvante, exécutée comme il faut,
+nous l’aurions crue venir d’outre-monde, et tout
+espoir nous eût abandonnés. Mais dans les mesures
+« Il les a bien attrapés », poussées à contretemps
+avec des variations involontaires, par
+un accordéon poussif, il y avait quelque chose
+de tout à fait humain et rassurant.</p>
+
+<p>Les doux sons se rapprochèrent, et le canot
+d’où ils émanaient fut bientôt le long de notre
+bord.</p>
+
+<p>Il contenait une société de joyeux provinciaux
+en route pour une partie au clair de lune. (Il
+n’y avait pas de lune, mais ce n’était pas leur
+faute.) Je n’ai vu de ma vie gens plus aimables
+et sympathiques. Je les hélai, et les priai de m’indiquer
+le chemin de l’écluse Wallingford, que je
+cherchais en vain depuis deux heures.</p>
+
+<p>— L’écluse Wallingford ! répondirent-ils. Dieu
+vous bénisse, monsieur ; il y a plus d’un an
+qu’elle est supprimée. Il n’y a plus d’écluse Wallingford,
+monsieur. Vous voici presque arrivé à
+Crewe. C’est à crever de rire. Bill : voilà un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>
+qui cherche l’écluse Wallingford !</p>
+
+<p>Je n’y avais pas songé. Volontiers je leur aurais
+sauté au cou, de joie ; mais le courant était
+trop fort à cet endroit pour me le permettre,
+et je dus me contenter de simples paroles de
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Nous les remerciâmes à plusieurs reprises,
+ajoutant que la nuit était admirable, et leur souhaitant
+bonne excursion, et je crois même que
+je les invitai tous à venir passer une semaine
+chez moi, et que ma cousine leur dit que sa mère
+serait très heureuse de les recevoir. Et nous
+chantâmes le « Chœur des Soldats » de Faust,
+et bref nous fûmes à la maison à temps pour souper.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre X</h2>
+
+<p class="d">Notre première nuit. Sous la bâche. Un appel au
+secours. L’esprit de contradiction des bouilloires
+à thé : moyen de le vaincre. Souper. Pour
+se sentir vertueux. On demande une île déserte
+convenablement fournie, bien drainée, abords
+de l’Océan Pacifique sud de préférence. Singulière
+aventure arrivée au père de Harris. Une
+nuit d’insomnie.</p>
+
+
+<p>Je commençais à croire avec Harris que l’écluse
+de Bellweir avait disparu de la même façon.
+George nous avait halés jusqu’à Staines ;
+nous l’avions ensuite relayé, et il nous semblait
+tirer derrière nous cinquante tonnes et marcher
+depuis quarante milles. A sept heures et demie
+seulement nous fûmes dans le bief supérieur, et,
+marchant à l’aviron, nous longeâmes la rive gauche,
+en quête d’un endroit favorable où atterrir.</p>
+
+<p>Notre intention primitive était de débarquer sur
+l’île Magna-Charta, dans ce coin délicieux où le
+fleuve sinue à travers une vallée verdoyante, et
+de camper dans l’une des multiples anses pittoresques
+découpant cette terre minuscule. Mais
+tout compte fait, nous n’aspirions plus au pittoresque.
+Le peu d’eau compris entre un chaland
+et une usine à gaz nous eût amplement satisfaits
+pour ce soir. Le paysage nous indifférait.
+Nous ne désirions plus que souper et nous coucher.
+Néanmoins nous fîmes halte au promontoire
+appelé « <span lang="en" xml:lang="en">Picnic Point</span> » et accostâmes dans
+un joli recoin, sous un grand orme aux racines
+duquel fut amarré le canot.</p>
+
+<p>Nous comptions alors nous mettre à souper
+(n’ayant pas pris le thé, pour gagner du temps)
+mais George nous persuada qu’il valait mieux
+tendre la toile d’abord, avant l’obscurité complète,
+afin de voir ce que nous faisions. La besogne
+terminée, ajouta-t-il, nous pourrions nous
+asseoir et manger, l’esprit en repos.</p>
+
+<p>Le montage de cette toile exigea plus de temps
+qu’on le prévoyait. En théorie, c’est tout simple.
+Vous prenez cinq arceaux de fer, comme ceux du
+jeu de croquet, en beaucoup plus grand, vous les
+ajustez par-dessus le canot, puis les recouvrez de
+la toile, assujettie ensuite par le bas : — l’affaire
+de dix minutes au plus, croyions-nous.</p>
+
+<p>Nous étions loin du compte.</p>
+
+<p>Nous prîmes les arceaux, pour les emboîter
+dans les mortaises <i>ad hoc</i>. Vous imaginez que
+c’est là un travail inoffensif ; mais lorsque j’y
+repense, je trouve miraculeux que l’un de nous
+soit encore vivant pour faire ce récit. C’étaient de
+vrais démons — ces arceaux. D’abord ils refusèrent
+de s’emboîter dans leurs mortaises, et il
+nous fallut les y contraindre à coups de talon,
+et les marteler au moyen de la gaffe. Puis, une
+fois ajustés, on découvrit que ce n’étaient pas les
+arceaux destinés à ces mortaises-là, et il fallut
+les retirer.</p>
+
+<p>Mais ils refusèrent de sortir ; et quand deux
+d’entre nous eurent bataillé avec eux pendant
+cinq minutes, ils jaillirent brusquement, dans
+l’intention de nous faire tomber à l’eau et de
+nous noyer. Ils étaient articulés par le milieu,
+et lorsqu’on ne les regardait pas, ces articulations
+vous pinçaient aux endroits sensibles du corps ;
+et, tandis que nous luttions avec un côté de l’arceau,
+et nous efforcions de lui persuader de faire
+son devoir, l’autre moitié vous arrivait par derrière,
+en traître, et vous tapait sur le crâne.</p>
+
+<p>On réussit enfin à les fixer, et il ne resta plus
+qu’à les recouvrir de la bâche. George la déroula,
+et assujettit l’une de ses extrémités à la proue
+du canot. Harris se tint au milieu pour la prendre
+à George et la dérouler vers moi, et je restai à
+l’arrière pour la recevoir. Elle mit longtemps à
+m’arriver. George remplissait son rôle correctement,
+mais Harris était neuf à cette besogne, et
+il la sabotait.</p>
+
+<p>Comment il s’y prit, je l’ignore, et lui-même
+est incapable de le dire, mais par quelque procédé
+mystérieux, il réussit, après dix minutes d’efforts
+surhumains, à s’emberlificoter complètement
+dedans. Il était entortillé si serré dans les
+plis de la toile qu’il ne pouvait se dégager. Il fit,
+bien entendu, des pieds et des mains pour recouvrer
+sa liberté, — le droit imprescriptible de tout
+Anglais, — et, par la même occasion (je l’ai su
+plus tard) il bourrait George de coups ; et alors
+George, tout en injuriant Harris, se mit également
+à faire des pieds et des mains, et lui aussi
+fut emberlificoté et garrotté dans la toile.</p>
+
+<p>Je ne m’en rendis pas compte tout de suite. Je
+ne comprenais rien à ce qui se passait. On m’avait
+dit de rester à ma place et d’attendre que la toile
+me parvînt, et je restais, Montmorency à mon
+côté, solide au poste. Nous voyions bien que la
+toile avait des soubresauts et des remous violents ;
+mais nous crûmes que cela faisait partie
+du système, et ne nous mêlâmes de rien.</p>
+
+<p>Beaucoup de gros mots étouffés nous arrivaient
+aussi, mais, nous figurant que les copains
+trouvaient simplement l’ouvrage ennuyeux, nous
+résolûmes d’attendre pour intervenir que les choses
+eussent pris une allure plus normale.</p>
+
+<p>Nous attendîmes assez longtemps, et l’embrouillamini
+ne faisait que croître ; à la fin, la
+tête de George jaillit au-dessus du bordage, et
+parla.</p>
+
+<p>Elle dit :</p>
+
+<p>— Donnez donc un coup de main, sacré fainéant ;
+vous restez là comme une momie empaillée,
+alors que nous sommes en train d’étouffer,
+vous le voyez bien, tête de bois !</p>
+
+<p>Je n’ai jamais su résister à un appel au secours ;
+j’allai donc les dégager. Et il n’était que temps,
+car Harris avait déjà la figure bleue.</p>
+
+<p>Il nous fallut une demi-heure de travail acharné
+ensuite, pour mettre le tout en ordre. Après quoi
+on passa au souper. La bouilloire mise à chauffer
+à l’avant du canot, nous nous retirâmes à l’arrière
+et fîmes semblant de ne pas la regarder, et
+de nous occuper à sortir les autres accessoires.</p>
+
+<p>Tel est le seul moyen sur la Tamise, d’obtenir
+qu’une bouilloire bouille. Si elle voit que vous attendez
+avec impatience, elle ne chantera même
+pas. Il vous faut vous éloigner et entamer votre
+repas, comme si vous ne deviez pas prendre de
+thé. Ne lui jetez même pas un coup d’œil à la
+dérobée. Alors vous l’entendrez bientôt cracher
+et déborder, folle d’envie de devenir thé.</p>
+
+<p>La méthode est également bonne, si vous êtes
+très pressé, de vous dire les uns aux autres avec
+affectation, que vous n’avez pas besoin de thé,
+et que vous n’en ferez pas. Vous vous rapprochez
+de la bouilloire, afin qu’elle puisse vous entendre
+et vous lancez très haut : « Pas de thé pour moi ;
+et vous, George ? » A quoi George répond, de
+même : « Oh ! non, je n’aime pas le thé. Prenons
+plutôt de la limonade… le thé est trop indigeste. »
+A la minute, la bouilloire déborde, éteignant le
+réchaud.</p>
+
+<p>Grâce à cette innocente supercherie, la table
+était à peine dressée que le thé attendait. La
+lanterne fut allumée, et on s’assit, jambes croisées,
+pour souper.</p>
+
+<p>Nous en avions besoin.</p>
+
+<p>Trente-cinq minutes durant, dans toute l’étendue
+de notre canot, on n’entendit d’autre bruit
+qu’un cliquetis de couteaux et de vaisselle, et le
+broiement continu de quatre paires de mâchoires.
+Au bout de trente-cinq minutes, Harris fit :
+« Ah ! » et retira sa jambe gauche de dessous lui,
+pour l’y remplacer par sa jambe droite.</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, George à son tour fit :
+« Ah ! » et déposa son assiette sur le banc ; et trois
+autres minutes après, Montmorency donna le
+premier signe de satisfaction qu’il eût encore
+montré depuis le départ : il se laissa rouler sur le
+flanc, les pattes étendues ; et alors je fis : « Ah ! »
+et rejetai en arrière ma tête, qui porta sur l’un
+des arceaux, mais peu m’importait : je ne jurai
+même pas.</p>
+
+<p>Comme on se sent bien lorsqu’on est rempli ! — en
+paix avec soi-même et le reste du monde !
+Les gens qui en ont essayé me disent qu’une conscience
+pure vous rend très heureux et satisfait ;
+mais d’avoir l’estomac garni fait tout aussi bien
+l’affaire, à meilleur compte et plus facilement. On
+se sent d’une générosité à tout pardonner, après
+un repas substantiel et qui digère bien, — l’esprit
+noble, le cœur bienveillant.</p>
+
+<p>Elle est fort singulière, cette domination de
+nos organes digestifs sur notre intellect. On ne
+travaille, on ne pense, qu’avec l’autorisation de
+l’estomac. Il nous dicte nos émotions, nos passions.
+Après des œufs au lard, il ordonne : « Travaille ! »
+Après un bifteck et de la bière, il enjoint :
+« Dors ! » Après une tasse de thé (deux petites
+cuillerées par tasse, et ne laissez pas plus de
+trois minutes) il dit au cerveau : « Allons, debout,
+et montre ta force. Sois éloquent, profond, ému ;
+pénètre d’un œil clair la nature et la vie ; déploie
+les blanches ailes de la pensée palpitante, et
+plane esprit divin, par-dessus le tourbillon du
+monde, parmi les longues avenues d’astres flamboyants
+qui mènent aux portes de l’éternité ! »</p>
+
+<p>Après des petits pains chauds : « Sois pesant et
+sans âme, comme le bétail des champs, — sois un
+animal sans cervelle, à l’œil indolent, que n’éclaire
+aucune lueur d’imagination, ni d’espoir, ni
+d’amour, ni de vie. » Et après du cognac, pris à
+la dose voulue, il dit : « Allons, va, fou, ricane et
+danse, fais rire tes frères humains, — divague
+et délire, répands-toi en sons insensés, et montre
+quelle pauvre chose est l’homme dont l’esprit et la
+volonté sont noyés, comme des chats nouveau-nés,
+côte à côte, dans un demi-pouce d’alcool. »</p>
+
+<p>Nous sommes les très complets et très humbles
+esclaves de notre estomac. Ne vous efforcez pas
+vers la droiture et la moralité, mes amis : surveillez
+vigilamment votre estomac, et nourrissez-le
+avec soin et discernement. Alors la sérénité de
+la vertu règnera dans votre cœur, sans nul effort
+de votre part ; et vous serez un bon citoyen, un
+mari aimant, un père affectueux, — un homme
+pieux et noble.</p>
+
+<p>Avant notre souper, Harris, George et moi,
+étions hérissés, grincheux et mal embouchés ;
+après notre souper, nous débordions d’une bienveillance
+mutuelle, qui englobait jusqu’au chien.
+Nous nous aimions les uns les autres, nous aimions
+tous les hommes. Harris, en se levant,
+écrasa les orteils de George. S’il l’avait fait avant
+le souper, George eût exprimé concernant l’avenir
+de Harris en ce monde et en l’autre des souhaits
+à faire frémir quelqu’un de réfléchi.</p>
+
+<p>A présent, ce fut : « Doucement, vieux : j’ai
+des pieds. »</p>
+
+<p>Et Harris, au lieu de répondre, de la plus désagréable
+façon qu’il était difficile de ne pas rencontrer
+sous ses semelles un bout du pied de
+George, lorsqu’on se mouvait dans un rayon de
+dix yards autour de l’endroit où George était
+assis, et d’ajouter, comme il l’eût fait avant le
+souper, que George ne devait réellement pas se
+trouver à bord d’un canot de dimensions normales,
+avec des pieds de cette longueur, qu’il
+eût dû plutôt laisser pendre par dessus bord, — dit
+à présent : « Oh, je regrette beaucoup, vieux
+frère ; j’espère qu’il n’a pas de mal ? »</p>
+
+<p>Et George dit : « Pas du tout », et que c’est sa
+faute, et Harris reprend que c’est au contraire la
+sienne.</p>
+
+<p>C’était touchant.</p>
+
+<p>On alluma les pipes, et on resta, sous la nuit
+tranquille, à causer.</p>
+
+<p>— Pourquoi, dit George, ne pouvoir être toujours
+comme à cette heure, — loin du monde, de
+ses péchés et de ses tentations, à mener une vie
+sobre, paisible, et à faire le bien.</p>
+
+<p>Je lui répondis que c’était précisément ce à
+quoi j’aspirais depuis toujours ; et nous examinâmes
+la possibilité de notre exode, à tous quatre,
+vers une île déserte et bien fournie, où nous aurions
+vécu dans les bois.</p>
+
+<p>Harris dit que l’inconvénient des îles désertes,
+à ce qu’il avait appris, était leur humidité excessive ;
+mais George répondit qu’un drainage convenable
+y obvierait.</p>
+
+<p>Le drainage fit ressouvenir George d’une aventure
+bien drôle arrivée jadis à son père. Son père,
+raconta-t-il, voyageait dans le pays de Galles avec
+un de ses amis, et, un soir, ils s’arrêtèrent dans
+une petite auberge où il y avait quelques autres
+voyageurs, auxquels ils se joignirent pour passer
+la soirée.</p>
+
+<p>Celle-ci fut très agréable, et ils restèrent levés
+fort tard. Lorsqu’ils allèrent se mettre au lit, le
+père de George (lequel père était alors un tout
+jeune homme) et son ami, étaient l’un et l’autre
+fort gais. Ils devaient coucher dans la même
+chambre, mais dans des lits différents. Ils prirent
+leur chandelle et montèrent. En entrant dans la
+chambre, la chandelle alla donner contre le mur et
+s’éteignit : ils durent se déshabiller et chercher
+leurs lits à tâtons. Mais au lieu de se mettre dans
+des lits différents, comme ils croyaient le faire,
+tous deux, sans le savoir, grimpèrent dans le même, — l’un
+ayant la tête au chevet, et l’autre s’y
+glissant du côté opposé, les pieds sur le traversin.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, puis le père de
+George dit :</p>
+
+<p>— Joë !</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il, Tom ? répondit, de l’autre bout
+du lit, la voix de Joë.</p>
+
+<p>— Eh bien, il y a quelqu’un dans mon lit, dit
+le père de George : il a les pieds sur mon traversin.</p>
+
+<p>— Ma foi, c’est bien étrange, Tom, répliqua
+l’autre : mais du diantre s’il n’y a pas aussi quelqu’un
+dans mon lit !</p>
+
+<p>— Qu’allons-nous faire ? demanda le père de
+George.</p>
+
+<p>— Ma foi, je vais le flanquer à bas, répondit
+Joë.</p>
+
+<p>— Moi aussi, dit le père de George vaillamment.</p>
+
+<p>Il y eut une brève lutte, suivie de deux heurts
+retentissants sur le carreau, et puis une voix dolente
+prononça :</p>
+
+<p>— Hé, Tom !</p>
+
+<p>— Quoi ?</p>
+
+<p>— Avez-vous réussi ?</p>
+
+<p>— Hé bien, à vrai dire, c’est mon homme qui
+m’a flanqué à bas.</p>
+
+<p>— Le mien aussi ! Vrai, cette auberge ne me revient
+guère. Et vous ?</p>
+
+<p>— Comment s’appelait cette auberge ? dit Harris.</p>
+
+<p>— « Le Cochon et le Sifflet », dit George. Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Ah ! alors ce n’est pas la même, répondit
+Harris.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire ?</p>
+
+<p>— C’est très curieux, murmura Harris, mais
+la même aventure exactement est arrivée à mon
+père dans une auberge de campagne. Je lui ai
+maintes fois ouï raconter l’histoire. Je croyais
+que peut-être il s’agissait de la même auberge.</p>
+
+<p>Nous nous couchâmes à dix heures, et, me trouvant
+fatigué, j’espérais bien dormir ; mais ce ne
+fut pas le cas. Règle générale, je me déshabille
+et pose la tête sur mon oreiller, et puis on frappe
+à la porte et on me dit qu’il est huit heures et
+demie ; mais ce soir-là, tout semblait coalisé contre
+moi : la nouveauté du couchage, la dureté du
+canot, la position gênante (j’avais les pieds sous
+un banc et la tête sur l’autre), le clapotis de l’eau
+autour du canot, et le vent parmi les branches, me
+dérangèrent et me tinrent éveillé.</p>
+
+<p>J’attrapai cependant quelques heures de sommeil,
+et alors une portion du canot qui apparemment
+se développa au cours de la nuit, car elle
+ne s’y trouvait pas au départ et elle avait disparu
+le matin, — se mit à m’entrer dans l’échine. Je
+continuai d’abord à dormir, rêvant que j’avais
+avalé un « souverain »<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, et qu’on me faisait un
+trou dans le dos à l’aide d’un vilbrequin, pour
+le ravoir. Le procédé me parut déloyal, et je dis à
+mes persécuteurs que je leur devrais la somme, et
+qu’ils la recevraient à la fin du mois. Mais eux
+ne l’entendaient pas de cette oreille ; ils me répondirent
+qu’ils préféraient la ravoir tout de suite,
+crainte de laisser s’accumuler trop les intérêts.
+Je me fâchai tout rouge, et leur dis ce que je
+pensais d’eux, et alors ils enfoncèrent le vilbrequin
+si brutalement que la douleur me réveilla.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Pièce d’or valant une livre sterling ou 20 shillings.</p>
+</div>
+<p>On s’asphyxiait dans le canot, et j’avais la tête
+lourde ; aussi l’envie me prit-elle d’aller faire
+quelques pas à l’air libre. J’enfilai des vêtements
+qui me tombèrent sous la main, — les uns à moi,
+et d’autres à George et Harris, — et, me glissant
+sous la bâche, je débarquai sur la rive.</p>
+
+<p>C’était une nuit admirable. La lune était couchée,
+et la terre restait seule sous les étoiles. Le
+silence et la paix infinie donnaient l’illusion que,
+durant le sommeil de ses enfants, elles s’entretenaient
+avec leur sœur planétaire, — causant de
+mystères insondables, à voix trop graves et profondes
+pour être perceptibles aux rudimentaires
+organes des sens humains.</p>
+
+<p>Elles nous intimident, ces lointaines étoiles, par
+leur froide lumière. Nous sommes pareils à des
+enfants dont les petits pieds se sont fourvoyés
+dans la pénombre d’un temple où réside la divinité
+inconnue qu’on leur a appris à révérer ; à des
+enfants qui, debout sous le dôme sonore perdu
+dans la démesurée profondeur de l’obscure clarté,
+lèvent les yeux où l’espoir se mêle de crainte de
+l’idée du spectacle interdit caché dans ses profondeurs.</p>
+
+<p>Et toutefois, elle nous verse tant de consolations
+et de courage, la Nuit ! En sa présence sublime,
+nos chagrins dérisoires ont honte, et reculent.
+Le jour a été si plein de hâte et de souci, nos
+cœurs si lourds de pensées mauvaises et d’amertume,
+le monde nous a paru si dur et si injuste !
+Mais la Nuit géante, telle une mère pleine
+d’amour, pose sa douce main sur notre cœur
+enfiévré, tourne vers son visage notre face ravagée
+de pleurs ; elle sourit, et malgré son silence
+nous sentons ce qu’elle veut nous dire, et elle
+presse contre son sein notre joue brûlante, et nos
+peines se dissipent.</p>
+
+<p>Parfois, quand notre tristesse est très profonde
+et vraie, nous demeurons muets devant elle,
+parce que le seul langage de notre tristesse serait
+le gémissement. La Nuit sent son cœur plein de
+pitié pour nous : faute de pouvoir soulager notre
+douleur, elle prend nos mains dans les siennes et
+le petit monde de plus en plus se réduit et s’éloigne
+et, portés sur ses sombres ailes, nous arrivons
+alors devant une Présence plus haute que la
+sienne, et dans la merveilleuse lumière de cette
+grande Présence, toute vie humaine est étalée
+devant nous comme un livre, et nous voyons que
+la Tristesse et la Douleur ne sont rien autres que
+les messagers de Dieu.</p>
+
+<p>Ceux-là seuls qui ont porté la couronne de la
+souffrance peuvent regarder en face cette merveilleuse
+lumière ; mais lorsqu’ils redescendent
+ici-bas, ils sont incapables de la décrire, ou de
+révéler le mystère qu’ils ont pénétré.</p>
+
+<p>Il y avait une fois, au temps jadis, une troupe
+de bons chevaliers qui traversaient un pays lointain,
+et leur route s’enfonça dans une épaisse
+forêt, où d’étranges bruyères se hérissaient en
+buissons touffus et acérés, déchirant la chair de
+ceux qui s’y égaraient. Et les feuilles des arbres
+qui croissaient dans ce bois étaient très épaisses
+et denses, de sorte que nul rais de lumière ne
+descendait à travers les rameaux pour éclairer
+le lugubre sous-bois.</p>
+
+<p>Et quand ils passèrent par cette sombre forêt,
+l’un de ces chevaliers, s’éloignant de ses compagnons
+s’égara, et on ne le retrouva plus ; et eux,
+fort attristés, continuèrent sans lui leur chevauchée,
+le pleurant comme s’il eût été défunt.</p>
+
+<p>Or, quand ils furent arrivés au beau château
+qui était le but de leur voyage, ils y passèrent de
+longs jours à se divertir ; et un soir qu’ils étaient
+rassemblés tout joyeux devant les bûches illuminant
+la grande salle, et qu’ils buvaient à la santé
+de leurs maîtresses, leur compagnon qui s’était
+égaré arriva et les salua. Ses vêtements étaient en
+haillons, comme ceux d’un pauvre, et il avait
+reçu dans sa chair maintes affreuses blessures,
+mais son visage rayonnait d’une joie indicible.</p>
+
+<p>Et ils l’interrogèrent sur ce qui lui était arrivé,
+et il leur raconta comment, après avoir perdu
+son chemin dans la forêt sombre, il avait erré
+des jours et des nuits, et finalement, déchiré
+et sanglant, s’était couché pour attendre la mort.</p>
+
+<p>Alors, comme il était presque mourant, ô bonheur !
+du fond de la farouche pénombre s’avança
+vers lui une jeune fille qui le prit par la main
+et le conduisit par des chemins détournés, inconnus
+à tous les hommes, jusqu’à ce que sur les
+ténèbres de la forêt s’illuminât une clarté si
+vive que la lumière du jour s’effaçait devant elle
+comme une petite lampe devant le soleil ; et,
+dans cette merveilleuse clarté, notre égaré chevalier
+vit comme en songe une vision, et si belle
+et si splendide était la vision, qu’il ne s’aperçut
+plus de ses blessures saignantes, mais resta
+perdu dans le ravissement d’une joie aussi profonde
+que la mer dont nul ne peut dire la profondeur.</p>
+
+<p>Et la vision s’évanouit, et le bon chevalier, à genoux
+sur la terre, remercia le bon saint qui dans
+cette lugubre forêt avait égaré ses pas et lui avait
+permis de voir la vision qui s’y trouvait cachée.</p>
+
+<p>Et le nom de la forêt sombre était la Douleur ;
+mais de la vision que le bon chevalier y vit, personne
+ne peut parler ni rien dire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre XI</h2>
+
+<p class="d">Comment George, une fois dans sa vie, se leva de
+bonne heure. George, Harris et Montmorency
+n’aiment pas l’eau froide. Héroïsme et décision
+de la part de J… George et sa chemise : moralité.
+Harris cuisinier. Aperçu historique, spécialement
+destiné à l’usage des classes.</p>
+
+
+<p>Le lendemain matin, je m’éveillai à six heures,
+et trouvai George également éveillé. L’un
+et l’autre nous nous retournâmes pour
+tâcher de nous rendormir, mais ce fut en vain.
+Y eût-il eu quelque motif particulier de <i>ne pas</i>
+nous rendormir, mais au contraire de nous lever
+et nous habiller sur-le-champ, nous serions retombés,
+sitôt un coup d’œil jeté à nos montres,
+dans un sommeil qui eût duré jusqu’à dix heures.
+Mais comme il n’y avait pas la moindre nécessité
+de nous lever d’ici deux heures au minimum,
+et que nous lever à ce moment était parfaitement
+absurde, il résultait de l’incohérence naturelle
+des choses en général que nous devions être persuadés
+que rester couchés cinq minutes de plus
+nous serait à tous deux funeste.</p>
+
+<p>La même aventure, me dit George, lui était arrivée,
+en plus grave, quelque dix-huit mois auparavant,
+alors qu’il était seul locataire chez
+une certaine Mme Gippings. Sa montre, paraît-il,
+se détraqua un beau soir, et s’arrêta à huit heures
+un quart. Il ne s’en aperçut pas tout de suite,
+car, pour une raison ou pour une autre, il oublia
+de la remonter avant de se coucher, comme il en
+avait l’habitude, et la suspendit à son chevet sans
+même la regarder.</p>
+
+<p>Cela se passait en hiver, à l’époque des jours
+les plus courts, et durant une semaine de brouillard
+en outre, de sorte que l’obscurité profonde où
+George se trouva en s’éveillant le matin ne pouvait
+le renseigner sur l’heure qu’il était. Il atteignit
+sa montre, et la consulta. Elle marquait huit
+heures un quart.</p>
+
+<p>« Que les anges et les ministres de la grâce nous
+protègent ! s’écria George ; et moi qui dois être
+dans la Cité avant neuf heures ! Pourquoi ne
+m’a-t-on pas réveillé. C’est dégoûtant ! » Et, rejetant
+sa montre, il sauta à bas du lit, prit une
+douche froide, se lava, s’habilla, se rasa à l’eau
+froide parce qu’il n’avait pas le temps d’en faire
+chauffer, et tout en se dépêchant, il jeta un nouveau
+coup d’œil sur sa montre.</p>
+
+<p>La secousse qu’il lui avait imprimée en la
+rejetant sur le lit l’avait-elle remise en marche,
+ou quoi, George ne peut le dire ; mais le fait est
+qu’elle marquait huit heures un quart quand il
+avait commencé de s’habiller, et qu’à présent
+ses aiguilles étaient sur neuf heures moins vingt.</p>
+
+<p>George l’emporta, et dégringola les escaliers.
+Dans la salle à manger, rien que ténèbres muettes,
+ni feu ni déjeuner. George trouva la chose parfaitement
+honteuse de la part de Mme Gippings,
+et résolut de lui dire ce qu’il en pensait lorsqu’il
+rentrerait le soir. Il bondit sur son pardessus et
+son chapeau, et attrapant son parapluie, alla pour
+ouvrir la porte de la rue. La porte n’était même
+pas déverrouillée. George traita Mme Gippings
+de vieille fainéante, et, déclarant bien singulier
+qu’on ne pût se lever à une heure convenable, il
+ouvrit la porte et prit ses jambes à son cou.</p>
+
+<p>Il galopa durant un quart de mille, et au bout
+de ce parcours, il commença d’être frappé de ce
+détail particulièrement bizarre qu’il n’y avait
+personne dehors, ni aucun magasin d’ouvert. La
+matinée, certes, était sombre et le brouillard
+opaque, mais ce n’était pas là une raison pour
+arrêter ainsi les affaires. <i>Lui</i> allait bien travailler ;
+pourquoi les autres restaient-ils couchés à cause
+du brouillard et de l’obscurité ?</p>
+
+<p>A la fin, il atteignit Holborn. Pas un volet
+ouvert ! pas un omnibus circulant ! Il y avait
+en vue trois hommes, dont un policeman, une
+voiture de maraîcher pleine de choux, et un cab
+tout démantibulé. George tira sa montre et la
+consulta : neuf heures moins cinq ! Il s’arrêta
+pour compter ses pulsations. Il se pencha pour
+se tâter les jambes. Puis, sa montre à la main,
+il s’avança vers le policeman et lui demanda s’il
+savait quelle heure il était.</p>
+
+<p>— Quelle heure il est ? dit l’homme, en regardant
+soupçonneusement George du haut en bas ;
+vous n’avez qu’à écouter, vous l’entendrez sonner.</p>
+
+<p>George écouta, et une horloge du voisinage le
+renseigna aussitôt.</p>
+
+<p>— Mais elle n’a sonné que trois coups ! dit
+George avec stupeur, quand elle eut cessé.</p>
+
+<p>— Eh mais, combien voudriez-vous qu’elle en
+sonnât ? répondit le gardien.</p>
+
+<p>— Parbleu, neuf, dit George, lui présentant sa
+montre.</p>
+
+<p>— Voudriez-vous me dire où vous habitez ?
+fit sévèrement le gardien de l’ordre public.</p>
+
+<p>George réfléchit un instant, et donna son adresse.</p>
+
+<p>— Oh, vraiment, c’est là, dites-vous ? répondit
+l’homme ; eh bien, si vous voulez m’en croire,
+retournez-y tranquillement, et remettez cette montre
+dans votre gousset, et tâchez de ne plus
+nous la faire.</p>
+
+<p>George regagna sa demeure, tout pensif, et
+rentra chez lui.</p>
+
+<p>Une fois rentré, il voulut tout d’abord se déshabiller
+et se recoucher ; mais la perspective
+de refaire sa toilette et de reprendre une nouvelle
+douche, l’y fit renoncer, et il résolut de
+s’étendre sur la chaise-longue pour y dormir.</p>
+
+<p>Mais il ne put s’endormir : jamais il ne s’était
+senti aussi éveillé. Il alluma donc la lampe
+et, tirant le jeu d’échecs, il se mit à jouer une
+partie contre lui-même. Mais cela ne l’amusait
+pas : c’était par trop lent. Il laissa donc les
+échecs, et s’efforça de lire. Il lui fut impossible
+de prendre aucun intérêt à la lecture. Il remit
+donc son pardessus et sortit faire un tour.</p>
+
+<p>Les rues étaient affreusement désertes et lugubres,
+et tous les policemen qu’il rencontrait
+le dévisageaient avec une méfiance non dissimulée,
+et dirigeaient sur lui leurs lanternes, et
+le suivaient. Ce manège finit par lui produire
+un tel effet qu’il avait presque la sensation d’avoir
+commis un mauvais coup, et qu’il se glissa
+par les petites rues, se dissimulant contre
+les portes quand il entendait s’approcher les pas
+réguliers d’un agent.</p>
+
+<p>Il va de soi que cette conduite ne fit que rendre
+plus soupçonneuse la force publique, dont les
+représentants venaient à lui et le délogeaient et
+lui demandaient ce qu’il faisait là ; et lorsqu’il
+répondait : « Rien », qu’il était simplement sorti
+faire un tour (il était quatre heures du matin),
+ils prenaient un air incrédule, et deux policiers
+en civil l’accompagnèrent jusque chez lui pour
+s’assurer qu’il habitait réellement où il disait. Ils
+le regardèrent entrer avec sa clef, puis se postèrent
+sur le trottoir d’en face et surveillèrent la
+maison.</p>
+
+<p>Il comptait en rentrant allumer du feu et se
+faire à déjeuner, pour passer le temps ; mais il
+lui était impossible de toucher à quoi que ce fût,
+depuis une pelle à charbon jusqu’à une cuiller
+à thé, sans laisser tomber l’objet ou trébucher
+dessus et faire un tel tintamarre qu’il en concevait
+une crainte affreuse d’éveiller Mme Gippings,
+laquelle, se figurant que c’étaient les voleurs,
+ouvrirait la fenêtre pour appeler : « La police ! »
+et alors ces deux agents de la sûreté entreraient
+et lui mettraient les menottes pour le conduire
+au dépôt.</p>
+
+<p>Il en arriva à un degré de nervosité folle :
+il se voyait devant le jury, s’efforçant d’expliquer
+son cas, et personne ne le croyait et il était condamné
+à vingt ans de travaux forcés, et sa
+mère mourait de chagrin. Il renonça donc à se
+faire à déjeuner, et, s’enveloppant de son pardessus,
+il resta sur la chaise-longue jusqu’à sept
+heures et demie, heure où Mme Gippings, descendit.</p>
+
+<p>Il ajouta que jamais plus il ne s’était levé trop
+tôt depuis l’aventure de ce matin-là : elle lui
+avait donné un trop bon avertissement.</p>
+
+<p>Pendant le récit de George, nous étions restés
+emmitouflés dans nos couvertures ; quand
+il eut fini, je me mis en devoir de réveiller Harris
+au moyen d’un aviron. Le troisième coup opéra ;
+il se retourna sur l’autre flanc, et dit qu’il
+se levait à la minute, et qu’il mettrait ses souliers
+à lacets. Nous lui rendîmes ses esprits,
+d’ailleurs, à l’aide de la gaffe, et il se dressa
+soudain, envoyant Montmorency, qui dormait au
+beau milieu de sa poitrine le sommeil du juste,
+rouler dans le fond du canot.</p>
+
+<p>Soulevant alors la toile nous passâmes tous les
+quatre nos têtes par dessus le bordage, et considérâmes
+l’eau, avec un frisson. Notre projet, la
+veille au soir, était de nous lever de bonne heure,
+de nous débarrasser de châles et couvertures,
+pour nous livrer aux délices d’une natation prolongée.
+Mais à cette heure matinale, la perspective
+nous tentait beaucoup moins. L’eau avait
+l’air bien mouillée et bien froide, et le vent était
+glacial.</p>
+
+<p>— Allons, qui est-ce qui y va le premier ? dit
+enfin Harris.</p>
+
+<p>Personne ne se mit en avant. George résolut
+la question à son point de vue personnel, en
+rentrant dans le canot pour mettre ses chaussettes,
+Montmorency poussa un involontaire hurlement,
+comme épouvanté à la seule idée du bain
+et Harris, prétextant qu’il serait trop difficile
+de remonter dans le canot, se mit à la recherche
+de son pantalon.</p>
+
+<p>Je n’aimais pas trop de caner, malgré mon peu
+d’enthousiasme pour le plongeon. Il y avait peut-être
+des branches submergées, ou des herbes.
+Je m’en tins au compromis de descendre sur la
+berge et de me jeter un peu d’eau sur le corps.
+Je pris donc une serviette et débarquant sur la
+rive je me frayai un chemin jusqu’à une branche
+d’arbre qui trempait dans l’eau.</p>
+
+<p>Celle-ci était bigrement froide. Le vent coupait
+comme un couteau. Je perdis toute envie de me
+jeter de l’eau sur le corps. Décidément je regagnerais
+le canot et m’habillerais ; à cet effet je me
+retournai ; et en me retournant, cette stupide
+branche céda, et la serviette et moi dégringolâmes
+avec un plouc ! formidable, et je me trouvai
+au beau milieu du fleuve, avec un gallon de Tamise
+dans l’estomac, avant de savoir ce qui s’était
+passé.</p>
+
+<p>— Sacrédié ! le vieux J… s’est décidé ! entendis-je
+prononcer par Harris, alors que je revenais
+tout soufflant à la surface. Je ne croyais pas qu’il
+aurait ce courage-là. Et vous ?</p>
+
+<p>— Est-elle bonne ? héla George.</p>
+
+<p>— Exquise, m’ébrouai-je. Vous êtes des capons
+de ne pas venir. Pour rien au monde je n’aurais
+voulu manquer ce plongeon. Essayez donc ! Il ne
+faut qu’un peu de décision.</p>
+
+<p>Mais je ne pus arriver à les convaincre.</p>
+
+<p>Un incident plutôt risible arriva ce matin-là
+pendant que nous nous habillions. J’avais très
+froid en regagnant le canot, et dans la précipitation
+à passer ma chemise, elle m’échappa et
+tomba à l’eau. J’enrageai d’autant plus que
+George éclata de rire. Je ne voyais aucune raison
+de rire et le signifiai à George, qui n’en rit que
+plus fort. Jamais je n’ai vu personne rire autant.
+A la fin je perdis patience et le traitai selon ses
+mérites de stupide imbécile en délire ; mais il se
+tordait toujours. Et alors, juste comme je rattrapais
+la chemise, je m’aperçus que ce n’était pas
+du tout la mienne, mais celle de George, que
+j’avais prise par erreur ; là-dessus la drôlerie de
+la chose m’apparut enfin, et je me mis aussi à
+rire. Et plus je regardais alternativement la chemise
+trempée de George et George qui se tordait
+de rire, plus j’avais de plaisir. A force de rire,
+je laissai retomber la chemise à l’eau.</p>
+
+<p>— N’allez-vous… pas… la repêcher ? fit George
+entre deux éclats.</p>
+
+<p>Je ne pus lui répondre tout de suite, tant je
+riais, mais à la longue, entre deux hoquets, je
+parvins à lancer :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas ma chemise, c’est <i>la vôtre</i> !</p>
+
+<p>Je n’ai jamais vu un visage passer plus brusquement
+du plaisant au sévère.</p>
+
+<p>— Hein ! hurla-t-il, en se dressant d’un bond.
+Espèce d’andouille ! Ne pouvez-vous donc faire
+attention ? Que diantre n’allez-vous sur la rive
+pour vous habiller ? Votre place n’est pas dans le
+canot ! Passez-moi la gaffe.</p>
+
+<p>Je tentai de lui faire voir le grotesque de la
+chose, mais il ne comprit pas. George est parfois
+très opaque en matière de plaisanterie.</p>
+
+<p>Harris proposa de faire des œufs brouillés pour
+le petit déjeuner. Il offrit de les cuisiner lui-même.
+Il était à son dire, très fort sur les œufs
+brouillés. Il les faisait souvent aux pique-niques
+et sur les yachts. Il était renommé pour ce plat.
+Ceux qui avaient une fois goûté de ses œufs
+brouillés, affirmait-il, refusaient désormais toute
+autre nourriture, et se laissaient mourir de faim,
+s’il leur était impossible d’en avoir.</p>
+
+<p>L’eau nous venait à la bouche, de l’entendre.
+On lui passa le réchaud et la poêle à frire avec
+tous les œufs qui ne s’étaient pas écrasés et
+répandus dans le panier, et on le pria de s’y
+mettre.</p>
+
+<p>Il eut quelque difficulté à casser les œufs, — ou
+plus exactement à les mettre dans la poêle à
+frire une fois cassés, et à en préserver son pantalon,
+et à les empêcher de couler dans sa manche ;
+mais pour en finir il en situa une bonne
+demi-douzaine dans la poêle, après quoi il s’accroupit
+devant le réchaud et les brassa au moyen
+d’une fourchette.</p>
+
+<p>La besogne semblait exténuante, à ce que
+George et moi pouvions voir. Chaque fois qu’il
+s’approchait de la poêle, il se brûlait, et alors il
+lâchait tout et se démenait à l’entour du réchaud,
+en claquant des doigts et sacrant contre les ustensiles.
+En fait, chaque fois que George et moi
+le regardions, il ne manquait pas de se livrer à ce
+manège. Nous crûmes à la fin que cela faisait
+partie intégrante de ses rites culinaires.</p>
+
+<p>Dans notre ignorance de ce qu’étaient des œufs
+brouillés, nous nous figurâmes qu’il s’agissait
+d’un plat peau-rouge ou hawaiien, dont la cuisson
+exigeait des danses et incantations particulières.
+Montmorency s’aventura une fois à y mettre
+le nez, et la graisse l’éclaboussa et l’échauda, et
+lui aussi se mit à se démener et à hurler. En
+vérité, ce fut l’une des plus curieuses et intéressantes
+opérations auxquelles j’assistai jamais.
+George et moi regrettâmes beaucoup de la voir
+si vite terminée.</p>
+
+<p>Le résultat ne fut toutefois pas le succès escompté
+par Harris. Il parut bien maigre pour
+tant de travail. Six œufs étaient entrés dans la
+poêle à frire, et tout ce qui en sortit fut une
+cuillerée à café d’un magma innommable, brûlé
+et peu appétissant.</p>
+
+<p>Harris en rejeta la faute sur la poêle : la réussite
+eût été assurée, s’il avait disposé d’une turbotière
+et d’un fourneau à gaz, et l’on décida de
+ne plus tenter ce plat avant d’avoir sous la main
+ces accessoires de ménage.</p>
+
+<p>Lorsque nous eûmes fini de déjeuner, le soleil
+était déjà brûlant, le vent était tombé, et c’était
+la plus exquise matinée que l’on pût rêver. Presque
+plus rien dans le paysage ne nous rappelait
+le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle ; en regardant le fleuve brasiller
+sous le ciel matinal, nous pouvions nous figurer
+que les siècles interposés entre nous et ce matin
+à jamais mémorable de juin 1215 avaient disparu,
+et que nous étions les fils des roturiers
+d’Angleterre, vêtus de drap rustique, le poignard
+à la ceinture, attendant de voir s’écrire devant
+nos yeux cette prodigieuse page d’histoire, dont
+le sens devait être traduit au vulgaire plus de
+400 ans après par un nommé Olivier Cromwell,
+qui l’avait étudiée à fond.</p>
+
+<p>C’est un beau matin d’été, — ensoleillé, calme
+et doux. Mais dans l’été passe un émoi précurseur.
+Le roi Jean a couché à Duncroft Hall, et
+toute la journée précédente la petite ville de Staines
+a retenti du cliquetis des armes, du piétinement
+des grands destriers de guerre et des commandements
+des chefs, et des jurons affreux et
+des plaisanteries grossières des archers barbus,
+des piquiers, des hallebardiers et des lanciers au
+langage étranger.</p>
+
+<p>Il est arrivé des troupes de chevaliers et de
+seigneurs aux beaux habits souillés par la poussière
+du voyage. Et toute la soirée, les portes des
+timides citoyens ont dû s’ouvrir en hâte pour
+laisser pénétrer par groupes turbulents les soudards
+exigeant le vivre et le couvert, et du meilleur,
+ou gare à la maison et à ses occupants ! car
+le glaive est juge et partie, plaignant et exécuteur,
+dans ces époques troublées, et paye ce qu’il prend
+en épargnant s’il le veut bien ceux qu’il dépossède.</p>
+
+<p>Autour du brasier allumé sur la place du marché,
+les troupes des Barons s’assemblent, et mangent
+et boivent gloutonnement, et braillent à
+tue-tête des chansons à boire, et jouent et se querellent
+dans le soir qui tombe et s’épaissit en
+nuit. La lueur du feu projette des ombres saugrenues
+sur des monceaux d’armes aux profils bizarres.
+Les enfants de la ville se faufilent parmi
+eux, et les admirent, et aux abords des tavernes
+louches, de plantureuses paysannes batifolent
+avec les troupiers joviaux si différents des gros-jeans
+du village qui, à cette heure dédaignés, se
+tiennent à l’écart, une grimace sur leurs larges
+mines ébaubies. Et dans les campagnes environnantes
+brillent au loin d’autres feux, qui révèlent
+ici la suite nombreuse des lords, et là les mercenaires
+français du traître roi Jean, pareils à des
+loups menaçant la ville.</p>
+
+<p>Et ainsi, avec une sentinelle au coin de chaque
+rue sombre, et des feux clignotants sur chaque
+hauteur, la nuit s’est passée, et sur cette belle
+vallée de la vieille Tamise s’est levé le matin du
+grand jour qui va si puissamment influencer le
+sort des âges à venir.</p>
+
+<p>Dès la première aube, dans celle des deux îles
+qui est en aval, juste au-dessus de l’endroit où
+nous sommes, une vaste rumeur s’est élevée, avec
+le bruit que font de nombreux ouvriers. On dresse
+la grande estrade apportée hier soir, et les charpentiers
+s’affairent à clouer les banquettes, tandis
+que les apprentis de la ville de Londres disposent
+les étoffes de soie de toutes couleurs et le drap
+d’or et d’argent.</p>
+
+<p>Et maintenant voici que là-bas sur la route de
+Staines qui longe les sinuosités du fleuve s’en
+viennent vers nous, riant et conversant à voix
+gutturales, une douzaine de rudes hommes d’armes — des
+gens des Barons, ceux-ci, — qui font
+halte à cent yards en amont de nous, sur l’autre
+rive, et attendent, l’arme au pied.</p>
+
+<p>Et ainsi, d’heure en heure, s’avancent sur la
+route de nouvelles troupes et des bandes nouvelles
+d’hommes armés, dont les casques et les cuirasses
+renvoient les longs rais obliques du soleil
+matinal, tant que, à perte de vue, la route grouille
+d’aciers étincelants et de coursiers piaffants. Et
+des cavaliers criant des ordres galopent de
+groupe en groupe, et les petits oriflammes ondulent
+paresseusement à la brise tiède, et par
+instants une rumeur plus intense parcourt les
+rangs qui s’écartent pour laisser passer quelque
+grand baron sur son cheval de bataille, environné
+de sa garde de seigneurs, qui va prendre
+sa place à la tête de ses serfs et vassaux.</p>
+
+<p>Et sur la route de Cooper’s Hill, juste en face,
+sont rassemblés les rustres béats et les curieux
+de la ville, accourus de Staines, et l’on ne sait
+trop le sujet de ce remue-ménage, mais chacun
+débite une version nouvelle de l’événement qui
+va s’accomplir : les uns disent que le plus grand
+bien va sortir de cette journée, pour tout le
+monde ; mais les vieillards branlent la tête, car
+ils connaissent trop ce genre de discours.</p>
+
+<p>Et tout le fleuve jusqu’à Staines est couvert
+de barques, de canots, de minuscules pirogues, — ces
+dernières commencent à passer de mode,
+et les plus pauvres seuls en usent. Sur les rapides,
+là où dans la suite des temps s’édifiera la
+plus belle écluse de Weir Bell, s’acharnent
+d’obstinés rameurs, qui s’approchent le plus
+possible des grandes barges pontées, prêtes à
+transporter le roi Jean au lieu où la charte fatale
+attend sa signature.</p>
+
+<p>Il est midi, et avec tout le populaire nous
+avons attendu patiemment des heures et des
+heures, et le bruit court que le roi Jean vient
+d’échapper aux Barons, et s’est enfui de Duncroft
+Hall, escorté de ses mercenaires, et qu’il fera
+bientôt autre chose que de signer des chartes
+pour la liberté de son peuple.</p>
+
+<p>Mais non ! Cette fois, c’est une poigne de fer
+qui le tient, et il résiste et se débat en vain. Au
+loin sur la route, un petit nuage de poussière se
+lève et s’approche et grossit, et l’on aperçoit le
+bruit grandissant des sabots battant la terre et
+refoulant les groupes, et se fraie son chemin
+une brillante cavalcade de lords et de chevaliers
+magnifiques. Et devant elle comme derrière
+et sur chaque flanc, chevauchent les hommes
+des Barons, et au milieu se trouve le roi
+Jean.</p>
+
+<p>Il s’approche des barges qui l’attendent, et
+les grands Barons s’avancent à sa rencontre. Il
+les accueille d’un sourire et de paroles mielleuses,
+comme s’il s’agissait d’une fête en son
+honneur où il aurait été invité. Mais avant de
+quitter sa monture, il jette à la dérobée un coup
+d’œil sur ses mercenaires français, puis les
+rangs serrés des Barons qui l’encadrent.</p>
+
+<p>Est-il trop tard ? Un coup hardi abattant le
+cavalier le plus proche, un appel à ses Français,
+une charge désespérée à l’improviste, contre ces
+lignes, et les rebelles Barons pourraient bien se
+repentir d’avoir un jour contre-carré ses volontés !
+Une poigne plus ferme eût peut-être fait
+tourner la chance, même alors. Si c’eût été Richard,
+à sa place ! la coupe de la liberté se
+trouvait écartée des lèvres anglaises pour cent
+ans.</p>
+
+<p>Mais le courage du roi Jean s’effondre à la vue
+des visages sévères qui l’entourent, sa main laisse
+retomber ses rênes, il descend de cheval, et prend
+place sur la barge la plus éloignée. Et les Barons
+le suivent, serrant leurs épées de mains gantées
+de mailles, et l’ordre est donné de démarrer.</p>
+
+<p>Lentement les lourdes barges somptueusement
+drapées s’éloignent de la rive. Lentement elles
+remontent le rapide courant, et vont enfin accoster
+en grinçant contre la berge de la petite île
+qui portera désormais le nom d’île Magna Charta.
+Le roi Jean a débarqué ; nous attendons, dans un
+silence de mort ; puis une vaste acclamation
+s’élève et nous apprend que la pierre angulaire
+du temple de la liberté anglaise est enfin posée,
+inébranlablement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre XII</h2>
+
+<p class="d">Henry VIII et Anne Boleyn. Inconvénients d’habiter
+sous le même toit qu’un couple d’amoureux.
+Une époque pénible pour la nation anglaise.
+En quête nocturne de pittoresque. Sans
+foyer et sans toit. Harris attend la mort. Un
+ange survient. Effet sur Harris de la joie soudaine.
+Un léger souper. Déjeuner. De la moutarde
+à haut prix. Terrible combat. Maidenhead.
+A la voile. Trois pêcheurs. Nous sommes
+maudits.</p>
+
+
+<p>J’étais assis sur la rive, à évoquer cette scène,
+lorsque George me fit observer que peut-être,
+une fois reposé, cela ne me dérangerait
+pas trop de l’aider à laver les ustensiles du repas.
+Ainsi rappelé du glorieux passé à l’actualité
+prosaïque, avec toutes ses misères, je rentrai
+dans le canot et nettoyai la poêle à frire avec un
+bout de bois et une poignée d’herbe, achevant de
+la récurer au moyen de la chemise mouillée de
+George.</p>
+
+<p>Nous allâmes sur l’île Magna Charta jeter un
+coup d’œil à la plaque commémorative apposée
+sur la maison où la grande charte fut soi-disant
+signée ; mais fut-elle vraiment signée là, ou bien,
+comme d’aucuns le veulent, sur l’autre bord, à
+Runningsmede, je n’affirme rien. A mon point de
+vue personnel, toutefois, j’adopterais volontiers
+l’hypothèse populaire de l’île. En tous cas, si
+j’avais été l’un des barons, j’aurais fait ressortir
+à mes compagnons la nécessité de garder un aussi
+glissant individu que le roi Jean, sur l’île, où il
+y avait moins de chances de surprises.</p>
+
+<p>Tout près de <span lang="en" xml:lang="en">Picnic Point</span>, sur les terres de
+Ankerwyke House, se voient les ruines d’un vieux
+prieuré, aux environs duquel on prétend que
+Henry VIII donnait rendez-vous à Anne Boleyn.
+Il la retrouvait aussi à <span lang="en" xml:lang="en">Hever Castle</span>, dans le
+Kent, et aussi quelque part auprès de Saint-Albans.
+Il devait être difficile, en ce temps-là,
+pour le peuple d’Angleterre, de trouver un endroit
+où ces inconscients jeunes gens ne venaient
+<i>pas</i> roucouler.</p>
+
+<p>Vous êtes-vous jamais trouvé dans une maison
+où il y a un couple d’amoureux ? C’est assommant.
+L’idée vous vient d’aller vous asseoir au
+salon, et vous vous y rendez. En ouvrant la porte,
+vous entendez ce bruit que l’on fait lorsqu’on se
+rappelle soudain quelque chose, et, une fois entré,
+vous voyez Emily accoudée là-bas à la fenêtre,
+pleine d’intérêt pour ce qui se passe dans la rue,
+et votre ami John Edward est à l’autre bout de la
+pièce, en extase sur des photographies de parents
+à lui inconnus.</p>
+
+<p>— Oh ! dites-vous, arrêté sur le seuil, je ne
+savais pas qu’il eût quelqu’un.</p>
+
+<p>— Vraiment, dit Emily, glaciale, d’un ton à
+bien montrer qu’elle n’en croit rien.</p>
+
+<p>Vous hésitez une minute avant de dire :</p>
+
+<p>— Il fait bien sombre ici. Pourquoi n’allumez-vous
+pas le gaz ?</p>
+
+<p>John Edward fait : « Oh ! » il ne s’en apercevait
+pas ; et Emily ajoute que son père n’aime pas
+qu’on allume le gaz dans l’après-midi.</p>
+
+<p>Vous leur contez deux ou trois nouvelles, exposez
+votre manière de voir sur la question irlandaise :
+mais ils n’ont pas l’air de s’y intéresser.
+Leurs répliques se bornent à des : « Oh !…
+vraiment ?… Ah oui !… Pas possible ! » Et, après
+dix minutes de ce genre de conversation, vous
+battez en retraite vers la porte, et à peine l’avez-vous
+franchie que vous avez la surprise de l’entendre
+claquer derrière vous, sans que vous
+l’ayez touchée.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, vous allez fumer une
+pipe dans la serre. L’unique fauteuil qui s’y
+trouve est occupé par Emily ; et John Edward, si
+l’on peut se fier au langage des habits, vient
+évidemment de s’asseoir par terre. Ils ne vous
+parlent pas, mais vous lancent un regard qui en
+dit aussi long qu’il est possible entre gens civilisés ;
+et vous vous retirez aussitôt et fermez la
+porte avec précaution.</p>
+
+<p>Après cela vous n’osez plus fourrer le nez dans
+aucune pièce de la maison ; et après avoir monté
+et descendu plusieurs fois l’escalier, vous vous
+réfugiez dans votre chambre à coucher. Mais l’intérêt
+s’en épuise vite, et vous mettez votre chapeau
+pour aller faire un tour dans le jardin.
+Vous descendez l’allée, et en passant devant la
+serre chaude, vous y jetez un coup d’œil qui vous
+montre ces deux jeunes niais, blottis dans un
+coin. Ils vous aperçoivent, et ne manquent pas de
+croire que, dans une intention perfide, vous les
+suivez partout.</p>
+
+<p>— On devrait avoir une pièce spéciale pour
+cette catégorie d’individus, et les obliger à s’y
+tenir, grognez-vous ; et vous courez au vestibule
+chercher votre parapluie pour sortir.</p>
+
+<p>Il dut se passer des choses analogues lorsque ce
+pauvre mignon Henri VIII courtisait sa petite
+Anne. Les gens du Buckinghamshire devaient les
+rencontrer à l’improviste se faisant des mamours
+aux environs de Windsor et de Wraysbury, et
+s’écrier : « Tiens ! vous êtes là ! » et sans doute
+Henry disait en rougissant : « Mais oui, je suis
+venu voir quelqu’un », et Anne disait sans doute :
+« Oh ! charmée de vous voir ! Comme c’est drôle :
+je viens justement de rencontrer dans l’allée
+Mr. Henry VIII qui se promenait dans la même
+direction que moi. »</p>
+
+<p>Alors ces gens s’éloignaient en se disant :
+« Bah ! mieux vaut partir d’ici tant que dureront
+ces roucoulades. Allons dans le pays de Kent. »</p>
+
+<p>Et ils allaient dans le pays de Kent, et la première
+chose qu’ils voyaient en y arrivant
+c’étaient Henry et Anne folâtrant autour de <span lang="en" xml:lang="en">Hover
+Castle</span>.</p>
+
+<p>— Ah ! du diable ! disaient-ils. Allons plus loin.
+C’est intolérable. Gagnons Saint-Albans, — un
+bien joli petit coin, Saint-Albans. »</p>
+
+<p>Et en arrivant à Saint-Albans, voilà que ces
+satanés tourtereaux étaient à se bécoter sous les
+murs de l’abbaye ! Alors ces gens partaient se
+faire écumeurs de mer jusqu’à la consommation
+du mariage.</p>
+
+<p>De <span lang="en" xml:lang="en">Picnic Point</span> à l’écluse de <span lang="en" xml:lang="en">Old Windsor</span>,
+c’est une exquise région du fleuve. Une route ombragée,
+avec çà et là de jolis petits cottages, longe
+la rive jusqu’à l’auberge pittoresque (comme la
+plupart des auberges de la Haute-Tamise) des
+« Cloches de Ousley », — où l’on boit d’excellente
+ale, au dire de Harris : et, en cette matière, on
+peut s’en rapporter à lui. <span lang="en" xml:lang="en">Old Windsor</span> est illustre
+dans son genre. Édouard le Confesseur y avait
+un palais, et le fameux comte Godwin y fut condamné
+par la justice du temps pour avoir voulu
+faire mourir le frère du roi. Le comte Godwin
+rompit un morceau de pain, qu’il leva entre ses
+doigts.</p>
+
+<p>— Si je suis coupable, dit-il, que cette bouchée
+de pain m’étouffe.</p>
+
+<p>Puis il porta le pain à sa bouche et l’avala, et le
+pain l’étouffa, et il mourut.</p>
+
+<p>Après avoir dépassé <span lang="en" xml:lang="en">Old Windsor</span>, le fleuve
+manque un peu d’intérêt, et ne redevient lui-même
+qu’aux approches de Boveney. George et
+moi halâmes, au long du <span lang="en" xml:lang="en">Home Park</span>, qui s’étend
+sur la rive droite, du pont Albert au pont Victoria.
+En passant à Datchet, George me demanda si
+je me rappelais notre première excursion sur la
+Tamise, cette fois où, débarquant à Datchet à
+dix heures du soir, nous voulions aller nous coucher.</p>
+
+<p>Je lui répondis que je m’en souvenais. Il faudra
+du temps pour que je l’oublie.</p>
+
+<p>C’était le samedi qui précède les grandes vacances.
+Nous étions tous trois (les mêmes que
+cette fois-ci) las et affamés, et arrivés à Datchet
+nous emportâmes le panier, les deux valises, avec
+les pardessus et manteaux, etc., pour nous mettre
+en quête d’un logement. Nous passâmes devant
+un joli petit hôtel, au portail orné de clématite et
+de vigne vierge ; mais il n’y avait pas de chèvrefeuille,
+et pour une raison ou pour une autre, il
+me fallait du chèvrefeuille. Je déclarai :</p>
+
+<p>— Oh ! je n’entre pas là ! Allons un peu plus
+loin, et voyons s’il n’y en a pas un autre avec du
+chèvrefeuille.</p>
+
+<p>Poursuivant notre chemin, nous rencontrâmes
+un second hôtel. Celui-ci était également très
+bien, et il avait du chèvrefeuille ; mais la mine
+d’un individu accoté au chambranle de la porte
+ne revenait pas à Harris. Celui-ci trouva l’homme
+par trop laid, et ses bottines hideuses ; et nous
+allâmes plus loin. Nous marchâmes longtemps
+sans plus trouver d’hôtel, et puis nous rencontrâmes
+un passant que nous priâmes de nous
+en indiquer un.</p>
+
+<p>Il dit :</p>
+
+<p>— Mais vous en venez. Retournez sur vos pas,
+et vous arriverez au « Cerf ».</p>
+
+<p>Nous répondîmes :</p>
+
+<p>— Oh, nous y avons été, et il ne nous plaît
+pas : il n’y a pas de chèvrefeuille dessus.</p>
+
+<p>— Eh bien alors, dit-il, reste le « Manoir »,
+juste en face. L’avez-vous essayé ?</p>
+
+<p>Harris répliqua que nous n’y voulions pas aller, — la
+mine d’un individu qui s’y trouvait
+nous déplaisait — Harris n’aimait pas la teinte
+de ses cheveux, ni ses bottines.</p>
+
+<p>— Ma foi, je ne vois pas ce que vous pourriez
+faire, dit notre quidam, car ce sont les deux seules
+auberges de l’endroit.</p>
+
+<p>— Pas d’autres auberges ! s’écria Harris.</p>
+
+<p>— Pas une.</p>
+
+<p>— Qu’allons-nous devenir ? dit Harris.</p>
+
+<p>George prit alors la parole. Il nous dit que nous
+pouvions, Harris et moi, nous faire construire
+un hôtel si nous le désirions, et faire faire des
+gens exprès pour les y mettre. Quant à lui, il retournait
+au Cerf.</p>
+
+<p>Les grands esprits ne réalisent pas toujours
+leur idéal. Harris et moi nous suivîmes George,
+en soupirant sur la vanité de tout désir terrestre.</p>
+
+<p>Nous portâmes nos ballots jusqu’au Cerf et les
+déposâmes dans le vestibule.</p>
+
+<p>Le patron arriva et dit :</p>
+
+<p>— Bonsoir, messieurs.</p>
+
+<p>— Oh, bonsoir, dit George. Nous voudrions
+trois lits, s’il vous plaît.</p>
+
+<p>— Je regrette beaucoup, messieurs, dit le patron,
+mais je crains fort que ce soit impossible.</p>
+
+<p>— Oh, vous savez, nous ne sommes pas difficiles,
+dit George, deux feront l’affaire. Deux de
+nous peuvent bien dormir dans le même lit, n’est-ce
+pas ? continua-t-il, en se tournant vers Harris
+et moi.</p>
+
+<p>— Certainement, dit Harris, estimant que
+George et moi pourrions sans inconvénient dormir
+dans le même lit.</p>
+
+<p>— Je regrette beaucoup, messieurs, répéta le
+patron ; mais nous n’avons plus un seul lit vacant
+dans la maison. Nous avons déjà mis deux
+et voire trois <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> dans un lit… ainsi !</p>
+
+<p>Cela nous déconcerta un peu.</p>
+
+<p>Mais Harris, en vieux routier, s’éleva à la hauteur
+de la circonstance, et avec un rire aimable,
+concéda :</p>
+
+<p>— Oh, dans ce cas, il n’y a plus rien à dire.
+Tant pis. Vous nous arrangerez un lit de fortune
+dans la salle de billard.</p>
+
+<p>— Je regrette beaucoup, messieurs. Il y a déjà
+trois <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> couchés sur le billard, et deux
+dans la salle de café. Impossible de vous loger ce
+soir.</p>
+
+<p>Reprenant nos effets, nous allâmes au Manoir.
+C’était un joli petit hôtel. Pour ma part, je le
+préférais à l’autre ; et Harris fut de mon avis :
+ici, tout marcherait bien, nous n’aurions qu’à ne
+pas regarder l’homme aux cheveux rouges ; d’ailleurs,
+ce m’était pas sa faute, au pauvre bougre,
+s’il avait les cheveux rouges.</p>
+
+<p>Harris en parlait d’une façon toute bienveillante
+et sensée.</p>
+
+<p>Les gens du Manoir ne nous laissèrent pas le
+temps d’ouvrir la bouche. La patronne nous reçut
+à la porte en nous disant que nous étions la quatorzième
+compagnie qu’elle refusait depuis une
+heure et demie. Nos modestes suggestions d’écuries,
+salle de billard, cave à charbon excitèrent
+sa dédaigneuse hilarité : tous ces coins étaient
+pris depuis longtemps.</p>
+
+<p>Connaîtrait-elle une maison dans le village où
+elle ne le recommandait pas, remarquez bien…
+on nous recevrait pour la nuit ?</p>
+
+<p>— Eh bien, ce n’est pas pour lui faire du tort…
+mais il y avait un petit bistrot à un demi-mille
+plus loin sur la route d’Eton…</p>
+
+<p>Sans en écouter plus, nous empoignâmes panier,
+sacs, pardessus et paquets, et nous nous
+élançâmes. La distance était plus voisine d’un
+mille que d’un demi, mais enfin nous arrivâmes,
+et nous précipitâmes, tout hors d’haleine, dans le
+bar.</p>
+
+<p>Les gens du bistrot étaient grossiers. Ils nous
+rirent au nez. La maison ne contenait que trois
+lits, et ils avaient déjà sept <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> seuls et
+trois couples mariés qui y dormaient. Mais un
+complaisant batelier qui par bonheur se trouvait
+dans la salle, nous conseilla d’aller voir chez
+l’épicier, la maison attenante au Cerf. Nous retournâmes
+sur nos pas.</p>
+
+<p>C’était plein, chez l’épicier. Une vieille femme
+que nous rencontrâmes dans la boutique eut
+l’amabilité de nous emmener avec elle à un
+quart de mille, chez une dame de ses amies,
+qui louait à l’occasion des chambres pour <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>.</p>
+
+<p>Cette vieille femme marchait très lentement,
+et nous mîmes vingt minutes à arriver chez la
+dame de ses amies. Elle charma les loisirs du
+trajet en nous décrivant les diverses douleurs
+qu’elle ressentait dans le dos.</p>
+
+<p>Les chambres de la dame étaient louées. De là
+nous fûmes adressés au n<sup>o</sup> 27. Le n<sup>o</sup> 27 était
+plein, et nous envoya au n<sup>o</sup> 32. Et le n<sup>o</sup> 32 était
+plein aussi.</p>
+
+<p>Alors nous nous retrouvâmes sur la grand’route,
+et Harris, s’asseyant sur le panier, déclara
+qu’il n’irait pas plus loin. L’endroit était, à son
+dire, tranquille, et il y mourrait volontiers. Il
+nous pria, George et moi, d’embrasser sa mère
+pour lui et de dire à tous ses amis qu’il leur pardonnait
+et qu’il mourait content.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites arriva, déguisé en petit
+garçon, un ange (et je doute qu’un ange eût pu
+trouver déguisement plus congru), qui portait
+d’une main une cannette de bière, et de l’autre,
+au bout d’une ficelle, un objet qu’il déposait sur
+chaque pierre plate où il passait, et retirait ensuite,
+produisant par ce moyen un son particulièrement
+déplaisant, qui faisait mal aux nerfs.</p>
+
+<p>Nous demandâmes à cet envoyé des cieux
+(nous eûmes vite découvert sa qualité), s’il connaissait
+par hasard une maison isolée, dont les
+occupants seraient peu nombreux et faibles
+(vieilles dames ou vieux messieurs paralysés, de
+préférence), et se laisseraient aisément persuader,
+par la crainte, de livrer leurs lits pour la
+nuit à trois gaillards résolus à tout ; ou, sinon,
+pouvait-il nous enseigner une loge à cochons vide
+ou un four à chaux abandonné, ou quelque chose
+de ce genre. Il ne connaissait rien de tel, — du
+moins pas à portée ; mais si nous voulions venir
+avec lui, sa mère avait une chambre vacante
+à nous donner pour la nuit.</p>
+
+<p>Nous lui sautâmes au cou sur le champ, au
+clair de la lune, en le bénissant, — ce qui eût
+fait un tableau admirable, si le gamin, accablé
+sous le poids de notre émotion, ne s’était effondré
+sur la chaussée, tandis que nous nous abattions
+par dessus lui. Harris faillit s’évanouir de
+joie, et il dut s’emparer de la cannette de bière
+du gamin et en vider la moitié avant de revenir
+à lui, après quoi il prit ses jambes à son cou, et
+nous laissa, George et moi, transporter le bagage.</p>
+
+<p>C’était une petite maison de quatre pièces où
+habitait le gamin, et sa mère, — la bonne âme ! — nous
+donna pour souper du jambon chaud,
+que nous mangeâmes tout — cinq livres, — suivi
+d’une tarte aux confitures, avec deux pleines
+théières, après quoi nous allâmes nous coucher.
+Il y avait dans la chambre deux lits : l’un était
+un lit-cage de deux pieds et demi dans lequel
+je couchai avec George, et il fallut, pour ne pas
+tomber, nous attacher ensemble au moyen d’un
+drap. L’autre lit était celui du gamin : Harris
+l’eut à lui seul, et nous le trouvâmes, au matin,
+avec, dépassant du fond, un demi-yard de jambes
+nues, auxquelles George et moi suspendîmes
+commodément nos serviettes pour prendre la
+douche.</p>
+
+<p>Nous ne fûmes plus si difficiles dans le choix
+de notre hôtel, lorsque par la suite nous retournâmes
+à Datchet.</p>
+
+<p>Mais revenons à notre présent voyage : il n’arriva
+rien de digne d’intérêt, et nous nous halâmes
+tranquillement jusqu’à l’île des Singes, où
+nous accostâmes pour déjeuner. En attaquant le
+bœuf froid, nous découvrîmes que nous avions
+oublié la moutarde. Je ne crois pas avoir de
+mon existence ressenti, aussi cruellement que ce
+jour-là, le manque de moutarde. En général, je
+n’y tiens guère, et il est rare que j’en prenne,
+mais alors, j’aurais donné des mondes pour en
+avoir.</p>
+
+<p>Je ne sais combien de mondes il peut exister
+dans l’univers, mais quiconque m’eût apporté, à
+cet instant précis, une cuillerée de moutarde,
+aurait bien pu les obtenir tous. Telle est ma prodigalité
+lorsque je désire une chose que je n’ai
+pas.</p>
+
+<p>Harris également dit qu’il aurait donné des
+mondes pour de la moutarde. L’affaire eût été
+bonne pour un marchand de moutarde qui se serait
+trouvé là avec son seau : il aurait été pourvu
+de mondes pour le restant de ses jours.</p>
+
+<p>Mais voilà ! je crains fort que Harris et moi
+aurions tenté de renier le marché une fois en
+possession de la moutarde. On fait de ces offres
+extravagantes en des heures d’enthousiasme,
+mais, comme de juste, lorsqu’on vient à y réfléchir,
+on s’aperçoit qu’elles sont disproportionnées
+à la valeur de l’article requis. J’ai, une fois,
+entendu un copain qui gravissait une montagne
+en Suisse, dire qu’il donnerait des mondes pour
+un verre de bière, et une fois arrivé à un petit
+débit qui en tenait, il fit un raffut de tous
+les diables parce qu’on lui comptait cinq francs
+une bouteille de stout. Il dit que l’abus était
+scandaleux et qu’il en écrirait au <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>.</p>
+
+<p>Cette absence de moutarde jeta un froid sur
+le canot. Nous mangeâmes notre bœuf sans mot
+dire. L’existence nous paraissait vaine et dépourvue
+d’intérêt. Nous songions, le cœur gros, aux
+jours heureux de notre enfance. La tarte aux
+pommes, toutefois, nous ranima un peu, et lorsque
+George eut tiré du panier une conserve
+d’ananas, qu’il fit rouler au milieu du canot, la
+vie nous parut de nouveau digne d’être vécue.</p>
+
+<p>Nous aimions beaucoup l’ananas, tous les
+trois. Nous regardions l’image de l’étiquette ;
+nous pensions au jus. Nous échangeâmes un sourire,
+et Harris apprêta sa cuiller.</p>
+
+<p>On se mit à la recherche de l’ouvre-boîtes. On
+retourna tout dans le panier. On retourna les valises.
+On souleva les planches au fond du canot.
+On déposa tous les objets sur la rive un à un,
+et on les secoua. L’ouvre-boîtes demeura introuvable.</p>
+
+<p>Harris alors tenta d’ouvrir la boîte avec son
+couteau de poche, mais la lame se cassa, et il se
+coupa profondément. George essaya d’une paire
+de ciseaux, mais les ciseaux lui échappèrent et
+faillirent l’éborgner. Cependant que l’un et l’autre
+pansaient leurs blessures, je m’efforçai de
+faire un trou dans l’objet avec le bout pointu de
+la gaffe, mais la gaffe en glissant me projeta entre
+le canot et la rive, dans deux pieds d’eau vaseuse,
+et la boîte de conserve alla rouler, intacte,
+sur une tasse à thé, qu’elle cassa.</p>
+
+<p>Alors nous perdîmes la tête. Nous portâmes
+cette boîte sur la berge. Harris alla chercher une
+grosse pierre, je retournai au canot dont je rapportai
+le mât, et George tint la boîte et Harris
+posa sur le couvercle l’extrémité aiguë de sa
+pierre, et je pris le mât que je levai en l’air, et,
+rassemblant toutes mes forces, je l’abattis.</p>
+
+<p>Ce fut le chapeau de paille de George qui lui
+sauva la vie, ce jour-là. Il l’a conservé (ce qui
+en reste) et, les soirs d’hiver, quand les pipes
+sont allumées et que les copains débitent des
+galéjades sur les dangers qu’ils ont courus,
+George le décroche du mur et le montre à la
+ronde, et l’effroyable histoire est contée de nouveau
+avec des exagérations inédites chaque fois.</p>
+
+<p>Harris s’en tira avec une éraflure sans gravité.</p>
+
+<p>Après cela, j’emportai la boîte, et la martelai
+à coups de mât jusqu’à n’en pouvoir plus, et
+Harris à son tour s’en empara.</p>
+
+<p>Nous la battîmes à plat ; nous la rebattîmes en
+cube ; nous la battîmes selon toutes les formes
+de la géométrie — mais sans parvenir à y faire
+un trou. George alors l’attaqua, à grands coups,
+et en fit quelque chose d’un aspect si étrange, si
+biscornu, si repoussant dans sa monstrueuse
+hideur, que d’épouvante il laissa choir son mât.
+Alors, nous nous assîmes autour de la boîte, à la
+considérer.</p>
+
+<p>Un grand renfoncement dans le haut offrait
+l’aspect d’un rictus dérisoire, et cela nous mit
+dans une rage telle que Harris s’élança sur l’objet,
+le brandit, et l’envoya voler au milieu du
+courant, où il sombra, sous une bordée de malédictions.
+Puis, remontés dans le canot, nous fîmes
+force de rames pour nous éloigner, et n’arrêtâmes
+plus avant d’être à Maidenhead.</p>
+
+<p>Cette ville est d’allures trop mondaines pour
+être agréable. C’est le rendez-vous des gommeux
+de la Tamise et de leurs compagnes trop bien
+harnachées. C’est la ville des hôtels à la mode,
+patronnés par des demoiselles du corps de ballet.
+C’est la marmite de sorcière d’où s’échappent
+ces démons du fleuve, les chaloupes à vapeur.
+Le duc du <i lang="en" xml:lang="en">London Journal</i> ne manque jamais
+d’avoir son pied-à-terre à Maidenhead ; et
+c’est toujours là que déjeune l’héroïne des romans
+en trois volumes, lors de ses escapades
+avec le mari d’une amie.</p>
+
+<p>Nous traversâmes en hâte Maidenhead, puis
+ralentissant, fîmes à loisir ce long trajet qui sépare
+l’écluse Boulter de l’écluse Cookham. Les
+bois de Cleveden portaient leur délicate livrée
+de printemps, et s’élevaient dès le bord de l’eau,
+en une harmonie prolongée où se mêlaient les
+tons d’un vert féerique. Ce coin est peut-être,
+dans son intacte beauté, le plus aimable du
+fleuve, et c’est tout à loisir que nous ramions au
+sein de sa profonde paix.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans le canal de dérivation,
+juste au-dessous de Cookham, pour prendre le
+thé ; et en arrivant à l’écluse, il faisait nuit. Une
+jolie brise s’était levée, — nous favorisant, par
+miracle ; car, immanquablement, sur la Tamise,
+vous avez toujours le vent debout, dans quelque
+direction que vous alliez. Il est contre vous le
+matin, lorsque vous partez pour la journée, et
+vous ramez longtemps, avec l’agréable perspective
+de revenir à la voile. Mais, après le thé, le
+vent vire cap pour cap, et il vous faut refaire
+contre lui à l’aviron tout le chemin du retour.</p>
+
+<p>Si vous oubliez d’emporter la voile, le vent ne
+cesse de vous favoriser, dans les deux sens. Mais,
+hélas ! cette vie n’est qu’une longue épreuve,
+et l’homme est né pour la peine comme l’étincelle
+pour jaillir et s’évanouir.</p>
+
+<p>Ce soir-là, néanmoins, on avait à coup sûr fait
+erreur, en nous mettant le vent arrière au lieu
+de nous le mettre dans le nez. Nous ne fîmes
+semblant de rien, et nous dépêchâmes de hisser
+la voile avant que l’erreur ne fût reconnue ; nous
+nous étendîmes dans le canot en des poses méditatives,
+et la voile se gonfla, tira, grinça contre
+le mât et le canot vola sur les ondes.</p>
+
+<p>Je barrais.</p>
+
+<p>Je ne connais pas de sensation plus passionnante
+que d’aller à la voile. On n’en peut éprouver — sauf
+en rêve — qui se rapproche davantage
+du vol. Le vent de la course vous emporte
+indiciblement sur ses ailes. Vous n’êtes plus
+désormais cet être aux pieds pesants, pétri d’argile,
+qui se traîne péniblement sur le sol : vous
+faites partie de la Nature ! Votre cœur palpite
+avec le sien. Ses bras merveilleux vous soulèvent,
+et vous attirent sur son cœur ! Votre âme
+communie avec la sienne ; vos membres s’allègent !
+Les voix de l’air chantent autour de vous.
+La terre vous paraît se rapetisser et s’éloigner ;
+et les nuages si proches de votre front, ce sont
+des frères auxquels vous tendez les bras.</p>
+
+<p>Nous avions tout le fleuve pour nous, si ce
+n’est que dans le lointain nous apercevions à
+l’ancre, au milieu du courant, un bachot de pêche
+dans lequel étaient assis trois pêcheurs. Notre
+canot volait sur l’eau, les rives boisées se
+déroulaient, nous nous taisions.</p>
+
+<p>Je barrais.</p>
+
+<p>En approchant de ces trois hommes qui pêchaient,
+nous découvrîmes qu’ils étaient vieux et
+d’allures graves. Ils étaient assis dans le bachot,
+sur trois chaises et surveillaient leurs lignes avec
+attention. Et le rouge couchant projetait sur les
+eaux sa gloire mystique et faisait un nimbe d’or
+aux nuages amoncelés. L’heure était d’extase
+profonde, d’espoirs et d’aspirations sans limites.
+Notre petite voile se détachait sur le ciel de
+pourpre, la brume autour de nous estompait de
+ses ombres le paysage, et derrière nous montait
+la nuit.</p>
+
+<p>Pareils aux chevaliers de quelque vieille légende,
+nous voguions sur un lac de mystère,
+vers l’inouï royaume du crépuscule, sous le pays
+vaste du couchant.</p>
+
+<p>Nous n’arrivâmes pas au royaume du crépuscule ;
+nous allâmes donner en plein dans le bachot,
+où ces trois vieux étaient à pêcher. Nous
+ne comprîmes pas tout d’abord ce qui se passait,
+car la voile nous bouchait la vue, mais d’après
+le genre de paroles qui s’élevaient dans l’air du
+soir, nous comprîmes que nous étions à proximité
+d’êtres humains, lesquels étaient furieux.
+Harris amena la voile, et nous pûmes voir ce
+qui s’était passé. Le choc avait envoyé à bas de
+leurs chaises ces trois vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> qui formaient
+un amas confus au fond du bachot, et ils
+s’efforçaient avec peine et lenteur de se dégager
+du tas et de retirer le poisson de leurs personnes ;
+et tout en agissant, ils nous maudissaient, — leurs
+malédictions étaient non pas banales
+et de tout le monde, mais compliquées, réfléchies,
+longuement pourpensées et fort significatives,
+et elles embrassaient toute la durée de
+notre existence, et s’appliquaient à l’avenir le
+plus éloigné et comprenaient toute notre famille,
+sans excepter la moindre de nos connaissances, — de
+fortes et substantifiques malédictions.</p>
+
+<p>Harris leur fit observer qu’ils devaient plutôt
+nous remercier de leur avoir donné un peu de
+distraction, au cours de leur longue journée de
+pêche, et il ajouta qu’il était peiné d’entendre
+des hommes de leur âge se laisser aller à un tel
+courroux.</p>
+
+<p>Mais il n’eut aucun succès.</p>
+
+<p>Après cela, George me remplaça à la barre.
+Un esprit de ma trempe, dit-il, ne pouvait
+s’abaisser à gouverner des canots, — il valait
+mieux qu’un humain plus vulgaire veillât à la
+direction et nous empêchât de nous noyer. Il prit
+donc les tireveilles, et nous fit remonter jusqu’à
+Marlow.</p>
+
+<p>Et à Marlow, nous sortîmes du canot par le
+pont, et nous allâmes passer la nuit à la « Couronne ».</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre XIII</h2>
+
+<p class="d">Marlow. L’Abbaye de Bisham. Les moines de
+Medmenham. Montmorency pense trucider un
+vieux matou. Mais, tout compte fait, il le laisse
+vivre. Scandaleuse conduite d’un fox-terrier
+aux Magasins du Service civil. Notre départ
+de Marlow. Un majestueux cortège. La chaloupe
+à vapeur : recette pratique pour lui causer
+du désagrément. Nous refusons de boire
+la Tamise. Un chien pacifique. Étrange disparition
+de Harris et d’un pâté.</p>
+
+
+<p>Marlow est un des endroits les plus agréables
+que je sache sur la Tamise. C’est une petite
+ville vivante et animée ; pas très pittoresque,
+il est vrai, mais on y trouve cependant
+quelques coins curieux — arches subsistantes
+du pont brisé du Temps, par lequel notre imagination
+remonte vers les âges où le manoir de
+Marlow avait pour seigneur le saxon Algar,
+avant que Guillaume le Conquérant le lui eût
+pris pour le donner à la reine Mathilde, avant
+qu’il passât aux comtes de Warwick ou au sage
+lord Paget, le conseiller de quatre souverains
+successifs.</p>
+
+<p>Il y a également de jolis environs, si vous
+aimez faire un tour après le canotage. Le fleuve,
+d’ailleurs, est ici dans toute sa beauté. En aval,
+le trajet est charmant jusqu’à Cookham, le long
+des prairies et des bois de la Carrière. Chers
+vieux bois de la Carrière ! avec vos étroits sentiers
+qui grimpent, vos allées sinueuses, vos parfums
+embaumant les souvenirs des jours ensoleillés
+d’été ! Les fantômes de visages rieurs hantent
+pour moi vos ombreuses perspectives ; et de
+vos ramures chuchotantes pleuvent doucement
+les voix de jadis !</p>
+
+<p>Le trajet de Marlow à Sonning est encore plus
+beau. L’antique abbaye de Bisham, dont les murailles
+de pierres ont répercuté les rudes voix des
+Templiers, et qui, en d’autres temps, fut la demeure
+d’Anne de Clèves, puis de la reine Elisabeth,
+se voit sur la rive droite juste à un demi-mille
+en amont de Marlow Bridge. L’abbaye
+de Bisham est riche en souvenirs mélodramatiques.
+Elle renferme une chambre à coucher de
+tapisserie et un cabinet secret se cache dans
+l’épaisseur de ses murs. Le fantôme de la Dame
+Sainte, qui tua son petit enfant, s’y promène
+encore la nuit, et s’efforce de laver ses ombres
+de mains dans une ombre de bassin.</p>
+
+<p>Warwick, le faiseur de rois, y repose, insoucieux
+désormais de ces vanités : les rois et les
+royaumes de la terre ; Salisbury également, qui
+fit de bonne besogne à Poitiers. Juste avant d’arriver
+à l’abbaye, et tout au bord du fleuve, se
+trouve l’église de Bisham, et s’il est des tombeaux
+dignes d’être contemplés, ce sont ceux de
+cette église. Ce fut en se laissant bercer dans son
+canot sous les hêtres de Bisham que Shelley, qui
+habitait alors à Marlow (on y voit encore sa
+maison, dans <span lang="en" xml:lang="en">West Street</span>), composa sa <i>Révolte
+de l’Islam</i>.</p>
+
+<p>Proche de Hurley Weir, un peu en amont, j’ai
+souvent imaginé que je pourrais passer un mois
+dans ce paysage sans épuiser toutes ses beautés.
+Le village de Hurley, à cinq minutes de marche
+de l’écluse, est un des plus vieux petits coins de
+la Tamise, car il remonte, pour employer la
+curieuse phraséologie de ces âges reculés, « aux
+jours du roi Sebert et du roi Offa ». Juste après
+l’écluse (en amont) est le champ des Danois, où
+les envahisseurs danois campèrent, durant leur
+marche sur le Gloucestershire ; et un peu au delà
+encore, nichés dans un délicieux recoin du
+fleuve, sont les restes de l’abbaye de Medmenham.</p>
+
+<p>Les fameux moines de Medmenham, ou la
+« Société du feu de l’Enfer », comme on les appelait
+habituellement, et dont faisait partie le
+célèbre Wilkes, formaient une confrérie ayant
+pour devise : « Fais ce que veux », et cette
+exhortation s’inscrit toujours sur le porche branlant
+de l’abbaye. Bien avant la fondation de cette
+abbaye dérisoire, il y avait au même endroit un
+monastère plus sérieux, dont les moines différaient
+grandement des libertins destinés à leur
+succéder cinq cents ans plus tard.</p>
+
+<p>Les religieux cisterciens, dont c’était ici l’abbaye
+au douzième siècle, avaient pour seuls vêtements
+un froc grossier muni d’une coule, et ne
+mangeaient ni viande, ni poisson, ni œufs. Ils
+couchaient sur la paille, et se relevaient à minuit
+pour l’office. Ils consacraient leurs journées
+au travail manuel, à la lecture, à la prière,
+et leur vie s’écoulait dans un silence de mort, car
+nul n’avait le droit de parler.</p>
+
+<p>Quelle funèbre communauté, quelle existence
+funèbre, en ce doux asile que Dieu créa si
+joyeux ! Combien étrange que les voix de la Nature
+les entourant — le murmure des eaux, les
+bruissements des herbes riveraines, l’harmonie
+du vent dans les ramures, — n’aient pu leur
+donner une compréhension meilleure de la vie !
+Ils restaient là, aux écoutes, tout le long du jour,
+attendant une voix du ciel ; et tout le long des
+jours et des nuits solennelles, cette voix leur parlait
+de mille et mille façons, et ils ne l’entendaient
+pas.</p>
+
+<p>De Medmenham à la coquette écluse de Hambledon,
+le fleuve abonde en paisibles beautés,
+mais après avoir dépassé Greenlands, la propriété
+de médiocre apparence de mon éditeur, — un
+paisible vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> sans prétention,
+que l’on rencontre fréquemment par là, en été,
+pagayant à lui seul avec une souple vigueur, ou
+arrêtant au passage un vieil éclusier pour tailler
+une bavette, — jusque bien au delà de Henley,
+le paysage est nu et morne.</p>
+
+<p>Le lundi matin, nous fûmes d’assez bonne
+heure à Marlow et allâmes prendre un bain
+avant le petit déjeuner. Au retour, Montmorency
+se conduisit en parfait imbécile. L’unique divergence
+d’opinion qu’il y ait entre Montmorency
+et moi concerne les chats. J’aime les chats ;
+Montmorency, non.</p>
+
+<p>Lorsque je rencontre un chat, je lui dis : « Joli
+Minet ! » et me baisse pour lui gratter le crâne ;
+et le chat de dresser sa queue roidie et comme
+moulée en fonte, de faire le gros dos, de frotter
+son nez contre mon pantalon : tout se passe gentiment
+et paisiblement. Lorsque Montmorency
+rencontre un chat, toute la rue doit le savoir ;
+et il se gaspille en dix secondes plus de gros
+mots que n’en dépense, sa vie durant, un homme
+qui se respecte, s’il les emploie convenablement.</p>
+
+<p>Je ne blâme pas le chien (et je me contente à
+l’ordinaire de lui taper sur la tête ou de lui jeter
+des pierres), parce qu’il se conduit, je suppose,
+selon sa nature. Les fox-terriers sont nés avec
+une dose de péché originel au moins quatre fois
+plus grande que celle des autres chiens, et il faudra
+maintes années de patients efforts de notre
+part, à nous, chrétiens, pour amener une réforme
+appréciable dans l’humeur batailleuse des
+fox-terriers.</p>
+
+<p>Cela me rappelle un jour où j’étais dans la
+salle d’attente des Grands Magasins de Haymarket.
+Tout autour de moi se trouvaient des chiens
+attendant le retour de leurs maîtres, qui étaient
+à faire des achats à l’intérieur. Il y avait un
+mâtin, un ou deux lévriers d’Écosse, un Saint-Bernard,
+plusieurs épagneuls et terre-neuves, un
+chien pour chasser le sanglier, un caniche français,
+avec un poil abondant autour de la tête,
+mais le derrière tout ras ; un bouledogue, quelques-unes
+de ces bêtes du Passage Lowther,
+grosses à peu près comme des rats, et un couple
+de chiens du Yorkshire.</p>
+
+<p>Ils restaient là bien tranquilles et méditatifs.
+Une paix solennelle régnait dans cette salle d’attente.
+Une atmosphère de calme et de résignation, — de
+douce mélancolie, flottait dans la
+pièce.</p>
+
+<p>Alors entra une jolie petite madame, conduisant
+un mignon fox-terrier d’aspect débonnaire,
+qu’elle laissa là, attaché entre le bouledogue et le
+caniche. Il resta pendant une minute à regarder
+tout autour de lui. Puis il leva les yeux au plafond,
+et parut, à en croire son expression, songer
+à sa mère. Puis il bâilla. Puis il regarda les autres
+chiens, tous silencieux, graves et dignes.</p>
+
+<p>Il regarda le bouledogue, qui dormait à sa
+droite un sommeil sans rêves. Il regarda le caniche,
+hautainement dressé, à sa gauche. Puis,
+sans crier gare, et sans avoir été provoqué le
+moins du monde, il mordit la patte de devant du
+caniche, et un hurlement de douleur retentit
+dans la quiète pénombre de la salle d’attente.</p>
+
+<p>Le résultat de sa première expérience parut le
+satisfaire beaucoup, et il résolut de continuer à
+mettre un peu d’animation autour de lui. Il bondit
+sur le caniche, attaqua vigoureusement un
+lévrier, lequel s’éveilla et entama aussitôt une
+bataille en règle avec le caniche. Alors petit fox
+reprit sa place, saisit le bouledogue par l’oreille
+et s’efforça de le jeter à bas ; et le bouledogue,
+bête curieusement impartiale, s’élança sur tout
+ce qui se trouvait à sa portée, y compris le
+gardien du vestibule, ce qui procura au cher petit
+terrier l’occasion de se livrer à une lutte soutenue
+avec un chien du Yorkshire d’égale bonne
+volonté.</p>
+
+<p>A quiconque connaît la nature canine, il est
+superflu de dire que sur ces entrefaites tous les
+autres chiens là présents s’étaient mis à combattre
+comme si leurs foyers et leurs toits dépendaient
+de l’issue de la bataille. Les gros chiens
+luttaient entre eux indistinctement, et les petits
+chiens luttaient aussi entre eux et profitaient
+de leurs instants de loisir pour mordre les pattes
+des gros.</p>
+
+<p>La salle d’attente fut bientôt un parfait pandémonium,
+et le tapage était horrifique. Un rassemblement
+se forma au dehors dans Haymarket :
+on se demandait s’il y avait réunion paroissiale ;
+ou, sinon, qui on assassinait, et comment.
+Des hommes entrèrent avec des perches et des
+cordes, s’efforçant de séparer les chiens, et on
+envoya quérir la police.</p>
+
+<p>Et au plus fort de la bagarre, la jolie petite
+madame revint, et saisit son joli mignon chéri
+(il avait mis sur le flanc pour un mois le yorkshire,
+et revêtait à présent l’expression d’un
+agneau nouveau-né) dans ses bras, et le baisa, et
+lui demanda s’il n’était pas mort, et si ces grandes
+vilaines bêtes lui avaient fait beaucoup de
+mal, et lui la regardait au visage d’un air qui
+signifiait : « Oh ! quel bonheur que vous soyez
+venue m’arracher à cette scène odieuse ! »</p>
+
+<p>Elle dit que les gens des Magasins n’avaient
+pas le droit de mettre de grosses brutes sauvages
+comme ces autres chiens avec les chiens de gens
+comme il faut, et qu’elle avait bonne envie de
+leur intenter un procès.</p>
+
+<p>Telle est la nature des fox-terriers ; aussi, je
+ne reproche pas à Montmorency sa tendance à
+se battre avec les chats ; mais il n’eut pas à se
+louer, ce matin-là, de s’y être livré.</p>
+
+<p>Nous revenions du bain, comme je l’ai dit, et
+nous traversions la grand’rue, quand un chat
+s’élança d’une maison en avant de nous, et se
+mit à trotter sur la chaussée. Montmorency
+poussa un cri de triomphe — le cri du brave
+guerrier qui voit son ennemi se livrer entre ses
+mains — le cri même que dut pousser Cromwell
+quand les Écossais descendirent la colline — et
+il s’élança sur sa proie.</p>
+
+<p>Sa victime était un gros matou noir. Jamais
+je n’ai vu chat plus gros, ni d’apparence moins
+recommandable. Il avait perdu la moitié de sa
+queue, une oreille, et une très appréciable portion
+de son nez. C’était un animal solide et râblé.</p>
+
+<p>Il avait un air calme et satisfait.</p>
+
+<p>Montmorency courut sur ce pauvre chat à l’allure
+de vingt milles à l’heure, mais le chat ne se
+pressa pas ; — l’idée ne parut pas lui venir que
+sa vie était en danger. Il continua de trotter paisiblement
+jusqu’à ce que son assassin prétendu
+ne fût plus qu’à un yard de lui. Alors il se retourna
+et s’assit au beau milieu de la chaussée,
+et regarda Montmorency avec un air de douce interrogation
+qui disait :</p>
+
+<p>— Tiens, tiens ! C’est à moi que vous en
+avez ?</p>
+
+<p>Montmorency ne manque pas de culot ; mais
+l’expression de ce chat avait quelque chose qui
+eût glacé le cœur du chien le plus brave. Il s’arrêta
+court et considéra Minet.</p>
+
+<p>Ni l’un ni l’autre ne parlaient ; mais la conversation
+que l’on peut imaginer fut évidemment
+celle-ci :</p>
+
+<p><span class="sc">Le chat.</span> — Puis-je quelque chose pour vous ?</p>
+
+<p><span class="sc">Montmorency.</span> — Non… merci, non.</p>
+
+<p><span class="sc">Le chat.</span> — Vous savez, il ne faut pas avoir
+peur de le dire, si vous avez réellement besoin
+de quelque chose ?</p>
+
+<p><span class="sc">Montmorency</span>, <i>reculant peu à peu</i>. — Oh
+non… pas du tout… certainement… ne vous
+dérangez pas, je… je crains d’avoir fait erreur.
+J’avais cru vous reconnaître. Mille regrets de
+vous avoir dérangé.</p>
+
+<p><span class="sc">Le chat.</span> — Pas du tout… avec le plus grand
+plaisir. Vrai, vous n’avez besoin de rien ?</p>
+
+<p><span class="sc">Montmorency</span>, <i>reculant toujours</i>. — D’absolument
+rien, merci… absolument… trop aimable.
+Au revoir.</p>
+
+<p><span class="sc">Le chat.</span> — Au revoir.</p>
+
+<p>Puis le chat se leva et se remit au trot ; et
+Montmorency, la queue entre les pattes, s’en revint
+vers nous, et prit modestement place à l’arrière-garde.</p>
+
+<p>Depuis lors, il suffit de prononcer : « Au
+chat ! » pour que Montmorency frissonne et vous
+regarde piteusement, l’air de dire :</p>
+
+<p>— Oh non, pas ça, de grâce !</p>
+
+<p>Après déjeuner, nous fîmes notre marché, ravitaillant
+le canot pour trois jours. George
+nous engagea fort à prendre des légumes — car
+il était malsain de n’en pas manger. Ils étaient
+faciles à cuire, ajouta-t-il, et il s’en chargerait.
+Nous prîmes donc dix livres de pommes de terre,
+un boisseau de pois et quelques choux. En outre,
+un rosbif en pâté, une couple de tartes aux
+groseilles vertes, et un gigot de mouton ; plus des
+fruits, gâteaux, pain et beurre, jambon, lard et
+œufs, et autres victuailles qui nous firent courir
+la ville en tous sens.</p>
+
+<p>Notre départ de Marlow fut, à mon sens, un
+de nos meilleurs succès, digne et impressionnant,
+quoique dépourvu d’ostentation. Nous
+avions insisté dans les boutiques pour que le porteur
+nous accompagnât. Nous ne voulions pas de
+ces : « Oui, monsieur, je vais vous l’envoyer
+tout de suite ; le garçon sera là avant vous, monsieur ! »
+et puis faire le pied de grue sur l’embarcadère,
+et retourner deux ou trois fois à la
+boutique pour les activer. Nous attendions que
+la corbeille fût chargée, et emmenions le garçon
+avec nous.</p>
+
+<p>Nous visitâmes bon nombre de boutiques,
+adoptant ce principe à chacune ; si bien que,
+pour finir, nous avions comme escorte la plus
+belle collection de garçons qu’on pût souhaiter ;
+et notre descente finale de <span lang="en" xml:lang="en">High Street</span> jusqu’à
+la Tamise dut être un des plus imposants spectacles
+que Marlow ait connus depuis longtemps.</p>
+
+<p>L’ordre du cortège était le suivant :</p>
+
+
+<p class="cc">Montmorency portant une baguette.</p>
+
+<p class="cc">2 roquets de mine peu recommandable, amis de
+Montmorency.</p>
+
+<p class="cc">George portant pardessus et couvertures, et
+fumant une courte pipe.</p>
+
+<p class="cc">Harris, s’efforçant de marcher avec désinvolture,
+tout en portant d’une main une valise Gladstone
+surbondée et de l’autre une bouteille de citronnade.</p>
+
+<p class="cc">Garçon verdurier et garçon boulanger, avec
+corbeilles.</p>
+
+<p class="cc">Garçon de l’hôtel, portant un panier.</p>
+
+<p class="cc">Garçon confiseur, avec corbeille.</p>
+
+<p class="cc">Garçon de la fromagerie, avec corbeille.</p>
+
+<p class="cc">Un figurant, chargé d’une valise.</p>
+
+<p class="cc">Ami intime du figurant, les mains dans les
+poches, fumant une courte pipe.</p>
+
+<p class="cc">Garçon fruitier, avec corbeille.</p>
+
+<p class="cc">Moi, portant 3 chapeaux et 1 paire de bottines, et
+m’efforçant de prendre un air détaché.</p>
+
+<p class="cc">6 petits garçons et 4 chiens de rencontre.</p>
+
+
+<p>Quand nous arrivâmes à l’embarcadère, le
+gardien dit :</p>
+
+<p>— Voyons, monsieur, est-ce pour la chaloupe
+à vapeur ou la bélandre de plaisance ?</p>
+
+<p>Il eut l’air étonné d’apprendre que nous venions
+pour un skiff en double.</p>
+
+<p>Nous fûmes très persécutés par les chaloupes
+à vapeur, ce matin-là. C’était justement la semaine
+qui précédait les régates, et elles circulaient
+en grand nombre, les unes isolément, les
+autres remorquant des bélandres de plaisance.
+J’ai l’horreur des chaloupes à vapeur, — comme
+tout canotier, je suppose. Je n’en puis voir une
+sans être tenté de l’acculer dans un coin solitaire
+du fleuve, et là, dans le silence et le mystère,
+de l’étrangler.</p>
+
+<p>Il y a dans la chaloupe à vapeur une présomptueuse
+vanité qui a le don de réveiller tous
+les mauvais instincts de mon être, et je regrette
+le bon vieux temps où vous pouviez dire aux
+gens ce que vous pensiez d’eux avec une hache
+d’armes et un arc et des flèches. L’expression
+du visage de l’homme qui, les mains dans ses
+poches, se tient à l’arrière en fumant un cigare,
+suffirait à elle seule pour excuser une déclaration
+de guerre ; et le sifflet impérieux qui vous
+enjoint de vous garer assurerait, j’en suis sûr,
+un verdict d’« homicide justifié » devant tout
+jury de canotiers.</p>
+
+<p>Ils se croyaient vraiment <i>obligés</i> de siffler
+pour que nous nous écartions de leur route. Si
+je ne craignais de paraître trop ambitieux, j’oserais
+presque dire que notre petit canot, durant
+cette semaine-là, procura aux chaloupes à vapeur
+plus d’ennui et de retard que toute la flottille
+de la Tamise réunie.</p>
+
+<p>— Une chaloupe à vapeur qui arrive ! criait
+l’un de nous, en découvrant au loin l’ennemi. A
+la minute, tout était prêt pour la recevoir. Je
+prenais les tireveilles, Harris et George s’asseyaient
+à côté de moi, tous trois nous tournions
+le dos à la chaloupe, et le canot s’en allait tout
+tranquillement à la dérive.</p>
+
+<p>Survenait la chaloupe, sifflante et nous dérivions
+toujours. A cent yards de nous, elle se
+mettait à siffler comme une petite folle, et les
+gens venaient se pencher par-dessus bord et
+nous héler de toutes leurs forces ; mais nous
+n’entendions rien. Harris nous contait une anecdote
+au sujet de sa mère, et George et moi n’aurions
+pas voulu, pour des mondes, en perdre une
+syllabe.</p>
+
+<p>La chaloupe alors poussait un sifflement suprême,
+à déchirer sa chaudière, et elle faisait
+machine en arrière, et lâchait sa vapeur, et elle
+se détournait et heurtait le fond ; chacun à son
+bord s’élançait à l’avant pour nous héler, et les
+gens de la rive s’arrêtaient et joignaient leurs
+cris aux leurs, et tous les autres canots qui passaient
+s’arrêtaient et faisaient chorus, tant que
+toute la Tamise, sur des milles d’étendue en
+amont et en aval, se trouvait dans un état de
+combustion indicible. Et alors Harris s’interrompait
+dans l’endroit le plus palpitant de son récit,
+et levait les yeux avec une douce surprise,
+et disait à George :</p>
+
+<p>— Tiens ! George, on dirait que voici une chaloupe
+à vapeur !</p>
+
+<p>Et George de répondre :</p>
+
+<p>— Aussi, je me disais bien que j’entendais
+quelque chose !</p>
+
+<p>Sur quoi l’inquiétude et le trouble s’emparaient
+de nous, et nous ne savions plus comment
+nous tirer de leur chemin, et les gens
+de la chaloupe, réunis en groupe, nous dirigeaient.</p>
+
+<p>— Ramez de droite — vous, vous imbécile !
+Déramez de gauche. Non, pas <i>vous</i> ! l’autre — laissez
+les tireveilles tranquilles, dites donc — à
+présent, tous les deux, allez-y. Pas par <i>là</i> ! Oh !
+tas de…</p>
+
+<p>Alors ils mettaient à l’eau une embarcation
+pour venir à notre secours ; et après une demi-heure
+d’efforts, ils nous avaient tirés de leur
+chemin, suffisamment pour pouvoir continuer ;
+et nous les remerciions beaucoup, et les priions
+de nous donner la remorque. Mais ils refusaient
+toujours.</p>
+
+<p>Une autre bonne façon que nous découvrîmes
+d’irriter la chaloupe à vapeur du type aristocratique
+consistait à prendre les gens pour
+une société en goguette, et à leur demander s’ils
+étaient bien la section de Messieurs Cubit’s ou
+les Francs-Templiers de Bermondsey, et s’ils pouvaient
+nous prêter une casserole.</p>
+
+<p>Les vieilles dames peu familiarisées avec le
+canot sont toujours excessivement émues par les
+chaloupes à vapeur. Je me rappelle une fois où
+je remontais de Staines à Windsor — trajet particulièrement
+riche en ces monstres mécaniques — avec
+une société comprenant trois dames de
+cette espèce. Ce fut très curieux. Du plus loin
+qu’elles voyaient apparaître une chaloupe à vapeur,
+elles insistaient pour débarquer et s’asseoir
+sur l’herbe en attendant qu’elle fût passée. Elles
+regrettaient beaucoup, disaient-elles, mais on
+n’était pas téméraire, dans leur famille.</p>
+
+<p>A l’écluse de Hambledon, nous nous trouvâmes
+à court d’eau. Nous prîmes notre dame-jeanne
+et allâmes jusqu’à la maison de l’éclusier,
+lui en demander.</p>
+
+<p>Notre porte-parole fut George. Avec un sourire
+persuasif, il prononça :</p>
+
+<p>— Dites, pourriez-vous nous laisser prendre un
+peu d’eau ?</p>
+
+<p>— Certainement, répliqua le vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> :
+prenez tout ce qu’il vous faut, et laissez le reste.</p>
+
+<p>— Merci beaucoup, murmura George en regardant
+autour de lui. Mais où… où est-elle ?</p>
+
+<p>— Toujours à la même place, mon garçon, fut
+la cynique réponse ; juste derrière vous.</p>
+
+<p>— Je ne vois pas, dit George en se retournant.</p>
+
+<p>— Miséricorde, où sont vos yeux ? fut la réflexion
+de l’homme, qui prit George par le bras,
+et le fit pirouetter en lui désignant le fleuve de
+long en large. Il y en a assez pour la voir, tout de
+même !</p>
+
+<p>— Oh ! s’écria George, comprenant enfin ; mais
+nous ne pouvons pas boire la Tamise.</p>
+
+<p>— Non ; mais vous pouvez en boire <i>une partie</i>,
+répliqua le vieux birbe. Voilà quinze ans que je
+m’en abreuve.</p>
+
+<p>George lui dit que sa mine après un tel régime
+ne semblait pas une recommandation suffisante
+pour la marque ; et il préférait la tirer d’une
+pompe.</p>
+
+<p>Nous en obtînmes à un cottage situé un peu
+plus loin. Je suppose que c’était simplement de
+l’eau du fleuve. Mais nous ne le savions pas, tout
+allait bien. L’estomac ne se révolte pas contre ce
+que l’œil ne voit pas.</p>
+
+<p>Nous goûtâmes à l’eau de la Tamise une autre
+fois, mais cela ne nous réussit guère. Nous descendions
+le fleuve, et nous nous étions engagés dans
+un bras de dérivation, près de Windsor, pour
+prendre le thé. Notre dame-jeanne était vide, et
+nous avions le choix entre nous passer de thé ou
+puiser de l’eau à la rivière. Harris était d’avis
+d’essayer. Il affirma qu’il n’y avait rien à craindre
+en faisant bouillir l’eau. Nous remplîmes
+donc notre bouilloire de dérivation de la Tamise,
+et la fîmes bouillir ; et nous surveillâmes consciencieusement
+l’ébullition.</p>
+
+<p>Nous avions fait du thé, et nous installions
+confortablement pour le boire, quand George,
+la tasse à mi-chemin de ses lèvres, s’arrêta, et
+s’écria :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ?</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est que quoi ? demandâmes-nous,
+Harris et moi.</p>
+
+<p>— Eh bien, ça ! dit George, en regardant vers
+l’est.</p>
+
+<p>Nous suivîmes son regard, et vîmes, descendant
+vers nous sur les ondes paresseuses, un chien.
+C’était le plus tranquille et pacifique chien que
+j’aie jamais vu. Je n’ai jamais rencontré un chien
+qui eût l’air plus satisfait, plus libre de soucis.
+Il flottait rêveusement sur le dos, les quatre pattes
+en l’air, toutes droites. Il était, on peut le dire,
+plein d’embonpoint, avec un thorax bien développé.
+Il s’en venait, serein, digne et calme, et
+arrivé à notre hauteur, il s’arrêta parmi les roseaux,
+et s’installa confortablement pour la nuit.</p>
+
+<p>George déclara qu’il ne voulait plus de thé, et
+vida sa tasse par-dessus bord. Harris non plus
+n’avait pas soif, et suivit son exemple. J’avais bu
+la moitié de la mienne, mais j’aurais préféré
+m’être abstenu.</p>
+
+<p>Je demandai à George si, à son idée, j’allais
+avoir la typhoïde.</p>
+
+<p>— Oh ! non, répondit-il ; j’avais quelque chance
+d’y échapper. En tout cas, je saurais dans une
+quinzaine de jours si je l’avais ou non.</p>
+
+<p>Nous remontâmes le bras de dérivation jusqu’à
+Wargrave. Ce bras est un raccourci, qui prend
+sur la rive droite, un demi-mille environ au-dessus
+de l’écluse Marsh, et qui mérite d’être
+suivi, car, outre qu’il gagne près d’un demi-mille,
+c’est un joli petit bout de rivière ombragée.</p>
+
+<p>Comme de juste, son entrée est obstruée de
+pilotis et de chaînes, et environnée d’écriteaux,
+menaçant de toutes sortes de tortures, emprisonnement
+et mort, quiconque oserait plonger un
+aviron dans ses eaux — et je m’étonne que certains
+de ses propriétaires riverains ne revendiquent
+pas l’air de la rivière, édictant quarante
+shillings d’amende contre quiconque le respire — mais
+pilotis et chaînes s’évitent, grâce à un
+peu d’habileté ; et quant aux écriteaux, on peut,
+si l’on dispose de cinq minutes, et s’il n’y a personne,
+en arracher un ou deux et les jeter à
+l’eau.</p>
+
+<p>A mi-chemin du bras de dérivation, nous débarquâmes
+pour déjeuner ; et ce fut au cours de
+ce repas que George et moi éprouvâmes une secousse
+fort pénible.</p>
+
+<p>Harris aussi éprouva une secousse ; mais je
+doute que la sienne ait été de loin aussi pénible
+que la nôtre.</p>
+
+<p>Voici comment la chose se passa : nous étions
+assis dans une prairie, à dix yards de la berge, et
+nous venions de nous installer commodément
+pour nous sustenter. Harris tenait entre ses genoux
+le rosbif en pâté, et le découpait, tandis
+que George et moi apprêtions nos assiettes.</p>
+
+<p>— Avez-vous une cuiller ? dit Harris ; il me
+faut une cuiller pour prendre la gelée.</p>
+
+<p>Le panier était juste derrière nous, et George
+et moi nous nous retournâmes tous les deux pour
+y puiser. Nous ne mîmes pas cinq secondes à
+trouver la cuiller. Quand nous reprîmes notre
+position primitive, George et le rosbif avaient disparu !</p>
+
+<p>La prairie était vide et découverte. Pas un
+arbre ou une haie à moins de plusieurs centaines
+de yards. Il n’avait pu tomber à l’eau, car nous
+étions entre l’eau et lui, et il lui aurait fallu nous
+enjamber.</p>
+
+<p>George et moi contemplâmes les alentours.
+Puis nous nous contemplâmes l’un l’autre.</p>
+
+<p>— A-t-il été enlevé au ciel ? demandai-je.</p>
+
+<p>— On n’aurait pas pris le rosbif avec, dit
+George.</p>
+
+<p>L’argument était sérieux, et l’hypothèse céleste
+fut écartée.</p>
+
+<p>— La seule explication me paraît être, dit
+George, qu’il y a eu un tremblement de terre.</p>
+
+<p>Et il ajouta, d’un ton de regret :</p>
+
+<p>— Malheur qu’il fût en train de découper ce
+rosbif !</p>
+
+<p>Avec un soupir, nous regardâmes une fois encore
+la place où Harris et le rosbif avaient été
+pour la dernière fois visibles sur terre ; et soudain
+notre sang se figea dans nos veines et nos cheveux
+se hérissèrent, d’apercevoir la tête de Harris — rien
+que sa tête — dépassant de l’herbe
+haute, le visage très rouge, et exprimant une
+grande indignation.</p>
+
+<p>George fut le premier à se ressaisir.</p>
+
+<p>— Parlez ! s’écria-t-il, et dites-nous si vous êtes
+mort ou vivant, — et où est le reste de votre personne.</p>
+
+<p>— Oh ! ne faites pas l’imbécile, dit la tête de
+Harris. Je crois bien que vous l’avez fait exprès.</p>
+
+<p>— Fait quoi ? nous écriâmes-nous.</p>
+
+<p>— Eh bien, me faire asseoir ici — une blague
+vraiment stupide. Allons, attrapez le rosbif !</p>
+
+<p>Et des profondeurs de la terre, nous sembla-t-il,
+s’éleva le rosbif, — très endommagé ; et à sa
+suite, se hissa Harris, — tout défait, terreux et
+mouillé.</p>
+
+<p>Il s’était assis, sans le savoir, juste au bord d’un
+petit fossé, que l’herbe longue dissimulait ; et
+en se penchant un peu en arrière, il s’y était
+engouffré, rosbif et tout.</p>
+
+<p>Il nous dit n’avoir jamais ressenti pire surprise
+qu’au moment où il se sentit partir, sans
+pouvoir deviner en rien ce qui se passait. Il crut
+d’abord que c’était la fin du monde.</p>
+
+<p>Harris est aujourd’hui encore persuadé que
+George et moi avions prémédité le coup. C’est
+ainsi que les plus injustes soupçons poursuivent
+les plus innocents ; et, comme dit le poète : « Qui
+échappe à la calomnie ? »</p>
+
+<p>Qui, en effet !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre XIV</h2>
+
+<p class="d">Wargrave. Têtes de cire. Sonning. Notre « <span lang="en" xml:lang="en">irish
+stew</span> ». Montmorency est sarcastique. Combat
+entre Montmorency et la bouilloire. George
+étudie le banjo. On le décourage. Difficultés
+que rencontre le musicien amateur en apprenant
+à jouer de la cornemuse. Tristesse de Harris
+après le souper. George et moi allons faire
+une promenade. Retour affamés et trempés.
+Harris a un air bizarre. Harris et les cygnes,
+histoire extraordinaire. Harris passe une mauvaise
+nuit.</p>
+
+
+<p>Après le déjeuner survint une brise qui nous
+emporta doucement jusque passé Wargrave
+et Shiplake. Recuit dans le lourd soleil
+d’un après-midi d’été, Wargrave, niché au
+fond d’une boucle de la Tamise, s’inscrit tel un
+tableau ancien sur la rétine de la mémoire.</p>
+
+<p>Le « George et le Dragon » de Wargrave possède
+une enseigne peinte d’un côté par Leslie, de
+l’Académie Royale, et de l’autre par Hodgson,
+de la même boîte. Leslie a figuré la lutte ; Hodgson
+a imaginé la scène « après le combat » :</p>
+
+<p>— George, la besogne faite, buvant sa pinte de
+bière.</p>
+
+<p>Day, l’auteur de <i>Sandford et Merton</i>, a vécu et — ce
+qui fait plus d’honneur encore à la localité — fut
+assassiné à Wargrave. Dans l’église se
+trouve le monument de Mme Sarah Hill, qui légua
+une livre sterling annuelle, à répartir, le jour
+de Pâques, entre deux garçons et deux filles qui
+« n’ont jamais désobéi à leurs parents ; qu’on
+n’a jamais surpris à jurer ni à dire de mensonge,
+à voler ni à casser de carreaux ». Pensez donc, le
+tout pour cinq shillings par an ! Ce n’est pas
+payé.</p>
+
+<p>Le bruit court dans cette ville qu’une fois, il
+y a bien des années, un garçon se rencontra qui
+n’avait en effet jamais commis ces crimes — ou
+du moins, et c’était tout ce qui était exigé et
+qu’on pouvait attendre — n’avait jamais été surpris
+à les commettre — et qui mérita ainsi la
+couronne de gloire. On l’exhiba durant trois semaines
+à l’Hôtel de Ville, sous globe.</p>
+
+<p>Ce qui advint de l’argent, par la suite, on
+l’ignore. Il est, dit-on, régulièrement distribué
+au plus proche musée de têtes de cire.</p>
+
+<p>Shiplake est un joli village, mais invisible de la
+Tamise, à cause de sa situation sur la hauteur.
+Tennyson se maria dans l’église de Shiplake.</p>
+
+<p>Le fleuve, d’ici à Sonnings, renferme de nombreuses
+îles, et coule placide et solitaire. Presque
+personne, sauf au crépuscule un ou deux couples
+de rustiques amoureux, ne fréquente ses rives.
+C’est un lieu bien fait pour rêver aux jours passés,
+aux formes et aux visages disparus, à tout
+ce qui aurait pu être et n’a, hélas ! jamais été.</p>
+
+<p>A Sonnings, on débarqua pour faire un tour
+dans le village. C’est le plus féérique petit trou
+de la rivière. On dirait un village de théâtre plutôt
+qu’un vrai, bâti de brique et de mortier. Chaque
+maison est ensevelie sous les roses, et à cette
+époque, au début de juin, elles foisonnaient en
+nuées de délicate splendeur. Si vous vous arrêtez
+à Sonnings, descendez au « Taureau », derrière
+l’église. C’est la classique auberge de village,
+précédée d’une cour où, sur des bancs, à l’ombre
+des arbres, les vieux se réunissent le soir pour
+déguster leur ale et bavarder politique locale ;
+l’auberge aux chambres basses et biscornues, aux
+fenêtres à petits carreaux, aux escaliers de guingois
+et aux corridors en labyrinthe.</p>
+
+<p>Nous flânâmes dans Sonnings pendant une
+heure, puis, comme il était trop tard pour aller
+plus loin que Reading, nous décidâmes de retourner
+sur l’une des îles de Shiplake, et d’y passer la
+nuit. Il était encore de bonne heure quand nous
+fûmes installés, et George déclara que c’était l’occasion
+ou jamais, puisque nous avions le temps,
+d’essayer un bon dîner dans toutes les règles.
+Il ajouta qu’il voulait nous montrer ce qu’on
+pouvait obtenir sur la Tamise en fait de cuisine,
+et nous proposa de confectionner un « <span lang="en" xml:lang="en">irish
+stew</span> » avec les légumes et les restes du bœuf
+froid.</p>
+
+<p>L’idée nous parut lumineuse. George ramassa
+du bois et fit du feu, tandis que Harris et moi
+nous mettions en devoir de peler les pommes de
+terre. Je n’aurais jamais cru que c’était une telle
+besogne de peler des pommes de terre. Nous commençâmes
+gaîment, je dirai presque folâtrement,
+mais la première pomme de terre n’était pas
+achevée que notre insouciance disparut. Plus
+nous pelions, plus il semblait rester de pelure :
+une fois enlevée toute la pelure et les yeux ôtés,
+il resta si peu de chose de la pomme de terre
+que cela ne valait plus la peine d’en parler.
+George vint y jeter un coup d’œil, elle était grosse
+comme une pistache. Il dit :</p>
+
+<p>— Non, ça ne peut pas marcher. Vous les sabotez.
+Il faut les râcler.</p>
+
+<p>Nous les râclâmes donc, et le travail était pire
+que de les peler. Elles ont des formes si extravagantes,
+les pommes de terre, — toutes en bosses,
+en verrues et en creux. Nous travaillâmes avec
+activité pendant vingt-cinq minutes, pour faire
+quatre pommes de terre. Alors nous nous mîmes
+en grève.</p>
+
+<p>George déclara qu’il était absurde de n’introduire
+que quatre pommes de terre dans un « <span lang="en" xml:lang="en">irish
+stew</span> », aussi en lavâmes-nous une demi-douzaine
+de plus que nous jetâmes dans la marmite sans
+les éplucher. Nous y mîmes également un chou
+et un demi-picotin de pois. George examina le
+tout, puis déclara qu’il y avait encore beaucoup
+de place. On recourut donc aux paniers, d’où l’on
+tira quelques restes variés, qui furent ajoutés à
+la fricassée. On retrouva un pâté de porc et un
+morceau de lard, qui entrèrent dans la marmite.
+Puis George découvrit une demi-boîte de saumon
+en conserve, qu’il y jeta également.</p>
+
+<p>C’est l’avantage de l’« <span lang="en" xml:lang="en">irish stew</span> », qu’il vous
+débarrasse d’un tas de choses. Je dénichai deux
+œufs qui s’étaient cassés, et nous les ajoutâmes.
+George dit qu’ils épaissiraient la sauce.</p>
+
+<p>J’ai oublié les autres ingrédients, mais je sais
+que rien ne fut perdu, et je me souviens que, vers
+la fin, Montmorency, qui avait suivi notre manège
+avec le plus vif intérêt, s’éloigna d’un air
+grave et réfléchi, et revint quelques minutes plus
+tard, portant dans sa gueule un rat d’eau crevé
+qu’il souhaitait évidemment nous offrir comme
+contribution au repas ; — était-ce dans une intention
+sarcastique, ou par désir de bien faire,
+je l’ignore.</p>
+
+<p>On discuta pour savoir si le rat serait ajouté
+ou non. Harris dit qu’à son avis cela ferait bien,
+mélangé au reste, et que tout pouvait servir ; mais
+George invoqua les précédents. Jamais, dit-il, on
+n’avait entendu parler de mettre des rats d’eau
+dans l’<span lang="en" xml:lang="en">irish stew</span>, et il trouvait plus sûr de ne
+pas faire d’expériences.</p>
+
+<p>Harris lui répliqua :</p>
+
+<p>— Si on n’essaie jamais rien de nouveau, comment
+savoir si c’est bon ou non ? Ce sont les
+gens comme vous qui entravent le progrès. Songez
+à celui qui goûta le premier de la saucisse de
+Francfort !</p>
+
+<p>Cet « <span lang="en" xml:lang="en">irish stew</span> » fut un réel succès. Je ne crois
+pas avoir jamais fait de meilleur repas. Il avait
+un arome particulièrement frais et stimulant. Le
+palais se blase si vite avec les habituelles provisions
+des paniers : ce plat, au moins, offrait une
+saveur nouvelle, un goût ne ressemblant à rien de
+connu.</p>
+
+<p>Et il était nourrissant, d’ailleurs. Comme dit
+George, il avait du bon. Les pois et les pommes
+de terre auraient pu être un rien plus tendres,
+mais nous avions tous les dents solides, et cela
+n’importait guère. Quant à la sauce, un vrai
+poème — un peu trop riche, peut-être, pour un
+estomac délicat, mais nutritive.</p>
+
+<p>Nous finîmes par du thé et de la tarte aux
+cerises. Pendant le thé, Montmorency se battit
+avec la bouilloire, et fut lamentablement défait.</p>
+
+<p>Depuis le début du voyage, il avait manifesté
+la plus vive curiosité au sujet de la bouilloire. Il
+restait à la contempler tandis qu’elle bouillait,
+d’un air intrigué, et s’efforçait de temps à autre
+de l’exciter par ses grognements. Lorsqu’elle
+se mettait à fumer et à crachotter, il y voyait un
+défi, et aurait voulu se mesurer avec elle ; mais,
+à cet instant précis, quelqu’un intervenait et lui
+ravissait sa proie avant qu’il pût se jeter dessus.</p>
+
+<p>Cette fois, il résolut de nous devancer. Au
+premier bruit que fit la bouilloire, il se leva en
+grognant, et marcha sur elle dans une attitude
+menaçante. Ce n’était qu’une petite bouilloire,
+mais elle était pleine d’ardeur, et elle se rebiffa
+et se mit à cracher.</p>
+
+<p>— Ah ! vous en voulez ! gronda Montmorency
+entre ses dents ; je vais vous apprendre à narguer
+un chien de bonne famille ; misérable long-nez,
+espèce de propre à rien. Garde à vous !</p>
+
+<p>Et il s’élança sur cette pauvre petite bouilloire
+qu’il saisit par le bec.</p>
+
+<p>Alors, dans la paix du soir, s’éleva un hurlement
+affreux, et Montmorency s’élança hors du
+canot et fit autour de l’île une promenade de digestion
+à l’allure de vingt-cinq milles à l’heure,
+s’arrêtant de fois à autre pour enfouir son nez
+dans une flaque de boue fraîche.</p>
+
+<p>Dès lors, Montmorency regarda la bouilloire
+avec un mélange d’effroi, de soupçon et de haine.
+Du plus loin qu’il l’apercevait, il grondait et se
+reculait vivement, la queue entre les jambes, et
+lorsqu’on la mettait sur le réchaud, il sautait par-dessus
+bord et allait s’asseoir sur la rive, jusqu’à
+ce qu’il ne fût plus question de thé.</p>
+
+<p>Après souper, George tira son banjo et voulut
+en jouer, mais Harris s’y opposa : il avait la
+migraine, dit-il, et ne se sentait pas de force à
+le supporter. George estimait que la musique lui
+ferait du bien, — la musique, prétendait-il, apaisait
+souvent les nerfs et délivrait de la migraine ;
+et il pinça deux ou trois accords, juste pour montrer
+à Harris de quoi il s’agissait.</p>
+
+<p>Harris dit qu’il préférait sa migraine.</p>
+
+<p>Jusqu’à présent, George n’a pas encore pu
+apprendre à jouer du banjo. Il s’est heurté à trop
+de découragements. Il tenta bien, deux ou trois
+soirs, durant notre navigation, de s’exercer un
+peu, mais il n’y réussit guère. Harris usait d’un
+langage bien fait pour démoraliser n’importe qui ;
+et par ailleurs Montmorency hurlait sans discontinuer
+durant toute la séance.</p>
+
+<p>— Qu’a-t-il besoin de hurler comme ça lorsque
+je joue ? s’écriait George indigné, tout en visant
+le chien à l’aide d’une bottine.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous besoin de jouer comme ça
+lorsqu’il hurle, répliqua Harris en s’emparant de
+la bottine. Fichez-lui la paix. Il ne peut s’empêcher
+de hurler. Il a l’oreille musicale, et votre jeu
+le fait hurler.</p>
+
+<p>George finit par ajourner à son retour chez lui
+l’étude du banjo. Mais même alors les circonstances
+ne le servirent point. Mme P. accourait
+aussitôt et disait qu’elle regrettait beaucoup — quant
+à elle, sa musique lui plaisait fort, — mais
+la dame du dessus était dans une position intéressante,
+et le docteur craignait que cela ne nuisît
+à l’enfant.</p>
+
+<p>Après cela George voulut emporter au dehors
+son instrument, tard dans la nuit, et en jouer
+autour du square. Mais les voisins se plaignirent
+à la police, on établit une surveillance, et il fut
+pincé. Le flagrant délit était net, et il fut condamné
+à se tenir tranquille durant six mois.</p>
+
+<p>Cette aventure le découragea. Les six mois
+écoulés, il fit bien encore une ou deux molles tentatives
+pour se remettre à la besogne, mais il
+avait toujours à combattre la même froideur, — le
+même universel défaut de sympathie ; et au
+bout de quelque temps, il désespéra tout à fait,
+et fit passer une annonce offrant l’instrument à
+grosse perte — « son possesseur ayant cessé
+d’en faire usage » — et se mit en revanche à
+étudier les tours de cartes.</p>
+
+<p>Ce doit être bien décourageant d’apprendre un
+instrument de musique. On croirait que la Société
+se doit à elle-même de faire tout le possible
+pour vous aider à acquérir l’art de jouer
+d’un instrument de musique. — Ah bien oui !</p>
+
+<p>J’ai connu un jeune homme qui apprenait à
+jouer de la cornemuse. On n’imagine pas toute
+l’opposition qu’il eut à combattre. Même chez les
+membres de sa famille il ne reçut pas ce qui
+s’appelle un encouragement efficace. Son père
+fut dès le début tout à fait opposé à la chose, et
+il en parlait sans aménité.</p>
+
+<p>Mon ami se levait de bonne heure pour étudier,
+mais il lui fallut bientôt changer de méthode, à
+cause de sa sœur. Elle était très bigote, et trouvait
+fort mauvais de lui voir commencer sa journée
+de cette façon.</p>
+
+<p>Il veilla la nuit, et joua lorsque sa famille
+était couchée, mais cela ne réussit pas mieux, et
+valut à la maison une triste réputation. Des passants
+attardés s’arrêtaient au dehors pour écouter,
+et répandaient par toute la ville, le lendemain
+matin, le bruit qu’un affreux assassinat avait été
+commis la nuit précédente chez M. Jefferson ; et
+ils racontaient avoir ouï les gémissements de la
+victime et les sinistres blasphèmes et les malédictions
+du meurtrier, que suivirent les vaines
+supplications et le suprême hoquet de la victime.</p>
+
+<p>On le laissa donc s’exercer de jour, dans l’arrière-cuisine,
+toutes les portes fermées ; mais
+nonobstant ces précautions, les plus beaux passages
+s’entendaient du salon, et tiraient presque
+les larmes à sa mère.</p>
+
+<p>Elle affirmait que cela lui rappelait son pauvre
+père (il avait été avalé par un requin, le malheureux,
+en se baignant sur les côtes de la Nouvelle-Guinée),
+mais par suite de quel rapport, elle ne
+pouvait le dire.</p>
+
+<p>Alors on fit élever pour lui un petit kiosque
+au fond du jardin, à un bon demi-mille de la maison ;
+et on l’y envoyait avec sa mécanique lorsqu’il
+désirait s’en servir ; et parfois il venait à la
+maison un visiteur qui n’était pas au courant, et
+on oubliait de le mettre en garde, et il allait faire
+un tour dans le jardin et arrivait tout à coup à
+portée d’ouïr cette cornemuse, sans y être préparé
+ni savoir ce que c’était. Si la personne avait
+une âme forte, elle se contentait de frémir ; mais
+les gens d’intellect plus médiocre s’enfuyaient
+d’ordinaire, affolés.</p>
+
+<p>Il faut bien l’avouer, il y a quelque chose de
+lugubre dans les efforts d’un amateur de cornemuse.
+Je l’ai moi-même éprouvé en écoutant mon
+jeune ami. C’est un instrument dont le jeu épuise.
+Il vous faut avant de commencer prendre assez
+de souffle pour tout le couplet — du moins c’est
+ce que je compris en observant Jefferson.</p>
+
+<p>Il débutait superbement, sur une note large,
+franche, belliqueuse, tout à fait prenante. Mais il
+allait de plus en plus piano à mesure qu’il avançait,
+et la dernière mesure expirait en général
+au beau milieu, dans un sifflement étranglé.</p>
+
+<p>On doit être bien portant pour jouer de la
+cornemuse.</p>
+
+<p>Le jeune Jefferson n’apprit qu’un seul air :
+mais je n’ai jamais entendu personne regretter
+l’insuffisance de son répertoire, — absolument
+personne. Cet air était « Les Campbells arrivent,
+hourra ! hourra ! » affirmait-il, quoique son père
+soutînt régulièrement que c’était « Les cloches
+bleues d’Écosse ». On n’était pas trop sûr de ce
+que c’était, mais on s’accordait à reconnaître que
+le morceau avait bien l’allure écossaise.</p>
+
+<p>Harris fut de mauvaise humeur après le souper, — je
+suppose que l’<span lang="en" xml:lang="en">irish stew</span> l’avait dérangé :
+il n’a pas l’habitude de la grande vie — aussi
+George et moi le laissâmes-nous dans le canot
+pour aller flâner par les rues de Henley.
+Harris dit qu’il prendrait un verre de whisky
+et mettrait tout en place pour la nuit. A notre
+retour nous devrions le héler, et il viendrait à
+la rame nous chercher.</p>
+
+<p>— Ne vous endormez pas, vieux, dîmes-nous
+en partant.</p>
+
+<p>— Pas de danger, avec ce stew, grommela-t-il,
+et il se mit à ramer pour regagner l’île.</p>
+
+<p>Henley s’apprêtait en vue des régates, et était
+plein d’animation. Nous rencontrâmes en ville
+bon nombre de connaissances, et le temps passa
+vite en leur agréable société. Il était près de onze
+heures quand nous nous mîmes en route pour
+refaire les quatre milles qui nous séparaient de
+notre home — comme nous appelions alors notre
+petite embarcation.</p>
+
+<p>C’était une nuit déplaisante, presque froide, et
+il tombait une pluie fine. Tout en avançant dans
+l’obscurité de la campagne muette et nous demandant
+si nous étions sur le bon chemin, nous
+pensions à l’abri du canot, à la bonne lumière
+filtrant par les joints de la bâche ; à Harris et à
+Montmorency, au whisky, et nous souhaitions
+être arrivés.</p>
+
+<p>Nous imaginions notre arrivée, fatigués et en
+appétit ; devant nous, le fleuve obscur et les
+ramures confuses, et au-dessous, tel un ver-luisant
+énorme, notre cher vieux canot, bien tiède
+et familier. Nous nous voyions en train de souper,
+piquant dans la viande froide, et nous passant
+les tranches de pain ; nous entendions l’harmonieux
+cliquetis des couteaux, les rires emplissant
+l’étroit espace et débordant par l’ouverture
+jusque dans la nuit. Et nous pressâmes le pas
+afin de réaliser cette vision.</p>
+
+<p>Nous rejoignîmes le chemin de halage, ce
+qui nous fit plaisir, car jusque-là nous n’étions
+pas assurés de marcher dans la direction du
+fleuve ou vers l’opposé, et quand on est fatigué
+et qu’on désire se coucher, pareille incertitude
+vous tue. Nous dépassâmes Shiplake comme minuit
+moins le quart sonnait à l’église et George
+dit, pensivement :</p>
+
+<p>— Est-ce que vous vous rappelez où est notre
+île ?</p>
+
+<p>— Non, répondis-je, devenu soudain pensif
+comme lui. Y en a-t-il plusieurs ?</p>
+
+<p>— Rien que quatre, dit George. Tout ira bien,
+s’il est éveillé.</p>
+
+<p>— Et sinon ? demandai-je ; mais nous écartâmes
+cette supposition.</p>
+
+<p>Arrivés à hauteur de la première île, nous
+hélâmes, mais il n’y eut pas de réponse ; nous
+avançâmes jusqu’à la seconde, et le résultat
+fut pareil.</p>
+
+<p>— Oh ! je me souviens à présent, dit George :
+c’était la troisième.</p>
+
+<p>Nous courûmes pleins d’espoir à la troisième,
+et hélâmes.</p>
+
+<p>Pas de réponse !</p>
+
+<p>La situation devenait grave. Il était minuit
+passé. Les hôtels de Shiplake et de Henley étaient
+combles ; et nous ne pouvions aller réveiller au
+milieu de la nuit les habitants des cottages pour
+savoir s’ils louaient des chambres. George proposa
+de retourner à Henley et d’attaquer un policeman,
+afin de nous faire loger au poste. Mais il
+y avait cette considération : « Et s’il se contente
+de nous rendre nos coups et refuse de nous enfermer ? »</p>
+
+<p>Nous ne pouvions passer notre nuit à lutter
+avec des policemen. En outre, il n’eût pas fallu
+aller trop loin, et attraper six mois.</p>
+
+<p>Nous fîmes sur ce qui semblait dans l’obscurité
+être la quatrième île, une tentative peu convaincue,
+mais elle eut aussi peu de succès. La
+pluie tombait plus dru, et ne semblait pas prête
+à cesser. Nous nous demandions s’il n’y avait pas
+plus de quatre îles ou même si nous étions à hauteur
+des îles, ou à un demi-mille plus loin, ou
+dans un endroit tout différent de la Tamise, car
+on n’y reconnaissait plus rien dans l’obscurité.
+Nous comprenions la détresse du Petit Poucet
+égaré dans les bois.</p>
+
+<p>Nous venions d’abandonner tout espoir — oui,
+je sais, que c’est toujours à ce moment que les
+choses arrivent dans les romans et les contes ;
+mais ce n’est pas ma faute. J’ai décidé, en commençant
+d’écrire ce livre, d’être absolument véridique
+en tout, et je le serai, dussé-je user
+d’expression rebattues.</p>
+
+<p>Nous venions juste d’abandonner tout espoir,
+et je ne puis dire autrement. Juste alors, donc,
+j’aperçus tout à coup, un peu en aval, une lueur
+étrange qui vacillait parmi les arbres de l’autre
+rive. Un instant, je crus à des revenants, car la
+lueur était vague et mystérieuse. L’instant d’après,
+il me vint à l’idée que c’était notre canot,
+et je lançai sur l’eau un cri tel que la nuit parut
+en sursauter sur sa couche.</p>
+
+<p>Nous restâmes une minute sans oser respirer,
+et alors — oh ! la divine musique des ténèbres ! — arriva
+en guise de réponse l’aboiement de
+Montmorency. Nous poussâmes des appels à réveiller
+les Sept Dormants — je me suis toujours
+demandé pourquoi il fallait plus de bruit pour
+éveiller sept dormants plutôt qu’un seul — et,
+après ce qui nous parut être une heure, mais ne
+dut pas, en réalité, dépasser cinq minutes, nous
+vîmes le canot illuminé s’approcher lentement
+dans l’obscurité et entendîmes la voix endormie
+de Harris nous demander où nous étions.</p>
+
+<p>Harris avait quelque chose de singulier. Quelque
+chose de plus que la simple fatigue ordinaire.
+Il poussa le canot contre un point de la
+berge où il nous était absolument impossible
+d’atteindre, et retomba aussitôt endormi. Il fallut
+une dépense énorme de cris et d’appels pour
+le réveiller et rappeler ses esprits ; mais nous y
+réussîmes enfin, et passâmes sains et saufs dans
+le canot.</p>
+
+<p>Une fois à bord, nous remarquâmes l’air mélancolique
+de Harris. Il donnait l’impression de
+quelqu’un qui vient d’avoir des ennuis. On lui
+demanda ce qui lui était arrivé, et il prononça :</p>
+
+<p>— Les cygnes !</p>
+
+<p>Il s’était amarré tout contre un nid de cygnes,
+et sitôt notre départ, la femelle était revenue et
+avait protesté. Harris l’avait effrayée, et elle était
+partie chercher son époux. C’est un véritable
+combat que Harris dit avoir eu à soutenir contre
+ces deux oiseaux ; mais le courage et l’habileté
+l’emportèrent à la fin, et il les mit en déroute.</p>
+
+<p>Au bout d’une demi-heure, ils s’en revinrent
+avec dix-huit autres cygnes ! La bataille fut
+épique, à en croire le récit de Harris. Les cygnes
+avaient voulu l’arracher du canot avec Montmorency,
+et les noyer tous les deux ; et il s’était défendu
+deux heures durant comme un héros, et
+les avait tués tous, et ils s’étaient traînés au loin
+pour mourir.</p>
+
+<p>— Combien disiez-vous qu’ils étaient, ces
+cygnes ? demanda George.</p>
+
+<p>— Trente-deux, répondit Harris, dormant à
+moitié.</p>
+
+<p>— Vous venez de dire dix-huit, reprit George.</p>
+
+<p>— Pas du tout, murmura Harris. J’ai dit douze.
+Est-ce que je ne sais pas compter ?</p>
+
+<p>Nous ne sûmes jamais le fin mot de l’histoire.
+Harris, questionné le matin à leur sujet, répondit :
+« Quels cygnes ? » l’air de croire que George
+et moi avions rêvé.</p>
+
+<p>Oh ! quel délice de se retrouver dans le canot,
+après nos épreuves et nos craintes ! Nous mangeâmes
+avec appétit, George et moi, et nous
+cherchâmes ensuite le whisky, dans l’intention
+de faire un grog, mais impossible de le découvrir.
+Nous questionnâmes Harris ; mais il paraissait
+ignorer la signification du mot « whisky ». Montmorency
+avait l’air de savoir quelque chose, mais
+il ne dit rien.</p>
+
+<p>Je dormis bien, cette nuit-là, et j’aurais dormi
+encore mieux, n’eût été Harris. J’ai un vague
+souvenir d’avoir été réveillé au moins douze fois
+au cours de la nuit par Harris, lequel, muni d’une
+lanterne, explorait le canot, en quête de ses vêtements.
+Je crois bien qu’il passa la nuit à les chercher.</p>
+
+<p>Par deux fois il nous dérangea, George et moi,
+pour voir si nous n’étions pas couchés sur son
+pantalon. A la seconde fois, George se mit en
+courroux.</p>
+
+<p>— Que diantre avez-vous besoin de votre pantalon
+au beau milieu de la nuit ? demanda-t-il
+furieux. Allez plutôt vous coucher et dormir !</p>
+
+<p>Lorsque je fus réveillé la fois suivante, il était
+à la recherche de ses pantoufles ; et j’ai pour dernier
+souvenir d’avoir été roulé sur le flanc et
+d’avoir ouï Harris se demander d’une voix pâteuse
+où pouvait bien être passé son parapluie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre XV</h2>
+
+<p class="d">Travaux de ménage. Amour du travail. Le vieux
+canotier de la Tamise, ce qu’il fait et ce qu’il
+vous raconte avoir fait. Scepticisme de la nouvelle
+génération. Premiers souvenirs de canotage.
+En radeau. George s’en tire brillamment.
+Le vieux batelier, sa méthode. Son calme et
+sa sérénité. Le débutant. Un pénible accident.
+Plaisirs de l’amitié. A la voile, ma première
+expérience. Raison plausible pourquoi nous ne
+fûmes pas noyés.</p>
+
+
+<p>On se leva tard le lendemain matin, et, suivant
+le désir de Harris, le déjeuner fut simple
+et « sans extras ». Puis on nettoya, et on
+mit tout en ordre (un travail continuel, qui commençait
+à me faire voir clair dans une question
+que je m’étais souvent posée — savoir, à quoi
+peut bien passer son temps une femme n’ayant
+sur les bras que l’ouvrage d’une seule maison)
+et vers les dix heures, nous nous mîmes en route
+pour faire un bon trajet.</p>
+
+<p>Nous décidâmes de ramer, ce matin-là, pour
+changer du halage ; et Harris fut d’avis que la
+meilleure combinaison serait de nous mettre aux
+avirons, George et moi, tandis que lui-même
+barrerait. Je n’entrai pas dans cette façon de
+voir ; je déclarai qu’à mon avis Harris eût montré
+plus de bon sens s’il avait offert de travailler
+avec George, pour me laisser reposer un peu.
+Il me semblait faire plus que ma part de la besogne,
+et je commençais à la trouver mauvaise.</p>
+
+<p>Il me semble toujours que je fais plus de travail
+que je ne devais. Non pas que je renâcle
+au travail, notez-le bien ; j’aime le travail, il
+m’enchante. Je resterais des heures à le contempler.
+J’adore l’avoir auprès de moi. La perspective
+d’en être séparé me brise le cœur.</p>
+
+<p>On ne peut me donner trop de travail ; accumuler
+le travail est devenu chez moi une passion ;
+mon bureau en est rempli, à tel point qu’il n’y a
+plus de place pour davantage. Il me faudra bientôt
+faire ajouter une annexe.</p>
+
+<p>Et je prends soin de mon travail, aussi. Je
+crois bien qu’une partie de celui que j’ai à présent
+chez moi est en ma possession depuis des
+années, et il n’y a pas dessus la moindre trace
+de doigt. Je suis fier de mon travail ; je le descends
+de fois à autre pour l’épousseter. Personne
+que moi ne tient son travail en meilleur état de
+conservation.</p>
+
+<p>Mais j’ai beau aspirer au travail, la justice
+m’est également chère. Je n’en veux pas plus que
+ma part.</p>
+
+<p>Malheureusement on me le donne sans que je
+l’aie demandé — du moins je me le figure, et
+cela m’ennuie.</p>
+
+<p>George affirme que je n’ai pas besoin de me
+tracasser à ce sujet. Il croit que c’est uniquement
+ma nature scrupuleuse qui me fait craindre d’en
+avoir plus que mon dû, et qu’en réalité je n’en ai
+pas la moitié de ce que je devrais. Mais je suppose
+qu’il le dit pour me consoler.</p>
+
+<p>En canot, je l’ai toujours remarqué, c’est l’idée
+fixe de chaque membre de l’équipage qu’il est
+seul à tout faire. Selon Harris, il n’y avait que
+lui qui avait travaillé, et George et moi l’avions
+laissé tout faire. George, d’autre part, tournait en
+ridicule la supposition que Harris eût rien fait de
+plus que manger et dormir, et il était persuadé
+dur comme fer, que c’était lui, — lui, George, — qui
+avait fait toute la besogne digne de ce nom.</p>
+
+<p>Il n’avait, à l’entendre, jamais excursionné
+avec deux pires fainéants que Harris et moi.</p>
+
+<p>Harris se moqua de lui.</p>
+
+<p>— Voyez donc ce vieux George qui parle de travail !
+ricana-t-il, mais au bout d’une demi-heure
+il en mourrait. Avez-vous jamais vu George faire
+quelque chose ? ajouta-t-il, en s’adressant à moi.</p>
+
+<p>Je convins que cela ne m’était jamais arrivé, — à
+ce voyage-ci, du moins.</p>
+
+<p>— Ma foi, je ne crois pas que vous vous y connaissiez
+ni l’un ni l’autre, répliqua George à Harris ;
+car du diantre si vous n’avez pas dormi la
+moitié du temps. Avez-vous jamais vu Harris pleinement
+éveillé, en dehors des repas ? me demanda
+George.</p>
+
+<p>La vérité me força de le confirmer. Harris ne
+s’était guère rendu utile, en matière de coopération,
+depuis le début.</p>
+
+<p>— Allez donc vous faire pendre tous, j’en ai
+fait plus que le vieux J…, en tout cas, reprit Harris.</p>
+
+<p>— C’est vrai, vous auriez eu de la peine à en
+faire moins, ajouta George.</p>
+
+<p>— J… me fait tout l’effet de croire qu’il est le
+passager, continua Harris.</p>
+
+<p>Telle était leur gratitude envers moi pour leur
+avoir fait faire, à eux et à leur maudit canot, tout
+le trajet depuis Kingston, et pour avoir tout dirigé
+et préparé pour eux, et avoir pris soin d’eux,
+et avoir été leur esclave. Ainsi va le monde.</p>
+
+<p>Pour résoudre la présente difficulté, il fut convenu
+que Harris et George rameraient jusque passé
+Reading, et qu’à partir de là je halerais le canot.</p>
+
+<p>Ramer un pesant esquif contre un fort courant
+a désormais peu d’attraits pour moi. Il fut
+un temps, jadis, où je réclamais toujours le plus
+dur travail ; à présent, je me dis que c’est le tour
+des jeunes.</p>
+
+<p>Je constate que pour la plupart, les vieux canotiers
+de la Tamise se retirent semblablement
+chaque fois qu’il est question de ramer dur. Vous
+pouvez reconnaître le vieux canotier de la Tamise
+à la façon dont il s’allonge sur les coussins au
+fond du bateau, et encourage les rameurs en leur
+contant des anecdotes sur les hauts faits qu’il a
+accomplis la saison précédente.</p>
+
+<p>— Vous appelez ce que vous faites un travail
+dur ! lâche-t-il avec mépris aux deux novices tout
+suants qui viennent de remonter laborieusement
+le courant depuis une heure et demie ; eh bien,
+Jim Biffles et Jack et moi, la saison dernière,
+nous avons remonté à l’aviron de Marlow à Goring
+en un après-midi, — sans arrêter une seule
+fois. Vous en rappelez-vous, Jack ?</p>
+
+<p>Jack, qui s’est fait à l’avant un lit de toutes les
+couvertures et de tous les manteaux qu’il a pu
+trouver, et qui n’a cessé de dormir depuis deux
+heures, s’éveille à moitié à cet appel, et se remémore
+toute l’histoire, et se souvient en outre
+qu’ils avaient eu tout le temps contre eux un fort
+courant, — ainsi qu’une brise violente.</p>
+
+<p>— Cela fait bien trente-quatre milles, n’est-ce
+pas ? ajouta le premier interlocuteur, en glissant
+sous sa tête un nouveau coussin.</p>
+
+<p>— Non, voyons, n’exagérez pas, Tom, reprend
+Jack, trente-trois au maximum.</p>
+
+<p>Et Jack et Tom, épuisés par cet effort de conversation,
+retombent dans leur sommeil. Et les
+deux jeunes gens qui sont aux avirons s’estiment
+trop heureux de pouvoir ramer un canot
+où se trouvent deux avirons aussi merveilleux
+que Jack et Tom, et s’échinent avec plus d’ardeur
+que jamais.</p>
+
+<p>Quand j’étais jeune, j’écoutais ces contes de
+mes aînés, je les buvais, je les avalais, je les digérais,
+jusqu’au dernier mot, et j’en redemandais ;
+mais la nouvelle génération ne paraît pas
+avoir la foi simple du vieux temps. La saison
+dernière, nous — c’est-à-dire George, Harris et
+moi — prîmes une fois à notre bord, sur la
+Haute-Tamise, un blanc-bec que nous bourrâmes
+des carottes habituelles au sujet des exploits
+merveilleux que nous avions effectués en
+remontant le fleuve.</p>
+
+<p>Nous lui servîmes toute la série classique, — ces
+vénérables bourdes qui ont servi depuis tant
+d’années à tous les canotiers de la Tamise, — et
+nous ajoutâmes sept histoires de notre cru,
+entièrement neuves, dont une vraiment très réussie,
+basée, jusqu’à un certain point, sur un épisode
+réel, qui était en effet arrivé jadis, avec
+quelques variantes, à l’un de nos amis, — une
+histoire qu’un enfant lui-même aurait pu gober
+sans se faire trop de mal.</p>
+
+<p>Et voilà que le jeune homme se moqua de nous
+tous, et nous demanda de lui répéter la chose
+tout de suite et paria dix contre un que nous ne
+saurions pas.</p>
+
+<p>Il nous arriva ce matin-là de parler de nos
+souvenirs de canotage, et de raconter quelques
+anecdotes sur nos premiers efforts dans l’art de
+l’aviron. Mon premier souvenir de canot nous
+revoit à cinq, contribuant de six pence chacun
+pour emmener sur le lac de <span lang="en" xml:lang="en">Regent’s Park</span> un
+radeau de construction bizarre, et nous séchant
+conséquemment chez le gardien du parc.</p>
+
+<p>Après quoi, ayant acquis le goût de l’eau, je
+m’exerçai au radeau dans les terrains à brique
+inondés de la banlieue, — exercice offrant plus
+d’intérêt et d’émotion que l’on ne serait tenté de
+le croire, spécialement lorsque vous êtes au milieu
+de l’étang et que le propriétaire des matériaux
+avec lesquels est construit le radeau apparaît
+tout à coup sur la rive, avec un gros bâton
+à la main.</p>
+
+<p>Votre première impression, à la vue de ce
+<span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>, est que, de façon ou d’autre, vous
+n’êtes pas à sa hauteur en fait de conversation,
+et que, si vous le pouvez sans avoir l’air trop
+grossier, mieux vaudra l’éviter. Votre but est
+donc de gagner la rive de l’étang opposée à la
+sienne, et de retourner chez vous au plus vite,
+en faisant semblant de ne pas le voir. Lui, au
+contraire, est désireux de vous serrer la main,
+et de causer avec vous.</p>
+
+<p>On dirait qu’il connaît votre père, et que vous
+êtes de ses meilleures relations, mais cela ne vous
+attire pas vers lui. Il dit qu’il va vous apprendre
+à lui voler ses planches pour en faire un radeau ;
+mais comme vous savez déjà très bien
+vous en tirer, l’offre, encore que faite dans un
+esprit sans doute bienveillant, vous paraît superfétatoire,
+et vous refusez de lui donner aucune
+peine en l’acceptant.</p>
+
+<p>Son désir de vous rejoindre, cependant, contraste
+avec votre froideur, et la façon énergique
+dont il arpente la rive afin de se trouver à même
+de vous recevoir au débarqué, est vraiment des
+plus flatteuses.</p>
+
+<p>S’il est un peu mastoc et court d’haleine vous
+éviterez facilement ses avances ; mais s’il est
+du type jeune et à longues jambes, une rencontre
+est inévitable. L’entrevue est néanmoins des
+plus brèves, car il est seul à soutenir la conversation,
+vos remarques se bornent à quelques exclamations
+monosyllabiques, et sitôt que vous
+pouvez vous en tirer, vous n’y manquez pas.</p>
+
+<p>Je consacrai environ trois mois au radeau,
+puis ayant acquis toute l’habileté nécessaire
+dans cette branche de l’art, je résolus de me
+mettre au vrai canotage, et me fis inscrire dans
+un club nautique de la Lea.</p>
+
+<p>Naviguer en canot sur la rivière Lea, en particulier
+le samedi après-midi, vous rend bientôt
+très agile à manœuvrer un esquif, et fort prompt
+à éviter d’être coulé par les maladroits ou abordé
+par les bélandres ; cette navigation vous offre
+d’ailleurs maintes occasions d’acquérir la plus
+gracieuse méthode de vous aplatir dans le fond
+du canot pour éviter d’être jeté à l’eau par les
+cordelles de halage qui passent.</p>
+
+<p>Mais cela ne vous donne pas le style. Ce fut
+seulement sur la Tamise que j’acquis le style. Le
+style de mon coup d’aviron est très admiré aujourd’hui.
+Il est, dit-on, des plus élégants.</p>
+
+<p>George attendit l’âge de seize ans pour aller
+sur l’eau. Alors, en compagnie de huit autres
+<span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> à peu près du même âge, ils descendirent
+en corps à Kew, un samedi, afin d’y louer
+un canot, et de ramer jusqu’à Richmond et retour.
+L’un d’eux, jeune présomptueux du nom
+de Joskins, qui avait une fois ou deux pris un
+canot sur la Serpentine, leur affirmait que le canotage
+était si amusant !</p>
+
+<p>La marée descendait rapidement lorsqu’ils arrivèrent
+à l’embarcadère, et une forte bise soufflait
+par le travers du fleuve. Mais ils ne s’embarrassèrent
+pas pour si peu, et se mirent en
+devoir de choisir leur bateau.</p>
+
+<p>Il y avait, tirée à terre, une périssoire de
+course à huit avirons ; ce fut celle-là qui les séduisit.
+Ils demandèrent à l’avoir. Le loueur de
+bateaux était absent, et son garçon était seul de
+service. Le garçon tenta de refroidir leur ardeur
+pour la périssoire et leur montra deux ou trois
+canots d’aspect très confortable, à l’usage des
+familles, mais ils les refusèrent : c’était la périssoire
+qu’il leur fallait.</p>
+
+<p>Le garçon la mit donc à l’eau, et ils retirèrent
+leurs vestes et se mirent en devoir de prendre
+leurs places. Comme George était, même en ce
+temps-là, le poids-lourd de toute société, le garçon
+lui conseilla de se mettre n<sup>o</sup> 4. George fut
+enchanté de se mettre n<sup>o</sup> 4, et se mit bien vite
+au siège d’avant et s’assit le dos à l’arrière. On
+le plaça comme il faut, pour finir, et tous embarquèrent.</p>
+
+<p>Un garçon, particulièrement nerveux, fut désigné
+comme barreur, et les principes de la direction
+lui furent exposés par Joskins. Joskins
+lui-même prit un aviron. Il affirma aux autres
+que c’était tout simple : ils n’avaient qu’à faire
+comme lui.</p>
+
+<p>Tous dirent qu’ils étaient prêts, et le garçon
+de l’embarcadère prit une gaffe et les poussa au
+large.</p>
+
+<p>Ce qui s’ensuivit, George est incapable de l’exposer
+en détail. Il a un souvenir confus d’avoir,
+dès le départ, attrapé sur la nuque un coup violent
+de la poignée de l’aviron n<sup>o</sup> 5, en même
+temps que son siège à coulisse se dérobait sous
+lui comme par enchantement, et le déposait sur
+les planches. Il remarqua aussi, comme un fait
+curieux, que le n<sup>o</sup> 2 s’était au même instant étalé
+sur le dos dans le fond du canot, les jambes
+en l’air, pris sans doute d’une attaque.</p>
+
+<p>Ils passèrent sous le pont de Kew, en travers,
+à la vitesse de huit milles à l’heure. Joskins
+était seul à ramer. George, en se remettant sur
+son siège, s’efforça de l’aider, mais à peine eut-il
+plongé dans l’eau son aviron que celui-ci, à sa
+grande surprise, disparut instantanément sous le
+canot, et faillit l’entraîner avec lui.</p>
+
+<p>Et le barreur rejeta par-dessus bord les deux
+tireveilles du gouvernail, et éclata en sanglots.</p>
+
+<p>Comment ils revinrent, George l’a toujours
+ignoré, mais l’opération leur demanda juste quarante
+minutes. Une foule dense, rassemblée sur
+le pont de Kew suivait les manœuvres avec le
+plus vif intérêt, et chacun leur criait des conseils
+différents. Par trois fois ils réussirent à ramener
+le canot au delà de l’arche, et par trois
+fois ils furent remportés dessous, et à chaque
+fois que le barreur regardait en l’air et voyait
+le pont au-dessus de lui, il éclatait en sanglots.</p>
+
+<p>George avoue qu’il ne croyait guère, cet après-midi-là,
+devoir jamais refaire du canotage.</p>
+
+<p>Harris est plus familier avec le canotage en
+mer, et dit qu’il le préfère, comme exercice, à
+celui de rivière. Moi pas. Je me rappelle avoir
+pris un petit canot à Eastbourne, l’été dernier :
+j’avais déjà ramé en mer quelques années auparavant,
+et je me figurais que tout irait bien,
+mais je m’aperçus que j’avais totalement oublié
+cet art. Tandis qu’un aviron était profondément
+engagé sous l’eau, l’autre s’agitait désespérément
+dans l’air. Pour prendre contact avec
+l’eau des deux à la fois, il me fallut me tenir
+debout. La digue était bourrée de gens chic, et
+je dus passer derrière eux en ramant de cette
+façon grotesque. J’atterris au milieu de la plage,
+et demandai l’aide d’un vieux batelier pour me
+ramener.</p>
+
+<p>J’aime de voir ramer un vieux batelier, surtout
+celui qui est loué à l’heure. Il y a dans sa
+méthode quelque chose de si bellement calme
+et digne. Il est tellement dépourvu de cette hâte
+frénétique, de cet acharnement qui devient de
+plus en plus chaque jour le fléau de la vie du
+<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Il ne s’efforce nullement de dépasser
+les autres canots. Si un autre canot le rattrape
+et le dépasse, il ne s’en inquiète pas ; en fait,
+tous le rattrapent et le dépassent, — tous ceux
+qui vont dans le même sens. Il y a des gens
+que cela dérangerait et irriterait ; la sublime sérénité
+du batelier loué, à soutenir cette épreuve,
+nous offre une belle leçon contre l’ambition et la
+vanité.</p>
+
+<p>Le vulgaire coup d’aviron suffisant à faire
+avancer le canot à la va-comme-je-te-pousse
+n’est pas un art d’acquisition difficile, mais il
+faut avoir beaucoup de pratique pour se sentir
+à l’aise quand on rame devant des jeunes filles.
+Le chiendent, au début, c’est d’aller en mesure.
+« C’est singulier, s’étonne le novice, alors que
+pour la douzième fois en cinq minutes il dépêtre
+ses avirons des vôtres, — dire que ça marche
+si bien quand je suis seul ! »</p>
+
+<p>Deux débutants qui s’exercent à ramer d’accord
+font un spectacle des plus joyeux. « Avant »
+déclare impossible de soutenir le rythme avec
+son collègue d’arrière, à cause que celui-ci rame
+d’une façon par trop excentrique. « Arrière »
+repousse bien haut l’imputation, et affirme que
+depuis cinq minutes il s’efforce d’adapter son
+coup d’aviron aux capacités restreintes
+d’« avant ». « Avant », alors, prend la mouche,
+et prie « arrière » de ne plus tant s’inquiéter
+de lui (avant) mais de consacrer son attention
+à ramer convenablement.</p>
+
+<p>— Ou bien voulez-vous que je prenne votre
+place ? ajouta-t-il, évidemment persuadé qu’il remettra
+aussitôt les choses en ordre.</p>
+
+<p>Ils pataugent encore cent yards, avec le même
+succès médiocre, et puis le secret de leurs déboires
+se révèle tout d’un coup à l’esprit « d’arrière »,
+qui s’exclame :</p>
+
+<p>— Savez-vous ce qu’il y a ? vous avez pris mes
+avirons ; passez-moi les vôtres.</p>
+
+<p>— C’est juste, je me disais bien que je ne savais
+pas me servir de ceux-ci, répond « avant »,
+qui se rassérène et fait aussitôt l’échange. Maintenant,
+ça va marcher.</p>
+
+<p>Mais ça ne marche pas, — pas même alors.
+« Arrière » est obligé à présent de se démancher
+les bras pour manier ses avirons ; et ceux
+d’« avant », à chaque retour, lui donnent un
+grand coup dans la poitrine. Ils changent de
+nouveau, et finissent par conclure que le loueur
+s’est trompé tout à fait d’avirons, et sur cette
+imputation calomnieuse, ils se réconcilient.</p>
+
+<p>George nous raconta qu’il avait essayé de la
+« plate », pour changer. La « plate » n’est pas
+aussi facile qu’on le croit. Comme avec l’aviron,
+vous apprenez vite à faire avancer le bateau,
+mais il faut du temps pour s’en tirer avec dignité
+et ne pas attraper de l’eau plein les manches.</p>
+
+<p>Il arriva un bien triste accident à un jeune
+homme de mes amis, la première fois qu’il mania
+la perche sur une plate. Ses rapides progrès
+lui avaient inspiré une confiance excessive et il
+manœuvrait avec une grâce détachée qui faisait
+plaisir à voir. Il remontait jusqu’à l’avant de sa
+plate, piquait sa perche, et puis revenait jusqu’à
+l’autre bout, tout comme un vieux marin.
+C’était superbe.</p>
+
+<p>Et ç’aurait continué d’être superbe, s’il n’avait
+par malheur, en regardant autour de lui pour
+jouir du paysage, fait un pas de plus qu’il ne
+fallait, sortant ainsi de la plate. La perche était
+solidement fichée dans la vase, et il y resta accroché
+tandis que la plate s’en allait à la dérive.
+Sa situation était fort peu décorative. Un
+grossier gamin de la berge se mit aussitôt à
+héler un copain, lui disant de « se dépêcher pour
+voir un vrai singe sur son bâton ».</p>
+
+<p>Il me fut impossible de le secourir, car notre
+mauvais sort voulait que nous n’eussions pas
+pris la précaution d’emporter une perche de
+rechange. Tout ce que je pus faire fut de le
+contempler. Je n’oublierai jamais son expression,
+tandis que la perche cédait lentement sous
+son poids.</p>
+
+<p>Je le vis s’enfoncer tout doucement dans l’eau,
+puis s’en tirer, piteux et ruisselant. Je ne pus
+m’empêcher de rire. Je ne cessai de me tordre
+que lorsque j’eus compris le peu de raison qu’il
+y avait de rire, en y réfléchissant. J’étais là, tout
+seul dans une plate, sans perche, à la dérive, au
+milieu du courant, qui m’entraînait peut-être
+vers un barrage.</p>
+
+<p>Je fus pris d’indignation contre mon ami qui
+s’était avisé de passer par-dessus bord et de me
+lâcher de cette façon. Il aurait toujours pu me
+laisser la perche.</p>
+
+<p>Après avoir dérivé un bon quart de mille,
+j’aperçus devant moi, amarré dans le fleuve, un
+bachot, où se trouvaient deux vieux pêcheurs.
+Ils me virent arriver sur eux, et me crièrent de
+m’écarter de leur chemin.</p>
+
+<p>— Je ne peux pas, répondis-je.</p>
+
+<p>— Mais vous n’essayez pas, répliquèrent-ils.</p>
+
+<p>Je leur expliquai ma situation tout en approchant,
+et ils me saisirent au passage et me prêtèrent
+une perche. La chute se trouvait à cinquante
+yards plus bas. J’avais eu de la chance
+de les rencontrer là.</p>
+
+<p>La première fois que j’allai en plate, ce fut
+en compagnie de trois camarades ; ils voulaient
+me montrer ce que c’était. Quelque chose nous
+empêchait de partir tous ensemble, et j’offris
+donc d’y aller le premier et de sortir la plate,
+afin de m’exercer un peu en attendant leur arrivée.</p>
+
+<p>Je ne pus trouver de plate cet après-midi-là,
+car toutes étaient prises ; il ne me resta donc
+qu’à m’asseoir sur la berge à regarder le fleuve,
+en attendant mes amis.</p>
+
+<p>J’étais là depuis peu de temps lorsque mon
+attention fut attirée par l’occupant d’une plate
+qui, je le constatai avec surprise, portait un veston
+et une casquette pareils exactement aux
+miens. C’était à coup sûr un débutant, et sa
+manœuvre était des plus curieuses. Impossible
+de deviner ce qui allait se passer lorsqu’il plongeait
+sa perche dans l’eau ; lui-même l’ignorait
+certainement. Tantôt il se dirigeait vers l’aval,
+tantôt vers l’amont, ou bien il se bornait à virer
+sur place et à faire le tour de sa perche. Et chacun
+de ces résultats paraissait lui causer autant
+de surprise que de déplaisir.</p>
+
+<p>Les gens de la rive furent bientôt absorbés
+dans sa contemplation, et engagèrent des paris
+sur le résultat du prochain coup de perche.</p>
+
+<p>Entre temps mes amis apparurent sur l’autre
+rive et s’arrêtèrent comme tout le monde pour
+le regarder. Il leur tournait le dos, et eux ne
+voyaient que sa veste et sa casquette. Leur conclusion
+immédiate fut que c’était moi, leur très
+cher ami, qui me donnais en spectacle, et leur
+joie ne connut pas de bornes. Ils l’accablèrent
+de quolibets, impitoyablement.</p>
+
+<p>Je ne compris pas tout d’abord leur méprise,
+et je me dis : « Comme ils sont grossiers de
+s’en prendre ainsi à un étranger ! » Mais avant
+que je pusse les héler et les réprimander, l’explication
+jaillit en moi, et je me dissimulai derrière
+un arbre.</p>
+
+<p>Quel plaisir ils avaient, à tourner en ridicule
+ce jeune homme ! Pendant cinq bonnes minutes,
+ils restèrent à lui lancer des grossièretés, des
+railleries et des injures. Ils le mitraillaient de
+plaisanteries courantes, ils en créaient même de
+nouvelles pour les lui envoyer. Ils projetaient
+sur lui toutes les plaisanteries familières à notre
+bande, et qui devaient lui être profondément
+inintelligibles. Et alors, incapable de soutenir
+plus longtemps leurs brutales facéties, il se retourna
+vers eux, et ils aperçurent son visage.</p>
+
+<p>J’eus le plaisir de voir qu’il leur restait suffisamment
+de pudeur pour avoir l’air très sots.
+Ils s’excusèrent, lui disant qu’ils avaient cru le
+reconnaître. Ils espéraient bien, ajoutèrent-ils,
+qu’il ne les croyait pas capables d’insulter de la
+sorte quelqu’un d’autre qu’un de leurs amis personnels.</p>
+
+<p>Évidemment, le fait qu’ils l’avaient pris pour
+un ami excusait tout. Cela me rappelle l’aventure
+que Harris me raconta lui être arrivée une fois à
+Boulogne. Il était en train de nager à quelque
+distance de la plage, lorsqu’il se sentit brusquement
+saisir au collet par derrière, et plonger de
+force la tête sous l’eau. Il se débattit vigoureusement,
+mais celui qui l’avait empoigné devait être
+un véritable Hercule, et toutes ses tentatives
+pour lui échapper furent vaines. Il avait cessé
+de ruer, et s’efforçait de réfléchir à des considérations
+solennelles, quand son bourreau le lâcha.</p>
+
+<p>Il reprit pied, et chercha autour de lui son
+prétendu assassin. L’assassin était à côté de lui,
+riant de tout cœur, mais à la seconde même où
+il vit émerger la figure de Harris, il fit un bond
+en arrière, et prit un air navré.</p>
+
+<p>— Oh ! je vous demande bien pardon, balbutia-t-il,
+mais je vous prenais pour un de mes
+amis.</p>
+
+<p>Harris s’estima fort heureux que l’individu
+ne l’eût pas pris pour un parent, car en ce cas
+il l’aurait noyé tout à fait.</p>
+
+<p>Aller à la voile exige de la science, non moins
+que de la pratique, — encore que, durant ma
+jeunesse, je refusais de le croire. Je me figurais
+que cela vous venait tout naturellement. Je connaissais
+un autre garçon qui était de mon avis,
+d’où il résulta qu’un jour de vent, l’idée nous
+vint d’essayer ce sport. Nous étions en villégiature
+à Yarmouth, et nous décidâmes d’aller faire
+un tour sur la Yare. Nous louâmes un canot à
+voile au garage voisin du pont, et partîmes.</p>
+
+<p>— Le temps n’est pas fameux, nous dit
+l’homme en nous poussant au large, vous ferez
+bien de prendre un ris et de lofer court en doublant
+la pointe.</p>
+
+<p>Nous lui répondîmes que nous n’y manquerions
+pas, et lui lançâmes un joyeux « au revoir », — tout
+en nous demandant ce que c’était
+que « lofer », et où nous pourrions bien prendre
+un « ris », et ce qu’il nous faudrait en faire.</p>
+
+<p>Nous ramâmes jusque hors de vue de la ville,
+puis, avec cette vaste étendue d’eau devant nous,
+et le vent qui soufflait en véritable tempête, nous
+jugeâmes que l’instant était venu de commencer
+les opérations.</p>
+
+<p>Hector — il devait s’appeler ainsi — continua
+de ramer tandis que je déroulais la voile. Bien
+que la tâche me parût compliquée, j’en vins à
+bout, mais alors se posa la question : dans quel
+sens fallait-il la placer ?</p>
+
+<p>Par une sorte d’instinct naturel, nous décrétâmes,
+bien entendu, que le bas était le haut, et
+nous mîmes à l’œuvre pour assujettir la voile
+sens dessus dessous. Mais il nous fallut beaucoup
+de temps pour l’ajuster, d’une façon ou de
+l’autre. La voile semblait persuadée que nous
+jouions à l’enterrement, et que je faisais le cadavre,
+et elle le linceul.</p>
+
+<p>Quand elle eut compris qu’il s’agissait d’autre
+chose, elle me donna un bon coup de vergue
+sur le crâne, et ne voulut plus rien savoir.</p>
+
+<p>— Mouillez-la, dit Hector, trempez-la dans
+l’eau, pour la mouiller.</p>
+
+<p>Il m’affirma que sur les navires on mouillait
+toujours les voiles avant de les installer. Je la
+mouillai donc, mais les choses n’en allèrent que
+plus mal. Une voile sèche qui vous claque dans
+les jambes et s’entortille autour de votre tête
+n’a rien de récréatif, mais quand la voile est
+ruisselante d’eau, cela devient des plus désagréable.</p>
+
+<p>Pour finir, en nous y mettant à deux, la voile
+fut en place. Nous l’assujettîmes, non tout à fait
+sens dessus dessous, plutôt de côté, — et nous
+l’attachâmes au mât, avec l’amarre du canot,
+que nous coupâmes à cet effet.</p>
+
+<p>Que le canot ne chavira pas, je me borne à
+constater le fait. Pourquoi il ne chavira pas, je
+suis incapable d’en fournir une raison. J’ai souvent
+réfléchi, depuis, à ce phénomène, mais sans
+jamais en découvrir aucune explication satisfaisante.</p>
+
+<p>Peut-être ce résultat fut-il dû à l’esprit de
+contradiction inhérent à toutes choses de ce
+monde. Qui sait si le canot ne s’était pas persuadé,
+à en juger d’après notre conduite en général,
+que nous voulions courir au suicide, et
+s’il n’avait pas, en conséquence, résolu de nous
+en empêcher. Telle est l’unique supposition que
+je peux raisonnablement former.</p>
+
+<p>En nous cramponnant désespérément au bordage,
+nous réussissions à nous maintenir à l’intérieur
+du canot, mais c’était là un travail épuisant.
+Hector me rappela que les pirates et autres
+gens de mer avaient l’habitude de lier quelqu’un
+au gouvernail, et amenaient la grand’vergue, au
+cours des grosses tempêtes, et il fut d’avis d’essayer
+quelque chose de ce genre, mais je préférai
+laisser le canot faire tête au vent.</p>
+
+<p>Comme mon idée était de loin la plus facile à
+suivre, elle fut adoptée, et nous tenant toujours
+des deux mains au plat-bord, nous lâchâmes la
+bride au canot.</p>
+
+<p>Celui-ci remonta le fleuve pendant un bon
+mille à une allure où je n’ai jamais plus vogué
+depuis, et que je ne souhaite pas réitérer. Puis,
+à un tournant, il s’inclina tant que la moitié de
+la voile plongea sous l’eau. Puis il se redressa
+par miracle et s’élança sur un long banc de vase
+molle.</p>
+
+<p>Ce banc de vase nous sauva. Après l’avoir labouré
+jusqu’au milieu, le canot ne bougea plus.
+Voyant qu’il nous était de nouveau possible de
+nous mouvoir comme nous l’entendions au lieu
+d’être ballottés et lancés de côté et d’autre, comme
+des pois dans un sac, nous allâmes jusqu’à
+l’avant, pour amener la voile, d’un coup de couteau.</p>
+
+<p>Nous avions assez de naviguer à la voile.
+Nous ne voulions pas en attraper une indigestion.
+Ce temps de voile avait été excellent, mais
+l’heure était venue de ramer un peu pour changer.</p>
+
+<p>Nous prîmes les avirons, nous efforçant de
+dégager le canot de la vase, et ce faisant un des
+avirons cassa net. Nous procédâmes ensuite avec
+les plus grandes précautions, mais tous deux
+étaient vieux et en mauvais état, et le second se
+rompit presque aussi facilement que le premier,
+et nous laissa sans ressources.</p>
+
+<p>La vase s’étendait devant nous sur une centaine
+de yards ; derrière nous, il y avait l’eau.
+La seule chose à faire était de nous asseoir et
+d’attendre que quelqu’un passât.</p>
+
+<p>Le temps n’était guère fait pour attirer les
+gens sur la rivière, et nous passâmes deux heures
+sans voir une âme. A la fin, arriva un vieux
+pêcheur qui, avec des difficultés inouïes, nous
+dégagea, et nous remorqua d’une façon ignominieuse
+jusqu’au garage des canots.</p>
+
+<p>Tant pour récompenser l’homme qui nous
+avait ramenés que pour payer les avirons cassés,
+et pour avoir gardé le canot quatre heures
+et demie, cette sortie à la voile nous coûta un
+nombre considérable de semaines d’argent de poche.
+Nous avions acquis de l’expérience, et on
+dit qu’elle n’est jamais trop cher payée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre XVI</h2>
+
+<p class="d">Reading. Nous sommes remorqués par une chaloupe
+à vapeur. Conduite exaspérante des petits
+canots. Comment ils se mettent dans le
+chemin des chaloupes à vapeur. George et
+Harris renâclent de nouveau à la besogne. Une
+histoire un peu usée. Streatley et Goring.</p>
+
+
+<p>Il était onze heures quand nous arrivâmes en
+vue de Reading. La Tamise est triste et laide
+par ici, on ne s’attarde guère dans le voisinage de
+Reading. La ville est en elle-même une vieille
+cité célèbre, datant des jours lointains du roi
+Ethelred, alors que les Danois mouillaient leurs
+vaisseaux de guerre dans le Kennet, et partaient
+de Reading pour ravager le pays de Wessex. Ce
+fut ici qu’Ethelred et son frère Alfred les combattirent
+et les mirent en déroute.</p>
+
+<p>Par la suite, Reading semble avoir été considéré
+comme un endroit commode pour s’y réfugier,
+quand les affaires allaient mal dans Londres.
+Le Parlement se réfugiait toujours à Reading
+lorsque la peste éclatait à Westminster ; et
+en 1625, la Loi suivit son exemple, et toutes
+les cours siégèrent à Reading. En vérité, cela valait
+la peine d’avoir de temps à autre une bonne
+petite peste dans Londres puisqu’elle vous débarrassait
+des légistes et du Parlement.</p>
+
+<p>Durant la guerre parlementaire, Reading fut
+assiégée par le comte d’Essex, et, un quart de
+siècle plus tard, le prince d’Orange y défit les
+troupes du roi Jacques.</p>
+
+<p>Henri I<sup>er</sup> est entré à Reading, dans l’abbaye de
+bénédictins qu’il y avait fondée, et dont les ruines
+existent encore. Ce fut dans la même abbaye
+que le fameux Jean de Gand épousa la Dame
+Blanche.</p>
+
+<p>A l’écluse de Reading, nous rencontrâmes une
+chaloupe à vapeur qui appartenait à des amis à
+moi, et ils nous remorquèrent jusqu’à environ
+un mille de Streatley. C’est délicieux d’être remorqué
+par une chaloupe à vapeur. J’aime encore
+mieux cela que ramer. Toutefois, le trajet
+eût été plus agréable sans un tas de sales petits
+canots qui se mettaient sans cesse à la traverse,
+car pour éviter de les couler, nous ne faisions
+que ralentir et stopper. Cette manie qu’ont les
+canots à rames de gêner les chaloupes à vapeur
+sur la Tamise est en vérité fort désagréable ;
+on devrait prendre des mesures pour le leur interdire.</p>
+
+<p>Et par-dessus le marché, ils sont d’une impertinence
+sans égale. Vous pouvez siffler à faire
+éclater la chaudière, sans qu’ils se mettent en
+peine d’aller plus vite. J’en coulerais un ou deux
+de temps en temps, si on me laissait faire, ça
+leur apprendrait.</p>
+
+<p>Un peu au-dessus de Reading, la Tamise devient
+très jolie. Le chemin de fer l’abîme bien
+un peu du côté de Tilehurst, mais depuis Mapledurham
+jusqu’à Streatley, le paysage est splendide.
+Un peu au delà de Mapledurham Lock, on
+passe devant le château de Hardwick, où Charles
+I<sup>er</sup> jouait aux boules. Le voisinage de Pangbourne,
+où je vous recommande la petite auberge
+du Cygne, doit être aussi familier aux habitués
+des expositions d’art qu’aux habitants
+eux-mêmes.</p>
+
+<p>La chaloupe de mes amis nous lâcha juste
+devant la grotte, et Harris ne manqua pas de prétendre
+que c’était mon tour de ramer. Cela me
+parut entièrement déraisonnable. Il avait été
+convenu le matin que j’amènerais le canot jusqu’à
+trois milles au-dessus de Reading. Or, nous
+en étions à dix milles, de Reading ! A coup sûr,
+c’était à présent le tour des autres.</p>
+
+<p>Il me fut impossible de faire partager ce
+point de vue à Harris, non plus qu’à George ;
+aussi, pour ne pas envenimer les choses, je pris
+les avirons. Je ramais depuis une minute à peine
+que George vit flotter sur l’eau quelque chose
+de noir. Nous nous dirigeâmes dessus, George
+se pencha, et alla pour saisir l’objet. Mais il
+se rejeta en arrière avec un cri, tout pâle.</p>
+
+<p>C’était le cadavre d’une femme. Elle flottait
+légèrement à la surface, et son visage était calme
+et serein. Ce visage n’était pas beau ; il était
+trop prématurément vieilli pour cela, mais il
+était néanmoins aimable, en dépit des stigmates
+du chagrin et de la misère, et il offrait cet aspect
+de tranquillité que revêtent parfois les visages
+des malades alors qu’ils ont cessé de souffrir.</p>
+
+<p>Heureusement pour nous, — car nous ne tenions
+nullement à perdre notre temps chez le
+juge d’instruction, — des gens du rivage avaient
+aussi aperçu le cadavre et ils s’en chargèrent.</p>
+
+<p>Nous apprîmes par la suite l’histoire de cette
+femme. Naturellement, c’était le vieux drame.
+Elle avait aimé et on l’avait trompée, ou bien
+c’était elle qui avait trompé. En tout cas, elle
+avait péché, — cela peut arriver à tout le monde, — et
+ses parents et amis, comme de juste scandalisés
+et indignés, lui avaient fermé leur porte.</p>
+
+<p>Restée seule pour lutter contre le monde, portant
+au cou, telle une meule de moulin, sa honte,
+elle était tombée toujours plus bas. Au début elle
+avait subsisté, elle et l’enfant, avec les douze
+shillings par semaine que lui valait un esclavage
+quotidien de douze heures, en payant six shillings
+pour l’enfant, et vivant sur le reste.</p>
+
+<p>On ne vit pas très bien avec six shillings par
+semaine. La vie ne demande qu’à s’échapper, en
+de pareilles conditions ; et un jour, je suppose, le
+chagrin et la sinistre monotonie de cette existence
+lui apparurent plus clairement qu’à l’ordinaire,
+et le spectre grimaçant de la Camarde vint
+la hanter. Elle fit un dernier appel à ses amis,
+mais la voix de la malheureuse se buta au mur
+à pic de leur honorabilité. Alors, elle alla voir
+son enfant — elle le tint entre ses bras, le baisa
+tristement, et, sans laisser voir son trouble, elle
+le quitta, en lui donnant un chocolat d’un penny
+qu’elle avait acheté, après quoi elle employa ses
+derniers shillings à prendre un billet pour Goring.</p>
+
+<p>Les plus amers souvenirs de son existence
+s’associaient sans doute aux pentes boisées et
+aux vertes prairies de ces environs, mais les femmes
+ont une affection étrange pour le poignard
+qui les tue, et qui sait si à sa détresse ne se mêlait
+pas la vision ensoleillée de plus douces heures,
+passées sur ces flots qu’ombragent les
+grands arbres des deux rives ?</p>
+
+<p>Elle erra tout le jour dans les bois voisins
+du fleuve, et puis, quand le soir tomba et que
+le crépuscule répandit son voile gris sur les
+eaux, elle tendit les bras vers la rivière muette,
+témoin de ses tristesses et de ses joies. Et la
+vieille rivière la reçut dans ses bras accueillants,
+et déposa sur son sein la pauvre tête dont elle
+apaisa la douleur.</p>
+
+<p>Ainsi pécha-t-elle en toutes choses, — dans la
+vie et dans la mort. Que Dieu lui soit en aide !
+ainsi qu’à tous les autres pécheurs, — s’il en
+reste.</p>
+
+<p>Goring sur la rive gauche et Streatley sur la
+droite, sont deux localités charmantes et bien
+faites pour y résider quelques jours. Nous avions
+l’intention de pousser ce jour-là jusqu’à Wallingford,
+mais l’aspect aimable que présente ici
+la rivière nous engagea à nous y attarder un peu.
+Laissant donc notre canot près du pont, nous
+allâmes déjeuner dans Streatley, à l’auberge du
+Taureau.</p>
+
+<p>Il paraît qu’autrefois les hauteurs situées de
+chaque côté du fleuve se rejoignaient en cet endroit,
+barrant ce qui est aujourd’hui la Tamise,
+et que celle-ci finissait alors au-dessus de Goring,
+en un vaste lac. Je ne suis pas à même
+de combattre ou de soutenir cette affirmation.
+Je la rapporte simplement.</p>
+
+<p>Streatley est fort ancien, et date, comme la
+plupart des villes et villages riverains, du temps
+des Bretons et des Saxons. A choisir entre les
+deux, Goring n’est pas à beaucoup près une résidence
+aussi agréable que Streatley, mais elle ne
+manque pas non plus de charme, et elle est plus
+près du chemin de fer, au cas où vous auriez
+l’intention de filer sans payer votre note à l’hôtel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre XVII</h2>
+
+<p class="d">Jour de blanchissage. Poisson et pêcheurs.
+De l’art d’amorcer. Un consciencieux pêcheur.
+Une histoire de pêche.</p>
+
+
+<p>Nous passâmes deux jours à Streatley, et
+fîmes laver notre linge. Nous avions essayé
+de le laver nous-mêmes dans le fleuve, sous
+la direction de George, mais sans y réussir, car
+notre linge était plus sale après l’avoir lavé
+qu’avant.</p>
+
+<p>Avant de le laver, il était très, très sale, c’est
+vrai ; mais il était encore mettable, à la rigueur.
+Après… eh bien, la rivière entre Reading et Henley
+était beaucoup plus propre, une fois que
+nous eûmes lavé notre linge, qu’elle ne l’était
+auparavant. Toute la saleté contenue dans la
+rivière entre Reading et Henley, nous la recueillîmes
+durant notre blanchissage pour la faire
+entrer dans notre linge.</p>
+
+<p>La blanchisseuse de Streatley nous dit qu’elle
+se devait à elle-même de nous faire payer trois
+fois le tarif ordinaire, car il ne s’agissait pas de
+lessive, mais de désincrustage.</p>
+
+<p>Nous payâmes la note sans protester.</p>
+
+<p>Les environs de Streatley et de Goring sont un
+grand centre de pêche. On y trouve d’excellent
+poisson. Le fleuve y abonde en brochets, gardons,
+dards, goujons et anguilles ; et vous pouvez
+rester à en pêcher toute la journée.</p>
+
+<p>Certaines gens le font. Ils ne prennent jamais
+rien. Je n’ai jamais vu personne prendre quelque
+chose sur la Haute-Tamise, excepté des chats
+crevés, ce qui n’a rien à voir, naturellement,
+avec la pêche. Le guide local du pêcheur ne
+parle nullement de prendre quelque chose. Il se
+contente d’affirmer que l’endroit est « bon pour
+la pêche », et, d’après ce que j’ai vu, je suis tout
+disposé à confirmer cette assertion.</p>
+
+<p>Il n’est pas de lieu au monde où il y ait plus
+de pêcheurs, ni où l’on puisse pêcher plus longtemps.
+Certains pêcheurs viennent y pêcher tout
+un mois. Vous pouvez pêcher un an si vous voulez :
+ce sera pareil.</p>
+
+<p>Le <i>Guide du Pêcheur à la ligne sur la Tamise</i>
+dit qu’« il y a aussi du brochet et de la perche ».
+Brochets et perches s’y trouvent en effet. On
+les <i>voit</i> par bancs, lorsqu’on se promène sur les
+berges ; ils viennent vous regarder, et sortent à
+moitié de l’eau, la gueule béante, attendant du
+biscuit. Et si vous vous baignez, ils grouillent autour
+de vous d’une façon agaçante. Mais quant
+à les <i>avoir</i> grâce à un morceau de ver au bout
+de l’hameçon, — rien à faire.</p>
+
+<p>Je ne suis pas un bon pêcheur. J’ai consacré
+jadis beaucoup de temps à cet exercice, et j’y
+faisais, je pense, de réels progrès, mais les anciens
+dans la partie jugèrent que je n’arriverais
+jamais à rien, et me conseillèrent d’abandonner.
+A leur dire, je jetais fort bien ma ligne, et
+paraissais avoir des dispositions, avec très suffisamment
+de paresse innée. Mais ils affirmaient
+que je ne serais jamais un bon pêcheur. Je manquais
+de l’imagination nécessaire.</p>
+
+<p>Comme poète, ou feuilletonniste, ou reporter,
+ou n’importe quoi dans ce genre, j’en avais peut-être
+assez, mais pour devenir un bon pêcheur à
+la ligne, il fallait plus de fantaisie, plus de puissance
+inventive que je n’en possédais.</p>
+
+<p>Certains sont persuadés qu’il suffit pour être
+un bon pêcheur de savoir dire des mensonges facilement
+et sans rougir. Ils se trompent. La simple
+fiction est inutile, le premier novice venu en
+est capable. C’est au détail circonstancié, à la
+note de vraisemblance, à l’air général de scrupuleuse, — voire
+pédantesque — véracité, que
+l’on reconnaît le pêcheur à la ligne expérimenté.</p>
+
+<p>Tout le monde peut venir vous raconter :
+« Oh, j’ai attrapé quinze douzaines de perches
+hier après-midi » ; ou « lundi dernier, j’ai ramené
+un goujon qui pesait dix-huit livres et mesurait
+trois pieds du museau à la queue ».</p>
+
+<p>Ce genre de propos n’exige ni art ni talent. Il
+prouve de l’aplomb, mais c’est tout.</p>
+
+<p>Non : votre pêcheur à la ligne accompli aurait
+honte d’exposer un mensonge de cette façon-là.
+Sa méthode vaut d’être décrite.</p>
+
+<p>Il entre tranquillement, le chapeau sur la tête,
+accapare le siège le plus commode, allume sa
+bouffarde, et commence à la téter sans mot dire.
+Il laisse les jeunes jeter leur feu, puis durant une
+accalmie passagère, il ôte de sa bouche sa pipe,
+dont il secoue les cendres contre la grille, et
+jette :</p>
+
+<p>— Ma foi, j’ai fait mardi soir une prise qui ne
+vaut pas la peine d’en parler.</p>
+
+<p>— Tiens, pourquoi ça ? lui demande-t-on.</p>
+
+<p>— Parce que personne ne me croirait si je la
+racontais, répond calmement notre homme ; et,
+sans la moindre trace d’amertume dans la voix,
+il rebourre sa pipe et demande au patron de lui
+apporter un triple whisky écossais, sec.</p>
+
+<p>Suit une pause, car nul ne se sent assez sûr de
+lui-même pour contredire le vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>.
+Celui-ci reprend donc sans y être invité :</p>
+
+<p>— Non, je ne le croirais pas moi-même si on
+me le racontait, et cependant, le fait est là. J’étais
+resté à la même place tout l’après-midi, sans
+prendre littéralement rien, — à part quelques
+douzaines de dards et quelques petits brochets,
+et j’étais sur le point d’y renoncer lorsque soudain
+ma ligne tire. Je crus qu’il s’agissait encore
+d’un petit et j’allai pour le relever. Mais
+du diable si je pouvais remuer ma canne ! Il me
+fallut une demi-heure, — une demi-heure, monsieur ! — pour
+ramener ce poisson ; et à chaque
+instant je craignais de voir ma ligne se rompre !
+Je le tirai à la fin, et que croyez-vous que c’était ?
+Un esturgeon ! Un esturgeon de quarante livres !
+pris à la ligne, monsieur ! Oui, il y a de quoi
+être estomaqué… Vous me donnerez encore un
+whisky triple, patron, s’il vous plaît.</p>
+
+<p>Et il continue en rapportant la stupéfaction de
+tous ceux qui l’ont vu, et ce que sa femme en a
+dit, en rentrant à la maison, et ce que Joe Buggles
+en pensait.</p>
+
+<p>Je demandai une fois au patron d’une auberge
+de la Tamise si cela ne lui faisait pas trop de
+mal, quelquefois, d’écouter les histoires que les
+pêcheurs là présents lui racontaient. Il me répondit :</p>
+
+<p>— Oh ! non, plus maintenant, monsieur. Au
+début, cela me dérangeait un peu ; mais que
+voulez-vous, avec l’habitude, ma femme et moi
+en écoutons toute la journée. Il suffit de s’y habituer,
+voilà tout.</p>
+
+<p>J’ai connu un jeune homme qui était fort
+consciencieux, et quand il se mit à pêcher, il prit
+la résolution de ne jamais exagérer ses prises de
+plus de vingt-cinq pour cent.</p>
+
+<p>— Si je prends quarante poissons, disait-il, je
+raconterai que j’en ai pris cinquante, et ainsi de
+suite. Mais je ne veux pas mentir davantage,
+car mentir est un péché.</p>
+
+<p>Mais le système du vingt-cinq pour cent ne
+lui réussit pas. Il n’eut pas l’occasion d’en user.
+Le plus grand nombre de poissons qu’il prit en
+un jour fut de trois, et on ne peut ajouter vingt-cinq
+pour cent à trois, du moins quand il s’agit
+de poissons.</p>
+
+<p>Il porta donc son pourcentage à trente-trois
+pour cent, mais cela ne marchait pas non plus
+quand il n’en prenait qu’un ou deux ; aussi, pour
+simplifier, il se décida à doubler le nombre.</p>
+
+<p>Il s’en tint à ce procédé une couple de mois,
+puis il en fut mécontent. Personne ne le croyait
+quand il avouait qu’il se contentait de doubler
+et lui, de son côté, ne gagnait rien à cet aveu,
+car sa modération le désavantageait vis-à-vis des
+autres pêcheurs. Quand il avait pris en réalité
+trois petits poissons, et qu’il disait en avoir pris
+six, il avait la mortification d’entendre un individu
+qu’il savait n’en avoir pris qu’un, aller raconter
+aux gens qu’il en avait ramené deux douzaines.</p>
+
+<p>Il finit donc par convenir en son for intérieur
+(et il ne s’en est plus départi) de compter pour
+dix chaque poisson qu’il prenait, et de poser
+dix pour commencer. Exemple : s’il ne prenait
+rien du tout, il disait avoir pris dix poissons, — on
+n’en pouvait jamais prendre moins de dix,
+avec son système ; ce nombre était fondamental.
+Puis, si par hasard, il prenait réellement un
+poisson, il l’appelait vingt ; au delà, deux poissons
+valaient trente ; trois, quarante, etc.</p>
+
+<p>Le moyen est simple et d’usage commode, et
+le bruit a couru dernièrement qu’il était adopté
+par toute la confrérie des pêcheurs à la ligne.
+En fait, le Comité de l’<i>Association des Pêcheurs
+à la Ligne de la Tamise</i> a prôné son adoption, il
+y a deux ans, mais quelques-uns de ses plus
+vieux membres s’y opposèrent, disant que la
+chose n’aurait d’intérêt que si les nombres
+étaient doubles, et chaque poisson compté pour
+vingt.</p>
+
+<p>Quand vous aurez une soirée de trop, sur la
+Tamise, je vous conseille d’entrer dans une petite
+auberge de village, et de vous asseoir dans le
+débit. Vous êtes presque sûr d’y rencontrer un
+ou deux sectateurs de la ligne en train de
+siroter leur grog, et qui vous raconteront en une
+heure et demie assez d’histoires de pêche pour
+vous donner une indigestion d’un mois.</p>
+
+<p>Le deuxième jour, George et moi — je ne sais
+ce qu’était devenu Harris ; il était allé se faire
+raser, au début de l’après-midi, puis il était revenu
+et avait passé quarante minutes à frotter
+ses souliers au blanc d’Espagne, et nous ne
+l’avions plus revu depuis — George et moi, dis-je,
+plus le chien, laissés à nous-mêmes, partîmes
+faire un tour à Wallingford, et avisant au
+retour une petite auberge au bord de l’eau, nous
+y entrâmes sous prétexte de nous reposer.</p>
+
+<p>Nous allâmes nous asseoir dans le salon. Il y
+avait là, fumant une longue pipe de terre, un
+vieil individu avec lequel nous entrâmes bientôt
+en conversation.</p>
+
+<p>Il nous dit que la journée avait été belle, et
+nous lui répondîmes qu’il avait fait beau hier,
+et puis nous déclarâmes ensemble qu’il ferait
+sans doute beau demain ; et George ajouta que
+la moisson s’annonçait bonne.</p>
+
+<p>Après quoi, de façon ou d’autre, il nous échappa
+de dire que nous étions étrangers au pays, et
+que nous partions le lendemain matin.</p>
+
+<p>La conversation subit ensuite un temps d’arrêt,
+dont nous profitâmes pour jeter un coup
+d’œil autour de nous. Nos yeux se fixèrent sur
+une vieille vitrine poussiéreuse accrochée bien
+au-dessus de la cheminée, et renfermant une
+truite. Cette truite me fascinait, tant elle était
+gigantesque. Même, au premier abord, je la pris
+pour une morue.</p>
+
+<p>— Ah ! dit le vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>, en suivant la
+direction de mon regard, c’est une belle bête,
+hein ?</p>
+
+<p>— Tout à fait hors ligne, répliquai-je ; et
+George demanda au vieillard combien elle pouvait
+peser.</p>
+
+<p>— Dix-huit livres six onces, dit notre ami, se
+levant pour ôter sa redingote. Oui, poursuivit-il,
+il y aura seize ans, le trois du mois prochain,
+que je l’ai pêchée. Je l’ai attrapée juste sous le
+pont. Sa présence dans la rivière m’avait été
+signalée, et je m’étais dit que je l’aurais. On n’en
+voit plus beaucoup de cette taille, à présent, je
+crois. Bonsoir, messieurs, bonsoir.</p>
+
+<p>Et il sortit, nous laissant seuls.</p>
+
+<p>Nous ne pouvions plus détacher nos regards
+de ce poisson. C’était vraiment un poisson magnifique.
+Nous n’avions pas cessé de le regarder,
+lorsque le voiturier local qui venait de s’arrêter
+à l’auberge, apparut sur le seuil de la pièce, sa
+pinte de bière au poing, et lui aussi regarda le
+poisson.</p>
+
+<p>— Elle est d’une jolie taille, cette truite, dit
+George, en se tournant vers lui.</p>
+
+<p>— Oh, vous pouvez bien le dire, messieurs,
+répliqua l’homme ; et, après avoir bu un coup, il
+reprit : Vous n’étiez sans doute pas ici, messieurs,
+quand ce poisson a été pris ?</p>
+
+<p>Nous répondîmes que non, et que nous n’étions
+pas du pays.</p>
+
+<p>— Ah ! dit le voiturier, dans ce cas-là, c’était
+impossible. Voilà près de cinq ans que j’ai pris
+cette truite.</p>
+
+<p>— Tiens ! c’est donc vous qui l’avez prise ? dis-je.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, répliqua le sympathique
+vieillard. Je l’ai prise juste au-dessous de l’écluse,
+un vendredi après-midi ; et le plus curieux est
+que je l’ai prise à la mouche artificielle. J’étais
+parti à la pêche au brochet, sauf votre respect,
+et je ne m’attendais pas à une truite, et quand
+le bouchon s’enfonça, au bout de ma ligne, ce
+fut tout juste s’il ne m’entraîna pas. Songez donc,
+elle pesait vingt-six livres ! Bonsoir, messieurs,
+bonsoir.</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, un troisième individu
+entra, et nous raconta comment il l’avait prise,
+un matin de bonne heure, et lorsqu’il fut parti,
+un grave personnage d’une cinquantaine d’années
+entra et alla s’asseoir près de la fenêtre.</p>
+
+<p>Personne ne dit mot, tout d’abord ; mais à la
+fin George se tourna vers le nouveau venu et
+lui dit :</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon, j’espère que vous
+excuserez la liberté que nous — tout à fait
+étrangers au pays — allons prendre, mais nous
+vous serions obligés, mes amis ici présents et
+moi, de nous dire comment vous avez pris cette
+truite.</p>
+
+<p>— Tiens ! qui donc vous a dit que je l’avais
+prise ? s’écria-t-il, étonné.</p>
+
+<p>Nous lui répondîmes que personne ne nous
+l’avait dit, mais que nous devinions qu’il devait
+l’avoir prise.</p>
+
+<p>— Ma foi, c’est très curieux… très curieux,
+répliqua-t-il en riant ; mais, au fait, vous avez
+raison : c’est bien moi qui l’ai prise. Je ne vois
+pas comment vous l’avez deviné. Parole, c’est
+réellement très curieux.</p>
+
+<p>Et alors il nous raconta comme quoi il lui
+avait fallu une demi-heure pour la tirer à terre,
+et qu’elle avait cassé sa canne à pêche. Il ajouta
+qu’en rentrant chez lui, il l’avait pesée avec soin,
+et que la balance avait accusé trente-quatre livres.</p>
+
+<p>Il sortit à son tour, et quand il fut parti, le
+patron survint. Nous lui contâmes les diverses
+histoires que nous avions ouïes au sujet de sa
+truite, et il s’en amusa fort, et nous rîmes avec
+lui de tout cœur.</p>
+
+<p>— Ils sont impayables, ce Jim Pates et ce
+Joe Muggles et ce Mr Jones et ce vieux Billy
+Maunders, d’aller vous raconter qu’ils l’ont prise !
+Ha ! ha ! ha ! elle est bien bonne, s’écria l’honnête
+personnage, en se tenant les côtes. Allez
+me faire ce coup-là à <i>moi</i>, dans <i>mon</i> salon ! eux
+l’avoir prise ! Ha ! ha ! ha !</p>
+
+<p>Et alors, il nous raconta l’histoire authentique
+du poisson. C’était lui-même qui l’avait pris,
+tout jeune garçon, des années auparavant, et pas
+du tout par habileté, mais par cette chance incroyable
+qui paraît toujours réservée à un gamin
+qui fait l’école buissonnière, et s’en va pêcher
+un après-midi de beau temps, avec un bout
+de grosse ficelle et une branche d’arbre.</p>
+
+<p>Il dit que de rapporter chez lui cette truite
+l’avait sauvé d’une râclée, et que son maître
+d’école lui-même avait dit qu’elle valait la règle
+de trois et la dictée réunies.</p>
+
+<p>Il fut alors appelé hors du salon, et George
+et moi nous tournâmes encore une fois nos regards
+vers le poisson.</p>
+
+<p>C’était réellement une truite bien extraordinaire.
+Plus nous la regardions, plus nous l’admirions.</p>
+
+<p>Elle passionna tellement George qu’il grimpa
+sur le dossier d’une chaise pour la voir de plus
+près.</p>
+
+<p>Mais la chaise bascula ; et George se rattrapa
+d’instinct à la vitrine, qui dégringola avec fracas,
+George et la chaise par-dessus.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas abîmé le poisson, hein !
+m’écriai-je tout inquiet, en m’élançant.</p>
+
+<p>— J’espère que non, dit George, se relevant
+avec précaution et regardant sous lui.</p>
+
+<p>Hélas ! la truite gisait en mille pièces, je dis
+mille, mais elles n’étaient peut-être que neuf
+cents. Je ne les ai pas comptées.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes singulier et inexplicable
+qu’une truite empaillée eût pu se casser en tant
+de petits morceaux.</p>
+
+<p>Et en effet, c’eût été singulier et inexplicable,
+si la truite avait été empaillée, mais elle ne l’était
+pas.</p>
+
+<p>La truite était en plâtre de Paris.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre XVIII</h2>
+
+<p class="d">Écluses. George et moi nous sommes photographiés.
+Wallingford. Dorchester. Abingdon. Un
+bon endroit pour se noyer. Un trajet difficile.
+Effet démoralisant de l’air de la Tamise.</p>
+
+
+<p>Nous quittâmes Streatley le lendemain matin
+de bonne heure, et remontâmes à l’aviron
+jusqu’à Culham, et nous couchâmes
+sous la bâche, dans le bras de dérivation.</p>
+
+<p>Entre Streatley et Wallingford, la Tamise n’a
+rien de bien intéressant. Au delà de Cleve, on
+rencontre un bief de six milles et demi sans une
+écluse. C’est là, je pense, le plus long trajet ininterrompu
+qu’il y ait en amont de Teddington,
+et le club d’Oxford l’utilise pour ses essais de
+« huit ».</p>
+
+<p>Mais si cette absence d’écluses est agréable au
+canotier, le simple dilettante la regrette.</p>
+
+<p>Pour ma part, je raffole des écluses. Elles
+rompent favorablement la monotonie de l’aviron.
+J’adore être assis dans le canot et m’élever
+lentement des humides profondeurs du sas vers
+un nouveau bief et de nouveaux paysages ; ou
+m’enfoncer hors du monde pour ainsi dire, et
+puis attendre que les sombres portes grincent et
+que l’étroite bande de jour s’élargisse entre elles
+jusqu’à découvrir devant vous tout le beau
+fleuve riant, après quoi vous poussez votre petit
+canot hors de sa brève prison, une fois de plus
+sur les eaux familières.</p>
+
+<p>Elles sont pleines de pittoresque, ces écluses.
+Le bon éclusier, ou son avenante épouse, ou
+sa fille au minois éveillé, font d’agréables interlocuteurs
+pour un bout de causette. On y retrouve
+d’autres canots, et on échange les nouvelles
+de la rivière. La Tamise ne serait pas ce
+pays de rêve, sans ses écluses fleuries.</p>
+
+<p>A propos d’écluses, je me rappelle un accident
+qui faillit arriver à George et moi, un matin de
+juillet, à Hampton-Court.</p>
+
+<p>C’était une journée admirable, et l’écluse était
+bondée ; et, comme il est d’usage, un photographe
+spéculateur prenait une vue de tous les canots
+flottant sur les eaux en cours d’ascension.</p>
+
+<p>Je ne m’en étais pas rendu compte tout
+d’abord, et je fus très étonné de voir George
+étirer bien vite son pantalon, relever ses cheveux
+et camper crânement sa casquette en arrière,
+puis revêtant une expression à la fois d’affabilité
+et de mélancolie, s’asseoir dans une pose
+gracieuse, et s’efforcer de dissimuler ses pieds.</p>
+
+<p>Ma première idée fut qu’il avait tout à coup
+aperçu quelque demoiselle de ses connaissances,
+et je regardai autour de moi pour voir qui
+c’était. Tous les gens qui se trouvaient dans la
+chambre d’écluse semblaient avoir été soudain
+pétrifiés. Ils étaient assis ou debout dans les attitudes
+les plus bizarrement forcées que j’aie jamais
+vues sur un éventail japonais. Toutes les
+filles souriaient. Oh ! qu’elles avaient l’air gracieux !
+Et tous les garçons fronçaient les sourcils,
+et paraissaient graves et dignes.</p>
+
+<p>Mais à la fin, la vérité m’illumina, et je craignis
+de n’être pas prêt. Notre canot était tout au
+premier plan, et il serait mal, pensai-je, de déshonorer
+le groupe du bonhomme.</p>
+
+<p>Je fis face vivement, et pris position à la proue
+appuyé sur la gaffe en une gracieuse attitude
+évocatrice de force et d’agilité. Je fis retomber
+mes cheveux en mèche sur le front, et répandis
+sur mes traits un air — qui me sied, dit-on, — de
+douce bienveillance, relevée d’un grain de
+cynisme.</p>
+
+<p>On ne bougeait plus, dans l’attente du moment
+psychologique. Mais alors quelqu’un s’écria
+derrière moi :</p>
+
+<p>— Hélà ! attention à votre nez !<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en">Nose</span> se dit aussi pour l’avant d’un canot.</p>
+</div>
+<p>Je ne pouvais me retourner pour voir de quoi
+il s’agissait et qui devait faire attention à son nez.
+Je jetai un coup d’œil furtif sur celui de George.
+Il était normal, — ou du moins il n’offrait pas
+de défauts susceptibles de modification. Je louchai
+vers le mien, qui me parut aussi en bon
+état.</p>
+
+<p>— Faites attention à votre nez, espèce de
+gourde ! lança la même voix, plus fort.</p>
+
+<p>Et une autre ajouta :</p>
+
+<p>— Garez donc votre nez, sacrebleu, vous là-bas,
+les deux avec le chien !</p>
+
+<p>Ni George ni moi n’osâmes nous retourner.
+L’homme avait la main sur l’obturateur et la
+photo allait être prise d’un instant à l’autre.
+Était-ce à nous qu’on en avait ? Qu’est-ce qui
+se passait avec nos nez ? Pourquoi fallait-il les
+garer ?</p>
+
+<p>Mais alors toute l’écluse se mit à pousser des
+cris, et une voix de stentor nous hurla dans le
+dos :</p>
+
+<p>— Faites attention à votre canot, monsieur ;
+vous deux en casquettes rouge et noire. C’est
+sous forme de deux cadavres que vous serez
+pris en photo, si vous ne vous dépêchez pas.</p>
+
+<p>Nous regardâmes le nez de notre canot et
+vîmes qu’il était engagé dans un étrésillon de
+l’écluse, alors que l’eau en pénétrant s’élevait
+tout autour et le faisait pencher. Un instant de
+plus et nous étions perdus. Prompts comme la
+pensée, nous attrapâmes chacun un aviron, et
+un vigoureux coup de poignée contre la porte
+délivra le canot et nous envoya rouler sur le dos.</p>
+
+<p>Nous ne fîmes pas trop bonne figure sur ce
+groupe, George et moi. Naturellement, comme il
+fallait s’y attendre, notre sort voulut que l’homme
+déclenchât la satanée mécanique à l’instant
+précis où nous étions tous les deux sur le dos,
+avec l’air égaré du « Où suis-je ? que deviens-je ? »
+tandis que nos quatre pieds s’agitaient en
+désespérés.</p>
+
+<p>Nos pieds firent indéniablement presque tous
+les frais de cette photographie. A peine si l’on
+y voyait autre chose. Ils occupaient tout le premier
+plan. Derrière eux on entrevoyait les autres
+canots, et des fractions de paysage ; mais tout ce
+qu’il y avait d’autre dans le sas paraissait d’une
+insignifiance si dérisoire, comparativement à nos
+pieds, que tous les autres figurants du groupe
+rougirent d’eux-mêmes et refusèrent de souscrire.</p>
+
+<p>Le propriétaire d’une chaloupe à vapeur qui
+avait retenu six épreuves annula sa commande à
+la vue du négatif. Il les prendrait, dit-il, si quelqu’un
+pouvait lui faire voir son bateau, mais
+personne n’en fut capable. Il était quelque part
+derrière le pied droit de George.</p>
+
+<p>Quant à nous, le photographe prétendait nous
+faire prendre une douzaine d’épreuves chacun,
+vu que nous formions à nous seuls les neuf
+dixièmes du groupe. Mais nous refusâmes,
+disant que nous préférions être pris par en haut.</p>
+
+<p>Wallingford, à six milles au-dessus de Streatley,
+est une ville très ancienne et a joué un rôle
+très actif dans la genèse de l’histoire d’Angleterre.
+Ce fut à l’époque des Bretons un groupe de
+grossières huttes de boue. Puis vinrent les légions
+romaines, qui remplacèrent les murs
+d’argile par de puissantes fortifications, dont les
+siècles n’ont pu encore balayer la trace, car les
+maçons de l’antiquité savaient bâtir comme il
+faut.</p>
+
+<p>Mais le temps, qui a respecté les murs romains,
+a eu vite réduit les Romains en poudre,
+et sur ce terrain, dans la suite des âges, les farouches
+Saxons luttèrent contre les géants Danois,
+jusqu’à l’arrivée des Normands.</p>
+
+<p>Ce fut une ville murée et fortifiée jusqu’à la
+guerre parlementaire, époque où Fairfax l’assiégea
+longuement. Elle fut prise à la fin, et l’on
+rasa ses murailles.</p>
+
+<p>De Wallingford à Dorchester, les abords du
+fleuve se font accidentés, variés et pittoresques.
+Dorchester se trouve à un demi-mille du fleuve.
+On peut y accéder en remontant la Tamise, si
+l’on a un petit canot ; mais il est préférable de
+quitter la vallée à l’écluse de Day, et de couper
+à travers champs. Dorchester est une vieille localité
+d’une paix exquise, engourdie dans une
+torpeur muette et sereine.</p>
+
+<p>Dorchester, comme Wallingford, fut une cité,
+au temps des Bretons ; elle s’appelait Caer Doren,
+« la cité sur l’eau ». En des âges plus récents,
+les Romains y établirent un vaste camp,
+dont les fortifications subsistent aujourd’hui
+sous la forme de longs tertres bas. Au temps des
+Saxons, elle fut la capitale du Wessex. A présent,
+elle reste en dehors des bruits du monde et
+songe mélancoliquement au passé.</p>
+
+<p>Aux abords de Clifton Hampden, joli village à
+la vieille mode, paisible, égayé de fleurs, le coup
+d’œil sur la Tamise est superbe. Si vous passez
+la nuit à Clifton, vous ne pouvez pas mieux faire
+que de descendre à la « Meule d’Orge ». C’est de
+toutes les auberges de la Haute-Tamise la plus
+curieuse et ancienne. Elle se trouve à gauche du
+pont, en dehors du village. Son toit de chaume
+et ses fenêtres à petits carreaux lui donnent un
+air très livre d’images, et son intérieur est encore
+plus désuet.</p>
+
+<p>Elle n’est pas du tout faite pour loger une héroïne
+de roman moderne. Celle-ci est toujours
+« divinement grande », et toujours « elle se
+redresse de toute sa taille ». A la « Meule
+d’Orge », elle se cognerait chaque fois la tête au
+plafond.</p>
+
+<p>La maison ne conviendrait guère non plus aux
+ivrognes. Trop de surprises vous attendent au
+long des couloirs, en fait de marches à monter
+ou descendre ; et arriver à leur chambre ou y
+trouver leur lit, ce serait pour eux deux opérations
+d’une impossibilité radicale.</p>
+
+<p>Nous fûmes levés de bonne heure, le lendemain
+matin, car nous voulions être à Oxford pour
+l’après-dîner. C’est étonnant comme on <i>peut</i> se
+lever de bonne heure, lorsqu’on fait du camping.
+Roulé dans une couverture, et couché sur
+les planches d’un canot avec une valise pour
+oreiller, il s’en faut qu’on tienne à rester « au
+lit encore cinq minutes seulement, » comme on
+fait quand on dort dans la plume. Dès huit
+heures et demie, nous avions fini de déjeûner
+et passions l’écluse de Clifton.</p>
+
+<p>De Clifton à Culham, les berges du fleuve sont
+plates, monotones et inintéressantes, mais après
+avoir passé l’écluse de Culham, — la plus glaciale
+et profonde de la Tamise, — le paysage
+s’améliore.</p>
+
+<p>A Abingdon, le fleuve coule au milieu des rues.
+Abingdon est la vraie petite ville de province, — tranquille,
+éminemment respectable, propre et
+désespérément morne. Elle se fait gloire de son
+antiquité, mais il me paraît douteux qu’on puisse
+la comparer sous ce rapport à Wallingford et
+Dorchester. Il y avait autrefois ici une abbaye
+fameuse, et dans ce qui reste de ses murs consacrés,
+on fabrique aujourd’hui de la bière.</p>
+
+<p>Le trajet d’Abingdon à Nuneham Courtenay
+est charmant. Le parc de Nuneham mérite d’être
+vu. On le visite les mardi et jeudi. Le château
+renferme une belle collection de tableaux et de
+curiosités. La gare d’eau de Sandford, juste après
+l’écluse, est un bon endroit pour se noyer. Il y
+a là un remous violent, qui ne vous lâche plus.
+Un obélisque marque le lieu où deux hommes se
+sont noyés en se baignant ; et le socle de l’obélisque
+sert habituellement de tremplin aux jeunes
+gens qui veulent plonger pour voir si l’endroit
+est réellement aussi dangereux.</p>
+
+<p>Nous passâmes l’écluse d’Iffley à midi et demi
+et là, après avoir rangé le canot et fait nos préparatifs
+de débarquement, nous entreprîmes notre
+dernier mille.</p>
+
+<p>Le trajet d’Iffley à Oxford est le plus difficile
+que je sache sur la Tamise. Il faudrait être né
+sur ces eaux pour s’y reconnaître. J’y ai navigué
+bon nombre de fois, mais je ne suis pas encore
+capable de m’y retrouver.</p>
+
+<p>Tout d’abord le courant vous pousse en plein
+sur la rive droite, ensuite sur la gauche, puis il
+vous remporte au milieu, vous fait faire trois
+tours et vous ramène vers l’amont, et finit toujours
+par tâcher de vous écraser contre une barque
+du collège.</p>
+
+<p>Il en résulta comme de juste que, sur cet espace
+d’un mille, nous faillîmes entrer en collision
+avec plusieurs autres canots, ce dont il s’ensuivit
+pas mal de gros mots.</p>
+
+<p>Je ne sais comment cela se fait, mais tous les
+gens sont extraordinairement irritables sur la
+Tamise. La moindre anicroche, que vous ne
+relèveriez même pas sur la terre ferme, vous rend
+fou de rage, lorsqu’elle vous arrive sur l’eau.
+Quand Harris ou George commettent une bêtise
+à terre, je souris avec indulgence ; sur le fleuve,
+pour la moindre maladresse, je les accable d’injures.
+Quand un autre canot se met dans mon
+chemin, je suis tenté de saisir un aviron et d’assommer
+tous ses occupants.</p>
+
+<p>Les gens du caractère le plus bénin, à terre,
+deviennent en canots féroces et sanguinaires. Il
+m’est arrivé une fois de naviguer avec une jeune
+dame. Elle était du naturel le plus doux et
+agréable qu’on puisse imaginer, mais sur la rivière,
+c’était effrayant de l’entendre.</p>
+
+<p>— Oh ! que le diable l’emporte, celui-là,
+s’écriait-elle, quand un infortuné rameur se mettait
+dans son chemin, ne peut-il donc regarder
+où il va !</p>
+
+<p>Ou bien :</p>
+
+<p>— Oh ! la satanée vieille ordure ! disait-elle,
+quand la voile ne se mettait pas bien en place.
+Et elle l’attrapait et tirait dessus avec fureur.</p>
+
+<p>Pourtant, comme je l’ai dit, elle était charmante
+et douce, à terre.</p>
+
+<p>L’air de la rivière a sur l’humeur un effet
+démoralisant, et c’est cela, je pense, qui fait
+que les bateliers sont parfois si grossiers entre
+eux et se servent d’un langage qu’ils regrettent
+sans doute lorsqu’ils sont de sang-froid.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Chapitre XIX</h2>
+
+<p class="d">Oxford. L’idée que Montmorency se fait du Ciel.
+Le canot de location ; ses beautés et ses avantages.
+L’« Orgueil de la Tamise ». Le temps
+change. Le fleuve sous divers aspects. Une
+soirée peu joyeuse. Aspirations vers l’impossible.
+George joue du banjo. Une mélodie funèbre.
+Deuxième journée de pluie. La fuite. Un
+souper léger et une santé.</p>
+
+
+<p>Nous passâmes à Oxford deux jours très
+agréables. Il y a beaucoup de chiens dans
+la ville d’Oxford. Montmorency se battit
+onze fois le premier jour, et quatorze le deuxième.
+Il se croyait évidemment arrivé au Ciel.</p>
+
+<p>Chez les gens de constitution trop faible ou
+d’un naturel trop paresseux, pour aimer le travail
+de la remontée, c’est une coutume répandue
+de louer un canot à Oxford, et de descendre à
+l’aviron. Pour les courageux, le voyage de remontée
+est certes préférable. Cela ne vaut rien
+de suivre toujours le courant. L’on retire plus de
+satisfaction de se cambrer la poitrine et de
+lutter contre lui, et de faire son chemin malgré
+lui… Du moins, tel est mon point de vue lorsque
+Harris et George sont aux avirons, et moi au
+gouvernail.</p>
+
+<p>A ceux qui seraient tentés de choisir Oxford
+comme point de départ, je dirai : prenez votre
+canot à vous, — sauf, bien entendu, si vous
+pouvez prendre sans risque celui de quelque
+autre. Les canots qui, règle générale, sont en
+location sur la Tamise au delà de Marlow, sont
+excellents. Ils sont bien étanches ; et aussi longtemps
+qu’on les manie avec précaution il est
+rare de les voir s’ouvrir en deux et couler. On
+trouve dans ces canots de quoi s’asseoir et tout le
+nécessaire — ou presque — pour ramer et gouverner.</p>
+
+<p>Mais ils ne sont pas décoratifs. Le canot loué
+au delà de Marlow n’est guère propre à vous
+laisser déployer vos talents ni vos grâces. Le
+canot de location met vite frein aux velléités
+de ce genre. C’est là son principal sinon son
+unique mérite.</p>
+
+<p>Celui qui monte le canot de location est modeste
+et peu ostentatoire. Il se tient de préférence
+du côté de l’ombre, et accomplit le meilleur de
+son trajet le matin de bonne heure ou tard dans
+la soirée, lorsqu’il n’y a pas beaucoup de monde
+pour le regarder.</p>
+
+<p>Si l’occupant du canot de location voit venir
+une de ses connaissances, il débarque aussitôt
+et se cache derrière un arbre.</p>
+
+<p>Il m’est arrivé, une fois, de faire partie d’une
+société qui avait loué un canot pour faire une
+excursion de quelques jours. Aucun de nous
+n’avait encore vu de près un canot de location ;
+et nous ignorions ce qu’il pouvait être quand
+nous le vîmes pour la première fois.</p>
+
+<p>Nous avions écrit pour retenir un canot — un
+skiff en double ; et quand nous arrivâmes au
+garage avec nos valises et que nous eûmes dit
+notre nom, l’homme répliqua :</p>
+
+<p>— Ah ! oui, c’est vous qui avez retenu un skiff
+en double. Parfait. Jim, sortez l’<i>Orgueil de la
+Tamise</i>.</p>
+
+<p>Le garçon partit, et reparut cinq minutes plus
+tard, luttant avec un assemblage de bois antédiluvien,
+qu’on eût dit déterré depuis peu, et déterré
+sans précautions, ce qui l’avait plutôt endommagé.</p>
+
+<p>Ma première idée, à l’aspect de l’objet, fut qu’il
+s’agissait de quelque débris romain, — débris
+de quoi, je l’ignorais, d’un sarcophage, peut-être.</p>
+
+<p>La région de la Haute-Tamise abonde en débris
+romains, et ma supposition ne manquait pas
+de vraisemblance, mais le jeune homme grave
+de notre bande, qui est un peu géologue, railla
+mon hypothèse du débris romain, et déclara qu’il
+était évident au plus pauvre intellect (catégorie
+où il semblait regretter de ne pouvoir en conscience
+me ranger) que l’objet découvert par le
+garçon était un fossile de baleine ; et nous prouva
+par A plus B qu’il devait appartenir à la période
+pré-glacière.</p>
+
+<p>Pour décider la question, nous recourûmes au
+garçon. Nous lui dîmes de ne rien craindre, mais
+de déclarer la vérité vraie. Son fossile était-il
+pré-adamite, ou bien était-ce un sarcophage romain ?</p>
+
+<p>Le garçon répondit que c’était l’<i>Orgueil de la
+Tamise</i>.</p>
+
+<p>Au premier abord, nous trouvâmes sa répartie
+fort spirituelle, et nous lui donnâmes deux
+pence pour sa promptitude d’esprit. Mais comme
+il n’en démordait pas, la plaisanterie nous parut
+avoir trop duré.</p>
+
+<p>— Allons, allons, mon ami, dit sévèrement
+notre capitaine, assez de ces fariboles. Reportez
+chez vous cette vieille bassinoire, et amenez-nous
+le canot.</p>
+
+<p>Survint alors le constructeur de bateaux en
+personne, qui nous affirma sur parole de praticien,
+que l’objet était réellement un canot, — était,
+en fait, <i>le</i> canot, le skiff en double choisi
+pour nous porter dans notre excursion.</p>
+
+<p>Nous récriminâmes beaucoup. Nous trouvions
+qu’il aurait pu, tout au moins, le faire passer à
+la chaux, ou au goudron, — faire quelque chose,
+enfin, pour le distinguer d’une épave naufragée ;
+mais il se refusait à y découvrir aucun défaut.</p>
+
+<p>Il parut même offensé de nos remarques. Il
+nous avait, dit-il, choisi le meilleur canot de sa
+réserve, et il estimait que nous aurions pu lui
+en être plus reconnaissants.</p>
+
+<p>Il ajouta que l’<i>Orgueil de la Tamise</i> était en
+service depuis quarante ans, à <i>sa</i> connaissance, et
+que personne encore ne s’en était jamais plaint,
+et il ne voyait pas pourquoi nous serions les premiers
+à le faire.</p>
+
+<p>Nous ne discutâmes plus.</p>
+
+<p>Nous nous occupâmes de raffermir le soi-disant
+canot à l’aide de bouts de corde, puis,
+ayant collé un peu de papier de tenture sur les
+endroits les plus avariés, chacun recommanda
+son âme à Dieu, et s’embarqua.</p>
+
+<p>La location de ce débris nous coûta trente-cinq
+shillings pour six jours ; alors que le tout
+eût été acquis pour quatre shillings et demi à
+quelque vente de bois d’épaves, sur la côte.</p>
+
+<p>Le temps changea le troisième jour — attention !
+à cette heure je parle de notre présent
+voyage — et ce fut sous une tombée de bruine
+continue que nous quittâmes Oxford pour regagner
+nos pénates.</p>
+
+<p>La Tamise — quand le soleil brasille sur ses
+vaguelettes dansantes, faisait jouer des reflets
+d’or sur les troncs vert-de-grisés des hêtres,
+transperçant de ses rais les bois frais et sombres,
+projetant des diamants sur la roue des moulins,
+lançant des baisers aux lis, argentant murs et
+rendant toute prairie et toute avenue aimable,
+ponts moussus, égayant le moindre hameau,
+s’accrochant aux buissons, souriant dans chaque
+crique, éclatant sur mainte voile blanche, imprégnant
+l’air d’enthousiasme, — la Tamise est un
+beau fleuve doré.</p>
+
+<p>Mais la Tamise — triste et grelottante, quand
+les gouttes de la pluie indiscontinue tombent sur
+ses eaux grises et mornes, comme des pleurs
+étouffés de femmes dans les ténèbres ; quand les
+bois, muets et assombris, drapés de brumes vaporeuses,
+font sur ses bords comme des fantômes :
+muets fantômes aux yeux chargés de reproches,
+tels ceux des mauvaises actions, ou des
+amis délaissés, — la Tamise n’est plus qu’une
+eau hantée, au pays des vains regrets.</p>
+
+<p>La lumière du soleil est la vie même de la
+Nature. Notre Mère la Terre nous regarde avec
+des yeux si tristes et désâmés, quand le soleil
+s’est retiré d’elle, que sa présence alors nous
+navre : on dirait qu’elle ne nous connaît plus ou
+qu’elle a cessé de nous aimer. On dirait une veuve
+qui a perdu son cher mari et que ses enfants
+prennent par la main et regardent dans les yeux,
+sans qu’elle daigne leur sourire.</p>
+
+<p>Nous tirâmes l’aviron sous la pluie, toute cette
+journée-là, — travail bien mélancolique. Nous
+prétendîmes, au début, que cela nous amusait.
+C’était un changement, disions-nous, et nous
+aimions de voir la rivière sous ses différents aspects.</p>
+
+<p>On ne pouvait s’attendre à avoir toujours du
+soleil. La Nature n’est-elle pas belle, même en
+pleurs ?</p>
+
+<p>Et de fait, Harris et moi fûmes pleins d’entrain,
+les quelques premières heures. Et nous
+chantâmes une chanson sur la vie du bohémien, — existence
+délicieuse, livrée à la tempête et au
+soleil, et à tout vent qui souffle ! — et comment il
+aime la pluie et le plaisir qu’elle lui fait ; et comment
+il se moque de ceux qui ne l’aiment pas.</p>
+
+<p>George prit la chose plus sobrement, et s’en
+tint à son parapluie.</p>
+
+<p>Nous hissâmes la bâche avant le déjeuner, et
+la gardâmes tout l’après-midi, ne laissant à
+l’avant qu’un tout petit espace. Nous fîmes neuf
+milles de cette façon, et nous arrêtâmes pour la
+nuit un peu avant l’écluse de Day.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire en vérité que notre soirée
+fut joyeuse. La pluie se déversait avec une tranquille
+obstination. Chaque chose dans le canot
+était humide et collante. Le souper fut pitoyable.
+Le veau froid, quand on n’a pas faim, ne
+passe pas. Je regrettai les côtelettes ; Harris nous
+entretint de soles frites et passa le reste de son
+veau à Montmorency, qui refusa et, apparemment
+insulté par cette offre, alla s’asseoir tout seul à
+l’autre bout du canot.</p>
+
+<p>George nous pria de parler d’autre chose, au
+moins jusqu’à ce qu’il eût terminé son bouilli
+froid sans moutarde.</p>
+
+<p>Après souper, nous jouâmes à l’écarté à un
+penny la partie. Nous y jouâmes durant deux
+heures, au bout desquelles George avait gagné
+quatre pence, — George est toujours heureux
+aux cartes, — et Harris et moi avions perdu exactement
+deux pence chacun.</p>
+
+<p>Nous crûmes bon après cela de renoncer au
+jeu, car, comme le dit Harris, quand il est poussé
+trop loin, il provoque une excitation malsaine.
+George nous offrit la revanche, mais nous refusâmes
+de lutter contre le destin.</p>
+
+<p>Ensuite on fit du grog, et on s’assit en rond à
+causer. George nous raconta l’histoire d’un homme
+qu’il avait connu, lequel, en remontant la
+Tamise deux ans plus tôt, avait dormi dans un
+canot humide, par une nuit exactement pareille
+à celle-ci, ce qui lui avait valu des rhumatismes
+incurables dont il était mort au bout de dix
+jours. C’était un tout jeune homme et qui, détail
+navrant, était fiancé.</p>
+
+<p>Harris se rappela aussitôt un de ses amis, lequel
+s’était engagé comme volontaire, et avait
+couché sous la tente une nuit de pluie, au camp
+d’Aldershot, « une nuit exactement pareille à
+celle-ci », ajoute Harris ; et il s’était réveillé infirme
+pour la vie. Harris promit de nous faire
+faire sa connaissance une fois de retour en ville :
+cela nous crèverait le cœur de le voir.</p>
+
+<p>La conversation s’aiguilla tout naturellement
+sur la sciatique, les fièvres, les rhumes, les affections
+pulmonaires et la bronchite ; et Harris dit
+que ce serait bien gênant si l’un de nous tombait
+gravement malade cette nuit, vu l’éloignement
+où nous étions de tout médecin.</p>
+
+<p>Ces propos firent naître un désir de les voir
+remplacer par quelque chose d’un peu folâtre,
+et dans un instant d’aberration, je proposai à
+George de sortir son banjo et de voir s’il pourrait
+nous donner une chanson comique.</p>
+
+<p>Je dois dire à l’honneur de George qu’il ne se
+fit pas prier. Il ne feignit pas d’avoir laissé sa
+musique chez lui, ni rien de ce genre. Il attrapa
+aussitôt son instrument et se mit à jouer « Deux
+jolis Yeux Noirs ».</p>
+
+<p>Jusqu’alors j’avais toujours regardé les « Deux
+jolis Yeux Noirs » comme un air plutôt trivial.
+Le riche filon de tristesse que George sut exploiter
+en moi me surprit énormément.</p>
+
+<p>Un désir s’accroissait, chez Harris et moi, tandis
+que les funèbres mesures se déroulaient, de
+tomber dans les bras l’un de l’autre et de fondre
+en larmes ; mais à force de volonté nous refoulâmes
+nos pleurs naissants, pour écouter en silence
+la lamentable mélodie.</p>
+
+<p>Même, quand vint le chœur, nous tentâmes
+désespérément d’être gais. Remplissant nos verres,
+nous unîmes nos voix ; celle de Harris toute
+tremblante d’émotion conduisant ; celles de
+George et la mienne suivant à quelques notes en
+arrière :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Deux jolis yeux noirs ;</i></div>
+<div class="verse"><i>Oh ! quelle surprise !</i></div>
+<div class="verse"><i>Ne sachant que vous dire : Monsieur, vous faites erreur ;</i></div>
+<div class="verse"><i>Deux…</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mais nous en restâmes là. L’accompagnement
+de George sur ce « deux » avait une expression
+si infiniment déchirante que nous ne pouvions,
+dans notre navrement, la supporter. Harris sanglotait
+comme un petit enfant, et le chien ululait
+à croire que son cœur ou sa mâchoire allait sûrement
+se briser.</p>
+
+<p>George voulait chanter encore un couplet. Il
+affirmait qu’avec un peu plus d’ensemble pour
+la mesure et un peu plus d’abandon pour le rendu,
+ce ne serait pas trop mal. L’opinion de la majorité,
+néanmoins, rejeta l’expérience.</p>
+
+<p>Il ne resta plus qu’à aller nous coucher, — c’est-à-dire
+à nous déshabiller et nous tourner et
+retourner au fond du canot pendant trois ou
+quatre heures. Après quoi nous attrapâmes un
+peu de mauvais sommeil jusqu’à cinq heures du
+matin. Alors on se leva pour déjeuner.</p>
+
+<p>Le deuxième jour fut exactement pareil au
+premier. La pluie continua de se déverser, et nous
+restâmes, enveloppés de nos imperméables, sous
+la bâche, à descendre lentement le fleuve.</p>
+
+<p>L’un de nous — j’ai oublié lequel, mais je crois
+bien que c’était moi — s’efforça timidement au
+cours de la matinée de reprendre cette vieille
+rengaine du bohémien enfant de la Nature et
+savourant la pluie, mais ça ne prit pas. Le
+vers :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>La pluie ? certes, pour moi, je ne m’en soucie guère,</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">était si péniblement approprié à nos sentiments
+à tous, qu’il nous parut fort inutile de le chanter.</p>
+
+<p>Nous étions tous d’accord sur un point, savoir
+que, en dépit de tout, nous voulions boire le calice
+jusqu’à la lie. Nous étions partis pour avoir
+une quinzaine de vacances sur la Tamise, et
+nous aurions notre quinzaine de vacances, — dussions-nous
+en périr… ce qui serait, il est vrai,
+bien triste pour nos parents et amis, mais il n’y
+avait pas de remède. Céder au mauvais temps
+sous notre propre climat serait un précédent déplorable.</p>
+
+<p>— Il n’y a plus que deux jours, dit Harris, et
+nous sommes jeunes et robustes. Nous tiendrons
+jusqu’au bout.</p>
+
+<p>Vers les quatre heures, nous commençâmes à
+régler nos dispositions pour la soirée. Nous étions
+alors un peu au delà de Goring, et nous décidâmes
+de ramer jusqu’à Pangbourne et de nous y arrêter
+pour la nuit.</p>
+
+<p>— Encore une charmante soirée ! grommela
+George.</p>
+
+<p>Nous méditâmes sur cette perspective. Nous
+serions à Pangbourne pour cinq heures. Nous
+aurions fini de dîner à six heures, six heures et
+demie. Après quoi il nous restait à faire le tour
+du village sous la pluie battante jusqu’à l’heure
+du coucher, ou bien nous attarder à lire l’almanach
+dans un bar mal éclairé.</p>
+
+<p>— Ma foi, l’Alhambra serait presque plus divertissant,
+dit Harris en aventurant sa tête au
+dehors de la bâche pour jeter un coup d’œil sur
+le ciel.</p>
+
+<p>— Avec un petit souper au…<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> pour finir,
+ajoutai-je, quasi sans y penser.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Un merveilleux petit restaurant fort peu connu,
+dans le voisinage de… où l’on vous sert un des petits
+dîners français les mieux cuisinés et le meilleur marché
+que je sache, avec une bouteille d’excellent Beaune,
+pour 3 schillings 6 ; et dont je n’aurai pas la naïveté de
+révéler l’adresse.</p>
+</div>
+<p>— Oui, c’est quasi dommage d’avoir résolu de
+ne pas quitter le canot, répondit Harris.</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p>— D’avoir résolu d’attraper le coup de la mort
+dans ce vieux cercueil de malheur, rétorqua
+George en lançant sur le canot un regard tout
+chargé de haine ; il y aurait cependant lieu de
+vous faire remarquer qu’il y a un train quittant
+Pangbourne, je le sais, peu après cinq heures,
+lequel nous mettrait en ville bien à temps pour
+manger un morceau et puis aller où vous venez
+de dire.</p>
+
+<p>Personne ne souffla mot. Nous nous entreregardions
+et chacun semblait voir ses propres
+pensées basses et coupables se refléter sur les
+visages des autres. En silence, on tira la valise
+Gladstone, et on la garnit. On inspecta le fleuve,
+en amont et en aval : personne !</p>
+
+<p>Vingt minutes plus tard, on put voir trois
+formes humaines, escortées par un chien piteux,
+se glisser furtivement hors du garage de canots
+du « Cygne » pour gagner la station du chemin
+de fer, revêtues du costume ci-après, aussi incorrect
+qu’inélégant :</p>
+
+<p>Bottines de cuir noir, sales ; complet de flanelle
+canotier, très sale ; chapeau mou brun, fort usagé ;
+imperméable, très mouillé ; parapluie.</p>
+
+<p>Nous avions trompé le garagiste de Pangbourne.
+Nous n’avions pas eu le front de lui
+avouer que nous fuyions la pluie. Nous avions
+laissé le canot, avec tout son contenu, sous sa
+garde, avec l’ordre de nous le tenir prêt pour le
+lendemain matin neuf heures. Si, ajoutâmes-nous, — <i>si</i>
+par hasard il survenait un événement
+imprévu, empêchant notre retour, nous écririons.</p>
+
+<p>Dès sept heures, nous étions à Londres. Un cab
+nous mena droit au restaurant ci-dessus mentionné ;
+nous y prîmes un léger repas, y laissâmes
+Montmorency en même temps que des instructions
+pour qu’on nous tînt prêt un souper à dix
+heures et demie, et poursuivîmes notre chemin
+vers Leicester Square.</p>
+
+<p>Nous attirâmes beaucoup l’attention, à l’Alhambra.
+Lorsque nous nous présentâmes au
+guichet, on nous enjoignit rudement de faire le
+tour par <span lang="en" xml:lang="en">Castle Street</span>, en nous avertissant que
+nous étions en retard d’une demi-heure.</p>
+
+<p>Nous eûmes quelque peine à convaincre le
+receveur que nous m’étions <i>pas</i> « les illustres
+acrobates des Monts Himalaya », mais il finit par
+accepter notre argent et nous laissa entrer.</p>
+
+<p>A l’intérieur, notre succès fut encore plus considérable.
+Les regards admiratifs suivaient tout
+autour de la salle nos mines congrument bronzées
+et nos tenues pittoresques. Nous étions le
+point de mire de tous les yeux.</p>
+
+<p>Ce fut un moment glorieux pour nous trois.</p>
+
+<p>Nous nous retirâmes dès la fin du premier ballet,
+pour regagner le restaurant, où notre souper
+nous attendait.</p>
+
+<p>Je reconnais volontiers que je pris plaisir à ce
+souper. Dix jours durant, nous n’avions eu
+somme vécu de rien autre que de viande froide,
+gâteaux, pain et confitures. Régime frugal et nutritif,
+mais par trop monotone, et le parfum du
+bourgogne, le fumet des sauces françaises, l’aspect
+des serviettes propres et des longs pains
+viennois frappèrent en visiteurs bienvenus à la
+porte de notre for intérieur.</p>
+
+<p>Nous bâfrâmes tout d’abord en silence, après
+quoi un temps vint où, au lieu de nous tenir bien
+droits sur nos sièges, nous nous laissâmes aller
+en arrière pour jouer plus négligemment du couteau
+et de la fourchette, — les jambes s’allongèrent
+sous la table, on laissa choir les serviettes
+sans les ramasser, et on prit le loisir d’examiner
+d’un œil plus critique le plafond enfumé, — on
+reposa les verres à bout de bras sur la table, et
+on se sentit béats, pensifs et bienveillants.</p>
+
+<p>Alors Harris, qui était assis près de la fenêtre,
+écarta le rideau et regarda dans la rue.</p>
+
+<p>Elle reluisait vaguement, toute mouillée, les
+réverbères clignotaient sous les rafales, la pluie
+s’éclaboussait sans arrêt dans les flaques et dégoulinait
+dans les gouttières engorgées. De rares
+passants trempés se hâtaient, cramponnés à leurs
+parapluies ruisselants, et les femmes retenaient
+leurs jupes à pleines mains.</p>
+
+<p>— Allons, dit Harris en allongeant le bras
+vers sa coupe de champagne, nous avons fait une
+charmante excursion, et j’en rends grâces au
+vieux père Tamise, — mais nous avons sagement
+fait d’en profiter lorsqu’il était temps. Je bois à
+la santé des trois copains délivrés du canot !</p>
+
+<p>Et Montmorency, se dressant jusqu’à la fenêtre
+sur ses pattes de derrière, regarda dans la
+rue, et lançant un bref aboiement, se joignit résolument
+à notre toste.</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="cc top4em">CE LIVRE<br>
+A ÉTÉ RÉIMPRIMÉ<br>
+LE 15 MAI 1924<br>
+PAR LA SOCIÉTÉ<br>
+PARISIENNE<br>
+D’IMPRIMERIE</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em large b i">Quelques livres de <i>la Sirène</i></p>
+
+
+<p class="drap"><b class="ssf">MARCELINE DESBORDES : LETTRES A PROSPER
+VALMORE</b>, publiées intégralement pour la première
+fois par <span class="sc">Boyer d’Agen</span>. Deux forts volumes in-8 raisin,
+sur beau papier, de 350 pages chacun, tirés à 1.500
+exemplaires numérotés. Les 2 volumes.
+<span class="fl">50 fr.</span></p>
+
+<p class="drap ugap"><b class="ssf">ANDRÉ CHÉNIER : BUCOLIQUES.</b> Un beau vol. in-8
+couronne, décoré d’après les peintures de vases grecs
+et tiré en bistre et noir (<i>Rat de Bibliothèque</i>).
+<span class="fl">15 fr.</span></p>
+
+<p class="drap ugap"><b class="ssf">ALOYSIUS BERTRAND : LE KEEPSAKE FANTASTIQUE.</b>
+Inédits de l’auteur de <i>Gaspard de la Nuit</i>.
+(Poésies, nouvelles, comédies et lettres). Un beau vol.
+in-8 couronne, orné de bois et de lithographies romantiques
+(<i>Collection romantique</i>, n<sup>o</sup> 2).
+<span class="fl">20 fr.</span></p>
+
+<p class="drap ugap"><b class="ssf">PAUL LAFFITTE : JÉROBOAM</b> ou la finance sans méningite.
+Un volume in-8 raisin (9<sup>e</sup> édition).
+<span class="fl">6 fr.</span></p>
+
+<p class="drap ugap"><b class="ssf">JAMES JOYCE : DEDALUS.</b> Roman traduit de l’anglais
+par <span class="sc">Ludmila Savitzky</span>. Un beau volume in-8 raisin de
+320 pages (5<sup>e</sup> édition).
+<span class="fl">10 fr. 75</span></p>
+
+<p class="drap ugap"><b class="ssf">BERTRAND GUÉGAN : LA FLEUR DE LA CUISINE
+FRANÇAISE</b>, <i>recueil des meilleures recettes</i> des
+grands cuisiniers français du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle à nos jours.
+(Ouvrage en 2 volumes, <i>couronné par l’Académie Française</i>).</p>
+
+<p class="left15 noindent"><span class="sc">Tome</span> 1 : <b class="ssf small">LA CUISINE ANCIENNE</b> (1200 à 1800). Un beau
+volume illustré 17 × 25 de 350 pages (9<sup>e</sup> édit.).
+<span class="fl">15 fr.</span></p>
+
+<p class="left15 noindent"><span class="sc">Tome</span> 2 : <b class="ssf small">LA CUISINE MODERNE</b> (1800 à 1923). Un beau
+volume illustré 17 × 25 de 620 pages (9<sup>e</sup> édit.).
+<span class="fl">25 fr.</span></p>
+
+<p class="drap ugap"><b class="ssf">LES MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA DE
+SEINGALT.</b> Édition intégrale, annotée et illustrée en
+12 beaux volumes (<i>Demander le prospectus spécial</i>).</p>
+
+
+<p class="c gap small i">Dépositaire général de <i>la Sirène</i> : G. Crès et C<sup>ie</sup>, éditeurs,
+21, rue Hautefeuille, Paris VI<sup>e</sup>.</p>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76253 ***</div>
+</body>
+</html>
+