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Oudet, éditeur). + + +Pour paraître: + +POUSSIÈRE, trois actes (Théâtre Antoine). + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ + +Vingt-cinq exemplaires (dont cinq hors commerce) sur vélin pur fil des +Papeteries Lafuma, numérotés. + + +Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour +tous pays. + +Copyright by Georges Crès et Cie, 1920. + + + + +LE PENSEUR ET LA CRÉTINE + + +Auvernier ruminait des phrases, dans la diligence qui l’acheminait vers +sa résidence d’été, un village valaisan juché à mille mètres au-dessus +des trains. + +Il ne venait pas en cette vallée pour y chercher l’inspiration, ou un +stimulant quelconque. Il ne croyait qu’au travail lent et continu, dans +une pièce à peu près vide, entre des murs nus. Il eût, certes, préféré +demeurer dans sa villa de Passy, mais comment s’y appartenir? + +Le cours à la Sorbonne, les conférences, les amitiés, autant d’entraves +précieuses. Aussi avait-il résolu de rompre tout lien pour trois mois et +d’écrire enfin les cent dernières pages de _Bonheur et Pensée_. Voilà +des années que le monde des lettres attendait ce livre; on en +connaissait le titre; on en pressentait les conclusions; des disciples y +faisaient allusion dans leurs articles avec un émerveillement gênant. Ce +serait «l’aboutissement des recherches inspirées par un vigilant amour +des hommes», «l’expression la plus complète des bienfaisantes doctrines +du grand penseur». Il fallait que le manuscrit fût prêt cet automne. + +Auvernier, qui avait fermé les yeux un instant, prit son calepin et +nota: _A l’exercice des plus hautes facultés, correspond la plus grande +somme de bonheur._ + +Puis, il plissa le front, comme à l’éclair d’une vague réminiscence, +leva le doigt, se sourit avec indulgence et ajouta: _(Voir si pas déjà +dit par Stuart Mill.)_ + +Les mulets s’abreuvaient. Il mit la tête à la portière et regarda les +montagnes. Il fut surpris de leur immense complexité. Il avait traversé +des montagnes en chemin de fer; il avait pensé à des montagnes; il +s’était servi du _concept_ montagne pour éclairer certaines de ces +comparaisons qui lui valaient sa réputation de styliste... Mais ce qui +s’étageait devant ses yeux était assez différent des formes élancées, +brillantes et rudimentaires qui avaient peuplé son esprit. + +Il y avait d’abord des pentes de terre grise, hérissées de bizarres +pyramides et dévalant jusqu’au torrent. Au-dessus de la route, c’était +un damier de petits champs jaunes ou verts, très inclinés, entourés de +murs de pierres sèches; puis venaient des forêts, l’immense rideau bleu +des pins, plaqué sur le roc, sillonné de dévaloirs et de pierriers. Plus +haut, la zone cuivrée des alpages s’étalait, se bossuait, se renflait et +venait mourir dans une région métallique de gravats, de pierrailles, de +débris; on eût dit un pays de vieille ferraille. C’était la base +d’arêtes noires zébrées de neige, entre lesquelles apparaissait la +courbure livide des glaciers,--ce point tragique de leur descente où la +carcasse éclate, se désagrège en séracs et montre à nu le cœur bleuâtre +du monstre. Alors seulement s’élançaient les cimes, caparaçonnées de +glace luisante et finissant nettement dans l’azur. + +Auvernier se reconnaissait avec difficulté dans ce chaos. Son œil mal +adapté commettait de grossières erreurs sur les distances, les +altitudes, l’inclinaison des plans. + +Il se rappelait avoir écrit qu’_en présence des plus hauts glaciers de +la terre, l’esprit humain, loin d’être écrasé, se libère dans un +mouvement de fierté sublime_. + +Il n’éprouvait qu’un sourd malaise. Le détail, la pesanteur et la +brutalité de ce monde étaient impensables. C’était un univers absolument +étranger à la pensée. + +La diligence repartait. Il se remit au travail. _Le jour_, écrivit-il, +_où la culture cessera d’être l’apanage d’une minorité pour devenir le +partage des foules, la vie deviendra satisfaisante. Tout être cultivé +est susceptible de mener une existence qu’on peut qualifier d’enviable_. + +Auvernier était hanté par le bonheur des hommes. Dans ses livres, dans +ses conférences revenaient continuellement des formules comme celles-ci: +_Le principe auquel toutes les règles de la pratique doivent être +conformées est ce qui tend à procurer le bonheur du genre humain... +Promouvoir le bonheur est le principe fondamental de la morale..._ Et +comme, par suite d’une respectable association d’idées, le bonheur, pour +lui, naissait infailliblement du développement intellectuel, il avait +lutté pour le Progrès et la Pensée. Il avait patronné des œuvres, siégé +sur les estrades où l’on récite _l’Après-midi d’un faune_ à des +menuisiers. Il était membre d’honneur de théâtres à naître et de revues +trépassées. Ce prêt bénévole de sa personne représentait pour lui +_l’Action_,--et il s’admirait secrètement des heures qu’il dérobait pour +elle à la _Spéculation_. Les cyniques tournaient en ridicule son noble +visage rasé, ses yeux clairs et sa bouche d’honnête homme; mais lequel +d’entre eux, à telle époque de sa vie, n’avait eu confiance et n’avait +étayé sa foi de mots ambitieux? + +A un tournant de la route, il aperçut le village, en contre-bas. Il eût +pu compter les soixante-quinze chalets de mélèze rougeâtre, serrés +autour du bulbe en fer blanc de la petite église. L’unique maison de +pierre à volets verts, la pension où il descendrait, s’isolait près du +torrent. Celui-ci, gris et sèchement sonore, coulait entre des blocs +gris. Immédiatement au-dessus, s’étageaient les petits champs de luzerne +et de choux. On voyait une vieille et sa chèvre dans un carré vert. + +La tristesse mesquine du lieu ne déplut pas à Auvernier. Il n’avait pas +choisi sans arrière-pensée ce village perdu. Il manquait péniblement de +documents pour son chapitre des «échelons inférieurs». Il s’agissait +d’exposer dans une dissertation victorieuse la fatalité de souffrance +qui pèse sur les attardés de l’espèce humaine. Il fallait que le +lecteur, effrayé par les exemples de dégradation et d’abrutissement qui +lui seraient montrés, s’élançât, plein d’ardeur, vers l’idéal lumineux +du philosophe. Or, un disciple voyageur, au courant des embarras de son +maître, lui avait signalé les habitants de cette vallée comme +particulièrement arriérés. + +--Songez, avait-il dit, que pendant trois mois d’hiver, le village ne +sort pas de l’ombre de la montagne. Le soleil ne leur revient que le 10 +février. Il paraît qu’ils sont livrés à toutes sortes de superstitions. +Vous trouverez certainement là ce qu’il vous faut. + +Aussi, le grand écrivain observait-il avec sympathie, en se promenant +dans l’unique rue, les lambeaux d’ours et les ailes d’orfraies cloués +aux façades brunes des chalets. Il guettait les visages derrière les +vitres minuscules. Il eut une déception en voyant trois bambins fardés +de santé jouer sur le foin d’un _mayen_. Mais le lendemain, à la +grand’messe, il connut une jubilation silencieuse. + +Plusieurs hommes étaient verdâtres et pointillés de noir. Il y avait des +goitreux; à côté de lui, une vieille femme au cou pendant comme une +poche vide. Plus bas, un jeune homme au goitre plein. A gauche, une +grosseur en formation, jaune sous une face jaune à lunettes, penchée en +avant et lisant. Des sillons verts au coin de la bouche et un pli +circulaire de peau blanche, sous l’enflure du cou. Sa voisine exhibait +un mufle de bête, un nez cassé au milieu et relevé du bout. La lèvre +supérieure, énorme, poussait de l’avant. + +Auvernier prenait furtivement des notes pour les «échelons inférieurs». +De temps à autre, l’orgue au repos laissait échapper une éructation ou +un sifflement aigu, une note d’essai, incohérente. Le bedeau promenait +au-dessus des têtes un petit tambour à grelot emmanché d’un long bâton. +Des pattes crochues se levaient et y laissaient tomber des centimes. Les +chantres hurlaient sauvagement. + +A la sortie, le philosophe découvrit un monstre. Une créature d’un mètre +de haut, affublée d’une robe de femme et qui essayait de fixer le +soleil. Il s’approcha. La figure terreuse et plissée n’avait de vivant +que la bouche; de temps à autre, sa lippe avançait, puis rentrait, comme +la langue d’un fourmilier. La grosse tête, chauve, à part un petit +chignon sous lequel passait le ruban noir d’un chapeau de paille +penchant, oscillait devant le soleil. + +La naine s’éloigna, de la démarche cassée d’un automate détraqué. + +Auvernier frémit de ravissement. + +--Quelle est cette malheureuse? demanda-t-il à un paysan. + +--Mossieu voit bien que c’est une toca. + +--Une... + +--Une crétine, quoi! Mossieu n’en a jamais vu? + +--Jamais. + +--Ah bien, fit le paysan, un vieillard noueux et tortu comme un arole, +Mossieu en verra quèques-unes, dans c’te vallée! + +Il souriait, sans aucune nuance de pitié, avec une espèce de fierté +goguenarde. Auvernier continua l’interrogatoire. + +--En est-il de même dans toutes les vallées? + +--Point. + +--A quoi cela tient-il? + +Le vieux hocha la tête. + +--Savoir... savoir... + +Puis tout à coup, il s’égaya: + +--Y en a qui disent que ça tient à l’eau... Moi, je crois plutôt que ça +tient au vin. + +--Au vin? + +Il planta ses petits yeux d’animal dans ceux de l’étranger, pour lui +faire savourer la drôlerie: + +--Vers chez nous, voyez-vous, ils ont l’estomac plus résistant qu’une +peau de bouc. Les samedis soir, ils boivent du Fendant jusqu’à tant +qu’ils roulent sous la table... Alors, dame, si l’amour les démange, +sœur, mère ou fille, c’est tout comme, quand la chandelle est éteinte. + +Le philosophe rougit et murmura: + +--C’est effrayant... cette... cette bestialité. + +--C’est ce que leur dit le curé, acquiesça le vieux. + +Il ajouta, désignant la crétine qui oscillait vers sa demeure: + +--Il est tout de même obligé de baptiser ces paroissiens-là, quand il +s’en présente. + +Et il conclut sentencieusement: + +--L’homme saccage la vigne et la vigne saccage l’homme. C’est justice. + +Auvernier travailla toute la journée au chapitre des «échelons +inférieurs». Le soir, il rêva longuement sur la terrasse de la petite +pension. Entre ces hautes parois de la vallée, il lui semblait +contempler le ciel du fond d’un entonnoir. Le torrent invisible +s’irritait sur les blocs. La solitude lui donnait l’impression d’être, +sur cette terre, le seul témoin des étoiles. Elles chaviraient lentement +dans l’éther. Il discernait la Grande Ourse, Cassiopée. Mais ce soir, +son esprit se refusait à relier les mondes par ces lignes idéales que +l’homme traça de l’un à l’autre pour tromper son effroi. Dans +l’atmosphère subtile de la haute montagne, on percevait les différents +plans célestes et l’œil, soupçonnant d’immenses profondeurs entre les +astres d’un même signe, disloquait la chimère des figures sidérales. Une +inquiétude vague emplissait le philosophe. Il songeait aux limites de +cette pensée, qu’il voulait faire régner parmi les hommes. Elle était et +serait éternellement impuissante à élucider le mystère des espaces.--Au +delà des dernières étoiles?--D’autres étoiles, d’autres systèmes...--Et +au delà?--Encore d’autres systèmes.--Et plus loin?--Toujours de même, _à +l’infini_... Il sentait péniblement la débilité de ces réponses et comme +pressée par un cœur anxieux, la pensée, tout de suite, se mettait à +produire des mots, ébranlements sonores aussi incapables d’expliquer la +réalité que l’aboiement d’un chien. + +La pensée? Mais on ne pouvait même pas la définir. D’où venait-elle? Des +gouffres noirs de l’éther? Où allait-elle? Se perdait-elle en eux? +S’anéantissait-elle à la mort? Qu’était-elle? Une vibration? Une +radiation? Une... Il revenait à la duperie des mots. Il sourit de +lui-même, d’être une fois de plus tombé dans le vieux piège et rentra se +coucher. + +Il s’avoua, dans la chambre aux cloisons de sapin, que, depuis quelque +temps, ces retours à la vaine métaphysique devenaient trop fréquents. +Sans doute fallait-il considérer le besoin de certitude comme un +aboutissement de la culture intellectuelle. Mais pas chez tous; il +admettait avec une ironie un peu orgueilleuse, que ce qui était pour les +masses humaines une source de bien-être, fût pour lui et ses pareils une +cause d’inquiétude. Il connaissait une espèce de bonheur à se sentir +tourmenté par une force bienfaisante. C’était là un tranchant secret, un +noble et perfide venin de l’arme qu’il tendait aux hommes. Il ne +craignait pas que cette puissance maléfique se tournât contre eux. A lui +seul le doute et la souffrance. + +Car il souffrait. Longtemps il s’était cru malheureux du malheur des +autres. Une pitié pas encore éteinte le brûlait par crises. Mais ce +soir, entre ses quatre murs de bois, au grondement de l’eau brutale, +tout seul pensant, il dut reconnaître qu’il souffrait de lui-même, d’un +mal de conscience pieusement nourri pendant trente années. + +Le lendemain, il flânait dans le village, en quête de notes. Il trouva +la crétine sur le seuil d’un «raccard», mangeant gloutonnement sa soupe +dans une écuelle en bois. Ses grosses mains aux doigts courts +tremblèrent à la vue de l’étranger; elle grogna sourdement et cacha sa +pâtée. + +--Hon... hon... hon... menaçait-elle. + +Auvernier lui souriait, sans trop s’approcher. + +--N’ayez pas peur, dit-il, je ne vous ferai pas de mal. + +Et il déposa une piécette sur le plancher de la grange. L’idiote cessa +de grogner, ramassa l’aumône et reprit sa soupe. Sa lippe rétractile +allait et venait si hideusement que le philosophe ne pouvait en détacher +ses yeux. A la fin du repas, elle hocha la tête, sourit et tenta de +parler; des sons pâteux, rauques, titubants: + +--Be... be... bonne soupe... + +Auvernier fut plus impressionné par ce contentement et par son +expression qu’il ne l’avait été par l’aspect physique de la crétine. Il +l’eût préférée sans un rudiment de sensation, sans rien de commun avec +l’homme. + +Le paysan qu’il avait interrogé la veille flânait dans la rue. + +--Alors, voilà que Mossieu a fait amitié avec la toca? + +--Elle parle donc! remarqua tristement l’écrivain. + +--Bien sûr qu’elle parle. Hé, enfant de l’amour, dis-nous voir la messe. + +La toca se mit debout et bégaya d’un ton aigu, insupportable, parmi un +chaos de syllabes mortes: + +--Heu... Do... do... dominous... vobiscum... heu... cum... cum, cum, +heu... heu... spiritu... tau... tau! + +--Amen, fit le vieux en riant. Et comme l’idiote tendait avidement la +main: donnez-lui dix centimes, ajouta-t-il. + +Auvernier s’exécuta. + +--Que peut-elle en faire? + +Mais le monstre avait compris. Empochant la nouvelle piécette, elle +grogna, dans un rire de satisfaction: + +--Ta... ta... tabac... et s’en fut, de sa démarche brisée. + +--Ouai, acquiesça le vieux. Elle n’aime rien tant que fumer. + +--Comment vit-elle? Elle ne peut pas travailler. + +--Chacun lui baille un peu de pitance. + +--Pourquoi ne l’envoie-t-on pas à l’hospice de la ville? + +Le paysan se rembrunit: + +--Et pourquoi donc que nous enverrions notre crétine à l’hospice? Nous +ne sommes point tant regardants sur la soupe. Et puis, une toca, ça +porte bonheur au village. + +--Vraiment? + +--Ouai. Ces canailles-là, c’est plus sûr que vous et moi de visiter le +paradis. + +--Pourquoi donc? + +--Les crétins vont droit au ciel, c’est connu, affirma le vieux avec +envie. C’est pour une mule que le sort est triste; trimer sur les +montagnes et finir tout entier dans la terre. Pas ça de vie éternelle! +Mais une toca, ça porte le paradis dans son goitre, chacun peut vous le +dire. + +L’écrivain rentra rédiger des notes sur son carnet alphabétique. Il y +eut bientôt trois pages au B (bestialité) et deux à l’S (superstition). +Cette moisson ne le satisfaisait pourtant pas. Non que ses modèles +l’eussent déçu; il n’avait encore jamais considéré d’«échelons» à ce +point «inférieurs». Mais pourquoi, chez ces déchus, la souffrance +n’était-elle pas plus évidente? Est-ce l’insensibilité de la brute? se +demandait-il, un durcissement tel que la douleur elle-même ne pénètre +plus? Non, car l’idiote avait manifesté une espèce de joie en avalant sa +soupe. Et pouvait-on imaginer qu’un être vivant sensible au plaisir ne +le fût pas à la peine? Cependant, la conscience de la peine... etc. + +Ses méthodes habituelles de raisonnement ne lui apportaient pas +l’éclaircissement cherché. Au moins l’aidaient-elles à repousser une +pensée qui commençait à l’envahir et à l’approche de laquelle il se +sentait vacillant, écœuré, fasciné, comme un vieillard au bord d’un +précipice. + +Il sortit vers six heures. La vallée était pleine d’un chaud soleil +tranquille. Les forêts, sur les pentes, passaient doucement du bleu au +mauve. Plus haut, les ombres des nuées somnolentes se traînaient sur le +manteau d’or des alpages. Une grande lumière rousse caressait les +glaciers. Auvernier s’avançait à travers les prés, vers un jeune mélèze +qui, juché sur un roc vert de lichens, semblait aspirer toute la +fraîcheur du moment. La crétine vaguait dans l’herbe haute. Se +dissimulant derrière le rocher, Auvernier l’observa. + +Les ciguës lui venaient à la taille. Certaines touffes atteignaient son +épaule. Sa tête noirâtre, errant au-dessus des plantes, semblait quelque +fantôme de la terre. Elle souriait au soleil; ce disque de lumière, +tournant à toute vitesse derrière une brume, l’emplissait d’un +émerveillement joyeux. Elle lui faisait des signes de la main, lui +envoyait des espèces de baisers, lui grognait des tendresses, dans un +délire d’affection. Elle l’imaginait évidemment tout près. Nul être +pensant n’avait à ce point cru en lui. + +--Heureuse!... murmurait le philosophe. Elle est heureuse! + +Une guêpe alourdie s’enivrait sur les fleurs. La toca la suivit, faisant +lever par dizaines des sauterelles à dos rouge. Elle soufflait entre ses +lippes monstrueuses, pour imiter la stridulation des insectes. La guêpe +se posa sur la mousse du rocher, puis s’éleva lentement dans le bleu, +au-dessus du mélèze. + +D’une fente, un lézard sortit. + +Toute l’attention de l’idiote se porta sur lui. + +--Heu... fit-elle en riant, jo... joli... andjerdé[1]... Heu... heu... + + [1] Andjerdé, lézard, en patois valaisan. + +Elle étendit la main et le lézard rentra dans son trou. L’oubliant +aussitôt, comme le soleil, comme la guêpe, comme les sauterelles, elle +descendit en zigzags au plus profond des herbes, s’assit, sortit de sa +poche du tabac, une courte pipe noire et se mit à fumer. + +Elle fumait sans avidité, les yeux clos sur sa volupté. Parfois, un +petit rire guttural exprimait l’excès de son contentement. Au penchant +du jour, son tabac fut épuisé. S’abandonnant en arrière, elle disparut +entièrement dans les herbes. On entendit un souffle puissant; elle +s’emplissait de l’air du soir. Puis, le silence se fit sur son repos +comme sur celui d’un animal; elle dormait, dans la plus haute béatitude +qu’un être vivant puisse atteindre. + +Auvernier regagna lentement sa pension. Il méditait un précepte +bouddhiste qu’il avait âprement réfuté: «De même que le vent chasse les +nuages, ainsi le sage devrait-il chercher à bannir la pensée, à bannir +la conscience du monde...» + +Si le bonheur humain était à ce prix, que valait son œuvre, son effort, +lui-même? + +Il écrivit cependant le chapitre des «échelons inférieurs». Il termina +même _Bonheur et Pensée_, mais à dater de ce jour, un sourd travail de +désagrégation s’accomplit en lui. Brique à brique, tout ce qu’il avait +édifié s’effritait. Le piédestal de ses croyances, de ses doctrines +s’effondrait, sapé par une pioche inconnue. Au début, Auvernier +assistait avec épouvante à cette destruction, mais peu à peu, la joie +lui revint. Il se sentit libéré d’un poids inutile et ridicule. Bientôt, +il s’abandonna, dans une sorte d’ivresse, à cette dévastation secrète. +Pour tous, il était resté le «noble penseur», l’«apôtre de la culture», +le «grand théoricien du bonheur». Lui seul se savait un homme nouveau, +un homme heureux, debout sur les décombres de son idéal, sans espoir ni +crainte, aimant la vie comme la mort. + +Deux ans après, il cessa d’écrire. + + + + +PRINTEMPS MAROCAIN + + +La maison que le colonel Green avait louée était au milieu des jardins. +Quand on a longé, des jours durant, les sables de la côte marocaine, +quand on n’a reposé ses yeux que sur les coques des navires naufragés, +les uns, couchés vers la terre et bombant à la vague un flanc rouillé, +les autres, morts debout et prêts, semble-t-il, à chevaucher les dunes, +on est disposé à prendre au sérieux les jardins de Saffi. + +Le vent de mer enfile la vallée de désolation dont ils occupent le fond; +le sirocco les saupoudre de poussière jaune, mais ce sont pourtant des +jardins. On y trouve des haies de figuiers de Barbarie, de petits champs +de maïs, des mûriers, des grenadiers, et même le rare éventail de +quelques palmiers. Il y fait bon à midi. On voit, au-dessus de soi, les +chameaux trimer sur les pistes ocreuses qui serpentent aux flancs de la +combe. Et l’on surveille d’en bas le sommeil de la vieille ville étagée +sur ses rocs. + +Le colonel Green était un de ces officiers de l’armée des Indes, jaunis +et desséchés par trente ans d’Asie, qui voyagent en quête d’un climat +propice. Saffi, découvert pendant une croisière, l’avait séduit. Il +résolut d’y passer un hiver avec sa fille et la vieille _ayah_ +cinghalaise qui l’avait élevée. + +Certain matin de novembre, on eût pu voir les trois étrangers accroupis +au milieu de leurs bagages, à l’arrière d’une des barcasses qui +franchissent la barre. + +Elle était praticable, ce jour-là, et bombait sans écumer son dos vert +entre les rochers du goulet. Dix Marocains en haillons se levaient +ensemble, piquaient l’aviron dans la lame et se laissaient choir sur les +bancs en geignant rythmiquement. De temps en temps, ils exhalaient un +triste: _ha... ha... ha..._ Un pilote noir, debout à l’arrière, +gouvernait de côté avec une longue rame, harcelant ses hommes de: +«_Siet!... siet!... siet!..._» continuels. Par le travers des roches, +les plaintes et les efforts s’exaspérèrent. On arriva sans accident au +sable de l’étroite plage, et, la barcasse échouée, les rameurs se +disputèrent les voyageurs dans la bruyante bave du flot. + +D’une corniche de la falaise, une femme accroupie observait la scène, +délicat oiseau mauve au repos. + +Les nouveaux venus furent vite installés. Quelques étoffes, des tapis, +deux chaises de pont furent tout ce qu’ils ajoutèrent au mobilier de la +petite maison. Ils engagèrent comme cuisinier un certain Amram, juif du +Mellah, qui parlait un anglais hypocrite appris dans le Devonshire. + +Il s’était trouvé là, au débarquement, avait protégé les arrivants +contre la rapacité des portefaix, les avait guidés au consulat, dans la +ville, chez eux, et finalement, avait offert ses services. Agé, souple, +on sentait qu’il avait dû copier les manières d’un pasteur. Son +obséquiosité native était mêlée d’une espèce de dignité apprise, visant +à donner l’impression des plus hautes vertus. + +Il est peu d’endroits où une Anglaise se trouverait dépaysée. Miss Green +n’était pas une rêveuse. Elle avait, comme la plupart de ses +compatriotes exilées en pays musulman, la notion de devoirs précis à +remplir envers les indigènes. Il semble à ces jeunes hygiénistes aux +cheveux dorés que l’Islam, depuis des siècles, attende leur venue, dans +ses plaies et sa pestilence. + +Elle s’était tout de suite enfoncée dans les méandres du Mellah, +enjambant les flaques d’eau verte, caressant les beaux enfants +chassieux. + +Un garçon de quatorze ans lui parla français. Malicieux, le poitrail nu, +deux mèches brunes aux tempes, chaussé de vase noire jusqu’aux mollets, +il demandait un sou. + +--Pourquoi ne vous lavez-vous pas? dit-elle. + +--Me laver? Pour quoi faire? + +--Alors, vous ne vous lavez jamais? + +--Si. Une fois par mois. + +--Eh bien, vous salissez vos draps. + +--Non, réfléchit le gamin, parce que mes draps, je les lave deux fois +par an... + +Les Marocains l’accueillaient sans bienveillance. Pour avoir sermonné +des parents qui promenaient sur un âne leur marmot en pleine éruption de +variole, elle fut injuriée, presque piétinée. + +Il y avait, dans le haut quartier, une femme qui défendait jalousement +sa progéniture contre toute tentative de nettoyage: beau et grand corps +brun, une tête noire dévastée, un œil crevé, l’autre vitreux, elle se +dressait sur son seuil et éclatait en imprécations au passage de miss +Green. + +Celle-ci comprit bientôt que les seules relations possibles avec les +indigènes étaient d’ordre financier. Moyennant cinquante centimes par +semaine, Youssef, le jeune juif aux mèches brunes, consentait à +décrasser ses jambes. Les enfants laissaient laver leurs plaies à l’eau +boriquée, à condition qu’ils serrassent dans leurs menottes le prix de +l’opération. + +Chaque soir, sous la charmille poussiéreuse attenante à la petite +maison, Ellen racontait au colonel ses expériences de la journée. + +--Drôles de gens, se plaignait-elle. Ils comprennent que je veux leur +bien et ils ont l’air de me détester. Pourquoi? + +Le colonel était moins que personne en mesure d’éclairer la psychologie +des Marocains de la côte. Pendant ses trente années de vie coloniale, il +n’avait fait qu’accumuler des informations de guide, concrètes et +impersonnelles. Il pouvait définir, situer, décrire un nombre +incalculable d’endroits ou d’objets. Mais ses auditeurs s’étonnaient +toujours qu’il eût _vu_. Les splendeurs de l’Orient s’étaient déroulées +en vain devant cet œil terne. Si le secret des univers lui avait été +dévoilé, il l’eût relaté le soir à sa fille, du ton mesuré dont il la +renseignait sur les plantations d’aloès ou sur les caprices de sa fièvre +des foins. + + * * * * * + +Un soir de printemps, elle rentrait découragée. + +Tout à l’heure, dans une rue voûtée de la ville haute, elle avait croisé +quatre vieillards juifs en haillons bleus, aux chevelures pendantes, qui +montaient à la file, se tenant par la main,--aveugles tous les quatre. +Elle se sentait mesquine, devant la grandeur de pareilles déchéances. + +Avant de sortir des murs, elle avait entendu, montant d’une impasse, une +musique étouffée, les tintements, les grondements et les voix en folie +de quelque orgie souterraine. Sans savoir pourquoi, prise de peur, elle +avait couru jusqu’à une porte. + +A présent, d’un tertre jaunâtre, elle regardait le soleil couchant +cuivrer la vieille forteresse portugaise. Il faisait moite et le ciel +brouillé annonçait les vents du sud. A ses pieds, gisait un mannequin +dont les Joyeux se servaient pour leurs exercices de tir. + +Youssef sortit d’un café en planches où il buvait les sous de la jeune +fille et l’aborda: + +--Grande fête, ce soir, annonça-t-il de sa voix enrouée. Le marabout, il +est revenu. + +--Quel marabout? + +--Sidi Abdallah. Grand saint pour les musulmans. Il est allé en +pèlerinage dans le pays, avec des Marocains. Ils sont devant la porte de +la marine: tu peux les voir en rentrant chez toi. + +Tout en parlant, le garçonnet, qui tenait un bambou, s’amusait à en +labourer le mannequin. Il s’acharnait à la place du sexe, en souriant de +travers. + +Miss Green le quitta sans répondre. Au lieu de dévaler directement les +pentes qui dominaient les jardins, elle fit un crochet vers la plage, +guidée par la rumeur d’une foule. Tout Saffi était là. Débardeurs +encapuchonnés de sacs à charbon, Maures en _djellabas_ brunes, enfants +nus sous leurs chemises sales, échancrées à l’épaule, juifs haillonneux, +nègres à l’œil sadique, formaient le cercle autour de la troupe sainte. +Celle-ci, massée au pied des remparts, s’exaltait autour du marabout. +C’était un homme au visage blême, horriblement tendu, ruisselant de +sueur. Il dansait en jonglant avec une boule d’ébène. Il bondissait, sa +longue chevelure dardée comme une flamme noire. Les pèlerins +esquissaient les évolutions de leur chef et les scandaient de cris +gutturaux, de fragments de mélopées extatiques. Les uns battaient des +tambourins contre leur oreille; les autres se livraient à la flûte arabe +comme au vin. Certains, coiffés du turban vert, balançaient des +étendards de soie à rayures jaunes et rouges. On brûlait de l’encens; on +aspergeait la foule d’eau de fleurs d’oranger. Les plus fanatiques, le +poitrail nu, cheveux flottants, s’entaillaient les bras avec des sabres. + +Miss Green en remarqua un qui tournait furieusement sur lui-même en se +labourant les côtes. Une face mitraillée de variole et des yeux qui +dévoraient le vide... + +Le sang coulait avec la sueur. Cela sentait la panthère en cage. La +jeune fille se trouva tout à coup si faible qu’elle dut s’asseoir à +l’écart, sur le sable. + +Pendant le dîner, elle décrivit la scène à son père. + +--Marabout... commenta le vieillard. C’est un homme qui lutte contre les +passions de la chair, pour arriver à l’union avec Allah. Il a des +extases qui lui révèlent les secrets du monde intangible et il passe +pour commander aux forces de la nature. Il ajouta, quelques instants +après: + +--C’est aussi un oiseau à cou dénudé. + +Ils se levèrent de table et l’_ayah_ leur servit une infusion sous la +charmille. Le colonel lisait un livre sur l’Islam, près du photophore. + +La fête continuait dans les murs et les premières bouffées de sirocco +transportaient ses clameurs enragées. + + * * * * * + +Deux jours plus tard, en sortant, miss Green vit un homme accroupi au +bord de la piste poussiéreuse, en face de la maison. Elle reconnut le +fanatique au visage grêlé qu’elle avait remarqué dans l’entourage du +marabout. Il se tenait immobile, ses longs cheveux blanchis à la cendre, +son chapelet au poing, en prières, semblait-il. + +Il ne parut pas la voir. + +Quand elle rentra, l’homme était encore là. Pendant le lunch, elle le +fit remarquer à son père. + +--Je l’ai déjà vu, dit le vieux soldat. + +--Et que pensez-vous qu’il attende? + +--L’aumône, probablement. Étant un personnage religieux, comme l’indique +son chapelet, il ne peut mendier. Mais sa présence veut dire: +«Donnez-moi.» C’est ce que nous ferons tout à l’heure. + +Le colonel, dont la santé s’était améliorée, sortait maintenant à cheval +avec sa fille. On leur amena leurs montures vers trois heures. En +passant devant le fanatique, ils jetèrent une poignée de sous à ses +pieds, sans qu’il parût s’en apercevoir. + +Ils trottèrent sur les pistes bordées d’aloès, entre les maigres champs +de maïs envahis par les pierres et dont les Marocains défendent la +moindre pousse avec des vociférations. Au ciel, le blanc des nuages +était épars, comme en bouillie. Le vent transportait du sable chaud. +Miss Green avait la migraine... Ils rentrèrent longtemps avant le +coucher du soleil. + +L’homme était toujours là. + +--Nous n’avons peut-être pas assez donné, supposa la jeune fille. + +--Non. Il est sûrement en prières, déclara le colonel. Je l’ai observé. + +--Mais si ce n’est pas de l’argent qu’il attend, pourquoi serait-il venu +s’installer ici? + +--Il doit y avoir quelque indice qui lui désigne cette place comme +favorable. Remarquez qu’il est tourné vers l’Est, c’est-à-dire vers La +Mecque. + +--Il ne perd pas la maison des yeux. + +--Je parierais qu’il ne la voit même pas. + +Le sirocco souffla toute la nuit. Les rafales arrivaient par séries, +avec une force croissante, puis cessaient pour reprendre aussitôt. Les +palmiers se froissaient dans une colère métallique. Ellen ne dormit pas. + +En ouvrant sa fenêtre, vers huit heures, elle vit avec étonnement le +saint personnage à la même place que la veille. Des colonnes de sable +tournoyaient dans la vallée; les arbustes geignaient, harassés. L’homme +était immobile, blanc de poussière, pareil à un mort. + +Elle se promit d’interroger le cuisinier à son sujet. + +--C’est singulier, Amram, lui dit-elle en prenant son thé. Cet Arabe est +toujours là. Si tu allais lui demander ce qu’il veut? + +Il la dévisagea, fermant à demi les yeux, pour en atténuer la flamme. + +--Je suis un pauvre juif, répondit-il humblement. Pour lui, musulman, je +ne suis qu’une vermine. D’ailleurs, il est en extase. Autant questionner +une pierre. + +--Si tu le renvoyais? + +--Ce n’est pas un serviteur comme moi qui oserait chasser un _Hadj_. +Tous ceux qui suivaient le marabout sont des _Hadj_, de saintes gens qui +reviennent de La Mecque. S’ils apprenaient qu’un juif a offensé l’un +d’eux, ils l’assommeraient à coups de bâton! + +Tout en dispersant avec une palme sèche les mouches obstinées, il +examinait la jeune fille, un pli d’attendrissement sous ses poils +blancs. Elle le renvoya, disant: + +--C’est bien. J’en parlerai au colonel. + +Celui-ci fut d’avis de ne plus s’occuper de l’intrus. + +--Aux Indes, déclara-t-il, on voit des fakirs incrustés des années à la +même place. C’est comme un arbre, ou une fontaine; on les frôle, on les +piétine presque, on ne les remarque plus. + +Le sirocco soufflant encore dans l’après-midi, les Green ne sortirent +pas. Ellen, qui suffoquait dans sa chambre, voulut faire sa sieste sous +la charmille. Soleil et poussière passaient par la claire-voie, mais la +touffeur était moindre que dans les pièces closes, du moins à ce que +prétendait la jeune fille. + +Le lendemain, un azur lumineux, immobile, voûtait le monde. + +Le saint paraissait aussi indifférent à l’embellie qu’aux rafales qui +l’avaient assailli trente-six heures durant. Au lunch, le colonel +annonça: + +--J’ai demandé les chevaux pour trois heures. Nous irons voir ces +grandes _noriahs_, sur la route de Mogador. + +--Je préfère ne pas sortir, père, répondit instinctivement Ellen. + +--Tu n’es pas malade? + +--Non... fatiguée seulement. + +Elle passa l’après-midi sous la charmille, à lire un roman. En tournant +la tête, elle voyait le religieux de l’autre côté du chemin, tache brune +sur le vert pourpré des figuiers de Barbarie. Elle distinguait son +visage, plaque de cendre où brûlait la braise noire des yeux, mais elle +s’efforçait de n’y plus attacher la valeur d’une présence humaine, de le +considérer comme une plante un peu plus étrange que la nature aurait +fait germer devant sa porte. + +Dans la nuit, elle eut un cauchemar. Des nuées jaunes chargées de sable +fuyaient dans le ciel, à toute vitesse. Elle contemplait ce spectacle +d’en haut, sans le comprendre, car l’atmosphère était parfaitement +tranquille. Soudain, elle aperçut, au-dessous d’elle, se tordant dans le +creux d’une dune, la forme démesurée du religieux. Il avait une poitrine +affreusement dilatée et son corps élastique, ondulant au soleil comme +celui d’un ver, commandait à la course des nuages. + + * * * * * + +Au matin, une petite inquiétude vivait en elle. + +--Père, déclara-t-elle après le déjeuner, je ne sortirai pas encore +aujourd’hui. Je ne me sens pas bien. + +Le vieillard la regarda: + +--C’est vrai. Tu es un peu pâle... Ce coup de sirocco m’a fatigué aussi. +Je te donnerai de la quinine. + +Elle passa de nouveau la journée sous la charmille. Sans savoir +pourquoi, elle avait pris sa chambre en dégoût. Vers six heures, le ciel +devint d’or. Les palmiers se dilatèrent. Les verdures semblèrent soudain +étonnamment jeunes. Une volupté rapide, intense, submergea la vallée. + +Youssef parut. + +--Regarde comme je suis propre, cria-t-il. Donne-moi trois francs! + +Elle s’étonna du chiffre accru de ses exigences. Il sourit vicieusement, +en fixant l’échancrure de son corsage. + +--C’est pour ma femme, expliqua-t-il. + +Et comme elle riait, incrédule, il releva brusquement son burnous, +exhibant sa virilité. + +Elle rougit très fort et le renvoya. Il s’en fut, ricanant de la gorge. + +L’_ayah_ avait surpris la scène. + +--S’il revient, dit la jeune fille, tu le chasseras. C’est un petit +voyou. + +--Un grand voyou, maîtresse! Un très grand voyou!... Mais aussi, +ajouta-t-elle à voix basse, maîtresse est trop charitable. Ici, ce n’est +pas comme à Ceylan, où chaque mendiant vous bénit pour l’aumône qu’il +reçoit. Ici, on ne connaît pas le Bouddah et on se rit du bien. +Maîtresse va, vient; elle parle aux Marocains; elle a pitié d’eux; elle +leur donne des sous et des médicaments... Mais les Marocains ne s’en +soucient guère... Ils regardent maîtresse, quand elle passe... Si elle +savait comment ils la regardent!... J’en frémis parfois dans ma vieille +peau... Oui, tous, même cette tige boueuse de Youssef, même le juif! + + * * * * * + +Dans la nuit, Ellen s’éveilla tout à coup avec la sensation qu’on venait +de lui toucher l’épaule. Une angoisse la chassa du lit, la poussa vers +la fenêtre. + +L’odeur intime, réelle, de la terre et des plantes était libérée. Dans +une mare, des grenouilles coassaient furieusement, toutes ensemble, puis +se taisaient ensemble. Leur chant avait une force extraordinaire; on eût +dit un aboiement de chiens. Sous un figuier, on entendait des +gémissements humains, une voix de très jeune fille, qui semblait +sangloter et un halètement d’homme, rapide, enivré. + +Elle sentait ses jambes mollir. La nature avait, cette nuit, une face +nouvelle; les êtres, couverts par le soleil d’une dorure factice, +étaient, dans cette noirceur, plus vrais, plus puissants, et brutalement +obsédés. + +Certes, il y avait dans l’univers d’autres forces que les orages du sud +ou que la poussée de la barre contre les rocs, des forces tout aussi +impétueuses et indifférentes, mais dont on ne parlait jamais... + + * * * * * + +La journée du lendemain se passa comme les précédentes. Après le dîner, +le colonel but son whisky sous la charmille, à la lueur du photophore. + +Il faisait une de ces soirées parfaitement sèches où il semble que la +terre africaine, privée d’atmosphère, touche les régions supérieures du +ciel. + +Ellen brodait des mouchoirs, se débattant en silence contre elle ne +savait quoi. Voilà plus d’une heure qu’elle voulait se mettre au lit, +mais ployer le genou, lever la main était impossible. Elle sentait la +sueur perler sous ses bras. + +Le vieillard parti, elle appela l’_ayah_. + +--Arrange-moi mes cheveux, pria-t-elle. + +La Cinghalaise dénoua la chevelure qui ondoya jusqu’à terre, et se mit à +la peigner, tout en murmurant des louanges d’une voix enfantine et +chantante. + +Quand elle fut seule, Ellen s’abandonna en arrière, cédant à l’ennemi +inconnu. + +Elle s’éveilla en sursaut et referma aussitôt les yeux, dans une nausée +d’effroi: à trois pas d’elle, se tenait le religieux. Parfaitement +immobile, il la fixait avec une ardente sévérité. Les yeux seuls +semblaient maintenir en vie cet assemblage de chairs sèches, ravagées +par la variole, entaillées de blessures volontaires, encroûtées +d’ulcères. + +--Que faites-vous là? implora-t-elle faiblement. + +En même temps, elle cherchait à se réfugier dans la salle à manger. Mais +elle se sentait tout entière enveloppée dans un filet pesant. Le mieux +qu’elle put faire fut de se lever et de se roidir contre la claire-voie. +Il lui était impossible de frapper l’intrus, de le chasser, ou même de +lui parler avec rudesse. + +--Comment êtes-vous entré? murmura-t-elle. Pourquoi me regardez-vous +ainsi? Qu’est-ce que vous voulez? + +Il étendit une main desséchée vers les cheveux épars de la jeune fille. +De son autre main, étrangement agile et expressive, il lui faisait signe +d’en couper une mèche. + +--N’approchez pas, supplia-t-elle. + +S’arrachant par un violent effort de volonté, elle s’enfuit jusque dans +sa chambre. Un instinct de défense, éveillé subitement, lui conseillait +la ruse. + +Il y avait, devant son lit, la peau d’un lion que le colonel avait tué +jadis dans l’Afrique du Sud. Elle prit des ciseaux, trancha dans la +crinière, puis eut le courage d’affronter de nouveau le religieux. + +Il attendait, impassible. Elle lui tendit la pincée de soies blondes, en +s’efforçant de sourire. Il la porta sans mot dire à ses lèvres, à son +front, et sortit. + +Elle était parfaitement lucide. Elle remarqua qu’il avait aux chevilles, +comme beaucoup de pèlerins, deux plaies rondes habitées par les mouches. + + * * * * * + +Le lendemain, une sorte de pudeur l’empêcha de raconter l’aventure à son +père. Elle n’osa se confier qu’à la Cinghalaise. + +--Voyez-vous, le chien rogneux! gronda la vieille. Qui sait ce qui +serait arrivé, si maîtresse lui avait donné une de ses boucles? Il +tiendrait maîtresse en son pouvoir... + +Et elle ajouta, plus bas: + +--Maîtresse ne sait donc pas que cette bête sauvage la désire? + +La jeune fille rougit violemment: + +--Tais-toi! Je le savais. + +En réalité, cette idée l’atteignait pour la première fois. Elle avait +envisagé des chances de meurtre, de vol, d’empoisonnement, mais non la +possibilité qu’en cette ruine humaine habitât la même volonté qui +faisait se clore les yeux d’Amram en sa présence, la même qui amenait un +sourire vicieux sur les lèvres de Youssef. Elle éprouvait une +stupéfaction mêlée de dégoût. Revivant ses derniers jours, ses abandons +pesants sous la charmille et l’étrange torpeur qui la clouait sous l’œil +fixe du fanatique, elle avait envie de se plonger dans l’eau pure. Elle +s’interrogeait vainement sur la nature de cette force, capable de +troubler un être à distance, d’enchaîner les membres et la pensée, +d’éveiller des remous jusque dans le profond domaine des songes. Elle ne +savait pas que si l’homme mettait au service de ses instincts la +puissance accumulée par l’ascétisme, il deviendrait une espèce de démon, +devant qui plieraient les corps et les âmes les plus fiers. + +Malgré le soleil, qui désolait majestueusement la vallée, elle sortit +volontiers avec son père et se promena dans les jardins, légère, la tête +vide, comme après une fièvre. Ils allèrent jusqu’aux dernières verdures, +d’où l’on voit un rideau de feu ondoyer sur les sables. + +En rentrant, ils passèrent devant le religieux qui roulait entre ses +doigts la mèche dorée. + +Elle se retira de bonne heure, ce soir-là. + +La nuit tempérait à peine la chaleur. Portes et fenêtres ouvertes, les +maisons attendaient anxieusement un souffle, un remous de l’air fixe. + +Vers une heure, Ellen s’éveilla. Un clair de lune puissant comme une +aurore avait envahi la pièce. Une sensation de vie accrue, de force +irritante et insolite parcourait ses membres. Il lui semblait respirer +une odeur de suint, l’odeur animale des mendiants, des chameaux et des +chiens vautrés sur une terre brûlante. Elle voulut se rendormir, enfouit +son visage dans l’oreiller. Cette odeur la poursuivait. L’immobilité +n’était plus supportable. Elle se dressa, tordit ses bras minces, +qu’elle sentait plus robustes que des câbles et finit par se glisser +hors de la moustiquaire. + +Ses pieds nus rencontrèrent le carrelage... Elle était sûre d’avoir +foulé la peau de lion en se couchant et elle la voyait, maintenant, au +milieu de la chambre. Que s’était-il passé? Elle pensa qu’elle faisait +un de ces rêves où la conscience dédoublée enregistre des événements +absurdes, tout en les niant ironiquement. En effet, _voici que la +dépouille se mettait à bouger_... Mais ce chacal qui ricanait, là-bas, +dans les jardins?... La fraîcheur du pavé, sous ses pieds?... Non, elle +ne rêvait pas et la chose morte avait encore frémi, animée d’une vie +fantômale! + +Miss Green passa le restant de la nuit, pelotonnée contre le mur, +mordant sa moustiquaire pour ne pas crier. + +Quand elle osa jeter les yeux à terre, dans l’avant-lueur orangée du +jour, la peau de lion gisait contre la porte, comme si le balai d’une +servante, et non un puissant orage d’énergies inconnues, l’avait fait +échouer là. + + * * * * * + +Au lever du soleil, le fanatique aboya une injure, se dressa sur ses +jambes desséchées et s’en alla vers les sables. + + + + +A L’ÉCART + + Ce sont les conditions exceptionnelles qui créent l’artiste: + tous les états intimement liés aux phénomènes maladifs, de sorte + qu’il ne semble pas possible d’être artiste sans être malade. + + (NIETZSCHE, _la Volonté de Puissance._) + + Les artistes ne sont pas les hommes de la grande passion, quoi + qu’ils s’imaginent et quoi qu’ils nous disent. + + (ID. _Ibid._) + + +I + +Je fis sa connaissance au deuxième relais de la route de Laghouat au +M’Zab. Je roulais depuis neuf heures à travers la _Daya_, dans le coupé +de l’énorme voiture. J’étais descendu péniblement, en chancelant dans la +nuit. La diligence dételée semblait une épave du désert. Un Arabe était +étendu sur le marchepied arrière, blanc et immobile comme un cadavre +sous son drap. Un bref tourbillon de poussière se soulevait parfois, +au-devant du fanal. On se sentait rejeté du monde, vomi au hasard, en un +point quelconque de l’immensité plate et morte. + +Pourtant, un rectangle de lumière, dressé sur l’obscurité, attestait +l’existence d’une maison. J’entrai dans une pièce où s’entendaient le +tic-tac d’un réveil et la respiration d’hommes endormis. Un feu de +tourbe éclairait suffisamment. Le cocher buvait du café, accroupi devant +la flamme. Des Arabes étaient allongés sur la terre battue. Au fond de +la chambre, adossé au mur, un Européen me regardait. Je lui offris une +cigarette, qu’il accepta avec une espèce d’empressement inquiet. + +Dès les premières paroles, il me fut évident qu’il n’appartenait pas aux +catégories humaines le plus souvent rencontrées dans ces parages: +officiers en tournée d’inspection, ou fonctionnaires civils rejoignant +leur poste. Je lui demandai s’il descendait au M’Zab avec moi. Non, il +venait d’errer à cheval parmi les tribus et il regagnait Laghouat en +flânant. + +Au bout d’un quart d’heure de causerie, il me dit, à brûle-pourpoint: + +--D’ailleurs, vous ne trouverez rien, là-bas. + +Je le regardai avec surprise. + +--A quel point de vue? + +--Musique, sourit-il brièvement, en baissant les yeux. + +--Mais je suis peintre, protestai-je. + +--Oui... Vous devez être mieux doué pour la musique. + +C’était cruellement exact. Je le regardai avec stupeur. + +--Et vous? questionnai-je. + +--Moi?... Je m’occupe de musique. + +On avait attelé des mules fraîches. Nous nous séparâmes sur des paroles +banales et je continuai mon voyage. + +Trois semaines plus tard, je le retrouvai dans la salle à manger de mon +auberge, à Ghardaïa. Il était arrivé de nuit. Je lui demandai s’il +comptait rester longtemps dans le M’Zab. + +--Je ne sais pas, hésita-t-il. Je n’ai pas de projets... Je suis tout à +fait libre... et... Eh bien, coupa-t-il d’une voix forte, dites-moi donc +que j’avais raison. Vous n’avez rien trouvé, n’est-ce pas? + +--En effet. + +--C’est fini. Voilà douze siècles qu’ils dorment. Il y a d’autres races +qui dorment aussi... Mais elles chantent quelquefois en rêve... +Celle-ci, non... D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne m’en plains pas... Ils +ont tout de même une musique... Regardez-les bien... et... vous +l’entendrez peut-être. + +--Vous composez? questionnai-je. + +Il me jeta un regard fuyant et répondit, comme la première fois: + +--Je m’occupe de musique. + +Je demandai son nom à l’hôte, après le déjeuner: Michel Sarterre. Je me +souvins, tout à coup, que six ans auparavant, tandis que je voyageais en +Orient, les artistes de Paris s’étaient émus à l’apparition d’un jeune +musicien de ce nom. Il avait fait exécuter un ballet d’une conception si +originale, d’une audace harmonique si grande, que le public s’était +révolté. Entré dans la gloire à coups de sifflet, il n’avait pas profité +de cette exaltation de colère et d’enthousiasme. Au lieu de produire, +suivant l’usage des habiles, une seconde œuvre, aux violences calculées +pour le scandale, il s’était fait oublier. Je ne doutai pas que le +hasard ne nous eût réunis, mais sa réserve me conseillait de n’en rien +témoigner. + +Nous causions, un soir, sur le seuil de l’auberge, à cette heure +bienheureuse où la ville blanche devient rose, où une voix s’échappe de +son bizarre minaret, dressé comme un pistil noir sur le couchant, où +tout un peuple en burnous commence sa rumeur. Il y avait des formes +claires couchées à même la piste. Un crapaud donnait ses deux notes. +Dans un café, les chocs sourds des tambours et les broderies obsédantes +de la flûte annonçaient la volupté renaissante de la nuit. + +Mon compagnon me désigna une fillette qui passait devant nous: + +--Regardez. + +Elle portait un turban orange d’une si riche nuance, qu’il semblait +distiller de la couleur. Le kohl entourait ses yeux d’un ovale bleu. +Deux signes bleus sur le front, drapée avec mollesse dans une robe +indigo, elle marchait fièrement, une agrafe d’argent posée sur l’épaule +nue. + +--C’est pourtant vrai, dis-je. Il leur reste cette musique-là. Mais qui +peut la noter? + +Il sourit vaguement, suivant des yeux l’enfant, qui se balançait dans la +cendre pourpre du crépuscule. + +Quelques instants après, un garçon au burnous en loques, à l’œil +impudent, passa nonchalamment près de nous. Avant de disparaître, il se +retourna et fit un signe impatient à Sarterre, qui devint nerveux, puis +me quitta, sous un prétexte quelconque. + +Vers deux heures du matin, je prenais l’air sur ma terrasse. Un grand +vent doux faisait lever des nuages bleuâtres, qui couraient timidement +vers l’ouest, comme avertis que bientôt le soleil jaillissant les +dévorerait. + +Quelqu’un pénétrait dans l’auberge. Je me penchai et reconnus Sarterre. +Il me vit, leva vers moi une face illuminée par je ne sais quelle +ivresse et me fit un geste familier de la main. + +Après le déjeuner, il s’approcha de ma table. + +--Je ne vois pas, dit-il, pourquoi je ne vous raconterais pas ma nuit. + +Je lui offris une chaise. La salle était presque fraîche. Ali, le +domestique, une grande brute arabe à la voix retentissante, allait et +venait. + +--Vous avez remarqué cette fillette, hier au soir, n’est-ce pas? C’est +une amie de la petite crapule au burnous déchiré qui venait derrière +elle. Treize ans... l’âge des entremetteurs, ici. Celui-là m’a conduit +par un détour jusque dans l’oasis. On peut y aller en traversant la +ville, mais celle-ci n’est pas éclairée et ses rues voûtées, ses +impasses, ses recoins souterrains conseillent à l’Européen de ne pas s’y +risquer le soir. D’ailleurs, dans les jardins, on peut recevoir le coup +de fusil destiné au maraudeur ou à l’adultère. C’est peut-être pour cela +qu’ils sont si beaux. Ah! je suis sûr que ce vieil âne de Rimsky les +aurait aimés! + +J’avais remarqué déjà sa coutume d’injurier affectueusement ses maîtres +les plus chers. + +--La nuit, continua-t-il, la palmeraie sent l’eau et les roses +mouillées. On y marche sous une mer de verdure, à cause des vignes que +les Mozabites font courir d’un tronc à l’autre. Une fraîcheur faible et +sentante vous monte à la tête. Mais la plus grande ivresse, c’est encore +celle qu’on porte en soi... Le désir de cette enfant farouche, la pensée +qu’elle vous échappe de jardin en jardin, l’incertitude de la +poursuite... Oui, c’est plus fort que leur _lagmi_! + +Je crois qu’elle nous guidait, tout en paraissant nous fuir, car, +arrivée près d’une porte pratiquée dans un mur de terre, elle nous +attendit et le marchandage commença. Il y eut de longs chuchotements +passionnés et gutturaux. A la fin, le petit Arabe me dit: «C’est oui.» + +La porte s’ouvrit et nous pénétrâmes dans un jardin. Une forme bleue +faisait le guet. Je sentis le contact d’un bras noir et maigre cerclé +d’argent. Nous traversâmes un carré d’orge et trouvâmes une vieille, +assise près d’un gourbi. Les chuchotements recommencèrent. On paraissait +craindre l’arrivée de quelqu’un. Puis l’enfant se mit à avoir peur de +moi. La vieille lui fit honte de sa timidité. Le jeune entremetteur +l’encouragea en riant. Finalement, elle pénétra dans une espèce de cave, +où la guetteuse nous rejoignit avec une bougie allumée. Je vis une tête +noire au nez crochu, des pommettes saillantes, un œil gauche vitreux. La +pièce n’avait pas de meubles; rien qu’une natte et une toile brune. Des +babouches minuscules traînaient. La guetteuse proposa du café, que je +refusai, puis nous quitta. + +La fillette se tenait debout, la tête un peu penchée. Elle toucha sa +robe d’un geste mutin, pour dire: «Faut-il l’enlever?»... Ah! comme +cette palpitation du désir est plus forte que la tendresse! L’amour que +nous imposent les femmes civilisées m’a toujours paru maladif. Il naît, +se développe et meurt dans une brume de sentiments. Et si je n’ai plus +de sentiments, moi? Si les mots qui les expriment me font défaillir de +honte et d’écœurement? Si je suis devenu pareil à un chacal? Faut-il +encore mentir? Qui donc y gagnera? + +Cette enfant avait un corps brun, très clair, presque blanc; non point +potelé, mais ferme comme la terre. Elle était docile et grave. Elle ne +prononça que deux mots: _merci_, quand je jetai cinq francs sur le sol +et _demain_, quand je la quittai. + +Vous êtes-vous jamais senti libre, auprès d’une femme d’Europe? Moi pas. +Je ne parle pas de celles qui nous aiment. Mais les filles elles-mêmes +nous enchaînent, par leur bavardage et leur comédie du plaisir. Ce +prétendu partage de la volupté nous oblige à une sorte de +reconnaissance, au mensonge de la camaraderie ou de la pitié. C’est un +poids à traîner en commun, une complicité de tristesse et de joie. Au +contraire, avec ces petits démons bruns, je me sens divinement seul. +Elles sont inertes et aussi privées de sentimentalité qu’une pierre +polie. Leur obéissance est servile, mais glaciale. C’est pour cela +qu’elles m’enivrent. Elles me haïssent peut-être: elles ne contrecarrent +jamais ma folie de liberté. Elles ignorent les gestes qui emprisonnent. +Combien de fois,--du temps où je me croyais capable d’aimer,--combien de +fois n’ai-je pas fait sournoisement glisser le bras qu’une femme +arrondissait autour de mon cou! + +Je retrouvai mon jeune Arabe dans le jardin. La guetteuse à l’œil mort +nous ouvrit la porte et nous vagabondâmes de nouveau dans l’oasis. + +Mon guide mordait une rose. Il voulait me conduire chez un de ses petits +amis, _beau comme la lumière_, disait-il. Je préférai visiter une +Ouled-Naïl qui habite hors la ville, en haut d’un roide escalier de +faïence. C’est une fille de seize ans, de la couleur du cuivre rouge. +Ses bras fluets pendent, sans vouloirs; son corps semble ramolli par le +fleuve de débauche qui, sans cesse, déferle sur lui. Ses seins renflés +résistent pourtant. Son visage, à la lèvre inférieure saillante, fait +songer à la tête d’un poisson qu’on tiendrait par les ouïes. Elle est +primitivement bestiale et ne prononce que de rares syllabes enrouées. Je +sortais de chez elle, quand vous me vîtes rentrer. J’étais ivre et je +n’avais pas bu. + +Il se tut, inconscient de la gêne que ces confidences me causaient. Il +n’y attachait évidemment aucune importance. Mais sa pudeur était +ailleurs: je crus pouvoir lui dire, un instant après, que j’avais +entendu parler de sa première œuvre; aussitôt, il rougit, balbutia un +acquiescement et, pivotant sur ses talons, me demanda si je connaissais +un débit d’excellent vin de palme, à la porte du midi. + +Je ne le vis pas le jour suivant. + +Le surlendemain, je le trouvai hors des murs de la ville, dans un ravin +de sable désolé par la lumière. Il était échoué sur un talus où +s’étalaient des ordures, non humiliées et croupissantes, comme aux pays +humides, mais rutilant impudemment derrière un rideau de flamme. Il y +avait eu là, jadis, un cimetière et les immondices débordaient sur les +tombes en miettes. On foulait pêle-mêle des mâchoires de bêtes, des +débris de cruches, des déchets de nourriture et des stèles éclatées. Des +morceaux de fer-blanc étincelaient comme le diamant. L’astre de midi +trempait tout d’un feu jaune et rouge, qui vous revenait à la face et +vous mordait les yeux. + +Sarterre était assis sur un crâne de mouton et son talon martelait une +boîte à conserves défoncée. Il me regardait approcher d’un œil lourd. Je +ne savais comment l’aborder. + +--Vous vous demandez probablement ce que je fais là? me dit-il enfin. Ce +matin, vers dix heures, je suis sorti... J’ai vu, sur la route, une +tache mauve qui dansait dans la lumière. J’ai pressenti un corps de +femme. Je l’ai suivie... dépassée... Elle m’a regardé d’un air farouche. +Elle allait à Melika. Je l’ai vue entrer par la porte à cinq dents qui +ouvre sur une voûte noire. Elle m’aurait griffé, si j’avais pénétré dans +les murs. Je me suis assis au pied du rempart. Une jeune nomade est +sortie de la voûte. Je l’ai suivie jusqu’aux tentes en loques de sa +tribu. Les chiens aboyaient; les hommes me surveillaient obliquement. Je +suis revenu vers Ghardaïa. J’avais encore dans la chair cette promesse +d’un bonheur inouï, dans l’esprit ce chaud engourdissement lumineux +qu’une joie soudaine, aiguë comme l’éclair, va déchirer tout à coup... +Je suis allé... je suis venu... j’ai relevé des traces de pas... +poursuivi des silhouettes lointaines... Peu à peu, ma nuque et mes reins +se sont appesantis... J’ai viré... guetté, sous le soleil de plus en +plus lourd... Et me voici... Ma nuque s’est tout à fait prise... mon +pouce se retourne... Je sais qu’il n’y a rien... que l’heure est vide... +la piste déserte... mais j’attends... Ce n’est pas très intelligent, +n’est-ce pas?... Je ne sais rien faire d’intelligent... + +--Je m’étonne, dis-je, qu’une vie comme la vôtre ne vous remonte pas +quelquefois à la gorge. + +--Oh, je connais le dégoût, reprit-il sourdement. L’ivresse est brève, +incapable de délivrer un peu longuement cette carcasse. Le frisson du +désir passe comme une brise du nord. Il ne rafraîchit ni la pensée ni la +chair. A l’heure du plaisir, presque tout est bu d’avance. La lampée me +semble courte et fade. Elle est à peine engloutie que la machine reprend +sa poursuite. L’esprit pèse vainement cette folie. Quand je recompte les +secondes de joie et les heures d’angoisse... oui, la nausée m’envahit. +J’étouffe. + +Je me taisais. Je venais de m’apercevoir avec émotion que celui qui me +parlait dans une si inquiète misère était un enfant. Il ricana: + +--Vous n’allez pas vous apitoyer, n’est-ce pas? + +Je posai ma main sur son bras: + +--Excusez-moi si la question vous blesse, mais pourquoi n’avez-vous rien +produit, depuis six ans? + +Il serra les lèvres, le regard fuyant: + +--Un jour... je vous dirai ce qui m’est arrivé. + +--En ce moment, insistai-je, pourquoi ne travaillez-vous pas? + +--Ah, je vois! s’écria-t-il avec une espèce de gaieté. Vous vous +imaginez que la vie que je mène a détruit mon talent? Vous croyez que +j’ai sombré «dans la débauche»? Détrompez-vous. D’abord, je travaille. +J’écris une symphonie. Ensuite, je ne sache pas que ses vices aient +jamais entamé le pouvoir créateur d’un artiste, _à condition qu’il ne +devienne pas leur esclave_. Ils sont la goutte de poison toujours en +suspens dans son rêve. Si le poison déborde, le rêve s’alourdit... Les +miens ne sont pas assez grands pour m’apaiser, mais ils colorent +féeriquement ma musique. Longs désirs, voluptés brèves, tourments +absurdes, voilà la source de mes plus beaux songes. + +--Je ne sais si je vous comprends, interrompis-je. + +--Écoutez, reprit-il, c’est de nuits comme celle que je vous ai contée, +c’est de matinées comme celle-ci, qu’a jailli le meilleur de ma pensée. +Qu’y a-t-il là d’incompréhensible? La beauté peut sortir de l’ordure. +Une vie pure peut mener au desséchement. Un cœur sec peut épancher les +harmonies les plus chargées de tendresse. Le vice, engendrer la +fraîcheur. L’amour, venir de la haine et l’impuissance de la bonté. +L’agitation sans but conduit parfois à la plénitude et le dégoût aride à +la joie impétueuse. A chacun sa loi. La mienne m’a été lentement +révélée. Pendant les heures amères de la poursuite, ou dans l’étreinte +d’une chair inconnue, j’ai compris que, pour moi, l’inquiétude et le +désir _étaient créateurs_. + +Il réfléchit un instant, sous le soleil pesant, puis reprit: + +--J’avais tort de me plaindre, tout à l’heure. Le plus libre génie doit +payer son inspiration, comme l’ouvrier paie son pain... On paie de sa +raison, de son bonheur, quelquefois de sa vie. Moi, j’ai payé de ma paix +et de ma substance. J’ai accepté ma loi. Ce que j’endure ne compte pas. +Ma personne est sans importance. Je crois même... oui, je suis presque +heureux d’être aussi misérable!... Avez-vous remarqué cette grosse fille +du café des rouliers, avec sa tête de bœuf et son souffle asthmatique? +J’étais avec elle, l’autre jour, dans une mansarde envahie par les +cafards, sur un grabat. Sa peau est rugueuse comme l’écorce; elle sent +mauvais... Eh bien, j’étais content qu’elle fût si repoussante, +comprenez-vous? Je l’aurais souhaitée plus hideuse encore! Je ne veux +pas de l’amour! Je ne veux pas du bonheur! Je hais tout ce qui +m’arracherait à moi-même! Je crains d’être assouvi. J’ai peur de la +jouissance. J’aime mes tourments! Je ne demande qu’à rester ce que je +suis. Oui, aussi mesquin, aussi ridicule que vous me voyez, pourvu que +je puisse continuer à produire! Pourvu que ce paradis, qui est à moi +seul, ne me soit jamais repris! + +Il s’était levé. Le soleil brûlait nos pieds, à travers la toile des +souliers. Une vague d’air chaud traversa le ravin. + +--Vous ririez, ajouta-t-il, si je vous disais sincèrement ce que je +pense de mon œuvre. Je donnerais ce pays et la vie de ses habitants pour +une seule de mes pages!... Voilà l’homme que je suis. + +Je me tus. Je réfléchissais au mystère que sera toujours pour moi +l’artiste de notre temps. Celui-ci croyait m’inspirer de l’horreur; +peut-être le souhaitait-il... Non... Non. Je le trouvais jeune, maladif +et d’une loyauté émouvante, comme la musique de son époque. J’éprouvais +pour lui la plus tendre curiosité. J’avais envie de le serrer dans mes +bras. + +Nous rentrâmes en longeant les hauteurs teintées de noir, comme +goudronnées, qui dominent la _Chebka_. De là, on découvre un grand pays +mort de lumière, des houles de pierres jaunes, à l’infini. + +En contournant la ville, nous vîmes, le long d’un mur, une dizaine de +prostituées au repos. Elles étaient accroupies, silencieuses, drapées +d’étoffes multicolores: on eût dit une rangée de beaux insectes +venimeux. + +--La voilà, ma symphonie, dit Sarterre, avec un geste qui englobait la +_Chebka_, les femmes et la cité bruissante. + + +II + +Il s’enferma pendant une semaine. Je le vis descendre, un matin, l’œil +vif et le pas léger. + +--Je suis content, me dit-il. J’ai terminé le second mouvement de ma +symphonie. Si vous n’avez rien à faire aujourd’hui, nous irons dans les +jardins et nous causerons. + +Après la sieste, nous prîmes des mules et gagnâmes la palmeraie en +contournant la ville. Il me conduisit dans un enclos où il avait accès. +Un tapis était posé sur l’orge épaisse. Les palmes et la vigne, qui +courait d’un tronc à l’autre sur des cordes, interceptaient le soleil. +Il y avait des tortues d’eau et de petits lézards à queue rose. Nous +nous étendîmes dans la béatitude toujours nouvelle du sous-bois au +désert. + +--Il y a cinq ans, dit Sarterre, je n’avais pas encore hérité de la +somme qui me permet de paresser sous ces latitudes. Je vivais de leçons +nauséabondes. Je me traînais dans les bars, sur les trottoirs, dans les +parcs et brûlais d’ennui sur des corps apprivoisés. J’écrivais cependant +ce ballet qui a paru si sauvage, et qui me semble aujourd’hui +péniblement sage. Je me sentais gonflé d’une musique nouvelle, riche de +paroles jamais prononcées. Je vivais dans une solitude magnifique, sans +me rendre compte que ma puissance créatrice n’avait pas encore subi +l’épreuve du feu. Personne ne l’avait menacée, car personne ne m’avait +aimé. + +Un matin de février, j’épousai assez distraitement Thérèse V. Sa voix +m’était chère, mais elle, je ne savais pas si je l’aimais. Elle le +savait probablement. Elle me comprenait mieux que moi-même. Nous vécûmes +retirés, pauvres et dans une grande indépendance mutuelle. Ma femme +s’ingéniait pour ne pas devenir un obstacle à mon travail. Son amour +avait choisi la forme la plus difficile du sacrifice: l’absence. Nous +nous voyions aussi peu que des amants clandestins. Je me souviens que +plusieurs fois, comme je m’attardais avec elle, elle se sauva sans rien +dire. J’étais touché, mais je ne sais quelle sensation de gêne se mêlait +à mon émotion. Thérèse n’avait pas tardé à reconnaître combien mes +habitudes errantes étaient liées à ma faculté d’écrire de la musique. +Aussi me poussait-elle à voyager. Quand nous avions économisé quelques +centaines de francs, elle me disait: + +--Pars, mon chéri. + +Je partais pour la montagne ou la mer, mais je ne retrouvais pas +l’ivresse de liberté que j’avais goûtée jadis. Il m’arrivait d’écourter +mes absences, rappelé au foyer par la pensée qu’elle y était triste et +seule. Au retour, ses premières questions étaient sur mon travail. Je +répondais avec une hâte joyeuse, pour ne pas la décevoir et aussi pour +mettre fin à la conversation, qui me rendait timide. J’aurais voulu +qu’il ne fût jamais question de mon art entre nous, qu’elle n’y pensât +même jamais. Je ne sais comment vous faire comprendre la sensation +pénible que j’éprouvais à savoir son esprit occupé de ce qui était en +train de naître dans le mien. C’était une paralysie momentanée, un +suspens douloureux de la vie intérieure. Je n’osais lui avouer cette +faiblesse. Notez que je n’aurais pu lui reprocher aucune pensée hostile, +ou seulement critique. Elle appréciait avec un sens musical délicieux ce +que je venais de composer. Elle se taisait sur mes erreurs, persuadée +que je les découvrirais seul. Elle ne discutait pas, ne conseillait pas, +ne préférait pas. Mais à un mot qui lui échappait, je comprenais qu’elle +avait longuement médité sur mon inspiration, qu’elle en connaissait les +plus secrètes ressources. Et bien souvent, indécis, buté ou mécontent, +je venais lui demander un avis, lui soumettre des variantes. Elle ne se +prononçait qu’avec timidité. Une fois la question résolue, nous parlions +plus librement. Je l’encourageais à me dire toute sa pensée. Je me +rappelle une époque où, dans une aberration de confiance mutuelle, nous +bavardions des heures sur le don mystérieux que j’avais reçu. Comment +aurais-je su qu’elle me détruisait? + +Je m’apercevais pourtant d’un changement dans mon travail. A la fièvre +joyeuse et tout à fait inconsciente des années précédentes, avait +succédé une période de demi-stérilité, nous disions de recueillement, +d’attente. Je n’étais plus que rarement submergé par ce torrent +d’harmonie qu’on ne sait comment contenir. Je ne goûtais plus qu’une +espèce de plaisir froid et volontaire à noter mes pensées. Et ces +pensées, il me fallait les appeler, les faire monter avec effort d’une +région à demi vidée de musique. + +Je crois vous avoir dit que nous nous aimions. Je devais bientôt +apprendre à quel point sa tendresse était généreuse. J’avais tout à fait +renoncé, dans les premiers temps de notre union, à mes habitudes de +libertinage. Un jour, cependant,--un jour de travail maussade,--je +sentis renaître le parfum de mon ancienne vie. Je longeais une avenue +déformée par la brume, quand la vue d’une prostituée fit briller de +nouveau en moi le bienfaisant mirage du désir. Je la suivis longtemps, +perdu dans cette ivresse retrouvée. Son corps ondoyait devant moi et le +brouillard me devenait un rêve sonore. Je l’accompagnai dans un hôtel. +En la quittant, je fus envahi par un sentiment nouveau. Au lieu de cet +allègement, de cette innocence que j’avais si souvent connus après la +débauche, j’éprouvais une espèce de remords, une hâte de rentrer et +d’avouer. C’est avec une oppression maladive que je parlai à Thérèse. +Elle se tut et réfléchit longuement. J’aurais voulu la voir en larmes, +jalouse, injuste. Mais elle dominait ses sentiments. Elle me questionna +sur mon existence d’autrefois, sur le lien qui, dans ma pensée, unissait +mes désordres à ma faculté créatrice... Je la vois encore, dans son +ample robe violette, sa tête blonde contre la mienne, son bras autour de +mon cou, me confessant, écoutant sans dégoût mes cyniques confidences. +Pas un reproche, pas une révolte: elle ne voulait que comprendre. Que de +noblesse perdue! Quel démon change en force dissolvante les plus +touchants sacrifices de la tendresse féminine? Elle finit par me dire: + +--Il se peut que tu aies raison... Ces... ces choses peuvent t’être +nécessaires... Je ne veux pas y mettre obstacle... Tu es libre... Je ne +te demande que la vérité... Promets-la moi et je te promets, à mon tour, +de t’épargner tout reproche. + +Je ne sais pourquoi cette obligation me parut si gênante, au premier +abord. J’eus une hésitation, qui lui fit dire: + +--Tu ne voudrais pourtant pas me mentir? + +Ah! que n’eus-je alors le courage ou la clairvoyance de lui crier: + +--Si, je veux te mentir! Si, je veux préserver mon intimité! Je veux +avoir ma vie secrète! Cette liberté que tu m’offres ne m’est d’aucun +prix, si je dois t’en rendre compte. Il y a des êtres auxquels le +mystère est indispensable. Certaines explications détruisent la vie +naissante. Les paroles sont des drogues abortives. Taisons-nous et +laisse-moi seul! + +Mais tout se passa comme elle l’avait décidé. Je crois qu’elle ne +souffrit pas. Elle était aisément dupe des mots. Elle croyait que la +débauche et l’amour sont des mondes séparés. D’autres femmes pouvaient +me donner _le plaisir_; il lui suffisait que ma _tendresse_ lui fût +réservée. Elle ne concevait pas que telle fille, dans le hasard d’une +rencontre, pût m’arracher des larmes. Elle ne savait pas que l’homme ne +peut étreindre un corps sans que son cœur déborde. + +Je poursuivais mes aventures dans une espèce d’ivresse désespérée. La +certitude que Thérèse saurait, le lendemain, le jour même, les +dépouillait de leur charme. J’essayais parfois de me taire, mais alors, +un tourment bizarre m’empoisonnait, une sensation de faute, un besoin +d’absolution. Et après quelques heures de lutte, je parlais. + +--Vois comme tu es sincère, disait-elle en riant. Tu voudrais mentir et +tu ne le peux pas. + +C’était vrai. Mes pensées lui appartenaient; mes sentiments, mes +appréhensions, mes rêves, toute ma vie intérieure coulait vers elle. +Mais cette communion, qui, chez d’autres, eût été une source de bonheur, +ne m’apportait qu’une insupportable angoisse. Mon pouvoir d’artiste +s’anéantissait. Mon travail devenait pénible, mécanique. Les idées +m’arrivaient, sèches, isolées, sans cette suite pressante qui veut +s’exprimer. Construire, dominer, je ne le pouvais plus. Peut-être +aurais-je fini, dans la solitude, par retrouver cette chose sans nom qui +m’échappait. Mais mes inquiétudes étaient _nos_ inquiétudes, mes +tourments, _nos_ tourments. + +Elle s’imagina que ma déchéance provenait d’un excès de complaisance à +l’égard de ce qu’elle appelait mon vice. Je tentai de changer de vie. Je +remportai sur moi-même plus d’une victoire ridicule. Bientôt, je n’eus +même plus à lutter. Je me souviens d’un jour d’hiver où j’arpentais +machinalement les mauvais quartiers d’une ville de province. Les rues +étaient vides. Parfois, un visage fardé paraissait derrière une vitre. +Mais aucune grimace de luxure ne m’émouvait. Il tombait de la neige +fondue, qui formait sur mon parapluie une lourde carapace gluante. Je ne +pouvais la secouer. Mon poignet s’engourdissait... Le poids augmentait +toujours. Il me semblait qu’on voulût m’enfoncer en terre... Ah, je l’ai +porté, le fardeau de l’existence! Je connais la charge humaine! + +L’été suivant, nous restâmes à Paris. Un dimanche de juillet, j’étais +dans mon cabinet de travail, volets clos, sans pensées. Elle entra, me +croyant sorti. Je m’approchai d’elle et commençai à pleurer sur son +épaule. Elle se mit à pleurer aussi. Nous étions d’une extrême docilité +d’impressions. Elle eut pitié. Je la plaignis de souffrir par moi. Je +l’attirai, dans un mouvement de tendresse. Elle serra ma tête contre sa +joue. Mais aussitôt, un étrange instinct de révolte m’arracha d’elle. Il +me semblait que je devais fuir, qu’un danger était là, tout près... +J’avais peur. Thérèse me tendait les bras: je sortis en frémissant. + +Quelques semaines plus tard, je pus nommer le mal qui m’avait atteint. +Je faisais fréquemment le même rêve. Je me voyais à ma table, en train +de travailler. Peu à peu, mes idées se brouillaient; la gêne +m’envahissait; j’éprouvais la sensation de ne plus être seul. Je me +retournais: une forme se tenait derrière moi, muette et voilée. Je +partais en voyage; je traversais les mers; j’arrivais dans un pays aux +couleurs indicibles... Mais quand je voulais le parcourir, l’angoisse +m’étreignait; je sentais la forme voilée à mes côtés. Voulais-je la +chasser, elle reculait légèrement. Si je tentais de fuir, elle glissait +derrière moi. Si, pris de colère, je la frappais, elle me regardait +d’abord avec tristesse, puis se penchait sur moi, se faisait lourde, +plus lourde et je me débattais vainement sous un fantôme de plomb. + +Je compris, en analysant ce rêve, que j’avais trouvé la conscience. + +Quand, voulant enfin savoir si l’espoir d’accomplir mon œuvre m’était +interdit, je confrontai mes derniers essais avec mes premières +productions, je compris que j’avais perdu mon instinct. + +Il va sans dire que Thérèse fut dans le secret de cette double +découverte. Elle tenta de la nier, de l’atténuer, mais ma certitude +l’emporta sur ses raisonnements. Elle finit par me déclarer: + +--Je ne puis vivre avec l’idée que je te détruis. Séparons-nous. + +J’aurais dû profiter de sa générosité. Je n’en avais déjà plus la force. +Elle m’était nécessaire, parce qu’elle était une partie de moi-même. + +Je lui répondis que je ne pouvais vivre sans elle. + +Nous passâmes plusieurs mois dans un complet abandon. Nous avions amassé +quelque argent: elle, pendant une tournée de concerts, moi, en faisant +des transcriptions. Nous nous installâmes dans un hôtel de Nice. J’étais +la proie docile de sa tendresse. Nous parcourions ce pays d’argent aux +monts poudrés de neige. Elle était heureuse. La nappe de vin lilas d’une +rade oscillant sous la pleine lune, certains couchers de soleil, +trempant dans un bain d’or les arcades lépreuses, les barils de goudron, +les ancres et les câbles d’un vieux port, lui donnaient l’impression du +bonheur. Hélas, même devant ces spectacles, je n’entendais pas en moi le +chant fidèle de l’existence. + +Je ne pouvais penser à ma vie que comme à une succession de petits +instants satisfaits ou mécontents. Vivais-je vraiment? Je répondais, je +marchais, je regardais, mais toutes ces actions disjointes étaient-elles +le fait d’une personne unique et continue? Je me semblais un fragment +d’être vivant à demi digéré. + +Je ne retrouvais l’illusion de la personnalité que dans mes rêves. Il +m’arrivait alors de subir le supplice enivrant d’une musique parfaite +qu’on ne peut noter. D’autres fois, le charme de la vie des sens m’était +rendu par des visions brutales. Tantôt, c’était une sommelière aux mains +un peu rouges, mais douces quand même, comme en ont parfois les très +jeunes gardes-malades, et dont la langue folle attaquait durement mes +lèvres. Ou bien, c’était un monstrueux torse de femme cambré devant moi, +un estomac dilaté, des seins avachis, aux mamelons noirs imprégnés de +goudron. Ces songes dont vous souriez, je m’y accrochais comme aux +dernières épaves de moi-même. Ils me faisaient soupçonner l’existence +d’une région lointaine, enfouie sous la conscience et pas encore violée. +Tout le reste de mon âme était étalé, transparent, percé de lumière, +comme ces blancs nuages épars qui annoncent les vents du sud. + +Ne croyez pas que cette dispersion me fût douloureuse. Au contraire. +J’en goûtais la volupté. Il ne me suffisait pas de me dissoudre sans +cesse dans un autre être. Je recherchais les amitiés et les bavardages +d’hôtel. + +Il m’était égal de causer avec la dame anglaise réputée «ennuyeuse», ou +avec le professeur suédois qu’on trouve «intéressant». Si l’on parlait +du climat de Nice, je le proclamais _bracing_ avec l’une et _alcyonien_ +avec l’autre. J’aimais à parler du climat de Nice. Je prenais plaisir +aux discussions éternelles sur la psychologie des races, sur l’amour et +les tables tournantes. J’éprouvais une sorte d’ivresse à exprimer des +opinions recueillies sur d’autres lèvres, et qui, par leur tour +consentant, excitaient immédiatement la sympathie. Je ne cherchais pas +ma pensée, ni celle des autres, mais ce je ne sais quoi de mêlé, de +coulant, de donné, qui est dans la nature vivante. + +Je me souviens d’une promenade que nous fîmes aux ruines de Châteauneuf. +Nous étions plusieurs couples, hommes en complets et feutres clairs, +femmes en jerseys de soie jaune, violette ou cerise. Nous avancions sur +une pente de neige d’un rose vif et vermeil. Le soleil couchant nous +traçait un doux chemin de feu jusqu’en haut. Nous nous donnions la main. +Nous formions une grappe joyeuse et sonore dont les grains différaient +bien peu, sous l’abîme du ciel. Nos rires s’élevaient ensemble, au +passage d’une des pointes de roche qui ponctuaient la neige; nos +souffles s’accéléraient ensemble, quand la pente s’accentuait; nous nous +tûmes ensemble, quand, au sommet, nous découvrîmes, grise, enfoncée, +presque disparue, un grand nœud de nuées mortes au-dessus d’elle, la +Méditerranée. + +Je compris alors, pour la première fois, cette idée familière aux +philosophies de l’Extrême-Orient, que la vie individuelle n’existe pas. +Oui, peut-être les sages de là-bas avaient-ils raison de nier la +personne; peut-être chacun de nous n’était-il,--dans la chimère de sa +pensée propre et de sa volonté divergente,--qu’une vaguelette unie aux +millions d’autres vaguelettes. + +J’agitais ces pensées, tandis que le soleil tombait comme une fleur de +cuivre. Et je savais qu’elles préoccupaient plusieurs d’entre nous. Même +ceux qui ne les concevaient pas avec netteté en étaient confusément +impressionnés. Ils se prenaient le bras ou la main. Nous fûmes longtemps +un groupe multicolore parmi les pierres des ruines. Quand les croupes +des montagnes, qui étaient d’un rose crémeux, tournèrent au jaune, sous +la pleine lune montante, nous descendîmes. J’étais presque heureux. +Étrange rêve, en somme, que de se poursuivre, de vouloir s’attendre +seul! Comme si l’on pouvait n’être que soi! Chaque contact m’avait +modifié. J’avais donné et reçu, chaque fois qu’un corps s’était appuyé +sur le mien. Pourquoi méconnaître ces liens humains? + +Oui, pensais-je le soir, mais, illusion ou réalité, une vie séparée des +autres vies est la condition de mon art. Je ne puis plus produire, si je +cesse d’y croire... Et qu’importe que je produise? me répondais-je en +m’abandonnant au sommeil. + +Dès notre retour à Paris, Thérèse tomba malade. Les premières crises, +qui furent violentes, eurent une singulière répercussion sur moi. +J’étais gagné physiquement par sa souffrance. Je ressentais ses +douleurs. Quand elle gémissait, mon souffle devenait haletant, mes +jambes tremblaient, ma main se crispait sur mes yeux. Elle poussait +parfois des cris dont le souvenir me fait encore tressaillir. C’était le +hurlement clair, presque mélodieux d’un animal qu’on torture. Alors, je +sortais de sa chambre et me jetais, tout tremblant, sur mon lit. Je +sanglotais de pitié, de rage contre ce qui la broyait. J’aurais voulu, +ne fût-ce qu’une heure, assumer son supplice. Je me labourais le poignet +avec des ciseaux, pour souffrir, moi aussi. Le souvenir d’un mouvement +de tendresse, d’une phrase enfantine prononcée par elle m’emplissait de +désespoir... Mais bientôt après, un démon glacial travaillait ma pensée. +Il me représentait Thérèse plus malade, agonisante, morte. Et je cessais +de pleurer. J’écoutais, j’attendais sournoisement. Je ne pouvais +empêcher de grandir en moi je ne sais quel horrible espoir de +libération. Des promesses féroces m’étaient soufflées à l’oreille: «Tu +revivras, murmuraient-elles, tu redeviendras toi-même, tu +travailleras... mais seulement à une condition...» + +Je me rends compte du dégoût que ces confidences doivent éveiller en +vous. Je ne veux ni m’accuser, ni m’excuser. J’essaye simplement de +retracer une des périodes les plus troubles, les plus contradictoires de +mon existence. Ce que j’ai encore à dire me vouera sans doute au mépris +définitif: je le dirai cependant. + +Le médecin, jugeant une opération nécessaire, avait fait transporter +Thérèse dans une clinique, où j’allais la voir chaque jour. Les premiers +frais de sa maladie avaient épuisé nos ressources. Le directeur de la +clinique consentit à nous faire un crédit de plusieurs mois, mais je ne +savais plus comment vivre. J’étais trop bouleversé par ce que je +commençais à déchiffrer en moi pour chercher du travail. Je passais des +heures seul à la maison, dans la chambre qu’elle avait quittée. Je +touchais ses vêtements accrochés dans un placard obscur. Une faible +odeur de chair et de poudre les imprégnait. J’en étais plus ému que +d’une présence. Elle me faisait revivre une succession d’instants +heureux. Des plis de ces étoffes fatiguées sortait pour moi la féerie de +certains couchants, en Provence, quand la terre et les oliviers se +consument d’un feu sombre comme le sucre brûlé. Je me souvenais de +réveils alertes au soleil de neuf heures, qui vernit les palmiers et +danse sur les balcons de marbre. Je retrouvais un geste d’abandon +qu’elle avait eu, le soir, dans un chemin rocailleux, sous les oliviers, +un silence de bonheur devant la mer violette... Je l’aimais alors comme +je crois n’avoir aimé aucun être. Puis, une vague d’indifférence me +submergeait et, de nouveau, quelque chose en moi l’imaginait morte. Je +me voyais seul à jamais, au bord d’un avenir sans limites... Mon pouls +s’enfiévrait de désir. A l’heure de la visite, je courais à la clinique +et telle était la puissance de nos habitudes, que je ne pouvais +m’empêcher de lui confier mes cruelles pensées. Elle me caressait le +front, d’un petit geste d’effacement et de pardon. + +--Ce n’est rien, mon chéri, murmurait-elle. Ne te tourmente pas. + +Peu de jours après l’opération, une de ses amies, qui connaissait notre +gêne, lui apporta cinq cents francs. Le billet était encore sur la +table, quand j’entrai. La garde, qui sortait, me recommanda de ne pas +m’attarder. Thérèse avait passé une nuit assez douloureuse et le docteur +avait autorisé une piqûre de morphine. Elle ne souffrait pas, en ce +moment. Elle regardait devant elle d’un air voluptueux, la bouche +déclose. Sa lèvre supérieure se retroussa dans une contraction +involontaire, puis elle s’endormit paisiblement. Son sommeil m’émouvait +toujours. Elle m’apparaissait alors comme totalement innocente et je ne +m’en voulais plus de la chérir; je n’éprouvais plus cette crainte de +m’abandonner à un être. Elle n’a pas connu le meilleur de ma tendresse. + +Je la contemplais, les larmes aux yeux, quand j’entendis des pas. D’un +mouvement instinctif, je pris le billet de cinq cents francs, qui était +à portée de ma main; je traversai la chambre sur la pointe du pied et +croisai la garde à la porte... Nous nous fîmes signe que «tout allait +bien». + +A peine dans la rue, je fus traversé par une sensation de joie +extraordinaire. Il me semblait que je venais d’accomplir un acte +important, définitif, qui allait transformer ma vie. Je n’éprouvais +aucun remords. J’avais fait cette chose comme celles que l’on fait en +rêve. Elles semblent incohérentes, au premier abord, puis, quand on les +analyse, on leur découvre presque toujours un sens symbolique. Il en fut +ainsi de mon geste. Plus tard, j’en vins à l’interpréter comme le +sursaut désespéré d’un être en perdition. Au moment même où je pleurais +d’amour sur cette femme, l’instinct de conservation m’avait poussé à +agir contre elle. Et il fallait que l’acte fût le plus bas, le plus +ignoble, pour nous séparer à jamais. Il fallait qu’il me vengeât de +toute son œuvre destructrice, qu’il me libérât, par la honte, de ma +tendresse. Fausse et misérable impulsion! Car si Thérèse avait vécu, +elle m’eût encore emprisonné dans la douceur de son pardon. Si nous +avions pu parler ensemble de ma vilenie, elle l’eût effacée d’un: «Ce +n’est rien. Ne te tourmente pas.» + +Je n’en eusse retiré que l’amertume des crimes inutiles. Mais l’homme se +retourne comme il peut, entre les bras étouffants de sa destinée. + +Aucune de ces pensées ne m’effleurait alors. Je me sentais libre et +léger comme un enfant. Elle allait mieux; j’avais de l’argent; j’étais +seul. Ce triple bonheur me grisait. Je remontai les Champs-Élysées, où +coulait le ruisseau d’or du couchant, dans un de ces rêves de puissance +qui m’emplissaient à quinze ans. + +Devant un bar, le regard d’une fille assise dehors m’arrêta net. Je pris +place à côté d’elle. Son bavardage me charmait. J’écoutais s’épancher, +dans une détente voluptueuse, le flot de sa sottise. J’avais à peine +besoin de lui répondre, sauf quand elle me demandait si «un poète, +c’était la même chose qu’un écrivain». Je la trouvais belle et +étrangement innocente. Nous dînâmes ensemble. Je l’accompagnai chez +elle. Nous avions bu. Elle parlait sans interruption: + +--Moi, je suis surtout bien de profil. On m’a dit que j’avais un profil +de camée. Il paraît que c’est une médaille. Est-ce vrai? Souvent, on m’a +demandé la permission de dessiner mon profil... Et puis, je suis très +bonne... J’ai beaucoup de pitié... + +--Va, lui disais-je, dans une exaltation qu’elle attribuait sans doute à +l’ivresse; parle!... Tu ne m’aurais pas fait de mal, toi! Tu aurais pu, +des années, déverser sur moi ta bêtise, tu ne m’aurais pas détruit. Oui, +tu es belle et bonne. Je voudrais te garder! + +Elle n’écoutait pas et entamait avec importance le récit de la mort de +sa sœur: + +--Elle avait une méningite. Ce sont _les cervelles_ qui s’émiettent, +vous comprenez?... Et c’était tellement grave, qu’il a fallu faire une +autopsie. Vous savez ce que c’est, n’est-ce pas? + +Elle ne se tut qu’assommée par le _whisky_. + +Aux premières lueurs du jour, je contemplai avec émotion cette tête +ravissante, où jamais ne fermenterait le mauvais vin de la pensée. + +En rentrant chez moi, je trouvai la domestique penchée sur la rampe de +l’escalier, une lettre à la main: + +--On est venu trois fois de la clinique, chercher Monsieur. Madame n’est +pas bien. + +Je sautai dans une automobile. Là-bas, je fus reçu par le docteur. Au +lieu de m’introduire auprès de ma femme, il me gardait dans le salon +d’attente, parlant de péritonite, d’intervention chirurgicale +impossible... + +--Mais laissez-moi donc passer, criai-je en m’élançant dans les +couloirs. + +La garde se tenait devant la porte de la chambre. Je n’eus qu’à la +regarder pour comprendre ce qui était arrivé. Je n’osais plus entrer. La +jeune fille chuchotait: + +--Nous avons envoyé chez vous à sept heures, puis dans la soirée, puis +vers deux heures du matin. + +Je me rappelle que je répondis nettement, avec la présence d’esprit que +l’on apporte aux mensonges mondains: + +--J’étais à Ville-d’Avray, chez des amis. + +La porte fut ouverte et Thérèse m’apparut. + +La garde murmurait: + +--Elle n’a presque pas souffert... Monsieur le professeur a donné de la +morphine... + +C’est ainsi qu’elle m’était apparue la veille. J’étais comme paralysé, +mais froidement attentif; je n’éprouvais rien. Mon esprit ne pouvait +s’abstenir d’une comparaison odieuse: elle ressemblait à la fille que je +venais de quitter. Il y avait sur ses traits la même innocence... + +Certains hommes se seraient tués, n’est-ce pas? Mais moi, est-ce que +j’ai du cœur? Est-ce que je peux souffrir plus de huit jours de suite? +L’incident du billet de banque et les circonstances de la mort de +Thérèse furent connus; des gens me tournèrent le dos. Est-ce que je m’en +souciai? Sais-je ce qu’est l’honneur? ou l’orgueil? ou seulement la +conscience du mal? Non, non. J’ai peut-être fait le mal: je ne lui ai +jamais trouvé de saveur distincte. + +La morte m’avait avoué jadis, avec une sorte de bizarre tendresse: + +--Mais mon chéri, tu sais bien que je te crois capable de tout. + +Si j’étais arrivé trois heures plus tôt à la clinique, si elle avait pu +entendre, dans son agonie, le récit de ma nuit, je suis sûr qu’elle eût +murmuré, caressant mon front: + +--Ce n’est rien. Ne te tourmente pas. + + +III + +Sarterre reprit: + +--Ma liaison avec Rébecca H. fut de courte durée. Mes liaisons furent +toujours de courte durée. Pour Thérèse, j’éprouvais des sentiments: je +crois n’en avoir éprouvé pour aucune autre femme. Je ne veux pas en +éprouver. Rien que la grimace de la passion. Une grimace assez profonde +pour pouvoir être exploitée, mais assez brève pour ne pas diminuer ma +force artistique. Rien qui puisse m’envahir ou m’épuiser. Tant pis pour +celles qui ne comprennent pas. + +J’étais absolument désespéré, quand je rencontrai cette femme, à +Sils-Maria. L’espèce de lueur qui avait brillé devant moi, pendant la +maladie de Thérèse, s’était éteinte. J’errais à petits pas dans l’enfer +précis de la réalité. Mon vieil enfantillage m’avait fait espérer du +dépaysement une renaissance, un afflux de vie. J’explorais ces montagnes +tourmentées; j’escaladais leurs crêtes, je traversais leurs replis +cachés; j’évaluais les beautés et les tares de leur structure; je les +dévêtais sans amour, comme des géantes impossibles à l’homme. Et la +musique, en moi, restait muette. + +Aux premiers mots échangés, je sentis que Rébecca comprenait mon +malheur. Un soir, au bord du lac, en deux ou trois phrases ambiguës, +prononcées tout bas, avec un orgueilleux sourire, elle éclaira ma +détresse. Je la pressais de questions, j’implorais des conseils et le +mensonge d’une promesse. Elle réveilla ma confiance. Par quels mots? Je +l’ai oublié. Peut-être, aujourd’hui, les trouverais-je vides ou +mensongers. Ils me semblaient alors riches de pouvoir et de vérité. Son +argumentation devait pourtant se réduire à ceci: que je l’aimasse et la +force, l’ivresse, la joie de créer me seraient rendues. Mais j’aspirais +trop à me laisser convaincre pour pénétrer ses arrière-pensées. + +Je voudrais que vous puissiez connaître cette femme singulière. Elle +vieillit nonchalamment d’hôtel en hôtel, raillant les activités et les +chimères humaines, aspirant au néant; mais l’aigre chagrin d’être moins +désirée la corrode. Elle ne parle que de donner et elle prend +insatiablement. Elle croit se dépouiller au profit de ceux qui +l’entourent, mais elle leur vole, avec une impitoyable douceur, leur +personnalité. C’est un acier flexible et dur. Elle plie en frappant. Sa +pensée a dévoré tous les siens; sa tendresse même contient un germe +d’anéantissement. Elle se rit des philosophes et son cerveau subtil est +toujours en travail. Cette calculatrice ne prise que l’instinct. Elle se +nie supérieure, tout en se consumant d’orgueil. C’est une païenne: elle +croit vouloir la joie; elle ne veut que la puissance. Elle se pense +généreuse et saine: je l’ai vue méchante et maladivement raffinée. Elle +est aristocrate jusque dans ses fourberies. Le vrai, pour elle, n’a +d’autre couleur que celle de ses passions, mais vous ne la prendrez pas: +elle ment toujours à l’ombre d’une petite vérité. Elle glisse sous les +mots comme un serpent sous les pierres... Elle est d’un vieux pays de +l’Est où, derrière l’agitation moderne, les âmes demeurent incurablement +rêveuses. Près de sa maison natale, en Pologne, est une fosse d’où +sortent, la nuit, des fantômes de femmes. Elle roulera dans toutes les +fosses de la vie. Elle en sortira plus idéaliste qu’avant. Elle porte en +elle son propre fantôme, poète et visionnaire, qui songe, qui sourit et +qui efface. + +Peut-être croyais-je à la vertu réparatrice de son amour; mais je la +pris surtout par désœuvrement, par curiosité. J’attache si peu +d’importance à ce geste! Je me sens parfois devant une femme comme +devant un rocher à gravir: une action rapide, un peu grisante; la rude +étreinte d’une matière que j’aime. Puis, l’abandon solitaire sous le +ciel plus proche. + +Notre première nuit fut toute d’éclats de rire et de moqueries sur +nous-mêmes. Elle feignait de se prêter à cette joie détachée, à ce +libertinage distrait. Soit pudeur, soit crainte, elle taisait ses +sentiments. Mais je ne tardai pas à m’apercevoir que j’étais aimé. En +même temps, je discernai les premières atteintes de sa puissance. Elle +s’installait dans ma pensée, dans mes opinions, dans mes désirs. C’était +la même imprégnation qu’avec Thérèse, mais plus subtilement impérieuse. +Consciente de cet envahissement, effrayée de sa force, elle la niait, se +faisait petite, répétait avec un sourire de soumission: + +--Moi qui suis une femme sans importance... + +Et elle tissait autour de moi le filet multicolore de ses imaginations. +Le monde était pour elle une féerie mystérieuse, un songe férocement +beau, traversé par la vie éphémère comme par un scintillement de +paillettes au soleil: le monde fut cela pour moi. + +Je m’étais remis au travail, soulevé par une fausse inspiration. Et +c’étaient ses visions bizarres, c’étaient les hallucinations sonores de +son cerveau que je transcrivais. J’étais devenu le copiste de ses rêves. +Création plus pénible que la stérilité! Enfantement plus douloureux que +la mort! Elle ne comprenait pas le caractère épouvantable et forcé de +ces naissances. Elle s’en réjouissait. Mes monstres la charmaient, parce +qu’elle se retrouvait en eux. Elle les croyait viables et ne savait pas +qu’un poison coulait dans leurs veines. + +--Il me semble que vous grandissez, disait-elle parfois. + +Illusion de son orgueil, ou ruse de geôlière? Je ne sais. + +De sa mâle et précise écriture musicale, elle notait entre les portées +de mes manuscrits des suggestions ou des corrections. Un jour, en marge +d’une ébauche, je trouvai quelques mesures de sa main. J’en fus surpris, +car j’étais sûr de ne pas lui avoir communiqué ce fragment. Après +examen, je reconnus que c’était moi qui avais noté la variante, _en +imitant inconsciemment son écriture_. + +Cet incident, qui peut vous paraître futile, me bouleversa. + +L’amant de Rébecca était venu la voir à Sils-Maria. Je l’avais rencontré +jadis à Paris, alors qu’il étudiait l’histoire. Je le retrouvai oisif et +raillant la science qu’il avait délaissée. + +--On ne peut tout de même pas prendre un historien au sérieux, +disait-il. L’histoire? Mon amie en sait beaucoup plus que moi. Quand je +pense que j’ai passé dix ans sur ce piédestal! J’étais bien ridicule. +Heureusement qu’elle m’a aidé à l’abattre. + +Je lui demandai s’il était heureux. Il me répondit: + +--Je vais lentement vers le bonheur. Il y a encore trop de chimères, en +moi, qui ne sont pas détruites. Je suis un tel nihiliste! Je ne +connaîtrai la paix que quand tout sera par terre. + +Nous causions tranquillement, mais il avait hâte d’être seul avec +Rébecca. Quoiqu’il vécut de sa pensée, il ne la voyait qu’une ou deux +fois par mois. Il lui parlait alors jour et nuit. Il ne la désirait +plus. Il la prenait parfois dans ses bras et la respirait avec +précaution, comme une fleur douteuse. Il connaissait nos relations et +affectait l’indifférence, de crainte d’être tourné en ridicule. +Peut-être souffrait-il. + +Je le rencontrai le lendemain, dans la forêt. Il m’aborda avec une +cordialité exagérée. Je compris que je l’ennuyais. Nous parlâmes de +Tolstoï. Il le traita d’imbécile et ajouta, d’un ton que je connaissais +trop: + +--_Guerre et paix_ est pourtant une chose charmante. + +Cette phrase me fut aussi pénible qu’une difformité soudain entrevue. +Nous marchâmes un moment en silence. Quand nous reprîmes la +conversation, j’eus l’impression que son esprit n’était plus là, que je +parlais avec un mécanisme robuste, souriant, mais inanimé. Je lui +demandai: + +--Que pensez-vous de la dernière pièce de Scharnhorst? + +--Admirable, admirable! répondit-il vivement. + +--Scharnhorst n’existe pas, repris-je. C’est un nom de fantaisie que je +viens d’inventer. + +Il rougit et les coins de sa bouche s’abaissèrent. + +--C’est sans importance, fit-il. Dans la conversation, je dis toujours +n’importe quoi. C’est plus facile... et... en général... on ne s’en +aperçoit pas. + +Nous arrivions à un châlet-restaurant d’où l’on dominait le lac, figé, +luisant comme une coulée de cire bleue. + +Il s’assit et commanda d’une voix inutilement autoritaire: + +--Deux cafés, je vous prie, mademoiselle. + +Depuis un moment, sa pensée était retournée auprès de son amie. Il me +parlait d’elle. + +--Quel cerveau! n’est-ce pas? + +Il ajouta, voyant que je l’observais: + +--Je suis très content comme cela. Je vois la vie à travers elle. Elle +m’a enlevé la peine de vivre. + +--Et la personnalité. + +--Je ne savais pas en avoir jamais possédé une, murmura-t-il. + +Il paya. Comme la sommelière tardait à rapporter la monnaie, il se +souleva plusieurs fois, tournant vers le châlet un visage plein de +souffrance. + +Nous rentrâmes. Sa présence me pesait comme celle d’un malade mental. + +Le lendemain de son départ, j’annonçai à Rébecca que je quitterais +Sils-Maria dans les quinze jours. J’expliquai gauchement que j’avais +besoin de solitude, que j’irais m’installer sur la côte d’Italie. + +--Vous êtes libre, mon ami, sourit-elle. + +Et la lutte commença. Elle avait compris que je la fuyais pour toujours. +Aussi, malgré la surprise de son orgueil, ne s’attarda-t-elle pas aux +espoirs habituels. Elle choisit délibérément la vengeance et fit appel +aux forces destructrices de sa pensée. + +Vous vous rappelez cette réplique du pasteur Morell, dans _Candida_: «Il +est facile, extrêmement facile d’ébranler la confiance d’un être en +lui-même. Profiter de cela pour briser le ressort d’un homme, c’est une +œuvre diabolique.» + +Comme elle sentait que l’art seul était vulnérable en moi, c’est à lui +qu’elle s’attaqua. + +Peut-être serez-vous surpris du peu de consistance de ses tentatives. +Vous croirez que mon imagination les grossit et les envenime. Vous vous +demanderez comment, avec des mots,--avec si peu de mots,--un être peut +se proposer d’en abattre un autre. Je vous répondrai que tous les crimes +contre la personnalité, c’est avec des mots qu’ils ont été commis. Nul +plus que l’artiste n’est sensible aux mots. Il s’en laisse tout de suite +blesser ou enivrer. Il a la superstition des jugements. Devant la +mauvaise humeur d’un critique, il pleure, il se croit perdu. Le +sentiment de la résistance lui est un obstacle insurmontable. +L’opposition de ses ennemis le stimule parfois: celle de ses proches le +paralyse. Oui, les doutes à peine exprimés, les insinuations imprécises +de Rébecca, c’étaient là de bonnes armes. + +--J’ai pleuré, me disait-elle avec tristesse. Je viens de relire +certaines de vos anciennes œuvres. Tout de même, on aurait dit que vous +seriez allé plus loin. Il y a quelque chose, en vous, qui a du se figer, +un jour. Vous ne vous rendez pas compte que dans votre art, comme dans +votre personne, il y a je ne sais quoi d’un peu oppressant?... +étouffant?... Non, vous ne le saviez pas? C’est curieux, mon ami s’en +est tout de suite aperçu. + +Elle possédait l’art d’inquiéter vaguement. Je lui avais raconté certain +rêve où je m’étais vu, fuyant la caserne, un matin d’hiver, dans une +crise de dégoût. Je traînais une longue vie secrète, parmi des +étrangers, en des pensions de famille, puis je m’apprêtais pour un exil +définitif. J’arrivais à l’extrême nord de la Norvège, dans un chalet de +bois, chez une vieille femme qui prenait des pensionnaires. Et je +vieillissais là. Trois mois d’obscurité. On pêchait soi-même son poisson +dans un trou de glace. La solitude était mortelle, sous la lampe rouge +continuellement allumée... Et aucune paix, mais l’amer désir de tout ce +que j’avais méprisé. + +--J’ai repensé à ce rêve, me dit-elle un jour. Je le trouve admirable, +parce qu’il révèle clairement les inquiétudes inconscientes d’un être +sur lui-même. Il est trop vrai que vous craignez d’être retranché de la +communion humaine. Et il est certain que vous le serez un jour... Oui, +c’est bien ainsi que vous finirez, loin, loin dans le nord, à l’écart, +tout seul. + +Je souriais, dans une angoisse muette. J’avais échappé à la souffrance, +dans mon ivresse de solitude. Mais je regrettais parfois cette grosse +douleur commune qui courbe tout ce qui vit.--Et pourtant, mon instinct +m’avait toujours crié de la fuir.--Mon instinct, ou ma lâcheté?... +J’avais banni les sentiments habituels et les chimères banales.--Mais si +mon art périssait, faute d’aliment? Si je succombais, peu à peu, à la +soif humaine, seul et vide, parmi les stériles déserts du moi? + +Elle me connaissait assez pour m’infliger à son gré les affres de +l’incertitude! + +Elle me tourmenta minutieusement, pendant notre dernière promenade sur +les hauteurs. Elle montait à pas lents, avec un sourire amer, méditant +la ruse qui m’abattrait, se livrant parfois aux derniers élans d’un +orgueil bafoué. + +Elle avait mis un collier de perles, négligé depuis des mois. + +--Ces malheureuses s’étiolent, quand je ne les porte pas, disait-elle. +Voyez comme elles revivent contre ma peau! + +Je l’écoutais, cette fois, d’une oreille habituée, presque distraite. Je +ne pensais à rien. Je regardais les cimes se préciser au soleil. J’étais +comme suspendu, absent de moi-même. + +Un peu plus haut, elle s’anima pour désigner des points multicolores sur +un sentier, de l’autre côté de la vallée: + +--Vous voyez? C’est H., le professeur de dessin, avec les enfants de +l’hôtel. Il y en a... trois, quatre, cinq, six... Voilà un homme +vraiment riche et qui se donne! L’autre jour, pendant que vous étiez +enfermé, triturant des accords, il a conduit toute la bande sur les +névés. Ils ont fait des glissades jusqu’au soir dans la neige. Ils sont +redescendus, trempés, ravis, en chantant dans le brouillard. J’ai eu +tout à coup une telle pitié de vous! Pauvre garçon, enchaîné par devoir +à sa petite besogne inutile! En train de «créer», pendant que les autres +vivent! + +Elle me prit les mains et ajouta d’une voix tremblante: + +--Je vous trouve parfois si lamentable! Je vous plains! J’ai peur pour +vous, mon amour! + +Je me taisais. Ses mains blanches aux veines bleues, au toucher cruel, +m’inspirèrent soudain un tel effroi que je me dégageai. Elle eut un +mouvement des lèvres, comme pour demander pardon. + +Nous étions dans un site métallique et méchant, sous des éboulis en +partie recouverts d’une couche de neige scintillante. Des dents de +pierre noire déchiquetaient l’azur avec précision. On eût dit un +mécanisme, une machine arrêtée. On ne comprenait pas que ce fussent les +mêmes formes qui, de loin, semblaient se recueillir dans une majesté +vaporeuse. De cette âme aussi, j’étais trop près. J’en distinguais +l’armature féroce. Je ne comprenais plus sa souffrance ni son secret +poétique. + +Nous montâmes quelque temps sans parler. Je savais que mon geste de tout +à l’heure serait bientôt puni. En effet, comme nous débouchions sur un +alpage, elle commença: + +--C’est curieux: le petit B. n’aime pas votre musique. Pour lui, les +recherches qui vous tiennent le plus à cœur sont des préoccupations +enfantines. Il m’a dit: «En somme, c’est un garçon qui a perdu son +instinct et qui fait bonne contenance comme il peut.» Je l’ai contredit. +Mais il pourrait avoir raison. + +Je ne répondis pas. J’étais surpris de mon indifférence. Ces mots qui, +la veille, m’auraient longuement inquiété, me semblaient alors vidés de +leur venin. Je me sentais plein d’une puissance que les paroles +n’abattent plus. Quelque chose naissait en moi, de si fort, de si frais +que je m’en sentais étourdi. + +Nous arrivions au bord d’un lac de haute montagne chargé de glace +fondante. Le temps s’était couvert. Des brouillards livides stagnaient +autour des cimes, dont on ne voyait que la base: pierriers gris, névés +souillés de débris, étranglements de neige entre des parois rugueuses. + +--Ce pauvre B., murmurait-elle, ne peut plus se passer de moi. Je ne +sais vraiment pourquoi. Je suis toujours si surprise, quand je +m’aperçois que je suis nécessaire à quelqu’un! Je ne suis pas une femme +supérieure, moi. Je ne suis qu’une petite madone. Est-ce que celui-là +aussi va se mettre à vivre de moi? + +Elle parlait généralement ainsi des personnalités qu’elle avait +détruites. Je crois qu’elle se nourrissait de ces meurtres +involontaires. + +--Figurez-vous, ajouta-t-elle, qu’il me trouve jolie! Quel enfant! + +Je la regardai. Le froid bleuissait ses joues; le hâle des hauteurs +avait jauni son cou mince. Ses yeux clairs viraient pour dissimuler la +tension de sa volonté. Les perles ornaient funèbrement sa beauté menacée +par le déclin, comme ces féroces montagnes pourries, dont les déchets +s’entassaient autour du lac. Je les contemplais, délitées, cavées, +découronnées par le temps... spectres sans tête se regrettant sous le +brouillard... Elles me semblaient aussi perfides que ma tourmenteuse, +mais aussi impuissantes qu’elle, dans le silence de leur amertume. + +Rébecca parlait maintenant de la «fin de mon art». + +--Je ne comprends pas qu’il y ait un musicien assez peu clairvoyant pour +échapper à une grande inquiétude. Comment n’avez-vous jamais pensé: +«Mais je n’écris pas la musique qu’il faudrait écrire?» Tout a été dit, +dans le langage dont vous vous servez. Il est, d’ailleurs, conventionnel +et borné. La nature est pleine de vibrations qui vous échappent. Un +pêcheur des îles de la Sonde en perçoit plus que vous. Et ce timide +langage, que vos prédécesseurs vous ont transmis, vous n’osez même pas +le faire éclater! Vous n’êtes pas encore libéré du système du +_tempérament_! Il faudrait d’abord vous servir des sons naturels. +Ensuite, on verrait... Mais cela vous est impossible, _parce que vous ne +les entendez pas_... Je me demande, en vérité, comment l’avenir jugera +les musiciens de ce temps. Pas même des auteurs de transition. Le jour +où quelque Orphée aura nouvellement enfanté la musique, on vous citera +peut-être comme des phénomènes de décomposition. On dira: «Voilà comment +ils grinçaient, dans leur agonie...» Ayez donc le courage de vous faire +cet aveu! + +Je l’écoutais d’un air coupable. Mais une émotion qu’elle ne pouvait +soupçonner, m’emplissait. C’était comme un retour à la lumière après des +mois de cachot. Que d’imprévu dans l’homme! Cette volonté +d’anéantissement, tournée contre moi... et en moi, la sensation +délicieuse d’échapper à ces fureurs, de me redresser secrètement dans ma +force et ma plénitude perdues! + +Je ne sais quelle alchimie faisait jaillir la sève sous les traits +destinés à m’abattre. Je ne la haïssais plus. J’aurais pu l’humilier. Je +ne me souciais que de renaître. Me prouver ma force. N’être pas celui +qu’elle disait, ce raté, cette épave! Je le voulais si ardemment qu’une +rupture, analogue à la grâce ou à la folie, se produisit en moi. Ces +réservoirs mystérieux de pensée et d’émotion que l’artiste porte en lui +avaient été scellés jadis et figés par un gel subtil; ils crevèrent avec +violence et débordèrent en une débâcle de création. Dès lors, volonté, +réflexion, s’abolirent. Je cessai de m’appartenir. + +Le soir de cette dernière promenade, je m’enfermai. Je marchais de long +en large, obsédé par un flot d’idées musicales. Je pleurais. Je portais +la main à ma nuque. C’était trop beau, ce qui m’arrivait là! Je +chancelais comme un ivrogne. Dire que, depuis deux ans, j’avais été +sevré de _cela_! Est-ce que _cela_ était revenu pour toujours? Est-ce +que nous irions ainsi désormais dans la vie, moi et cette voix à mon +oreille? Moi et ce chuchotement, qui me rendait plus puissant qu’un +dieu? Ces années de sécheresse étaient soudain effacées. Les femmes par +qui j’avais souffert, je leur pardonnais, j’avais pitié d’elles. +Peut-être avait-il fallu qu’elles me traînassent longuement dans un +enfer aride, pour que l’étanchement de cette nuit fût possible. S’il +était vrai, pourtant, que l’homme progresse dans les tourments? «Au +travail! au travail!» me répétais-je. Mais l’abondance était trop +grande. Que choisir? Que rejeter?... Ah, tout prendre et succomber! +Boire, boire à la source jusqu’à défaillir! + +C’est cette nuit-là que j’ébauchai les quatre mouvements de ma +symphonie. Je partis le lendemain matin pour Paris. Je n’ai jamais revu +Rébecca. + + +IV + +J’avais surtout retenu de la confession de Sarterre cette tendance à +croire sa personnalité menacée. J’étais persuadé que l’influence +destructrice imputée à ces deux femmes était imaginaire. Mais je ne +voulais pas le détromper, car ces illusions lui avaient été salutaires. +L’homme que n’écrase aucun fardeau meurtrier puise sa force dans des +calamités inventées. Et il faudra toujours que l’artiste rende +responsable des caprices de son imagination les êtres qui l’auront aimé. + +Je crois qu’il soupçonnait lui-même la fausseté de ses interprétations. +Il s’y tenait cependant, dans une crainte mystérieuse de plus de vérité. +Il m’avait dit un jour: + +--L’existence de l’artiste serait bien belle, si elle n’était qu’une +succession d’états artistiques... Trop belle! Il faut qu’il se +contemple, qu’il se cherche, au lieu de bénir l’éphémère et de s’en +griser. Et il ne parvient même pas à se déchiffrer. Sa conscience ne lui +présente qu’une image déformée de lui-même... Mais l’exacte connaissance +le paralyserait peut-être. Je souffre de me voir faux et je pense dans +le même temps: mieux vaut que le profond, le réel de ma nature me soit +caché. Je n’oserais pas creuser plus avant; je ne veux pas tout savoir. + +Ses jours d’impuissance musicale étaient fréquents. Comme il ne pouvait +accuser aucune femme de ses difficultés, il s’en prenait au climat, à la +nourriture, à l’aubergiste, «qui l’intoxiquait avec des conserves». +L’inquiétude et le désespoir régnaient alors en lui... Il ne tenait plus +en place, ne savait où se fuir. Il faisait seller des mules et nous +suivions l’oued tari, semé de petits cailloux blancs; nous longions les +rebords de la _Chebka_, ces étranges dos de pierre squameux qui semblent +des alligators gris assoupis sur le sable. Nous mettions pied à terre +sous un des palmiers isolés qui se lèvent tristement dans le lit de la +rivière et nous repartions avant d’être reposés. Il m’entraînait sur les +collines au-dessus de la ville, en quête de je ne sais quoi. Mais des +confins de l’horizon, noyé dans une brume de feu, n’accouraient que des +bouffées de désolation. + +Quand son travail «marchait», je ne le voyais pas de la journée. Le +soir, il faisait parfois irruption dans ma chambre, pour m’entraîner à +quelque escapade juvénile, dans les jardins de l’oasis. + +L’ennui de Ghardaïa me rongeait doucement. J’étais las de voir chaque +jour devant moi les murs ardents du _bordj_, la balustrade blanche du +jardin public où ne pousse qu’un peu d’orge jaunissante; las d’entendre +chaque après-midi la voix du négro à djellaba mauve, nasillant sur un +air éternel la complainte à mille couplets dont se berce le nonchaloir +des Arabes. + +J’annonçai bientôt à Sarterre mon intention de rentrer en Europe. + +--Moi, je passerai l’été ici, dit-il. Je me moque des chaleurs et +l’Europe me décourage. Ce continent, retourné comme un champ de pommes +de terre et où les bâtisses poussent comme l’herbe à cochons... Non, je +ne peux pas chanter cette nature-là. Terre trop humaine. Et l’homme y +est dangereux. J’ai peur du jour où des messieurs en redingote +m’applaudiront de nouveau. Je me dis: «Le jour où ils applaudiront les +nuages et les rivières, c’est que les nuages et les rivières se seront +laissé attraper!» Eh bien, moi, je ne veux pas me laisser attraper. Je +veux rester libre et maladroit devant cette race... terrible et furieux +en face de ses doctrines... et enragé dans ses fourmilières. Je ne suis +pas comme elle. J’aimerais mieux être un scorpion dans son trou que de +lui ressembler. + +Il ajouta plus tard avec une rancune contenue: + +--Il y a une espèce qui m’écrase: celle des gens au regard tendre qui +croient l’univers bâti pour eux... les bouches régulières qui parlent de +progrès... les belles consciences qui luttent pour la justice... Elles +auraient fini par me réduire au silence... J’ai besoin d’une joie +cruelle qui ne peut grandir en leur présence. J’en ai fini avec leurs +chimères. Je me suis décrassé de ce nuage gluant. + +Il renversait la tête en arrière et parlait dans un abandon proche de la +violence: + +--Il y a des moments où le bonheur passe à travers ma poitrine, comme le +soleil à travers un arbuste... Il y en a d’autres où je sens en moi des +forces aussi aveugles, aussi involontaires que le vent du sud, quand il +déplace les dunes... Ah, il faut tout de même que vous entendiez ma +musique, avant de partir. + +Il me prit par le bras et m’emmena au premier étage, dans une pièce +carrelée, garnie d’un piano et d’une table de travail, sorte d’établi en +bois blanc posé sur des tréteaux. Les volets clos interceptaient la +lumière, mais le vent chaud qui soufflait depuis deux jours avait +saupoudré de sable les manuscrits et le pavé. + +Sarterre se mit au piano. + +--Vous savez, annonça-t-il en se retournant, vous grincerez des dents. +Ceci n’est pas fait pour mes «semblables». Totalement incapable de les +émouvoir. Aucune espèce de sentiments humains! + +Il joua. L’instrument était faux, les marteaux, rongés par l’air du +désert. Plusieurs cordes vibraient. Mais les heurts et les tintements +s’atténuaient sous les mains légères de Sarterre. Peut-être +accentuaient-ils l’impression d’irréalité que me produisaient ces +premières mesures. Il me semblait assister à un défilé de fantômes +ivres. Je n’avais jamais entendu pareille musique, aussi incroyablement +joyeuse, aussi libre de la charge fatale que, depuis deux mille ans, +l’homme traîne partout avec lui, dans ses philosophies, dans ses +religions et jusque dans ses rêves. Je m’étais souvent demandé si un art +_différent_ du nôtre n’était pas possible. Et voici qu’une réponse +m’arrivait de ce piano discord, dans cette chambre carrelée, à bien des +lieues de la civilisation. Oui, la petite forme humaine, courbée par la +tristesse, était absente de ces pages. L’art que j’attendais existait. + +Mais ma surprise était grande qu’entre tous, celui-ci l’eût créé. Que sa +musique lui ressemblait peu! Je ne savais pas encore à quel point +l’instinct poétique se joue des contradictions. Dans ce domaine, rien +d’impossible, pas même à une gorge enrouée de produire un son clair. +Voici un anxieux, un faible, assiégé de mille craintes et sa musique +reflète la joie audacieuse d’un jeune dieu. Voici un analyste, un +maniaque du moi, péniblement courbé sur lui-même et sa musique est aussi +inconsciente qu’une force de la nature. Je le sais débauché, capable des +plus cruelles bassesses et sa musique est innocente comme les jeux d’une +panthère... + +Pourquoi? Peut-être,--il me l’a dit un jour,--parce que le génie se +paie; parce qu’une vie inquiète est la rançon d’une œuvre sereine. +Peut-être aussi parce que cette œuvre est le songe que l’artiste aurait +voulu vivre, l’image sacrée de ce qu’il n’a pu devenir. Plus il s’enlise +dans l’enfer qui lui est dévolu, plus son œuvre s’en dégage... + +Après le premier morceau de sa symphonie, Sarterre, qui devinait ces +muettes interrogations, me dit, les yeux brillants: + +--Je vais vous confier un grand secret: j’ai profité d’un moment où +personne ne me voyait, pour me débarrasser de ce que les femmes +appelaient mon âme. Cela s’est passé là-bas, sur la piste du sud. Elle +est au fond d’un puits, à quarante mètres sous les sables. Je crois +qu’elle ne remontera pas. Voilà pourquoi ma musique est libre, libre +comme un requin dans l’Atlantique! + +Il riait et plaisantait tout en jouant, ou bien s’extasiait naïvement +sur la beauté d’un passage. Quand il eut terminé, il était ivre; il +ouvrit les volets sans raison, avec des gestes déréglés. Le pesant +soleil de midi nous frappa au visage. Des colonnes de poussière se +levaient sur la route, comme des vapeurs de soufre, puis retombaient. + +--Vous n’allez pas sortir? dis-je en le voyant coiffer son casque. Il y +a plus de quarante degrés. La lumière est effrayante. + +--C’est ce que j’aime, répondit-il en chancelant un peu. Je vais passer +chez Zorah. C’est une prostituée soudanaise qui attend, drapée de soie +jaune, à genoux derrière une porte ajourée. Son patio est badigeonné de +bleu. Il y fait une chaleur d’enfer. Cela sent l’huile frite et +l’encens. Il y a un petit monstre pourri de syphilis qui joue de la +flûte, accroupi dans un coin. + +Son œil était vague, sa voix pâteuse. Je me sentais mal à l’aise. +J’aurais voulu qu’il se tût. Mais il continua: + +--Ensuite, j’irai dans la _Chebka_. Je ne regarderai pas ce grand trou +azuré au-dessus de ma tête. Non, non, l’inspiration ne me tombe pas du +zénith! Ha, ha!... Ma force tient à la terre. Je crois que ma musique +m’est soufflée du sol. Elle sort des pierres calcinées et des langues de +feu qui dansent derrière les bancs de sable... Au revoir. + + +V + +Je quittai le M’Zab avec le premier simoun. + +Je fus trois ans sans revoir Sarterre. Il fit jouer sa symphonie, puis +un quatuor. Son nom, ridiculisé par la foule, devenait cher à +quelques-uns. Il vivait à l’étranger. Un trait me fut rapporté sur lui, +que l’on donna comme une rare preuve d’ingratitude. + +Un Mécène, animé par la foi, avait organisé une tournée de concerts +consacrés à ses œuvres. Sarterre s’était pris d’amitié pour cet homme. +Or, le soir du premier concert, à Londres, dans un banquet, il se mit à +l’accabler de propos désobligeants. Sans qu’aucune discussion eût +éclaté, froidement, fielleusement, il lui reprocha ses prétentions +artistiques, son mauvais goût, ses ridicules, ses petitesses. Les +convives cherchèrent en vain à s’interposer; Sarterre continua, jusqu’à +ce qu’il eût vu son protecteur quitter la table. + +--S’il avait bu, conclut la personne qui me rapporta le fait, il se +serait excusé, le lendemain. Mais non, il abandonna la tournée et ne +donna plus signe de vie. Il cherche à se rendre odieux et il y réussit. + +Qu’il pût être avide du mépris des hommes, c’est ce que je savais déjà. +Il me semblait pourtant que, dans ce cas, un autre mobile l’avait +poussé. Cette crainte maladive de voir sa personnalité entamée, cette +horreur avouée de tout ce qui pouvait l’arracher à lui-même +m’expliquaient son acte. Il avait brutalement rompu avec cet homme, +_parce qu’il commençait à l’aimer_. Il avait immolé cette amitié +naissante à la chimère féroce qui le menait. Là aussi était le secret de +sa conduite avec les femmes. Les affections humaines étaient sa +tentation. Dans la crainte d’y céder, il tranchait tous les liens au fer +rouge. Pour n’appartenir qu’à leur Dieu, des chrétiens ont agi de même. + +Au mois d’août 1914, je me trouvais à Marseille. Par un soir étouffant +de sirocco, je rencontrai Sarterre qui sortait d’une ruelle du +Port-Vieux. Il était pâle et semblait avoir bu. Je l’abordai non sans +curiosité. + +--Savez-vous ce qui m’arrive? commença-t-il d’une voix assourdie par la +colère. On vient de me verser dans le service armé. Avant trois mois +d’ici, l’abattoir. + +--Mais je vous croyais réformé? + +--Je l’étais. Il paraît que ça ne compte plus. On m’a fait passer une +révision! Ah, les brutes! Venez, je vous raconterai. + +Nous entrâmes dans un bar au plafond bas, sur le seuil duquel une fille +crépue, les jambes nues et musclées sous ses jarretelles, guettait les +hommes d’un air farouche. + +--Cela s’est passé dans un hôpital, dit-il en s’asseyant. Nous étions +trois cents à nous écraser devant une porte. Le directeur, un Méridional +à barbe flottante, se frayait un chemin à travers notre cohue, +jovialement d’abord, nous appelant «mes amis»; mais bientôt, il se mit à +nous bourrer les côtes et à nous injurier comme du bétail. + +Un jeune soldat borgne appelait nos noms à la porte. On nous examinait +par fournées de vingt. Mes jambes fléchissaient. Un petit rougeaud à +courte moustache noire pesait sur moi. Il critiquait le gouvernement, +l’organisation, les chefs militaires. Je parvins à le fuir et à pénétrer +dans la salle du conseil avant mon tour. Des corps demi-nus se +démenaient dans la pénombre, entre des bancs. A chaque instant, une +forme humaine passait devant une table où siégeaient des officiers. Deux +majors, une serviette à la main, l’examinaient d’un œil maussade; la +voix enrouée du commandant de recrutement criait: «Service armé!» et +d’autres formes étaient poussées devant la table. Les mots _service +armé_ retentissaient environ toutes les demi-minutes. Une seule fois, +après un bref conciliabule des officiers, j’entendis crier: «Maintenu!» +et je vis revenir vers les bancs un Méridional replet, qui disait: + +--Té, je le savais bien que j’avais le cœur patraque! + +A mes côtés grelottait un paysan, qui venait de se déshabiller. Il était +décharné et portait des traces d’excréments le long d’une cuisse. Il me +parlait dans une angoisse invincible: + +--J’ai craché le sang trois fois. Je ne peux pas me tenir debout. + +On le regarda quelques secondes avec dégoût et le _service armé_ du +commandant de recrutement retentit de nouveau. Ils appelèrent ensuite: +«Vanini!» Une voix répondit: «Décédé!» puis deux cultivateurs +produisirent un paysan auréolé de cheveux blancs et qui roulait des yeux +effarés. + +--Il est fou, expliquèrent ses camarades. + +Un des officiers cria: «Foutez le camp!» et ils discutèrent entre eux le +mot qu’ils inscriraient sur leurs feuilles. L’un voulait mettre +_aliéné_; l’autre, _insuffisance mentale_. Ils tombèrent d’accord sur +_faible d’esprit_. Des hommes passèrent encore. Les majors n’y faisaient +plus attention. Le colonel à barbiche blanche, qui présidait, criait +très fort devant lui des choses qui me semblaient incohérentes. Et +toujours, la voix hargneuse du commandant grinçait: _service armé_! Ils +appelèrent de nouveau: «Vanini!» Il y eut des rires et un baryton +psalmodia: «Il est aux cieux!» + +Mon nom fut prononcé. J’étais ivre de colère. Je m’adressai à l’un des +majors et lui exposai mon cas en tremblant. Il ferma les yeux et parut +s’endormir. Les officiers se regardaient en souriant. Je compris qu’ils +se moquaient de moi. Il y eut quelques secondes d’amusement, puis le +_service armé_! retentit et le second major me poussa de côté. Alors, +perdant la tête, je me campai devant le colonel et criai: «Je proteste. +Je suis malade. Je suis Sarterre, le musicien.» Le vieux soldat me +regardait fixement, sans me voir. Le commandant de recrutement ricana: + +--Ah, vous êtes musicien? Et bien, vous irez sur le front. C’est là +qu’on entend la meilleure musique, en ce moment. + +Les officiers rirent et l’on appela le suivant. Tandis que je me +rhabillais, un montagnard qui ne comprenait pas ce qu’on voulait de lui, +me demanda confidentiellement: + +--Dites donc, croyez-vous qu’on nous fera faire l’exercice? + +On incorporait la dernière fournée. Pendant que je sortais, un gros +homme sautait à cloche-pied, pour faire valoir je ne sais quelle +infirmité. Les officiers s’esclaffaient. En deux heures et demie, trois +cents têtes avaient été marquées pour la boucherie. + +Sarterre frappa la table du poing et se tut. + +Je lui serrai le bras. Il frémissait d’une colère d’adolescent. + +--Ma patrie n’est pas la leur, reprit-il en se contenant. Le vert des +prairies n’y est pas brun de sang, au bas de la tige des herbes. L’odeur +de l’été n’y est pas celle de la viande pourrie. On n’y agonise pas cinq +jours au creux d’un fossé, transformé en tison par la fièvre. On n’y est +pas saisi vivant par un engrenage qui vous pétrit, vous disloque et vous +recrache, broyé, désossé, comme fait la machine à tuer les porcs. Ma +patrie, c’est celle de Mozart, de Debussy et de Moussorgsky. Je n’en +connais pas d’autre. + +Je ne pus m’empêcher de sourire. + +--Vous êtes pourtant de ceux qui devriez comprendre, fit-il sèchement. + +--Excusez-moi, mais nous sommes dans un bar, à neuf cents kilomètres du +front et vous distinguez, vous définissez, pendant que des milliers +d’hommes tombent... + +Il m’interrompit: + +--Oh! n’essayez pas de m’émouvoir: je n’ai pas de sentiments humains. + +Une colère me prit: + +--Au moins, taisez-vous par prudence. Vous vous ferez écraser comme une +bête venimeuse. + +--C’est possible, admit-il tristement. Je ne serais pas étonné que cela +m’arrivât. + +Je lui posai la main sur l’épaule. + +--J’ai connu votre désarroi. Moi aussi, les premières semaines, j’ai +maudit, ergoté, demandé des raisons... Mais depuis, j’ai consenti mon +sacrifice. Je ferai ce qu’on me dira. Je me tairai. C’est tout ce qu’on +exige de nous. + +Il me regardait avec surprise. + +--Vous m’étonnez, répondit-il lentement. On dirait que vous ne me +connaissez pas. Écoutez. Depuis ma quinzième année, j’ai vécu pour une +seule chose. J’aurais pu avoir une jeunesse paisible, en province: j’ai +quitté ma famille pour aller travailler à Paris. J’ai couché dans des +mansardes, déjeuné d’huile de foie de morue, donné des leçons à six sous +l’heure, pour entendre de la musique, le dimanche. Plus tard, j’ai +refusé des situations, pour préserver mon temps. J’aurais pu devenir +professeur, dans ma ville natale. C’était la sécurité, mais la fixité; +je sentais que ma force dérivait de l’instable: j’ai refusé. A +vingt-deux ans, j’aurais pu me marier. Le bien-être bourgeois, les +enfants, le tilleul sous la lampe: j’ai refusé... Et depuis, que n’ai-je +pas expulsé de ma vie, pour entretenir en moi le vide sacré? Que n’ai-je +pas fait endurer aux deux femmes qui m’ont aimé? Je connais mon +effroyable injustice envers Thérèse. Je sais que j’ai traité Rébecca +comme un voyou ne traiterait pas une fille! Pourquoi? Par méchanceté? +Pour le plaisir? Non. Parce que je sentais que, d’une manière ou d’une +autre, mon art était menacé. Parce qu’un instinct, en moi, me poussait à +le libérer, par n’importe quels moyens, par-dessus n’importe quels +cadavres. Vous savez pourtant de quoi je suis capable et jusqu’où je +puis m’avilir, pour sauver la chose que j’aime. Pas une heure, dans mon +existence, qui ne soit prosternée devant elle. La perfection m’a +tourmenté jusqu’au vomissement. Je passe des nuits entières à polir +trois mesures. La gloire et l’argent me sont comme deux mouches que +j’écarte machinalement. Les joies de la vie, la volupté, la nature, je +ne peux plus les goûter. Entre les bras d’une femme, en mer et même dans +le sommeil, je ne connais pas l’abandon. Toujours et partout, un +aiguillon me pousse vers ma fonction. Mon bonheur et ma souffrance +dépendent des sons et des rythmes. Je ne trouve une paix éphémère qu’en +la beauté. J’ai trente-cinq ans. Je vis seul comme dans un tombeau. Je +suis malade et je ne veux pas guérir. Dans ma fausse liberté, je me sens +plus dépendant que l’archet entre les doigts du violoniste. Je suis un +déchet volontaire, une caverne creusée par l’idéal... et vous venez me +parler de sacrifice! Mais _vous ne voyez donc pas que je suis déjà sur +ma croix_? Que puis-je donner encore? Et comment voulez-vous que je +donne à une idole qui n’est pas la mienne? Jésus lui-même ne serait pas +mort pour les hommes, s’il les avait haïs. Il n’aurait pas enduré les +supplices pour la gloire d’un Dieu auquel il n’aurait pas cru. + +--Je sais que vous avez loyalement souffert pour votre art, répondis-je. +Mais s’immoler à ce qu’on chérit, c’est la forme la plus douce du +sacrifice. Aujourd’hui, on vous demande votre vie pour ce que vous ne +comprenez pas. Voilà le difficile... Il ne me paraît plus nécessaire de +mourir pour ce que j’aime... Je n’ai même plus besoin de savoir pourquoi +je mourrai... Trouvez-vous donc la mort si importante qu’il faille la +justifier? Croyez-moi, mieux vaut se laisser emporter par une pure +folie. + +--La mort n’est rien, reprit-il vivement. Mais il y a la souffrance +physique... et vous savez bien que je suis un lâche. + +--Je n’en suis pas sûr. Je sais seulement que vous éprouvez une obscure +volupté à vous faire mépriser. + +Ses yeux se voilèrent. Il fut presque vaincu par une crise de larmes. + +--Non. Ce n’est pas cela... La vérité, c’est que je me sens ridicule... +étranger... tout seul... même avec vous!... En quelques semaines, l’art +est devenu risible. Oui... même pour vous! Ah, je souffre comme un homme +qui verrait la foule se moquer de sa mère!... Je sens que toutes mes +paroles sont attribuées au cabotinage... On ne peut plus me croire, +parce qu’on ne peut plus me comprendre! Personne, pas même vous... +Alors, j’aime mieux être appelé lâche!... Je préfère dire que je suis un +lâche!... D’ailleurs... j’en suis peut-être un... je ne sais pas... + +Il pleurait, dans un désespoir d’enfant perdu. Nous nous séparâmes sans +paroles. + +Je ne revins en Provence que trois mois plus tard. Je le rencontrai à +Nice, arpentant l’avenue de la gare, en uniforme, sous une épaisse pluie +d’automne. Il flottait dans une tunique graisseuse et sa tête +disparaissait dans un étrange capuchon imperméable. + +Il saluait les gradés avec une raideur inquiète qui les faisait sourire. + +--Ils m’ont incorporé ici, par erreur, sans doute, me dit-il. Je couche +sur deux centimètres de paille, et tout de suite le pavé! Les premières +nuits, j’ai dormi la tête sur des détritus. J’ai reçu une vieille +couverture. On me l’a volée. Il paraît que c’est l’usage. Il faut en +voler une, à son tour. Je ne sais pas m’y prendre. J’ai préféré acheter +un plaid. On me l’a volé. Alors, j’ai renoncé. Je traîne une assez +vilaine bronchite, mais le major ne veut pas de malades. Huit heures +d’exercice par jour et nous partons dans trois semaines pour le front. +J’espère claquer avant. + +J’avais la gorge serrée. Je l’invitai à dîner au café de Paris. + +--Non, pas là, fit-il. Mon uniforme sent trop mauvais. Je n’arrive pas à +le nettoyer. + +Nous allâmes dans un caveau du vieux Nice. Il mangea silencieusement. Je +lui parlai de sa musique. + +--J’ai écrit un quatuor, me dit-il. + +--Naturellement, depuis la caserne, plus un projet, plus une idée? + +Il me jeta un regard singulier et répondit: + +--Non, heureusement. + +--Pourquoi, heureusement? + +--Parce que, hésita-t-il... si ça revient... Je ne sais pas ce qui +arrivera. + +Il reprit, un moment après, en ricanant: + +--Il paraît qu’il y a une agence de désertion, à Nice même. La caserne +est pleine d’Italiens, qui déguerpissent quand ils le peuvent. On dit +que pour cent francs, les guides vous conduisent de l’autre côté de la +frontière, par-dessus les montagnes. Il faudra que je m’informe! + +Deux semaines plus tard, il m’écrivit de venir lui parler à la grille. +Je le trouvai parmi d’autres silhouettes haves, guettant la vie +extérieure entre des barreaux de fer. Il toussait affreusement; sa voix +était affaiblie. + +--Voici, m’expliqua-t-il: nous partons dans huit jours pour le front. +Alors, pour nous empêcher de regretter la caserne, on nous consigne, on +nous engueule: c’est l’enfer. Je ne peux pas toucher à la nourriture. Je +voulais vous prier de m’acheter quelques provisions. + +Je revins avec du chocolat, des biscuits et des fruits, que je lui +passai à travers la grille. Nous causâmes encore quelques instants. + +--Je me suis fait porter malade, pour pouvoir écrire, dit-il. Je n’ai +pas été reconnu. Ils ne reconnaissent même plus les tuberculeux, avant +un départ. Il y en a un qui veut mettre le feu... Ah! c’est qu’on +devient de telles canailles, là dedans! Si je vous disais... + +Il prit mon bras et m’attira tout contre les barreaux. + +Un roulement de tambour l’interrompit. Il sursauta nerveusement, me +tendit une main moite et se hâta vers le fond de la cour, parmi d’autres +silhouettes effarées. + +Je lus trois jours plus tard, dans les journaux, que le soldat Sarterre +avait été capturé par les gendarmes, au moment où il cherchait à +franchir la frontière. + +J’obtins avec difficulté la permission de le voir. Je le trouvai +tranquillement assis dans une cellule obscure. + +--Je pensais que vous seriez venu, dit-il, avec un calme que je ne lui +connaissais pas. + +--Comment vous êtes-vous fait prendre? questionnai-je. + +--Oh, très stupidement, avoua-t-il. J’étais sorti de la caserne avec un +détachement de corvée, le matin. J’avais endossé des vêtements civils +chez un représentant de la fameuse agence, qui m’avait, en même temps, +remis un faux laissez-passer pour St. M. Je devais trouver mon guide +dans un café de la petite ville. J’y arrivai au moment où les falaises +de pierre revêtent la couleur des jacinthes. Les cimes, vers l’Italie, +étaient chargées de neiges d’un jaune pourpré. La place aux platanes +dénudés craquait de boue gelée. Mon guide m’attendait au rez-de-chaussée +d’une maison à arcades, sur une ruelle en pente, au milieu de laquelle +fuit l’eau grise des montagnes. Malgré ma faiblesse, les détails des +sites s’imprimaient en moi avec une fraîcheur et une force incroyables. +Il me semblait n’avoir jamais su jouir auparavant du monde et de ses +spectacles. + +Aux premiers mots que prononça l’homme, un sec et rusé contrebandier, je +compris que j’étais tombé entre les mains d’aigrefins. Il argua d’un +renforcement de la surveillance, pour refuser de m’accompagner. J’avais +versé l’argent d’avance à Nice. Je lui proposai le double, puis le +triple de la somme. Rien ne put le décider. Il m’offrit de me cacher +dans sa maison, moyennant deux cents francs, jusqu’à ce que les risques +eussent diminué. Je refusai, craignant un piège. + +--Il est cinq heures, dis-je. Ma disparition doit être constatée. Il +faut que je passe cette nuit; je me débrouillerai sans vous. + +Il rit, me toucha l’épaule et m’emmena hors du bourg, sur un chemin +verglassé qui s’enfonçait dans les montagnes. Celles-ci s’étageaient +dans le crépuscule, comme de vastes boucliers bleuâtres. Un vent aigu +nous harcelait. + +--La frontière est là, dit le vieux, en désignant une vague dépression, +entre deux mamelles de neige. Il y a quatre heures de marche. Le chemin +est bon jusqu’aux dernières maisons, puis on enfonce plus haut que les +genoux et, sur le col, plus haut que le ventre. + +--Vous autres, demandai-je, comment faites-vous pour passer? + +--Nous mettons des skis... ou des raquettes. + +--Eh bien, procurez-m’en. + +Il haussa les épaules et me conduisit chez lui. Là, il essaya encore de +me retenir. Je lui achetai une paire de vieilles raquettes et un morceau +de pain. Il me regarda partir, en jurant dans son patois. + +Je montai d’abord facilement. Le chemin était frayé. Sur ses bords, de +jaunes touffes d’herbe s’affligeaient sous leur gaîne de glace, comme en +une prison de verre dépoli. La vallée se rétrécit bientôt et je m’élevai +entre des couloirs où la neige ne tenait pas, mais où les cascades +figées se bossuaient en paquets livides accolés aux parois de roche. La +nuit était tombée. Une nuit du nord, au froid torturant, aux étoiles de +pierre précieuse. Comme j’avançais plus difficilement, je décidai +d’attendre le jour dans la première habitation. En débouchant des gorges +dans une vallée chaotique, j’aperçus un point lumineux au-dessus de moi, +parmi des pyramides noirâtres zébrées de neige, qu’on eût dites en +poussière de charbon. Je quittai le chemin, pour escalader un de ces +cônes friables. Là-haut, se penchait une maison, dominée par la cavité +sombre de son grenier à fourrage comme par une espèce de guignol +funèbre. Une vieille vint m’ouvrir et je me trouvai dans une salle qu’il +me semblait reconnaître... + +La lampe, l’abat-jour rouge, le monde gelé du dehors, rien ne m’était +nouveau. Je crois vous avoir raconté ce rêve avec lequel Rébecca m’avait +subtilement tourmenté: un départ de la caserne et un exil atroce, dans +une pension, aux confins de la Norvège. Eh bien, l’intérieur où je +venais de pénétrer était à peu près identique à celui qui m’était +apparu, cinq ans auparavant... + +Aussitôt, l’angoisse de mon rêve me reprit et j’entendis Rébecca +murmurer avec sa douceur menaçante: + +--Vous serez un jour retranché de la communion humaine. Vous finirez à +l’écart, tout seul. + +Ce jour devait être venu. Je m’assis sous la lampe. Je commandai du +café, car je me trouvais dans une auberge; mais à partir de ce moment, +je cessai de me défendre. Il me semblait être entré dans une vieille +histoire, écrite depuis longtemps et dont je n’avais plus à diriger les +péripéties. + +L’hôtesse me questionna. Je répondis maladroitement, avec négligence. Je +lui demandai de l’encre et, toute la nuit, dans une petite chambre +qu’enfumait un feu de bois vert, j’essayai de travailler... Je ne me +couchai qu’au jour. Je me rendais compte qu’il eût fallu repartir sans +perdre un instant, et pourtant, je me mis au lit avec une singulière +sensation de quiétude. Je comprenais l’imprudence de ma conduite, mais +rien n’eût pu m’en faire changer. Il y a des moments où le raisonnable +vous apparaît clairement, où aucune impossibilité ne vous en sépare, et +où l’on incline vicieusement vers l’absurde. Peut-être ma volonté +s’était-elle relâchée, au point de me rendre incapable d’agir... +Peut-être y avait-il autre chose... + +Quand je me réveillai, des figures de glace rougeoyaient sur mes +carreaux. Une grande lumière consolante régnait sur les champs de neige. +Dans l’azur, une bête de pourpre et d’or escaladait le zénith. Je fis ma +toilette et fumai devant la fenêtre. Il était dix heures. + +J’inspectais les rondeurs de neige entre lesquelles j’avais à me frayer +un chemin. Le soleil les argentait par plaques; on eût dit les pièces +d’une armure éblouissante. Le ciel devenait d’un bleu de plus en plus +radieux, ce bleu des hivers alpestres, qui vous enivre d’une joie froide +et insensée. + +J’allais partir, quand j’aperçus deux cavaliers qui mettaient pied à +terre sur la route. Ils escaladèrent vivement la pyramide noire où mon +auberge était juchée. Je distinguais le bleu sombre de leurs uniformes +et leurs saines faces provençales que le froid colorait. Il me prit une +fureur de liberté... Je me précipitai hors de la maison et me lançai +dans une direction opposée à la route. Vous n’avez jamais couru pour +votre vie? Non? Alors vous ne pouvez savoir quelle lucidité règne dans +votre esprit, quelle force gonfle vos muscles. Chaque fibre de l’être +est en éveil. Malgré les bonds les plus hardis, il semble impossible de +trébucher. Et nulle crainte; rien que l’excitation de la course. Je +descendais obliquement le revers de la pyramide, afin de gagner une +sorte de chaos rocheux où je comptais me dissimuler... En réalité, ma +tentative était sans espoir. A aucun moment, les gendarmes ne prirent +cette poursuite au sérieux. Je les entendais rire et plaisanter, +derrière moi. L’un d’eux me suivait sans se presser, tandis que l’autre +exécutait--un peu plus rapidement--un crochet destiné à me couper la +route. Au bout de cinq minutes, ils m’eurent cerné dans un ravin. Adossé +à une pierre, je «faisais tête», dans une attitude probablement comique. +Ils ne mirent même pas le revolver au poing, pour me capturer. Ils se +contentèrent de m’envoyer quelques boules de neige, puis me saisirent, +docile et aveuglé. La facilité de l’opération les enchantait. C’étaient +de joyeux garçons, au parler sonore. Ils sentaient le cuir et l’écurie. +L’un d’eux, pour montrer sa force, me chargea sur ses épaules, en +disant: + +--Vaï, il n’est pas lourd, le moineau! + +J’avais de la peine à ne pas rire avec eux, tant le jeu me semblait +merveilleux, dans l’espace blanc qui scintillait au soleil du matin. +L’hôtesse nous attendait devant l’auberge. + +--Madame, criai-je d’une voix perçante, ne croyez pas que j’eusse +l’intention de partir sans vous payer. Mais ces messieurs ne m’ont pas +laissé le temps de demander ma note! + +Je ris seul. La femme me regardait avec une méfiance hostile. Les hommes +étaient devenus graves. J’avais envie de faire je ne sais quoi de +généreux, d’imprévu. Je sortis un billet de cinquante francs. + +--Gardez-le, dis-je à la vieille. Il vous dédommagera de la mauvaise +compagnie! + +Elle n’osait prendre l’argent. Elle consulta d’abord mes gardiens qui +durent lui assurer que je n’étais pas un voleur. Alors seulement, elle +se décida. Elle empocha le billet sans un mot, puis disparut. On me +passa les menottes et nous partîmes. La meurtrissure de l’acier était +moins pénible que je ne l’eusse souhaité. Je marchais aussi vite que +possible entre les chevaux, m’efforçant de contrefaire l’attitude +humiliée du «criminel». J’aurais voulu que les gendarmes fissent trotter +leurs montures et me frappassent. Il me semblait, au contraire, qu’ils +se concertaient du regard pour modérer l’allure et me laisser souffler +de temps à autre. En approchant de St. M., nous croisâmes une bande de +gamins qui nous escortèrent en criant. Leurs quolibets, glapis à voix +claires, dans ce patois sonore que je ne comprenais pas, me causaient +une sorte d’ivresse... A l’entrée du bourg, j’aperçus mon «guide» de la +veille, qui paraissait nous guetter. Je ne doutais pas un instant qu’il +ne m’eût livré. Je lui souris amicalement au passage. Le soir même, on +m’écrouait ici. Vous voyez combien cette équipée fut absurde! + +Je hochai la tête: + +--Si vous aviez marché toute la nuit, ou seulement quitté l’auberge au +petit jour, vous auriez passé. + +--J’en suis convaincu, répondit-il vivement. + +--Alors? + +Il ferma les yeux, se concentra quelques instants dans une sorte de +vision intérieure et murmura: + +--Il me semble... C’est comme si j’avais _voulu_ me faire prendre. + +--Oui... Pourquoi? + +Il haussa les épaules en soupirant, incapable de percer cette obscurité. + +Je lui demandai s’il avait pu travailler, depuis son emprisonnement. + +--C’est fini, me dit-il. Je ne travaillerai plus. Ce que j’aurais à dire +doit être tu. La musique, en moi, est devenue malade. + +Il ouvrit son carnet de notes et me désigna plusieurs pages de +griffonnages tourmentés. + +--Voici ce que j’ai dû écrire l’autre nuit, dans cette auberge... +Lisez... Vous ne pouvez pas?... Tant mieux. C’est trop pénible. Je ne +connais rien de plus désespéré. Cela rampe, cela geint, cela étouffe... +Cela ne doit pas subsister. + +Il ferma le carnet et continua d’une voix douce, mais décidée: + +--Il y a une espèce de souffrance que je refuse de mêler à mon art. Ces +trois mois de caserne ont empoisonné ma source, comprenez-vous? Les +malheureux avec lesquels j’étais enfermé m’ont donné de la vie une image +que je ne peux pas chasser et que je ne veux pas transcrire. Si ce que +j’ai vu et enduré là s’appelle réalité, j’avoue que ma faiblesse et mon +épouvante m’en éloignent à jamais. Ma place était à l’écart. J’ai tenu +devant le doute, les tourments de soi, la haine et l’amour des femmes: +je me suis effondré devant la misère des hommes. Quelqu’un m’a dit un +jour: «Toute votre vie, vous avez fui une grande chose inévitable.» +C’est vrai. Et je ne le regrette pas. J’aurais eu honte de transformer +en beauté la douleur humaine. Je suis content qu’elle m’ait été si +longtemps épargnée. J’étais fait pour orchestrer des songes de lumière +et de liberté. Les dernières lignes qu’on connaîtra de moi sont quelque +chose d’incroyablement joyeux... une ivresse de par delà les nuages. Il +est bien de finir ainsi. + +Il me serrait la main, comme pour me supplier de ne pas le contredire. + +--D’ailleurs, ajouta-t-il en promenant un regard apaisé sur les murs de +sa cellule, je ne suis pas fâché d’avoir trouvé le repos. Je n’ai jamais +connu, dans mes vagabondages, pareille plénitude. C’est qu’il est bon +d’être certain qu’on a dit son dernier mot. Ceux que rien ne pousse à +créer doivent mener une existence bien tranquille. Moi, j’ai peiné dans +l’angoisse d’un enfantement perpétuel. Maintenant que je suis délivré, +je me sens faible, heureux et enclin à la tendresse... Oui, vous ne +sauriez croire tout ce qui peut se mettre à vivre en moi de simple, +d’ordinaire. Ainsi, je ne m’étais jamais si bien rendu compte de +l’affection que j’ai pour vous. Je vous dis que je pourrais devenir un +homme comme les autres... Aimer la première venue... M’enthousiasmer +pour n’importe quoi... Mais, ajouta-t-il, en souriant de lui-même, je +suppose que l’autorité militaire mettra bon ordre à cette sensiblerie. + +Nous parlâmes de son jugement, qui devait avoir lieu la semaine +prochaine. Je lui proposai de tenter une démarche auprès du gouverneur +de la place. + +--Non, non, protesta-t-il. Je trouve mon écrasement tout à fait +raisonnable, aussi naturel que l’escamotage des déchets, dans une cité +moderne. Laissez faire. Je n’ai vraiment plus aucune importance. + +On me refusa la permission de le revoir avant le conseil de guerre, mais +il obtint celle de m’écrire. Il me donnait des instructions au sujet de +ses manuscrits et continuait: + +«Vous savez que l’homme seul projette des fantômes. Celui de l’Afrique +me tient compagnie, depuis deux jours. Est-il donc vrai que, jusqu’à la +dernière seconde, nous ne savons ce qui est possible en nous? Je me +sentais, quand je vous ai vu, définitivement libéré de ma tâche. +Maintenant, je crois que mon art aurait surmonté la souffrance. Je +n’aurais pas succombé vulgairement à la tentation de l’exploiter. Je ne +l’aurais pas divinisée. Ma musique ne peut mentir à son sujet... Je +l’aurais simplement oubliée. Je suis assez jeune pour oublier n’importe +quelle espèce de souffrance. Il y a, dans mon cœur, quelque chose de +brûlant, d’enivré, qui demande à revivre. Je revois continuellement les +mêmes lieux. Tantôt, c’est une ligne rouge de bancs de sable, d’où +monte, incliné par le sirocco, un nuage pulvérulent; tantôt, c’est une +dune d’or, modelée par le vent en une corniche gracieuse, comme le sont +parfois, dans la très haute montagne, les arêtes de neige; enfin, je +suis hanté par les étranges sommets du Djebel-Sahari, ces cinquante pics +pareils, alignés côte à côte et envahis d’un bleu intense, alors que le +désert, à leurs pieds, flamboie encore. Je suis, devant ces spectres, +comme j’étais, il y a cinq ans, devant la réalité: soulevé, désirant, +joyeux. + +L’épouvantable, ce n’est pas d’être à quelques jours du «châtiment»... +c’est de savoir que ma vie d’artiste n’était pas finie.» + +Devant le conseil de guerre, son attitude fut maladroite. Il dut être +victime d’un phénomène de suggestion. Ses juges le considéraient _à +priori_ comme une sorte d’anarchiste intellectuel, d’antimilitariste. +Or, telle était sa faiblesse devant les opinions grossières, qu’il y +souscrivait tout de suite avec docilité. Il se prêta maladivement à +cette fiction de soldats peu soucieux des nuances et ne sut que leur +présenter la piteuse image d’un réfractaire à principes. Il pérora, +discuta, dogmatisa, comme on s’y attendait. J’imagine son angoisse, à se +sentir glisser sur cette pente, incapable de se taire, ou de crier: «Je +mens! Je ne suis pas cet homme-là!» + +Il fut condamné à dix ans de travaux publics et envoyé par faveur sur le +front. J’appris, quelques semaines plus tard, qu’il avait été tué. Je +voulus savoir dans quelles circonstances. On prétendit longtemps +l’ignorer. Enfin, un auxiliaire du bureau de recrutement, lassé de mon +insistance, me mit rapidement sous les yeux une feuille où je lus, à +côté de son nom: «Fusillé pour lâcheté.» + + + + +LA PLUS MALHEUREUSE + + +Shodds était-il un maniaque, un sadique ou un apôtre? Ses amis de +Londres n’avaient pas l’intelligence assez aiguisée pour trancher la +question et lui-même ne se l’était, sans doute, jamais posée. Somme +toute, l’existence qu’il menait depuis quelques années permettait +d’adopter avec autant de vraisemblance n’importe laquelle des trois +hypothèses. + +Ce petit Anglais à l’extérieur modeste, vêtu d’un complet d’alpaga noir +et coiffé d’un canotier noir, sous toutes les latitudes, avait entrepris +un des plus interminables pèlerinages qui soient: celui des lieux de +débauche de la terre. + +Après vingt ans d’obscure paperasserie dans un bureau de la Cité, il +dévorait un héritage inattendu en billets de paquebots et de chemins de +fer. Il parcourait la planète, sans tenir compte des saisons, dans le +désordre inquiet d’un homme poursuivi. + +Malgré son aspect de clergyman, il ne colportait pas de bibles; malgré +la fièvre de ses investigations dans les rues chaudes, il ne cédait +qu’occasionnellement à la tentation d’un corps mince et dangereux. + +Voici comment il procédait: après avoir arpenté plusieurs fois les +quartiers réservés, il cherchait «la plus malheureuse» parmi les filles, +lui remettait une guinée et quittait la ville. + +A mon avis, cet absurde pèlerin était un artiste, un chercheur d’infini. + +Le spectacle de la prostitution donne à l’homme le plus casanier +l’illusion de la grande liberté ancestrale et le sentiment que _tout est +possible_, alors qu’il sait pourtant que rien n’est possible, sinon une +débauche misérable. + +Et puis, il y a des esprits tourmentés, à qui la dégradation bestiale, +les plaies et l’ordure apportent comme une espèce de réconfort, +d’apaisement vertigineux. + +Cet été-là, sans souci de la chaleur, qui emprisonnait tout le bassin de +la Méditerranée dans une cage d’or rouge, Shodds partit pour +Constantinople. + +Les «flottantes» de Galata l’accueillirent cordialement. Énormes, +demi-nues, serrées les unes contre les autres, elles débordaient les +petites boutiques, dont elles étaient le vivant étalage. Leurs bras +pendaient au dehors, dans un cauchemar de viande rose. + +Elles disaient: + +--_Come in._ + +--_Good night, darling!_ + +--_Well, Mister Clergyman?_ + +Mais Shodds passait, les trouvant trop souriantes. + +Derrière Péra, au fond d’un ravin jaune où stagnent des mares noires, +près des cahutes des montreurs d’ours, il découvrit quelques +Arméniennes, vivant dans un exil fort rude. + +Il offrit sa guinée à une fille qui le regardait passer d’une espèce de +cave, la tête posée sur le seuil, à même la terre. + +Le lendemain, il partait pour Smyrne. Là, vive déception: chaque jour, +le choléra réglait sans discussion les comptes, certainement frauduleux, +d’une vingtaine de Grecs. + +_Sa_ rue était contaminée. Une ficelle négligente, posée à hauteur +d’homme, suffisait à en interdire l’accès. + +Shodds n’insista pas et s’embarqua pour Alger. + +La Casbah n’est plus le paradis des prostituées mauresques. Il trouva, +en haut d’un raide escalier bleu, dans une chambrette sans lit, +qu’encombrait un coffre vaguement doré, une fillette du sud, en pleurs +sur sa natte. + +Le premier sirocco lui avait apporté la nostalgie des immenses plateaux +verts, où les tentes de sa famille offraient l’apparence peu glorieuse +de cinq minuscules pyramides de charbon. + +Elle pleurait jour et nuit ces petites cônes sombres et les vingt francs +qui l’en rapprocheraient. + +La guinée de Shodds la surprit comme une grâce d’Allah. Elle lui fit un +salam presque épouvanté, quand il sortit de chez elle. + +Ensuite, ce fut Laghouat. Quarante degrés de chaleur. Le blanc des murs +pénètre en vous plus loin que les yeux. Il semble qu’on vous bâtit +quelque chose de blanc sous le crâne. + +Shodds courut chez les amies tatouées des tirailleurs. Écrasées de +langueur sur leurs pavés, elles regardaient stupidement ce petit +visiteur de midi. Il garda sa guinée, n’ayant rien pu tirer d’elles que +des gestes de provocation lasse. + +Il gagna Tanger, puis Madère. + +A Funchal, trente degrés seulement, mais chaleur humide. + +A onze heures du matin, près du torrent sans eau où sèchent les ordures, +Shodds promena son rêve entre ces longs murs ardents où s’ouvre, de loin +en loin, le gîte d’une prostituée. + +Il les surprenait dans l’abrutissement du plein soleil et de la +vieillesse. + +Il laissa deux guinées à deux mégères également répugnantes, qui crurent +les pièces fausses et l’injurièrent. + +Un steamer partait pour les Antilles. Il le prit. + +Une traversée sous les tropiques, même en été, peut être bienfaisante. +Mais Shodds n’était pas de ceux que dix jours de mer apaisent. A l’heure +de la sieste, il arpentait nerveusement les ponts, imaginant des bouges +futurs. + +Peu importe le nom de l’île volcanique où il débarqua. Dès les premiers +pas sur le quai, il comprit que la chaleur devenait une affaire +sérieuse. + +La rue des femmes se trouvait derrière le port. Entre ses jaunes masures +cubiques, la poussière régnait largement. Elle avait des remous, des +profondeurs, des vagues, comme un fleuve. + +Un ciel sulfureux pesait sur la ville et sur les falaises de lave. On +périssait de soleil invisible. + +Shodds marchait en soulevant une colonne de poussière. + +Parmi les faces noires qui guettaient derrière les volets demi-clos, un +visage blanc l’arrêta. + +A sa question habituelle: + +--Quelle est la plus malheureuse, ici? + +La femme, une Espagnole, répondit en mauvais anglais: + +--Viens avec moi. + +C’était une fille assez jeune, sans beauté. Shodds remarqua qu’elle +avait un pouce démis. Sa main, flétrie et mutilée, faisait penser à la +patte d’un poulet bouilli. + +Il la suivit jusqu’à une partie de la ville que le dernier tremblement +de terre avait détruite. + +Il n’y avait plus là que des ruines inhabitables, une désolation de +pierres sèches de tumulus, de fondrières empâtées de boue verte. + +Cela sentait les excréments et la banane pourrie. + +La fille s’arrêta bientôt devant trois pans de murs qu’on avait toiturés +avec des planches et de la toile goudronnée. L’entrée semblait une +brèche ouverte à coups de canon. + +--C’est ici, fit l’Espagnole. + +Shodds avança la tête et aperçut, accroupie dans un coin, une femme qui +ne lui parut ni laide, ni fort âgée. + +Elle se détourna aussitôt et cacha son visage contre les pierres, mais +pas si vite que Shodds n’eût été intrigué par son étrange fixité et +aussi par quelque chose en lui,--il n’aurait pu dire quoi,--de +péniblement inanimé. + +--Qu’est-ce qu’elle a? demanda-t-il à l’Espagnole. + +--Elle ne te le dira pas. + +--Pourquoi n’est-elle pas avec vous autres? + +--Elle ne le dira pas. + +--Elle ne doit voir personne, dans ces ruines? + +Il y eut un silence. Un moustique passa près de l’oreille de Shodds, +avec son vif cinglement de guitare en sourdine. + +--Dis-lui de venir, reprit-il. + +--Elle ne viendra pas. + +La femme écoutait douloureusement. Shodds sortit sa guinée. + +Elle la vit et tendit la main sans avancer. + +--Non, fit-il, viens la prendre. + +Et il recula dans la poussière. + +Alors, la femme avança brusquement, fixa un instant son visiteur, avec +une sorte de défi désespéré, prit la pièce d’or et retourna se cacher +contre le mur. + +Shodds ne s’évanouit pas, ne cria pas. Voici pourtant ce qu’il avait vu, +dans la lumière de midi. + +Cette femme avait un nez en carton, un joli nez rose découpé dans un +masque de carnaval. Et derrière le postiche, ni chair ni os, un néant +rougeâtre, un trou purulent creusé dans la face, des sourcils aux +lèvres. + +Shodds souriait d’une manière incompréhensible. On eût dit le sourire de +satisfaction maladive d’un homme qui atteint une volupté trop longtemps +poursuivie. + +--C’est à Cayenne qu’elle a pris ça, expliquait l’Espagnole. Pas +soignée, tu comprends, jamais soignée... On ne pouvait pas la garder +avec nous: elle faisait peur aux matelots. + +Shodds s’épongeait. + +--Allons, dit-il seulement. + +Ils reprirent le chemin du port. Au bout de huit cents mètres, il se mit +à vomir jaune. + +Il vomissait comiquement entre deux pierres et la patte mutilée de sa +compagne lui soutenait le front. + +Des nègres le transportèrent à l’hôpital maritime. + +Ils le cahotèrent fortement, pressés qu’ils étaient. + +Il mourut de la fièvre du pays, dans les douze heures, comme l’usage le +comporte. + + + + +LA PIÉMONTAISE + + +J’arrivai dans ce village le 28 janvier, par un temps de brume. Il est +le dernier de la vallée et pendant trois mois, il demeure presque +constamment dans le cône d’ombre des cimes qui forment la frontière. +Elles m’apparurent de loin, ces cimes, cuirassées de glace, couronnées +de hauts brouillards immobiles, en forme d’arcs. + +Le village, lui, me fut brusquement dévoilé, à la lisière d’un banc de +vapeurs. Une famille de basses maisons jaunâtres avait surgi, +immatérielle, suspendue au milieu d’un néant neigeux. Un souffle d’air +eût pu, semblait-il, chasser l’apparition. + +Un soleil hâtif la frôlait, sans insister, comme une main qui se promène +sur la figure d’un enfant, vite, touchant le front, le bout du nez et le +menton. Le nuage se referma tout de suite, et c’est dans l’obscur +enveloppement des vapeurs jaunes que j’atteignis l’auberge. + +Dans la cuisine, une fille hâlée, coiffée d’un mouchoir à fleurs rouges, +se chauffait, le dos voûté, toussant parfois. + +--C’est une Italienne, me dit le patron. Elle nous est arrivée il y a +trois jours, à moitié morte de froid. Elle est venue du Piémont, par la +haute passe qui est à plus de deux mille mètres... Elle vous contera ça. + +Et le soir, devant le feu qu’elle semblait ne pouvoir se résoudre à +quitter, la fille me «conta ça» d’une voix monotone. + +--Je suis de Perosa, en Piémont. Mon oncle était Sanmartino, le +ferblantier. Notre famille est bien connue dans le pays. + +Mon oncle n’avait pas de travail. Il voulait passer en France et +s’embaucher à Embrun. Son fils Marco et moi, nous nous serions placés à +maître chez des paysans. La saison n’est point bonne pour traverser le +col, mais la misère était trop grande; nous ne pouvions pas attendre +l’été. + +L’oncle connaissait le chemin; il avait souvent passé des moutons par +là-haut, en automne. On partit donc tous les trois, un samedi matin et, +montant jusqu’au soir, on arriva au bout de la vallée. + +On coucha dans une étable, chez des montagnards qui habitent des huttes +de pierres sèches. Ils parlent un patois que personne ne comprend et ils +mangent de la bouillie noire qui sent le bouc. L’oncle se moquait d’eux, +mais il buvait tout de même leur vin rouge, un gros vin épais qui porte +à la tête. + +Le lendemain matin, il y avait une drôle de brume sur les hauteurs et, +de temps en temps, il vous arrivait une petite goutte froide contre la +joue. Le cousin, un enfant de quinze ans, serait bien redescendu, mais +l’oncle dit: + +--As pas peur, c’est pas quelques nuages d’hiver qui m’arrêteront. C’est +ballonné, mais ça n’a rien dans le ventre. En route! + +Et on se mit à grimper. + +Au bout d’une heure, il neigeait un peu; il ne faisait pas de vent et +nous n’avions pas peur. Nous nous tenions par la main et nous montions +bravement, sans trop enfoncer. + +--Dès qu’on sera de l’autre côté de la passe, dit l’oncle, on aura le +beau. + +En effet, il nous semblait voir du soleil derrière le col et j’observai +même, un instant, deux jolies bandes de ciel vert, sur la France. + +A cent mètres environ sous la coupure, en levant le nez, le cousin +remarqua qu’il ne devait pas faire si beau, de l’autre côté, car cette +espèce de brume brillante, qu’on voyait de loin, avait disparu et, à sa +place, il y avait des nuées grises, basses, qui allaient, qui venaient à +toute vitesse. Le vent ronflait à travers la brèche et soulevait la +neige par colonnes. + +J’aurais voulu retourner; le cousin aussi, mais l’oncle se mit à nous +traiter de lâches, à nous injurier, puis, il nous fit boire un grand +coup de vin, pour nous redonner du cœur. + +--As pas peur, qu’il disait toujours, j’en ai vu bien d’autres que ça, +en passant les moutons. Les nuages d’automne, c’est mauvais, c’est plein +de grêle; mais ceux d’hiver, c’est creux comme une barrique. Ça vous +lâche quelques flocons et tout est dit. En avant! + +Et il nous tira le long de la dernière pente. + +A peine en haut, le vent nous tomba dessus comme des coups de bâton et +nous renversa tous les trois dans la neige. L’oncle se releva en riant. +Il nous criait: + +--Descendons vite! On soufflera plus bas! + +Mais pendant que je me remettais sur pied, un de ces grands nuages que +j’avais remarqués s’approcha de nous. Il nous fouetta d’abord comme avec +des queues de cheveux gris, puis il nous enveloppa et nous aveugla +complètement. + +En même temps, la neige se leva du sol, autour de nous, en sifflant et +se dressa de tous les côtés, comme un drap. + +Cette fois, l’oncle ne riait plus. Il m’empoigna par le bras, cria au +cousin: «Suis-nous, mon fieu!» et se jeta droit en bas, pour sortir de +la tourmente. + +De ce côté-ci du col, la neige était bien plus épaisse que de l’autre. +On en eut tout de suite jusqu’aux genoux. Comme nous n’avancions plus, +l’oncle essaya de tirer à droite. Après quelques pas, on en eut +jusqu’aux cuisses et il fallut revenir à gauche. Par là, ça allait un +peu mieux et on put faire une centaine de mètres sans trop de peine. + +Le vent était peut-être moins fort que sur le col, mais le brouillard +était aussi épais et si on n’avait pas deviné, à la pente, qu’on +descendait, on n’aurait vraiment pas su de quel côté marcher. Et puis, +le froid, qu’on n’avait pas senti jusque-là, commençait à nous +tourmenter. J’avais les jambes tellement raides que je ne pouvais plus +les sortir de la neige. + +Je le criai à l’oncle, qui s’arrêta et me fit boire une gorgée de vin. + +Il se retourna pour passer la bouteille au cousin, mais,--je vois encore +la figure épouvantée qu’il fit,--le cousin n’était plus avec nous... + +Je me rappelle qu’alors, je me mis à pleurer et à faire des signes de +croix. + +L’oncle appelait de toutes ses forces: «Marco! Marco!» Avec le bruit du +vent, l’enfant n’aurait pas entendu à cinq pas. + +--Faut remonter, dit l’oncle. Il sera tombé dans quelque trou. + +Je ne répondis rien et on essaya de remonter. + +Il neigeait si fort, que nos traces avaient déjà disparu. Nous ne +savions pas si nous repassions par les mêmes endroits. + +Je me dis: «Avec ce qui tombe de neige, peut-être bien que nous avons +marché sur le corps du cousin, sans nous en apercevoir.» Je ne soufflai +mot de mon idée, bien entendu. Au contraire, j’appelais de toutes mes +forces, comme l’oncle: «Marco! Marco!» + +Au bout d’une demi-heure, nous ne pouvions plus crier... Nous étions +tout tremblants de froid... Nous nous traînions. + +L’oncle comprit que si nous restions là davantage, nous y resterions +tout à fait. Il ne dit rien, mais je devinai, à la façon dont il me prit +la main et m’entraîna tout à coup, qu’il renonçait à chercher son +enfant. + +C’est effrayant comme je m’habituai facilement à l’idée que le cousin +était perdu et que nous l’abandonnions! Je crois que je n’avais plus ma +tête... Je ne sentais qu’un besoin: dormir, ne plus bouger. + +L’oncle dévalait à grands pas lourds. Plus on descendait, plus le vent +diminuait; mais quelle brume! On ne savait pas si on marchait dans du +nuage, ou dans de la neige. Tout se fondait, se mêlait; on enfonçait +dans une espèce de bouillie blanche, qui vous collait froid aux jambes, +aux cuisses, qui vous bouchait la vue et vous embrouillait le cerveau. + +A un moment, l’oncle en eut jusqu’au ventre. Il me dit: «N’avance pas» +et chercha à se dégager. Il se déplaça vers la gauche, enfonça encore +plus. Je poussai un cri. Il se mit en colère: + +--Tais-toi donc, sacrée fillasse! + +Il était à trois mètres et sa voix m’arrivait à travers des feuilles +d’ouate. + +Il fit un grand mouvement du corps, les bras en l’air, comme un baigneur +qui sort de l’eau et, cette fois, il disparut jusqu’aux épaules. Je +l’entendis jurer. + +--Attendez, que je lui criai; je vas vous aider. + +Il ne voulait pas. + +--Je te défends de bouger. Si je ne m’en tire pas tout seul, que le +diable me prenne! Il sera volé! Il sera volé, que je te dis! + +Et il se démena encore pour sortir du trou. Il faut croire que la neige +était bien molle et bien profonde, à cet endroit. Plus il bougeait, plus +il enfonçait. Moi, je poussais des cris: + +--Mon oncle! Au secours! Au secours! + +C’est moi qui l’appelais à mon secours! On est bête, n’est-ce pas, dans +ces cas-là. Au bout de cinq minutes d’efforts, il me dit, la voix très +tranquille. + +--Écoute, fillette; plus je bouge, plus j’enfonce. Je sais ce que c’est. +Je suis dans un des ravins qui sont à gauche du chemin muletier. Il y a +trente mètres de fond. Si ces chiens de Dauphinois mettaient des +perches, ces choses-là n’arriveraient pas. En attendant, je suis +fichu... Toi, tire sur la droite et tâche de descendre. A trois heures +d’ici, il y a un village. Tiens, prends le restant du vin et ménage-le. +Ça m’a l’air de se calmer, là-haut. Si tu ne gèles pas et si le +brouillard se lève, tu peux en réchapper. + +Je restais là, à pleurer, sans répondre. + +--Descends, qu’il me cria. Descends tout de suite, ou je te déshérite! + +Sûr qu’il ne pouvait pas me déshériter, vu qu’il ne possédait rien, à +part son baluchon. Il me disait ça pour me faire de l’effet. Mais moi, +ça me coûtait de l’abandonner. Je ramassai la bouteille qu’il m’avait +lancée et je bus un coup, machinalement. + +Quand je baissai les yeux sur lui, je ne le reconnus pas. Je ne voyais +plus qu’une tête à moitié effacée et des bras qui sortaient du blanc. On +aurait dit un fantôme. Il ne parlait mot, et moi, je pleurais toujours. + +Alors, tout à coup, il se passa une chose effrayante. L’oncle se mit à +pousser des cris, toute une série de cris, pas des appels, mais des +hurlements de colère, des grognements, comme une bête qu’on saigne... +Puis il se tut pendant un bon moment... et j’entendis sa voix, une +dernière fois... Des paroles pesantes, comme de quelqu’un qui va +s’endormir: + +--Allons va, qu’il disait. Ne t’obstine pas... Bonsoir, fillette! + +Et je m’en allai. + +Cent mètres plus bas, la neige était meilleure, et j’aperçus les perches +que nous avions manquées. Vers le soir, il se fit une éclaircie, un +drôle de rayon jaune, qui sortait d’une gueule de brume et qui avait +l’air de me montrer les premières maisons, droit au-dessous de moi. J’y +arrivai la nuit, les dents tellement serrées que je ne pouvais plus +parler... Les gens d’ici m’ont bien soignée: toujours du feu et du lait +chaud. S’ils voulaient me garder comme servante, je ne regretterais pas +trop d’avoir quitté ma vallée. + + + + +LA MÉTISSE + + +Je retrouvai mon ami le poète Z. un matin de décembre, dans une rue de +Zurich. Je le voyais venir de loin, étrangement distinct de la foule qui +s’écoulait entre les maisons. Je souffrais, ce jour-là, du ciel noir où +la bise était déchaînée, des constructions modernes aux façades +identiques. Je souffrais aussi des vêtements et des visages. Une +impression, peut-être maladive, de similitude, me contractait l’estomac +au passage de ces hommes coiffés de chapeaux melons et habillés de laine +noire. + +Z. marchait lentement, un feutre clair sur sa forte tête bronzée, un +foulard de soie jaune autour du cou: on eût dit le figurant d’un autre +siècle. Il me souhaita le bonjour avec cette chaude cordialité des +grands indifférents, qui croient devoir se faire pardonner des années +d’oubli. + +Il arrivait de Bombay. Il m’emmena dans une obscure «Weinstube», +derrière le quai de la Limmat et nous causâmes. Il rapportait un volume +de vers, dont il consentit à me révéler des fragments. Cela s’appelait +_le Prince jaune_. Certaines pièces faisaient songer aux brûlantes +improvisations d’Asmapour, le poète nomade de l’Afghanistan, qui erra, +sa vie durant, à la suite des bayadères et des musiciennes. Grisé par la +sauvagerie de ses poèmes, je confessai à Z. l’accablement que +j’éprouvais dans l’enfer organisé, méticuleux, utilitaire de la cité +moderne. + +--Oui, dit-il, ici, les instincts primitifs portent muselière. On leur +lime crocs et griffes. On les mortifie, on les détruit savamment. +Souvent même, par un tour de force de dressage moral, on les transforme +en énergie bienfaisante. Moi, je les ai vus en liberté. Je les ai +entendus rugir allégrement vers la lumière... Eh bien, je ne sais s’ils +pèsent aussi lourdement qu’on le dit dans le plateau du mal. Ils +concourent, au même titre que la bonne volonté du balayeur ou du +policier, à réaliser cette espèce d’équilibre indifférent qui permet à +la vie de continuer. Je les crois beaucoup moins dangereux pour l’espèce +humaine que la pensée d’un philosophe ou le génie d’un inventeur. + +Je me trouvais, le printemps dernier, à bord d’un petit vapeur qui fait +le service entre Java et Haï-Nan. L’équipage était malais et nous avions +des Chinois dans l’entrepont. Le capitaine était un Hollandais tout +rond, chauve et rasé. Trente-quatre ans à la mer et l’autorité +silencieuse des tout-puissants. Il mettait fin, d’un geste, aux +altercations entre coolies. Le dimanche, il officiait lui-même, dans le +salon, lisant la Bible sans plus de passion que le livre du bord et +s’agenouillant devant un fauteuil pour le _confiteor_. Si le moindre +bruit de vaisselle montait alors de la salle à manger, il se détournait +avec une petite torsion de la bouche, qui avait pour effet de précipiter +le _steward_ en bas des escaliers, porteur de menaces et de +malédictions. + +Les demi-sang étaient nombreux, parmi les passagers. Ils se réunissaient +à l’arrière, au coucher du soleil, fumant, jouant, s’éventant. Deux +jeunes filles, longues et maladives comme des fleurs épuisées, +babillaient en un idiome enfantin. Des noirs timides, enroulés dans des +_battiks_ bruns, faisaient circuler des boissons. Un rayon oblique, +filtrant sous la tente, poudrait d’or tous les visages: les robes crème, +les teints safranés, l’épaule plus foncée d’une _babou_, le corps frêle +et convulsé d’un petit enfant jaune étaient pour moi le plus émouvant +des spectacles. + +Je poursuivais une métisse de Soerabaya, qui me parlait un anglais +elliptique et rauque. Je la devinais continuellement traversée par de +silencieux orages, secouée par des rafales nerveuses, harcelée par des +jalousies, des susceptibilités, des colères. On la disait folle. Elle me +fuyait d’abord avec une aversion menaçante, puis, un soir, dans un +corridor, elle me donna ses lèvres et je l’emportai dans ma cabine. + +Le paquebot était une véritable fournaise flottante. Un Américain +maniaque agaçait sans trêve une guitare au-dessus de nous... Je +l’entends encore! Cet air de danse, un absurde _one-step_, le même, +toujours, pendant des heures... C’était terrible. Cette musique +disloquée me remplissait de l’épouvante des cauchemars. A certaines +reprises de l’air, la brune forme humide ondulait et tremblait à mes +côtés, comme un serpent dans l’herbe... Oui, son étreinte dissolvait la +raison, dont votre triste monde ressue. Dans ce grand corps tendu comme +un arc, habitait une force inconnue, qui entraînait loin du réel... + +Un jour, après le déjeuner, j’entendis chuchoter qu’il y avait un cas de +peste, parmi les Chinois de l’entrepont. En passant dans le couloir des +cabines, je vis, par une porte entrebâillée, une dame anglaise avec un +masque de coton sur le visage, immobile devant son lavabo, les mains +plongées dans une cuvette de sublimé. + +--L’homme vient de mourir, me dit un matelot. On va le descendre tout à +l’heure. + +Je me rendis sur le pont, où je fus rejoint par l’Anglaise. + +--Il faut du salol, radotait-elle derrière son masque. On devrait faire +laver le pont au salol, les planchers, les corridors, tout le bateau. + +Je vis le capitaine sortir de sa cabine, en veste noire. J’étais accoudé +au bastingage. La tige motrice du gouvernail frémissait sous mon pied. +Le paquebot stoppa sur une mer immobile. Un paquet gris jaillit de +l’entrepont et enfonça aussi doucement que dans de l’huile tiède. Les +machines se remirent en mouvement. + +En bas, le second faisait établir des barrages de cordes et de planches, +pour empêcher toute communication avec les régions contaminées. Je +trouvai la métisse en train de guetter à travers une palissade. + +--Tu n’as donc pas peur, lui dis-je? + +Elle répondit dans son anglais baroque: + +--_Me no fear death. Me ne fear nothingness before life. So, why fear +nothingness after life[2]?_ + + [2] Je ne crains pas la mort. Je n’ai pas peur du néant qui précède + l’existence. Pourquoi craindrais-je celui qui la suit? + +Et elle collait son visage aux interstices de la palissade, avec une +expression de désir incompréhensible... + +Le lendemain matin nous jetâmes l’ancre devant une côte basse où +luisaient, parmi la verdure, les toits d’un lazaret. Les officiers +sautèrent dans un canot: on ne les laissa pas aborder. + +Au retour, le capitaine me confia: + +--Le médecin a fait dire qu’il dormait. Je crois qu’il a peur. Les +ordres sont d’attendre. + +La journée se passa dans l’expectative. Un vent de terre s’était levé. +Le paquebot virait autour de son ancre, sur une mer flamboyante. Le cri +rond de la brise s’engouffrant dans une conduite d’air, ou le battement +insolite d’un panneau faisait sursauter les nerveux, pendant la sieste. +Ils écoutaient de longues minutes, le cœur battant, assis dans leurs +couchettes. + +A cinq heures, le capitaine, qui fouillait la côte avec sa jumelle, me +serra le bras: + +--Tenez, fit-il vivement, voilà le médecin. Ah! c’est un brave, +celui-là! + +Je vis un Chinois en robe noire qui se promenait sur la berge. Le +capitaine sauta dans un canot, mais on ne lui permit toujours pas +d’aborder. Il revint furieux. + +--Douze heures que je suis aux ordres de ce macaque, grondait-il. Il +prétend qu’il attend des instructions. Il ne veut ni me laisser +continuer ma route, ni recevoir mes malades. + +--Vous avez donc de nouveaux cas? demandai-je. + +--Oui, mais gardez ça pour vous. + +La nouvelle se propagea cependant. Certains passagers s’affublèrent de +masques en coton. On les voyait glisser sur le pont, pareils à des +fantômes sans visages et leurs voix semblaient sortir d’un édredon. +D’autres fumaient continuellement. La dame anglaise brûlait des herbes +nauséabondes en toussant. Les métis passaient de l’abattement à +l’hystérie du soupçon. Ils s’épiaient mutuellement. Ils n’osaient plus +manger ni boire. Le capitaine observait ces symptômes avec un mépris +goguenard. + +--Si cette vermine échappe à la peste, me dit-il, elle n’échappera pas à +la peur. Vous, au moins, vous êtes un homme. + +Je gardai le silence. Je ne pouvais m’expliquer. Je n’étais pas sûr de +ce qui se passait en moi. Mais le fait est que, loin de me terrifier, +cette présence du danger me causait une sorte d’excitation joyeuse. +J’éprouvais une émotion aiguë, inhumaine. Quelque chose, en moi, +préférait secrètement la destruction. Je n’étais pourtant pas fatigué de +l’existence; au contraire, je ne l’ai jamais si fortement goûtée que ces +jours-là. Je n’éprouvais ni sentiment de haine ni désir de vengeance. +Mes compagnons m’étaient indifférents. Leurs contorsions, quoique +répugnantes à observer, ne m’offensaient pas plus que les soubresauts +argentés des poissons dans la nasse. Ne me demandez pas de raisons. Mon +intelligence ne sait rien d’une passion qui comportait mon propre +anéantissement. Je sais seulement que malgré la logique, un grand _oui_ +silencieux se prononçait en moi, quand j’envisageais notre perte à tous. + +Cette nuit-là, vers onze heures, je surpris la métisse en train +d’écouter à la porte de l’office. Cette porte, dont le capitaine avait +pris la clef, communiquait avec l’entrepont. Je prêtai l’oreille. On +entendait le courant d’eau de mer qui balayait continuellement le +plancher. Un moment, il me sembla percevoir un faible nasillement de +souffrance, ou les bribes d’un délire fatigué... La métisse tenait ma +main. Ce contact me renseigna sur sa folie et sur la mienne. Je compris +soudain ce qu’elle voulait, dans ses colères, dans son incohérence et +jusque dans ses ardeurs. C’était une chose très simple, que les +civilisés ont désappris à vouloir: détruire. Que ce qui était ne fût +plus. Que ce qui osait exister autour d’elle pour son tourment, +substance vivante ou inanimée, fût désagrégé! Si le feu noir de ses yeux +avait pu allumer des incendies, je vous promets que le paquebot, les +passagers et moi-même eussions été transformés en fumée. Je comprenais +du même coup d’où me venait ce que le capitaine appelait mon courage: +sans paroles, par le simple abandon de son corps, elle m’avait +communiqué cette force tournée contre l’être. + +Au déjeuner du matin, on apprit qu’il n’y avait pas de nouveaux cas, +mais que les vivres allaient manquer pour les Chinois. Ils s’étaient, +jusqu’à présent, résignés à leur sort; ils s’agitèrent dès qu’ils virent +diminuer les rations. Un jeune lettré, qui conversait parfois avec eux +derrière un barrage, nous avertit qu’ils en voulaient au capitaine. +_Tête-Rouge_--c’était le nom qu’ils lui donnaient--tenait des démons +enfermés dans la cale. Les démons s’étant révoltés et ayant menacé de +tout dévorer à bord, _Tête-Rouge_ les avait mis en liberté, à condition +qu’ils se contentassent de ravager l’entrepont. On avait aperçu l’un +d’eux, un tigre à longue crinière et à face blanche, qui se promenait la +nuit, avec des yeux étincelants. Si _Tête-Rouge_ n’augmentait pas les +rations, les Chinois lâcheraient le tigre parmi nous. + +Le capitaine haussa froidement les épaules à ce récit. Sa colère était +tombée. Le lazaret, sur ses instances, envoya du riz et du poisson, par +un sampan. Tard dans la soirée, le nom du paquebot retentit dans un +porte-voix. Le médecin signalait que ses instructions étaient arrivées. +Nous devions faire route vers un port où nous subirions la quarantaine. + +Au milieu de la nuit, comme nous fendions à toute vitesse la mer +accablée, en vue du bourrelet noir de la côte, un coup de feu claqua +dans l’entrepont. Le lettré parlementa du haut de la passerelle. Une +voix nasillarde lui expliqua qu’on avait tiré sur le tigre, qui venait +d’assaillir une nouvelle victime. + +J’étais étendu sur le pont. Vers deux heures, nous entrâmes dans une +basse brume fixe qui, déchirée par l’étrave, se mit à palpiter en formes +fantastiques. Nous avions l’air de trancher dans un peuple de fantômes. +Je descendis me coucher. + +Le matin, comme je sortais de ma cabine, un Javanais au sourire +équivoque me fit signe de rentrer. Le capitaine qui passait me serra le +bras, disant: + +--Non, vous pouvez venir, vous. + +Je le suivis dans la salle à manger où flottait l’odeur chinoise. + +--Ils sont entrés cette nuit, me dit-il en désignant des restes de +nourriture. Tenez, ils ont raflé des provisions et se sont offert un +gueuleton sur la table. + +Nous pénétrâmes dans l’office, qui avait été pillé. La porte de +l’entrepont était ouverte. + +--La serrure est intacte, observai-je. Il faut donc qu’ils se soient +procuré la clé? + +--Inconcevable! murmura-t-il. Mais il me semblait beaucoup moins surpris +qu’il ne voulait le paraître. + +--A moins, suggéra-t-il en clignant de l’œil, que la porte n’ait été +ouverte de notre côté. + +--Par qui? + +--S’il y a quelqu’un à bord qui aime les plaisanteries... celle-ci n’est +pas mauvaise. Vous savez, il y a des chances pour que les têtes à queue +nous aient laissé autre chose que des détritus et des fonds de verres! + +A ce moment, le second nous rejoignit, accompagné du lettré, qui venait +de causer avec ses compatriotes. Le jeune homme nous exposa leur version +sur un ton poli à l’extrême. + +--Ils disent que ce ne sont pas eux qui ont ouvert la porte. Cette nuit, +vers une heure, l’étoile Ti se mit à rougeoyer, ce qui est un signe +néfaste. Et bientôt, le tigre à face blanche fit de nouveau son +apparition, terrassant un Chinois. D’autres esprits devinrent visibles. +Ils suivaient le bateau sans effort, tendant le cou entre la tente et le +bastingage. C’étaient probablement des Yao-Kouai (démons étranges), ou +bien les Koueï des noyés surgissant du gouffre et devenus malfaisants. +Les coolies délibéraient dans ce grand péril, quand ils virent la porte +de l’office s’ouvrir d’elle-même. Ils comprirent aussitôt qu’un esprit +charitable venait à leur secours. Ils décidèrent de pénétrer dans la +salle à manger et d’y attirer le tigre par l’odeur d’un festin. Une fois +là, pensaient-ils, il trouvera bien son chemin jusqu’à _Tête-Rouge_... +Actuellement, conclut le lettré, ils sont tranquilles; ils croient avoir +détourné le fléau sur nos têtes. + +--Ils ne se trompent peut-être pas, remarqua le capitaine. + +--Si j’ai bien compris, dit le second, la clé était dans votre cabine... +Alors, qui a pu... + +Le capitaine me fixa tout à coup, avec cette torsion de la bouche qui +lui était habituelle, puis sourit, dans une espèce d’indifférence pleine +de savoir. Son regard et sa grimace suffirent à me communiquer sa +pensée. Je partis à la recherche de la métisse. + +Je la trouvai étendue sur la bâche d’un des canots. Je montai m’asseoir +près d’elle. Nous dominions la tente; nous ne voyions plus du paquebot +que les mâts, les cheminées et la passerelle. Nous avions l’air de +glisser dans le matin, sur le bord d’une grande aile de toile claire. A +l’Orient, les champs de la mer, glacés de rose, se fondaient peu à peu +dans le flamboiement incolore du soleil montant. La jeune femme reposait +dans une détente voluptueuse, les bras abandonnés en arrière, un +_sarong_ brun épinglé à la taille, un _cabaya_ de soie jaune entr’ouvert +sur la peau. De ses yeux révulsés, je ne voyais que deux demi-lunes d’un +blanc bleuâtre. Je me penchai sur elle et laissai tomber une main dans +le creux d’ambre de ses seins. Nous fûmes quelque temps sans parler. Sa +chair était fraîche comme une roche humide. A la fin, elle dit avec +nonchalance: + +--_Me do it... Me so well now... No more suffer... Me sleep all day[3]._ + + [3] C’est moi qui l’ai fait... Je suis si bien maintenant... Je ne + souffre plus... Je dormirai tout le jour. + +En tournant la tête, j’aperçus le capitaine qui se dirigeait vers nous. +Je pensai pour la première fois qu’elle devait coucher avec lui. Comment +aurait-elle pu, autrement, entrer dans sa cabine et se procurer la clé? +Cette découverte me fut à peine désagréable. Le capitaine monta +s’asseoir sur le bord du canot et m’interrogea du regard. J’inclinai +machinalement la tête. Il se tut. Nous regardâmes ensemble la coupable: +elle s’était endormie. Vraiment, ce corps était innocent comme la +nature, quand elle reprend son sommeil, après une convulsion meurtrière. + +Nous descendîmes sur le pont. + +--C’est entre nous, n’est-ce pas? murmura-t-il. + +Il marchait à mes côtés, sa grosse tête penchée, plissant parfois les +lèvres. Il finit par allumer un cigare. Je l’observais curieusement. + +--Inutile de lui faire des reproches, reprit-il. Pas plus de sentiments +qu’un volcan ou un raz de marée. + +Il me quitta, disant: + +--J’ai des mesures à prendre. + +L’après-midi, comme nous traversions une mer figée, pareille à une +immense cuve de mercure, un boy javanais qui avait nettoyé la salle à +manger tomba sur le pont. Il portait aux métis un plateau chargé de +boissons. Le rire enfantin d’une des jeunes filles tinta, puis s’arrêta +net: le boy ne se relevait pas. Son torse ondulait, nu sous sa veste +blanche. Les demi-sang se dispersèrent comme une bande d’animaux +effarouchés, en criant sur un ton comiquement aigu. Le noir fut emporté +sous une bâche. + +--Hein? Qu’est-ce que je vous disais, ce matin? chuchotait le capitaine +à mes côtés. + +Je le regardai. Son attitude était toujours aussi indifférente, mais je +le sentais agité par une lutte qui n’était pas contre la peur. + +--Si je fais mettre cette... cette personne aux fers, reprit-il... +l’histoire de la nuit s’ébruitera. Les passagers perdront la tête. Alors +quoi?... La livrer aux autorités, en arrivant?... Peuh!... Comprendront +pas... Condamneront pas... La colleront dans un asile... Qu’est-ce que +vous en feriez, vous? + +Je souris: + +--Je crois que je la lâcherais dans la prochaine jungle. + +--Je comprends. Moi non plus, je n’aime pas voir les bêtes en cage... +Peut-être parce que j’en suis une moi-même. + +Dans la bouche de l’homme que j’avais entendu, quinze jours auparavant, +foudroyer un subalterne à propos d’un détail de service, ce langage +effrayait presque. + +Nous approchions de la terre. Au coucher du soleil, une ville chinoise +devint visible. Des milliers de toits de tuiles vertes agglomérés autour +d’un port, ou disséminés parmi les mûriers et les champs de riz, au pied +d’une chaîne de collines. Nous hissâmes le pavillon jaune et gagnâmes un +mouillage à l’écart, entre une jonque et un cargo, marqués comme nous du +signe sanitaire. + +Notre captivité commença. La ville s’étageait devant nous, tantôt vernie +par le soleil de midi, tantôt couronnée par des spirales de nuées +rousses; tantôt silencieuse, tantôt déchirée par les hurlements et le +vacarme sauvage du théâtre chinois. + +On avait désinfecté notre paquebot, évacué nos malades sur un lazaret. +Les passagers reprenaient espoir. A aucun moment, cependant, ils ne +pouvaient se dire sauvés. L’épidémie s’amusait de nous. On se sentait +dépendant d’un fragile hasard. Quand le mal semblait s’oublier, une vie +s’effondrait brusquement, nous avertissant du possible. + +Le capitaine avait renoncé à sévir contre la métisse. Il évitait de +reparler de son acte. Mais je le sentais préoccupé, inquiet de lui-même, +ruminant des pensées qui ne l’avaient jamais effleuré, pendant sa longue +vie de devoir étroit. + +Un soir, nous contemplions sur la passerelle le panorama du port que le +couchant glaçait de pourpre. On voyait la foule couler dans les rues en +pente comme le grain hors d’un sac. + +--Jolie ville, n’est-ce pas? murmura le capitaine. Il y a dix ans, je +l’ai vue flamber... Les Boxers s’en étaient emparés... L’incendie +formait un demi-cercle, des collines à la mer. Tout a brûlé dans un +secteur de deux kilomètres de rayon... Une colonne de fumée de quinze +cents mètres... L’eau à vingt-six autour de ma coque... Eh bien, quoi? +Ça a tout de même recommencé à grouiller. + +Il s’arrêta pour suivre du regard deux lourdes jonques regorgeantes +d’humanité, qui sortaient avec la brise de terre. + +--Si l’épidémie tient ce qu’elle promet, reprit-il, il y aura de nouveau +du déchet dans la fourmilière... Et puis, dans cinq ou six ans, tout +sera réparé... L’homme veut détruire... _Il ne peut pas_... Regardez +donc le beau coucher de soleil. + +La ville prenait maintenant la couleur du dedans de l’orange. La brise +nous apportait l’odeur affaiblissante d’une génération de fleurs +blanches, écloses la veille. + +--Oui, dis-je. La vie est plus forte que tous les désirs de mort. + +Il ne m’écoutait pas. Il continua, déchiffrant pesamment sa pensée: + +--Cette personne... Vous savez comme moi ce qu’elle voulait?... Eh bien, +qu’a-t-elle obtenu?... Y a-t-il, à bord, deux ou trois décès dont elle +soit vraiment responsable? Je n’oserais pas le jurer. Le boy qui avait +désinfecté la salle à manger, peut-être... Mais les autres?...... Pas de +preuves. Pas de certitude. + +Cette constatation le mettait visiblement à l’aise. + +--L’homme veut détruire... _il ne peut pas_, répétait-il. + +--Ou du moins, repris-je, il détruit autrement qu’il ne voudrait... Vous +ne prétendez pas que cette personne n’ait rien détruit en vous? + +Il rougit: + +--Que voulez-vous dire? + +--Si un autre qu’elle--un homme de l’équipage, par exemple--avait _sans +intention de propager l’épidémie_, mais par négligence, ouvert la porte +aux Chinois, voilà longtemps que vous l’auriez mis aux fers. + +--C’est vrai, avoua-t-il. + +--Vous voyez bien que si vous avez laissé la «personne» en liberté, +c’est qu’elle a détruit en vous des habitudes de discipline, de +préservation... tout un arsenal de vieux instincts utilitaires. + +--Comment diable savez-vous cela? souffla-t-il. Il soupira profondément, +cracha dans la mer, et dit: + +--Voyez-vous... quand on a passé sa vie à obéir, à commander, à +prévoir... il y a une tentation qui vous guette: celle de l’anarchie, du +désordre sauvage et meurtrier. Les instincts de cette femme sont ma +tentation. Sa folie me rafraîchit... + +Il avait parlé très bas, d’un ton de complicité, un pli maladif au coin +de la lèvre. + +--Quel mal y a-t-il à cela? murmurait-il. Quel mal y a-t-il à n’importe +quoi? Admettons qu’elle ait réussi à propager l’épidémie? Admettons que +nous y ayons tous passé, vous, moi et la clique jaune? Qu’est-ce que +cela pouvait faire? Quelle importance peut bien avoir la préservation ou +la destruction d’une poignée d’existences? de millions d’existences? +Hein? + +Il tendait la main vers la ville dont la rumeur grandissait. La nuit +était apparue, comme un lourd drap bleu présent dans les hauteurs du +ciel et soudain révélé. Des centaines de lanternes s’allumaient sur les +quais. On eût dit un nuage de lucioles. + +--Quand je pense que j’ai vu là un cimetière de cendres et de flammes... +un charnier plein de cadavres carbonisés... je me demande si je rêve... +Toutes ces vies gâchées... toutes ces vies remplacées... est-ce bien +_réel_?... J’en doute quelquefois. + +--Vous n’êtes pas le premier, souris-je. + +--Ah? + +La métisse était venue s’accouder auprès de nous. Elle sortait du bain; +elle sentait l’ambre de Malabar et ces parfums épais dont les +courtisanes jaunes se transmettent la recette. Elle fumait, en nous +lançant des œillades sournoises. + +Le capitaine m’écoutait, sans faire attention à elle. + +--Il y a trois mille ans, disais-je, les Hindous ont pensé que +l’existence n’était pas une réalité, mais l’écoulement d’un songe. + +--Ah! ils croyaient cela, les Hindous? Pas trop bêtes pour des nègres. +Et toi, ma fille, qu’est-ce que tu en penses? + +C’était la première fois qu’il lui parlait aussi familièrement en ma +présence. Elle rit, étira ses bras nus où perlaient des gouttes de sueur +et tendit son torse à la brise. On eût pu interpréter son rire et +l’offre de sa chair comme une réponse au vieux doute aryen, mais elle +n’avait pas compris la question posée. Elle riait de pure joie animale. + +Le capitaine me demanda je ne sais quoi à son sujet, alors elle nous +quitta. Les conversations prolongées l’inquiétaient. Elle ne pensait +pas. Elle n’avait jamais réfléchi sur elle-même. Elle savait donner et +prendre un bonheur bref et terrible; elle ne savait pas qu’en lui +demandant la volupté, certains hommes souhaitaient obscurément +davantage: abdiquer leur raison et se perdre dans l’océan des +transformations. Elle ignorait que des consciences très dissemblables, +mais également fatiguées, avaient puisé en elle le goût secret de la +mort. Elle ignorait même qu’une puissance dissolvante habitait son +corps... + +Mais les puissances dissolvantes sont aussi des puissances créatrices. A +chaque désagrégation de la substance ou de la pensée, correspond un +enfantement. La débauche, le soleil et la peste étaient devenus, en moi, +poésie et désir de poésie. Je travaillais six heures par jour, dans une +fièvre magnifique. Ne croyez-vous pas que l’artiste ressemble à la +nature? Il fait de la vie avec la mort. Et même s’il aspire à la mort, +cela se traduit par un chant. Dans la parole qui réclame le néant, il y +a une palpitation de l’être. On rêve et l’on jette son cri, penché sur +ce qui peut vous engloutir... Oui, j’ai bien travaillé, pendant ces +quarante jours. + +Il se tut. Nous quittâmes la brasserie où le froid nous relançait. +Dehors, c’était l’obscur midi du temps de bise. Une foule tendue, avide, +sûre d’elle-même, sortait des banques, des magasins et des bureaux. On +sentait que ces gens collaboraient à une œuvre qu’ils trouvaient sévère, +pénible, mais qu’ils ne discutaient plus, parce qu’ils la savaient bonne +et inévitable. Tous concouraient tacitement au grand effort organisé qui +leur paraissait la raison dernière, la réalité même de l’existence. + +Je me rappelle qu’alors, Z. me serra le bras et dit: + +--J’ai parfois l’impression que ces foules du Nord courent au suicide. +Elles se condamnent à produire, à vendre, à gagner, à supplanter... +Elles ont construit une gigantesque machine qu’elles ont baptisée +«civilisation», mais qui ne leur obéit déjà plus. Le jour où la machine +deviendra folle, quel cataclysme! + +--Et après? répondis-je. La vie continuera tout de même. + +--Sans doute... Mais, ajouta-t-il en souriant, vous parlez comme le +capitaine. Et nous ne sommes pas dans les mers de Chine. + + + + +L’AMI DES JAUNES + + +--C’est dommage, dit Lord Minto en contemplant la ville. + +Il était debout, à l’arrière du vapeur qui venait de quitter Montreux. A +côté de lui se tenaient ses amis. Il y avait Mme de Mathos, la +Portugaise au babil incessant; petite figure nerveuse et fanée +qu’encadraient deux énormes perles. Il y avait Mme Braniano, la Roumaine +poitrinaire qui fuyait la mort de ville en ville, d’hôtel en hôtel. Elle +haletait continuellement. Parfois, sur son visage terreux, paraissaient +des ombres noires qui avaient l’air de venir du dedans. Elle pouvait +mourir d’un moment à l’autre. Il y avait Souloughian, un jeune Arménien +obèse, au geste mou, à la voix criarde et satisfaite. On l’appelait +Barrique-Pacha. + +Ces oisifs allaient prendre le thé à Vevey. Ils rentreraient à Montreux +au coucher du soleil, s’habilleraient soigneusement, dîneraient à huit +heures, puis se rendraient au Kursaal. Aux chaleurs, ils quitteraient le +Palace pour un hôtel d’altitude. L’automne les verrait à Lugano, l’hiver +à Saint-Moritz et le printemps les ramènerait à Montreux. Ils vivaient +ainsi depuis trois ans que la guerre durait. Ils n’en parlaient pas, +sauf pour déplorer la baisse des changes. Ils parlaient chiffons, +aventures mondaines et régimes. + +Mais Lord Minto portait une pensée. + +--C’est dommage, répétait-il en embrassant du regard la baie, ce +merveilleux réceptacle de lumière. La ville étage ses hôtels et ses +villas jusqu’aux vignobles; au vert tendre des prés inclinés se +superposent les abruptes forêts de pins; plus haut, les alpages se +drapent d’une légère brume rousse et, en plein ciel, la tête sévère et +bronzée des Rochers de Naye, à peine délivrée du poids de la neige, +songe et respire. + +Lord Minto venait d’expliquer à ses amis que les lignes du paysage, le +rythme des pentes, la gamme des couleurs étant purement japonais, +l’architecture européenne et les costumes des habitants irritaient son +sens esthétique. + +--Mais ces pauvres gens, sourit Mme de Mathos en lorgnant des vignerons +occupés à sulfater leur vigne, ils ne le savent pas, qu’ils sont +japonais! Il faut le leur dire: peut-être alors se mettront-ils à bâtir +des pagodes. + +Lord Minto restait grave. La mélancolie accentuait les deux sillons qui +encadraient sa bouche. Cette figure un peu hautaine était celle d’un +rêveur que rien, sinon d’identiques habitudes sociales, n’unissait aux +êtres frivoles qui l’entouraient. Il avait passé vingt années au Japon +et, à peine revenu en Europe, s’était senti contraint de réaliser +certaine grande idée dont il ne s’ouvrait à personne. Tout l’hiver, il +avait soigné son estomac dans un des sanatoria qui dominent le Léman de +quelque trois cents mètres. On l’avait souvent rencontré, par les +sentiers rapides qui serpentent à travers les bois morts, se penchant +sur les ravins plaqués de neige, étudiant les pentes violacées de +Chambabaud. On lui prêtait l’intention de bâtir dans ces parages. Pour +le moment, il vivait au Palace. + +En revenant de Vevey, les passagers admirèrent le coucher du soleil. Des +teintes épaisses, ocreuses, purpurines se jouaient sur l’eau. Il +semblait que le vent du soir les poussât au fond de la baie, contre les +quais. Un bleu intense et uniforme coulait sur les Alpes de Savoie, et +dans le ciel, au-dessus des nuages de la Dent du Midi, se coagulait une +fine gelée rose. + +--Comme ce serait beau! disait Lord Minto en désignant, sur la hauteur +de Glion, un grand hôtel dont les vitres se mettaient à flamber. A la +place de cette bâtisse, un temple en bois précieux, aux toitures +relevées... un temple bouddhiste à la lisière de ces bois! + +--Je n’aimerais pas vivre dans un temple, moi, plaisantait +Barrique-Pacha. Pas de _lift_, pas de salle de bain. Et des bonzes pour +vous servir! Je préfère les Vaudoises. + +C’est le lendemain que Lord Minto acheta son terrain. + +Quelques jours plus tard, Mme Braniano mourut subitement. Elle avait +regardé danser le tango jusqu’à minuit, au bar du Palace. Elle +s’effondra dans un couloir, cracha du sang et s’éteignit dans son lit. +Comme elle laissait des dettes et n’avait pas de famille en Suisse, Lord +Minto pourvut aux frais de l’inhumation. Il la fit enterrer dans le +petit cimetière de Veytaux. Ce n’est qu’une terrasse, un arrêt de la +pente qui, de deux mille mètres, se précipite dans le lac. On y trouve +quelques tombes anglaises cernées par les bois de Chillon et les champs +parsemés de cerisiers. Il y en a un qui se penche au-dessus du mur, au +sommet droit de l’enclos. Un matin les marbriers posèrent une stèle sous +ses branches en fleurs. C’était un très vieil arbre, drapé de lierre. Il +bénissait de sa blancheur ensoleillée la pierre où n’étaient gravés que +ces mots: _Tsuyu no inochi._ + +--C’est du roumain? demandait à Lord Minto Mme de Mathos, venue visiter +la tombe de son amie. + +--Non, du japonais. Cela veut dire: «La vie humaine est semblable à la +rosée du matin.» + +Lord Minto avait annoncé, dans les salons du Palace, une causerie sur +l’Extrême-Orient. Comme il avait donné plusieurs dîners, convié +largement à ses thés, une centaine de personnes s’étaient dérangées pour +l’entendre. Il parlait sans éclat, avec la gravité un peu sourde du +rêveur qui ne peut dévoiler sa pensée sans émotion ni souffrance. + +--Je me promenais hier dans cette ville, et mon cœur se serrait. +Qu’ai-je vu? Des bâtiments à plusieurs étages surchargés de moulages et +d’écussons, des églises trapues construites sans plus d’amour qu’une +grange, un vaste marché couvert gardé par deux sphynx frappés de +jaunisse. J’ai vu un lieu de plaisir appelé Kursaal dont la façade, +véritable cauchemar grec, n’est qu’un déploiement imbécile de frises, de +médaillons, de cariatides. Des acanthes indiscrètes y lèchent +d’écrasants chapiteaux; la matière, qui est le plâtre, s’y étire, s’y +bombe, s’y convulse comme la pâte de guimauve entre les doigts du +confiseur. J’ai vu bien d’autres choses encore... Des villas +«Renaissance» coiffées de clochetons en forme d’éteignoirs, entourées de +jardins «à la française», dont la symétrie mesquine peut seul satisfaire +le cerveau tyrannique d’un logicien d’arrière-boutique. J’ai vu des +toitures houleuses où les tuiles multicolores tracent des losanges, des +balcons en proie au délire, où le fer se courbe et se tord, des lucarnes +en forme de cœur surmontées d’urnes, des fenêtres couronnées de +mosaïques, des lampadaires-fleurs à six étamines... Ma surprise était +grande de constater que tant d’outrages au bon goût étaient faits avec +l’intention de séduire. En effet, bon nombre de ces édifices portaient +des écriteaux où je lisais: _Beau-Séjour_, _Joli-Mont_, +_Riant-Château_... Il s’agissait d’hôtels, vous l’avez deviné! + +Et je me rappelais une autre promenade le long de la côte japonaise, mon +arrivée en _kuruma_ dans une auberge en bois de cèdre, mon repos sur des +nattes fraîches, dans une pièce vide et mon déjeuner de pousses de +bambou, devant le bleu confondu de la mer et du ciel. J’avais goûté là, +entre ces cloisons de papier, dans cette absence totale d’ornements, une +grande somme de bonheur et de beauté. C’est pourquoi je me demandais +hier, en arpentant ces rues, si tant de laideurs péniblement élaborées, +réalisées à grand prix, sont nécessaires à la vie de l’Occidental... Il +y a des endroits où je ne me serais même pas posé la question. Je +connais des sites condamnés, mesquins, dignes de subir les pires +châtiments architecturaux. Mais celui-ci! Peut-être avez-vous regardé la +nature, hier? A travers les branches, le songe bleuâtre des eaux +ensoleillées et des hautes montagnes vaporeuses était le même que +là-bas. Les nuages, dont les ombres sur le lac semblaient d’immenses +filets roses dérivant paresseusement, étaient pareils à ceux qui +enchantent le ciel japonais... Pourquoi donc cette malédiction de la +brique et du fer? Je plains les hommes qui n’ont pas su respecter les +hasards heureux de la terre... Je les plains pour ne pas les haïr. + +Puis Lord Minto évoqua des paysages du Japon. Il décrivit les rizières +au pied des falaises vertes, le long de la mer, les jonques jaunes +endormies à l’ancre, les petits sanctuaires Shinto, blottis à l’ombre +d’une chute d’eau, ou sous un bouquet de plus, dans la solitude des +montagnes... + +Dans l’âme versatile de son auditoire d’oisifs naissait un subit désir +de voyages. + +--On voudrait partir, lui disait Mme de Mathos, en le félicitant. + +--Ce n’est peut-être pas nécessaire, sourit-il énigmatiquement. Revenez +à Montreux dans un an: vous verrez. + +Le printemps suivant, entre Veytaux et Territet, une habitation +japonaise cachait ses colonnes de bois, ses toitures relevées et ses +carreaux de papier au fond d’un jardin savamment composé. D’un pavillon +de porcelaine qui s’élevait au milieu d’un étang entouré de cèdres +nains, la vue remontait cette vallée abrupte que terminent en plein ciel +les Rochers de Naye. On voyait de là les flancs verts des montagnes se +presser comme pour s’unir, puis s’écarter, livrant passage à un torrent +caché. C’était une cascade de verdure, le moutonnement de millions de +têtes vertes et si l’on regardait les nuages, on découvrait, à +d’étonnantes hauteurs, la pente rase d’un pré hasardeux. Le torrent +traversait le parc sous une voûte d’acacias et son eau grise allait se +résorber et s’attiédir dans le lac. Des vérandas de l’habitation, une +vague d’iris et de roses semblait déferler sans cesse vers le bleu. + +En juin, Lord Minto convia ses amis à une fête costumée. + +On dîna tôt et l’on se répandit dans les jardins, à l’heure où la +pourpre envahit les hauteurs. Les Rochers de Naye avaient l’air d’un +éventail retourné suspendu à des nuées couleur de jacinthe. +Barrique-Pacha, qui avait affublé sa corpulence d’une robe chinoise en +satin jaune, déambulait sur le vert doré des pelouses. Les femmes, +déguisées en princesses de miniatures ou en geishas, s’agenouillaient au +bord du lac artificiel et suivaient des yeux d’étranges poissons aux +formes cruelles, qui fuyaient sous les reflets du ciel crépusculaire. + +--Pourquoi cette pierre? demanda Mme de Mathos à Lord Minto, qui portait +un costume de samouraï. + +--Parce qu’elle est belle, répondit-il. + +--Et pourquoi est-elle belle? + +C’était un schiste posé sur un tertre de gazon. Rien ne semblait le +différencier des milliers de schistes qu’on eût pu trouver dans les +déserts rocheux des montagnes vaudoises. + +L’Anglais réfléchit un moment, puis dit: + +--Parce qu’elle est irrégulière, peut-être. En Occident, nous ne +concevons plus la beauté sans l’ordre. Et l’ordre que nous exigeons des +choses, pour les trouver belles, est à notre image. Nous sommes +tellement envahis par l’idéal anthropomorphe, que peu d’entre nous sont +encore capables de discerner la beauté, là où rien n’évoque la forme ou +les sentiments humains. Toujours, nous souhaitons de retrouver dans les +lignes, dans les volumes, dans les mouvements de la matière une +correspondance humaine. La passion de la symétrie n’est que l’amour, +transporté dans la nature, de notre squelette ou de notre visage. Un +site, pour nous plaire, devra être «souriant», «terrible» ou +«mélancolique». On peut cependant admirer l’univers sans s’y chercher; +on peut concevoir la beauté sans ce vain et puéril rappel de soi-même. +Il existe d’immenses domaines esthétiques d’où l’idée d’un ordre, d’une +harmonie peut être bannie. Cette pierre nous est absolument étrangère. +Nous ne saurions, pour la qualifier, nous servir d’aucun mot qui +convienne à quoi que ce soit d’humain. Et pourtant, elle est belle... +Elle l’est pour moi... Elle le serait pour mes amis de là-bas. + +A la tombée de la nuit, une musique étouffée tinta derrière un rideau +brodé de chimères et une danseuse parut sortir de la terre. Elle mimait +un fantôme; ses voiles gris erraient tristement à la recherche des +fleurs, des oiseaux. Elle cachait son visage pour pleurer la vie. Et +quand elle se retournait, son vœu était exaucé. Elle renaissait sous des +formes végétales. Elle était une liane, à peine balancée entre deux +bambous; elle était un pin solitaire, immobile au sommet d’une montagne, +un cèdre nain contourné par deux cents ans de torture, puis elle +redevenait fantôme et, affublée d’un masque hideux, armée d’antennes +menaçantes, elle mimait les rages d’un _gaki_ voué aux tourments du +«monde des esprits affamés». + +Lord Minto jouissait en silence du spectacle de ses invités épars sur la +pelouse. Quand la nuit fut tombée, une nuit chaude, un peu brumeuse, +dans laquelle les montagnes grandissaient fantastiquement, des lanternes +s’allumèrent sous les feuillages et les kimonos de satin cramoisi, les +robes de soie verte ou de velours orange circulèrent sous des dragons, +des soleils, des poissons lumineux. + +--N’est-ce pas que la vie est plus belle ainsi? demandait l’Anglais à la +générale Dean. N’est-ce pas qu’une telle vie doit être vécue? + +--Oui. Elle doit être vécue _ici_. + +La générale était une Irlandaise quadragénaire au teint diaphane, au +parler lent. Elle était devenue bouddhiste après avoir perdu son fils +aux Indes. + +--Ah, vous, du moins, vous me comprenez, reprit Lord Minto. Je n’ose +encore dévoiler mes espoirs aux gens de ce pays. Mon idée heurtera tant +de préjugés! J’hésite à commencer ma campagne. Je compte pourtant les +séduire par la supériorité morale, hygiénique, économique du monde que +je voudrais créer. Mais à vous, je peux bien l’avouer: je ne cherche que +la beauté. Je veux réaliser ici la plus grande somme de beauté +possible... et peut-être aussi préparer l’avenir, poser un jalon. On m’a +dit que vous alliez faire bâtir une villa: promettez-moi de vous +adresser à mon architecte. C’est un artiste de Kyoto que j’ai attaché à +ma personne. Ses plans vous enchanteront, je le sais. + +--J’irai le voir demain, promit la générale. + +--N’avez-vous pas remarqué, continua-t-il en pressant la main de son +amie, que mon rêve est partout en train de se réaliser? Où va l’élite +européenne? Vers un Orient de plus en plus lointain. La vogue de l’art +russe n’est pas due au hasard. Déjà, nos musiciens et nos décorateurs +ont dépassé la Russie. Ils avancent en plein monde jaune. On tisse +maintenant certaines étoffes à la manière des Javanais. Je vous +montrerai des ivoires travaillés par un artiste français dans un style +purement chinois. Nous lirons ensemble la dernière sonate de S. Elle +n’est déjà plus intelligible aux Européens, mais je connais un +compositeur de Samarang qui y prendrait un subtil plaisir. Ne parlez pas +là de pastiche, de mode, de suggestion collective. Ces créateurs sont +poussés par un instinct irrésistible. Peut-être obéissent-ils aussi à +des pressentiments, à la nécessité de faire place à l’avenir. Les +artistes sont meilleurs prophètes que les diplomates. Les rêveurs sont +les grands réalistes du temps qui vient. + +--Les croyants aussi cherchent leur Orient, murmura l’Irlandaise. + +Un oiseau, trompé par la lueur orangée d’une lanterne, s’était mis à +chanter dans le bois de bambous. + +--On a réalisé des rêves plus orgueilleux que le mien, reprit Lord +Minto. Certain empereur de la vieille Chine voulait que la surface du +sol, autour de sa capitale, offrît un coup d’œil semblable à celui +qu’offrent la voie lactée et les constellations voisines. Les villages +et les champs labourés devaient représenter les espaces sombres ou moins +lumineux de la voûte céleste. Les palais et les tours devaient figurer +les étoiles. Toute la région fut renouvelée suivant le plan du ciel. +Plus de huit cents demeures impériales et un nombre incalculable de +chaumières jalonnèrent ce firmament nouveau, que soixante-dix mille +familles furent appelées à peupler... + +L’automne suivant, la générale Dean vivait dans une maison de bois aux +toitures délicatement ornées de dragons. + +L’aspect de la ville et des hôtels irritait si fortement Lord Minto +qu’il se confinait chez lui, travaillant avec un secrétaire. Au début de +l’hiver, il commença sa campagne. Il avait annoncé une conférence +gratuite sur certaine «réforme nécessaire» qu’il s’abstenait de définir +plus clairement. Un public assez nombreux de petits bourgeois garnissait +la salle. On croyait entendre un orateur religieux, un de ces pasteurs +dissidents qui propagent le délire innocent particulier à leur secte. +Lord Minto s’était promis d’être _pratique_. + +--Vous habitez des maisons de pierre, dit-il, qui coûtent dix mille +francs. Des maisons de bois en coûteraient mille. Vos chaussures +blessent vos pieds et vous les payez trente francs la paire. De simples +sandales de paille reviennent à trois francs et on y est plus à l’aise. +Je vous apporte le moyen d’améliorer vos meubles, vos vêtements, votre +nourriture, vos mœurs, vos croyances. Je ne vous demande pas d’y +renoncer du jour au lendemain, mais de les réformer lentement. + +Le public ne s’étonnait pas. La semaine précédente, à un meeting +«adventiste», un prédicateur avait dépensé une verve bien plus menaçante +pour engager son auditoire à faire de chaque samedi un dimanche, suivant +la volonté expressément déclarée du Seigneur. Lord Minto paraissait +moins exigeant. A la fin de la conférence, un auditeur converti vint le +trouver. + +C’était un ancien Évangéliste, vieillard au teint jaune, aux yeux +bridés, qui avait habité la Chine du sud. Il exposa qu’il se morfondait +dans un logement de la rue du Marché. Il regrettait le temps et le pays +de son apostolat. Il possédait un lopin de terre au-dessus des Planches, +près de l’entrée des gorges, et si vraiment les frais étaient aussi +modestes... Le réformateur le contemplait avec amour. Il l’invita, lui +fit raconter ses campagnes, lui envoya son architecte, et quelques mois +plus tard, les Montreusiens voyaient s’élever sur un terrain en pente, à +la lisière des bois de Glion, une sorte de petit temple aux carreaux de +papier. Lord Minto s’y rendait souvent, moins pour écouter les récits de +l’Évangéliste que pour voir l’humble construction briller doucement au +couchant, contre la montagne dorée. + +Le reste de la ville l’irritait de plus en plus. Il avait eu beau faire +distribuer à domicile des milliers de brochures de propagande, ce peuple +arriéré persistait dans sa routine. Les mois passaient et Montreux +demeurait. Parfois, le rêveur prenait une barque et gagnait le large, +dans la brume qui voilait momentanément la cité obstinée. Son +imagination bâtissait alors ce qui aurait dû être, pagodes aux toits +d’émail, palais aux murailles couleur de sang, maisons de plaisir +accrochées aux rives à pic du Chauderon... + +Un coup de bise déchirait le brouillard et, précis dans la froide +lumière du soir, apparaissaient les hôtels, les églises, les magasins +éternels! Lord Minto reprenait ses rames en soupirant. Il y avait un +point du lac d’où sa propre habitation, celle de la générale Dean et le +petit temple de l’Évangéliste semblaient se superposer. Il s’y rendait +parfois, isolant entre ses mains rapprochées cette perspective heureuse. +Mais depuis longtemps déjà, ces trois îlots de beauté ne comblaient plus +son cœur anxieux. + +Il avait entrepris de convertir les hôteliers à son idée. La plupart +l’avaient éconduit, avec une politesse motivée par la notoriété de sa +grosse fortune. L’un d’eux, propriétaire de terrains à Territet, promit +d’essayer le style nouveau, pourvu qu’on lui garantît les frais de la +construction. Lord Minto lui avança vingt-cinq mille francs et vit +bientôt surgir de terre un châlet suisse. Furieux d’avoir été dupé, il +intenta un procès en restitution, le perdit et se trouva, malgré lui, +actionnaire d’une «pension Joli-Site» vernie comme un jouet. + +Sa grande haine, c’était le Kursaal. Il avait proposé à la direction de +le remplacer par un bateau de fleurs, une vaste jonque dans laquelle on +aurait trouvé des salles de jeu, des salons de thé, un théâtre japonais. +Il offrit une subvention de cent mille francs, à condition qu’on rasât +la hideuse bâtisse. Le Conseil d’administration, composé de madrés +Vaudois, accepta la jonque sans s’engager à la démolition. Au moment de +signer, Lord Minto déchira le contrat. + +Il se rabattit sur le syndic. Celui-ci, qui rêvait d’orner Montreux d’un +jardin zoologique, ramenait tout à sa marotte. Si Lord Minto voulait +faire les frais de l’établissement, il serait libre d’en dresser les +plans. Soit! Il y aurait un pont de faïence, des arbres nains, les +animaux seraient logés dans des cabanes-bambou et la girafe habiterait +une pagode. Quant à la ville, peu importait au bonhomme qu’elle devint +arabe, chinoise ou persane. Ce qu’il voulait, c’était son jardin! +Incapable de l’arracher à cette conception mesquine, Lord Minto brisa +les pourparlers. + +Il cessa de fréquenter ces Occidentaux endurcis et passa l’hiver dans sa +maison. Entre l’architecte, l’Évangéliste, à qui l’on enfilait une robe +de soie bleue dès le vestibule et la générale Dean, qui contait des +légendes bouddhistes, il vécut des heures apaisantes. O-Kamé, la jeune +femme de l’architecte, paraissait quand on l’en priait, servait le thé +avec une grâce enfantine et chantait volontiers d’une faible voix +nasillarde, en s’accompagnant sur le kotto. Ainsi confiné, le rêve +oriental devenait vrai, facile, heureux. Mais il ne fallait pas aller +voir passer les demoiselles de magasin sur la route, derrière la +clôture, ni entendre se défier les ivrognes, le samedi soir. Une simple +visite à la tombe de Mme Braniano comportait d’insupportables offenses. + +Le printemps ramena les amis. On entendit de nouveau le bavardage un peu +rauque de Mme de Mathos, sur la terrasse du Palace; on revit la +silhouette monstrueuse de Barrique-Pacha, roulant à petits pas sur les +quais. Les promenades s’organisèrent. La première fois que Lord Minto +sortit de chez lui, sa haine contre les maisons le surprit. Chacune lui +semblait un vieil ennemi. Il avait cru les oublier, pendant ces trois +mois de réclusion: il s’apercevait que leurs laideurs, leurs ridicules +saignaient en lui comme des plaies ouvertes. On le trouva changé. + +--Vous devez être malade, lui dit Mme de Mathos. Venez avec moi, faire +la cure de Ragatz. + +--Impossible, murmura-t-il en promenant sur la ville un regard de +captif. + +--Qui vous retient ici? + +--Mon travail... J’ai entrepris une grande œuvre... et je rencontre de +telles difficultés... + +Il allait dévoiler son idée, mais _travail_, _difficultés_, ces mots +rebutaient déjà. On parlait d’autre chose. Barrique-Pacha détaillait de +sa voix criarde une recette de _mohalebis_ qu’il voulait inculquer au +chef du Palace. + +Lord Minto éprouva pour ses amis une répulsion soudaine. «Ils sont +lourds, grossiers, sensuels, pensait-il. Et leurs vêtements! C’est +certainement pour me tourmenter, qu’ils s’habillent ainsi!» L’Arménien +portait un costume de sport à carreaux. La Portugaise, tout en satin +blanc, montrait un cou bruni par le soleil de l’Engadine. Ses perles +allongées aux oreilles, un monticule de plumes blanches sur les cheveux, +elle semblait quelque oiseau étrangement bavard et agité. Lord Minto +évoquait les figures sévères des anciens samouraï, leurs robes +délicatement brodées, leurs paroles rares, leurs manières nobles. Son +mépris augmentait pour ces fantoches. «Je ne supporterais plus de les +voir chez moi,» se disait-il. + +Il cessa de les fréquenter. Il traîna son printemps, solitaire, accablé +de tristesse, par les sentiers de Veytaux et les bois de Chillon. Il +sortait de bonne heure, s’arrêtait sous un cerisier en fleurs planté au +bord du chemin comme une ombrelle blanche déchirée et se récitait +quelque _tanka_. Les quatre vers précieux, qui évoquaient le charme +d’une heure semblable vécue par un poète, de l’autre côté de la terre, +le consolaient un instant. Il écoutait les herbes hautes et les ciguës +bourdonner du labeur des insectes; il regardait les montagnes de Savoie +se velouter sous le ciel plus lourd; il s’asseyait sur un banc. Il ne +pensait à rien; il se répétait machinalement des mots de là-bas, des +noms de lacs, de villages, et quand le pas d’un promeneur criait sur les +pierres, il plongeait son visage dans ses mains, pour ne pas voir un +homme en veston. + +Au mois de juin, l’agitation le reprit. Il rédigea des proclamations, +arpenta la ville en tous sens avec son architecte, dressa des plans, +nivela, abattit, réédifia par la pensée des quartiers entiers. + +--Il faut agir, répétait-il à la générale Dean. Si je continue à me +désoler en silence, rien ne changera. + +--Mais tout change, répondait l’Irlandaise, de sa voix claire et +traînante. Tout change suivant un rythme naturel auquel vous ne pouvez +substituer celui que réclame votre esprit. Chaque heure achemine les +formes vers leur accomplissement, qui est le néant... Tout homme animé +du désir d’accélérer ou de ralentir cette marche prouve par là qu’il n’a +pas compris la loi. Cette cité que vous détestez... elle ne me gêne +plus. Elle me paraît si éphémère! Soyez tranquille, elle passera. + +--Plus vite, murmurait Lord Minto. Plus vite. + +Il se demandait, à part lui, si son amie, sous des dehors éternellement +apathiques, ne complotait pas _avec eux_. Car il était persuadé +maintenant que les hôteliers, le directeur du Kursaal et le syndic +s’entendaient pour tenir ses projets en échec. C’étaient eux, il le +savait bien, qui, par une habile contre-propagande, entretenaient la +lourdeur de l’esprit public. Eux seuls mettaient obstacle à la grande +transformation. Mais le jour où il aurait prouvé qu’il n’avait pas peur +de l’action, ils s’avoueraient vaincus. Une fois délivrée d’eux, la +population _comprendrait_ et tout s’accomplirait. + +En attendant, ses rêves, qu’il avait pris l’habitude de noter, +devançaient l’inerte réalité. Qu’ils fussent voilés de symboles +hypocrites, ou directs comme ceux des enfants, tous témoignaient du +profond désir qui l’emplissait. Certains, expliqués par l’analyse, +eussent pu révéler des causes de son mal insoupçonnées: il ne se pensait +pas malade. Son idée lui paraissait naturelle, nécessaire. Il ne la +mettait plus en question. + +Quant à ses souffrances, au lieu d’en chercher la raison en lui-même, il +la trouvait dans l’obstination avec laquelle les hommes persistaient +dans leur être haïssable. + +Plus tard, en examinant ses cahiers, les médecins émirent des hypothèses +singulières. Il les repoussa avec indignation. Ses mœurs étaient pures +et il ne savait pas qu’on peut vivre innocemment, en abritant dans son +cerveau le fantôme d’un monstre ignoré. + +L’avant-veille du malheur, il se promena dans le quartier des Planches, +à l’entrée des gorges du Chauderon. C’était là, sur les berges du +torrent, qu’il comptait établir les maisons de plaisir. Il les voyait, +s’étageant des deux côtés de l’eau bouillonnante, sonores de chants et +de cris d’ivrognes. Il discernait, dans l’encadrement des portes, les +faces rondes et blafardes des hétaïres, leurs tuniques de soie bleue et +leurs ornements miroitant au soleil. + +Le lendemain matin, il nota ceci, qu’il venait de rêver: «Je suis dans +une rue silencieuse, entre des murs clairs. Je cause avec un _coolie_ +robuste; ses bras sont nus, musclés; l’un d’eux porte une tache +noirâtre. Il me montre le plan d’une contrée au bord de la mer; il y a +des villages aux noms chinois. Je dois connaître ce pays. Nous marchons +en causant, et nous arrivons dans une impasse: deux pans de mur d’un +rose fané, dont l’un est légèrement en retrait. L’autre est décoré d’une +espèce de guirlande, peinte à la fresque. Il n’y a plus moyen d’avancer. +Mais mon guide, en souriant, me montre une fissure le long de la +guirlande, y insère ses doigts souples et ouvre une porte secrète. + +--Faites attention, dit-il, c’est une maison. + +Je m’informe avec timidité. Aussitôt une voix horriblement pénible, +éraillée, crapuleuse, annonce: «deux Tommies» et un domestique de +lupanar chinois apparaît. Il présente une particularité inquiétante: son +visage luit sous une couche de blanc gras. Il annonce de nouveau: «Une +femme. C’est une étoile!» et je vois sortir une créature disgracieuse au +visage coloré, aux traits marqués, vêtue d’un costume tailleur gris. Je +pense: «Toujours la même déception, dans ces maisons.» Nous rebroussons +chemin, mon guide et moi, mais la rue se met à monter. Nous gravissons +maintenant des degrés sous une voûte. Tout à coup, dans la pénombre, +apparaissent deux enfants. Ils descendent vers nous. Ils ont +d’abondantes chevelures blondes et une profusion de linge de dessous, +d’où sortent leurs jambes nues. Ils sont gracieux, équivoques et leurs +visages brillent, maquillés au blanc gras comme celui du domestique. Je +me mets à trembler et je demande à mon guide: «Comment? Est-ce qu’ils +appartiennent aussi à la maison?»--«Oui», me répond-il en souriant +toujours. Réveil.» + +Dans la journée, Lord Minto manifesta une grande agitation. Il lui +fallut choisir l’emplacement d’un futur théâtre. Il harcela son +architecte, lui fit modifier ses plans et décida finalement que le +monument s’élèverait «là-haut, à la place de ce hideux hôtel à +tourelles, qui déshonore la montagne de Glion.» + +--Je veux un théâtre, ajouta-t-il, qui soit comme un temple. On y +accédera par d’immenses escaliers montant en ligne droite à travers la +forêt. En ligne droite, vous entendez? Si les rochers vous gênent, vous +les ferez sauter. Je veux, toutes les cent marches, une terrasse +ombragée de cèdres et de mélèzes. Sur la dernière terrasse, des chimères +de jade seront accroupies et le portique du théâtre apparaîtra, +entièrement doré. Les toits, les clochetons, les dragons, je veux que +tout ait l’apparence de l’or. Je ne tolérerai pas une parcelle de bois +ou de métal qui n’ait l’apparence de l’or. Allez faire votre plan.» + +Il sortit. Le lac roulait une houle d’émeraude éclaboussant les quais. +Dans le ciel, déchiré par un récent orage, les montagnes se dressaient, +nettes, proches et brillantes. Des verdures lavées, des rosiers écrasés +par la pluie, la chaleur évoquait un brusque arome. Il semblait vraiment +que ce pays attendît le complément de splendeur et de grâce que le +rêveur voulait lui conférer. + +--Patience, murmura-t-il sur le seuil de sa propriété. Encore un peu de +patience. + +Il gagna la ville. Au détour d’une des ruelles qui conduisent vers les +gorges, il aperçut, devant lui, dans un tourbillon de poussière, la +forme bien connue de Barrique-Pacha. Mais à sa grande surprise, +l’Arménien portait la robe chinoise de satin jaune qu’on lui avait vue +l’année précédente, à la fête costumée. Lord Minto pensa: «Il se moque +de moi,» et pressa le pas pour dire son fait à l’insolent. Celui-ci +montait lentement, emplissant la ruelle de sa corpulence, oscillant +entre les murs comme un absurde monstre doré. + +--Hulloa, Souloughian! héla Lord Minto. + +Au lieu de s’arrêter, le mauvais plaisant se retourna, sourit d’un air +gouailleur et disparut dans la cave d’une maison aux volets clos. La +porte verte s’était refermée sans bruit. L’Anglais appela, frappa en +vain... Des enfants qui jouaient bruyamment dans la poussière s’étaient +tus. Il descendit conter l’incident à la générale Dean. Il était +violemment irrité. + +--Je n’étais pas sûr que Souloughian fût affilié à leur bande; à +présent, j’en ai la preuve. Et j’ai pénétré leur tactique: ils veulent +tuer mon idée _par le ridicule_. + +--Mon cher Lord, protestait la générale, vous vous êtes trompé, +Souloughian est à St. Moritz. Lady Cole-Hamilton m’écrit ce matin +qu’elle a pris le thé avec lui. + +--Impossible, murmura-t-il. Je l’ai vu. Et... et... je ne suis pas seul +à l’avoir vu... Il y avait des gamins qui se moquaient de sa robe jaune. + +L’Irlandaise se tut. Un peu de rose affluait à ses joues fanées, +décelant son émotion. + +--Rentrez chez vous, prononça-t-elle enfin. J’irai vous voir ce soir, +quand la chaleur sera tombée. + +--Je ne suis pas vaincu, dit-il en la quittant. Je n’ai même jamais été +plus près du triomphe. Ils ont abattu leur jeu: tant mieux. Moi aussi, +j’abattrai le mien. + +Il rentra, comme de nouveaux orages s’amoncelaient sur la Savoie. Il +pénétra sans s’annoncer dans l’appartement de son architecte. Ce dernier +était sorti, mais on grattait du kotto dans la chambre à coucher. Lord +Minto fit glisser la cloison de papier et se trouva devant O-Kamé qui +étudiait, accroupie sur sa natte, baignée de la lueur cuivrée du soir +menaçant. Elle se leva, rougit, salua, surprise de l’impolitesse. Il la +dévisagea longuement, puis s’approcha d’elle et lui dit, presque à +l’oreille: + +--Vous êtes... comme une enfant, O-Kamé. Je... j’aime beaucoup les +enfants. + +Avant qu’elle sût ce qu’elle devait répondre, il avait disparu. + +Il ne se montra pas à table. Les domestiques le cherchèrent vainement au +jardin. Vers huit heures, l’architecte et sa femme achevaient de dîner, +quand une servante vint les prier de sortir sur le perron. Un coussin de +nuages noirs pesait sur la tête des Rochers de Naye. Le vent était +tombé. Le lac brisait toujours, éclaboussant d’eau tiède les promeneurs +du quai. La plupart s’étaient arrêtés, les yeux levés sur Glion. On +voyait un ballon de fumée se gonfler au-dessus d’un hôtel et monter +légèrement dans le crépuscule. O-Kamé, qui était cultivée, songeait à la +mésaventure de Hong, le gouverneur du Palais Impérial, laissant échapper +le roi des démons sous la forme d’une vapeur noire. + +--Il y a le feu au Majestic, dit l’architecte. + +De courtes flammes apparurent bientôt le long du toit qu’elles se mirent +à grignoter, comme des centaines de petites dents rouges. + +Là-haut, une grande confusion régnait. Le feu ayant pris au grenier, on +sauvait le mobilier des étages supérieurs; lits, armoires, chaises +longues se fracassaient sur la pelouse. Un triple cordon de curieux et +de sinistrés commentait la défenestration. En un quart d’heure, la +toiture fut dévorée. Les poutres, qui dessinaient encore en arêtes de +feu les contours détestés des tourelles, s’abîmèrent elles-mêmes dans la +fournaise. Des matériaux carbonisés s’abattaient autour de l’hôtel. Les +volets flambaient comme de la paille. L’air, en s’engouffrant, étirait +les flammes du brasier intérieur. Parmi les gerbes d’étincelles, les +planchers s’effondraient dans un gouffre d’or. + +D’un bosquet de rosiers, Lord Minto regardait. La fraîcheur du lieu, les +premières gouttes de la pluie et surtout le spectacle de la destruction +le rendaient parfaitement heureux. Dans le tourbillon de feu qui +tournoyait contre les plafonds, il cherchait des formes de démons +orientaux. L’œuvre était commencée. Que pouvait-il désirer de plus? + +On l’arrêta vers dix heures. On l’avait vu dîner au restaurant, prendre +l’ascenseur et se diriger vers l’étage des domestiques, un cigare à la +bouche. Il refusa de répondre aux questions des policiers. + +Dans le sanatorium des environs de Bâle où la générale Dean l’avait +conduit, un médecin le fit longuement parler, non sur son acte récent, +mais sur des faits du plus lointain passé. Lentement, avec douceur, au +jour cru d’une cellule nue, on fouillait dans la poussière de sa +première enfance. + +Quand le docteur, penchant la tête en arrière et fermant à demi les +paupières, suspendait son travail d’exhumation, Lord Minto revenait à la +justification de son idée: + +Les peuples d’Europe sont en train de s’anéantir dans une mer de sang. +Croyez-vous donc que les Orientaux ne profiteront pas de cet +affaiblissement pour menacer leurs anciens oppresseurs? Les obtus +habitants de ce coin de terre ont refusé d’adhérer pacifiquement aux +formes, aux couleurs et aux pensées du plus extrême Orient. Des hordes +jaunes les imposeront un jour par la force à leurs descendants, après +d’effroyables massacres. Je ne doute pas que vous n’en soyez convaincu. +Alors, par quelle aberration donnez-vous raison aux aveugles contre les +clairvoyants? Pourquoi me retient-on ici? Est-ce pour avoir prévu et +devancé le cours inéluctable des destinées? Ou simplement, parce que la +beauté n’étant plus supportable dans cette Europe agonisante, toute +atteinte à la laideur y est considérée comme un crime? + +Le médecin évitait de le contredire. + +--Il est dangereux, répondait-il seulement, que les prophètes et les +artistes aillent en liberté. Mieux vaut les tenir pour fous, car ils +inquiètent la conscience des gens raisonnables. Et où irait-on, si ces +derniers venaient à douter d’eux-mêmes? Restez avec nous. Au lieu d’un +sol rebelle, vous aurez tout cet espace du ciel, pour édifier vos cités +orientales. Le cerveau d’un poète peut créer plus de beauté que les +outils d’un maçon et les nuages du couchant sont, pour construire des +rêves, une base aussi ferme que les collines de Montreux. + + + + +LE COL + + +L’automne tardait. Nous étions quatre à l’attendre dans ce petit hôtel +des montagnes valaisannes: un professeur de Lausanne, une jeune fille de +Kharkof, son frère et moi. + +Déjà décroissaient dans les champs les stridulations des sauterelles, +mais un beau temps continu estompait les glaciers d’une gaze légère. + +Nous faisions des courses qui nous retenaient plusieurs jours loin de +l’hôtel. Les retours étaient délicieux. On sommeillait des heures dans +le verger en pente où le regain fauché sentait fort. Les sauterelles +semblaient de minuscules éventails rouges volants. Le chalet craquait de +chaleur. La jeune Russe jouait sur le foin de la grange avec une chatte. +Dans le pays désert, les après-midis n’étaient qu’un long silence. A +peine si, du village, montaient un accord fêlé d’accordéon ou le +gémissement d’un petit enfant. + +Mais cette paix accumulait en nous des énergies nouvelles. Quand, après +deux jours de repos, nous levions les yeux vers les derniers alpages +roux qui profilaient leurs pierres foudroyées et leurs gazons brûlés sur +le bleu du ciel, nous ne pouvions plus tenir en place. + +Nos capacités de grimpeurs étaient bien différentes: le jeune Borovkine +était un joyeux colosse qui dévorait les montagnes avec une passion de +sauvage. Sa sœur, un être inquiet et sensitif, nous accompagnait surtout +pour le surveiller. M. Belliard, un prudent alpiniste, prenait plaisir à +refaire--assez lentement--quelques-unes de ses plus belles courses. +Quant à moi, je parcourais les hauteurs en flânant, peu soucieux du but +à atteindre. Nous avions pour guide un chasseur de bouquetins dauphinois +appelé Fortier. + +Le 15 septembre, Borovkine projetait une longue excursion. Des journées +de glacier dans le massif du Mont-Blanc, deux nuits dans les cabanes et +une escalade des plus sérieuses. + +Depuis la veille, une brise piquante poussait dans le ciel pâle des +nuages cotoneux qui s’amoncelaient sur les cimes. Fortier disait: + +--Le temps est là. + +Il fut convenu que nous partirions ensemble, pour nous séparer à la +cabane de Saleinaz. Borovkine ferait son ascension avec le guide, et M. +Belliard, qui connaissait la région, descendrait avec nous sur +Praz-de-Fort. + +Dès le départ, il fut évident que Mlle Borovkine nous gênerait. Son +frère prenait de l’avance en chantant. Nous le voyions gravir ces +alpages fauves qui semblent un immense pelage de bête, jeté sur la +montagne au hasard des plis. Sa voix emplissait le soir d’une large +mélopée. + +--Le tyran! plaisantait sa sœur en montant péniblement. Le bourreau! Il +me tuera! + +Elle arriva longtemps après nous à la cabane d’Orny, soutenue par +Fortier qui maugréait. + +Le soleil se couchait. Des nuages roses montaient et descendaient le +long des cimes, promenant sur les névés roses leurs ombres roses. Un +dôme de glace, crevant ce matelas de nuées, rosissait à son tour en +plein ciel libre, mais sur les basses falaises noirâtres, l’adieu du +soleil devenait violet. Une arête de rocher, longue et crochue, toute +frangée de brume, fumait comme une échine en sueur. + +Devant la cabane, Mlle Borovkine haletait un peu. + +--Allons, petite sœur, du courage, sourit son frère. Une fois à +Saleinaz, tu pourras te reposer deux jours si tu veux. + +Le souper fut gai. Borovkine raconta son ascension au Cervin et comment, +à la descente, il s’était laissé glisser le long des câbles de fer en +criant: «Ascenseur! Ascenseur!» au grand ébahissement de ses porteurs. + +Le soir, je fumai assez tard, sur une pierre plate, avec le guide. + +--Nous n’irons pas vite, demain, fis-je en lui offrant du tabac. + +--Ma foi non. J’aimerais mieux faire passer la glace à ma mère-grand. +Faudra se lever plus matin que la lune pour être sur l’autre bord avant +le mitant du jour. + +Et il ajouta dans son patois: + +--_Bougri di séroulète[4]._ + + [4] Petite sœur. + +Ce fut une lente et rude journée. Nous prîmes tout de suite la corde, +moins par prudence que pour régulariser notre allure. Mais il fallut +bien adopter celle de Mlle Borovkine et midi nous surprit parmi les +déserts neigeux du plateau de Trient. + +Nous dérivions sur une mer de vaguelettes cristallisées. Au sommet de +chacune s’érigeait un petit organisme compliqué de pointes inclinées +dans le sens du dernier coup de vent. Ce monde aigu et transparent +volait en éclats sous les pieds; nous avions la sensation énervante +d’écraser indéfiniment du cristal. + +Borovkine ne chantait pas. Je crois qu’il avait pitié de sa sœur, qui +trébuchait sans se plaindre. Au passage de la fenêtre de Saleinaz, elle +s’endormit sur une pierre tiède, pendant que Fortier taillait ses +marches. Celui-ci ne voulut pas attendre. + +--Deux pieds de neige molle, voilà ce qu’on trouve à la descente, quand +on emmène les _dzoennas_[5], maugréa-t-il. + + [5] Jeune fille: patois valaisan. + +De fait, il était trois heures et nous enfoncions plus haut que les +genoux. Nous peinions machinalement dans ces blancheurs gluantes, les +jambes transies, les yeux brûlés. De temps à autre, l’un de nous +plongeait jusqu’à la ceinture dans une crevasse cachée. + +Au milieu du glacier, Mlle Borovkine s’agenouilla dans la neige. + +--Je ne peux plus, gémit-elle. + +Elle secouait la tête comme un animal tombé. Son frère lui fit boire une +gorgée de rhum. Nous attendions en silence. Il y avait, tout près, une +crevasse à découvert. De sa gueule verdâtre sortait un bruit +inexplicable, un râle en deux temps, comme d’une bête qui aurait agonisé +au fond du glacier. + +La jeune fille parut tout à coup terrifiée. + +--Ne restons pas ici, dit-elle. Marchons! + +Nous repartîmes, son frère la soutenant, malgré l’avis de Fortier qui +criait: + +--A la file, s’il vous plaît. Et tendez la ficelle! + +A la cabane de Saleinaz, que nous atteignîmes vers la fin du jour, elle +se laissa choir sur le gazon sec et s’enroula dans une couverture. Nous +lui portâmes du thé qu’elle but sans mot dire. + +Au couchant, le cirque de glaciers s’était comme resserré autour de +nous. Des brumes, pareilles à des flammes blanches, s’élevaient du fond +des vallées. Le zénith se matelassait de nuages réfléchissant +d’arrière-lueurs jaunâtres. Dans le tiède suspens de l’heure, les chutes +de pierres sonnaient mat et sans écho. + +Au milieu de la nuit, nous entendîmes parler le russe. La jeune fille +semblait supplier Borovkine avec insistance. Il répondait à peine, d’un +ton fâché. Fortier intervint: + +--N’attisez point votre frère, Mam’zelle. Qui veut grimponner sur la +montagne, il faut qu’il ait son plein de sommeil. Et il ajouta dans son +jargon: + +--Adieu la paix, _embé les fumelles_[6]! + + [6] Parmi les femmes. + +Nous somnolions, M. Belliard et moi, quand les alpinistes quittèrent la +cabane. + +Vers huit heures, nous fîmes le thé. La jeune fille avait un fort accès +de fièvre. Nous lui proposâmes d’attendre qu’elle fût remise pour +descendre, mais elle refusa. + +Un vent saccadé commençait à assaillir les pierres. Nous pensions à +Borovkine. Nous le savions incapable de rebrousser chemin, en cas de +mauvais temps, et la cime qu’il voulait gravir s’était déjà voilée d’une +ceinture de brouillards. S’élevait-il dans une paisible opacité +mouvante, ou parmi les assauts d’une tempête de neige? Nous n’en +pouvions décider. + +Sa sœur semblait indifférente à toute éventualité. Elle reposait sur le +foin, sans regarder les montagnes, ni prêter attention au ronflement des +rafales. + +A dix heures, elle se déclara prête à partir. Elle descendait lentement, +silencieuse et prostrée. Nous fîmes halte au passage des chaînes, et +j’eus l’impression que ce que j’avais pris pour l’insensibilité de +l’extrême fatigue, était peut-être l’accablement de je ne sais quel +désespoir. + +Nous avions laissé le mauvais temps très haut derrière nous. Nous +voyions, en levant la tête, un singulier nuage, transparent et furieux, +qui tourmentait les cimes, mais nous avancions à l’abri du vent, dans la +demi-obscurité des forêts de mélèzes. + +Comme nous nous accotions une minute contre un énorme bloc moussu, la +jeune fille dit à voix basse: + +--Je ne me marierai pas... Je ne me marierai jamais. + +Nous sourîmes sans avoir compris. + +La forêt nous parut interminable. Mlle Borovkine marchait devant nous, +avec cette espèce de brutalité automatique des organismes épuisés. A un +moment, elle accéléra le pas d’une manière incompréhensible et me lança, +par-dessus l’épaule: + +--Cela devient tout à fait facile! + +Pour la première fois, j’échangeai un regard inquiet avec M. Belliard. + +--J’ai peur... chuchota-t-il en se touchant le front. + +Au sortir de la forêt, il n’y eut plus de doute à avoir sur les +conditions dans lesquelles Borovkine et son guide effectuaient leur +escalade. Une chevauchée de nuages noirs piétinait les cimes. Un orage +grondait à leur base. Au milieu, les glaciers verdâtres pendaient +sinistrement. Les salves du tonnerre emplissaient la vallée. De temps à +autre, un éclair projetait sur la glace des lueurs d’acétylène. + +--C’est trop absurde, s’irrita M. Belliard, à l’idée que nos compagnons +étaient accrochés à ces murailles verticales. + +Nous suivions machinalement des yeux leur trajet présumé, quand Mlle +Borovkine tendit la main vers la montagne. + +L’orage s’était en quelques instants dilaté dans l’espace. Il tonnait +tout près de nous, mais la foudre semblait s’acharner sur une entaille +de la paroi; une sorte de haut passage entre deux précipices. C’était le +point que nous désignait la jeune fille. + +Elle me semblait emportée dans un tourbillon irréel, plongée dans une +espèce de sommeil où je me sentais glisser avec elle. + +--C’est là qu’ils sont, dit-elle. + +Autant pour la rassurer que pour secouer l’émotion inexplicable qui me +tenait aux épaules, je répondis: + +--En admettant qu’ils aient utilisé ce col, ils sont certainement +beaucoup plus bas. Ils doivent traverser le glacier, en ce moment. + +Elle hocha la tête. + +--Ils sont là... Et je les vois. + +--Impossible, protesta M. Belliard. + +--Je vous dis que je les vois. + +Mon compagnon prit sa jumelle, scruta la montagne et haussa les épaules. + +--Il faudrait un télescope... Et encore... au milieu de cet orage... +deux êtres humains... on ne distinguerait pas... + +Il parlait d’une voix forte, pour dominer le fracas, mais dans une +espèce de torpeur. Et il ne parvint pas à dissiper cette étrange +sensation d’irréalité, dont il était peut-être conscient lui-même. + +La jeune fille n’écoutait pas. Elle parlait dans le vent, sans tourner +la tête: + +--Je vois l’endroit... très distinctement. Il y a des pierres rouges... +comme des doigts penchés au-dessus du col... Et à droite... une grande +roche carrée qui est détachée de l’arête... Ils sont accrochés à cette +roche... Ils ont jeté leurs piolets... Ils ne peuvent pas descendre, à +cause du verglas... Et s’ils restent là... s’ils restent là plus +longtemps... + +Elle cacha son visage dans ses mains. Je lui pris le bras, la suppliant +de secouer ce cauchemar, de revenir à elle. M. Belliard s’éloigna de +quelques pas, en proie à une émotion qu’il cherchait à dissimuler. + +A ce moment, nous vîmes de nouveau le long ruban violet de la foudre +trembler au-dessus du col. La jeune fille gémit et se laissa tomber à +terre, s’accrochant convulsivement à l’herbe rousse. + +Nous la relevâmes sous une rafale de grêle. Elle pleurait doucement, +demi-inconsciente et docile d’épuisement. Je lui pris le bras et une +heure plus tard, nous arrivions à Praz-de-Fort, sous des torrents d’eau +tiède. Comme l’hôtelière la conduisait à sa chambre, je dis à M. +Belliard, en déposant mon piolet dans la petite salle obscurcie par la +pluie: + +--J’ai envie d’aller chercher le médecin d’Orsières... Elle est à bout +de forces. Et que ferons-nous, si les hallucinations continuent? + +Mon compagnon me regardait comme un homme effrayé qui s’efforce de +parler et d’agir normalement. + +--Je crois qu’il y a plus urgent... Organiser une expédition de secours. + +--Qu’entendez-vous par là? + +--Hallucinations?... Oui, c’est possible... Mais une chose est +certaine... Le col qu’elle a décrit tout à l’heure existe. Je le +connais. Je l’ai traversé! + +--Vous ne prétendez pas qu’à six kilomètres de distance, elle ait pu +voir... + +--Je ne prétends rien, dit-il avec agitation. Mais je _sais_ que ni les +pierres pointues, ni la grande roche carrée dont elle a parlé ne sont +une invention... Alors, il est à craindre que le reste n’en soit pas une +non plus. + +--C’est incompréhensible, murmurai-je. + +--Cela est. + +Il y eut un silence. Nous entendions l’eau dévaler en torrent sur le +chemin rocailleux. + +--Mais qui vous dit que Borovkine soit passé par là? repris-je. Il y a +plusieurs cols. + +--Je connais les habitudes des guides... En cas de mauvais temps, ils +choisissent celui-là, malgré sa raideur... Il abrège la descente. + +Nous nous étions levés. M. Belliard consulta sa montre. + +--Cinq heures, fit-il. En voilà quinze qu’ils ont quitté la cabane. +S’ils n’arrivent pas avant la nuit, vous pouvez être sûr qu’il y a un +malheur. + +A ce moment, l’hôtesse vint nous dire que la jeune fille s’était +endormie tout habillée. + +--Qu’elle dorme, soupira mon compagnon... Et le plus longtemps possible! + +Elle sommeilla vingt-huit heures. Elle ignora le départ de l’expédition +de secours, quatre guides mandés d’Orsières et qui s’enfoncèrent +posément dans la tempête nocturne. Elle ne sut rien de la trouvaille +qu’ils firent au petit jour sur le glacier... + +Nous étions allés au-devant d’eux. Nous les vîmes redescendre sous la +pluie, hâlant deux colis noirs qui semblaient des charges de bois mort. +Aux premiers mayens, un paysan fournit des sacs. + +--On les a trouvés l’un près de l’autre, dans la neige, m’expliqua le +chef de la caravane, à trois cents mètres sous le col, roustis comme +deux tisons. Mon grand-père aurait dit que les _bacans_[7] les ont mis +dans leur soupe. + + [7] Les esprits. + +Un char attendait à l’entrée du chemin muletier. On attacha les sacs +avec des cordes. Les souliers ferrés de Borovkine dépassaient. Le petit +chapeau à demi calciné du guide ne fut pas oublié. + +J’étais surpris du peu d’importance de ces deux paquets, ballottés sur +des planches au milieu de la montagne. Quelles étaient les forces +incompréhensibles entrées en jeu à propos d’un fait aussi mince que +l’extinction d’une de ces vies? Et cet étrange tourbillon de +clairvoyance déchaîné dans un autre être, que signifiait-il? Ce contact +suprême de deux consciences à travers l’espace, quel nom lui donner? + +--Il va falloir le dire, murmurai-je à mon compagnon. Qui de nous s’en +chargera? + +--Croyez-vous que nous ayons quelque chose à lui apprendre? +répondit-il... Elle sait depuis longtemps... C’est nous qui ne savons +rien. + +Quand nous entrâmes dans la chambre de la jeune fille, elle dormait +toujours, les traits reposés, le souffle lent. Elle souriait à moitié +dans un songe d’ivresse, de secret et puissant bonheur. + + + + +TABLE + + + LE PENSEUR ET LA CRÉTINE 1 + PRINTEMPS MAROCAIN 23 + A L’ÉCART 49 + LA PLUS MALHEUREUSE 155 + LA PIÉMONTAISE 167 + LA MÉTISSE 181 + L’AMI DES JAUNES 209 + LE COL 247 + + +4625.--Tours, imprimerie E. ARRAULT et Cie. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75792 *** diff --git a/75792-h/75792-h.htm b/75792-h/75792-h.htm new file mode 100644 index 0000000..514fd43 --- /dev/null +++ b/75792-h/75792-h.htm @@ -0,0 +1,7083 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Le penseur et la crétine | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; } +td.r div { text-align: right; padding-left: 1em; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75792 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> + +<p class="c top2em large">H.-R. LENORMAND</p> + +<h1>Le Penseur<br> +et la Crétine</h1> + +<p class="c i">— RÉCITS —</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +ÉDITIONS GEORGES CRÈS & C<sup>ie</sup><br> +21, <span class="xsmall">RUE HAUTEFEUILLE</span></p> + +<p class="c">MCMXX</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c i top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<p class="c i">Théâtre :</p> + +<ul><li><span class="sc">Trois Drames</span> (<i>Les Possédés</i>, <i>Terres chaudes</i>, <i>Les Ratés</i>) +(Éditions Georges Crès et C<sup>ie</sup>).</li> +<li><span class="sc">Le Temps est un Songe</span>, drame en 6 tableaux (Paris-Magazine, +éditeur).</li> +<li><span class="sc">Au Désert</span>, deux actes (G. Oudet, éditeur).</li></ul> + +<p class="c i">Pour paraître :</p> + +<ul><li><span class="sc">Poussière</span>, trois actes (Théâtre Antoine).</li></ul> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">IL A ÉTÉ TIRÉ</p> + +<p class="c i">Vingt-cinq exemplaires (dont cinq hors commerce) sur vélin +pur fil des Papeteries Lafuma, numérotés.</p> + + +<p class="c gap small">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation +réservés pour tous pays.</p> + +<p class="c i small"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Georges Crès et C<sup>ie</sup>, 1920.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">LE PENSEUR ET LA CRÉTINE</h2> + + +<p>Auvernier ruminait des phrases, dans la +diligence qui l’acheminait vers sa résidence +d’été, un village valaisan juché à mille mètres +au-dessus des trains.</p> + +<p>Il ne venait pas en cette vallée pour y +chercher l’inspiration, ou un stimulant quelconque. +Il ne croyait qu’au travail lent et +continu, dans une pièce à peu près vide, entre +des murs nus. Il eût, certes, préféré demeurer +dans sa villa de Passy, mais comment s’y +appartenir ?</p> + +<p>Le cours à la Sorbonne, les conférences, +les amitiés, autant d’entraves précieuses. +Aussi avait-il résolu de rompre tout lien +pour trois mois et d’écrire enfin les cent dernières +pages de <i>Bonheur et Pensée</i>. Voilà des +années que le monde des lettres attendait +ce livre ; on en connaissait le titre ; on en +pressentait les conclusions ; des disciples y +faisaient allusion dans leurs articles avec un +émerveillement gênant. Ce serait « l’aboutissement +des recherches inspirées par un +vigilant amour des hommes », « l’expression +la plus complète des bienfaisantes doctrines +du grand penseur ». Il fallait que le manuscrit +fût prêt cet automne.</p> + +<p>Auvernier, qui avait fermé les yeux un +instant, prit son calepin et nota : <i>A l’exercice +des plus hautes facultés, correspond la plus +grande somme de bonheur.</i></p> + +<p>Puis, il plissa le front, comme à l’éclair +d’une vague réminiscence, leva le doigt, se +sourit avec indulgence et ajouta : <i>(Voir si +pas déjà dit par Stuart Mill.)</i></p> + +<p>Les mulets s’abreuvaient. Il mit la tête à +la portière et regarda les montagnes. Il fut +surpris de leur immense complexité. Il avait +traversé des montagnes en chemin de fer ; il +avait pensé à des montagnes ; il s’était servi +du <i>concept</i> montagne pour éclairer certaines +de ces comparaisons qui lui valaient sa réputation +de styliste… Mais ce qui s’étageait +devant ses yeux était assez différent des +formes élancées, brillantes et rudimentaires +qui avaient peuplé son esprit.</p> + +<p>Il y avait d’abord des pentes de terre +grise, hérissées de bizarres pyramides et dévalant +jusqu’au torrent. Au-dessus de la +route, c’était un damier de petits champs +jaunes ou verts, très inclinés, entourés de +murs de pierres sèches ; puis venaient des +forêts, l’immense rideau bleu des pins, plaqué +sur le roc, sillonné de dévaloirs et de pierriers. +Plus haut, la zone cuivrée des alpages +s’étalait, se bossuait, se renflait et venait +mourir dans une région métallique de gravats, +de pierrailles, de débris ; on eût dit un +pays de vieille ferraille. C’était la base d’arêtes +noires zébrées de neige, entre lesquelles +apparaissait la courbure livide des glaciers, — ce +point tragique de leur descente +où la carcasse éclate, se désagrège en séracs +et montre à nu le cœur bleuâtre du monstre. +Alors seulement s’élançaient les cimes, caparaçonnées +de glace luisante et finissant nettement +dans l’azur.</p> + +<p>Auvernier se reconnaissait avec difficulté +dans ce chaos. Son œil mal adapté commettait +de grossières erreurs sur les distances, les +altitudes, l’inclinaison des plans.</p> + +<p>Il se rappelait avoir écrit qu’<i>en présence des +plus hauts glaciers de la terre, l’esprit humain, +loin d’être écrasé, se libère dans un mouvement +de fierté sublime</i>.</p> + +<p>Il n’éprouvait qu’un sourd malaise. Le +détail, la pesanteur et la brutalité de ce +monde étaient impensables. C’était un univers +absolument étranger à la pensée.</p> + +<p>La diligence repartait. Il se remit au travail. +<i>Le jour</i>, écrivit-il, <i>où la culture cessera +d’être l’apanage d’une minorité pour devenir +le partage des foules, la vie deviendra satisfaisante. +Tout être cultivé est susceptible de +mener une existence qu’on peut qualifier d’enviable</i>.</p> + +<p>Auvernier était hanté par le bonheur des +hommes. Dans ses livres, dans ses conférences +revenaient continuellement des formules +comme celles-ci : <i>Le principe auquel +toutes les règles de la pratique doivent être +conformées est ce qui tend à procurer le bonheur +du genre humain… Promouvoir le bonheur +est le principe fondamental de la morale…</i> Et +comme, par suite d’une respectable association +d’idées, le bonheur, pour lui, naissait +infailliblement du développement intellectuel, +il avait lutté pour le Progrès et la +Pensée. Il avait patronné des œuvres, siégé +sur les estrades où l’on récite <i>l’Après-midi +d’un faune</i> à des menuisiers. Il était membre +d’honneur de théâtres à naître et de revues +trépassées. Ce prêt bénévole de sa personne +représentait pour lui <i>l’Action</i>, — et il s’admirait +secrètement des heures qu’il dérobait +pour elle à la <i>Spéculation</i>. Les cyniques +tournaient en ridicule son noble visage rasé, +ses yeux clairs et sa bouche d’honnête +homme ; mais lequel d’entre eux, à telle +époque de sa vie, n’avait eu confiance et +n’avait étayé sa foi de mots ambitieux ?</p> + +<p>A un tournant de la route, il aperçut le +village, en contre-bas. Il eût pu compter les +soixante-quinze chalets de mélèze rougeâtre, +serrés autour du bulbe en fer blanc de la +petite église. L’unique maison de pierre à +volets verts, la pension où il descendrait, +s’isolait près du torrent. Celui-ci, gris et +sèchement sonore, coulait entre des blocs +gris. Immédiatement au-dessus, s’étageaient +les petits champs de luzerne et de choux. On +voyait une vieille et sa chèvre dans un carré +vert.</p> + +<p>La tristesse mesquine du lieu ne déplut +pas à Auvernier. Il n’avait pas choisi sans +arrière-pensée ce village perdu. Il manquait +péniblement de documents pour son chapitre +des « échelons inférieurs ». Il s’agissait d’exposer +dans une dissertation victorieuse la +fatalité de souffrance qui pèse sur les attardés +de l’espèce humaine. Il fallait que le lecteur, +effrayé par les exemples de dégradation et +d’abrutissement qui lui seraient montrés, +s’élançât, plein d’ardeur, vers l’idéal lumineux +du philosophe. Or, un disciple voyageur, au +courant des embarras de son maître, lui +avait signalé les habitants de cette vallée +comme particulièrement arriérés.</p> + +<p>— Songez, avait-il dit, que pendant trois +mois d’hiver, le village ne sort pas de l’ombre +de la montagne. Le soleil ne leur revient que +le 10 février. Il paraît qu’ils sont livrés à +toutes sortes de superstitions. Vous trouverez +certainement là ce qu’il vous faut.</p> + +<p>Aussi, le grand écrivain observait-il avec +sympathie, en se promenant dans l’unique +rue, les lambeaux d’ours et les ailes d’orfraies +cloués aux façades brunes des chalets. +Il guettait les visages derrière les vitres +minuscules. Il eut une déception en voyant +trois bambins fardés de santé jouer sur le +foin d’un <i>mayen</i>. Mais le lendemain, à la +grand’messe, il connut une jubilation silencieuse.</p> + +<p>Plusieurs hommes étaient verdâtres et +pointillés de noir. Il y avait des goitreux ; à +côté de lui, une vieille femme au cou pendant +comme une poche vide. Plus bas, un jeune +homme au goitre plein. A gauche, une +grosseur en formation, jaune sous une face +jaune à lunettes, penchée en avant et lisant. +Des sillons verts au coin de la bouche +et un pli circulaire de peau blanche, sous +l’enflure du cou. Sa voisine exhibait un +mufle de bête, un nez cassé au milieu et +relevé du bout. La lèvre supérieure, énorme, +poussait de l’avant.</p> + +<p>Auvernier prenait furtivement des notes +pour les « échelons inférieurs ». De temps à +autre, l’orgue au repos laissait échapper une +éructation ou un sifflement aigu, une note +d’essai, incohérente. Le bedeau promenait +au-dessus des têtes un petit tambour à +grelot emmanché d’un long bâton. Des pattes +crochues se levaient et y laissaient tomber +des centimes. Les chantres hurlaient sauvagement.</p> + +<p>A la sortie, le philosophe découvrit un +monstre. Une créature d’un mètre de haut, +affublée d’une robe de femme et qui essayait +de fixer le soleil. Il s’approcha. La figure +terreuse et plissée n’avait de vivant que la +bouche ; de temps à autre, sa lippe avançait, +puis rentrait, comme la langue d’un +fourmilier. La grosse tête, chauve, à part un +petit chignon sous lequel passait le ruban +noir d’un chapeau de paille penchant, oscillait +devant le soleil.</p> + +<p>La naine s’éloigna, de la démarche cassée +d’un automate détraqué.</p> + +<p>Auvernier frémit de ravissement.</p> + +<p>— Quelle est cette malheureuse ? demanda-t-il +à un paysan.</p> + +<p>— Mossieu voit bien que c’est une toca.</p> + +<p>— Une…</p> + +<p>— Une crétine, quoi ! Mossieu n’en a +jamais vu ?</p> + +<p>— Jamais.</p> + +<p>— Ah bien, fit le paysan, un vieillard +noueux et tortu comme un arole, Mossieu en +verra quèques-unes, dans c’te vallée !</p> + +<p>Il souriait, sans aucune nuance de pitié, +avec une espèce de fierté goguenarde. Auvernier +continua l’interrogatoire.</p> + +<p>— En est-il de même dans toutes les +vallées ?</p> + +<p>— Point.</p> + +<p>— A quoi cela tient-il ?</p> + +<p>Le vieux hocha la tête.</p> + +<p>— Savoir… savoir…</p> + +<p>Puis tout à coup, il s’égaya :</p> + +<p>— Y en a qui disent que ça tient à l’eau… +Moi, je crois plutôt que ça tient au vin.</p> + +<p>— Au vin ?</p> + +<p>Il planta ses petits yeux d’animal dans +ceux de l’étranger, pour lui faire savourer +la drôlerie :</p> + +<p>— Vers chez nous, voyez-vous, ils ont +l’estomac plus résistant qu’une peau de bouc. +Les samedis soir, ils boivent du Fendant jusqu’à +tant qu’ils roulent sous la table… Alors, +dame, si l’amour les démange, sœur, mère ou +fille, c’est tout comme, quand la chandelle +est éteinte.</p> + +<p>Le philosophe rougit et murmura :</p> + +<p>— C’est effrayant… cette… cette bestialité.</p> + +<p>— C’est ce que leur dit le curé, acquiesça +le vieux.</p> + +<p>Il ajouta, désignant la crétine qui oscillait +vers sa demeure :</p> + +<p>— Il est tout de même obligé de baptiser +ces paroissiens-là, quand il s’en présente.</p> + +<p>Et il conclut sentencieusement :</p> + +<p>— L’homme saccage la vigne et la vigne +saccage l’homme. C’est justice.</p> + +<p>Auvernier travailla toute la journée au +chapitre des « échelons inférieurs ». Le soir, +il rêva longuement sur la terrasse de la petite +pension. Entre ces hautes parois de la vallée, +il lui semblait contempler le ciel du fond d’un +entonnoir. Le torrent invisible s’irritait sur les +blocs. La solitude lui donnait l’impression +d’être, sur cette terre, le seul témoin des +étoiles. Elles chaviraient lentement dans +l’éther. Il discernait la Grande Ourse, Cassiopée. +Mais ce soir, son esprit se refusait à +relier les mondes par ces lignes idéales que +l’homme traça de l’un à l’autre pour tromper +son effroi. Dans l’atmosphère subtile de la +haute montagne, on percevait les différents +plans célestes et l’œil, soupçonnant d’immenses +profondeurs entre les astres d’un +même signe, disloquait la chimère des figures +sidérales. Une inquiétude vague emplissait +le philosophe. Il songeait aux limites de cette +pensée, qu’il voulait faire régner parmi les +hommes. Elle était et serait éternellement +impuissante à élucider le mystère des espaces. — Au +delà des dernières étoiles ? — D’autres +étoiles, d’autres systèmes… — Et +au delà ? — Encore d’autres systèmes. — Et +plus loin ? — Toujours de même, <i>à l’infini</i>… +Il sentait péniblement la débilité de +ces réponses et comme pressée par un cœur +anxieux, la pensée, tout de suite, se mettait +à produire des mots, ébranlements sonores +aussi incapables d’expliquer la réalité que +l’aboiement d’un chien.</p> + +<p>La pensée ? Mais on ne pouvait même pas +la définir. D’où venait-elle ? Des gouffres +noirs de l’éther ? Où allait-elle ? Se perdait-elle +en eux ? S’anéantissait-elle à la mort ? +Qu’était-elle ? Une vibration ? Une radiation ? +Une… Il revenait à la duperie des mots. Il +sourit de lui-même, d’être une fois de plus +tombé dans le vieux piège et rentra se coucher.</p> + +<p>Il s’avoua, dans la chambre aux cloisons +de sapin, que, depuis quelque temps, ces +retours à la vaine métaphysique devenaient +trop fréquents. Sans doute fallait-il considérer +le besoin de certitude comme un aboutissement +de la culture intellectuelle. Mais +pas chez tous ; il admettait avec une ironie +un peu orgueilleuse, que ce qui était pour les +masses humaines une source de bien-être, +fût pour lui et ses pareils une cause d’inquiétude. +Il connaissait une espèce de bonheur à +se sentir tourmenté par une force bienfaisante. +C’était là un tranchant secret, un +noble et perfide venin de l’arme qu’il tendait +aux hommes. Il ne craignait pas que cette +puissance maléfique se tournât contre eux. +A lui seul le doute et la souffrance.</p> + +<p>Car il souffrait. Longtemps il s’était cru +malheureux du malheur des autres. Une +pitié pas encore éteinte le brûlait par crises. +Mais ce soir, entre ses quatre murs de bois, au +grondement de l’eau brutale, tout seul pensant, +il dut reconnaître qu’il souffrait de lui-même, +d’un mal de conscience pieusement +nourri pendant trente années.</p> + +<p>Le lendemain, il flânait dans le village, +en quête de notes. Il trouva la crétine sur +le seuil d’un « raccard », mangeant gloutonnement +sa soupe dans une écuelle en bois. +Ses grosses mains aux doigts courts tremblèrent +à la vue de l’étranger ; elle grogna +sourdement et cacha sa pâtée.</p> + +<p>— Hon… hon… hon… menaçait-elle.</p> + +<p>Auvernier lui souriait, sans trop s’approcher.</p> + +<p>— N’ayez pas peur, dit-il, je ne vous ferai +pas de mal.</p> + +<p>Et il déposa une piécette sur le plancher +de la grange. L’idiote cessa de grogner, ramassa +l’aumône et reprit sa soupe. Sa lippe +rétractile allait et venait si hideusement que +le philosophe ne pouvait en détacher ses +yeux. A la fin du repas, elle hocha la tête, +sourit et tenta de parler ; des sons pâteux, +rauques, titubants :</p> + +<p>— Be… be… bonne soupe…</p> + +<p>Auvernier fut plus impressionné par ce +contentement et par son expression qu’il ne +l’avait été par l’aspect physique de la crétine. +Il l’eût préférée sans un rudiment +de sensation, sans rien de commun avec +l’homme.</p> + +<p>Le paysan qu’il avait interrogé la veille +flânait dans la rue.</p> + +<p>— Alors, voilà que Mossieu a fait amitié +avec la toca ?</p> + +<p>— Elle parle donc ! remarqua tristement +l’écrivain.</p> + +<p>— Bien sûr qu’elle parle. Hé, enfant de +l’amour, dis-nous voir la messe.</p> + +<p>La toca se mit debout et bégaya d’un ton +aigu, insupportable, parmi un chaos de syllabes +mortes :</p> + +<p>— Heu… Do… do… dominous… <span lang="la" xml:lang="la">vobiscum</span>… +heu… <span lang="la" xml:lang="la">cum… cum, cum</span>, heu… +heu… <span lang="la" xml:lang="la">spiritu</span>… tau… tau !</p> + +<p>— Amen, fit le vieux en riant. Et comme +l’idiote tendait avidement la main : donnez-lui +dix centimes, ajouta-t-il.</p> + +<p>Auvernier s’exécuta.</p> + +<p>— Que peut-elle en faire ?</p> + +<p>Mais le monstre avait compris. Empochant +la nouvelle piécette, elle grogna, dans un +rire de satisfaction :</p> + +<p>— Ta… ta… tabac… et s’en fut, de sa +démarche brisée.</p> + +<p>— Ouai, acquiesça le vieux. Elle n’aime +rien tant que fumer.</p> + +<p>— Comment vit-elle ? Elle ne peut pas +travailler.</p> + +<p>— Chacun lui baille un peu de pitance.</p> + +<p>— Pourquoi ne l’envoie-t-on pas à l’hospice +de la ville ?</p> + +<p>Le paysan se rembrunit :</p> + +<p>— Et pourquoi donc que nous enverrions +notre crétine à l’hospice ? Nous ne sommes +point tant regardants sur la soupe. Et puis, +une toca, ça porte bonheur au village.</p> + +<p>— Vraiment ?</p> + +<p>— Ouai. Ces canailles-là, c’est plus sûr +que vous et moi de visiter le paradis.</p> + +<p>— Pourquoi donc ?</p> + +<p>— Les crétins vont droit au ciel, c’est +connu, affirma le vieux avec envie. C’est +pour une mule que le sort est triste ; trimer +sur les montagnes et finir tout entier dans +la terre. Pas ça de vie éternelle ! Mais une +toca, ça porte le paradis dans son goitre, +chacun peut vous le dire.</p> + +<p>L’écrivain rentra rédiger des notes sur son +carnet alphabétique. Il y eut bientôt trois +pages au B (bestialité) et deux à l’S (superstition). +Cette moisson ne le satisfaisait pourtant +pas. Non que ses modèles l’eussent +déçu ; il n’avait encore jamais considéré +d’« échelons » à ce point « inférieurs ». Mais +pourquoi, chez ces déchus, la souffrance +n’était-elle pas plus évidente ? Est-ce l’insensibilité +de la brute ? se demandait-il, un +durcissement tel que la douleur elle-même ne +pénètre plus ? Non, car l’idiote avait manifesté +une espèce de joie en avalant sa soupe. +Et pouvait-on imaginer qu’un être vivant +sensible au plaisir ne le fût pas à la peine ? +Cependant, la conscience de la peine… etc.</p> + +<p>Ses méthodes habituelles de raisonnement +ne lui apportaient pas l’éclaircissement cherché. +Au moins l’aidaient-elles à repousser +une pensée qui commençait à l’envahir et à +l’approche de laquelle il se sentait vacillant, +écœuré, fasciné, comme un vieillard au bord +d’un précipice.</p> + +<p>Il sortit vers six heures. La vallée était +pleine d’un chaud soleil tranquille. Les forêts, +sur les pentes, passaient doucement du bleu +au mauve. Plus haut, les ombres des nuées +somnolentes se traînaient sur le manteau d’or +des alpages. Une grande lumière rousse caressait +les glaciers. Auvernier s’avançait à travers +les prés, vers un jeune mélèze qui, juché +sur un roc vert de lichens, semblait aspirer +toute la fraîcheur du moment. La crétine +vaguait dans l’herbe haute. Se dissimulant +derrière le rocher, Auvernier l’observa.</p> + +<p>Les ciguës lui venaient à la taille. Certaines +touffes atteignaient son épaule. Sa +tête noirâtre, errant au-dessus des plantes, +semblait quelque fantôme de la terre. Elle +souriait au soleil ; ce disque de lumière, tournant +à toute vitesse derrière une brume, +l’emplissait d’un émerveillement joyeux. Elle +lui faisait des signes de la main, lui envoyait +des espèces de baisers, lui grognait des tendresses, +dans un délire d’affection. Elle +l’imaginait évidemment tout près. Nul être +pensant n’avait à ce point cru en lui.</p> + +<p>— Heureuse !… murmurait le philosophe. +Elle est heureuse !</p> + +<p>Une guêpe alourdie s’enivrait sur les fleurs. +La toca la suivit, faisant lever par dizaines +des sauterelles à dos rouge. Elle soufflait +entre ses lippes monstrueuses, pour imiter la +stridulation des insectes. La guêpe se posa +sur la mousse du rocher, puis s’éleva lentement +dans le bleu, au-dessus du mélèze.</p> + +<p>D’une fente, un lézard sortit.</p> + +<p>Toute l’attention de l’idiote se porta sur +lui.</p> + +<p>— Heu… fit-elle en riant, jo… joli… +andjerdé<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>… Heu… heu…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Andjerdé, lézard, en patois valaisan.</p> +</div> +<p>Elle étendit la main et le lézard rentra +dans son trou. L’oubliant aussitôt, comme le +soleil, comme la guêpe, comme les sauterelles, +elle descendit en zigzags au plus profond +des herbes, s’assit, sortit de sa poche du +tabac, une courte pipe noire et se mit à +fumer.</p> + +<p>Elle fumait sans avidité, les yeux clos sur +sa volupté. Parfois, un petit rire guttural +exprimait l’excès de son contentement. Au +penchant du jour, son tabac fut épuisé. +S’abandonnant en arrière, elle disparut entièrement +dans les herbes. On entendit un +souffle puissant ; elle s’emplissait de l’air du +soir. Puis, le silence se fit sur son repos comme +sur celui d’un animal ; elle dormait, dans la +plus haute béatitude qu’un être vivant puisse +atteindre.</p> + +<p>Auvernier regagna lentement sa pension. +Il méditait un précepte bouddhiste qu’il +avait âprement réfuté : « De même que le +vent chasse les nuages, ainsi le sage devrait-il +chercher à bannir la pensée, à bannir la +conscience du monde… »</p> + +<p>Si le bonheur humain était à ce prix, que +valait son œuvre, son effort, lui-même ?</p> + +<p>Il écrivit cependant le chapitre des « échelons +inférieurs ». Il termina même <i>Bonheur +et Pensée</i>, mais à dater de ce jour, un sourd +travail de désagrégation s’accomplit en lui. +Brique à brique, tout ce qu’il avait édifié +s’effritait. Le piédestal de ses croyances, de +ses doctrines s’effondrait, sapé par une pioche +inconnue. Au début, Auvernier assistait avec +épouvante à cette destruction, mais peu à +peu, la joie lui revint. Il se sentit libéré +d’un poids inutile et ridicule. Bientôt, il +s’abandonna, dans une sorte d’ivresse, à cette +dévastation secrète. Pour tous, il était resté +le « noble penseur », l’« apôtre de la culture », +le « grand théoricien du bonheur ». Lui seul +se savait un homme nouveau, un homme +heureux, debout sur les décombres de son +idéal, sans espoir ni crainte, aimant la vie +comme la mort.</p> + +<p>Deux ans après, il cessa d’écrire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">PRINTEMPS MAROCAIN</h2> + + +<p>La maison que le colonel Green avait louée +était au milieu des jardins. Quand on a longé, +des jours durant, les sables de la côte marocaine, +quand on n’a reposé ses yeux que sur +les coques des navires naufragés, les uns, +couchés vers la terre et bombant à la vague +un flanc rouillé, les autres, morts debout et +prêts, semble-t-il, à chevaucher les dunes, on +est disposé à prendre au sérieux les jardins +de Saffi.</p> + +<p>Le vent de mer enfile la vallée de désolation +dont ils occupent le fond ; le sirocco les +saupoudre de poussière jaune, mais ce sont +pourtant des jardins. On y trouve des haies +de figuiers de Barbarie, de petits champs de +maïs, des mûriers, des grenadiers, et même +le rare éventail de quelques palmiers. Il y +fait bon à midi. On voit, au-dessus de soi, +les chameaux trimer sur les pistes ocreuses +qui serpentent aux flancs de la combe. Et +l’on surveille d’en bas le sommeil de la vieille +ville étagée sur ses rocs.</p> + +<p>Le colonel Green était un de ces officiers de +l’armée des Indes, jaunis et desséchés par +trente ans d’Asie, qui voyagent en quête d’un +climat propice. Saffi, découvert pendant une +croisière, l’avait séduit. Il résolut d’y passer +un hiver avec sa fille et la vieille <i>ayah</i> cinghalaise +qui l’avait élevée.</p> + +<p>Certain matin de novembre, on eût pu +voir les trois étrangers accroupis au milieu +de leurs bagages, à l’arrière d’une des barcasses +qui franchissent la barre.</p> + +<p>Elle était praticable, ce jour-là, et bombait +sans écumer son dos vert entre les rochers +du goulet. Dix Marocains en haillons se levaient +ensemble, piquaient l’aviron dans la +lame et se laissaient choir sur les bancs en +geignant rythmiquement. De temps en temps, +ils exhalaient un triste : <i>ha… ha… ha…</i> Un +pilote noir, debout à l’arrière, gouvernait de +côté avec une longue rame, harcelant ses +hommes de : « <i>Siet !… siet !… siet !…</i> » continuels. +Par le travers des roches, les plaintes +et les efforts s’exaspérèrent. On arriva sans +accident au sable de l’étroite plage, et, la +barcasse échouée, les rameurs se disputèrent +les voyageurs dans la bruyante bave du flot.</p> + +<p>D’une corniche de la falaise, une femme +accroupie observait la scène, délicat oiseau +mauve au repos.</p> + +<p>Les nouveaux venus furent vite installés. +Quelques étoffes, des tapis, deux chaises de +pont furent tout ce qu’ils ajoutèrent au mobilier +de la petite maison. Ils engagèrent comme +cuisinier un certain Amram, juif du Mellah, +qui parlait un anglais hypocrite appris dans +le Devonshire.</p> + +<p>Il s’était trouvé là, au débarquement, +avait protégé les arrivants contre la rapacité +des portefaix, les avait guidés au consulat, +dans la ville, chez eux, et finalement, avait +offert ses services. Agé, souple, on sentait +qu’il avait dû copier les manières d’un pasteur. +Son obséquiosité native était mêlée +d’une espèce de dignité apprise, visant à +donner l’impression des plus hautes vertus.</p> + +<p>Il est peu d’endroits où une Anglaise se +trouverait dépaysée. Miss Green n’était pas +une rêveuse. Elle avait, comme la plupart de +ses compatriotes exilées en pays musulman, +la notion de devoirs précis à remplir envers +les indigènes. Il semble à ces jeunes hygiénistes +aux cheveux dorés que l’Islam, depuis +des siècles, attende leur venue, dans ses +plaies et sa pestilence.</p> + +<p>Elle s’était tout de suite enfoncée dans +les méandres du Mellah, enjambant les flaques +d’eau verte, caressant les beaux enfants +chassieux.</p> + +<p>Un garçon de quatorze ans lui parla français. +Malicieux, le poitrail nu, deux mèches +brunes aux tempes, chaussé de vase noire +jusqu’aux mollets, il demandait un sou.</p> + +<p>— Pourquoi ne vous lavez-vous pas ? dit-elle.</p> + +<p>— Me laver ? Pour quoi faire ?</p> + +<p>— Alors, vous ne vous lavez jamais ?</p> + +<p>— Si. Une fois par mois.</p> + +<p>— Eh bien, vous salissez vos draps.</p> + +<p>— Non, réfléchit le gamin, parce que mes +draps, je les lave deux fois par an…</p> + +<p>Les Marocains l’accueillaient sans bienveillance. +Pour avoir sermonné des parents +qui promenaient sur un âne leur marmot en +pleine éruption de variole, elle fut injuriée, +presque piétinée.</p> + +<p>Il y avait, dans le haut quartier, une femme +qui défendait jalousement sa progéniture +contre toute tentative de nettoyage : beau +et grand corps brun, une tête noire dévastée, +un œil crevé, l’autre vitreux, elle se dressait +sur son seuil et éclatait en imprécations au +passage de miss Green.</p> + +<p>Celle-ci comprit bientôt que les seules relations +possibles avec les indigènes étaient +d’ordre financier. Moyennant cinquante centimes +par semaine, Youssef, le jeune juif aux +mèches brunes, consentait à décrasser ses +jambes. Les enfants laissaient laver leurs +plaies à l’eau boriquée, à condition qu’ils +serrassent dans leurs menottes le prix de +l’opération.</p> + +<p>Chaque soir, sous la charmille poussiéreuse +attenante à la petite maison, Ellen +racontait au colonel ses expériences de la +journée.</p> + +<p>— Drôles de gens, se plaignait-elle. Ils +comprennent que je veux leur bien et ils ont +l’air de me détester. Pourquoi ?</p> + +<p>Le colonel était moins que personne en +mesure d’éclairer la psychologie des Marocains +de la côte. Pendant ses trente années +de vie coloniale, il n’avait fait qu’accumuler +des informations de guide, concrètes et +impersonnelles. Il pouvait définir, situer, décrire +un nombre incalculable d’endroits ou +d’objets. Mais ses auditeurs s’étonnaient toujours +qu’il eût <i>vu</i>. Les splendeurs de l’Orient +s’étaient déroulées en vain devant cet œil +terne. Si le secret des univers lui avait été +dévoilé, il l’eût relaté le soir à sa fille, du ton +mesuré dont il la renseignait sur les plantations +d’aloès ou sur les caprices de sa fièvre +des foins.</p> + +<hr> + + +<p>Un soir de printemps, elle rentrait découragée.</p> + +<p>Tout à l’heure, dans une rue voûtée de la +ville haute, elle avait croisé quatre vieillards +juifs en haillons bleus, aux chevelures pendantes, +qui montaient à la file, se tenant par +la main, — aveugles tous les quatre. Elle +se sentait mesquine, devant la grandeur de +pareilles déchéances.</p> + +<p>Avant de sortir des murs, elle avait entendu, +montant d’une impasse, une musique +étouffée, les tintements, les grondements et +les voix en folie de quelque orgie souterraine. +Sans savoir pourquoi, prise de peur, elle avait +couru jusqu’à une porte.</p> + +<p>A présent, d’un tertre jaunâtre, elle regardait +le soleil couchant cuivrer la vieille forteresse +portugaise. Il faisait moite et le ciel +brouillé annonçait les vents du sud. A ses +pieds, gisait un mannequin dont les Joyeux +se servaient pour leurs exercices de tir.</p> + +<p>Youssef sortit d’un café en planches où il +buvait les sous de la jeune fille et l’aborda :</p> + +<p>— Grande fête, ce soir, annonça-t-il de +sa voix enrouée. Le marabout, il est revenu.</p> + +<p>— Quel marabout ?</p> + +<p>— Sidi Abdallah. Grand saint pour les +musulmans. Il est allé en pèlerinage dans le +pays, avec des Marocains. Ils sont devant la +porte de la marine : tu peux les voir en rentrant +chez toi.</p> + +<p>Tout en parlant, le garçonnet, qui tenait +un bambou, s’amusait à en labourer le mannequin. +Il s’acharnait à la place du sexe, en +souriant de travers.</p> + +<p>Miss Green le quitta sans répondre. Au +lieu de dévaler directement les pentes qui +dominaient les jardins, elle fit un crochet +vers la plage, guidée par la rumeur d’une +foule. Tout Saffi était là. Débardeurs encapuchonnés +de sacs à charbon, Maures en +<i>djellabas</i> brunes, enfants nus sous leurs chemises +sales, échancrées à l’épaule, juifs +haillonneux, nègres à l’œil sadique, formaient +le cercle autour de la troupe sainte. Celle-ci, +massée au pied des remparts, s’exaltait +autour du marabout. C’était un homme au +visage blême, horriblement tendu, ruisselant +de sueur. Il dansait en jonglant avec une +boule d’ébène. Il bondissait, sa longue chevelure +dardée comme une flamme noire. Les +pèlerins esquissaient les évolutions de leur +chef et les scandaient de cris gutturaux, de +fragments de mélopées extatiques. Les uns +battaient des tambourins contre leur oreille ; +les autres se livraient à la flûte arabe comme +au vin. Certains, coiffés du turban vert, +balançaient des étendards de soie à rayures +jaunes et rouges. On brûlait de l’encens ; on +aspergeait la foule d’eau de fleurs d’oranger. +Les plus fanatiques, le poitrail nu, cheveux +flottants, s’entaillaient les bras avec des +sabres.</p> + +<p>Miss Green en remarqua un qui tournait +furieusement sur lui-même en se labourant +les côtes. Une face mitraillée de variole et +des yeux qui dévoraient le vide…</p> + +<p>Le sang coulait avec la sueur. Cela sentait +la panthère en cage. La jeune fille se trouva +tout à coup si faible qu’elle dut s’asseoir à +l’écart, sur le sable.</p> + +<p>Pendant le dîner, elle décrivit la scène à +son père.</p> + +<p>— Marabout… commenta le vieillard. C’est +un homme qui lutte contre les passions de la +chair, pour arriver à l’union avec Allah. Il +a des extases qui lui révèlent les secrets du +monde intangible et il passe pour commander +aux forces de la nature. Il ajouta, quelques +instants après :</p> + +<p>— C’est aussi un oiseau à cou dénudé.</p> + +<p>Ils se levèrent de table et l’<i>ayah</i> leur servit +une infusion sous la charmille. Le colonel +lisait un livre sur l’Islam, près du photophore.</p> + +<p>La fête continuait dans les murs et les +premières bouffées de sirocco transportaient +ses clameurs enragées.</p> + +<hr> + + +<p>Deux jours plus tard, en sortant, miss +Green vit un homme accroupi au bord de +la piste poussiéreuse, en face de la maison. +Elle reconnut le fanatique au visage grêlé +qu’elle avait remarqué dans l’entourage du +marabout. Il se tenait immobile, ses longs +cheveux blanchis à la cendre, son chapelet +au poing, en prières, semblait-il.</p> + +<p>Il ne parut pas la voir.</p> + +<p>Quand elle rentra, l’homme était encore +là. Pendant le lunch, elle le fit remarquer à +son père.</p> + +<p>— Je l’ai déjà vu, dit le vieux soldat.</p> + +<p>— Et que pensez-vous qu’il attende ?</p> + +<p>— L’aumône, probablement. Étant un +personnage religieux, comme l’indique son +chapelet, il ne peut mendier. Mais sa présence +veut dire : « Donnez-moi. » C’est ce +que nous ferons tout à l’heure.</p> + +<p>Le colonel, dont la santé s’était améliorée, +sortait maintenant à cheval avec sa fille. On +leur amena leurs montures vers trois heures. +En passant devant le fanatique, ils jetèrent +une poignée de sous à ses pieds, sans qu’il +parût s’en apercevoir.</p> + +<p>Ils trottèrent sur les pistes bordées d’aloès, +entre les maigres champs de maïs envahis par +les pierres et dont les Marocains défendent +la moindre pousse avec des vociférations. Au +ciel, le blanc des nuages était épars, comme en +bouillie. Le vent transportait du sable chaud. +Miss Green avait la migraine… Ils rentrèrent +longtemps avant le coucher du soleil.</p> + +<p>L’homme était toujours là.</p> + +<p>— Nous n’avons peut-être pas assez donné, +supposa la jeune fille.</p> + +<p>— Non. Il est sûrement en prières, déclara +le colonel. Je l’ai observé.</p> + +<p>— Mais si ce n’est pas de l’argent qu’il +attend, pourquoi serait-il venu s’installer ici ?</p> + +<p>— Il doit y avoir quelque indice qui lui +désigne cette place comme favorable. Remarquez +qu’il est tourné vers l’Est, c’est-à-dire +vers La Mecque.</p> + +<p>— Il ne perd pas la maison des yeux.</p> + +<p>— Je parierais qu’il ne la voit même pas.</p> + +<p>Le sirocco souffla toute la nuit. Les rafales +arrivaient par séries, avec une force croissante, +puis cessaient pour reprendre aussitôt. +Les palmiers se froissaient dans une colère +métallique. Ellen ne dormit pas.</p> + +<p>En ouvrant sa fenêtre, vers huit heures, +elle vit avec étonnement le saint personnage +à la même place que la veille. Des colonnes +de sable tournoyaient dans la vallée ; les +arbustes geignaient, harassés. L’homme était +immobile, blanc de poussière, pareil à un +mort.</p> + +<p>Elle se promit d’interroger le cuisinier à +son sujet.</p> + +<p>— C’est singulier, Amram, lui dit-elle en +prenant son thé. Cet Arabe est toujours là. +Si tu allais lui demander ce qu’il veut ?</p> + +<p>Il la dévisagea, fermant à demi les yeux, +pour en atténuer la flamme.</p> + +<p>— Je suis un pauvre juif, répondit-il humblement. +Pour lui, musulman, je ne suis +qu’une vermine. D’ailleurs, il est en extase. +Autant questionner une pierre.</p> + +<p>— Si tu le renvoyais ?</p> + +<p>— Ce n’est pas un serviteur comme moi +qui oserait chasser un <i>Hadj</i>. Tous ceux qui +suivaient le marabout sont des <i>Hadj</i>, de +saintes gens qui reviennent de La Mecque. +S’ils apprenaient qu’un juif a offensé l’un +d’eux, ils l’assommeraient à coups de bâton !</p> + +<p>Tout en dispersant avec une palme sèche +les mouches obstinées, il examinait la jeune +fille, un pli d’attendrissement sous ses poils +blancs. Elle le renvoya, disant :</p> + +<p>— C’est bien. J’en parlerai au colonel.</p> + +<p>Celui-ci fut d’avis de ne plus s’occuper de +l’intrus.</p> + +<p>— Aux Indes, déclara-t-il, on voit des +fakirs incrustés des années à la même place. +C’est comme un arbre, ou une fontaine ; on +les frôle, on les piétine presque, on ne les +remarque plus.</p> + +<p>Le sirocco soufflant encore dans l’après-midi, +les Green ne sortirent pas. Ellen, qui +suffoquait dans sa chambre, voulut faire sa +sieste sous la charmille. Soleil et poussière +passaient par la claire-voie, mais la touffeur +était moindre que dans les pièces closes, du +moins à ce que prétendait la jeune fille.</p> + +<p>Le lendemain, un azur lumineux, immobile, +voûtait le monde.</p> + +<p>Le saint paraissait aussi indifférent à l’embellie +qu’aux rafales qui l’avaient assailli +trente-six heures durant. Au lunch, le colonel +annonça :</p> + +<p>— J’ai demandé les chevaux pour trois +heures. Nous irons voir ces grandes <i>noriahs</i>, +sur la route de Mogador.</p> + +<p>— Je préfère ne pas sortir, père, répondit +instinctivement Ellen.</p> + +<p>— Tu n’es pas malade ?</p> + +<p>— Non… fatiguée seulement.</p> + +<p>Elle passa l’après-midi sous la charmille, +à lire un roman. En tournant la tête, elle +voyait le religieux de l’autre côté du chemin, +tache brune sur le vert pourpré des figuiers +de Barbarie. Elle distinguait son visage, +plaque de cendre où brûlait la braise noire +des yeux, mais elle s’efforçait de n’y plus +attacher la valeur d’une présence humaine, +de le considérer comme une plante un peu +plus étrange que la nature aurait fait germer +devant sa porte.</p> + +<p>Dans la nuit, elle eut un cauchemar. Des +nuées jaunes chargées de sable fuyaient dans +le ciel, à toute vitesse. Elle contemplait ce +spectacle d’en haut, sans le comprendre, car +l’atmosphère était parfaitement tranquille. +Soudain, elle aperçut, au-dessous d’elle, se +tordant dans le creux d’une dune, la forme +démesurée du religieux. Il avait une poitrine +affreusement dilatée et son corps élastique, +ondulant au soleil comme celui d’un +ver, commandait à la course des nuages.</p> + +<hr> + + +<p>Au matin, une petite inquiétude vivait en +elle.</p> + +<p>— Père, déclara-t-elle après le déjeuner, +je ne sortirai pas encore aujourd’hui. Je ne +me sens pas bien.</p> + +<p>Le vieillard la regarda :</p> + +<p>— C’est vrai. Tu es un peu pâle… Ce coup +de sirocco m’a fatigué aussi. Je te donnerai +de la quinine.</p> + +<p>Elle passa de nouveau la journée sous la +charmille. Sans savoir pourquoi, elle avait +pris sa chambre en dégoût. Vers six heures, +le ciel devint d’or. Les palmiers se dilatèrent. +Les verdures semblèrent soudain étonnamment +jeunes. Une volupté rapide, intense, +submergea la vallée.</p> + +<p>Youssef parut.</p> + +<p>— Regarde comme je suis propre, cria-t-il. +Donne-moi trois francs !</p> + +<p>Elle s’étonna du chiffre accru de ses exigences. +Il sourit vicieusement, en fixant +l’échancrure de son corsage.</p> + +<p>— C’est pour ma femme, expliqua-t-il.</p> + +<p>Et comme elle riait, incrédule, il releva +brusquement son burnous, exhibant sa virilité.</p> + +<p>Elle rougit très fort et le renvoya. Il s’en +fut, ricanant de la gorge.</p> + +<p>L’<i>ayah</i> avait surpris la scène.</p> + +<p>— S’il revient, dit la jeune fille, tu le +chasseras. C’est un petit voyou.</p> + +<p>— Un grand voyou, maîtresse ! Un très +grand voyou !… Mais aussi, ajouta-t-elle à +voix basse, maîtresse est trop charitable. Ici, +ce n’est pas comme à Ceylan, où chaque mendiant +vous bénit pour l’aumône qu’il reçoit. +Ici, on ne connaît pas le Bouddah et on se rit +du bien. Maîtresse va, vient ; elle parle aux +Marocains ; elle a pitié d’eux ; elle leur +donne des sous et des médicaments… Mais +les Marocains ne s’en soucient guère… Ils +regardent maîtresse, quand elle passe… Si +elle savait comment ils la regardent !… J’en +frémis parfois dans ma vieille peau… Oui, +tous, même cette tige boueuse de Youssef, +même le juif !</p> + +<hr> + + +<p>Dans la nuit, Ellen s’éveilla tout à coup +avec la sensation qu’on venait de lui toucher +l’épaule. Une angoisse la chassa du lit, la +poussa vers la fenêtre.</p> + +<p>L’odeur intime, réelle, de la terre et des +plantes était libérée. Dans une mare, des +grenouilles coassaient furieusement, toutes +ensemble, puis se taisaient ensemble. Leur +chant avait une force extraordinaire ; on +eût dit un aboiement de chiens. Sous un +figuier, on entendait des gémissements humains, +une voix de très jeune fille, qui semblait +sangloter et un halètement d’homme, +rapide, enivré.</p> + +<p>Elle sentait ses jambes mollir. La nature +avait, cette nuit, une face nouvelle ; les +êtres, couverts par le soleil d’une dorure +factice, étaient, dans cette noirceur, plus +vrais, plus puissants, et brutalement obsédés.</p> + +<p>Certes, il y avait dans l’univers d’autres +forces que les orages du sud ou que la poussée +de la barre contre les rocs, des forces tout +aussi impétueuses et indifférentes, mais dont +on ne parlait jamais…</p> + +<hr> + + +<p>La journée du lendemain se passa comme +les précédentes. Après le dîner, le colonel +but son whisky sous la charmille, à la lueur +du photophore.</p> + +<p>Il faisait une de ces soirées parfaitement +sèches où il semble que la terre africaine, +privée d’atmosphère, touche les régions supérieures +du ciel.</p> + +<p>Ellen brodait des mouchoirs, se débattant +en silence contre elle ne savait quoi. Voilà +plus d’une heure qu’elle voulait se mettre +au lit, mais ployer le genou, lever la main +était impossible. Elle sentait la sueur perler +sous ses bras.</p> + +<p>Le vieillard parti, elle appela l’<i>ayah</i>.</p> + +<p>— Arrange-moi mes cheveux, pria-t-elle.</p> + +<p>La Cinghalaise dénoua la chevelure qui +ondoya jusqu’à terre, et se mit à la peigner, +tout en murmurant des louanges d’une voix +enfantine et chantante.</p> + +<p>Quand elle fut seule, Ellen s’abandonna +en arrière, cédant à l’ennemi inconnu.</p> + +<p>Elle s’éveilla en sursaut et referma aussitôt +les yeux, dans une nausée d’effroi : +à trois pas d’elle, se tenait le religieux. +Parfaitement immobile, il la fixait avec une +ardente sévérité. Les yeux seuls semblaient +maintenir en vie cet assemblage de chairs +sèches, ravagées par la variole, entaillées de +blessures volontaires, encroûtées d’ulcères.</p> + +<p>— Que faites-vous là ? implora-t-elle faiblement.</p> + +<p>En même temps, elle cherchait à se réfugier +dans la salle à manger. Mais elle se +sentait tout entière enveloppée dans un filet +pesant. Le mieux qu’elle put faire fut de se +lever et de se roidir contre la claire-voie. Il +lui était impossible de frapper l’intrus, de le +chasser, ou même de lui parler avec rudesse.</p> + +<p>— Comment êtes-vous entré ? murmura-t-elle. +Pourquoi me regardez-vous ainsi ? +Qu’est-ce que vous voulez ?</p> + +<p>Il étendit une main desséchée vers les +cheveux épars de la jeune fille. De son autre +main, étrangement agile et expressive, il lui +faisait signe d’en couper une mèche.</p> + +<p>— N’approchez pas, supplia-t-elle.</p> + +<p>S’arrachant par un violent effort de volonté, +elle s’enfuit jusque dans sa chambre. Un +instinct de défense, éveillé subitement, lui +conseillait la ruse.</p> + +<p>Il y avait, devant son lit, la peau d’un lion +que le colonel avait tué jadis dans l’Afrique +du Sud. Elle prit des ciseaux, trancha dans +la crinière, puis eut le courage d’affronter de +nouveau le religieux.</p> + +<p>Il attendait, impassible. Elle lui tendit la +pincée de soies blondes, en s’efforçant de sourire. +Il la porta sans mot dire à ses lèvres, à +son front, et sortit.</p> + +<p>Elle était parfaitement lucide. Elle remarqua +qu’il avait aux chevilles, comme beaucoup +de pèlerins, deux plaies rondes habitées +par les mouches.</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, une sorte de pudeur l’empêcha +de raconter l’aventure à son père. Elle +n’osa se confier qu’à la Cinghalaise.</p> + +<p>— Voyez-vous, le chien rogneux ! gronda +la vieille. Qui sait ce qui serait arrivé, si +maîtresse lui avait donné une de ses boucles ? +Il tiendrait maîtresse en son pouvoir…</p> + +<p>Et elle ajouta, plus bas :</p> + +<p>— Maîtresse ne sait donc pas que cette +bête sauvage la désire ?</p> + +<p>La jeune fille rougit violemment :</p> + +<p>— Tais-toi ! Je le savais.</p> + +<p>En réalité, cette idée l’atteignait pour la +première fois. Elle avait envisagé des chances +de meurtre, de vol, d’empoisonnement, mais +non la possibilité qu’en cette ruine humaine +habitât la même volonté qui faisait se clore +les yeux d’Amram en sa présence, la même +qui amenait un sourire vicieux sur les lèvres +de Youssef. Elle éprouvait une stupéfaction +mêlée de dégoût. Revivant ses derniers jours, +ses abandons pesants sous la charmille et +l’étrange torpeur qui la clouait sous l’œil +fixe du fanatique, elle avait envie de se +plonger dans l’eau pure. Elle s’interrogeait +vainement sur la nature de cette force, +capable de troubler un être à distance, d’enchaîner +les membres et la pensée, d’éveiller +des remous jusque dans le profond domaine +des songes. Elle ne savait pas que si +l’homme mettait au service de ses instincts +la puissance accumulée par l’ascétisme, il +deviendrait une espèce de démon, devant qui +plieraient les corps et les âmes les plus fiers.</p> + +<p>Malgré le soleil, qui désolait majestueusement +la vallée, elle sortit volontiers avec +son père et se promena dans les jardins, +légère, la tête vide, comme après une fièvre. +Ils allèrent jusqu’aux dernières verdures, d’où +l’on voit un rideau de feu ondoyer sur les +sables.</p> + +<p>En rentrant, ils passèrent devant le religieux +qui roulait entre ses doigts la mèche +dorée.</p> + +<p>Elle se retira de bonne heure, ce soir-là.</p> + +<p>La nuit tempérait à peine la chaleur. +Portes et fenêtres ouvertes, les maisons attendaient +anxieusement un souffle, un remous +de l’air fixe.</p> + +<p>Vers une heure, Ellen s’éveilla. Un clair +de lune puissant comme une aurore avait +envahi la pièce. Une sensation de vie accrue, +de force irritante et insolite parcourait ses +membres. Il lui semblait respirer une odeur +de suint, l’odeur animale des mendiants, des +chameaux et des chiens vautrés sur une terre +brûlante. Elle voulut se rendormir, enfouit +son visage dans l’oreiller. Cette odeur la poursuivait. +L’immobilité n’était plus supportable. +Elle se dressa, tordit ses bras minces, +qu’elle sentait plus robustes que des câbles +et finit par se glisser hors de la moustiquaire.</p> + +<p>Ses pieds nus rencontrèrent le carrelage… +Elle était sûre d’avoir foulé la peau de lion +en se couchant et elle la voyait, maintenant, +au milieu de la chambre. Que s’était-il passé ? +Elle pensa qu’elle faisait un de ces rêves où +la conscience dédoublée enregistre des événements +absurdes, tout en les niant ironiquement. +En effet, <i>voici que la dépouille se +mettait à bouger</i>… Mais ce chacal qui ricanait, +là-bas, dans les jardins ?… La fraîcheur du +pavé, sous ses pieds ?… Non, elle ne rêvait +pas et la chose morte avait encore frémi, +animée d’une vie fantômale !</p> + +<p>Miss Green passa le restant de la nuit, +pelotonnée contre le mur, mordant sa moustiquaire +pour ne pas crier.</p> + +<p>Quand elle osa jeter les yeux à terre, dans +l’avant-lueur orangée du jour, la peau de +lion gisait contre la porte, comme si le balai +d’une servante, et non un puissant orage +d’énergies inconnues, l’avait fait échouer là.</p> + +<hr> + + +<p>Au lever du soleil, le fanatique aboya une +injure, se dressa sur ses jambes desséchées +et s’en alla vers les sables.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">A L’ÉCART</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p>Ce sont les conditions exceptionnelles +qui créent l’artiste : tous les +états intimement liés aux phénomènes +maladifs, de sorte qu’il ne +semble pas possible d’être artiste +sans être malade.</p> + +<p class="sign">(<span class="sc">Nietzsche</span>, <i>la Volonté de Puissance.</i>)</p> + +<p>Les artistes ne sont pas les hommes +de la grande passion, quoi +qu’ils s’imaginent et quoi qu’ils +nous disent.</p> + +<p class="sign">(<span class="sc">Id.</span> <i>Ibid.</i>)</p> + +</blockquote> + +<h3>I</h3> + +<p>Je fis sa connaissance au deuxième relais +de la route de Laghouat au M’Zab. Je roulais +depuis neuf heures à travers la <i>Daya</i>, dans +le coupé de l’énorme voiture. J’étais descendu +péniblement, en chancelant dans la +nuit. La diligence dételée semblait une épave +du désert. Un Arabe était étendu sur le marchepied +arrière, blanc et immobile comme un +cadavre sous son drap. Un bref tourbillon +de poussière se soulevait parfois, au-devant +du fanal. On se sentait rejeté du monde, +vomi au hasard, en un point quelconque de +l’immensité plate et morte.</p> + +<p>Pourtant, un rectangle de lumière, dressé +sur l’obscurité, attestait l’existence d’une +maison. J’entrai dans une pièce où s’entendaient +le tic-tac d’un réveil et la respiration +d’hommes endormis. Un feu de tourbe éclairait +suffisamment. Le cocher buvait du café, +accroupi devant la flamme. Des Arabes +étaient allongés sur la terre battue. Au fond +de la chambre, adossé au mur, un Européen +me regardait. Je lui offris une cigarette, +qu’il accepta avec une espèce d’empressement +inquiet.</p> + +<p>Dès les premières paroles, il me fut évident +qu’il n’appartenait pas aux catégories humaines +le plus souvent rencontrées dans ces +parages : officiers en tournée d’inspection, +ou fonctionnaires civils rejoignant leur poste. +Je lui demandai s’il descendait au M’Zab +avec moi. Non, il venait d’errer à cheval +parmi les tribus et il regagnait Laghouat en +flânant.</p> + +<p>Au bout d’un quart d’heure de causerie, il +me dit, à brûle-pourpoint :</p> + +<p>— D’ailleurs, vous ne trouverez rien, là-bas.</p> + +<p>Je le regardai avec surprise.</p> + +<p>— A quel point de vue ?</p> + +<p>— Musique, sourit-il brièvement, en baissant +les yeux.</p> + +<p>— Mais je suis peintre, protestai-je.</p> + +<p>— Oui… Vous devez être mieux doué +pour la musique.</p> + +<p>C’était cruellement exact. Je le regardai +avec stupeur.</p> + +<p>— Et vous ? questionnai-je.</p> + +<p>— Moi ?… Je m’occupe de musique.</p> + +<p>On avait attelé des mules fraîches. Nous +nous séparâmes sur des paroles banales et +je continuai mon voyage.</p> + +<p>Trois semaines plus tard, je le retrouvai +dans la salle à manger de mon auberge, à +Ghardaïa. Il était arrivé de nuit. Je lui +demandai s’il comptait rester longtemps dans +le M’Zab.</p> + +<p>— Je ne sais pas, hésita-t-il. Je n’ai pas +de projets… Je suis tout à fait libre… et… +Eh bien, coupa-t-il d’une voix forte, dites-moi +donc que j’avais raison. Vous n’avez rien +trouvé, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— En effet.</p> + +<p>— C’est fini. Voilà douze siècles qu’ils +dorment. Il y a d’autres races qui dorment +aussi… Mais elles chantent quelquefois en +rêve… Celle-ci, non… D’ailleurs, ajouta-t-il, +je ne m’en plains pas… Ils ont tout de même +une musique… Regardez-les bien… et… vous +l’entendrez peut-être.</p> + +<p>— Vous composez ? questionnai-je.</p> + +<p>Il me jeta un regard fuyant et répondit, +comme la première fois :</p> + +<p>— Je m’occupe de musique.</p> + +<p>Je demandai son nom à l’hôte, après le +déjeuner : Michel Sarterre. Je me souvins, +tout à coup, que six ans auparavant, tandis +que je voyageais en Orient, les artistes de +Paris s’étaient émus à l’apparition d’un jeune +musicien de ce nom. Il avait fait exécuter +un ballet d’une conception si originale, d’une +audace harmonique si grande, que le public +s’était révolté. Entré dans la gloire à coups +de sifflet, il n’avait pas profité de cette exaltation +de colère et d’enthousiasme. Au lieu +de produire, suivant l’usage des habiles, une +seconde œuvre, aux violences calculées pour +le scandale, il s’était fait oublier. Je ne doutai +pas que le hasard ne nous eût réunis, mais sa +réserve me conseillait de n’en rien témoigner.</p> + +<p>Nous causions, un soir, sur le seuil de +l’auberge, à cette heure bienheureuse où la +ville blanche devient rose, où une voix +s’échappe de son bizarre minaret, dressé +comme un pistil noir sur le couchant, où +tout un peuple en burnous commence sa +rumeur. Il y avait des formes claires couchées +à même la piste. Un crapaud donnait ses +deux notes. Dans un café, les chocs sourds +des tambours et les broderies obsédantes de +la flûte annonçaient la volupté renaissante +de la nuit.</p> + +<p>Mon compagnon me désigna une fillette +qui passait devant nous :</p> + +<p>— Regardez.</p> + +<p>Elle portait un turban orange d’une si +riche nuance, qu’il semblait distiller de la +couleur. Le kohl entourait ses yeux d’un +ovale bleu. Deux signes bleus sur le front, +drapée avec mollesse dans une robe indigo, +elle marchait fièrement, une agrafe d’argent +posée sur l’épaule nue.</p> + +<p>— C’est pourtant vrai, dis-je. Il leur +reste cette musique-là. Mais qui peut la +noter ?</p> + +<p>Il sourit vaguement, suivant des yeux +l’enfant, qui se balançait dans la cendre pourpre +du crépuscule.</p> + +<p>Quelques instants après, un garçon au burnous +en loques, à l’œil impudent, passa nonchalamment +près de nous. Avant de disparaître, +il se retourna et fit un signe impatient +à Sarterre, qui devint nerveux, puis me +quitta, sous un prétexte quelconque.</p> + +<p>Vers deux heures du matin, je prenais +l’air sur ma terrasse. Un grand vent doux +faisait lever des nuages bleuâtres, qui couraient +timidement vers l’ouest, comme avertis +que bientôt le soleil jaillissant les dévorerait.</p> + +<p>Quelqu’un pénétrait dans l’auberge. Je me +penchai et reconnus Sarterre. Il me vit, leva +vers moi une face illuminée par je ne sais +quelle ivresse et me fit un geste familier de +la main.</p> + +<p>Après le déjeuner, il s’approcha de ma +table.</p> + +<p>— Je ne vois pas, dit-il, pourquoi je ne +vous raconterais pas ma nuit.</p> + +<p>Je lui offris une chaise. La salle était +presque fraîche. Ali, le domestique, une +grande brute arabe à la voix retentissante, +allait et venait.</p> + +<p>— Vous avez remarqué cette fillette, hier +au soir, n’est-ce pas ? C’est une amie de la +petite crapule au burnous déchiré qui venait +derrière elle. Treize ans… l’âge des entremetteurs, +ici. Celui-là m’a conduit par un +détour jusque dans l’oasis. On peut y aller +en traversant la ville, mais celle-ci n’est pas +éclairée et ses rues voûtées, ses impasses, ses +recoins souterrains conseillent à l’Européen +de ne pas s’y risquer le soir. D’ailleurs, dans +les jardins, on peut recevoir le coup de fusil +destiné au maraudeur ou à l’adultère. C’est +peut-être pour cela qu’ils sont si beaux. Ah ! +je suis sûr que ce vieil âne de Rimsky les +aurait aimés !</p> + +<p>J’avais remarqué déjà sa coutume d’injurier +affectueusement ses maîtres les plus +chers.</p> + +<p>— La nuit, continua-t-il, la palmeraie sent +l’eau et les roses mouillées. On y marche sous +une mer de verdure, à cause des vignes que +les Mozabites font courir d’un tronc à l’autre. +Une fraîcheur faible et sentante vous monte +à la tête. Mais la plus grande ivresse, c’est encore +celle qu’on porte en soi… Le désir de cette +enfant farouche, la pensée qu’elle vous échappe +de jardin en jardin, l’incertitude de la poursuite… +Oui, c’est plus fort que leur <i>lagmi</i> !</p> + +<p>Je crois qu’elle nous guidait, tout en paraissant +nous fuir, car, arrivée près d’une porte +pratiquée dans un mur de terre, elle nous +attendit et le marchandage commença. Il y +eut de longs chuchotements passionnés et +gutturaux. A la fin, le petit Arabe me dit : +« C’est oui. »</p> + +<p>La porte s’ouvrit et nous pénétrâmes dans +un jardin. Une forme bleue faisait le guet. +Je sentis le contact d’un bras noir et maigre +cerclé d’argent. Nous traversâmes un carré +d’orge et trouvâmes une vieille, assise près +d’un gourbi. Les chuchotements recommencèrent. +On paraissait craindre l’arrivée de +quelqu’un. Puis l’enfant se mit à avoir peur +de moi. La vieille lui fit honte de sa timidité. +Le jeune entremetteur l’encouragea en riant. +Finalement, elle pénétra dans une espèce de +cave, où la guetteuse nous rejoignit avec une +bougie allumée. Je vis une tête noire au nez +crochu, des pommettes saillantes, un œil +gauche vitreux. La pièce n’avait pas de meubles ; +rien qu’une natte et une toile brune. +Des babouches minuscules traînaient. La +guetteuse proposa du café, que je refusai, +puis nous quitta.</p> + +<p>La fillette se tenait debout, la tête un peu +penchée. Elle toucha sa robe d’un geste mutin, +pour dire : « Faut-il l’enlever ? »… Ah ! comme +cette palpitation du désir est plus forte que +la tendresse ! L’amour que nous imposent les +femmes civilisées m’a toujours paru maladif. +Il naît, se développe et meurt dans une +brume de sentiments. Et si je n’ai plus de sentiments, +moi ? Si les mots qui les expriment +me font défaillir de honte et d’écœurement ? +Si je suis devenu pareil à un chacal ? Faut-il +encore mentir ? Qui donc y gagnera ?</p> + +<p>Cette enfant avait un corps brun, très +clair, presque blanc ; non point potelé, mais +ferme comme la terre. Elle était docile et +grave. Elle ne prononça que deux mots : +<i>merci</i>, quand je jetai cinq francs sur le sol +et <i>demain</i>, quand je la quittai.</p> + +<p>Vous êtes-vous jamais senti libre, auprès +d’une femme d’Europe ? Moi pas. Je ne parle +pas de celles qui nous aiment. Mais les filles +elles-mêmes nous enchaînent, par leur bavardage +et leur comédie du plaisir. Ce prétendu +partage de la volupté nous oblige à une sorte +de reconnaissance, au mensonge de la camaraderie +ou de la pitié. C’est un poids à traîner +en commun, une complicité de tristesse et +de joie. Au contraire, avec ces petits démons +bruns, je me sens divinement seul. Elles sont +inertes et aussi privées de sentimentalité +qu’une pierre polie. Leur obéissance est servile, +mais glaciale. C’est pour cela qu’elles +m’enivrent. Elles me haïssent peut-être : +elles ne contrecarrent jamais ma folie de +liberté. Elles ignorent les gestes qui emprisonnent. +Combien de fois, — du temps où je +me croyais capable d’aimer, — combien de fois +n’ai-je pas fait sournoisement glisser le bras +qu’une femme arrondissait autour de mon cou !</p> + +<p>Je retrouvai mon jeune Arabe dans le +jardin. La guetteuse à l’œil mort nous ouvrit +la porte et nous vagabondâmes de nouveau +dans l’oasis.</p> + +<p>Mon guide mordait une rose. Il voulait me +conduire chez un de ses petits amis, <i>beau +comme la lumière</i>, disait-il. Je préférai visiter +une Ouled-Naïl qui habite hors la ville, en +haut d’un roide escalier de faïence. C’est une +fille de seize ans, de la couleur du cuivre +rouge. Ses bras fluets pendent, sans vouloirs ; +son corps semble ramolli par le fleuve de +débauche qui, sans cesse, déferle sur lui. Ses +seins renflés résistent pourtant. Son visage, +à la lèvre inférieure saillante, fait songer à +la tête d’un poisson qu’on tiendrait par les +ouïes. Elle est primitivement bestiale et ne +prononce que de rares syllabes enrouées. Je +sortais de chez elle, quand vous me vîtes rentrer. +J’étais ivre et je n’avais pas bu.</p> + +<p>Il se tut, inconscient de la gêne que ces +confidences me causaient. Il n’y attachait évidemment +aucune importance. Mais sa pudeur +était ailleurs : je crus pouvoir lui dire, un +instant après, que j’avais entendu parler de +sa première œuvre ; aussitôt, il rougit, balbutia +un acquiescement et, pivotant sur ses talons, +me demanda si je connaissais un débit +d’excellent vin de palme, à la porte du midi.</p> + +<p>Je ne le vis pas le jour suivant.</p> + +<p>Le surlendemain, je le trouvai hors des +murs de la ville, dans un ravin de sable désolé +par la lumière. Il était échoué sur un +talus où s’étalaient des ordures, non humiliées +et croupissantes, comme aux pays humides, +mais rutilant impudemment derrière un +rideau de flamme. Il y avait eu là, jadis, un +cimetière et les immondices débordaient sur +les tombes en miettes. On foulait pêle-mêle +des mâchoires de bêtes, des débris de cruches, +des déchets de nourriture et des stèles éclatées. +Des morceaux de fer-blanc étincelaient +comme le diamant. L’astre de midi trempait +tout d’un feu jaune et rouge, qui vous revenait +à la face et vous mordait les yeux.</p> + +<p>Sarterre était assis sur un crâne de mouton +et son talon martelait une boîte à conserves +défoncée. Il me regardait approcher d’un œil +lourd. Je ne savais comment l’aborder.</p> + +<p>— Vous vous demandez probablement ce +que je fais là ? me dit-il enfin. Ce matin, vers +dix heures, je suis sorti… J’ai vu, sur la route, +une tache mauve qui dansait dans la lumière. +J’ai pressenti un corps de femme. Je l’ai +suivie… dépassée… Elle m’a regardé d’un +air farouche. Elle allait à Melika. Je l’ai vue +entrer par la porte à cinq dents qui ouvre +sur une voûte noire. Elle m’aurait griffé, +si j’avais pénétré dans les murs. Je me suis +assis au pied du rempart. Une jeune nomade +est sortie de la voûte. Je l’ai suivie jusqu’aux +tentes en loques de sa tribu. Les chiens +aboyaient ; les hommes me surveillaient obliquement. +Je suis revenu vers Ghardaïa. +J’avais encore dans la chair cette promesse +d’un bonheur inouï, dans l’esprit ce chaud +engourdissement lumineux qu’une joie soudaine, +aiguë comme l’éclair, va déchirer tout +à coup… Je suis allé… je suis venu… j’ai +relevé des traces de pas… poursuivi des +silhouettes lointaines… Peu à peu, ma nuque +et mes reins se sont appesantis… J’ai viré… +guetté, sous le soleil de plus en plus lourd… +Et me voici… Ma nuque s’est tout à fait +prise… mon pouce se retourne… Je sais +qu’il n’y a rien… que l’heure est vide… la +piste déserte… mais j’attends… Ce n’est pas +très intelligent, n’est-ce pas ?… Je ne sais +rien faire d’intelligent…</p> + +<p>— Je m’étonne, dis-je, qu’une vie comme +la vôtre ne vous remonte pas quelquefois +à la gorge.</p> + +<p>— Oh, je connais le dégoût, reprit-il sourdement. +L’ivresse est brève, incapable de +délivrer un peu longuement cette carcasse. +Le frisson du désir passe comme une brise du +nord. Il ne rafraîchit ni la pensée ni la chair. +A l’heure du plaisir, presque tout est bu +d’avance. La lampée me semble courte et +fade. Elle est à peine engloutie que la machine +reprend sa poursuite. L’esprit pèse +vainement cette folie. Quand je recompte les +secondes de joie et les heures d’angoisse… +oui, la nausée m’envahit. J’étouffe.</p> + +<p>Je me taisais. Je venais de m’apercevoir +avec émotion que celui qui me parlait dans +une si inquiète misère était un enfant. Il +ricana :</p> + +<p>— Vous n’allez pas vous apitoyer, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>Je posai ma main sur son bras :</p> + +<p>— Excusez-moi si la question vous blesse, +mais pourquoi n’avez-vous rien produit, depuis +six ans ?</p> + +<p>Il serra les lèvres, le regard fuyant :</p> + +<p>— Un jour… je vous dirai ce qui m’est +arrivé.</p> + +<p>— En ce moment, insistai-je, pourquoi ne +travaillez-vous pas ?</p> + +<p>— Ah, je vois ! s’écria-t-il avec une espèce +de gaieté. Vous vous imaginez que la vie que +je mène a détruit mon talent ? Vous croyez +que j’ai sombré « dans la débauche » ? Détrompez-vous. +D’abord, je travaille. J’écris +une symphonie. Ensuite, je ne sache pas que +ses vices aient jamais entamé le pouvoir créateur +d’un artiste, <i>à condition qu’il ne devienne +pas leur esclave</i>. Ils sont la goutte de poison +toujours en suspens dans son rêve. Si le +poison déborde, le rêve s’alourdit… Les miens +ne sont pas assez grands pour m’apaiser, +mais ils colorent féeriquement ma musique. +Longs désirs, voluptés brèves, tourments +absurdes, voilà la source de mes plus beaux +songes.</p> + +<p>— Je ne sais si je vous comprends, interrompis-je.</p> + +<p>— Écoutez, reprit-il, c’est de nuits comme +celle que je vous ai contée, c’est de matinées +comme celle-ci, qu’a jailli le meilleur de ma +pensée. Qu’y a-t-il là d’incompréhensible ? +La beauté peut sortir de l’ordure. Une vie +pure peut mener au desséchement. Un cœur +sec peut épancher les harmonies les plus chargées +de tendresse. Le vice, engendrer la +fraîcheur. L’amour, venir de la haine et l’impuissance +de la bonté. L’agitation sans but +conduit parfois à la plénitude et le dégoût +aride à la joie impétueuse. A chacun sa loi. +La mienne m’a été lentement révélée. Pendant +les heures amères de la poursuite, ou +dans l’étreinte d’une chair inconnue, j’ai +compris que, pour moi, l’inquiétude et le +désir <i>étaient créateurs</i>.</p> + +<p>Il réfléchit un instant, sous le soleil pesant, +puis reprit :</p> + +<p>— J’avais tort de me plaindre, tout à +l’heure. Le plus libre génie doit payer son +inspiration, comme l’ouvrier paie son pain… +On paie de sa raison, de son bonheur, quelquefois +de sa vie. Moi, j’ai payé de ma paix +et de ma substance. J’ai accepté ma loi. +Ce que j’endure ne compte pas. Ma personne +est sans importance. Je crois même… oui, +je suis presque heureux d’être aussi misérable !… +Avez-vous remarqué cette grosse +fille du café des rouliers, avec sa tête de +bœuf et son souffle asthmatique ? J’étais +avec elle, l’autre jour, dans une mansarde +envahie par les cafards, sur un grabat. Sa +peau est rugueuse comme l’écorce ; elle sent +mauvais… Eh bien, j’étais content qu’elle +fût si repoussante, comprenez-vous ? Je l’aurais +souhaitée plus hideuse encore ! Je ne +veux pas de l’amour ! Je ne veux pas du +bonheur ! Je hais tout ce qui m’arracherait +à moi-même ! Je crains d’être assouvi. J’ai +peur de la jouissance. J’aime mes tourments ! +Je ne demande qu’à rester ce que je suis. Oui, +aussi mesquin, aussi ridicule que vous me +voyez, pourvu que je puisse continuer à produire ! +Pourvu que ce paradis, qui est à moi +seul, ne me soit jamais repris !</p> + +<p>Il s’était levé. Le soleil brûlait nos pieds, +à travers la toile des souliers. Une vague +d’air chaud traversa le ravin.</p> + +<p>— Vous ririez, ajouta-t-il, si je vous disais +sincèrement ce que je pense de mon œuvre. +Je donnerais ce pays et la vie de ses habitants +pour une seule de mes pages !… Voilà +l’homme que je suis.</p> + +<p>Je me tus. Je réfléchissais au mystère que +sera toujours pour moi l’artiste de notre +temps. Celui-ci croyait m’inspirer de l’horreur ; +peut-être le souhaitait-il… Non… Non. +Je le trouvais jeune, maladif et d’une loyauté +émouvante, comme la musique de son époque. +J’éprouvais pour lui la plus tendre curiosité. +J’avais envie de le serrer dans mes bras.</p> + +<p>Nous rentrâmes en longeant les hauteurs +teintées de noir, comme goudronnées, qui +dominent la <i>Chebka</i>. De là, on découvre un +grand pays mort de lumière, des houles de +pierres jaunes, à l’infini.</p> + +<p>En contournant la ville, nous vîmes, le +long d’un mur, une dizaine de prostituées au +repos. Elles étaient accroupies, silencieuses, +drapées d’étoffes multicolores : on eût dit +une rangée de beaux insectes venimeux.</p> + +<p>— La voilà, ma symphonie, dit Sarterre, +avec un geste qui englobait la <i>Chebka</i>, les +femmes et la cité bruissante.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Il s’enferma pendant une semaine. Je le +vis descendre, un matin, l’œil vif et le pas +léger.</p> + +<p>— Je suis content, me dit-il. J’ai terminé +le second mouvement de ma symphonie. Si +vous n’avez rien à faire aujourd’hui, nous +irons dans les jardins et nous causerons.</p> + +<p>Après la sieste, nous prîmes des mules et +gagnâmes la palmeraie en contournant la +ville. Il me conduisit dans un enclos où il +avait accès. Un tapis était posé sur l’orge +épaisse. Les palmes et la vigne, qui courait +d’un tronc à l’autre sur des cordes, interceptaient +le soleil. Il y avait des tortues d’eau et +de petits lézards à queue rose. Nous nous +étendîmes dans la béatitude toujours nouvelle +du sous-bois au désert.</p> + +<p>— Il y a cinq ans, dit Sarterre, je n’avais +pas encore hérité de la somme qui me permet +de paresser sous ces latitudes. Je vivais de +leçons nauséabondes. Je me traînais dans les +bars, sur les trottoirs, dans les parcs et brûlais +d’ennui sur des corps apprivoisés. J’écrivais +cependant ce ballet qui a paru si sauvage, +et qui me semble aujourd’hui péniblement +sage. Je me sentais gonflé d’une musique +nouvelle, riche de paroles jamais prononcées. +Je vivais dans une solitude magnifique, sans +me rendre compte que ma puissance créatrice +n’avait pas encore subi l’épreuve du +feu. Personne ne l’avait menacée, car personne +ne m’avait aimé.</p> + +<p>Un matin de février, j’épousai assez distraitement +Thérèse V. Sa voix m’était chère, +mais elle, je ne savais pas si je l’aimais. Elle +le savait probablement. Elle me comprenait +mieux que moi-même. Nous vécûmes retirés, +pauvres et dans une grande indépendance +mutuelle. Ma femme s’ingéniait pour ne pas +devenir un obstacle à mon travail. Son amour +avait choisi la forme la plus difficile du sacrifice : +l’absence. Nous nous voyions aussi +peu que des amants clandestins. Je me souviens +que plusieurs fois, comme je m’attardais +avec elle, elle se sauva sans rien dire. +J’étais touché, mais je ne sais quelle sensation +de gêne se mêlait à mon émotion. +Thérèse n’avait pas tardé à reconnaître combien +mes habitudes errantes étaient liées à +ma faculté d’écrire de la musique. Aussi me +poussait-elle à voyager. Quand nous avions +économisé quelques centaines de francs, elle +me disait :</p> + +<p>— Pars, mon chéri.</p> + +<p>Je partais pour la montagne ou la mer, +mais je ne retrouvais pas l’ivresse de liberté +que j’avais goûtée jadis. Il m’arrivait d’écourter +mes absences, rappelé au foyer par la +pensée qu’elle y était triste et seule. Au +retour, ses premières questions étaient sur +mon travail. Je répondais avec une hâte +joyeuse, pour ne pas la décevoir et aussi pour +mettre fin à la conversation, qui me rendait +timide. J’aurais voulu qu’il ne fût jamais +question de mon art entre nous, qu’elle n’y +pensât même jamais. Je ne sais comment +vous faire comprendre la sensation pénible +que j’éprouvais à savoir son esprit occupé +de ce qui était en train de naître dans le +mien. C’était une paralysie momentanée, un +suspens douloureux de la vie intérieure. Je +n’osais lui avouer cette faiblesse. Notez que +je n’aurais pu lui reprocher aucune pensée +hostile, ou seulement critique. Elle appréciait +avec un sens musical délicieux ce que +je venais de composer. Elle se taisait sur +mes erreurs, persuadée que je les découvrirais +seul. Elle ne discutait pas, ne conseillait +pas, ne préférait pas. Mais à un mot qui +lui échappait, je comprenais qu’elle avait +longuement médité sur mon inspiration, +qu’elle en connaissait les plus secrètes ressources. +Et bien souvent, indécis, buté ou +mécontent, je venais lui demander un avis, +lui soumettre des variantes. Elle ne se prononçait +qu’avec timidité. Une fois la question +résolue, nous parlions plus librement. +Je l’encourageais à me dire toute sa pensée. +Je me rappelle une époque où, dans une +aberration de confiance mutuelle, nous bavardions +des heures sur le don mystérieux +que j’avais reçu. Comment aurais-je su +qu’elle me détruisait ?</p> + +<p>Je m’apercevais pourtant d’un changement +dans mon travail. A la fièvre joyeuse +et tout à fait inconsciente des années précédentes, +avait succédé une période de demi-stérilité, +nous disions de recueillement, d’attente. +Je n’étais plus que rarement submergé +par ce torrent d’harmonie qu’on ne +sait comment contenir. Je ne goûtais plus +qu’une espèce de plaisir froid et volontaire +à noter mes pensées. Et ces pensées, il me +fallait les appeler, les faire monter avec +effort d’une région à demi vidée de musique.</p> + +<p>Je crois vous avoir dit que nous nous +aimions. Je devais bientôt apprendre à quel +point sa tendresse était généreuse. J’avais +tout à fait renoncé, dans les premiers temps +de notre union, à mes habitudes de libertinage. +Un jour, cependant, — un jour de +travail maussade, — je sentis renaître le +parfum de mon ancienne vie. Je longeais +une avenue déformée par la brume, quand la +vue d’une prostituée fit briller de nouveau +en moi le bienfaisant mirage du désir. Je la +suivis longtemps, perdu dans cette ivresse +retrouvée. Son corps ondoyait devant moi +et le brouillard me devenait un rêve sonore. +Je l’accompagnai dans un hôtel. En la quittant, +je fus envahi par un sentiment nouveau. +Au lieu de cet allègement, de cette +innocence que j’avais si souvent connus +après la débauche, j’éprouvais une espèce de +remords, une hâte de rentrer et d’avouer. +C’est avec une oppression maladive que je +parlai à Thérèse. Elle se tut et réfléchit +longuement. J’aurais voulu la voir en larmes, +jalouse, injuste. Mais elle dominait ses sentiments. +Elle me questionna sur mon existence +d’autrefois, sur le lien qui, dans ma +pensée, unissait mes désordres à ma faculté +créatrice… Je la vois encore, dans son ample +robe violette, sa tête blonde contre la mienne, +son bras autour de mon cou, me confessant, +écoutant sans dégoût mes cyniques confidences. +Pas un reproche, pas une révolte : +elle ne voulait que comprendre. Que de +noblesse perdue ! Quel démon change en +force dissolvante les plus touchants sacrifices +de la tendresse féminine ? Elle finit par +me dire :</p> + +<p>— Il se peut que tu aies raison… Ces… +ces choses peuvent t’être nécessaires… Je +ne veux pas y mettre obstacle… Tu es libre… +Je ne te demande que la vérité… Promets-la +moi et je te promets, à mon tour, de t’épargner +tout reproche.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi cette obligation me +parut si gênante, au premier abord. J’eus +une hésitation, qui lui fit dire :</p> + +<p>— Tu ne voudrais pourtant pas me mentir ?</p> + +<p>Ah ! que n’eus-je alors le courage ou la +clairvoyance de lui crier :</p> + +<p>— Si, je veux te mentir ! Si, je veux préserver +mon intimité ! Je veux avoir ma vie +secrète ! Cette liberté que tu m’offres ne +m’est d’aucun prix, si je dois t’en rendre +compte. Il y a des êtres auxquels le mystère +est indispensable. Certaines explications +détruisent la vie naissante. Les paroles sont +des drogues abortives. Taisons-nous et laisse-moi +seul !</p> + +<p>Mais tout se passa comme elle l’avait décidé. +Je crois qu’elle ne souffrit pas. Elle était +aisément dupe des mots. Elle croyait que la +débauche et l’amour sont des mondes séparés. +D’autres femmes pouvaient me donner +<i>le plaisir</i> ; il lui suffisait que ma <i>tendresse</i> lui +fût réservée. Elle ne concevait pas que telle +fille, dans le hasard d’une rencontre, pût +m’arracher des larmes. Elle ne savait pas que +l’homme ne peut étreindre un corps sans que +son cœur déborde.</p> + +<p>Je poursuivais mes aventures dans une +espèce d’ivresse désespérée. La certitude que +Thérèse saurait, le lendemain, le jour même, +les dépouillait de leur charme. J’essayais +parfois de me taire, mais alors, un tourment +bizarre m’empoisonnait, une sensation de +faute, un besoin d’absolution. Et après quelques +heures de lutte, je parlais.</p> + +<p>— Vois comme tu es sincère, disait-elle en +riant. Tu voudrais mentir et tu ne le peux +pas.</p> + +<p>C’était vrai. Mes pensées lui appartenaient ; +mes sentiments, mes appréhensions, mes +rêves, toute ma vie intérieure coulait vers +elle. Mais cette communion, qui, chez d’autres, +eût été une source de bonheur, ne m’apportait +qu’une insupportable angoisse. Mon +pouvoir d’artiste s’anéantissait. Mon travail +devenait pénible, mécanique. Les idées +m’arrivaient, sèches, isolées, sans cette suite +pressante qui veut s’exprimer. Construire, +dominer, je ne le pouvais plus. Peut-être +aurais-je fini, dans la solitude, par retrouver +cette chose sans nom qui m’échappait. Mais +mes inquiétudes étaient <i>nos</i> inquiétudes, mes +tourments, <i>nos</i> tourments.</p> + +<p>Elle s’imagina que ma déchéance provenait +d’un excès de complaisance à l’égard +de ce qu’elle appelait mon vice. Je tentai +de changer de vie. Je remportai sur moi-même +plus d’une victoire ridicule. Bientôt, +je n’eus même plus à lutter. Je me souviens +d’un jour d’hiver où j’arpentais machinalement +les mauvais quartiers d’une ville de +province. Les rues étaient vides. Parfois, un +visage fardé paraissait derrière une vitre. +Mais aucune grimace de luxure ne m’émouvait. +Il tombait de la neige fondue, qui +formait sur mon parapluie une lourde carapace +gluante. Je ne pouvais la secouer. Mon poignet +s’engourdissait… Le poids augmentait +toujours. Il me semblait qu’on voulût m’enfoncer +en terre… Ah, je l’ai porté, le fardeau +de l’existence ! Je connais la charge humaine !</p> + +<p>L’été suivant, nous restâmes à Paris. Un +dimanche de juillet, j’étais dans mon cabinet +de travail, volets clos, sans pensées. Elle +entra, me croyant sorti. Je m’approchai +d’elle et commençai à pleurer sur son épaule. +Elle se mit à pleurer aussi. Nous étions d’une +extrême docilité d’impressions. Elle eut pitié. +Je la plaignis de souffrir par moi. Je l’attirai, +dans un mouvement de tendresse. Elle serra +ma tête contre sa joue. Mais aussitôt, un +étrange instinct de révolte m’arracha d’elle. +Il me semblait que je devais fuir, qu’un +danger était là, tout près… J’avais peur. +Thérèse me tendait les bras : je sortis en +frémissant.</p> + +<p>Quelques semaines plus tard, je pus nommer +le mal qui m’avait atteint. Je faisais fréquemment +le même rêve. Je me voyais à ma +table, en train de travailler. Peu à peu, mes +idées se brouillaient ; la gêne m’envahissait ; +j’éprouvais la sensation de ne plus être seul. +Je me retournais : une forme se tenait derrière +moi, muette et voilée. Je partais en +voyage ; je traversais les mers ; j’arrivais +dans un pays aux couleurs indicibles… +Mais quand je voulais le parcourir, l’angoisse +m’étreignait ; je sentais la forme voilée +à mes côtés. Voulais-je la chasser, elle reculait +légèrement. Si je tentais de fuir, elle +glissait derrière moi. Si, pris de colère, je la +frappais, elle me regardait d’abord avec +tristesse, puis se penchait sur moi, se faisait +lourde, plus lourde et je me débattais vainement +sous un fantôme de plomb.</p> + +<p>Je compris, en analysant ce rêve, que +j’avais trouvé la conscience.</p> + +<p>Quand, voulant enfin savoir si l’espoir +d’accomplir mon œuvre m’était interdit, je +confrontai mes derniers essais avec mes premières +productions, je compris que j’avais +perdu mon instinct.</p> + +<p>Il va sans dire que Thérèse fut dans le +secret de cette double découverte. Elle +tenta de la nier, de l’atténuer, mais ma certitude +l’emporta sur ses raisonnements. Elle +finit par me déclarer :</p> + +<p>— Je ne puis vivre avec l’idée que je te +détruis. Séparons-nous.</p> + +<p>J’aurais dû profiter de sa générosité. Je +n’en avais déjà plus la force. Elle m’était +nécessaire, parce qu’elle était une partie de +moi-même.</p> + +<p>Je lui répondis que je ne pouvais vivre +sans elle.</p> + +<p>Nous passâmes plusieurs mois dans un +complet abandon. Nous avions amassé quelque +argent : elle, pendant une tournée de +concerts, moi, en faisant des transcriptions. +Nous nous installâmes dans un hôtel de +Nice. J’étais la proie docile de sa tendresse. +Nous parcourions ce pays d’argent aux +monts poudrés de neige. Elle était heureuse. +La nappe de vin lilas d’une rade oscillant +sous la pleine lune, certains couchers de +soleil, trempant dans un bain d’or les arcades +lépreuses, les barils de goudron, les ancres et +les câbles d’un vieux port, lui donnaient +l’impression du bonheur. Hélas, même devant +ces spectacles, je n’entendais pas en +moi le chant fidèle de l’existence.</p> + +<p>Je ne pouvais penser à ma vie que comme +à une succession de petits instants satisfaits +ou mécontents. Vivais-je vraiment ? Je répondais, +je marchais, je regardais, mais +toutes ces actions disjointes étaient-elles le +fait d’une personne unique et continue ? Je +me semblais un fragment d’être vivant à +demi digéré.</p> + +<p>Je ne retrouvais l’illusion de la personnalité +que dans mes rêves. Il m’arrivait alors +de subir le supplice enivrant d’une musique +parfaite qu’on ne peut noter. D’autres fois, +le charme de la vie des sens m’était rendu +par des visions brutales. Tantôt, c’était une +sommelière aux mains un peu rouges, mais +douces quand même, comme en ont parfois +les très jeunes gardes-malades, et dont la +langue folle attaquait durement mes lèvres. +Ou bien, c’était un monstrueux torse de +femme cambré devant moi, un estomac +dilaté, des seins avachis, aux mamelons noirs +imprégnés de goudron. Ces songes dont vous +souriez, je m’y accrochais comme aux dernières +épaves de moi-même. Ils me faisaient +soupçonner l’existence d’une région lointaine, +enfouie sous la conscience et pas +encore violée. Tout le reste de mon âme était +étalé, transparent, percé de lumière, comme +ces blancs nuages épars qui annoncent les +vents du sud.</p> + +<p>Ne croyez pas que cette dispersion me fût +douloureuse. Au contraire. J’en goûtais la +volupté. Il ne me suffisait pas de me dissoudre +sans cesse dans un autre être. Je recherchais +les amitiés et les bavardages d’hôtel.</p> + +<p>Il m’était égal de causer avec la dame +anglaise réputée « ennuyeuse », ou avec le +professeur suédois qu’on trouve « intéressant ». +Si l’on parlait du climat de Nice, je le proclamais +<i lang="en" xml:lang="en">bracing</i> avec l’une et <i>alcyonien</i> avec +l’autre. J’aimais à parler du climat de Nice. +Je prenais plaisir aux discussions éternelles +sur la psychologie des races, sur l’amour et +les tables tournantes. J’éprouvais une sorte +d’ivresse à exprimer des opinions recueillies +sur d’autres lèvres, et qui, par leur tour consentant, +excitaient immédiatement la sympathie. +Je ne cherchais pas ma pensée, ni +celle des autres, mais ce je ne sais quoi de +mêlé, de coulant, de donné, qui est dans la +nature vivante.</p> + +<p>Je me souviens d’une promenade que nous +fîmes aux ruines de Châteauneuf. Nous +étions plusieurs couples, hommes en complets +et feutres clairs, femmes en jerseys de +soie jaune, violette ou cerise. Nous avancions +sur une pente de neige d’un rose vif +et vermeil. Le soleil couchant nous traçait +un doux chemin de feu jusqu’en haut. Nous +nous donnions la main. Nous formions une +grappe joyeuse et sonore dont les grains +différaient bien peu, sous l’abîme du ciel. +Nos rires s’élevaient ensemble, au passage +d’une des pointes de roche qui ponctuaient +la neige ; nos souffles s’accéléraient ensemble, +quand la pente s’accentuait ; nous nous +tûmes ensemble, quand, au sommet, nous +découvrîmes, grise, enfoncée, presque disparue, +un grand nœud de nuées mortes au-dessus +d’elle, la Méditerranée.</p> + +<p>Je compris alors, pour la première fois, +cette idée familière aux philosophies de +l’Extrême-Orient, que la vie individuelle +n’existe pas. Oui, peut-être les sages de là-bas +avaient-ils raison de nier la personne ; +peut-être chacun de nous n’était-il, — dans +la chimère de sa pensée propre et de sa +volonté divergente, — qu’une vaguelette +unie aux millions d’autres vaguelettes.</p> + +<p>J’agitais ces pensées, tandis que le soleil +tombait comme une fleur de cuivre. Et je +savais qu’elles préoccupaient plusieurs d’entre +nous. Même ceux qui ne les concevaient +pas avec netteté en étaient confusément +impressionnés. Ils se prenaient le bras ou +la main. Nous fûmes longtemps un groupe +multicolore parmi les pierres des ruines. +Quand les croupes des montagnes, qui étaient +d’un rose crémeux, tournèrent au jaune, sous +la pleine lune montante, nous descendîmes. +J’étais presque heureux. Étrange rêve, en +somme, que de se poursuivre, de vouloir s’attendre +seul ! Comme si l’on pouvait n’être +que soi ! Chaque contact m’avait modifié. +J’avais donné et reçu, chaque fois qu’un +corps s’était appuyé sur le mien. Pourquoi +méconnaître ces liens humains ?</p> + +<p>Oui, pensais-je le soir, mais, illusion ou +réalité, une vie séparée des autres vies est +la condition de mon art. Je ne puis plus produire, +si je cesse d’y croire… Et qu’importe +que je produise ? me répondais-je en m’abandonnant +au sommeil.</p> + +<p>Dès notre retour à Paris, Thérèse tomba +malade. Les premières crises, qui furent +violentes, eurent une singulière répercussion +sur moi. J’étais gagné physiquement par sa +souffrance. Je ressentais ses douleurs. Quand +elle gémissait, mon souffle devenait haletant, +mes jambes tremblaient, ma main se crispait +sur mes yeux. Elle poussait parfois des +cris dont le souvenir me fait encore tressaillir. +C’était le hurlement clair, presque +mélodieux d’un animal qu’on torture. Alors, +je sortais de sa chambre et me jetais, tout +tremblant, sur mon lit. Je sanglotais de pitié, +de rage contre ce qui la broyait. J’aurais +voulu, ne fût-ce qu’une heure, assumer son +supplice. Je me labourais le poignet avec des +ciseaux, pour souffrir, moi aussi. Le souvenir +d’un mouvement de tendresse, d’une phrase +enfantine prononcée par elle m’emplissait +de désespoir… Mais bientôt après, un démon +glacial travaillait ma pensée. Il me représentait +Thérèse plus malade, agonisante, +morte. Et je cessais de pleurer. J’écoutais, +j’attendais sournoisement. Je ne pouvais empêcher +de grandir en moi je ne sais quel horrible +espoir de libération. Des promesses +féroces m’étaient soufflées à l’oreille : « Tu +revivras, murmuraient-elles, tu redeviendras +toi-même, tu travailleras… mais seulement +à une condition… »</p> + +<p>Je me rends compte du dégoût que ces +confidences doivent éveiller en vous. Je ne +veux ni m’accuser, ni m’excuser. J’essaye +simplement de retracer une des périodes +les plus troubles, les plus contradictoires de +mon existence. Ce que j’ai encore à dire me +vouera sans doute au mépris définitif : je le +dirai cependant.</p> + +<p>Le médecin, jugeant une opération nécessaire, +avait fait transporter Thérèse dans une +clinique, où j’allais la voir chaque jour. Les +premiers frais de sa maladie avaient épuisé +nos ressources. Le directeur de la clinique +consentit à nous faire un crédit de plusieurs +mois, mais je ne savais plus comment vivre. +J’étais trop bouleversé par ce que je commençais +à déchiffrer en moi pour chercher du +travail. Je passais des heures seul à la maison, +dans la chambre qu’elle avait quittée. Je +touchais ses vêtements accrochés dans un +placard obscur. Une faible odeur de chair et +de poudre les imprégnait. J’en étais plus +ému que d’une présence. Elle me faisait +revivre une succession d’instants heureux. +Des plis de ces étoffes fatiguées sortait pour +moi la féerie de certains couchants, en Provence, +quand la terre et les oliviers se consument +d’un feu sombre comme le sucre +brûlé. Je me souvenais de réveils alertes au +soleil de neuf heures, qui vernit les palmiers +et danse sur les balcons de marbre. Je retrouvais +un geste d’abandon qu’elle avait eu, le +soir, dans un chemin rocailleux, sous les +oliviers, un silence de bonheur devant la mer +violette… Je l’aimais alors comme je crois +n’avoir aimé aucun être. Puis, une vague +d’indifférence me submergeait et, de nouveau, +quelque chose en moi l’imaginait +morte. Je me voyais seul à jamais, au bord +d’un avenir sans limites… Mon pouls s’enfiévrait +de désir. A l’heure de la visite, je +courais à la clinique et telle était la puissance +de nos habitudes, que je ne pouvais m’empêcher +de lui confier mes cruelles pensées. +Elle me caressait le front, d’un petit geste +d’effacement et de pardon.</p> + +<p>— Ce n’est rien, mon chéri, murmurait-elle. +Ne te tourmente pas.</p> + +<p>Peu de jours après l’opération, une de ses +amies, qui connaissait notre gêne, lui apporta +cinq cents francs. Le billet était encore sur +la table, quand j’entrai. La garde, qui sortait, +me recommanda de ne pas m’attarder. Thérèse +avait passé une nuit assez douloureuse +et le docteur avait autorisé une piqûre de +morphine. Elle ne souffrait pas, en ce moment. +Elle regardait devant elle d’un air +voluptueux, la bouche déclose. Sa lèvre supérieure +se retroussa dans une contraction +involontaire, puis elle s’endormit paisiblement. +Son sommeil m’émouvait toujours. +Elle m’apparaissait alors comme totalement +innocente et je ne m’en voulais plus de la +chérir ; je n’éprouvais plus cette crainte de +m’abandonner à un être. Elle n’a pas connu +le meilleur de ma tendresse.</p> + +<p>Je la contemplais, les larmes aux yeux, +quand j’entendis des pas. D’un mouvement +instinctif, je pris le billet de cinq cents +francs, qui était à portée de ma main ; je +traversai la chambre sur la pointe du pied +et croisai la garde à la porte… Nous nous +fîmes signe que « tout allait bien ».</p> + +<p>A peine dans la rue, je fus traversé par +une sensation de joie extraordinaire. Il me +semblait que je venais d’accomplir un acte +important, définitif, qui allait transformer +ma vie. Je n’éprouvais aucun remords. +J’avais fait cette chose comme celles que +l’on fait en rêve. Elles semblent incohérentes, +au premier abord, puis, quand on les analyse, +on leur découvre presque toujours un +sens symbolique. Il en fut ainsi de mon geste. +Plus tard, j’en vins à l’interpréter comme le +sursaut désespéré d’un être en perdition. +Au moment même où je pleurais d’amour +sur cette femme, l’instinct de conservation +m’avait poussé à agir contre elle. Et il fallait +que l’acte fût le plus bas, le plus ignoble, +pour nous séparer à jamais. Il fallait qu’il +me vengeât de toute son œuvre destructrice, +qu’il me libérât, par la honte, de ma +tendresse. Fausse et misérable impulsion ! +Car si Thérèse avait vécu, elle m’eût encore +emprisonné dans la douceur de son pardon. +Si nous avions pu parler ensemble de ma +vilenie, elle l’eût effacée d’un : « Ce n’est +rien. Ne te tourmente pas. »</p> + +<p>Je n’en eusse retiré que l’amertume des +crimes inutiles. Mais l’homme se retourne +comme il peut, entre les bras étouffants de +sa destinée.</p> + +<p>Aucune de ces pensées ne m’effleurait alors. +Je me sentais libre et léger comme un enfant. +Elle allait mieux ; j’avais de l’argent ; j’étais +seul. Ce triple bonheur me grisait. Je remontai +les Champs-Élysées, où coulait le +ruisseau d’or du couchant, dans un de ces +rêves de puissance qui m’emplissaient à +quinze ans.</p> + +<p>Devant un bar, le regard d’une fille assise +dehors m’arrêta net. Je pris place à côté +d’elle. Son bavardage me charmait. J’écoutais +s’épancher, dans une détente voluptueuse, +le flot de sa sottise. J’avais à peine +besoin de lui répondre, sauf quand elle me +demandait si « un poète, c’était la même chose +qu’un écrivain ». Je la trouvais belle et étrangement +innocente. Nous dînâmes ensemble. +Je l’accompagnai chez elle. Nous avions bu. +Elle parlait sans interruption :</p> + +<p>— Moi, je suis surtout bien de profil. On +m’a dit que j’avais un profil de camée. Il +paraît que c’est une médaille. Est-ce vrai ? +Souvent, on m’a demandé la permission de +dessiner mon profil… Et puis, je suis très +bonne… J’ai beaucoup de pitié…</p> + +<p>— Va, lui disais-je, dans une exaltation +qu’elle attribuait sans doute à l’ivresse ; +parle !… Tu ne m’aurais pas fait de mal, +toi ! Tu aurais pu, des années, déverser sur +moi ta bêtise, tu ne m’aurais pas détruit. +Oui, tu es belle et bonne. Je voudrais te +garder !</p> + +<p>Elle n’écoutait pas et entamait avec importance +le récit de la mort de sa sœur :</p> + +<p>— Elle avait une méningite. Ce sont <i>les +cervelles</i> qui s’émiettent, vous comprenez ?… +Et c’était tellement grave, qu’il a fallu faire +une autopsie. Vous savez ce que c’est, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>Elle ne se tut qu’assommée par le <i>whisky</i>.</p> + +<p>Aux premières lueurs du jour, je contemplai +avec émotion cette tête ravissante, où +jamais ne fermenterait le mauvais vin de la +pensée.</p> + +<p>En rentrant chez moi, je trouvai la domestique +penchée sur la rampe de l’escalier, +une lettre à la main :</p> + +<p>— On est venu trois fois de la clinique, +chercher Monsieur. Madame n’est pas bien.</p> + +<p>Je sautai dans une automobile. Là-bas, +je fus reçu par le docteur. Au lieu de m’introduire +auprès de ma femme, il me gardait +dans le salon d’attente, parlant de péritonite, +d’intervention chirurgicale impossible…</p> + +<p>— Mais laissez-moi donc passer, criai-je +en m’élançant dans les couloirs.</p> + +<p>La garde se tenait devant la porte de la +chambre. Je n’eus qu’à la regarder pour +comprendre ce qui était arrivé. Je n’osais +plus entrer. La jeune fille chuchotait :</p> + +<p>— Nous avons envoyé chez vous à sept +heures, puis dans la soirée, puis vers deux +heures du matin.</p> + +<p>Je me rappelle que je répondis nettement, +avec la présence d’esprit que l’on apporte aux +mensonges mondains :</p> + +<p>— J’étais à Ville-d’Avray, chez des amis.</p> + +<p>La porte fut ouverte et Thérèse m’apparut.</p> + +<p>La garde murmurait :</p> + +<p>— Elle n’a presque pas souffert… Monsieur +le professeur a donné de la morphine…</p> + +<p>C’est ainsi qu’elle m’était apparue la veille. +J’étais comme paralysé, mais froidement +attentif ; je n’éprouvais rien. Mon esprit ne +pouvait s’abstenir d’une comparaison odieuse : +elle ressemblait à la fille que je venais de +quitter. Il y avait sur ses traits la même +innocence…</p> + +<p>Certains hommes se seraient tués, n’est-ce +pas ? Mais moi, est-ce que j’ai du cœur ? +Est-ce que je peux souffrir plus de huit jours +de suite ? L’incident du billet de banque et +les circonstances de la mort de Thérèse furent +connus ; des gens me tournèrent le dos. +Est-ce que je m’en souciai ? Sais-je ce qu’est +l’honneur ? ou l’orgueil ? ou seulement la +conscience du mal ? Non, non. J’ai peut-être +fait le mal : je ne lui ai jamais trouvé de +saveur distincte.</p> + +<p>La morte m’avait avoué jadis, avec une +sorte de bizarre tendresse :</p> + +<p>— Mais mon chéri, tu sais bien que je te +crois capable de tout.</p> + +<p>Si j’étais arrivé trois heures plus tôt à la +clinique, si elle avait pu entendre, dans son +agonie, le récit de ma nuit, je suis sûr qu’elle +eût murmuré, caressant mon front :</p> + +<p>— Ce n’est rien. Ne te tourmente pas.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Sarterre reprit :</p> + +<p>— Ma liaison avec Rébecca H. fut de +courte durée. Mes liaisons furent toujours +de courte durée. Pour Thérèse, j’éprouvais +des sentiments : je crois n’en avoir éprouvé +pour aucune autre femme. Je ne veux pas +en éprouver. Rien que la grimace de la passion. +Une grimace assez profonde pour pouvoir +être exploitée, mais assez brève pour ne +pas diminuer ma force artistique. Rien qui +puisse m’envahir ou m’épuiser. Tant pis pour +celles qui ne comprennent pas.</p> + +<p>J’étais absolument désespéré, quand je +rencontrai cette femme, à Sils-Maria. L’espèce +de lueur qui avait brillé devant moi, +pendant la maladie de Thérèse, s’était éteinte. +J’errais à petits pas dans l’enfer précis de la +réalité. Mon vieil enfantillage m’avait fait +espérer du dépaysement une renaissance, un +afflux de vie. J’explorais ces montagnes +tourmentées ; j’escaladais leurs crêtes, je +traversais leurs replis cachés ; j’évaluais les +beautés et les tares de leur structure ; je +les dévêtais sans amour, comme des géantes +impossibles à l’homme. Et la musique, en +moi, restait muette.</p> + +<p>Aux premiers mots échangés, je sentis que +Rébecca comprenait mon malheur. Un soir, +au bord du lac, en deux ou trois phrases +ambiguës, prononcées tout bas, avec un +orgueilleux sourire, elle éclaira ma détresse. +Je la pressais de questions, j’implorais des +conseils et le mensonge d’une promesse. Elle +réveilla ma confiance. Par quels mots ? Je +l’ai oublié. Peut-être, aujourd’hui, les trouverais-je +vides ou mensongers. Ils me semblaient +alors riches de pouvoir et de vérité. +Son argumentation devait pourtant se réduire +à ceci : que je l’aimasse et la force, +l’ivresse, la joie de créer me seraient rendues. +Mais j’aspirais trop à me laisser convaincre +pour pénétrer ses arrière-pensées.</p> + +<p>Je voudrais que vous puissiez connaître +cette femme singulière. Elle vieillit nonchalamment +d’hôtel en hôtel, raillant les activités +et les chimères humaines, aspirant au +néant ; mais l’aigre chagrin d’être moins +désirée la corrode. Elle ne parle que de donner +et elle prend insatiablement. Elle croit se +dépouiller au profit de ceux qui l’entourent, +mais elle leur vole, avec une impitoyable +douceur, leur personnalité. C’est un acier +flexible et dur. Elle plie en frappant. Sa +pensée a dévoré tous les siens ; sa tendresse +même contient un germe d’anéantissement. +Elle se rit des philosophes et son cerveau +subtil est toujours en travail. Cette calculatrice +ne prise que l’instinct. Elle se nie +supérieure, tout en se consumant d’orgueil. +C’est une païenne : elle croit vouloir la joie ; +elle ne veut que la puissance. Elle se pense +généreuse et saine : je l’ai vue méchante et +maladivement raffinée. Elle est aristocrate +jusque dans ses fourberies. Le vrai, pour +elle, n’a d’autre couleur que celle de ses +passions, mais vous ne la prendrez pas : elle +ment toujours à l’ombre d’une petite vérité. +Elle glisse sous les mots comme un serpent +sous les pierres… Elle est d’un vieux pays de +l’Est où, derrière l’agitation moderne, les +âmes demeurent incurablement rêveuses. Près +de sa maison natale, en Pologne, est une fosse +d’où sortent, la nuit, des fantômes de femmes. +Elle roulera dans toutes les fosses de la vie. +Elle en sortira plus idéaliste qu’avant. Elle +porte en elle son propre fantôme, poète et +visionnaire, qui songe, qui sourit et qui efface.</p> + +<p>Peut-être croyais-je à la vertu réparatrice +de son amour ; mais je la pris surtout par +désœuvrement, par curiosité. J’attache si peu +d’importance à ce geste ! Je me sens parfois +devant une femme comme devant un rocher +à gravir : une action rapide, un peu grisante ; +la rude étreinte d’une matière que j’aime. +Puis, l’abandon solitaire sous le ciel plus +proche.</p> + +<p>Notre première nuit fut toute d’éclats de +rire et de moqueries sur nous-mêmes. Elle +feignait de se prêter à cette joie détachée, à +ce libertinage distrait. Soit pudeur, soit +crainte, elle taisait ses sentiments. Mais je +ne tardai pas à m’apercevoir que j’étais aimé. +En même temps, je discernai les premières +atteintes de sa puissance. Elle s’installait +dans ma pensée, dans mes opinions, dans mes +désirs. C’était la même imprégnation qu’avec +Thérèse, mais plus subtilement impérieuse. +Consciente de cet envahissement, effrayée +de sa force, elle la niait, se faisait petite, répétait +avec un sourire de soumission :</p> + +<p>— Moi qui suis une femme sans importance…</p> + +<p>Et elle tissait autour de moi le filet multicolore +de ses imaginations. Le monde était +pour elle une féerie mystérieuse, un songe +férocement beau, traversé par la vie éphémère +comme par un scintillement de paillettes +au soleil : le monde fut cela pour moi.</p> + +<p>Je m’étais remis au travail, soulevé par +une fausse inspiration. Et c’étaient ses +visions bizarres, c’étaient les hallucinations +sonores de son cerveau que je transcrivais. +J’étais devenu le copiste de ses rêves. Création +plus pénible que la stérilité ! Enfantement +plus douloureux que la mort ! Elle ne +comprenait pas le caractère épouvantable et +forcé de ces naissances. Elle s’en réjouissait. +Mes monstres la charmaient, parce qu’elle se +retrouvait en eux. Elle les croyait viables et +ne savait pas qu’un poison coulait dans leurs +veines.</p> + +<p>— Il me semble que vous grandissez, disait-elle +parfois.</p> + +<p>Illusion de son orgueil, ou ruse de geôlière ? +Je ne sais.</p> + +<p>De sa mâle et précise écriture musicale, +elle notait entre les portées de mes manuscrits +des suggestions ou des corrections. Un +jour, en marge d’une ébauche, je trouvai +quelques mesures de sa main. J’en fus surpris, +car j’étais sûr de ne pas lui avoir communiqué +ce fragment. Après examen, je +reconnus que c’était moi qui avais noté la +variante, <i>en imitant inconsciemment son écriture</i>.</p> + +<p>Cet incident, qui peut vous paraître futile, +me bouleversa.</p> + +<p>L’amant de Rébecca était venu la voir à +Sils-Maria. Je l’avais rencontré jadis à Paris, +alors qu’il étudiait l’histoire. Je le retrouvai +oisif et raillant la science qu’il avait délaissée.</p> + +<p>— On ne peut tout de même pas prendre +un historien au sérieux, disait-il. L’histoire ? +Mon amie en sait beaucoup plus que moi. +Quand je pense que j’ai passé dix ans sur ce +piédestal ! J’étais bien ridicule. Heureusement +qu’elle m’a aidé à l’abattre.</p> + +<p>Je lui demandai s’il était heureux. Il me +répondit :</p> + +<p>— Je vais lentement vers le bonheur. Il +y a encore trop de chimères, en moi, qui ne +sont pas détruites. Je suis un tel nihiliste ! +Je ne connaîtrai la paix que quand tout sera +par terre.</p> + +<p>Nous causions tranquillement, mais il +avait hâte d’être seul avec Rébecca. Quoiqu’il +vécut de sa pensée, il ne la voyait qu’une +ou deux fois par mois. Il lui parlait alors +jour et nuit. Il ne la désirait plus. Il la prenait +parfois dans ses bras et la respirait avec +précaution, comme une fleur douteuse. Il +connaissait nos relations et affectait l’indifférence, +de crainte d’être tourné en ridicule. +Peut-être souffrait-il.</p> + +<p>Je le rencontrai le lendemain, dans la +forêt. Il m’aborda avec une cordialité exagérée. +Je compris que je l’ennuyais. Nous +parlâmes de Tolstoï. Il le traita d’imbécile +et ajouta, d’un ton que je connaissais +trop :</p> + +<p>— <i>Guerre et paix</i> est pourtant une chose +charmante.</p> + +<p>Cette phrase me fut aussi pénible qu’une +difformité soudain entrevue. Nous marchâmes +un moment en silence. Quand nous +reprîmes la conversation, j’eus l’impression +que son esprit n’était plus là, que je parlais +avec un mécanisme robuste, souriant, mais +inanimé. Je lui demandai :</p> + +<p>— Que pensez-vous de la dernière pièce +de Scharnhorst ?</p> + +<p>— Admirable, admirable ! répondit-il vivement.</p> + +<p>— Scharnhorst n’existe pas, repris-je. C’est +un nom de fantaisie que je viens d’inventer.</p> + +<p>Il rougit et les coins de sa bouche s’abaissèrent.</p> + +<p>— C’est sans importance, fit-il. Dans la +conversation, je dis toujours n’importe quoi. +C’est plus facile… et… en général… on ne +s’en aperçoit pas.</p> + +<p>Nous arrivions à un châlet-restaurant d’où +l’on dominait le lac, figé, luisant comme une +coulée de cire bleue.</p> + +<p>Il s’assit et commanda d’une voix inutilement +autoritaire :</p> + +<p>— Deux cafés, je vous prie, mademoiselle.</p> + +<p>Depuis un moment, sa pensée était retournée +auprès de son amie. Il me parlait d’elle.</p> + +<p>— Quel cerveau ! n’est-ce pas ?</p> + +<p>Il ajouta, voyant que je l’observais :</p> + +<p>— Je suis très content comme cela. Je +vois la vie à travers elle. Elle m’a enlevé +la peine de vivre.</p> + +<p>— Et la personnalité.</p> + +<p>— Je ne savais pas en avoir jamais possédé +une, murmura-t-il.</p> + +<p>Il paya. Comme la sommelière tardait à +rapporter la monnaie, il se souleva plusieurs +fois, tournant vers le châlet un visage plein +de souffrance.</p> + +<p>Nous rentrâmes. Sa présence me pesait +comme celle d’un malade mental.</p> + +<p>Le lendemain de son départ, j’annonçai +à Rébecca que je quitterais Sils-Maria dans +les quinze jours. J’expliquai gauchement que +j’avais besoin de solitude, que j’irais m’installer +sur la côte d’Italie.</p> + +<p>— Vous êtes libre, mon ami, sourit-elle.</p> + +<p>Et la lutte commença. Elle avait compris +que je la fuyais pour toujours. Aussi, malgré +la surprise de son orgueil, ne s’attarda-t-elle +pas aux espoirs habituels. Elle choisit délibérément +la vengeance et fit appel aux forces +destructrices de sa pensée.</p> + +<p>Vous vous rappelez cette réplique du pasteur +Morell, dans <i>Candida</i> : « Il est facile, +extrêmement facile d’ébranler la confiance +d’un être en lui-même. Profiter de cela pour +briser le ressort d’un homme, c’est une œuvre +diabolique. »</p> + +<p>Comme elle sentait que l’art seul était +vulnérable en moi, c’est à lui qu’elle s’attaqua.</p> + +<p>Peut-être serez-vous surpris du peu de +consistance de ses tentatives. Vous croirez +que mon imagination les grossit et les envenime. +Vous vous demanderez comment, avec +des mots, — avec si peu de mots, — un être +peut se proposer d’en abattre un autre. Je +vous répondrai que tous les crimes contre la +personnalité, c’est avec des mots qu’ils ont +été commis. Nul plus que l’artiste n’est sensible +aux mots. Il s’en laisse tout de suite +blesser ou enivrer. Il a la superstition des +jugements. Devant la mauvaise humeur d’un +critique, il pleure, il se croit perdu. Le sentiment +de la résistance lui est un obstacle +insurmontable. L’opposition de ses ennemis +le stimule parfois : celle de ses proches le +paralyse. Oui, les doutes à peine exprimés, les +insinuations imprécises de Rébecca, c’étaient +là de bonnes armes.</p> + +<p>— J’ai pleuré, me disait-elle avec tristesse. +Je viens de relire certaines de vos anciennes +œuvres. Tout de même, on aurait dit que +vous seriez allé plus loin. Il y a quelque +chose, en vous, qui a du se figer, un jour. +Vous ne vous rendez pas compte que dans +votre art, comme dans votre personne, il y +a je ne sais quoi d’un peu oppressant ?… +étouffant ?… Non, vous ne le saviez pas ? C’est +curieux, mon ami s’en est tout de suite +aperçu.</p> + +<p>Elle possédait l’art d’inquiéter vaguement. +Je lui avais raconté certain rêve où je m’étais +vu, fuyant la caserne, un matin d’hiver, dans +une crise de dégoût. Je traînais une longue +vie secrète, parmi des étrangers, en des pensions +de famille, puis je m’apprêtais pour un +exil définitif. J’arrivais à l’extrême nord de +la Norvège, dans un chalet de bois, chez une +vieille femme qui prenait des pensionnaires. +Et je vieillissais là. Trois mois d’obscurité. +On pêchait soi-même son poisson dans un +trou de glace. La solitude était mortelle, sous +la lampe rouge continuellement allumée… +Et aucune paix, mais l’amer désir de tout ce +que j’avais méprisé.</p> + +<p>— J’ai repensé à ce rêve, me dit-elle un +jour. Je le trouve admirable, parce qu’il +révèle clairement les inquiétudes inconscientes +d’un être sur lui-même. Il est trop +vrai que vous craignez d’être retranché de +la communion humaine. Et il est certain que +vous le serez un jour… Oui, c’est bien ainsi +que vous finirez, loin, loin dans le nord, à +l’écart, tout seul.</p> + +<p>Je souriais, dans une angoisse muette. +J’avais échappé à la souffrance, dans mon +ivresse de solitude. Mais je regrettais parfois +cette grosse douleur commune qui courbe +tout ce qui vit. — Et pourtant, mon instinct +m’avait toujours crié de la fuir. — Mon +instinct, ou ma lâcheté ?… J’avais banni les +sentiments habituels et les chimères banales. — Mais +si mon art périssait, faute d’aliment ? +Si je succombais, peu à peu, à la soif humaine, +seul et vide, parmi les stériles déserts du moi ?</p> + +<p>Elle me connaissait assez pour m’infliger +à son gré les affres de l’incertitude !</p> + +<p>Elle me tourmenta minutieusement, pendant +notre dernière promenade sur les hauteurs. +Elle montait à pas lents, avec un sourire +amer, méditant la ruse qui m’abattrait, +se livrant parfois aux derniers élans d’un +orgueil bafoué.</p> + +<p>Elle avait mis un collier de perles, négligé +depuis des mois.</p> + +<p>— Ces malheureuses s’étiolent, quand je +ne les porte pas, disait-elle. Voyez comme +elles revivent contre ma peau !</p> + +<p>Je l’écoutais, cette fois, d’une oreille habituée, +presque distraite. Je ne pensais à rien. +Je regardais les cimes se préciser au soleil. +J’étais comme suspendu, absent de moi-même.</p> + +<p>Un peu plus haut, elle s’anima pour désigner +des points multicolores sur un sentier, +de l’autre côté de la vallée :</p> + +<p>— Vous voyez ? C’est H., le professeur de +dessin, avec les enfants de l’hôtel. Il y en a… +trois, quatre, cinq, six… Voilà un homme +vraiment riche et qui se donne ! L’autre +jour, pendant que vous étiez enfermé, triturant +des accords, il a conduit toute la bande +sur les névés. Ils ont fait des glissades jusqu’au +soir dans la neige. Ils sont redescendus, +trempés, ravis, en chantant dans le brouillard. +J’ai eu tout à coup une telle pitié de +vous ! Pauvre garçon, enchaîné par devoir à +sa petite besogne inutile ! En train de « créer », +pendant que les autres vivent !</p> + +<p>Elle me prit les mains et ajouta d’une voix +tremblante :</p> + +<p>— Je vous trouve parfois si lamentable ! +Je vous plains ! J’ai peur pour vous, mon +amour !</p> + +<p>Je me taisais. Ses mains blanches aux +veines bleues, au toucher cruel, m’inspirèrent +soudain un tel effroi que je me dégageai. Elle +eut un mouvement des lèvres, comme pour +demander pardon.</p> + +<p>Nous étions dans un site métallique et méchant, +sous des éboulis en partie recouverts +d’une couche de neige scintillante. Des dents +de pierre noire déchiquetaient l’azur avec +précision. On eût dit un mécanisme, une machine +arrêtée. On ne comprenait pas que ce +fussent les mêmes formes qui, de loin, semblaient +se recueillir dans une majesté vaporeuse. +De cette âme aussi, j’étais trop près. +J’en distinguais l’armature féroce. Je ne comprenais +plus sa souffrance ni son secret poétique.</p> + +<p>Nous montâmes quelque temps sans parler. +Je savais que mon geste de tout à l’heure +serait bientôt puni. En effet, comme nous +débouchions sur un alpage, elle commença :</p> + +<p>— C’est curieux : le petit B. n’aime pas +votre musique. Pour lui, les recherches qui +vous tiennent le plus à cœur sont des préoccupations +enfantines. Il m’a dit : « En somme, +c’est un garçon qui a perdu son instinct et +qui fait bonne contenance comme il peut. » +Je l’ai contredit. Mais il pourrait avoir raison.</p> + +<p>Je ne répondis pas. J’étais surpris de mon +indifférence. Ces mots qui, la veille, m’auraient +longuement inquiété, me semblaient +alors vidés de leur venin. Je me sentais plein +d’une puissance que les paroles n’abattent +plus. Quelque chose naissait en moi, de si +fort, de si frais que je m’en sentais étourdi.</p> + +<p>Nous arrivions au bord d’un lac de haute +montagne chargé de glace fondante. Le +temps s’était couvert. Des brouillards livides +stagnaient autour des cimes, dont on ne +voyait que la base : pierriers gris, névés +souillés de débris, étranglements de neige +entre des parois rugueuses.</p> + +<p>— Ce pauvre B., murmurait-elle, ne peut +plus se passer de moi. Je ne sais vraiment +pourquoi. Je suis toujours si surprise, quand +je m’aperçois que je suis nécessaire à quelqu’un ! +Je ne suis pas une femme supérieure, +moi. Je ne suis qu’une petite madone. Est-ce +que celui-là aussi va se mettre à vivre de moi ?</p> + +<p>Elle parlait généralement ainsi des personnalités +qu’elle avait détruites. Je crois qu’elle +se nourrissait de ces meurtres involontaires.</p> + +<p>— Figurez-vous, ajouta-t-elle, qu’il me +trouve jolie ! Quel enfant !</p> + +<p>Je la regardai. Le froid bleuissait ses joues ; +le hâle des hauteurs avait jauni son cou +mince. Ses yeux clairs viraient pour dissimuler +la tension de sa volonté. Les perles +ornaient funèbrement sa beauté menacée par +le déclin, comme ces féroces montagnes pourries, +dont les déchets s’entassaient autour du +lac. Je les contemplais, délitées, cavées, découronnées +par le temps… spectres sans tête +se regrettant sous le brouillard… Elles me +semblaient aussi perfides que ma tourmenteuse, +mais aussi impuissantes qu’elle, dans +le silence de leur amertume.</p> + +<p>Rébecca parlait maintenant de la « fin de +mon art ».</p> + +<p>— Je ne comprends pas qu’il y ait un +musicien assez peu clairvoyant pour échapper +à une grande inquiétude. Comment n’avez-vous +jamais pensé : « Mais je n’écris pas la +musique qu’il faudrait écrire ? » Tout a été +dit, dans le langage dont vous vous servez. +Il est, d’ailleurs, conventionnel et borné. La +nature est pleine de vibrations qui vous échappent. +Un pêcheur des îles de la Sonde en perçoit +plus que vous. Et ce timide langage, +que vos prédécesseurs vous ont transmis, +vous n’osez même pas le faire éclater ! Vous +n’êtes pas encore libéré du système du <i>tempérament</i> ! +Il faudrait d’abord vous servir +des sons naturels. Ensuite, on verrait… Mais +cela vous est impossible, <i>parce que vous ne +les entendez pas</i>… Je me demande, en vérité, +comment l’avenir jugera les musiciens de ce +temps. Pas même des auteurs de transition. +Le jour où quelque Orphée aura nouvellement +enfanté la musique, on vous citera peut-être +comme des phénomènes de décomposition. +On dira : « Voilà comment ils grinçaient, dans +leur agonie… » Ayez donc le courage de vous +faire cet aveu !</p> + +<p>Je l’écoutais d’un air coupable. Mais une +émotion qu’elle ne pouvait soupçonner, m’emplissait. +C’était comme un retour à la lumière +après des mois de cachot. Que d’imprévu +dans l’homme ! Cette volonté d’anéantissement, +tournée contre moi… et en moi, la +sensation délicieuse d’échapper à ces fureurs, +de me redresser secrètement dans ma force +et ma plénitude perdues !</p> + +<p>Je ne sais quelle alchimie faisait jaillir la +sève sous les traits destinés à m’abattre. Je +ne la haïssais plus. J’aurais pu l’humilier. Je +ne me souciais que de renaître. Me prouver +ma force. N’être pas celui qu’elle disait, ce +raté, cette épave ! Je le voulais si ardemment +qu’une rupture, analogue à la grâce ou à la +folie, se produisit en moi. Ces réservoirs mystérieux +de pensée et d’émotion que l’artiste +porte en lui avaient été scellés jadis et figés +par un gel subtil ; ils crevèrent avec violence +et débordèrent en une débâcle de création. +Dès lors, volonté, réflexion, s’abolirent. Je +cessai de m’appartenir.</p> + +<p>Le soir de cette dernière promenade, je +m’enfermai. Je marchais de long en large, +obsédé par un flot d’idées musicales. Je pleurais. +Je portais la main à ma nuque. C’était +trop beau, ce qui m’arrivait là ! Je chancelais +comme un ivrogne. Dire que, depuis +deux ans, j’avais été sevré de <i>cela</i> ! Est-ce +que <i>cela</i> était revenu pour toujours ? Est-ce +que nous irions ainsi désormais dans la vie, +moi et cette voix à mon oreille ? Moi et ce +chuchotement, qui me rendait plus puissant +qu’un dieu ? Ces années de sécheresse étaient +soudain effacées. Les femmes par qui j’avais +souffert, je leur pardonnais, j’avais pitié +d’elles. Peut-être avait-il fallu qu’elles me +traînassent longuement dans un enfer aride, +pour que l’étanchement de cette nuit fût possible. +S’il était vrai, pourtant, que l’homme +progresse dans les tourments ? « Au travail ! +au travail ! » me répétais-je. Mais l’abondance +était trop grande. Que choisir ? Que +rejeter ?… Ah, tout prendre et succomber ! +Boire, boire à la source jusqu’à défaillir !</p> + +<p>C’est cette nuit-là que j’ébauchai les +quatre mouvements de ma symphonie. Je +partis le lendemain matin pour Paris. Je n’ai +jamais revu Rébecca.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>J’avais surtout retenu de la confession de +Sarterre cette tendance à croire sa personnalité +menacée. J’étais persuadé que l’influence +destructrice imputée à ces deux femmes était +imaginaire. Mais je ne voulais pas le détromper, +car ces illusions lui avaient été +salutaires. L’homme que n’écrase aucun fardeau +meurtrier puise sa force dans des calamités +inventées. Et il faudra toujours que +l’artiste rende responsable des caprices de +son imagination les êtres qui l’auront aimé.</p> + +<p>Je crois qu’il soupçonnait lui-même la +fausseté de ses interprétations. Il s’y tenait +cependant, dans une crainte mystérieuse de +plus de vérité. Il m’avait dit un jour :</p> + +<p>— L’existence de l’artiste serait bien belle, +si elle n’était qu’une succession d’états artistiques… +Trop belle ! Il faut qu’il se contemple, +qu’il se cherche, au lieu de bénir +l’éphémère et de s’en griser. Et il ne parvient +même pas à se déchiffrer. Sa conscience ne +lui présente qu’une image déformée de lui-même… +Mais l’exacte connaissance le paralyserait +peut-être. Je souffre de me voir +faux et je pense dans le même temps : mieux +vaut que le profond, le réel de ma nature +me soit caché. Je n’oserais pas creuser plus +avant ; je ne veux pas tout savoir.</p> + +<p>Ses jours d’impuissance musicale étaient +fréquents. Comme il ne pouvait accuser +aucune femme de ses difficultés, il s’en prenait +au climat, à la nourriture, à l’aubergiste, +« qui l’intoxiquait avec des conserves ». +L’inquiétude et le désespoir régnaient +alors en lui… Il ne tenait plus en place, ne +savait où se fuir. Il faisait seller des mules +et nous suivions l’oued tari, semé de petits +cailloux blancs ; nous longions les rebords +de la <i>Chebka</i>, ces étranges dos de pierre +squameux qui semblent des alligators gris +assoupis sur le sable. Nous mettions pied à +terre sous un des palmiers isolés qui se lèvent +tristement dans le lit de la rivière et nous +repartions avant d’être reposés. Il m’entraînait +sur les collines au-dessus de la ville, +en quête de je ne sais quoi. Mais des confins +de l’horizon, noyé dans une brume de feu, +n’accouraient que des bouffées de désolation.</p> + +<p>Quand son travail « marchait », je ne le +voyais pas de la journée. Le soir, il faisait +parfois irruption dans ma chambre, pour +m’entraîner à quelque escapade juvénile, dans +les jardins de l’oasis.</p> + +<p>L’ennui de Ghardaïa me rongeait doucement. +J’étais las de voir chaque jour devant +moi les murs ardents du <i>bordj</i>, la balustrade +blanche du jardin public où ne pousse qu’un +peu d’orge jaunissante ; las d’entendre chaque +après-midi la voix du négro à djellaba +mauve, nasillant sur un air éternel la complainte +à mille couplets dont se berce le +nonchaloir des Arabes.</p> + +<p>J’annonçai bientôt à Sarterre mon intention +de rentrer en Europe.</p> + +<p>— Moi, je passerai l’été ici, dit-il. Je me +moque des chaleurs et l’Europe me décourage. +Ce continent, retourné comme un +champ de pommes de terre et où les bâtisses +poussent comme l’herbe à cochons… Non, +je ne peux pas chanter cette nature-là. Terre +trop humaine. Et l’homme y est dangereux. +J’ai peur du jour où des messieurs en redingote +m’applaudiront de nouveau. Je me dis : +« Le jour où ils applaudiront les nuages et +les rivières, c’est que les nuages et les rivières +se seront laissé attraper ! » Eh bien, +moi, je ne veux pas me laisser attraper. +Je veux rester libre et maladroit devant +cette race… terrible et furieux en face de +ses doctrines… et enragé dans ses fourmilières. +Je ne suis pas comme elle. J’aimerais +mieux être un scorpion dans son trou que +de lui ressembler.</p> + +<p>Il ajouta plus tard avec une rancune +contenue :</p> + +<p>— Il y a une espèce qui m’écrase : celle +des gens au regard tendre qui croient l’univers +bâti pour eux… les bouches régulières +qui parlent de progrès… les belles consciences +qui luttent pour la justice… Elles +auraient fini par me réduire au silence… +J’ai besoin d’une joie cruelle qui ne peut +grandir en leur présence. J’en ai fini avec +leurs chimères. Je me suis décrassé de ce +nuage gluant.</p> + +<p>Il renversait la tête en arrière et parlait +dans un abandon proche de la violence :</p> + +<p>— Il y a des moments où le bonheur +passe à travers ma poitrine, comme le soleil +à travers un arbuste… Il y en a d’autres où +je sens en moi des forces aussi aveugles, +aussi involontaires que le vent du sud, quand +il déplace les dunes… Ah, il faut tout de +même que vous entendiez ma musique, avant +de partir.</p> + +<p>Il me prit par le bras et m’emmena au +premier étage, dans une pièce carrelée, garnie +d’un piano et d’une table de travail, sorte +d’établi en bois blanc posé sur des tréteaux. +Les volets clos interceptaient la lumière, +mais le vent chaud qui soufflait depuis deux +jours avait saupoudré de sable les manuscrits +et le pavé.</p> + +<p>Sarterre se mit au piano.</p> + +<p>— Vous savez, annonça-t-il en se retournant, +vous grincerez des dents. Ceci n’est +pas fait pour mes « semblables ». Totalement +incapable de les émouvoir. Aucune espèce +de sentiments humains !</p> + +<p>Il joua. L’instrument était faux, les marteaux, +rongés par l’air du désert. Plusieurs +cordes vibraient. Mais les heurts et les tintements +s’atténuaient sous les mains légères de +Sarterre. Peut-être accentuaient-ils l’impression +d’irréalité que me produisaient ces premières +mesures. Il me semblait assister à un +défilé de fantômes ivres. Je n’avais jamais +entendu pareille musique, aussi incroyablement +joyeuse, aussi libre de la charge fatale +que, depuis deux mille ans, l’homme traîne +partout avec lui, dans ses philosophies, dans +ses religions et jusque dans ses rêves. Je +m’étais souvent demandé si un art <i>différent</i> +du nôtre n’était pas possible. Et voici qu’une +réponse m’arrivait de ce piano discord, dans +cette chambre carrelée, à bien des lieues de +la civilisation. Oui, la petite forme humaine, +courbée par la tristesse, était absente de ces +pages. L’art que j’attendais existait.</p> + +<p>Mais ma surprise était grande qu’entre +tous, celui-ci l’eût créé. Que sa musique lui +ressemblait peu ! Je ne savais pas encore à +quel point l’instinct poétique se joue des +contradictions. Dans ce domaine, rien d’impossible, +pas même à une gorge enrouée de +produire un son clair. Voici un anxieux, un +faible, assiégé de mille craintes et sa musique +reflète la joie audacieuse d’un jeune dieu. +Voici un analyste, un maniaque du moi, péniblement +courbé sur lui-même et sa musique +est aussi inconsciente qu’une force de la +nature. Je le sais débauché, capable des +plus cruelles bassesses et sa musique est +innocente comme les jeux d’une panthère…</p> + +<p>Pourquoi ? Peut-être, — il me l’a dit un +jour, — parce que le génie se paie ; parce +qu’une vie inquiète est la rançon d’une œuvre +sereine. Peut-être aussi parce que cette œuvre +est le songe que l’artiste aurait voulu vivre, +l’image sacrée de ce qu’il n’a pu devenir. +Plus il s’enlise dans l’enfer qui lui est dévolu, +plus son œuvre s’en dégage…</p> + +<p>Après le premier morceau de sa symphonie, +Sarterre, qui devinait ces muettes +interrogations, me dit, les yeux brillants :</p> + +<p>— Je vais vous confier un grand secret : +j’ai profité d’un moment où personne ne me +voyait, pour me débarrasser de ce que les +femmes appelaient mon âme. Cela s’est passé +là-bas, sur la piste du sud. Elle est au fond +d’un puits, à quarante mètres sous les sables. +Je crois qu’elle ne remontera pas. Voilà +pourquoi ma musique est libre, libre comme +un requin dans l’Atlantique !</p> + +<p>Il riait et plaisantait tout en jouant, ou +bien s’extasiait naïvement sur la beauté d’un +passage. Quand il eut terminé, il était ivre ; +il ouvrit les volets sans raison, avec des +gestes déréglés. Le pesant soleil de midi +nous frappa au visage. Des colonnes de poussière +se levaient sur la route, comme des +vapeurs de soufre, puis retombaient.</p> + +<p>— Vous n’allez pas sortir ? dis-je en le +voyant coiffer son casque. Il y a plus de +quarante degrés. La lumière est effrayante.</p> + +<p>— C’est ce que j’aime, répondit-il en chancelant +un peu. Je vais passer chez Zorah. +C’est une prostituée soudanaise qui attend, +drapée de soie jaune, à genoux derrière une +porte ajourée. Son patio est badigeonné de +bleu. Il y fait une chaleur d’enfer. Cela sent +l’huile frite et l’encens. Il y a un petit +monstre pourri de syphilis qui joue de la +flûte, accroupi dans un coin.</p> + +<p>Son œil était vague, sa voix pâteuse. Je +me sentais mal à l’aise. J’aurais voulu qu’il +se tût. Mais il continua :</p> + +<p>— Ensuite, j’irai dans la <i>Chebka</i>. Je ne +regarderai pas ce grand trou azuré au-dessus +de ma tête. Non, non, l’inspiration ne me +tombe pas du zénith ! Ha, ha !… Ma force +tient à la terre. Je crois que ma musique +m’est soufflée du sol. Elle sort des pierres +calcinées et des langues de feu qui dansent +derrière les bancs de sable… Au revoir.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>Je quittai le M’Zab avec le premier simoun.</p> + +<p>Je fus trois ans sans revoir Sarterre. Il fit +jouer sa symphonie, puis un quatuor. Son +nom, ridiculisé par la foule, devenait cher à +quelques-uns. Il vivait à l’étranger. Un trait +me fut rapporté sur lui, que l’on donna comme +une rare preuve d’ingratitude.</p> + +<p>Un Mécène, animé par la foi, avait organisé +une tournée de concerts consacrés à ses +œuvres. Sarterre s’était pris d’amitié pour +cet homme. Or, le soir du premier concert, à +Londres, dans un banquet, il se mit à l’accabler +de propos désobligeants. Sans qu’aucune +discussion eût éclaté, froidement, fielleusement, +il lui reprocha ses prétentions artistiques, +son mauvais goût, ses ridicules, ses +petitesses. Les convives cherchèrent en vain +à s’interposer ; Sarterre continua, jusqu’à ce +qu’il eût vu son protecteur quitter la table.</p> + +<p>— S’il avait bu, conclut la personne qui +me rapporta le fait, il se serait excusé, le +lendemain. Mais non, il abandonna la tournée +et ne donna plus signe de vie. Il cherche à se +rendre odieux et il y réussit.</p> + +<p>Qu’il pût être avide du mépris des hommes, +c’est ce que je savais déjà. Il me semblait +pourtant que, dans ce cas, un autre mobile +l’avait poussé. Cette crainte maladive de +voir sa personnalité entamée, cette horreur +avouée de tout ce qui pouvait l’arracher à +lui-même m’expliquaient son acte. Il avait +brutalement rompu avec cet homme, <i>parce +qu’il commençait à l’aimer</i>. Il avait immolé +cette amitié naissante à la chimère féroce +qui le menait. Là aussi était le secret de sa +conduite avec les femmes. Les affections +humaines étaient sa tentation. Dans la +crainte d’y céder, il tranchait tous les liens +au fer rouge. Pour n’appartenir qu’à leur +Dieu, des chrétiens ont agi de même.</p> + +<p>Au mois d’août 1914, je me trouvais à Marseille. +Par un soir étouffant de sirocco, je +rencontrai Sarterre qui sortait d’une ruelle +du Port-Vieux. Il était pâle et semblait +avoir bu. Je l’abordai non sans curiosité.</p> + +<p>— Savez-vous ce qui m’arrive ? commença-t-il +d’une voix assourdie par la colère. +On vient de me verser dans le service armé. +Avant trois mois d’ici, l’abattoir.</p> + +<p>— Mais je vous croyais réformé ?</p> + +<p>— Je l’étais. Il paraît que ça ne compte +plus. On m’a fait passer une révision ! Ah, +les brutes ! Venez, je vous raconterai.</p> + +<p>Nous entrâmes dans un bar au plafond +bas, sur le seuil duquel une fille crépue, les +jambes nues et musclées sous ses jarretelles, +guettait les hommes d’un air farouche.</p> + +<p>— Cela s’est passé dans un hôpital, dit-il +en s’asseyant. Nous étions trois cents à nous +écraser devant une porte. Le directeur, un +Méridional à barbe flottante, se frayait un +chemin à travers notre cohue, jovialement +d’abord, nous appelant « mes amis » ; mais +bientôt, il se mit à nous bourrer les côtes et à +nous injurier comme du bétail.</p> + +<p>Un jeune soldat borgne appelait nos noms +à la porte. On nous examinait par fournées +de vingt. Mes jambes fléchissaient. Un petit +rougeaud à courte moustache noire pesait sur +moi. Il critiquait le gouvernement, l’organisation, +les chefs militaires. Je parvins à le +fuir et à pénétrer dans la salle du conseil +avant mon tour. Des corps demi-nus se démenaient +dans la pénombre, entre des bancs. +A chaque instant, une forme humaine passait +devant une table où siégeaient des officiers. +Deux majors, une serviette à la main, l’examinaient +d’un œil maussade ; la voix enrouée +du commandant de recrutement criait : « Service +armé ! » et d’autres formes étaient poussées +devant la table. Les mots <i>service armé</i> +retentissaient environ toutes les demi-minutes. +Une seule fois, après un bref conciliabule +des officiers, j’entendis crier : « Maintenu ! » +et je vis revenir vers les bancs un +Méridional replet, qui disait :</p> + +<p>— Té, je le savais bien que j’avais le cœur +patraque !</p> + +<p>A mes côtés grelottait un paysan, qui +venait de se déshabiller. Il était décharné et +portait des traces d’excréments le long d’une +cuisse. Il me parlait dans une angoisse invincible :</p> + +<p>— J’ai craché le sang trois fois. Je ne peux +pas me tenir debout.</p> + +<p>On le regarda quelques secondes avec dégoût +et le <i>service armé</i> du commandant de +recrutement retentit de nouveau. Ils appelèrent +ensuite : « Vanini ! » Une voix répondit : +« Décédé ! » puis deux cultivateurs +produisirent un paysan auréolé de cheveux +blancs et qui roulait des yeux effarés.</p> + +<p>— Il est fou, expliquèrent ses camarades.</p> + +<p>Un des officiers cria : « Foutez le camp ! » +et ils discutèrent entre eux le mot qu’ils +inscriraient sur leurs feuilles. L’un voulait +mettre <i>aliéné</i> ; l’autre, <i>insuffisance mentale</i>. +Ils tombèrent d’accord sur <i>faible d’esprit</i>. +Des hommes passèrent encore. Les majors +n’y faisaient plus attention. Le colonel à barbiche +blanche, qui présidait, criait très fort +devant lui des choses qui me semblaient +incohérentes. Et toujours, la voix hargneuse +du commandant grinçait : <i>service armé</i> ! Ils +appelèrent de nouveau : « Vanini ! » Il y +eut des rires et un baryton psalmodia : « Il +est aux cieux ! »</p> + +<p>Mon nom fut prononcé. J’étais ivre de +colère. Je m’adressai à l’un des majors et lui +exposai mon cas en tremblant. Il ferma les +yeux et parut s’endormir. Les officiers se +regardaient en souriant. Je compris qu’ils +se moquaient de moi. Il y eut quelques secondes +d’amusement, puis le <i>service armé</i> ! +retentit et le second major me poussa de +côté. Alors, perdant la tête, je me campai +devant le colonel et criai : « Je proteste. Je +suis malade. Je suis Sarterre, le musicien. » +Le vieux soldat me regardait fixement, sans +me voir. Le commandant de recrutement +ricana :</p> + +<p>— Ah, vous êtes musicien ? Et bien, vous +irez sur le front. C’est là qu’on entend la +meilleure musique, en ce moment.</p> + +<p>Les officiers rirent et l’on appela le suivant. +Tandis que je me rhabillais, un montagnard +qui ne comprenait pas ce qu’on voulait de +lui, me demanda confidentiellement :</p> + +<p>— Dites donc, croyez-vous qu’on nous +fera faire l’exercice ?</p> + +<p>On incorporait la dernière fournée. Pendant +que je sortais, un gros homme sautait +à cloche-pied, pour faire valoir je ne sais +quelle infirmité. Les officiers s’esclaffaient. +En deux heures et demie, trois cents têtes +avaient été marquées pour la boucherie.</p> + +<p>Sarterre frappa la table du poing et se tut.</p> + +<p>Je lui serrai le bras. Il frémissait d’une +colère d’adolescent.</p> + +<p>— Ma patrie n’est pas la leur, reprit-il en +se contenant. Le vert des prairies n’y est +pas brun de sang, au bas de la tige des herbes. +L’odeur de l’été n’y est pas celle de la viande +pourrie. On n’y agonise pas cinq jours au +creux d’un fossé, transformé en tison par la +fièvre. On n’y est pas saisi vivant par un +engrenage qui vous pétrit, vous disloque et +vous recrache, broyé, désossé, comme fait la +machine à tuer les porcs. Ma patrie, c’est +celle de Mozart, de Debussy et de Moussorgsky. +Je n’en connais pas d’autre.</p> + +<p>Je ne pus m’empêcher de sourire.</p> + +<p>— Vous êtes pourtant de ceux qui devriez +comprendre, fit-il sèchement.</p> + +<p>— Excusez-moi, mais nous sommes dans +un bar, à neuf cents kilomètres du front et +vous distinguez, vous définissez, pendant que +des milliers d’hommes tombent…</p> + +<p>Il m’interrompit :</p> + +<p>— Oh ! n’essayez pas de m’émouvoir : je +n’ai pas de sentiments humains.</p> + +<p>Une colère me prit :</p> + +<p>— Au moins, taisez-vous par prudence. +Vous vous ferez écraser comme une bête +venimeuse.</p> + +<p>— C’est possible, admit-il tristement. Je +ne serais pas étonné que cela m’arrivât.</p> + +<p>Je lui posai la main sur l’épaule.</p> + +<p>— J’ai connu votre désarroi. Moi aussi, +les premières semaines, j’ai maudit, ergoté, +demandé des raisons… Mais depuis, j’ai consenti +mon sacrifice. Je ferai ce qu’on me +dira. Je me tairai. C’est tout ce qu’on exige +de nous.</p> + +<p>Il me regardait avec surprise.</p> + +<p>— Vous m’étonnez, répondit-il lentement. +On dirait que vous ne me connaissez pas. +Écoutez. Depuis ma quinzième année, j’ai +vécu pour une seule chose. J’aurais pu avoir +une jeunesse paisible, en province : j’ai quitté +ma famille pour aller travailler à Paris. J’ai +couché dans des mansardes, déjeuné d’huile +de foie de morue, donné des leçons à six sous +l’heure, pour entendre de la musique, le +dimanche. Plus tard, j’ai refusé des situations, +pour préserver mon temps. J’aurais pu +devenir professeur, dans ma ville natale. +C’était la sécurité, mais la fixité ; je sentais +que ma force dérivait de l’instable : j’ai +refusé. A vingt-deux ans, j’aurais pu me +marier. Le bien-être bourgeois, les enfants, +le tilleul sous la lampe : j’ai refusé… Et +depuis, que n’ai-je pas expulsé de ma vie, +pour entretenir en moi le vide sacré ? Que +n’ai-je pas fait endurer aux deux femmes +qui m’ont aimé ? Je connais mon effroyable +injustice envers Thérèse. Je sais que j’ai +traité Rébecca comme un voyou ne traiterait +pas une fille ! Pourquoi ? Par méchanceté ? +Pour le plaisir ? Non. Parce que je sentais +que, d’une manière ou d’une autre, mon art +était menacé. Parce qu’un instinct, en moi, +me poussait à le libérer, par n’importe quels +moyens, par-dessus n’importe quels cadavres. +Vous savez pourtant de quoi je suis +capable et jusqu’où je puis m’avilir, pour +sauver la chose que j’aime. Pas une heure, +dans mon existence, qui ne soit prosternée +devant elle. La perfection m’a tourmenté +jusqu’au vomissement. Je passe des nuits +entières à polir trois mesures. La gloire et +l’argent me sont comme deux mouches que +j’écarte machinalement. Les joies de la vie, +la volupté, la nature, je ne peux plus les +goûter. Entre les bras d’une femme, en mer +et même dans le sommeil, je ne connais pas +l’abandon. Toujours et partout, un aiguillon +me pousse vers ma fonction. Mon bonheur +et ma souffrance dépendent des sons et des +rythmes. Je ne trouve une paix éphémère +qu’en la beauté. J’ai trente-cinq ans. Je vis +seul comme dans un tombeau. Je suis malade +et je ne veux pas guérir. Dans ma fausse +liberté, je me sens plus dépendant que l’archet +entre les doigts du violoniste. Je suis un +déchet volontaire, une caverne creusée par +l’idéal… et vous venez me parler de sacrifice ! +Mais <i>vous ne voyez donc pas que je suis +déjà sur ma croix</i> ? Que puis-je donner encore ? +Et comment voulez-vous que je donne à une +idole qui n’est pas la mienne ? Jésus lui-même +ne serait pas mort pour les hommes, +s’il les avait haïs. Il n’aurait pas enduré les +supplices pour la gloire d’un Dieu auquel il +n’aurait pas cru.</p> + +<p>— Je sais que vous avez loyalement souffert +pour votre art, répondis-je. Mais s’immoler +à ce qu’on chérit, c’est la forme la +plus douce du sacrifice. Aujourd’hui, on vous +demande votre vie pour ce que vous ne +comprenez pas. Voilà le difficile… Il ne me +paraît plus nécessaire de mourir pour ce que +j’aime… Je n’ai même plus besoin de savoir +pourquoi je mourrai… Trouvez-vous donc +la mort si importante qu’il faille la justifier ? +Croyez-moi, mieux vaut se laisser emporter +par une pure folie.</p> + +<p>— La mort n’est rien, reprit-il vivement. +Mais il y a la souffrance physique… et vous +savez bien que je suis un lâche.</p> + +<p>— Je n’en suis pas sûr. Je sais seulement +que vous éprouvez une obscure volupté à +vous faire mépriser.</p> + +<p>Ses yeux se voilèrent. Il fut presque vaincu +par une crise de larmes.</p> + +<p>— Non. Ce n’est pas cela… La vérité, +c’est que je me sens ridicule… étranger… +tout seul… même avec vous !… En quelques +semaines, l’art est devenu risible. Oui… +même pour vous ! Ah, je souffre comme un +homme qui verrait la foule se moquer de sa +mère !… Je sens que toutes mes paroles +sont attribuées au cabotinage… On ne peut +plus me croire, parce qu’on ne peut plus me +comprendre ! Personne, pas même vous… +Alors, j’aime mieux être appelé lâche !… Je +préfère dire que je suis un lâche !… D’ailleurs… +j’en suis peut-être un… je ne sais +pas…</p> + +<p>Il pleurait, dans un désespoir d’enfant +perdu. Nous nous séparâmes sans paroles.</p> + +<p>Je ne revins en Provence que trois mois +plus tard. Je le rencontrai à Nice, arpentant +l’avenue de la gare, en uniforme, sous une +épaisse pluie d’automne. Il flottait dans une +tunique graisseuse et sa tête disparaissait +dans un étrange capuchon imperméable.</p> + +<p>Il saluait les gradés avec une raideur inquiète +qui les faisait sourire.</p> + +<p>— Ils m’ont incorporé ici, par erreur, +sans doute, me dit-il. Je couche sur deux +centimètres de paille, et tout de suite le +pavé ! Les premières nuits, j’ai dormi la +tête sur des détritus. J’ai reçu une vieille +couverture. On me l’a volée. Il paraît que +c’est l’usage. Il faut en voler une, à son tour. +Je ne sais pas m’y prendre. J’ai préféré +acheter un plaid. On me l’a volé. Alors, j’ai +renoncé. Je traîne une assez vilaine bronchite, +mais le major ne veut pas de malades. +Huit heures d’exercice par jour et nous +partons dans trois semaines pour le front. +J’espère claquer avant.</p> + +<p>J’avais la gorge serrée. Je l’invitai à dîner +au café de Paris.</p> + +<p>— Non, pas là, fit-il. Mon uniforme sent +trop mauvais. Je n’arrive pas à le nettoyer.</p> + +<p>Nous allâmes dans un caveau du vieux +Nice. Il mangea silencieusement. Je lui parlai +de sa musique.</p> + +<p>— J’ai écrit un quatuor, me dit-il.</p> + +<p>— Naturellement, depuis la caserne, plus +un projet, plus une idée ?</p> + +<p>Il me jeta un regard singulier et répondit :</p> + +<p>— Non, heureusement.</p> + +<p>— Pourquoi, heureusement ?</p> + +<p>— Parce que, hésita-t-il… si ça revient… +Je ne sais pas ce qui arrivera.</p> + +<p>Il reprit, un moment après, en ricanant :</p> + +<p>— Il paraît qu’il y a une agence de désertion, +à Nice même. La caserne est pleine +d’Italiens, qui déguerpissent quand ils le peuvent. +On dit que pour cent francs, les guides +vous conduisent de l’autre côté de la frontière, +par-dessus les montagnes. Il faudra que +je m’informe !</p> + +<p>Deux semaines plus tard, il m’écrivit de +venir lui parler à la grille. Je le trouvai +parmi d’autres silhouettes haves, guettant +la vie extérieure entre des barreaux de fer. +Il toussait affreusement ; sa voix était affaiblie.</p> + +<p>— Voici, m’expliqua-t-il : nous partons +dans huit jours pour le front. Alors, pour +nous empêcher de regretter la caserne, on +nous consigne, on nous engueule : c’est +l’enfer. Je ne peux pas toucher à la nourriture. +Je voulais vous prier de m’acheter quelques +provisions.</p> + +<p>Je revins avec du chocolat, des biscuits +et des fruits, que je lui passai à travers la +grille. Nous causâmes encore quelques instants.</p> + +<p>— Je me suis fait porter malade, pour +pouvoir écrire, dit-il. Je n’ai pas été reconnu. +Ils ne reconnaissent même plus les tuberculeux, +avant un départ. Il y en a un qui veut +mettre le feu… Ah ! c’est qu’on devient de +telles canailles, là dedans ! Si je vous disais…</p> + +<p>Il prit mon bras et m’attira tout contre les +barreaux.</p> + +<p>Un roulement de tambour l’interrompit. +Il sursauta nerveusement, me tendit une +main moite et se hâta vers le fond de la cour, +parmi d’autres silhouettes effarées.</p> + +<p>Je lus trois jours plus tard, dans les journaux, +que le soldat Sarterre avait été capturé +par les gendarmes, au moment où il +cherchait à franchir la frontière.</p> + +<p>J’obtins avec difficulté la permission de +le voir. Je le trouvai tranquillement assis +dans une cellule obscure.</p> + +<p>— Je pensais que vous seriez venu, dit-il, +avec un calme que je ne lui connaissais pas.</p> + +<p>— Comment vous êtes-vous fait prendre ? +questionnai-je.</p> + +<p>— Oh, très stupidement, avoua-t-il. J’étais +sorti de la caserne avec un détachement de +corvée, le matin. J’avais endossé des vêtements +civils chez un représentant de la fameuse +agence, qui m’avait, en même temps, +remis un faux laissez-passer pour S<sup>t</sup>. M. Je +devais trouver mon guide dans un café de la +petite ville. J’y arrivai au moment où les +falaises de pierre revêtent la couleur des +jacinthes. Les cimes, vers l’Italie, étaient +chargées de neiges d’un jaune pourpré. La +place aux platanes dénudés craquait de boue +gelée. Mon guide m’attendait au rez-de-chaussée +d’une maison à arcades, sur une +ruelle en pente, au milieu de laquelle fuit +l’eau grise des montagnes. Malgré ma faiblesse, +les détails des sites s’imprimaient en +moi avec une fraîcheur et une force incroyables. +Il me semblait n’avoir jamais su jouir +auparavant du monde et de ses spectacles.</p> + +<p>Aux premiers mots que prononça l’homme, +un sec et rusé contrebandier, je compris que +j’étais tombé entre les mains d’aigrefins. +Il argua d’un renforcement de la surveillance, +pour refuser de m’accompagner. J’avais +versé l’argent d’avance à Nice. Je lui proposai +le double, puis le triple de la somme. +Rien ne put le décider. Il m’offrit de me +cacher dans sa maison, moyennant deux +cents francs, jusqu’à ce que les risques +eussent diminué. Je refusai, craignant un +piège.</p> + +<p>— Il est cinq heures, dis-je. Ma disparition +doit être constatée. Il faut que je passe +cette nuit ; je me débrouillerai sans vous.</p> + +<p>Il rit, me toucha l’épaule et m’emmena +hors du bourg, sur un chemin verglassé qui +s’enfonçait dans les montagnes. Celles-ci +s’étageaient dans le crépuscule, comme de +vastes boucliers bleuâtres. Un vent aigu +nous harcelait.</p> + +<p>— La frontière est là, dit le vieux, en +désignant une vague dépression, entre deux +mamelles de neige. Il y a quatre heures de +marche. Le chemin est bon jusqu’aux dernières +maisons, puis on enfonce plus haut +que les genoux et, sur le col, plus haut que le +ventre.</p> + +<p>— Vous autres, demandai-je, comment +faites-vous pour passer ?</p> + +<p>— Nous mettons des skis… ou des raquettes.</p> + +<p>— Eh bien, procurez-m’en.</p> + +<p>Il haussa les épaules et me conduisit +chez lui. Là, il essaya encore de me retenir. +Je lui achetai une paire de vieilles raquettes +et un morceau de pain. Il me regarda partir, +en jurant dans son patois.</p> + +<p>Je montai d’abord facilement. Le chemin +était frayé. Sur ses bords, de jaunes touffes +d’herbe s’affligeaient sous leur gaîne de +glace, comme en une prison de verre dépoli. +La vallée se rétrécit bientôt et je m’élevai +entre des couloirs où la neige ne tenait pas, +mais où les cascades figées se bossuaient en +paquets livides accolés aux parois de roche. +La nuit était tombée. Une nuit du nord, au +froid torturant, aux étoiles de pierre précieuse. +Comme j’avançais plus difficilement, +je décidai d’attendre le jour dans la première +habitation. En débouchant des gorges dans +une vallée chaotique, j’aperçus un point +lumineux au-dessus de moi, parmi des pyramides +noirâtres zébrées de neige, qu’on eût +dites en poussière de charbon. Je quittai +le chemin, pour escalader un de ces cônes +friables. Là-haut, se penchait une maison, +dominée par la cavité sombre de son grenier +à fourrage comme par une espèce de guignol +funèbre. Une vieille vint m’ouvrir et je me +trouvai dans une salle qu’il me semblait +reconnaître…</p> + +<p>La lampe, l’abat-jour rouge, le monde +gelé du dehors, rien ne m’était nouveau. Je +crois vous avoir raconté ce rêve avec lequel +Rébecca m’avait subtilement tourmenté : +un départ de la caserne et un exil atroce, +dans une pension, aux confins de la Norvège. +Eh bien, l’intérieur où je venais de pénétrer +était à peu près identique à celui qui m’était +apparu, cinq ans auparavant…</p> + +<p>Aussitôt, l’angoisse de mon rêve me reprit +et j’entendis Rébecca murmurer avec sa +douceur menaçante :</p> + +<p>— Vous serez un jour retranché de la +communion humaine. Vous finirez à l’écart, +tout seul.</p> + +<p>Ce jour devait être venu. Je m’assis sous +la lampe. Je commandai du café, car je me +trouvais dans une auberge ; mais à partir de +ce moment, je cessai de me défendre. Il me +semblait être entré dans une vieille histoire, +écrite depuis longtemps et dont je n’avais +plus à diriger les péripéties.</p> + +<p>L’hôtesse me questionna. Je répondis maladroitement, +avec négligence. Je lui demandai +de l’encre et, toute la nuit, dans une +petite chambre qu’enfumait un feu de bois +vert, j’essayai de travailler… Je ne me couchai +qu’au jour. Je me rendais compte qu’il +eût fallu repartir sans perdre un instant, et +pourtant, je me mis au lit avec une singulière +sensation de quiétude. Je comprenais +l’imprudence de ma conduite, mais rien n’eût +pu m’en faire changer. Il y a des moments +où le raisonnable vous apparaît clairement, +où aucune impossibilité ne vous en sépare, et +où l’on incline vicieusement vers l’absurde. +Peut-être ma volonté s’était-elle relâchée, au +point de me rendre incapable d’agir… Peut-être +y avait-il autre chose…</p> + +<p>Quand je me réveillai, des figures de glace +rougeoyaient sur mes carreaux. Une grande +lumière consolante régnait sur les champs +de neige. Dans l’azur, une bête de pourpre +et d’or escaladait le zénith. Je fis ma toilette +et fumai devant la fenêtre. Il était +dix heures.</p> + +<p>J’inspectais les rondeurs de neige entre +lesquelles j’avais à me frayer un chemin. Le +soleil les argentait par plaques ; on eût dit +les pièces d’une armure éblouissante. Le ciel +devenait d’un bleu de plus en plus radieux, +ce bleu des hivers alpestres, qui vous enivre +d’une joie froide et insensée.</p> + +<p>J’allais partir, quand j’aperçus deux cavaliers +qui mettaient pied à terre sur la route. +Ils escaladèrent vivement la pyramide noire +où mon auberge était juchée. Je distinguais +le bleu sombre de leurs uniformes et leurs +saines faces provençales que le froid colorait. +Il me prit une fureur de liberté… Je me +précipitai hors de la maison et me lançai +dans une direction opposée à la route. Vous +n’avez jamais couru pour votre vie ? Non ? +Alors vous ne pouvez savoir quelle lucidité +règne dans votre esprit, quelle force gonfle +vos muscles. Chaque fibre de l’être est en +éveil. Malgré les bonds les plus hardis, il +semble impossible de trébucher. Et nulle +crainte ; rien que l’excitation de la course. +Je descendais obliquement le revers de la +pyramide, afin de gagner une sorte de chaos +rocheux où je comptais me dissimuler… En +réalité, ma tentative était sans espoir. A +aucun moment, les gendarmes ne prirent cette +poursuite au sérieux. Je les entendais rire et +plaisanter, derrière moi. L’un d’eux me suivait +sans se presser, tandis que l’autre exécutait — un +peu plus rapidement — un crochet +destiné à me couper la route. Au bout de +cinq minutes, ils m’eurent cerné dans un +ravin. Adossé à une pierre, je « faisais tête », +dans une attitude probablement comique. +Ils ne mirent même pas le revolver au poing, +pour me capturer. Ils se contentèrent de +m’envoyer quelques boules de neige, puis me +saisirent, docile et aveuglé. La facilité de +l’opération les enchantait. C’étaient de joyeux +garçons, au parler sonore. Ils sentaient le +cuir et l’écurie. L’un d’eux, pour montrer sa +force, me chargea sur ses épaules, en disant :</p> + +<p>— Vaï, il n’est pas lourd, le moineau !</p> + +<p>J’avais de la peine à ne pas rire avec eux, +tant le jeu me semblait merveilleux, dans +l’espace blanc qui scintillait au soleil du +matin. L’hôtesse nous attendait devant l’auberge.</p> + +<p>— Madame, criai-je d’une voix perçante, +ne croyez pas que j’eusse l’intention de +partir sans vous payer. Mais ces messieurs +ne m’ont pas laissé le temps de demander +ma note !</p> + +<p>Je ris seul. La femme me regardait avec +une méfiance hostile. Les hommes étaient +devenus graves. J’avais envie de faire je ne +sais quoi de généreux, d’imprévu. Je sortis +un billet de cinquante francs.</p> + +<p>— Gardez-le, dis-je à la vieille. Il vous +dédommagera de la mauvaise compagnie !</p> + +<p>Elle n’osait prendre l’argent. Elle consulta +d’abord mes gardiens qui durent lui +assurer que je n’étais pas un voleur. Alors +seulement, elle se décida. Elle empocha le +billet sans un mot, puis disparut. On me +passa les menottes et nous partîmes. La +meurtrissure de l’acier était moins pénible +que je ne l’eusse souhaité. Je marchais aussi +vite que possible entre les chevaux, m’efforçant +de contrefaire l’attitude humiliée du +« criminel ». J’aurais voulu que les gendarmes +fissent trotter leurs montures et me frappassent. +Il me semblait, au contraire, qu’ils se +concertaient du regard pour modérer l’allure +et me laisser souffler de temps à autre. En +approchant de S<sup>t</sup>. M., nous croisâmes une +bande de gamins qui nous escortèrent en +criant. Leurs quolibets, glapis à voix claires, +dans ce patois sonore que je ne comprenais +pas, me causaient une sorte d’ivresse… A +l’entrée du bourg, j’aperçus mon « guide » de +la veille, qui paraissait nous guetter. Je ne +doutais pas un instant qu’il ne m’eût livré. +Je lui souris amicalement au passage. Le +soir même, on m’écrouait ici. Vous voyez +combien cette équipée fut absurde !</p> + +<p>Je hochai la tête :</p> + +<p>— Si vous aviez marché toute la nuit, ou +seulement quitté l’auberge au petit jour, vous +auriez passé.</p> + +<p>— J’en suis convaincu, répondit-il vivement.</p> + +<p>— Alors ?</p> + +<p>Il ferma les yeux, se concentra quelques +instants dans une sorte de vision intérieure +et murmura :</p> + +<p>— Il me semble… C’est comme si j’avais +<i>voulu</i> me faire prendre.</p> + +<p>— Oui… Pourquoi ?</p> + +<p>Il haussa les épaules en soupirant, incapable +de percer cette obscurité.</p> + +<p>Je lui demandai s’il avait pu travailler, +depuis son emprisonnement.</p> + +<p>— C’est fini, me dit-il. Je ne travaillerai +plus. Ce que j’aurais à dire doit être tu. La +musique, en moi, est devenue malade.</p> + +<p>Il ouvrit son carnet de notes et me désigna +plusieurs pages de griffonnages tourmentés.</p> + +<p>— Voici ce que j’ai dû écrire l’autre nuit, +dans cette auberge… Lisez… Vous ne pouvez +pas ?… Tant mieux. C’est trop pénible. +Je ne connais rien de plus désespéré. Cela +rampe, cela geint, cela étouffe… Cela ne +doit pas subsister.</p> + +<p>Il ferma le carnet et continua d’une voix +douce, mais décidée :</p> + +<p>— Il y a une espèce de souffrance que je +refuse de mêler à mon art. Ces trois mois de +caserne ont empoisonné ma source, comprenez-vous ? +Les malheureux avec lesquels +j’étais enfermé m’ont donné de la vie une +image que je ne peux pas chasser et que je ne +veux pas transcrire. Si ce que j’ai vu et enduré +là s’appelle réalité, j’avoue que ma faiblesse +et mon épouvante m’en éloignent à jamais. +Ma place était à l’écart. J’ai tenu devant le +doute, les tourments de soi, la haine et +l’amour des femmes : je me suis effondré +devant la misère des hommes. Quelqu’un +m’a dit un jour : « Toute votre vie, vous avez +fui une grande chose inévitable. » C’est vrai. +Et je ne le regrette pas. J’aurais eu honte de +transformer en beauté la douleur humaine. +Je suis content qu’elle m’ait été si longtemps +épargnée. J’étais fait pour orchestrer des +songes de lumière et de liberté. Les dernières +lignes qu’on connaîtra de moi sont quelque +chose d’incroyablement joyeux… une ivresse +de par delà les nuages. Il est bien de finir +ainsi.</p> + +<p>Il me serrait la main, comme pour me +supplier de ne pas le contredire.</p> + +<p>— D’ailleurs, ajouta-t-il en promenant un +regard apaisé sur les murs de sa cellule, je +ne suis pas fâché d’avoir trouvé le repos. Je +n’ai jamais connu, dans mes vagabondages, +pareille plénitude. C’est qu’il est bon d’être +certain qu’on a dit son dernier mot. Ceux que +rien ne pousse à créer doivent mener une +existence bien tranquille. Moi, j’ai peiné +dans l’angoisse d’un enfantement perpétuel. +Maintenant que je suis délivré, je me +sens faible, heureux et enclin à la tendresse… +Oui, vous ne sauriez croire tout ce qui peut +se mettre à vivre en moi de simple, d’ordinaire. +Ainsi, je ne m’étais jamais si bien +rendu compte de l’affection que j’ai pour +vous. Je vous dis que je pourrais devenir un +homme comme les autres… Aimer la première +venue… M’enthousiasmer pour n’importe +quoi… Mais, ajouta-t-il, en souriant de +lui-même, je suppose que l’autorité militaire +mettra bon ordre à cette sensiblerie.</p> + +<p>Nous parlâmes de son jugement, qui devait +avoir lieu la semaine prochaine. Je lui proposai +de tenter une démarche auprès du gouverneur +de la place.</p> + +<p>— Non, non, protesta-t-il. Je trouve mon +écrasement tout à fait raisonnable, aussi naturel +que l’escamotage des déchets, dans une +cité moderne. Laissez faire. Je n’ai vraiment +plus aucune importance.</p> + +<p>On me refusa la permission de le revoir +avant le conseil de guerre, mais il obtint +celle de m’écrire. Il me donnait des instructions +au sujet de ses manuscrits et continuait :</p> + +<p>« Vous savez que l’homme seul projette +des fantômes. Celui de l’Afrique me tient +compagnie, depuis deux jours. Est-il donc +vrai que, jusqu’à la dernière seconde, nous +ne savons ce qui est possible en nous ? Je me +sentais, quand je vous ai vu, définitivement +libéré de ma tâche. Maintenant, je crois que +mon art aurait surmonté la souffrance. Je +n’aurais pas succombé vulgairement à la +tentation de l’exploiter. Je ne l’aurais pas +divinisée. Ma musique ne peut mentir à son +sujet… Je l’aurais simplement oubliée. Je +suis assez jeune pour oublier n’importe +quelle espèce de souffrance. Il y a, dans mon +cœur, quelque chose de brûlant, d’enivré, qui +demande à revivre. Je revois continuellement +les mêmes lieux. Tantôt, c’est une ligne rouge +de bancs de sable, d’où monte, incliné par le +sirocco, un nuage pulvérulent ; tantôt, c’est +une dune d’or, modelée par le vent en une +corniche gracieuse, comme le sont parfois, +dans la très haute montagne, les arêtes de +neige ; enfin, je suis hanté par les étranges +sommets du Djebel-Sahari, ces cinquante +pics pareils, alignés côte à côte et envahis +d’un bleu intense, alors que le désert, à leurs +pieds, flamboie encore. Je suis, devant ces +spectres, comme j’étais, il y a cinq ans, devant +la réalité : soulevé, désirant, joyeux.</p> + +<p>L’épouvantable, ce n’est pas d’être à quelques +jours du « châtiment »… c’est de savoir +que ma vie d’artiste n’était pas finie. »</p> + +<p>Devant le conseil de guerre, son attitude +fut maladroite. Il dut être victime d’un phénomène +de suggestion. Ses juges le considéraient +<i lang="la" xml:lang="la">à priori</i> comme une sorte d’anarchiste +intellectuel, d’antimilitariste. Or, telle était +sa faiblesse devant les opinions grossières, +qu’il y souscrivait tout de suite avec docilité. +Il se prêta maladivement à cette fiction de +soldats peu soucieux des nuances et ne sut +que leur présenter la piteuse image d’un réfractaire +à principes. Il pérora, discuta, dogmatisa, +comme on s’y attendait. J’imagine +son angoisse, à se sentir glisser sur cette +pente, incapable de se taire, ou de crier : +« Je mens ! Je ne suis pas cet homme-là ! »</p> + +<p>Il fut condamné à dix ans de travaux +publics et envoyé par faveur sur le front. +J’appris, quelques semaines plus tard, qu’il +avait été tué. Je voulus savoir dans quelles +circonstances. On prétendit longtemps l’ignorer. +Enfin, un auxiliaire du bureau de recrutement, +lassé de mon insistance, me mit rapidement +sous les yeux une feuille où je lus, à +côté de son nom : « Fusillé pour lâcheté. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">LA PLUS MALHEUREUSE</h2> + + +<p>Shodds était-il un maniaque, un sadique +ou un apôtre ? Ses amis de Londres n’avaient +pas l’intelligence assez aiguisée pour trancher +la question et lui-même ne se l’était, sans +doute, jamais posée. Somme toute, l’existence +qu’il menait depuis quelques années permettait +d’adopter avec autant de vraisemblance +n’importe laquelle des trois hypothèses.</p> + +<p>Ce petit Anglais à l’extérieur modeste, +vêtu d’un complet d’alpaga noir et coiffé d’un +canotier noir, sous toutes les latitudes, avait +entrepris un des plus interminables pèlerinages +qui soient : celui des lieux de débauche +de la terre.</p> + +<p>Après vingt ans d’obscure paperasserie +dans un bureau de la Cité, il dévorait un héritage +inattendu en billets de paquebots et de +chemins de fer. Il parcourait la planète, sans +tenir compte des saisons, dans le désordre inquiet +d’un homme poursuivi.</p> + +<p>Malgré son aspect de clergyman, il ne colportait +pas de bibles ; malgré la fièvre de ses +investigations dans les rues chaudes, il ne +cédait qu’occasionnellement à la tentation +d’un corps mince et dangereux.</p> + +<p>Voici comment il procédait : après avoir +arpenté plusieurs fois les quartiers réservés, +il cherchait « la plus malheureuse » parmi les +filles, lui remettait une guinée et quittait la +ville.</p> + +<p>A mon avis, cet absurde pèlerin était un +artiste, un chercheur d’infini.</p> + +<p>Le spectacle de la prostitution donne à +l’homme le plus casanier l’illusion de la +grande liberté ancestrale et le sentiment que +<i>tout est possible</i>, alors qu’il sait pourtant que +rien n’est possible, sinon une débauche misérable.</p> + +<p>Et puis, il y a des esprits tourmentés, à qui +la dégradation bestiale, les plaies et l’ordure +apportent comme une espèce de réconfort, +d’apaisement vertigineux.</p> + +<p>Cet été-là, sans souci de la chaleur, qui +emprisonnait tout le bassin de la Méditerranée +dans une cage d’or rouge, Shodds +partit pour Constantinople.</p> + +<p>Les « flottantes » de Galata l’accueillirent +cordialement. Énormes, demi-nues, serrées +les unes contre les autres, elles débordaient +les petites boutiques, dont elles étaient le +vivant étalage. Leurs bras pendaient au +dehors, dans un cauchemar de viande rose.</p> + +<p>Elles disaient :</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Come in.</i></p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good night, darling !</i></p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Well, Mister Clergyman ?</i></p> + +<p>Mais Shodds passait, les trouvant trop +souriantes.</p> + +<p>Derrière Péra, au fond d’un ravin jaune +où stagnent des mares noires, près des cahutes +des montreurs d’ours, il découvrit quelques +Arméniennes, vivant dans un exil fort rude.</p> + +<p>Il offrit sa guinée à une fille qui le regardait +passer d’une espèce de cave, la tête posée +sur le seuil, à même la terre.</p> + +<p>Le lendemain, il partait pour Smyrne. Là, +vive déception : chaque jour, le choléra +réglait sans discussion les comptes, certainement +frauduleux, d’une vingtaine de Grecs.</p> + +<p><i>Sa</i> rue était contaminée. Une ficelle négligente, +posée à hauteur d’homme, suffisait +à en interdire l’accès.</p> + +<p>Shodds n’insista pas et s’embarqua pour +Alger.</p> + +<p>La Casbah n’est plus le paradis des prostituées +mauresques. Il trouva, en haut d’un +raide escalier bleu, dans une chambrette sans +lit, qu’encombrait un coffre vaguement doré, +une fillette du sud, en pleurs sur sa natte.</p> + +<p>Le premier sirocco lui avait apporté la +nostalgie des immenses plateaux verts, où les +tentes de sa famille offraient l’apparence peu +glorieuse de cinq minuscules pyramides de +charbon.</p> + +<p>Elle pleurait jour et nuit ces petites cônes +sombres et les vingt francs qui l’en rapprocheraient.</p> + +<p>La guinée de Shodds la surprit comme une +grâce d’Allah. Elle lui fit un salam presque +épouvanté, quand il sortit de chez elle.</p> + +<p>Ensuite, ce fut Laghouat. Quarante degrés +de chaleur. Le blanc des murs pénètre en +vous plus loin que les yeux. Il semble qu’on +vous bâtit quelque chose de blanc sous le +crâne.</p> + +<p>Shodds courut chez les amies tatouées +des tirailleurs. Écrasées de langueur sur +leurs pavés, elles regardaient stupidement ce +petit visiteur de midi. Il garda sa guinée, +n’ayant rien pu tirer d’elles que des gestes +de provocation lasse.</p> + +<p>Il gagna Tanger, puis Madère.</p> + +<p>A Funchal, trente degrés seulement, mais +chaleur humide.</p> + +<p>A onze heures du matin, près du torrent +sans eau où sèchent les ordures, Shodds promena +son rêve entre ces longs murs ardents +où s’ouvre, de loin en loin, le gîte d’une prostituée.</p> + +<p>Il les surprenait dans l’abrutissement du +plein soleil et de la vieillesse.</p> + +<p>Il laissa deux guinées à deux mégères +également répugnantes, qui crurent les pièces +fausses et l’injurièrent.</p> + +<p>Un steamer partait pour les Antilles. Il +le prit.</p> + +<p>Une traversée sous les tropiques, même en +été, peut être bienfaisante. Mais Shodds +n’était pas de ceux que dix jours de mer +apaisent. A l’heure de la sieste, il arpentait +nerveusement les ponts, imaginant des bouges +futurs.</p> + +<p>Peu importe le nom de l’île volcanique où +il débarqua. Dès les premiers pas sur le quai, +il comprit que la chaleur devenait une affaire +sérieuse.</p> + +<p>La rue des femmes se trouvait derrière le +port. Entre ses jaunes masures cubiques, la +poussière régnait largement. Elle avait des +remous, des profondeurs, des vagues, comme +un fleuve.</p> + +<p>Un ciel sulfureux pesait sur la ville et sur +les falaises de lave. On périssait de soleil +invisible.</p> + +<p>Shodds marchait en soulevant une colonne +de poussière.</p> + +<p>Parmi les faces noires qui guettaient derrière +les volets demi-clos, un visage blanc +l’arrêta.</p> + +<p>A sa question habituelle :</p> + +<p>— Quelle est la plus malheureuse, ici ?</p> + +<p>La femme, une Espagnole, répondit en mauvais +anglais :</p> + +<p>— Viens avec moi.</p> + +<p>C’était une fille assez jeune, sans beauté. +Shodds remarqua qu’elle avait un pouce +démis. Sa main, flétrie et mutilée, faisait +penser à la patte d’un poulet bouilli.</p> + +<p>Il la suivit jusqu’à une partie de la ville +que le dernier tremblement de terre avait +détruite.</p> + +<p>Il n’y avait plus là que des ruines inhabitables, +une désolation de pierres sèches de tumulus, +de fondrières empâtées de boue verte.</p> + +<p>Cela sentait les excréments et la banane +pourrie.</p> + +<p>La fille s’arrêta bientôt devant trois pans de +murs qu’on avait toiturés avec des planches +et de la toile goudronnée. L’entrée semblait +une brèche ouverte à coups de canon.</p> + +<p>— C’est ici, fit l’Espagnole.</p> + +<p>Shodds avança la tête et aperçut, accroupie +dans un coin, une femme qui ne lui parut +ni laide, ni fort âgée.</p> + +<p>Elle se détourna aussitôt et cacha son +visage contre les pierres, mais pas si vite que +Shodds n’eût été intrigué par son étrange +fixité et aussi par quelque chose en lui, — il +n’aurait pu dire quoi, — de péniblement +inanimé.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’elle a ? demanda-t-il à +l’Espagnole.</p> + +<p>— Elle ne te le dira pas.</p> + +<p>— Pourquoi n’est-elle pas avec vous autres ?</p> + +<p>— Elle ne le dira pas.</p> + +<p>— Elle ne doit voir personne, dans ces +ruines ?</p> + +<p>Il y eut un silence. Un moustique passa +près de l’oreille de Shodds, avec son vif cinglement +de guitare en sourdine.</p> + +<p>— Dis-lui de venir, reprit-il.</p> + +<p>— Elle ne viendra pas.</p> + +<p>La femme écoutait douloureusement. +Shodds sortit sa guinée.</p> + +<p>Elle la vit et tendit la main sans avancer.</p> + +<p>— Non, fit-il, viens la prendre.</p> + +<p>Et il recula dans la poussière.</p> + +<p>Alors, la femme avança brusquement, fixa +un instant son visiteur, avec une sorte de +défi désespéré, prit la pièce d’or et retourna +se cacher contre le mur.</p> + +<p>Shodds ne s’évanouit pas, ne cria pas. +Voici pourtant ce qu’il avait vu, dans la +lumière de midi.</p> + +<p>Cette femme avait un nez en carton, un +joli nez rose découpé dans un masque de +carnaval. Et derrière le postiche, ni chair ni +os, un néant rougeâtre, un trou purulent +creusé dans la face, des sourcils aux lèvres.</p> + +<p>Shodds souriait d’une manière incompréhensible. +On eût dit le sourire de satisfaction +maladive d’un homme qui atteint une volupté +trop longtemps poursuivie.</p> + +<p>— C’est à Cayenne qu’elle a pris ça, +expliquait l’Espagnole. Pas soignée, tu comprends, +jamais soignée… On ne pouvait pas +la garder avec nous : elle faisait peur aux +matelots.</p> + +<p>Shodds s’épongeait.</p> + +<p>— Allons, dit-il seulement.</p> + +<p>Ils reprirent le chemin du port. Au bout +de huit cents mètres, il se mit à vomir jaune.</p> + +<p>Il vomissait comiquement entre deux +pierres et la patte mutilée de sa compagne +lui soutenait le front.</p> + +<p>Des nègres le transportèrent à l’hôpital +maritime.</p> + +<p>Ils le cahotèrent fortement, pressés qu’ils +étaient.</p> + +<p>Il mourut de la fièvre du pays, dans les +douze heures, comme l’usage le comporte.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">LA PIÉMONTAISE</h2> + + +<p>J’arrivai dans ce village le 28 janvier, par +un temps de brume. Il est le dernier de la +vallée et pendant trois mois, il demeure presque +constamment dans le cône d’ombre des +cimes qui forment la frontière. Elles m’apparurent +de loin, ces cimes, cuirassées de glace, +couronnées de hauts brouillards immobiles, +en forme d’arcs.</p> + +<p>Le village, lui, me fut brusquement dévoilé, +à la lisière d’un banc de vapeurs. Une famille +de basses maisons jaunâtres avait surgi, +immatérielle, suspendue au milieu d’un néant +neigeux. Un souffle d’air eût pu, semblait-il, +chasser l’apparition.</p> + +<p>Un soleil hâtif la frôlait, sans insister, +comme une main qui se promène sur la +figure d’un enfant, vite, touchant le front, +le bout du nez et le menton. Le nuage se +referma tout de suite, et c’est dans l’obscur +enveloppement des vapeurs jaunes que j’atteignis +l’auberge.</p> + +<p>Dans la cuisine, une fille hâlée, coiffée d’un +mouchoir à fleurs rouges, se chauffait, le +dos voûté, toussant parfois.</p> + +<p>— C’est une Italienne, me dit le patron. +Elle nous est arrivée il y a trois jours, à moitié +morte de froid. Elle est venue du Piémont, +par la haute passe qui est à plus de deux +mille mètres… Elle vous contera ça.</p> + +<p>Et le soir, devant le feu qu’elle semblait +ne pouvoir se résoudre à quitter, la fille me +« conta ça » d’une voix monotone.</p> + +<p>— Je suis de Perosa, en Piémont. Mon +oncle était Sanmartino, le ferblantier. Notre +famille est bien connue dans le pays.</p> + +<p>Mon oncle n’avait pas de travail. Il voulait +passer en France et s’embaucher à Embrun. +Son fils Marco et moi, nous nous serions +placés à maître chez des paysans. La saison +n’est point bonne pour traverser le col, mais +la misère était trop grande ; nous ne pouvions +pas attendre l’été.</p> + +<p>L’oncle connaissait le chemin ; il avait +souvent passé des moutons par là-haut, en +automne. On partit donc tous les trois, un +samedi matin et, montant jusqu’au soir, on +arriva au bout de la vallée.</p> + +<p>On coucha dans une étable, chez des montagnards +qui habitent des huttes de pierres +sèches. Ils parlent un patois que personne ne +comprend et ils mangent de la bouillie noire +qui sent le bouc. L’oncle se moquait d’eux, +mais il buvait tout de même leur vin rouge, +un gros vin épais qui porte à la tête.</p> + +<p>Le lendemain matin, il y avait une drôle +de brume sur les hauteurs et, de temps en +temps, il vous arrivait une petite goutte +froide contre la joue. Le cousin, un enfant de +quinze ans, serait bien redescendu, mais +l’oncle dit :</p> + +<p>— As pas peur, c’est pas quelques nuages +d’hiver qui m’arrêteront. C’est ballonné, mais +ça n’a rien dans le ventre. En route !</p> + +<p>Et on se mit à grimper.</p> + +<p>Au bout d’une heure, il neigeait un peu ; +il ne faisait pas de vent et nous n’avions pas +peur. Nous nous tenions par la main et nous +montions bravement, sans trop enfoncer.</p> + +<p>— Dès qu’on sera de l’autre côté de la +passe, dit l’oncle, on aura le beau.</p> + +<p>En effet, il nous semblait voir du soleil +derrière le col et j’observai même, un instant, +deux jolies bandes de ciel vert, sur la France.</p> + +<p>A cent mètres environ sous la coupure, en +levant le nez, le cousin remarqua qu’il ne +devait pas faire si beau, de l’autre côté, car +cette espèce de brume brillante, qu’on voyait +de loin, avait disparu et, à sa place, il y avait +des nuées grises, basses, qui allaient, qui venaient +à toute vitesse. Le vent ronflait à +travers la brèche et soulevait la neige par +colonnes.</p> + +<p>J’aurais voulu retourner ; le cousin aussi, +mais l’oncle se mit à nous traiter de lâches, +à nous injurier, puis, il nous fit boire un grand +coup de vin, pour nous redonner du cœur.</p> + +<p>— As pas peur, qu’il disait toujours, j’en +ai vu bien d’autres que ça, en passant les +moutons. Les nuages d’automne, c’est mauvais, +c’est plein de grêle ; mais ceux d’hiver, +c’est creux comme une barrique. Ça vous +lâche quelques flocons et tout est dit. En +avant !</p> + +<p>Et il nous tira le long de la dernière pente.</p> + +<p>A peine en haut, le vent nous tomba dessus +comme des coups de bâton et nous renversa +tous les trois dans la neige. L’oncle se releva +en riant. Il nous criait :</p> + +<p>— Descendons vite ! On soufflera plus +bas !</p> + +<p>Mais pendant que je me remettais sur pied, +un de ces grands nuages que j’avais remarqués +s’approcha de nous. Il nous fouetta d’abord +comme avec des queues de cheveux gris, +puis il nous enveloppa et nous aveugla complètement.</p> + +<p>En même temps, la neige se leva du sol, +autour de nous, en sifflant et se dressa de +tous les côtés, comme un drap.</p> + +<p>Cette fois, l’oncle ne riait plus. Il m’empoigna +par le bras, cria au cousin : « Suis-nous, +mon fieu ! » et se jeta droit en bas, pour +sortir de la tourmente.</p> + +<p>De ce côté-ci du col, la neige était bien +plus épaisse que de l’autre. On en eut tout +de suite jusqu’aux genoux. Comme nous +n’avancions plus, l’oncle essaya de tirer à +droite. Après quelques pas, on en eut jusqu’aux +cuisses et il fallut revenir à gauche. +Par là, ça allait un peu mieux et on put faire +une centaine de mètres sans trop de peine.</p> + +<p>Le vent était peut-être moins fort que +sur le col, mais le brouillard était aussi épais +et si on n’avait pas deviné, à la pente, +qu’on descendait, on n’aurait vraiment pas +su de quel côté marcher. Et puis, le froid, +qu’on n’avait pas senti jusque-là, commençait +à nous tourmenter. J’avais les jambes tellement +raides que je ne pouvais plus les sortir +de la neige.</p> + +<p>Je le criai à l’oncle, qui s’arrêta et me fit +boire une gorgée de vin.</p> + +<p>Il se retourna pour passer la bouteille +au cousin, mais, — je vois encore la figure +épouvantée qu’il fit, — le cousin n’était +plus avec nous…</p> + +<p>Je me rappelle qu’alors, je me mis à pleurer +et à faire des signes de croix.</p> + +<p>L’oncle appelait de toutes ses forces : +« Marco ! Marco ! » Avec le bruit du vent, +l’enfant n’aurait pas entendu à cinq pas.</p> + +<p>— Faut remonter, dit l’oncle. Il sera tombé +dans quelque trou.</p> + +<p>Je ne répondis rien et on essaya de remonter.</p> + +<p>Il neigeait si fort, que nos traces avaient +déjà disparu. Nous ne savions pas si nous +repassions par les mêmes endroits.</p> + +<p>Je me dis : « Avec ce qui tombe de neige, +peut-être bien que nous avons marché sur +le corps du cousin, sans nous en apercevoir. » +Je ne soufflai mot de mon idée, bien entendu. +Au contraire, j’appelais de toutes mes forces, +comme l’oncle : « Marco ! Marco ! »</p> + +<p>Au bout d’une demi-heure, nous ne pouvions +plus crier… Nous étions tout tremblants +de froid… Nous nous traînions.</p> + +<p>L’oncle comprit que si nous restions là +davantage, nous y resterions tout à fait. Il +ne dit rien, mais je devinai, à la façon dont +il me prit la main et m’entraîna tout à coup, +qu’il renonçait à chercher son enfant.</p> + +<p>C’est effrayant comme je m’habituai facilement +à l’idée que le cousin était perdu et +que nous l’abandonnions ! Je crois que je +n’avais plus ma tête… Je ne sentais qu’un +besoin : dormir, ne plus bouger.</p> + +<p>L’oncle dévalait à grands pas lourds. Plus +on descendait, plus le vent diminuait ; mais +quelle brume ! On ne savait pas si on marchait +dans du nuage, ou dans de la neige. +Tout se fondait, se mêlait ; on enfonçait dans +une espèce de bouillie blanche, qui vous collait +froid aux jambes, aux cuisses, qui vous bouchait +la vue et vous embrouillait le cerveau.</p> + +<p>A un moment, l’oncle en eut jusqu’au +ventre. Il me dit : « N’avance pas » et chercha +à se dégager. Il se déplaça vers la gauche, +enfonça encore plus. Je poussai un cri. Il +se mit en colère :</p> + +<p>— Tais-toi donc, sacrée fillasse !</p> + +<p>Il était à trois mètres et sa voix m’arrivait +à travers des feuilles d’ouate.</p> + +<p>Il fit un grand mouvement du corps, les +bras en l’air, comme un baigneur qui sort de +l’eau et, cette fois, il disparut jusqu’aux +épaules. Je l’entendis jurer.</p> + +<p>— Attendez, que je lui criai ; je vas vous +aider.</p> + +<p>Il ne voulait pas.</p> + +<p>— Je te défends de bouger. Si je ne m’en +tire pas tout seul, que le diable me prenne ! +Il sera volé ! Il sera volé, que je te dis !</p> + +<p>Et il se démena encore pour sortir du trou. +Il faut croire que la neige était bien molle +et bien profonde, à cet endroit. Plus il bougeait, +plus il enfonçait. Moi, je poussais des +cris :</p> + +<p>— Mon oncle ! Au secours ! Au secours !</p> + +<p>C’est moi qui l’appelais à mon secours ! +On est bête, n’est-ce pas, dans ces cas-là. +Au bout de cinq minutes d’efforts, il me +dit, la voix très tranquille.</p> + +<p>— Écoute, fillette ; plus je bouge, plus +j’enfonce. Je sais ce que c’est. Je suis dans +un des ravins qui sont à gauche du chemin +muletier. Il y a trente mètres de fond. Si ces +chiens de Dauphinois mettaient des perches, +ces choses-là n’arriveraient pas. En attendant, +je suis fichu… Toi, tire sur la droite et +tâche de descendre. A trois heures d’ici, il y a +un village. Tiens, prends le restant du vin et +ménage-le. Ça m’a l’air de se calmer, là-haut. +Si tu ne gèles pas et si le brouillard se lève, +tu peux en réchapper.</p> + +<p>Je restais là, à pleurer, sans répondre.</p> + +<p>— Descends, qu’il me cria. Descends tout +de suite, ou je te déshérite !</p> + +<p>Sûr qu’il ne pouvait pas me déshériter, +vu qu’il ne possédait rien, à part son baluchon. +Il me disait ça pour me faire de l’effet. +Mais moi, ça me coûtait de l’abandonner. Je +ramassai la bouteille qu’il m’avait lancée et +je bus un coup, machinalement.</p> + +<p>Quand je baissai les yeux sur lui, je ne le +reconnus pas. Je ne voyais plus qu’une tête +à moitié effacée et des bras qui sortaient +du blanc. On aurait dit un fantôme. Il ne +parlait mot, et moi, je pleurais toujours.</p> + +<p>Alors, tout à coup, il se passa une chose +effrayante. L’oncle se mit à pousser des cris, +toute une série de cris, pas des appels, mais +des hurlements de colère, des grognements, +comme une bête qu’on saigne… Puis il se +tut pendant un bon moment… et j’entendis +sa voix, une dernière fois… Des paroles pesantes, +comme de quelqu’un qui va s’endormir :</p> + +<p>— Allons va, qu’il disait. Ne t’obstine +pas… Bonsoir, fillette !</p> + +<p>Et je m’en allai.</p> + +<p>Cent mètres plus bas, la neige était meilleure, +et j’aperçus les perches que nous avions +manquées. Vers le soir, il se fit une éclaircie, +un drôle de rayon jaune, qui sortait d’une +gueule de brume et qui avait l’air de me +montrer les premières maisons, droit au-dessous +de moi. J’y arrivai la nuit, les dents +tellement serrées que je ne pouvais plus +parler… Les gens d’ici m’ont bien soignée : +toujours du feu et du lait chaud. S’ils voulaient +me garder comme servante, je ne +regretterais pas trop d’avoir quitté ma vallée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">LA MÉTISSE</h2> + + +<p>Je retrouvai mon ami le poète Z. un +matin de décembre, dans une rue de Zurich. +Je le voyais venir de loin, étrangement distinct +de la foule qui s’écoulait entre les maisons. +Je souffrais, ce jour-là, du ciel noir où +la bise était déchaînée, des constructions +modernes aux façades identiques. Je souffrais +aussi des vêtements et des visages. Une +impression, peut-être maladive, de similitude, +me contractait l’estomac au passage +de ces hommes coiffés de chapeaux melons +et habillés de laine noire.</p> + +<p>Z. marchait lentement, un feutre clair +sur sa forte tête bronzée, un foulard de soie +jaune autour du cou : on eût dit le figurant +d’un autre siècle. Il me souhaita le bonjour +avec cette chaude cordialité des grands indifférents, +qui croient devoir se faire pardonner +des années d’oubli.</p> + +<p>Il arrivait de Bombay. Il m’emmena dans +une obscure « <span lang="de" xml:lang="de">Weinstube</span> », derrière le quai +de la Limmat et nous causâmes. Il rapportait +un volume de vers, dont il consentit à +me révéler des fragments. Cela s’appelait <i>le +Prince jaune</i>. Certaines pièces faisaient songer +aux brûlantes improvisations d’Asmapour, +le poète nomade de l’Afghanistan, qui +erra, sa vie durant, à la suite des bayadères +et des musiciennes. Grisé par la sauvagerie +de ses poèmes, je confessai à Z. l’accablement +que j’éprouvais dans l’enfer organisé, méticuleux, +utilitaire de la cité moderne.</p> + +<p>— Oui, dit-il, ici, les instincts primitifs +portent muselière. On leur lime crocs et griffes. +On les mortifie, on les détruit savamment. +Souvent même, par un tour de force de +dressage moral, on les transforme en énergie +bienfaisante. Moi, je les ai vus en liberté. +Je les ai entendus rugir allégrement vers la +lumière… Eh bien, je ne sais s’ils pèsent +aussi lourdement qu’on le dit dans le plateau +du mal. Ils concourent, au même titre +que la bonne volonté du balayeur ou du +policier, à réaliser cette espèce d’équilibre +indifférent qui permet à la vie de continuer. +Je les crois beaucoup moins dangereux pour +l’espèce humaine que la pensée d’un philosophe +ou le génie d’un inventeur.</p> + +<p>Je me trouvais, le printemps dernier, à +bord d’un petit vapeur qui fait le service +entre Java et Haï-Nan. L’équipage était +malais et nous avions des Chinois dans l’entrepont. +Le capitaine était un Hollandais +tout rond, chauve et rasé. Trente-quatre ans +à la mer et l’autorité silencieuse des tout-puissants. +Il mettait fin, d’un geste, aux +altercations entre coolies. Le dimanche, il +officiait lui-même, dans le salon, lisant la +Bible sans plus de passion que le livre du +bord et s’agenouillant devant un fauteuil +pour le <i lang="la" xml:lang="la">confiteor</i>. Si le moindre bruit de vaisselle +montait alors de la salle à manger, il se +détournait avec une petite torsion de la +bouche, qui avait pour effet de précipiter le +<i lang="en" xml:lang="en">steward</i> en bas des escaliers, porteur de menaces +et de malédictions.</p> + +<p>Les demi-sang étaient nombreux, parmi +les passagers. Ils se réunissaient à l’arrière, +au coucher du soleil, fumant, jouant, s’éventant. +Deux jeunes filles, longues et maladives +comme des fleurs épuisées, babillaient en +un idiome enfantin. Des noirs timides, enroulés +dans des <i>battiks</i> bruns, faisaient circuler +des boissons. Un rayon oblique, filtrant +sous la tente, poudrait d’or tous les visages : +les robes crème, les teints safranés, l’épaule +plus foncée d’une <i>babou</i>, le corps frêle et +convulsé d’un petit enfant jaune étaient pour +moi le plus émouvant des spectacles.</p> + +<p>Je poursuivais une métisse de Soerabaya, +qui me parlait un anglais elliptique et rauque. +Je la devinais continuellement traversée par +de silencieux orages, secouée par des rafales +nerveuses, harcelée par des jalousies, des +susceptibilités, des colères. On la disait folle. +Elle me fuyait d’abord avec une aversion +menaçante, puis, un soir, dans un corridor, +elle me donna ses lèvres et je l’emportai +dans ma cabine.</p> + +<p>Le paquebot était une véritable fournaise +flottante. Un Américain maniaque agaçait +sans trêve une guitare au-dessus de nous… +Je l’entends encore ! Cet air de danse, un +absurde <i lang="en" xml:lang="en">one-step</i>, le même, toujours, pendant +des heures… C’était terrible. Cette musique +disloquée me remplissait de l’épouvante des +cauchemars. A certaines reprises de l’air, +la brune forme humide ondulait et tremblait +à mes côtés, comme un serpent dans l’herbe… +Oui, son étreinte dissolvait la raison, dont +votre triste monde ressue. Dans ce grand +corps tendu comme un arc, habitait une +force inconnue, qui entraînait loin du réel…</p> + +<p>Un jour, après le déjeuner, j’entendis +chuchoter qu’il y avait un cas de peste, parmi +les Chinois de l’entrepont. En passant dans +le couloir des cabines, je vis, par une porte +entrebâillée, une dame anglaise avec un +masque de coton sur le visage, immobile +devant son lavabo, les mains plongées dans +une cuvette de sublimé.</p> + +<p>— L’homme vient de mourir, me dit un +matelot. On va le descendre tout à l’heure.</p> + +<p>Je me rendis sur le pont, où je fus rejoint +par l’Anglaise.</p> + +<p>— Il faut du salol, radotait-elle derrière +son masque. On devrait faire laver le pont au +salol, les planchers, les corridors, tout le +bateau.</p> + +<p>Je vis le capitaine sortir de sa cabine, en +veste noire. J’étais accoudé au bastingage. +La tige motrice du gouvernail frémissait sous +mon pied. Le paquebot stoppa sur une mer +immobile. Un paquet gris jaillit de l’entrepont +et enfonça aussi doucement que dans de +l’huile tiède. Les machines se remirent en +mouvement.</p> + +<p>En bas, le second faisait établir des barrages +de cordes et de planches, pour empêcher +toute communication avec les régions +contaminées. Je trouvai la métisse en train +de guetter à travers une palissade.</p> + +<p>— Tu n’as donc pas peur, lui dis-je ?</p> + +<p>Elle répondit dans son anglais baroque :</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Me no fear death. Me ne fear nothingness +before life. So, why fear nothingness +after life<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> ?</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Je ne crains pas la mort. Je n’ai pas peur du néant qui +précède l’existence. Pourquoi craindrais-je celui qui la suit ?</p> +</div> +<p>Et elle collait son visage aux interstices +de la palissade, avec une expression de désir +incompréhensible…</p> + +<p>Le lendemain matin nous jetâmes l’ancre +devant une côte basse où luisaient, parmi la +verdure, les toits d’un lazaret. Les officiers +sautèrent dans un canot : on ne les laissa pas +aborder.</p> + +<p>Au retour, le capitaine me confia :</p> + +<p>— Le médecin a fait dire qu’il dormait. +Je crois qu’il a peur. Les ordres sont d’attendre.</p> + +<p>La journée se passa dans l’expectative. +Un vent de terre s’était levé. Le paquebot +virait autour de son ancre, sur une mer flamboyante. +Le cri rond de la brise s’engouffrant +dans une conduite d’air, ou le battement +insolite d’un panneau faisait sursauter les +nerveux, pendant la sieste. Ils écoutaient de +longues minutes, le cœur battant, assis dans +leurs couchettes.</p> + +<p>A cinq heures, le capitaine, qui fouillait +la côte avec sa jumelle, me serra le bras :</p> + +<p>— Tenez, fit-il vivement, voilà le médecin. +Ah ! c’est un brave, celui-là !</p> + +<p>Je vis un Chinois en robe noire qui se +promenait sur la berge. Le capitaine sauta +dans un canot, mais on ne lui permit toujours +pas d’aborder. Il revint furieux.</p> + +<p>— Douze heures que je suis aux ordres +de ce macaque, grondait-il. Il prétend qu’il +attend des instructions. Il ne veut ni me +laisser continuer ma route, ni recevoir mes +malades.</p> + +<p>— Vous avez donc de nouveaux cas ? +demandai-je.</p> + +<p>— Oui, mais gardez ça pour vous.</p> + +<p>La nouvelle se propagea cependant. Certains +passagers s’affublèrent de masques en +coton. On les voyait glisser sur le pont, +pareils à des fantômes sans visages et leurs +voix semblaient sortir d’un édredon. D’autres +fumaient continuellement. La dame anglaise +brûlait des herbes nauséabondes en +toussant. Les métis passaient de l’abattement +à l’hystérie du soupçon. Ils s’épiaient mutuellement. +Ils n’osaient plus manger ni +boire. Le capitaine observait ces symptômes +avec un mépris goguenard.</p> + +<p>— Si cette vermine échappe à la peste, +me dit-il, elle n’échappera pas à la peur. +Vous, au moins, vous êtes un homme.</p> + +<p>Je gardai le silence. Je ne pouvais m’expliquer. +Je n’étais pas sûr de ce qui se passait +en moi. Mais le fait est que, loin de me +terrifier, cette présence du danger me causait +une sorte d’excitation joyeuse. J’éprouvais +une émotion aiguë, inhumaine. Quelque chose, +en moi, préférait secrètement la destruction. +Je n’étais pourtant pas fatigué de l’existence ; +au contraire, je ne l’ai jamais si +fortement goûtée que ces jours-là. Je n’éprouvais +ni sentiment de haine ni désir de vengeance. +Mes compagnons m’étaient indifférents. +Leurs contorsions, quoique répugnantes +à observer, ne m’offensaient pas +plus que les soubresauts argentés des poissons +dans la nasse. Ne me demandez pas de raisons. +Mon intelligence ne sait rien d’une +passion qui comportait mon propre anéantissement. +Je sais seulement que malgré la +logique, un grand <i>oui</i> silencieux se prononçait +en moi, quand j’envisageais notre perte à +tous.</p> + +<p>Cette nuit-là, vers onze heures, je surpris +la métisse en train d’écouter à la porte de +l’office. Cette porte, dont le capitaine avait +pris la clef, communiquait avec l’entrepont. +Je prêtai l’oreille. On entendait le courant +d’eau de mer qui balayait continuellement +le plancher. Un moment, il me sembla percevoir +un faible nasillement de souffrance, +ou les bribes d’un délire fatigué… La métisse +tenait ma main. Ce contact me renseigna +sur sa folie et sur la mienne. Je compris +soudain ce qu’elle voulait, dans ses colères, +dans son incohérence et jusque dans ses +ardeurs. C’était une chose très simple, que +les civilisés ont désappris à vouloir : détruire. +Que ce qui était ne fût plus. Que ce qui osait +exister autour d’elle pour son tourment, +substance vivante ou inanimée, fût désagrégé ! +Si le feu noir de ses yeux avait pu +allumer des incendies, je vous promets que +le paquebot, les passagers et moi-même +eussions été transformés en fumée. Je comprenais +du même coup d’où me venait ce +que le capitaine appelait mon courage : sans +paroles, par le simple abandon de son corps, +elle m’avait communiqué cette force tournée +contre l’être.</p> + +<p>Au déjeuner du matin, on apprit qu’il +n’y avait pas de nouveaux cas, mais que +les vivres allaient manquer pour les Chinois. +Ils s’étaient, jusqu’à présent, résignés à leur +sort ; ils s’agitèrent dès qu’ils virent diminuer +les rations. Un jeune lettré, qui conversait +parfois avec eux derrière un barrage, nous +avertit qu’ils en voulaient au capitaine. +<i>Tête-Rouge</i> — c’était le nom qu’ils lui donnaient — tenait +des démons enfermés dans +la cale. Les démons s’étant révoltés et ayant +menacé de tout dévorer à bord, <i>Tête-Rouge</i> +les avait mis en liberté, à condition qu’ils se +contentassent de ravager l’entrepont. On +avait aperçu l’un d’eux, un tigre à longue +crinière et à face blanche, qui se promenait +la nuit, avec des yeux étincelants. Si <i>Tête-Rouge</i> +n’augmentait pas les rations, les Chinois +lâcheraient le tigre parmi nous.</p> + +<p>Le capitaine haussa froidement les épaules +à ce récit. Sa colère était tombée. Le lazaret, +sur ses instances, envoya du riz et du poisson, +par un sampan. Tard dans la soirée, le +nom du paquebot retentit dans un porte-voix. +Le médecin signalait que ses instructions +étaient arrivées. Nous devions faire +route vers un port où nous subirions la +quarantaine.</p> + +<p>Au milieu de la nuit, comme nous fendions +à toute vitesse la mer accablée, en vue du +bourrelet noir de la côte, un coup de feu claqua +dans l’entrepont. Le lettré parlementa du +haut de la passerelle. Une voix nasillarde +lui expliqua qu’on avait tiré sur le tigre, +qui venait d’assaillir une nouvelle victime.</p> + +<p>J’étais étendu sur le pont. Vers deux +heures, nous entrâmes dans une basse brume +fixe qui, déchirée par l’étrave, se mit à palpiter +en formes fantastiques. Nous avions +l’air de trancher dans un peuple de fantômes. +Je descendis me coucher.</p> + +<p>Le matin, comme je sortais de ma cabine, +un Javanais au sourire équivoque me fit +signe de rentrer. Le capitaine qui passait +me serra le bras, disant :</p> + +<p>— Non, vous pouvez venir, vous.</p> + +<p>Je le suivis dans la salle à manger où +flottait l’odeur chinoise.</p> + +<p>— Ils sont entrés cette nuit, me dit-il en +désignant des restes de nourriture. Tenez, +ils ont raflé des provisions et se sont offert +un gueuleton sur la table.</p> + +<p>Nous pénétrâmes dans l’office, qui avait été +pillé. La porte de l’entrepont était ouverte.</p> + +<p>— La serrure est intacte, observai-je. Il +faut donc qu’ils se soient procuré la clé ?</p> + +<p>— Inconcevable ! murmura-t-il. Mais il +me semblait beaucoup moins surpris qu’il +ne voulait le paraître.</p> + +<p>— A moins, suggéra-t-il en clignant de +l’œil, que la porte n’ait été ouverte de notre +côté.</p> + +<p>— Par qui ?</p> + +<p>— S’il y a quelqu’un à bord qui aime les +plaisanteries… celle-ci n’est pas mauvaise. +Vous savez, il y a des chances pour que les +têtes à queue nous aient laissé autre chose +que des détritus et des fonds de verres !</p> + +<p>A ce moment, le second nous rejoignit, +accompagné du lettré, qui venait de causer +avec ses compatriotes. Le jeune homme nous +exposa leur version sur un ton poli à l’extrême.</p> + +<p>— Ils disent que ce ne sont pas eux qui ont +ouvert la porte. Cette nuit, vers une heure, +l’étoile Ti se mit à rougeoyer, ce qui est un +signe néfaste. Et bientôt, le tigre à face +blanche fit de nouveau son apparition, terrassant +un Chinois. D’autres esprits devinrent +visibles. Ils suivaient le bateau sans effort, +tendant le cou entre la tente et le bastingage. +C’étaient probablement des Yao-Kouai +(démons étranges), ou bien les Koueï des +noyés surgissant du gouffre et devenus malfaisants. +Les coolies délibéraient dans ce +grand péril, quand ils virent la porte de +l’office s’ouvrir d’elle-même. Ils comprirent +aussitôt qu’un esprit charitable venait à +leur secours. Ils décidèrent de pénétrer dans +la salle à manger et d’y attirer le tigre par +l’odeur d’un festin. Une fois là, pensaient-ils, +il trouvera bien son chemin jusqu’à <i>Tête-Rouge</i>… +Actuellement, conclut le lettré, ils +sont tranquilles ; ils croient avoir détourné +le fléau sur nos têtes.</p> + +<p>— Ils ne se trompent peut-être pas, remarqua +le capitaine.</p> + +<p>— Si j’ai bien compris, dit le second, la +clé était dans votre cabine… Alors, qui a pu…</p> + +<p>Le capitaine me fixa tout à coup, avec +cette torsion de la bouche qui lui était habituelle, +puis sourit, dans une espèce d’indifférence +pleine de savoir. Son regard et sa +grimace suffirent à me communiquer sa +pensée. Je partis à la recherche de la métisse.</p> + +<p>Je la trouvai étendue sur la bâche d’un +des canots. Je montai m’asseoir près d’elle. +Nous dominions la tente ; nous ne voyions +plus du paquebot que les mâts, les cheminées +et la passerelle. Nous avions l’air de +glisser dans le matin, sur le bord d’une +grande aile de toile claire. A l’Orient, les +champs de la mer, glacés de rose, se fondaient +peu à peu dans le flamboiement incolore du +soleil montant. La jeune femme reposait +dans une détente voluptueuse, les bras abandonnés +en arrière, un <i>sarong</i> brun épinglé +à la taille, un <i>cabaya</i> de soie jaune entr’ouvert +sur la peau. De ses yeux révulsés, je ne +voyais que deux demi-lunes d’un blanc +bleuâtre. Je me penchai sur elle et laissai +tomber une main dans le creux d’ambre de +ses seins. Nous fûmes quelque temps sans parler. +Sa chair était fraîche comme une roche +humide. A la fin, elle dit avec nonchalance :</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Me do it… Me so well now… No more +suffer… Me sleep all day<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C’est moi qui l’ai fait… Je suis si bien maintenant… Je ne +souffre plus… Je dormirai tout le jour.</p> +</div> +<p>En tournant la tête, j’aperçus le capitaine +qui se dirigeait vers nous. Je pensai pour la +première fois qu’elle devait coucher avec lui. +Comment aurait-elle pu, autrement, entrer +dans sa cabine et se procurer la clé ? Cette +découverte me fut à peine désagréable. Le +capitaine monta s’asseoir sur le bord du +canot et m’interrogea du regard. J’inclinai +machinalement la tête. Il se tut. Nous regardâmes +ensemble la coupable : elle s’était +endormie. Vraiment, ce corps était innocent +comme la nature, quand elle reprend son +sommeil, après une convulsion meurtrière.</p> + +<p>Nous descendîmes sur le pont.</p> + +<p>— C’est entre nous, n’est-ce pas ? murmura-t-il.</p> + +<p>Il marchait à mes côtés, sa grosse tête +penchée, plissant parfois les lèvres. Il finit +par allumer un cigare. Je l’observais curieusement.</p> + +<p>— Inutile de lui faire des reproches, reprit-il. +Pas plus de sentiments qu’un volcan +ou un raz de marée.</p> + +<p>Il me quitta, disant :</p> + +<p>— J’ai des mesures à prendre.</p> + +<p>L’après-midi, comme nous traversions une +mer figée, pareille à une immense cuve de +mercure, un boy javanais qui avait nettoyé +la salle à manger tomba sur le pont. Il portait +aux métis un plateau chargé de boissons. Le +rire enfantin d’une des jeunes filles tinta, +puis s’arrêta net : le boy ne se relevait pas. +Son torse ondulait, nu sous sa veste blanche. +Les demi-sang se dispersèrent comme une +bande d’animaux effarouchés, en criant sur +un ton comiquement aigu. Le noir fut emporté +sous une bâche.</p> + +<p>— Hein ? Qu’est-ce que je vous disais, ce +matin ? chuchotait le capitaine à mes côtés.</p> + +<p>Je le regardai. Son attitude était toujours +aussi indifférente, mais je le sentais +agité par une lutte qui n’était pas contre la +peur.</p> + +<p>— Si je fais mettre cette… cette personne +aux fers, reprit-il… l’histoire de la nuit +s’ébruitera. Les passagers perdront la tête. +Alors quoi ?… La livrer aux autorités, en +arrivant ?… Peuh !… Comprendront pas… +Condamneront pas… La colleront dans un +asile… Qu’est-ce que vous en feriez, vous ?</p> + +<p>Je souris :</p> + +<p>— Je crois que je la lâcherais dans la +prochaine jungle.</p> + +<p>— Je comprends. Moi non plus, je n’aime +pas voir les bêtes en cage… Peut-être parce +que j’en suis une moi-même.</p> + +<p>Dans la bouche de l’homme que j’avais +entendu, quinze jours auparavant, foudroyer +un subalterne à propos d’un détail de service, +ce langage effrayait presque.</p> + +<p>Nous approchions de la terre. Au coucher +du soleil, une ville chinoise devint visible. +Des milliers de toits de tuiles vertes agglomérés +autour d’un port, ou disséminés parmi +les mûriers et les champs de riz, au pied +d’une chaîne de collines. Nous hissâmes le +pavillon jaune et gagnâmes un mouillage à +l’écart, entre une jonque et un cargo, marqués +comme nous du signe sanitaire.</p> + +<p>Notre captivité commença. La ville s’étageait +devant nous, tantôt vernie par le +soleil de midi, tantôt couronnée par des +spirales de nuées rousses ; tantôt silencieuse, +tantôt déchirée par les hurlements et le +vacarme sauvage du théâtre chinois.</p> + +<p>On avait désinfecté notre paquebot, évacué +nos malades sur un lazaret. Les passagers +reprenaient espoir. A aucun moment, cependant, +ils ne pouvaient se dire sauvés. L’épidémie +s’amusait de nous. On se sentait +dépendant d’un fragile hasard. Quand le mal +semblait s’oublier, une vie s’effondrait brusquement, +nous avertissant du possible.</p> + +<p>Le capitaine avait renoncé à sévir contre +la métisse. Il évitait de reparler de son acte. +Mais je le sentais préoccupé, inquiet de lui-même, +ruminant des pensées qui ne l’avaient +jamais effleuré, pendant sa longue vie de +devoir étroit.</p> + +<p>Un soir, nous contemplions sur la passerelle +le panorama du port que le couchant +glaçait de pourpre. On voyait la foule couler +dans les rues en pente comme le grain hors +d’un sac.</p> + +<p>— Jolie ville, n’est-ce pas ? murmura le +capitaine. Il y a dix ans, je l’ai vue flamber… +Les Boxers s’en étaient emparés… L’incendie +formait un demi-cercle, des collines à la mer. +Tout a brûlé dans un secteur de deux kilomètres +de rayon… Une colonne de fumée de +quinze cents mètres… L’eau à vingt-six autour +de ma coque… Eh bien, quoi ? Ça a tout +de même recommencé à grouiller.</p> + +<p>Il s’arrêta pour suivre du regard deux +lourdes jonques regorgeantes d’humanité, +qui sortaient avec la brise de terre.</p> + +<p>— Si l’épidémie tient ce qu’elle promet, +reprit-il, il y aura de nouveau du déchet dans +la fourmilière… Et puis, dans cinq ou six +ans, tout sera réparé… L’homme veut détruire… +<i>Il ne peut pas</i>… Regardez donc le +beau coucher de soleil.</p> + +<p>La ville prenait maintenant la couleur du +dedans de l’orange. La brise nous apportait +l’odeur affaiblissante d’une génération de +fleurs blanches, écloses la veille.</p> + +<p>— Oui, dis-je. La vie est plus forte que +tous les désirs de mort.</p> + +<p>Il ne m’écoutait pas. Il continua, déchiffrant +pesamment sa pensée :</p> + +<p>— Cette personne… Vous savez comme +moi ce qu’elle voulait ?… Eh bien, qu’a-t-elle +obtenu ?… Y a-t-il, à bord, deux ou trois +décès dont elle soit vraiment responsable ? +Je n’oserais pas le jurer. Le boy qui avait +désinfecté la salle à manger, peut-être… +Mais les autres ?…… Pas de preuves. Pas de +certitude.</p> + +<p>Cette constatation le mettait visiblement +à l’aise.</p> + +<p>— L’homme veut détruire… <i>il ne peut +pas</i>, répétait-il.</p> + +<p>— Ou du moins, repris-je, il détruit autrement +qu’il ne voudrait… Vous ne prétendez +pas que cette personne n’ait rien +détruit en vous ?</p> + +<p>Il rougit :</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ?</p> + +<p>— Si un autre qu’elle — un homme de +l’équipage, par exemple — avait <i>sans intention +de propager l’épidémie</i>, mais par négligence, +ouvert la porte aux Chinois, voilà +longtemps que vous l’auriez mis aux fers.</p> + +<p>— C’est vrai, avoua-t-il.</p> + +<p>— Vous voyez bien que si vous avez laissé +la « personne » en liberté, c’est qu’elle a +détruit en vous des habitudes de discipline, +de préservation… tout un arsenal de vieux +instincts utilitaires.</p> + +<p>— Comment diable savez-vous cela ? souffla-t-il. +Il soupira profondément, cracha dans +la mer, et dit :</p> + +<p>— Voyez-vous… quand on a passé sa vie +à obéir, à commander, à prévoir… il y a une +tentation qui vous guette : celle de l’anarchie, +du désordre sauvage et meurtrier. Les +instincts de cette femme sont ma tentation. +Sa folie me rafraîchit…</p> + +<p>Il avait parlé très bas, d’un ton de complicité, +un pli maladif au coin de la lèvre.</p> + +<p>— Quel mal y a-t-il à cela ? murmurait-il. +Quel mal y a-t-il à n’importe quoi ? Admettons +qu’elle ait réussi à propager l’épidémie ? +Admettons que nous y ayons tous passé, +vous, moi et la clique jaune ? Qu’est-ce que +cela pouvait faire ? Quelle importance peut +bien avoir la préservation ou la destruction +d’une poignée d’existences ? de millions +d’existences ? Hein ?</p> + +<p>Il tendait la main vers la ville dont la +rumeur grandissait. La nuit était apparue, +comme un lourd drap bleu présent dans les +hauteurs du ciel et soudain révélé. Des centaines +de lanternes s’allumaient sur les quais. +On eût dit un nuage de lucioles.</p> + +<p>— Quand je pense que j’ai vu là un cimetière +de cendres et de flammes… un charnier +plein de cadavres carbonisés… je me demande +si je rêve… Toutes ces vies gâchées… toutes +ces vies remplacées… est-ce bien <i>réel</i> ?… J’en +doute quelquefois.</p> + +<p>— Vous n’êtes pas le premier, souris-je.</p> + +<p>— Ah ?</p> + +<p>La métisse était venue s’accouder auprès +de nous. Elle sortait du bain ; elle sentait +l’ambre de Malabar et ces parfums épais dont +les courtisanes jaunes se transmettent la +recette. Elle fumait, en nous lançant des +œillades sournoises.</p> + +<p>Le capitaine m’écoutait, sans faire attention +à elle.</p> + +<p>— Il y a trois mille ans, disais-je, les +Hindous ont pensé que l’existence n’était +pas une réalité, mais l’écoulement d’un songe.</p> + +<p>— Ah ! ils croyaient cela, les Hindous ? +Pas trop bêtes pour des nègres. Et toi, ma +fille, qu’est-ce que tu en penses ?</p> + +<p>C’était la première fois qu’il lui parlait +aussi familièrement en ma présence. Elle rit, +étira ses bras nus où perlaient des gouttes +de sueur et tendit son torse à la brise. On +eût pu interpréter son rire et l’offre de sa +chair comme une réponse au vieux doute +aryen, mais elle n’avait pas compris la question +posée. Elle riait de pure joie animale.</p> + +<p>Le capitaine me demanda je ne sais quoi +à son sujet, alors elle nous quitta. Les conversations +prolongées l’inquiétaient. Elle ne +pensait pas. Elle n’avait jamais réfléchi sur +elle-même. Elle savait donner et prendre +un bonheur bref et terrible ; elle ne savait +pas qu’en lui demandant la volupté, certains +hommes souhaitaient obscurément davantage : +abdiquer leur raison et se perdre dans +l’océan des transformations. Elle ignorait +que des consciences très dissemblables, mais +également fatiguées, avaient puisé en elle +le goût secret de la mort. Elle ignorait même +qu’une puissance dissolvante habitait son +corps…</p> + +<p>Mais les puissances dissolvantes sont aussi +des puissances créatrices. A chaque désagrégation +de la substance ou de la pensée, +correspond un enfantement. La débauche, +le soleil et la peste étaient devenus, en moi, +poésie et désir de poésie. Je travaillais six +heures par jour, dans une fièvre magnifique. +Ne croyez-vous pas que l’artiste ressemble +à la nature ? Il fait de la vie avec la mort. +Et même s’il aspire à la mort, cela se traduit +par un chant. Dans la parole qui réclame le +néant, il y a une palpitation de l’être. On +rêve et l’on jette son cri, penché sur ce qui +peut vous engloutir… Oui, j’ai bien travaillé, +pendant ces quarante jours.</p> + +<p>Il se tut. Nous quittâmes la brasserie où +le froid nous relançait. Dehors, c’était l’obscur +midi du temps de bise. Une foule tendue, +avide, sûre d’elle-même, sortait des banques, +des magasins et des bureaux. On sentait +que ces gens collaboraient à une œuvre qu’ils +trouvaient sévère, pénible, mais qu’ils ne +discutaient plus, parce qu’ils la savaient +bonne et inévitable. Tous concouraient tacitement +au grand effort organisé qui leur +paraissait la raison dernière, la réalité même +de l’existence.</p> + +<p>Je me rappelle qu’alors, Z. me serra le bras +et dit :</p> + +<p>— J’ai parfois l’impression que ces foules +du Nord courent au suicide. Elles se condamnent +à produire, à vendre, à gagner, à +supplanter… Elles ont construit une gigantesque +machine qu’elles ont baptisée « civilisation », +mais qui ne leur obéit déjà plus. +Le jour où la machine deviendra folle, quel +cataclysme !</p> + +<p>— Et après ? répondis-je. La vie continuera +tout de même.</p> + +<p>— Sans doute… Mais, ajouta-t-il en souriant, +vous parlez comme le capitaine. Et +nous ne sommes pas dans les mers de Chine.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">L’AMI DES JAUNES</h2> + + +<p>— C’est dommage, dit Lord Minto en +contemplant la ville.</p> + +<p>Il était debout, à l’arrière du vapeur qui +venait de quitter Montreux. A côté de lui +se tenaient ses amis. Il y avait M<sup>me</sup> de Mathos, +la Portugaise au babil incessant ; +petite figure nerveuse et fanée qu’encadraient +deux énormes perles. Il y avait M<sup>me</sup> Braniano, +la Roumaine poitrinaire qui fuyait +la mort de ville en ville, d’hôtel en hôtel. +Elle haletait continuellement. Parfois, sur +son visage terreux, paraissaient des ombres +noires qui avaient l’air de venir du dedans. +Elle pouvait mourir d’un moment à l’autre. +Il y avait Souloughian, un jeune Arménien +obèse, au geste mou, à la voix criarde et +satisfaite. On l’appelait Barrique-Pacha.</p> + +<p>Ces oisifs allaient prendre le thé à Vevey. +Ils rentreraient à Montreux au coucher du +soleil, s’habilleraient soigneusement, dîneraient +à huit heures, puis se rendraient au +Kursaal. Aux chaleurs, ils quitteraient le +Palace pour un hôtel d’altitude. L’automne +les verrait à Lugano, l’hiver à Saint-Moritz +et le printemps les ramènerait à Montreux. +Ils vivaient ainsi depuis trois ans que la +guerre durait. Ils n’en parlaient pas, sauf +pour déplorer la baisse des changes. Ils parlaient +chiffons, aventures mondaines et régimes.</p> + +<p>Mais Lord Minto portait une pensée.</p> + +<p>— C’est dommage, répétait-il en embrassant +du regard la baie, ce merveilleux réceptacle +de lumière. La ville étage ses hôtels et +ses villas jusqu’aux vignobles ; au vert tendre +des prés inclinés se superposent les abruptes +forêts de pins ; plus haut, les alpages se +drapent d’une légère brume rousse et, en plein +ciel, la tête sévère et bronzée des Rochers de +Naye, à peine délivrée du poids de la neige, +songe et respire.</p> + +<p>Lord Minto venait d’expliquer à ses amis +que les lignes du paysage, le rythme des +pentes, la gamme des couleurs étant purement +japonais, l’architecture européenne et +les costumes des habitants irritaient son sens +esthétique.</p> + +<p>— Mais ces pauvres gens, sourit M<sup>me</sup> de +Mathos en lorgnant des vignerons occupés à +sulfater leur vigne, ils ne le savent pas, +qu’ils sont japonais ! Il faut le leur dire : +peut-être alors se mettront-ils à bâtir des +pagodes.</p> + +<p>Lord Minto restait grave. La mélancolie +accentuait les deux sillons qui encadraient +sa bouche. Cette figure un peu hautaine +était celle d’un rêveur que rien, sinon d’identiques +habitudes sociales, n’unissait aux +êtres frivoles qui l’entouraient. Il avait passé +vingt années au Japon et, à peine revenu en +Europe, s’était senti contraint de réaliser +certaine grande idée dont il ne s’ouvrait à +personne. Tout l’hiver, il avait soigné son +estomac dans un des sanatoria qui dominent +le Léman de quelque trois cents mètres. On +l’avait souvent rencontré, par les sentiers +rapides qui serpentent à travers les bois +morts, se penchant sur les ravins plaqués de +neige, étudiant les pentes violacées de Chambabaud. +On lui prêtait l’intention de bâtir +dans ces parages. Pour le moment, il vivait +au Palace.</p> + +<p>En revenant de Vevey, les passagers +admirèrent le coucher du soleil. Des teintes +épaisses, ocreuses, purpurines se jouaient sur +l’eau. Il semblait que le vent du soir les poussât +au fond de la baie, contre les quais. Un +bleu intense et uniforme coulait sur les +Alpes de Savoie, et dans le ciel, au-dessus +des nuages de la Dent du Midi, se coagulait +une fine gelée rose.</p> + +<p>— Comme ce serait beau ! disait Lord +Minto en désignant, sur la hauteur de Glion, +un grand hôtel dont les vitres se mettaient à +flamber. A la place de cette bâtisse, un temple +en bois précieux, aux toitures relevées… +un temple bouddhiste à la lisière de ces bois !</p> + +<p>— Je n’aimerais pas vivre dans un temple, +moi, plaisantait Barrique-Pacha. Pas de <i lang="en" xml:lang="en">lift</i>, +pas de salle de bain. Et des bonzes pour +vous servir ! Je préfère les Vaudoises.</p> + +<p>C’est le lendemain que Lord Minto acheta +son terrain.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, M<sup>me</sup> Braniano +mourut subitement. Elle avait regardé danser +le tango jusqu’à minuit, au bar du Palace. +Elle s’effondra dans un couloir, cracha du +sang et s’éteignit dans son lit. Comme elle +laissait des dettes et n’avait pas de famille +en Suisse, Lord Minto pourvut aux frais de +l’inhumation. Il la fit enterrer dans le petit +cimetière de Veytaux. Ce n’est qu’une terrasse, +un arrêt de la pente qui, de deux mille +mètres, se précipite dans le lac. On y trouve +quelques tombes anglaises cernées par les +bois de Chillon et les champs parsemés de +cerisiers. Il y en a un qui se penche au-dessus +du mur, au sommet droit de l’enclos. Un +matin les marbriers posèrent une stèle sous +ses branches en fleurs. C’était un très vieil +arbre, drapé de lierre. Il bénissait de sa +blancheur ensoleillée la pierre où n’étaient +gravés que ces mots : <i>Tsuyu no inochi.</i></p> + +<p>— C’est du roumain ? demandait à Lord +Minto M<sup>me</sup> de Mathos, venue visiter la +tombe de son amie.</p> + +<p>— Non, du japonais. Cela veut dire : « La vie +humaine est semblable à la rosée du matin. »</p> + +<p>Lord Minto avait annoncé, dans les salons +du Palace, une causerie sur l’Extrême-Orient. +Comme il avait donné plusieurs dîners, convié +largement à ses thés, une centaine de personnes +s’étaient dérangées pour l’entendre. +Il parlait sans éclat, avec la gravité un peu +sourde du rêveur qui ne peut dévoiler sa +pensée sans émotion ni souffrance.</p> + +<p>— Je me promenais hier dans cette ville, +et mon cœur se serrait. Qu’ai-je vu ? Des +bâtiments à plusieurs étages surchargés de +moulages et d’écussons, des églises trapues +construites sans plus d’amour qu’une grange, +un vaste marché couvert gardé par deux +sphynx frappés de jaunisse. J’ai vu un lieu +de plaisir appelé Kursaal dont la façade, +véritable cauchemar grec, n’est qu’un déploiement +imbécile de frises, de médaillons, +de cariatides. Des acanthes indiscrètes y +lèchent d’écrasants chapiteaux ; la matière, +qui est le plâtre, s’y étire, s’y bombe, s’y +convulse comme la pâte de guimauve entre +les doigts du confiseur. J’ai vu bien d’autres +choses encore… Des villas « Renaissance » +coiffées de clochetons en forme d’éteignoirs, +entourées de jardins « à la française », dont +la symétrie mesquine peut seul satisfaire le +cerveau tyrannique d’un logicien d’arrière-boutique. +J’ai vu des toitures houleuses où +les tuiles multicolores tracent des losanges, +des balcons en proie au délire, où le fer se +courbe et se tord, des lucarnes en forme de +cœur surmontées d’urnes, des fenêtres couronnées +de mosaïques, des lampadaires-fleurs +à six étamines… Ma surprise était grande de +constater que tant d’outrages au bon goût +étaient faits avec l’intention de séduire. En +effet, bon nombre de ces édifices portaient +des écriteaux où je lisais : <i>Beau-Séjour</i>, <i>Joli-Mont</i>, +<i>Riant-Château</i>… Il s’agissait d’hôtels, +vous l’avez deviné !</p> + +<p>Et je me rappelais une autre promenade le +long de la côte japonaise, mon arrivée en +<i>kuruma</i> dans une auberge en bois de cèdre, +mon repos sur des nattes fraîches, dans une +pièce vide et mon déjeuner de pousses de +bambou, devant le bleu confondu de la mer +et du ciel. J’avais goûté là, entre ces cloisons +de papier, dans cette absence totale +d’ornements, une grande somme de bonheur +et de beauté. C’est pourquoi je me demandais +hier, en arpentant ces rues, si tant de laideurs +péniblement élaborées, réalisées à grand prix, +sont nécessaires à la vie de l’Occidental… +Il y a des endroits où je ne me serais même +pas posé la question. Je connais des sites +condamnés, mesquins, dignes de subir les +pires châtiments architecturaux. Mais celui-ci ! +Peut-être avez-vous regardé la nature, +hier ? A travers les branches, le songe bleuâtre +des eaux ensoleillées et des hautes montagnes +vaporeuses était le même que là-bas. Les +nuages, dont les ombres sur le lac semblaient +d’immenses filets roses dérivant paresseusement, +étaient pareils à ceux qui enchantent +le ciel japonais… Pourquoi donc cette malédiction +de la brique et du fer ? Je plains les +hommes qui n’ont pas su respecter les hasards +heureux de la terre… Je les plains pour +ne pas les haïr.</p> + +<p>Puis Lord Minto évoqua des paysages du +Japon. Il décrivit les rizières au pied des +falaises vertes, le long de la mer, les jonques +jaunes endormies à l’ancre, les petits sanctuaires +Shinto, blottis à l’ombre d’une chute +d’eau, ou sous un bouquet de plus, dans la +solitude des montagnes…</p> + +<p>Dans l’âme versatile de son auditoire +d’oisifs naissait un subit désir de voyages.</p> + +<p>— On voudrait partir, lui disait M<sup>me</sup> de +Mathos, en le félicitant.</p> + +<p>— Ce n’est peut-être pas nécessaire, sourit-il +énigmatiquement. Revenez à Montreux +dans un an : vous verrez.</p> + +<p>Le printemps suivant, entre Veytaux et +Territet, une habitation japonaise cachait +ses colonnes de bois, ses toitures relevées et +ses carreaux de papier au fond d’un jardin +savamment composé. D’un pavillon de porcelaine +qui s’élevait au milieu d’un étang +entouré de cèdres nains, la vue remontait +cette vallée abrupte que terminent en plein +ciel les Rochers de Naye. On voyait de là +les flancs verts des montagnes se presser +comme pour s’unir, puis s’écarter, livrant +passage à un torrent caché. C’était une +cascade de verdure, le moutonnement de millions +de têtes vertes et si l’on regardait les +nuages, on découvrait, à d’étonnantes hauteurs, +la pente rase d’un pré hasardeux. Le +torrent traversait le parc sous une voûte +d’acacias et son eau grise allait se résorber +et s’attiédir dans le lac. Des vérandas de +l’habitation, une vague d’iris et de roses +semblait déferler sans cesse vers le bleu.</p> + +<p>En juin, Lord Minto convia ses amis à une +fête costumée.</p> + +<p>On dîna tôt et l’on se répandit dans les +jardins, à l’heure où la pourpre envahit les +hauteurs. Les Rochers de Naye avaient l’air +d’un éventail retourné suspendu à des nuées +couleur de jacinthe. Barrique-Pacha, qui +avait affublé sa corpulence d’une robe chinoise +en satin jaune, déambulait sur le vert +doré des pelouses. Les femmes, déguisées en +princesses de miniatures ou en geishas, s’agenouillaient +au bord du lac artificiel et suivaient +des yeux d’étranges poissons aux +formes cruelles, qui fuyaient sous les reflets +du ciel crépusculaire.</p> + +<p>— Pourquoi cette pierre ? demanda M<sup>me</sup> de +Mathos à Lord Minto, qui portait un costume +de samouraï.</p> + +<p>— Parce qu’elle est belle, répondit-il.</p> + +<p>— Et pourquoi est-elle belle ?</p> + +<p>C’était un schiste posé sur un tertre de +gazon. Rien ne semblait le différencier des +milliers de schistes qu’on eût pu trouver +dans les déserts rocheux des montagnes vaudoises.</p> + +<p>L’Anglais réfléchit un moment, puis dit :</p> + +<p>— Parce qu’elle est irrégulière, peut-être. +En Occident, nous ne concevons plus la +beauté sans l’ordre. Et l’ordre que nous exigeons +des choses, pour les trouver belles, est +à notre image. Nous sommes tellement +envahis par l’idéal anthropomorphe, que peu +d’entre nous sont encore capables de discerner +la beauté, là où rien n’évoque la forme +ou les sentiments humains. Toujours, nous +souhaitons de retrouver dans les lignes, dans +les volumes, dans les mouvements de la +matière une correspondance humaine. La +passion de la symétrie n’est que l’amour, +transporté dans la nature, de notre squelette +ou de notre visage. Un site, pour nous plaire, +devra être « souriant », « terrible » ou « mélancolique ». +On peut cependant admirer +l’univers sans s’y chercher ; on peut concevoir +la beauté sans ce vain et puéril rappel +de soi-même. Il existe d’immenses domaines +esthétiques d’où l’idée d’un ordre, d’une +harmonie peut être bannie. Cette pierre nous +est absolument étrangère. Nous ne saurions, +pour la qualifier, nous servir d’aucun mot qui +convienne à quoi que ce soit d’humain. Et +pourtant, elle est belle… Elle l’est pour moi… +Elle le serait pour mes amis de là-bas.</p> + +<p>A la tombée de la nuit, une musique étouffée +tinta derrière un rideau brodé de chimères +et une danseuse parut sortir de la terre. +Elle mimait un fantôme ; ses voiles gris +erraient tristement à la recherche des fleurs, +des oiseaux. Elle cachait son visage pour +pleurer la vie. Et quand elle se retournait, +son vœu était exaucé. Elle renaissait sous +des formes végétales. Elle était une liane, à +peine balancée entre deux bambous ; elle +était un pin solitaire, immobile au sommet +d’une montagne, un cèdre nain contourné +par deux cents ans de torture, puis elle redevenait +fantôme et, affublée d’un masque +hideux, armée d’antennes menaçantes, elle +mimait les rages d’un <i>gaki</i> voué aux tourments +du « monde des esprits affamés ».</p> + +<p>Lord Minto jouissait en silence du spectacle +de ses invités épars sur la pelouse. +Quand la nuit fut tombée, une nuit chaude, +un peu brumeuse, dans laquelle les montagnes +grandissaient fantastiquement, des lanternes +s’allumèrent sous les feuillages et les +kimonos de satin cramoisi, les robes de soie +verte ou de velours orange circulèrent sous +des dragons, des soleils, des poissons lumineux.</p> + +<p>— N’est-ce pas que la vie est plus belle +ainsi ? demandait l’Anglais à la générale +Dean. N’est-ce pas qu’une telle vie doit être +vécue ?</p> + +<p>— Oui. Elle doit être vécue <i>ici</i>.</p> + +<p>La générale était une Irlandaise quadragénaire +au teint diaphane, au parler lent. +Elle était devenue bouddhiste après avoir +perdu son fils aux Indes.</p> + +<p>— Ah, vous, du moins, vous me comprenez, +reprit Lord Minto. Je n’ose encore dévoiler +mes espoirs aux gens de ce pays. Mon +idée heurtera tant de préjugés ! J’hésite +à commencer ma campagne. Je compte pourtant +les séduire par la supériorité morale, +hygiénique, économique du monde que je +voudrais créer. Mais à vous, je peux bien +l’avouer : je ne cherche que la beauté. Je +veux réaliser ici la plus grande somme de +beauté possible… et peut-être aussi préparer +l’avenir, poser un jalon. On m’a dit que vous +alliez faire bâtir une villa : promettez-moi +de vous adresser à mon architecte. C’est un +artiste de Kyoto que j’ai attaché à ma personne. +Ses plans vous enchanteront, je le +sais.</p> + +<p>— J’irai le voir demain, promit la générale.</p> + +<p>— N’avez-vous pas remarqué, continua-t-il +en pressant la main de son amie, que +mon rêve est partout en train de se réaliser ? +Où va l’élite européenne ? Vers un Orient de +plus en plus lointain. La vogue de l’art russe +n’est pas due au hasard. Déjà, nos musiciens +et nos décorateurs ont dépassé la Russie. +Ils avancent en plein monde jaune. On tisse +maintenant certaines étoffes à la manière des +Javanais. Je vous montrerai des ivoires +travaillés par un artiste français dans un +style purement chinois. Nous lirons ensemble +la dernière sonate de S. Elle n’est déjà plus +intelligible aux Européens, mais je connais +un compositeur de Samarang qui y prendrait +un subtil plaisir. Ne parlez pas là de pastiche, +de mode, de suggestion collective. Ces créateurs +sont poussés par un instinct irrésistible. +Peut-être obéissent-ils aussi à des pressentiments, +à la nécessité de faire place à +l’avenir. Les artistes sont meilleurs prophètes +que les diplomates. Les rêveurs sont les +grands réalistes du temps qui vient.</p> + +<p>— Les croyants aussi cherchent leur +Orient, murmura l’Irlandaise.</p> + +<p>Un oiseau, trompé par la lueur orangée +d’une lanterne, s’était mis à chanter dans le +bois de bambous.</p> + +<p>— On a réalisé des rêves plus orgueilleux +que le mien, reprit Lord Minto. Certain empereur +de la vieille Chine voulait que la +surface du sol, autour de sa capitale, offrît +un coup d’œil semblable à celui qu’offrent +la voie lactée et les constellations voisines. +Les villages et les champs labourés devaient +représenter les espaces sombres ou moins +lumineux de la voûte céleste. Les palais et +les tours devaient figurer les étoiles. Toute +la région fut renouvelée suivant le plan du +ciel. Plus de huit cents demeures impériales +et un nombre incalculable de chaumières +jalonnèrent ce firmament nouveau, que +soixante-dix mille familles furent appelées à +peupler…</p> + +<p>L’automne suivant, la générale Dean +vivait dans une maison de bois aux toitures +délicatement ornées de dragons.</p> + +<p>L’aspect de la ville et des hôtels irritait +si fortement Lord Minto qu’il se confinait +chez lui, travaillant avec un secrétaire. Au +début de l’hiver, il commença sa campagne. +Il avait annoncé une conférence gratuite sur +certaine « réforme nécessaire » qu’il s’abstenait +de définir plus clairement. Un public +assez nombreux de petits bourgeois garnissait +la salle. On croyait entendre un orateur +religieux, un de ces pasteurs dissidents qui +propagent le délire innocent particulier à +leur secte. Lord Minto s’était promis d’être +<i>pratique</i>.</p> + +<p>— Vous habitez des maisons de pierre, +dit-il, qui coûtent dix mille francs. Des maisons +de bois en coûteraient mille. Vos chaussures +blessent vos pieds et vous les payez +trente francs la paire. De simples sandales +de paille reviennent à trois francs et on y est +plus à l’aise. Je vous apporte le moyen d’améliorer +vos meubles, vos vêtements, votre +nourriture, vos mœurs, vos croyances. Je ne +vous demande pas d’y renoncer du jour au +lendemain, mais de les réformer lentement.</p> + +<p>Le public ne s’étonnait pas. La semaine +précédente, à un meeting « adventiste », un +prédicateur avait dépensé une verve bien +plus menaçante pour engager son auditoire +à faire de chaque samedi un dimanche, suivant +la volonté expressément déclarée du +Seigneur. Lord Minto paraissait moins exigeant. +A la fin de la conférence, un auditeur +converti vint le trouver.</p> + +<p>C’était un ancien Évangéliste, vieillard au +teint jaune, aux yeux bridés, qui avait habité +la Chine du sud. Il exposa qu’il se morfondait +dans un logement de la rue du Marché. +Il regrettait le temps et le pays de son apostolat. +Il possédait un lopin de terre au-dessus +des Planches, près de l’entrée des gorges, et +si vraiment les frais étaient aussi modestes… +Le réformateur le contemplait avec amour. +Il l’invita, lui fit raconter ses campagnes, lui +envoya son architecte, et quelques mois plus +tard, les Montreusiens voyaient s’élever sur +un terrain en pente, à la lisière des bois de +Glion, une sorte de petit temple aux carreaux +de papier. Lord Minto s’y rendait souvent, +moins pour écouter les récits de l’Évangéliste +que pour voir l’humble construction +briller doucement au couchant, contre la +montagne dorée.</p> + +<p>Le reste de la ville l’irritait de plus en plus. +Il avait eu beau faire distribuer à domicile +des milliers de brochures de propagande, ce +peuple arriéré persistait dans sa routine. Les +mois passaient et Montreux demeurait. Parfois, +le rêveur prenait une barque et gagnait +le large, dans la brume qui voilait momentanément +la cité obstinée. Son imagination +bâtissait alors ce qui aurait dû être, pagodes +aux toits d’émail, palais aux murailles couleur +de sang, maisons de plaisir accrochées +aux rives à pic du Chauderon…</p> + +<p>Un coup de bise déchirait le brouillard +et, précis dans la froide lumière du soir, apparaissaient +les hôtels, les églises, les magasins +éternels ! Lord Minto reprenait ses rames en +soupirant. Il y avait un point du lac d’où sa +propre habitation, celle de la générale Dean +et le petit temple de l’Évangéliste semblaient +se superposer. Il s’y rendait parfois, isolant +entre ses mains rapprochées cette perspective +heureuse. Mais depuis longtemps déjà, ces +trois îlots de beauté ne comblaient plus son +cœur anxieux.</p> + +<p>Il avait entrepris de convertir les hôteliers +à son idée. La plupart l’avaient éconduit, +avec une politesse motivée par la notoriété +de sa grosse fortune. L’un d’eux, propriétaire +de terrains à Territet, promit d’essayer le +style nouveau, pourvu qu’on lui garantît les +frais de la construction. Lord Minto lui avança +vingt-cinq mille francs et vit bientôt surgir +de terre un châlet suisse. Furieux d’avoir été +dupé, il intenta un procès en restitution, le +perdit et se trouva, malgré lui, actionnaire +d’une « pension Joli-Site » vernie comme un +jouet.</p> + +<p>Sa grande haine, c’était le Kursaal. Il +avait proposé à la direction de le remplacer +par un bateau de fleurs, une vaste jonque +dans laquelle on aurait trouvé des salles de +jeu, des salons de thé, un théâtre japonais. Il +offrit une subvention de cent mille francs, à +condition qu’on rasât la hideuse bâtisse. Le +Conseil d’administration, composé de madrés +Vaudois, accepta la jonque sans s’engager +à la démolition. Au moment de signer, Lord +Minto déchira le contrat.</p> + +<p>Il se rabattit sur le syndic. Celui-ci, qui +rêvait d’orner Montreux d’un jardin zoologique, +ramenait tout à sa marotte. Si Lord +Minto voulait faire les frais de l’établissement, +il serait libre d’en dresser les plans. Soit ! Il +y aurait un pont de faïence, des arbres nains, +les animaux seraient logés dans des cabanes-bambou +et la girafe habiterait une pagode. +Quant à la ville, peu importait au bonhomme +qu’elle devint arabe, chinoise ou persane. Ce +qu’il voulait, c’était son jardin ! Incapable +de l’arracher à cette conception mesquine, +Lord Minto brisa les pourparlers.</p> + +<p>Il cessa de fréquenter ces Occidentaux +endurcis et passa l’hiver dans sa maison. +Entre l’architecte, l’Évangéliste, à qui l’on +enfilait une robe de soie bleue dès le vestibule +et la générale Dean, qui contait des légendes +bouddhistes, il vécut des heures apaisantes. +O-Kamé, la jeune femme de l’architecte, paraissait +quand on l’en priait, servait le thé +avec une grâce enfantine et chantait volontiers +d’une faible voix nasillarde, en s’accompagnant +sur le kotto. Ainsi confiné, le rêve +oriental devenait vrai, facile, heureux. Mais +il ne fallait pas aller voir passer les demoiselles +de magasin sur la route, derrière la +clôture, ni entendre se défier les ivrognes, le +samedi soir. Une simple visite à la tombe de +M<sup>me</sup> Braniano comportait d’insupportables +offenses.</p> + +<p>Le printemps ramena les amis. On entendit +de nouveau le bavardage un peu rauque de +M<sup>me</sup> de Mathos, sur la terrasse du Palace ; +on revit la silhouette monstrueuse de Barrique-Pacha, +roulant à petits pas sur les +quais. Les promenades s’organisèrent. La +première fois que Lord Minto sortit de chez +lui, sa haine contre les maisons le surprit. +Chacune lui semblait un vieil ennemi. Il +avait cru les oublier, pendant ces trois mois +de réclusion : il s’apercevait que leurs laideurs, +leurs ridicules saignaient en lui comme +des plaies ouvertes. On le trouva changé.</p> + +<p>— Vous devez être malade, lui dit M<sup>me</sup> de +Mathos. Venez avec moi, faire la cure de Ragatz.</p> + +<p>— Impossible, murmura-t-il en promenant +sur la ville un regard de captif.</p> + +<p>— Qui vous retient ici ?</p> + +<p>— Mon travail… J’ai entrepris une grande +œuvre… et je rencontre de telles difficultés…</p> + +<p>Il allait dévoiler son idée, mais <i>travail</i>, +<i>difficultés</i>, ces mots rebutaient déjà. On parlait +d’autre chose. Barrique-Pacha détaillait +de sa voix criarde une recette de <i>mohalebis</i> +qu’il voulait inculquer au chef du Palace.</p> + +<p>Lord Minto éprouva pour ses amis une +répulsion soudaine. « Ils sont lourds, grossiers, +sensuels, pensait-il. Et leurs vêtements ! +C’est certainement pour me tourmenter, +qu’ils s’habillent ainsi ! » L’Arménien portait +un costume de sport à carreaux. La Portugaise, +tout en satin blanc, montrait un cou +bruni par le soleil de l’Engadine. Ses perles +allongées aux oreilles, un monticule de plumes +blanches sur les cheveux, elle semblait +quelque oiseau étrangement bavard et agité. +Lord Minto évoquait les figures sévères des +anciens samouraï, leurs robes délicatement +brodées, leurs paroles rares, leurs manières +nobles. Son mépris augmentait pour ces +fantoches. « Je ne supporterais plus de les +voir chez moi, » se disait-il.</p> + +<p>Il cessa de les fréquenter. Il traîna son +printemps, solitaire, accablé de tristesse, +par les sentiers de Veytaux et les bois de +Chillon. Il sortait de bonne heure, s’arrêtait +sous un cerisier en fleurs planté au bord du +chemin comme une ombrelle blanche déchirée +et se récitait quelque <i>tanka</i>. Les +quatre vers précieux, qui évoquaient le +charme d’une heure semblable vécue par un +poète, de l’autre côté de la terre, le consolaient +un instant. Il écoutait les herbes +hautes et les ciguës bourdonner du labeur +des insectes ; il regardait les montagnes de +Savoie se velouter sous le ciel plus lourd ; il +s’asseyait sur un banc. Il ne pensait à rien ; +il se répétait machinalement des mots de +là-bas, des noms de lacs, de villages, et quand +le pas d’un promeneur criait sur les pierres, +il plongeait son visage dans ses mains, pour +ne pas voir un homme en veston.</p> + +<p>Au mois de juin, l’agitation le reprit. Il +rédigea des proclamations, arpenta la ville +en tous sens avec son architecte, dressa des +plans, nivela, abattit, réédifia par la pensée +des quartiers entiers.</p> + +<p>— Il faut agir, répétait-il à la générale +Dean. Si je continue à me désoler en silence, +rien ne changera.</p> + +<p>— Mais tout change, répondait l’Irlandaise, +de sa voix claire et traînante. Tout +change suivant un rythme naturel auquel +vous ne pouvez substituer celui que réclame +votre esprit. Chaque heure achemine les +formes vers leur accomplissement, qui est le +néant… Tout homme animé du désir d’accélérer +ou de ralentir cette marche prouve par là +qu’il n’a pas compris la loi. Cette cité que vous +détestez… elle ne me gêne plus. Elle me paraît +si éphémère ! Soyez tranquille, elle passera.</p> + +<p>— Plus vite, murmurait Lord Minto. Plus +vite.</p> + +<p>Il se demandait, à part lui, si son amie, sous +des dehors éternellement apathiques, ne complotait +pas <i>avec eux</i>. Car il était persuadé +maintenant que les hôteliers, le directeur du +Kursaal et le syndic s’entendaient pour +tenir ses projets en échec. C’étaient eux, il +le savait bien, qui, par une habile contre-propagande, +entretenaient la lourdeur de +l’esprit public. Eux seuls mettaient obstacle +à la grande transformation. Mais le jour où +il aurait prouvé qu’il n’avait pas peur de +l’action, ils s’avoueraient vaincus. Une fois +délivrée d’eux, la population <i>comprendrait</i> +et tout s’accomplirait.</p> + +<p>En attendant, ses rêves, qu’il avait pris +l’habitude de noter, devançaient l’inerte réalité. +Qu’ils fussent voilés de symboles hypocrites, +ou directs comme ceux des enfants, +tous témoignaient du profond désir qui l’emplissait. +Certains, expliqués par l’analyse, +eussent pu révéler des causes de son mal +insoupçonnées : il ne se pensait pas malade. +Son idée lui paraissait naturelle, nécessaire. +Il ne la mettait plus en question.</p> + +<p>Quant à ses souffrances, au lieu d’en chercher +la raison en lui-même, il la trouvait +dans l’obstination avec laquelle les hommes +persistaient dans leur être haïssable.</p> + +<p>Plus tard, en examinant ses cahiers, les +médecins émirent des hypothèses singulières. +Il les repoussa avec indignation. Ses mœurs +étaient pures et il ne savait pas qu’on peut +vivre innocemment, en abritant dans son cerveau +le fantôme d’un monstre ignoré.</p> + +<p>L’avant-veille du malheur, il se promena +dans le quartier des Planches, à l’entrée des +gorges du Chauderon. C’était là, sur les +berges du torrent, qu’il comptait établir les +maisons de plaisir. Il les voyait, s’étageant +des deux côtés de l’eau bouillonnante, sonores +de chants et de cris d’ivrognes. Il discernait, +dans l’encadrement des portes, les +faces rondes et blafardes des hétaïres, leurs +tuniques de soie bleue et leurs ornements miroitant +au soleil.</p> + +<p>Le lendemain matin, il nota ceci, qu’il +venait de rêver : « Je suis dans une rue silencieuse, +entre des murs clairs. Je cause avec +un <i>coolie</i> robuste ; ses bras sont nus, musclés ; +l’un d’eux porte une tache noirâtre. Il +me montre le plan d’une contrée au bord de +la mer ; il y a des villages aux noms chinois. +Je dois connaître ce pays. Nous marchons en +causant, et nous arrivons dans une impasse : +deux pans de mur d’un rose fané, dont l’un +est légèrement en retrait. L’autre est décoré +d’une espèce de guirlande, peinte à la fresque. +Il n’y a plus moyen d’avancer. Mais mon +guide, en souriant, me montre une fissure +le long de la guirlande, y insère ses doigts +souples et ouvre une porte secrète.</p> + +<p>— Faites attention, dit-il, c’est une maison.</p> + +<p>Je m’informe avec timidité. Aussitôt une +voix horriblement pénible, éraillée, crapuleuse, +annonce : « deux Tommies » et un domestique +de lupanar chinois apparaît. Il présente +une particularité inquiétante : son +visage luit sous une couche de blanc gras. Il +annonce de nouveau : « Une femme. C’est +une étoile ! » et je vois sortir une créature disgracieuse +au visage coloré, aux traits marqués, +vêtue d’un costume tailleur gris. Je +pense : « Toujours la même déception, dans +ces maisons. » Nous rebroussons chemin, +mon guide et moi, mais la rue se met à monter. +Nous gravissons maintenant des degrés +sous une voûte. Tout à coup, dans la pénombre, +apparaissent deux enfants. Ils descendent +vers nous. Ils ont d’abondantes chevelures +blondes et une profusion de linge de +dessous, d’où sortent leurs jambes nues. Ils +sont gracieux, équivoques et leurs visages +brillent, maquillés au blanc gras comme celui +du domestique. Je me mets à trembler et je +demande à mon guide : « Comment ? Est-ce +qu’ils appartiennent aussi à la maison ? » — « Oui », +me répond-il en souriant toujours. +Réveil. »</p> + +<p>Dans la journée, Lord Minto manifesta +une grande agitation. Il lui fallut choisir +l’emplacement d’un futur théâtre. Il harcela +son architecte, lui fit modifier ses plans et +décida finalement que le monument s’élèverait +« là-haut, à la place de ce hideux hôtel à +tourelles, qui déshonore la montagne de +Glion. »</p> + +<p>— Je veux un théâtre, ajouta-t-il, qui soit +comme un temple. On y accédera par d’immenses +escaliers montant en ligne droite à +travers la forêt. En ligne droite, vous entendez ? +Si les rochers vous gênent, vous les ferez +sauter. Je veux, toutes les cent marches, une +terrasse ombragée de cèdres et de mélèzes. +Sur la dernière terrasse, des chimères de jade +seront accroupies et le portique du théâtre +apparaîtra, entièrement doré. Les toits, les +clochetons, les dragons, je veux que tout ait +l’apparence de l’or. Je ne tolérerai pas une +parcelle de bois ou de métal qui n’ait l’apparence +de l’or. Allez faire votre plan. »</p> + +<p>Il sortit. Le lac roulait une houle d’émeraude +éclaboussant les quais. Dans le ciel, +déchiré par un récent orage, les montagnes +se dressaient, nettes, proches et brillantes. +Des verdures lavées, des rosiers écrasés par +la pluie, la chaleur évoquait un brusque +arome. Il semblait vraiment que ce pays attendît +le complément de splendeur et de +grâce que le rêveur voulait lui conférer.</p> + +<p>— Patience, murmura-t-il sur le seuil de +sa propriété. Encore un peu de patience.</p> + +<p>Il gagna la ville. Au détour d’une des +ruelles qui conduisent vers les gorges, il +aperçut, devant lui, dans un tourbillon de +poussière, la forme bien connue de Barrique-Pacha. +Mais à sa grande surprise, l’Arménien +portait la robe chinoise de satin jaune qu’on +lui avait vue l’année précédente, à la fête +costumée. Lord Minto pensa : « Il se moque +de moi, » et pressa le pas pour dire son fait à +l’insolent. Celui-ci montait lentement, emplissant +la ruelle de sa corpulence, oscillant +entre les murs comme un absurde monstre +doré.</p> + +<p>— Hulloa, Souloughian ! héla Lord Minto.</p> + +<p>Au lieu de s’arrêter, le mauvais plaisant se +retourna, sourit d’un air gouailleur et disparut +dans la cave d’une maison aux volets +clos. La porte verte s’était refermée sans +bruit. L’Anglais appela, frappa en vain… +Des enfants qui jouaient bruyamment dans +la poussière s’étaient tus. Il descendit conter +l’incident à la générale Dean. Il était violemment +irrité.</p> + +<p>— Je n’étais pas sûr que Souloughian fût +affilié à leur bande ; à présent, j’en ai la +preuve. Et j’ai pénétré leur tactique : ils +veulent tuer mon idée <i>par le ridicule</i>.</p> + +<p>— Mon cher Lord, protestait la générale, +vous vous êtes trompé, Souloughian est à +St. Moritz. Lady Cole-Hamilton m’écrit ce +matin qu’elle a pris le thé avec lui.</p> + +<p>— Impossible, murmura-t-il. Je l’ai vu. +Et… et… je ne suis pas seul à l’avoir vu… +Il y avait des gamins qui se moquaient de sa +robe jaune.</p> + +<p>L’Irlandaise se tut. Un peu de rose affluait +à ses joues fanées, décelant son émotion.</p> + +<p>— Rentrez chez vous, prononça-t-elle enfin. +J’irai vous voir ce soir, quand la chaleur +sera tombée.</p> + +<p>— Je ne suis pas vaincu, dit-il en la quittant. +Je n’ai même jamais été plus près du +triomphe. Ils ont abattu leur jeu : tant mieux. +Moi aussi, j’abattrai le mien.</p> + +<p>Il rentra, comme de nouveaux orages +s’amoncelaient sur la Savoie. Il pénétra sans +s’annoncer dans l’appartement de son architecte. +Ce dernier était sorti, mais on grattait +du kotto dans la chambre à coucher. +Lord Minto fit glisser la cloison de papier et +se trouva devant O-Kamé qui étudiait, accroupie +sur sa natte, baignée de la lueur +cuivrée du soir menaçant. Elle se leva, rougit, +salua, surprise de l’impolitesse. Il la dévisagea +longuement, puis s’approcha d’elle et +lui dit, presque à l’oreille :</p> + +<p>— Vous êtes… comme une enfant, O-Kamé. +Je… j’aime beaucoup les enfants.</p> + +<p>Avant qu’elle sût ce qu’elle devait répondre, +il avait disparu.</p> + +<p>Il ne se montra pas à table. Les domestiques +le cherchèrent vainement au jardin. +Vers huit heures, l’architecte et sa femme +achevaient de dîner, quand une servante vint +les prier de sortir sur le perron. Un coussin +de nuages noirs pesait sur la tête des Rochers +de Naye. Le vent était tombé. Le lac brisait +toujours, éclaboussant d’eau tiède les promeneurs +du quai. La plupart s’étaient arrêtés, +les yeux levés sur Glion. On voyait un +ballon de fumée se gonfler au-dessus d’un +hôtel et monter légèrement dans le crépuscule. +O-Kamé, qui était cultivée, songeait à +la mésaventure de Hong, le gouverneur du +Palais Impérial, laissant échapper le roi des +démons sous la forme d’une vapeur noire.</p> + +<p>— Il y a le feu au Majestic, dit l’architecte.</p> + +<p>De courtes flammes apparurent bientôt le +long du toit qu’elles se mirent à grignoter, +comme des centaines de petites dents rouges.</p> + +<p>Là-haut, une grande confusion régnait. Le +feu ayant pris au grenier, on sauvait le mobilier +des étages supérieurs ; lits, armoires, +chaises longues se fracassaient sur la pelouse. +Un triple cordon de curieux et de sinistrés +commentait la défenestration. En un quart +d’heure, la toiture fut dévorée. Les poutres, +qui dessinaient encore en arêtes de feu les +contours détestés des tourelles, s’abîmèrent +elles-mêmes dans la fournaise. Des matériaux +carbonisés s’abattaient autour de l’hôtel. Les +volets flambaient comme de la paille. L’air, +en s’engouffrant, étirait les flammes du brasier +intérieur. Parmi les gerbes d’étincelles, les +planchers s’effondraient dans un gouffre d’or.</p> + +<p>D’un bosquet de rosiers, Lord Minto regardait. +La fraîcheur du lieu, les premières +gouttes de la pluie et surtout le spectacle de +la destruction le rendaient parfaitement heureux. +Dans le tourbillon de feu qui tournoyait +contre les plafonds, il cherchait des +formes de démons orientaux. L’œuvre était +commencée. Que pouvait-il désirer de plus ?</p> + +<p>On l’arrêta vers dix heures. On l’avait vu +dîner au restaurant, prendre l’ascenseur et +se diriger vers l’étage des domestiques, un +cigare à la bouche. Il refusa de répondre aux +questions des policiers.</p> + +<p>Dans le sanatorium des environs de Bâle +où la générale Dean l’avait conduit, un médecin +le fit longuement parler, non sur son acte +récent, mais sur des faits du plus lointain +passé. Lentement, avec douceur, au jour cru +d’une cellule nue, on fouillait dans la poussière +de sa première enfance.</p> + +<p>Quand le docteur, penchant la tête en arrière +et fermant à demi les paupières, suspendait +son travail d’exhumation, Lord +Minto revenait à la justification de son idée :</p> + +<p>Les peuples d’Europe sont en train de +s’anéantir dans une mer de sang. Croyez-vous +donc que les Orientaux ne profiteront +pas de cet affaiblissement pour menacer leurs +anciens oppresseurs ? Les obtus habitants +de ce coin de terre ont refusé d’adhérer +pacifiquement aux formes, aux couleurs et +aux pensées du plus extrême Orient. Des +hordes jaunes les imposeront un jour par la +force à leurs descendants, après d’effroyables +massacres. Je ne doute pas que vous n’en +soyez convaincu. Alors, par quelle aberration +donnez-vous raison aux aveugles contre les +clairvoyants ? Pourquoi me retient-on ici ? +Est-ce pour avoir prévu et devancé le cours +inéluctable des destinées ? Ou simplement, +parce que la beauté n’étant plus supportable +dans cette Europe agonisante, toute atteinte +à la laideur y est considérée comme un crime ?</p> + +<p>Le médecin évitait de le contredire.</p> + +<p>— Il est dangereux, répondait-il seulement, +que les prophètes et les artistes aillent +en liberté. Mieux vaut les tenir pour fous, car +ils inquiètent la conscience des gens raisonnables. +Et où irait-on, si ces derniers venaient +à douter d’eux-mêmes ? Restez avec nous. +Au lieu d’un sol rebelle, vous aurez tout cet +espace du ciel, pour édifier vos cités orientales. +Le cerveau d’un poète peut créer plus +de beauté que les outils d’un maçon et les +nuages du couchant sont, pour construire +des rêves, une base aussi ferme que les collines +de Montreux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">LE COL</h2> + + +<p>L’automne tardait. Nous étions quatre à +l’attendre dans ce petit hôtel des montagnes +valaisannes : un professeur de Lausanne, une +jeune fille de Kharkof, son frère et moi.</p> + +<p>Déjà décroissaient dans les champs les +stridulations des sauterelles, mais un beau +temps continu estompait les glaciers d’une +gaze légère.</p> + +<p>Nous faisions des courses qui nous retenaient +plusieurs jours loin de l’hôtel. Les +retours étaient délicieux. On sommeillait des +heures dans le verger en pente où le regain +fauché sentait fort. Les sauterelles semblaient +de minuscules éventails rouges volants. +Le chalet craquait de chaleur. La jeune +Russe jouait sur le foin de la grange avec une +chatte. Dans le pays désert, les après-midis +n’étaient qu’un long silence. A peine si, du +village, montaient un accord fêlé d’accordéon +ou le gémissement d’un petit enfant.</p> + +<p>Mais cette paix accumulait en nous des +énergies nouvelles. Quand, après deux jours +de repos, nous levions les yeux vers les derniers +alpages roux qui profilaient leurs +pierres foudroyées et leurs gazons brûlés sur +le bleu du ciel, nous ne pouvions plus tenir +en place.</p> + +<p>Nos capacités de grimpeurs étaient bien +différentes : le jeune Borovkine était un +joyeux colosse qui dévorait les montagnes +avec une passion de sauvage. Sa sœur, un +être inquiet et sensitif, nous accompagnait +surtout pour le surveiller. M. Belliard, un prudent +alpiniste, prenait plaisir à refaire — assez +lentement — quelques-unes de ses plus +belles courses. Quant à moi, je parcourais les +hauteurs en flânant, peu soucieux du but à +atteindre. Nous avions pour guide un chasseur +de bouquetins dauphinois appelé Fortier.</p> + +<p>Le 15 septembre, Borovkine projetait une +longue excursion. Des journées de glacier +dans le massif du Mont-Blanc, deux nuits +dans les cabanes et une escalade des plus sérieuses.</p> + +<p>Depuis la veille, une brise piquante poussait +dans le ciel pâle des nuages cotoneux qui +s’amoncelaient sur les cimes. Fortier disait :</p> + +<p>— Le temps est là.</p> + +<p>Il fut convenu que nous partirions ensemble, +pour nous séparer à la cabane de Saleinaz. +Borovkine ferait son ascension avec +le guide, et M. Belliard, qui connaissait la +région, descendrait avec nous sur Praz-de-Fort.</p> + +<p>Dès le départ, il fut évident que Mlle Borovkine +nous gênerait. Son frère prenait de +l’avance en chantant. Nous le voyions gravir +ces alpages fauves qui semblent un immense +pelage de bête, jeté sur la montagne au hasard +des plis. Sa voix emplissait le soir d’une large +mélopée.</p> + +<p>— Le tyran ! plaisantait sa sœur en montant +péniblement. Le bourreau ! Il me tuera !</p> + +<p>Elle arriva longtemps après nous à la cabane +d’Orny, soutenue par Fortier qui maugréait.</p> + +<p>Le soleil se couchait. Des nuages roses +montaient et descendaient le long des cimes, +promenant sur les névés roses leurs ombres +roses. Un dôme de glace, crevant ce matelas +de nuées, rosissait à son tour en plein ciel +libre, mais sur les basses falaises noirâtres, +l’adieu du soleil devenait violet. Une arête +de rocher, longue et crochue, toute frangée +de brume, fumait comme une échine en sueur.</p> + +<p>Devant la cabane, Mlle Borovkine haletait +un peu.</p> + +<p>— Allons, petite sœur, du courage, sourit +son frère. Une fois à Saleinaz, tu pourras te +reposer deux jours si tu veux.</p> + +<p>Le souper fut gai. Borovkine raconta son +ascension au Cervin et comment, à la descente, +il s’était laissé glisser le long des câbles +de fer en criant : « Ascenseur ! Ascenseur ! » +au grand ébahissement de ses porteurs.</p> + +<p>Le soir, je fumai assez tard, sur une +pierre plate, avec le guide.</p> + +<p>— Nous n’irons pas vite, demain, fis-je en +lui offrant du tabac.</p> + +<p>— Ma foi non. J’aimerais mieux faire passer +la glace à ma mère-grand. Faudra se lever +plus matin que la lune pour être sur l’autre +bord avant le mitant du jour.</p> + +<p>Et il ajouta dans son patois :</p> + +<p>— <i>Bougri di séroulète<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Petite sœur.</p> +</div> +<p>Ce fut une lente et rude journée. Nous +prîmes tout de suite la corde, moins par prudence +que pour régulariser notre allure. Mais +il fallut bien adopter celle de Mlle Borovkine +et midi nous surprit parmi les déserts neigeux +du plateau de Trient.</p> + +<p>Nous dérivions sur une mer de vaguelettes +cristallisées. Au sommet de chacune s’érigeait +un petit organisme compliqué de pointes +inclinées dans le sens du dernier coup de vent. +Ce monde aigu et transparent volait en éclats +sous les pieds ; nous avions la sensation énervante +d’écraser indéfiniment du cristal.</p> + +<p>Borovkine ne chantait pas. Je crois qu’il +avait pitié de sa sœur, qui trébuchait sans se +plaindre. Au passage de la fenêtre de Saleinaz, +elle s’endormit sur une pierre tiède, pendant +que Fortier taillait ses marches. Celui-ci +ne voulut pas attendre.</p> + +<p>— Deux pieds de neige molle, voilà ce qu’on +trouve à la descente, quand on emmène les +<i>dzoennas</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, maugréa-t-il.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Jeune fille : patois valaisan.</p> +</div> +<p>De fait, il était trois heures et nous enfoncions +plus haut que les genoux. Nous peinions +machinalement dans ces blancheurs gluantes, +les jambes transies, les yeux brûlés. De temps +à autre, l’un de nous plongeait jusqu’à la +ceinture dans une crevasse cachée.</p> + +<p>Au milieu du glacier, Mlle Borovkine s’agenouilla +dans la neige.</p> + +<p>— Je ne peux plus, gémit-elle.</p> + +<p>Elle secouait la tête comme un animal +tombé. Son frère lui fit boire une gorgée de +rhum. Nous attendions en silence. Il y avait, +tout près, une crevasse à découvert. De sa +gueule verdâtre sortait un bruit inexplicable, +un râle en deux temps, comme d’une +bête qui aurait agonisé au fond du glacier.</p> + +<p>La jeune fille parut tout à coup terrifiée.</p> + +<p>— Ne restons pas ici, dit-elle. Marchons !</p> + +<p>Nous repartîmes, son frère la soutenant, +malgré l’avis de Fortier qui criait :</p> + +<p>— A la file, s’il vous plaît. Et tendez la +ficelle !</p> + +<p>A la cabane de Saleinaz, que nous atteignîmes +vers la fin du jour, elle se laissa choir +sur le gazon sec et s’enroula dans une couverture. +Nous lui portâmes du thé qu’elle but +sans mot dire.</p> + +<p>Au couchant, le cirque de glaciers s’était +comme resserré autour de nous. Des brumes, +pareilles à des flammes blanches, s’élevaient +du fond des vallées. Le zénith se matelassait +de nuages réfléchissant d’arrière-lueurs jaunâtres. +Dans le tiède suspens de l’heure, les +chutes de pierres sonnaient mat et sans +écho.</p> + +<p>Au milieu de la nuit, nous entendîmes parler +le russe. La jeune fille semblait supplier +Borovkine avec insistance. Il répondait à +peine, d’un ton fâché. Fortier intervint :</p> + +<p>— N’attisez point votre frère, Mam’zelle. +Qui veut grimponner sur la montagne, il +faut qu’il ait son plein de sommeil. Et il +ajouta dans son jargon :</p> + +<p>— Adieu la paix, <i>embé les fumelles</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Parmi les femmes.</p> +</div> +<p>Nous somnolions, M. Belliard et moi, quand +les alpinistes quittèrent la cabane.</p> + +<p>Vers huit heures, nous fîmes le thé. La jeune +fille avait un fort accès de fièvre. Nous lui +proposâmes d’attendre qu’elle fût remise +pour descendre, mais elle refusa.</p> + +<p>Un vent saccadé commençait à assaillir +les pierres. Nous pensions à Borovkine. Nous +le savions incapable de rebrousser chemin, en +cas de mauvais temps, et la cime qu’il voulait +gravir s’était déjà voilée d’une ceinture +de brouillards. S’élevait-il dans une paisible +opacité mouvante, ou parmi les assauts d’une +tempête de neige ? Nous n’en pouvions décider.</p> + +<p>Sa sœur semblait indifférente à toute éventualité. +Elle reposait sur le foin, sans regarder +les montagnes, ni prêter attention au ronflement +des rafales.</p> + +<p>A dix heures, elle se déclara prête à partir. +Elle descendait lentement, silencieuse et +prostrée. Nous fîmes halte au passage des +chaînes, et j’eus l’impression que ce que +j’avais pris pour l’insensibilité de l’extrême +fatigue, était peut-être l’accablement de je +ne sais quel désespoir.</p> + +<p>Nous avions laissé le mauvais temps très +haut derrière nous. Nous voyions, en levant +la tête, un singulier nuage, transparent et furieux, +qui tourmentait les cimes, mais nous +avancions à l’abri du vent, dans la demi-obscurité +des forêts de mélèzes.</p> + +<p>Comme nous nous accotions une minute +contre un énorme bloc moussu, la jeune fille +dit à voix basse :</p> + +<p>— Je ne me marierai pas… Je ne me marierai +jamais.</p> + +<p>Nous sourîmes sans avoir compris.</p> + +<p>La forêt nous parut interminable. Mlle Borovkine +marchait devant nous, avec cette +espèce de brutalité automatique des organismes +épuisés. A un moment, elle accéléra +le pas d’une manière incompréhensible et me +lança, par-dessus l’épaule :</p> + +<p>— Cela devient tout à fait facile !</p> + +<p>Pour la première fois, j’échangeai un regard +inquiet avec M. Belliard.</p> + +<p>— J’ai peur… chuchota-t-il en se touchant +le front.</p> + +<p>Au sortir de la forêt, il n’y eut plus de +doute à avoir sur les conditions dans lesquelles +Borovkine et son guide effectuaient +leur escalade. Une chevauchée de nuages +noirs piétinait les cimes. Un orage grondait +à leur base. Au milieu, les glaciers verdâtres +pendaient sinistrement. Les salves du tonnerre +emplissaient la vallée. De temps à +autre, un éclair projetait sur la glace des +lueurs d’acétylène.</p> + +<p>— C’est trop absurde, s’irrita M. Belliard, +à l’idée que nos compagnons étaient accrochés +à ces murailles verticales.</p> + +<p>Nous suivions machinalement des yeux +leur trajet présumé, quand Mlle Borovkine +tendit la main vers la montagne.</p> + +<p>L’orage s’était en quelques instants dilaté +dans l’espace. Il tonnait tout près de nous, +mais la foudre semblait s’acharner sur une +entaille de la paroi ; une sorte de haut passage +entre deux précipices. C’était le point +que nous désignait la jeune fille.</p> + +<p>Elle me semblait emportée dans un tourbillon +irréel, plongée dans une espèce de sommeil +où je me sentais glisser avec elle.</p> + +<p>— C’est là qu’ils sont, dit-elle.</p> + +<p>Autant pour la rassurer que pour secouer +l’émotion inexplicable qui me tenait aux +épaules, je répondis :</p> + +<p>— En admettant qu’ils aient utilisé ce col, +ils sont certainement beaucoup plus bas. Ils +doivent traverser le glacier, en ce moment.</p> + +<p>Elle hocha la tête.</p> + +<p>— Ils sont là… Et je les vois.</p> + +<p>— Impossible, protesta M. Belliard.</p> + +<p>— Je vous dis que je les vois.</p> + +<p>Mon compagnon prit sa jumelle, scruta la +montagne et haussa les épaules.</p> + +<p>— Il faudrait un télescope… Et encore… +au milieu de cet orage… deux êtres humains… +on ne distinguerait pas…</p> + +<p>Il parlait d’une voix forte, pour dominer +le fracas, mais dans une espèce de torpeur. +Et il ne parvint pas à dissiper cette étrange +sensation d’irréalité, dont il était peut-être +conscient lui-même.</p> + +<p>La jeune fille n’écoutait pas. Elle parlait +dans le vent, sans tourner la tête :</p> + +<p>— Je vois l’endroit… très distinctement. +Il y a des pierres rouges… comme des doigts +penchés au-dessus du col… Et à droite… une +grande roche carrée qui est détachée de +l’arête… Ils sont accrochés à cette roche… +Ils ont jeté leurs piolets… Ils ne peuvent +pas descendre, à cause du verglas… Et +s’ils restent là… s’ils restent là plus longtemps…</p> + +<p>Elle cacha son visage dans ses mains. Je +lui pris le bras, la suppliant de secouer ce +cauchemar, de revenir à elle. M. Belliard +s’éloigna de quelques pas, en proie à une +émotion qu’il cherchait à dissimuler.</p> + +<p>A ce moment, nous vîmes de nouveau le +long ruban violet de la foudre trembler au-dessus +du col. La jeune fille gémit et se laissa +tomber à terre, s’accrochant convulsivement +à l’herbe rousse.</p> + +<p>Nous la relevâmes sous une rafale de grêle. +Elle pleurait doucement, demi-inconsciente +et docile d’épuisement. Je lui pris le bras et +une heure plus tard, nous arrivions à Praz-de-Fort, +sous des torrents d’eau tiède. Comme +l’hôtelière la conduisait à sa chambre, je dis +à M. Belliard, en déposant mon piolet dans +la petite salle obscurcie par la pluie :</p> + +<p>— J’ai envie d’aller chercher le médecin +d’Orsières… Elle est à bout de forces. Et que +ferons-nous, si les hallucinations continuent ?</p> + +<p>Mon compagnon me regardait comme un +homme effrayé qui s’efforce de parler et +d’agir normalement.</p> + +<p>— Je crois qu’il y a plus urgent… Organiser +une expédition de secours.</p> + +<p>— Qu’entendez-vous par là ?</p> + +<p>— Hallucinations ?… Oui, c’est possible… +Mais une chose est certaine… Le col qu’elle +a décrit tout à l’heure existe. Je le connais. +Je l’ai traversé !</p> + +<p>— Vous ne prétendez pas qu’à six kilomètres +de distance, elle ait pu voir…</p> + +<p>— Je ne prétends rien, dit-il avec agitation. +Mais je <i>sais</i> que ni les pierres pointues, +ni la grande roche carrée dont elle a parlé +ne sont une invention… Alors, il est à +craindre que le reste n’en soit pas une non +plus.</p> + +<p>— C’est incompréhensible, murmurai-je.</p> + +<p>— Cela est.</p> + +<p>Il y eut un silence. Nous entendions l’eau +dévaler en torrent sur le chemin rocailleux.</p> + +<p>— Mais qui vous dit que Borovkine soit +passé par là ? repris-je. Il y a plusieurs cols.</p> + +<p>— Je connais les habitudes des guides… +En cas de mauvais temps, ils choisissent +celui-là, malgré sa raideur… Il abrège la descente.</p> + +<p>Nous nous étions levés. M. Belliard consulta +sa montre.</p> + +<p>— Cinq heures, fit-il. En voilà quinze +qu’ils ont quitté la cabane. S’ils n’arrivent +pas avant la nuit, vous pouvez être sûr qu’il +y a un malheur.</p> + +<p>A ce moment, l’hôtesse vint nous dire que +la jeune fille s’était endormie tout habillée.</p> + +<p>— Qu’elle dorme, soupira mon compagnon… +Et le plus longtemps possible !</p> + +<p>Elle sommeilla vingt-huit heures. Elle +ignora le départ de l’expédition de secours, +quatre guides mandés d’Orsières et qui s’enfoncèrent +posément dans la tempête nocturne. +Elle ne sut rien de la trouvaille qu’ils +firent au petit jour sur le glacier…</p> + +<p>Nous étions allés au-devant d’eux. Nous +les vîmes redescendre sous la pluie, hâlant +deux colis noirs qui semblaient des charges +de bois mort. Aux premiers mayens, un paysan +fournit des sacs.</p> + +<p>— On les a trouvés l’un près de l’autre, dans +la neige, m’expliqua le chef de la caravane, +à trois cents mètres sous le col, roustis comme +deux tisons. Mon grand-père aurait dit que +les <i>bacans</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> les ont mis dans leur soupe.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Les esprits.</p> +</div> +<p>Un char attendait à l’entrée du chemin +muletier. On attacha les sacs avec des cordes. +Les souliers ferrés de Borovkine dépassaient. +Le petit chapeau à demi calciné du guide ne +fut pas oublié.</p> + +<p>J’étais surpris du peu d’importance de ces +deux paquets, ballottés sur des planches au +milieu de la montagne. Quelles étaient les +forces incompréhensibles entrées en jeu à +propos d’un fait aussi mince que l’extinction +d’une de ces vies ? Et cet étrange tourbillon +de clairvoyance déchaîné dans un autre être, +que signifiait-il ? Ce contact suprême de deux +consciences à travers l’espace, quel nom lui +donner ?</p> + +<p>— Il va falloir le dire, murmurai-je à mon +compagnon. Qui de nous s’en chargera ?</p> + +<p>— Croyez-vous que nous ayons quelque +chose à lui apprendre ? répondit-il… Elle sait +depuis longtemps… C’est nous qui ne savons +rien.</p> + +<p>Quand nous entrâmes dans la chambre de +la jeune fille, elle dormait toujours, les traits +reposés, le souffle lent. Elle souriait à moitié +dans un songe d’ivresse, de secret et puissant +bonheur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="bot xsmall drap">LE PENSEUR ET LA CRÉTINE</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">PRINTEMPS MAROCAIN</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">23</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">A L’ÉCART</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">49</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">LA PLUS MALHEUREUSE</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">155</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">LA PIÉMONTAISE</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">167</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">LA MÉTISSE</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">181</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">L’AMI DES JAUNES</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">209</a></div></td></tr> +<tr><td class="bot xsmall drap">LE COL</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">247</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">4625. — Tours, imprimerie E. <span class="sc">Arrault</span> et C<sup>ie</sup>.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75792 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75792-h/images/cover.jpg b/75792-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ebe6653 --- /dev/null +++ b/75792-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..b5dba15 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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