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authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-05-11 06:21:02 -0700
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--- /dev/null
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@@ -0,0 +1,10304 @@
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76063 ***
+
+
+
+
+
+DIAMANT NOIR
+
+
+
+
+ŒUVRES DE JEAN AICARD
+
+
+ROMAN
+
+ ROI DE CAMARGUE
+ PAVÉ D'AMOUR
+ L'IBIS BLEU.
+ FLEUR D'ABIME
+
+
+POÉSIE
+
+ POÈMES DE PROVENCE
+ LA CHANSON DE L'ENFANT
+ MIETTE ET NORÉ
+ LE DIEU DANS L'HOMME
+ AU BORD DU DÉSERT
+ LE LIVRE DES PETITS
+ L'ÉTERNEL CANTIQUE
+ VISITE EN HOLLANDE
+ LE LIVRE D'HEURES DE L'AMOUR
+
+
+THÉATRE
+
+ SMILIS
+ PYGMALION
+ AU CLAIR DE LA LUNE
+ LE PÈRE LEBONNARD
+ DANS LE GUIGNOL
+ OTHELLO
+ DON JUAN
+
+
+CORBEIL. Imprimerie CRÉTÉ.
+
+
+
+
+ JEAN AICARD
+
+
+ Diamant Noir
+
+
+ CINQUIÈME MILLE
+
+
+ PARIS
+ E. FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE (PRÈS L'ODÉON)
+
+ 1895
+
+
+
+
+A CHARLES JOURDAN.
+
+
+ _Charles_,
+
+_Les terrasses fleuries de Bormes, ma petite ville aimée, et
+l'admirable plage de Cavalaire, dans nos Maures provençales, regardent,
+par-delà deux cent lieues de mer azurée, le Djurdjura, l'Atlas, et tes
+terrasses de Mont-Riant, enguirlandées de roses et de bougainvilles._
+
+_C'est à Cavalaire et à Bormes que j'ai rêvé ce livre._
+
+_Les mêmes goélands que suivait de là mon regard, errant au grand
+large, tu les as vus parfois, de tes fenêtres, jouer sur les vagues,
+dans ta baie de Mustapha. L'un d'eux a couvert un instant de l'ombre de
+ses ailes cette première page du livre que je te dédie et où peut-être
+tu reconnaîtras, flottants du moins entre les lignes, deux secrets
+aujourd'hui perdus et qui me sont chers comme à toi: l'amour de la vie
+et le respect de l'amour._
+
+ J. A.
+
+
+
+
+DIAMANT NOIR
+
+
+
+
+I
+
+
+--Allez chercher Nora. Je veux qu'elle voie sa mère sur le lit de mort.
+
+L'ordre fut donné d'un ton presque dur, de volonté farouche.
+
+Cependant l'institutrice, Mlle Marthe, une personne instruite,
+maigre et avisée, à la fois très égoïste et très bonne, répliqua avec
+son léger accent d'Allemande depuis longtemps francisée:
+
+--Oh! monsieur Mitry, l'enfant est si sensible! Croyez-vous, monsieur,
+que ce soient là des émotions à lui donner, à son âge?...
+
+La petite Nora avait à peine huit ans.
+
+Le père ne répondit pas tout de suite.
+
+C'était un homme de trente-cinq ans, très grand, à larges épaules, et
+qui, sous sa forme d'athlète, cachait des faiblesses et des exaltations
+de femme.
+
+L'impression que Mlle Marthe redoutait pour Nora, il la voulait,
+lui, pour son enfant. C'était son idée, à lui, de faire entrer à jamais
+dans le souvenir de la fillette adorée, l'image adorée de la morte.
+Ils seraient deux à la porter en eux, à garder d'elle quelque chose
+d'impérissable.
+
+Il répéta doucement:
+
+--Allez chercher Nora.
+
+L'Allemande désapprouva une seconde fois:
+
+--Sur une âme d'enfant, prononça-t-elle, une première impression peut
+laisser une empreinte définitive... influencer toute sa vie.
+
+Mais justement c'était cela que voulait le pauvre père, et il n'était
+pas besoin d'insister pour le confirmer dans sa résolution.
+
+--Allez chercher Nora, répéta-t-il une troisième fois, avec un peu
+d'impatience.
+
+Mlle Marthe n'ajouta plus rien et elle sortit.
+
+Le malheur qui frappait brusquement François Mitry le trouvait
+héroïque. Après neuf ans d'un bonheur d'amour invraisemblable à
+force d'être pur, il se voyait seul tout à coup. En moins d'une
+semaine, sa femme, sa Thérèse, venait de lui être arrachée. Il
+ne concevait pas horreur plus grande, mais elle ne lui était pas
+imprévue. Quotidiennement, à toute époque, sa pensée lui avait montré
+la fragilité des êtres et des choses. Il était de ceux qui voient
+la mort, toujours, sous toutes les apparences,--même joyeuses,--de
+la vie. La foudre l'avait, pour ainsi dire, surpris dans sa chair
+sans étonner son âme. S'il s'étonnait de quelque chose, c'était de
+la durée exceptionnelle de sa joie.... Et pourtant c'était fini,
+passé, tout cela, tombé derrière lui, dans le trou sans fond, à
+l'inconnu.... Combien de temps avait duré sa vie heureuse? Neuf années,
+oui, neuf. Depuis neuf ans elle était sa femme, son bien, toute sa
+vie.... Et maintenant, dans la chambre voisine, dans cette immense
+villa qu'il avait fait bâtir pour elle au bord de la mer avec tant de
+soins minutieux, elle dormait froide, blanche comme le linceul, dans
+l'immobilité rigide, définitive.... Elle était présente encore et déjà
+absente, à jamais!... Et le grand rythme de la mer sur l'immense grève
+de Cavalaire semblait bercer ce sommeil d'éternité.
+
+Il regarda en lui-même tout ce néant, et son œil s'y perdit, devenu
+vague et morne, comme reflétant le vide inconnu, l'inexplicable
+éternité du rien que nous sommes.
+
+
+
+
+II
+
+
+--Il faut vous habiller, mademoiselle Nora.
+
+--Est-ce que maman est revenue?
+
+On avait fait croire à l'enfant, depuis la veille, que sa mère, qu'elle
+avait vue si malade, était en voyage. Elle était partie pour se
+guérir....
+
+--Oui, mademoiselle Nora, c'est-à-dire non... Votre père vous
+expliquera, répondit Mlle Marthe embarrassée.
+
+Elle était très forte sur les dates, Mlle Marthe, mais les questions
+l'embarrassaient vite quand elles ne se trouvaient pas dans ses livres
+de professeur. Et comme elle était très bonne, elle se mit à pleurer,
+tout en habillant la fillette, avec l'aide de la femme de chambre,
+Catherine, que Nora appelait Catri.
+
+A la hâte, on avait déjà préparé, taillé, cousu, une petite robe noire.
+Dès qu'elle la vit:
+
+--Elle est vilaine! dit Nora, avec une moue tout à fait expressive.
+
+Mlle Marthe se prit à pleurer plus fort.
+
+--Vous aussi, fit Nora en la regardant de côté, vous êtes vilaine....
+quand vous pleurez!
+
+Catherine sourit, Mlle Marthe fit la grimace.
+
+--Oh! dit Nora, la regardant encore, tout à fait vilaine.... N'est-ce
+pas, Catri?
+
+--Il ne s'agit pas de plaisanter, Nora, fit l'institutrice. Tout le
+monde pleure aujourd'hui dans la maison, parce que votre maman....
+
+--Est-ce qu'elle est morte? demanda brusquement Nora, saisie d'un grand
+trouble et tout près de pleurer elle-même.
+
+Certes, elle avait vu des bêtes mortes, mais cela lui avait semblé
+l'état naturel et même désirable des animaux que l'on doit manger.
+Pour elle, mourir, c'était devenir immobile, mais ce mot, appliqué à
+la personne humaine, tout en n'appelant dans son esprit aucune image
+pénible, entraînait cependant l'idée d'absence prolongée.
+
+--Alors, dit-elle, je ne la verrai plus,... puisqu'on ne voit jamais
+les morts?
+
+Elle s'était tournée vers Catri, cette fois, et, assise sur son lit,
+ses mignonnes épaules rondes et blanches sortant des bretelles d'un
+petit corset souple, elle attendait la réponse, ouvrant les yeux
+démesurément comme pour mieux comprendre.
+
+--Allons, dit Mlle Marthe, mettons la robe à présent.
+
+--Non, non! dit Nora, martelant le mot, et l'appuyant avec malice
+d'une saccade de sa jolie tête et de tout son corps.
+
+Puis, haussant d'un mouvement mutin sa mignonne épaule:
+
+--Je veux savoir d'abord où est maman?
+
+C'était un petit caractère impérieux.
+
+Elle était toute brune, l'œil très noir, avec un air volontaire et
+décidé. Elle n'obéissait vite qu'à son père et à sa mère, discutant les
+ordres de toutes les autres personnes, d'ailleurs traitée en infante
+par ses parents.
+
+Marthe comprit qu'on n'en finirait plus.
+
+--Votre père vous demande, mademoiselle Nora, et c'est pour aller voir
+votre pauvre mère....
+
+Alors, tout de suite, Nora se laissa prendre ses deux petits bras
+inertes qu'on enfonça non sans quelque peine dans le fourreau des deux
+manches noires.
+
+
+
+
+III
+
+
+Ce matin, pendant qu'elle dormait, son père était venu la voir; il
+l'avait baisée au front, et il était reparti sur la pointe du pied.
+
+Maintenant, il l'attendait, en bas, au salon, assis, les bras pendants
+aux deux côtés de son fauteuil; et, par la fenêtre ouverte, il
+regardait l'espace, la mer, dont le grand bruit monotone rythmait sans
+cesse la vie de cette grande villa; il écoutait aussi le murmure pareil
+des pins dans le parc clos de grilles.
+
+Il revoyait tout son passé depuis neuf ans.
+
+Quand il avait connu Thérèse, fille d'un éminent avocat de Paris, elle
+avait seize ans. Deux années plus tard, il l'avait épousée. Infiniment
+docile et aimante, subissant avec une passivité touchante toutes les
+volontés de son mari qui semblait un énergique mais qui était plutôt
+un violent, elle ne lui avait résisté--oh! si peu!--qu'une seule fois.
+Ç'avait été lorsqu'il avait voulu lui faire rompre toutes relations
+avec ce jeune Lucien Houzelot qu'elle avait connu enfant. François
+Mitry avait pris ombrage de cette affection, il en avait exigé le
+sacrifice, mais il avait fallu que lui-même un jour priât le jeune
+maître (Lucien Houzelot était avocat) d'espacer un peu ses visites.
+L'autre, alors, brusquement, avait disparu. Thérèse s'en était montrée
+très affligée, et François, aujourd'hui, regrettait amèrement d'avoir
+fait à sa morte ce chagrin-là, ce chagrin demeuré unique.
+
+Cela s'était passé dans les premiers temps de leur mariage. Et,
+depuis.... Il avait beau regarder attentivement la suite des jours,
+des heures, il ne voyait que soumission, tendresse, souci de plaire et
+joie d'aimer, dans les moindres actes de la vie de Thérèse. La maison
+s'était de bonne heure égayée de la présence de l'enfant; et dans son
+hôtel de Paris, où il rentrait fatigué de mille affaires, dans leur
+villa de Provence, sur la plus belle plage du département du Var, à
+Cavalaire, où ils passaient chaque année un mois d'été et deux mois
+d'hiver, leur vie avait été un véritable enchantement....
+
+François Mitry était banquier, mais ce banquier était, avant tout, un
+amoureux et un artiste. L'or n'était pour lui qu'un instrument. Il
+jouait de sang-froid avec les affaires les plus compliquées et les plus
+graves, les considérant comme le moyen, ennuyeux parfois, mais certain,
+de se procurer les plus délicates jouissances de la vie. Les chèques,
+pour lui, c'était des voyages, de beaux ciels, de beaux tableaux,
+des sites émouvants, des fleurs surtout, des fleurs en toute saison,
+et jamais Thérèse n'avait oublié d'en orner à profusion leur table,
+étincelante d'un joli luxe choisi.
+
+Fini, tout cela, maintenant. Mais quoi! il était un homme et il le
+ferait bien voir. La vie est dure pour tous, la destinée est rude aux
+hommes plus qu'elle ne l'avait été à lui-même. Ce bonheur de neuf ans,
+c'était autant de pris sur l'ennemi inconnu qui s'acharne à faire le
+tourment des êtres, et qui avait permis cependant que sa première
+jeunesse fût comme un beau rêve. Sa fille lui restait, sa Nora, la
+fleur vivante du passé, tout son avenir; il allait travailler pour
+elle, vaillamment, pour elle seule.
+
+.... Et puis, qu'elle fût morte, la bien-aimée, Thérèse, sa chère femme
+adorée,--au fond il ne le croyait pas encore.... Est-ce qu'on meurt?
+
+
+
+
+IV
+
+
+--Voici Nora, monsieur.
+
+Il se leva d'un bond et, à pleins bras, il prit sa fille sur sa large
+poitrine, et la pressa contre lui d'un mouvement lent, inexprimablement
+tendre et fort, comme pour la faire entrer tout entière dans son cœur
+ouvert.
+
+S'il n'était pas désespéré, c'était cela l'explication: d'elle, de
+Thérèse, il restait Nora.
+
+--Ma fille! mon enfant! oh! ma fille!
+
+Il ressaisissait la vie, l'amour, l'autre tout entière, sa femme, avec
+ce geste et avec ce cri; et, lui-même, au bord du grand trou d'ombre
+et de néant, il se sentait rattaché fortement à la terre parce qu'il
+tenait cette frêle enfant.
+
+--Nora! Nora! ma chère petite!
+
+Oh! la sourde volupté paternelle qui, des talons, lui remontait au
+cœur et à la tête comme si, du fond de la terre où sont les morts, où
+plongent nos racines, une électricité lui venait, fortifiante, des
+sources mêmes de la vie!
+
+Nora, ses grands cheveux noirs flottant derrière son dos, inclinait
+la tête sur la poitrine de son papa; elle tenait son cou large à deux
+bras, et, d'elle-même, elle s'écrasait aussi, passionnément, contre son
+cœur.
+
+Le mot de la passion, elle l'avait trouvé toute seule, la veille; elle
+le répéta:
+
+--Oh! papa! je voudrais me cacher dans toi!
+
+Pour répondre à cet appel, à ce désir de protection, il posa un bras
+sur la tête de l'enfant, l'enveloppa de sa grande force aimante.
+
+Alors, elle souffla, dans la barbe, près de son oreille:
+
+--Où est maman, dis?
+
+Le colosse s'assit, vaincu, comme s'il s'écroulait; il posa l'enfant
+sur ses genoux.
+
+--Ta maman?... Écoute... mais tu n'auras pas peur?... tu promets?...
+
+Il s'arrêta. Il se sentait gauche à chaque parole... Et cependant il ne
+voulait pas que la morte partît sans avoir été embrassée par sa fille,
+ni que la petite chérie perdît à jamais sa mère sans l'avoir embrassée
+encore.
+
+--Ta mère, ma chérie...
+
+Un sanglot, venu des profondeurs de sa vie, roula en lui, le secoua,
+rauque.
+
+Et brusquement il pensa qu'il n'y avait point de paroles à dire; que
+ce sanglot était pour l'enfant une préparation suffisante au tragique
+spectacle; que la mort ne s'explique à personne, pas plus aux grands
+qu'aux tout petits;--et puisqu'il voulait que Nora vît sa mère morte,
+qu'elle en gardât dans sa mémoire l'image ineffaçable, mieux valait la
+mettre tout de suite en présence de celle qu'il pleurait...
+
+--Ta mère, viens la voir... Après, tu ne la verras plus... plus
+jamais... mais je te reste, moi, je te reste...
+
+Et il l'emportait vers la douleur, en la couvrant d'un geste consolant,
+tendre infiniment, plus fort que toute la mort...
+
+
+
+
+V
+
+
+Des fleurs, des fleurs sur un lit; des fleurs, à foison... Par la
+fenêtre ouverte, la branche d'un mimosa entre, offrant aussi des
+fleurs... La lumière est blanche et bleue... La grande ligne de la mer
+coupe, en plein milieu, le haut cadre de la fenêtre... Les fleurs sur
+le lit frémissent un peu à la brise qui vient du large, où passent des
+voiles... L'égal gémissement, plein de caresse, de la mer sur le sable
+de la plage, semble le battement d'un cœur infini... Près du lit, une
+flamme brûle, jaune, perdue, impuissante, dans l'éclat du jour bleu
+et blanc... Sous les draps, le corps de la morte se dessine en lignes
+rigides; les mains sont croisées sur la poitrine, parmi les fleurs.
+Les yeux sont clos; les paupières blanches, toutes blanches, dardent
+leurs cils noirs; la face est belle, d'un blanc mat, irréel, sous les
+bandeaux d'un noir de jais... Elle dort... mais quel sommeil? Et que
+dire, dans l'atmosphère vague où les paroles, en frappant l'air,
+perdent tout sens pour les oreilles humaines?
+
+Nora, au bras de son père, regarde cela de tous ses grands yeux, plus
+ouverts que jamais...
+
+Elle _ne sait pas_, l'enfant, mais lui, l'homme, ne sait pas non plus.
+
+--Embrasse-la, dit-il... c'est la dernière, la dernière fois.
+
+Il incline l'enfant vers la mère. Nora la regarde et ne la reconnaît
+pas.
+
+Cependant, c'est bien elle... mais elle est trop blanche... et puis...
+elle dort sans respirer!
+
+De cette figure de mère à cette enfant, rien ne s'élance plus. Nora
+le sent. Sa mère n'est donc plus là? Elle est là pourtant. Aux prises
+avec le plus terrible des problèmes, l'esprit de l'enfant s'arrête,
+consterné. Nora regarde, insensible et comme pétrifiée. Elle se voit
+descendre vers la figure blanche qui est celle de sa mère, et où
+cependant tout lui est étranger! Voici qu'elle en est tout près, et
+elle appuie, sur le front, ses lèvres... Oh! ce froid! cette glace
+dure, mais sèche, ce froid de la vie morte, immobile, sans réponse!
+
+--Maman!
+
+... Nora se rejette en arrière, terrifiée; elle retourne à son père,
+plonge sa tête dans la chaleur du cou, entre la barbe et les cheveux,
+prend la chair tiède avec ses lèvres, et, les yeux fermés, elle boit,
+inconsciemment, mais violemment, la vie retrouvée.
+
+--Allons, c'est assez, nous nous en allons, Nora. Il faut prier le bon
+Dieu pour elle... Nous ne la verrons plus, plus jamais.
+
+Il descend le large escalier de marbre, portant entre ses bras l'enfant
+qui pleure, et, au seuil de la villa riante, parmi les lauriers-roses,
+en face de la mer que la grille du parc raye joyeusement de lignes
+bleuâtres où s'enchevêtrent les rosiers et les chèvrefeuilles,--il
+lâche, comme un oiseau, la fillette, en lui disant:
+
+--Va jouer avec tes grands chiens qui sont si bons pour toi. Tiens,
+voici Junon et voilà ton vieux Jupiter... Accompagnez-la, mademoiselle
+Marthe, mais qu'on ne sorte pas du parc aujourd'hui.
+
+Et comme elle a huit ans à peine, Nora, qui pleure, saisit à deux mains
+la queue de Jupiter. Jupiter se retourne et, d'un grand coup de langue,
+baise en plein visage l'enfant qui tombe assise. Elle éclate de rire,
+et ses larmes, qui luisent au soleil, roulent jusque dans sa bouche
+gaie, ouverte et toute rose.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Elle avait demandé à être ensevelie dans le cimetière du Lavandou. Elle
+avait dit: «Là, je ne serai pas trop loin de vous, et même je serai
+tout près. Je ne veux plus de Paris. C'est ici surtout que j'ai été
+heureuse.»
+
+Et les choses furent faites comme elle l'avait demandé.
+
+François Mitry était vraiment stoïque. Ce qu'il y a de naturel et de
+fatal dans la mort, de plus puissant et de plus haut que la volonté
+humaine, il se sentait de taille à l'accepter, à le porter debout.
+Cette puissante résignation à ce qui est inévitable, de par la loi des
+choses, c'était toute sa religion à lui.
+
+Il veilla aux moindres détails. Il déposa lui-même sa morte aimée dans
+le cercueil, l'y arrangea doucement, fit rouvrir la terrible boîte,
+qu'on avait commencé de fermer, pour y placer, par un enfantillage
+pieux, un petit portrait de Nora fixé dans un médaillon,--et il
+souffrit avec une énergie fière tous les adieux successifs des jours
+d'enterrement.
+
+Quand une exaltation de douleur montait en lui, trop forte, il courait
+à Nora, l'enlevait dans ses bras, la regardait bien, cherchait et
+retrouvait en elle la ressemblance, indécise encore, avec la mère,
+l'embrassait répétant: «Je reste, moi, je reste!» puis: «Tout pour toi,
+pour toi, pour toi!»
+
+Et il retournait à ses tristes occupations, raffermi.
+
+Une fois, comme il serrait la pauvre mignonne d'une étreinte mal
+mesurée, en lui répétant: «Un papa, dis, ma chérie, c'est bon, n'est-ce
+pas?» elle répondit, avec un petit cri de douleur: «Oh! ça fait mal!»
+Alors, il se calma: «Je serai bien sage, lui répondit-il, pour toi,
+pour toi, toujours!» et il lui fit sur les yeux un tout petit baiser,
+léger, léger,--«comme un baiser de maman, quand elle disait qu'elle
+n'avait plus la force», expliqua Nora.
+
+Lorsque la morte fut sous la terre, et le tombeau commandé,--François
+Mitry quitta, avec Nora, Cavalaire pour quelques jours. Puis, il revint
+en hâte et trouva une douceur étrange à faire de la chambre de sa femme
+une sorte de sanctuaire du souvenir.
+
+Il y disposa toutes choses comme si elle allait rentrer tout à
+l'heure. Les objets familiers, les bibelots, furent mis à leur place
+habituelle. L'antique table à ouvrage, qui venait de la grand'mère de
+Thérèse, fut ouverte, avec ses soies, ses broderies commencées, près
+de la causeuse. Sur la petite table, le livre que lisait Thérèse huit
+jours avant de tomber malade, fut posé avec son signet marquant la page
+inachevée. Toutes les armoires visitées, le linge et les robes y furent
+laissés dans un ordre vivant.
+
+Les bijoux seulement, brillant sur les écrins ouverts, furent placés
+dans une vitrine à côté des bibelots précieux. Et à mesure qu'il les y
+déposait, il les examinait longtemps un par un, se rappelant à quelle
+occasion il avait offert celui-ci, par quel caprice d'enfant elle avait
+exigé celui-là, ce diamant noir, par exemple,--un joyau rare, monté en
+tête d'épingle, au bout de sa rigide et grêle tige d'or. Oh! celui-là,
+quels souvenirs premiers il lui rappelait!
+
+... Le soir même de leur mariage, comme il contemplait longuement les
+yeux si noirs et si limpides de sa Thérèse, lumineux et sombres dans la
+blancheur veloutée de la peau, il l'avait appelée, elle: «mon diamant
+noir»...
+
+Il le mit donc, ce joyau, en avant de tous les autres, au bord de
+l'étagère, scintillant et obscur sur le velours blanc de l'écrin...
+Et il ne put s'empêcher de se dire que cette pierre précieuse était
+comme un symbole indestructible de ce qu'il avait perdu en Thérèse. La
+tendresse de la chère morte, n'avait-elle pas cette solidité, cet éclat
+limpide, teinté à jamais d'une ombre de deuil, de regret, de mort?
+
+Enfin, sur le lit parfumé, sur les oreillers frangés de dentelle, tout
+préparés comme si elle allait tout à l'heure y plonger encore sa forme
+adorée, il déposa un des bouquets qui avaient veillé près d'elle, et il
+pensa que, chaque matin, il renouvellerait les fleurs dans les vases et
+dans les coupes de cette chambre sacrée.
+
+Tout cet arrangement fut si méticuleux, si attentif, qu'il lui prit
+plusieurs jours. Il passait des heures à méditer sur la manière dont
+il devait disposer ceci ou cela, tourner le dossier de ce fauteuil ou
+les branches de ce flambeau... Il avait d'abord enlevé le grand christ
+d'ivoire qui, sur le fond rouge de son vieux cadre, occupait le mur
+au-dessus du lit, et il l'avait remplacé par un portrait de Thérèse.
+Puis il pensa que cette chambre devait enfermer uniquement les objets
+qu'elle y avait connus. Il fit remettre le portrait au salon où il
+l'avait pris et le christ à la place où elle l'avait toujours vu.
+
+Il s'étonna alors d'avoir pu songer une minute à une autre disposition
+et passa un jour entier à se plaindre de sa sottise.
+
+De temps en temps il allait chercher Nora, la consultait gravement:
+
+--Est-ce que c'est joli comme ça, mignonne?
+
+--Oh! oui, mais je me rappelle bien: maman avait dit une fois à Catri:
+Ne posez jamais ça comme ça, Catri!
+
+Alors, le père, heureux du renseignement, restituait aux choses leur
+vraie disposition, celle qu'aimait Thérèse.
+
+--Mais, papa, puisqu'elle ne doit pas revenir?
+
+--Justement. En voyant les choses en place, Nora, nous pourrons croire
+qu'elle est par là, comprends-tu?... Nous allons l'attendre....
+toujours!
+
+Il ne s'apercevait pas que tout cela était un peu trop fort pour l'âme
+de l'enfant... Il lui faisait mal--par tendresse.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Quand tout fut terminé, il regarda son œuvre un matin avec une
+satisfaction étrange. Il soupira, puis, machinalement, ouvrit un
+dernier tiroir oublié, un tiroir secret. Dans cette cachette, il trouva
+un petit paquet avec ces mots d'une écriture qui n'était pas celle de
+Thérèse: _A brûler en cas de mort_. Il regarda les cachets: L. H.
+
+Il songea machinalement: «_Lucien Houzelot_». Rien d'autre.
+
+--Tiens?
+
+Il alla, sans réflexion aucune, à la cheminée. Il alluma le feu tout
+préparé, déposa le paquet sur les bûches et regarda.
+
+Les flammes léchèrent le pli épais, serré dans les ficelles, compact
+comme un livre, et le noircirent seulement; puis la cire s'échauffa,
+fondit, coula, s'enflamma, les fils éclatèrent, et les coins de
+l'enveloppe, recroquevillés, s'écartèrent. Les lettres pliées que
+contenait l'enveloppe en jaillirent, glissant les unes sur les autres
+de divers côtés et quelques-unes tombèrent hors du foyer jusque
+sur le tapis, aux pieds de François Mitry--qui restait immobile, à
+regarder.... Une souple tige de bois vert qui servait de lien à un
+petit fagot éclata à son tour, rompue par le feu, et, se détendant
+comme un ressort, lança, éparpilla le reste des lettres en tous sens.
+Deux ou trois papiers seulement restèrent pris entre les bûches, et s'y
+consumèrent tout à fait, puis, de lui-même, avec un sifflement, le feu
+s'éteignit.
+
+Alors François se baissa, ramassa toutes les lettres qui lui étaient
+rendues malgré lui, les porta sur un coin de table, et sans soupçon ni
+crainte d'un malheur, curieux à peine, plutôt distrait, comme obéissant
+à la fatalité des petits faits enchaînés et suggestifs, agissant comme
+par conclusion nécessaire à des circonstances indépendantes de lui, il
+se mit à lire.
+
+ * * * * *
+
+Thérèse l'avait trompé avant le mariage. L'auteur de ces lettres, dont
+il reconnaissait l'écriture, Lucien Houzelot, avait été l'amant de
+Thérèse, et Nora, sa Nora, n'était plus sa Nora... C'était la fille de
+cet autre, Nora, oui, Nora, Nora!
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Il lut tout, pendant une heure, et relut tout, pendant une autre heure,
+avec le sentiment de l'ineptie de tout cela, si profond en lui que
+rien ne s'émut dans son cœur. Il se disait bien qu'il fallait relire
+et qu'il fallait être convaincu, puisque tout cela était écrit et
+signé et affirmé cent fois, mais les affirmations qui sortaient de ces
+papiers à demi noircis étaient si absurdes en regard de l'affirmation
+contraire que lui donnaient les moindres objets autour de lui, les
+moindres paroles, les moindres gestes de la morte, inscrits en lui, les
+traits du visage de Thérèse, le regard des yeux de Thérèse, et aussi
+son propre amour pour leur fille,--qu'il continuait à être insensible,
+comme un homme, frappé de la foudre, meurt sans le savoir, et reste,
+étant mort, dans l'attitude de la vie, sans étonnement ni douleur. Cela
+était comme si cela n'était pas.
+
+Enfin, las de l'immobilité de sa pensée, il se décida au mouvement,
+il se leva. Et aussitôt, comme si ce mouvement physique eût déclanché
+un ressort dans son esprit, il se rappela nettement le ton affectueux
+avec lequel elle lui parlait de ce Lucien, à l'époque où il avait exigé
+qu'elle cessât de le voir. Elle disait: «Ce pauvre Lucien!» Et dans son
+cœur, la voix de la morte, cette voix que nulle oreille ne pourrait
+plus entendre, dont les vibrations ne pouvaient plus se reproduire,
+plus jamais, jamais,--cette voix, dans le silence de ce cœur d'homme,
+résonna comme au temps où l'oreille pouvait en percevoir le son, toute
+pareille, comme un air musical qui s'éveillerait, juste et précis, dans
+la mémoire d'un muet, et il entendit les mots: «Ce pauvre Lucien,»
+si distinctement prononcés, qu'il ressentit, dans les profondeurs
+de son être, cette vive piqûre, suivie d'un brusque sentiment de
+détresse,--qui est l'annonce de la jalousie. Il la ressentit comme
+aux jours où il exigeait de Thérèse l'abandon de son ami Lucien. Et
+en même temps toute la confiance sortit de son cœur. Son involontaire
+et mystérieuse résistance aux affirmations répétées des horribles
+lettres tomba d'un seul coup. Les années d'amour qui protégeaient
+Thérèse contre tout soupçon--furent oubliées. Son cœur à lui, qui était
+enveloppé et protégé par ce souvenir comme par une armure, se trouva
+nu, et le soupçon y entra comme une pointe de fer empoisonnée.
+
+Alors, il lui vint, du fond de la mort, un trouble qui, semble-t-il,
+ne peut être donné que par la vie. Il éprouva une envie sauvage de
+voir Thérèse pour l'interroger et la tourmenter, pour l'insulter, pour
+la frapper peut-être! Mais elle était derrière le grand voile, sauvée
+dans l'invisible, trompeuse dans l'éternité, à l'abri de lui, hors des
+passions. Il arrivait trop tard. Elle était dans le lieu où toutes
+les âmes ont droit d'asile. Il se heurtait à la muraille des tombes.
+Il n'avait plus qu'à se taire, à subir l'horreur. La morte saisissait
+le vif, mais lui, il ne pouvait plus rien contre elle. Sa tendresse
+l'avait accompagnée, caressée par-delà la mort,--mais sa fureur, devant
+la mort, s'arrêtait impuissante... Le châtiment était impossible!... Et
+il n'y avait pas à douter; tout n'était-il pas écrit, signé, répété?
+ici: «je vous aime...», là: «notre faute...», ailleurs: «notre chère
+enfant, la chère petite», et encore: «ce pauvre diable de mari...»,
+et plus loin: «que voulez-vous! nous étions forcés à cela.» Et les
+explications suivaient, claires, formelles, abondantes.... Oh! mon Dieu!
+
+Tout à coup, il poussa un hurlement de loup, mit sa tête entre ses
+deux poings crispés qui arrachaient des touffes de cheveux; ses dents
+claquèrent; et celui qui avait été fort devant la mort se trouva
+anéanti devant la trahison.
+
+Son cœur crevait, se regonflait et crevait encore. Il montait, du fond
+de sa poitrine, d'horribles râles de colosse terrassé. Dans ses yeux
+tuméfiés, les larmes venaient et ne sortaient pas, comme si elles se
+fussent brûlées elles-mêmes, et tout à coup elles jaillirent comme
+jaillit le sang d'une blessure brusquement ouverte....
+
+Toute sa puissance de penser, de comprendre, de sentir, était
+concentrée sur une chose unique, nouvelle, dont il souffrait
+éperdument: l'horreur d'avoir cru au mensonge permanent, l'abomination
+d'avoir fait une idole vénérée, d'une misérable femme....
+
+Il n'y avait plus qu'un mot pour sa douleur, et c'était: «oh! oh!» le
+monosyllabe triomphant qui exprime les angoisses inexprimables, les
+terreurs et les stupeurs; «oh! oh! oh!» et pendant une heure il le
+répéta jusqu'à ce que, par épuisement de ses forces physiques, il ne
+le laissa plus sortir de ses lèvres qu'à de rares intervalles et sur
+un ton qui allait s'affaiblissant, se perdant dans les profondeurs
+innommées de sa conscience....
+
+
+
+
+IX
+
+
+A ce moment, Nora entra, des fleurs et des verdures tenues à pleins
+bras. Elle s'arrêta sur le seuil. Derrière elle, apparaissait la bonne
+grosse tête de Jupiter. Elle regardait son papa et elle vit bien qu'il
+pleurait. Alors, doucement, elle s'avança vers lui, bien doucement,
+pour «lui faire peur,» pour lui offrir par surprise tout ce qu'elle
+avait cueilli dans le parc.... Elle le surprit en effet!.... Elle
+se jeta contre lui avec le mot caressant murmuré très bas: «papa!»
+Et lui, croyant s'adresser à l'un des fantômes de son cauchemar, la
+repoussa, de son bras détendu, si rudement, qu'elle refit en arrière,
+sur ses petits talons, tout le chemin qu'elle venait de faire dans la
+chambre.... Elle fut rejetée par une force quasi-surnaturelle.... En
+reculant, elle voyait son papa, qui s'était mis debout, la regarder
+d'un œil méchant, et il lui semblait que la distance, toujours
+augmentée, les séparait pour toujours comme dans les mauvais rêves.
+Les fleurs, les feuillages, tombaient de ses bras ouverts, de ses mains
+crispées, jonchant son chemin douloureux dans cette chambre toute
+pleine encore des affres de la mort; et enfin elle s'abattit contre
+l'angle de la porte, et resta là sur le parquet, évanouie, le sang
+coulant de sa pauvre tête, dans ses longs cheveux noirs; et ses yeux
+s'étaient fermés, et, sur sa bouche ouverte, ce mot expirait: «maman!»
+
+Le colosse, debout, contemplait, avec un œil plein de folie, ce
+spectacle sans nom.... Jupiter s'était couché près de la petite et
+léchait son doux visage...
+
+François Mitry frissonna de la tête aux pieds, ramassa l'enfant
+évanouie, et avec toutes sortes de précautions tendres et de caresses
+de pitié, la porta dans son petit lit,--mais ce retour à la tendresse
+était inutile parce qu'elle ne le sentait pas. En revenant à la vie,
+hors de la présence de son père, elle ne se rappela de lui, et pour
+jamais, que ce coup, mortel à son âme, avec lequel, au lendemain de
+la mort de sa mère, il l'avait repoussée de lui, sans qu'elle pût en
+comprendre la raison.
+
+
+
+
+X
+
+
+Il avait appelé l'Allemande.
+
+--Faites chercher le médecin.
+
+Et dès que Mlle Marthe fut installée au chevet de l'enfant, il
+sortit, impatient de retrouver son martyre, d'examiner sa plaie, d'en
+sonder la profondeur, de l'irriter à loisir dans la solitude. Il s'en
+alla errer dans les bois et les rochers des alentours.
+
+Hélas! il reconnut qu'il aimait Thérèse morte comme si elle eût été
+vivante, et même d'un amour plus impérieux, irrité par l'absence.
+Toutes les tortures de la jalousie, il les éprouvait, exaspéré par
+la rage de ne pouvoir en faire subir le contre-coup à la disparue.
+Il lui en voulait maintenant d'être morte, de lui avoir échappé! Cet
+étrange sentiment lui donnait la peur de devenir fou, mais il ne
+pouvait s'en défaire. Vivante, il aurait pu la tuer! Elle lui ôtait cet
+horrible plaisir, et il croyait la voir avec un visage tout changé,
+avec ce visage que les hypocrites portent sous leur masque et qui
+sourit en silence d'un air de raillerie et de joie triomphantes. Il
+la voyait ainsi, dévoilée dans la mort, malignement heureuse d'avoir
+su tromper si bien jusqu'au bout et d'être hors de son atteinte, au
+fond du tombeau. Cauchemar sans nom, lutte vaine et terrifiante avec
+un spectre immobile qui se défend par l'inertie et le silence, par la
+toute-puissance de l'insaisissable et de la mort!
+
+Il se mit à évoquer tous les souvenirs de leur belle jeunesse, mais
+il eut beau faire, il n'en reconnut pas deux qui lui permissent le
+soupçon. Il était forcé d'en revenir aux premiers temps de leur
+mariage, au goût qu'elle montrait pour ce Lucien, à l'énergie qu'il dut
+avoir pour éloigner le jeune homme.. «Je t'assure, lui disait-elle,
+qu'il ne faut pas; c'est pour moi un petit camarade d'enfance. Je
+l'aime beaucoup, beaucoup.»
+
+... Ah! perfidie féminine! Elle osait prononcer ce mot «_je l'aime_,»
+le déguiser en le faisant suivre du mot beaucoup, qu'elle répétait
+comme par complaisance pour le mensonge!... Et Mitry s'exaltait
+toujours. Et toujours la voix morte revivait dans le vaste silence de
+son cœur vide, avec des intonations particulières et des nuances qui le
+faisaient tressaillir... Comment la voix de Thérèse lui survivait-elle
+ainsi? Cette voix, il l'avait gardée en son cœur bien plus que la forme
+de la morte. Souvent il ne revoyait le visage qu'imprécis, comme
+éloigné, fondu déjà dans le vague éternel,--tandis que la voix restait
+jeune, juste, fixée au contraire pour l'éternité et par elle.
+
+--Ah oui! si au moins elle vivait!... oui, je la tuerais!... mais
+avant, avant, j'interrogerais, j'entendrais, je verrais, je saurais
+tout, tout!
+
+L'affreuse curiosité des jaloux le tenaillait. Un chien tirant sur
+des entrailles de bête dont la peau résiste, s'agite avec des reculs
+de tout son corps, des saccades et des secouements de tête, pour
+arracher sa proie par lambeaux. La curiosité jalouse le mordait,
+l'arrachait ainsi à lui-même, le dépeçait âme et chair. C'était une
+souffrance atroce de tout son être; le corps se crispait; les orteils
+se tordaient; un poids étouffait sa poitrine; ses mains contractées
+s'enlaçaient, se quittaient pour se reprendre. Et, par moment, fermant
+ses grands poings, il donnait sur son crâne des coups retentissants
+comme pour fendre sa tête, en faire sortir la bête monstrueuse qui
+y était entrée et s'y installait. Tout à l'heure, il avait eu un
+jaillissement de larmes. Les larmes ne venaient plus. Les yeux dilatés
+s'ouvraient sur un spectacle invisible et, distinctement, voyaient
+le couple coupable. Impuissante à saisir, dans la réalité, ce qu'il
+voulait voir, sa curiosité le créait à nouveau, le lui montrait, comme
+vivant, dans un songe plus cruel que la réalité... Jusqu'à la veille
+de son mariage, ils l'avaient donc trompé, avec des mots de moquerie
+comme il y en avait dans ces lettres... On s'embrassait dans l'ombre
+des corridors, derrière les massifs du jardin de Thérèse,--pendant que
+lui, le fiancé, était là, à quelques pas, ignorant et naïf, attendant
+qu'elle revînt, gracieuse, légère, comme empressée, l'œil bien ouvert
+et bien clair, et, sur les joues, la paix de l'innocence; la pureté
+dans la ligne suave des paupières abaissées; un sourire d'enfant,
+oui, d'enfant ignorante de tout, au coin de ses lèvres sur lesquelles
+l'autre, tout à l'heure, appuyait son baiser... Les baisers, pourquoi
+cela ne laisse-t-il aucune trace?... Elle les lui apportait invisibles
+sur sa bouche, mais la sensation de ces baisers devait la suivre!
+C'est eux qu'elle reprenait, qu'elle aspirait en mordant sa lèvre d'un
+mouvement habituel, si joli, qu'elle avait... Et telle il l'avait
+épousée!
+
+Il se rappelait maintenant que ce Lucien était sans fortune, joueur du
+reste, gaspilleur, viveur,--et les théories de la famille de Thérèse
+sur la nécessité pour une fille riche d'épouser la fortune. Que lui
+importaient, alors, des théories qui ne le gênaient en rien? Mais
+maintenant des paroles lui revenaient qui expliquaient tout..... oui,
+oui, Lucien était allé jusqu'à lui dire un jour, à lui, François Mitry:
+«Je suis bien malheureux. J'aime une jeune fille dont je suis aimé. Les
+parents s'opposent au mariage et les conditions sont telles de part et
+d'autre, qu'il faudra faire ce qu'ils veulent.» Alors, lui, François,
+avait répondu qu'une jeune fille qui se laisse marier contre son gré
+n'est pas digne d'être regrettée.
+
+Et cette jeune fille, voilà que c'était sa Thérèse, à présent! ah!
+l'horreur, l'horreur! quelle horreur!
+
+Et tout de suite après ce dialogue, peut-être, il était allé,
+ce Lucien, «ce pauvre Lucien» qu'elle plaignait tant de sa voix
+chantante,--la saisir dans ses bras, lui dire: «Marie-toi, donne-lui
+mon enfant, et prends-lui tout; nous nous retrouverons toujours,
+toujours!...» Mais ils avaient compté sans sa perspicacité! Il n'avait
+pu, certes, deviner la hideuse vérité antérieure, mais, à peine marié,
+il avait eu comme un pressentiment, il avait éloigné cet homme.....
+Le fiancé, oui, on l'avait trompé,--mais le mari, non pas! c'était
+toujours ça.... oh! les infâmes, oh! les lâches! la hideuse! la gueuse!
+
+Ah! s'il y avait un moyen de douter!..... mais il n'y en a pas,
+non, pas l'ombre! rien, rien où se reprendre, et cela est vrai!..
+Et Nora... croyez donc à quelque chose! Ce petit visage si pur est
+lui-même un mensonge, un mensonge vivant. J'ai cru y entrevoir
+parfois--imbécile!--mes propres traits; et il est fait, composé, pétri,
+avec la chair et le sang de l'autre, avec les baisers de l'autre sur
+les lèvres de Thérèse!... Misère de nous! Sainte vérité, où te saisir?
+j'ai pu aimer comme ma chair la chair d'un autre, la presser contre
+mon cœur comme une part du mien, et c'était le cœur d'un autre! on
+ne reconnaît pas son sang... Et je l'aimais! et qu'est-elle pour moi?
+moins qu'une étrangère! une bête d'une autre race qui doit sa vie à
+la volonté définie de me tromper et d'en rire! Et maintenant, mon
+existence, ma fortune seront à elle!...
+
+Lucien Houzelot, maître Houzelot.... (Où est-il celui-là? ah! oui, en
+Amérique depuis huit ans... Encore une preuve!) Maître Houzelot m'a
+volé ma fiancée, il me volera désormais, tous les jours, ma fortune
+pour sa fille, l'homme de loi, l'homme de bagne! Voilà pourtant le
+train du monde; on ne prendrait pas dix sous dans la poche de son
+voisin,--mais on lui vole sa vie, son travail, son héritage. Le bon
+jobard, dix ans, vingt ans, toute sa vie, travaille pour l'enfant de
+l'autre,--mais il reste, cet autre, l'amant, aux yeux du monde, un
+honnête homme; il n'est pas un voleur, non, il n'est pas au bagne, non,
+il reste impuni... on le reçoit; les femmes lui sourient encore,--et
+le mari trime, bûche pour l'enfant de l'autre... Sale race, voleurs!
+voleurs lâches! voleurs cachés et masqués!... Et toi, l'homme de loi,
+avocat ou magistrat, tu condamnes, après cela, un voleur pauvre, un
+affamé qui a eu le courage de voler à ses risques et périls, en pleine
+rue!... Mais ils la feront sauter, les révoltés, cette société de
+honte, de lâcheté, d'ordures, de mensonge! Et qu'est-ce que ça peut me
+faire à moi, maintenant, puisque je n'ai plus d'enfant, plus d'enfant,
+plus d'enfant!
+
+François Mitry se laissa tomber à la renverse sur les cailloux de la
+colline, sur les racines nues des grands pins ou des chênes-lièges, et,
+tout à coup, dans son imagination allumée, il vit Thérèse et Lucien...
+enlacés....
+
+--Où étaient-ils? où sont-ils? où était-ce? Chez qui, où avaient-ils
+leurs rendez-vous?...
+
+Et sa pensée s'acheva ainsi:
+
+--Où a-t-elle été conçue, l'enfant, leur enfant que j'ai crue mienne?
+
+En quel lieu étaient les amants, il ne pouvait s'en rendre compte.
+L'horrible vision ne lui présentait qu'une atmosphère lumineuse,
+phosphorescente, au milieu de laquelle les amants, couchés, se
+cherchaient des lèvres....
+
+Alors François se tordit sur la terre rude, sur les cailloux, et son
+grand corps puissant, secoué de rage et tout sursautant, se mit à
+rouler la pente de la colline, comme une chose morte ou comme une
+bête blessée. Çà et là il s'arrêtait, retenu par un tronc d'arbre,
+par une racine saillante; un sursaut nouveau le rejetait de côté,
+car il voulait aider cette descente, éprouver longtemps la sensation
+folle de s'en aller dans un abîme, au fond de la mort peut-être, où il
+retrouverait ceux qu'il cherchait pour les châtier... sinon ce serait
+la paix, le repos, l'oubli définitif.
+
+Cette chute affreuse s'arrêta enfin. Elle lui avait fait du bien. Tout
+meurtri, déchiré, piqué de ronces sur tout son corps, il était ramené
+par la douleur physique au monde réel; il était forcé de donner malgré
+lui une part d'attention, même inconsciente, à ses blessures; il avait
+moins de force pour se créer des chimères. Il se releva un peu calmé.
+
+--On le dit toujours, je n'y voulais pas croire, que toutes les femmes
+trompent. En bien cherchant, on trouvera toujours le mensonge, la
+duplicité de la plus pure. Vous voyez cette vierge? (il se mit à rire)
+_Guarda e passa!_
+
+Il riait méchamment.
+
+--Je vais leur en donner de l'amour, moi, à présent! Elles peuvent
+être tranquilles.... Ah! elles s'amusent? On s'amusera aussi, à
+l'occasion!... saletés! saletés!... Et j'en ai une à élever, de ces
+bêtes malfaisantes! Ça sera du propre, la fille à Lucien!... En voilà
+une qui saura vite où le diable a fait son feu!
+
+Mais il l'aimait encore, par une douce et vieille habitude... Ses yeux
+se voilèrent.
+
+--Pauvre petite, murmura-t-il. Ah! la pauvre enfant!...
+
+Alors, il crut l'entendre dire: «Papa!»
+
+Et il rugit en lui-même:
+
+--Non! non! ton père, c'est l'autre. Ce n'est plus moi! Va trouver
+l'autre!... oh! oh! poursuivit-il parlant tout haut, oh! Thérèse! ma
+Thérèse! ce n'était donc pas assez d'être morte! tu pouvais donc
+mourir davantage! je ne t'avais pas perdue par la mort, je le vois
+bien à présent!... C'est à présent que je te perds! oh! ma Thérèse! ma
+Thérèse! Oh! Dieu! que tu me fais souffrir, morte!
+
+Il tira de sa poche un portefeuille où il prit le portrait de Thérèse.
+Il le regarda longuement sans plus penser ni à Lucien, ni à rien
+d'autre qu'à elle, et tout à coup, lentement,--l'esprit vidé de tout
+ce qui n'était pas la bonne, la douce, la fidèle Thérèse,--il baisa le
+portrait en fermant les yeux.
+
+--C'est impossible! murmura-t-il, c'est impossible.
+
+--Et pourtant cela est! reprit-il après un silence.
+
+Alors son esprit s'enveloppa d'un nuage et il s'abattit de tout son
+long, sans un cri, frappé de congestion cérébrale.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Le médecin avait été appelé de Cogolin, en toute hâte, pour Nora. Il
+n'arrivait pas.
+
+Dans la chambre de Nora, Mlle Marthe, assise, travaillait. Jupiter
+était couché sur le tapis, auprès du petit lit où Nora, très pâle, une
+compresse posée en couronne sur ses grands cheveux, rêvait, attentive à
+sa pensée embrouillée.
+
+L'enfant, la tête relevée par l'oreiller, regardait d'un œil fixe,
+démesurément agrandi, dont la paupière ne battait pas. Elle regardait,
+par la fenêtre ouverte, l'espace bleu, la ligne lointaine où la mer
+semble finir et recommence invisible. Elle entendait, à travers son
+rêve, le bourdonnement doux et rythmique de la mer, la respiration des
+vagues terribles, qui avait moins d'importance pour elle que les grands
+soupirs du terre-neuve.
+
+La pauvre petite était là, étonnée, vaincue, devant l'incompréhensible:
+«Papa m'a repoussée de lui. Pourquoi? Jamais je ne l'ai vu avec cet
+air méchant! qu'est-ce qu'il y a? que va-t-il m'arriver maintenant?
+est-ce que je suis une petite fille qu'on n'aime plus?»
+
+Quand elle se fut bien répété ces questions, elle cessa de les
+entendre en elle-même, mais elle demeura dans l'état d'étonnement et
+d'incertitude que ces questions représentent; et, vaguement, ce qu'il y
+a de tragique dans les histoires du Chaperon Rouge ou du Petit Poucet,
+hantait sa mémoire et son cœur.
+
+Pourtant elle ne disait rien. Sans doute, avec ce sentiment de la
+justice si profond au cœur des petits, elle condamnait son papa et ne
+voulait pas le trahir, mais si cette idée agissait en elle, c'était
+dans le mystère de son inconscience enfantine. Sous son farouche
+silence, il y avait surtout la rage et la fierté du faible injustement
+frappé. En s'éveillant de l'évanouissement qui avait suivi la chute,
+elle n'avait pas pleuré.
+
+--Avez-vous mal, Nora? avait dit l'institutrice.
+
+--Oui.
+
+--Où cela?
+
+--Ici.
+
+Et elle portait sur la blessure sa petite main.
+
+--Comment cela est-il arrivé?
+
+L'enfant ne répondit pas. Ses lèvres s'étaient pincées.
+
+--Eh bien?
+
+--J'ai mal, dit Nora.
+
+Mlle Marthe avait pansé l'enfant.
+
+Puis elle avait voulu reprendre la conversation. Mais Catri était
+survenue.
+
+--Oh! notre petite maîtresse! oh! mademoiselle Nora! Elle est tombée,
+la pauvre petite!... il ne faut pas la faire causer pour l'instant,
+mademoiselle Marthe, il faut qu'elle se repose et, si c'est possible,
+qu'elle dorme.
+
+Mlle Marthe, qui était bonne, et qui était avisée, pensa qu'en effet
+Nora devait demeurer bien tranquille et que la vérité sur l'aventure
+serait connue nécessairement. Il n'y avait pas à s'inquiéter là-dessus
+et sa patience allemande l'engagea à reprendre son ouvrage de broderie.
+
+Nora, sa tête brune sur l'oreiller bien blanc, rêve toujours. Ses
+paupières ne battent pas. Son œil est toujours fixe. Elle regarde
+loin, très loin, beaucoup plus loin que la ligne de l'horizon... «Oh!
+maman!» Elle voudrait tant la revoir, sa mère, mais elle est morte,
+partie. Morte, elle ne sait pas bien ce que c'est, sinon qu'elle est
+abandonnée, elle, Nora. Sa mère l'a quittée.... son père aussi. Mais
+sa mère, mourante, l'embrassait. Et elle a embrassé sa mère morte,
+tandis que lui, son père..... «Oh! maman!» Et dans les yeux noirs,
+grands ouverts, de la pâle petite fille, des larmes roulent en silence.
+C'est en silence qu'elle pleure, afin que Mlle Marthe n'entende
+pas... Elle est vilaine, Mlle Marthe! L'institutrice, perdue dans
+sa pensée, est loin de Nora en ce moment. Elle n'entend pas le
+léger bruit que font, malgré tout, dans le petit lit, le chagrin de
+Nora, les sanglots qu'elle étouffe, son effort même pour n'être pas
+entendue. Mais Jupiter comprend, lui, parce qu'il sait aimer.... «On
+pleure, ici!...» Oui, oui, on ne le trompera pas, Jupiter... La petite
+maîtresse pleure. Elle est tombée, tout à l'heure, et cela ne s'oublie
+pas!--Alors, il se soulève, et très lentement il remue sa queue pour
+dire: «Je suis là, courage!» Puis il se dresse, appuie ses pattes de
+devant, le plus doucement qu'il peut, sur l'oreiller où il pose enfin
+sa lourde tête, un peu de côté, avec un air humain, toujours sans rien
+dire.
+
+--A bas, Jupiter! s'écrie Mlle Marthe d'un ton sévère, presque
+indigné, lorsqu'elle aperçoit ce spectacle.
+
+Mais Jupiter ne bouge pas. On est si bien là, près de ce qu'on aime!
+
+--A bas, Jupiter!
+
+Nora s'assied sur son lit:
+
+--Non! dit-elle, de sa voix pétillante! Non, je le veux!
+
+Elle étend vers la tête énorme sa petite main, si petite! Et, sous
+cette main, l'énorme tête ferme les yeux avec un air de ravissement.
+
+--Il faut renvoyer le chien, mademoiselle Nora. Sa place n'est pas dans
+votre chambre, surtout quand vous êtes malade.
+
+Mlle Marthe est une personne pleine d'ordre et de méthode. Tous les
+bons principes d'éducation sont formulés, classés, étiquetés, dans sa
+chaste cervelle.
+
+Elle prononce:
+
+--Les chiens doivent vivre au chenil.
+
+Et elle ajoute:
+
+--Dehors, Jupiter!
+
+--Je le veux, moi! répète Nora, toute vibrante, toute armée pour la
+résistance.
+
+Une rancune s'éveille chez l'enfant. Elle a été maltraitée. Un besoin
+de riposte, de colère, de vengeance, gronde dans son petit cœur.
+
+--Je désire ne pas vous contrarier, mademoiselle, surtout dans l'état
+où vous êtes, mais il faut pourtant m'obéir, insiste Mlle Marthe. Je
+vais appeler Antoine qui prendra le chien.
+
+--Eh bien, Jupiter le mordra! dit Nora, l'air farouche.
+
+--Comme c'est dans votre intérêt, poursuit la pédante fille, je vais
+faire ce que j'ai dit.
+
+Elle sonne le valet de chambre.
+
+Antoine arrive.
+
+--Faites sortir Jupiter, commande Mlle Marthe avec beaucoup de
+dignité.
+
+--Ici, Jupiter! réplique la voix menue de Nora.
+
+Et la queue du chien bat plus vite. Et, sachant très bien ce qui le
+menace, il fait semblant de ne pas s'en douter; il avance au contraire
+sa tête sur l'oreiller, seulement un peu, par glissement insensible,
+comme s'il ne le faisait pas exprès.
+
+--Si mademoiselle Nora ne veut pas... observe Antoine, gêné.
+
+--Faites ce qu'on vous dit, monsieur Antoine; c'est moi qui suis
+chargée de l'éducation de mademoiselle, n'est-ce pas?
+
+Antoine s'avance et touche au collier de Jupiter. Alors la puissante
+tête de l'animal se retourne très doucement; les babines se
+retroussent. On aperçoit distinctement les volontés de Jupiter. Elles
+sont pointues et solides.
+
+--J'en demande pardon à mademoiselle, réplique Antoine plein d'un
+grand respect pour le chien, mais mademoiselle fera sortir cette
+bête elle-même, si elle peut... Si mademoiselle est chargée de faire
+l'éducation de mademoiselle, je ne suis pas chargé, moi, de faire
+l'éducation des chiens.
+
+D'un mouvement brusque de sa forte queue, Jupiter répète ces deux mots
+éloquents: «Sortir? jamais!»--Le valet s'en va et Mlle Marthe, qui
+est bonne:
+
+--C'est bien, mademoiselle, on vous laissera votre chien... pour
+aujourd'hui.
+
+Elle reprend sa broderie et le cours de ses pensées.
+
+Nora est un peu consolée.
+
+Elle vient en un seul jour d'apprendre que l'injustice existe et la
+lâcheté aussi, et combien la force est respectée. Voilà son éducation
+nouvelle bien commencée! Sans le chien, comment saurait-elle qu'une
+chose existe aussi, qui console de tout: la force, mise au service de
+l'amour fidèle et de la bonté.
+
+Elle ne pourrait,--à huit ans,--rien se dire de tout cela, mais les
+faits agissent profondément sur les âmes sans être définis, et, si
+Jupiter n'était pas là, Nora serait désespérée, perdue pour toujours!
+
+
+
+
+XII
+
+
+Le soir tombe, tristement. Le long de l'immense grève déserte, la
+mer violacée est presque immobile, comme lasse de l'inutilité de ses
+efforts, de ses colères et de ses plaintes. Elle se lamente cependant
+encore, tout bas, résignée pour l'heure, mais toujours triste d'être
+éternellement seule. Les collines du fond de la baie, la regardent
+avec mélancolie; les plus lointaines semblent se hausser pour voir
+par-dessus les plus proches. Les bois de chênes et de pins sont drapés
+dans les vastes ombres du soir comme dans un deuil profond, où çà et là
+éclate encore une larme d'or, adieu du soleil qui, là-bas, expire.
+
+Au milieu de ce paysage presque sinistre, la grande villa, entourée de
+son parc fermé de grilles, semble un château de légende. Nora ne se
+figure pas autrement les palais d'enchanteurs, dont parlent les contes
+de ses livres favoris.
+
+Le médecin est accouru; il a apporté des remèdes, il ordonne avant tout
+une potion calmante.
+
+--Comment cela est-il arrivé?
+
+--Je suis tombée, réplique Nora, sans vouloir rien dire de plus.
+
+Elle s'obstine à taire le reste. Elle n'a jamais menti. Elle se
+contente de répéter: «Je suis tombée... contre la porte!»
+
+Dans ce cerveau d'enfant, il y a, de plus en plus, la résolution de
+cacher la chose affreuse, la colère inexplicable et la brutalité de
+son papa. Cela ne doit pas être connu. Elle ne veut pas qu'on devine.
+Et qu'elle ait cette volonté tout bas, sans savoir, c'est terrible. Et
+puis, elle a été offensée et elle ne l'avoue pas. L'offense qu'elle ne
+peut ni venger, ni oublier, la livre déjà tout entière aux exaltations
+solitaires de l'orgueil.
+
+--Ce n'est rien de grave, dit le docteur.
+
+Mais il ne voit que la blessure qu'un angle de porte a faite sur la
+petite tête protégée par les grands cheveux;--il ne peut pas voir dans
+ce cœur d'enfant, où quelque chose saignera toujours.
+
+Le médecin va se retirer.
+
+--Et monsieur Mitry? demande-t-il à Marthe, il n'est donc pas là? C'est
+lui peut-être qui pourrait m'expliquer... puisque vous ne pouvez rien
+me dire, vous, mademoiselle, sinon qu'il vous a appelée pour soigner
+l'enfant.
+
+Alors seulement on s'aperçoit de l'absence de «Monsieur». On s'inquiète.
+
+Les domestiques s'interrogent. Antoine va sonner la cloche du repas,
+et c'est comme un tocsin, dans la tranquillité du crépuscule, dans le
+silence des collines, noires de chênes-lièges. Le jardinier a l'idée de
+tirer des coups de fusil. De divers côtés, on appelle à tue-tête. Et
+ces cris, ces bruits d'alarme, se détachent sur l'éternelle et monotone
+plainte de la mer. Par la croisée ouverte, Nora, de son lit, au moment
+où elle allait peut-être s'endormir, entend tout cela. La lampe n'est
+pas allumée encore. Une grande tristesse entre par cette fenêtre avec
+ces tons sinistres du soir, ces couleurs sombres traversées de lueurs
+rouges, avec ces longs cris d'appel, ces coups de fusil, ces sons de
+cloche qui se répètent,--toujours, toujours accompagnés en sourdine par
+le gémissement des vagues.
+
+--Voilà qui est bien drôle! dit le médecin à demi-voix.
+
+Il est descendu sur le perron où les domestiques l'entourent.
+
+Tous les bruits, tous les appels se sont arrêtés enfin. Il semble
+qu'une voix lointaine ait répondu dans l'écho de la montagne.
+
+Nora, dans sa chambre, frappée de terreur, ouvre sur la nuit croissante
+son œil toujours plus dilaté, aux paupières fixes; Mlle Marthe l'a
+quittée un moment, affolée tout à coup,--mais Jupiter est toujours là,
+debout maintenant sur ses quatre pieds, devant le petit lit.
+
+Tout le monde écoute et attend.
+
+--Oui! oui! on a répondu!
+
+Chacun prête l'oreille et, en effet, une voix répond... oh! lamentable.
+C'est Junon qui, dans la montagne, a retrouvé son maître évanoui, et
+son huhulement emplit l'écho des vallons et de la grève. Elle hurle au
+perdu, elle aboie à la mort...
+
+Nora se soulève dans son lit. Oh! cette voix!... Elle sait qu'on fait
+taire les chiens qui hurlent ainsi, car cela annonce un malheur. Sa
+petite imagination travaille et s'épouvante... Et comme si, à la
+plainte lassée et vague de la mer, la montagne voulait répondre par une
+lamentation précise, le hurlement de la bête devient distinct, prolongé
+et continu...
+
+Jupiter, inquiet, est allé vers la fenêtre; il pose sur l'appui ses
+deux pattes de devant. Il a bien reconnu la voix de Junon. Il voudrait
+la rejoindre, mais il doit rester ici, et il fera son devoir. Sa queue
+pend à terre, immobile, toute triste. Sa tête monstrueuse se détache en
+sombre sur le ciel crépusculaire et sur la mer qui réfléchit le ciel.
+
+Enfin, après avoir écouté longtemps et s'être longtemps dominé, Jupiter
+n'y tient plus, il lève lentement la tête, tend vers l'espace sa gueule
+ouverte, et répond au hurlement de Junon par un appel de détresse,
+infini...
+
+Nora, folle, saute à bas de son lit, dans sa chemise longue, court
+à Jupiter et prend entre ses bras la grosse tête. A peine touché, le
+chien s'apaise. Son hurlement devient une plainte douce, brusquement
+expirante. Il retombe sur ses quatre pattes, et comme Nora, épuisée,
+s'assied sur le tapis, le chien se couche près d'elle, toujours
+gémissant d'un ton radouci, et l'enfant se blottit contre la bête
+qu'elle aime, se réchauffe au contact du gros corps velu, pose sa
+tête sur le cou puissant qu'elle tient à deux bras, puis, peu à peu,
+accablée par la fatigue de tant d'émotions, dans la rumeur sinistre de
+la maison inquiète et de la mer nocturne,--elle s'endort, parce qu'elle
+se sent protégée.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Pendant huit jours, François Mitry fut entre la vie et la mort.
+
+Puis on craignit pour sa raison. Le délire le reprenait à tout instant.
+Quelques mots, qui demeuraient inexpliqués, revenaient à tout instant
+sur ses lèvres et, même guéri, plus tard, il devait lui arriver de les
+répéter encore entre ses dents... Il disait: «Les chiens courants...
+méfiez-vous des chiens courants... les chiens courants l'ont prise!...»
+
+Junon, installée dans la chambre de son maître, n'en bougea pas plus
+que Jupiter de la chambre de Nora.
+
+On insista auprès des deux chiens pour les décider à rentrer au chenil;
+ils refusèrent.
+
+Nora ne demanda pas une seule fois des nouvelles de son père. L'horreur
+du traitement qu'elle avait subi la laissait consternée; elle demeura
+repliée sur elle-même, farouche; quelque chose avait été tué en elle,
+du coup. Si son père était revenu tout de suite, tendre, repentant,
+caressant comme Jupiter, peut-être eût-il ressuscité ce je ne sais
+quoi d'heureux qui se mourait, qui était mort en elle; mais la maladie
+rejeta François Mitry dans l'inconscience, l'éloigna de sa fille.
+Des pires violences de la colère, de la jalousie, de la passion, il
+tombait à l'indifférence égoïste du malade. Son grand corps appelait
+la guérison et le repos. Tout le bon de lui-même sombra dans cette
+tourmente morale, suivie de ce chaos de sensations morbides. Quand il
+revint à lui, la terreur, l'horreur, la solitude avaient changé aussi
+la petite Nora. Un fossé, ouvert brusquement, avait séparé le père de
+la fille. Lui, il n'aimait plus rien que l'ombre détestée de Thérèse.
+Nora, elle, n'aimait plus que Jupiter.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Quant à Mlle Marthe, elle pressentait le drame. Sur les indices
+qu'elle avait; sur la coïncidence de la chute de Nora et de la maladie
+de M. Mitry, son esprit avait travaillé. Elle devinait tout, et s'en
+alla à la découverte. Elle visita la chambre funèbre, la chambre de
+Thérèse, où était tombée Nora. La place où la pauvre petite tête avait
+heurté la porte était marquée d'une tache sanglante. Mlle Marthe
+n'eut aucune peine à voir que le feu avait été allumé, puis éteint et,
+sur les bûches, elle trouva un fragment de lettre qui en disait assez
+long. Madame avait trompé monsieur. Monsieur savait tout. Il doutait
+maintenant que Nora fût sa fille!
+
+--Ah! la pauvre petite! songea la bonne Marthe, et elle ajouta: le
+pauvre homme!
+
+Elle songea encore: Maintenant il détestera sa fille et le souvenir de
+sa femme.... C'est un homme jeune encore... Je suis dans la place...
+Il faut s'y maintenir--et qui sait? Dieu est si bon, il m'aidera sans
+doute... On pourrait faire venir ici mon frère, le professeur.
+
+Déjà elle envahissait tout, l'étrangère. La maison était confortable,
+le parc admirable, les bois d'alentour et la vigne très productifs.
+
+--Mon frère a vingt-trois ans, Nora en a huit. Cela fait quinze ans de
+différence. J'en ai moi vingt-cinq et monsieur Mitry trente-cinq. Tout
+cela va très bien... Toutes ces circonstances si pénibles sont, il en
+faut convenir, des plus heureuses pour moi!
+
+Et elle plaignait ces pauvres gens avec sincérité, mais avec un sourire.
+
+--Voulez-vous boire encore un peu, monsieur?
+
+--Merci, mademoiselle, cela va mieux.
+
+--Je vais voir Nora, monsieur.
+
+--Ah! répondit-il d'un ton dur, involontaire.
+
+--Et que dois-je dire à mademoiselle, de la part de monsieur?
+
+--Rien, mademoiselle, merci.
+
+--Monsieur veut-il la voir? Mademoiselle va tout à fait bien,
+maintenant. Elle a eu si peur... le soir où l'on a rapporté monsieur...
+
+C'est à dessein qu'elle lui parlait à la troisième personne, en
+servante; cela dissimulait mieux ses intentions, d'ailleurs bien
+naturelles, n'est-ce pas?... Qu'on se mette à sa place.
+
+--Je suis fort aise qu'elle aille bien, cette pauvre enfant, disait
+François Mitry...
+
+Et il soupirait:
+
+--Oui, c'est une pauvre petite... A-t-elle été longtemps malade?
+
+--De sa chute, oh non, mais de la peur, à cause de monsieur. Et puis
+les chiens hurlaient, la cloche sonnait... il y avait de grands cris.
+Elle a été impressionnée affreusement, et au lendemain même de la mort
+de madame... ah! tout cela est bien triste!
+
+--Assez, assez, mademoiselle Marthe, j'ai besoin d'un peu de repos.
+
+Mlle Marthe arrangeait les oreillers, allumait la veilleuse, rendait
+sa présence douce.
+
+--Catherine est auprès de mademoiselle Nora, monsieur; je peux rester
+auprès de vous, sans parler.
+
+--C'est bien, c'est bien, merci...
+
+Et de sa voix sourde qui sonnait encore le délire lointain:
+
+--Ah! les chiens courants! les chiens courants! les voilà qui
+passent... C'est eux qui l'ont prise!
+
+Et dans l'ombre, Mlle Marthe,--tristement impressionnée, elle
+aussi,--sourit à son avenir.
+
+
+
+
+XV
+
+
+François Mitry aurait dû peut-être demander à la fièvre des affaires
+la guérison de sa fièvre de jalousie; il n'en fit rien. Au contraire,
+il conçut l'idée de renoncer à la vie active, de s'enfermer dans sa
+villa de Cavalaire, de mourir à tout ce qui est la vie commune. Pour
+qui travaillait-il tant, autrefois? Pour Thérèse et pour Nora. Alors,
+maintenant, à quoi bon? Pour lui-même, certes, il était bien assez
+riche! Et il ne se souciait guère de gagner une dot princière à la
+fille de l'autre... Il rumina longtemps toutes ces choses, durant sa
+convalescence, et quand il fut sur pied, sa résolution était arrêtée,
+ferme.
+
+Pas une seule fois il ne s'était fait amener Nora dans sa chambre.
+Elle n'avait rien demandé de son papa, se contentant des nouvelles
+qu'échangeaient entre eux les domestiques et de ce que lui disait
+Mlle Marthe. La fierté en elle s'était éveillée entière, incapable
+de fléchissement, devant le miracle d'injustice dont elle avait été
+victime.
+
+On lui avait fait vaguement comprendre la mort ou le départ de sa mère
+comme un événement auquel personne ne pouvait rien changer. Préparée
+par la fatalité de la mort, elle accepta l'abandon du père comme une
+seconde chose fatale qui suivait l'autre. Écrasée, elle subissait pour
+l'instant les deux malheurs comme une catastrophe unique. Seulement
+elle avait déjà oublié son père, à force de penser à sa maman.
+
+Durant de longues heures, assise sur le tapis de sa chambre, à côté de
+Jupiter qui, le menton sur ses pattes, la suivait de son œil mobile,
+sans remuer la tête, et ne la perdait pas de vue un instant,--elle
+rêvait à sa maman. Ses paupières, à force d'être ouvertes fixement sur
+sa vision, prenaient l'habitude de ne plus battre jamais; ses prunelles
+noires demeuraient très dilatées, et, au-dessus de l'iris brun, le
+blanc de l'œil apparaissait quelquefois. Ce tout petit visage prenait
+ainsi quelque chose de tragique, qu'il devait garder. Il y avait déjà
+un saisissant contraste entre la gravité, la tristesse, la réflexion de
+ce regard noir, immuable, dans ce visage pâle, et la grâce enfantine,
+légère, des mouvements de l'enfant. Le masque d'étonnement et d'effroi
+douloureux qu'elle avait pris brusquement le jour où son père l'avait
+repoussée, et où elle s'était vue tomber en arrière, dans un abîme,--ce
+masque d'une minute d'horreur stupéfaite avait laissé pour toujours
+son empreinte sur le visage. Si petite, elle avait senti passer déjà
+autour d'elle et sur elle, les éclats d'une passion d'homme, et tout
+de suite elle avait eu sur son visage quelque chose de la femme. Cela
+était pénible à voir, douloureux, autant qu'inattendu, mais qui donc y
+songeait?
+
+François Mitry jugeait que le mieux pour elle était qu'il essayât de
+l'oublier, car il se sentait prêt à lui être cruel.
+
+L'institutrice se livrait toute à ses grands projets d'avenir, et son
+égoïsme ambitieux était en train d'étouffer l'espèce de bonté réelle et
+banale qui était la sienne.
+
+Catri était la femme d'Antoine. Elle avait assez à faire de s'occuper
+de son mari et des soins de la maison. Elle plaignait Nora, mais ne
+la voyait que rarement. Et que pouvait-elle? Recoller un jouet cassé,
+chercher un jouet perdu... Et c'était tout.
+
+Les jouets ne l'intéressaient presque plus, la petite Nora. Elle avait
+de trop grands chagrins. Elle se nourrissait de sa peine, sans qu'on
+fît rien pour la distraire. Quand on a près de huit ans, songez donc!
+on pense, et même beaucoup!
+
+A cet âge-là, en effet, un petit incident est un événement très gros,
+comme un arbuste paraît un arbre et une prairie haute une forêt. Dans
+les petits faits, l'esprit se perd comme les petites jambes dans
+les grandes herbes. Qu'est-ce donc lorsqu'on est, comme le Petit
+Poucet, dans la forêt véritable ou dans les vrais événements, en face
+des choses de la vie qui déconcertent les grandes personnes, et qui
+s'appellent la douleur, l'amour, la mort?
+
+Malheur à l'enfant qu'on a laissé seul en présence de ces mots
+redoutables. Sa pensée s'étonne, s'effare, revient sur elle-même
+pour repartir encore à la découverte. Elle se heurte à tous ces murs
+d'airain derrière lesquels il y a le Mystère, elle s'y meurtrit, et
+retombe consternée de son impuissance et de sa solitude... «Oh! maman!»
+
+Maman! disait Nora.... Mais il n'y avait plus de maman pour la rassurer
+d'une caresse, contre tous les infinis.... Les fantômes passaient et
+repassaient autour de Nora terrifiée, mais elle ne pouvait plus jeter
+son visage dans la tiède poitrine toujours prête à la recevoir; elle ne
+pouvait plus sentir sur ses paupières la douceur du corsage finement
+parfumé, et connu... Et le chaste buste de Mlle Marthe n'inspirait
+à personne l'envie de s'y réfugier. C'est dans l'oreiller du petit
+lit que Nora cachait son visage et ses yeux, mais la tiédeur et la
+souplesse des coussins ne vivaient pas, ne répondaient pas.
+
+Hélas! d'un côté la vie, le monde, l'univers tout entier avec ses
+nuits, ses jours, ses mystères, ses monstres,--de l'autre une petite
+fille, mignonne et toute seule....--«Oh! maman, pourquoi es-tu morte?»
+
+Question profonde et légitime. Pourquoi, en effet, est-il permis aux
+mères de mourir? où iront-ils, de leur pas incertain, les enfants qu'on
+laisse seuls? comment aborderont-ils, eux si petits, les douleurs, les
+terreurs de la vie, celles qui rendent faibles les hommes eux-mêmes?
+Tous les petits abandonnés réfléchissent bien plus que les hommes,
+car leur pensée naissante, désarmée, n'a pas l'énergie encore et,
+devant elle, contre elle, se dresse le même univers, aussi terrible
+et plus menaçant que pour les grandes personnes. Ce drame des petites
+consciences en formation aux prises avec le mal, le bien, le juste et
+l'injuste, l'amour et la haine, avec les fantômes qui montent dans les
+crépuscules, avec ceux qui sortent des tombes,--personne n'y songe,
+quand les mères n'y songent pas. Les hommes transmettent aux enfants
+des formules faites pour des hommes, mais la langue intermédiaire qui
+ferait passer les petits bien doucement d'un âge à l'autre, elle n'est
+pas inventée encore. Nous laissons les enfants tout seuls.
+
+Seule, elle l'était, Nora; seule dans la maison où l'institutrice
+la négligeait chaque jour davantage, seule dans le parc, où Jupiter
+la suivait de son pas large qu'il raccourcissait de son mieux pour
+demeurer dans les petits pas de l'enfant. Ah! oui, sans Jupiter, il n'y
+aurait eu que terreur dans le monde pour Nora,--mais la présence de
+l'amour, même sous la forme d'une bête, suffit à faire contrepoids à
+toutes les menaces de la nature et de la vie.
+
+Seule aussi, elle allait parfois, au bord de la mer, quand le portail
+ouvert lui permettait de s'échapper. Elle marchait regardant le sable,
+y cherchant, de tous ses yeux, de menues coquilles, lançant parfois à
+la vague un morceau d'écorce de liège que Jupiter lui rapportait avec
+des bonds de joie et d'orgueil.
+
+Cette plage de Cavalaire est admirable, mélancolique un peu par
+l'étendue, surtout aux heures du soir. L'arc de la plage sablonneuse
+n'a pas moins d'une lieue. Ce golfe sans profondeur regarde la pleine
+mer inexorablement vaste et vide. Au milieu de la plage, la petite
+caserne des douaniers surveille le large et la côte. La terre, tout de
+suite, se relève en plaine montueuse, puis en collines superposées,
+chargées de bois de pins, et surtout de chênes-lièges dont les
+feuillages sombres, les troncs dépouillés d'écorce, comme ensanglantés,
+répondent tristement à la solitude, au désert de la plage et de la mer.
+Cela est mélancolique avec grâce et magnificence. Et l'enfant subissait
+le charme pénétrant de ces beautés. Un soir elle se trouva loin de la
+villa; entraînée à la recherche des coquilles, elle arriva jusqu'à
+la maison de douane. Lorsqu'elle s'aperçut que la nuit descendait,
+elle revint, en courant presque tout le temps, le long de la mer qui
+bondissait contre elle. Les petits pieds à chaque pas entraient dans
+le sable élastique, s'y marquaient, et elle les retirait avec peine.
+Il semblait que le sable voulait la retenir, l'attacher, pour que la
+mer puisse la prendre! Elle semblait méchante, la mer; elle sautait,
+sautait, et elle grondait.... Ah! sans Jupiter!... mais Jupiter était
+toujours là.
+
+Et puis encore, quand on ne la voyait pas, Nora s'introduisait dans la
+chambre de sa mère. Elle regardait un à un tous les objets qui avaient
+appartenu à la morte; elle y touchait, les retournait en tous sens, les
+baisait. Elle ouvrait la vitrine et elle connaissait tous les trésors
+de cette chambre. Elle baisait les fleurs desséchées,--levait vers le
+grand christ un œil plein de questions--faisait revivre en elle le
+visage de la morte dont le portrait était dans le salon. Et puis aussi,
+quelquefois, elle regardait--fixement toujours,--cet angle de porte
+contre lequel elle était tombée... «Oh! maman!»
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Depuis deux mois le père et la fille ne se sont pas vus, et deux mois,
+pour un petit être, c'est un très long temps. Il y a des semaines que
+Nora vit, pour ainsi dire, seule. Elle a commencé sa vie à elle. Comme
+elle sait très bien qu'elle est la petite maîtresse, comme elle se
+rappelle très bien les intonations avec lesquelles sa maman donnait
+des ordres à Catri et même à Marthe, elle a pris, en l'absence de son
+père, un petit ton de commandement et un petit air de supériorité. Elle
+a entendu une fois Catri la plaindre avec des expressions qui lui ont
+paru humiliantes: «Cette pauvre enfant, la voilà bien abandonnée, à
+présent!...» et, pour montrer qu'elle n'est pas à plaindre autant que
+cela, elle a affecté de l'indifférence avec tout le monde, sauf avec
+Jupiter qu'elle fait asseoir près de sa chaise, à table. Là, durant
+les repas, elle a cessé de demander la permission de manger ceci ou
+cela. Elle dit simplement, nettement: «Donnez-moi des pommes de terre;
+donnez-moi encore du poulet, Catri;» ou: «Catri, vous oubliez toujours
+quelque chose: je ne vois pas les salières, aujourd'hui!»
+
+Mlle Marthe, très absorbée par ses perpétuelles réflexions sur
+l'avenir qu'elle entend se faire à elle-même, a laissé l'enfant,
+d'ailleurs difficile à gouverner, gagner tout ce terrain presque sans
+lutte.
+
+--Mais, mademoiselle Nora, lui arrive-t-il de déclarer, on ne fait pas,
+on ne dit pas ceci ou cela....
+
+--Je veux, moi! réplique Nora.
+
+Et elle continue à faire ce qu'on lui reproche, ou elle répète ce
+qu'elle disait.
+
+C'est à table surtout que l'air d'importance et d'orgueil de la petite
+Nora éclate curieusement. Elle occupe la place de sa mère. La place
+de son père demeure vide, et l'enfant y jette parfois un coup d'œil
+étrange, vite détourné. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait demander depuis
+si longtemps? Qu'est-ce que cela veut dire? Il est certain qu'il ne
+l'aime plus... Pourquoi? C'est injuste... Il est méchant.... Ah! si
+maman était encore vivante,... elle saurait le lui dire, elle ferait
+rendre justice à sa petite fille... Eh! bien, Nora se défendra toute
+seule... Il lui semble quelquefois que sa mère est par là, tout près
+d'elle, et lui parle et la soutient.....
+
+--Ne trouvez-vous pas, Catri, que Mademoiselle Nora ressemble toujours
+plus à sa mère?
+
+--En effet, mademoiselle Marthe, cela m'a frappée depuis plusieurs
+jours... Il y a surtout des moments... Et tenez, en ce moment même...
+
+Nora trône à table, d'un air de petite femme. Jupiter, assis près
+d'elle, est toujours tourné vers elle, comme l'aimant vers le pôle,
+et le mouvement continu de sa grosse tête signifie qu'il suit
+attentivement de l'œil chaque morceau que l'enfant porte de son
+assiette à sa bouche... Du reste, il n'y tient pas. Pourvu qu'on
+l'aime, il est satisfait. A la cuisine, il déjeunerait mieux...
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Ce fut deux longs mois après la mort de sa femme, que François Mitry,
+faible encore, prit, à la salle à manger, son premier repas de
+convalescent. Depuis quelques jours, il s'efforçait de se faire, comme
+on dit, «une raison».
+
+D'un grand effort sur lui-même, il se dit et se répéta, plusieurs jours
+durant, que l'enfant était innocente, qu'il ne devait pas, lui, un
+homme d'expérience, d'intelligence et d'énergie, se laisser vaincre
+par la passion, jusqu'à en perdre tout sentiment de justice; que le
+mouvement involontaire par lequel, dans une demi-folie, il avait
+repoussé, blessé l'enfant, deviendrait criminel s'il ne la consolait
+pas, aujourd'hui qu'il était rendu à lui-même.. «Je serais dans mon
+droit en ne pardonnant point à Thérèse; certes, je pourrais, avec
+l'excuse de ma passion, la torturer même et me croire excusable;--mais
+cette petite... ce serait affreux! l'atteindre au lieu de la mère,
+quelle effroyable injustice!
+
+Quand il arriva à la salle à manger:
+
+--Il y a bien longtemps que je ne t'ai vue, ma pauvre petite, dit-il
+d'un air contraint, j'ai été bien malade, tu comprends, il ne faut pas
+m'en vouloir.
+
+Ce n'était pas assez, ces paroles. L'enfant le sentit, et le père en
+fut gêné.
+
+Nora tenait ses yeux baissés; il faut croire qu'il lui eût été pénible
+de regarder son père. De tous ses mouvements, aucun n'était voulu; ils
+étaient le résultat tel quel des impressions qu'elle subissait.
+
+Elle ne pouvait pas répondre. Qu'aurait-elle dit? Il n'y aurait eu du
+reste, pour une grande fille, qu'à être froidement polie; ce n'était
+pas l'affaire d'une enfant.
+
+Lui, n'était nullement attiré par elle en ce moment; il s'était
+monté l'imagination dans la solitude de sa chambre de malade. Il
+revoyait Nora avec la même contrainte qu'il eût ressentie vis-à-vis de
+Thérèse; il oubliait déjà ses réflexions de tout à l'heure en faveur
+de l'enfant; à ce moment, il la traitait en femme; il lui faisait
+porter les coups adressés à Thérèse..... C'était absurde, injuste et
+disproportionné, mais le propre des passions c'est d'être aveugles et
+d'être sourdes.
+
+S'ils se fussent revus dès le lendemain de la grande scène, sans doute
+les choses se seraient passées autrement, mais ces deux mois sans
+communication avaient tout empiré. Il y avait, des deux côtés, une
+accumulation énorme de réflexions, de rêves, de rancunes, de parti
+pris; il y avait, des deux côtés, un endurcissement définitif. Tous
+deux le sentirent.
+
+Ce sentiment pénible accrut l'irritation intime du cœur de François.
+Ses résolutions de bonté, ses raisonnements furent décidément oubliés.
+
+A ce moment ses yeux tombèrent sur Jupiter, le chien favori de Thérèse.
+
+Son cœur souffrit.
+
+--Est-ce que Jupiter, dit-il tout à coup, a pris maintenant l'habitude
+de manger ici? Je laisse bien Junon dehors, moi.
+
+Nora devint pâle. Ses petites lèvres frémirent imperceptiblement. Elle
+les mordit.
+
+--Il est impossible de nous rendre maîtres de Jupiter, dit
+l'institutrice avec un peu d'aigreur. Il a refusé de quitter la chambre
+de mademoiselle l'autre jour encore. Antoine ne peut plus s'en faire
+obéir.
+
+François Mitry, le sourcil froncé, marcha au chien, le prit par le
+collier et l'entraîna vers la porte. La lourde bête se fit pesante,
+refusant de mettre un pied devant l'autre, et, la queue basse, elle
+tournait la tête du côté de la petite maîtresse, attendant un signe
+pour échapper au poing du maître, d'une saccade, et reconquérir son
+droit de chien qui, possédant une petite amie, ne veut pas s'en séparer.
+
+Nora ne bougea point. Elle baissa la tête et suivit Jupiter d'un regard
+en dessous, l'air farouche. Jupiter dut sortir. Nora, dont les yeux se
+gonflaient, ne voulut pas pleurer, et pour appuyer d'un signe sensible
+sa volonté contre elle-même, elle frappa du pied.
+
+--Oh! oh! fit ironiquement Mitry, la regardant avec une étincelle de
+colère au fond des yeux. Oh!... la petite femme! Voyez-vous cela!...
+Allons, qu'on nous serve, Catri.
+
+Nora occupait la place de Thérèse, en face de son père, Mlle Marthe
+à sa droite. Cette disposition aviva encore les souvenirs poignants
+du malheureux homme. Depuis sa maladie, c'était leur premier repas en
+commun. Et c'est là, autour de la table, à l'heure gaie du déjeuner,
+dans la lumière des cristaux, dans l'éclat des fleurs, sous le rayon de
+midi,--c'est là qu'on s'aperçoit le plus cruellement de l'absence des
+morts chéris. L'habitude les cherche à la place aimée, à l'endroit où
+l'heure les ramenait, où les fixait le repas... C'est la minute où l'on
+ne peut fuir le souvenir.
+
+On déjeuna. Le silence ne fut interrompu que par les offres
+obligeantes, les indications de service que formulait avec précision et
+méthode Mlle Marthe.
+
+François Mitry réfléchissait. De temps à autre il regardait Nora à la
+dérobée.
+
+Au dessert, l'enfant refusa des fruits.
+
+--Je n'ai plus faim, merci.
+
+C'était le moment où, d'ordinaire, Nora, à demi levée sur sa chaise,
+prête à courir au dehors, disait à sa mère: «Est-ce que je peux,
+maman?»
+
+Thérèse l'attirait à elle, l'embrassait et répondait: «Va!» Et l'enfant
+courait, s'élançait vers son père, lui jetait les bras autour du cou,
+et s'enfuyait dans le parc.
+
+Aujourd'hui, elle restait là, clouée....
+
+Mitry l'examina attentivement. Il vit sur son petit visage le ravage
+de ces quelques semaines de tourmente. Il comprit combien elle avait
+souffert. Elle regardait fixement, par la fenêtre, la mer, le vague,
+rien, sa vision. Il remarqua la fixité bizarre de cet œil si noir,
+si grand, le petit cercle sous les yeux qui disait des fatigues, des
+insomnies, à l'âge des insouciances. Alors, un sentiment tendre gonfla
+son cœur, une pitié qui n'était qu'humaine, et cette pitié ressemblait
+à l'amour paternel comme la Nora d'aujourd'hui ressemblait encore,
+malgré tout, à la fille qu'il avait hier. Il se leva, alla à l'enfant,
+la prit sur ses genoux, mit sa main sur la petite épaule.
+
+--Eh bien, Nora? dit-il tout embarrassé, eh bien?
+
+Ce n'était pas assez, non plus, ces mots incertains.
+
+D'un mouvement lent et invincible, l'enfant offensée roidit ses jambes,
+les allongea, et toute droite, sans que ses pieds touchassent le sol,
+elle glissa irrésistiblement à terre. Il la reprit. Elle fit sans rien
+dire le même mouvement, farouche, blessée jusqu'au fond de l'âme,
+toute révoltée....
+
+Pour effacer le souvenir de la grande injustice, il eût fallu à
+cette enfant une scène aussi saisissante d'excuse ou de repentir, de
+tendresse, mais lui, qui songeait à la mère,--ne pouvait pas.
+
+Il la reprit une troisième fois, plein de la volonté réfléchie d'être
+bon. Elle lui échappa de nouveau, et de la même manière. Alors
+impatienté:
+
+--C'est bien, dit-il brusquement, d'une voix sèche. On est entêtée? on
+boude!... Allez jouer!
+
+On boude! mot absurde, en regard du grand sentiment confus qui était au
+cœur de la toute petite, plus grand, plus beau, plus respectable que
+s'il eût été précis et formulé dans un cœur de femme.
+
+François Mitry ne le comprit pas. Il ne comprenait qu'une chose: il
+avait voulu être héroïque; il avait essayé d'être bon,--beaucoup plus
+que ne le comportait sa situation,--envers la fille de Thérèse et de
+Lucien. L'enfant s'y était refusée.
+
+Il partit pour Paris où il passa deux mois, seul. Il liquida toutes ses
+affaires, mit toute sa fortune en portefeuille et revint à Cavalaire
+pour réfléchir à ce qu'il pourrait bien faire de sa vie gâtée... Il
+voulait encore sinon du bonheur, du moins du plaisir.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+On leur donnait depuis quelque temps fort à penser, à Junon et à
+Jupiter, et leur cervelle de chien était en grand travail.
+
+Jupiter autrefois s'était donné plutôt à Thérèse et Junon à
+François,--mais quand il eut compris que sa maîtresse était partie
+pour toujours, Jupiter avait adopté Nora et ne l'avait plus quittée,
+surtout à partir du moment où il l'avait vue brutalisée par son
+père, et blessée. Au fond, il y a lieu de croire qu'il garda contre
+François Mitry une sourde rancune, sous une indifférence apparente, de
+convenance, parfaitement simulée, peut-être politique.
+
+Quant à l'indolente Junon, elle n'eut pas à modifier ses habitudes et
+cela lui convint assez, mais elle aussi, et en même temps que Jupiter,
+elle s'aperçut que de grands changements s'étaient accomplis dans le
+cœur du maître, dont elle parut se déclarer le partisan à outrance.
+Et comme les rencontres devinrent rares ou plutôt brèves entre Nora et
+son père, les deux chiens se voyaient peu, et passaient l'un près de
+l'autre avec de superbes airs d'indifférence et de dédain.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Mlle Marthe plaignait de tout son cœur Mlle Nora. «La pauvre
+enfant, songeait-elle, est dans une épouvantable situation. Elle est
+innocente, il est vrai, pauvre ange! mais d'un autre côté, il est bien
+naturel que monsieur Mitry ne puisse plus la voir de sang-froid... Oh!
+c'est bien naturel.»
+
+Quand la bonté de Mlle Marthe avait déploré les sentiments de M.
+Mitry pour Nora, l'égoïsme de Mlle Marthe se mettait aussitôt à
+examiner les avantages qu'elle en pouvait retirer pour elle-même. Quels
+avantages? Tous. Et elle se gardait bien de rien faire pour mettre fin
+à un dissentiment gros de tant d'espérances. Et cependant, à la seule
+idée des souffrances qu'enduraient certainement le père et la fille,
+il arrivait que Mlle Marthe, même lorsqu'elle était seule, fondait
+en larmes, mais c'était surtout quand elle causait de ces choses avec
+Catherine, parce que, alors, elle avait un témoin, suffisamment
+bavard, de la bonté, d'ailleurs réelle, de son cœur.
+
+M. Mitry, à son retour de Paris, annonça qu'il avait convié, pour
+novembre et décembre, trois ou quatre amis à venir, à tour de rôle,
+chasser la bécasse à Cavalaire. Il pria Mlle Marthe de s'occuper de
+ces réceptions. Il en faisait une sorte d'intendante. Elle y avait bien
+compté... Elle s'était même proposée.
+
+Un jour où M. Mitry avait appelé à grands cris Antoine et lui avait
+reproché l'état fâcheux où il trouvait son linge, Mlle Marthe,
+pendant le déjeuner, dit doucement, d'un ton qu'on sentait plaintif:
+
+--Monsieur a dû se fâcher ce matin?...
+
+--Ah? vous avez entendu, mademoiselle?
+
+--J'ai tout entendu, monsieur. Et s'il vous plaisait que ce qui vous a
+fâché aujourd'hui ne se renouvelle plus...
+
+--Parbleu! dit M. Mitry... que faudra-t-il faire?
+
+--M'autoriser à m'en occuper.
+
+--De tout mon cœur. Mais... ce sont de nouvelles fonctions, n'est-ce
+pas?
+
+--Oh! monsieur! j'aime assez la maison aujourd'hui pour vous prier
+d'accepter simplement le service que j'offre.
+
+Le sentiment qui dictait ces paroles parut de bon aloi à M. Mitry.
+Depuis la terrible aventure des lettres, il était devenu, pensait-il,
+un de ces hommes qu'on ne peut plus tromper; il eût reconnu un
+mensonge d'âme au seul son de la voix... Naturellement on lui aurait
+fait prendre une poutre pour un fétu, avec d'autant plus de facilité
+qu'il se croyait plus sûr de sa clairvoyance.
+
+Il songea qu'il trouverait mille moyens de récompenser Mlle Marthe
+et la présenta aux domestiques comme chargée désormais de les diriger.
+
+Ils s'inquiétèrent d'abord, puis comprirent bien vite qu'elle
+paraissait sévère pour mettre M. Mitry en confiance et qu'elle leur
+serait indulgente pour ne pas se les rendre hostiles... Et cela fit une
+excellente maison.
+
+M. Mitry ne s'informait de rien, ne s'occupait de rien. Pourvu que sa
+chambre fût en ordre, son linge en place, ses vêtements sous la main,
+ses chiens d'arrêt pansés et ses armes en bon état, il se montrait
+satisfait, indifférent à tout le reste.
+
+Contre Nora, il exerçait involontairement une sorte de persécution
+méticuleuse.
+
+Depuis que sa fureur impuissante, exaspérée de se sentir inutile,
+l'avait jeté à terre dans des convulsions, frappé de congestion
+cérébrale, il ne sentait plus de grands emportements, mais il avait
+pris l'habitude d'exercer contre sa fille de petites et incessantes
+vengeances. Il se croyait si digne de pitié qu'il aurait trouvé
+naturel que l'ignorante petite fille le devinât, vînt au-devant de son
+désespoir, s'excusât d'avoir été maltraitée, s'écrasât devant lui, se
+reconnût coupable d'être la fille d'une telle mère!
+
+Nora et lui, chacun se considérant comme l'offensé, gardaient leurs
+positions respectives. On eût dit que le malheureux fou ne comptait
+avec l'enfance de Nora que pour attendre d'elle plus de pénétration,
+plus de sagesse, plus de direction d'elle-même qu'il n'en eût exigé
+d'une grande personne.
+
+Il lui arrivait cependant encore de tirer brusquement de sa poche le
+portrait de Thérèse, et de le contempler longtemps.
+
+--Elle est si belle, avec un air si noble et si pur!... Et tout cela,
+c'était fausseté!...
+
+Puis, en la regardant attentivement, il glissait aux souvenirs de la
+tendresse, et tout à coup baisait l'image avec frénésie, le cœur tordu
+de désespoir, de regrets, de jalousie, d'amour enfin.
+
+Un jour, comme il venait de presser ainsi sur ses lèvres le portrait
+chéri et détesté, Nora passa près de là. Il courut à elle sans rien
+dire. Elle eut peur et se sauva. Il la saisit par la taille, l'enleva
+de terre et l'embrassa follement, sur son cou, sur ses cheveux, sur ses
+joues, sur ses lèvres pâles. Toute effarée, elle le laissa faire avec
+une sorte d'épouvante, puis, à peine remise à terre, elle s'enfuit à
+toutes jambes. Ces caresses-là ne lui avaient pas semblé plus tendres
+que la colère et les coups. Elle avait raison. Ce n'était pas son
+père qui venait de l'embrasser, non pas même le mari, mais l'amant de
+Thérèse. Si elle eût pu le comprendre, cela lui aurait fait moins mal.
+Mais elle n'était qu'une enfant et chacune de ces impressions déformait
+son âme. C'est un amour viril qui l'éclaboussait à l'âge où elle aurait
+dû, le soir, bien bordée dans son petit lit, redemander l'histoire de
+Cendrillon.
+
+Le père, enveloppé des ardeurs de sa passion noire, ne songeait à rien
+de tout cela.
+
+Il eût voulu atteindre Thérèse, mais elle n'était plus qu'un fantôme.
+Le fantôme était traversé et tous les coups tombaient sur l'enfant.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Apprendre à lire, à écrire, à compter, un peu d'histoire sainte et
+pas beaucoup de géographie, et à se tenir droite à table,--voilà le
+programme d'études de Mlle Nora.
+
+Ce programme n'est pas chargé et comme on a du temps devant soi pour le
+réaliser, comme son institutrice n'est pas pressée d'en finir, Mlle
+Nora a beaucoup de temps pour jouer.
+
+Elle ne joue guère. C'est «une enfant maussade,» dit l'institutrice.
+A la vérité, c'est une enfant rêveuse, aimante, fière, et qui a eu,
+à huit ans, le plus grand chagrin possible. Elle a été trahie, puis
+abandonnée par un homme, qui est son père.
+
+Elle n'a de plaisir qu'en la compagnie de Jupiter... Comme on compte
+sur Jupiter, on permet à Nora de courir seule dans le parc et même
+un peu au dehors. On sait très bien que Jupiter ne la laisserait pas
+se perdre dans la montagne ou se noyer dans la mer. A preuve qu'un
+jour où elle était tombée, le nez contre terre, il l'a saisie dans sa
+gueule, et l'a tranquillement rapportée à la maison. C'était si drôle
+qu'elle en riait aux éclats. Car elle rit encore parfois, sans que
+jamais son œil perde sa fixité ni sa noirceur de rêve, d'au delà.
+
+Elle se promène dans les bois de chênes-lièges aux troncs rougeâtres;
+elle écoute, durant des heures, assise près de Jupiter, la grande
+plainte ondulante des pins, qui répond au bruit de la mer; elle regarde
+la grève immense et triste, où vient mourir la vague roulée sur
+elle-même; elle suit des yeux les barques lointaines, voiles éployées,
+qui s'en vont tout là-bas, elle ne sait où, dans des pays que nomme
+très bien Mlle Marthe quand elle ouvre un atlas... Le vent passe,
+les arbres chantent, la mer murmure, les voiles disparaissent, et la
+petite fille est toujours là, l'œil grand ouvert sur le vide, tout noir
+sans doute, où vont les mamans, quand elles sont mortes....
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Un jour, un invité arrive. Il s'appelle Guy de Fresnay. Il a trente-six
+ans. C'est un diplomate. Il est riche, il aime les femmes.. Il en est
+aimé. Il ne les a jamais trahies, ne leur ayant jamais rien promis. Et
+à travers sa double carrière, de diplomate et d'amoureux, il a sauvé en
+lui une douce bonté, élégante et forte, qu'il a héritée de sa mère.
+
+C'est un ancien condisciple de Mitry. Mitry l'a rencontré à Paris
+dernièrement et s'est dit tout bas: «Tiens! une distraction!» Il a
+ajouté tout haut:--Aimes-tu la chasse à la bécasse, toi?
+
+--C'est la seule chasse honorable.
+
+--Alors, viens me voir à Cavalaire, fin novembre.
+
+Voilà pourquoi Guy est à Cavalaire aujourd'hui.
+
+Il est bien fait de sa personne, ni trop grand ni trop petit, avec
+une barbe brune, légère, naturellement courte et très souple, sous
+laquelle on aperçoit la fermeté de sa joue très blanche. Il n'a pas de
+monocle, et pas d'épingle à ses cravates. Rien dans son costume ne le
+distingue d'un autre homme bien mis. Seulement il y a dans sa démarche
+on ne sait quelle grâce ferme qui révèle sa nature essentielle. On
+devine que cet homme fut élevé par des femmes et que, aimé des femmes,
+il a su les aimer sans les faire trop souffrir. Il est sensuel sans
+rien de brutal.
+
+Il est arrivé le soir, quand Nora était couchée. Le matin il est parti
+pour la chasse avec Mitry. Nora le voit pour la première fois au retour
+de la chasse, un peu avant le déjeuner, dans le grand hall. Il a des
+guêtres de cuir, boutonnées exactement. Une blouse serre sa taille, pas
+trop. Son chapeau de feutre souple est posé sur la table près de lui.
+Son fusil est au râtelier au-dessus de sa tête. Nora entre, suivie,
+comme toujours, de Jupiter et de Mlle Marthe.
+
+--Ta fille? interroge Guy.
+
+François Mitry devient pâle... Mlle Marthe voit toujours ces
+choses-là.
+
+--Oui, dit-il, ma fille.
+
+Guy regarde Nora.... Et déjà, tous deux, ils s'aiment bien.
+
+Nora s'est arrêtée. Elle regarde Guy et le trouve à son goût. Il n'a
+pas l'air d'un monsieur des villes, d'abord. Son costume va bien avec
+tout ce qui entoure Nora, avec tout ce qu'elle aime, avec les bois, les
+rochers, les chiens.
+
+Guy tend ses deux mains. Nora s'avance, et tend les deux siennes,
+toutes petites, aussitôt saisies et comme perdues dans les deux mains,
+fines pourtant, de son grand ami de tout de suite.
+
+--Et vous vous appelez, mademoiselle?...
+
+--Nora... Et toi? dit Nora avec une assurance pleine de fierté.
+
+--Oh! mademoiselle! s'exclame Mlle Marthe d'un ton de sanglant
+reproche. Est-ce qu'on tutoie les messieurs, comme ça, sans même les
+connaître?
+
+--S'ils le veulent bien! réplique effrontément Nora.
+
+--Je m'appelle Guy, petite Nora.
+
+--C'est un nom qui me plaît, dit Nora, toujours assurée.
+
+Et elle répète plusieurs fois: «Guy! Guy! Guy!...» On dirait un
+gazouillement.
+
+Guy se met à rire de bon cœur. Son rire découvre de belles dents,
+aussi blanches que celles de Jupiter.... Nora se met à rire également,
+avec abandon. Depuis longtemps, longtemps, elle n'a pas été aussi
+heureuse.... Mon Dieu oui! elle riait ainsi avec sa mère--mais pas
+depuis....
+
+Guy trouve Nora charmante; il regarde ses beaux yeux, passe sa main sur
+ses beaux cheveux, embrasse ses joues pâles... il voudrait bien que
+Nora fût sa fille.
+
+--Tu es heureux toi, dit-il avec émotion, d'avoir à toi ce petit
+diamant noir....
+
+Et il la prend sur ses genoux.
+
+François Mitry fronce les sourcils.... Que Guy ait retrouvé cette
+expression pleine de tant de souvenirs, et dans laquelle se confondent
+pour lui la fille et la mère, cela le blesse.
+
+--Voyons, voyons! cette enfant t'ennuie... dit-il. Nora, laissez
+monsieur!... Allez, laissez-nous, Nora!
+
+Mais elle ne bouge pas, et Guy la retient avec force.
+
+--Laisse-la-moi un peu, dit-il, j'adore les beaux enfants... quand ils
+sont sages, corrige-t-il bien vite.
+
+Mais Nora comprend très bien que la sagesse des enfants, ce n'est pas
+la même chose pour Guy et pour Mlle Marthe.
+
+Elle est occupée en ce moment, Mlle Marthe, à attirer Jupiter au
+dehors. Elle a renoncé depuis longtemps à lui donner des ordres. Elle
+lui offre des friandises pour le mettre à la porte avec sécurité.
+
+Guy s'aperçoit de ce manège.
+
+--Est-ce pour moi, mademoiselle, qu'on veut renvoyer Jupiter?
+Laissez-le là, je vous en prie. Mes chiens, à la campagne, ont toujours
+leur place près de ma chaise... Il n'y a rien de meilleur qu'un chien.
+
+Tandis que parle Guy, Nora le regarde avec une surprise ravie.... Il
+y a donc au monde quelqu'un pour dire ce qu'elle pense, ce qu'elle
+souhaite entendre,--et quelqu'un d'assez fort pour le faire écouter!
+
+Mlle Marthe, découragée, laisse Jupiter tranquille....
+
+--Voyons, Nora! dit François Mitry, nous voulons causer!
+
+Le ton est si impérieux que Guy n'ose protester. Il sait que les
+parents veulent être seuls maîtres de leurs enfants. Il pose Nora à
+terre,--et les deux hommes se lancent dans une conversation à perte de
+vue sur les qualités comparées du gordon-setter et du pointer.
+
+Tout à coup, Mlle Marthe pousse un cri d'horreur.
+
+--Est-il possible!... Nora!--Nora, finissez!
+
+Nora est allée prendre, dans la grande coupe, toutes les violettes
+fraîches que le jardinier a cueillies ce matin, et, hissée sur un
+escabeau, derrière Guy, elle les fait glisser une à une dans le col
+du jeune homme, sous sa nuque.... Cela dure depuis un moment et Guy
+ne dit rien. Il reçoit en souriant cette caresse de fleurs parfumées.
+Cela l'empêche bien un peu d'écouter François Mitry, mais cahin-caha il
+répond.
+
+En entendant crier Mlle Marthe, Nora se dépêche et une grande
+poignée de violettes disparaît tout entière dans le cou de son grand
+ami nouveau.
+
+--Laissez-la! dit M. de Fresnay... Je vous assure, ajoute-t-il en
+souriant, que cela ne m'a fait aucun mal.
+
+Et, se retournant, il saisit la mignonne par la taille dans ses deux
+mains, la soulève et l'embrasse sur ses grands yeux qui se ferment....
+Et la petite tête cherche l'épaule de l'homme, elle s'y appuie; elle
+y retrouve l'impression des caresses paternelles perdues; la petite
+joue cherche la barbe, la frôle, s'y caresse un peu; et tout contre
+l'oreille de cet étranger qui plaît à son cœur, l'enfant, un peu rusée,
+de façon à n'être entendue que de lui, a murmuré:
+
+--Je vous aime bien, vous!
+
+--Ah! fait Guy, charmé de ce diminutif de tendresse féminine.
+
+Et, par une coquetterie d'habitude, il ajoute, un peu bas, lui aussi,
+sans y prendre garde:
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que vous êtes bon! répond-elle d'une voix fondue dans la joie
+d'aimer encore.
+
+ * * * * *
+
+Larmes de la morte,--où coulez-vous maintenant?
+
+
+
+
+XXII
+
+
+On passa dans la salle à manger. Nora, à sa place habituelle, celle de
+sa mère, avait Guy de Fresnay à sa droite et Marthe à sa gauche.
+
+C'était la première fois, depuis la mort de Thérèse, qu'un étranger
+s'asseyait à cette table. François Mitry fut surpris de l'importance
+que donnait à Nora la présence de Guy à sa droite. Nora avait pris
+d'ailleurs, ce jour-là, on ne sait quel air de grande personne fière,
+un peu hautaine même. Mitry se sentit piqué. Elle n'était donc plus
+la petite fille écrasée sous les justes sévérités du père outragé! Il
+sembla à Mitry que Thérèse relevait la tête avec audace. La coquetterie
+et l'orgueil le bravaient donc en face! Le mensonge de Thérèse cessait
+d'avoir honte!
+
+--Je ne suis pas sûr, mademoiselle, dit-il à Marthe tandis que le
+service commençait, je ne suis vraiment pas sûr qu'il faille sitôt
+donner à une enfant une place de femme....
+
+Tout de suite Nora comprit. Elle fronça le sourcil, et attendit. Guy
+fut frappé de son côté et devint attentif.
+
+François Mitry poursuivait:
+
+--Surtout quand nous avons des invités, il me paraîtrait naturel autant
+qu'utile, mademoiselle, que vous fussiez à la place de Nora, puisque,
+maintenant, c'est vous qui dirigez la maison.
+
+Nora, que Guy regardait, avait gratté du pied, comme un petit cheval
+en colère. Elle avait, d'un mouvement imperceptible qui devenait une
+insolence d'habitude, haussé son épaule droite, ou plutôt tressailli de
+l'épaule, bien malgré elle. Elle ne regardait ni son père ni personne,
+mais le vide; et ses yeux fixes dardaient son regard noir.
+
+Guy très rapidement devina tout. Cette Allemande voulait remplacer
+la mère et elle y parviendrait. On tourmentait l'enfant; on la
+tourmenterait toujours davantage.... Pauvre mignonne, si jolie, si
+petite, si intéressante!... Il n'était pas avec François Mitry en
+des termes d'intimité qui lui permissent d'avoir sur ce sujet une
+conversation où il offrirait des conseils; mais il se souciait peu de
+déplaire à Mitry et même de ne plus le revoir....
+
+Il pensa donc qu'il pouvait et devait faire à haute voix une réflexion
+destinée à éclairer le père, à protéger l'enfant.
+
+--Mademoiselle Marthe, dit-il,--d'un ton si gracieux que seule la grâce
+en était frappante,--mademoiselle Marthe ne consentirait pas, j'en
+suis sûr, à déposséder l'enfant, qui paraît tenir à cette bonne place
+en face de son papa.... Et ma petite amie Nora, avec son air de petite
+reine, l'occupe, ma foi, très bien, cette bonne place.
+
+Il ajouta en souriant:
+
+--Je suis très fier, moi, d'être à sa droite....
+
+François Mitry pensa qu'il avait trahi quelque chose d'un malheur qu'il
+voulait cacher, et ne répondit rien.
+
+Mlle Marthe se promit bien de conquérir le plus tôt possible une
+place si disputée, et symbolique.
+
+Quant à Nora... Guy sur son genou, sentit, sous la table, se glisser et
+s'appuyer sa main mignonne.... Un peu d'hypocrisie lui venait donc, que
+lui apprenait la terreur sous laquelle on la maintenait. Pour éviter
+les querelles, elle se mettait donc à se cacher, à mentir en action!
+
+Guy, navré, prit cette main, la posa sur la table et, sans cesser de la
+presser sous la sienne, il dit en manière de réflexion générale:
+
+--Il faut avoir le courage de montrer ce qu'on pense, toujours!
+
+Sur le mot _toujours_, il regarda fixement Nora qui le regardait aussi.
+Elle baissa ses yeux hardis; il sentit un léger effort de la petite
+main pour fuir la sienne. L'enfant avait compris; il se sentit heureux
+et porta à ses lèvres la main mignonne, en ajoutant encore, sur le ton
+dont on parle aux tout petits:
+
+--On est bien plus fier, après!
+
+Comme Jupiter avait Nora pour maîtresse, l'indomptable petite Nora
+avait un maître.
+
+ * * * * *
+
+Mais Guy partit huit jours plus tard, et Nora se retrouva seule. Et
+son cœur fut bien forcé d'être tout à Jupiter. Au moment où Guy lui
+dit adieu, elle fit de si grands efforts pour ne pas pleurer qu'elle
+y parvint. Il monta avec Mitry dans la charrette anglaise qui les
+emmenait à Hyères; et quand Guy disparut au tournant de la route, elle
+ne retrouva point de larmes. La révolte et la fierté l'endurcissaient
+toujours davantage. Dans ce cœur de diamant, teinté de sombre, il n'y
+avait point de molle tendresse, mais une étincelle d'amour, une flamme
+de regret et de désir,--inextinguible,--y veillait.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Guy avait fort bien deviné. L'Allemande avançait sans trop de peine.
+Elle était même assez avancée.
+
+De la confiance d'amour, des sentiments nobles, du désir de rester
+digne de ce qu'on aime, qui sont les fruits de la confiance, François
+Mitry, volontairement, n'avait rien gardé. Il s'était dit, après avoir
+appris la trahison de Thérèse: «Puisque c'est ainsi, puisque tout
+est mensonge et bassesse, vivons au hasard!» Il avait quelque chose
+du malheureux qui, pour se consoler d'un chagrin domestique, se fait
+ivrogne. Vivre en paix, chasser, boire, dormir, voir, pour soi-même,
+quelques amis avec leurs femmes, «oui, se répétait-il en ricanant, avec
+leurs femmes,»--voyager parfois, courir les hôtels et les pensions de
+famille dont les corridors, la nuit, en voient de si drôles;--rendre
+visite à Monaco, si voisin de Cavalaire,--c'était là son plan. Il avait
+même admis l'idée de faire venir de temps à autre à Cavalaire, si cela
+lui convenait, les Mimi-Bamboche du jour. Nora, il ne tarderait pas
+à la mettre en pension. Et Mlle Marthe s'en irait, ou bien, à sa
+guise, deviendrait définitivement son intendante. Elle avait des idées
+sur l'ordonnance d'une maison, Mlle Marthe; elle lui serait commode,
+et si elle se mettait, bien soignée comme elle l'était, à prendre
+un peu d'embonpoint, seulement un peu, eh bien, mon Dieu! pourquoi
+n'aurait-elle pas son heure?
+
+Il pensait tout cela rageusement. C'était sa vengeance contre Thérèse.
+Il s'abandonnait.
+
+Quant à Mlle Marthe, il entrait aussi dans ses projets à elle de
+prendre quelque embonpoint, et, en quelques mois, elle y avait presque
+réussi, de sorte qu'un beau matin de printemps, après une nuit bien
+dormie, à la suite d'une chasse heureuse et excitante,--M. Mitry
+s'aperçut que la chaste poitrine allemande avait cessé de paraître
+anglaise.
+
+Il communiqua ses réflexions à Mlle Marthe en personne, qui rougit,
+baissa les yeux, et s'en fut, comme Galatée, derrière le saule, où il
+la rattrapa sans peine.
+
+A quelque temps de là elle lui disait: «Je vous aime» dans les trois
+langues, qui sont: l'allemand, le français, l'anglais,--et il put
+se griser à son aise de syntaxe, de pédantisme et de vulgarités. Il
+trouva, pour l'instant, cela plus commode, et s'y tint.
+
+--Elle me trompera avec Antoine peut-être,--ricanait-il parfois, en se
+promenant solitaire sur la grève ou dans la colline,--mais si elle se
+fait pincer, vrai, ça sera amusant; je ne serais pas fâché de faire
+payer à l'une d'elles, fût-ce à une vulgaire institutrice allemande, la
+fausseté de toutes les autres!
+
+Et il se rappelait avoir beaucoup ri jadis de la sottise romantique
+d'un étudiant, son camarade, qui, trompé par sa maîtresse, payait des
+filles pour leur faire souffrir ses insultes vengeresses.
+
+--Il n'avait pas tort, cet idiot! Ça devait lui être un vrai plaisir!
+
+Voilà à quelle ineptie de rage était tombé le beau, le puissant
+François Mitry d'autrefois. Voilà ce qu'avaient fait de lui quelques
+chiffons de papier liés d'une ficelle et vainement jetés au feu. Il
+faut croire aussi que la maladie avait, dans son cerveau, laissé
+quelque trace indéfinissable, mais agissante et amoindrissante... De
+loin en loin encore, il se surprenait à répéter, comme on répète un air
+obsédant, évocateur de tout un passé, ces mots incohérents: «... Les
+chiens courants, les chiens courants me l'ont prise!» Et, pendant une
+seconde, l'œil qu'il promenait alors sur les êtres et sur les choses,
+était celui d'un véritable fou.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Guy n'est pas encore oublié, mais son image s'efface peu à peu dans
+la mémoire de la fillette. Il a traversé son petit enfer, comme une
+apparition secourable; puis, Nora est retombée à ses fantômes. Elle
+doit se défendre toute seule et, personne n'étant là pour lui faire
+sentir la noblesse de la sincérité, elle ruse afin d'échapper aux
+surveillances, elle les trompe par un mensonge, en fait ou en parole.
+On corrompt sa jolie nature. Sa faiblesse se défend par la fausseté....
+Et véritablement est-elle coupable? Non, pour sûr, et Guy, s'il
+voyait cela, la reprendrait sans la gronder trop, la guiderait avec
+l'intelligence de la tendresse et de la pitié.
+
+La grande consolation de Nora ce sont les promenades dans la colline ou
+sur la grève avec Jupiter.
+
+Grâce à ces promenades elle a fini par connaître trois ou quatre
+enfants, garçons ou filles, avec qui on joue dans les sables, dans
+les herbes, dans les bois... Fréquentations dangereuses. Ce sont de
+petits paysans, il est vrai, au corps sain et robuste, et parlant avec
+naturel des choses de la nature, mais de toutes les choses; et deux ou
+trois d'entre eux, à l'âge où les sensualités s'éveillent décidément,
+enseignent leurs petits camarades.
+
+Pour rejoindre en secret ses compagnons, aux rendez-vous fixés,
+tantôt sous le grand Chêne, tantôt sous le grand Pin, tantôt sous
+l'inextricable fouillis des plantes d'eau, dans le ravin profond, qui,
+descendu de la montagne aboutit à la grève même, Nora invente mille
+stratagèmes, et la parfaite pureté de son cœur se ternit déjà. Il y a
+sur le diamant, un peu de poussière, un peu de terre, et l'étincelle
+déjà n'apparaîtrait à Guy que sous le brouillard de ces légères
+souillures,--oh! très légères!--mais hélas! déjà graves par rapport à
+la petitesse et à l'âge de la triste et jolie enfant.
+
+Jupiter est naturellement de toutes les parties. Et comme on ne
+laisserait pas sortir Nora sans Jupiter, elle l'aime un peu maintenant
+par intérêt, pour qu'il la conduise vers d'autres amis, et parce qu'il
+permet qu'on se trompe sur la vraie raison de ses sorties. Nora, dans
+sa solitude, a songé à toutes ces choses. Elle les a trouvées une
+à une, puis calculées et combinées. Oui le diamant noir est terni.
+L'affection de Nora pour Jupiter a d'autres intérêts qu'elle-même.
+
+Hélas! hélas! si Nora se montre si aimable avec le brave chien, c'est
+surtout, maintenant, parce qu'il sert ses projets, ses jeux, ses
+petites intrigues.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Un matin Nora surprit Mlle Marthe en train de faire un coup d'État.
+
+Après avoir insidieusement consulté M. Mitry, qui avait répondu:
+«Faites ce que vous voudrez,» Mlle Marthe était allée à la salle à
+manger, et elle retirait de leur place habituelle la timbale d'argent,
+le couvert et la serviette de Nora... L'heure, pensait-elle, était
+venue.
+
+Mais Nora la surprit, et sans rien dire, nerveusement, courut remettre
+les choses en place.
+
+--Eh bien, mademoiselle, que faites-vous! s'écria l'Allemande
+décontenancée à la fois et furieuse.
+
+--Ce qui me plaît! dit Nora, d'une voix pétillante, l'œil étincelant,
+la bouche mince, les doigts crispés.
+
+Et elle s'assit sur sa chaise, résolument.
+
+--Ce n'est pas l'heure encore du déjeuner; on n'a pas sonné la
+cloche... Quittez la table tout de suite! ordonna l'institutrice en
+colère.
+
+--Quand vous aurez quitté la salle à manger! dit l'enfant dont les
+pieds se crispèrent sur les barreaux de la chaise.
+
+Jupiter, impassible, entra et vint se coucher à ses pieds.
+
+Mlle Marthe osa prendre Nora par le bras et la tirer violemment à
+elle.
+
+L'enfant s'accrocha à la nappe. Les verres et les carafes chancelèrent;
+deux assiettes glissèrent et se brisèrent à grand bruit sur le parquet.
+
+--Laissez-moi, laissez-moi! criait Nora hors d'elle, toute crispée...
+Ne me touchez pas!
+
+Elle trépignait. Et comme Mlle Marthe, perdant toute retenue, la
+saisissait enfin par les deux épaules:
+
+--Jupiter! cria l'enfant éperdue, comme elle eût crié: «Maman!» ou bien
+encore comme elle eût crié: «Guy!»
+
+Jupiter avait pris entre ses dents le bas de la robe neuve de Mlle
+Marthe, et il y pratiquait consciencieusement un trou raisonnable.
+
+François Mitry, attiré par tout ce bruit, entra:
+
+--Mademoiselle a ordonné à son chien de me mordre, grinça Mlle
+Marthe. Voyez plutôt!
+
+Elle étalait sa robe.
+
+François Mitry s'avança sur la petite. Le colosse leva la main. Devant
+lui, l'enfant, la tête haute, l'œil ardent, démesurément dilaté, jetant
+une flamme sombre, les pieds écartés et crispés, sa noire chevelure
+grésillante sur son dos, la narine frémissante et bien ouverte, se
+planta d'un air de défi.
+
+--Bats-moi et tu verras! dit-elle héroïquement.
+
+Elle ne tutoyait plus jamais son père. Dans ce petit visage enfantin,
+la figure de la femme faite, le visage de la morte, distinctement
+apparut. Le demi-fou vit rouge, il crut qu'il allait tuer!
+
+Mais sa main folle ne put s'abattre. Jupiter, debout, aussi grand que
+l'homme, avait appuyé ses deux larges pattes sur les deux épaules du
+géant, et sa gueule ouverte, tout contre le visage, montrait toutes ses
+dents avec un grondement sourd.
+
+L'homme, non sans raison, sentit la peur.
+
+--A bas! gronda-t-il. A bas, Jupiter!
+
+--Au secours!... Jupiter! hurlait Mlle Marthe devant la porte
+ouverte, par où elle se décida à fuir, sous couleur d'appeler plus
+utilement...
+
+--A bas, Jupiter! répéta, de sa plus forte voix, François Mitry tout
+pâle, les deux bras tendus, les deux mains crispées vainement sur la
+gorge du terre-neuve qui ne reculait pas d'un pouce.
+
+Cela dura quelques secondes, qui furent longues.
+
+Alors, la voix fluette et radoucie de Nora murmura: «Ici, Jupiter!»
+et la lourde bête, retombant paisible sur ses quatre pieds, vint
+reprendre sa place derrière l'enfant.
+
+Trois jours après, Jupiter fut offert en cadeau, par François Mitry, à
+des amis qui habitaient Cannes et qui demandaient depuis longtemps un
+fils de Junon et de Jupiter. Un matin, en s'éveillant, Nora appela son
+chien et ne le trouva plus.
+
+On lui expliqua son absence. Ce fut une crise terrible. Elle versa,
+disait Catri, toutes les larmes de son corps. Elle frappa du pied,
+poussa des cris aigus, s'égratigna le visage et les mains, finalement
+tomba en convulsions.
+
+--Cela passera, dit François Mitry. Je ne pouvais pourtant pas me
+laisser dévorer par un animal enragé, pour faire plaisir à cette enfant!
+
+Après tout, il fut approuvé. Et Nora dut se calmer. Honteuse d'avoir
+donné à tout le monde le spectacle de sa douleur et de son humiliation,
+elle devint plus farouche, plus sombre que jamais. Elle chercha les
+coins les plus obscurs du parc, car on ne la laissait plus sortir dans
+la libre campagne, sinon accompagnée. Il naissait en elle, contre tout
+le monde, une sourde haine.
+
+Ainsi Nora, sans mère, sans père, et sans chien,--pensait à Guy
+quelquefois encore et pensait souvent à mourir.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Trois semaines plus tard, un matin, Nora trouvait grand'ouverte
+la porte du parc et s'esquivait. Elle s'assura que personne ne la
+guettait, et quand elle en fut certaine, elle se mit à courir tout d'un
+trait, afin de mettre beaucoup d'espace entre elle et les grilles de ce
+parc qui lui était devenu une prison.
+
+Elle courait sur la plage, heureuse d'échapper à la leçon de la matinée
+et à la vue de sa gouvernante; insouciante des reproches que devait lui
+attirer son escapade, puisque, sage ou non, elle avait toujours à subir
+les mêmes remontrances.
+
+Essoufflée, elle s'arrêta enfin, et promena ses regards sur la mer, sur
+les collines les plus lointaines, afin de reprendre possession du monde
+qui n'était plus à elle depuis qu'elle avait perdu Jupiter.
+
+Tout à coup, en reportant ses yeux sur la grève, elle aperçut, au loin,
+courant vers elle, un grand chien...--«Junon», pensa-t-elle. Junon, en
+effet, se mêlait, depuis le départ de Jupiter, d'être aimable parfois
+avec Nora qui, par distraction sans doute, la caressait un peu, puis
+retirait sa main brusquement et la renvoyait.
+
+... «Mais Junon est à la maison, couchée en travers de la porte de mon
+père... Je viens de la voir là, il n'y a qu'un instant... On dirait
+Jupiter?... Non, ce n'est pas possible!... mais si, c'est Jupiter!»
+
+Elle appelle à tue-tête:
+
+--Jupiter!
+
+Le chien est maintenant tout proche. Un bout de grosse corde traîne à
+son collier... c'est un indice clair. «Jupiter! mon Jupiter!»... Il est
+sept heures du matin. Le chien a dû courir toute la nuit, il a profité
+de la pleine lune, il a suivi la mer dans la direction opposée à celle
+qu'on lui a fait prendre pour l'emmener, il s'est dit qu'en suivant
+toujours, toujours, le bord des vagues, il retrouverait la plage chérie
+où marche sans doute, triste et pensant à lui, et l'appelant, sa petite
+maîtresse. Il a songé trois semaines à cette évasion. Dans le sommeil
+il en rêvait, et ses nouveaux maîtres le voyaient, alors, pris de
+petits tressaillements, aboyer tout bas, répondre à la voix aimée et
+plaintive qui répétait: «Jupiter! mon Jupiter!» Il ne s'était donc pas
+trompé! Elle l'appelait en effet, la voix frêle qu'il entendait sans
+cesse dans son cœur de chien! Il a fait plus de trente lieues; il est
+pantelant. Sa langue pendante palpite et sue. Qui l'aurait vu, de jour,
+courir ainsi, l'aurait arrêté sans doute d'un coup de fusil, comme un
+animal enragé... Enfin, la voilà!
+
+Il bondit au cou de l'enfant, qui est toute pâle et toute tremblante.
+Il la renverse sur le sable, elle l'a saisi par le cou. Les petits
+doigts crispés d'amour tiennent les grands poils fauves de la bête.
+Le petit visage amaigri, si menu, si blanc, sent le souffle ardent
+de l'énorme gueule toute rouge, la chaleur humide de la langue qui
+l'enveloppe. Il lèche le cou délicat. Elle baise le museau noir. Les
+dents redoutables, prennent, dans une caresse, les cheveux, épais,
+tout épars, et les pressent, les mâchent, les mordillent. Le nez de
+la bête fouille dans la chevelure et la respire. Un grand bonheur
+d'aimer secoue ces deux êtres, l'humble animal et la fille des
+hommes, qui, dans cette seconde, ont deux cœurs tout pareils, fondus,
+gonflés et crevant d'une émotion toute semblable. L'enfant qui s'est
+relevée retombe sous une nouvelle poussée de l'animal. De nouveau ils
+s'enlacent et se roulent ensemble. Mlle Marthe accourue s'effraie à
+voir, de loin, se tordre sur la grève une masse bizarre, bondissante et
+grouillante, où deux petites jambes fines, deux petits pieds noirs, qui
+battent l'air, apparaissent parfois, mêlés aux quatre énormes pattes
+fauves de Jupiter qui, se relevant à la fin, jappe,--vers le ciel et
+vers la mer,--sa joie retrouvée.
+
+Alors, Mlle Marthe approche, et comprend tout. Elle aide Nora à
+enlever le bout de corde rompue que Jupiter traîne à son cou.
+
+Ce bout de corde, Nora veut le garder...
+
+--Ça, c'est un souvenir, dit-elle gravement.
+
+Mlle Marthe comprend qu'en présence de Jupiter la prudence est
+commandée, aujourd'hui plus que jamais.
+
+Elle se contente de prier Mlle Nora d'être bien sage, maintenant
+qu'elle a retrouvé son chien, et de venir changer de vêtements, car
+les siens sont tout souillés, déchirés çà et là par la dent du brave
+animal...
+
+Tous trois s'acheminent vers la villa, et, en route, Mlle Marthe
+raconte plusieurs histoires de chien, vraiment extraordinaires et
+parfaitement authentiques. Elle s'étonne, au fond, de cette puissance
+d'amour. Elle n'y comprend rien, dit-elle, car enfin, «les bêtes sont
+des bêtes et l'instinct n'est pas la raison».
+
+Mlle Marthe est persuadée qu'elle est un être supérieur à Jupiter.
+Des livres le lui ont dit. Elle l'a cru.
+
+ * * * * *
+
+A midi, quand François Mitry revient de la chasse, Catri accourt lui
+dire, à la grille du parc:
+
+--Mademoiselle Nora est à l'office avec Jupiter.
+
+--Je sais que Jupiter est revenu; les douaniers m'ont conté la scène,
+dit François Mitry désarmé, et qui, depuis plusieurs jours, s'inquiète
+enfin de voir Nora maigrir, dépérir si rapidement...
+
+--Mademoiselle refuse de quitter l'office. Elle dit qu'elle ne se
+mettra à table avec monsieur que si monsieur accepte Jupiter, dès
+aujourd'hui et pour toujours, dans la salle à manger.
+
+François Mitry ne peut s'empêcher de sourire tristement.
+
+--Pauvre petite! dit-il... Alors, c'est un ultimatum?
+
+--Je ne sais pas si c'est ça, monsieur, dit Catri, mais nous
+connaissons tous mademoiselle, et si on la contrarie encore
+aujourd'hui, pour sûr elle aura des convulsions comme le jour où
+Jupiter est parti...
+
+--C'est bon, répond Mitry, ne la contrariez pas.
+
+Et comme il a besoin d'approbation pour le passé:
+
+--Je ne pouvais pas garder un chien qui voulait me dévorer, n'est-ce
+pas Catri?
+
+--Oh certes, non! monsieur!
+
+--Mais puisqu'il a eu sa leçon... c'est une bête intelligente... il
+aura compris. Dites à mademoiselle que je le pardonne...
+
+Et c'est pourquoi, à table, aux côtés de Nora qui a su défendre et
+garder la place d'honneur, celle de sa mère, le grand terre-neuve
+désormais, majestueusement assis sur son derrière,--sa queue frappant
+le parquet à petits coups heureux,--attend la bouchée de pain,
+mouillée de sauce odorante, que lui offre de temps en temps sa petite
+maîtresse,--satisfaite de n'être plus assise à côté de Mlle Marthe,
+puisqu'elle en est séparée par l'imposante figure de Jupiter.
+
+Seulement François Mitry, à sa droite, fait asseoir Junon tous les
+jours. Et, de la sorte, Mlle Nora trône, d'un air triste et hautain,
+entre les deux chiens, qui sont, se dit-elle sans y mettre malice, «les
+deux personnes que j'aime le mieux».
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Le programme qu'il s'est tracé, François Mitry l'a suivi. Depuis trois
+ou quatre ans il reçoit dans sa villa de Cavalaire, des gens de tous
+les mondes, par escouades. Il fait de fréquentes visites à Monaco; il
+joue, gagne ou perd, va revoir Paris où il passe un mois, six semaines,
+dans les cafés, les théâtres et les restaurants de nuit. Sa villa de
+Cavalaire est son quartier général; il vient s'y refaire. Un bruit
+de bouchons de champagne le suit, ici et là-bas. Mlle Marthe est
+gouvernante-maîtresse et compte bien se pousser jusqu'au mariage,--mais
+la présence de Nora la gêne.
+
+Nora, avec ses yeux d'enfant solitaire, voit trop de choses, au gré de
+la gouvernante générale. On rencontre ses yeux dans tous les coins, et
+il y a des moments où cela est désagréable. De plus il est nuisible à
+la bonne éducation d'une enfant, de connaître trop tôt les infamies des
+grandes personnes. Mlle Marthe le pense et le dit ingénument. M.
+Mitry répond qu'il réfléchira.
+
+Mettre Nora en pension, il y a beau temps que cette question a été
+débattue; il y songea tout de suite après sa terrible découverte,
+mais un besoin l'avait tenu, de ne pas se séparer de l'image vivante
+de Thérèse, aimée à la fois et haïe. Puis, peu à peu, à mesure que
+la brouille sans retour s'est faite entre Nora et lui, il a tout de
+même gardé et désiré garder l'habitude de voir dans sa maison cette
+petite figure blanche et brune, douloureuse et froide, aux grands
+yeux. Elle est sa douleur chérie, il la fait souffrir souvent et c'est
+avec délices. Sa vue le torture, et il en jouit étrangement. Tous deux
+tiennent à leur peine, parce qu'elle fait revivre en eux une morte qui
+si longtemps les rendit heureux.
+
+Et voilà bien le plus grand mal qu'on ait fait à Nora: on lui a
+appris à aimer la douleur, les lancinements des blessures, les vains
+élancements vers l'espérance, tous les rêves qu'évoque le désir
+des consolations, toutes les images de volupté qui apparaissent si
+blanches, comme éclairées, si tentantes, à qui les voit du fond des
+longues ténèbres du deuil. Jouer l'ennuie. La vie commune lui est
+insipide. Le monde, déjà, lui paraît bête. Elle se sent une petite
+héroïne de souffrance et d'amour. Elle appelle le drame autour d'elle.
+Elle le fait rêver, elle l'inspire. Elle fera naître des fatalités
+sitôt que la vie se mettra à la traiter banalement. Son âme est
+un de ces oiseaux d'orage qu'on ne voit que dans la tempête, parce
+qu'ils l'accompagnent. On peut croire qu'ils l'annoncent. Allez dire
+au courlis de chercher un gîte lorsque, dans la nuit, l'orage éclate,
+lorsque le feu du ciel raye les eaux partout ruisselantes; il ouvre son
+aile, au contraire, et tous les horizons déchirés connaissent sa longue
+plainte qui est un cri d'amour.
+
+François Mitry n'entre plus dans la chambre mortuaire, mais Nora y va
+bien souvent. Entre l'enfant et l'ombre qui habite cette chambre, quels
+dialogues peuvent s'échanger, on ne sait, mais ils durent longtemps.
+Et Catri a coutume de dire: On ne verra pas beaucoup mademoiselle
+aujourd'hui. Elle est chez madame.
+
+Quand les étrangers affluent à la villa, Nora, la plupart du temps,
+disparaît; sauf à l'heure des repas, on ne la voit guère ces jours-là;
+elle est chez madame. Mais, à table, elle continue à occuper fièrement
+sa place de maîtresse de maison.
+
+Hélas! elle y entend des choses étranges. Sous prétexte que les enfants
+ne peuvent pas comprendre, on raconte en sa présence, à mots à peine
+couverts, avec de bons rires, le scandale à la mode. Et l'amertume de
+Mitry, son scepticisme bête formulent souvent des conclusions comme
+celle-ci: «Toutes les femmes sont menteuses, infidèles, intrigantes;
+la meilleure ne vaut rien.» Il se tourne vers Mlle Marthe avec
+une galanterie de sous-officier pour ajouter platement: «Sauf, bien
+entendu, celles qui sont présentes.»
+
+Et puis, il y a les intrigues de «vie de château», que Nora devine; les
+promenades dans les couloirs, qu'elle surprend; tout le dessous des
+vies de célibat et d'adultère, qu'elle entrevoit. La petite baronne
+voisine avec le vicomte, le colonel avec la vicomtesse, et l'armateur
+avec la colonelle.
+
+A la suite des femmes mariées, il est venu des jeunes filles modernes.
+Elles ont souri de l'air ténébreux de Nora, et se sont occupées de la
+déniaiser un peu, ma chère! On lui a posé des «colles» sur le baiser,
+le sourire et le reste. On lui a raconté le fleurt de Gontran et de
+Berthe--un vrai scandale d'enfants. «Pincés par la grand'maman, ma
+chère! c'est exquis.» Les polissonneries de pensionnat ont pénétré dans
+le parc entouré de grilles où Nora aurait dû pousser comme une fleur
+sauvage, vierge du vent sali qui a traversé les villes... La saine
+nature lui eût appris, de bonne heure peut-être, l'amour entier, mais
+tel que le connaissent les plantes et les bêtes, simple et grave. La
+voix des civilisées lui apprend comment on peut rire de ce qui fait
+souffrir et pleurer, naître et mourir....
+
+Elle sait ce qu'il faut faire pour «s'amuser» avant d'être vieille,
+accident qui arrive aux filles vers l'âge de vingt-cinq ans! et ce
+qu'il faut éviter pour ne pas donner à l'hypocrite sagesse du monde des
+preuves trop vagissantes du goût qu'on a pour le plaisir.
+
+Vraiment, les deux ou trois fillettes que leurs mamans, en route pour
+Monte-Carlo, ont amenées à Cavalaire, apportent à Nora de fâcheux
+commentaires sur bien des choses que les petits paysans du voisinage et
+les bêtes lui avaient sainement apprises. Elle sait aujourd'hui comment
+ces choses sont déshonorées par la vie artificielle des villes et les
+imaginations citadines. Les conversations des belles dames lui ont fait
+plus de mal que les livres lus en cachette sans choix, au fond de la
+bibliothèque où Mitry n'entre jamais et dont Nora, sournoisement, garde
+accrochée derrière un cadre, dans sa chambre, une clef dérobée.
+
+Elle a douze ans, et l'imagination vive et sombre, l'aspiration vers
+des bonheurs vagues qui puissent la payer d'une vie si triste et qui
+déjà lui semble longue! Elle a lu _Paul et Virginie_, elle a lu _Manon
+Lescaut_, elle a pleuré sur les malheurs de _René_; et les vastes
+mélancolies de Chateaubriand et de Lamartine chantent pour elle, le
+soir, dans le bruit des vagues éternellement entendu.
+
+Avec ses petits compagnons rustiques, elle court les bois, elle grimpe
+au sommet des collines; et les genêts épineux mordent ses jambes.
+Un jour, comme une épine est restée sous son bas, au-dessus de sa
+cheville, il a fallu mettre sa mignonne jambe à nu. Et le petit Maurin,
+le fils du braconnier, qui va sur ses quatorze ans, un joli gaillard,
+bien sain et bien fait, s'est tout à coup agenouillé, et il a bu le
+sang de la plaie «pour empêcher le mal de s'envenimer». Un trouble
+délicieux a oppressé leur cœur à tous deux. L'existence sauvage qu'elle
+mène enseigne à Nora un désir d'aimer moins dangereux sans doute pour
+elle que les conversations des demoiselles «comme il faut», mais les
+deux enseignements rapprochés lui en disent, à son âge, beaucoup trop
+long sur la vie et l'amour.
+
+Le vent qui passe lui plaît; c'est une caresse des choses, bien douce à
+l'enfant privée de caresses. Une volupté tendre lui vient des arbres,
+du ciel et de l'eau. Les arbres, il lui est arrivé de les serrer entre
+ses bras. Il y a, dans le verger, un pommier vénérable qui a reçu,
+lorsqu'il était en fleurs, le baiser de ses pauvres lèvres pâles. Les
+fleurs, elle y plonge ses narines palpitantes avec des appels de toute
+sa bouche ignorante. L'eau, elle s'y est baignée, un soir d'été, à demi
+nue, avec les garçons et les autres petites filles... C'était un bain
+pris en fraude. Donc point de costume. Elle a gardé seulement sa fine
+chemise. Elle a aimé beaucoup la fluidité de l'eau qui l'enveloppait
+d'une pression égale, câline et frissonnante. Les enfants ont comparé
+entre eux la force de leurs jeunes bras; et Maurin, l'entreprenant,
+a renversé dans l'eau les fillettes. Les bras ont été pressés
+sous la bouche de l'adolescent, les nuques effleurées, parmi les
+éclaboussements d'écume. La sensualité de Daphnis et Chloé la gagne,
+Nora, et la console....
+
+... Si Jupiter ne veillait pas, peut-être approcherait-on beaucoup
+trop l'enfant sans mère et sans amis; et peut-être serait-il temps de
+l'envoyer dans une «bonne pension».
+
+C'est l'idée de Mlle Marthe, qui dit naïvement à M. Mitry:
+
+--Il n'est que temps, monsieur... s'il n'est pas trop tard!
+
+S'il n'est pas trop tard! Eh oui, il est trop tard pour refaire cette
+âme. Rien n'y sera effacé, à moins d'un miracle, de quelque façon qu'on
+s'y prenne. Elle aime trop tôt la mort et trop tôt elle appelle la
+vie. Et plus rien ne peut empêcher cela. Si elle n'aimait pas en outre
+la ruse et les mensonges qui seuls ont assuré les libertés qu'elle se
+donne, l'amour pourrait la sauver encore--mais elle a sans doute oublié
+Guy... lequel d'ailleurs est bien trop vieux pour elle.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Ce petit Jacques est le fils d'un braconnier fameux dans tout le
+pays, le fils de Maurin, dit Maurin des Maures. Jacques n'habite pas
+Cavalaire; il vit à Bormes, pays du liège. Son père l'a envoyé là pour
+qu'il «apprenne» chez un «gros savant», un retraité, ancien chirurgien
+de marine, philanthrope aimable et polyglotte, qui enseigne à Jacques
+l'histoire, l'allemand et l'anglais... Lorsqu'il sera bouchonnier,
+Jacques, grâce à toute cette science, pourra faire de grandes affaires.
+
+Quand il ne travaille pas chez le «monsieur», Jacques se loue en
+journée, et l'autre matin il est arrivé à Cavalaire, comme «leveur de
+liège». A la vérité, ce petit paysan qui sait l'allemand et l'anglais,
+et qui connaît La Vallière et Mme de Pompadour, est charmant, avec
+son ombre de moustache à peine marquée, ses vêtements de toile toujours
+bien propres et reprisés consciencieusement, ses jambières de toile à
+voile, son carnier de cuir auquel il suspend sa hachette de leveur de
+liège.
+
+--Ça vous ferait-il plaisir, mademoiselle, d'avoir un petit lièvre
+vivant, que mon père a rencontré dans le bois?
+
+--Oh! oui, Jacques, un grand plaisir!
+
+--Eh bien, vous l'aurez; il boit encore du lait--mais il mange déjà du
+thym.
+
+Elle a son lièvre et rit aux éclats. Jupiter, peut-être un peu jaloux,
+n'en dit rien. Et puisqu'un petit lièvre vivant plaît à la maîtresse,
+il saura le tolérer. Jupiter met son gros nez sur le petit nez mobile
+du levraut et tous deux s'embrassent. Dieu! que c'est amusant! Le
+lièvre sur ses pattes fines se soulève, et, attentif, balance sa tête
+de haut en bas, de bas en haut, flairant; puis, tout à coup, ses
+longues oreilles se couchent, s'aplatissent sur son dos et il se rase
+contre terre: il craint un danger. Alors, avec des cris de joie, Nora
+le cache dans sa poitrine, sous ses deux bras.
+
+--Vous allez l'étouffer, mademoiselle!
+
+Elle le prend à deux mains, l'élève à elle comme un enfant et, à son
+tour, baise le joli museau mobile qui, doucement, se met à rendre la
+caresse... Une mignonne langue rose, chaude, tendre, court sur les
+lèvres de Nora.
+
+--Eh bien!... Et moi? dit Jacques.
+
+Et ils s'embrassent tous trois, frémissants d'aise, jusqu'à ce que
+Jupiter avance, d'un mouvement lent, tranquille, mais irrésistible, sa
+grosse tête, jalouse en silence, qui les sépare.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Voilà les plaisirs que Nora, victime d'une brusque décision de son
+père, a dû quitter pour aller à Hyères, au couvent Sainte-Mathilde,
+et dans quelle saison, hélas! au commencement du printemps! quand les
+rossignols arrivent!...
+
+Au lieu de la plage et des bois, la cour; au lieu de la chambre où
+est cachée la clef de la bibliothèque, le dortoir aux lits de fer,
+froidement alignés; au lieu des caresses du petit lièvre, les bons
+points ou les pénitences.
+
+La régularité de toute cette vie d'écolière l'exaspère. Pour la
+conduire ici, on a dû parlementer beaucoup. Elle a fini par se laisser
+convaincre lorsqu'on lui a promis de venir la chercher si elle n'était
+pas contente; elle a espéré que la nouveauté des choses lui serait
+agréable; elle s'est imaginée que ne plus voir Mlle Marthe serait le
+bonheur, et qu'elle laisserait là-bas, à Cavalaire, toutes ses peines.
+
+Bien au contraire, elle les a emportées toutes avec le regret de ne
+pas les souffrir au lieu où elle a coutume, où l'habitude seule lui est
+une joie par elle-même.
+
+Dès le moment où elle a passé la grille du couvent, elle a éprouvé une
+grande envie de pleurer et comme une détresse. Elle a examiné autour
+d'elle les choses, les êtres, les murailles, les visages, et trouvé aux
+uns comme aux autres un air de froideur qui lui a paru de l'hostilité.
+Tout le monde était pourtant aimable, poli, mais cette politesse, de
+la part de gens qu'elle n'a jamais vus, qu'elle ne connaît pas, ne l'a
+point touchée, lui a presque semblé moqueuse, et elle s'en est défiée.
+C'est une sauvage.
+
+Nora s'est aperçue alors que les objets qui nous semblent indifférents
+nous tiennent parfois fortement au cœur. Elle se rappelle la _figure_
+de certains arbres du parc. Elle revoit dans sa pensée leur physionomie
+particulière, avec tel trait, tel détail auquel, paraît-il, son
+affection était attachée. Elle regarde le grand platane de la cour
+du couvent, et il lui fait l'effet d'un méchant étranger. C'est un
+intrus dans sa vie. Pourquoi est-il là, vraiment? Il a l'air bien sot;
+elle ne l'aime pas.... Il y a une sœur converse qui vient lui parler,
+lui donner certains renseignements. Nora la regarde et pense à Catri
+et même à Marthe. Il faut donc qu'elle les aime l'une et l'autre, au
+fond, même Marthe, pour que le visage inconnu de la sœur renouvelle
+en son cœur cette affreuse impression d'être abandonnée de tout et
+de tous, qui l'a saisie dès l'entrée au couvent.... Pourtant, là-bas,
+à la maison, Marthe et Catri, oui, Catri elle-même, ne lui semblaient
+pas tendres, ne s'occupaient pas beaucoup d'elle; comment se fait-il
+qu'elle les regrette?... Et tour à tour, les choses, les visages
+de là-bas, repassent dans son imagination. Elle voit Antoine et le
+jardinier, les remises et l'office, le perron, le corridor, le salon
+de la villa, et elle s'aperçoit que les pierres mêmes de sa maison
+sont toutes dans son cœur, vivantes et parlantes.... Oh! le salon où
+est le portrait de sa maman! Elle ne pourra donc pas le revoir tout à
+l'heure, si elle en a envie! Et la chambre mortuaire où sont les chers
+objets qui ont appartenu à sa mère, le lit, la broderie, les livres, et
+ce diamant noir, le joyau rare devant lequel elle est restée souvent
+en extase, tristement rêveuse,..... quoi! elle ne peut plus revoir
+tout cela quand elle le veut! Cette pensée, qui lui est intolérable,
+se présente à elle avec violence, ne la quitte plus, lui devient une
+persécution. Elle regrette jusqu'à la figure froide, ironique, dure, de
+son père.... Elle s'aperçoit qu'elle espérait toujours quelque chose
+de lui,--un changement brusque, un retour aux tendresses passées. Il
+reste, malgré tout, celui qui a tant pleuré sa mère, qui a voulu la lui
+montrer morte, qui, toute petite, la tint dans ses bras pour l'incliner
+sur le visage glacé.... Oh! mon Dieu! sa vie d'enfant misérable,
+pourvu qu'elle s'écoulât parmi les choses accoutumées, près des êtres
+mêmes qui la font souffrir, son existence de martyre maudite, c'était
+donc du bonheur,--pourvu que le nid, que la maison fussent proches!
+
+Souffrir aux endroits qu'on aime, et dont il semble qu'on soit aimé,
+c'est peut-être tout le bonheur possible!
+
+Où es-tu maintenant, bon petit Jacques? Quel animal sauvage as-tu
+capturé?
+
+--Il y a si longtemps que tu m'as promis un écureuil, Jacques, avait
+dit Nora en partant,... je ne l'aurai donc pas!
+
+Il s'agit bien d'écureuil, ici! une élève, des petites, vient d'être
+punie sévèrement parce qu'on a trouvé dans son pupitre un jeune moineau
+apprivoisé, qui pépiait et troublait la classe....
+
+Et Jupiter! il s'agit bien de Jupiter, maintenant! Un chien s'est
+glissé l'autre jour dans la cour, on ne sait pas comment,--un bel
+épagneul blanc.... on lui a donné la chasse à coups de balai.... Oh!
+Jupiter! mon Jupiter! qui me rendra tes bons grands yeux toujours
+tournés vers les miens!... Tu t'es échappé un jour, toi, de chez
+tes nouveaux maîtres, lorsqu'on avait voulu te séparer de moi pour
+toujours..., mais sois tranquille, mon Jupiter, je vais demander à te
+rejoindre. Je veux te retrouver... Sans doute, tu passes tes journées
+assis sur le perron de la villa ou bien devant la grille du parc, à
+regarder le chemin par où je suis partie, par où tu penses que je vais
+revenir... Il avait fallu t'enchaîner le jour de mon départ.... Tes
+hurlements de douleur me fendaient l'âme.... Comment ai-je pu accepter
+une heure seulement l'idée de te quitter... mais patience!... je vais
+écrire à la maison.... Et l'on viendra me chercher, avant dimanche.
+
+Nora écrit, en effet, lettres sur lettres, mais on ne lui répond pas.
+Elle pleure et pâlit, et maigrit de jour en jour. Elle est ici comme
+une hirondelle en cage. Elle ne peut ni voler, ni marcher. Elle manque
+d'espace, d'air, d'horizon, de terre même.
+
+Enfin, au bout d'un mois, comme on ne vient pas la chercher, Nora ne
+songe plus qu'à s'évader. Elle veut aller souffrir encore aux lieux où
+elle a souffert et qu'elle aime à cause de cela. Surtout, elle veut
+revoir Jupiter.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Nora veut revoir Jupiter, et Jacques,--et le triste sanctuaire où
+sa mère est morte.... Elle profite d'une promenade pour se cacher
+derrière une haie et elle s'enfuit. Elle a quelque argent. Elle prend
+tout simplement une voiture et se fait conduire à Cavalaire. A chaque
+tour de roue, son cœur bat plus vite. Des choses de sa maison, elle
+voit tout en beau, maintenant. Elle n'est pas loin de trouver quelques
+bonnes qualités à Mlle Marthe et même de pardonner à son père....
+Ce qu'elle lui pardonne le moins, c'est de garder Marthe. Pourtant
+elle ne croit pas encore que la rusée Allemande ait pris la place
+qu'elle a paru désirer.... Après tout, Nora, là-dessus, s'est peut-être
+trompée....
+
+La voiture arrive au bord de la mer, au Lavandou, et Nora s'exalte
+tout de suite au bruit des vagues. Du Lavandou à Cavalaire, la route
+suit exactement la mer, les dentelures du rivage. Dans ce voyage,
+seule, en voiture, Nora de plus en plus s'excite. Elle a commencé son
+roman. Elle agit. Elle veut. Elle réalise. Et toujours le bruit de
+la mer, battant contre le pied des montagnes des Maures, du Cap Noir
+au Dattier, l'accompagne, berce son rêve, l'enchante. La liberté la
+grise. L'oiseau a retrouvé l'espace, et, à chaque tournant de route,
+Nora croit découvrir sa maison... Chaque fois son cœur lui échappe pour
+voler au-devant d'elle-même.
+
+Elle débouche enfin en vue de la plage de Cavalaire. Il est tard, neuf
+heures du soir, et Nora n'a pas dîné.... La lune éclaire tout d'une
+clarté prestigieuse.
+
+A son cocher, que cette enfant si petite et si sûre d'elle-même n'a pas
+cessé d'étonner, Nora donne le prix convenu, et gagne à pied le portail
+du parc. Pourquoi tout ce mystère? Elle n'en sait rien. Le mystère
+lui plaît. Elle veut surprendre la maison, jouir des étonnements, des
+colères peut-être, ou qui sait?... non, en vérité, elle ne sait pas ce
+qu'elle espère....
+
+Elle rencontre une ombre.
+
+--C'est vous, mademoiselle Nora?
+
+--C'est toi, Jacques! Qu'y a-t-il de nouveau, ici?... Oui, me voilà, je
+suis bien contente. Qu'y a-t-il de nouveau? répète-t-elle.
+
+--Ah! mademoiselle....
+
+Jacques ne peut achever. Nora entend un sanglot....
+
+--Qu'y a-t-il? dit-elle anxieusement.
+
+Et Jacques, suffoqué:
+
+--Jupiter est mort!
+
+Nora croit mourir elle-même, tout debout. Elle chancelle, cherche un
+appui, n'en trouve pas et s'assied par terre.
+
+Et Jacques raconte. Des chiens enragés ont passé. Jupiter a été mordu.
+Il a fallu l'abattre... Et Junon aussi.
+
+--Mais c'est horrible, Jacques!
+
+--C'est comme ça, mademoiselle, et il n'y a rien à dire. Les chiens
+fous, c'est comme ça. Monsieur Mitry l'a fusillé! Moi, j'ai refusé!
+
+--Tu as refusé, toi, Jacques!
+
+--Oui, mademoiselle. Personne n'avait voulu. Alors, on m'a demandé à
+moi. Monsieur Mitry m'offrait de l'argent. Mais je ne pouvais pas: vous
+l'aimiez tant! Non, vrai de vrai, je n'aurais pas pu.
+
+--Oh! Jacques!
+
+--Mademoiselle?
+
+--Adieu, je rentre à la maison. Je suis malheureuse, Jacques.
+
+--Je comprends bien, mademoiselle.
+
+--Il faudra venir me voir, dis, souvent?
+
+--Le plus souvent que je pourrai, mademoiselle.
+
+Elle se lève: il la cherche dans l'ombre et il l'embrasse.
+
+--Adieu.
+
+Elle rentre dans le parc. Oh! elle n'a plus faim. Elle est stupéfaite.
+La nouvelle est si terrible qu'elle en demeure consternée, muette.
+Nora renonce pour ainsi dire à souffrir davantage. Vraiment, c'est
+trop, c'est trop de malheur. Elle ne veut plus réfléchir à rien.
+La fatigue est trop forte. Elle voudrait seulement un peu de repos
+et d'oubli. Et l'idée lui vient d'éviter, ce soir, toute scène de
+reproches, de rentrer dans sa chambre sans être vue, et de dormir, si
+c'est possible, jusqu'au lendemain, sans pensée et sans rêve.
+
+Voici le perron de la villa, tout blanc sous la lune. La porte est
+grand'ouverte. Nora s'approche des fenêtres du sous-sol qui brillent au
+ras de terre, voilées de rhododendrons. Elle regarde. Les domestiques
+sont tous à table. Le moment est donc favorable pour n'être pas
+aperçue. La petite ombre de l'enfant monte furtivement le perron.... Il
+n'y a de clarté qu'aux fenêtres du premier étage, celles de son père.
+Dans le corridor, elle s'arrête, se baisse; que fait-elle donc? Elle
+retire ses chaussures, afin de marcher sans faire de bruit, et les
+laisse là, dans un coin. Elle monte, la main sur la rampe.
+
+D'un pas assuré, Nora monte dans les ténèbres; elle connaît si bien la
+chère maison, la maison où sa mère est morte!
+
+La voici au premier étage. La porte de la chambre où elle a vu, d'en
+bas, la lumière, est fermée. Le trou de la serrure, dans l'angle
+obscur du palier, brille comme une étincelle.... Elle a la curiosité
+de regarder, par ce trou lumineux qui s'offre.... Elle approche
+lentement, à pas muets, s'incline à peine, car elle est petite
+pour son âge, Nora... Qu'a-t-elle donc vu, bon Dieu, pour qu'elle
+ait fléchi sur ses deux jarrets où elle a ressenti une douleur vive
+comme si on les eût fouettés brusquement d'un coup de tranchant de
+hache? En regardant la hachette de Jacques Maurin frapper le tronc
+des arbres, elle a, de terreur, éprouvé parfois ce coup de douleur
+nerveuse. Elle chancelle et se retient au mur. En même temps, quelque
+chose, dans son cœur, se tord, se déroule, se replie, et tous ces
+mouvements intérieurs, c'est de la douleur déroulée, repliée, tordue
+sur elle-même. C'est un mal physique, atroce. C'est le mal que François
+Mitry connaît trop, celui qu'éprouverait Thérèse si elle voyait ce
+qu'a vu Nora... et qu'elle éprouve peut-être, car peut-être la morte
+est-elle présente et souffrante au cœur de l'enfant. Nora souffre comme
+une épouse trahie. Qu'a-t-elle donc vu? Elle a vu Mlle Marthe et
+son père ensemble.... Et ils s'embrassaient! Elle a donc pris enfin
+la place de Nora, à table, la place de la maîtresse de maison, «celle
+de maman»! Une rage horrible secoue Nora. Elle va crier, frapper du
+pied, pousser des cris aigus, se rouler à terre, se meurtrir, rouler
+du haut de l'escalier jusqu'en bas, les forcer à la secourir; elle
+veut leur donner à tous deux le remords de la voir souffrir ainsi...
+de la voir mourir peut-être... «Oh! mourir, pourquoi pas mourir?...
+Maman, quand je l'ai embrassée morte, semblait si calme, si reposée,
+presque heureuse... Pourquoi pas mourir?» Nora a lu des livres où l'on
+meurt pour fuir les peines insupportables, pour oublier, et aussi,
+quelquefois, pour désespérer ceux qu'on laisse.. Elle s'incline encore
+et de nouveau regarde l'affreuse vision qui lui fait horreur et qui
+l'attire. Non, non, elle ne s'est pas trompée.... Il l'a prise entre
+ses bras... et il l'embrasse!... et Nora s'enfuit. Elle descend le
+plus vite qu'elle peut le large escalier de marbre blanc. Ses petits
+pieds déchaussés courent vite et en silence. Sous la clarté lunaire,
+fantastique, elle descend le perron, toujours courant. Elle veut
+mourir, retrouver sa mère.... La mort est vaste sans doute, et peuplée,
+mais sa mère la voit, bien sûr, et va venir à sa rencontre.... Comme
+la grève est longue!... on dirait une route, qui ne mène nulle part!
+Comme la mer semble froide sous le scintillement diamanté du reflet de
+la lune!... Voici le sable, où tant de fois elle a joué, Nora, avec
+Jupiter.... «Mon Jupiter»!... Alors seulement, comme si elle venait de
+l'apprendre, Nora souffre de la mort de son chien aimé; alors seulement
+elle comprend qu'il l'a laissée seule, toute seule... Comment se
+fait-il que là-bas, au couvent, elle ait pu croire un jour, une heure,
+une minute, à la bonté de Marthe, et qu'elle ait regretté Catri? «Non,
+non! personne ne m'aime plus, puisque Jupiter est mort!» Et Nora pense
+que si elle survit, chaque jour sera désormais un supplice pareil à
+celui qu'elle a éprouvé tout à l'heure, devant cette porte. L'image de
+son père embrassant Marthe surgit de nouveau dans son esprit, comme en
+pleine lumière; de nouveau quelque chose de mauvais, au plus profond de
+son cœur, éclate, s'ouvre, se détend, se referme. Le tenaillement de la
+jalousie crispe sa chair, la rend folle.... Oui, c'est cela: mourir! il
+faut mourir.
+
+Une grande tartane, sur l'eau, près de la grève, sommeille, haute,
+profilée en noir sur le ciel de nuit, un peu pâlissant. De la tartane
+à terre, les _lesteurs_, les ramasseurs de sable, ont établi un pont
+volant fait de longues planches ajoutées bout à bout, qui portent,
+au point de raccord, sur des barriques posées debout dans la mer...
+Nora sait que, sur la plage de Cavalaire, la mer, peu profonde tout au
+bord, le devient tout à coup à quelques mètres du rivage, parce que ces
+tartanes enlèvent beaucoup de sable chaque jour.
+
+A l'endroit où la tartane est mouillée, il y aura assez d'eau sans
+doute, pour noyer une enfant, petite... Elle s'engage sur la passerelle
+étroite. Les longues planches fléchissent et grincent un peu... Ne
+va-t-on pas la voir, du bord? Non, le temps est calme. L'homme qui
+devrait veiller, à bord du bateau, s'est endormi. Personne, pas un
+douanier sur la plage. La pauvre enfant s'avance au-dessus de l'eau.
+Arrivée au bout du petit pont, elle a peur... mais le souvenir lui
+revient brusquement de tout ce qu'elle a souffert jusqu'ici... Et
+maintenant Jupiter est mort!... La fillette de douze ans se répète la
+phrase toute faite: «J'ai tant souffert dans ma vie!» Elle ne conçoit
+pas qu'on puisse souffrir davantage, et elle a raison. Des douleurs
+de femme au cœur d'une enfant sont plus poignantes, puisque les cœurs
+d'enfant sont plus petits, plus tendres, et que les douleurs sont
+les mêmes. Et puis, quand Nora est résolue à quelque chose, elle
+l'accomplit; un dernier scrupule, un regret tardif, ne l'arrêtent
+jamais. L'élan initial la mène jusqu'au bout de ses résolutions. Elle a
+fermé les yeux et s'est laissée aller dans la mer, par côté, comme une
+chose rigide qu'on a poussée... et qui tombe.
+
+Ne sait-elle pas nager, Nora? oui, mais sous ce vertige de
+terreur,--Nora, qui depuis le matin n'a pris aucune nourriture,--Nora,
+au contact de l'eau, au toucher de la mort, qu'elle a cru
+reconnaître--si froide!--Nora s'est évanouie.
+
+La grande vague paisible la prend aussitôt, la soulève, maintient, à
+la surface, son petit visage pâle tourné vers les étoiles, l'enveloppe
+de sa volute écumeuse comme d'une grande caresse, et la pousse, d'un
+seul élan, au rivage qui est tout proche. La mer, qui la connaît, a
+refusé de lui faire aucun mal... Il faudra vivre encore, petite Nora.
+La mort ne veut pas de toi. Les enfants ne savent pas bien se tuer;
+c'est déjà une chose difficile aux hommes... Et, dans sa robe de deuil,
+dans sa robe noire de couvent, qui colle sur son petit corps grêle et
+nerveux, Nora, les mains ouvertes, les bras inégalement étendus, ses
+noirs cheveux dénoués gardant autour de sa tête l'ondulation de l'eau
+qui lentement se retire, Nora dort sous la lune...
+
+Quelques minutes, tout cela n'a pas duré davantage, et l'enfant se
+réveille... «Oh! qu'il fait froid! ce n'est donc pas la mort? Si, si,
+puisque me voilà toute ruisselante et voici la mer qui tantôt m'a
+prise... oh! oui, il fait froid!... mais puisque j'ai encore quelques
+instants à vivre, j'irai, pour mourir, me coucher, si je le puis, dans
+le lit de maman, dans le lit où elle est morte, où je l'ai embrassée
+morte... oh! maman! maman!»
+
+Elle se lève et, grelottante, s'en va vers le parc. La saison est
+bonne, c'est le printemps. Elle a froid pourtant... Elle marche avec
+peine. Elle sent bien qu'elle va mourir. Elle retourne vers la maison.
+Là, rien n'a changé depuis tout à l'heure. Elle s'en étonne et passe.
+Elle monte l'escalier comme tout à l'heure. Elle remarque que, derrière
+la porte funeste, il n'y a plus de lumière; on aura, au dedans, tiré la
+portière, mais sa pensée s'embrouille. L'enfant a sommeil. La lassitude
+l'écrase. Elle croit que c'est la mort. Elle va droit à la porte du
+sanctuaire funèbre, et l'ouvre. La lune éclaire, comme un plein jour,
+toute la chambre. Elle quitte, en chancelant de fatigue, ses vêtements
+mouillés. Et voici Nora toute nue, dans le rayon blanc, qui arrache
+au lit sa courtepointe, sa grande enveloppe de satin. Elle sait qu'on
+a mis là-dessous les plus beaux draps de sa mère... Les voici, tout
+brodés par elle, et Nora les entr'ouvre et y plonge son pauvre petit
+corps frissonnant qui va enfin goûter, croit-elle,--puisqu'elle s'est
+noyée,--un repos sans fin. Car Nora, épuisée, folle de ses grands
+chagrins, s'est ingénument couchée pour mourir...
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+--Il y a là, monsieur, un exprès qui nous annonce que mademoiselle Nora
+s'est échappée hier du couvent!
+
+C'est une rumeur dans toute la maison. Les domestiques sont consternés
+et Mlle Marthe elle-même; car, au fond des cœurs mystérieux,
+l'intérêt, la haine même quelquefois, sont mêlés d'amour et de pitié.
+Rien n'est pur d'alliage, pas même le mal: il ne va pas sans quelque
+bien.
+
+François Mitry donne des ordres. On attelle pour porter des dépêches au
+télégraphe de Cogolin. Mais Jacques Maurin vient d'arriver au château,
+il demande Mlle Nora; on l'interroge.
+
+--Je l'ai vue hier soir, dit-il.
+
+Alors l'imagination de tout le monde s'inquiète autrement, et quand
+Jacques explique: «J'ai annoncé à mademoiselle Nora la mort de
+Jupiter:»
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Catri, ses deux mains sur sa tête. Elle
+en mourra! elle en est morte!
+
+Ce mot éclaire les esprits. La petite est volontaire, violente, sombre.
+Elle a pu,--oui, avec sa nature!--songer à mourir! On court sur la
+plage, et François Mitry le premier... Hélas! il reconnaît sur le sable
+la trace des tout petits pieds; oui, oui, ce sont les pieds mignons de
+Nora, impossible de s'y tromper. Jacques les reconnaît bien, lui aussi;
+il pleure: «Oh! monsieur Mitry!» Mitry se sent le cœur déchiré. Est-ce
+qu'il a tué cette enfant? On s'efforce de lire les traces, mais elles
+vont et viennent en divers sens; elles s'embrouillent... Nora s'est
+promenée un moment ici, avant de se décider...
+
+--Monsieur Mitry! monsieur Mitry!
+
+C'est encore Jacques qui appelle. Le petit leveur de pièges est habile
+à reconnaître dans les bois la trace du lièvre ou le pas de la perdrix
+rouge...
+
+--Ici, ici, voyez!
+
+Et du doigt il désigne, sur la passerelle de planches où les lesteurs
+en ce moment même vont et viennent, l'empreinte du petit pied mouillé
+et terreux... On la retrouve tout contre le bateau, à l'autre
+extrémité. Et là, plus de doute, sur le bateau Jacques a ramassé un
+ruban... le ruban qui liait le bout des cheveux tressés de Nora...
+François Mitry l'arrache aux mains de Jacques, ce ruban, et il le
+baise; car, si elle était morte, la fille de Thérèse, il l'aimerait,
+oui, comme autrefois, il l'aimerait encore, maintenant qu'il serait
+trop tard!
+
+Les lesteurs interrompent leur travail, on fouille l'eau aux environs;
+on interroge la mer; on met le canot de la tartane à flot; les
+douaniers accourus proposent leur petite embarcation; il y a aussi
+celle de Mitry, et toute la plage s'anime de la même inquiétude et
+retentit du même appel que prolonge l'écho de la colline:
+
+«Nora! Nora! Nora!»
+
+--Hélas! monsieur, vient dire Mlle Marthe, les petits souliers de
+mademoiselle sont dans le corridor, presque cachés sous le bas d'une
+portière qui traîne...
+
+François Mitry regarde Marthe d'un regard profond... Sa fille est donc
+entrée hier soir, dans la maison! Leur porte était bien mal fermée...
+ils s'en sont aperçus bien tard... Il court chez lui, il entre, il
+ouvre toutes les chambres... Qui sait?
+
+Puis, un trait de lumière frappe son esprit... La chambre de Thérèse!
+
+Il n'y a plus mis les pieds depuis longtemps, dans cette chambre; il
+l'a abandonnée. Catri s'y introduit de temps en temps, lui a-t-on dit,
+pour ôter la poussière et, par une idée de ménagère soigneuse, changer
+les draps une fois par an, assure Mlle Marthe, le jour anniversaire
+de la mort de Thérèse. Catri, en faisant cela, a aussi une vague idée
+superstitieuse: il faut plaire aux morts.
+
+Pour la première fois depuis cinq ans, il va entrer dans cette chambre
+qui est séparée de la sienne par un spacieux cabinet de toilette,
+condamné aussi, abandonné. Il se prépare, avec un frisson, à entrer
+dans cette chambre terrible où elle est morte, où il a tant souffert!...
+
+Et voici que cette chambre est aujourd'hui le lieu de sa suprême
+espérance... Oh! si Nora n'y était pas! ou si Thérèse allait lui
+apparaître!.. Il sent, à la racine de ses cheveux, l'horreur qui passe
+aux heures fatales.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Il entre. Le lit, dont les rideaux sont relevés, fait face à la porte
+et, sur l'oreiller, tout de suite il aperçoit une tête, une tête pâle
+aux yeux fermés,--et qui respire.
+
+Est-ce Nora, bon Dieu! ou est-ce Thérèse? La ressemblance, en tous
+cas, est terrible. C'est plutôt la mère apparue dans la fillette. Dans
+l'enfance de la petite il y a l'expérience de la mère, et toutes les
+deux ont souffert par lui le même supplice, et toutes les deux sont là,
+pleines de reproches, et pourtant muettes!
+
+Il est debout, et il regarde. Autour de lui, tout est en place comme
+il l'a voulu. La broderie commencée, le nécessaire ouvert, le livre
+avec son signet, depuis cinq ans sont là, perpétuant l'ancienne vie
+paisible de l'aimée, tant haïe depuis. L'ordre exquis raconte une vie
+sage, bien rythmée sur le bruit du cœur de l'époux. Dans la cheminée,
+les bûches entières, noircies, éteintes, glacées, racontent l'horrible
+découverte, mais, au-dessus du lit, sous les rideaux hauts et légers,
+le grand christ d'ivoire, sur le fond de pourpre sanglante, appelle le
+pardon et les infinis d'amour.
+
+Il bénit, ce christ pâle, la pâle enfant dont les cheveux, d'un noir
+de deuil, entourent la face endormie, blanche comme le drap brodé qui
+couvre sa poitrine nue. On voit à son cou grêle, la petite chaîne d'or,
+où est suspendue la médaille bénite que sa mère avait portée aussi tout
+enfant. Les bras minces de Nora sont jetés sur la broderie des draps,
+le long de son corps, et ses mains, qu'elle avait jointes en songeant à
+celles de sa maman morte, se sont écartées durant le sommeil. La paume
+en l'air, un peu ouvertes, à demi refermées, elles ont quelque chose
+de doux et de pitoyable que jamais on ne leur a vu, car Nora, à peine
+éveillée, est toujours fière, en révolte, et crispe toujours ses petits
+doigts prêts à combattre; mais en ce moment, dans la sincérité du
+sommeil, ses mains détendues ont l'air de demander à la vie on ne sait
+quelle petite aumône d'amour, de pitié et de pardon.
+
+François Mitry voit tout cela et le conçoit clairement. Sous le viveur
+déterminé d'aujourd'hui, sous l'ironique, qu'une blessure empoisonnée
+a rendu fou et méchant, l'homme ancien, l'époux, le père s'éveille;
+il regarde Nora et il croit voir Thérèse!.... Le visage de l'enfant,
+de plus en plus lui semble être celui de la mère. Elle est là, morte
+et vivante, et, muette comme elle est, il l'entend pourtant qui lui
+parle... Langage confus, que rien ne peut rendre, mais dont le sens est
+trois fois limpide:
+
+«Oh! François!--murmure la morte avec la voix que les cœurs
+entendent,--François, mon bien-aimé des jours heureux, pourquoi es-tu
+si changé?
+
+«Quelle faute as-tu donc commise pour avoir ce visage de dureté, ce
+cœur sans amour et sans joie, cette vie de plaisir, inconsolée?... Il y
+a des paroles que les morts ne peuvent dire aux vivants, car il faut,
+pour des fins inconnues, que les destinées suivent leur cours, mais il
+est des choses que nous pouvons inspirer à ceux qui souffrent encore la
+vie, et qui se trompent, sur nos tombeaux. Depuis cinq années, ô cher
+malheureux, ton cœur tourmente le mien, dans l'ombre où sont les rêves
+des morts. Sur une enfant petite et douce, tendre et bonne, qui est le
+fruit de mes entrailles et l'âme de ton baiser, tu frappes des coups de
+géant, follement acharné contre la petitesse et l'innocence. Et chacun
+de tes coups horribles frappe aussi sur mes os, sur ma poussière, sur
+mon rêve de morte, sur la part de moi-même qui, éternellement, flotte
+autour de ma fille pour l'aimer et pour la connaître. Je ne puis pas la
+protéger, hélas! car la mort m'a chargée de ces chaînes mystérieuses
+et toutes-puissantes dont elle nous lie pour des fins inconnues qui
+veulent le secret. Et vainement je fais effort, dans mes liens de
+morte, pour me soulever vers toi; je ne puis. Le dieu qui fait obscures
+les destinées, ne veut pas. Il a ses raisons qu'il faut croire et
+obéir, et c'est là, ô cher bourreau plus misérable que moi, c'est là
+le martyre des morts qu'on offense, de se sentir eux-mêmes et de ne
+pouvoir pas se communiquer aux vivants! Mais aujourd'hui, regarde, je
+suis tout entière présente, sous le visage de mon enfant. Elle est
+venue au-devant de moi jusqu'au seuil de la vaste mort; et, comme elle
+avait fait tout ce chemin,--si petite, perdue et seule,--j'ai pu la
+joindre,--elle était si près!--et me voici en elle...
+
+«François, François! qu'as-tu fait de l'enfant? Le doute seul est
+quelquefois un crime. La réalité des preuves peut n'être qu'une
+apparence vaine. On a vu des innocents condamnés à tous les supplices.
+L'erreur parfois se fonde sur des réalités saisissantes qui sont le
+mensonge des choses, l'invention d'un démon qui guette la faiblesse
+de l'esprit des hommes, et qui s'acharne à leur faire nier l'amour,
+la foi d'amour, la sainte confiance... Et si le destin t'avait tendu
+un piège, s'il t'avait trompé, qu'en dirais-tu?... Regarde-moi, ô ami
+perdu, regarde-moi vivre et souffrir sur le visage de cette enfant.
+Je suis là, dans ses yeux fermés, je suis là, dans le pli de sa lèvre
+infiniment triste, dans son sourire navré d'enfant qui rêve à la vie
+sans pouvoir l'atteindre... Et quand même, ô malheureux... (aimé
+encore, parce que ton doute horrible est encore de l'amour, et ta
+cruauté de l'amour aussi), quand même tu m'aurais persécutée justement,
+que t'avait fait la toute petite? Comment n'as-tu pas pu t'élever au
+pardon pour elle, à la pitié tendre? L'humble chien que tu as un temps
+éloigné d'elle, et donné, en haine de moi, à des étrangers, sut l'aimer
+et la protéger, lui! et cela, uniquement parce qu'elle était petite et
+faible et seule... Il n'avait pas besoin de parenté avec la fille des
+hommes... Il l'aimait, lui, à travers le mensonge des formes... Il n'y
+a qu'une âme, ô mon ami, il n'y a qu'un cœur dans les univers, qu'un
+amour dans l'éternel... et tu t'en es séparé!... Oh! console-moi enfin,
+dans la mort double que tu m'as faite. Visite-moi dans l'éternelle
+angoisse... Un baiser, mon François, sur le front de l'enfant, arrivera
+au cœur inconnu que conservent, dans la mort même, les femmes qui ont
+su aimer, et toutes les mères des orphelins...»
+
+Ce sourd langage de pitié se parle dans le cœur de François Mitry.
+Aucune parole ne saurait le rendre; c'est un murmure infini, et le
+timbre des mots ne le transmet pas; il est pareil à ce bourdonnement
+de la mer au creux des coquillages. Ce n'est rien, et l'infini du cœur
+universel y est pourtant contenu tout entier.
+
+Et François Mitry, désarmé une seconde, se penche sur ce lit qui est
+un lit funèbre, et baise au front l'enfant qui ne se réveille pas.
+Sous ce baiser, elle a souri cependant... Il ramène sur ses pauvres
+bras grêles, le drap souple; il comprend qu'elle n'a pas autrement mal.
+La respiration est tranquille, égale. Il tire les rideaux, fait de
+l'obscurité, et puis, rassuré, il se retire sur la pointe du pied et va
+donner des ordres pour que personne ne fasse de bruit. Il faut qu'elle
+dorme, l'enfant douloureuse...
+
+Mais tandis qu'elle dort, il pense de nouveau aux lettres fatales qui
+gisent, là, dans l'ombre d'un tiroir. Oh! il n'a pas besoin de les
+relire. Il _sait_ qu'elles existent. Elles sont là, implacable trace
+d'un fait que rien ne peut changer. Ce qu'elles lui ont dit, elles le
+répéteront obstinément... Non, il n'a pas besoin de les relire... il
+les entend!... Et rien ne peut prévaloir contre la précision des mots
+écrits et des faits, rien, aucun songe, aucune hallucination, aucun cri
+sorti de la tombe.
+
+Et le cœur de François Mitry, amolli un moment par la vue de la pauvre
+enfant endormie, s'endurcit de nouveau et renie cent fois l'amour.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Comme il était arrivé déjà cinq ans auparavant, le jour même où
+il l'avait repoussée brutalement loin de lui, jetée contre terre
+et blessée, Nora, cette fois encore, ne connut pas les retours de
+tendresse de son père; elle ne sut pas qu'il l'avait baisée au front.
+Quand elle le revit, il était sombre comme à l'ordinaire, avec une
+nuance d'embarras vis-à-vis d'elle. Elle en conclut qu'il reconnaissait
+ses torts, et que la volonté qu'elle avait montrée de mourir n'avait
+pas été inutile: il avait compris.
+
+A partir de ce jour où il s'était fait à lui-même des réflexions
+inspirées par la mort, François Mitry résolut, mais froidement, de se
+montrer plus indulgent pour Nora. La voix d'outre-tombe avait remué
+en lui des profondeurs trop mystérieuses pour qu'il l'oubliât dès
+le lendemain, et n'en tînt nul compte. Et peut-être le malentendu
+eût-il cessé peu à peu entre l'homme et l'enfant si Nora eût voulu s'y
+prêter, mais elle était d'une fierté plus indomptable que jamais. Sa
+résolution de mourir avait effrayé tout le monde autour d'elle. Cette
+action, qui n'était pas d'une enfant, en imposa à tous. Elle le sentit,
+et commença à gouverner tyranniquement, avec des attitudes d'orgueil et
+des paroles d'insolence,--plus marquées que jamais.
+
+Plein de bonnes intentions, Mitry, un jour, en revenant de Nice, ne
+trouva rien de mieux, pour exprimer à Nora ses sentiments nouveaux,
+que de lui rapporter un bijou. C'était un bracelet de grand prix, le
+fermoir étant orné d'un brillant assez gros, et le cercle, çà et là
+piqué d'un saphir. Si joli que fût l'objet, il faut convenir que, pour
+plusieurs raisons, le choix d'un bijou n'était pas heureux. Nora, en
+effet, avait remarqué que Mlle Marthe, depuis quelque temps, se
+parait comme une châsse. L'enfant n'avait pas eu de peine à deviner
+que bracelets, colliers, boucles d'oreilles et chaînes de montre,
+offerts à Marthe, ne prouvaient pas seulement la générosité, mais
+surtout la reconnaissance de Mitry. Elle entendait fort bien que tout
+cet étalage de bijouterie répondait, comme un remerciement, à des
+services exceptionnels. Elle-même, Nora, ne portait jamais de parure.
+Elle n'en avait pas besoin dans ses courses à travers bois, et son
+goût de fillette pour ce qui brille se satisfaisait assez durant les
+heures qu'elle passait à contempler les bijoux de sa mère, étincelants
+et dormant derrière leur vitrine, et qui parlaient, ceux-là!... Le
+diamant noir, à lui tout seul, avait dit bien des choses déjà au cœur
+de la fillette, et il aurait fallu des joyaux vraiment singuliers, pour
+étonner Nora et pour la tenter.
+
+Mitry, avec son riche cadeau, fut maladroit et il le fut logiquement
+parce qu'il n'aimait pas la pauvre petite.
+
+Après les graves événements dont le souvenir était entre eux, il l'eût
+touchée à coup sûr, en lui offrant un rien, une fleur cueillie pour
+elle, une simple fleur sauvage... Il n'y songea point.
+
+--Nora, dit-il, j'ai déposé tout à l'heure, en votre absence, dans
+votre chambre, un petit souvenir pour vous, que j'ai rapporté de Nice.
+C'est un bracelet qui n'est pas sans prix; il ne déparera pas votre
+boîte à bijoux quand vous serez une femme. J'espère qu'il vous fera
+plaisir.
+
+Elle ouvrit des yeux étonnés et, à la fois, pleins d'indifférence.
+
+--Un bracelet? dit-elle. Je n'en mets jamais.
+
+Elle pensa aux parures nouvelles de Marthe, crut revoir une scène
+qu'elle n'oublia jamais, celle qui l'avait poussée à fuir la maison,
+à courir vers la mort,--et elle ajouta méchamment, pâle et les lèvres
+minces:
+
+--C'est à mademoiselle Marthe qu'il faut donner ces souvenirs-là... Et,
+avec votre permission, je lui offrirai celui dont vous me parlez; il
+est vraiment trop riche pour une jeune fille et il lui ira mieux qu'à
+moi.
+
+Mitry la regarda avec stupeur. Elle pensait bien faire acte de
+vengeance, mais elle ne se doutait pas de toute la portée de ses
+paroles.
+
+La vengeance fut complète lorsqu'elle ajouta:
+
+--J'ai, moi, les bijoux de maman!
+
+Sur ce mot, François aurait pu s'attendrir. Il s'irrita au contraire:
+
+--C'est bon, dit-il rudement, je vous autorise à offrir à mademoiselle
+Marthe, le bijou que vous trouverez dans votre chambre.
+
+Nora pensait aussi que son père aurait pu lui remettre ce souvenir
+au lieu de lui annoncer qu'il l'avait déposé chez elle. Et lui, tout
+simplement, n'avait pas osé. Il avait senti, sans y croire, le refus
+possible.
+
+Le soir, Mitry trouva sur sa table l'écrin que Nora lui avait
+rapporté... Il en éprouva une sorte d'humiliation et garda un
+ressentiment. La leçon était dure. Elle lui fut d'autant plus pénible,
+qu'il reconnut, après réflexion, l'avoir méritée de plusieurs manières.
+Il n'aurait pas dû traiter l'enfant tout juste comme il traitait
+sa maîtresse, et s'il désirait vraiment la reconquérir, le moindre
+témoignage de tendresse vraie aurait été plus efficace.... Il y
+songeait un peu tard! Ce pauvre Mitry, en devenant sceptique, était
+devenu grossier.
+
+Bientôt il n'eut plus vis-à-vis de l'enfant terrible qu'un sentiment:
+la crainte. Il craignit ses impertinences, ses lubies, son
+intelligence, ses divinations. Il craignit qu'elle lui reprochât
+ouvertement un jour d'avoir donné à Marthe la place qu'en effet il
+avait laissé prendre à l'Allemande.
+
+Il eut peur surtout, et à chaque instant, de pousser la révoltée à des
+résolutions extrêmes.
+
+Pour bien des choses qui pouvaient la contrarier, il prit soin de se
+mieux cacher d'elle, ou de biaiser. Dans sa lutte avec la toute petite
+il était vaincu. Elle en abusa inexorablement, tous les jours un peu
+plus. La volonté de Nora devint souveraine en dépit de Mlle Marthe
+qui fut invitée à «ne pas faire attention»... Conseil d'ailleurs
+superflu. Et comme les communications affectueuses ne s'établirent
+pourtant pas entre Nora et son père ni aucune autre personne de la
+maison, il advint que la petite maîtresse du logis n'y commandait
+pas au nom de l'amour, mais de la crainte, une crainte vague et sans
+cesse pénétrante, qu'on avait de la violence de ses sentiments, de ses
+rancunes, de sa haine.
+
+Elle fut l'enfant que l'on gâte mais qu'on n'aime pas. Bientôt rien ne
+résista à ses fantaisies, et elle fut libre.
+
+Elle eut une petite voiture attelée d'un âne d'Alger, pas plus grand
+que Jupiter, et qui l'emmenait seule, à droite, à gauche, sur les
+chemins déserts et charmants qui suivent les caprices de la côte. Elle
+eut un petit cheval arabe, nerveux et souple, qui, enjambant bruyères
+et romarins, grimpait les sentiers rocailleux de la montagne les plus
+ardus ou qui, le long de l'immense plage de sable, l'emportait en des
+galops effrénés, sa longue crinière et sa queue noires battant son
+col et son flanc d'un gris rosé et doré, ses sabots faisant rejaillir
+l'écume des vagues... Elle eut une petite embarcation à elle, qu'elle
+apprit à manier et qui lui donnait pour empire tous les creux des
+rochers jusqu'au Lavandou dans l'ouest et à Camarat dans l'est.
+
+Elle avait treize ans; elle était de taille exiguë, très bien
+proportionnée, ce qui faisait son charme et toute sa grâce;--et, si
+petite et si jeunette, elle avait le train d'existence d'une orpheline
+riche, qui échappe au tuteur amoureux et faible.
+
+Les leçons de cheval, c'était Jacques Maurin qui les lui avait données.
+
+Né à deux lieues de là, dans la plaine de Grimaud, fameuse dans
+toute la Provence pour les chevaux qu'on y élève et pour ses courses
+annuelles, le petit Maurin, dès l'enfance, avait gardé les poulains; il
+montait à cheval comme un Maure. Que de fois, il conduisit au bain le
+cheval de «Mademoiselle!» Tout nu sur le cheval nu, il le poussait dans
+les vagues, et il parlait avec tant d'enthousiasme de ses impressions
+sur la bête lancée à la nage, que Nora voulut les connaître par
+elle-même. Et il lui arriva dans un coin désert du rivage, de quitter
+tous ses vêtements et, à cheval à la manière d'un homme, les genoux
+serrés, les jambes pendantes de-ci de-là, sa petite poitrine, à peine
+naissante, frémissante au souffle du grand large, ses cheveux flottant
+sur ses épaules et noirs comme la crinière de sa bête, elle avait goûté
+la volupté d'être libre et nue au plein air, et d'entrer ainsi dans les
+vagues qui les enveloppaient tous deux de caresses fluides, fuyantes et
+rapides. La bête, sous elle, ondulait comme la vague même, et, dirigée
+vers l'horizon, donnait à Nora la sensation d'une fuite réalisée
+vers les infinis perdus, par un chemin que ne peuvent suivre que les
+navires et les monstres marins. Parfois la bête capricieuse, pour se
+débarrasser de l'enfant, baissait brusquement sa tête enfoncée sous les
+eaux, plongeait tout entière, et Nora regagnait la terre à la nage,
+seule, heureuse et comme fière d'être semblable à une bête des eaux ou
+à quelque fée marine des _Mille et une Nuits_.
+
+On lui avait dit que parfois les chevaux qu'on pousse obstinément,
+malgré eux, vers le large, s'affolent d'avoir perdu pied, oublient le
+rivage et s'emportent jusqu'à la haute mer, jusqu'à la mort..... Elle
+espérait toujours, vaguement, cette folie. Et, en attendant, elle en
+réalisait d'autres. C'est ainsi qu'un jour, saisissant de son petit
+poing la queue de son cheval qui, après s'être débarrassé d'elle,
+retournait au rivage, elle se fit traîner dans l'eau derrière lui, dans
+son sillage, roulée cent fois sur elle-même dans les grondements de
+l'écume...
+
+A ces jeux, elle apprenait, plus sûrement que par des caresses, la
+volupté de vivre et de rêver.
+
+L'imprécis de désir qu'elle rapportait de ces aventures, lui mettait
+au cœur et dans l'esprit un rêve d'impossible entrevu, effleuré, qui
+l'accompagnait sans cesse. Elle aimait le vent qui passe et elle
+voulait le suivre; l'hirondelle de mer et la mouette qui rasent la
+crête des vagues, y trempent l'aile et remontent; le bruit de baisers
+que fait la feuille froissée contre la feuille et le grésillement des
+galets que la vague apporte, remporte, en les choquant par milliers
+l'un contre l'autre... Elle devenait plus sensible aux printemps,
+aux étés, au rythme des saisons, aux variations des heures, sons et
+couleurs, plus prompte à s'émouvoir des nuances du temps, qu'une
+divinité des bois ou des eaux. Son cœur se creusait pour ainsi dire;
+un vide sans fond s'y faisait qui déjà appelait des joies plus
+qu'humaines. Apaisée un peu tout d'abord, mais non consolée par les
+choses que Mlle Marthe appelait ses distractions, Nora conçut
+bien vite un dégoût définitif pour ce qu'il y a de nécessaire et de
+respectable dans les humbles occupations des existences ordinaires.
+Elle gardait au cœur sa plaie d'enfant, un sourd désespoir, un éternel
+regret, et, en même temps, elle avivait en elle une joie de vivre
+perpétuelle, un bonheur purement physique, sans fin, recommencé avec
+les matins et les soirs.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Mlle Marthe n'avait pas tardé à se dire que puisque M. Mitry
+renonçait à envoyer Nora dans un couvent, le mieux était qu'elle prît
+ces habitudes désordonnées... Elle cessait d'être, dans la maison, le
+témoin gênant; rien de mieux.
+
+Quant à François Mitry, il fit d'abord quelques objections.
+
+--Nora, dit-il un jour, vous prolongez trop vos promenades!
+Mademoiselle Marthe, cette enfant n'est pas assez surveillée.
+
+Mitry a des scrupules.... mais Mlle Marthe a bientôt fait de
+les calmer. Elle le persuade aisément; au fond, voir Nora le moins
+possible, voilà tout ce qu'il désire. Pourvu qu'il oublie qui elle est,
+à quel infâme couple elle doit et la naissance et le droit odieux de
+porter traîtreusement son nom à lui, il ne demande plus rien. Éloigner
+Nora afin d'oublier,--faire du bruit, jouer, recevoir, courir les lieux
+dits de plaisir,--toujours afin d'oublier,--voilà qu'elle était sa
+vie, sa volonté fixe.
+
+Dès qu'il essayait de retrouver le silence, il retrouvait ses visions,
+Thérèse et Lucien, dont les fantômes hantaient ses cauchemars ou
+exaspéraient ses insomnies. Seule, Marthe le consolait à chacun
+de ses retours à Cavalaire; en sorte qu'il avait toujours plus de
+reconnaissance pour cette excellente fille qui, la nuit, lui prodiguait
+toute sorte de consolations et de soins, avec des discrétions
+parfaites; débouchait en silence à son chevet les flacons de chloral ou
+d'éther, et tournait patiemment les potions calmantes.
+
+Ses rages ne se calmaient donc pas? Non. La jalousie avait dans son
+cœur les caractères d'une maladie chronique. Et, de temps à autre, il
+avait encore à souffrir des crises aiguës.
+
+Ainsi, moins d'une année après l'alerte terrible que leur avait donnée
+Nora, et lorsque, pour éviter de l'exalter encore, il s'attachait à la
+contrarier le moins possible, il eut pourtant avec elle une scène qui
+mit entre eux un nouveau grief, inoubliable.
+
+Elle chantait, au piano, dans sa chambre. Mitry, dans la sienne,
+écrivait des lettres. La belle voix jeune de Nora sortait par les
+fenêtres ouvertes, planait dans l'air, libre et entrait, avec toute sa
+pureté, chez le malheureux Mitry. Or, Nora, ce jour-là, de cette voix
+qui ressemblait singulièrement, depuis quelque temps surtout, à celle
+de sa mère, chantait _l'Anneau d'argent_, une des chansons favorites de
+Thérèse:
+
+ Aussi, lorsque viendra l'oubli de toutes choses,
+ Dans mon cercueil, de blanc satin capitonné,
+ Lorsque je dormirai très pâle sur des roses,
+ Je veux qu'il brille encore à mon doigt décharné,
+ Le cher anneau d'argent que vous m'avez donné.
+
+Mitry avait levé la tête. Il écoutait, le sourcil froncé, le regard
+sombre. L'air et les paroles de cette chanson l'impressionnaient
+également. Il croyait voir Thérèse morte et il croyait l'entendre
+vivante! C'était une impression trop forte pour cet homme que
+poursuivaient des visions de folie et qui, parfois, en avait
+conscience, et s'épouvantait alors de lui-même.
+
+Aussi, comme Nora recommençait pour la troisième fois sa chanson, il
+n'y tint plus, et, se levant exaspéré, il appela:
+
+--Mademoiselle Marthe! mademoiselle Marthe!
+
+Marthe se tenait toujours à portée de sa voix.
+
+En ce moment, elle brodait, assise à l'ombre des platanes, sous les
+fenêtres de Mitry.
+
+--Je suis là, monsieur!
+
+--Ordonnez à Nora de se taire! cria François brutalement. J'écris. Elle
+me gêne... D'ailleurs, je n'aime ni sa chanson, ni sa voix, ni son
+piano, dites-le-lui!
+
+La voix de l'enfant s'était tue, arrêtée en pleine reprise du premier
+couplet. Nora avait donc entendu?
+
+--Mademoiselle Nora! cria, à son tour, d'en-bas, Mlle Marthe.
+
+Elle n'obtint aucune réponse! Elle dut monter dans la chambre de la
+jeune fille.
+
+Nora, pâle, les dents serrées, avait traîné son piano au milieu de sa
+chambre, l'avait ouvert, et, un canif en main, elle en coupait, une à
+une, toutes les cordes.
+
+--Voilà ma réponse, dit-elle à Marthe stupéfaite. Dites à mon père, je
+vous prie, qu'il n'entendra plus ni mes chansons, ni ma voix, pas plus
+que mon piano. Mais dites-lui aussi qu'en échange, puisque la maison
+m'est rendue insupportable, je veux du moins, au dehors, être de plus
+en plus libre. On a trouvé mauvais hier encore que je sois rentrée,
+de ma promenade à cheval, après le coucher du soleil. Je rentrerai, à
+l'avenir, de mes promenades, quand bon me semblera... On me laissera
+tout à fait libre... En échange, j'irai chanter dans les bois ou sur la
+plage...
+
+Mlle Marthe rapporta textuellement, deux secondes plus tard, ces
+paroles à M. Mitry qui, furieux, répliqua:
+
+--Qu'elle aille au diable!
+
+Nora, qui de sa chambre entendit ces mots, répondit entre ses dents,
+pour elle-même:
+
+--Soyez tranquille; j'irai!
+
+Et c'est pourquoi, bien souvent, dans les collines ou sur la plage de
+Cavalaire, on entendait au loin une voix qui ne semblait pas d'une
+enfant, une voix pleine de charme, de pureté, émouvante surtout dans
+les notes graves.... C'était Nora, exilée de la maison paternelle, qui
+chantait sa peine aux arbres, aux rochers, à l'horizon, à la mer...
+
+ Chante, mon cœur, la revoilà,
+ La saison parfumée...
+ La douleur qui nous exila
+ N'est-elle pas calmée?..
+
+ Chante, mon cœur, le revoici,
+ L'été, faiseur de roses!
+ Les fleurs, l'espoir, l'amour aussi,
+ Toutes les belles choses!
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Mlle Marthe envahit la maison que Nora, de jour en jour, abandonne
+davantage.
+
+Mlle Marthe n'a nullement renoncé à ses projets. Elle veut, tôt ou
+tard, épouser le maître du logis, devenir la vraie maîtresse. Tous ses
+calculs sont faits, ses mesures sont toutes prises. Elle arrivera. Nora
+mariée au plus tôt, avec une bonne dot (ce qui sera à peine une brèche
+à la fortune de M. Mitry), Marthe continuera à viser son but. Elle a
+parfaitement compris qu'elle ne peut y arriver vite. Elle est donc
+patiente.
+
+M. Mitry, secoué des grandes passions finales de la quarantaine, vit
+follement au dehors. Elle regarde, indulgente et persévérante. Elle
+prend soin du linge, surveille la table,--et sourit. Elle sait qu'à
+l'heure où les tisanes quotidiennes seront ordonnées, elle paraîtra
+indispensable, si elle a pu durer jusque-là. Elle attend le moment
+de mettre au service des lassitudes du quadragénaire, peut-être de
+ses infirmités, l'inaltérable patience allemande, ses connaissances
+de Lotte en friandises de malade, tous ses talents de lectrice et de
+ménagère qui sait tout dire en trois langues.
+
+Et cela s'annonce très bien. Déjà, à plusieurs reprises, M. Mitry
+est revenu très fatigué de ses excursions à Monaco ou à Paris, ou
+simplement dans les bois d'alentour, par les mauvais temps d'hiver. Et
+il a bien compris que Mlle Marthe lui est indispensable.
+
+--Que deviendrait ma maison sans vous? Vous êtes vraiment une précieuse
+et excellente personne.
+
+Alors, tout en remerciant, Mlle Marthe s'est mise à parler de
+l'avenir de Nora, qu'elle aime tant, «malgré ses inquiétants défauts».
+
+--Je ne lui suffis plus, monsieur, c'est bien évident. D'abord, le soin
+de la maison en général m'absorbe. Je ne puis être à la fois votre
+intendante et l'institutrice d'une grande fille de cet âge. C'est tout
+à fait impossible. Et si vous ne vous décidez pas à vous en séparer....
+
+--Elle ne voudra jamais, répond le colosse soumis, le père déchu. Au
+couvent, bien sûr, elle ferait un coup de tête, s'échapperait encore.
+Contrariée jusqu'au bout, elle serait capable de se tuer!... Songez
+donc! quelles responsabilités! Non, non, laissons-la libre. Elle ne
+prendra jamais son parti de la captivité, à présent surtout qu'elle a
+goûté d'une vie si sauvage.... Après tout, mademoiselle, cela vaut
+peut-être mieux que la vie de bal et de théâtre qu'on fait mener
+aujourd'hui aux petites filles.
+
+--Je ne dis pas non, monsieur, poursuit Marthe qui a son idée fixe et
+depuis bien longtemps. Mais il faudrait un guide, un mentor à cette
+enfant, un homme sûr, savant et intelligent, un homme de tact, ayant
+la main légère, mais ferme, et qui puisse même être un compagnon pour
+elle, un défenseur... Elle sort trop seule... Un homme de confiance,
+qui serait un professeur, voilà ce qu'il vous faudrait.
+
+--Et où le trouver, dit M. Mitry, ce phénix?
+
+--Mais si j'en parle ainsi, répond d'un air de triomphe Mlle Marthe,
+ne comprenez-vous pas que je l'ai, oui, tout prêt, sous ma main?
+
+--Allons donc!
+
+--C'est mon frère, mon propre frère, monsieur, qui est professeur, chez
+nous, dans un lycée de jeunes filles, dans un gymnase.
+
+--Dans un lycée de filles! s'écrie le pauvre Mitry... Ah! mademoiselle
+Marthe, que serais-je devenu sans vous!... Mais consentirait-il à
+quitter une situation comme la sienne?...
+
+--Je l'ai pressenti, monsieur, je lui ai dit quelle cure pédagogique
+il pourrait réussir chez vous. Cela le tente. C'est un grand esprit.
+Il a publié un livre intitulé: _Contribution à l'étude du système
+d'éducation des filles dans les gymnases allemands, considéré au
+point de vue de l'amélioration des races du Nord._ Il m'a répondu
+qu'ayant confiance en moi, aveuglément, il fera pour vous ce que je lui
+demanderai.
+
+--Écrivez-lui de venir, mademoiselle Marthe. Je veux accomplir
+scrupuleusement, malgré tout, mon devoir envers cette enfant. Un
+précepteur pareil, mais c'est un trésor!
+
+Et c'est pourquoi, maintenant, un professeur à tout faire, Allemand,
+petit, velu et laid,--«pas dangereux par conséquent,» songe naïvement
+M. Mitry,--donne à Mlle Nora des leçons de toutes sortes. Il est
+musicien comme personne, philologue et historien, mathématicien et
+poète. C'est une encyclopédie allemande. Il parle, à tout propos, de
+Schopenhauer et de Gœthe. Il tire l'épée et joue du sabre comme un
+étudiant. Il monte à cheval comme un uhlan. Il est grossier comme un
+pain d'orge et hypocrite comme un chat. Il embrasse sa petite élève,
+pour la récompenser, dit-il, quand elle a été bien sage. Il lui raconte
+des histoires de jeunesse avec des réticences plus laides que des mots
+déshonnêtes. Il lâche pourtant çà et là une expression d'argot en
+français, car Gottfried n'ignore pas qu'on fait à l'esprit germanique
+le reproche d'être lourd. Or, la légèreté française est représentée
+pour lui par la langue verte... «Tu me la coupes» et «tu t'en ferais
+mourir» lui paraissent des choses fines comme des ailes de papillon,
+en sorte qu'il introduit brusquement, dans son pâteux langage de
+savant, de ces mots-là, qui font, sur ses lèvres tudesques, le plus
+baroque effet. Il dit par exemple, d'un air doctoral, au cours de sa
+leçon d'histoire: «Napoléon Ier désirait un héritier. Son divorce
+avec Joséphine n'eut pas d'autre cause. Enfin en 1811, Marie-Louise
+«décrocha un gosse!» Et Nora s'amuse énormément. Elle se moque de
+Gottfried, et le subit quand elle y trouve intérêt.
+
+Gottfried veut suivre Nora dans ses promenades. Il devient «encombrant»
+et, pour se débarrasser de lui, elle le trompe de mille façons. Ainsi
+il achève de gâter l'enfant trop libre, trop rusée, trop impérieuse...
+qu'il compte bien épouser un jour, quand Mlle Marthe, sa chère
+sœur, épousera le père. C'est chose convenue entre sa sœur et lui. M.
+Gottfried peut attendre. Il n'a que vingt-huit ans.
+
+M. Gottfried forme sa future.
+
+Pour commencer, il la réconcilie avec le piano, tout en lui racontant
+les amours de Chopin et les égoïsmes de Gœthe. Et si, plus tard, il
+arrive à compromettre sa petite élève, il réparera volontiers.
+
+Gottfried, c'est Atta-Troll, mais c'est surtout Caliban. Ses ridicules
+sont tudesques, mais ses vices n'ont point de patrie. C'est la brute
+humaine, armée de raisonnements et masquée de science. Elle ne
+déshonore que l'humanité.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Nora grandit ainsi. Elle a vaincu son père qui redoute les violences
+de son caractère, les exaltations de son imagination. Elle a réduit
+Mlle Marthe, qui redoute son œil fixe, perçant, divinateur, et
+qui se fait devant elle plus zélée et plus servante que jamais. Elle
+tient en laisse Jacques Maurin, bon petit, qui a, pour ainsi dire,
+remplacé Jupiter. Elle fait faire à Gottfried, le professeur, ses
+quatre volontés, car elle n'a qu'à le regarder d'une certaine manière
+ou à se laisser prendre son petit poignet, pour que les yeux de l'homme
+velu se troublent sous les verres épais de ses lunettes et pour que sa
+face se congestionne. Elle a compris cela clairement, bien vite. Elle
+en rit comme une folle, avec Jacques, et renouvelle tous les jours
+l'expérience.
+
+Quant aux domestiques, ils savent tous qu'il ne faut pas déplaire à la
+demoiselle, si l'on ne veut pas que la maison s'emplisse de cris aigus
+et de trépignements. Cela leur ferait une méchante affaire avec Mlle
+Marthe ou avec M. Mitry qui, tous les deux, entendent vivre en repos.
+
+Ainsi la jolie petite créature sait trop que la peur, la lâcheté,
+l'intérêt, la luxure guident les hommes, écrasent à ses pieds les plus
+forts, les plus déterminés, les plus rusés.
+
+C'est pour se défendre qu'elle a dû légitimement faire ces
+observations, mais elle les a faites, et c'est ainsi que la belle eau
+du diamant de plus en plus s'est attristée d'une ombre ineffaçable.
+
+Elle règne donc sur tout un monde, la petite reine noire et pâle, dans
+son vaste palais, dans son immense parc du bord de la mer. Royaume
+triste, où l'infante a appris trop tôt les dessous vilains de la
+politique, parce que la reine mère est morte et n'a pu l'envelopper
+dans le manteau de son amour.
+
+Comme elle a su se couronner elle-même, de ses toutes petites mains,
+l'infante est toujours plus orgueilleuse. Elle aime railler et braver
+les gens.
+
+--Mademoiselle, dit le professeur Gottfried, prenez votre Schiller.
+Nous allons étudier ce matin le _don Carlos_.
+
+Mais Nora a une lubie. Elle réplique:
+
+--Ce n'est pas une lecture pour une jeune fille de quatorze ans,
+monsieur Gottfried! Je m'étonne que vous me la fassiez faire, avec
+commentaires surtout! C'est un drame trop passionné. Tout Schiller, du
+reste, est dangereux, séduisant, trop tendre, monsieur Gottfried!
+
+L'innocent Gottfried, ahuri, ouvre un œil si rond que le voilà,
+le docte animal, très ressemblant à une orfraie. Nora fait cette
+comparaison en elle-même et dit à voix très haute:
+
+--On prétend, dans ce pays-ci, que l'orfraie sent l'huile comme un
+savant, parce qu'elle boit l'huile des lampes, dans les églises où elle
+s'introduit, j'oserai dire nuitamment!
+
+--Par où? interroge Gottfried effaré.
+
+--Par la cheminée, monsieur Gottfried. En avez-vous vu?
+
+--Non, mademoiselle, je n'ai jamais vu de cheminées, dans les églises.
+
+--Parce que vous êtes protestant, mais c'est des orfraies que je parle.
+C'est très laid. La plume est jaunâtre, comme votre barbe, et l'œil est
+rond, très rond, et sans aucune expression.
+
+Et Nora éclate de rire à la barbe jaune de Gottfried.
+
+Gottfried, ayant réfléchi, prononce:
+
+--Quant à _don Carlos_, mademoiselle, vous l'avez donc lu, puisque vous
+le trouvez trop passionné, et si vous l'avez lu, quel inconvénient
+voyez-vous à le relire avec moi?
+
+--A le relire avec un homme?... Oh!... fait Nora, baissant les yeux
+pour imiter les jeunes filles bien élevées qu'elle a vues minauder
+dans les romans.--Oh! monsieur Gottfried!....
+
+Et un sourire d'une inexprimable impertinence rend sa jolie bouche
+mille fois plus jolie.
+
+Elle achève:
+
+--Vous ne réfléchissez pas... comme ce serait troublant!
+
+Les joues de Gottfried s'empourprent. L'œil s'injecte. On croirait que
+le bonhomme va éclater.
+
+--Vous n'avez jamais soufflé dans un bonhomme en baudruche, monsieur
+Gottfried?
+
+--Non, mademoiselle. C'est un exercice auquel les professeurs évitent
+de se livrer dans les gymnases d'Allemagne, dit Gottfried, badin, mais
+sans comprendre.
+
+--Et dans un ballon rouge? avez-vous soufflé dans un ballon rouge?
+
+--Jamais. Pourquoi cela?
+
+--Parce que je songeais que si on souffle trop, ça risque de crever.
+
+--Naturellement!
+
+--J'ai là un presse-papier qui représente un ours; c'est l'ours de
+Berne, monsieur Gottfried. Êtes-vous allé à Berne?
+
+--Non, mademoiselle. Pourquoi cela?
+
+--Parce que vous êtes philologue. Et vous seul pourriez dire si le
+verbe _berner_, monsieur Gottfried, vient directement de Berne.
+
+--Quelle absurdité! mademoiselle! Si on peut dire!... ah!... je
+comprends... c'est un calembour... mais qui ne présente aucun sens! dit
+Gottfried.
+
+--Berner un ours, ça doit être drôle, mais il faut être au moins
+quatre, n'est-ce pas, monsieur Gottfried?
+
+--Cette fois, je ne comprends pas, mademoiselle.
+
+--Dame! pour le faire sauter sur une couverture, comme Sancho Pança,
+vous savez, il faut au moins une personne à chaque angle de la
+couverture, réfléchissez donc un peu!
+
+--Mais, dit Gottfried ingénu, la couverture n'est pas nécessaire. On
+peut berner moralement.
+
+Alors Nora ne se contient plus. Elle est près d'avoir, à force de rire,
+une crise de nerfs, mais l'heure de la leçon est à moitié écoulée.
+C'est le moment d'aller voir Jacques, avec qui elle a un rendez-vous.
+
+--Je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui, monsieur Gottfried? La
+leçon est finie, n'est-ce pas? Le verbe _berner_, ça n'est pas rien,
+vous savez! Je sais ce que c'est maintenant, mais je croyais qu'il
+fallait une couverture....
+
+--Je finirai par croire que vous voulez vous moquer un peu de moi,
+mademoiselle; ce n'est pas bien, je vous aime beaucoup, je vous
+assure. Je suis un maître indulgent, et si vous étiez dans un lycée
+d'Allemagne, vous connaîtriez une sévérité....
+
+--Oh! je les connais, maintenant, vos lycées d'Allemagne, interrompit
+Nora. Vous et mademoiselle Marthe, qui y a été élevée, vous me les
+avez fait voir comme si j'y étais allée moi-même. On y défend aux
+petites filles de courir parce que «ça n'est pas convenable», et
+les règlements y sont austères, imposants... comme vous,... mais en
+dessous, hein, monsieur Gottfried?
+
+Nora cligne de l'œil. Gottfried est enchanté. On est sur le terrain qui
+brûle.
+
+--En dessous... quoi, petite futée?
+
+Il se rapproche de Nora et regarde sa nuque fine, d'un œil toujours
+injecté et toujours rond.
+
+--Eh bien, en dessous... vous m'en avez conté de drôles!
+
+--Moi! par exemple!... Je ne vous ai conté aucune histoire drôle... ou,
+si je l'ai fait, c'était pour vous amuser un instant et j'ai eu tort,
+vraiment tort, car j'ai trahi pour vous le secret professionnel... Où
+en serions-nous, si on avouait, en Allemagne, les défauts et les vices
+des institutions nationales? C'est bon pour des Français, cela. Quant à
+nos lycées, nous y avons une expression proverbiale, qui fait loi: _Man
+darf nie aus der Schule petzen._
+
+--Ce qui veut dire,--interrompit Nora:--«_On ne doit jamais rien
+rapporter_,» ou plutôt: «_moucharder, des scandales de l'école_.»
+
+--C'est bien le sens, mademoiselle, ne l'oubliez pas. Étant mon élève,
+vous êtes désormais des nôtres... Songez au manteau des fils de Noé.
+C'est une belle légende... Tout est dans la Bible. Mais voyons,
+dites-moi un peu... quels scandales vous ai-je contés?
+
+--Ce jour, par exemple, dit Nora sans broncher, ce jour où, sachant
+très bien que votre élève favorite trouverait en flagrant délit
+d'embrassade un de vos honorables confrères et son élève favorite à
+lui, vous avez dit à la vôtre: «Allez donc chercher tel livre dans
+telle salle, mademoiselle», vous avez su, comme ça, avec certitude, que
+le confrère, de son côté, embrassait sa plus jolie élève, et, comme ça,
+en ayant surpris son secret, vous l'avez empêché d'abuser du vôtre,
+n'est-ce pas, monsieur Gottfried?
+
+--C'est pourtant vrai, dit Gottfried flatté, d'un air bonhomme et
+d'ailleurs sincère,--elles sont toutes jalouses les unes des autres,
+nos chères petites, et ce sont des histoires à mourir de rire. Mais
+comment empêcher ça? Ce que Schopenhauer appelle la _volonté de
+l'espèce_, poursuit pédantesquement Gottfried, agit aussi bien et
+peut-être mieux sur de petits êtres tout neufs, qui commencent à sentir
+la vie; et du moment que des filles ont pour professeurs des hommes,
+il est aisé de prévoir que ces demoiselles en abuseront. Ce sont là
+des inconvénients,--continue Gottfried,--des inconvénients qu'on
+pourrait qualifier de fâcheux, mais qui sont inévitables, et compensés
+d'ailleurs par des avantages que j'ai énumérés avec soin dans mon
+livre: _Contribution à l'étude du système d'éducation des filles dans
+les lycées allemands, considéré au point de vue de l'amélioration des
+races du Nord._
+
+--Il est long le titre, mais il est beau, monsieur Gottfried, très
+beau. Vous me ferez lire cela, n'est-ce pas?
+
+--Quand le moment sera venu, mademoiselle, et il viendra, soyez-en
+certaine.... En outre, et pour en finir sur cette question,
+l'essentiel, en éducation, est que force reste toujours, du moins en
+apparence, au règlement, et que le manteau d'une décence parfaite,
+fût-elle superficielle, recouvre la lie inévitable qui accompagne
+toujours le fond des choses!
+
+Satisfait de cette belle phrase qu'il croit française, mais dans
+laquelle les métaphores s'accordent comme un chien avec la casserole
+qu'on lui attache à la queue, Gottfried prend le petit poignet de Nora
+et le baise.... respectueusement.
+
+--Ça vous fait plaisir, ça? dit-elle en retroussant un peu sa manche.
+
+Elle relève en même temps le menton et avance la lèvre inférieure d'un
+air tout à fait impertinent.
+
+--On embrasse toujours les enfants sages, répond hypocritement
+l'affreux personnage.
+
+--Alors, la leçon est finie?
+
+--Si vous l'exigez, mademoiselle. Mais à condition que je vous
+accompagnerai aujourd'hui, à la promenade.
+
+Ce n'est pas l'affaire de Nora, que Jacques Maurin attend au _Grand
+Pin_.
+
+Et alors, d'elle-même, elle tend à l'estimable professeur son petit
+poignet mince et blanc, le lui fourre sous le nez dans les vilains
+poils de sa moustache épaisse, et tandis qu'elle rit de voir l'angle
+carré du savant occiput, elle prononce, en réponse à la condition
+proposée, un «non» tout sec, se lève et s'en va.
+
+M. Gottfried, auteur d'un traité sur l'Éducation allemande, prétend que
+ses affaires avancent.
+
+Eh bien, et M. Mitry? Il ne sait donc pas en quelles mains est tombée
+Nora? il ne voit donc rien! Ce n'est pas un méchant homme; il ne
+se peut pas qu'il désire pour cette enfant toutes les conséquences
+probables d'une éducation pareille! Hélas! M. Mitry est un homme qu'une
+douleur inattendue et trop violente pour sa force d'âme a démoralisé;
+il ne voit rien et ne veut rien voir. Chaque fois qu'il formule une
+objection, un scrupule, un remords, il est ravi de se voir combattu par
+les sophismes de Marthe. Mitry n'est plus qu'un malade et un vaincu;
+il est persuadé qu'il a au cerveau une lésion subtile, mais profonde.
+Peut-être n'a-t-il pas tort. «Ah! les chiens courants! les chiens
+courants me l'ont prise!» Voilà pourquoi il a laissé deux étrangers
+envahir sa maison, l'envahir lui-même... Un jour, il a envoyé Nora au
+diable.--Elle y est.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Dans les bois, avec son cher Jacques, c'est une tout autre leçon.
+
+Le petit Maurin, qui est un beau gaillard adolescent, arrive, se
+balançant un peu sur ses hanches, non sans grâce, sa chemise de toile
+bien propre entr'ouverte montrant sa jeune poitrine très blanche
+au-dessous de son cou bruni par le soleil.
+
+--Voici l'écureuil que vous m'avez demandé... Vous les aimez donc bien,
+les bêtes?
+
+--Beaucoup, Jacques. Elles ne sont pas si méchantes que les hommes,
+pour moi du moins... Rappelle-toi Jupiter... Est-ce que ça caresse
+comme les lièvres, les écureuils?
+
+--Je ne sais pas. Celui-là ne m'a pas caressé encore. Après ça, je ne
+suis peut-être pas assez joli, ou bien il caressera plus volontiers une
+demoiselle. Essayez, pour voir.
+
+Nora prend l'écureuil à deux mains, appuie le petit museau sur sa
+lèvre, mais l'animal effaré ne montre pas sa mignonne langue.
+
+--C'est dommage! J'aime mieux les lièvres.
+
+--Parce que ça caresse?
+
+--Oui, Jacques; c'est si bon, les caresses! Et personne ne m'en faisait
+à moi, quand j'étais toute petite.
+
+--Je vous ai bien embrassée, un jour, moi, pourtant, vous savez,
+mademoiselle Nora?
+
+--Oui, le soir où tu m'as annoncé que Jupiter était mort?
+
+--Et puis bien d'autres fois encore.
+
+--Le jour où tu m'as apporté le lièvre?
+
+--Et encore une autre fois, très importante.
+
+--Je ne me rappelle plus.
+
+--Cherchez un peu.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--... Une épine vous avait piquée. Elle était restée dans la chair, là,
+au bas de votre jambe.
+
+--Ça n'est pas embrasser, ça! dit la fillette sans aucun embarras.
+
+Puis, d'une voix toute changée, devenue mélancolique:
+
+--Pourquoi est-ce que c'est si bon de s'embrasser?... Tu aimes donc
+bien les caresses, toi aussi? Est-ce qu'on ne t'en a pas fait non plus,
+quand tu étais tout petit?
+
+--Non, jamais; je n'ai pas eu de maman; ma grand'mère grondait
+toujours, et les pères n'embrassent pas, surtout dans «notre classe».
+
+Une grande tristesse douce, infiniment bonne, emplit les grands yeux de
+Nora. Le souvenir de sa petite enfance sans caresse l'attendrit sur
+elle-même. On ne sait quel regret de maternité enfantine gonfle son
+cœur. Sa voix se fait tendre, comme voilée:
+
+--Eh bien, pose ici ta tête; je vais te caresser, moi, Jacques, bien
+gentiment, comme j'aurais voulu être caressée.
+
+Jacques a renfermé l'écureuil dans la cage étroite, et la cage dans son
+carnier.
+
+Et maintenant, couché sur le dos, sa nuque sur les grêles genoux de
+l'enfant qui s'est assise, le jeune adolescent plein de force, est là,
+humble, muet, dans le ravissement de sentir deux mains très petites
+qui se posent sur son front et qui, l'une après l'autre, passent et
+repassent sans fin. Elle flatte les cheveux courts. Elle effleure de
+temps à autre les paupières closes, les joues où naît un duvet que le
+soleil irise, les lèvres fermes qui répondent par l'effleurement d'un
+baiser. Elle répète pour Jacques les tendresses que lui ont apprises
+ses bêtes familières. Ce qui, de ses animaux, lui semblait si doux,
+doit être doux aussi, venant de sa main, à elle Nora.
+
+Étrange éducation en liberté où les douleurs lui ont appris le désir de
+vivre, les sensualités une certaine tendresse, les animaux un peu de
+bonté, les gens civilisés la colère et le mépris.
+
+Le petit «leveur de liège» est heureux. Ses familiarités intimes avec
+Nora n'empêchent point le respect. Son maître à lui est un noble
+esprit qui, chaque jour, mêle à la leçon d'histoire ou de littérature
+une haute leçon sur la vie et sur l'amour. Cette noblesse de pensée
+agit peu à peu, passe au cœur du petit paysan, obscur descendant d'un
+mélange d'aïeux hellènes et arabes. Jacques est heureux d'aimer et
+d'être aimé comme un chien.
+
+Hélas! pourquoi Nora a-t-elle d'autres maîtres que la nature
+et le petit Jacques! Pourquoi faut-il que Gottfried, sophiste
+et luthérien-jésuite, mette en formules «_ad usum puellæ_» une
+interprétation personnelle de la science moderne? «Tous les hommes,
+dit-il, sont vils et méchants; il faut leur être supérieur ou par la
+force, ou par la ruse qui est le triomphe de l'esprit. La vie étant
+mauvaise, on échappe à la douleur essentielle par le plaisir matériel
+ou par le rêve (l'idéal selon Gottfried), c'est-à-dire par la vision
+égoïste et solitaire des bonheurs qu'on n'a pas. Ce dernier moyen
+est inférieur au premier, bien qu'il comporte le joyeux oubli de la
+douleur des autres. Enfin, ce qui distingue l'homme de la brute, c'est
+qu'il peut faire de l'amour bien compris le plaisir par excellence,
+en éludant les conséquences funestes qui sont la propagation de la
+douleur par l'enfant. Et voilà vraiment la pitié suprême, puisqu'elle
+s'exerce envers des générations qui, grâce à elle, ne connaîtront
+jamais l'horrible malheur d'être nées!» C'est un essai d'éducation
+expérimentale. _Is invenit cui prodest._
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Jusqu'où peut aller la licence de conversation du professeur Gottfried
+avec sa jolie petite élève, il est difficile de le dire. Elle n'a pas
+de limites. L'excuse en est dans la lourdeur matérielle du gros petit
+homme. C'est l'ours germain qui danse pour plaire. La petite Française
+brune a reconnu tout de suite Atta Troll, et ayant bien vu autour de
+quel miel il tourne, elle lâche sur lui quotidiennement tous les mots
+drôles de son esprit, toutes les guêpes de sa ruche.
+
+Il a pour premier principe qu'il ne faut rien cacher aux enfants, des
+choses naturelles. C'est une thèse qui se peut soutenir, mais reste
+à savoir sur quel ton il sera parlé des choses. Sa façon à lui, est
+grossière, viciée par le trouble de son sang épais. Imaginez Silène
+avec des gravités de docteur Faust, jouant les Daphnis, et jargonnant
+à Chloé son amour en pathos physiologico-psychologique. La mignonne
+enfant, instruite déjà par tant de choses autour d'elle, comprend
+très bien--oh! mais très bien!--et les dissertations de Gottfried sur
+l'éternel féminin de Gœthe ne seraient pas nécessaires. Elle a pleine
+conscience du pouvoir de femme déjà naissant et agissant dans sa forme
+mignonne, étrange et charmante.
+
+Elle en a conscience à tel point que les demi-bontés que lui montre
+aujourd'hui son père, elle les attribue à la puissance du «féminin
+éternel».
+
+--On a remarqué, dit Gottfried, que les mères ont une tendance à aimer
+mieux leurs fils, et les pères leurs filles. Ici encore, nous voyons
+l'action sourde de la «Volonté», qui dirige le monde...
+
+Dès lors, au lieu d'être touchée des bienveillances que François Mitry
+a eues pour elle, depuis le soir terrible où il a compris qu'elle était
+capable de mourir, Nora, à l'occasion, se montre avec son père plus
+impérieuse, plus hautaine, plus irritée que jamais.
+
+--Oh! dit François Mitry, je plains celui qui en héritera. C'est une
+enfant terrible... Elle ne sera pas commode à marier!
+
+--Peut-être, peut-être! dit Mlle Marthe qui pense à Gottfried.
+
+Elle ajoute:
+
+--Un homme qui la connaîtrait bien, saurait jouer de ses défauts de
+caractère, en profiter même! Et puis, avec le temps, bien des choses
+s'arrangent, monsieur Mitry. Beaucoup de ces défauts disparaîtront
+sous l'influence lente mais sûre des leçons de Gottfried... C'est un
+homme, vous savez, c'est un homme!
+
+Ainsi Mlle Marthe répète, en parlant de son frère, le mot que
+Napoléon le Grand disait du grand Gœthe.
+
+Curieux de voir à l'œuvre l'homme qui tient dans ses mains l'avenir
+de l'enfant et son propre repos par conséquent, M. Mitry, un peu
+tardivement, exprime un jour l'intention d'assister à une leçon. Il
+prévient tout bonnement Gottfried, à table, en lui offrant du pâté.
+Le buste large de Gottfried se redresse. Il souffle comme un jeune
+cachalot. Son épais sourcil se hérisse et il prononce:
+
+--Si vous m'aviez fait l'honneur de lire mon livre sur l'éducation
+allemande, monsieur, vous n'auriez pas même songé à exprimer un désir
+qui est irréalisable, puisque je ne peux l'admettre. Aucun professeur
+digne de ce nom,--tel est du moins mon avis formel,--ne doit accepter
+la présence d'un étranger à ses leçons. Élèves et maîtres doivent, à
+mon sens, former une famille jalouse où les pères par le sang sont
+eux-mêmes considérés comme des étrangers, car l'esprit est tout et la
+chair n'est rien. Nous sommes les pères intellectuels... Si vous avez
+cessé d'avoir confiance en moi, monsieur, reprenez-moi votre enfant...
+Je me retirerai sur-le-champ. Mais quant à laisser porter une atteinte,
+que j'estime blessante pour moi, à mes droits les plus nobles, jamais,
+monsieur, non, non, jamais!
+
+M. Mitry se le tient pour dit, et s'excuse comme il peut de n'avoir pas
+lu le livre de Gottfried. Il ne veut pas, en renvoyant le professeur,
+retomber aux embarras et aux soucis que lui donnerait ce petit diable
+de Nora. Et elle, qui sait quel genre de leçons protège le séduisant
+personnage avec cet air hérissé, indigné, austère et fier, pouffe de
+rire en dedans et dit tout haut:
+
+--Je crois bien que monsieur Gottfried reprendra volontiers du pâté,
+mon père. N'est-ce pas, monsieur Gottfried? du pâté, beaucoup; avec de
+la bière, beaucoup? Il faut se refaire. Vous venez de vous fatiguer,
+monsieur Gottfried!
+
+Et le repas se poursuit paisiblement, M. Mitry ayant promis de ne plus
+jamais désirer voir Gottfried à l'œuvre. M. Mitry est à mille lieues de
+deviner les prétentions et surtout les manœuvres de Gottfried.
+
+Et quand Nora, qui raconte tout à Jacques Maurin, lui rapporte cette
+conversation:
+
+--Oh! dit Jacques, il y a longtemps qu'il m'ennuie, votre professeur!
+Je ne suis pas jaloux, mais c'est un peu ça, cependant. C'est un vilain
+homme, qui vous fera des ennuis. Pourquoi vous embrasse-t-il comme ça,
+ce vilain museau? Tenez, demoiselle, il ne m'étonnerait pas qu'il eût
+dans l'idée de vous épouser un jour.
+
+--Tu es fou, Jacques! Regarde-moi et regarde-le!
+
+--Oui, ça serait justement l'hirondelle de mer, mariée avec le sanglier!
+
+Et les deux enfants de rire, follement, longtemps, et le petit sauvage,
+véritablement jaloux, prend la main, le poignet de sa petite amie, et
+les couvre de baisers...
+
+Et c'est pourquoi, un jour d'été, comme Gottfried faisait sa sieste
+lourdement, à l'ombre des chênes-lièges, et ronflait à côté de son
+livre ouvert,--de son propre livre qu'il relit assidûment et qu'il
+annote pour en faire une édition nouvelle,--Jacques, à pas de loup,
+s'est approché de lui.
+
+Il s'est muni, le gamin, d'une longue cordelette bien solide (c'est une
+ligne de fond), et le voilà en train d'attacher un bout de la ligne au
+pied d'un chêne; à l'autre bout il fait un nœud coulant dans lequel,
+avec d'infinies précautions, il passe le pied énorme et la jambe courte
+du bonhomme. Cela fait, il repose à terre cette jambe et ce pied; puis,
+caché derrière un buisson, le gaillard lance sur le nez de Gottfried le
+gland d'un chêne vert... Et Gottfried se réveille. Et Jacques aussitôt:
+
+--Au feu! au feu! monsieur Gottfried! vous êtes là? On dit que le
+feu est à la forêt! Venez-vous avec moi ouvrir la tranchée? je vous
+prêterai ma hache!
+
+Gottfried n'a pas l'intention de couper du bois ni de se laisser
+cuire comme une andouille de Souabe--les andouilles de Souabe sont
+les meilleures;--il se lève précipitamment et s'élance sur la pente
+raboteuse, vers la villa où il retrouvera la douceur d'un nid de
+coucou... Il se hâte; la cordelette se tend, son pied qu'il veut lancer
+en avant reste en arrière, et Gottfried tombe sur le nez...
+
+Jacques prestement, avant de ramasser le bonhomme, tranche la
+cordelette et la fait disparaître dans sa poche...
+
+--Mon pauvre monsieur Gottfried! comment cela s'est-il fait? C'est, je
+parie, cette maudite ronce! C'est traître, les ronces; on dirait des
+ficelles; ça vous prend les jambes... Voilà votre pauvre nez tout en
+sang, et vos mains égratignées! Un peu d'arnica là-dessus, monsieur
+Gottfried, et avant quinze jours, il n'y paraîtra plus!... Heureusement
+vous avez beaucoup de barbe... jusque dans le blanc des yeux! Cela vous
+a protégé les dents... Mais que vont dire les demoiselles?... Vous
+n'êtes pas beau comme ça!
+
+Tout en parlant, il l'a relevé et le remet en bon chemin. Gottfried
+souffle et geint, et il boite légèrement.
+
+--Vous allez trop vite, aussi! poursuit Jacques... Et alors, vous
+savez, comme on dit: le poids--car vous êtes lourd--multiplié par la
+vitesse, dame, vous devez savoir ce que ça fait... Allons, adieu,
+monsieur Gottfried; voyez-vous, à quelque chose malheur est bon.
+Prenez donc huit jours de congé. Mademoiselle Nora n'en dira pas de
+mal, monsieur Gottfried. Il faut songer à ça, pour vous consoler...
+Allons adieu, monsieur Gottfried;--l'incendie est peut-être éteint,
+car je n'entends plus appeler. Vous savez, par prudence, nous appelons
+comme ça, des fois, pour un feu de paille qu'on arrête vite, en tapant
+dessus à coups de branches vertes... Vous avez vu cela, n'est-ce pas?..
+
+--Oui, oui, mon ami, merci... Votre bavardage m'étourdit un peu.
+
+Et, par suite de cette aventure, pendant huit jours, M. Gottfried, plus
+entouré de bandelettes que Sésostris, a laissé Nora tranquille, pour le
+plus grand bonheur de Jacques.
+
+--J'aurais voulu le voir tomber! dit-elle.
+
+--J'ai préféré faire le coup tout seul, mademoiselle. Vous m'auriez
+trahi, vous, par votre manière de vous moquer de lui en face!..
+
+--Avec ça que tu t'en prives! fait-elle; et puis, tu sais bien qu'avant
+qu'il comprenne, il faut qu'il se retourne, et c'est long!
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Études et conversations avec Gottfried, récréations avec Jacques, le
+monde des bêtes à observer, le cheval, le bateau, la pêche ce matin et
+demain la chasse, tout cela prend du temps, et les quatorze ans de Nora
+sont derrière elle. Elle a quinze ans. Elle est petite pour son âge.
+Et Dieu sans doute, selon le proverbe, la fit ainsi pour la faire avec
+soin.
+
+Quand elle a voulu son petit fusil, c'est encore Jacques qui lui a fait
+tuer sa première pièce. Il la fit s'exercer d'abord sur une cible, puis
+ils allèrent tous deux sous le grand chêne et ils attendirent.
+
+--Là, là! regardez, mademoiselle. C'est un ramier, un «favard!»
+
+--Où? je ne vois pas bien.
+
+--Là! tenez, tout à côté de ce bout de branche brisée.
+
+Elle épaule, vise, le doigt sur la détente qu'elle presse lentement...
+Si forte était son émotion, qu'elle entendait son sang bourdonner
+et battre... Le coup partit. L'oiseau, avec un grand bruit d'ailes
+palpitantes au travers des branches, tomba jusqu'à terre. Jacques
+courut le ramasser.
+
+--Il est beau, mademoiselle! voyez les belles plumes de la gorge.
+
+Elle regardait la tête pendante du ramier, couché sur le dos, dans la
+main de Jacques, ses petites pattes en l'air, sa poitrine rougie...
+
+--Oh! fit-elle joyeuse,--en plein cœur!
+
+Elle ajouta:
+
+--C'est moi qui l'ai tué... je le mangerai toute seule! C'est meilleur,
+n'est-ce pas, le gibier qu'on a tué?
+
+Il ne put s'empêcher de dire:--Ça ne vous a rien fait, à vous qui aimez
+les bêtes, l'idée d'en tuer une si jolie?
+
+Elle réfléchit un peu, puis, hochant la tête:
+
+--C'est la vie! prononça-t-elle.
+
+Elle se tut, puis reprit:--Si on pensait toujours à tout, on ne
+pourrait plus rien faire.
+
+Le lendemain, elle mangea son ramier et le trouva meilleur que tous les
+gibiers dont elle eût jamais goûté...
+
+Elle vivait ainsi, sauvage, tirant des choses, des faits, le sens qu'il
+lui convenait, acceptant la guerre, l'injustice, la malignité, comme
+des nécessités haïssables, mais dont les victimes peuvent faire, à leur
+tour, un moyen de salut. Elle était indépendante, alerte, audacieuse,
+toujours sûre d'elle en apparence, avec de secrètes amertumes de
+découragement. Bonne envers les êtres qui, par exception, lui avaient
+été bons, comme Jupiter et Jacques, elle se méfiait de la méchanceté du
+reste du monde, et n'avait ni pitiés générales pour les malheureux, ni
+apitoiement sur elle-même. Son caractère s'était formé sans guide sous
+la pression des faits et des circonstances. La mère avait manqué. Elle
+n'avait point de piété. Elle ne savait pas prier. Enfin, elle ignorait
+les timidités et même les pudeurs de la jeune fille.
+
+--Une vraie sauvage! disait parfois Catri, avec plus d'admiration que
+de blâme.
+
+C'était le mot juste, et si Jacques Maurin n'eût pas été, lui aussi,
+un petit sauvage, il y aurait eu péril pour Nora à le voir si souvent.
+Mais ni l'un ni l'autre n'attachait grande importance à des choses qui
+eussent fait pousser les hauts cris à Marthe. Presque aussi innocents
+que les baisers du petit lièvre étaient ceux du petit paysan. Et
+quand Nora se baignait, à demi nue, sur la plage avec lui, Jacques
+ne songeait pas plus à s'en étonner qu'il ne s'étonnait du vert des
+feuillages et du bleu des ciels.
+
+Cette franchise d'allures était même pour elle un élément sauveur, mais
+qui la destinait sans doute à donner un jour quelque surprise à l'homme
+qu'elle aimerait.
+
+Malgré tout, on peut se demander par quel miracle au milieu de tels
+jeux, la petite sirène échappait au jeune triton.
+
+Certainement le vieux professeur de Jacques y était pour quelque
+chose. Ce philosophe souriant, quand il revoit son élève, de temps
+en temps, lui demande des nouvelles de ses travaux de paysan, de ses
+plaisirs de jeune homme. Ce vieillard, qui, marin, a vu tant de choses,
+tant d'amours, tant de femmes, sait interroger l'adolescent sans
+l'effaroucher, et il l'amène toujours aux aveux utiles.
+
+--Quel bon curé vous auriez fait, monsieur Rainal, lui dit Jacques,
+vous me confessez!
+
+--Dis toujours, petit... Ton père est un diable d'homme qui a fait de
+grosses sottises! Je voudrais, moi, faire de toi un honnête garçon,
+dans toute la force du terme. Voyons, ouvre-moi ton cœur... Est-elle
+jolie, hein, mon gaillard?
+
+Et, en faisant le jeune homme, en ayant l'air de se plaire, pour son
+compte, aux histoires de Jacques, le philosophe, toujours souriant,
+finit par apprendre ce qu'il veut savoir dans l'intérêt des deux
+enfants.
+
+--Eh bien, c'est charmant, tout ça! Tiens, passe-moi ce _Dictionnaire
+de la Fable_ et cette _Histoire de l'art antique_; je vais te
+montrer des bas-reliefs où tu retrouveras ta sirène jouant avec des
+tritons... Ces anciens vous avaient le sens même de la vie et savaient
+l'envelopper sous d'admirables formes, regarde!
+
+Et tandis que l'enfant admire les images:
+
+--N'empêche qu'il ne faut pas recommencer ce jeu-là souvent! Monsieur
+Mitry, que je n'ai pas l'honneur de connaître, aime certainement sa
+fille quoiqu'il la gâte, à ce que je vois, ou qu'il la néglige un peu
+trop. On a confiance en toi: tiens-toi, mon garçon!... Songe donc que
+jamais monsieur Mitry, quoi qu'il arrive, ne te donnerait sa fille
+en mariage... Elle est gentille pour toi; tu l'aimes avec ton cœur
+n'est-ce pas?
+
+--Avec tout mon cœur, monsieur Rainal.
+
+--Eh bien, tu ferais son malheur. Et quel malheur, mon petit Jacquot!
+Tu ne pourrais pas l'épouser, c'est sûr, et elle ne pourrait plus en
+épouser un autre! Or, si tu veux mon opinion, à moi, vieux célibataire,
+sur l'amour,--l'amour, mon garçon, c'est la meilleure des choses de
+la vie. L'amour, le vrai, celui qui mène à la paternité fière et
+tranquille, c'est l'idée principale des hommes. C'est la joie des
+joies, à condition qu'on n'ait rien à cacher à l'être qu'on aime.
+L'amour, ah! mon petit! c'est la seule chance de bonheur... Eh bien, ne
+lui gâte pas ça, à ta petite amie, puisque tu l'aimes. Tu me promets,
+mon garçon?
+
+--Oh! monsieur Rainal! soupire Jacques...
+
+--Qu'est-ce que tu as à soupirer?
+
+--Oh! c'est que je voudrais qu'elle eût, la demoiselle, un bon maître
+comme vous, au lieu de ce vilain Gottfried... Il y a une différence,
+savez-vous!
+
+--Je l'espère fichtre bien! s'écrie l'ancien officier de la marine,
+redressant sa haute taille et passant ses doigts nerveux dans ses
+favoris blancs comme neige... Il faut aimer à la française, mon garçon!
+chaud, chaud! mais franc et loyal, sacré tonnerre!... Et puis, il faut
+avoir un idéal dans la vie, mon garçon, c'est-à-dire une conception de
+générosité, de bonté et de courtoisie, dont on se sent toujours très
+loin et dont on s'efforce sans cesse de se rapprocher... Ils peuvent
+blaguer, les autres! il n'y a encore que ça!
+
+Voilà pourquoi, bien souvent, dans le creux des rochers de la colline,
+sous les fourrés des ravins ou dans les criques isolées, Jacques, au
+lieu de demander à Nora les caresses qu'il aime et dont il a peur, lui
+dit parfois simplement:
+
+--Si vous chantiez, demoiselle? je vous accompagnerais sur la flûte à
+trois trous que mon père m'a faite avec un roseau.
+
+Et la double harmonie emplit l'espace. On dirait un chant de sirène
+ou d'hamadryade accompagné par la flûte d'un sylvain. On dirait l'âme
+des eaux, des feuillages ou des échos qui s'élève et se répand dans la
+mélancolie des soirs ou dans la gaîté des matins:
+
+ Il revient, le marin lassé
+ Qui regretta la France!
+ Elle revient au cœur blessé,
+ L'éternelle espérance!
+
+
+
+
+XL
+
+
+Trop lentement au gré de Marthe et de Gottfried, le temps coule.
+
+Il faut amener M. Mitry à désirer ce qu'on rêve, mais il ne faut rien
+hâter, rien brusquer. Le frère et la sœur se consolent d'attendre en
+échangeant leurs rêves d'or. Gottfried corrige ses épreuves. Mlle
+Marthe lui a suggéré l'idée de publier son livre dans les trois
+langues. Elle se chargera de la traduction anglaise. Pour la traduction
+française, l'institutrice aide le professeur; et c'est rendre service
+à la France, car Mlle Marthe relève dans les essais de son frère
+des expressions comme celle-ci, destinées, affirme Gottfried, à donner
+de la légèreté au style: «L'enfant avait voulu se payer la tête de son
+professeur, ce qui, vraiment, n'était pas à faire!...»
+
+Un jour, M. Mitry, revenant de Paris, annonce pour la semaine suivante,
+toute une fournée d'invités.
+
+Il a son idée, M. Mitry, une idée importante, dont il n'a pas fait part
+à Mlle Marthe. Vraiment il ne traite pas Mlle Marthe avec tous
+les égards qu'elle voudrait. Elle le trouve encore bien indépendant.
+
+A mesure que la vieille plaie s'est cicatrisée, M. Mitry, plus
+indifférent, croit-il, à Thérèse, s'efforce d'être en somme moins dur
+pour Nora. Depuis cette matinée terrible, où il a cru qu'elle s'était
+tuée, il a fait le possible, malgré la scène du piano, pour se montrer
+meilleur envers elle, d'abord parce qu'il craint de la pousser à
+quelque folie; puis, parce qu'il a trouvé agréable un peu de repos de
+ce côté-là, et d'oubli. Il est bien vrai aussi que le charme singulier
+de la mignonne agit sur lui. Il la trouve curieuse, spirituelle,
+amusante. Il lui arrive de rire de ses saillies. Ils vivent comme
+deux étrangers qui ont commencé par se supporter difficilement, puis
+que l'habitude de se voir rend chaque jour plus tolérants, et même
+à demi aimables l'un pour l'autre. C'est elle plutôt qui est sévère
+avec lui. Il a parfois des inflexions de voix caressantes lorsqu'il
+lui adresse la parole. Elle, jamais. Elle ne l'aime pas, et ne se fait
+point un souci de ne pas éprouver de sympathie pour lui. Et lui, il
+voudrait l'aimer, il l'aime peut-être par accès, mais il a coupé tous
+les liens qui rattachaient au sien ce cœur d'enfant.... Il ne peut pas
+les renouer. Il pose sur elle quelquefois un regard où flottent des
+regrets, des remords même, une incertitude poignante. Elle n'y prend
+pas garde, et passe. Quelquefois, au moment d'un départ, il s'approche
+d'elle pour l'embrasser. Elle se détourne et lui tend la main. Un
+jour, presque par surprise, il l'embrasse et il éprouve en son cœur
+cette sensation chaude, heureuse, qu'il ressentait jadis en embrassant
+Thérèse, qu'il retrouva en embrassant Nora toute petite, lorsqu'il la
+portait serrée contre sa poitrine, le matin où il lui fit dire adieu à
+la mère sur le lit de mort.
+
+Qu'importe tout cela? Il n'y peut rien. Mais pour lui-même comme pour
+elle, il faut qu'elle se marie; il veut y songer bien à l'avance; et
+c'est pourquoi il a invité une compagnie nombreuse qui résidera à
+Cavalaire pendant plusieurs semaines ou même plusieurs mois, tant qu'on
+voudra. Cela n'étonne personne de la maison. Le fait n'est pas inusité.
+
+Les chambres sont préparées. La villa, de fond en comble, est visitée,
+soignée, aménagée, embellie. Dans huit jours, on sera vingt personnes à
+table.
+
+Parmi les invités se trouvent deux jeunes hommes qui pourraient bien
+plaire à Nora, Emile Louvier, surtout, un garçon «très bien», instruit
+et riche, très du monde... On verra, mon Dieu, on verra.
+
+Tous les autres sont là pour faire nombre, pour encadrer les jeunes
+hommes, prétendants possibles. Et François Mitry, sur qui Mlle
+Marthe n'exerce pas encore, malgré ses privautés, toute l'influence
+qu'elle désire, n'a rien dit de sa pensée à personne. Une sorte de
+pudeur invincible le retient. Cela n'eût regardé que Thérèse et lui...
+C'est une affaire qu'il veut régler avec Nora--ou que Nora saura régler
+toute seule. Après tout, pourquoi, au moment de se débarrasser de
+l'enfant, ne la laisserait-il pas choisir un peu, se rendre elle-même
+responsable de son avenir?
+
+«Comme ça, elle n'aura plus rien, jamais, à me reprocher.»
+
+--Nos invités arrivent demain, mademoiselle. En voici la liste.
+
+Mlle Marthe lit les noms à voix haute. On est à déjeuner. Nora
+écoute, distraite.
+
+Au nom de Louvier, François Mitry s'extasie:
+
+--C'est un gentleman accompli, dit-il.
+
+Gottfried fronce le sourcil. Le sanglier a bon flair. L'ours également.
+Ce Louvier ne lui dit rien qui vaille. Nora regarde Gottfried et dit:
+
+--Quel âge?
+
+--Vingt-quatre ans, répond M. Mitry.
+
+Elle fait la moue et prononce, d'un air capable:
+
+--C'est un peu jeune!
+
+--C'est vrai, mademoiselle! Un peu jeune! approuve Gottfried en toute
+hâte.
+
+--Avant trente-cinq ans, poursuit Nora imperturbable, un homme n'est
+pas un homme.
+
+Ce qu'elle dit, elle le pense. De plus, elle veut agacer Gottfried qui
+n'a pas plus de trente ans. Elle ajoute, sur un ton comique:
+
+--Tous ces petits jeunes gens, ça manque d'expérience!
+
+On ne peut s'empêcher de rire, excepté Gottfried, qui, par contenance,
+s'introduit dans la bouche une orange tout entière.
+
+--Ah bien! dit Mlle Marthe en riant et en agitant sa liste
+d'invités, voici donc quelqu'un à votre goût. Il a l'âge de votre père,
+celui-là!
+
+--Et qui donc? demande Nora.
+
+--Monsieur Guy de Fresnay.
+
+Guy de Fresnay?... Il y a un silence durant lequel Nora rassemble ses
+souvenirs... Guy? On lui en a reparlé quelquefois. Elle sait fort bien
+ce qu'il est, et qu'il a été bon pour elle, lorsqu'elle était enfant,
+mais elle voudrait se rappeler son visage, son allure. Impossible.
+
+--Pourquoi n'est-il plus revenu, depuis si longtemps? interroge-t-elle.
+
+--Monsieur Guy de Fresnay a eu une vie publique très accidentée.
+
+--Je la connais... comme tout le monde, dit Nora.
+
+M. Mitry continue:
+
+--Il n'a tenu qu'à lui que la guerre éclatât entre la France et une des
+grandes puissances d'Europe... De la présence d'esprit, un mot heureux,
+un sourire, l'intervention, dit-on, d'une femme d'esprit, de cœur et
+de goût, qui avait pour lui... une vive admiration... et il a sauvé le
+monde d'un grand malheur.
+
+--Pourquoi d'un grand malheur?... C'est pourtant beau, la guerre! dit
+Nora, qui s'irrite contre le diplomate ami des femmes.
+
+Ce qui est vivement excité en elle, par exemple, c'est la curiosité.
+
+--Au moment où cela est arrivé, reprend M. Mitry, la guerre, qui est
+toujours un malheur, aurait, plus que jamais, désolé le monde. C'était
+du moins l'opinion de Guy de Fresnay, et l'Europe a pensé comme lui...
+
+--Moi, dit Nora, j'aimerais la guerre, si j'étais un homme!
+
+--J'espère, dit sèchement Mlle Marthe, que la guerre avec
+l'Allemagne vous désolerait aujourd'hui, mademoiselle; vos sentiments
+pour mon frère et pour moi nous en sont garants.
+
+--C'est donc avec l'Allemagne que nous aurions eu la guerre, sans
+l'habileté de monsieur de Fresnay et le secours de sa belle amie? dit
+Nora sur un ton d'ironie tout à fait piquant.
+
+--Et de quelle autre puissance pourrait-il être question? dit Mlle
+Marthe.
+
+--Ah! réplique Nora...
+
+Nora, la sauvage, n'est point patriote, mais si une bonne guerre
+pouvait la délivrer de Gottfried et de Marthe, de Marthe surtout, elle
+n'hésiterait pas à sacrifier des armées...
+
+Tout le monde fait silence. Cela dure un temps notable. Et quand il
+semble que tout le monde pense à tout autre chose:
+
+--Est-ce qu'il aime les Allemands, ce bon monsieur qui n'aime pas la
+guerre? demande Nora brusquement.
+
+--Il a écrit un livre sur l'Allemagne.
+
+--Est-ce qu'il est bien, son livre?
+
+--Cet ouvrage a fait beaucoup de bruit dans mon pays, dit Gottfried.
+Les journaux français, paraît-il, le signalaient comme une œuvre
+littéraire de grand mérite, et c'est précisément ce que les nôtres lui
+ont reproché.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui; l'observation y disparaît sous l'ornement; les documents sous
+le fatras des déclamations idéalistes en l'honneur d'une impossible
+justice, à la manière démodée des Lamartine et des Michelet. On trouve
+là-dedans de la mélancolie et de l'enthousiasme, et il n'en faut plus!
+Je dois avouer, pourtant, que l'auteur a rendu pleine justice au
+caractère de mes compatriotes.
+
+--C'est-à-dire que monsieur Guy de Fresnay est un bon esprit, conclut
+François Mitry. Ni chauvin ni antipatriote, il a critiqué votre race et
+votre pays en toute liberté, affirmant le bien, mais dénonçant aussi
+tout le mal. Il a fait cela d'ailleurs pour son propre pays, pour
+la France, et si franchement, si rudement, qu'il doit à cette belle
+franchise, une complète disgrâce.
+
+--Vraiment? dit Nora intéressée.
+
+--Oui, dit François Mitry, il a donné fièrement sa démission; il n'est
+plus dans la carrière. Et c'est quand il m'a conté ses ennuis et
+son désir de chercher une retraite que je lui ai offert une pleine
+hospitalité. Il nous restera tant qu'il voudra. C'est à peine, dit-il,
+s'il se souvient de ma maison. Il n'y est pas demeuré huit jours, et
+voici huit ans.
+
+--Huit ans, en effet! soupire Marthe.
+
+Nora regarde, à son habitude, le vide, droit devant elle, avec son bel
+œil noir, tout fixe... Guy?... Ce nom éveille en son esprit, chaque
+fois qu'elle le prononce, une confuse impression lointaine de douceur
+ferme et de bonté... mais rien d'autre ne vient en elle. Guy? Guy?
+Comment Guy est-il fait? Et pourquoi le nom d'un inconnu, qu'elle a
+presque oublié, lui rappelle-t-il des tendresses qu'elle ignore?...
+«Ah! oui! il prenait la défense de Jupiter!» Et le cœur de Nora bondit
+à ce souvenir.
+
+L'histoire de la démission lui plaît, de la part d'un monsieur qui,
+tout à l'heure, ne lui plaisait pas. Guy?... Guy?... Ainsi, c'est un de
+ces hommes qui font, à de certains moments, la destinée des empires,
+comme les grands personnages de l'histoire... Oui, mais qu'est-ce que
+ça peut lui faire, à elle? Bien sûr, il doit être fat... un Gottfried
+français, sans doute, qui s'imagine (parce qu'il a écrit un livre
+déclamatoire intitulé: _Les Allemands en Allemagne_, parce qu'il est
+monsieur Guy de Fresnay), que toutes les femmes doivent lui sourire!
+«Il m'ennuie, leur monsieur Guy de Fresnay; qu'il vienne, et l'on
+verra!--Et qu'il essaie de me plaire! on lui fera voir! Tiens! je
+taillerai mes crayons, pour faire sa caricature... Eh bien, on rira,
+ici, dans huit jours!--Je lui ferai demander par Gottfried si _berner_
+vient de Berne!...
+
+Tout d'un coup, elle cesse de penser et de sourire. Dans le mystère de
+sa mémoire, un miracle s'est opéré. Comme sous une lueur d'éclair, Guy,
+une seconde, lui est apparu, agissant et parlant, tel qu'elle le vit il
+y a huit années. Dans la même seconde, elle a éprouvé à nouveau tout
+ce qu'elle ressentit alors près de lui. C'est une émotion ineffable,
+qui la traverse, une sorte de bonheur infini et bref,--mais comme elle
+s'est revue aussi frémissante et irritée sous un reproche sévère de
+Guy, comme elle s'est revue dominée, domptée par lui,--son orgueil se
+révolte. Elle ne veut plus se souvenir! Elle sait du moins maintenant
+qu'aux sources profondes de sa vie pensante, au-dessous de ce qui
+lui semblait ténèbres d'oubli, il y a en elle, au sujet de Guy, des
+souvenirs, vivants en secret, plus mêlés à l'essence de son âme, que
+ses plus vivants souvenirs.
+
+Nora est songeuse, lorsque Antoine paraît à la porte de la salle à
+manger et dit, d'une voix haute et claire:
+
+--Monsieur Guy de Fresnay s'excuse d'arriver si tôt et à cette heure,
+et fait demander si monsieur veut bien le recevoir tout de suite.
+Monsieur de Fresnay a déjeuné.
+
+Nora tressaille et tout le monde se lève...
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Guy entre, et, après un salut adressé à tout le monde, va serrer
+la main de François Mitry, et, en même temps qu'il dit: «Bonjour,
+François,» sans lâcher la main de son ami, il se tourne vers Nora:
+
+--Vous m'avez sans doute oublié, mademoiselle?
+
+--Tout à fait, je l'avoue, monsieur, répond la très petite personne.
+
+--Moi pas... Vous êtes bien jolie! dit-il.
+
+Et se tournant vers Mitry:
+
+--Une figure originale, ta fille.
+
+Il lâche la main de François, et prenant de sa main fine et longue, le
+bas du visage de Nora, comme celui d'une simple enfant, il l'examine.
+
+Nora, vexée, fronce le sourcil; elle essaie de détourner son visage.
+Son pied se crispe sur le parquet. Guy paraît ne faire aucune attention
+à ces marques d'impatience; il s'incline, et, attirant à lui le petit
+visage, il l'embrasse sur les deux joues.
+
+Il est hors de doute que c'est l'exiguïté de taille de Nora, la
+petitesse gentille de toute sa personne qui lui a joué ce vilain tour:
+on ne l'a pas traitée en femme! Et elle pense, tandis qu'on fait à Guy
+une place à côté d'elle pour le café: «Je le déteste, ce monsieur! il
+me déplaît! Quand est-ce qu'il s'en ira?» Elle s'avoue en même temps
+qu'il lui fait un peu peur. Elle ne sait pas pourquoi.
+
+Ce qu'elle ne veut pas s'avouer surtout, c'est qu'à cette colère, à
+cette crainte, que M. de Fresnay lui inspire, elle trouve un grand
+attrait. Elle n'y renoncerait pas volontiers. Elle goûte cela comme le
+souvenir inconscient d'un songe heureux d'enfance, depuis longtemps
+effacé et qui revient demi-voilé, désirable, irritant, toujours plus
+net.... Le lendemain matin, dès le réveil, elle songe à Guy avec
+impatience, et, tout en croyant souhaiter qu'il s'en aille au plus
+tôt, elle sent bien que la présence de Guy, parmi tous ces gens dont
+elle a tant à se plaindre, l'occupe agréablement, l'intéresse, absorbe
+son attention. L'idée de cette présence répand, sur ses projets de
+la journée, un charme singulier, nouveau. C'est comme une clarté
+d'espérance, toute fraîche, qui s'ajoute et se mêle à la lumière gaie
+du matin... Et Nora se lève en chantant, bien résolue à se montrer
+sévère pour M. Guy de Fresnay.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Il faut cependant commencer par se montrer aimable, ne fût-ce que par
+politesse. Le lendemain Nora propose à Guy une promenade à cheval.
+
+--Moi, je ne monterai pas aujourd'hui, a dit François Mitry, mais, vous
+le voyez, Nora se fera un plaisir de vous avoir pour compagnon, mon
+cher Fresnay. Il y a à l'écurie deux excellents chevaux du golfe, en
+très bon état... Choisissez.
+
+La minuscule amazone est sur son arabe. Guy chevauche à ses côtés. Ils
+vont par le chemin en corniche qui serpente au flanc des Maures, de
+Cavalaire au Dattier, du Dattier au Lavandou. Guy admire cette enfant
+étrange, si petite, si frêle, si ferme en selle, si hardie. Quand elle
+tourne vers lui son visage, il est frappé du double caractère qu'il y
+trouve, et un peu ému, sans savoir de quelle sorte. L'enfant l'attire,
+la petite femme l'effraie, et le lutin se moque de lui. Il est gêné, et
+c'est pour la première fois de sa vie peut-être!
+
+Tout à coup, après avoir perdu de vue la mer, cachée par le cap de
+Cavalaire et dont ils n'avaient encore parlé ni l'un ni l'autre:
+
+--Tenez! la revoilà! dit Nora, comme si la grande affaire de Guy, aussi
+bien que la sienne propre, était de la voir, elle, la mer bleue!
+
+Elle ajoute:
+
+--C'est beau, n'est-ce pas?
+
+De son bras tendu, de son poing qui serre le pommeau de la fine
+cravache, elle montre le large, d'un geste de possession royale. La mer
+lui redit sans cesse, à Nora, toutes ses joies et ses peines d'enfant.
+La mer est mêlée à sa vie, à son âme. Elle en a au cœur quelque chose,
+toujours,--le bruissement, la caresse fluide, l'infini perdu....
+
+Guy regarde la mignonnette, et ce qu'elle éprouve, il le sent
+confusément venir en lui. Un grand souffle paisible s'élève à ce moment
+du large, passe dans leurs cheveux. C'est la vie et c'est l'inconnu.
+L'inconnu de leur cœur à tous deux y répond, ému sourdement.
+
+--Marchons, dit l'homme.
+
+En huit ans, il n'a pas changé beaucoup. Pas un cheveu blanc dans ses
+cheveux drus; pas un poil blanc dans sa barbe légère. Il est peut-être
+un peu plus pâle, plus creusé de passions anciennes, mais la trace
+vivante des passions, superposée à celle du temps, la fait oublier;
+et c'est elle qui attire vers cet homme la curiosité aimante des
+cœurs. Pour la première fois de sa vie, cet homme, à qui les femmes
+ont toujours offert joyeusement leur sourire, leur main tendue, leur
+amour,--vient d'aimer vainement. La fière Mme de Z..., veuve et
+marquise, avait un amour au cœur, lorsque Guy s'est présenté. Elle n'a
+eu pour lui qu'un caprice. Il l'eût épousée. Elle n'a pas voulu, et les
+trois jours de consolation qu'elle lui a accordés n'ont pas consolé
+Guy; il a souffert; peut-être souffre-t-il encore.
+
+Nora compare le Guy d'aujourd'hui à celui d'il y a huit ans. Certes,
+elle ne l'avait pas oublié! Mais elle se garde bien de le lui dire.
+Elle entend le piquer un peu, se venger du passé.
+
+Comme il l'interroge:
+
+--Je ne me rappelle rien, rien du tout, dit-elle, rien, je vous assure.
+
+--Comme c'est triste! fait-il.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce qu'il semble qu'une impression heureuse devrait durer dans le
+souvenir.
+
+--J'étais donc heureuse de vous voir? demande-t-elle avec un sourire
+ironique.
+
+--S'il faut en croire ce que vous me disiez, en ce temps-là.
+
+--Vous vous en souvenez?... Et je disais, quoi?
+
+Alors, Guy raconte à Nora qui la sait fort bien, l'histoire jolie des
+violettes que Nora, toute petite, mettait dans son cou, doucement,--et
+comme c'était gentil à sentir. Et les colères de Mlle Marthe, et
+comment il prit la défense de Jupiter. Et comment il protesta, lui,
+Guy, lorsqu'il fut question d'enlever à Nora la bonne place qu'elle
+avait à table, sa place de maîtresse de maison.
+
+--Je vois avec plaisir qu'on vous l'a laissée, mademoiselle.
+
+--Grâce à vous, si je comprends bien! dit Nora, un peu pâle, en le
+regardant par-dessus son épaule.
+
+A mesure que parle Guy, quelque chose de singulier se passe dans la
+tête de Nora. Il lui semble que chacune des paroles de Guy achève
+d'enlever un peu d'une vapeur, opaque bien que légère, d'un brouillard
+terne, d'un voile qui était sur le miroir de sa mémoire. Et du fond de
+ce miroir mystérieux les images qu'il évoque remontent. Ce sont elles,
+elles-mêmes. Il les lui rend, vivantes.
+
+--Les violettes?.. oui, dit-elle d'un air attentif... Oui... je me
+souviens aussi des violettes!
+
+Elle arrête son cheval. Ses yeux sont fixes. Elle regarde en elle, tout
+au fond, à l'endroit où dorment les lointains du temps qu'elle a déjà
+vécu....
+
+--Je me souviens... attendez un peu.
+
+Elle demeure immobile. Elle devient très pâle. Voilà que ses lèvres
+tremblent. Elle revoit, elle ressent tout.... Guy lui plaît et il
+l'embrasse. Guy la console. Elle l'aime bien. Tout le passé lui est
+présent; un charme l'entraîne à la sincérité, et tout à coup, riante,
+elle s'écrie:
+
+--Il y en avait de blanches, mêlées aux autres. Ça sentait bon. Je
+fourrais ma main dans votre cou.... Et puis, vous m'avez prise dans vos
+bras.
+
+--Et vous m'avez dit alors?... interroge Guy.
+
+Elle hésite une demi-seconde. Sa lèvre de nouveau tremble
+imperceptiblement; puis, prenant son parti:
+
+--J'ai dit: .... «Je vous aime bien, vous!»
+
+--C'est cela même, répond Guy, tout heureux, naïvement. J'étais bien
+fâché, poursuit-il, que vous l'eussiez oublié, car vous êtes restée
+pour moi l'enfant charmante d'alors et qu'on a chérie tout de suite.
+
+Il lui parle ingénument, imprudemment peut-être, comme à une fillette,
+et Nora est piquée: «C'est agaçant, à la fin!»
+
+--Ah! dit-elle....
+
+Elle frappe son cheval et le retient en même temps. Il a payé pour Guy,
+le pauvre animal.
+
+--Et, dit M. de Fresnay, est-ce tout ce que vous vous rappelez?
+
+--Oui, c'est tout, dit-elle d'un ton fort sec.
+
+Reprise par l'orgueil, elle ment. Elle ne veut plus se rappeler autre
+chose.
+
+--Eh bien, quand j'eus plaidé pour votre cause... pour qu'on vous
+laissât votre place à table... que fîtes-vous?....
+
+Dans un éclair, Nora revoit la scène, si distinctement qu'elle croit
+y être encore... Elle avance sous la table, en cachette, sa petite
+main d'enfant jusque sur le genou de Guy. Il la prend, cette main, la
+pose, en la gardant toujours dans la sienne, sur la table blanche,
+et il dit: «Il faut toujours montrer ce qu'on pense, petite Nora,
+_toujours_!»--Oh! ce _toujours_, comme il retentit à son oreille
+d'enfant! Et, en prononçant ce mot, il la regarde fixement. Elle a
+compris et veut détourner un peu la tête, échapper au regard du maître,
+elle veut aussi lui retirer sa main, par colère et par honte. Elle se
+sent dominée et vaincue.... Cela est irritant, quoique délicieux. Et
+c'est ce qu'elle ne veut pas!
+
+--Ce que je fis à table... après votre... plaidoyer en ma faveur?
+dit-elle un peu moqueuse, en vérité, je ne sais pas, oh! mais pas du
+tout.
+
+Le ton est si sec, il est si clair qu'elle ne dit pas la vérité, que
+Guy, arrêtant son cheval et regardant Nora, comme autrefois, d'un œil
+profond:
+
+--Est-ce que vous mentez toujours? demande-t-il d'une voix grave.
+
+Elle s'est arrêtée aussi et le regarde en face: oui, c'est bien le même
+œil dominateur. Elle frémit, et de nouveau, frappe son cheval. Guy a
+surpris un haussement d'épaules. Il retrouve Nora, la même, un peu
+grandie, oh! mon Dieu, pas beaucoup.
+
+--Êtes-vous sûr d'être poli, en me parlant ainsi? dit-elle violemment.
+
+--Oh! poli!... réplique-t-il en riant, poli! avec une enfant! et sur
+des questions de morale!... poli!
+
+Et à mesure qu'il répète le mot, il rit toujours plus fort.... Pourquoi
+trouve-t-il si drôle l'idée d'avoir à être poli avec elle?
+
+Elle a décidément une furieuse envie, Nora, de lui montrer, au
+diplomate, qu'elle n'est plus une enfant. Comment fera-t-elle? Elle ne
+sait. En attendant, pour se calmer les nerfs, elle lance son cheval au
+galop. Le chemin n'est qu'une série de tournants. Il faut changer de
+pied à toute minute.
+
+--Vous allez vous rompre le cou! s'écrie-t-il de loin, en poussant son
+cheval pour la rejoindre.
+
+--Nous verrons bien! riposte-t-elle.
+
+Ils galopent. La voici lasse.
+
+--Attachons nos chevaux ici, dit Nora.
+
+Ils mettent pied à terre, et dans un pli de ravin qu'elle a choisi, les
+voilà assis côte à côte sur des touffes de bruyère, et devisant.
+
+Tout en parlant, Nora distraite et comme en rêve, a pris dans les deux
+siennes la main de Guy et elle ne la lâche plus.
+
+Certes, elle n'a pas médité de faire cela. C'est un mouvement bien
+involontaire. Transportée au passé, elle vient de reprendre cette main
+dans les siennes comme si c'était hier qu'elle eût été réprimandée à
+table avec une bonté sévère, mais si tendre. Le temps est aboli. Nora
+est une enfant. Elle aime bien Guy. C'est hier qu'elle s'est tant
+amusée à glisser dans son cou des violettes, par poignées... Il y a
+donc entre eux une complète familiarité. Quant à en vouloir à Guy parce
+qu'il vient de la traiter en toute petite fille, Nora n'y songe plus.
+Nora ne sait plus son âge. Elle a peut-être huit ans, peut-être sept.
+Son cœur du moins n'est pas plus vieux, en cette minute. Elle a besoin
+d'être aimée en enfant--comme elle ne le fut jamais....
+
+Sur son genou, elle appuie donc la main de Guy, et de ses deux mains,
+elle la caresse. Comme elle fait au front du petit Jacques, elle fait
+à cette main. Guy la retire un peu, tout à coup, mais Nora la retient.
+Il se sent charmé et il a peur; il essaie encore de se dégager. Elle
+le retient de nouveau. Il craint sottement d'avoir l'air bien sot, et
+demeure là, tout étonné. Et le subtil fluide féminin entre par le bout
+de ses doigts longtemps caressés. Il regarde Nora et, distinctement,
+dans ses yeux grands, noirs et fixes, il voit maintenant la femme
+apparue, qui appelle et,--chose étrange!--qui implore presque.... C'est
+que Nora, à ce moment, se rappelle exactement l'impression qu'elle eut,
+lorsque en échange de son mot d'enfant: «Je vous aime bien, vous!» il
+l'embrassa avec tendresse. Il lui rendait les caresses paternelles
+perdues. Elle fut heureuse alors. Est-ce que, en se pressant
+aujourd'hui sur cette poitrine, au pli de ce cou, en mettant sous cette
+barbe fine sa lèvre, est-ce qu'elle retrouverait ce charme consolant
+qui lui faisait oublier tant d'affreuses misères, qui lui restituait
+toutes les tendresses que la vie devait et refusa à sa petite enfance?
+
+--Allons-nous-en! dit brusquement Guy. Il est temps de rentrer, je
+crois.
+
+Mais elle le retient encore, d'une pression si énergique qu'il ne peut
+s'y tromper. C'est la petite femme qui s'éveille. Et lui, se sent
+heureux. Un trouble doux et lourd l'envahit. Un rêve rapide et fou
+traverse son cœur. Si c'était là le dénouement de sa destinée? S'il
+allait revivre par là? Si ce printemps allait fleurir dans la «route
+au tombeau» qui lui reste à faire? Et toujours la petite main caresse
+la sienne, tendre, tendre, câline, comme pénétrante. Et, muette depuis
+longtemps, Nora regarde Guy d'un œil fixe où flotte un rêve de bonheur
+indécis, innommé, le désir tout-puissant d'être consolée de la vie par
+l'amour entier.
+
+En silence, à la fin, d'un effort qui lui coûte plus qu'il ne saura
+jamais le dire, Guy se lève et prépare les chevaux.
+
+Il est à la droite du sien et tend sa main en creux, pour aider Nora à
+se mettre en selle.
+
+Elle pose un pied dans la main de Guy qui, arc-bouté sur sa jambe
+droite, plie un peu le genou gauche sur lequel il fait porter sa
+main,--et quand le petit pied, si petit, est dans cette main, Nora
+demeure là un instant; puis, en riant, saute à terre d'où, sans aucune
+aide, elle bondit sur sa selle.
+
+Et tandis qu'ils regagnent le gîte en silence:
+
+--Toi, si je veux, pense Nora en le regardant de travers, je te mettrai
+dans ma poche!
+
+--Cela est bien possible, songe Guy, poursuivant sa propre pensée et
+répondant sans le savoir à celle de Nora... cela est bien possible,
+mais cela n'est pas encore bien sûr...
+
+«En tous cas, songe-t-il, il faudra surveiller cela!... Le mieux ne
+serait-il pas d'avertir Mitry?»
+
+Il songe encore: «Au train dont les choses marchent, je devrais
+certainement prévenir le père... ou gagner au large.»
+
+Épouser est invraisemblable, mais fuir est un peu cruel.
+
+Guy cependant ne voit que l'un de ces deux partis à prendre. Tous deux
+sont extrêmes.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+--Monsieur Gottfried, dit Nora, au salon, en bas, à l'heure du
+crépuscule, le soir du même jour,--pas de piano aujourd'hui, je vous en
+prie, monsieur Gottfried.
+
+Nora est impatiente d'aller retrouver Guy, qu'elle a quitté voici bien
+dix minutes.
+
+--Et pourquoi cela, mademoiselle?
+
+--Pour rien, j'ai mal aux nerfs voilà tout.
+
+--Eh bien, ce morceau de Chopin, mademoiselle... Je vous conterai,
+comme récompense, les amours de ce grand artiste.
+
+--Vous en rabâchez, monsieur Gottfried, des amours de ce grand
+artiste... Contez-moi les vôtres.
+
+--Si vous voulez.
+
+Gottfried se rapproche de Nora. Elle frappe du pied et imite l'enfant
+qui pleure, avec de jolis sons perlés dans sa voix larmoyante.
+
+--Non, je m'en vais... je m'en vais, moi! Moi veux pas rester!
+
+Pourquoi cependant ne s'en va-t-elle pas, ou pourquoi est-elle venue?
+
+C'est qu'elle meurt de l'envie d'aller retrouver Guy tout de suite,
+et qu'elle fait tous ses efforts pour s'en empêcher. Sa résolution,
+envers lui, n'est pas encore prise. Elle met entre lui et elle, la
+personne sans importance de Gottfried, car ce Gottfried, quand elle
+veut l'envoyer tout simplement promener, oh! ça n'est pas long!
+
+--Laissez-moi aller, de bon cœur, monsieur Gottfried. Je vous
+embrasserai, là!
+
+Et elle pouffe de rire.
+
+--Enfin! s'écrie Gottfried. Ça sera bien la première fois.
+
+On vient d'apporter les lampes. Nora se lève, toujours riant, et va à
+Gottfried. Elle lui offre son visage, il en approche le sien.
+
+Oh! si elle pouvait savoir, la pauvre Nora, où est Guy en ce moment,
+son cœur défaillerait!
+
+Guy est assis sur un banc du parc, à vingt pas de la fenêtre du salon
+qui s'éclaire sous ses yeux tout à coup, et il voit, sans rien entendre
+de ce qu'ils disent, Gottfried et Nora se rapprocher... Une angoisse
+atroce saisit son cœur, le serre comme un étau, le broie d'une pression
+lente... Guy est jaloux, mais cela n'est rien,--il est déçu!--Qu'est-ce
+que c'est donc que cette petite fille? A-t-elle ou non du cœur? que
+veut-elle faire de lui?.. Évidemment, ce n'est qu'une mauvaise petite
+nature, viciée encore par une absurde éducation libre. Comment lui,
+Guy, serait aux mains d'une enfant, et d'une enfant pareille!.. Et il
+l'aime donc, puisqu'il souffre? car il souffre horriblement!.. Des
+idées contradictoires se heurtent dans sa cervelle... Se lever et fuir,
+monter dans sa chambre, boucler sa valise, quitter à jamais cette
+maison où il se sent en danger... car il y va de l'honneur, puisqu'elle
+n'est qu'une enfant!.. Il voudrait aussi courir à cette fenêtre où
+s'encadrent toujours, clairement visibles sous la transparence du
+rideau, les deux visages de Nora et de Gottfried, rapprochés l'un de
+l'autre... Oh! la briser du poing, cette vitre, et dire: Je suis là!
+
+En ce moment, Gottfried, toujours dans la même attitude, est en train
+de répéter:
+
+--Mais vous ne m'embrassez pas!.. Embrassez-moi, voyons,--c'est promis.
+
+--Et je n'en ferai rien, soyez tranquille; j'ai seulement voulu dire
+que je me laisserais faire.
+
+Il en prend son parti, et, la saisissant par les deux épaules, il baise
+la joue, puis le cou, et cherche les lèvres.
+
+Et Guy,--c'est étrange,--frappe du poing le dossier du banc sur lequel
+il est assis. Guy est malheureux. Il a envie de pleurer.
+
+--Assez! assez, monsieur Gottfried! dit Nora, c'est assez!.. Bonsoir!
+
+Elle se sauve et disparaît.
+
+Nora s'élance dans le parc à la recherche de Guy, qu'elle n'a pas
+trouvé dans la maison. Elle ne se doute pas du mal qu'elle vient de lui
+faire... Oh! si elle pouvait savoir!
+
+Elle va le chercher bien loin... Sans le voir, elle le frôle de sa
+jupe envolée au vent de la course. Et quand il sent contre son genou
+le frémissement de cette robe, et sur son visage le frisson de l'air
+qu'elle a déplacé, il ne sait plus ce qu'il doit faire, la saisir au
+passage, la prendre pour la châtier, ou bien lui crier: «Vous vous
+trompez, pauvre enfant... Le bonheur n'est pas par là...» ou bien
+encore la laisser passer--à jamais.
+
+Et du fond de l'ombre où il souffre ce tourment d'un amour à la fois
+naissant et trompé, il continue à voir distinctement, à travers les
+petits rideaux de guipure, légers comme un nuage, le salon éclairé,
+et, au milieu, ce hideux Gottfried en train de ranger avec méthode des
+brochures, des cahiers de musique.
+
+Le cœur de Guy est éperdu. Il lui semble qu'on vient de lui reprendre
+quelque chose de divin, qu'on lui avait donné. Quoi donc? il ne peut se
+l'expliquer. Ne serait-ce pas simplement qu'il avait de Nora une idée
+qu'il lui faut abandonner tout de suite? Oui, c'est cela. Au lieu d'une
+petite fille singulière, mûrie trop tôt par le malheur d'avoir grandi
+sans mère, encore enfant, déjà femme, deux fois attirante, n'a-t-il
+rencontré qu'une pensionnaire effrontée, maligne, prétentieuse, un
+peu vicieuse? Il s'interroge et souffre. Oui, oui, c'est bien cela,
+mais, alors, pourquoi souffrir si profondément? Doit-il s'avouer qu'il
+est jaloux?.. Ce n'est pas la tendresse qui pousse cette enfant,
+délicieusement étrange, à jeter sa joue sur la face lippue et velue
+de ce vilain casse-noisette de Nuremberg! Alors, décidément, quoi?..
+quoi? L'affreuse angoisse l'oppresse toujours plus cruellement. Sa
+tête éclate... En si peu de temps, avait-il donc tant espéré de cette
+gamine, aux regards, aux pâleurs de femme? Hélas! Guy est amoureux! et
+l'amour, le dégoût et la colère gonflent son cœur!
+
+Ce n'est pas par hasard qu'il est venu sous cette fenêtre; il voulait
+la voir, jouir de ses mouvements, les étudier aussi, se faire un
+jugement. Le voilà fixé. N'était-ce pas son droit, puisqu'elle avait
+attaqué son cœur, la première, elle, la maligne voleuse?
+
+Où est-elle maintenant? A quel autre jeu a-t-elle couru?
+
+Il se perd en silence dans les allées les plus étroites du parc,
+se dissimule à tout instant derrière les arbres, l'œil aux aguets,
+l'oreille tendue, épiant...
+
+Que croit-il surprendre encore?
+
+Quel roman compliqué suppose-t-il donc? Il a honte, lui, à son âge,
+de s'occuper ainsi des gestes d'une fillette!.. Est-ce que cela le
+regarde?.. Non, il se méprise d'en être là, mais une force qu'il ne
+peut pas vaincre le mène où il va... il ne sait pas où... Tout à coup,
+il perçoit des bruits de pas sur le gravier... Il se cache dans les
+bruyères du bord de l'allée...
+
+Un couple s'avance.
+
+Est-ce Mitry? Est-ce Mlle Marthe?
+
+Guy regarde et écoute. C'est Nora... avec un jeune homme! Guy ne
+connaît pas Jacques.
+
+--Ne viens pas cette semaine, Jacques, ni l'autre, entends-tu?
+
+--Ah! répond Jacques tristement... Je sais, vous avez du beau monde.
+Mais pourquoi pas au grand Pin, une fois la semaine, comme toujours?
+
+--Non! non! plus! dit-elle. Ça n'est plus possible; on verra plus
+tard... Est-ce que tu n'es plus mon bon chien?
+
+--Si, répond vivement Jacques, si, mademoiselle, et j'obéirai.
+
+--Eh bien, adieu.
+
+Elle est impatiente.
+
+En silence, Jacques la prend dans ses bras, sous le regard ardent et
+invisible de Guy... Il la presse un moment contre lui, en effleurant
+des lèvres, son cou, ses joues... sa bouche!
+
+--Adieu! adieu, dit-elle.
+
+Le petit leveur de liège, pour sortir du parc, passe par-dessus le
+mur... Pourquoi pas par la porte? C'est la question que se pose Guy.
+
+Nora retourne vers la maison. Le jugement de Guy sur Nora est fixé,
+décidément fixé.
+
+«C'est une vulgaire petite friponne! C'est bon, on veillera. Adieu,
+bonsoir, mon rêve bête! Étais-je assez un vieux fou! Comme cela, en
+cinq minutes, j'avais construit tout un monde d'espérances! A quoi
+tiennent pourtant les choses! Ainsi, quelques heures seulement après
+les caresses qu'elle m'a faites, là-bas, au creux du ravin, devant la
+mer, à moi, Guy, elle en est venue à celles-ci! J'avais pu croire à un
+amour naissant, touchant, suave, dans un cœur d'enfant,--et le mien
+avait été remué! Et je me suis lourdement trompé.»
+
+Cela l'indignait plus qu'il n'aurait su dire. Il ricanait tout haut!
+
+«Non, vrai, quelle sottise!.. N'y pensons plus. A joueuse, joueur
+et demi... je regarderai son manège. Ce sera un des passe-temps de
+cette vie isolée... C'est égal, je ne me croyais pas si sot... Adieu,
+paniers, la grêle a fait vendange!»
+
+Et Guy, cherchant à s'analyser, trouve qu'au fond du sentiment qu'il
+commençait de sentir pour Nora, il y avait, en même temps que de
+l'amour, beaucoup de cette tendresse paternelle qui vient, même sans
+objet, au cœur des hommes de son âge, si sourdement profonde. Gottfried
+pourrait lui dire là-dessus de fort belles choses en invoquant la
+Volonté de l'espèce. Guy songe tout simplement que cette forme
+enfantine appelait la protection et qu'il eût été heureux de la lui
+donner; que ces yeux de douleur appelaient la consolation et qu'il les
+eût fermés sous ses lèvres avec joie, en berçant dans ses bras la
+toute petite.
+
+--Eh bien, dit François Mitry, le soir, à table, êtes-vous content de
+votre journée, mon cher Guy?
+
+--Enchanté! répond Guy d'un ton ironique, si froid, si dégagé, que Nora
+tressaille.
+
+--Bien vrai? demande-t-elle.
+
+Guy prend la main droite de l'enfant et la serre dans sa main gauche
+d'une pression douce et ferme. Au toucher de cette main, cette sorte de
+tendresse paternelle à laquelle il songeait tout à l'heure s'éveille en
+lui, et une pitié immense lui vient pour un être si jeune, si petit,
+si faible, et déjà,--croit-il,--si perdu! et c'est d'une voix toute
+timbrée de caresses qu'il prononce:
+
+--Non, non, pas enchanté du tout, à la vérité. J'ai du vrai chagrin,
+mademoiselle.
+
+Il voit l'étonnement dans les yeux de Nora, et pour reprendre tant bien
+que mal ce qu'il a dit, pour la tromper sur le motif de sa peine:
+
+--C'est même afin de l'oublier, mon chagrin, que je suis venu ici;
+n'est-ce pas, Mitry?
+
+Et Nora aussitôt se propose de consoler Guy. Il a du chagrin? tant
+mieux, cela le rapproche d'elle. Et voilà que tout à coup elle se sent
+monter au cœur, pour lui, un grand amour définitif, étrange, capricieux
+et volontaire comme elle, et qui, fait de tout son passé, va faire tout
+son avenir.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+A présent qu'elle est sûre de son sentiment, Nora, avec la franchise
+hardie de son caractère, avec sa violence impérieuse, voudra l'imposer.
+Elle est ce qu'elle est, comme elle dit quelquefois, et elle le fait
+bien voir.
+
+Le lendemain matin, au point du jour, on a réveillé Guy pour la chasse.
+Il s'habille, et il est prêt à partir, quand on frappe à sa porte.
+
+--Entrez, dit-il.
+
+C'est Nora. Il est stupéfait.
+
+Elle entre, repousse la porte, sans la refermer.
+
+--Je viens, dit-elle, vous chercher pour le déjeuner du départ. Le café
+nous attend en bas. J'irai à la chasse avec vous. Je tire assez bien,
+vous savez?
+
+Il l'examine. Elle s'est plantée devant la porte presque fermée,
+et tout en disant: «Venez,» elle le regarde toujours fixement,
+profondément, sans faire mine de sortir.
+
+--C'est bon, je vous suis, dit-il, feignant de chercher, dans un
+tiroir, son mouchoir ou ses gants.
+
+Quand il se retourne, gêné, Nora est toujours là, debout, et il
+retrouve les deux grands yeux noirs, ardemment fixés sur les siens.
+
+Il songe à ce qu'il a vu la veille, aux baisers de Gottfried! aux
+baisers de Jacques! Il pense qu'il n'y a pas à s'y tromper: il a son
+tour! Une colère le prend. Est-ce qu'on veut l'entraîner, lui, Guy, à
+cette perfidie, d'embrasser, dans les coins obscurs d'une maison dont
+il est l'hôte, la petite fille de son hôte?
+
+--Allez, dit-il d'un air froid. Je vais vous suivre... allez, mon
+enfant.
+
+Il s'efforce de paraître calme, mais son cœur gronde et sa voix tremble.
+
+Nora ne bouge pas. Ses yeux lancent une si brûlante flamme que Guy
+est atteint. Un nuage passe sur sa pensée d'homme; sa vue se trouble.
+A travers une vapeur, il voit la femme, petite, toujours debout, ses
+yeux toujours dardés, sa lèvre palpitante... Elle sait ce qu'elle
+veut et que son visage le dira. Elle a appris,--des bêtes, des
+choses, du frisson des bois et des vagues, des hommes même, de son
+père,--la puissance et la fatalité d'aimer. Elle a appris,--sous les
+persécutions,--la révolte, les insistances acharnées. Elle ne craint
+rien, Nora, rien au monde, ni une mère, ni un père, ni la souffrance,
+ni la mort. Elle veut aimer. Elle aime. Elle vient. Voilà tout.
+
+«Pourquoi non? songe alors Guy tout à coup, avec violence. Pourquoi
+non, si elle s'impose, si elle sait, si elle veut, si elle est libre et
+consciente,--si c'est ainsi?»
+
+Il sent bien que le fatalisme d'amour s'empare de lui et le conseille...
+
+Le satyre qui, selon le mot du poète, s'éveille en tout homme à l'odeur
+des forêts, s'éveille en celui-ci, devant cette nymphe sauvage, qui
+vient et qui s'offre, avec entêtement. Guy éprouve, en coup de sang,
+l'envie sourde et terrible, folle, de se jeter sur elle, de l'emporter
+où elle veut, toute mignonne comme elle est.
+
+--Allez-vous-en! dit-il irrité.
+
+C'est maintenant sa voix qui gronde et son cœur qui tremble.
+
+Nora fait un pas, comme fascinée, et c'est elle qui le fascine. Il
+n'est plus lui-même! Il court à elle, attiré, éperdu, la prend à pleins
+bras, appuie un baiser, un seul, mais furieux, sur sa bouche qu'il
+écrase, et répète d'une voix creuse, altérée, en la repoussant de lui
+avec violence:
+
+--Allez-vous-en! Va-t'en!... enfant terrible! Il faut t'en aller!
+Va-t'en!
+
+Et si dure est la voix, si brutale est la secousse, qu'elle retrouve,
+dans la joie du baiser farouche, toutes les douleurs qu'elle aime.
+Aussi brutalement la repoussa, jadis, un autre homme qu'elle aimait,
+son père,--aussi brutalement la repousse, aujourd'hui, celui-ci
+qu'elle aime. Le voilà donc, l'élément natal de son âme, douleur,
+colère, haine d'amour! mais, cette fois, c'est bien à elle que
+s'adresse tout cela. A elle, encore enfant, déjà femme. Elle est
+heureuse, et elle est sombre.
+
+Guy est debout, l'air égaré, et tout le cœur de la petite bondit vers
+lui. Ne lui a-t-elle pas dit un jour, il y a longtemps, longtemps: «Je
+vous aime, parce que vous êtes bon?» Et n'est-ce pas parce qu'il est
+bon qu'il la rejette aujourd'hui? oui, oui, c'est pour elle, c'est
+pour bien faire, elle le comprend de reste. Elle a donc tout en lui,
+dans cette seconde, tout à la fois: bonté et dureté, tendresse et
+fureur! Inconsciente des raisons qui la rendent joyeuse, sa petite âme
+retrouve, comme un oiseau des mers, la tempête qu'elle a coutume de
+braver, qu'elle aime, qui l'emporte où elle veut, et qui la berce.
+
+Elle l'avait bien deviné, qu'il y avait, dans le cœur d'un homme vrai,
+quelque chose de semblable aux vents, à la mer, à la force ardente des
+choses, à l'âme des éléments.
+
+Elle est toujours là, debout. Alors, épouvanté de ce qu'il pense, de ce
+qu'il voudrait, s'il s'écoutait, Guy s'assied au pied de son lit, d'un
+air pitoyable; et, d'une voix de prière, où elle sent l'humilité du
+vaincu:
+
+--Allez-vous-en, je vous en supplie, petite Nora!
+
+Et telle qu'elle était venue, silencieuse, comme rigide en sa volonté
+que trahit sa démarche, Nora, sans un sourire, regardant devant elle le
+vide avec son œil dilaté et noir,--s'éloigne, emportant dans son cœur
+l'orgueil du triomphe, tandis que Guy se prend à sangloter.
+
+Il pleure parce qu'il sent bien qu'il l'aime et qu'il ne faut pas;
+parce qu'il ne peut ni ne doit l'épouser, et qu'elle est perdue,
+pense-t-il, deux fois perdue, pour lui et pour elle!
+
+
+
+
+XLV
+
+
+La vie au château suit son cours. François Mitry tous les jours amuse
+ses invités, parmi lesquels éclate, par sa belle tenue, Émile Louvier,
+sur qui sont fondées des espérances ignorées de lui. C'est un très bel
+homme, qui vient de faire trois ans de service militaire, aux dragons,
+car il a dédaigné de passer des examens quelconques, et de se présenter
+à aucune école. Il faut lui rendre cette justice qu'il est vraiment
+beau sans ridicule, sans la moindre afféterie. Il le sait un peu, et il
+y paraît quelquefois, rarement, seulement quand on provoque sa vanité.
+Il suit trop les modes au gré de certaines personnes, mais il les fait
+valoir à merveille. Le nombre de ses épingles de cravate est infini,
+et il en montre, chaque jour, deux ou trois tour à tour, mais il faut
+convenir que ce sont des bijoux du meilleur goût. Il chante avec une
+belle voix. Il monte élégamment à cheval. Il jette bien son coup de
+fusil et professe en littérature des opinions faisandées--mais c'est
+affaire de mode et il changera de théories dès que le mot d'ordre sera
+changé. Au demeurant banal, mais bon garçon et brave, doué en somme des
+mêmes défauts, des mêmes qualités que les hommes quelconques de son
+âge. Ajoutez que dans ce spécimen vulgaire de l'humanité de vingt ans,
+le beau mystère de vivre et de désirer apparaît avec le même attrait
+que chez tous les êtres jeunes et s'échappe, aussi impérieux, de tous
+ses regards et de tous ses gestes. Il a vingt-quatre ans.
+
+Nora le regarde tout juste avec la même attention qu'elle prête aux
+autres invités, y compris les femmes. Aucun ne l'intéresse, ni le gros
+banquier Legros, trop bien nommé, ni le général Lagrange, ni leurs
+femmes, ni l'avocat Poireux, ni le colonel de la Balme. Tout ça, pour
+elle, c'est «des gens». Il y a quatre jeunes filles, deux Lagrange,
+une Legros et enfin Mlle Lairoy, accompagnée de sa mère, et sœur
+du jeune Alfred, un adolescent de dix-neuf ans, que, dans sa pensée,
+François Mitry met en balance avec M. Émile Louvier. A ces gens
+viennent s'ajouter deux ou trois personnages d'égale importance, et
+enfin Mitry annonce qu'il ne manque plus à l'appel que deux amis, M. et
+Mme de Morigny, deux amis qu'il croyait perdus, et qui, après neuf
+ou dix ans passés dans tous les ports de mer du globe, à la recherche
+de la fortune enfin rencontrée, viennent de rentrer en France.
+Morigny lui a écrit voici huit jours à peine. Mitry a répondu «Venez,
+l'occasion est bonne. Vous trouverez ici joyeuse et belle assemblée.»
+
+M. de Morigny a riposté: «Nous arrivons.» Ils arrivent en effet. Toute
+la compagnie annoncée est maintenant au complet, et chaque jour ce sont
+parties nouvelles, tantôt en commun, tantôt par groupes séparés. Mitry
+a fait des programmes à l'avance. Il en propose un tous les matins. Et
+Mlle Marthe aidant (elle se multiplie), le personnel étant triplé à
+l'office et dans les écuries, tout marche à souhait.
+
+Après les repas bruyants, on se disperse, le soir, à travers le parc.
+Les pins bruissent. La mer leur répond. Tout le monde goûte avec
+ravissement le charme des belles soirées du Midi.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Par un de ces soirs exquis, où chacun à sa guise choisit son compagnon,
+Guy, lui, recherche un peu de solitude. Il trouve, au fond du parc,
+une petite porte entr'ouverte qui donne sur la libre colline. Il sort,
+monte la pente par le sentier bien tracé, éclairé sous la lune.
+
+Il ne s'aperçoit pas qu'une petite ombre l'a suivi... Tout à coup, sur
+sa main que, par un geste d'habitude, il porte derrière son dos, il
+sent se poser une main très douce, et qui caresse... Il tressaille;
+il a compris, mais il ne se retourne pas; il éprouve un plaisir
+douloureux, qu'il attendait, qu'il redoute, qu'il veut prolonger et
+qu'il se reproche.
+
+Une voix enfantine parle d'un ton boudeur:
+
+--Vous ne voulez-vous plus me parler, monsieur Guy?
+
+Guy, qui doit être mécontent, se tait.
+
+La voix plaintive, toujours boudeuse, continue:
+
+--Vous ne m'aimez plus, dites? Qu'est-ce que je vous ai donc fait,
+monsieur Guy?
+
+Il ne répond rien.
+
+--Vous ne me parlez plus jamais. Vous avez l'air de me fuir,
+toujours... Vous êtes fâché, monsieur Guy? Au moins, on dit ce qu'on a.
+
+Il se ressaisit, et d'un ton qu'il veut rendre naturel, se retournant
+enfin:
+
+--Je ne suis pas fâché, ma chère enfant, et je ne suis pas assez sot ni
+assez impoli pour refuser de parler à la charmante petite maîtresse du
+lieu, mais je ne comprends pas vos questions.
+
+Nora fait une moue de dépit, invisible dans l'ombre. Elle hausse
+l'épaule, et elle frappe du pied, oh! à peine.
+
+Elle ne veut pas que cela s'entende.
+
+--Eh bien! fait-elle d'un ton dégagé, parlons d'autre chose.
+
+--Je le veux bien... Comment va monsieur Gottfried? répond Guy, d'un
+ton d'innocence.
+
+--Pourquoi cela? demande Nora, surprise.
+
+--Pour rien... pour parler d'autre chose.
+
+--Bon... Est-ce qu'il vous plaît, monsieur Gottfried? interroge-t-elle.
+
+--Oh! pas du tout!
+
+--Allons, tant mieux!
+
+--Et à vous, mademoiselle?
+
+--La belle question! il me fait horreur.
+
+--Ah? Pourquoi le tolérez-vous donc comme professeur?
+
+--Autant lui qu'un autre... Et puis, je ne l'ai pas choisi; on me l'a
+imposé.
+
+--On vous impose donc quelque chose, à vous? je vous croyais fière,
+insoumise, et même indomptable! réplique Guy vivement.
+
+Nora se mord les lèvres... C'est vrai que, si elle voulait, ce vilain
+Gottfried serait bien loin, depuis longtemps! Elle en convient avec
+elle-même. Elle se tait, et Guy reprend:
+
+--Il ne vous embrasse jamais, cet homme aimable?
+
+--Voyons! s'écrie Nora, qui joue les indignées, voyons, monsieur Guy,
+jamais, j'imagine!... Moi! moi et Gottfried! oh! mais songez donc!
+
+Son indignation est sincère, car ses caresses à Gottfried ne le sont
+pas, et elle n'imagine pas que des caresses de moquerie cela puisse
+compter....
+
+Alors, Guy poursuit, implacable:
+
+--Et ce petit paysan, gentil ma foi, qui rôde sans cesse autour de
+vous, mademoiselle Nora, il ne vous embrasse jamais, lui non plus?
+
+--Jamais! dit-elle vivement... jamais, monsieur Guy!
+
+La pauvre enfant veut être aimée. Alors, elle se défend... Aux yeux de
+Guy, elle sent bien qu'elle serait coupable, s'il savait. Cette idée,
+qui lui est toute nouvelle, la consterne. En ce moment, elle voudrait
+pleurer. Elle ne peut pas.
+
+--Eh bien, ma pauvre petite, dit lentement Guy: vous mentez encore!
+
+--Oh! fait Nora, et son pied bat la terre avec rage. Elle égratigne sa
+main, dans l'ombre. Elle pense que, malgré le beau clair de lune, Guy,
+par bonheur, ne peut pas la voir très distinctement. Elle ne répond pas
+un mot. Elle écoute la voix sévère qui poursuit:
+
+--Vous êtes une enfant et vous mentez, Nora. J'ai regardé votre
+Gottfried. Je lis sur les visages et dans les yeux, moi. C'est un don
+que j'ai. C'est fâcheux pour vous. Or, Gottfried vous embrasse, et
+Maurin aussi. Et ils seraient bien sots, tous deux, de ne pas le faire,
+puisque vous le permettez! mais je ne peux pas, non, je ne peux pas
+aimer, moi, une petite fille qui ment, et sur de pareilles choses! il
+faut donc oublier la folie d'une seconde... que vous avez provoquée,
+mauvais petit démon...
+
+Et, pour ces derniers mots, la voix de Guy s'est attendrie. Il a mis
+dans le reproche une involontaire caresse...
+
+--Il faut, poursuit-il plus doucement, laisser bien tranquille votre
+ami, qui vous aime,--je parle de Guy,--sinon vous le forcerez à partir
+bien vite, et ce serait dommage pour lui, car ce pays est beau, petite
+Nora... très beau, en vérité.
+
+Guy n'a aucune envie de partir, mais il dit cela parce qu'il le faut.
+
+--Et puisque nous y sommes, ajoute-t-il, je vous engage
+paternellement, mignonne, à ne pas entrer de si bonne heure dans la
+chambre des hommes, Nora!.. Où en serions-nous, dites-moi, si j'étais
+un malhonnête homme, ou seulement un homme faible! je serais, à mes
+propres yeux, déshonoré, petite fille. Tenez, prenez garde à vous,
+Nora... gardez-vous du mensonge... et des démarches inconsidérées...
+
+Guy s'attendrit à la voir si petite, la fillette à qui il s'adresse.
+C'est, en ce moment, comme il vient de le dire, un sentiment paternel
+qui dicte ses paroles.
+
+--Prenez garde, pauvre petite! prenez garde! répète-t-il d'un ton
+d'affectueuse prière... Rappelez-vous ce que je vous dis. Il vous
+arrivera tant de mal, si vous ne prenez pas garde! Il se pourrait bien
+que personne au monde ne vous parlât plus jamais raisonnablement, comme
+je le fais, moi, dans votre unique intérêt... C'est pour vous, pour
+vous, ce que je dis là,--pas pour moi, je vous assure... J'ai beaucoup
+d'affection pour vous, enfant que vous êtes, oh! mais beaucoup,
+beaucoup!
+
+Comment se fait-il qu'il sache tout d'elle-même, qu'il devine ou voie
+tout en elle, ce Guy? Comme il lui a parlé de Gottfried et de Jacques?
+C'est vrai, qu'il sait tout! C'est comme un juge.
+
+Sombre, la tête basse, muette, une rage au cœur, Nora s'éloigne en
+cherchant dans sa tête comment elle pourra bien le punir, ce Guy
+détesté!
+
+... Il y a beaucoup de pitié pour Nora dans le cœur de Guy, mais aucune
+estime.
+
+Nora le comprend, mais elle n'en est qu'irritée, parce qu'elle a
+l'habitude de la révolte, de la colère, du commandement et de la
+vengeance. Ses yeux sont secs et brûlants. Elle a beau vouloir, elle
+ne sait pas pleurer parce que, dans les commencements de ses grandes
+peines, elle n'a pas voulu, par fierté; ou bien qui sait? peut-être
+a-t-elle une de ces natures de feu qui brûlent et sèchent au dedans la
+source même des larmes.
+
+Nora a trouvé sa vengeance: elle fleurtera avec Émile! avec cet Émile
+Louvier qui, de l'avis de tout le monde, est si beau, bien plus beau
+que Guy, pour sûr! Guy? songez donc! Guy pourrait être son père!
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+François Mitry est enchanté et Mlle Marthe désolée. Ouvertement,
+Nora fait la cour à Émile. C'est ce qui fait que Gottfried, si l'on n'y
+veille, crèvera d'un coup de sang.
+
+Quant à M. de Fresnay: «Au diable, pense-t-il, cette enfant qui fleurte
+avec tout le monde! C'est avec ce monsieur Louvier, maintenant! Eh
+bien, qu'il l'épouse, ce beau jeune homme, et que Dieu les bénisse!
+Moi, me voilà délivré d'une assez méchante affaire!»
+
+--Demandez donc à monsieur de Fresnay, dit Nora qui cause avec
+Gottfried dans le parc, si le verbe _berner_ est venu de Berne....
+Monsieur de Fresnay sait tout.
+
+--Le verbe _berner_, réplique Gottfried, vient, je crois, du mot
+espagnol _bernia_, qui veut dire couverture.... J'ai fait des
+recherches... Mais il ne s'agit pas de cela, mademoiselle. Vous aimez
+donc ce jeune homme?
+
+--Qui cela? Monsieur Guy? fait Nora. Ça n'est pas un jeune homme....
+
+--Eh non! ce monsieur Louvier.
+
+--Je l'aime sans l'aimer, dit Nora... comme je vous aime....
+
+--Alors, pourquoi lui parlez-vous tout bas, dans tous les coins?
+
+--Comme à vous, monsieur Gottfried. C'est sans conséquence.
+
+Une voix les interrompt. C'est celle de Guy.
+
+--Eh bien, monsieur Gottfried, vous avez formé là une excellente élève.
+
+--Monsieur le ministre, vous êtes trop bon.
+
+--Ministre? interroge Nora.
+
+--Les plénipotentiaires portent ce titre, dit Gottfried. Et c'est peu
+de chose pour un homme tel que monsieur de Fresnay.... Nous parlions,
+monsieur le ministre, de ce monsieur Louvier, et j'osais représenter à
+mademoiselle qu'elle se compromet....
+
+--A moins, riposte Guy vivement, qu'elle ne désire l'épouser....
+
+--Oh! fait Nora tout à coup, d'une voix sifflante,--vous êtes méchant!
+
+Elle lève rageusement les épaules et s'en va.
+
+Gottfried, interloqué, perd la tête.
+
+--N'est-ce pas, monsieur, que le verbe _berner_ ne vient pas de Berne,
+mais de _bernia_? dit-il étourdiment, ne sachant plus où il en est.
+
+Guy, à son tour, agacé, hausse les épaules comme Nora, et placidement:
+
+--Vous en êtes un autre! répond-il à Gottfried qui pense:
+
+«Les voilà, les finesses de la langue française! Jamais je n'en serai
+maître!...»
+
+Et le soir, à dîner, au moment où se croisent, d'un bout de la table à
+l'autre, des toasts fantaisistes, Nora, qui s'occupe fort peu de son
+voisin, M. de Fresnay, élève sa coupe de champagne, et interpellant par
+son nom Émile Louvier, assis presque en face d'elle:
+
+--Monsieur Émile Louvier, moi, je bois, dit-elle, à votre santé!
+
+Elle sourit, et elle salue de la coupe, mais au moment où elle va
+boire, Guy, d'un mouvement que personne n'aperçoit, choque le bras de
+Nora. Elle laisse échapper son verre, qui se brise...
+
+--Enfin! dit-elle tout bas.
+
+Elle a voulu, elle veut se faire aimer de Guy. Les autres, que lui
+importe! Ils ne demanderaient pas mieux, les autres, et ce serait trop
+facile! C'est Guy qu'elle veut, ce Guy qui résiste et qui est bon.
+
+Et sa main, restée mignonne comme celle d'une enfant, se glisse sur le
+genou de Guy, bien doucement, bien en secret.
+
+Alors, exactement comme autrefois, Guy prend cette main, la pose sur la
+table et, la tenant pressée sous la sienne:
+
+--Il faut toujours montrer tout ce qu'on pense, petite Nora, toujours!
+
+Dans le brouhaha des conversations d'une fin de repas, l'incident passe
+inaperçu ou à peu près, et, sans être remarqué, Guy peut fixer son
+regard sur les yeux fixes et noirs de Nora. Elle les détourne tout à
+coup et veut retirer sa main. Elle a honte et elle a peur. A huit ans
+d'intervalle, elle retrouve une même impression, fidèlement reproduite:
+elle n'est plus qu'une enfant sous l'œil d'un maître bon et sévère...
+et cela décidément est délicieux... Et tout bas, tout bas:
+
+--Oh! vous, je vous aime, vous! dit-elle.
+
+Guy, éperdu sous la morsure d'une douleur étrange, se sent heureux sans
+comprendre pourquoi.
+
+Heureux, il l'est d'aimer et d'être aimé; malheureux, de croire
+indigne d'un amour vrai l'enfant qu'il adore. Et Guy prend cette fois
+la ferme résolution de s'en aller au plus tôt. Il n'a pas été maître
+du mouvement qui lui a fait briser la coupe de Nora. Il s'en repent.
+Elle finirait par le compromettre. Il partira. Pas demain. Mais
+après-demain.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Le lendemain, vers le soir, Nora, que Guy a évitée tout le jour, le
+suit dans le parc, et l'appelle.
+
+--Monsieur Guy, je vous cherchais....
+
+Il fait face à l'ennemi.
+
+--Moi aussi, dit-il.
+
+Et brusquement:
+
+--Je pars demain.
+
+Elle demeure toute saisie et muette. Pour la première fois il la voit
+tremblante et intimidée. Elle a pâli. Il fait un effort sur lui-même;
+il veut, d'un seul coup, arracher de son propre cœur et du cœur de cet
+enfant, l'amour qui germe.
+
+--Vous serez heureuse, dit-il, vous épouserez monsieur Louvier.
+
+Il y a de l'amertume dans ces paroles. Ce n'est pas là ce qu'il fallait
+dire, il le sent bien. Sa jalousie se trahit. Un sourire triste, très
+fin, naît aux coins des petites lèvres serrées de Nora.
+
+--Je comprends, poursuit-il répondant à ce sourire. Vous avez cru, hier
+soir, que j'avais renversé votre coupe exprès, pour vous empêcher de
+porter cette santé?
+
+Nora relève avec lenteur ses grands beaux yeux vers Guy. Il y voit
+clairement la question qu'elle se pose: «Est-ce que Guy va mentir?» Et
+Guy renonce au mensonge qu'il préparait.
+
+--Eh bien, oui, je l'ai fait exprès, dit-il, mais pas du tout comme
+vous croyez, car (pensez-en ce que vous voudrez), ma volonté consentie
+n'y était pour rien! La vérité, c'est que je ne veux pas vous aimer. Je
+sens que cette minute où nous voici est grave.... Toute la vérité, je
+vous la dois, si dure qu'elle vous paraisse.... Le bonheur de votre vie
+dépend de ce moment-ci peut-être. Eh bien, ma pauvre enfant, vous ne
+m'inspirez pas la confiance qu'il faut. Quand on prétend aimer un homme
+tout de bon, on n'a pas avec un autre les familiarités que vous avez
+depuis trois jours avec ce jeune Louvier, qui est beau, j'en conviens,
+et riche,--et parfaitement digne de vous plaire. Donc, soyez heureuse,
+mais laissez-moi, je vous prie, en repos.--Du reste, pour couper court
+à tout ce petit roman,--je vous répète, ma chère enfant, que je pars
+demain. Voilà pourquoi je vous cherchais, moi aussi; je voulais vous
+l'annoncer.
+
+A mesure que parle son ami, à mesure que la réprimande devient plus
+sévère et plus froide et surtout lorsqu'elle entend le mot de départ,
+Nora sent monter en elle toute la violence de sa passion, désir, espoir
+et crainte. Son petit cœur bat très fort. Ses lèvres sont très pâles;
+ses yeux, grands ouverts et fixes, enveloppent Guy d'un regard d'appel
+suprême, de possession désespérée. Il lui semble qu'elle se noie, et
+elle veut vivre!... Elle va s'attacher, s'accrocher, s'enrouler à lui!
+
+--Vous partez? interroge-t-elle enfin, lentement, d'un air de ne pas
+croire encore à cette chose monstrueuse.
+
+--Oui, dit-il avec calme, demain soir.
+
+Alors, brusquement, d'un ton d'enfant gâtée, qui ne veut pas, et qui
+cherche à convaincre par un reproche caressant:
+
+--Il ne faut pas, dit-elle, ce serait mal... très mal....
+
+Elle ajoute après un silence:
+
+--Tout serait perdu!
+
+Puis, sans transition, emportée par l'onde soudaine des sentiments
+tumultueux qui s'accumulent dans son cœur et le débordent, elle dit,
+d'un ton net, tranchant, impérieux:
+
+--Il ne faut pas, je t'assure.
+
+Elle le tutoie, tout à coup, comme autrefois.
+
+--C'est impossible, impossible! C'est impossible! Il ne faut plus _me
+laisser toute seule_!... je vais t'expliquer... Viens ici, écoute!
+
+Elle lui dit «tu» involontairement, comme elle lui a dit «tu», l'enfant
+sauvage, il y a huit ans, à ce même Guy, la première fois qu'elle
+l'a vu... Quelque chose de plus puissant que tout, sort, en ce moment
+suprême, de ses regards, de ses moindres gestes... Quand ce ne serait
+que par pitié, il faudrait maintenant l'écouter, lui obéir....
+
+--Viens ici! Ecoute, dit-elle. Je vais t'expliquer.
+
+Et Guy la suit, charmé, séduit, étonné, fou.
+
+Elle le conduit dans un taillis épais. Sous les troènes et les
+arbousiers, un banc est caché. Elle fait un signe. Le voilà, docile,
+qui s'assied près d'elle.
+
+--Écoute! dit-elle, agitée et grave à la fois, et toujours plus pâle.
+
+Sa voix, à mesure qu'elle parle, se précipite. Cela devient de la
+volubilité. Elle voudrait tout dire en même temps. Elle vide son cœur,
+tout entier, dans un cœur ami, pour la première fois de sa vie. Elle
+veut tout montrer, tout à la fois, le passé, le présent, tout le bon et
+tout le mauvais. Elle se donne.
+
+--Écoute, je t'ai menti... Gottfried m'embrasse souvent, mais il me
+fait horreur... Si je l'ai laissé faire, dans les commencements,
+c'était pour pouvoir le faire aller, tu comprends?--on s'ennuie
+tant ici, des fois!--Je voulais le commander à ma guise--mais il me
+répugne,--tu comprends bien?... Tu ne vas pas croire autre chose,
+n'est-ce pas?.. Ce serait atroce!
+
+Guy écoute, tout pâle. Il tremble un peu.
+
+Elle poursuit, avec une volubilité toujours plus grande, de l'air
+affairé des enfants qui ont beaucoup de choses à dire et qui semblent
+regarder avec leurs yeux, dans l'espace, les images qui se succèdent
+rapidement dans leur pensée:
+
+--Pour Jacques, c'est un bon petit, il m'aime comme un chien... oui,
+je l'embrasse, et de tout mon cœur encore! lui aussi m'embrasse; c'est
+comme un frère. J'étais si seule, si malheureuse, depuis la mort de
+Jupiter! Voilà, je dirai tout. Mon père ne m'a jamais aimée, depuis la
+mort de maman. Un jour, il m'a repoussée, renversée à terre, blessée!
+J'avais huit ans, ma mère venait de mourir, je n'ai rien compris à
+tout ça... Les hommes sont méchants. Mon père embrasse Marthe; il
+l'épousera, tu sais!.. Tu as compris ça, toi, du premier coup et tu
+m'as défendue, un jour, il y a huit ans. Tu as peut-être empêché bien
+des choses. Est-ce que tu as pu croire vraiment que j'avais oublié?...
+Non, non! Je me rappelle tout, tout de toi, tu entends,--tout! Tu as
+été bon, je sais. Tu es bon. Et tu es fort. Je t'aime. Et voilà tout.
+Pourquoi ne veux-tu pas de moi, dis? Je t'aimerai tant! Je t'aime
+tant, déjà! Tu vois, je dis tout... Je t'ai menti, c'est vrai, l'autre
+jour... Je mens, d'habitude, à tout le monde, mais personne ne le
+voit: on est trop bête! ou bien personne ne prend la peine de me
+gronder, parce qu'on ne m'aime pas!... Toi, tu grondes, tu es bon, je
+te dis, je le sens, va, je le vois, et tu es fort... J'aime la force,
+comprends-tu? Jupiter était fort et il était bon. Ah! si papa m'avait
+aimée! mais il ne m'aime pas; j'ai eu beau chercher, je n'ai jamais su
+pourquoi. Est-ce que c'est juste? Les enfants, on ne leur dit rien, et
+ils souffrent de tout. C'est injuste. Et c'est mauvais. Veux-tu m'aimer
+encore, dis, comme tu m'as aimée il y a huit ans? je serai si sage! Je
+t'obéirai, à toi, oh! à toi seul! jamais aux autres, jamais! mais à
+toi, oh oui, à toi seul! si tu le veux... Oh! Guy, Guy! veux-tu? dis
+que tu veux bien!.. Tu seras mon père et ma mère, mon dieu, mon maître
+et mon tout!
+
+Guy ne répond pas. De grosses larmes coulent sur ses joues.
+
+--Tu pleures? lui dit-elle, je savais bien que, lorsque je parlerais,
+tu comprendrais... ce que je ne comprends pas moi-même... Alors, tu
+m'aimeras bien, dis? je serai ta petite fille à toi, à toi, rien qu'à
+toi. Je ne suis à personne. Je serai tienne. Tu feras de moi ce que tu
+voudras. Et ce sera bon.
+
+Et plus bas, tout bas:
+
+--Tu es le maître, je t'obéirai.
+
+Mais tout à coup, elle plonge sa tête dans la poitrine de Guy, et elle
+se lamente dans un grand désespoir:
+
+--Pardon! pardon! je ne le ferai plus, bien sûr. J'ai été méchante
+avec toi, pardon!..
+
+Il faut croire qu'un remords l'obsède, car d'une voix plus désespérée,
+elle crie:
+
+--Oh! plus méchante que tu ne crois!
+
+Alors, Guy n'y tient plus et, la serrant à pleins bras:
+
+--Mon enfant! mon enfant! ma chère petite! calme-toi,... je t'aimerai
+bien... mais tu ne peux pas être ma femme... comprends-moi... je suis
+un trop vieil homme pour toi, pour une enfant si petite... mais je
+t'aimerai bien, va, je t'aimerai...
+
+Elle, alors, toute blottie contre lui, d'une voix de prière adorable,
+qui monte vers lui avec l'humide regard de ses yeux:
+
+--Oh! Guy! Guy! aime-moi tout de suite!
+
+--Eh bien, oui! pauvre et chère enfant, oui, je t'aime, certainement.
+
+Et il baise ses beaux cheveux.
+
+Mais aussitôt, d'un bond, Nora s'est relevée. Elle a frappé du pied,
+elle a tordu ses mains. Elle baisse la tête.
+
+Et d'une voix sourde, avec ses belles notes basses:
+
+--Non! non! ne m'aimez pas, Guy! ne m'aimez pas... Il ne faut pas
+m'aimer! je n'en suis pas digne! je viens de voler votre amour! Oh! si
+vous saviez! je n'ai pas tout dit!... je n'ai pas tout dit!
+
+Elle tombe à genoux devant lui et cache son visage dans ses deux mains.
+
+Ses mains petites, Guy veut les écarter, mais toute sa grande force
+n'y parvient pas, parce qu'il a peur de lui faire mal. L'enfant s'est
+roidie, et résiste, invincible.
+
+--Allons, Nora, ma petite Nora, calmez-vous, calmez-vous, je vous
+pardonne d'avance. Ne dites rien, si c'est trop pénible à dire; votre
+bonne volonté, Nora, me suffit. Je vois tout votre petit cœur; il est
+bon, Nora, je le sais..
+
+--Non! non! il n'est pas bon! Vous ne savez rien!... Et quand vous
+saurez tout, vous ne voudrez plus m'aimer, plus jamais! C'est affreux,
+affreux!.. Mais je vais tout vous dire, tout... Voyant que vous ne
+vouliez pas de moi, j'ai fleurté, comme vous avez vu, avec ce jeune
+homme. C'était d'abord pour me venger, pour vous faire de la peine, et
+puis... et puis...
+
+Elle suffoque. Et, s'exaltant toujours davantage à mesure qu'elle voit
+la gravité des choses qu'elle confesse:
+
+--C'est honteux... honteux! affirme-t-elle avec une violence
+extraordinaire... Oui, c'est vil et honteux... Il m'a embrassée!.. et
+ce ne serait rien, s'il ne m'avait pas embrassée... comme vous l'autre
+matin... comme vous, Guy, comme vous!
+
+Elle sanglote.
+
+--Oh! Guy! Guy! Si vous aviez su cela, il y a quelques minutes, vous
+n'auriez plus voulu de moi, vous! Je vous ai volé vos caresses, j'ai
+voulu voler votre amour... Est-ce que vous me pardonnerez jamais?...
+
+Guy est très grave, très malheureux,--content aussi.
+
+--Je vous pardonne, dit-il doucement, je vous pardonne, Nora. Au fond,
+pauvre enfant, vous êtes bonne, je vous assure...
+
+--Non, non! murmure-t-elle irritée, sombre, pleine de colère contre
+elle-même. Non! je ne veux pas vous tromper... je suis méchante,
+voyez-vous... Et je le serai peut-être encore, parce qu'il y a des
+choses plus fortes que moi... Mais vous serez encore plus fort, vous,
+n'est-ce pas?... Vous serez sévère, pour me rendre bonne tout à fait et
+digne de vous! Vous me punirez, dites, mon Guy?... Il le faudra... Il
+ne faudra pas me manquer, entendez-vous! Il faudra être juste toujours,
+mais toujours fort,--vous entendez?--comme on n'a jamais été avec
+moi... Ceux qui punissent, ceux-là aiment.
+
+ * * * * *
+
+Ils se serrent l'un contre l'autre, dans l'ombre de la nuit qui monte,
+et qu'éprouvent-ils tous les deux, si ce n'est pas là de l'amour?
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Le lendemain matin:
+
+--Si jamais l'envie vous reprend d'approcher trop de moi votre vilain
+museau, monsieur Gottfried, vous recevrez--j'en suis fâchée,--mon
+encrier lui-même sur votre tête. Vous apprendrez que je sais me
+défendre, _quand je veux_; et, selon vos honorables principes,--par la
+force comme par la ruse.
+
+--Mais, mademoiselle...
+
+--C'est fini, ça. Si vous croyez que je ne sais pas ce qui vous agite...
+
+--Et qu'est-ce, mademoiselle?
+
+--Peut-être bien la Volonté de l'espèce, monsieur Gottfried, achève
+Nora en éclatant de rire, mais pour sûr le désir d'épouser ma dot!
+Seulement, voyez-vous, monsieur Gottfried, je bois du vin rouge, moi,
+et je ne me nourris pas d'andouilles, quand elles seraient de Souabe.
+
+--Celles de Souabe sont les meilleures, dit Gottfried ingénument.
+
+Il ne manque jamais d'exprimer cette opinion.
+
+--Vous seriez tout à fait gentil, monsieur Gottfried, de renoncer à vos
+petits projets, et de donner votre démission. Car je vous ai assez vu,
+monsieur Gottfried, et si vous ne vous en allez pas de bonne grâce,
+monsieur Gottfried, je vous en ferai voir de si drôles,--que vous
+n'aurez plus qu'un désir...
+
+--Et lequel, mademoiselle?
+
+--Celui de Rückert, monsieur Gottfried: des ailes! des ailes! des
+ailes!... des ailes pour filer plus vite!
+
+Ainsi finit la leçon de ce matin, qui n'avait pas commencé du reste, et
+Gottfried, abasourdi, s'en va tenir conseil avec sa sœur.
+
+--Mes affaires marchaient si bien... Tous ces étrangers qui envahissent
+le château depuis plusieurs jours, ont tout gâté. C'est ce petit Émile
+qui a fait tout le mal, pour sûr.
+
+--Je le crains, dit Marthe.
+
+Pendant ce temps, Nora a rencontré Émile au jardin.
+
+Il se rapproche d'elle et dit:
+
+--Il fait beau ce matin, mademoiselle Nora.
+
+Cette réflexion de Louvier est fort juste. Le ciel, en effet, est très
+bleu.
+
+--Pas pour vous, non, pas pour vous, réplique Nora. Le temps s'est gâté
+pour vous aujourd'hui.
+
+--Comment l'entendez-vous, mademoiselle? dit Émile, piqué.
+
+--Tenez, monsieur Émile, je suis une personne très petite, mais j'ai
+une grande volonté... Oh! vous ne me connaissez pas! je veux ce que je
+veux, et ce que je veux, je le dis. Vous ne me déplaisez pas, bien sûr,
+mais je ne suis pas folle de vous, non plus... Eh bien, voilà, j'ai
+fait la coquette avec vous pour en exciter un autre! c'est très mal,
+mais c'est comme ça.
+
+Et d'un petit air entendu, tout à fait risible:
+
+--On est femme, vous savez... nous sommes toutes comme ça! Ce qui
+m'amusait hier avec vous ne m'amuse plus. Alors je viens vous dire: Ne
+me rejoignez plus dans les coins, n'ayez pas l'air de vous entendre
+avec moi,--surtout n'essayez plus de m'embrasser... je ne veux plus!
+
+Et d'une voix creuse, Nora ajoute:
+
+--Ça en fait souffrir un autre!
+
+--Alors, dit Louvier, froissé, je vous ai servi de jouet, tout
+simplement?
+
+Elle le regarde d'un air narquois:
+
+--Ça n'était déjà pas si ennuyeux!
+
+Puis redevenant sérieuse:
+
+--Tenez, vous prenez de travers un aveu très gentil, très bon garçon
+de ma part, monsieur Louvier. Vous manquez d'esprit en ce moment. Vous
+n'avez qu'à sourire, à me tendre la main et à me promettre d'agir comme
+je vous demande. Est-ce dit?
+
+Il y a, en amour, différentes méthodes françaises; il y a la hussarde,
+qui n'est pas la moins estimable. Elle est très pratiquée, et, pense
+Louvier, elle réussit souvent, même aux dragons.
+
+Il saisit l'enfant par la taille et la presse. Il est fort, il est sûr
+de lui, il cherche sa bouche.
+
+Mais il a compté sans la souplesse, l'agilité, la nervosité, la
+rapidité de mouvement de la petite diablesse noire qui se tortille,
+glisse sous son bras, à travers ses mains, crible ses jambes de menus
+coups de pied précipités, lui égratigne les mains et la joue, tire
+de-ci, de-là, sa moustache et sa barbe, harcèle en un mot l'ennemi sur
+tous les points à la fois. Elle est partout. En vérité, elle lui a gâté
+un peu son plaisir... Il faut bien qu'il la laisse aller... Mais une
+fois à terre elle ne s'en va pas. Elle se plante devant lui, le regarde
+fixement et dit:
+
+--Est-ce qu'on est lâche, dans les dragons?
+
+C'est avec la gamine qu'il a cru lutter; il la regarde et voit, dans
+ses yeux, la femme.
+
+Alors, honteux de lui-même et tirant son chapeau:
+
+--Veuillez me pardonner, mademoiselle.
+
+--Volontiers, dit-elle... Je crois bien d'ailleurs que j'ai eu les
+premiers torts, monsieur. Et c'est bien pour cela que j'ai voulu être
+franche avec vous.
+
+Étourdiment Émile Louvier demande encore:
+
+--Et quel est mon heureux rival?
+
+Elle éclate de rire, espiègle:
+
+--Monsieur Gottfried! s'écrie-t-elle en s'enfuyant, cette fois, au
+plus vite... Monsieur Gottfried, que voici!
+
+Gottfried, en effet, cherche M. Louvier. Il l'aborde et lui dit
+solennellement:
+
+--Vos intentions sont-elles pures, monsieur? j'ai quelque droit de vous
+le demander.
+
+Il tombe assez mal, puisque Louvier, plus vexé qu'il n'a voulu le
+paraître, vient tout justement de recevoir un congé en règle.
+
+Le dragon regarde Gottfried et, à l'idée que cet ours mal léché peut
+avoir la prétention d'épouser la petite fille, il est pris de la double
+envie de mourir de rage et de mourir de rire.
+
+Il prend ce dernier parti.
+
+--Vous riez, monsieur, et pourquoi? demande Gottfried avec dignité. Ma
+question n'a rien de risible.
+
+--La question n'est qu'impertinente, dit Louvier de plus en plus agacé,
+mais le questionneur est grotesque... Tenez, fichez-moi la paix.
+
+--J'ai quelque droit de vous interroger! répète Gottfried qui a étudié
+sa phrase et préparé la scène.
+
+Le dragon le regarde de travers et prononce placidement ces trois ou
+quatre mots mystérieux qu'il a rapportés de la caserne:
+
+--Toi, ferme ton phonographe!
+
+--Cet instrument n'a aucun rapport avec ce qui nous occupe, dit
+Gottfried, qui a juré de ne pas se laisser démonter. Voulez-vous, oui
+ou non, répondre à mes questions?
+
+--Veux-tu répondre aux miennes? dit Louvier, avec une aimable
+familiarité.
+
+--Si elles sont convenables, riposte Gottfried sans étonnement, mais
+avec fierté.
+
+--Avez-vous, oui ou non, caressé l'idée d'épouser la fille de la maison?
+
+--Oui! dit Gottfried avec énergie, je l'ai caressée!
+
+Il n'a pas achevé qu'il reçoit sur le matelas de sa barbe épaisse une
+maîtresse gifle, mais sans s'émouvoir et non sans esprit, il répond
+simplement:
+
+--C'est tout ce que je demandais! Cher monsieur, au plaisir de vous
+revoir.
+
+Et il va se mettre en mesure d'envoyer à Louvier les témoins
+nécessaires.
+
+Mais comme il s'éloigne, la figure du petit Jacques lui apparaît entre
+deux branches d'un buisson voisin, et l'enfant, gravement, lui dit:
+
+--Est-ce que ça vous a fait bien mal, monsieur Gottfried?
+
+
+
+
+L
+
+
+François Mitry est à mille lieues de supposer ce qui se passe
+entre Guy et Nora. Et qui pourrait s'en douter? Guy a bien près de
+quarante-quatre ans. Elle n'en a pas beaucoup plus de seize.
+
+Mitry a paru, plus que jamais, ne pas s'occuper de sa fille; il n'a
+jamais été si attentif pourtant aux faits et gestes de l'enfant. Il
+voit bien que le jeune Alfred est tout à fait négligé par elle. Il est
+persuadé que Louvier est en bonne voie, et il s'en réjouit.
+
+Nora mariée, il oubliera ces sept ou huit années de martyre où il lui
+a fallu subir la vue de cette petite, trace vivante de la fourberie
+de Thérèse.... Thérèse?... voilà le nom qu'il ne peut prononcer ni
+entendre sans un secret frémissement. Amour et haine, à ce nom,
+gonflent son cœur. Ce nom, c'est le ferment toujours prêt à lever en
+lui et à bouillonner.... Enfin, la petite enfance de Nora appartient au
+passé. Un homme va la prendre, l'emmener loin de lui, à jamais. Quel
+soulagement! Oh! il se propose d'être un beau-père commode: on ne le
+verra pas souvent!... Après tout, il a fait son devoir strict envers
+cette petite. Il l'a négligée et laissée trop libre, c'est vrai,--mais
+dans une solitude où elle était à l'abri des mauvaises influences bien
+mieux qu'on ne peut l'être dans les villes. Ce Gottfried, il faut
+l'avouer, est un idiot,--mais qui sait beaucoup de choses. Il n'a tenu
+qu'à elle de tout apprendre de lui, et de Marthe.
+
+Voilà ce que pense François Mitry, tout en s'occupant de ses hôtes.
+
+Or, il y en a deux qui ne lui sont pas agréables. Ce sont les Morigny.
+Comment n'a-t-il pas pensé que Mme de Morigny lui parlerait surtout
+de Thérèse et de Lucien, et qu'elle était peut-être leur confidente!
+Lorsqu'il a reçu la lettre par laquelle les Morigny lui annonçaient
+leur retour en France, et demandaient à le revoir, il était préoccupé
+de mille affaires, en train d'écrire à tous les autres invités,--et
+il a répondu étourdiment à Mme de Morigny par une invitation
+aimable. Est-ce étourdiment? N'a-t-il pas songé, une seconde, que par
+cette Mme de Morigny, il aurait peut-être des détails nouveaux
+sur son grand malheur? Quels détails? il sait tout. Qu'a-t-il besoin
+de renseignements? Qu'a-t-il besoin de faire mettre le scalpel dans
+sa vieille plaie fermée? Voilà ce qu'il s'est dit lorsqu'il a revu
+cette femme, d'ailleurs distinguée et qui est encore belle. Elle est
+triste, elle aussi. Elle a perdu, à l'étranger, une fillette que
+Nora, dit-elle, lui rappelle beaucoup.... Elle n'est pas amusante, la
+pauvre femme.... Encore une qui a dû tromper son cher mari! A présent,
+Mitry doute de toutes les femmes.... Et depuis l'arrivée de Mme
+de Morigny, il évite avec soin de se trouver seul avec elle pour ne
+pas lui laisser entamer le chapitre des condoléances et avoir à subir
+l'éloge, en quatre points, de sa bonne amie Thérèse!...
+
+Enfin, Mme de Morigny lui a demandé, d'une façon formelle, un
+entretien particulier. Il n'a pu refuser.
+
+--Je vous ai paru préoccupée, depuis deux jours que je suis ici,
+n'est-ce pas?
+
+--Un peu, madame.
+
+--C'est qu'en effet je cherchais, sans la trouver, une occasion de
+causer secrètement avec vous... J'ai dû finir par vous demander cet
+entretien.
+
+--Je suis à vos ordres, madame. N'êtes-vous pas une ancienne amie?
+
+--De votre chère femme, et par conséquent de vous, oui, cher monsieur
+Mitry.
+
+François Mitry pâlit un peu et son front s'est plissé.
+
+--Je vous demande pardon de réveiller vos plus douloureux souvenirs,
+mais il le faut.... Du reste, ne pensons-nous pas toujours à nos
+morts? Les paroles n'aggravent pas notre douleur, et la soulagent
+quelquefois.... Moi, tenez, j'aime à parler de ma fille!... Nous étions
+au Brésil quand elle est morte, deux ans après notre départ de France.
+Elle aurait tout juste l'âge de la vôtre.... Vous la rappelez-vous, ma
+pauvre fillette?
+
+--Oui, oui, dit François....
+
+--Hélas! mon excellent monsieur Mitry, je ne sais plus comment m'y
+prendre pour avouer ce qui me reste à vous dire... J'aimerais mieux...
+Il ne faut pas surtout que mon mari apprenne que nous avons causé
+secrètement... car j'ai peur de tout, même après tant d'années....
+
+Et brusquement, regardant François Mitry en face:
+
+--La chambre de votre femme, est-il vrai que vous y ayez conservé
+toutes choses en place comme de son vivant?
+
+--C'est vrai, dit François Mitry.
+
+--Eh bien, voulez-vous m'y conduire? Ce sera plus simple....
+
+--Venez, dit-il, étonné.
+
+Que va-t-il apprendre? Il marche devant elle; il est sans inquiétude,
+du reste. Le plus grand des malheurs, le seul qu'il ne songeât point à
+redouter, ne lui est-il pas arrivé, après la mort de Thérèse? Cela a
+changé, gâté sa vie. Il s'est consolé comme il a pu. Est-il vrai que
+la plaie soit fermée? non. Elle saigne toujours, au fond, mais elle
+est cachée à tous les yeux. Il lui arrive encore de s'attendrir en
+regardant par hasard le portrait de Thérèse, ou les yeux de Nora qui
+lui ressemble tant, mais il n'a plus embrassé, depuis longtemps, ni
+l'enfant, ni le portrait. Il ne croit plus à l'amour, à la fidélité,
+aux niaiseries du sentiment. Il n'est plus qu'un vieux célibataire,
+ami du repos, et qui se donne des plaisirs réguliers, ordonnés
+méthodiquement. Il joue, chasse, et ne déteste pas les plats doux.
+Mlle Marthe les réussit à merveille. Il se demande s'il ne finira
+pas par épouser cette aimable personne, afin d'avoir dans ses vieux
+jours une servante qui ne lui donne pas son congé pour aller à d'autres
+affaires. Il en est là. Et tout cet arrangement d'existence est si
+simple, si bien conçu, si solide, si bête, qu'il ne voit pas trop quel
+événement ou quelle parole pourrait le troubler, et faire tressaillir
+son cœur desséché, de sceptique positif. Que Nora soit mariée, qu'il en
+soit débarrassé, et il songera à lui-même, uniquement.
+
+Il marche devant Mme de Morigny pour lui montrer le chemin. Il se
+sent tranquille, un peu curieux cependant, malgré tout.
+
+--Voici la chambre de ma femme, dit-il en ouvrant la porte.
+
+Elle entre et, sans un mot, va droit au meuble où il a trouvé les
+horribles lettres.
+
+Il la regarde, stupéfait.
+
+--Me permettez-vous d'ouvrir ce tiroir secret?
+
+Pétrifié, il fait pourtant signe que oui. Elle ouvre. Le tiroir
+est vide. Elle regarde François Mitry qui est tout pâle. Il n'ose
+comprendre sa propre pensée. Il s'épouvante d'une terreur qui lui vient!
+
+Il regarde Mme de Morigny d'un œil fou.
+
+--Mes lettres, monsieur, dit-elle, qu'en avez-vous fait?
+
+Ce mot le frappe comme une balle de fusil. Il chancelle.
+
+--Vos lettres? murmure-t-il.
+
+--Oui, mes lettres....
+
+Il sanglote:
+
+--Je les ai....
+
+--Et vous les avez lues!... Ah! monsieur Mitry! monsieur Mitry! quelle
+honte m'est infligée devant vous!...
+
+Et alors, la pauvre femme, tout en larmes, entreprend de se défendre:
+
+--Je vous demande encore une fois pardon de vous entretenir d'autre
+chose que de la morte bien-aimée et, en même temps, de vous la rappeler
+d'une façon si vive, mais je tiens tant à ces lettres, surtout depuis
+la mort de Lucien Houzelot!.. Il est mort l'année dernière. Ma chère
+Thérèse connaissait mon malheureux amour pour lui, et les affreuses,
+les inévitables raisons qui m'ont mariée à monsieur de Morigny.
+
+François Mitry a fermé les yeux. Mme de Morigny parle à un fantôme.
+Le malheureux regarde, en lui-même, le désastre de sa vie, les ruines
+fumantes de son cœur!
+
+Mme de Morigny poursuit, et le flot de ses paroles passe sur lui
+comme l'eau d'un torrent sur un homme qui se noie, sans lutte, attaché
+aux pierres du fond:
+
+--Vous comprenez, n'est-ce pas? poursuit-elle.
+
+Et ce mot «vous comprenez» sonne aux oreilles du malheureux comme une
+infernale ironie!
+
+--Vous comprenez? dit-elle. La vie est horrible, voyez-vous! Il y a des
+circonstances fatales dont on ne peut s'évader. Elles vous enserrent.
+Du dehors, les gens ne comprennent pas, ils condamnent. Mais ceux
+qui souffrent, ceux qui subissent, ceux qui sont pris, terrassés,
+vaincus par les passions et les circonstances, ceux-là pourraient
+dire comment ce qui semble impossible arrive au contraire sans qu'on
+ait pu l'éviter... Mes lettres, monsieur Mitry, gémit-elle, de grâce,
+rendez-les-moi bien vite; où sont-elles? c'est pour les ravoir avant
+tout que j'ai prié mon mari de vous écrire, que je l'ai contraint à
+venir ici... Il fallait, n'est-ce pas?... Je sais bien, on devrait
+brûler peut-être ces souvenirs-là, mais moi, je n'ai pas pu, je ne
+pourrais pas encore... J'ai cru que je ne devais pas. Je vais vous dire
+pourquoi; je vais tout vous dire: ces lettres contenaient l'aveu du
+père... Vous ne comprenez pas?... Tant que ma fille vivait, je voulais
+avoir, pour elle au besoin, ces lettres de Lucien! où il parlait
+d'elle comme d'une fille bien-aimée... Mon cher et pauvre Lucien!
+Thérèse l'aimait, Lucien, à cause de moi, par pitié pour lui et pour
+moi. Dans sa pureté, elle avait compris ma faute, l'avait pardonnée, et
+elle avait daigné en garder la trace et la preuve,--par pitié pour moi,
+à ma demande... pour rendre service à ma fille, à Lucien, à moi! Où
+sont mes lettres, monsieur Mitry?
+
+François Mitry, du pas d'une statue, s'éloigne, va dans sa chambre et
+en revient avec les lettres...
+
+--Les voici! dit-il.
+
+Mme de Morigny ouvre le paquet, l'examine rapidement.
+
+--Il en manque trois, fait-elle. Pourquoi?
+
+Et François, d'une voix d'agonisant:
+
+--J'avais voulu brûler le paquet. Seules, les lettres qui manquent ont
+été consumées. Alors seulement... j'ai lu...
+
+Mme de Morigny regarde, effarée à son tour, la blancheur de mort
+répandue sur le visage de Mitry... Il garde les yeux fermés.
+
+Elle avait cru jusqu'ici qu'il souffrait au seul souvenir de Thérèse.
+Elle comprend maintenant l'horreur de la vérité.
+
+--Et vous avez cru?... Elle n'achève pas.
+
+François Mitry, anéanti, baisse la tête pour dire: Oui!
+
+--Ah! malheureux! malheureux! malheureux!
+
+Elle s'affaisse sur une chaise:
+
+--Monsieur Mitry, dit-elle après un silence d'angoisse, j'ai pour
+devoir maintenant de vous apporter une lumière complète, qui éclaire
+votre affreux malheur jusqu'au fond,--et qui lave le souvenir de
+Thérèse. Avec les trois lettres brûlées, il y avait une note de ma
+main, à vous adressée, qui expliquait tout--car j'avais voulu prévoir
+une erreur que cependant je jugeais impossible... Grâce à la précaution
+que j'avais prise, la possibilité d'une erreur semblait conjurée, et
+cependant, voilà!... Mais, poursuit-elle, ces lettres n'étaient pas
+signées?...
+
+--Je connaissais, répond Mitry, l'écriture de Lucien. Et puis, le
+paquet portait son chiffre.
+
+--Mais le nom de Thérèse n'apparaît nulle part, dans ces lettres!...
+
+--Pas plus que le nom de l'enfant. Les lettres n'étant pas signées, il
+était naturel qu'on n'y nommât personne. Tous les autres détails, l'âge
+de l'enfant, tout, pouvaient se rapporter... à moi!... à Nora!
+
+Mme de Morigny éclate en sanglots:
+
+--Ah! ma pauvre Thérèse! je t'ai fait plus de mal après ta mort qu'on
+n'en peut souffrir vivante!
+
+Et d'un accent de rage, elle ajoute:
+
+--C'est une fatalité sans nom!... Devant ces infamies de la destinée,
+il n'y a rien à dire, n'est-ce pas?
+
+Elle regarde encore Mitry. Il est toujours debout, de plus en plus
+pâle, toujours pareil à une statue de la stupeur et de l'angoisse. Ses
+lèvres maintenant se mettent à trembler...
+
+--Courage! monsieur, dit la pauvre femme! courage!
+
+Et doucement, croyant bien faire, elle ajoute:
+
+--Voyez-vous, il fallait croire en elle, croire aveuglément, car
+c'était une âme de sainte. Vous n'avez pas cru! Voilà votre faute. Ah!
+monsieur Mitry, il faut croire aux âmes, bien plus qu'aux faits!
+
+Et François Mitry s'imagine entendre la morte elle-même lui répéter
+tout haut ce qu'elle lui murmurait le matin où il trouva Nora
+couchée dans ce lit funèbre qui est là sous ses yeux. «C'est l'âme
+seule--disait la morte,--qui est une vérité, et quand elle est connue,
+c'est un crime de s'attacher aux réalités. Les faits et les réalités
+sont des apparences. Les apparences peuvent mentir. Les âmes ne mentent
+point. Seulement, il faut savoir les approfondir et les connaître. Tu
+devais croire en moi, car tu avais vu mon âme, ou si tu ne l'avais pas
+vue, c'est donc que tu ne m'avais pas assez bien aimée. Tu as douté de
+l'âme que tu devais connaître; et cela, c'est un crime d'amour, et de
+cela, tu as été puni affreusement!
+
+«Mais elle, elle, ta pauvre enfant, ta fille, quelle faute avait-elle
+commise et pourquoi l'as-tu châtiée? Et quand même elle n'aurait
+pas été le sang de ton sang, pourquoi n'as-tu pas eu pitié de son
+innocence? Voilà le second crime qui, aujourd'hui, est puni en toi...
+François, François,--répète la morte,--je te l'avais bien dit: tu t'es
+séparé de l'amour!»
+
+Et, en tombant de tout son long sur le lit tragique de Thérèse, le
+colosse abattu crie, à travers ses sanglots:
+
+--Nora! Nora! mon enfant, ma fille! Nora! ma fille! mon enfant! Oh!
+pourquoi est-il trop tard? et pourquoi tout cela? pourquoi tout?
+pourquoi? pourquoi? pourquoi?
+
+
+
+
+LI
+
+
+Ainsi il y eut--chose horrible--un malheur plus grand pour Mitry que
+d'apprendre que Thérèse l'avait trahi, ce fut d'apprendre qu'elle ne
+l'avait pas trahi;--qu'il l'avait à tort accusée! qu'il a sali, gâté,
+gâché sa vie, à cause d'un mensonge des choses qui lui a fait croire à
+un mensonge d'âme!
+
+Il se roula longtemps sur le lit de Thérèse, demandant pardon, à elle
+et à leur enfant.
+
+Mme de Morigny était toujours là, accablée.
+
+--Et moi aussi, dit-elle, je vous ai fait souffrir!
+
+Enfin il se ressaisit un peu.
+
+--Soyez indulgente pour tant de faiblesse, dit-il, mais c'est horrible,
+plus horrible que vous ne pensez... Si vous saviez!... Nora...
+
+Et sans pouvoir en dire davantage, il se remit à pleurer.
+
+--J'essaierai, maintenant, de réparer de mon mieux! mais, je le sens,
+c'est impossible!
+
+Il se leva.
+
+--Vous nous permettrez de partir seulement demain matin, cher monsieur
+Mitry, lui dit Mme de Morigny. Un départ précipité, ce soir même,
+pourrait éveiller des curiosités...
+
+Il lui tendit la main.
+
+--Merci, dit-il.
+
+Il ajouta:
+
+--C'est fini, me voilà calme... Oh! Thérèse! oh! ma Nora... Je veux la
+voir, à présent, la voir tout de suite, cette fille de la douleur!--Je
+suis si coupable envers elle!... J'ai été si dur! Voulez-vous, madame.
+lui dire de monter ici, dans cette chambre? C'est ici que je dois la
+revoir pour la première fois après vos révélations qui m'ont rendu,
+hélas! à moi-même!
+
+Mme de Morigny sortit. Peu d'instants après, Nora frappait à la
+porte.
+
+--Entrez! gémit le malheureux père.
+
+Elle se présentait devant lui comme à l'ordinaire, avec un visage un
+peu mauvais, l'œil armé pour ainsi dire de résolutions de combat.
+
+--O ma pauvre enfant! ma pauvre enfant! ma Nora! ma pauvre Nora!
+
+Elle ne comprenait pas, mais elle reconnaissait bien le son de la
+tendresse dans cette voix en larmes. Hier soir, la voix de Guy avait eu
+de ces intonations pénétrantes qui s'en vont caresser le fond de l'âme.
+
+A présent qu'elle était là, il ne savait plus que dire, ni que faire.
+
+Il eut envie de se mettre à genoux devant elle, de baiser le bas de sa
+robe, de baiser ses pieds, de lui crier, à elle-même: Pardon! pardon!
+comme il le murmurait tout à l'heure à son image évoquée et à l'ombre
+de Thérèse.
+
+Il n'osa point; il eut peur de son étonnement, de ses questions. Il eut
+envie de lui dire: «Voici mon affreuse histoire. Voilà pourquoi j'ai
+été fou, malheureux et méchant. J'ai douté de ta mère!»
+
+Il n'osa point. Il se faisait horreur, maintenant, d'avoir pu douter,
+sur des apparences que sa raison même, éclairée par son cœur, aurait dû
+repousser!
+
+--Approche, Nora, dit-il, chère enfant malheureuse! approche, je t'en
+prie, que je te regarde!
+
+Elle se tenait debout devant lui, surprise, froide. Il la regarda
+longtemps, longtemps.
+
+--Comme tu lui ressembles! dit-il enfin... Et à moi aussi... un peu.
+
+Un sanglot le prit. Il se jeta, de nouveau, sur le lit, la face contre
+les coussins, en criant: «Pardon! pardon! pardon, Thérèse! Nora, Nora,
+pardon!»
+
+Alors, sans rien comprendre, sinon que cet homme si fort, si longtemps
+dur, méchant pour elle, avait un chagrin infini, Nora, songeant à Guy,
+Nora qui connaît le bonheur d'aimer, l'heureuse Nora d'aujourd'hui,
+met sa petite main tranquille sur l'épaule du géant tombé, et, sans
+beaucoup d'émotion, par pitié seulement, elle dit: «Mon père!»
+
+A ce mot, François Mitry, d'un mouvement emporté se relève et la prend
+sur son cœur et l'embrasse à l'étouffer...
+
+--Oh! dit-elle, comme elle lui disait déjà lorsqu'elle était toute
+petite... Oh! vous me faites mal!
+
+--Hélas! dit-il, c'est ma destinée!
+
+Et après un nouveau silence:
+
+--Allons, va, maintenant, Nora, ma fille... je ne vais plus penser qu'à
+ton bonheur...
+
+Tout de même, elle croit sentir que la destinée, autour d'elle, se fait
+déjà meilleure, et, en sortant, elle a souri à François Mitry un peu
+consolé.
+
+--Qu'y a-t-il donc? se demande-t-elle.
+
+Mais après tout, que lui importe cette scène d'attendrissement, de la
+part d'un homme qui a été, neuf ans, son bourreau? Il revient trop
+tard. Elle a grandi pour l'autre amour. Il y a aussi un père bien-aimé,
+dans ce Guy qu'elle adore. Elle ne pense plus qu'à lui.
+
+
+
+
+LII
+
+
+François Mitry a fait appeler aussitôt Mlle Marthe.
+
+--Mademoiselle, lui dit-il, toute ma vie est changée par un événement
+que je n'ai pas à révéler... J'ai seulement le regret de vous
+apprendre que vous partez demain... Je sais que vous aviez certaines
+espérances. Oubliez-les. Vous trouverez dans ce portefeuille un certain
+dédommagement à la déconvenue que je vous cause. C'est une petite
+fortune à partager, si cela vous convient, avec monsieur votre frère.
+La voiture qui vous conduira à la gare sera attelée demain à deux
+heures.
+
+Mlle Marthe comprend qu'il n'y a pas à résister.
+
+--C'est bien, dit-elle sèchement.
+
+Et, pivotant sur ses talons, elle ajoute:
+
+--Je vais prévenir mon frère.
+
+Gottfried vient d'envoyer à Louvier deux témoins, le général et
+l'avocat.
+
+Quand ses deux témoins reviennent, Gottfried, à qui sa sœur a parlé,
+leur tient ce langage:
+
+--Messieurs, je vous prie de m'excuser si je vous ai dérangés
+pour rien. Je pars demain. La cause de mon départ se trouve être,
+précisément, ce que je voulais empêcher au moyen d'un duel... Monsieur
+Mitry marie sa fille à monsieur Louvier. Dès lors, pourquoi me
+battrais-je? Du moment que je n'empêcherais rien, ce duel n'aurait pas
+le sens commun.
+
+--Mais, dit le général, je croyais que vous aviez reçu un soufflet?
+
+--Je l'ai reçu, dit Gottfried. Mais je l'avais désiré. Ça n'est pas une
+affaire. L'affaire, elle, se trouve manquée. Et j'ai là, cachées dans
+les poils de ma barbe, trois balafres qui prouvent surabondamment que
+l'épée et le sabre ne me font pas peur. Vous aurez la bonté d'expliquer
+au dragon ce que je viens de vous dire. C'est un duel inutile. Donc j'y
+renonce. Mille excuses, messieurs. J'ai mes malles à faire...
+
+L'Allemand était pratique comme un Français fin de siècle, et plus
+lourdement, mais il n'était pas moins brave. Le général et l'avocat
+parurent si étonnés, en écoutant le discours de Gottfried, qu'il
+devina aisément combien tous deux se méprenaient sur les motifs de son
+changement de résolution.
+
+--Mon Dieu! fit-il, si l'affaire peut se régler en vingt minutes, je
+n'y vois pas grand inconvénient.
+
+Un quart d'heure plus tard, dans le petit bois au pied de la colline,
+au fond du parc, Louvier recevait de Gottfried un fort joli coup
+d'épée au beau milieu du front. Le fer ne pénétra point, mais la
+blessure resta visible et Gottfried partit content. Il avait bien
+tort. L'affaire fut connue de Nora, qui voua au jeune Émile une
+reconnaissance attendrie.
+
+Il faut croire que la nouvelle du départ de Gottfried s'est répandue
+déjà au dehors, car Jacques Maurin entre chez lui, en coup de vent.
+
+--Je viens vous aider, monsieur Gottfried, pour les malles, vous savez!
+
+--Ça n'est pas de refus, petite brute! dit Gottfried. Tu es heureux
+que je parte; il est donc sûr que tu les ficelleras bien, mes malles.
+Ficelle, mon garçon, ficelle... Tu n'auras pas de pourboire.
+
+Mais Jacques, tout joyeux, ne l'entend plus; il siffle bien haut, en
+ficelant les malles de Gottfried, le vieil air populaire:
+
+ Bon voyage, monsieur Dumollet!
+
+qu'il n'abandonne que pour chanter:
+
+ Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!
+ Va-t'en voir s'ils viennent!
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Les réflexions de Guy ne sont pas joyeuses. Il est allé faire, dans
+les bois, une grande promenade, afin d'examiner à loisir sa situation
+morale. Comment calmer l'exaltation de cette petite Nora? Comment
+sortir d'embarras, en finir avec elle?... L'épouser? quelle folie!
+S'il y a pensé une seconde, oui, ma foi, c'est dans la folie! D'abord,
+il y a la différence d'âge!... Et puis, vraiment, quelle dangereuse,
+quelle terrible nature!... «Il y a des choses plus fortes que moi,»
+lui a-t-elle dit. C'est qu'elle se sent elle-même commandée par des
+instincts troubles, obscurs... Non, certes, il ne l'épousera pas.
+Malgré la gentillesse de ses aveux, il croit qu'elle n'a pas tout dit!
+Sans doute elle n'est pas une petite vierge. C'est une sirène et un
+diable peut-être; un monstre. Rien n'explique suffisamment, aux yeux
+de Guy, les bizarreries, les témérités, les audaces de cette fillette.
+Non, certes, il ne confiera pas l'honneur et le repos de sa noble
+vie à ce petit Lucifer-là! Il s'en méfie bien trop; et même dans ses
+aveux, il y avait sans doute la volonté arrêtée de conquérir un mari
+par le moyen qu'elle a jugé le meilleur. Les larmes même de Nora, ses
+sanglots, ses lamentations, tout cela lui est suspect. Si la femme de
+César ne doit pas être soupçonnée, encore moins doit être soupçonnable
+la fiancée du plus humble honnête homme. Qui sait si son grand
+désespoir, en le supposant sincère, ne venait pas d'un grand remords,
+d'une faute inavouable?
+
+«A d'autres!.. merci bien!» Ainsi conclut Guy de Fresnay... Il se
+défendra jusqu'au bout contre Nora. Et il pense, avec Napoléon, qu'en
+pareil cas, la seule victoire, c'est la fuite.
+
+Au moment où il rentre à la villa, François Mitry le fait demander. Se
+douterait-il de quelque chose? Y aurait-il complot entre le père et la
+fille? Les méfiances s'enchaînent à l'infini...
+
+Pourquoi François Mitry fait-il demander M. de Fresnay? Écrasé sous le
+poids de sa douleur nouvelle, sous le fardeau de ses regrets, de ses
+remords, de toute sa destinée, il a besoin d'ouvrir son cœur, de le
+décharger. De tout ce monde qui l'entoure, il reconnaît que Guy est
+seul digne d'entendre sa confession. Il le reçoit dans la chambre de
+Thérèse.
+
+--Mon cher Fresnay, dit François Mitry, vous connaissez les hommes,
+l'amour et la douleur; je suis dans une heure de crise; j'éprouve le
+besoin impérieux de vous livrer le secret de ma vie et de la vie de
+Nora... Je n'obéis pas seulement à un mouvement de faiblesse... j'aurai
+aussi à vous demander, en terminant, un grave conseil, car je n'y vois
+plus, non, je n'y vois plus!..
+
+Et François Mitry conte son histoire, l'histoire de Nora jusqu'à ce
+jour où il parle; depuis la mort de la mère, jusqu'à ce moment inouï
+où il vient d'entendre Mme de Morigny lui dire «Et mes lettres?
+qu'avez-vous fait de mes lettres!»
+
+--Vous me comprenez bien, mon cher ami! Ma femme, faussement
+soupçonnée,--mais je suis excusable, n'est-ce pas?--reparaît à mes
+yeux telle que je l'ai aimée autrefois, plus pure encore, ennoblie
+par le martyre de neuf ans que je lui ai peut-être infligé jusqu'au
+fond de la mort même. Et je l'aime, je l'aime encore, et je m'écrase
+devant elle, abîmé dans mon désespoir sans consolation. Elle sort
+aujourd'hui, pour moi, de l'enfer que je lui ai fait, belle et
+rayonnante comme une sainte... Mais mon enfant! ma fille!.. ah! voilà
+l'horrible réalité. Ici, je ne suis pas aux prises avec des fantômes...
+J'ai imposé à l'enfant neuf années de duretés, d'humeur changeante
+et toujours sombre, de colère, de rage, d'injustice! Je vous ai dit
+tout à l'heure comment je l'ai repoussée, brutal, furieux, fou...
+comment elle est tombée... venez voir... tenez, contre l'angle de
+cette porte, là. Sa pauvre petite tête blessée, je la vois encore, je
+vois son sang!... quelle horreur!.. oui, oui, j'ai été infâme! je n'ai
+pas su épargner l'innocente! j'ai cru maltraiter la fille de l'autre;
+c'était la mienne! Elle a aimé d'abord son chien... au lieu de son
+père! pour se consoler de moi! Je l'ai laissée courir, vagabonder...
+je ne sais avec qui... Que m'importait! la fille de l'autre!.. Et
+c'était la mienne! Elle a voulu se tuer un jour... parce que son chien
+était mort; il avait fallu le faire abattre. Personne n'a voulu, j'ai
+dû le tuer moi-même! Ah! la pauvre petite! Elle a tout souffert...
+Sans doute aussi avait-elle surpris quelque chose de mes faiblesses
+avec Marthe!.. On remplaçait sa mère... on déshonorait la maison!
+Et elle a voulu mourir, elle a essayé de se noyer! à douze ans!...
+Alors, j'ai eu peur de devenir un meurtrier, et j'ai cédé devant tous
+ses caprices, lâchement; je la gâtais, en haine d'elle, lâchement...
+je l'aimais peut-être aussi... je ne sais plus!... Je me vengeais
+sur elle, de la mère! mais pourquoi, sinon parce que je les adorais
+au fond toutes les deux! Du reste, croyez-moi, j'étais fou! j'ai
+longtemps été obsédé par une vision de chiens, de chiens courants, qui
+poursuivaient Thérèse et qui me la prenaient... Je retrouve pourquoi
+cette vision, maintenant!... Au moment où je tombai, dans le bois,
+frappé de congestion cérébrale,--des chiens courants passèrent près
+de moi poursuivant un lièvre, et jetant leurs abois continus, comme
+des plaintes. Tout cela, dans ma tête, s'était mêlé; je ne suis pas
+bien sûr, mon ami, de n'avoir pas été fou neuf années durant. C'est
+seulement lorsque madame de Morigny m'a tout expliqué, il y a deux
+heures, que j'ai retrouvé, je crois, la juste vue des choses. A présent
+vous savez tout, car voilà plus d'une heure que je vous parle...--Quel
+roman, hein?--Vous savez tout, les faits, et les réflexions que
+les faits m'inspirent, et l'état actuel de mon âme. Eh bien, que
+croyez-vous? Conseillez-moi? Dois-je m'expliquer avec Nora? N'est-ce
+point là un désir romanesque? Dois-je lui avouer que j'ai souillé d'un
+soupçon la mémoire de sa mère?.. Il le faut bien, si je veux qu'elle me
+pardonne! mais, me rendra-t-elle son affection? Je ne le crois pas. On
+ne répare pas neuf ans d'injustice, de cruauté, par un simple aveu des
+motifs qui vous ont rendu fou et méchant. Elle me pardonnera peut-être,
+soit, mais elle ne peut plus m'aimer... Ah! quelle horreur!--ajouta
+Mitry sur un ton d'effroi.--Quelle horreur, si je l'ai rendue,--ce qui
+est bien possible!--incapable d'amour, je veux dire incapable d'aimer
+avec simplicité!.. Ou si trop tôt elle a deviné les dessous honteux
+de mon existence! Si j'ai fait cela, je lui ai d'avance ravi tout
+bonheur!.. Où en est-elle aujourd'hui de ses sentiments,--de ses idées
+sur la vie? Ma fille! ma fille! ma fille! qui es-tu, ma fille?.. Je ne
+te connais pas, mon enfant! j'ai vécu près de toi comme un étranger
+méchant, et pour toujours j'ai cessé d'être ton père! Et je ne peux
+plus le redevenir!
+
+Sa douleur faisait mal à voir. Ses yeux ne se fixaient nulle part. Il
+regardait Guy, puis les choses autour de lui, le tapis, la fenêtre, et
+cherchait partout sa pensée en déroute, son âme en fuite, et le spectre
+de Thérèse, et l'image de Nora.
+
+Une grande pitié vint au cœur de Guy pour ce malheureux! Quelle que
+fût Nora, on n'avait plus grand'chose à lui reprocher. Ah! la pauvre
+petite!... Ainsi, elle avait appelé la mort! à douze ans!... Quelles
+douleurs avait dû souffrir, pour en arriver là, une enfant si jeune,
+à l'âge où l'on appelle la vie! Hélas! il la voyait tout à coup comme
+une petite héroïne lamentable, une petite victime du mauvais vouloir
+des événements; c'était miracle qu'elle ne fût pas devenue pire!--et il
+serait beau, sublime, de l'arracher aux griffes du passé et du destin,
+de la douleur et du mal!
+
+--Il faut la marier, cette enfant, mon cher Mitry.
+
+--Et à qui, bon Dieu! s'écria le père gémissant. Qui acceptera cette
+tâche d'essayer de lui faire comprendre à nouveau la vie et les choses,
+les idées et les sentiments, les devoirs et l'idéal? Qui l'aimera
+assez, telle qu'elle est, pour supporter ses violences en les réduisant
+chaque jour un peu? Quel jeune homme assez sage pourrait entreprendre
+cette tâche de héros? quel époux, assez expérimenté à la fois et assez
+jeune, traitera en enfant l'enfant que le père a traitée en femme? Qui
+refera son âme? Qui lui fera un bonheur?
+
+Alors Guy, très simplement:
+
+--Moi, si vous le voulez, dit-il.
+
+--Vous! vous! dit François Mitry stupéfait.
+
+Il réfléchit longuement.
+
+--Pardonnez-moi, mon cher Fresnay. J'en serais heureux et très fier,
+car il lui faudra une main ferme pour la soutenir dans la vie, et un
+cœur solide!--mais quelle apparence qu'elle accepte jamais un mari de
+mon choix?
+
+Alors Guy, souriant:
+
+--Mais... c'est qu'elle m'aime, mon pauvre ami!.. Et elle me l'a dit...
+passionnément...
+
+--Elle vous l'a dit... passionnément?.. Vous voyez bien qu'il faudra
+veiller!
+
+Et, après cette parole qui retentit douloureusement au cœur de Guy:
+
+--Il faut, mon cher Guy, il faut, entendez-vous, pour moi aussi...
+comme pour vous... qu'elle reste digne de sa mère!
+
+Les deux hommes demeurèrent un instant sans parler. Tous deux
+mesuraient la hauteur des obstacles visibles, la profondeur des abîmes
+devinés.
+
+--Eh bien? soupira enfin Mitry.
+
+--Mon cher ami, répondit Guy de Fresnay, vous venez de prononcer des
+paroles effrayantes. Elles me remettent en présence des difficultés
+redoutables que mon amour, prêt au sacrifice, oublierait trop aisément.
+Essayons tous deux d'être sages. Retenez-moi ici, voulez-vous?
+Confiez-la-moi. Faites-en pour un temps l'élève de ma pensée et de
+mon âme. Nous verrons si le sentiment qu'elle paraît avoir pour moi a
+véritablement profondeur et solidité. Je jugerai aussi, je verrai si le
+mien est de force à supporter ses inégalités de caractère, ses lubies,
+tous les vices d'une éducation qu'il faut réformer. Dans six mois, dans
+un an peut-être, peut-être plus tôt, nous prendrons une résolution
+sagement mûrie et pesée.
+
+--Soit, dit François Mitry, qui, l'air absorbé, en même temps qu'il
+écoutait Guy avec l'attention et la solennité d'un juge, semblait
+écouter une voix intérieure.--Soit, je ne peux mieux faire. Je suis
+dans une impasse. L'étrangeté de ma situation me contraint à accepter,
+sans plus d'examen, tout ce que me propose un homme tel que vous, mon
+cher Guy... Du reste, pourquoi ne pas vous le dire: pendant que vous me
+parliez, la mère me parlait aussi. Le croirez-vous, moi le sceptique
+d'hier, je la sens ici, dans ce sanctuaire, vivante autour de moi,
+présente, attentive... Et je la vois... Elle vous sourit.
+
+Les deux hommes se serrèrent la main, comme pour un pacte.
+
+François Mitry ajouta encore:
+
+--Soyez son ami, son maître et son père... Vous êtes un homme, Guy...
+Moi, je ne suis plus rien!
+
+Et, jetant sa tête dans les oreillers du lit funèbre sur lequel il
+s'était assis, il pleura longtemps.
+
+Une heure après, comme ils se promenaient ensemble dans le parc, Mitry
+tout à coup dit à M. de Fresnay:
+
+--Ah! elle vous l'a dit... passionnément?
+
+Puis il soupira:
+
+--Hélas!... l'éducation allemande!
+
+Ce mot fut jeté d'une façon si inattendue et si drôle qu'ils se prirent
+tous deux à sourire, quoique avec tristesse, en songeant à monsieur
+Gottfried.
+
+
+
+
+LIV
+
+
+--Monsieur de Fresnay fait demander à mademoiselle si mademoiselle
+serait disposée à causer un instant avec lui.
+
+Ainsi, le lendemain, parlait, debout au seuil de la chambre de Nora, le
+mari de Catri, Antoine, valet de chambre.
+
+--Où est monsieur de Fresnay? répondit gravement la petite demoiselle.
+
+--Monsieur de Fresnay attend au salon la réponse de mademoiselle.
+
+--Dites à monsieur de Fresnay que je descends le rejoindre dans cinq
+minutes.
+
+Antoine sortit. La toute petite se haussa sur la pointe des pieds pour
+voir, dans la glace de la cheminée, un peu plus d'elle-même, passa ses
+deux mains mignonnes sur ses cheveux noirs, lança à son propre regard
+le regard profond de ses yeux, sourit à son image comme l'augure à
+l'augure, et descendit le large escalier de marbre avec une dignité
+calme que rendait très gentiment comique l'exiguïté de sa personne.
+
+La solennité de l'appel transmis par Antoine lui ayant donné le ton,
+elle entra au salon d'un air très sérieux, très «dame»!...
+
+Sans doute elle allait apprendre quelque chose de son père. Il avait
+chargé Guy d'une grave communication.
+
+--Qu'y a-t-il donc? interrogea-t-elle dès le seuil.
+
+Guy avait souri de plaisir en la voyant entrer d'une allure si...
+imposante. Elle ressemblait à un de ces portraits peints par Van
+Dyck, où des infantes de cinq ans, un hochet à la main, marchent
+princièrement dans des robes trop longues, dans des brocarts roides et
+majestueux.
+
+Guy se leva, la prit par la main, la conduisit vers un grand fauteuil
+dont le haut dossier, dès qu'elle fut assise, la fit paraître plus
+mignonne encore, et s'asseyant sur une chaise en face d'elle:
+
+--Il y a, depuis hier, de grands changements dans le cœur de votre
+père et par suite il y en aura de très grands dans votre vie, ma chère
+enfant. Quelques-uns dépendront de vous, et nous allons en parler
+ensemble, si vous le voulez bien.
+
+Elle écoutait avidement, plus surprise que curieuse, car jamais on
+ne l'avait consultée sur rien. Ses yeux très noirs brillaient d'une
+lumière douce... Et en même temps elle continuait à jouer, avec un peu
+d'inconsciente coquetterie, son rôle nouveau de femme avec qui on croit
+devoir parlementer.
+
+--Causons, dit-elle.
+
+Guy sourit encore, heureux de sa grâce mignonne, enfantine. Vraiment,
+elle avait l'air de jouer à la dame en visite.
+
+--D'abord, dit-il, votre père s'accuse et se reproche cruellement de
+vous avoir mal aimée...
+
+Elle l'interrompit d'une voix menue, nette, qui pétillait comme celle
+d'un rouge-gorge:
+
+--Dites maltraitée!
+
+Et la douceur de son regard disparut. Il devint terne et dur.
+
+--Soit. Mais il se le reproche, vous dis-je.
+
+--Il est un peu tard! accentua-t-elle.
+
+--C'est entendu... Mais il croyait avoir des raisons douloureuses...
+
+De nouveau, elle l'interrompit.
+
+--De battre une enfant de huit ans? dit-elle, irritée.
+
+--Cela s'expliquera pour vous, un peu plus tard, ma pauvre et chère
+petite. On ne peut pas tout entendre, à votre âge. (Ici, Nora frappa du
+pied.) Et je n'ai pas mission de vous en dire plus long aujourd'hui sur
+ce sujet. Ce que j'ai à vous dire me concerne, moi particulièrement.
+
+L'œil de Nora redevint doux... Comment le noir profond de deux yeux
+peut-il, en restant lui-même, paraître tout autre, exprimer tour à
+tour nuit et haine ou amour et clarté?
+
+--Votre père croit donc--il l'avoue avec douleur--avoir des torts
+envers vous, qu'il veut expier.
+
+--Il en a! dit Nora, d'un air vraiment tragique.
+
+Guy ne souriait plus.
+
+--Je ne crois pas, poursuivit-elle, les lui pardonner jamais. Il a été
+cruel, mauvais, méchant... Je vous l'ai un peu dit l'autre jour... Je
+vous le dirai mieux plus tard. J'ai été, grâce à lui, _toute ma vie_,
+comme une petite damnée. Il m'a laissée seule aux mains d'étrangers.
+Depuis la mort de ma mère, on ne m'a parlé avec bonté que deux
+fois,--une fois quand j'avais huit ans--et l'autre fois... c'était
+avant-hier! vous comprenez? Et c'est vous, Guy, c'est vous les deux
+fois! Voilà pourquoi je vous aime, vous, vous tout seul, par-dessus
+tout.
+
+Elle le regarde clairement, bien en face, simplement. Et elle lui prend
+la main. Et il est heureux.
+
+Elle poursuit:
+
+--Quant à mon père, quoi qu'il dise ou quoi qu'il fasse, je sens que je
+ne l'aimerai plus jamais, jamais. Je ne peux aimer que vous... Il n'y
+avait contre moi aucune raison qui permît certaines choses, non, il n'y
+en avait pas...
+
+--On verra plus tard, répond Guy.
+
+--C'est tout vu, réplique-t-elle d'un air de colère.
+
+Sa tête s'est redressée. Le regard est menaçant.
+
+--On verra, répète Guy doucement, en dégageant sa main. Une heure
+viendra, poursuit-il, où vous pourrez juger en connaissance de cause,
+parce que vous ne serez plus une petite fille.
+
+Ici Nora donne de nouveaux signes d'impatience.
+
+--Pour l'instant, annonce brusquement Guy, votre père, résolu à
+commencer une vie nouvelle, a congédié mademoiselle Marthe et monsieur
+Gottfried.
+
+Nora se lève d'un bond, l'œil éclairé d'une lueur de joie extatique,
+les deux mains jointes, dans cette attitude de saisissement que
+prennent les enfants devant quelque jouet merveilleux.
+
+--C'est vrai, ça? murmure-t elle, immobile.
+
+--C'est vrai, répond Guy, se levant à son tour.
+
+--Oh! alors!... soupire-t-elle, suffoquée.
+
+--Alors, quoi?
+
+--Alors oui, pour sûr, il y a de grands changements!
+
+--Ce n'est pas tout. Votre père, croyant que je peux vous être un peu
+utile ici, à vous, Nora, me prie d'habiter quelque temps la villa...
+
+Les yeux de Nora jettent des flammes plus vives... Ses deux mains
+jointes se posent contre son épaule gauche et s'y écrasent comme pour
+contenir un élan de tout son être... Elle attend la fin, car Guy parle
+toujours.
+
+--Et si vous y consentez, dit-il, je remplacerai un peu auprès de
+vous--oh! sans aucune comparaison--mademoiselle Marthe et monsieur
+Gottfried... C'est-à-dire que nous travaillerons ensemble... Nous
+causerons beaucoup. J'essaierai de vous expliquer mes idées sur bien
+des choses, sur les livres et sur la vie. Nous pourrons faire ensemble
+un peu de musique. Bref, vous aurez pour professeur votre vieil ami...
+Que dites-vous, mademoiselle, de cet arrangement-là?
+
+Quand Guy a achevé une explication qui paraît interminable à Nora,
+aussitôt,--d'un mouvement si prompt que Guy n'a pas eu le temps de
+comprendre,--elle bondit sur le fauteuil, et de là, oubliant sa dignité
+de dame, dominant Guy au moins de toute la tête, elle lui jette les
+bras autour du cou en poussant des cris d'enfant joyeuse, et, parmi les
+éclats de rire, dans un vrai délire de bonheur, elle baise et mordille
+ses cheveux, effleure de la bouche son front et ses yeux, caresse sa
+barbe et son cou, lui ferme de la main ses lèvres lorsqu'il veut la
+conjurer d'être calme,--bref, elle fait à Guy les folles démonstrations
+d'amour, les mêmes, que lui fit le bon Jupiter à son retour d'exil.
+
+--Ce que j'en dis! ce que j'en dis!... de ça! répète-t-elle, et, à
+chaque fois, elle reprend la tête bien-aimée et l'enveloppe de ses
+tendresses.
+
+Sous cet orage tourbillonnant, Guy, effaré, la tête ballottée, les
+cheveux ébouriffés, le col fripé, Guy bêtement heureux, naïvement
+inquiet, s'avoue déjà que le rôle de professeur amoureux d'une pareille
+petite élève, n'est pas des plus commodes et pourrait bien devenir ou
+ridicule ou dangereux...
+
+Enfin, elle lâche sa proie, mais c'est pour battre des mains, tout
+debout dans son fauteuil. Et de là, elle s'écrie, riant de voir son Guy
+tout défait et mis à mal:
+
+--Oh! que vous êtes drôle comme ça!
+
+Il en prend son parti, et riant aussi:
+
+--Deux coups de brosse, il n'y paraîtra plus, mais il ne faudra pas
+recommencer souvent, Nora, à traiter de la sorte votre grave et vieux
+professeur...
+
+--Et pourquoi cela? dit-elle.
+
+--Abandonnez d'abord les sommets que vous occupez: je demande un
+armistice. Nous causerons dans la plaine. Allons, quittez vos positions.
+
+--Et si je ne voulais pas?
+
+--Obéissez, il le faut.
+
+--Non! dit-elle, tout à coup butée par habitude de résistance, et
+reprenant un air de révolte sans qu'elle-même en sache la raison.
+
+Guy, lui, comprend très bien. C'est la petite sauvage, l'impulsive,
+qui apparaît, redoutable. Nora est pareille à ces petits fauves
+apprivoisés qui parfois, sans songer à mal, griffent ou mordent le
+maître, et un beau jour finissent par le dévorer.
+
+--Alors, dit-il froidement, je sais ce qui me reste à faire, Nora.
+
+--Et quoi donc?
+
+--Prendre tout simplement le même train que monsieur Gottfried.
+
+Nora, sur ce mot, descend en silence de son fauteuil dans lequel, l'air
+boudeur, elle s'assied.
+
+--Dites-moi, maintenant, fait-elle à travers sa moue,--pourquoi il ne
+faudra pas recommencer à vous montrer ma joie quand je serai contente?
+
+Et sans attendre la réponse de Guy:
+
+--C'est si dommage! dit-elle d'un ton naturel et tout contristé. C'est
+si dommage!... C'était la première fois de ma vie que je me sentais
+tout à fait heureuse.
+
+A ce mot le cœur de Guy fond dans sa poitrine. Il se met à genoux
+devant elle, et, d'un accent plein de caresse:
+
+--C'était la première fois, Nora? alors, que vous dirai-je?... c'est
+bien... c'est très bien...
+
+Il prend ses deux mains, qu'il baise.
+
+Il regrette de l'avoir réprimandée.
+
+--A l'avenir, cependant, il ne faudra plus, Nora...
+
+--Mais pourquoi? pourquoi? réplique-t-elle avec un léger retour
+d'impatience.
+
+Alors Guy, de cette voix à peine expirée, qui ne trouble pas le
+silence dans l'air et qui sonne si profondément dans le silence des
+cœurs:
+
+--Parce que je vous aime.
+
+Elle tressaille, relève sa tête enfantine et pose sa main sur la tête
+de Guy comme elle faisait à Jupiter.
+
+--Ah! dit-elle, dans un grand soupir joyeux.
+
+--Ainsi, fait-il, vous voulez bien de moi pour maître?
+
+--Oh! oui! dit-elle.
+
+--Eh bien, poursuit le maître à genoux devant l'élève, je vais vous
+donner tout le programme de nos leçons, ma petite Nora. C'est une assez
+bonne conclusion à cette première séance, si vous vous en rappelez tous
+les incidents.
+
+--Et quel est-il, le programme?
+
+--Il tient en trois mots. Retenez-le bien; il n'est pas très commode à
+exécuter, mais vous essaierez. Le voici: _Être bonne. Aimer. Obéir._
+
+--Je suis sûre seulement de vous aimer, dit-elle avec son air le plus
+enfantin.
+
+--Alors, il faudra m'obéir... Et si vous m'obéissez,--vous ne pouvez
+manquer d'être toujours bonne.
+
+Elle appuie sa tête sur l'épaule de Guy agenouillé. Elle lui parle,
+avec sa bouche si près de l'oreille, que chaque mouvement de ses lèvres
+est presque un baiser; elle murmure:
+
+--Je serai bonne... j'obéirai... je vous aime...
+
+Pas un instant elle n'a songé à trouver singulier et encore moins à
+trouver suspect que Guy, l'aimant, consente à vivre dans la maison;
+pas un instant elle ne se demande s'il a informé son père ou si, au
+contraire, il le trompe. Non, ces idées ne lui viennent pas. Elle aime
+Guy, et Guy va rester près d'elle. Elle est donc heureuse et ne demande
+rien d'autre. Du reste, tout ce que décide Guy doit être très bien. Guy
+peut faire d'elle tout ce qu'il voudra. Elle l'a dit et elle sait ce
+que cela veut dire. Elle l'aime, elle est toute à lui. Ce qu'il voudra,
+quand il voudra.
+
+
+
+
+LV
+
+
+Franchement, elle n'est pas commode, la situation de M. de Fresnay.
+Il s'en rend bien compte maintenant. La politique de l'Europe lui a
+donné autrefois moins de fil à retordre que cette petite fille. Le
+plus difficile, le voici: il faudra professer, gourmander, raisonner,
+il faudra punir peut-être, et ne point paraître ennuyeux. Il sent très
+bien que toute sa science de diplomate ne sera pas de trop ou plutôt
+qu'elle ne lui servira de rien! Il devra inventer, de toutes pièces,
+un système politique... Du reste, après en avoir conféré longuement
+avec lui-même, il est résolu à donner, s'il le faut, sa démission
+d'amoureux, comme il a donné celle de ministre.
+
+Les invités de Mitry ne sont pas partis encore, sauf les Morigny.
+Louvier a trouvé spirituel, avec raison, de ne pas fuir tout de suite
+et de passer quelques jours encore à la villa, de se montrer gentil
+avec Nora, comme elle le désire, sans rancune. Il croit que son rival
+heureux c'est ce jeune Alfred. Et Nora le confirme dans cette erreur en
+se montrant gentille avec l'adolescent surpris. Elle ne raisonne pas
+cette attitude; elle l'a prise d'instinct. Elle cache son amour pour
+Guy.
+
+Avec son père elle est, comme à l'ordinaire, très froidement polie.
+
+Guy lui fait observer qu'elle pourrait, sachant qu'il a de grands
+chagrins, lui témoigner un peu de sympathie. Elle répond nettement:
+
+--Je ne peux pas, c'est plus fort que moi. Ce n'est pas ma faute.
+
+--Soyez bonne, réplique Guy.
+
+Elle s'adoucit.
+
+--J'essaierai pour vous faire plaisir... mais avec lui, non, je ne
+pourrai pas.
+
+--Voyons, Nora!... vous avez promis d'obéir.
+
+Elle le regarde d'un air un peu narquois. Un petit diable apparaît,
+blotti dans son regard:
+
+--Oh! il faut toujours promettre! dit-elle.
+
+Guy demeure interloqué. Elle le regarde encore d'un air moqueur, et lui
+échappe en riant.
+
+Elle court jouer au tennis.
+
+Guy assiste à la partie, assis, avec le général, sous un abri rustique,
+arrangé pour les spectateurs.
+
+Et plusieurs fois il surprend Nora bizarrement familière avec le jeune
+Alfred. Une fois elle monte sur un banc pour lui renouer sa cravate,
+et quand c'est fini, elle pince le bout de sa moustache naissante
+qu'elle tire un peu, gentiment... d'un air malicieux. C'est comme une
+caresse qui ravit le jeune homme et qui fait ressentir à Guy un petit
+coup douloureux frappé dans son cœur, tout au fond.
+
+Une autre fois, M. Alfred se baisse en même temps que Nora pour
+ramasser la balle. Elle s'appuie sur le jeune homme en lui serrant le
+bras, et se relève sans le lâcher. Puis, comme la balle, renvoyée,
+demeure accrochée dans une branche de pin, elle prie M. Alfred de
+la prendre par la taille et de la soulever, pour qu'elle puisse y
+atteindre. Il le fait, mais la main de Nora n'arrive pas assez haut.
+Alors ce sont des rires à n'en plus finir, et, pendant un temps qui
+semble interminable au malheureux Guy, la mignonne reste entre les bras
+d'Alfred qui, visiblement, la presse, très content.
+
+Et lorsqu'un peu plus tard Guy, dans le hall où il l'a entraînée, dit à
+Nora que cela «ne doit pas se faire...» elle le regarde, étonnée.
+
+--Tiens! vous êtes donc jaloux?
+
+--Tout simplement. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ces
+attitudes garçonnières sont intolérables.
+
+--Pour qui?
+
+--Pour tout le monde. Tout le monde les blâmera... Et en vous voyant
+si hardie avec lui, soyez sûre que la mère d'Alfred hésiterait à vous
+donner son fils.
+
+--Je n'y tiens pas! fait Nora qui se garde de protester contre l'idée
+qu'elle pourrait bien épouser ce jeune homme.
+
+--Alors, pourquoi l'encouragez-vous?
+
+Elle regarde Guy de travers, et, en haussant l'épaule:
+
+--Ainsi, vous êtes jaloux, tout de bon?
+
+--Je vous ai déjà répondu que oui.
+
+--Eh bien, moi, fait-elle sèchement, je vous dis que c'est bête... bête
+et ennuyeux! insiste-t-elle.
+
+Le visage de Guy s'attriste.
+
+--Mademoiselle Nora, dit-il, vous m'avez montré beaucoup d'affection.
+Je vous en suis reconnaissant, mais l'affection qu'une petite fille a
+pour un grand ami n'autorise pas l'enfant à faire souffrir l'homme,
+ni à lui manquer de respect, par pur caprice, pour se démontrer à
+elle-même son pouvoir. Il y a une sorte de respect tendre que j'ai
+pour vous, et qu'il faut avoir pour moi. Je vois bien où est le mal:
+Monsieur Gottfried ne vous respectait pas, et vous ne respectiez pas
+monsieur Gottfried.
+
+--Vous êtes méchant! dit Nora, frappant du pied.
+
+C'est son mot et son geste habituels.
+
+--Mais, poursuit Guy, il y a une grande différence entre un monsieur
+Gottfried et moi... nous n'insisterons pas là-dessus, si vous le voulez
+bien. Je ne vous autorise pas à me montrer des insolences d'élève
+indisciplinée. Je désire vous traiter comme une jeune fille que j'aime
+et que je veux aimer longtemps, et non pas comme un méchant petit
+garçon indocile et insolent, qu'on aurait envie de battre!
+
+Elle hausse l'épaule violemment:
+
+--De battre? je voudrais voir ça! siffle-t-elle, comme un petit serpent
+corail dressé sur sa queue.
+
+Guy se met à rire.
+
+--Il ne faudrait pas, dit-il, me traiter souvent... comme un
+Gottfried... car je me fâcherais pour sûr. Voyons, dit-il,--riant
+toujours,--retirez-vous le mot «_bête_», qui m'a blessé?
+
+--Je répète, réplique Nora, que la jalousie, c'est bête.
+
+--Au fait, répond-il de l'air d'un homme qui, convaincu tout à coup par
+l'adversaire, renonce à un point de vue personnel... Au fait, c'est
+bien possible. Et cela ne vaut pas une discussion... Revenez-vous au
+jardin? on sert le goûter.
+
+Nora qui, pour résister à Guy, apprêtait de grandes forces, est toute
+décontenancée de n'avoir pas à les employer. Elle le suit, un peu
+inquiète. Il marche et parle d'un ton très naturel. Et comme, à ce
+moment même, M. Alfred, tout échauffé, s'approche d'un air galant, Guy
+l'accueille avec beaucoup d'amabilité et ne s'éloigne que lorsque Nora
+ne peut quitter sans impolitesse le jeune homme en train de lui conter
+un incident du jeu.
+
+Tout à coup Nora devient pâle. Ses yeux se tournent obstinément vers
+Guy. Elle n'écoute plus son interlocuteur. Elle ne tient plus en
+place et trépigne dans le gravier. Quel est donc le spectacle qui
+l'impressionne si fort?
+
+Guy, là-bas, s'est approché de la femme de l'avocat, et, avec sa
+jolie aisance, il s'est mis paisiblement à lui faire la cour. Il n'a
+aucune peine à lui plaire tout de suite. La jeune femme est, dans le
+même moment, flattée, charmée, séduite, et répond, du tac au tac, si
+gracieusement que le diplomate lui prend la main qu'il attire vers ses
+lèvres, et c'est le poignet qu'il baise. Nora continue à piaffer sur
+place comme un petit cheval.
+
+Et tout à coup, elle va droit à Guy, et, bien haut, devant tout le
+monde, avec sa dramatique audace de petite fille qui a toujours tout
+affronté, même la mort:
+
+--Vous, embrassez-moi! lui dit-elle.
+
+On n'en est plus à s'étonner des espiègleries de Nora, et tout le
+monde se met à rire. Du reste, l'air enfant de Nora sauve toutes ses
+témérités. Elle le sait bien. Si elle était un peu plus grande, elle
+n'aurait pas les mêmes droits aux gamineries. De ce qu'elle croit un
+désavantage physique, elle fait une force et un moyen, la rusée!
+
+--Embrassez-moi donc, répète-t-elle... C'est une idée que j'ai. Vous
+verrez.
+
+Guy, un peu surpris, ouvre de grands yeux, et reste immobile.
+
+Et pour répondre à l'air un peu mécontent de celle qu'elle appelle
+l'avocate et à qui elle prend son partenaire:
+
+--Nous sommes de vieux amis, vous savez, monsieur de Fresnay et moi.
+Il y a bien cent ans que nous nous connaissons! Moi, j'en avais huit,
+n'est-ce pas, Guy?... Allons, plus vite! embrassez-moi.
+
+L'air et le ton autoritaires d'une si petite personne sont tout à fait
+réjouissants.
+
+Ma foi, Guy fait bonne contenance, et, prenant la petite tête entre
+ses deux mains, comme on fait à un enfant, il l'embrasse sur les deux
+joues. Elle, alors, entourant son cou à deux bras, le retient une
+seconde et lui glisse à l'oreille, bien bas, avec la voix qui trouble:
+
+--Quitte cette femme; je suis jalouse; oui, c'est _bête!_ mais c'est
+comme ça.
+
+Cela dit, elle le laisse aller, et reprend tout haut:
+
+--Voilà. Le tour est joué. Je voulais seulement vous parler à
+l'oreille. C'est fait.
+
+Puis, mettant un doigt sur sa bouche, d'un air espiègle:
+
+--Surtout, n'en dites rien!
+
+Guy, désolé, est enchanté. Il commence à se dire qu'il n'y aura qu'une
+chose à faire: aimer.
+
+
+
+
+LVI
+
+
+Guy n'est pas au bout de ses peines. Tantôt il se persuade qu'il est le
+plus heureux des hommes, tantôt qu'il en est le plus à plaindre. Tantôt
+il pense que Nora doit enchanter la fin de sa vie, tantôt qu'elle la
+désolera. Aujourd'hui, il est prêt à dire à Mitry: Donnez-la-moi; je
+l'épouserai dans huit jours. Demain, il s'écriera: Je pars, nous étions
+fous, je n'ai ni l'âge, ni le caractère qu'il faut.
+
+Le temps passe au milieu de ces alternatives d'espoirs et de craintes.
+
+Depuis quelque temps, la villa est retombée à la solitude. Le silence
+des collines emplit les allées du parc, et le rythme de la mer voisine
+s'y laisse entendre de nouveau.
+
+Jacques Maurin vient, de temps en temps, voir sa petite amie. Guy le
+tolère, celui-là, et même lui fait bonne mine.
+
+Nora semble plus gentille avec son père, un peu, d'une amabilité
+subtile, qu'on sent, et qu'on ne saurait expliquer. Seulement, dès que
+Guy essaie d'attaquer ce sujet, elle fronce le sourcil, prête à donner
+du bec et des ongles.
+
+Un grave incident survient.
+
+Guy ne trouve pas la clef de la bibliothèque.
+
+--Mais, lui dit François Mitry, il y en avait deux.
+
+Or, Guy, ayant cru apercevoir entre les mains de Nora un roman suspect,
+vite disparu, Guy,--qui s'étonne chaque jour d'apprendre qu'elle a
+lu ceci et cela, Maupassant et l'abbé Prévost,--soupçonne Nora de
+continuer à lire, malgré sa défense, toutes sortes de livres, et en
+secret. Il en vient naturellement à conclure qu'elle pourrait avoir,
+depuis longtemps, l'une des deux clefs.
+
+Il pense à lui demander tout gentiment d'avouer qu'elle l'a, mais
+il se dit avec raison que puisque la sournoise n'a pas jugé bon de
+faire entrer cet aveu dans sa confession générale, elle ne voudra pas
+convenir d'un mensonge ainsi aggravé.
+
+Alors, il médite un coup d'éclat.
+
+Une après-midi, il frappe à la porte de la chambre de Nora; il a son
+idée.
+
+Brusquement, sans dire bonjour, il demande:
+
+--Où avez-vous mis, Nora, la clef de la bibliothèque?
+
+Surprise, elle lance un coup d'œil rapide sur une gravure de Raphaël,
+_la Vierge à la chaise_, suspendue à la tête de son lit. Ce diable de
+Guy n'a rien perdu de ce furtif mouvement. En posant la question, il
+épiait le petit visage.
+
+--Je n'ai pas de clef de la bibliothèque! dit Nora, avec le visage
+froid, puis irrité qu'elle prend pour mentir, s'imaginant que la
+dissimulation est avant tout faite de froideur, et que la colère,
+survenant à point, détourne les gens de leur idée, et (ce qui est
+juste) leur fait perdre la minutieuse attention nécessaire aux juges.
+
+Guy reconnaît aussi dans sa voix l'assurance exagérée, l'éclat blanc
+qui force le ton de la sincérité, et qui trahit les traîtres. Quand
+Nora prend cette voix-là, le cœur de Guy se sent mourir de tristesse!
+cela l'éloigne tant de lui, l'enfant qu'il aime! A ce ton de voix,
+un amoureux ne se méprend jamais; et quand on n'a pas la preuve du
+mensonge, dont on a cependant le sentiment assuré, c'est un atroce
+supplice. C'est, entre la menteuse et l'amant, la séparation qui semble
+définitive...
+
+De sa voix fausse par excès de netteté, Nora répète:
+
+--Je n'ai pas de clef!
+
+--Ah! je croyais! dit-il... C'est bien ennuyeux!... A tout à l'heure,
+Nora.
+
+Et il fait mine de se retirer; mais il se retourne brusquement, et
+surprend de nouveau la direction du regard de Nora, fixé sur le cadre.
+
+--La cachette est là, pense-t-il. C'est clair... La clef, sans doute,
+est accrochée derrière ce cadre.
+
+Il s'approche de l'enfant, et la regarde attentivement. Le visage de
+Nora s'efforce d être calme et sans expression; il imite assez mal
+le naturel de l'innocence. Une pâleur légère le couvre, et les yeux
+affectent tantôt de supporter les regards qui pèsent sur eux, tantôt de
+les éviter avec indifférence.
+
+Alors, Guy s'approche de Nora, et, d'un ton triste, il lui dit:
+
+--Comme c'est mal, Nora, de mentir ainsi, et à moi!... Et vous
+prétendez m'aimer, Nora? Qui aime, se donne; par le mensonge, vous
+me retirez quelque chose de vous, de votre esprit, de votre cœur, le
+meilleur de vous; vous me retirez, avec votre secret, mon autorité.
+Vous ne m'aviez donc pas donné tout cela, dites? Pourquoi croyez-vous
+que je vous gronde, enfant que vous êtes, sinon pour votre bien?
+L'habitude du mensonge n'est pas un des moyens du bonheur, soyez-en
+sûre, Nora; voilà pourquoi je voudrais vous en guérir. On ment pour
+échapper à des gens qu'on déteste ou dont on est détesté, mais à ceux
+qui vous aiment, ma Nora, pourquoi?... Quand vous m'avez fait un petit
+mensonge, j'y pense tout le jour, ma pensée y revient sans cesse, même
+dans la nuit; je suis tourmenté, malheureux, je me dis: Que croire
+d'elle, puisqu'elle m'a menti une fois? Et, logiquement, tout, de
+vous, me devient suspect; j'en arrive à ne plus savoir si vous m'aimez,
+je doute de vos regards, de vos sourires; j'en arrive à penser: Elle
+est peut-être fausse, irrémédiablement, par nature, fausse tout
+entière! Alors, à quoi bon l'aimer? C'est un jeu indigne!
+
+Et d'un ton dur il acheva:
+
+--Voyons, Nora, donnez-moi cette clef...
+
+Elle avait écouté, les dents serrées, les lèvres blanches, prête
+peut-être à fondre en larmes de rage, se demandant peut-être, en même
+temps, si elle n'allait pas se jeter repentante au cou de Guy; mais
+quand il redemande la clef si rudement, elle devient farouche et, le
+front baissé, comme un petit taureau qui va charger:
+
+--Je n'ai pas de clef, dit-elle. Vous me soupçonnez toujours de
+mensonge... _Ce sera la vraie manière de m'apprendre à mentir!_... Je
+n'ai pas de clef!... je n'en ai jamais eu!...
+
+Et, comme prise d'une inspiration heureuse, comme certaine de dissiper
+tous les doutes par ce dernier mot:
+
+--Demandez à Catri! s'écrie-t-elle.
+
+--Voilà, ou je ne m'y connais pas, voilà de la belle fierté! bravo,
+Nora! fait Guy... Ainsi, vous admettez que je peux ne pas ajouter foi
+à vos paroles, tandis que je dois, selon vous, ajouter foi, en votre
+faveur, sur votre conseil, au témoignage d'une servante! J'estimerais
+donc Catri, avec votre consentement, plus que je ne vous estime? Mais,
+ma pauvre enfant, je sais bien que Catri mentira pour vous plaire...
+Ah! pauvre, pauvre enfant! que vous me faites de peine!
+
+--Vous m'en faites bien plus! dit-elle, rageuse, humiliée, mais
+d'autant plus roidie. Vous m'épiez toujours, vous ne me croyez jamais...
+
+--C'est le châtiment d'un premier mensonge, poursuit l'impitoyable
+Guy..... Un mensonge, Nora, est toujours une lâcheté. On ment parce
+qu'on a peur, entendez-vous, peur d'avouer ce qu'on a fait. Je vous
+croyais au-dessus de cela!
+
+Et la sachant vaillante et fière, et voulant frapper un coup décisif,
+il termine ainsi brutalement:
+
+--Vous mentez, Nora, donc vous êtes lâche!
+
+Il croit avoir trouvé le mot qui porte; il sent que la scène approche
+du dénouement. L'aveu va éclater, insolent sans doute et rebelle, mais
+enfin ce sera l'aveu. Aussitôt, il embrassera l'enfant, la bercera de
+caresses, jusqu'à ce qu'elle pleure. Car il espère une crise de larmes,
+détente des nerfs, soulagement du cœur.
+
+Voilà les prévisions et le projet de Guy. Mais l'attitude de Nora,
+qui semblait tout près de céder, redevient dure brusquement. Elle est
+reprise par ces démons dont elle dit: «Il y a des choses plus fortes
+que moi.» Et l'écolière, habituée à mépriser ses maîtres, murmure entre
+ses dents:
+
+--Si je suis lâche, vous êtes stupide!
+
+Guy regarde l'enfant maligne dont l'insolence l'exaspère, et qui,--par
+la taille et la mine, par la nature même de sa faute, de son
+entêtement, de sa sottise,--lui fait l'effet d'une gamine de dix ans...
+Ah! s'il avait une enfant pareille, certes il la punirait!... Comment
+la punirait-il?... Il éprouve le mouvement d'indignation d'un père qui
+croit, une fois par hasard, la correction matérielle nécessaire; et,
+avant d'avoir réfléchi, dans l'illusion de paternité où il est, il a
+levé la main sur Nora... Oui, la main si douce de l'ami si bon s'est
+levée contre elle..... mais ne retombe point. Ce n'est qu'une menace un
+instant suspendue...
+
+Etonné de lui-même, consterné, déjà repentant, Guy s'attend à une scène
+effroyable. Toute petite comme elle est, c'est une demoiselle, Nora; il
+vient de l'oublier. N'a-t-elle pas seize ans et demi? La fierté et la
+dignité vont avoir un réveil terrible... L'avenir du malheureux Guy est
+compromis. Toute réconciliation sera impossible entre Guy et Nora...
+
+Point du tout. Le petit visage, aussi rougissant que s'il avait été
+frappé, s'apaise instantanément. Un sourire doux et bon détend les
+lèvres amollies et humides. Les yeux noirs s'emplissent d'une âme
+attendrie qu'on ne leur voit jamais. Elle les soulève vers Guy avec
+amour, se jette contre lui, se caresse à la poitrine du maître, et,
+du ton dont elle dirait: «Comme tu es bon! comme tu m'aimes!» elle a
+murmuré, heureuse, toute câline:
+
+--Oh! tu es méchant! tu me bats!
+
+En même temps, le petit bras tendu s'élève, et la main mignonne désigne
+un point du mur que la menteuse aurait honte de regarder... C'est bien
+cela! elle indique le cadre derrière lequel est accrochée la clef,
+dérobée depuis longtemps, la clef des bons et des mauvais livres.
+
+--C'est bien, dit-il, sur le ton du badinage caressant, avec un fond
+de menace sérieuse. C'est bien. Nous savons maintenant ce qu'il faudra
+faire. Nora n'est qu'un petit cheval rétif... Eh bien, Guy achètera des
+cravaches neuves, toutes mignonnes...
+
+--Non! non! dit Nora, heureuse de n'être qu'une petite fille entre les
+bras paternels de Guy: Non! non!... je serai bonne... j'obéirai!
+
+Il la sent glisser irrésistiblement entre ses bras; elle se met à ses
+genoux qu'elle enlace. Il la relève, tout attendri...
+
+Nora n'a pas connu dans son enfance ces surveillances et ces châtiments
+où les petits sentent très bien la tendresse protectrice. Alors, un
+peu tard, elle se rattrape; et elle crie, dans son cœur, au seul être
+qu'elle aime: «Punis-moi! Bats-moi! que je sente enfin la protection
+et l'amour qu'on doit à tous les faibles pour les secourir contre
+eux-mêmes!»
+
+Mais ce n'est là qu'un élan nouveau. L'ancienne Nora est loin d'être
+vaincue. Et ce qu'elle cache dans l'ombre des bras de Guy,--c'est,
+déjà, un visage malicieux où sourit le désir d'une revanche. Le jeune
+animal instinctif qui est Nora, déjoué dans sa ruse, se demande
+curieusement si le traqueur sera toujours plus rusé qu'elle... Cela
+aussi l'intéresse. Il se croit bien fin, Guy, ce Guy bien-aimé! Mais
+il l'a attaquée en traître, par surprise... Ah! si on voulait!... ce
+serait un jeu comme un autre, plus amusant qu'un autre, de chercher à
+savoir qui est le plus malin, de la petite fille ou du diplomate...
+Dans l'ombre des bras de Guy où elle a caché son visage, Nora se sent
+un sourire...
+
+
+
+
+LVII
+
+
+Peu de temps après, Guy, un soir, dit à Nora:
+
+--J'ai passé ma journée à Hyères, Nora, et j'ai acheté.... devinez quoi?
+
+Nora le regarde. Il sourit avec une malice qui parle clairement... Elle
+a deviné!
+
+--Ce n'est pas vrai! dit-elle.
+
+--Je ne mens jamais, moi! répond Guy.
+
+--Vous êtes méchant! dit Nora dont l'œil se fonce.
+
+Elle hausse l'épaule et frappe du pied.
+
+--Elle est solide, ma petite cravache, ajoute Guy... Voyez plutôt.
+
+Sur la table, près de Nora assise, il pose la cravache. Nora la regarde
+un instant de côté, d'un air farouche, puis la saisit à deux mains et
+s'efforce de la rompre. Mais elle ne peut que la ployer. C'est une
+excellente cravache. Pourtant, à force de la tordre en tous sens, elle
+l'a mise hors d'usage... Enfin, elle la jette au loin.
+
+--Oh! dit placidement le terrible Guy, qui l'a regardée faire, en
+souriant,--j'avais, parbleu! prévu cela et j'en ai rapporté, Nora,
+toute une provision.
+
+Il se lève, prend une autre cravache dans le tiroir d'un bahut où il
+les a toutes enfermées, et va la déposer sous les yeux de Nora, à la
+place même où il avait mis la première.
+
+Elle l'examine encore, celle-ci, d'un air farouche, d'un regard de
+côté, puis s'en empare, et, levant les yeux sur Guy attentif, lentement
+elle porte à ses lèvres le petit pommeau d'argent sur lequel elle vient
+de lire: _Aimer, Obéir_.
+
+Et comme il s'avance vers elle, elle prend les deux mains de Guy, et,
+dévotement, longuement, les baise, encore et encore!..... Et Guy,
+enivré, la laisse faire. Il est si sûr de l'aimer pour elle!
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+C'est une terrible petite personne que Nora, un mélange singulier
+d'instincts impérieux, d'intelligence subordonnée, de haine et d'amour,
+de tragique et de gai. Elle a besoin d'un maître, elle le sait et n'en
+veut point, mais elle a peur de perdre Guy, elle l'aime et s'écrase,
+après les révoltes, en des humilités inattendues, qui le charment,
+l'attendrissent, le rendent tout entier, d'un seul coup, à celle dont,
+par instant, il se croit détaché pour toujours.
+
+--Je vous ai acheté une poupée, Nora.
+
+Une poupée! Nora est furieuse!
+
+--Vous vous moquez toujours de moi, Guy!
+
+Alors, Guy comprend qu'il a, cette fois, dépassé la mesure... Il change
+brusquement de langage. Il faut, paraît-il, mentir un peu, quand c'est
+pour le bien d'une enfant qu'on aime. Ainsi pense le diplomate.
+
+--Non, non, rassurez-vous, Nora, et pardonnez-moi ma mauvaise
+plaisanterie.--La vérité, c'est que j'ai promis une poupée à la petite
+fille d'une personne de mes amies dont je vous ai parlé et qui habite
+Hyères en ce moment; et j'ai pensé que vous voudriez bien, pour que mon
+cadeau soit moins banal, habiller ma poupée de vos jolies mains.
+
+--Ça, je veux bien, dit Nora rassurée.
+
+--En même temps, je vous ai rapporté à vous un petit cadeau: un
+nécessaire avec lequel vous coudrez, j'espère, le trousseau de
+mademoiselle Debois... (c'est le nom de la poupée). Il y a des ciseaux,
+un dé, un étui, un poinçon. Tout cela est ancien et a dû servir, il y a
+cent ans, à quelque douairière en cheveux poudrés.
+
+Et voilà Nora qui taille, coud, brode et repasse même le trousseau de
+Mlle Debois.
+
+Mlle Debois est une poupée de très grande taille.
+
+Guy, souriant, regarde à l'œuvre la petite maman. C'est, il est vrai,
+un charmant spectacle.
+
+Cela dure une semaine, au bout de laquelle Guy déclare que la poupée
+est bien pour Nora, non pas pour une autre, et qu'il est heureux de
+la lui offrir maintenant qu'elle est bien vêtue. Il ajoute qu'il a pu
+juger de l'habileté de Nora à tailler et à coudre, qu'il en est ravi,
+et qu'il la félicite sincèrement.
+
+Alors Nora se fâche tout de bon. Elle déclare qu'elle n'est plus une
+petite fille, que Guy l'a trompée, qu'elle ne veut pas de poupée, et
+enfin qu'elle est en âge d'avoir un enfant pour «de vrai!» un enfant à
+elle... Elle l'élèvera mieux qu'on ne l'a élevée elle-même, et il ne
+mentira pas, comme Guy vient de mentir à Nora!
+
+Là-dessus, elle saisit la poupée par les deux pieds, et elle lui casse
+la tête contre le marbre de la cheminée.
+
+Guy trouve cette violence déplorable,--mais Guy est faible, il aime, il
+est amusé, il finit par admirer les sottises qu'il prétend blâmer. Et,
+en souriant, il conclut à part lui que Nora pourra faire une excellente
+petite mère, et qu'il est temps de demander sa main à M. Mitry. Sans
+doute il n'a pas réformé son éducation. Sans doute il y a, de temps à
+autre, dans les yeux de Nora, de brusques montées d'on ne sait quelles
+ténèbres où flottent d'inquiétants appels, peut-être la puissance des
+trahisons, à coup sûr l'incertitude de l'instinct, l'onde trouble du
+féminin éternel,--mais Guy a toujours cru que l'amour entier d'un cœur
+d'homme, sain et sûr, est plus puissant que toute la femme, et lorsque
+Nora sera complètement sienne, il deviendra, sans peine,--rien n'est
+plus certain,--le maître triomphant.
+
+Guy est trop orgueilleux, il a, de tout temps, été trop aimé, pour
+croire autre chose.
+
+
+
+
+LIX
+
+
+Depuis une heure, Guy cause dans le parc avec Mitry.
+
+--Mon cher Mitry, ma résolution est prise. Le professeur vous demande
+la main de sa petite élève... J'aurai encore bien de la peine pour
+faire de cette enfant une femme à peu près civilisée, mais cela ne
+m'effraie plus autant. La nature est bonne. Ce cœur est à moi. Vous, me
+la donnez-vous?
+
+François Mitry était profondément ému.
+
+--C'est vous, dit-il, c'est vous qui lui annoncerez la chose, n'est-ce
+pas?
+
+Après un silence, il ajouta:
+
+--Mariés, vous partirez aussitôt. Vous l'éloignerez tout de suite de
+cette maison de deuil où j'achèverai mes jours, je le sens, comme un
+vieux misanthrope solitaire, vaincu par la vie... Mais si jamais elle
+exprime un désir de me revoir; si elle trahit un mouvement de vraie
+pitié, mon cher Guy; si, quand vous lui aurez tout expliqué, elle
+pardonne..... vous me la ramènerez bien vite, n'est-ce pas, mon cher
+Guy?
+
+Guy serra la main du pauvre homme en silence.
+
+Le père dit encore:
+
+--Rendez-la heureuse. Et pour cela, mon ami, méfiez-vous de la
+jalousie..., c'est elle qui a fait tout mon malheur!
+
+En entendant ces paroles, Guy ne put s'empêcher de se rappeler celles
+que le même Mitry lui avait dites, peu de temps auparavant, à propos
+des audaces de Nora: «Vous voyez bien qu'il faudra se méfier!»
+
+Ainsi un double conseil l'engageait à la méfiance, et vis-à-vis d'elle
+et vis-à-vis de lui-même... Et c'était là tout le viatique qu'il
+emportait dans la difficile route par laquelle il irait à la recherche
+du bonheur, pour elle et pour lui! Guy n'était pas sans inquiétude,
+mais il était brave. Il se comparait secrètement, non sans orgueil, à
+ces marins qui mettent à la voile et quittent le port précisément un
+jour de tempête... Hélas! méfiant et jaloux, il sentait bien qu'il le
+serait cruellement,--mais amoureux, il l'était avec délices.
+
+
+
+
+LX
+
+
+Nora, en compagnie du petit leveur de liège, s'avançait. Mitry
+s'éloigna. Elle s'avançait, tenant entre ses mains l'écureuil qui, dans
+ses faveurs, avait remplacé le lièvre défunt... Le pauvre petit lièvre,
+avec ses bonds désordonnés, avait fini par se casser la tête contre le
+plafond de sa cage.
+
+--Voyez comme elle est jolie, ma petite bête! dit Nora.
+
+Elle tenait captif l'écureuil aux yeux vifs, à la grande queue fauve
+et noire, qui, provisoirement familier, une amande entre ses doigts
+griffus, grignotait.
+
+--Nora, dit gravement Guy,--sans s'occuper de la présence de Jacques
+pas plus que des mines drôles de l'écureuil,--Nora, mon enfant, vous
+souvenez-vous de tout ce qui a été dit entre nous, depuis quelques mois?
+
+--Oh! oui! fit-elle.
+
+Et son beau regard noir se leva, plein d'amour, sur les yeux de son ami.
+
+--Eh bien, si vous le voulez, et avec le consentement de votre père,
+à qui je viens d'en parler,--vous deviendrez ma petite femme, Nora...
+Est-ce que vous le voulez, dites?
+
+De la surprise, Nora, sans dire un mot, laissa tomber ses deux bras,
+d'où l'écureuil s'échappa; et, rapide, sautant sur le tronc d'un pin,
+il disparut en quelques bonds au faîte des arbres.
+
+Jacques, stupéfait, regarda fuir l'écureuil, puis il baissa les yeux et
+les tint fichés en terre.
+
+--Eh bien, Nora? insista Guy.
+
+--Oh! Guy, Guy! murmurait l'enfant de sa voix musicale, fine et
+pénétrante,--oh Guy!... je n'aurais jamais pensé à ça... Je me croyais
+bien trop méchante!
+
+Elle tendit ses bras, attira la tête de Guy vers sa bouche et murmura:
+
+--Je t'obéirai toujours. Tu sais bien que je t'ai promis... Je serai si
+sage, tu verras... si sage, si sage!... Je t'obéirai, va! parce que je
+t'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup!
+
+Alors, avec un secret mouvement de jalousie, il s'aperçut que Jacques
+pleurait.
+
+--Pourquoi pleures-tu, toi? lui demanda-t-il presque brutalement.
+
+--C'est, dit Jacques, c'est, monsieur, qu'elle va être heureuse avec
+vous!.... On a toujours été si méchant pour elle, excepté Jupiter et
+moi!
+
+Heureuse!... Encore ce mot!... Guy s'interroge... Saura-t-il la rendre
+heureuse? il le souhaite, mais il est loin d'en être sûr. Il est
+seulement certain de souffrir. Elle est si jeune! Il se sent déjà si
+jaloux!... Saura-t-il ne pas la martyriser?...
+
+Ces mêmes idées préoccupent Guy, le jour de son mariage. Il ne pense
+pas à autre chose, tout en admirant une petite Nora nouvelle, toute
+blanche, la mine étonnée et grave sous le grand voile qui l'enveloppe,
+qui la prend comme un filet prend un papillon.
+
+François Mitry sanglote, à l'église. M. le curé de Cogolin fait un long
+sermon, et Catri pleure aussi beaucoup, bien qu'il soit convenu qu'elle
+suivra sa jeune maîtresse, avec Antoine.
+
+La majesté n'est pas l'affaire de Nora, et, sous le voile immense, aux
+grandes cassures rigides, qui la tient emprisonnée, elle a plusieurs
+fois des mouvements vifs et menus de petite bête libre, vite réprimés
+et si drôles, que, malgré leurs soucis, le père et l'époux enchantés,
+échangent un sourire.
+
+
+
+
+LXI
+
+
+Guy et Nora sont à Paris, mariés depuis peu de jours.
+
+Il lui parle.
+
+Elle écoute avec son air, charmant et grave, de petite fille qu'on a
+habillée en dame avec des robes trop longues.
+
+Lentement, tendrement, Guy conte à sa petite femme tous les détails du
+roman de Mitry.
+
+--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, petite Nora? Afin de bien juger,
+oubliez un instant que je parle de votre père. Un homme croit en sa
+femme; il l'aime passionnément, et quand elle est morte, il découvre
+que, pendant neuf ans, il a vénéré, adoré un être indigne... Son enfant
+n'est plus son enfant!...
+
+--Oui, dit Nora. Je comprends. C'est horrible et je plains le
+malheureux. Et cependant...
+
+--Cependant quoi?
+
+--Il devait croire en lui-même, en lui et en elle, et brûler les
+lettres.
+
+--Mais le feu vite éteint les lui a rendues!
+
+--Il devait rallumer le feu, dit Nora, haussant l'épaule.
+
+--Mais la passion, la jalousie, Nora?
+
+--Je parle selon ce que vous m'enseignez, Guy; il devait brûler les
+lettres. Une femme, une morte, le lui commandait. Il devait obéir. Je
+le plains, oui, certes, mais il a failli. Et le malheur s'en est suivi.
+
+--Et c'est tout, Nora?
+
+--Tout?... comment?
+
+--Vous n'avez rien d'autre à me dire?... Votre père, Nora, ne vous
+fait-il pas pitié?...
+
+--Oh!... pitié!... dit-elle. Oui, mais presque comme un étranger...
+C'est à peine du reste si je le connais. Il ne m'a jamais beaucoup
+parlé. Il m'a fait souffrir beaucoup... Tenez, Guy,--laissons ce sujet.
+
+Et elle ajoute, d'un air profond:
+
+--Il y a des choses qu'on ne refait pas.
+
+Guy trouve Nora un peu dure de cœur, et pourtant,--chose
+étrange!--cette inflexibilité ne lui déplaît pas absolument. Même
+dirigée contre un père, cette sévérité nette sur une question de
+devoir, d'amour et d'honneur, lui semble avoir du bon. Enfin Nora
+_n'aime que lui_, voilà ce qui le charme surtout!
+
+Cependant, un autre jour, elle lui dit tout à coup:
+
+--Commettriez-vous une infamie pour moi, Guy?
+
+--Vous ne la demanderiez pas, dit-il.
+
+--Si! si! je veux toutes les preuves d'amour... Celle-là, je ne la veux
+pas en ce moment, mais il faut que je sois sûre que si je le demandais,
+vous manqueriez pour moi à vos plus graves devoirs!
+
+Avec toutes les peines du monde, Guy empêche que cette conversation ne
+dégénère en querelle, et, pour parler d'autre chose, il prononce au
+hasard le nom d'une femme qu'une aventure retentissante livre en ce
+moment aux curiosités publiques... Les débats du procès en divorce,
+rapportés par les journaux, révèlent des intrigues basses, assez
+compliquées.
+
+--Avez-vous lu ce procès, Nora?
+
+--Oui, dit-elle. Et ce qui m'amuse, c'est le ton scandalisé de vos
+journaux là-dessus... Tout le monde sait bien pourtant que la plupart
+des femmes en sont là!... Le fait,--conclut Nora,--est aussi fréquent
+qu'il est naturel!
+
+Guy est stupéfait de ce ton d'expérience. Nora professe son opinion
+avec un calme ingénu, qui épouvante l'époux. Il reconnaît ses anciennes
+idées de célibataire! Il trouve inouï que Nora les ait, blessant
+qu'elle les professe,... et touchant qu'elle les avoue!
+
+L'unité morale est loin d'être faite en Nora. Des volontés parfaitement
+contradictoires sont en elle, et il peut être déconcertant de
+l'écouter. Sa nature primitive la sollicite vers la passion pure,
+amour, haine, colère, rancune; sa nature acquise, celle qui se
+développe en elle au contact de l'homme à qui elle veut plaire, lui
+donne parfois les attitudes d'une tendresse, d'une générosité, d'une
+noblesse qui ne sont pas siennes encore.
+
+Guy le sent bien, que Nora a deux âmes. Une petite âme obscure, toute
+d'égoïsme et de ruse, formée par les seuls éléments et instruite par
+Gottfried; une autre, de tendresse et de dévoûment, naissante encore et
+nébuleuse, qui lui vient de Guy... et même de Jupiter.
+
+Laquelle dominera l'autre? Guy s'interroge hélas! et parfois
+s'épouvante.
+
+
+
+
+LXII
+
+
+C'est une terrible chose que de s'abandonner tout entier à l'amour, à
+la jalousie, aux visions qui en sortent, fumées de ces grandes flammes.
+
+Guy, bientôt après les premières ivresses, après les heures d'oubli
+infini, éprouva ce qu'on pourrait appeler la peur d'être heureux, et
+il se mit en devoir de gâter son bonheur sous prétexte de le rendre
+plus parfait. Vouloir le parfaire, n'était-ce pas chercher tout d'abord
+comment et pourquoi il n'était pas complet?
+
+Nora, il faut le dire, se chargea très vite d'aviver ses inquiétudes,
+avec des mots téméraires ou insolents, avec des entêtements et
+des révoltes brusques. Devenue sa femme, elle révéla presque tout
+de suite les fonds les plus cachés de sa nature d'enfant gâtée,
+volontaire, contrariante. On eût dit qu'elle tâtait le terrain, qu'elle
+cherchait à voir si la volonté et les résistances du maître étaient
+de bon aloi. Lui, il eut peur d'abord de se trouver en présence de
+l'irréductible... Et maintenant une lourde porte s'était refermée
+derrière lui. Il était pris dans une cage étroite avec le petit léopard
+armé de dents et de griffes. Le repos de toute sa vie était au moins
+compromis. Le regret de n'avoir plus beaucoup de temps devant lui pour
+lutter, aimer, se défendre et vaincre, lui traversa le cœur comme
+une flèche. Il se mit à analyser, trop subtilement pour sa joie, les
+moindres incidents de la vie, les traits les plus fugitifs du caractère
+de sa petite femme.
+
+Guy, bien inutilement, employait toute la puissance de son imagination
+à scruter le passé de Nora, à deviner sous quelles influences,
+grâce à quels faits, à quels actes, à quelles leçons, ce caractère
+s'était formé. Il maudissait quotidiennement et Mitry et Jacques et
+Gottfried,--puis songeait parfois que si Nora n'eût pas subi les
+injustices du père, si elle n'eût pas reçu une éducation funeste, elle
+ne serait pas devenue sienne, elle ne se fût pas jetée, réfugiée entre
+ses bras; et il était forcé de bénir ce qu'il détestait.
+
+Le souvenir de Gottfried et de Jacques lui revenait trop souvent. Il
+s'interrogeait sans fin sur eux, il s'emportait à douter de Nora.
+Jusqu'où étaient allées ses curiosités? Alors c'était en lui des élans
+de haine contre ceux qui avaient transmis à cette enfant une expérience
+qu'il ne parvenait pas à mesurer.
+
+Elle lui semblait profonde, cette expérience, à en juger par certains
+regards, par certaines paroles de Nora, qui contrastaient, même
+aujourd'hui, avec son air d'enfance, accusé encore par la petitesse de
+sa taille.
+
+Dans les conditions précises où il se trouvait, il comprit la vie
+amoureuse comme un duel de toutes les secondes, acharné. Laisser
+prendre de l'autorité à ce petit être, qui, incapable de résister à la
+passion, gardait pourtant, au plus fort de ses entraînements, le plus
+étrange sang-froid, c'était se vouer par avance à toutes les défaites.
+Qui donc allait être terrassé, de la bête ou du dompteur? Toute sa vie
+lui parut résumée dans cette question.
+
+Il s'était promis à lui-même, il avait promis au malheureux François
+Mitry de tout mettre en œuvre pour modifier en Nora les vices d'une
+éducation trop libre, pour lui faire comprendre (selon ses propres
+paroles) les devoirs et l'idéal. Cette mission qu'il s'était donnée
+était trop d'accord avec ses désirs d'époux, avec ses volontés de
+seigneur et maître, avec ses aspirations de jaloux autoritaire,--pour
+qu'il y manquât.
+
+Guy s'aperçut très vite que, dans le duel qu'il engageait, une de ses
+infériorités serait la surprenante facilité avec laquelle l'homme
+oublie les torts de l'adversaire aimée dès qu'elle veut bien paraître
+les oublier elle-même. Les plus lancinantes douleurs physiques sont
+ainsi abolies dans le souvenir, dès qu'elles s'apaisent.
+
+Les vrais aimants n'ont pas de rancune. Or, Guy pensait avoir besoin
+de se rappeler les moindres traits du caractère de Nora. Il s'était
+surpris à ne pas lui montrer assez qu'il n'oubliait rien. Il s'étonnait
+parfois de ne plus tenir aucun compte de tel grief dont il avait
+beaucoup souffert. Dès qu'elle lui souriait, l'enchantement lui venait
+et il ne savait plus rien d'elle sinon qu'il l'aimait aveuglément.
+
+Aussi, afin de s'armer contre les défaillances de sa mémoire
+d'amoureux, il prit en habitude de noter presque chaque soir ses
+émotions de la journée.
+
+Il eut recours plus d'une fois à ce journal pour y rechercher une
+raison de s'affermir contre la terrible petite sorcière, aux heures où
+elle prenait des airs attendrissants de petit ange plein de candeur.
+
+
+
+
+LXIII
+
+FRAGMENTS DU JOURNAL DE GUY.
+
+
+La délivrerai-je d'elle-même? je ne le crois plus. Une sorte de
+fatalisme se dresse en elle devant tous mes efforts. Elle a pour mot
+favori: «Ce n'est pas ma faute». Ce n'est jamais sa faute. Elle ne se
+croit pas libre. Dès lors, elle ne l'est pas.
+
+ * * * * *
+
+Le mensonge est chez elle une spontanéité violente et sereine. Un
+réflexe. Comment changer cela? Elle ment comme on cligne des yeux.
+L'habitude de se cacher est invétérée chez elle. Quand elle ment, l'œil
+se ternit d'un trouble neutre où, avec facilité, je reconnais qu'elle
+a menti, mais, pour que ma certitude fût efficace, il faudrait chaque
+fois _prouver_ qu'on sait. Comment le faire, si, tout certain qu'on
+soit du mensonge, on est pourtant sans preuves positives?
+
+... Et puis comment croire à la menteuse quand elle dit la vérité!
+
+ * * * * *
+
+Je l'aime avec découragement.
+
+Je crois que, le jour où s'en ira vraiment de moi toute espérance de la
+changer selon mon cœur, l'intérêt de l'aimer me fuira. Je sens aussi
+que, modifiée à ma guise, je l'adorerais définitivement comme la chose,
+l'âme conquises, comme la femme la plus vraiment à moi de toutes celles
+que j'ai connues,--ma création.
+
+ * * * * *
+
+Au fond, mon goût des pudeurs délicates, jolies, lui semble encore
+un peu bien ridicule. Elle ne s'en cache pas toujours assez... A
+l'occasion une raillerie lui échappe. Elle a alors la plaisanterie
+lourde, inutilement grosse, inattendue en regard de sa gracilité
+physique. Et quand on la lui reproche elle insiste, défend sa phrase,
+l'aggrave en s'efforçant de la légitimer.
+
+ * * * * *
+
+Comme cela m'est arrivé une fois déjà avant notre mariage, en présence
+d'une faute d'enfant qu'elle avait commise, et d'une révolte d'enfant
+qu'elle avait sous mes reproches, j'ai oublié qu'elle n'est plus une
+enfant et j'ai levé la main sur elle!... Elle a attendu la punition
+avec une sourde volupté. Elle l'a goûtée comme un témoignage d'amour.
+Elle en aimait la justice. Elle aime aussi à sentir que la force qui
+marche contre elle a été mise en mouvement par elle, mais que cela est
+loin des tendresses douces que je voudrais!
+
+ * * * * *
+
+Doucement, doucement te bercer, faire que tu sois mon enfant d'esprit,
+d'âme et de cœur, n'aurai-je jamais ce délice! N'en auras-tu jamais la
+joie toi-même, à travers moi? Pourquoi, même dans mes bras, habites-tu
+un monde qui n'est pas le mien? Pourquoi ne me suis-tu pas où je
+t'entraîne? Pourquoi ne m'y devances-tu pas, même, puisque je t'ai
+montré d'avance tous mes chemins?
+
+Elle a repoussé, ce soir, mon baiser, disant, d'un air méchant, qu'elle
+était lasse. Pourquoi? Quel visage m'apportera-t-elle demain matin?
+
+Petite âme damnée, si tu veux me suivre, je te donnerai deux ailes
+fines, des ailes pour le ciel,--la tendresse et la bonté.
+
+--«Je ne puis pas... ça n'est pas ma faute.»
+
+ * * * * *
+
+--«Il faut savoir se commander. Abdiquez, enfant chérie! Laissez-là
+l'orgueil--pour l'amour.»
+
+--«J'ai un si vilain caractère!»
+
+Je l'ai embrassée avec effusion, au risque de renverser les verres
+(nous étions à table). Ah! chère petite! combien ce mot a dû vous
+coûter! je le bénis.
+
+ * * * * *
+
+Si elle laisse échapper une de ces expressions triviales qui choquent
+si fort dans une jeune et jolie bouche féminine, elle essaie, pour me
+plaire, de se rattraper vivement, et il lui est arrivé d'ajouter alors,
+bien vite, en se mordant les lèvres: «J'ai fait une gaffe!» ce qui en
+fait deux, mais la dernière est si ingénue!
+
+ * * * * *
+
+Une véritable enfant, distraite quelquefois par un rien de choses
+très importantes qui devraient éveiller en elle les pires soucis. Sur
+une affaire d'honneur, de fierté, de probité, elle parlera juste,
+honorablement, fièrement,..... à condition que l'amour ne soit pour
+rien dans l'affaire. Parle-t-on de pudeur, de chasteté, alors son
+jugement se trouble. Ces choses n'ont pas l'air d'être capitales à ses
+yeux. Elle paraît même ne pas voir que la probité est aussi du domaine
+de l'amour... Quel supplice!... Il y a du Gottfried là-dessous.
+
+La déférence mondaine la plus simple qu'on doit à l'homme âgé ou de
+quelque marque, elle paraît l'ignorer. Elle n'a pas le respect des
+valeurs individuelles, ni de l'âge. C'est pourtant joli, chez les
+êtres jeunes, la modestie en présence de ceux que la vie a instruits,
+endoloris, accrus... Elle n'a pas cela. La suffisance est, chez elle,
+d'une précision coupante qui, en de certains moments, lui ôte du
+charme, de la jeunesse surtout, de la grâce. Cela, par instant, la
+virilise, lui donne une allure «garçon», et cela, en même temps, la
+vieillit.
+
+ * * * * *
+
+Hélas! à propos des plus petits incidents, ne jamais se trouver en
+présence d'explications simples comme la simplicité, droites comme la
+ligne droite!.... Ah! Gottfried!
+
+ * * * * *
+
+Il faut qu'elle obéisse, qu'elle aille à l'idéal que j'ai choisi et
+toujours suivi. Elle ne peut être à moi et rester libre de moi.
+
+ * * * * *
+
+Elle brodait, souffrante, pâlie, touchante, silencieuse, avec des
+transparences aux lèvres, sur les joues.
+
+--Bonjour, Nora.
+
+Elle a pris un air mutin que son air souffrant rendait exquis de grâce.
+Ses petites révoltes, réduites par le mal, ont été ravissantes. Je lui
+ai dit:
+
+--Ne sois pas malade. De te voir si pâle, j'ai mal, moi aussi. Tiens,
+je t'aimerais mieux méchante comme à l'ordinaire, qu'attristée ainsi
+par le mal... Sois méchante, je t'en supplie!
+
+Elle a baisé ma main, encore et encore... Ce baiser sur ma main me
+ravit toujours... Il me semble que je suis le seigneur et qu'elle est
+ma petite esclave, dans un pays de rêve, où l'amour est roi.
+
+ * * * * *
+
+Je suis jaloux, j'en souffre et je la fais souffrir. Je dois me
+méfier de moi, prendre garde d'être injuste. Est-ce seulement en vue
+d'en faire une belle et noble créature morale que je la harcèle de
+mes reproches, que je la tourmente avec mes chimères? Non, non, je
+la veux noble et belle, il est vrai, mais pour moi. Oh! le sauvage
+égoïsme d'amour, protecteur des races!... Oui, je la veux mienne
+avant tout, exclusivement mienne! Je veux voir sur elle ma marque,
+ma griffe. A l'idée qu'elle pourrait m'échapper, je me sens devenir
+cruel. Et elle m'échappera! Cela doit finir ainsi, puisque dans peu
+d'années,--en mettant les choses au mieux--nos âges brusquement vont
+nous séparer!... Cette idée m'est insupportable...
+
+J'ai rêvé, l'autre nuit, que j'étais tout vieilli, et, comme elle était
+restée jeune et belle, je l'ai tuée!... Il faut me méfier de moi.
+
+ * * * * *
+
+Je ne me savais pas si passionné. Hélas! ma vie qui prévoit le déclin
+veut se résumer, se reconnaître entière, dans une grande seconde
+d'amour et d'adieu, afin de recommencer par un être nouveau... Oh! ce
+rêve!... Il me semble que tout s'apaiserait dans son cœur à elle et
+dans le mien.
+
+ * * * * *
+
+La vertu heureuse du mystère d'amour ne s'éprouve entière que si
+l'amour est respecté en tant que mystère.
+
+Les mots même qui nomment les choses de la volupté la détruisent en
+la précisant dans le sens sacrilège d'une trompeuse connaissance. Une
+véritable déchéance commence au calcul sur le plaisir, à la fausse
+précision des idées sur le sujet qui n'appartient pas à l'homme
+et qui contient le secret des immortalités. Avoir du respect pour
+l'inconnaissable, c'est être en règle avec tous les dieux possibles.
+
+Une expérience raisonnée, fût-elle purement théorique, a défloré la
+vierge, qui ne se retrouvera vierge «ou virginalement femme» que par
+un miracle de l'amour... Puissances inconnues de la vie, nobles et
+mystérieuses voluptés qui créez la forme, ouvrières de toute chair,
+matrices de toute pensée, je l'attends de vous, ce miracle. Rendez à
+l'enfant le trouble hésitant, l'incertitude tremblante du cœur... Aux
+yeux ouverts trop tôt sur la menteuse réalité des faits, sur le net
+contour des choses, qui nous en dérobe le sens, rendez la demi-ombre
+des lieux sacrés, qui sont vôtres, parce que le bonheur y habite.
+
+
+.... Oh! si tout mon cœur allait lui être inutile!
+
+ * * * * *
+
+Comme elle n'a pas de morale et pas de préjugés, elle ne peut être
+gardée que par l'amour... Ah! je vendrais mon âme pour avoir vingt ans.
+
+ * * * * *
+
+J'ai perdu pied dans l'amour... J'ai plongé à l'endroit profond.... Je
+me sens roulé par la grande vague.
+
+
+
+
+LXIV
+
+
+Nora, de son côté, trouvait Guy vraiment trop inquiet, se plaignait
+qu'il la tourmentât avec mille chimères, mais c'est par là que, sans y
+mettre d'habileté, il la séduisait sans cesse, qu'il allait la tenir
+en haleine, renouveler en elle à toute heure cet espoir de faire, au
+cœur de l'aimé, des découvertes nouvelles, cette curiosité d'amour,
+qui seuls retardent les satiétés, empêchent les dégoûts... Certes elle
+n'était pas faite pour l'amour monotone. Élevée dans les tempêtes, elle
+désirait parfois, comme le mousse des navires de légende, le repos sur
+la terre ferme; mais à peine à terre, elle aurait eu la nostalgie des
+tourmentes, des horizons mobiles, perdus et toujours fuyants.
+
+Ce qui, par-dessus tout, avivait les jalousies de Guy, c'était le
+silence où elle semblait s'être retirée de parti pris, depuis la grande
+effusion dans laquelle elle s'était donnée tout entière.
+
+Vainement il l'interrogeait sur elle-même. Elle répondait par
+monosyllabes, éludant toutes les questions.
+
+Cette réserve absolue irritait le malheureux. Il aurait voulu on ne
+sait quelle confession générale qui lui aurait livré tout le passé de
+cette âme si jeune et déjà si profonde. Cette âme, il aurait voulu
+l'explorer en tous sens, à sa guise, à toute heure, y visiter les plus
+obscurs recoins, la connaître comme un autre soi-même, bref, y régner.
+
+Mais les grandes effusions jamais ne revinrent. Ce qu'il possédait,
+c'était bien, de toutes manières, un trésor enfermé.--On ne lui donnait
+ni les moyens, ni le droit de le voir, de le compter pièce à pièce...
+Et cependant les jours, irréparablement, fuyaient...
+
+--Pourquoi est-elle si muette? Qu'a-t-elle donc à me cacher?
+
+Et il imaginait parfois un Jacques, un Gottfried, un Louvier, ou
+quelque inconnu, plus heureux que lui-même, avant lui... Alors
+il désespérait, ne croyant pas qu'il fût possible de s'emparer
+complètement d'une âme engagée sitôt en de tels souvenirs premiers...
+
+Pourquoi se taisait-elle? C'est que, bien vite, elle avait compris
+ce qui déplairait à Guy, dans l'histoire de sa petite existence
+personnelle. A quoi bon exaspérer les jalousies de son bien-aimé en
+lui racontant en détail ses promenades libres avec Jacques, et surtout
+les vulgaires et malsaines conversations de Gottfried, ses théories
+corruptrices, ses entreprises de faune qui, maintenant encore, la
+faisaient rire au lieu de lui faire horreur? Elle sentait bien qu'aux
+leçons du philosophe pessimiste, elle avait perdu quelque chose, et
+craignait de s'amoindrir en l'avouant. L'idéal de Guy (naïf! qui
+croyait aux amours durables!), son goût pour la justice, pour l'honneur
+et la probité,--qu'il avait su servir jusqu'à sacrifier sa haute
+situation dans les affaires publiques, était si loin de l'idéal que
+son professeur velu définissait: «la vision égoïste et solitaire des
+plaisirs que l'on souhaite!» A quoi bon conter certaines choses à qui
+devait en souffrir, peut-être jusqu'à s'éloigner d'elle? Elle éprouvait
+d'ailleurs quelque peine encore à admettre les belles idées de son Guy.
+Cette enfant trouvait cet homme un peu bien sentimental, chimérique,
+puéril dans sa conception de la justice, de l'amitié, de l'amour.
+Maître Gottfried l'eût qualifié de «jobard» en excellent français.
+Cette amoureuse, à la fois dévouée et indépendante, n'acceptait pas son
+Guy tout entier.
+
+Les leçons de Gottfried avaient agi fortement sur son cerveau tout
+jeune, tout malléable. Le pesant raisonneur lui avait soufflé un tel
+esprit de négation, que, malgré l'amour, elle discutait encore en
+elle-même les générosités de Guy. Voilà le fond des résistances qu'il
+ne s'expliquait pas complètement. Elles s'ajoutaient aux rébellions
+d'une nature de sauvage que rien n'avait domptée, qu'on n'avait jamais
+courbée à l'obéissance...
+
+Puis, quand elle commença à porter la marque de Guy, à retrouver en
+elle, par instant, des pensées qu'elle reconnaissait comme venant de
+lui,--alors, elle ne voulut pas avouer sa défaite, l'orgueilleuse
+petite femme.
+
+Enfin,--raison suprême des silences de Nora,--cette enfant bizarre,
+si prompte à courir demi-nue sur les plages libres, en plein soleil,
+cette petite fiancée, qui s'était d'elle-même offerte, chez qui l'époux
+n'avait trouvé ni hésitations ni étonnements, cette ardente faunesse
+ignorante des pudeurs physiques, avait une invincible pudeur d'âme,
+dont Guy était loin de se douter! Elle aurait voulu quelquefois dire
+à l'aimé bien des choses très jolies, très douces, nuancées, qui
+s'exprimaient avec des mots dans le secret d'elle-même... Une honte
+singulière la retenait. La phrase, flottante sur ses lèvres, retournait
+vite au silence de son cœur, comme effarouchée. Montrer son âme, elle
+ne le pouvait pas. Cette idée seule lui inspirait une sorte d'effroi.
+Elle l'avait livrée un jour, un seul jour, mais c'était dans l'oubli du
+désespoir, comme les femmes noyées livrent leurs corps.
+
+Maintenant, elle s'était reprise. Elle sentait bien qu'elle faisait
+du chagrin à Guy, et ne pouvait s'en empêcher. Les mots par lesquels
+s'exprime le sentiment avec ses variations, lui paraissaient
+d'ailleurs si difficiles à assembler! Cette romanesque avait peur de
+faire des phrases de roman... Si elle allait y être gauche, maladroite,
+paraître prétentieuse! S'il allait se moquer d'elle! Certes, elle
+était plus sûre de la pureté de contour de ses mignonnes épaules, que
+de la correction de sa phrase. Et, malgré son grand désir de plaire
+au bien-aimé, elle lui cachait, la plupart du temps, les meilleurs
+mouvements de son âme, dont elle avait honte parce qu'elle avait appris
+à n'estimer que les idées prétendues positives.
+
+Toutes les autres provoquaient son ironie. Son sentiment, avoué
+une fois pour toutes, la violence, les infinis ondoiements de
+son amour,--bien qu'elle en éprouvât dans son cœur la réalité
+quotidienne,--lui semblaient des choses un peu folles dès qu'elles
+s'expliquaient au moyen des mots; des choses qu'il fallait cacher à
+celui-là même qui, en les exprimant pour son compte, la charmait!
+
+Un jour, Guy lui reprocha plus vivement que de coutume son mutisme
+obstiné.
+
+--Je ne sais plus rien de vous! Vous ne me parlez plus, Nora. Suis-je
+aux côtés d'un spectre? que se passe-t-il dans votre cœur? Ce mystère
+m'est plus précieux encore que votre personne... Si vous ne me donnez
+que celle-ci, si vous reprenez votre personne morale, si vous séparez
+l'une de l'autre, que faites-vous de celle qui ne m'appartient pas?
+Où êtes-vous? A quoi pensez-vous lorsque, pressée entre mes bras, vous
+demeurez obstinément silencieuse!... Vous ne savez pas aimer, Nora!
+Vous n'êtes pas mienne!
+
+Une heure après, comme il était dans sa chambre, elle lui fit porter, à
+l'heure du courrier, en même temps que ses journaux, une lettre.
+
+... Ils ne s'étaient jamais quittés. C'est la première fois qu'elle lui
+écrivait! Il lut, en souriant de bonheur:
+
+«Pourquoi, mon Guy bien-aimé, me forcez-vous à vous dire des choses
+que vous devriez savoir, dont vous devriez être sûr? Ne suis-je pas
+allée à vous de moi-même? Croyez-vous que je n'aie pas su ce que je
+faisais?... Oui, j'ai parlé une fois sans réserve... Il le fallait
+alors, puisque, sans cela, vous m'auriez échappé! Ce jour-là je vous
+ai donné toute mon existence. Que voulez-vous de plus? Je vous l'ai
+donnée de tout mon cœur, parce que je vous aime,--de ma volonté
+absolument libre,--influencée uniquement par mon amour. Oui, j'ai
+voulu être la seule et unique nonne de votre couvent cloîtré. Je l'ai
+voulu. Quel meilleur emploi pourrais-je faire de ma vie, que de vous
+la consacrer? Je vous ai dit, un jour où vous vouliez vous en aller
+de moi, que je vous aimais, je l'ai dit, et mon cœur ne changera
+plus. Cependant vous doutez toujours, vous doutez de mon cœur, de
+mes sentiments, de mes résolutions. Et pourquoi, Guy? parce que j'ai
+reçu une éducation mauvaise dont je ne suis pas responsable; parce que
+j'ai été malheureuse toute petite, et que j'ai appris de bonne heure
+à me défendre par la fausseté, par les mensonges et au besoin par
+l'insolence, la révolte et la menace. Mais tout cela, mon Guy, a cédé
+devant vous. Vous êtes le maître. Comment faites-vous donc pour en
+douter, ô mon cher malade d'amour?
+
+«Vous vous y prenez souvent très mal avec moi, Guy, quand vous voulez
+une chose... Vous répétez trop de fois les mêmes reproches; cela, à la
+fin, impatiente, irrite, et je fais alors,--bien malgré moi, Guy,--tout
+le contraire de ce que vous voudriez, de ce que je veux avec vous,
+pour vous. Je vous l'ai dit: il y a des choses plus fortes que moi.
+Arrangez-vous pour être plus fort qu'elles! Pourquoi n'avez-vous pas
+confiance en vous? je ne connais rien de plus exaspérant parfois!...
+Souvent il arrive,--comme j'ai un diable,--que je ne peux pas résister
+au plaisir de discuter vos idées... Je ne le ferai plus, je vous
+promets, du moins dans la limite du possible; je m'appliquerai à être
+une chose soumise et résignée. Seulement il y a des moments où je ne
+peux pas.
+
+«Guy, Guy, Guy! mon Guy adoré, vous êtes méchant. Vous doutez de mon
+cœur, de mon amour, de l'amour de Nora, vous en doutez, Guy! Quelle
+vilaine imagination il a, mon Guy! Il doute toujours et encore; il
+ne veut pas croire que sa petite est à lui, à lui toute, comme elle
+ne pourrait pas l'être plus! et mon Guy croit qu'un pareil amour se
+renverse et finit pour un rien! Mais, mon Guy, vous me feriez tout ce
+qu'on peut faire de vilain,--que je vous aimerais encore toujours de
+même, au nom du passé que nous aurions eu ensemble, des douceurs, des
+tendresses infinies que vous m'avez données; et mon Guy peut croire que
+l'on oublie tout ça, comme un oiseau qui part... mais même les oiseaux
+reviennent toutes les années au nid... Alors, vous voyez? Moi, je sais
+bien: vous n'avez pas eu dans votre jeunesse de grand bel amour. Et
+toute la sève d'amour vous est restée, et voilà, alors, mon Guy est
+emporté, mon Guy est violent. Moi, je n'ai pas vingt ans, et j'ai vécu,
+j'ai souffert beaucoup. Quand j'avais douze ans, j'ai voulu mourir,
+et je vous ai dit pourquoi; parce que mon père embrassait Marthe...
+je l'avais vu! j'étais jalouse, jalouse comme si ma mère avait senti
+par mon cœur! j'ai donc souffert autant et plus qu'une femme trompée;
+j'ai souffert, Guy, et vécu beaucoup plus que bien des vieilles femmes.
+Alors, vous, vous êtes un commencement d'automne avec des ardeurs de
+printemps; moi, je suis le printemps avec des mélancholies douces et
+tristes d'automne. C'est pour ça, voyez-vous, que nous nous aimons si
+bien, tant et tant et si fortement, quoique vous sembliez croire que je
+ne comprends pas.
+
+«... Voyez-vous, mon Guy, il faut m'aimer bien; moi, je vous ai donné
+mon cœur, je vous l'ai donné, donné, à vous, à mon Guy, pour toujours.
+
+«TOUJOURS, ça contient tout, ce petit mot, toujours... Je vous embrasse
+de toute mon âme,
+
+ «Votre petite NORA,
+ qui vous aime comme un goéland aime la mer et le ciel.
+
+«_P.-S._--Et puis, moi, j'aime mon Guy plus que tout, et je suis à
+mon Guy comme un singe enfermé est à sa prison, comme un bateau en
+voyage est à la mer, comme une fleur du jardin est à la terre, comme
+une mouche qui vole est à un oiseau qui passe, comme une étoile est au
+ciel, comme un chien est à son maître, comme une souris attrapée est au
+chat qui la mange.
+
+«Je suis le petit singe à mon Guy, le petit bateau, la petite fleur, la
+petite mouche, la petite étoile à mon Guy, le petit chien, la petite
+souris, la petite fille à mon Guy, toujours, toujours, toujours,
+toujours.»
+
+
+
+
+LXV
+
+FRAGMENT DU JOURNAL DE GUY.
+
+
+Après avoir lu sa lettre, j'ai couru vers elle; je tenais la lettre à
+la main.
+
+--Elle est jolie, jolie, Nora, votre grande lettre.
+
+Et je commençais à lire tout haut, mais elle a crié:
+
+--Non, non! tout bas, tout bas!... et pas devant moi, pas devant moi!
+
+J'ai ri, et refusé d'obéir. Alors, elle s'est emparée de la lettre. Il
+a fallu gronder, exiger... Elle me l'a rendue toute froissée.
+
+--Voyons, ma chérie, pourquoi vous refusez-vous tous les jours à
+me dire, à me donner de votre bouche, ce que ce papier m'apporte:
+l'expression de vos sentiments profonds?
+
+--Je ne sais pas! je ne veux pas! criait-elle avec ce ton d'enfant
+gâtée, mal élevée, sauvage... dont j'enrage, et qui lui va si bien.
+
+Tout à coup, j'ai dit:
+
+--Tenez, lisez-moi cela vous-même.
+
+--Non! oh, non!
+
+--Comment! toujours du refus, Nora? Ah! qu'il est facile, paraît-il,
+de donner ses lèvres, ses bras!--mais sacrifier un peu de son orgueil,
+donner son âme, vouloir ce que veut l'ami, non! c'est trop, cela!
+
+--Et pourquoi ne pas vouloir, dit-elle, ce que moi je veux?
+
+--Parce que je suis l'homme, l'époux, le grand aîné, la volonté qui
+dirige; je sais où je vais, j'ai quelque chose à faire de vous, et ce
+sera peut-être une bonne, une heureuse petite maman. J'ai besoin de
+connaître ce qu'il y a sous votre front, et même de quel style vous
+écrivez. Allons, lisez-moi cette lettre.
+
+--Pourquoi, fit-elle, Guy? c'est seulement pour me tourmenter, puisque
+vous l'avez déjà lue?
+
+--Je la comprendrai mieux, lue par vous, Nora.
+
+--Non, non!
+
+--Encore!
+
+--Non, je vous en prie... Non, je ne veux pas... Un autre jour!
+
+--Eh bien, soit, lui dis-je en caressant de la main ses beaux cheveux
+(et j'entendais que ma voix aussi la caressait); soit, enfant chérie,
+je ne veux pas trop vous demander. Cette promesse me suffit... Un autre
+jour.
+
+J'étais très ému, je sentais mes yeux se mouiller. Elle a vu mes yeux
+humides, et alors:
+
+--Tout de suite, si vous voulez, Guy.
+
+Elle a lu, de sa voix cristalline, lentement, timidement. On eût juré
+qu'elle épelait... Oh! la jolie écolière d'amour! Sa voix a hésité
+surtout quand sont venus les passages où elle parle de printemps et
+d'automne, d'oiseaux et de _mélancholie_, avec un _h_.
+
+--Pourquoi avez-vous hésité, Nora?
+
+--Cela me semble ridicule, Guy. Ça n'est pas vrai, d'abord, ce que je
+dis des oiseaux. C'est bête. Le reste aussi. Ce n'est pas assez simple,
+j'ai voulu trop bien faire, mon Guy... Et puis... je crois bien que
+j'ai mis tout cela pour vous plaire, car je n'ai pas de mélancolie,
+moi... Je suis contente ou mécontente, et calme ou en colère,--mais,
+non, en vérité, je n'ai point de mélancolie... J'aime bien mieux le
+post-scriptum, qui est un enfantillage, pour vous faire sourire. (Sur
+le mot enfantillage, elle a pris un air sérieux, des plus comiques.)
+Vous comprenez tout de même ce que j'ai voulu dire avec toutes ces
+belles phrases. J'ai voulu dire que j'ai connu des tristesses qui me
+rapprochent de vous... Vous m'aimez si tristement!... Pourquoi si
+tristement, dites, mon Guy? je ne pourrai donc pas vous rendre heureux,
+jamais?
+
+J'étais charmé. Mon caprice, peut-être absurde, me devenait une joie
+suprême.
+
+ * * * * *
+
+Je l'ai remerciée. Remerciée de s'être, _pour la première fois_, sans
+emportement, livrée à moi, d'âme, d'esprit, tout entière. J'ai parlé
+avec émotion, entraîné.
+
+Et,--le voilà, le miracle!--à mesure que je parlais, ses yeux
+toujours si hardis se sont baissés; les paupières,--presque toujours
+immobiles,--ont palpité; une rougeur a coloré ses joues. C'était un
+exquis spectacle... Pour la première fois, j'avais l'impression de voir
+en elle une vierge, la vierge, confuse, heureuse, hésitante, pudique,
+aimante, donnée et retenue, étonnée de ne plus être à elle-même....
+Je soulevais un voile--non pas physique, bien mieux que cela!--et
+je voyais un peu du mystère intime, le plus fuyant, le plus caché à
+elle-même, un peu de l'âme toute nue!
+
+Je le lui ai dit avec un emportement sourd, contenu involontairement,
+j'étais enchanté, ivre d'un bonheur d'adolescent, frémissant d'une
+joie virile, profonde. Ève était là, revenue pour moi. Je me suis
+mis à genoux devant elle. Ses petits cheveux échappés s'en venaient
+sur ses joues; ses lèvres boudaient un peu mon triomphe, heureuses
+pourtant de sa défaite; ses mains s'abandonnaient; le feu de ses yeux
+brillants nageait dans une tendresse humide... En vérité, qu'elle était
+supérieure à elle-même, ainsi reprise et vaincue par la Puissance! Et
+je pensais: «Enfin, te voilà! je touche à un point d'âme, en toi, que
+nul n'a touché _avant moi_! J'y suis donc arrivé! c'est une minute
+délicieuse. Laisse, que je la boive à mon aise, bien doucement,
+savoureusement... Enfin, tu es mienne comme je l'ai voulu! N'oublie
+jamais cette minute. Ramène-la-moi, si tu peux... Non, tu n'as pas eu
+ces pudeurs aux paupières abaissées, le soir où tu devins ma petite
+épouse, chère audacieuse... Et maintenant te voilà frémissante sans
+audace, comme soumise, et vraiment timide.»
+
+Oui, j'ai été et je suis heureux, bien heureux de cette minute. C'est
+la première qui ait été nuptiale.
+
+
+
+
+LXVI
+
+
+Voilà deux années que Guy est marié et, en deux ans, il a moralement
+bien changé, le malheureux! Pendant que, pour lui plaire, sa petite
+élève, obéissant le mieux qu'elle peut à sa direction, paraît s'être
+à demi rendue et disciplinée, il a subi, lui, l'influence de trouble
+et d'incertitude que dégage le passé et aussi toute la petite personne
+de Nora. De tout temps Guy avait professé cette opinion que la femme
+n'est jamais une conscience, que l'idée lui est indifférente, qu'elle
+ignore la justice. «Elle ne sait rien, disait-il, des idéals que sa
+forme,--qui est son plus beau mensonge,--nous inspire. Jamais l'idéal
+et la justice ne lui sont rien, sinon par rapport à l'homme qu'elle
+aime. Elle ne les eût jamais inventés elle-même. Elle les subit, parce
+qu'elle subit l'homme. Voudriez-vous lui faire admettre le crime, vous
+le pourriez, par l'amour, comme vous lui imposez, uniquement au moyen
+de l'amour, la vertu. La femme n'est pour rien dans le bel effort qui,
+d'âge en âge, a créé, depuis les commencements, le rêve du mieux, les
+tables des lois, l'ordre dans l'humanité, la civilisation. Se livrer
+à la femme sans talisman de domination, sans religion ou sans mépris,
+sans avoir, en dehors d'elle, une tâche qui détourne d'elle, c'est se
+livrer aux forces élémentales, c'est vouloir se dissoudre sans retour
+dans le primordial et étrange creuset où corruptions et fermentations
+renouvellent la vie, mais la vie matérielle et aveugle!»
+
+Le malheureux Guy avait donc sincèrement cru possible la transformation
+d'une créature comme Nora, en une sage personne, vouée à toutes les
+idées de l'amant ou de l'époux, mais cela, selon lui, était possible à
+condition que l'homme aimé n'eût jamais aucune hésitation, demeurât,
+sans nulle défaillance, l'homme fort. Il n'avait jamais espéré lui
+créer une âme; mais il avait espéré lui faire répéter la sienne. Pour
+cela, sur l'indomptable petite créature, en qui les circonstances de
+sa vie enfantine avaient surrexcité, d'une si inquiétante façon, les
+instincts élémentaux qui sont la femme, Guy pensait qu'il fallait avoir
+une quotidienne, une perpétuelle victoire. A ce prix, Nora pouvait
+devenir la plus merveilleuse des bien-aimées. Ce serait une créature
+d'amour incomparable. Mais il fallait, à ce petit cheval de pur sang,
+un dompteur attentif. Le don d'assimilation par reflet qu'elles ont
+toutes, était admirable chez Nora, mais pour qu'elle reflétât des
+pensées, il fallait être là, toujours là. Il faut bien «un corps
+quelque part, pour que le miroir ait une ombre». La femme ne peut
+refléter que des idées incarnées. Celles qui parlent «d'idée pure» font
+sourire l'homme de ce même sourire de sphinx qu'on leur voit à elles,
+lorsqu'elles nous trompent.
+
+Or, Guy, maintenant, après les ivresses premières, se rappelait tout
+à coup son âge. Il venait de retrouver pendant deux ans les émotions
+de la vingtième année, et il touchait à la cinquantaine, quand Nora
+n'avait pas vingt ans! Elle lui apportait sa jeunesse; il ne pouvait
+lui donner que des regains.
+
+Dès l'heure où ce rapprochement, auquel il avait toujours songé, lui
+devint si sensible qu'il lui parut brusquement tout nouveau, il eut
+peur. Il s'attacha à cette mélancolique idée. Son humeur devint sombre.
+Il se sentit perdu.
+
+Il reconnut, en ce temps-là, qu'il n'avait jamais aimé, jamais, en
+aucun temps! Qu'avaient été pour lui les autres femmes? Laquelle
+avait-il ainsi possédée complètement, à toute heure? Quand avait-il
+été le maître absolu? Il avait connu la galanterie, le caprice, l'âpre
+passion,--mais l'amour, l'amour protecteur et tendre, suave et fort,
+qu'il éprouvait aujourd'hui? l'amour prêt au sacrifice? l'orgueil de
+se dire: Je suis le premier, je serai le seul; je ferais tout pour
+elle, comme elle ferait tout pour moi? la joie de tenir contre sa
+poitrine,--dans sa main, pour ainsi dire, tout entière dans sa main,
+tant la bien-aimée était mignonne,--un être à lui, librement voué à
+lui, conquis pourtant, créé par lui, uniquement sien? Ah! pour garder
+ce bien suprême, pour s'assurer cette égoïste joie de n'être qu'à
+elle, de souffrir et de mourir en l'aimant ainsi, elle, l'inattendue,
+l'incomparable amoureuse,--quelles folies n'eût-il pas faites, le Guy
+finissant, qui avait donné sa jeunesse à des simulacres d'amour!
+
+Et il les revoyait toutes. Il passait, ce don Juan vieilli, la revue
+sinistre des aimées d'autrefois. Laquelle eût-il, aujourd'hui même,
+préférée à sa chère enfant? aucune. Et il avait, à présent qu'il
+n'était plus jeune, une telle admiration pour la jeunesse, qu'il ne
+parvenait pas à trouver vraisemblable son étrange bonheur! Il s'en
+reconnaissait indigne. Il sentait, dans cette modestie même, la preuve
+de son indignité. Non, il ne méritait plus que la vie lui fût si bonne
+et si belle. Et, pris de terreur superstitieuse, il se croyait parfois
+à la veille des catastrophes étranges qui guettent les trop heureux; il
+eût volontiers, comme le Denis de la légende, jeté à la mer un anneau
+précieux, pour conjurer les Moires, les divinités funestes.
+
+--Oh! Nora! Nora! mon enfant, ma femme!
+
+Quand il prononçait ces deux mots, les plus fréquents sur ses
+lèvres,--son cœur, comme évanoui, tout entier fondait dans un bien-être
+douloureux.
+
+Guy avait emmené sa petite femme à travers le monde. Ils avaient,
+en deux années, visité toute l'Europe. Il avait fait connaître à la
+mignonne petite dame la beauté des sites les plus sauvages et les
+séductions des théâtres et des salons les plus choisis. En tous pays
+ses anciennes relations d'ambassadeur le faisaient accueillir par des
+fêtes.
+
+Ce fut un voyage de noce, indéfiniment prolongé. Les étés au nord, les
+hivers au sud. Puis, sa première fougue, comme il arrive d'ailleurs aux
+plus jeunes, se calma un peu. Hélas! tandis que les forces se lassent,
+le désir ne vieillit jamais. Il rajeunit toujours dans l'homme toujours
+vieillissant. La satiété n'était pas venue pour Guy, mais il commençait
+à se répéter que le désir est infini et que les énergies humaines sont
+bornées. Infini pourtant restait, il le sentait bien, le gouffre ouvert
+dans le tout petit cœur de la petite Nora. Il y avait, dans ce cœur
+d'enfant, tout l'abîme qui, dans les humanités renaissantes, appelle
+l'éternel inconnu, amour ou Dieu.
+
+Quand l'amour manque, il reste à l'homme la pensée; il ne reste à la
+femme que la religion, un mot qui n'existait pas pour Nora.
+
+Alors, Guy, épouvanté, arracha tout à coup sa femme aux soirées, aux
+spectacles, au monde, et renonçant à tout pour l'enfermer, il vint
+habiter une villa voisine de celle de Mitry, à Cavalaire. Il croyait
+aussi qu'il n'y a pas de vertu féminine; que l'occasion seule a manqué
+aux femmes qui n'ont jamais failli, et il se mit en tête, pour éloigner
+d'elle toute occasion, de l'éloigner de tout.
+
+Hélas! au fond de leur solitude, il s'exalta dans son idée fixe. Il lui
+arriva d'en parler, bien qu'il eût pris la résolution de la cacher...
+Vraiment, il devint un peu ennuyeux. C'était rendre pire sa situation,
+ou plutôt la rendre mauvaise, car Nora aimait Guy sincèrement, et
+les doutes de Guy étaient, jusqu'ici, la seule chose nuisible à ses
+intérêts d'amant.
+
+Ah! certes, autrefois, Guy n'était pas jaloux! il se sentait fort;
+il se voyait beau; et, jeune, il était méprisant. «Une de perdue,
+vingt de retrouvées,» disait-il parfois avec gaîté, avec insolence.
+Mais aujourd'hui il n'a plus le droit d'être si fier. Il a bien trop
+d'esprit pour ne pas en convenir. Ce qu'il ne retrouverait plus, en
+tout cas, c'est cette jeunesse si mignonne, ces gestes et cette voix si
+près de l'enfance, ce caractère de révoltée qui a de si vifs retours
+d'obéissance et d'abandon, si jolis, si doux. Guy, en un mot, n'aime
+pas seulement, en Nora, la femme, la jeunesse et l'amour, il aime Nora,
+son âme et sa forme exceptionnelles, rares, son charme et ses défauts à
+elle, les joies qu'il en espère et le tourment qu'elle lui donne, la
+fureur, les emportements de sa chair, tout l'incertain de crainte et
+d'espoir qu'elle renouvelle sans cesse en lui, de par sa personnelle
+nature. Elle le fait vivre. Elle est sa vie, à présent. Si elle venait
+à lui manquer, Guy, sûrement, aurait fini d'être, puisqu'il aurait fini
+d'espérer et de craindre. Et ce malheur, à toute heure, lui semble
+menaçant, bien qu'il ne puisse dire comment il doit arriver!
+
+En somme, Guy n'a pas confiance en lui-même, le malheureux! ou plutôt
+en son lendemain,--car aujourd'hui il est encore dans toute sa force et
+il a la haute prestance d'un homme resté jeune. Ce sont des prévisions
+qui le tourmentent. Son cœur seul, son esprit seul sont malades et
+défaillants. Guy court le risque d'attirer sur lui, par ses craintes
+mêmes, ce qu'il redoute. Il court le risque d'y faire songer, de
+l'inspirer, mais cette considération ne saurait l'arrêter, car Guy,
+pour l'instant, ne s'appartient plus.
+
+Nora, dans les premiers temps, après avoir goûté les plaisirs vifs et
+changeants des voyages, trouve un peu monotone la vie à la campagne,
+mais on a la chasse, le cheval, les excursions, et quelques visites
+aux villes voisines. Et l'amour de Guy, toujours le même, console
+des tyrannies, des injustices du Guy inattendu que Nora a créé,
+pendant qu'il essayait, lui, de créer une Nora nouvelle. On va voir
+quelquefois François Mitry,--à qui elle n'a pas pardonné,--qui sourit
+tristement au couple mélancolique... et qui se demande tous les jours
+s'il n'a pas voué Nora à des malheurs futurs plus sombres que les
+siens.
+
+
+
+
+LXVII
+
+
+Pourquoi Guy n'a-t-il pas confiance? A cause de la manière même dont
+Nora s'est donnée à lui; à cause de ses petits mensonges qui, un à un,
+lui reviennent en mémoire comme des fautes graves, commises la veille;
+à cause de ses fleurts,--Gottfried, Louvier, Jacques; à cause des
+sourdes fatalités de sa nature qu'il connaît à fond. Le malheureux en
+est à se demander si la petite femme est sincère en lui présentant ses
+propres idées sur l'honneur et le devoir; si elle ne songe pas à nier
+quelque jour, malgré l'évidence matérielle, les preuves qu'il aurait
+contre elle; si elle ne prépare pas ainsi sa défense pour le passé ou
+même pour l'avenir.
+
+Car Guy est jaloux et du passé et de l'avenir. Il croit que Nora lui
+a caché quelque chose; il croit que Nora ne pourra manquer, tout à
+coup, de le trouver bien vieux, quand il aura cinquante ans, et qu'elle
+sera encore une véritable enfant. Qui donc a dit: l'amour, né d'une
+fossette, meurt d'une ride? Guy redoute la ride qui déjà, sur son
+visage, est marquée et se creusera demain.
+
+Guy, sans doute, aurait su vieillir aux côtés d'une femme qui, en
+rapport d'âge avec lui, aurait, du même pas, quitté peu à peu la vie
+en même temps que lui; qui aurait eu des cheveux gris à l'heure où
+les siens se seraient mis à blanchir. Mais la jeunesse de Nora, la
+petitesse de taille qui lui donne l'air plus enfant, à toute heure
+rappellent à Guy que sa destinée est de la quitter, fût-ce en restant
+vivant, de mourir à lui-même, tandis qu'elle croît en grâce et en
+force. La vraie, l'horrible mort pour Guy, c'est de vieillir.
+
+L'abandon des femmes est pour l'homme une raison de mourir sans regret.
+Et lui, l'amour l'a visité, cherché et voulu, et le visite, le veut et
+le cherche encore! Et il doit s'en aller, descendre, quand cette main
+mignonne et forte le rattache à la jeunesse même, à la volonté de vivre!
+
+Et comme Guy a abandonné sa carrière, il n'a plus d'occupation autre
+que celle d'aimer; il ne pense qu'à Nora; ne parle qu'à elle, d'elle et
+de lui. L'amour, son amour final, est toute son affaire, toute sa vie,
+toute sa conversation...
+
+Et stupidement, à toute heure, il revient sur le passé:
+
+--Bien sûr, Nora, ce petit Jacques n'embrassait, dites, que votre joue?
+
+--Bien sûr, Guy, dit-elle.
+
+Elle se rappelle pourtant, avec une étrange émotion, les caresses de
+Jacques, ce jour surtout où une guêpe la piqua.
+
+--Mais vous m'avez conté ces bains libres dans la mer, ces jeux en
+bateau... Et c'est tout?
+
+--C'est tout, Guy.
+
+--Et qui vous a donc baisé les lèvres, Nora, pour que vous sachiez si
+bien?...
+
+--Mon petit lièvre, Guy.
+
+--Et Jacques... jamais?
+
+--Peut-être une fois, Guy, je ne me souviens plus,--dit Nora, qui ment,
+pense-t-elle, pour ne pas affliger Guy.--Du reste, mon bien-aimé, je
+n'avais pas alors vos idées; je ne savais pas; j'étais encore la petite
+élève inconsciente des arbres, de l'eau et des bêtes.
+
+--Et celle de Gottfried! ajoute Guy, brusquement irrité.
+
+Nora frappe du pied.
+
+--Vous êtes méchant, Guy! L'amour est méchant, je le vois bien! C'est
+à cause de l'amour que mon père m'a martyrisée... Voyons, Guy, ne me
+tourmentez pas à votre tour... Je vous aime tant.
+
+Ce qu'elle dit le touche; il se trouve absurde, criminel presque,--mais
+il se sent cruel avec délices, et il réplique:
+
+--Et pourquoi, pourquoi m'aimez-vous, Nora? Je ne suis pas l'homme de
+votre jeunesse, je suis un être vieillissant. Pourquoi aimez-vous mon
+déclin?
+
+Guy, malade, mordu par la jalousie, songe que cela n'est pas naturel;
+il faut qu'elle ait, sa Nora, des instincts de perversion étranges...
+Qui les lui a inspirés?
+
+Ainsi le supplicié, comme il l'avait prévu d'ailleurs, se torture
+lui-même. Toute sa joie se tourne en âpre douleur sans cesser d'être de
+la joie. Les ardeurs de Nora l'ont brûlé, et l'enchantent, et, en même
+temps, l'épouvantent; il les lui reproche et il ne peut vivre sans les
+appeler; il en vit et il en meurt.
+
+Quant à Nora, ces tourmentes ne lui déplaisent pas toujours, au fond.
+L'amour, pour elle, c'est cela, c'est l'orage.
+
+--Pourquoi m'aimez-vous, Nora? répète Guy, d'un ton sec, comme s'il
+interrogeait l'enfant examinée sur une science exacte.
+
+Un jour, à cette question, elle répondit adorablement par l'absurde
+vérité:
+
+--Je ne sais pas, Guy.
+
+Au lieu d'être enchanté, il répondit sottement:
+
+--Cherchez un peu.
+
+Alors, la petite élève de Gottfried, d'un air enfantin, qui fait
+contraste avec les paroles qu'elle prononce:
+
+--La nature des choses, Guy, n'a pas besoin d'être définie.
+
+Abasourdi,--puis ravi tout à coup, Guy l'attire dans ses bras; il
+l'embrasse. Et brusquement:
+
+--Tu ne mens plus jamais, dis?
+
+--Plus jamais.
+
+--Jamais?...
+
+Il la regarde d'un œil profond, et il croit voir la fausseté tapie au
+fond de son grand œil noir, dont la fixité étrange l'inquiète.
+
+Son impuissance à pénétrer l'essence même de la Femme, et la nature
+particulière de celle-ci qui est à lui pourtant, achève de l'exaspérer;
+et appuyant avec dureté, sur le front charmant et fragile, son poing
+fermé:
+
+--Oh! dit-il, te frapper! ouvrir ton front pour voir dedans! Oh! si
+jamais je venais à croire que tu me mens encore, Je le ferais, cela! je
+le briserais, ce front!
+
+--Tu ne verrais rien, Guy, dit-elle doucement. On ne voit qu'avec les
+yeux de l'amour. L'amour, c'est un acte de foi. Si tu n'as pas foi en
+ta petite fille,--c'est donc aussi en toi que tu manques de confiance.
+Sois un bon maître, Guy, et tu auras toujours une bonne petite fille.
+
+--Qu'y a-t-il d'elle-même en ces paroles? se demande Guy. Et qu'y
+a-t-il de moi?
+
+Il s'y perd, et il achève d'être perdu, lorsqu'elle ajoute, comme
+consciente de la fragilité d'elle-même:
+
+--Soutiens-moi toujours, et je ne tomberai jamais!
+
+Le cœur de Guy se serre... c'est bien cela: «Soutiens-moi!» mais il
+faut, pour soutenir, être fort, et Guy voudrait prolonger l'amour de
+Nora par-delà ses propres énergies. Et c'est impossible... Ah! quel
+supplice!
+
+Il se lève, et, farouche, va et vient par la chambre.
+
+--Écoute! si jamais tu me trompais, Nora...
+
+Ses dents se serrent. Son œil jette une flamme et il conclut:
+
+--Je te tuerais! j'en suis sûr! je te tuerais!
+
+--Oh! oui! fait Nora tout d'un élan, enchantée; et, dans le transport
+de sa joie d'amour, heureuse de trouver en lui cette sauvage violence à
+aimer, elle enlace ses bras autour de son cou.
+
+Il la repousse brutalement:
+
+--Je ne ris pas, Nora! Écoute bien; je te le répète--entends-tu--que je
+te tuerais!
+
+--Et moi je dis que tu ferais bien, Guy!
+
+Il continue à aller et à venir, toujours sombre. Puis:
+
+--Je vieillirai... je mourrai... tu resteras jeune... et tu seras à un
+autre! C'est notre fatalité!
+
+--Je ne te survivrai pas, je ne serai à aucun autre... Tiens, je me
+ferai religieuse!
+
+--Non! tu n'as pas de Dieu... Et,--je connais la vie--on se console
+de tout. Oh! ce sont là des idées que je ne peux pas supporter...
+Aussi, vois-tu, je crois bien que, lorsque je me sentirai trop vieux,
+lorsque, vivant encore, je te sentirai perdue pour moi...
+
+Il s'arrête. Sa voix devient sourde. Il continue:
+
+--Alors, je serai capable, sans autre motif,--oui, même si tu es sage,
+entends-tu,--de te tuer, Nora! de te tuer, je te dis!
+
+Et à mesure qu'il l'exprime, cette idée prend en lui de la consistance,
+il la trouve naturelle, il veut que la mort lui garde Nora, à jamais...
+
+--Non! non! gronde-t-il, je ne veux pas, je ne veux pas te laisser
+derrière moi, à d'autres!
+
+Et elle, d'un ton d'adorable soumission:
+
+--Je comprends l'amour ainsi, Guy!
+
+Il s'acharne à son idée:
+
+--Je le ferai, tu entends?
+
+--Je te le demande, Guy!
+
+Elle se plaît à répéter ce nom, qu'elle trouve joli et doux. Il
+s'irrite de ne pas trouver de résistance en elle. Tant de docilité,
+d'humilité, de justesse d'amour, dans toutes ses réponses, le trouble
+comme l'inquiéterait le son faux d'une parole hésitante. Il s'inquiète
+aussi de la voir si infiniment amoureuse. Ce foyer d'amour, jamais il
+ne l'éteindra, lui seul! Il brûlera encore longtemps après lui! Cela
+est fatal, et alors,--rien n'est plus sûr,--l'autre viendra, le jeune
+homme inconnu... Et il ne la veut que pour lui, Nora, rien que pour
+lui, aujourd'hui et demain... Or, demain, c'est la vieillesse, la mort,
+le néant.
+
+Il vient vivement à elle, et s'attendrissant tout à coup:
+
+--Il faut me pardonner, Nora: ta jeunesse me tourmente. Songe donc!
+Le tableau de la vie dans la lumière va lentement s'assombrir pour
+moi, je quitterai lentement le doux spectacle des choses, des fleurs,
+du ciel... Et cela n'est rien, je te quitterai, toi, au moment où tu
+seras en pleine jeunesse, en pleine beauté. Par toi, je suis condamné
+à mourir deux fois! La vie est à tout le monde. Toi, tu n'es qu'à moi,
+et tu m'échappes! En perdant la vie, je ne perds que le bien commun. En
+te perdant, je perds un bien à moi, ma joie à moi, les divines choses
+créées pour moi seul, tes lèvres, tes cheveux, tes épaules, toute ta
+forme adorée, qui s'en ira un jour vers d'autres!... Ah! misère de moi!
+je m'en vais, quand tu arrives!
+
+Alors, Nora attire sur sa petite poitrine la tête de Guy, puis la force
+lentement à se poser sur ses genoux, et, durant des heures, caresse,
+de ses deux mains, le visage aimé, comme autrefois elle faisait à
+Jacques.... oh! mais combien plus tendrement!
+
+Quelquefois, la nuit, elle veille, en le regardant dormir; il sent sur
+lui son regard doux, plein de vœux caressants. S'il ouvre les yeux, il
+rencontre ceux de Nora, et elle murmure: «Dors, je suis là.» Et comme
+il la conjure de prendre du repos:
+
+--Je suis heureuse... que veux-tu de plus?
+
+--Mais pourquoi me veiller ainsi?
+
+--C'est que, vois-tu, toute petite, j'aurais été si heureuse de
+sentir sur moi, contre moi, autour de moi, veiller un peu de flamme
+d'amour!... Ce que je n'ai pas eu, ce que j'aurais tant aimé, eh bien,
+moi, Guy, je te le donne!..
+
+Ainsi, il souffrait son bonheur, le malheureux Guy. Il aimait trop, et,
+comme une femme, il n'avait plus, dans sa vie de loisirs, que l'amour.
+
+Et, d'autres fois, il jouissait de sa peine, car l'ancienne Nora,
+impérieuse et désobéissante, se réveillait assez souvent encore. Et
+quand cela arrivait, ce n'était jamais que pour un sujet futile.
+Jamais, lorsqu'il lui avait demandé de ne pas danser, de ne pas aller
+au spectacle, de ne pas se décolleter, elle n'avait songé encore à le
+contrarier, mais, pour satisfaire ses instincts d'indépendance, ses
+habitudes de résistance, il lui arrivait tout à coup de se refuser,
+par exemple, à goûter d'un fruit qu'il lui offrait, et qu'elle aimait
+pourtant.
+
+--Vous n'aimez donc plus les pêches, Nora?
+
+--Je n'en veux pas, de vos pêches, voilà tout! disait-elle d'un air
+irrité.
+
+Et, tout de bon, elle était en colère.
+
+--A propos de quoi cet air furieux?
+
+--Je n'en veux pas, de vos pêches! je vous dis que je n'en veux pas!...
+J'aime à croire que je suis libre de manger ce qu'il me plaît...
+
+Et--faisant, d'un seul mot, son procès à l'institution même du
+mariage, vraiment trop humiliante pour les pauvres femmes:
+
+--Au moins ça, voyons!
+
+Comme toujours, elle avait haussé l'épaule.
+
+--Ne haussez pas l'épaule ainsi quand vous me parlez, Nora. Je vous
+le répète vingt fois par jour. Cela me fait de la peine... Pourquoi
+avez-vous de l'humeur?
+
+Alors, elle la haussait, l'épaule, deux ou trois fois de suite, et
+vivement! Lui, d'une légère chiquenaude, il menaçait, puis frappait le
+bras rebelle. Nora trépignait:
+
+--Eh bien? disait-elle, d'un ton fier, d'un air outragé, l'œil en feu,
+presque méchant.
+
+--Je ne céderai pas, Nora. Vous n'aurez pas le dernier.
+
+Et cela durait ainsi quelques instants. Le visage de Nora exprimait la
+rage. Toutes ses mauvaises colères d'autrefois revenaient. L'habitude
+la tenait, l'exaltait. En ces moments, elle n'aimait pas Guy, oh! pas
+du tout! il le sentait bien. C'était le maître, donc l'ennemi; elle eût
+voulu lui échapper. Elle retirait toutes ses soumissions à la fois; et
+lui, il comprenait bien que s'il cédait à l'enfant maligne, il perdrait
+toute autorité sur la femme.
+
+Alors, patiemment, il insistait, s'obstinait contre elle, qui se
+montrait plus obstinée encore.
+
+Tout à coup, les yeux de Guy se détournaient:
+
+--C'est bon. Je me suis trompé. Cette petite fille n'est pas à moi.
+Qu'elle aille où elle voudra! Elle sait que c'est pour son bien, pour
+son bien toujours, que je la contrarie; elle a l'âge de raison et
+n'obéit pas; soit j'y renonce...
+
+Et il ne s'occupait plus d'elle; mais, sincèrement affligé, il laissait
+voir dans ses yeux, à propos du petit incident, la tristesse qu'il
+avait par crainte des choses graves prévues, dans l'avenir.
+
+Au bout de très peu d'instants, le regard de Nora s'adoucissait; et,
+baissant la tête, elle parlait d'une voix d'enfant très petite, qui
+boude encore, mais qui veut rentrer en grâce:
+
+--Guy... J'ai été méchante?
+
+--Oui, Nora.
+
+--Mais, Guy, c'est malgré moi!
+
+--Et voilà, Nora, ce qui m'effraie!
+
+--Vous m'en voulez, Guy?
+
+--Beaucoup, de ne pas savoir vous commander, ni obéir... Obéir, c'est
+se commander.
+
+Et tout à coup, heureux d'être paternel, il fondait en tendresses. Il
+la prenait dans ses bras:
+
+--Obéis-moi, chère petite! je ne veux que ton bien, et tu le sais!
+Obéis-moi toujours. Voyons, promets que tu ne le feras plus?
+
+Aussitôt, son démon de résistance la ressaisissait violemment:
+
+--Non! disait-elle. Je ne sais pas dire ça!
+
+Alors, l'amant, l'époux reparaissait. Il se disait que rien n'était
+fait, qu'il n'avait pas la victoire; que les lassitudes le gagnaient,
+et qu'il n'aurait bientôt plus les forces nécessaires à lutter et à
+triompher tous les jours. Il pâlissait, serrait les dents, exaspéré:
+
+--Je te briserai, sais-tu?
+
+Et elle, riant tout à coup:
+
+--Je t'aime aussi comme ça, mon Guy! j'aime ta force, ta volonté, tout
+ton amour! punis-moi, bats-moi! tue-moi! aime-moi! Tiens, je vais te
+dire: je fais la méchante, quelquefois, pour me donner le plaisir
+d'avoir peur de tes mauvais yeux!
+
+Il était bien forcé de se répéter qu'elle avait en elle, parfois, un
+redoutable démon... un démon d'aventure et de témérité. Elle l'avouait!
+Mais bientôt, blottie contre lui, câline, l'âme détendue, toute
+heureuse:
+
+--Je suis à toi!
+
+Et, dans un souffle léger, sachant bien ce qu'il fallait dire pour le
+fondre dans le bonheur:
+
+--Je t'obéirai. Pardon. Je suis si petite!
+
+Quand elle disait ces mots magiques, le cœur de Guy débordait de joie
+et d'orgueil. Il possédait enfin! il créait!
+
+Et il aimait éperdument.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+
+Durant ce séjour d'une année qu'ils firent dans le pays d'enfance de
+Nora, elle reprit les allures libres que, forcément, dans les villes,
+elle avait abandonnées un peu. Et, tout l'été, ce furent des bains sur
+les plages blanches, dans les belles vagues bleues.
+
+Elle le conduisait au fond des calanques ignorées, qui lui étaient
+familières. Ils nageaient côte à côte. Souple comme la vague même,
+elle le frôlait, l'entourait de caresses mêlées pour ainsi dire à
+l'eau. Elle voulut se baigner nue, dans des endroits déserts, seulement
+pour la joie de retrouver ses mouvements de jeune bête libre. Quand
+il commençait à juger ses folies absurdes, trop hardies, à craindre
+le regard d'un passant, d'un pêcheur, au moment où ils retournaient
+à terre, alors, purement tendre, avec le charme attirant d'une femme
+amoureuse, et la grâce d'une petite âme servante, elle se mettait à
+genoux, inclinait la tête, et baisait ses pieds nus, lavés par la lame
+expirante, les essuyait de ses longs cheveux..... maligne au fond,
+jouant les Madeleine, se sachant très bien désirable ainsi.
+
+Puis elle sautait comme un enfant.
+
+Et lui, converti aux joies sensuelles de la simple nature retrouvée,
+grondait à peine, ravi intérieurement, oubliant tout.
+
+Un jour, comme il venait de reprendre ses vêtements, il tourna la tête,
+au cri de Nora.
+
+Elle s'était rappelé ses anciennes folies de fée des eaux et des bois.
+Et elle était toute nue, adorablement jolie, debout entre les basses
+branches d'un chêne, à la lisière du bois solitaire. Et c'était exquis
+à voir, ce corps fin, léger, chaste et blanc, dont le rayonnement doux
+faisait, de toute l'ombre du bois, profonde derrière lui, une ombre
+sacrée.
+
+Charmé d'abord, il rit, puis gronda. «Quelles étaient ces folies? qui
+les lui avait apprises?»
+
+--Si ce sont là vos jeux d'autrefois, il serait temps de les oublier!
+Êtes-vous donc une sauvage!... Nous ne sommes pas dans un désert, ici?
+
+Et tandis qu'elle se rhabillait:
+
+--C'était pour toi! disait-elle boudeuse, du ton d'un gamin qui n'a
+rien cru faire de mal, ayant mal fait dans l'intention de plaire...
+
+--Enfin, franchement, trouvez-vous cela bien, Nora? répondez.
+
+Elle se tut longtemps.
+
+--Je ne trouve là rien de mal.
+
+--Et croyez-vous, dit-il, que je serais heureux si quelqu'un vous
+surprenait?
+
+Elle garda le silence.
+
+--Veux-tu répondre, à la fin?
+
+--C'est, dit-elle ingénument, que je ne sais jamais ce qu'il faut
+répondre pour te plaire.
+
+--Mais, malheureuse enfant, il ne s'agit pas de répondre habilement des
+mots destinés à me plaire, et que vous ne pensez pas! il faut n'avoir
+en vous que des pensées qui me plaisent!
+
+Elle se mit à rire aux éclats.
+
+--Ce sera peut-être long, Guy!... Mais avec le temps. Et puis... tu ne
+t'y prends pas toujours bien. Tu raisonnes trop!
+
+Et tous deux riaient ensemble, quand la saillie de Nora paraissait
+drôle à Guy désarmé.
+
+En ce cas, elle en profitait pour prendre ses revanches et il lui
+arrivait de dire, sur le ton du dompteur commandant à ses bêtes
+préférées:
+
+--A votre tour, Guy, obéissez!... A genoux!... Baisez ma main!...
+
+Il se prêtait souvent à ces exigences d'espiègle, mais ne se courbait
+jamais moralement à la traiter comme une femme faite, dont l'âme est
+une et distincte. De cela, qu'elle sentait très bien, elle gardait une
+sorte d'impatience permanente. Mais lui, il luttait toujours, et il
+retombait, par tous les chemins, à l'idée terrible: «Que ferait-elle un
+jour pour d'autres, celle qui faisait tout ceci pour lui?»
+
+
+
+
+LXIX
+
+
+Il arrivait à Nora de répéter encore, de temps en temps, un mot de
+l'argot de Gottfried. Et les observations de Guy sur ce sujet étaient
+de celles qu'elle repoussait le plus souvent, parce que l'objet lui
+paraissait de mince importance.
+
+Une fois, tout de suite après avoir commis une faute de ce genre, avant
+qu'il l'eût reprise, elle courut à lui:
+
+--Ne gronde pas! je n'ai rien dit!
+
+Il l'étouffa de caresses. Elle changeait donc! Elle se modelait sous sa
+main. Elle était sienne de toutes manières!... Puis, quand il croyait
+la bien tenir, il la sentait se dérober encore, glisser, s'affranchir.
+
+Un jour qu'il lui répétait: «Quand je serai déjà vieux, et toi si jeune
+encore, que ferons-nous?» une lubie la prit, une impatience; elle
+exprima une des sincérités de fond, de celles que l'on cache toujours:
+
+--On verra! dit-elle.
+
+Il eut envie de l'étouffer! Il s'emporta. Elle se défendit:
+
+--Tiens! c'est stupide, mon pauvre Guy!... Tu ferais mieux de
+m'embrasser tout le temps, au lieu de gémir parce que le temps passe...
+Si tu as peur de me perdre, eh bien, ne me lâche pas une seconde.
+Tiens-moi, serre-moi, du soir au matin!... Je ne demande que ça, moi,
+me sentir dans tes bras, toute enveloppée, comme les enfants qu'on
+berce... Vrai, réfléchis comme c'est sot de me demander toujours ce que
+je ferai quand sera venu un moment qui peut-être ne viendra pas... Je
+mourrai avant toi, peut-être!
+
+Il eut dans les yeux une flamme de joie, effrayante, éteinte aussitôt,
+qu'elle vit très bien... et qui la brûla dans son cœur, en des fonds
+inconnus d'elle-même.
+
+--Mais si cela, fit-il, arrive comme je le dis?
+
+--Ah! s'écria-t-elle, la maudite habitude, de se gâter le présent réel,
+en regardant toujours l'avenir! L'avenir? une chose qui n'existe pas...
+Est-ce que je sais, moi? Quand tu seras vieux et moi jeune encore, eh
+bien...
+
+Elle acheva d'un ton menaçant:
+
+--... Eh bien, je te lirai Walter Scott!
+
+Ainsi ils jouaient toujours, à demi adversaires, se poursuivant,
+se perdant pour se retrouver, se baisant avec âpreté, se mordant,
+s'égratignant tour à tour, se faisant mal pour se mieux tenir, comme
+deux fauves amoureux.
+
+Et, malgré ces fureurs, toujours veillait, en lui du moins, l'exquise
+tendresse.
+
+Ils avaient espéré, aux premiers temps, qu'un petit enfant leur
+viendrait. Espérance déçue. Mais la femme-enfant, qu'il fallait
+reprendre et guider, lui donnait aussi des joies paternelles.
+
+--Comment l'aurions-nous appelé?
+
+--Georges.
+
+Et, un moment, ce souci de paternité devint obsédant, mêlé à l'autre.
+
+Ah! si le destin le lui donnait, ce fils, continuation de lui-même,
+comme ce serait bon de sentir qu'après lui elle serait aimée par
+l'enfant, la petite mère! Guy, alors, ne l'eût pas abandonnée à
+elle-même, la mignonne. «L'enfant, mieux que mon seul souvenir, l'eût
+gardée de tout autre amour!... C'est moi encore qui l'aimerais, au cœur
+de mon fils!... Pourquoi n'avons-nous pas d'enfant?»
+
+Et Guy sentait la fuite des jours... Et l'enfant désiré ne venait pas.
+
+Autant que Guy, François Mitry là-bas, seul et misanthrope, dans ses
+grandes collines de Cavalaire, s'en désolait.
+
+
+
+
+LXX
+
+
+Guy a trop de bonheur, trop tard. Sa meilleure joie d'amour lui est
+arrivée juste à l'heure où il croyait sa vie finie. Voilà qu'il faudra
+payer maintenant! Il faut expier les joies comme si elles étaient des
+crimes... Oh! Dieu juste! devenir pauvre à côté d'un trésor! Avoir à
+soi, rien qu'à soi, la jeunesse d'un être, qui vous est donnée! la
+posséder, la tenir serrée contre son cœur, et sentir qu'on lui est
+irrésistiblement arraché! Être, grâce à elle, à demi vivant encore, et,
+par soi-même, mort à demi!
+
+Guy était heureux misérablement. La destinée lui apportait, aux heures
+où le jour décroît, une forme de beauté et de vie, telle qu'il n'avait
+pas eu, en sa jeunesse, la pareille. Il revivait en se sentant mourir.
+Il mettait, dans chacune de ses minutes d'amour, tout ce qu'il pouvait
+concevoir du temps, et c'était l'infini. Comme un voleur qui n'a pas le
+temps de compter la somme, emporte le trésor enfermé, il éprouvait,
+avec la joie de le posséder tout entier, l'angoisse d'en jouir mal, et
+la terreur qu'on le lui reprenne! Son désir l'incendiait. Il se sentait
+consumé, tué par l'amour même pour lequel il aurait voulu durer. Il
+avait les grandes flammes de la lampe qui va expirer. Comme l'aloès, il
+jetait une fleur merveilleuse, dont l'épanouissement faisait sa mort.
+
+Et, de se sentir, devant le lamentable et inévitable déclin, si fort,
+si puissant, si heureux, il s'attendrissait sur lui-même.
+
+Hélas! Guy ne sait pas vieillir et ne veut pas mourir parce qu'il a
+épousé la jeunesse!
+
+
+
+
+LXXI
+
+
+Ce fut une longue et douloureuse crise, mais Guy, un beau matin, se
+jugea sévèrement. Allait-il être le bourreau d'une enfant qu'il avait
+promis d'arracher à son destin tragique? Ne prendrait-il conseil que
+de la passion?... Il comprit que cela n'était que faiblesse. Il se fit
+honte à lui-même, réveilla sa volonté, et se jura de redevenir un homme.
+
+Tout à coup, après un an de solitude, il annonça la résolution d'aller
+passer l'hiver à Paris. Il y avait conservé son hôtel. Ils partirent.
+A force d'énergie il parvint à se dominer, à cacher sa souffrance. Il
+était pareil au Spartiate qui se laissait dévorer le ventre par le
+renard caché sous sa robe. Sa jalousie le rongeait et il souriait;
+seulement il était pâle, mais cela lui allait très bien.
+
+Durant une couple d'années encore, ils vécurent à peu près comme tout
+le monde. C'était le bonheur encore pour Guy, s'il est vrai que
+l'indifférence soit le seul mal redoutable précisément parce qu'il
+comporte l'absence de douleur. Nos douleurs ne nous font-elles pas
+sentir la vie, apprécier les joies, fussent-elles passées, espérer
+enfin et goûter la mort?
+
+Hélas! Guy, toujours aussi fier d'allures, dépassa pourtant la
+cinquantaine. Il acheta des chevaux plus doux qui évitaient d'eux-mêmes
+les obstacles; il sortit moins et lut davantage. L'idée de monter en
+wagon pour faire quatre ou cinq cents lieues, cessa de lui paraître une
+idée aimable. Nora avait vingt ans, et, toujours, l'air d'une gamine
+habillée en petite dame.
+
+Cet apaisement qui vient très vite parfois aux amoureux jeunes, après
+les grandes poussées de la passion, Guy l'éprouvait à la fin. C'était
+miracle qu'il le connût si tardivement. L'élan initial de son amour
+avait, au bout du compte, duré cinq années; il se ralentit.
+
+Non seulement Guy était calmé, mais il voulait être calme, il avait
+un grand besoin moral de se reposer des passions, de s'intéresser
+aux idées, aux hommes, à tout ce qu'il avait si longtemps oublié et
+qui reprenait pour lui un intérêt nouveau. Elle sentait cela, cette
+désertion d'amour, et n'en voulait pas.
+
+Et toujours, au contraire, palpitait, égal à lui-même, au cœur de la
+toute petite, le même appel de l'éternel inconnu, amour ou Dieu, qui
+fait les héroïsmes, les dévouements, les folies, les désespoirs de cet
+âge fatidique: vingt ans.
+
+Elle eût été bonne pour le couvent, Nora, si elle avait eu la foi.
+Elle aurait pu tourner vers Dieu toute la folie d'espérer, de désirer,
+de prier, de s'écraser devant la puissance, qui était son essence de
+femme, sa sourde fatalité de jeunesse. Sous le béguin, elle eût été
+jolie à ravir les saints, mais le couvent sans Dieu, c'est le cachot
+sans fenêtre. Qu'est-ce que la vierge sacrée, sans l'amant mystique?
+
+Et toujours en Nora, qui a vingt ans, tressaille l'instinct sauvage,
+irrésistible, qui, il y a sept ans à peine, sur son petit cheval arabe,
+la poussait aux vagues de la mer où elle entrait avec des cris, toute
+frémissante et toute joyeuse.
+
+Elle a les mêmes désirs de se laisser emporter vers le grand large,
+fût-ce à la mort, par une bête folle... Elle suit de l'œil, dans son
+souvenir, la mouette et le courlis qui fouettent d'un coup d'aile la
+mer démontée. Elle ne craint aucune tempête. Tous les orages éclatent
+dans son petit cœur, plus puissamment qu'à travers les vallées, plus
+grondants qu'au milieu des échos de montagne. Elle est toujours la
+petite sirène glissante des grèves, la dryade captive des écorces,
+l'Ève aux petites jambes lourdes, engagées encore dans le limon
+originaire,--au buste gracile, fait pour allaiter l'idée future qu'elle
+ignore, c'est-à-dire l'enfant sauveur, dont l'esprit, éternellement,
+demeure étranger à sa mère. Nora est une femme, plus petite que
+d'autres,--moins saisissable.
+
+Pourtant Guy, aujourd'hui, ne se tourmente plus. Il a raisonné, il
+s'est vaincu; Nora est fidèle; il était bien fou! Nora est un ange.
+N'est-ce pas lui qui l'a formée? Tout s'apaise au cœur de Guy; il ne
+veut plus douter; il appelle cela s'élever. Guy s'élève. Il devient
+plus confiant, il est tout près de se trouver monstrueux d'avoir pu
+craindre... l'impossible.
+
+Il va sans dire que Guy n'est pas rentré à Paris pour ne pas rentrer
+dans le monde. Le salon de Guy de Fresnay est recherché. Tout Paris
+intellectuel, artiste et mondain, y défile, comme on dit. La rue passe
+au travers de l'hôtel de Guy. Il va au Bois tous les matins, à cheval,
+avec sa femme. On y retrouve les amis qu'on a vus la veille chez eux,
+chez soi ou à l'Opéra.
+
+--Est-ce que ce n'est pas monsieur Louvier, Nora, que nous avons croisé
+ce matin, aux Champs-Élysées?
+
+--Monsieur Louvier? fait Nora (d'un air distrait, qui est un mensonge),
+monsieur Louvier?... Je crois me rappeler ce nom-là!...
+
+Elle a parfaitement reconnu le beau cavalier. Guy est à mille lieues
+de soupçonner un pareil mensonge. Et elle, l'a-t-elle médité? Non.
+Elle vient d'être reprise tout simplement par ce démon de curiosité
+et d'indépendance qui lui faisait cacher autrefois la clef de la
+bibliothèque, chez son père. Une sorte d'instinct de ruse a agi à sa
+place. Nora est comme ces bons chiens fidèles à qui le maître ne mesure
+rien, ni le pain, ni les friandises,--et qui pourtant, revenus un jour
+aux instincts de leurs congénères, les renards et les loups, volent sur
+la table une proie qu'ils ne mangeront sans doute pas, mais qu'ils vont
+enfouir sous terre, joyeux de la posséder, même inutile et invisible.
+
+Ce mensonge de Nora, c'est le mensonge d'instinct, une précaution prise
+inconsciemment pour assurer à tout hasard la réussite d'une aventure
+possible... Mais le mensonge une fois fait, Nora le regarde en face et
+l'accepte bravement...
+
+Du coup, Guy est trompé, et c'est irrémédiable. Une surprise des sens
+serait une trahison moins complète, puisqu'elle ne serait pas consentie.
+
+--Comment! répond Guy en riant de bon cœur,--voilà un homme qui m'a
+rendu jaloux... et vous l'avez su! et vous l'avez oublié!.. Émile
+Louvier? un des invités de votre père!..
+
+--Oh! vous savez, pour moi, tous ces gens d'autrefois...
+
+Elle fait un geste d'insouciance.
+
+Guy est tranquille. Nora est songeuse.
+
+Émile Louvier, bien campé sur un beau et bon cheval, a reconnu Nora.
+Elle l'a compris, à une expression de regard si subtile que seule
+la femme à qui elle s'adressait pouvait la saisir au passage. Elle
+a répondu de même, poussée par les forces obscures de son cœur.
+Peut-être, avec l'idéal que Guy a mis en elle, se serait-elle blâmée et
+résistée aussitôt, si, par sa sotte question, Guy n'avait pas prouvé
+deux choses: son incertitude sur l'identité de Louvier et, du même
+coup, son manque de clairvoyance. Guy a été faible. La Femme, aussitôt,
+a posé sur son vainqueur tombé, un petit pied victorieux.
+
+Ce que pensait le jeune Louvier, cela est facile à deviner:
+
+«Cet imbécile de Fresnay a fait une riche sottise, d'épouser, à son
+âge, une enfant qui annonçait un petit tempérament du diable! Ce pauvre
+Fresnay! son heure fatale approche, si elle n'est déjà venue!... Les
+requins doivent suivre son navire: il faut en être.» Ainsi pensait
+Louvier. Vis-à-vis de Nora, il ne se trouvait pas en mauvaise position.
+Ils s'étaient quittés bons amis, après qu'il avait tenu dans ses bras
+plus d'une fois la gentille créature, et que ses lèvres s'étaient
+posées sur la bouche de la mignonne. Il avait toujours compté la
+revoir. Il la retrouvait embellie et mariée. Ce n'était certes pas une
+occasion à dédaigner. _All right!_ Et hurrah pour les dragons!
+
+Il s'arrangea de façon à passer au large sans être vu, toutes les
+fois qu'il aperçut Nora accompagnée de Guy, et fréquenta les abords
+de la route où il les rencontrait habituellement, jusqu'à ce qu'un
+jour--c'est ce qu'il espérait--elle lui apparut seule, à cheval,
+suivie à bonne distance par l'irréprochable piqueur.
+
+Du plus loin, leurs yeux se riaient. Il y avait tant de souvenirs
+drôles, entre eux! Les deux anciens amis n'avaient pas même à renouer
+connaissance. Le plus difficile était fait depuis des années. Ils
+s'abordèrent. Ce fut très simple.
+
+--Me permettez-vous de vous présenter mes humbles respects, madame?
+
+Elle lui tendit la main.
+
+--Bonjour, monsieur.
+
+Elle le regarda. Il avait ôté son chapeau, qu'il tenait à la main, la
+main basse, le geste élégant. Au beau milieu du front, il avait une
+petite cicatrice, une légère étoile blanche, la marque du coup d'épée
+qu'il avait reçu pour elle, de Gottfried. Pour comble de grâce, il n'y
+songeait pas, et cela se sentait. Elle fut émue. Il était la jeunesse
+même et la force;--la force, c'est ce qu'elle aime! Ses cheveux coupés
+en brosse tenaient droits sur sa tête. Son cou était une colonne. Sa
+chair tendue disait la santé. L'air distingué, avec cela, de tenue
+parfaite, cavalier merveilleux, il montait un cheval noir tout piaffant
+et écumant. On eût dit le général Prim, dans le tableau célèbre.
+
+--Je vous ai vue à l'Opéra il y a huit jours, dit-il. Aurais-je la joie
+de vous y apercevoir demain encore?
+
+Il fixait sur elle des yeux de jeunesse, chargés d'appels. Ceux de
+Nora devinrent troubles, comme une eau remuée, où le limon qui remonte
+efface le ciel. Non, Guy ne regardait plus ainsi. C'est bon, la
+tendresse protectrice, mais Nora n'est plus une enfant. C'est une femme
+passionnée. Et puis, Guy parle trop, à la fin! Il a quelque chose,
+toujours, du professeur... C'est ridicule. Et il faut bien le dire,
+c'est assommant. Elle se rappelle ce jour où Louvier, l'ayant saisie
+par la taille, elle se débattit entre ses mains si vaillamment... Elles
+étaient puissantes, les deux mains du jeune homme. Certainement, elles
+n'avaient point lâché Nora par lassitude, mais par respect pour sa
+volonté formelle. S'il lui plaisait, à ce jeune homme, de tenir ferme,
+on ne pourrait vraiment pas lutter...
+
+Nora se tait, songeuse. Son œil, dont les paupières ne battent jamais,
+est ouvert, noir et morne, sur le vide.
+
+--A l'Opéra?... j'y serai, dit-elle.
+
+Cette brièveté de parole, cet air de distraction valent mieux, aux
+regards de Louvier, qu'une conversation, qu'un fleurt en règle. Du
+premier coup il s'est emparé de cette femme; il le croit, du moins, et
+il s'y connaît.
+
+--A demain, répète-t-elle. Adieu.
+
+Est-ce qu'elle va aimer ce jeune homme? Allons donc! Elle rirait, si on
+osait le lui dire, ou elle se fâcherait! Cependant, elle ne rapportera
+pas à Guy cette rencontre. Non, non, ce n'est pas ce jeune homme
+qui l'attire, mais la jeunesse. Elle est soulevée par un désir vague
+d'aventure, de nouveau, d'indéfini, qui la tourmente à l'ordinaire, et
+que, durant un instant, il vient d'aviver en elle, l'homme au cheval
+noir!
+
+Par sa seule présence, ce jeune homme vient de lui rendre présents
+les lieux où elle l'a connu, où elle était libre, et si jeune, et
+consolée, par la tendresse des choses, de tous ses désespoirs d'enfant.
+Elle songe; elle est au passé, et, comme elle était alors, elle est à
+l'avenir ignoré. Elle ne pense pas. Elle ne lutte pas avec elle-même.
+Elle ne sait plus qu'elle est la femme de Guy. De lui, en ce moment,
+elle a tout oublié, ses jalousies, ses colères, ses leçons, ses
+tendresses, tout. Elle a en elle, uniquement, le violent regret de
+choses lointaines, d'émotions indéterminées.
+
+Elle a des souvenirs où se mêlent le bruissement de la mer sur la
+plage, le frisson que lui donnaient les caresses du petit lièvre et
+celles de Jacques, toute sa vie d'enfance. Une odeur de bois mouillés,
+de pins, de romarins et de cystes, qui l'enivre, flotte autour d'elle.
+La nature lointaine la ressaisit avec une puissance singulière. Elle
+appartient aux choses qui l'ont instruite, toute petite, qui lui ont
+appris les premiers troubles. Elle est ici comme absente. Son œil voilé
+regarde ailleurs que devant elle, et loin, beaucoup plus loin! Une
+volonté qui n'est pas la sienne et qui n'est celle de personne, est en
+elle et la possède. Et c'est même sans regarder Louvier, qu'elle enlève
+sur place son cheval au galop.
+
+Elle galope, et le vent de la course l'exalte. Il lui semble qu'elle
+entre, sur sa bête ondulante, dans des vagues profondes, qu'elle est
+emportée vers une étendue infinie, à l'inconnu. Ce n'est pas la mer.
+C'est la même chose. L'amour est si vaste!
+
+
+
+
+LXXII
+
+
+Nora, en grande toilette, est toute prête à partir pour l'Opéra.
+
+--Je n'ai plus besoin de vous, dit-elle à sa femme de chambre, qui sort
+aussitôt.
+
+Nora a son visage des heures mauvaises. On ne sait quelle pâleur morte
+est répandue sur tous ses traits, une expression mal définissable où
+l'on sent seulement qu'elle n'est plus en communication avec rien de
+ce qui l'entoure. Son âme s'est comme contractée et retirée au plus
+profond d'elle-même. Ses yeux ont cessé d'être les lumières où apparaît
+l'émotion plus ou moins avouée; ils sont comme ces trous d'ombre,
+ouverts dans l'écorce des arbres, au fond desquels recule une forme
+ignorée, une bête de rêve qu'on voit menaçante, bien qu'elle reste
+cachée. Nora n'est pas à elle-même. Elle est à l'inconnu.
+
+Debout devant la haute psyché, elle donne, de ses doigts mignons, un
+dernier coup léger sur ses cheveux.
+
+Guy entre, au moment où elle ouvre une boîte à bijoux pour y prendre un
+bracelet préféré.
+
+Du seuil, il la contemple. Elle est décolletée. La vieille défense
+qu'il lui faisait de ne pas montrer ses épaules, est tombée en
+désuétude. Il la laisse maintenant s'habiller à sa guise. Cela fait
+partie des concessions de Guy en vue de ne pas paraître ennuyeux ni
+ridicule, et où Nora (bien loin d'être reconnaissante) voit un signe de
+défaillance.
+
+Guy la contemple. Elle a de petites épaules adorables. Aucune parole
+n'en peut faire imaginer l'ondulation suave, pure, que le plus habile
+artiste copierait difficilement. Le cou, délicat, ombré de nuances en
+colliers, à peine saisissables, ondoie subtilement, et porte la grâce
+de la fine tête avec des grâces restées virginales. Ces épaules, ce
+cou, suggèrent au regard des souvenirs vagues de lys, de fleurs de
+pommiers, remuées à peine sous des brises de printemps.
+
+Nulle comparaison n'est possible de cette chair avec une autre,
+fût-ce la chair des roses pâles, et pourtant, à la voir, on songe à
+des apparitions légères de choses jeunes et blanches, duvet de cygne,
+neiges teintées par l'aurore; c'est la vie même, en fleur, avec de
+divines formes féminines.
+
+Guy regarde, et tout son amour s'émeut en lui. Il revit, en une
+seconde, non pas seulement les années durant lesquelles il vient de
+posséder tout ce rêve réel, mais il sent ondoyer en son cœur, sa vie
+d'homme, tout entière, tous ses regrets et toutes ses espérances.
+
+Une folie bouillonne en lui, comme une subite ivresse.
+
+--Oh! Nora! dit-il, ma bien-aimée!
+
+--Ah! tiens! c'est vous? fait-elle, indifférente, sans même un banal
+sourire.
+
+Sa voix ne tremble pas. Elle n'a aucune émotion. En ce moment, elle
+n'est plus à Guy. C'est ainsi. Elle n'y peut rien. Guy n'est qu'une
+ombre morte.
+
+Le contraste est trop vif entre ce qu'il éprouve et ce qu'elle laisse
+voir. Guy ne sait rien de ce qu'elle pense, de ce qu'elle subit depuis
+hier, rien de sa rencontre avec le beau cavalier, rien du mensonge,
+mais il sent tout sans rien démêler. Entre elle et lui, il y a, en ce
+moment, un abîme profond, un vide d'où monte un souffle glacé. Il le
+sent.
+
+Un mari ne s'apercevrait de rien. Mais lui, et à cette heure plus que
+jamais, c'est un amoureux, c'est l'amant.
+
+Toutes les variations d'humeur ou de caractère de sa Nora retentissent
+en lui. En ce moment il souffre, mais il dissimule.
+
+--Nora, dit-il, d'un air tranquille, j'aurais vraiment préféré
+aujourd'hui rester chez nous. Voyons, tenez-vous beaucoup à voir
+_Faust_ pour la vingtième fois, ce soir?
+
+--J'y tiens! dit-elle tout sec.
+
+Par contenance, elle regarde dans son miroir l'effet de sa jupe
+ondulante qu'elle tapote à petits coups.
+
+En réponse à cette froideur, une rumeur de sourde colère s'élève au
+cœur de Guy. Le jaloux qui est en lui, et qu'il a, depuis si longtemps,
+réduit au silence, veut crier à la fin. Tout l'ancien Guy, le malade
+d'amour, l'homme vieillissant à qui l'amoureuse pourrait bien échapper,
+se révolte et gronde. Est-ce que, avant même qu'il soit lassé et vaincu
+par le temps, il la perdrait, cette chose précieuse, cette forme
+adorée, cette jeunesse en qui, pour lui, la vie se résume!
+
+Où est l'ennemi? Est-ce seulement le démon de résistance qui parfois
+s'empare d'elle? mais à l'ordinaire, il se trahit, ce démon-là, sur un
+prétexte.
+
+Or, ce soir elle ne se révolte pas, elle ne joue pas avec les paroles;
+elle ne donne pas ses raisons, même futiles; elle ne cherche pas la
+lutte; elle s'absente. Elle n'agit pas; elle est passive. De qui?
+
+Nora! Nora! où es-tu, Nora?...
+
+La satiété est-elle venue pour elle? Voilà longtemps qu'il a tu ses
+rages de jalousie, précisément pour ne pas l'irriter, la fatiguer de
+lui... Aucun des hommes de leur connaissance ne la voit fréquemment.
+Guy ne la quitte guère. Est-ce cela justement qui l'ennuie? Un désir
+de changement, d'aventure, lui est donc venu? Elle a du naturel de
+l'hirondelle noire et blanche, sa Nora. Quel appel migrateur la
+sollicite donc? Pour qui, pour quel vent qui passe, pour quel souffle
+du large, a-t-elle mis à nu ses épaules chéries, dévoilé la beauté que
+seul il veut et doit connaître?
+
+--Je pensais, Nora, depuis quelque temps, à vous proposer un grand
+voyage. Vous plairait-il, par exemple, d'aller, cet été, au Cap Nord,
+voir le soleil de minuit? Ce serait amusant, cela, dites?
+
+--Ma foi, non! dit-elle, toujours occupée de sa robe, nullement de Guy.
+
+Il fait effort pour contenir sa colère d'amour, qui bouillonne,
+terrible en lui.
+
+--Nora, dit-il doucement, vous me répondez sans grâce, et j'en souffre;
+voyons, soyez bonne, Nora.
+
+--Ah! vous savez!....--dit-elle en haussant l'épaule et d'un ton de
+parfaite impertinence,--il faut me prendre comme je suis!
+
+--Cela n'arrivera jamais, Nora,--dit-il fermement,--je ne cesserai
+jamais de lutter avec la mauvaise qui est en vous. Vous vous
+transformerez comme je l'entends, je vous l'affirme. Jamais je
+n'accepterai vos petites insolences d'attitude ou de parole.
+
+--Il faudra bien vous y faire! réplique-t-elle placidement en tournant
+vers lui un regard morne, où il croit voir l'amour mort!
+
+Sur ce mot, elle va vers le grand lit bas qui occupe, sous un dais de
+soie, le milieu de la chambre. Ses gants sont sur le lit. Elle les
+prend. Mais Guy l'a suivie de près. Il est tout contre elle, derrière
+elle, défiguré par la violence de sa colère, les yeux enflammés, la
+bouche irritée.
+
+--Nora, dit-il brusquement, où est votre maître?
+
+C'est la question souvent posée par Guy, en badinage, et à laquelle,
+dans les jours heureux, elle répondait avec bonne humeur:
+
+--«C'est toi, Guy, c'est toi l'aimé, c'est toi le maître!»
+
+Aujourd'hui, la question l'importune. Il ne lui plaît pas d'y répondre.
+
+--Comme vous dites cela! fait-elle.
+
+Elle s'est retournée pour lui faire face. Elle sent venir un orage. Un
+peu d'ironie flotte dans son sourire.
+
+--Où est votre maître, Nora? redemande Guy, avec rage.
+
+--Je n'en ai point! réplique-t-elle, impatientée.
+
+--Prenez garde, Nora! ceci aujourd'hui n'est pas une plaisanterie.
+Aucun homme ne connaît la Femme: je ne me vante donc point de connaître
+à fond votre nature, mais je la soupçonne, je la sens. Autrefois, vos
+résistances étaient des jeux. Ce soir, il y a autre chose... Qu'y
+a-t-il, Nora?
+
+Elle hausse ses jolies épaules, qui chatoient aux lumières.
+
+--Dieu! soupire-t-elle comme écrasée d'un poids insupportable,--Dieu!
+que vous êtes ennuyeux, mon pauvre Guy!
+
+Elle n'a pas achevé, que la main du «pauvre Guy» s'abat sur la frêle
+épaule toute rougissante, y pèse lourdement et l'écrase. Nora tombe
+assise sur son lit.
+
+--Vous n'irez pas au spectacle, ce soir, dit-il. En tout cas, pas avec
+cette robe!
+
+--C'est ce que nous verrons! fait-elle, souriante.
+
+Et il y a dans son sourire tout ce qu'elle sait, elle, tout ce qu'il
+ignore et devine, lui. Ce sourire d'énigme achève de le mettre en
+fureur.
+
+--Ce serait la première fois que vous désobéiriez jusqu'au bout, dit-il.
+
+--Ce sera donc, fait-elle, la première fois!
+
+Il serre les dents, et gronde:
+
+--Prenez garde, Nora!
+
+--Oh! vous ne me faites pas peur!
+
+Le visage de Guy, devenu effrayant, s'approche, à le toucher, du visage
+de Nora.
+
+--En es-tu sûre? dit-il.
+
+Tout de même, elle commence à redouter cette colère, aussi trouble que
+le mystère de son propre cœur, et elle dit, en rejetant sa tête un peu
+en arrière, à demi effarée:
+
+--Qu'est-ce que je vous ai donc fait?
+
+--Je n'en sais rien; mais tu m'échappes. Et je ne veux pas!..
+J'aimerais mieux te voir morte!
+
+Elle se lève, et, froidement, d'une voix où il reconnaît la plus
+parfaite indifférence:
+
+--Tenez!... j'en ai tout à l'heure assez! fait-elle.
+
+C'est le glas de l'amour qui sonne dans cette voix.... S'il y a un
+trompeur quelque part, Guy l'ignore, mais la trompeuse est là. C'est la
+vie même, qui le fuit, et qui se moque, avec ce sourire....
+
+Et, hors de lui, fou de rage jalouse, l'homme a renversé sur le lit
+la jeune femme. Il l'a saisie par la gorge, à deux mains. Sincèrement
+furieux, il se donne, avec une âpre joie, la comédie, périlleuse
+d'ailleurs, d'une menace extrême poussée jusqu'à l'apparence de la
+réalisation. Le civilisé, il le sait, contiendra en lui le sauvage qui
+est dans tout homme--mais le sauvage se montre et grince des dents.
+
+Elle, heureuse, a pâli et fermé les yeux, heureuse, oui, de la violence
+de l'étreinte. C'est qu'elle aime la force, Nora. Elle l'a dit à Guy,
+voici sept ans. Elle a besoin de subir. Elle ne sait que souhaiter le
+bien, et ne sait pas le vouloir. C'est une femme. En paroles, elle
+désavoue le maître, mais elle reconnaît volontiers son maître sous la
+fureur des actes. Elle jouit, faible et petite, de soulever ces marées
+soudaines dans l'océan d'amour. Quand elle déchaîne contre elle les
+tempêtes, alors elle se sent grandie; ce qui la domine vient d'elle;
+cela est donc à elle; et elle sait qu'au bout du compte, elle résoudra
+en pluie, en larmes quelquefois, tous ces gros nuages noirs qu'un vent
+tourmente...
+
+Le voilà, l'homme qu'elle appelle inconsciemment, à toute heure,
+divinateur comme un dieu, mystérieusement clairvoyant sinon des faits,
+du moins des âmes, et fort comme la nature!... Et lui, il croit
+étreindre la vie même.... Oh! s'il pouvait l'arrêter, la fixer, la
+tenir ainsi, la vie qui lui échappe, qui le trahit!
+
+La petite femme est toute haletante. Il la tient sous lui pressée et
+toute secouée d'une terreur délicieuse... Il la meurtrit..... Une de
+ses mains lâche le cou pour saisir à plein poing la haute chevelure
+qui s'écroule,--et Nora suffoque, et vainement se débat; vainement
+les petits doigts, trop petits, se crispent sur les bras de Guy,
+s'efforcent de les écarter ou de leur faire lâcher prise en pinçant et
+tordant la chair... Et l'homme, à mesure qu'il l'écrase de sa colère,
+sent que sa colère, fondue au contact du jeune corps, l'enveloppe
+toute de désir.... Et subitement, vaincu par son propre triomphe, il
+la couvre de caresses précipitées et furieuses qu'elle ne lui rend
+pas encore. Il l'embrasse et la mord. Elle crie et rit et sanglote en
+répétant: «Pardon! pardon! mon Guy adoré!» Et à mesure qu'elle parle,
+plus tendres, amollies, infiniment douces se font les caresses,
+toujours plus lentes...
+
+ * * * * *
+
+Elle est loin, la vision d'une loge d'Opéra d'où l'on sourira à
+_l'autre_!... Que chercherait-elle, Nora, qui réponde mieux à tout son
+petit cœur fou de jeunesse? Elle ne raisonne pas plus en ce moment
+que tout à l'heure,--mais ce qu'elle rêvait d'imprécis, il lui semble
+bien que c'est cela, c'est cette suprême fureur de Guy, où l'amour de
+l'homme éclate et fond comme l'orage après ces jours énervants où il se
+préparait, caché dans un terne ciel de plomb.
+
+--Oh! Guy! mon roi d'amour, mon maître adoré! j'ai encore été méchante!
+pardonne-moi... je serai bonne... j'obéirai, je le promets, je le
+promets; c'est tout de bon, _cette fois_!
+
+Guy sait très bien que la promesse ne sera pas tenue, et il pleure sur
+Nora.
+
+Hélas! il y a en elle des énergies irréductibles. Elle a connu trop
+tôt les exaltations de la douleur, les conseils de la solitude et de
+l'indépendance. L'éducation de sa volonté n'a pas été faite; elle
+ne veut pas être libre; la nature la domine. Une puissance obscure,
+une vague intérieure monte en elle parfois qui, tout à coup, sans
+qu'elle y résiste, submerge et abolit momentanément ses résolutions,
+ses affections, sa pensée... Son cœur alors n'est plus qu'un élément,
+soumis, comme la mer, au vent qui passe.
+
+Il faudrait être, toujours, le vent qui passe!
+
+
+
+
+LXXIII
+
+
+A l'Opéra, Émile Louvier épiait vainement l'entrée de Nora; et Guy ne
+connut jamais ce détail de sa victoire.
+
+Ce même soir, un peu plus tard, Nora disait:
+
+--Vous aviez l'air très méchant, tout à l'heure, Guy!
+
+--Vous aussi, Nora.
+
+--Est-ce que vraiment vous pourriez me tuer, dans ces moments-là,
+dites, ou si c'est un jeu?
+
+--C'est un jeu... dangereux, Nora.
+
+--Ah! fit-elle songeuse, tant mieux!
+
+--Et pourquoi? dit-il.
+
+--Je sens tout votre amour, mon Guy bien-aimé, à vos colères.
+
+A ce moment, il vit briller quelque chose sur le tapis. Il quitta son
+fauteuil, et alla vers cette étincelle. Il se baissa.
+
+--Diable! dit-il, vous avez perdu, dans la lutte, votre bijou le plus
+précieux!
+
+--Le diamant noir? dit-elle. Oh! il ne pouvait se perdre ici.
+
+Guy fait rouler entre ses doigts la longue tige d'or, et le diamant
+noir, tournoyant, jette tous les feux de son âme sombre.
+
+--Il vous ressemble ou vous lui ressemblez, dit-il lentement.... Restez
+pareille à lui, ma Nora, toujours. Soyez un cœur que rien n'entame...
+Que les ombres de votre vie fassent votre noblesse rare... Votre mère,
+déjà, de visage et d'âme, ressemblait à ce diamant. Soyez comme elle, à
+jamais, Nora,--et comme lui.
+
+Il lui tendit le joyau:
+
+--Que de souvenirs il évoque! dit-il encore, et que de pensées il
+suggère!... Ne vous parle-t-il pas, Nora?
+
+Elle avait maintenant un visage calme. Une bonté était dans ses grands
+yeux. Les démons avaient fui. Elle était revenue à Guy, tout entière,
+comme la petite fille d'autrefois.
+
+Elle prend le bijou, le regarde, rêveuse, un long moment.
+
+Et le diamant noir, en effet, lui parle:
+
+--Reste à moi pareille, dit-il. Reste semblable à ta mère. Ton père
+follement s'est cru trahi par elle et, à cause de cela, sa vie et la
+tienne ont été douloureuses. Qu'est-ce donc qu'une trahison de femme,
+pour qu'il en sorte tant de douleur! Et Guy t'a consolée. Autant que
+Jupiter, Guy a été bon pour toi. L'aurais-tu froidement remplacé par
+un autre, le fidèle cœur de ton chien? Il y a un amour, Nora, plus
+grand que l'amour. Les cœurs qui le conçoivent sont pareils à moi,
+un peu sombres sans doute, mais purs et précieux, rares et beaux....
+Reste, Nora, semblable à ta mère et pareille à moi.
+
+--Mon Guy, dit tout à coup Nora, très grave et très simple, écoutez-moi
+bien. Je jure sur ce diamant, souvenir de ma mère, que je resterai
+digne de lui, pareille à lui, comme vous dites. Et plutôt mourir,
+Guy,--vous m'entendez!--plutôt mourir que manquer à mon serment!
+
+Elle se lève, remet le diamant dans l'écrin et tendrement revient vers
+Guy, l'enlace de ses deux bras, pose la tête sur sa poitrine:
+
+--Le crois-tu sérieusement, Guy, que cela serait possible! Que je
+pourrais aimer quelqu'un encore, après t'avoir tant aimé, toi, mon
+maître, mon guide et mon dieu?
+
+--La vie est forte, Nora. Elle agit quelquefois en nous sans le
+consentement de nos cœurs!..... Et puis, pourquoi ta jeunesse, après
+moi, n'irait-elle pas vers une autre jeunesse?... Je ne souhaite que
+ton bonheur!
+
+Il lisse les cheveux de Nora sous la caresse lente et tendre de sa main.
+
+--Moi, je ne peux pas le croire, dit-elle... Je suis même sûre que non,
+ô mon maître adoré!
+
+
+
+
+LXXIV
+
+
+Deux belles années s'écoulent encore. Guy et Nora sont toujours pareils
+l'un pour l'autre. Il est jaloux. Elle est mystérieuse. Il la bat et
+elle le griffe. Ils s'adorent.
+
+Un soir, dans une fête, elle est assise, l'éventail aux doigts,
+quand elle se sent effleurer l'épaule par le toucher, sans doute
+involontaire, d'une main d'homme, légère. Au seul contact, elle a
+tressailli tout entière. Et sans savoir pourquoi, elle s'est dit:
+«Louvier?» Elle ne l'a pourtant plus jamais revu. Elle se retourne.
+C'est lui!
+
+Ils ont causé longtemps. Ils se reverront.
+
+Quand Guy, évadé enfin d'une interminable partie de whist, accourt
+auprès de Nora, il la trouve toute charmante, plus aimable qu'elle ne
+le fut jamais. L'expérience lui est venue. Aucune faute de tactique ne
+trahira sa préoccupation secrète. Guy restera sans soupçon.
+
+Des jours, des semaines se passent. Elle a revu Louvier au spectacle,
+au Bois. Ils ne se parlent guère, mais ils s'entendent fort bien.
+Chaque fois qu'ils se rencontrent, elle se sent frémir. Il est si
+jeune, d'une jeunesse si saine, si superbe, si attirante! Et Nora a
+peur d'elle-même!... Elle reconnaît en elle quelque chose de plus fort
+qu'elle. Et cela l'entraîne. Et cela fera le malheur de Guy! Elle lutte
+et se voit vaincue d'avance. Elle s'en indigne et elle n'y peut rien.
+
+ * * * * *
+
+Ah! l'horrible chose quand on ne désire plus les caresses d'un être
+dont l'âme vous demeure plus chère que tout!
+
+ * * * * *
+
+Or, deux voix parlent, en Nora.
+
+L'une ressemble à celle de Gottfried. Elle répète ce qu'il enseignait:
+«De quel droit un être vieux retiendrait-il l'amour d'un être plein de
+jeunesse? Guy a fait son temps; marche dessus, pour aller au plaisir.
+N'es-tu pas la force jeune? Sois aussi la ruse. Tout triomphe est
+légitime. La vie est triste. Amuse-toi et hâte-toi. L'idéal, c'est le
+rêve égoïste et solitaire des bonheurs qu'on ne peut pas se procurer.
+Qu'il soit la consolation de Guy. Toi, tu n'as qu'à choisir parmi les
+joies réelles. Hâte-toi de jouir. Aucun amour ne dure, mais l'intensité
+et le nombre des amours sont plus agréables que la durée d'une
+tendresse unique, qui toujours, à la fin, se lasse! Guy, lui, n'a plus
+droit qu'à la mort et à l'oubli..»
+
+L'autre voix ressemble à celle de sa mère. Elle dit: «Souviens-toi
+de l'épouse qui vécut et mourut fidèle. Rappelle-toi quels malheurs
+sortent du doute, des jalousies qu'on inspire, de la trahison, fût-elle
+seulement une apparence. Rappelle-toi de quelle douleur tu as toi-même
+souffert, le jour où tu vis Marthe dans les bras de ton père! Tu
+désiras la mort, souviens-t'en! Vas-tu courir le risque de désoler un
+cœur qui te consola? Entre deux joies égoïstes, choisis celle qui ne
+désespère personne, qui au contraire sera bonne à un autre cœur...
+choisis l'idéal vrai, la volupté sublime du dévouement, l'égoïsme
+difficile du sacrifice. Paie de cet amour-là l'homme qui te donna tous
+les amours, toutes les consolations, tous les bonheurs. Garde, ô petit
+cœur sombre, la pure solidité du diamant. Sois un amour d'âme. Sois un
+amour éternel!»
+
+Ces deux conseils ennemis elle les entendait même pendant son sommeil.
+Il lui arrivait alors d'avoir la vision des deux figures qui les lui
+apportaient. Tantôt, dans un cauchemar, elle entrevoyait le spectre
+d'un Gottfried géant, d'un Méphistophélès en lunettes, obèse, souriant,
+velu et doctoral. Tantôt, dans un songe de limbes, elle apercevait sa
+mère, telle qu'elle l'avait vue sur le lit de mort, blanche comme une
+âme vierge, toute blanche... Seulement, sur la parfaite blancheur du
+fantôme, quelque chose de sombre et de lumineux errait en scintillant
+comme une étoile mystérieuse... C'était le diamant noir, symbole de
+fidélité dans la mort.
+
+ * * * * *
+
+--Oh! Guy, mon Guy bien-aimé! serre-moi bien dans tes bras, longtemps
+et longtemps! il me semble parfois, Guy, que je vais mourir! Je crois
+que maman m'appelle!
+
+Pourquoi est-elle si nerveuse?... «Calme-toi, mon adorée.»
+
+--Vous le perdrez à la fin, Nora, ce diamant noir. Je le vois tous les
+jours dans vos cheveux. Ce n'est plus pour vous, ma parole, qu'une
+vulgaire épingle à retenir vos chapeaux.
+
+Elle hoche la tête:
+
+--Je ne le perdrai pas, Guy, oh! non, soyez tranquille; c'est mon
+talisman enchanté... Il me rappelle tant de choses!.... Il me parle,
+Guy, il me parle!
+
+ * * * * *
+
+Quelques jours plus tard, la joueuse petite Nora rentrait chez elle
+ayant au cou un ornement bizarre, un collier rouge qui pressait le col
+de sa robe, et d'où pendaient des grelots et une longue cordelette de
+soie, fine et solide. Guy, tout d'abord, ne comprit pas.... C'était un
+collier de chien!
+
+Ce que c'est qu'un amour fidèle, inaltérable, elle le savait très bien,
+la petite amie du bon Jupiter.
+
+
+
+
+LXXV
+
+
+Un matin, Guy frappe, comme à l'ordinaire, à la porte qui sépare leurs
+deux chambres.
+
+Il frappe. Rien ne répond. Il entre. Elle dort. Il s'approche du lit;
+il est tard; il veut l'éveiller, d'un baiser tendre, furtif, qui
+effleure... Il s'avance, il va poser les lèvres sur sa bouche... Sa
+bouche est glacée... Nora! Nora!... L'horrible soupçon le traverse...
+Nora! Nora est morte!...
+
+Il appelle, il emplit de sa douleur la maison tout entière... Elle est
+morte, morte!
+
+--Antoine, vite, allez chercher le docteur! Vous, Catri, allez chercher
+des fleurs, beaucoup de fleurs, Catri!... Oh! Nora, Nora, ma Nora! Elle
+est morte, morte!
+
+Il faut savoir comment et pourquoi. Pieusement le médecin et l'époux
+soulèvent le drap, mettent à nu le corps frêle et charmant...
+Au-dessous du sein pâle, ils aperçoivent un diamant qui brille, la tête
+de l'épingle d'or qu'elle s'est enfoncée au cœur...
+
+Il a compris! Nora a tenu son serment.
+
+Elle a eu peur d'elle-même, de ses troubles impérieux,--du vertige.
+
+Pour fuir la faute inévitable, elle s'est réfugiée dans la mort, dans
+la mort qui lui était familière et qui sans doute lui sera bonne.
+Il l'aurait tuée infidèle; elle s'est tuée avant. Certes, cela vaut
+mieux!...
+
+Plus heureux que Mitry qui aima sa femme morte tout en la croyant
+coupable, Guy va aimer Nora, sauvée par la tombe.
+
+ * * * * *
+
+Un désespoir terrible, où se mêle étrangement une joie féroce, est
+entré dans le cœur de Guy. L'ordre de la nature est donc, en sa faveur,
+bouleversé! Elle part la première, contre toute prévision. Rien de ce
+qu'il redoutait ne peut plus arriver! Il ne la laissera pas derrière
+lui; c'est elle, c'est sa jeunesse, qui a quitté le monde. Et lui,
+il vit; c'est lui qui la contemple, morte. Elle ne sera à personne,
+jamais. Il ne la verra plus, il est vrai, mais elle aurait pu cesser
+de l'aimer, l'abandonner, ne plus exister pour lui, et vivre encore,
+vivre pour un autre! En regard d'un tel malheur, qu'elle a voulu lui
+épargner, sa mort lui semble secourable, heureuse,--et c'est bien
+ce qu'elle a voulu. «Elle m'a donc aimé plus que tout! plus que la
+lumière!... O mort qui me la gardes, sois bénie!...» Jamais les yeux
+de Guy ne se sont mieux emparés d'elle, ne l'ont enveloppée d'un plus
+vaste regard, ne l'ont mieux possédée. Elle peut disparaître, fondre
+comme un nuage, cette forme adorée... Tant que vivra le cœur de Guy,
+elle sera! et pour lui seul! En vérité, sa joie terrible dépasse, en
+ce moment, tout son désespoir. C'est demain, demain seulement, qu'il
+rugira sous l'aiguillon d'une inconsolable douleur.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi finit la tragique histoire d'une petite créature damnée, qui,
+ayant conçu l'idéal d'amour trop tard pour pouvoir le réaliser, préféra
+mourir que de l'offenser.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+
+_Quand vous lirez cette lettre, mon Guy adoré, je serai morte pour
+me garder à vous, et pour que vous gardiez en vous le souvenir d'une
+petite Nora qui était devenue telle que vous l'avez désirée._
+
+_«La vie est forte; elle peut agir en nous sans le consentement de nos
+cœurs.» Ce sont là des paroles, mon bien-aimé, que vous m'avez dites un
+jour; mais il y a une chose qui me gardera mieux à vous que ma volonté
+et que la vôtre, et cette chose, Guy, c'est la mort. Vous aviez peur, ô
+mon amour, que le temps change l'un de nous. Maintenant, Guy, ce n'est
+plus possible._
+
+_J'emporte où je vais, à l'éternité, l'image de votre force noble et
+fière, de votre âme d'amour, de votre beau visage, ô mon amant._
+
+_Et toi, chéri de mon âme, tu me verras toujours jeune et presque
+enfant; je me suis fixée pour jamais en toi telle que tu m'as aimée
+dans ma forme, telle que tu m'as créée dans mon âme._
+
+_J'ai bien réfléchi, mon époux; ce que je fais, je devais le faire._
+
+_Te rappelles-tu, Guy, le petit écureuil qui s'échappa de mes bras, ce
+jour béni où tu m'annonças notre mariage? Tu m'as dit plus tard, ô mon
+amant, que cela t'avait paru comme ma petite âme sauvage, instinctive,
+qui s'en était allée de moi pour toujours... Elle était revenue, Guy!
+et je ne pouvais l'accueillir, parce qu'il m'était venu, de toi, une
+âme tout autre qui a été la plus forte et qui m'a commandée._
+
+_Ce que peut-être tu n'aurais pas osé faire, malgré tes grandes, tes
+chères violences, je l'ai fait pour toi, Guy: j'ai tué Nora, afin que
+Nora reste tienne!_
+
+_Adieu, mon Guy, adieu... Ah! si j'avais trente ans!... mais que
+pourrais-je te donner de plus, ô mon dieu d'amour, puisque je te donne
+ma vie?_
+
+_Adieu, Guy bien-aimé. Songe à ce que le temps aurait pu faire de
+nous, et comme il est mieux que je te devance,--à l'heure où je t'aime
+par-dessus tout et mieux que jamais,--dans le néant qui nous repose ou
+près d'un Dieu qui nous recommence._
+
+_Voici mon testament_:
+
+_Dites, mon cher Guy, à mon père, que j'ai fini par bien comprendre son
+martyre qui involontairement a fait le mien._
+
+_A Jacques Maurin, que j'appelais le bon petit Jacques, donnez, mon Guy
+adoré, le souvenir de moi qu'il aimera le mieux, sans doute mon fusil
+de chasse._
+
+_Dans mon cercueil, mon Guy bien-aimé, déposez le bout de la corde
+rompue que traînait à son cou mon chien Jupiter, quand il s'échappa de
+chez les étrangers pour me rapporter ses caresses._
+
+_De vous, ô mon cher époux, je veux emporter dans la tombe, si mes
+lèvres mortes vous semblent trop froides, un baiser dernier sur mes
+grands cheveux...._
+
+_Et de mon père et de ma mère, le diamant noir que j'ai au cœur._
+
+
+_1894-95._
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76063 ***