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LENORMAND</p> + +<h1>Le Penseur<br> +et la Crétine</h1> + +<p class="c i">— RÉCITS —</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +ÉDITIONS GEORGES CRÈS & C<sup>ie</sup><br> +21, <span class="xsmall">RUE HAUTEFEUILLE</span></p> + +<p class="c">MCMXX</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c i top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<p class="c i">Théâtre :</p> + +<ul><li><span class="sc">Trois Drames</span> (<i>Les Possédés</i>, <i>Terres chaudes</i>, <i>Les Ratés</i>) +(Éditions Georges Crès et C<sup>ie</sup>).</li> +<li><span class="sc">Le Temps est un Songe</span>, drame en 6 tableaux (Paris-Magazine, +éditeur).</li> +<li><span class="sc">Au Désert</span>, deux actes (G. Oudet, éditeur).</li></ul> + +<p class="c i">Pour paraître :</p> + +<ul><li><span class="sc">Poussière</span>, trois actes (Théâtre Antoine).</li></ul> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">IL A ÉTÉ TIRÉ</p> + +<p class="c i">Vingt-cinq exemplaires (dont cinq hors commerce) sur vélin +pur fil des Papeteries Lafuma, numérotés.</p> + + +<p class="c gap small">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation +réservés pour tous pays.</p> + +<p class="c i small"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Georges Crès et C<sup>ie</sup>, 1920.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">LE PENSEUR ET LA CRÉTINE</h2> + + +<p>Auvernier ruminait des phrases, dans la +diligence qui l’acheminait vers sa résidence +d’été, un village valaisan juché à mille mètres +au-dessus des trains.</p> + +<p>Il ne venait pas en cette vallée pour y +chercher l’inspiration, ou un stimulant quelconque. +Il ne croyait qu’au travail lent et +continu, dans une pièce à peu près vide, entre +des murs nus. Il eût, certes, préféré demeurer +dans sa villa de Passy, mais comment s’y +appartenir ?</p> + +<p>Le cours à la Sorbonne, les conférences, +les amitiés, autant d’entraves précieuses. +Aussi avait-il résolu de rompre tout lien +pour trois mois et d’écrire enfin les cent dernières +pages de <i>Bonheur et Pensée</i>. Voilà des +années que le monde des lettres attendait +ce livre ; on en connaissait le titre ; on en +pressentait les conclusions ; des disciples y +faisaient allusion dans leurs articles avec un +émerveillement gênant. Ce serait « l’aboutissement +des recherches inspirées par un +vigilant amour des hommes », « l’expression +la plus complète des bienfaisantes doctrines +du grand penseur ». Il fallait que le manuscrit +fût prêt cet automne.</p> + +<p>Auvernier, qui avait fermé les yeux un +instant, prit son calepin et nota : <i>A l’exercice +des plus hautes facultés, correspond la plus +grande somme de bonheur.</i></p> + +<p>Puis, il plissa le front, comme à l’éclair +d’une vague réminiscence, leva le doigt, se +sourit avec indulgence et ajouta : <i>(Voir si +pas déjà dit par Stuart Mill.)</i></p> + +<p>Les mulets s’abreuvaient. Il mit la tête à +la portière et regarda les montagnes. Il fut +surpris de leur immense complexité. Il avait +traversé des montagnes en chemin de fer ; il +avait pensé à des montagnes ; il s’était servi +du <i>concept</i> montagne pour éclairer certaines +de ces comparaisons qui lui valaient sa réputation +de styliste… Mais ce qui s’étageait +devant ses yeux était assez différent des +formes élancées, brillantes et rudimentaires +qui avaient peuplé son esprit.</p> + +<p>Il y avait d’abord des pentes de terre +grise, hérissées de bizarres pyramides et dévalant +jusqu’au torrent. Au-dessus de la +route, c’était un damier de petits champs +jaunes ou verts, très inclinés, entourés de +murs de pierres sèches ; puis venaient des +forêts, l’immense rideau bleu des pins, plaqué +sur le roc, sillonné de dévaloirs et de pierriers. +Plus haut, la zone cuivrée des alpages +s’étalait, se bossuait, se renflait et venait +mourir dans une région métallique de gravats, +de pierrailles, de débris ; on eût dit un +pays de vieille ferraille. C’était la base d’arêtes +noires zébrées de neige, entre lesquelles +apparaissait la courbure livide des glaciers, — ce +point tragique de leur descente +où la carcasse éclate, se désagrège en séracs +et montre à nu le cœur bleuâtre du monstre. +Alors seulement s’élançaient les cimes, caparaçonnées +de glace luisante et finissant nettement +dans l’azur.</p> + +<p>Auvernier se reconnaissait avec difficulté +dans ce chaos. Son œil mal adapté commettait +de grossières erreurs sur les distances, les +altitudes, l’inclinaison des plans.</p> + +<p>Il se rappelait avoir écrit qu’<i>en présence des +plus hauts glaciers de la terre, l’esprit humain, +loin d’être écrasé, se libère dans un mouvement +de fierté sublime</i>.</p> + +<p>Il n’éprouvait qu’un sourd malaise. Le +détail, la pesanteur et la brutalité de ce +monde étaient impensables. C’était un univers +absolument étranger à la pensée.</p> + +<p>La diligence repartait. Il se remit au travail. +<i>Le jour</i>, écrivit-il, <i>où la culture cessera +d’être l’apanage d’une minorité pour devenir +le partage des foules, la vie deviendra satisfaisante. +Tout être cultivé est susceptible de +mener une existence qu’on peut qualifier d’enviable</i>.</p> + +<p>Auvernier était hanté par le bonheur des +hommes. Dans ses livres, dans ses conférences +revenaient continuellement des formules +comme celles-ci : <i>Le principe auquel +toutes les règles de la pratique doivent être +conformées est ce qui tend à procurer le bonheur +du genre humain… Promouvoir le bonheur +est le principe fondamental de la morale…</i> Et +comme, par suite d’une respectable association +d’idées, le bonheur, pour lui, naissait +infailliblement du développement intellectuel, +il avait lutté pour le Progrès et la +Pensée. Il avait patronné des œuvres, siégé +sur les estrades où l’on récite <i>l’Après-midi +d’un faune</i> à des menuisiers. Il était membre +d’honneur de théâtres à naître et de revues +trépassées. Ce prêt bénévole de sa personne +représentait pour lui <i>l’Action</i>, — et il s’admirait +secrètement des heures qu’il dérobait +pour elle à la <i>Spéculation</i>. Les cyniques +tournaient en ridicule son noble visage rasé, +ses yeux clairs et sa bouche d’honnête +homme ; mais lequel d’entre eux, à telle +époque de sa vie, n’avait eu confiance et +n’avait étayé sa foi de mots ambitieux ?</p> + +<p>A un tournant de la route, il aperçut le +village, en contre-bas. Il eût pu compter les +soixante-quinze chalets de mélèze rougeâtre, +serrés autour du bulbe en fer blanc de la +petite église. L’unique maison de pierre à +volets verts, la pension où il descendrait, +s’isolait près du torrent. Celui-ci, gris et +sèchement sonore, coulait entre des blocs +gris. Immédiatement au-dessus, s’étageaient +les petits champs de luzerne et de choux. On +voyait une vieille et sa chèvre dans un carré +vert.</p> + +<p>La tristesse mesquine du lieu ne déplut +pas à Auvernier. Il n’avait pas choisi sans +arrière-pensée ce village perdu. Il manquait +péniblement de documents pour son chapitre +des « échelons inférieurs ». Il s’agissait d’exposer +dans une dissertation victorieuse la +fatalité de souffrance qui pèse sur les attardés +de l’espèce humaine. Il fallait que le lecteur, +effrayé par les exemples de dégradation et +d’abrutissement qui lui seraient montrés, +s’élançât, plein d’ardeur, vers l’idéal lumineux +du philosophe. Or, un disciple voyageur, au +courant des embarras de son maître, lui +avait signalé les habitants de cette vallée +comme particulièrement arriérés.</p> + +<p>— Songez, avait-il dit, que pendant trois +mois d’hiver, le village ne sort pas de l’ombre +de la montagne. Le soleil ne leur revient que +le 10 février. Il paraît qu’ils sont livrés à +toutes sortes de superstitions. Vous trouverez +certainement là ce qu’il vous faut.</p> + +<p>Aussi, le grand écrivain observait-il avec +sympathie, en se promenant dans l’unique +rue, les lambeaux d’ours et les ailes d’orfraies +cloués aux façades brunes des chalets. +Il guettait les visages derrière les vitres +minuscules. Il eut une déception en voyant +trois bambins fardés de santé jouer sur le +foin d’un <i>mayen</i>. Mais le lendemain, à la +grand’messe, il connut une jubilation silencieuse.</p> + +<p>Plusieurs hommes étaient verdâtres et +pointillés de noir. Il y avait des goitreux ; à +côté de lui, une vieille femme au cou pendant +comme une poche vide. Plus bas, un jeune +homme au goitre plein. A gauche, une +grosseur en formation, jaune sous une face +jaune à lunettes, penchée en avant et lisant. +Des sillons verts au coin de la bouche +et un pli circulaire de peau blanche, sous +l’enflure du cou. Sa voisine exhibait un +mufle de bête, un nez cassé au milieu et +relevé du bout. La lèvre supérieure, énorme, +poussait de l’avant.</p> + +<p>Auvernier prenait furtivement des notes +pour les « échelons inférieurs ». De temps à +autre, l’orgue au repos laissait échapper une +éructation ou un sifflement aigu, une note +d’essai, incohérente. Le bedeau promenait +au-dessus des têtes un petit tambour à +grelot emmanché d’un long bâton. Des pattes +crochues se levaient et y laissaient tomber +des centimes. Les chantres hurlaient sauvagement.</p> + +<p>A la sortie, le philosophe découvrit un +monstre. Une créature d’un mètre de haut, +affublée d’une robe de femme et qui essayait +de fixer le soleil. Il s’approcha. La figure +terreuse et plissée n’avait de vivant que la +bouche ; de temps à autre, sa lippe avançait, +puis rentrait, comme la langue d’un +fourmilier. La grosse tête, chauve, à part un +petit chignon sous lequel passait le ruban +noir d’un chapeau de paille penchant, oscillait +devant le soleil.</p> + +<p>La naine s’éloigna, de la démarche cassée +d’un automate détraqué.</p> + +<p>Auvernier frémit de ravissement.</p> + +<p>— Quelle est cette malheureuse ? demanda-t-il +à un paysan.</p> + +<p>— Mossieu voit bien que c’est une toca.</p> + +<p>— Une…</p> + +<p>— Une crétine, quoi ! Mossieu n’en a +jamais vu ?</p> + +<p>— Jamais.</p> + +<p>— Ah bien, fit le paysan, un vieillard +noueux et tortu comme un arole, Mossieu en +verra quèques-unes, dans c’te vallée !</p> + +<p>Il souriait, sans aucune nuance de pitié, +avec une espèce de fierté goguenarde. Auvernier +continua l’interrogatoire.</p> + +<p>— En est-il de même dans toutes les +vallées ?</p> + +<p>— Point.</p> + +<p>— A quoi cela tient-il ?</p> + +<p>Le vieux hocha la tête.</p> + +<p>— Savoir… savoir…</p> + +<p>Puis tout à coup, il s’égaya :</p> + +<p>— Y en a qui disent que ça tient à l’eau… +Moi, je crois plutôt que ça tient au vin.</p> + +<p>— Au vin ?</p> + +<p>Il planta ses petits yeux d’animal dans +ceux de l’étranger, pour lui faire savourer +la drôlerie :</p> + +<p>— Vers chez nous, voyez-vous, ils ont +l’estomac plus résistant qu’une peau de bouc. +Les samedis soir, ils boivent du Fendant jusqu’à +tant qu’ils roulent sous la table… Alors, +dame, si l’amour les démange, sœur, mère ou +fille, c’est tout comme, quand la chandelle +est éteinte.</p> + +<p>Le philosophe rougit et murmura :</p> + +<p>— C’est effrayant… cette… cette bestialité.</p> + +<p>— C’est ce que leur dit le curé, acquiesça +le vieux.</p> + +<p>Il ajouta, désignant la crétine qui oscillait +vers sa demeure :</p> + +<p>— Il est tout de même obligé de baptiser +ces paroissiens-là, quand il s’en présente.</p> + +<p>Et il conclut sentencieusement :</p> + +<p>— L’homme saccage la vigne et la vigne +saccage l’homme. C’est justice.</p> + +<p>Auvernier travailla toute la journée au +chapitre des « échelons inférieurs ». Le soir, +il rêva longuement sur la terrasse de la petite +pension. Entre ces hautes parois de la vallée, +il lui semblait contempler le ciel du fond d’un +entonnoir. Le torrent invisible s’irritait sur les +blocs. La solitude lui donnait l’impression +d’être, sur cette terre, le seul témoin des +étoiles. Elles chaviraient lentement dans +l’éther. Il discernait la Grande Ourse, Cassiopée. +Mais ce soir, son esprit se refusait à +relier les mondes par ces lignes idéales que +l’homme traça de l’un à l’autre pour tromper +son effroi. Dans l’atmosphère subtile de la +haute montagne, on percevait les différents +plans célestes et l’œil, soupçonnant d’immenses +profondeurs entre les astres d’un +même signe, disloquait la chimère des figures +sidérales. Une inquiétude vague emplissait +le philosophe. Il songeait aux limites de cette +pensée, qu’il voulait faire régner parmi les +hommes. Elle était et serait éternellement +impuissante à élucider le mystère des espaces. — Au +delà des dernières étoiles ? — D’autres +étoiles, d’autres systèmes… — Et +au delà ? — Encore d’autres systèmes. — Et +plus loin ? — Toujours de même, <i>à l’infini</i>… +Il sentait péniblement la débilité de +ces réponses et comme pressée par un cœur +anxieux, la pensée, tout de suite, se mettait +à produire des mots, ébranlements sonores +aussi incapables d’expliquer la réalité que +l’aboiement d’un chien.</p> + +<p>La pensée ? Mais on ne pouvait même pas +la définir. D’où venait-elle ? Des gouffres +noirs de l’éther ? Où allait-elle ? Se perdait-elle +en eux ? S’anéantissait-elle à la mort ? +Qu’était-elle ? Une vibration ? Une radiation ? +Une… Il revenait à la duperie des mots. Il +sourit de lui-même, d’être une fois de plus +tombé dans le vieux piège et rentra se coucher.</p> + +<p>Il s’avoua, dans la chambre aux cloisons +de sapin, que, depuis quelque temps, ces +retours à la vaine métaphysique devenaient +trop fréquents. Sans doute fallait-il considérer +le besoin de certitude comme un aboutissement +de la culture intellectuelle. Mais +pas chez tous ; il admettait avec une ironie +un peu orgueilleuse, que ce qui était pour les +masses humaines une source de bien-être, +fût pour lui et ses pareils une cause d’inquiétude. +Il connaissait une espèce de bonheur à +se sentir tourmenté par une force bienfaisante. +C’était là un tranchant secret, un +noble et perfide venin de l’arme qu’il tendait +aux hommes. Il ne craignait pas que cette +puissance maléfique se tournât contre eux. +A lui seul le doute et la souffrance.</p> + +<p>Car il souffrait. Longtemps il s’était cru +malheureux du malheur des autres. Une +pitié pas encore éteinte le brûlait par crises. +Mais ce soir, entre ses quatre murs de bois, au +grondement de l’eau brutale, tout seul pensant, +il dut reconnaître qu’il souffrait de lui-même, +d’un mal de conscience pieusement +nourri pendant trente années.</p> + +<p>Le lendemain, il flânait dans le village, +en quête de notes. Il trouva la crétine sur +le seuil d’un « raccard », mangeant gloutonnement +sa soupe dans une écuelle en bois. +Ses grosses mains aux doigts courts tremblèrent +à la vue de l’étranger ; elle grogna +sourdement et cacha sa pâtée.</p> + +<p>— Hon… hon… hon… menaçait-elle.</p> + +<p>Auvernier lui souriait, sans trop s’approcher.</p> + +<p>— N’ayez pas peur, dit-il, je ne vous ferai +pas de mal.</p> + +<p>Et il déposa une piécette sur le plancher +de la grange. L’idiote cessa de grogner, ramassa +l’aumône et reprit sa soupe. Sa lippe +rétractile allait et venait si hideusement que +le philosophe ne pouvait en détacher ses +yeux. A la fin du repas, elle hocha la tête, +sourit et tenta de parler ; des sons pâteux, +rauques, titubants :</p> + +<p>— Be… be… bonne soupe…</p> + +<p>Auvernier fut plus impressionné par ce +contentement et par son expression qu’il ne +l’avait été par l’aspect physique de la crétine. +Il l’eût préférée sans un rudiment +de sensation, sans rien de commun avec +l’homme.</p> + +<p>Le paysan qu’il avait interrogé la veille +flânait dans la rue.</p> + +<p>— Alors, voilà que Mossieu a fait amitié +avec la toca ?</p> + +<p>— Elle parle donc ! remarqua tristement +l’écrivain.</p> + +<p>— Bien sûr qu’elle parle. Hé, enfant de +l’amour, dis-nous voir la messe.</p> + +<p>La toca se mit debout et bégaya d’un ton +aigu, insupportable, parmi un chaos de syllabes +mortes :</p> + +<p>— Heu… Do… do… dominous… <span lang="la" xml:lang="la">vobiscum</span>… +heu… <span lang="la" xml:lang="la">cum… cum, cum</span>, heu… +heu… <span lang="la" xml:lang="la">spiritu</span>… tau… tau !</p> + +<p>— Amen, fit le vieux en riant. Et comme +l’idiote tendait avidement la main : donnez-lui +dix centimes, ajouta-t-il.</p> + +<p>Auvernier s’exécuta.</p> + +<p>— Que peut-elle en faire ?</p> + +<p>Mais le monstre avait compris. Empochant +la nouvelle piécette, elle grogna, dans un +rire de satisfaction :</p> + +<p>— Ta… ta… tabac… et s’en fut, de sa +démarche brisée.</p> + +<p>— Ouai, acquiesça le vieux. Elle n’aime +rien tant que fumer.</p> + +<p>— Comment vit-elle ? Elle ne peut pas +travailler.</p> + +<p>— Chacun lui baille un peu de pitance.</p> + +<p>— Pourquoi ne l’envoie-t-on pas à l’hospice +de la ville ?</p> + +<p>Le paysan se rembrunit :</p> + +<p>— Et pourquoi donc que nous enverrions +notre crétine à l’hospice ? Nous ne sommes +point tant regardants sur la soupe. Et puis, +une toca, ça porte bonheur au village.</p> + +<p>— Vraiment ?</p> + +<p>— Ouai. Ces canailles-là, c’est plus sûr +que vous et moi de visiter le paradis.</p> + +<p>— Pourquoi donc ?</p> + +<p>— Les crétins vont droit au ciel, c’est +connu, affirma le vieux avec envie. C’est +pour une mule que le sort est triste ; trimer +sur les montagnes et finir tout entier dans +la terre. Pas ça de vie éternelle ! Mais une +toca, ça porte le paradis dans son goitre, +chacun peut vous le dire.</p> + +<p>L’écrivain rentra rédiger des notes sur son +carnet alphabétique. Il y eut bientôt trois +pages au B (bestialité) et deux à l’S (superstition). +Cette moisson ne le satisfaisait pourtant +pas. Non que ses modèles l’eussent +déçu ; il n’avait encore jamais considéré +d’« échelons » à ce point « inférieurs ». Mais +pourquoi, chez ces déchus, la souffrance +n’était-elle pas plus évidente ? Est-ce l’insensibilité +de la brute ? se demandait-il, un +durcissement tel que la douleur elle-même ne +pénètre plus ? Non, car l’idiote avait manifesté +une espèce de joie en avalant sa soupe. +Et pouvait-on imaginer qu’un être vivant +sensible au plaisir ne le fût pas à la peine ? +Cependant, la conscience de la peine… etc.</p> + +<p>Ses méthodes habituelles de raisonnement +ne lui apportaient pas l’éclaircissement cherché. +Au moins l’aidaient-elles à repousser +une pensée qui commençait à l’envahir et à +l’approche de laquelle il se sentait vacillant, +écœuré, fasciné, comme un vieillard au bord +d’un précipice.</p> + +<p>Il sortit vers six heures. La vallée était +pleine d’un chaud soleil tranquille. Les forêts, +sur les pentes, passaient doucement du bleu +au mauve. Plus haut, les ombres des nuées +somnolentes se traînaient sur le manteau d’or +des alpages. Une grande lumière rousse caressait +les glaciers. Auvernier s’avançait à travers +les prés, vers un jeune mélèze qui, juché +sur un roc vert de lichens, semblait aspirer +toute la fraîcheur du moment. La crétine +vaguait dans l’herbe haute. Se dissimulant +derrière le rocher, Auvernier l’observa.</p> + +<p>Les ciguës lui venaient à la taille. Certaines +touffes atteignaient son épaule. Sa +tête noirâtre, errant au-dessus des plantes, +semblait quelque fantôme de la terre. Elle +souriait au soleil ; ce disque de lumière, tournant +à toute vitesse derrière une brume, +l’emplissait d’un émerveillement joyeux. Elle +lui faisait des signes de la main, lui envoyait +des espèces de baisers, lui grognait des tendresses, +dans un délire d’affection. Elle +l’imaginait évidemment tout près. Nul être +pensant n’avait à ce point cru en lui.</p> + +<p>— Heureuse !… murmurait le philosophe. +Elle est heureuse !</p> + +<p>Une guêpe alourdie s’enivrait sur les fleurs. +La toca la suivit, faisant lever par dizaines +des sauterelles à dos rouge. Elle soufflait +entre ses lippes monstrueuses, pour imiter la +stridulation des insectes. La guêpe se posa +sur la mousse du rocher, puis s’éleva lentement +dans le bleu, au-dessus du mélèze.</p> + +<p>D’une fente, un lézard sortit.</p> + +<p>Toute l’attention de l’idiote se porta sur +lui.</p> + +<p>— Heu… fit-elle en riant, jo… joli… +andjerdé<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>… Heu… heu…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Andjerdé, lézard, en patois valaisan.</p> +</div> +<p>Elle étendit la main et le lézard rentra +dans son trou. L’oubliant aussitôt, comme le +soleil, comme la guêpe, comme les sauterelles, +elle descendit en zigzags au plus profond +des herbes, s’assit, sortit de sa poche du +tabac, une courte pipe noire et se mit à +fumer.</p> + +<p>Elle fumait sans avidité, les yeux clos sur +sa volupté. Parfois, un petit rire guttural +exprimait l’excès de son contentement. Au +penchant du jour, son tabac fut épuisé. +S’abandonnant en arrière, elle disparut entièrement +dans les herbes. On entendit un +souffle puissant ; elle s’emplissait de l’air du +soir. Puis, le silence se fit sur son repos comme +sur celui d’un animal ; elle dormait, dans la +plus haute béatitude qu’un être vivant puisse +atteindre.</p> + +<p>Auvernier regagna lentement sa pension. +Il méditait un précepte bouddhiste qu’il +avait âprement réfuté : « De même que le +vent chasse les nuages, ainsi le sage devrait-il +chercher à bannir la pensée, à bannir la +conscience du monde… »</p> + +<p>Si le bonheur humain était à ce prix, que +valait son œuvre, son effort, lui-même ?</p> + +<p>Il écrivit cependant le chapitre des « échelons +inférieurs ». Il termina même <i>Bonheur +et Pensée</i>, mais à dater de ce jour, un sourd +travail de désagrégation s’accomplit en lui. +Brique à brique, tout ce qu’il avait édifié +s’effritait. Le piédestal de ses croyances, de +ses doctrines s’effondrait, sapé par une pioche +inconnue. Au début, Auvernier assistait avec +épouvante à cette destruction, mais peu à +peu, la joie lui revint. Il se sentit libéré +d’un poids inutile et ridicule. Bientôt, il +s’abandonna, dans une sorte d’ivresse, à cette +dévastation secrète. Pour tous, il était resté +le « noble penseur », l’« apôtre de la culture », +le « grand théoricien du bonheur ». Lui seul +se savait un homme nouveau, un homme +heureux, debout sur les décombres de son +idéal, sans espoir ni crainte, aimant la vie +comme la mort.</p> + +<p>Deux ans après, il cessa d’écrire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">PRINTEMPS MAROCAIN</h2> + + +<p>La maison que le colonel Green avait louée +était au milieu des jardins. Quand on a longé, +des jours durant, les sables de la côte marocaine, +quand on n’a reposé ses yeux que sur +les coques des navires naufragés, les uns, +couchés vers la terre et bombant à la vague +un flanc rouillé, les autres, morts debout et +prêts, semble-t-il, à chevaucher les dunes, on +est disposé à prendre au sérieux les jardins +de Saffi.</p> + +<p>Le vent de mer enfile la vallée de désolation +dont ils occupent le fond ; le sirocco les +saupoudre de poussière jaune, mais ce sont +pourtant des jardins. On y trouve des haies +de figuiers de Barbarie, de petits champs de +maïs, des mûriers, des grenadiers, et même +le rare éventail de quelques palmiers. Il y +fait bon à midi. On voit, au-dessus de soi, +les chameaux trimer sur les pistes ocreuses +qui serpentent aux flancs de la combe. Et +l’on surveille d’en bas le sommeil de la vieille +ville étagée sur ses rocs.</p> + +<p>Le colonel Green était un de ces officiers de +l’armée des Indes, jaunis et desséchés par +trente ans d’Asie, qui voyagent en quête d’un +climat propice. Saffi, découvert pendant une +croisière, l’avait séduit. Il résolut d’y passer +un hiver avec sa fille et la vieille <i>ayah</i> cinghalaise +qui l’avait élevée.</p> + +<p>Certain matin de novembre, on eût pu +voir les trois étrangers accroupis au milieu +de leurs bagages, à l’arrière d’une des barcasses +qui franchissent la barre.</p> + +<p>Elle était praticable, ce jour-là, et bombait +sans écumer son dos vert entre les rochers +du goulet. Dix Marocains en haillons se levaient +ensemble, piquaient l’aviron dans la +lame et se laissaient choir sur les bancs en +geignant rythmiquement. De temps en temps, +ils exhalaient un triste : <i>ha… ha… ha…</i> Un +pilote noir, debout à l’arrière, gouvernait de +côté avec une longue rame, harcelant ses +hommes de : « <i>Siet !… siet !… siet !…</i> » continuels. +Par le travers des roches, les plaintes +et les efforts s’exaspérèrent. On arriva sans +accident au sable de l’étroite plage, et, la +barcasse échouée, les rameurs se disputèrent +les voyageurs dans la bruyante bave du flot.</p> + +<p>D’une corniche de la falaise, une femme +accroupie observait la scène, délicat oiseau +mauve au repos.</p> + +<p>Les nouveaux venus furent vite installés. +Quelques étoffes, des tapis, deux chaises de +pont furent tout ce qu’ils ajoutèrent au mobilier +de la petite maison. Ils engagèrent comme +cuisinier un certain Amram, juif du Mellah, +qui parlait un anglais hypocrite appris dans +le Devonshire.</p> + +<p>Il s’était trouvé là, au débarquement, +avait protégé les arrivants contre la rapacité +des portefaix, les avait guidés au consulat, +dans la ville, chez eux, et finalement, avait +offert ses services. Agé, souple, on sentait +qu’il avait dû copier les manières d’un pasteur. +Son obséquiosité native était mêlée +d’une espèce de dignité apprise, visant à +donner l’impression des plus hautes vertus.</p> + +<p>Il est peu d’endroits où une Anglaise se +trouverait dépaysée. Miss Green n’était pas +une rêveuse. Elle avait, comme la plupart de +ses compatriotes exilées en pays musulman, +la notion de devoirs précis à remplir envers +les indigènes. Il semble à ces jeunes hygiénistes +aux cheveux dorés que l’Islam, depuis +des siècles, attende leur venue, dans ses +plaies et sa pestilence.</p> + +<p>Elle s’était tout de suite enfoncée dans +les méandres du Mellah, enjambant les flaques +d’eau verte, caressant les beaux enfants +chassieux.</p> + +<p>Un garçon de quatorze ans lui parla français. +Malicieux, le poitrail nu, deux mèches +brunes aux tempes, chaussé de vase noire +jusqu’aux mollets, il demandait un sou.</p> + +<p>— Pourquoi ne vous lavez-vous pas ? dit-elle.</p> + +<p>— Me laver ? Pour quoi faire ?</p> + +<p>— Alors, vous ne vous lavez jamais ?</p> + +<p>— Si. Une fois par mois.</p> + +<p>— Eh bien, vous salissez vos draps.</p> + +<p>— Non, réfléchit le gamin, parce que mes +draps, je les lave deux fois par an…</p> + +<p>Les Marocains l’accueillaient sans bienveillance. +Pour avoir sermonné des parents +qui promenaient sur un âne leur marmot en +pleine éruption de variole, elle fut injuriée, +presque piétinée.</p> + +<p>Il y avait, dans le haut quartier, une femme +qui défendait jalousement sa progéniture +contre toute tentative de nettoyage : beau +et grand corps brun, une tête noire dévastée, +un œil crevé, l’autre vitreux, elle se dressait +sur son seuil et éclatait en imprécations au +passage de miss Green.</p> + +<p>Celle-ci comprit bientôt que les seules relations +possibles avec les indigènes étaient +d’ordre financier. Moyennant cinquante centimes +par semaine, Youssef, le jeune juif aux +mèches brunes, consentait à décrasser ses +jambes. Les enfants laissaient laver leurs +plaies à l’eau boriquée, à condition qu’ils +serrassent dans leurs menottes le prix de +l’opération.</p> + +<p>Chaque soir, sous la charmille poussiéreuse +attenante à la petite maison, Ellen +racontait au colonel ses expériences de la +journée.</p> + +<p>— Drôles de gens, se plaignait-elle. Ils +comprennent que je veux leur bien et ils ont +l’air de me détester. Pourquoi ?</p> + +<p>Le colonel était moins que personne en +mesure d’éclairer la psychologie des Marocains +de la côte. Pendant ses trente années +de vie coloniale, il n’avait fait qu’accumuler +des informations de guide, concrètes et +impersonnelles. Il pouvait définir, situer, décrire +un nombre incalculable d’endroits ou +d’objets. Mais ses auditeurs s’étonnaient toujours +qu’il eût <i>vu</i>. Les splendeurs de l’Orient +s’étaient déroulées en vain devant cet œil +terne. Si le secret des univers lui avait été +dévoilé, il l’eût relaté le soir à sa fille, du ton +mesuré dont il la renseignait sur les plantations +d’aloès ou sur les caprices de sa fièvre +des foins.</p> + +<hr> + + +<p>Un soir de printemps, elle rentrait découragée.</p> + +<p>Tout à l’heure, dans une rue voûtée de la +ville haute, elle avait croisé quatre vieillards +juifs en haillons bleus, aux chevelures pendantes, +qui montaient à la file, se tenant par +la main, — aveugles tous les quatre. Elle +se sentait mesquine, devant la grandeur de +pareilles déchéances.</p> + +<p>Avant de sortir des murs, elle avait entendu, +montant d’une impasse, une musique +étouffée, les tintements, les grondements et +les voix en folie de quelque orgie souterraine. +Sans savoir pourquoi, prise de peur, elle avait +couru jusqu’à une porte.</p> + +<p>A présent, d’un tertre jaunâtre, elle regardait +le soleil couchant cuivrer la vieille forteresse +portugaise. Il faisait moite et le ciel +brouillé annonçait les vents du sud. A ses +pieds, gisait un mannequin dont les Joyeux +se servaient pour leurs exercices de tir.</p> + +<p>Youssef sortit d’un café en planches où il +buvait les sous de la jeune fille et l’aborda :</p> + +<p>— Grande fête, ce soir, annonça-t-il de +sa voix enrouée. Le marabout, il est revenu.</p> + +<p>— Quel marabout ?</p> + +<p>— Sidi Abdallah. Grand saint pour les +musulmans. Il est allé en pèlerinage dans le +pays, avec des Marocains. Ils sont devant la +porte de la marine : tu peux les voir en rentrant +chez toi.</p> + +<p>Tout en parlant, le garçonnet, qui tenait +un bambou, s’amusait à en labourer le mannequin. +Il s’acharnait à la place du sexe, en +souriant de travers.</p> + +<p>Miss Green le quitta sans répondre. Au +lieu de dévaler directement les pentes qui +dominaient les jardins, elle fit un crochet +vers la plage, guidée par la rumeur d’une +foule. Tout Saffi était là. Débardeurs encapuchonnés +de sacs à charbon, Maures en +<i>djellabas</i> brunes, enfants nus sous leurs chemises +sales, échancrées à l’épaule, juifs +haillonneux, nègres à l’œil sadique, formaient +le cercle autour de la troupe sainte. Celle-ci, +massée au pied des remparts, s’exaltait +autour du marabout. C’était un homme au +visage blême, horriblement tendu, ruisselant +de sueur. Il dansait en jonglant avec une +boule d’ébène. Il bondissait, sa longue chevelure +dardée comme une flamme noire. Les +pèlerins esquissaient les évolutions de leur +chef et les scandaient de cris gutturaux, de +fragments de mélopées extatiques. Les uns +battaient des tambourins contre leur oreille ; +les autres se livraient à la flûte arabe comme +au vin. Certains, coiffés du turban vert, +balançaient des étendards de soie à rayures +jaunes et rouges. On brûlait de l’encens ; on +aspergeait la foule d’eau de fleurs d’oranger. +Les plus fanatiques, le poitrail nu, cheveux +flottants, s’entaillaient les bras avec des +sabres.</p> + +<p>Miss Green en remarqua un qui tournait +furieusement sur lui-même en se labourant +les côtes. Une face mitraillée de variole et +des yeux qui dévoraient le vide…</p> + +<p>Le sang coulait avec la sueur. Cela sentait +la panthère en cage. La jeune fille se trouva +tout à coup si faible qu’elle dut s’asseoir à +l’écart, sur le sable.</p> + +<p>Pendant le dîner, elle décrivit la scène à +son père.</p> + +<p>— Marabout… commenta le vieillard. C’est +un homme qui lutte contre les passions de la +chair, pour arriver à l’union avec Allah. Il +a des extases qui lui révèlent les secrets du +monde intangible et il passe pour commander +aux forces de la nature. Il ajouta, quelques +instants après :</p> + +<p>— C’est aussi un oiseau à cou dénudé.</p> + +<p>Ils se levèrent de table et l’<i>ayah</i> leur servit +une infusion sous la charmille. Le colonel +lisait un livre sur l’Islam, près du photophore.</p> + +<p>La fête continuait dans les murs et les +premières bouffées de sirocco transportaient +ses clameurs enragées.</p> + +<hr> + + +<p>Deux jours plus tard, en sortant, miss +Green vit un homme accroupi au bord de +la piste poussiéreuse, en face de la maison. +Elle reconnut le fanatique au visage grêlé +qu’elle avait remarqué dans l’entourage du +marabout. Il se tenait immobile, ses longs +cheveux blanchis à la cendre, son chapelet +au poing, en prières, semblait-il.</p> + +<p>Il ne parut pas la voir.</p> + +<p>Quand elle rentra, l’homme était encore +là. Pendant le lunch, elle le fit remarquer à +son père.</p> + +<p>— Je l’ai déjà vu, dit le vieux soldat.</p> + +<p>— Et que pensez-vous qu’il attende ?</p> + +<p>— L’aumône, probablement. Étant un +personnage religieux, comme l’indique son +chapelet, il ne peut mendier. Mais sa présence +veut dire : « Donnez-moi. » C’est ce +que nous ferons tout à l’heure.</p> + +<p>Le colonel, dont la santé s’était améliorée, +sortait maintenant à cheval avec sa fille. On +leur amena leurs montures vers trois heures. +En passant devant le fanatique, ils jetèrent +une poignée de sous à ses pieds, sans qu’il +parût s’en apercevoir.</p> + +<p>Ils trottèrent sur les pistes bordées d’aloès, +entre les maigres champs de maïs envahis par +les pierres et dont les Marocains défendent +la moindre pousse avec des vociférations. Au +ciel, le blanc des nuages était épars, comme en +bouillie. Le vent transportait du sable chaud. +Miss Green avait la migraine… Ils rentrèrent +longtemps avant le coucher du soleil.</p> + +<p>L’homme était toujours là.</p> + +<p>— Nous n’avons peut-être pas assez donné, +supposa la jeune fille.</p> + +<p>— Non. Il est sûrement en prières, déclara +le colonel. Je l’ai observé.</p> + +<p>— Mais si ce n’est pas de l’argent qu’il +attend, pourquoi serait-il venu s’installer ici ?</p> + +<p>— Il doit y avoir quelque indice qui lui +désigne cette place comme favorable. Remarquez +qu’il est tourné vers l’Est, c’est-à-dire +vers La Mecque.</p> + +<p>— Il ne perd pas la maison des yeux.</p> + +<p>— Je parierais qu’il ne la voit même pas.</p> + +<p>Le sirocco souffla toute la nuit. Les rafales +arrivaient par séries, avec une force croissante, +puis cessaient pour reprendre aussitôt. +Les palmiers se froissaient dans une colère +métallique. Ellen ne dormit pas.</p> + +<p>En ouvrant sa fenêtre, vers huit heures, +elle vit avec étonnement le saint personnage +à la même place que la veille. Des colonnes +de sable tournoyaient dans la vallée ; les +arbustes geignaient, harassés. L’homme était +immobile, blanc de poussière, pareil à un +mort.</p> + +<p>Elle se promit d’interroger le cuisinier à +son sujet.</p> + +<p>— C’est singulier, Amram, lui dit-elle en +prenant son thé. Cet Arabe est toujours là. +Si tu allais lui demander ce qu’il veut ?</p> + +<p>Il la dévisagea, fermant à demi les yeux, +pour en atténuer la flamme.</p> + +<p>— Je suis un pauvre juif, répondit-il humblement. +Pour lui, musulman, je ne suis +qu’une vermine. D’ailleurs, il est en extase. +Autant questionner une pierre.</p> + +<p>— Si tu le renvoyais ?</p> + +<p>— Ce n’est pas un serviteur comme moi +qui oserait chasser un <i>Hadj</i>. Tous ceux qui +suivaient le marabout sont des <i>Hadj</i>, de +saintes gens qui reviennent de La Mecque. +S’ils apprenaient qu’un juif a offensé l’un +d’eux, ils l’assommeraient à coups de bâton !</p> + +<p>Tout en dispersant avec une palme sèche +les mouches obstinées, il examinait la jeune +fille, un pli d’attendrissement sous ses poils +blancs. Elle le renvoya, disant :</p> + +<p>— C’est bien. J’en parlerai au colonel.</p> + +<p>Celui-ci fut d’avis de ne plus s’occuper de +l’intrus.</p> + +<p>— Aux Indes, déclara-t-il, on voit des +fakirs incrustés des années à la même place. +C’est comme un arbre, ou une fontaine ; on +les frôle, on les piétine presque, on ne les +remarque plus.</p> + +<p>Le sirocco soufflant encore dans l’après-midi, +les Green ne sortirent pas. Ellen, qui +suffoquait dans sa chambre, voulut faire sa +sieste sous la charmille. Soleil et poussière +passaient par la claire-voie, mais la touffeur +était moindre que dans les pièces closes, du +moins à ce que prétendait la jeune fille.</p> + +<p>Le lendemain, un azur lumineux, immobile, +voûtait le monde.</p> + +<p>Le saint paraissait aussi indifférent à l’embellie +qu’aux rafales qui l’avaient assailli +trente-six heures durant. Au lunch, le colonel +annonça :</p> + +<p>— J’ai demandé les chevaux pour trois +heures. Nous irons voir ces grandes <i>noriahs</i>, +sur la route de Mogador.</p> + +<p>— Je préfère ne pas sortir, père, répondit +instinctivement Ellen.</p> + +<p>— Tu n’es pas malade ?</p> + +<p>— Non… fatiguée seulement.</p> + +<p>Elle passa l’après-midi sous la charmille, +à lire un roman. En tournant la tête, elle +voyait le religieux de l’autre côté du chemin, +tache brune sur le vert pourpré des figuiers +de Barbarie. Elle distinguait son visage, +plaque de cendre où brûlait la braise noire +des yeux, mais elle s’efforçait de n’y plus +attacher la valeur d’une présence humaine, +de le considérer comme une plante un peu +plus étrange que la nature aurait fait germer +devant sa porte.</p> + +<p>Dans la nuit, elle eut un cauchemar. Des +nuées jaunes chargées de sable fuyaient dans +le ciel, à toute vitesse. Elle contemplait ce +spectacle d’en haut, sans le comprendre, car +l’atmosphère était parfaitement tranquille. +Soudain, elle aperçut, au-dessous d’elle, se +tordant dans le creux d’une dune, la forme +démesurée du religieux. Il avait une poitrine +affreusement dilatée et son corps élastique, +ondulant au soleil comme celui d’un +ver, commandait à la course des nuages.</p> + +<hr> + + +<p>Au matin, une petite inquiétude vivait en +elle.</p> + +<p>— Père, déclara-t-elle après le déjeuner, +je ne sortirai pas encore aujourd’hui. Je ne +me sens pas bien.</p> + +<p>Le vieillard la regarda :</p> + +<p>— C’est vrai. Tu es un peu pâle… Ce coup +de sirocco m’a fatigué aussi. Je te donnerai +de la quinine.</p> + +<p>Elle passa de nouveau la journée sous la +charmille. Sans savoir pourquoi, elle avait +pris sa chambre en dégoût. Vers six heures, +le ciel devint d’or. Les palmiers se dilatèrent. +Les verdures semblèrent soudain étonnamment +jeunes. Une volupté rapide, intense, +submergea la vallée.</p> + +<p>Youssef parut.</p> + +<p>— Regarde comme je suis propre, cria-t-il. +Donne-moi trois francs !</p> + +<p>Elle s’étonna du chiffre accru de ses exigences. +Il sourit vicieusement, en fixant +l’échancrure de son corsage.</p> + +<p>— C’est pour ma femme, expliqua-t-il.</p> + +<p>Et comme elle riait, incrédule, il releva +brusquement son burnous, exhibant sa virilité.</p> + +<p>Elle rougit très fort et le renvoya. Il s’en +fut, ricanant de la gorge.</p> + +<p>L’<i>ayah</i> avait surpris la scène.</p> + +<p>— S’il revient, dit la jeune fille, tu le +chasseras. C’est un petit voyou.</p> + +<p>— Un grand voyou, maîtresse ! Un très +grand voyou !… Mais aussi, ajouta-t-elle à +voix basse, maîtresse est trop charitable. Ici, +ce n’est pas comme à Ceylan, où chaque mendiant +vous bénit pour l’aumône qu’il reçoit. +Ici, on ne connaît pas le Bouddah et on se rit +du bien. Maîtresse va, vient ; elle parle aux +Marocains ; elle a pitié d’eux ; elle leur +donne des sous et des médicaments… Mais +les Marocains ne s’en soucient guère… Ils +regardent maîtresse, quand elle passe… Si +elle savait comment ils la regardent !… J’en +frémis parfois dans ma vieille peau… Oui, +tous, même cette tige boueuse de Youssef, +même le juif !</p> + +<hr> + + +<p>Dans la nuit, Ellen s’éveilla tout à coup +avec la sensation qu’on venait de lui toucher +l’épaule. Une angoisse la chassa du lit, la +poussa vers la fenêtre.</p> + +<p>L’odeur intime, réelle, de la terre et des +plantes était libérée. Dans une mare, des +grenouilles coassaient furieusement, toutes +ensemble, puis se taisaient ensemble. Leur +chant avait une force extraordinaire ; on +eût dit un aboiement de chiens. Sous un +figuier, on entendait des gémissements humains, +une voix de très jeune fille, qui semblait +sangloter et un halètement d’homme, +rapide, enivré.</p> + +<p>Elle sentait ses jambes mollir. La nature +avait, cette nuit, une face nouvelle ; les +êtres, couverts par le soleil d’une dorure +factice, étaient, dans cette noirceur, plus +vrais, plus puissants, et brutalement obsédés.</p> + +<p>Certes, il y avait dans l’univers d’autres +forces que les orages du sud ou que la poussée +de la barre contre les rocs, des forces tout +aussi impétueuses et indifférentes, mais dont +on ne parlait jamais…</p> + +<hr> + + +<p>La journée du lendemain se passa comme +les précédentes. Après le dîner, le colonel +but son whisky sous la charmille, à la lueur +du photophore.</p> + +<p>Il faisait une de ces soirées parfaitement +sèches où il semble que la terre africaine, +privée d’atmosphère, touche les régions supérieures +du ciel.</p> + +<p>Ellen brodait des mouchoirs, se débattant +en silence contre elle ne savait quoi. Voilà +plus d’une heure qu’elle voulait se mettre +au lit, mais ployer le genou, lever la main +était impossible. Elle sentait la sueur perler +sous ses bras.</p> + +<p>Le vieillard parti, elle appela l’<i>ayah</i>.</p> + +<p>— Arrange-moi mes cheveux, pria-t-elle.</p> + +<p>La Cinghalaise dénoua la chevelure qui +ondoya jusqu’à terre, et se mit à la peigner, +tout en murmurant des louanges d’une voix +enfantine et chantante.</p> + +<p>Quand elle fut seule, Ellen s’abandonna +en arrière, cédant à l’ennemi inconnu.</p> + +<p>Elle s’éveilla en sursaut et referma aussitôt +les yeux, dans une nausée d’effroi : +à trois pas d’elle, se tenait le religieux. +Parfaitement immobile, il la fixait avec une +ardente sévérité. Les yeux seuls semblaient +maintenir en vie cet assemblage de chairs +sèches, ravagées par la variole, entaillées de +blessures volontaires, encroûtées d’ulcères.</p> + +<p>— Que faites-vous là ? implora-t-elle faiblement.</p> + +<p>En même temps, elle cherchait à se réfugier +dans la salle à manger. Mais elle se +sentait tout entière enveloppée dans un filet +pesant. Le mieux qu’elle put faire fut de se +lever et de se roidir contre la claire-voie. Il +lui était impossible de frapper l’intrus, de le +chasser, ou même de lui parler avec rudesse.</p> + +<p>— Comment êtes-vous entré ? murmura-t-elle. +Pourquoi me regardez-vous ainsi ? +Qu’est-ce que vous voulez ?</p> + +<p>Il étendit une main desséchée vers les +cheveux épars de la jeune fille. De son autre +main, étrangement agile et expressive, il lui +faisait signe d’en couper une mèche.</p> + +<p>— N’approchez pas, supplia-t-elle.</p> + +<p>S’arrachant par un violent effort de volonté, +elle s’enfuit jusque dans sa chambre. Un +instinct de défense, éveillé subitement, lui +conseillait la ruse.</p> + +<p>Il y avait, devant son lit, la peau d’un lion +que le colonel avait tué jadis dans l’Afrique +du Sud. Elle prit des ciseaux, trancha dans +la crinière, puis eut le courage d’affronter de +nouveau le religieux.</p> + +<p>Il attendait, impassible. Elle lui tendit la +pincée de soies blondes, en s’efforçant de sourire. +Il la porta sans mot dire à ses lèvres, à +son front, et sortit.</p> + +<p>Elle était parfaitement lucide. Elle remarqua +qu’il avait aux chevilles, comme beaucoup +de pèlerins, deux plaies rondes habitées +par les mouches.</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, une sorte de pudeur l’empêcha +de raconter l’aventure à son père. Elle +n’osa se confier qu’à la Cinghalaise.</p> + +<p>— Voyez-vous, le chien rogneux ! gronda +la vieille. Qui sait ce qui serait arrivé, si +maîtresse lui avait donné une de ses boucles ? +Il tiendrait maîtresse en son pouvoir…</p> + +<p>Et elle ajouta, plus bas :</p> + +<p>— Maîtresse ne sait donc pas que cette +bête sauvage la désire ?</p> + +<p>La jeune fille rougit violemment :</p> + +<p>— Tais-toi ! Je le savais.</p> + +<p>En réalité, cette idée l’atteignait pour la +première fois. Elle avait envisagé des chances +de meurtre, de vol, d’empoisonnement, mais +non la possibilité qu’en cette ruine humaine +habitât la même volonté qui faisait se clore +les yeux d’Amram en sa présence, la même +qui amenait un sourire vicieux sur les lèvres +de Youssef. Elle éprouvait une stupéfaction +mêlée de dégoût. Revivant ses derniers jours, +ses abandons pesants sous la charmille et +l’étrange torpeur qui la clouait sous l’œil +fixe du fanatique, elle avait envie de se +plonger dans l’eau pure. Elle s’interrogeait +vainement sur la nature de cette force, +capable de troubler un être à distance, d’enchaîner +les membres et la pensée, d’éveiller +des remous jusque dans le profond domaine +des songes. Elle ne savait pas que si +l’homme mettait au service de ses instincts +la puissance accumulée par l’ascétisme, il +deviendrait une espèce de démon, devant qui +plieraient les corps et les âmes les plus fiers.</p> + +<p>Malgré le soleil, qui désolait majestueusement +la vallée, elle sortit volontiers avec +son père et se promena dans les jardins, +légère, la tête vide, comme après une fièvre. +Ils allèrent jusqu’aux dernières verdures, d’où +l’on voit un rideau de feu ondoyer sur les +sables.</p> + +<p>En rentrant, ils passèrent devant le religieux +qui roulait entre ses doigts la mèche +dorée.</p> + +<p>Elle se retira de bonne heure, ce soir-là.</p> + +<p>La nuit tempérait à peine la chaleur. +Portes et fenêtres ouvertes, les maisons attendaient +anxieusement un souffle, un remous +de l’air fixe.</p> + +<p>Vers une heure, Ellen s’éveilla. Un clair +de lune puissant comme une aurore avait +envahi la pièce. Une sensation de vie accrue, +de force irritante et insolite parcourait ses +membres. Il lui semblait respirer une odeur +de suint, l’odeur animale des mendiants, des +chameaux et des chiens vautrés sur une terre +brûlante. Elle voulut se rendormir, enfouit +son visage dans l’oreiller. Cette odeur la poursuivait. +L’immobilité n’était plus supportable. +Elle se dressa, tordit ses bras minces, +qu’elle sentait plus robustes que des câbles +et finit par se glisser hors de la moustiquaire.</p> + +<p>Ses pieds nus rencontrèrent le carrelage… +Elle était sûre d’avoir foulé la peau de lion +en se couchant et elle la voyait, maintenant, +au milieu de la chambre. Que s’était-il passé ? +Elle pensa qu’elle faisait un de ces rêves où +la conscience dédoublée enregistre des événements +absurdes, tout en les niant ironiquement. +En effet, <i>voici que la dépouille se +mettait à bouger</i>… Mais ce chacal qui ricanait, +là-bas, dans les jardins ?… La fraîcheur du +pavé, sous ses pieds ?… Non, elle ne rêvait +pas et la chose morte avait encore frémi, +animée d’une vie fantômale !</p> + +<p>Miss Green passa le restant de la nuit, +pelotonnée contre le mur, mordant sa moustiquaire +pour ne pas crier.</p> + +<p>Quand elle osa jeter les yeux à terre, dans +l’avant-lueur orangée du jour, la peau de +lion gisait contre la porte, comme si le balai +d’une servante, et non un puissant orage +d’énergies inconnues, l’avait fait échouer là.</p> + +<hr> + + +<p>Au lever du soleil, le fanatique aboya une +injure, se dressa sur ses jambes desséchées +et s’en alla vers les sables.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">A L’ÉCART</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p>Ce sont les conditions exceptionnelles +qui créent l’artiste : tous les +états intimement liés aux phénomènes +maladifs, de sorte qu’il ne +semble pas possible d’être artiste +sans être malade.</p> + +<p class="sign">(<span class="sc">Nietzsche</span>, <i>la Volonté de Puissance.</i>)</p> + +<p>Les artistes ne sont pas les hommes +de la grande passion, quoi +qu’ils s’imaginent et quoi qu’ils +nous disent.</p> + +<p class="sign">(<span class="sc">Id.</span> <i>Ibid.</i>)</p> + +</blockquote> + +<h3>I</h3> + +<p>Je fis sa connaissance au deuxième relais +de la route de Laghouat au M’Zab. Je roulais +depuis neuf heures à travers la <i>Daya</i>, dans +le coupé de l’énorme voiture. J’étais descendu +péniblement, en chancelant dans la +nuit. La diligence dételée semblait une épave +du désert. Un Arabe était étendu sur le marchepied +arrière, blanc et immobile comme un +cadavre sous son drap. Un bref tourbillon +de poussière se soulevait parfois, au-devant +du fanal. On se sentait rejeté du monde, +vomi au hasard, en un point quelconque de +l’immensité plate et morte.</p> + +<p>Pourtant, un rectangle de lumière, dressé +sur l’obscurité, attestait l’existence d’une +maison. J’entrai dans une pièce où s’entendaient +le tic-tac d’un réveil et la respiration +d’hommes endormis. Un feu de tourbe éclairait +suffisamment. Le cocher buvait du café, +accroupi devant la flamme. Des Arabes +étaient allongés sur la terre battue. Au fond +de la chambre, adossé au mur, un Européen +me regardait. Je lui offris une cigarette, +qu’il accepta avec une espèce d’empressement +inquiet.</p> + +<p>Dès les premières paroles, il me fut évident +qu’il n’appartenait pas aux catégories humaines +le plus souvent rencontrées dans ces +parages : officiers en tournée d’inspection, +ou fonctionnaires civils rejoignant leur poste. +Je lui demandai s’il descendait au M’Zab +avec moi. Non, il venait d’errer à cheval +parmi les tribus et il regagnait Laghouat en +flânant.</p> + +<p>Au bout d’un quart d’heure de causerie, il +me dit, à brûle-pourpoint :</p> + +<p>— D’ailleurs, vous ne trouverez rien, là-bas.</p> + +<p>Je le regardai avec surprise.</p> + +<p>— A quel point de vue ?</p> + +<p>— Musique, sourit-il brièvement, en baissant +les yeux.</p> + +<p>— Mais je suis peintre, protestai-je.</p> + +<p>— Oui… Vous devez être mieux doué +pour la musique.</p> + +<p>C’était cruellement exact. Je le regardai +avec stupeur.</p> + +<p>— Et vous ? questionnai-je.</p> + +<p>— Moi ?… Je m’occupe de musique.</p> + +<p>On avait attelé des mules fraîches. Nous +nous séparâmes sur des paroles banales et +je continuai mon voyage.</p> + +<p>Trois semaines plus tard, je le retrouvai +dans la salle à manger de mon auberge, à +Ghardaïa. Il était arrivé de nuit. Je lui +demandai s’il comptait rester longtemps dans +le M’Zab.</p> + +<p>— Je ne sais pas, hésita-t-il. Je n’ai pas +de projets… Je suis tout à fait libre… et… +Eh bien, coupa-t-il d’une voix forte, dites-moi +donc que j’avais raison. Vous n’avez rien +trouvé, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— En effet.</p> + +<p>— C’est fini. Voilà douze siècles qu’ils +dorment. Il y a d’autres races qui dorment +aussi… Mais elles chantent quelquefois en +rêve… Celle-ci, non… D’ailleurs, ajouta-t-il, +je ne m’en plains pas… Ils ont tout de même +une musique… Regardez-les bien… et… vous +l’entendrez peut-être.</p> + +<p>— Vous composez ? questionnai-je.</p> + +<p>Il me jeta un regard fuyant et répondit, +comme la première fois :</p> + +<p>— Je m’occupe de musique.</p> + +<p>Je demandai son nom à l’hôte, après le +déjeuner : Michel Sarterre. Je me souvins, +tout à coup, que six ans auparavant, tandis +que je voyageais en Orient, les artistes de +Paris s’étaient émus à l’apparition d’un jeune +musicien de ce nom. Il avait fait exécuter +un ballet d’une conception si originale, d’une +audace harmonique si grande, que le public +s’était révolté. Entré dans la gloire à coups +de sifflet, il n’avait pas profité de cette exaltation +de colère et d’enthousiasme. Au lieu +de produire, suivant l’usage des habiles, une +seconde œuvre, aux violences calculées pour +le scandale, il s’était fait oublier. Je ne doutai +pas que le hasard ne nous eût réunis, mais sa +réserve me conseillait de n’en rien témoigner.</p> + +<p>Nous causions, un soir, sur le seuil de +l’auberge, à cette heure bienheureuse où la +ville blanche devient rose, où une voix +s’échappe de son bizarre minaret, dressé +comme un pistil noir sur le couchant, où +tout un peuple en burnous commence sa +rumeur. Il y avait des formes claires couchées +à même la piste. Un crapaud donnait ses +deux notes. Dans un café, les chocs sourds +des tambours et les broderies obsédantes de +la flûte annonçaient la volupté renaissante +de la nuit.</p> + +<p>Mon compagnon me désigna une fillette +qui passait devant nous :</p> + +<p>— Regardez.</p> + +<p>Elle portait un turban orange d’une si +riche nuance, qu’il semblait distiller de la +couleur. Le kohl entourait ses yeux d’un +ovale bleu. Deux signes bleus sur le front, +drapée avec mollesse dans une robe indigo, +elle marchait fièrement, une agrafe d’argent +posée sur l’épaule nue.</p> + +<p>— C’est pourtant vrai, dis-je. Il leur +reste cette musique-là. Mais qui peut la +noter ?</p> + +<p>Il sourit vaguement, suivant des yeux +l’enfant, qui se balançait dans la cendre pourpre +du crépuscule.</p> + +<p>Quelques instants après, un garçon au burnous +en loques, à l’œil impudent, passa nonchalamment +près de nous. Avant de disparaître, +il se retourna et fit un signe impatient +à Sarterre, qui devint nerveux, puis me +quitta, sous un prétexte quelconque.</p> + +<p>Vers deux heures du matin, je prenais +l’air sur ma terrasse. Un grand vent doux +faisait lever des nuages bleuâtres, qui couraient +timidement vers l’ouest, comme avertis +que bientôt le soleil jaillissant les dévorerait.</p> + +<p>Quelqu’un pénétrait dans l’auberge. Je me +penchai et reconnus Sarterre. Il me vit, leva +vers moi une face illuminée par je ne sais +quelle ivresse et me fit un geste familier de +la main.</p> + +<p>Après le déjeuner, il s’approcha de ma +table.</p> + +<p>— Je ne vois pas, dit-il, pourquoi je ne +vous raconterais pas ma nuit.</p> + +<p>Je lui offris une chaise. La salle était +presque fraîche. Ali, le domestique, une +grande brute arabe à la voix retentissante, +allait et venait.</p> + +<p>— Vous avez remarqué cette fillette, hier +au soir, n’est-ce pas ? C’est une amie de la +petite crapule au burnous déchiré qui venait +derrière elle. Treize ans… l’âge des entremetteurs, +ici. Celui-là m’a conduit par un +détour jusque dans l’oasis. On peut y aller +en traversant la ville, mais celle-ci n’est pas +éclairée et ses rues voûtées, ses impasses, ses +recoins souterrains conseillent à l’Européen +de ne pas s’y risquer le soir. D’ailleurs, dans +les jardins, on peut recevoir le coup de fusil +destiné au maraudeur ou à l’adultère. C’est +peut-être pour cela qu’ils sont si beaux. Ah ! +je suis sûr que ce vieil âne de Rimsky les +aurait aimés !</p> + +<p>J’avais remarqué déjà sa coutume d’injurier +affectueusement ses maîtres les plus +chers.</p> + +<p>— La nuit, continua-t-il, la palmeraie sent +l’eau et les roses mouillées. On y marche sous +une mer de verdure, à cause des vignes que +les Mozabites font courir d’un tronc à l’autre. +Une fraîcheur faible et sentante vous monte +à la tête. Mais la plus grande ivresse, c’est encore +celle qu’on porte en soi… Le désir de cette +enfant farouche, la pensée qu’elle vous échappe +de jardin en jardin, l’incertitude de la poursuite… +Oui, c’est plus fort que leur <i>lagmi</i> !</p> + +<p>Je crois qu’elle nous guidait, tout en paraissant +nous fuir, car, arrivée près d’une porte +pratiquée dans un mur de terre, elle nous +attendit et le marchandage commença. Il y +eut de longs chuchotements passionnés et +gutturaux. A la fin, le petit Arabe me dit : +« C’est oui. »</p> + +<p>La porte s’ouvrit et nous pénétrâmes dans +un jardin. Une forme bleue faisait le guet. +Je sentis le contact d’un bras noir et maigre +cerclé d’argent. Nous traversâmes un carré +d’orge et trouvâmes une vieille, assise près +d’un gourbi. Les chuchotements recommencèrent. +On paraissait craindre l’arrivée de +quelqu’un. Puis l’enfant se mit à avoir peur +de moi. La vieille lui fit honte de sa timidité. +Le jeune entremetteur l’encouragea en riant. +Finalement, elle pénétra dans une espèce de +cave, où la guetteuse nous rejoignit avec une +bougie allumée. Je vis une tête noire au nez +crochu, des pommettes saillantes, un œil +gauche vitreux. La pièce n’avait pas de meubles ; +rien qu’une natte et une toile brune. +Des babouches minuscules traînaient. La +guetteuse proposa du café, que je refusai, +puis nous quitta.</p> + +<p>La fillette se tenait debout, la tête un peu +penchée. Elle toucha sa robe d’un geste mutin, +pour dire : « Faut-il l’enlever ? »… Ah ! comme +cette palpitation du désir est plus forte que +la tendresse ! L’amour que nous imposent les +femmes civilisées m’a toujours paru maladif. +Il naît, se développe et meurt dans une +brume de sentiments. Et si je n’ai plus de sentiments, +moi ? Si les mots qui les expriment +me font défaillir de honte et d’écœurement ? +Si je suis devenu pareil à un chacal ? Faut-il +encore mentir ? Qui donc y gagnera ?</p> + +<p>Cette enfant avait un corps brun, très +clair, presque blanc ; non point potelé, mais +ferme comme la terre. Elle était docile et +grave. Elle ne prononça que deux mots : +<i>merci</i>, quand je jetai cinq francs sur le sol +et <i>demain</i>, quand je la quittai.</p> + +<p>Vous êtes-vous jamais senti libre, auprès +d’une femme d’Europe ? Moi pas. Je ne parle +pas de celles qui nous aiment. Mais les filles +elles-mêmes nous enchaînent, par leur bavardage +et leur comédie du plaisir. Ce prétendu +partage de la volupté nous oblige à une sorte +de reconnaissance, au mensonge de la camaraderie +ou de la pitié. C’est un poids à traîner +en commun, une complicité de tristesse et +de joie. Au contraire, avec ces petits démons +bruns, je me sens divinement seul. Elles sont +inertes et aussi privées de sentimentalité +qu’une pierre polie. Leur obéissance est servile, +mais glaciale. C’est pour cela qu’elles +m’enivrent. Elles me haïssent peut-être : +elles ne contrecarrent jamais ma folie de +liberté. Elles ignorent les gestes qui emprisonnent. +Combien de fois, — du temps où je +me croyais capable d’aimer, — combien de fois +n’ai-je pas fait sournoisement glisser le bras +qu’une femme arrondissait autour de mon cou !</p> + +<p>Je retrouvai mon jeune Arabe dans le +jardin. La guetteuse à l’œil mort nous ouvrit +la porte et nous vagabondâmes de nouveau +dans l’oasis.</p> + +<p>Mon guide mordait une rose. Il voulait me +conduire chez un de ses petits amis, <i>beau +comme la lumière</i>, disait-il. Je préférai visiter +une Ouled-Naïl qui habite hors la ville, en +haut d’un roide escalier de faïence. C’est une +fille de seize ans, de la couleur du cuivre +rouge. Ses bras fluets pendent, sans vouloirs ; +son corps semble ramolli par le fleuve de +débauche qui, sans cesse, déferle sur lui. Ses +seins renflés résistent pourtant. Son visage, +à la lèvre inférieure saillante, fait songer à +la tête d’un poisson qu’on tiendrait par les +ouïes. Elle est primitivement bestiale et ne +prononce que de rares syllabes enrouées. Je +sortais de chez elle, quand vous me vîtes rentrer. +J’étais ivre et je n’avais pas bu.</p> + +<p>Il se tut, inconscient de la gêne que ces +confidences me causaient. Il n’y attachait évidemment +aucune importance. Mais sa pudeur +était ailleurs : je crus pouvoir lui dire, un +instant après, que j’avais entendu parler de +sa première œuvre ; aussitôt, il rougit, balbutia +un acquiescement et, pivotant sur ses talons, +me demanda si je connaissais un débit +d’excellent vin de palme, à la porte du midi.</p> + +<p>Je ne le vis pas le jour suivant.</p> + +<p>Le surlendemain, je le trouvai hors des +murs de la ville, dans un ravin de sable désolé +par la lumière. Il était échoué sur un +talus où s’étalaient des ordures, non humiliées +et croupissantes, comme aux pays humides, +mais rutilant impudemment derrière un +rideau de flamme. Il y avait eu là, jadis, un +cimetière et les immondices débordaient sur +les tombes en miettes. On foulait pêle-mêle +des mâchoires de bêtes, des débris de cruches, +des déchets de nourriture et des stèles éclatées. +Des morceaux de fer-blanc étincelaient +comme le diamant. L’astre de midi trempait +tout d’un feu jaune et rouge, qui vous revenait +à la face et vous mordait les yeux.</p> + +<p>Sarterre était assis sur un crâne de mouton +et son talon martelait une boîte à conserves +défoncée. Il me regardait approcher d’un œil +lourd. Je ne savais comment l’aborder.</p> + +<p>— Vous vous demandez probablement ce +que je fais là ? me dit-il enfin. Ce matin, vers +dix heures, je suis sorti… J’ai vu, sur la route, +une tache mauve qui dansait dans la lumière. +J’ai pressenti un corps de femme. Je l’ai +suivie… dépassée… Elle m’a regardé d’un +air farouche. Elle allait à Melika. Je l’ai vue +entrer par la porte à cinq dents qui ouvre +sur une voûte noire. Elle m’aurait griffé, +si j’avais pénétré dans les murs. Je me suis +assis au pied du rempart. Une jeune nomade +est sortie de la voûte. Je l’ai suivie jusqu’aux +tentes en loques de sa tribu. Les chiens +aboyaient ; les hommes me surveillaient obliquement. +Je suis revenu vers Ghardaïa. +J’avais encore dans la chair cette promesse +d’un bonheur inouï, dans l’esprit ce chaud +engourdissement lumineux qu’une joie soudaine, +aiguë comme l’éclair, va déchirer tout +à coup… Je suis allé… je suis venu… j’ai +relevé des traces de pas… poursuivi des +silhouettes lointaines… Peu à peu, ma nuque +et mes reins se sont appesantis… J’ai viré… +guetté, sous le soleil de plus en plus lourd… +Et me voici… Ma nuque s’est tout à fait +prise… mon pouce se retourne… Je sais +qu’il n’y a rien… que l’heure est vide… la +piste déserte… mais j’attends… Ce n’est pas +très intelligent, n’est-ce pas ?… Je ne sais +rien faire d’intelligent…</p> + +<p>— Je m’étonne, dis-je, qu’une vie comme +la vôtre ne vous remonte pas quelquefois +à la gorge.</p> + +<p>— Oh, je connais le dégoût, reprit-il sourdement. +L’ivresse est brève, incapable de +délivrer un peu longuement cette carcasse. +Le frisson du désir passe comme une brise du +nord. Il ne rafraîchit ni la pensée ni la chair. +A l’heure du plaisir, presque tout est bu +d’avance. La lampée me semble courte et +fade. Elle est à peine engloutie que la machine +reprend sa poursuite. L’esprit pèse +vainement cette folie. Quand je recompte les +secondes de joie et les heures d’angoisse… +oui, la nausée m’envahit. J’étouffe.</p> + +<p>Je me taisais. Je venais de m’apercevoir +avec émotion que celui qui me parlait dans +une si inquiète misère était un enfant. Il +ricana :</p> + +<p>— Vous n’allez pas vous apitoyer, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>Je posai ma main sur son bras :</p> + +<p>— Excusez-moi si la question vous blesse, +mais pourquoi n’avez-vous rien produit, depuis +six ans ?</p> + +<p>Il serra les lèvres, le regard fuyant :</p> + +<p>— Un jour… je vous dirai ce qui m’est +arrivé.</p> + +<p>— En ce moment, insistai-je, pourquoi ne +travaillez-vous pas ?</p> + +<p>— Ah, je vois ! s’écria-t-il avec une espèce +de gaieté. Vous vous imaginez que la vie que +je mène a détruit mon talent ? Vous croyez +que j’ai sombré « dans la débauche » ? Détrompez-vous. +D’abord, je travaille. J’écris +une symphonie. Ensuite, je ne sache pas que +ses vices aient jamais entamé le pouvoir créateur +d’un artiste, <i>à condition qu’il ne devienne +pas leur esclave</i>. Ils sont la goutte de poison +toujours en suspens dans son rêve. Si le +poison déborde, le rêve s’alourdit… Les miens +ne sont pas assez grands pour m’apaiser, +mais ils colorent féeriquement ma musique. +Longs désirs, voluptés brèves, tourments +absurdes, voilà la source de mes plus beaux +songes.</p> + +<p>— Je ne sais si je vous comprends, interrompis-je.</p> + +<p>— Écoutez, reprit-il, c’est de nuits comme +celle que je vous ai contée, c’est de matinées +comme celle-ci, qu’a jailli le meilleur de ma +pensée. Qu’y a-t-il là d’incompréhensible ? +La beauté peut sortir de l’ordure. Une vie +pure peut mener au desséchement. Un cœur +sec peut épancher les harmonies les plus chargées +de tendresse. Le vice, engendrer la +fraîcheur. L’amour, venir de la haine et l’impuissance +de la bonté. L’agitation sans but +conduit parfois à la plénitude et le dégoût +aride à la joie impétueuse. A chacun sa loi. +La mienne m’a été lentement révélée. Pendant +les heures amères de la poursuite, ou +dans l’étreinte d’une chair inconnue, j’ai +compris que, pour moi, l’inquiétude et le +désir <i>étaient créateurs</i>.</p> + +<p>Il réfléchit un instant, sous le soleil pesant, +puis reprit :</p> + +<p>— J’avais tort de me plaindre, tout à +l’heure. Le plus libre génie doit payer son +inspiration, comme l’ouvrier paie son pain… +On paie de sa raison, de son bonheur, quelquefois +de sa vie. Moi, j’ai payé de ma paix +et de ma substance. J’ai accepté ma loi. +Ce que j’endure ne compte pas. Ma personne +est sans importance. Je crois même… oui, +je suis presque heureux d’être aussi misérable !… +Avez-vous remarqué cette grosse +fille du café des rouliers, avec sa tête de +bœuf et son souffle asthmatique ? J’étais +avec elle, l’autre jour, dans une mansarde +envahie par les cafards, sur un grabat. Sa +peau est rugueuse comme l’écorce ; elle sent +mauvais… Eh bien, j’étais content qu’elle +fût si repoussante, comprenez-vous ? Je l’aurais +souhaitée plus hideuse encore ! Je ne +veux pas de l’amour ! Je ne veux pas du +bonheur ! Je hais tout ce qui m’arracherait +à moi-même ! Je crains d’être assouvi. J’ai +peur de la jouissance. J’aime mes tourments ! +Je ne demande qu’à rester ce que je suis. Oui, +aussi mesquin, aussi ridicule que vous me +voyez, pourvu que je puisse continuer à produire ! +Pourvu que ce paradis, qui est à moi +seul, ne me soit jamais repris !</p> + +<p>Il s’était levé. Le soleil brûlait nos pieds, +à travers la toile des souliers. Une vague +d’air chaud traversa le ravin.</p> + +<p>— Vous ririez, ajouta-t-il, si je vous disais +sincèrement ce que je pense de mon œuvre. +Je donnerais ce pays et la vie de ses habitants +pour une seule de mes pages !… Voilà +l’homme que je suis.</p> + +<p>Je me tus. Je réfléchissais au mystère que +sera toujours pour moi l’artiste de notre +temps. Celui-ci croyait m’inspirer de l’horreur ; +peut-être le souhaitait-il… Non… Non. +Je le trouvais jeune, maladif et d’une loyauté +émouvante, comme la musique de son époque. +J’éprouvais pour lui la plus tendre curiosité. +J’avais envie de le serrer dans mes bras.</p> + +<p>Nous rentrâmes en longeant les hauteurs +teintées de noir, comme goudronnées, qui +dominent la <i>Chebka</i>. De là, on découvre un +grand pays mort de lumière, des houles de +pierres jaunes, à l’infini.</p> + +<p>En contournant la ville, nous vîmes, le +long d’un mur, une dizaine de prostituées au +repos. Elles étaient accroupies, silencieuses, +drapées d’étoffes multicolores : on eût dit +une rangée de beaux insectes venimeux.</p> + +<p>— La voilà, ma symphonie, dit Sarterre, +avec un geste qui englobait la <i>Chebka</i>, les +femmes et la cité bruissante.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Il s’enferma pendant une semaine. Je le +vis descendre, un matin, l’œil vif et le pas +léger.</p> + +<p>— Je suis content, me dit-il. J’ai terminé +le second mouvement de ma symphonie. Si +vous n’avez rien à faire aujourd’hui, nous +irons dans les jardins et nous causerons.</p> + +<p>Après la sieste, nous prîmes des mules et +gagnâmes la palmeraie en contournant la +ville. Il me conduisit dans un enclos où il +avait accès. Un tapis était posé sur l’orge +épaisse. Les palmes et la vigne, qui courait +d’un tronc à l’autre sur des cordes, interceptaient +le soleil. Il y avait des tortues d’eau et +de petits lézards à queue rose. Nous nous +étendîmes dans la béatitude toujours nouvelle +du sous-bois au désert.</p> + +<p>— Il y a cinq ans, dit Sarterre, je n’avais +pas encore hérité de la somme qui me permet +de paresser sous ces latitudes. Je vivais de +leçons nauséabondes. Je me traînais dans les +bars, sur les trottoirs, dans les parcs et brûlais +d’ennui sur des corps apprivoisés. J’écrivais +cependant ce ballet qui a paru si sauvage, +et qui me semble aujourd’hui péniblement +sage. Je me sentais gonflé d’une musique +nouvelle, riche de paroles jamais prononcées. +Je vivais dans une solitude magnifique, sans +me rendre compte que ma puissance créatrice +n’avait pas encore subi l’épreuve du +feu. Personne ne l’avait menacée, car personne +ne m’avait aimé.</p> + +<p>Un matin de février, j’épousai assez distraitement +Thérèse V. Sa voix m’était chère, +mais elle, je ne savais pas si je l’aimais. Elle +le savait probablement. Elle me comprenait +mieux que moi-même. Nous vécûmes retirés, +pauvres et dans une grande indépendance +mutuelle. Ma femme s’ingéniait pour ne pas +devenir un obstacle à mon travail. Son amour +avait choisi la forme la plus difficile du sacrifice : +l’absence. Nous nous voyions aussi +peu que des amants clandestins. Je me souviens +que plusieurs fois, comme je m’attardais +avec elle, elle se sauva sans rien dire. +J’étais touché, mais je ne sais quelle sensation +de gêne se mêlait à mon émotion. +Thérèse n’avait pas tardé à reconnaître combien +mes habitudes errantes étaient liées à +ma faculté d’écrire de la musique. Aussi me +poussait-elle à voyager. Quand nous avions +économisé quelques centaines de francs, elle +me disait :</p> + +<p>— Pars, mon chéri.</p> + +<p>Je partais pour la montagne ou la mer, +mais je ne retrouvais pas l’ivresse de liberté +que j’avais goûtée jadis. Il m’arrivait d’écourter +mes absences, rappelé au foyer par la +pensée qu’elle y était triste et seule. Au +retour, ses premières questions étaient sur +mon travail. Je répondais avec une hâte +joyeuse, pour ne pas la décevoir et aussi pour +mettre fin à la conversation, qui me rendait +timide. J’aurais voulu qu’il ne fût jamais +question de mon art entre nous, qu’elle n’y +pensât même jamais. Je ne sais comment +vous faire comprendre la sensation pénible +que j’éprouvais à savoir son esprit occupé +de ce qui était en train de naître dans le +mien. C’était une paralysie momentanée, un +suspens douloureux de la vie intérieure. Je +n’osais lui avouer cette faiblesse. Notez que +je n’aurais pu lui reprocher aucune pensée +hostile, ou seulement critique. Elle appréciait +avec un sens musical délicieux ce que +je venais de composer. Elle se taisait sur +mes erreurs, persuadée que je les découvrirais +seul. Elle ne discutait pas, ne conseillait +pas, ne préférait pas. Mais à un mot qui +lui échappait, je comprenais qu’elle avait +longuement médité sur mon inspiration, +qu’elle en connaissait les plus secrètes ressources. +Et bien souvent, indécis, buté ou +mécontent, je venais lui demander un avis, +lui soumettre des variantes. Elle ne se prononçait +qu’avec timidité. Une fois la question +résolue, nous parlions plus librement. +Je l’encourageais à me dire toute sa pensée. +Je me rappelle une époque où, dans une +aberration de confiance mutuelle, nous bavardions +des heures sur le don mystérieux +que j’avais reçu. Comment aurais-je su +qu’elle me détruisait ?</p> + +<p>Je m’apercevais pourtant d’un changement +dans mon travail. A la fièvre joyeuse +et tout à fait inconsciente des années précédentes, +avait succédé une période de demi-stérilité, +nous disions de recueillement, d’attente. +Je n’étais plus que rarement submergé +par ce torrent d’harmonie qu’on ne +sait comment contenir. Je ne goûtais plus +qu’une espèce de plaisir froid et volontaire +à noter mes pensées. Et ces pensées, il me +fallait les appeler, les faire monter avec +effort d’une région à demi vidée de musique.</p> + +<p>Je crois vous avoir dit que nous nous +aimions. Je devais bientôt apprendre à quel +point sa tendresse était généreuse. J’avais +tout à fait renoncé, dans les premiers temps +de notre union, à mes habitudes de libertinage. +Un jour, cependant, — un jour de +travail maussade, — je sentis renaître le +parfum de mon ancienne vie. Je longeais +une avenue déformée par la brume, quand la +vue d’une prostituée fit briller de nouveau +en moi le bienfaisant mirage du désir. Je la +suivis longtemps, perdu dans cette ivresse +retrouvée. Son corps ondoyait devant moi +et le brouillard me devenait un rêve sonore. +Je l’accompagnai dans un hôtel. En la quittant, +je fus envahi par un sentiment nouveau. +Au lieu de cet allègement, de cette +innocence que j’avais si souvent connus +après la débauche, j’éprouvais une espèce de +remords, une hâte de rentrer et d’avouer. +C’est avec une oppression maladive que je +parlai à Thérèse. Elle se tut et réfléchit +longuement. J’aurais voulu la voir en larmes, +jalouse, injuste. Mais elle dominait ses sentiments. +Elle me questionna sur mon existence +d’autrefois, sur le lien qui, dans ma +pensée, unissait mes désordres à ma faculté +créatrice… Je la vois encore, dans son ample +robe violette, sa tête blonde contre la mienne, +son bras autour de mon cou, me confessant, +écoutant sans dégoût mes cyniques confidences. +Pas un reproche, pas une révolte : +elle ne voulait que comprendre. Que de +noblesse perdue ! Quel démon change en +force dissolvante les plus touchants sacrifices +de la tendresse féminine ? Elle finit par +me dire :</p> + +<p>— Il se peut que tu aies raison… Ces… +ces choses peuvent t’être nécessaires… Je +ne veux pas y mettre obstacle… Tu es libre… +Je ne te demande que la vérité… Promets-la +moi et je te promets, à mon tour, de t’épargner +tout reproche.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi cette obligation me +parut si gênante, au premier abord. J’eus +une hésitation, qui lui fit dire :</p> + +<p>— Tu ne voudrais pourtant pas me mentir ?</p> + +<p>Ah ! que n’eus-je alors le courage ou la +clairvoyance de lui crier :</p> + +<p>— Si, je veux te mentir ! Si, je veux préserver +mon intimité ! Je veux avoir ma vie +secrète ! Cette liberté que tu m’offres ne +m’est d’aucun prix, si je dois t’en rendre +compte. Il y a des êtres auxquels le mystère +est indispensable. Certaines explications +détruisent la vie naissante. Les paroles sont +des drogues abortives. Taisons-nous et laisse-moi +seul !</p> + +<p>Mais tout se passa comme elle l’avait décidé. +Je crois qu’elle ne souffrit pas. Elle était +aisément dupe des mots. Elle croyait que la +débauche et l’amour sont des mondes séparés. +D’autres femmes pouvaient me donner +<i>le plaisir</i> ; il lui suffisait que ma <i>tendresse</i> lui +fût réservée. Elle ne concevait pas que telle +fille, dans le hasard d’une rencontre, pût +m’arracher des larmes. Elle ne savait pas que +l’homme ne peut étreindre un corps sans que +son cœur déborde.</p> + +<p>Je poursuivais mes aventures dans une +espèce d’ivresse désespérée. La certitude que +Thérèse saurait, le lendemain, le jour même, +les dépouillait de leur charme. J’essayais +parfois de me taire, mais alors, un tourment +bizarre m’empoisonnait, une sensation de +faute, un besoin d’absolution. Et après quelques +heures de lutte, je parlais.</p> + +<p>— Vois comme tu es sincère, disait-elle en +riant. Tu voudrais mentir et tu ne le peux +pas.</p> + +<p>C’était vrai. Mes pensées lui appartenaient ; +mes sentiments, mes appréhensions, mes +rêves, toute ma vie intérieure coulait vers +elle. Mais cette communion, qui, chez d’autres, +eût été une source de bonheur, ne m’apportait +qu’une insupportable angoisse. Mon +pouvoir d’artiste s’anéantissait. Mon travail +devenait pénible, mécanique. Les idées +m’arrivaient, sèches, isolées, sans cette suite +pressante qui veut s’exprimer. Construire, +dominer, je ne le pouvais plus. Peut-être +aurais-je fini, dans la solitude, par retrouver +cette chose sans nom qui m’échappait. Mais +mes inquiétudes étaient <i>nos</i> inquiétudes, mes +tourments, <i>nos</i> tourments.</p> + +<p>Elle s’imagina que ma déchéance provenait +d’un excès de complaisance à l’égard +de ce qu’elle appelait mon vice. Je tentai +de changer de vie. Je remportai sur moi-même +plus d’une victoire ridicule. Bientôt, +je n’eus même plus à lutter. Je me souviens +d’un jour d’hiver où j’arpentais machinalement +les mauvais quartiers d’une ville de +province. Les rues étaient vides. Parfois, un +visage fardé paraissait derrière une vitre. +Mais aucune grimace de luxure ne m’émouvait. +Il tombait de la neige fondue, qui +formait sur mon parapluie une lourde carapace +gluante. Je ne pouvais la secouer. Mon poignet +s’engourdissait… Le poids augmentait +toujours. Il me semblait qu’on voulût m’enfoncer +en terre… Ah, je l’ai porté, le fardeau +de l’existence ! Je connais la charge humaine !</p> + +<p>L’été suivant, nous restâmes à Paris. Un +dimanche de juillet, j’étais dans mon cabinet +de travail, volets clos, sans pensées. Elle +entra, me croyant sorti. Je m’approchai +d’elle et commençai à pleurer sur son épaule. +Elle se mit à pleurer aussi. Nous étions d’une +extrême docilité d’impressions. Elle eut pitié. +Je la plaignis de souffrir par moi. Je l’attirai, +dans un mouvement de tendresse. Elle serra +ma tête contre sa joue. Mais aussitôt, un +étrange instinct de révolte m’arracha d’elle. +Il me semblait que je devais fuir, qu’un +danger était là, tout près… J’avais peur. +Thérèse me tendait les bras : je sortis en +frémissant.</p> + +<p>Quelques semaines plus tard, je pus nommer +le mal qui m’avait atteint. Je faisais fréquemment +le même rêve. Je me voyais à ma +table, en train de travailler. Peu à peu, mes +idées se brouillaient ; la gêne m’envahissait ; +j’éprouvais la sensation de ne plus être seul. +Je me retournais : une forme se tenait derrière +moi, muette et voilée. Je partais en +voyage ; je traversais les mers ; j’arrivais +dans un pays aux couleurs indicibles… +Mais quand je voulais le parcourir, l’angoisse +m’étreignait ; je sentais la forme voilée +à mes côtés. Voulais-je la chasser, elle reculait +légèrement. Si je tentais de fuir, elle +glissait derrière moi. Si, pris de colère, je la +frappais, elle me regardait d’abord avec +tristesse, puis se penchait sur moi, se faisait +lourde, plus lourde et je me débattais vainement +sous un fantôme de plomb.</p> + +<p>Je compris, en analysant ce rêve, que +j’avais trouvé la conscience.</p> + +<p>Quand, voulant enfin savoir si l’espoir +d’accomplir mon œuvre m’était interdit, je +confrontai mes derniers essais avec mes premières +productions, je compris que j’avais +perdu mon instinct.</p> + +<p>Il va sans dire que Thérèse fut dans le +secret de cette double découverte. Elle +tenta de la nier, de l’atténuer, mais ma certitude +l’emporta sur ses raisonnements. Elle +finit par me déclarer :</p> + +<p>— Je ne puis vivre avec l’idée que je te +détruis. Séparons-nous.</p> + +<p>J’aurais dû profiter de sa générosité. Je +n’en avais déjà plus la force. Elle m’était +nécessaire, parce qu’elle était une partie de +moi-même.</p> + +<p>Je lui répondis que je ne pouvais vivre +sans elle.</p> + +<p>Nous passâmes plusieurs mois dans un +complet abandon. Nous avions amassé quelque +argent : elle, pendant une tournée de +concerts, moi, en faisant des transcriptions. +Nous nous installâmes dans un hôtel de +Nice. J’étais la proie docile de sa tendresse. +Nous parcourions ce pays d’argent aux +monts poudrés de neige. Elle était heureuse. +La nappe de vin lilas d’une rade oscillant +sous la pleine lune, certains couchers de +soleil, trempant dans un bain d’or les arcades +lépreuses, les barils de goudron, les ancres et +les câbles d’un vieux port, lui donnaient +l’impression du bonheur. Hélas, même devant +ces spectacles, je n’entendais pas en +moi le chant fidèle de l’existence.</p> + +<p>Je ne pouvais penser à ma vie que comme +à une succession de petits instants satisfaits +ou mécontents. Vivais-je vraiment ? Je répondais, +je marchais, je regardais, mais +toutes ces actions disjointes étaient-elles le +fait d’une personne unique et continue ? Je +me semblais un fragment d’être vivant à +demi digéré.</p> + +<p>Je ne retrouvais l’illusion de la personnalité +que dans mes rêves. Il m’arrivait alors +de subir le supplice enivrant d’une musique +parfaite qu’on ne peut noter. D’autres fois, +le charme de la vie des sens m’était rendu +par des visions brutales. Tantôt, c’était une +sommelière aux mains un peu rouges, mais +douces quand même, comme en ont parfois +les très jeunes gardes-malades, et dont la +langue folle attaquait durement mes lèvres. +Ou bien, c’était un monstrueux torse de +femme cambré devant moi, un estomac +dilaté, des seins avachis, aux mamelons noirs +imprégnés de goudron. Ces songes dont vous +souriez, je m’y accrochais comme aux dernières +épaves de moi-même. Ils me faisaient +soupçonner l’existence d’une région lointaine, +enfouie sous la conscience et pas +encore violée. Tout le reste de mon âme était +étalé, transparent, percé de lumière, comme +ces blancs nuages épars qui annoncent les +vents du sud.</p> + +<p>Ne croyez pas que cette dispersion me fût +douloureuse. Au contraire. J’en goûtais la +volupté. Il ne me suffisait pas de me dissoudre +sans cesse dans un autre être. Je recherchais +les amitiés et les bavardages d’hôtel.</p> + +<p>Il m’était égal de causer avec la dame +anglaise réputée « ennuyeuse », ou avec le +professeur suédois qu’on trouve « intéressant ». +Si l’on parlait du climat de Nice, je le proclamais +<i lang="en" xml:lang="en">bracing</i> avec l’une et <i>alcyonien</i> avec +l’autre. J’aimais à parler du climat de Nice. +Je prenais plaisir aux discussions éternelles +sur la psychologie des races, sur l’amour et +les tables tournantes. J’éprouvais une sorte +d’ivresse à exprimer des opinions recueillies +sur d’autres lèvres, et qui, par leur tour consentant, +excitaient immédiatement la sympathie. +Je ne cherchais pas ma pensée, ni +celle des autres, mais ce je ne sais quoi de +mêlé, de coulant, de donné, qui est dans la +nature vivante.</p> + +<p>Je me souviens d’une promenade que nous +fîmes aux ruines de Châteauneuf. Nous +étions plusieurs couples, hommes en complets +et feutres clairs, femmes en jerseys de +soie jaune, violette ou cerise. Nous avancions +sur une pente de neige d’un rose vif +et vermeil. Le soleil couchant nous traçait +un doux chemin de feu jusqu’en haut. Nous +nous donnions la main. Nous formions une +grappe joyeuse et sonore dont les grains +différaient bien peu, sous l’abîme du ciel. +Nos rires s’élevaient ensemble, au passage +d’une des pointes de roche qui ponctuaient +la neige ; nos souffles s’accéléraient ensemble, +quand la pente s’accentuait ; nous nous +tûmes ensemble, quand, au sommet, nous +découvrîmes, grise, enfoncée, presque disparue, +un grand nœud de nuées mortes au-dessus +d’elle, la Méditerranée.</p> + +<p>Je compris alors, pour la première fois, +cette idée familière aux philosophies de +l’Extrême-Orient, que la vie individuelle +n’existe pas. Oui, peut-être les sages de là-bas +avaient-ils raison de nier la personne ; +peut-être chacun de nous n’était-il, — dans +la chimère de sa pensée propre et de sa +volonté divergente, — qu’une vaguelette +unie aux millions d’autres vaguelettes.</p> + +<p>J’agitais ces pensées, tandis que le soleil +tombait comme une fleur de cuivre. Et je +savais qu’elles préoccupaient plusieurs d’entre +nous. Même ceux qui ne les concevaient +pas avec netteté en étaient confusément +impressionnés. Ils se prenaient le bras ou +la main. Nous fûmes longtemps un groupe +multicolore parmi les pierres des ruines. +Quand les croupes des montagnes, qui étaient +d’un rose crémeux, tournèrent au jaune, sous +la pleine lune montante, nous descendîmes. +J’étais presque heureux. Étrange rêve, en +somme, que de se poursuivre, de vouloir s’attendre +seul ! Comme si l’on pouvait n’être +que soi ! Chaque contact m’avait modifié. +J’avais donné et reçu, chaque fois qu’un +corps s’était appuyé sur le mien. Pourquoi +méconnaître ces liens humains ?</p> + +<p>Oui, pensais-je le soir, mais, illusion ou +réalité, une vie séparée des autres vies est +la condition de mon art. Je ne puis plus produire, +si je cesse d’y croire… Et qu’importe +que je produise ? me répondais-je en m’abandonnant +au sommeil.</p> + +<p>Dès notre retour à Paris, Thérèse tomba +malade. Les premières crises, qui furent +violentes, eurent une singulière répercussion +sur moi. J’étais gagné physiquement par sa +souffrance. Je ressentais ses douleurs. Quand +elle gémissait, mon souffle devenait haletant, +mes jambes tremblaient, ma main se crispait +sur mes yeux. Elle poussait parfois des +cris dont le souvenir me fait encore tressaillir. +C’était le hurlement clair, presque +mélodieux d’un animal qu’on torture. Alors, +je sortais de sa chambre et me jetais, tout +tremblant, sur mon lit. Je sanglotais de pitié, +de rage contre ce qui la broyait. J’aurais +voulu, ne fût-ce qu’une heure, assumer son +supplice. Je me labourais le poignet avec des +ciseaux, pour souffrir, moi aussi. Le souvenir +d’un mouvement de tendresse, d’une phrase +enfantine prononcée par elle m’emplissait +de désespoir… Mais bientôt après, un démon +glacial travaillait ma pensée. Il me représentait +Thérèse plus malade, agonisante, +morte. Et je cessais de pleurer. J’écoutais, +j’attendais sournoisement. Je ne pouvais empêcher +de grandir en moi je ne sais quel horrible +espoir de libération. Des promesses +féroces m’étaient soufflées à l’oreille : « Tu +revivras, murmuraient-elles, tu redeviendras +toi-même, tu travailleras… mais seulement +à une condition… »</p> + +<p>Je me rends compte du dégoût que ces +confidences doivent éveiller en vous. Je ne +veux ni m’accuser, ni m’excuser. J’essaye +simplement de retracer une des périodes +les plus troubles, les plus contradictoires de +mon existence. Ce que j’ai encore à dire me +vouera sans doute au mépris définitif : je le +dirai cependant.</p> + +<p>Le médecin, jugeant une opération nécessaire, +avait fait transporter Thérèse dans une +clinique, où j’allais la voir chaque jour. Les +premiers frais de sa maladie avaient épuisé +nos ressources. Le directeur de la clinique +consentit à nous faire un crédit de plusieurs +mois, mais je ne savais plus comment vivre. +J’étais trop bouleversé par ce que je commençais +à déchiffrer en moi pour chercher du +travail. Je passais des heures seul à la maison, +dans la chambre qu’elle avait quittée. Je +touchais ses vêtements accrochés dans un +placard obscur. Une faible odeur de chair et +de poudre les imprégnait. J’en étais plus +ému que d’une présence. Elle me faisait +revivre une succession d’instants heureux. +Des plis de ces étoffes fatiguées sortait pour +moi la féerie de certains couchants, en Provence, +quand la terre et les oliviers se consument +d’un feu sombre comme le sucre +brûlé. Je me souvenais de réveils alertes au +soleil de neuf heures, qui vernit les palmiers +et danse sur les balcons de marbre. Je retrouvais +un geste d’abandon qu’elle avait eu, le +soir, dans un chemin rocailleux, sous les +oliviers, un silence de bonheur devant la mer +violette… Je l’aimais alors comme je crois +n’avoir aimé aucun être. Puis, une vague +d’indifférence me submergeait et, de nouveau, +quelque chose en moi l’imaginait +morte. Je me voyais seul à jamais, au bord +d’un avenir sans limites… Mon pouls s’enfiévrait +de désir. A l’heure de la visite, je +courais à la clinique et telle était la puissance +de nos habitudes, que je ne pouvais m’empêcher +de lui confier mes cruelles pensées. +Elle me caressait le front, d’un petit geste +d’effacement et de pardon.</p> + +<p>— Ce n’est rien, mon chéri, murmurait-elle. +Ne te tourmente pas.</p> + +<p>Peu de jours après l’opération, une de ses +amies, qui connaissait notre gêne, lui apporta +cinq cents francs. Le billet était encore sur +la table, quand j’entrai. La garde, qui sortait, +me recommanda de ne pas m’attarder. Thérèse +avait passé une nuit assez douloureuse +et le docteur avait autorisé une piqûre de +morphine. Elle ne souffrait pas, en ce moment. +Elle regardait devant elle d’un air +voluptueux, la bouche déclose. Sa lèvre supérieure +se retroussa dans une contraction +involontaire, puis elle s’endormit paisiblement. +Son sommeil m’émouvait toujours. +Elle m’apparaissait alors comme totalement +innocente et je ne m’en voulais plus de la +chérir ; je n’éprouvais plus cette crainte de +m’abandonner à un être. Elle n’a pas connu +le meilleur de ma tendresse.</p> + +<p>Je la contemplais, les larmes aux yeux, +quand j’entendis des pas. D’un mouvement +instinctif, je pris le billet de cinq cents +francs, qui était à portée de ma main ; je +traversai la chambre sur la pointe du pied +et croisai la garde à la porte… Nous nous +fîmes signe que « tout allait bien ».</p> + +<p>A peine dans la rue, je fus traversé par +une sensation de joie extraordinaire. Il me +semblait que je venais d’accomplir un acte +important, définitif, qui allait transformer +ma vie. Je n’éprouvais aucun remords. +J’avais fait cette chose comme celles que +l’on fait en rêve. Elles semblent incohérentes, +au premier abord, puis, quand on les analyse, +on leur découvre presque toujours un +sens symbolique. Il en fut ainsi de mon geste. +Plus tard, j’en vins à l’interpréter comme le +sursaut désespéré d’un être en perdition. +Au moment même où je pleurais d’amour +sur cette femme, l’instinct de conservation +m’avait poussé à agir contre elle. Et il fallait +que l’acte fût le plus bas, le plus ignoble, +pour nous séparer à jamais. Il fallait qu’il +me vengeât de toute son œuvre destructrice, +qu’il me libérât, par la honte, de ma +tendresse. Fausse et misérable impulsion ! +Car si Thérèse avait vécu, elle m’eût encore +emprisonné dans la douceur de son pardon. +Si nous avions pu parler ensemble de ma +vilenie, elle l’eût effacée d’un : « Ce n’est +rien. Ne te tourmente pas. »</p> + +<p>Je n’en eusse retiré que l’amertume des +crimes inutiles. Mais l’homme se retourne +comme il peut, entre les bras étouffants de +sa destinée.</p> + +<p>Aucune de ces pensées ne m’effleurait alors. +Je me sentais libre et léger comme un enfant. +Elle allait mieux ; j’avais de l’argent ; j’étais +seul. Ce triple bonheur me grisait. Je remontai +les Champs-Élysées, où coulait le +ruisseau d’or du couchant, dans un de ces +rêves de puissance qui m’emplissaient à +quinze ans.</p> + +<p>Devant un bar, le regard d’une fille assise +dehors m’arrêta net. Je pris place à côté +d’elle. Son bavardage me charmait. J’écoutais +s’épancher, dans une détente voluptueuse, +le flot de sa sottise. J’avais à peine +besoin de lui répondre, sauf quand elle me +demandait si « un poète, c’était la même chose +qu’un écrivain ». Je la trouvais belle et étrangement +innocente. Nous dînâmes ensemble. +Je l’accompagnai chez elle. Nous avions bu. +Elle parlait sans interruption :</p> + +<p>— Moi, je suis surtout bien de profil. On +m’a dit que j’avais un profil de camée. Il +paraît que c’est une médaille. Est-ce vrai ? +Souvent, on m’a demandé la permission de +dessiner mon profil… Et puis, je suis très +bonne… J’ai beaucoup de pitié…</p> + +<p>— Va, lui disais-je, dans une exaltation +qu’elle attribuait sans doute à l’ivresse ; +parle !… Tu ne m’aurais pas fait de mal, +toi ! Tu aurais pu, des années, déverser sur +moi ta bêtise, tu ne m’aurais pas détruit. +Oui, tu es belle et bonne. Je voudrais te +garder !</p> + +<p>Elle n’écoutait pas et entamait avec importance +le récit de la mort de sa sœur :</p> + +<p>— Elle avait une méningite. Ce sont <i>les +cervelles</i> qui s’émiettent, vous comprenez ?… +Et c’était tellement grave, qu’il a fallu faire +une autopsie. Vous savez ce que c’est, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>Elle ne se tut qu’assommée par le <i>whisky</i>.</p> + +<p>Aux premières lueurs du jour, je contemplai +avec émotion cette tête ravissante, où +jamais ne fermenterait le mauvais vin de la +pensée.</p> + +<p>En rentrant chez moi, je trouvai la domestique +penchée sur la rampe de l’escalier, +une lettre à la main :</p> + +<p>— On est venu trois fois de la clinique, +chercher Monsieur. Madame n’est pas bien.</p> + +<p>Je sautai dans une automobile. Là-bas, +je fus reçu par le docteur. Au lieu de m’introduire +auprès de ma femme, il me gardait +dans le salon d’attente, parlant de péritonite, +d’intervention chirurgicale impossible…</p> + +<p>— Mais laissez-moi donc passer, criai-je +en m’élançant dans les couloirs.</p> + +<p>La garde se tenait devant la porte de la +chambre. Je n’eus qu’à la regarder pour +comprendre ce qui était arrivé. Je n’osais +plus entrer. La jeune fille chuchotait :</p> + +<p>— Nous avons envoyé chez vous à sept +heures, puis dans la soirée, puis vers deux +heures du matin.</p> + +<p>Je me rappelle que je répondis nettement, +avec la présence d’esprit que l’on apporte aux +mensonges mondains :</p> + +<p>— J’étais à Ville-d’Avray, chez des amis.</p> + +<p>La porte fut ouverte et Thérèse m’apparut.</p> + +<p>La garde murmurait :</p> + +<p>— Elle n’a presque pas souffert… Monsieur +le professeur a donné de la morphine…</p> + +<p>C’est ainsi qu’elle m’était apparue la veille. +J’étais comme paralysé, mais froidement +attentif ; je n’éprouvais rien. Mon esprit ne +pouvait s’abstenir d’une comparaison odieuse : +elle ressemblait à la fille que je venais de +quitter. Il y avait sur ses traits la même +innocence…</p> + +<p>Certains hommes se seraient tués, n’est-ce +pas ? Mais moi, est-ce que j’ai du cœur ? +Est-ce que je peux souffrir plus de huit jours +de suite ? L’incident du billet de banque et +les circonstances de la mort de Thérèse furent +connus ; des gens me tournèrent le dos. +Est-ce que je m’en souciai ? Sais-je ce qu’est +l’honneur ? ou l’orgueil ? ou seulement la +conscience du mal ? Non, non. J’ai peut-être +fait le mal : je ne lui ai jamais trouvé de +saveur distincte.</p> + +<p>La morte m’avait avoué jadis, avec une +sorte de bizarre tendresse :</p> + +<p>— Mais mon chéri, tu sais bien que je te +crois capable de tout.</p> + +<p>Si j’étais arrivé trois heures plus tôt à la +clinique, si elle avait pu entendre, dans son +agonie, le récit de ma nuit, je suis sûr qu’elle +eût murmuré, caressant mon front :</p> + +<p>— Ce n’est rien. Ne te tourmente pas.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Sarterre reprit :</p> + +<p>— Ma liaison avec Rébecca H. fut de +courte durée. Mes liaisons furent toujours +de courte durée. Pour Thérèse, j’éprouvais +des sentiments : je crois n’en avoir éprouvé +pour aucune autre femme. Je ne veux pas +en éprouver. Rien que la grimace de la passion. +Une grimace assez profonde pour pouvoir +être exploitée, mais assez brève pour ne +pas diminuer ma force artistique. Rien qui +puisse m’envahir ou m’épuiser. Tant pis pour +celles qui ne comprennent pas.</p> + +<p>J’étais absolument désespéré, quand je +rencontrai cette femme, à Sils-Maria. L’espèce +de lueur qui avait brillé devant moi, +pendant la maladie de Thérèse, s’était éteinte. +J’errais à petits pas dans l’enfer précis de la +réalité. Mon vieil enfantillage m’avait fait +espérer du dépaysement une renaissance, un +afflux de vie. J’explorais ces montagnes +tourmentées ; j’escaladais leurs crêtes, je +traversais leurs replis cachés ; j’évaluais les +beautés et les tares de leur structure ; je +les dévêtais sans amour, comme des géantes +impossibles à l’homme. Et la musique, en +moi, restait muette.</p> + +<p>Aux premiers mots échangés, je sentis que +Rébecca comprenait mon malheur. Un soir, +au bord du lac, en deux ou trois phrases +ambiguës, prononcées tout bas, avec un +orgueilleux sourire, elle éclaira ma détresse. +Je la pressais de questions, j’implorais des +conseils et le mensonge d’une promesse. Elle +réveilla ma confiance. Par quels mots ? Je +l’ai oublié. Peut-être, aujourd’hui, les trouverais-je +vides ou mensongers. Ils me semblaient +alors riches de pouvoir et de vérité. +Son argumentation devait pourtant se réduire +à ceci : que je l’aimasse et la force, +l’ivresse, la joie de créer me seraient rendues. +Mais j’aspirais trop à me laisser convaincre +pour pénétrer ses arrière-pensées.</p> + +<p>Je voudrais que vous puissiez connaître +cette femme singulière. Elle vieillit nonchalamment +d’hôtel en hôtel, raillant les activités +et les chimères humaines, aspirant au +néant ; mais l’aigre chagrin d’être moins +désirée la corrode. Elle ne parle que de donner +et elle prend insatiablement. Elle croit se +dépouiller au profit de ceux qui l’entourent, +mais elle leur vole, avec une impitoyable +douceur, leur personnalité. C’est un acier +flexible et dur. Elle plie en frappant. Sa +pensée a dévoré tous les siens ; sa tendresse +même contient un germe d’anéantissement. +Elle se rit des philosophes et son cerveau +subtil est toujours en travail. Cette calculatrice +ne prise que l’instinct. Elle se nie +supérieure, tout en se consumant d’orgueil. +C’est une païenne : elle croit vouloir la joie ; +elle ne veut que la puissance. Elle se pense +généreuse et saine : je l’ai vue méchante et +maladivement raffinée. Elle est aristocrate +jusque dans ses fourberies. Le vrai, pour +elle, n’a d’autre couleur que celle de ses +passions, mais vous ne la prendrez pas : elle +ment toujours à l’ombre d’une petite vérité. +Elle glisse sous les mots comme un serpent +sous les pierres… Elle est d’un vieux pays de +l’Est où, derrière l’agitation moderne, les +âmes demeurent incurablement rêveuses. Près +de sa maison natale, en Pologne, est une fosse +d’où sortent, la nuit, des fantômes de femmes. +Elle roulera dans toutes les fosses de la vie. +Elle en sortira plus idéaliste qu’avant. Elle +porte en elle son propre fantôme, poète et +visionnaire, qui songe, qui sourit et qui efface.</p> + +<p>Peut-être croyais-je à la vertu réparatrice +de son amour ; mais je la pris surtout par +désœuvrement, par curiosité. J’attache si peu +d’importance à ce geste ! Je me sens parfois +devant une femme comme devant un rocher +à gravir : une action rapide, un peu grisante ; +la rude étreinte d’une matière que j’aime. +Puis, l’abandon solitaire sous le ciel plus +proche.</p> + +<p>Notre première nuit fut toute d’éclats de +rire et de moqueries sur nous-mêmes. Elle +feignait de se prêter à cette joie détachée, à +ce libertinage distrait. Soit pudeur, soit +crainte, elle taisait ses sentiments. Mais je +ne tardai pas à m’apercevoir que j’étais aimé. +En même temps, je discernai les premières +atteintes de sa puissance. Elle s’installait +dans ma pensée, dans mes opinions, dans mes +désirs. C’était la même imprégnation qu’avec +Thérèse, mais plus subtilement impérieuse. +Consciente de cet envahissement, effrayée +de sa force, elle la niait, se faisait petite, répétait +avec un sourire de soumission :</p> + +<p>— Moi qui suis une femme sans importance…</p> + +<p>Et elle tissait autour de moi le filet multicolore +de ses imaginations. Le monde était +pour elle une féerie mystérieuse, un songe +férocement beau, traversé par la vie éphémère +comme par un scintillement de paillettes +au soleil : le monde fut cela pour moi.</p> + +<p>Je m’étais remis au travail, soulevé par +une fausse inspiration. Et c’étaient ses +visions bizarres, c’étaient les hallucinations +sonores de son cerveau que je transcrivais. +J’étais devenu le copiste de ses rêves. Création +plus pénible que la stérilité ! Enfantement +plus douloureux que la mort ! Elle ne +comprenait pas le caractère épouvantable et +forcé de ces naissances. Elle s’en réjouissait. +Mes monstres la charmaient, parce qu’elle se +retrouvait en eux. Elle les croyait viables et +ne savait pas qu’un poison coulait dans leurs +veines.</p> + +<p>— Il me semble que vous grandissez, disait-elle +parfois.</p> + +<p>Illusion de son orgueil, ou ruse de geôlière ? +Je ne sais.</p> + +<p>De sa mâle et précise écriture musicale, +elle notait entre les portées de mes manuscrits +des suggestions ou des corrections. Un +jour, en marge d’une ébauche, je trouvai +quelques mesures de sa main. J’en fus surpris, +car j’étais sûr de ne pas lui avoir communiqué +ce fragment. Après examen, je +reconnus que c’était moi qui avais noté la +variante, <i>en imitant inconsciemment son écriture</i>.</p> + +<p>Cet incident, qui peut vous paraître futile, +me bouleversa.</p> + +<p>L’amant de Rébecca était venu la voir à +Sils-Maria. Je l’avais rencontré jadis à Paris, +alors qu’il étudiait l’histoire. Je le retrouvai +oisif et raillant la science qu’il avait délaissée.</p> + +<p>— On ne peut tout de même pas prendre +un historien au sérieux, disait-il. L’histoire ? +Mon amie en sait beaucoup plus que moi. +Quand je pense que j’ai passé dix ans sur ce +piédestal ! J’étais bien ridicule. Heureusement +qu’elle m’a aidé à l’abattre.</p> + +<p>Je lui demandai s’il était heureux. Il me +répondit :</p> + +<p>— Je vais lentement vers le bonheur. Il +y a encore trop de chimères, en moi, qui ne +sont pas détruites. Je suis un tel nihiliste ! +Je ne connaîtrai la paix que quand tout sera +par terre.</p> + +<p>Nous causions tranquillement, mais il +avait hâte d’être seul avec Rébecca. Quoiqu’il +vécut de sa pensée, il ne la voyait qu’une +ou deux fois par mois. Il lui parlait alors +jour et nuit. Il ne la désirait plus. Il la prenait +parfois dans ses bras et la respirait avec +précaution, comme une fleur douteuse. Il +connaissait nos relations et affectait l’indifférence, +de crainte d’être tourné en ridicule. +Peut-être souffrait-il.</p> + +<p>Je le rencontrai le lendemain, dans la +forêt. Il m’aborda avec une cordialité exagérée. +Je compris que je l’ennuyais. Nous +parlâmes de Tolstoï. Il le traita d’imbécile +et ajouta, d’un ton que je connaissais +trop :</p> + +<p>— <i>Guerre et paix</i> est pourtant une chose +charmante.</p> + +<p>Cette phrase me fut aussi pénible qu’une +difformité soudain entrevue. Nous marchâmes +un moment en silence. Quand nous +reprîmes la conversation, j’eus l’impression +que son esprit n’était plus là, que je parlais +avec un mécanisme robuste, souriant, mais +inanimé. Je lui demandai :</p> + +<p>— Que pensez-vous de la dernière pièce +de Scharnhorst ?</p> + +<p>— Admirable, admirable ! répondit-il vivement.</p> + +<p>— Scharnhorst n’existe pas, repris-je. C’est +un nom de fantaisie que je viens d’inventer.</p> + +<p>Il rougit et les coins de sa bouche s’abaissèrent.</p> + +<p>— C’est sans importance, fit-il. Dans la +conversation, je dis toujours n’importe quoi. +C’est plus facile… et… en général… on ne +s’en aperçoit pas.</p> + +<p>Nous arrivions à un châlet-restaurant d’où +l’on dominait le lac, figé, luisant comme une +coulée de cire bleue.</p> + +<p>Il s’assit et commanda d’une voix inutilement +autoritaire :</p> + +<p>— Deux cafés, je vous prie, mademoiselle.</p> + +<p>Depuis un moment, sa pensée était retournée +auprès de son amie. Il me parlait d’elle.</p> + +<p>— Quel cerveau ! n’est-ce pas ?</p> + +<p>Il ajouta, voyant que je l’observais :</p> + +<p>— Je suis très content comme cela. Je +vois la vie à travers elle. Elle m’a enlevé +la peine de vivre.</p> + +<p>— Et la personnalité.</p> + +<p>— Je ne savais pas en avoir jamais possédé +une, murmura-t-il.</p> + +<p>Il paya. Comme la sommelière tardait à +rapporter la monnaie, il se souleva plusieurs +fois, tournant vers le châlet un visage plein +de souffrance.</p> + +<p>Nous rentrâmes. Sa présence me pesait +comme celle d’un malade mental.</p> + +<p>Le lendemain de son départ, j’annonçai +à Rébecca que je quitterais Sils-Maria dans +les quinze jours. J’expliquai gauchement que +j’avais besoin de solitude, que j’irais m’installer +sur la côte d’Italie.</p> + +<p>— Vous êtes libre, mon ami, sourit-elle.</p> + +<p>Et la lutte commença. Elle avait compris +que je la fuyais pour toujours. Aussi, malgré +la surprise de son orgueil, ne s’attarda-t-elle +pas aux espoirs habituels. Elle choisit délibérément +la vengeance et fit appel aux forces +destructrices de sa pensée.</p> + +<p>Vous vous rappelez cette réplique du pasteur +Morell, dans <i>Candida</i> : « Il est facile, +extrêmement facile d’ébranler la confiance +d’un être en lui-même. Profiter de cela pour +briser le ressort d’un homme, c’est une œuvre +diabolique. »</p> + +<p>Comme elle sentait que l’art seul était +vulnérable en moi, c’est à lui qu’elle s’attaqua.</p> + +<p>Peut-être serez-vous surpris du peu de +consistance de ses tentatives. Vous croirez +que mon imagination les grossit et les envenime. +Vous vous demanderez comment, avec +des mots, — avec si peu de mots, — un être +peut se proposer d’en abattre un autre. Je +vous répondrai que tous les crimes contre la +personnalité, c’est avec des mots qu’ils ont +été commis. Nul plus que l’artiste n’est sensible +aux mots. Il s’en laisse tout de suite +blesser ou enivrer. Il a la superstition des +jugements. Devant la mauvaise humeur d’un +critique, il pleure, il se croit perdu. Le sentiment +de la résistance lui est un obstacle +insurmontable. L’opposition de ses ennemis +le stimule parfois : celle de ses proches le +paralyse. Oui, les doutes à peine exprimés, les +insinuations imprécises de Rébecca, c’étaient +là de bonnes armes.</p> + +<p>— J’ai pleuré, me disait-elle avec tristesse. +Je viens de relire certaines de vos anciennes +œuvres. Tout de même, on aurait dit que +vous seriez allé plus loin. Il y a quelque +chose, en vous, qui a du se figer, un jour. +Vous ne vous rendez pas compte que dans +votre art, comme dans votre personne, il y +a je ne sais quoi d’un peu oppressant ?… +étouffant ?… Non, vous ne le saviez pas ? C’est +curieux, mon ami s’en est tout de suite +aperçu.</p> + +<p>Elle possédait l’art d’inquiéter vaguement. +Je lui avais raconté certain rêve où je m’étais +vu, fuyant la caserne, un matin d’hiver, dans +une crise de dégoût. Je traînais une longue +vie secrète, parmi des étrangers, en des pensions +de famille, puis je m’apprêtais pour un +exil définitif. J’arrivais à l’extrême nord de +la Norvège, dans un chalet de bois, chez une +vieille femme qui prenait des pensionnaires. +Et je vieillissais là. Trois mois d’obscurité. +On pêchait soi-même son poisson dans un +trou de glace. La solitude était mortelle, sous +la lampe rouge continuellement allumée… +Et aucune paix, mais l’amer désir de tout ce +que j’avais méprisé.</p> + +<p>— J’ai repensé à ce rêve, me dit-elle un +jour. Je le trouve admirable, parce qu’il +révèle clairement les inquiétudes inconscientes +d’un être sur lui-même. Il est trop +vrai que vous craignez d’être retranché de +la communion humaine. Et il est certain que +vous le serez un jour… Oui, c’est bien ainsi +que vous finirez, loin, loin dans le nord, à +l’écart, tout seul.</p> + +<p>Je souriais, dans une angoisse muette. +J’avais échappé à la souffrance, dans mon +ivresse de solitude. Mais je regrettais parfois +cette grosse douleur commune qui courbe +tout ce qui vit. — Et pourtant, mon instinct +m’avait toujours crié de la fuir. — Mon +instinct, ou ma lâcheté ?… J’avais banni les +sentiments habituels et les chimères banales. — Mais +si mon art périssait, faute d’aliment ? +Si je succombais, peu à peu, à la soif humaine, +seul et vide, parmi les stériles déserts du moi ?</p> + +<p>Elle me connaissait assez pour m’infliger +à son gré les affres de l’incertitude !</p> + +<p>Elle me tourmenta minutieusement, pendant +notre dernière promenade sur les hauteurs. +Elle montait à pas lents, avec un sourire +amer, méditant la ruse qui m’abattrait, +se livrant parfois aux derniers élans d’un +orgueil bafoué.</p> + +<p>Elle avait mis un collier de perles, négligé +depuis des mois.</p> + +<p>— Ces malheureuses s’étiolent, quand je +ne les porte pas, disait-elle. Voyez comme +elles revivent contre ma peau !</p> + +<p>Je l’écoutais, cette fois, d’une oreille habituée, +presque distraite. Je ne pensais à rien. +Je regardais les cimes se préciser au soleil. +J’étais comme suspendu, absent de moi-même.</p> + +<p>Un peu plus haut, elle s’anima pour désigner +des points multicolores sur un sentier, +de l’autre côté de la vallée :</p> + +<p>— Vous voyez ? C’est H., le professeur de +dessin, avec les enfants de l’hôtel. Il y en a… +trois, quatre, cinq, six… Voilà un homme +vraiment riche et qui se donne ! L’autre +jour, pendant que vous étiez enfermé, triturant +des accords, il a conduit toute la bande +sur les névés. Ils ont fait des glissades jusqu’au +soir dans la neige. Ils sont redescendus, +trempés, ravis, en chantant dans le brouillard. +J’ai eu tout à coup une telle pitié de +vous ! Pauvre garçon, enchaîné par devoir à +sa petite besogne inutile ! En train de « créer », +pendant que les autres vivent !</p> + +<p>Elle me prit les mains et ajouta d’une voix +tremblante :</p> + +<p>— Je vous trouve parfois si lamentable ! +Je vous plains ! J’ai peur pour vous, mon +amour !</p> + +<p>Je me taisais. Ses mains blanches aux +veines bleues, au toucher cruel, m’inspirèrent +soudain un tel effroi que je me dégageai. Elle +eut un mouvement des lèvres, comme pour +demander pardon.</p> + +<p>Nous étions dans un site métallique et méchant, +sous des éboulis en partie recouverts +d’une couche de neige scintillante. Des dents +de pierre noire déchiquetaient l’azur avec +précision. On eût dit un mécanisme, une machine +arrêtée. On ne comprenait pas que ce +fussent les mêmes formes qui, de loin, semblaient +se recueillir dans une majesté vaporeuse. +De cette âme aussi, j’étais trop près. +J’en distinguais l’armature féroce. Je ne comprenais +plus sa souffrance ni son secret poétique.</p> + +<p>Nous montâmes quelque temps sans parler. +Je savais que mon geste de tout à l’heure +serait bientôt puni. En effet, comme nous +débouchions sur un alpage, elle commença :</p> + +<p>— C’est curieux : le petit B. n’aime pas +votre musique. Pour lui, les recherches qui +vous tiennent le plus à cœur sont des préoccupations +enfantines. Il m’a dit : « En somme, +c’est un garçon qui a perdu son instinct et +qui fait bonne contenance comme il peut. » +Je l’ai contredit. Mais il pourrait avoir raison.</p> + +<p>Je ne répondis pas. J’étais surpris de mon +indifférence. Ces mots qui, la veille, m’auraient +longuement inquiété, me semblaient +alors vidés de leur venin. Je me sentais plein +d’une puissance que les paroles n’abattent +plus. Quelque chose naissait en moi, de si +fort, de si frais que je m’en sentais étourdi.</p> + +<p>Nous arrivions au bord d’un lac de haute +montagne chargé de glace fondante. Le +temps s’était couvert. Des brouillards livides +stagnaient autour des cimes, dont on ne +voyait que la base : pierriers gris, névés +souillés de débris, étranglements de neige +entre des parois rugueuses.</p> + +<p>— Ce pauvre B., murmurait-elle, ne peut +plus se passer de moi. Je ne sais vraiment +pourquoi. Je suis toujours si surprise, quand +je m’aperçois que je suis nécessaire à quelqu’un ! +Je ne suis pas une femme supérieure, +moi. Je ne suis qu’une petite madone. Est-ce +que celui-là aussi va se mettre à vivre de moi ?</p> + +<p>Elle parlait généralement ainsi des personnalités +qu’elle avait détruites. Je crois qu’elle +se nourrissait de ces meurtres involontaires.</p> + +<p>— Figurez-vous, ajouta-t-elle, qu’il me +trouve jolie ! Quel enfant !</p> + +<p>Je la regardai. Le froid bleuissait ses joues ; +le hâle des hauteurs avait jauni son cou +mince. Ses yeux clairs viraient pour dissimuler +la tension de sa volonté. Les perles +ornaient funèbrement sa beauté menacée par +le déclin, comme ces féroces montagnes pourries, +dont les déchets s’entassaient autour du +lac. Je les contemplais, délitées, cavées, découronnées +par le temps… spectres sans tête +se regrettant sous le brouillard… Elles me +semblaient aussi perfides que ma tourmenteuse, +mais aussi impuissantes qu’elle, dans +le silence de leur amertume.</p> + +<p>Rébecca parlait maintenant de la « fin de +mon art ».</p> + +<p>— Je ne comprends pas qu’il y ait un +musicien assez peu clairvoyant pour échapper +à une grande inquiétude. Comment n’avez-vous +jamais pensé : « Mais je n’écris pas la +musique qu’il faudrait écrire ? » Tout a été +dit, dans le langage dont vous vous servez. +Il est, d’ailleurs, conventionnel et borné. La +nature est pleine de vibrations qui vous échappent. +Un pêcheur des îles de la Sonde en perçoit +plus que vous. Et ce timide langage, +que vos prédécesseurs vous ont transmis, +vous n’osez même pas le faire éclater ! Vous +n’êtes pas encore libéré du système du <i>tempérament</i> ! +Il faudrait d’abord vous servir +des sons naturels. Ensuite, on verrait… Mais +cela vous est impossible, <i>parce que vous ne +les entendez pas</i>… Je me demande, en vérité, +comment l’avenir jugera les musiciens de ce +temps. Pas même des auteurs de transition. +Le jour où quelque Orphée aura nouvellement +enfanté la musique, on vous citera peut-être +comme des phénomènes de décomposition. +On dira : « Voilà comment ils grinçaient, dans +leur agonie… » Ayez donc le courage de vous +faire cet aveu !</p> + +<p>Je l’écoutais d’un air coupable. Mais une +émotion qu’elle ne pouvait soupçonner, m’emplissait. +C’était comme un retour à la lumière +après des mois de cachot. Que d’imprévu +dans l’homme ! Cette volonté d’anéantissement, +tournée contre moi… et en moi, la +sensation délicieuse d’échapper à ces fureurs, +de me redresser secrètement dans ma force +et ma plénitude perdues !</p> + +<p>Je ne sais quelle alchimie faisait jaillir la +sève sous les traits destinés à m’abattre. Je +ne la haïssais plus. J’aurais pu l’humilier. Je +ne me souciais que de renaître. Me prouver +ma force. N’être pas celui qu’elle disait, ce +raté, cette épave ! Je le voulais si ardemment +qu’une rupture, analogue à la grâce ou à la +folie, se produisit en moi. Ces réservoirs mystérieux +de pensée et d’émotion que l’artiste +porte en lui avaient été scellés jadis et figés +par un gel subtil ; ils crevèrent avec violence +et débordèrent en une débâcle de création. +Dès lors, volonté, réflexion, s’abolirent. Je +cessai de m’appartenir.</p> + +<p>Le soir de cette dernière promenade, je +m’enfermai. Je marchais de long en large, +obsédé par un flot d’idées musicales. Je pleurais. +Je portais la main à ma nuque. C’était +trop beau, ce qui m’arrivait là ! Je chancelais +comme un ivrogne. Dire que, depuis +deux ans, j’avais été sevré de <i>cela</i> ! Est-ce +que <i>cela</i> était revenu pour toujours ? Est-ce +que nous irions ainsi désormais dans la vie, +moi et cette voix à mon oreille ? Moi et ce +chuchotement, qui me rendait plus puissant +qu’un dieu ? Ces années de sécheresse étaient +soudain effacées. Les femmes par qui j’avais +souffert, je leur pardonnais, j’avais pitié +d’elles. Peut-être avait-il fallu qu’elles me +traînassent longuement dans un enfer aride, +pour que l’étanchement de cette nuit fût possible. +S’il était vrai, pourtant, que l’homme +progresse dans les tourments ? « Au travail ! +au travail ! » me répétais-je. Mais l’abondance +était trop grande. Que choisir ? Que +rejeter ?… Ah, tout prendre et succomber ! +Boire, boire à la source jusqu’à défaillir !</p> + +<p>C’est cette nuit-là que j’ébauchai les +quatre mouvements de ma symphonie. Je +partis le lendemain matin pour Paris. Je n’ai +jamais revu Rébecca.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>J’avais surtout retenu de la confession de +Sarterre cette tendance à croire sa personnalité +menacée. J’étais persuadé que l’influence +destructrice imputée à ces deux femmes était +imaginaire. Mais je ne voulais pas le détromper, +car ces illusions lui avaient été +salutaires. L’homme que n’écrase aucun fardeau +meurtrier puise sa force dans des calamités +inventées. Et il faudra toujours que +l’artiste rende responsable des caprices de +son imagination les êtres qui l’auront aimé.</p> + +<p>Je crois qu’il soupçonnait lui-même la +fausseté de ses interprétations. Il s’y tenait +cependant, dans une crainte mystérieuse de +plus de vérité. Il m’avait dit un jour :</p> + +<p>— L’existence de l’artiste serait bien belle, +si elle n’était qu’une succession d’états artistiques… +Trop belle ! Il faut qu’il se contemple, +qu’il se cherche, au lieu de bénir +l’éphémère et de s’en griser. Et il ne parvient +même pas à se déchiffrer. Sa conscience ne +lui présente qu’une image déformée de lui-même… +Mais l’exacte connaissance le paralyserait +peut-être. Je souffre de me voir +faux et je pense dans le même temps : mieux +vaut que le profond, le réel de ma nature +me soit caché. Je n’oserais pas creuser plus +avant ; je ne veux pas tout savoir.</p> + +<p>Ses jours d’impuissance musicale étaient +fréquents. Comme il ne pouvait accuser +aucune femme de ses difficultés, il s’en prenait +au climat, à la nourriture, à l’aubergiste, +« qui l’intoxiquait avec des conserves ». +L’inquiétude et le désespoir régnaient +alors en lui… Il ne tenait plus en place, ne +savait où se fuir. Il faisait seller des mules +et nous suivions l’oued tari, semé de petits +cailloux blancs ; nous longions les rebords +de la <i>Chebka</i>, ces étranges dos de pierre +squameux qui semblent des alligators gris +assoupis sur le sable. Nous mettions pied à +terre sous un des palmiers isolés qui se lèvent +tristement dans le lit de la rivière et nous +repartions avant d’être reposés. Il m’entraînait +sur les collines au-dessus de la ville, +en quête de je ne sais quoi. Mais des confins +de l’horizon, noyé dans une brume de feu, +n’accouraient que des bouffées de désolation.</p> + +<p>Quand son travail « marchait », je ne le +voyais pas de la journée. Le soir, il faisait +parfois irruption dans ma chambre, pour +m’entraîner à quelque escapade juvénile, dans +les jardins de l’oasis.</p> + +<p>L’ennui de Ghardaïa me rongeait doucement. +J’étais las de voir chaque jour devant +moi les murs ardents du <i>bordj</i>, la balustrade +blanche du jardin public où ne pousse qu’un +peu d’orge jaunissante ; las d’entendre chaque +après-midi la voix du négro à djellaba +mauve, nasillant sur un air éternel la complainte +à mille couplets dont se berce le +nonchaloir des Arabes.</p> + +<p>J’annonçai bientôt à Sarterre mon intention +de rentrer en Europe.</p> + +<p>— Moi, je passerai l’été ici, dit-il. Je me +moque des chaleurs et l’Europe me décourage. +Ce continent, retourné comme un +champ de pommes de terre et où les bâtisses +poussent comme l’herbe à cochons… Non, +je ne peux pas chanter cette nature-là. Terre +trop humaine. Et l’homme y est dangereux. +J’ai peur du jour où des messieurs en redingote +m’applaudiront de nouveau. Je me dis : +« Le jour où ils applaudiront les nuages et +les rivières, c’est que les nuages et les rivières +se seront laissé attraper ! » Eh bien, +moi, je ne veux pas me laisser attraper. +Je veux rester libre et maladroit devant +cette race… terrible et furieux en face de +ses doctrines… et enragé dans ses fourmilières. +Je ne suis pas comme elle. J’aimerais +mieux être un scorpion dans son trou que +de lui ressembler.</p> + +<p>Il ajouta plus tard avec une rancune +contenue :</p> + +<p>— Il y a une espèce qui m’écrase : celle +des gens au regard tendre qui croient l’univers +bâti pour eux… les bouches régulières +qui parlent de progrès… les belles consciences +qui luttent pour la justice… Elles +auraient fini par me réduire au silence… +J’ai besoin d’une joie cruelle qui ne peut +grandir en leur présence. J’en ai fini avec +leurs chimères. Je me suis décrassé de ce +nuage gluant.</p> + +<p>Il renversait la tête en arrière et parlait +dans un abandon proche de la violence :</p> + +<p>— Il y a des moments où le bonheur +passe à travers ma poitrine, comme le soleil +à travers un arbuste… Il y en a d’autres où +je sens en moi des forces aussi aveugles, +aussi involontaires que le vent du sud, quand +il déplace les dunes… Ah, il faut tout de +même que vous entendiez ma musique, avant +de partir.</p> + +<p>Il me prit par le bras et m’emmena au +premier étage, dans une pièce carrelée, garnie +d’un piano et d’une table de travail, sorte +d’établi en bois blanc posé sur des tréteaux. +Les volets clos interceptaient la lumière, +mais le vent chaud qui soufflait depuis deux +jours avait saupoudré de sable les manuscrits +et le pavé.</p> + +<p>Sarterre se mit au piano.</p> + +<p>— Vous savez, annonça-t-il en se retournant, +vous grincerez des dents. Ceci n’est +pas fait pour mes « semblables ». Totalement +incapable de les émouvoir. Aucune espèce +de sentiments humains !</p> + +<p>Il joua. L’instrument était faux, les marteaux, +rongés par l’air du désert. Plusieurs +cordes vibraient. Mais les heurts et les tintements +s’atténuaient sous les mains légères de +Sarterre. Peut-être accentuaient-ils l’impression +d’irréalité que me produisaient ces premières +mesures. Il me semblait assister à un +défilé de fantômes ivres. Je n’avais jamais +entendu pareille musique, aussi incroyablement +joyeuse, aussi libre de la charge fatale +que, depuis deux mille ans, l’homme traîne +partout avec lui, dans ses philosophies, dans +ses religions et jusque dans ses rêves. Je +m’étais souvent demandé si un art <i>différent</i> +du nôtre n’était pas possible. Et voici qu’une +réponse m’arrivait de ce piano discord, dans +cette chambre carrelée, à bien des lieues de +la civilisation. Oui, la petite forme humaine, +courbée par la tristesse, était absente de ces +pages. L’art que j’attendais existait.</p> + +<p>Mais ma surprise était grande qu’entre +tous, celui-ci l’eût créé. Que sa musique lui +ressemblait peu ! Je ne savais pas encore à +quel point l’instinct poétique se joue des +contradictions. Dans ce domaine, rien d’impossible, +pas même à une gorge enrouée de +produire un son clair. Voici un anxieux, un +faible, assiégé de mille craintes et sa musique +reflète la joie audacieuse d’un jeune dieu. +Voici un analyste, un maniaque du moi, péniblement +courbé sur lui-même et sa musique +est aussi inconsciente qu’une force de la +nature. Je le sais débauché, capable des +plus cruelles bassesses et sa musique est +innocente comme les jeux d’une panthère…</p> + +<p>Pourquoi ? Peut-être, — il me l’a dit un +jour, — parce que le génie se paie ; parce +qu’une vie inquiète est la rançon d’une œuvre +sereine. Peut-être aussi parce que cette œuvre +est le songe que l’artiste aurait voulu vivre, +l’image sacrée de ce qu’il n’a pu devenir. +Plus il s’enlise dans l’enfer qui lui est dévolu, +plus son œuvre s’en dégage…</p> + +<p>Après le premier morceau de sa symphonie, +Sarterre, qui devinait ces muettes +interrogations, me dit, les yeux brillants :</p> + +<p>— Je vais vous confier un grand secret : +j’ai profité d’un moment où personne ne me +voyait, pour me débarrasser de ce que les +femmes appelaient mon âme. Cela s’est passé +là-bas, sur la piste du sud. Elle est au fond +d’un puits, à quarante mètres sous les sables. +Je crois qu’elle ne remontera pas. Voilà +pourquoi ma musique est libre, libre comme +un requin dans l’Atlantique !</p> + +<p>Il riait et plaisantait tout en jouant, ou +bien s’extasiait naïvement sur la beauté d’un +passage. Quand il eut terminé, il était ivre ; +il ouvrit les volets sans raison, avec des +gestes déréglés. Le pesant soleil de midi +nous frappa au visage. Des colonnes de poussière +se levaient sur la route, comme des +vapeurs de soufre, puis retombaient.</p> + +<p>— Vous n’allez pas sortir ? dis-je en le +voyant coiffer son casque. Il y a plus de +quarante degrés. La lumière est effrayante.</p> + +<p>— C’est ce que j’aime, répondit-il en chancelant +un peu. Je vais passer chez Zorah. +C’est une prostituée soudanaise qui attend, +drapée de soie jaune, à genoux derrière une +porte ajourée. Son patio est badigeonné de +bleu. Il y fait une chaleur d’enfer. Cela sent +l’huile frite et l’encens. Il y a un petit +monstre pourri de syphilis qui joue de la +flûte, accroupi dans un coin.</p> + +<p>Son œil était vague, sa voix pâteuse. Je +me sentais mal à l’aise. J’aurais voulu qu’il +se tût. Mais il continua :</p> + +<p>— Ensuite, j’irai dans la <i>Chebka</i>. Je ne +regarderai pas ce grand trou azuré au-dessus +de ma tête. Non, non, l’inspiration ne me +tombe pas du zénith ! Ha, ha !… Ma force +tient à la terre. Je crois que ma musique +m’est soufflée du sol. Elle sort des pierres +calcinées et des langues de feu qui dansent +derrière les bancs de sable… Au revoir.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>Je quittai le M’Zab avec le premier simoun.</p> + +<p>Je fus trois ans sans revoir Sarterre. Il fit +jouer sa symphonie, puis un quatuor. Son +nom, ridiculisé par la foule, devenait cher à +quelques-uns. Il vivait à l’étranger. Un trait +me fut rapporté sur lui, que l’on donna comme +une rare preuve d’ingratitude.</p> + +<p>Un Mécène, animé par la foi, avait organisé +une tournée de concerts consacrés à ses +œuvres. Sarterre s’était pris d’amitié pour +cet homme. Or, le soir du premier concert, à +Londres, dans un banquet, il se mit à l’accabler +de propos désobligeants. Sans qu’aucune +discussion eût éclaté, froidement, fielleusement, +il lui reprocha ses prétentions artistiques, +son mauvais goût, ses ridicules, ses +petitesses. Les convives cherchèrent en vain +à s’interposer ; Sarterre continua, jusqu’à ce +qu’il eût vu son protecteur quitter la table.</p> + +<p>— S’il avait bu, conclut la personne qui +me rapporta le fait, il se serait excusé, le +lendemain. Mais non, il abandonna la tournée +et ne donna plus signe de vie. Il cherche à se +rendre odieux et il y réussit.</p> + +<p>Qu’il pût être avide du mépris des hommes, +c’est ce que je savais déjà. Il me semblait +pourtant que, dans ce cas, un autre mobile +l’avait poussé. Cette crainte maladive de +voir sa personnalité entamée, cette horreur +avouée de tout ce qui pouvait l’arracher à +lui-même m’expliquaient son acte. Il avait +brutalement rompu avec cet homme, <i>parce +qu’il commençait à l’aimer</i>. Il avait immolé +cette amitié naissante à la chimère féroce +qui le menait. Là aussi était le secret de sa +conduite avec les femmes. Les affections +humaines étaient sa tentation. Dans la +crainte d’y céder, il tranchait tous les liens +au fer rouge. Pour n’appartenir qu’à leur +Dieu, des chrétiens ont agi de même.</p> + +<p>Au mois d’août 1914, je me trouvais à Marseille. +Par un soir étouffant de sirocco, je +rencontrai Sarterre qui sortait d’une ruelle +du Port-Vieux. Il était pâle et semblait +avoir bu. Je l’abordai non sans curiosité.</p> + +<p>— Savez-vous ce qui m’arrive ? commença-t-il +d’une voix assourdie par la colère. +On vient de me verser dans le service armé. +Avant trois mois d’ici, l’abattoir.</p> + +<p>— Mais je vous croyais réformé ?</p> + +<p>— Je l’étais. Il paraît que ça ne compte +plus. On m’a fait passer une révision ! Ah, +les brutes ! Venez, je vous raconterai.</p> + +<p>Nous entrâmes dans un bar au plafond +bas, sur le seuil duquel une fille crépue, les +jambes nues et musclées sous ses jarretelles, +guettait les hommes d’un air farouche.</p> + +<p>— Cela s’est passé dans un hôpital, dit-il +en s’asseyant. Nous étions trois cents à nous +écraser devant une porte. Le directeur, un +Méridional à barbe flottante, se frayait un +chemin à travers notre cohue, jovialement +d’abord, nous appelant « mes amis » ; mais +bientôt, il se mit à nous bourrer les côtes et à +nous injurier comme du bétail.</p> + +<p>Un jeune soldat borgne appelait nos noms +à la porte. On nous examinait par fournées +de vingt. Mes jambes fléchissaient. Un petit +rougeaud à courte moustache noire pesait sur +moi. Il critiquait le gouvernement, l’organisation, +les chefs militaires. Je parvins à le +fuir et à pénétrer dans la salle du conseil +avant mon tour. Des corps demi-nus se démenaient +dans la pénombre, entre des bancs. +A chaque instant, une forme humaine passait +devant une table où siégeaient des officiers. +Deux majors, une serviette à la main, l’examinaient +d’un œil maussade ; la voix enrouée +du commandant de recrutement criait : « Service +armé ! » et d’autres formes étaient poussées +devant la table. Les mots <i>service armé</i> +retentissaient environ toutes les demi-minutes. +Une seule fois, après un bref conciliabule +des officiers, j’entendis crier : « Maintenu ! » +et je vis revenir vers les bancs un +Méridional replet, qui disait :</p> + +<p>— Té, je le savais bien que j’avais le cœur +patraque !</p> + +<p>A mes côtés grelottait un paysan, qui +venait de se déshabiller. Il était décharné et +portait des traces d’excréments le long d’une +cuisse. Il me parlait dans une angoisse invincible :</p> + +<p>— J’ai craché le sang trois fois. Je ne peux +pas me tenir debout.</p> + +<p>On le regarda quelques secondes avec dégoût +et le <i>service armé</i> du commandant de +recrutement retentit de nouveau. Ils appelèrent +ensuite : « Vanini ! » Une voix répondit : +« Décédé ! » puis deux cultivateurs +produisirent un paysan auréolé de cheveux +blancs et qui roulait des yeux effarés.</p> + +<p>— Il est fou, expliquèrent ses camarades.</p> + +<p>Un des officiers cria : « Foutez le camp ! » +et ils discutèrent entre eux le mot qu’ils +inscriraient sur leurs feuilles. L’un voulait +mettre <i>aliéné</i> ; l’autre, <i>insuffisance mentale</i>. +Ils tombèrent d’accord sur <i>faible d’esprit</i>. +Des hommes passèrent encore. Les majors +n’y faisaient plus attention. Le colonel à barbiche +blanche, qui présidait, criait très fort +devant lui des choses qui me semblaient +incohérentes. Et toujours, la voix hargneuse +du commandant grinçait : <i>service armé</i> ! Ils +appelèrent de nouveau : « Vanini ! » Il y +eut des rires et un baryton psalmodia : « Il +est aux cieux ! »</p> + +<p>Mon nom fut prononcé. J’étais ivre de +colère. Je m’adressai à l’un des majors et lui +exposai mon cas en tremblant. Il ferma les +yeux et parut s’endormir. Les officiers se +regardaient en souriant. Je compris qu’ils +se moquaient de moi. Il y eut quelques secondes +d’amusement, puis le <i>service armé</i> ! +retentit et le second major me poussa de +côté. Alors, perdant la tête, je me campai +devant le colonel et criai : « Je proteste. Je +suis malade. Je suis Sarterre, le musicien. » +Le vieux soldat me regardait fixement, sans +me voir. Le commandant de recrutement +ricana :</p> + +<p>— Ah, vous êtes musicien ? Et bien, vous +irez sur le front. C’est là qu’on entend la +meilleure musique, en ce moment.</p> + +<p>Les officiers rirent et l’on appela le suivant. +Tandis que je me rhabillais, un montagnard +qui ne comprenait pas ce qu’on voulait de +lui, me demanda confidentiellement :</p> + +<p>— Dites donc, croyez-vous qu’on nous +fera faire l’exercice ?</p> + +<p>On incorporait la dernière fournée. Pendant +que je sortais, un gros homme sautait +à cloche-pied, pour faire valoir je ne sais +quelle infirmité. Les officiers s’esclaffaient. +En deux heures et demie, trois cents têtes +avaient été marquées pour la boucherie.</p> + +<p>Sarterre frappa la table du poing et se tut.</p> + +<p>Je lui serrai le bras. Il frémissait d’une +colère d’adolescent.</p> + +<p>— Ma patrie n’est pas la leur, reprit-il en +se contenant. Le vert des prairies n’y est +pas brun de sang, au bas de la tige des herbes. +L’odeur de l’été n’y est pas celle de la viande +pourrie. On n’y agonise pas cinq jours au +creux d’un fossé, transformé en tison par la +fièvre. On n’y est pas saisi vivant par un +engrenage qui vous pétrit, vous disloque et +vous recrache, broyé, désossé, comme fait la +machine à tuer les porcs. Ma patrie, c’est +celle de Mozart, de Debussy et de Moussorgsky. +Je n’en connais pas d’autre.</p> + +<p>Je ne pus m’empêcher de sourire.</p> + +<p>— Vous êtes pourtant de ceux qui devriez +comprendre, fit-il sèchement.</p> + +<p>— Excusez-moi, mais nous sommes dans +un bar, à neuf cents kilomètres du front et +vous distinguez, vous définissez, pendant que +des milliers d’hommes tombent…</p> + +<p>Il m’interrompit :</p> + +<p>— Oh ! n’essayez pas de m’émouvoir : je +n’ai pas de sentiments humains.</p> + +<p>Une colère me prit :</p> + +<p>— Au moins, taisez-vous par prudence. +Vous vous ferez écraser comme une bête +venimeuse.</p> + +<p>— C’est possible, admit-il tristement. Je +ne serais pas étonné que cela m’arrivât.</p> + +<p>Je lui posai la main sur l’épaule.</p> + +<p>— J’ai connu votre désarroi. Moi aussi, +les premières semaines, j’ai maudit, ergoté, +demandé des raisons… Mais depuis, j’ai consenti +mon sacrifice. Je ferai ce qu’on me +dira. Je me tairai. C’est tout ce qu’on exige +de nous.</p> + +<p>Il me regardait avec surprise.</p> + +<p>— Vous m’étonnez, répondit-il lentement. +On dirait que vous ne me connaissez pas. +Écoutez. Depuis ma quinzième année, j’ai +vécu pour une seule chose. J’aurais pu avoir +une jeunesse paisible, en province : j’ai quitté +ma famille pour aller travailler à Paris. J’ai +couché dans des mansardes, déjeuné d’huile +de foie de morue, donné des leçons à six sous +l’heure, pour entendre de la musique, le +dimanche. Plus tard, j’ai refusé des situations, +pour préserver mon temps. J’aurais pu +devenir professeur, dans ma ville natale. +C’était la sécurité, mais la fixité ; je sentais +que ma force dérivait de l’instable : j’ai +refusé. A vingt-deux ans, j’aurais pu me +marier. Le bien-être bourgeois, les enfants, +le tilleul sous la lampe : j’ai refusé… Et +depuis, que n’ai-je pas expulsé de ma vie, +pour entretenir en moi le vide sacré ? Que +n’ai-je pas fait endurer aux deux femmes +qui m’ont aimé ? Je connais mon effroyable +injustice envers Thérèse. Je sais que j’ai +traité Rébecca comme un voyou ne traiterait +pas une fille ! Pourquoi ? Par méchanceté ? +Pour le plaisir ? Non. Parce que je sentais +que, d’une manière ou d’une autre, mon art +était menacé. Parce qu’un instinct, en moi, +me poussait à le libérer, par n’importe quels +moyens, par-dessus n’importe quels cadavres. +Vous savez pourtant de quoi je suis +capable et jusqu’où je puis m’avilir, pour +sauver la chose que j’aime. Pas une heure, +dans mon existence, qui ne soit prosternée +devant elle. La perfection m’a tourmenté +jusqu’au vomissement. Je passe des nuits +entières à polir trois mesures. La gloire et +l’argent me sont comme deux mouches que +j’écarte machinalement. Les joies de la vie, +la volupté, la nature, je ne peux plus les +goûter. Entre les bras d’une femme, en mer +et même dans le sommeil, je ne connais pas +l’abandon. Toujours et partout, un aiguillon +me pousse vers ma fonction. Mon bonheur +et ma souffrance dépendent des sons et des +rythmes. Je ne trouve une paix éphémère +qu’en la beauté. J’ai trente-cinq ans. Je vis +seul comme dans un tombeau. Je suis malade +et je ne veux pas guérir. Dans ma fausse +liberté, je me sens plus dépendant que l’archet +entre les doigts du violoniste. Je suis un +déchet volontaire, une caverne creusée par +l’idéal… et vous venez me parler de sacrifice ! +Mais <i>vous ne voyez donc pas que je suis +déjà sur ma croix</i> ? Que puis-je donner encore ? +Et comment voulez-vous que je donne à une +idole qui n’est pas la mienne ? Jésus lui-même +ne serait pas mort pour les hommes, +s’il les avait haïs. Il n’aurait pas enduré les +supplices pour la gloire d’un Dieu auquel il +n’aurait pas cru.</p> + +<p>— Je sais que vous avez loyalement souffert +pour votre art, répondis-je. Mais s’immoler +à ce qu’on chérit, c’est la forme la +plus douce du sacrifice. Aujourd’hui, on vous +demande votre vie pour ce que vous ne +comprenez pas. Voilà le difficile… Il ne me +paraît plus nécessaire de mourir pour ce que +j’aime… Je n’ai même plus besoin de savoir +pourquoi je mourrai… Trouvez-vous donc +la mort si importante qu’il faille la justifier ? +Croyez-moi, mieux vaut se laisser emporter +par une pure folie.</p> + +<p>— La mort n’est rien, reprit-il vivement. +Mais il y a la souffrance physique… et vous +savez bien que je suis un lâche.</p> + +<p>— Je n’en suis pas sûr. Je sais seulement +que vous éprouvez une obscure volupté à +vous faire mépriser.</p> + +<p>Ses yeux se voilèrent. Il fut presque vaincu +par une crise de larmes.</p> + +<p>— Non. Ce n’est pas cela… La vérité, +c’est que je me sens ridicule… étranger… +tout seul… même avec vous !… En quelques +semaines, l’art est devenu risible. Oui… +même pour vous ! Ah, je souffre comme un +homme qui verrait la foule se moquer de sa +mère !… Je sens que toutes mes paroles +sont attribuées au cabotinage… On ne peut +plus me croire, parce qu’on ne peut plus me +comprendre ! Personne, pas même vous… +Alors, j’aime mieux être appelé lâche !… Je +préfère dire que je suis un lâche !… D’ailleurs… +j’en suis peut-être un… je ne sais +pas…</p> + +<p>Il pleurait, dans un désespoir d’enfant +perdu. Nous nous séparâmes sans paroles.</p> + +<p>Je ne revins en Provence que trois mois +plus tard. Je le rencontrai à Nice, arpentant +l’avenue de la gare, en uniforme, sous une +épaisse pluie d’automne. Il flottait dans une +tunique graisseuse et sa tête disparaissait +dans un étrange capuchon imperméable.</p> + +<p>Il saluait les gradés avec une raideur inquiète +qui les faisait sourire.</p> + +<p>— Ils m’ont incorporé ici, par erreur, +sans doute, me dit-il. Je couche sur deux +centimètres de paille, et tout de suite le +pavé ! Les premières nuits, j’ai dormi la +tête sur des détritus. J’ai reçu une vieille +couverture. On me l’a volée. Il paraît que +c’est l’usage. Il faut en voler une, à son tour. +Je ne sais pas m’y prendre. J’ai préféré +acheter un plaid. On me l’a volé. Alors, j’ai +renoncé. Je traîne une assez vilaine bronchite, +mais le major ne veut pas de malades. +Huit heures d’exercice par jour et nous +partons dans trois semaines pour le front. +J’espère claquer avant.</p> + +<p>J’avais la gorge serrée. Je l’invitai à dîner +au café de Paris.</p> + +<p>— Non, pas là, fit-il. Mon uniforme sent +trop mauvais. Je n’arrive pas à le nettoyer.</p> + +<p>Nous allâmes dans un caveau du vieux +Nice. Il mangea silencieusement. Je lui parlai +de sa musique.</p> + +<p>— J’ai écrit un quatuor, me dit-il.</p> + +<p>— Naturellement, depuis la caserne, plus +un projet, plus une idée ?</p> + +<p>Il me jeta un regard singulier et répondit :</p> + +<p>— Non, heureusement.</p> + +<p>— Pourquoi, heureusement ?</p> + +<p>— Parce que, hésita-t-il… si ça revient… +Je ne sais pas ce qui arrivera.</p> + +<p>Il reprit, un moment après, en ricanant :</p> + +<p>— Il paraît qu’il y a une agence de désertion, +à Nice même. La caserne est pleine +d’Italiens, qui déguerpissent quand ils le peuvent. +On dit que pour cent francs, les guides +vous conduisent de l’autre côté de la frontière, +par-dessus les montagnes. Il faudra que +je m’informe !</p> + +<p>Deux semaines plus tard, il m’écrivit de +venir lui parler à la grille. Je le trouvai +parmi d’autres silhouettes haves, guettant +la vie extérieure entre des barreaux de fer. +Il toussait affreusement ; sa voix était affaiblie.</p> + +<p>— Voici, m’expliqua-t-il : nous partons +dans huit jours pour le front. Alors, pour +nous empêcher de regretter la caserne, on +nous consigne, on nous engueule : c’est +l’enfer. Je ne peux pas toucher à la nourriture. +Je voulais vous prier de m’acheter quelques +provisions.</p> + +<p>Je revins avec du chocolat, des biscuits +et des fruits, que je lui passai à travers la +grille. Nous causâmes encore quelques instants.</p> + +<p>— Je me suis fait porter malade, pour +pouvoir écrire, dit-il. Je n’ai pas été reconnu. +Ils ne reconnaissent même plus les tuberculeux, +avant un départ. Il y en a un qui veut +mettre le feu… Ah ! c’est qu’on devient de +telles canailles, là dedans ! Si je vous disais…</p> + +<p>Il prit mon bras et m’attira tout contre les +barreaux.</p> + +<p>Un roulement de tambour l’interrompit. +Il sursauta nerveusement, me tendit une +main moite et se hâta vers le fond de la cour, +parmi d’autres silhouettes effarées.</p> + +<p>Je lus trois jours plus tard, dans les journaux, +que le soldat Sarterre avait été capturé +par les gendarmes, au moment où il +cherchait à franchir la frontière.</p> + +<p>J’obtins avec difficulté la permission de +le voir. Je le trouvai tranquillement assis +dans une cellule obscure.</p> + +<p>— Je pensais que vous seriez venu, dit-il, +avec un calme que je ne lui connaissais pas.</p> + +<p>— Comment vous êtes-vous fait prendre ? +questionnai-je.</p> + +<p>— Oh, très stupidement, avoua-t-il. J’étais +sorti de la caserne avec un détachement de +corvée, le matin. J’avais endossé des vêtements +civils chez un représentant de la fameuse +agence, qui m’avait, en même temps, +remis un faux laissez-passer pour S<sup>t</sup>. M. Je +devais trouver mon guide dans un café de la +petite ville. J’y arrivai au moment où les +falaises de pierre revêtent la couleur des +jacinthes. Les cimes, vers l’Italie, étaient +chargées de neiges d’un jaune pourpré. La +place aux platanes dénudés craquait de boue +gelée. Mon guide m’attendait au rez-de-chaussée +d’une maison à arcades, sur une +ruelle en pente, au milieu de laquelle fuit +l’eau grise des montagnes. Malgré ma faiblesse, +les détails des sites s’imprimaient en +moi avec une fraîcheur et une force incroyables. +Il me semblait n’avoir jamais su jouir +auparavant du monde et de ses spectacles.</p> + +<p>Aux premiers mots que prononça l’homme, +un sec et rusé contrebandier, je compris que +j’étais tombé entre les mains d’aigrefins. +Il argua d’un renforcement de la surveillance, +pour refuser de m’accompagner. J’avais +versé l’argent d’avance à Nice. Je lui proposai +le double, puis le triple de la somme. +Rien ne put le décider. Il m’offrit de me +cacher dans sa maison, moyennant deux +cents francs, jusqu’à ce que les risques +eussent diminué. Je refusai, craignant un +piège.</p> + +<p>— Il est cinq heures, dis-je. Ma disparition +doit être constatée. Il faut que je passe +cette nuit ; je me débrouillerai sans vous.</p> + +<p>Il rit, me toucha l’épaule et m’emmena +hors du bourg, sur un chemin verglassé qui +s’enfonçait dans les montagnes. Celles-ci +s’étageaient dans le crépuscule, comme de +vastes boucliers bleuâtres. Un vent aigu +nous harcelait.</p> + +<p>— La frontière est là, dit le vieux, en +désignant une vague dépression, entre deux +mamelles de neige. Il y a quatre heures de +marche. Le chemin est bon jusqu’aux dernières +maisons, puis on enfonce plus haut +que les genoux et, sur le col, plus haut que le +ventre.</p> + +<p>— Vous autres, demandai-je, comment +faites-vous pour passer ?</p> + +<p>— Nous mettons des skis… ou des raquettes.</p> + +<p>— Eh bien, procurez-m’en.</p> + +<p>Il haussa les épaules et me conduisit +chez lui. Là, il essaya encore de me retenir. +Je lui achetai une paire de vieilles raquettes +et un morceau de pain. Il me regarda partir, +en jurant dans son patois.</p> + +<p>Je montai d’abord facilement. Le chemin +était frayé. Sur ses bords, de jaunes touffes +d’herbe s’affligeaient sous leur gaîne de +glace, comme en une prison de verre dépoli. +La vallée se rétrécit bientôt et je m’élevai +entre des couloirs où la neige ne tenait pas, +mais où les cascades figées se bossuaient en +paquets livides accolés aux parois de roche. +La nuit était tombée. Une nuit du nord, au +froid torturant, aux étoiles de pierre précieuse. +Comme j’avançais plus difficilement, +je décidai d’attendre le jour dans la première +habitation. En débouchant des gorges dans +une vallée chaotique, j’aperçus un point +lumineux au-dessus de moi, parmi des pyramides +noirâtres zébrées de neige, qu’on eût +dites en poussière de charbon. Je quittai +le chemin, pour escalader un de ces cônes +friables. Là-haut, se penchait une maison, +dominée par la cavité sombre de son grenier +à fourrage comme par une espèce de guignol +funèbre. Une vieille vint m’ouvrir et je me +trouvai dans une salle qu’il me semblait +reconnaître…</p> + +<p>La lampe, l’abat-jour rouge, le monde +gelé du dehors, rien ne m’était nouveau. Je +crois vous avoir raconté ce rêve avec lequel +Rébecca m’avait subtilement tourmenté : +un départ de la caserne et un exil atroce, +dans une pension, aux confins de la Norvège. +Eh bien, l’intérieur où je venais de pénétrer +était à peu près identique à celui qui m’était +apparu, cinq ans auparavant…</p> + +<p>Aussitôt, l’angoisse de mon rêve me reprit +et j’entendis Rébecca murmurer avec sa +douceur menaçante :</p> + +<p>— Vous serez un jour retranché de la +communion humaine. Vous finirez à l’écart, +tout seul.</p> + +<p>Ce jour devait être venu. Je m’assis sous +la lampe. Je commandai du café, car je me +trouvais dans une auberge ; mais à partir de +ce moment, je cessai de me défendre. Il me +semblait être entré dans une vieille histoire, +écrite depuis longtemps et dont je n’avais +plus à diriger les péripéties.</p> + +<p>L’hôtesse me questionna. Je répondis maladroitement, +avec négligence. Je lui demandai +de l’encre et, toute la nuit, dans une +petite chambre qu’enfumait un feu de bois +vert, j’essayai de travailler… Je ne me couchai +qu’au jour. Je me rendais compte qu’il +eût fallu repartir sans perdre un instant, et +pourtant, je me mis au lit avec une singulière +sensation de quiétude. Je comprenais +l’imprudence de ma conduite, mais rien n’eût +pu m’en faire changer. Il y a des moments +où le raisonnable vous apparaît clairement, +où aucune impossibilité ne vous en sépare, et +où l’on incline vicieusement vers l’absurde. +Peut-être ma volonté s’était-elle relâchée, au +point de me rendre incapable d’agir… Peut-être +y avait-il autre chose…</p> + +<p>Quand je me réveillai, des figures de glace +rougeoyaient sur mes carreaux. Une grande +lumière consolante régnait sur les champs +de neige. Dans l’azur, une bête de pourpre +et d’or escaladait le zénith. Je fis ma toilette +et fumai devant la fenêtre. Il était +dix heures.</p> + +<p>J’inspectais les rondeurs de neige entre +lesquelles j’avais à me frayer un chemin. Le +soleil les argentait par plaques ; on eût dit +les pièces d’une armure éblouissante. Le ciel +devenait d’un bleu de plus en plus radieux, +ce bleu des hivers alpestres, qui vous enivre +d’une joie froide et insensée.</p> + +<p>J’allais partir, quand j’aperçus deux cavaliers +qui mettaient pied à terre sur la route. +Ils escaladèrent vivement la pyramide noire +où mon auberge était juchée. Je distinguais +le bleu sombre de leurs uniformes et leurs +saines faces provençales que le froid colorait. +Il me prit une fureur de liberté… Je me +précipitai hors de la maison et me lançai +dans une direction opposée à la route. Vous +n’avez jamais couru pour votre vie ? Non ? +Alors vous ne pouvez savoir quelle lucidité +règne dans votre esprit, quelle force gonfle +vos muscles. Chaque fibre de l’être est en +éveil. Malgré les bonds les plus hardis, il +semble impossible de trébucher. Et nulle +crainte ; rien que l’excitation de la course. +Je descendais obliquement le revers de la +pyramide, afin de gagner une sorte de chaos +rocheux où je comptais me dissimuler… En +réalité, ma tentative était sans espoir. A +aucun moment, les gendarmes ne prirent cette +poursuite au sérieux. Je les entendais rire et +plaisanter, derrière moi. L’un d’eux me suivait +sans se presser, tandis que l’autre exécutait — un +peu plus rapidement — un crochet +destiné à me couper la route. Au bout de +cinq minutes, ils m’eurent cerné dans un +ravin. Adossé à une pierre, je « faisais tête », +dans une attitude probablement comique. +Ils ne mirent même pas le revolver au poing, +pour me capturer. Ils se contentèrent de +m’envoyer quelques boules de neige, puis me +saisirent, docile et aveuglé. La facilité de +l’opération les enchantait. C’étaient de joyeux +garçons, au parler sonore. Ils sentaient le +cuir et l’écurie. L’un d’eux, pour montrer sa +force, me chargea sur ses épaules, en disant :</p> + +<p>— Vaï, il n’est pas lourd, le moineau !</p> + +<p>J’avais de la peine à ne pas rire avec eux, +tant le jeu me semblait merveilleux, dans +l’espace blanc qui scintillait au soleil du +matin. L’hôtesse nous attendait devant l’auberge.</p> + +<p>— Madame, criai-je d’une voix perçante, +ne croyez pas que j’eusse l’intention de +partir sans vous payer. Mais ces messieurs +ne m’ont pas laissé le temps de demander +ma note !</p> + +<p>Je ris seul. La femme me regardait avec +une méfiance hostile. Les hommes étaient +devenus graves. J’avais envie de faire je ne +sais quoi de généreux, d’imprévu. Je sortis +un billet de cinquante francs.</p> + +<p>— Gardez-le, dis-je à la vieille. Il vous +dédommagera de la mauvaise compagnie !</p> + +<p>Elle n’osait prendre l’argent. Elle consulta +d’abord mes gardiens qui durent lui +assurer que je n’étais pas un voleur. Alors +seulement, elle se décida. Elle empocha le +billet sans un mot, puis disparut. On me +passa les menottes et nous partîmes. La +meurtrissure de l’acier était moins pénible +que je ne l’eusse souhaité. Je marchais aussi +vite que possible entre les chevaux, m’efforçant +de contrefaire l’attitude humiliée du +« criminel ». J’aurais voulu que les gendarmes +fissent trotter leurs montures et me frappassent. +Il me semblait, au contraire, qu’ils se +concertaient du regard pour modérer l’allure +et me laisser souffler de temps à autre. En +approchant de S<sup>t</sup>. M., nous croisâmes une +bande de gamins qui nous escortèrent en +criant. Leurs quolibets, glapis à voix claires, +dans ce patois sonore que je ne comprenais +pas, me causaient une sorte d’ivresse… A +l’entrée du bourg, j’aperçus mon « guide » de +la veille, qui paraissait nous guetter. Je ne +doutais pas un instant qu’il ne m’eût livré. +Je lui souris amicalement au passage. Le +soir même, on m’écrouait ici. Vous voyez +combien cette équipée fut absurde !</p> + +<p>Je hochai la tête :</p> + +<p>— Si vous aviez marché toute la nuit, ou +seulement quitté l’auberge au petit jour, vous +auriez passé.</p> + +<p>— J’en suis convaincu, répondit-il vivement.</p> + +<p>— Alors ?</p> + +<p>Il ferma les yeux, se concentra quelques +instants dans une sorte de vision intérieure +et murmura :</p> + +<p>— Il me semble… C’est comme si j’avais +<i>voulu</i> me faire prendre.</p> + +<p>— Oui… Pourquoi ?</p> + +<p>Il haussa les épaules en soupirant, incapable +de percer cette obscurité.</p> + +<p>Je lui demandai s’il avait pu travailler, +depuis son emprisonnement.</p> + +<p>— C’est fini, me dit-il. Je ne travaillerai +plus. Ce que j’aurais à dire doit être tu. La +musique, en moi, est devenue malade.</p> + +<p>Il ouvrit son carnet de notes et me désigna +plusieurs pages de griffonnages tourmentés.</p> + +<p>— Voici ce que j’ai dû écrire l’autre nuit, +dans cette auberge… Lisez… Vous ne pouvez +pas ?… Tant mieux. C’est trop pénible. +Je ne connais rien de plus désespéré. Cela +rampe, cela geint, cela étouffe… Cela ne +doit pas subsister.</p> + +<p>Il ferma le carnet et continua d’une voix +douce, mais décidée :</p> + +<p>— Il y a une espèce de souffrance que je +refuse de mêler à mon art. Ces trois mois de +caserne ont empoisonné ma source, comprenez-vous ? +Les malheureux avec lesquels +j’étais enfermé m’ont donné de la vie une +image que je ne peux pas chasser et que je ne +veux pas transcrire. Si ce que j’ai vu et enduré +là s’appelle réalité, j’avoue que ma faiblesse +et mon épouvante m’en éloignent à jamais. +Ma place était à l’écart. J’ai tenu devant le +doute, les tourments de soi, la haine et +l’amour des femmes : je me suis effondré +devant la misère des hommes. Quelqu’un +m’a dit un jour : « Toute votre vie, vous avez +fui une grande chose inévitable. » C’est vrai. +Et je ne le regrette pas. J’aurais eu honte de +transformer en beauté la douleur humaine. +Je suis content qu’elle m’ait été si longtemps +épargnée. J’étais fait pour orchestrer des +songes de lumière et de liberté. Les dernières +lignes qu’on connaîtra de moi sont quelque +chose d’incroyablement joyeux… une ivresse +de par delà les nuages. Il est bien de finir +ainsi.</p> + +<p>Il me serrait la main, comme pour me +supplier de ne pas le contredire.</p> + +<p>— D’ailleurs, ajouta-t-il en promenant un +regard apaisé sur les murs de sa cellule, je +ne suis pas fâché d’avoir trouvé le repos. Je +n’ai jamais connu, dans mes vagabondages, +pareille plénitude. C’est qu’il est bon d’être +certain qu’on a dit son dernier mot. Ceux que +rien ne pousse à créer doivent mener une +existence bien tranquille. Moi, j’ai peiné +dans l’angoisse d’un enfantement perpétuel. +Maintenant que je suis délivré, je me +sens faible, heureux et enclin à la tendresse… +Oui, vous ne sauriez croire tout ce qui peut +se mettre à vivre en moi de simple, d’ordinaire. +Ainsi, je ne m’étais jamais si bien +rendu compte de l’affection que j’ai pour +vous. Je vous dis que je pourrais devenir un +homme comme les autres… Aimer la première +venue… M’enthousiasmer pour n’importe +quoi… Mais, ajouta-t-il, en souriant de +lui-même, je suppose que l’autorité militaire +mettra bon ordre à cette sensiblerie.</p> + +<p>Nous parlâmes de son jugement, qui devait +avoir lieu la semaine prochaine. Je lui proposai +de tenter une démarche auprès du gouverneur +de la place.</p> + +<p>— Non, non, protesta-t-il. Je trouve mon +écrasement tout à fait raisonnable, aussi naturel +que l’escamotage des déchets, dans une +cité moderne. Laissez faire. Je n’ai vraiment +plus aucune importance.</p> + +<p>On me refusa la permission de le revoir +avant le conseil de guerre, mais il obtint +celle de m’écrire. Il me donnait des instructions +au sujet de ses manuscrits et continuait :</p> + +<p>« Vous savez que l’homme seul projette +des fantômes. Celui de l’Afrique me tient +compagnie, depuis deux jours. Est-il donc +vrai que, jusqu’à la dernière seconde, nous +ne savons ce qui est possible en nous ? Je me +sentais, quand je vous ai vu, définitivement +libéré de ma tâche. Maintenant, je crois que +mon art aurait surmonté la souffrance. Je +n’aurais pas succombé vulgairement à la +tentation de l’exploiter. Je ne l’aurais pas +divinisée. Ma musique ne peut mentir à son +sujet… Je l’aurais simplement oubliée. Je +suis assez jeune pour oublier n’importe +quelle espèce de souffrance. Il y a, dans mon +cœur, quelque chose de brûlant, d’enivré, qui +demande à revivre. Je revois continuellement +les mêmes lieux. Tantôt, c’est une ligne rouge +de bancs de sable, d’où monte, incliné par le +sirocco, un nuage pulvérulent ; tantôt, c’est +une dune d’or, modelée par le vent en une +corniche gracieuse, comme le sont parfois, +dans la très haute montagne, les arêtes de +neige ; enfin, je suis hanté par les étranges +sommets du Djebel-Sahari, ces cinquante +pics pareils, alignés côte à côte et envahis +d’un bleu intense, alors que le désert, à leurs +pieds, flamboie encore. Je suis, devant ces +spectres, comme j’étais, il y a cinq ans, devant +la réalité : soulevé, désirant, joyeux.</p> + +<p>L’épouvantable, ce n’est pas d’être à quelques +jours du « châtiment »… c’est de savoir +que ma vie d’artiste n’était pas finie. »</p> + +<p>Devant le conseil de guerre, son attitude +fut maladroite. Il dut être victime d’un phénomène +de suggestion. Ses juges le considéraient +<i lang="la" xml:lang="la">à priori</i> comme une sorte d’anarchiste +intellectuel, d’antimilitariste. Or, telle était +sa faiblesse devant les opinions grossières, +qu’il y souscrivait tout de suite avec docilité. +Il se prêta maladivement à cette fiction de +soldats peu soucieux des nuances et ne sut +que leur présenter la piteuse image d’un réfractaire +à principes. Il pérora, discuta, dogmatisa, +comme on s’y attendait. J’imagine +son angoisse, à se sentir glisser sur cette +pente, incapable de se taire, ou de crier : +« Je mens ! Je ne suis pas cet homme-là ! »</p> + +<p>Il fut condamné à dix ans de travaux +publics et envoyé par faveur sur le front. +J’appris, quelques semaines plus tard, qu’il +avait été tué. Je voulus savoir dans quelles +circonstances. On prétendit longtemps l’ignorer. +Enfin, un auxiliaire du bureau de recrutement, +lassé de mon insistance, me mit rapidement +sous les yeux une feuille où je lus, à +côté de son nom : « Fusillé pour lâcheté. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">LA PLUS MALHEUREUSE</h2> + + +<p>Shodds était-il un maniaque, un sadique +ou un apôtre ? Ses amis de Londres n’avaient +pas l’intelligence assez aiguisée pour trancher +la question et lui-même ne se l’était, sans +doute, jamais posée. Somme toute, l’existence +qu’il menait depuis quelques années permettait +d’adopter avec autant de vraisemblance +n’importe laquelle des trois hypothèses.</p> + +<p>Ce petit Anglais à l’extérieur modeste, +vêtu d’un complet d’alpaga noir et coiffé d’un +canotier noir, sous toutes les latitudes, avait +entrepris un des plus interminables pèlerinages +qui soient : celui des lieux de débauche +de la terre.</p> + +<p>Après vingt ans d’obscure paperasserie +dans un bureau de la Cité, il dévorait un héritage +inattendu en billets de paquebots et de +chemins de fer. Il parcourait la planète, sans +tenir compte des saisons, dans le désordre inquiet +d’un homme poursuivi.</p> + +<p>Malgré son aspect de clergyman, il ne colportait +pas de bibles ; malgré la fièvre de ses +investigations dans les rues chaudes, il ne +cédait qu’occasionnellement à la tentation +d’un corps mince et dangereux.</p> + +<p>Voici comment il procédait : après avoir +arpenté plusieurs fois les quartiers réservés, +il cherchait « la plus malheureuse » parmi les +filles, lui remettait une guinée et quittait la +ville.</p> + +<p>A mon avis, cet absurde pèlerin était un +artiste, un chercheur d’infini.</p> + +<p>Le spectacle de la prostitution donne à +l’homme le plus casanier l’illusion de la +grande liberté ancestrale et le sentiment que +<i>tout est possible</i>, alors qu’il sait pourtant que +rien n’est possible, sinon une débauche misérable.</p> + +<p>Et puis, il y a des esprits tourmentés, à qui +la dégradation bestiale, les plaies et l’ordure +apportent comme une espèce de réconfort, +d’apaisement vertigineux.</p> + +<p>Cet été-là, sans souci de la chaleur, qui +emprisonnait tout le bassin de la Méditerranée +dans une cage d’or rouge, Shodds +partit pour Constantinople.</p> + +<p>Les « flottantes » de Galata l’accueillirent +cordialement. Énormes, demi-nues, serrées +les unes contre les autres, elles débordaient +les petites boutiques, dont elles étaient le +vivant étalage. Leurs bras pendaient au +dehors, dans un cauchemar de viande rose.</p> + +<p>Elles disaient :</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Come in.</i></p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good night, darling !</i></p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Well, Mister Clergyman ?</i></p> + +<p>Mais Shodds passait, les trouvant trop +souriantes.</p> + +<p>Derrière Péra, au fond d’un ravin jaune +où stagnent des mares noires, près des cahutes +des montreurs d’ours, il découvrit quelques +Arméniennes, vivant dans un exil fort rude.</p> + +<p>Il offrit sa guinée à une fille qui le regardait +passer d’une espèce de cave, la tête posée +sur le seuil, à même la terre.</p> + +<p>Le lendemain, il partait pour Smyrne. Là, +vive déception : chaque jour, le choléra +réglait sans discussion les comptes, certainement +frauduleux, d’une vingtaine de Grecs.</p> + +<p><i>Sa</i> rue était contaminée. Une ficelle négligente, +posée à hauteur d’homme, suffisait +à en interdire l’accès.</p> + +<p>Shodds n’insista pas et s’embarqua pour +Alger.</p> + +<p>La Casbah n’est plus le paradis des prostituées +mauresques. Il trouva, en haut d’un +raide escalier bleu, dans une chambrette sans +lit, qu’encombrait un coffre vaguement doré, +une fillette du sud, en pleurs sur sa natte.</p> + +<p>Le premier sirocco lui avait apporté la +nostalgie des immenses plateaux verts, où les +tentes de sa famille offraient l’apparence peu +glorieuse de cinq minuscules pyramides de +charbon.</p> + +<p>Elle pleurait jour et nuit ces petites cônes +sombres et les vingt francs qui l’en rapprocheraient.</p> + +<p>La guinée de Shodds la surprit comme une +grâce d’Allah. Elle lui fit un salam presque +épouvanté, quand il sortit de chez elle.</p> + +<p>Ensuite, ce fut Laghouat. Quarante degrés +de chaleur. Le blanc des murs pénètre en +vous plus loin que les yeux. Il semble qu’on +vous bâtit quelque chose de blanc sous le +crâne.</p> + +<p>Shodds courut chez les amies tatouées +des tirailleurs. Écrasées de langueur sur +leurs pavés, elles regardaient stupidement ce +petit visiteur de midi. Il garda sa guinée, +n’ayant rien pu tirer d’elles que des gestes +de provocation lasse.</p> + +<p>Il gagna Tanger, puis Madère.</p> + +<p>A Funchal, trente degrés seulement, mais +chaleur humide.</p> + +<p>A onze heures du matin, près du torrent +sans eau où sèchent les ordures, Shodds promena +son rêve entre ces longs murs ardents +où s’ouvre, de loin en loin, le gîte d’une prostituée.</p> + +<p>Il les surprenait dans l’abrutissement du +plein soleil et de la vieillesse.</p> + +<p>Il laissa deux guinées à deux mégères +également répugnantes, qui crurent les pièces +fausses et l’injurièrent.</p> + +<p>Un steamer partait pour les Antilles. Il +le prit.</p> + +<p>Une traversée sous les tropiques, même en +été, peut être bienfaisante. Mais Shodds +n’était pas de ceux que dix jours de mer +apaisent. A l’heure de la sieste, il arpentait +nerveusement les ponts, imaginant des bouges +futurs.</p> + +<p>Peu importe le nom de l’île volcanique où +il débarqua. Dès les premiers pas sur le quai, +il comprit que la chaleur devenait une affaire +sérieuse.</p> + +<p>La rue des femmes se trouvait derrière le +port. Entre ses jaunes masures cubiques, la +poussière régnait largement. Elle avait des +remous, des profondeurs, des vagues, comme +un fleuve.</p> + +<p>Un ciel sulfureux pesait sur la ville et sur +les falaises de lave. On périssait de soleil +invisible.</p> + +<p>Shodds marchait en soulevant une colonne +de poussière.</p> + +<p>Parmi les faces noires qui guettaient derrière +les volets demi-clos, un visage blanc +l’arrêta.</p> + +<p>A sa question habituelle :</p> + +<p>— Quelle est la plus malheureuse, ici ?</p> + +<p>La femme, une Espagnole, répondit en mauvais +anglais :</p> + +<p>— Viens avec moi.</p> + +<p>C’était une fille assez jeune, sans beauté. +Shodds remarqua qu’elle avait un pouce +démis. Sa main, flétrie et mutilée, faisait +penser à la patte d’un poulet bouilli.</p> + +<p>Il la suivit jusqu’à une partie de la ville +que le dernier tremblement de terre avait +détruite.</p> + +<p>Il n’y avait plus là que des ruines inhabitables, +une désolation de pierres sèches de tumulus, +de fondrières empâtées de boue verte.</p> + +<p>Cela sentait les excréments et la banane +pourrie.</p> + +<p>La fille s’arrêta bientôt devant trois pans de +murs qu’on avait toiturés avec des planches +et de la toile goudronnée. L’entrée semblait +une brèche ouverte à coups de canon.</p> + +<p>— C’est ici, fit l’Espagnole.</p> + +<p>Shodds avança la tête et aperçut, accroupie +dans un coin, une femme qui ne lui parut +ni laide, ni fort âgée.</p> + +<p>Elle se détourna aussitôt et cacha son +visage contre les pierres, mais pas si vite que +Shodds n’eût été intrigué par son étrange +fixité et aussi par quelque chose en lui, — il +n’aurait pu dire quoi, — de péniblement +inanimé.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’elle a ? demanda-t-il à +l’Espagnole.</p> + +<p>— Elle ne te le dira pas.</p> + +<p>— Pourquoi n’est-elle pas avec vous autres ?</p> + +<p>— Elle ne le dira pas.</p> + +<p>— Elle ne doit voir personne, dans ces +ruines ?</p> + +<p>Il y eut un silence. Un moustique passa +près de l’oreille de Shodds, avec son vif cinglement +de guitare en sourdine.</p> + +<p>— Dis-lui de venir, reprit-il.</p> + +<p>— Elle ne viendra pas.</p> + +<p>La femme écoutait douloureusement. +Shodds sortit sa guinée.</p> + +<p>Elle la vit et tendit la main sans avancer.</p> + +<p>— Non, fit-il, viens la prendre.</p> + +<p>Et il recula dans la poussière.</p> + +<p>Alors, la femme avança brusquement, fixa +un instant son visiteur, avec une sorte de +défi désespéré, prit la pièce d’or et retourna +se cacher contre le mur.</p> + +<p>Shodds ne s’évanouit pas, ne cria pas. +Voici pourtant ce qu’il avait vu, dans la +lumière de midi.</p> + +<p>Cette femme avait un nez en carton, un +joli nez rose découpé dans un masque de +carnaval. Et derrière le postiche, ni chair ni +os, un néant rougeâtre, un trou purulent +creusé dans la face, des sourcils aux lèvres.</p> + +<p>Shodds souriait d’une manière incompréhensible. +On eût dit le sourire de satisfaction +maladive d’un homme qui atteint une volupté +trop longtemps poursuivie.</p> + +<p>— C’est à Cayenne qu’elle a pris ça, +expliquait l’Espagnole. Pas soignée, tu comprends, +jamais soignée… On ne pouvait pas +la garder avec nous : elle faisait peur aux +matelots.</p> + +<p>Shodds s’épongeait.</p> + +<p>— Allons, dit-il seulement.</p> + +<p>Ils reprirent le chemin du port. Au bout +de huit cents mètres, il se mit à vomir jaune.</p> + +<p>Il vomissait comiquement entre deux +pierres et la patte mutilée de sa compagne +lui soutenait le front.</p> + +<p>Des nègres le transportèrent à l’hôpital +maritime.</p> + +<p>Ils le cahotèrent fortement, pressés qu’ils +étaient.</p> + +<p>Il mourut de la fièvre du pays, dans les +douze heures, comme l’usage le comporte.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">LA PIÉMONTAISE</h2> + + +<p>J’arrivai dans ce village le 28 janvier, par +un temps de brume. Il est le dernier de la +vallée et pendant trois mois, il demeure presque +constamment dans le cône d’ombre des +cimes qui forment la frontière. Elles m’apparurent +de loin, ces cimes, cuirassées de glace, +couronnées de hauts brouillards immobiles, +en forme d’arcs.</p> + +<p>Le village, lui, me fut brusquement dévoilé, +à la lisière d’un banc de vapeurs. Une famille +de basses maisons jaunâtres avait surgi, +immatérielle, suspendue au milieu d’un néant +neigeux. Un souffle d’air eût pu, semblait-il, +chasser l’apparition.</p> + +<p>Un soleil hâtif la frôlait, sans insister, +comme une main qui se promène sur la +figure d’un enfant, vite, touchant le front, +le bout du nez et le menton. Le nuage se +referma tout de suite, et c’est dans l’obscur +enveloppement des vapeurs jaunes que j’atteignis +l’auberge.</p> + +<p>Dans la cuisine, une fille hâlée, coiffée d’un +mouchoir à fleurs rouges, se chauffait, le +dos voûté, toussant parfois.</p> + +<p>— C’est une Italienne, me dit le patron. +Elle nous est arrivée il y a trois jours, à moitié +morte de froid. Elle est venue du Piémont, +par la haute passe qui est à plus de deux +mille mètres… Elle vous contera ça.</p> + +<p>Et le soir, devant le feu qu’elle semblait +ne pouvoir se résoudre à quitter, la fille me +« conta ça » d’une voix monotone.</p> + +<p>— Je suis de Perosa, en Piémont. Mon +oncle était Sanmartino, le ferblantier. Notre +famille est bien connue dans le pays.</p> + +<p>Mon oncle n’avait pas de travail. Il voulait +passer en France et s’embaucher à Embrun. +Son fils Marco et moi, nous nous serions +placés à maître chez des paysans. La saison +n’est point bonne pour traverser le col, mais +la misère était trop grande ; nous ne pouvions +pas attendre l’été.</p> + +<p>L’oncle connaissait le chemin ; il avait +souvent passé des moutons par là-haut, en +automne. On partit donc tous les trois, un +samedi matin et, montant jusqu’au soir, on +arriva au bout de la vallée.</p> + +<p>On coucha dans une étable, chez des montagnards +qui habitent des huttes de pierres +sèches. Ils parlent un patois que personne ne +comprend et ils mangent de la bouillie noire +qui sent le bouc. L’oncle se moquait d’eux, +mais il buvait tout de même leur vin rouge, +un gros vin épais qui porte à la tête.</p> + +<p>Le lendemain matin, il y avait une drôle +de brume sur les hauteurs et, de temps en +temps, il vous arrivait une petite goutte +froide contre la joue. Le cousin, un enfant de +quinze ans, serait bien redescendu, mais +l’oncle dit :</p> + +<p>— As pas peur, c’est pas quelques nuages +d’hiver qui m’arrêteront. C’est ballonné, mais +ça n’a rien dans le ventre. En route !</p> + +<p>Et on se mit à grimper.</p> + +<p>Au bout d’une heure, il neigeait un peu ; +il ne faisait pas de vent et nous n’avions pas +peur. Nous nous tenions par la main et nous +montions bravement, sans trop enfoncer.</p> + +<p>— Dès qu’on sera de l’autre côté de la +passe, dit l’oncle, on aura le beau.</p> + +<p>En effet, il nous semblait voir du soleil +derrière le col et j’observai même, un instant, +deux jolies bandes de ciel vert, sur la France.</p> + +<p>A cent mètres environ sous la coupure, en +levant le nez, le cousin remarqua qu’il ne +devait pas faire si beau, de l’autre côté, car +cette espèce de brume brillante, qu’on voyait +de loin, avait disparu et, à sa place, il y avait +des nuées grises, basses, qui allaient, qui venaient +à toute vitesse. Le vent ronflait à +travers la brèche et soulevait la neige par +colonnes.</p> + +<p>J’aurais voulu retourner ; le cousin aussi, +mais l’oncle se mit à nous traiter de lâches, +à nous injurier, puis, il nous fit boire un grand +coup de vin, pour nous redonner du cœur.</p> + +<p>— As pas peur, qu’il disait toujours, j’en +ai vu bien d’autres que ça, en passant les +moutons. Les nuages d’automne, c’est mauvais, +c’est plein de grêle ; mais ceux d’hiver, +c’est creux comme une barrique. Ça vous +lâche quelques flocons et tout est dit. En +avant !</p> + +<p>Et il nous tira le long de la dernière pente.</p> + +<p>A peine en haut, le vent nous tomba dessus +comme des coups de bâton et nous renversa +tous les trois dans la neige. L’oncle se releva +en riant. Il nous criait :</p> + +<p>— Descendons vite ! On soufflera plus +bas !</p> + +<p>Mais pendant que je me remettais sur pied, +un de ces grands nuages que j’avais remarqués +s’approcha de nous. Il nous fouetta d’abord +comme avec des queues de cheveux gris, +puis il nous enveloppa et nous aveugla complètement.</p> + +<p>En même temps, la neige se leva du sol, +autour de nous, en sifflant et se dressa de +tous les côtés, comme un drap.</p> + +<p>Cette fois, l’oncle ne riait plus. Il m’empoigna +par le bras, cria au cousin : « Suis-nous, +mon fieu ! » et se jeta droit en bas, pour +sortir de la tourmente.</p> + +<p>De ce côté-ci du col, la neige était bien +plus épaisse que de l’autre. On en eut tout +de suite jusqu’aux genoux. Comme nous +n’avancions plus, l’oncle essaya de tirer à +droite. Après quelques pas, on en eut jusqu’aux +cuisses et il fallut revenir à gauche. +Par là, ça allait un peu mieux et on put faire +une centaine de mètres sans trop de peine.</p> + +<p>Le vent était peut-être moins fort que +sur le col, mais le brouillard était aussi épais +et si on n’avait pas deviné, à la pente, +qu’on descendait, on n’aurait vraiment pas +su de quel côté marcher. Et puis, le froid, +qu’on n’avait pas senti jusque-là, commençait +à nous tourmenter. J’avais les jambes tellement +raides que je ne pouvais plus les sortir +de la neige.</p> + +<p>Je le criai à l’oncle, qui s’arrêta et me fit +boire une gorgée de vin.</p> + +<p>Il se retourna pour passer la bouteille +au cousin, mais, — je vois encore la figure +épouvantée qu’il fit, — le cousin n’était +plus avec nous…</p> + +<p>Je me rappelle qu’alors, je me mis à pleurer +et à faire des signes de croix.</p> + +<p>L’oncle appelait de toutes ses forces : +« Marco ! Marco ! » Avec le bruit du vent, +l’enfant n’aurait pas entendu à cinq pas.</p> + +<p>— Faut remonter, dit l’oncle. Il sera tombé +dans quelque trou.</p> + +<p>Je ne répondis rien et on essaya de remonter.</p> + +<p>Il neigeait si fort, que nos traces avaient +déjà disparu. Nous ne savions pas si nous +repassions par les mêmes endroits.</p> + +<p>Je me dis : « Avec ce qui tombe de neige, +peut-être bien que nous avons marché sur +le corps du cousin, sans nous en apercevoir. » +Je ne soufflai mot de mon idée, bien entendu. +Au contraire, j’appelais de toutes mes forces, +comme l’oncle : « Marco ! Marco ! »</p> + +<p>Au bout d’une demi-heure, nous ne pouvions +plus crier… Nous étions tout tremblants +de froid… Nous nous traînions.</p> + +<p>L’oncle comprit que si nous restions là +davantage, nous y resterions tout à fait. Il +ne dit rien, mais je devinai, à la façon dont +il me prit la main et m’entraîna tout à coup, +qu’il renonçait à chercher son enfant.</p> + +<p>C’est effrayant comme je m’habituai facilement +à l’idée que le cousin était perdu et +que nous l’abandonnions ! Je crois que je +n’avais plus ma tête… Je ne sentais qu’un +besoin : dormir, ne plus bouger.</p> + +<p>L’oncle dévalait à grands pas lourds. Plus +on descendait, plus le vent diminuait ; mais +quelle brume ! On ne savait pas si on marchait +dans du nuage, ou dans de la neige. +Tout se fondait, se mêlait ; on enfonçait dans +une espèce de bouillie blanche, qui vous collait +froid aux jambes, aux cuisses, qui vous bouchait +la vue et vous embrouillait le cerveau.</p> + +<p>A un moment, l’oncle en eut jusqu’au +ventre. Il me dit : « N’avance pas » et chercha +à se dégager. Il se déplaça vers la gauche, +enfonça encore plus. Je poussai un cri. Il +se mit en colère :</p> + +<p>— Tais-toi donc, sacrée fillasse !</p> + +<p>Il était à trois mètres et sa voix m’arrivait +à travers des feuilles d’ouate.</p> + +<p>Il fit un grand mouvement du corps, les +bras en l’air, comme un baigneur qui sort de +l’eau et, cette fois, il disparut jusqu’aux +épaules. Je l’entendis jurer.</p> + +<p>— Attendez, que je lui criai ; je vas vous +aider.</p> + +<p>Il ne voulait pas.</p> + +<p>— Je te défends de bouger. Si je ne m’en +tire pas tout seul, que le diable me prenne ! +Il sera volé ! Il sera volé, que je te dis !</p> + +<p>Et il se démena encore pour sortir du trou. +Il faut croire que la neige était bien molle +et bien profonde, à cet endroit. Plus il bougeait, +plus il enfonçait. Moi, je poussais des +cris :</p> + +<p>— Mon oncle ! Au secours ! Au secours !</p> + +<p>C’est moi qui l’appelais à mon secours ! +On est bête, n’est-ce pas, dans ces cas-là. +Au bout de cinq minutes d’efforts, il me +dit, la voix très tranquille.</p> + +<p>— Écoute, fillette ; plus je bouge, plus +j’enfonce. Je sais ce que c’est. Je suis dans +un des ravins qui sont à gauche du chemin +muletier. Il y a trente mètres de fond. Si ces +chiens de Dauphinois mettaient des perches, +ces choses-là n’arriveraient pas. En attendant, +je suis fichu… Toi, tire sur la droite et +tâche de descendre. A trois heures d’ici, il y a +un village. Tiens, prends le restant du vin et +ménage-le. Ça m’a l’air de se calmer, là-haut. +Si tu ne gèles pas et si le brouillard se lève, +tu peux en réchapper.</p> + +<p>Je restais là, à pleurer, sans répondre.</p> + +<p>— Descends, qu’il me cria. Descends tout +de suite, ou je te déshérite !</p> + +<p>Sûr qu’il ne pouvait pas me déshériter, +vu qu’il ne possédait rien, à part son baluchon. +Il me disait ça pour me faire de l’effet. +Mais moi, ça me coûtait de l’abandonner. Je +ramassai la bouteille qu’il m’avait lancée et +je bus un coup, machinalement.</p> + +<p>Quand je baissai les yeux sur lui, je ne le +reconnus pas. Je ne voyais plus qu’une tête +à moitié effacée et des bras qui sortaient +du blanc. On aurait dit un fantôme. Il ne +parlait mot, et moi, je pleurais toujours.</p> + +<p>Alors, tout à coup, il se passa une chose +effrayante. L’oncle se mit à pousser des cris, +toute une série de cris, pas des appels, mais +des hurlements de colère, des grognements, +comme une bête qu’on saigne… Puis il se +tut pendant un bon moment… et j’entendis +sa voix, une dernière fois… Des paroles pesantes, +comme de quelqu’un qui va s’endormir :</p> + +<p>— Allons va, qu’il disait. Ne t’obstine +pas… Bonsoir, fillette !</p> + +<p>Et je m’en allai.</p> + +<p>Cent mètres plus bas, la neige était meilleure, +et j’aperçus les perches que nous avions +manquées. Vers le soir, il se fit une éclaircie, +un drôle de rayon jaune, qui sortait d’une +gueule de brume et qui avait l’air de me +montrer les premières maisons, droit au-dessous +de moi. J’y arrivai la nuit, les dents +tellement serrées que je ne pouvais plus +parler… Les gens d’ici m’ont bien soignée : +toujours du feu et du lait chaud. S’ils voulaient +me garder comme servante, je ne +regretterais pas trop d’avoir quitté ma vallée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">LA MÉTISSE</h2> + + +<p>Je retrouvai mon ami le poète Z. un +matin de décembre, dans une rue de Zurich. +Je le voyais venir de loin, étrangement distinct +de la foule qui s’écoulait entre les maisons. +Je souffrais, ce jour-là, du ciel noir où +la bise était déchaînée, des constructions +modernes aux façades identiques. Je souffrais +aussi des vêtements et des visages. Une +impression, peut-être maladive, de similitude, +me contractait l’estomac au passage +de ces hommes coiffés de chapeaux melons +et habillés de laine noire.</p> + +<p>Z. marchait lentement, un feutre clair +sur sa forte tête bronzée, un foulard de soie +jaune autour du cou : on eût dit le figurant +d’un autre siècle. Il me souhaita le bonjour +avec cette chaude cordialité des grands indifférents, +qui croient devoir se faire pardonner +des années d’oubli.</p> + +<p>Il arrivait de Bombay. Il m’emmena dans +une obscure « <span lang="de" xml:lang="de">Weinstube</span> », derrière le quai +de la Limmat et nous causâmes. Il rapportait +un volume de vers, dont il consentit à +me révéler des fragments. Cela s’appelait <i>le +Prince jaune</i>. Certaines pièces faisaient songer +aux brûlantes improvisations d’Asmapour, +le poète nomade de l’Afghanistan, qui +erra, sa vie durant, à la suite des bayadères +et des musiciennes. Grisé par la sauvagerie +de ses poèmes, je confessai à Z. l’accablement +que j’éprouvais dans l’enfer organisé, méticuleux, +utilitaire de la cité moderne.</p> + +<p>— Oui, dit-il, ici, les instincts primitifs +portent muselière. On leur lime crocs et griffes. +On les mortifie, on les détruit savamment. +Souvent même, par un tour de force de +dressage moral, on les transforme en énergie +bienfaisante. Moi, je les ai vus en liberté. +Je les ai entendus rugir allégrement vers la +lumière… Eh bien, je ne sais s’ils pèsent +aussi lourdement qu’on le dit dans le plateau +du mal. Ils concourent, au même titre +que la bonne volonté du balayeur ou du +policier, à réaliser cette espèce d’équilibre +indifférent qui permet à la vie de continuer. +Je les crois beaucoup moins dangereux pour +l’espèce humaine que la pensée d’un philosophe +ou le génie d’un inventeur.</p> + +<p>Je me trouvais, le printemps dernier, à +bord d’un petit vapeur qui fait le service +entre Java et Haï-Nan. L’équipage était +malais et nous avions des Chinois dans l’entrepont. +Le capitaine était un Hollandais +tout rond, chauve et rasé. Trente-quatre ans +à la mer et l’autorité silencieuse des tout-puissants. +Il mettait fin, d’un geste, aux +altercations entre coolies. Le dimanche, il +officiait lui-même, dans le salon, lisant la +Bible sans plus de passion que le livre du +bord et s’agenouillant devant un fauteuil +pour le <i lang="la" xml:lang="la">confiteor</i>. Si le moindre bruit de vaisselle +montait alors de la salle à manger, il se +détournait avec une petite torsion de la +bouche, qui avait pour effet de précipiter le +<i lang="en" xml:lang="en">steward</i> en bas des escaliers, porteur de menaces +et de malédictions.</p> + +<p>Les demi-sang étaient nombreux, parmi +les passagers. Ils se réunissaient à l’arrière, +au coucher du soleil, fumant, jouant, s’éventant. +Deux jeunes filles, longues et maladives +comme des fleurs épuisées, babillaient en +un idiome enfantin. Des noirs timides, enroulés +dans des <i>battiks</i> bruns, faisaient circuler +des boissons. Un rayon oblique, filtrant +sous la tente, poudrait d’or tous les visages : +les robes crème, les teints safranés, l’épaule +plus foncée d’une <i>babou</i>, le corps frêle et +convulsé d’un petit enfant jaune étaient pour +moi le plus émouvant des spectacles.</p> + +<p>Je poursuivais une métisse de Soerabaya, +qui me parlait un anglais elliptique et rauque. +Je la devinais continuellement traversée par +de silencieux orages, secouée par des rafales +nerveuses, harcelée par des jalousies, des +susceptibilités, des colères. On la disait folle. +Elle me fuyait d’abord avec une aversion +menaçante, puis, un soir, dans un corridor, +elle me donna ses lèvres et je l’emportai +dans ma cabine.</p> + +<p>Le paquebot était une véritable fournaise +flottante. Un Américain maniaque agaçait +sans trêve une guitare au-dessus de nous… +Je l’entends encore ! Cet air de danse, un +absurde <i lang="en" xml:lang="en">one-step</i>, le même, toujours, pendant +des heures… C’était terrible. Cette musique +disloquée me remplissait de l’épouvante des +cauchemars. A certaines reprises de l’air, +la brune forme humide ondulait et tremblait +à mes côtés, comme un serpent dans l’herbe… +Oui, son étreinte dissolvait la raison, dont +votre triste monde ressue. Dans ce grand +corps tendu comme un arc, habitait une +force inconnue, qui entraînait loin du réel…</p> + +<p>Un jour, après le déjeuner, j’entendis +chuchoter qu’il y avait un cas de peste, parmi +les Chinois de l’entrepont. En passant dans +le couloir des cabines, je vis, par une porte +entrebâillée, une dame anglaise avec un +masque de coton sur le visage, immobile +devant son lavabo, les mains plongées dans +une cuvette de sublimé.</p> + +<p>— L’homme vient de mourir, me dit un +matelot. On va le descendre tout à l’heure.</p> + +<p>Je me rendis sur le pont, où je fus rejoint +par l’Anglaise.</p> + +<p>— Il faut du salol, radotait-elle derrière +son masque. On devrait faire laver le pont au +salol, les planchers, les corridors, tout le +bateau.</p> + +<p>Je vis le capitaine sortir de sa cabine, en +veste noire. J’étais accoudé au bastingage. +La tige motrice du gouvernail frémissait sous +mon pied. Le paquebot stoppa sur une mer +immobile. Un paquet gris jaillit de l’entrepont +et enfonça aussi doucement que dans de +l’huile tiède. Les machines se remirent en +mouvement.</p> + +<p>En bas, le second faisait établir des barrages +de cordes et de planches, pour empêcher +toute communication avec les régions +contaminées. Je trouvai la métisse en train +de guetter à travers une palissade.</p> + +<p>— Tu n’as donc pas peur, lui dis-je ?</p> + +<p>Elle répondit dans son anglais baroque :</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Me no fear death. Me ne fear nothingness +before life. So, why fear nothingness +after life<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> ?</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Je ne crains pas la mort. Je n’ai pas peur du néant qui +précède l’existence. Pourquoi craindrais-je celui qui la suit ?</p> +</div> +<p>Et elle collait son visage aux interstices +de la palissade, avec une expression de désir +incompréhensible…</p> + +<p>Le lendemain matin nous jetâmes l’ancre +devant une côte basse où luisaient, parmi la +verdure, les toits d’un lazaret. Les officiers +sautèrent dans un canot : on ne les laissa pas +aborder.</p> + +<p>Au retour, le capitaine me confia :</p> + +<p>— Le médecin a fait dire qu’il dormait. +Je crois qu’il a peur. Les ordres sont d’attendre.</p> + +<p>La journée se passa dans l’expectative. +Un vent de terre s’était levé. Le paquebot +virait autour de son ancre, sur une mer flamboyante. +Le cri rond de la brise s’engouffrant +dans une conduite d’air, ou le battement +insolite d’un panneau faisait sursauter les +nerveux, pendant la sieste. Ils écoutaient de +longues minutes, le cœur battant, assis dans +leurs couchettes.</p> + +<p>A cinq heures, le capitaine, qui fouillait +la côte avec sa jumelle, me serra le bras :</p> + +<p>— Tenez, fit-il vivement, voilà le médecin. +Ah ! c’est un brave, celui-là !</p> + +<p>Je vis un Chinois en robe noire qui se +promenait sur la berge. Le capitaine sauta +dans un canot, mais on ne lui permit toujours +pas d’aborder. Il revint furieux.</p> + +<p>— Douze heures que je suis aux ordres +de ce macaque, grondait-il. Il prétend qu’il +attend des instructions. Il ne veut ni me +laisser continuer ma route, ni recevoir mes +malades.</p> + +<p>— Vous avez donc de nouveaux cas ? +demandai-je.</p> + +<p>— Oui, mais gardez ça pour vous.</p> + +<p>La nouvelle se propagea cependant. Certains +passagers s’affublèrent de masques en +coton. On les voyait glisser sur le pont, +pareils à des fantômes sans visages et leurs +voix semblaient sortir d’un édredon. D’autres +fumaient continuellement. La dame anglaise +brûlait des herbes nauséabondes en +toussant. Les métis passaient de l’abattement +à l’hystérie du soupçon. Ils s’épiaient mutuellement. +Ils n’osaient plus manger ni +boire. Le capitaine observait ces symptômes +avec un mépris goguenard.</p> + +<p>— Si cette vermine échappe à la peste, +me dit-il, elle n’échappera pas à la peur. +Vous, au moins, vous êtes un homme.</p> + +<p>Je gardai le silence. Je ne pouvais m’expliquer. +Je n’étais pas sûr de ce qui se passait +en moi. Mais le fait est que, loin de me +terrifier, cette présence du danger me causait +une sorte d’excitation joyeuse. J’éprouvais +une émotion aiguë, inhumaine. Quelque chose, +en moi, préférait secrètement la destruction. +Je n’étais pourtant pas fatigué de l’existence ; +au contraire, je ne l’ai jamais si +fortement goûtée que ces jours-là. Je n’éprouvais +ni sentiment de haine ni désir de vengeance. +Mes compagnons m’étaient indifférents. +Leurs contorsions, quoique répugnantes +à observer, ne m’offensaient pas +plus que les soubresauts argentés des poissons +dans la nasse. Ne me demandez pas de raisons. +Mon intelligence ne sait rien d’une +passion qui comportait mon propre anéantissement. +Je sais seulement que malgré la +logique, un grand <i>oui</i> silencieux se prononçait +en moi, quand j’envisageais notre perte à +tous.</p> + +<p>Cette nuit-là, vers onze heures, je surpris +la métisse en train d’écouter à la porte de +l’office. Cette porte, dont le capitaine avait +pris la clef, communiquait avec l’entrepont. +Je prêtai l’oreille. On entendait le courant +d’eau de mer qui balayait continuellement +le plancher. Un moment, il me sembla percevoir +un faible nasillement de souffrance, +ou les bribes d’un délire fatigué… La métisse +tenait ma main. Ce contact me renseigna +sur sa folie et sur la mienne. Je compris +soudain ce qu’elle voulait, dans ses colères, +dans son incohérence et jusque dans ses +ardeurs. C’était une chose très simple, que +les civilisés ont désappris à vouloir : détruire. +Que ce qui était ne fût plus. Que ce qui osait +exister autour d’elle pour son tourment, +substance vivante ou inanimée, fût désagrégé ! +Si le feu noir de ses yeux avait pu +allumer des incendies, je vous promets que +le paquebot, les passagers et moi-même +eussions été transformés en fumée. Je comprenais +du même coup d’où me venait ce +que le capitaine appelait mon courage : sans +paroles, par le simple abandon de son corps, +elle m’avait communiqué cette force tournée +contre l’être.</p> + +<p>Au déjeuner du matin, on apprit qu’il +n’y avait pas de nouveaux cas, mais que +les vivres allaient manquer pour les Chinois. +Ils s’étaient, jusqu’à présent, résignés à leur +sort ; ils s’agitèrent dès qu’ils virent diminuer +les rations. Un jeune lettré, qui conversait +parfois avec eux derrière un barrage, nous +avertit qu’ils en voulaient au capitaine. +<i>Tête-Rouge</i> — c’était le nom qu’ils lui donnaient — tenait +des démons enfermés dans +la cale. Les démons s’étant révoltés et ayant +menacé de tout dévorer à bord, <i>Tête-Rouge</i> +les avait mis en liberté, à condition qu’ils se +contentassent de ravager l’entrepont. On +avait aperçu l’un d’eux, un tigre à longue +crinière et à face blanche, qui se promenait +la nuit, avec des yeux étincelants. Si <i>Tête-Rouge</i> +n’augmentait pas les rations, les Chinois +lâcheraient le tigre parmi nous.</p> + +<p>Le capitaine haussa froidement les épaules +à ce récit. Sa colère était tombée. Le lazaret, +sur ses instances, envoya du riz et du poisson, +par un sampan. Tard dans la soirée, le +nom du paquebot retentit dans un porte-voix. +Le médecin signalait que ses instructions +étaient arrivées. Nous devions faire +route vers un port où nous subirions la +quarantaine.</p> + +<p>Au milieu de la nuit, comme nous fendions +à toute vitesse la mer accablée, en vue du +bourrelet noir de la côte, un coup de feu claqua +dans l’entrepont. Le lettré parlementa du +haut de la passerelle. Une voix nasillarde +lui expliqua qu’on avait tiré sur le tigre, +qui venait d’assaillir une nouvelle victime.</p> + +<p>J’étais étendu sur le pont. Vers deux +heures, nous entrâmes dans une basse brume +fixe qui, déchirée par l’étrave, se mit à palpiter +en formes fantastiques. Nous avions +l’air de trancher dans un peuple de fantômes. +Je descendis me coucher.</p> + +<p>Le matin, comme je sortais de ma cabine, +un Javanais au sourire équivoque me fit +signe de rentrer. Le capitaine qui passait +me serra le bras, disant :</p> + +<p>— Non, vous pouvez venir, vous.</p> + +<p>Je le suivis dans la salle à manger où +flottait l’odeur chinoise.</p> + +<p>— Ils sont entrés cette nuit, me dit-il en +désignant des restes de nourriture. Tenez, +ils ont raflé des provisions et se sont offert +un gueuleton sur la table.</p> + +<p>Nous pénétrâmes dans l’office, qui avait été +pillé. La porte de l’entrepont était ouverte.</p> + +<p>— La serrure est intacte, observai-je. Il +faut donc qu’ils se soient procuré la clé ?</p> + +<p>— Inconcevable ! murmura-t-il. Mais il +me semblait beaucoup moins surpris qu’il +ne voulait le paraître.</p> + +<p>— A moins, suggéra-t-il en clignant de +l’œil, que la porte n’ait été ouverte de notre +côté.</p> + +<p>— Par qui ?</p> + +<p>— S’il y a quelqu’un à bord qui aime les +plaisanteries… celle-ci n’est pas mauvaise. +Vous savez, il y a des chances pour que les +têtes à queue nous aient laissé autre chose +que des détritus et des fonds de verres !</p> + +<p>A ce moment, le second nous rejoignit, +accompagné du lettré, qui venait de causer +avec ses compatriotes. Le jeune homme nous +exposa leur version sur un ton poli à l’extrême.</p> + +<p>— Ils disent que ce ne sont pas eux qui ont +ouvert la porte. Cette nuit, vers une heure, +l’étoile Ti se mit à rougeoyer, ce qui est un +signe néfaste. Et bientôt, le tigre à face +blanche fit de nouveau son apparition, terrassant +un Chinois. D’autres esprits devinrent +visibles. Ils suivaient le bateau sans effort, +tendant le cou entre la tente et le bastingage. +C’étaient probablement des Yao-Kouai +(démons étranges), ou bien les Koueï des +noyés surgissant du gouffre et devenus malfaisants. +Les coolies délibéraient dans ce +grand péril, quand ils virent la porte de +l’office s’ouvrir d’elle-même. Ils comprirent +aussitôt qu’un esprit charitable venait à +leur secours. Ils décidèrent de pénétrer dans +la salle à manger et d’y attirer le tigre par +l’odeur d’un festin. Une fois là, pensaient-ils, +il trouvera bien son chemin jusqu’à <i>Tête-Rouge</i>… +Actuellement, conclut le lettré, ils +sont tranquilles ; ils croient avoir détourné +le fléau sur nos têtes.</p> + +<p>— Ils ne se trompent peut-être pas, remarqua +le capitaine.</p> + +<p>— Si j’ai bien compris, dit le second, la +clé était dans votre cabine… Alors, qui a pu…</p> + +<p>Le capitaine me fixa tout à coup, avec +cette torsion de la bouche qui lui était habituelle, +puis sourit, dans une espèce d’indifférence +pleine de savoir. Son regard et sa +grimace suffirent à me communiquer sa +pensée. Je partis à la recherche de la métisse.</p> + +<p>Je la trouvai étendue sur la bâche d’un +des canots. Je montai m’asseoir près d’elle. +Nous dominions la tente ; nous ne voyions +plus du paquebot que les mâts, les cheminées +et la passerelle. Nous avions l’air de +glisser dans le matin, sur le bord d’une +grande aile de toile claire. A l’Orient, les +champs de la mer, glacés de rose, se fondaient +peu à peu dans le flamboiement incolore du +soleil montant. La jeune femme reposait +dans une détente voluptueuse, les bras abandonnés +en arrière, un <i>sarong</i> brun épinglé +à la taille, un <i>cabaya</i> de soie jaune entr’ouvert +sur la peau. De ses yeux révulsés, je ne +voyais que deux demi-lunes d’un blanc +bleuâtre. Je me penchai sur elle et laissai +tomber une main dans le creux d’ambre de +ses seins. Nous fûmes quelque temps sans parler. +Sa chair était fraîche comme une roche +humide. A la fin, elle dit avec nonchalance :</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Me do it… Me so well now… No more +suffer… Me sleep all day<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C’est moi qui l’ai fait… Je suis si bien maintenant… Je ne +souffre plus… Je dormirai tout le jour.</p> +</div> +<p>En tournant la tête, j’aperçus le capitaine +qui se dirigeait vers nous. Je pensai pour la +première fois qu’elle devait coucher avec lui. +Comment aurait-elle pu, autrement, entrer +dans sa cabine et se procurer la clé ? Cette +découverte me fut à peine désagréable. Le +capitaine monta s’asseoir sur le bord du +canot et m’interrogea du regard. J’inclinai +machinalement la tête. Il se tut. Nous regardâmes +ensemble la coupable : elle s’était +endormie. Vraiment, ce corps était innocent +comme la nature, quand elle reprend son +sommeil, après une convulsion meurtrière.</p> + +<p>Nous descendîmes sur le pont.</p> + +<p>— C’est entre nous, n’est-ce pas ? murmura-t-il.</p> + +<p>Il marchait à mes côtés, sa grosse tête +penchée, plissant parfois les lèvres. Il finit +par allumer un cigare. Je l’observais curieusement.</p> + +<p>— Inutile de lui faire des reproches, reprit-il. +Pas plus de sentiments qu’un volcan +ou un raz de marée.</p> + +<p>Il me quitta, disant :</p> + +<p>— J’ai des mesures à prendre.</p> + +<p>L’après-midi, comme nous traversions une +mer figée, pareille à une immense cuve de +mercure, un boy javanais qui avait nettoyé +la salle à manger tomba sur le pont. Il portait +aux métis un plateau chargé de boissons. Le +rire enfantin d’une des jeunes filles tinta, +puis s’arrêta net : le boy ne se relevait pas. +Son torse ondulait, nu sous sa veste blanche. +Les demi-sang se dispersèrent comme une +bande d’animaux effarouchés, en criant sur +un ton comiquement aigu. Le noir fut emporté +sous une bâche.</p> + +<p>— Hein ? Qu’est-ce que je vous disais, ce +matin ? chuchotait le capitaine à mes côtés.</p> + +<p>Je le regardai. Son attitude était toujours +aussi indifférente, mais je le sentais +agité par une lutte qui n’était pas contre la +peur.</p> + +<p>— Si je fais mettre cette… cette personne +aux fers, reprit-il… l’histoire de la nuit +s’ébruitera. Les passagers perdront la tête. +Alors quoi ?… La livrer aux autorités, en +arrivant ?… Peuh !… Comprendront pas… +Condamneront pas… La colleront dans un +asile… Qu’est-ce que vous en feriez, vous ?</p> + +<p>Je souris :</p> + +<p>— Je crois que je la lâcherais dans la +prochaine jungle.</p> + +<p>— Je comprends. Moi non plus, je n’aime +pas voir les bêtes en cage… Peut-être parce +que j’en suis une moi-même.</p> + +<p>Dans la bouche de l’homme que j’avais +entendu, quinze jours auparavant, foudroyer +un subalterne à propos d’un détail de service, +ce langage effrayait presque.</p> + +<p>Nous approchions de la terre. Au coucher +du soleil, une ville chinoise devint visible. +Des milliers de toits de tuiles vertes agglomérés +autour d’un port, ou disséminés parmi +les mûriers et les champs de riz, au pied +d’une chaîne de collines. Nous hissâmes le +pavillon jaune et gagnâmes un mouillage à +l’écart, entre une jonque et un cargo, marqués +comme nous du signe sanitaire.</p> + +<p>Notre captivité commença. La ville s’étageait +devant nous, tantôt vernie par le +soleil de midi, tantôt couronnée par des +spirales de nuées rousses ; tantôt silencieuse, +tantôt déchirée par les hurlements et le +vacarme sauvage du théâtre chinois.</p> + +<p>On avait désinfecté notre paquebot, évacué +nos malades sur un lazaret. Les passagers +reprenaient espoir. A aucun moment, cependant, +ils ne pouvaient se dire sauvés. L’épidémie +s’amusait de nous. On se sentait +dépendant d’un fragile hasard. Quand le mal +semblait s’oublier, une vie s’effondrait brusquement, +nous avertissant du possible.</p> + +<p>Le capitaine avait renoncé à sévir contre +la métisse. Il évitait de reparler de son acte. +Mais je le sentais préoccupé, inquiet de lui-même, +ruminant des pensées qui ne l’avaient +jamais effleuré, pendant sa longue vie de +devoir étroit.</p> + +<p>Un soir, nous contemplions sur la passerelle +le panorama du port que le couchant +glaçait de pourpre. On voyait la foule couler +dans les rues en pente comme le grain hors +d’un sac.</p> + +<p>— Jolie ville, n’est-ce pas ? murmura le +capitaine. Il y a dix ans, je l’ai vue flamber… +Les Boxers s’en étaient emparés… L’incendie +formait un demi-cercle, des collines à la mer. +Tout a brûlé dans un secteur de deux kilomètres +de rayon… Une colonne de fumée de +quinze cents mètres… L’eau à vingt-six autour +de ma coque… Eh bien, quoi ? Ça a tout +de même recommencé à grouiller.</p> + +<p>Il s’arrêta pour suivre du regard deux +lourdes jonques regorgeantes d’humanité, +qui sortaient avec la brise de terre.</p> + +<p>— Si l’épidémie tient ce qu’elle promet, +reprit-il, il y aura de nouveau du déchet dans +la fourmilière… Et puis, dans cinq ou six +ans, tout sera réparé… L’homme veut détruire… +<i>Il ne peut pas</i>… Regardez donc le +beau coucher de soleil.</p> + +<p>La ville prenait maintenant la couleur du +dedans de l’orange. La brise nous apportait +l’odeur affaiblissante d’une génération de +fleurs blanches, écloses la veille.</p> + +<p>— Oui, dis-je. La vie est plus forte que +tous les désirs de mort.</p> + +<p>Il ne m’écoutait pas. Il continua, déchiffrant +pesamment sa pensée :</p> + +<p>— Cette personne… Vous savez comme +moi ce qu’elle voulait ?… Eh bien, qu’a-t-elle +obtenu ?… Y a-t-il, à bord, deux ou trois +décès dont elle soit vraiment responsable ? +Je n’oserais pas le jurer. Le boy qui avait +désinfecté la salle à manger, peut-être… +Mais les autres ?…… Pas de preuves. Pas de +certitude.</p> + +<p>Cette constatation le mettait visiblement +à l’aise.</p> + +<p>— L’homme veut détruire… <i>il ne peut +pas</i>, répétait-il.</p> + +<p>— Ou du moins, repris-je, il détruit autrement +qu’il ne voudrait… Vous ne prétendez +pas que cette personne n’ait rien +détruit en vous ?</p> + +<p>Il rougit :</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ?</p> + +<p>— Si un autre qu’elle — un homme de +l’équipage, par exemple — avait <i>sans intention +de propager l’épidémie</i>, mais par négligence, +ouvert la porte aux Chinois, voilà +longtemps que vous l’auriez mis aux fers.</p> + +<p>— C’est vrai, avoua-t-il.</p> + +<p>— Vous voyez bien que si vous avez laissé +la « personne » en liberté, c’est qu’elle a +détruit en vous des habitudes de discipline, +de préservation… tout un arsenal de vieux +instincts utilitaires.</p> + +<p>— Comment diable savez-vous cela ? souffla-t-il. +Il soupira profondément, cracha dans +la mer, et dit :</p> + +<p>— Voyez-vous… quand on a passé sa vie +à obéir, à commander, à prévoir… il y a une +tentation qui vous guette : celle de l’anarchie, +du désordre sauvage et meurtrier. Les +instincts de cette femme sont ma tentation. +Sa folie me rafraîchit…</p> + +<p>Il avait parlé très bas, d’un ton de complicité, +un pli maladif au coin de la lèvre.</p> + +<p>— Quel mal y a-t-il à cela ? murmurait-il. +Quel mal y a-t-il à n’importe quoi ? Admettons +qu’elle ait réussi à propager l’épidémie ? +Admettons que nous y ayons tous passé, +vous, moi et la clique jaune ? Qu’est-ce que +cela pouvait faire ? Quelle importance peut +bien avoir la préservation ou la destruction +d’une poignée d’existences ? de millions +d’existences ? Hein ?</p> + +<p>Il tendait la main vers la ville dont la +rumeur grandissait. La nuit était apparue, +comme un lourd drap bleu présent dans les +hauteurs du ciel et soudain révélé. Des centaines +de lanternes s’allumaient sur les quais. +On eût dit un nuage de lucioles.</p> + +<p>— Quand je pense que j’ai vu là un cimetière +de cendres et de flammes… un charnier +plein de cadavres carbonisés… je me demande +si je rêve… Toutes ces vies gâchées… toutes +ces vies remplacées… est-ce bien <i>réel</i> ?… J’en +doute quelquefois.</p> + +<p>— Vous n’êtes pas le premier, souris-je.</p> + +<p>— Ah ?</p> + +<p>La métisse était venue s’accouder auprès +de nous. Elle sortait du bain ; elle sentait +l’ambre de Malabar et ces parfums épais dont +les courtisanes jaunes se transmettent la +recette. Elle fumait, en nous lançant des +œillades sournoises.</p> + +<p>Le capitaine m’écoutait, sans faire attention +à elle.</p> + +<p>— Il y a trois mille ans, disais-je, les +Hindous ont pensé que l’existence n’était +pas une réalité, mais l’écoulement d’un songe.</p> + +<p>— Ah ! ils croyaient cela, les Hindous ? +Pas trop bêtes pour des nègres. Et toi, ma +fille, qu’est-ce que tu en penses ?</p> + +<p>C’était la première fois qu’il lui parlait +aussi familièrement en ma présence. Elle rit, +étira ses bras nus où perlaient des gouttes +de sueur et tendit son torse à la brise. On +eût pu interpréter son rire et l’offre de sa +chair comme une réponse au vieux doute +aryen, mais elle n’avait pas compris la question +posée. Elle riait de pure joie animale.</p> + +<p>Le capitaine me demanda je ne sais quoi +à son sujet, alors elle nous quitta. Les conversations +prolongées l’inquiétaient. Elle ne +pensait pas. Elle n’avait jamais réfléchi sur +elle-même. Elle savait donner et prendre +un bonheur bref et terrible ; elle ne savait +pas qu’en lui demandant la volupté, certains +hommes souhaitaient obscurément davantage : +abdiquer leur raison et se perdre dans +l’océan des transformations. Elle ignorait +que des consciences très dissemblables, mais +également fatiguées, avaient puisé en elle +le goût secret de la mort. Elle ignorait même +qu’une puissance dissolvante habitait son +corps…</p> + +<p>Mais les puissances dissolvantes sont aussi +des puissances créatrices. A chaque désagrégation +de la substance ou de la pensée, +correspond un enfantement. La débauche, +le soleil et la peste étaient devenus, en moi, +poésie et désir de poésie. Je travaillais six +heures par jour, dans une fièvre magnifique. +Ne croyez-vous pas que l’artiste ressemble +à la nature ? Il fait de la vie avec la mort. +Et même s’il aspire à la mort, cela se traduit +par un chant. Dans la parole qui réclame le +néant, il y a une palpitation de l’être. On +rêve et l’on jette son cri, penché sur ce qui +peut vous engloutir… Oui, j’ai bien travaillé, +pendant ces quarante jours.</p> + +<p>Il se tut. Nous quittâmes la brasserie où +le froid nous relançait. Dehors, c’était l’obscur +midi du temps de bise. Une foule tendue, +avide, sûre d’elle-même, sortait des banques, +des magasins et des bureaux. On sentait +que ces gens collaboraient à une œuvre qu’ils +trouvaient sévère, pénible, mais qu’ils ne +discutaient plus, parce qu’ils la savaient +bonne et inévitable. Tous concouraient tacitement +au grand effort organisé qui leur +paraissait la raison dernière, la réalité même +de l’existence.</p> + +<p>Je me rappelle qu’alors, Z. me serra le bras +et dit :</p> + +<p>— J’ai parfois l’impression que ces foules +du Nord courent au suicide. Elles se condamnent +à produire, à vendre, à gagner, à +supplanter… Elles ont construit une gigantesque +machine qu’elles ont baptisée « civilisation », +mais qui ne leur obéit déjà plus. +Le jour où la machine deviendra folle, quel +cataclysme !</p> + +<p>— Et après ? répondis-je. La vie continuera +tout de même.</p> + +<p>— Sans doute… Mais, ajouta-t-il en souriant, +vous parlez comme le capitaine. Et +nous ne sommes pas dans les mers de Chine.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">L’AMI DES JAUNES</h2> + + +<p>— C’est dommage, dit Lord Minto en +contemplant la ville.</p> + +<p>Il était debout, à l’arrière du vapeur qui +venait de quitter Montreux. A côté de lui +se tenaient ses amis. Il y avait M<sup>me</sup> de Mathos, +la Portugaise au babil incessant ; +petite figure nerveuse et fanée qu’encadraient +deux énormes perles. Il y avait M<sup>me</sup> Braniano, +la Roumaine poitrinaire qui fuyait +la mort de ville en ville, d’hôtel en hôtel. +Elle haletait continuellement. Parfois, sur +son visage terreux, paraissaient des ombres +noires qui avaient l’air de venir du dedans. +Elle pouvait mourir d’un moment à l’autre. +Il y avait Souloughian, un jeune Arménien +obèse, au geste mou, à la voix criarde et +satisfaite. On l’appelait Barrique-Pacha.</p> + +<p>Ces oisifs allaient prendre le thé à Vevey. +Ils rentreraient à Montreux au coucher du +soleil, s’habilleraient soigneusement, dîneraient +à huit heures, puis se rendraient au +Kursaal. Aux chaleurs, ils quitteraient le +Palace pour un hôtel d’altitude. L’automne +les verrait à Lugano, l’hiver à Saint-Moritz +et le printemps les ramènerait à Montreux. +Ils vivaient ainsi depuis trois ans que la +guerre durait. Ils n’en parlaient pas, sauf +pour déplorer la baisse des changes. Ils parlaient +chiffons, aventures mondaines et régimes.</p> + +<p>Mais Lord Minto portait une pensée.</p> + +<p>— C’est dommage, répétait-il en embrassant +du regard la baie, ce merveilleux réceptacle +de lumière. La ville étage ses hôtels et +ses villas jusqu’aux vignobles ; au vert tendre +des prés inclinés se superposent les abruptes +forêts de pins ; plus haut, les alpages se +drapent d’une légère brume rousse et, en plein +ciel, la tête sévère et bronzée des Rochers de +Naye, à peine délivrée du poids de la neige, +songe et respire.</p> + +<p>Lord Minto venait d’expliquer à ses amis +que les lignes du paysage, le rythme des +pentes, la gamme des couleurs étant purement +japonais, l’architecture européenne et +les costumes des habitants irritaient son sens +esthétique.</p> + +<p>— Mais ces pauvres gens, sourit M<sup>me</sup> de +Mathos en lorgnant des vignerons occupés à +sulfater leur vigne, ils ne le savent pas, +qu’ils sont japonais ! Il faut le leur dire : +peut-être alors se mettront-ils à bâtir des +pagodes.</p> + +<p>Lord Minto restait grave. La mélancolie +accentuait les deux sillons qui encadraient +sa bouche. Cette figure un peu hautaine +était celle d’un rêveur que rien, sinon d’identiques +habitudes sociales, n’unissait aux +êtres frivoles qui l’entouraient. Il avait passé +vingt années au Japon et, à peine revenu en +Europe, s’était senti contraint de réaliser +certaine grande idée dont il ne s’ouvrait à +personne. Tout l’hiver, il avait soigné son +estomac dans un des sanatoria qui dominent +le Léman de quelque trois cents mètres. On +l’avait souvent rencontré, par les sentiers +rapides qui serpentent à travers les bois +morts, se penchant sur les ravins plaqués de +neige, étudiant les pentes violacées de Chambabaud. +On lui prêtait l’intention de bâtir +dans ces parages. Pour le moment, il vivait +au Palace.</p> + +<p>En revenant de Vevey, les passagers +admirèrent le coucher du soleil. Des teintes +épaisses, ocreuses, purpurines se jouaient sur +l’eau. Il semblait que le vent du soir les poussât +au fond de la baie, contre les quais. Un +bleu intense et uniforme coulait sur les +Alpes de Savoie, et dans le ciel, au-dessus +des nuages de la Dent du Midi, se coagulait +une fine gelée rose.</p> + +<p>— Comme ce serait beau ! disait Lord +Minto en désignant, sur la hauteur de Glion, +un grand hôtel dont les vitres se mettaient à +flamber. A la place de cette bâtisse, un temple +en bois précieux, aux toitures relevées… +un temple bouddhiste à la lisière de ces bois !</p> + +<p>— Je n’aimerais pas vivre dans un temple, +moi, plaisantait Barrique-Pacha. Pas de <i lang="en" xml:lang="en">lift</i>, +pas de salle de bain. Et des bonzes pour +vous servir ! Je préfère les Vaudoises.</p> + +<p>C’est le lendemain que Lord Minto acheta +son terrain.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, M<sup>me</sup> Braniano +mourut subitement. Elle avait regardé danser +le tango jusqu’à minuit, au bar du Palace. +Elle s’effondra dans un couloir, cracha du +sang et s’éteignit dans son lit. Comme elle +laissait des dettes et n’avait pas de famille +en Suisse, Lord Minto pourvut aux frais de +l’inhumation. Il la fit enterrer dans le petit +cimetière de Veytaux. Ce n’est qu’une terrasse, +un arrêt de la pente qui, de deux mille +mètres, se précipite dans le lac. On y trouve +quelques tombes anglaises cernées par les +bois de Chillon et les champs parsemés de +cerisiers. Il y en a un qui se penche au-dessus +du mur, au sommet droit de l’enclos. Un +matin les marbriers posèrent une stèle sous +ses branches en fleurs. C’était un très vieil +arbre, drapé de lierre. Il bénissait de sa +blancheur ensoleillée la pierre où n’étaient +gravés que ces mots : <i>Tsuyu no inochi.</i></p> + +<p>— C’est du roumain ? demandait à Lord +Minto M<sup>me</sup> de Mathos, venue visiter la +tombe de son amie.</p> + +<p>— Non, du japonais. Cela veut dire : « La vie +humaine est semblable à la rosée du matin. »</p> + +<p>Lord Minto avait annoncé, dans les salons +du Palace, une causerie sur l’Extrême-Orient. +Comme il avait donné plusieurs dîners, convié +largement à ses thés, une centaine de personnes +s’étaient dérangées pour l’entendre. +Il parlait sans éclat, avec la gravité un peu +sourde du rêveur qui ne peut dévoiler sa +pensée sans émotion ni souffrance.</p> + +<p>— Je me promenais hier dans cette ville, +et mon cœur se serrait. Qu’ai-je vu ? Des +bâtiments à plusieurs étages surchargés de +moulages et d’écussons, des églises trapues +construites sans plus d’amour qu’une grange, +un vaste marché couvert gardé par deux +sphynx frappés de jaunisse. J’ai vu un lieu +de plaisir appelé Kursaal dont la façade, +véritable cauchemar grec, n’est qu’un déploiement +imbécile de frises, de médaillons, +de cariatides. Des acanthes indiscrètes y +lèchent d’écrasants chapiteaux ; la matière, +qui est le plâtre, s’y étire, s’y bombe, s’y +convulse comme la pâte de guimauve entre +les doigts du confiseur. J’ai vu bien d’autres +choses encore… Des villas « Renaissance » +coiffées de clochetons en forme d’éteignoirs, +entourées de jardins « à la française », dont +la symétrie mesquine peut seul satisfaire le +cerveau tyrannique d’un logicien d’arrière-boutique. +J’ai vu des toitures houleuses où +les tuiles multicolores tracent des losanges, +des balcons en proie au délire, où le fer se +courbe et se tord, des lucarnes en forme de +cœur surmontées d’urnes, des fenêtres couronnées +de mosaïques, des lampadaires-fleurs +à six étamines… Ma surprise était grande de +constater que tant d’outrages au bon goût +étaient faits avec l’intention de séduire. En +effet, bon nombre de ces édifices portaient +des écriteaux où je lisais : <i>Beau-Séjour</i>, <i>Joli-Mont</i>, +<i>Riant-Château</i>… Il s’agissait d’hôtels, +vous l’avez deviné !</p> + +<p>Et je me rappelais une autre promenade le +long de la côte japonaise, mon arrivée en +<i>kuruma</i> dans une auberge en bois de cèdre, +mon repos sur des nattes fraîches, dans une +pièce vide et mon déjeuner de pousses de +bambou, devant le bleu confondu de la mer +et du ciel. J’avais goûté là, entre ces cloisons +de papier, dans cette absence totale +d’ornements, une grande somme de bonheur +et de beauté. C’est pourquoi je me demandais +hier, en arpentant ces rues, si tant de laideurs +péniblement élaborées, réalisées à grand prix, +sont nécessaires à la vie de l’Occidental… +Il y a des endroits où je ne me serais même +pas posé la question. Je connais des sites +condamnés, mesquins, dignes de subir les +pires châtiments architecturaux. Mais celui-ci ! +Peut-être avez-vous regardé la nature, +hier ? A travers les branches, le songe bleuâtre +des eaux ensoleillées et des hautes montagnes +vaporeuses était le même que là-bas. Les +nuages, dont les ombres sur le lac semblaient +d’immenses filets roses dérivant paresseusement, +étaient pareils à ceux qui enchantent +le ciel japonais… Pourquoi donc cette malédiction +de la brique et du fer ? Je plains les +hommes qui n’ont pas su respecter les hasards +heureux de la terre… Je les plains pour +ne pas les haïr.</p> + +<p>Puis Lord Minto évoqua des paysages du +Japon. Il décrivit les rizières au pied des +falaises vertes, le long de la mer, les jonques +jaunes endormies à l’ancre, les petits sanctuaires +Shinto, blottis à l’ombre d’une chute +d’eau, ou sous un bouquet de plus, dans la +solitude des montagnes…</p> + +<p>Dans l’âme versatile de son auditoire +d’oisifs naissait un subit désir de voyages.</p> + +<p>— On voudrait partir, lui disait M<sup>me</sup> de +Mathos, en le félicitant.</p> + +<p>— Ce n’est peut-être pas nécessaire, sourit-il +énigmatiquement. Revenez à Montreux +dans un an : vous verrez.</p> + +<p>Le printemps suivant, entre Veytaux et +Territet, une habitation japonaise cachait +ses colonnes de bois, ses toitures relevées et +ses carreaux de papier au fond d’un jardin +savamment composé. D’un pavillon de porcelaine +qui s’élevait au milieu d’un étang +entouré de cèdres nains, la vue remontait +cette vallée abrupte que terminent en plein +ciel les Rochers de Naye. On voyait de là +les flancs verts des montagnes se presser +comme pour s’unir, puis s’écarter, livrant +passage à un torrent caché. C’était une +cascade de verdure, le moutonnement de millions +de têtes vertes et si l’on regardait les +nuages, on découvrait, à d’étonnantes hauteurs, +la pente rase d’un pré hasardeux. Le +torrent traversait le parc sous une voûte +d’acacias et son eau grise allait se résorber +et s’attiédir dans le lac. Des vérandas de +l’habitation, une vague d’iris et de roses +semblait déferler sans cesse vers le bleu.</p> + +<p>En juin, Lord Minto convia ses amis à une +fête costumée.</p> + +<p>On dîna tôt et l’on se répandit dans les +jardins, à l’heure où la pourpre envahit les +hauteurs. Les Rochers de Naye avaient l’air +d’un éventail retourné suspendu à des nuées +couleur de jacinthe. Barrique-Pacha, qui +avait affublé sa corpulence d’une robe chinoise +en satin jaune, déambulait sur le vert +doré des pelouses. Les femmes, déguisées en +princesses de miniatures ou en geishas, s’agenouillaient +au bord du lac artificiel et suivaient +des yeux d’étranges poissons aux +formes cruelles, qui fuyaient sous les reflets +du ciel crépusculaire.</p> + +<p>— Pourquoi cette pierre ? demanda M<sup>me</sup> de +Mathos à Lord Minto, qui portait un costume +de samouraï.</p> + +<p>— Parce qu’elle est belle, répondit-il.</p> + +<p>— Et pourquoi est-elle belle ?</p> + +<p>C’était un schiste posé sur un tertre de +gazon. Rien ne semblait le différencier des +milliers de schistes qu’on eût pu trouver +dans les déserts rocheux des montagnes vaudoises.</p> + +<p>L’Anglais réfléchit un moment, puis dit :</p> + +<p>— Parce qu’elle est irrégulière, peut-être. +En Occident, nous ne concevons plus la +beauté sans l’ordre. Et l’ordre que nous exigeons +des choses, pour les trouver belles, est +à notre image. Nous sommes tellement +envahis par l’idéal anthropomorphe, que peu +d’entre nous sont encore capables de discerner +la beauté, là où rien n’évoque la forme +ou les sentiments humains. Toujours, nous +souhaitons de retrouver dans les lignes, dans +les volumes, dans les mouvements de la +matière une correspondance humaine. La +passion de la symétrie n’est que l’amour, +transporté dans la nature, de notre squelette +ou de notre visage. Un site, pour nous plaire, +devra être « souriant », « terrible » ou « mélancolique ». +On peut cependant admirer +l’univers sans s’y chercher ; on peut concevoir +la beauté sans ce vain et puéril rappel +de soi-même. Il existe d’immenses domaines +esthétiques d’où l’idée d’un ordre, d’une +harmonie peut être bannie. Cette pierre nous +est absolument étrangère. Nous ne saurions, +pour la qualifier, nous servir d’aucun mot qui +convienne à quoi que ce soit d’humain. Et +pourtant, elle est belle… Elle l’est pour moi… +Elle le serait pour mes amis de là-bas.</p> + +<p>A la tombée de la nuit, une musique étouffée +tinta derrière un rideau brodé de chimères +et une danseuse parut sortir de la terre. +Elle mimait un fantôme ; ses voiles gris +erraient tristement à la recherche des fleurs, +des oiseaux. Elle cachait son visage pour +pleurer la vie. Et quand elle se retournait, +son vœu était exaucé. Elle renaissait sous +des formes végétales. Elle était une liane, à +peine balancée entre deux bambous ; elle +était un pin solitaire, immobile au sommet +d’une montagne, un cèdre nain contourné +par deux cents ans de torture, puis elle redevenait +fantôme et, affublée d’un masque +hideux, armée d’antennes menaçantes, elle +mimait les rages d’un <i>gaki</i> voué aux tourments +du « monde des esprits affamés ».</p> + +<p>Lord Minto jouissait en silence du spectacle +de ses invités épars sur la pelouse. +Quand la nuit fut tombée, une nuit chaude, +un peu brumeuse, dans laquelle les montagnes +grandissaient fantastiquement, des lanternes +s’allumèrent sous les feuillages et les +kimonos de satin cramoisi, les robes de soie +verte ou de velours orange circulèrent sous +des dragons, des soleils, des poissons lumineux.</p> + +<p>— N’est-ce pas que la vie est plus belle +ainsi ? demandait l’Anglais à la générale +Dean. N’est-ce pas qu’une telle vie doit être +vécue ?</p> + +<p>— Oui. Elle doit être vécue <i>ici</i>.</p> + +<p>La générale était une Irlandaise quadragénaire +au teint diaphane, au parler lent. +Elle était devenue bouddhiste après avoir +perdu son fils aux Indes.</p> + +<p>— Ah, vous, du moins, vous me comprenez, +reprit Lord Minto. Je n’ose encore dévoiler +mes espoirs aux gens de ce pays. Mon +idée heurtera tant de préjugés ! J’hésite +à commencer ma campagne. Je compte pourtant +les séduire par la supériorité morale, +hygiénique, économique du monde que je +voudrais créer. Mais à vous, je peux bien +l’avouer : je ne cherche que la beauté. Je +veux réaliser ici la plus grande somme de +beauté possible… et peut-être aussi préparer +l’avenir, poser un jalon. On m’a dit que vous +alliez faire bâtir une villa : promettez-moi +de vous adresser à mon architecte. C’est un +artiste de Kyoto que j’ai attaché à ma personne. +Ses plans vous enchanteront, je le +sais.</p> + +<p>— J’irai le voir demain, promit la générale.</p> + +<p>— N’avez-vous pas remarqué, continua-t-il +en pressant la main de son amie, que +mon rêve est partout en train de se réaliser ? +Où va l’élite européenne ? Vers un Orient de +plus en plus lointain. La vogue de l’art russe +n’est pas due au hasard. Déjà, nos musiciens +et nos décorateurs ont dépassé la Russie. +Ils avancent en plein monde jaune. On tisse +maintenant certaines étoffes à la manière des +Javanais. Je vous montrerai des ivoires +travaillés par un artiste français dans un +style purement chinois. Nous lirons ensemble +la dernière sonate de S. Elle n’est déjà plus +intelligible aux Européens, mais je connais +un compositeur de Samarang qui y prendrait +un subtil plaisir. Ne parlez pas là de pastiche, +de mode, de suggestion collective. Ces créateurs +sont poussés par un instinct irrésistible. +Peut-être obéissent-ils aussi à des pressentiments, +à la nécessité de faire place à +l’avenir. Les artistes sont meilleurs prophètes +que les diplomates. Les rêveurs sont les +grands réalistes du temps qui vient.</p> + +<p>— Les croyants aussi cherchent leur +Orient, murmura l’Irlandaise.</p> + +<p>Un oiseau, trompé par la lueur orangée +d’une lanterne, s’était mis à chanter dans le +bois de bambous.</p> + +<p>— On a réalisé des rêves plus orgueilleux +que le mien, reprit Lord Minto. Certain empereur +de la vieille Chine voulait que la +surface du sol, autour de sa capitale, offrît +un coup d’œil semblable à celui qu’offrent +la voie lactée et les constellations voisines. +Les villages et les champs labourés devaient +représenter les espaces sombres ou moins +lumineux de la voûte céleste. Les palais et +les tours devaient figurer les étoiles. Toute +la région fut renouvelée suivant le plan du +ciel. Plus de huit cents demeures impériales +et un nombre incalculable de chaumières +jalonnèrent ce firmament nouveau, que +soixante-dix mille familles furent appelées à +peupler…</p> + +<p>L’automne suivant, la générale Dean +vivait dans une maison de bois aux toitures +délicatement ornées de dragons.</p> + +<p>L’aspect de la ville et des hôtels irritait +si fortement Lord Minto qu’il se confinait +chez lui, travaillant avec un secrétaire. Au +début de l’hiver, il commença sa campagne. +Il avait annoncé une conférence gratuite sur +certaine « réforme nécessaire » qu’il s’abstenait +de définir plus clairement. Un public +assez nombreux de petits bourgeois garnissait +la salle. On croyait entendre un orateur +religieux, un de ces pasteurs dissidents qui +propagent le délire innocent particulier à +leur secte. Lord Minto s’était promis d’être +<i>pratique</i>.</p> + +<p>— Vous habitez des maisons de pierre, +dit-il, qui coûtent dix mille francs. Des maisons +de bois en coûteraient mille. Vos chaussures +blessent vos pieds et vous les payez +trente francs la paire. De simples sandales +de paille reviennent à trois francs et on y est +plus à l’aise. Je vous apporte le moyen d’améliorer +vos meubles, vos vêtements, votre +nourriture, vos mœurs, vos croyances. Je ne +vous demande pas d’y renoncer du jour au +lendemain, mais de les réformer lentement.</p> + +<p>Le public ne s’étonnait pas. La semaine +précédente, à un meeting « adventiste », un +prédicateur avait dépensé une verve bien +plus menaçante pour engager son auditoire +à faire de chaque samedi un dimanche, suivant +la volonté expressément déclarée du +Seigneur. Lord Minto paraissait moins exigeant. +A la fin de la conférence, un auditeur +converti vint le trouver.</p> + +<p>C’était un ancien Évangéliste, vieillard au +teint jaune, aux yeux bridés, qui avait habité +la Chine du sud. Il exposa qu’il se morfondait +dans un logement de la rue du Marché. +Il regrettait le temps et le pays de son apostolat. +Il possédait un lopin de terre au-dessus +des Planches, près de l’entrée des gorges, et +si vraiment les frais étaient aussi modestes… +Le réformateur le contemplait avec amour. +Il l’invita, lui fit raconter ses campagnes, lui +envoya son architecte, et quelques mois plus +tard, les Montreusiens voyaient s’élever sur +un terrain en pente, à la lisière des bois de +Glion, une sorte de petit temple aux carreaux +de papier. Lord Minto s’y rendait souvent, +moins pour écouter les récits de l’Évangéliste +que pour voir l’humble construction +briller doucement au couchant, contre la +montagne dorée.</p> + +<p>Le reste de la ville l’irritait de plus en plus. +Il avait eu beau faire distribuer à domicile +des milliers de brochures de propagande, ce +peuple arriéré persistait dans sa routine. Les +mois passaient et Montreux demeurait. Parfois, +le rêveur prenait une barque et gagnait +le large, dans la brume qui voilait momentanément +la cité obstinée. Son imagination +bâtissait alors ce qui aurait dû être, pagodes +aux toits d’émail, palais aux murailles couleur +de sang, maisons de plaisir accrochées +aux rives à pic du Chauderon…</p> + +<p>Un coup de bise déchirait le brouillard +et, précis dans la froide lumière du soir, apparaissaient +les hôtels, les églises, les magasins +éternels ! Lord Minto reprenait ses rames en +soupirant. Il y avait un point du lac d’où sa +propre habitation, celle de la générale Dean +et le petit temple de l’Évangéliste semblaient +se superposer. Il s’y rendait parfois, isolant +entre ses mains rapprochées cette perspective +heureuse. Mais depuis longtemps déjà, ces +trois îlots de beauté ne comblaient plus son +cœur anxieux.</p> + +<p>Il avait entrepris de convertir les hôteliers +à son idée. La plupart l’avaient éconduit, +avec une politesse motivée par la notoriété +de sa grosse fortune. L’un d’eux, propriétaire +de terrains à Territet, promit d’essayer le +style nouveau, pourvu qu’on lui garantît les +frais de la construction. Lord Minto lui avança +vingt-cinq mille francs et vit bientôt surgir +de terre un châlet suisse. Furieux d’avoir été +dupé, il intenta un procès en restitution, le +perdit et se trouva, malgré lui, actionnaire +d’une « pension Joli-Site » vernie comme un +jouet.</p> + +<p>Sa grande haine, c’était le Kursaal. Il +avait proposé à la direction de le remplacer +par un bateau de fleurs, une vaste jonque +dans laquelle on aurait trouvé des salles de +jeu, des salons de thé, un théâtre japonais. Il +offrit une subvention de cent mille francs, à +condition qu’on rasât la hideuse bâtisse. Le +Conseil d’administration, composé de madrés +Vaudois, accepta la jonque sans s’engager +à la démolition. Au moment de signer, Lord +Minto déchira le contrat.</p> + +<p>Il se rabattit sur le syndic. Celui-ci, qui +rêvait d’orner Montreux d’un jardin zoologique, +ramenait tout à sa marotte. Si Lord +Minto voulait faire les frais de l’établissement, +il serait libre d’en dresser les plans. Soit ! Il +y aurait un pont de faïence, des arbres nains, +les animaux seraient logés dans des cabanes-bambou +et la girafe habiterait une pagode. +Quant à la ville, peu importait au bonhomme +qu’elle devint arabe, chinoise ou persane. Ce +qu’il voulait, c’était son jardin ! Incapable +de l’arracher à cette conception mesquine, +Lord Minto brisa les pourparlers.</p> + +<p>Il cessa de fréquenter ces Occidentaux +endurcis et passa l’hiver dans sa maison. +Entre l’architecte, l’Évangéliste, à qui l’on +enfilait une robe de soie bleue dès le vestibule +et la générale Dean, qui contait des légendes +bouddhistes, il vécut des heures apaisantes. +O-Kamé, la jeune femme de l’architecte, paraissait +quand on l’en priait, servait le thé +avec une grâce enfantine et chantait volontiers +d’une faible voix nasillarde, en s’accompagnant +sur le kotto. Ainsi confiné, le rêve +oriental devenait vrai, facile, heureux. Mais +il ne fallait pas aller voir passer les demoiselles +de magasin sur la route, derrière la +clôture, ni entendre se défier les ivrognes, le +samedi soir. Une simple visite à la tombe de +M<sup>me</sup> Braniano comportait d’insupportables +offenses.</p> + +<p>Le printemps ramena les amis. On entendit +de nouveau le bavardage un peu rauque de +M<sup>me</sup> de Mathos, sur la terrasse du Palace ; +on revit la silhouette monstrueuse de Barrique-Pacha, +roulant à petits pas sur les +quais. Les promenades s’organisèrent. La +première fois que Lord Minto sortit de chez +lui, sa haine contre les maisons le surprit. +Chacune lui semblait un vieil ennemi. Il +avait cru les oublier, pendant ces trois mois +de réclusion : il s’apercevait que leurs laideurs, +leurs ridicules saignaient en lui comme +des plaies ouvertes. On le trouva changé.</p> + +<p>— Vous devez être malade, lui dit M<sup>me</sup> de +Mathos. Venez avec moi, faire la cure de Ragatz.</p> + +<p>— Impossible, murmura-t-il en promenant +sur la ville un regard de captif.</p> + +<p>— Qui vous retient ici ?</p> + +<p>— Mon travail… J’ai entrepris une grande +œuvre… et je rencontre de telles difficultés…</p> + +<p>Il allait dévoiler son idée, mais <i>travail</i>, +<i>difficultés</i>, ces mots rebutaient déjà. On parlait +d’autre chose. Barrique-Pacha détaillait +de sa voix criarde une recette de <i>mohalebis</i> +qu’il voulait inculquer au chef du Palace.</p> + +<p>Lord Minto éprouva pour ses amis une +répulsion soudaine. « Ils sont lourds, grossiers, +sensuels, pensait-il. Et leurs vêtements ! +C’est certainement pour me tourmenter, +qu’ils s’habillent ainsi ! » L’Arménien portait +un costume de sport à carreaux. La Portugaise, +tout en satin blanc, montrait un cou +bruni par le soleil de l’Engadine. Ses perles +allongées aux oreilles, un monticule de plumes +blanches sur les cheveux, elle semblait +quelque oiseau étrangement bavard et agité. +Lord Minto évoquait les figures sévères des +anciens samouraï, leurs robes délicatement +brodées, leurs paroles rares, leurs manières +nobles. Son mépris augmentait pour ces +fantoches. « Je ne supporterais plus de les +voir chez moi, » se disait-il.</p> + +<p>Il cessa de les fréquenter. Il traîna son +printemps, solitaire, accablé de tristesse, +par les sentiers de Veytaux et les bois de +Chillon. Il sortait de bonne heure, s’arrêtait +sous un cerisier en fleurs planté au bord du +chemin comme une ombrelle blanche déchirée +et se récitait quelque <i>tanka</i>. Les +quatre vers précieux, qui évoquaient le +charme d’une heure semblable vécue par un +poète, de l’autre côté de la terre, le consolaient +un instant. Il écoutait les herbes +hautes et les ciguës bourdonner du labeur +des insectes ; il regardait les montagnes de +Savoie se velouter sous le ciel plus lourd ; il +s’asseyait sur un banc. Il ne pensait à rien ; +il se répétait machinalement des mots de +là-bas, des noms de lacs, de villages, et quand +le pas d’un promeneur criait sur les pierres, +il plongeait son visage dans ses mains, pour +ne pas voir un homme en veston.</p> + +<p>Au mois de juin, l’agitation le reprit. Il +rédigea des proclamations, arpenta la ville +en tous sens avec son architecte, dressa des +plans, nivela, abattit, réédifia par la pensée +des quartiers entiers.</p> + +<p>— Il faut agir, répétait-il à la générale +Dean. Si je continue à me désoler en silence, +rien ne changera.</p> + +<p>— Mais tout change, répondait l’Irlandaise, +de sa voix claire et traînante. Tout +change suivant un rythme naturel auquel +vous ne pouvez substituer celui que réclame +votre esprit. Chaque heure achemine les +formes vers leur accomplissement, qui est le +néant… Tout homme animé du désir d’accélérer +ou de ralentir cette marche prouve par là +qu’il n’a pas compris la loi. Cette cité que vous +détestez… elle ne me gêne plus. Elle me paraît +si éphémère ! Soyez tranquille, elle passera.</p> + +<p>— Plus vite, murmurait Lord Minto. Plus +vite.</p> + +<p>Il se demandait, à part lui, si son amie, sous +des dehors éternellement apathiques, ne complotait +pas <i>avec eux</i>. Car il était persuadé +maintenant que les hôteliers, le directeur du +Kursaal et le syndic s’entendaient pour +tenir ses projets en échec. C’étaient eux, il +le savait bien, qui, par une habile contre-propagande, +entretenaient la lourdeur de +l’esprit public. Eux seuls mettaient obstacle +à la grande transformation. Mais le jour où +il aurait prouvé qu’il n’avait pas peur de +l’action, ils s’avoueraient vaincus. Une fois +délivrée d’eux, la population <i>comprendrait</i> +et tout s’accomplirait.</p> + +<p>En attendant, ses rêves, qu’il avait pris +l’habitude de noter, devançaient l’inerte réalité. +Qu’ils fussent voilés de symboles hypocrites, +ou directs comme ceux des enfants, +tous témoignaient du profond désir qui l’emplissait. +Certains, expliqués par l’analyse, +eussent pu révéler des causes de son mal +insoupçonnées : il ne se pensait pas malade. +Son idée lui paraissait naturelle, nécessaire. +Il ne la mettait plus en question.</p> + +<p>Quant à ses souffrances, au lieu d’en chercher +la raison en lui-même, il la trouvait +dans l’obstination avec laquelle les hommes +persistaient dans leur être haïssable.</p> + +<p>Plus tard, en examinant ses cahiers, les +médecins émirent des hypothèses singulières. +Il les repoussa avec indignation. Ses mœurs +étaient pures et il ne savait pas qu’on peut +vivre innocemment, en abritant dans son cerveau +le fantôme d’un monstre ignoré.</p> + +<p>L’avant-veille du malheur, il se promena +dans le quartier des Planches, à l’entrée des +gorges du Chauderon. C’était là, sur les +berges du torrent, qu’il comptait établir les +maisons de plaisir. Il les voyait, s’étageant +des deux côtés de l’eau bouillonnante, sonores +de chants et de cris d’ivrognes. Il discernait, +dans l’encadrement des portes, les +faces rondes et blafardes des hétaïres, leurs +tuniques de soie bleue et leurs ornements miroitant +au soleil.</p> + +<p>Le lendemain matin, il nota ceci, qu’il +venait de rêver : « Je suis dans une rue silencieuse, +entre des murs clairs. Je cause avec +un <i>coolie</i> robuste ; ses bras sont nus, musclés ; +l’un d’eux porte une tache noirâtre. Il +me montre le plan d’une contrée au bord de +la mer ; il y a des villages aux noms chinois. +Je dois connaître ce pays. Nous marchons en +causant, et nous arrivons dans une impasse : +deux pans de mur d’un rose fané, dont l’un +est légèrement en retrait. L’autre est décoré +d’une espèce de guirlande, peinte à la fresque. +Il n’y a plus moyen d’avancer. Mais mon +guide, en souriant, me montre une fissure +le long de la guirlande, y insère ses doigts +souples et ouvre une porte secrète.</p> + +<p>— Faites attention, dit-il, c’est une maison.</p> + +<p>Je m’informe avec timidité. Aussitôt une +voix horriblement pénible, éraillée, crapuleuse, +annonce : « deux Tommies » et un domestique +de lupanar chinois apparaît. Il présente +une particularité inquiétante : son +visage luit sous une couche de blanc gras. Il +annonce de nouveau : « Une femme. C’est +une étoile ! » et je vois sortir une créature disgracieuse +au visage coloré, aux traits marqués, +vêtue d’un costume tailleur gris. Je +pense : « Toujours la même déception, dans +ces maisons. » Nous rebroussons chemin, +mon guide et moi, mais la rue se met à monter. +Nous gravissons maintenant des degrés +sous une voûte. Tout à coup, dans la pénombre, +apparaissent deux enfants. Ils descendent +vers nous. Ils ont d’abondantes chevelures +blondes et une profusion de linge de +dessous, d’où sortent leurs jambes nues. Ils +sont gracieux, équivoques et leurs visages +brillent, maquillés au blanc gras comme celui +du domestique. Je me mets à trembler et je +demande à mon guide : « Comment ? Est-ce +qu’ils appartiennent aussi à la maison ? » — « Oui », +me répond-il en souriant toujours. +Réveil. »</p> + +<p>Dans la journée, Lord Minto manifesta +une grande agitation. Il lui fallut choisir +l’emplacement d’un futur théâtre. Il harcela +son architecte, lui fit modifier ses plans et +décida finalement que le monument s’élèverait +« là-haut, à la place de ce hideux hôtel à +tourelles, qui déshonore la montagne de +Glion. »</p> + +<p>— Je veux un théâtre, ajouta-t-il, qui soit +comme un temple. On y accédera par d’immenses +escaliers montant en ligne droite à +travers la forêt. En ligne droite, vous entendez ? +Si les rochers vous gênent, vous les ferez +sauter. Je veux, toutes les cent marches, une +terrasse ombragée de cèdres et de mélèzes. +Sur la dernière terrasse, des chimères de jade +seront accroupies et le portique du théâtre +apparaîtra, entièrement doré. Les toits, les +clochetons, les dragons, je veux que tout ait +l’apparence de l’or. Je ne tolérerai pas une +parcelle de bois ou de métal qui n’ait l’apparence +de l’or. Allez faire votre plan. »</p> + +<p>Il sortit. Le lac roulait une houle d’émeraude +éclaboussant les quais. Dans le ciel, +déchiré par un récent orage, les montagnes +se dressaient, nettes, proches et brillantes. +Des verdures lavées, des rosiers écrasés par +la pluie, la chaleur évoquait un brusque +arome. Il semblait vraiment que ce pays attendît +le complément de splendeur et de +grâce que le rêveur voulait lui conférer.</p> + +<p>— Patience, murmura-t-il sur le seuil de +sa propriété. Encore un peu de patience.</p> + +<p>Il gagna la ville. Au détour d’une des +ruelles qui conduisent vers les gorges, il +aperçut, devant lui, dans un tourbillon de +poussière, la forme bien connue de Barrique-Pacha. +Mais à sa grande surprise, l’Arménien +portait la robe chinoise de satin jaune qu’on +lui avait vue l’année précédente, à la fête +costumée. Lord Minto pensa : « Il se moque +de moi, » et pressa le pas pour dire son fait à +l’insolent. Celui-ci montait lentement, emplissant +la ruelle de sa corpulence, oscillant +entre les murs comme un absurde monstre +doré.</p> + +<p>— Hulloa, Souloughian ! héla Lord Minto.</p> + +<p>Au lieu de s’arrêter, le mauvais plaisant se +retourna, sourit d’un air gouailleur et disparut +dans la cave d’une maison aux volets +clos. La porte verte s’était refermée sans +bruit. L’Anglais appela, frappa en vain… +Des enfants qui jouaient bruyamment dans +la poussière s’étaient tus. Il descendit conter +l’incident à la générale Dean. Il était violemment +irrité.</p> + +<p>— Je n’étais pas sûr que Souloughian fût +affilié à leur bande ; à présent, j’en ai la +preuve. Et j’ai pénétré leur tactique : ils +veulent tuer mon idée <i>par le ridicule</i>.</p> + +<p>— Mon cher Lord, protestait la générale, +vous vous êtes trompé, Souloughian est à +St. Moritz. Lady Cole-Hamilton m’écrit ce +matin qu’elle a pris le thé avec lui.</p> + +<p>— Impossible, murmura-t-il. Je l’ai vu. +Et… et… je ne suis pas seul à l’avoir vu… +Il y avait des gamins qui se moquaient de sa +robe jaune.</p> + +<p>L’Irlandaise se tut. Un peu de rose affluait +à ses joues fanées, décelant son émotion.</p> + +<p>— Rentrez chez vous, prononça-t-elle enfin. +J’irai vous voir ce soir, quand la chaleur +sera tombée.</p> + +<p>— Je ne suis pas vaincu, dit-il en la quittant. +Je n’ai même jamais été plus près du +triomphe. Ils ont abattu leur jeu : tant mieux. +Moi aussi, j’abattrai le mien.</p> + +<p>Il rentra, comme de nouveaux orages +s’amoncelaient sur la Savoie. Il pénétra sans +s’annoncer dans l’appartement de son architecte. +Ce dernier était sorti, mais on grattait +du kotto dans la chambre à coucher. +Lord Minto fit glisser la cloison de papier et +se trouva devant O-Kamé qui étudiait, accroupie +sur sa natte, baignée de la lueur +cuivrée du soir menaçant. Elle se leva, rougit, +salua, surprise de l’impolitesse. Il la dévisagea +longuement, puis s’approcha d’elle et +lui dit, presque à l’oreille :</p> + +<p>— Vous êtes… comme une enfant, O-Kamé. +Je… j’aime beaucoup les enfants.</p> + +<p>Avant qu’elle sût ce qu’elle devait répondre, +il avait disparu.</p> + +<p>Il ne se montra pas à table. Les domestiques +le cherchèrent vainement au jardin. +Vers huit heures, l’architecte et sa femme +achevaient de dîner, quand une servante vint +les prier de sortir sur le perron. Un coussin +de nuages noirs pesait sur la tête des Rochers +de Naye. Le vent était tombé. Le lac brisait +toujours, éclaboussant d’eau tiède les promeneurs +du quai. La plupart s’étaient arrêtés, +les yeux levés sur Glion. On voyait un +ballon de fumée se gonfler au-dessus d’un +hôtel et monter légèrement dans le crépuscule. +O-Kamé, qui était cultivée, songeait à +la mésaventure de Hong, le gouverneur du +Palais Impérial, laissant échapper le roi des +démons sous la forme d’une vapeur noire.</p> + +<p>— Il y a le feu au Majestic, dit l’architecte.</p> + +<p>De courtes flammes apparurent bientôt le +long du toit qu’elles se mirent à grignoter, +comme des centaines de petites dents rouges.</p> + +<p>Là-haut, une grande confusion régnait. Le +feu ayant pris au grenier, on sauvait le mobilier +des étages supérieurs ; lits, armoires, +chaises longues se fracassaient sur la pelouse. +Un triple cordon de curieux et de sinistrés +commentait la défenestration. En un quart +d’heure, la toiture fut dévorée. Les poutres, +qui dessinaient encore en arêtes de feu les +contours détestés des tourelles, s’abîmèrent +elles-mêmes dans la fournaise. Des matériaux +carbonisés s’abattaient autour de l’hôtel. Les +volets flambaient comme de la paille. L’air, +en s’engouffrant, étirait les flammes du brasier +intérieur. Parmi les gerbes d’étincelles, les +planchers s’effondraient dans un gouffre d’or.</p> + +<p>D’un bosquet de rosiers, Lord Minto regardait. +La fraîcheur du lieu, les premières +gouttes de la pluie et surtout le spectacle de +la destruction le rendaient parfaitement heureux. +Dans le tourbillon de feu qui tournoyait +contre les plafonds, il cherchait des +formes de démons orientaux. L’œuvre était +commencée. Que pouvait-il désirer de plus ?</p> + +<p>On l’arrêta vers dix heures. On l’avait vu +dîner au restaurant, prendre l’ascenseur et +se diriger vers l’étage des domestiques, un +cigare à la bouche. Il refusa de répondre aux +questions des policiers.</p> + +<p>Dans le sanatorium des environs de Bâle +où la générale Dean l’avait conduit, un médecin +le fit longuement parler, non sur son acte +récent, mais sur des faits du plus lointain +passé. Lentement, avec douceur, au jour cru +d’une cellule nue, on fouillait dans la poussière +de sa première enfance.</p> + +<p>Quand le docteur, penchant la tête en arrière +et fermant à demi les paupières, suspendait +son travail d’exhumation, Lord +Minto revenait à la justification de son idée :</p> + +<p>Les peuples d’Europe sont en train de +s’anéantir dans une mer de sang. Croyez-vous +donc que les Orientaux ne profiteront +pas de cet affaiblissement pour menacer leurs +anciens oppresseurs ? Les obtus habitants +de ce coin de terre ont refusé d’adhérer +pacifiquement aux formes, aux couleurs et +aux pensées du plus extrême Orient. Des +hordes jaunes les imposeront un jour par la +force à leurs descendants, après d’effroyables +massacres. Je ne doute pas que vous n’en +soyez convaincu. Alors, par quelle aberration +donnez-vous raison aux aveugles contre les +clairvoyants ? Pourquoi me retient-on ici ? +Est-ce pour avoir prévu et devancé le cours +inéluctable des destinées ? Ou simplement, +parce que la beauté n’étant plus supportable +dans cette Europe agonisante, toute atteinte +à la laideur y est considérée comme un crime ?</p> + +<p>Le médecin évitait de le contredire.</p> + +<p>— Il est dangereux, répondait-il seulement, +que les prophètes et les artistes aillent +en liberté. Mieux vaut les tenir pour fous, car +ils inquiètent la conscience des gens raisonnables. +Et où irait-on, si ces derniers venaient +à douter d’eux-mêmes ? Restez avec nous. +Au lieu d’un sol rebelle, vous aurez tout cet +espace du ciel, pour édifier vos cités orientales. +Le cerveau d’un poète peut créer plus +de beauté que les outils d’un maçon et les +nuages du couchant sont, pour construire +des rêves, une base aussi ferme que les collines +de Montreux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">LE COL</h2> + + +<p>L’automne tardait. Nous étions quatre à +l’attendre dans ce petit hôtel des montagnes +valaisannes : un professeur de Lausanne, une +jeune fille de Kharkof, son frère et moi.</p> + +<p>Déjà décroissaient dans les champs les +stridulations des sauterelles, mais un beau +temps continu estompait les glaciers d’une +gaze légère.</p> + +<p>Nous faisions des courses qui nous retenaient +plusieurs jours loin de l’hôtel. Les +retours étaient délicieux. On sommeillait des +heures dans le verger en pente où le regain +fauché sentait fort. Les sauterelles semblaient +de minuscules éventails rouges volants. +Le chalet craquait de chaleur. La jeune +Russe jouait sur le foin de la grange avec une +chatte. Dans le pays désert, les après-midis +n’étaient qu’un long silence. A peine si, du +village, montaient un accord fêlé d’accordéon +ou le gémissement d’un petit enfant.</p> + +<p>Mais cette paix accumulait en nous des +énergies nouvelles. Quand, après deux jours +de repos, nous levions les yeux vers les derniers +alpages roux qui profilaient leurs +pierres foudroyées et leurs gazons brûlés sur +le bleu du ciel, nous ne pouvions plus tenir +en place.</p> + +<p>Nos capacités de grimpeurs étaient bien +différentes : le jeune Borovkine était un +joyeux colosse qui dévorait les montagnes +avec une passion de sauvage. Sa sœur, un +être inquiet et sensitif, nous accompagnait +surtout pour le surveiller. M. Belliard, un prudent +alpiniste, prenait plaisir à refaire — assez +lentement — quelques-unes de ses plus +belles courses. Quant à moi, je parcourais les +hauteurs en flânant, peu soucieux du but à +atteindre. Nous avions pour guide un chasseur +de bouquetins dauphinois appelé Fortier.</p> + +<p>Le 15 septembre, Borovkine projetait une +longue excursion. Des journées de glacier +dans le massif du Mont-Blanc, deux nuits +dans les cabanes et une escalade des plus sérieuses.</p> + +<p>Depuis la veille, une brise piquante poussait +dans le ciel pâle des nuages cotoneux qui +s’amoncelaient sur les cimes. Fortier disait :</p> + +<p>— Le temps est là.</p> + +<p>Il fut convenu que nous partirions ensemble, +pour nous séparer à la cabane de Saleinaz. +Borovkine ferait son ascension avec +le guide, et M. Belliard, qui connaissait la +région, descendrait avec nous sur Praz-de-Fort.</p> + +<p>Dès le départ, il fut évident que Mlle Borovkine +nous gênerait. Son frère prenait de +l’avance en chantant. Nous le voyions gravir +ces alpages fauves qui semblent un immense +pelage de bête, jeté sur la montagne au hasard +des plis. Sa voix emplissait le soir d’une large +mélopée.</p> + +<p>— Le tyran ! plaisantait sa sœur en montant +péniblement. Le bourreau ! Il me tuera !</p> + +<p>Elle arriva longtemps après nous à la cabane +d’Orny, soutenue par Fortier qui maugréait.</p> + +<p>Le soleil se couchait. Des nuages roses +montaient et descendaient le long des cimes, +promenant sur les névés roses leurs ombres +roses. Un dôme de glace, crevant ce matelas +de nuées, rosissait à son tour en plein ciel +libre, mais sur les basses falaises noirâtres, +l’adieu du soleil devenait violet. Une arête +de rocher, longue et crochue, toute frangée +de brume, fumait comme une échine en sueur.</p> + +<p>Devant la cabane, Mlle Borovkine haletait +un peu.</p> + +<p>— Allons, petite sœur, du courage, sourit +son frère. Une fois à Saleinaz, tu pourras te +reposer deux jours si tu veux.</p> + +<p>Le souper fut gai. Borovkine raconta son +ascension au Cervin et comment, à la descente, +il s’était laissé glisser le long des câbles +de fer en criant : « Ascenseur ! Ascenseur ! » +au grand ébahissement de ses porteurs.</p> + +<p>Le soir, je fumai assez tard, sur une +pierre plate, avec le guide.</p> + +<p>— Nous n’irons pas vite, demain, fis-je en +lui offrant du tabac.</p> + +<p>— Ma foi non. J’aimerais mieux faire passer +la glace à ma mère-grand. Faudra se lever +plus matin que la lune pour être sur l’autre +bord avant le mitant du jour.</p> + +<p>Et il ajouta dans son patois :</p> + +<p>— <i>Bougri di séroulète<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Petite sœur.</p> +</div> +<p>Ce fut une lente et rude journée. Nous +prîmes tout de suite la corde, moins par prudence +que pour régulariser notre allure. Mais +il fallut bien adopter celle de Mlle Borovkine +et midi nous surprit parmi les déserts neigeux +du plateau de Trient.</p> + +<p>Nous dérivions sur une mer de vaguelettes +cristallisées. Au sommet de chacune s’érigeait +un petit organisme compliqué de pointes +inclinées dans le sens du dernier coup de vent. +Ce monde aigu et transparent volait en éclats +sous les pieds ; nous avions la sensation énervante +d’écraser indéfiniment du cristal.</p> + +<p>Borovkine ne chantait pas. Je crois qu’il +avait pitié de sa sœur, qui trébuchait sans se +plaindre. Au passage de la fenêtre de Saleinaz, +elle s’endormit sur une pierre tiède, pendant +que Fortier taillait ses marches. Celui-ci +ne voulut pas attendre.</p> + +<p>— Deux pieds de neige molle, voilà ce qu’on +trouve à la descente, quand on emmène les +<i>dzoennas</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, maugréa-t-il.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Jeune fille : patois valaisan.</p> +</div> +<p>De fait, il était trois heures et nous enfoncions +plus haut que les genoux. Nous peinions +machinalement dans ces blancheurs gluantes, +les jambes transies, les yeux brûlés. De temps +à autre, l’un de nous plongeait jusqu’à la +ceinture dans une crevasse cachée.</p> + +<p>Au milieu du glacier, Mlle Borovkine s’agenouilla +dans la neige.</p> + +<p>— Je ne peux plus, gémit-elle.</p> + +<p>Elle secouait la tête comme un animal +tombé. Son frère lui fit boire une gorgée de +rhum. Nous attendions en silence. Il y avait, +tout près, une crevasse à découvert. De sa +gueule verdâtre sortait un bruit inexplicable, +un râle en deux temps, comme d’une +bête qui aurait agonisé au fond du glacier.</p> + +<p>La jeune fille parut tout à coup terrifiée.</p> + +<p>— Ne restons pas ici, dit-elle. Marchons !</p> + +<p>Nous repartîmes, son frère la soutenant, +malgré l’avis de Fortier qui criait :</p> + +<p>— A la file, s’il vous plaît. Et tendez la +ficelle !</p> + +<p>A la cabane de Saleinaz, que nous atteignîmes +vers la fin du jour, elle se laissa choir +sur le gazon sec et s’enroula dans une couverture. +Nous lui portâmes du thé qu’elle but +sans mot dire.</p> + +<p>Au couchant, le cirque de glaciers s’était +comme resserré autour de nous. Des brumes, +pareilles à des flammes blanches, s’élevaient +du fond des vallées. Le zénith se matelassait +de nuages réfléchissant d’arrière-lueurs jaunâtres. +Dans le tiède suspens de l’heure, les +chutes de pierres sonnaient mat et sans +écho.</p> + +<p>Au milieu de la nuit, nous entendîmes parler +le russe. La jeune fille semblait supplier +Borovkine avec insistance. Il répondait à +peine, d’un ton fâché. Fortier intervint :</p> + +<p>— N’attisez point votre frère, Mam’zelle. +Qui veut grimponner sur la montagne, il +faut qu’il ait son plein de sommeil. Et il +ajouta dans son jargon :</p> + +<p>— Adieu la paix, <i>embé les fumelles</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Parmi les femmes.</p> +</div> +<p>Nous somnolions, M. Belliard et moi, quand +les alpinistes quittèrent la cabane.</p> + +<p>Vers huit heures, nous fîmes le thé. La jeune +fille avait un fort accès de fièvre. Nous lui +proposâmes d’attendre qu’elle fût remise +pour descendre, mais elle refusa.</p> + +<p>Un vent saccadé commençait à assaillir +les pierres. Nous pensions à Borovkine. Nous +le savions incapable de rebrousser chemin, en +cas de mauvais temps, et la cime qu’il voulait +gravir s’était déjà voilée d’une ceinture +de brouillards. S’élevait-il dans une paisible +opacité mouvante, ou parmi les assauts d’une +tempête de neige ? Nous n’en pouvions décider.</p> + +<p>Sa sœur semblait indifférente à toute éventualité. +Elle reposait sur le foin, sans regarder +les montagnes, ni prêter attention au ronflement +des rafales.</p> + +<p>A dix heures, elle se déclara prête à partir. +Elle descendait lentement, silencieuse et +prostrée. Nous fîmes halte au passage des +chaînes, et j’eus l’impression que ce que +j’avais pris pour l’insensibilité de l’extrême +fatigue, était peut-être l’accablement de je +ne sais quel désespoir.</p> + +<p>Nous avions laissé le mauvais temps très +haut derrière nous. Nous voyions, en levant +la tête, un singulier nuage, transparent et furieux, +qui tourmentait les cimes, mais nous +avancions à l’abri du vent, dans la demi-obscurité +des forêts de mélèzes.</p> + +<p>Comme nous nous accotions une minute +contre un énorme bloc moussu, la jeune fille +dit à voix basse :</p> + +<p>— Je ne me marierai pas… Je ne me marierai +jamais.</p> + +<p>Nous sourîmes sans avoir compris.</p> + +<p>La forêt nous parut interminable. Mlle Borovkine +marchait devant nous, avec cette +espèce de brutalité automatique des organismes +épuisés. A un moment, elle accéléra +le pas d’une manière incompréhensible et me +lança, par-dessus l’épaule :</p> + +<p>— Cela devient tout à fait facile !</p> + +<p>Pour la première fois, j’échangeai un regard +inquiet avec M. Belliard.</p> + +<p>— J’ai peur… chuchota-t-il en se touchant +le front.</p> + +<p>Au sortir de la forêt, il n’y eut plus de +doute à avoir sur les conditions dans lesquelles +Borovkine et son guide effectuaient +leur escalade. Une chevauchée de nuages +noirs piétinait les cimes. Un orage grondait +à leur base. Au milieu, les glaciers verdâtres +pendaient sinistrement. Les salves du tonnerre +emplissaient la vallée. De temps à +autre, un éclair projetait sur la glace des +lueurs d’acétylène.</p> + +<p>— C’est trop absurde, s’irrita M. Belliard, +à l’idée que nos compagnons étaient accrochés +à ces murailles verticales.</p> + +<p>Nous suivions machinalement des yeux +leur trajet présumé, quand Mlle Borovkine +tendit la main vers la montagne.</p> + +<p>L’orage s’était en quelques instants dilaté +dans l’espace. Il tonnait tout près de nous, +mais la foudre semblait s’acharner sur une +entaille de la paroi ; une sorte de haut passage +entre deux précipices. C’était le point +que nous désignait la jeune fille.</p> + +<p>Elle me semblait emportée dans un tourbillon +irréel, plongée dans une espèce de sommeil +où je me sentais glisser avec elle.</p> + +<p>— C’est là qu’ils sont, dit-elle.</p> + +<p>Autant pour la rassurer que pour secouer +l’émotion inexplicable qui me tenait aux +épaules, je répondis :</p> + +<p>— En admettant qu’ils aient utilisé ce col, +ils sont certainement beaucoup plus bas. Ils +doivent traverser le glacier, en ce moment.</p> + +<p>Elle hocha la tête.</p> + +<p>— Ils sont là… Et je les vois.</p> + +<p>— Impossible, protesta M. Belliard.</p> + +<p>— Je vous dis que je les vois.</p> + +<p>Mon compagnon prit sa jumelle, scruta la +montagne et haussa les épaules.</p> + +<p>— Il faudrait un télescope… Et encore… +au milieu de cet orage… deux êtres humains… +on ne distinguerait pas…</p> + +<p>Il parlait d’une voix forte, pour dominer +le fracas, mais dans une espèce de torpeur. +Et il ne parvint pas à dissiper cette étrange +sensation d’irréalité, dont il était peut-être +conscient lui-même.</p> + +<p>La jeune fille n’écoutait pas. Elle parlait +dans le vent, sans tourner la tête :</p> + +<p>— Je vois l’endroit… très distinctement. +Il y a des pierres rouges… comme des doigts +penchés au-dessus du col… Et à droite… une +grande roche carrée qui est détachée de +l’arête… Ils sont accrochés à cette roche… +Ils ont jeté leurs piolets… Ils ne peuvent +pas descendre, à cause du verglas… Et +s’ils restent là… s’ils restent là plus longtemps…</p> + +<p>Elle cacha son visage dans ses mains. Je +lui pris le bras, la suppliant de secouer ce +cauchemar, de revenir à elle. M. Belliard +s’éloigna de quelques pas, en proie à une +émotion qu’il cherchait à dissimuler.</p> + +<p>A ce moment, nous vîmes de nouveau le +long ruban violet de la foudre trembler au-dessus +du col. La jeune fille gémit et se laissa +tomber à terre, s’accrochant convulsivement +à l’herbe rousse.</p> + +<p>Nous la relevâmes sous une rafale de grêle. +Elle pleurait doucement, demi-inconsciente +et docile d’épuisement. Je lui pris le bras et +une heure plus tard, nous arrivions à Praz-de-Fort, +sous des torrents d’eau tiède. Comme +l’hôtelière la conduisait à sa chambre, je dis +à M. Belliard, en déposant mon piolet dans +la petite salle obscurcie par la pluie :</p> + +<p>— J’ai envie d’aller chercher le médecin +d’Orsières… Elle est à bout de forces. Et que +ferons-nous, si les hallucinations continuent ?</p> + +<p>Mon compagnon me regardait comme un +homme effrayé qui s’efforce de parler et +d’agir normalement.</p> + +<p>— Je crois qu’il y a plus urgent… Organiser +une expédition de secours.</p> + +<p>— Qu’entendez-vous par là ?</p> + +<p>— Hallucinations ?… Oui, c’est possible… +Mais une chose est certaine… Le col qu’elle +a décrit tout à l’heure existe. Je le connais. +Je l’ai traversé !</p> + +<p>— Vous ne prétendez pas qu’à six kilomètres +de distance, elle ait pu voir…</p> + +<p>— Je ne prétends rien, dit-il avec agitation. +Mais je <i>sais</i> que ni les pierres pointues, +ni la grande roche carrée dont elle a parlé +ne sont une invention… Alors, il est à +craindre que le reste n’en soit pas une non +plus.</p> + +<p>— C’est incompréhensible, murmurai-je.</p> + +<p>— Cela est.</p> + +<p>Il y eut un silence. Nous entendions l’eau +dévaler en torrent sur le chemin rocailleux.</p> + +<p>— Mais qui vous dit que Borovkine soit +passé par là ? repris-je. Il y a plusieurs cols.</p> + +<p>— Je connais les habitudes des guides… +En cas de mauvais temps, ils choisissent +celui-là, malgré sa raideur… Il abrège la descente.</p> + +<p>Nous nous étions levés. M. Belliard consulta +sa montre.</p> + +<p>— Cinq heures, fit-il. En voilà quinze +qu’ils ont quitté la cabane. S’ils n’arrivent +pas avant la nuit, vous pouvez être sûr qu’il +y a un malheur.</p> + +<p>A ce moment, l’hôtesse vint nous dire que +la jeune fille s’était endormie tout habillée.</p> + +<p>— Qu’elle dorme, soupira mon compagnon… +Et le plus longtemps possible !</p> + +<p>Elle sommeilla vingt-huit heures. Elle +ignora le départ de l’expédition de secours, +quatre guides mandés d’Orsières et qui s’enfoncèrent +posément dans la tempête nocturne. +Elle ne sut rien de la trouvaille qu’ils +firent au petit jour sur le glacier…</p> + +<p>Nous étions allés au-devant d’eux. Nous +les vîmes redescendre sous la pluie, hâlant +deux colis noirs qui semblaient des charges +de bois mort. Aux premiers mayens, un paysan +fournit des sacs.</p> + +<p>— On les a trouvés l’un près de l’autre, dans +la neige, m’expliqua le chef de la caravane, +à trois cents mètres sous le col, roustis comme +deux tisons. Mon grand-père aurait dit que +les <i>bacans</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> les ont mis dans leur soupe.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Les esprits.</p> +</div> +<p>Un char attendait à l’entrée du chemin +muletier. On attacha les sacs avec des cordes. +Les souliers ferrés de Borovkine dépassaient. +Le petit chapeau à demi calciné du guide ne +fut pas oublié.</p> + +<p>J’étais surpris du peu d’importance de ces +deux paquets, ballottés sur des planches au +milieu de la montagne. Quelles étaient les +forces incompréhensibles entrées en jeu à +propos d’un fait aussi mince que l’extinction +d’une de ces vies ? Et cet étrange tourbillon +de clairvoyance déchaîné dans un autre être, +que signifiait-il ? Ce contact suprême de deux +consciences à travers l’espace, quel nom lui +donner ?</p> + +<p>— Il va falloir le dire, murmurai-je à mon +compagnon. Qui de nous s’en chargera ?</p> + +<p>— Croyez-vous que nous ayons quelque +chose à lui apprendre ? répondit-il… Elle sait +depuis longtemps… C’est nous qui ne savons +rien.</p> + +<p>Quand nous entrâmes dans la chambre de +la jeune fille, elle dormait toujours, les traits +reposés, le souffle lent. Elle souriait à moitié +dans un songe d’ivresse, de secret et puissant +bonheur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="bot xsmall drap">LE PENSEUR ET LA CRÉTINE</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">PRINTEMPS MAROCAIN</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">23</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">A L’ÉCART</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">49</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">LA PLUS MALHEUREUSE</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">155</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">LA PIÉMONTAISE</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">167</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">LA MÉTISSE</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">181</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">L’AMI DES JAUNES</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">209</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">LE COL</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">247</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">4625. — Tours, imprimerie E. <span class="sc">Arrault</span> et C<sup>ie</sup>.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75792 ***</div> +</body> +</html> + |
