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+ <title>Le penseur et la crétine | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75792 ***</div>
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+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+
+<p class="c top2em large">H.-R. LENORMAND</p>
+
+<h1>Le Penseur<br>
+et la Crétine</h1>
+
+<p class="c i">— RÉCITS —</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ÉDITIONS GEORGES CRÈS &amp; C<sup>ie</sup><br>
+21, <span class="xsmall">RUE HAUTEFEUILLE</span></p>
+
+<p class="c">MCMXX</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c i top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<p class="c i">Théâtre :</p>
+
+<ul><li><span class="sc">Trois Drames</span> (<i>Les Possédés</i>, <i>Terres chaudes</i>, <i>Les Ratés</i>)
+(Éditions Georges Crès et C<sup>ie</sup>).</li>
+<li><span class="sc">Le Temps est un Songe</span>, drame en 6 tableaux (Paris-Magazine,
+éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Au Désert</span>, deux actes (G. Oudet, éditeur).</li></ul>
+
+<p class="c i">Pour paraître :</p>
+
+<ul><li><span class="sc">Poussière</span>, trois actes (Théâtre Antoine).</li></ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">IL A ÉTÉ TIRÉ</p>
+
+<p class="c i">Vingt-cinq exemplaires (dont cinq hors commerce) sur vélin
+pur fil des Papeteries Lafuma, numérotés.</p>
+
+
+<p class="c gap small">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<p class="c i small"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Georges Crès et C<sup>ie</sup>, 1920.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">LE PENSEUR ET LA CRÉTINE</h2>
+
+
+<p>Auvernier ruminait des phrases, dans la
+diligence qui l’acheminait vers sa résidence
+d’été, un village valaisan juché à mille mètres
+au-dessus des trains.</p>
+
+<p>Il ne venait pas en cette vallée pour y
+chercher l’inspiration, ou un stimulant quelconque.
+Il ne croyait qu’au travail lent et
+continu, dans une pièce à peu près vide, entre
+des murs nus. Il eût, certes, préféré demeurer
+dans sa villa de Passy, mais comment s’y
+appartenir ?</p>
+
+<p>Le cours à la Sorbonne, les conférences,
+les amitiés, autant d’entraves précieuses.
+Aussi avait-il résolu de rompre tout lien
+pour trois mois et d’écrire enfin les cent dernières
+pages de <i>Bonheur et Pensée</i>. Voilà des
+années que le monde des lettres attendait
+ce livre ; on en connaissait le titre ; on en
+pressentait les conclusions ; des disciples y
+faisaient allusion dans leurs articles avec un
+émerveillement gênant. Ce serait « l’aboutissement
+des recherches inspirées par un
+vigilant amour des hommes », « l’expression
+la plus complète des bienfaisantes doctrines
+du grand penseur ». Il fallait que le manuscrit
+fût prêt cet automne.</p>
+
+<p>Auvernier, qui avait fermé les yeux un
+instant, prit son calepin et nota : <i>A l’exercice
+des plus hautes facultés, correspond la plus
+grande somme de bonheur.</i></p>
+
+<p>Puis, il plissa le front, comme à l’éclair
+d’une vague réminiscence, leva le doigt, se
+sourit avec indulgence et ajouta : <i>(Voir si
+pas déjà dit par Stuart Mill.)</i></p>
+
+<p>Les mulets s’abreuvaient. Il mit la tête à
+la portière et regarda les montagnes. Il fut
+surpris de leur immense complexité. Il avait
+traversé des montagnes en chemin de fer ; il
+avait pensé à des montagnes ; il s’était servi
+du <i>concept</i> montagne pour éclairer certaines
+de ces comparaisons qui lui valaient sa réputation
+de styliste… Mais ce qui s’étageait
+devant ses yeux était assez différent des
+formes élancées, brillantes et rudimentaires
+qui avaient peuplé son esprit.</p>
+
+<p>Il y avait d’abord des pentes de terre
+grise, hérissées de bizarres pyramides et dévalant
+jusqu’au torrent. Au-dessus de la
+route, c’était un damier de petits champs
+jaunes ou verts, très inclinés, entourés de
+murs de pierres sèches ; puis venaient des
+forêts, l’immense rideau bleu des pins, plaqué
+sur le roc, sillonné de dévaloirs et de pierriers.
+Plus haut, la zone cuivrée des alpages
+s’étalait, se bossuait, se renflait et venait
+mourir dans une région métallique de gravats,
+de pierrailles, de débris ; on eût dit un
+pays de vieille ferraille. C’était la base d’arêtes
+noires zébrées de neige, entre lesquelles
+apparaissait la courbure livide des glaciers, — ce
+point tragique de leur descente
+où la carcasse éclate, se désagrège en séracs
+et montre à nu le cœur bleuâtre du monstre.
+Alors seulement s’élançaient les cimes, caparaçonnées
+de glace luisante et finissant nettement
+dans l’azur.</p>
+
+<p>Auvernier se reconnaissait avec difficulté
+dans ce chaos. Son œil mal adapté commettait
+de grossières erreurs sur les distances, les
+altitudes, l’inclinaison des plans.</p>
+
+<p>Il se rappelait avoir écrit qu’<i>en présence des
+plus hauts glaciers de la terre, l’esprit humain,
+loin d’être écrasé, se libère dans un mouvement
+de fierté sublime</i>.</p>
+
+<p>Il n’éprouvait qu’un sourd malaise. Le
+détail, la pesanteur et la brutalité de ce
+monde étaient impensables. C’était un univers
+absolument étranger à la pensée.</p>
+
+<p>La diligence repartait. Il se remit au travail.
+<i>Le jour</i>, écrivit-il, <i>où la culture cessera
+d’être l’apanage d’une minorité pour devenir
+le partage des foules, la vie deviendra satisfaisante.
+Tout être cultivé est susceptible de
+mener une existence qu’on peut qualifier d’enviable</i>.</p>
+
+<p>Auvernier était hanté par le bonheur des
+hommes. Dans ses livres, dans ses conférences
+revenaient continuellement des formules
+comme celles-ci : <i>Le principe auquel
+toutes les règles de la pratique doivent être
+conformées est ce qui tend à procurer le bonheur
+du genre humain… Promouvoir le bonheur
+est le principe fondamental de la morale…</i> Et
+comme, par suite d’une respectable association
+d’idées, le bonheur, pour lui, naissait
+infailliblement du développement intellectuel,
+il avait lutté pour le Progrès et la
+Pensée. Il avait patronné des œuvres, siégé
+sur les estrades où l’on récite <i>l’Après-midi
+d’un faune</i> à des menuisiers. Il était membre
+d’honneur de théâtres à naître et de revues
+trépassées. Ce prêt bénévole de sa personne
+représentait pour lui <i>l’Action</i>, — et il s’admirait
+secrètement des heures qu’il dérobait
+pour elle à la <i>Spéculation</i>. Les cyniques
+tournaient en ridicule son noble visage rasé,
+ses yeux clairs et sa bouche d’honnête
+homme ; mais lequel d’entre eux, à telle
+époque de sa vie, n’avait eu confiance et
+n’avait étayé sa foi de mots ambitieux ?</p>
+
+<p>A un tournant de la route, il aperçut le
+village, en contre-bas. Il eût pu compter les
+soixante-quinze chalets de mélèze rougeâtre,
+serrés autour du bulbe en fer blanc de la
+petite église. L’unique maison de pierre à
+volets verts, la pension où il descendrait,
+s’isolait près du torrent. Celui-ci, gris et
+sèchement sonore, coulait entre des blocs
+gris. Immédiatement au-dessus, s’étageaient
+les petits champs de luzerne et de choux. On
+voyait une vieille et sa chèvre dans un carré
+vert.</p>
+
+<p>La tristesse mesquine du lieu ne déplut
+pas à Auvernier. Il n’avait pas choisi sans
+arrière-pensée ce village perdu. Il manquait
+péniblement de documents pour son chapitre
+des « échelons inférieurs ». Il s’agissait d’exposer
+dans une dissertation victorieuse la
+fatalité de souffrance qui pèse sur les attardés
+de l’espèce humaine. Il fallait que le lecteur,
+effrayé par les exemples de dégradation et
+d’abrutissement qui lui seraient montrés,
+s’élançât, plein d’ardeur, vers l’idéal lumineux
+du philosophe. Or, un disciple voyageur, au
+courant des embarras de son maître, lui
+avait signalé les habitants de cette vallée
+comme particulièrement arriérés.</p>
+
+<p>— Songez, avait-il dit, que pendant trois
+mois d’hiver, le village ne sort pas de l’ombre
+de la montagne. Le soleil ne leur revient que
+le 10 février. Il paraît qu’ils sont livrés à
+toutes sortes de superstitions. Vous trouverez
+certainement là ce qu’il vous faut.</p>
+
+<p>Aussi, le grand écrivain observait-il avec
+sympathie, en se promenant dans l’unique
+rue, les lambeaux d’ours et les ailes d’orfraies
+cloués aux façades brunes des chalets.
+Il guettait les visages derrière les vitres
+minuscules. Il eut une déception en voyant
+trois bambins fardés de santé jouer sur le
+foin d’un <i>mayen</i>. Mais le lendemain, à la
+grand’messe, il connut une jubilation silencieuse.</p>
+
+<p>Plusieurs hommes étaient verdâtres et
+pointillés de noir. Il y avait des goitreux ; à
+côté de lui, une vieille femme au cou pendant
+comme une poche vide. Plus bas, un jeune
+homme au goitre plein. A gauche, une
+grosseur en formation, jaune sous une face
+jaune à lunettes, penchée en avant et lisant.
+Des sillons verts au coin de la bouche
+et un pli circulaire de peau blanche, sous
+l’enflure du cou. Sa voisine exhibait un
+mufle de bête, un nez cassé au milieu et
+relevé du bout. La lèvre supérieure, énorme,
+poussait de l’avant.</p>
+
+<p>Auvernier prenait furtivement des notes
+pour les « échelons inférieurs ». De temps à
+autre, l’orgue au repos laissait échapper une
+éructation ou un sifflement aigu, une note
+d’essai, incohérente. Le bedeau promenait
+au-dessus des têtes un petit tambour à
+grelot emmanché d’un long bâton. Des pattes
+crochues se levaient et y laissaient tomber
+des centimes. Les chantres hurlaient sauvagement.</p>
+
+<p>A la sortie, le philosophe découvrit un
+monstre. Une créature d’un mètre de haut,
+affublée d’une robe de femme et qui essayait
+de fixer le soleil. Il s’approcha. La figure
+terreuse et plissée n’avait de vivant que la
+bouche ; de temps à autre, sa lippe avançait,
+puis rentrait, comme la langue d’un
+fourmilier. La grosse tête, chauve, à part un
+petit chignon sous lequel passait le ruban
+noir d’un chapeau de paille penchant, oscillait
+devant le soleil.</p>
+
+<p>La naine s’éloigna, de la démarche cassée
+d’un automate détraqué.</p>
+
+<p>Auvernier frémit de ravissement.</p>
+
+<p>— Quelle est cette malheureuse ? demanda-t-il
+à un paysan.</p>
+
+<p>— Mossieu voit bien que c’est une toca.</p>
+
+<p>— Une…</p>
+
+<p>— Une crétine, quoi ! Mossieu n’en a
+jamais vu ?</p>
+
+<p>— Jamais.</p>
+
+<p>— Ah bien, fit le paysan, un vieillard
+noueux et tortu comme un arole, Mossieu en
+verra quèques-unes, dans c’te vallée !</p>
+
+<p>Il souriait, sans aucune nuance de pitié,
+avec une espèce de fierté goguenarde. Auvernier
+continua l’interrogatoire.</p>
+
+<p>— En est-il de même dans toutes les
+vallées ?</p>
+
+<p>— Point.</p>
+
+<p>— A quoi cela tient-il ?</p>
+
+<p>Le vieux hocha la tête.</p>
+
+<p>— Savoir… savoir…</p>
+
+<p>Puis tout à coup, il s’égaya :</p>
+
+<p>— Y en a qui disent que ça tient à l’eau…
+Moi, je crois plutôt que ça tient au vin.</p>
+
+<p>— Au vin ?</p>
+
+<p>Il planta ses petits yeux d’animal dans
+ceux de l’étranger, pour lui faire savourer
+la drôlerie :</p>
+
+<p>— Vers chez nous, voyez-vous, ils ont
+l’estomac plus résistant qu’une peau de bouc.
+Les samedis soir, ils boivent du Fendant jusqu’à
+tant qu’ils roulent sous la table… Alors,
+dame, si l’amour les démange, sœur, mère ou
+fille, c’est tout comme, quand la chandelle
+est éteinte.</p>
+
+<p>Le philosophe rougit et murmura :</p>
+
+<p>— C’est effrayant… cette… cette bestialité.</p>
+
+<p>— C’est ce que leur dit le curé, acquiesça
+le vieux.</p>
+
+<p>Il ajouta, désignant la crétine qui oscillait
+vers sa demeure :</p>
+
+<p>— Il est tout de même obligé de baptiser
+ces paroissiens-là, quand il s’en présente.</p>
+
+<p>Et il conclut sentencieusement :</p>
+
+<p>— L’homme saccage la vigne et la vigne
+saccage l’homme. C’est justice.</p>
+
+<p>Auvernier travailla toute la journée au
+chapitre des « échelons inférieurs ». Le soir,
+il rêva longuement sur la terrasse de la petite
+pension. Entre ces hautes parois de la vallée,
+il lui semblait contempler le ciel du fond d’un
+entonnoir. Le torrent invisible s’irritait sur les
+blocs. La solitude lui donnait l’impression
+d’être, sur cette terre, le seul témoin des
+étoiles. Elles chaviraient lentement dans
+l’éther. Il discernait la Grande Ourse, Cassiopée.
+Mais ce soir, son esprit se refusait à
+relier les mondes par ces lignes idéales que
+l’homme traça de l’un à l’autre pour tromper
+son effroi. Dans l’atmosphère subtile de la
+haute montagne, on percevait les différents
+plans célestes et l’œil, soupçonnant d’immenses
+profondeurs entre les astres d’un
+même signe, disloquait la chimère des figures
+sidérales. Une inquiétude vague emplissait
+le philosophe. Il songeait aux limites de cette
+pensée, qu’il voulait faire régner parmi les
+hommes. Elle était et serait éternellement
+impuissante à élucider le mystère des espaces. — Au
+delà des dernières étoiles ? — D’autres
+étoiles, d’autres systèmes… — Et
+au delà ? — Encore d’autres systèmes. — Et
+plus loin ? — Toujours de même, <i>à l’infini</i>…
+Il sentait péniblement la débilité de
+ces réponses et comme pressée par un cœur
+anxieux, la pensée, tout de suite, se mettait
+à produire des mots, ébranlements sonores
+aussi incapables d’expliquer la réalité que
+l’aboiement d’un chien.</p>
+
+<p>La pensée ? Mais on ne pouvait même pas
+la définir. D’où venait-elle ? Des gouffres
+noirs de l’éther ? Où allait-elle ? Se perdait-elle
+en eux ? S’anéantissait-elle à la mort ?
+Qu’était-elle ? Une vibration ? Une radiation ?
+Une… Il revenait à la duperie des mots. Il
+sourit de lui-même, d’être une fois de plus
+tombé dans le vieux piège et rentra se coucher.</p>
+
+<p>Il s’avoua, dans la chambre aux cloisons
+de sapin, que, depuis quelque temps, ces
+retours à la vaine métaphysique devenaient
+trop fréquents. Sans doute fallait-il considérer
+le besoin de certitude comme un aboutissement
+de la culture intellectuelle. Mais
+pas chez tous ; il admettait avec une ironie
+un peu orgueilleuse, que ce qui était pour les
+masses humaines une source de bien-être,
+fût pour lui et ses pareils une cause d’inquiétude.
+Il connaissait une espèce de bonheur à
+se sentir tourmenté par une force bienfaisante.
+C’était là un tranchant secret, un
+noble et perfide venin de l’arme qu’il tendait
+aux hommes. Il ne craignait pas que cette
+puissance maléfique se tournât contre eux.
+A lui seul le doute et la souffrance.</p>
+
+<p>Car il souffrait. Longtemps il s’était cru
+malheureux du malheur des autres. Une
+pitié pas encore éteinte le brûlait par crises.
+Mais ce soir, entre ses quatre murs de bois, au
+grondement de l’eau brutale, tout seul pensant,
+il dut reconnaître qu’il souffrait de lui-même,
+d’un mal de conscience pieusement
+nourri pendant trente années.</p>
+
+<p>Le lendemain, il flânait dans le village,
+en quête de notes. Il trouva la crétine sur
+le seuil d’un « raccard », mangeant gloutonnement
+sa soupe dans une écuelle en bois.
+Ses grosses mains aux doigts courts tremblèrent
+à la vue de l’étranger ; elle grogna
+sourdement et cacha sa pâtée.</p>
+
+<p>— Hon… hon… hon… menaçait-elle.</p>
+
+<p>Auvernier lui souriait, sans trop s’approcher.</p>
+
+<p>— N’ayez pas peur, dit-il, je ne vous ferai
+pas de mal.</p>
+
+<p>Et il déposa une piécette sur le plancher
+de la grange. L’idiote cessa de grogner, ramassa
+l’aumône et reprit sa soupe. Sa lippe
+rétractile allait et venait si hideusement que
+le philosophe ne pouvait en détacher ses
+yeux. A la fin du repas, elle hocha la tête,
+sourit et tenta de parler ; des sons pâteux,
+rauques, titubants :</p>
+
+<p>— Be… be… bonne soupe…</p>
+
+<p>Auvernier fut plus impressionné par ce
+contentement et par son expression qu’il ne
+l’avait été par l’aspect physique de la crétine.
+Il l’eût préférée sans un rudiment
+de sensation, sans rien de commun avec
+l’homme.</p>
+
+<p>Le paysan qu’il avait interrogé la veille
+flânait dans la rue.</p>
+
+<p>— Alors, voilà que Mossieu a fait amitié
+avec la toca ?</p>
+
+<p>— Elle parle donc ! remarqua tristement
+l’écrivain.</p>
+
+<p>— Bien sûr qu’elle parle. Hé, enfant de
+l’amour, dis-nous voir la messe.</p>
+
+<p>La toca se mit debout et bégaya d’un ton
+aigu, insupportable, parmi un chaos de syllabes
+mortes :</p>
+
+<p>— Heu… Do… do… dominous… <span lang="la" xml:lang="la">vobiscum</span>…
+heu… <span lang="la" xml:lang="la">cum… cum, cum</span>, heu…
+heu… <span lang="la" xml:lang="la">spiritu</span>… tau… tau !</p>
+
+<p>— Amen, fit le vieux en riant. Et comme
+l’idiote tendait avidement la main : donnez-lui
+dix centimes, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Auvernier s’exécuta.</p>
+
+<p>— Que peut-elle en faire ?</p>
+
+<p>Mais le monstre avait compris. Empochant
+la nouvelle piécette, elle grogna, dans un
+rire de satisfaction :</p>
+
+<p>— Ta… ta… tabac… et s’en fut, de sa
+démarche brisée.</p>
+
+<p>— Ouai, acquiesça le vieux. Elle n’aime
+rien tant que fumer.</p>
+
+<p>— Comment vit-elle ? Elle ne peut pas
+travailler.</p>
+
+<p>— Chacun lui baille un peu de pitance.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne l’envoie-t-on pas à l’hospice
+de la ville ?</p>
+
+<p>Le paysan se rembrunit :</p>
+
+<p>— Et pourquoi donc que nous enverrions
+notre crétine à l’hospice ? Nous ne sommes
+point tant regardants sur la soupe. Et puis,
+une toca, ça porte bonheur au village.</p>
+
+<p>— Vraiment ?</p>
+
+<p>— Ouai. Ces canailles-là, c’est plus sûr
+que vous et moi de visiter le paradis.</p>
+
+<p>— Pourquoi donc ?</p>
+
+<p>— Les crétins vont droit au ciel, c’est
+connu, affirma le vieux avec envie. C’est
+pour une mule que le sort est triste ; trimer
+sur les montagnes et finir tout entier dans
+la terre. Pas ça de vie éternelle ! Mais une
+toca, ça porte le paradis dans son goitre,
+chacun peut vous le dire.</p>
+
+<p>L’écrivain rentra rédiger des notes sur son
+carnet alphabétique. Il y eut bientôt trois
+pages au B (bestialité) et deux à l’S (superstition).
+Cette moisson ne le satisfaisait pourtant
+pas. Non que ses modèles l’eussent
+déçu ; il n’avait encore jamais considéré
+d’« échelons » à ce point « inférieurs ». Mais
+pourquoi, chez ces déchus, la souffrance
+n’était-elle pas plus évidente ? Est-ce l’insensibilité
+de la brute ? se demandait-il, un
+durcissement tel que la douleur elle-même ne
+pénètre plus ? Non, car l’idiote avait manifesté
+une espèce de joie en avalant sa soupe.
+Et pouvait-on imaginer qu’un être vivant
+sensible au plaisir ne le fût pas à la peine ?
+Cependant, la conscience de la peine… etc.</p>
+
+<p>Ses méthodes habituelles de raisonnement
+ne lui apportaient pas l’éclaircissement cherché.
+Au moins l’aidaient-elles à repousser
+une pensée qui commençait à l’envahir et à
+l’approche de laquelle il se sentait vacillant,
+écœuré, fasciné, comme un vieillard au bord
+d’un précipice.</p>
+
+<p>Il sortit vers six heures. La vallée était
+pleine d’un chaud soleil tranquille. Les forêts,
+sur les pentes, passaient doucement du bleu
+au mauve. Plus haut, les ombres des nuées
+somnolentes se traînaient sur le manteau d’or
+des alpages. Une grande lumière rousse caressait
+les glaciers. Auvernier s’avançait à travers
+les prés, vers un jeune mélèze qui, juché
+sur un roc vert de lichens, semblait aspirer
+toute la fraîcheur du moment. La crétine
+vaguait dans l’herbe haute. Se dissimulant
+derrière le rocher, Auvernier l’observa.</p>
+
+<p>Les ciguës lui venaient à la taille. Certaines
+touffes atteignaient son épaule. Sa
+tête noirâtre, errant au-dessus des plantes,
+semblait quelque fantôme de la terre. Elle
+souriait au soleil ; ce disque de lumière, tournant
+à toute vitesse derrière une brume,
+l’emplissait d’un émerveillement joyeux. Elle
+lui faisait des signes de la main, lui envoyait
+des espèces de baisers, lui grognait des tendresses,
+dans un délire d’affection. Elle
+l’imaginait évidemment tout près. Nul être
+pensant n’avait à ce point cru en lui.</p>
+
+<p>— Heureuse !… murmurait le philosophe.
+Elle est heureuse !</p>
+
+<p>Une guêpe alourdie s’enivrait sur les fleurs.
+La toca la suivit, faisant lever par dizaines
+des sauterelles à dos rouge. Elle soufflait
+entre ses lippes monstrueuses, pour imiter la
+stridulation des insectes. La guêpe se posa
+sur la mousse du rocher, puis s’éleva lentement
+dans le bleu, au-dessus du mélèze.</p>
+
+<p>D’une fente, un lézard sortit.</p>
+
+<p>Toute l’attention de l’idiote se porta sur
+lui.</p>
+
+<p>— Heu… fit-elle en riant, jo… joli…
+andjerdé<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>… Heu… heu…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Andjerdé, lézard, en patois valaisan.</p>
+</div>
+<p>Elle étendit la main et le lézard rentra
+dans son trou. L’oubliant aussitôt, comme le
+soleil, comme la guêpe, comme les sauterelles,
+elle descendit en zigzags au plus profond
+des herbes, s’assit, sortit de sa poche du
+tabac, une courte pipe noire et se mit à
+fumer.</p>
+
+<p>Elle fumait sans avidité, les yeux clos sur
+sa volupté. Parfois, un petit rire guttural
+exprimait l’excès de son contentement. Au
+penchant du jour, son tabac fut épuisé.
+S’abandonnant en arrière, elle disparut entièrement
+dans les herbes. On entendit un
+souffle puissant ; elle s’emplissait de l’air du
+soir. Puis, le silence se fit sur son repos comme
+sur celui d’un animal ; elle dormait, dans la
+plus haute béatitude qu’un être vivant puisse
+atteindre.</p>
+
+<p>Auvernier regagna lentement sa pension.
+Il méditait un précepte bouddhiste qu’il
+avait âprement réfuté : « De même que le
+vent chasse les nuages, ainsi le sage devrait-il
+chercher à bannir la pensée, à bannir la
+conscience du monde… »</p>
+
+<p>Si le bonheur humain était à ce prix, que
+valait son œuvre, son effort, lui-même ?</p>
+
+<p>Il écrivit cependant le chapitre des « échelons
+inférieurs ». Il termina même <i>Bonheur
+et Pensée</i>, mais à dater de ce jour, un sourd
+travail de désagrégation s’accomplit en lui.
+Brique à brique, tout ce qu’il avait édifié
+s’effritait. Le piédestal de ses croyances, de
+ses doctrines s’effondrait, sapé par une pioche
+inconnue. Au début, Auvernier assistait avec
+épouvante à cette destruction, mais peu à
+peu, la joie lui revint. Il se sentit libéré
+d’un poids inutile et ridicule. Bientôt, il
+s’abandonna, dans une sorte d’ivresse, à cette
+dévastation secrète. Pour tous, il était resté
+le « noble penseur », l’« apôtre de la culture »,
+le « grand théoricien du bonheur ». Lui seul
+se savait un homme nouveau, un homme
+heureux, debout sur les décombres de son
+idéal, sans espoir ni crainte, aimant la vie
+comme la mort.</p>
+
+<p>Deux ans après, il cessa d’écrire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">PRINTEMPS MAROCAIN</h2>
+
+
+<p>La maison que le colonel Green avait louée
+était au milieu des jardins. Quand on a longé,
+des jours durant, les sables de la côte marocaine,
+quand on n’a reposé ses yeux que sur
+les coques des navires naufragés, les uns,
+couchés vers la terre et bombant à la vague
+un flanc rouillé, les autres, morts debout et
+prêts, semble-t-il, à chevaucher les dunes, on
+est disposé à prendre au sérieux les jardins
+de Saffi.</p>
+
+<p>Le vent de mer enfile la vallée de désolation
+dont ils occupent le fond ; le sirocco les
+saupoudre de poussière jaune, mais ce sont
+pourtant des jardins. On y trouve des haies
+de figuiers de Barbarie, de petits champs de
+maïs, des mûriers, des grenadiers, et même
+le rare éventail de quelques palmiers. Il y
+fait bon à midi. On voit, au-dessus de soi,
+les chameaux trimer sur les pistes ocreuses
+qui serpentent aux flancs de la combe. Et
+l’on surveille d’en bas le sommeil de la vieille
+ville étagée sur ses rocs.</p>
+
+<p>Le colonel Green était un de ces officiers de
+l’armée des Indes, jaunis et desséchés par
+trente ans d’Asie, qui voyagent en quête d’un
+climat propice. Saffi, découvert pendant une
+croisière, l’avait séduit. Il résolut d’y passer
+un hiver avec sa fille et la vieille <i>ayah</i> cinghalaise
+qui l’avait élevée.</p>
+
+<p>Certain matin de novembre, on eût pu
+voir les trois étrangers accroupis au milieu
+de leurs bagages, à l’arrière d’une des barcasses
+qui franchissent la barre.</p>
+
+<p>Elle était praticable, ce jour-là, et bombait
+sans écumer son dos vert entre les rochers
+du goulet. Dix Marocains en haillons se levaient
+ensemble, piquaient l’aviron dans la
+lame et se laissaient choir sur les bancs en
+geignant rythmiquement. De temps en temps,
+ils exhalaient un triste : <i>ha… ha… ha…</i> Un
+pilote noir, debout à l’arrière, gouvernait de
+côté avec une longue rame, harcelant ses
+hommes de : « <i>Siet !… siet !… siet !…</i> » continuels.
+Par le travers des roches, les plaintes
+et les efforts s’exaspérèrent. On arriva sans
+accident au sable de l’étroite plage, et, la
+barcasse échouée, les rameurs se disputèrent
+les voyageurs dans la bruyante bave du flot.</p>
+
+<p>D’une corniche de la falaise, une femme
+accroupie observait la scène, délicat oiseau
+mauve au repos.</p>
+
+<p>Les nouveaux venus furent vite installés.
+Quelques étoffes, des tapis, deux chaises de
+pont furent tout ce qu’ils ajoutèrent au mobilier
+de la petite maison. Ils engagèrent comme
+cuisinier un certain Amram, juif du Mellah,
+qui parlait un anglais hypocrite appris dans
+le Devonshire.</p>
+
+<p>Il s’était trouvé là, au débarquement,
+avait protégé les arrivants contre la rapacité
+des portefaix, les avait guidés au consulat,
+dans la ville, chez eux, et finalement, avait
+offert ses services. Agé, souple, on sentait
+qu’il avait dû copier les manières d’un pasteur.
+Son obséquiosité native était mêlée
+d’une espèce de dignité apprise, visant à
+donner l’impression des plus hautes vertus.</p>
+
+<p>Il est peu d’endroits où une Anglaise se
+trouverait dépaysée. Miss Green n’était pas
+une rêveuse. Elle avait, comme la plupart de
+ses compatriotes exilées en pays musulman,
+la notion de devoirs précis à remplir envers
+les indigènes. Il semble à ces jeunes hygiénistes
+aux cheveux dorés que l’Islam, depuis
+des siècles, attende leur venue, dans ses
+plaies et sa pestilence.</p>
+
+<p>Elle s’était tout de suite enfoncée dans
+les méandres du Mellah, enjambant les flaques
+d’eau verte, caressant les beaux enfants
+chassieux.</p>
+
+<p>Un garçon de quatorze ans lui parla français.
+Malicieux, le poitrail nu, deux mèches
+brunes aux tempes, chaussé de vase noire
+jusqu’aux mollets, il demandait un sou.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne vous lavez-vous pas ? dit-elle.</p>
+
+<p>— Me laver ? Pour quoi faire ?</p>
+
+<p>— Alors, vous ne vous lavez jamais ?</p>
+
+<p>— Si. Une fois par mois.</p>
+
+<p>— Eh bien, vous salissez vos draps.</p>
+
+<p>— Non, réfléchit le gamin, parce que mes
+draps, je les lave deux fois par an…</p>
+
+<p>Les Marocains l’accueillaient sans bienveillance.
+Pour avoir sermonné des parents
+qui promenaient sur un âne leur marmot en
+pleine éruption de variole, elle fut injuriée,
+presque piétinée.</p>
+
+<p>Il y avait, dans le haut quartier, une femme
+qui défendait jalousement sa progéniture
+contre toute tentative de nettoyage : beau
+et grand corps brun, une tête noire dévastée,
+un œil crevé, l’autre vitreux, elle se dressait
+sur son seuil et éclatait en imprécations au
+passage de miss Green.</p>
+
+<p>Celle-ci comprit bientôt que les seules relations
+possibles avec les indigènes étaient
+d’ordre financier. Moyennant cinquante centimes
+par semaine, Youssef, le jeune juif aux
+mèches brunes, consentait à décrasser ses
+jambes. Les enfants laissaient laver leurs
+plaies à l’eau boriquée, à condition qu’ils
+serrassent dans leurs menottes le prix de
+l’opération.</p>
+
+<p>Chaque soir, sous la charmille poussiéreuse
+attenante à la petite maison, Ellen
+racontait au colonel ses expériences de la
+journée.</p>
+
+<p>— Drôles de gens, se plaignait-elle. Ils
+comprennent que je veux leur bien et ils ont
+l’air de me détester. Pourquoi ?</p>
+
+<p>Le colonel était moins que personne en
+mesure d’éclairer la psychologie des Marocains
+de la côte. Pendant ses trente années
+de vie coloniale, il n’avait fait qu’accumuler
+des informations de guide, concrètes et
+impersonnelles. Il pouvait définir, situer, décrire
+un nombre incalculable d’endroits ou
+d’objets. Mais ses auditeurs s’étonnaient toujours
+qu’il eût <i>vu</i>. Les splendeurs de l’Orient
+s’étaient déroulées en vain devant cet œil
+terne. Si le secret des univers lui avait été
+dévoilé, il l’eût relaté le soir à sa fille, du ton
+mesuré dont il la renseignait sur les plantations
+d’aloès ou sur les caprices de sa fièvre
+des foins.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un soir de printemps, elle rentrait découragée.</p>
+
+<p>Tout à l’heure, dans une rue voûtée de la
+ville haute, elle avait croisé quatre vieillards
+juifs en haillons bleus, aux chevelures pendantes,
+qui montaient à la file, se tenant par
+la main, — aveugles tous les quatre. Elle
+se sentait mesquine, devant la grandeur de
+pareilles déchéances.</p>
+
+<p>Avant de sortir des murs, elle avait entendu,
+montant d’une impasse, une musique
+étouffée, les tintements, les grondements et
+les voix en folie de quelque orgie souterraine.
+Sans savoir pourquoi, prise de peur, elle avait
+couru jusqu’à une porte.</p>
+
+<p>A présent, d’un tertre jaunâtre, elle regardait
+le soleil couchant cuivrer la vieille forteresse
+portugaise. Il faisait moite et le ciel
+brouillé annonçait les vents du sud. A ses
+pieds, gisait un mannequin dont les Joyeux
+se servaient pour leurs exercices de tir.</p>
+
+<p>Youssef sortit d’un café en planches où il
+buvait les sous de la jeune fille et l’aborda :</p>
+
+<p>— Grande fête, ce soir, annonça-t-il de
+sa voix enrouée. Le marabout, il est revenu.</p>
+
+<p>— Quel marabout ?</p>
+
+<p>— Sidi Abdallah. Grand saint pour les
+musulmans. Il est allé en pèlerinage dans le
+pays, avec des Marocains. Ils sont devant la
+porte de la marine : tu peux les voir en rentrant
+chez toi.</p>
+
+<p>Tout en parlant, le garçonnet, qui tenait
+un bambou, s’amusait à en labourer le mannequin.
+Il s’acharnait à la place du sexe, en
+souriant de travers.</p>
+
+<p>Miss Green le quitta sans répondre. Au
+lieu de dévaler directement les pentes qui
+dominaient les jardins, elle fit un crochet
+vers la plage, guidée par la rumeur d’une
+foule. Tout Saffi était là. Débardeurs encapuchonnés
+de sacs à charbon, Maures en
+<i>djellabas</i> brunes, enfants nus sous leurs chemises
+sales, échancrées à l’épaule, juifs
+haillonneux, nègres à l’œil sadique, formaient
+le cercle autour de la troupe sainte. Celle-ci,
+massée au pied des remparts, s’exaltait
+autour du marabout. C’était un homme au
+visage blême, horriblement tendu, ruisselant
+de sueur. Il dansait en jonglant avec une
+boule d’ébène. Il bondissait, sa longue chevelure
+dardée comme une flamme noire. Les
+pèlerins esquissaient les évolutions de leur
+chef et les scandaient de cris gutturaux, de
+fragments de mélopées extatiques. Les uns
+battaient des tambourins contre leur oreille ;
+les autres se livraient à la flûte arabe comme
+au vin. Certains, coiffés du turban vert,
+balançaient des étendards de soie à rayures
+jaunes et rouges. On brûlait de l’encens ; on
+aspergeait la foule d’eau de fleurs d’oranger.
+Les plus fanatiques, le poitrail nu, cheveux
+flottants, s’entaillaient les bras avec des
+sabres.</p>
+
+<p>Miss Green en remarqua un qui tournait
+furieusement sur lui-même en se labourant
+les côtes. Une face mitraillée de variole et
+des yeux qui dévoraient le vide…</p>
+
+<p>Le sang coulait avec la sueur. Cela sentait
+la panthère en cage. La jeune fille se trouva
+tout à coup si faible qu’elle dut s’asseoir à
+l’écart, sur le sable.</p>
+
+<p>Pendant le dîner, elle décrivit la scène à
+son père.</p>
+
+<p>— Marabout… commenta le vieillard. C’est
+un homme qui lutte contre les passions de la
+chair, pour arriver à l’union avec Allah. Il
+a des extases qui lui révèlent les secrets du
+monde intangible et il passe pour commander
+aux forces de la nature. Il ajouta, quelques
+instants après :</p>
+
+<p>— C’est aussi un oiseau à cou dénudé.</p>
+
+<p>Ils se levèrent de table et l’<i>ayah</i> leur servit
+une infusion sous la charmille. Le colonel
+lisait un livre sur l’Islam, près du photophore.</p>
+
+<p>La fête continuait dans les murs et les
+premières bouffées de sirocco transportaient
+ses clameurs enragées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Deux jours plus tard, en sortant, miss
+Green vit un homme accroupi au bord de
+la piste poussiéreuse, en face de la maison.
+Elle reconnut le fanatique au visage grêlé
+qu’elle avait remarqué dans l’entourage du
+marabout. Il se tenait immobile, ses longs
+cheveux blanchis à la cendre, son chapelet
+au poing, en prières, semblait-il.</p>
+
+<p>Il ne parut pas la voir.</p>
+
+<p>Quand elle rentra, l’homme était encore
+là. Pendant le lunch, elle le fit remarquer à
+son père.</p>
+
+<p>— Je l’ai déjà vu, dit le vieux soldat.</p>
+
+<p>— Et que pensez-vous qu’il attende ?</p>
+
+<p>— L’aumône, probablement. Étant un
+personnage religieux, comme l’indique son
+chapelet, il ne peut mendier. Mais sa présence
+veut dire : « Donnez-moi. » C’est ce
+que nous ferons tout à l’heure.</p>
+
+<p>Le colonel, dont la santé s’était améliorée,
+sortait maintenant à cheval avec sa fille. On
+leur amena leurs montures vers trois heures.
+En passant devant le fanatique, ils jetèrent
+une poignée de sous à ses pieds, sans qu’il
+parût s’en apercevoir.</p>
+
+<p>Ils trottèrent sur les pistes bordées d’aloès,
+entre les maigres champs de maïs envahis par
+les pierres et dont les Marocains défendent
+la moindre pousse avec des vociférations. Au
+ciel, le blanc des nuages était épars, comme en
+bouillie. Le vent transportait du sable chaud.
+Miss Green avait la migraine… Ils rentrèrent
+longtemps avant le coucher du soleil.</p>
+
+<p>L’homme était toujours là.</p>
+
+<p>— Nous n’avons peut-être pas assez donné,
+supposa la jeune fille.</p>
+
+<p>— Non. Il est sûrement en prières, déclara
+le colonel. Je l’ai observé.</p>
+
+<p>— Mais si ce n’est pas de l’argent qu’il
+attend, pourquoi serait-il venu s’installer ici ?</p>
+
+<p>— Il doit y avoir quelque indice qui lui
+désigne cette place comme favorable. Remarquez
+qu’il est tourné vers l’Est, c’est-à-dire
+vers La Mecque.</p>
+
+<p>— Il ne perd pas la maison des yeux.</p>
+
+<p>— Je parierais qu’il ne la voit même pas.</p>
+
+<p>Le sirocco souffla toute la nuit. Les rafales
+arrivaient par séries, avec une force croissante,
+puis cessaient pour reprendre aussitôt.
+Les palmiers se froissaient dans une colère
+métallique. Ellen ne dormit pas.</p>
+
+<p>En ouvrant sa fenêtre, vers huit heures,
+elle vit avec étonnement le saint personnage
+à la même place que la veille. Des colonnes
+de sable tournoyaient dans la vallée ; les
+arbustes geignaient, harassés. L’homme était
+immobile, blanc de poussière, pareil à un
+mort.</p>
+
+<p>Elle se promit d’interroger le cuisinier à
+son sujet.</p>
+
+<p>— C’est singulier, Amram, lui dit-elle en
+prenant son thé. Cet Arabe est toujours là.
+Si tu allais lui demander ce qu’il veut ?</p>
+
+<p>Il la dévisagea, fermant à demi les yeux,
+pour en atténuer la flamme.</p>
+
+<p>— Je suis un pauvre juif, répondit-il humblement.
+Pour lui, musulman, je ne suis
+qu’une vermine. D’ailleurs, il est en extase.
+Autant questionner une pierre.</p>
+
+<p>— Si tu le renvoyais ?</p>
+
+<p>— Ce n’est pas un serviteur comme moi
+qui oserait chasser un <i>Hadj</i>. Tous ceux qui
+suivaient le marabout sont des <i>Hadj</i>, de
+saintes gens qui reviennent de La Mecque.
+S’ils apprenaient qu’un juif a offensé l’un
+d’eux, ils l’assommeraient à coups de bâton !</p>
+
+<p>Tout en dispersant avec une palme sèche
+les mouches obstinées, il examinait la jeune
+fille, un pli d’attendrissement sous ses poils
+blancs. Elle le renvoya, disant :</p>
+
+<p>— C’est bien. J’en parlerai au colonel.</p>
+
+<p>Celui-ci fut d’avis de ne plus s’occuper de
+l’intrus.</p>
+
+<p>— Aux Indes, déclara-t-il, on voit des
+fakirs incrustés des années à la même place.
+C’est comme un arbre, ou une fontaine ; on
+les frôle, on les piétine presque, on ne les
+remarque plus.</p>
+
+<p>Le sirocco soufflant encore dans l’après-midi,
+les Green ne sortirent pas. Ellen, qui
+suffoquait dans sa chambre, voulut faire sa
+sieste sous la charmille. Soleil et poussière
+passaient par la claire-voie, mais la touffeur
+était moindre que dans les pièces closes, du
+moins à ce que prétendait la jeune fille.</p>
+
+<p>Le lendemain, un azur lumineux, immobile,
+voûtait le monde.</p>
+
+<p>Le saint paraissait aussi indifférent à l’embellie
+qu’aux rafales qui l’avaient assailli
+trente-six heures durant. Au lunch, le colonel
+annonça :</p>
+
+<p>— J’ai demandé les chevaux pour trois
+heures. Nous irons voir ces grandes <i>noriahs</i>,
+sur la route de Mogador.</p>
+
+<p>— Je préfère ne pas sortir, père, répondit
+instinctivement Ellen.</p>
+
+<p>— Tu n’es pas malade ?</p>
+
+<p>— Non… fatiguée seulement.</p>
+
+<p>Elle passa l’après-midi sous la charmille,
+à lire un roman. En tournant la tête, elle
+voyait le religieux de l’autre côté du chemin,
+tache brune sur le vert pourpré des figuiers
+de Barbarie. Elle distinguait son visage,
+plaque de cendre où brûlait la braise noire
+des yeux, mais elle s’efforçait de n’y plus
+attacher la valeur d’une présence humaine,
+de le considérer comme une plante un peu
+plus étrange que la nature aurait fait germer
+devant sa porte.</p>
+
+<p>Dans la nuit, elle eut un cauchemar. Des
+nuées jaunes chargées de sable fuyaient dans
+le ciel, à toute vitesse. Elle contemplait ce
+spectacle d’en haut, sans le comprendre, car
+l’atmosphère était parfaitement tranquille.
+Soudain, elle aperçut, au-dessous d’elle, se
+tordant dans le creux d’une dune, la forme
+démesurée du religieux. Il avait une poitrine
+affreusement dilatée et son corps élastique,
+ondulant au soleil comme celui d’un
+ver, commandait à la course des nuages.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au matin, une petite inquiétude vivait en
+elle.</p>
+
+<p>— Père, déclara-t-elle après le déjeuner,
+je ne sortirai pas encore aujourd’hui. Je ne
+me sens pas bien.</p>
+
+<p>Le vieillard la regarda :</p>
+
+<p>— C’est vrai. Tu es un peu pâle… Ce coup
+de sirocco m’a fatigué aussi. Je te donnerai
+de la quinine.</p>
+
+<p>Elle passa de nouveau la journée sous la
+charmille. Sans savoir pourquoi, elle avait
+pris sa chambre en dégoût. Vers six heures,
+le ciel devint d’or. Les palmiers se dilatèrent.
+Les verdures semblèrent soudain étonnamment
+jeunes. Une volupté rapide, intense,
+submergea la vallée.</p>
+
+<p>Youssef parut.</p>
+
+<p>— Regarde comme je suis propre, cria-t-il.
+Donne-moi trois francs !</p>
+
+<p>Elle s’étonna du chiffre accru de ses exigences.
+Il sourit vicieusement, en fixant
+l’échancrure de son corsage.</p>
+
+<p>— C’est pour ma femme, expliqua-t-il.</p>
+
+<p>Et comme elle riait, incrédule, il releva
+brusquement son burnous, exhibant sa virilité.</p>
+
+<p>Elle rougit très fort et le renvoya. Il s’en
+fut, ricanant de la gorge.</p>
+
+<p>L’<i>ayah</i> avait surpris la scène.</p>
+
+<p>— S’il revient, dit la jeune fille, tu le
+chasseras. C’est un petit voyou.</p>
+
+<p>— Un grand voyou, maîtresse ! Un très
+grand voyou !… Mais aussi, ajouta-t-elle à
+voix basse, maîtresse est trop charitable. Ici,
+ce n’est pas comme à Ceylan, où chaque mendiant
+vous bénit pour l’aumône qu’il reçoit.
+Ici, on ne connaît pas le Bouddah et on se rit
+du bien. Maîtresse va, vient ; elle parle aux
+Marocains ; elle a pitié d’eux ; elle leur
+donne des sous et des médicaments… Mais
+les Marocains ne s’en soucient guère… Ils
+regardent maîtresse, quand elle passe… Si
+elle savait comment ils la regardent !… J’en
+frémis parfois dans ma vieille peau… Oui,
+tous, même cette tige boueuse de Youssef,
+même le juif !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans la nuit, Ellen s’éveilla tout à coup
+avec la sensation qu’on venait de lui toucher
+l’épaule. Une angoisse la chassa du lit, la
+poussa vers la fenêtre.</p>
+
+<p>L’odeur intime, réelle, de la terre et des
+plantes était libérée. Dans une mare, des
+grenouilles coassaient furieusement, toutes
+ensemble, puis se taisaient ensemble. Leur
+chant avait une force extraordinaire ; on
+eût dit un aboiement de chiens. Sous un
+figuier, on entendait des gémissements humains,
+une voix de très jeune fille, qui semblait
+sangloter et un halètement d’homme,
+rapide, enivré.</p>
+
+<p>Elle sentait ses jambes mollir. La nature
+avait, cette nuit, une face nouvelle ; les
+êtres, couverts par le soleil d’une dorure
+factice, étaient, dans cette noirceur, plus
+vrais, plus puissants, et brutalement obsédés.</p>
+
+<p>Certes, il y avait dans l’univers d’autres
+forces que les orages du sud ou que la poussée
+de la barre contre les rocs, des forces tout
+aussi impétueuses et indifférentes, mais dont
+on ne parlait jamais…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La journée du lendemain se passa comme
+les précédentes. Après le dîner, le colonel
+but son whisky sous la charmille, à la lueur
+du photophore.</p>
+
+<p>Il faisait une de ces soirées parfaitement
+sèches où il semble que la terre africaine,
+privée d’atmosphère, touche les régions supérieures
+du ciel.</p>
+
+<p>Ellen brodait des mouchoirs, se débattant
+en silence contre elle ne savait quoi. Voilà
+plus d’une heure qu’elle voulait se mettre
+au lit, mais ployer le genou, lever la main
+était impossible. Elle sentait la sueur perler
+sous ses bras.</p>
+
+<p>Le vieillard parti, elle appela l’<i>ayah</i>.</p>
+
+<p>— Arrange-moi mes cheveux, pria-t-elle.</p>
+
+<p>La Cinghalaise dénoua la chevelure qui
+ondoya jusqu’à terre, et se mit à la peigner,
+tout en murmurant des louanges d’une voix
+enfantine et chantante.</p>
+
+<p>Quand elle fut seule, Ellen s’abandonna
+en arrière, cédant à l’ennemi inconnu.</p>
+
+<p>Elle s’éveilla en sursaut et referma aussitôt
+les yeux, dans une nausée d’effroi :
+à trois pas d’elle, se tenait le religieux.
+Parfaitement immobile, il la fixait avec une
+ardente sévérité. Les yeux seuls semblaient
+maintenir en vie cet assemblage de chairs
+sèches, ravagées par la variole, entaillées de
+blessures volontaires, encroûtées d’ulcères.</p>
+
+<p>— Que faites-vous là ? implora-t-elle faiblement.</p>
+
+<p>En même temps, elle cherchait à se réfugier
+dans la salle à manger. Mais elle se
+sentait tout entière enveloppée dans un filet
+pesant. Le mieux qu’elle put faire fut de se
+lever et de se roidir contre la claire-voie. Il
+lui était impossible de frapper l’intrus, de le
+chasser, ou même de lui parler avec rudesse.</p>
+
+<p>— Comment êtes-vous entré ? murmura-t-elle.
+Pourquoi me regardez-vous ainsi ?
+Qu’est-ce que vous voulez ?</p>
+
+<p>Il étendit une main desséchée vers les
+cheveux épars de la jeune fille. De son autre
+main, étrangement agile et expressive, il lui
+faisait signe d’en couper une mèche.</p>
+
+<p>— N’approchez pas, supplia-t-elle.</p>
+
+<p>S’arrachant par un violent effort de volonté,
+elle s’enfuit jusque dans sa chambre. Un
+instinct de défense, éveillé subitement, lui
+conseillait la ruse.</p>
+
+<p>Il y avait, devant son lit, la peau d’un lion
+que le colonel avait tué jadis dans l’Afrique
+du Sud. Elle prit des ciseaux, trancha dans
+la crinière, puis eut le courage d’affronter de
+nouveau le religieux.</p>
+
+<p>Il attendait, impassible. Elle lui tendit la
+pincée de soies blondes, en s’efforçant de sourire.
+Il la porta sans mot dire à ses lèvres, à
+son front, et sortit.</p>
+
+<p>Elle était parfaitement lucide. Elle remarqua
+qu’il avait aux chevilles, comme beaucoup
+de pèlerins, deux plaies rondes habitées
+par les mouches.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, une sorte de pudeur l’empêcha
+de raconter l’aventure à son père. Elle
+n’osa se confier qu’à la Cinghalaise.</p>
+
+<p>— Voyez-vous, le chien rogneux ! gronda
+la vieille. Qui sait ce qui serait arrivé, si
+maîtresse lui avait donné une de ses boucles ?
+Il tiendrait maîtresse en son pouvoir…</p>
+
+<p>Et elle ajouta, plus bas :</p>
+
+<p>— Maîtresse ne sait donc pas que cette
+bête sauvage la désire ?</p>
+
+<p>La jeune fille rougit violemment :</p>
+
+<p>— Tais-toi ! Je le savais.</p>
+
+<p>En réalité, cette idée l’atteignait pour la
+première fois. Elle avait envisagé des chances
+de meurtre, de vol, d’empoisonnement, mais
+non la possibilité qu’en cette ruine humaine
+habitât la même volonté qui faisait se clore
+les yeux d’Amram en sa présence, la même
+qui amenait un sourire vicieux sur les lèvres
+de Youssef. Elle éprouvait une stupéfaction
+mêlée de dégoût. Revivant ses derniers jours,
+ses abandons pesants sous la charmille et
+l’étrange torpeur qui la clouait sous l’œil
+fixe du fanatique, elle avait envie de se
+plonger dans l’eau pure. Elle s’interrogeait
+vainement sur la nature de cette force,
+capable de troubler un être à distance, d’enchaîner
+les membres et la pensée, d’éveiller
+des remous jusque dans le profond domaine
+des songes. Elle ne savait pas que si
+l’homme mettait au service de ses instincts
+la puissance accumulée par l’ascétisme, il
+deviendrait une espèce de démon, devant qui
+plieraient les corps et les âmes les plus fiers.</p>
+
+<p>Malgré le soleil, qui désolait majestueusement
+la vallée, elle sortit volontiers avec
+son père et se promena dans les jardins,
+légère, la tête vide, comme après une fièvre.
+Ils allèrent jusqu’aux dernières verdures, d’où
+l’on voit un rideau de feu ondoyer sur les
+sables.</p>
+
+<p>En rentrant, ils passèrent devant le religieux
+qui roulait entre ses doigts la mèche
+dorée.</p>
+
+<p>Elle se retira de bonne heure, ce soir-là.</p>
+
+<p>La nuit tempérait à peine la chaleur.
+Portes et fenêtres ouvertes, les maisons attendaient
+anxieusement un souffle, un remous
+de l’air fixe.</p>
+
+<p>Vers une heure, Ellen s’éveilla. Un clair
+de lune puissant comme une aurore avait
+envahi la pièce. Une sensation de vie accrue,
+de force irritante et insolite parcourait ses
+membres. Il lui semblait respirer une odeur
+de suint, l’odeur animale des mendiants, des
+chameaux et des chiens vautrés sur une terre
+brûlante. Elle voulut se rendormir, enfouit
+son visage dans l’oreiller. Cette odeur la poursuivait.
+L’immobilité n’était plus supportable.
+Elle se dressa, tordit ses bras minces,
+qu’elle sentait plus robustes que des câbles
+et finit par se glisser hors de la moustiquaire.</p>
+
+<p>Ses pieds nus rencontrèrent le carrelage…
+Elle était sûre d’avoir foulé la peau de lion
+en se couchant et elle la voyait, maintenant,
+au milieu de la chambre. Que s’était-il passé ?
+Elle pensa qu’elle faisait un de ces rêves où
+la conscience dédoublée enregistre des événements
+absurdes, tout en les niant ironiquement.
+En effet, <i>voici que la dépouille se
+mettait à bouger</i>… Mais ce chacal qui ricanait,
+là-bas, dans les jardins ?… La fraîcheur du
+pavé, sous ses pieds ?… Non, elle ne rêvait
+pas et la chose morte avait encore frémi,
+animée d’une vie fantômale !</p>
+
+<p>Miss Green passa le restant de la nuit,
+pelotonnée contre le mur, mordant sa moustiquaire
+pour ne pas crier.</p>
+
+<p>Quand elle osa jeter les yeux à terre, dans
+l’avant-lueur orangée du jour, la peau de
+lion gisait contre la porte, comme si le balai
+d’une servante, et non un puissant orage
+d’énergies inconnues, l’avait fait échouer là.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au lever du soleil, le fanatique aboya une
+injure, se dressa sur ses jambes desséchées
+et s’en alla vers les sables.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">A L’ÉCART</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>Ce sont les conditions exceptionnelles
+qui créent l’artiste : tous les
+états intimement liés aux phénomènes
+maladifs, de sorte qu’il ne
+semble pas possible d’être artiste
+sans être malade.</p>
+
+<p class="sign">(<span class="sc">Nietzsche</span>, <i>la Volonté de Puissance.</i>)</p>
+
+<p>Les artistes ne sont pas les hommes
+de la grande passion, quoi
+qu’ils s’imaginent et quoi qu’ils
+nous disent.</p>
+
+<p class="sign">(<span class="sc">Id.</span> <i>Ibid.</i>)</p>
+
+</blockquote>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Je fis sa connaissance au deuxième relais
+de la route de Laghouat au M’Zab. Je roulais
+depuis neuf heures à travers la <i>Daya</i>, dans
+le coupé de l’énorme voiture. J’étais descendu
+péniblement, en chancelant dans la
+nuit. La diligence dételée semblait une épave
+du désert. Un Arabe était étendu sur le marchepied
+arrière, blanc et immobile comme un
+cadavre sous son drap. Un bref tourbillon
+de poussière se soulevait parfois, au-devant
+du fanal. On se sentait rejeté du monde,
+vomi au hasard, en un point quelconque de
+l’immensité plate et morte.</p>
+
+<p>Pourtant, un rectangle de lumière, dressé
+sur l’obscurité, attestait l’existence d’une
+maison. J’entrai dans une pièce où s’entendaient
+le tic-tac d’un réveil et la respiration
+d’hommes endormis. Un feu de tourbe éclairait
+suffisamment. Le cocher buvait du café,
+accroupi devant la flamme. Des Arabes
+étaient allongés sur la terre battue. Au fond
+de la chambre, adossé au mur, un Européen
+me regardait. Je lui offris une cigarette,
+qu’il accepta avec une espèce d’empressement
+inquiet.</p>
+
+<p>Dès les premières paroles, il me fut évident
+qu’il n’appartenait pas aux catégories humaines
+le plus souvent rencontrées dans ces
+parages : officiers en tournée d’inspection,
+ou fonctionnaires civils rejoignant leur poste.
+Je lui demandai s’il descendait au M’Zab
+avec moi. Non, il venait d’errer à cheval
+parmi les tribus et il regagnait Laghouat en
+flânant.</p>
+
+<p>Au bout d’un quart d’heure de causerie, il
+me dit, à brûle-pourpoint :</p>
+
+<p>— D’ailleurs, vous ne trouverez rien, là-bas.</p>
+
+<p>Je le regardai avec surprise.</p>
+
+<p>— A quel point de vue ?</p>
+
+<p>— Musique, sourit-il brièvement, en baissant
+les yeux.</p>
+
+<p>— Mais je suis peintre, protestai-je.</p>
+
+<p>— Oui… Vous devez être mieux doué
+pour la musique.</p>
+
+<p>C’était cruellement exact. Je le regardai
+avec stupeur.</p>
+
+<p>— Et vous ? questionnai-je.</p>
+
+<p>— Moi ?… Je m’occupe de musique.</p>
+
+<p>On avait attelé des mules fraîches. Nous
+nous séparâmes sur des paroles banales et
+je continuai mon voyage.</p>
+
+<p>Trois semaines plus tard, je le retrouvai
+dans la salle à manger de mon auberge, à
+Ghardaïa. Il était arrivé de nuit. Je lui
+demandai s’il comptait rester longtemps dans
+le M’Zab.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, hésita-t-il. Je n’ai pas
+de projets… Je suis tout à fait libre… et…
+Eh bien, coupa-t-il d’une voix forte, dites-moi
+donc que j’avais raison. Vous n’avez rien
+trouvé, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— En effet.</p>
+
+<p>— C’est fini. Voilà douze siècles qu’ils
+dorment. Il y a d’autres races qui dorment
+aussi… Mais elles chantent quelquefois en
+rêve… Celle-ci, non… D’ailleurs, ajouta-t-il,
+je ne m’en plains pas… Ils ont tout de même
+une musique… Regardez-les bien… et… vous
+l’entendrez peut-être.</p>
+
+<p>— Vous composez ? questionnai-je.</p>
+
+<p>Il me jeta un regard fuyant et répondit,
+comme la première fois :</p>
+
+<p>— Je m’occupe de musique.</p>
+
+<p>Je demandai son nom à l’hôte, après le
+déjeuner : Michel Sarterre. Je me souvins,
+tout à coup, que six ans auparavant, tandis
+que je voyageais en Orient, les artistes de
+Paris s’étaient émus à l’apparition d’un jeune
+musicien de ce nom. Il avait fait exécuter
+un ballet d’une conception si originale, d’une
+audace harmonique si grande, que le public
+s’était révolté. Entré dans la gloire à coups
+de sifflet, il n’avait pas profité de cette exaltation
+de colère et d’enthousiasme. Au lieu
+de produire, suivant l’usage des habiles, une
+seconde œuvre, aux violences calculées pour
+le scandale, il s’était fait oublier. Je ne doutai
+pas que le hasard ne nous eût réunis, mais sa
+réserve me conseillait de n’en rien témoigner.</p>
+
+<p>Nous causions, un soir, sur le seuil de
+l’auberge, à cette heure bienheureuse où la
+ville blanche devient rose, où une voix
+s’échappe de son bizarre minaret, dressé
+comme un pistil noir sur le couchant, où
+tout un peuple en burnous commence sa
+rumeur. Il y avait des formes claires couchées
+à même la piste. Un crapaud donnait ses
+deux notes. Dans un café, les chocs sourds
+des tambours et les broderies obsédantes de
+la flûte annonçaient la volupté renaissante
+de la nuit.</p>
+
+<p>Mon compagnon me désigna une fillette
+qui passait devant nous :</p>
+
+<p>— Regardez.</p>
+
+<p>Elle portait un turban orange d’une si
+riche nuance, qu’il semblait distiller de la
+couleur. Le kohl entourait ses yeux d’un
+ovale bleu. Deux signes bleus sur le front,
+drapée avec mollesse dans une robe indigo,
+elle marchait fièrement, une agrafe d’argent
+posée sur l’épaule nue.</p>
+
+<p>— C’est pourtant vrai, dis-je. Il leur
+reste cette musique-là. Mais qui peut la
+noter ?</p>
+
+<p>Il sourit vaguement, suivant des yeux
+l’enfant, qui se balançait dans la cendre pourpre
+du crépuscule.</p>
+
+<p>Quelques instants après, un garçon au burnous
+en loques, à l’œil impudent, passa nonchalamment
+près de nous. Avant de disparaître,
+il se retourna et fit un signe impatient
+à Sarterre, qui devint nerveux, puis me
+quitta, sous un prétexte quelconque.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, je prenais
+l’air sur ma terrasse. Un grand vent doux
+faisait lever des nuages bleuâtres, qui couraient
+timidement vers l’ouest, comme avertis
+que bientôt le soleil jaillissant les dévorerait.</p>
+
+<p>Quelqu’un pénétrait dans l’auberge. Je me
+penchai et reconnus Sarterre. Il me vit, leva
+vers moi une face illuminée par je ne sais
+quelle ivresse et me fit un geste familier de
+la main.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, il s’approcha de ma
+table.</p>
+
+<p>— Je ne vois pas, dit-il, pourquoi je ne
+vous raconterais pas ma nuit.</p>
+
+<p>Je lui offris une chaise. La salle était
+presque fraîche. Ali, le domestique, une
+grande brute arabe à la voix retentissante,
+allait et venait.</p>
+
+<p>— Vous avez remarqué cette fillette, hier
+au soir, n’est-ce pas ? C’est une amie de la
+petite crapule au burnous déchiré qui venait
+derrière elle. Treize ans… l’âge des entremetteurs,
+ici. Celui-là m’a conduit par un
+détour jusque dans l’oasis. On peut y aller
+en traversant la ville, mais celle-ci n’est pas
+éclairée et ses rues voûtées, ses impasses, ses
+recoins souterrains conseillent à l’Européen
+de ne pas s’y risquer le soir. D’ailleurs, dans
+les jardins, on peut recevoir le coup de fusil
+destiné au maraudeur ou à l’adultère. C’est
+peut-être pour cela qu’ils sont si beaux. Ah !
+je suis sûr que ce vieil âne de Rimsky les
+aurait aimés !</p>
+
+<p>J’avais remarqué déjà sa coutume d’injurier
+affectueusement ses maîtres les plus
+chers.</p>
+
+<p>— La nuit, continua-t-il, la palmeraie sent
+l’eau et les roses mouillées. On y marche sous
+une mer de verdure, à cause des vignes que
+les Mozabites font courir d’un tronc à l’autre.
+Une fraîcheur faible et sentante vous monte
+à la tête. Mais la plus grande ivresse, c’est encore
+celle qu’on porte en soi… Le désir de cette
+enfant farouche, la pensée qu’elle vous échappe
+de jardin en jardin, l’incertitude de la poursuite…
+Oui, c’est plus fort que leur <i>lagmi</i> !</p>
+
+<p>Je crois qu’elle nous guidait, tout en paraissant
+nous fuir, car, arrivée près d’une porte
+pratiquée dans un mur de terre, elle nous
+attendit et le marchandage commença. Il y
+eut de longs chuchotements passionnés et
+gutturaux. A la fin, le petit Arabe me dit :
+« C’est oui. »</p>
+
+<p>La porte s’ouvrit et nous pénétrâmes dans
+un jardin. Une forme bleue faisait le guet.
+Je sentis le contact d’un bras noir et maigre
+cerclé d’argent. Nous traversâmes un carré
+d’orge et trouvâmes une vieille, assise près
+d’un gourbi. Les chuchotements recommencèrent.
+On paraissait craindre l’arrivée de
+quelqu’un. Puis l’enfant se mit à avoir peur
+de moi. La vieille lui fit honte de sa timidité.
+Le jeune entremetteur l’encouragea en riant.
+Finalement, elle pénétra dans une espèce de
+cave, où la guetteuse nous rejoignit avec une
+bougie allumée. Je vis une tête noire au nez
+crochu, des pommettes saillantes, un œil
+gauche vitreux. La pièce n’avait pas de meubles ;
+rien qu’une natte et une toile brune.
+Des babouches minuscules traînaient. La
+guetteuse proposa du café, que je refusai,
+puis nous quitta.</p>
+
+<p>La fillette se tenait debout, la tête un peu
+penchée. Elle toucha sa robe d’un geste mutin,
+pour dire : « Faut-il l’enlever ? »… Ah ! comme
+cette palpitation du désir est plus forte que
+la tendresse ! L’amour que nous imposent les
+femmes civilisées m’a toujours paru maladif.
+Il naît, se développe et meurt dans une
+brume de sentiments. Et si je n’ai plus de sentiments,
+moi ? Si les mots qui les expriment
+me font défaillir de honte et d’écœurement ?
+Si je suis devenu pareil à un chacal ? Faut-il
+encore mentir ? Qui donc y gagnera ?</p>
+
+<p>Cette enfant avait un corps brun, très
+clair, presque blanc ; non point potelé, mais
+ferme comme la terre. Elle était docile et
+grave. Elle ne prononça que deux mots :
+<i>merci</i>, quand je jetai cinq francs sur le sol
+et <i>demain</i>, quand je la quittai.</p>
+
+<p>Vous êtes-vous jamais senti libre, auprès
+d’une femme d’Europe ? Moi pas. Je ne parle
+pas de celles qui nous aiment. Mais les filles
+elles-mêmes nous enchaînent, par leur bavardage
+et leur comédie du plaisir. Ce prétendu
+partage de la volupté nous oblige à une sorte
+de reconnaissance, au mensonge de la camaraderie
+ou de la pitié. C’est un poids à traîner
+en commun, une complicité de tristesse et
+de joie. Au contraire, avec ces petits démons
+bruns, je me sens divinement seul. Elles sont
+inertes et aussi privées de sentimentalité
+qu’une pierre polie. Leur obéissance est servile,
+mais glaciale. C’est pour cela qu’elles
+m’enivrent. Elles me haïssent peut-être :
+elles ne contrecarrent jamais ma folie de
+liberté. Elles ignorent les gestes qui emprisonnent.
+Combien de fois, — du temps où je
+me croyais capable d’aimer, — combien de fois
+n’ai-je pas fait sournoisement glisser le bras
+qu’une femme arrondissait autour de mon cou !</p>
+
+<p>Je retrouvai mon jeune Arabe dans le
+jardin. La guetteuse à l’œil mort nous ouvrit
+la porte et nous vagabondâmes de nouveau
+dans l’oasis.</p>
+
+<p>Mon guide mordait une rose. Il voulait me
+conduire chez un de ses petits amis, <i>beau
+comme la lumière</i>, disait-il. Je préférai visiter
+une Ouled-Naïl qui habite hors la ville, en
+haut d’un roide escalier de faïence. C’est une
+fille de seize ans, de la couleur du cuivre
+rouge. Ses bras fluets pendent, sans vouloirs ;
+son corps semble ramolli par le fleuve de
+débauche qui, sans cesse, déferle sur lui. Ses
+seins renflés résistent pourtant. Son visage,
+à la lèvre inférieure saillante, fait songer à
+la tête d’un poisson qu’on tiendrait par les
+ouïes. Elle est primitivement bestiale et ne
+prononce que de rares syllabes enrouées. Je
+sortais de chez elle, quand vous me vîtes rentrer.
+J’étais ivre et je n’avais pas bu.</p>
+
+<p>Il se tut, inconscient de la gêne que ces
+confidences me causaient. Il n’y attachait évidemment
+aucune importance. Mais sa pudeur
+était ailleurs : je crus pouvoir lui dire, un
+instant après, que j’avais entendu parler de
+sa première œuvre ; aussitôt, il rougit, balbutia
+un acquiescement et, pivotant sur ses talons,
+me demanda si je connaissais un débit
+d’excellent vin de palme, à la porte du midi.</p>
+
+<p>Je ne le vis pas le jour suivant.</p>
+
+<p>Le surlendemain, je le trouvai hors des
+murs de la ville, dans un ravin de sable désolé
+par la lumière. Il était échoué sur un
+talus où s’étalaient des ordures, non humiliées
+et croupissantes, comme aux pays humides,
+mais rutilant impudemment derrière un
+rideau de flamme. Il y avait eu là, jadis, un
+cimetière et les immondices débordaient sur
+les tombes en miettes. On foulait pêle-mêle
+des mâchoires de bêtes, des débris de cruches,
+des déchets de nourriture et des stèles éclatées.
+Des morceaux de fer-blanc étincelaient
+comme le diamant. L’astre de midi trempait
+tout d’un feu jaune et rouge, qui vous revenait
+à la face et vous mordait les yeux.</p>
+
+<p>Sarterre était assis sur un crâne de mouton
+et son talon martelait une boîte à conserves
+défoncée. Il me regardait approcher d’un œil
+lourd. Je ne savais comment l’aborder.</p>
+
+<p>— Vous vous demandez probablement ce
+que je fais là ? me dit-il enfin. Ce matin, vers
+dix heures, je suis sorti… J’ai vu, sur la route,
+une tache mauve qui dansait dans la lumière.
+J’ai pressenti un corps de femme. Je l’ai
+suivie… dépassée… Elle m’a regardé d’un
+air farouche. Elle allait à Melika. Je l’ai vue
+entrer par la porte à cinq dents qui ouvre
+sur une voûte noire. Elle m’aurait griffé,
+si j’avais pénétré dans les murs. Je me suis
+assis au pied du rempart. Une jeune nomade
+est sortie de la voûte. Je l’ai suivie jusqu’aux
+tentes en loques de sa tribu. Les chiens
+aboyaient ; les hommes me surveillaient obliquement.
+Je suis revenu vers Ghardaïa.
+J’avais encore dans la chair cette promesse
+d’un bonheur inouï, dans l’esprit ce chaud
+engourdissement lumineux qu’une joie soudaine,
+aiguë comme l’éclair, va déchirer tout
+à coup… Je suis allé… je suis venu… j’ai
+relevé des traces de pas… poursuivi des
+silhouettes lointaines… Peu à peu, ma nuque
+et mes reins se sont appesantis… J’ai viré…
+guetté, sous le soleil de plus en plus lourd…
+Et me voici… Ma nuque s’est tout à fait
+prise… mon pouce se retourne… Je sais
+qu’il n’y a rien… que l’heure est vide… la
+piste déserte… mais j’attends… Ce n’est pas
+très intelligent, n’est-ce pas ?… Je ne sais
+rien faire d’intelligent…</p>
+
+<p>— Je m’étonne, dis-je, qu’une vie comme
+la vôtre ne vous remonte pas quelquefois
+à la gorge.</p>
+
+<p>— Oh, je connais le dégoût, reprit-il sourdement.
+L’ivresse est brève, incapable de
+délivrer un peu longuement cette carcasse.
+Le frisson du désir passe comme une brise du
+nord. Il ne rafraîchit ni la pensée ni la chair.
+A l’heure du plaisir, presque tout est bu
+d’avance. La lampée me semble courte et
+fade. Elle est à peine engloutie que la machine
+reprend sa poursuite. L’esprit pèse
+vainement cette folie. Quand je recompte les
+secondes de joie et les heures d’angoisse…
+oui, la nausée m’envahit. J’étouffe.</p>
+
+<p>Je me taisais. Je venais de m’apercevoir
+avec émotion que celui qui me parlait dans
+une si inquiète misère était un enfant. Il
+ricana :</p>
+
+<p>— Vous n’allez pas vous apitoyer, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>Je posai ma main sur son bras :</p>
+
+<p>— Excusez-moi si la question vous blesse,
+mais pourquoi n’avez-vous rien produit, depuis
+six ans ?</p>
+
+<p>Il serra les lèvres, le regard fuyant :</p>
+
+<p>— Un jour… je vous dirai ce qui m’est
+arrivé.</p>
+
+<p>— En ce moment, insistai-je, pourquoi ne
+travaillez-vous pas ?</p>
+
+<p>— Ah, je vois ! s’écria-t-il avec une espèce
+de gaieté. Vous vous imaginez que la vie que
+je mène a détruit mon talent ? Vous croyez
+que j’ai sombré « dans la débauche » ? Détrompez-vous.
+D’abord, je travaille. J’écris
+une symphonie. Ensuite, je ne sache pas que
+ses vices aient jamais entamé le pouvoir créateur
+d’un artiste, <i>à condition qu’il ne devienne
+pas leur esclave</i>. Ils sont la goutte de poison
+toujours en suspens dans son rêve. Si le
+poison déborde, le rêve s’alourdit… Les miens
+ne sont pas assez grands pour m’apaiser,
+mais ils colorent féeriquement ma musique.
+Longs désirs, voluptés brèves, tourments
+absurdes, voilà la source de mes plus beaux
+songes.</p>
+
+<p>— Je ne sais si je vous comprends, interrompis-je.</p>
+
+<p>— Écoutez, reprit-il, c’est de nuits comme
+celle que je vous ai contée, c’est de matinées
+comme celle-ci, qu’a jailli le meilleur de ma
+pensée. Qu’y a-t-il là d’incompréhensible ?
+La beauté peut sortir de l’ordure. Une vie
+pure peut mener au desséchement. Un cœur
+sec peut épancher les harmonies les plus chargées
+de tendresse. Le vice, engendrer la
+fraîcheur. L’amour, venir de la haine et l’impuissance
+de la bonté. L’agitation sans but
+conduit parfois à la plénitude et le dégoût
+aride à la joie impétueuse. A chacun sa loi.
+La mienne m’a été lentement révélée. Pendant
+les heures amères de la poursuite, ou
+dans l’étreinte d’une chair inconnue, j’ai
+compris que, pour moi, l’inquiétude et le
+désir <i>étaient créateurs</i>.</p>
+
+<p>Il réfléchit un instant, sous le soleil pesant,
+puis reprit :</p>
+
+<p>— J’avais tort de me plaindre, tout à
+l’heure. Le plus libre génie doit payer son
+inspiration, comme l’ouvrier paie son pain…
+On paie de sa raison, de son bonheur, quelquefois
+de sa vie. Moi, j’ai payé de ma paix
+et de ma substance. J’ai accepté ma loi.
+Ce que j’endure ne compte pas. Ma personne
+est sans importance. Je crois même… oui,
+je suis presque heureux d’être aussi misérable !…
+Avez-vous remarqué cette grosse
+fille du café des rouliers, avec sa tête de
+bœuf et son souffle asthmatique ? J’étais
+avec elle, l’autre jour, dans une mansarde
+envahie par les cafards, sur un grabat. Sa
+peau est rugueuse comme l’écorce ; elle sent
+mauvais… Eh bien, j’étais content qu’elle
+fût si repoussante, comprenez-vous ? Je l’aurais
+souhaitée plus hideuse encore ! Je ne
+veux pas de l’amour ! Je ne veux pas du
+bonheur ! Je hais tout ce qui m’arracherait
+à moi-même ! Je crains d’être assouvi. J’ai
+peur de la jouissance. J’aime mes tourments !
+Je ne demande qu’à rester ce que je suis. Oui,
+aussi mesquin, aussi ridicule que vous me
+voyez, pourvu que je puisse continuer à produire !
+Pourvu que ce paradis, qui est à moi
+seul, ne me soit jamais repris !</p>
+
+<p>Il s’était levé. Le soleil brûlait nos pieds,
+à travers la toile des souliers. Une vague
+d’air chaud traversa le ravin.</p>
+
+<p>— Vous ririez, ajouta-t-il, si je vous disais
+sincèrement ce que je pense de mon œuvre.
+Je donnerais ce pays et la vie de ses habitants
+pour une seule de mes pages !… Voilà
+l’homme que je suis.</p>
+
+<p>Je me tus. Je réfléchissais au mystère que
+sera toujours pour moi l’artiste de notre
+temps. Celui-ci croyait m’inspirer de l’horreur ;
+peut-être le souhaitait-il… Non… Non.
+Je le trouvais jeune, maladif et d’une loyauté
+émouvante, comme la musique de son époque.
+J’éprouvais pour lui la plus tendre curiosité.
+J’avais envie de le serrer dans mes bras.</p>
+
+<p>Nous rentrâmes en longeant les hauteurs
+teintées de noir, comme goudronnées, qui
+dominent la <i>Chebka</i>. De là, on découvre un
+grand pays mort de lumière, des houles de
+pierres jaunes, à l’infini.</p>
+
+<p>En contournant la ville, nous vîmes, le
+long d’un mur, une dizaine de prostituées au
+repos. Elles étaient accroupies, silencieuses,
+drapées d’étoffes multicolores : on eût dit
+une rangée de beaux insectes venimeux.</p>
+
+<p>— La voilà, ma symphonie, dit Sarterre,
+avec un geste qui englobait la <i>Chebka</i>, les
+femmes et la cité bruissante.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Il s’enferma pendant une semaine. Je le
+vis descendre, un matin, l’œil vif et le pas
+léger.</p>
+
+<p>— Je suis content, me dit-il. J’ai terminé
+le second mouvement de ma symphonie. Si
+vous n’avez rien à faire aujourd’hui, nous
+irons dans les jardins et nous causerons.</p>
+
+<p>Après la sieste, nous prîmes des mules et
+gagnâmes la palmeraie en contournant la
+ville. Il me conduisit dans un enclos où il
+avait accès. Un tapis était posé sur l’orge
+épaisse. Les palmes et la vigne, qui courait
+d’un tronc à l’autre sur des cordes, interceptaient
+le soleil. Il y avait des tortues d’eau et
+de petits lézards à queue rose. Nous nous
+étendîmes dans la béatitude toujours nouvelle
+du sous-bois au désert.</p>
+
+<p>— Il y a cinq ans, dit Sarterre, je n’avais
+pas encore hérité de la somme qui me permet
+de paresser sous ces latitudes. Je vivais de
+leçons nauséabondes. Je me traînais dans les
+bars, sur les trottoirs, dans les parcs et brûlais
+d’ennui sur des corps apprivoisés. J’écrivais
+cependant ce ballet qui a paru si sauvage,
+et qui me semble aujourd’hui péniblement
+sage. Je me sentais gonflé d’une musique
+nouvelle, riche de paroles jamais prononcées.
+Je vivais dans une solitude magnifique, sans
+me rendre compte que ma puissance créatrice
+n’avait pas encore subi l’épreuve du
+feu. Personne ne l’avait menacée, car personne
+ne m’avait aimé.</p>
+
+<p>Un matin de février, j’épousai assez distraitement
+Thérèse V. Sa voix m’était chère,
+mais elle, je ne savais pas si je l’aimais. Elle
+le savait probablement. Elle me comprenait
+mieux que moi-même. Nous vécûmes retirés,
+pauvres et dans une grande indépendance
+mutuelle. Ma femme s’ingéniait pour ne pas
+devenir un obstacle à mon travail. Son amour
+avait choisi la forme la plus difficile du sacrifice :
+l’absence. Nous nous voyions aussi
+peu que des amants clandestins. Je me souviens
+que plusieurs fois, comme je m’attardais
+avec elle, elle se sauva sans rien dire.
+J’étais touché, mais je ne sais quelle sensation
+de gêne se mêlait à mon émotion.
+Thérèse n’avait pas tardé à reconnaître combien
+mes habitudes errantes étaient liées à
+ma faculté d’écrire de la musique. Aussi me
+poussait-elle à voyager. Quand nous avions
+économisé quelques centaines de francs, elle
+me disait :</p>
+
+<p>— Pars, mon chéri.</p>
+
+<p>Je partais pour la montagne ou la mer,
+mais je ne retrouvais pas l’ivresse de liberté
+que j’avais goûtée jadis. Il m’arrivait d’écourter
+mes absences, rappelé au foyer par la
+pensée qu’elle y était triste et seule. Au
+retour, ses premières questions étaient sur
+mon travail. Je répondais avec une hâte
+joyeuse, pour ne pas la décevoir et aussi pour
+mettre fin à la conversation, qui me rendait
+timide. J’aurais voulu qu’il ne fût jamais
+question de mon art entre nous, qu’elle n’y
+pensât même jamais. Je ne sais comment
+vous faire comprendre la sensation pénible
+que j’éprouvais à savoir son esprit occupé
+de ce qui était en train de naître dans le
+mien. C’était une paralysie momentanée, un
+suspens douloureux de la vie intérieure. Je
+n’osais lui avouer cette faiblesse. Notez que
+je n’aurais pu lui reprocher aucune pensée
+hostile, ou seulement critique. Elle appréciait
+avec un sens musical délicieux ce que
+je venais de composer. Elle se taisait sur
+mes erreurs, persuadée que je les découvrirais
+seul. Elle ne discutait pas, ne conseillait
+pas, ne préférait pas. Mais à un mot qui
+lui échappait, je comprenais qu’elle avait
+longuement médité sur mon inspiration,
+qu’elle en connaissait les plus secrètes ressources.
+Et bien souvent, indécis, buté ou
+mécontent, je venais lui demander un avis,
+lui soumettre des variantes. Elle ne se prononçait
+qu’avec timidité. Une fois la question
+résolue, nous parlions plus librement.
+Je l’encourageais à me dire toute sa pensée.
+Je me rappelle une époque où, dans une
+aberration de confiance mutuelle, nous bavardions
+des heures sur le don mystérieux
+que j’avais reçu. Comment aurais-je su
+qu’elle me détruisait ?</p>
+
+<p>Je m’apercevais pourtant d’un changement
+dans mon travail. A la fièvre joyeuse
+et tout à fait inconsciente des années précédentes,
+avait succédé une période de demi-stérilité,
+nous disions de recueillement, d’attente.
+Je n’étais plus que rarement submergé
+par ce torrent d’harmonie qu’on ne
+sait comment contenir. Je ne goûtais plus
+qu’une espèce de plaisir froid et volontaire
+à noter mes pensées. Et ces pensées, il me
+fallait les appeler, les faire monter avec
+effort d’une région à demi vidée de musique.</p>
+
+<p>Je crois vous avoir dit que nous nous
+aimions. Je devais bientôt apprendre à quel
+point sa tendresse était généreuse. J’avais
+tout à fait renoncé, dans les premiers temps
+de notre union, à mes habitudes de libertinage.
+Un jour, cependant, — un jour de
+travail maussade, — je sentis renaître le
+parfum de mon ancienne vie. Je longeais
+une avenue déformée par la brume, quand la
+vue d’une prostituée fit briller de nouveau
+en moi le bienfaisant mirage du désir. Je la
+suivis longtemps, perdu dans cette ivresse
+retrouvée. Son corps ondoyait devant moi
+et le brouillard me devenait un rêve sonore.
+Je l’accompagnai dans un hôtel. En la quittant,
+je fus envahi par un sentiment nouveau.
+Au lieu de cet allègement, de cette
+innocence que j’avais si souvent connus
+après la débauche, j’éprouvais une espèce de
+remords, une hâte de rentrer et d’avouer.
+C’est avec une oppression maladive que je
+parlai à Thérèse. Elle se tut et réfléchit
+longuement. J’aurais voulu la voir en larmes,
+jalouse, injuste. Mais elle dominait ses sentiments.
+Elle me questionna sur mon existence
+d’autrefois, sur le lien qui, dans ma
+pensée, unissait mes désordres à ma faculté
+créatrice… Je la vois encore, dans son ample
+robe violette, sa tête blonde contre la mienne,
+son bras autour de mon cou, me confessant,
+écoutant sans dégoût mes cyniques confidences.
+Pas un reproche, pas une révolte :
+elle ne voulait que comprendre. Que de
+noblesse perdue ! Quel démon change en
+force dissolvante les plus touchants sacrifices
+de la tendresse féminine ? Elle finit par
+me dire :</p>
+
+<p>— Il se peut que tu aies raison… Ces…
+ces choses peuvent t’être nécessaires… Je
+ne veux pas y mettre obstacle… Tu es libre…
+Je ne te demande que la vérité… Promets-la
+moi et je te promets, à mon tour, de t’épargner
+tout reproche.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi cette obligation me
+parut si gênante, au premier abord. J’eus
+une hésitation, qui lui fit dire :</p>
+
+<p>— Tu ne voudrais pourtant pas me mentir ?</p>
+
+<p>Ah ! que n’eus-je alors le courage ou la
+clairvoyance de lui crier :</p>
+
+<p>— Si, je veux te mentir ! Si, je veux préserver
+mon intimité ! Je veux avoir ma vie
+secrète ! Cette liberté que tu m’offres ne
+m’est d’aucun prix, si je dois t’en rendre
+compte. Il y a des êtres auxquels le mystère
+est indispensable. Certaines explications
+détruisent la vie naissante. Les paroles sont
+des drogues abortives. Taisons-nous et laisse-moi
+seul !</p>
+
+<p>Mais tout se passa comme elle l’avait décidé.
+Je crois qu’elle ne souffrit pas. Elle était
+aisément dupe des mots. Elle croyait que la
+débauche et l’amour sont des mondes séparés.
+D’autres femmes pouvaient me donner
+<i>le plaisir</i> ; il lui suffisait que ma <i>tendresse</i> lui
+fût réservée. Elle ne concevait pas que telle
+fille, dans le hasard d’une rencontre, pût
+m’arracher des larmes. Elle ne savait pas que
+l’homme ne peut étreindre un corps sans que
+son cœur déborde.</p>
+
+<p>Je poursuivais mes aventures dans une
+espèce d’ivresse désespérée. La certitude que
+Thérèse saurait, le lendemain, le jour même,
+les dépouillait de leur charme. J’essayais
+parfois de me taire, mais alors, un tourment
+bizarre m’empoisonnait, une sensation de
+faute, un besoin d’absolution. Et après quelques
+heures de lutte, je parlais.</p>
+
+<p>— Vois comme tu es sincère, disait-elle en
+riant. Tu voudrais mentir et tu ne le peux
+pas.</p>
+
+<p>C’était vrai. Mes pensées lui appartenaient ;
+mes sentiments, mes appréhensions, mes
+rêves, toute ma vie intérieure coulait vers
+elle. Mais cette communion, qui, chez d’autres,
+eût été une source de bonheur, ne m’apportait
+qu’une insupportable angoisse. Mon
+pouvoir d’artiste s’anéantissait. Mon travail
+devenait pénible, mécanique. Les idées
+m’arrivaient, sèches, isolées, sans cette suite
+pressante qui veut s’exprimer. Construire,
+dominer, je ne le pouvais plus. Peut-être
+aurais-je fini, dans la solitude, par retrouver
+cette chose sans nom qui m’échappait. Mais
+mes inquiétudes étaient <i>nos</i> inquiétudes, mes
+tourments, <i>nos</i> tourments.</p>
+
+<p>Elle s’imagina que ma déchéance provenait
+d’un excès de complaisance à l’égard
+de ce qu’elle appelait mon vice. Je tentai
+de changer de vie. Je remportai sur moi-même
+plus d’une victoire ridicule. Bientôt,
+je n’eus même plus à lutter. Je me souviens
+d’un jour d’hiver où j’arpentais machinalement
+les mauvais quartiers d’une ville de
+province. Les rues étaient vides. Parfois, un
+visage fardé paraissait derrière une vitre.
+Mais aucune grimace de luxure ne m’émouvait.
+Il tombait de la neige fondue, qui
+formait sur mon parapluie une lourde carapace
+gluante. Je ne pouvais la secouer. Mon poignet
+s’engourdissait… Le poids augmentait
+toujours. Il me semblait qu’on voulût m’enfoncer
+en terre… Ah, je l’ai porté, le fardeau
+de l’existence ! Je connais la charge humaine !</p>
+
+<p>L’été suivant, nous restâmes à Paris. Un
+dimanche de juillet, j’étais dans mon cabinet
+de travail, volets clos, sans pensées. Elle
+entra, me croyant sorti. Je m’approchai
+d’elle et commençai à pleurer sur son épaule.
+Elle se mit à pleurer aussi. Nous étions d’une
+extrême docilité d’impressions. Elle eut pitié.
+Je la plaignis de souffrir par moi. Je l’attirai,
+dans un mouvement de tendresse. Elle serra
+ma tête contre sa joue. Mais aussitôt, un
+étrange instinct de révolte m’arracha d’elle.
+Il me semblait que je devais fuir, qu’un
+danger était là, tout près… J’avais peur.
+Thérèse me tendait les bras : je sortis en
+frémissant.</p>
+
+<p>Quelques semaines plus tard, je pus nommer
+le mal qui m’avait atteint. Je faisais fréquemment
+le même rêve. Je me voyais à ma
+table, en train de travailler. Peu à peu, mes
+idées se brouillaient ; la gêne m’envahissait ;
+j’éprouvais la sensation de ne plus être seul.
+Je me retournais : une forme se tenait derrière
+moi, muette et voilée. Je partais en
+voyage ; je traversais les mers ; j’arrivais
+dans un pays aux couleurs indicibles…
+Mais quand je voulais le parcourir, l’angoisse
+m’étreignait ; je sentais la forme voilée
+à mes côtés. Voulais-je la chasser, elle reculait
+légèrement. Si je tentais de fuir, elle
+glissait derrière moi. Si, pris de colère, je la
+frappais, elle me regardait d’abord avec
+tristesse, puis se penchait sur moi, se faisait
+lourde, plus lourde et je me débattais vainement
+sous un fantôme de plomb.</p>
+
+<p>Je compris, en analysant ce rêve, que
+j’avais trouvé la conscience.</p>
+
+<p>Quand, voulant enfin savoir si l’espoir
+d’accomplir mon œuvre m’était interdit, je
+confrontai mes derniers essais avec mes premières
+productions, je compris que j’avais
+perdu mon instinct.</p>
+
+<p>Il va sans dire que Thérèse fut dans le
+secret de cette double découverte. Elle
+tenta de la nier, de l’atténuer, mais ma certitude
+l’emporta sur ses raisonnements. Elle
+finit par me déclarer :</p>
+
+<p>— Je ne puis vivre avec l’idée que je te
+détruis. Séparons-nous.</p>
+
+<p>J’aurais dû profiter de sa générosité. Je
+n’en avais déjà plus la force. Elle m’était
+nécessaire, parce qu’elle était une partie de
+moi-même.</p>
+
+<p>Je lui répondis que je ne pouvais vivre
+sans elle.</p>
+
+<p>Nous passâmes plusieurs mois dans un
+complet abandon. Nous avions amassé quelque
+argent : elle, pendant une tournée de
+concerts, moi, en faisant des transcriptions.
+Nous nous installâmes dans un hôtel de
+Nice. J’étais la proie docile de sa tendresse.
+Nous parcourions ce pays d’argent aux
+monts poudrés de neige. Elle était heureuse.
+La nappe de vin lilas d’une rade oscillant
+sous la pleine lune, certains couchers de
+soleil, trempant dans un bain d’or les arcades
+lépreuses, les barils de goudron, les ancres et
+les câbles d’un vieux port, lui donnaient
+l’impression du bonheur. Hélas, même devant
+ces spectacles, je n’entendais pas en
+moi le chant fidèle de l’existence.</p>
+
+<p>Je ne pouvais penser à ma vie que comme
+à une succession de petits instants satisfaits
+ou mécontents. Vivais-je vraiment ? Je répondais,
+je marchais, je regardais, mais
+toutes ces actions disjointes étaient-elles le
+fait d’une personne unique et continue ? Je
+me semblais un fragment d’être vivant à
+demi digéré.</p>
+
+<p>Je ne retrouvais l’illusion de la personnalité
+que dans mes rêves. Il m’arrivait alors
+de subir le supplice enivrant d’une musique
+parfaite qu’on ne peut noter. D’autres fois,
+le charme de la vie des sens m’était rendu
+par des visions brutales. Tantôt, c’était une
+sommelière aux mains un peu rouges, mais
+douces quand même, comme en ont parfois
+les très jeunes gardes-malades, et dont la
+langue folle attaquait durement mes lèvres.
+Ou bien, c’était un monstrueux torse de
+femme cambré devant moi, un estomac
+dilaté, des seins avachis, aux mamelons noirs
+imprégnés de goudron. Ces songes dont vous
+souriez, je m’y accrochais comme aux dernières
+épaves de moi-même. Ils me faisaient
+soupçonner l’existence d’une région lointaine,
+enfouie sous la conscience et pas
+encore violée. Tout le reste de mon âme était
+étalé, transparent, percé de lumière, comme
+ces blancs nuages épars qui annoncent les
+vents du sud.</p>
+
+<p>Ne croyez pas que cette dispersion me fût
+douloureuse. Au contraire. J’en goûtais la
+volupté. Il ne me suffisait pas de me dissoudre
+sans cesse dans un autre être. Je recherchais
+les amitiés et les bavardages d’hôtel.</p>
+
+<p>Il m’était égal de causer avec la dame
+anglaise réputée « ennuyeuse », ou avec le
+professeur suédois qu’on trouve « intéressant ».
+Si l’on parlait du climat de Nice, je le proclamais
+<i lang="en" xml:lang="en">bracing</i> avec l’une et <i>alcyonien</i> avec
+l’autre. J’aimais à parler du climat de Nice.
+Je prenais plaisir aux discussions éternelles
+sur la psychologie des races, sur l’amour et
+les tables tournantes. J’éprouvais une sorte
+d’ivresse à exprimer des opinions recueillies
+sur d’autres lèvres, et qui, par leur tour consentant,
+excitaient immédiatement la sympathie.
+Je ne cherchais pas ma pensée, ni
+celle des autres, mais ce je ne sais quoi de
+mêlé, de coulant, de donné, qui est dans la
+nature vivante.</p>
+
+<p>Je me souviens d’une promenade que nous
+fîmes aux ruines de Châteauneuf. Nous
+étions plusieurs couples, hommes en complets
+et feutres clairs, femmes en jerseys de
+soie jaune, violette ou cerise. Nous avancions
+sur une pente de neige d’un rose vif
+et vermeil. Le soleil couchant nous traçait
+un doux chemin de feu jusqu’en haut. Nous
+nous donnions la main. Nous formions une
+grappe joyeuse et sonore dont les grains
+différaient bien peu, sous l’abîme du ciel.
+Nos rires s’élevaient ensemble, au passage
+d’une des pointes de roche qui ponctuaient
+la neige ; nos souffles s’accéléraient ensemble,
+quand la pente s’accentuait ; nous nous
+tûmes ensemble, quand, au sommet, nous
+découvrîmes, grise, enfoncée, presque disparue,
+un grand nœud de nuées mortes au-dessus
+d’elle, la Méditerranée.</p>
+
+<p>Je compris alors, pour la première fois,
+cette idée familière aux philosophies de
+l’Extrême-Orient, que la vie individuelle
+n’existe pas. Oui, peut-être les sages de là-bas
+avaient-ils raison de nier la personne ;
+peut-être chacun de nous n’était-il, — dans
+la chimère de sa pensée propre et de sa
+volonté divergente, — qu’une vaguelette
+unie aux millions d’autres vaguelettes.</p>
+
+<p>J’agitais ces pensées, tandis que le soleil
+tombait comme une fleur de cuivre. Et je
+savais qu’elles préoccupaient plusieurs d’entre
+nous. Même ceux qui ne les concevaient
+pas avec netteté en étaient confusément
+impressionnés. Ils se prenaient le bras ou
+la main. Nous fûmes longtemps un groupe
+multicolore parmi les pierres des ruines.
+Quand les croupes des montagnes, qui étaient
+d’un rose crémeux, tournèrent au jaune, sous
+la pleine lune montante, nous descendîmes.
+J’étais presque heureux. Étrange rêve, en
+somme, que de se poursuivre, de vouloir s’attendre
+seul ! Comme si l’on pouvait n’être
+que soi ! Chaque contact m’avait modifié.
+J’avais donné et reçu, chaque fois qu’un
+corps s’était appuyé sur le mien. Pourquoi
+méconnaître ces liens humains ?</p>
+
+<p>Oui, pensais-je le soir, mais, illusion ou
+réalité, une vie séparée des autres vies est
+la condition de mon art. Je ne puis plus produire,
+si je cesse d’y croire… Et qu’importe
+que je produise ? me répondais-je en m’abandonnant
+au sommeil.</p>
+
+<p>Dès notre retour à Paris, Thérèse tomba
+malade. Les premières crises, qui furent
+violentes, eurent une singulière répercussion
+sur moi. J’étais gagné physiquement par sa
+souffrance. Je ressentais ses douleurs. Quand
+elle gémissait, mon souffle devenait haletant,
+mes jambes tremblaient, ma main se crispait
+sur mes yeux. Elle poussait parfois des
+cris dont le souvenir me fait encore tressaillir.
+C’était le hurlement clair, presque
+mélodieux d’un animal qu’on torture. Alors,
+je sortais de sa chambre et me jetais, tout
+tremblant, sur mon lit. Je sanglotais de pitié,
+de rage contre ce qui la broyait. J’aurais
+voulu, ne fût-ce qu’une heure, assumer son
+supplice. Je me labourais le poignet avec des
+ciseaux, pour souffrir, moi aussi. Le souvenir
+d’un mouvement de tendresse, d’une phrase
+enfantine prononcée par elle m’emplissait
+de désespoir… Mais bientôt après, un démon
+glacial travaillait ma pensée. Il me représentait
+Thérèse plus malade, agonisante,
+morte. Et je cessais de pleurer. J’écoutais,
+j’attendais sournoisement. Je ne pouvais empêcher
+de grandir en moi je ne sais quel horrible
+espoir de libération. Des promesses
+féroces m’étaient soufflées à l’oreille : « Tu
+revivras, murmuraient-elles, tu redeviendras
+toi-même, tu travailleras… mais seulement
+à une condition… »</p>
+
+<p>Je me rends compte du dégoût que ces
+confidences doivent éveiller en vous. Je ne
+veux ni m’accuser, ni m’excuser. J’essaye
+simplement de retracer une des périodes
+les plus troubles, les plus contradictoires de
+mon existence. Ce que j’ai encore à dire me
+vouera sans doute au mépris définitif : je le
+dirai cependant.</p>
+
+<p>Le médecin, jugeant une opération nécessaire,
+avait fait transporter Thérèse dans une
+clinique, où j’allais la voir chaque jour. Les
+premiers frais de sa maladie avaient épuisé
+nos ressources. Le directeur de la clinique
+consentit à nous faire un crédit de plusieurs
+mois, mais je ne savais plus comment vivre.
+J’étais trop bouleversé par ce que je commençais
+à déchiffrer en moi pour chercher du
+travail. Je passais des heures seul à la maison,
+dans la chambre qu’elle avait quittée. Je
+touchais ses vêtements accrochés dans un
+placard obscur. Une faible odeur de chair et
+de poudre les imprégnait. J’en étais plus
+ému que d’une présence. Elle me faisait
+revivre une succession d’instants heureux.
+Des plis de ces étoffes fatiguées sortait pour
+moi la féerie de certains couchants, en Provence,
+quand la terre et les oliviers se consument
+d’un feu sombre comme le sucre
+brûlé. Je me souvenais de réveils alertes au
+soleil de neuf heures, qui vernit les palmiers
+et danse sur les balcons de marbre. Je retrouvais
+un geste d’abandon qu’elle avait eu, le
+soir, dans un chemin rocailleux, sous les
+oliviers, un silence de bonheur devant la mer
+violette… Je l’aimais alors comme je crois
+n’avoir aimé aucun être. Puis, une vague
+d’indifférence me submergeait et, de nouveau,
+quelque chose en moi l’imaginait
+morte. Je me voyais seul à jamais, au bord
+d’un avenir sans limites… Mon pouls s’enfiévrait
+de désir. A l’heure de la visite, je
+courais à la clinique et telle était la puissance
+de nos habitudes, que je ne pouvais m’empêcher
+de lui confier mes cruelles pensées.
+Elle me caressait le front, d’un petit geste
+d’effacement et de pardon.</p>
+
+<p>— Ce n’est rien, mon chéri, murmurait-elle.
+Ne te tourmente pas.</p>
+
+<p>Peu de jours après l’opération, une de ses
+amies, qui connaissait notre gêne, lui apporta
+cinq cents francs. Le billet était encore sur
+la table, quand j’entrai. La garde, qui sortait,
+me recommanda de ne pas m’attarder. Thérèse
+avait passé une nuit assez douloureuse
+et le docteur avait autorisé une piqûre de
+morphine. Elle ne souffrait pas, en ce moment.
+Elle regardait devant elle d’un air
+voluptueux, la bouche déclose. Sa lèvre supérieure
+se retroussa dans une contraction
+involontaire, puis elle s’endormit paisiblement.
+Son sommeil m’émouvait toujours.
+Elle m’apparaissait alors comme totalement
+innocente et je ne m’en voulais plus de la
+chérir ; je n’éprouvais plus cette crainte de
+m’abandonner à un être. Elle n’a pas connu
+le meilleur de ma tendresse.</p>
+
+<p>Je la contemplais, les larmes aux yeux,
+quand j’entendis des pas. D’un mouvement
+instinctif, je pris le billet de cinq cents
+francs, qui était à portée de ma main ; je
+traversai la chambre sur la pointe du pied
+et croisai la garde à la porte… Nous nous
+fîmes signe que « tout allait bien ».</p>
+
+<p>A peine dans la rue, je fus traversé par
+une sensation de joie extraordinaire. Il me
+semblait que je venais d’accomplir un acte
+important, définitif, qui allait transformer
+ma vie. Je n’éprouvais aucun remords.
+J’avais fait cette chose comme celles que
+l’on fait en rêve. Elles semblent incohérentes,
+au premier abord, puis, quand on les analyse,
+on leur découvre presque toujours un
+sens symbolique. Il en fut ainsi de mon geste.
+Plus tard, j’en vins à l’interpréter comme le
+sursaut désespéré d’un être en perdition.
+Au moment même où je pleurais d’amour
+sur cette femme, l’instinct de conservation
+m’avait poussé à agir contre elle. Et il fallait
+que l’acte fût le plus bas, le plus ignoble,
+pour nous séparer à jamais. Il fallait qu’il
+me vengeât de toute son œuvre destructrice,
+qu’il me libérât, par la honte, de ma
+tendresse. Fausse et misérable impulsion !
+Car si Thérèse avait vécu, elle m’eût encore
+emprisonné dans la douceur de son pardon.
+Si nous avions pu parler ensemble de ma
+vilenie, elle l’eût effacée d’un : « Ce n’est
+rien. Ne te tourmente pas. »</p>
+
+<p>Je n’en eusse retiré que l’amertume des
+crimes inutiles. Mais l’homme se retourne
+comme il peut, entre les bras étouffants de
+sa destinée.</p>
+
+<p>Aucune de ces pensées ne m’effleurait alors.
+Je me sentais libre et léger comme un enfant.
+Elle allait mieux ; j’avais de l’argent ; j’étais
+seul. Ce triple bonheur me grisait. Je remontai
+les Champs-Élysées, où coulait le
+ruisseau d’or du couchant, dans un de ces
+rêves de puissance qui m’emplissaient à
+quinze ans.</p>
+
+<p>Devant un bar, le regard d’une fille assise
+dehors m’arrêta net. Je pris place à côté
+d’elle. Son bavardage me charmait. J’écoutais
+s’épancher, dans une détente voluptueuse,
+le flot de sa sottise. J’avais à peine
+besoin de lui répondre, sauf quand elle me
+demandait si « un poète, c’était la même chose
+qu’un écrivain ». Je la trouvais belle et étrangement
+innocente. Nous dînâmes ensemble.
+Je l’accompagnai chez elle. Nous avions bu.
+Elle parlait sans interruption :</p>
+
+<p>— Moi, je suis surtout bien de profil. On
+m’a dit que j’avais un profil de camée. Il
+paraît que c’est une médaille. Est-ce vrai ?
+Souvent, on m’a demandé la permission de
+dessiner mon profil… Et puis, je suis très
+bonne… J’ai beaucoup de pitié…</p>
+
+<p>— Va, lui disais-je, dans une exaltation
+qu’elle attribuait sans doute à l’ivresse ;
+parle !… Tu ne m’aurais pas fait de mal,
+toi ! Tu aurais pu, des années, déverser sur
+moi ta bêtise, tu ne m’aurais pas détruit.
+Oui, tu es belle et bonne. Je voudrais te
+garder !</p>
+
+<p>Elle n’écoutait pas et entamait avec importance
+le récit de la mort de sa sœur :</p>
+
+<p>— Elle avait une méningite. Ce sont <i>les
+cervelles</i> qui s’émiettent, vous comprenez ?…
+Et c’était tellement grave, qu’il a fallu faire
+une autopsie. Vous savez ce que c’est, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>Elle ne se tut qu’assommée par le <i>whisky</i>.</p>
+
+<p>Aux premières lueurs du jour, je contemplai
+avec émotion cette tête ravissante, où
+jamais ne fermenterait le mauvais vin de la
+pensée.</p>
+
+<p>En rentrant chez moi, je trouvai la domestique
+penchée sur la rampe de l’escalier,
+une lettre à la main :</p>
+
+<p>— On est venu trois fois de la clinique,
+chercher Monsieur. Madame n’est pas bien.</p>
+
+<p>Je sautai dans une automobile. Là-bas,
+je fus reçu par le docteur. Au lieu de m’introduire
+auprès de ma femme, il me gardait
+dans le salon d’attente, parlant de péritonite,
+d’intervention chirurgicale impossible…</p>
+
+<p>— Mais laissez-moi donc passer, criai-je
+en m’élançant dans les couloirs.</p>
+
+<p>La garde se tenait devant la porte de la
+chambre. Je n’eus qu’à la regarder pour
+comprendre ce qui était arrivé. Je n’osais
+plus entrer. La jeune fille chuchotait :</p>
+
+<p>— Nous avons envoyé chez vous à sept
+heures, puis dans la soirée, puis vers deux
+heures du matin.</p>
+
+<p>Je me rappelle que je répondis nettement,
+avec la présence d’esprit que l’on apporte aux
+mensonges mondains :</p>
+
+<p>— J’étais à Ville-d’Avray, chez des amis.</p>
+
+<p>La porte fut ouverte et Thérèse m’apparut.</p>
+
+<p>La garde murmurait :</p>
+
+<p>— Elle n’a presque pas souffert… Monsieur
+le professeur a donné de la morphine…</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’elle m’était apparue la veille.
+J’étais comme paralysé, mais froidement
+attentif ; je n’éprouvais rien. Mon esprit ne
+pouvait s’abstenir d’une comparaison odieuse :
+elle ressemblait à la fille que je venais de
+quitter. Il y avait sur ses traits la même
+innocence…</p>
+
+<p>Certains hommes se seraient tués, n’est-ce
+pas ? Mais moi, est-ce que j’ai du cœur ?
+Est-ce que je peux souffrir plus de huit jours
+de suite ? L’incident du billet de banque et
+les circonstances de la mort de Thérèse furent
+connus ; des gens me tournèrent le dos.
+Est-ce que je m’en souciai ? Sais-je ce qu’est
+l’honneur ? ou l’orgueil ? ou seulement la
+conscience du mal ? Non, non. J’ai peut-être
+fait le mal : je ne lui ai jamais trouvé de
+saveur distincte.</p>
+
+<p>La morte m’avait avoué jadis, avec une
+sorte de bizarre tendresse :</p>
+
+<p>— Mais mon chéri, tu sais bien que je te
+crois capable de tout.</p>
+
+<p>Si j’étais arrivé trois heures plus tôt à la
+clinique, si elle avait pu entendre, dans son
+agonie, le récit de ma nuit, je suis sûr qu’elle
+eût murmuré, caressant mon front :</p>
+
+<p>— Ce n’est rien. Ne te tourmente pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Sarterre reprit :</p>
+
+<p>— Ma liaison avec Rébecca H. fut de
+courte durée. Mes liaisons furent toujours
+de courte durée. Pour Thérèse, j’éprouvais
+des sentiments : je crois n’en avoir éprouvé
+pour aucune autre femme. Je ne veux pas
+en éprouver. Rien que la grimace de la passion.
+Une grimace assez profonde pour pouvoir
+être exploitée, mais assez brève pour ne
+pas diminuer ma force artistique. Rien qui
+puisse m’envahir ou m’épuiser. Tant pis pour
+celles qui ne comprennent pas.</p>
+
+<p>J’étais absolument désespéré, quand je
+rencontrai cette femme, à Sils-Maria. L’espèce
+de lueur qui avait brillé devant moi,
+pendant la maladie de Thérèse, s’était éteinte.
+J’errais à petits pas dans l’enfer précis de la
+réalité. Mon vieil enfantillage m’avait fait
+espérer du dépaysement une renaissance, un
+afflux de vie. J’explorais ces montagnes
+tourmentées ; j’escaladais leurs crêtes, je
+traversais leurs replis cachés ; j’évaluais les
+beautés et les tares de leur structure ; je
+les dévêtais sans amour, comme des géantes
+impossibles à l’homme. Et la musique, en
+moi, restait muette.</p>
+
+<p>Aux premiers mots échangés, je sentis que
+Rébecca comprenait mon malheur. Un soir,
+au bord du lac, en deux ou trois phrases
+ambiguës, prononcées tout bas, avec un
+orgueilleux sourire, elle éclaira ma détresse.
+Je la pressais de questions, j’implorais des
+conseils et le mensonge d’une promesse. Elle
+réveilla ma confiance. Par quels mots ? Je
+l’ai oublié. Peut-être, aujourd’hui, les trouverais-je
+vides ou mensongers. Ils me semblaient
+alors riches de pouvoir et de vérité.
+Son argumentation devait pourtant se réduire
+à ceci : que je l’aimasse et la force,
+l’ivresse, la joie de créer me seraient rendues.
+Mais j’aspirais trop à me laisser convaincre
+pour pénétrer ses arrière-pensées.</p>
+
+<p>Je voudrais que vous puissiez connaître
+cette femme singulière. Elle vieillit nonchalamment
+d’hôtel en hôtel, raillant les activités
+et les chimères humaines, aspirant au
+néant ; mais l’aigre chagrin d’être moins
+désirée la corrode. Elle ne parle que de donner
+et elle prend insatiablement. Elle croit se
+dépouiller au profit de ceux qui l’entourent,
+mais elle leur vole, avec une impitoyable
+douceur, leur personnalité. C’est un acier
+flexible et dur. Elle plie en frappant. Sa
+pensée a dévoré tous les siens ; sa tendresse
+même contient un germe d’anéantissement.
+Elle se rit des philosophes et son cerveau
+subtil est toujours en travail. Cette calculatrice
+ne prise que l’instinct. Elle se nie
+supérieure, tout en se consumant d’orgueil.
+C’est une païenne : elle croit vouloir la joie ;
+elle ne veut que la puissance. Elle se pense
+généreuse et saine : je l’ai vue méchante et
+maladivement raffinée. Elle est aristocrate
+jusque dans ses fourberies. Le vrai, pour
+elle, n’a d’autre couleur que celle de ses
+passions, mais vous ne la prendrez pas : elle
+ment toujours à l’ombre d’une petite vérité.
+Elle glisse sous les mots comme un serpent
+sous les pierres… Elle est d’un vieux pays de
+l’Est où, derrière l’agitation moderne, les
+âmes demeurent incurablement rêveuses. Près
+de sa maison natale, en Pologne, est une fosse
+d’où sortent, la nuit, des fantômes de femmes.
+Elle roulera dans toutes les fosses de la vie.
+Elle en sortira plus idéaliste qu’avant. Elle
+porte en elle son propre fantôme, poète et
+visionnaire, qui songe, qui sourit et qui efface.</p>
+
+<p>Peut-être croyais-je à la vertu réparatrice
+de son amour ; mais je la pris surtout par
+désœuvrement, par curiosité. J’attache si peu
+d’importance à ce geste ! Je me sens parfois
+devant une femme comme devant un rocher
+à gravir : une action rapide, un peu grisante ;
+la rude étreinte d’une matière que j’aime.
+Puis, l’abandon solitaire sous le ciel plus
+proche.</p>
+
+<p>Notre première nuit fut toute d’éclats de
+rire et de moqueries sur nous-mêmes. Elle
+feignait de se prêter à cette joie détachée, à
+ce libertinage distrait. Soit pudeur, soit
+crainte, elle taisait ses sentiments. Mais je
+ne tardai pas à m’apercevoir que j’étais aimé.
+En même temps, je discernai les premières
+atteintes de sa puissance. Elle s’installait
+dans ma pensée, dans mes opinions, dans mes
+désirs. C’était la même imprégnation qu’avec
+Thérèse, mais plus subtilement impérieuse.
+Consciente de cet envahissement, effrayée
+de sa force, elle la niait, se faisait petite, répétait
+avec un sourire de soumission :</p>
+
+<p>— Moi qui suis une femme sans importance…</p>
+
+<p>Et elle tissait autour de moi le filet multicolore
+de ses imaginations. Le monde était
+pour elle une féerie mystérieuse, un songe
+férocement beau, traversé par la vie éphémère
+comme par un scintillement de paillettes
+au soleil : le monde fut cela pour moi.</p>
+
+<p>Je m’étais remis au travail, soulevé par
+une fausse inspiration. Et c’étaient ses
+visions bizarres, c’étaient les hallucinations
+sonores de son cerveau que je transcrivais.
+J’étais devenu le copiste de ses rêves. Création
+plus pénible que la stérilité ! Enfantement
+plus douloureux que la mort ! Elle ne
+comprenait pas le caractère épouvantable et
+forcé de ces naissances. Elle s’en réjouissait.
+Mes monstres la charmaient, parce qu’elle se
+retrouvait en eux. Elle les croyait viables et
+ne savait pas qu’un poison coulait dans leurs
+veines.</p>
+
+<p>— Il me semble que vous grandissez, disait-elle
+parfois.</p>
+
+<p>Illusion de son orgueil, ou ruse de geôlière ?
+Je ne sais.</p>
+
+<p>De sa mâle et précise écriture musicale,
+elle notait entre les portées de mes manuscrits
+des suggestions ou des corrections. Un
+jour, en marge d’une ébauche, je trouvai
+quelques mesures de sa main. J’en fus surpris,
+car j’étais sûr de ne pas lui avoir communiqué
+ce fragment. Après examen, je
+reconnus que c’était moi qui avais noté la
+variante, <i>en imitant inconsciemment son écriture</i>.</p>
+
+<p>Cet incident, qui peut vous paraître futile,
+me bouleversa.</p>
+
+<p>L’amant de Rébecca était venu la voir à
+Sils-Maria. Je l’avais rencontré jadis à Paris,
+alors qu’il étudiait l’histoire. Je le retrouvai
+oisif et raillant la science qu’il avait délaissée.</p>
+
+<p>— On ne peut tout de même pas prendre
+un historien au sérieux, disait-il. L’histoire ?
+Mon amie en sait beaucoup plus que moi.
+Quand je pense que j’ai passé dix ans sur ce
+piédestal ! J’étais bien ridicule. Heureusement
+qu’elle m’a aidé à l’abattre.</p>
+
+<p>Je lui demandai s’il était heureux. Il me
+répondit :</p>
+
+<p>— Je vais lentement vers le bonheur. Il
+y a encore trop de chimères, en moi, qui ne
+sont pas détruites. Je suis un tel nihiliste !
+Je ne connaîtrai la paix que quand tout sera
+par terre.</p>
+
+<p>Nous causions tranquillement, mais il
+avait hâte d’être seul avec Rébecca. Quoiqu’il
+vécut de sa pensée, il ne la voyait qu’une
+ou deux fois par mois. Il lui parlait alors
+jour et nuit. Il ne la désirait plus. Il la prenait
+parfois dans ses bras et la respirait avec
+précaution, comme une fleur douteuse. Il
+connaissait nos relations et affectait l’indifférence,
+de crainte d’être tourné en ridicule.
+Peut-être souffrait-il.</p>
+
+<p>Je le rencontrai le lendemain, dans la
+forêt. Il m’aborda avec une cordialité exagérée.
+Je compris que je l’ennuyais. Nous
+parlâmes de Tolstoï. Il le traita d’imbécile
+et ajouta, d’un ton que je connaissais
+trop :</p>
+
+<p>— <i>Guerre et paix</i> est pourtant une chose
+charmante.</p>
+
+<p>Cette phrase me fut aussi pénible qu’une
+difformité soudain entrevue. Nous marchâmes
+un moment en silence. Quand nous
+reprîmes la conversation, j’eus l’impression
+que son esprit n’était plus là, que je parlais
+avec un mécanisme robuste, souriant, mais
+inanimé. Je lui demandai :</p>
+
+<p>— Que pensez-vous de la dernière pièce
+de Scharnhorst ?</p>
+
+<p>— Admirable, admirable ! répondit-il vivement.</p>
+
+<p>— Scharnhorst n’existe pas, repris-je. C’est
+un nom de fantaisie que je viens d’inventer.</p>
+
+<p>Il rougit et les coins de sa bouche s’abaissèrent.</p>
+
+<p>— C’est sans importance, fit-il. Dans la
+conversation, je dis toujours n’importe quoi.
+C’est plus facile… et… en général… on ne
+s’en aperçoit pas.</p>
+
+<p>Nous arrivions à un châlet-restaurant d’où
+l’on dominait le lac, figé, luisant comme une
+coulée de cire bleue.</p>
+
+<p>Il s’assit et commanda d’une voix inutilement
+autoritaire :</p>
+
+<p>— Deux cafés, je vous prie, mademoiselle.</p>
+
+<p>Depuis un moment, sa pensée était retournée
+auprès de son amie. Il me parlait d’elle.</p>
+
+<p>— Quel cerveau ! n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Il ajouta, voyant que je l’observais :</p>
+
+<p>— Je suis très content comme cela. Je
+vois la vie à travers elle. Elle m’a enlevé
+la peine de vivre.</p>
+
+<p>— Et la personnalité.</p>
+
+<p>— Je ne savais pas en avoir jamais possédé
+une, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il paya. Comme la sommelière tardait à
+rapporter la monnaie, il se souleva plusieurs
+fois, tournant vers le châlet un visage plein
+de souffrance.</p>
+
+<p>Nous rentrâmes. Sa présence me pesait
+comme celle d’un malade mental.</p>
+
+<p>Le lendemain de son départ, j’annonçai
+à Rébecca que je quitterais Sils-Maria dans
+les quinze jours. J’expliquai gauchement que
+j’avais besoin de solitude, que j’irais m’installer
+sur la côte d’Italie.</p>
+
+<p>— Vous êtes libre, mon ami, sourit-elle.</p>
+
+<p>Et la lutte commença. Elle avait compris
+que je la fuyais pour toujours. Aussi, malgré
+la surprise de son orgueil, ne s’attarda-t-elle
+pas aux espoirs habituels. Elle choisit délibérément
+la vengeance et fit appel aux forces
+destructrices de sa pensée.</p>
+
+<p>Vous vous rappelez cette réplique du pasteur
+Morell, dans <i>Candida</i> : « Il est facile,
+extrêmement facile d’ébranler la confiance
+d’un être en lui-même. Profiter de cela pour
+briser le ressort d’un homme, c’est une œuvre
+diabolique. »</p>
+
+<p>Comme elle sentait que l’art seul était
+vulnérable en moi, c’est à lui qu’elle s’attaqua.</p>
+
+<p>Peut-être serez-vous surpris du peu de
+consistance de ses tentatives. Vous croirez
+que mon imagination les grossit et les envenime.
+Vous vous demanderez comment, avec
+des mots, — avec si peu de mots, — un être
+peut se proposer d’en abattre un autre. Je
+vous répondrai que tous les crimes contre la
+personnalité, c’est avec des mots qu’ils ont
+été commis. Nul plus que l’artiste n’est sensible
+aux mots. Il s’en laisse tout de suite
+blesser ou enivrer. Il a la superstition des
+jugements. Devant la mauvaise humeur d’un
+critique, il pleure, il se croit perdu. Le sentiment
+de la résistance lui est un obstacle
+insurmontable. L’opposition de ses ennemis
+le stimule parfois : celle de ses proches le
+paralyse. Oui, les doutes à peine exprimés, les
+insinuations imprécises de Rébecca, c’étaient
+là de bonnes armes.</p>
+
+<p>— J’ai pleuré, me disait-elle avec tristesse.
+Je viens de relire certaines de vos anciennes
+œuvres. Tout de même, on aurait dit que
+vous seriez allé plus loin. Il y a quelque
+chose, en vous, qui a du se figer, un jour.
+Vous ne vous rendez pas compte que dans
+votre art, comme dans votre personne, il y
+a je ne sais quoi d’un peu oppressant ?…
+étouffant ?… Non, vous ne le saviez pas ? C’est
+curieux, mon ami s’en est tout de suite
+aperçu.</p>
+
+<p>Elle possédait l’art d’inquiéter vaguement.
+Je lui avais raconté certain rêve où je m’étais
+vu, fuyant la caserne, un matin d’hiver, dans
+une crise de dégoût. Je traînais une longue
+vie secrète, parmi des étrangers, en des pensions
+de famille, puis je m’apprêtais pour un
+exil définitif. J’arrivais à l’extrême nord de
+la Norvège, dans un chalet de bois, chez une
+vieille femme qui prenait des pensionnaires.
+Et je vieillissais là. Trois mois d’obscurité.
+On pêchait soi-même son poisson dans un
+trou de glace. La solitude était mortelle, sous
+la lampe rouge continuellement allumée…
+Et aucune paix, mais l’amer désir de tout ce
+que j’avais méprisé.</p>
+
+<p>— J’ai repensé à ce rêve, me dit-elle un
+jour. Je le trouve admirable, parce qu’il
+révèle clairement les inquiétudes inconscientes
+d’un être sur lui-même. Il est trop
+vrai que vous craignez d’être retranché de
+la communion humaine. Et il est certain que
+vous le serez un jour… Oui, c’est bien ainsi
+que vous finirez, loin, loin dans le nord, à
+l’écart, tout seul.</p>
+
+<p>Je souriais, dans une angoisse muette.
+J’avais échappé à la souffrance, dans mon
+ivresse de solitude. Mais je regrettais parfois
+cette grosse douleur commune qui courbe
+tout ce qui vit. — Et pourtant, mon instinct
+m’avait toujours crié de la fuir. — Mon
+instinct, ou ma lâcheté ?… J’avais banni les
+sentiments habituels et les chimères banales. — Mais
+si mon art périssait, faute d’aliment ?
+Si je succombais, peu à peu, à la soif humaine,
+seul et vide, parmi les stériles déserts du moi ?</p>
+
+<p>Elle me connaissait assez pour m’infliger
+à son gré les affres de l’incertitude !</p>
+
+<p>Elle me tourmenta minutieusement, pendant
+notre dernière promenade sur les hauteurs.
+Elle montait à pas lents, avec un sourire
+amer, méditant la ruse qui m’abattrait,
+se livrant parfois aux derniers élans d’un
+orgueil bafoué.</p>
+
+<p>Elle avait mis un collier de perles, négligé
+depuis des mois.</p>
+
+<p>— Ces malheureuses s’étiolent, quand je
+ne les porte pas, disait-elle. Voyez comme
+elles revivent contre ma peau !</p>
+
+<p>Je l’écoutais, cette fois, d’une oreille habituée,
+presque distraite. Je ne pensais à rien.
+Je regardais les cimes se préciser au soleil.
+J’étais comme suspendu, absent de moi-même.</p>
+
+<p>Un peu plus haut, elle s’anima pour désigner
+des points multicolores sur un sentier,
+de l’autre côté de la vallée :</p>
+
+<p>— Vous voyez ? C’est H., le professeur de
+dessin, avec les enfants de l’hôtel. Il y en a…
+trois, quatre, cinq, six… Voilà un homme
+vraiment riche et qui se donne ! L’autre
+jour, pendant que vous étiez enfermé, triturant
+des accords, il a conduit toute la bande
+sur les névés. Ils ont fait des glissades jusqu’au
+soir dans la neige. Ils sont redescendus,
+trempés, ravis, en chantant dans le brouillard.
+J’ai eu tout à coup une telle pitié de
+vous ! Pauvre garçon, enchaîné par devoir à
+sa petite besogne inutile ! En train de « créer »,
+pendant que les autres vivent !</p>
+
+<p>Elle me prit les mains et ajouta d’une voix
+tremblante :</p>
+
+<p>— Je vous trouve parfois si lamentable !
+Je vous plains ! J’ai peur pour vous, mon
+amour !</p>
+
+<p>Je me taisais. Ses mains blanches aux
+veines bleues, au toucher cruel, m’inspirèrent
+soudain un tel effroi que je me dégageai. Elle
+eut un mouvement des lèvres, comme pour
+demander pardon.</p>
+
+<p>Nous étions dans un site métallique et méchant,
+sous des éboulis en partie recouverts
+d’une couche de neige scintillante. Des dents
+de pierre noire déchiquetaient l’azur avec
+précision. On eût dit un mécanisme, une machine
+arrêtée. On ne comprenait pas que ce
+fussent les mêmes formes qui, de loin, semblaient
+se recueillir dans une majesté vaporeuse.
+De cette âme aussi, j’étais trop près.
+J’en distinguais l’armature féroce. Je ne comprenais
+plus sa souffrance ni son secret poétique.</p>
+
+<p>Nous montâmes quelque temps sans parler.
+Je savais que mon geste de tout à l’heure
+serait bientôt puni. En effet, comme nous
+débouchions sur un alpage, elle commença :</p>
+
+<p>— C’est curieux : le petit B. n’aime pas
+votre musique. Pour lui, les recherches qui
+vous tiennent le plus à cœur sont des préoccupations
+enfantines. Il m’a dit : « En somme,
+c’est un garçon qui a perdu son instinct et
+qui fait bonne contenance comme il peut. »
+Je l’ai contredit. Mais il pourrait avoir raison.</p>
+
+<p>Je ne répondis pas. J’étais surpris de mon
+indifférence. Ces mots qui, la veille, m’auraient
+longuement inquiété, me semblaient
+alors vidés de leur venin. Je me sentais plein
+d’une puissance que les paroles n’abattent
+plus. Quelque chose naissait en moi, de si
+fort, de si frais que je m’en sentais étourdi.</p>
+
+<p>Nous arrivions au bord d’un lac de haute
+montagne chargé de glace fondante. Le
+temps s’était couvert. Des brouillards livides
+stagnaient autour des cimes, dont on ne
+voyait que la base : pierriers gris, névés
+souillés de débris, étranglements de neige
+entre des parois rugueuses.</p>
+
+<p>— Ce pauvre B., murmurait-elle, ne peut
+plus se passer de moi. Je ne sais vraiment
+pourquoi. Je suis toujours si surprise, quand
+je m’aperçois que je suis nécessaire à quelqu’un !
+Je ne suis pas une femme supérieure,
+moi. Je ne suis qu’une petite madone. Est-ce
+que celui-là aussi va se mettre à vivre de moi ?</p>
+
+<p>Elle parlait généralement ainsi des personnalités
+qu’elle avait détruites. Je crois qu’elle
+se nourrissait de ces meurtres involontaires.</p>
+
+<p>— Figurez-vous, ajouta-t-elle, qu’il me
+trouve jolie ! Quel enfant !</p>
+
+<p>Je la regardai. Le froid bleuissait ses joues ;
+le hâle des hauteurs avait jauni son cou
+mince. Ses yeux clairs viraient pour dissimuler
+la tension de sa volonté. Les perles
+ornaient funèbrement sa beauté menacée par
+le déclin, comme ces féroces montagnes pourries,
+dont les déchets s’entassaient autour du
+lac. Je les contemplais, délitées, cavées, découronnées
+par le temps… spectres sans tête
+se regrettant sous le brouillard… Elles me
+semblaient aussi perfides que ma tourmenteuse,
+mais aussi impuissantes qu’elle, dans
+le silence de leur amertume.</p>
+
+<p>Rébecca parlait maintenant de la « fin de
+mon art ».</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas qu’il y ait un
+musicien assez peu clairvoyant pour échapper
+à une grande inquiétude. Comment n’avez-vous
+jamais pensé : « Mais je n’écris pas la
+musique qu’il faudrait écrire ? » Tout a été
+dit, dans le langage dont vous vous servez.
+Il est, d’ailleurs, conventionnel et borné. La
+nature est pleine de vibrations qui vous échappent.
+Un pêcheur des îles de la Sonde en perçoit
+plus que vous. Et ce timide langage,
+que vos prédécesseurs vous ont transmis,
+vous n’osez même pas le faire éclater ! Vous
+n’êtes pas encore libéré du système du <i>tempérament</i> !
+Il faudrait d’abord vous servir
+des sons naturels. Ensuite, on verrait… Mais
+cela vous est impossible, <i>parce que vous ne
+les entendez pas</i>… Je me demande, en vérité,
+comment l’avenir jugera les musiciens de ce
+temps. Pas même des auteurs de transition.
+Le jour où quelque Orphée aura nouvellement
+enfanté la musique, on vous citera peut-être
+comme des phénomènes de décomposition.
+On dira : « Voilà comment ils grinçaient, dans
+leur agonie… » Ayez donc le courage de vous
+faire cet aveu !</p>
+
+<p>Je l’écoutais d’un air coupable. Mais une
+émotion qu’elle ne pouvait soupçonner, m’emplissait.
+C’était comme un retour à la lumière
+après des mois de cachot. Que d’imprévu
+dans l’homme ! Cette volonté d’anéantissement,
+tournée contre moi… et en moi, la
+sensation délicieuse d’échapper à ces fureurs,
+de me redresser secrètement dans ma force
+et ma plénitude perdues !</p>
+
+<p>Je ne sais quelle alchimie faisait jaillir la
+sève sous les traits destinés à m’abattre. Je
+ne la haïssais plus. J’aurais pu l’humilier. Je
+ne me souciais que de renaître. Me prouver
+ma force. N’être pas celui qu’elle disait, ce
+raté, cette épave ! Je le voulais si ardemment
+qu’une rupture, analogue à la grâce ou à la
+folie, se produisit en moi. Ces réservoirs mystérieux
+de pensée et d’émotion que l’artiste
+porte en lui avaient été scellés jadis et figés
+par un gel subtil ; ils crevèrent avec violence
+et débordèrent en une débâcle de création.
+Dès lors, volonté, réflexion, s’abolirent. Je
+cessai de m’appartenir.</p>
+
+<p>Le soir de cette dernière promenade, je
+m’enfermai. Je marchais de long en large,
+obsédé par un flot d’idées musicales. Je pleurais.
+Je portais la main à ma nuque. C’était
+trop beau, ce qui m’arrivait là ! Je chancelais
+comme un ivrogne. Dire que, depuis
+deux ans, j’avais été sevré de <i>cela</i> ! Est-ce
+que <i>cela</i> était revenu pour toujours ? Est-ce
+que nous irions ainsi désormais dans la vie,
+moi et cette voix à mon oreille ? Moi et ce
+chuchotement, qui me rendait plus puissant
+qu’un dieu ? Ces années de sécheresse étaient
+soudain effacées. Les femmes par qui j’avais
+souffert, je leur pardonnais, j’avais pitié
+d’elles. Peut-être avait-il fallu qu’elles me
+traînassent longuement dans un enfer aride,
+pour que l’étanchement de cette nuit fût possible.
+S’il était vrai, pourtant, que l’homme
+progresse dans les tourments ? « Au travail !
+au travail ! » me répétais-je. Mais l’abondance
+était trop grande. Que choisir ? Que
+rejeter ?… Ah, tout prendre et succomber !
+Boire, boire à la source jusqu’à défaillir !</p>
+
+<p>C’est cette nuit-là que j’ébauchai les
+quatre mouvements de ma symphonie. Je
+partis le lendemain matin pour Paris. Je n’ai
+jamais revu Rébecca.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>J’avais surtout retenu de la confession de
+Sarterre cette tendance à croire sa personnalité
+menacée. J’étais persuadé que l’influence
+destructrice imputée à ces deux femmes était
+imaginaire. Mais je ne voulais pas le détromper,
+car ces illusions lui avaient été
+salutaires. L’homme que n’écrase aucun fardeau
+meurtrier puise sa force dans des calamités
+inventées. Et il faudra toujours que
+l’artiste rende responsable des caprices de
+son imagination les êtres qui l’auront aimé.</p>
+
+<p>Je crois qu’il soupçonnait lui-même la
+fausseté de ses interprétations. Il s’y tenait
+cependant, dans une crainte mystérieuse de
+plus de vérité. Il m’avait dit un jour :</p>
+
+<p>— L’existence de l’artiste serait bien belle,
+si elle n’était qu’une succession d’états artistiques…
+Trop belle ! Il faut qu’il se contemple,
+qu’il se cherche, au lieu de bénir
+l’éphémère et de s’en griser. Et il ne parvient
+même pas à se déchiffrer. Sa conscience ne
+lui présente qu’une image déformée de lui-même…
+Mais l’exacte connaissance le paralyserait
+peut-être. Je souffre de me voir
+faux et je pense dans le même temps : mieux
+vaut que le profond, le réel de ma nature
+me soit caché. Je n’oserais pas creuser plus
+avant ; je ne veux pas tout savoir.</p>
+
+<p>Ses jours d’impuissance musicale étaient
+fréquents. Comme il ne pouvait accuser
+aucune femme de ses difficultés, il s’en prenait
+au climat, à la nourriture, à l’aubergiste,
+« qui l’intoxiquait avec des conserves ».
+L’inquiétude et le désespoir régnaient
+alors en lui… Il ne tenait plus en place, ne
+savait où se fuir. Il faisait seller des mules
+et nous suivions l’oued tari, semé de petits
+cailloux blancs ; nous longions les rebords
+de la <i>Chebka</i>, ces étranges dos de pierre
+squameux qui semblent des alligators gris
+assoupis sur le sable. Nous mettions pied à
+terre sous un des palmiers isolés qui se lèvent
+tristement dans le lit de la rivière et nous
+repartions avant d’être reposés. Il m’entraînait
+sur les collines au-dessus de la ville,
+en quête de je ne sais quoi. Mais des confins
+de l’horizon, noyé dans une brume de feu,
+n’accouraient que des bouffées de désolation.</p>
+
+<p>Quand son travail « marchait », je ne le
+voyais pas de la journée. Le soir, il faisait
+parfois irruption dans ma chambre, pour
+m’entraîner à quelque escapade juvénile, dans
+les jardins de l’oasis.</p>
+
+<p>L’ennui de Ghardaïa me rongeait doucement.
+J’étais las de voir chaque jour devant
+moi les murs ardents du <i>bordj</i>, la balustrade
+blanche du jardin public où ne pousse qu’un
+peu d’orge jaunissante ; las d’entendre chaque
+après-midi la voix du négro à djellaba
+mauve, nasillant sur un air éternel la complainte
+à mille couplets dont se berce le
+nonchaloir des Arabes.</p>
+
+<p>J’annonçai bientôt à Sarterre mon intention
+de rentrer en Europe.</p>
+
+<p>— Moi, je passerai l’été ici, dit-il. Je me
+moque des chaleurs et l’Europe me décourage.
+Ce continent, retourné comme un
+champ de pommes de terre et où les bâtisses
+poussent comme l’herbe à cochons… Non,
+je ne peux pas chanter cette nature-là. Terre
+trop humaine. Et l’homme y est dangereux.
+J’ai peur du jour où des messieurs en redingote
+m’applaudiront de nouveau. Je me dis :
+« Le jour où ils applaudiront les nuages et
+les rivières, c’est que les nuages et les rivières
+se seront laissé attraper ! » Eh bien,
+moi, je ne veux pas me laisser attraper.
+Je veux rester libre et maladroit devant
+cette race… terrible et furieux en face de
+ses doctrines… et enragé dans ses fourmilières.
+Je ne suis pas comme elle. J’aimerais
+mieux être un scorpion dans son trou que
+de lui ressembler.</p>
+
+<p>Il ajouta plus tard avec une rancune
+contenue :</p>
+
+<p>— Il y a une espèce qui m’écrase : celle
+des gens au regard tendre qui croient l’univers
+bâti pour eux… les bouches régulières
+qui parlent de progrès… les belles consciences
+qui luttent pour la justice… Elles
+auraient fini par me réduire au silence…
+J’ai besoin d’une joie cruelle qui ne peut
+grandir en leur présence. J’en ai fini avec
+leurs chimères. Je me suis décrassé de ce
+nuage gluant.</p>
+
+<p>Il renversait la tête en arrière et parlait
+dans un abandon proche de la violence :</p>
+
+<p>— Il y a des moments où le bonheur
+passe à travers ma poitrine, comme le soleil
+à travers un arbuste… Il y en a d’autres où
+je sens en moi des forces aussi aveugles,
+aussi involontaires que le vent du sud, quand
+il déplace les dunes… Ah, il faut tout de
+même que vous entendiez ma musique, avant
+de partir.</p>
+
+<p>Il me prit par le bras et m’emmena au
+premier étage, dans une pièce carrelée, garnie
+d’un piano et d’une table de travail, sorte
+d’établi en bois blanc posé sur des tréteaux.
+Les volets clos interceptaient la lumière,
+mais le vent chaud qui soufflait depuis deux
+jours avait saupoudré de sable les manuscrits
+et le pavé.</p>
+
+<p>Sarterre se mit au piano.</p>
+
+<p>— Vous savez, annonça-t-il en se retournant,
+vous grincerez des dents. Ceci n’est
+pas fait pour mes « semblables ». Totalement
+incapable de les émouvoir. Aucune espèce
+de sentiments humains !</p>
+
+<p>Il joua. L’instrument était faux, les marteaux,
+rongés par l’air du désert. Plusieurs
+cordes vibraient. Mais les heurts et les tintements
+s’atténuaient sous les mains légères de
+Sarterre. Peut-être accentuaient-ils l’impression
+d’irréalité que me produisaient ces premières
+mesures. Il me semblait assister à un
+défilé de fantômes ivres. Je n’avais jamais
+entendu pareille musique, aussi incroyablement
+joyeuse, aussi libre de la charge fatale
+que, depuis deux mille ans, l’homme traîne
+partout avec lui, dans ses philosophies, dans
+ses religions et jusque dans ses rêves. Je
+m’étais souvent demandé si un art <i>différent</i>
+du nôtre n’était pas possible. Et voici qu’une
+réponse m’arrivait de ce piano discord, dans
+cette chambre carrelée, à bien des lieues de
+la civilisation. Oui, la petite forme humaine,
+courbée par la tristesse, était absente de ces
+pages. L’art que j’attendais existait.</p>
+
+<p>Mais ma surprise était grande qu’entre
+tous, celui-ci l’eût créé. Que sa musique lui
+ressemblait peu ! Je ne savais pas encore à
+quel point l’instinct poétique se joue des
+contradictions. Dans ce domaine, rien d’impossible,
+pas même à une gorge enrouée de
+produire un son clair. Voici un anxieux, un
+faible, assiégé de mille craintes et sa musique
+reflète la joie audacieuse d’un jeune dieu.
+Voici un analyste, un maniaque du moi, péniblement
+courbé sur lui-même et sa musique
+est aussi inconsciente qu’une force de la
+nature. Je le sais débauché, capable des
+plus cruelles bassesses et sa musique est
+innocente comme les jeux d’une panthère…</p>
+
+<p>Pourquoi ? Peut-être, — il me l’a dit un
+jour, — parce que le génie se paie ; parce
+qu’une vie inquiète est la rançon d’une œuvre
+sereine. Peut-être aussi parce que cette œuvre
+est le songe que l’artiste aurait voulu vivre,
+l’image sacrée de ce qu’il n’a pu devenir.
+Plus il s’enlise dans l’enfer qui lui est dévolu,
+plus son œuvre s’en dégage…</p>
+
+<p>Après le premier morceau de sa symphonie,
+Sarterre, qui devinait ces muettes
+interrogations, me dit, les yeux brillants :</p>
+
+<p>— Je vais vous confier un grand secret :
+j’ai profité d’un moment où personne ne me
+voyait, pour me débarrasser de ce que les
+femmes appelaient mon âme. Cela s’est passé
+là-bas, sur la piste du sud. Elle est au fond
+d’un puits, à quarante mètres sous les sables.
+Je crois qu’elle ne remontera pas. Voilà
+pourquoi ma musique est libre, libre comme
+un requin dans l’Atlantique !</p>
+
+<p>Il riait et plaisantait tout en jouant, ou
+bien s’extasiait naïvement sur la beauté d’un
+passage. Quand il eut terminé, il était ivre ;
+il ouvrit les volets sans raison, avec des
+gestes déréglés. Le pesant soleil de midi
+nous frappa au visage. Des colonnes de poussière
+se levaient sur la route, comme des
+vapeurs de soufre, puis retombaient.</p>
+
+<p>— Vous n’allez pas sortir ? dis-je en le
+voyant coiffer son casque. Il y a plus de
+quarante degrés. La lumière est effrayante.</p>
+
+<p>— C’est ce que j’aime, répondit-il en chancelant
+un peu. Je vais passer chez Zorah.
+C’est une prostituée soudanaise qui attend,
+drapée de soie jaune, à genoux derrière une
+porte ajourée. Son patio est badigeonné de
+bleu. Il y fait une chaleur d’enfer. Cela sent
+l’huile frite et l’encens. Il y a un petit
+monstre pourri de syphilis qui joue de la
+flûte, accroupi dans un coin.</p>
+
+<p>Son œil était vague, sa voix pâteuse. Je
+me sentais mal à l’aise. J’aurais voulu qu’il
+se tût. Mais il continua :</p>
+
+<p>— Ensuite, j’irai dans la <i>Chebka</i>. Je ne
+regarderai pas ce grand trou azuré au-dessus
+de ma tête. Non, non, l’inspiration ne me
+tombe pas du zénith ! Ha, ha !… Ma force
+tient à la terre. Je crois que ma musique
+m’est soufflée du sol. Elle sort des pierres
+calcinées et des langues de feu qui dansent
+derrière les bancs de sable… Au revoir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>Je quittai le M’Zab avec le premier simoun.</p>
+
+<p>Je fus trois ans sans revoir Sarterre. Il fit
+jouer sa symphonie, puis un quatuor. Son
+nom, ridiculisé par la foule, devenait cher à
+quelques-uns. Il vivait à l’étranger. Un trait
+me fut rapporté sur lui, que l’on donna comme
+une rare preuve d’ingratitude.</p>
+
+<p>Un Mécène, animé par la foi, avait organisé
+une tournée de concerts consacrés à ses
+œuvres. Sarterre s’était pris d’amitié pour
+cet homme. Or, le soir du premier concert, à
+Londres, dans un banquet, il se mit à l’accabler
+de propos désobligeants. Sans qu’aucune
+discussion eût éclaté, froidement, fielleusement,
+il lui reprocha ses prétentions artistiques,
+son mauvais goût, ses ridicules, ses
+petitesses. Les convives cherchèrent en vain
+à s’interposer ; Sarterre continua, jusqu’à ce
+qu’il eût vu son protecteur quitter la table.</p>
+
+<p>— S’il avait bu, conclut la personne qui
+me rapporta le fait, il se serait excusé, le
+lendemain. Mais non, il abandonna la tournée
+et ne donna plus signe de vie. Il cherche à se
+rendre odieux et il y réussit.</p>
+
+<p>Qu’il pût être avide du mépris des hommes,
+c’est ce que je savais déjà. Il me semblait
+pourtant que, dans ce cas, un autre mobile
+l’avait poussé. Cette crainte maladive de
+voir sa personnalité entamée, cette horreur
+avouée de tout ce qui pouvait l’arracher à
+lui-même m’expliquaient son acte. Il avait
+brutalement rompu avec cet homme, <i>parce
+qu’il commençait à l’aimer</i>. Il avait immolé
+cette amitié naissante à la chimère féroce
+qui le menait. Là aussi était le secret de sa
+conduite avec les femmes. Les affections
+humaines étaient sa tentation. Dans la
+crainte d’y céder, il tranchait tous les liens
+au fer rouge. Pour n’appartenir qu’à leur
+Dieu, des chrétiens ont agi de même.</p>
+
+<p>Au mois d’août 1914, je me trouvais à Marseille.
+Par un soir étouffant de sirocco, je
+rencontrai Sarterre qui sortait d’une ruelle
+du Port-Vieux. Il était pâle et semblait
+avoir bu. Je l’abordai non sans curiosité.</p>
+
+<p>— Savez-vous ce qui m’arrive ? commença-t-il
+d’une voix assourdie par la colère.
+On vient de me verser dans le service armé.
+Avant trois mois d’ici, l’abattoir.</p>
+
+<p>— Mais je vous croyais réformé ?</p>
+
+<p>— Je l’étais. Il paraît que ça ne compte
+plus. On m’a fait passer une révision ! Ah,
+les brutes ! Venez, je vous raconterai.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans un bar au plafond
+bas, sur le seuil duquel une fille crépue, les
+jambes nues et musclées sous ses jarretelles,
+guettait les hommes d’un air farouche.</p>
+
+<p>— Cela s’est passé dans un hôpital, dit-il
+en s’asseyant. Nous étions trois cents à nous
+écraser devant une porte. Le directeur, un
+Méridional à barbe flottante, se frayait un
+chemin à travers notre cohue, jovialement
+d’abord, nous appelant « mes amis » ; mais
+bientôt, il se mit à nous bourrer les côtes et à
+nous injurier comme du bétail.</p>
+
+<p>Un jeune soldat borgne appelait nos noms
+à la porte. On nous examinait par fournées
+de vingt. Mes jambes fléchissaient. Un petit
+rougeaud à courte moustache noire pesait sur
+moi. Il critiquait le gouvernement, l’organisation,
+les chefs militaires. Je parvins à le
+fuir et à pénétrer dans la salle du conseil
+avant mon tour. Des corps demi-nus se démenaient
+dans la pénombre, entre des bancs.
+A chaque instant, une forme humaine passait
+devant une table où siégeaient des officiers.
+Deux majors, une serviette à la main, l’examinaient
+d’un œil maussade ; la voix enrouée
+du commandant de recrutement criait : « Service
+armé ! » et d’autres formes étaient poussées
+devant la table. Les mots <i>service armé</i>
+retentissaient environ toutes les demi-minutes.
+Une seule fois, après un bref conciliabule
+des officiers, j’entendis crier : « Maintenu ! »
+et je vis revenir vers les bancs un
+Méridional replet, qui disait :</p>
+
+<p>— Té, je le savais bien que j’avais le cœur
+patraque !</p>
+
+<p>A mes côtés grelottait un paysan, qui
+venait de se déshabiller. Il était décharné et
+portait des traces d’excréments le long d’une
+cuisse. Il me parlait dans une angoisse invincible :</p>
+
+<p>— J’ai craché le sang trois fois. Je ne peux
+pas me tenir debout.</p>
+
+<p>On le regarda quelques secondes avec dégoût
+et le <i>service armé</i> du commandant de
+recrutement retentit de nouveau. Ils appelèrent
+ensuite : « Vanini ! » Une voix répondit :
+« Décédé ! » puis deux cultivateurs
+produisirent un paysan auréolé de cheveux
+blancs et qui roulait des yeux effarés.</p>
+
+<p>— Il est fou, expliquèrent ses camarades.</p>
+
+<p>Un des officiers cria : « Foutez le camp ! »
+et ils discutèrent entre eux le mot qu’ils
+inscriraient sur leurs feuilles. L’un voulait
+mettre <i>aliéné</i> ; l’autre, <i>insuffisance mentale</i>.
+Ils tombèrent d’accord sur <i>faible d’esprit</i>.
+Des hommes passèrent encore. Les majors
+n’y faisaient plus attention. Le colonel à barbiche
+blanche, qui présidait, criait très fort
+devant lui des choses qui me semblaient
+incohérentes. Et toujours, la voix hargneuse
+du commandant grinçait : <i>service armé</i> ! Ils
+appelèrent de nouveau : « Vanini ! » Il y
+eut des rires et un baryton psalmodia : « Il
+est aux cieux ! »</p>
+
+<p>Mon nom fut prononcé. J’étais ivre de
+colère. Je m’adressai à l’un des majors et lui
+exposai mon cas en tremblant. Il ferma les
+yeux et parut s’endormir. Les officiers se
+regardaient en souriant. Je compris qu’ils
+se moquaient de moi. Il y eut quelques secondes
+d’amusement, puis le <i>service armé</i> !
+retentit et le second major me poussa de
+côté. Alors, perdant la tête, je me campai
+devant le colonel et criai : « Je proteste. Je
+suis malade. Je suis Sarterre, le musicien. »
+Le vieux soldat me regardait fixement, sans
+me voir. Le commandant de recrutement
+ricana :</p>
+
+<p>— Ah, vous êtes musicien ? Et bien, vous
+irez sur le front. C’est là qu’on entend la
+meilleure musique, en ce moment.</p>
+
+<p>Les officiers rirent et l’on appela le suivant.
+Tandis que je me rhabillais, un montagnard
+qui ne comprenait pas ce qu’on voulait de
+lui, me demanda confidentiellement :</p>
+
+<p>— Dites donc, croyez-vous qu’on nous
+fera faire l’exercice ?</p>
+
+<p>On incorporait la dernière fournée. Pendant
+que je sortais, un gros homme sautait
+à cloche-pied, pour faire valoir je ne sais
+quelle infirmité. Les officiers s’esclaffaient.
+En deux heures et demie, trois cents têtes
+avaient été marquées pour la boucherie.</p>
+
+<p>Sarterre frappa la table du poing et se tut.</p>
+
+<p>Je lui serrai le bras. Il frémissait d’une
+colère d’adolescent.</p>
+
+<p>— Ma patrie n’est pas la leur, reprit-il en
+se contenant. Le vert des prairies n’y est
+pas brun de sang, au bas de la tige des herbes.
+L’odeur de l’été n’y est pas celle de la viande
+pourrie. On n’y agonise pas cinq jours au
+creux d’un fossé, transformé en tison par la
+fièvre. On n’y est pas saisi vivant par un
+engrenage qui vous pétrit, vous disloque et
+vous recrache, broyé, désossé, comme fait la
+machine à tuer les porcs. Ma patrie, c’est
+celle de Mozart, de Debussy et de Moussorgsky.
+Je n’en connais pas d’autre.</p>
+
+<p>Je ne pus m’empêcher de sourire.</p>
+
+<p>— Vous êtes pourtant de ceux qui devriez
+comprendre, fit-il sèchement.</p>
+
+<p>— Excusez-moi, mais nous sommes dans
+un bar, à neuf cents kilomètres du front et
+vous distinguez, vous définissez, pendant que
+des milliers d’hommes tombent…</p>
+
+<p>Il m’interrompit :</p>
+
+<p>— Oh ! n’essayez pas de m’émouvoir : je
+n’ai pas de sentiments humains.</p>
+
+<p>Une colère me prit :</p>
+
+<p>— Au moins, taisez-vous par prudence.
+Vous vous ferez écraser comme une bête
+venimeuse.</p>
+
+<p>— C’est possible, admit-il tristement. Je
+ne serais pas étonné que cela m’arrivât.</p>
+
+<p>Je lui posai la main sur l’épaule.</p>
+
+<p>— J’ai connu votre désarroi. Moi aussi,
+les premières semaines, j’ai maudit, ergoté,
+demandé des raisons… Mais depuis, j’ai consenti
+mon sacrifice. Je ferai ce qu’on me
+dira. Je me tairai. C’est tout ce qu’on exige
+de nous.</p>
+
+<p>Il me regardait avec surprise.</p>
+
+<p>— Vous m’étonnez, répondit-il lentement.
+On dirait que vous ne me connaissez pas.
+Écoutez. Depuis ma quinzième année, j’ai
+vécu pour une seule chose. J’aurais pu avoir
+une jeunesse paisible, en province : j’ai quitté
+ma famille pour aller travailler à Paris. J’ai
+couché dans des mansardes, déjeuné d’huile
+de foie de morue, donné des leçons à six sous
+l’heure, pour entendre de la musique, le
+dimanche. Plus tard, j’ai refusé des situations,
+pour préserver mon temps. J’aurais pu
+devenir professeur, dans ma ville natale.
+C’était la sécurité, mais la fixité ; je sentais
+que ma force dérivait de l’instable : j’ai
+refusé. A vingt-deux ans, j’aurais pu me
+marier. Le bien-être bourgeois, les enfants,
+le tilleul sous la lampe : j’ai refusé… Et
+depuis, que n’ai-je pas expulsé de ma vie,
+pour entretenir en moi le vide sacré ? Que
+n’ai-je pas fait endurer aux deux femmes
+qui m’ont aimé ? Je connais mon effroyable
+injustice envers Thérèse. Je sais que j’ai
+traité Rébecca comme un voyou ne traiterait
+pas une fille ! Pourquoi ? Par méchanceté ?
+Pour le plaisir ? Non. Parce que je sentais
+que, d’une manière ou d’une autre, mon art
+était menacé. Parce qu’un instinct, en moi,
+me poussait à le libérer, par n’importe quels
+moyens, par-dessus n’importe quels cadavres.
+Vous savez pourtant de quoi je suis
+capable et jusqu’où je puis m’avilir, pour
+sauver la chose que j’aime. Pas une heure,
+dans mon existence, qui ne soit prosternée
+devant elle. La perfection m’a tourmenté
+jusqu’au vomissement. Je passe des nuits
+entières à polir trois mesures. La gloire et
+l’argent me sont comme deux mouches que
+j’écarte machinalement. Les joies de la vie,
+la volupté, la nature, je ne peux plus les
+goûter. Entre les bras d’une femme, en mer
+et même dans le sommeil, je ne connais pas
+l’abandon. Toujours et partout, un aiguillon
+me pousse vers ma fonction. Mon bonheur
+et ma souffrance dépendent des sons et des
+rythmes. Je ne trouve une paix éphémère
+qu’en la beauté. J’ai trente-cinq ans. Je vis
+seul comme dans un tombeau. Je suis malade
+et je ne veux pas guérir. Dans ma fausse
+liberté, je me sens plus dépendant que l’archet
+entre les doigts du violoniste. Je suis un
+déchet volontaire, une caverne creusée par
+l’idéal… et vous venez me parler de sacrifice !
+Mais <i>vous ne voyez donc pas que je suis
+déjà sur ma croix</i> ? Que puis-je donner encore ?
+Et comment voulez-vous que je donne à une
+idole qui n’est pas la mienne ? Jésus lui-même
+ne serait pas mort pour les hommes,
+s’il les avait haïs. Il n’aurait pas enduré les
+supplices pour la gloire d’un Dieu auquel il
+n’aurait pas cru.</p>
+
+<p>— Je sais que vous avez loyalement souffert
+pour votre art, répondis-je. Mais s’immoler
+à ce qu’on chérit, c’est la forme la
+plus douce du sacrifice. Aujourd’hui, on vous
+demande votre vie pour ce que vous ne
+comprenez pas. Voilà le difficile… Il ne me
+paraît plus nécessaire de mourir pour ce que
+j’aime… Je n’ai même plus besoin de savoir
+pourquoi je mourrai… Trouvez-vous donc
+la mort si importante qu’il faille la justifier ?
+Croyez-moi, mieux vaut se laisser emporter
+par une pure folie.</p>
+
+<p>— La mort n’est rien, reprit-il vivement.
+Mais il y a la souffrance physique… et vous
+savez bien que je suis un lâche.</p>
+
+<p>— Je n’en suis pas sûr. Je sais seulement
+que vous éprouvez une obscure volupté à
+vous faire mépriser.</p>
+
+<p>Ses yeux se voilèrent. Il fut presque vaincu
+par une crise de larmes.</p>
+
+<p>— Non. Ce n’est pas cela… La vérité,
+c’est que je me sens ridicule… étranger…
+tout seul… même avec vous !… En quelques
+semaines, l’art est devenu risible. Oui…
+même pour vous ! Ah, je souffre comme un
+homme qui verrait la foule se moquer de sa
+mère !… Je sens que toutes mes paroles
+sont attribuées au cabotinage… On ne peut
+plus me croire, parce qu’on ne peut plus me
+comprendre ! Personne, pas même vous…
+Alors, j’aime mieux être appelé lâche !… Je
+préfère dire que je suis un lâche !… D’ailleurs…
+j’en suis peut-être un… je ne sais
+pas…</p>
+
+<p>Il pleurait, dans un désespoir d’enfant
+perdu. Nous nous séparâmes sans paroles.</p>
+
+<p>Je ne revins en Provence que trois mois
+plus tard. Je le rencontrai à Nice, arpentant
+l’avenue de la gare, en uniforme, sous une
+épaisse pluie d’automne. Il flottait dans une
+tunique graisseuse et sa tête disparaissait
+dans un étrange capuchon imperméable.</p>
+
+<p>Il saluait les gradés avec une raideur inquiète
+qui les faisait sourire.</p>
+
+<p>— Ils m’ont incorporé ici, par erreur,
+sans doute, me dit-il. Je couche sur deux
+centimètres de paille, et tout de suite le
+pavé ! Les premières nuits, j’ai dormi la
+tête sur des détritus. J’ai reçu une vieille
+couverture. On me l’a volée. Il paraît que
+c’est l’usage. Il faut en voler une, à son tour.
+Je ne sais pas m’y prendre. J’ai préféré
+acheter un plaid. On me l’a volé. Alors, j’ai
+renoncé. Je traîne une assez vilaine bronchite,
+mais le major ne veut pas de malades.
+Huit heures d’exercice par jour et nous
+partons dans trois semaines pour le front.
+J’espère claquer avant.</p>
+
+<p>J’avais la gorge serrée. Je l’invitai à dîner
+au café de Paris.</p>
+
+<p>— Non, pas là, fit-il. Mon uniforme sent
+trop mauvais. Je n’arrive pas à le nettoyer.</p>
+
+<p>Nous allâmes dans un caveau du vieux
+Nice. Il mangea silencieusement. Je lui parlai
+de sa musique.</p>
+
+<p>— J’ai écrit un quatuor, me dit-il.</p>
+
+<p>— Naturellement, depuis la caserne, plus
+un projet, plus une idée ?</p>
+
+<p>Il me jeta un regard singulier et répondit :</p>
+
+<p>— Non, heureusement.</p>
+
+<p>— Pourquoi, heureusement ?</p>
+
+<p>— Parce que, hésita-t-il… si ça revient…
+Je ne sais pas ce qui arrivera.</p>
+
+<p>Il reprit, un moment après, en ricanant :</p>
+
+<p>— Il paraît qu’il y a une agence de désertion,
+à Nice même. La caserne est pleine
+d’Italiens, qui déguerpissent quand ils le peuvent.
+On dit que pour cent francs, les guides
+vous conduisent de l’autre côté de la frontière,
+par-dessus les montagnes. Il faudra que
+je m’informe !</p>
+
+<p>Deux semaines plus tard, il m’écrivit de
+venir lui parler à la grille. Je le trouvai
+parmi d’autres silhouettes haves, guettant
+la vie extérieure entre des barreaux de fer.
+Il toussait affreusement ; sa voix était affaiblie.</p>
+
+<p>— Voici, m’expliqua-t-il : nous partons
+dans huit jours pour le front. Alors, pour
+nous empêcher de regretter la caserne, on
+nous consigne, on nous engueule : c’est
+l’enfer. Je ne peux pas toucher à la nourriture.
+Je voulais vous prier de m’acheter quelques
+provisions.</p>
+
+<p>Je revins avec du chocolat, des biscuits
+et des fruits, que je lui passai à travers la
+grille. Nous causâmes encore quelques instants.</p>
+
+<p>— Je me suis fait porter malade, pour
+pouvoir écrire, dit-il. Je n’ai pas été reconnu.
+Ils ne reconnaissent même plus les tuberculeux,
+avant un départ. Il y en a un qui veut
+mettre le feu… Ah ! c’est qu’on devient de
+telles canailles, là dedans ! Si je vous disais…</p>
+
+<p>Il prit mon bras et m’attira tout contre les
+barreaux.</p>
+
+<p>Un roulement de tambour l’interrompit.
+Il sursauta nerveusement, me tendit une
+main moite et se hâta vers le fond de la cour,
+parmi d’autres silhouettes effarées.</p>
+
+<p>Je lus trois jours plus tard, dans les journaux,
+que le soldat Sarterre avait été capturé
+par les gendarmes, au moment où il
+cherchait à franchir la frontière.</p>
+
+<p>J’obtins avec difficulté la permission de
+le voir. Je le trouvai tranquillement assis
+dans une cellule obscure.</p>
+
+<p>— Je pensais que vous seriez venu, dit-il,
+avec un calme que je ne lui connaissais pas.</p>
+
+<p>— Comment vous êtes-vous fait prendre ?
+questionnai-je.</p>
+
+<p>— Oh, très stupidement, avoua-t-il. J’étais
+sorti de la caserne avec un détachement de
+corvée, le matin. J’avais endossé des vêtements
+civils chez un représentant de la fameuse
+agence, qui m’avait, en même temps,
+remis un faux laissez-passer pour S<sup>t</sup>. M. Je
+devais trouver mon guide dans un café de la
+petite ville. J’y arrivai au moment où les
+falaises de pierre revêtent la couleur des
+jacinthes. Les cimes, vers l’Italie, étaient
+chargées de neiges d’un jaune pourpré. La
+place aux platanes dénudés craquait de boue
+gelée. Mon guide m’attendait au rez-de-chaussée
+d’une maison à arcades, sur une
+ruelle en pente, au milieu de laquelle fuit
+l’eau grise des montagnes. Malgré ma faiblesse,
+les détails des sites s’imprimaient en
+moi avec une fraîcheur et une force incroyables.
+Il me semblait n’avoir jamais su jouir
+auparavant du monde et de ses spectacles.</p>
+
+<p>Aux premiers mots que prononça l’homme,
+un sec et rusé contrebandier, je compris que
+j’étais tombé entre les mains d’aigrefins.
+Il argua d’un renforcement de la surveillance,
+pour refuser de m’accompagner. J’avais
+versé l’argent d’avance à Nice. Je lui proposai
+le double, puis le triple de la somme.
+Rien ne put le décider. Il m’offrit de me
+cacher dans sa maison, moyennant deux
+cents francs, jusqu’à ce que les risques
+eussent diminué. Je refusai, craignant un
+piège.</p>
+
+<p>— Il est cinq heures, dis-je. Ma disparition
+doit être constatée. Il faut que je passe
+cette nuit ; je me débrouillerai sans vous.</p>
+
+<p>Il rit, me toucha l’épaule et m’emmena
+hors du bourg, sur un chemin verglassé qui
+s’enfonçait dans les montagnes. Celles-ci
+s’étageaient dans le crépuscule, comme de
+vastes boucliers bleuâtres. Un vent aigu
+nous harcelait.</p>
+
+<p>— La frontière est là, dit le vieux, en
+désignant une vague dépression, entre deux
+mamelles de neige. Il y a quatre heures de
+marche. Le chemin est bon jusqu’aux dernières
+maisons, puis on enfonce plus haut
+que les genoux et, sur le col, plus haut que le
+ventre.</p>
+
+<p>— Vous autres, demandai-je, comment
+faites-vous pour passer ?</p>
+
+<p>— Nous mettons des skis… ou des raquettes.</p>
+
+<p>— Eh bien, procurez-m’en.</p>
+
+<p>Il haussa les épaules et me conduisit
+chez lui. Là, il essaya encore de me retenir.
+Je lui achetai une paire de vieilles raquettes
+et un morceau de pain. Il me regarda partir,
+en jurant dans son patois.</p>
+
+<p>Je montai d’abord facilement. Le chemin
+était frayé. Sur ses bords, de jaunes touffes
+d’herbe s’affligeaient sous leur gaîne de
+glace, comme en une prison de verre dépoli.
+La vallée se rétrécit bientôt et je m’élevai
+entre des couloirs où la neige ne tenait pas,
+mais où les cascades figées se bossuaient en
+paquets livides accolés aux parois de roche.
+La nuit était tombée. Une nuit du nord, au
+froid torturant, aux étoiles de pierre précieuse.
+Comme j’avançais plus difficilement,
+je décidai d’attendre le jour dans la première
+habitation. En débouchant des gorges dans
+une vallée chaotique, j’aperçus un point
+lumineux au-dessus de moi, parmi des pyramides
+noirâtres zébrées de neige, qu’on eût
+dites en poussière de charbon. Je quittai
+le chemin, pour escalader un de ces cônes
+friables. Là-haut, se penchait une maison,
+dominée par la cavité sombre de son grenier
+à fourrage comme par une espèce de guignol
+funèbre. Une vieille vint m’ouvrir et je me
+trouvai dans une salle qu’il me semblait
+reconnaître…</p>
+
+<p>La lampe, l’abat-jour rouge, le monde
+gelé du dehors, rien ne m’était nouveau. Je
+crois vous avoir raconté ce rêve avec lequel
+Rébecca m’avait subtilement tourmenté :
+un départ de la caserne et un exil atroce,
+dans une pension, aux confins de la Norvège.
+Eh bien, l’intérieur où je venais de pénétrer
+était à peu près identique à celui qui m’était
+apparu, cinq ans auparavant…</p>
+
+<p>Aussitôt, l’angoisse de mon rêve me reprit
+et j’entendis Rébecca murmurer avec sa
+douceur menaçante :</p>
+
+<p>— Vous serez un jour retranché de la
+communion humaine. Vous finirez à l’écart,
+tout seul.</p>
+
+<p>Ce jour devait être venu. Je m’assis sous
+la lampe. Je commandai du café, car je me
+trouvais dans une auberge ; mais à partir de
+ce moment, je cessai de me défendre. Il me
+semblait être entré dans une vieille histoire,
+écrite depuis longtemps et dont je n’avais
+plus à diriger les péripéties.</p>
+
+<p>L’hôtesse me questionna. Je répondis maladroitement,
+avec négligence. Je lui demandai
+de l’encre et, toute la nuit, dans une
+petite chambre qu’enfumait un feu de bois
+vert, j’essayai de travailler… Je ne me couchai
+qu’au jour. Je me rendais compte qu’il
+eût fallu repartir sans perdre un instant, et
+pourtant, je me mis au lit avec une singulière
+sensation de quiétude. Je comprenais
+l’imprudence de ma conduite, mais rien n’eût
+pu m’en faire changer. Il y a des moments
+où le raisonnable vous apparaît clairement,
+où aucune impossibilité ne vous en sépare, et
+où l’on incline vicieusement vers l’absurde.
+Peut-être ma volonté s’était-elle relâchée, au
+point de me rendre incapable d’agir… Peut-être
+y avait-il autre chose…</p>
+
+<p>Quand je me réveillai, des figures de glace
+rougeoyaient sur mes carreaux. Une grande
+lumière consolante régnait sur les champs
+de neige. Dans l’azur, une bête de pourpre
+et d’or escaladait le zénith. Je fis ma toilette
+et fumai devant la fenêtre. Il était
+dix heures.</p>
+
+<p>J’inspectais les rondeurs de neige entre
+lesquelles j’avais à me frayer un chemin. Le
+soleil les argentait par plaques ; on eût dit
+les pièces d’une armure éblouissante. Le ciel
+devenait d’un bleu de plus en plus radieux,
+ce bleu des hivers alpestres, qui vous enivre
+d’une joie froide et insensée.</p>
+
+<p>J’allais partir, quand j’aperçus deux cavaliers
+qui mettaient pied à terre sur la route.
+Ils escaladèrent vivement la pyramide noire
+où mon auberge était juchée. Je distinguais
+le bleu sombre de leurs uniformes et leurs
+saines faces provençales que le froid colorait.
+Il me prit une fureur de liberté… Je me
+précipitai hors de la maison et me lançai
+dans une direction opposée à la route. Vous
+n’avez jamais couru pour votre vie ? Non ?
+Alors vous ne pouvez savoir quelle lucidité
+règne dans votre esprit, quelle force gonfle
+vos muscles. Chaque fibre de l’être est en
+éveil. Malgré les bonds les plus hardis, il
+semble impossible de trébucher. Et nulle
+crainte ; rien que l’excitation de la course.
+Je descendais obliquement le revers de la
+pyramide, afin de gagner une sorte de chaos
+rocheux où je comptais me dissimuler… En
+réalité, ma tentative était sans espoir. A
+aucun moment, les gendarmes ne prirent cette
+poursuite au sérieux. Je les entendais rire et
+plaisanter, derrière moi. L’un d’eux me suivait
+sans se presser, tandis que l’autre exécutait — un
+peu plus rapidement — un crochet
+destiné à me couper la route. Au bout de
+cinq minutes, ils m’eurent cerné dans un
+ravin. Adossé à une pierre, je « faisais tête »,
+dans une attitude probablement comique.
+Ils ne mirent même pas le revolver au poing,
+pour me capturer. Ils se contentèrent de
+m’envoyer quelques boules de neige, puis me
+saisirent, docile et aveuglé. La facilité de
+l’opération les enchantait. C’étaient de joyeux
+garçons, au parler sonore. Ils sentaient le
+cuir et l’écurie. L’un d’eux, pour montrer sa
+force, me chargea sur ses épaules, en disant :</p>
+
+<p>— Vaï, il n’est pas lourd, le moineau !</p>
+
+<p>J’avais de la peine à ne pas rire avec eux,
+tant le jeu me semblait merveilleux, dans
+l’espace blanc qui scintillait au soleil du
+matin. L’hôtesse nous attendait devant l’auberge.</p>
+
+<p>— Madame, criai-je d’une voix perçante,
+ne croyez pas que j’eusse l’intention de
+partir sans vous payer. Mais ces messieurs
+ne m’ont pas laissé le temps de demander
+ma note !</p>
+
+<p>Je ris seul. La femme me regardait avec
+une méfiance hostile. Les hommes étaient
+devenus graves. J’avais envie de faire je ne
+sais quoi de généreux, d’imprévu. Je sortis
+un billet de cinquante francs.</p>
+
+<p>— Gardez-le, dis-je à la vieille. Il vous
+dédommagera de la mauvaise compagnie !</p>
+
+<p>Elle n’osait prendre l’argent. Elle consulta
+d’abord mes gardiens qui durent lui
+assurer que je n’étais pas un voleur. Alors
+seulement, elle se décida. Elle empocha le
+billet sans un mot, puis disparut. On me
+passa les menottes et nous partîmes. La
+meurtrissure de l’acier était moins pénible
+que je ne l’eusse souhaité. Je marchais aussi
+vite que possible entre les chevaux, m’efforçant
+de contrefaire l’attitude humiliée du
+« criminel ». J’aurais voulu que les gendarmes
+fissent trotter leurs montures et me frappassent.
+Il me semblait, au contraire, qu’ils se
+concertaient du regard pour modérer l’allure
+et me laisser souffler de temps à autre. En
+approchant de S<sup>t</sup>. M., nous croisâmes une
+bande de gamins qui nous escortèrent en
+criant. Leurs quolibets, glapis à voix claires,
+dans ce patois sonore que je ne comprenais
+pas, me causaient une sorte d’ivresse… A
+l’entrée du bourg, j’aperçus mon « guide » de
+la veille, qui paraissait nous guetter. Je ne
+doutais pas un instant qu’il ne m’eût livré.
+Je lui souris amicalement au passage. Le
+soir même, on m’écrouait ici. Vous voyez
+combien cette équipée fut absurde !</p>
+
+<p>Je hochai la tête :</p>
+
+<p>— Si vous aviez marché toute la nuit, ou
+seulement quitté l’auberge au petit jour, vous
+auriez passé.</p>
+
+<p>— J’en suis convaincu, répondit-il vivement.</p>
+
+<p>— Alors ?</p>
+
+<p>Il ferma les yeux, se concentra quelques
+instants dans une sorte de vision intérieure
+et murmura :</p>
+
+<p>— Il me semble… C’est comme si j’avais
+<i>voulu</i> me faire prendre.</p>
+
+<p>— Oui… Pourquoi ?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules en soupirant, incapable
+de percer cette obscurité.</p>
+
+<p>Je lui demandai s’il avait pu travailler,
+depuis son emprisonnement.</p>
+
+<p>— C’est fini, me dit-il. Je ne travaillerai
+plus. Ce que j’aurais à dire doit être tu. La
+musique, en moi, est devenue malade.</p>
+
+<p>Il ouvrit son carnet de notes et me désigna
+plusieurs pages de griffonnages tourmentés.</p>
+
+<p>— Voici ce que j’ai dû écrire l’autre nuit,
+dans cette auberge… Lisez… Vous ne pouvez
+pas ?… Tant mieux. C’est trop pénible.
+Je ne connais rien de plus désespéré. Cela
+rampe, cela geint, cela étouffe… Cela ne
+doit pas subsister.</p>
+
+<p>Il ferma le carnet et continua d’une voix
+douce, mais décidée :</p>
+
+<p>— Il y a une espèce de souffrance que je
+refuse de mêler à mon art. Ces trois mois de
+caserne ont empoisonné ma source, comprenez-vous ?
+Les malheureux avec lesquels
+j’étais enfermé m’ont donné de la vie une
+image que je ne peux pas chasser et que je ne
+veux pas transcrire. Si ce que j’ai vu et enduré
+là s’appelle réalité, j’avoue que ma faiblesse
+et mon épouvante m’en éloignent à jamais.
+Ma place était à l’écart. J’ai tenu devant le
+doute, les tourments de soi, la haine et
+l’amour des femmes : je me suis effondré
+devant la misère des hommes. Quelqu’un
+m’a dit un jour : « Toute votre vie, vous avez
+fui une grande chose inévitable. » C’est vrai.
+Et je ne le regrette pas. J’aurais eu honte de
+transformer en beauté la douleur humaine.
+Je suis content qu’elle m’ait été si longtemps
+épargnée. J’étais fait pour orchestrer des
+songes de lumière et de liberté. Les dernières
+lignes qu’on connaîtra de moi sont quelque
+chose d’incroyablement joyeux… une ivresse
+de par delà les nuages. Il est bien de finir
+ainsi.</p>
+
+<p>Il me serrait la main, comme pour me
+supplier de ne pas le contredire.</p>
+
+<p>— D’ailleurs, ajouta-t-il en promenant un
+regard apaisé sur les murs de sa cellule, je
+ne suis pas fâché d’avoir trouvé le repos. Je
+n’ai jamais connu, dans mes vagabondages,
+pareille plénitude. C’est qu’il est bon d’être
+certain qu’on a dit son dernier mot. Ceux que
+rien ne pousse à créer doivent mener une
+existence bien tranquille. Moi, j’ai peiné
+dans l’angoisse d’un enfantement perpétuel.
+Maintenant que je suis délivré, je me
+sens faible, heureux et enclin à la tendresse…
+Oui, vous ne sauriez croire tout ce qui peut
+se mettre à vivre en moi de simple, d’ordinaire.
+Ainsi, je ne m’étais jamais si bien
+rendu compte de l’affection que j’ai pour
+vous. Je vous dis que je pourrais devenir un
+homme comme les autres… Aimer la première
+venue… M’enthousiasmer pour n’importe
+quoi… Mais, ajouta-t-il, en souriant de
+lui-même, je suppose que l’autorité militaire
+mettra bon ordre à cette sensiblerie.</p>
+
+<p>Nous parlâmes de son jugement, qui devait
+avoir lieu la semaine prochaine. Je lui proposai
+de tenter une démarche auprès du gouverneur
+de la place.</p>
+
+<p>— Non, non, protesta-t-il. Je trouve mon
+écrasement tout à fait raisonnable, aussi naturel
+que l’escamotage des déchets, dans une
+cité moderne. Laissez faire. Je n’ai vraiment
+plus aucune importance.</p>
+
+<p>On me refusa la permission de le revoir
+avant le conseil de guerre, mais il obtint
+celle de m’écrire. Il me donnait des instructions
+au sujet de ses manuscrits et continuait :</p>
+
+<p>« Vous savez que l’homme seul projette
+des fantômes. Celui de l’Afrique me tient
+compagnie, depuis deux jours. Est-il donc
+vrai que, jusqu’à la dernière seconde, nous
+ne savons ce qui est possible en nous ? Je me
+sentais, quand je vous ai vu, définitivement
+libéré de ma tâche. Maintenant, je crois que
+mon art aurait surmonté la souffrance. Je
+n’aurais pas succombé vulgairement à la
+tentation de l’exploiter. Je ne l’aurais pas
+divinisée. Ma musique ne peut mentir à son
+sujet… Je l’aurais simplement oubliée. Je
+suis assez jeune pour oublier n’importe
+quelle espèce de souffrance. Il y a, dans mon
+cœur, quelque chose de brûlant, d’enivré, qui
+demande à revivre. Je revois continuellement
+les mêmes lieux. Tantôt, c’est une ligne rouge
+de bancs de sable, d’où monte, incliné par le
+sirocco, un nuage pulvérulent ; tantôt, c’est
+une dune d’or, modelée par le vent en une
+corniche gracieuse, comme le sont parfois,
+dans la très haute montagne, les arêtes de
+neige ; enfin, je suis hanté par les étranges
+sommets du Djebel-Sahari, ces cinquante
+pics pareils, alignés côte à côte et envahis
+d’un bleu intense, alors que le désert, à leurs
+pieds, flamboie encore. Je suis, devant ces
+spectres, comme j’étais, il y a cinq ans, devant
+la réalité : soulevé, désirant, joyeux.</p>
+
+<p>L’épouvantable, ce n’est pas d’être à quelques
+jours du « châtiment »… c’est de savoir
+que ma vie d’artiste n’était pas finie. »</p>
+
+<p>Devant le conseil de guerre, son attitude
+fut maladroite. Il dut être victime d’un phénomène
+de suggestion. Ses juges le considéraient
+<i lang="la" xml:lang="la">à priori</i> comme une sorte d’anarchiste
+intellectuel, d’antimilitariste. Or, telle était
+sa faiblesse devant les opinions grossières,
+qu’il y souscrivait tout de suite avec docilité.
+Il se prêta maladivement à cette fiction de
+soldats peu soucieux des nuances et ne sut
+que leur présenter la piteuse image d’un réfractaire
+à principes. Il pérora, discuta, dogmatisa,
+comme on s’y attendait. J’imagine
+son angoisse, à se sentir glisser sur cette
+pente, incapable de se taire, ou de crier :
+« Je mens ! Je ne suis pas cet homme-là ! »</p>
+
+<p>Il fut condamné à dix ans de travaux
+publics et envoyé par faveur sur le front.
+J’appris, quelques semaines plus tard, qu’il
+avait été tué. Je voulus savoir dans quelles
+circonstances. On prétendit longtemps l’ignorer.
+Enfin, un auxiliaire du bureau de recrutement,
+lassé de mon insistance, me mit rapidement
+sous les yeux une feuille où je lus, à
+côté de son nom : « Fusillé pour lâcheté. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">LA PLUS MALHEUREUSE</h2>
+
+
+<p>Shodds était-il un maniaque, un sadique
+ou un apôtre ? Ses amis de Londres n’avaient
+pas l’intelligence assez aiguisée pour trancher
+la question et lui-même ne se l’était, sans
+doute, jamais posée. Somme toute, l’existence
+qu’il menait depuis quelques années permettait
+d’adopter avec autant de vraisemblance
+n’importe laquelle des trois hypothèses.</p>
+
+<p>Ce petit Anglais à l’extérieur modeste,
+vêtu d’un complet d’alpaga noir et coiffé d’un
+canotier noir, sous toutes les latitudes, avait
+entrepris un des plus interminables pèlerinages
+qui soient : celui des lieux de débauche
+de la terre.</p>
+
+<p>Après vingt ans d’obscure paperasserie
+dans un bureau de la Cité, il dévorait un héritage
+inattendu en billets de paquebots et de
+chemins de fer. Il parcourait la planète, sans
+tenir compte des saisons, dans le désordre inquiet
+d’un homme poursuivi.</p>
+
+<p>Malgré son aspect de clergyman, il ne colportait
+pas de bibles ; malgré la fièvre de ses
+investigations dans les rues chaudes, il ne
+cédait qu’occasionnellement à la tentation
+d’un corps mince et dangereux.</p>
+
+<p>Voici comment il procédait : après avoir
+arpenté plusieurs fois les quartiers réservés,
+il cherchait « la plus malheureuse » parmi les
+filles, lui remettait une guinée et quittait la
+ville.</p>
+
+<p>A mon avis, cet absurde pèlerin était un
+artiste, un chercheur d’infini.</p>
+
+<p>Le spectacle de la prostitution donne à
+l’homme le plus casanier l’illusion de la
+grande liberté ancestrale et le sentiment que
+<i>tout est possible</i>, alors qu’il sait pourtant que
+rien n’est possible, sinon une débauche misérable.</p>
+
+<p>Et puis, il y a des esprits tourmentés, à qui
+la dégradation bestiale, les plaies et l’ordure
+apportent comme une espèce de réconfort,
+d’apaisement vertigineux.</p>
+
+<p>Cet été-là, sans souci de la chaleur, qui
+emprisonnait tout le bassin de la Méditerranée
+dans une cage d’or rouge, Shodds
+partit pour Constantinople.</p>
+
+<p>Les « flottantes » de Galata l’accueillirent
+cordialement. Énormes, demi-nues, serrées
+les unes contre les autres, elles débordaient
+les petites boutiques, dont elles étaient le
+vivant étalage. Leurs bras pendaient au
+dehors, dans un cauchemar de viande rose.</p>
+
+<p>Elles disaient :</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Come in.</i></p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good night, darling !</i></p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Well, Mister Clergyman ?</i></p>
+
+<p>Mais Shodds passait, les trouvant trop
+souriantes.</p>
+
+<p>Derrière Péra, au fond d’un ravin jaune
+où stagnent des mares noires, près des cahutes
+des montreurs d’ours, il découvrit quelques
+Arméniennes, vivant dans un exil fort rude.</p>
+
+<p>Il offrit sa guinée à une fille qui le regardait
+passer d’une espèce de cave, la tête posée
+sur le seuil, à même la terre.</p>
+
+<p>Le lendemain, il partait pour Smyrne. Là,
+vive déception : chaque jour, le choléra
+réglait sans discussion les comptes, certainement
+frauduleux, d’une vingtaine de Grecs.</p>
+
+<p><i>Sa</i> rue était contaminée. Une ficelle négligente,
+posée à hauteur d’homme, suffisait
+à en interdire l’accès.</p>
+
+<p>Shodds n’insista pas et s’embarqua pour
+Alger.</p>
+
+<p>La Casbah n’est plus le paradis des prostituées
+mauresques. Il trouva, en haut d’un
+raide escalier bleu, dans une chambrette sans
+lit, qu’encombrait un coffre vaguement doré,
+une fillette du sud, en pleurs sur sa natte.</p>
+
+<p>Le premier sirocco lui avait apporté la
+nostalgie des immenses plateaux verts, où les
+tentes de sa famille offraient l’apparence peu
+glorieuse de cinq minuscules pyramides de
+charbon.</p>
+
+<p>Elle pleurait jour et nuit ces petites cônes
+sombres et les vingt francs qui l’en rapprocheraient.</p>
+
+<p>La guinée de Shodds la surprit comme une
+grâce d’Allah. Elle lui fit un salam presque
+épouvanté, quand il sortit de chez elle.</p>
+
+<p>Ensuite, ce fut Laghouat. Quarante degrés
+de chaleur. Le blanc des murs pénètre en
+vous plus loin que les yeux. Il semble qu’on
+vous bâtit quelque chose de blanc sous le
+crâne.</p>
+
+<p>Shodds courut chez les amies tatouées
+des tirailleurs. Écrasées de langueur sur
+leurs pavés, elles regardaient stupidement ce
+petit visiteur de midi. Il garda sa guinée,
+n’ayant rien pu tirer d’elles que des gestes
+de provocation lasse.</p>
+
+<p>Il gagna Tanger, puis Madère.</p>
+
+<p>A Funchal, trente degrés seulement, mais
+chaleur humide.</p>
+
+<p>A onze heures du matin, près du torrent
+sans eau où sèchent les ordures, Shodds promena
+son rêve entre ces longs murs ardents
+où s’ouvre, de loin en loin, le gîte d’une prostituée.</p>
+
+<p>Il les surprenait dans l’abrutissement du
+plein soleil et de la vieillesse.</p>
+
+<p>Il laissa deux guinées à deux mégères
+également répugnantes, qui crurent les pièces
+fausses et l’injurièrent.</p>
+
+<p>Un steamer partait pour les Antilles. Il
+le prit.</p>
+
+<p>Une traversée sous les tropiques, même en
+été, peut être bienfaisante. Mais Shodds
+n’était pas de ceux que dix jours de mer
+apaisent. A l’heure de la sieste, il arpentait
+nerveusement les ponts, imaginant des bouges
+futurs.</p>
+
+<p>Peu importe le nom de l’île volcanique où
+il débarqua. Dès les premiers pas sur le quai,
+il comprit que la chaleur devenait une affaire
+sérieuse.</p>
+
+<p>La rue des femmes se trouvait derrière le
+port. Entre ses jaunes masures cubiques, la
+poussière régnait largement. Elle avait des
+remous, des profondeurs, des vagues, comme
+un fleuve.</p>
+
+<p>Un ciel sulfureux pesait sur la ville et sur
+les falaises de lave. On périssait de soleil
+invisible.</p>
+
+<p>Shodds marchait en soulevant une colonne
+de poussière.</p>
+
+<p>Parmi les faces noires qui guettaient derrière
+les volets demi-clos, un visage blanc
+l’arrêta.</p>
+
+<p>A sa question habituelle :</p>
+
+<p>— Quelle est la plus malheureuse, ici ?</p>
+
+<p>La femme, une Espagnole, répondit en mauvais
+anglais :</p>
+
+<p>— Viens avec moi.</p>
+
+<p>C’était une fille assez jeune, sans beauté.
+Shodds remarqua qu’elle avait un pouce
+démis. Sa main, flétrie et mutilée, faisait
+penser à la patte d’un poulet bouilli.</p>
+
+<p>Il la suivit jusqu’à une partie de la ville
+que le dernier tremblement de terre avait
+détruite.</p>
+
+<p>Il n’y avait plus là que des ruines inhabitables,
+une désolation de pierres sèches de tumulus,
+de fondrières empâtées de boue verte.</p>
+
+<p>Cela sentait les excréments et la banane
+pourrie.</p>
+
+<p>La fille s’arrêta bientôt devant trois pans de
+murs qu’on avait toiturés avec des planches
+et de la toile goudronnée. L’entrée semblait
+une brèche ouverte à coups de canon.</p>
+
+<p>— C’est ici, fit l’Espagnole.</p>
+
+<p>Shodds avança la tête et aperçut, accroupie
+dans un coin, une femme qui ne lui parut
+ni laide, ni fort âgée.</p>
+
+<p>Elle se détourna aussitôt et cacha son
+visage contre les pierres, mais pas si vite que
+Shodds n’eût été intrigué par son étrange
+fixité et aussi par quelque chose en lui, — il
+n’aurait pu dire quoi, — de péniblement
+inanimé.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’elle a ? demanda-t-il à
+l’Espagnole.</p>
+
+<p>— Elle ne te le dira pas.</p>
+
+<p>— Pourquoi n’est-elle pas avec vous autres ?</p>
+
+<p>— Elle ne le dira pas.</p>
+
+<p>— Elle ne doit voir personne, dans ces
+ruines ?</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Un moustique passa
+près de l’oreille de Shodds, avec son vif cinglement
+de guitare en sourdine.</p>
+
+<p>— Dis-lui de venir, reprit-il.</p>
+
+<p>— Elle ne viendra pas.</p>
+
+<p>La femme écoutait douloureusement.
+Shodds sortit sa guinée.</p>
+
+<p>Elle la vit et tendit la main sans avancer.</p>
+
+<p>— Non, fit-il, viens la prendre.</p>
+
+<p>Et il recula dans la poussière.</p>
+
+<p>Alors, la femme avança brusquement, fixa
+un instant son visiteur, avec une sorte de
+défi désespéré, prit la pièce d’or et retourna
+se cacher contre le mur.</p>
+
+<p>Shodds ne s’évanouit pas, ne cria pas.
+Voici pourtant ce qu’il avait vu, dans la
+lumière de midi.</p>
+
+<p>Cette femme avait un nez en carton, un
+joli nez rose découpé dans un masque de
+carnaval. Et derrière le postiche, ni chair ni
+os, un néant rougeâtre, un trou purulent
+creusé dans la face, des sourcils aux lèvres.</p>
+
+<p>Shodds souriait d’une manière incompréhensible.
+On eût dit le sourire de satisfaction
+maladive d’un homme qui atteint une volupté
+trop longtemps poursuivie.</p>
+
+<p>— C’est à Cayenne qu’elle a pris ça,
+expliquait l’Espagnole. Pas soignée, tu comprends,
+jamais soignée… On ne pouvait pas
+la garder avec nous : elle faisait peur aux
+matelots.</p>
+
+<p>Shodds s’épongeait.</p>
+
+<p>— Allons, dit-il seulement.</p>
+
+<p>Ils reprirent le chemin du port. Au bout
+de huit cents mètres, il se mit à vomir jaune.</p>
+
+<p>Il vomissait comiquement entre deux
+pierres et la patte mutilée de sa compagne
+lui soutenait le front.</p>
+
+<p>Des nègres le transportèrent à l’hôpital
+maritime.</p>
+
+<p>Ils le cahotèrent fortement, pressés qu’ils
+étaient.</p>
+
+<p>Il mourut de la fièvre du pays, dans les
+douze heures, comme l’usage le comporte.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">LA PIÉMONTAISE</h2>
+
+
+<p>J’arrivai dans ce village le 28 janvier, par
+un temps de brume. Il est le dernier de la
+vallée et pendant trois mois, il demeure presque
+constamment dans le cône d’ombre des
+cimes qui forment la frontière. Elles m’apparurent
+de loin, ces cimes, cuirassées de glace,
+couronnées de hauts brouillards immobiles,
+en forme d’arcs.</p>
+
+<p>Le village, lui, me fut brusquement dévoilé,
+à la lisière d’un banc de vapeurs. Une famille
+de basses maisons jaunâtres avait surgi,
+immatérielle, suspendue au milieu d’un néant
+neigeux. Un souffle d’air eût pu, semblait-il,
+chasser l’apparition.</p>
+
+<p>Un soleil hâtif la frôlait, sans insister,
+comme une main qui se promène sur la
+figure d’un enfant, vite, touchant le front,
+le bout du nez et le menton. Le nuage se
+referma tout de suite, et c’est dans l’obscur
+enveloppement des vapeurs jaunes que j’atteignis
+l’auberge.</p>
+
+<p>Dans la cuisine, une fille hâlée, coiffée d’un
+mouchoir à fleurs rouges, se chauffait, le
+dos voûté, toussant parfois.</p>
+
+<p>— C’est une Italienne, me dit le patron.
+Elle nous est arrivée il y a trois jours, à moitié
+morte de froid. Elle est venue du Piémont,
+par la haute passe qui est à plus de deux
+mille mètres… Elle vous contera ça.</p>
+
+<p>Et le soir, devant le feu qu’elle semblait
+ne pouvoir se résoudre à quitter, la fille me
+« conta ça » d’une voix monotone.</p>
+
+<p>— Je suis de Perosa, en Piémont. Mon
+oncle était Sanmartino, le ferblantier. Notre
+famille est bien connue dans le pays.</p>
+
+<p>Mon oncle n’avait pas de travail. Il voulait
+passer en France et s’embaucher à Embrun.
+Son fils Marco et moi, nous nous serions
+placés à maître chez des paysans. La saison
+n’est point bonne pour traverser le col, mais
+la misère était trop grande ; nous ne pouvions
+pas attendre l’été.</p>
+
+<p>L’oncle connaissait le chemin ; il avait
+souvent passé des moutons par là-haut, en
+automne. On partit donc tous les trois, un
+samedi matin et, montant jusqu’au soir, on
+arriva au bout de la vallée.</p>
+
+<p>On coucha dans une étable, chez des montagnards
+qui habitent des huttes de pierres
+sèches. Ils parlent un patois que personne ne
+comprend et ils mangent de la bouillie noire
+qui sent le bouc. L’oncle se moquait d’eux,
+mais il buvait tout de même leur vin rouge,
+un gros vin épais qui porte à la tête.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, il y avait une drôle
+de brume sur les hauteurs et, de temps en
+temps, il vous arrivait une petite goutte
+froide contre la joue. Le cousin, un enfant de
+quinze ans, serait bien redescendu, mais
+l’oncle dit :</p>
+
+<p>— As pas peur, c’est pas quelques nuages
+d’hiver qui m’arrêteront. C’est ballonné, mais
+ça n’a rien dans le ventre. En route !</p>
+
+<p>Et on se mit à grimper.</p>
+
+<p>Au bout d’une heure, il neigeait un peu ;
+il ne faisait pas de vent et nous n’avions pas
+peur. Nous nous tenions par la main et nous
+montions bravement, sans trop enfoncer.</p>
+
+<p>— Dès qu’on sera de l’autre côté de la
+passe, dit l’oncle, on aura le beau.</p>
+
+<p>En effet, il nous semblait voir du soleil
+derrière le col et j’observai même, un instant,
+deux jolies bandes de ciel vert, sur la France.</p>
+
+<p>A cent mètres environ sous la coupure, en
+levant le nez, le cousin remarqua qu’il ne
+devait pas faire si beau, de l’autre côté, car
+cette espèce de brume brillante, qu’on voyait
+de loin, avait disparu et, à sa place, il y avait
+des nuées grises, basses, qui allaient, qui venaient
+à toute vitesse. Le vent ronflait à
+travers la brèche et soulevait la neige par
+colonnes.</p>
+
+<p>J’aurais voulu retourner ; le cousin aussi,
+mais l’oncle se mit à nous traiter de lâches,
+à nous injurier, puis, il nous fit boire un grand
+coup de vin, pour nous redonner du cœur.</p>
+
+<p>— As pas peur, qu’il disait toujours, j’en
+ai vu bien d’autres que ça, en passant les
+moutons. Les nuages d’automne, c’est mauvais,
+c’est plein de grêle ; mais ceux d’hiver,
+c’est creux comme une barrique. Ça vous
+lâche quelques flocons et tout est dit. En
+avant !</p>
+
+<p>Et il nous tira le long de la dernière pente.</p>
+
+<p>A peine en haut, le vent nous tomba dessus
+comme des coups de bâton et nous renversa
+tous les trois dans la neige. L’oncle se releva
+en riant. Il nous criait :</p>
+
+<p>— Descendons vite ! On soufflera plus
+bas !</p>
+
+<p>Mais pendant que je me remettais sur pied,
+un de ces grands nuages que j’avais remarqués
+s’approcha de nous. Il nous fouetta d’abord
+comme avec des queues de cheveux gris,
+puis il nous enveloppa et nous aveugla complètement.</p>
+
+<p>En même temps, la neige se leva du sol,
+autour de nous, en sifflant et se dressa de
+tous les côtés, comme un drap.</p>
+
+<p>Cette fois, l’oncle ne riait plus. Il m’empoigna
+par le bras, cria au cousin : « Suis-nous,
+mon fieu ! » et se jeta droit en bas, pour
+sortir de la tourmente.</p>
+
+<p>De ce côté-ci du col, la neige était bien
+plus épaisse que de l’autre. On en eut tout
+de suite jusqu’aux genoux. Comme nous
+n’avancions plus, l’oncle essaya de tirer à
+droite. Après quelques pas, on en eut jusqu’aux
+cuisses et il fallut revenir à gauche.
+Par là, ça allait un peu mieux et on put faire
+une centaine de mètres sans trop de peine.</p>
+
+<p>Le vent était peut-être moins fort que
+sur le col, mais le brouillard était aussi épais
+et si on n’avait pas deviné, à la pente,
+qu’on descendait, on n’aurait vraiment pas
+su de quel côté marcher. Et puis, le froid,
+qu’on n’avait pas senti jusque-là, commençait
+à nous tourmenter. J’avais les jambes tellement
+raides que je ne pouvais plus les sortir
+de la neige.</p>
+
+<p>Je le criai à l’oncle, qui s’arrêta et me fit
+boire une gorgée de vin.</p>
+
+<p>Il se retourna pour passer la bouteille
+au cousin, mais, — je vois encore la figure
+épouvantée qu’il fit, — le cousin n’était
+plus avec nous…</p>
+
+<p>Je me rappelle qu’alors, je me mis à pleurer
+et à faire des signes de croix.</p>
+
+<p>L’oncle appelait de toutes ses forces :
+« Marco ! Marco ! » Avec le bruit du vent,
+l’enfant n’aurait pas entendu à cinq pas.</p>
+
+<p>— Faut remonter, dit l’oncle. Il sera tombé
+dans quelque trou.</p>
+
+<p>Je ne répondis rien et on essaya de remonter.</p>
+
+<p>Il neigeait si fort, que nos traces avaient
+déjà disparu. Nous ne savions pas si nous
+repassions par les mêmes endroits.</p>
+
+<p>Je me dis : « Avec ce qui tombe de neige,
+peut-être bien que nous avons marché sur
+le corps du cousin, sans nous en apercevoir. »
+Je ne soufflai mot de mon idée, bien entendu.
+Au contraire, j’appelais de toutes mes forces,
+comme l’oncle : « Marco ! Marco ! »</p>
+
+<p>Au bout d’une demi-heure, nous ne pouvions
+plus crier… Nous étions tout tremblants
+de froid… Nous nous traînions.</p>
+
+<p>L’oncle comprit que si nous restions là
+davantage, nous y resterions tout à fait. Il
+ne dit rien, mais je devinai, à la façon dont
+il me prit la main et m’entraîna tout à coup,
+qu’il renonçait à chercher son enfant.</p>
+
+<p>C’est effrayant comme je m’habituai facilement
+à l’idée que le cousin était perdu et
+que nous l’abandonnions ! Je crois que je
+n’avais plus ma tête… Je ne sentais qu’un
+besoin : dormir, ne plus bouger.</p>
+
+<p>L’oncle dévalait à grands pas lourds. Plus
+on descendait, plus le vent diminuait ; mais
+quelle brume ! On ne savait pas si on marchait
+dans du nuage, ou dans de la neige.
+Tout se fondait, se mêlait ; on enfonçait dans
+une espèce de bouillie blanche, qui vous collait
+froid aux jambes, aux cuisses, qui vous bouchait
+la vue et vous embrouillait le cerveau.</p>
+
+<p>A un moment, l’oncle en eut jusqu’au
+ventre. Il me dit : « N’avance pas » et chercha
+à se dégager. Il se déplaça vers la gauche,
+enfonça encore plus. Je poussai un cri. Il
+se mit en colère :</p>
+
+<p>— Tais-toi donc, sacrée fillasse !</p>
+
+<p>Il était à trois mètres et sa voix m’arrivait
+à travers des feuilles d’ouate.</p>
+
+<p>Il fit un grand mouvement du corps, les
+bras en l’air, comme un baigneur qui sort de
+l’eau et, cette fois, il disparut jusqu’aux
+épaules. Je l’entendis jurer.</p>
+
+<p>— Attendez, que je lui criai ; je vas vous
+aider.</p>
+
+<p>Il ne voulait pas.</p>
+
+<p>— Je te défends de bouger. Si je ne m’en
+tire pas tout seul, que le diable me prenne !
+Il sera volé ! Il sera volé, que je te dis !</p>
+
+<p>Et il se démena encore pour sortir du trou.
+Il faut croire que la neige était bien molle
+et bien profonde, à cet endroit. Plus il bougeait,
+plus il enfonçait. Moi, je poussais des
+cris :</p>
+
+<p>— Mon oncle ! Au secours ! Au secours !</p>
+
+<p>C’est moi qui l’appelais à mon secours !
+On est bête, n’est-ce pas, dans ces cas-là.
+Au bout de cinq minutes d’efforts, il me
+dit, la voix très tranquille.</p>
+
+<p>— Écoute, fillette ; plus je bouge, plus
+j’enfonce. Je sais ce que c’est. Je suis dans
+un des ravins qui sont à gauche du chemin
+muletier. Il y a trente mètres de fond. Si ces
+chiens de Dauphinois mettaient des perches,
+ces choses-là n’arriveraient pas. En attendant,
+je suis fichu… Toi, tire sur la droite et
+tâche de descendre. A trois heures d’ici, il y a
+un village. Tiens, prends le restant du vin et
+ménage-le. Ça m’a l’air de se calmer, là-haut.
+Si tu ne gèles pas et si le brouillard se lève,
+tu peux en réchapper.</p>
+
+<p>Je restais là, à pleurer, sans répondre.</p>
+
+<p>— Descends, qu’il me cria. Descends tout
+de suite, ou je te déshérite !</p>
+
+<p>Sûr qu’il ne pouvait pas me déshériter,
+vu qu’il ne possédait rien, à part son baluchon.
+Il me disait ça pour me faire de l’effet.
+Mais moi, ça me coûtait de l’abandonner. Je
+ramassai la bouteille qu’il m’avait lancée et
+je bus un coup, machinalement.</p>
+
+<p>Quand je baissai les yeux sur lui, je ne le
+reconnus pas. Je ne voyais plus qu’une tête
+à moitié effacée et des bras qui sortaient
+du blanc. On aurait dit un fantôme. Il ne
+parlait mot, et moi, je pleurais toujours.</p>
+
+<p>Alors, tout à coup, il se passa une chose
+effrayante. L’oncle se mit à pousser des cris,
+toute une série de cris, pas des appels, mais
+des hurlements de colère, des grognements,
+comme une bête qu’on saigne… Puis il se
+tut pendant un bon moment… et j’entendis
+sa voix, une dernière fois… Des paroles pesantes,
+comme de quelqu’un qui va s’endormir :</p>
+
+<p>— Allons va, qu’il disait. Ne t’obstine
+pas… Bonsoir, fillette !</p>
+
+<p>Et je m’en allai.</p>
+
+<p>Cent mètres plus bas, la neige était meilleure,
+et j’aperçus les perches que nous avions
+manquées. Vers le soir, il se fit une éclaircie,
+un drôle de rayon jaune, qui sortait d’une
+gueule de brume et qui avait l’air de me
+montrer les premières maisons, droit au-dessous
+de moi. J’y arrivai la nuit, les dents
+tellement serrées que je ne pouvais plus
+parler… Les gens d’ici m’ont bien soignée :
+toujours du feu et du lait chaud. S’ils voulaient
+me garder comme servante, je ne
+regretterais pas trop d’avoir quitté ma vallée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">LA MÉTISSE</h2>
+
+
+<p>Je retrouvai mon ami le poète Z. un
+matin de décembre, dans une rue de Zurich.
+Je le voyais venir de loin, étrangement distinct
+de la foule qui s’écoulait entre les maisons.
+Je souffrais, ce jour-là, du ciel noir où
+la bise était déchaînée, des constructions
+modernes aux façades identiques. Je souffrais
+aussi des vêtements et des visages. Une
+impression, peut-être maladive, de similitude,
+me contractait l’estomac au passage
+de ces hommes coiffés de chapeaux melons
+et habillés de laine noire.</p>
+
+<p>Z. marchait lentement, un feutre clair
+sur sa forte tête bronzée, un foulard de soie
+jaune autour du cou : on eût dit le figurant
+d’un autre siècle. Il me souhaita le bonjour
+avec cette chaude cordialité des grands indifférents,
+qui croient devoir se faire pardonner
+des années d’oubli.</p>
+
+<p>Il arrivait de Bombay. Il m’emmena dans
+une obscure « <span lang="de" xml:lang="de">Weinstube</span> », derrière le quai
+de la Limmat et nous causâmes. Il rapportait
+un volume de vers, dont il consentit à
+me révéler des fragments. Cela s’appelait <i>le
+Prince jaune</i>. Certaines pièces faisaient songer
+aux brûlantes improvisations d’Asmapour,
+le poète nomade de l’Afghanistan, qui
+erra, sa vie durant, à la suite des bayadères
+et des musiciennes. Grisé par la sauvagerie
+de ses poèmes, je confessai à Z. l’accablement
+que j’éprouvais dans l’enfer organisé, méticuleux,
+utilitaire de la cité moderne.</p>
+
+<p>— Oui, dit-il, ici, les instincts primitifs
+portent muselière. On leur lime crocs et griffes.
+On les mortifie, on les détruit savamment.
+Souvent même, par un tour de force de
+dressage moral, on les transforme en énergie
+bienfaisante. Moi, je les ai vus en liberté.
+Je les ai entendus rugir allégrement vers la
+lumière… Eh bien, je ne sais s’ils pèsent
+aussi lourdement qu’on le dit dans le plateau
+du mal. Ils concourent, au même titre
+que la bonne volonté du balayeur ou du
+policier, à réaliser cette espèce d’équilibre
+indifférent qui permet à la vie de continuer.
+Je les crois beaucoup moins dangereux pour
+l’espèce humaine que la pensée d’un philosophe
+ou le génie d’un inventeur.</p>
+
+<p>Je me trouvais, le printemps dernier, à
+bord d’un petit vapeur qui fait le service
+entre Java et Haï-Nan. L’équipage était
+malais et nous avions des Chinois dans l’entrepont.
+Le capitaine était un Hollandais
+tout rond, chauve et rasé. Trente-quatre ans
+à la mer et l’autorité silencieuse des tout-puissants.
+Il mettait fin, d’un geste, aux
+altercations entre coolies. Le dimanche, il
+officiait lui-même, dans le salon, lisant la
+Bible sans plus de passion que le livre du
+bord et s’agenouillant devant un fauteuil
+pour le <i lang="la" xml:lang="la">confiteor</i>. Si le moindre bruit de vaisselle
+montait alors de la salle à manger, il se
+détournait avec une petite torsion de la
+bouche, qui avait pour effet de précipiter le
+<i lang="en" xml:lang="en">steward</i> en bas des escaliers, porteur de menaces
+et de malédictions.</p>
+
+<p>Les demi-sang étaient nombreux, parmi
+les passagers. Ils se réunissaient à l’arrière,
+au coucher du soleil, fumant, jouant, s’éventant.
+Deux jeunes filles, longues et maladives
+comme des fleurs épuisées, babillaient en
+un idiome enfantin. Des noirs timides, enroulés
+dans des <i>battiks</i> bruns, faisaient circuler
+des boissons. Un rayon oblique, filtrant
+sous la tente, poudrait d’or tous les visages :
+les robes crème, les teints safranés, l’épaule
+plus foncée d’une <i>babou</i>, le corps frêle et
+convulsé d’un petit enfant jaune étaient pour
+moi le plus émouvant des spectacles.</p>
+
+<p>Je poursuivais une métisse de Soerabaya,
+qui me parlait un anglais elliptique et rauque.
+Je la devinais continuellement traversée par
+de silencieux orages, secouée par des rafales
+nerveuses, harcelée par des jalousies, des
+susceptibilités, des colères. On la disait folle.
+Elle me fuyait d’abord avec une aversion
+menaçante, puis, un soir, dans un corridor,
+elle me donna ses lèvres et je l’emportai
+dans ma cabine.</p>
+
+<p>Le paquebot était une véritable fournaise
+flottante. Un Américain maniaque agaçait
+sans trêve une guitare au-dessus de nous…
+Je l’entends encore ! Cet air de danse, un
+absurde <i lang="en" xml:lang="en">one-step</i>, le même, toujours, pendant
+des heures… C’était terrible. Cette musique
+disloquée me remplissait de l’épouvante des
+cauchemars. A certaines reprises de l’air,
+la brune forme humide ondulait et tremblait
+à mes côtés, comme un serpent dans l’herbe…
+Oui, son étreinte dissolvait la raison, dont
+votre triste monde ressue. Dans ce grand
+corps tendu comme un arc, habitait une
+force inconnue, qui entraînait loin du réel…</p>
+
+<p>Un jour, après le déjeuner, j’entendis
+chuchoter qu’il y avait un cas de peste, parmi
+les Chinois de l’entrepont. En passant dans
+le couloir des cabines, je vis, par une porte
+entrebâillée, une dame anglaise avec un
+masque de coton sur le visage, immobile
+devant son lavabo, les mains plongées dans
+une cuvette de sublimé.</p>
+
+<p>— L’homme vient de mourir, me dit un
+matelot. On va le descendre tout à l’heure.</p>
+
+<p>Je me rendis sur le pont, où je fus rejoint
+par l’Anglaise.</p>
+
+<p>— Il faut du salol, radotait-elle derrière
+son masque. On devrait faire laver le pont au
+salol, les planchers, les corridors, tout le
+bateau.</p>
+
+<p>Je vis le capitaine sortir de sa cabine, en
+veste noire. J’étais accoudé au bastingage.
+La tige motrice du gouvernail frémissait sous
+mon pied. Le paquebot stoppa sur une mer
+immobile. Un paquet gris jaillit de l’entrepont
+et enfonça aussi doucement que dans de
+l’huile tiède. Les machines se remirent en
+mouvement.</p>
+
+<p>En bas, le second faisait établir des barrages
+de cordes et de planches, pour empêcher
+toute communication avec les régions
+contaminées. Je trouvai la métisse en train
+de guetter à travers une palissade.</p>
+
+<p>— Tu n’as donc pas peur, lui dis-je ?</p>
+
+<p>Elle répondit dans son anglais baroque :</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Me no fear death. Me ne fear nothingness
+before life. So, why fear nothingness
+after life<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> ?</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Je ne crains pas la mort. Je n’ai pas peur du néant qui
+précède l’existence. Pourquoi craindrais-je celui qui la suit ?</p>
+</div>
+<p>Et elle collait son visage aux interstices
+de la palissade, avec une expression de désir
+incompréhensible…</p>
+
+<p>Le lendemain matin nous jetâmes l’ancre
+devant une côte basse où luisaient, parmi la
+verdure, les toits d’un lazaret. Les officiers
+sautèrent dans un canot : on ne les laissa pas
+aborder.</p>
+
+<p>Au retour, le capitaine me confia :</p>
+
+<p>— Le médecin a fait dire qu’il dormait.
+Je crois qu’il a peur. Les ordres sont d’attendre.</p>
+
+<p>La journée se passa dans l’expectative.
+Un vent de terre s’était levé. Le paquebot
+virait autour de son ancre, sur une mer flamboyante.
+Le cri rond de la brise s’engouffrant
+dans une conduite d’air, ou le battement
+insolite d’un panneau faisait sursauter les
+nerveux, pendant la sieste. Ils écoutaient de
+longues minutes, le cœur battant, assis dans
+leurs couchettes.</p>
+
+<p>A cinq heures, le capitaine, qui fouillait
+la côte avec sa jumelle, me serra le bras :</p>
+
+<p>— Tenez, fit-il vivement, voilà le médecin.
+Ah ! c’est un brave, celui-là !</p>
+
+<p>Je vis un Chinois en robe noire qui se
+promenait sur la berge. Le capitaine sauta
+dans un canot, mais on ne lui permit toujours
+pas d’aborder. Il revint furieux.</p>
+
+<p>— Douze heures que je suis aux ordres
+de ce macaque, grondait-il. Il prétend qu’il
+attend des instructions. Il ne veut ni me
+laisser continuer ma route, ni recevoir mes
+malades.</p>
+
+<p>— Vous avez donc de nouveaux cas ?
+demandai-je.</p>
+
+<p>— Oui, mais gardez ça pour vous.</p>
+
+<p>La nouvelle se propagea cependant. Certains
+passagers s’affublèrent de masques en
+coton. On les voyait glisser sur le pont,
+pareils à des fantômes sans visages et leurs
+voix semblaient sortir d’un édredon. D’autres
+fumaient continuellement. La dame anglaise
+brûlait des herbes nauséabondes en
+toussant. Les métis passaient de l’abattement
+à l’hystérie du soupçon. Ils s’épiaient mutuellement.
+Ils n’osaient plus manger ni
+boire. Le capitaine observait ces symptômes
+avec un mépris goguenard.</p>
+
+<p>— Si cette vermine échappe à la peste,
+me dit-il, elle n’échappera pas à la peur.
+Vous, au moins, vous êtes un homme.</p>
+
+<p>Je gardai le silence. Je ne pouvais m’expliquer.
+Je n’étais pas sûr de ce qui se passait
+en moi. Mais le fait est que, loin de me
+terrifier, cette présence du danger me causait
+une sorte d’excitation joyeuse. J’éprouvais
+une émotion aiguë, inhumaine. Quelque chose,
+en moi, préférait secrètement la destruction.
+Je n’étais pourtant pas fatigué de l’existence ;
+au contraire, je ne l’ai jamais si
+fortement goûtée que ces jours-là. Je n’éprouvais
+ni sentiment de haine ni désir de vengeance.
+Mes compagnons m’étaient indifférents.
+Leurs contorsions, quoique répugnantes
+à observer, ne m’offensaient pas
+plus que les soubresauts argentés des poissons
+dans la nasse. Ne me demandez pas de raisons.
+Mon intelligence ne sait rien d’une
+passion qui comportait mon propre anéantissement.
+Je sais seulement que malgré la
+logique, un grand <i>oui</i> silencieux se prononçait
+en moi, quand j’envisageais notre perte à
+tous.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, vers onze heures, je surpris
+la métisse en train d’écouter à la porte de
+l’office. Cette porte, dont le capitaine avait
+pris la clef, communiquait avec l’entrepont.
+Je prêtai l’oreille. On entendait le courant
+d’eau de mer qui balayait continuellement
+le plancher. Un moment, il me sembla percevoir
+un faible nasillement de souffrance,
+ou les bribes d’un délire fatigué… La métisse
+tenait ma main. Ce contact me renseigna
+sur sa folie et sur la mienne. Je compris
+soudain ce qu’elle voulait, dans ses colères,
+dans son incohérence et jusque dans ses
+ardeurs. C’était une chose très simple, que
+les civilisés ont désappris à vouloir : détruire.
+Que ce qui était ne fût plus. Que ce qui osait
+exister autour d’elle pour son tourment,
+substance vivante ou inanimée, fût désagrégé !
+Si le feu noir de ses yeux avait pu
+allumer des incendies, je vous promets que
+le paquebot, les passagers et moi-même
+eussions été transformés en fumée. Je comprenais
+du même coup d’où me venait ce
+que le capitaine appelait mon courage : sans
+paroles, par le simple abandon de son corps,
+elle m’avait communiqué cette force tournée
+contre l’être.</p>
+
+<p>Au déjeuner du matin, on apprit qu’il
+n’y avait pas de nouveaux cas, mais que
+les vivres allaient manquer pour les Chinois.
+Ils s’étaient, jusqu’à présent, résignés à leur
+sort ; ils s’agitèrent dès qu’ils virent diminuer
+les rations. Un jeune lettré, qui conversait
+parfois avec eux derrière un barrage, nous
+avertit qu’ils en voulaient au capitaine.
+<i>Tête-Rouge</i> — c’était le nom qu’ils lui donnaient — tenait
+des démons enfermés dans
+la cale. Les démons s’étant révoltés et ayant
+menacé de tout dévorer à bord, <i>Tête-Rouge</i>
+les avait mis en liberté, à condition qu’ils se
+contentassent de ravager l’entrepont. On
+avait aperçu l’un d’eux, un tigre à longue
+crinière et à face blanche, qui se promenait
+la nuit, avec des yeux étincelants. Si <i>Tête-Rouge</i>
+n’augmentait pas les rations, les Chinois
+lâcheraient le tigre parmi nous.</p>
+
+<p>Le capitaine haussa froidement les épaules
+à ce récit. Sa colère était tombée. Le lazaret,
+sur ses instances, envoya du riz et du poisson,
+par un sampan. Tard dans la soirée, le
+nom du paquebot retentit dans un porte-voix.
+Le médecin signalait que ses instructions
+étaient arrivées. Nous devions faire
+route vers un port où nous subirions la
+quarantaine.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit, comme nous fendions
+à toute vitesse la mer accablée, en vue du
+bourrelet noir de la côte, un coup de feu claqua
+dans l’entrepont. Le lettré parlementa du
+haut de la passerelle. Une voix nasillarde
+lui expliqua qu’on avait tiré sur le tigre,
+qui venait d’assaillir une nouvelle victime.</p>
+
+<p>J’étais étendu sur le pont. Vers deux
+heures, nous entrâmes dans une basse brume
+fixe qui, déchirée par l’étrave, se mit à palpiter
+en formes fantastiques. Nous avions
+l’air de trancher dans un peuple de fantômes.
+Je descendis me coucher.</p>
+
+<p>Le matin, comme je sortais de ma cabine,
+un Javanais au sourire équivoque me fit
+signe de rentrer. Le capitaine qui passait
+me serra le bras, disant :</p>
+
+<p>— Non, vous pouvez venir, vous.</p>
+
+<p>Je le suivis dans la salle à manger où
+flottait l’odeur chinoise.</p>
+
+<p>— Ils sont entrés cette nuit, me dit-il en
+désignant des restes de nourriture. Tenez,
+ils ont raflé des provisions et se sont offert
+un gueuleton sur la table.</p>
+
+<p>Nous pénétrâmes dans l’office, qui avait été
+pillé. La porte de l’entrepont était ouverte.</p>
+
+<p>— La serrure est intacte, observai-je. Il
+faut donc qu’ils se soient procuré la clé ?</p>
+
+<p>— Inconcevable ! murmura-t-il. Mais il
+me semblait beaucoup moins surpris qu’il
+ne voulait le paraître.</p>
+
+<p>— A moins, suggéra-t-il en clignant de
+l’œil, que la porte n’ait été ouverte de notre
+côté.</p>
+
+<p>— Par qui ?</p>
+
+<p>— S’il y a quelqu’un à bord qui aime les
+plaisanteries… celle-ci n’est pas mauvaise.
+Vous savez, il y a des chances pour que les
+têtes à queue nous aient laissé autre chose
+que des détritus et des fonds de verres !</p>
+
+<p>A ce moment, le second nous rejoignit,
+accompagné du lettré, qui venait de causer
+avec ses compatriotes. Le jeune homme nous
+exposa leur version sur un ton poli à l’extrême.</p>
+
+<p>— Ils disent que ce ne sont pas eux qui ont
+ouvert la porte. Cette nuit, vers une heure,
+l’étoile Ti se mit à rougeoyer, ce qui est un
+signe néfaste. Et bientôt, le tigre à face
+blanche fit de nouveau son apparition, terrassant
+un Chinois. D’autres esprits devinrent
+visibles. Ils suivaient le bateau sans effort,
+tendant le cou entre la tente et le bastingage.
+C’étaient probablement des Yao-Kouai
+(démons étranges), ou bien les Koueï des
+noyés surgissant du gouffre et devenus malfaisants.
+Les coolies délibéraient dans ce
+grand péril, quand ils virent la porte de
+l’office s’ouvrir d’elle-même. Ils comprirent
+aussitôt qu’un esprit charitable venait à
+leur secours. Ils décidèrent de pénétrer dans
+la salle à manger et d’y attirer le tigre par
+l’odeur d’un festin. Une fois là, pensaient-ils,
+il trouvera bien son chemin jusqu’à <i>Tête-Rouge</i>…
+Actuellement, conclut le lettré, ils
+sont tranquilles ; ils croient avoir détourné
+le fléau sur nos têtes.</p>
+
+<p>— Ils ne se trompent peut-être pas, remarqua
+le capitaine.</p>
+
+<p>— Si j’ai bien compris, dit le second, la
+clé était dans votre cabine… Alors, qui a pu…</p>
+
+<p>Le capitaine me fixa tout à coup, avec
+cette torsion de la bouche qui lui était habituelle,
+puis sourit, dans une espèce d’indifférence
+pleine de savoir. Son regard et sa
+grimace suffirent à me communiquer sa
+pensée. Je partis à la recherche de la métisse.</p>
+
+<p>Je la trouvai étendue sur la bâche d’un
+des canots. Je montai m’asseoir près d’elle.
+Nous dominions la tente ; nous ne voyions
+plus du paquebot que les mâts, les cheminées
+et la passerelle. Nous avions l’air de
+glisser dans le matin, sur le bord d’une
+grande aile de toile claire. A l’Orient, les
+champs de la mer, glacés de rose, se fondaient
+peu à peu dans le flamboiement incolore du
+soleil montant. La jeune femme reposait
+dans une détente voluptueuse, les bras abandonnés
+en arrière, un <i>sarong</i> brun épinglé
+à la taille, un <i>cabaya</i> de soie jaune entr’ouvert
+sur la peau. De ses yeux révulsés, je ne
+voyais que deux demi-lunes d’un blanc
+bleuâtre. Je me penchai sur elle et laissai
+tomber une main dans le creux d’ambre de
+ses seins. Nous fûmes quelque temps sans parler.
+Sa chair était fraîche comme une roche
+humide. A la fin, elle dit avec nonchalance :</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Me do it… Me so well now… No more
+suffer… Me sleep all day<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C’est moi qui l’ai fait… Je suis si bien maintenant… Je ne
+souffre plus… Je dormirai tout le jour.</p>
+</div>
+<p>En tournant la tête, j’aperçus le capitaine
+qui se dirigeait vers nous. Je pensai pour la
+première fois qu’elle devait coucher avec lui.
+Comment aurait-elle pu, autrement, entrer
+dans sa cabine et se procurer la clé ? Cette
+découverte me fut à peine désagréable. Le
+capitaine monta s’asseoir sur le bord du
+canot et m’interrogea du regard. J’inclinai
+machinalement la tête. Il se tut. Nous regardâmes
+ensemble la coupable : elle s’était
+endormie. Vraiment, ce corps était innocent
+comme la nature, quand elle reprend son
+sommeil, après une convulsion meurtrière.</p>
+
+<p>Nous descendîmes sur le pont.</p>
+
+<p>— C’est entre nous, n’est-ce pas ? murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il marchait à mes côtés, sa grosse tête
+penchée, plissant parfois les lèvres. Il finit
+par allumer un cigare. Je l’observais curieusement.</p>
+
+<p>— Inutile de lui faire des reproches, reprit-il.
+Pas plus de sentiments qu’un volcan
+ou un raz de marée.</p>
+
+<p>Il me quitta, disant :</p>
+
+<p>— J’ai des mesures à prendre.</p>
+
+<p>L’après-midi, comme nous traversions une
+mer figée, pareille à une immense cuve de
+mercure, un boy javanais qui avait nettoyé
+la salle à manger tomba sur le pont. Il portait
+aux métis un plateau chargé de boissons. Le
+rire enfantin d’une des jeunes filles tinta,
+puis s’arrêta net : le boy ne se relevait pas.
+Son torse ondulait, nu sous sa veste blanche.
+Les demi-sang se dispersèrent comme une
+bande d’animaux effarouchés, en criant sur
+un ton comiquement aigu. Le noir fut emporté
+sous une bâche.</p>
+
+<p>— Hein ? Qu’est-ce que je vous disais, ce
+matin ? chuchotait le capitaine à mes côtés.</p>
+
+<p>Je le regardai. Son attitude était toujours
+aussi indifférente, mais je le sentais
+agité par une lutte qui n’était pas contre la
+peur.</p>
+
+<p>— Si je fais mettre cette… cette personne
+aux fers, reprit-il… l’histoire de la nuit
+s’ébruitera. Les passagers perdront la tête.
+Alors quoi ?… La livrer aux autorités, en
+arrivant ?… Peuh !… Comprendront pas…
+Condamneront pas… La colleront dans un
+asile… Qu’est-ce que vous en feriez, vous ?</p>
+
+<p>Je souris :</p>
+
+<p>— Je crois que je la lâcherais dans la
+prochaine jungle.</p>
+
+<p>— Je comprends. Moi non plus, je n’aime
+pas voir les bêtes en cage… Peut-être parce
+que j’en suis une moi-même.</p>
+
+<p>Dans la bouche de l’homme que j’avais
+entendu, quinze jours auparavant, foudroyer
+un subalterne à propos d’un détail de service,
+ce langage effrayait presque.</p>
+
+<p>Nous approchions de la terre. Au coucher
+du soleil, une ville chinoise devint visible.
+Des milliers de toits de tuiles vertes agglomérés
+autour d’un port, ou disséminés parmi
+les mûriers et les champs de riz, au pied
+d’une chaîne de collines. Nous hissâmes le
+pavillon jaune et gagnâmes un mouillage à
+l’écart, entre une jonque et un cargo, marqués
+comme nous du signe sanitaire.</p>
+
+<p>Notre captivité commença. La ville s’étageait
+devant nous, tantôt vernie par le
+soleil de midi, tantôt couronnée par des
+spirales de nuées rousses ; tantôt silencieuse,
+tantôt déchirée par les hurlements et le
+vacarme sauvage du théâtre chinois.</p>
+
+<p>On avait désinfecté notre paquebot, évacué
+nos malades sur un lazaret. Les passagers
+reprenaient espoir. A aucun moment, cependant,
+ils ne pouvaient se dire sauvés. L’épidémie
+s’amusait de nous. On se sentait
+dépendant d’un fragile hasard. Quand le mal
+semblait s’oublier, une vie s’effondrait brusquement,
+nous avertissant du possible.</p>
+
+<p>Le capitaine avait renoncé à sévir contre
+la métisse. Il évitait de reparler de son acte.
+Mais je le sentais préoccupé, inquiet de lui-même,
+ruminant des pensées qui ne l’avaient
+jamais effleuré, pendant sa longue vie de
+devoir étroit.</p>
+
+<p>Un soir, nous contemplions sur la passerelle
+le panorama du port que le couchant
+glaçait de pourpre. On voyait la foule couler
+dans les rues en pente comme le grain hors
+d’un sac.</p>
+
+<p>— Jolie ville, n’est-ce pas ? murmura le
+capitaine. Il y a dix ans, je l’ai vue flamber…
+Les Boxers s’en étaient emparés… L’incendie
+formait un demi-cercle, des collines à la mer.
+Tout a brûlé dans un secteur de deux kilomètres
+de rayon… Une colonne de fumée de
+quinze cents mètres… L’eau à vingt-six autour
+de ma coque… Eh bien, quoi ? Ça a tout
+de même recommencé à grouiller.</p>
+
+<p>Il s’arrêta pour suivre du regard deux
+lourdes jonques regorgeantes d’humanité,
+qui sortaient avec la brise de terre.</p>
+
+<p>— Si l’épidémie tient ce qu’elle promet,
+reprit-il, il y aura de nouveau du déchet dans
+la fourmilière… Et puis, dans cinq ou six
+ans, tout sera réparé… L’homme veut détruire…
+<i>Il ne peut pas</i>… Regardez donc le
+beau coucher de soleil.</p>
+
+<p>La ville prenait maintenant la couleur du
+dedans de l’orange. La brise nous apportait
+l’odeur affaiblissante d’une génération de
+fleurs blanches, écloses la veille.</p>
+
+<p>— Oui, dis-je. La vie est plus forte que
+tous les désirs de mort.</p>
+
+<p>Il ne m’écoutait pas. Il continua, déchiffrant
+pesamment sa pensée :</p>
+
+<p>— Cette personne… Vous savez comme
+moi ce qu’elle voulait ?… Eh bien, qu’a-t-elle
+obtenu ?… Y a-t-il, à bord, deux ou trois
+décès dont elle soit vraiment responsable ?
+Je n’oserais pas le jurer. Le boy qui avait
+désinfecté la salle à manger, peut-être…
+Mais les autres ?…… Pas de preuves. Pas de
+certitude.</p>
+
+<p>Cette constatation le mettait visiblement
+à l’aise.</p>
+
+<p>— L’homme veut détruire… <i>il ne peut
+pas</i>, répétait-il.</p>
+
+<p>— Ou du moins, repris-je, il détruit autrement
+qu’il ne voudrait… Vous ne prétendez
+pas que cette personne n’ait rien
+détruit en vous ?</p>
+
+<p>Il rougit :</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire ?</p>
+
+<p>— Si un autre qu’elle — un homme de
+l’équipage, par exemple — avait <i>sans intention
+de propager l’épidémie</i>, mais par négligence,
+ouvert la porte aux Chinois, voilà
+longtemps que vous l’auriez mis aux fers.</p>
+
+<p>— C’est vrai, avoua-t-il.</p>
+
+<p>— Vous voyez bien que si vous avez laissé
+la « personne » en liberté, c’est qu’elle a
+détruit en vous des habitudes de discipline,
+de préservation… tout un arsenal de vieux
+instincts utilitaires.</p>
+
+<p>— Comment diable savez-vous cela ? souffla-t-il.
+Il soupira profondément, cracha dans
+la mer, et dit :</p>
+
+<p>— Voyez-vous… quand on a passé sa vie
+à obéir, à commander, à prévoir… il y a une
+tentation qui vous guette : celle de l’anarchie,
+du désordre sauvage et meurtrier. Les
+instincts de cette femme sont ma tentation.
+Sa folie me rafraîchit…</p>
+
+<p>Il avait parlé très bas, d’un ton de complicité,
+un pli maladif au coin de la lèvre.</p>
+
+<p>— Quel mal y a-t-il à cela ? murmurait-il.
+Quel mal y a-t-il à n’importe quoi ? Admettons
+qu’elle ait réussi à propager l’épidémie ?
+Admettons que nous y ayons tous passé,
+vous, moi et la clique jaune ? Qu’est-ce que
+cela pouvait faire ? Quelle importance peut
+bien avoir la préservation ou la destruction
+d’une poignée d’existences ? de millions
+d’existences ? Hein ?</p>
+
+<p>Il tendait la main vers la ville dont la
+rumeur grandissait. La nuit était apparue,
+comme un lourd drap bleu présent dans les
+hauteurs du ciel et soudain révélé. Des centaines
+de lanternes s’allumaient sur les quais.
+On eût dit un nuage de lucioles.</p>
+
+<p>— Quand je pense que j’ai vu là un cimetière
+de cendres et de flammes… un charnier
+plein de cadavres carbonisés… je me demande
+si je rêve… Toutes ces vies gâchées… toutes
+ces vies remplacées… est-ce bien <i>réel</i> ?… J’en
+doute quelquefois.</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas le premier, souris-je.</p>
+
+<p>— Ah ?</p>
+
+<p>La métisse était venue s’accouder auprès
+de nous. Elle sortait du bain ; elle sentait
+l’ambre de Malabar et ces parfums épais dont
+les courtisanes jaunes se transmettent la
+recette. Elle fumait, en nous lançant des
+œillades sournoises.</p>
+
+<p>Le capitaine m’écoutait, sans faire attention
+à elle.</p>
+
+<p>— Il y a trois mille ans, disais-je, les
+Hindous ont pensé que l’existence n’était
+pas une réalité, mais l’écoulement d’un songe.</p>
+
+<p>— Ah ! ils croyaient cela, les Hindous ?
+Pas trop bêtes pour des nègres. Et toi, ma
+fille, qu’est-ce que tu en penses ?</p>
+
+<p>C’était la première fois qu’il lui parlait
+aussi familièrement en ma présence. Elle rit,
+étira ses bras nus où perlaient des gouttes
+de sueur et tendit son torse à la brise. On
+eût pu interpréter son rire et l’offre de sa
+chair comme une réponse au vieux doute
+aryen, mais elle n’avait pas compris la question
+posée. Elle riait de pure joie animale.</p>
+
+<p>Le capitaine me demanda je ne sais quoi
+à son sujet, alors elle nous quitta. Les conversations
+prolongées l’inquiétaient. Elle ne
+pensait pas. Elle n’avait jamais réfléchi sur
+elle-même. Elle savait donner et prendre
+un bonheur bref et terrible ; elle ne savait
+pas qu’en lui demandant la volupté, certains
+hommes souhaitaient obscurément davantage :
+abdiquer leur raison et se perdre dans
+l’océan des transformations. Elle ignorait
+que des consciences très dissemblables, mais
+également fatiguées, avaient puisé en elle
+le goût secret de la mort. Elle ignorait même
+qu’une puissance dissolvante habitait son
+corps…</p>
+
+<p>Mais les puissances dissolvantes sont aussi
+des puissances créatrices. A chaque désagrégation
+de la substance ou de la pensée,
+correspond un enfantement. La débauche,
+le soleil et la peste étaient devenus, en moi,
+poésie et désir de poésie. Je travaillais six
+heures par jour, dans une fièvre magnifique.
+Ne croyez-vous pas que l’artiste ressemble
+à la nature ? Il fait de la vie avec la mort.
+Et même s’il aspire à la mort, cela se traduit
+par un chant. Dans la parole qui réclame le
+néant, il y a une palpitation de l’être. On
+rêve et l’on jette son cri, penché sur ce qui
+peut vous engloutir… Oui, j’ai bien travaillé,
+pendant ces quarante jours.</p>
+
+<p>Il se tut. Nous quittâmes la brasserie où
+le froid nous relançait. Dehors, c’était l’obscur
+midi du temps de bise. Une foule tendue,
+avide, sûre d’elle-même, sortait des banques,
+des magasins et des bureaux. On sentait
+que ces gens collaboraient à une œuvre qu’ils
+trouvaient sévère, pénible, mais qu’ils ne
+discutaient plus, parce qu’ils la savaient
+bonne et inévitable. Tous concouraient tacitement
+au grand effort organisé qui leur
+paraissait la raison dernière, la réalité même
+de l’existence.</p>
+
+<p>Je me rappelle qu’alors, Z. me serra le bras
+et dit :</p>
+
+<p>— J’ai parfois l’impression que ces foules
+du Nord courent au suicide. Elles se condamnent
+à produire, à vendre, à gagner, à
+supplanter… Elles ont construit une gigantesque
+machine qu’elles ont baptisée « civilisation »,
+mais qui ne leur obéit déjà plus.
+Le jour où la machine deviendra folle, quel
+cataclysme !</p>
+
+<p>— Et après ? répondis-je. La vie continuera
+tout de même.</p>
+
+<p>— Sans doute… Mais, ajouta-t-il en souriant,
+vous parlez comme le capitaine. Et
+nous ne sommes pas dans les mers de Chine.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">L’AMI DES JAUNES</h2>
+
+
+<p>— C’est dommage, dit Lord Minto en
+contemplant la ville.</p>
+
+<p>Il était debout, à l’arrière du vapeur qui
+venait de quitter Montreux. A côté de lui
+se tenaient ses amis. Il y avait M<sup>me</sup> de Mathos,
+la Portugaise au babil incessant ;
+petite figure nerveuse et fanée qu’encadraient
+deux énormes perles. Il y avait M<sup>me</sup> Braniano,
+la Roumaine poitrinaire qui fuyait
+la mort de ville en ville, d’hôtel en hôtel.
+Elle haletait continuellement. Parfois, sur
+son visage terreux, paraissaient des ombres
+noires qui avaient l’air de venir du dedans.
+Elle pouvait mourir d’un moment à l’autre.
+Il y avait Souloughian, un jeune Arménien
+obèse, au geste mou, à la voix criarde et
+satisfaite. On l’appelait Barrique-Pacha.</p>
+
+<p>Ces oisifs allaient prendre le thé à Vevey.
+Ils rentreraient à Montreux au coucher du
+soleil, s’habilleraient soigneusement, dîneraient
+à huit heures, puis se rendraient au
+Kursaal. Aux chaleurs, ils quitteraient le
+Palace pour un hôtel d’altitude. L’automne
+les verrait à Lugano, l’hiver à Saint-Moritz
+et le printemps les ramènerait à Montreux.
+Ils vivaient ainsi depuis trois ans que la
+guerre durait. Ils n’en parlaient pas, sauf
+pour déplorer la baisse des changes. Ils parlaient
+chiffons, aventures mondaines et régimes.</p>
+
+<p>Mais Lord Minto portait une pensée.</p>
+
+<p>— C’est dommage, répétait-il en embrassant
+du regard la baie, ce merveilleux réceptacle
+de lumière. La ville étage ses hôtels et
+ses villas jusqu’aux vignobles ; au vert tendre
+des prés inclinés se superposent les abruptes
+forêts de pins ; plus haut, les alpages se
+drapent d’une légère brume rousse et, en plein
+ciel, la tête sévère et bronzée des Rochers de
+Naye, à peine délivrée du poids de la neige,
+songe et respire.</p>
+
+<p>Lord Minto venait d’expliquer à ses amis
+que les lignes du paysage, le rythme des
+pentes, la gamme des couleurs étant purement
+japonais, l’architecture européenne et
+les costumes des habitants irritaient son sens
+esthétique.</p>
+
+<p>— Mais ces pauvres gens, sourit M<sup>me</sup> de
+Mathos en lorgnant des vignerons occupés à
+sulfater leur vigne, ils ne le savent pas,
+qu’ils sont japonais ! Il faut le leur dire :
+peut-être alors se mettront-ils à bâtir des
+pagodes.</p>
+
+<p>Lord Minto restait grave. La mélancolie
+accentuait les deux sillons qui encadraient
+sa bouche. Cette figure un peu hautaine
+était celle d’un rêveur que rien, sinon d’identiques
+habitudes sociales, n’unissait aux
+êtres frivoles qui l’entouraient. Il avait passé
+vingt années au Japon et, à peine revenu en
+Europe, s’était senti contraint de réaliser
+certaine grande idée dont il ne s’ouvrait à
+personne. Tout l’hiver, il avait soigné son
+estomac dans un des sanatoria qui dominent
+le Léman de quelque trois cents mètres. On
+l’avait souvent rencontré, par les sentiers
+rapides qui serpentent à travers les bois
+morts, se penchant sur les ravins plaqués de
+neige, étudiant les pentes violacées de Chambabaud.
+On lui prêtait l’intention de bâtir
+dans ces parages. Pour le moment, il vivait
+au Palace.</p>
+
+<p>En revenant de Vevey, les passagers
+admirèrent le coucher du soleil. Des teintes
+épaisses, ocreuses, purpurines se jouaient sur
+l’eau. Il semblait que le vent du soir les poussât
+au fond de la baie, contre les quais. Un
+bleu intense et uniforme coulait sur les
+Alpes de Savoie, et dans le ciel, au-dessus
+des nuages de la Dent du Midi, se coagulait
+une fine gelée rose.</p>
+
+<p>— Comme ce serait beau ! disait Lord
+Minto en désignant, sur la hauteur de Glion,
+un grand hôtel dont les vitres se mettaient à
+flamber. A la place de cette bâtisse, un temple
+en bois précieux, aux toitures relevées…
+un temple bouddhiste à la lisière de ces bois !</p>
+
+<p>— Je n’aimerais pas vivre dans un temple,
+moi, plaisantait Barrique-Pacha. Pas de <i lang="en" xml:lang="en">lift</i>,
+pas de salle de bain. Et des bonzes pour
+vous servir ! Je préfère les Vaudoises.</p>
+
+<p>C’est le lendemain que Lord Minto acheta
+son terrain.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, M<sup>me</sup> Braniano
+mourut subitement. Elle avait regardé danser
+le tango jusqu’à minuit, au bar du Palace.
+Elle s’effondra dans un couloir, cracha du
+sang et s’éteignit dans son lit. Comme elle
+laissait des dettes et n’avait pas de famille
+en Suisse, Lord Minto pourvut aux frais de
+l’inhumation. Il la fit enterrer dans le petit
+cimetière de Veytaux. Ce n’est qu’une terrasse,
+un arrêt de la pente qui, de deux mille
+mètres, se précipite dans le lac. On y trouve
+quelques tombes anglaises cernées par les
+bois de Chillon et les champs parsemés de
+cerisiers. Il y en a un qui se penche au-dessus
+du mur, au sommet droit de l’enclos. Un
+matin les marbriers posèrent une stèle sous
+ses branches en fleurs. C’était un très vieil
+arbre, drapé de lierre. Il bénissait de sa
+blancheur ensoleillée la pierre où n’étaient
+gravés que ces mots : <i>Tsuyu no inochi.</i></p>
+
+<p>— C’est du roumain ? demandait à Lord
+Minto M<sup>me</sup> de Mathos, venue visiter la
+tombe de son amie.</p>
+
+<p>— Non, du japonais. Cela veut dire : « La vie
+humaine est semblable à la rosée du matin. »</p>
+
+<p>Lord Minto avait annoncé, dans les salons
+du Palace, une causerie sur l’Extrême-Orient.
+Comme il avait donné plusieurs dîners, convié
+largement à ses thés, une centaine de personnes
+s’étaient dérangées pour l’entendre.
+Il parlait sans éclat, avec la gravité un peu
+sourde du rêveur qui ne peut dévoiler sa
+pensée sans émotion ni souffrance.</p>
+
+<p>— Je me promenais hier dans cette ville,
+et mon cœur se serrait. Qu’ai-je vu ? Des
+bâtiments à plusieurs étages surchargés de
+moulages et d’écussons, des églises trapues
+construites sans plus d’amour qu’une grange,
+un vaste marché couvert gardé par deux
+sphynx frappés de jaunisse. J’ai vu un lieu
+de plaisir appelé Kursaal dont la façade,
+véritable cauchemar grec, n’est qu’un déploiement
+imbécile de frises, de médaillons,
+de cariatides. Des acanthes indiscrètes y
+lèchent d’écrasants chapiteaux ; la matière,
+qui est le plâtre, s’y étire, s’y bombe, s’y
+convulse comme la pâte de guimauve entre
+les doigts du confiseur. J’ai vu bien d’autres
+choses encore… Des villas « Renaissance »
+coiffées de clochetons en forme d’éteignoirs,
+entourées de jardins « à la française », dont
+la symétrie mesquine peut seul satisfaire le
+cerveau tyrannique d’un logicien d’arrière-boutique.
+J’ai vu des toitures houleuses où
+les tuiles multicolores tracent des losanges,
+des balcons en proie au délire, où le fer se
+courbe et se tord, des lucarnes en forme de
+cœur surmontées d’urnes, des fenêtres couronnées
+de mosaïques, des lampadaires-fleurs
+à six étamines… Ma surprise était grande de
+constater que tant d’outrages au bon goût
+étaient faits avec l’intention de séduire. En
+effet, bon nombre de ces édifices portaient
+des écriteaux où je lisais : <i>Beau-Séjour</i>, <i>Joli-Mont</i>,
+<i>Riant-Château</i>… Il s’agissait d’hôtels,
+vous l’avez deviné !</p>
+
+<p>Et je me rappelais une autre promenade le
+long de la côte japonaise, mon arrivée en
+<i>kuruma</i> dans une auberge en bois de cèdre,
+mon repos sur des nattes fraîches, dans une
+pièce vide et mon déjeuner de pousses de
+bambou, devant le bleu confondu de la mer
+et du ciel. J’avais goûté là, entre ces cloisons
+de papier, dans cette absence totale
+d’ornements, une grande somme de bonheur
+et de beauté. C’est pourquoi je me demandais
+hier, en arpentant ces rues, si tant de laideurs
+péniblement élaborées, réalisées à grand prix,
+sont nécessaires à la vie de l’Occidental…
+Il y a des endroits où je ne me serais même
+pas posé la question. Je connais des sites
+condamnés, mesquins, dignes de subir les
+pires châtiments architecturaux. Mais celui-ci !
+Peut-être avez-vous regardé la nature,
+hier ? A travers les branches, le songe bleuâtre
+des eaux ensoleillées et des hautes montagnes
+vaporeuses était le même que là-bas. Les
+nuages, dont les ombres sur le lac semblaient
+d’immenses filets roses dérivant paresseusement,
+étaient pareils à ceux qui enchantent
+le ciel japonais… Pourquoi donc cette malédiction
+de la brique et du fer ? Je plains les
+hommes qui n’ont pas su respecter les hasards
+heureux de la terre… Je les plains pour
+ne pas les haïr.</p>
+
+<p>Puis Lord Minto évoqua des paysages du
+Japon. Il décrivit les rizières au pied des
+falaises vertes, le long de la mer, les jonques
+jaunes endormies à l’ancre, les petits sanctuaires
+Shinto, blottis à l’ombre d’une chute
+d’eau, ou sous un bouquet de plus, dans la
+solitude des montagnes…</p>
+
+<p>Dans l’âme versatile de son auditoire
+d’oisifs naissait un subit désir de voyages.</p>
+
+<p>— On voudrait partir, lui disait M<sup>me</sup> de
+Mathos, en le félicitant.</p>
+
+<p>— Ce n’est peut-être pas nécessaire, sourit-il
+énigmatiquement. Revenez à Montreux
+dans un an : vous verrez.</p>
+
+<p>Le printemps suivant, entre Veytaux et
+Territet, une habitation japonaise cachait
+ses colonnes de bois, ses toitures relevées et
+ses carreaux de papier au fond d’un jardin
+savamment composé. D’un pavillon de porcelaine
+qui s’élevait au milieu d’un étang
+entouré de cèdres nains, la vue remontait
+cette vallée abrupte que terminent en plein
+ciel les Rochers de Naye. On voyait de là
+les flancs verts des montagnes se presser
+comme pour s’unir, puis s’écarter, livrant
+passage à un torrent caché. C’était une
+cascade de verdure, le moutonnement de millions
+de têtes vertes et si l’on regardait les
+nuages, on découvrait, à d’étonnantes hauteurs,
+la pente rase d’un pré hasardeux. Le
+torrent traversait le parc sous une voûte
+d’acacias et son eau grise allait se résorber
+et s’attiédir dans le lac. Des vérandas de
+l’habitation, une vague d’iris et de roses
+semblait déferler sans cesse vers le bleu.</p>
+
+<p>En juin, Lord Minto convia ses amis à une
+fête costumée.</p>
+
+<p>On dîna tôt et l’on se répandit dans les
+jardins, à l’heure où la pourpre envahit les
+hauteurs. Les Rochers de Naye avaient l’air
+d’un éventail retourné suspendu à des nuées
+couleur de jacinthe. Barrique-Pacha, qui
+avait affublé sa corpulence d’une robe chinoise
+en satin jaune, déambulait sur le vert
+doré des pelouses. Les femmes, déguisées en
+princesses de miniatures ou en geishas, s’agenouillaient
+au bord du lac artificiel et suivaient
+des yeux d’étranges poissons aux
+formes cruelles, qui fuyaient sous les reflets
+du ciel crépusculaire.</p>
+
+<p>— Pourquoi cette pierre ? demanda M<sup>me</sup> de
+Mathos à Lord Minto, qui portait un costume
+de samouraï.</p>
+
+<p>— Parce qu’elle est belle, répondit-il.</p>
+
+<p>— Et pourquoi est-elle belle ?</p>
+
+<p>C’était un schiste posé sur un tertre de
+gazon. Rien ne semblait le différencier des
+milliers de schistes qu’on eût pu trouver
+dans les déserts rocheux des montagnes vaudoises.</p>
+
+<p>L’Anglais réfléchit un moment, puis dit :</p>
+
+<p>— Parce qu’elle est irrégulière, peut-être.
+En Occident, nous ne concevons plus la
+beauté sans l’ordre. Et l’ordre que nous exigeons
+des choses, pour les trouver belles, est
+à notre image. Nous sommes tellement
+envahis par l’idéal anthropomorphe, que peu
+d’entre nous sont encore capables de discerner
+la beauté, là où rien n’évoque la forme
+ou les sentiments humains. Toujours, nous
+souhaitons de retrouver dans les lignes, dans
+les volumes, dans les mouvements de la
+matière une correspondance humaine. La
+passion de la symétrie n’est que l’amour,
+transporté dans la nature, de notre squelette
+ou de notre visage. Un site, pour nous plaire,
+devra être « souriant », « terrible » ou « mélancolique ».
+On peut cependant admirer
+l’univers sans s’y chercher ; on peut concevoir
+la beauté sans ce vain et puéril rappel
+de soi-même. Il existe d’immenses domaines
+esthétiques d’où l’idée d’un ordre, d’une
+harmonie peut être bannie. Cette pierre nous
+est absolument étrangère. Nous ne saurions,
+pour la qualifier, nous servir d’aucun mot qui
+convienne à quoi que ce soit d’humain. Et
+pourtant, elle est belle… Elle l’est pour moi…
+Elle le serait pour mes amis de là-bas.</p>
+
+<p>A la tombée de la nuit, une musique étouffée
+tinta derrière un rideau brodé de chimères
+et une danseuse parut sortir de la terre.
+Elle mimait un fantôme ; ses voiles gris
+erraient tristement à la recherche des fleurs,
+des oiseaux. Elle cachait son visage pour
+pleurer la vie. Et quand elle se retournait,
+son vœu était exaucé. Elle renaissait sous
+des formes végétales. Elle était une liane, à
+peine balancée entre deux bambous ; elle
+était un pin solitaire, immobile au sommet
+d’une montagne, un cèdre nain contourné
+par deux cents ans de torture, puis elle redevenait
+fantôme et, affublée d’un masque
+hideux, armée d’antennes menaçantes, elle
+mimait les rages d’un <i>gaki</i> voué aux tourments
+du « monde des esprits affamés ».</p>
+
+<p>Lord Minto jouissait en silence du spectacle
+de ses invités épars sur la pelouse.
+Quand la nuit fut tombée, une nuit chaude,
+un peu brumeuse, dans laquelle les montagnes
+grandissaient fantastiquement, des lanternes
+s’allumèrent sous les feuillages et les
+kimonos de satin cramoisi, les robes de soie
+verte ou de velours orange circulèrent sous
+des dragons, des soleils, des poissons lumineux.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas que la vie est plus belle
+ainsi ? demandait l’Anglais à la générale
+Dean. N’est-ce pas qu’une telle vie doit être
+vécue ?</p>
+
+<p>— Oui. Elle doit être vécue <i>ici</i>.</p>
+
+<p>La générale était une Irlandaise quadragénaire
+au teint diaphane, au parler lent.
+Elle était devenue bouddhiste après avoir
+perdu son fils aux Indes.</p>
+
+<p>— Ah, vous, du moins, vous me comprenez,
+reprit Lord Minto. Je n’ose encore dévoiler
+mes espoirs aux gens de ce pays. Mon
+idée heurtera tant de préjugés ! J’hésite
+à commencer ma campagne. Je compte pourtant
+les séduire par la supériorité morale,
+hygiénique, économique du monde que je
+voudrais créer. Mais à vous, je peux bien
+l’avouer : je ne cherche que la beauté. Je
+veux réaliser ici la plus grande somme de
+beauté possible… et peut-être aussi préparer
+l’avenir, poser un jalon. On m’a dit que vous
+alliez faire bâtir une villa : promettez-moi
+de vous adresser à mon architecte. C’est un
+artiste de Kyoto que j’ai attaché à ma personne.
+Ses plans vous enchanteront, je le
+sais.</p>
+
+<p>— J’irai le voir demain, promit la générale.</p>
+
+<p>— N’avez-vous pas remarqué, continua-t-il
+en pressant la main de son amie, que
+mon rêve est partout en train de se réaliser ?
+Où va l’élite européenne ? Vers un Orient de
+plus en plus lointain. La vogue de l’art russe
+n’est pas due au hasard. Déjà, nos musiciens
+et nos décorateurs ont dépassé la Russie.
+Ils avancent en plein monde jaune. On tisse
+maintenant certaines étoffes à la manière des
+Javanais. Je vous montrerai des ivoires
+travaillés par un artiste français dans un
+style purement chinois. Nous lirons ensemble
+la dernière sonate de S. Elle n’est déjà plus
+intelligible aux Européens, mais je connais
+un compositeur de Samarang qui y prendrait
+un subtil plaisir. Ne parlez pas là de pastiche,
+de mode, de suggestion collective. Ces créateurs
+sont poussés par un instinct irrésistible.
+Peut-être obéissent-ils aussi à des pressentiments,
+à la nécessité de faire place à
+l’avenir. Les artistes sont meilleurs prophètes
+que les diplomates. Les rêveurs sont les
+grands réalistes du temps qui vient.</p>
+
+<p>— Les croyants aussi cherchent leur
+Orient, murmura l’Irlandaise.</p>
+
+<p>Un oiseau, trompé par la lueur orangée
+d’une lanterne, s’était mis à chanter dans le
+bois de bambous.</p>
+
+<p>— On a réalisé des rêves plus orgueilleux
+que le mien, reprit Lord Minto. Certain empereur
+de la vieille Chine voulait que la
+surface du sol, autour de sa capitale, offrît
+un coup d’œil semblable à celui qu’offrent
+la voie lactée et les constellations voisines.
+Les villages et les champs labourés devaient
+représenter les espaces sombres ou moins
+lumineux de la voûte céleste. Les palais et
+les tours devaient figurer les étoiles. Toute
+la région fut renouvelée suivant le plan du
+ciel. Plus de huit cents demeures impériales
+et un nombre incalculable de chaumières
+jalonnèrent ce firmament nouveau, que
+soixante-dix mille familles furent appelées à
+peupler…</p>
+
+<p>L’automne suivant, la générale Dean
+vivait dans une maison de bois aux toitures
+délicatement ornées de dragons.</p>
+
+<p>L’aspect de la ville et des hôtels irritait
+si fortement Lord Minto qu’il se confinait
+chez lui, travaillant avec un secrétaire. Au
+début de l’hiver, il commença sa campagne.
+Il avait annoncé une conférence gratuite sur
+certaine « réforme nécessaire » qu’il s’abstenait
+de définir plus clairement. Un public
+assez nombreux de petits bourgeois garnissait
+la salle. On croyait entendre un orateur
+religieux, un de ces pasteurs dissidents qui
+propagent le délire innocent particulier à
+leur secte. Lord Minto s’était promis d’être
+<i>pratique</i>.</p>
+
+<p>— Vous habitez des maisons de pierre,
+dit-il, qui coûtent dix mille francs. Des maisons
+de bois en coûteraient mille. Vos chaussures
+blessent vos pieds et vous les payez
+trente francs la paire. De simples sandales
+de paille reviennent à trois francs et on y est
+plus à l’aise. Je vous apporte le moyen d’améliorer
+vos meubles, vos vêtements, votre
+nourriture, vos mœurs, vos croyances. Je ne
+vous demande pas d’y renoncer du jour au
+lendemain, mais de les réformer lentement.</p>
+
+<p>Le public ne s’étonnait pas. La semaine
+précédente, à un meeting « adventiste », un
+prédicateur avait dépensé une verve bien
+plus menaçante pour engager son auditoire
+à faire de chaque samedi un dimanche, suivant
+la volonté expressément déclarée du
+Seigneur. Lord Minto paraissait moins exigeant.
+A la fin de la conférence, un auditeur
+converti vint le trouver.</p>
+
+<p>C’était un ancien Évangéliste, vieillard au
+teint jaune, aux yeux bridés, qui avait habité
+la Chine du sud. Il exposa qu’il se morfondait
+dans un logement de la rue du Marché.
+Il regrettait le temps et le pays de son apostolat.
+Il possédait un lopin de terre au-dessus
+des Planches, près de l’entrée des gorges, et
+si vraiment les frais étaient aussi modestes…
+Le réformateur le contemplait avec amour.
+Il l’invita, lui fit raconter ses campagnes, lui
+envoya son architecte, et quelques mois plus
+tard, les Montreusiens voyaient s’élever sur
+un terrain en pente, à la lisière des bois de
+Glion, une sorte de petit temple aux carreaux
+de papier. Lord Minto s’y rendait souvent,
+moins pour écouter les récits de l’Évangéliste
+que pour voir l’humble construction
+briller doucement au couchant, contre la
+montagne dorée.</p>
+
+<p>Le reste de la ville l’irritait de plus en plus.
+Il avait eu beau faire distribuer à domicile
+des milliers de brochures de propagande, ce
+peuple arriéré persistait dans sa routine. Les
+mois passaient et Montreux demeurait. Parfois,
+le rêveur prenait une barque et gagnait
+le large, dans la brume qui voilait momentanément
+la cité obstinée. Son imagination
+bâtissait alors ce qui aurait dû être, pagodes
+aux toits d’émail, palais aux murailles couleur
+de sang, maisons de plaisir accrochées
+aux rives à pic du Chauderon…</p>
+
+<p>Un coup de bise déchirait le brouillard
+et, précis dans la froide lumière du soir, apparaissaient
+les hôtels, les églises, les magasins
+éternels ! Lord Minto reprenait ses rames en
+soupirant. Il y avait un point du lac d’où sa
+propre habitation, celle de la générale Dean
+et le petit temple de l’Évangéliste semblaient
+se superposer. Il s’y rendait parfois, isolant
+entre ses mains rapprochées cette perspective
+heureuse. Mais depuis longtemps déjà, ces
+trois îlots de beauté ne comblaient plus son
+cœur anxieux.</p>
+
+<p>Il avait entrepris de convertir les hôteliers
+à son idée. La plupart l’avaient éconduit,
+avec une politesse motivée par la notoriété
+de sa grosse fortune. L’un d’eux, propriétaire
+de terrains à Territet, promit d’essayer le
+style nouveau, pourvu qu’on lui garantît les
+frais de la construction. Lord Minto lui avança
+vingt-cinq mille francs et vit bientôt surgir
+de terre un châlet suisse. Furieux d’avoir été
+dupé, il intenta un procès en restitution, le
+perdit et se trouva, malgré lui, actionnaire
+d’une « pension Joli-Site » vernie comme un
+jouet.</p>
+
+<p>Sa grande haine, c’était le Kursaal. Il
+avait proposé à la direction de le remplacer
+par un bateau de fleurs, une vaste jonque
+dans laquelle on aurait trouvé des salles de
+jeu, des salons de thé, un théâtre japonais. Il
+offrit une subvention de cent mille francs, à
+condition qu’on rasât la hideuse bâtisse. Le
+Conseil d’administration, composé de madrés
+Vaudois, accepta la jonque sans s’engager
+à la démolition. Au moment de signer, Lord
+Minto déchira le contrat.</p>
+
+<p>Il se rabattit sur le syndic. Celui-ci, qui
+rêvait d’orner Montreux d’un jardin zoologique,
+ramenait tout à sa marotte. Si Lord
+Minto voulait faire les frais de l’établissement,
+il serait libre d’en dresser les plans. Soit ! Il
+y aurait un pont de faïence, des arbres nains,
+les animaux seraient logés dans des cabanes-bambou
+et la girafe habiterait une pagode.
+Quant à la ville, peu importait au bonhomme
+qu’elle devint arabe, chinoise ou persane. Ce
+qu’il voulait, c’était son jardin ! Incapable
+de l’arracher à cette conception mesquine,
+Lord Minto brisa les pourparlers.</p>
+
+<p>Il cessa de fréquenter ces Occidentaux
+endurcis et passa l’hiver dans sa maison.
+Entre l’architecte, l’Évangéliste, à qui l’on
+enfilait une robe de soie bleue dès le vestibule
+et la générale Dean, qui contait des légendes
+bouddhistes, il vécut des heures apaisantes.
+O-Kamé, la jeune femme de l’architecte, paraissait
+quand on l’en priait, servait le thé
+avec une grâce enfantine et chantait volontiers
+d’une faible voix nasillarde, en s’accompagnant
+sur le kotto. Ainsi confiné, le rêve
+oriental devenait vrai, facile, heureux. Mais
+il ne fallait pas aller voir passer les demoiselles
+de magasin sur la route, derrière la
+clôture, ni entendre se défier les ivrognes, le
+samedi soir. Une simple visite à la tombe de
+M<sup>me</sup> Braniano comportait d’insupportables
+offenses.</p>
+
+<p>Le printemps ramena les amis. On entendit
+de nouveau le bavardage un peu rauque de
+M<sup>me</sup> de Mathos, sur la terrasse du Palace ;
+on revit la silhouette monstrueuse de Barrique-Pacha,
+roulant à petits pas sur les
+quais. Les promenades s’organisèrent. La
+première fois que Lord Minto sortit de chez
+lui, sa haine contre les maisons le surprit.
+Chacune lui semblait un vieil ennemi. Il
+avait cru les oublier, pendant ces trois mois
+de réclusion : il s’apercevait que leurs laideurs,
+leurs ridicules saignaient en lui comme
+des plaies ouvertes. On le trouva changé.</p>
+
+<p>— Vous devez être malade, lui dit M<sup>me</sup> de
+Mathos. Venez avec moi, faire la cure de Ragatz.</p>
+
+<p>— Impossible, murmura-t-il en promenant
+sur la ville un regard de captif.</p>
+
+<p>— Qui vous retient ici ?</p>
+
+<p>— Mon travail… J’ai entrepris une grande
+œuvre… et je rencontre de telles difficultés…</p>
+
+<p>Il allait dévoiler son idée, mais <i>travail</i>,
+<i>difficultés</i>, ces mots rebutaient déjà. On parlait
+d’autre chose. Barrique-Pacha détaillait
+de sa voix criarde une recette de <i>mohalebis</i>
+qu’il voulait inculquer au chef du Palace.</p>
+
+<p>Lord Minto éprouva pour ses amis une
+répulsion soudaine. « Ils sont lourds, grossiers,
+sensuels, pensait-il. Et leurs vêtements !
+C’est certainement pour me tourmenter,
+qu’ils s’habillent ainsi ! » L’Arménien portait
+un costume de sport à carreaux. La Portugaise,
+tout en satin blanc, montrait un cou
+bruni par le soleil de l’Engadine. Ses perles
+allongées aux oreilles, un monticule de plumes
+blanches sur les cheveux, elle semblait
+quelque oiseau étrangement bavard et agité.
+Lord Minto évoquait les figures sévères des
+anciens samouraï, leurs robes délicatement
+brodées, leurs paroles rares, leurs manières
+nobles. Son mépris augmentait pour ces
+fantoches. « Je ne supporterais plus de les
+voir chez moi, » se disait-il.</p>
+
+<p>Il cessa de les fréquenter. Il traîna son
+printemps, solitaire, accablé de tristesse,
+par les sentiers de Veytaux et les bois de
+Chillon. Il sortait de bonne heure, s’arrêtait
+sous un cerisier en fleurs planté au bord du
+chemin comme une ombrelle blanche déchirée
+et se récitait quelque <i>tanka</i>. Les
+quatre vers précieux, qui évoquaient le
+charme d’une heure semblable vécue par un
+poète, de l’autre côté de la terre, le consolaient
+un instant. Il écoutait les herbes
+hautes et les ciguës bourdonner du labeur
+des insectes ; il regardait les montagnes de
+Savoie se velouter sous le ciel plus lourd ; il
+s’asseyait sur un banc. Il ne pensait à rien ;
+il se répétait machinalement des mots de
+là-bas, des noms de lacs, de villages, et quand
+le pas d’un promeneur criait sur les pierres,
+il plongeait son visage dans ses mains, pour
+ne pas voir un homme en veston.</p>
+
+<p>Au mois de juin, l’agitation le reprit. Il
+rédigea des proclamations, arpenta la ville
+en tous sens avec son architecte, dressa des
+plans, nivela, abattit, réédifia par la pensée
+des quartiers entiers.</p>
+
+<p>— Il faut agir, répétait-il à la générale
+Dean. Si je continue à me désoler en silence,
+rien ne changera.</p>
+
+<p>— Mais tout change, répondait l’Irlandaise,
+de sa voix claire et traînante. Tout
+change suivant un rythme naturel auquel
+vous ne pouvez substituer celui que réclame
+votre esprit. Chaque heure achemine les
+formes vers leur accomplissement, qui est le
+néant… Tout homme animé du désir d’accélérer
+ou de ralentir cette marche prouve par là
+qu’il n’a pas compris la loi. Cette cité que vous
+détestez… elle ne me gêne plus. Elle me paraît
+si éphémère ! Soyez tranquille, elle passera.</p>
+
+<p>— Plus vite, murmurait Lord Minto. Plus
+vite.</p>
+
+<p>Il se demandait, à part lui, si son amie, sous
+des dehors éternellement apathiques, ne complotait
+pas <i>avec eux</i>. Car il était persuadé
+maintenant que les hôteliers, le directeur du
+Kursaal et le syndic s’entendaient pour
+tenir ses projets en échec. C’étaient eux, il
+le savait bien, qui, par une habile contre-propagande,
+entretenaient la lourdeur de
+l’esprit public. Eux seuls mettaient obstacle
+à la grande transformation. Mais le jour où
+il aurait prouvé qu’il n’avait pas peur de
+l’action, ils s’avoueraient vaincus. Une fois
+délivrée d’eux, la population <i>comprendrait</i>
+et tout s’accomplirait.</p>
+
+<p>En attendant, ses rêves, qu’il avait pris
+l’habitude de noter, devançaient l’inerte réalité.
+Qu’ils fussent voilés de symboles hypocrites,
+ou directs comme ceux des enfants,
+tous témoignaient du profond désir qui l’emplissait.
+Certains, expliqués par l’analyse,
+eussent pu révéler des causes de son mal
+insoupçonnées : il ne se pensait pas malade.
+Son idée lui paraissait naturelle, nécessaire.
+Il ne la mettait plus en question.</p>
+
+<p>Quant à ses souffrances, au lieu d’en chercher
+la raison en lui-même, il la trouvait
+dans l’obstination avec laquelle les hommes
+persistaient dans leur être haïssable.</p>
+
+<p>Plus tard, en examinant ses cahiers, les
+médecins émirent des hypothèses singulières.
+Il les repoussa avec indignation. Ses mœurs
+étaient pures et il ne savait pas qu’on peut
+vivre innocemment, en abritant dans son cerveau
+le fantôme d’un monstre ignoré.</p>
+
+<p>L’avant-veille du malheur, il se promena
+dans le quartier des Planches, à l’entrée des
+gorges du Chauderon. C’était là, sur les
+berges du torrent, qu’il comptait établir les
+maisons de plaisir. Il les voyait, s’étageant
+des deux côtés de l’eau bouillonnante, sonores
+de chants et de cris d’ivrognes. Il discernait,
+dans l’encadrement des portes, les
+faces rondes et blafardes des hétaïres, leurs
+tuniques de soie bleue et leurs ornements miroitant
+au soleil.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, il nota ceci, qu’il
+venait de rêver : « Je suis dans une rue silencieuse,
+entre des murs clairs. Je cause avec
+un <i>coolie</i> robuste ; ses bras sont nus, musclés ;
+l’un d’eux porte une tache noirâtre. Il
+me montre le plan d’une contrée au bord de
+la mer ; il y a des villages aux noms chinois.
+Je dois connaître ce pays. Nous marchons en
+causant, et nous arrivons dans une impasse :
+deux pans de mur d’un rose fané, dont l’un
+est légèrement en retrait. L’autre est décoré
+d’une espèce de guirlande, peinte à la fresque.
+Il n’y a plus moyen d’avancer. Mais mon
+guide, en souriant, me montre une fissure
+le long de la guirlande, y insère ses doigts
+souples et ouvre une porte secrète.</p>
+
+<p>— Faites attention, dit-il, c’est une maison.</p>
+
+<p>Je m’informe avec timidité. Aussitôt une
+voix horriblement pénible, éraillée, crapuleuse,
+annonce : « deux Tommies » et un domestique
+de lupanar chinois apparaît. Il présente
+une particularité inquiétante : son
+visage luit sous une couche de blanc gras. Il
+annonce de nouveau : « Une femme. C’est
+une étoile ! » et je vois sortir une créature disgracieuse
+au visage coloré, aux traits marqués,
+vêtue d’un costume tailleur gris. Je
+pense : « Toujours la même déception, dans
+ces maisons. » Nous rebroussons chemin,
+mon guide et moi, mais la rue se met à monter.
+Nous gravissons maintenant des degrés
+sous une voûte. Tout à coup, dans la pénombre,
+apparaissent deux enfants. Ils descendent
+vers nous. Ils ont d’abondantes chevelures
+blondes et une profusion de linge de
+dessous, d’où sortent leurs jambes nues. Ils
+sont gracieux, équivoques et leurs visages
+brillent, maquillés au blanc gras comme celui
+du domestique. Je me mets à trembler et je
+demande à mon guide : « Comment ? Est-ce
+qu’ils appartiennent aussi à la maison ? » — « Oui »,
+me répond-il en souriant toujours.
+Réveil. »</p>
+
+<p>Dans la journée, Lord Minto manifesta
+une grande agitation. Il lui fallut choisir
+l’emplacement d’un futur théâtre. Il harcela
+son architecte, lui fit modifier ses plans et
+décida finalement que le monument s’élèverait
+« là-haut, à la place de ce hideux hôtel à
+tourelles, qui déshonore la montagne de
+Glion. »</p>
+
+<p>— Je veux un théâtre, ajouta-t-il, qui soit
+comme un temple. On y accédera par d’immenses
+escaliers montant en ligne droite à
+travers la forêt. En ligne droite, vous entendez ?
+Si les rochers vous gênent, vous les ferez
+sauter. Je veux, toutes les cent marches, une
+terrasse ombragée de cèdres et de mélèzes.
+Sur la dernière terrasse, des chimères de jade
+seront accroupies et le portique du théâtre
+apparaîtra, entièrement doré. Les toits, les
+clochetons, les dragons, je veux que tout ait
+l’apparence de l’or. Je ne tolérerai pas une
+parcelle de bois ou de métal qui n’ait l’apparence
+de l’or. Allez faire votre plan. »</p>
+
+<p>Il sortit. Le lac roulait une houle d’émeraude
+éclaboussant les quais. Dans le ciel,
+déchiré par un récent orage, les montagnes
+se dressaient, nettes, proches et brillantes.
+Des verdures lavées, des rosiers écrasés par
+la pluie, la chaleur évoquait un brusque
+arome. Il semblait vraiment que ce pays attendît
+le complément de splendeur et de
+grâce que le rêveur voulait lui conférer.</p>
+
+<p>— Patience, murmura-t-il sur le seuil de
+sa propriété. Encore un peu de patience.</p>
+
+<p>Il gagna la ville. Au détour d’une des
+ruelles qui conduisent vers les gorges, il
+aperçut, devant lui, dans un tourbillon de
+poussière, la forme bien connue de Barrique-Pacha.
+Mais à sa grande surprise, l’Arménien
+portait la robe chinoise de satin jaune qu’on
+lui avait vue l’année précédente, à la fête
+costumée. Lord Minto pensa : « Il se moque
+de moi, » et pressa le pas pour dire son fait à
+l’insolent. Celui-ci montait lentement, emplissant
+la ruelle de sa corpulence, oscillant
+entre les murs comme un absurde monstre
+doré.</p>
+
+<p>— Hulloa, Souloughian ! héla Lord Minto.</p>
+
+<p>Au lieu de s’arrêter, le mauvais plaisant se
+retourna, sourit d’un air gouailleur et disparut
+dans la cave d’une maison aux volets
+clos. La porte verte s’était refermée sans
+bruit. L’Anglais appela, frappa en vain…
+Des enfants qui jouaient bruyamment dans
+la poussière s’étaient tus. Il descendit conter
+l’incident à la générale Dean. Il était violemment
+irrité.</p>
+
+<p>— Je n’étais pas sûr que Souloughian fût
+affilié à leur bande ; à présent, j’en ai la
+preuve. Et j’ai pénétré leur tactique : ils
+veulent tuer mon idée <i>par le ridicule</i>.</p>
+
+<p>— Mon cher Lord, protestait la générale,
+vous vous êtes trompé, Souloughian est à
+St. Moritz. Lady Cole-Hamilton m’écrit ce
+matin qu’elle a pris le thé avec lui.</p>
+
+<p>— Impossible, murmura-t-il. Je l’ai vu.
+Et… et… je ne suis pas seul à l’avoir vu…
+Il y avait des gamins qui se moquaient de sa
+robe jaune.</p>
+
+<p>L’Irlandaise se tut. Un peu de rose affluait
+à ses joues fanées, décelant son émotion.</p>
+
+<p>— Rentrez chez vous, prononça-t-elle enfin.
+J’irai vous voir ce soir, quand la chaleur
+sera tombée.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas vaincu, dit-il en la quittant.
+Je n’ai même jamais été plus près du
+triomphe. Ils ont abattu leur jeu : tant mieux.
+Moi aussi, j’abattrai le mien.</p>
+
+<p>Il rentra, comme de nouveaux orages
+s’amoncelaient sur la Savoie. Il pénétra sans
+s’annoncer dans l’appartement de son architecte.
+Ce dernier était sorti, mais on grattait
+du kotto dans la chambre à coucher.
+Lord Minto fit glisser la cloison de papier et
+se trouva devant O-Kamé qui étudiait, accroupie
+sur sa natte, baignée de la lueur
+cuivrée du soir menaçant. Elle se leva, rougit,
+salua, surprise de l’impolitesse. Il la dévisagea
+longuement, puis s’approcha d’elle et
+lui dit, presque à l’oreille :</p>
+
+<p>— Vous êtes… comme une enfant, O-Kamé.
+Je… j’aime beaucoup les enfants.</p>
+
+<p>Avant qu’elle sût ce qu’elle devait répondre,
+il avait disparu.</p>
+
+<p>Il ne se montra pas à table. Les domestiques
+le cherchèrent vainement au jardin.
+Vers huit heures, l’architecte et sa femme
+achevaient de dîner, quand une servante vint
+les prier de sortir sur le perron. Un coussin
+de nuages noirs pesait sur la tête des Rochers
+de Naye. Le vent était tombé. Le lac brisait
+toujours, éclaboussant d’eau tiède les promeneurs
+du quai. La plupart s’étaient arrêtés,
+les yeux levés sur Glion. On voyait un
+ballon de fumée se gonfler au-dessus d’un
+hôtel et monter légèrement dans le crépuscule.
+O-Kamé, qui était cultivée, songeait à
+la mésaventure de Hong, le gouverneur du
+Palais Impérial, laissant échapper le roi des
+démons sous la forme d’une vapeur noire.</p>
+
+<p>— Il y a le feu au Majestic, dit l’architecte.</p>
+
+<p>De courtes flammes apparurent bientôt le
+long du toit qu’elles se mirent à grignoter,
+comme des centaines de petites dents rouges.</p>
+
+<p>Là-haut, une grande confusion régnait. Le
+feu ayant pris au grenier, on sauvait le mobilier
+des étages supérieurs ; lits, armoires,
+chaises longues se fracassaient sur la pelouse.
+Un triple cordon de curieux et de sinistrés
+commentait la défenestration. En un quart
+d’heure, la toiture fut dévorée. Les poutres,
+qui dessinaient encore en arêtes de feu les
+contours détestés des tourelles, s’abîmèrent
+elles-mêmes dans la fournaise. Des matériaux
+carbonisés s’abattaient autour de l’hôtel. Les
+volets flambaient comme de la paille. L’air,
+en s’engouffrant, étirait les flammes du brasier
+intérieur. Parmi les gerbes d’étincelles, les
+planchers s’effondraient dans un gouffre d’or.</p>
+
+<p>D’un bosquet de rosiers, Lord Minto regardait.
+La fraîcheur du lieu, les premières
+gouttes de la pluie et surtout le spectacle de
+la destruction le rendaient parfaitement heureux.
+Dans le tourbillon de feu qui tournoyait
+contre les plafonds, il cherchait des
+formes de démons orientaux. L’œuvre était
+commencée. Que pouvait-il désirer de plus ?</p>
+
+<p>On l’arrêta vers dix heures. On l’avait vu
+dîner au restaurant, prendre l’ascenseur et
+se diriger vers l’étage des domestiques, un
+cigare à la bouche. Il refusa de répondre aux
+questions des policiers.</p>
+
+<p>Dans le sanatorium des environs de Bâle
+où la générale Dean l’avait conduit, un médecin
+le fit longuement parler, non sur son acte
+récent, mais sur des faits du plus lointain
+passé. Lentement, avec douceur, au jour cru
+d’une cellule nue, on fouillait dans la poussière
+de sa première enfance.</p>
+
+<p>Quand le docteur, penchant la tête en arrière
+et fermant à demi les paupières, suspendait
+son travail d’exhumation, Lord
+Minto revenait à la justification de son idée :</p>
+
+<p>Les peuples d’Europe sont en train de
+s’anéantir dans une mer de sang. Croyez-vous
+donc que les Orientaux ne profiteront
+pas de cet affaiblissement pour menacer leurs
+anciens oppresseurs ? Les obtus habitants
+de ce coin de terre ont refusé d’adhérer
+pacifiquement aux formes, aux couleurs et
+aux pensées du plus extrême Orient. Des
+hordes jaunes les imposeront un jour par la
+force à leurs descendants, après d’effroyables
+massacres. Je ne doute pas que vous n’en
+soyez convaincu. Alors, par quelle aberration
+donnez-vous raison aux aveugles contre les
+clairvoyants ? Pourquoi me retient-on ici ?
+Est-ce pour avoir prévu et devancé le cours
+inéluctable des destinées ? Ou simplement,
+parce que la beauté n’étant plus supportable
+dans cette Europe agonisante, toute atteinte
+à la laideur y est considérée comme un crime ?</p>
+
+<p>Le médecin évitait de le contredire.</p>
+
+<p>— Il est dangereux, répondait-il seulement,
+que les prophètes et les artistes aillent
+en liberté. Mieux vaut les tenir pour fous, car
+ils inquiètent la conscience des gens raisonnables.
+Et où irait-on, si ces derniers venaient
+à douter d’eux-mêmes ? Restez avec nous.
+Au lieu d’un sol rebelle, vous aurez tout cet
+espace du ciel, pour édifier vos cités orientales.
+Le cerveau d’un poète peut créer plus
+de beauté que les outils d’un maçon et les
+nuages du couchant sont, pour construire
+des rêves, une base aussi ferme que les collines
+de Montreux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">LE COL</h2>
+
+
+<p>L’automne tardait. Nous étions quatre à
+l’attendre dans ce petit hôtel des montagnes
+valaisannes : un professeur de Lausanne, une
+jeune fille de Kharkof, son frère et moi.</p>
+
+<p>Déjà décroissaient dans les champs les
+stridulations des sauterelles, mais un beau
+temps continu estompait les glaciers d’une
+gaze légère.</p>
+
+<p>Nous faisions des courses qui nous retenaient
+plusieurs jours loin de l’hôtel. Les
+retours étaient délicieux. On sommeillait des
+heures dans le verger en pente où le regain
+fauché sentait fort. Les sauterelles semblaient
+de minuscules éventails rouges volants.
+Le chalet craquait de chaleur. La jeune
+Russe jouait sur le foin de la grange avec une
+chatte. Dans le pays désert, les après-midis
+n’étaient qu’un long silence. A peine si, du
+village, montaient un accord fêlé d’accordéon
+ou le gémissement d’un petit enfant.</p>
+
+<p>Mais cette paix accumulait en nous des
+énergies nouvelles. Quand, après deux jours
+de repos, nous levions les yeux vers les derniers
+alpages roux qui profilaient leurs
+pierres foudroyées et leurs gazons brûlés sur
+le bleu du ciel, nous ne pouvions plus tenir
+en place.</p>
+
+<p>Nos capacités de grimpeurs étaient bien
+différentes : le jeune Borovkine était un
+joyeux colosse qui dévorait les montagnes
+avec une passion de sauvage. Sa sœur, un
+être inquiet et sensitif, nous accompagnait
+surtout pour le surveiller. M. Belliard, un prudent
+alpiniste, prenait plaisir à refaire — assez
+lentement — quelques-unes de ses plus
+belles courses. Quant à moi, je parcourais les
+hauteurs en flânant, peu soucieux du but à
+atteindre. Nous avions pour guide un chasseur
+de bouquetins dauphinois appelé Fortier.</p>
+
+<p>Le 15 septembre, Borovkine projetait une
+longue excursion. Des journées de glacier
+dans le massif du Mont-Blanc, deux nuits
+dans les cabanes et une escalade des plus sérieuses.</p>
+
+<p>Depuis la veille, une brise piquante poussait
+dans le ciel pâle des nuages cotoneux qui
+s’amoncelaient sur les cimes. Fortier disait :</p>
+
+<p>— Le temps est là.</p>
+
+<p>Il fut convenu que nous partirions ensemble,
+pour nous séparer à la cabane de Saleinaz.
+Borovkine ferait son ascension avec
+le guide, et M. Belliard, qui connaissait la
+région, descendrait avec nous sur Praz-de-Fort.</p>
+
+<p>Dès le départ, il fut évident que Mlle Borovkine
+nous gênerait. Son frère prenait de
+l’avance en chantant. Nous le voyions gravir
+ces alpages fauves qui semblent un immense
+pelage de bête, jeté sur la montagne au hasard
+des plis. Sa voix emplissait le soir d’une large
+mélopée.</p>
+
+<p>— Le tyran ! plaisantait sa sœur en montant
+péniblement. Le bourreau ! Il me tuera !</p>
+
+<p>Elle arriva longtemps après nous à la cabane
+d’Orny, soutenue par Fortier qui maugréait.</p>
+
+<p>Le soleil se couchait. Des nuages roses
+montaient et descendaient le long des cimes,
+promenant sur les névés roses leurs ombres
+roses. Un dôme de glace, crevant ce matelas
+de nuées, rosissait à son tour en plein ciel
+libre, mais sur les basses falaises noirâtres,
+l’adieu du soleil devenait violet. Une arête
+de rocher, longue et crochue, toute frangée
+de brume, fumait comme une échine en sueur.</p>
+
+<p>Devant la cabane, Mlle Borovkine haletait
+un peu.</p>
+
+<p>— Allons, petite sœur, du courage, sourit
+son frère. Une fois à Saleinaz, tu pourras te
+reposer deux jours si tu veux.</p>
+
+<p>Le souper fut gai. Borovkine raconta son
+ascension au Cervin et comment, à la descente,
+il s’était laissé glisser le long des câbles
+de fer en criant : « Ascenseur ! Ascenseur ! »
+au grand ébahissement de ses porteurs.</p>
+
+<p>Le soir, je fumai assez tard, sur une
+pierre plate, avec le guide.</p>
+
+<p>— Nous n’irons pas vite, demain, fis-je en
+lui offrant du tabac.</p>
+
+<p>— Ma foi non. J’aimerais mieux faire passer
+la glace à ma mère-grand. Faudra se lever
+plus matin que la lune pour être sur l’autre
+bord avant le mitant du jour.</p>
+
+<p>Et il ajouta dans son patois :</p>
+
+<p>— <i>Bougri di séroulète<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Petite sœur.</p>
+</div>
+<p>Ce fut une lente et rude journée. Nous
+prîmes tout de suite la corde, moins par prudence
+que pour régulariser notre allure. Mais
+il fallut bien adopter celle de Mlle Borovkine
+et midi nous surprit parmi les déserts neigeux
+du plateau de Trient.</p>
+
+<p>Nous dérivions sur une mer de vaguelettes
+cristallisées. Au sommet de chacune s’érigeait
+un petit organisme compliqué de pointes
+inclinées dans le sens du dernier coup de vent.
+Ce monde aigu et transparent volait en éclats
+sous les pieds ; nous avions la sensation énervante
+d’écraser indéfiniment du cristal.</p>
+
+<p>Borovkine ne chantait pas. Je crois qu’il
+avait pitié de sa sœur, qui trébuchait sans se
+plaindre. Au passage de la fenêtre de Saleinaz,
+elle s’endormit sur une pierre tiède, pendant
+que Fortier taillait ses marches. Celui-ci
+ne voulut pas attendre.</p>
+
+<p>— Deux pieds de neige molle, voilà ce qu’on
+trouve à la descente, quand on emmène les
+<i>dzoennas</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, maugréa-t-il.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Jeune fille : patois valaisan.</p>
+</div>
+<p>De fait, il était trois heures et nous enfoncions
+plus haut que les genoux. Nous peinions
+machinalement dans ces blancheurs gluantes,
+les jambes transies, les yeux brûlés. De temps
+à autre, l’un de nous plongeait jusqu’à la
+ceinture dans une crevasse cachée.</p>
+
+<p>Au milieu du glacier, Mlle Borovkine s’agenouilla
+dans la neige.</p>
+
+<p>— Je ne peux plus, gémit-elle.</p>
+
+<p>Elle secouait la tête comme un animal
+tombé. Son frère lui fit boire une gorgée de
+rhum. Nous attendions en silence. Il y avait,
+tout près, une crevasse à découvert. De sa
+gueule verdâtre sortait un bruit inexplicable,
+un râle en deux temps, comme d’une
+bête qui aurait agonisé au fond du glacier.</p>
+
+<p>La jeune fille parut tout à coup terrifiée.</p>
+
+<p>— Ne restons pas ici, dit-elle. Marchons !</p>
+
+<p>Nous repartîmes, son frère la soutenant,
+malgré l’avis de Fortier qui criait :</p>
+
+<p>— A la file, s’il vous plaît. Et tendez la
+ficelle !</p>
+
+<p>A la cabane de Saleinaz, que nous atteignîmes
+vers la fin du jour, elle se laissa choir
+sur le gazon sec et s’enroula dans une couverture.
+Nous lui portâmes du thé qu’elle but
+sans mot dire.</p>
+
+<p>Au couchant, le cirque de glaciers s’était
+comme resserré autour de nous. Des brumes,
+pareilles à des flammes blanches, s’élevaient
+du fond des vallées. Le zénith se matelassait
+de nuages réfléchissant d’arrière-lueurs jaunâtres.
+Dans le tiède suspens de l’heure, les
+chutes de pierres sonnaient mat et sans
+écho.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit, nous entendîmes parler
+le russe. La jeune fille semblait supplier
+Borovkine avec insistance. Il répondait à
+peine, d’un ton fâché. Fortier intervint :</p>
+
+<p>— N’attisez point votre frère, Mam’zelle.
+Qui veut grimponner sur la montagne, il
+faut qu’il ait son plein de sommeil. Et il
+ajouta dans son jargon :</p>
+
+<p>— Adieu la paix, <i>embé les fumelles</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Parmi les femmes.</p>
+</div>
+<p>Nous somnolions, M. Belliard et moi, quand
+les alpinistes quittèrent la cabane.</p>
+
+<p>Vers huit heures, nous fîmes le thé. La jeune
+fille avait un fort accès de fièvre. Nous lui
+proposâmes d’attendre qu’elle fût remise
+pour descendre, mais elle refusa.</p>
+
+<p>Un vent saccadé commençait à assaillir
+les pierres. Nous pensions à Borovkine. Nous
+le savions incapable de rebrousser chemin, en
+cas de mauvais temps, et la cime qu’il voulait
+gravir s’était déjà voilée d’une ceinture
+de brouillards. S’élevait-il dans une paisible
+opacité mouvante, ou parmi les assauts d’une
+tempête de neige ? Nous n’en pouvions décider.</p>
+
+<p>Sa sœur semblait indifférente à toute éventualité.
+Elle reposait sur le foin, sans regarder
+les montagnes, ni prêter attention au ronflement
+des rafales.</p>
+
+<p>A dix heures, elle se déclara prête à partir.
+Elle descendait lentement, silencieuse et
+prostrée. Nous fîmes halte au passage des
+chaînes, et j’eus l’impression que ce que
+j’avais pris pour l’insensibilité de l’extrême
+fatigue, était peut-être l’accablement de je
+ne sais quel désespoir.</p>
+
+<p>Nous avions laissé le mauvais temps très
+haut derrière nous. Nous voyions, en levant
+la tête, un singulier nuage, transparent et furieux,
+qui tourmentait les cimes, mais nous
+avancions à l’abri du vent, dans la demi-obscurité
+des forêts de mélèzes.</p>
+
+<p>Comme nous nous accotions une minute
+contre un énorme bloc moussu, la jeune fille
+dit à voix basse :</p>
+
+<p>— Je ne me marierai pas… Je ne me marierai
+jamais.</p>
+
+<p>Nous sourîmes sans avoir compris.</p>
+
+<p>La forêt nous parut interminable. Mlle Borovkine
+marchait devant nous, avec cette
+espèce de brutalité automatique des organismes
+épuisés. A un moment, elle accéléra
+le pas d’une manière incompréhensible et me
+lança, par-dessus l’épaule :</p>
+
+<p>— Cela devient tout à fait facile !</p>
+
+<p>Pour la première fois, j’échangeai un regard
+inquiet avec M. Belliard.</p>
+
+<p>— J’ai peur… chuchota-t-il en se touchant
+le front.</p>
+
+<p>Au sortir de la forêt, il n’y eut plus de
+doute à avoir sur les conditions dans lesquelles
+Borovkine et son guide effectuaient
+leur escalade. Une chevauchée de nuages
+noirs piétinait les cimes. Un orage grondait
+à leur base. Au milieu, les glaciers verdâtres
+pendaient sinistrement. Les salves du tonnerre
+emplissaient la vallée. De temps à
+autre, un éclair projetait sur la glace des
+lueurs d’acétylène.</p>
+
+<p>— C’est trop absurde, s’irrita M. Belliard,
+à l’idée que nos compagnons étaient accrochés
+à ces murailles verticales.</p>
+
+<p>Nous suivions machinalement des yeux
+leur trajet présumé, quand Mlle Borovkine
+tendit la main vers la montagne.</p>
+
+<p>L’orage s’était en quelques instants dilaté
+dans l’espace. Il tonnait tout près de nous,
+mais la foudre semblait s’acharner sur une
+entaille de la paroi ; une sorte de haut passage
+entre deux précipices. C’était le point
+que nous désignait la jeune fille.</p>
+
+<p>Elle me semblait emportée dans un tourbillon
+irréel, plongée dans une espèce de sommeil
+où je me sentais glisser avec elle.</p>
+
+<p>— C’est là qu’ils sont, dit-elle.</p>
+
+<p>Autant pour la rassurer que pour secouer
+l’émotion inexplicable qui me tenait aux
+épaules, je répondis :</p>
+
+<p>— En admettant qu’ils aient utilisé ce col,
+ils sont certainement beaucoup plus bas. Ils
+doivent traverser le glacier, en ce moment.</p>
+
+<p>Elle hocha la tête.</p>
+
+<p>— Ils sont là… Et je les vois.</p>
+
+<p>— Impossible, protesta M. Belliard.</p>
+
+<p>— Je vous dis que je les vois.</p>
+
+<p>Mon compagnon prit sa jumelle, scruta la
+montagne et haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Il faudrait un télescope… Et encore…
+au milieu de cet orage… deux êtres humains…
+on ne distinguerait pas…</p>
+
+<p>Il parlait d’une voix forte, pour dominer
+le fracas, mais dans une espèce de torpeur.
+Et il ne parvint pas à dissiper cette étrange
+sensation d’irréalité, dont il était peut-être
+conscient lui-même.</p>
+
+<p>La jeune fille n’écoutait pas. Elle parlait
+dans le vent, sans tourner la tête :</p>
+
+<p>— Je vois l’endroit… très distinctement.
+Il y a des pierres rouges… comme des doigts
+penchés au-dessus du col… Et à droite… une
+grande roche carrée qui est détachée de
+l’arête… Ils sont accrochés à cette roche…
+Ils ont jeté leurs piolets… Ils ne peuvent
+pas descendre, à cause du verglas… Et
+s’ils restent là… s’ils restent là plus longtemps…</p>
+
+<p>Elle cacha son visage dans ses mains. Je
+lui pris le bras, la suppliant de secouer ce
+cauchemar, de revenir à elle. M. Belliard
+s’éloigna de quelques pas, en proie à une
+émotion qu’il cherchait à dissimuler.</p>
+
+<p>A ce moment, nous vîmes de nouveau le
+long ruban violet de la foudre trembler au-dessus
+du col. La jeune fille gémit et se laissa
+tomber à terre, s’accrochant convulsivement
+à l’herbe rousse.</p>
+
+<p>Nous la relevâmes sous une rafale de grêle.
+Elle pleurait doucement, demi-inconsciente
+et docile d’épuisement. Je lui pris le bras et
+une heure plus tard, nous arrivions à Praz-de-Fort,
+sous des torrents d’eau tiède. Comme
+l’hôtelière la conduisait à sa chambre, je dis
+à M. Belliard, en déposant mon piolet dans
+la petite salle obscurcie par la pluie :</p>
+
+<p>— J’ai envie d’aller chercher le médecin
+d’Orsières… Elle est à bout de forces. Et que
+ferons-nous, si les hallucinations continuent ?</p>
+
+<p>Mon compagnon me regardait comme un
+homme effrayé qui s’efforce de parler et
+d’agir normalement.</p>
+
+<p>— Je crois qu’il y a plus urgent… Organiser
+une expédition de secours.</p>
+
+<p>— Qu’entendez-vous par là ?</p>
+
+<p>— Hallucinations ?… Oui, c’est possible…
+Mais une chose est certaine… Le col qu’elle
+a décrit tout à l’heure existe. Je le connais.
+Je l’ai traversé !</p>
+
+<p>— Vous ne prétendez pas qu’à six kilomètres
+de distance, elle ait pu voir…</p>
+
+<p>— Je ne prétends rien, dit-il avec agitation.
+Mais je <i>sais</i> que ni les pierres pointues,
+ni la grande roche carrée dont elle a parlé
+ne sont une invention… Alors, il est à
+craindre que le reste n’en soit pas une non
+plus.</p>
+
+<p>— C’est incompréhensible, murmurai-je.</p>
+
+<p>— Cela est.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Nous entendions l’eau
+dévaler en torrent sur le chemin rocailleux.</p>
+
+<p>— Mais qui vous dit que Borovkine soit
+passé par là ? repris-je. Il y a plusieurs cols.</p>
+
+<p>— Je connais les habitudes des guides…
+En cas de mauvais temps, ils choisissent
+celui-là, malgré sa raideur… Il abrège la descente.</p>
+
+<p>Nous nous étions levés. M. Belliard consulta
+sa montre.</p>
+
+<p>— Cinq heures, fit-il. En voilà quinze
+qu’ils ont quitté la cabane. S’ils n’arrivent
+pas avant la nuit, vous pouvez être sûr qu’il
+y a un malheur.</p>
+
+<p>A ce moment, l’hôtesse vint nous dire que
+la jeune fille s’était endormie tout habillée.</p>
+
+<p>— Qu’elle dorme, soupira mon compagnon…
+Et le plus longtemps possible !</p>
+
+<p>Elle sommeilla vingt-huit heures. Elle
+ignora le départ de l’expédition de secours,
+quatre guides mandés d’Orsières et qui s’enfoncèrent
+posément dans la tempête nocturne.
+Elle ne sut rien de la trouvaille qu’ils
+firent au petit jour sur le glacier…</p>
+
+<p>Nous étions allés au-devant d’eux. Nous
+les vîmes redescendre sous la pluie, hâlant
+deux colis noirs qui semblaient des charges
+de bois mort. Aux premiers mayens, un paysan
+fournit des sacs.</p>
+
+<p>— On les a trouvés l’un près de l’autre, dans
+la neige, m’expliqua le chef de la caravane,
+à trois cents mètres sous le col, roustis comme
+deux tisons. Mon grand-père aurait dit que
+les <i>bacans</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> les ont mis dans leur soupe.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Les esprits.</p>
+</div>
+<p>Un char attendait à l’entrée du chemin
+muletier. On attacha les sacs avec des cordes.
+Les souliers ferrés de Borovkine dépassaient.
+Le petit chapeau à demi calciné du guide ne
+fut pas oublié.</p>
+
+<p>J’étais surpris du peu d’importance de ces
+deux paquets, ballottés sur des planches au
+milieu de la montagne. Quelles étaient les
+forces incompréhensibles entrées en jeu à
+propos d’un fait aussi mince que l’extinction
+d’une de ces vies ? Et cet étrange tourbillon
+de clairvoyance déchaîné dans un autre être,
+que signifiait-il ? Ce contact suprême de deux
+consciences à travers l’espace, quel nom lui
+donner ?</p>
+
+<p>— Il va falloir le dire, murmurai-je à mon
+compagnon. Qui de nous s’en chargera ?</p>
+
+<p>— Croyez-vous que nous ayons quelque
+chose à lui apprendre ? répondit-il… Elle sait
+depuis longtemps… C’est nous qui ne savons
+rien.</p>
+
+<p>Quand nous entrâmes dans la chambre de
+la jeune fille, elle dormait toujours, les traits
+reposés, le souffle lent. Elle souriait à moitié
+dans un songe d’ivresse, de secret et puissant
+bonheur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="bot xsmall drap">LE PENSEUR ET LA CRÉTINE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">PRINTEMPS MAROCAIN</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">23</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">A L’ÉCART</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">49</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">LA PLUS MALHEUREUSE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">155</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">LA PIÉMONTAISE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">167</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">LA MÉTISSE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">181</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">L’AMI DES JAUNES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">209</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">LE COL</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">247</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">4625. — Tours, imprimerie E. <span class="sc">Arrault</span> et C<sup>ie</sup>.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75792 ***</div>
+</body>
+</html>
+