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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-06-09 06:21:10 -0700 |
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Le projet de George l’emporte à +une majorité de trois contre un. + + +Nous étions quatre: George, William-Samuel Harris, moi et Montmorency. +Installés dans mon appartement, nous fumions en causant de notre triste +état--je dis triste au point de vue médical, cela va de soi. + +Nous avions tous, à notre inquiétude croissante, la sensation d’être +usés. Harris nous raconta qu’il était sujet par moments à de singuliers +vertiges qui lui faisaient perdre toute conscience de ses actes. Puis +George dit que lui aussi avait des accès de vertige et ne savait plus ce +qu’il faisait. Quant à moi, c’était mon foie qui n’allait pas, à cause +que je venais justement de lire, à propos de pilules brevetées pour le +foie, une réclame où se trouvaient énumérés les divers symptômes +permettant de reconnaître que l’on a le foie détraqué. Je les avais +tous. + +C’est un fait des plus bizarres, mais je ne puis lire une réclame de +médicament breveté, sans être amené à la conclusion que je souffre +précisément du mal en question, sous sa forme la plus grave. A chaque +fois, le diagnostic me paraît correspondre exactement à ce que je +ressens depuis toujours. + +Je me rappelle être allé une fois au British Museum pour me documenter +sur le traitement d’une légère indisposition que j’éprouvais,--la fièvre +des foins, je pense. On m’apporta le bouquin, et je lus tout ce qui +concernait le sujet; et alors, dans un moment de distraction, je tournai +machinalement les pages et me mis, sans m’en apercevoir, à étudier +toutes les maladies, l’une après l’autre. Je ne sais plus dans laquelle +je me plongeai en premier lieu,--quelque terrible fléau dévastateur, en +tout cas,--mais avant même d’être arrivé à moitié de l’énumération des +«symptômes préliminaires», j’étais persuadé mordicus que j’en étais bel +et bien atteint. + +Je restai tout d’abord pétrifié d’horreur; puis, dans l’abandon du +désespoir, je me remis à tourner les pages. J’arrivai au Typhus,--lus +les symptômes,--découvris que j’avais le Typhus, que je devais l’avoir +depuis des mois sans m’en douter,--me demandai ce que j’avais bien +encore; rencontrai la danse de Saint-Guy,--découvris, comme je m’y +attendais, que je l’avais également;--et, de plus en plus intéressé par +mon cas, résolus d’en avoir le cœur net, et repris dès le début, en +suivant l’ordre alphabétique,--lus la Fièvre[1], et appris que je +l’avais déjà contractée, et que la période aiguë commencerait dans une +quinzaine environ. Le Mal de Bright, je l’avais, mais ce me fut un réel +soulagement de voir que je l’avais seulement sous une forme atténuée et +que, à cet égard, je pouvais vivre des années. Le Choléra, je l’avais, +avec des complications graves; et la Diphtérie, j’avais dû l’avoir dès +ma naissance. Je piochai consciencieusement les 26 lettres, d’un bout à +l’autre, et la seule maladie que je n’avais pas, en définitive, était +l’Épanchement de synovie. + + [1] Ague. + +Cela m’offusqua un peu tout d’abord; j’y voyais une sorte d’injustice. +Pourquoi n’avais-je pas l’Épanchement de synovie? Pourquoi cette réserve +jalouse? Au bout d’un moment, toutefois, des sentiments moins exclusifs +prévalurent en moi. Je considérai que j’avais toutes les autres maladies +connues de la pharmacologie, et me relâchant un peu de mon égoïsme, je +me résignai à me passer de l’Épanchement de synovie. La Goutte, sous sa +forme la plus maligne, paraît-il, s’était emparée de moi à mon insu; et +la Zymosis, j’en avais sans aucun doute été atteint dès l’enfance. La +Zymosis était la dernière maladie, et je conclus que le reste du bouquin +ne pouvait m’intéresser. + +Je restai perdu dans mes réflexions. Quel sujet intéressant je devais +faire, au point de vue médical, quelle acquisition je serais pour une +faculté! Les étudiants n’auraient plus besoin de «courir les hôpitaux», +avec moi! J’étais un hôpital, à moi seul! Il leur suffirait uniquement +de faire le tour de ma personne, et après cela, ils recevraient leur +diplôme. + +Je me demandai alors combien de temps, il me restait à vivre. Je +m’efforçai de m’examiner. Je me tâtai le pouls. Il me fut impossible, au +premier abord, de le percevoir. Puis, tout d’un coup, il parut se +déclancher. Je tirai ma montre et chronométrai mes pulsations. J’en +trouvai 147 à la minute. Je m’efforçai de tâter mon cœur. Rien! Il avait +cessé de battre. J’ai par la suite été induit à croire qu’il devait se +trouver quand même à sa place, et qu’il devait battre, mais je n’en +répondrais pas. Je me tapotai sur tout le devant du corps, depuis ce que +j’appelle ma taille jusqu’à ma tête, et je poussai un peu au-delà de +chaque côté, et je remontai un rien dans le dos. Mais je fus incapable +de sentir ni d’entendre quoi que ce fût. Je voulus me regarder la +langue. Je la tirai aussi loin que possible, et fermant un œil, +m’efforçai de l’examiner avec l’autre. Je n’en pus voir le bout, et tout +ce que j’y gagnai fut une certitude plus complète que j’avais la +scarlatine. + +J’étais entré dans cette salle de lecture heureux et bien portant. Ce +fut à l’état de misérable loque humaine que j’en sortis. + +J’allai trouver mon médecin. C’est un vieux copain à moi, qui me tâte le +pouls, me fait montrer la langue, et me parle de la pluie et du beau +temps, le tout pour rien, lorsque je me figure être malade; je crus donc +lui rendre un véritable service en allant le trouver alors. «Ce qu’il +faut à un docteur, me disais-je, c’est de la pratique. Il aura: moi. Il +retirera plus de pratique de ma personne que de dix-sept cents de ces +patients vulgaires, nantis chacun d’une ou deux maladies au plus.» + +Je me présentai donc à lui, tout fier, et à sa question: + +--Hé bien, qu’est-ce que vous avez? + +Je répondis: + +--Je ne vous ferai pas perdre votre temps, cher ami, en vous exposant ce +que _j’ai_. La vie est courte, et vous pourriez bien trépasser avant que +je sois au bout. Mais je vous dirai ce que je n’ai _pas_. Je n’ai pas +l’Épanchement de synovie. Pourquoi je n’ai pas l’Épanchement de synovie, +il m’est impossible de vous le dire; mais le fait est que je ne l’ai +pas. Tout le reste, sans exception, je l’ai. + +Et je lui exposai en détail comment j’avais été amené à cette +découverte. + +Il me fit déshabiller, et m’ausculta du haut en bas, et m’agrippa le +poignet, et puis me donna un coup sec sur la poitrine alors que je ne +m’y attendais pas,--un vrai coup de traître, pour tout dire,--et +aussitôt après m’y appliqua son oreille. Puis il s’assit et rédigea une +ordonnance, qu’il plia en quatre avant de me la donner. Je la mis dans +ma poche et sortis. + +Je ne l’ouvris pas. Je la portai au pharmacien le plus voisin et la lui +présentai. L’homme la lut, et me la restitua. + +Il ne tenait pas cela, dit-il. + +Je répliquai: + +--Vous êtes pharmacien? + +Il reprit: + +--Je suis pharmacien. Si j’étais un magasin coopératif et une pension de +famille combinés, je pourrais vous satisfaire. Désolé de n’être que +pharmacien. + +Je lus l’ordonnance. Elle portait: + + «1 livre de bifteck, plus + + «1 pinte de bière forte + + «toutes les 6 heures. + + «1 promenade de 10 milles chaque matin. + + «1 lit à 11 heures précises, chaque soir. + + «Et ne vous bourrez pas la cervelle de choses que vous ne comprenez + pas.» + +Je suivis la prescription, avec ce résultat heureux--pour moi, +s’entend,--de me conserver la vie, qui dure encore. + +Mais revenons à la réclame des pilules pour le foie. J’avais, dans le +cas présent, sans erreur possible, les symptômes, dont le principal est +«une complète aversion pour tout genre de travail». + +Ce que je souffre dans cet ordre d’idées, il n’y a de mots dans aucune +langue pour l’exprimer. Dès ma plus tendre enfance, ce m’était un vrai +martyre. Jeune adolescent, cette maladie ne me laissa pas un seul jour +de trêve. On ignorait alors que c’était mon foie. La science médicale +était beaucoup moins avancée qu’aujourd’hui, et on attribuait la chose à +la paresse. + +--Allons, diantre de petit fainéant, me disait-on, ne ferez-vous donc +jamais rien pour gagner votre vie? + +Comme de juste, on ne savait pas que j’étais malade. Et on ne me donnait +pas de pilules: on m’administrait des taloches sur le crâne. Et, tout +singulier que cela paraisse, ces taloches sur le crâne me guérissaient +souvent--pour une heure. Telle de ces taloches agit sur mon foie, et +m’inspira le désir de marcher droit sur-le-champ et d’exécuter sans +barguigner ce qu’on m’ordonnait, bien mieux que ne fait aujourd’hui +toute une boîte de pilules. + +On sait qu’il en va souvent de même:--ces simples remèdes vieux-jeu sont +parfois plus efficaces que toutes les drogues d’apothicaire. + +Nous passâmes une demi-heure à nous décrire nos maladies réciproques. Je +racontai à George et à William Harris ce que j’éprouvais le matin au +saut du lit, et William Harris nous raconta ce qu’il éprouvait à l’heure +du coucher; et George se livra, sur la carpette du foyer, à une +pantomime ingénieuse et frappante pour nous faire comprendre ce qu’il +éprouvait la nuit. + +George se figure qu’il est malade; mais ce n’a jamais été chez lui que +de l’imagination, comme bien on pense. + +Sur ces entrefaites, Mme Poppets vint frapper à la porte et demanda si +nous étions prêts à souper. Tout en échangeant un sourire amer, nous +répondîmes qu’après tout nous allions essayer d’avaler quelques +bouchées. Harris ajouta qu’un petit quelque chose dans l’estomac +empêchait souvent de tomber malade; et Mme Poppets nous ayant apporté le +plateau, nous nous mîmes à table, pour chipoter un peu de rumsteak aux +oignons et de la tarte à la rhubarbe. + +Je devais être, à cette époque, des plus débilités, car, il m’en +souvient, une demi-heure à peine s’était écoulée que je ne me souciais +plus de manger le moins du monde,--phénomène insolite chez moi,--et je +ne pris pas de fromage. + +En ayant fini avec ce devoir, nous remplîmes nos verres, allumâmes nos +pipes, et reprîmes notre discussion sur l’état de nos santés. De quoi +nous souffrions, en réalité, aucun de nous n’aurait pu le dire au juste; +mais l’opinion unanime fut que le mal--d’une nature ou d’une +autre--était dû au surmenage. + +--C’est de repos que nous avons besoin, dit Harris. + +--De repos et d’un renouvellement complet, dit George. Une tension du +cerveau excessive a entraîné chez nous une dépression générale de +l’organisme. Le changement de milieu, la suppression de toute cause de +souci, rétabliront l’équilibre psychique. + +George possède un cousin qui s’inscrit à l’ordinaire sur les registres +d’hôtel comme étudiant en médecine; aussi notre ami semble tenir tout +naturellement de famille sa façon doctorale d’exposer les choses. + +Je me rangeai à l’avis de George, et proposai de nous mettre en quête +d’un coin bien suranné, à l’écart de la foule démente, et d’y rêver au +passé toute une radieuse huitaine parmi ses rues endormies,--quelque +petit trou désuet, conservé par les fées, à l’abri du tourbillon du +monde, quelque trou d’aigle anachroniquement perché sur les falaises du +Temps, du haut desquelles on entend à peine, atténué par la distance, +l’assaut des vagues du XIXe siècle. + +Harris déclara qu’à son avis ce serait crevant. Il connaissait trop le +genre de patelin que je voulais dire: où un chacun va se coucher dès +huit heures, où il est impossible de se procurer un journal de courses, +et où il faut faire une promenade de dix milles pour avoir son tabac +favori. + +--Non, dit Harris, si vous tenez au repos et au changement, rien qui +vaille un voyage en mer. + +Je m’opposai résolument au voyage en mer. Le voyage en mer vous profite +quand vous vous en payez durant une couple de mois, mais pour une +semaine, il ne vaut rien. + +Vous partez le lundi avec l’idée bien arrêtée que vous allez vous +divertir. Vous envoyez des adieux protecteurs aux amis du quai, allumez +votre plus grosse pipe, et arpentez le pont, aussi crâne que si vous +étiez le capitaine Cook, sir Francis Drake et Christophe Colomb réunis. +Le mardi, vous préféreriez être ailleurs. Le mercredi, le jeudi et le +vendredi, vous souhaitez être mort. Le samedi, vous êtes en état +d’avaler quelques gouttes de consommé, de vous asseoir sur le pont, et +de répondre avec un pâle sourire aux gens compatissants qui vous +demandent des nouvelles de votre santé. Le dimanche, vous recommencez à +vous promener et à absorber des nourritures solides. Et le lundi matin, +lorsque, valise et parapluie à la main, vous vous tenez à la coupée prêt +à débarquer, vous êtes pris du plus bel amour pour la navigation. + +Ceci me rappelle mon beau-frère, qui était allé faire un voyage en mer, +pour sa santé. Il prit un aller et retour de cabine Londres-Liverpool; +et, arrivé à Liverpool, il n’avait plus qu’un désir, c’était de revendre +son retour. + +Ce billet fit le tour de la ville, offert à un prix terriblement réduit, +paraît-il; et il fut finalement cédé pour dix-huit pence à un jeune +homme de mine bilieuse, à qui son médecin venait justement d’ordonner +l’air de la mer, et de l’exercice. + +--L’air de la mer! dit mon beau-frère, en lui mettant affectueusement le +billet dans la main; ma foi, vous en prendrez là pour votre vie entière; +et de l’exercice!... vrai, vous prendrez plus d’exercice, en restant +assis sur ce bateau, que sur la terre ferme, en faisant des sauts +périlleux. + +Quant à lui--mon beau-frère--il s’en retourna par le train. Le chemin de +fer du Nord-Ouest, à son dire, était suffisamment hygiénique pour lui. + +Une autre de mes connaissances entreprit un voyage d’une semaine au long +des côtes. Avant le départ, le maître-d’hôtel vint demander au voyageur +s’il aimait mieux payer ses repas au fur et à mesure, ou s’arranger à +forfait d’avance pour la série entière. + +Le maître-d’hôtel lui vanta cette dernière combinaison comme beaucoup +plus économique. Il dit qu’il lui ferait la semaine complète à deux +livres cinq shillings. Il dit qu’au petit déjeuner il y avait du +poisson, suivi d’un rôti. Le déjeuner était servi à une heure, et +comprenait quatre plats. Le dîner, à six: potage, poisson, entrée, plat +de viande, volaille, salade, entremets, fromage et dessert. Plus un +léger souper froid à dix heures. + +Mon ami crut devoir s’en tenir au système des deux livres cinq shillings +(il est gros mangeur) et il l’adopta. + +On servit le déjeuner juste au large de Sheerness. Il se sentait moins +d’appétit qu’il ne l’aurait imaginé, aussi se contenta-t-il d’une +tranche de bouilli et de quelques fraises à la crème. Il fut très +méditatif tout l’après-midi. Tantôt il lui semblait n’avoir rien mangé +que du bouilli depuis des semaines; et d’autres fois il se figurait +avoir vécu de fraises à la crème pendant des années. + +Pas plus le bœuf que les fraises à la crème ne semblaient satisfaits, +d’ailleurs,--on les eût dits en révolte. + +A six heures, on vint l’avertir que le dîner était servi. Cette annonce +n’éveilla en lui aucun enthousiasme, mais il considéra qu’il lui fallait +venir à bout de ses deux livres cinq shillings, et, se cramponnant à des +cordages et autres objets, il descendit au restaurant. Une agréable +odeur d’oignons et de jambon fumant, combinée à celle du poisson frit et +des légumes, l’accueillit au bas de l’escalier; et alors le +maître-d’hôtel apparut avec un sourire onctueux, et demanda: + +--Que puis-je apporter à monsieur? + +--Emportez-moi hors d’ici, répliqua-t-il, défaillant. + +On l’emmena dare-dare en haut, et on le cala, penché sur la lisse de +tribord, où on le laissa. + +Durant les quatre jours qui suivirent, il se mit à un régime simple et +inoffensif: biscuits d’officiers légers (légers s’appliquant aux +biscuits, non aux officiers) et limonade gazeuse; mais, le samedi +arrivé, il se remonta un peu, et se mit au thé léger et aux rôties sans +beurre; et le lundi, il se gorgeait de bouillon de poulet. Il quitta le +bateau le mardi, et ce fut d’un regard plein de regrets qu’il le vit +s’éloigner du débarcadère. + +--Le voilà qui s’en va, pensa-t-il, il s’en va, emportant à son bord +pour deux livres de nourriture qui est à moi, et que je n’ai pas eue. + +Il affirme, toutefois, que s’il avait disposé d’une journée de plus, il +en aurait pris pour son argent. + +Je m’opposai donc au voyage en mer. Non pas, comme je leur expliquai, à +cause de moi. Je n’étais jamais indisposé. Mais je craignais pour +George. George affirma qu’il se porterait parfaitement, et qu’il aimait +beaucoup la mer, mais que à son avis, Harris et moi ferions mieux de n’y +pas songer, car il était assuré que nous serions tous les deux malades. +Harris déclara que, pour lui, ç’avait toujours été un mystère de savoir +comment s’y prenaient les gens qui étaient malades en mer:--Ils devaient +le faire exprès, par pose;--lui-même avait bien souvent désiré l’être, +mais il n’y était jamais parvenu. + +Puis il nous conta des anecdotes. Comment il avait fait la traversée du +Pas-de-Calais un jour où la mer était démontée au point qu’on avait dû +amarrer les passagers dans leurs couchettes et comment lui et le +capitaine étaient les deux seuls êtres vivants qui ne furent pas +malades. Parfois, c’était lui et le second qui n’étaient pas malades, +mais c’était toujours lui et un autre. Quand ce n’était pas lui et un +autre, c’était lui tout seul. + +C’est un fait à remarquer: personne n’a jamais le mal de mer,--à terre. +En mer, vous rencontrez des tas de gens très malades pour de bon, par +cargaisons entières; mais je n’ai pas encore jusqu’ici trouvé un homme, +à terre, qui ait jamais su le moins du monde ce que c’était d’avoir le +mal de mer. Où ces myriades de matelots d’eau douce qui encombrent +chaque bateau peuvent bien se cacher quand ils sont à terre, c’est pour +moi un problème. + +Si beaucoup ressemblent au confrère que j’ai vu un jour sur le bateau de +Yarmouth, l’apparente énigme est plus facile à résoudre. Nous venions +juste de dépasser le môle de Southend, et il était penché à un sabord, +dans une position très dangereuse. J’allai à lui dans l’intention de le +sauver. + +--Hé là! rentrez-vous donc un peu, dis-je en le tirant par l’épaule. +Vous allez tomber à l’eau. + +--Oh mon Dieu! c’est tout ce que je souhaite! fut la seule réponse que +je pus tirer de lui; et je dus l’abandonner à son sort. + +Trois semaines plus tard, je le retrouvai dans la salle de café d’un +hôtel de Bath. Il parlait de ses voyages, et décrivait avec enthousiasme +son amour de la mer. + +--Le pied marin! s’exclama-t-il, en réponse à un jeune homme qui le +questionnait avec envie. Ma foi, je me suis senti légèrement indisposé, +une seule fois, je l’avoue. En doublant le cap Horn. Le navire fit +naufrage le lendemain. + +Je dis: + +--N’étiez-vous pas un peu ému devant le môle de Southend, un jour, et ne +souhaitiez-vous pas tomber à l’eau? + +--Le môle de Southend! répondit-il, d’un air tout étonné. + +--Oui; en allant à Yarmouth, il y a eu vendredi trois semaines. + +--Oh! ah!... oui, répondit-il, avec un sourire; je me souviens à +présent. J’avais un fort mal de tête, cet après-midi-là. A cause des +pickles, sans doute. Les plus abominables pickles que j’aie jamais +goûtés sur un bateau qui se respecte. En avez-vous pris? + +Pour mon compte personnel, j’ai découvert un excellent préventif contre +le mal de mer: c’est de se balancer. Vous vous tenez au centre du pont, +et quand le bateau roule ou tangue, vous penchez le corps par ci ou par +là, de façon à rester toujours vertical. Quand le bateau relève la +proue, vous vous inclinez en avant, jusqu’à ce que le pont touche +presque à votre nez; quand c’est l’extrémité postérieure qui monte, vous +vous inclinez en arrière. Cela va très bien pendant une heure ou deux; +mais on ne peut se balancer toute une semaine. + +George proposa: + +--Si nous remontions la Tamise? + +Nous aurions air pur, exercice et repos; le perpétuel changement de +décor occuperait nos esprits (y inclus ce qu’en possédait Harris); et +l’exercice violent nous donnerait bon appétit et bon sommeil. + +Au dire de Harris, George devait éviter tout ce qui était susceptible de +contribuer à le faire dormir plus qu’à son ordinaire, car cela +deviendrait dangereux. Il ne voyait pas très bien comment George +pourrait arriver à dormir plus qu’il ne faisait déjà, vu que les jours +comportaient seulement vingt-quatre heures été comme hiver; mais, à son +avis, s’il dormait en effet davantage, être mort lui reviendrait au +même, et lui économiserait d’ailleurs sa pension et son logement. + +A part cela, conclut Harris, la Tamise lui convenait «comme un T»[2]. Je +ne connais pas de T (en dehors du thé à six pence, comprenant tartines +beurrées et cake à volonté, ce qui n’est pas cher, pour le prix, si vous +n’avez pas dîné). Ledit T, néanmoins, paraît convenir à chacun, et cela +lui fait grand honneur. + + [2] _To suit to a T_: expression familière. Le jeu de mots sur _T_ + (prononcer tî) et _tea_ peut passer en français: _T_... _thé_. + +A moi aussi donc, la Tamise me convenait «comme un T», et Harris et moi +déclarâmes l’idée de George excellente; et notre façon de nous exprimer +impliquait une certaine surprise de voir George devenu tout à coup si +intelligent. + +Le seul qui ne fût pas emballé par la proposition était Montmorency. +Montmorency ne se souciait guère de la Tamise. + +--Cela va très bien pour vous, les amis, dit-il; vous l’aimez, mais moi +pas. Je n’y vois rien d’intéressant. Le paysage n’est pas dans mon +genre, et je ne fume pas. Si j’aperçois un rat, vous refusez d’atterrir, +et si je tente de dormir, vous faites aussitôt des bêtises avec le +bateau, et me flanquez à l’eau. Tout cela, si vous voulez savoir, pour +moi, c’est de la plus parfaite ineptie. + +Mais nous étions trois contre un, et la proposition l’emporta. + + + + +Chapitre II + +Projets discutés. Les plaisirs du «camping», par nuits sereines. Ditto, +sous la pluie. Compromis adopté. Montmorency, ses premières impressions. +Nos craintes qu’il ne soit trop parfait pour ce monde, craintes ensuite +rejetées comme non fondées. Séance ajournée. + + +Nous prîmes la carte, pour faire nos plans. + +Nous convînmes de partir le samedi suivant, de Kingston. Harris et moi +irions dès le matin chercher le canot pour le conduire à Chertsey, et +George, qui ne pouvait sortir de la Cité avant l’après-midi (George va +faire la sieste dans une banque de 10 à 4 chaque jour, excepté le +samedi, où l’on l’éveille et l’on le met dehors dès 2 heures) nous y +retrouverait. + +Devions-nous camper dehors ou coucher à l’auberge? + +George et moi étions pour le «camping», si pittoresque, si plein de +liberté et d’allure patriarcale! + +Avec lenteur le souvenir vermeil du couchant s’évanouit au sein des +nuages gris et mornes. Silencieux comme des enfants tristes, les oiseaux +ont cessé leur ramage, et seuls, le cri plaintif de la poule de bruyère +et le rauque croassement de la corneille troublent le silence apeuré qui +plane sur le lit du fleuve, où s’exhale le dernier soupir du jour qui se +meurt. + +Des sombres bois de chaque rive l’armée fantomale de la Nuit, les ombres +grises s’avancent à pas muets, pourchassant les dernières lueurs +attardées, effleurent à pas silencieux et invisibles les roseaux +ondulants et les buissons qui soupirent; la Nuit, sur son trône +ténébreux, déploie ses noires ailes au-dessus du monde obscurci, et, du +haut de son palais-fantôme qu’illuminent les pâles étoiles, elle règne +dans la tranquillité. + +Alors nous amenons notre frêle esquif dans quelque anse paisible, on +dresse la tente, on fait cuire et on mange le frugal souper. Puis les +grosses pipes sont bourrées et allumées, et d’aimables bavardages +s’échangent à mi-voix, harmonieusement. Dans les intervalles de nos +causeries, cependant, le fleuve, jouant à l’entour du bateau murmure ses +vieux contes et ses secrets intimes, module tout bas l’antique chanson +puérile que depuis tant de mille et de mille ans il module--qu’il +modulera tant de mille ans à venir, avant que sa voix ne vieillisse et +ne se casse,--un chant que nous, qui avons appris à aimer son charmant +visage, qui nous sommes si souvent plongés dans son sein fluide, croyons +parfois saisir, mais sans pouvoir exprimer en paroles l’histoire que +nous venons d’entendre. + +Et nous restons là, sur son bord, tandis que la lune, qui l’aime elle +aussi, se penche pour le baiser d’un baiser sororal, et l’enlace +étroitement de ses bras argentins. Et nous regardons ses ondes couler +sans arrêt, chantonnant et chuchotant, à la rencontre de leur roi, la +mer,--tant que nos voix se réduisent au silence, et les pipes +s’éteignent,--tant que nous, banals et quelconques jeunes gens, nous +sentons étrangement pleins de pensées, mi-douces, mi-mélancoliques, sans +désir ni besoin de parler,--tant que, avec un rire, et secouant les +cendres de nos pipes épuisées, nous nous souhaitons bonne nuit, et, +bercés par le clapotis des flots et le bruissement des ramures, nous +nous endormons sous la paix vaste des étoiles, et rêvons que la terre +est redevenue jeune,--jeune et aimable comme elle l’était avant que les +siècles de la hâte et du souci eussent ridé son beau visage, avant que +les péchés et les folies de ses enfants eussent vieilli son cœur +aimant,--aimable comme elle l’était dans ces jours révolus où, jeune +mère, elle nous vivifiait de son sein profond,--avant que les maux de la +civilisation factice nous eussent détournés de ses tendres bras,--avant +que les ricanements venimeux de l’artificialité nous eussent fait honte +de la simple vie que nous menions avec elle, de la simple et majestueuse +demeure où l’humanité naquit, il y a tant de milliers d’années. + +Harris demanda: + +--Comment faites-vous quand il pleut? + +Impossible jamais d’élever Harris. Il n’y a en Harris pas la moindre +poésie,--pas trace de folle aspiration vers l’impossible. Jamais Harris +ne «pleure sans savoir pourquoi». Si les yeux de Harris s’emplissent de +larmes, soyez sûr que c’est pour avoir mangé des oignons crus, ou pour +avoir mis trop de Worcester-sauce sur son rosbif. + +Si, attardé le soir au bord de la mer avec Harris vous vous avisiez de +lui dire: + +--Chut! n’entendez-vous pas? On dirait les sirènes qui chantent dans le +creux des vagues; ou les âmes en peine lamentant des nénies pour les +cadavres blanchis que retiennent les algues. + +Harris vous prendrait par le bras, et dirait: + +--Je vois ce que c’est mon vieux; vous avez pris froid. Allons venez +avec moi. Je sais un établissement par ici tourné le coin, où vous +pourrez boire un coup du meilleur whisky d’Écosse que vous ayez jamais +goûté. Cela vous remettra en un rien de temps. + +Harris connaît toujours un établissement tourné le coin, où vous pouvez +avoir quelque chose de remarquable dans la catégorie boisson. Je suis +persuadé que si vous le rencontriez en paradis (à supposer la +vraisemblance du fait), ses premiers mots, à votre vue, seraient: + +--Quelle chance de vous rencontrer ici, vieux camarade! J’ai découvert +un établissement épatant, tourné le coin, où on vous servira un vrai +nectar, je ne vous dis que ça. + +Dans le cas actuel, toutefois, en ce qui regardait le camping, sa façon +pratique d’envisager les choses arriva fort à point. Le camping par +temps pluvieux n’a rien d’agréable. + +C’est le soir. Vous êtes transpercé, il y a deux bons pouces d’eau dans +la cale, et toutes les choses sont mouillées dans le bateau. Vous +trouvez sur la rive un endroit un peu moins fangeux que le reste, et +vous atterrissez pour déployer la tente et vous vous mettez à deux pour +entreprendre de l’assujettir. + +La toile est imbibée d’eau; elle pèse; et elle claque au vent, retombe +sur vous, s’entortille autour de votre tête: c’est à devenir enragé. +Cependant, la pluie ne cesse de tomber à flots. Ce n’est déjà pas +commode de dresser une tente par temps sec; s’il pleut, cela devient un +travail d’Hercule. Au lieu de vous aider, il vous semble que votre +collaborateur ne fait que des bêtises. A peine avez-vous proprement +assujetti votre côté, le voilà qui hale du sien, et dérange tout. + +--Hé! qu’est-ce que vous faites-là? criez-vous. + +--Mais non! c’est vous! renvoie-t-il; larguez donc un peu. + +--Pas si fort; vous avez tout détraqué, espèce d’animal! hurlez-vous. + +--Non, ce n’est pas moi, lance-t-il à son tour; mollissez votre côté! + +--Je vous dis que vous avez tout détraqué! rugissez-vous, avec bonne +envie de lui tomber dessus; et vous tirez sur vos amarres, si fort que +tous ses piquets s’en arrachent. + +--Ah! le sacré idiot! l’entendez-vous murmurer à part lui. + +Puis survient une traction farouche, qui emporte votre côté. Vous +laissez là votre maillet et vous vous disposez à aller lui dire ce que +vous pensez de toute sa conduite, mais au même instant, il se met en +route dans le même sens pour venir vous exposer sa manière de voir. Et +vous vous poursuivez en vous injuriant, tout autour de la tente, qui +finit par s’abattre en bloc. Vous restez à vous dévisager par-dessus le +désastre, puis vous vous écriez ensemble: + +--Là! c’est bien fait; qu’est-ce que je vous disais! + +Cependant le troisième, qui s’était chargé d’écoper le bateau, et qui +s’est versé de l’eau plein la manche, et qui n’a cessé de jurer tout +seul depuis dix minutes, vient s’enquérir du jeu absurde que vous jouez +et veut savoir pourquoi cette satanée tente n’est pas encore en place. + +Pour finir, d’une façon ou d’une autre elle est dressée et vous +débarquez le matériel. Inutile de songer à faire un feu de bois. Vous +allumez donc le réchaud à alcool, autour duquel on s’empresse. + +L’eau de pluie entre comme ingrédient principal dans le souper. Le pain +en comporte deux tiers, elle abonde dans le bifteck, et la confiture, le +beurre, le sel et le café se sont amalgamés avec elle pour former de la +soupe. + +Après le repas, vous constatez que votre tabac est mouillé et que vous +ne pouvez fumer. Heureusement, vous avez une bouteille de la drogue qui +égaie et enivre, si on la prend à la dose voulue, et elle vous rend le +goût de vivre nécessaire pour vous inciter à vous mettre au lit. + +Une fois endormi, vous rêvez qu’un éléphant s’est couché en plein sur +votre estomac, et que le volcan, faisant éruption, vous a projeté au +fond de la mer,--avec l’éléphant toujours paisiblement étalé sur votre +giron. Vous vous réveillez, avec l’idée qu’un événement effroyable s’est +produit en réalité. Votre première impression est que la fin du monde +est arrivée; puis vous réfléchissez que ce ne doit pas être cela, mais +plutôt des voleurs et des assassins, ou encore le feu, et vous exprimez +cette opinion suivant la méthode usitée. Nul secours ne vient, +néanmoins, et vous savez seulement que des milliers d’individus vous +bourrent de coups de pied, et que vous êtes en train de vous asphyxier. + +Vous n’êtes pas le seul à avoir des désagréments, d’ailleurs. Des cris +étouffés vous parviennent de dessous votre couche. Déterminé, en toute +occurrence, à vendre chèrement votre vie, vous vous débattez avec rage, +cognant des pieds et des poings à droite et à gauche et hurlant à pleins +poumons. A la fin, quelque chose cède, et vous vous trouvez la tête à +l’air libre. A deux pieds de vous, vous découvrez confusément une sorte +de bandit à demi-nu, tout disposé à vous trucider, et vous vous préparez +à lutter jusqu’à la mort, quand il vous vient à l’idée que ce pourrait +bien être Jim. + +--Oh! est-ce vous, dites? fait-il, vous reconnaissant aussi. + +--Oui, répondez-vous en vous frottant les yeux; qu’est-ce qui s’est +passé? + +--La tente de Billy renversée par le vent, je crois, dit-il. Où est +Bill? + +Alors vous unissez vos voix pour crier: Bill! et le sol au-dessous de +vous tremble et ondoie, et la même voix étouffée que vous avez déjà ouïe +réplique de dessous les décombres: + +--Dégagez un peu ma tête, je vous prie. + +Et Billy se dégage et apparaît, loque humaine boueuse et piétinée, et +d’humeur inutilement agressive,--car il se figure évidemment que le tout +a été fait exprès. + +Le matin vous êtes tous les trois aphones, à cause du vilain rhume que +vous avez attrapé la nuit; vous êtes également des plus susceptibles, et +vous vous injuriez réciproquement à chuchotis rauques, tout au long du +déjeuner. + +Il fut décidé en conséquence que nous coucherions dehors les nuits de +beau temps, et à l’hôtel, à l’auberge, au cabaret, tel des gens +convenables, quand il pleuvrait, ou quand le désir nous prendrait de +changer. + +Montmorency salua ce compromis de jappements approbateurs. Lui ne +raffole pas de romantique solitude. Donnez-lui plutôt du bruyant; et +même un peu de vulgaire ne lui agrée que mieux. A voir Montmorency, on +se figurerait volontiers que c’est un ange exilé sur la terre, pour une +raison quelconque retranché de l’humanité, sous les espèces d’un petit +fox-terrier. Il y a chez Montmorency une sorte d’expression: Oh-que-ce- +monde-est-méchant-et-comme-je-voudrais-faire-quelque-chose-pour-le- +rendre-meilleur-et-plus-noble, qui a déjà, paraît-il, tiré des larmes à +de pieuses vieilles personnes, ladies et gentlemen. + +Quand il s’en vint vivre à mes dépens, je n’aurais jamais cru que +j’arriverais à le garder aussi longtemps. Je restais à le considérer, +tandis que lui-même, assis sur le tapis, me considérait d’en bas, et je +songeais: «Oh! ce chien ne vivra pas. Il va être ravi aux cieux sur un +char de feu, voilà ce qui va lui arriver.» + +Mais lorsque j’eus payé pour une douzaine de poulets qu’il avait +étranglés; et que je l’eus retiré, grognant et gigotant, par la peau du +cou, hors de cent quatorze batailles de rues; et qu’un chat crevé m’eut +été présenté par une vieille femme en furie qui me traita d’assassin; et +que j’eus été appelé en justice par le voisin de la deuxième maison +comme possédant en liberté un chien féroce qui l’avait acculé dans son +réduit à outils, d’où il n’avait osé mettre le nez dehors pendant plus +de deux heures, par une nuit glaciale; et que j’eus appris que le +jardinier, à mon insu, avait gagné trente shillings en le mettant à tuer +tant de rats à la minute, alors je commençai à croire qu’en fin de +compte, on le laisserait sur terre un bout de temps. + +Aller rôder autour des écuries, et rassembler une troupe des chiens les +moins recommandables qui soient dans la ville, et les entraîner à +parcourir les bas quartiers pour se battre avec d’autres peu +recommandables chiens, telle est l’idée que Montmorency se fait de +«vivre sa vie»; et c’est pourquoi, comme je viens de le dire, il accorda +au projet auberges, cabarets et hôtels, sa vigoureuse approbation. + +La question couchage ainsi réglée à la satisfaction de tous quatre, il +ne resta plus qu’un point à discuter: que devions-nous emporter avec +nous? On commençait à en parler, lorsque Harris déclara que, pour ce +soir, il en avait assez de palabrer et nous proposa d’aller dehors nous +dérider un brin, ajoutant qu’il avait découvert un établissement, tourné +le coin, où l’on trouvait à boire un certain whisky d’Irlande qui valait +le coup. + +George avoua qu’il faisait soif (je ne l’ai jamais entendu dire le +contraire); et comme j’avais le pressentiment qu’un peu de grog bien +chaud, avec une tranche de citron, serait profitable à mes infirmités, +le débat fut, d’un commun accord ajourné au lendemain soir; et +l’assemblée mit ses chapeaux et sortit. + + + + +Chapitre III + +Dispositions réglées. Méthode de travail de Harris. Comment le vieux +père de famille installe un tableau. George émet un avis sensé. Joies du +premier bain matinal. Provisions en cas de naufrage. + + +Ainsi donc, le lendemain soir, nous nous réunîmes de nouveau, pour +discuter et régler nos plans. Harris commença. + +--Voyons, il s’agit d’abord de savoir ce que nous allons emporter. Vous, +J..., allez prendre une feuille de papier et écrire; et vous, George, le +catalogue d’alimentation, et si quelqu’un me donne un bout de crayon, +j’établirai la liste. + +C’est bien là du Harris tout pur,--toujours prêt à réclamer lui-même le +fardeau de tout, pour le mettre sur le dos des autres. + +Il me rappelle sans cesse mon pauvre oncle Podger. Quand mon oncle +Podger entreprenait de faire un petit arrangement, c’était du haut en +bas de la maison une révolution comme personne n’en a jamais vu de sa +vie. Un tableau venait d’arriver de chez l’encadreur, et se trouvait +dans la salle à manger, en attendant d’être posé. Tante Podger demandait +ce qu’il faillait en faire, et oncle Podger répondait: + +--Oh! remettez-vous-en à moi. Que personne ne s’en occupe. Je me charge +de tout. + +Et puis il retirait sa redingote et se mettait à la besogne. Il envoyait +la bonne chercher six pence de clous, et puis faisait courir après elle +un des garçons pour lui dire de quelle taille les clous; et de proche en +proche, il mettait tout le monde sur pied et la maison en branle-bas. + +--Allons, Will, cherchez-moi un marteau, criait-il; et vous, Tom, +apportez-moi la règle; et j’aurai besoin de l’escabeau pour monter +dessus; et après tout, non, mieux vaut me donner une chaise de cuisine; +Jim! vous allez courir chez Mr Goggles, et lui direz que: Papa le salue +bien, il espère que sa jambe va mieux; et il le prie de vouloir bien lui +prêter son niveau d’eau... Maria! ne vous en allez pas, car j’aurai +besoin de quelqu’un pour me tenir la lumière, et quand la bonne sera +rentrée, elle retournera aussitôt chercher un bout de cordelière à +tableau; Tom!--où est Tom?--Tom, venez ici; j’ai besoin de vous: vous me +tendrez le tableau. + +Et alors il soulevait le tableau, et le laissait choir et le tableau +s’échappait du cadre, et en essayant de sauver la glace, il se coupait; +et alors il bondissait à travers la pièce, cherchant son mouchoir. Il ne +trouvait pas son mouchoir, pour la bonne raison que son mouchoir était +dans la poche de la redingote qu’il venait d’ôter, et qu’il ne savait +plus où il avait posé la redingote, et toute la maison devait abandonner +la recherche de ses outils pour se mettre à celle de la redingote; et +cependant il se trémoussait et les harcelait à la ronde: + +--N’y a-t-il donc personne dans toute la maison qui sache où est ma +redingote? De ma vie je n’ai vu de pareils empotés!--non, ma parole! +Vous voilà six!--et vous êtes incapables de trouver une redingote que +j’ai ôtée il n’y a pas cinq minutes! Ma foi, de tous les... + +Alors il se levait, et découvrait qu’il était assis dessus, et il +s’écriait: + +--Oh! ne vous donnez plus la peine! Je viens de la trouver tout seul. +Autant vaudrait demander au chat de trouver quelque chose que de +s’attendre à ce que vous autres le trouviez. + +Et quand on avait passé une demi-heure à lui panser le doigt, et qu’on +avait acheté une nouvelle glace, et que les outils, et l’échelle, et la +chaise, et la chandelle étaient prêts, c’était une nouvelle alerte, +toute la maisonnée, y compris la femme de ménage, se rangeait en +demi-cercle, prête à l’aider. Il fallait se mettre à deux pour tenir la +chaise, et un troisième l’aidait à monter dessus, et l’y maintenait, et +un quatrième lui avançait un clou, et un cinquième lui tendait le +marteau, et il prenait le clou et le laissait tomber. + +--Bon! disait-il, d’un air furieux, voilà le clou perdu. + +Et il nous fallait tous nous mettre à genoux pour le chercher à tâtons, +cependant qu’il restait sur sa chaise en grommelant et nous demandant si +on allait le tenir là toute la soirée. + +Le clou se retrouvait enfin, mais cette fois c’était le marteau qu’on +avait perdu. + +--Où est le marteau? Qu’ai-je fait du marteau? Bon Dieu! Vous voilà sept +à bayer aux corneilles autour de moi, et vous ne savez pas ce que j’ai +fait du marteau! + +On lui retrouvait son marteau, mais alors il n’arrivait plus à retrouver +la marque qu’il avait faite sur le mur pour savoir où enfoncer le clou, +et nous montions l’un après l’autre sur la chaise, à côté de lui, pour +tâcher de le découvrir; et nous l’apercevions chacun à une place +différente, et il nous traitait tous d’imbéciles, l’un après l’autre, et +nous faisait descendre. Et il prenait la règle, et remesurait, et +constatait qu’il fallait la moitié de 31 pouces et trois huitièmes à +partir du coin, et il tentait de faire le calcul mentalement, et il +perdait la tête. + +Et nous essayions tous de faire le calcul mentalement, et arrivions tous +à des résultats différents, et chacun se moquait des autres. Et dans le +tohu-bohu général, on oubliait le nombre primitif, et l’oncle Podger +était obligé de mesurer à nouveau. + +Il se servait d’un bout de ficelle, cette fois, et au moment +psychologique, où le vieux godichon se penchait en dehors de la chaise +sous un angle de 45 degrés en s’efforçant d’atteindre un point situé +trois pouces au delà de sa portée maxima, la ficelle glissait, et il +s’étalait sur le piano, d’où résultait un bien joli effet musical, grâce +à la soudaineté avec laquelle son crâne et son corps frappaient toutes +les touches à la fois. + +Et tante Maria disait qu’un tel langage en présence des enfants était +inadmissible. + +Enfin, l’oncle Podger avait de nouveau déterminé l’endroit, et posait la +pointe du clou dessus, à l’aide de la main gauche, et saisissait le +marteau de la main droite. Et, du premier coup, il s’écrasait le pouce, +et laissait tomber le marteau, avec un hurlement, sur les orteils de +quelqu’un. + +Tante Maria faisait remarquer avec douceur que, la prochaine fois que +l’oncle Podger aurait à planter un clou dans le mur, elle espérait qu’il +le lui ferait savoir en temps, et elle prendrait ses dispositions pour +aller passer une huitaine chez sa mère en attendant qu’il eût fini. + +--Oh! vous, les femmes, vous en faites toujours, des chichis, pour rien! +répliquait l’oncle Podger, en se relevant. Si moi, j’aime m’occuper un +peu de la sorte... + +Et alors il s’y reprenait à nouveau, et, au deuxième coup, le clou tout +entier passait outre le plâtre, avec la moitié du marteau, et l’oncle +Podger se trouvait projeté contre le mur avec une force quasi suffisante +à lui aplatir le nez. + +Alors il nous fallait retrouver la règle et la ficelle, et on faisait un +nouveau trou; et vers minuit, le tableau était posé,--tout de guingois +et instable, tandis que tout alentour, sur plusieurs yards carrés, le +mur semblait avoir été passé au râteau, et que chacun était mortellement +éreinté et malheureux,--à l’exception de l’oncle Podger. + +--Eh bien, voilà! prononçait-il, en descendant pesamment de la chaise, +en plein sur les doigts de pied de la femme de ménage, et contemplant +avec une fierté non dissimulée le dégât qu’il avait commis. Il y a, ma +foi, des gens qui feraient venir un ouvrier pour un petit ouvrage comme +ça! + +Harris sera plus tard exactement du même calibre, je le sais et le lui +répète. Je lui répondis que je ne lui permettrais pas de se livrer à un +tel travail. J’ajoutai: + +--Non; prenez, vous, le papier, le crayon, et le catalogue, et George +mettra au net, et je ferai le choix. + +La première liste que nous élaborâmes dut être écartée. D’évidence, les +biefs de la Haute-Tamise étaient d’un tirant d’eau insuffisant pour +admettre un bateau contenant les objets notés comme indispensables: la +liste fut donc déchirée, et on se prépara à en faire une autre. + +George prononça: + +--Savez-vous bien que nous n’y sommes pas du tout? Ce qu’il nous faut +chercher, ce ne sont pas les objets dont nous avons besoin, mais bien +ceux dont nous ne pouvons nous passer. + +George se montre parfois plein de sens. On peut s’en étonner. Mais +c’était là d’authentique sagesse, non seulement dans le cas actuel, mais +par rapport à notre voyage sur le fleuve de la vie en général. Combien, +pour ce voyage, encombrent le bateau, jusqu’à le mettre en danger de +sombrer, d’un assortiment de vanités qu’ils croient indispensables à +l’agrément et à la commodité du trajet, mais qui ne sont en réalité que +surcharge vaine! + +Comme ils empilent jusqu’à hauteur du mât, sur le pauvre petit esquif, +beaux habits et grandes maisons, domesticité inutile, avec une horde +d’amis feints qui ne se soucient pas d’eux pour quatre sous; +divertissements coûteux qui n’amusent personne, cérémonies et modes, +faux-semblants et ostentation, et surtout--oh! le plus pesant, le plus +fol encombrement de tous!--la crainte de ce que va dire le voisin, les +luxes uniquement gênants, les plaisirs fastidieux, la parade creuse qui, +tel le carcan de fer réservé jadis aux criminels, garrotte et fait +saigner la tête douloureuse qui le porte! + +Au rebut, tout cela, frère, au rebut! Par-dessus bord! Cela rend +l’esquif si pesant que vous défaillez presque sur vos avirons. Cela +l’encombre et rend la manœuvre si périlleuse que vous ne connaissez pas +une minute libre d’inquiétude et de souci, vous ne vous accordez jamais +un instant de relâche pour rêver en paix,--ni le loisir de regarder les +ombres que la brise légère promène sur les eaux, les rais étincelants du +soleil jouant sur les vaguelettes, les grands arbres qui, de la berge, +contemplent leurs reflets, le vert et l’or des bois, les lis blancs et +jaunes, les ondulations pensives des roseaux, les joncs, les orchidées, +les bleus myosotis. + +Par-dessus bord l’encombrement, frère! Que votre esquif de la vie soit +léger, qu’il porte seulement le nécessaire, une demeure intime et des +plaisirs simples, un ou deux amis dignes de ce nom, un être qui vous +aime et que vous aimiez, un chat, un chien, une pipe ou deux, de quoi +manger et de quoi vous vêtir à votre suffisance et un peu plus à boire, +car la soif est chose nuisible. + +Alors, vous le verrez, l’esquif est plus facile à conduire, il est moins +susceptible de chavirer, et il vous importera moins qu’il vienne à +chavirer; de bonne et simple marchandise ne craint pas l’eau. Vous aurez +le temps de penser aussi bien que de travailler. Le temps de boire au +grand soleil de la vie,--le temps d’écouter la musique éolienne que la +brise divine tire des cœurs sonores qui nous entourent,--le temps... + +Je vous demande pardon, en vérité. J’avais tout-à-fait oublié. + +Donc, on s’en remit à George de dresser la liste, et il commença. + +--Ne prenons pas de tente, proposa-t-il; nous aurons une bâche sur le +bateau. C’est tellement plus simple et commode. + +L’idée nous parut bonne, et elle fut adoptée. Je ne sais si vous avez +déjà vu ce que je veux dire. Vous installez par-dessus le bateau des +cerceaux de fer, que vous recouvrez d’une vaste toile, assujettie du bas +tout le tour, de la proue à la poupe, et cela convertit le bateau en une +sorte de petite maison, délicieusement intime, quoique un peu bien +renfermée; mais tout a ses inconvénients, comme disait celui dont la +belle-mère venait de mourir, et à qui l’on présentait la note de +l’enterrement. + +George décréta que, cela étant, il nous fallait une couverture chacun, +une lampe, du savon, brosse et peigne (en commun), une brosse à dents +(chacun), un bassin, de la poudre dentifrice, de quoi se raser, et une +couple de serviettes en tissu éponge pour le bain. Je noterai ici que +l’on fait toujours des préparatifs démesurés pour se baigner quand on va +n’importe où dans le voisinage de l’eau, mais qu’on ne se baigne guère +lorsqu’on y est. + +Même chose quand on va au bord de la mer. Je suis toujours résolu--quand +c’est de Londres que je vois les choses, à me lever très tôt chaque +matin, pour aller faire un plongeon avant de déjeuner, et j’emballe +religieusement un maillot et une serviette de bain. Je choisis toujours +des maillots de bain rouges. Je me vois bien en maillot rouge. Cela +convient à mon genre de beauté. Mais une fois au bord de la mer, je +m’aperçois que ce bain matinal ne m’est plus à beaucoup près aussi +indispensable que je le croyais en ville. + +Au contraire, je sens que j’ai besoin de rester couché jusqu’au dernier +moment, et de descendre alors pour déjeuner. Une fois ou deux la vertu a +triomphé, je me suis levé à six heures et sommairement vêtu, et, +prenant, maillot et serviette, je me suis mis en chemin à contre-cœur. + +Mais ce fut loin d’être agréable. Il paraît qu’on me réserve un vent +d’est particulièrement âpre, fait sur mesure pour moi, quand je vais me +baigner le matin de bonne heure; on trie tous les cailloux cornus pour +les mettre par-dessus les autres, on affûte les rochers, on en saupoudre +les aspérités d’une légère couche de sable, de façon à me les +dissimuler, et on retire la mer pour la transporter à deux milles loin, +afin que je doive me serrer entre mes bras et galoper, grelottant, à +travers six pouces d’eau. Et quand j’arrive à la mer, elle est glacée et +aussi désagréable que possible. + +Une énorme vague me roule et me dépose sur mon séant, avec une parfaite +brutalité, à même un roc qu’on a mis là tout juste à mon intention. Et +avant que j’aie pu crier: Aïe, et me rendre compte des dégâts, la vague +retourne et m’emporte au large. Je me mets à nager frénétiquement vers +le rivage, me demandant si je reverrai jamais ma demeure et mes amis, et +regrettant de n’avoir pas été plus affectueux envers ma petite sœur +quand j’étais enfant. Je viens juste d’abandonner tout espoir, +lorsqu’une vague, en se retirant, me laisse plaqué sur le sable comme +une étoile de mer. Je me relève, et, me retournant, découvre que je +viens de nager comme un perdu dans deux pieds d’eau. Je refais un temps +de galop, me rhabille, et rentre à l’hôtel, où il me faut paraître +enchanté du bain. + +Quant à nous, chacun se montrait tout disposé à tirer sa coupe +longuement chaque matin. Au dire de George, c’était un tel plaisir que +de s’éveiller dans le bateau en pleine fraîcheur matinale, et de plonger +dans l’eau limpide du fleuve! D’après Harris, rien ne vaut quelques +brasses avant le déjeuner pour vous mettre en appétit. George déclara +que si les bains devaient avoir comme résultat de faire manger Harris +plus qu’à son ordinaire, il s’insurgeait contre l’hypothèse de lui en +voir prendre un seul. + +La corvée, dit-il, serait déjà suffisamment rude, de remorquer contre le +courant de quoi nourrir Harris dans les conditions normales. + +Je fis comprendre à George, néanmoins, tout l’agrément qu’il y aurait à +avoir dans le bateau un Harris propre et frais, même si nous devions +pour cela emporter quelques cents livres de provisions en supplément; je +l’amenai à partager mon point de vue, et il cessa de s’opposer au bain +de Harris. + +Conclusion finale: nous emporterions trois serviettes de bain, afin de +ne pas nous faire attendre l’un l’autre. + +Quant aux vêtements, George affirma que deux complets de flanelle +seraient assez, car nous pourrions les laver nous-mêmes, dans le +courant, une fois sales. On lui demanda s’il avait jamais essayé de +laver des flanelles dans le courant, et il répondit: Non, pas +précisément lui, mais de ses amis l’avaient fait et c’était relativement +facile. Harris et moi eûmes la faiblesse d’admettre qu’il s’y +connaissait, et que trois honorables jeunes gens sans situation ni +influence, et inexperts en buanderie, pourraient véritablement blanchir +leurs chemises et pantalons dans la Tamise à l’aide d’un morceau de +savon. + +Nous ne devions guère tarder à apprendre, à nos dépens, que George était +un sinistre farceur et qu’il ignorait évidemment le premier mot du +lessivage. Si vous aviez vu ces vêtements après!... Mais, comme disent +les romans-feuilletons, nous anticipons. + +George nous persuada d’emporter des sous-vêtements de rechange, et +abondance de chaussettes, pour le cas où nous chavirerions; abondance de +mouchoirs de poche, aussi, car ils pourraient venir à point pour essuyer +les objets, et une paire de chaussures de cuir, en sus de nos sandales +de canot, toujours en cas de naufrage. + + + + +Chapitre IV + +La question nourriture. Objections contre le pétrole considéré comme +atmosphère. Le fromage, précieux compagnon de route. Une épouse +abandonne le domicile conjugal. Autres provisions pour le cas de +naufrage. J’emballe. Perversité des brosses à dents. George et Harris +emballent. Déplorable conduite de Montmorency. Repos bien gagné. + + +Nous agitâmes ensuite la question nourriture. + +George dit: + +--Commençons par le petit déjeuner (George est très pratique). Or, pour +le petit déjeuner, nous prendrons une poêle à frire. (Indigeste! se +récria Harris; mais on le pria seulement de ne pas faire l’imbécile, et +George continua:) une théière et une bouilloire, plus un réchaud à +esprit-de-vin. + +--Pas de pétrole, dit George, avec un regard significatif; et Harris et +moi fîmes chorus. + +Nous avions une fois emporté un réchaud à pétrole; mais «plus jamais». +Nous avions cru vivre dans une raffinerie de pétrole, cette semaine-là. +Ce qu’il suintait, ce pétrole! Je ne connais pas de substance comparable +au pétrole pour ce qui est de suinter. Nous l’avions placé tout à +l’avant du canot, et, de là, il suintait jusqu’au gouvernail, imprégnait +le bateau tout entier et chaque chose qu’il trouvait sur son chemin. Il +suintait sur le fleuve. Il saturait le paysage et empuantissait +l’atmosphère. C’était tantôt un vent d’ouest pétrolifère qui soufflait, +et parfois un vent pétrolifère de l’est, ou bien du nord soufflait un +vent pétrolifère, quand ce n’était pas un vent pétrolifère du sud. Mais +qu’il arrivât des neiges arctiques ou qu’il eût pris naissance sur +l’étendue des sables du désert, il nous arrivait également chargé du +parfum de l’huile de pétrole. + +Les émanations de ce pétrole imbibaient désastreusement jusqu’aux +couchers de soleil; et les clairs de lune au pétrole étaient vraiment +fétides. + +A Marlow, nous tentâmes de lui échapper. Laissant le bateau contre le +pont, nous allâmes nous promener par la ville. Mais il nous poursuivait. +La ville entière était infectée de pétrole. Nous traversâmes le +cimetière, et on eût dit que les morts avaient été enterrés dans du +pétrole. La grand’rue empestait le pétrole, à se demander comment on +pouvait bien habiter là. Nous fîmes mille après mille sur la route de +Birmingham; mais en vain: tout le pays était saturé de pétrole. + +Vers la fin de cette excursion, nous nous réunîmes à minuit dans un +champ solitaire, sous un chêne maudit, et nous engageâmes par un serment +redoutable (nous avions déjà toute la semaine juré contre la chose d’une +façon normale et modérée, mais à présent c’était sérieux) par un serment +redoutable, dis-je, de ne jamais plus emporter avec nous de pétrole dans +un canot, sauf, bien entendu, en cas de maladie. + +Cette fois-ci, donc, nous nous résignâmes à l’alcool dénaturé. Ce n’est +déjà guère fameux. Il en résulte du pâté dénaturé et du gâteau dénaturé. +Mais l’alcool dénaturé est, à haute dose, plus sain à l’organisme que le +pétrole. + +Comme autres accessoires du petit déjeuner, George proposa œufs et lard, +faciles à cuisiner, viande froide, thé, pain et beurre, confiture. Pour +déjeuner, dit-il, nous aurions biscuit de mer, mais pas de fromage. Le +fromage, comme le pétrole, est trop envahissant. Il n’y en a que pour +lui dans tout le bateau. Il pénètre dans le garde-manger et donne un +goût de fromage à tout ce qui s’y trouve. On ne sait plus si l’on +ingurgite de la tarte aux pommes, de la saucisse de Francfort, ou des +fraises à la crème. Tout vous semble fromage. Il y a trop d’odeur dans +le fromage. + +Cela me rappelle un de mes amis qui avait acheté une paire de fromages à +Liverpool. C’étaient d’admirables fromages, moelleux et faits à point, +et répandant autour d’eux un fumet de la force de deux cents +chevaux-vapeur qu’on aurait pu garantir sur facture comme portant à +trois milles et jetant bas son homme à deux cents yards. J’étais alors à +Liverpool, et mon ami me demanda si cela ne me dérangeait pas de les +emporter à Londres avec moi, car lui-même n’y viendrait pas avant un +jour ou deux, et, à son avis, les fromages ne pouvaient attendre plus +longtemps. + +--Oh, avec plaisir, cher ami, avec plaisir. + +J’allai chercher les fromages et les emmenai dans un cab. C’était une +ferraillante guimbarde, traînée par un somnambule poussif et couronné, +que son propriétaire dans un moment de lyrisme, au cours de la +conversation, baptisa cheval. Je déposai les fromages sur l’impériale, +et nous nous mîmes en route à une allure qui eût fait honneur au plus +rapide rouleau à vapeur construit jusqu’à ce jour, et tout alla aussi +gaiement qu’un glas d’enterrement, jusque tourné le coin. Là, le vent +apporta une bouffée de ces fromages en plein sur notre coursier. Il fut +réveillé du coup, et, hennissant de terreur, s’élança à trois milles à +l’heure. Le vent continuait de souffler dans sa direction, et avant +d’être au bout de la rue, il filait à la vitesse de presque quatre +milles à l’heure, laissant derrière lui les stropiats et les vieilles +dames obèses. + +Il fallut deux commissionnaires, en outre du cocher, pour le contenir à +la gare; et je doute même qu’ils y seraient parvenus, si l’un d’eux +n’avait eu la présence d’esprit de lui jeter un mouchoir de poche sur le +nez, et d’allumer un bout de papier d’Arménie. + +Je pris mon billet, et m’avançai triomphalement sur le quai, avec mes +fromages, tandis que les gens se reculaient respectueusement sur mon +passage. Le train était comble, et je dus monter dans un compartiment où +on était déjà sept. Un vieux gentleman grincheux protesta, mais je +montai quand même et, déposant les fromages dans le filet, me casai avec +un gracieux sourire, en disant que la journée était chaude. Quelques +minutes s’écoulèrent, et puis le vieux gentleman commença à s’agiter. + +--Ça sent le renfermé, ici, dit-il. + +--On étouffe, positivement, ajouta son voisin. + +Et alors tous deux se mirent à renifler, et au troisième reniflement il +leur prit une suffocation, et, se levant sans un mot de plus, ils +sortirent. Ensuite une grosse dame se leva, disant que c’était une honte +de traiter de la sorte une respectable mère de famille, et elle +rassembla une valise et sept paquets, et sortit. Les quatre voyageurs +restant tinrent bon un moment, puis un individu à mine grave, assis dans +un coin, et que son costume et son aspect général semblaient désigner +comme entrepreneur de pompes funèbres dit que cela faisait penser à un +cadavre d’enfant; et les trois autres voyageurs se levèrent tous à la +fois, et se bousculèrent à la porte. + +Je souris au gentleman en noir, et lui dis que nous allions sans doute +avoir le compartiment pour nous seuls; et il rit aimablement, et +répondit que certaines gens faisaient bien des embarras pour peu de +chose. Mais même lui se déprima singulièrement en cours de route; aussi, +en arrivant à Crewe, je lui offris d’aller prendre un verre. Il accepta, +et nous nous frayâmes un chemin jusqu’au buffet, où nous criâmes et +tempêtâmes et frappâmes de nos parapluies pendant un quart d’heure; à la +fin, une jeune personne vint nous demander si nous désirions quelque +chose. + +--Que prenez-vous? dis-je, m’adressant à mon ami. + +--Je prendrai pour une demi-couronne[3] de cognac sec, s’il vous plaît, +Mademoiselle, répondit-il. + + [3] La demi-couronne correspond à notre ancien écu de 3 francs. + +Et quand il eut bu, il sortit tranquillement et monta dans une autre +voiture, ce que je trouvai abject. + +A partir de Crewe, j’eus le compartiment à moi seul, bien que le train +fût bondé. Lors des arrêts dans les gares, les gens, à la vue de mon +compartiment vide, allaient pour s’y précipiter. «Par ici, Maria; venez, +il y a autant de place qu’on veut!» + +--«Ça va bien, Tom; montons ici,» criait-on. Et tous accouraient, +chargés de lourdes valises, et luttaient devant la portière à qui +monterait le premier. Et quelqu’un ouvrait la portière et franchissait +le marchepied,--pour retomber dans les bras de celui qui était derrière +lui; et tous s’approchaient, et après avoir flairé, ils prenaient la +fuite et se faufilaient dans d’autres voitures, ou payaient le +déclassement, et allaient en première. + +De la gare d’Euston, je portai les fromages chez mon ami. Quand sa femme +fut entrée dans la pièce, elle huma l’air un instant. Puis elle me dit: + +--Qu’est-ce que c’est? Avouez-moi tout. + +Je répondis: + +--Ce sont des fromages. Tom les a achetés à Liverpool, et m’a prié de +les apporter avec moi. + +Et j’ajoutais que j’espérais bien qu’elle comprendrait que je n’y étais +pour rien; et elle répondit qu’elle n’en doutait pas, mais qu’elle +dirait son fait à Tom dès son retour. + +Mon ami fut retenu à Liverpool plus longtemps qu’il ne l’avait cru, et +trois jours plus tard, comme il n’était pas rentré, sa femme vint me +trouver. Elle me dit: + +--Qu’est-ce que Tom vous a dit au sujet de ces fromages? + +Je répondis que ses instructions étaient de les tenir en lieu frais, et +que personne n’y devait toucher. + +Elle dit: + +--Nul danger que personne y touche. Les avait-il sentis? + +J’en étais persuadé, et j’ajoutai qu’il paraissait tenir beaucoup à eux. + +--Vous croyez qu’il serait très mécontent, interrogea-t-elle, si je +donnais une livre sterling à un homme pour qu’il les emportât afin de +les enterrer? + +Je répondis qu’en ce cas on ne le verrait plus rire de sa vie. + +Une idée lui vint. Elle dit: + +--Cela vous ennuierait-il de les garder? Je les ferai porter chez vous. + +--Madame, répliquai-je, pour ce qui est de moi, j’adore le parfum du +fromage, et mon voyage de l’autre jour en leur compagnie depuis +Liverpool restera pour toujours dans mon souvenir comme l’heureuse +conclusion de vacances agréables. Mais, dans ce monde, il nous faut +considérer autrui. La dame sous le toit de qui j’ai l’honneur de résider +est une veuve, et, autant que je sache, possiblement aussi une +orpheline. Elle a une manière forte, je dirai même éloquente, de +s’opposer, comme elle dit, à ce qu’on «lui en impose». La présence des +fromages de votre mari dans sa maison, je le crains, lui en imposerait +trop, et il ne sera pas dit que j’en aurai imposé à la veuve et à +l’orpheline. + +--Eh bien alors, dit la femme de mon ami, se levant, il ne me reste plus +qu’à emmener les enfants et aller à l’hôtel attendre que ces fromages +soient mangés. Je renonce à vivre plus longtemps sous le même toit +qu’eux. + +Elle tint parole, laissant la maison à la garde de la femme de ménage. +Celle-ci, lorsqu’on lui demanda si elle pourrait supporter l’odeur, +répondit: «Quelle odeur?» et quand on lui eut mis le nez sur les +fromages en lui disant de renifler fort, elle dit qu’elle arrivait à +percevoir un léger parfum de melon. D’où il fut conclu qu’il ne +résulterait pas grand mal pour cette femme de pareille atmosphère, et on +l’y laissa. + +La note de l’hôtel s’éleva à cinquante guinées; et mon ami, tout calcul +fait, constata que les fromages lui revenaient à huit livres sterling et +six pence la livre. Il ajouta qu’il adorait en effet le fromage, mais +que ceux-ci étaient au-dessus de ses moyens. Il résolut donc de s’en +débarrasser. Il les jeta dans le canal; mais il lui fallut les repêcher, +car les hommes des bélandres se plaignirent. Ils disaient que cela les +faisait tomber en pâmoison. Ensuite, il les emporta par une nuit noire +et les abandonna dans le cimetière paroissial. Mais le _coroner_[4] les +découvrit et fit un raffut terrible. + + [4] Officier de police judiciaire chargé de faire les enquêtes dans + les cas de morts violentes ou accidentelles, d’incendie, etc. + +Il prétendit que c’était une machination pour lui ôter le pain de la +bouche, en réveillant les morts. + +Mon ami s’en débarrassa pour finir, en les emportant au bord de la mer +et en les enterrant sur la plage. L’endroit en acquit une réputation +considérable. Les villégiateurs disaient que jamais auparavant ils +n’avaient remarqué dans l’air une telle vivacité, et les gens faibles de +la poitrine et atteints de consomption s’y pressaient encore bien des +années après. + +Malgré mon goût pour le fromage, donc, je tins que George était dans son +droit en refusant d’en prendre à bord. + +--Nous n’avons pas besoin de prendre le thé, dit George (les traits de +Harris se décomposèrent à ces paroles); mais nous aurons un bon petit +repas tout simple à la bonne franquette à sept heures: dîner, thé et +souper combinés. + +Harris retrouva quelque gaîté. George proposa des conserves de viande et +de fruits, charcuterie, tomates, légumes verts. Comme boisson, nous +adoptâmes une certaine merveilleuse mixture concentrée de Harris, qui, +mélangée d’eau, prenait le nom de limonade, abondance de thé, plus une +bouteille de whisky, pour le cas, dit George, où nous ferions naufrage. + +A mon avis, George insistait par trop sur l’idée de naufrage. Je +trouvais fâcheuse cette disposition d’esprit au début d’une excursion. + +Mais je fus tout à fait d’accord pour emporter le whisky. + +Nous ne prîmes ni bière ni vin. L’un et l’autre sont une erreur, en +rivière. Cela vous rend lourd et somnolent. Un verre dans la soirée, +lorsque vous faites une tournée par la ville et que vous lorgnez les +filles, cela va; mais n’allez pas en boire quand le soleil vous tape sur +le crâne et que vous devez vous livrer à un exercice violent. + +Nous fîmes une liste des objets à emporter, et elle avait atteint une +jolie longueur avant qu’on se séparât, ce soir-là. Le lendemain, +vendredi, le tout fut rassemblé, et nous nous retrouvâmes dans la soirée +pour l’emballage. Nous avions une grosse valise «Gladstone» pour les +vêtements, et une couple de paniers pour les victuailles et les +ustensiles de cuisine. On poussa la table contre la fenêtre, on empila +les choses en un tas au milieu du parquet, et on s’assit à l’entour pour +les considérer. + +Je me chargeai d’emballer. + +Je me flatte d’être bon emballeur. Emballer est une de ces mille choses +que je suis persuadé connaître mieux que n’importe qui au monde. (Je +suis étonné moi-même, quelquefois, devant la multiplicité de ces +choses.) Je persuadai à George et Harris qu’ils feraient mieux de s’en +remettre tout à fait à moi. Ils acceptèrent avec un empressement qui +avait quelque chose de peu naturel. George alluma une pipe et s’allongea +sur la bergère, Harris installa ses jambes sur la table et alluma un +cigare. + +Ce n’était pas ainsi que je l’entendais. Ce que je voulais dire, en +fait, c’était que je dirigerais les opérations, et que Harris et George +manœuvreraient sous mes ordres, tandis que je les invectiverais de temps +en temps avec un «Oh! espèce de...!»--«Allons, laissez-moi +faire»--«Dieu! que vous êtes bête!» pour les dresser, comme il sied. +Leur façon de prendre les choses m’agaça. Rien ne m’agace plus que de +voir les autres assis à ne rien faire pendant que je travaille. + +J’ai habité une fois avec un camarade qui avait le don de m’exaspérer. +Il fainéantait sur le sofa et me regardait m’occuper, des heures de +suite, me suivant des veux tout autour de la pièce, n’importe où +j’allais. Il affirmait que cela lui faisait le plus grand bien de me +voir ainsi me donner du mouvement. Car mon exemple lui démontrait que la +vie n’est pas un vain songe où l’on doit bayer aux corneilles, mais une +noble tâche pleine de devoirs et de labeur sévère. Il se demandait +comment il avait pu se passer de moi si longtemps, et n’avoir eu +personne de laborieux à contempler. + +Or, je n’admets pas ce procédé. Il m’est impossible de rester tranquille +et de voir mon prochain trimer comme un esclave. Il me faut alors me +lever et présider à son ouvrage, le suivre, les mains dans les poches, +et lui dire ce qu’il doit faire. Tel est mon caractère énergique je n’y +peux rien. + +Cependant, je ne dis mot, et commençai l’emballage. Ce fut plus long que +je ne l’aurais cru; mais finalement je vins à bout de la valise. Je +m’assis dessus et bouclai les courroies. + +--Vous ne mettez pas vos bottines dedans? dit Harris. + +Je m’aperçus, d’un coup d’œil, que je les avais oubliées. Voilà bien +Harris. Il n’aurait pas dit un mot avant d’avoir vu la valise fermée et +bouclée, naturellement. Et George se mit à rire à pleines mâchoires,--de +son rire bruyant, absurde, qui m’exaspère tellement. + +Je rouvris la valise et y introduisis mes bottines. Mais alors, juste au +moment de la refermer, un doute affreux m’envahit. Avais-je emballé ma +brosse à dents? Je ne sais comment cela se fait, mais je ne sais jamais +si j’ai emballé ma brosse à dents. + +Ma brosse à dents est un objet qui me hante en voyage et empoisonne ma +vie. Je rêve que je ne l’ai pas emballée, et m’éveille avec une sueur +froide, et sors de mon lit pour chercher après. Et le matin, je +l’emballe avant de m’en être servi, et il me faut re-déballer pour +l’avoir, et c’est toujours le dernier objet que je tire de la valise; +puis je remballe, et je l’oublie, et il me faut grimper quatre à quatre +au dernier moment pour la prendre, et je l’emporte à la gare, enveloppée +dans mon mouchoir de poche. + +Bien entendu, cette fois-ci, je fus obligé de retourner tout, sans +parvenir à mettre la main dessus. C’est dans un état analogue à ce +pêle-mêle que devait être le monde avant sa création, durant le règne du +chaos. Bien entendu, je mis la main dix-huit fois sur celles de George +et de Harris, mais impossible de rencontrer la mienne. Je replaçai les +objets, un par un, et les secouai tous, séparément. Enfin, je la +découvris dans une bottine. Je remballai une fois de plus. + +Lorsque j’eus fini, George demanda si le savon était dedans. Je lui +répondis d’aller se faire pendre, et que peu m’importait que le savon +fût dedans ou non; et je fermai violemment la valise et la bouclai. Mais +je m’aperçus que j’y avais enfermé ma blague à tabac, et je dus la +rouvrir. Elle fut close finalement à dix heures cinq du soir, et il +restait les paniers à faire. Harris dit que notre départ devant avoir +lieu dans moins de douze heures, il croyait bon d’effectuer le reste de +l’opération lui-même, avec George. J’acceptai et m’assis, et leur +tintouin commença. + +Ils se mirent à la besogne d’un cœur léger, persuadés sans nul doute +qu’ils allaient m’en remontrer. Je m’abstins de tout commentaire: +j’attendais. Lorsque George sera pendu, Harris restera le pire emballeur +de ce monde. Je considérai les piles d’assiettes et de jattes, et les +bouilloires, et les bouteilles, et les pots, et les pâtés, et les +réchauds, et les gâteaux, et les tomates, etc., et pressentis que cela +ne tarderait pas à devenir joyeux. + +Et en effet. Ils commencèrent par casser une jatte. Ce fut leur premier +ouvrage. Ils le firent juste pour montrer ce qu’ils _savaient_ faire, et +pour éveiller l’intérêt. + +Puis Harris plaça la confiture de fraises au-dessus d’une tomate, qui +fut mise en capilotade. Il leur fallut la ramasser à la petite cuiller. + +Ensuite ce fut le tour de George, qui piétina sur le beurre. Je ne dis +rien, mais je me rapprochai et m’assis sur le bord de la table pour les +regarder faire. Rien de ce que j’aurais pu dire n’eût été autant capable +de les exaspérer. Je m’en aperçus. Ils devenaient nerveux et inquiets, +marchaient sur les choses, ou les posaient derrière eux, et ne les +retrouvaient plus ensuite lorsqu’ils en avaient besoin; et ils +emballaient les pâtés au fond, et mettaient par-dessus les objets +lourds, ce qui écrabouillait les pâtés. + +Ils renversèrent du sel sur tout, et pour ce qui est du beurre!... De ma +vie, je n’ai vu deux hommes en faire autant avec deux pence de beurre. +Lorsque George l’eut décollé de sa pantoufle, ils tentèrent de le +fourrer dans la bouilloire. Il ne put y entrer, et ce qui s’y en était +introduit refusa de sortir. Ils le râclèrent enfin, et le posèrent sur +une chaise, où s’assit Harris. Le beurre adhéra à sa personne, et ils le +cherchèrent par toute la pièce. + +--Je jurerais l’avoir mis sur cette chaise, dit George, contemplant le +siège vide. + +--Je vous l’ai vu faire moi-même, il n’y a pas une minute, dit Harris. + +Alors ils se remirent à le chercher par toute la pièce; puis ils se +rencontrèrent au centre, et se regardèrent, stupéfaits. + +--C’est le plus extravagant phénomène dont j’aie jamais été témoin, dit +George. + +--Un vrai miracle! dit Harris. + +Alors George fit le tour de Harris, et le découvrit. + +--Bon! mais il était là tout ce temps! s’écria-t-il avec indignation. + +--Où? s’écria Harris, en faisant volte-face. + +--Tenez-vous tranquille, nom d’un chien! rugit George, s’élançant sur +lui. + +On le détacha, et il fut emballé dans la théière. + +Montmorency était de la fête, comme de juste. L’ambition de Montmorency +dans la vie, c’est de se mettre à la traverse, et de se faire crier +dessus. S’il parvient à se faufiler où l’on n’a spécialement pas besoin +de lui, à être un parfait brouillon, et à exaspérer le monde, et à ce +qu’on lui envoie des objets à la tête, il se considère alors comme +n’ayant pas perdu sa journée. + +Faire en sorte que quelqu’un trébuche sur lui, et le maudisse pendant +une heure d’affilée, voilà son ambition la plus haute et son but; et +quand il l’a atteint, sa fatuité devient tout à fait intolérable. + +Il allait se poser sur les choses dont précisément on avait besoin pour +les emballer; et il était travaillé par l’idée fixe que, chaque fois que +Harris ou George allongeait la main, c’était pour atteindre son nez +froid et humide. Il enfonça la patte dans la confiture, il dispersa les +petites cuillers, il joua aux rats avec les citrons, et sauta dans le +panier et en étrangla trois avant que Harris pût le coiffer de la poêle +à frire. + +Harris prétendit que je l’encourageais. Je ne l’encourageais pas. Un +pareil chien n’a pas besoin d’être encouragé. C’est son péché naturel et +originel qui le fait se conduire de la sorte. + +L’emballage fut terminé à minuit trente. Harris s’assit sur le grand +panier, en émettant l’espoir qu’on ne trouverait rien de cassé. George +dit que si quelque chose devait être cassé, c’était fait,--réflexion qui +parut le réconforter. Lui aussi, déclara-t-il, avait envie d’aller se +coucher. Nous avions tous envie d’aller nous coucher. Harris devait +passer la nuit chez nous, et nous montâmes à l’étage. + +On se chamailla pour les lits, et Harris dut coucher dans le mien. Il me +demanda: + +--Préférez-vous l’intérieur ou l’extérieur? + +Je lui répondis qu’en général je préférais coucher _à l’intérieur_ d’un +lit. + +Harris déclara ma facétie un peu vieille. + +George nous interrogea: + +--A quelle heure faut-il que je vous éveille, les amis? + +Harris répliqua: + +--Sept heures. + +J’intervins: + +--Non: six. Car j’avais quelques lettres à écrire. + +Nous eûmes une discussion, Harris et moi, sur ce point, mais on finit +par couper la poire en deux, et on conclut: + +--Éveillez-nous à six heures et demie, George. + +George ne répondit pas, et nous découvrîmes qu’il dormait déjà; nous +disposâmes donc le tub de façon à ce qu’il trébuchât dedans lorsqu’il se +lèverait au matin, puis nous aussi nous mimes au lit. + + + + +Chapitre V + +Madame Poppets nous réveille. George le fainéant. L’escroquerie aux +«pronostics météorologiques». Notre bagage. Perversité du petit gamin. +On s’attroupe autour de nous. Nous partons en grande pompe, et arrivons +à Waterloo-Station. Ignorance des fonctionnaires de la compagnie du +Sud-Ouest concernant les affaires trop mondaines des trains. Nous sommes +à flot, à flot dans un léger canot. + + +Ce fut Mme Poppets qui nous éveilla le lendemain matin. Elle s’écria: + +--Savez-vous bien qu’il est près de neuf heures, messieurs? + +--Neuf quoi? fis-je, en sursaut. + +--Neuf heures, répondit-elle, par le trou de la serrure. Je ne vous +entendais pas bouger. + +Je réveillai Harris et lui annonçai l’heure. Il répliqua: + +--Je pensais que vous deviez vous lever à six heures? + +--Certainement, dis-je; pourquoi ne m’avez-vous pas éveillé? + +--Comment l’aurais-je pu, quand je dormais moi-même? rétorqua-t-il. A +présent, nous ne serons pas sur l’eau avant midi. Ça ne vaut plus la +peine de vous lever du tout. + +--Hum! repris-je, vous avez de la chance que je me lève. Si je ne vous +avais pas réveillé, vous seriez resté là toute la quinzaine. + +Nous continuâmes à nous asticoter de la sorte pendant quelques minutes, +lorsqu’un outrageux ronflement de George nous interrompit. Pour la +première fois depuis qu’on nous avait appelés, nous nous avisions de son +existence. Il était donc là,--l’homme qui nous avait demandé à quelle +heure il devait nous éveiller,--sur le dos, la bouche large ouverte, et +les genoux relevés. + +Je ne sais réellement pourquoi, mais la vue d’un autre individu en train +de dormir, dans un lit quand je suis levé, m’exaspère. Je trouve par +trop scandaleux de voir les précieuses heures de la vie d’un homme--les +inestimables moments qu’il ne retrouvera jamais--engloutis ainsi dans un +sommeil bestial. + +Ce George, par exemple, gaspillant par une hideuse fainéantise +l’inestimable don du temps; le trésor de sa vie, dont il lui sera +demandé compte, plus tard, jusqu’à la moindre seconde, lui échappant, +inemployé. Alors qu’il eût pu être levé, à se bourrer d’œufs au lard, à +agacer le chien, ou à flirter avec la domesticité, au lieu de gésir là, +l’âme enfoncée dans une opaque torpeur. + +Pensée redoutable. Il parut que Harris et moi en fûmes frappés au même +instant. Nous résolûmes de le sauver, et ce noble dessein nous fit +oublier notre querelle. Nous nous élançâmes pour lui arracher ses draps, +Harris lui envoya un grand coup de pantoufle, je lui hurlai dans +l’oreille, et il s’éveilla. + +--’s qu’i fait jour? balbutia-t-il, en se dressant sur son séant. + +--Debout, tête de lard, grosse bûche! rugit Harris. Il est dix heures +moins le quart. + +--Quoi! s’écria-t-il, en s’élançant à bas de son lit, en plein dans le +tub... Qui donc, nom d’un tonnerre, a fourré ça là? + +Nous lui affirmâmes qu’il devait être imbécile pour ne pas voir le tub. + +Nous nous mîmes à notre toilette, et, quand on en fut aux raffinements, +nous nous rappelâmes que les brosses à dents étaient emballées, ainsi +que la brosse à cheveux et le peigne (cette mienne brosse à dents me +fera mourir, décidément), et il nous fallut descendre, pour les repêcher +dans la valise. Lorsque nous eûmes fini, George réclama le rasoir +mécanique. On lui répondit qu’il eût à se passer de se faire la barbe +aujourd’hui, car on n’allait pas rouvrir cette valise encore une fois +pour lui, ni pour quelqu’un de son espèce. + +Il protesta: + +--Ne faites pas les idiots. Me voyez-vous aller dans la Cité fait comme +ça? + +C’était assurément bien triste pour la Cité, mais que nous importait la +souffrance humaine? Comme dit Harris, à son habituelle façon vulgaire, +la Cité pouvait s’aller faire f... + +Nous descendîmes pour déjeuner. Montmorency avait invité deux autres +chiens à venir le voir dehors, et ils étaient en train de se donner du +bon temps en se débattant sur le seuil. On les calma à l’aide d’un +parapluie, et l’on s’attabla devant les côtelettes et du rosbif froid. + +Harris déclara: + +--L’important, c’est de bien déjeuner. Et il débuta par une paire de +côtelettes, ajoutant qu’il les prenait tandis qu’elles étaient chaudes, +car le rosbif pouvait attendre. + +George s’empara du journal, et nous lut d’un bout à l’autre les +accidents de canotage, et les prévisions du temps. Celles-ci portaient: +«pluvieux et froid, avec des éclaircies, orages locaux çà et là, vent +d’E., avec dépression générale sur les comtés du S. (Londres et +Pas-de-Calais). Le baromètre continue à baisser». + +A mon avis, entre toutes les ridicules et irritantes inepties dont nous +sommes accablés, cette fumisterie: la prévision du temps, est la plus +pénible. Elle «prédit» tout justement ce qui est arrivé la veille ou +l’avant-veille, et tout justement l’opposé de ce qui va arriver le jour +même. + +Cela me rappelle ces miennes vacances, l’automne dernier, qui furent +complètement gâtées grâce à l’attention que nous prêtâmes au bulletin +météorologique de la gazette locale. «On peut s’attendre pour demain à +de fortes ondées, avec orages locaux,» déclarait-il le lundi. En +conséquence, nous renonçâmes à notre pique-nique, et restâmes enfermés +tout le jour, à attendre la pluie. Et la foule passait devant la maison, +s’en allant par pleins chars-à-bancs et mail-coaches, pimpants et gais +au possible, sous un soleil radieux et un ciel sans nuage. + +--Ah! disions-nous, en les considérant par la fenêtre. Ce qu’ils vont +revenir trempés! + +Et nous ricanions à l’idée de la sauce qu’ils allaient prendre, et nous +retournions attiser le feu, et nous mettre à lire, et arranger nos +spécimens d’algues et de coquillages. Vers midi, le soleil envahit la +pièce, la chaleur devint presque intolérable, et nous nous demandâmes +quand ces fortes averses et orages locaux allaient commencer. + +--Oh! cela va venir dans l’après-midi, vous verrez, nous disions-nous +l’un à l’autre. Oh! ce que ces gens vont prendre! Quelle rigolade! + +A une heure, la propriétaire vint nous demander si nous n’allions pas +sortir, par cette charmante journée. + +--Non, non, répondîmes-nous, avec un rire entendu. Pas de danger. _Nous_ +n’avons pas envie d’être saucés,--non, merci! + +L’après-midi était presque écoulé, et il n’y avait toujours pas trace de +pluie. Nous essayâmes de nous réconforter, en nous disant qu’elle +surviendrait tout d’un coup, lorsque les gens seraient déjà en route +pour revenir et loin de tout abri:--ils n’en seraient que mieux trempés. +Mais il ne tomba pas une goutte, la journée fut magnifique jusqu’au +bout, et une nuit radieuse lui succéda. + +Le lendemain matin, nous lûmes qu’il allait faire une «journée chaude, +entre beau et beau-fixe; température élevée;» et nous nous habillâmes +légèrement pour sortir. A peine étions-nous en route d’une demi-heure +qu’il se mit à pleuvoir dru, et qu’un vent glacé se leva, pluie et vent +qui durèrent toute la journée. Nous rentrâmes chez nous enrhumés, tout +cousus de rhumatismes, et bons à mettre au lit. + +Le temps est une chose qui me dépasse entièrement. Je n’y puis rien +comprendre. Le baromètre est une illusion: il vous induit en erreur +aussi bien que les pronostics des journaux. + +Il y en avait un de pendu au mur dans un hôtel d’Oxford où je logeai au +printemps dernier. Lorsque j’y arrivai, l’aiguille marquait «beau-fixe». +Dehors, la pluie tombait simplement à seaux, comme elle avait d’ailleurs +fait tout le jour; et cette contradiction me parut inadmissible. Je +tapotai le baromètre, qui fit un bond et marqua «très sec». Le garçon de +l’hôtel passait justement: il s’arrêta pour me dire qu’à son avis le +baromètre parlait de demain. Je hasardai l’opinion qu’il pensait plutôt +à la semaine avant-dernière; mais le garçon répondit qu’il ne le croyait +pas. + +Le lendemain, je tapotai de nouveau l’instrument, et il monta encore +plus haut, tandis que la pluie tombait toujours plus épaisse. Le +mercredi, j’allai derechef lui donner un coup, et l’aiguille tournant +sur son cadran, dépassa «beau-fixe» et alla buter contre l’arrêt, à bout +de course. Il faisait ce qu’il pouvait, cet instrument, mais de par sa +construction il était incapable d’annoncer sans se briser du beau temps +encore plus excessif. Son intention évidente était de monter toujours, +et de pronostiquer sécheresse, famine par siccité absolue, insolation, +simoun, et autres fléaux analogues, mais l’arrêt l’en empêchait, et il +devait se contenter de marquer ce plus banal «très sec». + +Cependant, la pluie se déversait en cataractes continues, et la partie +basse de la ville était déjà sous l’eau, car le fleuve avait débordé. + +Le garçon affirma que d’évidence nous allions avoir une série prolongée +de temps serein, _par la suite_, et il lut ce distique imprimé sur le +fronton de l’oracle: + + «Ce que je vous prédis s’est passé autrefois; + «Ce que je vous annonce sera bientôt passé.» + +Le beau temps ne vint pas du tout cet été-là. Je suppose que la +mécanique devait parler du printemps suivant. + +Il y a aussi ces autres sortes de baromètres, droits et en longueur. +Ceux-là, je n’y ai jamais vu que du feu. Il y a un côté pour hier à 10 +heures du matin, et l’autre pour aujourd’hui même heure; mais vous ne +pouvez toujours vous trouver là dès dix heures du matin, n’est-ce-pas? +Il descend ou monte pour la pluie ou le beau temps, avec plus ou moins +de vent, et si vous le tapotez, il ne vous dit rien du tout. Il vous +faut d’ailleurs réduire ses indications au niveau de la mer, et les +réduire selon la température, et même après cela, je n’entends rien à la +solution. + +Mais qu’avons-nous besoin de nous faire prédire le temps? Il nous suffit +qu’il soit mauvais quand il arrive, sans encore l’ennui de le savoir +d’avance. Le seul prophète aimable est le vieillard qui, au matin +spécialement menaçant d’un jour que nous désirerions spécialement beau, +promène autour de l’horizon un coup d’œil spécialement connaisseur, et +dit: + +--Oh non, monsieur, je crois que cela va s’éclaircir. Les nuages vont se +dissiper sans aucun doute, monsieur. + +--Ah! il sait, disons-nous, en lui souhaitant le bonjour et nous mettant +en route; c’est merveilleux ce que ces vieilles gens peuvent prédire. + +Et nous éprouvons pour cet homme une sympathie nullement atténuée par le +détail que le temps ne s’éclaircit pas, mais qu’il se met à pleuvoir +sans arrêt tout le jour. + +Et vous vous dites: + +--Oui, mais après tout, il a fait ce qu’il a pu. + +A l’égard de celui-là qui nous prédit mauvais temps, au contraire, nous +n’entretenons que des sentiments d’amertume vengeresse. + +--Ça va-t-il se lever, à votre idée? crions-nous, tout joyeux, au +passage. + +--Ma foi non, monsieur; j’ai bien peur que ce soit pareil toute la +journée, répond-il, en hochant la tête. + +--Stupide vieux crétin! qu’est-ce qu’il en sait? murmurons-nous. + +Et si son oracle se vérifie, nous ne lui en voulons que davantage au +retour, et nous gardons l’arrière-pensée qu’il a une certaine part de +responsabilité dans l’affaire. + +Le soleil brillait trop éclatant ce matin-là, pour que George nous émût +beaucoup avec ses terrifiques «Baisse barométrique», «Perturbations +atmosphériques s’avançant sur le sud de l’Europe en diagonale», etc. +Aussi, voyant qu’il n’arrivait pas à nous faire peur, et qu’il perdait +son temps, il chipa la cigarette que je venais de me rouler avec soin, +et prit congé de nous. + +Harris et moi, étant venus à bout des quelques victuailles demeurées sur +la table, charriâmes notre bagage jusqu’à la porte, et attendîmes un +cab. + +Il paraissait un peu bien voyant, ce bagage, une fois rassemblé: la +valise «Gladstone», la petite valise, puis les deux paniers, un ample +ballot de couvertures, quatre ou cinq manteaux et imperméables, quelques +parapluies, et encore un melon à lui tout seul dans un sac de nuit, vu +son volume qui l’empêchait d’entrer ailleurs, plus une couple de livres +de raisin dans un autre sac, et une ombrelle japonaise en papier, et une +poêle à frire, trop longue pour être emballée, et que nous avions +entourée de papier gris. + +Cela ne manquait pas d’allure, et Harris et moi commencions à nous +sentir gênés, bien qu’il n’y eût certes pas de quoi. Il ne passait +toujours pas de cab, mais seulement des gamins de la rue, qui +s’intéressaient visiblement au spectacle, et tombaient en arrêt. + +Le garçon de chez Biggs fut le premier à tourner le coin. Biggs est +notre fruitier, et son principal talent consiste à prendre à son service +les gamins errants les plus mal élevés et dépourvus de principes que la +civilisation ait jusqu’à cette heure engendrés. S’il se produit dans +notre voisinage un fait dépassant la scélératesse moyenne de la gent +gavroche, on peut être sûr que cela vient de chez Biggs. Il paraît que, +lors de l’assassinat de Great Coram Street, on en vint promptement à +conclure, dans notre rue, que le garçon de chez Biggs (celui de +l’époque) faisait partie de la bande et que, s’il n’avait réussi, en +répondant au sévère interrogatoire auquel il fut soumis, quand il arriva +au magasin le lendemain du crime, par l’agent nº 19 (assisté du nº 21, +qui se trouvait là justement) à faire la preuve d’un alibi complet, il +ne s’en serait pas tiré à si bon compte. Je ne connaissais pas le garçon +de Biggs, à cette époque, mais, d’après ce que j’avais vu depuis, je +n’aurais pas, quant à moi, attaché beaucoup d’importance à cet alibi. + +Le garçon de chez Biggs, ai-je dit, déboucha du coin. Il était +d’apparence fort pressé quand il apparut d’abord dans notre champ +visuel, mais sitôt qu’il eut jeté les yeux sur Harris et moi, et sur +Montmorency, et sur notre matériel, il s’arrêta pour nous considérer. +Harris et moi, lui lançâmes un coup d’œil sévère, bien fait pour +intimider une nature plus délicate, mais les garçons de chez Biggs ne +sont pas, règle générale, très susceptibles. Il fit halte, à un yard de +notre seuil, et, s’accoudant sur la grille, il choisit une paille, pour +la mâchonner, et ne nous quitta plus des yeux. Il tenait évidemment à +voir ce qui sortirait de tout cela. + +Un instant plus tard, le garçon de l’épicier passa sur l’autre trottoir. +Le garçon de chez Biggs le héla: + +--Hohé! le rez-de-chaussée du 42 qui déménage! + +Le garçon de l’épicier traversa la rue, et prit position de l’autre côté +du seuil. Puis le jeune apprenti du cordonnier s’arrêta, et se joignit +au garçon de chez Biggs; cependant que le conducteur d’un tricycle des +«Postes pneumatiques» prenait une position indépendante au long du +trottoir. + +--Ils ne vont pas mourir de faim, en tous cas, dit l’apprenti +cordonnier. + +--Ah! c’est qu’il faut penser à tout, répondit «Postes pneumatiques», +quand on s’en va traverser l’Atlantique dans un petit bateau. + +--Ils ne s’en vont pas traverser l’Atlantique, interrompit le garçon de +chez Biggs; ils s’en vont à la recherche de Stanley. + +Il s’était alors formé presque un rassemblement, et les gens se +demandaient les uns aux autres de quoi il s’agissait. Les uns (les plus +jeunes et écervelés de la bande) affirmaient que c’était une noce, et +désignaient Harris comme le marié; tandis que les plus âgés et réfléchis +parmi la populace inclinaient à croire que c’était un enterrement, et +voyaient en moi le frère du défunt. + +Pour finir, un cab libre survint (dans notre rue, les cabs libres +passent en général, et quand on n’en a pas besoin, à raison moyenne de +trois par minute, et vous harcèlent et vous obstruent le chemin), et +nous y enfournant corps et biens, et chassant à grands cris une paire +d’amis de Montmorency qui avaient juré apparemment de ne pas +l’abandonner, nous démarrâmes parmi les acclamations de la foule, tandis +que le garçon de chez Biggs nous lançait une carotte en guise de +porte-bonheur. + +Nous atteignîmes Waterloo-Station à 11 heures, et demandâmes le quai +d’où partait le train de 11 h. 15. Comme de juste, personne ne le +savait: personne ne sait jamais, à Waterloo-Station, le quai d’où va +partir un train, ni où va un train en partance, ni rien du tout. Le +porteur qui s’était chargé de notre matériel pensait qu’il devait partir +du quai nº 2, mais un autre porteur, interrogé, avait ouï dire que ce +serait du quai nº 1. Le chef de gare, par ailleurs, était convaincu que +ce serait du quai de banlieue. + +Pour tirer la chose au clair, nous montâmes à l’étage, chez le directeur +général de la Traction. Il nous affirma qu’il venait de rencontrer +quelqu’un qui lui avait dit l’avoir vu au quai nº 3. Nous allâmes donc +au quai nº 3, mais une fois là, les fonctionnaires nous dirent qu’ils +pensaient plutôt que ce train-ci était l’express de Southampton, à moins +que ce ne fût le circulaire de Windsor. + +Mais à coup sûr ce n’était pas le train de Kingston, encore qu’ils ne +pussent rendre compte de leur certitude. + +Notre porteur nous dit alors qu’à son avis ce devait être sur le quai de +la gare surélevée; il ajouta qu’il avait déjà vu le train. Nous allâmes +donc sur le quai de la gare surélevée, et demandâmes au mécanicien s’il +se rendait à Kingston. Il répondit qu’il n’en était pas sûr, mais que +c’était probable. En tout cas, si son train n’était pas celui de 11 h. +15 pour Kingston, il avait bonne confiance que c’était celui de 9 heures +32 pour Virginia-Water, ou l’express de 10 heures pour l’île de Wight, +ou quelque part par là, et que bref nous le verrions bien quand nous y +serions. Nous lui glissâmes dans la main une demi-couronne, et le +priâmes de faire en sorte que ce fût le 11 h. 15 pour Kingston. + +--Personne ne saura jamais, sur cette ligne, ajoutâmes-nous, ce que vous +êtes, ni où vous allez. Vous connaissez la route, vous n’avez qu’à filer +tranquillement et aller à Kingston. + +--Ma foi, je ne sais trop, messieurs, répliqua-t-il, généreusement, mais +j’imagine qu’un train ou l’autre _doit_ aller à Kingston. Ce sera le +mien. Donnez-moi le reste de la couronne. + +Ce fut ainsi que nous atteignîmes Kingston par la Cie +Londres-et-Sud-Ouest. + +Nous sûmes par la suite que le train que nous avions pris était en +réalité la Malle d’Exeter, et que tout Waterloo-Station avait passé des +heures à le chercher, et que personne n’avait jamais compris ce qu’il +était devenu. + +A Kingston, notre canot nous attendait, juste sous le pont. Nous nous +frayâmes un passage jusqu’à lui, nous y embarquâmes nos colis et y +montâmes nous-mêmes. + +--Êtes-vous parés, messieurs? dit le gardien. + +--Tout est paré, répondit-on; et avec Harris aux avirons et moi aux +tire-veilles de barre, et Montmorency, malheureux et plein de méfiance, +à la proue, nous nous élançâmes sur ces eaux qui, pour une quinzaine, +devaient être notre demeure. + + + + +Chapitre VI + +Kingston. Notes instructives sur l’histoire ancienne de l’Angleterre. +Observations curieuses sur le chêne sculpté et la vie en général. +Situation lamentable de Stivvings, junior. Réflexions sur l’antiquité. +J’oublie que je gouverne. Résultat plein d’intérêt. Le labyrinthe de +Hampton-Court. Harris, guide. + + +C’était une matinée splendide, de la fin du printemps ou du début de +l’été, comme on voudra bien appeler cette saison où les tons délicats de +l’herbe et des feuillages se foncent en un vert plus grave,--où l’année +ressemble à une belle jeune fille prête à devenir femme, qui sent battre +en ses veines l’émoi d’un étrange éveil. + +Les curieuses vieilles rues du bas-Kingston, descendant jusqu’au bord de +l’eau, apparaissaient des plus pittoresques, sous le soleil éclatant; la +surface miroitante du fleuve, avec ses chalands mouvants, le chemin de +halage bordé de verdures, les pimpantes villas de l’autre rive, Harris, +en un maillot rouge et orange, peinant aux avirons, une lointaine +entrevision du vieux palais grisâtre des Tudors, tout ce tableau +ensoleillé, s’étalait, éblouissant, mais si calme, plein de vie, mais si +paisible que, malgré l’heure matinale, je me laissai emporter à la +dérive par une nonchalante rêverie. + +Je rêvai à Kingston, ou «Kiningestun» comme on disait jadis aux siècles +où les «kinges» saxons s’y faisaient couronner. Le grand César y passa +le fleuve, et les légions de Rome dressèrent leur camp sur le haut de +ses berges. César, tout comme, beaucoup plus tard, Elisabeth, semble +s’être arrêté partout; néanmoins, plus comme il faut que la bonne reine +Bess, il n’allait pas au cabaret. + +Elle tient le record pour les cabarets, la «reine-vierge» d’Angleterre. +Il n’y en a pas un de quelque notoriété, dans un rayon de dix milles +autour de Londres, où elle n’ait, paraît-il, jeté un coup d’œil, ou ne +s’y soit arrêtée, ou n’y ait couché une fois ou l’autre. Or, je me +demande, à supposer que Harris, mettons, change de vie, devienne un +grand et noble personnage, et arrive à se faire nommer premier ministre, +je me demande, dis-je, après sa mort, si l’on mettrait des plaques +commémoratives sur les cabarets qu’il aurait favorisés de sa présence: +«Harris a pris un verre d’amer dans cet établissement»; «Harris a pris +ici deux whiskys secs durant l’été de 1888»; «Harris fut expulsé d’ici +en décembre 1886». + +Mais non, ils seraient trop! Ce seraient les établissements où il n’est +pas entré qui deviendraient célèbres. «La seule maison du sud de Londres +où Harris n’ait jamais bu!» Les gens accourraient pour voir ce qui a +bien pu l’en empêcher. + +Comme ce pauvre esprit-faible de roi Edwy devait détester Kiningestun! +La fête du sacre lui fut odieuse. Peut-être la hure de sanglier farcie +aux pruneaux ne lui convint-elle pas (je ne serais pas si difficile, +pour ma part) ou ne but-il pas assez de xérès et d’hydromel; en tout +cas, laissant la bacchanale effrénée, il s’en alla jouir en paix du +clair de lune avec sa bien-aimée Elgiva. + +Ce fut peut-être de cette fenêtre que, les mains unies, ils +contemplèrent le clair de lune épandu sur le fleuve, tandis que les +échos de la bruyante débauche arrivaient jusqu’à eux, par bouffées +atténuées. + +Alors le féroce Odo et St. Dunstan pénétrèrent de force dans leur +tranquille retraite, et accablant de farouches injures la reine au doux +visage, ils rammenèrent brutalement le pauvre Edwy parmi l’affreux +tumulte de l’assistance ivre. + +Dans la suite des âges, aux éclats des fanfares guerrières, les rois +saxons et la débauche saxonne furent enterrés côte à côte, et la +grandeur de Kingston s’effaça pour un temps. Mais elle se releva lorsque +le palais de Hampton-Court devint la résidence des Tudors et des +Stuarts, et que les barges royales venaient s’amarrer contre la rive du +fleuve, et que les beaux seigneurs revêtus de manteaux luxueux +dévalaient sur les marches du quai, en criant: «Avez-vous fait bonne +traversée, Sire? Dieu vous garde; _grammercy!_» + +Beaucoup de vieilles maisons, aux alentours, témoignent clairement de +ces âges où Kingston était un bourg royal, où la noblesse vivait là, +auprès de son roi, où la longue avenue menant au portail du palais +retentissait tout le jour de cliquetis d’acier, de hennissements de +palefrois et de froissements de velours et de soie. Les hautes et +spacieuses demeures, avec leurs fenêtres ogivales, leurs vitraux, leurs +vastes cheminées, et leurs toitures à pignon, évoquent le temps des +hauts-de-chausses et des pourpoints, des corsages brodés de perles, et +des jurons compliqués. Elles furent élevées aux époques où «l’on ne +savait pas construire». Les dures briques rouges ne s’en sont que mieux +agglomérées, avec le temps, et leurs escaliers de chêne ne craquent ni +ne grincent quand on s’efforce de les descendre sans bruit. + +A propos d’escaliers de chêne, je me souviens qu’une des maisons de +Kingston en possède un superbe en chêne sculpté. Cette maison, située +sur la place du marché, est aujourd’hui une boutique, mais sans nul +doute elle fut jadis l’hôtel d’un grand personnage. Un ami à moi, qui +habite Kingston, y entra un jour pour faire l’acquisition d’un chapeau, +et, dans un moment d’aberration, il mit la main à la poche et le paya +séance tenante. + +Le boutiquier (il connaît mon ami) fut naturellement plutôt surpris tout +d’abord; mais il se ressaisit bien vite et, comprenant qu’il lui fallait +faire quelque chose pour encourager pareille grandeur d’âme, il demanda +à notre héros si cela lui ferait plaisir de voir de beau chêne sculpté. +Mon ami accepta, et le boutiquier lui fit traverser le magasin et monter +l’escalier de la maison. La rampe était un véritable chef-d’œuvre, et le +mur était jusqu’au haut revêtu de boiseries de chêne dont les sculptures +auraient fait honneur à un palais. + +De l’escalier, ils passèrent dans le salon, pièce vaste et claire, +tendue d’un papier à fond bleu, un tant soit peu baroque, mais assez +gai. L’appartement, d’ailleurs, ne présentait rien de remarquable, et +mon ami se demandait pourquoi on l’avait amené là. Mais le propriétaire, +s’approchant du papier, le tapota. Il rendit le son du bois. + +--Tout chêne, expliqua-t-il. Tout chêne sculpté, jusqu’au plafond, comme +l’escalier que vous venez de voir. + +--Hé quoi, juste ciel! s’écria mon ami, voulez-vous dire que vous avez +recouvert votre chêne sculpté de papier tenture bleu? + +--C’est cela même, répondit l’autre: c’était trop coûteux. Il fallait +encaustiquer tout cela, vous comprenez. Et puis la pièce a un aspect +plus gai ainsi. C’était effroyablement sombre, ce chêne. + +Je ne dirai pas que je blâme absolument cet homme. De son point de vue, +qui est celui du propriétaire normal, désireux de rendre sa vie aussi +aisée que possible, et non celui de l’amateur d’antiquailles, il a +raison. Il est très agréable de regarder du chêne sculpté, et même d’en +posséder un peu, mais en être entouré doit attrister singulièrement +l’existence, pour ceux qui ont d’autres goûts. On doit se figurer +habiter une église. + +Non, le désolant, dans son cas, c’est que lui qui n’avait cure du chêne +sculpté, dût en avoir son salon tout lambrissé, alors que des gens qui +l’apprécient payent des sommes folles pour s’en procurer. C’est +d’ailleurs la règle dans ce monde: nous possédons ce à quoi nous ne +tenons pas, et ce que nous désirons, c’est autrui qui le possède. + +Les gens mariés ont des femmes dont peu leur chaut; et les jeunes gens +célibataires se lamentent de n’en pas trouver. Les pauvres prolétaires +qui ont à peine de quoi vivre vous ont des huit enfants bien endentés. +Les vieux ménages riches qui ne savent que faire de leur argent meurent +sans postérité. + +Il y a aussi les jeunes filles avec leurs amoureux. Celles qui ont des +amoureux n’en ont cure. Elles affirment qu’elles s’en passeraient +volontiers, qu’ils les assomment, et demandent pourquoi ils ne s’en vont +pas plutôt faire la cour à miss Smith ou miss Brown, qui sont bêtes et +âgées, et n’ont pas trouvé d’amoureux. Quant à elles, elles n’en ont pas +besoin. Elles ne tiennent pas à se marier. + +Mais inutile de s’appesantir sur ce sujet, par trop désolant. + +Il y avait à notre école un garçon que nous appelions Sandford et +Merton. Son vrai nom était Stivvings. C’était le plus singulier garçon +que j’aie jamais rencontré. Je crois bien qu’il aimait l’étude pour de +bon. Il s’attirait des réprimandes pour le plaisir de lire du grec +jusque dans son lit; et quant aux verbes irréguliers français, il n’y +avait réellement pas moyen de l’en détacher. Il était rempli d’idées +biscornues et de l’autre monde, se figurant qu’il faisait la joie de sa +famille et l’honneur de l’école; il aspirait à obtenir des prix, à +devenir en grandissant un homme de savoir,--bref, des divagations +d’esprit faible. Je n’ai jamais vu si bizarre créature, mais aussi, je +dois l’ajouter, il était sans plus de malice que l’enfant qui vient de +naître. + +Eh bien, ce garçon ne manquait pas d’être malade au moins deux fois la +semaine, ce qui l’empêchait de venir en classe. Jamais un garçon n’a été +aussi souvent malade que ce Sandford et Merton. S’il survenait une +épidémie quelconque à dix milles à la ronde, il attrapait le mal, et +sous sa pire forme. Il prenait des bronchites en pleine canicule, et il +avait la fièvre des foins à Noël. Après une période de sécheresse qui +dura six semaines, il fut frappé d’une fièvre rhumatismale; et en +sortant par un brouillard de novembre, il revint chez lui avec une +insolation. + +On le mit sous le chloroforme, une fois, le pauvre gosse, pour lui +arracher toutes ses dents, et lui poser un râtelier, à cause de +terribles maux de dents: ceux-ci furent remplacés par des névralgies et +des douleurs d’oreilles. Il n’était jamais sans un rhume, excepté les +neuf semaines où il eut la scarlatine; et en tout temps, je l’ai connu +avec des engelures. Lors du grand choléra de 1871, notre voisinage en +fut particulièrement indemne: il n’y eut qu’un seul cas avéré dans toute +la paroisse,--le jeune Stivvings. + +Il lui fallait rester couché quand il était malade, et manger du poulet, +et des flans, et du raisin de serre; mais il ne cessait de sangloter, +parce qu’on lui défendait de faire des exercices latins, et qu’on lui +retirait sa grammaire allemande. + +Et nous, les autres garçons, qui aurions sacrifié dix termes de notre +vie scolaire pour la grâce d’un seul jour de maladie, et qui ne +désirions pas le moins du monde fournir à nos parents prétexte à se +rengorger en parlant de nous,--nous étions incapables d’attraper fût-ce +un torticolis. Nous nous exposions à tous les courants d’air, et ils +nous profitaient, en nous rafraîchissant. Nous prenions des choses pour +nous rendre malades, et cela nous faisait engraisser, et nous donnait de +l’appétit. Rien ne semblait pouvoir nous rendre malades avant le début +des vacances. Mais, le jour même de la libération, nous prenions froid, +avec une toux à faire peur, et toutes sortes d’infirmités, qui duraient +jusqu’à la reprise des cours. Alors, en dépit de toutes nos manœuvres +contraires, nous nous retrouvions soudain guéris, et mieux portants que +jamais. + +Ainsi va la vie, et nous sommes pareils à l’herbe que l’on coupe et qui +est mise au four et desséchée. + +Pour en revenir à la question chêne sculpté, nos arrière-grand-pères +devaient avoir de très hautes notions sur l’art et le beau. Cependant, +tous nos trésors d’aujourd’hui ne sont que des banalités, déterrées, +d’il y a trois ou quatre siècles. On peut se demander s’il y a quelque +véritable beauté intrinsèque dans toutes ces vieilleries: assiettes à +soupe, cruches à bière, éteignoirs, que nous prisons tellement +aujourd’hui, ou si c’est l’auréole de l’âge irradiant autour de ces +objets qui leur donne un tel lustre à nos yeux. Les «bleu ancien» que +nous suspendons à nos murs en guise d’ornements étaient, il y a quelques +siècles, les vulgaires ustensiles journaliers de la maison; les bergers +roses et les bergères jaunes que nous présentons à l’admiration de nos +amis, et qu’ils font semblant de goûter, n’étaient rien que des bibelots +de cheminée sans valeur, qu’une mère du XVIIIe siècle donnait à son bébé +pour l’apaiser. + +En ira-t-il de même dans le futur? Les trésors précieux d’aujourd’hui +seront-ils les insignifiantes babioles de la veille? Est-ce que des +rangées de nos assiettes à fleurs s’aligneront au-dessus des marbres de +cheminées chez les gens cossus, de l’an 2.000 et quelques? Et les tasses +blanches à filet d’or avec au fond la jolie fleur (espèce inconnue) que +notre bonne à tout faire casse à présent de gaieté de cœur, +figureront-elles, après soigneux raccommodage, sur un socle, où +l’époussettera seulement la maîtresse de la maison? + +Prenez ce chien de porcelaine, qui orne la chambre à coucher de mes +chambres garnies. C’est un chien blanc. Ses yeux sont bleus. Son nez est +d’un rouge délicat, truffé de taches noires. Il lève péniblement la +tête, dont l’expression d’affabilité confine à l’idiotie. Je ne l’admire +en aucune façon. Considéré comme objet d’art, je dirai qu’il +m’horripile. Des amis étourdis le blaguent et ma propriétaire elle-même +n’a pour lui nulle sympathie, et explique sa présence par le fait que sa +tante lui en a fait cadeau. + +Mais dans 200 ans, il est plus que probable que ce chien sera déterré +ici ou là, les pattes en moins, la queue cassée, et qu’il sera vendu +comme vieux chine, et mis dans une étagère vitrée. On tournera autour et +on l’admirera. On sera frappé de la merveilleuse richesse du rouge de +son nez, et et on se récriera sur la beauté que devait nécessairement +offrir le bout de queue manquant. + +Nous-mêmes, à la présente époque, ne voyons pas la beauté de ce chien. +Il nous est trop familier. Tels les couchers de soleil et les étoiles; +nous ne sommes pas confondus par leur splendeur, à cause qu’ils sont +trop banals à nos yeux. De même, ce chien de porcelaine. En 2288, on +s’extasiera sur lui. La fabrication de ce genre de chiens sera alors un +art perdu. Nos arrière-neveux se demanderont comment nous les faisions, +et nous trouveront d’une habileté admirable. On parlera de nous avec +respect comme de ces «grands artistes d’autrefois qui florissaient au +XIXe siècle, et créaient ces chiens de porcelaine». + +Le «modèle» que la fille aînée a copié en classe deviendra «tapisserie +de l’ère victorienne», et acquerra une valeur inestimable. Les cruches +en bleu et blanc de nos auberges campagnardes seront disputées, toutes +fêlées et ébréchées, et vendues au poids de l’or, et les riches s’en +serviront comme de verres à bordeaux; et les voyageurs venus du Japon +achèteront tous les «Bonjour de Ramsgate» et les «Souvenirs de Margate» +qui auront échappé à la destruction, et les remporteront à Yédo comme +antiquités anglaises. + +A ce point de mes réflexions, les avirons échappèrent à Harris, qui fut +projeté de son siège, et tomba au font du canot, les jambes en l’air. +Montmorency poussa un hurlement, fit un saut périlleux, le panier de +dessus se renversa, et les objets en jaillirent. + +J’éprouvai quelque surprise, mais ne perdis point mon sang-froid. Je +dis, assez aimablement: + +--Hallo! qu’est-ce qui se passe? + +--Quoi, ce qui se passe? Nom de... + +Réflexion faite, je ne répéterai point les paroles de Harris. J’étais +peut-être en faute, mais rien n’excuse la violence de langage et la +grossièreté d’expression, surtout chez un homme bien élevé, et je +connais Harris pour tel. J’avais oublié, en pensant à autre chose, et +cela se conçoit sans peine, que je gouvernais, et en conséquence, nous +nous étions engagés assez avant dans le chemin de halage. Nous eûmes +quelque peine tout d’abord à distinguer ce qui était nous et ce qui +était la berge du fleuve côté Middlesex. Mais nous ne tardâmes pas à y +arriver, et nous opérâmes la séparation. + +Harris, cependant, m’annonça qu’il en avait fait plus qu’assez, et +m’engagea à prendre mon tour. Comme nous étions du côté voulu, je +débarquai, muni de la remorque, et traînai le bateau jusque passé +Hampton-Court. Ah! ce vieux mur qui longe ici le fleuve, comme je +l’aime! Je ne puis le voir sans être revigoré par son aspect. Comme il +est familier et gai, ce vieux mur patiné; quel tableau délicieux il +ferait, couvert ici de lichen et là de mousse, avec cette jeune vigne +qui se hausse timidement par-dessus sa crête, pour voir ce qui se passe +sur le fleuve affairé, avec le vieux lierre sévère qui le revêt un peu +plus loin! Il présente cinquante tons et teintes et dégradés en dix +yards, ce vieux mur. Si je savais dessiner, et si je connaissais la +peinture, j’en ferais une jolie étude, j’en suis certain. J’ai souvent +pensé que j’aimerais vivre à Hampton-Court. Il y règne une telle paix, +dans ce cher vieux château, une telle tranquillité, il serait si +agréable d’y flâner de bon matin, avant que les gens soient levés! + +Mais, au fait, je ne crois pas que j’aimerais tant que cela cette vie, +si elle se réalisait. Je la vois fantastiquement lugubre et déprimante, +le soir, lorsque la lampe projette des ombres suspectes sur les lambris +des murs, et que résonne sur les froides dalles des corridors l’écho +lointain de nos pas qui tantôt se rapprochent et tantôt s’éloignent, +puis s’éteignent, et que tout retombe à un silence de mort, troublé par +les seuls battements de votre cœur. + +Nous sommes faits pour vivre sous le soleil, tous, hommes et femmes. +Nous aimons la lumière et la vie. C’est pourquoi nous nous entassons +dans les villes et les cités, c’est pourquoi l’on déserte les campagnes +un peu plus chaque année. Sous le soleil,--durant le jour, tandis que la +Nature est en éveil et active tout autour de nous, les pentes des +montagnes et les sombres forêts nous enchantent; mais la nuit, alors que +notre mère la terre s’est endormie, et que nous restons seuls éveillés, +ah! le monde paraît bien solitaire, et nous prenons peur, comme des +enfants dans le silence d’une maison. Nous regrettons alors, nous +désirons ardemment les rues illuminées au gaz, et le son des voix +humaines, et la pulsation fraternelle de la vie humaine. Comme nous nous +sentons petits et abandonnés dans la vaste paix où les ramures +ténébreuses frissonnent dans la brise nocturne! Nous sommes environnés +de tant de fantômes, dont les soupirs étouffés nous attristent +tellement! Oui, rassemblons-nous dans les grandes villes, et allumons +les grands feux de joie d’un million de becs de gaz, et unissons nos +voix pour chanter et nous rassurer. + +Harris me demanda si je connaissais le labyrinthe de Hampton-Court. Lui +y était allé une fois pour montrer la route à quelqu’un. Il l’avait +étudiée sur un plan, et c’était simple à en paraître naïf,--valant à +peine les deux pence de l’entrée. Au dire de Harris, ce plan était +plutôt une attrape, car il ne ressemblait en rien à la réalité et ne +faisait que vous égarer. Ce fut un sien cousin de province que Harris +mena dans le labyrinthe. Il lui dit: + +--Nous entrerons juste pour pouvoir dire que vous y avez été, mais c’est +trop simple. C’est absurde d’appeler cela un labyrinthe. Il suffit de +prendre toujours le premier tournant sur la droite. Nous nous y +promènerons une dizaine de minutes, et puis nous ressortirons pour aller +déjeuner. + +Peu après être entrés, ils rencontrèrent d’autres personnes qui leur +dirent qu’elles étaient là-dedans depuis trois quarts d’heure, et +commençaient à en avoir assez. Harris leur affirma qu’elles n’avaient +qu’à le suivre, car il allait simplement jusqu’au centre, puis +regagnerait la sortie. Elles le remercièrent de son obligeance, et se +mirent à le suivre. + +Ils recueillirent, en chemin, quelques autres gens qui voulaient en +avoir le cœur net, et leur groupe finit par absorber tous les visiteurs +du labyrinthe; ceux qui avaient abandonné tout espoir de jamais +découvrir ni le centre ni la sortie, et de jamais revoir leur demeure ni +leurs amis, reprirent courage à l’aspect de Harris et de sa suite, et se +joignirent à la procession, en le bénissant. Harris évaluait à une +vingtaine en tout les gens qui l’escortaient; et une femme portant un +bébé, qui était là depuis le matin, voulut à toute force lui prendre le +bras, crainte de le perdre. + +Harris ne cessait de tourner à droite, mais le chemin semblait long, et +son cousin hasarda l’opinion que ce labyrinthe était fort vaste. + +--Oh! l’un des plus vastes d’Europe, dit Harris. + +--Oui, ce doit être, répliqua le cousin, car nous avons déjà fait au +moins deux milles. + +Harris lui-même commençait à trouver la chose bizarre, mais il tint bon, +jusqu’à ce qu’enfin ils virent à terre la moitié d’un gâteau d’un penny +que le cousin de Harris jurait avoir remarqué dix minutes plus tôt. +«Bah! pas possible!» dit Harris. Mais la femme au bébé répondit: «Si, +si, très possible», car c’était elle qui avait ôté à l’enfant ce bout de +gâteau, pour le jeter là, juste avant de rencontrer Harris. Elle ajouta +d’ailleurs qu’elle regrettait fort d’avoir rencontré Harris, et exprima +l’opinion qu’il se moquait d’eux. Harris, indigné tira de sa poche le +plan, et développa sa théorie. + +--Le plan nous servirait peut-être, dit quelqu’un du groupe, si vous +saviez où nous sommes à présent. + +Harris l’ignorait, et il suggéra que le mieux serait de retourner à +l’entrée, et de recommencer. Pour ce qui était de recommencer, il n’y +eut pas grand enthousiasme; mais quant à l’opportunité de retourner à +l’entrée, l’accord fut unanime. On fit donc volte-face et on se remit à +suivre Harris dans le sens opposé. Dix autres minutes se passèrent, +après quoi on se trouva au centre. + +Harris songea d’abord à faire semblant que c’était là ce qu’il avait +voulu; mais la foule lui parut menaçante, et il résolut de traiter la +chose comme un pur hasard. + +En tout cas, ils avaient à présent un point de repère. Ils savaient où +ils se trouvaient, et la carte fut une fois de plus consultée. La +solution se présenta comme plus simple que jamais, et ils se remirent en +route pour la troisième fois. + +Et trois minutes plus tard ils se trouvaient de retour au centre. + +Après cela, il leur fut impossible d’arriver ailleurs. Tous les chemins +qu’ils prenaient les ramenaient au milieu. Cela devint si régulier qu’à +la fin une partie des gens restaient là, et attendaient que les autres, +après avoir fait un tour, fussent revenus auprès d’eux. Harris, au bout +d’un moment, tira encore une fois son plan, mais la seule vue de cet +objet ne fit que mettre la foule en fureur, et on lui dit d’aller au +diable, et de s’en faire des papillotes. Harris avouait qu’il se sentit +alors devenu jusqu’à un certain point impopulaire. + +La panique les prit, à la fin, et ils appelèrent le gardien à leur +secours. L’homme arriva, et, grimpant sur l’échelle située à +l’extérieur, il leur cria des indications. Mais ils avaient tous, à ce +moment, la tête tellement perdue, qu’ils furent incapables d’y rien +comprendre. L’homme leur dit alors de rester où ils étaient, et qu’il +allait venir les chercher. Ils se rassemblèrent donc, et l’attendirent; +lui, descendit de son échelle et pénétra dans le labyrinthe. + +C’était un jeune gardien, comme par hasard, et neuf à ses fonctions. Une +fois dedans, il n’arriva pas à les rejoindre, et _lui_ aussi fut perdu. +Ils l’apercevaient, de temps à autre, qui courait de l’autre côté de la +haie, et lui aussi les voyait, et galopait pour les retrouver, et eux +restaient à l’attendre pendant cinq bonnes minutes, et puis il +réapparaissait exactement au même point, et leur demandait où ils +étaient passés. + +Il leur fallut attendre que l’un des vieux gardiens fût rentré de dîner, +avant de pouvoir sortir. + +Harris nous affirma qu’à son avis c’était un très beau labyrinthe, +autant qu’il pouvait juger; et nous conclûmes que nous essaierions d’y +faire entrer George, lors de notre retour. + + + + +Chapitre VII + +Le fleuve, en ses atours de dimanche. Le costume sur le fleuve. Un +bonheur pour les hommes. Défaut de goût chez Harris. Le maillot de +George. Une partie avec la jeune fille gravure-de-modes. La tombe de Mme +Thomas. L’homme qui n’aime pas les tombeaux, les cercueils ni les +crânes. Harris en démence. Ses divagations sur George, les berges et la +limonade. Il fait de la voltige. + + +Cependant que Harris me contait son aventure du labyrinthe, nous étions +en train de passer l’écluse de Moulsey. Cette traversée nous prit un +certain temps, car il n’y avait qu’un seul bateau, le nôtre, et l’écluse +est grande. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu auparavant l’écluse de +Moulsey ne contenir qu’un seul bateau. C’est là, je crois, sans même +excepter celle de Boutler, l’écluse de tout le fleuve qui a le plus à +faire. + +Je me suis amusé à la regarder, à de certains jours où l’on ne voyait +plus, au lieu d’eau, qu’un fouillis éclatant de maillots clairs, +casquettes joyeuses, chapeaux folâtres, ombrelles polychromes, écharpes +et manteaux de soie, flots de rubans et flanelle blanche immaculée; en +regardant alors du haut du quai dans le sas, on pouvait imaginer +celui-ci comme une caisse énorme où l’on aurait jeté pêle-mêle des +fleurs de toutes couleurs, qui en recouvraient le fond d’un +amoncellement d’arc-en-ciel. + +Par un beau dimanche, c’est presque du matin au soir que l’écluse offre +cet aspect, tandis qu’en aval et en amont, au delà des portes, +s’alignent indéfiniment les autres bateaux qui attendent leur tour; et +les bateaux vont et viennent, si bien que la surface ensoleillée du +fleuve, depuis le Palais jusqu’à Hampton-Court, est parsemée et couverte +de jaune, de bleu, d’orange, de blanc, de rouge, de rose. Tous les +habitants de Moulsey, vêtus en canotiers, s’en vont, suivis de leur +chien, flâner aux abords de l’écluse, où ils flirtent, fument et +regardent les bateaux; et tant de grâce aux casquettes et aux vestons +des hommes qu’aux jolies teintes des vêtements féminins, aux chiens en +gaîté, à la circulation des bateaux, aux voiles blanches, à l’agréable +paysage, à l’eau brasillante,--ce spectacle est un des plus joyeux que +je sache aux environs de cette morne cité de Londres. + +La Tamise est une réelle aubaine, pour le costume. Grâce à elle, une +fois dans leur vie, les hommes sont à même de déployer _leur_ goût en +matière de couleurs, et je crois, ma parole, que nous nous en tirons +coquettement. Je ne déteste pas de porter un peu de rouge,--allié au +noir. Comme on sait, mes cheveux sont châtain doré,--une très jolie +nuance, paraît-il, et le rouge sombre leur convient à merveille. Je suis +également persuadé qu’une cravate bleu clair s’accorde parfaitement avec +cela, non moins qu’une paire de bottines en cuir de Russie et un +mouchoir de soie rouge autour de la taille,--car le mouchoir a meilleure +grâce qu’une ceinture. + +Harris s’en tient invariablement aux variétés ou aux combinaisons du +jaune et de l’orange; mais je doute qu’il ait tout à fait raison. Il a +le teint trop foncé pour porter du jaune. Le jaune ne lui va pas: c’est +indéniable. J’aimerais lui voir adopter le bleu relevé par un soupçon de +blanc ou de crème; mais hélas! moins on a de goût pour s’habiller, plus +on est obstiné! C’est fort regrettable, car il n’aura jamais de succès +tel qu’il est, alors qu’il a une ou deux couleurs qui ne lui siéraient +pas trop mal, coiffé de son couvre-chef. + +George a acheté pour cette excursion quelques nouveaux objets, qui +m’offusquent tant soit peu. Son maillot est excentrique. Je ne voudrais +pas dire ma pensée à George, mais il n’y a réellement pas d’autre terme. +Il l’apporta chez nous le jeudi soir pour nous le montrer. On lui +demanda comment il appelait cette couleur, mais il l’ignorait. Il ne +croyait pas que cette couleur eût un nom. Le marchand lui avait dit que +c’était un modèle oriental. George le revêtit, et nous demanda ce que +nous en pensions. Harris déclara que cet objet pendu au-dessus d’un +parterre de fleurs, au début du printemps, pour faire peur aux oiseaux, +lui inspirerait de la considération; mais que, envisagé comme un article +d’habillement pour tout être humain, à l’exception d’un nègre de +Margate, son aspect lui levait le cœur. George était furieux; mais, +comme lui dit Harris, si son opinion lui était désagréable, pourquoi la +demander. + +Ce dont nous avions peur, Harris et moi, au sujet de ce maillot, c’est +qu’il n’attirât l’attention sur notre équipe. + +Les femmes non plus n’ont pas trop laide mine en canot, lorsqu’elles +savent s’habiller gentiment. Rien ne leur sied, à mon avis, comme un +costume de canotage. Mais un «costume de canotage», il serait bon que +les dames le comprissent, doit être un costume que l’on puisse porter en +canot, et pas seulement sous globe. C’est assez pour gâter une partie, +que d’avoir dans le bateau des gens qui songent continuellement à leur +costume beaucoup plus qu’à l’excursion. J’eus le malheur, une fois, +d’aller à un pique-nique sur l’eau avec deux jeunes filles de cet +acabit. Nous en eûmes, de l’agrément! + +Toutes deux étaient superbement attifées:--rien que dentelle et étoffes +de soie, et fleurs, et rubans, et chaussures fines, et gants clairs. +Mais c’était un costume d’atelier de photographe, et non une tenue de +pique-nique sur l’eau. Le «costume de canotage» d’une gravure de modes +française. Il était ridicule d’exposer ce costume à l’air naturel, au +voisinage de la terre et de l’eau. + +Tout d’abord, elles jugèrent que le canot n’était pas propre. On leur +épousseta leurs sièges, leur affirmant ensuite qu’ils l’étaient. Mais +elles refusèrent de nous croire. L’une d’elles passa sur son coussin +l’index de son doigt ganté, et montra le résultat à l’autre. Toutes deux +soupirèrent, et s’assirent avec l’air des premiers chrétiens martyrs +s’efforçant de faire bonne figure sur le bûcher. Il peut arriver que +l’on éclabousse un peu en ramant; or, on eût dit que ces costumes +étaient perdus pour une goutte d’eau. La trace ne s’en effaçait jamais, +et le vêtement était souillé pour toujours. + +J’étais aviron d’arrière. Je faisais de mon mieux. Je «plumais» à deux +bons pieds de haut, et m’arrêtais à la fin de chaque brassée pour +laisser les pales s’égoutter avant de les retourner, et je choisissais à +chaque fois une place d’eau calme pour les y replonger. (L’aviron +d’avant dit, au bout d’une minute, qu’il ne se sentait pas à la hauteur +pour ramer avec moi, mais qu’il allait, si je lui permettais, se tenir +tranquille, et étudier ma méthode, qui l’intéressait beaucoup.) Mais +j’avais beau faire, je ne pouvais malgré tout empêcher qu’un jet d’eau +n’allât de temps en temps jusque sur ces costumes. + +Elles, sans se plaindre, se rapprochèrent l’une de l’autre, serrant les +lèvres, et à chaque fois qu’une goutte les atteignait, elles se +reculaient en frissonnant. Le spectacle était sublime de les voir ainsi +souffrir en silence, mais il me bouleversait un peu. Je suis trop +sensible. Ma nage devint nerveuse et saccadée, et j’éclaboussai de plus +belle, malgré toutes mes précautions. + +J’y renonçai finalement; je demandai à passer «avant». L’aviron d’avant +estima qu’en effet cela vaudrait mieux, et je changeai de place avec +lui. Les demoiselles poussèrent un soupir de soulagement involontaire en +me voyant partir et furent très gaies pendant un moment. Les pauvres +filles! elles auraient mieux fait de m’engager à rester. Leur voisin +était à présent de l’espèce goguenarde et sans-souci, possédant à peu +près autant de délicatesse qu’un chiot de terre-neuve. On pouvait le +foudroyer du regard une heure d’affilée sans qu’il s’en aperçût, ou sans +qu’il en tînt compte s’il s’en apercevait. Il adopta un joli petit coup +d’aviron plein d’entrain et d’audace qui fit jaillir l’embrun sur tout +le bateau comme une fontaine, et vous mit en un clin d’œil tout +l’équipage sur le qui-vive. S’il envoyait plus d’une pinte d’eau sur un +de ces costumes, il disait, avec un petit rire aimable: + +--Oh! je vous demande pardon; et il offrait son mouchoir pour l’essuyer. + +--De rien; cela n’a pas d’importance, répondaient les pauvres filles, +dans un souffle, et subrepticement elles attiraient à elles couvertures +et manteaux, et tentaient de se protéger avec leurs parasols de +dentelle. + +Au déjeuner, elles passèrent un bien mauvais quart d’heure. On voulait +les faire asseoir sur l’herbe, et l’herbe était poussiéreuse; et les +troncs d’arbres auxquels on leur disait de s’appuyer n’avaient pas dû +être brossés depuis des semaines; elles étalèrent donc leurs mouchoirs +par terre, et s’assirent dessus, très dignes. Quelqu’un, en passant +auprès d’elles avec une assiettée de bifteck à la gelée, trébucha contre +une racine, et fit voler la gelée. Elles ne furent pas atteintes, par +bonheur, mais cet accident leur inspira de nouvelles craintes, et par la +suite, si quelqu’un se mouvait à proximité d’elles avec quelque chose en +main susceptible de se répandre et de faire des taches, elles +surveillaient ce quelqu’un avec inquiétude, jusqu’à ce qu’il se fût +rassis. + +--Allons, les dames, leur dit notre ami, «avant», quand on eut fini, à +cette heure vous allez laver la vaisselle. + +Elles ne saisirent pas tout d’abord. Quand elles eurent compris, elles +avouèrent leur crainte de ne savoir pas s’y prendre. + +--Oh! je vous aurai vite montré, s’écria-t-il; c’est si amusant! Vous +vous allongez sur votre... vous vous couchez sur la berge, c’est-à-dire, +et vous trempez les objets dans l’eau. + +L’aînée dit que leur costume n’était peut-être pas des plus appropriés à +cette besogne. + +--Oh! c’est tout simple, répondit le sans-cœur; retroussez-vous. + +Et il les y obligea. Il leur affirmait que cet intermède était le +meilleur agrément du pique-nique. Elles avouèrent que c’était plein +d’attrait. + +A la réflexion, je me demandai si ce jeune homme était aussi obtus que +nous le croyions, ou bien était-il... mais non, impossible! son +expression était d’une naïveté trop enfantine pour cela! + +Harris prétendait aller jusqu’à l’église de Hampton, pour voir la tombe +de Mme Thomas. + +--Qui est-ce, Mme Thomas? demandai-je. + +--Je n’en sais rien, répondit Harris. C’est une dame qui s’est fait +faire un drôle de monument, et je tiens à le voir. + +Je protestai. Peut-être ai-je l’esprit mal tourné, mais je ne raffole +aucunement des tombes. Je sais fort bien que la première des choses à +faire, quand on arrive dans une ville ou un village, est de courir au +cimetière, pour admirer les tombes; mais c’est une distraction que je me +refuse toujours. Je ne prends aucun plaisir à faire le tour de froides +et sombres églises, à la suite de vieillards asthmatiques, pour +déchiffrer des épitaphes. La vue même d’une plaque de cuivre incrustée +dans une dalle ne me procure pas ce que j’appelle un bonheur sans +mélange. + +Je scandalise les vénérables sacristains par l’imperturbabilité que +j’arrive à garder en présence des plus passionnantes inscriptions, et +par mon défaut d’enthousiasme quant à l’histoire de la famille locale, +cependant que je blesse leur amour-propre par mon désir trop visible de +m’en aller. + +Un beau matin de soleil radieux, j’étais accoudé au mur bas qui +protégeait une petite église de village, et je fumais, en savourant le +calme profond et exquis émanant de ce spectacle doux et paisible:--la +vieille église grisâtre revêtue de lierre, au portail de bois naïvement +sculpté, le chemin sinuant au versant de la colline entre deux files de +grands ormes, les masures à toits de chaume dépassant leurs haies +taillées net, la Tamise argentée dans le creux, les hauteurs boisées +derrière... + +C’était un paysage délicieux. Sa poésie bucolique m’inspirait. Je me +sentais bon et noble. J’étais résolu à ne plus pécher. Je voulais venir +habiter là, et ne plus faire le mal, et mener une vie pure et +irréprochable, et avoir des cheveux blancs, et le reste. + +Je pardonnai alors à tous mes amis et connaissant leurs mauvais tours et +leur muflerie, et je les bénis. Ils n’ont pas su que je les bénissais. +Ils ont persévéré dans leur voie dissolue, ignorants de ce que moi, tout +là-bas dans ce paisible village, je faisais pour eux; mais je le fis, et +je souhaitai leur faire savoir que je l’avais fait, car je tenais à les +rendre heureux. J’étais perdu dans ces pensées sublimes et douces, +lorsque ma rêverie fut interrompue par une voix aigre qui piaillait: + +--Me voilà, monsieur, j’arrive, j’arrive. Me voilà, monsieur, ne vous +impatientez pas. + +Je levai les yeux, et vis un vieillard au front chauve qui arrivait +clopin-clopant à travers le cimetière portant à la main un énorme +trousseau de clefs qui brimballaient et tintinnabulaient à chaque pas. + +Avec une dignité muette, je lui fis signe de me laisser tranquille, mais +il continua d’avancer, en glapissant: + +--J’arrive, monsieur, j’arrive. Je boite un peu. Je ne suis plus aussi +ingambe qu’autrefois. Par ici, monsieur. + +--Allez-vous-en, vieillard infortuné, dis-je. + +--Je suis venu aussi vite que j’ai pu, monsieur, répliqua-t-il. Ma fille +vient seulement de vous apercevoir. Vous n’avez qu’à me suivre, +monsieur. + +--Allez-vous-en, répétai-je; partez, sinon je franchis le mur et je vous +tue. + +Il sembla surpris. + +--Vous ne voulez pas voir les tombeaux? dit-il. + +--Non, repartis-je, je ne veux pas. Je veux rester ici, accoudé sur ce +vieux mur décrépit. Allez-vous-en, et ne me tarabustez plus. Je déborde +de belles et nobles pensées, et je veux rester ici, parce que j’y suis +bien. Ne venez donc pas faire l’imbécile, m’exaspérer, et décourager mes +bons sentiments avec vos ridicules absurdités de pierres tombales. +Allez-vous-en plutôt chercher qui vous enterre à bon compte, et je +paierai la moitié de la dépense. + +Il demeura stupide, tout d’abord. Puis il se frotta les yeux et me +regarda attentivement. Mon aspect extérieur était bien d’un homme. Il +n’y comprenait rien. + +Il me dit: + +--Vous êtes étranger au pays? Vous n’habitez pas ici? + +--Non, dis-je, pas le moins du monde. Vous ne voudriez pas. + +--Eh bien alors, dit-il, vous devez voir les tombes... tombeaux... gens +enterrés... vous comprendre?... cercueils. + +La moutarde me monta au nez. + +--Vous êtes un imposteur, répondis-je. Je ne dois pas voir ces +tombes,--vos tombes. Et pourquoi le devrais-je? Nous avons nos tombes à +nous, celles de ma famille. Ainsi, mon oncle Podger a, dans le cimetière +de Kensal Green, un tombeau qui est l’orgueil des environs; et le +mausolée de mon grand-père, à Bow, peut contenir huit visiteurs, alors +que ma grand’tante Susan possède dans le cimetière de l’église, à +Finchley, un monument de brique muni d’une dalle avec, dessus, un +bas-relief représentant cette sorte de cafetière, et tout alentour une +bordure haute de six pouces, du plus beau marbre blanc, qui a coûté des +livres sterling. Si j’ai besoin de tombeaux, c’est ceux-là que je vais +voir pour me distraire. Je n’ai pas besoin de ceux des autres. Quand +vous serez enterré, je rendrai visite au vôtre. C’est tout ce que je +puis faire pour vous. + +Il fondit en larmes. Il m’assura que l’une des tombes avait sur sa lame +un bloc de pierre qui, d’après certains, avait été jadis une statue +d’homme, et qu’une autre était sculptée de signes que personne n’avait +jamais su déchiffrer. + +Comme je demeurais inflexible, d’un ton à fendre l’âme, il ajouta: + +--Ne viendrez-vous même pas voir la fenêtre monumentale? + +--Je n’irai même pas voir cela. + +Il décocha donc son dernier trait, et se rapprochant de moi, il chuchota +d’une voix entrecoupée: + +--J’ai aussi une paire de crânes dans la crypte: je vous les montrerai. +Oh! venez voir mes crânes! Vous êtes un jeune homme en vacances, il faut +bien que vous en profitiez. Venez voir mes crânes! + +Alors je le plantai là et pris la fuite, mais ses appels me +poursuivaient: + +--Oh! venez voir mes crânes; revenez voir mes crânes! + +Harris cependant raffole des tombes, tombeaux, épitaphes et inscriptions +funéraires, et l’idée de ne pas voir la tombe de Mme Thomas lui porta un +rude coup. Il me dit qu’il avait projeté cette visite dès le premier +instant où il fut question de notre partie,--et il ajouta même qu’il ne +se serait pas joint à nous sans l’espoir de voir la tombe de Mme Thomas. + +Je le fis souvenir de George, et que nous devions remonter avec le canot +jusqu’à Shepperton pour l’y prendre à cinq heures,--et il dévia sur +George. + +Que pouvait bien avoir à faire celui-ci toute la journée, qu’il nous +laissait remorquer ce vieux sabot surchargé tout du long de la Tamise, à +nous seuls? Quoi donc l’empêchait de venir faire un peu de besogne avec +nous? Pourquoi n’avait-il pas demandé congé pour nous accompagner dès le +départ? Au diable sa banque! Qu’est-ce qu’il fabriquait de bon à sa +banque? + +--Je ne l’y ai jamais vu faire aucun travail, continua Harris, à aucune +des fois où j’y suis allé. Il reste assis toute la journée derrière une +glace, à tâcher de faire semblant de travailler. A quoi ça sert-il, +d’être derrière une glace? Je gagne ma vie, moi. Pourquoi n’en fait-il +pas autant? A quoi sert-il, là, et à quoi servent les banques? Elles +vous prennent votre argent, et puis, quand vous tirez un chèque, elles +vous le renvoient tout barbouillé de «Non valable», «Retour au tireur». +A quoi ça sert-il? Par deux fois, la semaine dernière, ils m’ont fait ce +coup-là. Je ne le supporterai pas plus longtemps. Je leur reprendrai mon +compte. S’il était ici, nous pourrions aller voir ce tombeau. Je ne +crois pas du tout qu’il soit à sa banque. Il est à courir le guilledou, +en réalité, et nous laisse toute la besogne. Je vais débarquer, pour +prendre un verre. + +Je lui fis observer que nous étions à plusieurs milles de tout cabaret. +Alors il battait la campagne à propos de la Tamise; à quoi servait-elle, +et fallait-il mourir de soif lorsqu’on était dessus? + +Il vaut toujours mieux laisser dire Harris quand il est dans cet état. +Il se vide, à la longue, et se tient tranquille, ensuite. + +Je lui rappelai qu’il y avait dans le panier de l’extrait de limonade, +et à l’avant du bateau une dame-jeanne contenant un gallon d’eau, et que +les deux n’attendaient que d’être mélangés pour former une boisson saine +et rafraîchissante. + +Alors il s’emporta contre la limonade et «toutes ces drogues +d’universités populaires», comme il les appelait, bière au gingembre, +sirop de groseille, etc., etc. Toutes, à son dire, engendraient la +dyspepsie, et étaient la perte du corps et de l’âme, et l’origine de la +moitié des crimes commis en Angleterre. + +Il tenait cependant à boire quelque chose, et enjambant son siège, il se +pencha pour atteindre le flacon. Celui-ci était tout au fond du panier, +et ne le trouvant pas, il se pencha de plus en plus; mais comme il +gouvernait en même temps, d’un point de vue défectueux, il raidit le +tireveille du mauvais côté, et envoya le bateau sur la berge. La +secousse le fit tomber en plein dans le panier, où il resta la tête +prise, désespérément cramponné aux bordages, les pieds en l’air. Il +n’osait bouger, crainte de tomber à l’eau, et il lui fallut attendre que +je l’eusse rattrapé par les jambes et extrait du panier, dont il sortit +plus frénétique que jamais. + + + + +Chapitre VIII + +Chantage. La seule méthode à employer. Égoïsme accapareur du +propriétaire riverain. Les écriteaux «Attention!». Sentiments peu +chrétiens de Harris. Harris chanteur comique. Une soirée dans le grand +monde. Inqualifiable scélératesse de deux jeunes gens. Quelques +instructions profitables. George a acheté un banjo. + + +Nous fîmes halte pour déjeûner sous les saules aux abords de Kempton +Park. C’est un petit coin charmant: un joli rebord de gazon, qui court +le long du fleuve, et qu’ombragent les saules. Nous en étions au +troisième service,--tartines de confiture,--lorsqu’un gentleman en bras +de chemise et fumant une courte pipe s’approcha de nous, et nous déclara +que nous étions sur une propriété privée. Il lui fut répondu que nous +n’avions pas encore examiné d’assez près les choses pour arriver sur ce +point à une certitude bien définie, mais que, s’il nous donnait sa +parole de gentleman que nous étions en effet sur une propriété privée, +nous n’hésiterions pas à le croire. + +Il nous donna la parole requise, et nous le remerciâmes, mais comme il +restait là, l’air peu satisfait, nous lui demandâmes si nous pouvions +encore quelque chose pour lui; et Harris, qui est d’un caractère +familier, lui offrit une tartine de confiture. + +Cet homme appartenait, j’imagine, à une société où l’on jurait de +s’abstenir de tartines de confiture; car il refusa d’un ton rogue, comme +si la tentation l’offensait, et il ajouta qu’il était de son devoir de +nous expulser. + +Harris lui répondit que si tel était son devoir, il devait l’accomplir, +et il l’interrogea sur les moyens qu’il envisageait comme préférables +pour l’accomplir. Harris est ce qu’on peut appeler un individu bien +bâti, un vrai costaud, l’air solide et râblé. L’homme le toisa du haut +en bas, et répondit qu’il allait consulter son maître, puis revenir et +nous jeter à l’eau tous les deux. + +Naturellement, on ne le revit plus, et ce qu’il voulait, en réalité, +c’était un shilling. Il y a, tout le long de la Tamise, un certain +nombre de ruffians qui se font des rentes, au cours de l’été, en rôdant +sur les berges, et faisant chanter ainsi les nigauds. Ils se présentent +comme les envoyés du propriétaire. La seule méthode à suivre est de leur +donner vos noms et adresse, et de laisser le propriétaire, si celui-ci a +en effet quelque chose à dire, vous citer en justice et prouver le dégât +que vous avez commis en vous asseyant sur ses terres. Mais la plupart +des gens sont d’une timidité et d’une mollesse telles qu’ils préfèrent +encourager l’imposture en lui cédant, au lieu d’y mettre fin en faisant +preuve d’un peu de fermeté. + +Si ce sont réellement les propriétaires qui sont coupables, qu’on nous +les montre. L’égoïsme des riverains s’accroît chaque année. S’ils en +avaient la permission, ils fermeraient absolument la Tamise. Ils le font +déjà pour les petits affluents et les bras-morts. Ils obstruent de +piquets le lit de la rivière et tendent des chaînes d’une rive à +l’autre, et clouent des écriteaux sur chaque arbre. La vue de ces +écriteaux réveille tous les mauvais instincts de ma nature, j’éprouve le +désir de les arracher tous, et de les casser l’un après l’autre sur la +tête de l’homme qui les a fait poser, de façon à le tuer, après quoi je +l’enterrerais et lui mettrais ses écriteaux sur sa tombe en guise +d’épitaphe. + +Je fis part de ces miens sentiments à Harris, et il me répondit que les +siens étaient pires encore. Lui désirait non seulement tuer l’homme qui +avait fait poser les écriteaux, mais en outre massacrer toute sa +famille, avec tous ses amis et connaissances, et mettre ensuite le feu à +sa maison. Harris me parut aller un peu loin, et je le lui dis; mais il +répliqua: + +--Pas le moins du monde. Ils n’auraient que ce qu’ils méritent, et +j’irais chanter des chansonnettes comiques sur les décombres. + +J’étais peiné d’entendre Harris donner cours à ces velléités +sanguinaires. Il ne faut pas que nos instincts de justice dégénèrent en +pure vengeance. Je mis longtemps à amener Harris à un point de vue plus +charitable, mais j’y réussis enfin, et il me promit d’épargner en tout +cas les amis et connaissances, et de ne pas chanter de chansonnettes +comiques sur les décombres. + +Vous n’avez pas entendu Harris chanter une chansonnette comique, sinon +vous comprendriez quel service je venais de rendre à l’humanité. C’est +une des idées arrêtées de Harris _qu’il sait_ chanter la chansonnette +comique; l’idée arrêtée, au contraire, chez ceux des amis de Harris qui +l’ont ouï essayer, est _qu’il ne sait pas_, et ne saura jamais, et qu’on +devrait lui interdire d’essayer. + +Lorsque Harris est en soirée, et qu’on le prie de chanter, il répond: +«Soit, si vous y tenez, je vous chanterai du comique»; et il vous dit +cela d’un ton à faire croire que son chant dans cette partie, il vous +faut l’entendre une fois, et puis mourir. + +--Oh! que c’est aimable, dit l’hôtesse. Chantez donc, M. Harris. Et +Harris se lève, et s’approche du piano, avec la radieuse bienveillance +d’un cœur généreux prêt à faire un don inestimable. + +--Allons, silence, s’il vous plaît, silence, dit l’hôtesse, se tournant +à la ronde; M. Harris va nous chanter une chanson comique. + +--Oh! charmant! murmure-t-on; et on revient en hâte de la serre, on +remonte dans l’escalier, on va s’avertir l’un l’autre par toute la +maison, et on s’entasse dans le salon et on fait le cercle, dans une +attente minaudière. + +Et Harris commence. + +Or, on ne s’attend guère à de la voix dans une chanson comique. On +n’attend pas de vocalises impeccables. On se soucie peu si le chanteur +s’aperçoit au milieu d’une note qu’il l’a prise trop haut, et s’il +redescend d’un ton. Peu importe la mesure. Peu importe que +l’accompagnateur soit de deux mesures en retard, et que l’autre +s’interrompe au milieu d’un couplet pour se mettre d’accord avec lui, +puis reprendre à nouveau. Mais l’on s’attend du moins aux paroles. + +On ne s’attend pas à ce que le monsieur ne se rappelle pas au delà des +trois premiers vers du premier couplet et ne cesse de les répéter +jusqu’au moment de la reprise en chœur. On ne s’attend pas à ce que le +monsieur s’arrête au beau milieu d’un vers et avoue, en ricanant, que +c’est très drôle, mais du diable s’il se souvient de la suite, et puis +qu’il se mette à l’improviser de lui-même, et qu’alors il se la rappelle +tout à coup, une fois arrivé à un endroit tout différent du morceau, et +s’interrompe sans crier gare, pour la reprendre et vous la servir à +toute force. On ne s’attend pas... mais je préfère vous donner une idée +de Harris comme chanteur comique, et vous jugerez par vous-même. + +HARRIS, _debout à côté du piano et s’adressant à la société avide_.--Je +crains que ce ne soit un peu vieux, n’est-ce pas. Je suppose que vous la +connaissez tous, n’est-ce pas. Mais c’est la seule que je sache. C’est +la chanson du Juge dans _Pinafore_... non, ce n’est pas de _Pinafore_ +que je veux dire... je veux dire... vous savez bien... l’autre, quoi. +Vous reprendrez tous en chœur, n’est-ce pas? + +(_Murmures d’approbation et désir de reprendre en chœur. Brillante +exécution du prélude à la chanson du Juge dans «Devant le Jury», par le +pianiste nerveux. Arrive l’instant où Harris doit le suivre. Harris ne +s’en aperçoit pas. Le pianiste reprend le début du prélude, et Harris, +qui commence à chanter en même temps, saute les deux premiers vers de la +chanson du Premier Seigneur dans _Pinafore_. Le pianiste nerveux tente +de poursuivre son prélude, y renonce, et s’efforce de suivre Harris avec +l’accompagnement à la chanson du Juge dans «Devant le Jury», s’aperçoit +que cela ne sert à rien, et se demande où il en est, ce qu’il fait là, +perd la tête, et s’arrête court._) + +HARRIS, _l’encourageant avec amabilité_.--Très bien, vous vous en tirez +à merveille. Continuez. + +LE PIANISTE NERVEUX.--Je crains qu’il n’y ait une petite erreur. Que +chantez-vous? + +HARRIS, _vivement_.--Mais la chanson du Juge dans «Devant le Jury». Vous +ne la connaissez pas? + +UN AMI DE HARRIS, _du fond de la salle_.--Non, mon pauvre ami, ce n’est +pas cela que vous chantez, c’est la chanson de l’Amiral dans _Pinafore_. + +(_Discussion prolongée entre Harris et l’ami de Harris, sur ce que +Harris chante en réalité. Pour finir, l’ami reconnaît que peu importe ce +que Harris chante, pourvu que Harris continue à chanter, et Harris, +évidemment blessé par cette injustice, prie le pianiste de recommencer. +Le pianiste, donc, entame le prélude de la chanson de l’Amiral, et +Harris, profitant de ce qu’il considère comme une ouverture favorable +dans la musique, commence._) + +HARRIS.--«Dans ma jeunesse, m’approchant du barreau.» + +(_Explosion générale de rire, que Harris prend pour un compliment. Le +pianiste, songeant à sa femme et à ses enfants, renonce à la lutte +inégale, et se retire: un monsieur aux nerfs plus robustes prend sa +place._) + +LE NOUVEAU PIANISTE, _jovial_.--Allons-y, mon vieux, marchez, je vous +suis. Ne nous ennuyons pas avec le prélude. + +HARRIS, _qui a fini par comprendre, riant_.--Ah! elle est bien bonne! +Mais je vous demande pardon. C’est juste, j’ai confondu les deux +morceaux. C’est le nom de Jenkins qui m’a induit en erreur. Allons-y +cette fois. + +(_Il chante. Sa voix semble venir de la cave, et elle évoque les +premiers prodromes d’un tremblement de terre._) + + «Dans ma jeunesse, je fus une saison + «Saute-ruisseau chez quelque procureur.» + +_Au pianiste, à part._--C’est trop bas, mon vieux, recommençons, +voulez-vous. + +(_Il rechante les deux premiers vers, d’une voix aiguë de fausset. +Surprise considérable chez l’auditoire. Une vieille dame nerveuse auprès +de la cheminée se met à pleurer: on l’emmène._) + +HARRIS, continuant. + + «J’époussetais les carreaux, j’époussetais la porte + «Et je... + +Non... ce n’est pas ça. Je frottais les carreaux de la grande porte +d’entrée. Et je cirais le parquet... non, au diable... je vous demande +pardon... C’est singulier, je ne retrouve pas ce couplet. Et je... et +je... Ma foi, je passe au chœur, tant pis (_il chante_): + + «Et je digue digue digue digue digue don + «Je dirige pour finir la marine de la Reine.» + +Allons, le chœur:--on répète les deux derniers vers, simplement... + +TOUS EN CHŒUR: + + «Et il digue digue digue digue digue don + «Il dirige pour finir la marine de la Reine.» + +Et Harris ne s’aperçoit jamais combien il se rend ridicule, et combien +il assomme un tas de gens qui ne lui ont rien fait. Il se figure +bonnement qu’il leur a été agréable, et promet d’en chanter une autre +après souper. + +A propos de chansons comiques et de soirées, il me revient une autre +aventure amusante dont j’ai été le témoin; et comme elle éclaire +beaucoup le fonctionnement caché de l’esprit humain en général, il +convient, je crois, de la rapporter ici. + +Nous étions tous, à cette soirée, des gens comme il faut et de la +meilleure éducation. Nous avions mis nos plus beaux habits, et nous +causions avec grâce, et nous étions fort aises,--tous, excepté deux +jeunes étudiants retour d’Allemagne, jeunes gens vulgaires, qui avaient +l’air impatients et ennuyés, comme s’ils trouvaient le temps long. A la +vérité nous étions trop au-dessus d’eux. Ils n’étaient pas à la hauteur +de notre conversation brillante mais raffinée, pas plus que de nos goûts +distingués. Ils se sentaient déplacés, parmi nous. Ils n’auraient jamais +dû s’y trouver. Nous fûmes unanimes là-dessus, après coup. + +On joua des morceaux des vieux maîtres allemands. On discuta philosophie +et morale. On flirta avec une grâce distinguée. On eut même de +l’esprit,--un esprit comme il faut. + +Après souper, quelqu’un récita un poème français, qui fut déclaré +superbe, puis une dame chanta en espagnol une romance sentimentale, si +touchante qu’elle fit pleurer un ou deux assistants. + +Et alors intervinrent ces deux jeunes gens, qui demandèrent si nous +avions jamais entendu Herr Slossenn Boschen (il venait précisément +d’arriver et se trouvait au buffet) chanter en allemand son grand air +comique. + +Personne ne se rappelait l’avoir entendu. + +Les jeunes gens affirmèrent que c’était la chanson la plus drôlatique +que l’on eût jamais composée, ajoutant que, si nous voulions, ils la +feraient chanter à Herr Slossenn Boschen, qu’ils connaissaient très +bien. Elle était si désopilante, paraît-il, que cette fois où Herr +Slossenn Boschen l’avait chantée devant l’empereur d’Allemagne, on avait +dû le transporter (l’empereur d’Allemagne) jusqu’à son lit. + +Personne au monde, dirent-ils, ne savait la débiter comme Herr Slossenn +Boschen: il gardait d’un bout à l’autre son sérieux impayable, à croire +qu’il débitait une tragédie, et, naturellement, la chose en était +d’autant plus farce. Jamais il ne laissait deviner, par ses intonations +ni ses gestes, qu’il chantât un air risible,--car cela eût amoindri +l’effet. C’était surtout son attitude sérieuse, presque pathétique, qui +le rendait d’un comique irrésistible. + +Nous répondîmes que nous tenions beaucoup à l’entendre, que cela nous +amuserait énormément. Et ils descendirent chercher Herr Slossenn +Boschen. + +Il ne demandait pas mieux que de chanter son air, car il arriva +aussitôt, et se mit au piano sans mot dire. + +Oh! cela vous amusera. Vous allez rire! chuchotèrent les jeunes gens, +qui traversèrent le salon pour aller se placer modestement derrière le +dos du Professor. + +Herr Slossenn Boschen s’accompagnait lui-même. Le prélude n’annonçait +pas à proprement parler une chanson comique. C’était un air mélancolique +et plein d’âme, à vous donner la chair de poule; mais chacun glissa dans +l’oreille de son voisin que c’était la manière allemande, et tous +s’apprêtèrent à la savourer. + +Pour ma part, je ne comprends pas l’allemand. Je l’ai appris en classe, +mais je n’en savais plus un mot au bout de deux ans, et je ne m’en suis +pas porté plus mal. Cependant, pour ne pas laisser soupçonner mon +ignorance, je m’avisai d’un stratagème qui me parut excellent. Je ne +quittai pas des yeux les deux jeunes étudiants, et je fis comme eux. +Quand ils riaient, je riais, quand ils pouffaient, je pouffais; en +outre, j’ajoutais de moi-même un léger ricanement, çà et là, comme si +j’avais saisi un trait d’esprit qui échappait aux autres. Cet artifice +me semblait particulièrement heureux. + +Je remarquai bientôt que bon nombre d’autres personnes fixaient les +yeux, tout comme moi, sur les deux jeunes gens. Ceux-là aussi riaient +quand les jeunes gens riaient; et comme ceux-ci rirent, pouffèrent et se +tordirent presque sans arrêt d’un bout à l’autre du morceau, la chose +allait toute seule. + +Néanmoins, le Professor n’avait pas l’air satisfait. Quand on se mit à +rire pour la première fois, son visage exprima un étonnement +considérable, comme s’il se fût attendu à tout autre chose que du rire. +Cela nous parut très drôle: son parti-pris de sérieux formait le +meilleur de son humour. S’il eût le moins du monde laissé voir qu’il se +rendait compte de son effet comique, il l’aurait entièrement compromis. +Le rire se prolongeant, sa surprise fit place à un air de contrariété et +d’irritation, et il lança des regards indignés tout à la ronde (sauf sur +les deux jeunes gens qui se trouvaient derrière son dos et qu’il ne +voyait pas). Notre gaîté redoubla. Il nous ferait mourir, ce farceur, +disait-on. A elles seules, les paroles suffisaient à faire pâmer de +rire, mais qu’il y ajoutât encore cette gravité simulée,--vrai c’était +trop! + +Au dernier couplet, il se surpassa. Il promena tout autour de lui un tel +coup d’œil de férocité rentrée que, si nous n’avions été mis en garde +contre la méthode allemande de chanter le comique, nous en aurions +éprouvé de l’inquiétude; et il donna un tel accent de détresse à cette +musique lugubre que, si nous n’avions pas su que la chanson était +comique, nous en aurions pleuré. + +Il acheva au milieu d’un délire véritable de gaîté. Chacun disait qu’il +n’avait de sa vie entendu rien de plus désopilant. Chacun trouvait +singulier qu’en présence de faits comme celui-ci, pût subsister le +préjugé vulgaire que les Allemands ne possèdent pas le sens de l’humour. +Et on demanda au Professor pourquoi il ne traduisait pas sa chanson en +anglais, afin que tout le monde pût la comprendre et apprécier +l’intensité de son comique. + +Alors Herr Professor Slossenn Boschen se leva, et il devint terrible. Il +nous injuria en allemand (langue, à mon avis, des mieux appropriées à +cet effet), et il se démena, et nous montra le poing et nous donna tous +les noms qu’il savait en anglais. Il affirmait n’avoir de sa vie reçu +pareil outrage. + +Il nous fit comprendre que sa chanson n’avait rien de comique. Il s’y +agissait d’une jeune fille vivant parmi les montagnes du Hartz, et qui +avait donné sa vie pour sauver l’âme de son fiancé; à sa mort, celui-ci +retrouvait l’âme-sœur dans l’espace; mais, pour finir, au dernier +couplet, il répudiait l’esprit de sa fiancée, et s’enfuyait avec un +autre esprit. Je ne garantis pas les détails, mais l’histoire était en +tout cas des plus navrantes. Herr Boschen ajouta qu’il l’avait chantée +devant l’empereur d’Allemagne, et qu’il (l’empereur d’Allemagne) avait +sangloté comme un petit enfant. Il (Herr Boschen) nous dit que ce +morceau était considéré généralement comme un des plus dramatiques et +des plus émouvants de la littérature allemande. + +La situation était pénible pour nous,--très pénible. Personne ne +répondit. On chercha du regard les deux jeunes gens auteurs du méfait, +mais ils avaient subrepticement quitté la maison, dès la fin du morceau. + +La soirée prit fin, elle aussi. Je n’ai jamais vu soirée finir aussi +brusquement, et avec si peu de cérémonie. On ne se dit pas bonsoir. On +descendit l’escalier un par un, à pas furtifs, et en se tenant dans +l’ombre. Au vestiaire, chacun demandait tout bas chapeau et manteau, +puis s’éclipsait, tournant le coin au plus vite, en s’évitant l’un +l’autre. + +Depuis lors, je n’ai plus guère pris d’intérêt aux chansons allemandes. + +Nous atteignîmes l’écluse de Sunbury à 3 h. 30. Le paysage du fleuve y +est charmant, juste avant d’arriver aux portes, et le canal de décharge +est délicieux, mais n’essayez pas de le remonter. + +Je le tentai une fois. J’étais aux avirons, et je demandai aux camarades +qui barraient s’ils croyaient que ce fût faisable. Rien de plus +faisable, me répondirent-ils, à condition de ramer dur. Nous étions +juste sous la petite passerelle qui franchit ce canal entre les deux +barrages; et me courbant sur mes avirons, de toute ma vigueur, je me mis +à ramer. + +Je ramais superbement, par impulsions rythmiques et prolongées. Mes +bras, mes jambes, mon torse, donnaient en plein. Je réalisai un +excellent coup d’aviron, merveilleusement vite, et ce fut un travail de +grand style. Selon mes deux amis, c’était plaisir de me voir. Au bout de +cinq minutes, persuadé que nous devions être tout près du barrage, je +levai les yeux. Nous étions toujours sous la passerelle, juste au même +point qu’au début, et j’avais devant moi ces deux idiots qui se +crevaient à force de rire. J’avais manœuvré comme un forcené pour +maintenir le canot sous la passerelle. Aussi maintenant je laisse à +d’autres de remonter les canaux de décharge contre de forts courants. + +Nous arrivâmes ensuite, toujours ramant, à Walton, ville de quelque +importance. Comme dans toutes les agglomérations riveraines, elle +présente au bord de l’eau son plus petit côté, si bien que, vue du +canot, on la prendrait pour un village d’une demi-douzaine de feux au +plus. Windsor et Abingdon sont les deux seules villes entre Londres et +Oxford dont on aperçoive réellement quelque chose de la Tamise. Toutes +les autres se cachent derrière des coudes, et ne jettent qu’un lointain +coup d’œil sur le fleuve, du haut d’une rue. Je leur sais gré de bien +vouloir laisser les berges aux bois, aux champs et aux travaux +hydrauliques. + +Reading même a beau faire son possible pour gâter et déshonorer et +rendre hideux tout ce qu’elle peut atteindre du fleuve, elle a néanmoins +le bon esprit de tourner d’un autre côté son répugnant visage. + +César, comme de juste, avait son établissement à Walton,--camp, +forteresse, ou quelque chose d’analogue. César ne manquait jamais de +remonter les cours d’eau. La reine Elisabeth y est venue, elle aussi. +Allez où vous voudrez, impossible de se débarrasser de cette femme. +Cromwell et Bradshaw (pas le Bradshaw du guide des chemins de fer[5], +mais le ministre du roi Charles) ont également séjourné ici. J’imagine +que leur entretien a été particulièrement agréable. + + [5] L’équivalent de notre Chaix. + +Il y a, dans l’église de Walton, un «bride-mégère» de fer. On employait +ces instruments, jadis, pour contenir les langues féminines. On y a +renoncé, depuis. Je suppose que le fer est devenu rare, et qu’on n’a pas +trouvé d’autre métal assez résistant. + +Il y a aussi des tombeaux remarquables dans l’église, et je craignis de +ne pouvoir en arracher Harris, mais il ne parut pas s’en aviser, et nous +passâmes notre chemin. En amont du pont, le fleuve présente de terribles +sinuosités, qui le rendent fort pittoresque, mais qui sont exaspérantes, +du point de vue halage ou aviron, et occasionnent des disputes entre +rameur et barreur. + +On aperçoit ici, sur la rive droite, Oatlands Park. Ce lieu fut jadis +célèbre. Henri VIII le déroba à l’un ou à l’autre, je ne sais plus à +qui, et y résida. Le parc renferme une grotte que l’on visite moyennant +pourboire, et qui est, paraît-il, admirable; mais ce n’est pas mon avis. +La feue duchesse d’York, qui résidait à Oatlands, raffolait des chiens +et elle en élevait un nombre formidable. Elle avait fait établir un +cimetière pour les y enterrer après leur mort, et ils y reposent à +environ cinquante, avec pour chacun une pierre tombale munie d’une +épitaphe. + +Je reconnais d’ailleurs qu’ils le méritent tout autant que la généralité +des chrétiens. + +Aux «pilotis de Corway»,--le premier coude après le pont de Walton,--une +bataille eut lieu entre César et Cassivellaunus. Cassivellaunus avait +fortifié le fleuve contre César, en y plantant une foule de pilotis (il +y ajouta, j’imagine, un écriteau). Mais César n’en passa pas moins. +Impossible d’éloigner César de ce fleuve. + +Haliford et Shepperton sont deux petites localités fort jolies, vues de +la Tamise, mais qui n’ont rien de remarquable, ni l’une ni l’autre. A +Shepperton, toutefois, le cimetière de l’église renferme une tombe sur +laquelle se lit un poème, et j’appréhendai que Harris ne voulût aller +rôder par là. Je le vis attacher un regard d’envie sur de débarcadère +dont nous approchions. Je fis donc en sorte, par un geste opportun, +d’envoyer sa casquette à l’eau, et son empressement à la rattraper avec +son indignation contre ma maladresse, lui firent oublier ses tombes +chéries. + +A Weybridge, la Wey (jolie petite rivière, navigable jusqu’à Guilford +pour les canots légers et que j’ai toujours eu le désir de remonter, +sans jamais le faire), la Bourne, et le canal Basington, se jettent à la +fois dans la Tamise. L’écluse est juste en face de la ville, et la +première chose que nous aperçûmes, sur l’une des portes du sas, fut le +maillot de George, qui,--un examen plus attentif nous le +révéla,--contenait George en personne. + +Montmorency lança un aboîment furieux, je poussai des cris, Harris un +rugissement; George agita sa casquette, et hurla de retour. L’éclusier +se précipita hors de chez lui, armé d’une gaffe, car il était persuadé +que quelqu’un venait de tomber à l’eau, et il eut l’air désolé de voir +qu’il n’en était rien. + +George portait à la main un paquet bizarre, enveloppé de toile cirée. +C’était arrondi et plat d’un bout, et il en sortait de l’autre un long +manche droit. + +--Qu’est-ce que c’est que ça? dit Harris. Une poêle à frire? + +--Non, dit George, avec un regard étrangement allumé; cela fait fureur, +cet été; tout le monde en a un, sur la Tamise. C’est un banjo. + +--Je ne savais pas que vous jouiez du banjo! nous écriâmes-nous en même +temps, Harris et moi. + +--Je n’en joue pas à proprement parler, répliqua George; mais c’est très +facile, m’a-t-on dit; et j’ai la méthode pour apprendre. + + + + +Chapitre IX + +On met George à la besogne. Diaboliques propensions des cordelles de +halage. Ingratitude d’un skiff «en double scull». Haleurs et halés. A +quoi peuvent servir les amoureux. Étrange disparition d’une vieille +dame. Plus on se hâte, moins on va vite. Être halés par des jeunes +filles, sport palpitant. L’écluse disparue sur le fleuve hanté. Musique. +Sauvés! + + +A présent que nous le tenions, il s’agissait de faire travailler George. +Mais George, cela va sans dire, n’avait aucune envie de travailler. Il +s’était déjà éreinté à sa banque, prétendait-il. Harris d’un naturel peu +sensible, et guère pitoyable, lui répondit: + +--Bah! vous vous éreinterez sur la Tamise, pour changer: le changement +fait toujours du bien. Ouste! attrapez l’amarre, et tirez-nous. + +En toute conscience (même la sienne) George n’avait rien à répliquer; il +insinua pourtant qu’il ferait mieux de s’occuper dans le canot à faire +le thé, cependant que Harris et moi halerions, car la confection du thé +est une besogne pénible, et Harris et moi paraissions fatigués. Pour +toute réponse, nous lui envoyâmes la cordelle de halage, dont il +s’empara. + +La cordelle a des habitudes singulières et inexplicables. Vous +l’enroulez avec tout le soin et toute la patience que l’on met à plier +un pantalon neuf, et cinq minutes plus tard, quand vous la ramassez, +vous ne trouvez plus qu’un fouillis innommable et décourageant. + +Ce n’est pas pour dire, mais je suis intimement persuadé que si vous +preniez une cordelle au hasard, après l’avoir étalée en droite ligne au +beau milieu d’un champ, il vous suffirait de lui tourner le dos trente +secondes, pour découvrir, en jetant les yeux à nouveau dessus, qu’elle +s’est toute rassemblée en un tas au centre du champ, et s’est +entortillée et enchevêtrée sur elle-même, qu’elle a perdu ses deux bouts +et qu’elle n’est plus que nœuds; et vous mettriez une bonne demi-heure +pour la débrouiller. + +Telle est mon opinion sur les cordelles en général. Bien entendu, il +peut y avoir des exceptions honorables: je ne dis pas le contraire. Il +peut y avoir des cordelles qui fassent honneur à leur profession,--des +cordelles consciencieuses et respectables,--des cordelles qui ne se +figurent pas être un ouvrage de crochet et ne se disposent pas en dessus +du canapé dès l’instant où on les laisse à elles-mêmes. Il peut, dis-je, +y avoir de ces cordelles-là; je souhaite sincèrement qu’il y en ait. +Mais je n’en ai pas encore rencontré. + +La cordelle en question venait d’être rassemblée par moi juste avant +notre arrivée à l’écluse. Je n’avais pas laissé Harris y mettre la main, +vu sa maladresse bien connue. Je l’avais lovée en cercle avec une sage +lenteur, arrimée par le milieu, tordue en écheveau, et déposée doucement +au fond du canot. Harris l’avait ramassée méthodiquement, et remise à +George. George, d’une main ferme, la lui avait prise, et, s’éloignant un +peu, avait commencé de la dérouler comme s’il eût démailloté un enfant +nouveau-né. Il n’en eut pas déroulé douze yards que la chose ne +ressemblait plus à rien d’autre qu’à un paillasson en mauvais état. + +Cela se passe toujours de même, et il en résulte toujours la même chose. +L’homme de la berge, qui s’efforce de débrouiller l’objet, pense que +toute la faute en est à celui qui l’a enroulé; et sur la Tamise, quand +on pense quelque chose, on le dit. + +--Qu’avez-vous prétendu fabriquer avec ça? un filet de pêche? Vrai, vous +en avez fait du propre! Vous ne pouviez donc pas l’enrouler comme il +faut, espèce d’andouille! grommelle-t-il de temps à autre, tout en +luttant frénétiquement avec la cordelle, qu’il dépose sur le chemin de +halage et qu’il examine en tous sens afin d’en trouver le bout. + +D’autre part, celui qui l’a enroulée croit que la seule cause du gâchis +appartient au confrère qui a essayé de la dérouler. + +--Elle était très bien arrimée quand vous l’avez eue, s’écrie-t-il, +indigné. Vous ne regardez donc pas ce que vous faites? Vous maniez les +choses, aussi, sans la moindre précaution. Vous embrouilleriez, ma +parole, une perche d’échafaudage. + +Et ils se mettent l’un contre l’autre en une telle colère que chacun +souhaiterait pendre l’autre avec l’objet du litige. Dix minutes se +passent, et le premier, perdant la tête, pousse un hurlement et trépigne +sur la corde, puis prétend la débrouiller plus vite en attrapant le +premier nœud qui lui tombe sous la main et en tirant dessus. Comme de +juste, il n’aboutit qu’à emmêler plus étroitement. Alors le confrère +sort du canot et vient l’aider, et ils s’obstruent et s’empêtrent +mutuellement. Tous deux s’emparent du même bout de corde, et tirent +dessus en sens opposé, puis se demandent ce qui l’accroche. En fin de +compte, le malheur est réparé, ils se retournent et voient le canot +parti à la dérive et filant droit vers le barrage. + +Je me rappelle une fois où l’aventure est arrivée pour de bon. C’était +un peu au-dessus de Boveney, par une matinée assez venteuse. Nous +descendions le fleuve tout en ramant lorsque dépassé le tournant nous +avisâmes sur la berge deux canotiers. Ils s’entreregardaient avec une +expression de stupeur et de désolation sans bornes que je n’ai jamais +retrouvée sur d’autres visages humains et ils tenaient par les deux +bouts une longue cordelle. Voyant qu’un malheur avait dû se produire, +nous stoppons et les interrogeons. + +--C’est notre canot, notre canot qui a décampé! répondent-ils, d’un air +navré. Nous venions juste de débrouiller la cordelle, et le temps de +nous retourner, il avait disparu! + +Et ils semblaient offensés de ce qu’ils regardaient évidemment de la +part de leur canot comme un trait de basse ingratitude. + +Nous rattrapâmes le fugitif un demi-mille plus loin en aval, arrêté dans +les roseaux, et le restituâmes à ses propriétaires. Je parie bien qu’ils +l’ont surveillé de près au moins une huitaine. + +Je n’oublierai jamais le tableau de ces deux hommes arpentant la berge +avec leur amarre et cherchant en vain leur canot. + +Le halage, sur la Tamise supérieure, vous fait assister à un bon nombre +d’incidents comiques. L’un des plus habituels est le spectacle d’une +paire de haleurs, marchant bon train, absorbés dans une discussion +animée, tandis que l’homme resté dans le canot, à cent yards derrière +eux, leur crie en vain d’arrêter et fait de frénétiques signaux de +détresse avec un aviron. Quelque chose ne va pas: le gouvernail est +parti, ou la gaffe a glissé par dessus bord, ou son chapeau est tombé à +l’eau et s’éloigne au fil du courant. Il les prie d’arrêter, très calme +et poli d’abord. + +--Hohé! halte! une minute, s’il vous plaît, lance-t-il gaîment. J’ai +laissé tomber mon chapeau. + +Puis: + +--Hohé! Tom... Dick! ne m’entendez-vous pas?--d’un ton déjà moins +affable. + +Puis: + +--Hohé! sacrées têtes de bois d’idiots! Hohé! halte! Oh! nom de... + +Après quoi il se dresse, se démène, devient tout rouge à force de +hurler, et épuise sa collection de jurons. Et les gamins sur la berge +s’arrêtent et se moquent de lui et lui jettent des cailloux, cependant +qu’il défile devant eux, à raison de quatre milles à l’heure, sans +pouvoir leur échapper. + +La plupart de ces inconvénients disparaîtraient si les haleurs se +rappelaient qu’ils sont en train de haler, et se retournaient de temps à +autre pour voir ce que devient le collègue. Il est préférable de n’avoir +qu’un seul haleur. S’ils sont deux, ils s’oublient à bavarder, et la +faible résistance offerte par le canot est incapable de les rappeler à +la réalité. + +Comme preuve du total oubli de leur besogne où tombent parfois deux +haleurs, George nous rapporta, au cours de la soirée, alors que nous +devisions sur ce sujet après souper, un bien curieux exemple. Un soir, +raconta-t-il, trois de ses copains étaient partis de Maidenhead avec un +canot très lourdement chargé qu’ils ramaient contre le courant. Un peu +au-dessus de l’écluse de Cookham, ils avisèrent cheminant sur le chemin +de halage, un jeune homme et une jeune fille, apparemment plongés dans +un entretien captivant. Ils portaient à eux deux une gaffe de bateau, et +il y avait, accrochée à la gaffe, une cordelle qui traînait derrière +eux, le bout dans l’eau. Nul canot à proximité, nul canot en vue. A un +moment donné, la chose était certaine, il avait dû y avoir, attaché à +cette cordelle, un canot; mais qu’en était-il devenu, quelle sombre +fatalité l’avait ravi, lui et ses occupants, mystère! + +L’accident, du reste, quel qu’il fût, n’avait en aucune façon troublé +les deux jeunes gens qui halaient. Il leur restait la gaffe, ainsi que +la cordelle et c’était sans doute à leur avis tout ce que nécessitaient +leurs fonctions. + +George allait les tirer de leur illusion, lorsqu’une idée lumineuse lui +traversa l’esprit et le fit s’abstenir. A l’aide d’une gaffe, il +accrocha et ramena le bout de l’amarre: on boucla celle-ci autour du +mât, puis rentrant les avirons, les équipiers allèrent s’asseoir à +l’arrière, et allumèrent leurs pipes. + +Et ainsi le jeune homme et la jeune fille halèrent ces quatre gros +fainéants et leur lourd canot, à contre-courant, jusqu’à Marlow. + +George nous dit que jamais il n’avait vu autant de désolation muette +concentrée en un seul regard, qu’au moment où le jeune couple, arrivé à +l’écluse, se rendit compte que depuis deux milles le canot halé par eux +n’était pas le bon. George estimant que, n’eût été la présence de la +jeune fille, le jeune homme se serait livré à des violences de langage. + +La demoiselle fut la première à revenir de sa stupéfaction. Elle joignit +les mains et s’écria, désespérément: + +--Oh, Henry, mais où donc est ma tante? + +--Ont-ils jamais retrouvé la vieille dame? interrogea Harris. + +George répondit qu’il l’ignorait. + +Un autre témoignage de ce fâcheux manque de sympathie entre haleurs et +halés se produisit un jour sous nos yeux, à George et à moi, un peu +au-dessus de Walton. C’était à l’endroit où le chemin de halage +s’enfonce en pente douce jusque sous l’eau, et comme nous étions campés +sur l’autre rive, nous ne perdîmes rien du spectacle. A un moment donné +arrive un petit canot qui fendait l’eau à toute vitesse, halé par un +puissant cheval de bélandre sur lequel était juché un tout petit gamin. +Épars dans le canot en des poses nonchalantes et rêveuses, il y avait +cinq collègues; le barreur surtout avait un air particulièrement béat. + +--Je voudrais le voir se tromper de direction, murmura George, comme ils +passaient. Et à cet instant même, voilà le barreur qui se trompe, et le +canot qui s’élance sur le plan incliné, le remontant avec un bruit comme +si on déchirait quarante mille chemises de toile. Deux hommes, une +bourriche et trois avirons quittèrent à la fois le canot par tribord, et +s’affalèrent sur la berge, et une seconde et demie plus tard, deux +autres hommes se déversaient de bâbord, au milieu de grappins, voiles, +sacs de tapisserie et bouteilles. Le dernier occupant débarqua 20 yards +plus loin, sur la tête. + +Soulagé par ce délestage, le canot fila de plus belle et le petit gamin, +criant à tue-tête, mit son coursier au galop. Les collègues, sur leur +séant, se regardaient d’un air abasourdi. Il leur fallut plusieurs +secondes pour comprendre ce qui était arrivé, et alors, de toutes leurs +forces, ils crièrent au petit gamin d’arrêter. Mais celui-ci était trop +occupé de son cheval pour les entendre; nous les vîmes s’élancer à sa +poursuite, et ils se perdirent dans l’éloignement. + +Je ne fus pas fâché, je l’avoue, de cette mésaventure. Loin de là: je +voudrais voir pareil malheur arriver à tous les jeunes godelureaux--ils +sont nombreux--qui se font haler de la sorte. Indépendamment de leurs +risques personnels, ils sont une gêne et un danger pour les canots +qu’ils rencontrent. A l’allure où ils vont, il leur est impossible de se +garer des autres, et aux autres de se garer d’eux. Leur amarre se prend +dans votre mât et vous chavire, ou bien elle attrape quelqu’un à bord, +et l’envoie à l’eau, ou lui entaille la figure. Le seul procédé à +employer est de ne pas broncher, et de se tenir prêts à les repousser +avec le talon d’un mât. + +De toutes les expériences ayant trait au halage, la plus curieuse est +d’être halé par des demoiselles. C’est là une sensation qu’il faut avoir +connue. Trois demoiselles sont toujours indispensables pour haler: deux +tiennent la corde, et l’autre court de côté et d’autre, avec de petits +rires. Elles débutent en général par s’empêtrer dans la corde. Celle-ci +s’entortille autour de leurs jambes, et elles doivent s’asseoir au bord +du chemin pour se délivrer l’une l’autre; puis c’est autour de leur cou, +et elles manquent d’étrangler. La corde en place, pour finir, elles +démarrent bride abattue, entraînant le canot à une allure positivement +folle. Au bout de cent yards, elles sont, bien entendu, hors d’haleine +et s’arrêtent soudain, et toutes s’asseyent sur l’herbe en riant et +votre canot dérive en plein courant et se met à tournoyer, avant que +vous ayez eu le loisir de vous reconnaître ou d’attraper un aviron. +Alors elles se relèvent toutes surprises. + +--Oh, voyez donc! disent-elles, le canot qui est parti là-bas au milieu. + +Durant quelques minutes, elles halent convenablement; mais bientôt l’une +d’elles s’avise d’épingler sa jupe; elles font halte à cette intention, +et voilà le canot échoué. + +Vous le poussez au large, et leur criez de ne pas s’arrêter. + +--Hein? Qu’est-ce qu’il y a? vous renvoient-elles. + +--Ne plus vous arrêter, hurlez-vous. + +--Ne plus quoi? + +--Ne plus vous arrêter... avancez... avancez! + +--Retournez donc, Emily, voir ce qu’ils veulent, dit l’une. Et Emily +revient demander ce qu’il y a. + +--Que désirez-vous? dit-elle; il est arrivé quelque chose? + +--Non, répondez-vous; tout va bien; avancez seulement: il ne faut plus +vous arrêter. + +--Pourquoi? + +--Parce que nous ne gouvernons plus, si vous vous arrêtez. Il faut que +le canot garde toujours un peu de route. + +--Garde un peu de quoi? + +--De route... il vous faut maintenir le canot en marche. + +--Ah, bon! je le leur répéterai. Est-ce que nous nous en tirons bien? + +--Oui, oui, tout à fait bien, seulement n’arrêtez plus. + +--Ce n’est pas difficile du tout. Je croyais que c’était bien plus dur. + +--C’est assez simple en effet. Vous n’avez qu’à continuer, voilà tout. + +--Je comprends. Passez-moi mon châle rouge, qui est sous le coussin. + +Vous dénichez le châle, et le lui tendez; mais alors c’en est une autre +qui arrive et qui a besoin également du sien, et elles prennent aussi à +tout hasard celui de Mary. Mais Mary n’en a pas besoin, et elles le +rapportent et demandent un peigne de poche en échange. Il se passe vingt +minutes avant qu’elles se remettent en route, et, au premier tournant, +elles voient une vache, et il vous faut quitter le canot pour chasser la +vache. + +On n’a pas le temps de s’ennuyer dans un canot halé par des jeunes +filles. + +George cependant vint à bout de sa cordelle, et nous hala +consciencieusement jusqu’à Penton Hook. Là fut examinée l’importante +question de l’étape. Nous avions décidé de coucher à bord cette nuit-là, +et il nous fallait ou bien rester où nous étions, ou bien continuer +jusqu’au delà de Staines. Mais il était bien tôt pour songer à s’arrêter +déjà, sous ce soleil encore haut, et nous décidâmes de gagner, à trois +milles et demi, Runnymead, où le fleuve, bordé de bois paisibles, offre +de bons abris. + +Par la suite, néanmoins, nous regrettâmes de n’avoir pas fait halte à +Penton Hook. Trois ou quatre milles à contre-courant, ce n’est rien, tôt +dans la matinée, mais c’est un coup d’aviron plutôt pénible, à la fin +d’une longue journée. Durant ces quelques milles, vous ne prenez plus +aucun intérêt au paysage. Fini des gais propos et des rires. Chaque +demi-mille que vous parcourez vous semble long comme deux tout entiers; +vous refusez de croire que vous en êtes seulement là, et vous êtes +persuadé que la carte se trompe; et quand vous avez trimé sur un trajet +qui vous paraît d’au moins dix milles, et que l’écluse n’est toujours +pas en vue, vous commencez à craindre sérieusement que quelqu’un ne +l’ait chipée et ne se soit encouru avec. + +Je me rappelle une fois sur la Tamise où j’ai été terriblement chaviré +(au sens métaphorique, s’entend). J’étais en canot avec une jeune +dame--ma cousine du côté maternel--et nous descendions à l’aviron vers +Goring. Il était déjà tard, et nous avions hâte d’être arrivés,--elle, +du moins avait hâte. Il était six heures et demie quand nous passâmes +l’écluse Benson, et le soir venait, et elle s’inquiétait. Elle dit +qu’elle tenait à être rentrée pour souper. Je dis que j’en avais +également bonne envie; et je tirai de ma poche une carte pour voir à +quelle distance exactement nous étions. Je vis que nous avions juste un +mille et demi pour la prochaine écluse--Wallingford--puis de là à Crewe, +cinq. + +--Oh, tout va bien, dis-je. Nous aurons passé la prochaine écluse avant +sept heures, et c’est la suivante. Et je me mis à ramer vigoureusement. + +Peu après avoir dépassé le pont, je demandai à ma compagne si elle +voyait l’écluse. Non, elle ne voyait pas l’écluse. Je me contentai de +faire: Oh! oh! et poussai de l’avant. Au bout de cinq nouvelles minutes, +je la priai encore une fois de regarder. + +--Non, dit-elle, je ne vois pas trace d’écluse. + +--Vous... êtes-vous sûre de reconnaître une écluse, à première vue? lui +demandai-je non sans hésitation, car je craignais de l’offenser. + +Mais ma question ne l’offensait pas, et elle me proposa de regarder +moi-même. Je lâchai donc mes avirons et jetai un coup d’œil. Dans le +crépuscule, le fleuve s’allongeait droit devant nous sur l’espace d’un +mille: on n’apercevait pas l’ombre d’une écluse. + +--Ne croyez-vous pas que vous avez pu vous perdre? interrogea ma +compagne. + +Je n’en voyais pas la possibilité; néanmoins j’insinuai que peut-être +bien, d’une façon ou d’autre, nous nous étions engagés dans le bras de +dérivation, ce qui nous menait droit aux chutes. + +Cette perspective ne la rassura guère, et elle se mit à pleurer. Elle +dit que nous allions être noyés tous les deux, et que ce serait là son +châtiment d’être venue avec moi. + +Le châtiment me parut excessif; mais ma cousine n’était pas de cet avis, +et elle souhaitait que notre fin fût prompte. + +Je m’efforçai de la rassurer, et de voir un peu clair dans cette +histoire. Le fait, dis-je, paraissait évident que je ne ramais pas aussi +vite que je le croyais, mais nous ne pouvions manquer d’atteindre +bientôt l’écluse. Et je ramai encore un mille. + +Alors je devins inquiet, moi aussi. Je consultai la carte une fois de +plus. L’écluse Wallingford s’y trouvait nettement indiquée, à un mille +et demi en aval de Benson. Ma carte était bonne, on pouvait s’y fier; +d’ailleurs je me rappelais bien cette écluse. Je l’avais passée deux +fois. Je commençai à croire que tout cela devait être un songe, et qu’en +réalité je me trouvais endormi dans mon lit et que j’allais me réveiller +dans une minute, et m’entendre dire qu’il était dix heures. + +Je demandai à ma cousine si elle croyait que ce fût un songe, et elle me +répondit qu’elle allait justement me poser la même question. Et alors +cette perplexité nous envahit l’un et l’autre: étions-nous endormis, et +si oui, lequel de nous deux était le vrai et rêvait, et lequel n’était +rien qu’un songe. Cela devenait tout à fait suggestif. + +Cependant je ramais toujours, et l’écluse persistait à ne pas se +montrer, et le fleuve se faisait de plus en plus sombre et mystérieux +sous la tombée des ombres de la nuit, et les choses prenaient un aspect +étrange et surnaturel. Je songeai aux farfadets, aux fées, aux feux +follets, et à ces méchantes filles qui passent la nuit sur les rocs, à +guetter les voyageurs pour les précipiter dans les tourbillons; et je +regrettai de n’avoir pas mieux vécu, et de ne savoir pas davantage de +prières. Au milieu de mes réflexions, j’entendis le refrain béni: «Il +les a bien attrapés», joué, et mal, sur l’accordéon,--et je compris que +nous étions sauvés. + +Je n’admire pas, règle générale, les accents de l’accordéon; mais, oh! +combien belle sa musique nous parut alors à tous deux!--beaucoup, +infiniment plus belle que la voix d’Orphée ou le luth d’Apollon ou tout +autre instrument de ce genre. Une mélodie céleste, dans notre état +d’esprit, ne nous eût que plus affolés encore. Une harmonie émouvante, +exécutée comme il faut, nous l’aurions crue venir d’outre-monde, et tout +espoir nous eût abandonnés. Mais dans les mesures «Il les a bien +attrapés», poussées à contretemps avec des variations involontaires, par +un accordéon poussif, il y avait quelque chose de tout à fait humain et +rassurant. + +Les doux sons se rapprochèrent, et le canot d’où ils émanaient fut +bientôt le long de notre bord. + +Il contenait une société de joyeux provinciaux en route pour une partie +au clair de lune. (Il n’y avait pas de lune, mais ce n’était pas leur +faute.) Je n’ai vu de ma vie gens plus aimables et sympathiques. Je les +hélai, et les priai de m’indiquer le chemin de l’écluse Wallingford, que +je cherchais en vain depuis deux heures. + +--L’écluse Wallingford! répondirent-ils. Dieu vous bénisse, monsieur; il +y a plus d’un an qu’elle est supprimée. Il n’y a plus d’écluse +Wallingford, monsieur. Vous voici presque arrivé à Crewe. C’est à crever +de rire. Bill: voilà un gentleman qui cherche l’écluse Wallingford! + +Je n’y avais pas songé. Volontiers je leur aurais sauté au cou, de joie; +mais le courant était trop fort à cet endroit pour me le permettre, et +je dus me contenter de simples paroles de reconnaissance. + +Nous les remerciâmes à plusieurs reprises, ajoutant que la nuit était +admirable, et leur souhaitant bonne excursion, et je crois même que je +les invitai tous à venir passer une semaine chez moi, et que ma cousine +leur dit que sa mère serait très heureuse de les recevoir. Et nous +chantâmes le «Chœur des Soldats» de Faust, et bref nous fûmes à la +maison à temps pour souper. + + + + +Chapitre X + +Notre première nuit. Sous la bâche. Un appel au secours. L’esprit de +contradiction des bouilloires à thé: moyen de le vaincre. Souper. Pour +se sentir vertueux. On demande une île déserte convenablement fournie, +bien drainée, abords de l’Océan Pacifique sud de préférence. Singulière +aventure arrivée au père de Harris. Une nuit d’insomnie. + + +Je commençais à croire avec Harris que l’écluse de Bellweir avait +disparu de la même façon. George nous avait halés jusqu’à Staines; nous +l’avions ensuite relayé, et il nous semblait tirer derrière nous +cinquante tonnes et marcher depuis quarante milles. A sept heures et +demie seulement nous fûmes dans le bief supérieur, et, marchant à +l’aviron, nous longeâmes la rive gauche, en quête d’un endroit favorable +où atterrir. + +Notre intention primitive était de débarquer sur l’île Magna-Charta, +dans ce coin délicieux où le fleuve sinue à travers une vallée +verdoyante, et de camper dans l’une des multiples anses pittoresques +découpant cette terre minuscule. Mais tout compte fait, nous n’aspirions +plus au pittoresque. Le peu d’eau compris entre un chaland et une usine +à gaz nous eût amplement satisfaits pour ce soir. Le paysage nous +indifférait. Nous ne désirions plus que souper et nous coucher. +Néanmoins nous fîmes halte au promontoire appelé «Picnic Point» et +accostâmes dans un joli recoin, sous un grand orme aux racines duquel +fut amarré le canot. + +Nous comptions alors nous mettre à souper (n’ayant pas pris le thé, pour +gagner du temps) mais George nous persuada qu’il valait mieux tendre la +toile d’abord, avant l’obscurité complète, afin de voir ce que nous +faisions. La besogne terminée, ajouta-t-il, nous pourrions nous asseoir +et manger, l’esprit en repos. + +Le montage de cette toile exigea plus de temps qu’on le prévoyait. En +théorie, c’est tout simple. Vous prenez cinq arceaux de fer, comme ceux +du jeu de croquet, en beaucoup plus grand, vous les ajustez par-dessus +le canot, puis les recouvrez de la toile, assujettie ensuite par le +bas:--l’affaire de dix minutes au plus, croyions-nous. + +Nous étions loin du compte. + +Nous prîmes les arceaux, pour les emboîter dans les mortaises _ad hoc_. +Vous imaginez que c’est là un travail inoffensif; mais lorsque j’y +repense, je trouve miraculeux que l’un de nous soit encore vivant pour +faire ce récit. C’étaient de vrais démons--ces arceaux. D’abord ils +refusèrent de s’emboîter dans leurs mortaises, et il nous fallut les y +contraindre à coups de talon, et les marteler au moyen de la gaffe. +Puis, une fois ajustés, on découvrit que ce n’étaient pas les arceaux +destinés à ces mortaises-là, et il fallut les retirer. + +Mais ils refusèrent de sortir; et quand deux d’entre nous eurent +bataillé avec eux pendant cinq minutes, ils jaillirent brusquement, dans +l’intention de nous faire tomber à l’eau et de nous noyer. Ils étaient +articulés par le milieu, et lorsqu’on ne les regardait pas, ces +articulations vous pinçaient aux endroits sensibles du corps; et, tandis +que nous luttions avec un côté de l’arceau, et nous efforcions de lui +persuader de faire son devoir, l’autre moitié vous arrivait par +derrière, en traître, et vous tapait sur le crâne. + +On réussit enfin à les fixer, et il ne resta plus qu’à les recouvrir de +la bâche. George la déroula, et assujettit l’une de ses extrémités à la +proue du canot. Harris se tint au milieu pour la prendre à George et la +dérouler vers moi, et je restai à l’arrière pour la recevoir. Elle mit +longtemps à m’arriver. George remplissait son rôle correctement, mais +Harris était neuf à cette besogne, et il la sabotait. + +Comment il s’y prit, je l’ignore, et lui-même est incapable de le dire, +mais par quelque procédé mystérieux, il réussit, après dix minutes +d’efforts surhumains, à s’emberlificoter complètement dedans. Il était +entortillé si serré dans les plis de la toile qu’il ne pouvait se +dégager. Il fit, bien entendu, des pieds et des mains pour recouvrer sa +liberté,--le droit imprescriptible de tout Anglais,--et, par la même +occasion (je l’ai su plus tard) il bourrait George de coups; et alors +George, tout en injuriant Harris, se mit également à faire des pieds et +des mains, et lui aussi fut emberlificoté et garrotté dans la toile. + +Je ne m’en rendis pas compte tout de suite. Je ne comprenais rien à ce +qui se passait. On m’avait dit de rester à ma place et d’attendre que la +toile me parvînt, et je restais, Montmorency à mon côté, solide au +poste. Nous voyions bien que la toile avait des soubresauts et des +remous violents; mais nous crûmes que cela faisait partie du système, et +ne nous mêlâmes de rien. + +Beaucoup de gros mots étouffés nous arrivaient aussi, mais, nous +figurant que les copains trouvaient simplement l’ouvrage ennuyeux, nous +résolûmes d’attendre pour intervenir que les choses eussent pris une +allure plus normale. + +Nous attendîmes assez longtemps, et l’embrouillamini ne faisait que +croître; à la fin, la tête de George jaillit au-dessus du bordage, et +parla. + +Elle dit: + +--Donnez donc un coup de main, sacré fainéant; vous restez là comme une +momie empaillée, alors que nous sommes en train d’étouffer, vous le +voyez bien, tête de bois! + +Je n’ai jamais su résister à un appel au secours; j’allai donc les +dégager. Et il n’était que temps, car Harris avait déjà la figure bleue. + +Il nous fallut une demi-heure de travail acharné ensuite, pour mettre le +tout en ordre. Après quoi on passa au souper. La bouilloire mise à +chauffer à l’avant du canot, nous nous retirâmes à l’arrière et fîmes +semblant de ne pas la regarder, et de nous occuper à sortir les autres +accessoires. + +Tel est le seul moyen sur la Tamise, d’obtenir qu’une bouilloire +bouille. Si elle voit que vous attendez avec impatience, elle ne +chantera même pas. Il vous faut vous éloigner et entamer votre repas, +comme si vous ne deviez pas prendre de thé. Ne lui jetez même pas un +coup d’œil à la dérobée. Alors vous l’entendrez bientôt cracher et +déborder, folle d’envie de devenir thé. + +La méthode est également bonne, si vous êtes très pressé, de vous dire +les uns aux autres avec affectation, que vous n’avez pas besoin de thé, +et que vous n’en ferez pas. Vous vous rapprochez de la bouilloire, afin +qu’elle puisse vous entendre et vous lancez très haut: «Pas de thé pour +moi; et vous, George?» A quoi George répond, de même: «Oh! non, je +n’aime pas le thé. Prenons plutôt de la limonade... le thé est trop +indigeste.» A la minute, la bouilloire déborde, éteignant le réchaud. + +Grâce à cette innocente supercherie, la table était à peine dressée que +le thé attendait. La lanterne fut allumée, et on s’assit, jambes +croisées, pour souper. + +Nous en avions besoin. + +Trente-cinq minutes durant, dans toute l’étendue de notre canot, on +n’entendit d’autre bruit qu’un cliquetis de couteaux et de vaisselle, et +le broiement continu de quatre paires de mâchoires. Au bout de +trente-cinq minutes, Harris fit: «Ah!» et retira sa jambe gauche de +dessous lui, pour l’y remplacer par sa jambe droite. + +Cinq minutes plus tard, George à son tour fit: «Ah!» et déposa son +assiette sur le banc; et trois autres minutes après, Montmorency donna +le premier signe de satisfaction qu’il eût encore montré depuis le +départ: il se laissa rouler sur le flanc, les pattes étendues; et alors +je fis: «Ah!» et rejetai en arrière ma tête, qui porta sur l’un des +arceaux, mais peu m’importait: je ne jurai même pas. + +Comme on se sent bien lorsqu’on est rempli!--en paix avec soi-même et le +reste du monde! Les gens qui en ont essayé me disent qu’une conscience +pure vous rend très heureux et satisfait; mais d’avoir l’estomac garni +fait tout aussi bien l’affaire, à meilleur compte et plus facilement. On +se sent d’une générosité à tout pardonner, après un repas substantiel et +qui digère bien,--l’esprit noble, le cœur bienveillant. + +Elle est fort singulière, cette domination de nos organes digestifs sur +notre intellect. On ne travaille, on ne pense, qu’avec l’autorisation de +l’estomac. Il nous dicte nos émotions, nos passions. Après des œufs au +lard, il ordonne: «Travaille!» Après un bifteck et de la bière, il +enjoint: «Dors!» Après une tasse de thé (deux petites cuillerées par +tasse, et ne laissez pas plus de trois minutes) il dit au cerveau: +«Allons, debout, et montre ta force. Sois éloquent, profond, ému; +pénètre d’un œil clair la nature et la vie; déploie les blanches ailes +de la pensée palpitante, et plane esprit divin, par-dessus le tourbillon +du monde, parmi les longues avenues d’astres flamboyants qui mènent aux +portes de l’éternité!» + +Après des petits pains chauds: «Sois pesant et sans âme, comme le bétail +des champs,--sois un animal sans cervelle, à l’œil indolent, que +n’éclaire aucune lueur d’imagination, ni d’espoir, ni d’amour, ni de +vie.» Et après du cognac, pris à la dose voulue, il dit: «Allons, va, +fou, ricane et danse, fais rire tes frères humains,--divague et délire, +répands-toi en sons insensés, et montre quelle pauvre chose est l’homme +dont l’esprit et la volonté sont noyés, comme des chats nouveau-nés, +côte à côte, dans un demi-pouce d’alcool.» + +Nous sommes les très complets et très humbles esclaves de notre estomac. +Ne vous efforcez pas vers la droiture et la moralité, mes amis: +surveillez vigilamment votre estomac, et nourrissez-le avec soin et +discernement. Alors la sérénité de la vertu règnera dans votre cœur, +sans nul effort de votre part; et vous serez un bon citoyen, un mari +aimant, un père affectueux,--un homme pieux et noble. + +Avant notre souper, Harris, George et moi, étions hérissés, grincheux et +mal embouchés; après notre souper, nous débordions d’une bienveillance +mutuelle, qui englobait jusqu’au chien. Nous nous aimions les uns les +autres, nous aimions tous les hommes. Harris, en se levant, écrasa les +orteils de George. S’il l’avait fait avant le souper, George eût exprimé +concernant l’avenir de Harris en ce monde et en l’autre des souhaits à +faire frémir quelqu’un de réfléchi. + +A présent, ce fut: «Doucement, vieux: j’ai des pieds.» + +Et Harris, au lieu de répondre, de la plus désagréable façon qu’il était +difficile de ne pas rencontrer sous ses semelles un bout du pied de +George, lorsqu’on se mouvait dans un rayon de dix yards autour de +l’endroit où George était assis, et d’ajouter, comme il l’eût fait avant +le souper, que George ne devait réellement pas se trouver à bord d’un +canot de dimensions normales, avec des pieds de cette longueur, qu’il +eût dû plutôt laisser pendre par dessus bord,--dit à présent: «Oh, je +regrette beaucoup, vieux frère; j’espère qu’il n’a pas de mal?» + +Et George dit: «Pas du tout», et que c’est sa faute, et Harris reprend +que c’est au contraire la sienne. + +C’était touchant. + +On alluma les pipes, et on resta, sous la nuit tranquille, à causer. + +--Pourquoi, dit George, ne pouvoir être toujours comme à cette +heure,--loin du monde, de ses péchés et de ses tentations, à mener une +vie sobre, paisible, et à faire le bien. + +Je lui répondis que c’était précisément ce à quoi j’aspirais depuis +toujours; et nous examinâmes la possibilité de notre exode, à tous +quatre, vers une île déserte et bien fournie, où nous aurions vécu dans +les bois. + +Harris dit que l’inconvénient des îles désertes, à ce qu’il avait +appris, était leur humidité excessive; mais George répondit qu’un +drainage convenable y obvierait. + +Le drainage fit ressouvenir George d’une aventure bien drôle arrivée +jadis à son père. Son père, raconta-t-il, voyageait dans le pays de +Galles avec un de ses amis, et, un soir, ils s’arrêtèrent dans une +petite auberge où il y avait quelques autres voyageurs, auxquels ils se +joignirent pour passer la soirée. + +Celle-ci fut très agréable, et ils restèrent levés fort tard. Lorsqu’ils +allèrent se mettre au lit, le père de George (lequel père était alors un +tout jeune homme) et son ami, étaient l’un et l’autre fort gais. Ils +devaient coucher dans la même chambre, mais dans des lits différents. +Ils prirent leur chandelle et montèrent. En entrant dans la chambre, la +chandelle alla donner contre le mur et s’éteignit: ils durent se +déshabiller et chercher leurs lits à tâtons. Mais au lieu de se mettre +dans des lits différents, comme ils croyaient le faire, tous deux, sans +le savoir, grimpèrent dans le même,--l’un ayant la tête au chevet, et +l’autre s’y glissant du côté opposé, les pieds sur le traversin. + +Il y eut un moment de silence, puis le père de George dit: + +--Joë! + +--Qu’y a-t-il, Tom? répondit, de l’autre bout du lit, la voix de Joë. + +--Eh bien, il y a quelqu’un dans mon lit, dit le père de George: il a +les pieds sur mon traversin. + +--Ma foi, c’est bien étrange, Tom, répliqua l’autre: mais du diantre +s’il n’y a pas aussi quelqu’un dans mon lit! + +--Qu’allons-nous faire? demanda le père de George. + +--Ma foi, je vais le flanquer à bas, répondit Joë. + +--Moi aussi, dit le père de George vaillamment. + +Il y eut une brève lutte, suivie de deux heurts retentissants sur le +carreau, et puis une voix dolente prononça: + +--Hé, Tom! + +--Quoi? + +--Avez-vous réussi? + +--Hé bien, à vrai dire, c’est mon homme qui m’a flanqué à bas. + +--Le mien aussi! Vrai, cette auberge ne me revient guère. Et vous? + +--Comment s’appelait cette auberge? dit Harris. + +--«Le Cochon et le Sifflet», dit George. Pourquoi? + +--Ah! alors ce n’est pas la même, répondit Harris. + +--Que voulez-vous dire? + +--C’est très curieux, murmura Harris, mais la même aventure exactement +est arrivée à mon père dans une auberge de campagne. Je lui ai maintes +fois ouï raconter l’histoire. Je croyais que peut-être il s’agissait de +la même auberge. + +Nous nous couchâmes à dix heures, et, me trouvant fatigué, j’espérais +bien dormir; mais ce ne fut pas le cas. Règle générale, je me déshabille +et pose la tête sur mon oreiller, et puis on frappe à la porte et on me +dit qu’il est huit heures et demie; mais ce soir-là, tout semblait +coalisé contre moi: la nouveauté du couchage, la dureté du canot, la +position gênante (j’avais les pieds sous un banc et la tête sur +l’autre), le clapotis de l’eau autour du canot, et le vent parmi les +branches, me dérangèrent et me tinrent éveillé. + +J’attrapai cependant quelques heures de sommeil, et alors une portion du +canot qui apparemment se développa au cours de la nuit, car elle ne s’y +trouvait pas au départ et elle avait disparu le matin,--se mit à +m’entrer dans l’échine. Je continuai d’abord à dormir, rêvant que +j’avais avalé un «souverain»[6], et qu’on me faisait un trou dans le dos +à l’aide d’un vilbrequin, pour le ravoir. Le procédé me parut déloyal, +et je dis à mes persécuteurs que je leur devrais la somme, et qu’ils la +recevraient à la fin du mois. Mais eux ne l’entendaient pas de cette +oreille; ils me répondirent qu’ils préféraient la ravoir tout de suite, +crainte de laisser s’accumuler trop les intérêts. Je me fâchai tout +rouge, et leur dis ce que je pensais d’eux, et alors ils enfoncèrent le +vilbrequin si brutalement que la douleur me réveilla. + + [6] Pièce d’or valant une livre sterling ou 20 shillings. + +On s’asphyxiait dans le canot, et j’avais la tête lourde; aussi l’envie +me prit-elle d’aller faire quelques pas à l’air libre. J’enfilai des +vêtements qui me tombèrent sous la main,--les uns à moi, et d’autres à +George et Harris,--et, me glissant sous la bâche, je débarquai sur la +rive. + +C’était une nuit admirable. La lune était couchée, et la terre restait +seule sous les étoiles. Le silence et la paix infinie donnaient +l’illusion que, durant le sommeil de ses enfants, elles s’entretenaient +avec leur sœur planétaire,--causant de mystères insondables, à voix trop +graves et profondes pour être perceptibles aux rudimentaires organes des +sens humains. + +Elles nous intimident, ces lointaines étoiles, par leur froide lumière. +Nous sommes pareils à des enfants dont les petits pieds se sont +fourvoyés dans la pénombre d’un temple où réside la divinité inconnue +qu’on leur a appris à révérer; à des enfants qui, debout sous le dôme +sonore perdu dans la démesurée profondeur de l’obscure clarté, lèvent +les yeux où l’espoir se mêle de crainte de l’idée du spectacle interdit +caché dans ses profondeurs. + +Et toutefois, elle nous verse tant de consolations et de courage, la +Nuit! En sa présence sublime, nos chagrins dérisoires ont honte, et +reculent. Le jour a été si plein de hâte et de souci, nos cœurs si +lourds de pensées mauvaises et d’amertume, le monde nous a paru si dur +et si injuste! Mais la Nuit géante, telle une mère pleine d’amour, pose +sa douce main sur notre cœur enfiévré, tourne vers son visage notre face +ravagée de pleurs; elle sourit, et malgré son silence nous sentons ce +qu’elle veut nous dire, et elle presse contre son sein notre joue +brûlante, et nos peines se dissipent. + +Parfois, quand notre tristesse est très profonde et vraie, nous +demeurons muets devant elle, parce que le seul langage de notre +tristesse serait le gémissement. La Nuit sent son cœur plein de pitié +pour nous: faute de pouvoir soulager notre douleur, elle prend nos mains +dans les siennes et le petit monde de plus en plus se réduit et +s’éloigne et, portés sur ses sombres ailes, nous arrivons alors devant +une Présence plus haute que la sienne, et dans la merveilleuse lumière +de cette grande Présence, toute vie humaine est étalée devant nous comme +un livre, et nous voyons que la Tristesse et la Douleur ne sont rien +autres que les messagers de Dieu. + +Ceux-là seuls qui ont porté la couronne de la souffrance peuvent +regarder en face cette merveilleuse lumière; mais lorsqu’ils +redescendent ici-bas, ils sont incapables de la décrire, ou de révéler +le mystère qu’ils ont pénétré. + +Il y avait une fois, au temps jadis, une troupe de bons chevaliers qui +traversaient un pays lointain, et leur route s’enfonça dans une épaisse +forêt, où d’étranges bruyères se hérissaient en buissons touffus et +acérés, déchirant la chair de ceux qui s’y égaraient. Et les feuilles +des arbres qui croissaient dans ce bois étaient très épaisses et denses, +de sorte que nul rais de lumière ne descendait à travers les rameaux +pour éclairer le lugubre sous-bois. + +Et quand ils passèrent par cette sombre forêt, l’un de ces chevaliers, +s’éloignant de ses compagnons s’égara, et on ne le retrouva plus; et +eux, fort attristés, continuèrent sans lui leur chevauchée, le pleurant +comme s’il eût été défunt. + +Or, quand ils furent arrivés au beau château qui était le but de leur +voyage, ils y passèrent de longs jours à se divertir; et un soir qu’ils +étaient rassemblés tout joyeux devant les bûches illuminant la grande +salle, et qu’ils buvaient à la santé de leurs maîtresses, leur compagnon +qui s’était égaré arriva et les salua. Ses vêtements étaient en +haillons, comme ceux d’un pauvre, et il avait reçu dans sa chair maintes +affreuses blessures, mais son visage rayonnait d’une joie indicible. + +Et ils l’interrogèrent sur ce qui lui était arrivé, et il leur raconta +comment, après avoir perdu son chemin dans la forêt sombre, il avait +erré des jours et des nuits, et finalement, déchiré et sanglant, s’était +couché pour attendre la mort. + +Alors, comme il était presque mourant, ô bonheur! du fond de la farouche +pénombre s’avança vers lui une jeune fille qui le prit par la main et le +conduisit par des chemins détournés, inconnus à tous les hommes, jusqu’à +ce que sur les ténèbres de la forêt s’illuminât une clarté si vive que +la lumière du jour s’effaçait devant elle comme une petite lampe devant +le soleil; et, dans cette merveilleuse clarté, notre égaré chevalier vit +comme en songe une vision, et si belle et si splendide était la vision, +qu’il ne s’aperçut plus de ses blessures saignantes, mais resta perdu +dans le ravissement d’une joie aussi profonde que la mer dont nul ne +peut dire la profondeur. + +Et la vision s’évanouit, et le bon chevalier, à genoux sur la terre, +remercia le bon saint qui dans cette lugubre forêt avait égaré ses pas +et lui avait permis de voir la vision qui s’y trouvait cachée. + +Et le nom de la forêt sombre était la Douleur; mais de la vision que le +bon chevalier y vit, personne ne peut parler ni rien dire. + + + + +Chapitre XI + +Comment George, une fois dans sa vie, se leva de bonne heure. George, +Harris et Montmorency n’aiment pas l’eau froide. Héroïsme et décision de +la part de J... George et sa chemise: moralité. Harris cuisinier. Aperçu +historique, spécialement destiné à l’usage des classes. + + +Le lendemain matin, je m’éveillai à six heures, et trouvai George +également éveillé. L’un et l’autre nous nous retournâmes pour tâcher de +nous rendormir, mais ce fut en vain. Y eût-il eu quelque motif +particulier de _ne pas_ nous rendormir, mais au contraire de nous lever +et nous habiller sur-le-champ, nous serions retombés, sitôt un coup +d’œil jeté à nos montres, dans un sommeil qui eût duré jusqu’à dix +heures. Mais comme il n’y avait pas la moindre nécessité de nous lever +d’ici deux heures au minimum, et que nous lever à ce moment était +parfaitement absurde, il résultait de l’incohérence naturelle des choses +en général que nous devions être persuadés que rester couchés cinq +minutes de plus nous serait à tous deux funeste. + +La même aventure, me dit George, lui était arrivée, en plus grave, +quelque dix-huit mois auparavant, alors qu’il était seul locataire chez +une certaine Mme Gippings. Sa montre, paraît-il, se détraqua un beau +soir, et s’arrêta à huit heures un quart. Il ne s’en aperçut pas tout de +suite, car, pour une raison ou pour une autre, il oublia de la remonter +avant de se coucher, comme il en avait l’habitude, et la suspendit à son +chevet sans même la regarder. + +Cela se passait en hiver, à l’époque des jours les plus courts, et +durant une semaine de brouillard en outre, de sorte que l’obscurité +profonde où George se trouva en s’éveillant le matin ne pouvait le +renseigner sur l’heure qu’il était. Il atteignit sa montre, et la +consulta. Elle marquait huit heures un quart. + +«Que les anges et les ministres de la grâce nous protègent! s’écria +George; et moi qui dois être dans la Cité avant neuf heures! Pourquoi ne +m’a-t-on pas réveillé. C’est dégoûtant!» Et, rejetant sa montre, il +sauta à bas du lit, prit une douche froide, se lava, s’habilla, se rasa +à l’eau froide parce qu’il n’avait pas le temps d’en faire chauffer, et +tout en se dépêchant, il jeta un nouveau coup d’œil sur sa montre. + +La secousse qu’il lui avait imprimée en la rejetant sur le lit +l’avait-elle remise en marche, ou quoi, George ne peut le dire; mais le +fait est qu’elle marquait huit heures un quart quand il avait commencé +de s’habiller, et qu’à présent ses aiguilles étaient sur neuf heures +moins vingt. + +George l’emporta, et dégringola les escaliers. Dans la salle à manger, +rien que ténèbres muettes, ni feu ni déjeuner. George trouva la chose +parfaitement honteuse de la part de Mme Gippings, et résolut de lui dire +ce qu’il en pensait lorsqu’il rentrerait le soir. Il bondit sur son +pardessus et son chapeau, et attrapant son parapluie, alla pour ouvrir +la porte de la rue. La porte n’était même pas déverrouillée. George +traita Mme Gippings de vieille fainéante, et, déclarant bien singulier +qu’on ne pût se lever à une heure convenable, il ouvrit la porte et prit +ses jambes à son cou. + +Il galopa durant un quart de mille, et au bout de ce parcours, il +commença d’être frappé de ce détail particulièrement bizarre qu’il n’y +avait personne dehors, ni aucun magasin d’ouvert. La matinée, certes, +était sombre et le brouillard opaque, mais ce n’était pas là une raison +pour arrêter ainsi les affaires. _Lui_ allait bien travailler; pourquoi +les autres restaient-ils couchés à cause du brouillard et de +l’obscurité? + +A la fin, il atteignit Holborn. Pas un volet ouvert! pas un omnibus +circulant! Il y avait en vue trois hommes, dont un policeman, une +voiture de maraîcher pleine de choux, et un cab tout démantibulé. George +tira sa montre et la consulta: neuf heures moins cinq! Il s’arrêta pour +compter ses pulsations. Il se pencha pour se tâter les jambes. Puis, sa +montre à la main, il s’avança vers le policeman et lui demanda s’il +savait quelle heure il était. + +--Quelle heure il est? dit l’homme, en regardant soupçonneusement George +du haut en bas; vous n’avez qu’à écouter, vous l’entendrez sonner. + +George écouta, et une horloge du voisinage le renseigna aussitôt. + +--Mais elle n’a sonné que trois coups! dit George avec stupeur, quand +elle eut cessé. + +--Eh mais, combien voudriez-vous qu’elle en sonnât? répondit le gardien. + +--Parbleu, neuf, dit George, lui présentant sa montre. + +--Voudriez-vous me dire où vous habitez? fit sévèrement le gardien de +l’ordre public. + +George réfléchit un instant, et donna son adresse. + +--Oh, vraiment, c’est là, dites-vous? répondit l’homme; eh bien, si vous +voulez m’en croire, retournez-y tranquillement, et remettez cette montre +dans votre gousset, et tâchez de ne plus nous la faire. + +George regagna sa demeure, tout pensif, et rentra chez lui. + +Une fois rentré, il voulut tout d’abord se déshabiller et se recoucher; +mais la perspective de refaire sa toilette et de reprendre une nouvelle +douche, l’y fit renoncer, et il résolut de s’étendre sur la +chaise-longue pour y dormir. + +Mais il ne put s’endormir: jamais il ne s’était senti aussi éveillé. Il +alluma donc la lampe et, tirant le jeu d’échecs, il se mit à jouer une +partie contre lui-même. Mais cela ne l’amusait pas: c’était par trop +lent. Il laissa donc les échecs, et s’efforça de lire. Il lui fut +impossible de prendre aucun intérêt à la lecture. Il remit donc son +pardessus et sortit faire un tour. + +Les rues étaient affreusement désertes et lugubres, et tous les +policemen qu’il rencontrait le dévisageaient avec une méfiance non +dissimulée, et dirigeaient sur lui leurs lanternes, et le suivaient. Ce +manège finit par lui produire un tel effet qu’il avait presque la +sensation d’avoir commis un mauvais coup, et qu’il se glissa par les +petites rues, se dissimulant contre les portes quand il entendait +s’approcher les pas réguliers d’un agent. + +Il va de soi que cette conduite ne fit que rendre plus soupçonneuse la +force publique, dont les représentants venaient à lui et le délogeaient +et lui demandaient ce qu’il faisait là; et lorsqu’il répondait: «Rien», +qu’il était simplement sorti faire un tour (il était quatre heures du +matin), ils prenaient un air incrédule, et deux policiers en civil +l’accompagnèrent jusque chez lui pour s’assurer qu’il habitait +réellement où il disait. Ils le regardèrent entrer avec sa clef, puis se +postèrent sur le trottoir d’en face et surveillèrent la maison. + +Il comptait en rentrant allumer du feu et se faire à déjeuner, pour +passer le temps; mais il lui était impossible de toucher à quoi que ce +fût, depuis une pelle à charbon jusqu’à une cuiller à thé, sans laisser +tomber l’objet ou trébucher dessus et faire un tel tintamarre qu’il en +concevait une crainte affreuse d’éveiller Mme Gippings, laquelle, se +figurant que c’étaient les voleurs, ouvrirait la fenêtre pour appeler: +«La police!» et alors ces deux agents de la sûreté entreraient et lui +mettraient les menottes pour le conduire au dépôt. + +Il en arriva à un degré de nervosité folle: il se voyait devant le jury, +s’efforçant d’expliquer son cas, et personne ne le croyait et il était +condamné à vingt ans de travaux forcés, et sa mère mourait de chagrin. +Il renonça donc à se faire à déjeuner, et, s’enveloppant de son +pardessus, il resta sur la chaise-longue jusqu’à sept heures et demie, +heure où Mme Gippings, descendit. + +Il ajouta que jamais plus il ne s’était levé trop tôt depuis l’aventure +de ce matin-là: elle lui avait donné un trop bon avertissement. + +Pendant le récit de George, nous étions restés emmitouflés dans nos +couvertures; quand il eut fini, je me mis en devoir de réveiller Harris +au moyen d’un aviron. Le troisième coup opéra; il se retourna sur +l’autre flanc, et dit qu’il se levait à la minute, et qu’il mettrait ses +souliers à lacets. Nous lui rendîmes ses esprits, d’ailleurs, à l’aide +de la gaffe, et il se dressa soudain, envoyant Montmorency, qui dormait +au beau milieu de sa poitrine le sommeil du juste, rouler dans le fond +du canot. + +Soulevant alors la toile nous passâmes tous les quatre nos têtes par +dessus le bordage, et considérâmes l’eau, avec un frisson. Notre projet, +la veille au soir, était de nous lever de bonne heure, de nous +débarrasser de châles et couvertures, pour nous livrer aux délices d’une +natation prolongée. Mais à cette heure matinale, la perspective nous +tentait beaucoup moins. L’eau avait l’air bien mouillée et bien froide, +et le vent était glacial. + +--Allons, qui est-ce qui y va le premier? dit enfin Harris. + +Personne ne se mit en avant. George résolut la question à son point de +vue personnel, en rentrant dans le canot pour mettre ses chaussettes, +Montmorency poussa un involontaire hurlement, comme épouvanté à la seule +idée du bain et Harris, prétextant qu’il serait trop difficile de +remonter dans le canot, se mit à la recherche de son pantalon. + +Je n’aimais pas trop de caner, malgré mon peu d’enthousiasme pour le +plongeon. Il y avait peut-être des branches submergées, ou des herbes. +Je m’en tins au compromis de descendre sur la berge et de me jeter un +peu d’eau sur le corps. Je pris donc une serviette et débarquant sur la +rive je me frayai un chemin jusqu’à une branche d’arbre qui trempait +dans l’eau. + +Celle-ci était bigrement froide. Le vent coupait comme un couteau. Je +perdis toute envie de me jeter de l’eau sur le corps. Décidément je +regagnerais le canot et m’habillerais; à cet effet je me retournai; et +en me retournant, cette stupide branche céda, et la serviette et moi +dégringolâmes avec un plouc! formidable, et je me trouvai au beau milieu +du fleuve, avec un gallon de Tamise dans l’estomac, avant de savoir ce +qui s’était passé. + +--Sacrédié! le vieux J... s’est décidé! entendis-je prononcer par +Harris, alors que je revenais tout soufflant à la surface. Je ne croyais +pas qu’il aurait ce courage-là. Et vous? + +--Est-elle bonne? héla George. + +--Exquise, m’ébrouai-je. Vous êtes des capons de ne pas venir. Pour rien +au monde je n’aurais voulu manquer ce plongeon. Essayez donc! Il ne faut +qu’un peu de décision. + +Mais je ne pus arriver à les convaincre. + +Un incident plutôt risible arriva ce matin-là pendant que nous nous +habillions. J’avais très froid en regagnant le canot, et dans la +précipitation à passer ma chemise, elle m’échappa et tomba à l’eau. +J’enrageai d’autant plus que George éclata de rire. Je ne voyais aucune +raison de rire et le signifiai à George, qui n’en rit que plus fort. +Jamais je n’ai vu personne rire autant. A la fin je perdis patience et +le traitai selon ses mérites de stupide imbécile en délire; mais il se +tordait toujours. Et alors, juste comme je rattrapais la chemise, je +m’aperçus que ce n’était pas du tout la mienne, mais celle de George, +que j’avais prise par erreur; là-dessus la drôlerie de la chose +m’apparut enfin, et je me mis aussi à rire. Et plus je regardais +alternativement la chemise trempée de George et George qui se tordait de +rire, plus j’avais de plaisir. A force de rire, je laissai retomber la +chemise à l’eau. + +--N’allez-vous... pas... la repêcher? fit George entre deux éclats. + +Je ne pus lui répondre tout de suite, tant je riais, mais à la longue, +entre deux hoquets, je parvins à lancer: + +--Ce n’est pas ma chemise, c’est _la vôtre_! + +Je n’ai jamais vu un visage passer plus brusquement du plaisant au +sévère. + +--Hein! hurla-t-il, en se dressant d’un bond. Espèce d’andouille! Ne +pouvez-vous donc faire attention? Que diantre n’allez-vous sur la rive +pour vous habiller? Votre place n’est pas dans le canot! Passez-moi la +gaffe. + +Je tentai de lui faire voir le grotesque de la chose, mais il ne comprit +pas. George est parfois très opaque en matière de plaisanterie. + +Harris proposa de faire des œufs brouillés pour le petit déjeuner. Il +offrit de les cuisiner lui-même. Il était à son dire, très fort sur les +œufs brouillés. Il les faisait souvent aux pique-niques et sur les +yachts. Il était renommé pour ce plat. Ceux qui avaient une fois goûté +de ses œufs brouillés, affirmait-il, refusaient désormais toute autre +nourriture, et se laissaient mourir de faim, s’il leur était impossible +d’en avoir. + +L’eau nous venait à la bouche, de l’entendre. On lui passa le réchaud et +la poêle à frire avec tous les œufs qui ne s’étaient pas écrasés et +répandus dans le panier, et on le pria de s’y mettre. + +Il eut quelque difficulté à casser les œufs,--ou plus exactement à les +mettre dans la poêle à frire une fois cassés, et à en préserver son +pantalon, et à les empêcher de couler dans sa manche; mais pour en finir +il en situa une bonne demi-douzaine dans la poêle, après quoi il +s’accroupit devant le réchaud et les brassa au moyen d’une fourchette. + +La besogne semblait exténuante, à ce que George et moi pouvions voir. +Chaque fois qu’il s’approchait de la poêle, il se brûlait, et alors il +lâchait tout et se démenait à l’entour du réchaud, en claquant des +doigts et sacrant contre les ustensiles. En fait, chaque fois que George +et moi le regardions, il ne manquait pas de se livrer à ce manège. Nous +crûmes à la fin que cela faisait partie intégrante de ses rites +culinaires. + +Dans notre ignorance de ce qu’étaient des œufs brouillés, nous nous +figurâmes qu’il s’agissait d’un plat peau-rouge ou hawaiien, dont la +cuisson exigeait des danses et incantations particulières. Montmorency +s’aventura une fois à y mettre le nez, et la graisse l’éclaboussa et +l’échauda, et lui aussi se mit à se démener et à hurler. En vérité, ce +fut l’une des plus curieuses et intéressantes opérations auxquelles +j’assistai jamais. George et moi regrettâmes beaucoup de la voir si vite +terminée. + +Le résultat ne fut toutefois pas le succès escompté par Harris. Il parut +bien maigre pour tant de travail. Six œufs étaient entrés dans la poêle +à frire, et tout ce qui en sortit fut une cuillerée à café d’un magma +innommable, brûlé et peu appétissant. + +Harris en rejeta la faute sur la poêle: la réussite eût été assurée, +s’il avait disposé d’une turbotière et d’un fourneau à gaz, et l’on +décida de ne plus tenter ce plat avant d’avoir sous la main ces +accessoires de ménage. + +Lorsque nous eûmes fini de déjeuner, le soleil était déjà brûlant, le +vent était tombé, et c’était la plus exquise matinée que l’on pût rêver. +Presque plus rien dans le paysage ne nous rappelait le XIXe siècle; en +regardant le fleuve brasiller sous le ciel matinal, nous pouvions nous +figurer que les siècles interposés entre nous et ce matin à jamais +mémorable de juin 1215 avaient disparu, et que nous étions les fils des +roturiers d’Angleterre, vêtus de drap rustique, le poignard à la +ceinture, attendant de voir s’écrire devant nos yeux cette prodigieuse +page d’histoire, dont le sens devait être traduit au vulgaire plus de +400 ans après par un nommé Olivier Cromwell, qui l’avait étudiée à fond. + +C’est un beau matin d’été,--ensoleillé, calme et doux. Mais dans l’été +passe un émoi précurseur. Le roi Jean a couché à Duncroft Hall, et toute +la journée précédente la petite ville de Staines a retenti du cliquetis +des armes, du piétinement des grands destriers de guerre et des +commandements des chefs, et des jurons affreux et des plaisanteries +grossières des archers barbus, des piquiers, des hallebardiers et des +lanciers au langage étranger. + +Il est arrivé des troupes de chevaliers et de seigneurs aux beaux habits +souillés par la poussière du voyage. Et toute la soirée, les portes des +timides citoyens ont dû s’ouvrir en hâte pour laisser pénétrer par +groupes turbulents les soudards exigeant le vivre et le couvert, et du +meilleur, ou gare à la maison et à ses occupants! car le glaive est juge +et partie, plaignant et exécuteur, dans ces époques troublées, et paye +ce qu’il prend en épargnant s’il le veut bien ceux qu’il dépossède. + +Autour du brasier allumé sur la place du marché, les troupes des Barons +s’assemblent, et mangent et boivent gloutonnement, et braillent à +tue-tête des chansons à boire, et jouent et se querellent dans le soir +qui tombe et s’épaissit en nuit. La lueur du feu projette des ombres +saugrenues sur des monceaux d’armes aux profils bizarres. Les enfants de +la ville se faufilent parmi eux, et les admirent, et aux abords des +tavernes louches, de plantureuses paysannes batifolent avec les +troupiers joviaux si différents des gros-jeans du village qui, à cette +heure dédaignés, se tiennent à l’écart, une grimace sur leurs larges +mines ébaubies. Et dans les campagnes environnantes brillent au loin +d’autres feux, qui révèlent ici la suite nombreuse des lords, et là les +mercenaires français du traître roi Jean, pareils à des loups menaçant +la ville. + +Et ainsi, avec une sentinelle au coin de chaque rue sombre, et des feux +clignotants sur chaque hauteur, la nuit s’est passée, et sur cette belle +vallée de la vieille Tamise s’est levé le matin du grand jour qui va si +puissamment influencer le sort des âges à venir. + +Dès la première aube, dans celle des deux îles qui est en aval, juste +au-dessus de l’endroit où nous sommes, une vaste rumeur s’est élevée, +avec le bruit que font de nombreux ouvriers. On dresse la grande estrade +apportée hier soir, et les charpentiers s’affairent à clouer les +banquettes, tandis que les apprentis de la ville de Londres disposent +les étoffes de soie de toutes couleurs et le drap d’or et d’argent. + +Et maintenant voici que là-bas sur la route de Staines qui longe les +sinuosités du fleuve s’en viennent vers nous, riant et conversant à voix +gutturales, une douzaine de rudes hommes d’armes--des gens des Barons, +ceux-ci,--qui font halte à cent yards en amont de nous, sur l’autre +rive, et attendent, l’arme au pied. + +Et ainsi, d’heure en heure, s’avancent sur la route de nouvelles troupes +et des bandes nouvelles d’hommes armés, dont les casques et les +cuirasses renvoient les longs rais obliques du soleil matinal, tant que, +à perte de vue, la route grouille d’aciers étincelants et de coursiers +piaffants. Et des cavaliers criant des ordres galopent de groupe en +groupe, et les petits oriflammes ondulent paresseusement à la brise +tiède, et par instants une rumeur plus intense parcourt les rangs qui +s’écartent pour laisser passer quelque grand baron sur son cheval de +bataille, environné de sa garde de seigneurs, qui va prendre sa place à +la tête de ses serfs et vassaux. + +Et sur la route de Cooper’s Hill, juste en face, sont rassemblés les +rustres béats et les curieux de la ville, accourus de Staines, et l’on +ne sait trop le sujet de ce remue-ménage, mais chacun débite une version +nouvelle de l’événement qui va s’accomplir: les uns disent que le plus +grand bien va sortir de cette journée, pour tout le monde; mais les +vieillards branlent la tête, car ils connaissent trop ce genre de +discours. + +Et tout le fleuve jusqu’à Staines est couvert de barques, de canots, de +minuscules pirogues,--ces dernières commencent à passer de mode, et les +plus pauvres seuls en usent. Sur les rapides, là où dans la suite des +temps s’édifiera la plus belle écluse de Weir Bell, s’acharnent +d’obstinés rameurs, qui s’approchent le plus possible des grandes barges +pontées, prêtes à transporter le roi Jean au lieu où la charte fatale +attend sa signature. + +Il est midi, et avec tout le populaire nous avons attendu patiemment des +heures et des heures, et le bruit court que le roi Jean vient d’échapper +aux Barons, et s’est enfui de Duncroft Hall, escorté de ses mercenaires, +et qu’il fera bientôt autre chose que de signer des chartes pour la +liberté de son peuple. + +Mais non! Cette fois, c’est une poigne de fer qui le tient, et il +résiste et se débat en vain. Au loin sur la route, un petit nuage de +poussière se lève et s’approche et grossit, et l’on aperçoit le bruit +grandissant des sabots battant la terre et refoulant les groupes, et se +fraie son chemin une brillante cavalcade de lords et de chevaliers +magnifiques. Et devant elle comme derrière et sur chaque flanc, +chevauchent les hommes des Barons, et au milieu se trouve le roi Jean. + +Il s’approche des barges qui l’attendent, et les grands Barons +s’avancent à sa rencontre. Il les accueille d’un sourire et de paroles +mielleuses, comme s’il s’agissait d’une fête en son honneur où il aurait +été invité. Mais avant de quitter sa monture, il jette à la dérobée un +coup d’œil sur ses mercenaires français, puis les rangs serrés des +Barons qui l’encadrent. + +Est-il trop tard? Un coup hardi abattant le cavalier le plus proche, un +appel à ses Français, une charge désespérée à l’improviste, contre ces +lignes, et les rebelles Barons pourraient bien se repentir d’avoir un +jour contre-carré ses volontés! Une poigne plus ferme eût peut-être fait +tourner la chance, même alors. Si c’eût été Richard, à sa place! la +coupe de la liberté se trouvait écartée des lèvres anglaises pour cent +ans. + +Mais le courage du roi Jean s’effondre à la vue des visages sévères qui +l’entourent, sa main laisse retomber ses rênes, il descend de cheval, et +prend place sur la barge la plus éloignée. Et les Barons le suivent, +serrant leurs épées de mains gantées de mailles, et l’ordre est donné de +démarrer. + +Lentement les lourdes barges somptueusement drapées s’éloignent de la +rive. Lentement elles remontent le rapide courant, et vont enfin +accoster en grinçant contre la berge de la petite île qui portera +désormais le nom d’île Magna Charta. Le roi Jean a débarqué; nous +attendons, dans un silence de mort; puis une vaste acclamation s’élève +et nous apprend que la pierre angulaire du temple de la liberté anglaise +est enfin posée, inébranlablement. + + + + +Chapitre XII + +Henry VIII et Anne Boleyn. Inconvénients d’habiter sous le même toit +qu’un couple d’amoureux. Une époque pénible pour la nation anglaise. En +quête nocturne de pittoresque. Sans foyer et sans toit. Harris attend la +mort. Un ange survient. Effet sur Harris de la joie soudaine. Un léger +souper. Déjeuner. De la moutarde à haut prix. Terrible combat. +Maidenhead. A la voile. Trois pêcheurs. Nous sommes maudits. + + +J’étais assis sur la rive, à évoquer cette scène, lorsque George me fit +observer que peut-être, une fois reposé, cela ne me dérangerait pas trop +de l’aider à laver les ustensiles du repas. Ainsi rappelé du glorieux +passé à l’actualité prosaïque, avec toutes ses misères, je rentrai dans +le canot et nettoyai la poêle à frire avec un bout de bois et une +poignée d’herbe, achevant de la récurer au moyen de la chemise mouillée +de George. + +Nous allâmes sur l’île Magna Charta jeter un coup d’œil à la plaque +commémorative apposée sur la maison où la grande charte fut soi-disant +signée; mais fut-elle vraiment signée là, ou bien, comme d’aucuns le +veulent, sur l’autre bord, à Runningsmede, je n’affirme rien. A mon +point de vue personnel, toutefois, j’adopterais volontiers l’hypothèse +populaire de l’île. En tous cas, si j’avais été l’un des barons, +j’aurais fait ressortir à mes compagnons la nécessité de garder un aussi +glissant individu que le roi Jean, sur l’île, où il y avait moins de +chances de surprises. + +Tout près de Picnic Point, sur les terres de Ankerwyke House, se voient +les ruines d’un vieux prieuré, aux environs duquel on prétend que Henry +VIII donnait rendez-vous à Anne Boleyn. Il la retrouvait aussi à Hever +Castle, dans le Kent, et aussi quelque part auprès de Saint-Albans. Il +devait être difficile, en ce temps-là, pour le peuple d’Angleterre, de +trouver un endroit où ces inconscients jeunes gens ne venaient _pas_ +roucouler. + +Vous êtes-vous jamais trouvé dans une maison où il y a un couple +d’amoureux? C’est assommant. L’idée vous vient d’aller vous asseoir au +salon, et vous vous y rendez. En ouvrant la porte, vous entendez ce +bruit que l’on fait lorsqu’on se rappelle soudain quelque chose, et, une +fois entré, vous voyez Emily accoudée là-bas à la fenêtre, pleine +d’intérêt pour ce qui se passe dans la rue, et votre ami John Edward est +à l’autre bout de la pièce, en extase sur des photographies de parents à +lui inconnus. + +--Oh! dites-vous, arrêté sur le seuil, je ne savais pas qu’il eût +quelqu’un. + +--Vraiment, dit Emily, glaciale, d’un ton à bien montrer qu’elle n’en +croit rien. + +Vous hésitez une minute avant de dire: + +--Il fait bien sombre ici. Pourquoi n’allumez-vous pas le gaz? + +John Edward fait: «Oh!» il ne s’en apercevait pas; et Emily ajoute que +son père n’aime pas qu’on allume le gaz dans l’après-midi. + +Vous leur contez deux ou trois nouvelles, exposez votre manière de voir +sur la question irlandaise: mais ils n’ont pas l’air de s’y intéresser. +Leurs répliques se bornent à des: «Oh!... vraiment?... Ah oui!... Pas +possible!» Et, après dix minutes de ce genre de conversation, vous +battez en retraite vers la porte, et à peine l’avez-vous franchie que +vous avez la surprise de l’entendre claquer derrière vous, sans que vous +l’ayez touchée. + +Une demi-heure plus tard, vous allez fumer une pipe dans la serre. +L’unique fauteuil qui s’y trouve est occupé par Emily; et John Edward, +si l’on peut se fier au langage des habits, vient évidemment de +s’asseoir par terre. Ils ne vous parlent pas, mais vous lancent un +regard qui en dit aussi long qu’il est possible entre gens civilisés; et +vous vous retirez aussitôt et fermez la porte avec précaution. + +Après cela vous n’osez plus fourrer le nez dans aucune pièce de la +maison; et après avoir monté et descendu plusieurs fois l’escalier, vous +vous réfugiez dans votre chambre à coucher. Mais l’intérêt s’en épuise +vite, et vous mettez votre chapeau pour aller faire un tour dans le +jardin. Vous descendez l’allée, et en passant devant la serre chaude, +vous y jetez un coup d’œil qui vous montre ces deux jeunes niais, +blottis dans un coin. Ils vous aperçoivent, et ne manquent pas de croire +que, dans une intention perfide, vous les suivez partout. + +--On devrait avoir une pièce spéciale pour cette catégorie d’individus, +et les obliger à s’y tenir, grognez-vous; et vous courez au vestibule +chercher votre parapluie pour sortir. + +Il dut se passer des choses analogues lorsque ce pauvre mignon Henri +VIII courtisait sa petite Anne. Les gens du Buckinghamshire devaient les +rencontrer à l’improviste se faisant des mamours aux environs de Windsor +et de Wraysbury, et s’écrier: «Tiens! vous êtes là!» et sans doute Henry +disait en rougissant: «Mais oui, je suis venu voir quelqu’un», et Anne +disait sans doute: «Oh! charmée de vous voir! Comme c’est drôle: je +viens justement de rencontrer dans l’allée Mr. Henry VIII qui se +promenait dans la même direction que moi.» + +Alors ces gens s’éloignaient en se disant: «Bah! mieux vaut partir d’ici +tant que dureront ces roucoulades. Allons dans le pays de Kent.» + +Et ils allaient dans le pays de Kent, et la première chose qu’ils +voyaient en y arrivant c’étaient Henry et Anne folâtrant autour de Hover +Castle. + +--Ah! du diable! disaient-ils. Allons plus loin. C’est intolérable. +Gagnons Saint-Albans,--un bien joli petit coin, Saint-Albans.» + +Et en arrivant à Saint-Albans, voilà que ces satanés tourtereaux étaient +à se bécoter sous les murs de l’abbaye! Alors ces gens partaient se +faire écumeurs de mer jusqu’à la consommation du mariage. + +De Picnic Point à l’écluse de Old Windsor, c’est une exquise région du +fleuve. Une route ombragée, avec çà et là de jolis petits cottages, +longe la rive jusqu’à l’auberge pittoresque (comme la plupart des +auberges de la Haute-Tamise) des «Cloches de Ousley»,--où l’on boit +d’excellente ale, au dire de Harris: et, en cette matière, on peut s’en +rapporter à lui. Old Windsor est illustre dans son genre. Édouard le +Confesseur y avait un palais, et le fameux comte Godwin y fut condamné +par la justice du temps pour avoir voulu faire mourir le frère du roi. +Le comte Godwin rompit un morceau de pain, qu’il leva entre ses doigts. + +--Si je suis coupable, dit-il, que cette bouchée de pain m’étouffe. + +Puis il porta le pain à sa bouche et l’avala, et le pain l’étouffa, et +il mourut. + +Après avoir dépassé Old Windsor, le fleuve manque un peu d’intérêt, et +ne redevient lui-même qu’aux approches de Boveney. George et moi +halâmes, au long du Home Park, qui s’étend sur la rive droite, du pont +Albert au pont Victoria. En passant à Datchet, George me demanda si je +me rappelais notre première excursion sur la Tamise, cette fois où, +débarquant à Datchet à dix heures du soir, nous voulions aller nous +coucher. + +Je lui répondis que je m’en souvenais. Il faudra du temps pour que je +l’oublie. + +C’était le samedi qui précède les grandes vacances. Nous étions tous +trois (les mêmes que cette fois-ci) las et affamés, et arrivés à Datchet +nous emportâmes le panier, les deux valises, avec les pardessus et +manteaux, etc., pour nous mettre en quête d’un logement. Nous passâmes +devant un joli petit hôtel, au portail orné de clématite et de vigne +vierge; mais il n’y avait pas de chèvrefeuille, et pour une raison ou +pour une autre, il me fallait du chèvrefeuille. Je déclarai: + +--Oh! je n’entre pas là! Allons un peu plus loin, et voyons s’il n’y en +a pas un autre avec du chèvrefeuille. + +Poursuivant notre chemin, nous rencontrâmes un second hôtel. Celui-ci +était également très bien, et il avait du chèvrefeuille; mais la mine +d’un individu accoté au chambranle de la porte ne revenait pas à Harris. +Celui-ci trouva l’homme par trop laid, et ses bottines hideuses; et nous +allâmes plus loin. Nous marchâmes longtemps sans plus trouver d’hôtel, +et puis nous rencontrâmes un passant que nous priâmes de nous en +indiquer un. + +Il dit: + +--Mais vous en venez. Retournez sur vos pas, et vous arriverez au +«Cerf». + +Nous répondîmes: + +--Oh, nous y avons été, et il ne nous plaît pas: il n’y a pas de +chèvrefeuille dessus. + +--Eh bien alors, dit-il, reste le «Manoir», juste en face. L’avez-vous +essayé? + +Harris répliqua que nous n’y voulions pas aller,--la mine d’un individu +qui s’y trouvait nous déplaisait--Harris n’aimait pas la teinte de ses +cheveux, ni ses bottines. + +--Ma foi, je ne vois pas ce que vous pourriez faire, dit notre quidam, +car ce sont les deux seules auberges de l’endroit. + +--Pas d’autres auberges! s’écria Harris. + +--Pas une. + +--Qu’allons-nous devenir? dit Harris. + +George prit alors la parole. Il nous dit que nous pouvions, Harris et +moi, nous faire construire un hôtel si nous le désirions, et faire faire +des gens exprès pour les y mettre. Quant à lui, il retournait au Cerf. + +Les grands esprits ne réalisent pas toujours leur idéal. Harris et moi +nous suivîmes George, en soupirant sur la vanité de tout désir +terrestre. + +Nous portâmes nos ballots jusqu’au Cerf et les déposâmes dans le +vestibule. + +Le patron arriva et dit: + +--Bonsoir, messieurs. + +--Oh, bonsoir, dit George. Nous voudrions trois lits, s’il vous plaît. + +--Je regrette beaucoup, messieurs, dit le patron, mais je crains fort +que ce soit impossible. + +--Oh, vous savez, nous ne sommes pas difficiles, dit George, deux feront +l’affaire. Deux de nous peuvent bien dormir dans le même lit, n’est-ce +pas? continua-t-il, en se tournant vers Harris et moi. + +--Certainement, dit Harris, estimant que George et moi pourrions sans +inconvénient dormir dans le même lit. + +--Je regrette beaucoup, messieurs, répéta le patron; mais nous n’avons +plus un seul lit vacant dans la maison. Nous avons déjà mis deux et +voire trois gentlemen dans un lit... ainsi! + +Cela nous déconcerta un peu. + +Mais Harris, en vieux routier, s’éleva à la hauteur de la circonstance, +et avec un rire aimable, concéda: + +--Oh, dans ce cas, il n’y a plus rien à dire. Tant pis. Vous nous +arrangerez un lit de fortune dans la salle de billard. + +--Je regrette beaucoup, messieurs. Il y a déjà trois gentlemen couchés +sur le billard, et deux dans la salle de café. Impossible de vous loger +ce soir. + +Reprenant nos effets, nous allâmes au Manoir. C’était un joli petit +hôtel. Pour ma part, je le préférais à l’autre; et Harris fut de mon +avis: ici, tout marcherait bien, nous n’aurions qu’à ne pas regarder +l’homme aux cheveux rouges; d’ailleurs, ce m’était pas sa faute, au +pauvre bougre, s’il avait les cheveux rouges. + +Harris en parlait d’une façon toute bienveillante et sensée. + +Les gens du Manoir ne nous laissèrent pas le temps d’ouvrir la bouche. +La patronne nous reçut à la porte en nous disant que nous étions la +quatorzième compagnie qu’elle refusait depuis une heure et demie. Nos +modestes suggestions d’écuries, salle de billard, cave à charbon +excitèrent sa dédaigneuse hilarité: tous ces coins étaient pris depuis +longtemps. + +Connaîtrait-elle une maison dans le village où elle ne le recommandait +pas, remarquez bien... on nous recevrait pour la nuit? + +--Eh bien, ce n’est pas pour lui faire du tort... mais il y avait un +petit bistrot à un demi-mille plus loin sur la route d’Eton... + +Sans en écouter plus, nous empoignâmes panier, sacs, pardessus et +paquets, et nous nous élançâmes. La distance était plus voisine d’un +mille que d’un demi, mais enfin nous arrivâmes, et nous précipitâmes, +tout hors d’haleine, dans le bar. + +Les gens du bistrot étaient grossiers. Ils nous rirent au nez. La maison +ne contenait que trois lits, et ils avaient déjà sept gentlemen seuls et +trois couples mariés qui y dormaient. Mais un complaisant batelier qui +par bonheur se trouvait dans la salle, nous conseilla d’aller voir chez +l’épicier, la maison attenante au Cerf. Nous retournâmes sur nos pas. + +C’était plein, chez l’épicier. Une vieille femme que nous rencontrâmes +dans la boutique eut l’amabilité de nous emmener avec elle à un quart de +mille, chez une dame de ses amies, qui louait à l’occasion des chambres +pour gentlemen. + +Cette vieille femme marchait très lentement, et nous mîmes vingt minutes +à arriver chez la dame de ses amies. Elle charma les loisirs du trajet +en nous décrivant les diverses douleurs qu’elle ressentait dans le dos. + +Les chambres de la dame étaient louées. De là nous fûmes adressés au nº +27. Le nº 27 était plein, et nous envoya au nº 32. Et le nº 32 était +plein aussi. + +Alors nous nous retrouvâmes sur la grand’route, et Harris, s’asseyant +sur le panier, déclara qu’il n’irait pas plus loin. L’endroit était, à +son dire, tranquille, et il y mourrait volontiers. Il nous pria, George +et moi, d’embrasser sa mère pour lui et de dire à tous ses amis qu’il +leur pardonnait et qu’il mourait content. + +Sur ces entrefaites arriva, déguisé en petit garçon, un ange (et je +doute qu’un ange eût pu trouver déguisement plus congru), qui portait +d’une main une cannette de bière, et de l’autre, au bout d’une ficelle, +un objet qu’il déposait sur chaque pierre plate où il passait, et +retirait ensuite, produisant par ce moyen un son particulièrement +déplaisant, qui faisait mal aux nerfs. + +Nous demandâmes à cet envoyé des cieux (nous eûmes vite découvert sa +qualité), s’il connaissait par hasard une maison isolée, dont les +occupants seraient peu nombreux et faibles (vieilles dames ou vieux +messieurs paralysés, de préférence), et se laisseraient aisément +persuader, par la crainte, de livrer leurs lits pour la nuit à trois +gaillards résolus à tout; ou, sinon, pouvait-il nous enseigner une loge +à cochons vide ou un four à chaux abandonné, ou quelque chose de ce +genre. Il ne connaissait rien de tel,--du moins pas à portée; mais si +nous voulions venir avec lui, sa mère avait une chambre vacante à nous +donner pour la nuit. + +Nous lui sautâmes au cou sur le champ, au clair de la lune, en le +bénissant,--ce qui eût fait un tableau admirable, si le gamin, accablé +sous le poids de notre émotion, ne s’était effondré sur la chaussée, +tandis que nous nous abattions par dessus lui. Harris faillit s’évanouir +de joie, et il dut s’emparer de la cannette de bière du gamin et en +vider la moitié avant de revenir à lui, après quoi il prit ses jambes à +son cou, et nous laissa, George et moi, transporter le bagage. + +C’était une petite maison de quatre pièces où habitait le gamin, et sa +mère,--la bonne âme!--nous donna pour souper du jambon chaud, que nous +mangeâmes tout--cinq livres,--suivi d’une tarte aux confitures, avec +deux pleines théières, après quoi nous allâmes nous coucher. Il y avait +dans la chambre deux lits: l’un était un lit-cage de deux pieds et demi +dans lequel je couchai avec George, et il fallut, pour ne pas tomber, +nous attacher ensemble au moyen d’un drap. L’autre lit était celui du +gamin: Harris l’eut à lui seul, et nous le trouvâmes, au matin, avec, +dépassant du fond, un demi-yard de jambes nues, auxquelles George et moi +suspendîmes commodément nos serviettes pour prendre la douche. + +Nous ne fûmes plus si difficiles dans le choix de notre hôtel, lorsque +par la suite nous retournâmes à Datchet. + +Mais revenons à notre présent voyage: il n’arriva rien de digne +d’intérêt, et nous nous halâmes tranquillement jusqu’à l’île des Singes, +où nous accostâmes pour déjeuner. En attaquant le bœuf froid, nous +découvrîmes que nous avions oublié la moutarde. Je ne crois pas avoir de +mon existence ressenti, aussi cruellement que ce jour-là, le manque de +moutarde. En général, je n’y tiens guère, et il est rare que j’en +prenne, mais alors, j’aurais donné des mondes pour en avoir. + +Je ne sais combien de mondes il peut exister dans l’univers, mais +quiconque m’eût apporté, à cet instant précis, une cuillerée de +moutarde, aurait bien pu les obtenir tous. Telle est ma prodigalité +lorsque je désire une chose que je n’ai pas. + +Harris également dit qu’il aurait donné des mondes pour de la moutarde. +L’affaire eût été bonne pour un marchand de moutarde qui se serait +trouvé là avec son seau: il aurait été pourvu de mondes pour le restant +de ses jours. + +Mais voilà! je crains fort que Harris et moi aurions tenté de renier le +marché une fois en possession de la moutarde. On fait de ces offres +extravagantes en des heures d’enthousiasme, mais, comme de juste, +lorsqu’on vient à y réfléchir, on s’aperçoit qu’elles sont +disproportionnées à la valeur de l’article requis. J’ai, une fois, +entendu un copain qui gravissait une montagne en Suisse, dire qu’il +donnerait des mondes pour un verre de bière, et une fois arrivé à un +petit débit qui en tenait, il fit un raffut de tous les diables parce +qu’on lui comptait cinq francs une bouteille de stout. Il dit que l’abus +était scandaleux et qu’il en écrirait au _Times_. + +Cette absence de moutarde jeta un froid sur le canot. Nous mangeâmes +notre bœuf sans mot dire. L’existence nous paraissait vaine et dépourvue +d’intérêt. Nous songions, le cœur gros, aux jours heureux de notre +enfance. La tarte aux pommes, toutefois, nous ranima un peu, et lorsque +George eut tiré du panier une conserve d’ananas, qu’il fit rouler au +milieu du canot, la vie nous parut de nouveau digne d’être vécue. + +Nous aimions beaucoup l’ananas, tous les trois. Nous regardions l’image +de l’étiquette; nous pensions au jus. Nous échangeâmes un sourire, et +Harris apprêta sa cuiller. + +On se mit à la recherche de l’ouvre-boîtes. On retourna tout dans le +panier. On retourna les valises. On souleva les planches au fond du +canot. On déposa tous les objets sur la rive un à un, et on les secoua. +L’ouvre-boîtes demeura introuvable. + +Harris alors tenta d’ouvrir la boîte avec son couteau de poche, mais la +lame se cassa, et il se coupa profondément. George essaya d’une paire de +ciseaux, mais les ciseaux lui échappèrent et faillirent l’éborgner. +Cependant que l’un et l’autre pansaient leurs blessures, je m’efforçai +de faire un trou dans l’objet avec le bout pointu de la gaffe, mais la +gaffe en glissant me projeta entre le canot et la rive, dans deux pieds +d’eau vaseuse, et la boîte de conserve alla rouler, intacte, sur une +tasse à thé, qu’elle cassa. + +Alors nous perdîmes la tête. Nous portâmes cette boîte sur la berge. +Harris alla chercher une grosse pierre, je retournai au canot dont je +rapportai le mât, et George tint la boîte et Harris posa sur le +couvercle l’extrémité aiguë de sa pierre, et je pris le mât que je levai +en l’air, et, rassemblant toutes mes forces, je l’abattis. + +Ce fut le chapeau de paille de George qui lui sauva la vie, ce jour-là. +Il l’a conservé (ce qui en reste) et, les soirs d’hiver, quand les pipes +sont allumées et que les copains débitent des galéjades sur les dangers +qu’ils ont courus, George le décroche du mur et le montre à la ronde, et +l’effroyable histoire est contée de nouveau avec des exagérations +inédites chaque fois. + +Harris s’en tira avec une éraflure sans gravité. + +Après cela, j’emportai la boîte, et la martelai à coups de mât jusqu’à +n’en pouvoir plus, et Harris à son tour s’en empara. + +Nous la battîmes à plat; nous la rebattîmes en cube; nous la battîmes +selon toutes les formes de la géométrie--mais sans parvenir à y faire un +trou. George alors l’attaqua, à grands coups, et en fit quelque chose +d’un aspect si étrange, si biscornu, si repoussant dans sa monstrueuse +hideur, que d’épouvante il laissa choir son mât. Alors, nous nous +assîmes autour de la boîte, à la considérer. + +Un grand renfoncement dans le haut offrait l’aspect d’un rictus +dérisoire, et cela nous mit dans une rage telle que Harris s’élança sur +l’objet, le brandit, et l’envoya voler au milieu du courant, où il +sombra, sous une bordée de malédictions. Puis, remontés dans le canot, +nous fîmes force de rames pour nous éloigner, et n’arrêtâmes plus avant +d’être à Maidenhead. + +Cette ville est d’allures trop mondaines pour être agréable. C’est le +rendez-vous des gommeux de la Tamise et de leurs compagnes trop bien +harnachées. C’est la ville des hôtels à la mode, patronnés par des +demoiselles du corps de ballet. C’est la marmite de sorcière d’où +s’échappent ces démons du fleuve, les chaloupes à vapeur. Le duc du +_London Journal_ ne manque jamais d’avoir son pied-à-terre à Maidenhead; +et c’est toujours là que déjeune l’héroïne des romans en trois volumes, +lors de ses escapades avec le mari d’une amie. + +Nous traversâmes en hâte Maidenhead, puis ralentissant, fîmes à loisir +ce long trajet qui sépare l’écluse Boulter de l’écluse Cookham. Les bois +de Cleveden portaient leur délicate livrée de printemps, et s’élevaient +dès le bord de l’eau, en une harmonie prolongée où se mêlaient les tons +d’un vert féerique. Ce coin est peut-être, dans son intacte beauté, le +plus aimable du fleuve, et c’est tout à loisir que nous ramions au sein +de sa profonde paix. + +Nous entrâmes dans le canal de dérivation, juste au-dessous de Cookham, +pour prendre le thé; et en arrivant à l’écluse, il faisait nuit. Une +jolie brise s’était levée,--nous favorisant, par miracle; car, +immanquablement, sur la Tamise, vous avez toujours le vent debout, dans +quelque direction que vous alliez. Il est contre vous le matin, lorsque +vous partez pour la journée, et vous ramez longtemps, avec l’agréable +perspective de revenir à la voile. Mais, après le thé, le vent vire cap +pour cap, et il vous faut refaire contre lui à l’aviron tout le chemin +du retour. + +Si vous oubliez d’emporter la voile, le vent ne cesse de vous favoriser, +dans les deux sens. Mais, hélas! cette vie n’est qu’une longue épreuve, +et l’homme est né pour la peine comme l’étincelle pour jaillir et +s’évanouir. + +Ce soir-là, néanmoins, on avait à coup sûr fait erreur, en nous mettant +le vent arrière au lieu de nous le mettre dans le nez. Nous ne fîmes +semblant de rien, et nous dépêchâmes de hisser la voile avant que +l’erreur ne fût reconnue; nous nous étendîmes dans le canot en des poses +méditatives, et la voile se gonfla, tira, grinça contre le mât et le +canot vola sur les ondes. + +Je barrais. + +Je ne connais pas de sensation plus passionnante que d’aller à la voile. +On n’en peut éprouver--sauf en rêve--qui se rapproche davantage du vol. +Le vent de la course vous emporte indiciblement sur ses ailes. Vous +n’êtes plus désormais cet être aux pieds pesants, pétri d’argile, qui se +traîne péniblement sur le sol: vous faites partie de la Nature! Votre +cœur palpite avec le sien. Ses bras merveilleux vous soulèvent, et vous +attirent sur son cœur! Votre âme communie avec la sienne; vos membres +s’allègent! Les voix de l’air chantent autour de vous. La terre vous +paraît se rapetisser et s’éloigner; et les nuages si proches de votre +front, ce sont des frères auxquels vous tendez les bras. + +Nous avions tout le fleuve pour nous, si ce n’est que dans le lointain +nous apercevions à l’ancre, au milieu du courant, un bachot de pêche +dans lequel étaient assis trois pêcheurs. Notre canot volait sur l’eau, +les rives boisées se déroulaient, nous nous taisions. + +Je barrais. + +En approchant de ces trois hommes qui pêchaient, nous découvrîmes qu’ils +étaient vieux et d’allures graves. Ils étaient assis dans le bachot, sur +trois chaises et surveillaient leurs lignes avec attention. Et le rouge +couchant projetait sur les eaux sa gloire mystique et faisait un nimbe +d’or aux nuages amoncelés. L’heure était d’extase profonde, d’espoirs et +d’aspirations sans limites. Notre petite voile se détachait sur le ciel +de pourpre, la brume autour de nous estompait de ses ombres le paysage, +et derrière nous montait la nuit. + +Pareils aux chevaliers de quelque vieille légende, nous voguions sur un +lac de mystère, vers l’inouï royaume du crépuscule, sous le pays vaste +du couchant. + +Nous n’arrivâmes pas au royaume du crépuscule; nous allâmes donner en +plein dans le bachot, où ces trois vieux étaient à pêcher. Nous ne +comprîmes pas tout d’abord ce qui se passait, car la voile nous bouchait +la vue, mais d’après le genre de paroles qui s’élevaient dans l’air du +soir, nous comprîmes que nous étions à proximité d’êtres humains, +lesquels étaient furieux. Harris amena la voile, et nous pûmes voir ce +qui s’était passé. Le choc avait envoyé à bas de leurs chaises ces trois +vieux gentlemen qui formaient un amas confus au fond du bachot, et ils +s’efforçaient avec peine et lenteur de se dégager du tas et de retirer +le poisson de leurs personnes; et tout en agissant, ils nous +maudissaient,--leurs malédictions étaient non pas banales et de tout le +monde, mais compliquées, réfléchies, longuement pourpensées et fort +significatives, et elles embrassaient toute la durée de notre existence, +et s’appliquaient à l’avenir le plus éloigné et comprenaient toute notre +famille, sans excepter la moindre de nos connaissances,--de fortes et +substantifiques malédictions. + +Harris leur fit observer qu’ils devaient plutôt nous remercier de leur +avoir donné un peu de distraction, au cours de leur longue journée de +pêche, et il ajouta qu’il était peiné d’entendre des hommes de leur âge +se laisser aller à un tel courroux. + +Mais il n’eut aucun succès. + +Après cela, George me remplaça à la barre. Un esprit de ma trempe, +dit-il, ne pouvait s’abaisser à gouverner des canots,--il valait mieux +qu’un humain plus vulgaire veillât à la direction et nous empêchât de +nous noyer. Il prit donc les tireveilles, et nous fit remonter jusqu’à +Marlow. + +Et à Marlow, nous sortîmes du canot par le pont, et nous allâmes passer +la nuit à la «Couronne». + + + + +Chapitre XIII + +Marlow. L’Abbaye de Bisham. Les moines de Medmenham. Montmorency pense +trucider un vieux matou. Mais, tout compte fait, il le laisse vivre. +Scandaleuse conduite d’un fox-terrier aux Magasins du Service civil. +Notre départ de Marlow. Un majestueux cortège. La chaloupe à vapeur: +recette pratique pour lui causer du désagrément. Nous refusons de boire +la Tamise. Un chien pacifique. Étrange disparition de Harris et d’un +pâté. + + +Marlow est un des endroits les plus agréables que je sache sur la +Tamise. C’est une petite ville vivante et animée; pas très pittoresque, +il est vrai, mais on y trouve cependant quelques coins curieux--arches +subsistantes du pont brisé du Temps, par lequel notre imagination +remonte vers les âges où le manoir de Marlow avait pour seigneur le +saxon Algar, avant que Guillaume le Conquérant le lui eût pris pour le +donner à la reine Mathilde, avant qu’il passât aux comtes de Warwick ou +au sage lord Paget, le conseiller de quatre souverains successifs. + +Il y a également de jolis environs, si vous aimez faire un tour après le +canotage. Le fleuve, d’ailleurs, est ici dans toute sa beauté. En aval, +le trajet est charmant jusqu’à Cookham, le long des prairies et des bois +de la Carrière. Chers vieux bois de la Carrière! avec vos étroits +sentiers qui grimpent, vos allées sinueuses, vos parfums embaumant les +souvenirs des jours ensoleillés d’été! Les fantômes de visages rieurs +hantent pour moi vos ombreuses perspectives; et de vos ramures +chuchotantes pleuvent doucement les voix de jadis! + +Le trajet de Marlow à Sonning est encore plus beau. L’antique abbaye de +Bisham, dont les murailles de pierres ont répercuté les rudes voix des +Templiers, et qui, en d’autres temps, fut la demeure d’Anne de Clèves, +puis de la reine Elisabeth, se voit sur la rive droite juste à un +demi-mille en amont de Marlow Bridge. L’abbaye de Bisham est riche en +souvenirs mélodramatiques. Elle renferme une chambre à coucher de +tapisserie et un cabinet secret se cache dans l’épaisseur de ses murs. +Le fantôme de la Dame Sainte, qui tua son petit enfant, s’y promène +encore la nuit, et s’efforce de laver ses ombres de mains dans une ombre +de bassin. + +Warwick, le faiseur de rois, y repose, insoucieux désormais de ces +vanités: les rois et les royaumes de la terre; Salisbury également, qui +fit de bonne besogne à Poitiers. Juste avant d’arriver à l’abbaye, et +tout au bord du fleuve, se trouve l’église de Bisham, et s’il est des +tombeaux dignes d’être contemplés, ce sont ceux de cette église. Ce fut +en se laissant bercer dans son canot sous les hêtres de Bisham que +Shelley, qui habitait alors à Marlow (on y voit encore sa maison, dans +West Street), composa sa _Révolte de l’Islam_. + +Proche de Hurley Weir, un peu en amont, j’ai souvent imaginé que je +pourrais passer un mois dans ce paysage sans épuiser toutes ses beautés. +Le village de Hurley, à cinq minutes de marche de l’écluse, est un des +plus vieux petits coins de la Tamise, car il remonte, pour employer la +curieuse phraséologie de ces âges reculés, «aux jours du roi Sebert et +du roi Offa». Juste après l’écluse (en amont) est le champ des Danois, +où les envahisseurs danois campèrent, durant leur marche sur le +Gloucestershire; et un peu au delà encore, nichés dans un délicieux +recoin du fleuve, sont les restes de l’abbaye de Medmenham. + +Les fameux moines de Medmenham, ou la «Société du feu de l’Enfer», comme +on les appelait habituellement, et dont faisait partie le célèbre +Wilkes, formaient une confrérie ayant pour devise: «Fais ce que veux», +et cette exhortation s’inscrit toujours sur le porche branlant de +l’abbaye. Bien avant la fondation de cette abbaye dérisoire, il y avait +au même endroit un monastère plus sérieux, dont les moines différaient +grandement des libertins destinés à leur succéder cinq cents ans plus +tard. + +Les religieux cisterciens, dont c’était ici l’abbaye au douzième siècle, +avaient pour seuls vêtements un froc grossier muni d’une coule, et ne +mangeaient ni viande, ni poisson, ni œufs. Ils couchaient sur la paille, +et se relevaient à minuit pour l’office. Ils consacraient leurs journées +au travail manuel, à la lecture, à la prière, et leur vie s’écoulait +dans un silence de mort, car nul n’avait le droit de parler. + +Quelle funèbre communauté, quelle existence funèbre, en ce doux asile +que Dieu créa si joyeux! Combien étrange que les voix de la Nature les +entourant--le murmure des eaux, les bruissements des herbes riveraines, +l’harmonie du vent dans les ramures,--n’aient pu leur donner une +compréhension meilleure de la vie! Ils restaient là, aux écoutes, tout +le long du jour, attendant une voix du ciel; et tout le long des jours +et des nuits solennelles, cette voix leur parlait de mille et mille +façons, et ils ne l’entendaient pas. + +De Medmenham à la coquette écluse de Hambledon, le fleuve abonde en +paisibles beautés, mais après avoir dépassé Greenlands, la propriété de +médiocre apparence de mon éditeur,--un paisible vieux gentleman sans +prétention, que l’on rencontre fréquemment par là, en été, pagayant à +lui seul avec une souple vigueur, ou arrêtant au passage un vieil +éclusier pour tailler une bavette,--jusque bien au delà de Henley, le +paysage est nu et morne. + +Le lundi matin, nous fûmes d’assez bonne heure à Marlow et allâmes +prendre un bain avant le petit déjeuner. Au retour, Montmorency se +conduisit en parfait imbécile. L’unique divergence d’opinion qu’il y ait +entre Montmorency et moi concerne les chats. J’aime les chats; +Montmorency, non. + +Lorsque je rencontre un chat, je lui dis: «Joli Minet!» et me baisse +pour lui gratter le crâne; et le chat de dresser sa queue roidie et +comme moulée en fonte, de faire le gros dos, de frotter son nez contre +mon pantalon: tout se passe gentiment et paisiblement. Lorsque +Montmorency rencontre un chat, toute la rue doit le savoir; et il se +gaspille en dix secondes plus de gros mots que n’en dépense, sa vie +durant, un homme qui se respecte, s’il les emploie convenablement. + +Je ne blâme pas le chien (et je me contente à l’ordinaire de lui taper +sur la tête ou de lui jeter des pierres), parce qu’il se conduit, je +suppose, selon sa nature. Les fox-terriers sont nés avec une dose de +péché originel au moins quatre fois plus grande que celle des autres +chiens, et il faudra maintes années de patients efforts de notre part, à +nous, chrétiens, pour amener une réforme appréciable dans l’humeur +batailleuse des fox-terriers. + +Cela me rappelle un jour où j’étais dans la salle d’attente des Grands +Magasins de Haymarket. Tout autour de moi se trouvaient des chiens +attendant le retour de leurs maîtres, qui étaient à faire des achats à +l’intérieur. Il y avait un mâtin, un ou deux lévriers d’Écosse, un +Saint-Bernard, plusieurs épagneuls et terre-neuves, un chien pour +chasser le sanglier, un caniche français, avec un poil abondant autour +de la tête, mais le derrière tout ras; un bouledogue, quelques-unes de +ces bêtes du Passage Lowther, grosses à peu près comme des rats, et un +couple de chiens du Yorkshire. + +Ils restaient là bien tranquilles et méditatifs. Une paix solennelle +régnait dans cette salle d’attente. Une atmosphère de calme et de +résignation,--de douce mélancolie, flottait dans la pièce. + +Alors entra une jolie petite madame, conduisant un mignon fox-terrier +d’aspect débonnaire, qu’elle laissa là, attaché entre le bouledogue et +le caniche. Il resta pendant une minute à regarder tout autour de lui. +Puis il leva les yeux au plafond, et parut, à en croire son expression, +songer à sa mère. Puis il bâilla. Puis il regarda les autres chiens, +tous silencieux, graves et dignes. + +Il regarda le bouledogue, qui dormait à sa droite un sommeil sans rêves. +Il regarda le caniche, hautainement dressé, à sa gauche. Puis, sans +crier gare, et sans avoir été provoqué le moins du monde, il mordit la +patte de devant du caniche, et un hurlement de douleur retentit dans la +quiète pénombre de la salle d’attente. + +Le résultat de sa première expérience parut le satisfaire beaucoup, et +il résolut de continuer à mettre un peu d’animation autour de lui. Il +bondit sur le caniche, attaqua vigoureusement un lévrier, lequel +s’éveilla et entama aussitôt une bataille en règle avec le caniche. +Alors petit fox reprit sa place, saisit le bouledogue par l’oreille et +s’efforça de le jeter à bas; et le bouledogue, bête curieusement +impartiale, s’élança sur tout ce qui se trouvait à sa portée, y compris +le gardien du vestibule, ce qui procura au cher petit terrier l’occasion +de se livrer à une lutte soutenue avec un chien du Yorkshire d’égale +bonne volonté. + +A quiconque connaît la nature canine, il est superflu de dire que sur +ces entrefaites tous les autres chiens là présents s’étaient mis à +combattre comme si leurs foyers et leurs toits dépendaient de l’issue de +la bataille. Les gros chiens luttaient entre eux indistinctement, et les +petits chiens luttaient aussi entre eux et profitaient de leurs instants +de loisir pour mordre les pattes des gros. + +La salle d’attente fut bientôt un parfait pandémonium, et le tapage +était horrifique. Un rassemblement se forma au dehors dans Haymarket: on +se demandait s’il y avait réunion paroissiale; ou, sinon, qui on +assassinait, et comment. Des hommes entrèrent avec des perches et des +cordes, s’efforçant de séparer les chiens, et on envoya quérir la +police. + +Et au plus fort de la bagarre, la jolie petite madame revint, et saisit +son joli mignon chéri (il avait mis sur le flanc pour un mois le +yorkshire, et revêtait à présent l’expression d’un agneau nouveau-né) +dans ses bras, et le baisa, et lui demanda s’il n’était pas mort, et si +ces grandes vilaines bêtes lui avaient fait beaucoup de mal, et lui la +regardait au visage d’un air qui signifiait: «Oh! quel bonheur que vous +soyez venue m’arracher à cette scène odieuse!» + +Elle dit que les gens des Magasins n’avaient pas le droit de mettre de +grosses brutes sauvages comme ces autres chiens avec les chiens de gens +comme il faut, et qu’elle avait bonne envie de leur intenter un procès. + +Telle est la nature des fox-terriers; aussi, je ne reproche pas à +Montmorency sa tendance à se battre avec les chats; mais il n’eut pas à +se louer, ce matin-là, de s’y être livré. + +Nous revenions du bain, comme je l’ai dit, et nous traversions la +grand’rue, quand un chat s’élança d’une maison en avant de nous, et se +mit à trotter sur la chaussée. Montmorency poussa un cri de triomphe--le +cri du brave guerrier qui voit son ennemi se livrer entre ses mains--le +cri même que dut pousser Cromwell quand les Écossais descendirent la +colline--et il s’élança sur sa proie. + +Sa victime était un gros matou noir. Jamais je n’ai vu chat plus gros, +ni d’apparence moins recommandable. Il avait perdu la moitié de sa +queue, une oreille, et une très appréciable portion de son nez. C’était +un animal solide et râblé. + +Il avait un air calme et satisfait. + +Montmorency courut sur ce pauvre chat à l’allure de vingt milles à +l’heure, mais le chat ne se pressa pas;--l’idée ne parut pas lui venir +que sa vie était en danger. Il continua de trotter paisiblement jusqu’à +ce que son assassin prétendu ne fût plus qu’à un yard de lui. Alors il +se retourna et s’assit au beau milieu de la chaussée, et regarda +Montmorency avec un air de douce interrogation qui disait: + +--Tiens, tiens! C’est à moi que vous en avez? + +Montmorency ne manque pas de culot; mais l’expression de ce chat avait +quelque chose qui eût glacé le cœur du chien le plus brave. Il s’arrêta +court et considéra Minet. + +Ni l’un ni l’autre ne parlaient; mais la conversation que l’on peut +imaginer fut évidemment celle-ci: + +LE CHAT.--Puis-je quelque chose pour vous? + +MONTMORENCY.--Non... merci, non. + +LE CHAT.--Vous savez, il ne faut pas avoir peur de le dire, si vous avez +réellement besoin de quelque chose? + +MONTMORENCY, _reculant peu à peu_.--Oh non... pas du tout... +certainement... ne vous dérangez pas, je... je crains d’avoir fait +erreur. J’avais cru vous reconnaître. Mille regrets de vous avoir +dérangé. + +LE CHAT.--Pas du tout... avec le plus grand plaisir. Vrai, vous n’avez +besoin de rien? + +MONTMORENCY, _reculant toujours_.--D’absolument rien, merci... +absolument... trop aimable. Au revoir. + +LE CHAT.--Au revoir. + +Puis le chat se leva et se remit au trot; et Montmorency, la queue entre +les pattes, s’en revint vers nous, et prit modestement place à +l’arrière-garde. + +Depuis lors, il suffit de prononcer: «Au chat!» pour que Montmorency +frissonne et vous regarde piteusement, l’air de dire: + +--Oh non, pas ça, de grâce! + +Après déjeuner, nous fîmes notre marché, ravitaillant le canot pour +trois jours. George nous engagea fort à prendre des légumes--car il +était malsain de n’en pas manger. Ils étaient faciles à cuire, +ajouta-t-il, et il s’en chargerait. Nous prîmes donc dix livres de +pommes de terre, un boisseau de pois et quelques choux. En outre, un +rosbif en pâté, une couple de tartes aux groseilles vertes, et un gigot +de mouton; plus des fruits, gâteaux, pain et beurre, jambon, lard et +œufs, et autres victuailles qui nous firent courir la ville en tous +sens. + +Notre départ de Marlow fut, à mon sens, un de nos meilleurs succès, +digne et impressionnant, quoique dépourvu d’ostentation. Nous avions +insisté dans les boutiques pour que le porteur nous accompagnât. Nous ne +voulions pas de ces: «Oui, monsieur, je vais vous l’envoyer tout de +suite; le garçon sera là avant vous, monsieur!» et puis faire le pied de +grue sur l’embarcadère, et retourner deux ou trois fois à la boutique +pour les activer. Nous attendions que la corbeille fût chargée, et +emmenions le garçon avec nous. + +Nous visitâmes bon nombre de boutiques, adoptant ce principe à chacune; +si bien que, pour finir, nous avions comme escorte la plus belle +collection de garçons qu’on pût souhaiter; et notre descente finale de +High Street jusqu’à la Tamise dut être un des plus imposants spectacles +que Marlow ait connus depuis longtemps. + +L’ordre du cortège était le suivant: + + Montmorency portant une baguette. + + 2 roquets de mine peu recommandable, amis de Montmorency. + + George portant pardessus et couvertures, et fumant une courte pipe. + + Harris, s’efforçant de marcher avec désinvolture, tout en portant + d’une main une valise Gladstone surbondée et de l’autre une bouteille + de citronnade. + + Garçon verdurier et garçon boulanger, avec corbeilles. + + Garçon de l’hôtel, portant un panier. + + Garçon confiseur, avec corbeille. + + Garçon de la fromagerie, avec corbeille. + + Un figurant, chargé d’une valise. + + Ami intime du figurant, les mains dans les poches, fumant une courte + pipe. + + Garçon fruitier, avec corbeille. + + Moi, portant 3 chapeaux et 1 paire de bottines, et m’efforçant de + prendre un air détaché. + + 6 petits garçons et 4 chiens de rencontre. + +Quand nous arrivâmes à l’embarcadère, le gardien dit: + +--Voyons, monsieur, est-ce pour la chaloupe à vapeur ou la bélandre de +plaisance? + +Il eut l’air étonné d’apprendre que nous venions pour un skiff en +double. + +Nous fûmes très persécutés par les chaloupes à vapeur, ce matin-là. +C’était justement la semaine qui précédait les régates, et elles +circulaient en grand nombre, les unes isolément, les autres remorquant +des bélandres de plaisance. J’ai l’horreur des chaloupes à +vapeur,--comme tout canotier, je suppose. Je n’en puis voir une sans +être tenté de l’acculer dans un coin solitaire du fleuve, et là, dans le +silence et le mystère, de l’étrangler. + +Il y a dans la chaloupe à vapeur une présomptueuse vanité qui a le don +de réveiller tous les mauvais instincts de mon être, et je regrette le +bon vieux temps où vous pouviez dire aux gens ce que vous pensiez d’eux +avec une hache d’armes et un arc et des flèches. L’expression du visage +de l’homme qui, les mains dans ses poches, se tient à l’arrière en +fumant un cigare, suffirait à elle seule pour excuser une déclaration de +guerre; et le sifflet impérieux qui vous enjoint de vous garer +assurerait, j’en suis sûr, un verdict d’«homicide justifié» devant tout +jury de canotiers. + +Ils se croyaient vraiment _obligés_ de siffler pour que nous nous +écartions de leur route. Si je ne craignais de paraître trop ambitieux, +j’oserais presque dire que notre petit canot, durant cette semaine-là, +procura aux chaloupes à vapeur plus d’ennui et de retard que toute la +flottille de la Tamise réunie. + +--Une chaloupe à vapeur qui arrive! criait l’un de nous, en découvrant +au loin l’ennemi. A la minute, tout était prêt pour la recevoir. Je +prenais les tireveilles, Harris et George s’asseyaient à côté de moi, +tous trois nous tournions le dos à la chaloupe, et le canot s’en allait +tout tranquillement à la dérive. + +Survenait la chaloupe, sifflante et nous dérivions toujours. A cent +yards de nous, elle se mettait à siffler comme une petite folle, et les +gens venaient se pencher par-dessus bord et nous héler de toutes leurs +forces; mais nous n’entendions rien. Harris nous contait une anecdote au +sujet de sa mère, et George et moi n’aurions pas voulu, pour des mondes, +en perdre une syllabe. + +La chaloupe alors poussait un sifflement suprême, à déchirer sa +chaudière, et elle faisait machine en arrière, et lâchait sa vapeur, et +elle se détournait et heurtait le fond; chacun à son bord s’élançait à +l’avant pour nous héler, et les gens de la rive s’arrêtaient et +joignaient leurs cris aux leurs, et tous les autres canots qui passaient +s’arrêtaient et faisaient chorus, tant que toute la Tamise, sur des +milles d’étendue en amont et en aval, se trouvait dans un état de +combustion indicible. Et alors Harris s’interrompait dans l’endroit le +plus palpitant de son récit, et levait les yeux avec une douce surprise, +et disait à George: + +--Tiens! George, on dirait que voici une chaloupe à vapeur! + +Et George de répondre: + +--Aussi, je me disais bien que j’entendais quelque chose! + +Sur quoi l’inquiétude et le trouble s’emparaient de nous, et nous ne +savions plus comment nous tirer de leur chemin, et les gens de la +chaloupe, réunis en groupe, nous dirigeaient. + +--Ramez de droite--vous, vous imbécile! Déramez de gauche. Non, pas +_vous_! l’autre--laissez les tireveilles tranquilles, dites donc--à +présent, tous les deux, allez-y. Pas par _là_! Oh! tas de... + +Alors ils mettaient à l’eau une embarcation pour venir à notre secours; +et après une demi-heure d’efforts, ils nous avaient tirés de leur +chemin, suffisamment pour pouvoir continuer; et nous les remerciions +beaucoup, et les priions de nous donner la remorque. Mais ils refusaient +toujours. + +Une autre bonne façon que nous découvrîmes d’irriter la chaloupe à +vapeur du type aristocratique consistait à prendre les gens pour une +société en goguette, et à leur demander s’ils étaient bien la section de +Messieurs Cubit’s ou les Francs-Templiers de Bermondsey, et s’ils +pouvaient nous prêter une casserole. + +Les vieilles dames peu familiarisées avec le canot sont toujours +excessivement émues par les chaloupes à vapeur. Je me rappelle une fois +où je remontais de Staines à Windsor--trajet particulièrement riche en +ces monstres mécaniques--avec une société comprenant trois dames de +cette espèce. Ce fut très curieux. Du plus loin qu’elles voyaient +apparaître une chaloupe à vapeur, elles insistaient pour débarquer et +s’asseoir sur l’herbe en attendant qu’elle fût passée. Elles +regrettaient beaucoup, disaient-elles, mais on n’était pas téméraire, +dans leur famille. + +A l’écluse de Hambledon, nous nous trouvâmes à court d’eau. Nous prîmes +notre dame-jeanne et allâmes jusqu’à la maison de l’éclusier, lui en +demander. + +Notre porte-parole fut George. Avec un sourire persuasif, il prononça: + +--Dites, pourriez-vous nous laisser prendre un peu d’eau? + +--Certainement, répliqua le vieux gentleman: prenez tout ce qu’il vous +faut, et laissez le reste. + +--Merci beaucoup, murmura George en regardant autour de lui. Mais où... +où est-elle? + +--Toujours à la même place, mon garçon, fut la cynique réponse; juste +derrière vous. + +--Je ne vois pas, dit George en se retournant. + +--Miséricorde, où sont vos yeux? fut la réflexion de l’homme, qui prit +George par le bras, et le fit pirouetter en lui désignant le fleuve de +long en large. Il y en a assez pour la voir, tout de même! + +--Oh! s’écria George, comprenant enfin; mais nous ne pouvons pas boire +la Tamise. + +--Non; mais vous pouvez en boire _une partie_, répliqua le vieux birbe. +Voilà quinze ans que je m’en abreuve. + +George lui dit que sa mine après un tel régime ne semblait pas une +recommandation suffisante pour la marque; et il préférait la tirer d’une +pompe. + +Nous en obtînmes à un cottage situé un peu plus loin. Je suppose que +c’était simplement de l’eau du fleuve. Mais nous ne le savions pas, tout +allait bien. L’estomac ne se révolte pas contre ce que l’œil ne voit +pas. + +Nous goûtâmes à l’eau de la Tamise une autre fois, mais cela ne nous +réussit guère. Nous descendions le fleuve, et nous nous étions engagés +dans un bras de dérivation, près de Windsor, pour prendre le thé. Notre +dame-jeanne était vide, et nous avions le choix entre nous passer de thé +ou puiser de l’eau à la rivière. Harris était d’avis d’essayer. Il +affirma qu’il n’y avait rien à craindre en faisant bouillir l’eau. Nous +remplîmes donc notre bouilloire de dérivation de la Tamise, et la fîmes +bouillir; et nous surveillâmes consciencieusement l’ébullition. + +Nous avions fait du thé, et nous installions confortablement pour le +boire, quand George, la tasse à mi-chemin de ses lèvres, s’arrêta, et +s’écria: + +--Qu’est-ce que c’est que ça? + +--Qu’est-ce que c’est que quoi? demandâmes-nous, Harris et moi. + +--Eh bien, ça! dit George, en regardant vers l’est. + +Nous suivîmes son regard, et vîmes, descendant vers nous sur les ondes +paresseuses, un chien. C’était le plus tranquille et pacifique chien que +j’aie jamais vu. Je n’ai jamais rencontré un chien qui eût l’air plus +satisfait, plus libre de soucis. Il flottait rêveusement sur le dos, les +quatre pattes en l’air, toutes droites. Il était, on peut le dire, plein +d’embonpoint, avec un thorax bien développé. Il s’en venait, serein, +digne et calme, et arrivé à notre hauteur, il s’arrêta parmi les +roseaux, et s’installa confortablement pour la nuit. + +George déclara qu’il ne voulait plus de thé, et vida sa tasse par-dessus +bord. Harris non plus n’avait pas soif, et suivit son exemple. J’avais +bu la moitié de la mienne, mais j’aurais préféré m’être abstenu. + +Je demandai à George si, à son idée, j’allais avoir la typhoïde. + +--Oh! non, répondit-il; j’avais quelque chance d’y échapper. En tout +cas, je saurais dans une quinzaine de jours si je l’avais ou non. + +Nous remontâmes le bras de dérivation jusqu’à Wargrave. Ce bras est un +raccourci, qui prend sur la rive droite, un demi-mille environ au-dessus +de l’écluse Marsh, et qui mérite d’être suivi, car, outre qu’il gagne +près d’un demi-mille, c’est un joli petit bout de rivière ombragée. + +Comme de juste, son entrée est obstruée de pilotis et de chaînes, et +environnée d’écriteaux, menaçant de toutes sortes de tortures, +emprisonnement et mort, quiconque oserait plonger un aviron dans ses +eaux--et je m’étonne que certains de ses propriétaires riverains ne +revendiquent pas l’air de la rivière, édictant quarante shillings +d’amende contre quiconque le respire--mais pilotis et chaînes s’évitent, +grâce à un peu d’habileté; et quant aux écriteaux, on peut, si l’on +dispose de cinq minutes, et s’il n’y a personne, en arracher un ou deux +et les jeter à l’eau. + +A mi-chemin du bras de dérivation, nous débarquâmes pour déjeuner; et ce +fut au cours de ce repas que George et moi éprouvâmes une secousse fort +pénible. + +Harris aussi éprouva une secousse; mais je doute que la sienne ait été +de loin aussi pénible que la nôtre. + +Voici comment la chose se passa: nous étions assis dans une prairie, à +dix yards de la berge, et nous venions de nous installer commodément +pour nous sustenter. Harris tenait entre ses genoux le rosbif en pâté, +et le découpait, tandis que George et moi apprêtions nos assiettes. + +--Avez-vous une cuiller? dit Harris; il me faut une cuiller pour prendre +la gelée. + +Le panier était juste derrière nous, et George et moi nous nous +retournâmes tous les deux pour y puiser. Nous ne mîmes pas cinq secondes +à trouver la cuiller. Quand nous reprîmes notre position primitive, +George et le rosbif avaient disparu! + +La prairie était vide et découverte. Pas un arbre ou une haie à moins de +plusieurs centaines de yards. Il n’avait pu tomber à l’eau, car nous +étions entre l’eau et lui, et il lui aurait fallu nous enjamber. + +George et moi contemplâmes les alentours. Puis nous nous contemplâmes +l’un l’autre. + +--A-t-il été enlevé au ciel? demandai-je. + +--On n’aurait pas pris le rosbif avec, dit George. + +L’argument était sérieux, et l’hypothèse céleste fut écartée. + +--La seule explication me paraît être, dit George, qu’il y a eu un +tremblement de terre. + +Et il ajouta, d’un ton de regret: + +--Malheur qu’il fût en train de découper ce rosbif! + +Avec un soupir, nous regardâmes une fois encore la place où Harris et le +rosbif avaient été pour la dernière fois visibles sur terre; et soudain +notre sang se figea dans nos veines et nos cheveux se hérissèrent, +d’apercevoir la tête de Harris--rien que sa tête--dépassant de l’herbe +haute, le visage très rouge, et exprimant une grande indignation. + +George fut le premier à se ressaisir. + +--Parlez! s’écria-t-il, et dites-nous si vous êtes mort ou vivant,--et +où est le reste de votre personne. + +--Oh! ne faites pas l’imbécile, dit la tête de Harris. Je crois bien que +vous l’avez fait exprès. + +--Fait quoi? nous écriâmes-nous. + +--Eh bien, me faire asseoir ici--une blague vraiment stupide. Allons, +attrapez le rosbif! + +Et des profondeurs de la terre, nous sembla-t-il, s’éleva le +rosbif,--très endommagé; et à sa suite, se hissa Harris,--tout défait, +terreux et mouillé. + +Il s’était assis, sans le savoir, juste au bord d’un petit fossé, que +l’herbe longue dissimulait; et en se penchant un peu en arrière, il s’y +était engouffré, rosbif et tout. + +Il nous dit n’avoir jamais ressenti pire surprise qu’au moment où il se +sentit partir, sans pouvoir deviner en rien ce qui se passait. Il crut +d’abord que c’était la fin du monde. + +Harris est aujourd’hui encore persuadé que George et moi avions +prémédité le coup. C’est ainsi que les plus injustes soupçons +poursuivent les plus innocents; et, comme dit le poète: «Qui échappe à +la calomnie?» + +Qui, en effet! + + + + +Chapitre XIV + +Wargrave. Têtes de cire. Sonning. Notre «irish stew». Montmorency est +sarcastique. Combat entre Montmorency et la bouilloire. George étudie le +banjo. On le décourage. Difficultés que rencontre le musicien amateur en +apprenant à jouer de la cornemuse. Tristesse de Harris après le souper. +George et moi allons faire une promenade. Retour affamés et trempés. +Harris a un air bizarre. Harris et les cygnes, histoire extraordinaire. +Harris passe une mauvaise nuit. + + +Après le déjeuner survint une brise qui nous emporta doucement jusque +passé Wargrave et Shiplake. Recuit dans le lourd soleil d’un après-midi +d’été, Wargrave, niché au fond d’une boucle de la Tamise, s’inscrit tel +un tableau ancien sur la rétine de la mémoire. + +Le «George et le Dragon» de Wargrave possède une enseigne peinte d’un +côté par Leslie, de l’Académie Royale, et de l’autre par Hodgson, de la +même boîte. Leslie a figuré la lutte; Hodgson a imaginé la scène «après +le combat»: + +--George, la besogne faite, buvant sa pinte de bière. + +Day, l’auteur de _Sandford et Merton_, a vécu et--ce qui fait plus +d’honneur encore à la localité--fut assassiné à Wargrave. Dans l’église +se trouve le monument de Mme Sarah Hill, qui légua une livre sterling +annuelle, à répartir, le jour de Pâques, entre deux garçons et deux +filles qui «n’ont jamais désobéi à leurs parents; qu’on n’a jamais +surpris à jurer ni à dire de mensonge, à voler ni à casser de carreaux». +Pensez donc, le tout pour cinq shillings par an! Ce n’est pas payé. + +Le bruit court dans cette ville qu’une fois, il y a bien des années, un +garçon se rencontra qui n’avait en effet jamais commis ces crimes--ou du +moins, et c’était tout ce qui était exigé et qu’on pouvait +attendre--n’avait jamais été surpris à les commettre--et qui mérita +ainsi la couronne de gloire. On l’exhiba durant trois semaines à l’Hôtel +de Ville, sous globe. + +Ce qui advint de l’argent, par la suite, on l’ignore. Il est, dit-on, +régulièrement distribué au plus proche musée de têtes de cire. + +Shiplake est un joli village, mais invisible de la Tamise, à cause de sa +situation sur la hauteur. Tennyson se maria dans l’église de Shiplake. + +Le fleuve, d’ici à Sonnings, renferme de nombreuses îles, et coule +placide et solitaire. Presque personne, sauf au crépuscule un ou deux +couples de rustiques amoureux, ne fréquente ses rives. C’est un lieu +bien fait pour rêver aux jours passés, aux formes et aux visages +disparus, à tout ce qui aurait pu être et n’a, hélas! jamais été. + +A Sonnings, on débarqua pour faire un tour dans le village. C’est le +plus féérique petit trou de la rivière. On dirait un village de théâtre +plutôt qu’un vrai, bâti de brique et de mortier. Chaque maison est +ensevelie sous les roses, et à cette époque, au début de juin, elles +foisonnaient en nuées de délicate splendeur. Si vous vous arrêtez à +Sonnings, descendez au «Taureau», derrière l’église. C’est la classique +auberge de village, précédée d’une cour où, sur des bancs, à l’ombre des +arbres, les vieux se réunissent le soir pour déguster leur ale et +bavarder politique locale; l’auberge aux chambres basses et biscornues, +aux fenêtres à petits carreaux, aux escaliers de guingois et aux +corridors en labyrinthe. + +Nous flânâmes dans Sonnings pendant une heure, puis, comme il était trop +tard pour aller plus loin que Reading, nous décidâmes de retourner sur +l’une des îles de Shiplake, et d’y passer la nuit. Il était encore de +bonne heure quand nous fûmes installés, et George déclara que c’était +l’occasion ou jamais, puisque nous avions le temps, d’essayer un bon +dîner dans toutes les règles. Il ajouta qu’il voulait nous montrer ce +qu’on pouvait obtenir sur la Tamise en fait de cuisine, et nous proposa +de confectionner un «irish stew» avec les légumes et les restes du bœuf +froid. + +L’idée nous parut lumineuse. George ramassa du bois et fit du feu, +tandis que Harris et moi nous mettions en devoir de peler les pommes de +terre. Je n’aurais jamais cru que c’était une telle besogne de peler des +pommes de terre. Nous commençâmes gaîment, je dirai presque folâtrement, +mais la première pomme de terre n’était pas achevée que notre +insouciance disparut. Plus nous pelions, plus il semblait rester de +pelure: une fois enlevée toute la pelure et les yeux ôtés, il resta si +peu de chose de la pomme de terre que cela ne valait plus la peine d’en +parler. George vint y jeter un coup d’œil, elle était grosse comme une +pistache. Il dit: + +--Non, ça ne peut pas marcher. Vous les sabotez. Il faut les râcler. + +Nous les râclâmes donc, et le travail était pire que de les peler. Elles +ont des formes si extravagantes, les pommes de terre,--toutes en bosses, +en verrues et en creux. Nous travaillâmes avec activité pendant +vingt-cinq minutes, pour faire quatre pommes de terre. Alors nous nous +mîmes en grève. + +George déclara qu’il était absurde de n’introduire que quatre pommes de +terre dans un «irish stew», aussi en lavâmes-nous une demi-douzaine de +plus que nous jetâmes dans la marmite sans les éplucher. Nous y mîmes +également un chou et un demi-picotin de pois. George examina le tout, +puis déclara qu’il y avait encore beaucoup de place. On recourut donc +aux paniers, d’où l’on tira quelques restes variés, qui furent ajoutés à +la fricassée. On retrouva un pâté de porc et un morceau de lard, qui +entrèrent dans la marmite. Puis George découvrit une demi-boîte de +saumon en conserve, qu’il y jeta également. + +C’est l’avantage de l’«irish stew», qu’il vous débarrasse d’un tas de +choses. Je dénichai deux œufs qui s’étaient cassés, et nous les +ajoutâmes. George dit qu’ils épaissiraient la sauce. + +J’ai oublié les autres ingrédients, mais je sais que rien ne fut perdu, +et je me souviens que, vers la fin, Montmorency, qui avait suivi notre +manège avec le plus vif intérêt, s’éloigna d’un air grave et réfléchi, +et revint quelques minutes plus tard, portant dans sa gueule un rat +d’eau crevé qu’il souhaitait évidemment nous offrir comme contribution +au repas;--était-ce dans une intention sarcastique, ou par désir de bien +faire, je l’ignore. + +On discuta pour savoir si le rat serait ajouté ou non. Harris dit qu’à +son avis cela ferait bien, mélangé au reste, et que tout pouvait servir; +mais George invoqua les précédents. Jamais, dit-il, on n’avait entendu +parler de mettre des rats d’eau dans l’irish stew, et il trouvait plus +sûr de ne pas faire d’expériences. + +Harris lui répliqua: + +--Si on n’essaie jamais rien de nouveau, comment savoir si c’est bon ou +non? Ce sont les gens comme vous qui entravent le progrès. Songez à +celui qui goûta le premier de la saucisse de Francfort! + +Cet «irish stew» fut un réel succès. Je ne crois pas avoir jamais fait +de meilleur repas. Il avait un arome particulièrement frais et +stimulant. Le palais se blase si vite avec les habituelles provisions +des paniers: ce plat, au moins, offrait une saveur nouvelle, un goût ne +ressemblant à rien de connu. + +Et il était nourrissant, d’ailleurs. Comme dit George, il avait du bon. +Les pois et les pommes de terre auraient pu être un rien plus tendres, +mais nous avions tous les dents solides, et cela n’importait guère. +Quant à la sauce, un vrai poème--un peu trop riche, peut-être, pour un +estomac délicat, mais nutritive. + +Nous finîmes par du thé et de la tarte aux cerises. Pendant le thé, +Montmorency se battit avec la bouilloire, et fut lamentablement défait. + +Depuis le début du voyage, il avait manifesté la plus vive curiosité au +sujet de la bouilloire. Il restait à la contempler tandis qu’elle +bouillait, d’un air intrigué, et s’efforçait de temps à autre de +l’exciter par ses grognements. Lorsqu’elle se mettait à fumer et à +crachotter, il y voyait un défi, et aurait voulu se mesurer avec elle; +mais, à cet instant précis, quelqu’un intervenait et lui ravissait sa +proie avant qu’il pût se jeter dessus. + +Cette fois, il résolut de nous devancer. Au premier bruit que fit la +bouilloire, il se leva en grognant, et marcha sur elle dans une attitude +menaçante. Ce n’était qu’une petite bouilloire, mais elle était pleine +d’ardeur, et elle se rebiffa et se mit à cracher. + +--Ah! vous en voulez! gronda Montmorency entre ses dents; je vais vous +apprendre à narguer un chien de bonne famille; misérable long-nez, +espèce de propre à rien. Garde à vous! + +Et il s’élança sur cette pauvre petite bouilloire qu’il saisit par le +bec. + +Alors, dans la paix du soir, s’éleva un hurlement affreux, et +Montmorency s’élança hors du canot et fit autour de l’île une promenade +de digestion à l’allure de vingt-cinq milles à l’heure, s’arrêtant de +fois à autre pour enfouir son nez dans une flaque de boue fraîche. + +Dès lors, Montmorency regarda la bouilloire avec un mélange d’effroi, de +soupçon et de haine. Du plus loin qu’il l’apercevait, il grondait et se +reculait vivement, la queue entre les jambes, et lorsqu’on la mettait +sur le réchaud, il sautait par-dessus bord et allait s’asseoir sur la +rive, jusqu’à ce qu’il ne fût plus question de thé. + +Après souper, George tira son banjo et voulut en jouer, mais Harris s’y +opposa: il avait la migraine, dit-il, et ne se sentait pas de force à le +supporter. George estimait que la musique lui ferait du bien,--la +musique, prétendait-il, apaisait souvent les nerfs et délivrait de la +migraine; et il pinça deux ou trois accords, juste pour montrer à Harris +de quoi il s’agissait. + +Harris dit qu’il préférait sa migraine. + +Jusqu’à présent, George n’a pas encore pu apprendre à jouer du banjo. Il +s’est heurté à trop de découragements. Il tenta bien, deux ou trois +soirs, durant notre navigation, de s’exercer un peu, mais il n’y réussit +guère. Harris usait d’un langage bien fait pour démoraliser n’importe +qui; et par ailleurs Montmorency hurlait sans discontinuer durant toute +la séance. + +--Qu’a-t-il besoin de hurler comme ça lorsque je joue? s’écriait George +indigné, tout en visant le chien à l’aide d’une bottine. + +--Qu’avez-vous besoin de jouer comme ça lorsqu’il hurle, répliqua Harris +en s’emparant de la bottine. Fichez-lui la paix. Il ne peut s’empêcher +de hurler. Il a l’oreille musicale, et votre jeu le fait hurler. + +George finit par ajourner à son retour chez lui l’étude du banjo. Mais +même alors les circonstances ne le servirent point. Mme P. accourait +aussitôt et disait qu’elle regrettait beaucoup--quant à elle, sa musique +lui plaisait fort,--mais la dame du dessus était dans une position +intéressante, et le docteur craignait que cela ne nuisît à l’enfant. + +Après cela George voulut emporter au dehors son instrument, tard dans la +nuit, et en jouer autour du square. Mais les voisins se plaignirent à la +police, on établit une surveillance, et il fut pincé. Le flagrant délit +était net, et il fut condamné à se tenir tranquille durant six mois. + +Cette aventure le découragea. Les six mois écoulés, il fit bien encore +une ou deux molles tentatives pour se remettre à la besogne, mais il +avait toujours à combattre la même froideur,--le même universel défaut +de sympathie; et au bout de quelque temps, il désespéra tout à fait, et +fit passer une annonce offrant l’instrument à grosse perte--«son +possesseur ayant cessé d’en faire usage»--et se mit en revanche à +étudier les tours de cartes. + +Ce doit être bien décourageant d’apprendre un instrument de musique. On +croirait que la Société se doit à elle-même de faire tout le possible +pour vous aider à acquérir l’art de jouer d’un instrument de +musique.--Ah bien oui! + +J’ai connu un jeune homme qui apprenait à jouer de la cornemuse. On +n’imagine pas toute l’opposition qu’il eut à combattre. Même chez les +membres de sa famille il ne reçut pas ce qui s’appelle un encouragement +efficace. Son père fut dès le début tout à fait opposé à la chose, et il +en parlait sans aménité. + +Mon ami se levait de bonne heure pour étudier, mais il lui fallut +bientôt changer de méthode, à cause de sa sœur. Elle était très bigote, +et trouvait fort mauvais de lui voir commencer sa journée de cette +façon. + +Il veilla la nuit, et joua lorsque sa famille était couchée, mais cela +ne réussit pas mieux, et valut à la maison une triste réputation. Des +passants attardés s’arrêtaient au dehors pour écouter, et répandaient +par toute la ville, le lendemain matin, le bruit qu’un affreux +assassinat avait été commis la nuit précédente chez M. Jefferson; et ils +racontaient avoir ouï les gémissements de la victime et les sinistres +blasphèmes et les malédictions du meurtrier, que suivirent les vaines +supplications et le suprême hoquet de la victime. + +On le laissa donc s’exercer de jour, dans l’arrière-cuisine, toutes les +portes fermées; mais nonobstant ces précautions, les plus beaux passages +s’entendaient du salon, et tiraient presque les larmes à sa mère. + +Elle affirmait que cela lui rappelait son pauvre père (il avait été +avalé par un requin, le malheureux, en se baignant sur les côtes de la +Nouvelle-Guinée), mais par suite de quel rapport, elle ne pouvait le +dire. + +Alors on fit élever pour lui un petit kiosque au fond du jardin, à un +bon demi-mille de la maison; et on l’y envoyait avec sa mécanique +lorsqu’il désirait s’en servir; et parfois il venait à la maison un +visiteur qui n’était pas au courant, et on oubliait de le mettre en +garde, et il allait faire un tour dans le jardin et arrivait tout à coup +à portée d’ouïr cette cornemuse, sans y être préparé ni savoir ce que +c’était. Si la personne avait une âme forte, elle se contentait de +frémir; mais les gens d’intellect plus médiocre s’enfuyaient +d’ordinaire, affolés. + +Il faut bien l’avouer, il y a quelque chose de lugubre dans les efforts +d’un amateur de cornemuse. Je l’ai moi-même éprouvé en écoutant mon +jeune ami. C’est un instrument dont le jeu épuise. Il vous faut avant de +commencer prendre assez de souffle pour tout le couplet--du moins c’est +ce que je compris en observant Jefferson. + +Il débutait superbement, sur une note large, franche, belliqueuse, tout +à fait prenante. Mais il allait de plus en plus piano à mesure qu’il +avançait, et la dernière mesure expirait en général au beau milieu, dans +un sifflement étranglé. + +On doit être bien portant pour jouer de la cornemuse. + +Le jeune Jefferson n’apprit qu’un seul air: mais je n’ai jamais entendu +personne regretter l’insuffisance de son répertoire,--absolument +personne. Cet air était «Les Campbells arrivent, hourra! hourra!» +affirmait-il, quoique son père soutînt régulièrement que c’était «Les +cloches bleues d’Écosse». On n’était pas trop sûr de ce que c’était, +mais on s’accordait à reconnaître que le morceau avait bien l’allure +écossaise. + +Harris fut de mauvaise humeur après le souper,--je suppose que l’irish +stew l’avait dérangé: il n’a pas l’habitude de la grande vie--aussi +George et moi le laissâmes-nous dans le canot pour aller flâner par les +rues de Henley. Harris dit qu’il prendrait un verre de whisky et +mettrait tout en place pour la nuit. A notre retour nous devrions le +héler, et il viendrait à la rame nous chercher. + +--Ne vous endormez pas, vieux, dîmes-nous en partant. + +--Pas de danger, avec ce stew, grommela-t-il, et il se mit à ramer pour +regagner l’île. + +Henley s’apprêtait en vue des régates, et était plein d’animation. Nous +rencontrâmes en ville bon nombre de connaissances, et le temps passa +vite en leur agréable société. Il était près de onze heures quand nous +nous mîmes en route pour refaire les quatre milles qui nous séparaient +de notre home--comme nous appelions alors notre petite embarcation. + +C’était une nuit déplaisante, presque froide, et il tombait une pluie +fine. Tout en avançant dans l’obscurité de la campagne muette et nous +demandant si nous étions sur le bon chemin, nous pensions à l’abri du +canot, à la bonne lumière filtrant par les joints de la bâche; à Harris +et à Montmorency, au whisky, et nous souhaitions être arrivés. + +Nous imaginions notre arrivée, fatigués et en appétit; devant nous, le +fleuve obscur et les ramures confuses, et au-dessous, tel un ver-luisant +énorme, notre cher vieux canot, bien tiède et familier. Nous nous +voyions en train de souper, piquant dans la viande froide, et nous +passant les tranches de pain; nous entendions l’harmonieux cliquetis des +couteaux, les rires emplissant l’étroit espace et débordant par +l’ouverture jusque dans la nuit. Et nous pressâmes le pas afin de +réaliser cette vision. + +Nous rejoignîmes le chemin de halage, ce qui nous fit plaisir, car +jusque-là nous n’étions pas assurés de marcher dans la direction du +fleuve ou vers l’opposé, et quand on est fatigué et qu’on désire se +coucher, pareille incertitude vous tue. Nous dépassâmes Shiplake comme +minuit moins le quart sonnait à l’église et George dit, pensivement: + +--Est-ce que vous vous rappelez où est notre île? + +--Non, répondis-je, devenu soudain pensif comme lui. Y en a-t-il +plusieurs? + +--Rien que quatre, dit George. Tout ira bien, s’il est éveillé. + +--Et sinon? demandai-je; mais nous écartâmes cette supposition. + +Arrivés à hauteur de la première île, nous hélâmes, mais il n’y eut pas +de réponse; nous avançâmes jusqu’à la seconde, et le résultat fut +pareil. + +--Oh! je me souviens à présent, dit George: c’était la troisième. + +Nous courûmes pleins d’espoir à la troisième, et hélâmes. + +Pas de réponse! + +La situation devenait grave. Il était minuit passé. Les hôtels de +Shiplake et de Henley étaient combles; et nous ne pouvions aller +réveiller au milieu de la nuit les habitants des cottages pour savoir +s’ils louaient des chambres. George proposa de retourner à Henley et +d’attaquer un policeman, afin de nous faire loger au poste. Mais il y +avait cette considération: «Et s’il se contente de nous rendre nos coups +et refuse de nous enfermer?» + +Nous ne pouvions passer notre nuit à lutter avec des policemen. En +outre, il n’eût pas fallu aller trop loin, et attraper six mois. + +Nous fîmes sur ce qui semblait dans l’obscurité être la quatrième île, +une tentative peu convaincue, mais elle eut aussi peu de succès. La +pluie tombait plus dru, et ne semblait pas prête à cesser. Nous nous +demandions s’il n’y avait pas plus de quatre îles ou même si nous étions +à hauteur des îles, ou à un demi-mille plus loin, ou dans un endroit +tout différent de la Tamise, car on n’y reconnaissait plus rien dans +l’obscurité. Nous comprenions la détresse du Petit Poucet égaré dans les +bois. + +Nous venions d’abandonner tout espoir--oui, je sais, que c’est toujours +à ce moment que les choses arrivent dans les romans et les contes; mais +ce n’est pas ma faute. J’ai décidé, en commençant d’écrire ce livre, +d’être absolument véridique en tout, et je le serai, dussé-je user +d’expression rebattues. + +Nous venions juste d’abandonner tout espoir, et je ne puis dire +autrement. Juste alors, donc, j’aperçus tout à coup, un peu en aval, une +lueur étrange qui vacillait parmi les arbres de l’autre rive. Un +instant, je crus à des revenants, car la lueur était vague et +mystérieuse. L’instant d’après, il me vint à l’idée que c’était notre +canot, et je lançai sur l’eau un cri tel que la nuit parut en sursauter +sur sa couche. + +Nous restâmes une minute sans oser respirer, et alors--oh! la divine +musique des ténèbres!--arriva en guise de réponse l’aboiement de +Montmorency. Nous poussâmes des appels à réveiller les Sept Dormants--je +me suis toujours demandé pourquoi il fallait plus de bruit pour éveiller +sept dormants plutôt qu’un seul--et, après ce qui nous parut être une +heure, mais ne dut pas, en réalité, dépasser cinq minutes, nous vîmes le +canot illuminé s’approcher lentement dans l’obscurité et entendîmes la +voix endormie de Harris nous demander où nous étions. + +Harris avait quelque chose de singulier. Quelque chose de plus que la +simple fatigue ordinaire. Il poussa le canot contre un point de la berge +où il nous était absolument impossible d’atteindre, et retomba aussitôt +endormi. Il fallut une dépense énorme de cris et d’appels pour le +réveiller et rappeler ses esprits; mais nous y réussîmes enfin, et +passâmes sains et saufs dans le canot. + +Une fois à bord, nous remarquâmes l’air mélancolique de Harris. Il +donnait l’impression de quelqu’un qui vient d’avoir des ennuis. On lui +demanda ce qui lui était arrivé, et il prononça: + +--Les cygnes! + +Il s’était amarré tout contre un nid de cygnes, et sitôt notre départ, +la femelle était revenue et avait protesté. Harris l’avait effrayée, et +elle était partie chercher son époux. C’est un véritable combat que +Harris dit avoir eu à soutenir contre ces deux oiseaux; mais le courage +et l’habileté l’emportèrent à la fin, et il les mit en déroute. + +Au bout d’une demi-heure, ils s’en revinrent avec dix-huit autres +cygnes! La bataille fut épique, à en croire le récit de Harris. Les +cygnes avaient voulu l’arracher du canot avec Montmorency, et les noyer +tous les deux; et il s’était défendu deux heures durant comme un héros, +et les avait tués tous, et ils s’étaient traînés au loin pour mourir. + +--Combien disiez-vous qu’ils étaient, ces cygnes? demanda George. + +--Trente-deux, répondit Harris, dormant à moitié. + +--Vous venez de dire dix-huit, reprit George. + +--Pas du tout, murmura Harris. J’ai dit douze. Est-ce que je ne sais pas +compter? + +Nous ne sûmes jamais le fin mot de l’histoire. Harris, questionné le +matin à leur sujet, répondit: «Quels cygnes?» l’air de croire que George +et moi avions rêvé. + +Oh! quel délice de se retrouver dans le canot, après nos épreuves et nos +craintes! Nous mangeâmes avec appétit, George et moi, et nous cherchâmes +ensuite le whisky, dans l’intention de faire un grog, mais impossible de +le découvrir. Nous questionnâmes Harris; mais il paraissait ignorer la +signification du mot «whisky». Montmorency avait l’air de savoir quelque +chose, mais il ne dit rien. + +Je dormis bien, cette nuit-là, et j’aurais dormi encore mieux, n’eût été +Harris. J’ai un vague souvenir d’avoir été réveillé au moins douze fois +au cours de la nuit par Harris, lequel, muni d’une lanterne, explorait +le canot, en quête de ses vêtements. Je crois bien qu’il passa la nuit à +les chercher. + +Par deux fois il nous dérangea, George et moi, pour voir si nous +n’étions pas couchés sur son pantalon. A la seconde fois, George se mit +en courroux. + +--Que diantre avez-vous besoin de votre pantalon au beau milieu de la +nuit? demanda-t-il furieux. Allez plutôt vous coucher et dormir! + +Lorsque je fus réveillé la fois suivante, il était à la recherche de ses +pantoufles; et j’ai pour dernier souvenir d’avoir été roulé sur le flanc +et d’avoir ouï Harris se demander d’une voix pâteuse où pouvait bien +être passé son parapluie. + + + + +Chapitre XV + +Travaux de ménage. Amour du travail. Le vieux canotier de la Tamise, ce +qu’il fait et ce qu’il vous raconte avoir fait. Scepticisme de la +nouvelle génération. Premiers souvenirs de canotage. En radeau. George +s’en tire brillamment. Le vieux batelier, sa méthode. Son calme et sa +sérénité. Le débutant. Un pénible accident. Plaisirs de l’amitié. A la +voile, ma première expérience. Raison plausible pourquoi nous ne fûmes +pas noyés. + + +On se leva tard le lendemain matin, et, suivant le désir de Harris, le +déjeuner fut simple et «sans extras». Puis on nettoya, et on mit tout en +ordre (un travail continuel, qui commençait à me faire voir clair dans +une question que je m’étais souvent posée--savoir, à quoi peut bien +passer son temps une femme n’ayant sur les bras que l’ouvrage d’une +seule maison) et vers les dix heures, nous nous mîmes en route pour +faire un bon trajet. + +Nous décidâmes de ramer, ce matin-là, pour changer du halage; et Harris +fut d’avis que la meilleure combinaison serait de nous mettre aux +avirons, George et moi, tandis que lui-même barrerait. Je n’entrai pas +dans cette façon de voir; je déclarai qu’à mon avis Harris eût montré +plus de bon sens s’il avait offert de travailler avec George, pour me +laisser reposer un peu. Il me semblait faire plus que ma part de la +besogne, et je commençais à la trouver mauvaise. + +Il me semble toujours que je fais plus de travail que je ne devais. Non +pas que je renâcle au travail, notez-le bien; j’aime le travail, il +m’enchante. Je resterais des heures à le contempler. J’adore l’avoir +auprès de moi. La perspective d’en être séparé me brise le cœur. + +On ne peut me donner trop de travail; accumuler le travail est devenu +chez moi une passion; mon bureau en est rempli, à tel point qu’il n’y a +plus de place pour davantage. Il me faudra bientôt faire ajouter une +annexe. + +Et je prends soin de mon travail, aussi. Je crois bien qu’une partie de +celui que j’ai à présent chez moi est en ma possession depuis des +années, et il n’y a pas dessus la moindre trace de doigt. Je suis fier +de mon travail; je le descends de fois à autre pour l’épousseter. +Personne que moi ne tient son travail en meilleur état de conservation. + +Mais j’ai beau aspirer au travail, la justice m’est également chère. Je +n’en veux pas plus que ma part. + +Malheureusement on me le donne sans que je l’aie demandé--du moins je me +le figure, et cela m’ennuie. + +George affirme que je n’ai pas besoin de me tracasser à ce sujet. Il +croit que c’est uniquement ma nature scrupuleuse qui me fait craindre +d’en avoir plus que mon dû, et qu’en réalité je n’en ai pas la moitié de +ce que je devrais. Mais je suppose qu’il le dit pour me consoler. + +En canot, je l’ai toujours remarqué, c’est l’idée fixe de chaque membre +de l’équipage qu’il est seul à tout faire. Selon Harris, il n’y avait +que lui qui avait travaillé, et George et moi l’avions laissé tout +faire. George, d’autre part, tournait en ridicule la supposition que +Harris eût rien fait de plus que manger et dormir, et il était persuadé +dur comme fer, que c’était lui,--lui, George,--qui avait fait toute la +besogne digne de ce nom. + +Il n’avait, à l’entendre, jamais excursionné avec deux pires fainéants +que Harris et moi. + +Harris se moqua de lui. + +--Voyez donc ce vieux George qui parle de travail! ricana-t-il, mais au +bout d’une demi-heure il en mourrait. Avez-vous jamais vu George faire +quelque chose? ajouta-t-il, en s’adressant à moi. + +Je convins que cela ne m’était jamais arrivé,--à ce voyage-ci, du moins. + +--Ma foi, je ne crois pas que vous vous y connaissiez ni l’un ni +l’autre, répliqua George à Harris; car du diantre si vous n’avez pas +dormi la moitié du temps. Avez-vous jamais vu Harris pleinement éveillé, +en dehors des repas? me demanda George. + +La vérité me força de le confirmer. Harris ne s’était guère rendu utile, +en matière de coopération, depuis le début. + +--Allez donc vous faire pendre tous, j’en ai fait plus que le vieux +J..., en tout cas, reprit Harris. + +--C’est vrai, vous auriez eu de la peine à en faire moins, ajouta +George. + +--J... me fait tout l’effet de croire qu’il est le passager, continua +Harris. + +Telle était leur gratitude envers moi pour leur avoir fait faire, à eux +et à leur maudit canot, tout le trajet depuis Kingston, et pour avoir +tout dirigé et préparé pour eux, et avoir pris soin d’eux, et avoir été +leur esclave. Ainsi va le monde. + +Pour résoudre la présente difficulté, il fut convenu que Harris et +George rameraient jusque passé Reading, et qu’à partir de là je halerais +le canot. + +Ramer un pesant esquif contre un fort courant a désormais peu d’attraits +pour moi. Il fut un temps, jadis, où je réclamais toujours le plus dur +travail; à présent, je me dis que c’est le tour des jeunes. + +Je constate que pour la plupart, les vieux canotiers de la Tamise se +retirent semblablement chaque fois qu’il est question de ramer dur. Vous +pouvez reconnaître le vieux canotier de la Tamise à la façon dont il +s’allonge sur les coussins au fond du bateau, et encourage les rameurs +en leur contant des anecdotes sur les hauts faits qu’il a accomplis la +saison précédente. + +--Vous appelez ce que vous faites un travail dur! lâche-t-il avec mépris +aux deux novices tout suants qui viennent de remonter laborieusement le +courant depuis une heure et demie; eh bien, Jim Biffles et Jack et moi, +la saison dernière, nous avons remonté à l’aviron de Marlow à Goring en +un après-midi,--sans arrêter une seule fois. Vous en rappelez-vous, +Jack? + +Jack, qui s’est fait à l’avant un lit de toutes les couvertures et de +tous les manteaux qu’il a pu trouver, et qui n’a cessé de dormir depuis +deux heures, s’éveille à moitié à cet appel, et se remémore toute +l’histoire, et se souvient en outre qu’ils avaient eu tout le temps +contre eux un fort courant,--ainsi qu’une brise violente. + +--Cela fait bien trente-quatre milles, n’est-ce pas? ajouta le premier +interlocuteur, en glissant sous sa tête un nouveau coussin. + +--Non, voyons, n’exagérez pas, Tom, reprend Jack, trente-trois au +maximum. + +Et Jack et Tom, épuisés par cet effort de conversation, retombent dans +leur sommeil. Et les deux jeunes gens qui sont aux avirons s’estiment +trop heureux de pouvoir ramer un canot où se trouvent deux avirons aussi +merveilleux que Jack et Tom, et s’échinent avec plus d’ardeur que +jamais. + +Quand j’étais jeune, j’écoutais ces contes de mes aînés, je les buvais, +je les avalais, je les digérais, jusqu’au dernier mot, et j’en +redemandais; mais la nouvelle génération ne paraît pas avoir la foi +simple du vieux temps. La saison dernière, nous--c’est-à-dire George, +Harris et moi--prîmes une fois à notre bord, sur la Haute-Tamise, un +blanc-bec que nous bourrâmes des carottes habituelles au sujet des +exploits merveilleux que nous avions effectués en remontant le fleuve. + +Nous lui servîmes toute la série classique,--ces vénérables bourdes qui +ont servi depuis tant d’années à tous les canotiers de la Tamise,--et +nous ajoutâmes sept histoires de notre cru, entièrement neuves, dont une +vraiment très réussie, basée, jusqu’à un certain point, sur un épisode +réel, qui était en effet arrivé jadis, avec quelques variantes, à l’un +de nos amis,--une histoire qu’un enfant lui-même aurait pu gober sans se +faire trop de mal. + +Et voilà que le jeune homme se moqua de nous tous, et nous demanda de +lui répéter la chose tout de suite et paria dix contre un que nous ne +saurions pas. + +Il nous arriva ce matin-là de parler de nos souvenirs de canotage, et de +raconter quelques anecdotes sur nos premiers efforts dans l’art de +l’aviron. Mon premier souvenir de canot nous revoit à cinq, contribuant +de six pence chacun pour emmener sur le lac de Regent’s Park un radeau +de construction bizarre, et nous séchant conséquemment chez le gardien +du parc. + +Après quoi, ayant acquis le goût de l’eau, je m’exerçai au radeau dans +les terrains à brique inondés de la banlieue,--exercice offrant plus +d’intérêt et d’émotion que l’on ne serait tenté de le croire, +spécialement lorsque vous êtes au milieu de l’étang et que le +propriétaire des matériaux avec lesquels est construit le radeau +apparaît tout à coup sur la rive, avec un gros bâton à la main. + +Votre première impression, à la vue de ce gentleman, est que, de façon +ou d’autre, vous n’êtes pas à sa hauteur en fait de conversation, et +que, si vous le pouvez sans avoir l’air trop grossier, mieux vaudra +l’éviter. Votre but est donc de gagner la rive de l’étang opposée à la +sienne, et de retourner chez vous au plus vite, en faisant semblant de +ne pas le voir. Lui, au contraire, est désireux de vous serrer la main, +et de causer avec vous. + +On dirait qu’il connaît votre père, et que vous êtes de ses meilleures +relations, mais cela ne vous attire pas vers lui. Il dit qu’il va vous +apprendre à lui voler ses planches pour en faire un radeau; mais comme +vous savez déjà très bien vous en tirer, l’offre, encore que faite dans +un esprit sans doute bienveillant, vous paraît superfétatoire, et vous +refusez de lui donner aucune peine en l’acceptant. + +Son désir de vous rejoindre, cependant, contraste avec votre froideur, +et la façon énergique dont il arpente la rive afin de se trouver à même +de vous recevoir au débarqué, est vraiment des plus flatteuses. + +S’il est un peu mastoc et court d’haleine vous éviterez facilement ses +avances; mais s’il est du type jeune et à longues jambes, une rencontre +est inévitable. L’entrevue est néanmoins des plus brèves, car il est +seul à soutenir la conversation, vos remarques se bornent à quelques +exclamations monosyllabiques, et sitôt que vous pouvez vous en tirer, +vous n’y manquez pas. + +Je consacrai environ trois mois au radeau, puis ayant acquis toute +l’habileté nécessaire dans cette branche de l’art, je résolus de me +mettre au vrai canotage, et me fis inscrire dans un club nautique de la +Lea. + +Naviguer en canot sur la rivière Lea, en particulier le samedi +après-midi, vous rend bientôt très agile à manœuvrer un esquif, et fort +prompt à éviter d’être coulé par les maladroits ou abordé par les +bélandres; cette navigation vous offre d’ailleurs maintes occasions +d’acquérir la plus gracieuse méthode de vous aplatir dans le fond du +canot pour éviter d’être jeté à l’eau par les cordelles de halage qui +passent. + +Mais cela ne vous donne pas le style. Ce fut seulement sur la Tamise que +j’acquis le style. Le style de mon coup d’aviron est très admiré +aujourd’hui. Il est, dit-on, des plus élégants. + +George attendit l’âge de seize ans pour aller sur l’eau. Alors, en +compagnie de huit autres gentlemen à peu près du même âge, ils +descendirent en corps à Kew, un samedi, afin d’y louer un canot, et de +ramer jusqu’à Richmond et retour. L’un d’eux, jeune présomptueux du nom +de Joskins, qui avait une fois ou deux pris un canot sur la Serpentine, +leur affirmait que le canotage était si amusant! + +La marée descendait rapidement lorsqu’ils arrivèrent à l’embarcadère, et +une forte bise soufflait par le travers du fleuve. Mais ils ne +s’embarrassèrent pas pour si peu, et se mirent en devoir de choisir leur +bateau. + +Il y avait, tirée à terre, une périssoire de course à huit avirons; ce +fut celle-là qui les séduisit. Ils demandèrent à l’avoir. Le loueur de +bateaux était absent, et son garçon était seul de service. Le garçon +tenta de refroidir leur ardeur pour la périssoire et leur montra deux ou +trois canots d’aspect très confortable, à l’usage des familles, mais ils +les refusèrent: c’était la périssoire qu’il leur fallait. + +Le garçon la mit donc à l’eau, et ils retirèrent leurs vestes et se +mirent en devoir de prendre leurs places. Comme George était, même en ce +temps-là, le poids-lourd de toute société, le garçon lui conseilla de se +mettre nº 4. George fut enchanté de se mettre nº 4, et se mit bien vite +au siège d’avant et s’assit le dos à l’arrière. On le plaça comme il +faut, pour finir, et tous embarquèrent. + +Un garçon, particulièrement nerveux, fut désigné comme barreur, et les +principes de la direction lui furent exposés par Joskins. Joskins +lui-même prit un aviron. Il affirma aux autres que c’était tout simple: +ils n’avaient qu’à faire comme lui. + +Tous dirent qu’ils étaient prêts, et le garçon de l’embarcadère prit une +gaffe et les poussa au large. + +Ce qui s’ensuivit, George est incapable de l’exposer en détail. Il a un +souvenir confus d’avoir, dès le départ, attrapé sur la nuque un coup +violent de la poignée de l’aviron nº 5, en même temps que son siège à +coulisse se dérobait sous lui comme par enchantement, et le déposait sur +les planches. Il remarqua aussi, comme un fait curieux, que le nº 2 +s’était au même instant étalé sur le dos dans le fond du canot, les +jambes en l’air, pris sans doute d’une attaque. + +Ils passèrent sous le pont de Kew, en travers, à la vitesse de huit +milles à l’heure. Joskins était seul à ramer. George, en se remettant +sur son siège, s’efforça de l’aider, mais à peine eut-il plongé dans +l’eau son aviron que celui-ci, à sa grande surprise, disparut +instantanément sous le canot, et faillit l’entraîner avec lui. + +Et le barreur rejeta par-dessus bord les deux tireveilles du gouvernail, +et éclata en sanglots. + +Comment ils revinrent, George l’a toujours ignoré, mais l’opération leur +demanda juste quarante minutes. Une foule dense, rassemblée sur le pont +de Kew suivait les manœuvres avec le plus vif intérêt, et chacun leur +criait des conseils différents. Par trois fois ils réussirent à ramener +le canot au delà de l’arche, et par trois fois ils furent remportés +dessous, et à chaque fois que le barreur regardait en l’air et voyait le +pont au-dessus de lui, il éclatait en sanglots. + +George avoue qu’il ne croyait guère, cet après-midi-là, devoir jamais +refaire du canotage. + +Harris est plus familier avec le canotage en mer, et dit qu’il le +préfère, comme exercice, à celui de rivière. Moi pas. Je me rappelle +avoir pris un petit canot à Eastbourne, l’été dernier: j’avais déjà ramé +en mer quelques années auparavant, et je me figurais que tout irait +bien, mais je m’aperçus que j’avais totalement oublié cet art. Tandis +qu’un aviron était profondément engagé sous l’eau, l’autre s’agitait +désespérément dans l’air. Pour prendre contact avec l’eau des deux à la +fois, il me fallut me tenir debout. La digue était bourrée de gens chic, +et je dus passer derrière eux en ramant de cette façon grotesque. +J’atterris au milieu de la plage, et demandai l’aide d’un vieux batelier +pour me ramener. + +J’aime de voir ramer un vieux batelier, surtout celui qui est loué à +l’heure. Il y a dans sa méthode quelque chose de si bellement calme et +digne. Il est tellement dépourvu de cette hâte frénétique, de cet +acharnement qui devient de plus en plus chaque jour le fléau de la vie +du XIXe siècle. Il ne s’efforce nullement de dépasser les autres canots. +Si un autre canot le rattrape et le dépasse, il ne s’en inquiète pas; en +fait, tous le rattrapent et le dépassent,--tous ceux qui vont dans le +même sens. Il y a des gens que cela dérangerait et irriterait; la +sublime sérénité du batelier loué, à soutenir cette épreuve, nous offre +une belle leçon contre l’ambition et la vanité. + +Le vulgaire coup d’aviron suffisant à faire avancer le canot à la +va-comme-je-te-pousse n’est pas un art d’acquisition difficile, mais il +faut avoir beaucoup de pratique pour se sentir à l’aise quand on rame +devant des jeunes filles. Le chiendent, au début, c’est d’aller en +mesure. «C’est singulier, s’étonne le novice, alors que pour la douzième +fois en cinq minutes il dépêtre ses avirons des vôtres,--dire que ça +marche si bien quand je suis seul!» + +Deux débutants qui s’exercent à ramer d’accord font un spectacle des +plus joyeux. «Avant» déclare impossible de soutenir le rythme avec son +collègue d’arrière, à cause que celui-ci rame d’une façon par trop +excentrique. «Arrière» repousse bien haut l’imputation, et affirme que +depuis cinq minutes il s’efforce d’adapter son coup d’aviron aux +capacités restreintes d’«avant». «Avant», alors, prend la mouche, et +prie «arrière» de ne plus tant s’inquiéter de lui (avant) mais de +consacrer son attention à ramer convenablement. + +--Ou bien voulez-vous que je prenne votre place? ajouta-t-il, évidemment +persuadé qu’il remettra aussitôt les choses en ordre. + +Ils pataugent encore cent yards, avec le même succès médiocre, et puis +le secret de leurs déboires se révèle tout d’un coup à l’esprit +«d’arrière», qui s’exclame: + +--Savez-vous ce qu’il y a? vous avez pris mes avirons; passez-moi les +vôtres. + +--C’est juste, je me disais bien que je ne savais pas me servir de +ceux-ci, répond «avant», qui se rassérène et fait aussitôt l’échange. +Maintenant, ça va marcher. + +Mais ça ne marche pas,--pas même alors. «Arrière» est obligé à présent +de se démancher les bras pour manier ses avirons; et ceux d’«avant», à +chaque retour, lui donnent un grand coup dans la poitrine. Ils changent +de nouveau, et finissent par conclure que le loueur s’est trompé tout à +fait d’avirons, et sur cette imputation calomnieuse, ils se +réconcilient. + +George nous raconta qu’il avait essayé de la «plate», pour changer. La +«plate» n’est pas aussi facile qu’on le croit. Comme avec l’aviron, vous +apprenez vite à faire avancer le bateau, mais il faut du temps pour s’en +tirer avec dignité et ne pas attraper de l’eau plein les manches. + +Il arriva un bien triste accident à un jeune homme de mes amis, la +première fois qu’il mania la perche sur une plate. Ses rapides progrès +lui avaient inspiré une confiance excessive et il manœuvrait avec une +grâce détachée qui faisait plaisir à voir. Il remontait jusqu’à l’avant +de sa plate, piquait sa perche, et puis revenait jusqu’à l’autre bout, +tout comme un vieux marin. C’était superbe. + +Et ç’aurait continué d’être superbe, s’il n’avait par malheur, en +regardant autour de lui pour jouir du paysage, fait un pas de plus qu’il +ne fallait, sortant ainsi de la plate. La perche était solidement fichée +dans la vase, et il y resta accroché tandis que la plate s’en allait à +la dérive. Sa situation était fort peu décorative. Un grossier gamin de +la berge se mit aussitôt à héler un copain, lui disant de «se dépêcher +pour voir un vrai singe sur son bâton». + +Il me fut impossible de le secourir, car notre mauvais sort voulait que +nous n’eussions pas pris la précaution d’emporter une perche de +rechange. Tout ce que je pus faire fut de le contempler. Je n’oublierai +jamais son expression, tandis que la perche cédait lentement sous son +poids. + +Je le vis s’enfoncer tout doucement dans l’eau, puis s’en tirer, piteux +et ruisselant. Je ne pus m’empêcher de rire. Je ne cessai de me tordre +que lorsque j’eus compris le peu de raison qu’il y avait de rire, en y +réfléchissant. J’étais là, tout seul dans une plate, sans perche, à la +dérive, au milieu du courant, qui m’entraînait peut-être vers un +barrage. + +Je fus pris d’indignation contre mon ami qui s’était avisé de passer +par-dessus bord et de me lâcher de cette façon. Il aurait toujours pu me +laisser la perche. + +Après avoir dérivé un bon quart de mille, j’aperçus devant moi, amarré +dans le fleuve, un bachot, où se trouvaient deux vieux pêcheurs. Ils me +virent arriver sur eux, et me crièrent de m’écarter de leur chemin. + +--Je ne peux pas, répondis-je. + +--Mais vous n’essayez pas, répliquèrent-ils. + +Je leur expliquai ma situation tout en approchant, et ils me saisirent +au passage et me prêtèrent une perche. La chute se trouvait à cinquante +yards plus bas. J’avais eu de la chance de les rencontrer là. + +La première fois que j’allai en plate, ce fut en compagnie de trois +camarades; ils voulaient me montrer ce que c’était. Quelque chose nous +empêchait de partir tous ensemble, et j’offris donc d’y aller le premier +et de sortir la plate, afin de m’exercer un peu en attendant leur +arrivée. + +Je ne pus trouver de plate cet après-midi-là, car toutes étaient prises; +il ne me resta donc qu’à m’asseoir sur la berge à regarder le fleuve, en +attendant mes amis. + +J’étais là depuis peu de temps lorsque mon attention fut attirée par +l’occupant d’une plate qui, je le constatai avec surprise, portait un +veston et une casquette pareils exactement aux miens. C’était à coup sûr +un débutant, et sa manœuvre était des plus curieuses. Impossible de +deviner ce qui allait se passer lorsqu’il plongeait sa perche dans +l’eau; lui-même l’ignorait certainement. Tantôt il se dirigeait vers +l’aval, tantôt vers l’amont, ou bien il se bornait à virer sur place et +à faire le tour de sa perche. Et chacun de ces résultats paraissait lui +causer autant de surprise que de déplaisir. + +Les gens de la rive furent bientôt absorbés dans sa contemplation, et +engagèrent des paris sur le résultat du prochain coup de perche. + +Entre temps mes amis apparurent sur l’autre rive et s’arrêtèrent comme +tout le monde pour le regarder. Il leur tournait le dos, et eux ne +voyaient que sa veste et sa casquette. Leur conclusion immédiate fut que +c’était moi, leur très cher ami, qui me donnais en spectacle, et leur +joie ne connut pas de bornes. Ils l’accablèrent de quolibets, +impitoyablement. + +Je ne compris pas tout d’abord leur méprise, et je me dis: «Comme ils +sont grossiers de s’en prendre ainsi à un étranger!» Mais avant que je +pusse les héler et les réprimander, l’explication jaillit en moi, et je +me dissimulai derrière un arbre. + +Quel plaisir ils avaient, à tourner en ridicule ce jeune homme! Pendant +cinq bonnes minutes, ils restèrent à lui lancer des grossièretés, des +railleries et des injures. Ils le mitraillaient de plaisanteries +courantes, ils en créaient même de nouvelles pour les lui envoyer. Ils +projetaient sur lui toutes les plaisanteries familières à notre bande, +et qui devaient lui être profondément inintelligibles. Et alors, +incapable de soutenir plus longtemps leurs brutales facéties, il se +retourna vers eux, et ils aperçurent son visage. + +J’eus le plaisir de voir qu’il leur restait suffisamment de pudeur pour +avoir l’air très sots. Ils s’excusèrent, lui disant qu’ils avaient cru +le reconnaître. Ils espéraient bien, ajoutèrent-ils, qu’il ne les +croyait pas capables d’insulter de la sorte quelqu’un d’autre qu’un de +leurs amis personnels. + +Évidemment, le fait qu’ils l’avaient pris pour un ami excusait tout. +Cela me rappelle l’aventure que Harris me raconta lui être arrivée une +fois à Boulogne. Il était en train de nager à quelque distance de la +plage, lorsqu’il se sentit brusquement saisir au collet par derrière, et +plonger de force la tête sous l’eau. Il se débattit vigoureusement, mais +celui qui l’avait empoigné devait être un véritable Hercule, et toutes +ses tentatives pour lui échapper furent vaines. Il avait cessé de ruer, +et s’efforçait de réfléchir à des considérations solennelles, quand son +bourreau le lâcha. + +Il reprit pied, et chercha autour de lui son prétendu assassin. +L’assassin était à côté de lui, riant de tout cœur, mais à la seconde +même où il vit émerger la figure de Harris, il fit un bond en arrière, +et prit un air navré. + +--Oh! je vous demande bien pardon, balbutia-t-il, mais je vous prenais +pour un de mes amis. + +Harris s’estima fort heureux que l’individu ne l’eût pas pris pour un +parent, car en ce cas il l’aurait noyé tout à fait. + +Aller à la voile exige de la science, non moins que de la +pratique,--encore que, durant ma jeunesse, je refusais de le croire. Je +me figurais que cela vous venait tout naturellement. Je connaissais un +autre garçon qui était de mon avis, d’où il résulta qu’un jour de vent, +l’idée nous vint d’essayer ce sport. Nous étions en villégiature à +Yarmouth, et nous décidâmes d’aller faire un tour sur la Yare. Nous +louâmes un canot à voile au garage voisin du pont, et partîmes. + +--Le temps n’est pas fameux, nous dit l’homme en nous poussant au large, +vous ferez bien de prendre un ris et de lofer court en doublant la +pointe. + +Nous lui répondîmes que nous n’y manquerions pas, et lui lançâmes un +joyeux «au revoir»,--tout en nous demandant ce que c’était que «lofer», +et où nous pourrions bien prendre un «ris», et ce qu’il nous faudrait en +faire. + +Nous ramâmes jusque hors de vue de la ville, puis, avec cette vaste +étendue d’eau devant nous, et le vent qui soufflait en véritable +tempête, nous jugeâmes que l’instant était venu de commencer les +opérations. + +Hector--il devait s’appeler ainsi--continua de ramer tandis que je +déroulais la voile. Bien que la tâche me parût compliquée, j’en vins à +bout, mais alors se posa la question: dans quel sens fallait-il la +placer? + +Par une sorte d’instinct naturel, nous décrétâmes, bien entendu, que le +bas était le haut, et nous mîmes à l’œuvre pour assujettir la voile sens +dessus dessous. Mais il nous fallut beaucoup de temps pour l’ajuster, +d’une façon ou de l’autre. La voile semblait persuadée que nous jouions +à l’enterrement, et que je faisais le cadavre, et elle le linceul. + +Quand elle eut compris qu’il s’agissait d’autre chose, elle me donna un +bon coup de vergue sur le crâne, et ne voulut plus rien savoir. + +--Mouillez-la, dit Hector, trempez-la dans l’eau, pour la mouiller. + +Il m’affirma que sur les navires on mouillait toujours les voiles avant +de les installer. Je la mouillai donc, mais les choses n’en allèrent que +plus mal. Une voile sèche qui vous claque dans les jambes et +s’entortille autour de votre tête n’a rien de récréatif, mais quand la +voile est ruisselante d’eau, cela devient des plus désagréable. + +Pour finir, en nous y mettant à deux, la voile fut en place. Nous +l’assujettîmes, non tout à fait sens dessus dessous, plutôt de côté,--et +nous l’attachâmes au mât, avec l’amarre du canot, que nous coupâmes à +cet effet. + +Que le canot ne chavira pas, je me borne à constater le fait. Pourquoi +il ne chavira pas, je suis incapable d’en fournir une raison. J’ai +souvent réfléchi, depuis, à ce phénomène, mais sans jamais en découvrir +aucune explication satisfaisante. + +Peut-être ce résultat fut-il dû à l’esprit de contradiction inhérent à +toutes choses de ce monde. Qui sait si le canot ne s’était pas persuadé, +à en juger d’après notre conduite en général, que nous voulions courir +au suicide, et s’il n’avait pas, en conséquence, résolu de nous en +empêcher. Telle est l’unique supposition que je peux raisonnablement +former. + +En nous cramponnant désespérément au bordage, nous réussissions à nous +maintenir à l’intérieur du canot, mais c’était là un travail épuisant. +Hector me rappela que les pirates et autres gens de mer avaient +l’habitude de lier quelqu’un au gouvernail, et amenaient la +grand’vergue, au cours des grosses tempêtes, et il fut d’avis d’essayer +quelque chose de ce genre, mais je préférai laisser le canot faire tête +au vent. + +Comme mon idée était de loin la plus facile à suivre, elle fut adoptée, +et nous tenant toujours des deux mains au plat-bord, nous lâchâmes la +bride au canot. + +Celui-ci remonta le fleuve pendant un bon mille à une allure où je n’ai +jamais plus vogué depuis, et que je ne souhaite pas réitérer. Puis, à un +tournant, il s’inclina tant que la moitié de la voile plongea sous +l’eau. Puis il se redressa par miracle et s’élança sur un long banc de +vase molle. + +Ce banc de vase nous sauva. Après l’avoir labouré jusqu’au milieu, le +canot ne bougea plus. Voyant qu’il nous était de nouveau possible de +nous mouvoir comme nous l’entendions au lieu d’être ballottés et lancés +de côté et d’autre, comme des pois dans un sac, nous allâmes jusqu’à +l’avant, pour amener la voile, d’un coup de couteau. + +Nous avions assez de naviguer à la voile. Nous ne voulions pas en +attraper une indigestion. Ce temps de voile avait été excellent, mais +l’heure était venue de ramer un peu pour changer. + +Nous prîmes les avirons, nous efforçant de dégager le canot de la vase, +et ce faisant un des avirons cassa net. Nous procédâmes ensuite avec les +plus grandes précautions, mais tous deux étaient vieux et en mauvais +état, et le second se rompit presque aussi facilement que le premier, et +nous laissa sans ressources. + +La vase s’étendait devant nous sur une centaine de yards; derrière nous, +il y avait l’eau. La seule chose à faire était de nous asseoir et +d’attendre que quelqu’un passât. + +Le temps n’était guère fait pour attirer les gens sur la rivière, et +nous passâmes deux heures sans voir une âme. A la fin, arriva un vieux +pêcheur qui, avec des difficultés inouïes, nous dégagea, et nous +remorqua d’une façon ignominieuse jusqu’au garage des canots. + +Tant pour récompenser l’homme qui nous avait ramenés que pour payer les +avirons cassés, et pour avoir gardé le canot quatre heures et demie, +cette sortie à la voile nous coûta un nombre considérable de semaines +d’argent de poche. Nous avions acquis de l’expérience, et on dit qu’elle +n’est jamais trop cher payée. + + + + +Chapitre XVI + +Reading. Nous sommes remorqués par une chaloupe à vapeur. Conduite +exaspérante des petits canots. Comment ils se mettent dans le chemin des +chaloupes à vapeur. George et Harris renâclent de nouveau à la besogne. +Une histoire un peu usée. Streatley et Goring. + + +Il était onze heures quand nous arrivâmes en vue de Reading. La Tamise +est triste et laide par ici, on ne s’attarde guère dans le voisinage de +Reading. La ville est en elle-même une vieille cité célèbre, datant des +jours lointains du roi Ethelred, alors que les Danois mouillaient leurs +vaisseaux de guerre dans le Kennet, et partaient de Reading pour ravager +le pays de Wessex. Ce fut ici qu’Ethelred et son frère Alfred les +combattirent et les mirent en déroute. + +Par la suite, Reading semble avoir été considéré comme un endroit +commode pour s’y réfugier, quand les affaires allaient mal dans Londres. +Le Parlement se réfugiait toujours à Reading lorsque la peste éclatait à +Westminster; et en 1625, la Loi suivit son exemple, et toutes les cours +siégèrent à Reading. En vérité, cela valait la peine d’avoir de temps à +autre une bonne petite peste dans Londres puisqu’elle vous débarrassait +des légistes et du Parlement. + +Durant la guerre parlementaire, Reading fut assiégée par le comte +d’Essex, et, un quart de siècle plus tard, le prince d’Orange y défit +les troupes du roi Jacques. + +Henri Ier est entré à Reading, dans l’abbaye de bénédictins qu’il y +avait fondée, et dont les ruines existent encore. Ce fut dans la même +abbaye que le fameux Jean de Gand épousa la Dame Blanche. + +A l’écluse de Reading, nous rencontrâmes une chaloupe à vapeur qui +appartenait à des amis à moi, et ils nous remorquèrent jusqu’à environ +un mille de Streatley. C’est délicieux d’être remorqué par une chaloupe +à vapeur. J’aime encore mieux cela que ramer. Toutefois, le trajet eût +été plus agréable sans un tas de sales petits canots qui se mettaient +sans cesse à la traverse, car pour éviter de les couler, nous ne +faisions que ralentir et stopper. Cette manie qu’ont les canots à rames +de gêner les chaloupes à vapeur sur la Tamise est en vérité fort +désagréable; on devrait prendre des mesures pour le leur interdire. + +Et par-dessus le marché, ils sont d’une impertinence sans égale. Vous +pouvez siffler à faire éclater la chaudière, sans qu’ils se mettent en +peine d’aller plus vite. J’en coulerais un ou deux de temps en temps, si +on me laissait faire, ça leur apprendrait. + +Un peu au-dessus de Reading, la Tamise devient très jolie. Le chemin de +fer l’abîme bien un peu du côté de Tilehurst, mais depuis Mapledurham +jusqu’à Streatley, le paysage est splendide. Un peu au delà de +Mapledurham Lock, on passe devant le château de Hardwick, où Charles Ier +jouait aux boules. Le voisinage de Pangbourne, où je vous recommande la +petite auberge du Cygne, doit être aussi familier aux habitués des +expositions d’art qu’aux habitants eux-mêmes. + +La chaloupe de mes amis nous lâcha juste devant la grotte, et Harris ne +manqua pas de prétendre que c’était mon tour de ramer. Cela me parut +entièrement déraisonnable. Il avait été convenu le matin que j’amènerais +le canot jusqu’à trois milles au-dessus de Reading. Or, nous en étions à +dix milles, de Reading! A coup sûr, c’était à présent le tour des +autres. + +Il me fut impossible de faire partager ce point de vue à Harris, non +plus qu’à George; aussi, pour ne pas envenimer les choses, je pris les +avirons. Je ramais depuis une minute à peine que George vit flotter sur +l’eau quelque chose de noir. Nous nous dirigeâmes dessus, George se +pencha, et alla pour saisir l’objet. Mais il se rejeta en arrière avec +un cri, tout pâle. + +C’était le cadavre d’une femme. Elle flottait légèrement à la surface, +et son visage était calme et serein. Ce visage n’était pas beau; il +était trop prématurément vieilli pour cela, mais il était néanmoins +aimable, en dépit des stigmates du chagrin et de la misère, et il +offrait cet aspect de tranquillité que revêtent parfois les visages des +malades alors qu’ils ont cessé de souffrir. + +Heureusement pour nous,--car nous ne tenions nullement à perdre notre +temps chez le juge d’instruction,--des gens du rivage avaient aussi +aperçu le cadavre et ils s’en chargèrent. + +Nous apprîmes par la suite l’histoire de cette femme. Naturellement, +c’était le vieux drame. Elle avait aimé et on l’avait trompée, ou bien +c’était elle qui avait trompé. En tout cas, elle avait péché,--cela peut +arriver à tout le monde,--et ses parents et amis, comme de juste +scandalisés et indignés, lui avaient fermé leur porte. + +Restée seule pour lutter contre le monde, portant au cou, telle une +meule de moulin, sa honte, elle était tombée toujours plus bas. Au début +elle avait subsisté, elle et l’enfant, avec les douze shillings par +semaine que lui valait un esclavage quotidien de douze heures, en payant +six shillings pour l’enfant, et vivant sur le reste. + +On ne vit pas très bien avec six shillings par semaine. La vie ne +demande qu’à s’échapper, en de pareilles conditions; et un jour, je +suppose, le chagrin et la sinistre monotonie de cette existence lui +apparurent plus clairement qu’à l’ordinaire, et le spectre grimaçant de +la Camarde vint la hanter. Elle fit un dernier appel à ses amis, mais la +voix de la malheureuse se buta au mur à pic de leur honorabilité. Alors, +elle alla voir son enfant--elle le tint entre ses bras, le baisa +tristement, et, sans laisser voir son trouble, elle le quitta, en lui +donnant un chocolat d’un penny qu’elle avait acheté, après quoi elle +employa ses derniers shillings à prendre un billet pour Goring. + +Les plus amers souvenirs de son existence s’associaient sans doute aux +pentes boisées et aux vertes prairies de ces environs, mais les femmes +ont une affection étrange pour le poignard qui les tue, et qui sait si à +sa détresse ne se mêlait pas la vision ensoleillée de plus douces +heures, passées sur ces flots qu’ombragent les grands arbres des deux +rives? + +Elle erra tout le jour dans les bois voisins du fleuve, et puis, quand +le soir tomba et que le crépuscule répandit son voile gris sur les eaux, +elle tendit les bras vers la rivière muette, témoin de ses tristesses et +de ses joies. Et la vieille rivière la reçut dans ses bras accueillants, +et déposa sur son sein la pauvre tête dont elle apaisa la douleur. + +Ainsi pécha-t-elle en toutes choses,--dans la vie et dans la mort. Que +Dieu lui soit en aide! ainsi qu’à tous les autres pécheurs,--s’il en +reste. + +Goring sur la rive gauche et Streatley sur la droite, sont deux +localités charmantes et bien faites pour y résider quelques jours. Nous +avions l’intention de pousser ce jour-là jusqu’à Wallingford, mais +l’aspect aimable que présente ici la rivière nous engagea à nous y +attarder un peu. Laissant donc notre canot près du pont, nous allâmes +déjeuner dans Streatley, à l’auberge du Taureau. + +Il paraît qu’autrefois les hauteurs situées de chaque côté du fleuve se +rejoignaient en cet endroit, barrant ce qui est aujourd’hui la Tamise, +et que celle-ci finissait alors au-dessus de Goring, en un vaste lac. Je +ne suis pas à même de combattre ou de soutenir cette affirmation. Je la +rapporte simplement. + +Streatley est fort ancien, et date, comme la plupart des villes et +villages riverains, du temps des Bretons et des Saxons. A choisir entre +les deux, Goring n’est pas à beaucoup près une résidence aussi agréable +que Streatley, mais elle ne manque pas non plus de charme, et elle est +plus près du chemin de fer, au cas où vous auriez l’intention de filer +sans payer votre note à l’hôtel. + + + + +Chapitre XVII + +Jour de blanchissage. Poisson et pêcheurs. De l’art d’amorcer. Un +consciencieux pêcheur. Une histoire de pêche. + + +Nous passâmes deux jours à Streatley, et fîmes laver notre linge. Nous +avions essayé de le laver nous-mêmes dans le fleuve, sous la direction +de George, mais sans y réussir, car notre linge était plus sale après +l’avoir lavé qu’avant. + +Avant de le laver, il était très, très sale, c’est vrai; mais il était +encore mettable, à la rigueur. Après... eh bien, la rivière entre +Reading et Henley était beaucoup plus propre, une fois que nous eûmes +lavé notre linge, qu’elle ne l’était auparavant. Toute la saleté +contenue dans la rivière entre Reading et Henley, nous la recueillîmes +durant notre blanchissage pour la faire entrer dans notre linge. + +La blanchisseuse de Streatley nous dit qu’elle se devait à elle-même de +nous faire payer trois fois le tarif ordinaire, car il ne s’agissait pas +de lessive, mais de désincrustage. + +Nous payâmes la note sans protester. + +Les environs de Streatley et de Goring sont un grand centre de pêche. On +y trouve d’excellent poisson. Le fleuve y abonde en brochets, gardons, +dards, goujons et anguilles; et vous pouvez rester à en pêcher toute la +journée. + +Certaines gens le font. Ils ne prennent jamais rien. Je n’ai jamais vu +personne prendre quelque chose sur la Haute-Tamise, excepté des chats +crevés, ce qui n’a rien à voir, naturellement, avec la pêche. Le guide +local du pêcheur ne parle nullement de prendre quelque chose. Il se +contente d’affirmer que l’endroit est «bon pour la pêche», et, d’après +ce que j’ai vu, je suis tout disposé à confirmer cette assertion. + +Il n’est pas de lieu au monde où il y ait plus de pêcheurs, ni où l’on +puisse pêcher plus longtemps. Certains pêcheurs viennent y pêcher tout +un mois. Vous pouvez pêcher un an si vous voulez: ce sera pareil. + +Le _Guide du Pêcheur à la ligne sur la Tamise_ dit qu’«il y a aussi du +brochet et de la perche». Brochets et perches s’y trouvent en effet. On +les _voit_ par bancs, lorsqu’on se promène sur les berges; ils viennent +vous regarder, et sortent à moitié de l’eau, la gueule béante, attendant +du biscuit. Et si vous vous baignez, ils grouillent autour de vous d’une +façon agaçante. Mais quant à les _avoir_ grâce à un morceau de ver au +bout de l’hameçon,--rien à faire. + +Je ne suis pas un bon pêcheur. J’ai consacré jadis beaucoup de temps à +cet exercice, et j’y faisais, je pense, de réels progrès, mais les +anciens dans la partie jugèrent que je n’arriverais jamais à rien, et me +conseillèrent d’abandonner. A leur dire, je jetais fort bien ma ligne, +et paraissais avoir des dispositions, avec très suffisamment de paresse +innée. Mais ils affirmaient que je ne serais jamais un bon pêcheur. Je +manquais de l’imagination nécessaire. + +Comme poète, ou feuilletonniste, ou reporter, ou n’importe quoi dans ce +genre, j’en avais peut-être assez, mais pour devenir un bon pêcheur à la +ligne, il fallait plus de fantaisie, plus de puissance inventive que je +n’en possédais. + +Certains sont persuadés qu’il suffit pour être un bon pêcheur de savoir +dire des mensonges facilement et sans rougir. Ils se trompent. La simple +fiction est inutile, le premier novice venu en est capable. C’est au +détail circonstancié, à la note de vraisemblance, à l’air général de +scrupuleuse,--voire pédantesque--véracité, que l’on reconnaît le pêcheur +à la ligne expérimenté. + +Tout le monde peut venir vous raconter: «Oh, j’ai attrapé quinze +douzaines de perches hier après-midi»; ou «lundi dernier, j’ai ramené un +goujon qui pesait dix-huit livres et mesurait trois pieds du museau à la +queue». + +Ce genre de propos n’exige ni art ni talent. Il prouve de l’aplomb, mais +c’est tout. + +Non: votre pêcheur à la ligne accompli aurait honte d’exposer un +mensonge de cette façon-là. Sa méthode vaut d’être décrite. + +Il entre tranquillement, le chapeau sur la tête, accapare le siège le +plus commode, allume sa bouffarde, et commence à la téter sans mot dire. +Il laisse les jeunes jeter leur feu, puis durant une accalmie passagère, +il ôte de sa bouche sa pipe, dont il secoue les cendres contre la +grille, et jette: + +--Ma foi, j’ai fait mardi soir une prise qui ne vaut pas la peine d’en +parler. + +--Tiens, pourquoi ça? lui demande-t-on. + +--Parce que personne ne me croirait si je la racontais, répond calmement +notre homme; et, sans la moindre trace d’amertume dans la voix, il +rebourre sa pipe et demande au patron de lui apporter un triple whisky +écossais, sec. + +Suit une pause, car nul ne se sent assez sûr de lui-même pour contredire +le vieux gentleman. Celui-ci reprend donc sans y être invité: + +--Non, je ne le croirais pas moi-même si on me le racontait, et +cependant, le fait est là. J’étais resté à la même place tout +l’après-midi, sans prendre littéralement rien,--à part quelques +douzaines de dards et quelques petits brochets, et j’étais sur le point +d’y renoncer lorsque soudain ma ligne tire. Je crus qu’il s’agissait +encore d’un petit et j’allai pour le relever. Mais du diable si je +pouvais remuer ma canne! Il me fallut une demi-heure,--une demi-heure, +monsieur!--pour ramener ce poisson; et à chaque instant je craignais de +voir ma ligne se rompre! Je le tirai à la fin, et que croyez-vous que +c’était? Un esturgeon! Un esturgeon de quarante livres! pris à la ligne, +monsieur! Oui, il y a de quoi être estomaqué... Vous me donnerez encore +un whisky triple, patron, s’il vous plaît. + +Et il continue en rapportant la stupéfaction de tous ceux qui l’ont vu, +et ce que sa femme en a dit, en rentrant à la maison, et ce que Joe +Buggles en pensait. + +Je demandai une fois au patron d’une auberge de la Tamise si cela ne lui +faisait pas trop de mal, quelquefois, d’écouter les histoires que les +pêcheurs là présents lui racontaient. Il me répondit: + +--Oh! non, plus maintenant, monsieur. Au début, cela me dérangeait un +peu; mais que voulez-vous, avec l’habitude, ma femme et moi en écoutons +toute la journée. Il suffit de s’y habituer, voilà tout. + +J’ai connu un jeune homme qui était fort consciencieux, et quand il se +mit à pêcher, il prit la résolution de ne jamais exagérer ses prises de +plus de vingt-cinq pour cent. + +--Si je prends quarante poissons, disait-il, je raconterai que j’en ai +pris cinquante, et ainsi de suite. Mais je ne veux pas mentir davantage, +car mentir est un péché. + +Mais le système du vingt-cinq pour cent ne lui réussit pas. Il n’eut pas +l’occasion d’en user. Le plus grand nombre de poissons qu’il prit en un +jour fut de trois, et on ne peut ajouter vingt-cinq pour cent à trois, +du moins quand il s’agit de poissons. + +Il porta donc son pourcentage à trente-trois pour cent, mais cela ne +marchait pas non plus quand il n’en prenait qu’un ou deux; aussi, pour +simplifier, il se décida à doubler le nombre. + +Il s’en tint à ce procédé une couple de mois, puis il en fut mécontent. +Personne ne le croyait quand il avouait qu’il se contentait de doubler +et lui, de son côté, ne gagnait rien à cet aveu, car sa modération le +désavantageait vis-à-vis des autres pêcheurs. Quand il avait pris en +réalité trois petits poissons, et qu’il disait en avoir pris six, il +avait la mortification d’entendre un individu qu’il savait n’en avoir +pris qu’un, aller raconter aux gens qu’il en avait ramené deux +douzaines. + +Il finit donc par convenir en son for intérieur (et il ne s’en est plus +départi) de compter pour dix chaque poisson qu’il prenait, et de poser +dix pour commencer. Exemple: s’il ne prenait rien du tout, il disait +avoir pris dix poissons,--on n’en pouvait jamais prendre moins de dix, +avec son système; ce nombre était fondamental. Puis, si par hasard, il +prenait réellement un poisson, il l’appelait vingt; au delà, deux +poissons valaient trente; trois, quarante, etc. + +Le moyen est simple et d’usage commode, et le bruit a couru dernièrement +qu’il était adopté par toute la confrérie des pêcheurs à la ligne. En +fait, le Comité de l’_Association des Pêcheurs à la Ligne de la Tamise_ +a prôné son adoption, il y a deux ans, mais quelques-uns de ses plus +vieux membres s’y opposèrent, disant que la chose n’aurait d’intérêt que +si les nombres étaient doubles, et chaque poisson compté pour vingt. + +Quand vous aurez une soirée de trop, sur la Tamise, je vous conseille +d’entrer dans une petite auberge de village, et de vous asseoir dans le +débit. Vous êtes presque sûr d’y rencontrer un ou deux sectateurs de la +ligne en train de siroter leur grog, et qui vous raconteront en une +heure et demie assez d’histoires de pêche pour vous donner une +indigestion d’un mois. + +Le deuxième jour, George et moi--je ne sais ce qu’était devenu Harris; +il était allé se faire raser, au début de l’après-midi, puis il était +revenu et avait passé quarante minutes à frotter ses souliers au blanc +d’Espagne, et nous ne l’avions plus revu depuis--George et moi, dis-je, +plus le chien, laissés à nous-mêmes, partîmes faire un tour à +Wallingford, et avisant au retour une petite auberge au bord de l’eau, +nous y entrâmes sous prétexte de nous reposer. + +Nous allâmes nous asseoir dans le salon. Il y avait là, fumant une +longue pipe de terre, un vieil individu avec lequel nous entrâmes +bientôt en conversation. + +Il nous dit que la journée avait été belle, et nous lui répondîmes qu’il +avait fait beau hier, et puis nous déclarâmes ensemble qu’il ferait sans +doute beau demain; et George ajouta que la moisson s’annonçait bonne. + +Après quoi, de façon ou d’autre, il nous échappa de dire que nous étions +étrangers au pays, et que nous partions le lendemain matin. + +La conversation subit ensuite un temps d’arrêt, dont nous profitâmes +pour jeter un coup d’œil autour de nous. Nos yeux se fixèrent sur une +vieille vitrine poussiéreuse accrochée bien au-dessus de la cheminée, et +renfermant une truite. Cette truite me fascinait, tant elle était +gigantesque. Même, au premier abord, je la pris pour une morue. + +--Ah! dit le vieux gentleman, en suivant la direction de mon regard, +c’est une belle bête, hein? + +--Tout à fait hors ligne, répliquai-je; et George demanda au vieillard +combien elle pouvait peser. + +--Dix-huit livres six onces, dit notre ami, se levant pour ôter sa +redingote. Oui, poursuivit-il, il y aura seize ans, le trois du mois +prochain, que je l’ai pêchée. Je l’ai attrapée juste sous le pont. Sa +présence dans la rivière m’avait été signalée, et je m’étais dit que je +l’aurais. On n’en voit plus beaucoup de cette taille, à présent, je +crois. Bonsoir, messieurs, bonsoir. + +Et il sortit, nous laissant seuls. + +Nous ne pouvions plus détacher nos regards de ce poisson. C’était +vraiment un poisson magnifique. Nous n’avions pas cessé de le regarder, +lorsque le voiturier local qui venait de s’arrêter à l’auberge, apparut +sur le seuil de la pièce, sa pinte de bière au poing, et lui aussi +regarda le poisson. + +--Elle est d’une jolie taille, cette truite, dit George, en se tournant +vers lui. + +--Oh, vous pouvez bien le dire, messieurs, répliqua l’homme; et, après +avoir bu un coup, il reprit: Vous n’étiez sans doute pas ici, messieurs, +quand ce poisson a été pris? + +Nous répondîmes que non, et que nous n’étions pas du pays. + +--Ah! dit le voiturier, dans ce cas-là, c’était impossible. Voilà près +de cinq ans que j’ai pris cette truite. + +--Tiens! c’est donc vous qui l’avez prise? dis-je. + +--Oui, monsieur, répliqua le sympathique vieillard. Je l’ai prise juste +au-dessous de l’écluse, un vendredi après-midi; et le plus curieux est +que je l’ai prise à la mouche artificielle. J’étais parti à la pêche au +brochet, sauf votre respect, et je ne m’attendais pas à une truite, et +quand le bouchon s’enfonça, au bout de ma ligne, ce fut tout juste s’il +ne m’entraîna pas. Songez donc, elle pesait vingt-six livres! Bonsoir, +messieurs, bonsoir. + +Cinq minutes plus tard, un troisième individu entra, et nous raconta +comment il l’avait prise, un matin de bonne heure, et lorsqu’il fut +parti, un grave personnage d’une cinquantaine d’années entra et alla +s’asseoir près de la fenêtre. + +Personne ne dit mot, tout d’abord; mais à la fin George se tourna vers +le nouveau venu et lui dit: + +--Je vous demande pardon, j’espère que vous excuserez la liberté que +nous--tout à fait étrangers au pays--allons prendre, mais nous vous +serions obligés, mes amis ici présents et moi, de nous dire comment vous +avez pris cette truite. + +--Tiens! qui donc vous a dit que je l’avais prise? s’écria-t-il, étonné. + +Nous lui répondîmes que personne ne nous l’avait dit, mais que nous +devinions qu’il devait l’avoir prise. + +--Ma foi, c’est très curieux... très curieux, répliqua-t-il en riant; +mais, au fait, vous avez raison: c’est bien moi qui l’ai prise. Je ne +vois pas comment vous l’avez deviné. Parole, c’est réellement très +curieux. + +Et alors il nous raconta comme quoi il lui avait fallu une demi-heure +pour la tirer à terre, et qu’elle avait cassé sa canne à pêche. Il +ajouta qu’en rentrant chez lui, il l’avait pesée avec soin, et que la +balance avait accusé trente-quatre livres. + +Il sortit à son tour, et quand il fut parti, le patron survint. Nous lui +contâmes les diverses histoires que nous avions ouïes au sujet de sa +truite, et il s’en amusa fort, et nous rîmes avec lui de tout cœur. + +--Ils sont impayables, ce Jim Pates et ce Joe Muggles et ce Mr Jones et +ce vieux Billy Maunders, d’aller vous raconter qu’ils l’ont prise! Ha! +ha! ha! elle est bien bonne, s’écria l’honnête personnage, en se tenant +les côtes. Allez me faire ce coup-là à _moi_, dans _mon_ salon! eux +l’avoir prise! Ha! ha! ha! + +Et alors, il nous raconta l’histoire authentique du poisson. C’était +lui-même qui l’avait pris, tout jeune garçon, des années auparavant, et +pas du tout par habileté, mais par cette chance incroyable qui paraît +toujours réservée à un gamin qui fait l’école buissonnière, et s’en va +pêcher un après-midi de beau temps, avec un bout de grosse ficelle et +une branche d’arbre. + +Il dit que de rapporter chez lui cette truite l’avait sauvé d’une +râclée, et que son maître d’école lui-même avait dit qu’elle valait la +règle de trois et la dictée réunies. + +Il fut alors appelé hors du salon, et George et moi nous tournâmes +encore une fois nos regards vers le poisson. + +C’était réellement une truite bien extraordinaire. Plus nous la +regardions, plus nous l’admirions. + +Elle passionna tellement George qu’il grimpa sur le dossier d’une chaise +pour la voir de plus près. + +Mais la chaise bascula; et George se rattrapa d’instinct à la vitrine, +qui dégringola avec fracas, George et la chaise par-dessus. + +--Vous n’avez pas abîmé le poisson, hein! m’écriai-je tout inquiet, en +m’élançant. + +--J’espère que non, dit George, se relevant avec précaution et regardant +sous lui. + +Hélas! la truite gisait en mille pièces, je dis mille, mais elles +n’étaient peut-être que neuf cents. Je ne les ai pas comptées. + +Nous trouvâmes singulier et inexplicable qu’une truite empaillée eût pu +se casser en tant de petits morceaux. + +Et en effet, c’eût été singulier et inexplicable, si la truite avait été +empaillée, mais elle ne l’était pas. + +La truite était en plâtre de Paris. + + + + +Chapitre XVIII + +Écluses. George et moi nous sommes photographiés. Wallingford. +Dorchester. Abingdon. Un bon endroit pour se noyer. Un trajet difficile. +Effet démoralisant de l’air de la Tamise. + + +Nous quittâmes Streatley le lendemain matin de bonne heure, et +remontâmes à l’aviron jusqu’à Culham, et nous couchâmes sous la bâche, +dans le bras de dérivation. + +Entre Streatley et Wallingford, la Tamise n’a rien de bien intéressant. +Au delà de Cleve, on rencontre un bief de six milles et demi sans une +écluse. C’est là, je pense, le plus long trajet ininterrompu qu’il y ait +en amont de Teddington, et le club d’Oxford l’utilise pour ses essais de +«huit». + +Mais si cette absence d’écluses est agréable au canotier, le simple +dilettante la regrette. + +Pour ma part, je raffole des écluses. Elles rompent favorablement la +monotonie de l’aviron. J’adore être assis dans le canot et m’élever +lentement des humides profondeurs du sas vers un nouveau bief et de +nouveaux paysages; ou m’enfoncer hors du monde pour ainsi dire, et puis +attendre que les sombres portes grincent et que l’étroite bande de jour +s’élargisse entre elles jusqu’à découvrir devant vous tout le beau +fleuve riant, après quoi vous poussez votre petit canot hors de sa brève +prison, une fois de plus sur les eaux familières. + +Elles sont pleines de pittoresque, ces écluses. Le bon éclusier, ou son +avenante épouse, ou sa fille au minois éveillé, font d’agréables +interlocuteurs pour un bout de causette. On y retrouve d’autres canots, +et on échange les nouvelles de la rivière. La Tamise ne serait pas ce +pays de rêve, sans ses écluses fleuries. + +A propos d’écluses, je me rappelle un accident qui faillit arriver à +George et moi, un matin de juillet, à Hampton-Court. + +C’était une journée admirable, et l’écluse était bondée; et, comme il +est d’usage, un photographe spéculateur prenait une vue de tous les +canots flottant sur les eaux en cours d’ascension. + +Je ne m’en étais pas rendu compte tout d’abord, et je fus très étonné de +voir George étirer bien vite son pantalon, relever ses cheveux et camper +crânement sa casquette en arrière, puis revêtant une expression à la +fois d’affabilité et de mélancolie, s’asseoir dans une pose gracieuse, +et s’efforcer de dissimuler ses pieds. + +Ma première idée fut qu’il avait tout à coup aperçu quelque demoiselle +de ses connaissances, et je regardai autour de moi pour voir qui +c’était. Tous les gens qui se trouvaient dans la chambre d’écluse +semblaient avoir été soudain pétrifiés. Ils étaient assis ou debout dans +les attitudes les plus bizarrement forcées que j’aie jamais vues sur un +éventail japonais. Toutes les filles souriaient. Oh! qu’elles avaient +l’air gracieux! Et tous les garçons fronçaient les sourcils, et +paraissaient graves et dignes. + +Mais à la fin, la vérité m’illumina, et je craignis de n’être pas prêt. +Notre canot était tout au premier plan, et il serait mal, pensai-je, de +déshonorer le groupe du bonhomme. + +Je fis face vivement, et pris position à la proue appuyé sur la gaffe en +une gracieuse attitude évocatrice de force et d’agilité. Je fis retomber +mes cheveux en mèche sur le front, et répandis sur mes traits un +air--qui me sied, dit-on,--de douce bienveillance, relevée d’un grain de +cynisme. + +On ne bougeait plus, dans l’attente du moment psychologique. Mais alors +quelqu’un s’écria derrière moi: + +--Hélà! attention à votre nez![7] + + [7] Nose se dit aussi pour l’avant d’un canot. + +Je ne pouvais me retourner pour voir de quoi il s’agissait et qui devait +faire attention à son nez. Je jetai un coup d’œil furtif sur celui de +George. Il était normal,--ou du moins il n’offrait pas de défauts +susceptibles de modification. Je louchai vers le mien, qui me parut +aussi en bon état. + +--Faites attention à votre nez, espèce de gourde! lança la même voix, +plus fort. + +Et une autre ajouta: + +--Garez donc votre nez, sacrebleu, vous là-bas, les deux avec le chien! + +Ni George ni moi n’osâmes nous retourner. L’homme avait la main sur +l’obturateur et la photo allait être prise d’un instant à l’autre. +Était-ce à nous qu’on en avait? Qu’est-ce qui se passait avec nos nez? +Pourquoi fallait-il les garer? + +Mais alors toute l’écluse se mit à pousser des cris, et une voix de +stentor nous hurla dans le dos: + +--Faites attention à votre canot, monsieur; vous deux en casquettes +rouge et noire. C’est sous forme de deux cadavres que vous serez pris en +photo, si vous ne vous dépêchez pas. + +Nous regardâmes le nez de notre canot et vîmes qu’il était engagé dans +un étrésillon de l’écluse, alors que l’eau en pénétrant s’élevait tout +autour et le faisait pencher. Un instant de plus et nous étions perdus. +Prompts comme la pensée, nous attrapâmes chacun un aviron, et un +vigoureux coup de poignée contre la porte délivra le canot et nous +envoya rouler sur le dos. + +Nous ne fîmes pas trop bonne figure sur ce groupe, George et moi. +Naturellement, comme il fallait s’y attendre, notre sort voulut que +l’homme déclenchât la satanée mécanique à l’instant précis où nous +étions tous les deux sur le dos, avec l’air égaré du «Où suis-je? que +deviens-je?» tandis que nos quatre pieds s’agitaient en désespérés. + +Nos pieds firent indéniablement presque tous les frais de cette +photographie. A peine si l’on y voyait autre chose. Ils occupaient tout +le premier plan. Derrière eux on entrevoyait les autres canots, et des +fractions de paysage; mais tout ce qu’il y avait d’autre dans le sas +paraissait d’une insignifiance si dérisoire, comparativement à nos +pieds, que tous les autres figurants du groupe rougirent d’eux-mêmes et +refusèrent de souscrire. + +Le propriétaire d’une chaloupe à vapeur qui avait retenu six épreuves +annula sa commande à la vue du négatif. Il les prendrait, dit-il, si +quelqu’un pouvait lui faire voir son bateau, mais personne n’en fut +capable. Il était quelque part derrière le pied droit de George. + +Quant à nous, le photographe prétendait nous faire prendre une douzaine +d’épreuves chacun, vu que nous formions à nous seuls les neuf dixièmes +du groupe. Mais nous refusâmes, disant que nous préférions être pris par +en haut. + +Wallingford, à six milles au-dessus de Streatley, est une ville très +ancienne et a joué un rôle très actif dans la genèse de l’histoire +d’Angleterre. Ce fut à l’époque des Bretons un groupe de grossières +huttes de boue. Puis vinrent les légions romaines, qui remplacèrent les +murs d’argile par de puissantes fortifications, dont les siècles n’ont +pu encore balayer la trace, car les maçons de l’antiquité savaient bâtir +comme il faut. + +Mais le temps, qui a respecté les murs romains, a eu vite réduit les +Romains en poudre, et sur ce terrain, dans la suite des âges, les +farouches Saxons luttèrent contre les géants Danois, jusqu’à l’arrivée +des Normands. + +Ce fut une ville murée et fortifiée jusqu’à la guerre parlementaire, +époque où Fairfax l’assiégea longuement. Elle fut prise à la fin, et +l’on rasa ses murailles. + +De Wallingford à Dorchester, les abords du fleuve se font accidentés, +variés et pittoresques. Dorchester se trouve à un demi-mille du fleuve. +On peut y accéder en remontant la Tamise, si l’on a un petit canot; mais +il est préférable de quitter la vallée à l’écluse de Day, et de couper à +travers champs. Dorchester est une vieille localité d’une paix exquise, +engourdie dans une torpeur muette et sereine. + +Dorchester, comme Wallingford, fut une cité, au temps des Bretons; elle +s’appelait Caer Doren, «la cité sur l’eau». En des âges plus récents, +les Romains y établirent un vaste camp, dont les fortifications +subsistent aujourd’hui sous la forme de longs tertres bas. Au temps des +Saxons, elle fut la capitale du Wessex. A présent, elle reste en dehors +des bruits du monde et songe mélancoliquement au passé. + +Aux abords de Clifton Hampden, joli village à la vieille mode, paisible, +égayé de fleurs, le coup d’œil sur la Tamise est superbe. Si vous passez +la nuit à Clifton, vous ne pouvez pas mieux faire que de descendre à la +«Meule d’Orge». C’est de toutes les auberges de la Haute-Tamise la plus +curieuse et ancienne. Elle se trouve à gauche du pont, en dehors du +village. Son toit de chaume et ses fenêtres à petits carreaux lui +donnent un air très livre d’images, et son intérieur est encore plus +désuet. + +Elle n’est pas du tout faite pour loger une héroïne de roman moderne. +Celle-ci est toujours «divinement grande», et toujours «elle se redresse +de toute sa taille». A la «Meule d’Orge», elle se cognerait chaque fois +la tête au plafond. + +La maison ne conviendrait guère non plus aux ivrognes. Trop de surprises +vous attendent au long des couloirs, en fait de marches à monter ou +descendre; et arriver à leur chambre ou y trouver leur lit, ce serait +pour eux deux opérations d’une impossibilité radicale. + +Nous fûmes levés de bonne heure, le lendemain matin, car nous voulions +être à Oxford pour l’après-dîner. C’est étonnant comme on _peut_ se +lever de bonne heure, lorsqu’on fait du camping. Roulé dans une +couverture, et couché sur les planches d’un canot avec une valise pour +oreiller, il s’en faut qu’on tienne à rester «au lit encore cinq minutes +seulement,» comme on fait quand on dort dans la plume. Dès huit heures +et demie, nous avions fini de déjeûner et passions l’écluse de Clifton. + +De Clifton à Culham, les berges du fleuve sont plates, monotones et +inintéressantes, mais après avoir passé l’écluse de Culham,--la plus +glaciale et profonde de la Tamise,--le paysage s’améliore. + +A Abingdon, le fleuve coule au milieu des rues. Abingdon est la vraie +petite ville de province,--tranquille, éminemment respectable, propre et +désespérément morne. Elle se fait gloire de son antiquité, mais il me +paraît douteux qu’on puisse la comparer sous ce rapport à Wallingford et +Dorchester. Il y avait autrefois ici une abbaye fameuse, et dans ce qui +reste de ses murs consacrés, on fabrique aujourd’hui de la bière. + +Le trajet d’Abingdon à Nuneham Courtenay est charmant. Le parc de +Nuneham mérite d’être vu. On le visite les mardi et jeudi. Le château +renferme une belle collection de tableaux et de curiosités. La gare +d’eau de Sandford, juste après l’écluse, est un bon endroit pour se +noyer. Il y a là un remous violent, qui ne vous lâche plus. Un obélisque +marque le lieu où deux hommes se sont noyés en se baignant; et le socle +de l’obélisque sert habituellement de tremplin aux jeunes gens qui +veulent plonger pour voir si l’endroit est réellement aussi dangereux. + +Nous passâmes l’écluse d’Iffley à midi et demi et là, après avoir rangé +le canot et fait nos préparatifs de débarquement, nous entreprîmes notre +dernier mille. + +Le trajet d’Iffley à Oxford est le plus difficile que je sache sur la +Tamise. Il faudrait être né sur ces eaux pour s’y reconnaître. J’y ai +navigué bon nombre de fois, mais je ne suis pas encore capable de m’y +retrouver. + +Tout d’abord le courant vous pousse en plein sur la rive droite, ensuite +sur la gauche, puis il vous remporte au milieu, vous fait faire trois +tours et vous ramène vers l’amont, et finit toujours par tâcher de vous +écraser contre une barque du collège. + +Il en résulta comme de juste que, sur cet espace d’un mille, nous +faillîmes entrer en collision avec plusieurs autres canots, ce dont il +s’ensuivit pas mal de gros mots. + +Je ne sais comment cela se fait, mais tous les gens sont +extraordinairement irritables sur la Tamise. La moindre anicroche, que +vous ne relèveriez même pas sur la terre ferme, vous rend fou de rage, +lorsqu’elle vous arrive sur l’eau. Quand Harris ou George commettent une +bêtise à terre, je souris avec indulgence; sur le fleuve, pour la +moindre maladresse, je les accable d’injures. Quand un autre canot se +met dans mon chemin, je suis tenté de saisir un aviron et d’assommer +tous ses occupants. + +Les gens du caractère le plus bénin, à terre, deviennent en canots +féroces et sanguinaires. Il m’est arrivé une fois de naviguer avec une +jeune dame. Elle était du naturel le plus doux et agréable qu’on puisse +imaginer, mais sur la rivière, c’était effrayant de l’entendre. + +--Oh! que le diable l’emporte, celui-là, s’écriait-elle, quand un +infortuné rameur se mettait dans son chemin, ne peut-il donc regarder où +il va! + +Ou bien: + +--Oh! la satanée vieille ordure! disait-elle, quand la voile ne se +mettait pas bien en place. Et elle l’attrapait et tirait dessus avec +fureur. + +Pourtant, comme je l’ai dit, elle était charmante et douce, à terre. + +L’air de la rivière a sur l’humeur un effet démoralisant, et c’est cela, +je pense, qui fait que les bateliers sont parfois si grossiers entre eux +et se servent d’un langage qu’ils regrettent sans doute lorsqu’ils sont +de sang-froid. + + + + +Chapitre XIX + +Oxford. L’idée que Montmorency se fait du Ciel. Le canot de location; +ses beautés et ses avantages. L’«Orgueil de la Tamise». Le temps change. +Le fleuve sous divers aspects. Une soirée peu joyeuse. Aspirations vers +l’impossible. George joue du banjo. Une mélodie funèbre. Deuxième +journée de pluie. La fuite. Un souper léger et une santé. + + +Nous passâmes à Oxford deux jours très agréables. Il y a beaucoup de +chiens dans la ville d’Oxford. Montmorency se battit onze fois le +premier jour, et quatorze le deuxième. Il se croyait évidemment arrivé +au Ciel. + +Chez les gens de constitution trop faible ou d’un naturel trop +paresseux, pour aimer le travail de la remontée, c’est une coutume +répandue de louer un canot à Oxford, et de descendre à l’aviron. Pour +les courageux, le voyage de remontée est certes préférable. Cela ne vaut +rien de suivre toujours le courant. L’on retire plus de satisfaction de +se cambrer la poitrine et de lutter contre lui, et de faire son chemin +malgré lui... Du moins, tel est mon point de vue lorsque Harris et +George sont aux avirons, et moi au gouvernail. + +A ceux qui seraient tentés de choisir Oxford comme point de départ, je +dirai: prenez votre canot à vous,--sauf, bien entendu, si vous pouvez +prendre sans risque celui de quelque autre. Les canots qui, règle +générale, sont en location sur la Tamise au delà de Marlow, sont +excellents. Ils sont bien étanches; et aussi longtemps qu’on les manie +avec précaution il est rare de les voir s’ouvrir en deux et couler. On +trouve dans ces canots de quoi s’asseoir et tout le nécessaire--ou +presque--pour ramer et gouverner. + +Mais ils ne sont pas décoratifs. Le canot loué au delà de Marlow n’est +guère propre à vous laisser déployer vos talents ni vos grâces. Le canot +de location met vite frein aux velléités de ce genre. C’est là son +principal sinon son unique mérite. + +Celui qui monte le canot de location est modeste et peu ostentatoire. Il +se tient de préférence du côté de l’ombre, et accomplit le meilleur de +son trajet le matin de bonne heure ou tard dans la soirée, lorsqu’il n’y +a pas beaucoup de monde pour le regarder. + +Si l’occupant du canot de location voit venir une de ses connaissances, +il débarque aussitôt et se cache derrière un arbre. + +Il m’est arrivé, une fois, de faire partie d’une société qui avait loué +un canot pour faire une excursion de quelques jours. Aucun de nous +n’avait encore vu de près un canot de location; et nous ignorions ce +qu’il pouvait être quand nous le vîmes pour la première fois. + +Nous avions écrit pour retenir un canot--un skiff en double; et quand +nous arrivâmes au garage avec nos valises et que nous eûmes dit notre +nom, l’homme répliqua: + +--Ah! oui, c’est vous qui avez retenu un skiff en double. Parfait. Jim, +sortez l’_Orgueil de la Tamise_. + +Le garçon partit, et reparut cinq minutes plus tard, luttant avec un +assemblage de bois antédiluvien, qu’on eût dit déterré depuis peu, et +déterré sans précautions, ce qui l’avait plutôt endommagé. + +Ma première idée, à l’aspect de l’objet, fut qu’il s’agissait de quelque +débris romain,--débris de quoi, je l’ignorais, d’un sarcophage, +peut-être. + +La région de la Haute-Tamise abonde en débris romains, et ma supposition +ne manquait pas de vraisemblance, mais le jeune homme grave de notre +bande, qui est un peu géologue, railla mon hypothèse du débris romain, +et déclara qu’il était évident au plus pauvre intellect (catégorie où il +semblait regretter de ne pouvoir en conscience me ranger) que l’objet +découvert par le garçon était un fossile de baleine; et nous prouva par +A plus B qu’il devait appartenir à la période pré-glacière. + +Pour décider la question, nous recourûmes au garçon. Nous lui dîmes de +ne rien craindre, mais de déclarer la vérité vraie. Son fossile était-il +pré-adamite, ou bien était-ce un sarcophage romain? + +Le garçon répondit que c’était l’_Orgueil de la Tamise_. + +Au premier abord, nous trouvâmes sa répartie fort spirituelle, et nous +lui donnâmes deux pence pour sa promptitude d’esprit. Mais comme il n’en +démordait pas, la plaisanterie nous parut avoir trop duré. + +--Allons, allons, mon ami, dit sévèrement notre capitaine, assez de ces +fariboles. Reportez chez vous cette vieille bassinoire, et amenez-nous +le canot. + +Survint alors le constructeur de bateaux en personne, qui nous affirma +sur parole de praticien, que l’objet était réellement un canot,--était, +en fait, _le_ canot, le skiff en double choisi pour nous porter dans +notre excursion. + +Nous récriminâmes beaucoup. Nous trouvions qu’il aurait pu, tout au +moins, le faire passer à la chaux, ou au goudron,--faire quelque chose, +enfin, pour le distinguer d’une épave naufragée; mais il se refusait à y +découvrir aucun défaut. + +Il parut même offensé de nos remarques. Il nous avait, dit-il, choisi le +meilleur canot de sa réserve, et il estimait que nous aurions pu lui en +être plus reconnaissants. + +Il ajouta que l’_Orgueil de la Tamise_ était en service depuis quarante +ans, à _sa_ connaissance, et que personne encore ne s’en était jamais +plaint, et il ne voyait pas pourquoi nous serions les premiers à le +faire. + +Nous ne discutâmes plus. + +Nous nous occupâmes de raffermir le soi-disant canot à l’aide de bouts +de corde, puis, ayant collé un peu de papier de tenture sur les endroits +les plus avariés, chacun recommanda son âme à Dieu, et s’embarqua. + +La location de ce débris nous coûta trente-cinq shillings pour six +jours; alors que le tout eût été acquis pour quatre shillings et demi à +quelque vente de bois d’épaves, sur la côte. + +Le temps changea le troisième jour--attention! à cette heure je parle de +notre présent voyage--et ce fut sous une tombée de bruine continue que +nous quittâmes Oxford pour regagner nos pénates. + +La Tamise--quand le soleil brasille sur ses vaguelettes dansantes, +faisait jouer des reflets d’or sur les troncs vert-de-grisés des hêtres, +transperçant de ses rais les bois frais et sombres, projetant des +diamants sur la roue des moulins, lançant des baisers aux lis, argentant +murs et rendant toute prairie et toute avenue aimable, ponts moussus, +égayant le moindre hameau, s’accrochant aux buissons, souriant dans +chaque crique, éclatant sur mainte voile blanche, imprégnant l’air +d’enthousiasme,--la Tamise est un beau fleuve doré. + +Mais la Tamise--triste et grelottante, quand les gouttes de la pluie +indiscontinue tombent sur ses eaux grises et mornes, comme des pleurs +étouffés de femmes dans les ténèbres; quand les bois, muets et +assombris, drapés de brumes vaporeuses, font sur ses bords comme des +fantômes: muets fantômes aux yeux chargés de reproches, tels ceux des +mauvaises actions, ou des amis délaissés,--la Tamise n’est plus qu’une +eau hantée, au pays des vains regrets. + +La lumière du soleil est la vie même de la Nature. Notre Mère la Terre +nous regarde avec des yeux si tristes et désâmés, quand le soleil s’est +retiré d’elle, que sa présence alors nous navre: on dirait qu’elle ne +nous connaît plus ou qu’elle a cessé de nous aimer. On dirait une veuve +qui a perdu son cher mari et que ses enfants prennent par la main et +regardent dans les yeux, sans qu’elle daigne leur sourire. + +Nous tirâmes l’aviron sous la pluie, toute cette journée-là,--travail +bien mélancolique. Nous prétendîmes, au début, que cela nous amusait. +C’était un changement, disions-nous, et nous aimions de voir la rivière +sous ses différents aspects. + +On ne pouvait s’attendre à avoir toujours du soleil. La Nature +n’est-elle pas belle, même en pleurs? + +Et de fait, Harris et moi fûmes pleins d’entrain, les quelques premières +heures. Et nous chantâmes une chanson sur la vie du bohémien,--existence +délicieuse, livrée à la tempête et au soleil, et à tout vent qui +souffle!--et comment il aime la pluie et le plaisir qu’elle lui fait; et +comment il se moque de ceux qui ne l’aiment pas. + +George prit la chose plus sobrement, et s’en tint à son parapluie. + +Nous hissâmes la bâche avant le déjeuner, et la gardâmes tout +l’après-midi, ne laissant à l’avant qu’un tout petit espace. Nous fîmes +neuf milles de cette façon, et nous arrêtâmes pour la nuit un peu avant +l’écluse de Day. + +Je ne saurais dire en vérité que notre soirée fut joyeuse. La pluie se +déversait avec une tranquille obstination. Chaque chose dans le canot +était humide et collante. Le souper fut pitoyable. Le veau froid, quand +on n’a pas faim, ne passe pas. Je regrettai les côtelettes; Harris nous +entretint de soles frites et passa le reste de son veau à Montmorency, +qui refusa et, apparemment insulté par cette offre, alla s’asseoir tout +seul à l’autre bout du canot. + +George nous pria de parler d’autre chose, au moins jusqu’à ce qu’il eût +terminé son bouilli froid sans moutarde. + +Après souper, nous jouâmes à l’écarté à un penny la partie. Nous y +jouâmes durant deux heures, au bout desquelles George avait gagné quatre +pence,--George est toujours heureux aux cartes,--et Harris et moi avions +perdu exactement deux pence chacun. + +Nous crûmes bon après cela de renoncer au jeu, car, comme le dit Harris, +quand il est poussé trop loin, il provoque une excitation malsaine. +George nous offrit la revanche, mais nous refusâmes de lutter contre le +destin. + +Ensuite on fit du grog, et on s’assit en rond à causer. George nous +raconta l’histoire d’un homme qu’il avait connu, lequel, en remontant la +Tamise deux ans plus tôt, avait dormi dans un canot humide, par une nuit +exactement pareille à celle-ci, ce qui lui avait valu des rhumatismes +incurables dont il était mort au bout de dix jours. C’était un tout +jeune homme et qui, détail navrant, était fiancé. + +Harris se rappela aussitôt un de ses amis, lequel s’était engagé comme +volontaire, et avait couché sous la tente une nuit de pluie, au camp +d’Aldershot, «une nuit exactement pareille à celle-ci», ajoute Harris; +et il s’était réveillé infirme pour la vie. Harris promit de nous faire +faire sa connaissance une fois de retour en ville: cela nous crèverait +le cœur de le voir. + +La conversation s’aiguilla tout naturellement sur la sciatique, les +fièvres, les rhumes, les affections pulmonaires et la bronchite; et +Harris dit que ce serait bien gênant si l’un de nous tombait gravement +malade cette nuit, vu l’éloignement où nous étions de tout médecin. + +Ces propos firent naître un désir de les voir remplacer par quelque +chose d’un peu folâtre, et dans un instant d’aberration, je proposai à +George de sortir son banjo et de voir s’il pourrait nous donner une +chanson comique. + +Je dois dire à l’honneur de George qu’il ne se fit pas prier. Il ne +feignit pas d’avoir laissé sa musique chez lui, ni rien de ce genre. Il +attrapa aussitôt son instrument et se mit à jouer «Deux jolis Yeux +Noirs». + +Jusqu’alors j’avais toujours regardé les «Deux jolis Yeux Noirs» comme +un air plutôt trivial. Le riche filon de tristesse que George sut +exploiter en moi me surprit énormément. + +Un désir s’accroissait, chez Harris et moi, tandis que les funèbres +mesures se déroulaient, de tomber dans les bras l’un de l’autre et de +fondre en larmes; mais à force de volonté nous refoulâmes nos pleurs +naissants, pour écouter en silence la lamentable mélodie. + +Même, quand vint le chœur, nous tentâmes désespérément d’être gais. +Remplissant nos verres, nous unîmes nos voix; celle de Harris toute +tremblante d’émotion conduisant; celles de George et la mienne suivant à +quelques notes en arrière: + + _Deux jolis yeux noirs; + Oh! quelle surprise! + Ne sachant que vous dire: Monsieur, vous faites erreur; + Deux..._ + +Mais nous en restâmes là. L’accompagnement de George sur ce «deux» avait +une expression si infiniment déchirante que nous ne pouvions, dans notre +navrement, la supporter. Harris sanglotait comme un petit enfant, et le +chien ululait à croire que son cœur ou sa mâchoire allait sûrement se +briser. + +George voulait chanter encore un couplet. Il affirmait qu’avec un peu +plus d’ensemble pour la mesure et un peu plus d’abandon pour le rendu, +ce ne serait pas trop mal. L’opinion de la majorité, néanmoins, rejeta +l’expérience. + +Il ne resta plus qu’à aller nous coucher,--c’est-à-dire à nous +déshabiller et nous tourner et retourner au fond du canot pendant trois +ou quatre heures. Après quoi nous attrapâmes un peu de mauvais sommeil +jusqu’à cinq heures du matin. Alors on se leva pour déjeuner. + +Le deuxième jour fut exactement pareil au premier. La pluie continua de +se déverser, et nous restâmes, enveloppés de nos imperméables, sous la +bâche, à descendre lentement le fleuve. + +L’un de nous--j’ai oublié lequel, mais je crois bien que c’était +moi--s’efforça timidement au cours de la matinée de reprendre cette +vieille rengaine du bohémien enfant de la Nature et savourant la pluie, +mais ça ne prit pas. Le vers: + + _La pluie? certes, pour moi, je ne m’en soucie guère,_ + +était si péniblement approprié à nos sentiments à tous, qu’il nous parut +fort inutile de le chanter. + +Nous étions tous d’accord sur un point, savoir que, en dépit de tout, +nous voulions boire le calice jusqu’à la lie. Nous étions partis pour +avoir une quinzaine de vacances sur la Tamise, et nous aurions notre +quinzaine de vacances,--dussions-nous en périr... ce qui serait, il est +vrai, bien triste pour nos parents et amis, mais il n’y avait pas de +remède. Céder au mauvais temps sous notre propre climat serait un +précédent déplorable. + +--Il n’y a plus que deux jours, dit Harris, et nous sommes jeunes et +robustes. Nous tiendrons jusqu’au bout. + +Vers les quatre heures, nous commençâmes à régler nos dispositions pour +la soirée. Nous étions alors un peu au delà de Goring, et nous décidâmes +de ramer jusqu’à Pangbourne et de nous y arrêter pour la nuit. + +--Encore une charmante soirée! grommela George. + +Nous méditâmes sur cette perspective. Nous serions à Pangbourne pour +cinq heures. Nous aurions fini de dîner à six heures, six heures et +demie. Après quoi il nous restait à faire le tour du village sous la +pluie battante jusqu’à l’heure du coucher, ou bien nous attarder à lire +l’almanach dans un bar mal éclairé. + +--Ma foi, l’Alhambra serait presque plus divertissant, dit Harris en +aventurant sa tête au dehors de la bâche pour jeter un coup d’œil sur le +ciel. + +--Avec un petit souper au...[8] pour finir, ajoutai-je, quasi sans y +penser. + + [8] Un merveilleux petit restaurant fort peu connu, dans le voisinage + de... où l’on vous sert un des petits dîners français les mieux + cuisinés et le meilleur marché que je sache, avec une bouteille + d’excellent Beaune, pour 3 schillings 6; et dont je n’aurai pas la + naïveté de révéler l’adresse. + +--Oui, c’est quasi dommage d’avoir résolu de ne pas quitter le canot, +répondit Harris. + +Il y eut un silence. + +--D’avoir résolu d’attraper le coup de la mort dans ce vieux cercueil de +malheur, rétorqua George en lançant sur le canot un regard tout chargé +de haine; il y aurait cependant lieu de vous faire remarquer qu’il y a +un train quittant Pangbourne, je le sais, peu après cinq heures, lequel +nous mettrait en ville bien à temps pour manger un morceau et puis aller +où vous venez de dire. + +Personne ne souffla mot. Nous nous entreregardions et chacun semblait +voir ses propres pensées basses et coupables se refléter sur les visages +des autres. En silence, on tira la valise Gladstone, et on la garnit. On +inspecta le fleuve, en amont et en aval: personne! + +Vingt minutes plus tard, on put voir trois formes humaines, escortées +par un chien piteux, se glisser furtivement hors du garage de canots du +«Cygne» pour gagner la station du chemin de fer, revêtues du costume +ci-après, aussi incorrect qu’inélégant: + +Bottines de cuir noir, sales; complet de flanelle canotier, très sale; +chapeau mou brun, fort usagé; imperméable, très mouillé; parapluie. + +Nous avions trompé le garagiste de Pangbourne. Nous n’avions pas eu le +front de lui avouer que nous fuyions la pluie. Nous avions laissé le +canot, avec tout son contenu, sous sa garde, avec l’ordre de +nous le tenir prêt pour le lendemain matin neuf heures. Si, +ajoutâmes-nous,--_si_ par hasard il survenait un événement imprévu, +empêchant notre retour, nous écririons. + +Dès sept heures, nous étions à Londres. Un cab nous mena droit au +restaurant ci-dessus mentionné; nous y prîmes un léger repas, y +laissâmes Montmorency en même temps que des instructions pour qu’on nous +tînt prêt un souper à dix heures et demie, et poursuivîmes notre chemin +vers Leicester Square. + +Nous attirâmes beaucoup l’attention, à l’Alhambra. Lorsque nous nous +présentâmes au guichet, on nous enjoignit rudement de faire le tour par +Castle Street, en nous avertissant que nous étions en retard d’une +demi-heure. + +Nous eûmes quelque peine à convaincre le receveur que nous m’étions +_pas_ «les illustres acrobates des Monts Himalaya», mais il finit par +accepter notre argent et nous laissa entrer. + +A l’intérieur, notre succès fut encore plus considérable. Les regards +admiratifs suivaient tout autour de la salle nos mines congrument +bronzées et nos tenues pittoresques. Nous étions le point de mire de +tous les yeux. + +Ce fut un moment glorieux pour nous trois. + +Nous nous retirâmes dès la fin du premier ballet, pour regagner le +restaurant, où notre souper nous attendait. + +Je reconnais volontiers que je pris plaisir à ce souper. Dix jours +durant, nous n’avions eu somme vécu de rien autre que de viande froide, +gâteaux, pain et confitures. Régime frugal et nutritif, mais par trop +monotone, et le parfum du bourgogne, le fumet des sauces françaises, +l’aspect des serviettes propres et des longs pains viennois frappèrent +en visiteurs bienvenus à la porte de notre for intérieur. + +Nous bâfrâmes tout d’abord en silence, après quoi un temps vint où, au +lieu de nous tenir bien droits sur nos sièges, nous nous laissâmes aller +en arrière pour jouer plus négligemment du couteau et de la +fourchette,--les jambes s’allongèrent sous la table, on laissa choir les +serviettes sans les ramasser, et on prit le loisir d’examiner d’un œil +plus critique le plafond enfumé,--on reposa les verres à bout de bras +sur la table, et on se sentit béats, pensifs et bienveillants. + +Alors Harris, qui était assis près de la fenêtre, écarta le rideau et +regarda dans la rue. + +Elle reluisait vaguement, toute mouillée, les réverbères clignotaient +sous les rafales, la pluie s’éclaboussait sans arrêt dans les flaques et +dégoulinait dans les gouttières engorgées. De rares passants trempés se +hâtaient, cramponnés à leurs parapluies ruisselants, et les femmes +retenaient leurs jupes à pleines mains. + +--Allons, dit Harris en allongeant le bras vers sa coupe de champagne, +nous avons fait une charmante excursion, et j’en rends grâces au vieux +père Tamise,--mais nous avons sagement fait d’en profiter lorsqu’il +était temps. Je bois à la santé des trois copains délivrés du canot! + +Et Montmorency, se dressant jusqu’à la fenêtre sur ses pattes de +derrière, regarda dans la rue, et lançant un bref aboiement, se joignit +résolument à notre toste. + + +FIN + + + + + CE LIVRE + A ÉTÉ RÉIMPRIMÉ + LE 15 MAI 1924 + PAR LA SOCIÉTÉ + PARISIENNE + D’IMPRIMERIE + + + + +Quelques livres de _la Sirène_ + + +MARCELINE DESBORDES: LETTRES A PROSPER VALMORE, publiées intégralement +pour la première fois par BOYER D’AGEN. Deux forts volumes in-8 raisin, +sur beau papier, de 350 pages chacun, tirés à 1.500 exemplaires +numérotés. Les 2 volumes. 50 fr. + +ANDRÉ CHÉNIER: BUCOLIQUES. Un beau vol. in-8 couronne, décoré d’après +les peintures de vases grecs et tiré en bistre et noir (_Rat de +Bibliothèque_). 15 fr. + +ALOYSIUS BERTRAND: LE KEEPSAKE FANTASTIQUE. Inédits de l’auteur de +_Gaspard de la Nuit_. (Poésies, nouvelles, comédies et lettres). Un beau +vol. in-8 couronne, orné de bois et de lithographies romantiques +(_Collection romantique_, nº 2). 20 fr. + +PAUL LAFFITTE: JÉROBOAM ou la finance sans méningite. Un volume in-8 +raisin (9e édition). 6 fr. + +JAMES JOYCE: DEDALUS. Roman traduit de l’anglais par LUDMILA SAVITZKY. +Un beau volume in-8 raisin de 320 pages (5e édition). 10 fr. 75 + +BERTRAND GUÉGAN: LA FLEUR DE LA CUISINE FRANÇAISE, _recueil des +meilleures recettes_ des grands cuisiniers français du XIIIe siècle à +nos jours. (Ouvrage en 2 volumes, _couronné par l’Académie Française_). + +TOME 1: LA CUISINE ANCIENNE (1200 à 1800). Un beau volume illustré 17 × +25 de 350 pages (9e édit.). 15 fr. + +TOME 2: LA CUISINE MODERNE (1800 à 1923). Un beau volume illustré 17 × +25 de 620 pages (9e édit.). 25 fr. + +LES MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA DE SEINGALT. Édition intégrale, annotée +et illustrée en 12 beaux volumes (_Demander le prospectus spécial_). + + +Dépositaire général de _la Sirène_: G. Crès et Cie, éditeurs, 21, rue +Hautefeuille, Paris VIe. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76253 *** diff --git a/76253-h/76253-h.htm b/76253-h/76253-h.htm new file mode 100644 index 0000000..234595d --- /dev/null +++ b/76253-h/76253-h.htm @@ -0,0 +1,10189 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Trois hommes dans un bateau | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0; clear: right; } +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.cc { text-align: center; text-indent: 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em, .rm { font-style: normal; } +.g { letter-spacing: .1em; } + +span.fl { float: right; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +.d { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; margin: -1em 0 2em 0; + font-style: italic; } +p.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } +.left15 { margin-left: 1.5em; } +.left3 { margin-left: 3em; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.ugap { margin-top: 1em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76253 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">JEROME K. JEROME</p> + +<h1>TROIS HOMMES<br> +DANS UN BATEAU</h1> + +<p class="c"><span class="small">ROMAN TRADUIT DE L’ANGLAIS</span><br> +<span class="large g">PAR THÉO VARLET</span></p> + + +<p class="c gap">AUX ÉDITIONS DE<br> +<span class="g">LA SIRÈNE</span><br> +PARIS</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c i top4em small">Tous droits de reproduction réservés.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre Premier</h2> + +<p class="d">Trois valétudinaires. Les maux de George et de +Harris. Atteint de <span class="rm">107</span> maladies mortelles. Remèdes +efficaces. Pour guérir les affections du +foie chez les enfants. D’un commun accord +nous nous jugeons surmenés, et en grand besoin +de repos. Une semaine sur l’onde amère ? +George propose la Tamise. Opposition de Montmorency. +Le projet de George l’emporte à une +majorité de trois contre un.</p> + + +<p>Nous étions quatre : George, William-Samuel +Harris, moi et Montmorency. Installés dans +mon appartement, nous fumions en causant +de notre triste état — je dis triste au point de +vue médical, cela va de soi.</p> + +<p>Nous avions tous, à notre inquiétude croissante, +la sensation d’être usés. Harris nous raconta +qu’il était sujet par moments à de singuliers +vertiges qui lui faisaient perdre toute conscience +de ses actes. Puis George dit que lui aussi avait +des accès de vertige et ne savait plus ce qu’il +faisait. Quant à moi, c’était mon foie qui n’allait +pas, à cause que je venais justement de lire, à +propos de pilules brevetées pour le foie, une +réclame où se trouvaient énumérés les divers +symptômes permettant de reconnaître que l’on +a le foie détraqué. Je les avais tous.</p> + +<p>C’est un fait des plus bizarres, mais je ne puis +lire une réclame de médicament breveté, sans +être amené à la conclusion que je souffre précisément +du mal en question, sous sa forme la plus +grave. A chaque fois, le diagnostic me paraît +correspondre exactement à ce que je ressens +depuis toujours.</p> + +<p>Je me rappelle être allé une fois au British +Museum pour me documenter sur le traitement +d’une légère indisposition que j’éprouvais, — la +fièvre des foins, je pense. On m’apporta le +bouquin, et je lus tout ce qui concernait le +sujet ; et alors, dans un moment de distraction, je +tournai machinalement les pages et me mis, sans +m’en apercevoir, à étudier toutes les maladies, +l’une après l’autre. Je ne sais plus dans laquelle +je me plongeai en premier lieu, — quelque terrible +fléau dévastateur, en tout cas, — mais avant +même d’être arrivé à moitié de l’énumération des +« symptômes préliminaires », j’étais persuadé +mordicus que j’en étais bel et bien atteint.</p> + +<p>Je restai tout d’abord pétrifié d’horreur ; puis, +dans l’abandon du désespoir, je me remis à +tourner les pages. J’arrivai au Typhus, — lus les +symptômes, — découvris que j’avais le Typhus, +que je devais l’avoir depuis des mois sans m’en +douter, — me demandai ce que j’avais bien +encore ; rencontrai la danse de Saint-Guy, — découvris, +comme je m’y attendais, que je +l’avais également ; — et, de plus en plus intéressé +par mon cas, résolus d’en avoir le cœur net, et +repris dès le début, en suivant l’ordre alphabétique, — lus +la Fièvre<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, et appris que je l’avais +déjà contractée, et que la période aiguë commencerait +dans une quinzaine environ. Le Mal de +Bright, je l’avais, mais ce me fut un réel soulagement +de voir que je l’avais seulement sous une +forme atténuée et que, à cet égard, je pouvais +vivre des années. Le Choléra, je l’avais, avec des +complications graves ; et la Diphtérie, j’avais +dû l’avoir dès ma naissance. Je piochai consciencieusement +les 26 lettres, d’un bout à l’autre, et +la seule maladie que je n’avais pas, en définitive, +était l’Épanchement de synovie.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en">Ague</span>.</p> +</div> +<p>Cela m’offusqua un peu tout d’abord ; j’y voyais +une sorte d’injustice. Pourquoi n’avais-je pas +l’Épanchement de synovie ? Pourquoi cette +réserve jalouse ? Au bout d’un moment, toutefois, +des sentiments moins exclusifs prévalurent en +moi. Je considérai que j’avais toutes les autres +maladies connues de la pharmacologie, et me +relâchant un peu de mon égoïsme, je me résignai +à me passer de l’Épanchement de synovie. La +Goutte, sous sa forme la plus maligne, paraît-il, +s’était emparée de moi à mon insu ; et la Zymosis, +j’en avais sans aucun doute été atteint dès l’enfance. +La Zymosis était la dernière maladie, et +je conclus que le reste du bouquin ne pouvait +m’intéresser.</p> + +<p>Je restai perdu dans mes réflexions. Quel sujet +intéressant je devais faire, au point de vue +médical, quelle acquisition je serais pour une +faculté ! Les étudiants n’auraient plus besoin de +« courir les hôpitaux », avec moi ! J’étais un +hôpital, à moi seul ! Il leur suffirait uniquement +de faire le tour de ma personne, et après cela, ils +recevraient leur diplôme.</p> + +<p>Je me demandai alors combien de temps, il me +restait à vivre. Je m’efforçai de m’examiner. Je +me tâtai le pouls. Il me fut impossible, au premier +abord, de le percevoir. Puis, tout d’un coup, +il parut se déclancher. Je tirai ma montre et chronométrai +mes pulsations. J’en trouvai 147 à la +minute. Je m’efforçai de tâter mon cœur. Rien ! Il +avait cessé de battre. J’ai par la suite été induit +à croire qu’il devait se trouver quand même à sa +place, et qu’il devait battre, mais je n’en répondrais +pas. Je me tapotai sur tout le devant du +corps, depuis ce que j’appelle ma taille jusqu’à +ma tête, et je poussai un peu au-delà de chaque +côté, et je remontai un rien dans le dos. Mais +je fus incapable de sentir ni d’entendre quoi +que ce fût. Je voulus me regarder la langue. Je la +tirai aussi loin que possible, et fermant un œil, +m’efforçai de l’examiner avec l’autre. Je n’en pus +voir le bout, et tout ce que j’y gagnai fut une +certitude plus complète que j’avais la scarlatine.</p> + +<p>J’étais entré dans cette salle de lecture heureux +et bien portant. Ce fut à l’état de misérable loque +humaine que j’en sortis.</p> + +<p>J’allai trouver mon médecin. C’est un vieux +copain à moi, qui me tâte le pouls, me fait montrer +la langue, et me parle de la pluie et du beau +temps, le tout pour rien, lorsque je me figure +être malade ; je crus donc lui rendre un véritable +service en allant le trouver alors. « Ce qu’il faut +à un docteur, me disais-je, c’est de la pratique. Il +aura : moi. Il retirera plus de pratique de ma +personne que de dix-sept cents de ces patients +vulgaires, nantis chacun d’une ou deux maladies +au plus. »</p> + +<p>Je me présentai donc à lui, tout fier, et à sa +question :</p> + +<p>— Hé bien, qu’est-ce que vous avez ?</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p>— Je ne vous ferai pas perdre votre temps, +cher ami, en vous exposant ce que <i>j’ai</i>. La vie est +courte, et vous pourriez bien trépasser avant que +je sois au bout. Mais je vous dirai ce que je n’ai +<i>pas</i>. Je n’ai pas l’Épanchement de synovie. Pourquoi +je n’ai pas l’Épanchement de synovie, il +m’est impossible de vous le dire ; mais le fait est +que je ne l’ai pas. Tout le reste, sans exception, je +l’ai.</p> + +<p>Et je lui exposai en détail comment j’avais été +amené à cette découverte.</p> + +<p>Il me fit déshabiller, et m’ausculta du haut en +bas, et m’agrippa le poignet, et puis me donna +un coup sec sur la poitrine alors que je ne m’y +attendais pas, — un vrai coup de traître, pour +tout dire, — et aussitôt après m’y appliqua son +oreille. Puis il s’assit et rédigea une ordonnance, +qu’il plia en quatre avant de me la donner. Je la +mis dans ma poche et sortis.</p> + +<p>Je ne l’ouvris pas. Je la portai au pharmacien +le plus voisin et la lui présentai. L’homme la lut, +et me la restitua.</p> + +<p>Il ne tenait pas cela, dit-il.</p> + +<p>Je répliquai :</p> + +<p>— Vous êtes pharmacien ?</p> + +<p>Il reprit :</p> + +<p>— Je suis pharmacien. Si j’étais un magasin +coopératif et une pension de famille combinés, je +pourrais vous satisfaire. Désolé de n’être que +pharmacien.</p> + +<p>Je lus l’ordonnance. Elle portait :</p> + +<blockquote> +<p>« 1 livre de bifteck, plus</p> + +<p>« 1 pinte de bière forte</p> + +<p class="left3">« toutes les 6 heures.</p> + +<p>« 1 promenade de 10 milles chaque matin.</p> + +<p>« 1 lit à 11 heures précises, chaque soir.</p> + +<p>« Et ne vous bourrez pas la cervelle de choses +que vous ne comprenez pas. »</p> +</blockquote> + +<p>Je suivis la prescription, avec ce résultat heureux — pour +moi, s’entend, — de me conserver +la vie, qui dure encore.</p> + +<p>Mais revenons à la réclame des pilules pour le +foie. J’avais, dans le cas présent, sans erreur +possible, les symptômes, dont le principal est +« une complète aversion pour tout genre de travail ».</p> + +<p>Ce que je souffre dans cet ordre d’idées, il n’y +a de mots dans aucune langue pour l’exprimer. +Dès ma plus tendre enfance, ce m’était un vrai +martyre. Jeune adolescent, cette maladie ne me +laissa pas un seul jour de trêve. On ignorait alors +que c’était mon foie. La science médicale était +beaucoup moins avancée qu’aujourd’hui, et on +attribuait la chose à la paresse.</p> + +<p>— Allons, diantre de petit fainéant, me disait-on, +ne ferez-vous donc jamais rien pour gagner +votre vie ?</p> + +<p>Comme de juste, on ne savait pas que j’étais +malade. Et on ne me donnait pas de pilules : on +m’administrait des taloches sur le crâne. Et, tout +singulier que cela paraisse, ces taloches sur le +crâne me guérissaient souvent — pour une heure. +Telle de ces taloches agit sur mon foie, et m’inspira +le désir de marcher droit sur-le-champ et +d’exécuter sans barguigner ce qu’on m’ordonnait, +bien mieux que ne fait aujourd’hui toute +une boîte de pilules.</p> + +<p>On sait qu’il en va souvent de même : — ces +simples remèdes vieux-jeu sont parfois plus efficaces +que toutes les drogues d’apothicaire.</p> + +<p>Nous passâmes une demi-heure à nous décrire +nos maladies réciproques. Je racontai à George +et à William Harris ce que j’éprouvais le matin +au saut du lit, et William Harris nous raconta +ce qu’il éprouvait à l’heure du coucher ; et George +se livra, sur la carpette du foyer, à une pantomime +ingénieuse et frappante pour nous faire +comprendre ce qu’il éprouvait la nuit.</p> + +<p>George se figure qu’il est malade ; mais ce n’a +jamais été chez lui que de l’imagination, comme +bien on pense.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Mme Poppets vint frapper +à la porte et demanda si nous étions prêts à +souper. Tout en échangeant un sourire amer, +nous répondîmes qu’après tout nous allions essayer +d’avaler quelques bouchées. Harris ajouta +qu’un petit quelque chose dans l’estomac empêchait +souvent de tomber malade ; et Mme Poppets +nous ayant apporté le plateau, nous nous mîmes +à table, pour chipoter un peu de rumsteak aux +oignons et de la tarte à la rhubarbe.</p> + +<p>Je devais être, à cette époque, des plus débilités, +car, il m’en souvient, une demi-heure à +peine s’était écoulée que je ne me souciais plus +de manger le moins du monde, — phénomène +insolite chez moi, — et je ne pris pas de fromage.</p> + +<p>En ayant fini avec ce devoir, nous remplîmes +nos verres, allumâmes nos pipes, et reprîmes +notre discussion sur l’état de nos santés. De quoi +nous souffrions, en réalité, aucun de nous n’aurait +pu le dire au juste ; mais l’opinion unanime +fut que le mal — d’une nature ou d’une autre — était +dû au surmenage.</p> + +<p>— C’est de repos que nous avons besoin, dit +Harris.</p> + +<p>— De repos et d’un renouvellement complet, +dit George. Une tension du cerveau excessive a +entraîné chez nous une dépression générale de +l’organisme. Le changement de milieu, la suppression +de toute cause de souci, rétabliront +l’équilibre psychique.</p> + +<p>George possède un cousin qui s’inscrit à l’ordinaire +sur les registres d’hôtel comme étudiant +en médecine ; aussi notre ami semble tenir tout +naturellement de famille sa façon doctorale d’exposer +les choses.</p> + +<p>Je me rangeai à l’avis de George, et proposai +de nous mettre en quête d’un coin bien suranné, +à l’écart de la foule démente, et d’y rêver au +passé toute une radieuse huitaine parmi ses +rues endormies, — quelque petit trou désuet, +conservé par les fées, à l’abri du tourbillon du +monde, quelque trou d’aigle anachroniquement +perché sur les falaises du Temps, du haut desquelles +on entend à peine, atténué par la distance, +l’assaut des vagues du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Harris déclara qu’à son avis ce serait crevant. +Il connaissait trop le genre de patelin que je +voulais dire : où un chacun va se coucher dès +huit heures, où il est impossible de se procurer +un journal de courses, et où il faut faire une +promenade de dix milles pour avoir son tabac +favori.</p> + +<p>— Non, dit Harris, si vous tenez au repos et au +changement, rien qui vaille un voyage en mer.</p> + +<p>Je m’opposai résolument au voyage en mer. Le +voyage en mer vous profite quand vous vous en +payez durant une couple de mois, mais pour une +semaine, il ne vaut rien.</p> + +<p>Vous partez le lundi avec l’idée bien arrêtée +que vous allez vous divertir. Vous envoyez des +adieux protecteurs aux amis du quai, allumez +votre plus grosse pipe, et arpentez le pont, aussi +crâne que si vous étiez le capitaine Cook, sir +Francis Drake et Christophe Colomb réunis. Le +mardi, vous préféreriez être ailleurs. Le mercredi, +le jeudi et le vendredi, vous souhaitez être mort. +Le samedi, vous êtes en état d’avaler quelques +gouttes de consommé, de vous asseoir sur le pont, +et de répondre avec un pâle sourire aux gens +compatissants qui vous demandent des nouvelles +de votre santé. Le dimanche, vous recommencez +à vous promener et à absorber des nourritures +solides. Et le lundi matin, lorsque, valise et +parapluie à la main, vous vous tenez à la coupée +prêt à débarquer, vous êtes pris du plus bel +amour pour la navigation.</p> + +<p>Ceci me rappelle mon beau-frère, qui était allé +faire un voyage en mer, pour sa santé. Il prit un +aller et retour de cabine Londres-Liverpool ; et, +arrivé à Liverpool, il n’avait plus qu’un désir, +c’était de revendre son retour.</p> + +<p>Ce billet fit le tour de la ville, offert à un prix +terriblement réduit, paraît-il ; et il fut finalement +cédé pour dix-huit pence à un jeune homme +de mine bilieuse, à qui son médecin venait justement +d’ordonner l’air de la mer, et de l’exercice.</p> + +<p>— L’air de la mer ! dit mon beau-frère, en lui +mettant affectueusement le billet dans la main ; +ma foi, vous en prendrez là pour votre vie +entière ; et de l’exercice !… vrai, vous prendrez +plus d’exercice, en restant assis sur ce bateau, que +sur la terre ferme, en faisant des sauts périlleux.</p> + +<p>Quant à lui — mon beau-frère — il s’en +retourna par le train. Le chemin de fer du Nord-Ouest, +à son dire, était suffisamment hygiénique +pour lui.</p> + +<p>Une autre de mes connaissances entreprit un +voyage d’une semaine au long des côtes. Avant +le départ, le maître-d’hôtel vint demander au +voyageur s’il aimait mieux payer ses repas au +fur et à mesure, ou s’arranger à forfait d’avance +pour la série entière.</p> + +<p>Le maître-d’hôtel lui vanta cette dernière combinaison +comme beaucoup plus économique. Il dit +qu’il lui ferait la semaine complète à deux livres +cinq shillings. Il dit qu’au petit déjeuner il y +avait du poisson, suivi d’un rôti. Le déjeuner était +servi à une heure, et comprenait quatre plats. +Le dîner, à six : potage, poisson, entrée, plat de +viande, volaille, salade, entremets, fromage et +dessert. Plus un léger souper froid à dix heures.</p> + +<p>Mon ami crut devoir s’en tenir au système des +deux livres cinq shillings (il est gros mangeur) et +il l’adopta.</p> + +<p>On servit le déjeuner juste au large de Sheerness. +Il se sentait moins d’appétit qu’il ne l’aurait +imaginé, aussi se contenta-t-il d’une tranche +de bouilli et de quelques fraises à la crème. Il +fut très méditatif tout l’après-midi. Tantôt il +lui semblait n’avoir rien mangé que du bouilli +depuis des semaines ; et d’autres fois il se figurait +avoir vécu de fraises à la crème pendant des années.</p> + +<p>Pas plus le bœuf que les fraises à la crème +ne semblaient satisfaits, d’ailleurs, — on les eût +dits en révolte.</p> + +<p>A six heures, on vint l’avertir que le dîner +était servi. Cette annonce n’éveilla en lui aucun +enthousiasme, mais il considéra qu’il lui fallait +venir à bout de ses deux livres cinq shillings, et, +se cramponnant à des cordages et autres objets, il +descendit au restaurant. Une agréable odeur +d’oignons et de jambon fumant, combinée à celle +du poisson frit et des légumes, l’accueillit au +bas de l’escalier ; et alors le maître-d’hôtel +apparut avec un sourire onctueux, et demanda :</p> + +<p>— Que puis-je apporter à monsieur ?</p> + +<p>— Emportez-moi hors d’ici, répliqua-t-il, défaillant.</p> + +<p>On l’emmena dare-dare en haut, et on le cala, +penché sur la lisse de tribord, où on le laissa.</p> + +<p>Durant les quatre jours qui suivirent, il se mit +à un régime simple et inoffensif : biscuits d’officiers +légers (légers s’appliquant aux biscuits, +non aux officiers) et limonade gazeuse ; mais, +le samedi arrivé, il se remonta un peu, et se mit +au thé léger et aux rôties sans beurre ; et le +lundi, il se gorgeait de bouillon de poulet. Il +quitta le bateau le mardi, et ce fut d’un regard +plein de regrets qu’il le vit s’éloigner du débarcadère.</p> + +<p>— Le voilà qui s’en va, pensa-t-il, il s’en va, +emportant à son bord pour deux livres de nourriture +qui est à moi, et que je n’ai pas eue.</p> + +<p>Il affirme, toutefois, que s’il avait disposé +d’une journée de plus, il en aurait pris pour son +argent.</p> + +<p>Je m’opposai donc au voyage en mer. Non pas, +comme je leur expliquai, à cause de moi. Je +n’étais jamais indisposé. Mais je craignais pour +George. George affirma qu’il se porterait parfaitement, +et qu’il aimait beaucoup la mer, mais +que à son avis, Harris et moi ferions mieux de +n’y pas songer, car il était assuré que nous serions +tous les deux malades. Harris déclara que, +pour lui, ç’avait toujours été un mystère de savoir +comment s’y prenaient les gens qui étaient +malades en mer : — Ils devaient le faire exprès, +par pose ; — lui-même avait bien souvent désiré +l’être, mais il n’y était jamais parvenu.</p> + +<p>Puis il nous conta des anecdotes. Comment il +avait fait la traversée du Pas-de-Calais un jour où +la mer était démontée au point qu’on avait dû +amarrer les passagers dans leurs couchettes et +comment lui et le capitaine étaient les deux +seuls êtres vivants qui ne furent pas malades. +Parfois, c’était lui et le second qui n’étaient +pas malades, mais c’était toujours lui et un +autre. Quand ce n’était pas lui et un autre, +c’était lui tout seul.</p> + +<p>C’est un fait à remarquer : personne n’a jamais +le mal de mer, — à terre. En mer, vous rencontrez +des tas de gens très malades pour de bon, +par cargaisons entières ; mais je n’ai pas encore +jusqu’ici trouvé un homme, à terre, qui ait jamais +su le moins du monde ce que c’était d’avoir le mal +de mer. Où ces myriades de matelots d’eau +douce qui encombrent chaque bateau peuvent +bien se cacher quand ils sont à terre, c’est pour +moi un problème.</p> + +<p>Si beaucoup ressemblent au confrère que j’ai +vu un jour sur le bateau de Yarmouth, l’apparente +énigme est plus facile à résoudre. Nous +venions juste de dépasser le môle de Southend, +et il était penché à un sabord, dans une position +très dangereuse. J’allai à lui dans l’intention de +le sauver.</p> + +<p>— Hé là ! rentrez-vous donc un peu, dis-je en +le tirant par l’épaule. Vous allez tomber à l’eau.</p> + +<p>— Oh mon Dieu ! c’est tout ce que je souhaite ! +fut la seule réponse que je pus tirer de +lui ; et je dus l’abandonner à son sort.</p> + +<p>Trois semaines plus tard, je le retrouvai dans +la salle de café d’un hôtel de Bath. Il parlait de +ses voyages, et décrivait avec enthousiasme son +amour de la mer.</p> + +<p>— Le pied marin ! s’exclama-t-il, en réponse +à un jeune homme qui le questionnait avec +envie. Ma foi, je me suis senti légèrement indisposé, +une seule fois, je l’avoue. En doublant le +cap Horn. Le navire fit naufrage le lendemain.</p> + +<p>Je dis :</p> + +<p>— N’étiez-vous pas un peu ému devant le +môle de Southend, un jour, et ne souhaitiez-vous +pas tomber à l’eau ?</p> + +<p>— Le môle de Southend ! répondit-il, d’un air +tout étonné.</p> + +<p>— Oui ; en allant à Yarmouth, il y a eu vendredi +trois semaines.</p> + +<p>— Oh ! ah !… oui, répondit-il, avec un sourire ; +je me souviens à présent. J’avais un fort mal +de tête, cet après-midi-là. A cause des pickles, +sans doute. Les plus abominables pickles que +j’aie jamais goûtés sur un bateau qui se respecte. +En avez-vous pris ?</p> + +<p>Pour mon compte personnel, j’ai découvert +un excellent préventif contre le mal de mer : +c’est de se balancer. Vous vous tenez au centre du +pont, et quand le bateau roule ou tangue, vous +penchez le corps par ci ou par là, de façon à rester +toujours vertical. Quand le bateau relève la +proue, vous vous inclinez en avant, jusqu’à ce +que le pont touche presque à votre nez ; quand +c’est l’extrémité postérieure qui monte, vous +vous inclinez en arrière. Cela va très bien pendant +une heure ou deux ; mais on ne peut se balancer +toute une semaine.</p> + +<p>George proposa :</p> + +<p>— Si nous remontions la Tamise ?</p> + +<p>Nous aurions air pur, exercice et repos ; le +perpétuel changement de décor occuperait nos +esprits (y inclus ce qu’en possédait Harris) ; et +l’exercice violent nous donnerait bon appétit et +bon sommeil.</p> + +<p>Au dire de Harris, George devait éviter tout ce +qui était susceptible de contribuer à le faire +dormir plus qu’à son ordinaire, car cela deviendrait +dangereux. Il ne voyait pas très bien comment +George pourrait arriver à dormir plus +qu’il ne faisait déjà, vu que les jours comportaient +seulement vingt-quatre heures été comme +hiver ; mais, à son avis, s’il dormait en effet davantage, +être mort lui reviendrait au même, et +lui économiserait d’ailleurs sa pension et son logement.</p> + +<p>A part cela, conclut Harris, la Tamise lui convenait +« comme un T »<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Je ne connais pas +de T (en dehors du thé à six pence, comprenant +tartines beurrées et cake à volonté, ce qui n’est +pas cher, pour le prix, si vous n’avez pas dîné). +Ledit T, néanmoins, paraît convenir à chacun, +et cela lui fait grand honneur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">To suit to a T</i> : expression familière. Le jeu de +mots sur <i>T</i> (prononcer tî) et <i lang="en" xml:lang="en">tea</i> peut passer en français : +<i>T</i>… <i>thé</i>.</p> +</div> +<p>A moi aussi donc, la Tamise me convenait +« comme un T », et Harris et moi déclarâmes +l’idée de George excellente ; et notre façon de +nous exprimer impliquait une certaine surprise +de voir George devenu tout à coup si intelligent.</p> + +<p>Le seul qui ne fût pas emballé par la proposition +était Montmorency. Montmorency ne se +souciait guère de la Tamise.</p> + +<p>— Cela va très bien pour vous, les amis, dit-il ; +vous l’aimez, mais moi pas. Je n’y vois rien +d’intéressant. Le paysage n’est pas dans mon +genre, et je ne fume pas. Si j’aperçois un rat, +vous refusez d’atterrir, et si je tente de dormir, +vous faites aussitôt des bêtises avec le bateau, +et me flanquez à l’eau. Tout cela, si vous voulez +savoir, pour moi, c’est de la plus parfaite ineptie.</p> + +<p>Mais nous étions trois contre un, et la proposition +l’emporta.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre II</h2> + +<p class="d">Projets discutés. Les plaisirs du « camping », par +nuits sereines. Ditto, sous la pluie. Compromis +adopté. Montmorency, ses premières impressions. +Nos craintes qu’il ne soit trop parfait +pour ce monde, craintes ensuite rejetées comme +non fondées. Séance ajournée.</p> + + +<p>Nous prîmes la carte, pour faire nos plans.</p> + +<p>Nous convînmes de partir le samedi suivant, +de Kingston. Harris et moi irions dès +le matin chercher le canot pour le conduire à +Chertsey, et George, qui ne pouvait sortir de la +Cité avant l’après-midi (George va faire la sieste +dans une banque de 10 à 4 chaque jour, excepté +le samedi, où l’on l’éveille et l’on le met dehors +dès 2 heures) nous y retrouverait.</p> + +<p>Devions-nous camper dehors ou coucher à l’auberge ?</p> + +<p>George et moi étions pour le « camping », si +pittoresque, si plein de liberté et d’allure patriarcale !</p> + +<p>Avec lenteur le souvenir vermeil du couchant +s’évanouit au sein des nuages gris et mornes. +Silencieux comme des enfants tristes, les oiseaux +ont cessé leur ramage, et seuls, le cri plaintif de la +poule de bruyère et le rauque croassement de la +corneille troublent le silence apeuré qui plane sur +le lit du fleuve, où s’exhale le dernier soupir du +jour qui se meurt.</p> + +<p>Des sombres bois de chaque rive l’armée fantomale +de la Nuit, les ombres grises s’avancent à +pas muets, pourchassant les dernières lueurs attardées, +effleurent à pas silencieux et invisibles +les roseaux ondulants et les buissons qui soupirent ; +la Nuit, sur son trône ténébreux, déploie +ses noires ailes au-dessus du monde obscurci, et, +du haut de son palais-fantôme qu’illuminent les +pâles étoiles, elle règne dans la tranquillité.</p> + +<p>Alors nous amenons notre frêle esquif dans +quelque anse paisible, on dresse la tente, on fait +cuire et on mange le frugal souper. Puis les +grosses pipes sont bourrées et allumées, et d’aimables +bavardages s’échangent à mi-voix, harmonieusement. +Dans les intervalles de nos causeries, +cependant, le fleuve, jouant à l’entour du +bateau murmure ses vieux contes et ses secrets +intimes, module tout bas l’antique chanson puérile +que depuis tant de mille et de mille ans il +module — qu’il modulera tant de mille ans à +venir, avant que sa voix ne vieillisse et ne se +casse, — un chant que nous, qui avons appris à +aimer son charmant visage, qui nous sommes si +souvent plongés dans son sein fluide, croyons +parfois saisir, mais sans pouvoir exprimer en +paroles l’histoire que nous venons d’entendre.</p> + +<p>Et nous restons là, sur son bord, tandis que +la lune, qui l’aime elle aussi, se penche pour le +baiser d’un baiser sororal, et l’enlace étroitement +de ses bras argentins. Et nous regardons ses +ondes couler sans arrêt, chantonnant et chuchotant, +à la rencontre de leur roi, la mer, — tant +que nos voix se réduisent au silence, et les pipes +s’éteignent, — tant que nous, banals et quelconques +jeunes gens, nous sentons étrangement +pleins de pensées, mi-douces, mi-mélancoliques, +sans désir ni besoin de parler, — tant que, avec +un rire, et secouant les cendres de nos pipes épuisées, +nous nous souhaitons bonne nuit, et, bercés +par le clapotis des flots et le bruissement des +ramures, nous nous endormons sous la paix vaste +des étoiles, et rêvons que la terre est redevenue +jeune, — jeune et aimable comme elle l’était avant +que les siècles de la hâte et du souci eussent ridé +son beau visage, avant que les péchés et les folies +de ses enfants eussent vieilli son cœur aimant, — aimable +comme elle l’était dans ces jours révolus +où, jeune mère, elle nous vivifiait de son sein profond, — avant +que les maux de la civilisation factice +nous eussent détournés de ses tendres bras, — avant +que les ricanements venimeux de l’artificialité +nous eussent fait honte de la simple vie +que nous menions avec elle, de la simple et majestueuse +demeure où l’humanité naquit, il y a tant +de milliers d’années.</p> + +<p>Harris demanda :</p> + +<p>— Comment faites-vous quand il pleut ?</p> + +<p>Impossible jamais d’élever Harris. Il n’y a en +Harris pas la moindre poésie, — pas trace de folle +aspiration vers l’impossible. Jamais Harris ne +« pleure sans savoir pourquoi ». Si les yeux de +Harris s’emplissent de larmes, soyez sûr que +c’est pour avoir mangé des oignons crus, ou +pour avoir mis trop de Worcester-sauce sur son +rosbif.</p> + +<p>Si, attardé le soir au bord de la mer avec Harris +vous vous avisiez de lui dire :</p> + +<p>— Chut ! n’entendez-vous pas ? On dirait les +sirènes qui chantent dans le creux des vagues ; +ou les âmes en peine lamentant des nénies pour +les cadavres blanchis que retiennent les algues.</p> + +<p>Harris vous prendrait par le bras, et dirait :</p> + +<p>— Je vois ce que c’est mon vieux ; vous avez +pris froid. Allons venez avec moi. Je sais un +établissement par ici tourné le coin, où vous +pourrez boire un coup du meilleur whisky +d’Écosse que vous ayez jamais goûté. Cela vous +remettra en un rien de temps.</p> + +<p>Harris connaît toujours un établissement tourné +le coin, où vous pouvez avoir quelque chose de +remarquable dans la catégorie boisson. Je suis +persuadé que si vous le rencontriez en paradis +(à supposer la vraisemblance du fait), ses premiers +mots, à votre vue, seraient :</p> + +<p>— Quelle chance de vous rencontrer ici, vieux +camarade ! J’ai découvert un établissement épatant, +tourné le coin, où on vous servira un vrai +nectar, je ne vous dis que ça.</p> + +<p>Dans le cas actuel, toutefois, en ce qui regardait +le camping, sa façon pratique d’envisager les choses +arriva fort à point. Le camping par temps pluvieux +n’a rien d’agréable.</p> + +<p>C’est le soir. Vous êtes transpercé, il y a deux +bons pouces d’eau dans la cale, et toutes les choses +sont mouillées dans le bateau. Vous trouvez +sur la rive un endroit un peu moins fangeux que +le reste, et vous atterrissez pour déployer la tente +et vous vous mettez à deux pour entreprendre de +l’assujettir.</p> + +<p>La toile est imbibée d’eau ; elle pèse ; et elle +claque au vent, retombe sur vous, s’entortille +autour de votre tête : c’est à devenir enragé. +Cependant, la pluie ne cesse de tomber à flots. +Ce n’est déjà pas commode de dresser une tente +par temps sec ; s’il pleut, cela devient un +travail d’Hercule. Au lieu de vous aider, il vous +semble que votre collaborateur ne fait que des bêtises. +A peine avez-vous proprement assujetti votre +côté, le voilà qui hale du sien, et dérange tout.</p> + +<p>— Hé ! qu’est-ce que vous faites-là ? criez-vous.</p> + +<p>— Mais non ! c’est vous ! renvoie-t-il ; larguez +donc un peu.</p> + +<p>— Pas si fort ; vous avez tout détraqué, +espèce d’animal ! hurlez-vous.</p> + +<p>— Non, ce n’est pas moi, lance-t-il à son tour ; +mollissez votre côté !</p> + +<p>— Je vous dis que vous avez tout détraqué ! +rugissez-vous, avec bonne envie de lui tomber +dessus ; et vous tirez sur vos amarres, si fort que +tous ses piquets s’en arrachent.</p> + +<p>— Ah ! le sacré idiot ! l’entendez-vous murmurer +à part lui.</p> + +<p>Puis survient une traction farouche, qui emporte +votre côté. Vous laissez là votre maillet et vous +vous disposez à aller lui dire ce que vous pensez +de toute sa conduite, mais au même instant, il se +met en route dans le même sens pour venir vous +exposer sa manière de voir. Et vous vous poursuivez +en vous injuriant, tout autour de la tente, +qui finit par s’abattre en bloc. Vous restez à +vous dévisager par-dessus le désastre, puis vous +vous écriez ensemble :</p> + +<p>— Là ! c’est bien fait ; qu’est-ce que je vous +disais !</p> + +<p>Cependant le troisième, qui s’était chargé d’écoper +le bateau, et qui s’est versé de l’eau plein +la manche, et qui n’a cessé de jurer tout seul +depuis dix minutes, vient s’enquérir du jeu absurde +que vous jouez et veut savoir pourquoi cette +satanée tente n’est pas encore en place.</p> + +<p>Pour finir, d’une façon ou d’une autre elle est +dressée et vous débarquez le matériel. Inutile de +songer à faire un feu de bois. Vous allumez donc +le réchaud à alcool, autour duquel on s’empresse.</p> + +<p>L’eau de pluie entre comme ingrédient principal +dans le souper. Le pain en comporte deux +tiers, elle abonde dans le bifteck, et la confiture, +le beurre, le sel et le café se sont amalgamés +avec elle pour former de la soupe.</p> + +<p>Après le repas, vous constatez que votre tabac +est mouillé et que vous ne pouvez fumer. Heureusement, +vous avez une bouteille de la drogue +qui égaie et enivre, si on la prend à la dose voulue, +et elle vous rend le goût de vivre nécessaire pour +vous inciter à vous mettre au lit.</p> + +<p>Une fois endormi, vous rêvez qu’un éléphant +s’est couché en plein sur votre estomac, et que +le volcan, faisant éruption, vous a projeté au +fond de la mer, — avec l’éléphant toujours paisiblement +étalé sur votre giron. Vous vous réveillez, +avec l’idée qu’un événement effroyable s’est +produit en réalité. Votre première impression est +que la fin du monde est arrivée ; puis vous réfléchissez +que ce ne doit pas être cela, mais plutôt +des voleurs et des assassins, ou encore le feu, et +vous exprimez cette opinion suivant la méthode +usitée. Nul secours ne vient, néanmoins, et vous +savez seulement que des milliers d’individus vous +bourrent de coups de pied, et que vous êtes en +train de vous asphyxier.</p> + +<p>Vous n’êtes pas le seul à avoir des désagréments, +d’ailleurs. Des cris étouffés vous parviennent +de dessous votre couche. Déterminé, en +toute occurrence, à vendre chèrement votre vie, +vous vous débattez avec rage, cognant des pieds +et des poings à droite et à gauche et hurlant à +pleins poumons. A la fin, quelque chose cède, et +vous vous trouvez la tête à l’air libre. A deux +pieds de vous, vous découvrez confusément une +sorte de bandit à demi-nu, tout disposé à vous +trucider, et vous vous préparez à lutter jusqu’à +la mort, quand il vous vient à l’idée que ce pourrait +bien être Jim.</p> + +<p>— Oh ! est-ce vous, dites ? fait-il, vous reconnaissant +aussi.</p> + +<p>— Oui, répondez-vous en vous frottant les +yeux ; qu’est-ce qui s’est passé ?</p> + +<p>— La tente de Billy renversée par le vent, je +crois, dit-il. Où est Bill ?</p> + +<p>Alors vous unissez vos voix pour crier : Bill ! +et le sol au-dessous de vous tremble et ondoie, et +la même voix étouffée que vous avez déjà ouïe +réplique de dessous les décombres :</p> + +<p>— Dégagez un peu ma tête, je vous prie.</p> + +<p>Et Billy se dégage et apparaît, loque humaine +boueuse et piétinée, et d’humeur inutilement +agressive, — car il se figure évidemment que le +tout a été fait exprès.</p> + +<p>Le matin vous êtes tous les trois aphones, à +cause du vilain rhume que vous avez attrapé la +nuit ; vous êtes également des plus susceptibles, +et vous vous injuriez réciproquement à chuchotis +rauques, tout au long du déjeuner.</p> + +<p>Il fut décidé en conséquence que nous coucherions +dehors les nuits de beau temps, et à l’hôtel, +à l’auberge, au cabaret, tel des gens convenables, +quand il pleuvrait, ou quand le désir nous prendrait +de changer.</p> + +<p>Montmorency salua ce compromis de jappements +approbateurs. Lui ne raffole pas de romantique +solitude. Donnez-lui plutôt du bruyant ; et +même un peu de vulgaire ne lui agrée que +mieux. A voir Montmorency, on se figurerait volontiers +que c’est un ange exilé sur la terre, pour +une raison quelconque retranché de l’humanité, +sous les espèces d’un petit fox-terrier. Il y a chez +Montmorency une sorte d’expression : +Oh-que-ce-monde-est-méchant-et-comme-je-voudrais-faire-quelque-chose-pour-le-rendre-meilleur-et-plus-noble, +qui a déjà, paraît-il, tiré des larmes à de +pieuses vieilles personnes, <span lang="en" xml:lang="en">ladies</span> et <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>.</p> + +<p>Quand il s’en vint vivre à mes dépens, je n’aurais +jamais cru que j’arriverais à le garder aussi +longtemps. Je restais à le considérer, tandis que +lui-même, assis sur le tapis, me considérait d’en +bas, et je songeais : « Oh ! ce chien ne vivra pas. +Il va être ravi aux cieux sur un char de feu, +voilà ce qui va lui arriver. »</p> + +<p>Mais lorsque j’eus payé pour une douzaine +de poulets qu’il avait étranglés ; et que je l’eus +retiré, grognant et gigotant, par la peau du cou, +hors de cent quatorze batailles de rues ; et qu’un +chat crevé m’eut été présenté par une vieille femme +en furie qui me traita d’assassin ; et que j’eus +été appelé en justice par le voisin de la deuxième +maison comme possédant en liberté un chien féroce +qui l’avait acculé dans son réduit à outils, +d’où il n’avait osé mettre le nez dehors pendant +plus de deux heures, par une nuit glaciale ; et +que j’eus appris que le jardinier, à mon insu, +avait gagné trente shillings en le mettant à tuer +tant de rats à la minute, alors je commençai à +croire qu’en fin de compte, on le laisserait sur +terre un bout de temps.</p> + +<p>Aller rôder autour des écuries, et rassembler +une troupe des chiens les moins recommandables +qui soient dans la ville, et les entraîner à parcourir +les bas quartiers pour se battre avec d’autres +peu recommandables chiens, telle est l’idée que +Montmorency se fait de « vivre sa vie » ; et c’est +pourquoi, comme je viens de le dire, il accorda au +projet auberges, cabarets et hôtels, sa vigoureuse +approbation.</p> + +<p>La question couchage ainsi réglée à la satisfaction +de tous quatre, il ne resta plus qu’un point +à discuter : que devions-nous emporter avec nous ? +On commençait à en parler, lorsque Harris déclara +que, pour ce soir, il en avait assez de palabrer +et nous proposa d’aller dehors nous dérider +un brin, ajoutant qu’il avait découvert un établissement, +tourné le coin, où l’on trouvait à boire +un certain whisky d’Irlande qui valait le coup.</p> + +<p>George avoua qu’il faisait soif (je ne l’ai jamais +entendu dire le contraire) ; et comme j’avais +le pressentiment qu’un peu de grog bien chaud, +avec une tranche de citron, serait profitable à +mes infirmités, le débat fut, d’un commun accord +ajourné au lendemain soir ; et l’assemblée mit +ses chapeaux et sortit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre III</h2> + +<p class="d">Dispositions réglées. Méthode de travail de Harris. +Comment le vieux père de famille installe +un tableau. George émet un avis sensé. Joies +du premier bain matinal. Provisions en cas +de naufrage.</p> + + +<p>Ainsi donc, le lendemain soir, nous nous +réunîmes de nouveau, pour discuter et régler +nos plans. Harris commença.</p> + +<p>— Voyons, il s’agit d’abord de savoir ce que +nous allons emporter. Vous, J…, allez prendre +une feuille de papier et écrire ; et vous, George, +le catalogue d’alimentation, et si quelqu’un me +donne un bout de crayon, j’établirai la liste.</p> + +<p>C’est bien là du Harris tout pur, — toujours +prêt à réclamer lui-même le fardeau de tout, pour +le mettre sur le dos des autres.</p> + +<p>Il me rappelle sans cesse mon pauvre oncle +Podger. Quand mon oncle Podger entreprenait +de faire un petit arrangement, c’était du haut +en bas de la maison une révolution comme personne +n’en a jamais vu de sa vie. Un tableau venait +d’arriver de chez l’encadreur, et se trouvait +dans la salle à manger, en attendant d’être posé. +Tante Podger demandait ce qu’il faillait en faire, +et oncle Podger répondait :</p> + +<p>— Oh ! remettez-vous-en à moi. Que personne +ne s’en occupe. Je me charge de tout.</p> + +<p>Et puis il retirait sa redingote et se mettait à +la besogne. Il envoyait la bonne chercher six pence +de clous, et puis faisait courir après elle un +des garçons pour lui dire de quelle taille les +clous ; et de proche en proche, il mettait tout le +monde sur pied et la maison en branle-bas.</p> + +<p>— Allons, Will, cherchez-moi un marteau, +criait-il ; et vous, Tom, apportez-moi la règle ; et +j’aurai besoin de l’escabeau pour monter dessus ; +et après tout, non, mieux vaut me donner une +chaise de cuisine ; Jim ! vous allez courir chez Mr +Goggles, et lui direz que : Papa le salue bien, il +espère que sa jambe va mieux ; et il le prie de vouloir +bien lui prêter son niveau d’eau… Maria ! +ne vous en allez pas, car j’aurai besoin de quelqu’un +pour me tenir la lumière, et quand la bonne +sera rentrée, elle retournera aussitôt chercher +un bout de cordelière à tableau ; Tom ! — où est +Tom ? — Tom, venez ici ; j’ai besoin de vous : +vous me tendrez le tableau.</p> + +<p>Et alors il soulevait le tableau, et le laissait +choir et le tableau s’échappait du cadre, et en +essayant de sauver la glace, il se coupait ; et +alors il bondissait à travers la pièce, cherchant +son mouchoir. Il ne trouvait pas son mouchoir, +pour la bonne raison que son mouchoir était +dans la poche de la redingote qu’il venait d’ôter, +et qu’il ne savait plus où il avait posé la redingote, +et toute la maison devait abandonner la recherche +de ses outils pour se mettre à celle de la +redingote ; et cependant il se trémoussait et les +harcelait à la ronde :</p> + +<p>— N’y a-t-il donc personne dans toute la maison +qui sache où est ma redingote ? De ma vie je +n’ai vu de pareils empotés ! — non, ma parole ! +Vous voilà six ! — et vous êtes incapables de +trouver une redingote que j’ai ôtée il n’y a pas +cinq minutes ! Ma foi, de tous les…</p> + +<p>Alors il se levait, et découvrait qu’il était assis +dessus, et il s’écriait :</p> + +<p>— Oh ! ne vous donnez plus la peine ! Je +viens de la trouver tout seul. Autant vaudrait +demander au chat de trouver quelque chose que +de s’attendre à ce que vous autres le trouviez.</p> + +<p>Et quand on avait passé une demi-heure à lui +panser le doigt, et qu’on avait acheté une nouvelle +glace, et que les outils, et l’échelle, et la +chaise, et la chandelle étaient prêts, c’était une +nouvelle alerte, toute la maisonnée, y compris la +femme de ménage, se rangeait en demi-cercle, +prête à l’aider. Il fallait se mettre à deux pour tenir +la chaise, et un troisième l’aidait à monter +dessus, et l’y maintenait, et un quatrième lui +avançait un clou, et un cinquième lui tendait le +marteau, et il prenait le clou et le laissait tomber.</p> + +<p>— Bon ! disait-il, d’un air furieux, voilà le +clou perdu.</p> + +<p>Et il nous fallait tous nous mettre à genoux +pour le chercher à tâtons, cependant qu’il restait +sur sa chaise en grommelant et nous demandant +si on allait le tenir là toute la soirée.</p> + +<p>Le clou se retrouvait enfin, mais cette fois +c’était le marteau qu’on avait perdu.</p> + +<p>— Où est le marteau ? Qu’ai-je fait du marteau ? +Bon Dieu ! Vous voilà sept à bayer aux corneilles +autour de moi, et vous ne savez pas ce +que j’ai fait du marteau !</p> + +<p>On lui retrouvait son marteau, mais alors il +n’arrivait plus à retrouver la marque qu’il avait +faite sur le mur pour savoir où enfoncer le clou, +et nous montions l’un après l’autre sur la chaise, +à côté de lui, pour tâcher de le découvrir ; et nous +l’apercevions chacun à une place différente, et il +nous traitait tous d’imbéciles, l’un après l’autre, +et nous faisait descendre. Et il prenait la règle, +et remesurait, et constatait qu’il fallait la moitié +de 31 pouces et trois huitièmes à partir du coin, et +il tentait de faire le calcul mentalement, et il perdait +la tête.</p> + +<p>Et nous essayions tous de faire le calcul mentalement, +et arrivions tous à des résultats différents, +et chacun se moquait des autres. Et dans +le tohu-bohu général, on oubliait le nombre primitif, +et l’oncle Podger était obligé de mesurer à +nouveau.</p> + +<p>Il se servait d’un bout de ficelle, cette fois, et +au moment psychologique, où le vieux godichon +se penchait en dehors de la chaise sous un +angle de 45 degrés en s’efforçant d’atteindre un +point situé trois pouces au delà de sa portée +maxima, la ficelle glissait, et il s’étalait sur le +piano, d’où résultait un bien joli effet musical, +grâce à la soudaineté avec laquelle son crâne et +son corps frappaient toutes les touches à la fois.</p> + +<p>Et tante Maria disait qu’un tel langage en présence +des enfants était inadmissible.</p> + +<p>Enfin, l’oncle Podger avait de nouveau déterminé +l’endroit, et posait la pointe du clou dessus, +à l’aide de la main gauche, et saisissait le marteau +de la main droite. Et, du premier coup, il s’écrasait +le pouce, et laissait tomber le marteau, avec +un hurlement, sur les orteils de quelqu’un.</p> + +<p>Tante Maria faisait remarquer avec douceur +que, la prochaine fois que l’oncle Podger aurait +à planter un clou dans le mur, elle espérait qu’il +le lui ferait savoir en temps, et elle prendrait +ses dispositions pour aller passer une huitaine +chez sa mère en attendant qu’il eût fini.</p> + +<p>— Oh ! vous, les femmes, vous en faites toujours, +des chichis, pour rien ! répliquait l’oncle +Podger, en se relevant. Si moi, j’aime m’occuper +un peu de la sorte…</p> + +<p>Et alors il s’y reprenait à nouveau, et, au +deuxième coup, le clou tout entier passait outre le +plâtre, avec la moitié du marteau, et l’oncle +Podger se trouvait projeté contre le mur avec une +force quasi suffisante à lui aplatir le nez.</p> + +<p>Alors il nous fallait retrouver la règle et la +ficelle, et on faisait un nouveau trou ; et vers +minuit, le tableau était posé, — tout de guingois +et instable, tandis que tout alentour, sur plusieurs +yards carrés, le mur semblait avoir été +passé au râteau, et que chacun était mortellement +éreinté et malheureux, — à l’exception de +l’oncle Podger.</p> + +<p>— Eh bien, voilà ! prononçait-il, en descendant +pesamment de la chaise, en plein sur les doigts de +pied de la femme de ménage, et contemplant avec +une fierté non dissimulée le dégât qu’il avait +commis. Il y a, ma foi, des gens qui feraient venir +un ouvrier pour un petit ouvrage comme ça !</p> + +<p>Harris sera plus tard exactement du même calibre, +je le sais et le lui répète. Je lui répondis que +je ne lui permettrais pas de se livrer à un tel travail. +J’ajoutai :</p> + +<p>— Non ; prenez, vous, le papier, le crayon, et +le catalogue, et George mettra au net, et je ferai +le choix.</p> + +<p>La première liste que nous élaborâmes dut être +écartée. D’évidence, les biefs de la Haute-Tamise +étaient d’un tirant d’eau insuffisant pour admettre +un bateau contenant les objets notés comme +indispensables : la liste fut donc déchirée, et on +se prépara à en faire une autre.</p> + +<p>George prononça :</p> + +<p>— Savez-vous bien que nous n’y sommes pas +du tout ? Ce qu’il nous faut chercher, ce ne sont +pas les objets dont nous avons besoin, mais bien +ceux dont nous ne pouvons nous passer.</p> + +<p>George se montre parfois plein de sens. On peut +s’en étonner. Mais c’était là d’authentique sagesse, +non seulement dans le cas actuel, mais par +rapport à notre voyage sur le fleuve de la vie en +général. Combien, pour ce voyage, encombrent +le bateau, jusqu’à le mettre en danger de sombrer, +d’un assortiment de vanités qu’ils croient +indispensables à l’agrément et à la commodité +du trajet, mais qui ne sont en réalité que surcharge +vaine !</p> + +<p>Comme ils empilent jusqu’à hauteur du mât, +sur le pauvre petit esquif, beaux habits et grandes +maisons, domesticité inutile, avec une horde +d’amis feints qui ne se soucient pas d’eux pour +quatre sous ; divertissements coûteux qui n’amusent +personne, cérémonies et modes, faux-semblants +et ostentation, et surtout — oh ! le plus +pesant, le plus fol encombrement de tous ! — la +crainte de ce que va dire le voisin, les luxes +uniquement gênants, les plaisirs fastidieux, la +parade creuse qui, tel le carcan de fer réservé +jadis aux criminels, garrotte et fait saigner la +tête douloureuse qui le porte !</p> + +<p>Au rebut, tout cela, frère, au rebut ! Par-dessus +bord ! Cela rend l’esquif si pesant que +vous défaillez presque sur vos avirons. Cela +l’encombre et rend la manœuvre si périlleuse +que vous ne connaissez pas une minute libre +d’inquiétude et de souci, vous ne vous accordez +jamais un instant de relâche pour rêver en paix, — ni +le loisir de regarder les ombres que la brise +légère promène sur les eaux, les rais étincelants +du soleil jouant sur les vaguelettes, les grands +arbres qui, de la berge, contemplent leurs reflets, +le vert et l’or des bois, les lis blancs et jaunes, +les ondulations pensives des roseaux, les joncs, +les orchidées, les bleus myosotis.</p> + +<p>Par-dessus bord l’encombrement, frère ! Que +votre esquif de la vie soit léger, qu’il porte seulement +le nécessaire, une demeure intime et des +plaisirs simples, un ou deux amis dignes de ce +nom, un être qui vous aime et que vous aimiez, +un chat, un chien, une pipe ou deux, de quoi +manger et de quoi vous vêtir à votre suffisance et +un peu plus à boire, car la soif est chose nuisible.</p> + +<p>Alors, vous le verrez, l’esquif est plus facile à +conduire, il est moins susceptible de chavirer, et +il vous importera moins qu’il vienne à chavirer ; +de bonne et simple marchandise ne craint pas +l’eau. Vous aurez le temps de penser aussi bien +que de travailler. Le temps de boire au grand soleil +de la vie, — le temps d’écouter la musique +éolienne que la brise divine tire des cœurs sonores +qui nous entourent, — le temps…</p> + +<p>Je vous demande pardon, en vérité. J’avais +tout-à-fait oublié.</p> + +<p>Donc, on s’en remit à George de dresser la +liste, et il commença.</p> + +<p>— Ne prenons pas de tente, proposa-t-il ; nous +aurons une bâche sur le bateau. C’est tellement +plus simple et commode.</p> + +<p>L’idée nous parut bonne, et elle fut adoptée. +Je ne sais si vous avez déjà vu ce que je veux +dire. Vous installez par-dessus le bateau des +cerceaux de fer, que vous recouvrez d’une vaste +toile, assujettie du bas tout le tour, de la proue +à la poupe, et cela convertit le bateau en une +sorte de petite maison, délicieusement intime, +quoique un peu bien renfermée ; mais tout a ses +inconvénients, comme disait celui dont la belle-mère +venait de mourir, et à qui l’on présentait la +note de l’enterrement.</p> + +<p>George décréta que, cela étant, il nous fallait +une couverture chacun, une lampe, du savon, +brosse et peigne (en commun), une brosse à +dents (chacun), un bassin, de la poudre dentifrice, +de quoi se raser, et une couple de serviettes +en tissu éponge pour le bain. Je noterai +ici que l’on fait toujours des préparatifs démesurés +pour se baigner quand on va n’importe où +dans le voisinage de l’eau, mais qu’on ne se baigne +guère lorsqu’on y est.</p> + +<p>Même chose quand on va au bord de la mer. +Je suis toujours résolu — quand c’est de Londres +que je vois les choses, à me lever très tôt chaque +matin, pour aller faire un plongeon avant de +déjeuner, et j’emballe religieusement un maillot +et une serviette de bain. Je choisis toujours +des maillots de bain rouges. Je me vois bien en +maillot rouge. Cela convient à mon genre de +beauté. Mais une fois au bord de la mer, je +m’aperçois que ce bain matinal ne m’est plus à +beaucoup près aussi indispensable que je le +croyais en ville.</p> + +<p>Au contraire, je sens que j’ai besoin de rester +couché jusqu’au dernier moment, et de descendre +alors pour déjeuner. Une fois ou deux la +vertu a triomphé, je me suis levé à six heures et +sommairement vêtu, et, prenant, maillot et serviette, +je me suis mis en chemin à contre-cœur.</p> + +<p>Mais ce fut loin d’être agréable. Il paraît qu’on +me réserve un vent d’est particulièrement âpre, +fait sur mesure pour moi, quand je vais me baigner +le matin de bonne heure ; on trie tous les +cailloux cornus pour les mettre par-dessus les +autres, on affûte les rochers, on en saupoudre les +aspérités d’une légère couche de sable, de façon à +me les dissimuler, et on retire la mer pour la +transporter à deux milles loin, afin que je doive +me serrer entre mes bras et galoper, grelottant, +à travers six pouces d’eau. Et quand j’arrive à la +mer, elle est glacée et aussi désagréable que possible.</p> + +<p>Une énorme vague me roule et me dépose sur +mon séant, avec une parfaite brutalité, à même +un roc qu’on a mis là tout juste à mon intention. +Et avant que j’aie pu crier : Aïe, et me +rendre compte des dégâts, la vague retourne et +m’emporte au large. Je me mets à nager frénétiquement +vers le rivage, me demandant si je +reverrai jamais ma demeure et mes amis, et +regrettant de n’avoir pas été plus affectueux +envers ma petite sœur quand j’étais enfant. Je +viens juste d’abandonner tout espoir, lorsqu’une +vague, en se retirant, me laisse plaqué sur le +sable comme une étoile de mer. Je me relève, et, +me retournant, découvre que je viens de nager +comme un perdu dans deux pieds d’eau. Je refais +un temps de galop, me rhabille, et rentre à l’hôtel, +où il me faut paraître enchanté du bain.</p> + +<p>Quant à nous, chacun se montrait tout disposé +à tirer sa coupe longuement chaque matin. Au +dire de George, c’était un tel plaisir que de +s’éveiller dans le bateau en pleine fraîcheur +matinale, et de plonger dans l’eau limpide du +fleuve ! D’après Harris, rien ne vaut quelques +brasses avant le déjeuner pour vous mettre en +appétit. George déclara que si les bains devaient +avoir comme résultat de faire manger Harris plus +qu’à son ordinaire, il s’insurgeait contre l’hypothèse +de lui en voir prendre un seul.</p> + +<p>La corvée, dit-il, serait déjà suffisamment rude, +de remorquer contre le courant de quoi nourrir +Harris dans les conditions normales.</p> + +<p>Je fis comprendre à George, néanmoins, tout +l’agrément qu’il y aurait à avoir dans le bateau un +Harris propre et frais, même si nous devions pour +cela emporter quelques cents livres de provisions +en supplément ; je l’amenai à partager mon +point de vue, et il cessa de s’opposer au bain de +Harris.</p> + +<p>Conclusion finale : nous emporterions trois serviettes +de bain, afin de ne pas nous faire attendre +l’un l’autre.</p> + +<p>Quant aux vêtements, George affirma que deux +complets de flanelle seraient assez, car nous +pourrions les laver nous-mêmes, dans le courant, +une fois sales. On lui demanda s’il avait jamais +essayé de laver des flanelles dans le courant, et il +répondit : Non, pas précisément lui, mais de ses +amis l’avaient fait et c’était relativement facile. +Harris et moi eûmes la faiblesse d’admettre qu’il +s’y connaissait, et que trois honorables jeunes +gens sans situation ni influence, et inexperts en +buanderie, pourraient véritablement blanchir +leurs chemises et pantalons dans la Tamise à +l’aide d’un morceau de savon.</p> + +<p>Nous ne devions guère tarder à apprendre, à +nos dépens, que George était un sinistre farceur +et qu’il ignorait évidemment le premier mot du +lessivage. Si vous aviez vu ces vêtements après !… +Mais, comme disent les romans-feuilletons, nous +anticipons.</p> + +<p>George nous persuada d’emporter des sous-vêtements +de rechange, et abondance de chaussettes, +pour le cas où nous chavirerions ; abondance +de mouchoirs de poche, aussi, car ils +pourraient venir à point pour essuyer les objets, +et une paire de chaussures de cuir, en sus de nos +sandales de canot, toujours en cas de naufrage.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre IV</h2> + +<p class="d">La question nourriture. Objections contre le pétrole +considéré comme atmosphère. Le fromage, +précieux compagnon de route. Une +épouse abandonne le domicile conjugal. Autres +provisions pour le cas de naufrage. J’emballe. +Perversité des brosses à dents. George et Harris +emballent. Déplorable conduite de Montmorency. +Repos bien gagné.</p> + + +<p>Nous agitâmes ensuite la question nourriture.</p> + +<p>George dit :</p> + +<p>— Commençons par le petit déjeuner +(George est très pratique). Or, pour le petit déjeuner, +nous prendrons une poêle à frire. (Indigeste ! +se récria Harris ; mais on le pria seulement +de ne pas faire l’imbécile, et George continua :) +une théière et une bouilloire, plus un +réchaud à esprit-de-vin.</p> + +<p>— Pas de pétrole, dit George, avec un regard +significatif ; et Harris et moi fîmes chorus.</p> + +<p>Nous avions une fois emporté un réchaud à +pétrole ; mais « plus jamais ». Nous avions cru +vivre dans une raffinerie de pétrole, cette semaine-là. +Ce qu’il suintait, ce pétrole ! Je ne +connais pas de substance comparable au pétrole +pour ce qui est de suinter. Nous l’avions placé +tout à l’avant du canot, et, de là, il suintait jusqu’au +gouvernail, imprégnait le bateau tout entier +et chaque chose qu’il trouvait sur son chemin. +Il suintait sur le fleuve. Il saturait le paysage +et empuantissait l’atmosphère. C’était tantôt un +vent d’ouest pétrolifère qui soufflait, et parfois +un vent pétrolifère de l’est, ou bien du nord soufflait +un vent pétrolifère, quand ce n’était pas un +vent pétrolifère du sud. Mais qu’il arrivât des +neiges arctiques ou qu’il eût pris naissance sur +l’étendue des sables du désert, il nous arrivait +également chargé du parfum de l’huile de pétrole.</p> + +<p>Les émanations de ce pétrole imbibaient désastreusement +jusqu’aux couchers de soleil ; et +les clairs de lune au pétrole étaient vraiment fétides.</p> + +<p>A Marlow, nous tentâmes de lui échapper. +Laissant le bateau contre le pont, nous allâmes +nous promener par la ville. Mais il nous poursuivait. +La ville entière était infectée de pétrole. +Nous traversâmes le cimetière, et on eût dit que +les morts avaient été enterrés dans du pétrole. La +grand’rue empestait le pétrole, à se demander +comment on pouvait bien habiter là. Nous fîmes +mille après mille sur la route de Birmingham ; +mais en vain : tout le pays était saturé de pétrole.</p> + +<p>Vers la fin de cette excursion, nous nous réunîmes +à minuit dans un champ solitaire, sous un +chêne maudit, et nous engageâmes par un serment +redoutable (nous avions déjà toute la semaine +juré contre la chose d’une façon normale et +modérée, mais à présent c’était sérieux) par un +serment redoutable, dis-je, de ne jamais plus emporter +avec nous de pétrole dans un canot, sauf, +bien entendu, en cas de maladie.</p> + +<p>Cette fois-ci, donc, nous nous résignâmes à +l’alcool dénaturé. Ce n’est déjà guère fameux. Il +en résulte du pâté dénaturé et du gâteau dénaturé. +Mais l’alcool dénaturé est, à haute dose, plus +sain à l’organisme que le pétrole.</p> + +<p>Comme autres accessoires du petit déjeuner, +George proposa œufs et lard, faciles à cuisiner, +viande froide, thé, pain et beurre, confiture. Pour +déjeuner, dit-il, nous aurions biscuit de mer, +mais pas de fromage. Le fromage, comme le pétrole, +est trop envahissant. Il n’y en a que pour +lui dans tout le bateau. Il pénètre dans le garde-manger +et donne un goût de fromage à tout ce +qui s’y trouve. On ne sait plus si l’on ingurgite +de la tarte aux pommes, de la saucisse de Francfort, +ou des fraises à la crème. Tout vous semble +fromage. Il y a trop d’odeur dans le fromage.</p> + +<p>Cela me rappelle un de mes amis qui avait +acheté une paire de fromages à Liverpool. +C’étaient d’admirables fromages, moelleux et faits +à point, et répandant autour d’eux un fumet de +la force de deux cents chevaux-vapeur qu’on +aurait pu garantir sur facture comme portant à +trois milles et jetant bas son homme à deux cents +yards. J’étais alors à Liverpool, et mon ami me +demanda si cela ne me dérangeait pas de les emporter +à Londres avec moi, car lui-même n’y viendrait +pas avant un jour ou deux, et, à son avis, les +fromages ne pouvaient attendre plus longtemps.</p> + +<p>— Oh, avec plaisir, cher ami, avec plaisir.</p> + +<p>J’allai chercher les fromages et les emmenai +dans un cab. C’était une ferraillante guimbarde, +traînée par un somnambule poussif et couronné, +que son propriétaire dans un moment de lyrisme, +au cours de la conversation, baptisa cheval. Je +déposai les fromages sur l’impériale, et nous nous +mîmes en route à une allure qui eût fait honneur +au plus rapide rouleau à vapeur construit jusqu’à +ce jour, et tout alla aussi gaiement qu’un glas +d’enterrement, jusque tourné le coin. Là, le vent +apporta une bouffée de ces fromages en plein sur +notre coursier. Il fut réveillé du coup, et, hennissant +de terreur, s’élança à trois milles à l’heure. +Le vent continuait de souffler dans sa direction, +et avant d’être au bout de la rue, il filait à la vitesse +de presque quatre milles à l’heure, laissant +derrière lui les stropiats et les vieilles dames obèses.</p> + +<p>Il fallut deux commissionnaires, en outre du +cocher, pour le contenir à la gare ; et je doute +même qu’ils y seraient parvenus, si l’un d’eux +n’avait eu la présence d’esprit de lui jeter un +mouchoir de poche sur le nez, et d’allumer un +bout de papier d’Arménie.</p> + +<p>Je pris mon billet, et m’avançai triomphalement +sur le quai, avec mes fromages, tandis que +les gens se reculaient respectueusement sur mon +passage. Le train était comble, et je dus monter +dans un compartiment où on était déjà sept. Un +vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> grincheux protesta, mais je montai +quand même et, déposant les fromages dans le +filet, me casai avec un gracieux sourire, en disant +que la journée était chaude. Quelques minutes +s’écoulèrent, et puis le vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> commença +à s’agiter.</p> + +<p>— Ça sent le renfermé, ici, dit-il.</p> + +<p>— On étouffe, positivement, ajouta son voisin.</p> + +<p>Et alors tous deux se mirent à renifler, et au +troisième reniflement il leur prit une suffocation, +et, se levant sans un mot de plus, ils sortirent. +Ensuite une grosse dame se leva, disant que +c’était une honte de traiter de la sorte une respectable +mère de famille, et elle rassembla une valise +et sept paquets, et sortit. Les quatre voyageurs +restant tinrent bon un moment, puis un +individu à mine grave, assis dans un coin, et que +son costume et son aspect général semblaient +désigner comme entrepreneur de pompes funèbres +dit que cela faisait penser à un cadavre d’enfant ; +et les trois autres voyageurs se levèrent tous à la +fois, et se bousculèrent à la porte.</p> + +<p>Je souris au <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> en noir, et lui dis que +nous allions sans doute avoir le compartiment +pour nous seuls ; et il rit aimablement, et répondit +que certaines gens faisaient bien des embarras +pour peu de chose. Mais même lui se déprima +singulièrement en cours de route ; aussi, en arrivant +à Crewe, je lui offris d’aller prendre un +verre. Il accepta, et nous nous frayâmes un chemin +jusqu’au buffet, où nous criâmes et tempêtâmes +et frappâmes de nos parapluies pendant un +quart d’heure ; à la fin, une jeune personne vint +nous demander si nous désirions quelque chose.</p> + +<p>— Que prenez-vous ? dis-je, m’adressant à mon +ami.</p> + +<p>— Je prendrai pour une demi-couronne<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> de +cognac sec, s’il vous plaît, Mademoiselle, répondit-il.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> La demi-couronne correspond à notre ancien écu +de 3 francs.</p> +</div> +<p>Et quand il eut bu, il sortit tranquillement et +monta dans une autre voiture, ce que je trouvai +abject.</p> + +<p>A partir de Crewe, j’eus le compartiment à moi +seul, bien que le train fût bondé. Lors des arrêts +dans les gares, les gens, à la vue de mon compartiment +vide, allaient pour s’y précipiter. « Par ici, +Maria ; venez, il y a autant de place qu’on veut ! »</p> + +<p>— « Ça va bien, Tom ; montons ici, » criait-on. +Et tous accouraient, chargés de lourdes valises, +et luttaient devant la portière à qui monterait le +premier. Et quelqu’un ouvrait la portière et +franchissait le marchepied, — pour retomber +dans les bras de celui qui était derrière lui ; et +tous s’approchaient, et après avoir flairé, ils prenaient +la fuite et se faufilaient dans d’autres voitures, +ou payaient le déclassement, et allaient en +première.</p> + +<p>De la gare d’Euston, je portai les fromages chez +mon ami. Quand sa femme fut entrée dans la +pièce, elle huma l’air un instant. Puis elle me +dit :</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est ? Avouez-moi tout.</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p>— Ce sont des fromages. Tom les a achetés à +Liverpool, et m’a prié de les apporter avec moi.</p> + +<p>Et j’ajoutais que j’espérais bien qu’elle comprendrait +que je n’y étais pour rien ; et elle +répondit qu’elle n’en doutait pas, mais qu’elle +dirait son fait à Tom dès son retour.</p> + +<p>Mon ami fut retenu à Liverpool plus longtemps +qu’il ne l’avait cru, et trois jours plus tard, +comme il n’était pas rentré, sa femme vint me +trouver. Elle me dit :</p> + +<p>— Qu’est-ce que Tom vous a dit au sujet de +ces fromages ?</p> + +<p>Je répondis que ses instructions étaient de les +tenir en lieu frais, et que personne n’y devait +toucher.</p> + +<p>Elle dit :</p> + +<p>— Nul danger que personne y touche. Les +avait-il sentis ?</p> + +<p>J’en étais persuadé, et j’ajoutai qu’il paraissait +tenir beaucoup à eux.</p> + +<p>— Vous croyez qu’il serait très mécontent, +interrogea-t-elle, si je donnais une livre sterling à +un homme pour qu’il les emportât afin de les +enterrer ?</p> + +<p>Je répondis qu’en ce cas on ne le verrait plus +rire de sa vie.</p> + +<p>Une idée lui vint. Elle dit :</p> + +<p>— Cela vous ennuierait-il de les garder ? Je +les ferai porter chez vous.</p> + +<p>— Madame, répliquai-je, pour ce qui est de +moi, j’adore le parfum du fromage, et mon voyage +de l’autre jour en leur compagnie depuis Liverpool +restera pour toujours dans mon souvenir +comme l’heureuse conclusion de vacances agréables. +Mais, dans ce monde, il nous faut considérer +autrui. La dame sous le toit de qui j’ai l’honneur +de résider est une veuve, et, autant que je +sache, possiblement aussi une orpheline. Elle a +une manière forte, je dirai même éloquente, de +s’opposer, comme elle dit, à ce qu’on « lui en impose ». +La présence des fromages de votre mari +dans sa maison, je le crains, lui en imposerait +trop, et il ne sera pas dit que j’en aurai imposé à +la veuve et à l’orpheline.</p> + +<p>— Eh bien alors, dit la femme de mon ami, se +levant, il ne me reste plus qu’à emmener les +enfants et aller à l’hôtel attendre que ces fromages +soient mangés. Je renonce à vivre plus +longtemps sous le même toit qu’eux.</p> + +<p>Elle tint parole, laissant la maison à la garde de +la femme de ménage. Celle-ci, lorsqu’on lui demanda +si elle pourrait supporter l’odeur, répondit : +« Quelle odeur ? » et quand on lui eut mis le +nez sur les fromages en lui disant de renifler fort, +elle dit qu’elle arrivait à percevoir un léger parfum +de melon. D’où il fut conclu qu’il ne résulterait +pas grand mal pour cette femme de pareille +atmosphère, et on l’y laissa.</p> + +<p>La note de l’hôtel s’éleva à cinquante guinées ; +et mon ami, tout calcul fait, constata que les fromages +lui revenaient à huit livres sterling et six +pence la livre. Il ajouta qu’il adorait en effet le +fromage, mais que ceux-ci étaient au-dessus de +ses moyens. Il résolut donc de s’en débarrasser. Il +les jeta dans le canal ; mais il lui fallut les repêcher, +car les hommes des bélandres se plaignirent. +Ils disaient que cela les faisait tomber en +pâmoison. Ensuite, il les emporta par une nuit +noire et les abandonna dans le cimetière paroissial. +Mais le <i lang="en" xml:lang="en">coroner</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> les découvrit et fit un raffut +terrible.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Officier de police judiciaire chargé de faire les +enquêtes dans les cas de morts violentes ou accidentelles, +d’incendie, etc.</p> +</div> +<p>Il prétendit que c’était une machination pour +lui ôter le pain de la bouche, en réveillant les +morts.</p> + +<p>Mon ami s’en débarrassa pour finir, en les +emportant au bord de la mer et en les enterrant +sur la plage. L’endroit en acquit une réputation +considérable. Les villégiateurs disaient que jamais +auparavant ils n’avaient remarqué dans +l’air une telle vivacité, et les gens faibles de la poitrine +et atteints de consomption s’y pressaient +encore bien des années après.</p> + +<p>Malgré mon goût pour le fromage, donc, je tins +que George était dans son droit en refusant d’en +prendre à bord.</p> + +<p>— Nous n’avons pas besoin de prendre le thé, +dit George (les traits de Harris se décomposèrent +à ces paroles) ; mais nous aurons un bon petit +repas tout simple à la bonne franquette à sept +heures : dîner, thé et souper combinés.</p> + +<p>Harris retrouva quelque gaîté. George proposa +des conserves de viande et de fruits, charcuterie, +tomates, légumes verts. Comme boisson, nous +adoptâmes une certaine merveilleuse mixture +concentrée de Harris, qui, mélangée d’eau, prenait +le nom de limonade, abondance de thé, plus une +bouteille de whisky, pour le cas, dit George, où +nous ferions naufrage.</p> + +<p>A mon avis, George insistait par trop sur l’idée +de naufrage. Je trouvais fâcheuse cette disposition +d’esprit au début d’une excursion.</p> + +<p>Mais je fus tout à fait d’accord pour emporter +le whisky.</p> + +<p>Nous ne prîmes ni bière ni vin. L’un et l’autre +sont une erreur, en rivière. Cela vous rend lourd +et somnolent. Un verre dans la soirée, lorsque +vous faites une tournée par la ville et que vous +lorgnez les filles, cela va ; mais n’allez pas en +boire quand le soleil vous tape sur le crâne et que +vous devez vous livrer à un exercice violent.</p> + +<p>Nous fîmes une liste des objets à emporter, et +elle avait atteint une jolie longueur avant qu’on +se séparât, ce soir-là. Le lendemain, vendredi, +le tout fut rassemblé, et nous nous retrouvâmes +dans la soirée pour l’emballage. Nous avions une +grosse valise « Gladstone » pour les vêtements, et +une couple de paniers pour les victuailles et les +ustensiles de cuisine. On poussa la table contre la +fenêtre, on empila les choses en un tas au milieu +du parquet, et on s’assit à l’entour pour les considérer.</p> + +<p>Je me chargeai d’emballer.</p> + +<p>Je me flatte d’être bon emballeur. Emballer est +une de ces mille choses que je suis persuadé +connaître mieux que n’importe qui au monde. +(Je suis étonné moi-même, quelquefois, devant +la multiplicité de ces choses.) Je persuadai à +George et Harris qu’ils feraient mieux de s’en remettre +tout à fait à moi. Ils acceptèrent avec un +empressement qui avait quelque chose de peu +naturel. George alluma une pipe et s’allongea sur +la bergère, Harris installa ses jambes sur la table +et alluma un cigare.</p> + +<p>Ce n’était pas ainsi que je l’entendais. Ce que je +voulais dire, en fait, c’était que je dirigerais les +opérations, et que Harris et George manœuvreraient +sous mes ordres, tandis que je les invectiverais +de temps en temps avec un « Oh ! espèce +de…! » — « Allons, laissez-moi faire » — « Dieu ! +que vous êtes bête ! » pour les dresser, comme il +sied. Leur façon de prendre les choses m’agaça. +Rien ne m’agace plus que de voir les autres assis +à ne rien faire pendant que je travaille.</p> + +<p>J’ai habité une fois avec un camarade qui avait +le don de m’exaspérer. Il fainéantait sur le sofa +et me regardait m’occuper, des heures de suite, +me suivant des veux tout autour de la pièce, +n’importe où j’allais. Il affirmait que cela lui +faisait le plus grand bien de me voir ainsi me +donner du mouvement. Car mon exemple lui +démontrait que la vie n’est pas un vain songe +où l’on doit bayer aux corneilles, mais une noble +tâche pleine de devoirs et de labeur sévère. Il se +demandait comment il avait pu se passer de moi +si longtemps, et n’avoir eu personne de laborieux +à contempler.</p> + +<p>Or, je n’admets pas ce procédé. Il m’est impossible +de rester tranquille et de voir mon prochain +trimer comme un esclave. Il me faut alors me lever +et présider à son ouvrage, le suivre, les mains +dans les poches, et lui dire ce qu’il doit faire. Tel +est mon caractère énergique je n’y peux rien.</p> + +<p>Cependant, je ne dis mot, et commençai l’emballage. +Ce fut plus long que je ne l’aurais cru ; +mais finalement je vins à bout de la valise. Je +m’assis dessus et bouclai les courroies.</p> + +<p>— Vous ne mettez pas vos bottines dedans ? dit +Harris.</p> + +<p>Je m’aperçus, d’un coup d’œil, que je les avais +oubliées. Voilà bien Harris. Il n’aurait pas dit un +mot avant d’avoir vu la valise fermée et bouclée, +naturellement. Et George se mit à rire à pleines +mâchoires, — de son rire bruyant, absurde, qui +m’exaspère tellement.</p> + +<p>Je rouvris la valise et y introduisis mes bottines. +Mais alors, juste au moment de la refermer, +un doute affreux m’envahit. Avais-je emballé ma +brosse à dents ? Je ne sais comment cela se fait, +mais je ne sais jamais si j’ai emballé ma brosse à +dents.</p> + +<p>Ma brosse à dents est un objet qui me hante +en voyage et empoisonne ma vie. Je rêve que +je ne l’ai pas emballée, et m’éveille avec une +sueur froide, et sors de mon lit pour chercher +après. Et le matin, je l’emballe avant de m’en +être servi, et il me faut re-déballer pour l’avoir, +et c’est toujours le dernier objet que je tire de la +valise ; puis je remballe, et je l’oublie, et il me +faut grimper quatre à quatre au dernier moment +pour la prendre, et je l’emporte à la gare, enveloppée +dans mon mouchoir de poche.</p> + +<p>Bien entendu, cette fois-ci, je fus obligé de +retourner tout, sans parvenir à mettre la main +dessus. C’est dans un état analogue à ce pêle-mêle +que devait être le monde avant sa création, +durant le règne du chaos. Bien entendu, je mis la +main dix-huit fois sur celles de George et de +Harris, mais impossible de rencontrer la mienne. +Je replaçai les objets, un par un, et les secouai +tous, séparément. Enfin, je la découvris dans +une bottine. Je remballai une fois de plus.</p> + +<p>Lorsque j’eus fini, George demanda si le savon +était dedans. Je lui répondis d’aller se faire +pendre, et que peu m’importait que le savon fût +dedans ou non ; et je fermai violemment la valise +et la bouclai. Mais je m’aperçus que j’y avais +enfermé ma blague à tabac, et je dus la rouvrir. +Elle fut close finalement à dix heures cinq du +soir, et il restait les paniers à faire. Harris dit +que notre départ devant avoir lieu dans moins +de douze heures, il croyait bon d’effectuer le +reste de l’opération lui-même, avec George. J’acceptai +et m’assis, et leur tintouin commença.</p> + +<p>Ils se mirent à la besogne d’un cœur léger, +persuadés sans nul doute qu’ils allaient m’en +remontrer. Je m’abstins de tout commentaire : +j’attendais. Lorsque George sera pendu, Harris +restera le pire emballeur de ce monde. Je considérai +les piles d’assiettes et de jattes, et les +bouilloires, et les bouteilles, et les pots, et les +pâtés, et les réchauds, et les gâteaux, et les tomates, +etc., et pressentis que cela ne tarderait pas +à devenir joyeux.</p> + +<p>Et en effet. Ils commencèrent par casser une +jatte. Ce fut leur premier ouvrage. Ils le firent +juste pour montrer ce qu’ils <i>savaient</i> faire, et +pour éveiller l’intérêt.</p> + +<p>Puis Harris plaça la confiture de fraises au-dessus +d’une tomate, qui fut mise en capilotade. +Il leur fallut la ramasser à la petite cuiller.</p> + +<p>Ensuite ce fut le tour de George, qui piétina +sur le beurre. Je ne dis rien, mais je me rapprochai +et m’assis sur le bord de la table pour les +regarder faire. Rien de ce que j’aurais pu dire +n’eût été autant capable de les exaspérer. Je m’en +aperçus. Ils devenaient nerveux et inquiets, marchaient +sur les choses, ou les posaient derrière +eux, et ne les retrouvaient plus ensuite lorsqu’ils +en avaient besoin ; et ils emballaient les pâtés +au fond, et mettaient par-dessus les objets +lourds, ce qui écrabouillait les pâtés.</p> + +<p>Ils renversèrent du sel sur tout, et pour ce qui +est du beurre !… De ma vie, je n’ai vu deux +hommes en faire autant avec deux pence de +beurre. Lorsque George l’eut décollé de sa pantoufle, +ils tentèrent de le fourrer dans la bouilloire. +Il ne put y entrer, et ce qui s’y en était +introduit refusa de sortir. Ils le râclèrent enfin, et +le posèrent sur une chaise, où s’assit Harris. Le +beurre adhéra à sa personne, et ils le cherchèrent +par toute la pièce.</p> + +<p>— Je jurerais l’avoir mis sur cette chaise, dit +George, contemplant le siège vide.</p> + +<p>— Je vous l’ai vu faire moi-même, il n’y a pas +une minute, dit Harris.</p> + +<p>Alors ils se remirent à le chercher par toute +la pièce ; puis ils se rencontrèrent au centre, et se +regardèrent, stupéfaits.</p> + +<p>— C’est le plus extravagant phénomène dont +j’aie jamais été témoin, dit George.</p> + +<p>— Un vrai miracle ! dit Harris.</p> + +<p>Alors George fit le tour de Harris, et le découvrit.</p> + +<p>— Bon ! mais il était là tout ce temps ! s’écria-t-il +avec indignation.</p> + +<p>— Où ? s’écria Harris, en faisant volte-face.</p> + +<p>— Tenez-vous tranquille, nom d’un chien ! +rugit George, s’élançant sur lui.</p> + +<p>On le détacha, et il fut emballé dans la théière.</p> + +<p>Montmorency était de la fête, comme de juste. +L’ambition de Montmorency dans la vie, c’est +de se mettre à la traverse, et de se faire crier +dessus. S’il parvient à se faufiler où l’on n’a spécialement +pas besoin de lui, à être un parfait +brouillon, et à exaspérer le monde, et à ce qu’on +lui envoie des objets à la tête, il se considère alors +comme n’ayant pas perdu sa journée.</p> + +<p>Faire en sorte que quelqu’un trébuche sur lui, +et le maudisse pendant une heure d’affilée, voilà +son ambition la plus haute et son but ; et quand +il l’a atteint, sa fatuité devient tout à fait intolérable.</p> + +<p>Il allait se poser sur les choses dont précisément +on avait besoin pour les emballer ; et il +était travaillé par l’idée fixe que, chaque fois que +Harris ou George allongeait la main, c’était pour +atteindre son nez froid et humide. Il enfonça la +patte dans la confiture, il dispersa les petites +cuillers, il joua aux rats avec les citrons, et sauta +dans le panier et en étrangla trois avant que +Harris pût le coiffer de la poêle à frire.</p> + +<p>Harris prétendit que je l’encourageais. Je ne +l’encourageais pas. Un pareil chien n’a pas besoin +d’être encouragé. C’est son péché naturel +et originel qui le fait se conduire de la sorte.</p> + +<p>L’emballage fut terminé à minuit trente. Harris +s’assit sur le grand panier, en émettant l’espoir +qu’on ne trouverait rien de cassé. George dit +que si quelque chose devait être cassé, c’était fait, — réflexion +qui parut le réconforter. Lui aussi, +déclara-t-il, avait envie d’aller se coucher. Nous +avions tous envie d’aller nous coucher. Harris +devait passer la nuit chez nous, et nous montâmes +à l’étage.</p> + +<p>On se chamailla pour les lits, et Harris dut +coucher dans le mien. Il me demanda :</p> + +<p>— Préférez-vous l’intérieur ou l’extérieur ?</p> + +<p>Je lui répondis qu’en général je préférais coucher +<i>à l’intérieur</i> d’un lit.</p> + +<p>Harris déclara ma facétie un peu vieille.</p> + +<p>George nous interrogea :</p> + +<p>— A quelle heure faut-il que je vous éveille, +les amis ?</p> + +<p>Harris répliqua :</p> + +<p>— Sept heures.</p> + +<p>J’intervins :</p> + +<p>— Non : six. Car j’avais quelques lettres à +écrire.</p> + +<p>Nous eûmes une discussion, Harris et moi, sur +ce point, mais on finit par couper la poire en +deux, et on conclut :</p> + +<p>— Éveillez-nous à six heures et demie, George.</p> + +<p>George ne répondit pas, et nous découvrîmes +qu’il dormait déjà ; nous disposâmes donc le tub +de façon à ce qu’il trébuchât dedans lorsqu’il +se lèverait au matin, puis nous aussi nous mimes +au lit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre V</h2> + +<p class="d">Madame Poppets nous réveille. George le fainéant. +L’escroquerie aux « pronostics météorologiques ». +Notre bagage. Perversité du petit gamin. +On s’attroupe autour de nous. Nous partons +en grande pompe, et arrivons à <span lang="en" xml:lang="en">Waterloo-Station</span>. +Ignorance des fonctionnaires de +la compagnie du Sud-Ouest concernant les +affaires trop mondaines des trains. Nous sommes +à flot, à flot dans un léger canot.</p> + + +<p>Ce fut Mme Poppets qui nous éveilla le lendemain +matin. Elle s’écria :</p> + +<p>— Savez-vous bien qu’il est près de neuf +heures, messieurs ?</p> + +<p>— Neuf quoi ? fis-je, en sursaut.</p> + +<p>— Neuf heures, répondit-elle, par le trou de +la serrure. Je ne vous entendais pas bouger.</p> + +<p>Je réveillai Harris et lui annonçai l’heure. Il +répliqua :</p> + +<p>— Je pensais que vous deviez vous lever à six +heures ?</p> + +<p>— Certainement, dis-je ; pourquoi ne m’avez-vous +pas éveillé ?</p> + +<p>— Comment l’aurais-je pu, quand je dormais +moi-même ? rétorqua-t-il. A présent, nous ne +serons pas sur l’eau avant midi. Ça ne vaut plus +la peine de vous lever du tout.</p> + +<p>— Hum ! repris-je, vous avez de la chance que +je me lève. Si je ne vous avais pas réveillé, vous +seriez resté là toute la quinzaine.</p> + +<p>Nous continuâmes à nous asticoter de la sorte +pendant quelques minutes, lorsqu’un outrageux +ronflement de George nous interrompit. Pour la +première fois depuis qu’on nous avait appelés, +nous nous avisions de son existence. Il était donc +là, — l’homme qui nous avait demandé à quelle +heure il devait nous éveiller, — sur le dos, la +bouche large ouverte, et les genoux relevés.</p> + +<p>Je ne sais réellement pourquoi, mais la vue +d’un autre individu en train de dormir, dans un +lit quand je suis levé, m’exaspère. Je trouve par +trop scandaleux de voir les précieuses heures de +la vie d’un homme — les inestimables moments +qu’il ne retrouvera jamais — engloutis ainsi +dans un sommeil bestial.</p> + +<p>Ce George, par exemple, gaspillant par une +hideuse fainéantise l’inestimable don du temps ; +le trésor de sa vie, dont il lui sera demandé +compte, plus tard, jusqu’à la moindre seconde, +lui échappant, inemployé. Alors qu’il eût pu +être levé, à se bourrer d’œufs au lard, à agacer +le chien, ou à flirter avec la domesticité, au lieu +de gésir là, l’âme enfoncée dans une opaque +torpeur.</p> + +<p>Pensée redoutable. Il parut que Harris et moi +en fûmes frappés au même instant. Nous résolûmes +de le sauver, et ce noble dessein nous fit +oublier notre querelle. Nous nous élançâmes pour +lui arracher ses draps, Harris lui envoya un +grand coup de pantoufle, je lui hurlai dans +l’oreille, et il s’éveilla.</p> + +<p>— ’s qu’i fait jour ? balbutia-t-il, en se dressant +sur son séant.</p> + +<p>— Debout, tête de lard, grosse bûche ! rugit +Harris. Il est dix heures moins le quart.</p> + +<p>— Quoi ! s’écria-t-il, en s’élançant à bas de son +lit, en plein dans le tub… Qui donc, nom d’un +tonnerre, a fourré ça là ?</p> + +<p>Nous lui affirmâmes qu’il devait être imbécile +pour ne pas voir le tub.</p> + +<p>Nous nous mîmes à notre toilette, et, quand on +en fut aux raffinements, nous nous rappelâmes +que les brosses à dents étaient emballées, ainsi +que la brosse à cheveux et le peigne (cette mienne +brosse à dents me fera mourir, décidément), et il +nous fallut descendre, pour les repêcher dans la +valise. Lorsque nous eûmes fini, George réclama +le rasoir mécanique. On lui répondit qu’il eût à se +passer de se faire la barbe aujourd’hui, car on +n’allait pas rouvrir cette valise encore une fois +pour lui, ni pour quelqu’un de son espèce.</p> + +<p>Il protesta :</p> + +<p>— Ne faites pas les idiots. Me voyez-vous aller +dans la Cité fait comme ça ?</p> + +<p>C’était assurément bien triste pour la Cité, mais +que nous importait la souffrance humaine ? +Comme dit Harris, à son habituelle façon vulgaire, +la Cité pouvait s’aller faire f…</p> + +<p>Nous descendîmes pour déjeuner. Montmorency +avait invité deux autres chiens à venir le +voir dehors, et ils étaient en train de se donner +du bon temps en se débattant sur le seuil. On les +calma à l’aide d’un parapluie, et l’on s’attabla +devant les côtelettes et du rosbif froid.</p> + +<p>Harris déclara :</p> + +<p>— L’important, c’est de bien déjeuner. Et il +débuta par une paire de côtelettes, ajoutant qu’il +les prenait tandis qu’elles étaient chaudes, car le +rosbif pouvait attendre.</p> + +<p>George s’empara du journal, et nous lut d’un +bout à l’autre les accidents de canotage, et les +prévisions du temps. Celles-ci portaient : « pluvieux +et froid, avec des éclaircies, orages locaux +çà et là, vent d’E., avec dépression générale sur +les comtés du S. (Londres et Pas-de-Calais). Le +baromètre continue à baisser ».</p> + +<p>A mon avis, entre toutes les ridicules et irritantes +inepties dont nous sommes accablés, cette +fumisterie : la prévision du temps, est la plus +pénible. Elle « prédit » tout justement ce qui est +arrivé la veille ou l’avant-veille, et tout justement +l’opposé de ce qui va arriver le jour même.</p> + +<p>Cela me rappelle ces miennes vacances, l’automne +dernier, qui furent complètement gâtées +grâce à l’attention que nous prêtâmes au bulletin +météorologique de la gazette locale. « On peut +s’attendre pour demain à de fortes ondées, avec +orages locaux, » déclarait-il le lundi. En conséquence, +nous renonçâmes à notre pique-nique, +et restâmes enfermés tout le jour, à attendre la +pluie. Et la foule passait devant la maison, s’en +allant par pleins chars-à-bancs et mail-coaches, +pimpants et gais au possible, sous un soleil radieux +et un ciel sans nuage.</p> + +<p>— Ah ! disions-nous, en les considérant par la +fenêtre. Ce qu’ils vont revenir trempés !</p> + +<p>Et nous ricanions à l’idée de la sauce qu’ils +allaient prendre, et nous retournions attiser le +feu, et nous mettre à lire, et arranger nos spécimens +d’algues et de coquillages. Vers midi, le +soleil envahit la pièce, la chaleur devint presque +intolérable, et nous nous demandâmes quand ces +fortes averses et orages locaux allaient commencer.</p> + +<p>— Oh ! cela va venir dans l’après-midi, vous +verrez, nous disions-nous l’un à l’autre. Oh ! ce +que ces gens vont prendre ! Quelle rigolade !</p> + +<p>A une heure, la propriétaire vint nous demander +si nous n’allions pas sortir, par cette charmante +journée.</p> + +<p>— Non, non, répondîmes-nous, avec un rire +entendu. Pas de danger. <i>Nous</i> n’avons pas envie +d’être saucés, — non, merci !</p> + +<p>L’après-midi était presque écoulé, et il n’y +avait toujours pas trace de pluie. Nous essayâmes +de nous réconforter, en nous disant qu’elle surviendrait +tout d’un coup, lorsque les gens seraient +déjà en route pour revenir et loin de tout abri : — ils +n’en seraient que mieux trempés. Mais +il ne tomba pas une goutte, la journée fut magnifique +jusqu’au bout, et une nuit radieuse lui +succéda.</p> + +<p>Le lendemain matin, nous lûmes qu’il allait +faire une « journée chaude, entre beau et beau-fixe ; +température élevée ; » et nous nous habillâmes +légèrement pour sortir. A peine étions-nous +en route d’une demi-heure qu’il se mit à +pleuvoir dru, et qu’un vent glacé se leva, pluie et +vent qui durèrent toute la journée. Nous rentrâmes +chez nous enrhumés, tout cousus de rhumatismes, +et bons à mettre au lit.</p> + +<p>Le temps est une chose qui me dépasse entièrement. +Je n’y puis rien comprendre. Le baromètre +est une illusion : il vous induit en erreur +aussi bien que les pronostics des journaux.</p> + +<p>Il y en avait un de pendu au mur dans un hôtel +d’Oxford où je logeai au printemps dernier. +Lorsque j’y arrivai, l’aiguille marquait « beau-fixe ». +Dehors, la pluie tombait simplement à +seaux, comme elle avait d’ailleurs fait tout le +jour ; et cette contradiction me parut inadmissible. +Je tapotai le baromètre, qui fit un bond et +marqua « très sec ». Le garçon de l’hôtel passait +justement : il s’arrêta pour me dire qu’à son avis +le baromètre parlait de demain. Je hasardai +l’opinion qu’il pensait plutôt à la semaine avant-dernière ; +mais le garçon répondit qu’il ne le +croyait pas.</p> + +<p>Le lendemain, je tapotai de nouveau l’instrument, +et il monta encore plus haut, tandis que +la pluie tombait toujours plus épaisse. Le mercredi, +j’allai derechef lui donner un coup, et l’aiguille +tournant sur son cadran, dépassa « beau-fixe » +et alla buter contre l’arrêt, à bout de course. +Il faisait ce qu’il pouvait, cet instrument, mais +de par sa construction il était incapable d’annoncer +sans se briser du beau temps encore plus excessif. +Son intention évidente était de monter toujours, +et de pronostiquer sécheresse, famine par +siccité absolue, insolation, simoun, et autres +fléaux analogues, mais l’arrêt l’en empêchait, et +il devait se contenter de marquer ce plus banal +« très sec ».</p> + +<p>Cependant, la pluie se déversait en cataractes +continues, et la partie basse de la ville était déjà +sous l’eau, car le fleuve avait débordé.</p> + +<p>Le garçon affirma que d’évidence nous allions +avoir une série prolongée de temps serein, <i>par +la suite</i>, et il lut ce distique imprimé sur le fronton +de l’oracle :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Ce que je vous prédis s’est passé autrefois ;</div> +<div class="verse">« Ce que je vous annonce sera bientôt passé. »</div> +</div> + +</div> +<p>Le beau temps ne vint pas du tout cet été-là. +Je suppose que la mécanique devait parler du +printemps suivant.</p> + +<p>Il y a aussi ces autres sortes de baromètres, +droits et en longueur. Ceux-là, je n’y ai jamais +vu que du feu. Il y a un côté pour hier à 10 heures +du matin, et l’autre pour aujourd’hui même +heure ; mais vous ne pouvez toujours vous trouver +là dès dix heures du matin, n’est-ce-pas ? Il +descend ou monte pour la pluie ou le beau temps, +avec plus ou moins de vent, et si vous le tapotez, +il ne vous dit rien du tout. Il vous faut d’ailleurs +réduire ses indications au niveau de la mer, et les +réduire selon la température, et même après cela, +je n’entends rien à la solution.</p> + +<p>Mais qu’avons-nous besoin de nous faire prédire +le temps ? Il nous suffit qu’il soit mauvais +quand il arrive, sans encore l’ennui de le savoir +d’avance. Le seul prophète aimable est le vieillard +qui, au matin spécialement menaçant d’un jour +que nous désirerions spécialement beau, promène +autour de l’horizon un coup d’œil spécialement +connaisseur, et dit :</p> + +<p>— Oh non, monsieur, je crois que cela va +s’éclaircir. Les nuages vont se dissiper sans aucun +doute, monsieur.</p> + +<p>— Ah ! il sait, disons-nous, en lui souhaitant +le bonjour et nous mettant en route ; c’est merveilleux +ce que ces vieilles gens peuvent prédire.</p> + +<p>Et nous éprouvons pour cet homme une sympathie +nullement atténuée par le détail que le +temps ne s’éclaircit pas, mais qu’il se met à pleuvoir +sans arrêt tout le jour.</p> + +<p>Et vous vous dites :</p> + +<p>— Oui, mais après tout, il a fait ce qu’il a +pu.</p> + +<p>A l’égard de celui-là qui nous prédit mauvais +temps, au contraire, nous n’entretenons que des +sentiments d’amertume vengeresse.</p> + +<p>— Ça va-t-il se lever, à votre idée ? crions-nous, +tout joyeux, au passage.</p> + +<p>— Ma foi non, monsieur ; j’ai bien peur que ce +soit pareil toute la journée, répond-il, en hochant +la tête.</p> + +<p>— Stupide vieux crétin ! qu’est-ce qu’il en sait ? +murmurons-nous.</p> + +<p>Et si son oracle se vérifie, nous ne lui en voulons +que davantage au retour, et nous gardons +l’arrière-pensée qu’il a une certaine part de responsabilité +dans l’affaire.</p> + +<p>Le soleil brillait trop éclatant ce matin-là, pour +que George nous émût beaucoup avec ses terrifiques +« Baisse barométrique », « Perturbations +atmosphériques s’avançant sur le sud de l’Europe +en diagonale », etc. Aussi, voyant qu’il n’arrivait +pas à nous faire peur, et qu’il perdait son +temps, il chipa la cigarette que je venais de me +rouler avec soin, et prit congé de nous.</p> + +<p>Harris et moi, étant venus à bout des quelques +victuailles demeurées sur la table, charriâmes +notre bagage jusqu’à la porte, et attendîmes un +cab.</p> + +<p>Il paraissait un peu bien voyant, ce bagage, une +fois rassemblé : la valise « Gladstone », la petite +valise, puis les deux paniers, un ample ballot de +couvertures, quatre ou cinq manteaux et imperméables, +quelques parapluies, et encore un melon +à lui tout seul dans un sac de nuit, vu son volume +qui l’empêchait d’entrer ailleurs, plus une couple +de livres de raisin dans un autre sac, et une ombrelle +japonaise en papier, et une poêle à frire, +trop longue pour être emballée, et que nous +avions entourée de papier gris.</p> + +<p>Cela ne manquait pas d’allure, et Harris et moi +commencions à nous sentir gênés, bien qu’il n’y +eût certes pas de quoi. Il ne passait toujours pas +de cab, mais seulement des gamins de la rue, qui +s’intéressaient visiblement au spectacle, et tombaient +en arrêt.</p> + +<p>Le garçon de chez Biggs fut le premier à tourner +le coin. Biggs est notre fruitier, et son principal +talent consiste à prendre à son service les gamins +errants les plus mal élevés et dépourvus de +principes que la civilisation ait jusqu’à cette +heure engendrés. S’il se produit dans notre voisinage +un fait dépassant la scélératesse moyenne +de la gent gavroche, on peut être sûr que cela +vient de chez Biggs. Il paraît que, lors de l’assassinat +de <span lang="en" xml:lang="en">Great Coram Street</span>, on en vint promptement +à conclure, dans notre rue, que le garçon +de chez Biggs (celui de l’époque) faisait partie de +la bande et que, s’il n’avait réussi, en répondant +au sévère interrogatoire auquel il fut soumis, +quand il arriva au magasin le lendemain du +crime, par l’agent n<sup>o</sup> 19 (assisté du n<sup>o</sup> 21, qui se +trouvait là justement) à faire la preuve d’un +alibi complet, il ne s’en serait pas tiré à si bon +compte. Je ne connaissais pas le garçon de Biggs, +à cette époque, mais, d’après ce que j’avais vu +depuis, je n’aurais pas, quant à moi, attaché +beaucoup d’importance à cet alibi.</p> + +<p>Le garçon de chez Biggs, ai-je dit, déboucha du +coin. Il était d’apparence fort pressé quand il +apparut d’abord dans notre champ visuel, mais +sitôt qu’il eut jeté les yeux sur Harris et moi, et +sur Montmorency, et sur notre matériel, il +s’arrêta pour nous considérer. Harris et moi, lui +lançâmes un coup d’œil sévère, bien fait pour intimider +une nature plus délicate, mais les garçons +de chez Biggs ne sont pas, règle générale, +très susceptibles. Il fit halte, à un yard de notre +seuil, et, s’accoudant sur la grille, il choisit une +paille, pour la mâchonner, et ne nous quitta plus +des yeux. Il tenait évidemment à voir ce qui sortirait +de tout cela.</p> + +<p>Un instant plus tard, le garçon de l’épicier +passa sur l’autre trottoir. Le garçon de chez Biggs +le héla :</p> + +<p>— Hohé ! le rez-de-chaussée du 42 qui déménage !</p> + +<p>Le garçon de l’épicier traversa la rue, et prit +position de l’autre côté du seuil. Puis le jeune +apprenti du cordonnier s’arrêta, et se joignit +au garçon de chez Biggs ; cependant que le conducteur +d’un tricycle des « Postes pneumatiques » +prenait une position indépendante au long +du trottoir.</p> + +<p>— Ils ne vont pas mourir de faim, en tous cas, +dit l’apprenti cordonnier.</p> + +<p>— Ah ! c’est qu’il faut penser à tout, répondit +« Postes pneumatiques », quand on s’en va traverser +l’Atlantique dans un petit bateau.</p> + +<p>— Ils ne s’en vont pas traverser l’Atlantique, +interrompit le garçon de chez Biggs ; ils s’en vont +à la recherche de Stanley.</p> + +<p>Il s’était alors formé presque un rassemblement, +et les gens se demandaient les uns aux autres +de quoi il s’agissait. Les uns (les plus jeunes +et écervelés de la bande) affirmaient que c’était +une noce, et désignaient Harris comme le marié ; +tandis que les plus âgés et réfléchis parmi la populace +inclinaient à croire que c’était un enterrement, +et voyaient en moi le frère du défunt.</p> + +<p>Pour finir, un cab libre survint (dans notre rue, +les cabs libres passent en général, et quand on +n’en a pas besoin, à raison moyenne de trois par +minute, et vous harcèlent et vous obstruent le +chemin), et nous y enfournant corps et biens, +et chassant à grands cris une paire d’amis de +Montmorency qui avaient juré apparemment de +ne pas l’abandonner, nous démarrâmes parmi les +acclamations de la foule, tandis que le garçon de +chez Biggs nous lançait une carotte en guise de +porte-bonheur.</p> + +<p>Nous atteignîmes <span lang="en" xml:lang="en">Waterloo-Station</span> à 11 heures, +et demandâmes le quai d’où partait le train de +11 h. 15. Comme de juste, personne ne le savait : +personne ne sait jamais, à <span lang="en" xml:lang="en">Waterloo-Station</span>, le +quai d’où va partir un train, ni où va un train en +partance, ni rien du tout. Le porteur qui s’était +chargé de notre matériel pensait qu’il devait partir +du quai n<sup>o</sup> 2, mais un autre porteur, interrogé, +avait ouï dire que ce serait du quai n<sup>o</sup> 1. Le chef +de gare, par ailleurs, était convaincu que ce serait +du quai de banlieue.</p> + +<p>Pour tirer la chose au clair, nous montâmes à +l’étage, chez le directeur général de la Traction. +Il nous affirma qu’il venait de rencontrer quelqu’un +qui lui avait dit l’avoir vu au quai n<sup>o</sup> 3. +Nous allâmes donc au quai n<sup>o</sup> 3, mais une +fois là, les fonctionnaires nous dirent qu’ils pensaient +plutôt que ce train-ci était l’express de +Southampton, à moins que ce ne fût le circulaire +de Windsor.</p> + +<p>Mais à coup sûr ce n’était pas le train de Kingston, +encore qu’ils ne pussent rendre compte de +leur certitude.</p> + +<p>Notre porteur nous dit alors qu’à son avis ce +devait être sur le quai de la gare surélevée ; il +ajouta qu’il avait déjà vu le train. Nous allâmes +donc sur le quai de la gare surélevée, et demandâmes +au mécanicien s’il se rendait à Kingston. +Il répondit qu’il n’en était pas sûr, mais que +c’était probable. En tout cas, si son train n’était +pas celui de 11 h. 15 pour Kingston, il avait bonne +confiance que c’était celui de 9 heures 32 pour +<span lang="en" xml:lang="en">Virginia-Water</span>, ou l’express de 10 heures pour +l’île de Wight, ou quelque part par là, et que bref +nous le verrions bien quand nous y serions. Nous +lui glissâmes dans la main une demi-couronne, +et le priâmes de faire en sorte que ce fût le +11 h. 15 pour Kingston.</p> + +<p>— Personne ne saura jamais, sur cette ligne, +ajoutâmes-nous, ce que vous êtes, ni où vous +allez. Vous connaissez la route, vous n’avez qu’à +filer tranquillement et aller à Kingston.</p> + +<p>— Ma foi, je ne sais trop, messieurs, répliqua-t-il, +généreusement, mais j’imagine qu’un train +ou l’autre <i>doit</i> aller à Kingston. Ce sera le mien. +Donnez-moi le reste de la couronne.</p> + +<p>Ce fut ainsi que nous atteignîmes Kingston par +la Cie Londres-et-Sud-Ouest.</p> + +<p>Nous sûmes par la suite que le train que nous +avions pris était en réalité la Malle d’Exeter, et +que tout <span lang="en" xml:lang="en">Waterloo-Station</span> avait passé des heures +à le chercher, et que personne n’avait jamais +compris ce qu’il était devenu.</p> + +<p>A Kingston, notre canot nous attendait, juste +sous le pont. Nous nous frayâmes un passage +jusqu’à lui, nous y embarquâmes nos colis et y +montâmes nous-mêmes.</p> + +<p>— Êtes-vous parés, messieurs ? dit le gardien.</p> + +<p>— Tout est paré, répondit-on ; et avec Harris +aux avirons et moi aux tire-veilles de barre, et +Montmorency, malheureux et plein de méfiance, +à la proue, nous nous élançâmes sur ces eaux +qui, pour une quinzaine, devaient être notre demeure.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre VI</h2> + +<p class="d">Kingston. Notes instructives sur l’histoire ancienne +de l’Angleterre. Observations curieuses +sur le chêne sculpté et la vie en général. Situation +lamentable de Stivvings, junior. Réflexions +sur l’antiquité. J’oublie que je gouverne. +Résultat plein d’intérêt. Le labyrinthe de +Hampton-Court. Harris, guide.</p> + + +<p>C’était une matinée splendide, de la fin du +printemps ou du début de l’été, comme on +voudra bien appeler cette saison où les tons +délicats de l’herbe et des feuillages se foncent en +un vert plus grave, — où l’année ressemble à une +belle jeune fille prête à devenir femme, qui sent +battre en ses veines l’émoi d’un étrange éveil.</p> + +<p>Les curieuses vieilles rues du bas-Kingston, +descendant jusqu’au bord de l’eau, apparaissaient +des plus pittoresques, sous le soleil éclatant ; la +surface miroitante du fleuve, avec ses chalands +mouvants, le chemin de halage bordé de verdures, +les pimpantes villas de l’autre rive, Harris, en +un maillot rouge et orange, peinant aux avirons, +une lointaine entrevision du vieux palais +grisâtre des Tudors, tout ce tableau ensoleillé, +s’étalait, éblouissant, mais si calme, plein de vie, +mais si paisible que, malgré l’heure matinale, +je me laissai emporter à la dérive par une nonchalante +rêverie.</p> + +<p>Je rêvai à Kingston, ou « Kiningestun » comme +on disait jadis aux siècles où les « kinges » +saxons s’y faisaient couronner. Le grand César y +passa le fleuve, et les légions de Rome dressèrent +leur camp sur le haut de ses berges. César, +tout comme, beaucoup plus tard, Elisabeth, semble +s’être arrêté partout ; néanmoins, plus comme +il faut que la bonne reine Bess, il n’allait pas au +cabaret.</p> + +<p>Elle tient le record pour les cabarets, la « reine-vierge » +d’Angleterre. Il n’y en a pas un de +quelque notoriété, dans un rayon de dix milles +autour de Londres, où elle n’ait, paraît-il, jeté +un coup d’œil, ou ne s’y soit arrêtée, ou n’y ait +couché une fois ou l’autre. Or, je me demande, à +supposer que Harris, mettons, change de vie, +devienne un grand et noble personnage, et arrive +à se faire nommer premier ministre, je me demande, +dis-je, après sa mort, si l’on mettrait des +plaques commémoratives sur les cabarets qu’il +aurait favorisés de sa présence : « Harris a pris +un verre d’amer dans cet établissement » ; « Harris +a pris ici deux whiskys secs durant l’été de +1888 » ; « Harris fut expulsé d’ici en décembre +1886 ».</p> + +<p>Mais non, ils seraient trop ! Ce seraient les +établissements où il n’est pas entré qui deviendraient +célèbres. « La seule maison du sud de +Londres où Harris n’ait jamais bu ! » Les gens +accourraient pour voir ce qui a bien pu l’en empêcher.</p> + +<p>Comme ce pauvre esprit-faible de roi Edwy +devait détester Kiningestun ! La fête du sacre lui +fut odieuse. Peut-être la hure de sanglier farcie +aux pruneaux ne lui convint-elle pas (je ne serais +pas si difficile, pour ma part) ou ne but-il pas +assez de xérès et d’hydromel ; en tout cas, laissant +la bacchanale effrénée, il s’en alla jouir en paix du +clair de lune avec sa bien-aimée Elgiva.</p> + +<p>Ce fut peut-être de cette fenêtre que, les mains +unies, ils contemplèrent le clair de lune épandu +sur le fleuve, tandis que les échos de la bruyante +débauche arrivaient jusqu’à eux, par bouffées +atténuées.</p> + +<p>Alors le féroce Odo et St. Dunstan pénétrèrent +de force dans leur tranquille retraite, et accablant +de farouches injures la reine au doux visage, ils +rammenèrent brutalement le pauvre Edwy parmi +l’affreux tumulte de l’assistance ivre.</p> + +<p>Dans la suite des âges, aux éclats des fanfares +guerrières, les rois saxons et la débauche saxonne +furent enterrés côte à côte, et la grandeur de +Kingston s’effaça pour un temps. Mais elle se +releva lorsque le palais de Hampton-Court devint +la résidence des Tudors et des Stuarts, et que +les barges royales venaient s’amarrer contre la +rive du fleuve, et que les beaux seigneurs revêtus +de manteaux luxueux dévalaient sur les marches +du quai, en criant : « Avez-vous fait bonne traversée, +Sire ? Dieu vous garde ; <i>grammercy !</i> »</p> + +<p>Beaucoup de vieilles maisons, aux alentours, +témoignent clairement de ces âges où Kingston +était un bourg royal, où la noblesse vivait là, +auprès de son roi, où la longue avenue menant au +portail du palais retentissait tout le jour de cliquetis +d’acier, de hennissements de palefrois et +de froissements de velours et de soie. Les hautes +et spacieuses demeures, avec leurs fenêtres ogivales, +leurs vitraux, leurs vastes cheminées, et +leurs toitures à pignon, évoquent le temps des +hauts-de-chausses et des pourpoints, des corsages +brodés de perles, et des jurons compliqués. Elles +furent élevées aux époques où « l’on ne savait +pas construire ». Les dures briques rouges ne s’en +sont que mieux agglomérées, avec le temps, et +leurs escaliers de chêne ne craquent ni ne grincent +quand on s’efforce de les descendre sans +bruit.</p> + +<p>A propos d’escaliers de chêne, je me souviens +qu’une des maisons de Kingston en possède un +superbe en chêne sculpté. Cette maison, située sur +la place du marché, est aujourd’hui une boutique, +mais sans nul doute elle fut jadis l’hôtel d’un +grand personnage. Un ami à moi, qui habite +Kingston, y entra un jour pour faire l’acquisition +d’un chapeau, et, dans un moment d’aberration, +il mit la main à la poche et le paya séance tenante.</p> + +<p>Le boutiquier (il connaît mon ami) fut naturellement +plutôt surpris tout d’abord ; mais il se +ressaisit bien vite et, comprenant qu’il lui +fallait faire quelque chose pour encourager pareille +grandeur d’âme, il demanda à notre héros +si cela lui ferait plaisir de voir de beau chêne +sculpté. Mon ami accepta, et le boutiquier lui fit +traverser le magasin et monter l’escalier de la +maison. La rampe était un véritable chef-d’œuvre, +et le mur était jusqu’au haut revêtu de boiseries +de chêne dont les sculptures auraient fait +honneur à un palais.</p> + +<p>De l’escalier, ils passèrent dans le salon, pièce +vaste et claire, tendue d’un papier à fond bleu, +un tant soit peu baroque, mais assez gai. L’appartement, +d’ailleurs, ne présentait rien de remarquable, +et mon ami se demandait pourquoi on +l’avait amené là. Mais le propriétaire, s’approchant +du papier, le tapota. Il rendit le son du +bois.</p> + +<p>— Tout chêne, expliqua-t-il. Tout chêne sculpté, +jusqu’au plafond, comme l’escalier que vous +venez de voir.</p> + +<p>— Hé quoi, juste ciel ! s’écria mon ami, voulez-vous +dire que vous avez recouvert votre chêne +sculpté de papier tenture bleu ?</p> + +<p>— C’est cela même, répondit l’autre : c’était +trop coûteux. Il fallait encaustiquer tout cela, +vous comprenez. Et puis la pièce a un aspect plus +gai ainsi. C’était effroyablement sombre, ce chêne.</p> + +<p>Je ne dirai pas que je blâme absolument cet +homme. De son point de vue, qui est celui du +propriétaire normal, désireux de rendre sa vie +aussi aisée que possible, et non celui de l’amateur +d’antiquailles, il a raison. Il est très agréable de +regarder du chêne sculpté, et même d’en posséder +un peu, mais en être entouré doit attrister singulièrement +l’existence, pour ceux qui ont d’autres +goûts. On doit se figurer habiter une +église.</p> + +<p>Non, le désolant, dans son cas, c’est que lui +qui n’avait cure du chêne sculpté, dût en avoir +son salon tout lambrissé, alors que des gens +qui l’apprécient payent des sommes folles pour +s’en procurer. C’est d’ailleurs la règle dans ce +monde : nous possédons ce à quoi nous ne tenons +pas, et ce que nous désirons, c’est autrui qui le +possède.</p> + +<p>Les gens mariés ont des femmes dont peu leur +chaut ; et les jeunes gens célibataires se lamentent +de n’en pas trouver. Les pauvres prolétaires qui +ont à peine de quoi vivre vous ont des huit enfants +bien endentés. Les vieux ménages riches +qui ne savent que faire de leur argent meurent +sans postérité.</p> + +<p>Il y a aussi les jeunes filles avec leurs amoureux. +Celles qui ont des amoureux n’en ont cure. +Elles affirment qu’elles s’en passeraient volontiers, +qu’ils les assomment, et demandent pourquoi +ils ne s’en vont pas plutôt faire la cour à +miss Smith ou miss Brown, qui sont bêtes et +âgées, et n’ont pas trouvé d’amoureux. Quant à +elles, elles n’en ont pas besoin. Elles ne tiennent +pas à se marier.</p> + +<p>Mais inutile de s’appesantir sur ce sujet, par +trop désolant.</p> + +<p>Il y avait à notre école un garçon que nous +appelions Sandford et Merton. Son vrai nom +était Stivvings. C’était le plus singulier garçon +que j’aie jamais rencontré. Je crois bien qu’il +aimait l’étude pour de bon. Il s’attirait des réprimandes +pour le plaisir de lire du grec jusque +dans son lit ; et quant aux verbes irréguliers +français, il n’y avait réellement pas moyen de +l’en détacher. Il était rempli d’idées biscornues et +de l’autre monde, se figurant qu’il faisait la joie +de sa famille et l’honneur de l’école ; il aspirait +à obtenir des prix, à devenir en grandissant un +homme de savoir, — bref, des divagations d’esprit +faible. Je n’ai jamais vu si bizarre créature, +mais aussi, je dois l’ajouter, il était sans +plus de malice que l’enfant qui vient de naître.</p> + +<p>Eh bien, ce garçon ne manquait pas d’être malade +au moins deux fois la semaine, ce qui l’empêchait +de venir en classe. Jamais un garçon n’a +été aussi souvent malade que ce Sandford et +Merton. S’il survenait une épidémie quelconque +à dix milles à la ronde, il attrapait le mal, et sous +sa pire forme. Il prenait des bronchites en pleine +canicule, et il avait la fièvre des foins à Noël. +Après une période de sécheresse qui dura six semaines, +il fut frappé d’une fièvre rhumatismale ; +et en sortant par un brouillard de novembre, il +revint chez lui avec une insolation.</p> + +<p>On le mit sous le chloroforme, une fois, le +pauvre gosse, pour lui arracher toutes ses dents, +et lui poser un râtelier, à cause de terribles maux +de dents : ceux-ci furent remplacés par des névralgies +et des douleurs d’oreilles. Il n’était jamais +sans un rhume, excepté les neuf semaines +où il eut la scarlatine ; et en tout temps, je l’ai +connu avec des engelures. Lors du grand choléra +de 1871, notre voisinage en fut particulièrement +indemne : il n’y eut qu’un seul cas avéré dans +toute la paroisse, — le jeune Stivvings.</p> + +<p>Il lui fallait rester couché quand il était malade, +et manger du poulet, et des flans, et du raisin +de serre ; mais il ne cessait de sangloter, parce +qu’on lui défendait de faire des exercices latins, +et qu’on lui retirait sa grammaire allemande.</p> + +<p>Et nous, les autres garçons, qui aurions sacrifié +dix termes de notre vie scolaire pour la grâce +d’un seul jour de maladie, et qui ne désirions pas +le moins du monde fournir à nos parents prétexte +à se rengorger en parlant de nous, — nous étions +incapables d’attraper fût-ce un torticolis. Nous +nous exposions à tous les courants d’air, et ils +nous profitaient, en nous rafraîchissant. Nous +prenions des choses pour nous rendre malades, et +cela nous faisait engraisser, et nous donnait de +l’appétit. Rien ne semblait pouvoir nous rendre +malades avant le début des vacances. Mais, le +jour même de la libération, nous prenions froid, +avec une toux à faire peur, et toutes sortes d’infirmités, +qui duraient jusqu’à la reprise des cours. +Alors, en dépit de toutes nos manœuvres contraires, +nous nous retrouvions soudain guéris, et +mieux portants que jamais.</p> + +<p>Ainsi va la vie, et nous sommes pareils à +l’herbe que l’on coupe et qui est mise au four et +desséchée.</p> + +<p>Pour en revenir à la question chêne sculpté, +nos arrière-grand-pères devaient avoir de très +hautes notions sur l’art et le beau. Cependant, +tous nos trésors d’aujourd’hui ne sont que des +banalités, déterrées, d’il y a trois ou quatre siècles. +On peut se demander s’il y a quelque véritable +beauté intrinsèque dans toutes ces vieilleries : +assiettes à soupe, cruches à bière, éteignoirs, +que nous prisons tellement aujourd’hui, +ou si c’est l’auréole de l’âge irradiant autour de +ces objets qui leur donne un tel lustre à nos yeux. +Les « bleu ancien » que nous suspendons à nos +murs en guise d’ornements étaient, il y a quelques +siècles, les vulgaires ustensiles journaliers +de la maison ; les bergers roses et les bergères +jaunes que nous présentons à l’admiration de nos +amis, et qu’ils font semblant de goûter, n’étaient +rien que des bibelots de cheminée sans valeur, +qu’une mère du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle donnait à son bébé +pour l’apaiser.</p> + +<p>En ira-t-il de même dans le futur ? Les trésors +précieux d’aujourd’hui seront-ils les insignifiantes +babioles de la veille ? Est-ce que des rangées de +nos assiettes à fleurs s’aligneront au-dessus des +marbres de cheminées chez les gens cossus, de +l’an 2.000 et quelques ? Et les tasses blanches à +filet d’or avec au fond la jolie fleur (espèce inconnue) +que notre bonne à tout faire casse à présent +de gaieté de cœur, figureront-elles, après soigneux +raccommodage, sur un socle, où l’époussettera +seulement la maîtresse de la maison ?</p> + +<p>Prenez ce chien de porcelaine, qui orne la +chambre à coucher de mes chambres garnies. +C’est un chien blanc. Ses yeux sont bleus. Son +nez est d’un rouge délicat, truffé de taches noires. +Il lève péniblement la tête, dont l’expression +d’affabilité confine à l’idiotie. Je ne l’admire +en aucune façon. Considéré comme objet d’art, +je dirai qu’il m’horripile. Des amis étourdis le +blaguent et ma propriétaire elle-même n’a pour +lui nulle sympathie, et explique sa présence par +le fait que sa tante lui en a fait cadeau.</p> + +<p>Mais dans 200 ans, il est plus que probable +que ce chien sera déterré ici ou là, les pattes en +moins, la queue cassée, et qu’il sera vendu comme +vieux chine, et mis dans une étagère vitrée. On +tournera autour et on l’admirera. On sera frappé +de la merveilleuse richesse du rouge de son nez, et +et on se récriera sur la beauté que devait nécessairement +offrir le bout de queue manquant.</p> + +<p>Nous-mêmes, à la présente époque, ne voyons +pas la beauté de ce chien. Il nous est trop familier. +Tels les couchers de soleil et les étoiles ; +nous ne sommes pas confondus par leur splendeur, +à cause qu’ils sont trop banals à nos yeux. +De même, ce chien de porcelaine. En 2288, on +s’extasiera sur lui. La fabrication de ce genre de +chiens sera alors un art perdu. Nos arrière-neveux +se demanderont comment nous les faisions, +et nous trouveront d’une habileté admirable. +On parlera de nous avec respect comme de +ces « grands artistes d’autrefois qui florissaient +au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, et créaient ces chiens de porcelaine ».</p> + +<p>Le « modèle » que la fille aînée a copié en classe +deviendra « tapisserie de l’ère victorienne », +et acquerra une valeur inestimable. Les cruches +en bleu et blanc de nos auberges campagnardes +seront disputées, toutes fêlées et ébréchées, et +vendues au poids de l’or, et les riches s’en serviront +comme de verres à bordeaux ; et les voyageurs +venus du Japon achèteront tous les « Bonjour +de Ramsgate » et les « Souvenirs de Margate » +qui auront échappé à la destruction, et les +remporteront à Yédo comme antiquités anglaises.</p> + +<p>A ce point de mes réflexions, les avirons échappèrent +à Harris, qui fut projeté de son siège, et +tomba au font du canot, les jambes en l’air. +Montmorency poussa un hurlement, fit un saut +périlleux, le panier de dessus se renversa, et les +objets en jaillirent.</p> + +<p>J’éprouvai quelque surprise, mais ne perdis +point mon sang-froid. Je dis, assez aimablement :</p> + +<p>— Hallo ! qu’est-ce qui se passe ?</p> + +<p>— Quoi, ce qui se passe ? Nom de…</p> + +<p>Réflexion faite, je ne répéterai point les paroles +de Harris. J’étais peut-être en faute, mais rien +n’excuse la violence de langage et la grossièreté +d’expression, surtout chez un homme bien élevé, +et je connais Harris pour tel. J’avais oublié, en +pensant à autre chose, et cela se conçoit sans +peine, que je gouvernais, et en conséquence, nous +nous étions engagés assez avant dans le chemin +de halage. Nous eûmes quelque peine tout d’abord +à distinguer ce qui était nous et ce qui était la +berge du fleuve côté Middlesex. Mais nous ne +tardâmes pas à y arriver, et nous opérâmes la séparation.</p> + +<p>Harris, cependant, m’annonça qu’il en avait +fait plus qu’assez, et m’engagea à prendre mon +tour. Comme nous étions du côté voulu, je débarquai, +muni de la remorque, et traînai le bateau +jusque passé Hampton-Court. Ah ! ce vieux mur +qui longe ici le fleuve, comme je l’aime ! Je ne +puis le voir sans être revigoré par son aspect. +Comme il est familier et gai, ce vieux mur patiné ; +quel tableau délicieux il ferait, couvert ici de lichen +et là de mousse, avec cette jeune vigne qui +se hausse timidement par-dessus sa crête, pour +voir ce qui se passe sur le fleuve affairé, avec le +vieux lierre sévère qui le revêt un peu plus loin ! +Il présente cinquante tons et teintes et dégradés +en dix yards, ce vieux mur. Si je savais dessiner, +et si je connaissais la peinture, j’en ferais une +jolie étude, j’en suis certain. J’ai souvent pensé +que j’aimerais vivre à Hampton-Court. Il y règne +une telle paix, dans ce cher vieux château, +une telle tranquillité, il serait si agréable d’y +flâner de bon matin, avant que les gens soient +levés !</p> + +<p>Mais, au fait, je ne crois pas que j’aimerais +tant que cela cette vie, si elle se réalisait. Je la +vois fantastiquement lugubre et déprimante, le +soir, lorsque la lampe projette des ombres suspectes +sur les lambris des murs, et que résonne +sur les froides dalles des corridors l’écho lointain +de nos pas qui tantôt se rapprochent et tantôt +s’éloignent, puis s’éteignent, et que tout retombe à +un silence de mort, troublé par les seuls battements +de votre cœur.</p> + +<p>Nous sommes faits pour vivre sous le soleil, +tous, hommes et femmes. Nous aimons la lumière +et la vie. C’est pourquoi nous nous entassons +dans les villes et les cités, c’est pourquoi l’on +déserte les campagnes un peu plus chaque année. +Sous le soleil, — durant le jour, tandis que la +Nature est en éveil et active tout autour de nous, +les pentes des montagnes et les sombres forêts +nous enchantent ; mais la nuit, alors que notre +mère la terre s’est endormie, et que nous restons +seuls éveillés, ah ! le monde paraît bien solitaire, +et nous prenons peur, comme des enfants dans +le silence d’une maison. Nous regrettons alors, +nous désirons ardemment les rues illuminées au +gaz, et le son des voix humaines, et la pulsation +fraternelle de la vie humaine. Comme nous +nous sentons petits et abandonnés dans la vaste +paix où les ramures ténébreuses frissonnent dans +la brise nocturne ! Nous sommes environnés de +tant de fantômes, dont les soupirs étouffés nous +attristent tellement ! Oui, rassemblons-nous dans +les grandes villes, et allumons les grands feux de +joie d’un million de becs de gaz, et unissons nos +voix pour chanter et nous rassurer.</p> + +<p>Harris me demanda si je connaissais le labyrinthe +de Hampton-Court. Lui y était allé une +fois pour montrer la route à quelqu’un. Il l’avait +étudiée sur un plan, et c’était simple à en paraître +naïf, — valant à peine les deux pence de +l’entrée. Au dire de Harris, ce plan était plutôt +une attrape, car il ne ressemblait en rien à la réalité +et ne faisait que vous égarer. Ce fut un sien +cousin de province que Harris mena dans le +labyrinthe. Il lui dit :</p> + +<p>— Nous entrerons juste pour pouvoir dire que +vous y avez été, mais c’est trop simple. C’est +absurde d’appeler cela un labyrinthe. Il suffit de +prendre toujours le premier tournant sur la droite. +Nous nous y promènerons une dizaine de minutes, +et puis nous ressortirons pour aller déjeuner.</p> + +<p>Peu après être entrés, ils rencontrèrent d’autres +personnes qui leur dirent qu’elles étaient là-dedans +depuis trois quarts d’heure, et commençaient +à en avoir assez. Harris leur affirma +qu’elles n’avaient qu’à le suivre, car il allait simplement +jusqu’au centre, puis regagnerait la sortie. +Elles le remercièrent de son obligeance, et +se mirent à le suivre.</p> + +<p>Ils recueillirent, en chemin, quelques autres +gens qui voulaient en avoir le cœur net, et leur +groupe finit par absorber tous les visiteurs du +labyrinthe ; ceux qui avaient abandonné tout +espoir de jamais découvrir ni le centre ni la sortie, +et de jamais revoir leur demeure ni leurs +amis, reprirent courage à l’aspect de Harris et +de sa suite, et se joignirent à la procession, en le +bénissant. Harris évaluait à une vingtaine en tout +les gens qui l’escortaient ; et une femme portant +un bébé, qui était là depuis le matin, voulut à +toute force lui prendre le bras, crainte de le +perdre.</p> + +<p>Harris ne cessait de tourner à droite, mais le +chemin semblait long, et son cousin hasarda l’opinion +que ce labyrinthe était fort vaste.</p> + +<p>— Oh ! l’un des plus vastes d’Europe, dit +Harris.</p> + +<p>— Oui, ce doit être, répliqua le cousin, car +nous avons déjà fait au moins deux milles.</p> + +<p>Harris lui-même commençait à trouver la chose +bizarre, mais il tint bon, jusqu’à ce qu’enfin +ils virent à terre la moitié d’un gâteau d’un penny +que le cousin de Harris jurait avoir remarqué +dix minutes plus tôt. « Bah ! pas possible ! » dit +Harris. Mais la femme au bébé répondit : « Si, +si, très possible », car c’était elle qui avait ôté à +l’enfant ce bout de gâteau, pour le jeter là, juste +avant de rencontrer Harris. Elle ajouta d’ailleurs +qu’elle regrettait fort d’avoir rencontré Harris, +et exprima l’opinion qu’il se moquait d’eux. +Harris, indigné tira de sa poche le plan, et développa +sa théorie.</p> + +<p>— Le plan nous servirait peut-être, dit quelqu’un +du groupe, si vous saviez où nous sommes +à présent.</p> + +<p>Harris l’ignorait, et il suggéra que le mieux +serait de retourner à l’entrée, et de recommencer. +Pour ce qui était de recommencer, il n’y eut +pas grand enthousiasme ; mais quant à l’opportunité +de retourner à l’entrée, l’accord fut unanime. +On fit donc volte-face et on se remit à +suivre Harris dans le sens opposé. Dix autres minutes +se passèrent, après quoi on se trouva au +centre.</p> + +<p>Harris songea d’abord à faire semblant que +c’était là ce qu’il avait voulu ; mais la foule lui +parut menaçante, et il résolut de traiter la chose +comme un pur hasard.</p> + +<p>En tout cas, ils avaient à présent un point de +repère. Ils savaient où ils se trouvaient, et la +carte fut une fois de plus consultée. La solution +se présenta comme plus simple que jamais, et +ils se remirent en route pour la troisième fois.</p> + +<p>Et trois minutes plus tard ils se trouvaient +de retour au centre.</p> + +<p>Après cela, il leur fut impossible d’arriver ailleurs. +Tous les chemins qu’ils prenaient les ramenaient +au milieu. Cela devint si régulier qu’à +la fin une partie des gens restaient là, et attendaient +que les autres, après avoir fait un tour, +fussent revenus auprès d’eux. Harris, au bout +d’un moment, tira encore une fois son plan, +mais la seule vue de cet objet ne fit que mettre +la foule en fureur, et on lui dit d’aller au diable, +et de s’en faire des papillotes. Harris avouait +qu’il se sentit alors devenu jusqu’à un certain +point impopulaire.</p> + +<p>La panique les prit, à la fin, et ils appelèrent +le gardien à leur secours. L’homme arriva, et, +grimpant sur l’échelle située à l’extérieur, il leur +cria des indications. Mais ils avaient tous, à ce +moment, la tête tellement perdue, qu’ils furent +incapables d’y rien comprendre. L’homme leur +dit alors de rester où ils étaient, et qu’il allait +venir les chercher. Ils se rassemblèrent donc, et +l’attendirent ; lui, descendit de son échelle et +pénétra dans le labyrinthe.</p> + +<p>C’était un jeune gardien, comme par hasard, et +neuf à ses fonctions. Une fois dedans, il n’arriva +pas à les rejoindre, et <i>lui</i> aussi fut perdu. Ils l’apercevaient, +de temps à autre, qui courait de +l’autre côté de la haie, et lui aussi les voyait, et +galopait pour les retrouver, et eux restaient à +l’attendre pendant cinq bonnes minutes, et puis +il réapparaissait exactement au même point, et +leur demandait où ils étaient passés.</p> + +<p>Il leur fallut attendre que l’un des vieux gardiens +fût rentré de dîner, avant de pouvoir sortir.</p> + +<p>Harris nous affirma qu’à son avis c’était un +très beau labyrinthe, autant qu’il pouvait juger ; +et nous conclûmes que nous essaierions d’y faire +entrer George, lors de notre retour.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre VII</h2> + +<p class="d">Le fleuve, en ses atours de dimanche. Le costume +sur le fleuve. Un bonheur pour les hommes. +Défaut de goût chez Harris. Le maillot +de George. Une partie avec la jeune fille gravure-de-modes. +La tombe de Mme Thomas. +L’homme qui n’aime pas les tombeaux, les +cercueils ni les crânes. Harris en démence. +Ses divagations sur George, les berges et la limonade. +Il fait de la voltige.</p> + + +<p>Cependant que Harris me contait son aventure +du labyrinthe, nous étions en train +de passer l’écluse de Moulsey. Cette traversée +nous prit un certain temps, car il n’y +avait qu’un seul bateau, le nôtre, et l’écluse est +grande. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu +auparavant l’écluse de Moulsey ne contenir qu’un +seul bateau. C’est là, je crois, sans même excepter +celle de Boutler, l’écluse de tout le fleuve +qui a le plus à faire.</p> + +<p>Je me suis amusé à la regarder, à de certains +jours où l’on ne voyait plus, au lieu d’eau, qu’un +fouillis éclatant de maillots clairs, casquettes +joyeuses, chapeaux folâtres, ombrelles polychromes, +écharpes et manteaux de soie, flots de +rubans et flanelle blanche immaculée ; en regardant +alors du haut du quai dans le sas, on pouvait +imaginer celui-ci comme une caisse énorme +où l’on aurait jeté pêle-mêle des fleurs de toutes +couleurs, qui en recouvraient le fond d’un amoncellement +d’arc-en-ciel.</p> + +<p>Par un beau dimanche, c’est presque du matin +au soir que l’écluse offre cet aspect, tandis qu’en +aval et en amont, au delà des portes, s’alignent +indéfiniment les autres bateaux qui attendent +leur tour ; et les bateaux vont et viennent, si +bien que la surface ensoleillée du fleuve, depuis +le Palais jusqu’à Hampton-Court, est parsemée et +couverte de jaune, de bleu, d’orange, de blanc, +de rouge, de rose. Tous les habitants de Moulsey, +vêtus en canotiers, s’en vont, suivis de leur chien, +flâner aux abords de l’écluse, où ils flirtent, fument +et regardent les bateaux ; et tant de grâce +aux casquettes et aux vestons des hommes qu’aux +jolies teintes des vêtements féminins, aux chiens +en gaîté, à la circulation des bateaux, aux voiles +blanches, à l’agréable paysage, à l’eau brasillante, — ce +spectacle est un des plus joyeux que je +sache aux environs de cette morne cité de Londres.</p> + +<p>La Tamise est une réelle aubaine, pour le costume. +Grâce à elle, une fois dans leur vie, les +hommes sont à même de déployer <i>leur</i> goût en +matière de couleurs, et je crois, ma parole, que +nous nous en tirons coquettement. Je ne déteste +pas de porter un peu de rouge, — allié au noir. +Comme on sait, mes cheveux sont châtain doré, — une +très jolie nuance, paraît-il, et le rouge +sombre leur convient à merveille. Je suis également +persuadé qu’une cravate bleu clair s’accorde +parfaitement avec cela, non moins qu’une paire +de bottines en cuir de Russie et un mouchoir +de soie rouge autour de la taille, — car le mouchoir +a meilleure grâce qu’une ceinture.</p> + +<p>Harris s’en tient invariablement aux variétés +ou aux combinaisons du jaune et de l’orange ; +mais je doute qu’il ait tout à fait raison. Il a le +teint trop foncé pour porter du jaune. Le jaune +ne lui va pas : c’est indéniable. J’aimerais lui +voir adopter le bleu relevé par un soupçon de +blanc ou de crème ; mais hélas ! moins on a de +goût pour s’habiller, plus on est obstiné ! C’est +fort regrettable, car il n’aura jamais de succès tel +qu’il est, alors qu’il a une ou deux couleurs +qui ne lui siéraient pas trop mal, coiffé de son +couvre-chef.</p> + +<p>George a acheté pour cette excursion quelques +nouveaux objets, qui m’offusquent tant soit peu. +Son maillot est excentrique. Je ne voudrais pas +dire ma pensée à George, mais il n’y a réellement +pas d’autre terme. Il l’apporta chez nous le jeudi +soir pour nous le montrer. On lui demanda comment +il appelait cette couleur, mais il l’ignorait. +Il ne croyait pas que cette couleur eût un +nom. Le marchand lui avait dit que c’était un +modèle oriental. George le revêtit, et nous demanda +ce que nous en pensions. Harris déclara +que cet objet pendu au-dessus d’un parterre de +fleurs, au début du printemps, pour faire peur +aux oiseaux, lui inspirerait de la considération ; +mais que, envisagé comme un article d’habillement +pour tout être humain, à l’exception d’un +nègre de Margate, son aspect lui levait le cœur. +George était furieux ; mais, comme lui dit Harris, +si son opinion lui était désagréable, pourquoi la +demander.</p> + +<p>Ce dont nous avions peur, Harris et moi, au +sujet de ce maillot, c’est qu’il n’attirât l’attention +sur notre équipe.</p> + +<p>Les femmes non plus n’ont pas trop laide mine +en canot, lorsqu’elles savent s’habiller gentiment. +Rien ne leur sied, à mon avis, comme un costume +de canotage. Mais un « costume de canotage », +il serait bon que les dames le comprissent, doit +être un costume que l’on puisse porter en canot, +et pas seulement sous globe. C’est assez pour gâter +une partie, que d’avoir dans le bateau des gens +qui songent continuellement à leur costume beaucoup +plus qu’à l’excursion. J’eus le malheur, +une fois, d’aller à un pique-nique sur l’eau avec +deux jeunes filles de cet acabit. Nous en eûmes, +de l’agrément !</p> + +<p>Toutes deux étaient superbement attifées : — rien +que dentelle et étoffes de soie, et fleurs, et +rubans, et chaussures fines, et gants clairs. Mais +c’était un costume d’atelier de photographe, et +non une tenue de pique-nique sur l’eau. Le « costume +de canotage » d’une gravure de modes française. +Il était ridicule d’exposer ce costume à +l’air naturel, au voisinage de la terre et de l’eau.</p> + +<p>Tout d’abord, elles jugèrent que le canot n’était +pas propre. On leur épousseta leurs sièges, leur +affirmant ensuite qu’ils l’étaient. Mais elles refusèrent +de nous croire. L’une d’elles passa sur +son coussin l’index de son doigt ganté, et montra +le résultat à l’autre. Toutes deux soupirèrent, et +s’assirent avec l’air des premiers chrétiens martyrs +s’efforçant de faire bonne figure sur le bûcher. +Il peut arriver que l’on éclabousse un peu +en ramant ; or, on eût dit que ces costumes étaient +perdus pour une goutte d’eau. La trace ne s’en +effaçait jamais, et le vêtement était souillé pour +toujours.</p> + +<p>J’étais aviron d’arrière. Je faisais de mon +mieux. Je « plumais » à deux bons pieds de haut, +et m’arrêtais à la fin de chaque brassée pour laisser +les pales s’égoutter avant de les retourner, +et je choisissais à chaque fois une place d’eau +calme pour les y replonger. (L’aviron d’avant dit, +au bout d’une minute, qu’il ne se sentait pas à la +hauteur pour ramer avec moi, mais qu’il allait, si +je lui permettais, se tenir tranquille, et étudier +ma méthode, qui l’intéressait beaucoup.) Mais +j’avais beau faire, je ne pouvais malgré tout +empêcher qu’un jet d’eau n’allât de temps en +temps jusque sur ces costumes.</p> + +<p>Elles, sans se plaindre, se rapprochèrent l’une +de l’autre, serrant les lèvres, et à chaque fois +qu’une goutte les atteignait, elles se reculaient +en frissonnant. Le spectacle était sublime de les +voir ainsi souffrir en silence, mais il me bouleversait +un peu. Je suis trop sensible. Ma nage devint +nerveuse et saccadée, et j’éclaboussai de plus +belle, malgré toutes mes précautions.</p> + +<p>J’y renonçai finalement ; je demandai à passer +« avant ». L’aviron d’avant estima qu’en effet +cela vaudrait mieux, et je changeai de place avec +lui. Les demoiselles poussèrent un soupir de soulagement +involontaire en me voyant partir et furent +très gaies pendant un moment. Les pauvres +filles ! elles auraient mieux fait de m’engager à +rester. Leur voisin était à présent de l’espèce goguenarde +et sans-souci, possédant à peu près +autant de délicatesse qu’un chiot de terre-neuve. +On pouvait le foudroyer du regard une heure +d’affilée sans qu’il s’en aperçût, ou sans qu’il +en tînt compte s’il s’en apercevait. Il adopta un +joli petit coup d’aviron plein d’entrain et d’audace +qui fit jaillir l’embrun sur tout le bateau +comme une fontaine, et vous mit en un clin d’œil +tout l’équipage sur le qui-vive. S’il envoyait +plus d’une pinte d’eau sur un de ces costumes, +il disait, avec un petit rire aimable :</p> + +<p>— Oh ! je vous demande pardon ; et il offrait +son mouchoir pour l’essuyer.</p> + +<p>— De rien ; cela n’a pas d’importance, répondaient +les pauvres filles, dans un souffle, et subrepticement +elles attiraient à elles couvertures +et manteaux, et tentaient de se protéger avec +leurs parasols de dentelle.</p> + +<p>Au déjeuner, elles passèrent un bien mauvais +quart d’heure. On voulait les faire asseoir sur +l’herbe, et l’herbe était poussiéreuse ; et les troncs +d’arbres auxquels on leur disait de s’appuyer +n’avaient pas dû être brossés depuis des semaines ; +elles étalèrent donc leurs mouchoirs par +terre, et s’assirent dessus, très dignes. Quelqu’un, +en passant auprès d’elles avec une assiettée de +bifteck à la gelée, trébucha contre une racine, et +fit voler la gelée. Elles ne furent pas atteintes, +par bonheur, mais cet accident leur inspira de +nouvelles craintes, et par la suite, si quelqu’un +se mouvait à proximité d’elles avec quelque chose +en main susceptible de se répandre et de faire +des taches, elles surveillaient ce quelqu’un +avec inquiétude, jusqu’à ce qu’il se fût rassis.</p> + +<p>— Allons, les dames, leur dit notre ami, +« avant », quand on eut fini, à cette heure vous allez +laver la vaisselle.</p> + +<p>Elles ne saisirent pas tout d’abord. Quand elles +eurent compris, elles avouèrent leur crainte de ne +savoir pas s’y prendre.</p> + +<p>— Oh ! je vous aurai vite montré, s’écria-t-il ; +c’est si amusant ! Vous vous allongez sur votre… +vous vous couchez sur la berge, c’est-à-dire, et +vous trempez les objets dans l’eau.</p> + +<p>L’aînée dit que leur costume n’était peut-être +pas des plus appropriés à cette besogne.</p> + +<p>— Oh ! c’est tout simple, répondit le sans-cœur ; +retroussez-vous.</p> + +<p>Et il les y obligea. Il leur affirmait que cet intermède +était le meilleur agrément du pique-nique. +Elles avouèrent que c’était plein d’attrait.</p> + +<p>A la réflexion, je me demandai si ce jeune +homme était aussi obtus que nous le croyions, ou +bien était-il… mais non, impossible ! son expression +était d’une naïveté trop enfantine pour cela !</p> + +<p>Harris prétendait aller jusqu’à l’église de +Hampton, pour voir la tombe de Mme Thomas.</p> + +<p>— Qui est-ce, Mme Thomas ? demandai-je.</p> + +<p>— Je n’en sais rien, répondit Harris. C’est une +dame qui s’est fait faire un drôle de monument, et +je tiens à le voir.</p> + +<p>Je protestai. Peut-être ai-je l’esprit mal tourné, +mais je ne raffole aucunement des tombes. Je +sais fort bien que la première des choses à faire, +quand on arrive dans une ville ou un village, est +de courir au cimetière, pour admirer les tombes ; +mais c’est une distraction que je me refuse toujours. +Je ne prends aucun plaisir à faire le tour de +froides et sombres églises, à la suite de vieillards +asthmatiques, pour déchiffrer des épitaphes. La +vue même d’une plaque de cuivre incrustée dans +une dalle ne me procure pas ce que j’appelle un +bonheur sans mélange.</p> + +<p>Je scandalise les vénérables sacristains par +l’imperturbabilité que j’arrive à garder en présence +des plus passionnantes inscriptions, et par +mon défaut d’enthousiasme quant à l’histoire +de la famille locale, cependant que je blesse leur +amour-propre par mon désir trop visible de m’en +aller.</p> + +<p>Un beau matin de soleil radieux, j’étais accoudé +au mur bas qui protégeait une petite église +de village, et je fumais, en savourant le calme +profond et exquis émanant de ce spectacle doux +et paisible : — la vieille église grisâtre revêtue +de lierre, au portail de bois naïvement sculpté, +le chemin sinuant au versant de la colline entre +deux files de grands ormes, les masures à toits +de chaume dépassant leurs haies taillées net, +la Tamise argentée dans le creux, les hauteurs +boisées derrière…</p> + +<p>C’était un paysage délicieux. Sa poésie bucolique +m’inspirait. Je me sentais bon et noble. +J’étais résolu à ne plus pécher. Je voulais venir +habiter là, et ne plus faire le mal, et mener une +vie pure et irréprochable, et avoir des cheveux +blancs, et le reste.</p> + +<p>Je pardonnai alors à tous mes amis et connaissant +leurs mauvais tours et leur muflerie, et je +les bénis. Ils n’ont pas su que je les bénissais. +Ils ont persévéré dans leur voie dissolue, ignorants +de ce que moi, tout là-bas dans ce paisible +village, je faisais pour eux ; mais je le fis, et je +souhaitai leur faire savoir que je l’avais fait, car +je tenais à les rendre heureux. J’étais perdu dans +ces pensées sublimes et douces, lorsque ma rêverie +fut interrompue par une voix aigre qui piaillait :</p> + +<p>— Me voilà, monsieur, j’arrive, j’arrive. Me +voilà, monsieur, ne vous impatientez pas.</p> + +<p>Je levai les yeux, et vis un vieillard au front +chauve qui arrivait clopin-clopant à travers le +cimetière portant à la main un énorme trousseau +de clefs qui brimballaient et tintinnabulaient +à chaque pas.</p> + +<p>Avec une dignité muette, je lui fis signe de me +laisser tranquille, mais il continua d’avancer, en +glapissant :</p> + +<p>— J’arrive, monsieur, j’arrive. Je boite un peu. +Je ne suis plus aussi ingambe qu’autrefois. Par +ici, monsieur.</p> + +<p>— Allez-vous-en, vieillard infortuné, dis-je.</p> + +<p>— Je suis venu aussi vite que j’ai pu, monsieur, +répliqua-t-il. Ma fille vient seulement de +vous apercevoir. Vous n’avez qu’à me suivre, +monsieur.</p> + +<p>— Allez-vous-en, répétai-je ; partez, sinon je +franchis le mur et je vous tue.</p> + +<p>Il sembla surpris.</p> + +<p>— Vous ne voulez pas voir les tombeaux ? dit-il.</p> + +<p>— Non, repartis-je, je ne veux pas. Je veux +rester ici, accoudé sur ce vieux mur décrépit. +Allez-vous-en, et ne me tarabustez plus. Je déborde +de belles et nobles pensées, et je veux +rester ici, parce que j’y suis bien. Ne venez donc +pas faire l’imbécile, m’exaspérer, et décourager +mes bons sentiments avec vos ridicules absurdités +de pierres tombales. Allez-vous-en plutôt +chercher qui vous enterre à bon compte, et je +paierai la moitié de la dépense.</p> + +<p>Il demeura stupide, tout d’abord. Puis il se +frotta les yeux et me regarda attentivement. Mon +aspect extérieur était bien d’un homme. Il n’y +comprenait rien.</p> + +<p>Il me dit :</p> + +<p>— Vous êtes étranger au pays ? Vous n’habitez +pas ici ?</p> + +<p>— Non, dis-je, pas le moins du monde. Vous ne +voudriez pas.</p> + +<p>— Eh bien alors, dit-il, vous devez voir les +tombes… tombeaux… gens enterrés… vous comprendre ?… +cercueils.</p> + +<p>La moutarde me monta au nez.</p> + +<p>— Vous êtes un imposteur, répondis-je. Je ne +dois pas voir ces tombes, — vos tombes. Et pourquoi +le devrais-je ? Nous avons nos tombes à +nous, celles de ma famille. Ainsi, mon oncle +Podger a, dans le cimetière de Kensal Green, un +tombeau qui est l’orgueil des environs ; et le mausolée +de mon grand-père, à Bow, peut contenir +huit visiteurs, alors que ma grand’tante Susan +possède dans le cimetière de l’église, à Finchley, +un monument de brique muni d’une dalle avec, +dessus, un bas-relief représentant cette sorte de +cafetière, et tout alentour une bordure haute de +six pouces, du plus beau marbre blanc, qui a +coûté des livres sterling. Si j’ai besoin de tombeaux, +c’est ceux-là que je vais voir pour me distraire. +Je n’ai pas besoin de ceux des autres. +Quand vous serez enterré, je rendrai visite au +vôtre. C’est tout ce que je puis faire pour vous.</p> + +<p>Il fondit en larmes. Il m’assura que l’une des +tombes avait sur sa lame un bloc de pierre qui, +d’après certains, avait été jadis une statue d’homme, +et qu’une autre était sculptée de signes que +personne n’avait jamais su déchiffrer.</p> + +<p>Comme je demeurais inflexible, d’un ton à fendre +l’âme, il ajouta :</p> + +<p>— Ne viendrez-vous même pas voir la fenêtre +monumentale ?</p> + +<p>— Je n’irai même pas voir cela.</p> + +<p>Il décocha donc son dernier trait, et se rapprochant +de moi, il chuchota d’une voix entrecoupée :</p> + +<p>— J’ai aussi une paire de crânes dans la crypte : +je vous les montrerai. Oh ! venez voir mes crânes ! +Vous êtes un jeune homme en vacances, il +faut bien que vous en profitiez. Venez voir mes +crânes !</p> + +<p>Alors je le plantai là et pris la fuite, mais ses +appels me poursuivaient :</p> + +<p>— Oh ! venez voir mes crânes ; revenez voir mes +crânes !</p> + +<p>Harris cependant raffole des tombes, tombeaux, +épitaphes et inscriptions funéraires, et l’idée de +ne pas voir la tombe de Mme Thomas lui porta un +rude coup. Il me dit qu’il avait projeté cette visite +dès le premier instant où il fut question de +notre partie, — et il ajouta même qu’il ne se serait +pas joint à nous sans l’espoir de voir la tombe +de Mme Thomas.</p> + +<p>Je le fis souvenir de George, et que nous devions +remonter avec le canot jusqu’à Shepperton pour +l’y prendre à cinq heures, — et il dévia sur +George.</p> + +<p>Que pouvait bien avoir à faire celui-ci toute la +journée, qu’il nous laissait remorquer ce vieux +sabot surchargé tout du long de la Tamise, à nous +seuls ? Quoi donc l’empêchait de venir faire un +peu de besogne avec nous ? Pourquoi n’avait-il +pas demandé congé pour nous accompagner dès +le départ ? Au diable sa banque ! Qu’est-ce qu’il +fabriquait de bon à sa banque ?</p> + +<p>— Je ne l’y ai jamais vu faire aucun travail, +continua Harris, à aucune des fois où j’y suis allé. +Il reste assis toute la journée derrière une glace, +à tâcher de faire semblant de travailler. A quoi ça +sert-il, d’être derrière une glace ? Je gagne ma +vie, moi. Pourquoi n’en fait-il pas autant ? A quoi +sert-il, là, et à quoi servent les banques ? Elles +vous prennent votre argent, et puis, quand vous +tirez un chèque, elles vous le renvoient tout barbouillé +de « Non valable », « Retour au tireur ». +A quoi ça sert-il ? Par deux fois, la semaine dernière, +ils m’ont fait ce coup-là. Je ne le supporterai +pas plus longtemps. Je leur reprendrai mon +compte. S’il était ici, nous pourrions aller voir ce +tombeau. Je ne crois pas du tout qu’il soit à sa +banque. Il est à courir le guilledou, en réalité, et +nous laisse toute la besogne. Je vais débarquer, +pour prendre un verre.</p> + +<p>Je lui fis observer que nous étions à plusieurs +milles de tout cabaret. Alors il battait la campagne +à propos de la Tamise ; à quoi servait-elle, et +fallait-il mourir de soif lorsqu’on était dessus ?</p> + +<p>Il vaut toujours mieux laisser dire Harris +quand il est dans cet état. Il se vide, à la longue, +et se tient tranquille, ensuite.</p> + +<p>Je lui rappelai qu’il y avait dans le panier de +l’extrait de limonade, et à l’avant du bateau une +dame-jeanne contenant un gallon d’eau, et que +les deux n’attendaient que d’être mélangés pour +former une boisson saine et rafraîchissante.</p> + +<p>Alors il s’emporta contre la limonade et « toutes +ces drogues d’universités populaires », comme +il les appelait, bière au gingembre, sirop de groseille, +etc., etc. Toutes, à son dire, engendraient +la dyspepsie, et étaient la perte du corps et de +l’âme, et l’origine de la moitié des crimes commis +en Angleterre.</p> + +<p>Il tenait cependant à boire quelque chose, et +enjambant son siège, il se pencha pour atteindre +le flacon. Celui-ci était tout au fond du panier, et +ne le trouvant pas, il se pencha de plus en plus ; +mais comme il gouvernait en même temps, d’un +point de vue défectueux, il raidit le tireveille du +mauvais côté, et envoya le bateau sur la berge. +La secousse le fit tomber en plein dans le panier, +où il resta la tête prise, désespérément cramponné +aux bordages, les pieds en l’air. Il n’osait bouger, +crainte de tomber à l’eau, et il lui fallut attendre +que je l’eusse rattrapé par les jambes et extrait +du panier, dont il sortit plus frénétique que jamais.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre VIII</h2> + +<p class="d">Chantage. La seule méthode à employer. Égoïsme +accapareur du propriétaire riverain. Les écriteaux +« Attention ! ». Sentiments peu chrétiens +de Harris. Harris chanteur comique. Une soirée +dans le grand monde. Inqualifiable scélératesse +de deux jeunes gens. Quelques instructions +profitables. George a acheté un banjo.</p> + + +<p>Nous fîmes halte pour déjeûner sous les saules +aux abords de <span lang="en" xml:lang="en">Kempton Park</span>. C’est un petit +coin charmant : un joli rebord de gazon, qui +court le long du fleuve, et qu’ombragent les saules. +Nous en étions au troisième service, — tartines +de confiture, — lorsqu’un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> en +bras de chemise et fumant une courte pipe s’approcha +de nous, et nous déclara que nous étions +sur une propriété privée. Il lui fut répondu que +nous n’avions pas encore examiné d’assez près +les choses pour arriver sur ce point à une certitude +bien définie, mais que, s’il nous donnait sa +parole de <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> que nous étions en effet sur +une propriété privée, nous n’hésiterions pas à le +croire.</p> + +<p>Il nous donna la parole requise, et nous le +remerciâmes, mais comme il restait là, l’air peu +satisfait, nous lui demandâmes si nous pouvions +encore quelque chose pour lui ; et Harris, qui est +d’un caractère familier, lui offrit une tartine de +confiture.</p> + +<p>Cet homme appartenait, j’imagine, à une société +où l’on jurait de s’abstenir de tartines de +confiture ; car il refusa d’un ton rogue, comme si +la tentation l’offensait, et il ajouta qu’il était de +son devoir de nous expulser.</p> + +<p>Harris lui répondit que si tel était son devoir, +il devait l’accomplir, et il l’interrogea sur les +moyens qu’il envisageait comme préférables pour +l’accomplir. Harris est ce qu’on peut appeler un +individu bien bâti, un vrai costaud, l’air solide et +râblé. L’homme le toisa du haut en bas, et répondit +qu’il allait consulter son maître, puis revenir +et nous jeter à l’eau tous les deux.</p> + +<p>Naturellement, on ne le revit plus, et ce qu’il +voulait, en réalité, c’était un shilling. Il y a, +tout le long de la Tamise, un certain nombre de +ruffians qui se font des rentes, au cours de l’été, +en rôdant sur les berges, et faisant chanter ainsi +les nigauds. Ils se présentent comme les envoyés +du propriétaire. La seule méthode à suivre est +de leur donner vos noms et adresse, et de laisser +le propriétaire, si celui-ci a en effet quelque chose +à dire, vous citer en justice et prouver le dégât +que vous avez commis en vous asseyant sur ses +terres. Mais la plupart des gens sont d’une timidité +et d’une mollesse telles qu’ils préfèrent encourager +l’imposture en lui cédant, au lieu d’y +mettre fin en faisant preuve d’un peu de fermeté.</p> + +<p>Si ce sont réellement les propriétaires qui sont +coupables, qu’on nous les montre. L’égoïsme des +riverains s’accroît chaque année. S’ils en avaient +la permission, ils fermeraient absolument la Tamise. +Ils le font déjà pour les petits affluents et +les bras-morts. Ils obstruent de piquets le lit +de la rivière et tendent des chaînes d’une rive à +l’autre, et clouent des écriteaux sur chaque arbre. +La vue de ces écriteaux réveille tous les mauvais +instincts de ma nature, j’éprouve le désir de les +arracher tous, et de les casser l’un après l’autre +sur la tête de l’homme qui les a fait poser, de façon +à le tuer, après quoi je l’enterrerais et lui +mettrais ses écriteaux sur sa tombe en guise +d’épitaphe.</p> + +<p>Je fis part de ces miens sentiments à Harris, et +il me répondit que les siens étaient pires encore. +Lui désirait non seulement tuer l’homme qui +avait fait poser les écriteaux, mais en outre massacrer +toute sa famille, avec tous ses amis et connaissances, +et mettre ensuite le feu à sa maison. +Harris me parut aller un peu loin, et je le lui dis ; +mais il répliqua :</p> + +<p>— Pas le moins du monde. Ils n’auraient que +ce qu’ils méritent, et j’irais chanter des chansonnettes +comiques sur les décombres.</p> + +<p>J’étais peiné d’entendre Harris donner cours +à ces velléités sanguinaires. Il ne faut pas que nos +instincts de justice dégénèrent en pure vengeance. +Je mis longtemps à amener Harris à un point de +vue plus charitable, mais j’y réussis enfin, et il +me promit d’épargner en tout cas les amis et connaissances, +et de ne pas chanter de chansonnettes +comiques sur les décombres.</p> + +<p>Vous n’avez pas entendu Harris chanter une +chansonnette comique, sinon vous comprendriez +quel service je venais de rendre à l’humanité. +C’est une des idées arrêtées de Harris <i>qu’il sait</i> +chanter la chansonnette comique ; l’idée arrêtée, +au contraire, chez ceux des amis de Harris qui +l’ont ouï essayer, est <i>qu’il ne sait pas</i>, et ne saura +jamais, et qu’on devrait lui interdire d’essayer.</p> + +<p>Lorsque Harris est en soirée, et qu’on le prie +de chanter, il répond : « Soit, si vous y tenez, je +vous chanterai du comique » ; et il vous dit cela +d’un ton à faire croire que son chant dans cette +partie, il vous faut l’entendre une fois, et puis +mourir.</p> + +<p>— Oh ! que c’est aimable, dit l’hôtesse. Chantez +donc, M. Harris. Et Harris se lève, et s’approche +du piano, avec la radieuse bienveillance +d’un cœur généreux prêt à faire un don inestimable.</p> + +<p>— Allons, silence, s’il vous plaît, silence, dit +l’hôtesse, se tournant à la ronde ; M. Harris va +nous chanter une chanson comique.</p> + +<p>— Oh ! charmant ! murmure-t-on ; et on revient +en hâte de la serre, on remonte dans l’escalier, +on va s’avertir l’un l’autre par toute la +maison, et on s’entasse dans le salon et on fait le +cercle, dans une attente minaudière.</p> + +<p>Et Harris commence.</p> + +<p>Or, on ne s’attend guère à de la voix dans une +chanson comique. On n’attend pas de vocalises +impeccables. On se soucie peu si le chanteur +s’aperçoit au milieu d’une note qu’il l’a prise +trop haut, et s’il redescend d’un ton. Peu importe +la mesure. Peu importe que l’accompagnateur +soit de deux mesures en retard, et que l’autre +s’interrompe au milieu d’un couplet pour se +mettre d’accord avec lui, puis reprendre à nouveau. +Mais l’on s’attend du moins aux paroles.</p> + +<p>On ne s’attend pas à ce que le monsieur ne se +rappelle pas au delà des trois premiers vers du +premier couplet et ne cesse de les répéter jusqu’au +moment de la reprise en chœur. On ne s’attend +pas à ce que le monsieur s’arrête au beau milieu +d’un vers et avoue, en ricanant, que c’est très +drôle, mais du diable s’il se souvient de la suite, +et puis qu’il se mette à l’improviser de lui-même, +et qu’alors il se la rappelle tout à coup, une fois +arrivé à un endroit tout différent du morceau, et +s’interrompe sans crier gare, pour la reprendre et +vous la servir à toute force. On ne s’attend pas… +mais je préfère vous donner une idée de Harris +comme chanteur comique, et vous jugerez par +vous-même.</p> + +<p><span class="sc">Harris</span>, <i>debout à côté du piano et s’adressant +à la société avide</i>. — Je crains que ce ne soit un +peu vieux, n’est-ce pas. Je suppose que vous la +connaissez tous, n’est-ce pas. Mais c’est la seule +que je sache. C’est la chanson du Juge dans <i>Pinafore</i>… +non, ce n’est pas de <i>Pinafore</i> que je veux +dire… je veux dire… vous savez bien… l’autre, +quoi. Vous reprendrez tous en chœur, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>(<i>Murmures d’approbation et désir de reprendre +en chœur. Brillante exécution du prélude à la +chanson du Juge dans « Devant le Jury », par le +pianiste nerveux. Arrive l’instant où Harris doit +le suivre. Harris ne s’en aperçoit pas. Le pianiste +reprend le début du prélude, et Harris, qui commence +à chanter en même temps, saute les deux +premiers vers de la chanson du Premier Seigneur +dans <span class="rm">Pinafore.</span> Le pianiste nerveux tente de poursuivre +son prélude, y renonce, et s’efforce de suivre +Harris avec l’accompagnement à la chanson +du Juge dans « Devant le Jury », s’aperçoit que +cela ne sert à rien, et se demande où il en est, ce +qu’il fait là, perd la tête, et s’arrête court.</i>)</p> + +<p><span class="sc">Harris</span>, <i>l’encourageant avec amabilité</i>. — Très +bien, vous vous en tirez à merveille. Continuez.</p> + +<p><span class="sc">Le pianiste nerveux.</span> — Je crains qu’il n’y ait +une petite erreur. Que chantez-vous ?</p> + +<p><span class="sc">Harris</span>, <i>vivement</i>. — Mais la chanson du Juge +dans « Devant le Jury ». Vous ne la connaissez +pas ?</p> + +<p><span class="sc">Un ami de Harris</span>, <i>du fond de la salle</i>. — Non, +mon pauvre ami, ce n’est pas cela que vous chantez, +c’est la chanson de l’Amiral dans <i>Pinafore</i>.</p> + +<p>(<i>Discussion prolongée entre Harris et l’ami de +Harris, sur ce que Harris chante en réalité. Pour +finir, l’ami reconnaît que peu importe ce que +Harris chante, pourvu que Harris continue à +chanter, et Harris, évidemment blessé par cette +injustice, prie le pianiste de recommencer. Le +pianiste, donc, entame le prélude de la chanson +de l’Amiral, et Harris, profitant de ce qu’il considère +comme une ouverture favorable dans la +musique, commence.</i>)</p> + +<p><span class="sc">Harris.</span> — « Dans ma jeunesse, m’approchant +du barreau. »</p> + +<p>(<i>Explosion générale de rire, que Harris prend +pour un compliment. Le pianiste, songeant à sa +femme et à ses enfants, renonce à la lutte inégale, +et se retire : un monsieur aux nerfs plus robustes +prend sa place.</i>)</p> + +<p><span class="sc">Le nouveau pianiste</span>, <i>jovial</i>. — Allons-y, mon +vieux, marchez, je vous suis. Ne nous ennuyons +pas avec le prélude.</p> + +<p><span class="sc">Harris</span>, <i>qui a fini par comprendre, riant</i>. — Ah ! +elle est bien bonne ! Mais je vous demande +pardon. C’est juste, j’ai confondu les deux morceaux. +C’est le nom de Jenkins qui m’a induit en +erreur. Allons-y cette fois.</p> + +<p>(<i>Il chante. Sa voix semble venir de la cave, et +elle évoque les premiers prodromes d’un tremblement +de terre.</i>)</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Dans ma jeunesse, je fus une saison</div> +<div class="verse">« Saute-ruisseau chez quelque procureur. »</div> +</div> + +</div> +<p><i>Au pianiste, à part.</i> — C’est trop bas, mon +vieux, recommençons, voulez-vous.</p> + +<p>(<i>Il rechante les deux premiers vers, d’une voix +aiguë de fausset. Surprise considérable chez l’auditoire. +Une vieille dame nerveuse auprès de la +cheminée se met à pleurer : on l’emmène.</i>)</p> + +<p><span class="sc">Harris</span>, continuant.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« J’époussetais les carreaux, j’époussetais la porte</div> +<div class="verse">« Et je…</div> +</div> + +</div> +<p>Non… ce n’est pas ça. Je frottais les carreaux +de la grande porte d’entrée. Et je cirais le parquet… +non, au diable… je vous demande pardon… +C’est singulier, je ne retrouve pas ce couplet. Et +je… et je… Ma foi, je passe au chœur, tant pis +(<i>il chante</i>) :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Et je digue digue digue digue digue don</div> +<div class="verse">« Je dirige pour finir la marine de la Reine. »</div> +</div> + +</div> +<p>Allons, le chœur : — on répète les deux derniers +vers, simplement…</p> + +<p><span class="sc">Tous en chœur</span> :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Et il digue digue digue digue digue don</div> +<div class="verse">« Il dirige pour finir la marine de la Reine. »</div> +</div> + +</div> +<p>Et Harris ne s’aperçoit jamais combien il se +rend ridicule, et combien il assomme un tas de +gens qui ne lui ont rien fait. Il se figure bonnement +qu’il leur a été agréable, et promet d’en +chanter une autre après souper.</p> + +<p>A propos de chansons comiques et de soirées, il +me revient une autre aventure amusante dont j’ai +été le témoin ; et comme elle éclaire beaucoup le +fonctionnement caché de l’esprit humain en général, +il convient, je crois, de la rapporter ici.</p> + +<p>Nous étions tous, à cette soirée, des gens +comme il faut et de la meilleure éducation. Nous +avions mis nos plus beaux habits, et nous causions +avec grâce, et nous étions fort aises, — tous, +excepté deux jeunes étudiants retour d’Allemagne, +jeunes gens vulgaires, qui avaient l’air impatients +et ennuyés, comme s’ils trouvaient le +temps long. A la vérité nous étions trop au-dessus +d’eux. Ils n’étaient pas à la hauteur de notre conversation +brillante mais raffinée, pas plus que +de nos goûts distingués. Ils se sentaient déplacés, +parmi nous. Ils n’auraient jamais dû s’y trouver. +Nous fûmes unanimes là-dessus, après +coup.</p> + +<p>On joua des morceaux des vieux maîtres allemands. +On discuta philosophie et morale. On +flirta avec une grâce distinguée. On eut même de +l’esprit, — un esprit comme il faut.</p> + +<p>Après souper, quelqu’un récita un poème français, +qui fut déclaré superbe, puis une dame +chanta en espagnol une romance sentimentale, si +touchante qu’elle fit pleurer un ou deux assistants.</p> + +<p>Et alors intervinrent ces deux jeunes gens, qui +demandèrent si nous avions jamais entendu Herr +Slossenn Boschen (il venait précisément d’arriver +et se trouvait au buffet) chanter en allemand +son grand air comique.</p> + +<p>Personne ne se rappelait l’avoir entendu.</p> + +<p>Les jeunes gens affirmèrent que c’était la chanson +la plus drôlatique que l’on eût jamais composée, +ajoutant que, si nous voulions, ils la feraient +chanter à Herr Slossenn Boschen, qu’ils +connaissaient très bien. Elle était si désopilante, +paraît-il, que cette fois où Herr Slossenn Boschen +l’avait chantée devant l’empereur d’Allemagne, +on avait dû le transporter (l’empereur d’Allemagne) +jusqu’à son lit.</p> + +<p>Personne au monde, dirent-ils, ne savait la +débiter comme Herr Slossenn Boschen : il gardait +d’un bout à l’autre son sérieux impayable, à croire +qu’il débitait une tragédie, et, naturellement, la +chose en était d’autant plus farce. Jamais il ne +laissait deviner, par ses intonations ni ses gestes, +qu’il chantât un air risible, — car cela eût +amoindri l’effet. C’était surtout son attitude sérieuse, +presque pathétique, qui le rendait d’un +comique irrésistible.</p> + +<p>Nous répondîmes que nous tenions beaucoup à +l’entendre, que cela nous amuserait énormément. +Et ils descendirent chercher Herr Slossenn +Boschen.</p> + +<p>Il ne demandait pas mieux que de chanter son +air, car il arriva aussitôt, et se mit au piano sans +mot dire.</p> + +<p>Oh ! cela vous amusera. Vous allez rire ! chuchotèrent +les jeunes gens, qui traversèrent le salon +pour aller se placer modestement derrière le +dos du Professor.</p> + +<p>Herr Slossenn Boschen s’accompagnait lui-même. +Le prélude n’annonçait pas à proprement +parler une chanson comique. C’était un air mélancolique +et plein d’âme, à vous donner la chair +de poule ; mais chacun glissa dans l’oreille de +son voisin que c’était la manière allemande, et +tous s’apprêtèrent à la savourer.</p> + +<p>Pour ma part, je ne comprends pas l’allemand. +Je l’ai appris en classe, mais je n’en savais plus +un mot au bout de deux ans, et je ne m’en suis +pas porté plus mal. Cependant, pour ne pas laisser +soupçonner mon ignorance, je m’avisai d’un +stratagème qui me parut excellent. Je ne quittai +pas des yeux les deux jeunes étudiants, et je fis +comme eux. Quand ils riaient, je riais, quand ils +pouffaient, je pouffais ; en outre, j’ajoutais de +moi-même un léger ricanement, çà et là, comme si +j’avais saisi un trait d’esprit qui échappait aux +autres. Cet artifice me semblait particulièrement +heureux.</p> + +<p>Je remarquai bientôt que bon nombre d’autres +personnes fixaient les yeux, tout comme moi, sur +les deux jeunes gens. Ceux-là aussi riaient quand +les jeunes gens riaient ; et comme ceux-ci rirent, +pouffèrent et se tordirent presque sans arrêt d’un +bout à l’autre du morceau, la chose allait toute +seule.</p> + +<p>Néanmoins, le Professor n’avait pas l’air satisfait. +Quand on se mit à rire pour la première fois, +son visage exprima un étonnement considérable, +comme s’il se fût attendu à tout autre chose que +du rire. Cela nous parut très drôle : son parti-pris +de sérieux formait le meilleur de son humour. +S’il eût le moins du monde laissé voir qu’il se +rendait compte de son effet comique, il l’aurait +entièrement compromis. Le rire se prolongeant, +sa surprise fit place à un air de contrariété et +d’irritation, et il lança des regards indignés +tout à la ronde (sauf sur les deux jeunes gens qui +se trouvaient derrière son dos et qu’il ne voyait +pas). Notre gaîté redoubla. Il nous ferait mourir, +ce farceur, disait-on. A elles seules, les paroles +suffisaient à faire pâmer de rire, mais qu’il y +ajoutât encore cette gravité simulée, — vrai +c’était trop !</p> + +<p>Au dernier couplet, il se surpassa. Il promena +tout autour de lui un tel coup d’œil de férocité +rentrée que, si nous n’avions été mis en garde +contre la méthode allemande de chanter le comique, +nous en aurions éprouvé de l’inquiétude ; +et il donna un tel accent de détresse à cette musique +lugubre que, si nous n’avions pas su que la +chanson était comique, nous en aurions pleuré.</p> + +<p>Il acheva au milieu d’un délire véritable de +gaîté. Chacun disait qu’il n’avait de sa vie entendu +rien de plus désopilant. Chacun trouvait +singulier qu’en présence de faits comme celui-ci, +pût subsister le préjugé vulgaire que les Allemands +ne possèdent pas le sens de l’humour. Et +on demanda au Professor pourquoi il ne traduisait +pas sa chanson en anglais, afin que tout le +monde pût la comprendre et apprécier l’intensité +de son comique.</p> + +<p>Alors Herr Professor Slossenn Boschen se leva, +et il devint terrible. Il nous injuria en allemand +(langue, à mon avis, des mieux appropriées à cet +effet), et il se démena, et nous montra le poing +et nous donna tous les noms qu’il savait en anglais. +Il affirmait n’avoir de sa vie reçu pareil outrage.</p> + +<p>Il nous fit comprendre que sa chanson n’avait +rien de comique. Il s’y agissait d’une jeune fille +vivant parmi les montagnes du Hartz, et qui +avait donné sa vie pour sauver l’âme de son +fiancé ; à sa mort, celui-ci retrouvait l’âme-sœur +dans l’espace ; mais, pour finir, au dernier couplet, +il répudiait l’esprit de sa fiancée, et s’enfuyait +avec un autre esprit. Je ne garantis pas +les détails, mais l’histoire était en tout cas des +plus navrantes. Herr Boschen ajouta qu’il l’avait +chantée devant l’empereur d’Allemagne, et qu’il +(l’empereur d’Allemagne) avait sangloté comme +un petit enfant. Il (Herr Boschen) nous dit que +ce morceau était considéré généralement comme +un des plus dramatiques et des plus émouvants +de la littérature allemande.</p> + +<p>La situation était pénible pour nous, — très +pénible. Personne ne répondit. On chercha du +regard les deux jeunes gens auteurs du méfait, +mais ils avaient subrepticement quitté la maison, +dès la fin du morceau.</p> + +<p>La soirée prit fin, elle aussi. Je n’ai jamais vu +soirée finir aussi brusquement, et avec si peu de +cérémonie. On ne se dit pas bonsoir. On descendit +l’escalier un par un, à pas furtifs, et en se tenant +dans l’ombre. Au vestiaire, chacun demandait +tout bas chapeau et manteau, puis s’éclipsait, +tournant le coin au plus vite, en s’évitant l’un +l’autre.</p> + +<p>Depuis lors, je n’ai plus guère pris d’intérêt +aux chansons allemandes.</p> + +<p>Nous atteignîmes l’écluse de Sunbury à 3 h. 30. +Le paysage du fleuve y est charmant, juste avant +d’arriver aux portes, et le canal de décharge est +délicieux, mais n’essayez pas de le remonter.</p> + +<p>Je le tentai une fois. J’étais aux avirons, et je +demandai aux camarades qui barraient s’ils +croyaient que ce fût faisable. Rien de plus faisable, +me répondirent-ils, à condition de ramer +dur. Nous étions juste sous la petite passerelle +qui franchit ce canal entre les deux barrages ; +et me courbant sur mes avirons, de toute ma +vigueur, je me mis à ramer.</p> + +<p>Je ramais superbement, par impulsions rythmiques +et prolongées. Mes bras, mes jambes, mon +torse, donnaient en plein. Je réalisai un excellent +coup d’aviron, merveilleusement vite, et ce fut +un travail de grand style. Selon mes deux amis, +c’était plaisir de me voir. Au bout de cinq minutes, +persuadé que nous devions être tout près du +barrage, je levai les yeux. Nous étions toujours +sous la passerelle, juste au même point qu’au +début, et j’avais devant moi ces deux idiots qui +se crevaient à force de rire. J’avais manœuvré +comme un forcené pour maintenir le canot sous +la passerelle. Aussi maintenant je laisse à d’autres +de remonter les canaux de décharge contre +de forts courants.</p> + +<p>Nous arrivâmes ensuite, toujours ramant, à +Walton, ville de quelque importance. Comme +dans toutes les agglomérations riveraines, elle +présente au bord de l’eau son plus petit côté, si +bien que, vue du canot, on la prendrait pour un +village d’une demi-douzaine de feux au plus. +Windsor et Abingdon sont les deux seules villes +entre Londres et Oxford dont on aperçoive réellement +quelque chose de la Tamise. Toutes les +autres se cachent derrière des coudes, et ne jettent +qu’un lointain coup d’œil sur le fleuve, du +haut d’une rue. Je leur sais gré de bien vouloir +laisser les berges aux bois, aux champs et aux +travaux hydrauliques.</p> + +<p>Reading même a beau faire son possible pour +gâter et déshonorer et rendre hideux tout ce +qu’elle peut atteindre du fleuve, elle a néanmoins +le bon esprit de tourner d’un autre côté son répugnant +visage.</p> + +<p>César, comme de juste, avait son établissement +à Walton, — camp, forteresse, ou quelque chose +d’analogue. César ne manquait jamais de remonter +les cours d’eau. La reine Elisabeth y est venue, +elle aussi. Allez où vous voudrez, impossible de +se débarrasser de cette femme. Cromwell et +Bradshaw (pas le Bradshaw du guide des chemins +de fer<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, mais le ministre du roi Charles) ont +également séjourné ici. J’imagine que leur entretien +a été particulièrement agréable.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> L’équivalent de notre Chaix.</p> +</div> +<p>Il y a, dans l’église de Walton, un « bride-mégère » +de fer. On employait ces instruments, +jadis, pour contenir les langues féminines. On y +a renoncé, depuis. Je suppose que le fer est devenu +rare, et qu’on n’a pas trouvé d’autre métal +assez résistant.</p> + +<p>Il y a aussi des tombeaux remarquables dans +l’église, et je craignis de ne pouvoir en arracher +Harris, mais il ne parut pas s’en aviser, et nous +passâmes notre chemin. En amont du pont, le +fleuve présente de terribles sinuosités, qui le +rendent fort pittoresque, mais qui sont exaspérantes, +du point de vue halage ou aviron, et occasionnent +des disputes entre rameur et barreur.</p> + +<p>On aperçoit ici, sur la rive droite, <span lang="en" xml:lang="en">Oatlands +Park</span>. Ce lieu fut jadis célèbre. Henri VIII le déroba +à l’un ou à l’autre, je ne sais plus à qui, et y +résida. Le parc renferme une grotte que l’on visite +moyennant pourboire, et qui est, paraît-il, +admirable ; mais ce n’est pas mon avis. La feue +duchesse d’York, qui résidait à Oatlands, raffolait +des chiens et elle en élevait un nombre formidable. +Elle avait fait établir un cimetière pour +les y enterrer après leur mort, et ils y reposent +à environ cinquante, avec pour chacun une pierre +tombale munie d’une épitaphe.</p> + +<p>Je reconnais d’ailleurs qu’ils le méritent tout +autant que la généralité des chrétiens.</p> + +<p>Aux « pilotis de Corway », — le premier coude +après le pont de Walton, — une bataille eut lieu +entre César et Cassivellaunus. Cassivellaunus +avait fortifié le fleuve contre César, en y plantant +une foule de pilotis (il y ajouta, j’imagine, un +écriteau). Mais César n’en passa pas moins. Impossible +d’éloigner César de ce fleuve.</p> + +<p>Haliford et Shepperton sont deux petites +localités fort jolies, vues de la Tamise, mais qui +n’ont rien de remarquable, ni l’une ni l’autre. +A Shepperton, toutefois, le cimetière de l’église +renferme une tombe sur laquelle se lit un poème, +et j’appréhendai que Harris ne voulût aller +rôder par là. Je le vis attacher un regard d’envie +sur de débarcadère dont nous approchions. +Je fis donc en sorte, par un geste opportun, d’envoyer +sa casquette à l’eau, et son empressement +à la rattraper avec son indignation contre +ma maladresse, lui firent oublier ses tombes +chéries.</p> + +<p>A Weybridge, la Wey (jolie petite rivière, navigable +jusqu’à Guilford pour les canots légers +et que j’ai toujours eu le désir de remonter, +sans jamais le faire), la Bourne, et le canal +Basington, se jettent à la fois dans la Tamise. +L’écluse est juste en face de la ville, et la première +chose que nous aperçûmes, sur l’une des +portes du sas, fut le maillot de George, qui, — un +examen plus attentif nous le révéla, — contenait +George en personne.</p> + +<p>Montmorency lança un aboîment furieux, je +poussai des cris, Harris un rugissement ; George +agita sa casquette, et hurla de retour. L’éclusier +se précipita hors de chez lui, armé d’une +gaffe, car il était persuadé que quelqu’un venait +de tomber à l’eau, et il eut l’air désolé de voir +qu’il n’en était rien.</p> + +<p>George portait à la main un paquet bizarre, +enveloppé de toile cirée. C’était arrondi et plat +d’un bout, et il en sortait de l’autre un long +manche droit.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit Harris. +Une poêle à frire ?</p> + +<p>— Non, dit George, avec un regard étrangement +allumé ; cela fait fureur, cet été ; tout le +monde en a un, sur la Tamise. C’est un banjo.</p> + +<p>— Je ne savais pas que vous jouiez du banjo ! +nous écriâmes-nous en même temps, Harris et +moi.</p> + +<p>— Je n’en joue pas à proprement parler, répliqua +George ; mais c’est très facile, m’a-t-on dit ; +et j’ai la méthode pour apprendre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre IX</h2> + +<p class="d">On met George à la besogne. Diaboliques propensions +des cordelles de halage. Ingratitude d’un +skiff « en double scull ». Haleurs et halés. A +quoi peuvent servir les amoureux. Étrange +disparition d’une vieille dame. Plus on se hâte, +moins on va vite. Être halés par des jeunes +filles, sport palpitant. L’écluse disparue sur +le fleuve hanté. Musique. Sauvés !</p> + + +<p>A présent que nous le tenions, il s’agissait de +faire travailler George. Mais George, cela +va sans dire, n’avait aucune envie de travailler. +Il s’était déjà éreinté à sa banque, prétendait-il. +Harris d’un naturel peu sensible, et guère pitoyable, +lui répondit :</p> + +<p>— Bah ! vous vous éreinterez sur la Tamise, +pour changer : le changement fait toujours du +bien. Ouste ! attrapez l’amarre, et tirez-nous.</p> + +<p>En toute conscience (même la sienne) George +n’avait rien à répliquer ; il insinua pourtant +qu’il ferait mieux de s’occuper dans le canot à +faire le thé, cependant que Harris et moi halerions, +car la confection du thé est une besogne +pénible, et Harris et moi paraissions fatigués. +Pour toute réponse, nous lui envoyâmes la cordelle +de halage, dont il s’empara.</p> + +<p>La cordelle a des habitudes singulières et +inexplicables. Vous l’enroulez avec tout le soin +et toute la patience que l’on met à plier un pantalon +neuf, et cinq minutes plus tard, quand +vous la ramassez, vous ne trouvez plus qu’un +fouillis innommable et décourageant.</p> + +<p>Ce n’est pas pour dire, mais je suis intimement +persuadé que si vous preniez une cordelle au +hasard, après l’avoir étalée en droite ligne au +beau milieu d’un champ, il vous suffirait de lui +tourner le dos trente secondes, pour découvrir, +en jetant les yeux à nouveau dessus, qu’elle +s’est toute rassemblée en un tas au centre du +champ, et s’est entortillée et enchevêtrée sur +elle-même, qu’elle a perdu ses deux bouts et +qu’elle n’est plus que nœuds ; et vous mettriez +une bonne demi-heure pour la débrouiller.</p> + +<p>Telle est mon opinion sur les cordelles en +général. Bien entendu, il peut y avoir des exceptions +honorables : je ne dis pas le contraire. +Il peut y avoir des cordelles qui fassent honneur +à leur profession, — des cordelles consciencieuses +et respectables, — des cordelles qui ne se figurent +pas être un ouvrage de crochet et ne se +disposent pas en dessus du canapé dès l’instant +où on les laisse à elles-mêmes. Il peut, dis-je, +y avoir de ces cordelles-là ; je souhaite sincèrement +qu’il y en ait. Mais je n’en ai pas encore +rencontré.</p> + +<p>La cordelle en question venait d’être rassemblée +par moi juste avant notre arrivée à l’écluse. +Je n’avais pas laissé Harris y mettre la main, +vu sa maladresse bien connue. Je l’avais lovée +en cercle avec une sage lenteur, arrimée par le +milieu, tordue en écheveau, et déposée doucement +au fond du canot. Harris l’avait ramassée méthodiquement, +et remise à George. George, d’une +main ferme, la lui avait prise, et, s’éloignant un +peu, avait commencé de la dérouler comme s’il +eût démailloté un enfant nouveau-né. Il n’en +eut pas déroulé douze yards que la chose ne ressemblait +plus à rien d’autre qu’à un paillasson +en mauvais état.</p> + +<p>Cela se passe toujours de même, et il en résulte +toujours la même chose. L’homme de la berge, +qui s’efforce de débrouiller l’objet, pense +que toute la faute en est à celui qui l’a enroulé ; +et sur la Tamise, quand on pense quelque chose, +on le dit.</p> + +<p>— Qu’avez-vous prétendu fabriquer avec ça ? +un filet de pêche ? Vrai, vous en avez fait du +propre ! Vous ne pouviez donc pas l’enrouler +comme il faut, espèce d’andouille ! grommelle-t-il +de temps à autre, tout en luttant frénétiquement +avec la cordelle, qu’il dépose sur le chemin de +halage et qu’il examine en tous sens afin d’en +trouver le bout.</p> + +<p>D’autre part, celui qui l’a enroulée croit que +la seule cause du gâchis appartient au confrère +qui a essayé de la dérouler.</p> + +<p>— Elle était très bien arrimée quand vous +l’avez eue, s’écrie-t-il, indigné. Vous ne regardez +donc pas ce que vous faites ? Vous maniez +les choses, aussi, sans la moindre précaution. +Vous embrouilleriez, ma parole, une perche d’échafaudage.</p> + +<p>Et ils se mettent l’un contre l’autre en une +telle colère que chacun souhaiterait pendre l’autre +avec l’objet du litige. Dix minutes se passent, +et le premier, perdant la tête, pousse un hurlement +et trépigne sur la corde, puis prétend la +débrouiller plus vite en attrapant le premier +nœud qui lui tombe sous la main et en tirant +dessus. Comme de juste, il n’aboutit qu’à emmêler +plus étroitement. Alors le confrère sort +du canot et vient l’aider, et ils s’obstruent et +s’empêtrent mutuellement. Tous deux s’emparent +du même bout de corde, et tirent dessus en +sens opposé, puis se demandent ce qui l’accroche. +En fin de compte, le malheur est réparé, ils +se retournent et voient le canot parti à la dérive +et filant droit vers le barrage.</p> + +<p>Je me rappelle une fois où l’aventure est arrivée +pour de bon. C’était un peu au-dessus de +Boveney, par une matinée assez venteuse. Nous +descendions le fleuve tout en ramant lorsque +dépassé le tournant nous avisâmes sur la berge +deux canotiers. Ils s’entreregardaient avec une +expression de stupeur et de désolation sans bornes +que je n’ai jamais retrouvée sur d’autres +visages humains et ils tenaient par les deux +bouts une longue cordelle. Voyant qu’un malheur +avait dû se produire, nous stoppons et les +interrogeons.</p> + +<p>— C’est notre canot, notre canot qui a décampé ! +répondent-ils, d’un air navré. Nous venions +juste de débrouiller la cordelle, et le temps +de nous retourner, il avait disparu !</p> + +<p>Et ils semblaient offensés de ce qu’ils regardaient +évidemment de la part de leur canot +comme un trait de basse ingratitude.</p> + +<p>Nous rattrapâmes le fugitif un demi-mille plus +loin en aval, arrêté dans les roseaux, et le restituâmes +à ses propriétaires. Je parie bien qu’ils +l’ont surveillé de près au moins une huitaine.</p> + +<p>Je n’oublierai jamais le tableau de ces deux +hommes arpentant la berge avec leur amarre et +cherchant en vain leur canot.</p> + +<p>Le halage, sur la Tamise supérieure, vous fait +assister à un bon nombre d’incidents comiques. +L’un des plus habituels est le spectacle d’une +paire de haleurs, marchant bon train, absorbés +dans une discussion animée, tandis que l’homme +resté dans le canot, à cent yards derrière eux, +leur crie en vain d’arrêter et fait de frénétiques +signaux de détresse avec un aviron. Quelque +chose ne va pas : le gouvernail est parti, ou la +gaffe a glissé par dessus bord, ou son chapeau +est tombé à l’eau et s’éloigne au fil du courant. Il +les prie d’arrêter, très calme et poli d’abord.</p> + +<p>— Hohé ! halte ! une minute, s’il vous plaît, +lance-t-il gaîment. J’ai laissé tomber mon chapeau.</p> + +<p>Puis :</p> + +<p>— Hohé ! Tom… Dick ! ne m’entendez-vous +pas ? — d’un ton déjà moins affable.</p> + +<p>Puis :</p> + +<p>— Hohé ! sacrées têtes de bois d’idiots ! Hohé ! +halte ! Oh ! nom de…</p> + +<p>Après quoi il se dresse, se démène, devient +tout rouge à force de hurler, et épuise sa collection +de jurons. Et les gamins sur la berge +s’arrêtent et se moquent de lui et lui jettent des +cailloux, cependant qu’il défile devant eux, à +raison de quatre milles à l’heure, sans pouvoir +leur échapper.</p> + +<p>La plupart de ces inconvénients disparaîtraient +si les haleurs se rappelaient qu’ils sont +en train de haler, et se retournaient de temps à +autre pour voir ce que devient le collègue. Il +est préférable de n’avoir qu’un seul haleur. S’ils +sont deux, ils s’oublient à bavarder, et la faible +résistance offerte par le canot est incapable de +les rappeler à la réalité.</p> + +<p>Comme preuve du total oubli de leur besogne +où tombent parfois deux haleurs, George nous +rapporta, au cours de la soirée, alors que nous +devisions sur ce sujet après souper, un bien curieux +exemple. Un soir, raconta-t-il, trois de ses +copains étaient partis de Maidenhead avec un +canot très lourdement chargé qu’ils ramaient contre +le courant. Un peu au-dessus de l’écluse de +Cookham, ils avisèrent cheminant sur le chemin +de halage, un jeune homme et une jeune +fille, apparemment plongés dans un entretien +captivant. Ils portaient à eux deux une gaffe +de bateau, et il y avait, accrochée à la gaffe, +une cordelle qui traînait derrière eux, le bout +dans l’eau. Nul canot à proximité, nul canot en +vue. A un moment donné, la chose était certaine, +il avait dû y avoir, attaché à cette cordelle, un +canot ; mais qu’en était-il devenu, quelle sombre +fatalité l’avait ravi, lui et ses occupants, +mystère !</p> + +<p>L’accident, du reste, quel qu’il fût, n’avait en +aucune façon troublé les deux jeunes gens qui +halaient. Il leur restait la gaffe, ainsi que la cordelle +et c’était sans doute à leur avis tout ce que +nécessitaient leurs fonctions.</p> + +<p>George allait les tirer de leur illusion, lorsqu’une +idée lumineuse lui traversa l’esprit et le +fit s’abstenir. A l’aide d’une gaffe, il accrocha et +ramena le bout de l’amarre : on boucla celle-ci +autour du mât, puis rentrant les avirons, les +équipiers allèrent s’asseoir à l’arrière, et allumèrent +leurs pipes.</p> + +<p>Et ainsi le jeune homme et la jeune fille +halèrent ces quatre gros fainéants et leur lourd +canot, à contre-courant, jusqu’à Marlow.</p> + +<p>George nous dit que jamais il n’avait vu autant +de désolation muette concentrée en un seul +regard, qu’au moment où le jeune couple, arrivé +à l’écluse, se rendit compte que depuis deux milles +le canot halé par eux n’était pas le bon. +George estimant que, n’eût été la présence de la +jeune fille, le jeune homme se serait livré à des +violences de langage.</p> + +<p>La demoiselle fut la première à revenir de sa +stupéfaction. Elle joignit les mains et s’écria, +désespérément :</p> + +<p>— Oh, Henry, mais où donc est ma tante ?</p> + +<p>— Ont-ils jamais retrouvé la vieille dame ? +interrogea Harris.</p> + +<p>George répondit qu’il l’ignorait.</p> + +<p>Un autre témoignage de ce fâcheux manque de +sympathie entre haleurs et halés se produisit un +jour sous nos yeux, à George et à moi, un peu +au-dessus de Walton. C’était à l’endroit où le chemin +de halage s’enfonce en pente douce jusque +sous l’eau, et comme nous étions campés sur +l’autre rive, nous ne perdîmes rien du spectacle. +A un moment donné arrive un petit canot qui +fendait l’eau à toute vitesse, halé par un puissant +cheval de bélandre sur lequel était juché +un tout petit gamin. Épars dans le canot en des +poses nonchalantes et rêveuses, il y avait cinq +collègues ; le barreur surtout avait un air particulièrement +béat.</p> + +<p>— Je voudrais le voir se tromper de direction, +murmura George, comme ils passaient. Et à cet +instant même, voilà le barreur qui se trompe, et +le canot qui s’élance sur le plan incliné, le remontant +avec un bruit comme si on déchirait +quarante mille chemises de toile. Deux hommes, +une bourriche et trois avirons quittèrent à la +fois le canot par tribord, et s’affalèrent sur la +berge, et une seconde et demie plus tard, deux +autres hommes se déversaient de bâbord, au milieu +de grappins, voiles, sacs de tapisserie et +bouteilles. Le dernier occupant débarqua 20 yards +plus loin, sur la tête.</p> + +<p>Soulagé par ce délestage, le canot fila de plus +belle et le petit gamin, criant à tue-tête, mit son +coursier au galop. Les collègues, sur leur séant, se +regardaient d’un air abasourdi. Il leur fallut plusieurs +secondes pour comprendre ce qui était +arrivé, et alors, de toutes leurs forces, ils crièrent +au petit gamin d’arrêter. Mais celui-ci était trop +occupé de son cheval pour les entendre ; nous les +vîmes s’élancer à sa poursuite, et ils se perdirent +dans l’éloignement.</p> + +<p>Je ne fus pas fâché, je l’avoue, de cette mésaventure. +Loin de là : je voudrais voir pareil +malheur arriver à tous les jeunes godelureaux — ils +sont nombreux — qui se font haler de la sorte. +Indépendamment de leurs risques personnels, ils +sont une gêne et un danger pour les canots qu’ils +rencontrent. A l’allure où ils vont, il leur est +impossible de se garer des autres, et aux autres +de se garer d’eux. Leur amarre se prend dans +votre mât et vous chavire, ou bien elle attrape +quelqu’un à bord, et l’envoie à l’eau, ou lui entaille +la figure. Le seul procédé à employer est +de ne pas broncher, et de se tenir prêts à les repousser +avec le talon d’un mât.</p> + +<p>De toutes les expériences ayant trait au halage, +la plus curieuse est d’être halé par des demoiselles. +C’est là une sensation qu’il faut avoir connue. +Trois demoiselles sont toujours indispensables +pour haler : deux tiennent la corde, et +l’autre court de côté et d’autre, avec de petits +rires. Elles débutent en général par s’empêtrer +dans la corde. Celle-ci s’entortille autour de leurs +jambes, et elles doivent s’asseoir au bord du chemin +pour se délivrer l’une l’autre ; puis c’est +autour de leur cou, et elles manquent d’étrangler. +La corde en place, pour finir, elles démarrent +bride abattue, entraînant le canot à une allure +positivement folle. Au bout de cent yards, elles +sont, bien entendu, hors d’haleine et s’arrêtent +soudain, et toutes s’asseyent sur l’herbe en riant +et votre canot dérive en plein courant et se met +à tournoyer, avant que vous ayez eu le loisir de +vous reconnaître ou d’attraper un aviron. Alors +elles se relèvent toutes surprises.</p> + +<p>— Oh, voyez donc ! disent-elles, le canot qui +est parti là-bas au milieu.</p> + +<p>Durant quelques minutes, elles halent convenablement ; +mais bientôt l’une d’elles s’avise +d’épingler sa jupe ; elles font halte à cette intention, +et voilà le canot échoué.</p> + +<p>Vous le poussez au large, et leur criez de ne pas +s’arrêter.</p> + +<p>— Hein ? Qu’est-ce qu’il y a ? vous renvoient-elles.</p> + +<p>— Ne plus vous arrêter, hurlez-vous.</p> + +<p>— Ne plus quoi ?</p> + +<p>— Ne plus vous arrêter… avancez… avancez !</p> + +<p>— Retournez donc, Emily, voir ce qu’ils veulent, +dit l’une. Et Emily revient demander ce +qu’il y a.</p> + +<p>— Que désirez-vous ? dit-elle ; il est arrivé +quelque chose ?</p> + +<p>— Non, répondez-vous ; tout va bien ; avancez +seulement : il ne faut plus vous arrêter.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que nous ne gouvernons plus, si vous +vous arrêtez. Il faut que le canot garde toujours +un peu de route.</p> + +<p>— Garde un peu de quoi ?</p> + +<p>— De route… il vous faut maintenir le canot +en marche.</p> + +<p>— Ah, bon ! je le leur répéterai. Est-ce que +nous nous en tirons bien ?</p> + +<p>— Oui, oui, tout à fait bien, seulement n’arrêtez +plus.</p> + +<p>— Ce n’est pas difficile du tout. Je croyais que +c’était bien plus dur.</p> + +<p>— C’est assez simple en effet. Vous n’avez qu’à +continuer, voilà tout.</p> + +<p>— Je comprends. Passez-moi mon châle rouge, +qui est sous le coussin.</p> + +<p>Vous dénichez le châle, et le lui tendez ; mais +alors c’en est une autre qui arrive et qui a besoin +également du sien, et elles prennent aussi +à tout hasard celui de Mary. Mais Mary n’en a pas +besoin, et elles le rapportent et demandent un +peigne de poche en échange. Il se passe vingt +minutes avant qu’elles se remettent en route, et, +au premier tournant, elles voient une vache, et +il vous faut quitter le canot pour chasser la vache.</p> + +<p>On n’a pas le temps de s’ennuyer dans un canot +halé par des jeunes filles.</p> + +<p>George cependant vint à bout de sa cordelle, et +nous hala consciencieusement jusqu’à Penton +Hook. Là fut examinée l’importante question de +l’étape. Nous avions décidé de coucher à bord cette +nuit-là, et il nous fallait ou bien rester où +nous étions, ou bien continuer jusqu’au delà de +Staines. Mais il était bien tôt pour songer à +s’arrêter déjà, sous ce soleil encore haut, et nous +décidâmes de gagner, à trois milles et demi, +Runnymead, où le fleuve, bordé de bois paisibles, +offre de bons abris.</p> + +<p>Par la suite, néanmoins, nous regrettâmes de +n’avoir pas fait halte à Penton Hook. Trois ou +quatre milles à contre-courant, ce n’est rien, tôt +dans la matinée, mais c’est un coup d’aviron +plutôt pénible, à la fin d’une longue journée. Durant +ces quelques milles, vous ne prenez plus +aucun intérêt au paysage. Fini des gais propos +et des rires. Chaque demi-mille que vous parcourez +vous semble long comme deux tout entiers ; +vous refusez de croire que vous en êtes seulement +là, et vous êtes persuadé que la carte se +trompe ; et quand vous avez trimé sur un trajet +qui vous paraît d’au moins dix milles, et que +l’écluse n’est toujours pas en vue, vous commencez +à craindre sérieusement que quelqu’un ne +l’ait chipée et ne se soit encouru avec.</p> + +<p>Je me rappelle une fois sur la Tamise où j’ai +été terriblement chaviré (au sens métaphorique, +s’entend). J’étais en canot avec une jeune dame — ma +cousine du côté maternel — et nous descendions +à l’aviron vers Goring. Il était déjà tard, et +nous avions hâte d’être arrivés, — elle, du moins +avait hâte. Il était six heures et demie quand +nous passâmes l’écluse Benson, et le soir venait, +et elle s’inquiétait. Elle dit qu’elle tenait à être +rentrée pour souper. Je dis que j’en avais également +bonne envie ; et je tirai de ma poche une +carte pour voir à quelle distance exactement +nous étions. Je vis que nous avions juste un +mille et demi pour la prochaine écluse — Wallingford — puis +de là à Crewe, cinq.</p> + +<p>— Oh, tout va bien, dis-je. Nous aurons passé +la prochaine écluse avant sept heures, et c’est +la suivante. Et je me mis à ramer vigoureusement.</p> + +<p>Peu après avoir dépassé le pont, je demandai +à ma compagne si elle voyait l’écluse. Non, elle +ne voyait pas l’écluse. Je me contentai de faire : +Oh ! oh ! et poussai de l’avant. Au bout de cinq +nouvelles minutes, je la priai encore une fois +de regarder.</p> + +<p>— Non, dit-elle, je ne vois pas trace d’écluse.</p> + +<p>— Vous… êtes-vous sûre de reconnaître une +écluse, à première vue ? lui demandai-je non +sans hésitation, car je craignais de l’offenser.</p> + +<p>Mais ma question ne l’offensait pas, et elle me +proposa de regarder moi-même. Je lâchai donc +mes avirons et jetai un coup d’œil. Dans le crépuscule, +le fleuve s’allongeait droit devant nous +sur l’espace d’un mille : on n’apercevait pas +l’ombre d’une écluse.</p> + +<p>— Ne croyez-vous pas que vous avez pu vous +perdre ? interrogea ma compagne.</p> + +<p>Je n’en voyais pas la possibilité ; néanmoins +j’insinuai que peut-être bien, d’une façon ou +d’autre, nous nous étions engagés dans le bras de +dérivation, ce qui nous menait droit aux chutes.</p> + +<p>Cette perspective ne la rassura guère, et elle +se mit à pleurer. Elle dit que nous allions être +noyés tous les deux, et que ce serait là son châtiment +d’être venue avec moi.</p> + +<p>Le châtiment me parut excessif ; mais ma cousine +n’était pas de cet avis, et elle souhaitait que +notre fin fût prompte.</p> + +<p>Je m’efforçai de la rassurer, et de voir un peu +clair dans cette histoire. Le fait, dis-je, paraissait +évident que je ne ramais pas aussi vite que +je le croyais, mais nous ne pouvions manquer +d’atteindre bientôt l’écluse. Et je ramai encore +un mille.</p> + +<p>Alors je devins inquiet, moi aussi. Je consultai +la carte une fois de plus. L’écluse Wallingford +s’y trouvait nettement indiquée, à un mille et demi +en aval de Benson. Ma carte était bonne, on +pouvait s’y fier ; d’ailleurs je me rappelais bien +cette écluse. Je l’avais passée deux fois. Je commençai +à croire que tout cela devait être un songe, +et qu’en réalité je me trouvais endormi dans +mon lit et que j’allais me réveiller dans une minute, +et m’entendre dire qu’il était dix heures.</p> + +<p>Je demandai à ma cousine si elle croyait que +ce fût un songe, et elle me répondit qu’elle allait +justement me poser la même question. Et alors +cette perplexité nous envahit l’un et l’autre : +étions-nous endormis, et si oui, lequel de nous +deux était le vrai et rêvait, et lequel n’était rien +qu’un songe. Cela devenait tout à fait suggestif.</p> + +<p>Cependant je ramais toujours, et l’écluse persistait +à ne pas se montrer, et le fleuve se faisait +de plus en plus sombre et mystérieux sous +la tombée des ombres de la nuit, et les choses +prenaient un aspect étrange et surnaturel. Je +songeai aux farfadets, aux fées, aux feux follets, +et à ces méchantes filles qui passent la nuit +sur les rocs, à guetter les voyageurs pour les +précipiter dans les tourbillons ; et je regrettai +de n’avoir pas mieux vécu, et de ne savoir pas +davantage de prières. Au milieu de mes réflexions, +j’entendis le refrain béni : « Il les a +bien attrapés », joué, et mal, sur l’accordéon, — et +je compris que nous étions sauvés.</p> + +<p>Je n’admire pas, règle générale, les accents de +l’accordéon ; mais, oh ! combien belle sa musique +nous parut alors à tous deux ! — beaucoup, infiniment +plus belle que la voix d’Orphée ou le +luth d’Apollon ou tout autre instrument de ce +genre. Une mélodie céleste, dans notre état d’esprit, +ne nous eût que plus affolés encore. Une +harmonie émouvante, exécutée comme il faut, +nous l’aurions crue venir d’outre-monde, et tout +espoir nous eût abandonnés. Mais dans les mesures +« Il les a bien attrapés », poussées à contretemps +avec des variations involontaires, par +un accordéon poussif, il y avait quelque chose +de tout à fait humain et rassurant.</p> + +<p>Les doux sons se rapprochèrent, et le canot +d’où ils émanaient fut bientôt le long de notre +bord.</p> + +<p>Il contenait une société de joyeux provinciaux +en route pour une partie au clair de lune. (Il +n’y avait pas de lune, mais ce n’était pas leur +faute.) Je n’ai vu de ma vie gens plus aimables +et sympathiques. Je les hélai, et les priai de m’indiquer +le chemin de l’écluse Wallingford, que je +cherchais en vain depuis deux heures.</p> + +<p>— L’écluse Wallingford ! répondirent-ils. Dieu +vous bénisse, monsieur ; il y a plus d’un an +qu’elle est supprimée. Il n’y a plus d’écluse Wallingford, +monsieur. Vous voici presque arrivé à +Crewe. C’est à crever de rire. Bill : voilà un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> +qui cherche l’écluse Wallingford !</p> + +<p>Je n’y avais pas songé. Volontiers je leur aurais +sauté au cou, de joie ; mais le courant était +trop fort à cet endroit pour me le permettre, +et je dus me contenter de simples paroles de +reconnaissance.</p> + +<p>Nous les remerciâmes à plusieurs reprises, +ajoutant que la nuit était admirable, et leur souhaitant +bonne excursion, et je crois même que +je les invitai tous à venir passer une semaine +chez moi, et que ma cousine leur dit que sa mère +serait très heureuse de les recevoir. Et nous +chantâmes le « Chœur des Soldats » de Faust, +et bref nous fûmes à la maison à temps pour souper.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre X</h2> + +<p class="d">Notre première nuit. Sous la bâche. Un appel au +secours. L’esprit de contradiction des bouilloires +à thé : moyen de le vaincre. Souper. Pour +se sentir vertueux. On demande une île déserte +convenablement fournie, bien drainée, abords +de l’Océan Pacifique sud de préférence. Singulière +aventure arrivée au père de Harris. Une +nuit d’insomnie.</p> + + +<p>Je commençais à croire avec Harris que l’écluse +de Bellweir avait disparu de la même façon. +George nous avait halés jusqu’à Staines ; +nous l’avions ensuite relayé, et il nous semblait +tirer derrière nous cinquante tonnes et marcher +depuis quarante milles. A sept heures et demie +seulement nous fûmes dans le bief supérieur, et, +marchant à l’aviron, nous longeâmes la rive gauche, +en quête d’un endroit favorable où atterrir.</p> + +<p>Notre intention primitive était de débarquer sur +l’île Magna-Charta, dans ce coin délicieux où le +fleuve sinue à travers une vallée verdoyante, et +de camper dans l’une des multiples anses pittoresques +découpant cette terre minuscule. Mais +tout compte fait, nous n’aspirions plus au pittoresque. +Le peu d’eau compris entre un chaland +et une usine à gaz nous eût amplement satisfaits +pour ce soir. Le paysage nous indifférait. +Nous ne désirions plus que souper et nous coucher. +Néanmoins nous fîmes halte au promontoire +appelé « <span lang="en" xml:lang="en">Picnic Point</span> » et accostâmes dans +un joli recoin, sous un grand orme aux racines +duquel fut amarré le canot.</p> + +<p>Nous comptions alors nous mettre à souper +(n’ayant pas pris le thé, pour gagner du temps) +mais George nous persuada qu’il valait mieux +tendre la toile d’abord, avant l’obscurité complète, +afin de voir ce que nous faisions. La besogne +terminée, ajouta-t-il, nous pourrions nous +asseoir et manger, l’esprit en repos.</p> + +<p>Le montage de cette toile exigea plus de temps +qu’on le prévoyait. En théorie, c’est tout simple. +Vous prenez cinq arceaux de fer, comme ceux du +jeu de croquet, en beaucoup plus grand, vous les +ajustez par-dessus le canot, puis les recouvrez de +la toile, assujettie ensuite par le bas : — l’affaire +de dix minutes au plus, croyions-nous.</p> + +<p>Nous étions loin du compte.</p> + +<p>Nous prîmes les arceaux, pour les emboîter +dans les mortaises <i>ad hoc</i>. Vous imaginez que +c’est là un travail inoffensif ; mais lorsque j’y +repense, je trouve miraculeux que l’un de nous +soit encore vivant pour faire ce récit. C’étaient de +vrais démons — ces arceaux. D’abord ils refusèrent +de s’emboîter dans leurs mortaises, et il +nous fallut les y contraindre à coups de talon, +et les marteler au moyen de la gaffe. Puis, une +fois ajustés, on découvrit que ce n’étaient pas les +arceaux destinés à ces mortaises-là, et il fallut +les retirer.</p> + +<p>Mais ils refusèrent de sortir ; et quand deux +d’entre nous eurent bataillé avec eux pendant +cinq minutes, ils jaillirent brusquement, dans +l’intention de nous faire tomber à l’eau et de +nous noyer. Ils étaient articulés par le milieu, +et lorsqu’on ne les regardait pas, ces articulations +vous pinçaient aux endroits sensibles du corps ; +et, tandis que nous luttions avec un côté de l’arceau, +et nous efforcions de lui persuader de faire +son devoir, l’autre moitié vous arrivait par derrière, +en traître, et vous tapait sur le crâne.</p> + +<p>On réussit enfin à les fixer, et il ne resta plus +qu’à les recouvrir de la bâche. George la déroula, +et assujettit l’une de ses extrémités à la proue +du canot. Harris se tint au milieu pour la prendre +à George et la dérouler vers moi, et je restai à +l’arrière pour la recevoir. Elle mit longtemps à +m’arriver. George remplissait son rôle correctement, +mais Harris était neuf à cette besogne, et +il la sabotait.</p> + +<p>Comment il s’y prit, je l’ignore, et lui-même +est incapable de le dire, mais par quelque procédé +mystérieux, il réussit, après dix minutes d’efforts +surhumains, à s’emberlificoter complètement +dedans. Il était entortillé si serré dans les +plis de la toile qu’il ne pouvait se dégager. Il fit, +bien entendu, des pieds et des mains pour recouvrer +sa liberté, — le droit imprescriptible de tout +Anglais, — et, par la même occasion (je l’ai su +plus tard) il bourrait George de coups ; et alors +George, tout en injuriant Harris, se mit également +à faire des pieds et des mains, et lui aussi +fut emberlificoté et garrotté dans la toile.</p> + +<p>Je ne m’en rendis pas compte tout de suite. Je +ne comprenais rien à ce qui se passait. On m’avait +dit de rester à ma place et d’attendre que la toile +me parvînt, et je restais, Montmorency à mon +côté, solide au poste. Nous voyions bien que la +toile avait des soubresauts et des remous violents ; +mais nous crûmes que cela faisait partie +du système, et ne nous mêlâmes de rien.</p> + +<p>Beaucoup de gros mots étouffés nous arrivaient +aussi, mais, nous figurant que les copains +trouvaient simplement l’ouvrage ennuyeux, nous +résolûmes d’attendre pour intervenir que les choses +eussent pris une allure plus normale.</p> + +<p>Nous attendîmes assez longtemps, et l’embrouillamini +ne faisait que croître ; à la fin, la +tête de George jaillit au-dessus du bordage, et +parla.</p> + +<p>Elle dit :</p> + +<p>— Donnez donc un coup de main, sacré fainéant ; +vous restez là comme une momie empaillée, +alors que nous sommes en train d’étouffer, +vous le voyez bien, tête de bois !</p> + +<p>Je n’ai jamais su résister à un appel au secours ; +j’allai donc les dégager. Et il n’était que temps, +car Harris avait déjà la figure bleue.</p> + +<p>Il nous fallut une demi-heure de travail acharné +ensuite, pour mettre le tout en ordre. Après quoi +on passa au souper. La bouilloire mise à chauffer +à l’avant du canot, nous nous retirâmes à l’arrière +et fîmes semblant de ne pas la regarder, et +de nous occuper à sortir les autres accessoires.</p> + +<p>Tel est le seul moyen sur la Tamise, d’obtenir +qu’une bouilloire bouille. Si elle voit que vous attendez +avec impatience, elle ne chantera même +pas. Il vous faut vous éloigner et entamer votre +repas, comme si vous ne deviez pas prendre de +thé. Ne lui jetez même pas un coup d’œil à la +dérobée. Alors vous l’entendrez bientôt cracher +et déborder, folle d’envie de devenir thé.</p> + +<p>La méthode est également bonne, si vous êtes +très pressé, de vous dire les uns aux autres avec +affectation, que vous n’avez pas besoin de thé, +et que vous n’en ferez pas. Vous vous rapprochez +de la bouilloire, afin qu’elle puisse vous entendre +et vous lancez très haut : « Pas de thé pour moi ; +et vous, George ? » A quoi George répond, de +même : « Oh ! non, je n’aime pas le thé. Prenons +plutôt de la limonade… le thé est trop indigeste. » +A la minute, la bouilloire déborde, éteignant le +réchaud.</p> + +<p>Grâce à cette innocente supercherie, la table +était à peine dressée que le thé attendait. La +lanterne fut allumée, et on s’assit, jambes croisées, +pour souper.</p> + +<p>Nous en avions besoin.</p> + +<p>Trente-cinq minutes durant, dans toute l’étendue +de notre canot, on n’entendit d’autre bruit +qu’un cliquetis de couteaux et de vaisselle, et le +broiement continu de quatre paires de mâchoires. +Au bout de trente-cinq minutes, Harris fit : +« Ah ! » et retira sa jambe gauche de dessous lui, +pour l’y remplacer par sa jambe droite.</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, George à son tour fit : +« Ah ! » et déposa son assiette sur le banc ; et trois +autres minutes après, Montmorency donna le +premier signe de satisfaction qu’il eût encore +montré depuis le départ : il se laissa rouler sur le +flanc, les pattes étendues ; et alors je fis : « Ah ! » +et rejetai en arrière ma tête, qui porta sur l’un +des arceaux, mais peu m’importait : je ne jurai +même pas.</p> + +<p>Comme on se sent bien lorsqu’on est rempli ! — en +paix avec soi-même et le reste du monde ! +Les gens qui en ont essayé me disent qu’une conscience +pure vous rend très heureux et satisfait ; +mais d’avoir l’estomac garni fait tout aussi bien +l’affaire, à meilleur compte et plus facilement. On +se sent d’une générosité à tout pardonner, après +un repas substantiel et qui digère bien, — l’esprit +noble, le cœur bienveillant.</p> + +<p>Elle est fort singulière, cette domination de +nos organes digestifs sur notre intellect. On ne +travaille, on ne pense, qu’avec l’autorisation de +l’estomac. Il nous dicte nos émotions, nos passions. +Après des œufs au lard, il ordonne : « Travaille ! » +Après un bifteck et de la bière, il enjoint : +« Dors ! » Après une tasse de thé (deux petites +cuillerées par tasse, et ne laissez pas plus de +trois minutes) il dit au cerveau : « Allons, debout, +et montre ta force. Sois éloquent, profond, ému ; +pénètre d’un œil clair la nature et la vie ; déploie +les blanches ailes de la pensée palpitante, et +plane esprit divin, par-dessus le tourbillon du +monde, parmi les longues avenues d’astres flamboyants +qui mènent aux portes de l’éternité ! »</p> + +<p>Après des petits pains chauds : « Sois pesant et +sans âme, comme le bétail des champs, — sois un +animal sans cervelle, à l’œil indolent, que n’éclaire +aucune lueur d’imagination, ni d’espoir, ni +d’amour, ni de vie. » Et après du cognac, pris à +la dose voulue, il dit : « Allons, va, fou, ricane et +danse, fais rire tes frères humains, — divague +et délire, répands-toi en sons insensés, et montre +quelle pauvre chose est l’homme dont l’esprit et la +volonté sont noyés, comme des chats nouveau-nés, +côte à côte, dans un demi-pouce d’alcool. »</p> + +<p>Nous sommes les très complets et très humbles +esclaves de notre estomac. Ne vous efforcez pas +vers la droiture et la moralité, mes amis : surveillez +vigilamment votre estomac, et nourrissez-le +avec soin et discernement. Alors la sérénité de +la vertu règnera dans votre cœur, sans nul effort +de votre part ; et vous serez un bon citoyen, un +mari aimant, un père affectueux, — un homme +pieux et noble.</p> + +<p>Avant notre souper, Harris, George et moi, +étions hérissés, grincheux et mal embouchés ; +après notre souper, nous débordions d’une bienveillance +mutuelle, qui englobait jusqu’au chien. +Nous nous aimions les uns les autres, nous aimions +tous les hommes. Harris, en se levant, +écrasa les orteils de George. S’il l’avait fait avant +le souper, George eût exprimé concernant l’avenir +de Harris en ce monde et en l’autre des souhaits +à faire frémir quelqu’un de réfléchi.</p> + +<p>A présent, ce fut : « Doucement, vieux : j’ai +des pieds. »</p> + +<p>Et Harris, au lieu de répondre, de la plus désagréable +façon qu’il était difficile de ne pas rencontrer +sous ses semelles un bout du pied de +George, lorsqu’on se mouvait dans un rayon de +dix yards autour de l’endroit où George était +assis, et d’ajouter, comme il l’eût fait avant le +souper, que George ne devait réellement pas se +trouver à bord d’un canot de dimensions normales, +avec des pieds de cette longueur, qu’il +eût dû plutôt laisser pendre par dessus bord, — dit +à présent : « Oh, je regrette beaucoup, vieux +frère ; j’espère qu’il n’a pas de mal ? »</p> + +<p>Et George dit : « Pas du tout », et que c’est sa +faute, et Harris reprend que c’est au contraire la +sienne.</p> + +<p>C’était touchant.</p> + +<p>On alluma les pipes, et on resta, sous la nuit +tranquille, à causer.</p> + +<p>— Pourquoi, dit George, ne pouvoir être toujours +comme à cette heure, — loin du monde, de +ses péchés et de ses tentations, à mener une vie +sobre, paisible, et à faire le bien.</p> + +<p>Je lui répondis que c’était précisément ce à +quoi j’aspirais depuis toujours ; et nous examinâmes +la possibilité de notre exode, à tous quatre, +vers une île déserte et bien fournie, où nous aurions +vécu dans les bois.</p> + +<p>Harris dit que l’inconvénient des îles désertes, +à ce qu’il avait appris, était leur humidité excessive ; +mais George répondit qu’un drainage convenable +y obvierait.</p> + +<p>Le drainage fit ressouvenir George d’une aventure +bien drôle arrivée jadis à son père. Son père, +raconta-t-il, voyageait dans le pays de Galles avec +un de ses amis, et, un soir, ils s’arrêtèrent dans +une petite auberge où il y avait quelques autres +voyageurs, auxquels ils se joignirent pour passer +la soirée.</p> + +<p>Celle-ci fut très agréable, et ils restèrent levés +fort tard. Lorsqu’ils allèrent se mettre au lit, le +père de George (lequel père était alors un tout +jeune homme) et son ami, étaient l’un et l’autre +fort gais. Ils devaient coucher dans la même +chambre, mais dans des lits différents. Ils prirent +leur chandelle et montèrent. En entrant dans la +chambre, la chandelle alla donner contre le mur et +s’éteignit : ils durent se déshabiller et chercher +leurs lits à tâtons. Mais au lieu de se mettre dans +des lits différents, comme ils croyaient le faire, +tous deux, sans le savoir, grimpèrent dans le même, — l’un +ayant la tête au chevet, et l’autre s’y +glissant du côté opposé, les pieds sur le traversin.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence, puis le père de +George dit :</p> + +<p>— Joë !</p> + +<p>— Qu’y a-t-il, Tom ? répondit, de l’autre bout +du lit, la voix de Joë.</p> + +<p>— Eh bien, il y a quelqu’un dans mon lit, dit +le père de George : il a les pieds sur mon traversin.</p> + +<p>— Ma foi, c’est bien étrange, Tom, répliqua +l’autre : mais du diantre s’il n’y a pas aussi quelqu’un +dans mon lit !</p> + +<p>— Qu’allons-nous faire ? demanda le père de +George.</p> + +<p>— Ma foi, je vais le flanquer à bas, répondit +Joë.</p> + +<p>— Moi aussi, dit le père de George vaillamment.</p> + +<p>Il y eut une brève lutte, suivie de deux heurts +retentissants sur le carreau, et puis une voix dolente +prononça :</p> + +<p>— Hé, Tom !</p> + +<p>— Quoi ?</p> + +<p>— Avez-vous réussi ?</p> + +<p>— Hé bien, à vrai dire, c’est mon homme qui +m’a flanqué à bas.</p> + +<p>— Le mien aussi ! Vrai, cette auberge ne me revient +guère. Et vous ?</p> + +<p>— Comment s’appelait cette auberge ? dit Harris.</p> + +<p>— « Le Cochon et le Sifflet », dit George. Pourquoi ?</p> + +<p>— Ah ! alors ce n’est pas la même, répondit +Harris.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ?</p> + +<p>— C’est très curieux, murmura Harris, mais +la même aventure exactement est arrivée à mon +père dans une auberge de campagne. Je lui ai +maintes fois ouï raconter l’histoire. Je croyais +que peut-être il s’agissait de la même auberge.</p> + +<p>Nous nous couchâmes à dix heures, et, me trouvant +fatigué, j’espérais bien dormir ; mais ce ne +fut pas le cas. Règle générale, je me déshabille +et pose la tête sur mon oreiller, et puis on frappe +à la porte et on me dit qu’il est huit heures et +demie ; mais ce soir-là, tout semblait coalisé contre +moi : la nouveauté du couchage, la dureté du +canot, la position gênante (j’avais les pieds sous +un banc et la tête sur l’autre), le clapotis de l’eau +autour du canot, et le vent parmi les branches, me +dérangèrent et me tinrent éveillé.</p> + +<p>J’attrapai cependant quelques heures de sommeil, +et alors une portion du canot qui apparemment +se développa au cours de la nuit, car elle +ne s’y trouvait pas au départ et elle avait disparu +le matin, — se mit à m’entrer dans l’échine. Je +continuai d’abord à dormir, rêvant que j’avais +avalé un « souverain »<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, et qu’on me faisait un +trou dans le dos à l’aide d’un vilbrequin, pour +le ravoir. Le procédé me parut déloyal, et je dis à +mes persécuteurs que je leur devrais la somme, et +qu’ils la recevraient à la fin du mois. Mais eux +ne l’entendaient pas de cette oreille ; ils me répondirent +qu’ils préféraient la ravoir tout de suite, +crainte de laisser s’accumuler trop les intérêts. +Je me fâchai tout rouge, et leur dis ce que je +pensais d’eux, et alors ils enfoncèrent le vilbrequin +si brutalement que la douleur me réveilla.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Pièce d’or valant une livre sterling ou 20 shillings.</p> +</div> +<p>On s’asphyxiait dans le canot, et j’avais la tête +lourde ; aussi l’envie me prit-elle d’aller faire +quelques pas à l’air libre. J’enfilai des vêtements +qui me tombèrent sous la main, — les uns à moi, +et d’autres à George et Harris, — et, me glissant +sous la bâche, je débarquai sur la rive.</p> + +<p>C’était une nuit admirable. La lune était couchée, +et la terre restait seule sous les étoiles. Le +silence et la paix infinie donnaient l’illusion que, +durant le sommeil de ses enfants, elles s’entretenaient +avec leur sœur planétaire, — causant de +mystères insondables, à voix trop graves et profondes +pour être perceptibles aux rudimentaires +organes des sens humains.</p> + +<p>Elles nous intimident, ces lointaines étoiles, par +leur froide lumière. Nous sommes pareils à des +enfants dont les petits pieds se sont fourvoyés +dans la pénombre d’un temple où réside la divinité +inconnue qu’on leur a appris à révérer ; à des +enfants qui, debout sous le dôme sonore perdu +dans la démesurée profondeur de l’obscure clarté, +lèvent les yeux où l’espoir se mêle de crainte de +l’idée du spectacle interdit caché dans ses profondeurs.</p> + +<p>Et toutefois, elle nous verse tant de consolations +et de courage, la Nuit ! En sa présence sublime, +nos chagrins dérisoires ont honte, et reculent. +Le jour a été si plein de hâte et de souci, nos +cœurs si lourds de pensées mauvaises et d’amertume, +le monde nous a paru si dur et si injuste ! +Mais la Nuit géante, telle une mère pleine +d’amour, pose sa douce main sur notre cœur +enfiévré, tourne vers son visage notre face ravagée +de pleurs ; elle sourit, et malgré son silence +nous sentons ce qu’elle veut nous dire, et elle +presse contre son sein notre joue brûlante, et nos +peines se dissipent.</p> + +<p>Parfois, quand notre tristesse est très profonde +et vraie, nous demeurons muets devant elle, +parce que le seul langage de notre tristesse serait +le gémissement. La Nuit sent son cœur plein de +pitié pour nous : faute de pouvoir soulager notre +douleur, elle prend nos mains dans les siennes et +le petit monde de plus en plus se réduit et s’éloigne +et, portés sur ses sombres ailes, nous arrivons +alors devant une Présence plus haute que la +sienne, et dans la merveilleuse lumière de cette +grande Présence, toute vie humaine est étalée +devant nous comme un livre, et nous voyons que +la Tristesse et la Douleur ne sont rien autres que +les messagers de Dieu.</p> + +<p>Ceux-là seuls qui ont porté la couronne de la +souffrance peuvent regarder en face cette merveilleuse +lumière ; mais lorsqu’ils redescendent +ici-bas, ils sont incapables de la décrire, ou de +révéler le mystère qu’ils ont pénétré.</p> + +<p>Il y avait une fois, au temps jadis, une troupe +de bons chevaliers qui traversaient un pays lointain, +et leur route s’enfonça dans une épaisse +forêt, où d’étranges bruyères se hérissaient en +buissons touffus et acérés, déchirant la chair de +ceux qui s’y égaraient. Et les feuilles des arbres +qui croissaient dans ce bois étaient très épaisses +et denses, de sorte que nul rais de lumière ne +descendait à travers les rameaux pour éclairer +le lugubre sous-bois.</p> + +<p>Et quand ils passèrent par cette sombre forêt, +l’un de ces chevaliers, s’éloignant de ses compagnons +s’égara, et on ne le retrouva plus ; et eux, +fort attristés, continuèrent sans lui leur chevauchée, +le pleurant comme s’il eût été défunt.</p> + +<p>Or, quand ils furent arrivés au beau château +qui était le but de leur voyage, ils y passèrent de +longs jours à se divertir ; et un soir qu’ils étaient +rassemblés tout joyeux devant les bûches illuminant +la grande salle, et qu’ils buvaient à la santé +de leurs maîtresses, leur compagnon qui s’était +égaré arriva et les salua. Ses vêtements étaient en +haillons, comme ceux d’un pauvre, et il avait +reçu dans sa chair maintes affreuses blessures, +mais son visage rayonnait d’une joie indicible.</p> + +<p>Et ils l’interrogèrent sur ce qui lui était arrivé, +et il leur raconta comment, après avoir perdu +son chemin dans la forêt sombre, il avait erré +des jours et des nuits, et finalement, déchiré +et sanglant, s’était couché pour attendre la mort.</p> + +<p>Alors, comme il était presque mourant, ô bonheur ! +du fond de la farouche pénombre s’avança +vers lui une jeune fille qui le prit par la main +et le conduisit par des chemins détournés, inconnus +à tous les hommes, jusqu’à ce que sur les +ténèbres de la forêt s’illuminât une clarté si +vive que la lumière du jour s’effaçait devant elle +comme une petite lampe devant le soleil ; et, +dans cette merveilleuse clarté, notre égaré chevalier +vit comme en songe une vision, et si belle +et si splendide était la vision, qu’il ne s’aperçut +plus de ses blessures saignantes, mais resta +perdu dans le ravissement d’une joie aussi profonde +que la mer dont nul ne peut dire la profondeur.</p> + +<p>Et la vision s’évanouit, et le bon chevalier, à genoux +sur la terre, remercia le bon saint qui dans +cette lugubre forêt avait égaré ses pas et lui avait +permis de voir la vision qui s’y trouvait cachée.</p> + +<p>Et le nom de la forêt sombre était la Douleur ; +mais de la vision que le bon chevalier y vit, personne +ne peut parler ni rien dire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre XI</h2> + +<p class="d">Comment George, une fois dans sa vie, se leva de +bonne heure. George, Harris et Montmorency +n’aiment pas l’eau froide. Héroïsme et décision +de la part de J… George et sa chemise : moralité. +Harris cuisinier. Aperçu historique, spécialement +destiné à l’usage des classes.</p> + + +<p>Le lendemain matin, je m’éveillai à six heures, +et trouvai George également éveillé. L’un +et l’autre nous nous retournâmes pour +tâcher de nous rendormir, mais ce fut en vain. +Y eût-il eu quelque motif particulier de <i>ne pas</i> +nous rendormir, mais au contraire de nous lever +et nous habiller sur-le-champ, nous serions retombés, +sitôt un coup d’œil jeté à nos montres, +dans un sommeil qui eût duré jusqu’à dix heures. +Mais comme il n’y avait pas la moindre nécessité +de nous lever d’ici deux heures au minimum, +et que nous lever à ce moment était parfaitement +absurde, il résultait de l’incohérence naturelle +des choses en général que nous devions être persuadés +que rester couchés cinq minutes de plus +nous serait à tous deux funeste.</p> + +<p>La même aventure, me dit George, lui était arrivée, +en plus grave, quelque dix-huit mois auparavant, +alors qu’il était seul locataire chez +une certaine Mme Gippings. Sa montre, paraît-il, +se détraqua un beau soir, et s’arrêta à huit heures +un quart. Il ne s’en aperçut pas tout de suite, +car, pour une raison ou pour une autre, il oublia +de la remonter avant de se coucher, comme il en +avait l’habitude, et la suspendit à son chevet sans +même la regarder.</p> + +<p>Cela se passait en hiver, à l’époque des jours +les plus courts, et durant une semaine de brouillard +en outre, de sorte que l’obscurité profonde où +George se trouva en s’éveillant le matin ne pouvait +le renseigner sur l’heure qu’il était. Il atteignit +sa montre, et la consulta. Elle marquait huit +heures un quart.</p> + +<p>« Que les anges et les ministres de la grâce nous +protègent ! s’écria George ; et moi qui dois être +dans la Cité avant neuf heures ! Pourquoi ne +m’a-t-on pas réveillé. C’est dégoûtant ! » Et, rejetant +sa montre, il sauta à bas du lit, prit une +douche froide, se lava, s’habilla, se rasa à l’eau +froide parce qu’il n’avait pas le temps d’en faire +chauffer, et tout en se dépêchant, il jeta un nouveau +coup d’œil sur sa montre.</p> + +<p>La secousse qu’il lui avait imprimée en la +rejetant sur le lit l’avait-elle remise en marche, +ou quoi, George ne peut le dire ; mais le fait est +qu’elle marquait huit heures un quart quand il +avait commencé de s’habiller, et qu’à présent +ses aiguilles étaient sur neuf heures moins vingt.</p> + +<p>George l’emporta, et dégringola les escaliers. +Dans la salle à manger, rien que ténèbres muettes, +ni feu ni déjeuner. George trouva la chose parfaitement +honteuse de la part de Mme Gippings, +et résolut de lui dire ce qu’il en pensait lorsqu’il +rentrerait le soir. Il bondit sur son pardessus et +son chapeau, et attrapant son parapluie, alla pour +ouvrir la porte de la rue. La porte n’était même +pas déverrouillée. George traita Mme Gippings +de vieille fainéante, et, déclarant bien singulier +qu’on ne pût se lever à une heure convenable, il +ouvrit la porte et prit ses jambes à son cou.</p> + +<p>Il galopa durant un quart de mille, et au bout +de ce parcours, il commença d’être frappé de ce +détail particulièrement bizarre qu’il n’y avait +personne dehors, ni aucun magasin d’ouvert. La +matinée, certes, était sombre et le brouillard +opaque, mais ce n’était pas là une raison pour +arrêter ainsi les affaires. <i>Lui</i> allait bien travailler ; +pourquoi les autres restaient-ils couchés à cause +du brouillard et de l’obscurité ?</p> + +<p>A la fin, il atteignit Holborn. Pas un volet +ouvert ! pas un omnibus circulant ! Il y avait +en vue trois hommes, dont un policeman, une +voiture de maraîcher pleine de choux, et un cab +tout démantibulé. George tira sa montre et la +consulta : neuf heures moins cinq ! Il s’arrêta +pour compter ses pulsations. Il se pencha pour +se tâter les jambes. Puis, sa montre à la main, +il s’avança vers le policeman et lui demanda s’il +savait quelle heure il était.</p> + +<p>— Quelle heure il est ? dit l’homme, en regardant +soupçonneusement George du haut en bas ; +vous n’avez qu’à écouter, vous l’entendrez sonner.</p> + +<p>George écouta, et une horloge du voisinage le +renseigna aussitôt.</p> + +<p>— Mais elle n’a sonné que trois coups ! dit +George avec stupeur, quand elle eut cessé.</p> + +<p>— Eh mais, combien voudriez-vous qu’elle en +sonnât ? répondit le gardien.</p> + +<p>— Parbleu, neuf, dit George, lui présentant sa +montre.</p> + +<p>— Voudriez-vous me dire où vous habitez ? +fit sévèrement le gardien de l’ordre public.</p> + +<p>George réfléchit un instant, et donna son adresse.</p> + +<p>— Oh, vraiment, c’est là, dites-vous ? répondit +l’homme ; eh bien, si vous voulez m’en croire, +retournez-y tranquillement, et remettez cette montre +dans votre gousset, et tâchez de ne plus +nous la faire.</p> + +<p>George regagna sa demeure, tout pensif, et +rentra chez lui.</p> + +<p>Une fois rentré, il voulut tout d’abord se déshabiller +et se recoucher ; mais la perspective +de refaire sa toilette et de reprendre une nouvelle +douche, l’y fit renoncer, et il résolut de +s’étendre sur la chaise-longue pour y dormir.</p> + +<p>Mais il ne put s’endormir : jamais il ne s’était +senti aussi éveillé. Il alluma donc la lampe +et, tirant le jeu d’échecs, il se mit à jouer une +partie contre lui-même. Mais cela ne l’amusait +pas : c’était par trop lent. Il laissa donc les +échecs, et s’efforça de lire. Il lui fut impossible +de prendre aucun intérêt à la lecture. Il remit +donc son pardessus et sortit faire un tour.</p> + +<p>Les rues étaient affreusement désertes et lugubres, +et tous les policemen qu’il rencontrait +le dévisageaient avec une méfiance non dissimulée, +et dirigeaient sur lui leurs lanternes, et +le suivaient. Ce manège finit par lui produire +un tel effet qu’il avait presque la sensation d’avoir +commis un mauvais coup, et qu’il se glissa +par les petites rues, se dissimulant contre +les portes quand il entendait s’approcher les pas +réguliers d’un agent.</p> + +<p>Il va de soi que cette conduite ne fit que rendre +plus soupçonneuse la force publique, dont les +représentants venaient à lui et le délogeaient et +lui demandaient ce qu’il faisait là ; et lorsqu’il +répondait : « Rien », qu’il était simplement sorti +faire un tour (il était quatre heures du matin), +ils prenaient un air incrédule, et deux policiers +en civil l’accompagnèrent jusque chez lui pour +s’assurer qu’il habitait réellement où il disait. Ils +le regardèrent entrer avec sa clef, puis se postèrent +sur le trottoir d’en face et surveillèrent la +maison.</p> + +<p>Il comptait en rentrant allumer du feu et se +faire à déjeuner, pour passer le temps ; mais il +lui était impossible de toucher à quoi que ce fût, +depuis une pelle à charbon jusqu’à une cuiller +à thé, sans laisser tomber l’objet ou trébucher +dessus et faire un tel tintamarre qu’il en concevait +une crainte affreuse d’éveiller Mme Gippings, +laquelle, se figurant que c’étaient les voleurs, +ouvrirait la fenêtre pour appeler : « La police ! » +et alors ces deux agents de la sûreté entreraient +et lui mettraient les menottes pour le conduire +au dépôt.</p> + +<p>Il en arriva à un degré de nervosité folle : +il se voyait devant le jury, s’efforçant d’expliquer +son cas, et personne ne le croyait et il était condamné +à vingt ans de travaux forcés, et sa +mère mourait de chagrin. Il renonça donc à se +faire à déjeuner, et, s’enveloppant de son pardessus, +il resta sur la chaise-longue jusqu’à sept +heures et demie, heure où Mme Gippings, descendit.</p> + +<p>Il ajouta que jamais plus il ne s’était levé trop +tôt depuis l’aventure de ce matin-là : elle lui +avait donné un trop bon avertissement.</p> + +<p>Pendant le récit de George, nous étions restés +emmitouflés dans nos couvertures ; quand +il eut fini, je me mis en devoir de réveiller Harris +au moyen d’un aviron. Le troisième coup opéra ; +il se retourna sur l’autre flanc, et dit qu’il +se levait à la minute, et qu’il mettrait ses souliers +à lacets. Nous lui rendîmes ses esprits, +d’ailleurs, à l’aide de la gaffe, et il se dressa +soudain, envoyant Montmorency, qui dormait au +beau milieu de sa poitrine le sommeil du juste, +rouler dans le fond du canot.</p> + +<p>Soulevant alors la toile nous passâmes tous les +quatre nos têtes par dessus le bordage, et considérâmes +l’eau, avec un frisson. Notre projet, la +veille au soir, était de nous lever de bonne heure, +de nous débarrasser de châles et couvertures, +pour nous livrer aux délices d’une natation prolongée. +Mais à cette heure matinale, la perspective +nous tentait beaucoup moins. L’eau avait +l’air bien mouillée et bien froide, et le vent était +glacial.</p> + +<p>— Allons, qui est-ce qui y va le premier ? dit +enfin Harris.</p> + +<p>Personne ne se mit en avant. George résolut +la question à son point de vue personnel, en +rentrant dans le canot pour mettre ses chaussettes, +Montmorency poussa un involontaire hurlement, +comme épouvanté à la seule idée du bain +et Harris, prétextant qu’il serait trop difficile +de remonter dans le canot, se mit à la recherche +de son pantalon.</p> + +<p>Je n’aimais pas trop de caner, malgré mon peu +d’enthousiasme pour le plongeon. Il y avait peut-être +des branches submergées, ou des herbes. +Je m’en tins au compromis de descendre sur la +berge et de me jeter un peu d’eau sur le corps. +Je pris donc une serviette et débarquant sur la +rive je me frayai un chemin jusqu’à une branche +d’arbre qui trempait dans l’eau.</p> + +<p>Celle-ci était bigrement froide. Le vent coupait +comme un couteau. Je perdis toute envie de me +jeter de l’eau sur le corps. Décidément je regagnerais +le canot et m’habillerais ; à cet effet je me +retournai ; et en me retournant, cette stupide +branche céda, et la serviette et moi dégringolâmes +avec un plouc ! formidable, et je me trouvai +au beau milieu du fleuve, avec un gallon de Tamise +dans l’estomac, avant de savoir ce qui s’était +passé.</p> + +<p>— Sacrédié ! le vieux J… s’est décidé ! entendis-je +prononcer par Harris, alors que je revenais +tout soufflant à la surface. Je ne croyais pas qu’il +aurait ce courage-là. Et vous ?</p> + +<p>— Est-elle bonne ? héla George.</p> + +<p>— Exquise, m’ébrouai-je. Vous êtes des capons +de ne pas venir. Pour rien au monde je n’aurais +voulu manquer ce plongeon. Essayez donc ! Il ne +faut qu’un peu de décision.</p> + +<p>Mais je ne pus arriver à les convaincre.</p> + +<p>Un incident plutôt risible arriva ce matin-là +pendant que nous nous habillions. J’avais très +froid en regagnant le canot, et dans la précipitation +à passer ma chemise, elle m’échappa et +tomba à l’eau. J’enrageai d’autant plus que +George éclata de rire. Je ne voyais aucune raison +de rire et le signifiai à George, qui n’en rit que +plus fort. Jamais je n’ai vu personne rire autant. +A la fin je perdis patience et le traitai selon ses +mérites de stupide imbécile en délire ; mais il se +tordait toujours. Et alors, juste comme je rattrapais +la chemise, je m’aperçus que ce n’était pas +du tout la mienne, mais celle de George, que +j’avais prise par erreur ; là-dessus la drôlerie de +la chose m’apparut enfin, et je me mis aussi à +rire. Et plus je regardais alternativement la chemise +trempée de George et George qui se tordait +de rire, plus j’avais de plaisir. A force de rire, +je laissai retomber la chemise à l’eau.</p> + +<p>— N’allez-vous… pas… la repêcher ? fit George +entre deux éclats.</p> + +<p>Je ne pus lui répondre tout de suite, tant je +riais, mais à la longue, entre deux hoquets, je +parvins à lancer :</p> + +<p>— Ce n’est pas ma chemise, c’est <i>la vôtre</i> !</p> + +<p>Je n’ai jamais vu un visage passer plus brusquement +du plaisant au sévère.</p> + +<p>— Hein ! hurla-t-il, en se dressant d’un bond. +Espèce d’andouille ! Ne pouvez-vous donc faire +attention ? Que diantre n’allez-vous sur la rive +pour vous habiller ? Votre place n’est pas dans le +canot ! Passez-moi la gaffe.</p> + +<p>Je tentai de lui faire voir le grotesque de la +chose, mais il ne comprit pas. George est parfois +très opaque en matière de plaisanterie.</p> + +<p>Harris proposa de faire des œufs brouillés pour +le petit déjeuner. Il offrit de les cuisiner lui-même. +Il était à son dire, très fort sur les œufs +brouillés. Il les faisait souvent aux pique-niques +et sur les yachts. Il était renommé pour ce plat. +Ceux qui avaient une fois goûté de ses œufs +brouillés, affirmait-il, refusaient désormais toute +autre nourriture, et se laissaient mourir de faim, +s’il leur était impossible d’en avoir.</p> + +<p>L’eau nous venait à la bouche, de l’entendre. +On lui passa le réchaud et la poêle à frire avec +tous les œufs qui ne s’étaient pas écrasés et +répandus dans le panier, et on le pria de s’y +mettre.</p> + +<p>Il eut quelque difficulté à casser les œufs, — ou +plus exactement à les mettre dans la poêle à +frire une fois cassés, et à en préserver son pantalon, +et à les empêcher de couler dans sa manche ; +mais pour en finir il en situa une bonne +demi-douzaine dans la poêle, après quoi il s’accroupit +devant le réchaud et les brassa au moyen +d’une fourchette.</p> + +<p>La besogne semblait exténuante, à ce que +George et moi pouvions voir. Chaque fois qu’il +s’approchait de la poêle, il se brûlait, et alors il +lâchait tout et se démenait à l’entour du réchaud, +en claquant des doigts et sacrant contre les ustensiles. +En fait, chaque fois que George et moi +le regardions, il ne manquait pas de se livrer à ce +manège. Nous crûmes à la fin que cela faisait +partie intégrante de ses rites culinaires.</p> + +<p>Dans notre ignorance de ce qu’étaient des œufs +brouillés, nous nous figurâmes qu’il s’agissait +d’un plat peau-rouge ou hawaiien, dont la cuisson +exigeait des danses et incantations particulières. +Montmorency s’aventura une fois à y mettre +le nez, et la graisse l’éclaboussa et l’échauda, et +lui aussi se mit à se démener et à hurler. En +vérité, ce fut l’une des plus curieuses et intéressantes +opérations auxquelles j’assistai jamais. +George et moi regrettâmes beaucoup de la voir +si vite terminée.</p> + +<p>Le résultat ne fut toutefois pas le succès escompté +par Harris. Il parut bien maigre pour +tant de travail. Six œufs étaient entrés dans la +poêle à frire, et tout ce qui en sortit fut une +cuillerée à café d’un magma innommable, brûlé +et peu appétissant.</p> + +<p>Harris en rejeta la faute sur la poêle : la réussite +eût été assurée, s’il avait disposé d’une turbotière +et d’un fourneau à gaz, et l’on décida de +ne plus tenter ce plat avant d’avoir sous la main +ces accessoires de ménage.</p> + +<p>Lorsque nous eûmes fini de déjeuner, le soleil +était déjà brûlant, le vent était tombé, et c’était +la plus exquise matinée que l’on pût rêver. Presque +plus rien dans le paysage ne nous rappelait +le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle ; en regardant le fleuve brasiller +sous le ciel matinal, nous pouvions nous figurer +que les siècles interposés entre nous et ce matin +à jamais mémorable de juin 1215 avaient disparu, +et que nous étions les fils des roturiers +d’Angleterre, vêtus de drap rustique, le poignard +à la ceinture, attendant de voir s’écrire devant +nos yeux cette prodigieuse page d’histoire, dont +le sens devait être traduit au vulgaire plus de +400 ans après par un nommé Olivier Cromwell, +qui l’avait étudiée à fond.</p> + +<p>C’est un beau matin d’été, — ensoleillé, calme +et doux. Mais dans l’été passe un émoi précurseur. +Le roi Jean a couché à Duncroft Hall, et +toute la journée précédente la petite ville de Staines +a retenti du cliquetis des armes, du piétinement +des grands destriers de guerre et des commandements +des chefs, et des jurons affreux et +des plaisanteries grossières des archers barbus, +des piquiers, des hallebardiers et des lanciers au +langage étranger.</p> + +<p>Il est arrivé des troupes de chevaliers et de +seigneurs aux beaux habits souillés par la poussière +du voyage. Et toute la soirée, les portes des +timides citoyens ont dû s’ouvrir en hâte pour +laisser pénétrer par groupes turbulents les soudards +exigeant le vivre et le couvert, et du meilleur, +ou gare à la maison et à ses occupants ! car +le glaive est juge et partie, plaignant et exécuteur, +dans ces époques troublées, et paye ce qu’il prend +en épargnant s’il le veut bien ceux qu’il dépossède.</p> + +<p>Autour du brasier allumé sur la place du marché, +les troupes des Barons s’assemblent, et mangent +et boivent gloutonnement, et braillent à +tue-tête des chansons à boire, et jouent et se querellent +dans le soir qui tombe et s’épaissit en +nuit. La lueur du feu projette des ombres saugrenues +sur des monceaux d’armes aux profils bizarres. +Les enfants de la ville se faufilent parmi +eux, et les admirent, et aux abords des tavernes +louches, de plantureuses paysannes batifolent +avec les troupiers joviaux si différents des gros-jeans +du village qui, à cette heure dédaignés, se +tiennent à l’écart, une grimace sur leurs larges +mines ébaubies. Et dans les campagnes environnantes +brillent au loin d’autres feux, qui révèlent +ici la suite nombreuse des lords, et là les mercenaires +français du traître roi Jean, pareils à des +loups menaçant la ville.</p> + +<p>Et ainsi, avec une sentinelle au coin de chaque +rue sombre, et des feux clignotants sur chaque +hauteur, la nuit s’est passée, et sur cette belle +vallée de la vieille Tamise s’est levé le matin du +grand jour qui va si puissamment influencer le +sort des âges à venir.</p> + +<p>Dès la première aube, dans celle des deux îles +qui est en aval, juste au-dessus de l’endroit où +nous sommes, une vaste rumeur s’est élevée, avec +le bruit que font de nombreux ouvriers. On dresse +la grande estrade apportée hier soir, et les charpentiers +s’affairent à clouer les banquettes, tandis +que les apprentis de la ville de Londres disposent +les étoffes de soie de toutes couleurs et le drap +d’or et d’argent.</p> + +<p>Et maintenant voici que là-bas sur la route de +Staines qui longe les sinuosités du fleuve s’en +viennent vers nous, riant et conversant à voix +gutturales, une douzaine de rudes hommes d’armes — des +gens des Barons, ceux-ci, — qui font +halte à cent yards en amont de nous, sur l’autre +rive, et attendent, l’arme au pied.</p> + +<p>Et ainsi, d’heure en heure, s’avancent sur la +route de nouvelles troupes et des bandes nouvelles +d’hommes armés, dont les casques et les cuirasses +renvoient les longs rais obliques du soleil +matinal, tant que, à perte de vue, la route grouille +d’aciers étincelants et de coursiers piaffants. Et +des cavaliers criant des ordres galopent de +groupe en groupe, et les petits oriflammes ondulent +paresseusement à la brise tiède, et par +instants une rumeur plus intense parcourt les +rangs qui s’écartent pour laisser passer quelque +grand baron sur son cheval de bataille, environné +de sa garde de seigneurs, qui va prendre +sa place à la tête de ses serfs et vassaux.</p> + +<p>Et sur la route de Cooper’s Hill, juste en face, +sont rassemblés les rustres béats et les curieux +de la ville, accourus de Staines, et l’on ne sait +trop le sujet de ce remue-ménage, mais chacun +débite une version nouvelle de l’événement qui +va s’accomplir : les uns disent que le plus grand +bien va sortir de cette journée, pour tout le +monde ; mais les vieillards branlent la tête, car +ils connaissent trop ce genre de discours.</p> + +<p>Et tout le fleuve jusqu’à Staines est couvert +de barques, de canots, de minuscules pirogues, — ces +dernières commencent à passer de mode, +et les plus pauvres seuls en usent. Sur les rapides, +là où dans la suite des temps s’édifiera la +plus belle écluse de Weir Bell, s’acharnent +d’obstinés rameurs, qui s’approchent le plus +possible des grandes barges pontées, prêtes à +transporter le roi Jean au lieu où la charte fatale +attend sa signature.</p> + +<p>Il est midi, et avec tout le populaire nous +avons attendu patiemment des heures et des +heures, et le bruit court que le roi Jean vient +d’échapper aux Barons, et s’est enfui de Duncroft +Hall, escorté de ses mercenaires, et qu’il fera +bientôt autre chose que de signer des chartes +pour la liberté de son peuple.</p> + +<p>Mais non ! Cette fois, c’est une poigne de fer +qui le tient, et il résiste et se débat en vain. Au +loin sur la route, un petit nuage de poussière se +lève et s’approche et grossit, et l’on aperçoit le +bruit grandissant des sabots battant la terre et +refoulant les groupes, et se fraie son chemin +une brillante cavalcade de lords et de chevaliers +magnifiques. Et devant elle comme derrière +et sur chaque flanc, chevauchent les hommes +des Barons, et au milieu se trouve le roi +Jean.</p> + +<p>Il s’approche des barges qui l’attendent, et +les grands Barons s’avancent à sa rencontre. Il +les accueille d’un sourire et de paroles mielleuses, +comme s’il s’agissait d’une fête en son +honneur où il aurait été invité. Mais avant de +quitter sa monture, il jette à la dérobée un coup +d’œil sur ses mercenaires français, puis les +rangs serrés des Barons qui l’encadrent.</p> + +<p>Est-il trop tard ? Un coup hardi abattant le +cavalier le plus proche, un appel à ses Français, +une charge désespérée à l’improviste, contre ces +lignes, et les rebelles Barons pourraient bien se +repentir d’avoir un jour contre-carré ses volontés ! +Une poigne plus ferme eût peut-être fait +tourner la chance, même alors. Si c’eût été Richard, +à sa place ! la coupe de la liberté se +trouvait écartée des lèvres anglaises pour cent +ans.</p> + +<p>Mais le courage du roi Jean s’effondre à la vue +des visages sévères qui l’entourent, sa main laisse +retomber ses rênes, il descend de cheval, et prend +place sur la barge la plus éloignée. Et les Barons +le suivent, serrant leurs épées de mains gantées +de mailles, et l’ordre est donné de démarrer.</p> + +<p>Lentement les lourdes barges somptueusement +drapées s’éloignent de la rive. Lentement elles +remontent le rapide courant, et vont enfin accoster +en grinçant contre la berge de la petite île +qui portera désormais le nom d’île Magna Charta. +Le roi Jean a débarqué ; nous attendons, dans un +silence de mort ; puis une vaste acclamation +s’élève et nous apprend que la pierre angulaire +du temple de la liberté anglaise est enfin posée, +inébranlablement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre XII</h2> + +<p class="d">Henry VIII et Anne Boleyn. Inconvénients d’habiter +sous le même toit qu’un couple d’amoureux. +Une époque pénible pour la nation anglaise. +En quête nocturne de pittoresque. Sans +foyer et sans toit. Harris attend la mort. Un +ange survient. Effet sur Harris de la joie soudaine. +Un léger souper. Déjeuner. De la moutarde +à haut prix. Terrible combat. Maidenhead. +A la voile. Trois pêcheurs. Nous sommes +maudits.</p> + + +<p>J’étais assis sur la rive, à évoquer cette scène, +lorsque George me fit observer que peut-être, +une fois reposé, cela ne me dérangerait +pas trop de l’aider à laver les ustensiles du repas. +Ainsi rappelé du glorieux passé à l’actualité +prosaïque, avec toutes ses misères, je rentrai +dans le canot et nettoyai la poêle à frire avec un +bout de bois et une poignée d’herbe, achevant de +la récurer au moyen de la chemise mouillée de +George.</p> + +<p>Nous allâmes sur l’île Magna Charta jeter un +coup d’œil à la plaque commémorative apposée +sur la maison où la grande charte fut soi-disant +signée ; mais fut-elle vraiment signée là, ou bien, +comme d’aucuns le veulent, sur l’autre bord, à +Runningsmede, je n’affirme rien. A mon point de +vue personnel, toutefois, j’adopterais volontiers +l’hypothèse populaire de l’île. En tous cas, si +j’avais été l’un des barons, j’aurais fait ressortir +à mes compagnons la nécessité de garder un aussi +glissant individu que le roi Jean, sur l’île, où il +y avait moins de chances de surprises.</p> + +<p>Tout près de <span lang="en" xml:lang="en">Picnic Point</span>, sur les terres de +Ankerwyke House, se voient les ruines d’un vieux +prieuré, aux environs duquel on prétend que +Henry VIII donnait rendez-vous à Anne Boleyn. +Il la retrouvait aussi à <span lang="en" xml:lang="en">Hever Castle</span>, dans le +Kent, et aussi quelque part auprès de Saint-Albans. +Il devait être difficile, en ce temps-là, +pour le peuple d’Angleterre, de trouver un endroit +où ces inconscients jeunes gens ne venaient +<i>pas</i> roucouler.</p> + +<p>Vous êtes-vous jamais trouvé dans une maison +où il y a un couple d’amoureux ? C’est assommant. +L’idée vous vient d’aller vous asseoir au +salon, et vous vous y rendez. En ouvrant la porte, +vous entendez ce bruit que l’on fait lorsqu’on se +rappelle soudain quelque chose, et, une fois entré, +vous voyez Emily accoudée là-bas à la fenêtre, +pleine d’intérêt pour ce qui se passe dans la rue, +et votre ami John Edward est à l’autre bout de la +pièce, en extase sur des photographies de parents +à lui inconnus.</p> + +<p>— Oh ! dites-vous, arrêté sur le seuil, je ne +savais pas qu’il eût quelqu’un.</p> + +<p>— Vraiment, dit Emily, glaciale, d’un ton à +bien montrer qu’elle n’en croit rien.</p> + +<p>Vous hésitez une minute avant de dire :</p> + +<p>— Il fait bien sombre ici. Pourquoi n’allumez-vous +pas le gaz ?</p> + +<p>John Edward fait : « Oh ! » il ne s’en apercevait +pas ; et Emily ajoute que son père n’aime pas +qu’on allume le gaz dans l’après-midi.</p> + +<p>Vous leur contez deux ou trois nouvelles, exposez +votre manière de voir sur la question irlandaise : +mais ils n’ont pas l’air de s’y intéresser. +Leurs répliques se bornent à des : « Oh !… +vraiment ?… Ah oui !… Pas possible ! » Et, après +dix minutes de ce genre de conversation, vous +battez en retraite vers la porte, et à peine l’avez-vous +franchie que vous avez la surprise de l’entendre +claquer derrière vous, sans que vous +l’ayez touchée.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, vous allez fumer une +pipe dans la serre. L’unique fauteuil qui s’y +trouve est occupé par Emily ; et John Edward, si +l’on peut se fier au langage des habits, vient +évidemment de s’asseoir par terre. Ils ne vous +parlent pas, mais vous lancent un regard qui en +dit aussi long qu’il est possible entre gens civilisés ; +et vous vous retirez aussitôt et fermez la +porte avec précaution.</p> + +<p>Après cela vous n’osez plus fourrer le nez dans +aucune pièce de la maison ; et après avoir monté +et descendu plusieurs fois l’escalier, vous vous +réfugiez dans votre chambre à coucher. Mais l’intérêt +s’en épuise vite, et vous mettez votre chapeau +pour aller faire un tour dans le jardin. +Vous descendez l’allée, et en passant devant la +serre chaude, vous y jetez un coup d’œil qui vous +montre ces deux jeunes niais, blottis dans un +coin. Ils vous aperçoivent, et ne manquent pas de +croire que, dans une intention perfide, vous les +suivez partout.</p> + +<p>— On devrait avoir une pièce spéciale pour +cette catégorie d’individus, et les obliger à s’y +tenir, grognez-vous ; et vous courez au vestibule +chercher votre parapluie pour sortir.</p> + +<p>Il dut se passer des choses analogues lorsque ce +pauvre mignon Henri VIII courtisait sa petite +Anne. Les gens du Buckinghamshire devaient les +rencontrer à l’improviste se faisant des mamours +aux environs de Windsor et de Wraysbury, et +s’écrier : « Tiens ! vous êtes là ! » et sans doute +Henry disait en rougissant : « Mais oui, je suis +venu voir quelqu’un », et Anne disait sans doute : +« Oh ! charmée de vous voir ! Comme c’est drôle : +je viens justement de rencontrer dans l’allée +Mr. Henry VIII qui se promenait dans la même +direction que moi. »</p> + +<p>Alors ces gens s’éloignaient en se disant : +« Bah ! mieux vaut partir d’ici tant que dureront +ces roucoulades. Allons dans le pays de Kent. »</p> + +<p>Et ils allaient dans le pays de Kent, et la première +chose qu’ils voyaient en y arrivant +c’étaient Henry et Anne folâtrant autour de <span lang="en" xml:lang="en">Hover +Castle</span>.</p> + +<p>— Ah ! du diable ! disaient-ils. Allons plus loin. +C’est intolérable. Gagnons Saint-Albans, — un +bien joli petit coin, Saint-Albans. »</p> + +<p>Et en arrivant à Saint-Albans, voilà que ces +satanés tourtereaux étaient à se bécoter sous les +murs de l’abbaye ! Alors ces gens partaient se +faire écumeurs de mer jusqu’à la consommation +du mariage.</p> + +<p>De <span lang="en" xml:lang="en">Picnic Point</span> à l’écluse de <span lang="en" xml:lang="en">Old Windsor</span>, +c’est une exquise région du fleuve. Une route ombragée, +avec çà et là de jolis petits cottages, longe +la rive jusqu’à l’auberge pittoresque (comme la +plupart des auberges de la Haute-Tamise) des +« Cloches de Ousley », — où l’on boit d’excellente +ale, au dire de Harris : et, en cette matière, on +peut s’en rapporter à lui. <span lang="en" xml:lang="en">Old Windsor</span> est illustre +dans son genre. Édouard le Confesseur y avait +un palais, et le fameux comte Godwin y fut condamné +par la justice du temps pour avoir voulu +faire mourir le frère du roi. Le comte Godwin +rompit un morceau de pain, qu’il leva entre ses +doigts.</p> + +<p>— Si je suis coupable, dit-il, que cette bouchée +de pain m’étouffe.</p> + +<p>Puis il porta le pain à sa bouche et l’avala, et le +pain l’étouffa, et il mourut.</p> + +<p>Après avoir dépassé <span lang="en" xml:lang="en">Old Windsor</span>, le fleuve +manque un peu d’intérêt, et ne redevient lui-même +qu’aux approches de Boveney. George et +moi halâmes, au long du <span lang="en" xml:lang="en">Home Park</span>, qui s’étend +sur la rive droite, du pont Albert au pont Victoria. +En passant à Datchet, George me demanda si +je me rappelais notre première excursion sur la +Tamise, cette fois où, débarquant à Datchet à +dix heures du soir, nous voulions aller nous coucher.</p> + +<p>Je lui répondis que je m’en souvenais. Il faudra +du temps pour que je l’oublie.</p> + +<p>C’était le samedi qui précède les grandes vacances. +Nous étions tous trois (les mêmes que +cette fois-ci) las et affamés, et arrivés à Datchet +nous emportâmes le panier, les deux valises, avec +les pardessus et manteaux, etc., pour nous mettre +en quête d’un logement. Nous passâmes devant +un joli petit hôtel, au portail orné de clématite et +de vigne vierge ; mais il n’y avait pas de chèvrefeuille, +et pour une raison ou pour une autre, il +me fallait du chèvrefeuille. Je déclarai :</p> + +<p>— Oh ! je n’entre pas là ! Allons un peu plus +loin, et voyons s’il n’y en a pas un autre avec du +chèvrefeuille.</p> + +<p>Poursuivant notre chemin, nous rencontrâmes +un second hôtel. Celui-ci était également très +bien, et il avait du chèvrefeuille ; mais la mine +d’un individu accoté au chambranle de la porte +ne revenait pas à Harris. Celui-ci trouva l’homme +par trop laid, et ses bottines hideuses ; et nous +allâmes plus loin. Nous marchâmes longtemps +sans plus trouver d’hôtel, et puis nous rencontrâmes +un passant que nous priâmes de nous +en indiquer un.</p> + +<p>Il dit :</p> + +<p>— Mais vous en venez. Retournez sur vos pas, +et vous arriverez au « Cerf ».</p> + +<p>Nous répondîmes :</p> + +<p>— Oh, nous y avons été, et il ne nous plaît +pas : il n’y a pas de chèvrefeuille dessus.</p> + +<p>— Eh bien alors, dit-il, reste le « Manoir », +juste en face. L’avez-vous essayé ?</p> + +<p>Harris répliqua que nous n’y voulions pas aller, — la +mine d’un individu qui s’y trouvait +nous déplaisait — Harris n’aimait pas la teinte +de ses cheveux, ni ses bottines.</p> + +<p>— Ma foi, je ne vois pas ce que vous pourriez +faire, dit notre quidam, car ce sont les deux seules +auberges de l’endroit.</p> + +<p>— Pas d’autres auberges ! s’écria Harris.</p> + +<p>— Pas une.</p> + +<p>— Qu’allons-nous devenir ? dit Harris.</p> + +<p>George prit alors la parole. Il nous dit que nous +pouvions, Harris et moi, nous faire construire +un hôtel si nous le désirions, et faire faire des +gens exprès pour les y mettre. Quant à lui, il retournait +au Cerf.</p> + +<p>Les grands esprits ne réalisent pas toujours +leur idéal. Harris et moi nous suivîmes George, +en soupirant sur la vanité de tout désir terrestre.</p> + +<p>Nous portâmes nos ballots jusqu’au Cerf et les +déposâmes dans le vestibule.</p> + +<p>Le patron arriva et dit :</p> + +<p>— Bonsoir, messieurs.</p> + +<p>— Oh, bonsoir, dit George. Nous voudrions +trois lits, s’il vous plaît.</p> + +<p>— Je regrette beaucoup, messieurs, dit le patron, +mais je crains fort que ce soit impossible.</p> + +<p>— Oh, vous savez, nous ne sommes pas difficiles, +dit George, deux feront l’affaire. Deux de +nous peuvent bien dormir dans le même lit, n’est-ce +pas ? continua-t-il, en se tournant vers Harris +et moi.</p> + +<p>— Certainement, dit Harris, estimant que +George et moi pourrions sans inconvénient dormir +dans le même lit.</p> + +<p>— Je regrette beaucoup, messieurs, répéta le +patron ; mais nous n’avons plus un seul lit vacant +dans la maison. Nous avons déjà mis deux +et voire trois <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> dans un lit… ainsi !</p> + +<p>Cela nous déconcerta un peu.</p> + +<p>Mais Harris, en vieux routier, s’éleva à la hauteur +de la circonstance, et avec un rire aimable, +concéda :</p> + +<p>— Oh, dans ce cas, il n’y a plus rien à dire. +Tant pis. Vous nous arrangerez un lit de fortune +dans la salle de billard.</p> + +<p>— Je regrette beaucoup, messieurs. Il y a déjà +trois <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> couchés sur le billard, et deux +dans la salle de café. Impossible de vous loger ce +soir.</p> + +<p>Reprenant nos effets, nous allâmes au Manoir. +C’était un joli petit hôtel. Pour ma part, je le +préférais à l’autre ; et Harris fut de mon avis : +ici, tout marcherait bien, nous n’aurions qu’à ne +pas regarder l’homme aux cheveux rouges ; d’ailleurs, +ce m’était pas sa faute, au pauvre bougre, +s’il avait les cheveux rouges.</p> + +<p>Harris en parlait d’une façon toute bienveillante +et sensée.</p> + +<p>Les gens du Manoir ne nous laissèrent pas le +temps d’ouvrir la bouche. La patronne nous reçut +à la porte en nous disant que nous étions la quatorzième +compagnie qu’elle refusait depuis une +heure et demie. Nos modestes suggestions d’écuries, +salle de billard, cave à charbon excitèrent +sa dédaigneuse hilarité : tous ces coins étaient +pris depuis longtemps.</p> + +<p>Connaîtrait-elle une maison dans le village où +elle ne le recommandait pas, remarquez bien… +on nous recevrait pour la nuit ?</p> + +<p>— Eh bien, ce n’est pas pour lui faire du tort… +mais il y avait un petit bistrot à un demi-mille +plus loin sur la route d’Eton…</p> + +<p>Sans en écouter plus, nous empoignâmes panier, +sacs, pardessus et paquets, et nous nous +élançâmes. La distance était plus voisine d’un +mille que d’un demi, mais enfin nous arrivâmes, +et nous précipitâmes, tout hors d’haleine, dans le +bar.</p> + +<p>Les gens du bistrot étaient grossiers. Ils nous +rirent au nez. La maison ne contenait que trois +lits, et ils avaient déjà sept <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> seuls et +trois couples mariés qui y dormaient. Mais un +complaisant batelier qui par bonheur se trouvait +dans la salle, nous conseilla d’aller voir chez +l’épicier, la maison attenante au Cerf. Nous retournâmes +sur nos pas.</p> + +<p>C’était plein, chez l’épicier. Une vieille femme +que nous rencontrâmes dans la boutique eut +l’amabilité de nous emmener avec elle à un +quart de mille, chez une dame de ses amies, +qui louait à l’occasion des chambres pour <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>.</p> + +<p>Cette vieille femme marchait très lentement, +et nous mîmes vingt minutes à arriver chez la +dame de ses amies. Elle charma les loisirs du +trajet en nous décrivant les diverses douleurs +qu’elle ressentait dans le dos.</p> + +<p>Les chambres de la dame étaient louées. De là +nous fûmes adressés au n<sup>o</sup> 27. Le n<sup>o</sup> 27 était +plein, et nous envoya au n<sup>o</sup> 32. Et le n<sup>o</sup> 32 était +plein aussi.</p> + +<p>Alors nous nous retrouvâmes sur la grand’route, +et Harris, s’asseyant sur le panier, déclara +qu’il n’irait pas plus loin. L’endroit était, à son +dire, tranquille, et il y mourrait volontiers. Il +nous pria, George et moi, d’embrasser sa mère +pour lui et de dire à tous ses amis qu’il leur pardonnait +et qu’il mourait content.</p> + +<p>Sur ces entrefaites arriva, déguisé en petit +garçon, un ange (et je doute qu’un ange eût pu +trouver déguisement plus congru), qui portait +d’une main une cannette de bière, et de l’autre, +au bout d’une ficelle, un objet qu’il déposait sur +chaque pierre plate où il passait, et retirait ensuite, +produisant par ce moyen un son particulièrement +déplaisant, qui faisait mal aux nerfs.</p> + +<p>Nous demandâmes à cet envoyé des cieux +(nous eûmes vite découvert sa qualité), s’il connaissait +par hasard une maison isolée, dont les +occupants seraient peu nombreux et faibles +(vieilles dames ou vieux messieurs paralysés, de +préférence), et se laisseraient aisément persuader, +par la crainte, de livrer leurs lits pour la +nuit à trois gaillards résolus à tout ; ou, sinon, +pouvait-il nous enseigner une loge à cochons vide +ou un four à chaux abandonné, ou quelque chose +de ce genre. Il ne connaissait rien de tel, — du +moins pas à portée ; mais si nous voulions venir +avec lui, sa mère avait une chambre vacante +à nous donner pour la nuit.</p> + +<p>Nous lui sautâmes au cou sur le champ, au +clair de la lune, en le bénissant, — ce qui eût +fait un tableau admirable, si le gamin, accablé +sous le poids de notre émotion, ne s’était effondré +sur la chaussée, tandis que nous nous abattions +par dessus lui. Harris faillit s’évanouir de +joie, et il dut s’emparer de la cannette de bière +du gamin et en vider la moitié avant de revenir +à lui, après quoi il prit ses jambes à son cou, et +nous laissa, George et moi, transporter le bagage.</p> + +<p>C’était une petite maison de quatre pièces où +habitait le gamin, et sa mère, — la bonne âme ! — nous +donna pour souper du jambon chaud, +que nous mangeâmes tout — cinq livres, — suivi +d’une tarte aux confitures, avec deux pleines +théières, après quoi nous allâmes nous coucher. +Il y avait dans la chambre deux lits : l’un était +un lit-cage de deux pieds et demi dans lequel +je couchai avec George, et il fallut, pour ne pas +tomber, nous attacher ensemble au moyen d’un +drap. L’autre lit était celui du gamin : Harris +l’eut à lui seul, et nous le trouvâmes, au matin, +avec, dépassant du fond, un demi-yard de jambes +nues, auxquelles George et moi suspendîmes +commodément nos serviettes pour prendre la +douche.</p> + +<p>Nous ne fûmes plus si difficiles dans le choix +de notre hôtel, lorsque par la suite nous retournâmes +à Datchet.</p> + +<p>Mais revenons à notre présent voyage : il n’arriva +rien de digne d’intérêt, et nous nous halâmes +tranquillement jusqu’à l’île des Singes, où +nous accostâmes pour déjeuner. En attaquant le +bœuf froid, nous découvrîmes que nous avions +oublié la moutarde. Je ne crois pas avoir de +mon existence ressenti, aussi cruellement que ce +jour-là, le manque de moutarde. En général, je +n’y tiens guère, et il est rare que j’en prenne, +mais alors, j’aurais donné des mondes pour en +avoir.</p> + +<p>Je ne sais combien de mondes il peut exister +dans l’univers, mais quiconque m’eût apporté, à +cet instant précis, une cuillerée de moutarde, +aurait bien pu les obtenir tous. Telle est ma prodigalité +lorsque je désire une chose que je n’ai +pas.</p> + +<p>Harris également dit qu’il aurait donné des +mondes pour de la moutarde. L’affaire eût été +bonne pour un marchand de moutarde qui se serait +trouvé là avec son seau : il aurait été pourvu +de mondes pour le restant de ses jours.</p> + +<p>Mais voilà ! je crains fort que Harris et moi +aurions tenté de renier le marché une fois en +possession de la moutarde. On fait de ces offres +extravagantes en des heures d’enthousiasme, +mais, comme de juste, lorsqu’on vient à y réfléchir, +on s’aperçoit qu’elles sont disproportionnées +à la valeur de l’article requis. J’ai, une fois, +entendu un copain qui gravissait une montagne +en Suisse, dire qu’il donnerait des mondes pour +un verre de bière, et une fois arrivé à un petit +débit qui en tenait, il fit un raffut de tous +les diables parce qu’on lui comptait cinq francs +une bouteille de stout. Il dit que l’abus était +scandaleux et qu’il en écrirait au <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>.</p> + +<p>Cette absence de moutarde jeta un froid sur +le canot. Nous mangeâmes notre bœuf sans mot +dire. L’existence nous paraissait vaine et dépourvue +d’intérêt. Nous songions, le cœur gros, aux +jours heureux de notre enfance. La tarte aux +pommes, toutefois, nous ranima un peu, et lorsque +George eut tiré du panier une conserve +d’ananas, qu’il fit rouler au milieu du canot, la +vie nous parut de nouveau digne d’être vécue.</p> + +<p>Nous aimions beaucoup l’ananas, tous les +trois. Nous regardions l’image de l’étiquette ; +nous pensions au jus. Nous échangeâmes un sourire, +et Harris apprêta sa cuiller.</p> + +<p>On se mit à la recherche de l’ouvre-boîtes. On +retourna tout dans le panier. On retourna les valises. +On souleva les planches au fond du canot. +On déposa tous les objets sur la rive un à un, +et on les secoua. L’ouvre-boîtes demeura introuvable.</p> + +<p>Harris alors tenta d’ouvrir la boîte avec son +couteau de poche, mais la lame se cassa, et il se +coupa profondément. George essaya d’une paire +de ciseaux, mais les ciseaux lui échappèrent et +faillirent l’éborgner. Cependant que l’un et l’autre +pansaient leurs blessures, je m’efforçai de +faire un trou dans l’objet avec le bout pointu de +la gaffe, mais la gaffe en glissant me projeta entre +le canot et la rive, dans deux pieds d’eau vaseuse, +et la boîte de conserve alla rouler, intacte, +sur une tasse à thé, qu’elle cassa.</p> + +<p>Alors nous perdîmes la tête. Nous portâmes +cette boîte sur la berge. Harris alla chercher une +grosse pierre, je retournai au canot dont je rapportai +le mât, et George tint la boîte et Harris +posa sur le couvercle l’extrémité aiguë de sa +pierre, et je pris le mât que je levai en l’air, et, +rassemblant toutes mes forces, je l’abattis.</p> + +<p>Ce fut le chapeau de paille de George qui lui +sauva la vie, ce jour-là. Il l’a conservé (ce qui +en reste) et, les soirs d’hiver, quand les pipes +sont allumées et que les copains débitent des +galéjades sur les dangers qu’ils ont courus, +George le décroche du mur et le montre à la +ronde, et l’effroyable histoire est contée de nouveau +avec des exagérations inédites chaque fois.</p> + +<p>Harris s’en tira avec une éraflure sans gravité.</p> + +<p>Après cela, j’emportai la boîte, et la martelai +à coups de mât jusqu’à n’en pouvoir plus, et +Harris à son tour s’en empara.</p> + +<p>Nous la battîmes à plat ; nous la rebattîmes en +cube ; nous la battîmes selon toutes les formes +de la géométrie — mais sans parvenir à y faire +un trou. George alors l’attaqua, à grands coups, +et en fit quelque chose d’un aspect si étrange, si +biscornu, si repoussant dans sa monstrueuse +hideur, que d’épouvante il laissa choir son mât. +Alors, nous nous assîmes autour de la boîte, à la +considérer.</p> + +<p>Un grand renfoncement dans le haut offrait +l’aspect d’un rictus dérisoire, et cela nous mit +dans une rage telle que Harris s’élança sur l’objet, +le brandit, et l’envoya voler au milieu du +courant, où il sombra, sous une bordée de malédictions. +Puis, remontés dans le canot, nous fîmes +force de rames pour nous éloigner, et n’arrêtâmes +plus avant d’être à Maidenhead.</p> + +<p>Cette ville est d’allures trop mondaines pour +être agréable. C’est le rendez-vous des gommeux +de la Tamise et de leurs compagnes trop bien +harnachées. C’est la ville des hôtels à la mode, +patronnés par des demoiselles du corps de ballet. +C’est la marmite de sorcière d’où s’échappent +ces démons du fleuve, les chaloupes à vapeur. +Le duc du <i lang="en" xml:lang="en">London Journal</i> ne manque jamais +d’avoir son pied-à-terre à Maidenhead ; et +c’est toujours là que déjeune l’héroïne des romans +en trois volumes, lors de ses escapades +avec le mari d’une amie.</p> + +<p>Nous traversâmes en hâte Maidenhead, puis +ralentissant, fîmes à loisir ce long trajet qui sépare +l’écluse Boulter de l’écluse Cookham. Les +bois de Cleveden portaient leur délicate livrée +de printemps, et s’élevaient dès le bord de l’eau, +en une harmonie prolongée où se mêlaient les +tons d’un vert féerique. Ce coin est peut-être, +dans son intacte beauté, le plus aimable du +fleuve, et c’est tout à loisir que nous ramions au +sein de sa profonde paix.</p> + +<p>Nous entrâmes dans le canal de dérivation, +juste au-dessous de Cookham, pour prendre le +thé ; et en arrivant à l’écluse, il faisait nuit. Une +jolie brise s’était levée, — nous favorisant, par +miracle ; car, immanquablement, sur la Tamise, +vous avez toujours le vent debout, dans quelque +direction que vous alliez. Il est contre vous le +matin, lorsque vous partez pour la journée, et +vous ramez longtemps, avec l’agréable perspective +de revenir à la voile. Mais, après le thé, le +vent vire cap pour cap, et il vous faut refaire +contre lui à l’aviron tout le chemin du retour.</p> + +<p>Si vous oubliez d’emporter la voile, le vent ne +cesse de vous favoriser, dans les deux sens. Mais, +hélas ! cette vie n’est qu’une longue épreuve, +et l’homme est né pour la peine comme l’étincelle +pour jaillir et s’évanouir.</p> + +<p>Ce soir-là, néanmoins, on avait à coup sûr fait +erreur, en nous mettant le vent arrière au lieu +de nous le mettre dans le nez. Nous ne fîmes +semblant de rien, et nous dépêchâmes de hisser +la voile avant que l’erreur ne fût reconnue ; nous +nous étendîmes dans le canot en des poses méditatives, +et la voile se gonfla, tira, grinça contre +le mât et le canot vola sur les ondes.</p> + +<p>Je barrais.</p> + +<p>Je ne connais pas de sensation plus passionnante +que d’aller à la voile. On n’en peut éprouver — sauf +en rêve — qui se rapproche davantage +du vol. Le vent de la course vous emporte +indiciblement sur ses ailes. Vous n’êtes plus +désormais cet être aux pieds pesants, pétri d’argile, +qui se traîne péniblement sur le sol : vous +faites partie de la Nature ! Votre cœur palpite +avec le sien. Ses bras merveilleux vous soulèvent, +et vous attirent sur son cœur ! Votre âme +communie avec la sienne ; vos membres s’allègent ! +Les voix de l’air chantent autour de vous. +La terre vous paraît se rapetisser et s’éloigner ; +et les nuages si proches de votre front, ce sont +des frères auxquels vous tendez les bras.</p> + +<p>Nous avions tout le fleuve pour nous, si ce +n’est que dans le lointain nous apercevions à +l’ancre, au milieu du courant, un bachot de pêche +dans lequel étaient assis trois pêcheurs. Notre +canot volait sur l’eau, les rives boisées se +déroulaient, nous nous taisions.</p> + +<p>Je barrais.</p> + +<p>En approchant de ces trois hommes qui pêchaient, +nous découvrîmes qu’ils étaient vieux et +d’allures graves. Ils étaient assis dans le bachot, +sur trois chaises et surveillaient leurs lignes avec +attention. Et le rouge couchant projetait sur les +eaux sa gloire mystique et faisait un nimbe d’or +aux nuages amoncelés. L’heure était d’extase +profonde, d’espoirs et d’aspirations sans limites. +Notre petite voile se détachait sur le ciel de +pourpre, la brume autour de nous estompait de +ses ombres le paysage, et derrière nous montait +la nuit.</p> + +<p>Pareils aux chevaliers de quelque vieille légende, +nous voguions sur un lac de mystère, +vers l’inouï royaume du crépuscule, sous le pays +vaste du couchant.</p> + +<p>Nous n’arrivâmes pas au royaume du crépuscule ; +nous allâmes donner en plein dans le bachot, +où ces trois vieux étaient à pêcher. Nous +ne comprîmes pas tout d’abord ce qui se passait, +car la voile nous bouchait la vue, mais d’après +le genre de paroles qui s’élevaient dans l’air du +soir, nous comprîmes que nous étions à proximité +d’êtres humains, lesquels étaient furieux. +Harris amena la voile, et nous pûmes voir ce +qui s’était passé. Le choc avait envoyé à bas de +leurs chaises ces trois vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> qui formaient +un amas confus au fond du bachot, et ils +s’efforçaient avec peine et lenteur de se dégager +du tas et de retirer le poisson de leurs personnes ; +et tout en agissant, ils nous maudissaient, — leurs +malédictions étaient non pas banales +et de tout le monde, mais compliquées, réfléchies, +longuement pourpensées et fort significatives, +et elles embrassaient toute la durée de +notre existence, et s’appliquaient à l’avenir le +plus éloigné et comprenaient toute notre famille, +sans excepter la moindre de nos connaissances, — de +fortes et substantifiques malédictions.</p> + +<p>Harris leur fit observer qu’ils devaient plutôt +nous remercier de leur avoir donné un peu de +distraction, au cours de leur longue journée de +pêche, et il ajouta qu’il était peiné d’entendre +des hommes de leur âge se laisser aller à un tel +courroux.</p> + +<p>Mais il n’eut aucun succès.</p> + +<p>Après cela, George me remplaça à la barre. +Un esprit de ma trempe, dit-il, ne pouvait +s’abaisser à gouverner des canots, — il valait +mieux qu’un humain plus vulgaire veillât à la +direction et nous empêchât de nous noyer. Il prit +donc les tireveilles, et nous fit remonter jusqu’à +Marlow.</p> + +<p>Et à Marlow, nous sortîmes du canot par le +pont, et nous allâmes passer la nuit à la « Couronne ».</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre XIII</h2> + +<p class="d">Marlow. L’Abbaye de Bisham. Les moines de +Medmenham. Montmorency pense trucider un +vieux matou. Mais, tout compte fait, il le laisse +vivre. Scandaleuse conduite d’un fox-terrier +aux Magasins du Service civil. Notre départ +de Marlow. Un majestueux cortège. La chaloupe +à vapeur : recette pratique pour lui causer +du désagrément. Nous refusons de boire +la Tamise. Un chien pacifique. Étrange disparition +de Harris et d’un pâté.</p> + + +<p>Marlow est un des endroits les plus agréables +que je sache sur la Tamise. C’est une petite +ville vivante et animée ; pas très pittoresque, +il est vrai, mais on y trouve cependant +quelques coins curieux — arches subsistantes +du pont brisé du Temps, par lequel notre imagination +remonte vers les âges où le manoir de +Marlow avait pour seigneur le saxon Algar, +avant que Guillaume le Conquérant le lui eût +pris pour le donner à la reine Mathilde, avant +qu’il passât aux comtes de Warwick ou au sage +lord Paget, le conseiller de quatre souverains +successifs.</p> + +<p>Il y a également de jolis environs, si vous +aimez faire un tour après le canotage. Le fleuve, +d’ailleurs, est ici dans toute sa beauté. En aval, +le trajet est charmant jusqu’à Cookham, le long +des prairies et des bois de la Carrière. Chers +vieux bois de la Carrière ! avec vos étroits sentiers +qui grimpent, vos allées sinueuses, vos parfums +embaumant les souvenirs des jours ensoleillés +d’été ! Les fantômes de visages rieurs hantent +pour moi vos ombreuses perspectives ; et de +vos ramures chuchotantes pleuvent doucement +les voix de jadis !</p> + +<p>Le trajet de Marlow à Sonning est encore plus +beau. L’antique abbaye de Bisham, dont les murailles +de pierres ont répercuté les rudes voix des +Templiers, et qui, en d’autres temps, fut la demeure +d’Anne de Clèves, puis de la reine Elisabeth, +se voit sur la rive droite juste à un demi-mille +en amont de Marlow Bridge. L’abbaye +de Bisham est riche en souvenirs mélodramatiques. +Elle renferme une chambre à coucher de +tapisserie et un cabinet secret se cache dans +l’épaisseur de ses murs. Le fantôme de la Dame +Sainte, qui tua son petit enfant, s’y promène +encore la nuit, et s’efforce de laver ses ombres +de mains dans une ombre de bassin.</p> + +<p>Warwick, le faiseur de rois, y repose, insoucieux +désormais de ces vanités : les rois et les +royaumes de la terre ; Salisbury également, qui +fit de bonne besogne à Poitiers. Juste avant d’arriver +à l’abbaye, et tout au bord du fleuve, se +trouve l’église de Bisham, et s’il est des tombeaux +dignes d’être contemplés, ce sont ceux de +cette église. Ce fut en se laissant bercer dans son +canot sous les hêtres de Bisham que Shelley, qui +habitait alors à Marlow (on y voit encore sa +maison, dans <span lang="en" xml:lang="en">West Street</span>), composa sa <i>Révolte +de l’Islam</i>.</p> + +<p>Proche de Hurley Weir, un peu en amont, j’ai +souvent imaginé que je pourrais passer un mois +dans ce paysage sans épuiser toutes ses beautés. +Le village de Hurley, à cinq minutes de marche +de l’écluse, est un des plus vieux petits coins de +la Tamise, car il remonte, pour employer la +curieuse phraséologie de ces âges reculés, « aux +jours du roi Sebert et du roi Offa ». Juste après +l’écluse (en amont) est le champ des Danois, où +les envahisseurs danois campèrent, durant leur +marche sur le Gloucestershire ; et un peu au delà +encore, nichés dans un délicieux recoin du +fleuve, sont les restes de l’abbaye de Medmenham.</p> + +<p>Les fameux moines de Medmenham, ou la +« Société du feu de l’Enfer », comme on les appelait +habituellement, et dont faisait partie le +célèbre Wilkes, formaient une confrérie ayant +pour devise : « Fais ce que veux », et cette +exhortation s’inscrit toujours sur le porche branlant +de l’abbaye. Bien avant la fondation de cette +abbaye dérisoire, il y avait au même endroit un +monastère plus sérieux, dont les moines différaient +grandement des libertins destinés à leur +succéder cinq cents ans plus tard.</p> + +<p>Les religieux cisterciens, dont c’était ici l’abbaye +au douzième siècle, avaient pour seuls vêtements +un froc grossier muni d’une coule, et ne +mangeaient ni viande, ni poisson, ni œufs. Ils +couchaient sur la paille, et se relevaient à minuit +pour l’office. Ils consacraient leurs journées +au travail manuel, à la lecture, à la prière, +et leur vie s’écoulait dans un silence de mort, car +nul n’avait le droit de parler.</p> + +<p>Quelle funèbre communauté, quelle existence +funèbre, en ce doux asile que Dieu créa si +joyeux ! Combien étrange que les voix de la Nature +les entourant — le murmure des eaux, les +bruissements des herbes riveraines, l’harmonie +du vent dans les ramures, — n’aient pu leur +donner une compréhension meilleure de la vie ! +Ils restaient là, aux écoutes, tout le long du jour, +attendant une voix du ciel ; et tout le long des +jours et des nuits solennelles, cette voix leur parlait +de mille et mille façons, et ils ne l’entendaient +pas.</p> + +<p>De Medmenham à la coquette écluse de Hambledon, +le fleuve abonde en paisibles beautés, +mais après avoir dépassé Greenlands, la propriété +de médiocre apparence de mon éditeur, — un +paisible vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> sans prétention, +que l’on rencontre fréquemment par là, en été, +pagayant à lui seul avec une souple vigueur, ou +arrêtant au passage un vieil éclusier pour tailler +une bavette, — jusque bien au delà de Henley, +le paysage est nu et morne.</p> + +<p>Le lundi matin, nous fûmes d’assez bonne +heure à Marlow et allâmes prendre un bain +avant le petit déjeuner. Au retour, Montmorency +se conduisit en parfait imbécile. L’unique divergence +d’opinion qu’il y ait entre Montmorency +et moi concerne les chats. J’aime les chats ; +Montmorency, non.</p> + +<p>Lorsque je rencontre un chat, je lui dis : « Joli +Minet ! » et me baisse pour lui gratter le crâne ; +et le chat de dresser sa queue roidie et comme +moulée en fonte, de faire le gros dos, de frotter +son nez contre mon pantalon : tout se passe gentiment +et paisiblement. Lorsque Montmorency +rencontre un chat, toute la rue doit le savoir ; +et il se gaspille en dix secondes plus de gros +mots que n’en dépense, sa vie durant, un homme +qui se respecte, s’il les emploie convenablement.</p> + +<p>Je ne blâme pas le chien (et je me contente à +l’ordinaire de lui taper sur la tête ou de lui jeter +des pierres), parce qu’il se conduit, je suppose, +selon sa nature. Les fox-terriers sont nés avec +une dose de péché originel au moins quatre fois +plus grande que celle des autres chiens, et il faudra +maintes années de patients efforts de notre +part, à nous, chrétiens, pour amener une réforme +appréciable dans l’humeur batailleuse des +fox-terriers.</p> + +<p>Cela me rappelle un jour où j’étais dans la +salle d’attente des Grands Magasins de Haymarket. +Tout autour de moi se trouvaient des chiens +attendant le retour de leurs maîtres, qui étaient +à faire des achats à l’intérieur. Il y avait un +mâtin, un ou deux lévriers d’Écosse, un Saint-Bernard, +plusieurs épagneuls et terre-neuves, un +chien pour chasser le sanglier, un caniche français, +avec un poil abondant autour de la tête, +mais le derrière tout ras ; un bouledogue, quelques-unes +de ces bêtes du Passage Lowther, +grosses à peu près comme des rats, et un couple +de chiens du Yorkshire.</p> + +<p>Ils restaient là bien tranquilles et méditatifs. +Une paix solennelle régnait dans cette salle d’attente. +Une atmosphère de calme et de résignation, — de +douce mélancolie, flottait dans la +pièce.</p> + +<p>Alors entra une jolie petite madame, conduisant +un mignon fox-terrier d’aspect débonnaire, +qu’elle laissa là, attaché entre le bouledogue et le +caniche. Il resta pendant une minute à regarder +tout autour de lui. Puis il leva les yeux au plafond, +et parut, à en croire son expression, songer +à sa mère. Puis il bâilla. Puis il regarda les autres +chiens, tous silencieux, graves et dignes.</p> + +<p>Il regarda le bouledogue, qui dormait à sa +droite un sommeil sans rêves. Il regarda le caniche, +hautainement dressé, à sa gauche. Puis, +sans crier gare, et sans avoir été provoqué le +moins du monde, il mordit la patte de devant du +caniche, et un hurlement de douleur retentit +dans la quiète pénombre de la salle d’attente.</p> + +<p>Le résultat de sa première expérience parut le +satisfaire beaucoup, et il résolut de continuer à +mettre un peu d’animation autour de lui. Il bondit +sur le caniche, attaqua vigoureusement un +lévrier, lequel s’éveilla et entama aussitôt une +bataille en règle avec le caniche. Alors petit fox +reprit sa place, saisit le bouledogue par l’oreille +et s’efforça de le jeter à bas ; et le bouledogue, +bête curieusement impartiale, s’élança sur tout +ce qui se trouvait à sa portée, y compris le +gardien du vestibule, ce qui procura au cher petit +terrier l’occasion de se livrer à une lutte soutenue +avec un chien du Yorkshire d’égale bonne +volonté.</p> + +<p>A quiconque connaît la nature canine, il est +superflu de dire que sur ces entrefaites tous les +autres chiens là présents s’étaient mis à combattre +comme si leurs foyers et leurs toits dépendaient +de l’issue de la bataille. Les gros chiens +luttaient entre eux indistinctement, et les petits +chiens luttaient aussi entre eux et profitaient +de leurs instants de loisir pour mordre les pattes +des gros.</p> + +<p>La salle d’attente fut bientôt un parfait pandémonium, +et le tapage était horrifique. Un rassemblement +se forma au dehors dans Haymarket : +on se demandait s’il y avait réunion paroissiale ; +ou, sinon, qui on assassinait, et comment. +Des hommes entrèrent avec des perches et des +cordes, s’efforçant de séparer les chiens, et on +envoya quérir la police.</p> + +<p>Et au plus fort de la bagarre, la jolie petite +madame revint, et saisit son joli mignon chéri +(il avait mis sur le flanc pour un mois le yorkshire, +et revêtait à présent l’expression d’un +agneau nouveau-né) dans ses bras, et le baisa, et +lui demanda s’il n’était pas mort, et si ces grandes +vilaines bêtes lui avaient fait beaucoup de +mal, et lui la regardait au visage d’un air qui +signifiait : « Oh ! quel bonheur que vous soyez +venue m’arracher à cette scène odieuse ! »</p> + +<p>Elle dit que les gens des Magasins n’avaient +pas le droit de mettre de grosses brutes sauvages +comme ces autres chiens avec les chiens de gens +comme il faut, et qu’elle avait bonne envie de +leur intenter un procès.</p> + +<p>Telle est la nature des fox-terriers ; aussi, je +ne reproche pas à Montmorency sa tendance à +se battre avec les chats ; mais il n’eut pas à se +louer, ce matin-là, de s’y être livré.</p> + +<p>Nous revenions du bain, comme je l’ai dit, et +nous traversions la grand’rue, quand un chat +s’élança d’une maison en avant de nous, et se +mit à trotter sur la chaussée. Montmorency +poussa un cri de triomphe — le cri du brave +guerrier qui voit son ennemi se livrer entre ses +mains — le cri même que dut pousser Cromwell +quand les Écossais descendirent la colline — et +il s’élança sur sa proie.</p> + +<p>Sa victime était un gros matou noir. Jamais +je n’ai vu chat plus gros, ni d’apparence moins +recommandable. Il avait perdu la moitié de sa +queue, une oreille, et une très appréciable portion +de son nez. C’était un animal solide et râblé.</p> + +<p>Il avait un air calme et satisfait.</p> + +<p>Montmorency courut sur ce pauvre chat à l’allure +de vingt milles à l’heure, mais le chat ne se +pressa pas ; — l’idée ne parut pas lui venir que +sa vie était en danger. Il continua de trotter paisiblement +jusqu’à ce que son assassin prétendu +ne fût plus qu’à un yard de lui. Alors il se retourna +et s’assit au beau milieu de la chaussée, +et regarda Montmorency avec un air de douce interrogation +qui disait :</p> + +<p>— Tiens, tiens ! C’est à moi que vous en +avez ?</p> + +<p>Montmorency ne manque pas de culot ; mais +l’expression de ce chat avait quelque chose qui +eût glacé le cœur du chien le plus brave. Il s’arrêta +court et considéra Minet.</p> + +<p>Ni l’un ni l’autre ne parlaient ; mais la conversation +que l’on peut imaginer fut évidemment +celle-ci :</p> + +<p><span class="sc">Le chat.</span> — Puis-je quelque chose pour vous ?</p> + +<p><span class="sc">Montmorency.</span> — Non… merci, non.</p> + +<p><span class="sc">Le chat.</span> — Vous savez, il ne faut pas avoir +peur de le dire, si vous avez réellement besoin +de quelque chose ?</p> + +<p><span class="sc">Montmorency</span>, <i>reculant peu à peu</i>. — Oh +non… pas du tout… certainement… ne vous +dérangez pas, je… je crains d’avoir fait erreur. +J’avais cru vous reconnaître. Mille regrets de +vous avoir dérangé.</p> + +<p><span class="sc">Le chat.</span> — Pas du tout… avec le plus grand +plaisir. Vrai, vous n’avez besoin de rien ?</p> + +<p><span class="sc">Montmorency</span>, <i>reculant toujours</i>. — D’absolument +rien, merci… absolument… trop aimable. +Au revoir.</p> + +<p><span class="sc">Le chat.</span> — Au revoir.</p> + +<p>Puis le chat se leva et se remit au trot ; et +Montmorency, la queue entre les pattes, s’en revint +vers nous, et prit modestement place à l’arrière-garde.</p> + +<p>Depuis lors, il suffit de prononcer : « Au +chat ! » pour que Montmorency frissonne et vous +regarde piteusement, l’air de dire :</p> + +<p>— Oh non, pas ça, de grâce !</p> + +<p>Après déjeuner, nous fîmes notre marché, ravitaillant +le canot pour trois jours. George +nous engagea fort à prendre des légumes — car +il était malsain de n’en pas manger. Ils étaient +faciles à cuire, ajouta-t-il, et il s’en chargerait. +Nous prîmes donc dix livres de pommes de terre, +un boisseau de pois et quelques choux. En outre, +un rosbif en pâté, une couple de tartes aux +groseilles vertes, et un gigot de mouton ; plus des +fruits, gâteaux, pain et beurre, jambon, lard et +œufs, et autres victuailles qui nous firent courir +la ville en tous sens.</p> + +<p>Notre départ de Marlow fut, à mon sens, un +de nos meilleurs succès, digne et impressionnant, +quoique dépourvu d’ostentation. Nous +avions insisté dans les boutiques pour que le porteur +nous accompagnât. Nous ne voulions pas de +ces : « Oui, monsieur, je vais vous l’envoyer +tout de suite ; le garçon sera là avant vous, monsieur ! » +et puis faire le pied de grue sur l’embarcadère, +et retourner deux ou trois fois à la +boutique pour les activer. Nous attendions que +la corbeille fût chargée, et emmenions le garçon +avec nous.</p> + +<p>Nous visitâmes bon nombre de boutiques, +adoptant ce principe à chacune ; si bien que, +pour finir, nous avions comme escorte la plus +belle collection de garçons qu’on pût souhaiter ; +et notre descente finale de <span lang="en" xml:lang="en">High Street</span> jusqu’à +la Tamise dut être un des plus imposants spectacles +que Marlow ait connus depuis longtemps.</p> + +<p>L’ordre du cortège était le suivant :</p> + + +<p class="cc">Montmorency portant une baguette.</p> + +<p class="cc">2 roquets de mine peu recommandable, amis de +Montmorency.</p> + +<p class="cc">George portant pardessus et couvertures, et +fumant une courte pipe.</p> + +<p class="cc">Harris, s’efforçant de marcher avec désinvolture, +tout en portant d’une main une valise Gladstone +surbondée et de l’autre une bouteille de citronnade.</p> + +<p class="cc">Garçon verdurier et garçon boulanger, avec +corbeilles.</p> + +<p class="cc">Garçon de l’hôtel, portant un panier.</p> + +<p class="cc">Garçon confiseur, avec corbeille.</p> + +<p class="cc">Garçon de la fromagerie, avec corbeille.</p> + +<p class="cc">Un figurant, chargé d’une valise.</p> + +<p class="cc">Ami intime du figurant, les mains dans les +poches, fumant une courte pipe.</p> + +<p class="cc">Garçon fruitier, avec corbeille.</p> + +<p class="cc">Moi, portant 3 chapeaux et 1 paire de bottines, et +m’efforçant de prendre un air détaché.</p> + +<p class="cc">6 petits garçons et 4 chiens de rencontre.</p> + + +<p>Quand nous arrivâmes à l’embarcadère, le +gardien dit :</p> + +<p>— Voyons, monsieur, est-ce pour la chaloupe +à vapeur ou la bélandre de plaisance ?</p> + +<p>Il eut l’air étonné d’apprendre que nous venions +pour un skiff en double.</p> + +<p>Nous fûmes très persécutés par les chaloupes +à vapeur, ce matin-là. C’était justement la semaine +qui précédait les régates, et elles circulaient +en grand nombre, les unes isolément, les +autres remorquant des bélandres de plaisance. +J’ai l’horreur des chaloupes à vapeur, — comme +tout canotier, je suppose. Je n’en puis voir une +sans être tenté de l’acculer dans un coin solitaire +du fleuve, et là, dans le silence et le mystère, +de l’étrangler.</p> + +<p>Il y a dans la chaloupe à vapeur une présomptueuse +vanité qui a le don de réveiller tous +les mauvais instincts de mon être, et je regrette +le bon vieux temps où vous pouviez dire aux +gens ce que vous pensiez d’eux avec une hache +d’armes et un arc et des flèches. L’expression +du visage de l’homme qui, les mains dans ses +poches, se tient à l’arrière en fumant un cigare, +suffirait à elle seule pour excuser une déclaration +de guerre ; et le sifflet impérieux qui vous +enjoint de vous garer assurerait, j’en suis sûr, +un verdict d’« homicide justifié » devant tout +jury de canotiers.</p> + +<p>Ils se croyaient vraiment <i>obligés</i> de siffler +pour que nous nous écartions de leur route. Si +je ne craignais de paraître trop ambitieux, j’oserais +presque dire que notre petit canot, durant +cette semaine-là, procura aux chaloupes à vapeur +plus d’ennui et de retard que toute la flottille +de la Tamise réunie.</p> + +<p>— Une chaloupe à vapeur qui arrive ! criait +l’un de nous, en découvrant au loin l’ennemi. A +la minute, tout était prêt pour la recevoir. Je +prenais les tireveilles, Harris et George s’asseyaient +à côté de moi, tous trois nous tournions +le dos à la chaloupe, et le canot s’en allait tout +tranquillement à la dérive.</p> + +<p>Survenait la chaloupe, sifflante et nous dérivions +toujours. A cent yards de nous, elle se +mettait à siffler comme une petite folle, et les +gens venaient se pencher par-dessus bord et +nous héler de toutes leurs forces ; mais nous +n’entendions rien. Harris nous contait une anecdote +au sujet de sa mère, et George et moi n’aurions +pas voulu, pour des mondes, en perdre une +syllabe.</p> + +<p>La chaloupe alors poussait un sifflement suprême, +à déchirer sa chaudière, et elle faisait +machine en arrière, et lâchait sa vapeur, et elle +se détournait et heurtait le fond ; chacun à son +bord s’élançait à l’avant pour nous héler, et les +gens de la rive s’arrêtaient et joignaient leurs +cris aux leurs, et tous les autres canots qui passaient +s’arrêtaient et faisaient chorus, tant que +toute la Tamise, sur des milles d’étendue en +amont et en aval, se trouvait dans un état de +combustion indicible. Et alors Harris s’interrompait +dans l’endroit le plus palpitant de son récit, +et levait les yeux avec une douce surprise, +et disait à George :</p> + +<p>— Tiens ! George, on dirait que voici une chaloupe +à vapeur !</p> + +<p>Et George de répondre :</p> + +<p>— Aussi, je me disais bien que j’entendais +quelque chose !</p> + +<p>Sur quoi l’inquiétude et le trouble s’emparaient +de nous, et nous ne savions plus comment +nous tirer de leur chemin, et les gens +de la chaloupe, réunis en groupe, nous dirigeaient.</p> + +<p>— Ramez de droite — vous, vous imbécile ! +Déramez de gauche. Non, pas <i>vous</i> ! l’autre — laissez +les tireveilles tranquilles, dites donc — à +présent, tous les deux, allez-y. Pas par <i>là</i> ! Oh ! +tas de…</p> + +<p>Alors ils mettaient à l’eau une embarcation +pour venir à notre secours ; et après une demi-heure +d’efforts, ils nous avaient tirés de leur +chemin, suffisamment pour pouvoir continuer ; +et nous les remerciions beaucoup, et les priions +de nous donner la remorque. Mais ils refusaient +toujours.</p> + +<p>Une autre bonne façon que nous découvrîmes +d’irriter la chaloupe à vapeur du type aristocratique +consistait à prendre les gens pour +une société en goguette, et à leur demander s’ils +étaient bien la section de Messieurs Cubit’s ou +les Francs-Templiers de Bermondsey, et s’ils pouvaient +nous prêter une casserole.</p> + +<p>Les vieilles dames peu familiarisées avec le +canot sont toujours excessivement émues par les +chaloupes à vapeur. Je me rappelle une fois où +je remontais de Staines à Windsor — trajet particulièrement +riche en ces monstres mécaniques — avec +une société comprenant trois dames de +cette espèce. Ce fut très curieux. Du plus loin +qu’elles voyaient apparaître une chaloupe à vapeur, +elles insistaient pour débarquer et s’asseoir +sur l’herbe en attendant qu’elle fût passée. Elles +regrettaient beaucoup, disaient-elles, mais on +n’était pas téméraire, dans leur famille.</p> + +<p>A l’écluse de Hambledon, nous nous trouvâmes +à court d’eau. Nous prîmes notre dame-jeanne +et allâmes jusqu’à la maison de l’éclusier, +lui en demander.</p> + +<p>Notre porte-parole fut George. Avec un sourire +persuasif, il prononça :</p> + +<p>— Dites, pourriez-vous nous laisser prendre un +peu d’eau ?</p> + +<p>— Certainement, répliqua le vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> : +prenez tout ce qu’il vous faut, et laissez le reste.</p> + +<p>— Merci beaucoup, murmura George en regardant +autour de lui. Mais où… où est-elle ?</p> + +<p>— Toujours à la même place, mon garçon, fut +la cynique réponse ; juste derrière vous.</p> + +<p>— Je ne vois pas, dit George en se retournant.</p> + +<p>— Miséricorde, où sont vos yeux ? fut la réflexion +de l’homme, qui prit George par le bras, +et le fit pirouetter en lui désignant le fleuve de +long en large. Il y en a assez pour la voir, tout de +même !</p> + +<p>— Oh ! s’écria George, comprenant enfin ; mais +nous ne pouvons pas boire la Tamise.</p> + +<p>— Non ; mais vous pouvez en boire <i>une partie</i>, +répliqua le vieux birbe. Voilà quinze ans que je +m’en abreuve.</p> + +<p>George lui dit que sa mine après un tel régime +ne semblait pas une recommandation suffisante +pour la marque ; et il préférait la tirer d’une +pompe.</p> + +<p>Nous en obtînmes à un cottage situé un peu +plus loin. Je suppose que c’était simplement de +l’eau du fleuve. Mais nous ne le savions pas, tout +allait bien. L’estomac ne se révolte pas contre ce +que l’œil ne voit pas.</p> + +<p>Nous goûtâmes à l’eau de la Tamise une autre +fois, mais cela ne nous réussit guère. Nous descendions +le fleuve, et nous nous étions engagés dans +un bras de dérivation, près de Windsor, pour +prendre le thé. Notre dame-jeanne était vide, et +nous avions le choix entre nous passer de thé ou +puiser de l’eau à la rivière. Harris était d’avis +d’essayer. Il affirma qu’il n’y avait rien à craindre +en faisant bouillir l’eau. Nous remplîmes +donc notre bouilloire de dérivation de la Tamise, +et la fîmes bouillir ; et nous surveillâmes consciencieusement +l’ébullition.</p> + +<p>Nous avions fait du thé, et nous installions +confortablement pour le boire, quand George, +la tasse à mi-chemin de ses lèvres, s’arrêta, et +s’écria :</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ?</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que quoi ? demandâmes-nous, +Harris et moi.</p> + +<p>— Eh bien, ça ! dit George, en regardant vers +l’est.</p> + +<p>Nous suivîmes son regard, et vîmes, descendant +vers nous sur les ondes paresseuses, un chien. +C’était le plus tranquille et pacifique chien que +j’aie jamais vu. Je n’ai jamais rencontré un chien +qui eût l’air plus satisfait, plus libre de soucis. +Il flottait rêveusement sur le dos, les quatre pattes +en l’air, toutes droites. Il était, on peut le dire, +plein d’embonpoint, avec un thorax bien développé. +Il s’en venait, serein, digne et calme, et +arrivé à notre hauteur, il s’arrêta parmi les roseaux, +et s’installa confortablement pour la nuit.</p> + +<p>George déclara qu’il ne voulait plus de thé, et +vida sa tasse par-dessus bord. Harris non plus +n’avait pas soif, et suivit son exemple. J’avais bu +la moitié de la mienne, mais j’aurais préféré +m’être abstenu.</p> + +<p>Je demandai à George si, à son idée, j’allais +avoir la typhoïde.</p> + +<p>— Oh ! non, répondit-il ; j’avais quelque chance +d’y échapper. En tout cas, je saurais dans une +quinzaine de jours si je l’avais ou non.</p> + +<p>Nous remontâmes le bras de dérivation jusqu’à +Wargrave. Ce bras est un raccourci, qui prend +sur la rive droite, un demi-mille environ au-dessus +de l’écluse Marsh, et qui mérite d’être +suivi, car, outre qu’il gagne près d’un demi-mille, +c’est un joli petit bout de rivière ombragée.</p> + +<p>Comme de juste, son entrée est obstruée de +pilotis et de chaînes, et environnée d’écriteaux, +menaçant de toutes sortes de tortures, emprisonnement +et mort, quiconque oserait plonger un +aviron dans ses eaux — et je m’étonne que certains +de ses propriétaires riverains ne revendiquent +pas l’air de la rivière, édictant quarante +shillings d’amende contre quiconque le respire — mais +pilotis et chaînes s’évitent, grâce à un +peu d’habileté ; et quant aux écriteaux, on peut, +si l’on dispose de cinq minutes, et s’il n’y a personne, +en arracher un ou deux et les jeter à +l’eau.</p> + +<p>A mi-chemin du bras de dérivation, nous débarquâmes +pour déjeuner ; et ce fut au cours de +ce repas que George et moi éprouvâmes une secousse +fort pénible.</p> + +<p>Harris aussi éprouva une secousse ; mais je +doute que la sienne ait été de loin aussi pénible +que la nôtre.</p> + +<p>Voici comment la chose se passa : nous étions +assis dans une prairie, à dix yards de la berge, et +nous venions de nous installer commodément +pour nous sustenter. Harris tenait entre ses genoux +le rosbif en pâté, et le découpait, tandis +que George et moi apprêtions nos assiettes.</p> + +<p>— Avez-vous une cuiller ? dit Harris ; il me +faut une cuiller pour prendre la gelée.</p> + +<p>Le panier était juste derrière nous, et George +et moi nous nous retournâmes tous les deux pour +y puiser. Nous ne mîmes pas cinq secondes à +trouver la cuiller. Quand nous reprîmes notre +position primitive, George et le rosbif avaient disparu !</p> + +<p>La prairie était vide et découverte. Pas un +arbre ou une haie à moins de plusieurs centaines +de yards. Il n’avait pu tomber à l’eau, car nous +étions entre l’eau et lui, et il lui aurait fallu nous +enjamber.</p> + +<p>George et moi contemplâmes les alentours. +Puis nous nous contemplâmes l’un l’autre.</p> + +<p>— A-t-il été enlevé au ciel ? demandai-je.</p> + +<p>— On n’aurait pas pris le rosbif avec, dit +George.</p> + +<p>L’argument était sérieux, et l’hypothèse céleste +fut écartée.</p> + +<p>— La seule explication me paraît être, dit +George, qu’il y a eu un tremblement de terre.</p> + +<p>Et il ajouta, d’un ton de regret :</p> + +<p>— Malheur qu’il fût en train de découper ce +rosbif !</p> + +<p>Avec un soupir, nous regardâmes une fois encore +la place où Harris et le rosbif avaient été +pour la dernière fois visibles sur terre ; et soudain +notre sang se figea dans nos veines et nos cheveux +se hérissèrent, d’apercevoir la tête de Harris — rien +que sa tête — dépassant de l’herbe +haute, le visage très rouge, et exprimant une +grande indignation.</p> + +<p>George fut le premier à se ressaisir.</p> + +<p>— Parlez ! s’écria-t-il, et dites-nous si vous êtes +mort ou vivant, — et où est le reste de votre personne.</p> + +<p>— Oh ! ne faites pas l’imbécile, dit la tête de +Harris. Je crois bien que vous l’avez fait exprès.</p> + +<p>— Fait quoi ? nous écriâmes-nous.</p> + +<p>— Eh bien, me faire asseoir ici — une blague +vraiment stupide. Allons, attrapez le rosbif !</p> + +<p>Et des profondeurs de la terre, nous sembla-t-il, +s’éleva le rosbif, — très endommagé ; et à sa +suite, se hissa Harris, — tout défait, terreux et +mouillé.</p> + +<p>Il s’était assis, sans le savoir, juste au bord d’un +petit fossé, que l’herbe longue dissimulait ; et +en se penchant un peu en arrière, il s’y était +engouffré, rosbif et tout.</p> + +<p>Il nous dit n’avoir jamais ressenti pire surprise +qu’au moment où il se sentit partir, sans +pouvoir deviner en rien ce qui se passait. Il crut +d’abord que c’était la fin du monde.</p> + +<p>Harris est aujourd’hui encore persuadé que +George et moi avions prémédité le coup. C’est +ainsi que les plus injustes soupçons poursuivent +les plus innocents ; et, comme dit le poète : « Qui +échappe à la calomnie ? »</p> + +<p>Qui, en effet !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre XIV</h2> + +<p class="d">Wargrave. Têtes de cire. Sonning. Notre « <span lang="en" xml:lang="en">irish +stew</span> ». Montmorency est sarcastique. Combat +entre Montmorency et la bouilloire. George +étudie le banjo. On le décourage. Difficultés +que rencontre le musicien amateur en apprenant +à jouer de la cornemuse. Tristesse de Harris +après le souper. George et moi allons faire +une promenade. Retour affamés et trempés. +Harris a un air bizarre. Harris et les cygnes, +histoire extraordinaire. Harris passe une mauvaise +nuit.</p> + + +<p>Après le déjeuner survint une brise qui nous +emporta doucement jusque passé Wargrave +et Shiplake. Recuit dans le lourd soleil +d’un après-midi d’été, Wargrave, niché au +fond d’une boucle de la Tamise, s’inscrit tel un +tableau ancien sur la rétine de la mémoire.</p> + +<p>Le « George et le Dragon » de Wargrave possède +une enseigne peinte d’un côté par Leslie, de +l’Académie Royale, et de l’autre par Hodgson, +de la même boîte. Leslie a figuré la lutte ; Hodgson +a imaginé la scène « après le combat » :</p> + +<p>— George, la besogne faite, buvant sa pinte de +bière.</p> + +<p>Day, l’auteur de <i>Sandford et Merton</i>, a vécu et — ce +qui fait plus d’honneur encore à la localité — fut +assassiné à Wargrave. Dans l’église se +trouve le monument de Mme Sarah Hill, qui légua +une livre sterling annuelle, à répartir, le jour +de Pâques, entre deux garçons et deux filles qui +« n’ont jamais désobéi à leurs parents ; qu’on +n’a jamais surpris à jurer ni à dire de mensonge, +à voler ni à casser de carreaux ». Pensez donc, le +tout pour cinq shillings par an ! Ce n’est pas +payé.</p> + +<p>Le bruit court dans cette ville qu’une fois, il +y a bien des années, un garçon se rencontra qui +n’avait en effet jamais commis ces crimes — ou +du moins, et c’était tout ce qui était exigé et +qu’on pouvait attendre — n’avait jamais été surpris +à les commettre — et qui mérita ainsi la +couronne de gloire. On l’exhiba durant trois semaines +à l’Hôtel de Ville, sous globe.</p> + +<p>Ce qui advint de l’argent, par la suite, on +l’ignore. Il est, dit-on, régulièrement distribué +au plus proche musée de têtes de cire.</p> + +<p>Shiplake est un joli village, mais invisible de la +Tamise, à cause de sa situation sur la hauteur. +Tennyson se maria dans l’église de Shiplake.</p> + +<p>Le fleuve, d’ici à Sonnings, renferme de nombreuses +îles, et coule placide et solitaire. Presque +personne, sauf au crépuscule un ou deux couples +de rustiques amoureux, ne fréquente ses rives. +C’est un lieu bien fait pour rêver aux jours passés, +aux formes et aux visages disparus, à tout +ce qui aurait pu être et n’a, hélas ! jamais été.</p> + +<p>A Sonnings, on débarqua pour faire un tour +dans le village. C’est le plus féérique petit trou +de la rivière. On dirait un village de théâtre plutôt +qu’un vrai, bâti de brique et de mortier. Chaque +maison est ensevelie sous les roses, et à cette +époque, au début de juin, elles foisonnaient en +nuées de délicate splendeur. Si vous vous arrêtez +à Sonnings, descendez au « Taureau », derrière +l’église. C’est la classique auberge de village, +précédée d’une cour où, sur des bancs, à l’ombre +des arbres, les vieux se réunissent le soir pour +déguster leur ale et bavarder politique locale ; +l’auberge aux chambres basses et biscornues, aux +fenêtres à petits carreaux, aux escaliers de guingois +et aux corridors en labyrinthe.</p> + +<p>Nous flânâmes dans Sonnings pendant une +heure, puis, comme il était trop tard pour aller +plus loin que Reading, nous décidâmes de retourner +sur l’une des îles de Shiplake, et d’y passer la +nuit. Il était encore de bonne heure quand nous +fûmes installés, et George déclara que c’était l’occasion +ou jamais, puisque nous avions le temps, +d’essayer un bon dîner dans toutes les règles. +Il ajouta qu’il voulait nous montrer ce qu’on +pouvait obtenir sur la Tamise en fait de cuisine, +et nous proposa de confectionner un « <span lang="en" xml:lang="en">irish +stew</span> » avec les légumes et les restes du bœuf +froid.</p> + +<p>L’idée nous parut lumineuse. George ramassa +du bois et fit du feu, tandis que Harris et moi +nous mettions en devoir de peler les pommes de +terre. Je n’aurais jamais cru que c’était une telle +besogne de peler des pommes de terre. Nous commençâmes +gaîment, je dirai presque folâtrement, +mais la première pomme de terre n’était pas +achevée que notre insouciance disparut. Plus +nous pelions, plus il semblait rester de pelure : +une fois enlevée toute la pelure et les yeux ôtés, +il resta si peu de chose de la pomme de terre +que cela ne valait plus la peine d’en parler. +George vint y jeter un coup d’œil, elle était grosse +comme une pistache. Il dit :</p> + +<p>— Non, ça ne peut pas marcher. Vous les sabotez. +Il faut les râcler.</p> + +<p>Nous les râclâmes donc, et le travail était pire +que de les peler. Elles ont des formes si extravagantes, +les pommes de terre, — toutes en bosses, +en verrues et en creux. Nous travaillâmes avec +activité pendant vingt-cinq minutes, pour faire +quatre pommes de terre. Alors nous nous mîmes +en grève.</p> + +<p>George déclara qu’il était absurde de n’introduire +que quatre pommes de terre dans un « <span lang="en" xml:lang="en">irish +stew</span> », aussi en lavâmes-nous une demi-douzaine +de plus que nous jetâmes dans la marmite sans +les éplucher. Nous y mîmes également un chou +et un demi-picotin de pois. George examina le +tout, puis déclara qu’il y avait encore beaucoup +de place. On recourut donc aux paniers, d’où l’on +tira quelques restes variés, qui furent ajoutés à +la fricassée. On retrouva un pâté de porc et un +morceau de lard, qui entrèrent dans la marmite. +Puis George découvrit une demi-boîte de saumon +en conserve, qu’il y jeta également.</p> + +<p>C’est l’avantage de l’« <span lang="en" xml:lang="en">irish stew</span> », qu’il vous +débarrasse d’un tas de choses. Je dénichai deux +œufs qui s’étaient cassés, et nous les ajoutâmes. +George dit qu’ils épaissiraient la sauce.</p> + +<p>J’ai oublié les autres ingrédients, mais je sais +que rien ne fut perdu, et je me souviens que, vers +la fin, Montmorency, qui avait suivi notre manège +avec le plus vif intérêt, s’éloigna d’un air +grave et réfléchi, et revint quelques minutes plus +tard, portant dans sa gueule un rat d’eau crevé +qu’il souhaitait évidemment nous offrir comme +contribution au repas ; — était-ce dans une intention +sarcastique, ou par désir de bien faire, +je l’ignore.</p> + +<p>On discuta pour savoir si le rat serait ajouté +ou non. Harris dit qu’à son avis cela ferait bien, +mélangé au reste, et que tout pouvait servir ; mais +George invoqua les précédents. Jamais, dit-il, on +n’avait entendu parler de mettre des rats d’eau +dans l’<span lang="en" xml:lang="en">irish stew</span>, et il trouvait plus sûr de ne +pas faire d’expériences.</p> + +<p>Harris lui répliqua :</p> + +<p>— Si on n’essaie jamais rien de nouveau, comment +savoir si c’est bon ou non ? Ce sont les +gens comme vous qui entravent le progrès. Songez +à celui qui goûta le premier de la saucisse de +Francfort !</p> + +<p>Cet « <span lang="en" xml:lang="en">irish stew</span> » fut un réel succès. Je ne crois +pas avoir jamais fait de meilleur repas. Il avait +un arome particulièrement frais et stimulant. Le +palais se blase si vite avec les habituelles provisions +des paniers : ce plat, au moins, offrait une +saveur nouvelle, un goût ne ressemblant à rien de +connu.</p> + +<p>Et il était nourrissant, d’ailleurs. Comme dit +George, il avait du bon. Les pois et les pommes +de terre auraient pu être un rien plus tendres, +mais nous avions tous les dents solides, et cela +n’importait guère. Quant à la sauce, un vrai +poème — un peu trop riche, peut-être, pour un +estomac délicat, mais nutritive.</p> + +<p>Nous finîmes par du thé et de la tarte aux +cerises. Pendant le thé, Montmorency se battit +avec la bouilloire, et fut lamentablement défait.</p> + +<p>Depuis le début du voyage, il avait manifesté +la plus vive curiosité au sujet de la bouilloire. Il +restait à la contempler tandis qu’elle bouillait, +d’un air intrigué, et s’efforçait de temps à autre +de l’exciter par ses grognements. Lorsqu’elle +se mettait à fumer et à crachotter, il y voyait un +défi, et aurait voulu se mesurer avec elle ; mais, +à cet instant précis, quelqu’un intervenait et lui +ravissait sa proie avant qu’il pût se jeter dessus.</p> + +<p>Cette fois, il résolut de nous devancer. Au +premier bruit que fit la bouilloire, il se leva en +grognant, et marcha sur elle dans une attitude +menaçante. Ce n’était qu’une petite bouilloire, +mais elle était pleine d’ardeur, et elle se rebiffa +et se mit à cracher.</p> + +<p>— Ah ! vous en voulez ! gronda Montmorency +entre ses dents ; je vais vous apprendre à narguer +un chien de bonne famille ; misérable long-nez, +espèce de propre à rien. Garde à vous !</p> + +<p>Et il s’élança sur cette pauvre petite bouilloire +qu’il saisit par le bec.</p> + +<p>Alors, dans la paix du soir, s’éleva un hurlement +affreux, et Montmorency s’élança hors du +canot et fit autour de l’île une promenade de digestion +à l’allure de vingt-cinq milles à l’heure, +s’arrêtant de fois à autre pour enfouir son nez +dans une flaque de boue fraîche.</p> + +<p>Dès lors, Montmorency regarda la bouilloire +avec un mélange d’effroi, de soupçon et de haine. +Du plus loin qu’il l’apercevait, il grondait et se +reculait vivement, la queue entre les jambes, et +lorsqu’on la mettait sur le réchaud, il sautait par-dessus +bord et allait s’asseoir sur la rive, jusqu’à +ce qu’il ne fût plus question de thé.</p> + +<p>Après souper, George tira son banjo et voulut +en jouer, mais Harris s’y opposa : il avait la +migraine, dit-il, et ne se sentait pas de force à +le supporter. George estimait que la musique lui +ferait du bien, — la musique, prétendait-il, apaisait +souvent les nerfs et délivrait de la migraine ; +et il pinça deux ou trois accords, juste pour montrer +à Harris de quoi il s’agissait.</p> + +<p>Harris dit qu’il préférait sa migraine.</p> + +<p>Jusqu’à présent, George n’a pas encore pu +apprendre à jouer du banjo. Il s’est heurté à trop +de découragements. Il tenta bien, deux ou trois +soirs, durant notre navigation, de s’exercer un +peu, mais il n’y réussit guère. Harris usait d’un +langage bien fait pour démoraliser n’importe qui ; +et par ailleurs Montmorency hurlait sans discontinuer +durant toute la séance.</p> + +<p>— Qu’a-t-il besoin de hurler comme ça lorsque +je joue ? s’écriait George indigné, tout en visant +le chien à l’aide d’une bottine.</p> + +<p>— Qu’avez-vous besoin de jouer comme ça +lorsqu’il hurle, répliqua Harris en s’emparant de +la bottine. Fichez-lui la paix. Il ne peut s’empêcher +de hurler. Il a l’oreille musicale, et votre jeu +le fait hurler.</p> + +<p>George finit par ajourner à son retour chez lui +l’étude du banjo. Mais même alors les circonstances +ne le servirent point. Mme P. accourait +aussitôt et disait qu’elle regrettait beaucoup — quant +à elle, sa musique lui plaisait fort, — mais +la dame du dessus était dans une position intéressante, +et le docteur craignait que cela ne nuisît +à l’enfant.</p> + +<p>Après cela George voulut emporter au dehors +son instrument, tard dans la nuit, et en jouer +autour du square. Mais les voisins se plaignirent +à la police, on établit une surveillance, et il fut +pincé. Le flagrant délit était net, et il fut condamné +à se tenir tranquille durant six mois.</p> + +<p>Cette aventure le découragea. Les six mois +écoulés, il fit bien encore une ou deux molles tentatives +pour se remettre à la besogne, mais il +avait toujours à combattre la même froideur, — le +même universel défaut de sympathie ; et au +bout de quelque temps, il désespéra tout à fait, +et fit passer une annonce offrant l’instrument à +grosse perte — « son possesseur ayant cessé +d’en faire usage » — et se mit en revanche à +étudier les tours de cartes.</p> + +<p>Ce doit être bien décourageant d’apprendre un +instrument de musique. On croirait que la Société +se doit à elle-même de faire tout le possible +pour vous aider à acquérir l’art de jouer +d’un instrument de musique. — Ah bien oui !</p> + +<p>J’ai connu un jeune homme qui apprenait à +jouer de la cornemuse. On n’imagine pas toute +l’opposition qu’il eut à combattre. Même chez les +membres de sa famille il ne reçut pas ce qui +s’appelle un encouragement efficace. Son père +fut dès le début tout à fait opposé à la chose, et +il en parlait sans aménité.</p> + +<p>Mon ami se levait de bonne heure pour étudier, +mais il lui fallut bientôt changer de méthode, à +cause de sa sœur. Elle était très bigote, et trouvait +fort mauvais de lui voir commencer sa journée +de cette façon.</p> + +<p>Il veilla la nuit, et joua lorsque sa famille +était couchée, mais cela ne réussit pas mieux, et +valut à la maison une triste réputation. Des passants +attardés s’arrêtaient au dehors pour écouter, +et répandaient par toute la ville, le lendemain +matin, le bruit qu’un affreux assassinat avait été +commis la nuit précédente chez M. Jefferson ; et +ils racontaient avoir ouï les gémissements de la +victime et les sinistres blasphèmes et les malédictions +du meurtrier, que suivirent les vaines +supplications et le suprême hoquet de la victime.</p> + +<p>On le laissa donc s’exercer de jour, dans l’arrière-cuisine, +toutes les portes fermées ; mais +nonobstant ces précautions, les plus beaux passages +s’entendaient du salon, et tiraient presque +les larmes à sa mère.</p> + +<p>Elle affirmait que cela lui rappelait son pauvre +père (il avait été avalé par un requin, le malheureux, +en se baignant sur les côtes de la Nouvelle-Guinée), +mais par suite de quel rapport, elle ne +pouvait le dire.</p> + +<p>Alors on fit élever pour lui un petit kiosque +au fond du jardin, à un bon demi-mille de la maison ; +et on l’y envoyait avec sa mécanique lorsqu’il +désirait s’en servir ; et parfois il venait à la +maison un visiteur qui n’était pas au courant, et +on oubliait de le mettre en garde, et il allait faire +un tour dans le jardin et arrivait tout à coup à +portée d’ouïr cette cornemuse, sans y être préparé +ni savoir ce que c’était. Si la personne avait +une âme forte, elle se contentait de frémir ; mais +les gens d’intellect plus médiocre s’enfuyaient +d’ordinaire, affolés.</p> + +<p>Il faut bien l’avouer, il y a quelque chose de +lugubre dans les efforts d’un amateur de cornemuse. +Je l’ai moi-même éprouvé en écoutant mon +jeune ami. C’est un instrument dont le jeu épuise. +Il vous faut avant de commencer prendre assez +de souffle pour tout le couplet — du moins c’est +ce que je compris en observant Jefferson.</p> + +<p>Il débutait superbement, sur une note large, +franche, belliqueuse, tout à fait prenante. Mais il +allait de plus en plus piano à mesure qu’il avançait, +et la dernière mesure expirait en général +au beau milieu, dans un sifflement étranglé.</p> + +<p>On doit être bien portant pour jouer de la +cornemuse.</p> + +<p>Le jeune Jefferson n’apprit qu’un seul air : +mais je n’ai jamais entendu personne regretter +l’insuffisance de son répertoire, — absolument +personne. Cet air était « Les Campbells arrivent, +hourra ! hourra ! » affirmait-il, quoique son père +soutînt régulièrement que c’était « Les cloches +bleues d’Écosse ». On n’était pas trop sûr de ce +que c’était, mais on s’accordait à reconnaître que +le morceau avait bien l’allure écossaise.</p> + +<p>Harris fut de mauvaise humeur après le souper, — je +suppose que l’<span lang="en" xml:lang="en">irish stew</span> l’avait dérangé : +il n’a pas l’habitude de la grande vie — aussi +George et moi le laissâmes-nous dans le canot +pour aller flâner par les rues de Henley. +Harris dit qu’il prendrait un verre de whisky +et mettrait tout en place pour la nuit. A notre +retour nous devrions le héler, et il viendrait à +la rame nous chercher.</p> + +<p>— Ne vous endormez pas, vieux, dîmes-nous +en partant.</p> + +<p>— Pas de danger, avec ce stew, grommela-t-il, +et il se mit à ramer pour regagner l’île.</p> + +<p>Henley s’apprêtait en vue des régates, et était +plein d’animation. Nous rencontrâmes en ville +bon nombre de connaissances, et le temps passa +vite en leur agréable société. Il était près de onze +heures quand nous nous mîmes en route pour +refaire les quatre milles qui nous séparaient de +notre home — comme nous appelions alors notre +petite embarcation.</p> + +<p>C’était une nuit déplaisante, presque froide, et +il tombait une pluie fine. Tout en avançant dans +l’obscurité de la campagne muette et nous demandant +si nous étions sur le bon chemin, nous +pensions à l’abri du canot, à la bonne lumière +filtrant par les joints de la bâche ; à Harris et à +Montmorency, au whisky, et nous souhaitions +être arrivés.</p> + +<p>Nous imaginions notre arrivée, fatigués et en +appétit ; devant nous, le fleuve obscur et les +ramures confuses, et au-dessous, tel un ver-luisant +énorme, notre cher vieux canot, bien tiède +et familier. Nous nous voyions en train de souper, +piquant dans la viande froide, et nous passant +les tranches de pain ; nous entendions l’harmonieux +cliquetis des couteaux, les rires emplissant +l’étroit espace et débordant par l’ouverture +jusque dans la nuit. Et nous pressâmes le pas +afin de réaliser cette vision.</p> + +<p>Nous rejoignîmes le chemin de halage, ce +qui nous fit plaisir, car jusque-là nous n’étions +pas assurés de marcher dans la direction du +fleuve ou vers l’opposé, et quand on est fatigué +et qu’on désire se coucher, pareille incertitude +vous tue. Nous dépassâmes Shiplake comme minuit +moins le quart sonnait à l’église et George +dit, pensivement :</p> + +<p>— Est-ce que vous vous rappelez où est notre +île ?</p> + +<p>— Non, répondis-je, devenu soudain pensif +comme lui. Y en a-t-il plusieurs ?</p> + +<p>— Rien que quatre, dit George. Tout ira bien, +s’il est éveillé.</p> + +<p>— Et sinon ? demandai-je ; mais nous écartâmes +cette supposition.</p> + +<p>Arrivés à hauteur de la première île, nous +hélâmes, mais il n’y eut pas de réponse ; nous +avançâmes jusqu’à la seconde, et le résultat +fut pareil.</p> + +<p>— Oh ! je me souviens à présent, dit George : +c’était la troisième.</p> + +<p>Nous courûmes pleins d’espoir à la troisième, +et hélâmes.</p> + +<p>Pas de réponse !</p> + +<p>La situation devenait grave. Il était minuit +passé. Les hôtels de Shiplake et de Henley étaient +combles ; et nous ne pouvions aller réveiller au +milieu de la nuit les habitants des cottages pour +savoir s’ils louaient des chambres. George proposa +de retourner à Henley et d’attaquer un policeman, +afin de nous faire loger au poste. Mais il +y avait cette considération : « Et s’il se contente +de nous rendre nos coups et refuse de nous enfermer ? »</p> + +<p>Nous ne pouvions passer notre nuit à lutter +avec des policemen. En outre, il n’eût pas fallu +aller trop loin, et attraper six mois.</p> + +<p>Nous fîmes sur ce qui semblait dans l’obscurité +être la quatrième île, une tentative peu convaincue, +mais elle eut aussi peu de succès. La +pluie tombait plus dru, et ne semblait pas prête +à cesser. Nous nous demandions s’il n’y avait pas +plus de quatre îles ou même si nous étions à hauteur +des îles, ou à un demi-mille plus loin, ou +dans un endroit tout différent de la Tamise, car +on n’y reconnaissait plus rien dans l’obscurité. +Nous comprenions la détresse du Petit Poucet +égaré dans les bois.</p> + +<p>Nous venions d’abandonner tout espoir — oui, +je sais, que c’est toujours à ce moment que les +choses arrivent dans les romans et les contes ; +mais ce n’est pas ma faute. J’ai décidé, en commençant +d’écrire ce livre, d’être absolument véridique +en tout, et je le serai, dussé-je user +d’expression rebattues.</p> + +<p>Nous venions juste d’abandonner tout espoir, +et je ne puis dire autrement. Juste alors, donc, +j’aperçus tout à coup, un peu en aval, une lueur +étrange qui vacillait parmi les arbres de l’autre +rive. Un instant, je crus à des revenants, car la +lueur était vague et mystérieuse. L’instant d’après, +il me vint à l’idée que c’était notre canot, +et je lançai sur l’eau un cri tel que la nuit parut +en sursauter sur sa couche.</p> + +<p>Nous restâmes une minute sans oser respirer, +et alors — oh ! la divine musique des ténèbres ! — arriva +en guise de réponse l’aboiement de +Montmorency. Nous poussâmes des appels à réveiller +les Sept Dormants — je me suis toujours +demandé pourquoi il fallait plus de bruit pour +éveiller sept dormants plutôt qu’un seul — et, +après ce qui nous parut être une heure, mais ne +dut pas, en réalité, dépasser cinq minutes, nous +vîmes le canot illuminé s’approcher lentement +dans l’obscurité et entendîmes la voix endormie +de Harris nous demander où nous étions.</p> + +<p>Harris avait quelque chose de singulier. Quelque +chose de plus que la simple fatigue ordinaire. +Il poussa le canot contre un point de la +berge où il nous était absolument impossible +d’atteindre, et retomba aussitôt endormi. Il fallut +une dépense énorme de cris et d’appels pour +le réveiller et rappeler ses esprits ; mais nous y +réussîmes enfin, et passâmes sains et saufs dans +le canot.</p> + +<p>Une fois à bord, nous remarquâmes l’air mélancolique +de Harris. Il donnait l’impression de +quelqu’un qui vient d’avoir des ennuis. On lui +demanda ce qui lui était arrivé, et il prononça :</p> + +<p>— Les cygnes !</p> + +<p>Il s’était amarré tout contre un nid de cygnes, +et sitôt notre départ, la femelle était revenue et +avait protesté. Harris l’avait effrayée, et elle était +partie chercher son époux. C’est un véritable +combat que Harris dit avoir eu à soutenir contre +ces deux oiseaux ; mais le courage et l’habileté +l’emportèrent à la fin, et il les mit en déroute.</p> + +<p>Au bout d’une demi-heure, ils s’en revinrent +avec dix-huit autres cygnes ! La bataille fut +épique, à en croire le récit de Harris. Les cygnes +avaient voulu l’arracher du canot avec Montmorency, +et les noyer tous les deux ; et il s’était défendu +deux heures durant comme un héros, et +les avait tués tous, et ils s’étaient traînés au loin +pour mourir.</p> + +<p>— Combien disiez-vous qu’ils étaient, ces +cygnes ? demanda George.</p> + +<p>— Trente-deux, répondit Harris, dormant à +moitié.</p> + +<p>— Vous venez de dire dix-huit, reprit George.</p> + +<p>— Pas du tout, murmura Harris. J’ai dit douze. +Est-ce que je ne sais pas compter ?</p> + +<p>Nous ne sûmes jamais le fin mot de l’histoire. +Harris, questionné le matin à leur sujet, répondit : +« Quels cygnes ? » l’air de croire que George +et moi avions rêvé.</p> + +<p>Oh ! quel délice de se retrouver dans le canot, +après nos épreuves et nos craintes ! Nous mangeâmes +avec appétit, George et moi, et nous +cherchâmes ensuite le whisky, dans l’intention +de faire un grog, mais impossible de le découvrir. +Nous questionnâmes Harris ; mais il paraissait +ignorer la signification du mot « whisky ». Montmorency +avait l’air de savoir quelque chose, mais +il ne dit rien.</p> + +<p>Je dormis bien, cette nuit-là, et j’aurais dormi +encore mieux, n’eût été Harris. J’ai un vague +souvenir d’avoir été réveillé au moins douze fois +au cours de la nuit par Harris, lequel, muni d’une +lanterne, explorait le canot, en quête de ses vêtements. +Je crois bien qu’il passa la nuit à les chercher.</p> + +<p>Par deux fois il nous dérangea, George et moi, +pour voir si nous n’étions pas couchés sur son +pantalon. A la seconde fois, George se mit en +courroux.</p> + +<p>— Que diantre avez-vous besoin de votre pantalon +au beau milieu de la nuit ? demanda-t-il +furieux. Allez plutôt vous coucher et dormir !</p> + +<p>Lorsque je fus réveillé la fois suivante, il était +à la recherche de ses pantoufles ; et j’ai pour dernier +souvenir d’avoir été roulé sur le flanc et +d’avoir ouï Harris se demander d’une voix pâteuse +où pouvait bien être passé son parapluie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre XV</h2> + +<p class="d">Travaux de ménage. Amour du travail. Le vieux +canotier de la Tamise, ce qu’il fait et ce qu’il +vous raconte avoir fait. Scepticisme de la nouvelle +génération. Premiers souvenirs de canotage. +En radeau. George s’en tire brillamment. +Le vieux batelier, sa méthode. Son calme et +sa sérénité. Le débutant. Un pénible accident. +Plaisirs de l’amitié. A la voile, ma première +expérience. Raison plausible pourquoi nous ne +fûmes pas noyés.</p> + + +<p>On se leva tard le lendemain matin, et, suivant +le désir de Harris, le déjeuner fut simple +et « sans extras ». Puis on nettoya, et on +mit tout en ordre (un travail continuel, qui commençait +à me faire voir clair dans une question +que je m’étais souvent posée — savoir, à quoi +peut bien passer son temps une femme n’ayant +sur les bras que l’ouvrage d’une seule maison) +et vers les dix heures, nous nous mîmes en route +pour faire un bon trajet.</p> + +<p>Nous décidâmes de ramer, ce matin-là, pour +changer du halage ; et Harris fut d’avis que la +meilleure combinaison serait de nous mettre aux +avirons, George et moi, tandis que lui-même +barrerait. Je n’entrai pas dans cette façon de +voir ; je déclarai qu’à mon avis Harris eût montré +plus de bon sens s’il avait offert de travailler +avec George, pour me laisser reposer un peu. +Il me semblait faire plus que ma part de la besogne, +et je commençais à la trouver mauvaise.</p> + +<p>Il me semble toujours que je fais plus de travail +que je ne devais. Non pas que je renâcle +au travail, notez-le bien ; j’aime le travail, il +m’enchante. Je resterais des heures à le contempler. +J’adore l’avoir auprès de moi. La perspective +d’en être séparé me brise le cœur.</p> + +<p>On ne peut me donner trop de travail ; accumuler +le travail est devenu chez moi une passion ; +mon bureau en est rempli, à tel point qu’il n’y a +plus de place pour davantage. Il me faudra bientôt +faire ajouter une annexe.</p> + +<p>Et je prends soin de mon travail, aussi. Je +crois bien qu’une partie de celui que j’ai à présent +chez moi est en ma possession depuis des +années, et il n’y a pas dessus la moindre trace +de doigt. Je suis fier de mon travail ; je le descends +de fois à autre pour l’épousseter. Personne +que moi ne tient son travail en meilleur état de +conservation.</p> + +<p>Mais j’ai beau aspirer au travail, la justice +m’est également chère. Je n’en veux pas plus que +ma part.</p> + +<p>Malheureusement on me le donne sans que je +l’aie demandé — du moins je me le figure, et +cela m’ennuie.</p> + +<p>George affirme que je n’ai pas besoin de me +tracasser à ce sujet. Il croit que c’est uniquement +ma nature scrupuleuse qui me fait craindre d’en +avoir plus que mon dû, et qu’en réalité je n’en ai +pas la moitié de ce que je devrais. Mais je suppose +qu’il le dit pour me consoler.</p> + +<p>En canot, je l’ai toujours remarqué, c’est l’idée +fixe de chaque membre de l’équipage qu’il est +seul à tout faire. Selon Harris, il n’y avait que +lui qui avait travaillé, et George et moi l’avions +laissé tout faire. George, d’autre part, tournait en +ridicule la supposition que Harris eût rien fait de +plus que manger et dormir, et il était persuadé +dur comme fer, que c’était lui, — lui, George, — qui +avait fait toute la besogne digne de ce nom.</p> + +<p>Il n’avait, à l’entendre, jamais excursionné +avec deux pires fainéants que Harris et moi.</p> + +<p>Harris se moqua de lui.</p> + +<p>— Voyez donc ce vieux George qui parle de travail ! +ricana-t-il, mais au bout d’une demi-heure +il en mourrait. Avez-vous jamais vu George faire +quelque chose ? ajouta-t-il, en s’adressant à moi.</p> + +<p>Je convins que cela ne m’était jamais arrivé, — à +ce voyage-ci, du moins.</p> + +<p>— Ma foi, je ne crois pas que vous vous y connaissiez +ni l’un ni l’autre, répliqua George à Harris ; +car du diantre si vous n’avez pas dormi la +moitié du temps. Avez-vous jamais vu Harris pleinement +éveillé, en dehors des repas ? me demanda +George.</p> + +<p>La vérité me força de le confirmer. Harris ne +s’était guère rendu utile, en matière de coopération, +depuis le début.</p> + +<p>— Allez donc vous faire pendre tous, j’en ai +fait plus que le vieux J…, en tout cas, reprit Harris.</p> + +<p>— C’est vrai, vous auriez eu de la peine à en +faire moins, ajouta George.</p> + +<p>— J… me fait tout l’effet de croire qu’il est le +passager, continua Harris.</p> + +<p>Telle était leur gratitude envers moi pour leur +avoir fait faire, à eux et à leur maudit canot, tout +le trajet depuis Kingston, et pour avoir tout dirigé +et préparé pour eux, et avoir pris soin d’eux, +et avoir été leur esclave. Ainsi va le monde.</p> + +<p>Pour résoudre la présente difficulté, il fut convenu +que Harris et George rameraient jusque passé +Reading, et qu’à partir de là je halerais le canot.</p> + +<p>Ramer un pesant esquif contre un fort courant +a désormais peu d’attraits pour moi. Il fut +un temps, jadis, où je réclamais toujours le plus +dur travail ; à présent, je me dis que c’est le tour +des jeunes.</p> + +<p>Je constate que pour la plupart, les vieux canotiers +de la Tamise se retirent semblablement +chaque fois qu’il est question de ramer dur. Vous +pouvez reconnaître le vieux canotier de la Tamise +à la façon dont il s’allonge sur les coussins au +fond du bateau, et encourage les rameurs en leur +contant des anecdotes sur les hauts faits qu’il a +accomplis la saison précédente.</p> + +<p>— Vous appelez ce que vous faites un travail +dur ! lâche-t-il avec mépris aux deux novices tout +suants qui viennent de remonter laborieusement +le courant depuis une heure et demie ; eh bien, +Jim Biffles et Jack et moi, la saison dernière, +nous avons remonté à l’aviron de Marlow à Goring +en un après-midi, — sans arrêter une seule +fois. Vous en rappelez-vous, Jack ?</p> + +<p>Jack, qui s’est fait à l’avant un lit de toutes les +couvertures et de tous les manteaux qu’il a pu +trouver, et qui n’a cessé de dormir depuis deux +heures, s’éveille à moitié à cet appel, et se remémore +toute l’histoire, et se souvient en outre +qu’ils avaient eu tout le temps contre eux un fort +courant, — ainsi qu’une brise violente.</p> + +<p>— Cela fait bien trente-quatre milles, n’est-ce +pas ? ajouta le premier interlocuteur, en glissant +sous sa tête un nouveau coussin.</p> + +<p>— Non, voyons, n’exagérez pas, Tom, reprend +Jack, trente-trois au maximum.</p> + +<p>Et Jack et Tom, épuisés par cet effort de conversation, +retombent dans leur sommeil. Et les +deux jeunes gens qui sont aux avirons s’estiment +trop heureux de pouvoir ramer un canot +où se trouvent deux avirons aussi merveilleux +que Jack et Tom, et s’échinent avec plus d’ardeur +que jamais.</p> + +<p>Quand j’étais jeune, j’écoutais ces contes de +mes aînés, je les buvais, je les avalais, je les digérais, +jusqu’au dernier mot, et j’en redemandais ; +mais la nouvelle génération ne paraît pas +avoir la foi simple du vieux temps. La saison +dernière, nous — c’est-à-dire George, Harris et +moi — prîmes une fois à notre bord, sur la +Haute-Tamise, un blanc-bec que nous bourrâmes +des carottes habituelles au sujet des exploits +merveilleux que nous avions effectués en +remontant le fleuve.</p> + +<p>Nous lui servîmes toute la série classique, — ces +vénérables bourdes qui ont servi depuis tant +d’années à tous les canotiers de la Tamise, — et +nous ajoutâmes sept histoires de notre cru, +entièrement neuves, dont une vraiment très réussie, +basée, jusqu’à un certain point, sur un épisode +réel, qui était en effet arrivé jadis, avec +quelques variantes, à l’un de nos amis, — une +histoire qu’un enfant lui-même aurait pu gober +sans se faire trop de mal.</p> + +<p>Et voilà que le jeune homme se moqua de nous +tous, et nous demanda de lui répéter la chose +tout de suite et paria dix contre un que nous ne +saurions pas.</p> + +<p>Il nous arriva ce matin-là de parler de nos +souvenirs de canotage, et de raconter quelques +anecdotes sur nos premiers efforts dans l’art de +l’aviron. Mon premier souvenir de canot nous +revoit à cinq, contribuant de six pence chacun +pour emmener sur le lac de <span lang="en" xml:lang="en">Regent’s Park</span> un +radeau de construction bizarre, et nous séchant +conséquemment chez le gardien du parc.</p> + +<p>Après quoi, ayant acquis le goût de l’eau, je +m’exerçai au radeau dans les terrains à brique +inondés de la banlieue, — exercice offrant plus +d’intérêt et d’émotion que l’on ne serait tenté de +le croire, spécialement lorsque vous êtes au milieu +de l’étang et que le propriétaire des matériaux +avec lesquels est construit le radeau apparaît +tout à coup sur la rive, avec un gros bâton +à la main.</p> + +<p>Votre première impression, à la vue de ce +<span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>, est que, de façon ou d’autre, vous +n’êtes pas à sa hauteur en fait de conversation, +et que, si vous le pouvez sans avoir l’air trop +grossier, mieux vaudra l’éviter. Votre but est +donc de gagner la rive de l’étang opposée à la +sienne, et de retourner chez vous au plus vite, +en faisant semblant de ne pas le voir. Lui, au +contraire, est désireux de vous serrer la main, +et de causer avec vous.</p> + +<p>On dirait qu’il connaît votre père, et que vous +êtes de ses meilleures relations, mais cela ne vous +attire pas vers lui. Il dit qu’il va vous apprendre +à lui voler ses planches pour en faire un radeau ; +mais comme vous savez déjà très bien +vous en tirer, l’offre, encore que faite dans un +esprit sans doute bienveillant, vous paraît superfétatoire, +et vous refusez de lui donner aucune +peine en l’acceptant.</p> + +<p>Son désir de vous rejoindre, cependant, contraste +avec votre froideur, et la façon énergique +dont il arpente la rive afin de se trouver à même +de vous recevoir au débarqué, est vraiment des +plus flatteuses.</p> + +<p>S’il est un peu mastoc et court d’haleine vous +éviterez facilement ses avances ; mais s’il est +du type jeune et à longues jambes, une rencontre +est inévitable. L’entrevue est néanmoins des +plus brèves, car il est seul à soutenir la conversation, +vos remarques se bornent à quelques exclamations +monosyllabiques, et sitôt que vous +pouvez vous en tirer, vous n’y manquez pas.</p> + +<p>Je consacrai environ trois mois au radeau, +puis ayant acquis toute l’habileté nécessaire +dans cette branche de l’art, je résolus de me +mettre au vrai canotage, et me fis inscrire dans +un club nautique de la Lea.</p> + +<p>Naviguer en canot sur la rivière Lea, en particulier +le samedi après-midi, vous rend bientôt +très agile à manœuvrer un esquif, et fort prompt +à éviter d’être coulé par les maladroits ou abordé +par les bélandres ; cette navigation vous offre +d’ailleurs maintes occasions d’acquérir la plus +gracieuse méthode de vous aplatir dans le fond +du canot pour éviter d’être jeté à l’eau par les +cordelles de halage qui passent.</p> + +<p>Mais cela ne vous donne pas le style. Ce fut +seulement sur la Tamise que j’acquis le style. Le +style de mon coup d’aviron est très admiré aujourd’hui. +Il est, dit-on, des plus élégants.</p> + +<p>George attendit l’âge de seize ans pour aller +sur l’eau. Alors, en compagnie de huit autres +<span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> à peu près du même âge, ils descendirent +en corps à Kew, un samedi, afin d’y louer +un canot, et de ramer jusqu’à Richmond et retour. +L’un d’eux, jeune présomptueux du nom +de Joskins, qui avait une fois ou deux pris un +canot sur la Serpentine, leur affirmait que le canotage +était si amusant !</p> + +<p>La marée descendait rapidement lorsqu’ils arrivèrent +à l’embarcadère, et une forte bise soufflait +par le travers du fleuve. Mais ils ne s’embarrassèrent +pas pour si peu, et se mirent en +devoir de choisir leur bateau.</p> + +<p>Il y avait, tirée à terre, une périssoire de +course à huit avirons ; ce fut celle-là qui les séduisit. +Ils demandèrent à l’avoir. Le loueur de +bateaux était absent, et son garçon était seul de +service. Le garçon tenta de refroidir leur ardeur +pour la périssoire et leur montra deux ou trois +canots d’aspect très confortable, à l’usage des +familles, mais ils les refusèrent : c’était la périssoire +qu’il leur fallait.</p> + +<p>Le garçon la mit donc à l’eau, et ils retirèrent +leurs vestes et se mirent en devoir de prendre +leurs places. Comme George était, même en ce +temps-là, le poids-lourd de toute société, le garçon +lui conseilla de se mettre n<sup>o</sup> 4. George fut +enchanté de se mettre n<sup>o</sup> 4, et se mit bien vite +au siège d’avant et s’assit le dos à l’arrière. On +le plaça comme il faut, pour finir, et tous embarquèrent.</p> + +<p>Un garçon, particulièrement nerveux, fut désigné +comme barreur, et les principes de la direction +lui furent exposés par Joskins. Joskins +lui-même prit un aviron. Il affirma aux autres +que c’était tout simple : ils n’avaient qu’à faire +comme lui.</p> + +<p>Tous dirent qu’ils étaient prêts, et le garçon +de l’embarcadère prit une gaffe et les poussa au +large.</p> + +<p>Ce qui s’ensuivit, George est incapable de l’exposer +en détail. Il a un souvenir confus d’avoir, +dès le départ, attrapé sur la nuque un coup violent +de la poignée de l’aviron n<sup>o</sup> 5, en même +temps que son siège à coulisse se dérobait sous +lui comme par enchantement, et le déposait sur +les planches. Il remarqua aussi, comme un fait +curieux, que le n<sup>o</sup> 2 s’était au même instant étalé +sur le dos dans le fond du canot, les jambes +en l’air, pris sans doute d’une attaque.</p> + +<p>Ils passèrent sous le pont de Kew, en travers, +à la vitesse de huit milles à l’heure. Joskins +était seul à ramer. George, en se remettant sur +son siège, s’efforça de l’aider, mais à peine eut-il +plongé dans l’eau son aviron que celui-ci, à sa +grande surprise, disparut instantanément sous le +canot, et faillit l’entraîner avec lui.</p> + +<p>Et le barreur rejeta par-dessus bord les deux +tireveilles du gouvernail, et éclata en sanglots.</p> + +<p>Comment ils revinrent, George l’a toujours +ignoré, mais l’opération leur demanda juste quarante +minutes. Une foule dense, rassemblée sur +le pont de Kew suivait les manœuvres avec le +plus vif intérêt, et chacun leur criait des conseils +différents. Par trois fois ils réussirent à ramener +le canot au delà de l’arche, et par trois +fois ils furent remportés dessous, et à chaque +fois que le barreur regardait en l’air et voyait +le pont au-dessus de lui, il éclatait en sanglots.</p> + +<p>George avoue qu’il ne croyait guère, cet après-midi-là, +devoir jamais refaire du canotage.</p> + +<p>Harris est plus familier avec le canotage en +mer, et dit qu’il le préfère, comme exercice, à +celui de rivière. Moi pas. Je me rappelle avoir +pris un petit canot à Eastbourne, l’été dernier : +j’avais déjà ramé en mer quelques années auparavant, +et je me figurais que tout irait bien, +mais je m’aperçus que j’avais totalement oublié +cet art. Tandis qu’un aviron était profondément +engagé sous l’eau, l’autre s’agitait désespérément +dans l’air. Pour prendre contact avec +l’eau des deux à la fois, il me fallut me tenir +debout. La digue était bourrée de gens chic, et +je dus passer derrière eux en ramant de cette +façon grotesque. J’atterris au milieu de la plage, +et demandai l’aide d’un vieux batelier pour me +ramener.</p> + +<p>J’aime de voir ramer un vieux batelier, surtout +celui qui est loué à l’heure. Il y a dans sa +méthode quelque chose de si bellement calme +et digne. Il est tellement dépourvu de cette hâte +frénétique, de cet acharnement qui devient de +plus en plus chaque jour le fléau de la vie du +<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Il ne s’efforce nullement de dépasser +les autres canots. Si un autre canot le rattrape +et le dépasse, il ne s’en inquiète pas ; en fait, +tous le rattrapent et le dépassent, — tous ceux +qui vont dans le même sens. Il y a des gens +que cela dérangerait et irriterait ; la sublime sérénité +du batelier loué, à soutenir cette épreuve, +nous offre une belle leçon contre l’ambition et la +vanité.</p> + +<p>Le vulgaire coup d’aviron suffisant à faire +avancer le canot à la va-comme-je-te-pousse +n’est pas un art d’acquisition difficile, mais il +faut avoir beaucoup de pratique pour se sentir +à l’aise quand on rame devant des jeunes filles. +Le chiendent, au début, c’est d’aller en mesure. +« C’est singulier, s’étonne le novice, alors que +pour la douzième fois en cinq minutes il dépêtre +ses avirons des vôtres, — dire que ça marche +si bien quand je suis seul ! »</p> + +<p>Deux débutants qui s’exercent à ramer d’accord +font un spectacle des plus joyeux. « Avant » +déclare impossible de soutenir le rythme avec +son collègue d’arrière, à cause que celui-ci rame +d’une façon par trop excentrique. « Arrière » +repousse bien haut l’imputation, et affirme que +depuis cinq minutes il s’efforce d’adapter son +coup d’aviron aux capacités restreintes +d’« avant ». « Avant », alors, prend la mouche, +et prie « arrière » de ne plus tant s’inquiéter +de lui (avant) mais de consacrer son attention +à ramer convenablement.</p> + +<p>— Ou bien voulez-vous que je prenne votre +place ? ajouta-t-il, évidemment persuadé qu’il remettra +aussitôt les choses en ordre.</p> + +<p>Ils pataugent encore cent yards, avec le même +succès médiocre, et puis le secret de leurs déboires +se révèle tout d’un coup à l’esprit « d’arrière », +qui s’exclame :</p> + +<p>— Savez-vous ce qu’il y a ? vous avez pris mes +avirons ; passez-moi les vôtres.</p> + +<p>— C’est juste, je me disais bien que je ne savais +pas me servir de ceux-ci, répond « avant », +qui se rassérène et fait aussitôt l’échange. Maintenant, +ça va marcher.</p> + +<p>Mais ça ne marche pas, — pas même alors. +« Arrière » est obligé à présent de se démancher +les bras pour manier ses avirons ; et ceux +d’« avant », à chaque retour, lui donnent un +grand coup dans la poitrine. Ils changent de +nouveau, et finissent par conclure que le loueur +s’est trompé tout à fait d’avirons, et sur cette +imputation calomnieuse, ils se réconcilient.</p> + +<p>George nous raconta qu’il avait essayé de la +« plate », pour changer. La « plate » n’est pas +aussi facile qu’on le croit. Comme avec l’aviron, +vous apprenez vite à faire avancer le bateau, +mais il faut du temps pour s’en tirer avec dignité +et ne pas attraper de l’eau plein les manches.</p> + +<p>Il arriva un bien triste accident à un jeune +homme de mes amis, la première fois qu’il mania +la perche sur une plate. Ses rapides progrès +lui avaient inspiré une confiance excessive et il +manœuvrait avec une grâce détachée qui faisait +plaisir à voir. Il remontait jusqu’à l’avant de sa +plate, piquait sa perche, et puis revenait jusqu’à +l’autre bout, tout comme un vieux marin. +C’était superbe.</p> + +<p>Et ç’aurait continué d’être superbe, s’il n’avait +par malheur, en regardant autour de lui pour +jouir du paysage, fait un pas de plus qu’il ne +fallait, sortant ainsi de la plate. La perche était +solidement fichée dans la vase, et il y resta accroché +tandis que la plate s’en allait à la dérive. +Sa situation était fort peu décorative. Un +grossier gamin de la berge se mit aussitôt à +héler un copain, lui disant de « se dépêcher pour +voir un vrai singe sur son bâton ».</p> + +<p>Il me fut impossible de le secourir, car notre +mauvais sort voulait que nous n’eussions pas +pris la précaution d’emporter une perche de +rechange. Tout ce que je pus faire fut de le +contempler. Je n’oublierai jamais son expression, +tandis que la perche cédait lentement sous +son poids.</p> + +<p>Je le vis s’enfoncer tout doucement dans l’eau, +puis s’en tirer, piteux et ruisselant. Je ne pus +m’empêcher de rire. Je ne cessai de me tordre +que lorsque j’eus compris le peu de raison qu’il +y avait de rire, en y réfléchissant. J’étais là, tout +seul dans une plate, sans perche, à la dérive, au +milieu du courant, qui m’entraînait peut-être +vers un barrage.</p> + +<p>Je fus pris d’indignation contre mon ami qui +s’était avisé de passer par-dessus bord et de me +lâcher de cette façon. Il aurait toujours pu me +laisser la perche.</p> + +<p>Après avoir dérivé un bon quart de mille, +j’aperçus devant moi, amarré dans le fleuve, un +bachot, où se trouvaient deux vieux pêcheurs. +Ils me virent arriver sur eux, et me crièrent de +m’écarter de leur chemin.</p> + +<p>— Je ne peux pas, répondis-je.</p> + +<p>— Mais vous n’essayez pas, répliquèrent-ils.</p> + +<p>Je leur expliquai ma situation tout en approchant, +et ils me saisirent au passage et me prêtèrent +une perche. La chute se trouvait à cinquante +yards plus bas. J’avais eu de la chance +de les rencontrer là.</p> + +<p>La première fois que j’allai en plate, ce fut +en compagnie de trois camarades ; ils voulaient +me montrer ce que c’était. Quelque chose nous +empêchait de partir tous ensemble, et j’offris +donc d’y aller le premier et de sortir la plate, +afin de m’exercer un peu en attendant leur arrivée.</p> + +<p>Je ne pus trouver de plate cet après-midi-là, +car toutes étaient prises ; il ne me resta donc +qu’à m’asseoir sur la berge à regarder le fleuve, +en attendant mes amis.</p> + +<p>J’étais là depuis peu de temps lorsque mon +attention fut attirée par l’occupant d’une plate +qui, je le constatai avec surprise, portait un veston +et une casquette pareils exactement aux +miens. C’était à coup sûr un débutant, et sa +manœuvre était des plus curieuses. Impossible +de deviner ce qui allait se passer lorsqu’il plongeait +sa perche dans l’eau ; lui-même l’ignorait +certainement. Tantôt il se dirigeait vers l’aval, +tantôt vers l’amont, ou bien il se bornait à virer +sur place et à faire le tour de sa perche. Et chacun +de ces résultats paraissait lui causer autant +de surprise que de déplaisir.</p> + +<p>Les gens de la rive furent bientôt absorbés +dans sa contemplation, et engagèrent des paris +sur le résultat du prochain coup de perche.</p> + +<p>Entre temps mes amis apparurent sur l’autre +rive et s’arrêtèrent comme tout le monde pour +le regarder. Il leur tournait le dos, et eux ne +voyaient que sa veste et sa casquette. Leur conclusion +immédiate fut que c’était moi, leur très +cher ami, qui me donnais en spectacle, et leur +joie ne connut pas de bornes. Ils l’accablèrent +de quolibets, impitoyablement.</p> + +<p>Je ne compris pas tout d’abord leur méprise, +et je me dis : « Comme ils sont grossiers de +s’en prendre ainsi à un étranger ! » Mais avant +que je pusse les héler et les réprimander, l’explication +jaillit en moi, et je me dissimulai derrière +un arbre.</p> + +<p>Quel plaisir ils avaient, à tourner en ridicule +ce jeune homme ! Pendant cinq bonnes minutes, +ils restèrent à lui lancer des grossièretés, des +railleries et des injures. Ils le mitraillaient de +plaisanteries courantes, ils en créaient même de +nouvelles pour les lui envoyer. Ils projetaient +sur lui toutes les plaisanteries familières à notre +bande, et qui devaient lui être profondément +inintelligibles. Et alors, incapable de soutenir +plus longtemps leurs brutales facéties, il se retourna +vers eux, et ils aperçurent son visage.</p> + +<p>J’eus le plaisir de voir qu’il leur restait suffisamment +de pudeur pour avoir l’air très sots. +Ils s’excusèrent, lui disant qu’ils avaient cru le +reconnaître. Ils espéraient bien, ajoutèrent-ils, +qu’il ne les croyait pas capables d’insulter de la +sorte quelqu’un d’autre qu’un de leurs amis personnels.</p> + +<p>Évidemment, le fait qu’ils l’avaient pris pour +un ami excusait tout. Cela me rappelle l’aventure +que Harris me raconta lui être arrivée une fois à +Boulogne. Il était en train de nager à quelque +distance de la plage, lorsqu’il se sentit brusquement +saisir au collet par derrière, et plonger de +force la tête sous l’eau. Il se débattit vigoureusement, +mais celui qui l’avait empoigné devait être +un véritable Hercule, et toutes ses tentatives +pour lui échapper furent vaines. Il avait cessé +de ruer, et s’efforçait de réfléchir à des considérations +solennelles, quand son bourreau le lâcha.</p> + +<p>Il reprit pied, et chercha autour de lui son +prétendu assassin. L’assassin était à côté de lui, +riant de tout cœur, mais à la seconde même où +il vit émerger la figure de Harris, il fit un bond +en arrière, et prit un air navré.</p> + +<p>— Oh ! je vous demande bien pardon, balbutia-t-il, +mais je vous prenais pour un de mes +amis.</p> + +<p>Harris s’estima fort heureux que l’individu +ne l’eût pas pris pour un parent, car en ce cas +il l’aurait noyé tout à fait.</p> + +<p>Aller à la voile exige de la science, non moins +que de la pratique, — encore que, durant ma +jeunesse, je refusais de le croire. Je me figurais +que cela vous venait tout naturellement. Je connaissais +un autre garçon qui était de mon avis, +d’où il résulta qu’un jour de vent, l’idée nous +vint d’essayer ce sport. Nous étions en villégiature +à Yarmouth, et nous décidâmes d’aller faire +un tour sur la Yare. Nous louâmes un canot à +voile au garage voisin du pont, et partîmes.</p> + +<p>— Le temps n’est pas fameux, nous dit +l’homme en nous poussant au large, vous ferez +bien de prendre un ris et de lofer court en doublant +la pointe.</p> + +<p>Nous lui répondîmes que nous n’y manquerions +pas, et lui lançâmes un joyeux « au revoir », — tout +en nous demandant ce que c’était +que « lofer », et où nous pourrions bien prendre +un « ris », et ce qu’il nous faudrait en faire.</p> + +<p>Nous ramâmes jusque hors de vue de la ville, +puis, avec cette vaste étendue d’eau devant nous, +et le vent qui soufflait en véritable tempête, nous +jugeâmes que l’instant était venu de commencer +les opérations.</p> + +<p>Hector — il devait s’appeler ainsi — continua +de ramer tandis que je déroulais la voile. Bien +que la tâche me parût compliquée, j’en vins à +bout, mais alors se posa la question : dans quel +sens fallait-il la placer ?</p> + +<p>Par une sorte d’instinct naturel, nous décrétâmes, +bien entendu, que le bas était le haut, et +nous mîmes à l’œuvre pour assujettir la voile +sens dessus dessous. Mais il nous fallut beaucoup +de temps pour l’ajuster, d’une façon ou de +l’autre. La voile semblait persuadée que nous +jouions à l’enterrement, et que je faisais le cadavre, +et elle le linceul.</p> + +<p>Quand elle eut compris qu’il s’agissait d’autre +chose, elle me donna un bon coup de vergue +sur le crâne, et ne voulut plus rien savoir.</p> + +<p>— Mouillez-la, dit Hector, trempez-la dans +l’eau, pour la mouiller.</p> + +<p>Il m’affirma que sur les navires on mouillait +toujours les voiles avant de les installer. Je la +mouillai donc, mais les choses n’en allèrent que +plus mal. Une voile sèche qui vous claque dans +les jambes et s’entortille autour de votre tête +n’a rien de récréatif, mais quand la voile est +ruisselante d’eau, cela devient des plus désagréable.</p> + +<p>Pour finir, en nous y mettant à deux, la voile +fut en place. Nous l’assujettîmes, non tout à fait +sens dessus dessous, plutôt de côté, — et nous +l’attachâmes au mât, avec l’amarre du canot, +que nous coupâmes à cet effet.</p> + +<p>Que le canot ne chavira pas, je me borne à +constater le fait. Pourquoi il ne chavira pas, je +suis incapable d’en fournir une raison. J’ai souvent +réfléchi, depuis, à ce phénomène, mais sans +jamais en découvrir aucune explication satisfaisante.</p> + +<p>Peut-être ce résultat fut-il dû à l’esprit de +contradiction inhérent à toutes choses de ce +monde. Qui sait si le canot ne s’était pas persuadé, +à en juger d’après notre conduite en général, +que nous voulions courir au suicide, et +s’il n’avait pas, en conséquence, résolu de nous +en empêcher. Telle est l’unique supposition que +je peux raisonnablement former.</p> + +<p>En nous cramponnant désespérément au bordage, +nous réussissions à nous maintenir à l’intérieur +du canot, mais c’était là un travail épuisant. +Hector me rappela que les pirates et autres +gens de mer avaient l’habitude de lier quelqu’un +au gouvernail, et amenaient la grand’vergue, au +cours des grosses tempêtes, et il fut d’avis d’essayer +quelque chose de ce genre, mais je préférai +laisser le canot faire tête au vent.</p> + +<p>Comme mon idée était de loin la plus facile à +suivre, elle fut adoptée, et nous tenant toujours +des deux mains au plat-bord, nous lâchâmes la +bride au canot.</p> + +<p>Celui-ci remonta le fleuve pendant un bon +mille à une allure où je n’ai jamais plus vogué +depuis, et que je ne souhaite pas réitérer. Puis, +à un tournant, il s’inclina tant que la moitié de +la voile plongea sous l’eau. Puis il se redressa +par miracle et s’élança sur un long banc de vase +molle.</p> + +<p>Ce banc de vase nous sauva. Après l’avoir labouré +jusqu’au milieu, le canot ne bougea plus. +Voyant qu’il nous était de nouveau possible de +nous mouvoir comme nous l’entendions au lieu +d’être ballottés et lancés de côté et d’autre, comme +des pois dans un sac, nous allâmes jusqu’à +l’avant, pour amener la voile, d’un coup de couteau.</p> + +<p>Nous avions assez de naviguer à la voile. +Nous ne voulions pas en attraper une indigestion. +Ce temps de voile avait été excellent, mais +l’heure était venue de ramer un peu pour changer.</p> + +<p>Nous prîmes les avirons, nous efforçant de +dégager le canot de la vase, et ce faisant un des +avirons cassa net. Nous procédâmes ensuite avec +les plus grandes précautions, mais tous deux +étaient vieux et en mauvais état, et le second se +rompit presque aussi facilement que le premier, +et nous laissa sans ressources.</p> + +<p>La vase s’étendait devant nous sur une centaine +de yards ; derrière nous, il y avait l’eau. +La seule chose à faire était de nous asseoir et +d’attendre que quelqu’un passât.</p> + +<p>Le temps n’était guère fait pour attirer les +gens sur la rivière, et nous passâmes deux heures +sans voir une âme. A la fin, arriva un vieux +pêcheur qui, avec des difficultés inouïes, nous +dégagea, et nous remorqua d’une façon ignominieuse +jusqu’au garage des canots.</p> + +<p>Tant pour récompenser l’homme qui nous +avait ramenés que pour payer les avirons cassés, +et pour avoir gardé le canot quatre heures +et demie, cette sortie à la voile nous coûta un +nombre considérable de semaines d’argent de poche. +Nous avions acquis de l’expérience, et on +dit qu’elle n’est jamais trop cher payée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre XVI</h2> + +<p class="d">Reading. Nous sommes remorqués par une chaloupe +à vapeur. Conduite exaspérante des petits +canots. Comment ils se mettent dans le +chemin des chaloupes à vapeur. George et +Harris renâclent de nouveau à la besogne. Une +histoire un peu usée. Streatley et Goring.</p> + + +<p>Il était onze heures quand nous arrivâmes en +vue de Reading. La Tamise est triste et laide +par ici, on ne s’attarde guère dans le voisinage de +Reading. La ville est en elle-même une vieille +cité célèbre, datant des jours lointains du roi +Ethelred, alors que les Danois mouillaient leurs +vaisseaux de guerre dans le Kennet, et partaient +de Reading pour ravager le pays de Wessex. Ce +fut ici qu’Ethelred et son frère Alfred les combattirent +et les mirent en déroute.</p> + +<p>Par la suite, Reading semble avoir été considéré +comme un endroit commode pour s’y réfugier, +quand les affaires allaient mal dans Londres. +Le Parlement se réfugiait toujours à Reading +lorsque la peste éclatait à Westminster ; et +en 1625, la Loi suivit son exemple, et toutes +les cours siégèrent à Reading. En vérité, cela valait +la peine d’avoir de temps à autre une bonne +petite peste dans Londres puisqu’elle vous débarrassait +des légistes et du Parlement.</p> + +<p>Durant la guerre parlementaire, Reading fut +assiégée par le comte d’Essex, et, un quart de +siècle plus tard, le prince d’Orange y défit les +troupes du roi Jacques.</p> + +<p>Henri I<sup>er</sup> est entré à Reading, dans l’abbaye de +bénédictins qu’il y avait fondée, et dont les ruines +existent encore. Ce fut dans la même abbaye +que le fameux Jean de Gand épousa la Dame +Blanche.</p> + +<p>A l’écluse de Reading, nous rencontrâmes une +chaloupe à vapeur qui appartenait à des amis à +moi, et ils nous remorquèrent jusqu’à environ +un mille de Streatley. C’est délicieux d’être remorqué +par une chaloupe à vapeur. J’aime encore +mieux cela que ramer. Toutefois, le trajet +eût été plus agréable sans un tas de sales petits +canots qui se mettaient sans cesse à la traverse, +car pour éviter de les couler, nous ne faisions +que ralentir et stopper. Cette manie qu’ont les +canots à rames de gêner les chaloupes à vapeur +sur la Tamise est en vérité fort désagréable ; +on devrait prendre des mesures pour le leur interdire.</p> + +<p>Et par-dessus le marché, ils sont d’une impertinence +sans égale. Vous pouvez siffler à faire +éclater la chaudière, sans qu’ils se mettent en +peine d’aller plus vite. J’en coulerais un ou deux +de temps en temps, si on me laissait faire, ça +leur apprendrait.</p> + +<p>Un peu au-dessus de Reading, la Tamise devient +très jolie. Le chemin de fer l’abîme bien +un peu du côté de Tilehurst, mais depuis Mapledurham +jusqu’à Streatley, le paysage est splendide. +Un peu au delà de Mapledurham Lock, on +passe devant le château de Hardwick, où Charles +I<sup>er</sup> jouait aux boules. Le voisinage de Pangbourne, +où je vous recommande la petite auberge +du Cygne, doit être aussi familier aux habitués +des expositions d’art qu’aux habitants +eux-mêmes.</p> + +<p>La chaloupe de mes amis nous lâcha juste +devant la grotte, et Harris ne manqua pas de prétendre +que c’était mon tour de ramer. Cela me +parut entièrement déraisonnable. Il avait été +convenu le matin que j’amènerais le canot jusqu’à +trois milles au-dessus de Reading. Or, nous +en étions à dix milles, de Reading ! A coup sûr, +c’était à présent le tour des autres.</p> + +<p>Il me fut impossible de faire partager ce +point de vue à Harris, non plus qu’à George ; +aussi, pour ne pas envenimer les choses, je pris +les avirons. Je ramais depuis une minute à peine +que George vit flotter sur l’eau quelque chose +de noir. Nous nous dirigeâmes dessus, George +se pencha, et alla pour saisir l’objet. Mais il +se rejeta en arrière avec un cri, tout pâle.</p> + +<p>C’était le cadavre d’une femme. Elle flottait +légèrement à la surface, et son visage était calme +et serein. Ce visage n’était pas beau ; il était +trop prématurément vieilli pour cela, mais il +était néanmoins aimable, en dépit des stigmates +du chagrin et de la misère, et il offrait cet aspect +de tranquillité que revêtent parfois les visages +des malades alors qu’ils ont cessé de souffrir.</p> + +<p>Heureusement pour nous, — car nous ne tenions +nullement à perdre notre temps chez le +juge d’instruction, — des gens du rivage avaient +aussi aperçu le cadavre et ils s’en chargèrent.</p> + +<p>Nous apprîmes par la suite l’histoire de cette +femme. Naturellement, c’était le vieux drame. +Elle avait aimé et on l’avait trompée, ou bien +c’était elle qui avait trompé. En tout cas, elle +avait péché, — cela peut arriver à tout le monde, — et +ses parents et amis, comme de juste scandalisés +et indignés, lui avaient fermé leur porte.</p> + +<p>Restée seule pour lutter contre le monde, portant +au cou, telle une meule de moulin, sa honte, +elle était tombée toujours plus bas. Au début elle +avait subsisté, elle et l’enfant, avec les douze +shillings par semaine que lui valait un esclavage +quotidien de douze heures, en payant six shillings +pour l’enfant, et vivant sur le reste.</p> + +<p>On ne vit pas très bien avec six shillings par +semaine. La vie ne demande qu’à s’échapper, en +de pareilles conditions ; et un jour, je suppose, le +chagrin et la sinistre monotonie de cette existence +lui apparurent plus clairement qu’à l’ordinaire, +et le spectre grimaçant de la Camarde vint +la hanter. Elle fit un dernier appel à ses amis, +mais la voix de la malheureuse se buta au mur +à pic de leur honorabilité. Alors, elle alla voir +son enfant — elle le tint entre ses bras, le baisa +tristement, et, sans laisser voir son trouble, elle +le quitta, en lui donnant un chocolat d’un penny +qu’elle avait acheté, après quoi elle employa ses +derniers shillings à prendre un billet pour Goring.</p> + +<p>Les plus amers souvenirs de son existence +s’associaient sans doute aux pentes boisées et +aux vertes prairies de ces environs, mais les femmes +ont une affection étrange pour le poignard +qui les tue, et qui sait si à sa détresse ne se mêlait +pas la vision ensoleillée de plus douces heures, +passées sur ces flots qu’ombragent les +grands arbres des deux rives ?</p> + +<p>Elle erra tout le jour dans les bois voisins +du fleuve, et puis, quand le soir tomba et que +le crépuscule répandit son voile gris sur les +eaux, elle tendit les bras vers la rivière muette, +témoin de ses tristesses et de ses joies. Et la +vieille rivière la reçut dans ses bras accueillants, +et déposa sur son sein la pauvre tête dont elle +apaisa la douleur.</p> + +<p>Ainsi pécha-t-elle en toutes choses, — dans la +vie et dans la mort. Que Dieu lui soit en aide ! +ainsi qu’à tous les autres pécheurs, — s’il en +reste.</p> + +<p>Goring sur la rive gauche et Streatley sur la +droite, sont deux localités charmantes et bien +faites pour y résider quelques jours. Nous avions +l’intention de pousser ce jour-là jusqu’à Wallingford, +mais l’aspect aimable que présente ici +la rivière nous engagea à nous y attarder un peu. +Laissant donc notre canot près du pont, nous +allâmes déjeuner dans Streatley, à l’auberge du +Taureau.</p> + +<p>Il paraît qu’autrefois les hauteurs situées de +chaque côté du fleuve se rejoignaient en cet endroit, +barrant ce qui est aujourd’hui la Tamise, +et que celle-ci finissait alors au-dessus de Goring, +en un vaste lac. Je ne suis pas à même +de combattre ou de soutenir cette affirmation. +Je la rapporte simplement.</p> + +<p>Streatley est fort ancien, et date, comme la +plupart des villes et villages riverains, du temps +des Bretons et des Saxons. A choisir entre les +deux, Goring n’est pas à beaucoup près une résidence +aussi agréable que Streatley, mais elle ne +manque pas non plus de charme, et elle est plus +près du chemin de fer, au cas où vous auriez +l’intention de filer sans payer votre note à l’hôtel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre XVII</h2> + +<p class="d">Jour de blanchissage. Poisson et pêcheurs. +De l’art d’amorcer. Un consciencieux pêcheur. +Une histoire de pêche.</p> + + +<p>Nous passâmes deux jours à Streatley, et +fîmes laver notre linge. Nous avions essayé +de le laver nous-mêmes dans le fleuve, sous +la direction de George, mais sans y réussir, car +notre linge était plus sale après l’avoir lavé +qu’avant.</p> + +<p>Avant de le laver, il était très, très sale, c’est +vrai ; mais il était encore mettable, à la rigueur. +Après… eh bien, la rivière entre Reading et Henley +était beaucoup plus propre, une fois que +nous eûmes lavé notre linge, qu’elle ne l’était +auparavant. Toute la saleté contenue dans la +rivière entre Reading et Henley, nous la recueillîmes +durant notre blanchissage pour la faire +entrer dans notre linge.</p> + +<p>La blanchisseuse de Streatley nous dit qu’elle +se devait à elle-même de nous faire payer trois +fois le tarif ordinaire, car il ne s’agissait pas de +lessive, mais de désincrustage.</p> + +<p>Nous payâmes la note sans protester.</p> + +<p>Les environs de Streatley et de Goring sont un +grand centre de pêche. On y trouve d’excellent +poisson. Le fleuve y abonde en brochets, gardons, +dards, goujons et anguilles ; et vous pouvez +rester à en pêcher toute la journée.</p> + +<p>Certaines gens le font. Ils ne prennent jamais +rien. Je n’ai jamais vu personne prendre quelque +chose sur la Haute-Tamise, excepté des chats +crevés, ce qui n’a rien à voir, naturellement, +avec la pêche. Le guide local du pêcheur ne +parle nullement de prendre quelque chose. Il se +contente d’affirmer que l’endroit est « bon pour +la pêche », et, d’après ce que j’ai vu, je suis tout +disposé à confirmer cette assertion.</p> + +<p>Il n’est pas de lieu au monde où il y ait plus +de pêcheurs, ni où l’on puisse pêcher plus longtemps. +Certains pêcheurs viennent y pêcher tout +un mois. Vous pouvez pêcher un an si vous voulez : +ce sera pareil.</p> + +<p>Le <i>Guide du Pêcheur à la ligne sur la Tamise</i> +dit qu’« il y a aussi du brochet et de la perche ». +Brochets et perches s’y trouvent en effet. On +les <i>voit</i> par bancs, lorsqu’on se promène sur les +berges ; ils viennent vous regarder, et sortent à +moitié de l’eau, la gueule béante, attendant du +biscuit. Et si vous vous baignez, ils grouillent autour +de vous d’une façon agaçante. Mais quant +à les <i>avoir</i> grâce à un morceau de ver au bout +de l’hameçon, — rien à faire.</p> + +<p>Je ne suis pas un bon pêcheur. J’ai consacré +jadis beaucoup de temps à cet exercice, et j’y +faisais, je pense, de réels progrès, mais les anciens +dans la partie jugèrent que je n’arriverais +jamais à rien, et me conseillèrent d’abandonner. +A leur dire, je jetais fort bien ma ligne, et +paraissais avoir des dispositions, avec très suffisamment +de paresse innée. Mais ils affirmaient +que je ne serais jamais un bon pêcheur. Je manquais +de l’imagination nécessaire.</p> + +<p>Comme poète, ou feuilletonniste, ou reporter, +ou n’importe quoi dans ce genre, j’en avais peut-être +assez, mais pour devenir un bon pêcheur à +la ligne, il fallait plus de fantaisie, plus de puissance +inventive que je n’en possédais.</p> + +<p>Certains sont persuadés qu’il suffit pour être +un bon pêcheur de savoir dire des mensonges facilement +et sans rougir. Ils se trompent. La simple +fiction est inutile, le premier novice venu en +est capable. C’est au détail circonstancié, à la +note de vraisemblance, à l’air général de scrupuleuse, — voire +pédantesque — véracité, que +l’on reconnaît le pêcheur à la ligne expérimenté.</p> + +<p>Tout le monde peut venir vous raconter : +« Oh, j’ai attrapé quinze douzaines de perches +hier après-midi » ; ou « lundi dernier, j’ai ramené +un goujon qui pesait dix-huit livres et mesurait +trois pieds du museau à la queue ».</p> + +<p>Ce genre de propos n’exige ni art ni talent. Il +prouve de l’aplomb, mais c’est tout.</p> + +<p>Non : votre pêcheur à la ligne accompli aurait +honte d’exposer un mensonge de cette façon-là. +Sa méthode vaut d’être décrite.</p> + +<p>Il entre tranquillement, le chapeau sur la tête, +accapare le siège le plus commode, allume sa +bouffarde, et commence à la téter sans mot dire. +Il laisse les jeunes jeter leur feu, puis durant une +accalmie passagère, il ôte de sa bouche sa pipe, +dont il secoue les cendres contre la grille, et +jette :</p> + +<p>— Ma foi, j’ai fait mardi soir une prise qui ne +vaut pas la peine d’en parler.</p> + +<p>— Tiens, pourquoi ça ? lui demande-t-on.</p> + +<p>— Parce que personne ne me croirait si je la +racontais, répond calmement notre homme ; et, +sans la moindre trace d’amertume dans la voix, +il rebourre sa pipe et demande au patron de lui +apporter un triple whisky écossais, sec.</p> + +<p>Suit une pause, car nul ne se sent assez sûr de +lui-même pour contredire le vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>. +Celui-ci reprend donc sans y être invité :</p> + +<p>— Non, je ne le croirais pas moi-même si on +me le racontait, et cependant, le fait est là. J’étais +resté à la même place tout l’après-midi, sans +prendre littéralement rien, — à part quelques +douzaines de dards et quelques petits brochets, +et j’étais sur le point d’y renoncer lorsque soudain +ma ligne tire. Je crus qu’il s’agissait encore +d’un petit et j’allai pour le relever. Mais +du diable si je pouvais remuer ma canne ! Il me +fallut une demi-heure, — une demi-heure, monsieur ! — pour +ramener ce poisson ; et à chaque +instant je craignais de voir ma ligne se rompre ! +Je le tirai à la fin, et que croyez-vous que c’était ? +Un esturgeon ! Un esturgeon de quarante livres ! +pris à la ligne, monsieur ! Oui, il y a de quoi +être estomaqué… Vous me donnerez encore un +whisky triple, patron, s’il vous plaît.</p> + +<p>Et il continue en rapportant la stupéfaction de +tous ceux qui l’ont vu, et ce que sa femme en a +dit, en rentrant à la maison, et ce que Joe Buggles +en pensait.</p> + +<p>Je demandai une fois au patron d’une auberge +de la Tamise si cela ne lui faisait pas trop de +mal, quelquefois, d’écouter les histoires que les +pêcheurs là présents lui racontaient. Il me répondit :</p> + +<p>— Oh ! non, plus maintenant, monsieur. Au +début, cela me dérangeait un peu ; mais que +voulez-vous, avec l’habitude, ma femme et moi +en écoutons toute la journée. Il suffit de s’y habituer, +voilà tout.</p> + +<p>J’ai connu un jeune homme qui était fort +consciencieux, et quand il se mit à pêcher, il prit +la résolution de ne jamais exagérer ses prises de +plus de vingt-cinq pour cent.</p> + +<p>— Si je prends quarante poissons, disait-il, je +raconterai que j’en ai pris cinquante, et ainsi de +suite. Mais je ne veux pas mentir davantage, +car mentir est un péché.</p> + +<p>Mais le système du vingt-cinq pour cent ne +lui réussit pas. Il n’eut pas l’occasion d’en user. +Le plus grand nombre de poissons qu’il prit en +un jour fut de trois, et on ne peut ajouter vingt-cinq +pour cent à trois, du moins quand il s’agit +de poissons.</p> + +<p>Il porta donc son pourcentage à trente-trois +pour cent, mais cela ne marchait pas non plus +quand il n’en prenait qu’un ou deux ; aussi, pour +simplifier, il se décida à doubler le nombre.</p> + +<p>Il s’en tint à ce procédé une couple de mois, +puis il en fut mécontent. Personne ne le croyait +quand il avouait qu’il se contentait de doubler +et lui, de son côté, ne gagnait rien à cet aveu, +car sa modération le désavantageait vis-à-vis des +autres pêcheurs. Quand il avait pris en réalité +trois petits poissons, et qu’il disait en avoir pris +six, il avait la mortification d’entendre un individu +qu’il savait n’en avoir pris qu’un, aller raconter +aux gens qu’il en avait ramené deux douzaines.</p> + +<p>Il finit donc par convenir en son for intérieur +(et il ne s’en est plus départi) de compter pour +dix chaque poisson qu’il prenait, et de poser +dix pour commencer. Exemple : s’il ne prenait +rien du tout, il disait avoir pris dix poissons, — on +n’en pouvait jamais prendre moins de dix, +avec son système ; ce nombre était fondamental. +Puis, si par hasard, il prenait réellement un +poisson, il l’appelait vingt ; au delà, deux poissons +valaient trente ; trois, quarante, etc.</p> + +<p>Le moyen est simple et d’usage commode, et +le bruit a couru dernièrement qu’il était adopté +par toute la confrérie des pêcheurs à la ligne. +En fait, le Comité de l’<i>Association des Pêcheurs +à la Ligne de la Tamise</i> a prôné son adoption, il +y a deux ans, mais quelques-uns de ses plus +vieux membres s’y opposèrent, disant que la +chose n’aurait d’intérêt que si les nombres +étaient doubles, et chaque poisson compté pour +vingt.</p> + +<p>Quand vous aurez une soirée de trop, sur la +Tamise, je vous conseille d’entrer dans une petite +auberge de village, et de vous asseoir dans le +débit. Vous êtes presque sûr d’y rencontrer un +ou deux sectateurs de la ligne en train de +siroter leur grog, et qui vous raconteront en une +heure et demie assez d’histoires de pêche pour +vous donner une indigestion d’un mois.</p> + +<p>Le deuxième jour, George et moi — je ne sais +ce qu’était devenu Harris ; il était allé se faire +raser, au début de l’après-midi, puis il était revenu +et avait passé quarante minutes à frotter +ses souliers au blanc d’Espagne, et nous ne +l’avions plus revu depuis — George et moi, dis-je, +plus le chien, laissés à nous-mêmes, partîmes +faire un tour à Wallingford, et avisant au +retour une petite auberge au bord de l’eau, nous +y entrâmes sous prétexte de nous reposer.</p> + +<p>Nous allâmes nous asseoir dans le salon. Il y +avait là, fumant une longue pipe de terre, un +vieil individu avec lequel nous entrâmes bientôt +en conversation.</p> + +<p>Il nous dit que la journée avait été belle, et +nous lui répondîmes qu’il avait fait beau hier, +et puis nous déclarâmes ensemble qu’il ferait +sans doute beau demain ; et George ajouta que +la moisson s’annonçait bonne.</p> + +<p>Après quoi, de façon ou d’autre, il nous échappa +de dire que nous étions étrangers au pays, et +que nous partions le lendemain matin.</p> + +<p>La conversation subit ensuite un temps d’arrêt, +dont nous profitâmes pour jeter un coup +d’œil autour de nous. Nos yeux se fixèrent sur +une vieille vitrine poussiéreuse accrochée bien +au-dessus de la cheminée, et renfermant une +truite. Cette truite me fascinait, tant elle était +gigantesque. Même, au premier abord, je la pris +pour une morue.</p> + +<p>— Ah ! dit le vieux <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>, en suivant la +direction de mon regard, c’est une belle bête, +hein ?</p> + +<p>— Tout à fait hors ligne, répliquai-je ; et +George demanda au vieillard combien elle pouvait +peser.</p> + +<p>— Dix-huit livres six onces, dit notre ami, se +levant pour ôter sa redingote. Oui, poursuivit-il, +il y aura seize ans, le trois du mois prochain, +que je l’ai pêchée. Je l’ai attrapée juste sous le +pont. Sa présence dans la rivière m’avait été +signalée, et je m’étais dit que je l’aurais. On n’en +voit plus beaucoup de cette taille, à présent, je +crois. Bonsoir, messieurs, bonsoir.</p> + +<p>Et il sortit, nous laissant seuls.</p> + +<p>Nous ne pouvions plus détacher nos regards +de ce poisson. C’était vraiment un poisson magnifique. +Nous n’avions pas cessé de le regarder, +lorsque le voiturier local qui venait de s’arrêter +à l’auberge, apparut sur le seuil de la pièce, sa +pinte de bière au poing, et lui aussi regarda le +poisson.</p> + +<p>— Elle est d’une jolie taille, cette truite, dit +George, en se tournant vers lui.</p> + +<p>— Oh, vous pouvez bien le dire, messieurs, +répliqua l’homme ; et, après avoir bu un coup, il +reprit : Vous n’étiez sans doute pas ici, messieurs, +quand ce poisson a été pris ?</p> + +<p>Nous répondîmes que non, et que nous n’étions +pas du pays.</p> + +<p>— Ah ! dit le voiturier, dans ce cas-là, c’était +impossible. Voilà près de cinq ans que j’ai pris +cette truite.</p> + +<p>— Tiens ! c’est donc vous qui l’avez prise ? dis-je.</p> + +<p>— Oui, monsieur, répliqua le sympathique +vieillard. Je l’ai prise juste au-dessous de l’écluse, +un vendredi après-midi ; et le plus curieux est +que je l’ai prise à la mouche artificielle. J’étais +parti à la pêche au brochet, sauf votre respect, +et je ne m’attendais pas à une truite, et quand +le bouchon s’enfonça, au bout de ma ligne, ce +fut tout juste s’il ne m’entraîna pas. Songez donc, +elle pesait vingt-six livres ! Bonsoir, messieurs, +bonsoir.</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, un troisième individu +entra, et nous raconta comment il l’avait prise, +un matin de bonne heure, et lorsqu’il fut parti, +un grave personnage d’une cinquantaine d’années +entra et alla s’asseoir près de la fenêtre.</p> + +<p>Personne ne dit mot, tout d’abord ; mais à la +fin George se tourna vers le nouveau venu et +lui dit :</p> + +<p>— Je vous demande pardon, j’espère que vous +excuserez la liberté que nous — tout à fait +étrangers au pays — allons prendre, mais nous +vous serions obligés, mes amis ici présents et +moi, de nous dire comment vous avez pris cette +truite.</p> + +<p>— Tiens ! qui donc vous a dit que je l’avais +prise ? s’écria-t-il, étonné.</p> + +<p>Nous lui répondîmes que personne ne nous +l’avait dit, mais que nous devinions qu’il devait +l’avoir prise.</p> + +<p>— Ma foi, c’est très curieux… très curieux, +répliqua-t-il en riant ; mais, au fait, vous avez +raison : c’est bien moi qui l’ai prise. Je ne vois +pas comment vous l’avez deviné. Parole, c’est +réellement très curieux.</p> + +<p>Et alors il nous raconta comme quoi il lui +avait fallu une demi-heure pour la tirer à terre, +et qu’elle avait cassé sa canne à pêche. Il ajouta +qu’en rentrant chez lui, il l’avait pesée avec soin, +et que la balance avait accusé trente-quatre livres.</p> + +<p>Il sortit à son tour, et quand il fut parti, le +patron survint. Nous lui contâmes les diverses +histoires que nous avions ouïes au sujet de sa +truite, et il s’en amusa fort, et nous rîmes avec +lui de tout cœur.</p> + +<p>— Ils sont impayables, ce Jim Pates et ce +Joe Muggles et ce Mr Jones et ce vieux Billy +Maunders, d’aller vous raconter qu’ils l’ont prise ! +Ha ! ha ! ha ! elle est bien bonne, s’écria l’honnête +personnage, en se tenant les côtes. Allez +me faire ce coup-là à <i>moi</i>, dans <i>mon</i> salon ! eux +l’avoir prise ! Ha ! ha ! ha !</p> + +<p>Et alors, il nous raconta l’histoire authentique +du poisson. C’était lui-même qui l’avait pris, +tout jeune garçon, des années auparavant, et pas +du tout par habileté, mais par cette chance incroyable +qui paraît toujours réservée à un gamin +qui fait l’école buissonnière, et s’en va pêcher +un après-midi de beau temps, avec un bout +de grosse ficelle et une branche d’arbre.</p> + +<p>Il dit que de rapporter chez lui cette truite +l’avait sauvé d’une râclée, et que son maître +d’école lui-même avait dit qu’elle valait la règle +de trois et la dictée réunies.</p> + +<p>Il fut alors appelé hors du salon, et George +et moi nous tournâmes encore une fois nos regards +vers le poisson.</p> + +<p>C’était réellement une truite bien extraordinaire. +Plus nous la regardions, plus nous l’admirions.</p> + +<p>Elle passionna tellement George qu’il grimpa +sur le dossier d’une chaise pour la voir de plus +près.</p> + +<p>Mais la chaise bascula ; et George se rattrapa +d’instinct à la vitrine, qui dégringola avec fracas, +George et la chaise par-dessus.</p> + +<p>— Vous n’avez pas abîmé le poisson, hein ! +m’écriai-je tout inquiet, en m’élançant.</p> + +<p>— J’espère que non, dit George, se relevant +avec précaution et regardant sous lui.</p> + +<p>Hélas ! la truite gisait en mille pièces, je dis +mille, mais elles n’étaient peut-être que neuf +cents. Je ne les ai pas comptées.</p> + +<p>Nous trouvâmes singulier et inexplicable +qu’une truite empaillée eût pu se casser en tant +de petits morceaux.</p> + +<p>Et en effet, c’eût été singulier et inexplicable, +si la truite avait été empaillée, mais elle ne l’était +pas.</p> + +<p>La truite était en plâtre de Paris.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre XVIII</h2> + +<p class="d">Écluses. George et moi nous sommes photographiés. +Wallingford. Dorchester. Abingdon. Un +bon endroit pour se noyer. Un trajet difficile. +Effet démoralisant de l’air de la Tamise.</p> + + +<p>Nous quittâmes Streatley le lendemain matin +de bonne heure, et remontâmes à l’aviron +jusqu’à Culham, et nous couchâmes +sous la bâche, dans le bras de dérivation.</p> + +<p>Entre Streatley et Wallingford, la Tamise n’a +rien de bien intéressant. Au delà de Cleve, on +rencontre un bief de six milles et demi sans une +écluse. C’est là, je pense, le plus long trajet ininterrompu +qu’il y ait en amont de Teddington, +et le club d’Oxford l’utilise pour ses essais de +« huit ».</p> + +<p>Mais si cette absence d’écluses est agréable au +canotier, le simple dilettante la regrette.</p> + +<p>Pour ma part, je raffole des écluses. Elles +rompent favorablement la monotonie de l’aviron. +J’adore être assis dans le canot et m’élever +lentement des humides profondeurs du sas vers +un nouveau bief et de nouveaux paysages ; ou +m’enfoncer hors du monde pour ainsi dire, et +puis attendre que les sombres portes grincent et +que l’étroite bande de jour s’élargisse entre elles +jusqu’à découvrir devant vous tout le beau +fleuve riant, après quoi vous poussez votre petit +canot hors de sa brève prison, une fois de plus +sur les eaux familières.</p> + +<p>Elles sont pleines de pittoresque, ces écluses. +Le bon éclusier, ou son avenante épouse, ou +sa fille au minois éveillé, font d’agréables interlocuteurs +pour un bout de causette. On y retrouve +d’autres canots, et on échange les nouvelles +de la rivière. La Tamise ne serait pas ce +pays de rêve, sans ses écluses fleuries.</p> + +<p>A propos d’écluses, je me rappelle un accident +qui faillit arriver à George et moi, un matin de +juillet, à Hampton-Court.</p> + +<p>C’était une journée admirable, et l’écluse était +bondée ; et, comme il est d’usage, un photographe +spéculateur prenait une vue de tous les canots +flottant sur les eaux en cours d’ascension.</p> + +<p>Je ne m’en étais pas rendu compte tout +d’abord, et je fus très étonné de voir George +étirer bien vite son pantalon, relever ses cheveux +et camper crânement sa casquette en arrière, +puis revêtant une expression à la fois d’affabilité +et de mélancolie, s’asseoir dans une pose +gracieuse, et s’efforcer de dissimuler ses pieds.</p> + +<p>Ma première idée fut qu’il avait tout à coup +aperçu quelque demoiselle de ses connaissances, +et je regardai autour de moi pour voir qui +c’était. Tous les gens qui se trouvaient dans la +chambre d’écluse semblaient avoir été soudain +pétrifiés. Ils étaient assis ou debout dans les attitudes +les plus bizarrement forcées que j’aie jamais +vues sur un éventail japonais. Toutes les +filles souriaient. Oh ! qu’elles avaient l’air gracieux ! +Et tous les garçons fronçaient les sourcils, +et paraissaient graves et dignes.</p> + +<p>Mais à la fin, la vérité m’illumina, et je craignis +de n’être pas prêt. Notre canot était tout au +premier plan, et il serait mal, pensai-je, de déshonorer +le groupe du bonhomme.</p> + +<p>Je fis face vivement, et pris position à la proue +appuyé sur la gaffe en une gracieuse attitude +évocatrice de force et d’agilité. Je fis retomber +mes cheveux en mèche sur le front, et répandis +sur mes traits un air — qui me sied, dit-on, — de +douce bienveillance, relevée d’un grain de +cynisme.</p> + +<p>On ne bougeait plus, dans l’attente du moment +psychologique. Mais alors quelqu’un s’écria +derrière moi :</p> + +<p>— Hélà ! attention à votre nez !<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en">Nose</span> se dit aussi pour l’avant d’un canot.</p> +</div> +<p>Je ne pouvais me retourner pour voir de quoi +il s’agissait et qui devait faire attention à son nez. +Je jetai un coup d’œil furtif sur celui de George. +Il était normal, — ou du moins il n’offrait pas +de défauts susceptibles de modification. Je louchai +vers le mien, qui me parut aussi en bon +état.</p> + +<p>— Faites attention à votre nez, espèce de +gourde ! lança la même voix, plus fort.</p> + +<p>Et une autre ajouta :</p> + +<p>— Garez donc votre nez, sacrebleu, vous là-bas, +les deux avec le chien !</p> + +<p>Ni George ni moi n’osâmes nous retourner. +L’homme avait la main sur l’obturateur et la +photo allait être prise d’un instant à l’autre. +Était-ce à nous qu’on en avait ? Qu’est-ce qui +se passait avec nos nez ? Pourquoi fallait-il les +garer ?</p> + +<p>Mais alors toute l’écluse se mit à pousser des +cris, et une voix de stentor nous hurla dans le +dos :</p> + +<p>— Faites attention à votre canot, monsieur ; +vous deux en casquettes rouge et noire. C’est +sous forme de deux cadavres que vous serez +pris en photo, si vous ne vous dépêchez pas.</p> + +<p>Nous regardâmes le nez de notre canot et +vîmes qu’il était engagé dans un étrésillon de +l’écluse, alors que l’eau en pénétrant s’élevait +tout autour et le faisait pencher. Un instant de +plus et nous étions perdus. Prompts comme la +pensée, nous attrapâmes chacun un aviron, et +un vigoureux coup de poignée contre la porte +délivra le canot et nous envoya rouler sur le dos.</p> + +<p>Nous ne fîmes pas trop bonne figure sur ce +groupe, George et moi. Naturellement, comme il +fallait s’y attendre, notre sort voulut que l’homme +déclenchât la satanée mécanique à l’instant +précis où nous étions tous les deux sur le dos, +avec l’air égaré du « Où suis-je ? que deviens-je ? » +tandis que nos quatre pieds s’agitaient en +désespérés.</p> + +<p>Nos pieds firent indéniablement presque tous +les frais de cette photographie. A peine si l’on +y voyait autre chose. Ils occupaient tout le premier +plan. Derrière eux on entrevoyait les autres +canots, et des fractions de paysage ; mais tout ce +qu’il y avait d’autre dans le sas paraissait d’une +insignifiance si dérisoire, comparativement à nos +pieds, que tous les autres figurants du groupe +rougirent d’eux-mêmes et refusèrent de souscrire.</p> + +<p>Le propriétaire d’une chaloupe à vapeur qui +avait retenu six épreuves annula sa commande à +la vue du négatif. Il les prendrait, dit-il, si quelqu’un +pouvait lui faire voir son bateau, mais +personne n’en fut capable. Il était quelque part +derrière le pied droit de George.</p> + +<p>Quant à nous, le photographe prétendait nous +faire prendre une douzaine d’épreuves chacun, +vu que nous formions à nous seuls les neuf +dixièmes du groupe. Mais nous refusâmes, +disant que nous préférions être pris par en haut.</p> + +<p>Wallingford, à six milles au-dessus de Streatley, +est une ville très ancienne et a joué un rôle +très actif dans la genèse de l’histoire d’Angleterre. +Ce fut à l’époque des Bretons un groupe de +grossières huttes de boue. Puis vinrent les légions +romaines, qui remplacèrent les murs +d’argile par de puissantes fortifications, dont les +siècles n’ont pu encore balayer la trace, car les +maçons de l’antiquité savaient bâtir comme il +faut.</p> + +<p>Mais le temps, qui a respecté les murs romains, +a eu vite réduit les Romains en poudre, +et sur ce terrain, dans la suite des âges, les farouches +Saxons luttèrent contre les géants Danois, +jusqu’à l’arrivée des Normands.</p> + +<p>Ce fut une ville murée et fortifiée jusqu’à la +guerre parlementaire, époque où Fairfax l’assiégea +longuement. Elle fut prise à la fin, et l’on +rasa ses murailles.</p> + +<p>De Wallingford à Dorchester, les abords du +fleuve se font accidentés, variés et pittoresques. +Dorchester se trouve à un demi-mille du fleuve. +On peut y accéder en remontant la Tamise, si +l’on a un petit canot ; mais il est préférable de +quitter la vallée à l’écluse de Day, et de couper +à travers champs. Dorchester est une vieille localité +d’une paix exquise, engourdie dans une +torpeur muette et sereine.</p> + +<p>Dorchester, comme Wallingford, fut une cité, +au temps des Bretons ; elle s’appelait Caer Doren, +« la cité sur l’eau ». En des âges plus récents, +les Romains y établirent un vaste camp, +dont les fortifications subsistent aujourd’hui +sous la forme de longs tertres bas. Au temps des +Saxons, elle fut la capitale du Wessex. A présent, +elle reste en dehors des bruits du monde et +songe mélancoliquement au passé.</p> + +<p>Aux abords de Clifton Hampden, joli village à +la vieille mode, paisible, égayé de fleurs, le coup +d’œil sur la Tamise est superbe. Si vous passez +la nuit à Clifton, vous ne pouvez pas mieux faire +que de descendre à la « Meule d’Orge ». C’est de +toutes les auberges de la Haute-Tamise la plus +curieuse et ancienne. Elle se trouve à gauche du +pont, en dehors du village. Son toit de chaume +et ses fenêtres à petits carreaux lui donnent un +air très livre d’images, et son intérieur est encore +plus désuet.</p> + +<p>Elle n’est pas du tout faite pour loger une héroïne +de roman moderne. Celle-ci est toujours +« divinement grande », et toujours « elle se +redresse de toute sa taille ». A la « Meule +d’Orge », elle se cognerait chaque fois la tête au +plafond.</p> + +<p>La maison ne conviendrait guère non plus aux +ivrognes. Trop de surprises vous attendent au +long des couloirs, en fait de marches à monter +ou descendre ; et arriver à leur chambre ou y +trouver leur lit, ce serait pour eux deux opérations +d’une impossibilité radicale.</p> + +<p>Nous fûmes levés de bonne heure, le lendemain +matin, car nous voulions être à Oxford pour +l’après-dîner. C’est étonnant comme on <i>peut</i> se +lever de bonne heure, lorsqu’on fait du camping. +Roulé dans une couverture, et couché sur +les planches d’un canot avec une valise pour +oreiller, il s’en faut qu’on tienne à rester « au +lit encore cinq minutes seulement, » comme on +fait quand on dort dans la plume. Dès huit +heures et demie, nous avions fini de déjeûner +et passions l’écluse de Clifton.</p> + +<p>De Clifton à Culham, les berges du fleuve sont +plates, monotones et inintéressantes, mais après +avoir passé l’écluse de Culham, — la plus glaciale +et profonde de la Tamise, — le paysage +s’améliore.</p> + +<p>A Abingdon, le fleuve coule au milieu des rues. +Abingdon est la vraie petite ville de province, — tranquille, +éminemment respectable, propre et +désespérément morne. Elle se fait gloire de son +antiquité, mais il me paraît douteux qu’on puisse +la comparer sous ce rapport à Wallingford et +Dorchester. Il y avait autrefois ici une abbaye +fameuse, et dans ce qui reste de ses murs consacrés, +on fabrique aujourd’hui de la bière.</p> + +<p>Le trajet d’Abingdon à Nuneham Courtenay +est charmant. Le parc de Nuneham mérite d’être +vu. On le visite les mardi et jeudi. Le château +renferme une belle collection de tableaux et de +curiosités. La gare d’eau de Sandford, juste après +l’écluse, est un bon endroit pour se noyer. Il y +a là un remous violent, qui ne vous lâche plus. +Un obélisque marque le lieu où deux hommes se +sont noyés en se baignant ; et le socle de l’obélisque +sert habituellement de tremplin aux jeunes +gens qui veulent plonger pour voir si l’endroit +est réellement aussi dangereux.</p> + +<p>Nous passâmes l’écluse d’Iffley à midi et demi +et là, après avoir rangé le canot et fait nos préparatifs +de débarquement, nous entreprîmes notre +dernier mille.</p> + +<p>Le trajet d’Iffley à Oxford est le plus difficile +que je sache sur la Tamise. Il faudrait être né +sur ces eaux pour s’y reconnaître. J’y ai navigué +bon nombre de fois, mais je ne suis pas encore +capable de m’y retrouver.</p> + +<p>Tout d’abord le courant vous pousse en plein +sur la rive droite, ensuite sur la gauche, puis il +vous remporte au milieu, vous fait faire trois +tours et vous ramène vers l’amont, et finit toujours +par tâcher de vous écraser contre une barque +du collège.</p> + +<p>Il en résulta comme de juste que, sur cet espace +d’un mille, nous faillîmes entrer en collision +avec plusieurs autres canots, ce dont il s’ensuivit +pas mal de gros mots.</p> + +<p>Je ne sais comment cela se fait, mais tous les +gens sont extraordinairement irritables sur la +Tamise. La moindre anicroche, que vous ne +relèveriez même pas sur la terre ferme, vous rend +fou de rage, lorsqu’elle vous arrive sur l’eau. +Quand Harris ou George commettent une bêtise +à terre, je souris avec indulgence ; sur le fleuve, +pour la moindre maladresse, je les accable d’injures. +Quand un autre canot se met dans mon +chemin, je suis tenté de saisir un aviron et d’assommer +tous ses occupants.</p> + +<p>Les gens du caractère le plus bénin, à terre, +deviennent en canots féroces et sanguinaires. Il +m’est arrivé une fois de naviguer avec une jeune +dame. Elle était du naturel le plus doux et +agréable qu’on puisse imaginer, mais sur la rivière, +c’était effrayant de l’entendre.</p> + +<p>— Oh ! que le diable l’emporte, celui-là, +s’écriait-elle, quand un infortuné rameur se mettait +dans son chemin, ne peut-il donc regarder +où il va !</p> + +<p>Ou bien :</p> + +<p>— Oh ! la satanée vieille ordure ! disait-elle, +quand la voile ne se mettait pas bien en place. +Et elle l’attrapait et tirait dessus avec fureur.</p> + +<p>Pourtant, comme je l’ai dit, elle était charmante +et douce, à terre.</p> + +<p>L’air de la rivière a sur l’humeur un effet +démoralisant, et c’est cela, je pense, qui fait +que les bateliers sont parfois si grossiers entre +eux et se servent d’un langage qu’ils regrettent +sans doute lorsqu’ils sont de sang-froid.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Chapitre XIX</h2> + +<p class="d">Oxford. L’idée que Montmorency se fait du Ciel. +Le canot de location ; ses beautés et ses avantages. +L’« Orgueil de la Tamise ». Le temps +change. Le fleuve sous divers aspects. Une +soirée peu joyeuse. Aspirations vers l’impossible. +George joue du banjo. Une mélodie funèbre. +Deuxième journée de pluie. La fuite. Un +souper léger et une santé.</p> + + +<p>Nous passâmes à Oxford deux jours très +agréables. Il y a beaucoup de chiens dans +la ville d’Oxford. Montmorency se battit +onze fois le premier jour, et quatorze le deuxième. +Il se croyait évidemment arrivé au Ciel.</p> + +<p>Chez les gens de constitution trop faible ou +d’un naturel trop paresseux, pour aimer le travail +de la remontée, c’est une coutume répandue +de louer un canot à Oxford, et de descendre à +l’aviron. Pour les courageux, le voyage de remontée +est certes préférable. Cela ne vaut rien +de suivre toujours le courant. L’on retire plus de +satisfaction de se cambrer la poitrine et de +lutter contre lui, et de faire son chemin malgré +lui… Du moins, tel est mon point de vue lorsque +Harris et George sont aux avirons, et moi au +gouvernail.</p> + +<p>A ceux qui seraient tentés de choisir Oxford +comme point de départ, je dirai : prenez votre +canot à vous, — sauf, bien entendu, si vous +pouvez prendre sans risque celui de quelque +autre. Les canots qui, règle générale, sont en +location sur la Tamise au delà de Marlow, sont +excellents. Ils sont bien étanches ; et aussi longtemps +qu’on les manie avec précaution il est +rare de les voir s’ouvrir en deux et couler. On +trouve dans ces canots de quoi s’asseoir et tout le +nécessaire — ou presque — pour ramer et gouverner.</p> + +<p>Mais ils ne sont pas décoratifs. Le canot loué +au delà de Marlow n’est guère propre à vous +laisser déployer vos talents ni vos grâces. Le +canot de location met vite frein aux velléités +de ce genre. C’est là son principal sinon son +unique mérite.</p> + +<p>Celui qui monte le canot de location est modeste +et peu ostentatoire. Il se tient de préférence +du côté de l’ombre, et accomplit le meilleur de +son trajet le matin de bonne heure ou tard dans +la soirée, lorsqu’il n’y a pas beaucoup de monde +pour le regarder.</p> + +<p>Si l’occupant du canot de location voit venir +une de ses connaissances, il débarque aussitôt +et se cache derrière un arbre.</p> + +<p>Il m’est arrivé, une fois, de faire partie d’une +société qui avait loué un canot pour faire une +excursion de quelques jours. Aucun de nous +n’avait encore vu de près un canot de location ; +et nous ignorions ce qu’il pouvait être quand +nous le vîmes pour la première fois.</p> + +<p>Nous avions écrit pour retenir un canot — un +skiff en double ; et quand nous arrivâmes au +garage avec nos valises et que nous eûmes dit +notre nom, l’homme répliqua :</p> + +<p>— Ah ! oui, c’est vous qui avez retenu un skiff +en double. Parfait. Jim, sortez l’<i>Orgueil de la +Tamise</i>.</p> + +<p>Le garçon partit, et reparut cinq minutes plus +tard, luttant avec un assemblage de bois antédiluvien, +qu’on eût dit déterré depuis peu, et déterré +sans précautions, ce qui l’avait plutôt endommagé.</p> + +<p>Ma première idée, à l’aspect de l’objet, fut qu’il +s’agissait de quelque débris romain, — débris +de quoi, je l’ignorais, d’un sarcophage, peut-être.</p> + +<p>La région de la Haute-Tamise abonde en débris +romains, et ma supposition ne manquait pas +de vraisemblance, mais le jeune homme grave +de notre bande, qui est un peu géologue, railla +mon hypothèse du débris romain, et déclara qu’il +était évident au plus pauvre intellect (catégorie +où il semblait regretter de ne pouvoir en conscience +me ranger) que l’objet découvert par le +garçon était un fossile de baleine ; et nous prouva +par A plus B qu’il devait appartenir à la période +pré-glacière.</p> + +<p>Pour décider la question, nous recourûmes au +garçon. Nous lui dîmes de ne rien craindre, mais +de déclarer la vérité vraie. Son fossile était-il +pré-adamite, ou bien était-ce un sarcophage romain ?</p> + +<p>Le garçon répondit que c’était l’<i>Orgueil de la +Tamise</i>.</p> + +<p>Au premier abord, nous trouvâmes sa répartie +fort spirituelle, et nous lui donnâmes deux +pence pour sa promptitude d’esprit. Mais comme +il n’en démordait pas, la plaisanterie nous parut +avoir trop duré.</p> + +<p>— Allons, allons, mon ami, dit sévèrement +notre capitaine, assez de ces fariboles. Reportez +chez vous cette vieille bassinoire, et amenez-nous +le canot.</p> + +<p>Survint alors le constructeur de bateaux en +personne, qui nous affirma sur parole de praticien, +que l’objet était réellement un canot, — était, +en fait, <i>le</i> canot, le skiff en double choisi +pour nous porter dans notre excursion.</p> + +<p>Nous récriminâmes beaucoup. Nous trouvions +qu’il aurait pu, tout au moins, le faire passer à +la chaux, ou au goudron, — faire quelque chose, +enfin, pour le distinguer d’une épave naufragée ; +mais il se refusait à y découvrir aucun défaut.</p> + +<p>Il parut même offensé de nos remarques. Il +nous avait, dit-il, choisi le meilleur canot de sa +réserve, et il estimait que nous aurions pu lui +en être plus reconnaissants.</p> + +<p>Il ajouta que l’<i>Orgueil de la Tamise</i> était en +service depuis quarante ans, à <i>sa</i> connaissance, et +que personne encore ne s’en était jamais plaint, +et il ne voyait pas pourquoi nous serions les premiers +à le faire.</p> + +<p>Nous ne discutâmes plus.</p> + +<p>Nous nous occupâmes de raffermir le soi-disant +canot à l’aide de bouts de corde, puis, +ayant collé un peu de papier de tenture sur les +endroits les plus avariés, chacun recommanda +son âme à Dieu, et s’embarqua.</p> + +<p>La location de ce débris nous coûta trente-cinq +shillings pour six jours ; alors que le tout +eût été acquis pour quatre shillings et demi à +quelque vente de bois d’épaves, sur la côte.</p> + +<p>Le temps changea le troisième jour — attention ! +à cette heure je parle de notre présent +voyage — et ce fut sous une tombée de bruine +continue que nous quittâmes Oxford pour regagner +nos pénates.</p> + +<p>La Tamise — quand le soleil brasille sur ses +vaguelettes dansantes, faisait jouer des reflets +d’or sur les troncs vert-de-grisés des hêtres, +transperçant de ses rais les bois frais et sombres, +projetant des diamants sur la roue des moulins, +lançant des baisers aux lis, argentant murs et +rendant toute prairie et toute avenue aimable, +ponts moussus, égayant le moindre hameau, +s’accrochant aux buissons, souriant dans chaque +crique, éclatant sur mainte voile blanche, imprégnant +l’air d’enthousiasme, — la Tamise est un +beau fleuve doré.</p> + +<p>Mais la Tamise — triste et grelottante, quand +les gouttes de la pluie indiscontinue tombent sur +ses eaux grises et mornes, comme des pleurs +étouffés de femmes dans les ténèbres ; quand les +bois, muets et assombris, drapés de brumes vaporeuses, +font sur ses bords comme des fantômes : +muets fantômes aux yeux chargés de reproches, +tels ceux des mauvaises actions, ou des +amis délaissés, — la Tamise n’est plus qu’une +eau hantée, au pays des vains regrets.</p> + +<p>La lumière du soleil est la vie même de la +Nature. Notre Mère la Terre nous regarde avec +des yeux si tristes et désâmés, quand le soleil +s’est retiré d’elle, que sa présence alors nous +navre : on dirait qu’elle ne nous connaît plus ou +qu’elle a cessé de nous aimer. On dirait une veuve +qui a perdu son cher mari et que ses enfants +prennent par la main et regardent dans les yeux, +sans qu’elle daigne leur sourire.</p> + +<p>Nous tirâmes l’aviron sous la pluie, toute cette +journée-là, — travail bien mélancolique. Nous +prétendîmes, au début, que cela nous amusait. +C’était un changement, disions-nous, et nous +aimions de voir la rivière sous ses différents aspects.</p> + +<p>On ne pouvait s’attendre à avoir toujours du +soleil. La Nature n’est-elle pas belle, même en +pleurs ?</p> + +<p>Et de fait, Harris et moi fûmes pleins d’entrain, +les quelques premières heures. Et nous +chantâmes une chanson sur la vie du bohémien, — existence +délicieuse, livrée à la tempête et au +soleil, et à tout vent qui souffle ! — et comment il +aime la pluie et le plaisir qu’elle lui fait ; et comment +il se moque de ceux qui ne l’aiment pas.</p> + +<p>George prit la chose plus sobrement, et s’en +tint à son parapluie.</p> + +<p>Nous hissâmes la bâche avant le déjeuner, et +la gardâmes tout l’après-midi, ne laissant à +l’avant qu’un tout petit espace. Nous fîmes neuf +milles de cette façon, et nous arrêtâmes pour la +nuit un peu avant l’écluse de Day.</p> + +<p>Je ne saurais dire en vérité que notre soirée +fut joyeuse. La pluie se déversait avec une tranquille +obstination. Chaque chose dans le canot +était humide et collante. Le souper fut pitoyable. +Le veau froid, quand on n’a pas faim, ne +passe pas. Je regrettai les côtelettes ; Harris nous +entretint de soles frites et passa le reste de son +veau à Montmorency, qui refusa et, apparemment +insulté par cette offre, alla s’asseoir tout seul à +l’autre bout du canot.</p> + +<p>George nous pria de parler d’autre chose, au +moins jusqu’à ce qu’il eût terminé son bouilli +froid sans moutarde.</p> + +<p>Après souper, nous jouâmes à l’écarté à un +penny la partie. Nous y jouâmes durant deux +heures, au bout desquelles George avait gagné +quatre pence, — George est toujours heureux +aux cartes, — et Harris et moi avions perdu exactement +deux pence chacun.</p> + +<p>Nous crûmes bon après cela de renoncer au +jeu, car, comme le dit Harris, quand il est poussé +trop loin, il provoque une excitation malsaine. +George nous offrit la revanche, mais nous refusâmes +de lutter contre le destin.</p> + +<p>Ensuite on fit du grog, et on s’assit en rond à +causer. George nous raconta l’histoire d’un homme +qu’il avait connu, lequel, en remontant la +Tamise deux ans plus tôt, avait dormi dans un +canot humide, par une nuit exactement pareille +à celle-ci, ce qui lui avait valu des rhumatismes +incurables dont il était mort au bout de dix +jours. C’était un tout jeune homme et qui, détail +navrant, était fiancé.</p> + +<p>Harris se rappela aussitôt un de ses amis, lequel +s’était engagé comme volontaire, et avait +couché sous la tente une nuit de pluie, au camp +d’Aldershot, « une nuit exactement pareille à +celle-ci », ajoute Harris ; et il s’était réveillé infirme +pour la vie. Harris promit de nous faire +faire sa connaissance une fois de retour en ville : +cela nous crèverait le cœur de le voir.</p> + +<p>La conversation s’aiguilla tout naturellement +sur la sciatique, les fièvres, les rhumes, les affections +pulmonaires et la bronchite ; et Harris dit +que ce serait bien gênant si l’un de nous tombait +gravement malade cette nuit, vu l’éloignement +où nous étions de tout médecin.</p> + +<p>Ces propos firent naître un désir de les voir +remplacer par quelque chose d’un peu folâtre, +et dans un instant d’aberration, je proposai à +George de sortir son banjo et de voir s’il pourrait +nous donner une chanson comique.</p> + +<p>Je dois dire à l’honneur de George qu’il ne se +fit pas prier. Il ne feignit pas d’avoir laissé sa +musique chez lui, ni rien de ce genre. Il attrapa +aussitôt son instrument et se mit à jouer « Deux +jolis Yeux Noirs ».</p> + +<p>Jusqu’alors j’avais toujours regardé les « Deux +jolis Yeux Noirs » comme un air plutôt trivial. +Le riche filon de tristesse que George sut exploiter +en moi me surprit énormément.</p> + +<p>Un désir s’accroissait, chez Harris et moi, tandis +que les funèbres mesures se déroulaient, de +tomber dans les bras l’un de l’autre et de fondre +en larmes ; mais à force de volonté nous refoulâmes +nos pleurs naissants, pour écouter en silence +la lamentable mélodie.</p> + +<p>Même, quand vint le chœur, nous tentâmes +désespérément d’être gais. Remplissant nos verres, +nous unîmes nos voix ; celle de Harris toute +tremblante d’émotion conduisant ; celles de +George et la mienne suivant à quelques notes en +arrière :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Deux jolis yeux noirs ;</i></div> +<div class="verse"><i>Oh ! quelle surprise !</i></div> +<div class="verse"><i>Ne sachant que vous dire : Monsieur, vous faites erreur ;</i></div> +<div class="verse"><i>Deux…</i></div> +</div> + +</div> +<p>Mais nous en restâmes là. L’accompagnement +de George sur ce « deux » avait une expression +si infiniment déchirante que nous ne pouvions, +dans notre navrement, la supporter. Harris sanglotait +comme un petit enfant, et le chien ululait +à croire que son cœur ou sa mâchoire allait sûrement +se briser.</p> + +<p>George voulait chanter encore un couplet. Il +affirmait qu’avec un peu plus d’ensemble pour +la mesure et un peu plus d’abandon pour le rendu, +ce ne serait pas trop mal. L’opinion de la majorité, +néanmoins, rejeta l’expérience.</p> + +<p>Il ne resta plus qu’à aller nous coucher, — c’est-à-dire +à nous déshabiller et nous tourner et +retourner au fond du canot pendant trois ou +quatre heures. Après quoi nous attrapâmes un +peu de mauvais sommeil jusqu’à cinq heures du +matin. Alors on se leva pour déjeuner.</p> + +<p>Le deuxième jour fut exactement pareil au +premier. La pluie continua de se déverser, et nous +restâmes, enveloppés de nos imperméables, sous +la bâche, à descendre lentement le fleuve.</p> + +<p>L’un de nous — j’ai oublié lequel, mais je crois +bien que c’était moi — s’efforça timidement au +cours de la matinée de reprendre cette vieille +rengaine du bohémien enfant de la Nature et +savourant la pluie, mais ça ne prit pas. Le +vers :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>La pluie ? certes, pour moi, je ne m’en soucie guère,</i></div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">était si péniblement approprié à nos sentiments +à tous, qu’il nous parut fort inutile de le chanter.</p> + +<p>Nous étions tous d’accord sur un point, savoir +que, en dépit de tout, nous voulions boire le calice +jusqu’à la lie. Nous étions partis pour avoir +une quinzaine de vacances sur la Tamise, et +nous aurions notre quinzaine de vacances, — dussions-nous +en périr… ce qui serait, il est vrai, +bien triste pour nos parents et amis, mais il n’y +avait pas de remède. Céder au mauvais temps +sous notre propre climat serait un précédent déplorable.</p> + +<p>— Il n’y a plus que deux jours, dit Harris, et +nous sommes jeunes et robustes. Nous tiendrons +jusqu’au bout.</p> + +<p>Vers les quatre heures, nous commençâmes à +régler nos dispositions pour la soirée. Nous étions +alors un peu au delà de Goring, et nous décidâmes +de ramer jusqu’à Pangbourne et de nous y arrêter +pour la nuit.</p> + +<p>— Encore une charmante soirée ! grommela +George.</p> + +<p>Nous méditâmes sur cette perspective. Nous +serions à Pangbourne pour cinq heures. Nous +aurions fini de dîner à six heures, six heures et +demie. Après quoi il nous restait à faire le tour +du village sous la pluie battante jusqu’à l’heure +du coucher, ou bien nous attarder à lire l’almanach +dans un bar mal éclairé.</p> + +<p>— Ma foi, l’Alhambra serait presque plus divertissant, +dit Harris en aventurant sa tête au +dehors de la bâche pour jeter un coup d’œil sur +le ciel.</p> + +<p>— Avec un petit souper au…<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> pour finir, +ajoutai-je, quasi sans y penser.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Un merveilleux petit restaurant fort peu connu, +dans le voisinage de… où l’on vous sert un des petits +dîners français les mieux cuisinés et le meilleur marché +que je sache, avec une bouteille d’excellent Beaune, +pour 3 schillings 6 ; et dont je n’aurai pas la naïveté de +révéler l’adresse.</p> +</div> +<p>— Oui, c’est quasi dommage d’avoir résolu de +ne pas quitter le canot, répondit Harris.</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p>— D’avoir résolu d’attraper le coup de la mort +dans ce vieux cercueil de malheur, rétorqua +George en lançant sur le canot un regard tout +chargé de haine ; il y aurait cependant lieu de +vous faire remarquer qu’il y a un train quittant +Pangbourne, je le sais, peu après cinq heures, +lequel nous mettrait en ville bien à temps pour +manger un morceau et puis aller où vous venez +de dire.</p> + +<p>Personne ne souffla mot. Nous nous entreregardions +et chacun semblait voir ses propres +pensées basses et coupables se refléter sur les +visages des autres. En silence, on tira la valise +Gladstone, et on la garnit. On inspecta le fleuve, +en amont et en aval : personne !</p> + +<p>Vingt minutes plus tard, on put voir trois +formes humaines, escortées par un chien piteux, +se glisser furtivement hors du garage de canots +du « Cygne » pour gagner la station du chemin +de fer, revêtues du costume ci-après, aussi incorrect +qu’inélégant :</p> + +<p>Bottines de cuir noir, sales ; complet de flanelle +canotier, très sale ; chapeau mou brun, fort usagé ; +imperméable, très mouillé ; parapluie.</p> + +<p>Nous avions trompé le garagiste de Pangbourne. +Nous n’avions pas eu le front de lui +avouer que nous fuyions la pluie. Nous avions +laissé le canot, avec tout son contenu, sous sa +garde, avec l’ordre de nous le tenir prêt pour le +lendemain matin neuf heures. Si, ajoutâmes-nous, — <i>si</i> +par hasard il survenait un événement +imprévu, empêchant notre retour, nous écririons.</p> + +<p>Dès sept heures, nous étions à Londres. Un cab +nous mena droit au restaurant ci-dessus mentionné ; +nous y prîmes un léger repas, y laissâmes +Montmorency en même temps que des instructions +pour qu’on nous tînt prêt un souper à dix +heures et demie, et poursuivîmes notre chemin +vers Leicester Square.</p> + +<p>Nous attirâmes beaucoup l’attention, à l’Alhambra. +Lorsque nous nous présentâmes au +guichet, on nous enjoignit rudement de faire le +tour par <span lang="en" xml:lang="en">Castle Street</span>, en nous avertissant que +nous étions en retard d’une demi-heure.</p> + +<p>Nous eûmes quelque peine à convaincre le +receveur que nous m’étions <i>pas</i> « les illustres +acrobates des Monts Himalaya », mais il finit par +accepter notre argent et nous laissa entrer.</p> + +<p>A l’intérieur, notre succès fut encore plus considérable. +Les regards admiratifs suivaient tout +autour de la salle nos mines congrument bronzées +et nos tenues pittoresques. Nous étions le +point de mire de tous les yeux.</p> + +<p>Ce fut un moment glorieux pour nous trois.</p> + +<p>Nous nous retirâmes dès la fin du premier ballet, +pour regagner le restaurant, où notre souper +nous attendait.</p> + +<p>Je reconnais volontiers que je pris plaisir à ce +souper. Dix jours durant, nous n’avions eu +somme vécu de rien autre que de viande froide, +gâteaux, pain et confitures. Régime frugal et nutritif, +mais par trop monotone, et le parfum du +bourgogne, le fumet des sauces françaises, l’aspect +des serviettes propres et des longs pains +viennois frappèrent en visiteurs bienvenus à la +porte de notre for intérieur.</p> + +<p>Nous bâfrâmes tout d’abord en silence, après +quoi un temps vint où, au lieu de nous tenir bien +droits sur nos sièges, nous nous laissâmes aller +en arrière pour jouer plus négligemment du couteau +et de la fourchette, — les jambes s’allongèrent +sous la table, on laissa choir les serviettes +sans les ramasser, et on prit le loisir d’examiner +d’un œil plus critique le plafond enfumé, — on +reposa les verres à bout de bras sur la table, et +on se sentit béats, pensifs et bienveillants.</p> + +<p>Alors Harris, qui était assis près de la fenêtre, +écarta le rideau et regarda dans la rue.</p> + +<p>Elle reluisait vaguement, toute mouillée, les +réverbères clignotaient sous les rafales, la pluie +s’éclaboussait sans arrêt dans les flaques et dégoulinait +dans les gouttières engorgées. De rares +passants trempés se hâtaient, cramponnés à leurs +parapluies ruisselants, et les femmes retenaient +leurs jupes à pleines mains.</p> + +<p>— Allons, dit Harris en allongeant le bras +vers sa coupe de champagne, nous avons fait une +charmante excursion, et j’en rends grâces au +vieux père Tamise, — mais nous avons sagement +fait d’en profiter lorsqu’il était temps. Je bois à +la santé des trois copains délivrés du canot !</p> + +<p>Et Montmorency, se dressant jusqu’à la fenêtre +sur ses pattes de derrière, regarda dans la +rue, et lançant un bref aboiement, se joignit résolument +à notre toste.</p> + + +<p class="c gap">FIN</p> + +<div class="break"></div> + + +<p class="cc top4em">CE LIVRE<br> +A ÉTÉ RÉIMPRIMÉ<br> +LE 15 MAI 1924<br> +PAR LA SOCIÉTÉ<br> +PARISIENNE<br> +D’IMPRIMERIE</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em large b i">Quelques livres de <i>la Sirène</i></p> + + +<p class="drap"><b class="ssf">MARCELINE DESBORDES : LETTRES A PROSPER +VALMORE</b>, publiées intégralement pour la première +fois par <span class="sc">Boyer d’Agen</span>. Deux forts volumes in-8 raisin, +sur beau papier, de 350 pages chacun, tirés à 1.500 +exemplaires numérotés. Les 2 volumes. +<span class="fl">50 fr.</span></p> + +<p class="drap ugap"><b class="ssf">ANDRÉ CHÉNIER : BUCOLIQUES.</b> Un beau vol. in-8 +couronne, décoré d’après les peintures de vases grecs +et tiré en bistre et noir (<i>Rat de Bibliothèque</i>). +<span class="fl">15 fr.</span></p> + +<p class="drap ugap"><b class="ssf">ALOYSIUS BERTRAND : LE KEEPSAKE FANTASTIQUE.</b> +Inédits de l’auteur de <i>Gaspard de la Nuit</i>. +(Poésies, nouvelles, comédies et lettres). Un beau vol. +in-8 couronne, orné de bois et de lithographies romantiques +(<i>Collection romantique</i>, n<sup>o</sup> 2). +<span class="fl">20 fr.</span></p> + +<p class="drap ugap"><b class="ssf">PAUL LAFFITTE : JÉROBOAM</b> ou la finance sans méningite. +Un volume in-8 raisin (9<sup>e</sup> édition). +<span class="fl">6 fr.</span></p> + +<p class="drap ugap"><b class="ssf">JAMES JOYCE : DEDALUS.</b> Roman traduit de l’anglais +par <span class="sc">Ludmila Savitzky</span>. Un beau volume in-8 raisin de +320 pages (5<sup>e</sup> édition). +<span class="fl">10 fr. 75</span></p> + +<p class="drap ugap"><b class="ssf">BERTRAND GUÉGAN : LA FLEUR DE LA CUISINE +FRANÇAISE</b>, <i>recueil des meilleures recettes</i> des +grands cuisiniers français du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle à nos jours. +(Ouvrage en 2 volumes, <i>couronné par l’Académie Française</i>).</p> + +<p class="left15 noindent"><span class="sc">Tome</span> 1 : <b class="ssf small">LA CUISINE ANCIENNE</b> (1200 à 1800). Un beau +volume illustré 17 × 25 de 350 pages (9<sup>e</sup> édit.). +<span class="fl">15 fr.</span></p> + +<p class="left15 noindent"><span class="sc">Tome</span> 2 : <b class="ssf small">LA CUISINE MODERNE</b> (1800 à 1923). Un beau +volume illustré 17 × 25 de 620 pages (9<sup>e</sup> édit.). +<span class="fl">25 fr.</span></p> + +<p class="drap ugap"><b class="ssf">LES MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA DE +SEINGALT.</b> Édition intégrale, annotée et illustrée en +12 beaux volumes (<i>Demander le prospectus spécial</i>).</p> + + +<p class="c gap small i">Dépositaire général de <i>la Sirène</i> : G. Crès et C<sup>ie</sup>, éditeurs, +21, rue Hautefeuille, Paris VI<sup>e</sup>.</p> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76253 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76253-h/images/cover.jpg b/76253-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0cf6b9b --- /dev/null +++ b/76253-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..b5dba15 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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