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diff --git a/76253-0.txt b/76253-0.txt new file mode 100644 index 0000000..477d1f4 --- /dev/null +++ b/76253-0.txt @@ -0,0 +1,7681 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76253 *** + + + + + + + JEROME K. JEROME + + TROIS HOMMES + DANS UN BATEAU + + ROMAN TRADUIT DE L’ANGLAIS + PAR THÉO VARLET + + + AUX ÉDITIONS DE + LA SIRÈNE + PARIS + + + + +Tous droits de reproduction réservés. + + + + +Chapitre Premier + +Trois valétudinaires. Les maux de George et de Harris. Atteint de 107 +maladies mortelles. Remèdes efficaces. Pour guérir les affections du +foie chez les enfants. D’un commun accord nous nous jugeons surmenés, et +en grand besoin de repos. Une semaine sur l’onde amère? George propose +la Tamise. Opposition de Montmorency. Le projet de George l’emporte à +une majorité de trois contre un. + + +Nous étions quatre: George, William-Samuel Harris, moi et Montmorency. +Installés dans mon appartement, nous fumions en causant de notre triste +état--je dis triste au point de vue médical, cela va de soi. + +Nous avions tous, à notre inquiétude croissante, la sensation d’être +usés. Harris nous raconta qu’il était sujet par moments à de singuliers +vertiges qui lui faisaient perdre toute conscience de ses actes. Puis +George dit que lui aussi avait des accès de vertige et ne savait plus ce +qu’il faisait. Quant à moi, c’était mon foie qui n’allait pas, à cause +que je venais justement de lire, à propos de pilules brevetées pour le +foie, une réclame où se trouvaient énumérés les divers symptômes +permettant de reconnaître que l’on a le foie détraqué. Je les avais +tous. + +C’est un fait des plus bizarres, mais je ne puis lire une réclame de +médicament breveté, sans être amené à la conclusion que je souffre +précisément du mal en question, sous sa forme la plus grave. A chaque +fois, le diagnostic me paraît correspondre exactement à ce que je +ressens depuis toujours. + +Je me rappelle être allé une fois au British Museum pour me documenter +sur le traitement d’une légère indisposition que j’éprouvais,--la fièvre +des foins, je pense. On m’apporta le bouquin, et je lus tout ce qui +concernait le sujet; et alors, dans un moment de distraction, je tournai +machinalement les pages et me mis, sans m’en apercevoir, à étudier +toutes les maladies, l’une après l’autre. Je ne sais plus dans laquelle +je me plongeai en premier lieu,--quelque terrible fléau dévastateur, en +tout cas,--mais avant même d’être arrivé à moitié de l’énumération des +«symptômes préliminaires», j’étais persuadé mordicus que j’en étais bel +et bien atteint. + +Je restai tout d’abord pétrifié d’horreur; puis, dans l’abandon du +désespoir, je me remis à tourner les pages. J’arrivai au Typhus,--lus +les symptômes,--découvris que j’avais le Typhus, que je devais l’avoir +depuis des mois sans m’en douter,--me demandai ce que j’avais bien +encore; rencontrai la danse de Saint-Guy,--découvris, comme je m’y +attendais, que je l’avais également;--et, de plus en plus intéressé par +mon cas, résolus d’en avoir le cœur net, et repris dès le début, en +suivant l’ordre alphabétique,--lus la Fièvre[1], et appris que je +l’avais déjà contractée, et que la période aiguë commencerait dans une +quinzaine environ. Le Mal de Bright, je l’avais, mais ce me fut un réel +soulagement de voir que je l’avais seulement sous une forme atténuée et +que, à cet égard, je pouvais vivre des années. Le Choléra, je l’avais, +avec des complications graves; et la Diphtérie, j’avais dû l’avoir dès +ma naissance. Je piochai consciencieusement les 26 lettres, d’un bout à +l’autre, et la seule maladie que je n’avais pas, en définitive, était +l’Épanchement de synovie. + + [1] Ague. + +Cela m’offusqua un peu tout d’abord; j’y voyais une sorte d’injustice. +Pourquoi n’avais-je pas l’Épanchement de synovie? Pourquoi cette réserve +jalouse? Au bout d’un moment, toutefois, des sentiments moins exclusifs +prévalurent en moi. Je considérai que j’avais toutes les autres maladies +connues de la pharmacologie, et me relâchant un peu de mon égoïsme, je +me résignai à me passer de l’Épanchement de synovie. La Goutte, sous sa +forme la plus maligne, paraît-il, s’était emparée de moi à mon insu; et +la Zymosis, j’en avais sans aucun doute été atteint dès l’enfance. La +Zymosis était la dernière maladie, et je conclus que le reste du bouquin +ne pouvait m’intéresser. + +Je restai perdu dans mes réflexions. Quel sujet intéressant je devais +faire, au point de vue médical, quelle acquisition je serais pour une +faculté! Les étudiants n’auraient plus besoin de «courir les hôpitaux», +avec moi! J’étais un hôpital, à moi seul! Il leur suffirait uniquement +de faire le tour de ma personne, et après cela, ils recevraient leur +diplôme. + +Je me demandai alors combien de temps, il me restait à vivre. Je +m’efforçai de m’examiner. Je me tâtai le pouls. Il me fut impossible, au +premier abord, de le percevoir. Puis, tout d’un coup, il parut se +déclancher. Je tirai ma montre et chronométrai mes pulsations. J’en +trouvai 147 à la minute. Je m’efforçai de tâter mon cœur. Rien! Il avait +cessé de battre. J’ai par la suite été induit à croire qu’il devait se +trouver quand même à sa place, et qu’il devait battre, mais je n’en +répondrais pas. Je me tapotai sur tout le devant du corps, depuis ce que +j’appelle ma taille jusqu’à ma tête, et je poussai un peu au-delà de +chaque côté, et je remontai un rien dans le dos. Mais je fus incapable +de sentir ni d’entendre quoi que ce fût. Je voulus me regarder la +langue. Je la tirai aussi loin que possible, et fermant un œil, +m’efforçai de l’examiner avec l’autre. Je n’en pus voir le bout, et tout +ce que j’y gagnai fut une certitude plus complète que j’avais la +scarlatine. + +J’étais entré dans cette salle de lecture heureux et bien portant. Ce +fut à l’état de misérable loque humaine que j’en sortis. + +J’allai trouver mon médecin. C’est un vieux copain à moi, qui me tâte le +pouls, me fait montrer la langue, et me parle de la pluie et du beau +temps, le tout pour rien, lorsque je me figure être malade; je crus donc +lui rendre un véritable service en allant le trouver alors. «Ce qu’il +faut à un docteur, me disais-je, c’est de la pratique. Il aura: moi. Il +retirera plus de pratique de ma personne que de dix-sept cents de ces +patients vulgaires, nantis chacun d’une ou deux maladies au plus.» + +Je me présentai donc à lui, tout fier, et à sa question: + +--Hé bien, qu’est-ce que vous avez? + +Je répondis: + +--Je ne vous ferai pas perdre votre temps, cher ami, en vous exposant ce +que _j’ai_. La vie est courte, et vous pourriez bien trépasser avant que +je sois au bout. Mais je vous dirai ce que je n’ai _pas_. Je n’ai pas +l’Épanchement de synovie. Pourquoi je n’ai pas l’Épanchement de synovie, +il m’est impossible de vous le dire; mais le fait est que je ne l’ai +pas. Tout le reste, sans exception, je l’ai. + +Et je lui exposai en détail comment j’avais été amené à cette +découverte. + +Il me fit déshabiller, et m’ausculta du haut en bas, et m’agrippa le +poignet, et puis me donna un coup sec sur la poitrine alors que je ne +m’y attendais pas,--un vrai coup de traître, pour tout dire,--et +aussitôt après m’y appliqua son oreille. Puis il s’assit et rédigea une +ordonnance, qu’il plia en quatre avant de me la donner. Je la mis dans +ma poche et sortis. + +Je ne l’ouvris pas. Je la portai au pharmacien le plus voisin et la lui +présentai. L’homme la lut, et me la restitua. + +Il ne tenait pas cela, dit-il. + +Je répliquai: + +--Vous êtes pharmacien? + +Il reprit: + +--Je suis pharmacien. Si j’étais un magasin coopératif et une pension de +famille combinés, je pourrais vous satisfaire. Désolé de n’être que +pharmacien. + +Je lus l’ordonnance. Elle portait: + + «1 livre de bifteck, plus + + «1 pinte de bière forte + + «toutes les 6 heures. + + «1 promenade de 10 milles chaque matin. + + «1 lit à 11 heures précises, chaque soir. + + «Et ne vous bourrez pas la cervelle de choses que vous ne comprenez + pas.» + +Je suivis la prescription, avec ce résultat heureux--pour moi, +s’entend,--de me conserver la vie, qui dure encore. + +Mais revenons à la réclame des pilules pour le foie. J’avais, dans le +cas présent, sans erreur possible, les symptômes, dont le principal est +«une complète aversion pour tout genre de travail». + +Ce que je souffre dans cet ordre d’idées, il n’y a de mots dans aucune +langue pour l’exprimer. Dès ma plus tendre enfance, ce m’était un vrai +martyre. Jeune adolescent, cette maladie ne me laissa pas un seul jour +de trêve. On ignorait alors que c’était mon foie. La science médicale +était beaucoup moins avancée qu’aujourd’hui, et on attribuait la chose à +la paresse. + +--Allons, diantre de petit fainéant, me disait-on, ne ferez-vous donc +jamais rien pour gagner votre vie? + +Comme de juste, on ne savait pas que j’étais malade. Et on ne me donnait +pas de pilules: on m’administrait des taloches sur le crâne. Et, tout +singulier que cela paraisse, ces taloches sur le crâne me guérissaient +souvent--pour une heure. Telle de ces taloches agit sur mon foie, et +m’inspira le désir de marcher droit sur-le-champ et d’exécuter sans +barguigner ce qu’on m’ordonnait, bien mieux que ne fait aujourd’hui +toute une boîte de pilules. + +On sait qu’il en va souvent de même:--ces simples remèdes vieux-jeu sont +parfois plus efficaces que toutes les drogues d’apothicaire. + +Nous passâmes une demi-heure à nous décrire nos maladies réciproques. Je +racontai à George et à William Harris ce que j’éprouvais le matin au +saut du lit, et William Harris nous raconta ce qu’il éprouvait à l’heure +du coucher; et George se livra, sur la carpette du foyer, à une +pantomime ingénieuse et frappante pour nous faire comprendre ce qu’il +éprouvait la nuit. + +George se figure qu’il est malade; mais ce n’a jamais été chez lui que +de l’imagination, comme bien on pense. + +Sur ces entrefaites, Mme Poppets vint frapper à la porte et demanda si +nous étions prêts à souper. Tout en échangeant un sourire amer, nous +répondîmes qu’après tout nous allions essayer d’avaler quelques +bouchées. Harris ajouta qu’un petit quelque chose dans l’estomac +empêchait souvent de tomber malade; et Mme Poppets nous ayant apporté le +plateau, nous nous mîmes à table, pour chipoter un peu de rumsteak aux +oignons et de la tarte à la rhubarbe. + +Je devais être, à cette époque, des plus débilités, car, il m’en +souvient, une demi-heure à peine s’était écoulée que je ne me souciais +plus de manger le moins du monde,--phénomène insolite chez moi,--et je +ne pris pas de fromage. + +En ayant fini avec ce devoir, nous remplîmes nos verres, allumâmes nos +pipes, et reprîmes notre discussion sur l’état de nos santés. De quoi +nous souffrions, en réalité, aucun de nous n’aurait pu le dire au juste; +mais l’opinion unanime fut que le mal--d’une nature ou d’une +autre--était dû au surmenage. + +--C’est de repos que nous avons besoin, dit Harris. + +--De repos et d’un renouvellement complet, dit George. Une tension du +cerveau excessive a entraîné chez nous une dépression générale de +l’organisme. Le changement de milieu, la suppression de toute cause de +souci, rétabliront l’équilibre psychique. + +George possède un cousin qui s’inscrit à l’ordinaire sur les registres +d’hôtel comme étudiant en médecine; aussi notre ami semble tenir tout +naturellement de famille sa façon doctorale d’exposer les choses. + +Je me rangeai à l’avis de George, et proposai de nous mettre en quête +d’un coin bien suranné, à l’écart de la foule démente, et d’y rêver au +passé toute une radieuse huitaine parmi ses rues endormies,--quelque +petit trou désuet, conservé par les fées, à l’abri du tourbillon du +monde, quelque trou d’aigle anachroniquement perché sur les falaises du +Temps, du haut desquelles on entend à peine, atténué par la distance, +l’assaut des vagues du XIXe siècle. + +Harris déclara qu’à son avis ce serait crevant. Il connaissait trop le +genre de patelin que je voulais dire: où un chacun va se coucher dès +huit heures, où il est impossible de se procurer un journal de courses, +et où il faut faire une promenade de dix milles pour avoir son tabac +favori. + +--Non, dit Harris, si vous tenez au repos et au changement, rien qui +vaille un voyage en mer. + +Je m’opposai résolument au voyage en mer. Le voyage en mer vous profite +quand vous vous en payez durant une couple de mois, mais pour une +semaine, il ne vaut rien. + +Vous partez le lundi avec l’idée bien arrêtée que vous allez vous +divertir. Vous envoyez des adieux protecteurs aux amis du quai, allumez +votre plus grosse pipe, et arpentez le pont, aussi crâne que si vous +étiez le capitaine Cook, sir Francis Drake et Christophe Colomb réunis. +Le mardi, vous préféreriez être ailleurs. Le mercredi, le jeudi et le +vendredi, vous souhaitez être mort. Le samedi, vous êtes en état +d’avaler quelques gouttes de consommé, de vous asseoir sur le pont, et +de répondre avec un pâle sourire aux gens compatissants qui vous +demandent des nouvelles de votre santé. Le dimanche, vous recommencez à +vous promener et à absorber des nourritures solides. Et le lundi matin, +lorsque, valise et parapluie à la main, vous vous tenez à la coupée prêt +à débarquer, vous êtes pris du plus bel amour pour la navigation. + +Ceci me rappelle mon beau-frère, qui était allé faire un voyage en mer, +pour sa santé. Il prit un aller et retour de cabine Londres-Liverpool; +et, arrivé à Liverpool, il n’avait plus qu’un désir, c’était de revendre +son retour. + +Ce billet fit le tour de la ville, offert à un prix terriblement réduit, +paraît-il; et il fut finalement cédé pour dix-huit pence à un jeune +homme de mine bilieuse, à qui son médecin venait justement d’ordonner +l’air de la mer, et de l’exercice. + +--L’air de la mer! dit mon beau-frère, en lui mettant affectueusement le +billet dans la main; ma foi, vous en prendrez là pour votre vie entière; +et de l’exercice!... vrai, vous prendrez plus d’exercice, en restant +assis sur ce bateau, que sur la terre ferme, en faisant des sauts +périlleux. + +Quant à lui--mon beau-frère--il s’en retourna par le train. Le chemin de +fer du Nord-Ouest, à son dire, était suffisamment hygiénique pour lui. + +Une autre de mes connaissances entreprit un voyage d’une semaine au long +des côtes. Avant le départ, le maître-d’hôtel vint demander au voyageur +s’il aimait mieux payer ses repas au fur et à mesure, ou s’arranger à +forfait d’avance pour la série entière. + +Le maître-d’hôtel lui vanta cette dernière combinaison comme beaucoup +plus économique. Il dit qu’il lui ferait la semaine complète à deux +livres cinq shillings. Il dit qu’au petit déjeuner il y avait du +poisson, suivi d’un rôti. Le déjeuner était servi à une heure, et +comprenait quatre plats. Le dîner, à six: potage, poisson, entrée, plat +de viande, volaille, salade, entremets, fromage et dessert. Plus un +léger souper froid à dix heures. + +Mon ami crut devoir s’en tenir au système des deux livres cinq shillings +(il est gros mangeur) et il l’adopta. + +On servit le déjeuner juste au large de Sheerness. Il se sentait moins +d’appétit qu’il ne l’aurait imaginé, aussi se contenta-t-il d’une +tranche de bouilli et de quelques fraises à la crème. Il fut très +méditatif tout l’après-midi. Tantôt il lui semblait n’avoir rien mangé +que du bouilli depuis des semaines; et d’autres fois il se figurait +avoir vécu de fraises à la crème pendant des années. + +Pas plus le bœuf que les fraises à la crème ne semblaient satisfaits, +d’ailleurs,--on les eût dits en révolte. + +A six heures, on vint l’avertir que le dîner était servi. Cette annonce +n’éveilla en lui aucun enthousiasme, mais il considéra qu’il lui fallait +venir à bout de ses deux livres cinq shillings, et, se cramponnant à des +cordages et autres objets, il descendit au restaurant. Une agréable +odeur d’oignons et de jambon fumant, combinée à celle du poisson frit et +des légumes, l’accueillit au bas de l’escalier; et alors le +maître-d’hôtel apparut avec un sourire onctueux, et demanda: + +--Que puis-je apporter à monsieur? + +--Emportez-moi hors d’ici, répliqua-t-il, défaillant. + +On l’emmena dare-dare en haut, et on le cala, penché sur la lisse de +tribord, où on le laissa. + +Durant les quatre jours qui suivirent, il se mit à un régime simple et +inoffensif: biscuits d’officiers légers (légers s’appliquant aux +biscuits, non aux officiers) et limonade gazeuse; mais, le samedi +arrivé, il se remonta un peu, et se mit au thé léger et aux rôties sans +beurre; et le lundi, il se gorgeait de bouillon de poulet. Il quitta le +bateau le mardi, et ce fut d’un regard plein de regrets qu’il le vit +s’éloigner du débarcadère. + +--Le voilà qui s’en va, pensa-t-il, il s’en va, emportant à son bord +pour deux livres de nourriture qui est à moi, et que je n’ai pas eue. + +Il affirme, toutefois, que s’il avait disposé d’une journée de plus, il +en aurait pris pour son argent. + +Je m’opposai donc au voyage en mer. Non pas, comme je leur expliquai, à +cause de moi. Je n’étais jamais indisposé. Mais je craignais pour +George. George affirma qu’il se porterait parfaitement, et qu’il aimait +beaucoup la mer, mais que à son avis, Harris et moi ferions mieux de n’y +pas songer, car il était assuré que nous serions tous les deux malades. +Harris déclara que, pour lui, ç’avait toujours été un mystère de savoir +comment s’y prenaient les gens qui étaient malades en mer:--Ils devaient +le faire exprès, par pose;--lui-même avait bien souvent désiré l’être, +mais il n’y était jamais parvenu. + +Puis il nous conta des anecdotes. Comment il avait fait la traversée du +Pas-de-Calais un jour où la mer était démontée au point qu’on avait dû +amarrer les passagers dans leurs couchettes et comment lui et le +capitaine étaient les deux seuls êtres vivants qui ne furent pas +malades. Parfois, c’était lui et le second qui n’étaient pas malades, +mais c’était toujours lui et un autre. Quand ce n’était pas lui et un +autre, c’était lui tout seul. + +C’est un fait à remarquer: personne n’a jamais le mal de mer,--à terre. +En mer, vous rencontrez des tas de gens très malades pour de bon, par +cargaisons entières; mais je n’ai pas encore jusqu’ici trouvé un homme, +à terre, qui ait jamais su le moins du monde ce que c’était d’avoir le +mal de mer. Où ces myriades de matelots d’eau douce qui encombrent +chaque bateau peuvent bien se cacher quand ils sont à terre, c’est pour +moi un problème. + +Si beaucoup ressemblent au confrère que j’ai vu un jour sur le bateau de +Yarmouth, l’apparente énigme est plus facile à résoudre. Nous venions +juste de dépasser le môle de Southend, et il était penché à un sabord, +dans une position très dangereuse. J’allai à lui dans l’intention de le +sauver. + +--Hé là! rentrez-vous donc un peu, dis-je en le tirant par l’épaule. +Vous allez tomber à l’eau. + +--Oh mon Dieu! c’est tout ce que je souhaite! fut la seule réponse que +je pus tirer de lui; et je dus l’abandonner à son sort. + +Trois semaines plus tard, je le retrouvai dans la salle de café d’un +hôtel de Bath. Il parlait de ses voyages, et décrivait avec enthousiasme +son amour de la mer. + +--Le pied marin! s’exclama-t-il, en réponse à un jeune homme qui le +questionnait avec envie. Ma foi, je me suis senti légèrement indisposé, +une seule fois, je l’avoue. En doublant le cap Horn. Le navire fit +naufrage le lendemain. + +Je dis: + +--N’étiez-vous pas un peu ému devant le môle de Southend, un jour, et ne +souhaitiez-vous pas tomber à l’eau? + +--Le môle de Southend! répondit-il, d’un air tout étonné. + +--Oui; en allant à Yarmouth, il y a eu vendredi trois semaines. + +--Oh! ah!... oui, répondit-il, avec un sourire; je me souviens à +présent. J’avais un fort mal de tête, cet après-midi-là. A cause des +pickles, sans doute. Les plus abominables pickles que j’aie jamais +goûtés sur un bateau qui se respecte. En avez-vous pris? + +Pour mon compte personnel, j’ai découvert un excellent préventif contre +le mal de mer: c’est de se balancer. Vous vous tenez au centre du pont, +et quand le bateau roule ou tangue, vous penchez le corps par ci ou par +là, de façon à rester toujours vertical. Quand le bateau relève la +proue, vous vous inclinez en avant, jusqu’à ce que le pont touche +presque à votre nez; quand c’est l’extrémité postérieure qui monte, vous +vous inclinez en arrière. Cela va très bien pendant une heure ou deux; +mais on ne peut se balancer toute une semaine. + +George proposa: + +--Si nous remontions la Tamise? + +Nous aurions air pur, exercice et repos; le perpétuel changement de +décor occuperait nos esprits (y inclus ce qu’en possédait Harris); et +l’exercice violent nous donnerait bon appétit et bon sommeil. + +Au dire de Harris, George devait éviter tout ce qui était susceptible de +contribuer à le faire dormir plus qu’à son ordinaire, car cela +deviendrait dangereux. Il ne voyait pas très bien comment George +pourrait arriver à dormir plus qu’il ne faisait déjà, vu que les jours +comportaient seulement vingt-quatre heures été comme hiver; mais, à son +avis, s’il dormait en effet davantage, être mort lui reviendrait au +même, et lui économiserait d’ailleurs sa pension et son logement. + +A part cela, conclut Harris, la Tamise lui convenait «comme un T»[2]. Je +ne connais pas de T (en dehors du thé à six pence, comprenant tartines +beurrées et cake à volonté, ce qui n’est pas cher, pour le prix, si vous +n’avez pas dîné). Ledit T, néanmoins, paraît convenir à chacun, et cela +lui fait grand honneur. + + [2] _To suit to a T_: expression familière. Le jeu de mots sur _T_ + (prononcer tî) et _tea_ peut passer en français: _T_... _thé_. + +A moi aussi donc, la Tamise me convenait «comme un T», et Harris et moi +déclarâmes l’idée de George excellente; et notre façon de nous exprimer +impliquait une certaine surprise de voir George devenu tout à coup si +intelligent. + +Le seul qui ne fût pas emballé par la proposition était Montmorency. +Montmorency ne se souciait guère de la Tamise. + +--Cela va très bien pour vous, les amis, dit-il; vous l’aimez, mais moi +pas. Je n’y vois rien d’intéressant. Le paysage n’est pas dans mon +genre, et je ne fume pas. Si j’aperçois un rat, vous refusez d’atterrir, +et si je tente de dormir, vous faites aussitôt des bêtises avec le +bateau, et me flanquez à l’eau. Tout cela, si vous voulez savoir, pour +moi, c’est de la plus parfaite ineptie. + +Mais nous étions trois contre un, et la proposition l’emporta. + + + + +Chapitre II + +Projets discutés. Les plaisirs du «camping», par nuits sereines. Ditto, +sous la pluie. Compromis adopté. Montmorency, ses premières impressions. +Nos craintes qu’il ne soit trop parfait pour ce monde, craintes ensuite +rejetées comme non fondées. Séance ajournée. + + +Nous prîmes la carte, pour faire nos plans. + +Nous convînmes de partir le samedi suivant, de Kingston. Harris et moi +irions dès le matin chercher le canot pour le conduire à Chertsey, et +George, qui ne pouvait sortir de la Cité avant l’après-midi (George va +faire la sieste dans une banque de 10 à 4 chaque jour, excepté le +samedi, où l’on l’éveille et l’on le met dehors dès 2 heures) nous y +retrouverait. + +Devions-nous camper dehors ou coucher à l’auberge? + +George et moi étions pour le «camping», si pittoresque, si plein de +liberté et d’allure patriarcale! + +Avec lenteur le souvenir vermeil du couchant s’évanouit au sein des +nuages gris et mornes. Silencieux comme des enfants tristes, les oiseaux +ont cessé leur ramage, et seuls, le cri plaintif de la poule de bruyère +et le rauque croassement de la corneille troublent le silence apeuré qui +plane sur le lit du fleuve, où s’exhale le dernier soupir du jour qui se +meurt. + +Des sombres bois de chaque rive l’armée fantomale de la Nuit, les ombres +grises s’avancent à pas muets, pourchassant les dernières lueurs +attardées, effleurent à pas silencieux et invisibles les roseaux +ondulants et les buissons qui soupirent; la Nuit, sur son trône +ténébreux, déploie ses noires ailes au-dessus du monde obscurci, et, du +haut de son palais-fantôme qu’illuminent les pâles étoiles, elle règne +dans la tranquillité. + +Alors nous amenons notre frêle esquif dans quelque anse paisible, on +dresse la tente, on fait cuire et on mange le frugal souper. Puis les +grosses pipes sont bourrées et allumées, et d’aimables bavardages +s’échangent à mi-voix, harmonieusement. Dans les intervalles de nos +causeries, cependant, le fleuve, jouant à l’entour du bateau murmure ses +vieux contes et ses secrets intimes, module tout bas l’antique chanson +puérile que depuis tant de mille et de mille ans il module--qu’il +modulera tant de mille ans à venir, avant que sa voix ne vieillisse et +ne se casse,--un chant que nous, qui avons appris à aimer son charmant +visage, qui nous sommes si souvent plongés dans son sein fluide, croyons +parfois saisir, mais sans pouvoir exprimer en paroles l’histoire que +nous venons d’entendre. + +Et nous restons là, sur son bord, tandis que la lune, qui l’aime elle +aussi, se penche pour le baiser d’un baiser sororal, et l’enlace +étroitement de ses bras argentins. Et nous regardons ses ondes couler +sans arrêt, chantonnant et chuchotant, à la rencontre de leur roi, la +mer,--tant que nos voix se réduisent au silence, et les pipes +s’éteignent,--tant que nous, banals et quelconques jeunes gens, nous +sentons étrangement pleins de pensées, mi-douces, mi-mélancoliques, sans +désir ni besoin de parler,--tant que, avec un rire, et secouant les +cendres de nos pipes épuisées, nous nous souhaitons bonne nuit, et, +bercés par le clapotis des flots et le bruissement des ramures, nous +nous endormons sous la paix vaste des étoiles, et rêvons que la terre +est redevenue jeune,--jeune et aimable comme elle l’était avant que les +siècles de la hâte et du souci eussent ridé son beau visage, avant que +les péchés et les folies de ses enfants eussent vieilli son cœur +aimant,--aimable comme elle l’était dans ces jours révolus où, jeune +mère, elle nous vivifiait de son sein profond,--avant que les maux de la +civilisation factice nous eussent détournés de ses tendres bras,--avant +que les ricanements venimeux de l’artificialité nous eussent fait honte +de la simple vie que nous menions avec elle, de la simple et majestueuse +demeure où l’humanité naquit, il y a tant de milliers d’années. + +Harris demanda: + +--Comment faites-vous quand il pleut? + +Impossible jamais d’élever Harris. Il n’y a en Harris pas la moindre +poésie,--pas trace de folle aspiration vers l’impossible. Jamais Harris +ne «pleure sans savoir pourquoi». Si les yeux de Harris s’emplissent de +larmes, soyez sûr que c’est pour avoir mangé des oignons crus, ou pour +avoir mis trop de Worcester-sauce sur son rosbif. + +Si, attardé le soir au bord de la mer avec Harris vous vous avisiez de +lui dire: + +--Chut! n’entendez-vous pas? On dirait les sirènes qui chantent dans le +creux des vagues; ou les âmes en peine lamentant des nénies pour les +cadavres blanchis que retiennent les algues. + +Harris vous prendrait par le bras, et dirait: + +--Je vois ce que c’est mon vieux; vous avez pris froid. Allons venez +avec moi. Je sais un établissement par ici tourné le coin, où vous +pourrez boire un coup du meilleur whisky d’Écosse que vous ayez jamais +goûté. Cela vous remettra en un rien de temps. + +Harris connaît toujours un établissement tourné le coin, où vous pouvez +avoir quelque chose de remarquable dans la catégorie boisson. Je suis +persuadé que si vous le rencontriez en paradis (à supposer la +vraisemblance du fait), ses premiers mots, à votre vue, seraient: + +--Quelle chance de vous rencontrer ici, vieux camarade! J’ai découvert +un établissement épatant, tourné le coin, où on vous servira un vrai +nectar, je ne vous dis que ça. + +Dans le cas actuel, toutefois, en ce qui regardait le camping, sa façon +pratique d’envisager les choses arriva fort à point. Le camping par +temps pluvieux n’a rien d’agréable. + +C’est le soir. Vous êtes transpercé, il y a deux bons pouces d’eau dans +la cale, et toutes les choses sont mouillées dans le bateau. Vous +trouvez sur la rive un endroit un peu moins fangeux que le reste, et +vous atterrissez pour déployer la tente et vous vous mettez à deux pour +entreprendre de l’assujettir. + +La toile est imbibée d’eau; elle pèse; et elle claque au vent, retombe +sur vous, s’entortille autour de votre tête: c’est à devenir enragé. +Cependant, la pluie ne cesse de tomber à flots. Ce n’est déjà pas +commode de dresser une tente par temps sec; s’il pleut, cela devient un +travail d’Hercule. Au lieu de vous aider, il vous semble que votre +collaborateur ne fait que des bêtises. A peine avez-vous proprement +assujetti votre côté, le voilà qui hale du sien, et dérange tout. + +--Hé! qu’est-ce que vous faites-là? criez-vous. + +--Mais non! c’est vous! renvoie-t-il; larguez donc un peu. + +--Pas si fort; vous avez tout détraqué, espèce d’animal! hurlez-vous. + +--Non, ce n’est pas moi, lance-t-il à son tour; mollissez votre côté! + +--Je vous dis que vous avez tout détraqué! rugissez-vous, avec bonne +envie de lui tomber dessus; et vous tirez sur vos amarres, si fort que +tous ses piquets s’en arrachent. + +--Ah! le sacré idiot! l’entendez-vous murmurer à part lui. + +Puis survient une traction farouche, qui emporte votre côté. Vous +laissez là votre maillet et vous vous disposez à aller lui dire ce que +vous pensez de toute sa conduite, mais au même instant, il se met en +route dans le même sens pour venir vous exposer sa manière de voir. Et +vous vous poursuivez en vous injuriant, tout autour de la tente, qui +finit par s’abattre en bloc. Vous restez à vous dévisager par-dessus le +désastre, puis vous vous écriez ensemble: + +--Là! c’est bien fait; qu’est-ce que je vous disais! + +Cependant le troisième, qui s’était chargé d’écoper le bateau, et qui +s’est versé de l’eau plein la manche, et qui n’a cessé de jurer tout +seul depuis dix minutes, vient s’enquérir du jeu absurde que vous jouez +et veut savoir pourquoi cette satanée tente n’est pas encore en place. + +Pour finir, d’une façon ou d’une autre elle est dressée et vous +débarquez le matériel. Inutile de songer à faire un feu de bois. Vous +allumez donc le réchaud à alcool, autour duquel on s’empresse. + +L’eau de pluie entre comme ingrédient principal dans le souper. Le pain +en comporte deux tiers, elle abonde dans le bifteck, et la confiture, le +beurre, le sel et le café se sont amalgamés avec elle pour former de la +soupe. + +Après le repas, vous constatez que votre tabac est mouillé et que vous +ne pouvez fumer. Heureusement, vous avez une bouteille de la drogue qui +égaie et enivre, si on la prend à la dose voulue, et elle vous rend le +goût de vivre nécessaire pour vous inciter à vous mettre au lit. + +Une fois endormi, vous rêvez qu’un éléphant s’est couché en plein sur +votre estomac, et que le volcan, faisant éruption, vous a projeté au +fond de la mer,--avec l’éléphant toujours paisiblement étalé sur votre +giron. Vous vous réveillez, avec l’idée qu’un événement effroyable s’est +produit en réalité. Votre première impression est que la fin du monde +est arrivée; puis vous réfléchissez que ce ne doit pas être cela, mais +plutôt des voleurs et des assassins, ou encore le feu, et vous exprimez +cette opinion suivant la méthode usitée. Nul secours ne vient, +néanmoins, et vous savez seulement que des milliers d’individus vous +bourrent de coups de pied, et que vous êtes en train de vous asphyxier. + +Vous n’êtes pas le seul à avoir des désagréments, d’ailleurs. Des cris +étouffés vous parviennent de dessous votre couche. Déterminé, en toute +occurrence, à vendre chèrement votre vie, vous vous débattez avec rage, +cognant des pieds et des poings à droite et à gauche et hurlant à pleins +poumons. A la fin, quelque chose cède, et vous vous trouvez la tête à +l’air libre. A deux pieds de vous, vous découvrez confusément une sorte +de bandit à demi-nu, tout disposé à vous trucider, et vous vous préparez +à lutter jusqu’à la mort, quand il vous vient à l’idée que ce pourrait +bien être Jim. + +--Oh! est-ce vous, dites? fait-il, vous reconnaissant aussi. + +--Oui, répondez-vous en vous frottant les yeux; qu’est-ce qui s’est +passé? + +--La tente de Billy renversée par le vent, je crois, dit-il. Où est +Bill? + +Alors vous unissez vos voix pour crier: Bill! et le sol au-dessous de +vous tremble et ondoie, et la même voix étouffée que vous avez déjà ouïe +réplique de dessous les décombres: + +--Dégagez un peu ma tête, je vous prie. + +Et Billy se dégage et apparaît, loque humaine boueuse et piétinée, et +d’humeur inutilement agressive,--car il se figure évidemment que le tout +a été fait exprès. + +Le matin vous êtes tous les trois aphones, à cause du vilain rhume que +vous avez attrapé la nuit; vous êtes également des plus susceptibles, et +vous vous injuriez réciproquement à chuchotis rauques, tout au long du +déjeuner. + +Il fut décidé en conséquence que nous coucherions dehors les nuits de +beau temps, et à l’hôtel, à l’auberge, au cabaret, tel des gens +convenables, quand il pleuvrait, ou quand le désir nous prendrait de +changer. + +Montmorency salua ce compromis de jappements approbateurs. Lui ne +raffole pas de romantique solitude. Donnez-lui plutôt du bruyant; et +même un peu de vulgaire ne lui agrée que mieux. A voir Montmorency, on +se figurerait volontiers que c’est un ange exilé sur la terre, pour une +raison quelconque retranché de l’humanité, sous les espèces d’un petit +fox-terrier. Il y a chez Montmorency une sorte d’expression: Oh-que-ce- +monde-est-méchant-et-comme-je-voudrais-faire-quelque-chose-pour-le- +rendre-meilleur-et-plus-noble, qui a déjà, paraît-il, tiré des larmes à +de pieuses vieilles personnes, ladies et gentlemen. + +Quand il s’en vint vivre à mes dépens, je n’aurais jamais cru que +j’arriverais à le garder aussi longtemps. Je restais à le considérer, +tandis que lui-même, assis sur le tapis, me considérait d’en bas, et je +songeais: «Oh! ce chien ne vivra pas. Il va être ravi aux cieux sur un +char de feu, voilà ce qui va lui arriver.» + +Mais lorsque j’eus payé pour une douzaine de poulets qu’il avait +étranglés; et que je l’eus retiré, grognant et gigotant, par la peau du +cou, hors de cent quatorze batailles de rues; et qu’un chat crevé m’eut +été présenté par une vieille femme en furie qui me traita d’assassin; et +que j’eus été appelé en justice par le voisin de la deuxième maison +comme possédant en liberté un chien féroce qui l’avait acculé dans son +réduit à outils, d’où il n’avait osé mettre le nez dehors pendant plus +de deux heures, par une nuit glaciale; et que j’eus appris que le +jardinier, à mon insu, avait gagné trente shillings en le mettant à tuer +tant de rats à la minute, alors je commençai à croire qu’en fin de +compte, on le laisserait sur terre un bout de temps. + +Aller rôder autour des écuries, et rassembler une troupe des chiens les +moins recommandables qui soient dans la ville, et les entraîner à +parcourir les bas quartiers pour se battre avec d’autres peu +recommandables chiens, telle est l’idée que Montmorency se fait de +«vivre sa vie»; et c’est pourquoi, comme je viens de le dire, il accorda +au projet auberges, cabarets et hôtels, sa vigoureuse approbation. + +La question couchage ainsi réglée à la satisfaction de tous quatre, il +ne resta plus qu’un point à discuter: que devions-nous emporter avec +nous? On commençait à en parler, lorsque Harris déclara que, pour ce +soir, il en avait assez de palabrer et nous proposa d’aller dehors nous +dérider un brin, ajoutant qu’il avait découvert un établissement, tourné +le coin, où l’on trouvait à boire un certain whisky d’Irlande qui valait +le coup. + +George avoua qu’il faisait soif (je ne l’ai jamais entendu dire le +contraire); et comme j’avais le pressentiment qu’un peu de grog bien +chaud, avec une tranche de citron, serait profitable à mes infirmités, +le débat fut, d’un commun accord ajourné au lendemain soir; et +l’assemblée mit ses chapeaux et sortit. + + + + +Chapitre III + +Dispositions réglées. Méthode de travail de Harris. Comment le vieux +père de famille installe un tableau. George émet un avis sensé. Joies du +premier bain matinal. Provisions en cas de naufrage. + + +Ainsi donc, le lendemain soir, nous nous réunîmes de nouveau, pour +discuter et régler nos plans. Harris commença. + +--Voyons, il s’agit d’abord de savoir ce que nous allons emporter. Vous, +J..., allez prendre une feuille de papier et écrire; et vous, George, le +catalogue d’alimentation, et si quelqu’un me donne un bout de crayon, +j’établirai la liste. + +C’est bien là du Harris tout pur,--toujours prêt à réclamer lui-même le +fardeau de tout, pour le mettre sur le dos des autres. + +Il me rappelle sans cesse mon pauvre oncle Podger. Quand mon oncle +Podger entreprenait de faire un petit arrangement, c’était du haut en +bas de la maison une révolution comme personne n’en a jamais vu de sa +vie. Un tableau venait d’arriver de chez l’encadreur, et se trouvait +dans la salle à manger, en attendant d’être posé. Tante Podger demandait +ce qu’il faillait en faire, et oncle Podger répondait: + +--Oh! remettez-vous-en à moi. Que personne ne s’en occupe. Je me charge +de tout. + +Et puis il retirait sa redingote et se mettait à la besogne. Il envoyait +la bonne chercher six pence de clous, et puis faisait courir après elle +un des garçons pour lui dire de quelle taille les clous; et de proche en +proche, il mettait tout le monde sur pied et la maison en branle-bas. + +--Allons, Will, cherchez-moi un marteau, criait-il; et vous, Tom, +apportez-moi la règle; et j’aurai besoin de l’escabeau pour monter +dessus; et après tout, non, mieux vaut me donner une chaise de cuisine; +Jim! vous allez courir chez Mr Goggles, et lui direz que: Papa le salue +bien, il espère que sa jambe va mieux; et il le prie de vouloir bien lui +prêter son niveau d’eau... Maria! ne vous en allez pas, car j’aurai +besoin de quelqu’un pour me tenir la lumière, et quand la bonne sera +rentrée, elle retournera aussitôt chercher un bout de cordelière à +tableau; Tom!--où est Tom?--Tom, venez ici; j’ai besoin de vous: vous me +tendrez le tableau. + +Et alors il soulevait le tableau, et le laissait choir et le tableau +s’échappait du cadre, et en essayant de sauver la glace, il se coupait; +et alors il bondissait à travers la pièce, cherchant son mouchoir. Il ne +trouvait pas son mouchoir, pour la bonne raison que son mouchoir était +dans la poche de la redingote qu’il venait d’ôter, et qu’il ne savait +plus où il avait posé la redingote, et toute la maison devait abandonner +la recherche de ses outils pour se mettre à celle de la redingote; et +cependant il se trémoussait et les harcelait à la ronde: + +--N’y a-t-il donc personne dans toute la maison qui sache où est ma +redingote? De ma vie je n’ai vu de pareils empotés!--non, ma parole! +Vous voilà six!--et vous êtes incapables de trouver une redingote que +j’ai ôtée il n’y a pas cinq minutes! Ma foi, de tous les... + +Alors il se levait, et découvrait qu’il était assis dessus, et il +s’écriait: + +--Oh! ne vous donnez plus la peine! Je viens de la trouver tout seul. +Autant vaudrait demander au chat de trouver quelque chose que de +s’attendre à ce que vous autres le trouviez. + +Et quand on avait passé une demi-heure à lui panser le doigt, et qu’on +avait acheté une nouvelle glace, et que les outils, et l’échelle, et la +chaise, et la chandelle étaient prêts, c’était une nouvelle alerte, +toute la maisonnée, y compris la femme de ménage, se rangeait en +demi-cercle, prête à l’aider. Il fallait se mettre à deux pour tenir la +chaise, et un troisième l’aidait à monter dessus, et l’y maintenait, et +un quatrième lui avançait un clou, et un cinquième lui tendait le +marteau, et il prenait le clou et le laissait tomber. + +--Bon! disait-il, d’un air furieux, voilà le clou perdu. + +Et il nous fallait tous nous mettre à genoux pour le chercher à tâtons, +cependant qu’il restait sur sa chaise en grommelant et nous demandant si +on allait le tenir là toute la soirée. + +Le clou se retrouvait enfin, mais cette fois c’était le marteau qu’on +avait perdu. + +--Où est le marteau? Qu’ai-je fait du marteau? Bon Dieu! Vous voilà sept +à bayer aux corneilles autour de moi, et vous ne savez pas ce que j’ai +fait du marteau! + +On lui retrouvait son marteau, mais alors il n’arrivait plus à retrouver +la marque qu’il avait faite sur le mur pour savoir où enfoncer le clou, +et nous montions l’un après l’autre sur la chaise, à côté de lui, pour +tâcher de le découvrir; et nous l’apercevions chacun à une place +différente, et il nous traitait tous d’imbéciles, l’un après l’autre, et +nous faisait descendre. Et il prenait la règle, et remesurait, et +constatait qu’il fallait la moitié de 31 pouces et trois huitièmes à +partir du coin, et il tentait de faire le calcul mentalement, et il +perdait la tête. + +Et nous essayions tous de faire le calcul mentalement, et arrivions tous +à des résultats différents, et chacun se moquait des autres. Et dans le +tohu-bohu général, on oubliait le nombre primitif, et l’oncle Podger +était obligé de mesurer à nouveau. + +Il se servait d’un bout de ficelle, cette fois, et au moment +psychologique, où le vieux godichon se penchait en dehors de la chaise +sous un angle de 45 degrés en s’efforçant d’atteindre un point situé +trois pouces au delà de sa portée maxima, la ficelle glissait, et il +s’étalait sur le piano, d’où résultait un bien joli effet musical, grâce +à la soudaineté avec laquelle son crâne et son corps frappaient toutes +les touches à la fois. + +Et tante Maria disait qu’un tel langage en présence des enfants était +inadmissible. + +Enfin, l’oncle Podger avait de nouveau déterminé l’endroit, et posait la +pointe du clou dessus, à l’aide de la main gauche, et saisissait le +marteau de la main droite. Et, du premier coup, il s’écrasait le pouce, +et laissait tomber le marteau, avec un hurlement, sur les orteils de +quelqu’un. + +Tante Maria faisait remarquer avec douceur que, la prochaine fois que +l’oncle Podger aurait à planter un clou dans le mur, elle espérait qu’il +le lui ferait savoir en temps, et elle prendrait ses dispositions pour +aller passer une huitaine chez sa mère en attendant qu’il eût fini. + +--Oh! vous, les femmes, vous en faites toujours, des chichis, pour rien! +répliquait l’oncle Podger, en se relevant. Si moi, j’aime m’occuper un +peu de la sorte... + +Et alors il s’y reprenait à nouveau, et, au deuxième coup, le clou tout +entier passait outre le plâtre, avec la moitié du marteau, et l’oncle +Podger se trouvait projeté contre le mur avec une force quasi suffisante +à lui aplatir le nez. + +Alors il nous fallait retrouver la règle et la ficelle, et on faisait un +nouveau trou; et vers minuit, le tableau était posé,--tout de guingois +et instable, tandis que tout alentour, sur plusieurs yards carrés, le +mur semblait avoir été passé au râteau, et que chacun était mortellement +éreinté et malheureux,--à l’exception de l’oncle Podger. + +--Eh bien, voilà! prononçait-il, en descendant pesamment de la chaise, +en plein sur les doigts de pied de la femme de ménage, et contemplant +avec une fierté non dissimulée le dégât qu’il avait commis. Il y a, ma +foi, des gens qui feraient venir un ouvrier pour un petit ouvrage comme +ça! + +Harris sera plus tard exactement du même calibre, je le sais et le lui +répète. Je lui répondis que je ne lui permettrais pas de se livrer à un +tel travail. J’ajoutai: + +--Non; prenez, vous, le papier, le crayon, et le catalogue, et George +mettra au net, et je ferai le choix. + +La première liste que nous élaborâmes dut être écartée. D’évidence, les +biefs de la Haute-Tamise étaient d’un tirant d’eau insuffisant pour +admettre un bateau contenant les objets notés comme indispensables: la +liste fut donc déchirée, et on se prépara à en faire une autre. + +George prononça: + +--Savez-vous bien que nous n’y sommes pas du tout? Ce qu’il nous faut +chercher, ce ne sont pas les objets dont nous avons besoin, mais bien +ceux dont nous ne pouvons nous passer. + +George se montre parfois plein de sens. On peut s’en étonner. Mais +c’était là d’authentique sagesse, non seulement dans le cas actuel, mais +par rapport à notre voyage sur le fleuve de la vie en général. Combien, +pour ce voyage, encombrent le bateau, jusqu’à le mettre en danger de +sombrer, d’un assortiment de vanités qu’ils croient indispensables à +l’agrément et à la commodité du trajet, mais qui ne sont en réalité que +surcharge vaine! + +Comme ils empilent jusqu’à hauteur du mât, sur le pauvre petit esquif, +beaux habits et grandes maisons, domesticité inutile, avec une horde +d’amis feints qui ne se soucient pas d’eux pour quatre sous; +divertissements coûteux qui n’amusent personne, cérémonies et modes, +faux-semblants et ostentation, et surtout--oh! le plus pesant, le plus +fol encombrement de tous!--la crainte de ce que va dire le voisin, les +luxes uniquement gênants, les plaisirs fastidieux, la parade creuse qui, +tel le carcan de fer réservé jadis aux criminels, garrotte et fait +saigner la tête douloureuse qui le porte! + +Au rebut, tout cela, frère, au rebut! Par-dessus bord! Cela rend +l’esquif si pesant que vous défaillez presque sur vos avirons. Cela +l’encombre et rend la manœuvre si périlleuse que vous ne connaissez pas +une minute libre d’inquiétude et de souci, vous ne vous accordez jamais +un instant de relâche pour rêver en paix,--ni le loisir de regarder les +ombres que la brise légère promène sur les eaux, les rais étincelants du +soleil jouant sur les vaguelettes, les grands arbres qui, de la berge, +contemplent leurs reflets, le vert et l’or des bois, les lis blancs et +jaunes, les ondulations pensives des roseaux, les joncs, les orchidées, +les bleus myosotis. + +Par-dessus bord l’encombrement, frère! Que votre esquif de la vie soit +léger, qu’il porte seulement le nécessaire, une demeure intime et des +plaisirs simples, un ou deux amis dignes de ce nom, un être qui vous +aime et que vous aimiez, un chat, un chien, une pipe ou deux, de quoi +manger et de quoi vous vêtir à votre suffisance et un peu plus à boire, +car la soif est chose nuisible. + +Alors, vous le verrez, l’esquif est plus facile à conduire, il est moins +susceptible de chavirer, et il vous importera moins qu’il vienne à +chavirer; de bonne et simple marchandise ne craint pas l’eau. Vous aurez +le temps de penser aussi bien que de travailler. Le temps de boire au +grand soleil de la vie,--le temps d’écouter la musique éolienne que la +brise divine tire des cœurs sonores qui nous entourent,--le temps... + +Je vous demande pardon, en vérité. J’avais tout-à-fait oublié. + +Donc, on s’en remit à George de dresser la liste, et il commença. + +--Ne prenons pas de tente, proposa-t-il; nous aurons une bâche sur le +bateau. C’est tellement plus simple et commode. + +L’idée nous parut bonne, et elle fut adoptée. Je ne sais si vous avez +déjà vu ce que je veux dire. Vous installez par-dessus le bateau des +cerceaux de fer, que vous recouvrez d’une vaste toile, assujettie du bas +tout le tour, de la proue à la poupe, et cela convertit le bateau en une +sorte de petite maison, délicieusement intime, quoique un peu bien +renfermée; mais tout a ses inconvénients, comme disait celui dont la +belle-mère venait de mourir, et à qui l’on présentait la note de +l’enterrement. + +George décréta que, cela étant, il nous fallait une couverture chacun, +une lampe, du savon, brosse et peigne (en commun), une brosse à dents +(chacun), un bassin, de la poudre dentifrice, de quoi se raser, et une +couple de serviettes en tissu éponge pour le bain. Je noterai ici que +l’on fait toujours des préparatifs démesurés pour se baigner quand on va +n’importe où dans le voisinage de l’eau, mais qu’on ne se baigne guère +lorsqu’on y est. + +Même chose quand on va au bord de la mer. Je suis toujours résolu--quand +c’est de Londres que je vois les choses, à me lever très tôt chaque +matin, pour aller faire un plongeon avant de déjeuner, et j’emballe +religieusement un maillot et une serviette de bain. Je choisis toujours +des maillots de bain rouges. Je me vois bien en maillot rouge. Cela +convient à mon genre de beauté. Mais une fois au bord de la mer, je +m’aperçois que ce bain matinal ne m’est plus à beaucoup près aussi +indispensable que je le croyais en ville. + +Au contraire, je sens que j’ai besoin de rester couché jusqu’au dernier +moment, et de descendre alors pour déjeuner. Une fois ou deux la vertu a +triomphé, je me suis levé à six heures et sommairement vêtu, et, +prenant, maillot et serviette, je me suis mis en chemin à contre-cœur. + +Mais ce fut loin d’être agréable. Il paraît qu’on me réserve un vent +d’est particulièrement âpre, fait sur mesure pour moi, quand je vais me +baigner le matin de bonne heure; on trie tous les cailloux cornus pour +les mettre par-dessus les autres, on affûte les rochers, on en saupoudre +les aspérités d’une légère couche de sable, de façon à me les +dissimuler, et on retire la mer pour la transporter à deux milles loin, +afin que je doive me serrer entre mes bras et galoper, grelottant, à +travers six pouces d’eau. Et quand j’arrive à la mer, elle est glacée et +aussi désagréable que possible. + +Une énorme vague me roule et me dépose sur mon séant, avec une parfaite +brutalité, à même un roc qu’on a mis là tout juste à mon intention. Et +avant que j’aie pu crier: Aïe, et me rendre compte des dégâts, la vague +retourne et m’emporte au large. Je me mets à nager frénétiquement vers +le rivage, me demandant si je reverrai jamais ma demeure et mes amis, et +regrettant de n’avoir pas été plus affectueux envers ma petite sœur +quand j’étais enfant. Je viens juste d’abandonner tout espoir, +lorsqu’une vague, en se retirant, me laisse plaqué sur le sable comme +une étoile de mer. Je me relève, et, me retournant, découvre que je +viens de nager comme un perdu dans deux pieds d’eau. Je refais un temps +de galop, me rhabille, et rentre à l’hôtel, où il me faut paraître +enchanté du bain. + +Quant à nous, chacun se montrait tout disposé à tirer sa coupe +longuement chaque matin. Au dire de George, c’était un tel plaisir que +de s’éveiller dans le bateau en pleine fraîcheur matinale, et de plonger +dans l’eau limpide du fleuve! D’après Harris, rien ne vaut quelques +brasses avant le déjeuner pour vous mettre en appétit. George déclara +que si les bains devaient avoir comme résultat de faire manger Harris +plus qu’à son ordinaire, il s’insurgeait contre l’hypothèse de lui en +voir prendre un seul. + +La corvée, dit-il, serait déjà suffisamment rude, de remorquer contre le +courant de quoi nourrir Harris dans les conditions normales. + +Je fis comprendre à George, néanmoins, tout l’agrément qu’il y aurait à +avoir dans le bateau un Harris propre et frais, même si nous devions +pour cela emporter quelques cents livres de provisions en supplément; je +l’amenai à partager mon point de vue, et il cessa de s’opposer au bain +de Harris. + +Conclusion finale: nous emporterions trois serviettes de bain, afin de +ne pas nous faire attendre l’un l’autre. + +Quant aux vêtements, George affirma que deux complets de flanelle +seraient assez, car nous pourrions les laver nous-mêmes, dans le +courant, une fois sales. On lui demanda s’il avait jamais essayé de +laver des flanelles dans le courant, et il répondit: Non, pas +précisément lui, mais de ses amis l’avaient fait et c’était relativement +facile. Harris et moi eûmes la faiblesse d’admettre qu’il s’y +connaissait, et que trois honorables jeunes gens sans situation ni +influence, et inexperts en buanderie, pourraient véritablement blanchir +leurs chemises et pantalons dans la Tamise à l’aide d’un morceau de +savon. + +Nous ne devions guère tarder à apprendre, à nos dépens, que George était +un sinistre farceur et qu’il ignorait évidemment le premier mot du +lessivage. Si vous aviez vu ces vêtements après!... Mais, comme disent +les romans-feuilletons, nous anticipons. + +George nous persuada d’emporter des sous-vêtements de rechange, et +abondance de chaussettes, pour le cas où nous chavirerions; abondance de +mouchoirs de poche, aussi, car ils pourraient venir à point pour essuyer +les objets, et une paire de chaussures de cuir, en sus de nos sandales +de canot, toujours en cas de naufrage. + + + + +Chapitre IV + +La question nourriture. Objections contre le pétrole considéré comme +atmosphère. Le fromage, précieux compagnon de route. Une épouse +abandonne le domicile conjugal. Autres provisions pour le cas de +naufrage. J’emballe. Perversité des brosses à dents. George et Harris +emballent. Déplorable conduite de Montmorency. Repos bien gagné. + + +Nous agitâmes ensuite la question nourriture. + +George dit: + +--Commençons par le petit déjeuner (George est très pratique). Or, pour +le petit déjeuner, nous prendrons une poêle à frire. (Indigeste! se +récria Harris; mais on le pria seulement de ne pas faire l’imbécile, et +George continua:) une théière et une bouilloire, plus un réchaud à +esprit-de-vin. + +--Pas de pétrole, dit George, avec un regard significatif; et Harris et +moi fîmes chorus. + +Nous avions une fois emporté un réchaud à pétrole; mais «plus jamais». +Nous avions cru vivre dans une raffinerie de pétrole, cette semaine-là. +Ce qu’il suintait, ce pétrole! Je ne connais pas de substance comparable +au pétrole pour ce qui est de suinter. Nous l’avions placé tout à +l’avant du canot, et, de là, il suintait jusqu’au gouvernail, imprégnait +le bateau tout entier et chaque chose qu’il trouvait sur son chemin. Il +suintait sur le fleuve. Il saturait le paysage et empuantissait +l’atmosphère. C’était tantôt un vent d’ouest pétrolifère qui soufflait, +et parfois un vent pétrolifère de l’est, ou bien du nord soufflait un +vent pétrolifère, quand ce n’était pas un vent pétrolifère du sud. Mais +qu’il arrivât des neiges arctiques ou qu’il eût pris naissance sur +l’étendue des sables du désert, il nous arrivait également chargé du +parfum de l’huile de pétrole. + +Les émanations de ce pétrole imbibaient désastreusement jusqu’aux +couchers de soleil; et les clairs de lune au pétrole étaient vraiment +fétides. + +A Marlow, nous tentâmes de lui échapper. Laissant le bateau contre le +pont, nous allâmes nous promener par la ville. Mais il nous poursuivait. +La ville entière était infectée de pétrole. Nous traversâmes le +cimetière, et on eût dit que les morts avaient été enterrés dans du +pétrole. La grand’rue empestait le pétrole, à se demander comment on +pouvait bien habiter là. Nous fîmes mille après mille sur la route de +Birmingham; mais en vain: tout le pays était saturé de pétrole. + +Vers la fin de cette excursion, nous nous réunîmes à minuit dans un +champ solitaire, sous un chêne maudit, et nous engageâmes par un serment +redoutable (nous avions déjà toute la semaine juré contre la chose d’une +façon normale et modérée, mais à présent c’était sérieux) par un serment +redoutable, dis-je, de ne jamais plus emporter avec nous de pétrole dans +un canot, sauf, bien entendu, en cas de maladie. + +Cette fois-ci, donc, nous nous résignâmes à l’alcool dénaturé. Ce n’est +déjà guère fameux. Il en résulte du pâté dénaturé et du gâteau dénaturé. +Mais l’alcool dénaturé est, à haute dose, plus sain à l’organisme que le +pétrole. + +Comme autres accessoires du petit déjeuner, George proposa œufs et lard, +faciles à cuisiner, viande froide, thé, pain et beurre, confiture. Pour +déjeuner, dit-il, nous aurions biscuit de mer, mais pas de fromage. Le +fromage, comme le pétrole, est trop envahissant. Il n’y en a que pour +lui dans tout le bateau. Il pénètre dans le garde-manger et donne un +goût de fromage à tout ce qui s’y trouve. On ne sait plus si l’on +ingurgite de la tarte aux pommes, de la saucisse de Francfort, ou des +fraises à la crème. Tout vous semble fromage. Il y a trop d’odeur dans +le fromage. + +Cela me rappelle un de mes amis qui avait acheté une paire de fromages à +Liverpool. C’étaient d’admirables fromages, moelleux et faits à point, +et répandant autour d’eux un fumet de la force de deux cents +chevaux-vapeur qu’on aurait pu garantir sur facture comme portant à +trois milles et jetant bas son homme à deux cents yards. J’étais alors à +Liverpool, et mon ami me demanda si cela ne me dérangeait pas de les +emporter à Londres avec moi, car lui-même n’y viendrait pas avant un +jour ou deux, et, à son avis, les fromages ne pouvaient attendre plus +longtemps. + +--Oh, avec plaisir, cher ami, avec plaisir. + +J’allai chercher les fromages et les emmenai dans un cab. C’était une +ferraillante guimbarde, traînée par un somnambule poussif et couronné, +que son propriétaire dans un moment de lyrisme, au cours de la +conversation, baptisa cheval. Je déposai les fromages sur l’impériale, +et nous nous mîmes en route à une allure qui eût fait honneur au plus +rapide rouleau à vapeur construit jusqu’à ce jour, et tout alla aussi +gaiement qu’un glas d’enterrement, jusque tourné le coin. Là, le vent +apporta une bouffée de ces fromages en plein sur notre coursier. Il fut +réveillé du coup, et, hennissant de terreur, s’élança à trois milles à +l’heure. Le vent continuait de souffler dans sa direction, et avant +d’être au bout de la rue, il filait à la vitesse de presque quatre +milles à l’heure, laissant derrière lui les stropiats et les vieilles +dames obèses. + +Il fallut deux commissionnaires, en outre du cocher, pour le contenir à +la gare; et je doute même qu’ils y seraient parvenus, si l’un d’eux +n’avait eu la présence d’esprit de lui jeter un mouchoir de poche sur le +nez, et d’allumer un bout de papier d’Arménie. + +Je pris mon billet, et m’avançai triomphalement sur le quai, avec mes +fromages, tandis que les gens se reculaient respectueusement sur mon +passage. Le train était comble, et je dus monter dans un compartiment où +on était déjà sept. Un vieux gentleman grincheux protesta, mais je +montai quand même et, déposant les fromages dans le filet, me casai avec +un gracieux sourire, en disant que la journée était chaude. Quelques +minutes s’écoulèrent, et puis le vieux gentleman commença à s’agiter. + +--Ça sent le renfermé, ici, dit-il. + +--On étouffe, positivement, ajouta son voisin. + +Et alors tous deux se mirent à renifler, et au troisième reniflement il +leur prit une suffocation, et, se levant sans un mot de plus, ils +sortirent. Ensuite une grosse dame se leva, disant que c’était une honte +de traiter de la sorte une respectable mère de famille, et elle +rassembla une valise et sept paquets, et sortit. Les quatre voyageurs +restant tinrent bon un moment, puis un individu à mine grave, assis dans +un coin, et que son costume et son aspect général semblaient désigner +comme entrepreneur de pompes funèbres dit que cela faisait penser à un +cadavre d’enfant; et les trois autres voyageurs se levèrent tous à la +fois, et se bousculèrent à la porte. + +Je souris au gentleman en noir, et lui dis que nous allions sans doute +avoir le compartiment pour nous seuls; et il rit aimablement, et +répondit que certaines gens faisaient bien des embarras pour peu de +chose. Mais même lui se déprima singulièrement en cours de route; aussi, +en arrivant à Crewe, je lui offris d’aller prendre un verre. Il accepta, +et nous nous frayâmes un chemin jusqu’au buffet, où nous criâmes et +tempêtâmes et frappâmes de nos parapluies pendant un quart d’heure; à la +fin, une jeune personne vint nous demander si nous désirions quelque +chose. + +--Que prenez-vous? dis-je, m’adressant à mon ami. + +--Je prendrai pour une demi-couronne[3] de cognac sec, s’il vous plaît, +Mademoiselle, répondit-il. + + [3] La demi-couronne correspond à notre ancien écu de 3 francs. + +Et quand il eut bu, il sortit tranquillement et monta dans une autre +voiture, ce que je trouvai abject. + +A partir de Crewe, j’eus le compartiment à moi seul, bien que le train +fût bondé. Lors des arrêts dans les gares, les gens, à la vue de mon +compartiment vide, allaient pour s’y précipiter. «Par ici, Maria; venez, +il y a autant de place qu’on veut!» + +--«Ça va bien, Tom; montons ici,» criait-on. Et tous accouraient, +chargés de lourdes valises, et luttaient devant la portière à qui +monterait le premier. Et quelqu’un ouvrait la portière et franchissait +le marchepied,--pour retomber dans les bras de celui qui était derrière +lui; et tous s’approchaient, et après avoir flairé, ils prenaient la +fuite et se faufilaient dans d’autres voitures, ou payaient le +déclassement, et allaient en première. + +De la gare d’Euston, je portai les fromages chez mon ami. Quand sa femme +fut entrée dans la pièce, elle huma l’air un instant. Puis elle me dit: + +--Qu’est-ce que c’est? Avouez-moi tout. + +Je répondis: + +--Ce sont des fromages. Tom les a achetés à Liverpool, et m’a prié de +les apporter avec moi. + +Et j’ajoutais que j’espérais bien qu’elle comprendrait que je n’y étais +pour rien; et elle répondit qu’elle n’en doutait pas, mais qu’elle +dirait son fait à Tom dès son retour. + +Mon ami fut retenu à Liverpool plus longtemps qu’il ne l’avait cru, et +trois jours plus tard, comme il n’était pas rentré, sa femme vint me +trouver. Elle me dit: + +--Qu’est-ce que Tom vous a dit au sujet de ces fromages? + +Je répondis que ses instructions étaient de les tenir en lieu frais, et +que personne n’y devait toucher. + +Elle dit: + +--Nul danger que personne y touche. Les avait-il sentis? + +J’en étais persuadé, et j’ajoutai qu’il paraissait tenir beaucoup à eux. + +--Vous croyez qu’il serait très mécontent, interrogea-t-elle, si je +donnais une livre sterling à un homme pour qu’il les emportât afin de +les enterrer? + +Je répondis qu’en ce cas on ne le verrait plus rire de sa vie. + +Une idée lui vint. Elle dit: + +--Cela vous ennuierait-il de les garder? Je les ferai porter chez vous. + +--Madame, répliquai-je, pour ce qui est de moi, j’adore le parfum du +fromage, et mon voyage de l’autre jour en leur compagnie depuis +Liverpool restera pour toujours dans mon souvenir comme l’heureuse +conclusion de vacances agréables. Mais, dans ce monde, il nous faut +considérer autrui. La dame sous le toit de qui j’ai l’honneur de résider +est une veuve, et, autant que je sache, possiblement aussi une +orpheline. Elle a une manière forte, je dirai même éloquente, de +s’opposer, comme elle dit, à ce qu’on «lui en impose». La présence des +fromages de votre mari dans sa maison, je le crains, lui en imposerait +trop, et il ne sera pas dit que j’en aurai imposé à la veuve et à +l’orpheline. + +--Eh bien alors, dit la femme de mon ami, se levant, il ne me reste plus +qu’à emmener les enfants et aller à l’hôtel attendre que ces fromages +soient mangés. Je renonce à vivre plus longtemps sous le même toit +qu’eux. + +Elle tint parole, laissant la maison à la garde de la femme de ménage. +Celle-ci, lorsqu’on lui demanda si elle pourrait supporter l’odeur, +répondit: «Quelle odeur?» et quand on lui eut mis le nez sur les +fromages en lui disant de renifler fort, elle dit qu’elle arrivait à +percevoir un léger parfum de melon. D’où il fut conclu qu’il ne +résulterait pas grand mal pour cette femme de pareille atmosphère, et on +l’y laissa. + +La note de l’hôtel s’éleva à cinquante guinées; et mon ami, tout calcul +fait, constata que les fromages lui revenaient à huit livres sterling et +six pence la livre. Il ajouta qu’il adorait en effet le fromage, mais +que ceux-ci étaient au-dessus de ses moyens. Il résolut donc de s’en +débarrasser. Il les jeta dans le canal; mais il lui fallut les repêcher, +car les hommes des bélandres se plaignirent. Ils disaient que cela les +faisait tomber en pâmoison. Ensuite, il les emporta par une nuit noire +et les abandonna dans le cimetière paroissial. Mais le _coroner_[4] les +découvrit et fit un raffut terrible. + + [4] Officier de police judiciaire chargé de faire les enquêtes dans + les cas de morts violentes ou accidentelles, d’incendie, etc. + +Il prétendit que c’était une machination pour lui ôter le pain de la +bouche, en réveillant les morts. + +Mon ami s’en débarrassa pour finir, en les emportant au bord de la mer +et en les enterrant sur la plage. L’endroit en acquit une réputation +considérable. Les villégiateurs disaient que jamais auparavant ils +n’avaient remarqué dans l’air une telle vivacité, et les gens faibles de +la poitrine et atteints de consomption s’y pressaient encore bien des +années après. + +Malgré mon goût pour le fromage, donc, je tins que George était dans son +droit en refusant d’en prendre à bord. + +--Nous n’avons pas besoin de prendre le thé, dit George (les traits de +Harris se décomposèrent à ces paroles); mais nous aurons un bon petit +repas tout simple à la bonne franquette à sept heures: dîner, thé et +souper combinés. + +Harris retrouva quelque gaîté. George proposa des conserves de viande et +de fruits, charcuterie, tomates, légumes verts. Comme boisson, nous +adoptâmes une certaine merveilleuse mixture concentrée de Harris, qui, +mélangée d’eau, prenait le nom de limonade, abondance de thé, plus une +bouteille de whisky, pour le cas, dit George, où nous ferions naufrage. + +A mon avis, George insistait par trop sur l’idée de naufrage. Je +trouvais fâcheuse cette disposition d’esprit au début d’une excursion. + +Mais je fus tout à fait d’accord pour emporter le whisky. + +Nous ne prîmes ni bière ni vin. L’un et l’autre sont une erreur, en +rivière. Cela vous rend lourd et somnolent. Un verre dans la soirée, +lorsque vous faites une tournée par la ville et que vous lorgnez les +filles, cela va; mais n’allez pas en boire quand le soleil vous tape sur +le crâne et que vous devez vous livrer à un exercice violent. + +Nous fîmes une liste des objets à emporter, et elle avait atteint une +jolie longueur avant qu’on se séparât, ce soir-là. Le lendemain, +vendredi, le tout fut rassemblé, et nous nous retrouvâmes dans la soirée +pour l’emballage. Nous avions une grosse valise «Gladstone» pour les +vêtements, et une couple de paniers pour les victuailles et les +ustensiles de cuisine. On poussa la table contre la fenêtre, on empila +les choses en un tas au milieu du parquet, et on s’assit à l’entour pour +les considérer. + +Je me chargeai d’emballer. + +Je me flatte d’être bon emballeur. Emballer est une de ces mille choses +que je suis persuadé connaître mieux que n’importe qui au monde. (Je +suis étonné moi-même, quelquefois, devant la multiplicité de ces +choses.) Je persuadai à George et Harris qu’ils feraient mieux de s’en +remettre tout à fait à moi. Ils acceptèrent avec un empressement qui +avait quelque chose de peu naturel. George alluma une pipe et s’allongea +sur la bergère, Harris installa ses jambes sur la table et alluma un +cigare. + +Ce n’était pas ainsi que je l’entendais. Ce que je voulais dire, en +fait, c’était que je dirigerais les opérations, et que Harris et George +manœuvreraient sous mes ordres, tandis que je les invectiverais de temps +en temps avec un «Oh! espèce de...!»--«Allons, laissez-moi +faire»--«Dieu! que vous êtes bête!» pour les dresser, comme il sied. +Leur façon de prendre les choses m’agaça. Rien ne m’agace plus que de +voir les autres assis à ne rien faire pendant que je travaille. + +J’ai habité une fois avec un camarade qui avait le don de m’exaspérer. +Il fainéantait sur le sofa et me regardait m’occuper, des heures de +suite, me suivant des veux tout autour de la pièce, n’importe où +j’allais. Il affirmait que cela lui faisait le plus grand bien de me +voir ainsi me donner du mouvement. Car mon exemple lui démontrait que la +vie n’est pas un vain songe où l’on doit bayer aux corneilles, mais une +noble tâche pleine de devoirs et de labeur sévère. Il se demandait +comment il avait pu se passer de moi si longtemps, et n’avoir eu +personne de laborieux à contempler. + +Or, je n’admets pas ce procédé. Il m’est impossible de rester tranquille +et de voir mon prochain trimer comme un esclave. Il me faut alors me +lever et présider à son ouvrage, le suivre, les mains dans les poches, +et lui dire ce qu’il doit faire. Tel est mon caractère énergique je n’y +peux rien. + +Cependant, je ne dis mot, et commençai l’emballage. Ce fut plus long que +je ne l’aurais cru; mais finalement je vins à bout de la valise. Je +m’assis dessus et bouclai les courroies. + +--Vous ne mettez pas vos bottines dedans? dit Harris. + +Je m’aperçus, d’un coup d’œil, que je les avais oubliées. Voilà bien +Harris. Il n’aurait pas dit un mot avant d’avoir vu la valise fermée et +bouclée, naturellement. Et George se mit à rire à pleines mâchoires,--de +son rire bruyant, absurde, qui m’exaspère tellement. + +Je rouvris la valise et y introduisis mes bottines. Mais alors, juste au +moment de la refermer, un doute affreux m’envahit. Avais-je emballé ma +brosse à dents? Je ne sais comment cela se fait, mais je ne sais jamais +si j’ai emballé ma brosse à dents. + +Ma brosse à dents est un objet qui me hante en voyage et empoisonne ma +vie. Je rêve que je ne l’ai pas emballée, et m’éveille avec une sueur +froide, et sors de mon lit pour chercher après. Et le matin, je +l’emballe avant de m’en être servi, et il me faut re-déballer pour +l’avoir, et c’est toujours le dernier objet que je tire de la valise; +puis je remballe, et je l’oublie, et il me faut grimper quatre à quatre +au dernier moment pour la prendre, et je l’emporte à la gare, enveloppée +dans mon mouchoir de poche. + +Bien entendu, cette fois-ci, je fus obligé de retourner tout, sans +parvenir à mettre la main dessus. C’est dans un état analogue à ce +pêle-mêle que devait être le monde avant sa création, durant le règne du +chaos. Bien entendu, je mis la main dix-huit fois sur celles de George +et de Harris, mais impossible de rencontrer la mienne. Je replaçai les +objets, un par un, et les secouai tous, séparément. Enfin, je la +découvris dans une bottine. Je remballai une fois de plus. + +Lorsque j’eus fini, George demanda si le savon était dedans. Je lui +répondis d’aller se faire pendre, et que peu m’importait que le savon +fût dedans ou non; et je fermai violemment la valise et la bouclai. Mais +je m’aperçus que j’y avais enfermé ma blague à tabac, et je dus la +rouvrir. Elle fut close finalement à dix heures cinq du soir, et il +restait les paniers à faire. Harris dit que notre départ devant avoir +lieu dans moins de douze heures, il croyait bon d’effectuer le reste de +l’opération lui-même, avec George. J’acceptai et m’assis, et leur +tintouin commença. + +Ils se mirent à la besogne d’un cœur léger, persuadés sans nul doute +qu’ils allaient m’en remontrer. Je m’abstins de tout commentaire: +j’attendais. Lorsque George sera pendu, Harris restera le pire emballeur +de ce monde. Je considérai les piles d’assiettes et de jattes, et les +bouilloires, et les bouteilles, et les pots, et les pâtés, et les +réchauds, et les gâteaux, et les tomates, etc., et pressentis que cela +ne tarderait pas à devenir joyeux. + +Et en effet. Ils commencèrent par casser une jatte. Ce fut leur premier +ouvrage. Ils le firent juste pour montrer ce qu’ils _savaient_ faire, et +pour éveiller l’intérêt. + +Puis Harris plaça la confiture de fraises au-dessus d’une tomate, qui +fut mise en capilotade. Il leur fallut la ramasser à la petite cuiller. + +Ensuite ce fut le tour de George, qui piétina sur le beurre. Je ne dis +rien, mais je me rapprochai et m’assis sur le bord de la table pour les +regarder faire. Rien de ce que j’aurais pu dire n’eût été autant capable +de les exaspérer. Je m’en aperçus. Ils devenaient nerveux et inquiets, +marchaient sur les choses, ou les posaient derrière eux, et ne les +retrouvaient plus ensuite lorsqu’ils en avaient besoin; et ils +emballaient les pâtés au fond, et mettaient par-dessus les objets +lourds, ce qui écrabouillait les pâtés. + +Ils renversèrent du sel sur tout, et pour ce qui est du beurre!... De ma +vie, je n’ai vu deux hommes en faire autant avec deux pence de beurre. +Lorsque George l’eut décollé de sa pantoufle, ils tentèrent de le +fourrer dans la bouilloire. Il ne put y entrer, et ce qui s’y en était +introduit refusa de sortir. Ils le râclèrent enfin, et le posèrent sur +une chaise, où s’assit Harris. Le beurre adhéra à sa personne, et ils le +cherchèrent par toute la pièce. + +--Je jurerais l’avoir mis sur cette chaise, dit George, contemplant le +siège vide. + +--Je vous l’ai vu faire moi-même, il n’y a pas une minute, dit Harris. + +Alors ils se remirent à le chercher par toute la pièce; puis ils se +rencontrèrent au centre, et se regardèrent, stupéfaits. + +--C’est le plus extravagant phénomène dont j’aie jamais été témoin, dit +George. + +--Un vrai miracle! dit Harris. + +Alors George fit le tour de Harris, et le découvrit. + +--Bon! mais il était là tout ce temps! s’écria-t-il avec indignation. + +--Où? s’écria Harris, en faisant volte-face. + +--Tenez-vous tranquille, nom d’un chien! rugit George, s’élançant sur +lui. + +On le détacha, et il fut emballé dans la théière. + +Montmorency était de la fête, comme de juste. L’ambition de Montmorency +dans la vie, c’est de se mettre à la traverse, et de se faire crier +dessus. S’il parvient à se faufiler où l’on n’a spécialement pas besoin +de lui, à être un parfait brouillon, et à exaspérer le monde, et à ce +qu’on lui envoie des objets à la tête, il se considère alors comme +n’ayant pas perdu sa journée. + +Faire en sorte que quelqu’un trébuche sur lui, et le maudisse pendant +une heure d’affilée, voilà son ambition la plus haute et son but; et +quand il l’a atteint, sa fatuité devient tout à fait intolérable. + +Il allait se poser sur les choses dont précisément on avait besoin pour +les emballer; et il était travaillé par l’idée fixe que, chaque fois que +Harris ou George allongeait la main, c’était pour atteindre son nez +froid et humide. Il enfonça la patte dans la confiture, il dispersa les +petites cuillers, il joua aux rats avec les citrons, et sauta dans le +panier et en étrangla trois avant que Harris pût le coiffer de la poêle +à frire. + +Harris prétendit que je l’encourageais. Je ne l’encourageais pas. Un +pareil chien n’a pas besoin d’être encouragé. C’est son péché naturel et +originel qui le fait se conduire de la sorte. + +L’emballage fut terminé à minuit trente. Harris s’assit sur le grand +panier, en émettant l’espoir qu’on ne trouverait rien de cassé. George +dit que si quelque chose devait être cassé, c’était fait,--réflexion qui +parut le réconforter. Lui aussi, déclara-t-il, avait envie d’aller se +coucher. Nous avions tous envie d’aller nous coucher. Harris devait +passer la nuit chez nous, et nous montâmes à l’étage. + +On se chamailla pour les lits, et Harris dut coucher dans le mien. Il me +demanda: + +--Préférez-vous l’intérieur ou l’extérieur? + +Je lui répondis qu’en général je préférais coucher _à l’intérieur_ d’un +lit. + +Harris déclara ma facétie un peu vieille. + +George nous interrogea: + +--A quelle heure faut-il que je vous éveille, les amis? + +Harris répliqua: + +--Sept heures. + +J’intervins: + +--Non: six. Car j’avais quelques lettres à écrire. + +Nous eûmes une discussion, Harris et moi, sur ce point, mais on finit +par couper la poire en deux, et on conclut: + +--Éveillez-nous à six heures et demie, George. + +George ne répondit pas, et nous découvrîmes qu’il dormait déjà; nous +disposâmes donc le tub de façon à ce qu’il trébuchât dedans lorsqu’il se +lèverait au matin, puis nous aussi nous mimes au lit. + + + + +Chapitre V + +Madame Poppets nous réveille. George le fainéant. L’escroquerie aux +«pronostics météorologiques». Notre bagage. Perversité du petit gamin. +On s’attroupe autour de nous. Nous partons en grande pompe, et arrivons +à Waterloo-Station. Ignorance des fonctionnaires de la compagnie du +Sud-Ouest concernant les affaires trop mondaines des trains. Nous sommes +à flot, à flot dans un léger canot. + + +Ce fut Mme Poppets qui nous éveilla le lendemain matin. Elle s’écria: + +--Savez-vous bien qu’il est près de neuf heures, messieurs? + +--Neuf quoi? fis-je, en sursaut. + +--Neuf heures, répondit-elle, par le trou de la serrure. Je ne vous +entendais pas bouger. + +Je réveillai Harris et lui annonçai l’heure. Il répliqua: + +--Je pensais que vous deviez vous lever à six heures? + +--Certainement, dis-je; pourquoi ne m’avez-vous pas éveillé? + +--Comment l’aurais-je pu, quand je dormais moi-même? rétorqua-t-il. A +présent, nous ne serons pas sur l’eau avant midi. Ça ne vaut plus la +peine de vous lever du tout. + +--Hum! repris-je, vous avez de la chance que je me lève. Si je ne vous +avais pas réveillé, vous seriez resté là toute la quinzaine. + +Nous continuâmes à nous asticoter de la sorte pendant quelques minutes, +lorsqu’un outrageux ronflement de George nous interrompit. Pour la +première fois depuis qu’on nous avait appelés, nous nous avisions de son +existence. Il était donc là,--l’homme qui nous avait demandé à quelle +heure il devait nous éveiller,--sur le dos, la bouche large ouverte, et +les genoux relevés. + +Je ne sais réellement pourquoi, mais la vue d’un autre individu en train +de dormir, dans un lit quand je suis levé, m’exaspère. Je trouve par +trop scandaleux de voir les précieuses heures de la vie d’un homme--les +inestimables moments qu’il ne retrouvera jamais--engloutis ainsi dans un +sommeil bestial. + +Ce George, par exemple, gaspillant par une hideuse fainéantise +l’inestimable don du temps; le trésor de sa vie, dont il lui sera +demandé compte, plus tard, jusqu’à la moindre seconde, lui échappant, +inemployé. Alors qu’il eût pu être levé, à se bourrer d’œufs au lard, à +agacer le chien, ou à flirter avec la domesticité, au lieu de gésir là, +l’âme enfoncée dans une opaque torpeur. + +Pensée redoutable. Il parut que Harris et moi en fûmes frappés au même +instant. Nous résolûmes de le sauver, et ce noble dessein nous fit +oublier notre querelle. Nous nous élançâmes pour lui arracher ses draps, +Harris lui envoya un grand coup de pantoufle, je lui hurlai dans +l’oreille, et il s’éveilla. + +--’s qu’i fait jour? balbutia-t-il, en se dressant sur son séant. + +--Debout, tête de lard, grosse bûche! rugit Harris. Il est dix heures +moins le quart. + +--Quoi! s’écria-t-il, en s’élançant à bas de son lit, en plein dans le +tub... Qui donc, nom d’un tonnerre, a fourré ça là? + +Nous lui affirmâmes qu’il devait être imbécile pour ne pas voir le tub. + +Nous nous mîmes à notre toilette, et, quand on en fut aux raffinements, +nous nous rappelâmes que les brosses à dents étaient emballées, ainsi +que la brosse à cheveux et le peigne (cette mienne brosse à dents me +fera mourir, décidément), et il nous fallut descendre, pour les repêcher +dans la valise. Lorsque nous eûmes fini, George réclama le rasoir +mécanique. On lui répondit qu’il eût à se passer de se faire la barbe +aujourd’hui, car on n’allait pas rouvrir cette valise encore une fois +pour lui, ni pour quelqu’un de son espèce. + +Il protesta: + +--Ne faites pas les idiots. Me voyez-vous aller dans la Cité fait comme +ça? + +C’était assurément bien triste pour la Cité, mais que nous importait la +souffrance humaine? Comme dit Harris, à son habituelle façon vulgaire, +la Cité pouvait s’aller faire f... + +Nous descendîmes pour déjeuner. Montmorency avait invité deux autres +chiens à venir le voir dehors, et ils étaient en train de se donner du +bon temps en se débattant sur le seuil. On les calma à l’aide d’un +parapluie, et l’on s’attabla devant les côtelettes et du rosbif froid. + +Harris déclara: + +--L’important, c’est de bien déjeuner. Et il débuta par une paire de +côtelettes, ajoutant qu’il les prenait tandis qu’elles étaient chaudes, +car le rosbif pouvait attendre. + +George s’empara du journal, et nous lut d’un bout à l’autre les +accidents de canotage, et les prévisions du temps. Celles-ci portaient: +«pluvieux et froid, avec des éclaircies, orages locaux çà et là, vent +d’E., avec dépression générale sur les comtés du S. (Londres et +Pas-de-Calais). Le baromètre continue à baisser». + +A mon avis, entre toutes les ridicules et irritantes inepties dont nous +sommes accablés, cette fumisterie: la prévision du temps, est la plus +pénible. Elle «prédit» tout justement ce qui est arrivé la veille ou +l’avant-veille, et tout justement l’opposé de ce qui va arriver le jour +même. + +Cela me rappelle ces miennes vacances, l’automne dernier, qui furent +complètement gâtées grâce à l’attention que nous prêtâmes au bulletin +météorologique de la gazette locale. «On peut s’attendre pour demain à +de fortes ondées, avec orages locaux,» déclarait-il le lundi. En +conséquence, nous renonçâmes à notre pique-nique, et restâmes enfermés +tout le jour, à attendre la pluie. Et la foule passait devant la maison, +s’en allant par pleins chars-à-bancs et mail-coaches, pimpants et gais +au possible, sous un soleil radieux et un ciel sans nuage. + +--Ah! disions-nous, en les considérant par la fenêtre. Ce qu’ils vont +revenir trempés! + +Et nous ricanions à l’idée de la sauce qu’ils allaient prendre, et nous +retournions attiser le feu, et nous mettre à lire, et arranger nos +spécimens d’algues et de coquillages. Vers midi, le soleil envahit la +pièce, la chaleur devint presque intolérable, et nous nous demandâmes +quand ces fortes averses et orages locaux allaient commencer. + +--Oh! cela va venir dans l’après-midi, vous verrez, nous disions-nous +l’un à l’autre. Oh! ce que ces gens vont prendre! Quelle rigolade! + +A une heure, la propriétaire vint nous demander si nous n’allions pas +sortir, par cette charmante journée. + +--Non, non, répondîmes-nous, avec un rire entendu. Pas de danger. _Nous_ +n’avons pas envie d’être saucés,--non, merci! + +L’après-midi était presque écoulé, et il n’y avait toujours pas trace de +pluie. Nous essayâmes de nous réconforter, en nous disant qu’elle +surviendrait tout d’un coup, lorsque les gens seraient déjà en route +pour revenir et loin de tout abri:--ils n’en seraient que mieux trempés. +Mais il ne tomba pas une goutte, la journée fut magnifique jusqu’au +bout, et une nuit radieuse lui succéda. + +Le lendemain matin, nous lûmes qu’il allait faire une «journée chaude, +entre beau et beau-fixe; température élevée;» et nous nous habillâmes +légèrement pour sortir. A peine étions-nous en route d’une demi-heure +qu’il se mit à pleuvoir dru, et qu’un vent glacé se leva, pluie et vent +qui durèrent toute la journée. Nous rentrâmes chez nous enrhumés, tout +cousus de rhumatismes, et bons à mettre au lit. + +Le temps est une chose qui me dépasse entièrement. Je n’y puis rien +comprendre. Le baromètre est une illusion: il vous induit en erreur +aussi bien que les pronostics des journaux. + +Il y en avait un de pendu au mur dans un hôtel d’Oxford où je logeai au +printemps dernier. Lorsque j’y arrivai, l’aiguille marquait «beau-fixe». +Dehors, la pluie tombait simplement à seaux, comme elle avait d’ailleurs +fait tout le jour; et cette contradiction me parut inadmissible. Je +tapotai le baromètre, qui fit un bond et marqua «très sec». Le garçon de +l’hôtel passait justement: il s’arrêta pour me dire qu’à son avis le +baromètre parlait de demain. Je hasardai l’opinion qu’il pensait plutôt +à la semaine avant-dernière; mais le garçon répondit qu’il ne le croyait +pas. + +Le lendemain, je tapotai de nouveau l’instrument, et il monta encore +plus haut, tandis que la pluie tombait toujours plus épaisse. Le +mercredi, j’allai derechef lui donner un coup, et l’aiguille tournant +sur son cadran, dépassa «beau-fixe» et alla buter contre l’arrêt, à bout +de course. Il faisait ce qu’il pouvait, cet instrument, mais de par sa +construction il était incapable d’annoncer sans se briser du beau temps +encore plus excessif. Son intention évidente était de monter toujours, +et de pronostiquer sécheresse, famine par siccité absolue, insolation, +simoun, et autres fléaux analogues, mais l’arrêt l’en empêchait, et il +devait se contenter de marquer ce plus banal «très sec». + +Cependant, la pluie se déversait en cataractes continues, et la partie +basse de la ville était déjà sous l’eau, car le fleuve avait débordé. + +Le garçon affirma que d’évidence nous allions avoir une série prolongée +de temps serein, _par la suite_, et il lut ce distique imprimé sur le +fronton de l’oracle: + + «Ce que je vous prédis s’est passé autrefois; + «Ce que je vous annonce sera bientôt passé.» + +Le beau temps ne vint pas du tout cet été-là. Je suppose que la +mécanique devait parler du printemps suivant. + +Il y a aussi ces autres sortes de baromètres, droits et en longueur. +Ceux-là, je n’y ai jamais vu que du feu. Il y a un côté pour hier à 10 +heures du matin, et l’autre pour aujourd’hui même heure; mais vous ne +pouvez toujours vous trouver là dès dix heures du matin, n’est-ce-pas? +Il descend ou monte pour la pluie ou le beau temps, avec plus ou moins +de vent, et si vous le tapotez, il ne vous dit rien du tout. Il vous +faut d’ailleurs réduire ses indications au niveau de la mer, et les +réduire selon la température, et même après cela, je n’entends rien à la +solution. + +Mais qu’avons-nous besoin de nous faire prédire le temps? Il nous suffit +qu’il soit mauvais quand il arrive, sans encore l’ennui de le savoir +d’avance. Le seul prophète aimable est le vieillard qui, au matin +spécialement menaçant d’un jour que nous désirerions spécialement beau, +promène autour de l’horizon un coup d’œil spécialement connaisseur, et +dit: + +--Oh non, monsieur, je crois que cela va s’éclaircir. Les nuages vont se +dissiper sans aucun doute, monsieur. + +--Ah! il sait, disons-nous, en lui souhaitant le bonjour et nous mettant +en route; c’est merveilleux ce que ces vieilles gens peuvent prédire. + +Et nous éprouvons pour cet homme une sympathie nullement atténuée par le +détail que le temps ne s’éclaircit pas, mais qu’il se met à pleuvoir +sans arrêt tout le jour. + +Et vous vous dites: + +--Oui, mais après tout, il a fait ce qu’il a pu. + +A l’égard de celui-là qui nous prédit mauvais temps, au contraire, nous +n’entretenons que des sentiments d’amertume vengeresse. + +--Ça va-t-il se lever, à votre idée? crions-nous, tout joyeux, au +passage. + +--Ma foi non, monsieur; j’ai bien peur que ce soit pareil toute la +journée, répond-il, en hochant la tête. + +--Stupide vieux crétin! qu’est-ce qu’il en sait? murmurons-nous. + +Et si son oracle se vérifie, nous ne lui en voulons que davantage au +retour, et nous gardons l’arrière-pensée qu’il a une certaine part de +responsabilité dans l’affaire. + +Le soleil brillait trop éclatant ce matin-là, pour que George nous émût +beaucoup avec ses terrifiques «Baisse barométrique», «Perturbations +atmosphériques s’avançant sur le sud de l’Europe en diagonale», etc. +Aussi, voyant qu’il n’arrivait pas à nous faire peur, et qu’il perdait +son temps, il chipa la cigarette que je venais de me rouler avec soin, +et prit congé de nous. + +Harris et moi, étant venus à bout des quelques victuailles demeurées sur +la table, charriâmes notre bagage jusqu’à la porte, et attendîmes un +cab. + +Il paraissait un peu bien voyant, ce bagage, une fois rassemblé: la +valise «Gladstone», la petite valise, puis les deux paniers, un ample +ballot de couvertures, quatre ou cinq manteaux et imperméables, quelques +parapluies, et encore un melon à lui tout seul dans un sac de nuit, vu +son volume qui l’empêchait d’entrer ailleurs, plus une couple de livres +de raisin dans un autre sac, et une ombrelle japonaise en papier, et une +poêle à frire, trop longue pour être emballée, et que nous avions +entourée de papier gris. + +Cela ne manquait pas d’allure, et Harris et moi commencions à nous +sentir gênés, bien qu’il n’y eût certes pas de quoi. Il ne passait +toujours pas de cab, mais seulement des gamins de la rue, qui +s’intéressaient visiblement au spectacle, et tombaient en arrêt. + +Le garçon de chez Biggs fut le premier à tourner le coin. Biggs est +notre fruitier, et son principal talent consiste à prendre à son service +les gamins errants les plus mal élevés et dépourvus de principes que la +civilisation ait jusqu’à cette heure engendrés. S’il se produit dans +notre voisinage un fait dépassant la scélératesse moyenne de la gent +gavroche, on peut être sûr que cela vient de chez Biggs. Il paraît que, +lors de l’assassinat de Great Coram Street, on en vint promptement à +conclure, dans notre rue, que le garçon de chez Biggs (celui de +l’époque) faisait partie de la bande et que, s’il n’avait réussi, en +répondant au sévère interrogatoire auquel il fut soumis, quand il arriva +au magasin le lendemain du crime, par l’agent nº 19 (assisté du nº 21, +qui se trouvait là justement) à faire la preuve d’un alibi complet, il +ne s’en serait pas tiré à si bon compte. Je ne connaissais pas le garçon +de Biggs, à cette époque, mais, d’après ce que j’avais vu depuis, je +n’aurais pas, quant à moi, attaché beaucoup d’importance à cet alibi. + +Le garçon de chez Biggs, ai-je dit, déboucha du coin. Il était +d’apparence fort pressé quand il apparut d’abord dans notre champ +visuel, mais sitôt qu’il eut jeté les yeux sur Harris et moi, et sur +Montmorency, et sur notre matériel, il s’arrêta pour nous considérer. +Harris et moi, lui lançâmes un coup d’œil sévère, bien fait pour +intimider une nature plus délicate, mais les garçons de chez Biggs ne +sont pas, règle générale, très susceptibles. Il fit halte, à un yard de +notre seuil, et, s’accoudant sur la grille, il choisit une paille, pour +la mâchonner, et ne nous quitta plus des yeux. Il tenait évidemment à +voir ce qui sortirait de tout cela. + +Un instant plus tard, le garçon de l’épicier passa sur l’autre trottoir. +Le garçon de chez Biggs le héla: + +--Hohé! le rez-de-chaussée du 42 qui déménage! + +Le garçon de l’épicier traversa la rue, et prit position de l’autre côté +du seuil. Puis le jeune apprenti du cordonnier s’arrêta, et se joignit +au garçon de chez Biggs; cependant que le conducteur d’un tricycle des +«Postes pneumatiques» prenait une position indépendante au long du +trottoir. + +--Ils ne vont pas mourir de faim, en tous cas, dit l’apprenti +cordonnier. + +--Ah! c’est qu’il faut penser à tout, répondit «Postes pneumatiques», +quand on s’en va traverser l’Atlantique dans un petit bateau. + +--Ils ne s’en vont pas traverser l’Atlantique, interrompit le garçon de +chez Biggs; ils s’en vont à la recherche de Stanley. + +Il s’était alors formé presque un rassemblement, et les gens se +demandaient les uns aux autres de quoi il s’agissait. Les uns (les plus +jeunes et écervelés de la bande) affirmaient que c’était une noce, et +désignaient Harris comme le marié; tandis que les plus âgés et réfléchis +parmi la populace inclinaient à croire que c’était un enterrement, et +voyaient en moi le frère du défunt. + +Pour finir, un cab libre survint (dans notre rue, les cabs libres +passent en général, et quand on n’en a pas besoin, à raison moyenne de +trois par minute, et vous harcèlent et vous obstruent le chemin), et +nous y enfournant corps et biens, et chassant à grands cris une paire +d’amis de Montmorency qui avaient juré apparemment de ne pas +l’abandonner, nous démarrâmes parmi les acclamations de la foule, tandis +que le garçon de chez Biggs nous lançait une carotte en guise de +porte-bonheur. + +Nous atteignîmes Waterloo-Station à 11 heures, et demandâmes le quai +d’où partait le train de 11 h. 15. Comme de juste, personne ne le +savait: personne ne sait jamais, à Waterloo-Station, le quai d’où va +partir un train, ni où va un train en partance, ni rien du tout. Le +porteur qui s’était chargé de notre matériel pensait qu’il devait partir +du quai nº 2, mais un autre porteur, interrogé, avait ouï dire que ce +serait du quai nº 1. Le chef de gare, par ailleurs, était convaincu que +ce serait du quai de banlieue. + +Pour tirer la chose au clair, nous montâmes à l’étage, chez le directeur +général de la Traction. Il nous affirma qu’il venait de rencontrer +quelqu’un qui lui avait dit l’avoir vu au quai nº 3. Nous allâmes donc +au quai nº 3, mais une fois là, les fonctionnaires nous dirent qu’ils +pensaient plutôt que ce train-ci était l’express de Southampton, à moins +que ce ne fût le circulaire de Windsor. + +Mais à coup sûr ce n’était pas le train de Kingston, encore qu’ils ne +pussent rendre compte de leur certitude. + +Notre porteur nous dit alors qu’à son avis ce devait être sur le quai de +la gare surélevée; il ajouta qu’il avait déjà vu le train. Nous allâmes +donc sur le quai de la gare surélevée, et demandâmes au mécanicien s’il +se rendait à Kingston. Il répondit qu’il n’en était pas sûr, mais que +c’était probable. En tout cas, si son train n’était pas celui de 11 h. +15 pour Kingston, il avait bonne confiance que c’était celui de 9 heures +32 pour Virginia-Water, ou l’express de 10 heures pour l’île de Wight, +ou quelque part par là, et que bref nous le verrions bien quand nous y +serions. Nous lui glissâmes dans la main une demi-couronne, et le +priâmes de faire en sorte que ce fût le 11 h. 15 pour Kingston. + +--Personne ne saura jamais, sur cette ligne, ajoutâmes-nous, ce que vous +êtes, ni où vous allez. Vous connaissez la route, vous n’avez qu’à filer +tranquillement et aller à Kingston. + +--Ma foi, je ne sais trop, messieurs, répliqua-t-il, généreusement, mais +j’imagine qu’un train ou l’autre _doit_ aller à Kingston. Ce sera le +mien. Donnez-moi le reste de la couronne. + +Ce fut ainsi que nous atteignîmes Kingston par la Cie +Londres-et-Sud-Ouest. + +Nous sûmes par la suite que le train que nous avions pris était en +réalité la Malle d’Exeter, et que tout Waterloo-Station avait passé des +heures à le chercher, et que personne n’avait jamais compris ce qu’il +était devenu. + +A Kingston, notre canot nous attendait, juste sous le pont. Nous nous +frayâmes un passage jusqu’à lui, nous y embarquâmes nos colis et y +montâmes nous-mêmes. + +--Êtes-vous parés, messieurs? dit le gardien. + +--Tout est paré, répondit-on; et avec Harris aux avirons et moi aux +tire-veilles de barre, et Montmorency, malheureux et plein de méfiance, +à la proue, nous nous élançâmes sur ces eaux qui, pour une quinzaine, +devaient être notre demeure. + + + + +Chapitre VI + +Kingston. Notes instructives sur l’histoire ancienne de l’Angleterre. +Observations curieuses sur le chêne sculpté et la vie en général. +Situation lamentable de Stivvings, junior. Réflexions sur l’antiquité. +J’oublie que je gouverne. Résultat plein d’intérêt. Le labyrinthe de +Hampton-Court. Harris, guide. + + +C’était une matinée splendide, de la fin du printemps ou du début de +l’été, comme on voudra bien appeler cette saison où les tons délicats de +l’herbe et des feuillages se foncent en un vert plus grave,--où l’année +ressemble à une belle jeune fille prête à devenir femme, qui sent battre +en ses veines l’émoi d’un étrange éveil. + +Les curieuses vieilles rues du bas-Kingston, descendant jusqu’au bord de +l’eau, apparaissaient des plus pittoresques, sous le soleil éclatant; la +surface miroitante du fleuve, avec ses chalands mouvants, le chemin de +halage bordé de verdures, les pimpantes villas de l’autre rive, Harris, +en un maillot rouge et orange, peinant aux avirons, une lointaine +entrevision du vieux palais grisâtre des Tudors, tout ce tableau +ensoleillé, s’étalait, éblouissant, mais si calme, plein de vie, mais si +paisible que, malgré l’heure matinale, je me laissai emporter à la +dérive par une nonchalante rêverie. + +Je rêvai à Kingston, ou «Kiningestun» comme on disait jadis aux siècles +où les «kinges» saxons s’y faisaient couronner. Le grand César y passa +le fleuve, et les légions de Rome dressèrent leur camp sur le haut de +ses berges. César, tout comme, beaucoup plus tard, Elisabeth, semble +s’être arrêté partout; néanmoins, plus comme il faut que la bonne reine +Bess, il n’allait pas au cabaret. + +Elle tient le record pour les cabarets, la «reine-vierge» d’Angleterre. +Il n’y en a pas un de quelque notoriété, dans un rayon de dix milles +autour de Londres, où elle n’ait, paraît-il, jeté un coup d’œil, ou ne +s’y soit arrêtée, ou n’y ait couché une fois ou l’autre. Or, je me +demande, à supposer que Harris, mettons, change de vie, devienne un +grand et noble personnage, et arrive à se faire nommer premier ministre, +je me demande, dis-je, après sa mort, si l’on mettrait des plaques +commémoratives sur les cabarets qu’il aurait favorisés de sa présence: +«Harris a pris un verre d’amer dans cet établissement»; «Harris a pris +ici deux whiskys secs durant l’été de 1888»; «Harris fut expulsé d’ici +en décembre 1886». + +Mais non, ils seraient trop! Ce seraient les établissements où il n’est +pas entré qui deviendraient célèbres. «La seule maison du sud de Londres +où Harris n’ait jamais bu!» Les gens accourraient pour voir ce qui a +bien pu l’en empêcher. + +Comme ce pauvre esprit-faible de roi Edwy devait détester Kiningestun! +La fête du sacre lui fut odieuse. Peut-être la hure de sanglier farcie +aux pruneaux ne lui convint-elle pas (je ne serais pas si difficile, +pour ma part) ou ne but-il pas assez de xérès et d’hydromel; en tout +cas, laissant la bacchanale effrénée, il s’en alla jouir en paix du +clair de lune avec sa bien-aimée Elgiva. + +Ce fut peut-être de cette fenêtre que, les mains unies, ils +contemplèrent le clair de lune épandu sur le fleuve, tandis que les +échos de la bruyante débauche arrivaient jusqu’à eux, par bouffées +atténuées. + +Alors le féroce Odo et St. Dunstan pénétrèrent de force dans leur +tranquille retraite, et accablant de farouches injures la reine au doux +visage, ils rammenèrent brutalement le pauvre Edwy parmi l’affreux +tumulte de l’assistance ivre. + +Dans la suite des âges, aux éclats des fanfares guerrières, les rois +saxons et la débauche saxonne furent enterrés côte à côte, et la +grandeur de Kingston s’effaça pour un temps. Mais elle se releva lorsque +le palais de Hampton-Court devint la résidence des Tudors et des +Stuarts, et que les barges royales venaient s’amarrer contre la rive du +fleuve, et que les beaux seigneurs revêtus de manteaux luxueux +dévalaient sur les marches du quai, en criant: «Avez-vous fait bonne +traversée, Sire? Dieu vous garde; _grammercy!_» + +Beaucoup de vieilles maisons, aux alentours, témoignent clairement de +ces âges où Kingston était un bourg royal, où la noblesse vivait là, +auprès de son roi, où la longue avenue menant au portail du palais +retentissait tout le jour de cliquetis d’acier, de hennissements de +palefrois et de froissements de velours et de soie. Les hautes et +spacieuses demeures, avec leurs fenêtres ogivales, leurs vitraux, leurs +vastes cheminées, et leurs toitures à pignon, évoquent le temps des +hauts-de-chausses et des pourpoints, des corsages brodés de perles, et +des jurons compliqués. Elles furent élevées aux époques où «l’on ne +savait pas construire». Les dures briques rouges ne s’en sont que mieux +agglomérées, avec le temps, et leurs escaliers de chêne ne craquent ni +ne grincent quand on s’efforce de les descendre sans bruit. + +A propos d’escaliers de chêne, je me souviens qu’une des maisons de +Kingston en possède un superbe en chêne sculpté. Cette maison, située +sur la place du marché, est aujourd’hui une boutique, mais sans nul +doute elle fut jadis l’hôtel d’un grand personnage. Un ami à moi, qui +habite Kingston, y entra un jour pour faire l’acquisition d’un chapeau, +et, dans un moment d’aberration, il mit la main à la poche et le paya +séance tenante. + +Le boutiquier (il connaît mon ami) fut naturellement plutôt surpris tout +d’abord; mais il se ressaisit bien vite et, comprenant qu’il lui fallait +faire quelque chose pour encourager pareille grandeur d’âme, il demanda +à notre héros si cela lui ferait plaisir de voir de beau chêne sculpté. +Mon ami accepta, et le boutiquier lui fit traverser le magasin et monter +l’escalier de la maison. La rampe était un véritable chef-d’œuvre, et le +mur était jusqu’au haut revêtu de boiseries de chêne dont les sculptures +auraient fait honneur à un palais. + +De l’escalier, ils passèrent dans le salon, pièce vaste et claire, +tendue d’un papier à fond bleu, un tant soit peu baroque, mais assez +gai. L’appartement, d’ailleurs, ne présentait rien de remarquable, et +mon ami se demandait pourquoi on l’avait amené là. Mais le propriétaire, +s’approchant du papier, le tapota. Il rendit le son du bois. + +--Tout chêne, expliqua-t-il. Tout chêne sculpté, jusqu’au plafond, comme +l’escalier que vous venez de voir. + +--Hé quoi, juste ciel! s’écria mon ami, voulez-vous dire que vous avez +recouvert votre chêne sculpté de papier tenture bleu? + +--C’est cela même, répondit l’autre: c’était trop coûteux. Il fallait +encaustiquer tout cela, vous comprenez. Et puis la pièce a un aspect +plus gai ainsi. C’était effroyablement sombre, ce chêne. + +Je ne dirai pas que je blâme absolument cet homme. De son point de vue, +qui est celui du propriétaire normal, désireux de rendre sa vie aussi +aisée que possible, et non celui de l’amateur d’antiquailles, il a +raison. Il est très agréable de regarder du chêne sculpté, et même d’en +posséder un peu, mais en être entouré doit attrister singulièrement +l’existence, pour ceux qui ont d’autres goûts. On doit se figurer +habiter une église. + +Non, le désolant, dans son cas, c’est que lui qui n’avait cure du chêne +sculpté, dût en avoir son salon tout lambrissé, alors que des gens qui +l’apprécient payent des sommes folles pour s’en procurer. C’est +d’ailleurs la règle dans ce monde: nous possédons ce à quoi nous ne +tenons pas, et ce que nous désirons, c’est autrui qui le possède. + +Les gens mariés ont des femmes dont peu leur chaut; et les jeunes gens +célibataires se lamentent de n’en pas trouver. Les pauvres prolétaires +qui ont à peine de quoi vivre vous ont des huit enfants bien endentés. +Les vieux ménages riches qui ne savent que faire de leur argent meurent +sans postérité. + +Il y a aussi les jeunes filles avec leurs amoureux. Celles qui ont des +amoureux n’en ont cure. Elles affirment qu’elles s’en passeraient +volontiers, qu’ils les assomment, et demandent pourquoi ils ne s’en vont +pas plutôt faire la cour à miss Smith ou miss Brown, qui sont bêtes et +âgées, et n’ont pas trouvé d’amoureux. Quant à elles, elles n’en ont pas +besoin. Elles ne tiennent pas à se marier. + +Mais inutile de s’appesantir sur ce sujet, par trop désolant. + +Il y avait à notre école un garçon que nous appelions Sandford et +Merton. Son vrai nom était Stivvings. C’était le plus singulier garçon +que j’aie jamais rencontré. Je crois bien qu’il aimait l’étude pour de +bon. Il s’attirait des réprimandes pour le plaisir de lire du grec +jusque dans son lit; et quant aux verbes irréguliers français, il n’y +avait réellement pas moyen de l’en détacher. Il était rempli d’idées +biscornues et de l’autre monde, se figurant qu’il faisait la joie de sa +famille et l’honneur de l’école; il aspirait à obtenir des prix, à +devenir en grandissant un homme de savoir,--bref, des divagations +d’esprit faible. Je n’ai jamais vu si bizarre créature, mais aussi, je +dois l’ajouter, il était sans plus de malice que l’enfant qui vient de +naître. + +Eh bien, ce garçon ne manquait pas d’être malade au moins deux fois la +semaine, ce qui l’empêchait de venir en classe. Jamais un garçon n’a été +aussi souvent malade que ce Sandford et Merton. S’il survenait une +épidémie quelconque à dix milles à la ronde, il attrapait le mal, et +sous sa pire forme. Il prenait des bronchites en pleine canicule, et il +avait la fièvre des foins à Noël. Après une période de sécheresse qui +dura six semaines, il fut frappé d’une fièvre rhumatismale; et en +sortant par un brouillard de novembre, il revint chez lui avec une +insolation. + +On le mit sous le chloroforme, une fois, le pauvre gosse, pour lui +arracher toutes ses dents, et lui poser un râtelier, à cause de +terribles maux de dents: ceux-ci furent remplacés par des névralgies et +des douleurs d’oreilles. Il n’était jamais sans un rhume, excepté les +neuf semaines où il eut la scarlatine; et en tout temps, je l’ai connu +avec des engelures. Lors du grand choléra de 1871, notre voisinage en +fut particulièrement indemne: il n’y eut qu’un seul cas avéré dans toute +la paroisse,--le jeune Stivvings. + +Il lui fallait rester couché quand il était malade, et manger du poulet, +et des flans, et du raisin de serre; mais il ne cessait de sangloter, +parce qu’on lui défendait de faire des exercices latins, et qu’on lui +retirait sa grammaire allemande. + +Et nous, les autres garçons, qui aurions sacrifié dix termes de notre +vie scolaire pour la grâce d’un seul jour de maladie, et qui ne +désirions pas le moins du monde fournir à nos parents prétexte à se +rengorger en parlant de nous,--nous étions incapables d’attraper fût-ce +un torticolis. Nous nous exposions à tous les courants d’air, et ils +nous profitaient, en nous rafraîchissant. Nous prenions des choses pour +nous rendre malades, et cela nous faisait engraisser, et nous donnait de +l’appétit. Rien ne semblait pouvoir nous rendre malades avant le début +des vacances. Mais, le jour même de la libération, nous prenions froid, +avec une toux à faire peur, et toutes sortes d’infirmités, qui duraient +jusqu’à la reprise des cours. Alors, en dépit de toutes nos manœuvres +contraires, nous nous retrouvions soudain guéris, et mieux portants que +jamais. + +Ainsi va la vie, et nous sommes pareils à l’herbe que l’on coupe et qui +est mise au four et desséchée. + +Pour en revenir à la question chêne sculpté, nos arrière-grand-pères +devaient avoir de très hautes notions sur l’art et le beau. Cependant, +tous nos trésors d’aujourd’hui ne sont que des banalités, déterrées, +d’il y a trois ou quatre siècles. On peut se demander s’il y a quelque +véritable beauté intrinsèque dans toutes ces vieilleries: assiettes à +soupe, cruches à bière, éteignoirs, que nous prisons tellement +aujourd’hui, ou si c’est l’auréole de l’âge irradiant autour de ces +objets qui leur donne un tel lustre à nos yeux. Les «bleu ancien» que +nous suspendons à nos murs en guise d’ornements étaient, il y a quelques +siècles, les vulgaires ustensiles journaliers de la maison; les bergers +roses et les bergères jaunes que nous présentons à l’admiration de nos +amis, et qu’ils font semblant de goûter, n’étaient rien que des bibelots +de cheminée sans valeur, qu’une mère du XVIIIe siècle donnait à son bébé +pour l’apaiser. + +En ira-t-il de même dans le futur? Les trésors précieux d’aujourd’hui +seront-ils les insignifiantes babioles de la veille? Est-ce que des +rangées de nos assiettes à fleurs s’aligneront au-dessus des marbres de +cheminées chez les gens cossus, de l’an 2.000 et quelques? Et les tasses +blanches à filet d’or avec au fond la jolie fleur (espèce inconnue) que +notre bonne à tout faire casse à présent de gaieté de cœur, +figureront-elles, après soigneux raccommodage, sur un socle, où +l’époussettera seulement la maîtresse de la maison? + +Prenez ce chien de porcelaine, qui orne la chambre à coucher de mes +chambres garnies. C’est un chien blanc. Ses yeux sont bleus. Son nez est +d’un rouge délicat, truffé de taches noires. Il lève péniblement la +tête, dont l’expression d’affabilité confine à l’idiotie. Je ne l’admire +en aucune façon. Considéré comme objet d’art, je dirai qu’il +m’horripile. Des amis étourdis le blaguent et ma propriétaire elle-même +n’a pour lui nulle sympathie, et explique sa présence par le fait que sa +tante lui en a fait cadeau. + +Mais dans 200 ans, il est plus que probable que ce chien sera déterré +ici ou là, les pattes en moins, la queue cassée, et qu’il sera vendu +comme vieux chine, et mis dans une étagère vitrée. On tournera autour et +on l’admirera. On sera frappé de la merveilleuse richesse du rouge de +son nez, et et on se récriera sur la beauté que devait nécessairement +offrir le bout de queue manquant. + +Nous-mêmes, à la présente époque, ne voyons pas la beauté de ce chien. +Il nous est trop familier. Tels les couchers de soleil et les étoiles; +nous ne sommes pas confondus par leur splendeur, à cause qu’ils sont +trop banals à nos yeux. De même, ce chien de porcelaine. En 2288, on +s’extasiera sur lui. La fabrication de ce genre de chiens sera alors un +art perdu. Nos arrière-neveux se demanderont comment nous les faisions, +et nous trouveront d’une habileté admirable. On parlera de nous avec +respect comme de ces «grands artistes d’autrefois qui florissaient au +XIXe siècle, et créaient ces chiens de porcelaine». + +Le «modèle» que la fille aînée a copié en classe deviendra «tapisserie +de l’ère victorienne», et acquerra une valeur inestimable. Les cruches +en bleu et blanc de nos auberges campagnardes seront disputées, toutes +fêlées et ébréchées, et vendues au poids de l’or, et les riches s’en +serviront comme de verres à bordeaux; et les voyageurs venus du Japon +achèteront tous les «Bonjour de Ramsgate» et les «Souvenirs de Margate» +qui auront échappé à la destruction, et les remporteront à Yédo comme +antiquités anglaises. + +A ce point de mes réflexions, les avirons échappèrent à Harris, qui fut +projeté de son siège, et tomba au font du canot, les jambes en l’air. +Montmorency poussa un hurlement, fit un saut périlleux, le panier de +dessus se renversa, et les objets en jaillirent. + +J’éprouvai quelque surprise, mais ne perdis point mon sang-froid. Je +dis, assez aimablement: + +--Hallo! qu’est-ce qui se passe? + +--Quoi, ce qui se passe? Nom de... + +Réflexion faite, je ne répéterai point les paroles de Harris. J’étais +peut-être en faute, mais rien n’excuse la violence de langage et la +grossièreté d’expression, surtout chez un homme bien élevé, et je +connais Harris pour tel. J’avais oublié, en pensant à autre chose, et +cela se conçoit sans peine, que je gouvernais, et en conséquence, nous +nous étions engagés assez avant dans le chemin de halage. Nous eûmes +quelque peine tout d’abord à distinguer ce qui était nous et ce qui +était la berge du fleuve côté Middlesex. Mais nous ne tardâmes pas à y +arriver, et nous opérâmes la séparation. + +Harris, cependant, m’annonça qu’il en avait fait plus qu’assez, et +m’engagea à prendre mon tour. Comme nous étions du côté voulu, je +débarquai, muni de la remorque, et traînai le bateau jusque passé +Hampton-Court. Ah! ce vieux mur qui longe ici le fleuve, comme je +l’aime! Je ne puis le voir sans être revigoré par son aspect. Comme il +est familier et gai, ce vieux mur patiné; quel tableau délicieux il +ferait, couvert ici de lichen et là de mousse, avec cette jeune vigne +qui se hausse timidement par-dessus sa crête, pour voir ce qui se passe +sur le fleuve affairé, avec le vieux lierre sévère qui le revêt un peu +plus loin! Il présente cinquante tons et teintes et dégradés en dix +yards, ce vieux mur. Si je savais dessiner, et si je connaissais la +peinture, j’en ferais une jolie étude, j’en suis certain. J’ai souvent +pensé que j’aimerais vivre à Hampton-Court. Il y règne une telle paix, +dans ce cher vieux château, une telle tranquillité, il serait si +agréable d’y flâner de bon matin, avant que les gens soient levés! + +Mais, au fait, je ne crois pas que j’aimerais tant que cela cette vie, +si elle se réalisait. Je la vois fantastiquement lugubre et déprimante, +le soir, lorsque la lampe projette des ombres suspectes sur les lambris +des murs, et que résonne sur les froides dalles des corridors l’écho +lointain de nos pas qui tantôt se rapprochent et tantôt s’éloignent, +puis s’éteignent, et que tout retombe à un silence de mort, troublé par +les seuls battements de votre cœur. + +Nous sommes faits pour vivre sous le soleil, tous, hommes et femmes. +Nous aimons la lumière et la vie. C’est pourquoi nous nous entassons +dans les villes et les cités, c’est pourquoi l’on déserte les campagnes +un peu plus chaque année. Sous le soleil,--durant le jour, tandis que la +Nature est en éveil et active tout autour de nous, les pentes des +montagnes et les sombres forêts nous enchantent; mais la nuit, alors que +notre mère la terre s’est endormie, et que nous restons seuls éveillés, +ah! le monde paraît bien solitaire, et nous prenons peur, comme des +enfants dans le silence d’une maison. Nous regrettons alors, nous +désirons ardemment les rues illuminées au gaz, et le son des voix +humaines, et la pulsation fraternelle de la vie humaine. Comme nous nous +sentons petits et abandonnés dans la vaste paix où les ramures +ténébreuses frissonnent dans la brise nocturne! Nous sommes environnés +de tant de fantômes, dont les soupirs étouffés nous attristent +tellement! Oui, rassemblons-nous dans les grandes villes, et allumons +les grands feux de joie d’un million de becs de gaz, et unissons nos +voix pour chanter et nous rassurer. + +Harris me demanda si je connaissais le labyrinthe de Hampton-Court. Lui +y était allé une fois pour montrer la route à quelqu’un. Il l’avait +étudiée sur un plan, et c’était simple à en paraître naïf,--valant à +peine les deux pence de l’entrée. Au dire de Harris, ce plan était +plutôt une attrape, car il ne ressemblait en rien à la réalité et ne +faisait que vous égarer. Ce fut un sien cousin de province que Harris +mena dans le labyrinthe. Il lui dit: + +--Nous entrerons juste pour pouvoir dire que vous y avez été, mais c’est +trop simple. C’est absurde d’appeler cela un labyrinthe. Il suffit de +prendre toujours le premier tournant sur la droite. Nous nous y +promènerons une dizaine de minutes, et puis nous ressortirons pour aller +déjeuner. + +Peu après être entrés, ils rencontrèrent d’autres personnes qui leur +dirent qu’elles étaient là-dedans depuis trois quarts d’heure, et +commençaient à en avoir assez. Harris leur affirma qu’elles n’avaient +qu’à le suivre, car il allait simplement jusqu’au centre, puis +regagnerait la sortie. Elles le remercièrent de son obligeance, et se +mirent à le suivre. + +Ils recueillirent, en chemin, quelques autres gens qui voulaient en +avoir le cœur net, et leur groupe finit par absorber tous les visiteurs +du labyrinthe; ceux qui avaient abandonné tout espoir de jamais +découvrir ni le centre ni la sortie, et de jamais revoir leur demeure ni +leurs amis, reprirent courage à l’aspect de Harris et de sa suite, et se +joignirent à la procession, en le bénissant. Harris évaluait à une +vingtaine en tout les gens qui l’escortaient; et une femme portant un +bébé, qui était là depuis le matin, voulut à toute force lui prendre le +bras, crainte de le perdre. + +Harris ne cessait de tourner à droite, mais le chemin semblait long, et +son cousin hasarda l’opinion que ce labyrinthe était fort vaste. + +--Oh! l’un des plus vastes d’Europe, dit Harris. + +--Oui, ce doit être, répliqua le cousin, car nous avons déjà fait au +moins deux milles. + +Harris lui-même commençait à trouver la chose bizarre, mais il tint bon, +jusqu’à ce qu’enfin ils virent à terre la moitié d’un gâteau d’un penny +que le cousin de Harris jurait avoir remarqué dix minutes plus tôt. +«Bah! pas possible!» dit Harris. Mais la femme au bébé répondit: «Si, +si, très possible», car c’était elle qui avait ôté à l’enfant ce bout de +gâteau, pour le jeter là, juste avant de rencontrer Harris. Elle ajouta +d’ailleurs qu’elle regrettait fort d’avoir rencontré Harris, et exprima +l’opinion qu’il se moquait d’eux. Harris, indigné tira de sa poche le +plan, et développa sa théorie. + +--Le plan nous servirait peut-être, dit quelqu’un du groupe, si vous +saviez où nous sommes à présent. + +Harris l’ignorait, et il suggéra que le mieux serait de retourner à +l’entrée, et de recommencer. Pour ce qui était de recommencer, il n’y +eut pas grand enthousiasme; mais quant à l’opportunité de retourner à +l’entrée, l’accord fut unanime. On fit donc volte-face et on se remit à +suivre Harris dans le sens opposé. Dix autres minutes se passèrent, +après quoi on se trouva au centre. + +Harris songea d’abord à faire semblant que c’était là ce qu’il avait +voulu; mais la foule lui parut menaçante, et il résolut de traiter la +chose comme un pur hasard. + +En tout cas, ils avaient à présent un point de repère. Ils savaient où +ils se trouvaient, et la carte fut une fois de plus consultée. La +solution se présenta comme plus simple que jamais, et ils se remirent en +route pour la troisième fois. + +Et trois minutes plus tard ils se trouvaient de retour au centre. + +Après cela, il leur fut impossible d’arriver ailleurs. Tous les chemins +qu’ils prenaient les ramenaient au milieu. Cela devint si régulier qu’à +la fin une partie des gens restaient là, et attendaient que les autres, +après avoir fait un tour, fussent revenus auprès d’eux. Harris, au bout +d’un moment, tira encore une fois son plan, mais la seule vue de cet +objet ne fit que mettre la foule en fureur, et on lui dit d’aller au +diable, et de s’en faire des papillotes. Harris avouait qu’il se sentit +alors devenu jusqu’à un certain point impopulaire. + +La panique les prit, à la fin, et ils appelèrent le gardien à leur +secours. L’homme arriva, et, grimpant sur l’échelle située à +l’extérieur, il leur cria des indications. Mais ils avaient tous, à ce +moment, la tête tellement perdue, qu’ils furent incapables d’y rien +comprendre. L’homme leur dit alors de rester où ils étaient, et qu’il +allait venir les chercher. Ils se rassemblèrent donc, et l’attendirent; +lui, descendit de son échelle et pénétra dans le labyrinthe. + +C’était un jeune gardien, comme par hasard, et neuf à ses fonctions. Une +fois dedans, il n’arriva pas à les rejoindre, et _lui_ aussi fut perdu. +Ils l’apercevaient, de temps à autre, qui courait de l’autre côté de la +haie, et lui aussi les voyait, et galopait pour les retrouver, et eux +restaient à l’attendre pendant cinq bonnes minutes, et puis il +réapparaissait exactement au même point, et leur demandait où ils +étaient passés. + +Il leur fallut attendre que l’un des vieux gardiens fût rentré de dîner, +avant de pouvoir sortir. + +Harris nous affirma qu’à son avis c’était un très beau labyrinthe, +autant qu’il pouvait juger; et nous conclûmes que nous essaierions d’y +faire entrer George, lors de notre retour. + + + + +Chapitre VII + +Le fleuve, en ses atours de dimanche. Le costume sur le fleuve. Un +bonheur pour les hommes. Défaut de goût chez Harris. Le maillot de +George. Une partie avec la jeune fille gravure-de-modes. La tombe de Mme +Thomas. L’homme qui n’aime pas les tombeaux, les cercueils ni les +crânes. Harris en démence. Ses divagations sur George, les berges et la +limonade. Il fait de la voltige. + + +Cependant que Harris me contait son aventure du labyrinthe, nous étions +en train de passer l’écluse de Moulsey. Cette traversée nous prit un +certain temps, car il n’y avait qu’un seul bateau, le nôtre, et l’écluse +est grande. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu auparavant l’écluse de +Moulsey ne contenir qu’un seul bateau. C’est là, je crois, sans même +excepter celle de Boutler, l’écluse de tout le fleuve qui a le plus à +faire. + +Je me suis amusé à la regarder, à de certains jours où l’on ne voyait +plus, au lieu d’eau, qu’un fouillis éclatant de maillots clairs, +casquettes joyeuses, chapeaux folâtres, ombrelles polychromes, écharpes +et manteaux de soie, flots de rubans et flanelle blanche immaculée; en +regardant alors du haut du quai dans le sas, on pouvait imaginer +celui-ci comme une caisse énorme où l’on aurait jeté pêle-mêle des +fleurs de toutes couleurs, qui en recouvraient le fond d’un +amoncellement d’arc-en-ciel. + +Par un beau dimanche, c’est presque du matin au soir que l’écluse offre +cet aspect, tandis qu’en aval et en amont, au delà des portes, +s’alignent indéfiniment les autres bateaux qui attendent leur tour; et +les bateaux vont et viennent, si bien que la surface ensoleillée du +fleuve, depuis le Palais jusqu’à Hampton-Court, est parsemée et couverte +de jaune, de bleu, d’orange, de blanc, de rouge, de rose. Tous les +habitants de Moulsey, vêtus en canotiers, s’en vont, suivis de leur +chien, flâner aux abords de l’écluse, où ils flirtent, fument et +regardent les bateaux; et tant de grâce aux casquettes et aux vestons +des hommes qu’aux jolies teintes des vêtements féminins, aux chiens en +gaîté, à la circulation des bateaux, aux voiles blanches, à l’agréable +paysage, à l’eau brasillante,--ce spectacle est un des plus joyeux que +je sache aux environs de cette morne cité de Londres. + +La Tamise est une réelle aubaine, pour le costume. Grâce à elle, une +fois dans leur vie, les hommes sont à même de déployer _leur_ goût en +matière de couleurs, et je crois, ma parole, que nous nous en tirons +coquettement. Je ne déteste pas de porter un peu de rouge,--allié au +noir. Comme on sait, mes cheveux sont châtain doré,--une très jolie +nuance, paraît-il, et le rouge sombre leur convient à merveille. Je suis +également persuadé qu’une cravate bleu clair s’accorde parfaitement avec +cela, non moins qu’une paire de bottines en cuir de Russie et un +mouchoir de soie rouge autour de la taille,--car le mouchoir a meilleure +grâce qu’une ceinture. + +Harris s’en tient invariablement aux variétés ou aux combinaisons du +jaune et de l’orange; mais je doute qu’il ait tout à fait raison. Il a +le teint trop foncé pour porter du jaune. Le jaune ne lui va pas: c’est +indéniable. J’aimerais lui voir adopter le bleu relevé par un soupçon de +blanc ou de crème; mais hélas! moins on a de goût pour s’habiller, plus +on est obstiné! C’est fort regrettable, car il n’aura jamais de succès +tel qu’il est, alors qu’il a une ou deux couleurs qui ne lui siéraient +pas trop mal, coiffé de son couvre-chef. + +George a acheté pour cette excursion quelques nouveaux objets, qui +m’offusquent tant soit peu. Son maillot est excentrique. Je ne voudrais +pas dire ma pensée à George, mais il n’y a réellement pas d’autre terme. +Il l’apporta chez nous le jeudi soir pour nous le montrer. On lui +demanda comment il appelait cette couleur, mais il l’ignorait. Il ne +croyait pas que cette couleur eût un nom. Le marchand lui avait dit que +c’était un modèle oriental. George le revêtit, et nous demanda ce que +nous en pensions. Harris déclara que cet objet pendu au-dessus d’un +parterre de fleurs, au début du printemps, pour faire peur aux oiseaux, +lui inspirerait de la considération; mais que, envisagé comme un article +d’habillement pour tout être humain, à l’exception d’un nègre de +Margate, son aspect lui levait le cœur. George était furieux; mais, +comme lui dit Harris, si son opinion lui était désagréable, pourquoi la +demander. + +Ce dont nous avions peur, Harris et moi, au sujet de ce maillot, c’est +qu’il n’attirât l’attention sur notre équipe. + +Les femmes non plus n’ont pas trop laide mine en canot, lorsqu’elles +savent s’habiller gentiment. Rien ne leur sied, à mon avis, comme un +costume de canotage. Mais un «costume de canotage», il serait bon que +les dames le comprissent, doit être un costume que l’on puisse porter en +canot, et pas seulement sous globe. C’est assez pour gâter une partie, +que d’avoir dans le bateau des gens qui songent continuellement à leur +costume beaucoup plus qu’à l’excursion. J’eus le malheur, une fois, +d’aller à un pique-nique sur l’eau avec deux jeunes filles de cet +acabit. Nous en eûmes, de l’agrément! + +Toutes deux étaient superbement attifées:--rien que dentelle et étoffes +de soie, et fleurs, et rubans, et chaussures fines, et gants clairs. +Mais c’était un costume d’atelier de photographe, et non une tenue de +pique-nique sur l’eau. Le «costume de canotage» d’une gravure de modes +française. Il était ridicule d’exposer ce costume à l’air naturel, au +voisinage de la terre et de l’eau. + +Tout d’abord, elles jugèrent que le canot n’était pas propre. On leur +épousseta leurs sièges, leur affirmant ensuite qu’ils l’étaient. Mais +elles refusèrent de nous croire. L’une d’elles passa sur son coussin +l’index de son doigt ganté, et montra le résultat à l’autre. Toutes deux +soupirèrent, et s’assirent avec l’air des premiers chrétiens martyrs +s’efforçant de faire bonne figure sur le bûcher. Il peut arriver que +l’on éclabousse un peu en ramant; or, on eût dit que ces costumes +étaient perdus pour une goutte d’eau. La trace ne s’en effaçait jamais, +et le vêtement était souillé pour toujours. + +J’étais aviron d’arrière. Je faisais de mon mieux. Je «plumais» à deux +bons pieds de haut, et m’arrêtais à la fin de chaque brassée pour +laisser les pales s’égoutter avant de les retourner, et je choisissais à +chaque fois une place d’eau calme pour les y replonger. (L’aviron +d’avant dit, au bout d’une minute, qu’il ne se sentait pas à la hauteur +pour ramer avec moi, mais qu’il allait, si je lui permettais, se tenir +tranquille, et étudier ma méthode, qui l’intéressait beaucoup.) Mais +j’avais beau faire, je ne pouvais malgré tout empêcher qu’un jet d’eau +n’allât de temps en temps jusque sur ces costumes. + +Elles, sans se plaindre, se rapprochèrent l’une de l’autre, serrant les +lèvres, et à chaque fois qu’une goutte les atteignait, elles se +reculaient en frissonnant. Le spectacle était sublime de les voir ainsi +souffrir en silence, mais il me bouleversait un peu. Je suis trop +sensible. Ma nage devint nerveuse et saccadée, et j’éclaboussai de plus +belle, malgré toutes mes précautions. + +J’y renonçai finalement; je demandai à passer «avant». L’aviron d’avant +estima qu’en effet cela vaudrait mieux, et je changeai de place avec +lui. Les demoiselles poussèrent un soupir de soulagement involontaire en +me voyant partir et furent très gaies pendant un moment. Les pauvres +filles! elles auraient mieux fait de m’engager à rester. Leur voisin +était à présent de l’espèce goguenarde et sans-souci, possédant à peu +près autant de délicatesse qu’un chiot de terre-neuve. On pouvait le +foudroyer du regard une heure d’affilée sans qu’il s’en aperçût, ou sans +qu’il en tînt compte s’il s’en apercevait. Il adopta un joli petit coup +d’aviron plein d’entrain et d’audace qui fit jaillir l’embrun sur tout +le bateau comme une fontaine, et vous mit en un clin d’œil tout +l’équipage sur le qui-vive. S’il envoyait plus d’une pinte d’eau sur un +de ces costumes, il disait, avec un petit rire aimable: + +--Oh! je vous demande pardon; et il offrait son mouchoir pour l’essuyer. + +--De rien; cela n’a pas d’importance, répondaient les pauvres filles, +dans un souffle, et subrepticement elles attiraient à elles couvertures +et manteaux, et tentaient de se protéger avec leurs parasols de +dentelle. + +Au déjeuner, elles passèrent un bien mauvais quart d’heure. On voulait +les faire asseoir sur l’herbe, et l’herbe était poussiéreuse; et les +troncs d’arbres auxquels on leur disait de s’appuyer n’avaient pas dû +être brossés depuis des semaines; elles étalèrent donc leurs mouchoirs +par terre, et s’assirent dessus, très dignes. Quelqu’un, en passant +auprès d’elles avec une assiettée de bifteck à la gelée, trébucha contre +une racine, et fit voler la gelée. Elles ne furent pas atteintes, par +bonheur, mais cet accident leur inspira de nouvelles craintes, et par la +suite, si quelqu’un se mouvait à proximité d’elles avec quelque chose en +main susceptible de se répandre et de faire des taches, elles +surveillaient ce quelqu’un avec inquiétude, jusqu’à ce qu’il se fût +rassis. + +--Allons, les dames, leur dit notre ami, «avant», quand on eut fini, à +cette heure vous allez laver la vaisselle. + +Elles ne saisirent pas tout d’abord. Quand elles eurent compris, elles +avouèrent leur crainte de ne savoir pas s’y prendre. + +--Oh! je vous aurai vite montré, s’écria-t-il; c’est si amusant! Vous +vous allongez sur votre... vous vous couchez sur la berge, c’est-à-dire, +et vous trempez les objets dans l’eau. + +L’aînée dit que leur costume n’était peut-être pas des plus appropriés à +cette besogne. + +--Oh! c’est tout simple, répondit le sans-cœur; retroussez-vous. + +Et il les y obligea. Il leur affirmait que cet intermède était le +meilleur agrément du pique-nique. Elles avouèrent que c’était plein +d’attrait. + +A la réflexion, je me demandai si ce jeune homme était aussi obtus que +nous le croyions, ou bien était-il... mais non, impossible! son +expression était d’une naïveté trop enfantine pour cela! + +Harris prétendait aller jusqu’à l’église de Hampton, pour voir la tombe +de Mme Thomas. + +--Qui est-ce, Mme Thomas? demandai-je. + +--Je n’en sais rien, répondit Harris. C’est une dame qui s’est fait +faire un drôle de monument, et je tiens à le voir. + +Je protestai. Peut-être ai-je l’esprit mal tourné, mais je ne raffole +aucunement des tombes. Je sais fort bien que la première des choses à +faire, quand on arrive dans une ville ou un village, est de courir au +cimetière, pour admirer les tombes; mais c’est une distraction que je me +refuse toujours. Je ne prends aucun plaisir à faire le tour de froides +et sombres églises, à la suite de vieillards asthmatiques, pour +déchiffrer des épitaphes. La vue même d’une plaque de cuivre incrustée +dans une dalle ne me procure pas ce que j’appelle un bonheur sans +mélange. + +Je scandalise les vénérables sacristains par l’imperturbabilité que +j’arrive à garder en présence des plus passionnantes inscriptions, et +par mon défaut d’enthousiasme quant à l’histoire de la famille locale, +cependant que je blesse leur amour-propre par mon désir trop visible de +m’en aller. + +Un beau matin de soleil radieux, j’étais accoudé au mur bas qui +protégeait une petite église de village, et je fumais, en savourant le +calme profond et exquis émanant de ce spectacle doux et paisible:--la +vieille église grisâtre revêtue de lierre, au portail de bois naïvement +sculpté, le chemin sinuant au versant de la colline entre deux files de +grands ormes, les masures à toits de chaume dépassant leurs haies +taillées net, la Tamise argentée dans le creux, les hauteurs boisées +derrière... + +C’était un paysage délicieux. Sa poésie bucolique m’inspirait. Je me +sentais bon et noble. J’étais résolu à ne plus pécher. Je voulais venir +habiter là, et ne plus faire le mal, et mener une vie pure et +irréprochable, et avoir des cheveux blancs, et le reste. + +Je pardonnai alors à tous mes amis et connaissant leurs mauvais tours et +leur muflerie, et je les bénis. Ils n’ont pas su que je les bénissais. +Ils ont persévéré dans leur voie dissolue, ignorants de ce que moi, tout +là-bas dans ce paisible village, je faisais pour eux; mais je le fis, et +je souhaitai leur faire savoir que je l’avais fait, car je tenais à les +rendre heureux. J’étais perdu dans ces pensées sublimes et douces, +lorsque ma rêverie fut interrompue par une voix aigre qui piaillait: + +--Me voilà, monsieur, j’arrive, j’arrive. Me voilà, monsieur, ne vous +impatientez pas. + +Je levai les yeux, et vis un vieillard au front chauve qui arrivait +clopin-clopant à travers le cimetière portant à la main un énorme +trousseau de clefs qui brimballaient et tintinnabulaient à chaque pas. + +Avec une dignité muette, je lui fis signe de me laisser tranquille, mais +il continua d’avancer, en glapissant: + +--J’arrive, monsieur, j’arrive. Je boite un peu. Je ne suis plus aussi +ingambe qu’autrefois. Par ici, monsieur. + +--Allez-vous-en, vieillard infortuné, dis-je. + +--Je suis venu aussi vite que j’ai pu, monsieur, répliqua-t-il. Ma fille +vient seulement de vous apercevoir. Vous n’avez qu’à me suivre, +monsieur. + +--Allez-vous-en, répétai-je; partez, sinon je franchis le mur et je vous +tue. + +Il sembla surpris. + +--Vous ne voulez pas voir les tombeaux? dit-il. + +--Non, repartis-je, je ne veux pas. Je veux rester ici, accoudé sur ce +vieux mur décrépit. Allez-vous-en, et ne me tarabustez plus. Je déborde +de belles et nobles pensées, et je veux rester ici, parce que j’y suis +bien. Ne venez donc pas faire l’imbécile, m’exaspérer, et décourager mes +bons sentiments avec vos ridicules absurdités de pierres tombales. +Allez-vous-en plutôt chercher qui vous enterre à bon compte, et je +paierai la moitié de la dépense. + +Il demeura stupide, tout d’abord. Puis il se frotta les yeux et me +regarda attentivement. Mon aspect extérieur était bien d’un homme. Il +n’y comprenait rien. + +Il me dit: + +--Vous êtes étranger au pays? Vous n’habitez pas ici? + +--Non, dis-je, pas le moins du monde. Vous ne voudriez pas. + +--Eh bien alors, dit-il, vous devez voir les tombes... tombeaux... gens +enterrés... vous comprendre?... cercueils. + +La moutarde me monta au nez. + +--Vous êtes un imposteur, répondis-je. Je ne dois pas voir ces +tombes,--vos tombes. Et pourquoi le devrais-je? Nous avons nos tombes à +nous, celles de ma famille. Ainsi, mon oncle Podger a, dans le cimetière +de Kensal Green, un tombeau qui est l’orgueil des environs; et le +mausolée de mon grand-père, à Bow, peut contenir huit visiteurs, alors +que ma grand’tante Susan possède dans le cimetière de l’église, à +Finchley, un monument de brique muni d’une dalle avec, dessus, un +bas-relief représentant cette sorte de cafetière, et tout alentour une +bordure haute de six pouces, du plus beau marbre blanc, qui a coûté des +livres sterling. Si j’ai besoin de tombeaux, c’est ceux-là que je vais +voir pour me distraire. Je n’ai pas besoin de ceux des autres. Quand +vous serez enterré, je rendrai visite au vôtre. C’est tout ce que je +puis faire pour vous. + +Il fondit en larmes. Il m’assura que l’une des tombes avait sur sa lame +un bloc de pierre qui, d’après certains, avait été jadis une statue +d’homme, et qu’une autre était sculptée de signes que personne n’avait +jamais su déchiffrer. + +Comme je demeurais inflexible, d’un ton à fendre l’âme, il ajouta: + +--Ne viendrez-vous même pas voir la fenêtre monumentale? + +--Je n’irai même pas voir cela. + +Il décocha donc son dernier trait, et se rapprochant de moi, il chuchota +d’une voix entrecoupée: + +--J’ai aussi une paire de crânes dans la crypte: je vous les montrerai. +Oh! venez voir mes crânes! Vous êtes un jeune homme en vacances, il faut +bien que vous en profitiez. Venez voir mes crânes! + +Alors je le plantai là et pris la fuite, mais ses appels me +poursuivaient: + +--Oh! venez voir mes crânes; revenez voir mes crânes! + +Harris cependant raffole des tombes, tombeaux, épitaphes et inscriptions +funéraires, et l’idée de ne pas voir la tombe de Mme Thomas lui porta un +rude coup. Il me dit qu’il avait projeté cette visite dès le premier +instant où il fut question de notre partie,--et il ajouta même qu’il ne +se serait pas joint à nous sans l’espoir de voir la tombe de Mme Thomas. + +Je le fis souvenir de George, et que nous devions remonter avec le canot +jusqu’à Shepperton pour l’y prendre à cinq heures,--et il dévia sur +George. + +Que pouvait bien avoir à faire celui-ci toute la journée, qu’il nous +laissait remorquer ce vieux sabot surchargé tout du long de la Tamise, à +nous seuls? Quoi donc l’empêchait de venir faire un peu de besogne avec +nous? Pourquoi n’avait-il pas demandé congé pour nous accompagner dès le +départ? Au diable sa banque! Qu’est-ce qu’il fabriquait de bon à sa +banque? + +--Je ne l’y ai jamais vu faire aucun travail, continua Harris, à aucune +des fois où j’y suis allé. Il reste assis toute la journée derrière une +glace, à tâcher de faire semblant de travailler. A quoi ça sert-il, +d’être derrière une glace? Je gagne ma vie, moi. Pourquoi n’en fait-il +pas autant? A quoi sert-il, là, et à quoi servent les banques? Elles +vous prennent votre argent, et puis, quand vous tirez un chèque, elles +vous le renvoient tout barbouillé de «Non valable», «Retour au tireur». +A quoi ça sert-il? Par deux fois, la semaine dernière, ils m’ont fait ce +coup-là. Je ne le supporterai pas plus longtemps. Je leur reprendrai mon +compte. S’il était ici, nous pourrions aller voir ce tombeau. Je ne +crois pas du tout qu’il soit à sa banque. Il est à courir le guilledou, +en réalité, et nous laisse toute la besogne. Je vais débarquer, pour +prendre un verre. + +Je lui fis observer que nous étions à plusieurs milles de tout cabaret. +Alors il battait la campagne à propos de la Tamise; à quoi servait-elle, +et fallait-il mourir de soif lorsqu’on était dessus? + +Il vaut toujours mieux laisser dire Harris quand il est dans cet état. +Il se vide, à la longue, et se tient tranquille, ensuite. + +Je lui rappelai qu’il y avait dans le panier de l’extrait de limonade, +et à l’avant du bateau une dame-jeanne contenant un gallon d’eau, et que +les deux n’attendaient que d’être mélangés pour former une boisson saine +et rafraîchissante. + +Alors il s’emporta contre la limonade et «toutes ces drogues +d’universités populaires», comme il les appelait, bière au gingembre, +sirop de groseille, etc., etc. Toutes, à son dire, engendraient la +dyspepsie, et étaient la perte du corps et de l’âme, et l’origine de la +moitié des crimes commis en Angleterre. + +Il tenait cependant à boire quelque chose, et enjambant son siège, il se +pencha pour atteindre le flacon. Celui-ci était tout au fond du panier, +et ne le trouvant pas, il se pencha de plus en plus; mais comme il +gouvernait en même temps, d’un point de vue défectueux, il raidit le +tireveille du mauvais côté, et envoya le bateau sur la berge. La +secousse le fit tomber en plein dans le panier, où il resta la tête +prise, désespérément cramponné aux bordages, les pieds en l’air. Il +n’osait bouger, crainte de tomber à l’eau, et il lui fallut attendre que +je l’eusse rattrapé par les jambes et extrait du panier, dont il sortit +plus frénétique que jamais. + + + + +Chapitre VIII + +Chantage. La seule méthode à employer. Égoïsme accapareur du +propriétaire riverain. Les écriteaux «Attention!». Sentiments peu +chrétiens de Harris. Harris chanteur comique. Une soirée dans le grand +monde. Inqualifiable scélératesse de deux jeunes gens. Quelques +instructions profitables. George a acheté un banjo. + + +Nous fîmes halte pour déjeûner sous les saules aux abords de Kempton +Park. C’est un petit coin charmant: un joli rebord de gazon, qui court +le long du fleuve, et qu’ombragent les saules. Nous en étions au +troisième service,--tartines de confiture,--lorsqu’un gentleman en bras +de chemise et fumant une courte pipe s’approcha de nous, et nous déclara +que nous étions sur une propriété privée. Il lui fut répondu que nous +n’avions pas encore examiné d’assez près les choses pour arriver sur ce +point à une certitude bien définie, mais que, s’il nous donnait sa +parole de gentleman que nous étions en effet sur une propriété privée, +nous n’hésiterions pas à le croire. + +Il nous donna la parole requise, et nous le remerciâmes, mais comme il +restait là, l’air peu satisfait, nous lui demandâmes si nous pouvions +encore quelque chose pour lui; et Harris, qui est d’un caractère +familier, lui offrit une tartine de confiture. + +Cet homme appartenait, j’imagine, à une société où l’on jurait de +s’abstenir de tartines de confiture; car il refusa d’un ton rogue, comme +si la tentation l’offensait, et il ajouta qu’il était de son devoir de +nous expulser. + +Harris lui répondit que si tel était son devoir, il devait l’accomplir, +et il l’interrogea sur les moyens qu’il envisageait comme préférables +pour l’accomplir. Harris est ce qu’on peut appeler un individu bien +bâti, un vrai costaud, l’air solide et râblé. L’homme le toisa du haut +en bas, et répondit qu’il allait consulter son maître, puis revenir et +nous jeter à l’eau tous les deux. + +Naturellement, on ne le revit plus, et ce qu’il voulait, en réalité, +c’était un shilling. Il y a, tout le long de la Tamise, un certain +nombre de ruffians qui se font des rentes, au cours de l’été, en rôdant +sur les berges, et faisant chanter ainsi les nigauds. Ils se présentent +comme les envoyés du propriétaire. La seule méthode à suivre est de leur +donner vos noms et adresse, et de laisser le propriétaire, si celui-ci a +en effet quelque chose à dire, vous citer en justice et prouver le dégât +que vous avez commis en vous asseyant sur ses terres. Mais la plupart +des gens sont d’une timidité et d’une mollesse telles qu’ils préfèrent +encourager l’imposture en lui cédant, au lieu d’y mettre fin en faisant +preuve d’un peu de fermeté. + +Si ce sont réellement les propriétaires qui sont coupables, qu’on nous +les montre. L’égoïsme des riverains s’accroît chaque année. S’ils en +avaient la permission, ils fermeraient absolument la Tamise. Ils le font +déjà pour les petits affluents et les bras-morts. Ils obstruent de +piquets le lit de la rivière et tendent des chaînes d’une rive à +l’autre, et clouent des écriteaux sur chaque arbre. La vue de ces +écriteaux réveille tous les mauvais instincts de ma nature, j’éprouve le +désir de les arracher tous, et de les casser l’un après l’autre sur la +tête de l’homme qui les a fait poser, de façon à le tuer, après quoi je +l’enterrerais et lui mettrais ses écriteaux sur sa tombe en guise +d’épitaphe. + +Je fis part de ces miens sentiments à Harris, et il me répondit que les +siens étaient pires encore. Lui désirait non seulement tuer l’homme qui +avait fait poser les écriteaux, mais en outre massacrer toute sa +famille, avec tous ses amis et connaissances, et mettre ensuite le feu à +sa maison. Harris me parut aller un peu loin, et je le lui dis; mais il +répliqua: + +--Pas le moins du monde. Ils n’auraient que ce qu’ils méritent, et +j’irais chanter des chansonnettes comiques sur les décombres. + +J’étais peiné d’entendre Harris donner cours à ces velléités +sanguinaires. Il ne faut pas que nos instincts de justice dégénèrent en +pure vengeance. Je mis longtemps à amener Harris à un point de vue plus +charitable, mais j’y réussis enfin, et il me promit d’épargner en tout +cas les amis et connaissances, et de ne pas chanter de chansonnettes +comiques sur les décombres. + +Vous n’avez pas entendu Harris chanter une chansonnette comique, sinon +vous comprendriez quel service je venais de rendre à l’humanité. C’est +une des idées arrêtées de Harris _qu’il sait_ chanter la chansonnette +comique; l’idée arrêtée, au contraire, chez ceux des amis de Harris qui +l’ont ouï essayer, est _qu’il ne sait pas_, et ne saura jamais, et qu’on +devrait lui interdire d’essayer. + +Lorsque Harris est en soirée, et qu’on le prie de chanter, il répond: +«Soit, si vous y tenez, je vous chanterai du comique»; et il vous dit +cela d’un ton à faire croire que son chant dans cette partie, il vous +faut l’entendre une fois, et puis mourir. + +--Oh! que c’est aimable, dit l’hôtesse. Chantez donc, M. Harris. Et +Harris se lève, et s’approche du piano, avec la radieuse bienveillance +d’un cœur généreux prêt à faire un don inestimable. + +--Allons, silence, s’il vous plaît, silence, dit l’hôtesse, se tournant +à la ronde; M. Harris va nous chanter une chanson comique. + +--Oh! charmant! murmure-t-on; et on revient en hâte de la serre, on +remonte dans l’escalier, on va s’avertir l’un l’autre par toute la +maison, et on s’entasse dans le salon et on fait le cercle, dans une +attente minaudière. + +Et Harris commence. + +Or, on ne s’attend guère à de la voix dans une chanson comique. On +n’attend pas de vocalises impeccables. On se soucie peu si le chanteur +s’aperçoit au milieu d’une note qu’il l’a prise trop haut, et s’il +redescend d’un ton. Peu importe la mesure. Peu importe que +l’accompagnateur soit de deux mesures en retard, et que l’autre +s’interrompe au milieu d’un couplet pour se mettre d’accord avec lui, +puis reprendre à nouveau. Mais l’on s’attend du moins aux paroles. + +On ne s’attend pas à ce que le monsieur ne se rappelle pas au delà des +trois premiers vers du premier couplet et ne cesse de les répéter +jusqu’au moment de la reprise en chœur. On ne s’attend pas à ce que le +monsieur s’arrête au beau milieu d’un vers et avoue, en ricanant, que +c’est très drôle, mais du diable s’il se souvient de la suite, et puis +qu’il se mette à l’improviser de lui-même, et qu’alors il se la rappelle +tout à coup, une fois arrivé à un endroit tout différent du morceau, et +s’interrompe sans crier gare, pour la reprendre et vous la servir à +toute force. On ne s’attend pas... mais je préfère vous donner une idée +de Harris comme chanteur comique, et vous jugerez par vous-même. + +HARRIS, _debout à côté du piano et s’adressant à la société avide_.--Je +crains que ce ne soit un peu vieux, n’est-ce pas. Je suppose que vous la +connaissez tous, n’est-ce pas. Mais c’est la seule que je sache. C’est +la chanson du Juge dans _Pinafore_... non, ce n’est pas de _Pinafore_ +que je veux dire... je veux dire... vous savez bien... l’autre, quoi. +Vous reprendrez tous en chœur, n’est-ce pas? + +(_Murmures d’approbation et désir de reprendre en chœur. Brillante +exécution du prélude à la chanson du Juge dans «Devant le Jury», par le +pianiste nerveux. Arrive l’instant où Harris doit le suivre. Harris ne +s’en aperçoit pas. Le pianiste reprend le début du prélude, et Harris, +qui commence à chanter en même temps, saute les deux premiers vers de la +chanson du Premier Seigneur dans _Pinafore_. Le pianiste nerveux tente +de poursuivre son prélude, y renonce, et s’efforce de suivre Harris avec +l’accompagnement à la chanson du Juge dans «Devant le Jury», s’aperçoit +que cela ne sert à rien, et se demande où il en est, ce qu’il fait là, +perd la tête, et s’arrête court._) + +HARRIS, _l’encourageant avec amabilité_.--Très bien, vous vous en tirez +à merveille. Continuez. + +LE PIANISTE NERVEUX.--Je crains qu’il n’y ait une petite erreur. Que +chantez-vous? + +HARRIS, _vivement_.--Mais la chanson du Juge dans «Devant le Jury». Vous +ne la connaissez pas? + +UN AMI DE HARRIS, _du fond de la salle_.--Non, mon pauvre ami, ce n’est +pas cela que vous chantez, c’est la chanson de l’Amiral dans _Pinafore_. + +(_Discussion prolongée entre Harris et l’ami de Harris, sur ce que +Harris chante en réalité. Pour finir, l’ami reconnaît que peu importe ce +que Harris chante, pourvu que Harris continue à chanter, et Harris, +évidemment blessé par cette injustice, prie le pianiste de recommencer. +Le pianiste, donc, entame le prélude de la chanson de l’Amiral, et +Harris, profitant de ce qu’il considère comme une ouverture favorable +dans la musique, commence._) + +HARRIS.--«Dans ma jeunesse, m’approchant du barreau.» + +(_Explosion générale de rire, que Harris prend pour un compliment. Le +pianiste, songeant à sa femme et à ses enfants, renonce à la lutte +inégale, et se retire: un monsieur aux nerfs plus robustes prend sa +place._) + +LE NOUVEAU PIANISTE, _jovial_.--Allons-y, mon vieux, marchez, je vous +suis. Ne nous ennuyons pas avec le prélude. + +HARRIS, _qui a fini par comprendre, riant_.--Ah! elle est bien bonne! +Mais je vous demande pardon. C’est juste, j’ai confondu les deux +morceaux. C’est le nom de Jenkins qui m’a induit en erreur. Allons-y +cette fois. + +(_Il chante. Sa voix semble venir de la cave, et elle évoque les +premiers prodromes d’un tremblement de terre._) + + «Dans ma jeunesse, je fus une saison + «Saute-ruisseau chez quelque procureur.» + +_Au pianiste, à part._--C’est trop bas, mon vieux, recommençons, +voulez-vous. + +(_Il rechante les deux premiers vers, d’une voix aiguë de fausset. +Surprise considérable chez l’auditoire. Une vieille dame nerveuse auprès +de la cheminée se met à pleurer: on l’emmène._) + +HARRIS, continuant. + + «J’époussetais les carreaux, j’époussetais la porte + «Et je... + +Non... ce n’est pas ça. Je frottais les carreaux de la grande porte +d’entrée. Et je cirais le parquet... non, au diable... je vous demande +pardon... C’est singulier, je ne retrouve pas ce couplet. Et je... et +je... Ma foi, je passe au chœur, tant pis (_il chante_): + + «Et je digue digue digue digue digue don + «Je dirige pour finir la marine de la Reine.» + +Allons, le chœur:--on répète les deux derniers vers, simplement... + +TOUS EN CHŒUR: + + «Et il digue digue digue digue digue don + «Il dirige pour finir la marine de la Reine.» + +Et Harris ne s’aperçoit jamais combien il se rend ridicule, et combien +il assomme un tas de gens qui ne lui ont rien fait. Il se figure +bonnement qu’il leur a été agréable, et promet d’en chanter une autre +après souper. + +A propos de chansons comiques et de soirées, il me revient une autre +aventure amusante dont j’ai été le témoin; et comme elle éclaire +beaucoup le fonctionnement caché de l’esprit humain en général, il +convient, je crois, de la rapporter ici. + +Nous étions tous, à cette soirée, des gens comme il faut et de la +meilleure éducation. Nous avions mis nos plus beaux habits, et nous +causions avec grâce, et nous étions fort aises,--tous, excepté deux +jeunes étudiants retour d’Allemagne, jeunes gens vulgaires, qui avaient +l’air impatients et ennuyés, comme s’ils trouvaient le temps long. A la +vérité nous étions trop au-dessus d’eux. Ils n’étaient pas à la hauteur +de notre conversation brillante mais raffinée, pas plus que de nos goûts +distingués. Ils se sentaient déplacés, parmi nous. Ils n’auraient jamais +dû s’y trouver. Nous fûmes unanimes là-dessus, après coup. + +On joua des morceaux des vieux maîtres allemands. On discuta philosophie +et morale. On flirta avec une grâce distinguée. On eut même de +l’esprit,--un esprit comme il faut. + +Après souper, quelqu’un récita un poème français, qui fut déclaré +superbe, puis une dame chanta en espagnol une romance sentimentale, si +touchante qu’elle fit pleurer un ou deux assistants. + +Et alors intervinrent ces deux jeunes gens, qui demandèrent si nous +avions jamais entendu Herr Slossenn Boschen (il venait précisément +d’arriver et se trouvait au buffet) chanter en allemand son grand air +comique. + +Personne ne se rappelait l’avoir entendu. + +Les jeunes gens affirmèrent que c’était la chanson la plus drôlatique +que l’on eût jamais composée, ajoutant que, si nous voulions, ils la +feraient chanter à Herr Slossenn Boschen, qu’ils connaissaient très +bien. Elle était si désopilante, paraît-il, que cette fois où Herr +Slossenn Boschen l’avait chantée devant l’empereur d’Allemagne, on avait +dû le transporter (l’empereur d’Allemagne) jusqu’à son lit. + +Personne au monde, dirent-ils, ne savait la débiter comme Herr Slossenn +Boschen: il gardait d’un bout à l’autre son sérieux impayable, à croire +qu’il débitait une tragédie, et, naturellement, la chose en était +d’autant plus farce. Jamais il ne laissait deviner, par ses intonations +ni ses gestes, qu’il chantât un air risible,--car cela eût amoindri +l’effet. C’était surtout son attitude sérieuse, presque pathétique, qui +le rendait d’un comique irrésistible. + +Nous répondîmes que nous tenions beaucoup à l’entendre, que cela nous +amuserait énormément. Et ils descendirent chercher Herr Slossenn +Boschen. + +Il ne demandait pas mieux que de chanter son air, car il arriva +aussitôt, et se mit au piano sans mot dire. + +Oh! cela vous amusera. Vous allez rire! chuchotèrent les jeunes gens, +qui traversèrent le salon pour aller se placer modestement derrière le +dos du Professor. + +Herr Slossenn Boschen s’accompagnait lui-même. Le prélude n’annonçait +pas à proprement parler une chanson comique. C’était un air mélancolique +et plein d’âme, à vous donner la chair de poule; mais chacun glissa dans +l’oreille de son voisin que c’était la manière allemande, et tous +s’apprêtèrent à la savourer. + +Pour ma part, je ne comprends pas l’allemand. Je l’ai appris en classe, +mais je n’en savais plus un mot au bout de deux ans, et je ne m’en suis +pas porté plus mal. Cependant, pour ne pas laisser soupçonner mon +ignorance, je m’avisai d’un stratagème qui me parut excellent. Je ne +quittai pas des yeux les deux jeunes étudiants, et je fis comme eux. +Quand ils riaient, je riais, quand ils pouffaient, je pouffais; en +outre, j’ajoutais de moi-même un léger ricanement, çà et là, comme si +j’avais saisi un trait d’esprit qui échappait aux autres. Cet artifice +me semblait particulièrement heureux. + +Je remarquai bientôt que bon nombre d’autres personnes fixaient les +yeux, tout comme moi, sur les deux jeunes gens. Ceux-là aussi riaient +quand les jeunes gens riaient; et comme ceux-ci rirent, pouffèrent et se +tordirent presque sans arrêt d’un bout à l’autre du morceau, la chose +allait toute seule. + +Néanmoins, le Professor n’avait pas l’air satisfait. Quand on se mit à +rire pour la première fois, son visage exprima un étonnement +considérable, comme s’il se fût attendu à tout autre chose que du rire. +Cela nous parut très drôle: son parti-pris de sérieux formait le +meilleur de son humour. S’il eût le moins du monde laissé voir qu’il se +rendait compte de son effet comique, il l’aurait entièrement compromis. +Le rire se prolongeant, sa surprise fit place à un air de contrariété et +d’irritation, et il lança des regards indignés tout à la ronde (sauf sur +les deux jeunes gens qui se trouvaient derrière son dos et qu’il ne +voyait pas). Notre gaîté redoubla. Il nous ferait mourir, ce farceur, +disait-on. A elles seules, les paroles suffisaient à faire pâmer de +rire, mais qu’il y ajoutât encore cette gravité simulée,--vrai c’était +trop! + +Au dernier couplet, il se surpassa. Il promena tout autour de lui un tel +coup d’œil de férocité rentrée que, si nous n’avions été mis en garde +contre la méthode allemande de chanter le comique, nous en aurions +éprouvé de l’inquiétude; et il donna un tel accent de détresse à cette +musique lugubre que, si nous n’avions pas su que la chanson était +comique, nous en aurions pleuré. + +Il acheva au milieu d’un délire véritable de gaîté. Chacun disait qu’il +n’avait de sa vie entendu rien de plus désopilant. Chacun trouvait +singulier qu’en présence de faits comme celui-ci, pût subsister le +préjugé vulgaire que les Allemands ne possèdent pas le sens de l’humour. +Et on demanda au Professor pourquoi il ne traduisait pas sa chanson en +anglais, afin que tout le monde pût la comprendre et apprécier +l’intensité de son comique. + +Alors Herr Professor Slossenn Boschen se leva, et il devint terrible. Il +nous injuria en allemand (langue, à mon avis, des mieux appropriées à +cet effet), et il se démena, et nous montra le poing et nous donna tous +les noms qu’il savait en anglais. Il affirmait n’avoir de sa vie reçu +pareil outrage. + +Il nous fit comprendre que sa chanson n’avait rien de comique. Il s’y +agissait d’une jeune fille vivant parmi les montagnes du Hartz, et qui +avait donné sa vie pour sauver l’âme de son fiancé; à sa mort, celui-ci +retrouvait l’âme-sœur dans l’espace; mais, pour finir, au dernier +couplet, il répudiait l’esprit de sa fiancée, et s’enfuyait avec un +autre esprit. Je ne garantis pas les détails, mais l’histoire était en +tout cas des plus navrantes. Herr Boschen ajouta qu’il l’avait chantée +devant l’empereur d’Allemagne, et qu’il (l’empereur d’Allemagne) avait +sangloté comme un petit enfant. Il (Herr Boschen) nous dit que ce +morceau était considéré généralement comme un des plus dramatiques et +des plus émouvants de la littérature allemande. + +La situation était pénible pour nous,--très pénible. Personne ne +répondit. On chercha du regard les deux jeunes gens auteurs du méfait, +mais ils avaient subrepticement quitté la maison, dès la fin du morceau. + +La soirée prit fin, elle aussi. Je n’ai jamais vu soirée finir aussi +brusquement, et avec si peu de cérémonie. On ne se dit pas bonsoir. On +descendit l’escalier un par un, à pas furtifs, et en se tenant dans +l’ombre. Au vestiaire, chacun demandait tout bas chapeau et manteau, +puis s’éclipsait, tournant le coin au plus vite, en s’évitant l’un +l’autre. + +Depuis lors, je n’ai plus guère pris d’intérêt aux chansons allemandes. + +Nous atteignîmes l’écluse de Sunbury à 3 h. 30. Le paysage du fleuve y +est charmant, juste avant d’arriver aux portes, et le canal de décharge +est délicieux, mais n’essayez pas de le remonter. + +Je le tentai une fois. J’étais aux avirons, et je demandai aux camarades +qui barraient s’ils croyaient que ce fût faisable. Rien de plus +faisable, me répondirent-ils, à condition de ramer dur. Nous étions +juste sous la petite passerelle qui franchit ce canal entre les deux +barrages; et me courbant sur mes avirons, de toute ma vigueur, je me mis +à ramer. + +Je ramais superbement, par impulsions rythmiques et prolongées. Mes +bras, mes jambes, mon torse, donnaient en plein. Je réalisai un +excellent coup d’aviron, merveilleusement vite, et ce fut un travail de +grand style. Selon mes deux amis, c’était plaisir de me voir. Au bout de +cinq minutes, persuadé que nous devions être tout près du barrage, je +levai les yeux. Nous étions toujours sous la passerelle, juste au même +point qu’au début, et j’avais devant moi ces deux idiots qui se +crevaient à force de rire. J’avais manœuvré comme un forcené pour +maintenir le canot sous la passerelle. Aussi maintenant je laisse à +d’autres de remonter les canaux de décharge contre de forts courants. + +Nous arrivâmes ensuite, toujours ramant, à Walton, ville de quelque +importance. Comme dans toutes les agglomérations riveraines, elle +présente au bord de l’eau son plus petit côté, si bien que, vue du +canot, on la prendrait pour un village d’une demi-douzaine de feux au +plus. Windsor et Abingdon sont les deux seules villes entre Londres et +Oxford dont on aperçoive réellement quelque chose de la Tamise. Toutes +les autres se cachent derrière des coudes, et ne jettent qu’un lointain +coup d’œil sur le fleuve, du haut d’une rue. Je leur sais gré de bien +vouloir laisser les berges aux bois, aux champs et aux travaux +hydrauliques. + +Reading même a beau faire son possible pour gâter et déshonorer et +rendre hideux tout ce qu’elle peut atteindre du fleuve, elle a néanmoins +le bon esprit de tourner d’un autre côté son répugnant visage. + +César, comme de juste, avait son établissement à Walton,--camp, +forteresse, ou quelque chose d’analogue. César ne manquait jamais de +remonter les cours d’eau. La reine Elisabeth y est venue, elle aussi. +Allez où vous voudrez, impossible de se débarrasser de cette femme. +Cromwell et Bradshaw (pas le Bradshaw du guide des chemins de fer[5], +mais le ministre du roi Charles) ont également séjourné ici. J’imagine +que leur entretien a été particulièrement agréable. + + [5] L’équivalent de notre Chaix. + +Il y a, dans l’église de Walton, un «bride-mégère» de fer. On employait +ces instruments, jadis, pour contenir les langues féminines. On y a +renoncé, depuis. Je suppose que le fer est devenu rare, et qu’on n’a pas +trouvé d’autre métal assez résistant. + +Il y a aussi des tombeaux remarquables dans l’église, et je craignis de +ne pouvoir en arracher Harris, mais il ne parut pas s’en aviser, et nous +passâmes notre chemin. En amont du pont, le fleuve présente de terribles +sinuosités, qui le rendent fort pittoresque, mais qui sont exaspérantes, +du point de vue halage ou aviron, et occasionnent des disputes entre +rameur et barreur. + +On aperçoit ici, sur la rive droite, Oatlands Park. Ce lieu fut jadis +célèbre. Henri VIII le déroba à l’un ou à l’autre, je ne sais plus à +qui, et y résida. Le parc renferme une grotte que l’on visite moyennant +pourboire, et qui est, paraît-il, admirable; mais ce n’est pas mon avis. +La feue duchesse d’York, qui résidait à Oatlands, raffolait des chiens +et elle en élevait un nombre formidable. Elle avait fait établir un +cimetière pour les y enterrer après leur mort, et ils y reposent à +environ cinquante, avec pour chacun une pierre tombale munie d’une +épitaphe. + +Je reconnais d’ailleurs qu’ils le méritent tout autant que la généralité +des chrétiens. + +Aux «pilotis de Corway»,--le premier coude après le pont de Walton,--une +bataille eut lieu entre César et Cassivellaunus. Cassivellaunus avait +fortifié le fleuve contre César, en y plantant une foule de pilotis (il +y ajouta, j’imagine, un écriteau). Mais César n’en passa pas moins. +Impossible d’éloigner César de ce fleuve. + +Haliford et Shepperton sont deux petites localités fort jolies, vues de +la Tamise, mais qui n’ont rien de remarquable, ni l’une ni l’autre. A +Shepperton, toutefois, le cimetière de l’église renferme une tombe sur +laquelle se lit un poème, et j’appréhendai que Harris ne voulût aller +rôder par là. Je le vis attacher un regard d’envie sur de débarcadère +dont nous approchions. Je fis donc en sorte, par un geste opportun, +d’envoyer sa casquette à l’eau, et son empressement à la rattraper avec +son indignation contre ma maladresse, lui firent oublier ses tombes +chéries. + +A Weybridge, la Wey (jolie petite rivière, navigable jusqu’à Guilford +pour les canots légers et que j’ai toujours eu le désir de remonter, +sans jamais le faire), la Bourne, et le canal Basington, se jettent à la +fois dans la Tamise. L’écluse est juste en face de la ville, et la +première chose que nous aperçûmes, sur l’une des portes du sas, fut le +maillot de George, qui,--un examen plus attentif nous le +révéla,--contenait George en personne. + +Montmorency lança un aboîment furieux, je poussai des cris, Harris un +rugissement; George agita sa casquette, et hurla de retour. L’éclusier +se précipita hors de chez lui, armé d’une gaffe, car il était persuadé +que quelqu’un venait de tomber à l’eau, et il eut l’air désolé de voir +qu’il n’en était rien. + +George portait à la main un paquet bizarre, enveloppé de toile cirée. +C’était arrondi et plat d’un bout, et il en sortait de l’autre un long +manche droit. + +--Qu’est-ce que c’est que ça? dit Harris. Une poêle à frire? + +--Non, dit George, avec un regard étrangement allumé; cela fait fureur, +cet été; tout le monde en a un, sur la Tamise. C’est un banjo. + +--Je ne savais pas que vous jouiez du banjo! nous écriâmes-nous en même +temps, Harris et moi. + +--Je n’en joue pas à proprement parler, répliqua George; mais c’est très +facile, m’a-t-on dit; et j’ai la méthode pour apprendre. + + + + +Chapitre IX + +On met George à la besogne. Diaboliques propensions des cordelles de +halage. Ingratitude d’un skiff «en double scull». Haleurs et halés. A +quoi peuvent servir les amoureux. Étrange disparition d’une vieille +dame. Plus on se hâte, moins on va vite. Être halés par des jeunes +filles, sport palpitant. L’écluse disparue sur le fleuve hanté. Musique. +Sauvés! + + +A présent que nous le tenions, il s’agissait de faire travailler George. +Mais George, cela va sans dire, n’avait aucune envie de travailler. Il +s’était déjà éreinté à sa banque, prétendait-il. Harris d’un naturel peu +sensible, et guère pitoyable, lui répondit: + +--Bah! vous vous éreinterez sur la Tamise, pour changer: le changement +fait toujours du bien. Ouste! attrapez l’amarre, et tirez-nous. + +En toute conscience (même la sienne) George n’avait rien à répliquer; il +insinua pourtant qu’il ferait mieux de s’occuper dans le canot à faire +le thé, cependant que Harris et moi halerions, car la confection du thé +est une besogne pénible, et Harris et moi paraissions fatigués. Pour +toute réponse, nous lui envoyâmes la cordelle de halage, dont il +s’empara. + +La cordelle a des habitudes singulières et inexplicables. Vous +l’enroulez avec tout le soin et toute la patience que l’on met à plier +un pantalon neuf, et cinq minutes plus tard, quand vous la ramassez, +vous ne trouvez plus qu’un fouillis innommable et décourageant. + +Ce n’est pas pour dire, mais je suis intimement persuadé que si vous +preniez une cordelle au hasard, après l’avoir étalée en droite ligne au +beau milieu d’un champ, il vous suffirait de lui tourner le dos trente +secondes, pour découvrir, en jetant les yeux à nouveau dessus, qu’elle +s’est toute rassemblée en un tas au centre du champ, et s’est +entortillée et enchevêtrée sur elle-même, qu’elle a perdu ses deux bouts +et qu’elle n’est plus que nœuds; et vous mettriez une bonne demi-heure +pour la débrouiller. + +Telle est mon opinion sur les cordelles en général. Bien entendu, il +peut y avoir des exceptions honorables: je ne dis pas le contraire. Il +peut y avoir des cordelles qui fassent honneur à leur profession,--des +cordelles consciencieuses et respectables,--des cordelles qui ne se +figurent pas être un ouvrage de crochet et ne se disposent pas en dessus +du canapé dès l’instant où on les laisse à elles-mêmes. Il peut, dis-je, +y avoir de ces cordelles-là; je souhaite sincèrement qu’il y en ait. +Mais je n’en ai pas encore rencontré. + +La cordelle en question venait d’être rassemblée par moi juste avant +notre arrivée à l’écluse. Je n’avais pas laissé Harris y mettre la main, +vu sa maladresse bien connue. Je l’avais lovée en cercle avec une sage +lenteur, arrimée par le milieu, tordue en écheveau, et déposée doucement +au fond du canot. Harris l’avait ramassée méthodiquement, et remise à +George. George, d’une main ferme, la lui avait prise, et, s’éloignant un +peu, avait commencé de la dérouler comme s’il eût démailloté un enfant +nouveau-né. Il n’en eut pas déroulé douze yards que la chose ne +ressemblait plus à rien d’autre qu’à un paillasson en mauvais état. + +Cela se passe toujours de même, et il en résulte toujours la même chose. +L’homme de la berge, qui s’efforce de débrouiller l’objet, pense que +toute la faute en est à celui qui l’a enroulé; et sur la Tamise, quand +on pense quelque chose, on le dit. + +--Qu’avez-vous prétendu fabriquer avec ça? un filet de pêche? Vrai, vous +en avez fait du propre! Vous ne pouviez donc pas l’enrouler comme il +faut, espèce d’andouille! grommelle-t-il de temps à autre, tout en +luttant frénétiquement avec la cordelle, qu’il dépose sur le chemin de +halage et qu’il examine en tous sens afin d’en trouver le bout. + +D’autre part, celui qui l’a enroulée croit que la seule cause du gâchis +appartient au confrère qui a essayé de la dérouler. + +--Elle était très bien arrimée quand vous l’avez eue, s’écrie-t-il, +indigné. Vous ne regardez donc pas ce que vous faites? Vous maniez les +choses, aussi, sans la moindre précaution. Vous embrouilleriez, ma +parole, une perche d’échafaudage. + +Et ils se mettent l’un contre l’autre en une telle colère que chacun +souhaiterait pendre l’autre avec l’objet du litige. Dix minutes se +passent, et le premier, perdant la tête, pousse un hurlement et trépigne +sur la corde, puis prétend la débrouiller plus vite en attrapant le +premier nœud qui lui tombe sous la main et en tirant dessus. Comme de +juste, il n’aboutit qu’à emmêler plus étroitement. Alors le confrère +sort du canot et vient l’aider, et ils s’obstruent et s’empêtrent +mutuellement. Tous deux s’emparent du même bout de corde, et tirent +dessus en sens opposé, puis se demandent ce qui l’accroche. En fin de +compte, le malheur est réparé, ils se retournent et voient le canot +parti à la dérive et filant droit vers le barrage. + +Je me rappelle une fois où l’aventure est arrivée pour de bon. C’était +un peu au-dessus de Boveney, par une matinée assez venteuse. Nous +descendions le fleuve tout en ramant lorsque dépassé le tournant nous +avisâmes sur la berge deux canotiers. Ils s’entreregardaient avec une +expression de stupeur et de désolation sans bornes que je n’ai jamais +retrouvée sur d’autres visages humains et ils tenaient par les deux +bouts une longue cordelle. Voyant qu’un malheur avait dû se produire, +nous stoppons et les interrogeons. + +--C’est notre canot, notre canot qui a décampé! répondent-ils, d’un air +navré. Nous venions juste de débrouiller la cordelle, et le temps de +nous retourner, il avait disparu! + +Et ils semblaient offensés de ce qu’ils regardaient évidemment de la +part de leur canot comme un trait de basse ingratitude. + +Nous rattrapâmes le fugitif un demi-mille plus loin en aval, arrêté dans +les roseaux, et le restituâmes à ses propriétaires. Je parie bien qu’ils +l’ont surveillé de près au moins une huitaine. + +Je n’oublierai jamais le tableau de ces deux hommes arpentant la berge +avec leur amarre et cherchant en vain leur canot. + +Le halage, sur la Tamise supérieure, vous fait assister à un bon nombre +d’incidents comiques. L’un des plus habituels est le spectacle d’une +paire de haleurs, marchant bon train, absorbés dans une discussion +animée, tandis que l’homme resté dans le canot, à cent yards derrière +eux, leur crie en vain d’arrêter et fait de frénétiques signaux de +détresse avec un aviron. Quelque chose ne va pas: le gouvernail est +parti, ou la gaffe a glissé par dessus bord, ou son chapeau est tombé à +l’eau et s’éloigne au fil du courant. Il les prie d’arrêter, très calme +et poli d’abord. + +--Hohé! halte! une minute, s’il vous plaît, lance-t-il gaîment. J’ai +laissé tomber mon chapeau. + +Puis: + +--Hohé! Tom... Dick! ne m’entendez-vous pas?--d’un ton déjà moins +affable. + +Puis: + +--Hohé! sacrées têtes de bois d’idiots! Hohé! halte! Oh! nom de... + +Après quoi il se dresse, se démène, devient tout rouge à force de +hurler, et épuise sa collection de jurons. Et les gamins sur la berge +s’arrêtent et se moquent de lui et lui jettent des cailloux, cependant +qu’il défile devant eux, à raison de quatre milles à l’heure, sans +pouvoir leur échapper. + +La plupart de ces inconvénients disparaîtraient si les haleurs se +rappelaient qu’ils sont en train de haler, et se retournaient de temps à +autre pour voir ce que devient le collègue. Il est préférable de n’avoir +qu’un seul haleur. S’ils sont deux, ils s’oublient à bavarder, et la +faible résistance offerte par le canot est incapable de les rappeler à +la réalité. + +Comme preuve du total oubli de leur besogne où tombent parfois deux +haleurs, George nous rapporta, au cours de la soirée, alors que nous +devisions sur ce sujet après souper, un bien curieux exemple. Un soir, +raconta-t-il, trois de ses copains étaient partis de Maidenhead avec un +canot très lourdement chargé qu’ils ramaient contre le courant. Un peu +au-dessus de l’écluse de Cookham, ils avisèrent cheminant sur le chemin +de halage, un jeune homme et une jeune fille, apparemment plongés dans +un entretien captivant. Ils portaient à eux deux une gaffe de bateau, et +il y avait, accrochée à la gaffe, une cordelle qui traînait derrière +eux, le bout dans l’eau. Nul canot à proximité, nul canot en vue. A un +moment donné, la chose était certaine, il avait dû y avoir, attaché à +cette cordelle, un canot; mais qu’en était-il devenu, quelle sombre +fatalité l’avait ravi, lui et ses occupants, mystère! + +L’accident, du reste, quel qu’il fût, n’avait en aucune façon troublé +les deux jeunes gens qui halaient. Il leur restait la gaffe, ainsi que +la cordelle et c’était sans doute à leur avis tout ce que nécessitaient +leurs fonctions. + +George allait les tirer de leur illusion, lorsqu’une idée lumineuse lui +traversa l’esprit et le fit s’abstenir. A l’aide d’une gaffe, il +accrocha et ramena le bout de l’amarre: on boucla celle-ci autour du +mât, puis rentrant les avirons, les équipiers allèrent s’asseoir à +l’arrière, et allumèrent leurs pipes. + +Et ainsi le jeune homme et la jeune fille halèrent ces quatre gros +fainéants et leur lourd canot, à contre-courant, jusqu’à Marlow. + +George nous dit que jamais il n’avait vu autant de désolation muette +concentrée en un seul regard, qu’au moment où le jeune couple, arrivé à +l’écluse, se rendit compte que depuis deux milles le canot halé par eux +n’était pas le bon. George estimant que, n’eût été la présence de la +jeune fille, le jeune homme se serait livré à des violences de langage. + +La demoiselle fut la première à revenir de sa stupéfaction. Elle joignit +les mains et s’écria, désespérément: + +--Oh, Henry, mais où donc est ma tante? + +--Ont-ils jamais retrouvé la vieille dame? interrogea Harris. + +George répondit qu’il l’ignorait. + +Un autre témoignage de ce fâcheux manque de sympathie entre haleurs et +halés se produisit un jour sous nos yeux, à George et à moi, un peu +au-dessus de Walton. C’était à l’endroit où le chemin de halage +s’enfonce en pente douce jusque sous l’eau, et comme nous étions campés +sur l’autre rive, nous ne perdîmes rien du spectacle. A un moment donné +arrive un petit canot qui fendait l’eau à toute vitesse, halé par un +puissant cheval de bélandre sur lequel était juché un tout petit gamin. +Épars dans le canot en des poses nonchalantes et rêveuses, il y avait +cinq collègues; le barreur surtout avait un air particulièrement béat. + +--Je voudrais le voir se tromper de direction, murmura George, comme ils +passaient. Et à cet instant même, voilà le barreur qui se trompe, et le +canot qui s’élance sur le plan incliné, le remontant avec un bruit comme +si on déchirait quarante mille chemises de toile. Deux hommes, une +bourriche et trois avirons quittèrent à la fois le canot par tribord, et +s’affalèrent sur la berge, et une seconde et demie plus tard, deux +autres hommes se déversaient de bâbord, au milieu de grappins, voiles, +sacs de tapisserie et bouteilles. Le dernier occupant débarqua 20 yards +plus loin, sur la tête. + +Soulagé par ce délestage, le canot fila de plus belle et le petit gamin, +criant à tue-tête, mit son coursier au galop. Les collègues, sur leur +séant, se regardaient d’un air abasourdi. Il leur fallut plusieurs +secondes pour comprendre ce qui était arrivé, et alors, de toutes leurs +forces, ils crièrent au petit gamin d’arrêter. Mais celui-ci était trop +occupé de son cheval pour les entendre; nous les vîmes s’élancer à sa +poursuite, et ils se perdirent dans l’éloignement. + +Je ne fus pas fâché, je l’avoue, de cette mésaventure. Loin de là: je +voudrais voir pareil malheur arriver à tous les jeunes godelureaux--ils +sont nombreux--qui se font haler de la sorte. Indépendamment de leurs +risques personnels, ils sont une gêne et un danger pour les canots +qu’ils rencontrent. A l’allure où ils vont, il leur est impossible de se +garer des autres, et aux autres de se garer d’eux. Leur amarre se prend +dans votre mât et vous chavire, ou bien elle attrape quelqu’un à bord, +et l’envoie à l’eau, ou lui entaille la figure. Le seul procédé à +employer est de ne pas broncher, et de se tenir prêts à les repousser +avec le talon d’un mât. + +De toutes les expériences ayant trait au halage, la plus curieuse est +d’être halé par des demoiselles. C’est là une sensation qu’il faut avoir +connue. Trois demoiselles sont toujours indispensables pour haler: deux +tiennent la corde, et l’autre court de côté et d’autre, avec de petits +rires. Elles débutent en général par s’empêtrer dans la corde. Celle-ci +s’entortille autour de leurs jambes, et elles doivent s’asseoir au bord +du chemin pour se délivrer l’une l’autre; puis c’est autour de leur cou, +et elles manquent d’étrangler. La corde en place, pour finir, elles +démarrent bride abattue, entraînant le canot à une allure positivement +folle. Au bout de cent yards, elles sont, bien entendu, hors d’haleine +et s’arrêtent soudain, et toutes s’asseyent sur l’herbe en riant et +votre canot dérive en plein courant et se met à tournoyer, avant que +vous ayez eu le loisir de vous reconnaître ou d’attraper un aviron. +Alors elles se relèvent toutes surprises. + +--Oh, voyez donc! disent-elles, le canot qui est parti là-bas au milieu. + +Durant quelques minutes, elles halent convenablement; mais bientôt l’une +d’elles s’avise d’épingler sa jupe; elles font halte à cette intention, +et voilà le canot échoué. + +Vous le poussez au large, et leur criez de ne pas s’arrêter. + +--Hein? Qu’est-ce qu’il y a? vous renvoient-elles. + +--Ne plus vous arrêter, hurlez-vous. + +--Ne plus quoi? + +--Ne plus vous arrêter... avancez... avancez! + +--Retournez donc, Emily, voir ce qu’ils veulent, dit l’une. Et Emily +revient demander ce qu’il y a. + +--Que désirez-vous? dit-elle; il est arrivé quelque chose? + +--Non, répondez-vous; tout va bien; avancez seulement: il ne faut plus +vous arrêter. + +--Pourquoi? + +--Parce que nous ne gouvernons plus, si vous vous arrêtez. Il faut que +le canot garde toujours un peu de route. + +--Garde un peu de quoi? + +--De route... il vous faut maintenir le canot en marche. + +--Ah, bon! je le leur répéterai. Est-ce que nous nous en tirons bien? + +--Oui, oui, tout à fait bien, seulement n’arrêtez plus. + +--Ce n’est pas difficile du tout. Je croyais que c’était bien plus dur. + +--C’est assez simple en effet. Vous n’avez qu’à continuer, voilà tout. + +--Je comprends. Passez-moi mon châle rouge, qui est sous le coussin. + +Vous dénichez le châle, et le lui tendez; mais alors c’en est une autre +qui arrive et qui a besoin également du sien, et elles prennent aussi à +tout hasard celui de Mary. Mais Mary n’en a pas besoin, et elles le +rapportent et demandent un peigne de poche en échange. Il se passe vingt +minutes avant qu’elles se remettent en route, et, au premier tournant, +elles voient une vache, et il vous faut quitter le canot pour chasser la +vache. + +On n’a pas le temps de s’ennuyer dans un canot halé par des jeunes +filles. + +George cependant vint à bout de sa cordelle, et nous hala +consciencieusement jusqu’à Penton Hook. Là fut examinée l’importante +question de l’étape. Nous avions décidé de coucher à bord cette nuit-là, +et il nous fallait ou bien rester où nous étions, ou bien continuer +jusqu’au delà de Staines. Mais il était bien tôt pour songer à s’arrêter +déjà, sous ce soleil encore haut, et nous décidâmes de gagner, à trois +milles et demi, Runnymead, où le fleuve, bordé de bois paisibles, offre +de bons abris. + +Par la suite, néanmoins, nous regrettâmes de n’avoir pas fait halte à +Penton Hook. Trois ou quatre milles à contre-courant, ce n’est rien, tôt +dans la matinée, mais c’est un coup d’aviron plutôt pénible, à la fin +d’une longue journée. Durant ces quelques milles, vous ne prenez plus +aucun intérêt au paysage. Fini des gais propos et des rires. Chaque +demi-mille que vous parcourez vous semble long comme deux tout entiers; +vous refusez de croire que vous en êtes seulement là, et vous êtes +persuadé que la carte se trompe; et quand vous avez trimé sur un trajet +qui vous paraît d’au moins dix milles, et que l’écluse n’est toujours +pas en vue, vous commencez à craindre sérieusement que quelqu’un ne +l’ait chipée et ne se soit encouru avec. + +Je me rappelle une fois sur la Tamise où j’ai été terriblement chaviré +(au sens métaphorique, s’entend). J’étais en canot avec une jeune +dame--ma cousine du côté maternel--et nous descendions à l’aviron vers +Goring. Il était déjà tard, et nous avions hâte d’être arrivés,--elle, +du moins avait hâte. Il était six heures et demie quand nous passâmes +l’écluse Benson, et le soir venait, et elle s’inquiétait. Elle dit +qu’elle tenait à être rentrée pour souper. Je dis que j’en avais +également bonne envie; et je tirai de ma poche une carte pour voir à +quelle distance exactement nous étions. Je vis que nous avions juste un +mille et demi pour la prochaine écluse--Wallingford--puis de là à Crewe, +cinq. + +--Oh, tout va bien, dis-je. Nous aurons passé la prochaine écluse avant +sept heures, et c’est la suivante. Et je me mis à ramer vigoureusement. + +Peu après avoir dépassé le pont, je demandai à ma compagne si elle +voyait l’écluse. Non, elle ne voyait pas l’écluse. Je me contentai de +faire: Oh! oh! et poussai de l’avant. Au bout de cinq nouvelles minutes, +je la priai encore une fois de regarder. + +--Non, dit-elle, je ne vois pas trace d’écluse. + +--Vous... êtes-vous sûre de reconnaître une écluse, à première vue? lui +demandai-je non sans hésitation, car je craignais de l’offenser. + +Mais ma question ne l’offensait pas, et elle me proposa de regarder +moi-même. Je lâchai donc mes avirons et jetai un coup d’œil. Dans le +crépuscule, le fleuve s’allongeait droit devant nous sur l’espace d’un +mille: on n’apercevait pas l’ombre d’une écluse. + +--Ne croyez-vous pas que vous avez pu vous perdre? interrogea ma +compagne. + +Je n’en voyais pas la possibilité; néanmoins j’insinuai que peut-être +bien, d’une façon ou d’autre, nous nous étions engagés dans le bras de +dérivation, ce qui nous menait droit aux chutes. + +Cette perspective ne la rassura guère, et elle se mit à pleurer. Elle +dit que nous allions être noyés tous les deux, et que ce serait là son +châtiment d’être venue avec moi. + +Le châtiment me parut excessif; mais ma cousine n’était pas de cet avis, +et elle souhaitait que notre fin fût prompte. + +Je m’efforçai de la rassurer, et de voir un peu clair dans cette +histoire. Le fait, dis-je, paraissait évident que je ne ramais pas aussi +vite que je le croyais, mais nous ne pouvions manquer d’atteindre +bientôt l’écluse. Et je ramai encore un mille. + +Alors je devins inquiet, moi aussi. Je consultai la carte une fois de +plus. L’écluse Wallingford s’y trouvait nettement indiquée, à un mille +et demi en aval de Benson. Ma carte était bonne, on pouvait s’y fier; +d’ailleurs je me rappelais bien cette écluse. Je l’avais passée deux +fois. Je commençai à croire que tout cela devait être un songe, et qu’en +réalité je me trouvais endormi dans mon lit et que j’allais me réveiller +dans une minute, et m’entendre dire qu’il était dix heures. + +Je demandai à ma cousine si elle croyait que ce fût un songe, et elle me +répondit qu’elle allait justement me poser la même question. Et alors +cette perplexité nous envahit l’un et l’autre: étions-nous endormis, et +si oui, lequel de nous deux était le vrai et rêvait, et lequel n’était +rien qu’un songe. Cela devenait tout à fait suggestif. + +Cependant je ramais toujours, et l’écluse persistait à ne pas se +montrer, et le fleuve se faisait de plus en plus sombre et mystérieux +sous la tombée des ombres de la nuit, et les choses prenaient un aspect +étrange et surnaturel. Je songeai aux farfadets, aux fées, aux feux +follets, et à ces méchantes filles qui passent la nuit sur les rocs, à +guetter les voyageurs pour les précipiter dans les tourbillons; et je +regrettai de n’avoir pas mieux vécu, et de ne savoir pas davantage de +prières. Au milieu de mes réflexions, j’entendis le refrain béni: «Il +les a bien attrapés», joué, et mal, sur l’accordéon,--et je compris que +nous étions sauvés. + +Je n’admire pas, règle générale, les accents de l’accordéon; mais, oh! +combien belle sa musique nous parut alors à tous deux!--beaucoup, +infiniment plus belle que la voix d’Orphée ou le luth d’Apollon ou tout +autre instrument de ce genre. Une mélodie céleste, dans notre état +d’esprit, ne nous eût que plus affolés encore. Une harmonie émouvante, +exécutée comme il faut, nous l’aurions crue venir d’outre-monde, et tout +espoir nous eût abandonnés. Mais dans les mesures «Il les a bien +attrapés», poussées à contretemps avec des variations involontaires, par +un accordéon poussif, il y avait quelque chose de tout à fait humain et +rassurant. + +Les doux sons se rapprochèrent, et le canot d’où ils émanaient fut +bientôt le long de notre bord. + +Il contenait une société de joyeux provinciaux en route pour une partie +au clair de lune. (Il n’y avait pas de lune, mais ce n’était pas leur +faute.) Je n’ai vu de ma vie gens plus aimables et sympathiques. Je les +hélai, et les priai de m’indiquer le chemin de l’écluse Wallingford, que +je cherchais en vain depuis deux heures. + +--L’écluse Wallingford! répondirent-ils. Dieu vous bénisse, monsieur; il +y a plus d’un an qu’elle est supprimée. Il n’y a plus d’écluse +Wallingford, monsieur. Vous voici presque arrivé à Crewe. C’est à crever +de rire. Bill: voilà un gentleman qui cherche l’écluse Wallingford! + +Je n’y avais pas songé. Volontiers je leur aurais sauté au cou, de joie; +mais le courant était trop fort à cet endroit pour me le permettre, et +je dus me contenter de simples paroles de reconnaissance. + +Nous les remerciâmes à plusieurs reprises, ajoutant que la nuit était +admirable, et leur souhaitant bonne excursion, et je crois même que je +les invitai tous à venir passer une semaine chez moi, et que ma cousine +leur dit que sa mère serait très heureuse de les recevoir. Et nous +chantâmes le «Chœur des Soldats» de Faust, et bref nous fûmes à la +maison à temps pour souper. + + + + +Chapitre X + +Notre première nuit. Sous la bâche. Un appel au secours. L’esprit de +contradiction des bouilloires à thé: moyen de le vaincre. Souper. Pour +se sentir vertueux. On demande une île déserte convenablement fournie, +bien drainée, abords de l’Océan Pacifique sud de préférence. Singulière +aventure arrivée au père de Harris. Une nuit d’insomnie. + + +Je commençais à croire avec Harris que l’écluse de Bellweir avait +disparu de la même façon. George nous avait halés jusqu’à Staines; nous +l’avions ensuite relayé, et il nous semblait tirer derrière nous +cinquante tonnes et marcher depuis quarante milles. A sept heures et +demie seulement nous fûmes dans le bief supérieur, et, marchant à +l’aviron, nous longeâmes la rive gauche, en quête d’un endroit favorable +où atterrir. + +Notre intention primitive était de débarquer sur l’île Magna-Charta, +dans ce coin délicieux où le fleuve sinue à travers une vallée +verdoyante, et de camper dans l’une des multiples anses pittoresques +découpant cette terre minuscule. Mais tout compte fait, nous n’aspirions +plus au pittoresque. Le peu d’eau compris entre un chaland et une usine +à gaz nous eût amplement satisfaits pour ce soir. Le paysage nous +indifférait. Nous ne désirions plus que souper et nous coucher. +Néanmoins nous fîmes halte au promontoire appelé «Picnic Point» et +accostâmes dans un joli recoin, sous un grand orme aux racines duquel +fut amarré le canot. + +Nous comptions alors nous mettre à souper (n’ayant pas pris le thé, pour +gagner du temps) mais George nous persuada qu’il valait mieux tendre la +toile d’abord, avant l’obscurité complète, afin de voir ce que nous +faisions. La besogne terminée, ajouta-t-il, nous pourrions nous asseoir +et manger, l’esprit en repos. + +Le montage de cette toile exigea plus de temps qu’on le prévoyait. En +théorie, c’est tout simple. Vous prenez cinq arceaux de fer, comme ceux +du jeu de croquet, en beaucoup plus grand, vous les ajustez par-dessus +le canot, puis les recouvrez de la toile, assujettie ensuite par le +bas:--l’affaire de dix minutes au plus, croyions-nous. + +Nous étions loin du compte. + +Nous prîmes les arceaux, pour les emboîter dans les mortaises _ad hoc_. +Vous imaginez que c’est là un travail inoffensif; mais lorsque j’y +repense, je trouve miraculeux que l’un de nous soit encore vivant pour +faire ce récit. C’étaient de vrais démons--ces arceaux. D’abord ils +refusèrent de s’emboîter dans leurs mortaises, et il nous fallut les y +contraindre à coups de talon, et les marteler au moyen de la gaffe. +Puis, une fois ajustés, on découvrit que ce n’étaient pas les arceaux +destinés à ces mortaises-là, et il fallut les retirer. + +Mais ils refusèrent de sortir; et quand deux d’entre nous eurent +bataillé avec eux pendant cinq minutes, ils jaillirent brusquement, dans +l’intention de nous faire tomber à l’eau et de nous noyer. Ils étaient +articulés par le milieu, et lorsqu’on ne les regardait pas, ces +articulations vous pinçaient aux endroits sensibles du corps; et, tandis +que nous luttions avec un côté de l’arceau, et nous efforcions de lui +persuader de faire son devoir, l’autre moitié vous arrivait par +derrière, en traître, et vous tapait sur le crâne. + +On réussit enfin à les fixer, et il ne resta plus qu’à les recouvrir de +la bâche. George la déroula, et assujettit l’une de ses extrémités à la +proue du canot. Harris se tint au milieu pour la prendre à George et la +dérouler vers moi, et je restai à l’arrière pour la recevoir. Elle mit +longtemps à m’arriver. George remplissait son rôle correctement, mais +Harris était neuf à cette besogne, et il la sabotait. + +Comment il s’y prit, je l’ignore, et lui-même est incapable de le dire, +mais par quelque procédé mystérieux, il réussit, après dix minutes +d’efforts surhumains, à s’emberlificoter complètement dedans. Il était +entortillé si serré dans les plis de la toile qu’il ne pouvait se +dégager. Il fit, bien entendu, des pieds et des mains pour recouvrer sa +liberté,--le droit imprescriptible de tout Anglais,--et, par la même +occasion (je l’ai su plus tard) il bourrait George de coups; et alors +George, tout en injuriant Harris, se mit également à faire des pieds et +des mains, et lui aussi fut emberlificoté et garrotté dans la toile. + +Je ne m’en rendis pas compte tout de suite. Je ne comprenais rien à ce +qui se passait. On m’avait dit de rester à ma place et d’attendre que la +toile me parvînt, et je restais, Montmorency à mon côté, solide au +poste. Nous voyions bien que la toile avait des soubresauts et des +remous violents; mais nous crûmes que cela faisait partie du système, et +ne nous mêlâmes de rien. + +Beaucoup de gros mots étouffés nous arrivaient aussi, mais, nous +figurant que les copains trouvaient simplement l’ouvrage ennuyeux, nous +résolûmes d’attendre pour intervenir que les choses eussent pris une +allure plus normale. + +Nous attendîmes assez longtemps, et l’embrouillamini ne faisait que +croître; à la fin, la tête de George jaillit au-dessus du bordage, et +parla. + +Elle dit: + +--Donnez donc un coup de main, sacré fainéant; vous restez là comme une +momie empaillée, alors que nous sommes en train d’étouffer, vous le +voyez bien, tête de bois! + +Je n’ai jamais su résister à un appel au secours; j’allai donc les +dégager. Et il n’était que temps, car Harris avait déjà la figure bleue. + +Il nous fallut une demi-heure de travail acharné ensuite, pour mettre le +tout en ordre. Après quoi on passa au souper. La bouilloire mise à +chauffer à l’avant du canot, nous nous retirâmes à l’arrière et fîmes +semblant de ne pas la regarder, et de nous occuper à sortir les autres +accessoires. + +Tel est le seul moyen sur la Tamise, d’obtenir qu’une bouilloire +bouille. Si elle voit que vous attendez avec impatience, elle ne +chantera même pas. Il vous faut vous éloigner et entamer votre repas, +comme si vous ne deviez pas prendre de thé. Ne lui jetez même pas un +coup d’œil à la dérobée. Alors vous l’entendrez bientôt cracher et +déborder, folle d’envie de devenir thé. + +La méthode est également bonne, si vous êtes très pressé, de vous dire +les uns aux autres avec affectation, que vous n’avez pas besoin de thé, +et que vous n’en ferez pas. Vous vous rapprochez de la bouilloire, afin +qu’elle puisse vous entendre et vous lancez très haut: «Pas de thé pour +moi; et vous, George?» A quoi George répond, de même: «Oh! non, je +n’aime pas le thé. Prenons plutôt de la limonade... le thé est trop +indigeste.» A la minute, la bouilloire déborde, éteignant le réchaud. + +Grâce à cette innocente supercherie, la table était à peine dressée que +le thé attendait. La lanterne fut allumée, et on s’assit, jambes +croisées, pour souper. + +Nous en avions besoin. + +Trente-cinq minutes durant, dans toute l’étendue de notre canot, on +n’entendit d’autre bruit qu’un cliquetis de couteaux et de vaisselle, et +le broiement continu de quatre paires de mâchoires. Au bout de +trente-cinq minutes, Harris fit: «Ah!» et retira sa jambe gauche de +dessous lui, pour l’y remplacer par sa jambe droite. + +Cinq minutes plus tard, George à son tour fit: «Ah!» et déposa son +assiette sur le banc; et trois autres minutes après, Montmorency donna +le premier signe de satisfaction qu’il eût encore montré depuis le +départ: il se laissa rouler sur le flanc, les pattes étendues; et alors +je fis: «Ah!» et rejetai en arrière ma tête, qui porta sur l’un des +arceaux, mais peu m’importait: je ne jurai même pas. + +Comme on se sent bien lorsqu’on est rempli!--en paix avec soi-même et le +reste du monde! Les gens qui en ont essayé me disent qu’une conscience +pure vous rend très heureux et satisfait; mais d’avoir l’estomac garni +fait tout aussi bien l’affaire, à meilleur compte et plus facilement. On +se sent d’une générosité à tout pardonner, après un repas substantiel et +qui digère bien,--l’esprit noble, le cœur bienveillant. + +Elle est fort singulière, cette domination de nos organes digestifs sur +notre intellect. On ne travaille, on ne pense, qu’avec l’autorisation de +l’estomac. Il nous dicte nos émotions, nos passions. Après des œufs au +lard, il ordonne: «Travaille!» Après un bifteck et de la bière, il +enjoint: «Dors!» Après une tasse de thé (deux petites cuillerées par +tasse, et ne laissez pas plus de trois minutes) il dit au cerveau: +«Allons, debout, et montre ta force. Sois éloquent, profond, ému; +pénètre d’un œil clair la nature et la vie; déploie les blanches ailes +de la pensée palpitante, et plane esprit divin, par-dessus le tourbillon +du monde, parmi les longues avenues d’astres flamboyants qui mènent aux +portes de l’éternité!» + +Après des petits pains chauds: «Sois pesant et sans âme, comme le bétail +des champs,--sois un animal sans cervelle, à l’œil indolent, que +n’éclaire aucune lueur d’imagination, ni d’espoir, ni d’amour, ni de +vie.» Et après du cognac, pris à la dose voulue, il dit: «Allons, va, +fou, ricane et danse, fais rire tes frères humains,--divague et délire, +répands-toi en sons insensés, et montre quelle pauvre chose est l’homme +dont l’esprit et la volonté sont noyés, comme des chats nouveau-nés, +côte à côte, dans un demi-pouce d’alcool.» + +Nous sommes les très complets et très humbles esclaves de notre estomac. +Ne vous efforcez pas vers la droiture et la moralité, mes amis: +surveillez vigilamment votre estomac, et nourrissez-le avec soin et +discernement. Alors la sérénité de la vertu règnera dans votre cœur, +sans nul effort de votre part; et vous serez un bon citoyen, un mari +aimant, un père affectueux,--un homme pieux et noble. + +Avant notre souper, Harris, George et moi, étions hérissés, grincheux et +mal embouchés; après notre souper, nous débordions d’une bienveillance +mutuelle, qui englobait jusqu’au chien. Nous nous aimions les uns les +autres, nous aimions tous les hommes. Harris, en se levant, écrasa les +orteils de George. S’il l’avait fait avant le souper, George eût exprimé +concernant l’avenir de Harris en ce monde et en l’autre des souhaits à +faire frémir quelqu’un de réfléchi. + +A présent, ce fut: «Doucement, vieux: j’ai des pieds.» + +Et Harris, au lieu de répondre, de la plus désagréable façon qu’il était +difficile de ne pas rencontrer sous ses semelles un bout du pied de +George, lorsqu’on se mouvait dans un rayon de dix yards autour de +l’endroit où George était assis, et d’ajouter, comme il l’eût fait avant +le souper, que George ne devait réellement pas se trouver à bord d’un +canot de dimensions normales, avec des pieds de cette longueur, qu’il +eût dû plutôt laisser pendre par dessus bord,--dit à présent: «Oh, je +regrette beaucoup, vieux frère; j’espère qu’il n’a pas de mal?» + +Et George dit: «Pas du tout», et que c’est sa faute, et Harris reprend +que c’est au contraire la sienne. + +C’était touchant. + +On alluma les pipes, et on resta, sous la nuit tranquille, à causer. + +--Pourquoi, dit George, ne pouvoir être toujours comme à cette +heure,--loin du monde, de ses péchés et de ses tentations, à mener une +vie sobre, paisible, et à faire le bien. + +Je lui répondis que c’était précisément ce à quoi j’aspirais depuis +toujours; et nous examinâmes la possibilité de notre exode, à tous +quatre, vers une île déserte et bien fournie, où nous aurions vécu dans +les bois. + +Harris dit que l’inconvénient des îles désertes, à ce qu’il avait +appris, était leur humidité excessive; mais George répondit qu’un +drainage convenable y obvierait. + +Le drainage fit ressouvenir George d’une aventure bien drôle arrivée +jadis à son père. Son père, raconta-t-il, voyageait dans le pays de +Galles avec un de ses amis, et, un soir, ils s’arrêtèrent dans une +petite auberge où il y avait quelques autres voyageurs, auxquels ils se +joignirent pour passer la soirée. + +Celle-ci fut très agréable, et ils restèrent levés fort tard. Lorsqu’ils +allèrent se mettre au lit, le père de George (lequel père était alors un +tout jeune homme) et son ami, étaient l’un et l’autre fort gais. Ils +devaient coucher dans la même chambre, mais dans des lits différents. +Ils prirent leur chandelle et montèrent. En entrant dans la chambre, la +chandelle alla donner contre le mur et s’éteignit: ils durent se +déshabiller et chercher leurs lits à tâtons. Mais au lieu de se mettre +dans des lits différents, comme ils croyaient le faire, tous deux, sans +le savoir, grimpèrent dans le même,--l’un ayant la tête au chevet, et +l’autre s’y glissant du côté opposé, les pieds sur le traversin. + +Il y eut un moment de silence, puis le père de George dit: + +--Joë! + +--Qu’y a-t-il, Tom? répondit, de l’autre bout du lit, la voix de Joë. + +--Eh bien, il y a quelqu’un dans mon lit, dit le père de George: il a +les pieds sur mon traversin. + +--Ma foi, c’est bien étrange, Tom, répliqua l’autre: mais du diantre +s’il n’y a pas aussi quelqu’un dans mon lit! + +--Qu’allons-nous faire? demanda le père de George. + +--Ma foi, je vais le flanquer à bas, répondit Joë. + +--Moi aussi, dit le père de George vaillamment. + +Il y eut une brève lutte, suivie de deux heurts retentissants sur le +carreau, et puis une voix dolente prononça: + +--Hé, Tom! + +--Quoi? + +--Avez-vous réussi? + +--Hé bien, à vrai dire, c’est mon homme qui m’a flanqué à bas. + +--Le mien aussi! Vrai, cette auberge ne me revient guère. Et vous? + +--Comment s’appelait cette auberge? dit Harris. + +--«Le Cochon et le Sifflet», dit George. Pourquoi? + +--Ah! alors ce n’est pas la même, répondit Harris. + +--Que voulez-vous dire? + +--C’est très curieux, murmura Harris, mais la même aventure exactement +est arrivée à mon père dans une auberge de campagne. Je lui ai maintes +fois ouï raconter l’histoire. Je croyais que peut-être il s’agissait de +la même auberge. + +Nous nous couchâmes à dix heures, et, me trouvant fatigué, j’espérais +bien dormir; mais ce ne fut pas le cas. Règle générale, je me déshabille +et pose la tête sur mon oreiller, et puis on frappe à la porte et on me +dit qu’il est huit heures et demie; mais ce soir-là, tout semblait +coalisé contre moi: la nouveauté du couchage, la dureté du canot, la +position gênante (j’avais les pieds sous un banc et la tête sur +l’autre), le clapotis de l’eau autour du canot, et le vent parmi les +branches, me dérangèrent et me tinrent éveillé. + +J’attrapai cependant quelques heures de sommeil, et alors une portion du +canot qui apparemment se développa au cours de la nuit, car elle ne s’y +trouvait pas au départ et elle avait disparu le matin,--se mit à +m’entrer dans l’échine. Je continuai d’abord à dormir, rêvant que +j’avais avalé un «souverain»[6], et qu’on me faisait un trou dans le dos +à l’aide d’un vilbrequin, pour le ravoir. Le procédé me parut déloyal, +et je dis à mes persécuteurs que je leur devrais la somme, et qu’ils la +recevraient à la fin du mois. Mais eux ne l’entendaient pas de cette +oreille; ils me répondirent qu’ils préféraient la ravoir tout de suite, +crainte de laisser s’accumuler trop les intérêts. Je me fâchai tout +rouge, et leur dis ce que je pensais d’eux, et alors ils enfoncèrent le +vilbrequin si brutalement que la douleur me réveilla. + + [6] Pièce d’or valant une livre sterling ou 20 shillings. + +On s’asphyxiait dans le canot, et j’avais la tête lourde; aussi l’envie +me prit-elle d’aller faire quelques pas à l’air libre. J’enfilai des +vêtements qui me tombèrent sous la main,--les uns à moi, et d’autres à +George et Harris,--et, me glissant sous la bâche, je débarquai sur la +rive. + +C’était une nuit admirable. La lune était couchée, et la terre restait +seule sous les étoiles. Le silence et la paix infinie donnaient +l’illusion que, durant le sommeil de ses enfants, elles s’entretenaient +avec leur sœur planétaire,--causant de mystères insondables, à voix trop +graves et profondes pour être perceptibles aux rudimentaires organes des +sens humains. + +Elles nous intimident, ces lointaines étoiles, par leur froide lumière. +Nous sommes pareils à des enfants dont les petits pieds se sont +fourvoyés dans la pénombre d’un temple où réside la divinité inconnue +qu’on leur a appris à révérer; à des enfants qui, debout sous le dôme +sonore perdu dans la démesurée profondeur de l’obscure clarté, lèvent +les yeux où l’espoir se mêle de crainte de l’idée du spectacle interdit +caché dans ses profondeurs. + +Et toutefois, elle nous verse tant de consolations et de courage, la +Nuit! En sa présence sublime, nos chagrins dérisoires ont honte, et +reculent. Le jour a été si plein de hâte et de souci, nos cœurs si +lourds de pensées mauvaises et d’amertume, le monde nous a paru si dur +et si injuste! Mais la Nuit géante, telle une mère pleine d’amour, pose +sa douce main sur notre cœur enfiévré, tourne vers son visage notre face +ravagée de pleurs; elle sourit, et malgré son silence nous sentons ce +qu’elle veut nous dire, et elle presse contre son sein notre joue +brûlante, et nos peines se dissipent. + +Parfois, quand notre tristesse est très profonde et vraie, nous +demeurons muets devant elle, parce que le seul langage de notre +tristesse serait le gémissement. La Nuit sent son cœur plein de pitié +pour nous: faute de pouvoir soulager notre douleur, elle prend nos mains +dans les siennes et le petit monde de plus en plus se réduit et +s’éloigne et, portés sur ses sombres ailes, nous arrivons alors devant +une Présence plus haute que la sienne, et dans la merveilleuse lumière +de cette grande Présence, toute vie humaine est étalée devant nous comme +un livre, et nous voyons que la Tristesse et la Douleur ne sont rien +autres que les messagers de Dieu. + +Ceux-là seuls qui ont porté la couronne de la souffrance peuvent +regarder en face cette merveilleuse lumière; mais lorsqu’ils +redescendent ici-bas, ils sont incapables de la décrire, ou de révéler +le mystère qu’ils ont pénétré. + +Il y avait une fois, au temps jadis, une troupe de bons chevaliers qui +traversaient un pays lointain, et leur route s’enfonça dans une épaisse +forêt, où d’étranges bruyères se hérissaient en buissons touffus et +acérés, déchirant la chair de ceux qui s’y égaraient. Et les feuilles +des arbres qui croissaient dans ce bois étaient très épaisses et denses, +de sorte que nul rais de lumière ne descendait à travers les rameaux +pour éclairer le lugubre sous-bois. + +Et quand ils passèrent par cette sombre forêt, l’un de ces chevaliers, +s’éloignant de ses compagnons s’égara, et on ne le retrouva plus; et +eux, fort attristés, continuèrent sans lui leur chevauchée, le pleurant +comme s’il eût été défunt. + +Or, quand ils furent arrivés au beau château qui était le but de leur +voyage, ils y passèrent de longs jours à se divertir; et un soir qu’ils +étaient rassemblés tout joyeux devant les bûches illuminant la grande +salle, et qu’ils buvaient à la santé de leurs maîtresses, leur compagnon +qui s’était égaré arriva et les salua. Ses vêtements étaient en +haillons, comme ceux d’un pauvre, et il avait reçu dans sa chair maintes +affreuses blessures, mais son visage rayonnait d’une joie indicible. + +Et ils l’interrogèrent sur ce qui lui était arrivé, et il leur raconta +comment, après avoir perdu son chemin dans la forêt sombre, il avait +erré des jours et des nuits, et finalement, déchiré et sanglant, s’était +couché pour attendre la mort. + +Alors, comme il était presque mourant, ô bonheur! du fond de la farouche +pénombre s’avança vers lui une jeune fille qui le prit par la main et le +conduisit par des chemins détournés, inconnus à tous les hommes, jusqu’à +ce que sur les ténèbres de la forêt s’illuminât une clarté si vive que +la lumière du jour s’effaçait devant elle comme une petite lampe devant +le soleil; et, dans cette merveilleuse clarté, notre égaré chevalier vit +comme en songe une vision, et si belle et si splendide était la vision, +qu’il ne s’aperçut plus de ses blessures saignantes, mais resta perdu +dans le ravissement d’une joie aussi profonde que la mer dont nul ne +peut dire la profondeur. + +Et la vision s’évanouit, et le bon chevalier, à genoux sur la terre, +remercia le bon saint qui dans cette lugubre forêt avait égaré ses pas +et lui avait permis de voir la vision qui s’y trouvait cachée. + +Et le nom de la forêt sombre était la Douleur; mais de la vision que le +bon chevalier y vit, personne ne peut parler ni rien dire. + + + + +Chapitre XI + +Comment George, une fois dans sa vie, se leva de bonne heure. George, +Harris et Montmorency n’aiment pas l’eau froide. Héroïsme et décision de +la part de J... George et sa chemise: moralité. Harris cuisinier. Aperçu +historique, spécialement destiné à l’usage des classes. + + +Le lendemain matin, je m’éveillai à six heures, et trouvai George +également éveillé. L’un et l’autre nous nous retournâmes pour tâcher de +nous rendormir, mais ce fut en vain. Y eût-il eu quelque motif +particulier de _ne pas_ nous rendormir, mais au contraire de nous lever +et nous habiller sur-le-champ, nous serions retombés, sitôt un coup +d’œil jeté à nos montres, dans un sommeil qui eût duré jusqu’à dix +heures. Mais comme il n’y avait pas la moindre nécessité de nous lever +d’ici deux heures au minimum, et que nous lever à ce moment était +parfaitement absurde, il résultait de l’incohérence naturelle des choses +en général que nous devions être persuadés que rester couchés cinq +minutes de plus nous serait à tous deux funeste. + +La même aventure, me dit George, lui était arrivée, en plus grave, +quelque dix-huit mois auparavant, alors qu’il était seul locataire chez +une certaine Mme Gippings. Sa montre, paraît-il, se détraqua un beau +soir, et s’arrêta à huit heures un quart. Il ne s’en aperçut pas tout de +suite, car, pour une raison ou pour une autre, il oublia de la remonter +avant de se coucher, comme il en avait l’habitude, et la suspendit à son +chevet sans même la regarder. + +Cela se passait en hiver, à l’époque des jours les plus courts, et +durant une semaine de brouillard en outre, de sorte que l’obscurité +profonde où George se trouva en s’éveillant le matin ne pouvait le +renseigner sur l’heure qu’il était. Il atteignit sa montre, et la +consulta. Elle marquait huit heures un quart. + +«Que les anges et les ministres de la grâce nous protègent! s’écria +George; et moi qui dois être dans la Cité avant neuf heures! Pourquoi ne +m’a-t-on pas réveillé. C’est dégoûtant!» Et, rejetant sa montre, il +sauta à bas du lit, prit une douche froide, se lava, s’habilla, se rasa +à l’eau froide parce qu’il n’avait pas le temps d’en faire chauffer, et +tout en se dépêchant, il jeta un nouveau coup d’œil sur sa montre. + +La secousse qu’il lui avait imprimée en la rejetant sur le lit +l’avait-elle remise en marche, ou quoi, George ne peut le dire; mais le +fait est qu’elle marquait huit heures un quart quand il avait commencé +de s’habiller, et qu’à présent ses aiguilles étaient sur neuf heures +moins vingt. + +George l’emporta, et dégringola les escaliers. Dans la salle à manger, +rien que ténèbres muettes, ni feu ni déjeuner. George trouva la chose +parfaitement honteuse de la part de Mme Gippings, et résolut de lui dire +ce qu’il en pensait lorsqu’il rentrerait le soir. Il bondit sur son +pardessus et son chapeau, et attrapant son parapluie, alla pour ouvrir +la porte de la rue. La porte n’était même pas déverrouillée. George +traita Mme Gippings de vieille fainéante, et, déclarant bien singulier +qu’on ne pût se lever à une heure convenable, il ouvrit la porte et prit +ses jambes à son cou. + +Il galopa durant un quart de mille, et au bout de ce parcours, il +commença d’être frappé de ce détail particulièrement bizarre qu’il n’y +avait personne dehors, ni aucun magasin d’ouvert. La matinée, certes, +était sombre et le brouillard opaque, mais ce n’était pas là une raison +pour arrêter ainsi les affaires. _Lui_ allait bien travailler; pourquoi +les autres restaient-ils couchés à cause du brouillard et de +l’obscurité? + +A la fin, il atteignit Holborn. Pas un volet ouvert! pas un omnibus +circulant! Il y avait en vue trois hommes, dont un policeman, une +voiture de maraîcher pleine de choux, et un cab tout démantibulé. George +tira sa montre et la consulta: neuf heures moins cinq! Il s’arrêta pour +compter ses pulsations. Il se pencha pour se tâter les jambes. Puis, sa +montre à la main, il s’avança vers le policeman et lui demanda s’il +savait quelle heure il était. + +--Quelle heure il est? dit l’homme, en regardant soupçonneusement George +du haut en bas; vous n’avez qu’à écouter, vous l’entendrez sonner. + +George écouta, et une horloge du voisinage le renseigna aussitôt. + +--Mais elle n’a sonné que trois coups! dit George avec stupeur, quand +elle eut cessé. + +--Eh mais, combien voudriez-vous qu’elle en sonnât? répondit le gardien. + +--Parbleu, neuf, dit George, lui présentant sa montre. + +--Voudriez-vous me dire où vous habitez? fit sévèrement le gardien de +l’ordre public. + +George réfléchit un instant, et donna son adresse. + +--Oh, vraiment, c’est là, dites-vous? répondit l’homme; eh bien, si vous +voulez m’en croire, retournez-y tranquillement, et remettez cette montre +dans votre gousset, et tâchez de ne plus nous la faire. + +George regagna sa demeure, tout pensif, et rentra chez lui. + +Une fois rentré, il voulut tout d’abord se déshabiller et se recoucher; +mais la perspective de refaire sa toilette et de reprendre une nouvelle +douche, l’y fit renoncer, et il résolut de s’étendre sur la +chaise-longue pour y dormir. + +Mais il ne put s’endormir: jamais il ne s’était senti aussi éveillé. Il +alluma donc la lampe et, tirant le jeu d’échecs, il se mit à jouer une +partie contre lui-même. Mais cela ne l’amusait pas: c’était par trop +lent. Il laissa donc les échecs, et s’efforça de lire. Il lui fut +impossible de prendre aucun intérêt à la lecture. Il remit donc son +pardessus et sortit faire un tour. + +Les rues étaient affreusement désertes et lugubres, et tous les +policemen qu’il rencontrait le dévisageaient avec une méfiance non +dissimulée, et dirigeaient sur lui leurs lanternes, et le suivaient. Ce +manège finit par lui produire un tel effet qu’il avait presque la +sensation d’avoir commis un mauvais coup, et qu’il se glissa par les +petites rues, se dissimulant contre les portes quand il entendait +s’approcher les pas réguliers d’un agent. + +Il va de soi que cette conduite ne fit que rendre plus soupçonneuse la +force publique, dont les représentants venaient à lui et le délogeaient +et lui demandaient ce qu’il faisait là; et lorsqu’il répondait: «Rien», +qu’il était simplement sorti faire un tour (il était quatre heures du +matin), ils prenaient un air incrédule, et deux policiers en civil +l’accompagnèrent jusque chez lui pour s’assurer qu’il habitait +réellement où il disait. Ils le regardèrent entrer avec sa clef, puis se +postèrent sur le trottoir d’en face et surveillèrent la maison. + +Il comptait en rentrant allumer du feu et se faire à déjeuner, pour +passer le temps; mais il lui était impossible de toucher à quoi que ce +fût, depuis une pelle à charbon jusqu’à une cuiller à thé, sans laisser +tomber l’objet ou trébucher dessus et faire un tel tintamarre qu’il en +concevait une crainte affreuse d’éveiller Mme Gippings, laquelle, se +figurant que c’étaient les voleurs, ouvrirait la fenêtre pour appeler: +«La police!» et alors ces deux agents de la sûreté entreraient et lui +mettraient les menottes pour le conduire au dépôt. + +Il en arriva à un degré de nervosité folle: il se voyait devant le jury, +s’efforçant d’expliquer son cas, et personne ne le croyait et il était +condamné à vingt ans de travaux forcés, et sa mère mourait de chagrin. +Il renonça donc à se faire à déjeuner, et, s’enveloppant de son +pardessus, il resta sur la chaise-longue jusqu’à sept heures et demie, +heure où Mme Gippings, descendit. + +Il ajouta que jamais plus il ne s’était levé trop tôt depuis l’aventure +de ce matin-là: elle lui avait donné un trop bon avertissement. + +Pendant le récit de George, nous étions restés emmitouflés dans nos +couvertures; quand il eut fini, je me mis en devoir de réveiller Harris +au moyen d’un aviron. Le troisième coup opéra; il se retourna sur +l’autre flanc, et dit qu’il se levait à la minute, et qu’il mettrait ses +souliers à lacets. Nous lui rendîmes ses esprits, d’ailleurs, à l’aide +de la gaffe, et il se dressa soudain, envoyant Montmorency, qui dormait +au beau milieu de sa poitrine le sommeil du juste, rouler dans le fond +du canot. + +Soulevant alors la toile nous passâmes tous les quatre nos têtes par +dessus le bordage, et considérâmes l’eau, avec un frisson. Notre projet, +la veille au soir, était de nous lever de bonne heure, de nous +débarrasser de châles et couvertures, pour nous livrer aux délices d’une +natation prolongée. Mais à cette heure matinale, la perspective nous +tentait beaucoup moins. L’eau avait l’air bien mouillée et bien froide, +et le vent était glacial. + +--Allons, qui est-ce qui y va le premier? dit enfin Harris. + +Personne ne se mit en avant. George résolut la question à son point de +vue personnel, en rentrant dans le canot pour mettre ses chaussettes, +Montmorency poussa un involontaire hurlement, comme épouvanté à la seule +idée du bain et Harris, prétextant qu’il serait trop difficile de +remonter dans le canot, se mit à la recherche de son pantalon. + +Je n’aimais pas trop de caner, malgré mon peu d’enthousiasme pour le +plongeon. Il y avait peut-être des branches submergées, ou des herbes. +Je m’en tins au compromis de descendre sur la berge et de me jeter un +peu d’eau sur le corps. Je pris donc une serviette et débarquant sur la +rive je me frayai un chemin jusqu’à une branche d’arbre qui trempait +dans l’eau. + +Celle-ci était bigrement froide. Le vent coupait comme un couteau. Je +perdis toute envie de me jeter de l’eau sur le corps. Décidément je +regagnerais le canot et m’habillerais; à cet effet je me retournai; et +en me retournant, cette stupide branche céda, et la serviette et moi +dégringolâmes avec un plouc! formidable, et je me trouvai au beau milieu +du fleuve, avec un gallon de Tamise dans l’estomac, avant de savoir ce +qui s’était passé. + +--Sacrédié! le vieux J... s’est décidé! entendis-je prononcer par +Harris, alors que je revenais tout soufflant à la surface. Je ne croyais +pas qu’il aurait ce courage-là. Et vous? + +--Est-elle bonne? héla George. + +--Exquise, m’ébrouai-je. Vous êtes des capons de ne pas venir. Pour rien +au monde je n’aurais voulu manquer ce plongeon. Essayez donc! Il ne faut +qu’un peu de décision. + +Mais je ne pus arriver à les convaincre. + +Un incident plutôt risible arriva ce matin-là pendant que nous nous +habillions. J’avais très froid en regagnant le canot, et dans la +précipitation à passer ma chemise, elle m’échappa et tomba à l’eau. +J’enrageai d’autant plus que George éclata de rire. Je ne voyais aucune +raison de rire et le signifiai à George, qui n’en rit que plus fort. +Jamais je n’ai vu personne rire autant. A la fin je perdis patience et +le traitai selon ses mérites de stupide imbécile en délire; mais il se +tordait toujours. Et alors, juste comme je rattrapais la chemise, je +m’aperçus que ce n’était pas du tout la mienne, mais celle de George, +que j’avais prise par erreur; là-dessus la drôlerie de la chose +m’apparut enfin, et je me mis aussi à rire. Et plus je regardais +alternativement la chemise trempée de George et George qui se tordait de +rire, plus j’avais de plaisir. A force de rire, je laissai retomber la +chemise à l’eau. + +--N’allez-vous... pas... la repêcher? fit George entre deux éclats. + +Je ne pus lui répondre tout de suite, tant je riais, mais à la longue, +entre deux hoquets, je parvins à lancer: + +--Ce n’est pas ma chemise, c’est _la vôtre_! + +Je n’ai jamais vu un visage passer plus brusquement du plaisant au +sévère. + +--Hein! hurla-t-il, en se dressant d’un bond. Espèce d’andouille! Ne +pouvez-vous donc faire attention? Que diantre n’allez-vous sur la rive +pour vous habiller? Votre place n’est pas dans le canot! Passez-moi la +gaffe. + +Je tentai de lui faire voir le grotesque de la chose, mais il ne comprit +pas. George est parfois très opaque en matière de plaisanterie. + +Harris proposa de faire des œufs brouillés pour le petit déjeuner. Il +offrit de les cuisiner lui-même. Il était à son dire, très fort sur les +œufs brouillés. Il les faisait souvent aux pique-niques et sur les +yachts. Il était renommé pour ce plat. Ceux qui avaient une fois goûté +de ses œufs brouillés, affirmait-il, refusaient désormais toute autre +nourriture, et se laissaient mourir de faim, s’il leur était impossible +d’en avoir. + +L’eau nous venait à la bouche, de l’entendre. On lui passa le réchaud et +la poêle à frire avec tous les œufs qui ne s’étaient pas écrasés et +répandus dans le panier, et on le pria de s’y mettre. + +Il eut quelque difficulté à casser les œufs,--ou plus exactement à les +mettre dans la poêle à frire une fois cassés, et à en préserver son +pantalon, et à les empêcher de couler dans sa manche; mais pour en finir +il en situa une bonne demi-douzaine dans la poêle, après quoi il +s’accroupit devant le réchaud et les brassa au moyen d’une fourchette. + +La besogne semblait exténuante, à ce que George et moi pouvions voir. +Chaque fois qu’il s’approchait de la poêle, il se brûlait, et alors il +lâchait tout et se démenait à l’entour du réchaud, en claquant des +doigts et sacrant contre les ustensiles. En fait, chaque fois que George +et moi le regardions, il ne manquait pas de se livrer à ce manège. Nous +crûmes à la fin que cela faisait partie intégrante de ses rites +culinaires. + +Dans notre ignorance de ce qu’étaient des œufs brouillés, nous nous +figurâmes qu’il s’agissait d’un plat peau-rouge ou hawaiien, dont la +cuisson exigeait des danses et incantations particulières. Montmorency +s’aventura une fois à y mettre le nez, et la graisse l’éclaboussa et +l’échauda, et lui aussi se mit à se démener et à hurler. En vérité, ce +fut l’une des plus curieuses et intéressantes opérations auxquelles +j’assistai jamais. George et moi regrettâmes beaucoup de la voir si vite +terminée. + +Le résultat ne fut toutefois pas le succès escompté par Harris. Il parut +bien maigre pour tant de travail. Six œufs étaient entrés dans la poêle +à frire, et tout ce qui en sortit fut une cuillerée à café d’un magma +innommable, brûlé et peu appétissant. + +Harris en rejeta la faute sur la poêle: la réussite eût été assurée, +s’il avait disposé d’une turbotière et d’un fourneau à gaz, et l’on +décida de ne plus tenter ce plat avant d’avoir sous la main ces +accessoires de ménage. + +Lorsque nous eûmes fini de déjeuner, le soleil était déjà brûlant, le +vent était tombé, et c’était la plus exquise matinée que l’on pût rêver. +Presque plus rien dans le paysage ne nous rappelait le XIXe siècle; en +regardant le fleuve brasiller sous le ciel matinal, nous pouvions nous +figurer que les siècles interposés entre nous et ce matin à jamais +mémorable de juin 1215 avaient disparu, et que nous étions les fils des +roturiers d’Angleterre, vêtus de drap rustique, le poignard à la +ceinture, attendant de voir s’écrire devant nos yeux cette prodigieuse +page d’histoire, dont le sens devait être traduit au vulgaire plus de +400 ans après par un nommé Olivier Cromwell, qui l’avait étudiée à fond. + +C’est un beau matin d’été,--ensoleillé, calme et doux. Mais dans l’été +passe un émoi précurseur. Le roi Jean a couché à Duncroft Hall, et toute +la journée précédente la petite ville de Staines a retenti du cliquetis +des armes, du piétinement des grands destriers de guerre et des +commandements des chefs, et des jurons affreux et des plaisanteries +grossières des archers barbus, des piquiers, des hallebardiers et des +lanciers au langage étranger. + +Il est arrivé des troupes de chevaliers et de seigneurs aux beaux habits +souillés par la poussière du voyage. Et toute la soirée, les portes des +timides citoyens ont dû s’ouvrir en hâte pour laisser pénétrer par +groupes turbulents les soudards exigeant le vivre et le couvert, et du +meilleur, ou gare à la maison et à ses occupants! car le glaive est juge +et partie, plaignant et exécuteur, dans ces époques troublées, et paye +ce qu’il prend en épargnant s’il le veut bien ceux qu’il dépossède. + +Autour du brasier allumé sur la place du marché, les troupes des Barons +s’assemblent, et mangent et boivent gloutonnement, et braillent à +tue-tête des chansons à boire, et jouent et se querellent dans le soir +qui tombe et s’épaissit en nuit. La lueur du feu projette des ombres +saugrenues sur des monceaux d’armes aux profils bizarres. Les enfants de +la ville se faufilent parmi eux, et les admirent, et aux abords des +tavernes louches, de plantureuses paysannes batifolent avec les +troupiers joviaux si différents des gros-jeans du village qui, à cette +heure dédaignés, se tiennent à l’écart, une grimace sur leurs larges +mines ébaubies. Et dans les campagnes environnantes brillent au loin +d’autres feux, qui révèlent ici la suite nombreuse des lords, et là les +mercenaires français du traître roi Jean, pareils à des loups menaçant +la ville. + +Et ainsi, avec une sentinelle au coin de chaque rue sombre, et des feux +clignotants sur chaque hauteur, la nuit s’est passée, et sur cette belle +vallée de la vieille Tamise s’est levé le matin du grand jour qui va si +puissamment influencer le sort des âges à venir. + +Dès la première aube, dans celle des deux îles qui est en aval, juste +au-dessus de l’endroit où nous sommes, une vaste rumeur s’est élevée, +avec le bruit que font de nombreux ouvriers. On dresse la grande estrade +apportée hier soir, et les charpentiers s’affairent à clouer les +banquettes, tandis que les apprentis de la ville de Londres disposent +les étoffes de soie de toutes couleurs et le drap d’or et d’argent. + +Et maintenant voici que là-bas sur la route de Staines qui longe les +sinuosités du fleuve s’en viennent vers nous, riant et conversant à voix +gutturales, une douzaine de rudes hommes d’armes--des gens des Barons, +ceux-ci,--qui font halte à cent yards en amont de nous, sur l’autre +rive, et attendent, l’arme au pied. + +Et ainsi, d’heure en heure, s’avancent sur la route de nouvelles troupes +et des bandes nouvelles d’hommes armés, dont les casques et les +cuirasses renvoient les longs rais obliques du soleil matinal, tant que, +à perte de vue, la route grouille d’aciers étincelants et de coursiers +piaffants. Et des cavaliers criant des ordres galopent de groupe en +groupe, et les petits oriflammes ondulent paresseusement à la brise +tiède, et par instants une rumeur plus intense parcourt les rangs qui +s’écartent pour laisser passer quelque grand baron sur son cheval de +bataille, environné de sa garde de seigneurs, qui va prendre sa place à +la tête de ses serfs et vassaux. + +Et sur la route de Cooper’s Hill, juste en face, sont rassemblés les +rustres béats et les curieux de la ville, accourus de Staines, et l’on +ne sait trop le sujet de ce remue-ménage, mais chacun débite une version +nouvelle de l’événement qui va s’accomplir: les uns disent que le plus +grand bien va sortir de cette journée, pour tout le monde; mais les +vieillards branlent la tête, car ils connaissent trop ce genre de +discours. + +Et tout le fleuve jusqu’à Staines est couvert de barques, de canots, de +minuscules pirogues,--ces dernières commencent à passer de mode, et les +plus pauvres seuls en usent. Sur les rapides, là où dans la suite des +temps s’édifiera la plus belle écluse de Weir Bell, s’acharnent +d’obstinés rameurs, qui s’approchent le plus possible des grandes barges +pontées, prêtes à transporter le roi Jean au lieu où la charte fatale +attend sa signature. + +Il est midi, et avec tout le populaire nous avons attendu patiemment des +heures et des heures, et le bruit court que le roi Jean vient d’échapper +aux Barons, et s’est enfui de Duncroft Hall, escorté de ses mercenaires, +et qu’il fera bientôt autre chose que de signer des chartes pour la +liberté de son peuple. + +Mais non! Cette fois, c’est une poigne de fer qui le tient, et il +résiste et se débat en vain. Au loin sur la route, un petit nuage de +poussière se lève et s’approche et grossit, et l’on aperçoit le bruit +grandissant des sabots battant la terre et refoulant les groupes, et se +fraie son chemin une brillante cavalcade de lords et de chevaliers +magnifiques. Et devant elle comme derrière et sur chaque flanc, +chevauchent les hommes des Barons, et au milieu se trouve le roi Jean. + +Il s’approche des barges qui l’attendent, et les grands Barons +s’avancent à sa rencontre. Il les accueille d’un sourire et de paroles +mielleuses, comme s’il s’agissait d’une fête en son honneur où il aurait +été invité. Mais avant de quitter sa monture, il jette à la dérobée un +coup d’œil sur ses mercenaires français, puis les rangs serrés des +Barons qui l’encadrent. + +Est-il trop tard? Un coup hardi abattant le cavalier le plus proche, un +appel à ses Français, une charge désespérée à l’improviste, contre ces +lignes, et les rebelles Barons pourraient bien se repentir d’avoir un +jour contre-carré ses volontés! Une poigne plus ferme eût peut-être fait +tourner la chance, même alors. Si c’eût été Richard, à sa place! la +coupe de la liberté se trouvait écartée des lèvres anglaises pour cent +ans. + +Mais le courage du roi Jean s’effondre à la vue des visages sévères qui +l’entourent, sa main laisse retomber ses rênes, il descend de cheval, et +prend place sur la barge la plus éloignée. Et les Barons le suivent, +serrant leurs épées de mains gantées de mailles, et l’ordre est donné de +démarrer. + +Lentement les lourdes barges somptueusement drapées s’éloignent de la +rive. Lentement elles remontent le rapide courant, et vont enfin +accoster en grinçant contre la berge de la petite île qui portera +désormais le nom d’île Magna Charta. Le roi Jean a débarqué; nous +attendons, dans un silence de mort; puis une vaste acclamation s’élève +et nous apprend que la pierre angulaire du temple de la liberté anglaise +est enfin posée, inébranlablement. + + + + +Chapitre XII + +Henry VIII et Anne Boleyn. Inconvénients d’habiter sous le même toit +qu’un couple d’amoureux. Une époque pénible pour la nation anglaise. En +quête nocturne de pittoresque. Sans foyer et sans toit. Harris attend la +mort. Un ange survient. Effet sur Harris de la joie soudaine. Un léger +souper. Déjeuner. De la moutarde à haut prix. Terrible combat. +Maidenhead. A la voile. Trois pêcheurs. Nous sommes maudits. + + +J’étais assis sur la rive, à évoquer cette scène, lorsque George me fit +observer que peut-être, une fois reposé, cela ne me dérangerait pas trop +de l’aider à laver les ustensiles du repas. Ainsi rappelé du glorieux +passé à l’actualité prosaïque, avec toutes ses misères, je rentrai dans +le canot et nettoyai la poêle à frire avec un bout de bois et une +poignée d’herbe, achevant de la récurer au moyen de la chemise mouillée +de George. + +Nous allâmes sur l’île Magna Charta jeter un coup d’œil à la plaque +commémorative apposée sur la maison où la grande charte fut soi-disant +signée; mais fut-elle vraiment signée là, ou bien, comme d’aucuns le +veulent, sur l’autre bord, à Runningsmede, je n’affirme rien. A mon +point de vue personnel, toutefois, j’adopterais volontiers l’hypothèse +populaire de l’île. En tous cas, si j’avais été l’un des barons, +j’aurais fait ressortir à mes compagnons la nécessité de garder un aussi +glissant individu que le roi Jean, sur l’île, où il y avait moins de +chances de surprises. + +Tout près de Picnic Point, sur les terres de Ankerwyke House, se voient +les ruines d’un vieux prieuré, aux environs duquel on prétend que Henry +VIII donnait rendez-vous à Anne Boleyn. Il la retrouvait aussi à Hever +Castle, dans le Kent, et aussi quelque part auprès de Saint-Albans. Il +devait être difficile, en ce temps-là, pour le peuple d’Angleterre, de +trouver un endroit où ces inconscients jeunes gens ne venaient _pas_ +roucouler. + +Vous êtes-vous jamais trouvé dans une maison où il y a un couple +d’amoureux? C’est assommant. L’idée vous vient d’aller vous asseoir au +salon, et vous vous y rendez. En ouvrant la porte, vous entendez ce +bruit que l’on fait lorsqu’on se rappelle soudain quelque chose, et, une +fois entré, vous voyez Emily accoudée là-bas à la fenêtre, pleine +d’intérêt pour ce qui se passe dans la rue, et votre ami John Edward est +à l’autre bout de la pièce, en extase sur des photographies de parents à +lui inconnus. + +--Oh! dites-vous, arrêté sur le seuil, je ne savais pas qu’il eût +quelqu’un. + +--Vraiment, dit Emily, glaciale, d’un ton à bien montrer qu’elle n’en +croit rien. + +Vous hésitez une minute avant de dire: + +--Il fait bien sombre ici. Pourquoi n’allumez-vous pas le gaz? + +John Edward fait: «Oh!» il ne s’en apercevait pas; et Emily ajoute que +son père n’aime pas qu’on allume le gaz dans l’après-midi. + +Vous leur contez deux ou trois nouvelles, exposez votre manière de voir +sur la question irlandaise: mais ils n’ont pas l’air de s’y intéresser. +Leurs répliques se bornent à des: «Oh!... vraiment?... Ah oui!... Pas +possible!» Et, après dix minutes de ce genre de conversation, vous +battez en retraite vers la porte, et à peine l’avez-vous franchie que +vous avez la surprise de l’entendre claquer derrière vous, sans que vous +l’ayez touchée. + +Une demi-heure plus tard, vous allez fumer une pipe dans la serre. +L’unique fauteuil qui s’y trouve est occupé par Emily; et John Edward, +si l’on peut se fier au langage des habits, vient évidemment de +s’asseoir par terre. Ils ne vous parlent pas, mais vous lancent un +regard qui en dit aussi long qu’il est possible entre gens civilisés; et +vous vous retirez aussitôt et fermez la porte avec précaution. + +Après cela vous n’osez plus fourrer le nez dans aucune pièce de la +maison; et après avoir monté et descendu plusieurs fois l’escalier, vous +vous réfugiez dans votre chambre à coucher. Mais l’intérêt s’en épuise +vite, et vous mettez votre chapeau pour aller faire un tour dans le +jardin. Vous descendez l’allée, et en passant devant la serre chaude, +vous y jetez un coup d’œil qui vous montre ces deux jeunes niais, +blottis dans un coin. Ils vous aperçoivent, et ne manquent pas de croire +que, dans une intention perfide, vous les suivez partout. + +--On devrait avoir une pièce spéciale pour cette catégorie d’individus, +et les obliger à s’y tenir, grognez-vous; et vous courez au vestibule +chercher votre parapluie pour sortir. + +Il dut se passer des choses analogues lorsque ce pauvre mignon Henri +VIII courtisait sa petite Anne. Les gens du Buckinghamshire devaient les +rencontrer à l’improviste se faisant des mamours aux environs de Windsor +et de Wraysbury, et s’écrier: «Tiens! vous êtes là!» et sans doute Henry +disait en rougissant: «Mais oui, je suis venu voir quelqu’un», et Anne +disait sans doute: «Oh! charmée de vous voir! Comme c’est drôle: je +viens justement de rencontrer dans l’allée Mr. Henry VIII qui se +promenait dans la même direction que moi.» + +Alors ces gens s’éloignaient en se disant: «Bah! mieux vaut partir d’ici +tant que dureront ces roucoulades. Allons dans le pays de Kent.» + +Et ils allaient dans le pays de Kent, et la première chose qu’ils +voyaient en y arrivant c’étaient Henry et Anne folâtrant autour de Hover +Castle. + +--Ah! du diable! disaient-ils. Allons plus loin. C’est intolérable. +Gagnons Saint-Albans,--un bien joli petit coin, Saint-Albans.» + +Et en arrivant à Saint-Albans, voilà que ces satanés tourtereaux étaient +à se bécoter sous les murs de l’abbaye! Alors ces gens partaient se +faire écumeurs de mer jusqu’à la consommation du mariage. + +De Picnic Point à l’écluse de Old Windsor, c’est une exquise région du +fleuve. Une route ombragée, avec çà et là de jolis petits cottages, +longe la rive jusqu’à l’auberge pittoresque (comme la plupart des +auberges de la Haute-Tamise) des «Cloches de Ousley»,--où l’on boit +d’excellente ale, au dire de Harris: et, en cette matière, on peut s’en +rapporter à lui. Old Windsor est illustre dans son genre. Édouard le +Confesseur y avait un palais, et le fameux comte Godwin y fut condamné +par la justice du temps pour avoir voulu faire mourir le frère du roi. +Le comte Godwin rompit un morceau de pain, qu’il leva entre ses doigts. + +--Si je suis coupable, dit-il, que cette bouchée de pain m’étouffe. + +Puis il porta le pain à sa bouche et l’avala, et le pain l’étouffa, et +il mourut. + +Après avoir dépassé Old Windsor, le fleuve manque un peu d’intérêt, et +ne redevient lui-même qu’aux approches de Boveney. George et moi +halâmes, au long du Home Park, qui s’étend sur la rive droite, du pont +Albert au pont Victoria. En passant à Datchet, George me demanda si je +me rappelais notre première excursion sur la Tamise, cette fois où, +débarquant à Datchet à dix heures du soir, nous voulions aller nous +coucher. + +Je lui répondis que je m’en souvenais. Il faudra du temps pour que je +l’oublie. + +C’était le samedi qui précède les grandes vacances. Nous étions tous +trois (les mêmes que cette fois-ci) las et affamés, et arrivés à Datchet +nous emportâmes le panier, les deux valises, avec les pardessus et +manteaux, etc., pour nous mettre en quête d’un logement. Nous passâmes +devant un joli petit hôtel, au portail orné de clématite et de vigne +vierge; mais il n’y avait pas de chèvrefeuille, et pour une raison ou +pour une autre, il me fallait du chèvrefeuille. Je déclarai: + +--Oh! je n’entre pas là! Allons un peu plus loin, et voyons s’il n’y en +a pas un autre avec du chèvrefeuille. + +Poursuivant notre chemin, nous rencontrâmes un second hôtel. Celui-ci +était également très bien, et il avait du chèvrefeuille; mais la mine +d’un individu accoté au chambranle de la porte ne revenait pas à Harris. +Celui-ci trouva l’homme par trop laid, et ses bottines hideuses; et nous +allâmes plus loin. Nous marchâmes longtemps sans plus trouver d’hôtel, +et puis nous rencontrâmes un passant que nous priâmes de nous en +indiquer un. + +Il dit: + +--Mais vous en venez. Retournez sur vos pas, et vous arriverez au +«Cerf». + +Nous répondîmes: + +--Oh, nous y avons été, et il ne nous plaît pas: il n’y a pas de +chèvrefeuille dessus. + +--Eh bien alors, dit-il, reste le «Manoir», juste en face. L’avez-vous +essayé? + +Harris répliqua que nous n’y voulions pas aller,--la mine d’un individu +qui s’y trouvait nous déplaisait--Harris n’aimait pas la teinte de ses +cheveux, ni ses bottines. + +--Ma foi, je ne vois pas ce que vous pourriez faire, dit notre quidam, +car ce sont les deux seules auberges de l’endroit. + +--Pas d’autres auberges! s’écria Harris. + +--Pas une. + +--Qu’allons-nous devenir? dit Harris. + +George prit alors la parole. Il nous dit que nous pouvions, Harris et +moi, nous faire construire un hôtel si nous le désirions, et faire faire +des gens exprès pour les y mettre. Quant à lui, il retournait au Cerf. + +Les grands esprits ne réalisent pas toujours leur idéal. Harris et moi +nous suivîmes George, en soupirant sur la vanité de tout désir +terrestre. + +Nous portâmes nos ballots jusqu’au Cerf et les déposâmes dans le +vestibule. + +Le patron arriva et dit: + +--Bonsoir, messieurs. + +--Oh, bonsoir, dit George. Nous voudrions trois lits, s’il vous plaît. + +--Je regrette beaucoup, messieurs, dit le patron, mais je crains fort +que ce soit impossible. + +--Oh, vous savez, nous ne sommes pas difficiles, dit George, deux feront +l’affaire. Deux de nous peuvent bien dormir dans le même lit, n’est-ce +pas? continua-t-il, en se tournant vers Harris et moi. + +--Certainement, dit Harris, estimant que George et moi pourrions sans +inconvénient dormir dans le même lit. + +--Je regrette beaucoup, messieurs, répéta le patron; mais nous n’avons +plus un seul lit vacant dans la maison. Nous avons déjà mis deux et +voire trois gentlemen dans un lit... ainsi! + +Cela nous déconcerta un peu. + +Mais Harris, en vieux routier, s’éleva à la hauteur de la circonstance, +et avec un rire aimable, concéda: + +--Oh, dans ce cas, il n’y a plus rien à dire. Tant pis. Vous nous +arrangerez un lit de fortune dans la salle de billard. + +--Je regrette beaucoup, messieurs. Il y a déjà trois gentlemen couchés +sur le billard, et deux dans la salle de café. Impossible de vous loger +ce soir. + +Reprenant nos effets, nous allâmes au Manoir. C’était un joli petit +hôtel. Pour ma part, je le préférais à l’autre; et Harris fut de mon +avis: ici, tout marcherait bien, nous n’aurions qu’à ne pas regarder +l’homme aux cheveux rouges; d’ailleurs, ce m’était pas sa faute, au +pauvre bougre, s’il avait les cheveux rouges. + +Harris en parlait d’une façon toute bienveillante et sensée. + +Les gens du Manoir ne nous laissèrent pas le temps d’ouvrir la bouche. +La patronne nous reçut à la porte en nous disant que nous étions la +quatorzième compagnie qu’elle refusait depuis une heure et demie. Nos +modestes suggestions d’écuries, salle de billard, cave à charbon +excitèrent sa dédaigneuse hilarité: tous ces coins étaient pris depuis +longtemps. + +Connaîtrait-elle une maison dans le village où elle ne le recommandait +pas, remarquez bien... on nous recevrait pour la nuit? + +--Eh bien, ce n’est pas pour lui faire du tort... mais il y avait un +petit bistrot à un demi-mille plus loin sur la route d’Eton... + +Sans en écouter plus, nous empoignâmes panier, sacs, pardessus et +paquets, et nous nous élançâmes. La distance était plus voisine d’un +mille que d’un demi, mais enfin nous arrivâmes, et nous précipitâmes, +tout hors d’haleine, dans le bar. + +Les gens du bistrot étaient grossiers. Ils nous rirent au nez. La maison +ne contenait que trois lits, et ils avaient déjà sept gentlemen seuls et +trois couples mariés qui y dormaient. Mais un complaisant batelier qui +par bonheur se trouvait dans la salle, nous conseilla d’aller voir chez +l’épicier, la maison attenante au Cerf. Nous retournâmes sur nos pas. + +C’était plein, chez l’épicier. Une vieille femme que nous rencontrâmes +dans la boutique eut l’amabilité de nous emmener avec elle à un quart de +mille, chez une dame de ses amies, qui louait à l’occasion des chambres +pour gentlemen. + +Cette vieille femme marchait très lentement, et nous mîmes vingt minutes +à arriver chez la dame de ses amies. Elle charma les loisirs du trajet +en nous décrivant les diverses douleurs qu’elle ressentait dans le dos. + +Les chambres de la dame étaient louées. De là nous fûmes adressés au nº +27. Le nº 27 était plein, et nous envoya au nº 32. Et le nº 32 était +plein aussi. + +Alors nous nous retrouvâmes sur la grand’route, et Harris, s’asseyant +sur le panier, déclara qu’il n’irait pas plus loin. L’endroit était, à +son dire, tranquille, et il y mourrait volontiers. Il nous pria, George +et moi, d’embrasser sa mère pour lui et de dire à tous ses amis qu’il +leur pardonnait et qu’il mourait content. + +Sur ces entrefaites arriva, déguisé en petit garçon, un ange (et je +doute qu’un ange eût pu trouver déguisement plus congru), qui portait +d’une main une cannette de bière, et de l’autre, au bout d’une ficelle, +un objet qu’il déposait sur chaque pierre plate où il passait, et +retirait ensuite, produisant par ce moyen un son particulièrement +déplaisant, qui faisait mal aux nerfs. + +Nous demandâmes à cet envoyé des cieux (nous eûmes vite découvert sa +qualité), s’il connaissait par hasard une maison isolée, dont les +occupants seraient peu nombreux et faibles (vieilles dames ou vieux +messieurs paralysés, de préférence), et se laisseraient aisément +persuader, par la crainte, de livrer leurs lits pour la nuit à trois +gaillards résolus à tout; ou, sinon, pouvait-il nous enseigner une loge +à cochons vide ou un four à chaux abandonné, ou quelque chose de ce +genre. Il ne connaissait rien de tel,--du moins pas à portée; mais si +nous voulions venir avec lui, sa mère avait une chambre vacante à nous +donner pour la nuit. + +Nous lui sautâmes au cou sur le champ, au clair de la lune, en le +bénissant,--ce qui eût fait un tableau admirable, si le gamin, accablé +sous le poids de notre émotion, ne s’était effondré sur la chaussée, +tandis que nous nous abattions par dessus lui. Harris faillit s’évanouir +de joie, et il dut s’emparer de la cannette de bière du gamin et en +vider la moitié avant de revenir à lui, après quoi il prit ses jambes à +son cou, et nous laissa, George et moi, transporter le bagage. + +C’était une petite maison de quatre pièces où habitait le gamin, et sa +mère,--la bonne âme!--nous donna pour souper du jambon chaud, que nous +mangeâmes tout--cinq livres,--suivi d’une tarte aux confitures, avec +deux pleines théières, après quoi nous allâmes nous coucher. Il y avait +dans la chambre deux lits: l’un était un lit-cage de deux pieds et demi +dans lequel je couchai avec George, et il fallut, pour ne pas tomber, +nous attacher ensemble au moyen d’un drap. L’autre lit était celui du +gamin: Harris l’eut à lui seul, et nous le trouvâmes, au matin, avec, +dépassant du fond, un demi-yard de jambes nues, auxquelles George et moi +suspendîmes commodément nos serviettes pour prendre la douche. + +Nous ne fûmes plus si difficiles dans le choix de notre hôtel, lorsque +par la suite nous retournâmes à Datchet. + +Mais revenons à notre présent voyage: il n’arriva rien de digne +d’intérêt, et nous nous halâmes tranquillement jusqu’à l’île des Singes, +où nous accostâmes pour déjeuner. En attaquant le bœuf froid, nous +découvrîmes que nous avions oublié la moutarde. Je ne crois pas avoir de +mon existence ressenti, aussi cruellement que ce jour-là, le manque de +moutarde. En général, je n’y tiens guère, et il est rare que j’en +prenne, mais alors, j’aurais donné des mondes pour en avoir. + +Je ne sais combien de mondes il peut exister dans l’univers, mais +quiconque m’eût apporté, à cet instant précis, une cuillerée de +moutarde, aurait bien pu les obtenir tous. Telle est ma prodigalité +lorsque je désire une chose que je n’ai pas. + +Harris également dit qu’il aurait donné des mondes pour de la moutarde. +L’affaire eût été bonne pour un marchand de moutarde qui se serait +trouvé là avec son seau: il aurait été pourvu de mondes pour le restant +de ses jours. + +Mais voilà! je crains fort que Harris et moi aurions tenté de renier le +marché une fois en possession de la moutarde. On fait de ces offres +extravagantes en des heures d’enthousiasme, mais, comme de juste, +lorsqu’on vient à y réfléchir, on s’aperçoit qu’elles sont +disproportionnées à la valeur de l’article requis. J’ai, une fois, +entendu un copain qui gravissait une montagne en Suisse, dire qu’il +donnerait des mondes pour un verre de bière, et une fois arrivé à un +petit débit qui en tenait, il fit un raffut de tous les diables parce +qu’on lui comptait cinq francs une bouteille de stout. Il dit que l’abus +était scandaleux et qu’il en écrirait au _Times_. + +Cette absence de moutarde jeta un froid sur le canot. Nous mangeâmes +notre bœuf sans mot dire. L’existence nous paraissait vaine et dépourvue +d’intérêt. Nous songions, le cœur gros, aux jours heureux de notre +enfance. La tarte aux pommes, toutefois, nous ranima un peu, et lorsque +George eut tiré du panier une conserve d’ananas, qu’il fit rouler au +milieu du canot, la vie nous parut de nouveau digne d’être vécue. + +Nous aimions beaucoup l’ananas, tous les trois. Nous regardions l’image +de l’étiquette; nous pensions au jus. Nous échangeâmes un sourire, et +Harris apprêta sa cuiller. + +On se mit à la recherche de l’ouvre-boîtes. On retourna tout dans le +panier. On retourna les valises. On souleva les planches au fond du +canot. On déposa tous les objets sur la rive un à un, et on les secoua. +L’ouvre-boîtes demeura introuvable. + +Harris alors tenta d’ouvrir la boîte avec son couteau de poche, mais la +lame se cassa, et il se coupa profondément. George essaya d’une paire de +ciseaux, mais les ciseaux lui échappèrent et faillirent l’éborgner. +Cependant que l’un et l’autre pansaient leurs blessures, je m’efforçai +de faire un trou dans l’objet avec le bout pointu de la gaffe, mais la +gaffe en glissant me projeta entre le canot et la rive, dans deux pieds +d’eau vaseuse, et la boîte de conserve alla rouler, intacte, sur une +tasse à thé, qu’elle cassa. + +Alors nous perdîmes la tête. Nous portâmes cette boîte sur la berge. +Harris alla chercher une grosse pierre, je retournai au canot dont je +rapportai le mât, et George tint la boîte et Harris posa sur le +couvercle l’extrémité aiguë de sa pierre, et je pris le mât que je levai +en l’air, et, rassemblant toutes mes forces, je l’abattis. + +Ce fut le chapeau de paille de George qui lui sauva la vie, ce jour-là. +Il l’a conservé (ce qui en reste) et, les soirs d’hiver, quand les pipes +sont allumées et que les copains débitent des galéjades sur les dangers +qu’ils ont courus, George le décroche du mur et le montre à la ronde, et +l’effroyable histoire est contée de nouveau avec des exagérations +inédites chaque fois. + +Harris s’en tira avec une éraflure sans gravité. + +Après cela, j’emportai la boîte, et la martelai à coups de mât jusqu’à +n’en pouvoir plus, et Harris à son tour s’en empara. + +Nous la battîmes à plat; nous la rebattîmes en cube; nous la battîmes +selon toutes les formes de la géométrie--mais sans parvenir à y faire un +trou. George alors l’attaqua, à grands coups, et en fit quelque chose +d’un aspect si étrange, si biscornu, si repoussant dans sa monstrueuse +hideur, que d’épouvante il laissa choir son mât. Alors, nous nous +assîmes autour de la boîte, à la considérer. + +Un grand renfoncement dans le haut offrait l’aspect d’un rictus +dérisoire, et cela nous mit dans une rage telle que Harris s’élança sur +l’objet, le brandit, et l’envoya voler au milieu du courant, où il +sombra, sous une bordée de malédictions. Puis, remontés dans le canot, +nous fîmes force de rames pour nous éloigner, et n’arrêtâmes plus avant +d’être à Maidenhead. + +Cette ville est d’allures trop mondaines pour être agréable. C’est le +rendez-vous des gommeux de la Tamise et de leurs compagnes trop bien +harnachées. C’est la ville des hôtels à la mode, patronnés par des +demoiselles du corps de ballet. C’est la marmite de sorcière d’où +s’échappent ces démons du fleuve, les chaloupes à vapeur. Le duc du +_London Journal_ ne manque jamais d’avoir son pied-à-terre à Maidenhead; +et c’est toujours là que déjeune l’héroïne des romans en trois volumes, +lors de ses escapades avec le mari d’une amie. + +Nous traversâmes en hâte Maidenhead, puis ralentissant, fîmes à loisir +ce long trajet qui sépare l’écluse Boulter de l’écluse Cookham. Les bois +de Cleveden portaient leur délicate livrée de printemps, et s’élevaient +dès le bord de l’eau, en une harmonie prolongée où se mêlaient les tons +d’un vert féerique. Ce coin est peut-être, dans son intacte beauté, le +plus aimable du fleuve, et c’est tout à loisir que nous ramions au sein +de sa profonde paix. + +Nous entrâmes dans le canal de dérivation, juste au-dessous de Cookham, +pour prendre le thé; et en arrivant à l’écluse, il faisait nuit. Une +jolie brise s’était levée,--nous favorisant, par miracle; car, +immanquablement, sur la Tamise, vous avez toujours le vent debout, dans +quelque direction que vous alliez. Il est contre vous le matin, lorsque +vous partez pour la journée, et vous ramez longtemps, avec l’agréable +perspective de revenir à la voile. Mais, après le thé, le vent vire cap +pour cap, et il vous faut refaire contre lui à l’aviron tout le chemin +du retour. + +Si vous oubliez d’emporter la voile, le vent ne cesse de vous favoriser, +dans les deux sens. Mais, hélas! cette vie n’est qu’une longue épreuve, +et l’homme est né pour la peine comme l’étincelle pour jaillir et +s’évanouir. + +Ce soir-là, néanmoins, on avait à coup sûr fait erreur, en nous mettant +le vent arrière au lieu de nous le mettre dans le nez. Nous ne fîmes +semblant de rien, et nous dépêchâmes de hisser la voile avant que +l’erreur ne fût reconnue; nous nous étendîmes dans le canot en des poses +méditatives, et la voile se gonfla, tira, grinça contre le mât et le +canot vola sur les ondes. + +Je barrais. + +Je ne connais pas de sensation plus passionnante que d’aller à la voile. +On n’en peut éprouver--sauf en rêve--qui se rapproche davantage du vol. +Le vent de la course vous emporte indiciblement sur ses ailes. Vous +n’êtes plus désormais cet être aux pieds pesants, pétri d’argile, qui se +traîne péniblement sur le sol: vous faites partie de la Nature! Votre +cœur palpite avec le sien. Ses bras merveilleux vous soulèvent, et vous +attirent sur son cœur! Votre âme communie avec la sienne; vos membres +s’allègent! Les voix de l’air chantent autour de vous. La terre vous +paraît se rapetisser et s’éloigner; et les nuages si proches de votre +front, ce sont des frères auxquels vous tendez les bras. + +Nous avions tout le fleuve pour nous, si ce n’est que dans le lointain +nous apercevions à l’ancre, au milieu du courant, un bachot de pêche +dans lequel étaient assis trois pêcheurs. Notre canot volait sur l’eau, +les rives boisées se déroulaient, nous nous taisions. + +Je barrais. + +En approchant de ces trois hommes qui pêchaient, nous découvrîmes qu’ils +étaient vieux et d’allures graves. Ils étaient assis dans le bachot, sur +trois chaises et surveillaient leurs lignes avec attention. Et le rouge +couchant projetait sur les eaux sa gloire mystique et faisait un nimbe +d’or aux nuages amoncelés. L’heure était d’extase profonde, d’espoirs et +d’aspirations sans limites. Notre petite voile se détachait sur le ciel +de pourpre, la brume autour de nous estompait de ses ombres le paysage, +et derrière nous montait la nuit. + +Pareils aux chevaliers de quelque vieille légende, nous voguions sur un +lac de mystère, vers l’inouï royaume du crépuscule, sous le pays vaste +du couchant. + +Nous n’arrivâmes pas au royaume du crépuscule; nous allâmes donner en +plein dans le bachot, où ces trois vieux étaient à pêcher. Nous ne +comprîmes pas tout d’abord ce qui se passait, car la voile nous bouchait +la vue, mais d’après le genre de paroles qui s’élevaient dans l’air du +soir, nous comprîmes que nous étions à proximité d’êtres humains, +lesquels étaient furieux. Harris amena la voile, et nous pûmes voir ce +qui s’était passé. Le choc avait envoyé à bas de leurs chaises ces trois +vieux gentlemen qui formaient un amas confus au fond du bachot, et ils +s’efforçaient avec peine et lenteur de se dégager du tas et de retirer +le poisson de leurs personnes; et tout en agissant, ils nous +maudissaient,--leurs malédictions étaient non pas banales et de tout le +monde, mais compliquées, réfléchies, longuement pourpensées et fort +significatives, et elles embrassaient toute la durée de notre existence, +et s’appliquaient à l’avenir le plus éloigné et comprenaient toute notre +famille, sans excepter la moindre de nos connaissances,--de fortes et +substantifiques malédictions. + +Harris leur fit observer qu’ils devaient plutôt nous remercier de leur +avoir donné un peu de distraction, au cours de leur longue journée de +pêche, et il ajouta qu’il était peiné d’entendre des hommes de leur âge +se laisser aller à un tel courroux. + +Mais il n’eut aucun succès. + +Après cela, George me remplaça à la barre. Un esprit de ma trempe, +dit-il, ne pouvait s’abaisser à gouverner des canots,--il valait mieux +qu’un humain plus vulgaire veillât à la direction et nous empêchât de +nous noyer. Il prit donc les tireveilles, et nous fit remonter jusqu’à +Marlow. + +Et à Marlow, nous sortîmes du canot par le pont, et nous allâmes passer +la nuit à la «Couronne». + + + + +Chapitre XIII + +Marlow. L’Abbaye de Bisham. Les moines de Medmenham. Montmorency pense +trucider un vieux matou. Mais, tout compte fait, il le laisse vivre. +Scandaleuse conduite d’un fox-terrier aux Magasins du Service civil. +Notre départ de Marlow. Un majestueux cortège. La chaloupe à vapeur: +recette pratique pour lui causer du désagrément. Nous refusons de boire +la Tamise. Un chien pacifique. Étrange disparition de Harris et d’un +pâté. + + +Marlow est un des endroits les plus agréables que je sache sur la +Tamise. C’est une petite ville vivante et animée; pas très pittoresque, +il est vrai, mais on y trouve cependant quelques coins curieux--arches +subsistantes du pont brisé du Temps, par lequel notre imagination +remonte vers les âges où le manoir de Marlow avait pour seigneur le +saxon Algar, avant que Guillaume le Conquérant le lui eût pris pour le +donner à la reine Mathilde, avant qu’il passât aux comtes de Warwick ou +au sage lord Paget, le conseiller de quatre souverains successifs. + +Il y a également de jolis environs, si vous aimez faire un tour après le +canotage. Le fleuve, d’ailleurs, est ici dans toute sa beauté. En aval, +le trajet est charmant jusqu’à Cookham, le long des prairies et des bois +de la Carrière. Chers vieux bois de la Carrière! avec vos étroits +sentiers qui grimpent, vos allées sinueuses, vos parfums embaumant les +souvenirs des jours ensoleillés d’été! Les fantômes de visages rieurs +hantent pour moi vos ombreuses perspectives; et de vos ramures +chuchotantes pleuvent doucement les voix de jadis! + +Le trajet de Marlow à Sonning est encore plus beau. L’antique abbaye de +Bisham, dont les murailles de pierres ont répercuté les rudes voix des +Templiers, et qui, en d’autres temps, fut la demeure d’Anne de Clèves, +puis de la reine Elisabeth, se voit sur la rive droite juste à un +demi-mille en amont de Marlow Bridge. L’abbaye de Bisham est riche en +souvenirs mélodramatiques. Elle renferme une chambre à coucher de +tapisserie et un cabinet secret se cache dans l’épaisseur de ses murs. +Le fantôme de la Dame Sainte, qui tua son petit enfant, s’y promène +encore la nuit, et s’efforce de laver ses ombres de mains dans une ombre +de bassin. + +Warwick, le faiseur de rois, y repose, insoucieux désormais de ces +vanités: les rois et les royaumes de la terre; Salisbury également, qui +fit de bonne besogne à Poitiers. Juste avant d’arriver à l’abbaye, et +tout au bord du fleuve, se trouve l’église de Bisham, et s’il est des +tombeaux dignes d’être contemplés, ce sont ceux de cette église. Ce fut +en se laissant bercer dans son canot sous les hêtres de Bisham que +Shelley, qui habitait alors à Marlow (on y voit encore sa maison, dans +West Street), composa sa _Révolte de l’Islam_. + +Proche de Hurley Weir, un peu en amont, j’ai souvent imaginé que je +pourrais passer un mois dans ce paysage sans épuiser toutes ses beautés. +Le village de Hurley, à cinq minutes de marche de l’écluse, est un des +plus vieux petits coins de la Tamise, car il remonte, pour employer la +curieuse phraséologie de ces âges reculés, «aux jours du roi Sebert et +du roi Offa». Juste après l’écluse (en amont) est le champ des Danois, +où les envahisseurs danois campèrent, durant leur marche sur le +Gloucestershire; et un peu au delà encore, nichés dans un délicieux +recoin du fleuve, sont les restes de l’abbaye de Medmenham. + +Les fameux moines de Medmenham, ou la «Société du feu de l’Enfer», comme +on les appelait habituellement, et dont faisait partie le célèbre +Wilkes, formaient une confrérie ayant pour devise: «Fais ce que veux», +et cette exhortation s’inscrit toujours sur le porche branlant de +l’abbaye. Bien avant la fondation de cette abbaye dérisoire, il y avait +au même endroit un monastère plus sérieux, dont les moines différaient +grandement des libertins destinés à leur succéder cinq cents ans plus +tard. + +Les religieux cisterciens, dont c’était ici l’abbaye au douzième siècle, +avaient pour seuls vêtements un froc grossier muni d’une coule, et ne +mangeaient ni viande, ni poisson, ni œufs. Ils couchaient sur la paille, +et se relevaient à minuit pour l’office. Ils consacraient leurs journées +au travail manuel, à la lecture, à la prière, et leur vie s’écoulait +dans un silence de mort, car nul n’avait le droit de parler. + +Quelle funèbre communauté, quelle existence funèbre, en ce doux asile +que Dieu créa si joyeux! Combien étrange que les voix de la Nature les +entourant--le murmure des eaux, les bruissements des herbes riveraines, +l’harmonie du vent dans les ramures,--n’aient pu leur donner une +compréhension meilleure de la vie! Ils restaient là, aux écoutes, tout +le long du jour, attendant une voix du ciel; et tout le long des jours +et des nuits solennelles, cette voix leur parlait de mille et mille +façons, et ils ne l’entendaient pas. + +De Medmenham à la coquette écluse de Hambledon, le fleuve abonde en +paisibles beautés, mais après avoir dépassé Greenlands, la propriété de +médiocre apparence de mon éditeur,--un paisible vieux gentleman sans +prétention, que l’on rencontre fréquemment par là, en été, pagayant à +lui seul avec une souple vigueur, ou arrêtant au passage un vieil +éclusier pour tailler une bavette,--jusque bien au delà de Henley, le +paysage est nu et morne. + +Le lundi matin, nous fûmes d’assez bonne heure à Marlow et allâmes +prendre un bain avant le petit déjeuner. Au retour, Montmorency se +conduisit en parfait imbécile. L’unique divergence d’opinion qu’il y ait +entre Montmorency et moi concerne les chats. J’aime les chats; +Montmorency, non. + +Lorsque je rencontre un chat, je lui dis: «Joli Minet!» et me baisse +pour lui gratter le crâne; et le chat de dresser sa queue roidie et +comme moulée en fonte, de faire le gros dos, de frotter son nez contre +mon pantalon: tout se passe gentiment et paisiblement. Lorsque +Montmorency rencontre un chat, toute la rue doit le savoir; et il se +gaspille en dix secondes plus de gros mots que n’en dépense, sa vie +durant, un homme qui se respecte, s’il les emploie convenablement. + +Je ne blâme pas le chien (et je me contente à l’ordinaire de lui taper +sur la tête ou de lui jeter des pierres), parce qu’il se conduit, je +suppose, selon sa nature. Les fox-terriers sont nés avec une dose de +péché originel au moins quatre fois plus grande que celle des autres +chiens, et il faudra maintes années de patients efforts de notre part, à +nous, chrétiens, pour amener une réforme appréciable dans l’humeur +batailleuse des fox-terriers. + +Cela me rappelle un jour où j’étais dans la salle d’attente des Grands +Magasins de Haymarket. Tout autour de moi se trouvaient des chiens +attendant le retour de leurs maîtres, qui étaient à faire des achats à +l’intérieur. Il y avait un mâtin, un ou deux lévriers d’Écosse, un +Saint-Bernard, plusieurs épagneuls et terre-neuves, un chien pour +chasser le sanglier, un caniche français, avec un poil abondant autour +de la tête, mais le derrière tout ras; un bouledogue, quelques-unes de +ces bêtes du Passage Lowther, grosses à peu près comme des rats, et un +couple de chiens du Yorkshire. + +Ils restaient là bien tranquilles et méditatifs. Une paix solennelle +régnait dans cette salle d’attente. Une atmosphère de calme et de +résignation,--de douce mélancolie, flottait dans la pièce. + +Alors entra une jolie petite madame, conduisant un mignon fox-terrier +d’aspect débonnaire, qu’elle laissa là, attaché entre le bouledogue et +le caniche. Il resta pendant une minute à regarder tout autour de lui. +Puis il leva les yeux au plafond, et parut, à en croire son expression, +songer à sa mère. Puis il bâilla. Puis il regarda les autres chiens, +tous silencieux, graves et dignes. + +Il regarda le bouledogue, qui dormait à sa droite un sommeil sans rêves. +Il regarda le caniche, hautainement dressé, à sa gauche. Puis, sans +crier gare, et sans avoir été provoqué le moins du monde, il mordit la +patte de devant du caniche, et un hurlement de douleur retentit dans la +quiète pénombre de la salle d’attente. + +Le résultat de sa première expérience parut le satisfaire beaucoup, et +il résolut de continuer à mettre un peu d’animation autour de lui. Il +bondit sur le caniche, attaqua vigoureusement un lévrier, lequel +s’éveilla et entama aussitôt une bataille en règle avec le caniche. +Alors petit fox reprit sa place, saisit le bouledogue par l’oreille et +s’efforça de le jeter à bas; et le bouledogue, bête curieusement +impartiale, s’élança sur tout ce qui se trouvait à sa portée, y compris +le gardien du vestibule, ce qui procura au cher petit terrier l’occasion +de se livrer à une lutte soutenue avec un chien du Yorkshire d’égale +bonne volonté. + +A quiconque connaît la nature canine, il est superflu de dire que sur +ces entrefaites tous les autres chiens là présents s’étaient mis à +combattre comme si leurs foyers et leurs toits dépendaient de l’issue de +la bataille. Les gros chiens luttaient entre eux indistinctement, et les +petits chiens luttaient aussi entre eux et profitaient de leurs instants +de loisir pour mordre les pattes des gros. + +La salle d’attente fut bientôt un parfait pandémonium, et le tapage +était horrifique. Un rassemblement se forma au dehors dans Haymarket: on +se demandait s’il y avait réunion paroissiale; ou, sinon, qui on +assassinait, et comment. Des hommes entrèrent avec des perches et des +cordes, s’efforçant de séparer les chiens, et on envoya quérir la +police. + +Et au plus fort de la bagarre, la jolie petite madame revint, et saisit +son joli mignon chéri (il avait mis sur le flanc pour un mois le +yorkshire, et revêtait à présent l’expression d’un agneau nouveau-né) +dans ses bras, et le baisa, et lui demanda s’il n’était pas mort, et si +ces grandes vilaines bêtes lui avaient fait beaucoup de mal, et lui la +regardait au visage d’un air qui signifiait: «Oh! quel bonheur que vous +soyez venue m’arracher à cette scène odieuse!» + +Elle dit que les gens des Magasins n’avaient pas le droit de mettre de +grosses brutes sauvages comme ces autres chiens avec les chiens de gens +comme il faut, et qu’elle avait bonne envie de leur intenter un procès. + +Telle est la nature des fox-terriers; aussi, je ne reproche pas à +Montmorency sa tendance à se battre avec les chats; mais il n’eut pas à +se louer, ce matin-là, de s’y être livré. + +Nous revenions du bain, comme je l’ai dit, et nous traversions la +grand’rue, quand un chat s’élança d’une maison en avant de nous, et se +mit à trotter sur la chaussée. Montmorency poussa un cri de triomphe--le +cri du brave guerrier qui voit son ennemi se livrer entre ses mains--le +cri même que dut pousser Cromwell quand les Écossais descendirent la +colline--et il s’élança sur sa proie. + +Sa victime était un gros matou noir. Jamais je n’ai vu chat plus gros, +ni d’apparence moins recommandable. Il avait perdu la moitié de sa +queue, une oreille, et une très appréciable portion de son nez. C’était +un animal solide et râblé. + +Il avait un air calme et satisfait. + +Montmorency courut sur ce pauvre chat à l’allure de vingt milles à +l’heure, mais le chat ne se pressa pas;--l’idée ne parut pas lui venir +que sa vie était en danger. Il continua de trotter paisiblement jusqu’à +ce que son assassin prétendu ne fût plus qu’à un yard de lui. Alors il +se retourna et s’assit au beau milieu de la chaussée, et regarda +Montmorency avec un air de douce interrogation qui disait: + +--Tiens, tiens! C’est à moi que vous en avez? + +Montmorency ne manque pas de culot; mais l’expression de ce chat avait +quelque chose qui eût glacé le cœur du chien le plus brave. Il s’arrêta +court et considéra Minet. + +Ni l’un ni l’autre ne parlaient; mais la conversation que l’on peut +imaginer fut évidemment celle-ci: + +LE CHAT.--Puis-je quelque chose pour vous? + +MONTMORENCY.--Non... merci, non. + +LE CHAT.--Vous savez, il ne faut pas avoir peur de le dire, si vous avez +réellement besoin de quelque chose? + +MONTMORENCY, _reculant peu à peu_.--Oh non... pas du tout... +certainement... ne vous dérangez pas, je... je crains d’avoir fait +erreur. J’avais cru vous reconnaître. Mille regrets de vous avoir +dérangé. + +LE CHAT.--Pas du tout... avec le plus grand plaisir. Vrai, vous n’avez +besoin de rien? + +MONTMORENCY, _reculant toujours_.--D’absolument rien, merci... +absolument... trop aimable. Au revoir. + +LE CHAT.--Au revoir. + +Puis le chat se leva et se remit au trot; et Montmorency, la queue entre +les pattes, s’en revint vers nous, et prit modestement place à +l’arrière-garde. + +Depuis lors, il suffit de prononcer: «Au chat!» pour que Montmorency +frissonne et vous regarde piteusement, l’air de dire: + +--Oh non, pas ça, de grâce! + +Après déjeuner, nous fîmes notre marché, ravitaillant le canot pour +trois jours. George nous engagea fort à prendre des légumes--car il +était malsain de n’en pas manger. Ils étaient faciles à cuire, +ajouta-t-il, et il s’en chargerait. Nous prîmes donc dix livres de +pommes de terre, un boisseau de pois et quelques choux. En outre, un +rosbif en pâté, une couple de tartes aux groseilles vertes, et un gigot +de mouton; plus des fruits, gâteaux, pain et beurre, jambon, lard et +œufs, et autres victuailles qui nous firent courir la ville en tous +sens. + +Notre départ de Marlow fut, à mon sens, un de nos meilleurs succès, +digne et impressionnant, quoique dépourvu d’ostentation. Nous avions +insisté dans les boutiques pour que le porteur nous accompagnât. Nous ne +voulions pas de ces: «Oui, monsieur, je vais vous l’envoyer tout de +suite; le garçon sera là avant vous, monsieur!» et puis faire le pied de +grue sur l’embarcadère, et retourner deux ou trois fois à la boutique +pour les activer. Nous attendions que la corbeille fût chargée, et +emmenions le garçon avec nous. + +Nous visitâmes bon nombre de boutiques, adoptant ce principe à chacune; +si bien que, pour finir, nous avions comme escorte la plus belle +collection de garçons qu’on pût souhaiter; et notre descente finale de +High Street jusqu’à la Tamise dut être un des plus imposants spectacles +que Marlow ait connus depuis longtemps. + +L’ordre du cortège était le suivant: + + Montmorency portant une baguette. + + 2 roquets de mine peu recommandable, amis de Montmorency. + + George portant pardessus et couvertures, et fumant une courte pipe. + + Harris, s’efforçant de marcher avec désinvolture, tout en portant + d’une main une valise Gladstone surbondée et de l’autre une bouteille + de citronnade. + + Garçon verdurier et garçon boulanger, avec corbeilles. + + Garçon de l’hôtel, portant un panier. + + Garçon confiseur, avec corbeille. + + Garçon de la fromagerie, avec corbeille. + + Un figurant, chargé d’une valise. + + Ami intime du figurant, les mains dans les poches, fumant une courte + pipe. + + Garçon fruitier, avec corbeille. + + Moi, portant 3 chapeaux et 1 paire de bottines, et m’efforçant de + prendre un air détaché. + + 6 petits garçons et 4 chiens de rencontre. + +Quand nous arrivâmes à l’embarcadère, le gardien dit: + +--Voyons, monsieur, est-ce pour la chaloupe à vapeur ou la bélandre de +plaisance? + +Il eut l’air étonné d’apprendre que nous venions pour un skiff en +double. + +Nous fûmes très persécutés par les chaloupes à vapeur, ce matin-là. +C’était justement la semaine qui précédait les régates, et elles +circulaient en grand nombre, les unes isolément, les autres remorquant +des bélandres de plaisance. J’ai l’horreur des chaloupes à +vapeur,--comme tout canotier, je suppose. Je n’en puis voir une sans +être tenté de l’acculer dans un coin solitaire du fleuve, et là, dans le +silence et le mystère, de l’étrangler. + +Il y a dans la chaloupe à vapeur une présomptueuse vanité qui a le don +de réveiller tous les mauvais instincts de mon être, et je regrette le +bon vieux temps où vous pouviez dire aux gens ce que vous pensiez d’eux +avec une hache d’armes et un arc et des flèches. L’expression du visage +de l’homme qui, les mains dans ses poches, se tient à l’arrière en +fumant un cigare, suffirait à elle seule pour excuser une déclaration de +guerre; et le sifflet impérieux qui vous enjoint de vous garer +assurerait, j’en suis sûr, un verdict d’«homicide justifié» devant tout +jury de canotiers. + +Ils se croyaient vraiment _obligés_ de siffler pour que nous nous +écartions de leur route. Si je ne craignais de paraître trop ambitieux, +j’oserais presque dire que notre petit canot, durant cette semaine-là, +procura aux chaloupes à vapeur plus d’ennui et de retard que toute la +flottille de la Tamise réunie. + +--Une chaloupe à vapeur qui arrive! criait l’un de nous, en découvrant +au loin l’ennemi. A la minute, tout était prêt pour la recevoir. Je +prenais les tireveilles, Harris et George s’asseyaient à côté de moi, +tous trois nous tournions le dos à la chaloupe, et le canot s’en allait +tout tranquillement à la dérive. + +Survenait la chaloupe, sifflante et nous dérivions toujours. A cent +yards de nous, elle se mettait à siffler comme une petite folle, et les +gens venaient se pencher par-dessus bord et nous héler de toutes leurs +forces; mais nous n’entendions rien. Harris nous contait une anecdote au +sujet de sa mère, et George et moi n’aurions pas voulu, pour des mondes, +en perdre une syllabe. + +La chaloupe alors poussait un sifflement suprême, à déchirer sa +chaudière, et elle faisait machine en arrière, et lâchait sa vapeur, et +elle se détournait et heurtait le fond; chacun à son bord s’élançait à +l’avant pour nous héler, et les gens de la rive s’arrêtaient et +joignaient leurs cris aux leurs, et tous les autres canots qui passaient +s’arrêtaient et faisaient chorus, tant que toute la Tamise, sur des +milles d’étendue en amont et en aval, se trouvait dans un état de +combustion indicible. Et alors Harris s’interrompait dans l’endroit le +plus palpitant de son récit, et levait les yeux avec une douce surprise, +et disait à George: + +--Tiens! George, on dirait que voici une chaloupe à vapeur! + +Et George de répondre: + +--Aussi, je me disais bien que j’entendais quelque chose! + +Sur quoi l’inquiétude et le trouble s’emparaient de nous, et nous ne +savions plus comment nous tirer de leur chemin, et les gens de la +chaloupe, réunis en groupe, nous dirigeaient. + +--Ramez de droite--vous, vous imbécile! Déramez de gauche. Non, pas +_vous_! l’autre--laissez les tireveilles tranquilles, dites donc--à +présent, tous les deux, allez-y. Pas par _là_! Oh! tas de... + +Alors ils mettaient à l’eau une embarcation pour venir à notre secours; +et après une demi-heure d’efforts, ils nous avaient tirés de leur +chemin, suffisamment pour pouvoir continuer; et nous les remerciions +beaucoup, et les priions de nous donner la remorque. Mais ils refusaient +toujours. + +Une autre bonne façon que nous découvrîmes d’irriter la chaloupe à +vapeur du type aristocratique consistait à prendre les gens pour une +société en goguette, et à leur demander s’ils étaient bien la section de +Messieurs Cubit’s ou les Francs-Templiers de Bermondsey, et s’ils +pouvaient nous prêter une casserole. + +Les vieilles dames peu familiarisées avec le canot sont toujours +excessivement émues par les chaloupes à vapeur. Je me rappelle une fois +où je remontais de Staines à Windsor--trajet particulièrement riche en +ces monstres mécaniques--avec une société comprenant trois dames de +cette espèce. Ce fut très curieux. Du plus loin qu’elles voyaient +apparaître une chaloupe à vapeur, elles insistaient pour débarquer et +s’asseoir sur l’herbe en attendant qu’elle fût passée. Elles +regrettaient beaucoup, disaient-elles, mais on n’était pas téméraire, +dans leur famille. + +A l’écluse de Hambledon, nous nous trouvâmes à court d’eau. Nous prîmes +notre dame-jeanne et allâmes jusqu’à la maison de l’éclusier, lui en +demander. + +Notre porte-parole fut George. Avec un sourire persuasif, il prononça: + +--Dites, pourriez-vous nous laisser prendre un peu d’eau? + +--Certainement, répliqua le vieux gentleman: prenez tout ce qu’il vous +faut, et laissez le reste. + +--Merci beaucoup, murmura George en regardant autour de lui. Mais où... +où est-elle? + +--Toujours à la même place, mon garçon, fut la cynique réponse; juste +derrière vous. + +--Je ne vois pas, dit George en se retournant. + +--Miséricorde, où sont vos yeux? fut la réflexion de l’homme, qui prit +George par le bras, et le fit pirouetter en lui désignant le fleuve de +long en large. Il y en a assez pour la voir, tout de même! + +--Oh! s’écria George, comprenant enfin; mais nous ne pouvons pas boire +la Tamise. + +--Non; mais vous pouvez en boire _une partie_, répliqua le vieux birbe. +Voilà quinze ans que je m’en abreuve. + +George lui dit que sa mine après un tel régime ne semblait pas une +recommandation suffisante pour la marque; et il préférait la tirer d’une +pompe. + +Nous en obtînmes à un cottage situé un peu plus loin. Je suppose que +c’était simplement de l’eau du fleuve. Mais nous ne le savions pas, tout +allait bien. L’estomac ne se révolte pas contre ce que l’œil ne voit +pas. + +Nous goûtâmes à l’eau de la Tamise une autre fois, mais cela ne nous +réussit guère. Nous descendions le fleuve, et nous nous étions engagés +dans un bras de dérivation, près de Windsor, pour prendre le thé. Notre +dame-jeanne était vide, et nous avions le choix entre nous passer de thé +ou puiser de l’eau à la rivière. Harris était d’avis d’essayer. Il +affirma qu’il n’y avait rien à craindre en faisant bouillir l’eau. Nous +remplîmes donc notre bouilloire de dérivation de la Tamise, et la fîmes +bouillir; et nous surveillâmes consciencieusement l’ébullition. + +Nous avions fait du thé, et nous installions confortablement pour le +boire, quand George, la tasse à mi-chemin de ses lèvres, s’arrêta, et +s’écria: + +--Qu’est-ce que c’est que ça? + +--Qu’est-ce que c’est que quoi? demandâmes-nous, Harris et moi. + +--Eh bien, ça! dit George, en regardant vers l’est. + +Nous suivîmes son regard, et vîmes, descendant vers nous sur les ondes +paresseuses, un chien. C’était le plus tranquille et pacifique chien que +j’aie jamais vu. Je n’ai jamais rencontré un chien qui eût l’air plus +satisfait, plus libre de soucis. Il flottait rêveusement sur le dos, les +quatre pattes en l’air, toutes droites. Il était, on peut le dire, plein +d’embonpoint, avec un thorax bien développé. Il s’en venait, serein, +digne et calme, et arrivé à notre hauteur, il s’arrêta parmi les +roseaux, et s’installa confortablement pour la nuit. + +George déclara qu’il ne voulait plus de thé, et vida sa tasse par-dessus +bord. Harris non plus n’avait pas soif, et suivit son exemple. J’avais +bu la moitié de la mienne, mais j’aurais préféré m’être abstenu. + +Je demandai à George si, à son idée, j’allais avoir la typhoïde. + +--Oh! non, répondit-il; j’avais quelque chance d’y échapper. En tout +cas, je saurais dans une quinzaine de jours si je l’avais ou non. + +Nous remontâmes le bras de dérivation jusqu’à Wargrave. Ce bras est un +raccourci, qui prend sur la rive droite, un demi-mille environ au-dessus +de l’écluse Marsh, et qui mérite d’être suivi, car, outre qu’il gagne +près d’un demi-mille, c’est un joli petit bout de rivière ombragée. + +Comme de juste, son entrée est obstruée de pilotis et de chaînes, et +environnée d’écriteaux, menaçant de toutes sortes de tortures, +emprisonnement et mort, quiconque oserait plonger un aviron dans ses +eaux--et je m’étonne que certains de ses propriétaires riverains ne +revendiquent pas l’air de la rivière, édictant quarante shillings +d’amende contre quiconque le respire--mais pilotis et chaînes s’évitent, +grâce à un peu d’habileté; et quant aux écriteaux, on peut, si l’on +dispose de cinq minutes, et s’il n’y a personne, en arracher un ou deux +et les jeter à l’eau. + +A mi-chemin du bras de dérivation, nous débarquâmes pour déjeuner; et ce +fut au cours de ce repas que George et moi éprouvâmes une secousse fort +pénible. + +Harris aussi éprouva une secousse; mais je doute que la sienne ait été +de loin aussi pénible que la nôtre. + +Voici comment la chose se passa: nous étions assis dans une prairie, à +dix yards de la berge, et nous venions de nous installer commodément +pour nous sustenter. Harris tenait entre ses genoux le rosbif en pâté, +et le découpait, tandis que George et moi apprêtions nos assiettes. + +--Avez-vous une cuiller? dit Harris; il me faut une cuiller pour prendre +la gelée. + +Le panier était juste derrière nous, et George et moi nous nous +retournâmes tous les deux pour y puiser. Nous ne mîmes pas cinq secondes +à trouver la cuiller. Quand nous reprîmes notre position primitive, +George et le rosbif avaient disparu! + +La prairie était vide et découverte. Pas un arbre ou une haie à moins de +plusieurs centaines de yards. Il n’avait pu tomber à l’eau, car nous +étions entre l’eau et lui, et il lui aurait fallu nous enjamber. + +George et moi contemplâmes les alentours. Puis nous nous contemplâmes +l’un l’autre. + +--A-t-il été enlevé au ciel? demandai-je. + +--On n’aurait pas pris le rosbif avec, dit George. + +L’argument était sérieux, et l’hypothèse céleste fut écartée. + +--La seule explication me paraît être, dit George, qu’il y a eu un +tremblement de terre. + +Et il ajouta, d’un ton de regret: + +--Malheur qu’il fût en train de découper ce rosbif! + +Avec un soupir, nous regardâmes une fois encore la place où Harris et le +rosbif avaient été pour la dernière fois visibles sur terre; et soudain +notre sang se figea dans nos veines et nos cheveux se hérissèrent, +d’apercevoir la tête de Harris--rien que sa tête--dépassant de l’herbe +haute, le visage très rouge, et exprimant une grande indignation. + +George fut le premier à se ressaisir. + +--Parlez! s’écria-t-il, et dites-nous si vous êtes mort ou vivant,--et +où est le reste de votre personne. + +--Oh! ne faites pas l’imbécile, dit la tête de Harris. Je crois bien que +vous l’avez fait exprès. + +--Fait quoi? nous écriâmes-nous. + +--Eh bien, me faire asseoir ici--une blague vraiment stupide. Allons, +attrapez le rosbif! + +Et des profondeurs de la terre, nous sembla-t-il, s’éleva le +rosbif,--très endommagé; et à sa suite, se hissa Harris,--tout défait, +terreux et mouillé. + +Il s’était assis, sans le savoir, juste au bord d’un petit fossé, que +l’herbe longue dissimulait; et en se penchant un peu en arrière, il s’y +était engouffré, rosbif et tout. + +Il nous dit n’avoir jamais ressenti pire surprise qu’au moment où il se +sentit partir, sans pouvoir deviner en rien ce qui se passait. Il crut +d’abord que c’était la fin du monde. + +Harris est aujourd’hui encore persuadé que George et moi avions +prémédité le coup. C’est ainsi que les plus injustes soupçons +poursuivent les plus innocents; et, comme dit le poète: «Qui échappe à +la calomnie?» + +Qui, en effet! + + + + +Chapitre XIV + +Wargrave. Têtes de cire. Sonning. Notre «irish stew». Montmorency est +sarcastique. Combat entre Montmorency et la bouilloire. George étudie le +banjo. On le décourage. Difficultés que rencontre le musicien amateur en +apprenant à jouer de la cornemuse. Tristesse de Harris après le souper. +George et moi allons faire une promenade. Retour affamés et trempés. +Harris a un air bizarre. Harris et les cygnes, histoire extraordinaire. +Harris passe une mauvaise nuit. + + +Après le déjeuner survint une brise qui nous emporta doucement jusque +passé Wargrave et Shiplake. Recuit dans le lourd soleil d’un après-midi +d’été, Wargrave, niché au fond d’une boucle de la Tamise, s’inscrit tel +un tableau ancien sur la rétine de la mémoire. + +Le «George et le Dragon» de Wargrave possède une enseigne peinte d’un +côté par Leslie, de l’Académie Royale, et de l’autre par Hodgson, de la +même boîte. Leslie a figuré la lutte; Hodgson a imaginé la scène «après +le combat»: + +--George, la besogne faite, buvant sa pinte de bière. + +Day, l’auteur de _Sandford et Merton_, a vécu et--ce qui fait plus +d’honneur encore à la localité--fut assassiné à Wargrave. Dans l’église +se trouve le monument de Mme Sarah Hill, qui légua une livre sterling +annuelle, à répartir, le jour de Pâques, entre deux garçons et deux +filles qui «n’ont jamais désobéi à leurs parents; qu’on n’a jamais +surpris à jurer ni à dire de mensonge, à voler ni à casser de carreaux». +Pensez donc, le tout pour cinq shillings par an! Ce n’est pas payé. + +Le bruit court dans cette ville qu’une fois, il y a bien des années, un +garçon se rencontra qui n’avait en effet jamais commis ces crimes--ou du +moins, et c’était tout ce qui était exigé et qu’on pouvait +attendre--n’avait jamais été surpris à les commettre--et qui mérita +ainsi la couronne de gloire. On l’exhiba durant trois semaines à l’Hôtel +de Ville, sous globe. + +Ce qui advint de l’argent, par la suite, on l’ignore. Il est, dit-on, +régulièrement distribué au plus proche musée de têtes de cire. + +Shiplake est un joli village, mais invisible de la Tamise, à cause de sa +situation sur la hauteur. Tennyson se maria dans l’église de Shiplake. + +Le fleuve, d’ici à Sonnings, renferme de nombreuses îles, et coule +placide et solitaire. Presque personne, sauf au crépuscule un ou deux +couples de rustiques amoureux, ne fréquente ses rives. C’est un lieu +bien fait pour rêver aux jours passés, aux formes et aux visages +disparus, à tout ce qui aurait pu être et n’a, hélas! jamais été. + +A Sonnings, on débarqua pour faire un tour dans le village. C’est le +plus féérique petit trou de la rivière. On dirait un village de théâtre +plutôt qu’un vrai, bâti de brique et de mortier. Chaque maison est +ensevelie sous les roses, et à cette époque, au début de juin, elles +foisonnaient en nuées de délicate splendeur. Si vous vous arrêtez à +Sonnings, descendez au «Taureau», derrière l’église. C’est la classique +auberge de village, précédée d’une cour où, sur des bancs, à l’ombre des +arbres, les vieux se réunissent le soir pour déguster leur ale et +bavarder politique locale; l’auberge aux chambres basses et biscornues, +aux fenêtres à petits carreaux, aux escaliers de guingois et aux +corridors en labyrinthe. + +Nous flânâmes dans Sonnings pendant une heure, puis, comme il était trop +tard pour aller plus loin que Reading, nous décidâmes de retourner sur +l’une des îles de Shiplake, et d’y passer la nuit. Il était encore de +bonne heure quand nous fûmes installés, et George déclara que c’était +l’occasion ou jamais, puisque nous avions le temps, d’essayer un bon +dîner dans toutes les règles. Il ajouta qu’il voulait nous montrer ce +qu’on pouvait obtenir sur la Tamise en fait de cuisine, et nous proposa +de confectionner un «irish stew» avec les légumes et les restes du bœuf +froid. + +L’idée nous parut lumineuse. George ramassa du bois et fit du feu, +tandis que Harris et moi nous mettions en devoir de peler les pommes de +terre. Je n’aurais jamais cru que c’était une telle besogne de peler des +pommes de terre. Nous commençâmes gaîment, je dirai presque folâtrement, +mais la première pomme de terre n’était pas achevée que notre +insouciance disparut. Plus nous pelions, plus il semblait rester de +pelure: une fois enlevée toute la pelure et les yeux ôtés, il resta si +peu de chose de la pomme de terre que cela ne valait plus la peine d’en +parler. George vint y jeter un coup d’œil, elle était grosse comme une +pistache. Il dit: + +--Non, ça ne peut pas marcher. Vous les sabotez. Il faut les râcler. + +Nous les râclâmes donc, et le travail était pire que de les peler. Elles +ont des formes si extravagantes, les pommes de terre,--toutes en bosses, +en verrues et en creux. Nous travaillâmes avec activité pendant +vingt-cinq minutes, pour faire quatre pommes de terre. Alors nous nous +mîmes en grève. + +George déclara qu’il était absurde de n’introduire que quatre pommes de +terre dans un «irish stew», aussi en lavâmes-nous une demi-douzaine de +plus que nous jetâmes dans la marmite sans les éplucher. Nous y mîmes +également un chou et un demi-picotin de pois. George examina le tout, +puis déclara qu’il y avait encore beaucoup de place. On recourut donc +aux paniers, d’où l’on tira quelques restes variés, qui furent ajoutés à +la fricassée. On retrouva un pâté de porc et un morceau de lard, qui +entrèrent dans la marmite. Puis George découvrit une demi-boîte de +saumon en conserve, qu’il y jeta également. + +C’est l’avantage de l’«irish stew», qu’il vous débarrasse d’un tas de +choses. Je dénichai deux œufs qui s’étaient cassés, et nous les +ajoutâmes. George dit qu’ils épaissiraient la sauce. + +J’ai oublié les autres ingrédients, mais je sais que rien ne fut perdu, +et je me souviens que, vers la fin, Montmorency, qui avait suivi notre +manège avec le plus vif intérêt, s’éloigna d’un air grave et réfléchi, +et revint quelques minutes plus tard, portant dans sa gueule un rat +d’eau crevé qu’il souhaitait évidemment nous offrir comme contribution +au repas;--était-ce dans une intention sarcastique, ou par désir de bien +faire, je l’ignore. + +On discuta pour savoir si le rat serait ajouté ou non. Harris dit qu’à +son avis cela ferait bien, mélangé au reste, et que tout pouvait servir; +mais George invoqua les précédents. Jamais, dit-il, on n’avait entendu +parler de mettre des rats d’eau dans l’irish stew, et il trouvait plus +sûr de ne pas faire d’expériences. + +Harris lui répliqua: + +--Si on n’essaie jamais rien de nouveau, comment savoir si c’est bon ou +non? Ce sont les gens comme vous qui entravent le progrès. Songez à +celui qui goûta le premier de la saucisse de Francfort! + +Cet «irish stew» fut un réel succès. Je ne crois pas avoir jamais fait +de meilleur repas. Il avait un arome particulièrement frais et +stimulant. Le palais se blase si vite avec les habituelles provisions +des paniers: ce plat, au moins, offrait une saveur nouvelle, un goût ne +ressemblant à rien de connu. + +Et il était nourrissant, d’ailleurs. Comme dit George, il avait du bon. +Les pois et les pommes de terre auraient pu être un rien plus tendres, +mais nous avions tous les dents solides, et cela n’importait guère. +Quant à la sauce, un vrai poème--un peu trop riche, peut-être, pour un +estomac délicat, mais nutritive. + +Nous finîmes par du thé et de la tarte aux cerises. Pendant le thé, +Montmorency se battit avec la bouilloire, et fut lamentablement défait. + +Depuis le début du voyage, il avait manifesté la plus vive curiosité au +sujet de la bouilloire. Il restait à la contempler tandis qu’elle +bouillait, d’un air intrigué, et s’efforçait de temps à autre de +l’exciter par ses grognements. Lorsqu’elle se mettait à fumer et à +crachotter, il y voyait un défi, et aurait voulu se mesurer avec elle; +mais, à cet instant précis, quelqu’un intervenait et lui ravissait sa +proie avant qu’il pût se jeter dessus. + +Cette fois, il résolut de nous devancer. Au premier bruit que fit la +bouilloire, il se leva en grognant, et marcha sur elle dans une attitude +menaçante. Ce n’était qu’une petite bouilloire, mais elle était pleine +d’ardeur, et elle se rebiffa et se mit à cracher. + +--Ah! vous en voulez! gronda Montmorency entre ses dents; je vais vous +apprendre à narguer un chien de bonne famille; misérable long-nez, +espèce de propre à rien. Garde à vous! + +Et il s’élança sur cette pauvre petite bouilloire qu’il saisit par le +bec. + +Alors, dans la paix du soir, s’éleva un hurlement affreux, et +Montmorency s’élança hors du canot et fit autour de l’île une promenade +de digestion à l’allure de vingt-cinq milles à l’heure, s’arrêtant de +fois à autre pour enfouir son nez dans une flaque de boue fraîche. + +Dès lors, Montmorency regarda la bouilloire avec un mélange d’effroi, de +soupçon et de haine. Du plus loin qu’il l’apercevait, il grondait et se +reculait vivement, la queue entre les jambes, et lorsqu’on la mettait +sur le réchaud, il sautait par-dessus bord et allait s’asseoir sur la +rive, jusqu’à ce qu’il ne fût plus question de thé. + +Après souper, George tira son banjo et voulut en jouer, mais Harris s’y +opposa: il avait la migraine, dit-il, et ne se sentait pas de force à le +supporter. George estimait que la musique lui ferait du bien,--la +musique, prétendait-il, apaisait souvent les nerfs et délivrait de la +migraine; et il pinça deux ou trois accords, juste pour montrer à Harris +de quoi il s’agissait. + +Harris dit qu’il préférait sa migraine. + +Jusqu’à présent, George n’a pas encore pu apprendre à jouer du banjo. Il +s’est heurté à trop de découragements. Il tenta bien, deux ou trois +soirs, durant notre navigation, de s’exercer un peu, mais il n’y réussit +guère. Harris usait d’un langage bien fait pour démoraliser n’importe +qui; et par ailleurs Montmorency hurlait sans discontinuer durant toute +la séance. + +--Qu’a-t-il besoin de hurler comme ça lorsque je joue? s’écriait George +indigné, tout en visant le chien à l’aide d’une bottine. + +--Qu’avez-vous besoin de jouer comme ça lorsqu’il hurle, répliqua Harris +en s’emparant de la bottine. Fichez-lui la paix. Il ne peut s’empêcher +de hurler. Il a l’oreille musicale, et votre jeu le fait hurler. + +George finit par ajourner à son retour chez lui l’étude du banjo. Mais +même alors les circonstances ne le servirent point. Mme P. accourait +aussitôt et disait qu’elle regrettait beaucoup--quant à elle, sa musique +lui plaisait fort,--mais la dame du dessus était dans une position +intéressante, et le docteur craignait que cela ne nuisît à l’enfant. + +Après cela George voulut emporter au dehors son instrument, tard dans la +nuit, et en jouer autour du square. Mais les voisins se plaignirent à la +police, on établit une surveillance, et il fut pincé. Le flagrant délit +était net, et il fut condamné à se tenir tranquille durant six mois. + +Cette aventure le découragea. Les six mois écoulés, il fit bien encore +une ou deux molles tentatives pour se remettre à la besogne, mais il +avait toujours à combattre la même froideur,--le même universel défaut +de sympathie; et au bout de quelque temps, il désespéra tout à fait, et +fit passer une annonce offrant l’instrument à grosse perte--«son +possesseur ayant cessé d’en faire usage»--et se mit en revanche à +étudier les tours de cartes. + +Ce doit être bien décourageant d’apprendre un instrument de musique. On +croirait que la Société se doit à elle-même de faire tout le possible +pour vous aider à acquérir l’art de jouer d’un instrument de +musique.--Ah bien oui! + +J’ai connu un jeune homme qui apprenait à jouer de la cornemuse. On +n’imagine pas toute l’opposition qu’il eut à combattre. Même chez les +membres de sa famille il ne reçut pas ce qui s’appelle un encouragement +efficace. Son père fut dès le début tout à fait opposé à la chose, et il +en parlait sans aménité. + +Mon ami se levait de bonne heure pour étudier, mais il lui fallut +bientôt changer de méthode, à cause de sa sœur. Elle était très bigote, +et trouvait fort mauvais de lui voir commencer sa journée de cette +façon. + +Il veilla la nuit, et joua lorsque sa famille était couchée, mais cela +ne réussit pas mieux, et valut à la maison une triste réputation. Des +passants attardés s’arrêtaient au dehors pour écouter, et répandaient +par toute la ville, le lendemain matin, le bruit qu’un affreux +assassinat avait été commis la nuit précédente chez M. Jefferson; et ils +racontaient avoir ouï les gémissements de la victime et les sinistres +blasphèmes et les malédictions du meurtrier, que suivirent les vaines +supplications et le suprême hoquet de la victime. + +On le laissa donc s’exercer de jour, dans l’arrière-cuisine, toutes les +portes fermées; mais nonobstant ces précautions, les plus beaux passages +s’entendaient du salon, et tiraient presque les larmes à sa mère. + +Elle affirmait que cela lui rappelait son pauvre père (il avait été +avalé par un requin, le malheureux, en se baignant sur les côtes de la +Nouvelle-Guinée), mais par suite de quel rapport, elle ne pouvait le +dire. + +Alors on fit élever pour lui un petit kiosque au fond du jardin, à un +bon demi-mille de la maison; et on l’y envoyait avec sa mécanique +lorsqu’il désirait s’en servir; et parfois il venait à la maison un +visiteur qui n’était pas au courant, et on oubliait de le mettre en +garde, et il allait faire un tour dans le jardin et arrivait tout à coup +à portée d’ouïr cette cornemuse, sans y être préparé ni savoir ce que +c’était. Si la personne avait une âme forte, elle se contentait de +frémir; mais les gens d’intellect plus médiocre s’enfuyaient +d’ordinaire, affolés. + +Il faut bien l’avouer, il y a quelque chose de lugubre dans les efforts +d’un amateur de cornemuse. Je l’ai moi-même éprouvé en écoutant mon +jeune ami. C’est un instrument dont le jeu épuise. Il vous faut avant de +commencer prendre assez de souffle pour tout le couplet--du moins c’est +ce que je compris en observant Jefferson. + +Il débutait superbement, sur une note large, franche, belliqueuse, tout +à fait prenante. Mais il allait de plus en plus piano à mesure qu’il +avançait, et la dernière mesure expirait en général au beau milieu, dans +un sifflement étranglé. + +On doit être bien portant pour jouer de la cornemuse. + +Le jeune Jefferson n’apprit qu’un seul air: mais je n’ai jamais entendu +personne regretter l’insuffisance de son répertoire,--absolument +personne. Cet air était «Les Campbells arrivent, hourra! hourra!» +affirmait-il, quoique son père soutînt régulièrement que c’était «Les +cloches bleues d’Écosse». On n’était pas trop sûr de ce que c’était, +mais on s’accordait à reconnaître que le morceau avait bien l’allure +écossaise. + +Harris fut de mauvaise humeur après le souper,--je suppose que l’irish +stew l’avait dérangé: il n’a pas l’habitude de la grande vie--aussi +George et moi le laissâmes-nous dans le canot pour aller flâner par les +rues de Henley. Harris dit qu’il prendrait un verre de whisky et +mettrait tout en place pour la nuit. A notre retour nous devrions le +héler, et il viendrait à la rame nous chercher. + +--Ne vous endormez pas, vieux, dîmes-nous en partant. + +--Pas de danger, avec ce stew, grommela-t-il, et il se mit à ramer pour +regagner l’île. + +Henley s’apprêtait en vue des régates, et était plein d’animation. Nous +rencontrâmes en ville bon nombre de connaissances, et le temps passa +vite en leur agréable société. Il était près de onze heures quand nous +nous mîmes en route pour refaire les quatre milles qui nous séparaient +de notre home--comme nous appelions alors notre petite embarcation. + +C’était une nuit déplaisante, presque froide, et il tombait une pluie +fine. Tout en avançant dans l’obscurité de la campagne muette et nous +demandant si nous étions sur le bon chemin, nous pensions à l’abri du +canot, à la bonne lumière filtrant par les joints de la bâche; à Harris +et à Montmorency, au whisky, et nous souhaitions être arrivés. + +Nous imaginions notre arrivée, fatigués et en appétit; devant nous, le +fleuve obscur et les ramures confuses, et au-dessous, tel un ver-luisant +énorme, notre cher vieux canot, bien tiède et familier. Nous nous +voyions en train de souper, piquant dans la viande froide, et nous +passant les tranches de pain; nous entendions l’harmonieux cliquetis des +couteaux, les rires emplissant l’étroit espace et débordant par +l’ouverture jusque dans la nuit. Et nous pressâmes le pas afin de +réaliser cette vision. + +Nous rejoignîmes le chemin de halage, ce qui nous fit plaisir, car +jusque-là nous n’étions pas assurés de marcher dans la direction du +fleuve ou vers l’opposé, et quand on est fatigué et qu’on désire se +coucher, pareille incertitude vous tue. Nous dépassâmes Shiplake comme +minuit moins le quart sonnait à l’église et George dit, pensivement: + +--Est-ce que vous vous rappelez où est notre île? + +--Non, répondis-je, devenu soudain pensif comme lui. Y en a-t-il +plusieurs? + +--Rien que quatre, dit George. Tout ira bien, s’il est éveillé. + +--Et sinon? demandai-je; mais nous écartâmes cette supposition. + +Arrivés à hauteur de la première île, nous hélâmes, mais il n’y eut pas +de réponse; nous avançâmes jusqu’à la seconde, et le résultat fut +pareil. + +--Oh! je me souviens à présent, dit George: c’était la troisième. + +Nous courûmes pleins d’espoir à la troisième, et hélâmes. + +Pas de réponse! + +La situation devenait grave. Il était minuit passé. Les hôtels de +Shiplake et de Henley étaient combles; et nous ne pouvions aller +réveiller au milieu de la nuit les habitants des cottages pour savoir +s’ils louaient des chambres. George proposa de retourner à Henley et +d’attaquer un policeman, afin de nous faire loger au poste. Mais il y +avait cette considération: «Et s’il se contente de nous rendre nos coups +et refuse de nous enfermer?» + +Nous ne pouvions passer notre nuit à lutter avec des policemen. En +outre, il n’eût pas fallu aller trop loin, et attraper six mois. + +Nous fîmes sur ce qui semblait dans l’obscurité être la quatrième île, +une tentative peu convaincue, mais elle eut aussi peu de succès. La +pluie tombait plus dru, et ne semblait pas prête à cesser. Nous nous +demandions s’il n’y avait pas plus de quatre îles ou même si nous étions +à hauteur des îles, ou à un demi-mille plus loin, ou dans un endroit +tout différent de la Tamise, car on n’y reconnaissait plus rien dans +l’obscurité. Nous comprenions la détresse du Petit Poucet égaré dans les +bois. + +Nous venions d’abandonner tout espoir--oui, je sais, que c’est toujours +à ce moment que les choses arrivent dans les romans et les contes; mais +ce n’est pas ma faute. J’ai décidé, en commençant d’écrire ce livre, +d’être absolument véridique en tout, et je le serai, dussé-je user +d’expression rebattues. + +Nous venions juste d’abandonner tout espoir, et je ne puis dire +autrement. Juste alors, donc, j’aperçus tout à coup, un peu en aval, une +lueur étrange qui vacillait parmi les arbres de l’autre rive. Un +instant, je crus à des revenants, car la lueur était vague et +mystérieuse. L’instant d’après, il me vint à l’idée que c’était notre +canot, et je lançai sur l’eau un cri tel que la nuit parut en sursauter +sur sa couche. + +Nous restâmes une minute sans oser respirer, et alors--oh! la divine +musique des ténèbres!--arriva en guise de réponse l’aboiement de +Montmorency. Nous poussâmes des appels à réveiller les Sept Dormants--je +me suis toujours demandé pourquoi il fallait plus de bruit pour éveiller +sept dormants plutôt qu’un seul--et, après ce qui nous parut être une +heure, mais ne dut pas, en réalité, dépasser cinq minutes, nous vîmes le +canot illuminé s’approcher lentement dans l’obscurité et entendîmes la +voix endormie de Harris nous demander où nous étions. + +Harris avait quelque chose de singulier. Quelque chose de plus que la +simple fatigue ordinaire. Il poussa le canot contre un point de la berge +où il nous était absolument impossible d’atteindre, et retomba aussitôt +endormi. Il fallut une dépense énorme de cris et d’appels pour le +réveiller et rappeler ses esprits; mais nous y réussîmes enfin, et +passâmes sains et saufs dans le canot. + +Une fois à bord, nous remarquâmes l’air mélancolique de Harris. Il +donnait l’impression de quelqu’un qui vient d’avoir des ennuis. On lui +demanda ce qui lui était arrivé, et il prononça: + +--Les cygnes! + +Il s’était amarré tout contre un nid de cygnes, et sitôt notre départ, +la femelle était revenue et avait protesté. Harris l’avait effrayée, et +elle était partie chercher son époux. C’est un véritable combat que +Harris dit avoir eu à soutenir contre ces deux oiseaux; mais le courage +et l’habileté l’emportèrent à la fin, et il les mit en déroute. + +Au bout d’une demi-heure, ils s’en revinrent avec dix-huit autres +cygnes! La bataille fut épique, à en croire le récit de Harris. Les +cygnes avaient voulu l’arracher du canot avec Montmorency, et les noyer +tous les deux; et il s’était défendu deux heures durant comme un héros, +et les avait tués tous, et ils s’étaient traînés au loin pour mourir. + +--Combien disiez-vous qu’ils étaient, ces cygnes? demanda George. + +--Trente-deux, répondit Harris, dormant à moitié. + +--Vous venez de dire dix-huit, reprit George. + +--Pas du tout, murmura Harris. J’ai dit douze. Est-ce que je ne sais pas +compter? + +Nous ne sûmes jamais le fin mot de l’histoire. Harris, questionné le +matin à leur sujet, répondit: «Quels cygnes?» l’air de croire que George +et moi avions rêvé. + +Oh! quel délice de se retrouver dans le canot, après nos épreuves et nos +craintes! Nous mangeâmes avec appétit, George et moi, et nous cherchâmes +ensuite le whisky, dans l’intention de faire un grog, mais impossible de +le découvrir. Nous questionnâmes Harris; mais il paraissait ignorer la +signification du mot «whisky». Montmorency avait l’air de savoir quelque +chose, mais il ne dit rien. + +Je dormis bien, cette nuit-là, et j’aurais dormi encore mieux, n’eût été +Harris. J’ai un vague souvenir d’avoir été réveillé au moins douze fois +au cours de la nuit par Harris, lequel, muni d’une lanterne, explorait +le canot, en quête de ses vêtements. Je crois bien qu’il passa la nuit à +les chercher. + +Par deux fois il nous dérangea, George et moi, pour voir si nous +n’étions pas couchés sur son pantalon. A la seconde fois, George se mit +en courroux. + +--Que diantre avez-vous besoin de votre pantalon au beau milieu de la +nuit? demanda-t-il furieux. Allez plutôt vous coucher et dormir! + +Lorsque je fus réveillé la fois suivante, il était à la recherche de ses +pantoufles; et j’ai pour dernier souvenir d’avoir été roulé sur le flanc +et d’avoir ouï Harris se demander d’une voix pâteuse où pouvait bien +être passé son parapluie. + + + + +Chapitre XV + +Travaux de ménage. Amour du travail. Le vieux canotier de la Tamise, ce +qu’il fait et ce qu’il vous raconte avoir fait. Scepticisme de la +nouvelle génération. Premiers souvenirs de canotage. En radeau. George +s’en tire brillamment. Le vieux batelier, sa méthode. Son calme et sa +sérénité. Le débutant. Un pénible accident. Plaisirs de l’amitié. A la +voile, ma première expérience. Raison plausible pourquoi nous ne fûmes +pas noyés. + + +On se leva tard le lendemain matin, et, suivant le désir de Harris, le +déjeuner fut simple et «sans extras». Puis on nettoya, et on mit tout en +ordre (un travail continuel, qui commençait à me faire voir clair dans +une question que je m’étais souvent posée--savoir, à quoi peut bien +passer son temps une femme n’ayant sur les bras que l’ouvrage d’une +seule maison) et vers les dix heures, nous nous mîmes en route pour +faire un bon trajet. + +Nous décidâmes de ramer, ce matin-là, pour changer du halage; et Harris +fut d’avis que la meilleure combinaison serait de nous mettre aux +avirons, George et moi, tandis que lui-même barrerait. Je n’entrai pas +dans cette façon de voir; je déclarai qu’à mon avis Harris eût montré +plus de bon sens s’il avait offert de travailler avec George, pour me +laisser reposer un peu. Il me semblait faire plus que ma part de la +besogne, et je commençais à la trouver mauvaise. + +Il me semble toujours que je fais plus de travail que je ne devais. Non +pas que je renâcle au travail, notez-le bien; j’aime le travail, il +m’enchante. Je resterais des heures à le contempler. J’adore l’avoir +auprès de moi. La perspective d’en être séparé me brise le cœur. + +On ne peut me donner trop de travail; accumuler le travail est devenu +chez moi une passion; mon bureau en est rempli, à tel point qu’il n’y a +plus de place pour davantage. Il me faudra bientôt faire ajouter une +annexe. + +Et je prends soin de mon travail, aussi. Je crois bien qu’une partie de +celui que j’ai à présent chez moi est en ma possession depuis des +années, et il n’y a pas dessus la moindre trace de doigt. Je suis fier +de mon travail; je le descends de fois à autre pour l’épousseter. +Personne que moi ne tient son travail en meilleur état de conservation. + +Mais j’ai beau aspirer au travail, la justice m’est également chère. Je +n’en veux pas plus que ma part. + +Malheureusement on me le donne sans que je l’aie demandé--du moins je me +le figure, et cela m’ennuie. + +George affirme que je n’ai pas besoin de me tracasser à ce sujet. Il +croit que c’est uniquement ma nature scrupuleuse qui me fait craindre +d’en avoir plus que mon dû, et qu’en réalité je n’en ai pas la moitié de +ce que je devrais. Mais je suppose qu’il le dit pour me consoler. + +En canot, je l’ai toujours remarqué, c’est l’idée fixe de chaque membre +de l’équipage qu’il est seul à tout faire. Selon Harris, il n’y avait +que lui qui avait travaillé, et George et moi l’avions laissé tout +faire. George, d’autre part, tournait en ridicule la supposition que +Harris eût rien fait de plus que manger et dormir, et il était persuadé +dur comme fer, que c’était lui,--lui, George,--qui avait fait toute la +besogne digne de ce nom. + +Il n’avait, à l’entendre, jamais excursionné avec deux pires fainéants +que Harris et moi. + +Harris se moqua de lui. + +--Voyez donc ce vieux George qui parle de travail! ricana-t-il, mais au +bout d’une demi-heure il en mourrait. Avez-vous jamais vu George faire +quelque chose? ajouta-t-il, en s’adressant à moi. + +Je convins que cela ne m’était jamais arrivé,--à ce voyage-ci, du moins. + +--Ma foi, je ne crois pas que vous vous y connaissiez ni l’un ni +l’autre, répliqua George à Harris; car du diantre si vous n’avez pas +dormi la moitié du temps. Avez-vous jamais vu Harris pleinement éveillé, +en dehors des repas? me demanda George. + +La vérité me força de le confirmer. Harris ne s’était guère rendu utile, +en matière de coopération, depuis le début. + +--Allez donc vous faire pendre tous, j’en ai fait plus que le vieux +J..., en tout cas, reprit Harris. + +--C’est vrai, vous auriez eu de la peine à en faire moins, ajouta +George. + +--J... me fait tout l’effet de croire qu’il est le passager, continua +Harris. + +Telle était leur gratitude envers moi pour leur avoir fait faire, à eux +et à leur maudit canot, tout le trajet depuis Kingston, et pour avoir +tout dirigé et préparé pour eux, et avoir pris soin d’eux, et avoir été +leur esclave. Ainsi va le monde. + +Pour résoudre la présente difficulté, il fut convenu que Harris et +George rameraient jusque passé Reading, et qu’à partir de là je halerais +le canot. + +Ramer un pesant esquif contre un fort courant a désormais peu d’attraits +pour moi. Il fut un temps, jadis, où je réclamais toujours le plus dur +travail; à présent, je me dis que c’est le tour des jeunes. + +Je constate que pour la plupart, les vieux canotiers de la Tamise se +retirent semblablement chaque fois qu’il est question de ramer dur. Vous +pouvez reconnaître le vieux canotier de la Tamise à la façon dont il +s’allonge sur les coussins au fond du bateau, et encourage les rameurs +en leur contant des anecdotes sur les hauts faits qu’il a accomplis la +saison précédente. + +--Vous appelez ce que vous faites un travail dur! lâche-t-il avec mépris +aux deux novices tout suants qui viennent de remonter laborieusement le +courant depuis une heure et demie; eh bien, Jim Biffles et Jack et moi, +la saison dernière, nous avons remonté à l’aviron de Marlow à Goring en +un après-midi,--sans arrêter une seule fois. Vous en rappelez-vous, +Jack? + +Jack, qui s’est fait à l’avant un lit de toutes les couvertures et de +tous les manteaux qu’il a pu trouver, et qui n’a cessé de dormir depuis +deux heures, s’éveille à moitié à cet appel, et se remémore toute +l’histoire, et se souvient en outre qu’ils avaient eu tout le temps +contre eux un fort courant,--ainsi qu’une brise violente. + +--Cela fait bien trente-quatre milles, n’est-ce pas? ajouta le premier +interlocuteur, en glissant sous sa tête un nouveau coussin. + +--Non, voyons, n’exagérez pas, Tom, reprend Jack, trente-trois au +maximum. + +Et Jack et Tom, épuisés par cet effort de conversation, retombent dans +leur sommeil. Et les deux jeunes gens qui sont aux avirons s’estiment +trop heureux de pouvoir ramer un canot où se trouvent deux avirons aussi +merveilleux que Jack et Tom, et s’échinent avec plus d’ardeur que +jamais. + +Quand j’étais jeune, j’écoutais ces contes de mes aînés, je les buvais, +je les avalais, je les digérais, jusqu’au dernier mot, et j’en +redemandais; mais la nouvelle génération ne paraît pas avoir la foi +simple du vieux temps. La saison dernière, nous--c’est-à-dire George, +Harris et moi--prîmes une fois à notre bord, sur la Haute-Tamise, un +blanc-bec que nous bourrâmes des carottes habituelles au sujet des +exploits merveilleux que nous avions effectués en remontant le fleuve. + +Nous lui servîmes toute la série classique,--ces vénérables bourdes qui +ont servi depuis tant d’années à tous les canotiers de la Tamise,--et +nous ajoutâmes sept histoires de notre cru, entièrement neuves, dont une +vraiment très réussie, basée, jusqu’à un certain point, sur un épisode +réel, qui était en effet arrivé jadis, avec quelques variantes, à l’un +de nos amis,--une histoire qu’un enfant lui-même aurait pu gober sans se +faire trop de mal. + +Et voilà que le jeune homme se moqua de nous tous, et nous demanda de +lui répéter la chose tout de suite et paria dix contre un que nous ne +saurions pas. + +Il nous arriva ce matin-là de parler de nos souvenirs de canotage, et de +raconter quelques anecdotes sur nos premiers efforts dans l’art de +l’aviron. Mon premier souvenir de canot nous revoit à cinq, contribuant +de six pence chacun pour emmener sur le lac de Regent’s Park un radeau +de construction bizarre, et nous séchant conséquemment chez le gardien +du parc. + +Après quoi, ayant acquis le goût de l’eau, je m’exerçai au radeau dans +les terrains à brique inondés de la banlieue,--exercice offrant plus +d’intérêt et d’émotion que l’on ne serait tenté de le croire, +spécialement lorsque vous êtes au milieu de l’étang et que le +propriétaire des matériaux avec lesquels est construit le radeau +apparaît tout à coup sur la rive, avec un gros bâton à la main. + +Votre première impression, à la vue de ce gentleman, est que, de façon +ou d’autre, vous n’êtes pas à sa hauteur en fait de conversation, et +que, si vous le pouvez sans avoir l’air trop grossier, mieux vaudra +l’éviter. Votre but est donc de gagner la rive de l’étang opposée à la +sienne, et de retourner chez vous au plus vite, en faisant semblant de +ne pas le voir. Lui, au contraire, est désireux de vous serrer la main, +et de causer avec vous. + +On dirait qu’il connaît votre père, et que vous êtes de ses meilleures +relations, mais cela ne vous attire pas vers lui. Il dit qu’il va vous +apprendre à lui voler ses planches pour en faire un radeau; mais comme +vous savez déjà très bien vous en tirer, l’offre, encore que faite dans +un esprit sans doute bienveillant, vous paraît superfétatoire, et vous +refusez de lui donner aucune peine en l’acceptant. + +Son désir de vous rejoindre, cependant, contraste avec votre froideur, +et la façon énergique dont il arpente la rive afin de se trouver à même +de vous recevoir au débarqué, est vraiment des plus flatteuses. + +S’il est un peu mastoc et court d’haleine vous éviterez facilement ses +avances; mais s’il est du type jeune et à longues jambes, une rencontre +est inévitable. L’entrevue est néanmoins des plus brèves, car il est +seul à soutenir la conversation, vos remarques se bornent à quelques +exclamations monosyllabiques, et sitôt que vous pouvez vous en tirer, +vous n’y manquez pas. + +Je consacrai environ trois mois au radeau, puis ayant acquis toute +l’habileté nécessaire dans cette branche de l’art, je résolus de me +mettre au vrai canotage, et me fis inscrire dans un club nautique de la +Lea. + +Naviguer en canot sur la rivière Lea, en particulier le samedi +après-midi, vous rend bientôt très agile à manœuvrer un esquif, et fort +prompt à éviter d’être coulé par les maladroits ou abordé par les +bélandres; cette navigation vous offre d’ailleurs maintes occasions +d’acquérir la plus gracieuse méthode de vous aplatir dans le fond du +canot pour éviter d’être jeté à l’eau par les cordelles de halage qui +passent. + +Mais cela ne vous donne pas le style. Ce fut seulement sur la Tamise que +j’acquis le style. Le style de mon coup d’aviron est très admiré +aujourd’hui. Il est, dit-on, des plus élégants. + +George attendit l’âge de seize ans pour aller sur l’eau. Alors, en +compagnie de huit autres gentlemen à peu près du même âge, ils +descendirent en corps à Kew, un samedi, afin d’y louer un canot, et de +ramer jusqu’à Richmond et retour. L’un d’eux, jeune présomptueux du nom +de Joskins, qui avait une fois ou deux pris un canot sur la Serpentine, +leur affirmait que le canotage était si amusant! + +La marée descendait rapidement lorsqu’ils arrivèrent à l’embarcadère, et +une forte bise soufflait par le travers du fleuve. Mais ils ne +s’embarrassèrent pas pour si peu, et se mirent en devoir de choisir leur +bateau. + +Il y avait, tirée à terre, une périssoire de course à huit avirons; ce +fut celle-là qui les séduisit. Ils demandèrent à l’avoir. Le loueur de +bateaux était absent, et son garçon était seul de service. Le garçon +tenta de refroidir leur ardeur pour la périssoire et leur montra deux ou +trois canots d’aspect très confortable, à l’usage des familles, mais ils +les refusèrent: c’était la périssoire qu’il leur fallait. + +Le garçon la mit donc à l’eau, et ils retirèrent leurs vestes et se +mirent en devoir de prendre leurs places. Comme George était, même en ce +temps-là, le poids-lourd de toute société, le garçon lui conseilla de se +mettre nº 4. George fut enchanté de se mettre nº 4, et se mit bien vite +au siège d’avant et s’assit le dos à l’arrière. On le plaça comme il +faut, pour finir, et tous embarquèrent. + +Un garçon, particulièrement nerveux, fut désigné comme barreur, et les +principes de la direction lui furent exposés par Joskins. Joskins +lui-même prit un aviron. Il affirma aux autres que c’était tout simple: +ils n’avaient qu’à faire comme lui. + +Tous dirent qu’ils étaient prêts, et le garçon de l’embarcadère prit une +gaffe et les poussa au large. + +Ce qui s’ensuivit, George est incapable de l’exposer en détail. Il a un +souvenir confus d’avoir, dès le départ, attrapé sur la nuque un coup +violent de la poignée de l’aviron nº 5, en même temps que son siège à +coulisse se dérobait sous lui comme par enchantement, et le déposait sur +les planches. Il remarqua aussi, comme un fait curieux, que le nº 2 +s’était au même instant étalé sur le dos dans le fond du canot, les +jambes en l’air, pris sans doute d’une attaque. + +Ils passèrent sous le pont de Kew, en travers, à la vitesse de huit +milles à l’heure. Joskins était seul à ramer. George, en se remettant +sur son siège, s’efforça de l’aider, mais à peine eut-il plongé dans +l’eau son aviron que celui-ci, à sa grande surprise, disparut +instantanément sous le canot, et faillit l’entraîner avec lui. + +Et le barreur rejeta par-dessus bord les deux tireveilles du gouvernail, +et éclata en sanglots. + +Comment ils revinrent, George l’a toujours ignoré, mais l’opération leur +demanda juste quarante minutes. Une foule dense, rassemblée sur le pont +de Kew suivait les manœuvres avec le plus vif intérêt, et chacun leur +criait des conseils différents. Par trois fois ils réussirent à ramener +le canot au delà de l’arche, et par trois fois ils furent remportés +dessous, et à chaque fois que le barreur regardait en l’air et voyait le +pont au-dessus de lui, il éclatait en sanglots. + +George avoue qu’il ne croyait guère, cet après-midi-là, devoir jamais +refaire du canotage. + +Harris est plus familier avec le canotage en mer, et dit qu’il le +préfère, comme exercice, à celui de rivière. Moi pas. Je me rappelle +avoir pris un petit canot à Eastbourne, l’été dernier: j’avais déjà ramé +en mer quelques années auparavant, et je me figurais que tout irait +bien, mais je m’aperçus que j’avais totalement oublié cet art. Tandis +qu’un aviron était profondément engagé sous l’eau, l’autre s’agitait +désespérément dans l’air. Pour prendre contact avec l’eau des deux à la +fois, il me fallut me tenir debout. La digue était bourrée de gens chic, +et je dus passer derrière eux en ramant de cette façon grotesque. +J’atterris au milieu de la plage, et demandai l’aide d’un vieux batelier +pour me ramener. + +J’aime de voir ramer un vieux batelier, surtout celui qui est loué à +l’heure. Il y a dans sa méthode quelque chose de si bellement calme et +digne. Il est tellement dépourvu de cette hâte frénétique, de cet +acharnement qui devient de plus en plus chaque jour le fléau de la vie +du XIXe siècle. Il ne s’efforce nullement de dépasser les autres canots. +Si un autre canot le rattrape et le dépasse, il ne s’en inquiète pas; en +fait, tous le rattrapent et le dépassent,--tous ceux qui vont dans le +même sens. Il y a des gens que cela dérangerait et irriterait; la +sublime sérénité du batelier loué, à soutenir cette épreuve, nous offre +une belle leçon contre l’ambition et la vanité. + +Le vulgaire coup d’aviron suffisant à faire avancer le canot à la +va-comme-je-te-pousse n’est pas un art d’acquisition difficile, mais il +faut avoir beaucoup de pratique pour se sentir à l’aise quand on rame +devant des jeunes filles. Le chiendent, au début, c’est d’aller en +mesure. «C’est singulier, s’étonne le novice, alors que pour la douzième +fois en cinq minutes il dépêtre ses avirons des vôtres,--dire que ça +marche si bien quand je suis seul!» + +Deux débutants qui s’exercent à ramer d’accord font un spectacle des +plus joyeux. «Avant» déclare impossible de soutenir le rythme avec son +collègue d’arrière, à cause que celui-ci rame d’une façon par trop +excentrique. «Arrière» repousse bien haut l’imputation, et affirme que +depuis cinq minutes il s’efforce d’adapter son coup d’aviron aux +capacités restreintes d’«avant». «Avant», alors, prend la mouche, et +prie «arrière» de ne plus tant s’inquiéter de lui (avant) mais de +consacrer son attention à ramer convenablement. + +--Ou bien voulez-vous que je prenne votre place? ajouta-t-il, évidemment +persuadé qu’il remettra aussitôt les choses en ordre. + +Ils pataugent encore cent yards, avec le même succès médiocre, et puis +le secret de leurs déboires se révèle tout d’un coup à l’esprit +«d’arrière», qui s’exclame: + +--Savez-vous ce qu’il y a? vous avez pris mes avirons; passez-moi les +vôtres. + +--C’est juste, je me disais bien que je ne savais pas me servir de +ceux-ci, répond «avant», qui se rassérène et fait aussitôt l’échange. +Maintenant, ça va marcher. + +Mais ça ne marche pas,--pas même alors. «Arrière» est obligé à présent +de se démancher les bras pour manier ses avirons; et ceux d’«avant», à +chaque retour, lui donnent un grand coup dans la poitrine. Ils changent +de nouveau, et finissent par conclure que le loueur s’est trompé tout à +fait d’avirons, et sur cette imputation calomnieuse, ils se +réconcilient. + +George nous raconta qu’il avait essayé de la «plate», pour changer. La +«plate» n’est pas aussi facile qu’on le croit. Comme avec l’aviron, vous +apprenez vite à faire avancer le bateau, mais il faut du temps pour s’en +tirer avec dignité et ne pas attraper de l’eau plein les manches. + +Il arriva un bien triste accident à un jeune homme de mes amis, la +première fois qu’il mania la perche sur une plate. Ses rapides progrès +lui avaient inspiré une confiance excessive et il manœuvrait avec une +grâce détachée qui faisait plaisir à voir. Il remontait jusqu’à l’avant +de sa plate, piquait sa perche, et puis revenait jusqu’à l’autre bout, +tout comme un vieux marin. C’était superbe. + +Et ç’aurait continué d’être superbe, s’il n’avait par malheur, en +regardant autour de lui pour jouir du paysage, fait un pas de plus qu’il +ne fallait, sortant ainsi de la plate. La perche était solidement fichée +dans la vase, et il y resta accroché tandis que la plate s’en allait à +la dérive. Sa situation était fort peu décorative. Un grossier gamin de +la berge se mit aussitôt à héler un copain, lui disant de «se dépêcher +pour voir un vrai singe sur son bâton». + +Il me fut impossible de le secourir, car notre mauvais sort voulait que +nous n’eussions pas pris la précaution d’emporter une perche de +rechange. Tout ce que je pus faire fut de le contempler. Je n’oublierai +jamais son expression, tandis que la perche cédait lentement sous son +poids. + +Je le vis s’enfoncer tout doucement dans l’eau, puis s’en tirer, piteux +et ruisselant. Je ne pus m’empêcher de rire. Je ne cessai de me tordre +que lorsque j’eus compris le peu de raison qu’il y avait de rire, en y +réfléchissant. J’étais là, tout seul dans une plate, sans perche, à la +dérive, au milieu du courant, qui m’entraînait peut-être vers un +barrage. + +Je fus pris d’indignation contre mon ami qui s’était avisé de passer +par-dessus bord et de me lâcher de cette façon. Il aurait toujours pu me +laisser la perche. + +Après avoir dérivé un bon quart de mille, j’aperçus devant moi, amarré +dans le fleuve, un bachot, où se trouvaient deux vieux pêcheurs. Ils me +virent arriver sur eux, et me crièrent de m’écarter de leur chemin. + +--Je ne peux pas, répondis-je. + +--Mais vous n’essayez pas, répliquèrent-ils. + +Je leur expliquai ma situation tout en approchant, et ils me saisirent +au passage et me prêtèrent une perche. La chute se trouvait à cinquante +yards plus bas. J’avais eu de la chance de les rencontrer là. + +La première fois que j’allai en plate, ce fut en compagnie de trois +camarades; ils voulaient me montrer ce que c’était. Quelque chose nous +empêchait de partir tous ensemble, et j’offris donc d’y aller le premier +et de sortir la plate, afin de m’exercer un peu en attendant leur +arrivée. + +Je ne pus trouver de plate cet après-midi-là, car toutes étaient prises; +il ne me resta donc qu’à m’asseoir sur la berge à regarder le fleuve, en +attendant mes amis. + +J’étais là depuis peu de temps lorsque mon attention fut attirée par +l’occupant d’une plate qui, je le constatai avec surprise, portait un +veston et une casquette pareils exactement aux miens. C’était à coup sûr +un débutant, et sa manœuvre était des plus curieuses. Impossible de +deviner ce qui allait se passer lorsqu’il plongeait sa perche dans +l’eau; lui-même l’ignorait certainement. Tantôt il se dirigeait vers +l’aval, tantôt vers l’amont, ou bien il se bornait à virer sur place et +à faire le tour de sa perche. Et chacun de ces résultats paraissait lui +causer autant de surprise que de déplaisir. + +Les gens de la rive furent bientôt absorbés dans sa contemplation, et +engagèrent des paris sur le résultat du prochain coup de perche. + +Entre temps mes amis apparurent sur l’autre rive et s’arrêtèrent comme +tout le monde pour le regarder. Il leur tournait le dos, et eux ne +voyaient que sa veste et sa casquette. Leur conclusion immédiate fut que +c’était moi, leur très cher ami, qui me donnais en spectacle, et leur +joie ne connut pas de bornes. Ils l’accablèrent de quolibets, +impitoyablement. + +Je ne compris pas tout d’abord leur méprise, et je me dis: «Comme ils +sont grossiers de s’en prendre ainsi à un étranger!» Mais avant que je +pusse les héler et les réprimander, l’explication jaillit en moi, et je +me dissimulai derrière un arbre. + +Quel plaisir ils avaient, à tourner en ridicule ce jeune homme! Pendant +cinq bonnes minutes, ils restèrent à lui lancer des grossièretés, des +railleries et des injures. Ils le mitraillaient de plaisanteries +courantes, ils en créaient même de nouvelles pour les lui envoyer. Ils +projetaient sur lui toutes les plaisanteries familières à notre bande, +et qui devaient lui être profondément inintelligibles. Et alors, +incapable de soutenir plus longtemps leurs brutales facéties, il se +retourna vers eux, et ils aperçurent son visage. + +J’eus le plaisir de voir qu’il leur restait suffisamment de pudeur pour +avoir l’air très sots. Ils s’excusèrent, lui disant qu’ils avaient cru +le reconnaître. Ils espéraient bien, ajoutèrent-ils, qu’il ne les +croyait pas capables d’insulter de la sorte quelqu’un d’autre qu’un de +leurs amis personnels. + +Évidemment, le fait qu’ils l’avaient pris pour un ami excusait tout. +Cela me rappelle l’aventure que Harris me raconta lui être arrivée une +fois à Boulogne. Il était en train de nager à quelque distance de la +plage, lorsqu’il se sentit brusquement saisir au collet par derrière, et +plonger de force la tête sous l’eau. Il se débattit vigoureusement, mais +celui qui l’avait empoigné devait être un véritable Hercule, et toutes +ses tentatives pour lui échapper furent vaines. Il avait cessé de ruer, +et s’efforçait de réfléchir à des considérations solennelles, quand son +bourreau le lâcha. + +Il reprit pied, et chercha autour de lui son prétendu assassin. +L’assassin était à côté de lui, riant de tout cœur, mais à la seconde +même où il vit émerger la figure de Harris, il fit un bond en arrière, +et prit un air navré. + +--Oh! je vous demande bien pardon, balbutia-t-il, mais je vous prenais +pour un de mes amis. + +Harris s’estima fort heureux que l’individu ne l’eût pas pris pour un +parent, car en ce cas il l’aurait noyé tout à fait. + +Aller à la voile exige de la science, non moins que de la +pratique,--encore que, durant ma jeunesse, je refusais de le croire. Je +me figurais que cela vous venait tout naturellement. Je connaissais un +autre garçon qui était de mon avis, d’où il résulta qu’un jour de vent, +l’idée nous vint d’essayer ce sport. Nous étions en villégiature à +Yarmouth, et nous décidâmes d’aller faire un tour sur la Yare. Nous +louâmes un canot à voile au garage voisin du pont, et partîmes. + +--Le temps n’est pas fameux, nous dit l’homme en nous poussant au large, +vous ferez bien de prendre un ris et de lofer court en doublant la +pointe. + +Nous lui répondîmes que nous n’y manquerions pas, et lui lançâmes un +joyeux «au revoir»,--tout en nous demandant ce que c’était que «lofer», +et où nous pourrions bien prendre un «ris», et ce qu’il nous faudrait en +faire. + +Nous ramâmes jusque hors de vue de la ville, puis, avec cette vaste +étendue d’eau devant nous, et le vent qui soufflait en véritable +tempête, nous jugeâmes que l’instant était venu de commencer les +opérations. + +Hector--il devait s’appeler ainsi--continua de ramer tandis que je +déroulais la voile. Bien que la tâche me parût compliquée, j’en vins à +bout, mais alors se posa la question: dans quel sens fallait-il la +placer? + +Par une sorte d’instinct naturel, nous décrétâmes, bien entendu, que le +bas était le haut, et nous mîmes à l’œuvre pour assujettir la voile sens +dessus dessous. Mais il nous fallut beaucoup de temps pour l’ajuster, +d’une façon ou de l’autre. La voile semblait persuadée que nous jouions +à l’enterrement, et que je faisais le cadavre, et elle le linceul. + +Quand elle eut compris qu’il s’agissait d’autre chose, elle me donna un +bon coup de vergue sur le crâne, et ne voulut plus rien savoir. + +--Mouillez-la, dit Hector, trempez-la dans l’eau, pour la mouiller. + +Il m’affirma que sur les navires on mouillait toujours les voiles avant +de les installer. Je la mouillai donc, mais les choses n’en allèrent que +plus mal. Une voile sèche qui vous claque dans les jambes et +s’entortille autour de votre tête n’a rien de récréatif, mais quand la +voile est ruisselante d’eau, cela devient des plus désagréable. + +Pour finir, en nous y mettant à deux, la voile fut en place. Nous +l’assujettîmes, non tout à fait sens dessus dessous, plutôt de côté,--et +nous l’attachâmes au mât, avec l’amarre du canot, que nous coupâmes à +cet effet. + +Que le canot ne chavira pas, je me borne à constater le fait. Pourquoi +il ne chavira pas, je suis incapable d’en fournir une raison. J’ai +souvent réfléchi, depuis, à ce phénomène, mais sans jamais en découvrir +aucune explication satisfaisante. + +Peut-être ce résultat fut-il dû à l’esprit de contradiction inhérent à +toutes choses de ce monde. Qui sait si le canot ne s’était pas persuadé, +à en juger d’après notre conduite en général, que nous voulions courir +au suicide, et s’il n’avait pas, en conséquence, résolu de nous en +empêcher. Telle est l’unique supposition que je peux raisonnablement +former. + +En nous cramponnant désespérément au bordage, nous réussissions à nous +maintenir à l’intérieur du canot, mais c’était là un travail épuisant. +Hector me rappela que les pirates et autres gens de mer avaient +l’habitude de lier quelqu’un au gouvernail, et amenaient la +grand’vergue, au cours des grosses tempêtes, et il fut d’avis d’essayer +quelque chose de ce genre, mais je préférai laisser le canot faire tête +au vent. + +Comme mon idée était de loin la plus facile à suivre, elle fut adoptée, +et nous tenant toujours des deux mains au plat-bord, nous lâchâmes la +bride au canot. + +Celui-ci remonta le fleuve pendant un bon mille à une allure où je n’ai +jamais plus vogué depuis, et que je ne souhaite pas réitérer. Puis, à un +tournant, il s’inclina tant que la moitié de la voile plongea sous +l’eau. Puis il se redressa par miracle et s’élança sur un long banc de +vase molle. + +Ce banc de vase nous sauva. Après l’avoir labouré jusqu’au milieu, le +canot ne bougea plus. Voyant qu’il nous était de nouveau possible de +nous mouvoir comme nous l’entendions au lieu d’être ballottés et lancés +de côté et d’autre, comme des pois dans un sac, nous allâmes jusqu’à +l’avant, pour amener la voile, d’un coup de couteau. + +Nous avions assez de naviguer à la voile. Nous ne voulions pas en +attraper une indigestion. Ce temps de voile avait été excellent, mais +l’heure était venue de ramer un peu pour changer. + +Nous prîmes les avirons, nous efforçant de dégager le canot de la vase, +et ce faisant un des avirons cassa net. Nous procédâmes ensuite avec les +plus grandes précautions, mais tous deux étaient vieux et en mauvais +état, et le second se rompit presque aussi facilement que le premier, et +nous laissa sans ressources. + +La vase s’étendait devant nous sur une centaine de yards; derrière nous, +il y avait l’eau. La seule chose à faire était de nous asseoir et +d’attendre que quelqu’un passât. + +Le temps n’était guère fait pour attirer les gens sur la rivière, et +nous passâmes deux heures sans voir une âme. A la fin, arriva un vieux +pêcheur qui, avec des difficultés inouïes, nous dégagea, et nous +remorqua d’une façon ignominieuse jusqu’au garage des canots. + +Tant pour récompenser l’homme qui nous avait ramenés que pour payer les +avirons cassés, et pour avoir gardé le canot quatre heures et demie, +cette sortie à la voile nous coûta un nombre considérable de semaines +d’argent de poche. Nous avions acquis de l’expérience, et on dit qu’elle +n’est jamais trop cher payée. + + + + +Chapitre XVI + +Reading. Nous sommes remorqués par une chaloupe à vapeur. Conduite +exaspérante des petits canots. Comment ils se mettent dans le chemin des +chaloupes à vapeur. George et Harris renâclent de nouveau à la besogne. +Une histoire un peu usée. Streatley et Goring. + + +Il était onze heures quand nous arrivâmes en vue de Reading. La Tamise +est triste et laide par ici, on ne s’attarde guère dans le voisinage de +Reading. La ville est en elle-même une vieille cité célèbre, datant des +jours lointains du roi Ethelred, alors que les Danois mouillaient leurs +vaisseaux de guerre dans le Kennet, et partaient de Reading pour ravager +le pays de Wessex. Ce fut ici qu’Ethelred et son frère Alfred les +combattirent et les mirent en déroute. + +Par la suite, Reading semble avoir été considéré comme un endroit +commode pour s’y réfugier, quand les affaires allaient mal dans Londres. +Le Parlement se réfugiait toujours à Reading lorsque la peste éclatait à +Westminster; et en 1625, la Loi suivit son exemple, et toutes les cours +siégèrent à Reading. En vérité, cela valait la peine d’avoir de temps à +autre une bonne petite peste dans Londres puisqu’elle vous débarrassait +des légistes et du Parlement. + +Durant la guerre parlementaire, Reading fut assiégée par le comte +d’Essex, et, un quart de siècle plus tard, le prince d’Orange y défit +les troupes du roi Jacques. + +Henri Ier est entré à Reading, dans l’abbaye de bénédictins qu’il y +avait fondée, et dont les ruines existent encore. Ce fut dans la même +abbaye que le fameux Jean de Gand épousa la Dame Blanche. + +A l’écluse de Reading, nous rencontrâmes une chaloupe à vapeur qui +appartenait à des amis à moi, et ils nous remorquèrent jusqu’à environ +un mille de Streatley. C’est délicieux d’être remorqué par une chaloupe +à vapeur. J’aime encore mieux cela que ramer. Toutefois, le trajet eût +été plus agréable sans un tas de sales petits canots qui se mettaient +sans cesse à la traverse, car pour éviter de les couler, nous ne +faisions que ralentir et stopper. Cette manie qu’ont les canots à rames +de gêner les chaloupes à vapeur sur la Tamise est en vérité fort +désagréable; on devrait prendre des mesures pour le leur interdire. + +Et par-dessus le marché, ils sont d’une impertinence sans égale. Vous +pouvez siffler à faire éclater la chaudière, sans qu’ils se mettent en +peine d’aller plus vite. J’en coulerais un ou deux de temps en temps, si +on me laissait faire, ça leur apprendrait. + +Un peu au-dessus de Reading, la Tamise devient très jolie. Le chemin de +fer l’abîme bien un peu du côté de Tilehurst, mais depuis Mapledurham +jusqu’à Streatley, le paysage est splendide. Un peu au delà de +Mapledurham Lock, on passe devant le château de Hardwick, où Charles Ier +jouait aux boules. Le voisinage de Pangbourne, où je vous recommande la +petite auberge du Cygne, doit être aussi familier aux habitués des +expositions d’art qu’aux habitants eux-mêmes. + +La chaloupe de mes amis nous lâcha juste devant la grotte, et Harris ne +manqua pas de prétendre que c’était mon tour de ramer. Cela me parut +entièrement déraisonnable. Il avait été convenu le matin que j’amènerais +le canot jusqu’à trois milles au-dessus de Reading. Or, nous en étions à +dix milles, de Reading! A coup sûr, c’était à présent le tour des +autres. + +Il me fut impossible de faire partager ce point de vue à Harris, non +plus qu’à George; aussi, pour ne pas envenimer les choses, je pris les +avirons. Je ramais depuis une minute à peine que George vit flotter sur +l’eau quelque chose de noir. Nous nous dirigeâmes dessus, George se +pencha, et alla pour saisir l’objet. Mais il se rejeta en arrière avec +un cri, tout pâle. + +C’était le cadavre d’une femme. Elle flottait légèrement à la surface, +et son visage était calme et serein. Ce visage n’était pas beau; il +était trop prématurément vieilli pour cela, mais il était néanmoins +aimable, en dépit des stigmates du chagrin et de la misère, et il +offrait cet aspect de tranquillité que revêtent parfois les visages des +malades alors qu’ils ont cessé de souffrir. + +Heureusement pour nous,--car nous ne tenions nullement à perdre notre +temps chez le juge d’instruction,--des gens du rivage avaient aussi +aperçu le cadavre et ils s’en chargèrent. + +Nous apprîmes par la suite l’histoire de cette femme. Naturellement, +c’était le vieux drame. Elle avait aimé et on l’avait trompée, ou bien +c’était elle qui avait trompé. En tout cas, elle avait péché,--cela peut +arriver à tout le monde,--et ses parents et amis, comme de juste +scandalisés et indignés, lui avaient fermé leur porte. + +Restée seule pour lutter contre le monde, portant au cou, telle une +meule de moulin, sa honte, elle était tombée toujours plus bas. Au début +elle avait subsisté, elle et l’enfant, avec les douze shillings par +semaine que lui valait un esclavage quotidien de douze heures, en payant +six shillings pour l’enfant, et vivant sur le reste. + +On ne vit pas très bien avec six shillings par semaine. La vie ne +demande qu’à s’échapper, en de pareilles conditions; et un jour, je +suppose, le chagrin et la sinistre monotonie de cette existence lui +apparurent plus clairement qu’à l’ordinaire, et le spectre grimaçant de +la Camarde vint la hanter. Elle fit un dernier appel à ses amis, mais la +voix de la malheureuse se buta au mur à pic de leur honorabilité. Alors, +elle alla voir son enfant--elle le tint entre ses bras, le baisa +tristement, et, sans laisser voir son trouble, elle le quitta, en lui +donnant un chocolat d’un penny qu’elle avait acheté, après quoi elle +employa ses derniers shillings à prendre un billet pour Goring. + +Les plus amers souvenirs de son existence s’associaient sans doute aux +pentes boisées et aux vertes prairies de ces environs, mais les femmes +ont une affection étrange pour le poignard qui les tue, et qui sait si à +sa détresse ne se mêlait pas la vision ensoleillée de plus douces +heures, passées sur ces flots qu’ombragent les grands arbres des deux +rives? + +Elle erra tout le jour dans les bois voisins du fleuve, et puis, quand +le soir tomba et que le crépuscule répandit son voile gris sur les eaux, +elle tendit les bras vers la rivière muette, témoin de ses tristesses et +de ses joies. Et la vieille rivière la reçut dans ses bras accueillants, +et déposa sur son sein la pauvre tête dont elle apaisa la douleur. + +Ainsi pécha-t-elle en toutes choses,--dans la vie et dans la mort. Que +Dieu lui soit en aide! ainsi qu’à tous les autres pécheurs,--s’il en +reste. + +Goring sur la rive gauche et Streatley sur la droite, sont deux +localités charmantes et bien faites pour y résider quelques jours. Nous +avions l’intention de pousser ce jour-là jusqu’à Wallingford, mais +l’aspect aimable que présente ici la rivière nous engagea à nous y +attarder un peu. Laissant donc notre canot près du pont, nous allâmes +déjeuner dans Streatley, à l’auberge du Taureau. + +Il paraît qu’autrefois les hauteurs situées de chaque côté du fleuve se +rejoignaient en cet endroit, barrant ce qui est aujourd’hui la Tamise, +et que celle-ci finissait alors au-dessus de Goring, en un vaste lac. Je +ne suis pas à même de combattre ou de soutenir cette affirmation. Je la +rapporte simplement. + +Streatley est fort ancien, et date, comme la plupart des villes et +villages riverains, du temps des Bretons et des Saxons. A choisir entre +les deux, Goring n’est pas à beaucoup près une résidence aussi agréable +que Streatley, mais elle ne manque pas non plus de charme, et elle est +plus près du chemin de fer, au cas où vous auriez l’intention de filer +sans payer votre note à l’hôtel. + + + + +Chapitre XVII + +Jour de blanchissage. Poisson et pêcheurs. De l’art d’amorcer. Un +consciencieux pêcheur. Une histoire de pêche. + + +Nous passâmes deux jours à Streatley, et fîmes laver notre linge. Nous +avions essayé de le laver nous-mêmes dans le fleuve, sous la direction +de George, mais sans y réussir, car notre linge était plus sale après +l’avoir lavé qu’avant. + +Avant de le laver, il était très, très sale, c’est vrai; mais il était +encore mettable, à la rigueur. Après... eh bien, la rivière entre +Reading et Henley était beaucoup plus propre, une fois que nous eûmes +lavé notre linge, qu’elle ne l’était auparavant. Toute la saleté +contenue dans la rivière entre Reading et Henley, nous la recueillîmes +durant notre blanchissage pour la faire entrer dans notre linge. + +La blanchisseuse de Streatley nous dit qu’elle se devait à elle-même de +nous faire payer trois fois le tarif ordinaire, car il ne s’agissait pas +de lessive, mais de désincrustage. + +Nous payâmes la note sans protester. + +Les environs de Streatley et de Goring sont un grand centre de pêche. On +y trouve d’excellent poisson. Le fleuve y abonde en brochets, gardons, +dards, goujons et anguilles; et vous pouvez rester à en pêcher toute la +journée. + +Certaines gens le font. Ils ne prennent jamais rien. Je n’ai jamais vu +personne prendre quelque chose sur la Haute-Tamise, excepté des chats +crevés, ce qui n’a rien à voir, naturellement, avec la pêche. Le guide +local du pêcheur ne parle nullement de prendre quelque chose. Il se +contente d’affirmer que l’endroit est «bon pour la pêche», et, d’après +ce que j’ai vu, je suis tout disposé à confirmer cette assertion. + +Il n’est pas de lieu au monde où il y ait plus de pêcheurs, ni où l’on +puisse pêcher plus longtemps. Certains pêcheurs viennent y pêcher tout +un mois. Vous pouvez pêcher un an si vous voulez: ce sera pareil. + +Le _Guide du Pêcheur à la ligne sur la Tamise_ dit qu’«il y a aussi du +brochet et de la perche». Brochets et perches s’y trouvent en effet. On +les _voit_ par bancs, lorsqu’on se promène sur les berges; ils viennent +vous regarder, et sortent à moitié de l’eau, la gueule béante, attendant +du biscuit. Et si vous vous baignez, ils grouillent autour de vous d’une +façon agaçante. Mais quant à les _avoir_ grâce à un morceau de ver au +bout de l’hameçon,--rien à faire. + +Je ne suis pas un bon pêcheur. J’ai consacré jadis beaucoup de temps à +cet exercice, et j’y faisais, je pense, de réels progrès, mais les +anciens dans la partie jugèrent que je n’arriverais jamais à rien, et me +conseillèrent d’abandonner. A leur dire, je jetais fort bien ma ligne, +et paraissais avoir des dispositions, avec très suffisamment de paresse +innée. Mais ils affirmaient que je ne serais jamais un bon pêcheur. Je +manquais de l’imagination nécessaire. + +Comme poète, ou feuilletonniste, ou reporter, ou n’importe quoi dans ce +genre, j’en avais peut-être assez, mais pour devenir un bon pêcheur à la +ligne, il fallait plus de fantaisie, plus de puissance inventive que je +n’en possédais. + +Certains sont persuadés qu’il suffit pour être un bon pêcheur de savoir +dire des mensonges facilement et sans rougir. Ils se trompent. La simple +fiction est inutile, le premier novice venu en est capable. C’est au +détail circonstancié, à la note de vraisemblance, à l’air général de +scrupuleuse,--voire pédantesque--véracité, que l’on reconnaît le pêcheur +à la ligne expérimenté. + +Tout le monde peut venir vous raconter: «Oh, j’ai attrapé quinze +douzaines de perches hier après-midi»; ou «lundi dernier, j’ai ramené un +goujon qui pesait dix-huit livres et mesurait trois pieds du museau à la +queue». + +Ce genre de propos n’exige ni art ni talent. Il prouve de l’aplomb, mais +c’est tout. + +Non: votre pêcheur à la ligne accompli aurait honte d’exposer un +mensonge de cette façon-là. Sa méthode vaut d’être décrite. + +Il entre tranquillement, le chapeau sur la tête, accapare le siège le +plus commode, allume sa bouffarde, et commence à la téter sans mot dire. +Il laisse les jeunes jeter leur feu, puis durant une accalmie passagère, +il ôte de sa bouche sa pipe, dont il secoue les cendres contre la +grille, et jette: + +--Ma foi, j’ai fait mardi soir une prise qui ne vaut pas la peine d’en +parler. + +--Tiens, pourquoi ça? lui demande-t-on. + +--Parce que personne ne me croirait si je la racontais, répond calmement +notre homme; et, sans la moindre trace d’amertume dans la voix, il +rebourre sa pipe et demande au patron de lui apporter un triple whisky +écossais, sec. + +Suit une pause, car nul ne se sent assez sûr de lui-même pour contredire +le vieux gentleman. Celui-ci reprend donc sans y être invité: + +--Non, je ne le croirais pas moi-même si on me le racontait, et +cependant, le fait est là. J’étais resté à la même place tout +l’après-midi, sans prendre littéralement rien,--à part quelques +douzaines de dards et quelques petits brochets, et j’étais sur le point +d’y renoncer lorsque soudain ma ligne tire. Je crus qu’il s’agissait +encore d’un petit et j’allai pour le relever. Mais du diable si je +pouvais remuer ma canne! Il me fallut une demi-heure,--une demi-heure, +monsieur!--pour ramener ce poisson; et à chaque instant je craignais de +voir ma ligne se rompre! Je le tirai à la fin, et que croyez-vous que +c’était? Un esturgeon! Un esturgeon de quarante livres! pris à la ligne, +monsieur! Oui, il y a de quoi être estomaqué... Vous me donnerez encore +un whisky triple, patron, s’il vous plaît. + +Et il continue en rapportant la stupéfaction de tous ceux qui l’ont vu, +et ce que sa femme en a dit, en rentrant à la maison, et ce que Joe +Buggles en pensait. + +Je demandai une fois au patron d’une auberge de la Tamise si cela ne lui +faisait pas trop de mal, quelquefois, d’écouter les histoires que les +pêcheurs là présents lui racontaient. Il me répondit: + +--Oh! non, plus maintenant, monsieur. Au début, cela me dérangeait un +peu; mais que voulez-vous, avec l’habitude, ma femme et moi en écoutons +toute la journée. Il suffit de s’y habituer, voilà tout. + +J’ai connu un jeune homme qui était fort consciencieux, et quand il se +mit à pêcher, il prit la résolution de ne jamais exagérer ses prises de +plus de vingt-cinq pour cent. + +--Si je prends quarante poissons, disait-il, je raconterai que j’en ai +pris cinquante, et ainsi de suite. Mais je ne veux pas mentir davantage, +car mentir est un péché. + +Mais le système du vingt-cinq pour cent ne lui réussit pas. Il n’eut pas +l’occasion d’en user. Le plus grand nombre de poissons qu’il prit en un +jour fut de trois, et on ne peut ajouter vingt-cinq pour cent à trois, +du moins quand il s’agit de poissons. + +Il porta donc son pourcentage à trente-trois pour cent, mais cela ne +marchait pas non plus quand il n’en prenait qu’un ou deux; aussi, pour +simplifier, il se décida à doubler le nombre. + +Il s’en tint à ce procédé une couple de mois, puis il en fut mécontent. +Personne ne le croyait quand il avouait qu’il se contentait de doubler +et lui, de son côté, ne gagnait rien à cet aveu, car sa modération le +désavantageait vis-à-vis des autres pêcheurs. Quand il avait pris en +réalité trois petits poissons, et qu’il disait en avoir pris six, il +avait la mortification d’entendre un individu qu’il savait n’en avoir +pris qu’un, aller raconter aux gens qu’il en avait ramené deux +douzaines. + +Il finit donc par convenir en son for intérieur (et il ne s’en est plus +départi) de compter pour dix chaque poisson qu’il prenait, et de poser +dix pour commencer. Exemple: s’il ne prenait rien du tout, il disait +avoir pris dix poissons,--on n’en pouvait jamais prendre moins de dix, +avec son système; ce nombre était fondamental. Puis, si par hasard, il +prenait réellement un poisson, il l’appelait vingt; au delà, deux +poissons valaient trente; trois, quarante, etc. + +Le moyen est simple et d’usage commode, et le bruit a couru dernièrement +qu’il était adopté par toute la confrérie des pêcheurs à la ligne. En +fait, le Comité de l’_Association des Pêcheurs à la Ligne de la Tamise_ +a prôné son adoption, il y a deux ans, mais quelques-uns de ses plus +vieux membres s’y opposèrent, disant que la chose n’aurait d’intérêt que +si les nombres étaient doubles, et chaque poisson compté pour vingt. + +Quand vous aurez une soirée de trop, sur la Tamise, je vous conseille +d’entrer dans une petite auberge de village, et de vous asseoir dans le +débit. Vous êtes presque sûr d’y rencontrer un ou deux sectateurs de la +ligne en train de siroter leur grog, et qui vous raconteront en une +heure et demie assez d’histoires de pêche pour vous donner une +indigestion d’un mois. + +Le deuxième jour, George et moi--je ne sais ce qu’était devenu Harris; +il était allé se faire raser, au début de l’après-midi, puis il était +revenu et avait passé quarante minutes à frotter ses souliers au blanc +d’Espagne, et nous ne l’avions plus revu depuis--George et moi, dis-je, +plus le chien, laissés à nous-mêmes, partîmes faire un tour à +Wallingford, et avisant au retour une petite auberge au bord de l’eau, +nous y entrâmes sous prétexte de nous reposer. + +Nous allâmes nous asseoir dans le salon. Il y avait là, fumant une +longue pipe de terre, un vieil individu avec lequel nous entrâmes +bientôt en conversation. + +Il nous dit que la journée avait été belle, et nous lui répondîmes qu’il +avait fait beau hier, et puis nous déclarâmes ensemble qu’il ferait sans +doute beau demain; et George ajouta que la moisson s’annonçait bonne. + +Après quoi, de façon ou d’autre, il nous échappa de dire que nous étions +étrangers au pays, et que nous partions le lendemain matin. + +La conversation subit ensuite un temps d’arrêt, dont nous profitâmes +pour jeter un coup d’œil autour de nous. Nos yeux se fixèrent sur une +vieille vitrine poussiéreuse accrochée bien au-dessus de la cheminée, et +renfermant une truite. Cette truite me fascinait, tant elle était +gigantesque. Même, au premier abord, je la pris pour une morue. + +--Ah! dit le vieux gentleman, en suivant la direction de mon regard, +c’est une belle bête, hein? + +--Tout à fait hors ligne, répliquai-je; et George demanda au vieillard +combien elle pouvait peser. + +--Dix-huit livres six onces, dit notre ami, se levant pour ôter sa +redingote. Oui, poursuivit-il, il y aura seize ans, le trois du mois +prochain, que je l’ai pêchée. Je l’ai attrapée juste sous le pont. Sa +présence dans la rivière m’avait été signalée, et je m’étais dit que je +l’aurais. On n’en voit plus beaucoup de cette taille, à présent, je +crois. Bonsoir, messieurs, bonsoir. + +Et il sortit, nous laissant seuls. + +Nous ne pouvions plus détacher nos regards de ce poisson. C’était +vraiment un poisson magnifique. Nous n’avions pas cessé de le regarder, +lorsque le voiturier local qui venait de s’arrêter à l’auberge, apparut +sur le seuil de la pièce, sa pinte de bière au poing, et lui aussi +regarda le poisson. + +--Elle est d’une jolie taille, cette truite, dit George, en se tournant +vers lui. + +--Oh, vous pouvez bien le dire, messieurs, répliqua l’homme; et, après +avoir bu un coup, il reprit: Vous n’étiez sans doute pas ici, messieurs, +quand ce poisson a été pris? + +Nous répondîmes que non, et que nous n’étions pas du pays. + +--Ah! dit le voiturier, dans ce cas-là, c’était impossible. Voilà près +de cinq ans que j’ai pris cette truite. + +--Tiens! c’est donc vous qui l’avez prise? dis-je. + +--Oui, monsieur, répliqua le sympathique vieillard. Je l’ai prise juste +au-dessous de l’écluse, un vendredi après-midi; et le plus curieux est +que je l’ai prise à la mouche artificielle. J’étais parti à la pêche au +brochet, sauf votre respect, et je ne m’attendais pas à une truite, et +quand le bouchon s’enfonça, au bout de ma ligne, ce fut tout juste s’il +ne m’entraîna pas. Songez donc, elle pesait vingt-six livres! Bonsoir, +messieurs, bonsoir. + +Cinq minutes plus tard, un troisième individu entra, et nous raconta +comment il l’avait prise, un matin de bonne heure, et lorsqu’il fut +parti, un grave personnage d’une cinquantaine d’années entra et alla +s’asseoir près de la fenêtre. + +Personne ne dit mot, tout d’abord; mais à la fin George se tourna vers +le nouveau venu et lui dit: + +--Je vous demande pardon, j’espère que vous excuserez la liberté que +nous--tout à fait étrangers au pays--allons prendre, mais nous vous +serions obligés, mes amis ici présents et moi, de nous dire comment vous +avez pris cette truite. + +--Tiens! qui donc vous a dit que je l’avais prise? s’écria-t-il, étonné. + +Nous lui répondîmes que personne ne nous l’avait dit, mais que nous +devinions qu’il devait l’avoir prise. + +--Ma foi, c’est très curieux... très curieux, répliqua-t-il en riant; +mais, au fait, vous avez raison: c’est bien moi qui l’ai prise. Je ne +vois pas comment vous l’avez deviné. Parole, c’est réellement très +curieux. + +Et alors il nous raconta comme quoi il lui avait fallu une demi-heure +pour la tirer à terre, et qu’elle avait cassé sa canne à pêche. Il +ajouta qu’en rentrant chez lui, il l’avait pesée avec soin, et que la +balance avait accusé trente-quatre livres. + +Il sortit à son tour, et quand il fut parti, le patron survint. Nous lui +contâmes les diverses histoires que nous avions ouïes au sujet de sa +truite, et il s’en amusa fort, et nous rîmes avec lui de tout cœur. + +--Ils sont impayables, ce Jim Pates et ce Joe Muggles et ce Mr Jones et +ce vieux Billy Maunders, d’aller vous raconter qu’ils l’ont prise! Ha! +ha! ha! elle est bien bonne, s’écria l’honnête personnage, en se tenant +les côtes. Allez me faire ce coup-là à _moi_, dans _mon_ salon! eux +l’avoir prise! Ha! ha! ha! + +Et alors, il nous raconta l’histoire authentique du poisson. C’était +lui-même qui l’avait pris, tout jeune garçon, des années auparavant, et +pas du tout par habileté, mais par cette chance incroyable qui paraît +toujours réservée à un gamin qui fait l’école buissonnière, et s’en va +pêcher un après-midi de beau temps, avec un bout de grosse ficelle et +une branche d’arbre. + +Il dit que de rapporter chez lui cette truite l’avait sauvé d’une +râclée, et que son maître d’école lui-même avait dit qu’elle valait la +règle de trois et la dictée réunies. + +Il fut alors appelé hors du salon, et George et moi nous tournâmes +encore une fois nos regards vers le poisson. + +C’était réellement une truite bien extraordinaire. Plus nous la +regardions, plus nous l’admirions. + +Elle passionna tellement George qu’il grimpa sur le dossier d’une chaise +pour la voir de plus près. + +Mais la chaise bascula; et George se rattrapa d’instinct à la vitrine, +qui dégringola avec fracas, George et la chaise par-dessus. + +--Vous n’avez pas abîmé le poisson, hein! m’écriai-je tout inquiet, en +m’élançant. + +--J’espère que non, dit George, se relevant avec précaution et regardant +sous lui. + +Hélas! la truite gisait en mille pièces, je dis mille, mais elles +n’étaient peut-être que neuf cents. Je ne les ai pas comptées. + +Nous trouvâmes singulier et inexplicable qu’une truite empaillée eût pu +se casser en tant de petits morceaux. + +Et en effet, c’eût été singulier et inexplicable, si la truite avait été +empaillée, mais elle ne l’était pas. + +La truite était en plâtre de Paris. + + + + +Chapitre XVIII + +Écluses. George et moi nous sommes photographiés. Wallingford. +Dorchester. Abingdon. Un bon endroit pour se noyer. Un trajet difficile. +Effet démoralisant de l’air de la Tamise. + + +Nous quittâmes Streatley le lendemain matin de bonne heure, et +remontâmes à l’aviron jusqu’à Culham, et nous couchâmes sous la bâche, +dans le bras de dérivation. + +Entre Streatley et Wallingford, la Tamise n’a rien de bien intéressant. +Au delà de Cleve, on rencontre un bief de six milles et demi sans une +écluse. C’est là, je pense, le plus long trajet ininterrompu qu’il y ait +en amont de Teddington, et le club d’Oxford l’utilise pour ses essais de +«huit». + +Mais si cette absence d’écluses est agréable au canotier, le simple +dilettante la regrette. + +Pour ma part, je raffole des écluses. Elles rompent favorablement la +monotonie de l’aviron. J’adore être assis dans le canot et m’élever +lentement des humides profondeurs du sas vers un nouveau bief et de +nouveaux paysages; ou m’enfoncer hors du monde pour ainsi dire, et puis +attendre que les sombres portes grincent et que l’étroite bande de jour +s’élargisse entre elles jusqu’à découvrir devant vous tout le beau +fleuve riant, après quoi vous poussez votre petit canot hors de sa brève +prison, une fois de plus sur les eaux familières. + +Elles sont pleines de pittoresque, ces écluses. Le bon éclusier, ou son +avenante épouse, ou sa fille au minois éveillé, font d’agréables +interlocuteurs pour un bout de causette. On y retrouve d’autres canots, +et on échange les nouvelles de la rivière. La Tamise ne serait pas ce +pays de rêve, sans ses écluses fleuries. + +A propos d’écluses, je me rappelle un accident qui faillit arriver à +George et moi, un matin de juillet, à Hampton-Court. + +C’était une journée admirable, et l’écluse était bondée; et, comme il +est d’usage, un photographe spéculateur prenait une vue de tous les +canots flottant sur les eaux en cours d’ascension. + +Je ne m’en étais pas rendu compte tout d’abord, et je fus très étonné de +voir George étirer bien vite son pantalon, relever ses cheveux et camper +crânement sa casquette en arrière, puis revêtant une expression à la +fois d’affabilité et de mélancolie, s’asseoir dans une pose gracieuse, +et s’efforcer de dissimuler ses pieds. + +Ma première idée fut qu’il avait tout à coup aperçu quelque demoiselle +de ses connaissances, et je regardai autour de moi pour voir qui +c’était. Tous les gens qui se trouvaient dans la chambre d’écluse +semblaient avoir été soudain pétrifiés. Ils étaient assis ou debout dans +les attitudes les plus bizarrement forcées que j’aie jamais vues sur un +éventail japonais. Toutes les filles souriaient. Oh! qu’elles avaient +l’air gracieux! Et tous les garçons fronçaient les sourcils, et +paraissaient graves et dignes. + +Mais à la fin, la vérité m’illumina, et je craignis de n’être pas prêt. +Notre canot était tout au premier plan, et il serait mal, pensai-je, de +déshonorer le groupe du bonhomme. + +Je fis face vivement, et pris position à la proue appuyé sur la gaffe en +une gracieuse attitude évocatrice de force et d’agilité. Je fis retomber +mes cheveux en mèche sur le front, et répandis sur mes traits un +air--qui me sied, dit-on,--de douce bienveillance, relevée d’un grain de +cynisme. + +On ne bougeait plus, dans l’attente du moment psychologique. Mais alors +quelqu’un s’écria derrière moi: + +--Hélà! attention à votre nez![7] + + [7] Nose se dit aussi pour l’avant d’un canot. + +Je ne pouvais me retourner pour voir de quoi il s’agissait et qui devait +faire attention à son nez. Je jetai un coup d’œil furtif sur celui de +George. Il était normal,--ou du moins il n’offrait pas de défauts +susceptibles de modification. Je louchai vers le mien, qui me parut +aussi en bon état. + +--Faites attention à votre nez, espèce de gourde! lança la même voix, +plus fort. + +Et une autre ajouta: + +--Garez donc votre nez, sacrebleu, vous là-bas, les deux avec le chien! + +Ni George ni moi n’osâmes nous retourner. L’homme avait la main sur +l’obturateur et la photo allait être prise d’un instant à l’autre. +Était-ce à nous qu’on en avait? Qu’est-ce qui se passait avec nos nez? +Pourquoi fallait-il les garer? + +Mais alors toute l’écluse se mit à pousser des cris, et une voix de +stentor nous hurla dans le dos: + +--Faites attention à votre canot, monsieur; vous deux en casquettes +rouge et noire. C’est sous forme de deux cadavres que vous serez pris en +photo, si vous ne vous dépêchez pas. + +Nous regardâmes le nez de notre canot et vîmes qu’il était engagé dans +un étrésillon de l’écluse, alors que l’eau en pénétrant s’élevait tout +autour et le faisait pencher. Un instant de plus et nous étions perdus. +Prompts comme la pensée, nous attrapâmes chacun un aviron, et un +vigoureux coup de poignée contre la porte délivra le canot et nous +envoya rouler sur le dos. + +Nous ne fîmes pas trop bonne figure sur ce groupe, George et moi. +Naturellement, comme il fallait s’y attendre, notre sort voulut que +l’homme déclenchât la satanée mécanique à l’instant précis où nous +étions tous les deux sur le dos, avec l’air égaré du «Où suis-je? que +deviens-je?» tandis que nos quatre pieds s’agitaient en désespérés. + +Nos pieds firent indéniablement presque tous les frais de cette +photographie. A peine si l’on y voyait autre chose. Ils occupaient tout +le premier plan. Derrière eux on entrevoyait les autres canots, et des +fractions de paysage; mais tout ce qu’il y avait d’autre dans le sas +paraissait d’une insignifiance si dérisoire, comparativement à nos +pieds, que tous les autres figurants du groupe rougirent d’eux-mêmes et +refusèrent de souscrire. + +Le propriétaire d’une chaloupe à vapeur qui avait retenu six épreuves +annula sa commande à la vue du négatif. Il les prendrait, dit-il, si +quelqu’un pouvait lui faire voir son bateau, mais personne n’en fut +capable. Il était quelque part derrière le pied droit de George. + +Quant à nous, le photographe prétendait nous faire prendre une douzaine +d’épreuves chacun, vu que nous formions à nous seuls les neuf dixièmes +du groupe. Mais nous refusâmes, disant que nous préférions être pris par +en haut. + +Wallingford, à six milles au-dessus de Streatley, est une ville très +ancienne et a joué un rôle très actif dans la genèse de l’histoire +d’Angleterre. Ce fut à l’époque des Bretons un groupe de grossières +huttes de boue. Puis vinrent les légions romaines, qui remplacèrent les +murs d’argile par de puissantes fortifications, dont les siècles n’ont +pu encore balayer la trace, car les maçons de l’antiquité savaient bâtir +comme il faut. + +Mais le temps, qui a respecté les murs romains, a eu vite réduit les +Romains en poudre, et sur ce terrain, dans la suite des âges, les +farouches Saxons luttèrent contre les géants Danois, jusqu’à l’arrivée +des Normands. + +Ce fut une ville murée et fortifiée jusqu’à la guerre parlementaire, +époque où Fairfax l’assiégea longuement. Elle fut prise à la fin, et +l’on rasa ses murailles. + +De Wallingford à Dorchester, les abords du fleuve se font accidentés, +variés et pittoresques. Dorchester se trouve à un demi-mille du fleuve. +On peut y accéder en remontant la Tamise, si l’on a un petit canot; mais +il est préférable de quitter la vallée à l’écluse de Day, et de couper à +travers champs. Dorchester est une vieille localité d’une paix exquise, +engourdie dans une torpeur muette et sereine. + +Dorchester, comme Wallingford, fut une cité, au temps des Bretons; elle +s’appelait Caer Doren, «la cité sur l’eau». En des âges plus récents, +les Romains y établirent un vaste camp, dont les fortifications +subsistent aujourd’hui sous la forme de longs tertres bas. Au temps des +Saxons, elle fut la capitale du Wessex. A présent, elle reste en dehors +des bruits du monde et songe mélancoliquement au passé. + +Aux abords de Clifton Hampden, joli village à la vieille mode, paisible, +égayé de fleurs, le coup d’œil sur la Tamise est superbe. Si vous passez +la nuit à Clifton, vous ne pouvez pas mieux faire que de descendre à la +«Meule d’Orge». C’est de toutes les auberges de la Haute-Tamise la plus +curieuse et ancienne. Elle se trouve à gauche du pont, en dehors du +village. Son toit de chaume et ses fenêtres à petits carreaux lui +donnent un air très livre d’images, et son intérieur est encore plus +désuet. + +Elle n’est pas du tout faite pour loger une héroïne de roman moderne. +Celle-ci est toujours «divinement grande», et toujours «elle se redresse +de toute sa taille». A la «Meule d’Orge», elle se cognerait chaque fois +la tête au plafond. + +La maison ne conviendrait guère non plus aux ivrognes. Trop de surprises +vous attendent au long des couloirs, en fait de marches à monter ou +descendre; et arriver à leur chambre ou y trouver leur lit, ce serait +pour eux deux opérations d’une impossibilité radicale. + +Nous fûmes levés de bonne heure, le lendemain matin, car nous voulions +être à Oxford pour l’après-dîner. C’est étonnant comme on _peut_ se +lever de bonne heure, lorsqu’on fait du camping. Roulé dans une +couverture, et couché sur les planches d’un canot avec une valise pour +oreiller, il s’en faut qu’on tienne à rester «au lit encore cinq minutes +seulement,» comme on fait quand on dort dans la plume. Dès huit heures +et demie, nous avions fini de déjeûner et passions l’écluse de Clifton. + +De Clifton à Culham, les berges du fleuve sont plates, monotones et +inintéressantes, mais après avoir passé l’écluse de Culham,--la plus +glaciale et profonde de la Tamise,--le paysage s’améliore. + +A Abingdon, le fleuve coule au milieu des rues. Abingdon est la vraie +petite ville de province,--tranquille, éminemment respectable, propre et +désespérément morne. Elle se fait gloire de son antiquité, mais il me +paraît douteux qu’on puisse la comparer sous ce rapport à Wallingford et +Dorchester. Il y avait autrefois ici une abbaye fameuse, et dans ce qui +reste de ses murs consacrés, on fabrique aujourd’hui de la bière. + +Le trajet d’Abingdon à Nuneham Courtenay est charmant. Le parc de +Nuneham mérite d’être vu. On le visite les mardi et jeudi. Le château +renferme une belle collection de tableaux et de curiosités. La gare +d’eau de Sandford, juste après l’écluse, est un bon endroit pour se +noyer. Il y a là un remous violent, qui ne vous lâche plus. Un obélisque +marque le lieu où deux hommes se sont noyés en se baignant; et le socle +de l’obélisque sert habituellement de tremplin aux jeunes gens qui +veulent plonger pour voir si l’endroit est réellement aussi dangereux. + +Nous passâmes l’écluse d’Iffley à midi et demi et là, après avoir rangé +le canot et fait nos préparatifs de débarquement, nous entreprîmes notre +dernier mille. + +Le trajet d’Iffley à Oxford est le plus difficile que je sache sur la +Tamise. Il faudrait être né sur ces eaux pour s’y reconnaître. J’y ai +navigué bon nombre de fois, mais je ne suis pas encore capable de m’y +retrouver. + +Tout d’abord le courant vous pousse en plein sur la rive droite, ensuite +sur la gauche, puis il vous remporte au milieu, vous fait faire trois +tours et vous ramène vers l’amont, et finit toujours par tâcher de vous +écraser contre une barque du collège. + +Il en résulta comme de juste que, sur cet espace d’un mille, nous +faillîmes entrer en collision avec plusieurs autres canots, ce dont il +s’ensuivit pas mal de gros mots. + +Je ne sais comment cela se fait, mais tous les gens sont +extraordinairement irritables sur la Tamise. La moindre anicroche, que +vous ne relèveriez même pas sur la terre ferme, vous rend fou de rage, +lorsqu’elle vous arrive sur l’eau. Quand Harris ou George commettent une +bêtise à terre, je souris avec indulgence; sur le fleuve, pour la +moindre maladresse, je les accable d’injures. Quand un autre canot se +met dans mon chemin, je suis tenté de saisir un aviron et d’assommer +tous ses occupants. + +Les gens du caractère le plus bénin, à terre, deviennent en canots +féroces et sanguinaires. Il m’est arrivé une fois de naviguer avec une +jeune dame. Elle était du naturel le plus doux et agréable qu’on puisse +imaginer, mais sur la rivière, c’était effrayant de l’entendre. + +--Oh! que le diable l’emporte, celui-là, s’écriait-elle, quand un +infortuné rameur se mettait dans son chemin, ne peut-il donc regarder où +il va! + +Ou bien: + +--Oh! la satanée vieille ordure! disait-elle, quand la voile ne se +mettait pas bien en place. Et elle l’attrapait et tirait dessus avec +fureur. + +Pourtant, comme je l’ai dit, elle était charmante et douce, à terre. + +L’air de la rivière a sur l’humeur un effet démoralisant, et c’est cela, +je pense, qui fait que les bateliers sont parfois si grossiers entre eux +et se servent d’un langage qu’ils regrettent sans doute lorsqu’ils sont +de sang-froid. + + + + +Chapitre XIX + +Oxford. L’idée que Montmorency se fait du Ciel. Le canot de location; +ses beautés et ses avantages. L’«Orgueil de la Tamise». Le temps change. +Le fleuve sous divers aspects. Une soirée peu joyeuse. Aspirations vers +l’impossible. George joue du banjo. Une mélodie funèbre. Deuxième +journée de pluie. La fuite. Un souper léger et une santé. + + +Nous passâmes à Oxford deux jours très agréables. Il y a beaucoup de +chiens dans la ville d’Oxford. Montmorency se battit onze fois le +premier jour, et quatorze le deuxième. Il se croyait évidemment arrivé +au Ciel. + +Chez les gens de constitution trop faible ou d’un naturel trop +paresseux, pour aimer le travail de la remontée, c’est une coutume +répandue de louer un canot à Oxford, et de descendre à l’aviron. Pour +les courageux, le voyage de remontée est certes préférable. Cela ne vaut +rien de suivre toujours le courant. L’on retire plus de satisfaction de +se cambrer la poitrine et de lutter contre lui, et de faire son chemin +malgré lui... Du moins, tel est mon point de vue lorsque Harris et +George sont aux avirons, et moi au gouvernail. + +A ceux qui seraient tentés de choisir Oxford comme point de départ, je +dirai: prenez votre canot à vous,--sauf, bien entendu, si vous pouvez +prendre sans risque celui de quelque autre. Les canots qui, règle +générale, sont en location sur la Tamise au delà de Marlow, sont +excellents. Ils sont bien étanches; et aussi longtemps qu’on les manie +avec précaution il est rare de les voir s’ouvrir en deux et couler. On +trouve dans ces canots de quoi s’asseoir et tout le nécessaire--ou +presque--pour ramer et gouverner. + +Mais ils ne sont pas décoratifs. Le canot loué au delà de Marlow n’est +guère propre à vous laisser déployer vos talents ni vos grâces. Le canot +de location met vite frein aux velléités de ce genre. C’est là son +principal sinon son unique mérite. + +Celui qui monte le canot de location est modeste et peu ostentatoire. Il +se tient de préférence du côté de l’ombre, et accomplit le meilleur de +son trajet le matin de bonne heure ou tard dans la soirée, lorsqu’il n’y +a pas beaucoup de monde pour le regarder. + +Si l’occupant du canot de location voit venir une de ses connaissances, +il débarque aussitôt et se cache derrière un arbre. + +Il m’est arrivé, une fois, de faire partie d’une société qui avait loué +un canot pour faire une excursion de quelques jours. Aucun de nous +n’avait encore vu de près un canot de location; et nous ignorions ce +qu’il pouvait être quand nous le vîmes pour la première fois. + +Nous avions écrit pour retenir un canot--un skiff en double; et quand +nous arrivâmes au garage avec nos valises et que nous eûmes dit notre +nom, l’homme répliqua: + +--Ah! oui, c’est vous qui avez retenu un skiff en double. Parfait. Jim, +sortez l’_Orgueil de la Tamise_. + +Le garçon partit, et reparut cinq minutes plus tard, luttant avec un +assemblage de bois antédiluvien, qu’on eût dit déterré depuis peu, et +déterré sans précautions, ce qui l’avait plutôt endommagé. + +Ma première idée, à l’aspect de l’objet, fut qu’il s’agissait de quelque +débris romain,--débris de quoi, je l’ignorais, d’un sarcophage, +peut-être. + +La région de la Haute-Tamise abonde en débris romains, et ma supposition +ne manquait pas de vraisemblance, mais le jeune homme grave de notre +bande, qui est un peu géologue, railla mon hypothèse du débris romain, +et déclara qu’il était évident au plus pauvre intellect (catégorie où il +semblait regretter de ne pouvoir en conscience me ranger) que l’objet +découvert par le garçon était un fossile de baleine; et nous prouva par +A plus B qu’il devait appartenir à la période pré-glacière. + +Pour décider la question, nous recourûmes au garçon. Nous lui dîmes de +ne rien craindre, mais de déclarer la vérité vraie. Son fossile était-il +pré-adamite, ou bien était-ce un sarcophage romain? + +Le garçon répondit que c’était l’_Orgueil de la Tamise_. + +Au premier abord, nous trouvâmes sa répartie fort spirituelle, et nous +lui donnâmes deux pence pour sa promptitude d’esprit. Mais comme il n’en +démordait pas, la plaisanterie nous parut avoir trop duré. + +--Allons, allons, mon ami, dit sévèrement notre capitaine, assez de ces +fariboles. Reportez chez vous cette vieille bassinoire, et amenez-nous +le canot. + +Survint alors le constructeur de bateaux en personne, qui nous affirma +sur parole de praticien, que l’objet était réellement un canot,--était, +en fait, _le_ canot, le skiff en double choisi pour nous porter dans +notre excursion. + +Nous récriminâmes beaucoup. Nous trouvions qu’il aurait pu, tout au +moins, le faire passer à la chaux, ou au goudron,--faire quelque chose, +enfin, pour le distinguer d’une épave naufragée; mais il se refusait à y +découvrir aucun défaut. + +Il parut même offensé de nos remarques. Il nous avait, dit-il, choisi le +meilleur canot de sa réserve, et il estimait que nous aurions pu lui en +être plus reconnaissants. + +Il ajouta que l’_Orgueil de la Tamise_ était en service depuis quarante +ans, à _sa_ connaissance, et que personne encore ne s’en était jamais +plaint, et il ne voyait pas pourquoi nous serions les premiers à le +faire. + +Nous ne discutâmes plus. + +Nous nous occupâmes de raffermir le soi-disant canot à l’aide de bouts +de corde, puis, ayant collé un peu de papier de tenture sur les endroits +les plus avariés, chacun recommanda son âme à Dieu, et s’embarqua. + +La location de ce débris nous coûta trente-cinq shillings pour six +jours; alors que le tout eût été acquis pour quatre shillings et demi à +quelque vente de bois d’épaves, sur la côte. + +Le temps changea le troisième jour--attention! à cette heure je parle de +notre présent voyage--et ce fut sous une tombée de bruine continue que +nous quittâmes Oxford pour regagner nos pénates. + +La Tamise--quand le soleil brasille sur ses vaguelettes dansantes, +faisait jouer des reflets d’or sur les troncs vert-de-grisés des hêtres, +transperçant de ses rais les bois frais et sombres, projetant des +diamants sur la roue des moulins, lançant des baisers aux lis, argentant +murs et rendant toute prairie et toute avenue aimable, ponts moussus, +égayant le moindre hameau, s’accrochant aux buissons, souriant dans +chaque crique, éclatant sur mainte voile blanche, imprégnant l’air +d’enthousiasme,--la Tamise est un beau fleuve doré. + +Mais la Tamise--triste et grelottante, quand les gouttes de la pluie +indiscontinue tombent sur ses eaux grises et mornes, comme des pleurs +étouffés de femmes dans les ténèbres; quand les bois, muets et +assombris, drapés de brumes vaporeuses, font sur ses bords comme des +fantômes: muets fantômes aux yeux chargés de reproches, tels ceux des +mauvaises actions, ou des amis délaissés,--la Tamise n’est plus qu’une +eau hantée, au pays des vains regrets. + +La lumière du soleil est la vie même de la Nature. Notre Mère la Terre +nous regarde avec des yeux si tristes et désâmés, quand le soleil s’est +retiré d’elle, que sa présence alors nous navre: on dirait qu’elle ne +nous connaît plus ou qu’elle a cessé de nous aimer. On dirait une veuve +qui a perdu son cher mari et que ses enfants prennent par la main et +regardent dans les yeux, sans qu’elle daigne leur sourire. + +Nous tirâmes l’aviron sous la pluie, toute cette journée-là,--travail +bien mélancolique. Nous prétendîmes, au début, que cela nous amusait. +C’était un changement, disions-nous, et nous aimions de voir la rivière +sous ses différents aspects. + +On ne pouvait s’attendre à avoir toujours du soleil. La Nature +n’est-elle pas belle, même en pleurs? + +Et de fait, Harris et moi fûmes pleins d’entrain, les quelques premières +heures. Et nous chantâmes une chanson sur la vie du bohémien,--existence +délicieuse, livrée à la tempête et au soleil, et à tout vent qui +souffle!--et comment il aime la pluie et le plaisir qu’elle lui fait; et +comment il se moque de ceux qui ne l’aiment pas. + +George prit la chose plus sobrement, et s’en tint à son parapluie. + +Nous hissâmes la bâche avant le déjeuner, et la gardâmes tout +l’après-midi, ne laissant à l’avant qu’un tout petit espace. Nous fîmes +neuf milles de cette façon, et nous arrêtâmes pour la nuit un peu avant +l’écluse de Day. + +Je ne saurais dire en vérité que notre soirée fut joyeuse. La pluie se +déversait avec une tranquille obstination. Chaque chose dans le canot +était humide et collante. Le souper fut pitoyable. Le veau froid, quand +on n’a pas faim, ne passe pas. Je regrettai les côtelettes; Harris nous +entretint de soles frites et passa le reste de son veau à Montmorency, +qui refusa et, apparemment insulté par cette offre, alla s’asseoir tout +seul à l’autre bout du canot. + +George nous pria de parler d’autre chose, au moins jusqu’à ce qu’il eût +terminé son bouilli froid sans moutarde. + +Après souper, nous jouâmes à l’écarté à un penny la partie. Nous y +jouâmes durant deux heures, au bout desquelles George avait gagné quatre +pence,--George est toujours heureux aux cartes,--et Harris et moi avions +perdu exactement deux pence chacun. + +Nous crûmes bon après cela de renoncer au jeu, car, comme le dit Harris, +quand il est poussé trop loin, il provoque une excitation malsaine. +George nous offrit la revanche, mais nous refusâmes de lutter contre le +destin. + +Ensuite on fit du grog, et on s’assit en rond à causer. George nous +raconta l’histoire d’un homme qu’il avait connu, lequel, en remontant la +Tamise deux ans plus tôt, avait dormi dans un canot humide, par une nuit +exactement pareille à celle-ci, ce qui lui avait valu des rhumatismes +incurables dont il était mort au bout de dix jours. C’était un tout +jeune homme et qui, détail navrant, était fiancé. + +Harris se rappela aussitôt un de ses amis, lequel s’était engagé comme +volontaire, et avait couché sous la tente une nuit de pluie, au camp +d’Aldershot, «une nuit exactement pareille à celle-ci», ajoute Harris; +et il s’était réveillé infirme pour la vie. Harris promit de nous faire +faire sa connaissance une fois de retour en ville: cela nous crèverait +le cœur de le voir. + +La conversation s’aiguilla tout naturellement sur la sciatique, les +fièvres, les rhumes, les affections pulmonaires et la bronchite; et +Harris dit que ce serait bien gênant si l’un de nous tombait gravement +malade cette nuit, vu l’éloignement où nous étions de tout médecin. + +Ces propos firent naître un désir de les voir remplacer par quelque +chose d’un peu folâtre, et dans un instant d’aberration, je proposai à +George de sortir son banjo et de voir s’il pourrait nous donner une +chanson comique. + +Je dois dire à l’honneur de George qu’il ne se fit pas prier. Il ne +feignit pas d’avoir laissé sa musique chez lui, ni rien de ce genre. Il +attrapa aussitôt son instrument et se mit à jouer «Deux jolis Yeux +Noirs». + +Jusqu’alors j’avais toujours regardé les «Deux jolis Yeux Noirs» comme +un air plutôt trivial. Le riche filon de tristesse que George sut +exploiter en moi me surprit énormément. + +Un désir s’accroissait, chez Harris et moi, tandis que les funèbres +mesures se déroulaient, de tomber dans les bras l’un de l’autre et de +fondre en larmes; mais à force de volonté nous refoulâmes nos pleurs +naissants, pour écouter en silence la lamentable mélodie. + +Même, quand vint le chœur, nous tentâmes désespérément d’être gais. +Remplissant nos verres, nous unîmes nos voix; celle de Harris toute +tremblante d’émotion conduisant; celles de George et la mienne suivant à +quelques notes en arrière: + + _Deux jolis yeux noirs; + Oh! quelle surprise! + Ne sachant que vous dire: Monsieur, vous faites erreur; + Deux..._ + +Mais nous en restâmes là. L’accompagnement de George sur ce «deux» avait +une expression si infiniment déchirante que nous ne pouvions, dans notre +navrement, la supporter. Harris sanglotait comme un petit enfant, et le +chien ululait à croire que son cœur ou sa mâchoire allait sûrement se +briser. + +George voulait chanter encore un couplet. Il affirmait qu’avec un peu +plus d’ensemble pour la mesure et un peu plus d’abandon pour le rendu, +ce ne serait pas trop mal. L’opinion de la majorité, néanmoins, rejeta +l’expérience. + +Il ne resta plus qu’à aller nous coucher,--c’est-à-dire à nous +déshabiller et nous tourner et retourner au fond du canot pendant trois +ou quatre heures. Après quoi nous attrapâmes un peu de mauvais sommeil +jusqu’à cinq heures du matin. Alors on se leva pour déjeuner. + +Le deuxième jour fut exactement pareil au premier. La pluie continua de +se déverser, et nous restâmes, enveloppés de nos imperméables, sous la +bâche, à descendre lentement le fleuve. + +L’un de nous--j’ai oublié lequel, mais je crois bien que c’était +moi--s’efforça timidement au cours de la matinée de reprendre cette +vieille rengaine du bohémien enfant de la Nature et savourant la pluie, +mais ça ne prit pas. Le vers: + + _La pluie? certes, pour moi, je ne m’en soucie guère,_ + +était si péniblement approprié à nos sentiments à tous, qu’il nous parut +fort inutile de le chanter. + +Nous étions tous d’accord sur un point, savoir que, en dépit de tout, +nous voulions boire le calice jusqu’à la lie. Nous étions partis pour +avoir une quinzaine de vacances sur la Tamise, et nous aurions notre +quinzaine de vacances,--dussions-nous en périr... ce qui serait, il est +vrai, bien triste pour nos parents et amis, mais il n’y avait pas de +remède. Céder au mauvais temps sous notre propre climat serait un +précédent déplorable. + +--Il n’y a plus que deux jours, dit Harris, et nous sommes jeunes et +robustes. Nous tiendrons jusqu’au bout. + +Vers les quatre heures, nous commençâmes à régler nos dispositions pour +la soirée. Nous étions alors un peu au delà de Goring, et nous décidâmes +de ramer jusqu’à Pangbourne et de nous y arrêter pour la nuit. + +--Encore une charmante soirée! grommela George. + +Nous méditâmes sur cette perspective. Nous serions à Pangbourne pour +cinq heures. Nous aurions fini de dîner à six heures, six heures et +demie. Après quoi il nous restait à faire le tour du village sous la +pluie battante jusqu’à l’heure du coucher, ou bien nous attarder à lire +l’almanach dans un bar mal éclairé. + +--Ma foi, l’Alhambra serait presque plus divertissant, dit Harris en +aventurant sa tête au dehors de la bâche pour jeter un coup d’œil sur le +ciel. + +--Avec un petit souper au...[8] pour finir, ajoutai-je, quasi sans y +penser. + + [8] Un merveilleux petit restaurant fort peu connu, dans le voisinage + de... où l’on vous sert un des petits dîners français les mieux + cuisinés et le meilleur marché que je sache, avec une bouteille + d’excellent Beaune, pour 3 schillings 6; et dont je n’aurai pas la + naïveté de révéler l’adresse. + +--Oui, c’est quasi dommage d’avoir résolu de ne pas quitter le canot, +répondit Harris. + +Il y eut un silence. + +--D’avoir résolu d’attraper le coup de la mort dans ce vieux cercueil de +malheur, rétorqua George en lançant sur le canot un regard tout chargé +de haine; il y aurait cependant lieu de vous faire remarquer qu’il y a +un train quittant Pangbourne, je le sais, peu après cinq heures, lequel +nous mettrait en ville bien à temps pour manger un morceau et puis aller +où vous venez de dire. + +Personne ne souffla mot. Nous nous entreregardions et chacun semblait +voir ses propres pensées basses et coupables se refléter sur les visages +des autres. En silence, on tira la valise Gladstone, et on la garnit. On +inspecta le fleuve, en amont et en aval: personne! + +Vingt minutes plus tard, on put voir trois formes humaines, escortées +par un chien piteux, se glisser furtivement hors du garage de canots du +«Cygne» pour gagner la station du chemin de fer, revêtues du costume +ci-après, aussi incorrect qu’inélégant: + +Bottines de cuir noir, sales; complet de flanelle canotier, très sale; +chapeau mou brun, fort usagé; imperméable, très mouillé; parapluie. + +Nous avions trompé le garagiste de Pangbourne. Nous n’avions pas eu le +front de lui avouer que nous fuyions la pluie. Nous avions laissé le +canot, avec tout son contenu, sous sa garde, avec l’ordre de +nous le tenir prêt pour le lendemain matin neuf heures. Si, +ajoutâmes-nous,--_si_ par hasard il survenait un événement imprévu, +empêchant notre retour, nous écririons. + +Dès sept heures, nous étions à Londres. Un cab nous mena droit au +restaurant ci-dessus mentionné; nous y prîmes un léger repas, y +laissâmes Montmorency en même temps que des instructions pour qu’on nous +tînt prêt un souper à dix heures et demie, et poursuivîmes notre chemin +vers Leicester Square. + +Nous attirâmes beaucoup l’attention, à l’Alhambra. Lorsque nous nous +présentâmes au guichet, on nous enjoignit rudement de faire le tour par +Castle Street, en nous avertissant que nous étions en retard d’une +demi-heure. + +Nous eûmes quelque peine à convaincre le receveur que nous m’étions +_pas_ «les illustres acrobates des Monts Himalaya», mais il finit par +accepter notre argent et nous laissa entrer. + +A l’intérieur, notre succès fut encore plus considérable. Les regards +admiratifs suivaient tout autour de la salle nos mines congrument +bronzées et nos tenues pittoresques. Nous étions le point de mire de +tous les yeux. + +Ce fut un moment glorieux pour nous trois. + +Nous nous retirâmes dès la fin du premier ballet, pour regagner le +restaurant, où notre souper nous attendait. + +Je reconnais volontiers que je pris plaisir à ce souper. Dix jours +durant, nous n’avions eu somme vécu de rien autre que de viande froide, +gâteaux, pain et confitures. Régime frugal et nutritif, mais par trop +monotone, et le parfum du bourgogne, le fumet des sauces françaises, +l’aspect des serviettes propres et des longs pains viennois frappèrent +en visiteurs bienvenus à la porte de notre for intérieur. + +Nous bâfrâmes tout d’abord en silence, après quoi un temps vint où, au +lieu de nous tenir bien droits sur nos sièges, nous nous laissâmes aller +en arrière pour jouer plus négligemment du couteau et de la +fourchette,--les jambes s’allongèrent sous la table, on laissa choir les +serviettes sans les ramasser, et on prit le loisir d’examiner d’un œil +plus critique le plafond enfumé,--on reposa les verres à bout de bras +sur la table, et on se sentit béats, pensifs et bienveillants. + +Alors Harris, qui était assis près de la fenêtre, écarta le rideau et +regarda dans la rue. + +Elle reluisait vaguement, toute mouillée, les réverbères clignotaient +sous les rafales, la pluie s’éclaboussait sans arrêt dans les flaques et +dégoulinait dans les gouttières engorgées. De rares passants trempés se +hâtaient, cramponnés à leurs parapluies ruisselants, et les femmes +retenaient leurs jupes à pleines mains. + +--Allons, dit Harris en allongeant le bras vers sa coupe de champagne, +nous avons fait une charmante excursion, et j’en rends grâces au vieux +père Tamise,--mais nous avons sagement fait d’en profiter lorsqu’il +était temps. Je bois à la santé des trois copains délivrés du canot! + +Et Montmorency, se dressant jusqu’à la fenêtre sur ses pattes de +derrière, regarda dans la rue, et lançant un bref aboiement, se joignit +résolument à notre toste. + + +FIN + + + + + CE LIVRE + A ÉTÉ RÉIMPRIMÉ + LE 15 MAI 1924 + PAR LA SOCIÉTÉ + PARISIENNE + D’IMPRIMERIE + + + + +Quelques livres de _la Sirène_ + + +MARCELINE DESBORDES: LETTRES A PROSPER VALMORE, publiées intégralement +pour la première fois par BOYER D’AGEN. Deux forts volumes in-8 raisin, +sur beau papier, de 350 pages chacun, tirés à 1.500 exemplaires +numérotés. Les 2 volumes. 50 fr. + +ANDRÉ CHÉNIER: BUCOLIQUES. Un beau vol. in-8 couronne, décoré d’après +les peintures de vases grecs et tiré en bistre et noir (_Rat de +Bibliothèque_). 15 fr. + +ALOYSIUS BERTRAND: LE KEEPSAKE FANTASTIQUE. Inédits de l’auteur de +_Gaspard de la Nuit_. (Poésies, nouvelles, comédies et lettres). Un beau +vol. in-8 couronne, orné de bois et de lithographies romantiques +(_Collection romantique_, nº 2). 20 fr. + +PAUL LAFFITTE: JÉROBOAM ou la finance sans méningite. Un volume in-8 +raisin (9e édition). 6 fr. + +JAMES JOYCE: DEDALUS. Roman traduit de l’anglais par LUDMILA SAVITZKY. +Un beau volume in-8 raisin de 320 pages (5e édition). 10 fr. 75 + +BERTRAND GUÉGAN: LA FLEUR DE LA CUISINE FRANÇAISE, _recueil des +meilleures recettes_ des grands cuisiniers français du XIIIe siècle à +nos jours. (Ouvrage en 2 volumes, _couronné par l’Académie Française_). + +TOME 1: LA CUISINE ANCIENNE (1200 à 1800). Un beau volume illustré 17 × +25 de 350 pages (9e édit.). 15 fr. + +TOME 2: LA CUISINE MODERNE (1800 à 1923). Un beau volume illustré 17 × +25 de 620 pages (9e édit.). 25 fr. + +LES MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA DE SEINGALT. Édition intégrale, annotée +et illustrée en 12 beaux volumes (_Demander le prospectus spécial_). + + +Dépositaire général de _la Sirène_: G. Crès et Cie, éditeurs, 21, rue +Hautefeuille, Paris VIe. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76253 *** |
