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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-04-04 14:21:10 -0700 |
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Oudet, éditeur). + + +Pour paraître: + +POUSSIÈRE, trois actes (Théâtre Antoine). + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ + +Vingt-cinq exemplaires (dont cinq hors commerce) sur vélin pur fil des +Papeteries Lafuma, numérotés. + + +Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour +tous pays. + +Copyright by Georges Crès et Cie, 1920. + + + + +LE PENSEUR ET LA CRÉTINE + + +Auvernier ruminait des phrases, dans la diligence qui l’acheminait vers +sa résidence d’été, un village valaisan juché à mille mètres au-dessus +des trains. + +Il ne venait pas en cette vallée pour y chercher l’inspiration, ou un +stimulant quelconque. Il ne croyait qu’au travail lent et continu, dans +une pièce à peu près vide, entre des murs nus. Il eût, certes, préféré +demeurer dans sa villa de Passy, mais comment s’y appartenir? + +Le cours à la Sorbonne, les conférences, les amitiés, autant d’entraves +précieuses. Aussi avait-il résolu de rompre tout lien pour trois mois et +d’écrire enfin les cent dernières pages de _Bonheur et Pensée_. Voilà +des années que le monde des lettres attendait ce livre; on en +connaissait le titre; on en pressentait les conclusions; des disciples y +faisaient allusion dans leurs articles avec un émerveillement gênant. Ce +serait «l’aboutissement des recherches inspirées par un vigilant amour +des hommes», «l’expression la plus complète des bienfaisantes doctrines +du grand penseur». Il fallait que le manuscrit fût prêt cet automne. + +Auvernier, qui avait fermé les yeux un instant, prit son calepin et +nota: _A l’exercice des plus hautes facultés, correspond la plus grande +somme de bonheur._ + +Puis, il plissa le front, comme à l’éclair d’une vague réminiscence, +leva le doigt, se sourit avec indulgence et ajouta: _(Voir si pas déjà +dit par Stuart Mill.)_ + +Les mulets s’abreuvaient. Il mit la tête à la portière et regarda les +montagnes. Il fut surpris de leur immense complexité. Il avait traversé +des montagnes en chemin de fer; il avait pensé à des montagnes; il +s’était servi du _concept_ montagne pour éclairer certaines de ces +comparaisons qui lui valaient sa réputation de styliste... Mais ce qui +s’étageait devant ses yeux était assez différent des formes élancées, +brillantes et rudimentaires qui avaient peuplé son esprit. + +Il y avait d’abord des pentes de terre grise, hérissées de bizarres +pyramides et dévalant jusqu’au torrent. Au-dessus de la route, c’était +un damier de petits champs jaunes ou verts, très inclinés, entourés de +murs de pierres sèches; puis venaient des forêts, l’immense rideau bleu +des pins, plaqué sur le roc, sillonné de dévaloirs et de pierriers. Plus +haut, la zone cuivrée des alpages s’étalait, se bossuait, se renflait et +venait mourir dans une région métallique de gravats, de pierrailles, de +débris; on eût dit un pays de vieille ferraille. C’était la base +d’arêtes noires zébrées de neige, entre lesquelles apparaissait la +courbure livide des glaciers,--ce point tragique de leur descente où la +carcasse éclate, se désagrège en séracs et montre à nu le cœur bleuâtre +du monstre. Alors seulement s’élançaient les cimes, caparaçonnées de +glace luisante et finissant nettement dans l’azur. + +Auvernier se reconnaissait avec difficulté dans ce chaos. Son œil mal +adapté commettait de grossières erreurs sur les distances, les +altitudes, l’inclinaison des plans. + +Il se rappelait avoir écrit qu’_en présence des plus hauts glaciers de +la terre, l’esprit humain, loin d’être écrasé, se libère dans un +mouvement de fierté sublime_. + +Il n’éprouvait qu’un sourd malaise. Le détail, la pesanteur et la +brutalité de ce monde étaient impensables. C’était un univers absolument +étranger à la pensée. + +La diligence repartait. Il se remit au travail. _Le jour_, écrivit-il, +_où la culture cessera d’être l’apanage d’une minorité pour devenir le +partage des foules, la vie deviendra satisfaisante. Tout être cultivé +est susceptible de mener une existence qu’on peut qualifier d’enviable_. + +Auvernier était hanté par le bonheur des hommes. Dans ses livres, dans +ses conférences revenaient continuellement des formules comme celles-ci: +_Le principe auquel toutes les règles de la pratique doivent être +conformées est ce qui tend à procurer le bonheur du genre humain... +Promouvoir le bonheur est le principe fondamental de la morale..._ Et +comme, par suite d’une respectable association d’idées, le bonheur, pour +lui, naissait infailliblement du développement intellectuel, il avait +lutté pour le Progrès et la Pensée. Il avait patronné des œuvres, siégé +sur les estrades où l’on récite _l’Après-midi d’un faune_ à des +menuisiers. Il était membre d’honneur de théâtres à naître et de revues +trépassées. Ce prêt bénévole de sa personne représentait pour lui +_l’Action_,--et il s’admirait secrètement des heures qu’il dérobait pour +elle à la _Spéculation_. Les cyniques tournaient en ridicule son noble +visage rasé, ses yeux clairs et sa bouche d’honnête homme; mais lequel +d’entre eux, à telle époque de sa vie, n’avait eu confiance et n’avait +étayé sa foi de mots ambitieux? + +A un tournant de la route, il aperçut le village, en contre-bas. Il eût +pu compter les soixante-quinze chalets de mélèze rougeâtre, serrés +autour du bulbe en fer blanc de la petite église. L’unique maison de +pierre à volets verts, la pension où il descendrait, s’isolait près du +torrent. Celui-ci, gris et sèchement sonore, coulait entre des blocs +gris. Immédiatement au-dessus, s’étageaient les petits champs de luzerne +et de choux. On voyait une vieille et sa chèvre dans un carré vert. + +La tristesse mesquine du lieu ne déplut pas à Auvernier. Il n’avait pas +choisi sans arrière-pensée ce village perdu. Il manquait péniblement de +documents pour son chapitre des «échelons inférieurs». Il s’agissait +d’exposer dans une dissertation victorieuse la fatalité de souffrance +qui pèse sur les attardés de l’espèce humaine. Il fallait que le +lecteur, effrayé par les exemples de dégradation et d’abrutissement qui +lui seraient montrés, s’élançât, plein d’ardeur, vers l’idéal lumineux +du philosophe. Or, un disciple voyageur, au courant des embarras de son +maître, lui avait signalé les habitants de cette vallée comme +particulièrement arriérés. + +--Songez, avait-il dit, que pendant trois mois d’hiver, le village ne +sort pas de l’ombre de la montagne. Le soleil ne leur revient que le 10 +février. Il paraît qu’ils sont livrés à toutes sortes de superstitions. +Vous trouverez certainement là ce qu’il vous faut. + +Aussi, le grand écrivain observait-il avec sympathie, en se promenant +dans l’unique rue, les lambeaux d’ours et les ailes d’orfraies cloués +aux façades brunes des chalets. Il guettait les visages derrière les +vitres minuscules. Il eut une déception en voyant trois bambins fardés +de santé jouer sur le foin d’un _mayen_. Mais le lendemain, à la +grand’messe, il connut une jubilation silencieuse. + +Plusieurs hommes étaient verdâtres et pointillés de noir. Il y avait des +goitreux; à côté de lui, une vieille femme au cou pendant comme une +poche vide. Plus bas, un jeune homme au goitre plein. A gauche, une +grosseur en formation, jaune sous une face jaune à lunettes, penchée en +avant et lisant. Des sillons verts au coin de la bouche et un pli +circulaire de peau blanche, sous l’enflure du cou. Sa voisine exhibait +un mufle de bête, un nez cassé au milieu et relevé du bout. La lèvre +supérieure, énorme, poussait de l’avant. + +Auvernier prenait furtivement des notes pour les «échelons inférieurs». +De temps à autre, l’orgue au repos laissait échapper une éructation ou +un sifflement aigu, une note d’essai, incohérente. Le bedeau promenait +au-dessus des têtes un petit tambour à grelot emmanché d’un long bâton. +Des pattes crochues se levaient et y laissaient tomber des centimes. Les +chantres hurlaient sauvagement. + +A la sortie, le philosophe découvrit un monstre. Une créature d’un mètre +de haut, affublée d’une robe de femme et qui essayait de fixer le +soleil. Il s’approcha. La figure terreuse et plissée n’avait de vivant +que la bouche; de temps à autre, sa lippe avançait, puis rentrait, comme +la langue d’un fourmilier. La grosse tête, chauve, à part un petit +chignon sous lequel passait le ruban noir d’un chapeau de paille +penchant, oscillait devant le soleil. + +La naine s’éloigna, de la démarche cassée d’un automate détraqué. + +Auvernier frémit de ravissement. + +--Quelle est cette malheureuse? demanda-t-il à un paysan. + +--Mossieu voit bien que c’est une toca. + +--Une... + +--Une crétine, quoi! Mossieu n’en a jamais vu? + +--Jamais. + +--Ah bien, fit le paysan, un vieillard noueux et tortu comme un arole, +Mossieu en verra quèques-unes, dans c’te vallée! + +Il souriait, sans aucune nuance de pitié, avec une espèce de fierté +goguenarde. Auvernier continua l’interrogatoire. + +--En est-il de même dans toutes les vallées? + +--Point. + +--A quoi cela tient-il? + +Le vieux hocha la tête. + +--Savoir... savoir... + +Puis tout à coup, il s’égaya: + +--Y en a qui disent que ça tient à l’eau... Moi, je crois plutôt que ça +tient au vin. + +--Au vin? + +Il planta ses petits yeux d’animal dans ceux de l’étranger, pour lui +faire savourer la drôlerie: + +--Vers chez nous, voyez-vous, ils ont l’estomac plus résistant qu’une +peau de bouc. Les samedis soir, ils boivent du Fendant jusqu’à tant +qu’ils roulent sous la table... Alors, dame, si l’amour les démange, +sœur, mère ou fille, c’est tout comme, quand la chandelle est éteinte. + +Le philosophe rougit et murmura: + +--C’est effrayant... cette... cette bestialité. + +--C’est ce que leur dit le curé, acquiesça le vieux. + +Il ajouta, désignant la crétine qui oscillait vers sa demeure: + +--Il est tout de même obligé de baptiser ces paroissiens-là, quand il +s’en présente. + +Et il conclut sentencieusement: + +--L’homme saccage la vigne et la vigne saccage l’homme. C’est justice. + +Auvernier travailla toute la journée au chapitre des «échelons +inférieurs». Le soir, il rêva longuement sur la terrasse de la petite +pension. Entre ces hautes parois de la vallée, il lui semblait +contempler le ciel du fond d’un entonnoir. Le torrent invisible +s’irritait sur les blocs. La solitude lui donnait l’impression d’être, +sur cette terre, le seul témoin des étoiles. Elles chaviraient lentement +dans l’éther. Il discernait la Grande Ourse, Cassiopée. Mais ce soir, +son esprit se refusait à relier les mondes par ces lignes idéales que +l’homme traça de l’un à l’autre pour tromper son effroi. Dans +l’atmosphère subtile de la haute montagne, on percevait les différents +plans célestes et l’œil, soupçonnant d’immenses profondeurs entre les +astres d’un même signe, disloquait la chimère des figures sidérales. Une +inquiétude vague emplissait le philosophe. Il songeait aux limites de +cette pensée, qu’il voulait faire régner parmi les hommes. Elle était et +serait éternellement impuissante à élucider le mystère des espaces.--Au +delà des dernières étoiles?--D’autres étoiles, d’autres systèmes...--Et +au delà?--Encore d’autres systèmes.--Et plus loin?--Toujours de même, _à +l’infini_... Il sentait péniblement la débilité de ces réponses et comme +pressée par un cœur anxieux, la pensée, tout de suite, se mettait à +produire des mots, ébranlements sonores aussi incapables d’expliquer la +réalité que l’aboiement d’un chien. + +La pensée? Mais on ne pouvait même pas la définir. D’où venait-elle? Des +gouffres noirs de l’éther? Où allait-elle? Se perdait-elle en eux? +S’anéantissait-elle à la mort? Qu’était-elle? Une vibration? Une +radiation? Une... Il revenait à la duperie des mots. Il sourit de +lui-même, d’être une fois de plus tombé dans le vieux piège et rentra se +coucher. + +Il s’avoua, dans la chambre aux cloisons de sapin, que, depuis quelque +temps, ces retours à la vaine métaphysique devenaient trop fréquents. +Sans doute fallait-il considérer le besoin de certitude comme un +aboutissement de la culture intellectuelle. Mais pas chez tous; il +admettait avec une ironie un peu orgueilleuse, que ce qui était pour les +masses humaines une source de bien-être, fût pour lui et ses pareils une +cause d’inquiétude. Il connaissait une espèce de bonheur à se sentir +tourmenté par une force bienfaisante. C’était là un tranchant secret, un +noble et perfide venin de l’arme qu’il tendait aux hommes. Il ne +craignait pas que cette puissance maléfique se tournât contre eux. A lui +seul le doute et la souffrance. + +Car il souffrait. Longtemps il s’était cru malheureux du malheur des +autres. Une pitié pas encore éteinte le brûlait par crises. Mais ce +soir, entre ses quatre murs de bois, au grondement de l’eau brutale, +tout seul pensant, il dut reconnaître qu’il souffrait de lui-même, d’un +mal de conscience pieusement nourri pendant trente années. + +Le lendemain, il flânait dans le village, en quête de notes. Il trouva +la crétine sur le seuil d’un «raccard», mangeant gloutonnement sa soupe +dans une écuelle en bois. Ses grosses mains aux doigts courts +tremblèrent à la vue de l’étranger; elle grogna sourdement et cacha sa +pâtée. + +--Hon... hon... hon... menaçait-elle. + +Auvernier lui souriait, sans trop s’approcher. + +--N’ayez pas peur, dit-il, je ne vous ferai pas de mal. + +Et il déposa une piécette sur le plancher de la grange. L’idiote cessa +de grogner, ramassa l’aumône et reprit sa soupe. Sa lippe rétractile +allait et venait si hideusement que le philosophe ne pouvait en détacher +ses yeux. A la fin du repas, elle hocha la tête, sourit et tenta de +parler; des sons pâteux, rauques, titubants: + +--Be... be... bonne soupe... + +Auvernier fut plus impressionné par ce contentement et par son +expression qu’il ne l’avait été par l’aspect physique de la crétine. Il +l’eût préférée sans un rudiment de sensation, sans rien de commun avec +l’homme. + +Le paysan qu’il avait interrogé la veille flânait dans la rue. + +--Alors, voilà que Mossieu a fait amitié avec la toca? + +--Elle parle donc! remarqua tristement l’écrivain. + +--Bien sûr qu’elle parle. Hé, enfant de l’amour, dis-nous voir la messe. + +La toca se mit debout et bégaya d’un ton aigu, insupportable, parmi un +chaos de syllabes mortes: + +--Heu... Do... do... dominous... vobiscum... heu... cum... cum, cum, +heu... heu... spiritu... tau... tau! + +--Amen, fit le vieux en riant. Et comme l’idiote tendait avidement la +main: donnez-lui dix centimes, ajouta-t-il. + +Auvernier s’exécuta. + +--Que peut-elle en faire? + +Mais le monstre avait compris. Empochant la nouvelle piécette, elle +grogna, dans un rire de satisfaction: + +--Ta... ta... tabac... et s’en fut, de sa démarche brisée. + +--Ouai, acquiesça le vieux. Elle n’aime rien tant que fumer. + +--Comment vit-elle? Elle ne peut pas travailler. + +--Chacun lui baille un peu de pitance. + +--Pourquoi ne l’envoie-t-on pas à l’hospice de la ville? + +Le paysan se rembrunit: + +--Et pourquoi donc que nous enverrions notre crétine à l’hospice? Nous +ne sommes point tant regardants sur la soupe. Et puis, une toca, ça +porte bonheur au village. + +--Vraiment? + +--Ouai. Ces canailles-là, c’est plus sûr que vous et moi de visiter le +paradis. + +--Pourquoi donc? + +--Les crétins vont droit au ciel, c’est connu, affirma le vieux avec +envie. C’est pour une mule que le sort est triste; trimer sur les +montagnes et finir tout entier dans la terre. Pas ça de vie éternelle! +Mais une toca, ça porte le paradis dans son goitre, chacun peut vous le +dire. + +L’écrivain rentra rédiger des notes sur son carnet alphabétique. Il y +eut bientôt trois pages au B (bestialité) et deux à l’S (superstition). +Cette moisson ne le satisfaisait pourtant pas. Non que ses modèles +l’eussent déçu; il n’avait encore jamais considéré d’«échelons» à ce +point «inférieurs». Mais pourquoi, chez ces déchus, la souffrance +n’était-elle pas plus évidente? Est-ce l’insensibilité de la brute? se +demandait-il, un durcissement tel que la douleur elle-même ne pénètre +plus? Non, car l’idiote avait manifesté une espèce de joie en avalant sa +soupe. Et pouvait-on imaginer qu’un être vivant sensible au plaisir ne +le fût pas à la peine? Cependant, la conscience de la peine... etc. + +Ses méthodes habituelles de raisonnement ne lui apportaient pas +l’éclaircissement cherché. Au moins l’aidaient-elles à repousser une +pensée qui commençait à l’envahir et à l’approche de laquelle il se +sentait vacillant, écœuré, fasciné, comme un vieillard au bord d’un +précipice. + +Il sortit vers six heures. La vallée était pleine d’un chaud soleil +tranquille. Les forêts, sur les pentes, passaient doucement du bleu au +mauve. Plus haut, les ombres des nuées somnolentes se traînaient sur le +manteau d’or des alpages. Une grande lumière rousse caressait les +glaciers. Auvernier s’avançait à travers les prés, vers un jeune mélèze +qui, juché sur un roc vert de lichens, semblait aspirer toute la +fraîcheur du moment. La crétine vaguait dans l’herbe haute. Se +dissimulant derrière le rocher, Auvernier l’observa. + +Les ciguës lui venaient à la taille. Certaines touffes atteignaient son +épaule. Sa tête noirâtre, errant au-dessus des plantes, semblait quelque +fantôme de la terre. Elle souriait au soleil; ce disque de lumière, +tournant à toute vitesse derrière une brume, l’emplissait d’un +émerveillement joyeux. Elle lui faisait des signes de la main, lui +envoyait des espèces de baisers, lui grognait des tendresses, dans un +délire d’affection. Elle l’imaginait évidemment tout près. Nul être +pensant n’avait à ce point cru en lui. + +--Heureuse!... murmurait le philosophe. Elle est heureuse! + +Une guêpe alourdie s’enivrait sur les fleurs. La toca la suivit, faisant +lever par dizaines des sauterelles à dos rouge. Elle soufflait entre ses +lippes monstrueuses, pour imiter la stridulation des insectes. La guêpe +se posa sur la mousse du rocher, puis s’éleva lentement dans le bleu, +au-dessus du mélèze. + +D’une fente, un lézard sortit. + +Toute l’attention de l’idiote se porta sur lui. + +--Heu... fit-elle en riant, jo... joli... andjerdé[1]... Heu... heu... + + [1] Andjerdé, lézard, en patois valaisan. + +Elle étendit la main et le lézard rentra dans son trou. L’oubliant +aussitôt, comme le soleil, comme la guêpe, comme les sauterelles, elle +descendit en zigzags au plus profond des herbes, s’assit, sortit de sa +poche du tabac, une courte pipe noire et se mit à fumer. + +Elle fumait sans avidité, les yeux clos sur sa volupté. Parfois, un +petit rire guttural exprimait l’excès de son contentement. Au penchant +du jour, son tabac fut épuisé. S’abandonnant en arrière, elle disparut +entièrement dans les herbes. On entendit un souffle puissant; elle +s’emplissait de l’air du soir. Puis, le silence se fit sur son repos +comme sur celui d’un animal; elle dormait, dans la plus haute béatitude +qu’un être vivant puisse atteindre. + +Auvernier regagna lentement sa pension. Il méditait un précepte +bouddhiste qu’il avait âprement réfuté: «De même que le vent chasse les +nuages, ainsi le sage devrait-il chercher à bannir la pensée, à bannir +la conscience du monde...» + +Si le bonheur humain était à ce prix, que valait son œuvre, son effort, +lui-même? + +Il écrivit cependant le chapitre des «échelons inférieurs». Il termina +même _Bonheur et Pensée_, mais à dater de ce jour, un sourd travail de +désagrégation s’accomplit en lui. Brique à brique, tout ce qu’il avait +édifié s’effritait. Le piédestal de ses croyances, de ses doctrines +s’effondrait, sapé par une pioche inconnue. Au début, Auvernier +assistait avec épouvante à cette destruction, mais peu à peu, la joie +lui revint. Il se sentit libéré d’un poids inutile et ridicule. Bientôt, +il s’abandonna, dans une sorte d’ivresse, à cette dévastation secrète. +Pour tous, il était resté le «noble penseur», l’«apôtre de la culture», +le «grand théoricien du bonheur». Lui seul se savait un homme nouveau, +un homme heureux, debout sur les décombres de son idéal, sans espoir ni +crainte, aimant la vie comme la mort. + +Deux ans après, il cessa d’écrire. + + + + +PRINTEMPS MAROCAIN + + +La maison que le colonel Green avait louée était au milieu des jardins. +Quand on a longé, des jours durant, les sables de la côte marocaine, +quand on n’a reposé ses yeux que sur les coques des navires naufragés, +les uns, couchés vers la terre et bombant à la vague un flanc rouillé, +les autres, morts debout et prêts, semble-t-il, à chevaucher les dunes, +on est disposé à prendre au sérieux les jardins de Saffi. + +Le vent de mer enfile la vallée de désolation dont ils occupent le fond; +le sirocco les saupoudre de poussière jaune, mais ce sont pourtant des +jardins. On y trouve des haies de figuiers de Barbarie, de petits champs +de maïs, des mûriers, des grenadiers, et même le rare éventail de +quelques palmiers. Il y fait bon à midi. On voit, au-dessus de soi, les +chameaux trimer sur les pistes ocreuses qui serpentent aux flancs de la +combe. Et l’on surveille d’en bas le sommeil de la vieille ville étagée +sur ses rocs. + +Le colonel Green était un de ces officiers de l’armée des Indes, jaunis +et desséchés par trente ans d’Asie, qui voyagent en quête d’un climat +propice. Saffi, découvert pendant une croisière, l’avait séduit. Il +résolut d’y passer un hiver avec sa fille et la vieille _ayah_ +cinghalaise qui l’avait élevée. + +Certain matin de novembre, on eût pu voir les trois étrangers accroupis +au milieu de leurs bagages, à l’arrière d’une des barcasses qui +franchissent la barre. + +Elle était praticable, ce jour-là, et bombait sans écumer son dos vert +entre les rochers du goulet. Dix Marocains en haillons se levaient +ensemble, piquaient l’aviron dans la lame et se laissaient choir sur les +bancs en geignant rythmiquement. De temps en temps, ils exhalaient un +triste: _ha... ha... ha..._ Un pilote noir, debout à l’arrière, +gouvernait de côté avec une longue rame, harcelant ses hommes de: +«_Siet!... siet!... siet!..._» continuels. Par le travers des roches, +les plaintes et les efforts s’exaspérèrent. On arriva sans accident au +sable de l’étroite plage, et, la barcasse échouée, les rameurs se +disputèrent les voyageurs dans la bruyante bave du flot. + +D’une corniche de la falaise, une femme accroupie observait la scène, +délicat oiseau mauve au repos. + +Les nouveaux venus furent vite installés. Quelques étoffes, des tapis, +deux chaises de pont furent tout ce qu’ils ajoutèrent au mobilier de la +petite maison. Ils engagèrent comme cuisinier un certain Amram, juif du +Mellah, qui parlait un anglais hypocrite appris dans le Devonshire. + +Il s’était trouvé là, au débarquement, avait protégé les arrivants +contre la rapacité des portefaix, les avait guidés au consulat, dans la +ville, chez eux, et finalement, avait offert ses services. Agé, souple, +on sentait qu’il avait dû copier les manières d’un pasteur. Son +obséquiosité native était mêlée d’une espèce de dignité apprise, visant +à donner l’impression des plus hautes vertus. + +Il est peu d’endroits où une Anglaise se trouverait dépaysée. Miss Green +n’était pas une rêveuse. Elle avait, comme la plupart de ses +compatriotes exilées en pays musulman, la notion de devoirs précis à +remplir envers les indigènes. Il semble à ces jeunes hygiénistes aux +cheveux dorés que l’Islam, depuis des siècles, attende leur venue, dans +ses plaies et sa pestilence. + +Elle s’était tout de suite enfoncée dans les méandres du Mellah, +enjambant les flaques d’eau verte, caressant les beaux enfants +chassieux. + +Un garçon de quatorze ans lui parla français. Malicieux, le poitrail nu, +deux mèches brunes aux tempes, chaussé de vase noire jusqu’aux mollets, +il demandait un sou. + +--Pourquoi ne vous lavez-vous pas? dit-elle. + +--Me laver? Pour quoi faire? + +--Alors, vous ne vous lavez jamais? + +--Si. Une fois par mois. + +--Eh bien, vous salissez vos draps. + +--Non, réfléchit le gamin, parce que mes draps, je les lave deux fois +par an... + +Les Marocains l’accueillaient sans bienveillance. Pour avoir sermonné +des parents qui promenaient sur un âne leur marmot en pleine éruption de +variole, elle fut injuriée, presque piétinée. + +Il y avait, dans le haut quartier, une femme qui défendait jalousement +sa progéniture contre toute tentative de nettoyage: beau et grand corps +brun, une tête noire dévastée, un œil crevé, l’autre vitreux, elle se +dressait sur son seuil et éclatait en imprécations au passage de miss +Green. + +Celle-ci comprit bientôt que les seules relations possibles avec les +indigènes étaient d’ordre financier. Moyennant cinquante centimes par +semaine, Youssef, le jeune juif aux mèches brunes, consentait à +décrasser ses jambes. Les enfants laissaient laver leurs plaies à l’eau +boriquée, à condition qu’ils serrassent dans leurs menottes le prix de +l’opération. + +Chaque soir, sous la charmille poussiéreuse attenante à la petite +maison, Ellen racontait au colonel ses expériences de la journée. + +--Drôles de gens, se plaignait-elle. Ils comprennent que je veux leur +bien et ils ont l’air de me détester. Pourquoi? + +Le colonel était moins que personne en mesure d’éclairer la psychologie +des Marocains de la côte. Pendant ses trente années de vie coloniale, il +n’avait fait qu’accumuler des informations de guide, concrètes et +impersonnelles. Il pouvait définir, situer, décrire un nombre +incalculable d’endroits ou d’objets. Mais ses auditeurs s’étonnaient +toujours qu’il eût _vu_. Les splendeurs de l’Orient s’étaient déroulées +en vain devant cet œil terne. Si le secret des univers lui avait été +dévoilé, il l’eût relaté le soir à sa fille, du ton mesuré dont il la +renseignait sur les plantations d’aloès ou sur les caprices de sa fièvre +des foins. + + * * * * * + +Un soir de printemps, elle rentrait découragée. + +Tout à l’heure, dans une rue voûtée de la ville haute, elle avait croisé +quatre vieillards juifs en haillons bleus, aux chevelures pendantes, qui +montaient à la file, se tenant par la main,--aveugles tous les quatre. +Elle se sentait mesquine, devant la grandeur de pareilles déchéances. + +Avant de sortir des murs, elle avait entendu, montant d’une impasse, une +musique étouffée, les tintements, les grondements et les voix en folie +de quelque orgie souterraine. Sans savoir pourquoi, prise de peur, elle +avait couru jusqu’à une porte. + +A présent, d’un tertre jaunâtre, elle regardait le soleil couchant +cuivrer la vieille forteresse portugaise. Il faisait moite et le ciel +brouillé annonçait les vents du sud. A ses pieds, gisait un mannequin +dont les Joyeux se servaient pour leurs exercices de tir. + +Youssef sortit d’un café en planches où il buvait les sous de la jeune +fille et l’aborda: + +--Grande fête, ce soir, annonça-t-il de sa voix enrouée. Le marabout, il +est revenu. + +--Quel marabout? + +--Sidi Abdallah. Grand saint pour les musulmans. Il est allé en +pèlerinage dans le pays, avec des Marocains. Ils sont devant la porte de +la marine: tu peux les voir en rentrant chez toi. + +Tout en parlant, le garçonnet, qui tenait un bambou, s’amusait à en +labourer le mannequin. Il s’acharnait à la place du sexe, en souriant de +travers. + +Miss Green le quitta sans répondre. Au lieu de dévaler directement les +pentes qui dominaient les jardins, elle fit un crochet vers la plage, +guidée par la rumeur d’une foule. Tout Saffi était là. Débardeurs +encapuchonnés de sacs à charbon, Maures en _djellabas_ brunes, enfants +nus sous leurs chemises sales, échancrées à l’épaule, juifs haillonneux, +nègres à l’œil sadique, formaient le cercle autour de la troupe sainte. +Celle-ci, massée au pied des remparts, s’exaltait autour du marabout. +C’était un homme au visage blême, horriblement tendu, ruisselant de +sueur. Il dansait en jonglant avec une boule d’ébène. Il bondissait, sa +longue chevelure dardée comme une flamme noire. Les pèlerins +esquissaient les évolutions de leur chef et les scandaient de cris +gutturaux, de fragments de mélopées extatiques. Les uns battaient des +tambourins contre leur oreille; les autres se livraient à la flûte arabe +comme au vin. Certains, coiffés du turban vert, balançaient des +étendards de soie à rayures jaunes et rouges. On brûlait de l’encens; on +aspergeait la foule d’eau de fleurs d’oranger. Les plus fanatiques, le +poitrail nu, cheveux flottants, s’entaillaient les bras avec des sabres. + +Miss Green en remarqua un qui tournait furieusement sur lui-même en se +labourant les côtes. Une face mitraillée de variole et des yeux qui +dévoraient le vide... + +Le sang coulait avec la sueur. Cela sentait la panthère en cage. La +jeune fille se trouva tout à coup si faible qu’elle dut s’asseoir à +l’écart, sur le sable. + +Pendant le dîner, elle décrivit la scène à son père. + +--Marabout... commenta le vieillard. C’est un homme qui lutte contre les +passions de la chair, pour arriver à l’union avec Allah. Il a des +extases qui lui révèlent les secrets du monde intangible et il passe +pour commander aux forces de la nature. Il ajouta, quelques instants +après: + +--C’est aussi un oiseau à cou dénudé. + +Ils se levèrent de table et l’_ayah_ leur servit une infusion sous la +charmille. Le colonel lisait un livre sur l’Islam, près du photophore. + +La fête continuait dans les murs et les premières bouffées de sirocco +transportaient ses clameurs enragées. + + * * * * * + +Deux jours plus tard, en sortant, miss Green vit un homme accroupi au +bord de la piste poussiéreuse, en face de la maison. Elle reconnut le +fanatique au visage grêlé qu’elle avait remarqué dans l’entourage du +marabout. Il se tenait immobile, ses longs cheveux blanchis à la cendre, +son chapelet au poing, en prières, semblait-il. + +Il ne parut pas la voir. + +Quand elle rentra, l’homme était encore là. Pendant le lunch, elle le +fit remarquer à son père. + +--Je l’ai déjà vu, dit le vieux soldat. + +--Et que pensez-vous qu’il attende? + +--L’aumône, probablement. Étant un personnage religieux, comme l’indique +son chapelet, il ne peut mendier. Mais sa présence veut dire: +«Donnez-moi.» C’est ce que nous ferons tout à l’heure. + +Le colonel, dont la santé s’était améliorée, sortait maintenant à cheval +avec sa fille. On leur amena leurs montures vers trois heures. En +passant devant le fanatique, ils jetèrent une poignée de sous à ses +pieds, sans qu’il parût s’en apercevoir. + +Ils trottèrent sur les pistes bordées d’aloès, entre les maigres champs +de maïs envahis par les pierres et dont les Marocains défendent la +moindre pousse avec des vociférations. Au ciel, le blanc des nuages +était épars, comme en bouillie. Le vent transportait du sable chaud. +Miss Green avait la migraine... Ils rentrèrent longtemps avant le +coucher du soleil. + +L’homme était toujours là. + +--Nous n’avons peut-être pas assez donné, supposa la jeune fille. + +--Non. Il est sûrement en prières, déclara le colonel. Je l’ai observé. + +--Mais si ce n’est pas de l’argent qu’il attend, pourquoi serait-il venu +s’installer ici? + +--Il doit y avoir quelque indice qui lui désigne cette place comme +favorable. Remarquez qu’il est tourné vers l’Est, c’est-à-dire vers La +Mecque. + +--Il ne perd pas la maison des yeux. + +--Je parierais qu’il ne la voit même pas. + +Le sirocco souffla toute la nuit. Les rafales arrivaient par séries, +avec une force croissante, puis cessaient pour reprendre aussitôt. Les +palmiers se froissaient dans une colère métallique. Ellen ne dormit pas. + +En ouvrant sa fenêtre, vers huit heures, elle vit avec étonnement le +saint personnage à la même place que la veille. Des colonnes de sable +tournoyaient dans la vallée; les arbustes geignaient, harassés. L’homme +était immobile, blanc de poussière, pareil à un mort. + +Elle se promit d’interroger le cuisinier à son sujet. + +--C’est singulier, Amram, lui dit-elle en prenant son thé. Cet Arabe est +toujours là. Si tu allais lui demander ce qu’il veut? + +Il la dévisagea, fermant à demi les yeux, pour en atténuer la flamme. + +--Je suis un pauvre juif, répondit-il humblement. Pour lui, musulman, je +ne suis qu’une vermine. D’ailleurs, il est en extase. Autant questionner +une pierre. + +--Si tu le renvoyais? + +--Ce n’est pas un serviteur comme moi qui oserait chasser un _Hadj_. +Tous ceux qui suivaient le marabout sont des _Hadj_, de saintes gens qui +reviennent de La Mecque. S’ils apprenaient qu’un juif a offensé l’un +d’eux, ils l’assommeraient à coups de bâton! + +Tout en dispersant avec une palme sèche les mouches obstinées, il +examinait la jeune fille, un pli d’attendrissement sous ses poils +blancs. Elle le renvoya, disant: + +--C’est bien. J’en parlerai au colonel. + +Celui-ci fut d’avis de ne plus s’occuper de l’intrus. + +--Aux Indes, déclara-t-il, on voit des fakirs incrustés des années à la +même place. C’est comme un arbre, ou une fontaine; on les frôle, on les +piétine presque, on ne les remarque plus. + +Le sirocco soufflant encore dans l’après-midi, les Green ne sortirent +pas. Ellen, qui suffoquait dans sa chambre, voulut faire sa sieste sous +la charmille. Soleil et poussière passaient par la claire-voie, mais la +touffeur était moindre que dans les pièces closes, du moins à ce que +prétendait la jeune fille. + +Le lendemain, un azur lumineux, immobile, voûtait le monde. + +Le saint paraissait aussi indifférent à l’embellie qu’aux rafales qui +l’avaient assailli trente-six heures durant. Au lunch, le colonel +annonça: + +--J’ai demandé les chevaux pour trois heures. Nous irons voir ces +grandes _noriahs_, sur la route de Mogador. + +--Je préfère ne pas sortir, père, répondit instinctivement Ellen. + +--Tu n’es pas malade? + +--Non... fatiguée seulement. + +Elle passa l’après-midi sous la charmille, à lire un roman. En tournant +la tête, elle voyait le religieux de l’autre côté du chemin, tache brune +sur le vert pourpré des figuiers de Barbarie. Elle distinguait son +visage, plaque de cendre où brûlait la braise noire des yeux, mais elle +s’efforçait de n’y plus attacher la valeur d’une présence humaine, de le +considérer comme une plante un peu plus étrange que la nature aurait +fait germer devant sa porte. + +Dans la nuit, elle eut un cauchemar. Des nuées jaunes chargées de sable +fuyaient dans le ciel, à toute vitesse. Elle contemplait ce spectacle +d’en haut, sans le comprendre, car l’atmosphère était parfaitement +tranquille. Soudain, elle aperçut, au-dessous d’elle, se tordant dans le +creux d’une dune, la forme démesurée du religieux. Il avait une poitrine +affreusement dilatée et son corps élastique, ondulant au soleil comme +celui d’un ver, commandait à la course des nuages. + + * * * * * + +Au matin, une petite inquiétude vivait en elle. + +--Père, déclara-t-elle après le déjeuner, je ne sortirai pas encore +aujourd’hui. Je ne me sens pas bien. + +Le vieillard la regarda: + +--C’est vrai. Tu es un peu pâle... Ce coup de sirocco m’a fatigué aussi. +Je te donnerai de la quinine. + +Elle passa de nouveau la journée sous la charmille. Sans savoir +pourquoi, elle avait pris sa chambre en dégoût. Vers six heures, le ciel +devint d’or. Les palmiers se dilatèrent. Les verdures semblèrent soudain +étonnamment jeunes. Une volupté rapide, intense, submergea la vallée. + +Youssef parut. + +--Regarde comme je suis propre, cria-t-il. Donne-moi trois francs! + +Elle s’étonna du chiffre accru de ses exigences. Il sourit vicieusement, +en fixant l’échancrure de son corsage. + +--C’est pour ma femme, expliqua-t-il. + +Et comme elle riait, incrédule, il releva brusquement son burnous, +exhibant sa virilité. + +Elle rougit très fort et le renvoya. Il s’en fut, ricanant de la gorge. + +L’_ayah_ avait surpris la scène. + +--S’il revient, dit la jeune fille, tu le chasseras. C’est un petit +voyou. + +--Un grand voyou, maîtresse! Un très grand voyou!... Mais aussi, +ajouta-t-elle à voix basse, maîtresse est trop charitable. Ici, ce n’est +pas comme à Ceylan, où chaque mendiant vous bénit pour l’aumône qu’il +reçoit. Ici, on ne connaît pas le Bouddah et on se rit du bien. +Maîtresse va, vient; elle parle aux Marocains; elle a pitié d’eux; elle +leur donne des sous et des médicaments... Mais les Marocains ne s’en +soucient guère... Ils regardent maîtresse, quand elle passe... Si elle +savait comment ils la regardent!... J’en frémis parfois dans ma vieille +peau... Oui, tous, même cette tige boueuse de Youssef, même le juif! + + * * * * * + +Dans la nuit, Ellen s’éveilla tout à coup avec la sensation qu’on venait +de lui toucher l’épaule. Une angoisse la chassa du lit, la poussa vers +la fenêtre. + +L’odeur intime, réelle, de la terre et des plantes était libérée. Dans +une mare, des grenouilles coassaient furieusement, toutes ensemble, puis +se taisaient ensemble. Leur chant avait une force extraordinaire; on eût +dit un aboiement de chiens. Sous un figuier, on entendait des +gémissements humains, une voix de très jeune fille, qui semblait +sangloter et un halètement d’homme, rapide, enivré. + +Elle sentait ses jambes mollir. La nature avait, cette nuit, une face +nouvelle; les êtres, couverts par le soleil d’une dorure factice, +étaient, dans cette noirceur, plus vrais, plus puissants, et brutalement +obsédés. + +Certes, il y avait dans l’univers d’autres forces que les orages du sud +ou que la poussée de la barre contre les rocs, des forces tout aussi +impétueuses et indifférentes, mais dont on ne parlait jamais... + + * * * * * + +La journée du lendemain se passa comme les précédentes. Après le dîner, +le colonel but son whisky sous la charmille, à la lueur du photophore. + +Il faisait une de ces soirées parfaitement sèches où il semble que la +terre africaine, privée d’atmosphère, touche les régions supérieures du +ciel. + +Ellen brodait des mouchoirs, se débattant en silence contre elle ne +savait quoi. Voilà plus d’une heure qu’elle voulait se mettre au lit, +mais ployer le genou, lever la main était impossible. Elle sentait la +sueur perler sous ses bras. + +Le vieillard parti, elle appela l’_ayah_. + +--Arrange-moi mes cheveux, pria-t-elle. + +La Cinghalaise dénoua la chevelure qui ondoya jusqu’à terre, et se mit à +la peigner, tout en murmurant des louanges d’une voix enfantine et +chantante. + +Quand elle fut seule, Ellen s’abandonna en arrière, cédant à l’ennemi +inconnu. + +Elle s’éveilla en sursaut et referma aussitôt les yeux, dans une nausée +d’effroi: à trois pas d’elle, se tenait le religieux. Parfaitement +immobile, il la fixait avec une ardente sévérité. Les yeux seuls +semblaient maintenir en vie cet assemblage de chairs sèches, ravagées +par la variole, entaillées de blessures volontaires, encroûtées +d’ulcères. + +--Que faites-vous là? implora-t-elle faiblement. + +En même temps, elle cherchait à se réfugier dans la salle à manger. Mais +elle se sentait tout entière enveloppée dans un filet pesant. Le mieux +qu’elle put faire fut de se lever et de se roidir contre la claire-voie. +Il lui était impossible de frapper l’intrus, de le chasser, ou même de +lui parler avec rudesse. + +--Comment êtes-vous entré? murmura-t-elle. Pourquoi me regardez-vous +ainsi? Qu’est-ce que vous voulez? + +Il étendit une main desséchée vers les cheveux épars de la jeune fille. +De son autre main, étrangement agile et expressive, il lui faisait signe +d’en couper une mèche. + +--N’approchez pas, supplia-t-elle. + +S’arrachant par un violent effort de volonté, elle s’enfuit jusque dans +sa chambre. Un instinct de défense, éveillé subitement, lui conseillait +la ruse. + +Il y avait, devant son lit, la peau d’un lion que le colonel avait tué +jadis dans l’Afrique du Sud. Elle prit des ciseaux, trancha dans la +crinière, puis eut le courage d’affronter de nouveau le religieux. + +Il attendait, impassible. Elle lui tendit la pincée de soies blondes, en +s’efforçant de sourire. Il la porta sans mot dire à ses lèvres, à son +front, et sortit. + +Elle était parfaitement lucide. Elle remarqua qu’il avait aux chevilles, +comme beaucoup de pèlerins, deux plaies rondes habitées par les mouches. + + * * * * * + +Le lendemain, une sorte de pudeur l’empêcha de raconter l’aventure à son +père. Elle n’osa se confier qu’à la Cinghalaise. + +--Voyez-vous, le chien rogneux! gronda la vieille. Qui sait ce qui +serait arrivé, si maîtresse lui avait donné une de ses boucles? Il +tiendrait maîtresse en son pouvoir... + +Et elle ajouta, plus bas: + +--Maîtresse ne sait donc pas que cette bête sauvage la désire? + +La jeune fille rougit violemment: + +--Tais-toi! Je le savais. + +En réalité, cette idée l’atteignait pour la première fois. Elle avait +envisagé des chances de meurtre, de vol, d’empoisonnement, mais non la +possibilité qu’en cette ruine humaine habitât la même volonté qui +faisait se clore les yeux d’Amram en sa présence, la même qui amenait un +sourire vicieux sur les lèvres de Youssef. Elle éprouvait une +stupéfaction mêlée de dégoût. Revivant ses derniers jours, ses abandons +pesants sous la charmille et l’étrange torpeur qui la clouait sous l’œil +fixe du fanatique, elle avait envie de se plonger dans l’eau pure. Elle +s’interrogeait vainement sur la nature de cette force, capable de +troubler un être à distance, d’enchaîner les membres et la pensée, +d’éveiller des remous jusque dans le profond domaine des songes. Elle ne +savait pas que si l’homme mettait au service de ses instincts la +puissance accumulée par l’ascétisme, il deviendrait une espèce de démon, +devant qui plieraient les corps et les âmes les plus fiers. + +Malgré le soleil, qui désolait majestueusement la vallée, elle sortit +volontiers avec son père et se promena dans les jardins, légère, la tête +vide, comme après une fièvre. Ils allèrent jusqu’aux dernières verdures, +d’où l’on voit un rideau de feu ondoyer sur les sables. + +En rentrant, ils passèrent devant le religieux qui roulait entre ses +doigts la mèche dorée. + +Elle se retira de bonne heure, ce soir-là. + +La nuit tempérait à peine la chaleur. Portes et fenêtres ouvertes, les +maisons attendaient anxieusement un souffle, un remous de l’air fixe. + +Vers une heure, Ellen s’éveilla. Un clair de lune puissant comme une +aurore avait envahi la pièce. Une sensation de vie accrue, de force +irritante et insolite parcourait ses membres. Il lui semblait respirer +une odeur de suint, l’odeur animale des mendiants, des chameaux et des +chiens vautrés sur une terre brûlante. Elle voulut se rendormir, enfouit +son visage dans l’oreiller. Cette odeur la poursuivait. L’immobilité +n’était plus supportable. Elle se dressa, tordit ses bras minces, +qu’elle sentait plus robustes que des câbles et finit par se glisser +hors de la moustiquaire. + +Ses pieds nus rencontrèrent le carrelage... Elle était sûre d’avoir +foulé la peau de lion en se couchant et elle la voyait, maintenant, au +milieu de la chambre. Que s’était-il passé? Elle pensa qu’elle faisait +un de ces rêves où la conscience dédoublée enregistre des événements +absurdes, tout en les niant ironiquement. En effet, _voici que la +dépouille se mettait à bouger_... Mais ce chacal qui ricanait, là-bas, +dans les jardins?... La fraîcheur du pavé, sous ses pieds?... Non, elle +ne rêvait pas et la chose morte avait encore frémi, animée d’une vie +fantômale! + +Miss Green passa le restant de la nuit, pelotonnée contre le mur, +mordant sa moustiquaire pour ne pas crier. + +Quand elle osa jeter les yeux à terre, dans l’avant-lueur orangée du +jour, la peau de lion gisait contre la porte, comme si le balai d’une +servante, et non un puissant orage d’énergies inconnues, l’avait fait +échouer là. + + * * * * * + +Au lever du soleil, le fanatique aboya une injure, se dressa sur ses +jambes desséchées et s’en alla vers les sables. + + + + +A L’ÉCART + + Ce sont les conditions exceptionnelles qui créent l’artiste: + tous les états intimement liés aux phénomènes maladifs, de sorte + qu’il ne semble pas possible d’être artiste sans être malade. + + (NIETZSCHE, _la Volonté de Puissance._) + + Les artistes ne sont pas les hommes de la grande passion, quoi + qu’ils s’imaginent et quoi qu’ils nous disent. + + (ID. _Ibid._) + + +I + +Je fis sa connaissance au deuxième relais de la route de Laghouat au +M’Zab. Je roulais depuis neuf heures à travers la _Daya_, dans le coupé +de l’énorme voiture. J’étais descendu péniblement, en chancelant dans la +nuit. La diligence dételée semblait une épave du désert. Un Arabe était +étendu sur le marchepied arrière, blanc et immobile comme un cadavre +sous son drap. Un bref tourbillon de poussière se soulevait parfois, +au-devant du fanal. On se sentait rejeté du monde, vomi au hasard, en un +point quelconque de l’immensité plate et morte. + +Pourtant, un rectangle de lumière, dressé sur l’obscurité, attestait +l’existence d’une maison. J’entrai dans une pièce où s’entendaient le +tic-tac d’un réveil et la respiration d’hommes endormis. Un feu de +tourbe éclairait suffisamment. Le cocher buvait du café, accroupi devant +la flamme. Des Arabes étaient allongés sur la terre battue. Au fond de +la chambre, adossé au mur, un Européen me regardait. Je lui offris une +cigarette, qu’il accepta avec une espèce d’empressement inquiet. + +Dès les premières paroles, il me fut évident qu’il n’appartenait pas aux +catégories humaines le plus souvent rencontrées dans ces parages: +officiers en tournée d’inspection, ou fonctionnaires civils rejoignant +leur poste. Je lui demandai s’il descendait au M’Zab avec moi. Non, il +venait d’errer à cheval parmi les tribus et il regagnait Laghouat en +flânant. + +Au bout d’un quart d’heure de causerie, il me dit, à brûle-pourpoint: + +--D’ailleurs, vous ne trouverez rien, là-bas. + +Je le regardai avec surprise. + +--A quel point de vue? + +--Musique, sourit-il brièvement, en baissant les yeux. + +--Mais je suis peintre, protestai-je. + +--Oui... Vous devez être mieux doué pour la musique. + +C’était cruellement exact. Je le regardai avec stupeur. + +--Et vous? questionnai-je. + +--Moi?... Je m’occupe de musique. + +On avait attelé des mules fraîches. Nous nous séparâmes sur des paroles +banales et je continuai mon voyage. + +Trois semaines plus tard, je le retrouvai dans la salle à manger de mon +auberge, à Ghardaïa. Il était arrivé de nuit. Je lui demandai s’il +comptait rester longtemps dans le M’Zab. + +--Je ne sais pas, hésita-t-il. Je n’ai pas de projets... Je suis tout à +fait libre... et... Eh bien, coupa-t-il d’une voix forte, dites-moi donc +que j’avais raison. Vous n’avez rien trouvé, n’est-ce pas? + +--En effet. + +--C’est fini. Voilà douze siècles qu’ils dorment. Il y a d’autres races +qui dorment aussi... Mais elles chantent quelquefois en rêve... +Celle-ci, non... D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne m’en plains pas... Ils +ont tout de même une musique... Regardez-les bien... et... vous +l’entendrez peut-être. + +--Vous composez? questionnai-je. + +Il me jeta un regard fuyant et répondit, comme la première fois: + +--Je m’occupe de musique. + +Je demandai son nom à l’hôte, après le déjeuner: Michel Sarterre. Je me +souvins, tout à coup, que six ans auparavant, tandis que je voyageais en +Orient, les artistes de Paris s’étaient émus à l’apparition d’un jeune +musicien de ce nom. Il avait fait exécuter un ballet d’une conception si +originale, d’une audace harmonique si grande, que le public s’était +révolté. Entré dans la gloire à coups de sifflet, il n’avait pas profité +de cette exaltation de colère et d’enthousiasme. Au lieu de produire, +suivant l’usage des habiles, une seconde œuvre, aux violences calculées +pour le scandale, il s’était fait oublier. Je ne doutai pas que le +hasard ne nous eût réunis, mais sa réserve me conseillait de n’en rien +témoigner. + +Nous causions, un soir, sur le seuil de l’auberge, à cette heure +bienheureuse où la ville blanche devient rose, où une voix s’échappe de +son bizarre minaret, dressé comme un pistil noir sur le couchant, où +tout un peuple en burnous commence sa rumeur. Il y avait des formes +claires couchées à même la piste. Un crapaud donnait ses deux notes. +Dans un café, les chocs sourds des tambours et les broderies obsédantes +de la flûte annonçaient la volupté renaissante de la nuit. + +Mon compagnon me désigna une fillette qui passait devant nous: + +--Regardez. + +Elle portait un turban orange d’une si riche nuance, qu’il semblait +distiller de la couleur. Le kohl entourait ses yeux d’un ovale bleu. +Deux signes bleus sur le front, drapée avec mollesse dans une robe +indigo, elle marchait fièrement, une agrafe d’argent posée sur l’épaule +nue. + +--C’est pourtant vrai, dis-je. Il leur reste cette musique-là. Mais qui +peut la noter? + +Il sourit vaguement, suivant des yeux l’enfant, qui se balançait dans la +cendre pourpre du crépuscule. + +Quelques instants après, un garçon au burnous en loques, à l’œil +impudent, passa nonchalamment près de nous. Avant de disparaître, il se +retourna et fit un signe impatient à Sarterre, qui devint nerveux, puis +me quitta, sous un prétexte quelconque. + +Vers deux heures du matin, je prenais l’air sur ma terrasse. Un grand +vent doux faisait lever des nuages bleuâtres, qui couraient timidement +vers l’ouest, comme avertis que bientôt le soleil jaillissant les +dévorerait. + +Quelqu’un pénétrait dans l’auberge. Je me penchai et reconnus Sarterre. +Il me vit, leva vers moi une face illuminée par je ne sais quelle +ivresse et me fit un geste familier de la main. + +Après le déjeuner, il s’approcha de ma table. + +--Je ne vois pas, dit-il, pourquoi je ne vous raconterais pas ma nuit. + +Je lui offris une chaise. La salle était presque fraîche. Ali, le +domestique, une grande brute arabe à la voix retentissante, allait et +venait. + +--Vous avez remarqué cette fillette, hier au soir, n’est-ce pas? C’est +une amie de la petite crapule au burnous déchiré qui venait derrière +elle. Treize ans... l’âge des entremetteurs, ici. Celui-là m’a conduit +par un détour jusque dans l’oasis. On peut y aller en traversant la +ville, mais celle-ci n’est pas éclairée et ses rues voûtées, ses +impasses, ses recoins souterrains conseillent à l’Européen de ne pas s’y +risquer le soir. D’ailleurs, dans les jardins, on peut recevoir le coup +de fusil destiné au maraudeur ou à l’adultère. C’est peut-être pour cela +qu’ils sont si beaux. Ah! je suis sûr que ce vieil âne de Rimsky les +aurait aimés! + +J’avais remarqué déjà sa coutume d’injurier affectueusement ses maîtres +les plus chers. + +--La nuit, continua-t-il, la palmeraie sent l’eau et les roses +mouillées. On y marche sous une mer de verdure, à cause des vignes que +les Mozabites font courir d’un tronc à l’autre. Une fraîcheur faible et +sentante vous monte à la tête. Mais la plus grande ivresse, c’est encore +celle qu’on porte en soi... Le désir de cette enfant farouche, la pensée +qu’elle vous échappe de jardin en jardin, l’incertitude de la +poursuite... Oui, c’est plus fort que leur _lagmi_! + +Je crois qu’elle nous guidait, tout en paraissant nous fuir, car, +arrivée près d’une porte pratiquée dans un mur de terre, elle nous +attendit et le marchandage commença. Il y eut de longs chuchotements +passionnés et gutturaux. A la fin, le petit Arabe me dit: «C’est oui.» + +La porte s’ouvrit et nous pénétrâmes dans un jardin. Une forme bleue +faisait le guet. Je sentis le contact d’un bras noir et maigre cerclé +d’argent. Nous traversâmes un carré d’orge et trouvâmes une vieille, +assise près d’un gourbi. Les chuchotements recommencèrent. On paraissait +craindre l’arrivée de quelqu’un. Puis l’enfant se mit à avoir peur de +moi. La vieille lui fit honte de sa timidité. Le jeune entremetteur +l’encouragea en riant. Finalement, elle pénétra dans une espèce de cave, +où la guetteuse nous rejoignit avec une bougie allumée. Je vis une tête +noire au nez crochu, des pommettes saillantes, un œil gauche vitreux. La +pièce n’avait pas de meubles; rien qu’une natte et une toile brune. Des +babouches minuscules traînaient. La guetteuse proposa du café, que je +refusai, puis nous quitta. + +La fillette se tenait debout, la tête un peu penchée. Elle toucha sa +robe d’un geste mutin, pour dire: «Faut-il l’enlever?»... Ah! comme +cette palpitation du désir est plus forte que la tendresse! L’amour que +nous imposent les femmes civilisées m’a toujours paru maladif. Il naît, +se développe et meurt dans une brume de sentiments. Et si je n’ai plus +de sentiments, moi? Si les mots qui les expriment me font défaillir de +honte et d’écœurement? Si je suis devenu pareil à un chacal? Faut-il +encore mentir? Qui donc y gagnera? + +Cette enfant avait un corps brun, très clair, presque blanc; non point +potelé, mais ferme comme la terre. Elle était docile et grave. Elle ne +prononça que deux mots: _merci_, quand je jetai cinq francs sur le sol +et _demain_, quand je la quittai. + +Vous êtes-vous jamais senti libre, auprès d’une femme d’Europe? Moi pas. +Je ne parle pas de celles qui nous aiment. Mais les filles elles-mêmes +nous enchaînent, par leur bavardage et leur comédie du plaisir. Ce +prétendu partage de la volupté nous oblige à une sorte de +reconnaissance, au mensonge de la camaraderie ou de la pitié. C’est un +poids à traîner en commun, une complicité de tristesse et de joie. Au +contraire, avec ces petits démons bruns, je me sens divinement seul. +Elles sont inertes et aussi privées de sentimentalité qu’une pierre +polie. Leur obéissance est servile, mais glaciale. C’est pour cela +qu’elles m’enivrent. Elles me haïssent peut-être: elles ne contrecarrent +jamais ma folie de liberté. Elles ignorent les gestes qui emprisonnent. +Combien de fois,--du temps où je me croyais capable d’aimer,--combien de +fois n’ai-je pas fait sournoisement glisser le bras qu’une femme +arrondissait autour de mon cou! + +Je retrouvai mon jeune Arabe dans le jardin. La guetteuse à l’œil mort +nous ouvrit la porte et nous vagabondâmes de nouveau dans l’oasis. + +Mon guide mordait une rose. Il voulait me conduire chez un de ses petits +amis, _beau comme la lumière_, disait-il. Je préférai visiter une +Ouled-Naïl qui habite hors la ville, en haut d’un roide escalier de +faïence. C’est une fille de seize ans, de la couleur du cuivre rouge. +Ses bras fluets pendent, sans vouloirs; son corps semble ramolli par le +fleuve de débauche qui, sans cesse, déferle sur lui. Ses seins renflés +résistent pourtant. Son visage, à la lèvre inférieure saillante, fait +songer à la tête d’un poisson qu’on tiendrait par les ouïes. Elle est +primitivement bestiale et ne prononce que de rares syllabes enrouées. Je +sortais de chez elle, quand vous me vîtes rentrer. J’étais ivre et je +n’avais pas bu. + +Il se tut, inconscient de la gêne que ces confidences me causaient. Il +n’y attachait évidemment aucune importance. Mais sa pudeur était +ailleurs: je crus pouvoir lui dire, un instant après, que j’avais +entendu parler de sa première œuvre; aussitôt, il rougit, balbutia un +acquiescement et, pivotant sur ses talons, me demanda si je connaissais +un débit d’excellent vin de palme, à la porte du midi. + +Je ne le vis pas le jour suivant. + +Le surlendemain, je le trouvai hors des murs de la ville, dans un ravin +de sable désolé par la lumière. Il était échoué sur un talus où +s’étalaient des ordures, non humiliées et croupissantes, comme aux pays +humides, mais rutilant impudemment derrière un rideau de flamme. Il y +avait eu là, jadis, un cimetière et les immondices débordaient sur les +tombes en miettes. On foulait pêle-mêle des mâchoires de bêtes, des +débris de cruches, des déchets de nourriture et des stèles éclatées. Des +morceaux de fer-blanc étincelaient comme le diamant. L’astre de midi +trempait tout d’un feu jaune et rouge, qui vous revenait à la face et +vous mordait les yeux. + +Sarterre était assis sur un crâne de mouton et son talon martelait une +boîte à conserves défoncée. Il me regardait approcher d’un œil lourd. Je +ne savais comment l’aborder. + +--Vous vous demandez probablement ce que je fais là? me dit-il enfin. Ce +matin, vers dix heures, je suis sorti... J’ai vu, sur la route, une +tache mauve qui dansait dans la lumière. J’ai pressenti un corps de +femme. Je l’ai suivie... dépassée... Elle m’a regardé d’un air farouche. +Elle allait à Melika. Je l’ai vue entrer par la porte à cinq dents qui +ouvre sur une voûte noire. Elle m’aurait griffé, si j’avais pénétré dans +les murs. Je me suis assis au pied du rempart. Une jeune nomade est +sortie de la voûte. Je l’ai suivie jusqu’aux tentes en loques de sa +tribu. Les chiens aboyaient; les hommes me surveillaient obliquement. Je +suis revenu vers Ghardaïa. J’avais encore dans la chair cette promesse +d’un bonheur inouï, dans l’esprit ce chaud engourdissement lumineux +qu’une joie soudaine, aiguë comme l’éclair, va déchirer tout à coup... +Je suis allé... je suis venu... j’ai relevé des traces de pas... +poursuivi des silhouettes lointaines... Peu à peu, ma nuque et mes reins +se sont appesantis... J’ai viré... guetté, sous le soleil de plus en +plus lourd... Et me voici... Ma nuque s’est tout à fait prise... mon +pouce se retourne... Je sais qu’il n’y a rien... que l’heure est vide... +la piste déserte... mais j’attends... Ce n’est pas très intelligent, +n’est-ce pas?... Je ne sais rien faire d’intelligent... + +--Je m’étonne, dis-je, qu’une vie comme la vôtre ne vous remonte pas +quelquefois à la gorge. + +--Oh, je connais le dégoût, reprit-il sourdement. L’ivresse est brève, +incapable de délivrer un peu longuement cette carcasse. Le frisson du +désir passe comme une brise du nord. Il ne rafraîchit ni la pensée ni la +chair. A l’heure du plaisir, presque tout est bu d’avance. La lampée me +semble courte et fade. Elle est à peine engloutie que la machine reprend +sa poursuite. L’esprit pèse vainement cette folie. Quand je recompte les +secondes de joie et les heures d’angoisse... oui, la nausée m’envahit. +J’étouffe. + +Je me taisais. Je venais de m’apercevoir avec émotion que celui qui me +parlait dans une si inquiète misère était un enfant. Il ricana: + +--Vous n’allez pas vous apitoyer, n’est-ce pas? + +Je posai ma main sur son bras: + +--Excusez-moi si la question vous blesse, mais pourquoi n’avez-vous rien +produit, depuis six ans? + +Il serra les lèvres, le regard fuyant: + +--Un jour... je vous dirai ce qui m’est arrivé. + +--En ce moment, insistai-je, pourquoi ne travaillez-vous pas? + +--Ah, je vois! s’écria-t-il avec une espèce de gaieté. Vous vous +imaginez que la vie que je mène a détruit mon talent? Vous croyez que +j’ai sombré «dans la débauche»? Détrompez-vous. D’abord, je travaille. +J’écris une symphonie. Ensuite, je ne sache pas que ses vices aient +jamais entamé le pouvoir créateur d’un artiste, _à condition qu’il ne +devienne pas leur esclave_. Ils sont la goutte de poison toujours en +suspens dans son rêve. Si le poison déborde, le rêve s’alourdit... Les +miens ne sont pas assez grands pour m’apaiser, mais ils colorent +féeriquement ma musique. Longs désirs, voluptés brèves, tourments +absurdes, voilà la source de mes plus beaux songes. + +--Je ne sais si je vous comprends, interrompis-je. + +--Écoutez, reprit-il, c’est de nuits comme celle que je vous ai contée, +c’est de matinées comme celle-ci, qu’a jailli le meilleur de ma pensée. +Qu’y a-t-il là d’incompréhensible? La beauté peut sortir de l’ordure. +Une vie pure peut mener au desséchement. Un cœur sec peut épancher les +harmonies les plus chargées de tendresse. Le vice, engendrer la +fraîcheur. L’amour, venir de la haine et l’impuissance de la bonté. +L’agitation sans but conduit parfois à la plénitude et le dégoût aride à +la joie impétueuse. A chacun sa loi. La mienne m’a été lentement +révélée. Pendant les heures amères de la poursuite, ou dans l’étreinte +d’une chair inconnue, j’ai compris que, pour moi, l’inquiétude et le +désir _étaient créateurs_. + +Il réfléchit un instant, sous le soleil pesant, puis reprit: + +--J’avais tort de me plaindre, tout à l’heure. Le plus libre génie doit +payer son inspiration, comme l’ouvrier paie son pain... On paie de sa +raison, de son bonheur, quelquefois de sa vie. Moi, j’ai payé de ma paix +et de ma substance. J’ai accepté ma loi. Ce que j’endure ne compte pas. +Ma personne est sans importance. Je crois même... oui, je suis presque +heureux d’être aussi misérable!... Avez-vous remarqué cette grosse fille +du café des rouliers, avec sa tête de bœuf et son souffle asthmatique? +J’étais avec elle, l’autre jour, dans une mansarde envahie par les +cafards, sur un grabat. Sa peau est rugueuse comme l’écorce; elle sent +mauvais... Eh bien, j’étais content qu’elle fût si repoussante, +comprenez-vous? Je l’aurais souhaitée plus hideuse encore! Je ne veux +pas de l’amour! Je ne veux pas du bonheur! Je hais tout ce qui +m’arracherait à moi-même! Je crains d’être assouvi. J’ai peur de la +jouissance. J’aime mes tourments! Je ne demande qu’à rester ce que je +suis. Oui, aussi mesquin, aussi ridicule que vous me voyez, pourvu que +je puisse continuer à produire! Pourvu que ce paradis, qui est à moi +seul, ne me soit jamais repris! + +Il s’était levé. Le soleil brûlait nos pieds, à travers la toile des +souliers. Une vague d’air chaud traversa le ravin. + +--Vous ririez, ajouta-t-il, si je vous disais sincèrement ce que je +pense de mon œuvre. Je donnerais ce pays et la vie de ses habitants pour +une seule de mes pages!... Voilà l’homme que je suis. + +Je me tus. Je réfléchissais au mystère que sera toujours pour moi +l’artiste de notre temps. Celui-ci croyait m’inspirer de l’horreur; +peut-être le souhaitait-il... Non... Non. Je le trouvais jeune, maladif +et d’une loyauté émouvante, comme la musique de son époque. J’éprouvais +pour lui la plus tendre curiosité. J’avais envie de le serrer dans mes +bras. + +Nous rentrâmes en longeant les hauteurs teintées de noir, comme +goudronnées, qui dominent la _Chebka_. De là, on découvre un grand pays +mort de lumière, des houles de pierres jaunes, à l’infini. + +En contournant la ville, nous vîmes, le long d’un mur, une dizaine de +prostituées au repos. Elles étaient accroupies, silencieuses, drapées +d’étoffes multicolores: on eût dit une rangée de beaux insectes +venimeux. + +--La voilà, ma symphonie, dit Sarterre, avec un geste qui englobait la +_Chebka_, les femmes et la cité bruissante. + + +II + +Il s’enferma pendant une semaine. Je le vis descendre, un matin, l’œil +vif et le pas léger. + +--Je suis content, me dit-il. J’ai terminé le second mouvement de ma +symphonie. Si vous n’avez rien à faire aujourd’hui, nous irons dans les +jardins et nous causerons. + +Après la sieste, nous prîmes des mules et gagnâmes la palmeraie en +contournant la ville. Il me conduisit dans un enclos où il avait accès. +Un tapis était posé sur l’orge épaisse. Les palmes et la vigne, qui +courait d’un tronc à l’autre sur des cordes, interceptaient le soleil. +Il y avait des tortues d’eau et de petits lézards à queue rose. Nous +nous étendîmes dans la béatitude toujours nouvelle du sous-bois au +désert. + +--Il y a cinq ans, dit Sarterre, je n’avais pas encore hérité de la +somme qui me permet de paresser sous ces latitudes. Je vivais de leçons +nauséabondes. Je me traînais dans les bars, sur les trottoirs, dans les +parcs et brûlais d’ennui sur des corps apprivoisés. J’écrivais cependant +ce ballet qui a paru si sauvage, et qui me semble aujourd’hui +péniblement sage. Je me sentais gonflé d’une musique nouvelle, riche de +paroles jamais prononcées. Je vivais dans une solitude magnifique, sans +me rendre compte que ma puissance créatrice n’avait pas encore subi +l’épreuve du feu. Personne ne l’avait menacée, car personne ne m’avait +aimé. + +Un matin de février, j’épousai assez distraitement Thérèse V. Sa voix +m’était chère, mais elle, je ne savais pas si je l’aimais. Elle le +savait probablement. Elle me comprenait mieux que moi-même. Nous vécûmes +retirés, pauvres et dans une grande indépendance mutuelle. Ma femme +s’ingéniait pour ne pas devenir un obstacle à mon travail. Son amour +avait choisi la forme la plus difficile du sacrifice: l’absence. Nous +nous voyions aussi peu que des amants clandestins. Je me souviens que +plusieurs fois, comme je m’attardais avec elle, elle se sauva sans rien +dire. J’étais touché, mais je ne sais quelle sensation de gêne se mêlait +à mon émotion. Thérèse n’avait pas tardé à reconnaître combien mes +habitudes errantes étaient liées à ma faculté d’écrire de la musique. +Aussi me poussait-elle à voyager. Quand nous avions économisé quelques +centaines de francs, elle me disait: + +--Pars, mon chéri. + +Je partais pour la montagne ou la mer, mais je ne retrouvais pas +l’ivresse de liberté que j’avais goûtée jadis. Il m’arrivait d’écourter +mes absences, rappelé au foyer par la pensée qu’elle y était triste et +seule. Au retour, ses premières questions étaient sur mon travail. Je +répondais avec une hâte joyeuse, pour ne pas la décevoir et aussi pour +mettre fin à la conversation, qui me rendait timide. J’aurais voulu +qu’il ne fût jamais question de mon art entre nous, qu’elle n’y pensât +même jamais. Je ne sais comment vous faire comprendre la sensation +pénible que j’éprouvais à savoir son esprit occupé de ce qui était en +train de naître dans le mien. C’était une paralysie momentanée, un +suspens douloureux de la vie intérieure. Je n’osais lui avouer cette +faiblesse. Notez que je n’aurais pu lui reprocher aucune pensée hostile, +ou seulement critique. Elle appréciait avec un sens musical délicieux ce +que je venais de composer. Elle se taisait sur mes erreurs, persuadée +que je les découvrirais seul. Elle ne discutait pas, ne conseillait pas, +ne préférait pas. Mais à un mot qui lui échappait, je comprenais qu’elle +avait longuement médité sur mon inspiration, qu’elle en connaissait les +plus secrètes ressources. Et bien souvent, indécis, buté ou mécontent, +je venais lui demander un avis, lui soumettre des variantes. Elle ne se +prononçait qu’avec timidité. Une fois la question résolue, nous parlions +plus librement. Je l’encourageais à me dire toute sa pensée. Je me +rappelle une époque où, dans une aberration de confiance mutuelle, nous +bavardions des heures sur le don mystérieux que j’avais reçu. Comment +aurais-je su qu’elle me détruisait? + +Je m’apercevais pourtant d’un changement dans mon travail. A la fièvre +joyeuse et tout à fait inconsciente des années précédentes, avait +succédé une période de demi-stérilité, nous disions de recueillement, +d’attente. Je n’étais plus que rarement submergé par ce torrent +d’harmonie qu’on ne sait comment contenir. Je ne goûtais plus qu’une +espèce de plaisir froid et volontaire à noter mes pensées. Et ces +pensées, il me fallait les appeler, les faire monter avec effort d’une +région à demi vidée de musique. + +Je crois vous avoir dit que nous nous aimions. Je devais bientôt +apprendre à quel point sa tendresse était généreuse. J’avais tout à fait +renoncé, dans les premiers temps de notre union, à mes habitudes de +libertinage. Un jour, cependant,--un jour de travail maussade,--je +sentis renaître le parfum de mon ancienne vie. Je longeais une avenue +déformée par la brume, quand la vue d’une prostituée fit briller de +nouveau en moi le bienfaisant mirage du désir. Je la suivis longtemps, +perdu dans cette ivresse retrouvée. Son corps ondoyait devant moi et le +brouillard me devenait un rêve sonore. Je l’accompagnai dans un hôtel. +En la quittant, je fus envahi par un sentiment nouveau. Au lieu de cet +allègement, de cette innocence que j’avais si souvent connus après la +débauche, j’éprouvais une espèce de remords, une hâte de rentrer et +d’avouer. C’est avec une oppression maladive que je parlai à Thérèse. +Elle se tut et réfléchit longuement. J’aurais voulu la voir en larmes, +jalouse, injuste. Mais elle dominait ses sentiments. Elle me questionna +sur mon existence d’autrefois, sur le lien qui, dans ma pensée, unissait +mes désordres à ma faculté créatrice... Je la vois encore, dans son +ample robe violette, sa tête blonde contre la mienne, son bras autour de +mon cou, me confessant, écoutant sans dégoût mes cyniques confidences. +Pas un reproche, pas une révolte: elle ne voulait que comprendre. Que de +noblesse perdue! Quel démon change en force dissolvante les plus +touchants sacrifices de la tendresse féminine? Elle finit par me dire: + +--Il se peut que tu aies raison... Ces... ces choses peuvent t’être +nécessaires... Je ne veux pas y mettre obstacle... Tu es libre... Je ne +te demande que la vérité... Promets-la moi et je te promets, à mon tour, +de t’épargner tout reproche. + +Je ne sais pourquoi cette obligation me parut si gênante, au premier +abord. J’eus une hésitation, qui lui fit dire: + +--Tu ne voudrais pourtant pas me mentir? + +Ah! que n’eus-je alors le courage ou la clairvoyance de lui crier: + +--Si, je veux te mentir! Si, je veux préserver mon intimité! Je veux +avoir ma vie secrète! Cette liberté que tu m’offres ne m’est d’aucun +prix, si je dois t’en rendre compte. Il y a des êtres auxquels le +mystère est indispensable. Certaines explications détruisent la vie +naissante. Les paroles sont des drogues abortives. Taisons-nous et +laisse-moi seul! + +Mais tout se passa comme elle l’avait décidé. Je crois qu’elle ne +souffrit pas. Elle était aisément dupe des mots. Elle croyait que la +débauche et l’amour sont des mondes séparés. D’autres femmes pouvaient +me donner _le plaisir_; il lui suffisait que ma _tendresse_ lui fût +réservée. Elle ne concevait pas que telle fille, dans le hasard d’une +rencontre, pût m’arracher des larmes. Elle ne savait pas que l’homme ne +peut étreindre un corps sans que son cœur déborde. + +Je poursuivais mes aventures dans une espèce d’ivresse désespérée. La +certitude que Thérèse saurait, le lendemain, le jour même, les +dépouillait de leur charme. J’essayais parfois de me taire, mais alors, +un tourment bizarre m’empoisonnait, une sensation de faute, un besoin +d’absolution. Et après quelques heures de lutte, je parlais. + +--Vois comme tu es sincère, disait-elle en riant. Tu voudrais mentir et +tu ne le peux pas. + +C’était vrai. Mes pensées lui appartenaient; mes sentiments, mes +appréhensions, mes rêves, toute ma vie intérieure coulait vers elle. +Mais cette communion, qui, chez d’autres, eût été une source de bonheur, +ne m’apportait qu’une insupportable angoisse. Mon pouvoir d’artiste +s’anéantissait. Mon travail devenait pénible, mécanique. Les idées +m’arrivaient, sèches, isolées, sans cette suite pressante qui veut +s’exprimer. Construire, dominer, je ne le pouvais plus. Peut-être +aurais-je fini, dans la solitude, par retrouver cette chose sans nom qui +m’échappait. Mais mes inquiétudes étaient _nos_ inquiétudes, mes +tourments, _nos_ tourments. + +Elle s’imagina que ma déchéance provenait d’un excès de complaisance à +l’égard de ce qu’elle appelait mon vice. Je tentai de changer de vie. Je +remportai sur moi-même plus d’une victoire ridicule. Bientôt, je n’eus +même plus à lutter. Je me souviens d’un jour d’hiver où j’arpentais +machinalement les mauvais quartiers d’une ville de province. Les rues +étaient vides. Parfois, un visage fardé paraissait derrière une vitre. +Mais aucune grimace de luxure ne m’émouvait. Il tombait de la neige +fondue, qui formait sur mon parapluie une lourde carapace gluante. Je ne +pouvais la secouer. Mon poignet s’engourdissait... Le poids augmentait +toujours. Il me semblait qu’on voulût m’enfoncer en terre... Ah, je l’ai +porté, le fardeau de l’existence! Je connais la charge humaine! + +L’été suivant, nous restâmes à Paris. Un dimanche de juillet, j’étais +dans mon cabinet de travail, volets clos, sans pensées. Elle entra, me +croyant sorti. Je m’approchai d’elle et commençai à pleurer sur son +épaule. Elle se mit à pleurer aussi. Nous étions d’une extrême docilité +d’impressions. Elle eut pitié. Je la plaignis de souffrir par moi. Je +l’attirai, dans un mouvement de tendresse. Elle serra ma tête contre sa +joue. Mais aussitôt, un étrange instinct de révolte m’arracha d’elle. Il +me semblait que je devais fuir, qu’un danger était là, tout près... +J’avais peur. Thérèse me tendait les bras: je sortis en frémissant. + +Quelques semaines plus tard, je pus nommer le mal qui m’avait atteint. +Je faisais fréquemment le même rêve. Je me voyais à ma table, en train +de travailler. Peu à peu, mes idées se brouillaient; la gêne +m’envahissait; j’éprouvais la sensation de ne plus être seul. Je me +retournais: une forme se tenait derrière moi, muette et voilée. Je +partais en voyage; je traversais les mers; j’arrivais dans un pays aux +couleurs indicibles... Mais quand je voulais le parcourir, l’angoisse +m’étreignait; je sentais la forme voilée à mes côtés. Voulais-je la +chasser, elle reculait légèrement. Si je tentais de fuir, elle glissait +derrière moi. Si, pris de colère, je la frappais, elle me regardait +d’abord avec tristesse, puis se penchait sur moi, se faisait lourde, +plus lourde et je me débattais vainement sous un fantôme de plomb. + +Je compris, en analysant ce rêve, que j’avais trouvé la conscience. + +Quand, voulant enfin savoir si l’espoir d’accomplir mon œuvre m’était +interdit, je confrontai mes derniers essais avec mes premières +productions, je compris que j’avais perdu mon instinct. + +Il va sans dire que Thérèse fut dans le secret de cette double +découverte. Elle tenta de la nier, de l’atténuer, mais ma certitude +l’emporta sur ses raisonnements. Elle finit par me déclarer: + +--Je ne puis vivre avec l’idée que je te détruis. Séparons-nous. + +J’aurais dû profiter de sa générosité. Je n’en avais déjà plus la force. +Elle m’était nécessaire, parce qu’elle était une partie de moi-même. + +Je lui répondis que je ne pouvais vivre sans elle. + +Nous passâmes plusieurs mois dans un complet abandon. Nous avions amassé +quelque argent: elle, pendant une tournée de concerts, moi, en faisant +des transcriptions. Nous nous installâmes dans un hôtel de Nice. J’étais +la proie docile de sa tendresse. Nous parcourions ce pays d’argent aux +monts poudrés de neige. Elle était heureuse. La nappe de vin lilas d’une +rade oscillant sous la pleine lune, certains couchers de soleil, +trempant dans un bain d’or les arcades lépreuses, les barils de goudron, +les ancres et les câbles d’un vieux port, lui donnaient l’impression du +bonheur. Hélas, même devant ces spectacles, je n’entendais pas en moi le +chant fidèle de l’existence. + +Je ne pouvais penser à ma vie que comme à une succession de petits +instants satisfaits ou mécontents. Vivais-je vraiment? Je répondais, je +marchais, je regardais, mais toutes ces actions disjointes étaient-elles +le fait d’une personne unique et continue? Je me semblais un fragment +d’être vivant à demi digéré. + +Je ne retrouvais l’illusion de la personnalité que dans mes rêves. Il +m’arrivait alors de subir le supplice enivrant d’une musique parfaite +qu’on ne peut noter. D’autres fois, le charme de la vie des sens m’était +rendu par des visions brutales. Tantôt, c’était une sommelière aux mains +un peu rouges, mais douces quand même, comme en ont parfois les très +jeunes gardes-malades, et dont la langue folle attaquait durement mes +lèvres. Ou bien, c’était un monstrueux torse de femme cambré devant moi, +un estomac dilaté, des seins avachis, aux mamelons noirs imprégnés de +goudron. Ces songes dont vous souriez, je m’y accrochais comme aux +dernières épaves de moi-même. Ils me faisaient soupçonner l’existence +d’une région lointaine, enfouie sous la conscience et pas encore violée. +Tout le reste de mon âme était étalé, transparent, percé de lumière, +comme ces blancs nuages épars qui annoncent les vents du sud. + +Ne croyez pas que cette dispersion me fût douloureuse. Au contraire. +J’en goûtais la volupté. Il ne me suffisait pas de me dissoudre sans +cesse dans un autre être. Je recherchais les amitiés et les bavardages +d’hôtel. + +Il m’était égal de causer avec la dame anglaise réputée «ennuyeuse», ou +avec le professeur suédois qu’on trouve «intéressant». Si l’on parlait +du climat de Nice, je le proclamais _bracing_ avec l’une et _alcyonien_ +avec l’autre. J’aimais à parler du climat de Nice. Je prenais plaisir +aux discussions éternelles sur la psychologie des races, sur l’amour et +les tables tournantes. J’éprouvais une sorte d’ivresse à exprimer des +opinions recueillies sur d’autres lèvres, et qui, par leur tour +consentant, excitaient immédiatement la sympathie. Je ne cherchais pas +ma pensée, ni celle des autres, mais ce je ne sais quoi de mêlé, de +coulant, de donné, qui est dans la nature vivante. + +Je me souviens d’une promenade que nous fîmes aux ruines de Châteauneuf. +Nous étions plusieurs couples, hommes en complets et feutres clairs, +femmes en jerseys de soie jaune, violette ou cerise. Nous avancions sur +une pente de neige d’un rose vif et vermeil. Le soleil couchant nous +traçait un doux chemin de feu jusqu’en haut. Nous nous donnions la main. +Nous formions une grappe joyeuse et sonore dont les grains différaient +bien peu, sous l’abîme du ciel. Nos rires s’élevaient ensemble, au +passage d’une des pointes de roche qui ponctuaient la neige; nos +souffles s’accéléraient ensemble, quand la pente s’accentuait; nous nous +tûmes ensemble, quand, au sommet, nous découvrîmes, grise, enfoncée, +presque disparue, un grand nœud de nuées mortes au-dessus d’elle, la +Méditerranée. + +Je compris alors, pour la première fois, cette idée familière aux +philosophies de l’Extrême-Orient, que la vie individuelle n’existe pas. +Oui, peut-être les sages de là-bas avaient-ils raison de nier la +personne; peut-être chacun de nous n’était-il,--dans la chimère de sa +pensée propre et de sa volonté divergente,--qu’une vaguelette unie aux +millions d’autres vaguelettes. + +J’agitais ces pensées, tandis que le soleil tombait comme une fleur de +cuivre. Et je savais qu’elles préoccupaient plusieurs d’entre nous. Même +ceux qui ne les concevaient pas avec netteté en étaient confusément +impressionnés. Ils se prenaient le bras ou la main. Nous fûmes longtemps +un groupe multicolore parmi les pierres des ruines. Quand les croupes +des montagnes, qui étaient d’un rose crémeux, tournèrent au jaune, sous +la pleine lune montante, nous descendîmes. J’étais presque heureux. +Étrange rêve, en somme, que de se poursuivre, de vouloir s’attendre +seul! Comme si l’on pouvait n’être que soi! Chaque contact m’avait +modifié. J’avais donné et reçu, chaque fois qu’un corps s’était appuyé +sur le mien. Pourquoi méconnaître ces liens humains? + +Oui, pensais-je le soir, mais, illusion ou réalité, une vie séparée des +autres vies est la condition de mon art. Je ne puis plus produire, si je +cesse d’y croire... Et qu’importe que je produise? me répondais-je en +m’abandonnant au sommeil. + +Dès notre retour à Paris, Thérèse tomba malade. Les premières crises, +qui furent violentes, eurent une singulière répercussion sur moi. +J’étais gagné physiquement par sa souffrance. Je ressentais ses +douleurs. Quand elle gémissait, mon souffle devenait haletant, mes +jambes tremblaient, ma main se crispait sur mes yeux. Elle poussait +parfois des cris dont le souvenir me fait encore tressaillir. C’était le +hurlement clair, presque mélodieux d’un animal qu’on torture. Alors, je +sortais de sa chambre et me jetais, tout tremblant, sur mon lit. Je +sanglotais de pitié, de rage contre ce qui la broyait. J’aurais voulu, +ne fût-ce qu’une heure, assumer son supplice. Je me labourais le poignet +avec des ciseaux, pour souffrir, moi aussi. Le souvenir d’un mouvement +de tendresse, d’une phrase enfantine prononcée par elle m’emplissait de +désespoir... Mais bientôt après, un démon glacial travaillait ma pensée. +Il me représentait Thérèse plus malade, agonisante, morte. Et je cessais +de pleurer. J’écoutais, j’attendais sournoisement. Je ne pouvais +empêcher de grandir en moi je ne sais quel horrible espoir de +libération. Des promesses féroces m’étaient soufflées à l’oreille: «Tu +revivras, murmuraient-elles, tu redeviendras toi-même, tu +travailleras... mais seulement à une condition...» + +Je me rends compte du dégoût que ces confidences doivent éveiller en +vous. Je ne veux ni m’accuser, ni m’excuser. J’essaye simplement de +retracer une des périodes les plus troubles, les plus contradictoires de +mon existence. Ce que j’ai encore à dire me vouera sans doute au mépris +définitif: je le dirai cependant. + +Le médecin, jugeant une opération nécessaire, avait fait transporter +Thérèse dans une clinique, où j’allais la voir chaque jour. Les premiers +frais de sa maladie avaient épuisé nos ressources. Le directeur de la +clinique consentit à nous faire un crédit de plusieurs mois, mais je ne +savais plus comment vivre. J’étais trop bouleversé par ce que je +commençais à déchiffrer en moi pour chercher du travail. Je passais des +heures seul à la maison, dans la chambre qu’elle avait quittée. Je +touchais ses vêtements accrochés dans un placard obscur. Une faible +odeur de chair et de poudre les imprégnait. J’en étais plus ému que +d’une présence. Elle me faisait revivre une succession d’instants +heureux. Des plis de ces étoffes fatiguées sortait pour moi la féerie de +certains couchants, en Provence, quand la terre et les oliviers se +consument d’un feu sombre comme le sucre brûlé. Je me souvenais de +réveils alertes au soleil de neuf heures, qui vernit les palmiers et +danse sur les balcons de marbre. Je retrouvais un geste d’abandon +qu’elle avait eu, le soir, dans un chemin rocailleux, sous les oliviers, +un silence de bonheur devant la mer violette... Je l’aimais alors comme +je crois n’avoir aimé aucun être. Puis, une vague d’indifférence me +submergeait et, de nouveau, quelque chose en moi l’imaginait morte. Je +me voyais seul à jamais, au bord d’un avenir sans limites... Mon pouls +s’enfiévrait de désir. A l’heure de la visite, je courais à la clinique +et telle était la puissance de nos habitudes, que je ne pouvais +m’empêcher de lui confier mes cruelles pensées. Elle me caressait le +front, d’un petit geste d’effacement et de pardon. + +--Ce n’est rien, mon chéri, murmurait-elle. Ne te tourmente pas. + +Peu de jours après l’opération, une de ses amies, qui connaissait notre +gêne, lui apporta cinq cents francs. Le billet était encore sur la +table, quand j’entrai. La garde, qui sortait, me recommanda de ne pas +m’attarder. Thérèse avait passé une nuit assez douloureuse et le docteur +avait autorisé une piqûre de morphine. Elle ne souffrait pas, en ce +moment. Elle regardait devant elle d’un air voluptueux, la bouche +déclose. Sa lèvre supérieure se retroussa dans une contraction +involontaire, puis elle s’endormit paisiblement. Son sommeil m’émouvait +toujours. Elle m’apparaissait alors comme totalement innocente et je ne +m’en voulais plus de la chérir; je n’éprouvais plus cette crainte de +m’abandonner à un être. Elle n’a pas connu le meilleur de ma tendresse. + +Je la contemplais, les larmes aux yeux, quand j’entendis des pas. D’un +mouvement instinctif, je pris le billet de cinq cents francs, qui était +à portée de ma main; je traversai la chambre sur la pointe du pied et +croisai la garde à la porte... Nous nous fîmes signe que «tout allait +bien». + +A peine dans la rue, je fus traversé par une sensation de joie +extraordinaire. Il me semblait que je venais d’accomplir un acte +important, définitif, qui allait transformer ma vie. Je n’éprouvais +aucun remords. J’avais fait cette chose comme celles que l’on fait en +rêve. Elles semblent incohérentes, au premier abord, puis, quand on les +analyse, on leur découvre presque toujours un sens symbolique. Il en fut +ainsi de mon geste. Plus tard, j’en vins à l’interpréter comme le +sursaut désespéré d’un être en perdition. Au moment même où je pleurais +d’amour sur cette femme, l’instinct de conservation m’avait poussé à +agir contre elle. Et il fallait que l’acte fût le plus bas, le plus +ignoble, pour nous séparer à jamais. Il fallait qu’il me vengeât de +toute son œuvre destructrice, qu’il me libérât, par la honte, de ma +tendresse. Fausse et misérable impulsion! Car si Thérèse avait vécu, +elle m’eût encore emprisonné dans la douceur de son pardon. Si nous +avions pu parler ensemble de ma vilenie, elle l’eût effacée d’un: «Ce +n’est rien. Ne te tourmente pas.» + +Je n’en eusse retiré que l’amertume des crimes inutiles. Mais l’homme se +retourne comme il peut, entre les bras étouffants de sa destinée. + +Aucune de ces pensées ne m’effleurait alors. Je me sentais libre et +léger comme un enfant. Elle allait mieux; j’avais de l’argent; j’étais +seul. Ce triple bonheur me grisait. Je remontai les Champs-Élysées, où +coulait le ruisseau d’or du couchant, dans un de ces rêves de puissance +qui m’emplissaient à quinze ans. + +Devant un bar, le regard d’une fille assise dehors m’arrêta net. Je pris +place à côté d’elle. Son bavardage me charmait. J’écoutais s’épancher, +dans une détente voluptueuse, le flot de sa sottise. J’avais à peine +besoin de lui répondre, sauf quand elle me demandait si «un poète, +c’était la même chose qu’un écrivain». Je la trouvais belle et +étrangement innocente. Nous dînâmes ensemble. Je l’accompagnai chez +elle. Nous avions bu. Elle parlait sans interruption: + +--Moi, je suis surtout bien de profil. On m’a dit que j’avais un profil +de camée. Il paraît que c’est une médaille. Est-ce vrai? Souvent, on m’a +demandé la permission de dessiner mon profil... Et puis, je suis très +bonne... J’ai beaucoup de pitié... + +--Va, lui disais-je, dans une exaltation qu’elle attribuait sans doute à +l’ivresse; parle!... Tu ne m’aurais pas fait de mal, toi! Tu aurais pu, +des années, déverser sur moi ta bêtise, tu ne m’aurais pas détruit. Oui, +tu es belle et bonne. Je voudrais te garder! + +Elle n’écoutait pas et entamait avec importance le récit de la mort de +sa sœur: + +--Elle avait une méningite. Ce sont _les cervelles_ qui s’émiettent, +vous comprenez?... Et c’était tellement grave, qu’il a fallu faire une +autopsie. Vous savez ce que c’est, n’est-ce pas? + +Elle ne se tut qu’assommée par le _whisky_. + +Aux premières lueurs du jour, je contemplai avec émotion cette tête +ravissante, où jamais ne fermenterait le mauvais vin de la pensée. + +En rentrant chez moi, je trouvai la domestique penchée sur la rampe de +l’escalier, une lettre à la main: + +--On est venu trois fois de la clinique, chercher Monsieur. Madame n’est +pas bien. + +Je sautai dans une automobile. Là-bas, je fus reçu par le docteur. Au +lieu de m’introduire auprès de ma femme, il me gardait dans le salon +d’attente, parlant de péritonite, d’intervention chirurgicale +impossible... + +--Mais laissez-moi donc passer, criai-je en m’élançant dans les +couloirs. + +La garde se tenait devant la porte de la chambre. Je n’eus qu’à la +regarder pour comprendre ce qui était arrivé. Je n’osais plus entrer. La +jeune fille chuchotait: + +--Nous avons envoyé chez vous à sept heures, puis dans la soirée, puis +vers deux heures du matin. + +Je me rappelle que je répondis nettement, avec la présence d’esprit que +l’on apporte aux mensonges mondains: + +--J’étais à Ville-d’Avray, chez des amis. + +La porte fut ouverte et Thérèse m’apparut. + +La garde murmurait: + +--Elle n’a presque pas souffert... Monsieur le professeur a donné de la +morphine... + +C’est ainsi qu’elle m’était apparue la veille. J’étais comme paralysé, +mais froidement attentif; je n’éprouvais rien. Mon esprit ne pouvait +s’abstenir d’une comparaison odieuse: elle ressemblait à la fille que je +venais de quitter. Il y avait sur ses traits la même innocence... + +Certains hommes se seraient tués, n’est-ce pas? Mais moi, est-ce que +j’ai du cœur? Est-ce que je peux souffrir plus de huit jours de suite? +L’incident du billet de banque et les circonstances de la mort de +Thérèse furent connus; des gens me tournèrent le dos. Est-ce que je m’en +souciai? Sais-je ce qu’est l’honneur? ou l’orgueil? ou seulement la +conscience du mal? Non, non. J’ai peut-être fait le mal: je ne lui ai +jamais trouvé de saveur distincte. + +La morte m’avait avoué jadis, avec une sorte de bizarre tendresse: + +--Mais mon chéri, tu sais bien que je te crois capable de tout. + +Si j’étais arrivé trois heures plus tôt à la clinique, si elle avait pu +entendre, dans son agonie, le récit de ma nuit, je suis sûr qu’elle eût +murmuré, caressant mon front: + +--Ce n’est rien. Ne te tourmente pas. + + +III + +Sarterre reprit: + +--Ma liaison avec Rébecca H. fut de courte durée. Mes liaisons furent +toujours de courte durée. Pour Thérèse, j’éprouvais des sentiments: je +crois n’en avoir éprouvé pour aucune autre femme. Je ne veux pas en +éprouver. Rien que la grimace de la passion. Une grimace assez profonde +pour pouvoir être exploitée, mais assez brève pour ne pas diminuer ma +force artistique. Rien qui puisse m’envahir ou m’épuiser. Tant pis pour +celles qui ne comprennent pas. + +J’étais absolument désespéré, quand je rencontrai cette femme, à +Sils-Maria. L’espèce de lueur qui avait brillé devant moi, pendant la +maladie de Thérèse, s’était éteinte. J’errais à petits pas dans l’enfer +précis de la réalité. Mon vieil enfantillage m’avait fait espérer du +dépaysement une renaissance, un afflux de vie. J’explorais ces montagnes +tourmentées; j’escaladais leurs crêtes, je traversais leurs replis +cachés; j’évaluais les beautés et les tares de leur structure; je les +dévêtais sans amour, comme des géantes impossibles à l’homme. Et la +musique, en moi, restait muette. + +Aux premiers mots échangés, je sentis que Rébecca comprenait mon +malheur. Un soir, au bord du lac, en deux ou trois phrases ambiguës, +prononcées tout bas, avec un orgueilleux sourire, elle éclaira ma +détresse. Je la pressais de questions, j’implorais des conseils et le +mensonge d’une promesse. Elle réveilla ma confiance. Par quels mots? Je +l’ai oublié. Peut-être, aujourd’hui, les trouverais-je vides ou +mensongers. Ils me semblaient alors riches de pouvoir et de vérité. Son +argumentation devait pourtant se réduire à ceci: que je l’aimasse et la +force, l’ivresse, la joie de créer me seraient rendues. Mais j’aspirais +trop à me laisser convaincre pour pénétrer ses arrière-pensées. + +Je voudrais que vous puissiez connaître cette femme singulière. Elle +vieillit nonchalamment d’hôtel en hôtel, raillant les activités et les +chimères humaines, aspirant au néant; mais l’aigre chagrin d’être moins +désirée la corrode. Elle ne parle que de donner et elle prend +insatiablement. Elle croit se dépouiller au profit de ceux qui +l’entourent, mais elle leur vole, avec une impitoyable douceur, leur +personnalité. C’est un acier flexible et dur. Elle plie en frappant. Sa +pensée a dévoré tous les siens; sa tendresse même contient un germe +d’anéantissement. Elle se rit des philosophes et son cerveau subtil est +toujours en travail. Cette calculatrice ne prise que l’instinct. Elle se +nie supérieure, tout en se consumant d’orgueil. C’est une païenne: elle +croit vouloir la joie; elle ne veut que la puissance. Elle se pense +généreuse et saine: je l’ai vue méchante et maladivement raffinée. Elle +est aristocrate jusque dans ses fourberies. Le vrai, pour elle, n’a +d’autre couleur que celle de ses passions, mais vous ne la prendrez pas: +elle ment toujours à l’ombre d’une petite vérité. Elle glisse sous les +mots comme un serpent sous les pierres... Elle est d’un vieux pays de +l’Est où, derrière l’agitation moderne, les âmes demeurent incurablement +rêveuses. Près de sa maison natale, en Pologne, est une fosse d’où +sortent, la nuit, des fantômes de femmes. Elle roulera dans toutes les +fosses de la vie. Elle en sortira plus idéaliste qu’avant. Elle porte en +elle son propre fantôme, poète et visionnaire, qui songe, qui sourit et +qui efface. + +Peut-être croyais-je à la vertu réparatrice de son amour; mais je la +pris surtout par désœuvrement, par curiosité. J’attache si peu +d’importance à ce geste! Je me sens parfois devant une femme comme +devant un rocher à gravir: une action rapide, un peu grisante; la rude +étreinte d’une matière que j’aime. Puis, l’abandon solitaire sous le +ciel plus proche. + +Notre première nuit fut toute d’éclats de rire et de moqueries sur +nous-mêmes. Elle feignait de se prêter à cette joie détachée, à ce +libertinage distrait. Soit pudeur, soit crainte, elle taisait ses +sentiments. Mais je ne tardai pas à m’apercevoir que j’étais aimé. En +même temps, je discernai les premières atteintes de sa puissance. Elle +s’installait dans ma pensée, dans mes opinions, dans mes désirs. C’était +la même imprégnation qu’avec Thérèse, mais plus subtilement impérieuse. +Consciente de cet envahissement, effrayée de sa force, elle la niait, se +faisait petite, répétait avec un sourire de soumission: + +--Moi qui suis une femme sans importance... + +Et elle tissait autour de moi le filet multicolore de ses imaginations. +Le monde était pour elle une féerie mystérieuse, un songe férocement +beau, traversé par la vie éphémère comme par un scintillement de +paillettes au soleil: le monde fut cela pour moi. + +Je m’étais remis au travail, soulevé par une fausse inspiration. Et +c’étaient ses visions bizarres, c’étaient les hallucinations sonores de +son cerveau que je transcrivais. J’étais devenu le copiste de ses rêves. +Création plus pénible que la stérilité! Enfantement plus douloureux que +la mort! Elle ne comprenait pas le caractère épouvantable et forcé de +ces naissances. Elle s’en réjouissait. Mes monstres la charmaient, parce +qu’elle se retrouvait en eux. Elle les croyait viables et ne savait pas +qu’un poison coulait dans leurs veines. + +--Il me semble que vous grandissez, disait-elle parfois. + +Illusion de son orgueil, ou ruse de geôlière? Je ne sais. + +De sa mâle et précise écriture musicale, elle notait entre les portées +de mes manuscrits des suggestions ou des corrections. Un jour, en marge +d’une ébauche, je trouvai quelques mesures de sa main. J’en fus surpris, +car j’étais sûr de ne pas lui avoir communiqué ce fragment. Après +examen, je reconnus que c’était moi qui avais noté la variante, _en +imitant inconsciemment son écriture_. + +Cet incident, qui peut vous paraître futile, me bouleversa. + +L’amant de Rébecca était venu la voir à Sils-Maria. Je l’avais rencontré +jadis à Paris, alors qu’il étudiait l’histoire. Je le retrouvai oisif et +raillant la science qu’il avait délaissée. + +--On ne peut tout de même pas prendre un historien au sérieux, +disait-il. L’histoire? Mon amie en sait beaucoup plus que moi. Quand je +pense que j’ai passé dix ans sur ce piédestal! J’étais bien ridicule. +Heureusement qu’elle m’a aidé à l’abattre. + +Je lui demandai s’il était heureux. Il me répondit: + +--Je vais lentement vers le bonheur. Il y a encore trop de chimères, en +moi, qui ne sont pas détruites. Je suis un tel nihiliste! Je ne +connaîtrai la paix que quand tout sera par terre. + +Nous causions tranquillement, mais il avait hâte d’être seul avec +Rébecca. Quoiqu’il vécut de sa pensée, il ne la voyait qu’une ou deux +fois par mois. Il lui parlait alors jour et nuit. Il ne la désirait +plus. Il la prenait parfois dans ses bras et la respirait avec +précaution, comme une fleur douteuse. Il connaissait nos relations et +affectait l’indifférence, de crainte d’être tourné en ridicule. +Peut-être souffrait-il. + +Je le rencontrai le lendemain, dans la forêt. Il m’aborda avec une +cordialité exagérée. Je compris que je l’ennuyais. Nous parlâmes de +Tolstoï. Il le traita d’imbécile et ajouta, d’un ton que je connaissais +trop: + +--_Guerre et paix_ est pourtant une chose charmante. + +Cette phrase me fut aussi pénible qu’une difformité soudain entrevue. +Nous marchâmes un moment en silence. Quand nous reprîmes la +conversation, j’eus l’impression que son esprit n’était plus là, que je +parlais avec un mécanisme robuste, souriant, mais inanimé. Je lui +demandai: + +--Que pensez-vous de la dernière pièce de Scharnhorst? + +--Admirable, admirable! répondit-il vivement. + +--Scharnhorst n’existe pas, repris-je. C’est un nom de fantaisie que je +viens d’inventer. + +Il rougit et les coins de sa bouche s’abaissèrent. + +--C’est sans importance, fit-il. Dans la conversation, je dis toujours +n’importe quoi. C’est plus facile... et... en général... on ne s’en +aperçoit pas. + +Nous arrivions à un châlet-restaurant d’où l’on dominait le lac, figé, +luisant comme une coulée de cire bleue. + +Il s’assit et commanda d’une voix inutilement autoritaire: + +--Deux cafés, je vous prie, mademoiselle. + +Depuis un moment, sa pensée était retournée auprès de son amie. Il me +parlait d’elle. + +--Quel cerveau! n’est-ce pas? + +Il ajouta, voyant que je l’observais: + +--Je suis très content comme cela. Je vois la vie à travers elle. Elle +m’a enlevé la peine de vivre. + +--Et la personnalité. + +--Je ne savais pas en avoir jamais possédé une, murmura-t-il. + +Il paya. Comme la sommelière tardait à rapporter la monnaie, il se +souleva plusieurs fois, tournant vers le châlet un visage plein de +souffrance. + +Nous rentrâmes. Sa présence me pesait comme celle d’un malade mental. + +Le lendemain de son départ, j’annonçai à Rébecca que je quitterais +Sils-Maria dans les quinze jours. J’expliquai gauchement que j’avais +besoin de solitude, que j’irais m’installer sur la côte d’Italie. + +--Vous êtes libre, mon ami, sourit-elle. + +Et la lutte commença. Elle avait compris que je la fuyais pour toujours. +Aussi, malgré la surprise de son orgueil, ne s’attarda-t-elle pas aux +espoirs habituels. Elle choisit délibérément la vengeance et fit appel +aux forces destructrices de sa pensée. + +Vous vous rappelez cette réplique du pasteur Morell, dans _Candida_: «Il +est facile, extrêmement facile d’ébranler la confiance d’un être en +lui-même. Profiter de cela pour briser le ressort d’un homme, c’est une +œuvre diabolique.» + +Comme elle sentait que l’art seul était vulnérable en moi, c’est à lui +qu’elle s’attaqua. + +Peut-être serez-vous surpris du peu de consistance de ses tentatives. +Vous croirez que mon imagination les grossit et les envenime. Vous vous +demanderez comment, avec des mots,--avec si peu de mots,--un être peut +se proposer d’en abattre un autre. Je vous répondrai que tous les crimes +contre la personnalité, c’est avec des mots qu’ils ont été commis. Nul +plus que l’artiste n’est sensible aux mots. Il s’en laisse tout de suite +blesser ou enivrer. Il a la superstition des jugements. Devant la +mauvaise humeur d’un critique, il pleure, il se croit perdu. Le +sentiment de la résistance lui est un obstacle insurmontable. +L’opposition de ses ennemis le stimule parfois: celle de ses proches le +paralyse. Oui, les doutes à peine exprimés, les insinuations imprécises +de Rébecca, c’étaient là de bonnes armes. + +--J’ai pleuré, me disait-elle avec tristesse. Je viens de relire +certaines de vos anciennes œuvres. Tout de même, on aurait dit que vous +seriez allé plus loin. Il y a quelque chose, en vous, qui a du se figer, +un jour. Vous ne vous rendez pas compte que dans votre art, comme dans +votre personne, il y a je ne sais quoi d’un peu oppressant?... +étouffant?... Non, vous ne le saviez pas? C’est curieux, mon ami s’en +est tout de suite aperçu. + +Elle possédait l’art d’inquiéter vaguement. Je lui avais raconté certain +rêve où je m’étais vu, fuyant la caserne, un matin d’hiver, dans une +crise de dégoût. Je traînais une longue vie secrète, parmi des +étrangers, en des pensions de famille, puis je m’apprêtais pour un exil +définitif. J’arrivais à l’extrême nord de la Norvège, dans un chalet de +bois, chez une vieille femme qui prenait des pensionnaires. Et je +vieillissais là. Trois mois d’obscurité. On pêchait soi-même son poisson +dans un trou de glace. La solitude était mortelle, sous la lampe rouge +continuellement allumée... Et aucune paix, mais l’amer désir de tout ce +que j’avais méprisé. + +--J’ai repensé à ce rêve, me dit-elle un jour. Je le trouve admirable, +parce qu’il révèle clairement les inquiétudes inconscientes d’un être +sur lui-même. Il est trop vrai que vous craignez d’être retranché de la +communion humaine. Et il est certain que vous le serez un jour... Oui, +c’est bien ainsi que vous finirez, loin, loin dans le nord, à l’écart, +tout seul. + +Je souriais, dans une angoisse muette. J’avais échappé à la souffrance, +dans mon ivresse de solitude. Mais je regrettais parfois cette grosse +douleur commune qui courbe tout ce qui vit.--Et pourtant, mon instinct +m’avait toujours crié de la fuir.--Mon instinct, ou ma lâcheté?... +J’avais banni les sentiments habituels et les chimères banales.--Mais si +mon art périssait, faute d’aliment? Si je succombais, peu à peu, à la +soif humaine, seul et vide, parmi les stériles déserts du moi? + +Elle me connaissait assez pour m’infliger à son gré les affres de +l’incertitude! + +Elle me tourmenta minutieusement, pendant notre dernière promenade sur +les hauteurs. Elle montait à pas lents, avec un sourire amer, méditant +la ruse qui m’abattrait, se livrant parfois aux derniers élans d’un +orgueil bafoué. + +Elle avait mis un collier de perles, négligé depuis des mois. + +--Ces malheureuses s’étiolent, quand je ne les porte pas, disait-elle. +Voyez comme elles revivent contre ma peau! + +Je l’écoutais, cette fois, d’une oreille habituée, presque distraite. Je +ne pensais à rien. Je regardais les cimes se préciser au soleil. J’étais +comme suspendu, absent de moi-même. + +Un peu plus haut, elle s’anima pour désigner des points multicolores sur +un sentier, de l’autre côté de la vallée: + +--Vous voyez? C’est H., le professeur de dessin, avec les enfants de +l’hôtel. Il y en a... trois, quatre, cinq, six... Voilà un homme +vraiment riche et qui se donne! L’autre jour, pendant que vous étiez +enfermé, triturant des accords, il a conduit toute la bande sur les +névés. Ils ont fait des glissades jusqu’au soir dans la neige. Ils sont +redescendus, trempés, ravis, en chantant dans le brouillard. J’ai eu +tout à coup une telle pitié de vous! Pauvre garçon, enchaîné par devoir +à sa petite besogne inutile! En train de «créer», pendant que les autres +vivent! + +Elle me prit les mains et ajouta d’une voix tremblante: + +--Je vous trouve parfois si lamentable! Je vous plains! J’ai peur pour +vous, mon amour! + +Je me taisais. Ses mains blanches aux veines bleues, au toucher cruel, +m’inspirèrent soudain un tel effroi que je me dégageai. Elle eut un +mouvement des lèvres, comme pour demander pardon. + +Nous étions dans un site métallique et méchant, sous des éboulis en +partie recouverts d’une couche de neige scintillante. Des dents de +pierre noire déchiquetaient l’azur avec précision. On eût dit un +mécanisme, une machine arrêtée. On ne comprenait pas que ce fussent les +mêmes formes qui, de loin, semblaient se recueillir dans une majesté +vaporeuse. De cette âme aussi, j’étais trop près. J’en distinguais +l’armature féroce. Je ne comprenais plus sa souffrance ni son secret +poétique. + +Nous montâmes quelque temps sans parler. Je savais que mon geste de tout +à l’heure serait bientôt puni. En effet, comme nous débouchions sur un +alpage, elle commença: + +--C’est curieux: le petit B. n’aime pas votre musique. Pour lui, les +recherches qui vous tiennent le plus à cœur sont des préoccupations +enfantines. Il m’a dit: «En somme, c’est un garçon qui a perdu son +instinct et qui fait bonne contenance comme il peut.» Je l’ai contredit. +Mais il pourrait avoir raison. + +Je ne répondis pas. J’étais surpris de mon indifférence. Ces mots qui, +la veille, m’auraient longuement inquiété, me semblaient alors vidés de +leur venin. Je me sentais plein d’une puissance que les paroles +n’abattent plus. Quelque chose naissait en moi, de si fort, de si frais +que je m’en sentais étourdi. + +Nous arrivions au bord d’un lac de haute montagne chargé de glace +fondante. Le temps s’était couvert. Des brouillards livides stagnaient +autour des cimes, dont on ne voyait que la base: pierriers gris, névés +souillés de débris, étranglements de neige entre des parois rugueuses. + +--Ce pauvre B., murmurait-elle, ne peut plus se passer de moi. Je ne +sais vraiment pourquoi. Je suis toujours si surprise, quand je +m’aperçois que je suis nécessaire à quelqu’un! Je ne suis pas une femme +supérieure, moi. Je ne suis qu’une petite madone. Est-ce que celui-là +aussi va se mettre à vivre de moi? + +Elle parlait généralement ainsi des personnalités qu’elle avait +détruites. Je crois qu’elle se nourrissait de ces meurtres +involontaires. + +--Figurez-vous, ajouta-t-elle, qu’il me trouve jolie! Quel enfant! + +Je la regardai. Le froid bleuissait ses joues; le hâle des hauteurs +avait jauni son cou mince. Ses yeux clairs viraient pour dissimuler la +tension de sa volonté. Les perles ornaient funèbrement sa beauté menacée +par le déclin, comme ces féroces montagnes pourries, dont les déchets +s’entassaient autour du lac. Je les contemplais, délitées, cavées, +découronnées par le temps... spectres sans tête se regrettant sous le +brouillard... Elles me semblaient aussi perfides que ma tourmenteuse, +mais aussi impuissantes qu’elle, dans le silence de leur amertume. + +Rébecca parlait maintenant de la «fin de mon art». + +--Je ne comprends pas qu’il y ait un musicien assez peu clairvoyant pour +échapper à une grande inquiétude. Comment n’avez-vous jamais pensé: +«Mais je n’écris pas la musique qu’il faudrait écrire?» Tout a été dit, +dans le langage dont vous vous servez. Il est, d’ailleurs, conventionnel +et borné. La nature est pleine de vibrations qui vous échappent. Un +pêcheur des îles de la Sonde en perçoit plus que vous. Et ce timide +langage, que vos prédécesseurs vous ont transmis, vous n’osez même pas +le faire éclater! Vous n’êtes pas encore libéré du système du +_tempérament_! Il faudrait d’abord vous servir des sons naturels. +Ensuite, on verrait... Mais cela vous est impossible, _parce que vous ne +les entendez pas_... Je me demande, en vérité, comment l’avenir jugera +les musiciens de ce temps. Pas même des auteurs de transition. Le jour +où quelque Orphée aura nouvellement enfanté la musique, on vous citera +peut-être comme des phénomènes de décomposition. On dira: «Voilà comment +ils grinçaient, dans leur agonie...» Ayez donc le courage de vous faire +cet aveu! + +Je l’écoutais d’un air coupable. Mais une émotion qu’elle ne pouvait +soupçonner, m’emplissait. C’était comme un retour à la lumière après des +mois de cachot. Que d’imprévu dans l’homme! Cette volonté +d’anéantissement, tournée contre moi... et en moi, la sensation +délicieuse d’échapper à ces fureurs, de me redresser secrètement dans ma +force et ma plénitude perdues! + +Je ne sais quelle alchimie faisait jaillir la sève sous les traits +destinés à m’abattre. Je ne la haïssais plus. J’aurais pu l’humilier. Je +ne me souciais que de renaître. Me prouver ma force. N’être pas celui +qu’elle disait, ce raté, cette épave! Je le voulais si ardemment qu’une +rupture, analogue à la grâce ou à la folie, se produisit en moi. Ces +réservoirs mystérieux de pensée et d’émotion que l’artiste porte en lui +avaient été scellés jadis et figés par un gel subtil; ils crevèrent avec +violence et débordèrent en une débâcle de création. Dès lors, volonté, +réflexion, s’abolirent. Je cessai de m’appartenir. + +Le soir de cette dernière promenade, je m’enfermai. Je marchais de long +en large, obsédé par un flot d’idées musicales. Je pleurais. Je portais +la main à ma nuque. C’était trop beau, ce qui m’arrivait là! Je +chancelais comme un ivrogne. Dire que, depuis deux ans, j’avais été +sevré de _cela_! Est-ce que _cela_ était revenu pour toujours? Est-ce +que nous irions ainsi désormais dans la vie, moi et cette voix à mon +oreille? Moi et ce chuchotement, qui me rendait plus puissant qu’un +dieu? Ces années de sécheresse étaient soudain effacées. Les femmes par +qui j’avais souffert, je leur pardonnais, j’avais pitié d’elles. +Peut-être avait-il fallu qu’elles me traînassent longuement dans un +enfer aride, pour que l’étanchement de cette nuit fût possible. S’il +était vrai, pourtant, que l’homme progresse dans les tourments? «Au +travail! au travail!» me répétais-je. Mais l’abondance était trop +grande. Que choisir? Que rejeter?... Ah, tout prendre et succomber! +Boire, boire à la source jusqu’à défaillir! + +C’est cette nuit-là que j’ébauchai les quatre mouvements de ma +symphonie. Je partis le lendemain matin pour Paris. Je n’ai jamais revu +Rébecca. + + +IV + +J’avais surtout retenu de la confession de Sarterre cette tendance à +croire sa personnalité menacée. J’étais persuadé que l’influence +destructrice imputée à ces deux femmes était imaginaire. Mais je ne +voulais pas le détromper, car ces illusions lui avaient été salutaires. +L’homme que n’écrase aucun fardeau meurtrier puise sa force dans des +calamités inventées. Et il faudra toujours que l’artiste rende +responsable des caprices de son imagination les êtres qui l’auront aimé. + +Je crois qu’il soupçonnait lui-même la fausseté de ses interprétations. +Il s’y tenait cependant, dans une crainte mystérieuse de plus de vérité. +Il m’avait dit un jour: + +--L’existence de l’artiste serait bien belle, si elle n’était qu’une +succession d’états artistiques... Trop belle! Il faut qu’il se +contemple, qu’il se cherche, au lieu de bénir l’éphémère et de s’en +griser. Et il ne parvient même pas à se déchiffrer. Sa conscience ne lui +présente qu’une image déformée de lui-même... Mais l’exacte connaissance +le paralyserait peut-être. Je souffre de me voir faux et je pense dans +le même temps: mieux vaut que le profond, le réel de ma nature me soit +caché. Je n’oserais pas creuser plus avant; je ne veux pas tout savoir. + +Ses jours d’impuissance musicale étaient fréquents. Comme il ne pouvait +accuser aucune femme de ses difficultés, il s’en prenait au climat, à la +nourriture, à l’aubergiste, «qui l’intoxiquait avec des conserves». +L’inquiétude et le désespoir régnaient alors en lui... Il ne tenait plus +en place, ne savait où se fuir. Il faisait seller des mules et nous +suivions l’oued tari, semé de petits cailloux blancs; nous longions les +rebords de la _Chebka_, ces étranges dos de pierre squameux qui semblent +des alligators gris assoupis sur le sable. Nous mettions pied à terre +sous un des palmiers isolés qui se lèvent tristement dans le lit de la +rivière et nous repartions avant d’être reposés. Il m’entraînait sur les +collines au-dessus de la ville, en quête de je ne sais quoi. Mais des +confins de l’horizon, noyé dans une brume de feu, n’accouraient que des +bouffées de désolation. + +Quand son travail «marchait», je ne le voyais pas de la journée. Le +soir, il faisait parfois irruption dans ma chambre, pour m’entraîner à +quelque escapade juvénile, dans les jardins de l’oasis. + +L’ennui de Ghardaïa me rongeait doucement. J’étais las de voir chaque +jour devant moi les murs ardents du _bordj_, la balustrade blanche du +jardin public où ne pousse qu’un peu d’orge jaunissante; las d’entendre +chaque après-midi la voix du négro à djellaba mauve, nasillant sur un +air éternel la complainte à mille couplets dont se berce le nonchaloir +des Arabes. + +J’annonçai bientôt à Sarterre mon intention de rentrer en Europe. + +--Moi, je passerai l’été ici, dit-il. Je me moque des chaleurs et +l’Europe me décourage. Ce continent, retourné comme un champ de pommes +de terre et où les bâtisses poussent comme l’herbe à cochons... Non, je +ne peux pas chanter cette nature-là. Terre trop humaine. Et l’homme y +est dangereux. J’ai peur du jour où des messieurs en redingote +m’applaudiront de nouveau. Je me dis: «Le jour où ils applaudiront les +nuages et les rivières, c’est que les nuages et les rivières se seront +laissé attraper!» Eh bien, moi, je ne veux pas me laisser attraper. Je +veux rester libre et maladroit devant cette race... terrible et furieux +en face de ses doctrines... et enragé dans ses fourmilières. Je ne suis +pas comme elle. J’aimerais mieux être un scorpion dans son trou que de +lui ressembler. + +Il ajouta plus tard avec une rancune contenue: + +--Il y a une espèce qui m’écrase: celle des gens au regard tendre qui +croient l’univers bâti pour eux... les bouches régulières qui parlent de +progrès... les belles consciences qui luttent pour la justice... Elles +auraient fini par me réduire au silence... J’ai besoin d’une joie +cruelle qui ne peut grandir en leur présence. J’en ai fini avec leurs +chimères. Je me suis décrassé de ce nuage gluant. + +Il renversait la tête en arrière et parlait dans un abandon proche de la +violence: + +--Il y a des moments où le bonheur passe à travers ma poitrine, comme le +soleil à travers un arbuste... Il y en a d’autres où je sens en moi des +forces aussi aveugles, aussi involontaires que le vent du sud, quand il +déplace les dunes... Ah, il faut tout de même que vous entendiez ma +musique, avant de partir. + +Il me prit par le bras et m’emmena au premier étage, dans une pièce +carrelée, garnie d’un piano et d’une table de travail, sorte d’établi en +bois blanc posé sur des tréteaux. Les volets clos interceptaient la +lumière, mais le vent chaud qui soufflait depuis deux jours avait +saupoudré de sable les manuscrits et le pavé. + +Sarterre se mit au piano. + +--Vous savez, annonça-t-il en se retournant, vous grincerez des dents. +Ceci n’est pas fait pour mes «semblables». Totalement incapable de les +émouvoir. Aucune espèce de sentiments humains! + +Il joua. L’instrument était faux, les marteaux, rongés par l’air du +désert. Plusieurs cordes vibraient. Mais les heurts et les tintements +s’atténuaient sous les mains légères de Sarterre. Peut-être +accentuaient-ils l’impression d’irréalité que me produisaient ces +premières mesures. Il me semblait assister à un défilé de fantômes +ivres. Je n’avais jamais entendu pareille musique, aussi incroyablement +joyeuse, aussi libre de la charge fatale que, depuis deux mille ans, +l’homme traîne partout avec lui, dans ses philosophies, dans ses +religions et jusque dans ses rêves. Je m’étais souvent demandé si un art +_différent_ du nôtre n’était pas possible. Et voici qu’une réponse +m’arrivait de ce piano discord, dans cette chambre carrelée, à bien des +lieues de la civilisation. Oui, la petite forme humaine, courbée par la +tristesse, était absente de ces pages. L’art que j’attendais existait. + +Mais ma surprise était grande qu’entre tous, celui-ci l’eût créé. Que sa +musique lui ressemblait peu! Je ne savais pas encore à quel point +l’instinct poétique se joue des contradictions. Dans ce domaine, rien +d’impossible, pas même à une gorge enrouée de produire un son clair. +Voici un anxieux, un faible, assiégé de mille craintes et sa musique +reflète la joie audacieuse d’un jeune dieu. Voici un analyste, un +maniaque du moi, péniblement courbé sur lui-même et sa musique est aussi +inconsciente qu’une force de la nature. Je le sais débauché, capable des +plus cruelles bassesses et sa musique est innocente comme les jeux d’une +panthère... + +Pourquoi? Peut-être,--il me l’a dit un jour,--parce que le génie se +paie; parce qu’une vie inquiète est la rançon d’une œuvre sereine. +Peut-être aussi parce que cette œuvre est le songe que l’artiste aurait +voulu vivre, l’image sacrée de ce qu’il n’a pu devenir. Plus il s’enlise +dans l’enfer qui lui est dévolu, plus son œuvre s’en dégage... + +Après le premier morceau de sa symphonie, Sarterre, qui devinait ces +muettes interrogations, me dit, les yeux brillants: + +--Je vais vous confier un grand secret: j’ai profité d’un moment où +personne ne me voyait, pour me débarrasser de ce que les femmes +appelaient mon âme. Cela s’est passé là-bas, sur la piste du sud. Elle +est au fond d’un puits, à quarante mètres sous les sables. Je crois +qu’elle ne remontera pas. Voilà pourquoi ma musique est libre, libre +comme un requin dans l’Atlantique! + +Il riait et plaisantait tout en jouant, ou bien s’extasiait naïvement +sur la beauté d’un passage. Quand il eut terminé, il était ivre; il +ouvrit les volets sans raison, avec des gestes déréglés. Le pesant +soleil de midi nous frappa au visage. Des colonnes de poussière se +levaient sur la route, comme des vapeurs de soufre, puis retombaient. + +--Vous n’allez pas sortir? dis-je en le voyant coiffer son casque. Il y +a plus de quarante degrés. La lumière est effrayante. + +--C’est ce que j’aime, répondit-il en chancelant un peu. Je vais passer +chez Zorah. C’est une prostituée soudanaise qui attend, drapée de soie +jaune, à genoux derrière une porte ajourée. Son patio est badigeonné de +bleu. Il y fait une chaleur d’enfer. Cela sent l’huile frite et +l’encens. Il y a un petit monstre pourri de syphilis qui joue de la +flûte, accroupi dans un coin. + +Son œil était vague, sa voix pâteuse. Je me sentais mal à l’aise. +J’aurais voulu qu’il se tût. Mais il continua: + +--Ensuite, j’irai dans la _Chebka_. Je ne regarderai pas ce grand trou +azuré au-dessus de ma tête. Non, non, l’inspiration ne me tombe pas du +zénith! Ha, ha!... Ma force tient à la terre. Je crois que ma musique +m’est soufflée du sol. Elle sort des pierres calcinées et des langues de +feu qui dansent derrière les bancs de sable... Au revoir. + + +V + +Je quittai le M’Zab avec le premier simoun. + +Je fus trois ans sans revoir Sarterre. Il fit jouer sa symphonie, puis +un quatuor. Son nom, ridiculisé par la foule, devenait cher à +quelques-uns. Il vivait à l’étranger. Un trait me fut rapporté sur lui, +que l’on donna comme une rare preuve d’ingratitude. + +Un Mécène, animé par la foi, avait organisé une tournée de concerts +consacrés à ses œuvres. Sarterre s’était pris d’amitié pour cet homme. +Or, le soir du premier concert, à Londres, dans un banquet, il se mit à +l’accabler de propos désobligeants. Sans qu’aucune discussion eût +éclaté, froidement, fielleusement, il lui reprocha ses prétentions +artistiques, son mauvais goût, ses ridicules, ses petitesses. Les +convives cherchèrent en vain à s’interposer; Sarterre continua, jusqu’à +ce qu’il eût vu son protecteur quitter la table. + +--S’il avait bu, conclut la personne qui me rapporta le fait, il se +serait excusé, le lendemain. Mais non, il abandonna la tournée et ne +donna plus signe de vie. Il cherche à se rendre odieux et il y réussit. + +Qu’il pût être avide du mépris des hommes, c’est ce que je savais déjà. +Il me semblait pourtant que, dans ce cas, un autre mobile l’avait +poussé. Cette crainte maladive de voir sa personnalité entamée, cette +horreur avouée de tout ce qui pouvait l’arracher à lui-même +m’expliquaient son acte. Il avait brutalement rompu avec cet homme, +_parce qu’il commençait à l’aimer_. Il avait immolé cette amitié +naissante à la chimère féroce qui le menait. Là aussi était le secret de +sa conduite avec les femmes. Les affections humaines étaient sa +tentation. Dans la crainte d’y céder, il tranchait tous les liens au fer +rouge. Pour n’appartenir qu’à leur Dieu, des chrétiens ont agi de même. + +Au mois d’août 1914, je me trouvais à Marseille. Par un soir étouffant +de sirocco, je rencontrai Sarterre qui sortait d’une ruelle du +Port-Vieux. Il était pâle et semblait avoir bu. Je l’abordai non sans +curiosité. + +--Savez-vous ce qui m’arrive? commença-t-il d’une voix assourdie par la +colère. On vient de me verser dans le service armé. Avant trois mois +d’ici, l’abattoir. + +--Mais je vous croyais réformé? + +--Je l’étais. Il paraît que ça ne compte plus. On m’a fait passer une +révision! Ah, les brutes! Venez, je vous raconterai. + +Nous entrâmes dans un bar au plafond bas, sur le seuil duquel une fille +crépue, les jambes nues et musclées sous ses jarretelles, guettait les +hommes d’un air farouche. + +--Cela s’est passé dans un hôpital, dit-il en s’asseyant. Nous étions +trois cents à nous écraser devant une porte. Le directeur, un Méridional +à barbe flottante, se frayait un chemin à travers notre cohue, +jovialement d’abord, nous appelant «mes amis»; mais bientôt, il se mit à +nous bourrer les côtes et à nous injurier comme du bétail. + +Un jeune soldat borgne appelait nos noms à la porte. On nous examinait +par fournées de vingt. Mes jambes fléchissaient. Un petit rougeaud à +courte moustache noire pesait sur moi. Il critiquait le gouvernement, +l’organisation, les chefs militaires. Je parvins à le fuir et à pénétrer +dans la salle du conseil avant mon tour. Des corps demi-nus se +démenaient dans la pénombre, entre des bancs. A chaque instant, une +forme humaine passait devant une table où siégeaient des officiers. Deux +majors, une serviette à la main, l’examinaient d’un œil maussade; la +voix enrouée du commandant de recrutement criait: «Service armé!» et +d’autres formes étaient poussées devant la table. Les mots _service +armé_ retentissaient environ toutes les demi-minutes. Une seule fois, +après un bref conciliabule des officiers, j’entendis crier: «Maintenu!» +et je vis revenir vers les bancs un Méridional replet, qui disait: + +--Té, je le savais bien que j’avais le cœur patraque! + +A mes côtés grelottait un paysan, qui venait de se déshabiller. Il était +décharné et portait des traces d’excréments le long d’une cuisse. Il me +parlait dans une angoisse invincible: + +--J’ai craché le sang trois fois. Je ne peux pas me tenir debout. + +On le regarda quelques secondes avec dégoût et le _service armé_ du +commandant de recrutement retentit de nouveau. Ils appelèrent ensuite: +«Vanini!» Une voix répondit: «Décédé!» puis deux cultivateurs +produisirent un paysan auréolé de cheveux blancs et qui roulait des yeux +effarés. + +--Il est fou, expliquèrent ses camarades. + +Un des officiers cria: «Foutez le camp!» et ils discutèrent entre eux le +mot qu’ils inscriraient sur leurs feuilles. L’un voulait mettre +_aliéné_; l’autre, _insuffisance mentale_. Ils tombèrent d’accord sur +_faible d’esprit_. Des hommes passèrent encore. Les majors n’y faisaient +plus attention. Le colonel à barbiche blanche, qui présidait, criait +très fort devant lui des choses qui me semblaient incohérentes. Et +toujours, la voix hargneuse du commandant grinçait: _service armé_! Ils +appelèrent de nouveau: «Vanini!» Il y eut des rires et un baryton +psalmodia: «Il est aux cieux!» + +Mon nom fut prononcé. J’étais ivre de colère. Je m’adressai à l’un des +majors et lui exposai mon cas en tremblant. Il ferma les yeux et parut +s’endormir. Les officiers se regardaient en souriant. Je compris qu’ils +se moquaient de moi. Il y eut quelques secondes d’amusement, puis le +_service armé_! retentit et le second major me poussa de côté. Alors, +perdant la tête, je me campai devant le colonel et criai: «Je proteste. +Je suis malade. Je suis Sarterre, le musicien.» Le vieux soldat me +regardait fixement, sans me voir. Le commandant de recrutement ricana: + +--Ah, vous êtes musicien? Et bien, vous irez sur le front. C’est là +qu’on entend la meilleure musique, en ce moment. + +Les officiers rirent et l’on appela le suivant. Tandis que je me +rhabillais, un montagnard qui ne comprenait pas ce qu’on voulait de lui, +me demanda confidentiellement: + +--Dites donc, croyez-vous qu’on nous fera faire l’exercice? + +On incorporait la dernière fournée. Pendant que je sortais, un gros +homme sautait à cloche-pied, pour faire valoir je ne sais quelle +infirmité. Les officiers s’esclaffaient. En deux heures et demie, trois +cents têtes avaient été marquées pour la boucherie. + +Sarterre frappa la table du poing et se tut. + +Je lui serrai le bras. Il frémissait d’une colère d’adolescent. + +--Ma patrie n’est pas la leur, reprit-il en se contenant. Le vert des +prairies n’y est pas brun de sang, au bas de la tige des herbes. L’odeur +de l’été n’y est pas celle de la viande pourrie. On n’y agonise pas cinq +jours au creux d’un fossé, transformé en tison par la fièvre. On n’y est +pas saisi vivant par un engrenage qui vous pétrit, vous disloque et vous +recrache, broyé, désossé, comme fait la machine à tuer les porcs. Ma +patrie, c’est celle de Mozart, de Debussy et de Moussorgsky. Je n’en +connais pas d’autre. + +Je ne pus m’empêcher de sourire. + +--Vous êtes pourtant de ceux qui devriez comprendre, fit-il sèchement. + +--Excusez-moi, mais nous sommes dans un bar, à neuf cents kilomètres du +front et vous distinguez, vous définissez, pendant que des milliers +d’hommes tombent... + +Il m’interrompit: + +--Oh! n’essayez pas de m’émouvoir: je n’ai pas de sentiments humains. + +Une colère me prit: + +--Au moins, taisez-vous par prudence. Vous vous ferez écraser comme une +bête venimeuse. + +--C’est possible, admit-il tristement. Je ne serais pas étonné que cela +m’arrivât. + +Je lui posai la main sur l’épaule. + +--J’ai connu votre désarroi. Moi aussi, les premières semaines, j’ai +maudit, ergoté, demandé des raisons... Mais depuis, j’ai consenti mon +sacrifice. Je ferai ce qu’on me dira. Je me tairai. C’est tout ce qu’on +exige de nous. + +Il me regardait avec surprise. + +--Vous m’étonnez, répondit-il lentement. On dirait que vous ne me +connaissez pas. Écoutez. Depuis ma quinzième année, j’ai vécu pour une +seule chose. J’aurais pu avoir une jeunesse paisible, en province: j’ai +quitté ma famille pour aller travailler à Paris. J’ai couché dans des +mansardes, déjeuné d’huile de foie de morue, donné des leçons à six sous +l’heure, pour entendre de la musique, le dimanche. Plus tard, j’ai +refusé des situations, pour préserver mon temps. J’aurais pu devenir +professeur, dans ma ville natale. C’était la sécurité, mais la fixité; +je sentais que ma force dérivait de l’instable: j’ai refusé. A +vingt-deux ans, j’aurais pu me marier. Le bien-être bourgeois, les +enfants, le tilleul sous la lampe: j’ai refusé... Et depuis, que n’ai-je +pas expulsé de ma vie, pour entretenir en moi le vide sacré? Que n’ai-je +pas fait endurer aux deux femmes qui m’ont aimé? Je connais mon +effroyable injustice envers Thérèse. Je sais que j’ai traité Rébecca +comme un voyou ne traiterait pas une fille! Pourquoi? Par méchanceté? +Pour le plaisir? Non. Parce que je sentais que, d’une manière ou d’une +autre, mon art était menacé. Parce qu’un instinct, en moi, me poussait à +le libérer, par n’importe quels moyens, par-dessus n’importe quels +cadavres. Vous savez pourtant de quoi je suis capable et jusqu’où je +puis m’avilir, pour sauver la chose que j’aime. Pas une heure, dans mon +existence, qui ne soit prosternée devant elle. La perfection m’a +tourmenté jusqu’au vomissement. Je passe des nuits entières à polir +trois mesures. La gloire et l’argent me sont comme deux mouches que +j’écarte machinalement. Les joies de la vie, la volupté, la nature, je +ne peux plus les goûter. Entre les bras d’une femme, en mer et même dans +le sommeil, je ne connais pas l’abandon. Toujours et partout, un +aiguillon me pousse vers ma fonction. Mon bonheur et ma souffrance +dépendent des sons et des rythmes. Je ne trouve une paix éphémère qu’en +la beauté. J’ai trente-cinq ans. Je vis seul comme dans un tombeau. Je +suis malade et je ne veux pas guérir. Dans ma fausse liberté, je me sens +plus dépendant que l’archet entre les doigts du violoniste. Je suis un +déchet volontaire, une caverne creusée par l’idéal... et vous venez me +parler de sacrifice! Mais _vous ne voyez donc pas que je suis déjà sur +ma croix_? Que puis-je donner encore? Et comment voulez-vous que je +donne à une idole qui n’est pas la mienne? Jésus lui-même ne serait pas +mort pour les hommes, s’il les avait haïs. Il n’aurait pas enduré les +supplices pour la gloire d’un Dieu auquel il n’aurait pas cru. + +--Je sais que vous avez loyalement souffert pour votre art, répondis-je. +Mais s’immoler à ce qu’on chérit, c’est la forme la plus douce du +sacrifice. Aujourd’hui, on vous demande votre vie pour ce que vous ne +comprenez pas. Voilà le difficile... Il ne me paraît plus nécessaire de +mourir pour ce que j’aime... Je n’ai même plus besoin de savoir pourquoi +je mourrai... Trouvez-vous donc la mort si importante qu’il faille la +justifier? Croyez-moi, mieux vaut se laisser emporter par une pure +folie. + +--La mort n’est rien, reprit-il vivement. Mais il y a la souffrance +physique... et vous savez bien que je suis un lâche. + +--Je n’en suis pas sûr. Je sais seulement que vous éprouvez une obscure +volupté à vous faire mépriser. + +Ses yeux se voilèrent. Il fut presque vaincu par une crise de larmes. + +--Non. Ce n’est pas cela... La vérité, c’est que je me sens ridicule... +étranger... tout seul... même avec vous!... En quelques semaines, l’art +est devenu risible. Oui... même pour vous! Ah, je souffre comme un homme +qui verrait la foule se moquer de sa mère!... Je sens que toutes mes +paroles sont attribuées au cabotinage... On ne peut plus me croire, +parce qu’on ne peut plus me comprendre! Personne, pas même vous... +Alors, j’aime mieux être appelé lâche!... Je préfère dire que je suis un +lâche!... D’ailleurs... j’en suis peut-être un... je ne sais pas... + +Il pleurait, dans un désespoir d’enfant perdu. Nous nous séparâmes sans +paroles. + +Je ne revins en Provence que trois mois plus tard. Je le rencontrai à +Nice, arpentant l’avenue de la gare, en uniforme, sous une épaisse pluie +d’automne. Il flottait dans une tunique graisseuse et sa tête +disparaissait dans un étrange capuchon imperméable. + +Il saluait les gradés avec une raideur inquiète qui les faisait sourire. + +--Ils m’ont incorporé ici, par erreur, sans doute, me dit-il. Je couche +sur deux centimètres de paille, et tout de suite le pavé! Les premières +nuits, j’ai dormi la tête sur des détritus. J’ai reçu une vieille +couverture. On me l’a volée. Il paraît que c’est l’usage. Il faut en +voler une, à son tour. Je ne sais pas m’y prendre. J’ai préféré acheter +un plaid. On me l’a volé. Alors, j’ai renoncé. Je traîne une assez +vilaine bronchite, mais le major ne veut pas de malades. Huit heures +d’exercice par jour et nous partons dans trois semaines pour le front. +J’espère claquer avant. + +J’avais la gorge serrée. Je l’invitai à dîner au café de Paris. + +--Non, pas là, fit-il. Mon uniforme sent trop mauvais. Je n’arrive pas à +le nettoyer. + +Nous allâmes dans un caveau du vieux Nice. Il mangea silencieusement. Je +lui parlai de sa musique. + +--J’ai écrit un quatuor, me dit-il. + +--Naturellement, depuis la caserne, plus un projet, plus une idée? + +Il me jeta un regard singulier et répondit: + +--Non, heureusement. + +--Pourquoi, heureusement? + +--Parce que, hésita-t-il... si ça revient... Je ne sais pas ce qui +arrivera. + +Il reprit, un moment après, en ricanant: + +--Il paraît qu’il y a une agence de désertion, à Nice même. La caserne +est pleine d’Italiens, qui déguerpissent quand ils le peuvent. On dit +que pour cent francs, les guides vous conduisent de l’autre côté de la +frontière, par-dessus les montagnes. Il faudra que je m’informe! + +Deux semaines plus tard, il m’écrivit de venir lui parler à la grille. +Je le trouvai parmi d’autres silhouettes haves, guettant la vie +extérieure entre des barreaux de fer. Il toussait affreusement; sa voix +était affaiblie. + +--Voici, m’expliqua-t-il: nous partons dans huit jours pour le front. +Alors, pour nous empêcher de regretter la caserne, on nous consigne, on +nous engueule: c’est l’enfer. Je ne peux pas toucher à la nourriture. Je +voulais vous prier de m’acheter quelques provisions. + +Je revins avec du chocolat, des biscuits et des fruits, que je lui +passai à travers la grille. Nous causâmes encore quelques instants. + +--Je me suis fait porter malade, pour pouvoir écrire, dit-il. Je n’ai +pas été reconnu. Ils ne reconnaissent même plus les tuberculeux, avant +un départ. Il y en a un qui veut mettre le feu... Ah! c’est qu’on +devient de telles canailles, là dedans! Si je vous disais... + +Il prit mon bras et m’attira tout contre les barreaux. + +Un roulement de tambour l’interrompit. Il sursauta nerveusement, me +tendit une main moite et se hâta vers le fond de la cour, parmi d’autres +silhouettes effarées. + +Je lus trois jours plus tard, dans les journaux, que le soldat Sarterre +avait été capturé par les gendarmes, au moment où il cherchait à +franchir la frontière. + +J’obtins avec difficulté la permission de le voir. Je le trouvai +tranquillement assis dans une cellule obscure. + +--Je pensais que vous seriez venu, dit-il, avec un calme que je ne lui +connaissais pas. + +--Comment vous êtes-vous fait prendre? questionnai-je. + +--Oh, très stupidement, avoua-t-il. J’étais sorti de la caserne avec un +détachement de corvée, le matin. J’avais endossé des vêtements civils +chez un représentant de la fameuse agence, qui m’avait, en même temps, +remis un faux laissez-passer pour St. M. Je devais trouver mon guide +dans un café de la petite ville. J’y arrivai au moment où les falaises +de pierre revêtent la couleur des jacinthes. Les cimes, vers l’Italie, +étaient chargées de neiges d’un jaune pourpré. La place aux platanes +dénudés craquait de boue gelée. Mon guide m’attendait au rez-de-chaussée +d’une maison à arcades, sur une ruelle en pente, au milieu de laquelle +fuit l’eau grise des montagnes. Malgré ma faiblesse, les détails des +sites s’imprimaient en moi avec une fraîcheur et une force incroyables. +Il me semblait n’avoir jamais su jouir auparavant du monde et de ses +spectacles. + +Aux premiers mots que prononça l’homme, un sec et rusé contrebandier, je +compris que j’étais tombé entre les mains d’aigrefins. Il argua d’un +renforcement de la surveillance, pour refuser de m’accompagner. J’avais +versé l’argent d’avance à Nice. Je lui proposai le double, puis le +triple de la somme. Rien ne put le décider. Il m’offrit de me cacher +dans sa maison, moyennant deux cents francs, jusqu’à ce que les risques +eussent diminué. Je refusai, craignant un piège. + +--Il est cinq heures, dis-je. Ma disparition doit être constatée. Il +faut que je passe cette nuit; je me débrouillerai sans vous. + +Il rit, me toucha l’épaule et m’emmena hors du bourg, sur un chemin +verglassé qui s’enfonçait dans les montagnes. Celles-ci s’étageaient +dans le crépuscule, comme de vastes boucliers bleuâtres. Un vent aigu +nous harcelait. + +--La frontière est là, dit le vieux, en désignant une vague dépression, +entre deux mamelles de neige. Il y a quatre heures de marche. Le chemin +est bon jusqu’aux dernières maisons, puis on enfonce plus haut que les +genoux et, sur le col, plus haut que le ventre. + +--Vous autres, demandai-je, comment faites-vous pour passer? + +--Nous mettons des skis... ou des raquettes. + +--Eh bien, procurez-m’en. + +Il haussa les épaules et me conduisit chez lui. Là, il essaya encore de +me retenir. Je lui achetai une paire de vieilles raquettes et un morceau +de pain. Il me regarda partir, en jurant dans son patois. + +Je montai d’abord facilement. Le chemin était frayé. Sur ses bords, de +jaunes touffes d’herbe s’affligeaient sous leur gaîne de glace, comme en +une prison de verre dépoli. La vallée se rétrécit bientôt et je m’élevai +entre des couloirs où la neige ne tenait pas, mais où les cascades +figées se bossuaient en paquets livides accolés aux parois de roche. La +nuit était tombée. Une nuit du nord, au froid torturant, aux étoiles de +pierre précieuse. Comme j’avançais plus difficilement, je décidai +d’attendre le jour dans la première habitation. En débouchant des gorges +dans une vallée chaotique, j’aperçus un point lumineux au-dessus de moi, +parmi des pyramides noirâtres zébrées de neige, qu’on eût dites en +poussière de charbon. Je quittai le chemin, pour escalader un de ces +cônes friables. Là-haut, se penchait une maison, dominée par la cavité +sombre de son grenier à fourrage comme par une espèce de guignol +funèbre. Une vieille vint m’ouvrir et je me trouvai dans une salle qu’il +me semblait reconnaître... + +La lampe, l’abat-jour rouge, le monde gelé du dehors, rien ne m’était +nouveau. Je crois vous avoir raconté ce rêve avec lequel Rébecca m’avait +subtilement tourmenté: un départ de la caserne et un exil atroce, dans +une pension, aux confins de la Norvège. Eh bien, l’intérieur où je +venais de pénétrer était à peu près identique à celui qui m’était +apparu, cinq ans auparavant... + +Aussitôt, l’angoisse de mon rêve me reprit et j’entendis Rébecca +murmurer avec sa douceur menaçante: + +--Vous serez un jour retranché de la communion humaine. Vous finirez à +l’écart, tout seul. + +Ce jour devait être venu. Je m’assis sous la lampe. Je commandai du +café, car je me trouvais dans une auberge; mais à partir de ce moment, +je cessai de me défendre. Il me semblait être entré dans une vieille +histoire, écrite depuis longtemps et dont je n’avais plus à diriger les +péripéties. + +L’hôtesse me questionna. Je répondis maladroitement, avec négligence. Je +lui demandai de l’encre et, toute la nuit, dans une petite chambre +qu’enfumait un feu de bois vert, j’essayai de travailler... Je ne me +couchai qu’au jour. Je me rendais compte qu’il eût fallu repartir sans +perdre un instant, et pourtant, je me mis au lit avec une singulière +sensation de quiétude. Je comprenais l’imprudence de ma conduite, mais +rien n’eût pu m’en faire changer. Il y a des moments où le raisonnable +vous apparaît clairement, où aucune impossibilité ne vous en sépare, et +où l’on incline vicieusement vers l’absurde. Peut-être ma volonté +s’était-elle relâchée, au point de me rendre incapable d’agir... +Peut-être y avait-il autre chose... + +Quand je me réveillai, des figures de glace rougeoyaient sur mes +carreaux. Une grande lumière consolante régnait sur les champs de neige. +Dans l’azur, une bête de pourpre et d’or escaladait le zénith. Je fis ma +toilette et fumai devant la fenêtre. Il était dix heures. + +J’inspectais les rondeurs de neige entre lesquelles j’avais à me frayer +un chemin. Le soleil les argentait par plaques; on eût dit les pièces +d’une armure éblouissante. Le ciel devenait d’un bleu de plus en plus +radieux, ce bleu des hivers alpestres, qui vous enivre d’une joie froide +et insensée. + +J’allais partir, quand j’aperçus deux cavaliers qui mettaient pied à +terre sur la route. Ils escaladèrent vivement la pyramide noire où mon +auberge était juchée. Je distinguais le bleu sombre de leurs uniformes +et leurs saines faces provençales que le froid colorait. Il me prit une +fureur de liberté... Je me précipitai hors de la maison et me lançai +dans une direction opposée à la route. Vous n’avez jamais couru pour +votre vie? Non? Alors vous ne pouvez savoir quelle lucidité règne dans +votre esprit, quelle force gonfle vos muscles. Chaque fibre de l’être +est en éveil. Malgré les bonds les plus hardis, il semble impossible de +trébucher. Et nulle crainte; rien que l’excitation de la course. Je +descendais obliquement le revers de la pyramide, afin de gagner une +sorte de chaos rocheux où je comptais me dissimuler... En réalité, ma +tentative était sans espoir. A aucun moment, les gendarmes ne prirent +cette poursuite au sérieux. Je les entendais rire et plaisanter, +derrière moi. L’un d’eux me suivait sans se presser, tandis que l’autre +exécutait--un peu plus rapidement--un crochet destiné à me couper la +route. Au bout de cinq minutes, ils m’eurent cerné dans un ravin. Adossé +à une pierre, je «faisais tête», dans une attitude probablement comique. +Ils ne mirent même pas le revolver au poing, pour me capturer. Ils se +contentèrent de m’envoyer quelques boules de neige, puis me saisirent, +docile et aveuglé. La facilité de l’opération les enchantait. C’étaient +de joyeux garçons, au parler sonore. Ils sentaient le cuir et l’écurie. +L’un d’eux, pour montrer sa force, me chargea sur ses épaules, en +disant: + +--Vaï, il n’est pas lourd, le moineau! + +J’avais de la peine à ne pas rire avec eux, tant le jeu me semblait +merveilleux, dans l’espace blanc qui scintillait au soleil du matin. +L’hôtesse nous attendait devant l’auberge. + +--Madame, criai-je d’une voix perçante, ne croyez pas que j’eusse +l’intention de partir sans vous payer. Mais ces messieurs ne m’ont pas +laissé le temps de demander ma note! + +Je ris seul. La femme me regardait avec une méfiance hostile. Les hommes +étaient devenus graves. J’avais envie de faire je ne sais quoi de +généreux, d’imprévu. Je sortis un billet de cinquante francs. + +--Gardez-le, dis-je à la vieille. Il vous dédommagera de la mauvaise +compagnie! + +Elle n’osait prendre l’argent. Elle consulta d’abord mes gardiens qui +durent lui assurer que je n’étais pas un voleur. Alors seulement, elle +se décida. Elle empocha le billet sans un mot, puis disparut. On me +passa les menottes et nous partîmes. La meurtrissure de l’acier était +moins pénible que je ne l’eusse souhaité. Je marchais aussi vite que +possible entre les chevaux, m’efforçant de contrefaire l’attitude +humiliée du «criminel». J’aurais voulu que les gendarmes fissent trotter +leurs montures et me frappassent. Il me semblait, au contraire, qu’ils +se concertaient du regard pour modérer l’allure et me laisser souffler +de temps à autre. En approchant de St. M., nous croisâmes une bande de +gamins qui nous escortèrent en criant. Leurs quolibets, glapis à voix +claires, dans ce patois sonore que je ne comprenais pas, me causaient +une sorte d’ivresse... A l’entrée du bourg, j’aperçus mon «guide» de la +veille, qui paraissait nous guetter. Je ne doutais pas un instant qu’il +ne m’eût livré. Je lui souris amicalement au passage. Le soir même, on +m’écrouait ici. Vous voyez combien cette équipée fut absurde! + +Je hochai la tête: + +--Si vous aviez marché toute la nuit, ou seulement quitté l’auberge au +petit jour, vous auriez passé. + +--J’en suis convaincu, répondit-il vivement. + +--Alors? + +Il ferma les yeux, se concentra quelques instants dans une sorte de +vision intérieure et murmura: + +--Il me semble... C’est comme si j’avais _voulu_ me faire prendre. + +--Oui... Pourquoi? + +Il haussa les épaules en soupirant, incapable de percer cette obscurité. + +Je lui demandai s’il avait pu travailler, depuis son emprisonnement. + +--C’est fini, me dit-il. Je ne travaillerai plus. Ce que j’aurais à dire +doit être tu. La musique, en moi, est devenue malade. + +Il ouvrit son carnet de notes et me désigna plusieurs pages de +griffonnages tourmentés. + +--Voici ce que j’ai dû écrire l’autre nuit, dans cette auberge... +Lisez... Vous ne pouvez pas?... Tant mieux. C’est trop pénible. Je ne +connais rien de plus désespéré. Cela rampe, cela geint, cela étouffe... +Cela ne doit pas subsister. + +Il ferma le carnet et continua d’une voix douce, mais décidée: + +--Il y a une espèce de souffrance que je refuse de mêler à mon art. Ces +trois mois de caserne ont empoisonné ma source, comprenez-vous? Les +malheureux avec lesquels j’étais enfermé m’ont donné de la vie une image +que je ne peux pas chasser et que je ne veux pas transcrire. Si ce que +j’ai vu et enduré là s’appelle réalité, j’avoue que ma faiblesse et mon +épouvante m’en éloignent à jamais. Ma place était à l’écart. J’ai tenu +devant le doute, les tourments de soi, la haine et l’amour des femmes: +je me suis effondré devant la misère des hommes. Quelqu’un m’a dit un +jour: «Toute votre vie, vous avez fui une grande chose inévitable.» +C’est vrai. Et je ne le regrette pas. J’aurais eu honte de transformer +en beauté la douleur humaine. Je suis content qu’elle m’ait été si +longtemps épargnée. J’étais fait pour orchestrer des songes de lumière +et de liberté. Les dernières lignes qu’on connaîtra de moi sont quelque +chose d’incroyablement joyeux... une ivresse de par delà les nuages. Il +est bien de finir ainsi. + +Il me serrait la main, comme pour me supplier de ne pas le contredire. + +--D’ailleurs, ajouta-t-il en promenant un regard apaisé sur les murs de +sa cellule, je ne suis pas fâché d’avoir trouvé le repos. Je n’ai jamais +connu, dans mes vagabondages, pareille plénitude. C’est qu’il est bon +d’être certain qu’on a dit son dernier mot. Ceux que rien ne pousse à +créer doivent mener une existence bien tranquille. Moi, j’ai peiné dans +l’angoisse d’un enfantement perpétuel. Maintenant que je suis délivré, +je me sens faible, heureux et enclin à la tendresse... Oui, vous ne +sauriez croire tout ce qui peut se mettre à vivre en moi de simple, +d’ordinaire. Ainsi, je ne m’étais jamais si bien rendu compte de +l’affection que j’ai pour vous. Je vous dis que je pourrais devenir un +homme comme les autres... Aimer la première venue... M’enthousiasmer +pour n’importe quoi... Mais, ajouta-t-il, en souriant de lui-même, je +suppose que l’autorité militaire mettra bon ordre à cette sensiblerie. + +Nous parlâmes de son jugement, qui devait avoir lieu la semaine +prochaine. Je lui proposai de tenter une démarche auprès du gouverneur +de la place. + +--Non, non, protesta-t-il. Je trouve mon écrasement tout à fait +raisonnable, aussi naturel que l’escamotage des déchets, dans une cité +moderne. Laissez faire. Je n’ai vraiment plus aucune importance. + +On me refusa la permission de le revoir avant le conseil de guerre, mais +il obtint celle de m’écrire. Il me donnait des instructions au sujet de +ses manuscrits et continuait: + +«Vous savez que l’homme seul projette des fantômes. Celui de l’Afrique +me tient compagnie, depuis deux jours. Est-il donc vrai que, jusqu’à la +dernière seconde, nous ne savons ce qui est possible en nous? Je me +sentais, quand je vous ai vu, définitivement libéré de ma tâche. +Maintenant, je crois que mon art aurait surmonté la souffrance. Je +n’aurais pas succombé vulgairement à la tentation de l’exploiter. Je ne +l’aurais pas divinisée. Ma musique ne peut mentir à son sujet... Je +l’aurais simplement oubliée. Je suis assez jeune pour oublier n’importe +quelle espèce de souffrance. Il y a, dans mon cœur, quelque chose de +brûlant, d’enivré, qui demande à revivre. Je revois continuellement les +mêmes lieux. Tantôt, c’est une ligne rouge de bancs de sable, d’où +monte, incliné par le sirocco, un nuage pulvérulent; tantôt, c’est une +dune d’or, modelée par le vent en une corniche gracieuse, comme le sont +parfois, dans la très haute montagne, les arêtes de neige; enfin, je +suis hanté par les étranges sommets du Djebel-Sahari, ces cinquante pics +pareils, alignés côte à côte et envahis d’un bleu intense, alors que le +désert, à leurs pieds, flamboie encore. Je suis, devant ces spectres, +comme j’étais, il y a cinq ans, devant la réalité: soulevé, désirant, +joyeux. + +L’épouvantable, ce n’est pas d’être à quelques jours du «châtiment»... +c’est de savoir que ma vie d’artiste n’était pas finie.» + +Devant le conseil de guerre, son attitude fut maladroite. Il dut être +victime d’un phénomène de suggestion. Ses juges le considéraient _à +priori_ comme une sorte d’anarchiste intellectuel, d’antimilitariste. +Or, telle était sa faiblesse devant les opinions grossières, qu’il y +souscrivait tout de suite avec docilité. Il se prêta maladivement à +cette fiction de soldats peu soucieux des nuances et ne sut que leur +présenter la piteuse image d’un réfractaire à principes. Il pérora, +discuta, dogmatisa, comme on s’y attendait. J’imagine son angoisse, à se +sentir glisser sur cette pente, incapable de se taire, ou de crier: «Je +mens! Je ne suis pas cet homme-là!» + +Il fut condamné à dix ans de travaux publics et envoyé par faveur sur le +front. J’appris, quelques semaines plus tard, qu’il avait été tué. Je +voulus savoir dans quelles circonstances. On prétendit longtemps +l’ignorer. Enfin, un auxiliaire du bureau de recrutement, lassé de mon +insistance, me mit rapidement sous les yeux une feuille où je lus, à +côté de son nom: «Fusillé pour lâcheté.» + + + + +LA PLUS MALHEUREUSE + + +Shodds était-il un maniaque, un sadique ou un apôtre? Ses amis de +Londres n’avaient pas l’intelligence assez aiguisée pour trancher la +question et lui-même ne se l’était, sans doute, jamais posée. Somme +toute, l’existence qu’il menait depuis quelques années permettait +d’adopter avec autant de vraisemblance n’importe laquelle des trois +hypothèses. + +Ce petit Anglais à l’extérieur modeste, vêtu d’un complet d’alpaga noir +et coiffé d’un canotier noir, sous toutes les latitudes, avait entrepris +un des plus interminables pèlerinages qui soient: celui des lieux de +débauche de la terre. + +Après vingt ans d’obscure paperasserie dans un bureau de la Cité, il +dévorait un héritage inattendu en billets de paquebots et de chemins de +fer. Il parcourait la planète, sans tenir compte des saisons, dans le +désordre inquiet d’un homme poursuivi. + +Malgré son aspect de clergyman, il ne colportait pas de bibles; malgré +la fièvre de ses investigations dans les rues chaudes, il ne cédait +qu’occasionnellement à la tentation d’un corps mince et dangereux. + +Voici comment il procédait: après avoir arpenté plusieurs fois les +quartiers réservés, il cherchait «la plus malheureuse» parmi les filles, +lui remettait une guinée et quittait la ville. + +A mon avis, cet absurde pèlerin était un artiste, un chercheur d’infini. + +Le spectacle de la prostitution donne à l’homme le plus casanier +l’illusion de la grande liberté ancestrale et le sentiment que _tout est +possible_, alors qu’il sait pourtant que rien n’est possible, sinon une +débauche misérable. + +Et puis, il y a des esprits tourmentés, à qui la dégradation bestiale, +les plaies et l’ordure apportent comme une espèce de réconfort, +d’apaisement vertigineux. + +Cet été-là, sans souci de la chaleur, qui emprisonnait tout le bassin de +la Méditerranée dans une cage d’or rouge, Shodds partit pour +Constantinople. + +Les «flottantes» de Galata l’accueillirent cordialement. Énormes, +demi-nues, serrées les unes contre les autres, elles débordaient les +petites boutiques, dont elles étaient le vivant étalage. Leurs bras +pendaient au dehors, dans un cauchemar de viande rose. + +Elles disaient: + +--_Come in._ + +--_Good night, darling!_ + +--_Well, Mister Clergyman?_ + +Mais Shodds passait, les trouvant trop souriantes. + +Derrière Péra, au fond d’un ravin jaune où stagnent des mares noires, +près des cahutes des montreurs d’ours, il découvrit quelques +Arméniennes, vivant dans un exil fort rude. + +Il offrit sa guinée à une fille qui le regardait passer d’une espèce de +cave, la tête posée sur le seuil, à même la terre. + +Le lendemain, il partait pour Smyrne. Là, vive déception: chaque jour, +le choléra réglait sans discussion les comptes, certainement frauduleux, +d’une vingtaine de Grecs. + +_Sa_ rue était contaminée. Une ficelle négligente, posée à hauteur +d’homme, suffisait à en interdire l’accès. + +Shodds n’insista pas et s’embarqua pour Alger. + +La Casbah n’est plus le paradis des prostituées mauresques. Il trouva, +en haut d’un raide escalier bleu, dans une chambrette sans lit, +qu’encombrait un coffre vaguement doré, une fillette du sud, en pleurs +sur sa natte. + +Le premier sirocco lui avait apporté la nostalgie des immenses plateaux +verts, où les tentes de sa famille offraient l’apparence peu glorieuse +de cinq minuscules pyramides de charbon. + +Elle pleurait jour et nuit ces petites cônes sombres et les vingt francs +qui l’en rapprocheraient. + +La guinée de Shodds la surprit comme une grâce d’Allah. Elle lui fit un +salam presque épouvanté, quand il sortit de chez elle. + +Ensuite, ce fut Laghouat. Quarante degrés de chaleur. Le blanc des murs +pénètre en vous plus loin que les yeux. Il semble qu’on vous bâtit +quelque chose de blanc sous le crâne. + +Shodds courut chez les amies tatouées des tirailleurs. Écrasées de +langueur sur leurs pavés, elles regardaient stupidement ce petit +visiteur de midi. Il garda sa guinée, n’ayant rien pu tirer d’elles que +des gestes de provocation lasse. + +Il gagna Tanger, puis Madère. + +A Funchal, trente degrés seulement, mais chaleur humide. + +A onze heures du matin, près du torrent sans eau où sèchent les ordures, +Shodds promena son rêve entre ces longs murs ardents où s’ouvre, de loin +en loin, le gîte d’une prostituée. + +Il les surprenait dans l’abrutissement du plein soleil et de la +vieillesse. + +Il laissa deux guinées à deux mégères également répugnantes, qui crurent +les pièces fausses et l’injurièrent. + +Un steamer partait pour les Antilles. Il le prit. + +Une traversée sous les tropiques, même en été, peut être bienfaisante. +Mais Shodds n’était pas de ceux que dix jours de mer apaisent. A l’heure +de la sieste, il arpentait nerveusement les ponts, imaginant des bouges +futurs. + +Peu importe le nom de l’île volcanique où il débarqua. Dès les premiers +pas sur le quai, il comprit que la chaleur devenait une affaire +sérieuse. + +La rue des femmes se trouvait derrière le port. Entre ses jaunes masures +cubiques, la poussière régnait largement. Elle avait des remous, des +profondeurs, des vagues, comme un fleuve. + +Un ciel sulfureux pesait sur la ville et sur les falaises de lave. On +périssait de soleil invisible. + +Shodds marchait en soulevant une colonne de poussière. + +Parmi les faces noires qui guettaient derrière les volets demi-clos, un +visage blanc l’arrêta. + +A sa question habituelle: + +--Quelle est la plus malheureuse, ici? + +La femme, une Espagnole, répondit en mauvais anglais: + +--Viens avec moi. + +C’était une fille assez jeune, sans beauté. Shodds remarqua qu’elle +avait un pouce démis. Sa main, flétrie et mutilée, faisait penser à la +patte d’un poulet bouilli. + +Il la suivit jusqu’à une partie de la ville que le dernier tremblement +de terre avait détruite. + +Il n’y avait plus là que des ruines inhabitables, une désolation de +pierres sèches de tumulus, de fondrières empâtées de boue verte. + +Cela sentait les excréments et la banane pourrie. + +La fille s’arrêta bientôt devant trois pans de murs qu’on avait toiturés +avec des planches et de la toile goudronnée. L’entrée semblait une +brèche ouverte à coups de canon. + +--C’est ici, fit l’Espagnole. + +Shodds avança la tête et aperçut, accroupie dans un coin, une femme qui +ne lui parut ni laide, ni fort âgée. + +Elle se détourna aussitôt et cacha son visage contre les pierres, mais +pas si vite que Shodds n’eût été intrigué par son étrange fixité et +aussi par quelque chose en lui,--il n’aurait pu dire quoi,--de +péniblement inanimé. + +--Qu’est-ce qu’elle a? demanda-t-il à l’Espagnole. + +--Elle ne te le dira pas. + +--Pourquoi n’est-elle pas avec vous autres? + +--Elle ne le dira pas. + +--Elle ne doit voir personne, dans ces ruines? + +Il y eut un silence. Un moustique passa près de l’oreille de Shodds, +avec son vif cinglement de guitare en sourdine. + +--Dis-lui de venir, reprit-il. + +--Elle ne viendra pas. + +La femme écoutait douloureusement. Shodds sortit sa guinée. + +Elle la vit et tendit la main sans avancer. + +--Non, fit-il, viens la prendre. + +Et il recula dans la poussière. + +Alors, la femme avança brusquement, fixa un instant son visiteur, avec +une sorte de défi désespéré, prit la pièce d’or et retourna se cacher +contre le mur. + +Shodds ne s’évanouit pas, ne cria pas. Voici pourtant ce qu’il avait vu, +dans la lumière de midi. + +Cette femme avait un nez en carton, un joli nez rose découpé dans un +masque de carnaval. Et derrière le postiche, ni chair ni os, un néant +rougeâtre, un trou purulent creusé dans la face, des sourcils aux +lèvres. + +Shodds souriait d’une manière incompréhensible. On eût dit le sourire de +satisfaction maladive d’un homme qui atteint une volupté trop longtemps +poursuivie. + +--C’est à Cayenne qu’elle a pris ça, expliquait l’Espagnole. Pas +soignée, tu comprends, jamais soignée... On ne pouvait pas la garder +avec nous: elle faisait peur aux matelots. + +Shodds s’épongeait. + +--Allons, dit-il seulement. + +Ils reprirent le chemin du port. Au bout de huit cents mètres, il se mit +à vomir jaune. + +Il vomissait comiquement entre deux pierres et la patte mutilée de sa +compagne lui soutenait le front. + +Des nègres le transportèrent à l’hôpital maritime. + +Ils le cahotèrent fortement, pressés qu’ils étaient. + +Il mourut de la fièvre du pays, dans les douze heures, comme l’usage le +comporte. + + + + +LA PIÉMONTAISE + + +J’arrivai dans ce village le 28 janvier, par un temps de brume. Il est +le dernier de la vallée et pendant trois mois, il demeure presque +constamment dans le cône d’ombre des cimes qui forment la frontière. +Elles m’apparurent de loin, ces cimes, cuirassées de glace, couronnées +de hauts brouillards immobiles, en forme d’arcs. + +Le village, lui, me fut brusquement dévoilé, à la lisière d’un banc de +vapeurs. Une famille de basses maisons jaunâtres avait surgi, +immatérielle, suspendue au milieu d’un néant neigeux. Un souffle d’air +eût pu, semblait-il, chasser l’apparition. + +Un soleil hâtif la frôlait, sans insister, comme une main qui se promène +sur la figure d’un enfant, vite, touchant le front, le bout du nez et le +menton. Le nuage se referma tout de suite, et c’est dans l’obscur +enveloppement des vapeurs jaunes que j’atteignis l’auberge. + +Dans la cuisine, une fille hâlée, coiffée d’un mouchoir à fleurs rouges, +se chauffait, le dos voûté, toussant parfois. + +--C’est une Italienne, me dit le patron. Elle nous est arrivée il y a +trois jours, à moitié morte de froid. Elle est venue du Piémont, par la +haute passe qui est à plus de deux mille mètres... Elle vous contera ça. + +Et le soir, devant le feu qu’elle semblait ne pouvoir se résoudre à +quitter, la fille me «conta ça» d’une voix monotone. + +--Je suis de Perosa, en Piémont. Mon oncle était Sanmartino, le +ferblantier. Notre famille est bien connue dans le pays. + +Mon oncle n’avait pas de travail. Il voulait passer en France et +s’embaucher à Embrun. Son fils Marco et moi, nous nous serions placés à +maître chez des paysans. La saison n’est point bonne pour traverser le +col, mais la misère était trop grande; nous ne pouvions pas attendre +l’été. + +L’oncle connaissait le chemin; il avait souvent passé des moutons par +là-haut, en automne. On partit donc tous les trois, un samedi matin et, +montant jusqu’au soir, on arriva au bout de la vallée. + +On coucha dans une étable, chez des montagnards qui habitent des huttes +de pierres sèches. Ils parlent un patois que personne ne comprend et ils +mangent de la bouillie noire qui sent le bouc. L’oncle se moquait d’eux, +mais il buvait tout de même leur vin rouge, un gros vin épais qui porte +à la tête. + +Le lendemain matin, il y avait une drôle de brume sur les hauteurs et, +de temps en temps, il vous arrivait une petite goutte froide contre la +joue. Le cousin, un enfant de quinze ans, serait bien redescendu, mais +l’oncle dit: + +--As pas peur, c’est pas quelques nuages d’hiver qui m’arrêteront. C’est +ballonné, mais ça n’a rien dans le ventre. En route! + +Et on se mit à grimper. + +Au bout d’une heure, il neigeait un peu; il ne faisait pas de vent et +nous n’avions pas peur. Nous nous tenions par la main et nous montions +bravement, sans trop enfoncer. + +--Dès qu’on sera de l’autre côté de la passe, dit l’oncle, on aura le +beau. + +En effet, il nous semblait voir du soleil derrière le col et j’observai +même, un instant, deux jolies bandes de ciel vert, sur la France. + +A cent mètres environ sous la coupure, en levant le nez, le cousin +remarqua qu’il ne devait pas faire si beau, de l’autre côté, car cette +espèce de brume brillante, qu’on voyait de loin, avait disparu et, à sa +place, il y avait des nuées grises, basses, qui allaient, qui venaient à +toute vitesse. Le vent ronflait à travers la brèche et soulevait la +neige par colonnes. + +J’aurais voulu retourner; le cousin aussi, mais l’oncle se mit à nous +traiter de lâches, à nous injurier, puis, il nous fit boire un grand +coup de vin, pour nous redonner du cœur. + +--As pas peur, qu’il disait toujours, j’en ai vu bien d’autres que ça, +en passant les moutons. Les nuages d’automne, c’est mauvais, c’est plein +de grêle; mais ceux d’hiver, c’est creux comme une barrique. Ça vous +lâche quelques flocons et tout est dit. En avant! + +Et il nous tira le long de la dernière pente. + +A peine en haut, le vent nous tomba dessus comme des coups de bâton et +nous renversa tous les trois dans la neige. L’oncle se releva en riant. +Il nous criait: + +--Descendons vite! On soufflera plus bas! + +Mais pendant que je me remettais sur pied, un de ces grands nuages que +j’avais remarqués s’approcha de nous. Il nous fouetta d’abord comme avec +des queues de cheveux gris, puis il nous enveloppa et nous aveugla +complètement. + +En même temps, la neige se leva du sol, autour de nous, en sifflant et +se dressa de tous les côtés, comme un drap. + +Cette fois, l’oncle ne riait plus. Il m’empoigna par le bras, cria au +cousin: «Suis-nous, mon fieu!» et se jeta droit en bas, pour sortir de +la tourmente. + +De ce côté-ci du col, la neige était bien plus épaisse que de l’autre. +On en eut tout de suite jusqu’aux genoux. Comme nous n’avancions plus, +l’oncle essaya de tirer à droite. Après quelques pas, on en eut +jusqu’aux cuisses et il fallut revenir à gauche. Par là, ça allait un +peu mieux et on put faire une centaine de mètres sans trop de peine. + +Le vent était peut-être moins fort que sur le col, mais le brouillard +était aussi épais et si on n’avait pas deviné, à la pente, qu’on +descendait, on n’aurait vraiment pas su de quel côté marcher. Et puis, +le froid, qu’on n’avait pas senti jusque-là, commençait à nous +tourmenter. J’avais les jambes tellement raides que je ne pouvais plus +les sortir de la neige. + +Je le criai à l’oncle, qui s’arrêta et me fit boire une gorgée de vin. + +Il se retourna pour passer la bouteille au cousin, mais,--je vois encore +la figure épouvantée qu’il fit,--le cousin n’était plus avec nous... + +Je me rappelle qu’alors, je me mis à pleurer et à faire des signes de +croix. + +L’oncle appelait de toutes ses forces: «Marco! Marco!» Avec le bruit du +vent, l’enfant n’aurait pas entendu à cinq pas. + +--Faut remonter, dit l’oncle. Il sera tombé dans quelque trou. + +Je ne répondis rien et on essaya de remonter. + +Il neigeait si fort, que nos traces avaient déjà disparu. Nous ne +savions pas si nous repassions par les mêmes endroits. + +Je me dis: «Avec ce qui tombe de neige, peut-être bien que nous avons +marché sur le corps du cousin, sans nous en apercevoir.» Je ne soufflai +mot de mon idée, bien entendu. Au contraire, j’appelais de toutes mes +forces, comme l’oncle: «Marco! Marco!» + +Au bout d’une demi-heure, nous ne pouvions plus crier... Nous étions +tout tremblants de froid... Nous nous traînions. + +L’oncle comprit que si nous restions là davantage, nous y resterions +tout à fait. Il ne dit rien, mais je devinai, à la façon dont il me prit +la main et m’entraîna tout à coup, qu’il renonçait à chercher son +enfant. + +C’est effrayant comme je m’habituai facilement à l’idée que le cousin +était perdu et que nous l’abandonnions! Je crois que je n’avais plus ma +tête... Je ne sentais qu’un besoin: dormir, ne plus bouger. + +L’oncle dévalait à grands pas lourds. Plus on descendait, plus le vent +diminuait; mais quelle brume! On ne savait pas si on marchait dans du +nuage, ou dans de la neige. Tout se fondait, se mêlait; on enfonçait +dans une espèce de bouillie blanche, qui vous collait froid aux jambes, +aux cuisses, qui vous bouchait la vue et vous embrouillait le cerveau. + +A un moment, l’oncle en eut jusqu’au ventre. Il me dit: «N’avance pas» +et chercha à se dégager. Il se déplaça vers la gauche, enfonça encore +plus. Je poussai un cri. Il se mit en colère: + +--Tais-toi donc, sacrée fillasse! + +Il était à trois mètres et sa voix m’arrivait à travers des feuilles +d’ouate. + +Il fit un grand mouvement du corps, les bras en l’air, comme un baigneur +qui sort de l’eau et, cette fois, il disparut jusqu’aux épaules. Je +l’entendis jurer. + +--Attendez, que je lui criai; je vas vous aider. + +Il ne voulait pas. + +--Je te défends de bouger. Si je ne m’en tire pas tout seul, que le +diable me prenne! Il sera volé! Il sera volé, que je te dis! + +Et il se démena encore pour sortir du trou. Il faut croire que la neige +était bien molle et bien profonde, à cet endroit. Plus il bougeait, plus +il enfonçait. Moi, je poussais des cris: + +--Mon oncle! Au secours! Au secours! + +C’est moi qui l’appelais à mon secours! On est bête, n’est-ce pas, dans +ces cas-là. Au bout de cinq minutes d’efforts, il me dit, la voix très +tranquille. + +--Écoute, fillette; plus je bouge, plus j’enfonce. Je sais ce que c’est. +Je suis dans un des ravins qui sont à gauche du chemin muletier. Il y a +trente mètres de fond. Si ces chiens de Dauphinois mettaient des +perches, ces choses-là n’arriveraient pas. En attendant, je suis +fichu... Toi, tire sur la droite et tâche de descendre. A trois heures +d’ici, il y a un village. Tiens, prends le restant du vin et ménage-le. +Ça m’a l’air de se calmer, là-haut. Si tu ne gèles pas et si le +brouillard se lève, tu peux en réchapper. + +Je restais là, à pleurer, sans répondre. + +--Descends, qu’il me cria. Descends tout de suite, ou je te déshérite! + +Sûr qu’il ne pouvait pas me déshériter, vu qu’il ne possédait rien, à +part son baluchon. Il me disait ça pour me faire de l’effet. Mais moi, +ça me coûtait de l’abandonner. Je ramassai la bouteille qu’il m’avait +lancée et je bus un coup, machinalement. + +Quand je baissai les yeux sur lui, je ne le reconnus pas. Je ne voyais +plus qu’une tête à moitié effacée et des bras qui sortaient du blanc. On +aurait dit un fantôme. Il ne parlait mot, et moi, je pleurais toujours. + +Alors, tout à coup, il se passa une chose effrayante. L’oncle se mit à +pousser des cris, toute une série de cris, pas des appels, mais des +hurlements de colère, des grognements, comme une bête qu’on saigne... +Puis il se tut pendant un bon moment... et j’entendis sa voix, une +dernière fois... Des paroles pesantes, comme de quelqu’un qui va +s’endormir: + +--Allons va, qu’il disait. Ne t’obstine pas... Bonsoir, fillette! + +Et je m’en allai. + +Cent mètres plus bas, la neige était meilleure, et j’aperçus les perches +que nous avions manquées. Vers le soir, il se fit une éclaircie, un +drôle de rayon jaune, qui sortait d’une gueule de brume et qui avait +l’air de me montrer les premières maisons, droit au-dessous de moi. J’y +arrivai la nuit, les dents tellement serrées que je ne pouvais plus +parler... Les gens d’ici m’ont bien soignée: toujours du feu et du lait +chaud. S’ils voulaient me garder comme servante, je ne regretterais pas +trop d’avoir quitté ma vallée. + + + + +LA MÉTISSE + + +Je retrouvai mon ami le poète Z. un matin de décembre, dans une rue de +Zurich. Je le voyais venir de loin, étrangement distinct de la foule qui +s’écoulait entre les maisons. Je souffrais, ce jour-là, du ciel noir où +la bise était déchaînée, des constructions modernes aux façades +identiques. Je souffrais aussi des vêtements et des visages. Une +impression, peut-être maladive, de similitude, me contractait l’estomac +au passage de ces hommes coiffés de chapeaux melons et habillés de laine +noire. + +Z. marchait lentement, un feutre clair sur sa forte tête bronzée, un +foulard de soie jaune autour du cou: on eût dit le figurant d’un autre +siècle. Il me souhaita le bonjour avec cette chaude cordialité des +grands indifférents, qui croient devoir se faire pardonner des années +d’oubli. + +Il arrivait de Bombay. Il m’emmena dans une obscure «Weinstube», +derrière le quai de la Limmat et nous causâmes. Il rapportait un volume +de vers, dont il consentit à me révéler des fragments. Cela s’appelait +_le Prince jaune_. Certaines pièces faisaient songer aux brûlantes +improvisations d’Asmapour, le poète nomade de l’Afghanistan, qui erra, +sa vie durant, à la suite des bayadères et des musiciennes. Grisé par la +sauvagerie de ses poèmes, je confessai à Z. l’accablement que +j’éprouvais dans l’enfer organisé, méticuleux, utilitaire de la cité +moderne. + +--Oui, dit-il, ici, les instincts primitifs portent muselière. On leur +lime crocs et griffes. On les mortifie, on les détruit savamment. +Souvent même, par un tour de force de dressage moral, on les transforme +en énergie bienfaisante. Moi, je les ai vus en liberté. Je les ai +entendus rugir allégrement vers la lumière... Eh bien, je ne sais s’ils +pèsent aussi lourdement qu’on le dit dans le plateau du mal. Ils +concourent, au même titre que la bonne volonté du balayeur ou du +policier, à réaliser cette espèce d’équilibre indifférent qui permet à +la vie de continuer. Je les crois beaucoup moins dangereux pour l’espèce +humaine que la pensée d’un philosophe ou le génie d’un inventeur. + +Je me trouvais, le printemps dernier, à bord d’un petit vapeur qui fait +le service entre Java et Haï-Nan. L’équipage était malais et nous avions +des Chinois dans l’entrepont. Le capitaine était un Hollandais tout +rond, chauve et rasé. Trente-quatre ans à la mer et l’autorité +silencieuse des tout-puissants. Il mettait fin, d’un geste, aux +altercations entre coolies. Le dimanche, il officiait lui-même, dans le +salon, lisant la Bible sans plus de passion que le livre du bord et +s’agenouillant devant un fauteuil pour le _confiteor_. Si le moindre +bruit de vaisselle montait alors de la salle à manger, il se détournait +avec une petite torsion de la bouche, qui avait pour effet de précipiter +le _steward_ en bas des escaliers, porteur de menaces et de +malédictions. + +Les demi-sang étaient nombreux, parmi les passagers. Ils se réunissaient +à l’arrière, au coucher du soleil, fumant, jouant, s’éventant. Deux +jeunes filles, longues et maladives comme des fleurs épuisées, +babillaient en un idiome enfantin. Des noirs timides, enroulés dans des +_battiks_ bruns, faisaient circuler des boissons. Un rayon oblique, +filtrant sous la tente, poudrait d’or tous les visages: les robes crème, +les teints safranés, l’épaule plus foncée d’une _babou_, le corps frêle +et convulsé d’un petit enfant jaune étaient pour moi le plus émouvant +des spectacles. + +Je poursuivais une métisse de Soerabaya, qui me parlait un anglais +elliptique et rauque. Je la devinais continuellement traversée par de +silencieux orages, secouée par des rafales nerveuses, harcelée par des +jalousies, des susceptibilités, des colères. On la disait folle. Elle me +fuyait d’abord avec une aversion menaçante, puis, un soir, dans un +corridor, elle me donna ses lèvres et je l’emportai dans ma cabine. + +Le paquebot était une véritable fournaise flottante. Un Américain +maniaque agaçait sans trêve une guitare au-dessus de nous... Je +l’entends encore! Cet air de danse, un absurde _one-step_, le même, +toujours, pendant des heures... C’était terrible. Cette musique +disloquée me remplissait de l’épouvante des cauchemars. A certaines +reprises de l’air, la brune forme humide ondulait et tremblait à mes +côtés, comme un serpent dans l’herbe... Oui, son étreinte dissolvait la +raison, dont votre triste monde ressue. Dans ce grand corps tendu comme +un arc, habitait une force inconnue, qui entraînait loin du réel... + +Un jour, après le déjeuner, j’entendis chuchoter qu’il y avait un cas de +peste, parmi les Chinois de l’entrepont. En passant dans le couloir des +cabines, je vis, par une porte entrebâillée, une dame anglaise avec un +masque de coton sur le visage, immobile devant son lavabo, les mains +plongées dans une cuvette de sublimé. + +--L’homme vient de mourir, me dit un matelot. On va le descendre tout à +l’heure. + +Je me rendis sur le pont, où je fus rejoint par l’Anglaise. + +--Il faut du salol, radotait-elle derrière son masque. On devrait faire +laver le pont au salol, les planchers, les corridors, tout le bateau. + +Je vis le capitaine sortir de sa cabine, en veste noire. J’étais accoudé +au bastingage. La tige motrice du gouvernail frémissait sous mon pied. +Le paquebot stoppa sur une mer immobile. Un paquet gris jaillit de +l’entrepont et enfonça aussi doucement que dans de l’huile tiède. Les +machines se remirent en mouvement. + +En bas, le second faisait établir des barrages de cordes et de planches, +pour empêcher toute communication avec les régions contaminées. Je +trouvai la métisse en train de guetter à travers une palissade. + +--Tu n’as donc pas peur, lui dis-je? + +Elle répondit dans son anglais baroque: + +--_Me no fear death. Me ne fear nothingness before life. So, why fear +nothingness after life[2]?_ + + [2] Je ne crains pas la mort. Je n’ai pas peur du néant qui précède + l’existence. Pourquoi craindrais-je celui qui la suit? + +Et elle collait son visage aux interstices de la palissade, avec une +expression de désir incompréhensible... + +Le lendemain matin nous jetâmes l’ancre devant une côte basse où +luisaient, parmi la verdure, les toits d’un lazaret. Les officiers +sautèrent dans un canot: on ne les laissa pas aborder. + +Au retour, le capitaine me confia: + +--Le médecin a fait dire qu’il dormait. Je crois qu’il a peur. Les +ordres sont d’attendre. + +La journée se passa dans l’expectative. Un vent de terre s’était levé. +Le paquebot virait autour de son ancre, sur une mer flamboyante. Le cri +rond de la brise s’engouffrant dans une conduite d’air, ou le battement +insolite d’un panneau faisait sursauter les nerveux, pendant la sieste. +Ils écoutaient de longues minutes, le cœur battant, assis dans leurs +couchettes. + +A cinq heures, le capitaine, qui fouillait la côte avec sa jumelle, me +serra le bras: + +--Tenez, fit-il vivement, voilà le médecin. Ah! c’est un brave, +celui-là! + +Je vis un Chinois en robe noire qui se promenait sur la berge. Le +capitaine sauta dans un canot, mais on ne lui permit toujours pas +d’aborder. Il revint furieux. + +--Douze heures que je suis aux ordres de ce macaque, grondait-il. Il +prétend qu’il attend des instructions. Il ne veut ni me laisser +continuer ma route, ni recevoir mes malades. + +--Vous avez donc de nouveaux cas? demandai-je. + +--Oui, mais gardez ça pour vous. + +La nouvelle se propagea cependant. Certains passagers s’affublèrent de +masques en coton. On les voyait glisser sur le pont, pareils à des +fantômes sans visages et leurs voix semblaient sortir d’un édredon. +D’autres fumaient continuellement. La dame anglaise brûlait des herbes +nauséabondes en toussant. Les métis passaient de l’abattement à +l’hystérie du soupçon. Ils s’épiaient mutuellement. Ils n’osaient plus +manger ni boire. Le capitaine observait ces symptômes avec un mépris +goguenard. + +--Si cette vermine échappe à la peste, me dit-il, elle n’échappera pas à +la peur. Vous, au moins, vous êtes un homme. + +Je gardai le silence. Je ne pouvais m’expliquer. Je n’étais pas sûr de +ce qui se passait en moi. Mais le fait est que, loin de me terrifier, +cette présence du danger me causait une sorte d’excitation joyeuse. +J’éprouvais une émotion aiguë, inhumaine. Quelque chose, en moi, +préférait secrètement la destruction. Je n’étais pourtant pas fatigué de +l’existence; au contraire, je ne l’ai jamais si fortement goûtée que ces +jours-là. Je n’éprouvais ni sentiment de haine ni désir de vengeance. +Mes compagnons m’étaient indifférents. Leurs contorsions, quoique +répugnantes à observer, ne m’offensaient pas plus que les soubresauts +argentés des poissons dans la nasse. Ne me demandez pas de raisons. Mon +intelligence ne sait rien d’une passion qui comportait mon propre +anéantissement. Je sais seulement que malgré la logique, un grand _oui_ +silencieux se prononçait en moi, quand j’envisageais notre perte à tous. + +Cette nuit-là, vers onze heures, je surpris la métisse en train +d’écouter à la porte de l’office. Cette porte, dont le capitaine avait +pris la clef, communiquait avec l’entrepont. Je prêtai l’oreille. On +entendait le courant d’eau de mer qui balayait continuellement le +plancher. Un moment, il me sembla percevoir un faible nasillement de +souffrance, ou les bribes d’un délire fatigué... La métisse tenait ma +main. Ce contact me renseigna sur sa folie et sur la mienne. Je compris +soudain ce qu’elle voulait, dans ses colères, dans son incohérence et +jusque dans ses ardeurs. C’était une chose très simple, que les +civilisés ont désappris à vouloir: détruire. Que ce qui était ne fût +plus. Que ce qui osait exister autour d’elle pour son tourment, +substance vivante ou inanimée, fût désagrégé! Si le feu noir de ses yeux +avait pu allumer des incendies, je vous promets que le paquebot, les +passagers et moi-même eussions été transformés en fumée. Je comprenais +du même coup d’où me venait ce que le capitaine appelait mon courage: +sans paroles, par le simple abandon de son corps, elle m’avait +communiqué cette force tournée contre l’être. + +Au déjeuner du matin, on apprit qu’il n’y avait pas de nouveaux cas, +mais que les vivres allaient manquer pour les Chinois. Ils s’étaient, +jusqu’à présent, résignés à leur sort; ils s’agitèrent dès qu’ils virent +diminuer les rations. Un jeune lettré, qui conversait parfois avec eux +derrière un barrage, nous avertit qu’ils en voulaient au capitaine. +_Tête-Rouge_--c’était le nom qu’ils lui donnaient--tenait des démons +enfermés dans la cale. Les démons s’étant révoltés et ayant menacé de +tout dévorer à bord, _Tête-Rouge_ les avait mis en liberté, à condition +qu’ils se contentassent de ravager l’entrepont. On avait aperçu l’un +d’eux, un tigre à longue crinière et à face blanche, qui se promenait la +nuit, avec des yeux étincelants. Si _Tête-Rouge_ n’augmentait pas les +rations, les Chinois lâcheraient le tigre parmi nous. + +Le capitaine haussa froidement les épaules à ce récit. Sa colère était +tombée. Le lazaret, sur ses instances, envoya du riz et du poisson, par +un sampan. Tard dans la soirée, le nom du paquebot retentit dans un +porte-voix. Le médecin signalait que ses instructions étaient arrivées. +Nous devions faire route vers un port où nous subirions la quarantaine. + +Au milieu de la nuit, comme nous fendions à toute vitesse la mer +accablée, en vue du bourrelet noir de la côte, un coup de feu claqua +dans l’entrepont. Le lettré parlementa du haut de la passerelle. Une +voix nasillarde lui expliqua qu’on avait tiré sur le tigre, qui venait +d’assaillir une nouvelle victime. + +J’étais étendu sur le pont. Vers deux heures, nous entrâmes dans une +basse brume fixe qui, déchirée par l’étrave, se mit à palpiter en formes +fantastiques. Nous avions l’air de trancher dans un peuple de fantômes. +Je descendis me coucher. + +Le matin, comme je sortais de ma cabine, un Javanais au sourire +équivoque me fit signe de rentrer. Le capitaine qui passait me serra le +bras, disant: + +--Non, vous pouvez venir, vous. + +Je le suivis dans la salle à manger où flottait l’odeur chinoise. + +--Ils sont entrés cette nuit, me dit-il en désignant des restes de +nourriture. Tenez, ils ont raflé des provisions et se sont offert un +gueuleton sur la table. + +Nous pénétrâmes dans l’office, qui avait été pillé. La porte de +l’entrepont était ouverte. + +--La serrure est intacte, observai-je. Il faut donc qu’ils se soient +procuré la clé? + +--Inconcevable! murmura-t-il. Mais il me semblait beaucoup moins surpris +qu’il ne voulait le paraître. + +--A moins, suggéra-t-il en clignant de l’œil, que la porte n’ait été +ouverte de notre côté. + +--Par qui? + +--S’il y a quelqu’un à bord qui aime les plaisanteries... celle-ci n’est +pas mauvaise. Vous savez, il y a des chances pour que les têtes à queue +nous aient laissé autre chose que des détritus et des fonds de verres! + +A ce moment, le second nous rejoignit, accompagné du lettré, qui venait +de causer avec ses compatriotes. Le jeune homme nous exposa leur version +sur un ton poli à l’extrême. + +--Ils disent que ce ne sont pas eux qui ont ouvert la porte. Cette nuit, +vers une heure, l’étoile Ti se mit à rougeoyer, ce qui est un signe +néfaste. Et bientôt, le tigre à face blanche fit de nouveau son +apparition, terrassant un Chinois. D’autres esprits devinrent visibles. +Ils suivaient le bateau sans effort, tendant le cou entre la tente et le +bastingage. C’étaient probablement des Yao-Kouai (démons étranges), ou +bien les Koueï des noyés surgissant du gouffre et devenus malfaisants. +Les coolies délibéraient dans ce grand péril, quand ils virent la porte +de l’office s’ouvrir d’elle-même. Ils comprirent aussitôt qu’un esprit +charitable venait à leur secours. Ils décidèrent de pénétrer dans la +salle à manger et d’y attirer le tigre par l’odeur d’un festin. Une fois +là, pensaient-ils, il trouvera bien son chemin jusqu’à _Tête-Rouge_... +Actuellement, conclut le lettré, ils sont tranquilles; ils croient avoir +détourné le fléau sur nos têtes. + +--Ils ne se trompent peut-être pas, remarqua le capitaine. + +--Si j’ai bien compris, dit le second, la clé était dans votre cabine... +Alors, qui a pu... + +Le capitaine me fixa tout à coup, avec cette torsion de la bouche qui +lui était habituelle, puis sourit, dans une espèce d’indifférence pleine +de savoir. Son regard et sa grimace suffirent à me communiquer sa +pensée. Je partis à la recherche de la métisse. + +Je la trouvai étendue sur la bâche d’un des canots. Je montai m’asseoir +près d’elle. Nous dominions la tente; nous ne voyions plus du paquebot +que les mâts, les cheminées et la passerelle. Nous avions l’air de +glisser dans le matin, sur le bord d’une grande aile de toile claire. A +l’Orient, les champs de la mer, glacés de rose, se fondaient peu à peu +dans le flamboiement incolore du soleil montant. La jeune femme reposait +dans une détente voluptueuse, les bras abandonnés en arrière, un +_sarong_ brun épinglé à la taille, un _cabaya_ de soie jaune entr’ouvert +sur la peau. De ses yeux révulsés, je ne voyais que deux demi-lunes d’un +blanc bleuâtre. Je me penchai sur elle et laissai tomber une main dans +le creux d’ambre de ses seins. Nous fûmes quelque temps sans parler. Sa +chair était fraîche comme une roche humide. A la fin, elle dit avec +nonchalance: + +--_Me do it... Me so well now... No more suffer... Me sleep all day[3]._ + + [3] C’est moi qui l’ai fait... Je suis si bien maintenant... Je ne + souffre plus... Je dormirai tout le jour. + +En tournant la tête, j’aperçus le capitaine qui se dirigeait vers nous. +Je pensai pour la première fois qu’elle devait coucher avec lui. Comment +aurait-elle pu, autrement, entrer dans sa cabine et se procurer la clé? +Cette découverte me fut à peine désagréable. Le capitaine monta +s’asseoir sur le bord du canot et m’interrogea du regard. J’inclinai +machinalement la tête. Il se tut. Nous regardâmes ensemble la coupable: +elle s’était endormie. Vraiment, ce corps était innocent comme la +nature, quand elle reprend son sommeil, après une convulsion meurtrière. + +Nous descendîmes sur le pont. + +--C’est entre nous, n’est-ce pas? murmura-t-il. + +Il marchait à mes côtés, sa grosse tête penchée, plissant parfois les +lèvres. Il finit par allumer un cigare. Je l’observais curieusement. + +--Inutile de lui faire des reproches, reprit-il. Pas plus de sentiments +qu’un volcan ou un raz de marée. + +Il me quitta, disant: + +--J’ai des mesures à prendre. + +L’après-midi, comme nous traversions une mer figée, pareille à une +immense cuve de mercure, un boy javanais qui avait nettoyé la salle à +manger tomba sur le pont. Il portait aux métis un plateau chargé de +boissons. Le rire enfantin d’une des jeunes filles tinta, puis s’arrêta +net: le boy ne se relevait pas. Son torse ondulait, nu sous sa veste +blanche. Les demi-sang se dispersèrent comme une bande d’animaux +effarouchés, en criant sur un ton comiquement aigu. Le noir fut emporté +sous une bâche. + +--Hein? Qu’est-ce que je vous disais, ce matin? chuchotait le capitaine +à mes côtés. + +Je le regardai. Son attitude était toujours aussi indifférente, mais je +le sentais agité par une lutte qui n’était pas contre la peur. + +--Si je fais mettre cette... cette personne aux fers, reprit-il... +l’histoire de la nuit s’ébruitera. Les passagers perdront la tête. Alors +quoi?... La livrer aux autorités, en arrivant?... Peuh!... Comprendront +pas... Condamneront pas... La colleront dans un asile... Qu’est-ce que +vous en feriez, vous? + +Je souris: + +--Je crois que je la lâcherais dans la prochaine jungle. + +--Je comprends. Moi non plus, je n’aime pas voir les bêtes en cage... +Peut-être parce que j’en suis une moi-même. + +Dans la bouche de l’homme que j’avais entendu, quinze jours auparavant, +foudroyer un subalterne à propos d’un détail de service, ce langage +effrayait presque. + +Nous approchions de la terre. Au coucher du soleil, une ville chinoise +devint visible. Des milliers de toits de tuiles vertes agglomérés autour +d’un port, ou disséminés parmi les mûriers et les champs de riz, au pied +d’une chaîne de collines. Nous hissâmes le pavillon jaune et gagnâmes un +mouillage à l’écart, entre une jonque et un cargo, marqués comme nous du +signe sanitaire. + +Notre captivité commença. La ville s’étageait devant nous, tantôt vernie +par le soleil de midi, tantôt couronnée par des spirales de nuées +rousses; tantôt silencieuse, tantôt déchirée par les hurlements et le +vacarme sauvage du théâtre chinois. + +On avait désinfecté notre paquebot, évacué nos malades sur un lazaret. +Les passagers reprenaient espoir. A aucun moment, cependant, ils ne +pouvaient se dire sauvés. L’épidémie s’amusait de nous. On se sentait +dépendant d’un fragile hasard. Quand le mal semblait s’oublier, une vie +s’effondrait brusquement, nous avertissant du possible. + +Le capitaine avait renoncé à sévir contre la métisse. Il évitait de +reparler de son acte. Mais je le sentais préoccupé, inquiet de lui-même, +ruminant des pensées qui ne l’avaient jamais effleuré, pendant sa longue +vie de devoir étroit. + +Un soir, nous contemplions sur la passerelle le panorama du port que le +couchant glaçait de pourpre. On voyait la foule couler dans les rues en +pente comme le grain hors d’un sac. + +--Jolie ville, n’est-ce pas? murmura le capitaine. Il y a dix ans, je +l’ai vue flamber... Les Boxers s’en étaient emparés... L’incendie +formait un demi-cercle, des collines à la mer. Tout a brûlé dans un +secteur de deux kilomètres de rayon... Une colonne de fumée de quinze +cents mètres... L’eau à vingt-six autour de ma coque... Eh bien, quoi? +Ça a tout de même recommencé à grouiller. + +Il s’arrêta pour suivre du regard deux lourdes jonques regorgeantes +d’humanité, qui sortaient avec la brise de terre. + +--Si l’épidémie tient ce qu’elle promet, reprit-il, il y aura de nouveau +du déchet dans la fourmilière... Et puis, dans cinq ou six ans, tout +sera réparé... L’homme veut détruire... _Il ne peut pas_... Regardez +donc le beau coucher de soleil. + +La ville prenait maintenant la couleur du dedans de l’orange. La brise +nous apportait l’odeur affaiblissante d’une génération de fleurs +blanches, écloses la veille. + +--Oui, dis-je. La vie est plus forte que tous les désirs de mort. + +Il ne m’écoutait pas. Il continua, déchiffrant pesamment sa pensée: + +--Cette personne... Vous savez comme moi ce qu’elle voulait?... Eh bien, +qu’a-t-elle obtenu?... Y a-t-il, à bord, deux ou trois décès dont elle +soit vraiment responsable? Je n’oserais pas le jurer. Le boy qui avait +désinfecté la salle à manger, peut-être... Mais les autres?...... Pas de +preuves. Pas de certitude. + +Cette constatation le mettait visiblement à l’aise. + +--L’homme veut détruire... _il ne peut pas_, répétait-il. + +--Ou du moins, repris-je, il détruit autrement qu’il ne voudrait... Vous +ne prétendez pas que cette personne n’ait rien détruit en vous? + +Il rougit: + +--Que voulez-vous dire? + +--Si un autre qu’elle--un homme de l’équipage, par exemple--avait _sans +intention de propager l’épidémie_, mais par négligence, ouvert la porte +aux Chinois, voilà longtemps que vous l’auriez mis aux fers. + +--C’est vrai, avoua-t-il. + +--Vous voyez bien que si vous avez laissé la «personne» en liberté, +c’est qu’elle a détruit en vous des habitudes de discipline, de +préservation... tout un arsenal de vieux instincts utilitaires. + +--Comment diable savez-vous cela? souffla-t-il. Il soupira profondément, +cracha dans la mer, et dit: + +--Voyez-vous... quand on a passé sa vie à obéir, à commander, à +prévoir... il y a une tentation qui vous guette: celle de l’anarchie, du +désordre sauvage et meurtrier. Les instincts de cette femme sont ma +tentation. Sa folie me rafraîchit... + +Il avait parlé très bas, d’un ton de complicité, un pli maladif au coin +de la lèvre. + +--Quel mal y a-t-il à cela? murmurait-il. Quel mal y a-t-il à n’importe +quoi? Admettons qu’elle ait réussi à propager l’épidémie? Admettons que +nous y ayons tous passé, vous, moi et la clique jaune? Qu’est-ce que +cela pouvait faire? Quelle importance peut bien avoir la préservation ou +la destruction d’une poignée d’existences? de millions d’existences? +Hein? + +Il tendait la main vers la ville dont la rumeur grandissait. La nuit +était apparue, comme un lourd drap bleu présent dans les hauteurs du +ciel et soudain révélé. Des centaines de lanternes s’allumaient sur les +quais. On eût dit un nuage de lucioles. + +--Quand je pense que j’ai vu là un cimetière de cendres et de flammes... +un charnier plein de cadavres carbonisés... je me demande si je rêve... +Toutes ces vies gâchées... toutes ces vies remplacées... est-ce bien +_réel_?... J’en doute quelquefois. + +--Vous n’êtes pas le premier, souris-je. + +--Ah? + +La métisse était venue s’accouder auprès de nous. Elle sortait du bain; +elle sentait l’ambre de Malabar et ces parfums épais dont les +courtisanes jaunes se transmettent la recette. Elle fumait, en nous +lançant des œillades sournoises. + +Le capitaine m’écoutait, sans faire attention à elle. + +--Il y a trois mille ans, disais-je, les Hindous ont pensé que +l’existence n’était pas une réalité, mais l’écoulement d’un songe. + +--Ah! ils croyaient cela, les Hindous? Pas trop bêtes pour des nègres. +Et toi, ma fille, qu’est-ce que tu en penses? + +C’était la première fois qu’il lui parlait aussi familièrement en ma +présence. Elle rit, étira ses bras nus où perlaient des gouttes de sueur +et tendit son torse à la brise. On eût pu interpréter son rire et +l’offre de sa chair comme une réponse au vieux doute aryen, mais elle +n’avait pas compris la question posée. Elle riait de pure joie animale. + +Le capitaine me demanda je ne sais quoi à son sujet, alors elle nous +quitta. Les conversations prolongées l’inquiétaient. Elle ne pensait +pas. Elle n’avait jamais réfléchi sur elle-même. Elle savait donner et +prendre un bonheur bref et terrible; elle ne savait pas qu’en lui +demandant la volupté, certains hommes souhaitaient obscurément +davantage: abdiquer leur raison et se perdre dans l’océan des +transformations. Elle ignorait que des consciences très dissemblables, +mais également fatiguées, avaient puisé en elle le goût secret de la +mort. Elle ignorait même qu’une puissance dissolvante habitait son +corps... + +Mais les puissances dissolvantes sont aussi des puissances créatrices. A +chaque désagrégation de la substance ou de la pensée, correspond un +enfantement. La débauche, le soleil et la peste étaient devenus, en moi, +poésie et désir de poésie. Je travaillais six heures par jour, dans une +fièvre magnifique. Ne croyez-vous pas que l’artiste ressemble à la +nature? Il fait de la vie avec la mort. Et même s’il aspire à la mort, +cela se traduit par un chant. Dans la parole qui réclame le néant, il y +a une palpitation de l’être. On rêve et l’on jette son cri, penché sur +ce qui peut vous engloutir... Oui, j’ai bien travaillé, pendant ces +quarante jours. + +Il se tut. Nous quittâmes la brasserie où le froid nous relançait. +Dehors, c’était l’obscur midi du temps de bise. Une foule tendue, avide, +sûre d’elle-même, sortait des banques, des magasins et des bureaux. On +sentait que ces gens collaboraient à une œuvre qu’ils trouvaient sévère, +pénible, mais qu’ils ne discutaient plus, parce qu’ils la savaient bonne +et inévitable. Tous concouraient tacitement au grand effort organisé qui +leur paraissait la raison dernière, la réalité même de l’existence. + +Je me rappelle qu’alors, Z. me serra le bras et dit: + +--J’ai parfois l’impression que ces foules du Nord courent au suicide. +Elles se condamnent à produire, à vendre, à gagner, à supplanter... +Elles ont construit une gigantesque machine qu’elles ont baptisée +«civilisation», mais qui ne leur obéit déjà plus. Le jour où la machine +deviendra folle, quel cataclysme! + +--Et après? répondis-je. La vie continuera tout de même. + +--Sans doute... Mais, ajouta-t-il en souriant, vous parlez comme le +capitaine. Et nous ne sommes pas dans les mers de Chine. + + + + +L’AMI DES JAUNES + + +--C’est dommage, dit Lord Minto en contemplant la ville. + +Il était debout, à l’arrière du vapeur qui venait de quitter Montreux. A +côté de lui se tenaient ses amis. Il y avait Mme de Mathos, la +Portugaise au babil incessant; petite figure nerveuse et fanée +qu’encadraient deux énormes perles. Il y avait Mme Braniano, la Roumaine +poitrinaire qui fuyait la mort de ville en ville, d’hôtel en hôtel. Elle +haletait continuellement. Parfois, sur son visage terreux, paraissaient +des ombres noires qui avaient l’air de venir du dedans. Elle pouvait +mourir d’un moment à l’autre. Il y avait Souloughian, un jeune Arménien +obèse, au geste mou, à la voix criarde et satisfaite. On l’appelait +Barrique-Pacha. + +Ces oisifs allaient prendre le thé à Vevey. Ils rentreraient à Montreux +au coucher du soleil, s’habilleraient soigneusement, dîneraient à huit +heures, puis se rendraient au Kursaal. Aux chaleurs, ils quitteraient le +Palace pour un hôtel d’altitude. L’automne les verrait à Lugano, l’hiver +à Saint-Moritz et le printemps les ramènerait à Montreux. Ils vivaient +ainsi depuis trois ans que la guerre durait. Ils n’en parlaient pas, +sauf pour déplorer la baisse des changes. Ils parlaient chiffons, +aventures mondaines et régimes. + +Mais Lord Minto portait une pensée. + +--C’est dommage, répétait-il en embrassant du regard la baie, ce +merveilleux réceptacle de lumière. La ville étage ses hôtels et ses +villas jusqu’aux vignobles; au vert tendre des prés inclinés se +superposent les abruptes forêts de pins; plus haut, les alpages se +drapent d’une légère brume rousse et, en plein ciel, la tête sévère et +bronzée des Rochers de Naye, à peine délivrée du poids de la neige, +songe et respire. + +Lord Minto venait d’expliquer à ses amis que les lignes du paysage, le +rythme des pentes, la gamme des couleurs étant purement japonais, +l’architecture européenne et les costumes des habitants irritaient son +sens esthétique. + +--Mais ces pauvres gens, sourit Mme de Mathos en lorgnant des vignerons +occupés à sulfater leur vigne, ils ne le savent pas, qu’ils sont +japonais! Il faut le leur dire: peut-être alors se mettront-ils à bâtir +des pagodes. + +Lord Minto restait grave. La mélancolie accentuait les deux sillons qui +encadraient sa bouche. Cette figure un peu hautaine était celle d’un +rêveur que rien, sinon d’identiques habitudes sociales, n’unissait aux +êtres frivoles qui l’entouraient. Il avait passé vingt années au Japon +et, à peine revenu en Europe, s’était senti contraint de réaliser +certaine grande idée dont il ne s’ouvrait à personne. Tout l’hiver, il +avait soigné son estomac dans un des sanatoria qui dominent le Léman de +quelque trois cents mètres. On l’avait souvent rencontré, par les +sentiers rapides qui serpentent à travers les bois morts, se penchant +sur les ravins plaqués de neige, étudiant les pentes violacées de +Chambabaud. On lui prêtait l’intention de bâtir dans ces parages. Pour +le moment, il vivait au Palace. + +En revenant de Vevey, les passagers admirèrent le coucher du soleil. Des +teintes épaisses, ocreuses, purpurines se jouaient sur l’eau. Il +semblait que le vent du soir les poussât au fond de la baie, contre les +quais. Un bleu intense et uniforme coulait sur les Alpes de Savoie, et +dans le ciel, au-dessus des nuages de la Dent du Midi, se coagulait une +fine gelée rose. + +--Comme ce serait beau! disait Lord Minto en désignant, sur la hauteur +de Glion, un grand hôtel dont les vitres se mettaient à flamber. A la +place de cette bâtisse, un temple en bois précieux, aux toitures +relevées... un temple bouddhiste à la lisière de ces bois! + +--Je n’aimerais pas vivre dans un temple, moi, plaisantait +Barrique-Pacha. Pas de _lift_, pas de salle de bain. Et des bonzes pour +vous servir! Je préfère les Vaudoises. + +C’est le lendemain que Lord Minto acheta son terrain. + +Quelques jours plus tard, Mme Braniano mourut subitement. Elle avait +regardé danser le tango jusqu’à minuit, au bar du Palace. Elle +s’effondra dans un couloir, cracha du sang et s’éteignit dans son lit. +Comme elle laissait des dettes et n’avait pas de famille en Suisse, Lord +Minto pourvut aux frais de l’inhumation. Il la fit enterrer dans le +petit cimetière de Veytaux. Ce n’est qu’une terrasse, un arrêt de la +pente qui, de deux mille mètres, se précipite dans le lac. On y trouve +quelques tombes anglaises cernées par les bois de Chillon et les champs +parsemés de cerisiers. Il y en a un qui se penche au-dessus du mur, au +sommet droit de l’enclos. Un matin les marbriers posèrent une stèle sous +ses branches en fleurs. C’était un très vieil arbre, drapé de lierre. Il +bénissait de sa blancheur ensoleillée la pierre où n’étaient gravés que +ces mots: _Tsuyu no inochi._ + +--C’est du roumain? demandait à Lord Minto Mme de Mathos, venue visiter +la tombe de son amie. + +--Non, du japonais. Cela veut dire: «La vie humaine est semblable à la +rosée du matin.» + +Lord Minto avait annoncé, dans les salons du Palace, une causerie sur +l’Extrême-Orient. Comme il avait donné plusieurs dîners, convié +largement à ses thés, une centaine de personnes s’étaient dérangées pour +l’entendre. Il parlait sans éclat, avec la gravité un peu sourde du +rêveur qui ne peut dévoiler sa pensée sans émotion ni souffrance. + +--Je me promenais hier dans cette ville, et mon cœur se serrait. +Qu’ai-je vu? Des bâtiments à plusieurs étages surchargés de moulages et +d’écussons, des églises trapues construites sans plus d’amour qu’une +grange, un vaste marché couvert gardé par deux sphynx frappés de +jaunisse. J’ai vu un lieu de plaisir appelé Kursaal dont la façade, +véritable cauchemar grec, n’est qu’un déploiement imbécile de frises, de +médaillons, de cariatides. Des acanthes indiscrètes y lèchent +d’écrasants chapiteaux; la matière, qui est le plâtre, s’y étire, s’y +bombe, s’y convulse comme la pâte de guimauve entre les doigts du +confiseur. J’ai vu bien d’autres choses encore... Des villas +«Renaissance» coiffées de clochetons en forme d’éteignoirs, entourées de +jardins «à la française», dont la symétrie mesquine peut seul satisfaire +le cerveau tyrannique d’un logicien d’arrière-boutique. J’ai vu des +toitures houleuses où les tuiles multicolores tracent des losanges, des +balcons en proie au délire, où le fer se courbe et se tord, des lucarnes +en forme de cœur surmontées d’urnes, des fenêtres couronnées de +mosaïques, des lampadaires-fleurs à six étamines... Ma surprise était +grande de constater que tant d’outrages au bon goût étaient faits avec +l’intention de séduire. En effet, bon nombre de ces édifices portaient +des écriteaux où je lisais: _Beau-Séjour_, _Joli-Mont_, +_Riant-Château_... Il s’agissait d’hôtels, vous l’avez deviné! + +Et je me rappelais une autre promenade le long de la côte japonaise, mon +arrivée en _kuruma_ dans une auberge en bois de cèdre, mon repos sur des +nattes fraîches, dans une pièce vide et mon déjeuner de pousses de +bambou, devant le bleu confondu de la mer et du ciel. J’avais goûté là, +entre ces cloisons de papier, dans cette absence totale d’ornements, une +grande somme de bonheur et de beauté. C’est pourquoi je me demandais +hier, en arpentant ces rues, si tant de laideurs péniblement élaborées, +réalisées à grand prix, sont nécessaires à la vie de l’Occidental... Il +y a des endroits où je ne me serais même pas posé la question. Je +connais des sites condamnés, mesquins, dignes de subir les pires +châtiments architecturaux. Mais celui-ci! Peut-être avez-vous regardé la +nature, hier? A travers les branches, le songe bleuâtre des eaux +ensoleillées et des hautes montagnes vaporeuses était le même que +là-bas. Les nuages, dont les ombres sur le lac semblaient d’immenses +filets roses dérivant paresseusement, étaient pareils à ceux qui +enchantent le ciel japonais... Pourquoi donc cette malédiction de la +brique et du fer? Je plains les hommes qui n’ont pas su respecter les +hasards heureux de la terre... Je les plains pour ne pas les haïr. + +Puis Lord Minto évoqua des paysages du Japon. Il décrivit les rizières +au pied des falaises vertes, le long de la mer, les jonques jaunes +endormies à l’ancre, les petits sanctuaires Shinto, blottis à l’ombre +d’une chute d’eau, ou sous un bouquet de plus, dans la solitude des +montagnes... + +Dans l’âme versatile de son auditoire d’oisifs naissait un subit désir +de voyages. + +--On voudrait partir, lui disait Mme de Mathos, en le félicitant. + +--Ce n’est peut-être pas nécessaire, sourit-il énigmatiquement. Revenez +à Montreux dans un an: vous verrez. + +Le printemps suivant, entre Veytaux et Territet, une habitation +japonaise cachait ses colonnes de bois, ses toitures relevées et ses +carreaux de papier au fond d’un jardin savamment composé. D’un pavillon +de porcelaine qui s’élevait au milieu d’un étang entouré de cèdres +nains, la vue remontait cette vallée abrupte que terminent en plein ciel +les Rochers de Naye. On voyait de là les flancs verts des montagnes se +presser comme pour s’unir, puis s’écarter, livrant passage à un torrent +caché. C’était une cascade de verdure, le moutonnement de millions de +têtes vertes et si l’on regardait les nuages, on découvrait, à +d’étonnantes hauteurs, la pente rase d’un pré hasardeux. Le torrent +traversait le parc sous une voûte d’acacias et son eau grise allait se +résorber et s’attiédir dans le lac. Des vérandas de l’habitation, une +vague d’iris et de roses semblait déferler sans cesse vers le bleu. + +En juin, Lord Minto convia ses amis à une fête costumée. + +On dîna tôt et l’on se répandit dans les jardins, à l’heure où la +pourpre envahit les hauteurs. Les Rochers de Naye avaient l’air d’un +éventail retourné suspendu à des nuées couleur de jacinthe. +Barrique-Pacha, qui avait affublé sa corpulence d’une robe chinoise en +satin jaune, déambulait sur le vert doré des pelouses. Les femmes, +déguisées en princesses de miniatures ou en geishas, s’agenouillaient au +bord du lac artificiel et suivaient des yeux d’étranges poissons aux +formes cruelles, qui fuyaient sous les reflets du ciel crépusculaire. + +--Pourquoi cette pierre? demanda Mme de Mathos à Lord Minto, qui portait +un costume de samouraï. + +--Parce qu’elle est belle, répondit-il. + +--Et pourquoi est-elle belle? + +C’était un schiste posé sur un tertre de gazon. Rien ne semblait le +différencier des milliers de schistes qu’on eût pu trouver dans les +déserts rocheux des montagnes vaudoises. + +L’Anglais réfléchit un moment, puis dit: + +--Parce qu’elle est irrégulière, peut-être. En Occident, nous ne +concevons plus la beauté sans l’ordre. Et l’ordre que nous exigeons des +choses, pour les trouver belles, est à notre image. Nous sommes +tellement envahis par l’idéal anthropomorphe, que peu d’entre nous sont +encore capables de discerner la beauté, là où rien n’évoque la forme ou +les sentiments humains. Toujours, nous souhaitons de retrouver dans les +lignes, dans les volumes, dans les mouvements de la matière une +correspondance humaine. La passion de la symétrie n’est que l’amour, +transporté dans la nature, de notre squelette ou de notre visage. Un +site, pour nous plaire, devra être «souriant», «terrible» ou +«mélancolique». On peut cependant admirer l’univers sans s’y chercher; +on peut concevoir la beauté sans ce vain et puéril rappel de soi-même. +Il existe d’immenses domaines esthétiques d’où l’idée d’un ordre, d’une +harmonie peut être bannie. Cette pierre nous est absolument étrangère. +Nous ne saurions, pour la qualifier, nous servir d’aucun mot qui +convienne à quoi que ce soit d’humain. Et pourtant, elle est belle... +Elle l’est pour moi... Elle le serait pour mes amis de là-bas. + +A la tombée de la nuit, une musique étouffée tinta derrière un rideau +brodé de chimères et une danseuse parut sortir de la terre. Elle mimait +un fantôme; ses voiles gris erraient tristement à la recherche des +fleurs, des oiseaux. Elle cachait son visage pour pleurer la vie. Et +quand elle se retournait, son vœu était exaucé. Elle renaissait sous des +formes végétales. Elle était une liane, à peine balancée entre deux +bambous; elle était un pin solitaire, immobile au sommet d’une montagne, +un cèdre nain contourné par deux cents ans de torture, puis elle +redevenait fantôme et, affublée d’un masque hideux, armée d’antennes +menaçantes, elle mimait les rages d’un _gaki_ voué aux tourments du +«monde des esprits affamés». + +Lord Minto jouissait en silence du spectacle de ses invités épars sur la +pelouse. Quand la nuit fut tombée, une nuit chaude, un peu brumeuse, +dans laquelle les montagnes grandissaient fantastiquement, des lanternes +s’allumèrent sous les feuillages et les kimonos de satin cramoisi, les +robes de soie verte ou de velours orange circulèrent sous des dragons, +des soleils, des poissons lumineux. + +--N’est-ce pas que la vie est plus belle ainsi? demandait l’Anglais à la +générale Dean. N’est-ce pas qu’une telle vie doit être vécue? + +--Oui. Elle doit être vécue _ici_. + +La générale était une Irlandaise quadragénaire au teint diaphane, au +parler lent. Elle était devenue bouddhiste après avoir perdu son fils +aux Indes. + +--Ah, vous, du moins, vous me comprenez, reprit Lord Minto. Je n’ose +encore dévoiler mes espoirs aux gens de ce pays. Mon idée heurtera tant +de préjugés! J’hésite à commencer ma campagne. Je compte pourtant les +séduire par la supériorité morale, hygiénique, économique du monde que +je voudrais créer. Mais à vous, je peux bien l’avouer: je ne cherche que +la beauté. Je veux réaliser ici la plus grande somme de beauté +possible... et peut-être aussi préparer l’avenir, poser un jalon. On m’a +dit que vous alliez faire bâtir une villa: promettez-moi de vous +adresser à mon architecte. C’est un artiste de Kyoto que j’ai attaché à +ma personne. Ses plans vous enchanteront, je le sais. + +--J’irai le voir demain, promit la générale. + +--N’avez-vous pas remarqué, continua-t-il en pressant la main de son +amie, que mon rêve est partout en train de se réaliser? Où va l’élite +européenne? Vers un Orient de plus en plus lointain. La vogue de l’art +russe n’est pas due au hasard. Déjà, nos musiciens et nos décorateurs +ont dépassé la Russie. Ils avancent en plein monde jaune. On tisse +maintenant certaines étoffes à la manière des Javanais. Je vous +montrerai des ivoires travaillés par un artiste français dans un style +purement chinois. Nous lirons ensemble la dernière sonate de S. Elle +n’est déjà plus intelligible aux Européens, mais je connais un +compositeur de Samarang qui y prendrait un subtil plaisir. Ne parlez pas +là de pastiche, de mode, de suggestion collective. Ces créateurs sont +poussés par un instinct irrésistible. Peut-être obéissent-ils aussi à +des pressentiments, à la nécessité de faire place à l’avenir. Les +artistes sont meilleurs prophètes que les diplomates. Les rêveurs sont +les grands réalistes du temps qui vient. + +--Les croyants aussi cherchent leur Orient, murmura l’Irlandaise. + +Un oiseau, trompé par la lueur orangée d’une lanterne, s’était mis à +chanter dans le bois de bambous. + +--On a réalisé des rêves plus orgueilleux que le mien, reprit Lord +Minto. Certain empereur de la vieille Chine voulait que la surface du +sol, autour de sa capitale, offrît un coup d’œil semblable à celui +qu’offrent la voie lactée et les constellations voisines. Les villages +et les champs labourés devaient représenter les espaces sombres ou moins +lumineux de la voûte céleste. Les palais et les tours devaient figurer +les étoiles. Toute la région fut renouvelée suivant le plan du ciel. +Plus de huit cents demeures impériales et un nombre incalculable de +chaumières jalonnèrent ce firmament nouveau, que soixante-dix mille +familles furent appelées à peupler... + +L’automne suivant, la générale Dean vivait dans une maison de bois aux +toitures délicatement ornées de dragons. + +L’aspect de la ville et des hôtels irritait si fortement Lord Minto +qu’il se confinait chez lui, travaillant avec un secrétaire. Au début de +l’hiver, il commença sa campagne. Il avait annoncé une conférence +gratuite sur certaine «réforme nécessaire» qu’il s’abstenait de définir +plus clairement. Un public assez nombreux de petits bourgeois garnissait +la salle. On croyait entendre un orateur religieux, un de ces pasteurs +dissidents qui propagent le délire innocent particulier à leur secte. +Lord Minto s’était promis d’être _pratique_. + +--Vous habitez des maisons de pierre, dit-il, qui coûtent dix mille +francs. Des maisons de bois en coûteraient mille. Vos chaussures +blessent vos pieds et vous les payez trente francs la paire. De simples +sandales de paille reviennent à trois francs et on y est plus à l’aise. +Je vous apporte le moyen d’améliorer vos meubles, vos vêtements, votre +nourriture, vos mœurs, vos croyances. Je ne vous demande pas d’y +renoncer du jour au lendemain, mais de les réformer lentement. + +Le public ne s’étonnait pas. La semaine précédente, à un meeting +«adventiste», un prédicateur avait dépensé une verve bien plus menaçante +pour engager son auditoire à faire de chaque samedi un dimanche, suivant +la volonté expressément déclarée du Seigneur. Lord Minto paraissait +moins exigeant. A la fin de la conférence, un auditeur converti vint le +trouver. + +C’était un ancien Évangéliste, vieillard au teint jaune, aux yeux +bridés, qui avait habité la Chine du sud. Il exposa qu’il se morfondait +dans un logement de la rue du Marché. Il regrettait le temps et le pays +de son apostolat. Il possédait un lopin de terre au-dessus des Planches, +près de l’entrée des gorges, et si vraiment les frais étaient aussi +modestes... Le réformateur le contemplait avec amour. Il l’invita, lui +fit raconter ses campagnes, lui envoya son architecte, et quelques mois +plus tard, les Montreusiens voyaient s’élever sur un terrain en pente, à +la lisière des bois de Glion, une sorte de petit temple aux carreaux de +papier. Lord Minto s’y rendait souvent, moins pour écouter les récits de +l’Évangéliste que pour voir l’humble construction briller doucement au +couchant, contre la montagne dorée. + +Le reste de la ville l’irritait de plus en plus. Il avait eu beau faire +distribuer à domicile des milliers de brochures de propagande, ce peuple +arriéré persistait dans sa routine. Les mois passaient et Montreux +demeurait. Parfois, le rêveur prenait une barque et gagnait le large, +dans la brume qui voilait momentanément la cité obstinée. Son +imagination bâtissait alors ce qui aurait dû être, pagodes aux toits +d’émail, palais aux murailles couleur de sang, maisons de plaisir +accrochées aux rives à pic du Chauderon... + +Un coup de bise déchirait le brouillard et, précis dans la froide +lumière du soir, apparaissaient les hôtels, les églises, les magasins +éternels! Lord Minto reprenait ses rames en soupirant. Il y avait un +point du lac d’où sa propre habitation, celle de la générale Dean et le +petit temple de l’Évangéliste semblaient se superposer. Il s’y rendait +parfois, isolant entre ses mains rapprochées cette perspective heureuse. +Mais depuis longtemps déjà, ces trois îlots de beauté ne comblaient plus +son cœur anxieux. + +Il avait entrepris de convertir les hôteliers à son idée. La plupart +l’avaient éconduit, avec une politesse motivée par la notoriété de sa +grosse fortune. L’un d’eux, propriétaire de terrains à Territet, promit +d’essayer le style nouveau, pourvu qu’on lui garantît les frais de la +construction. Lord Minto lui avança vingt-cinq mille francs et vit +bientôt surgir de terre un châlet suisse. Furieux d’avoir été dupé, il +intenta un procès en restitution, le perdit et se trouva, malgré lui, +actionnaire d’une «pension Joli-Site» vernie comme un jouet. + +Sa grande haine, c’était le Kursaal. Il avait proposé à la direction de +le remplacer par un bateau de fleurs, une vaste jonque dans laquelle on +aurait trouvé des salles de jeu, des salons de thé, un théâtre japonais. +Il offrit une subvention de cent mille francs, à condition qu’on rasât +la hideuse bâtisse. Le Conseil d’administration, composé de madrés +Vaudois, accepta la jonque sans s’engager à la démolition. Au moment de +signer, Lord Minto déchira le contrat. + +Il se rabattit sur le syndic. Celui-ci, qui rêvait d’orner Montreux d’un +jardin zoologique, ramenait tout à sa marotte. Si Lord Minto voulait +faire les frais de l’établissement, il serait libre d’en dresser les +plans. Soit! Il y aurait un pont de faïence, des arbres nains, les +animaux seraient logés dans des cabanes-bambou et la girafe habiterait +une pagode. Quant à la ville, peu importait au bonhomme qu’elle devint +arabe, chinoise ou persane. Ce qu’il voulait, c’était son jardin! +Incapable de l’arracher à cette conception mesquine, Lord Minto brisa +les pourparlers. + +Il cessa de fréquenter ces Occidentaux endurcis et passa l’hiver dans sa +maison. Entre l’architecte, l’Évangéliste, à qui l’on enfilait une robe +de soie bleue dès le vestibule et la générale Dean, qui contait des +légendes bouddhistes, il vécut des heures apaisantes. O-Kamé, la jeune +femme de l’architecte, paraissait quand on l’en priait, servait le thé +avec une grâce enfantine et chantait volontiers d’une faible voix +nasillarde, en s’accompagnant sur le kotto. Ainsi confiné, le rêve +oriental devenait vrai, facile, heureux. Mais il ne fallait pas aller +voir passer les demoiselles de magasin sur la route, derrière la +clôture, ni entendre se défier les ivrognes, le samedi soir. Une simple +visite à la tombe de Mme Braniano comportait d’insupportables offenses. + +Le printemps ramena les amis. On entendit de nouveau le bavardage un peu +rauque de Mme de Mathos, sur la terrasse du Palace; on revit la +silhouette monstrueuse de Barrique-Pacha, roulant à petits pas sur les +quais. Les promenades s’organisèrent. La première fois que Lord Minto +sortit de chez lui, sa haine contre les maisons le surprit. Chacune lui +semblait un vieil ennemi. Il avait cru les oublier, pendant ces trois +mois de réclusion: il s’apercevait que leurs laideurs, leurs ridicules +saignaient en lui comme des plaies ouvertes. On le trouva changé. + +--Vous devez être malade, lui dit Mme de Mathos. Venez avec moi, faire +la cure de Ragatz. + +--Impossible, murmura-t-il en promenant sur la ville un regard de +captif. + +--Qui vous retient ici? + +--Mon travail... J’ai entrepris une grande œuvre... et je rencontre de +telles difficultés... + +Il allait dévoiler son idée, mais _travail_, _difficultés_, ces mots +rebutaient déjà. On parlait d’autre chose. Barrique-Pacha détaillait de +sa voix criarde une recette de _mohalebis_ qu’il voulait inculquer au +chef du Palace. + +Lord Minto éprouva pour ses amis une répulsion soudaine. «Ils sont +lourds, grossiers, sensuels, pensait-il. Et leurs vêtements! C’est +certainement pour me tourmenter, qu’ils s’habillent ainsi!» L’Arménien +portait un costume de sport à carreaux. La Portugaise, tout en satin +blanc, montrait un cou bruni par le soleil de l’Engadine. Ses perles +allongées aux oreilles, un monticule de plumes blanches sur les cheveux, +elle semblait quelque oiseau étrangement bavard et agité. Lord Minto +évoquait les figures sévères des anciens samouraï, leurs robes +délicatement brodées, leurs paroles rares, leurs manières nobles. Son +mépris augmentait pour ces fantoches. «Je ne supporterais plus de les +voir chez moi,» se disait-il. + +Il cessa de les fréquenter. Il traîna son printemps, solitaire, accablé +de tristesse, par les sentiers de Veytaux et les bois de Chillon. Il +sortait de bonne heure, s’arrêtait sous un cerisier en fleurs planté au +bord du chemin comme une ombrelle blanche déchirée et se récitait +quelque _tanka_. Les quatre vers précieux, qui évoquaient le charme +d’une heure semblable vécue par un poète, de l’autre côté de la terre, +le consolaient un instant. Il écoutait les herbes hautes et les ciguës +bourdonner du labeur des insectes; il regardait les montagnes de Savoie +se velouter sous le ciel plus lourd; il s’asseyait sur un banc. Il ne +pensait à rien; il se répétait machinalement des mots de là-bas, des +noms de lacs, de villages, et quand le pas d’un promeneur criait sur les +pierres, il plongeait son visage dans ses mains, pour ne pas voir un +homme en veston. + +Au mois de juin, l’agitation le reprit. Il rédigea des proclamations, +arpenta la ville en tous sens avec son architecte, dressa des plans, +nivela, abattit, réédifia par la pensée des quartiers entiers. + +--Il faut agir, répétait-il à la générale Dean. Si je continue à me +désoler en silence, rien ne changera. + +--Mais tout change, répondait l’Irlandaise, de sa voix claire et +traînante. Tout change suivant un rythme naturel auquel vous ne pouvez +substituer celui que réclame votre esprit. Chaque heure achemine les +formes vers leur accomplissement, qui est le néant... Tout homme animé +du désir d’accélérer ou de ralentir cette marche prouve par là qu’il n’a +pas compris la loi. Cette cité que vous détestez... elle ne me gêne +plus. Elle me paraît si éphémère! Soyez tranquille, elle passera. + +--Plus vite, murmurait Lord Minto. Plus vite. + +Il se demandait, à part lui, si son amie, sous des dehors éternellement +apathiques, ne complotait pas _avec eux_. Car il était persuadé +maintenant que les hôteliers, le directeur du Kursaal et le syndic +s’entendaient pour tenir ses projets en échec. C’étaient eux, il le +savait bien, qui, par une habile contre-propagande, entretenaient la +lourdeur de l’esprit public. Eux seuls mettaient obstacle à la grande +transformation. Mais le jour où il aurait prouvé qu’il n’avait pas peur +de l’action, ils s’avoueraient vaincus. Une fois délivrée d’eux, la +population _comprendrait_ et tout s’accomplirait. + +En attendant, ses rêves, qu’il avait pris l’habitude de noter, +devançaient l’inerte réalité. Qu’ils fussent voilés de symboles +hypocrites, ou directs comme ceux des enfants, tous témoignaient du +profond désir qui l’emplissait. Certains, expliqués par l’analyse, +eussent pu révéler des causes de son mal insoupçonnées: il ne se pensait +pas malade. Son idée lui paraissait naturelle, nécessaire. Il ne la +mettait plus en question. + +Quant à ses souffrances, au lieu d’en chercher la raison en lui-même, il +la trouvait dans l’obstination avec laquelle les hommes persistaient +dans leur être haïssable. + +Plus tard, en examinant ses cahiers, les médecins émirent des hypothèses +singulières. Il les repoussa avec indignation. Ses mœurs étaient pures +et il ne savait pas qu’on peut vivre innocemment, en abritant dans son +cerveau le fantôme d’un monstre ignoré. + +L’avant-veille du malheur, il se promena dans le quartier des Planches, +à l’entrée des gorges du Chauderon. C’était là, sur les berges du +torrent, qu’il comptait établir les maisons de plaisir. Il les voyait, +s’étageant des deux côtés de l’eau bouillonnante, sonores de chants et +de cris d’ivrognes. Il discernait, dans l’encadrement des portes, les +faces rondes et blafardes des hétaïres, leurs tuniques de soie bleue et +leurs ornements miroitant au soleil. + +Le lendemain matin, il nota ceci, qu’il venait de rêver: «Je suis dans +une rue silencieuse, entre des murs clairs. Je cause avec un _coolie_ +robuste; ses bras sont nus, musclés; l’un d’eux porte une tache +noirâtre. Il me montre le plan d’une contrée au bord de la mer; il y a +des villages aux noms chinois. Je dois connaître ce pays. Nous marchons +en causant, et nous arrivons dans une impasse: deux pans de mur d’un +rose fané, dont l’un est légèrement en retrait. L’autre est décoré d’une +espèce de guirlande, peinte à la fresque. Il n’y a plus moyen d’avancer. +Mais mon guide, en souriant, me montre une fissure le long de la +guirlande, y insère ses doigts souples et ouvre une porte secrète. + +--Faites attention, dit-il, c’est une maison. + +Je m’informe avec timidité. Aussitôt une voix horriblement pénible, +éraillée, crapuleuse, annonce: «deux Tommies» et un domestique de +lupanar chinois apparaît. Il présente une particularité inquiétante: son +visage luit sous une couche de blanc gras. Il annonce de nouveau: «Une +femme. C’est une étoile!» et je vois sortir une créature disgracieuse au +visage coloré, aux traits marqués, vêtue d’un costume tailleur gris. Je +pense: «Toujours la même déception, dans ces maisons.» Nous rebroussons +chemin, mon guide et moi, mais la rue se met à monter. Nous gravissons +maintenant des degrés sous une voûte. Tout à coup, dans la pénombre, +apparaissent deux enfants. Ils descendent vers nous. Ils ont +d’abondantes chevelures blondes et une profusion de linge de dessous, +d’où sortent leurs jambes nues. Ils sont gracieux, équivoques et leurs +visages brillent, maquillés au blanc gras comme celui du domestique. Je +me mets à trembler et je demande à mon guide: «Comment? Est-ce qu’ils +appartiennent aussi à la maison?»--«Oui», me répond-il en souriant +toujours. Réveil.» + +Dans la journée, Lord Minto manifesta une grande agitation. Il lui +fallut choisir l’emplacement d’un futur théâtre. Il harcela son +architecte, lui fit modifier ses plans et décida finalement que le +monument s’élèverait «là-haut, à la place de ce hideux hôtel à +tourelles, qui déshonore la montagne de Glion.» + +--Je veux un théâtre, ajouta-t-il, qui soit comme un temple. On y +accédera par d’immenses escaliers montant en ligne droite à travers la +forêt. En ligne droite, vous entendez? Si les rochers vous gênent, vous +les ferez sauter. Je veux, toutes les cent marches, une terrasse +ombragée de cèdres et de mélèzes. Sur la dernière terrasse, des chimères +de jade seront accroupies et le portique du théâtre apparaîtra, +entièrement doré. Les toits, les clochetons, les dragons, je veux que +tout ait l’apparence de l’or. Je ne tolérerai pas une parcelle de bois +ou de métal qui n’ait l’apparence de l’or. Allez faire votre plan.» + +Il sortit. Le lac roulait une houle d’émeraude éclaboussant les quais. +Dans le ciel, déchiré par un récent orage, les montagnes se dressaient, +nettes, proches et brillantes. Des verdures lavées, des rosiers écrasés +par la pluie, la chaleur évoquait un brusque arome. Il semblait vraiment +que ce pays attendît le complément de splendeur et de grâce que le +rêveur voulait lui conférer. + +--Patience, murmura-t-il sur le seuil de sa propriété. Encore un peu de +patience. + +Il gagna la ville. Au détour d’une des ruelles qui conduisent vers les +gorges, il aperçut, devant lui, dans un tourbillon de poussière, la +forme bien connue de Barrique-Pacha. Mais à sa grande surprise, +l’Arménien portait la robe chinoise de satin jaune qu’on lui avait vue +l’année précédente, à la fête costumée. Lord Minto pensa: «Il se moque +de moi,» et pressa le pas pour dire son fait à l’insolent. Celui-ci +montait lentement, emplissant la ruelle de sa corpulence, oscillant +entre les murs comme un absurde monstre doré. + +--Hulloa, Souloughian! héla Lord Minto. + +Au lieu de s’arrêter, le mauvais plaisant se retourna, sourit d’un air +gouailleur et disparut dans la cave d’une maison aux volets clos. La +porte verte s’était refermée sans bruit. L’Anglais appela, frappa en +vain... Des enfants qui jouaient bruyamment dans la poussière s’étaient +tus. Il descendit conter l’incident à la générale Dean. Il était +violemment irrité. + +--Je n’étais pas sûr que Souloughian fût affilié à leur bande; à +présent, j’en ai la preuve. Et j’ai pénétré leur tactique: ils veulent +tuer mon idée _par le ridicule_. + +--Mon cher Lord, protestait la générale, vous vous êtes trompé, +Souloughian est à St. Moritz. Lady Cole-Hamilton m’écrit ce matin +qu’elle a pris le thé avec lui. + +--Impossible, murmura-t-il. Je l’ai vu. Et... et... je ne suis pas seul +à l’avoir vu... Il y avait des gamins qui se moquaient de sa robe jaune. + +L’Irlandaise se tut. Un peu de rose affluait à ses joues fanées, +décelant son émotion. + +--Rentrez chez vous, prononça-t-elle enfin. J’irai vous voir ce soir, +quand la chaleur sera tombée. + +--Je ne suis pas vaincu, dit-il en la quittant. Je n’ai même jamais été +plus près du triomphe. Ils ont abattu leur jeu: tant mieux. Moi aussi, +j’abattrai le mien. + +Il rentra, comme de nouveaux orages s’amoncelaient sur la Savoie. Il +pénétra sans s’annoncer dans l’appartement de son architecte. Ce dernier +était sorti, mais on grattait du kotto dans la chambre à coucher. Lord +Minto fit glisser la cloison de papier et se trouva devant O-Kamé qui +étudiait, accroupie sur sa natte, baignée de la lueur cuivrée du soir +menaçant. Elle se leva, rougit, salua, surprise de l’impolitesse. Il la +dévisagea longuement, puis s’approcha d’elle et lui dit, presque à +l’oreille: + +--Vous êtes... comme une enfant, O-Kamé. Je... j’aime beaucoup les +enfants. + +Avant qu’elle sût ce qu’elle devait répondre, il avait disparu. + +Il ne se montra pas à table. Les domestiques le cherchèrent vainement au +jardin. Vers huit heures, l’architecte et sa femme achevaient de dîner, +quand une servante vint les prier de sortir sur le perron. Un coussin de +nuages noirs pesait sur la tête des Rochers de Naye. Le vent était +tombé. Le lac brisait toujours, éclaboussant d’eau tiède les promeneurs +du quai. La plupart s’étaient arrêtés, les yeux levés sur Glion. On +voyait un ballon de fumée se gonfler au-dessus d’un hôtel et monter +légèrement dans le crépuscule. O-Kamé, qui était cultivée, songeait à la +mésaventure de Hong, le gouverneur du Palais Impérial, laissant échapper +le roi des démons sous la forme d’une vapeur noire. + +--Il y a le feu au Majestic, dit l’architecte. + +De courtes flammes apparurent bientôt le long du toit qu’elles se mirent +à grignoter, comme des centaines de petites dents rouges. + +Là-haut, une grande confusion régnait. Le feu ayant pris au grenier, on +sauvait le mobilier des étages supérieurs; lits, armoires, chaises +longues se fracassaient sur la pelouse. Un triple cordon de curieux et +de sinistrés commentait la défenestration. En un quart d’heure, la +toiture fut dévorée. Les poutres, qui dessinaient encore en arêtes de +feu les contours détestés des tourelles, s’abîmèrent elles-mêmes dans la +fournaise. Des matériaux carbonisés s’abattaient autour de l’hôtel. Les +volets flambaient comme de la paille. L’air, en s’engouffrant, étirait +les flammes du brasier intérieur. Parmi les gerbes d’étincelles, les +planchers s’effondraient dans un gouffre d’or. + +D’un bosquet de rosiers, Lord Minto regardait. La fraîcheur du lieu, les +premières gouttes de la pluie et surtout le spectacle de la destruction +le rendaient parfaitement heureux. Dans le tourbillon de feu qui +tournoyait contre les plafonds, il cherchait des formes de démons +orientaux. L’œuvre était commencée. Que pouvait-il désirer de plus? + +On l’arrêta vers dix heures. On l’avait vu dîner au restaurant, prendre +l’ascenseur et se diriger vers l’étage des domestiques, un cigare à la +bouche. Il refusa de répondre aux questions des policiers. + +Dans le sanatorium des environs de Bâle où la générale Dean l’avait +conduit, un médecin le fit longuement parler, non sur son acte récent, +mais sur des faits du plus lointain passé. Lentement, avec douceur, au +jour cru d’une cellule nue, on fouillait dans la poussière de sa +première enfance. + +Quand le docteur, penchant la tête en arrière et fermant à demi les +paupières, suspendait son travail d’exhumation, Lord Minto revenait à la +justification de son idée: + +Les peuples d’Europe sont en train de s’anéantir dans une mer de sang. +Croyez-vous donc que les Orientaux ne profiteront pas de cet +affaiblissement pour menacer leurs anciens oppresseurs? Les obtus +habitants de ce coin de terre ont refusé d’adhérer pacifiquement aux +formes, aux couleurs et aux pensées du plus extrême Orient. Des hordes +jaunes les imposeront un jour par la force à leurs descendants, après +d’effroyables massacres. Je ne doute pas que vous n’en soyez convaincu. +Alors, par quelle aberration donnez-vous raison aux aveugles contre les +clairvoyants? Pourquoi me retient-on ici? Est-ce pour avoir prévu et +devancé le cours inéluctable des destinées? Ou simplement, parce que la +beauté n’étant plus supportable dans cette Europe agonisante, toute +atteinte à la laideur y est considérée comme un crime? + +Le médecin évitait de le contredire. + +--Il est dangereux, répondait-il seulement, que les prophètes et les +artistes aillent en liberté. Mieux vaut les tenir pour fous, car ils +inquiètent la conscience des gens raisonnables. Et où irait-on, si ces +derniers venaient à douter d’eux-mêmes? Restez avec nous. Au lieu d’un +sol rebelle, vous aurez tout cet espace du ciel, pour édifier vos cités +orientales. Le cerveau d’un poète peut créer plus de beauté que les +outils d’un maçon et les nuages du couchant sont, pour construire des +rêves, une base aussi ferme que les collines de Montreux. + + + + +LE COL + + +L’automne tardait. Nous étions quatre à l’attendre dans ce petit hôtel +des montagnes valaisannes: un professeur de Lausanne, une jeune fille de +Kharkof, son frère et moi. + +Déjà décroissaient dans les champs les stridulations des sauterelles, +mais un beau temps continu estompait les glaciers d’une gaze légère. + +Nous faisions des courses qui nous retenaient plusieurs jours loin de +l’hôtel. Les retours étaient délicieux. On sommeillait des heures dans +le verger en pente où le regain fauché sentait fort. Les sauterelles +semblaient de minuscules éventails rouges volants. Le chalet craquait de +chaleur. La jeune Russe jouait sur le foin de la grange avec une chatte. +Dans le pays désert, les après-midis n’étaient qu’un long silence. A +peine si, du village, montaient un accord fêlé d’accordéon ou le +gémissement d’un petit enfant. + +Mais cette paix accumulait en nous des énergies nouvelles. Quand, après +deux jours de repos, nous levions les yeux vers les derniers alpages +roux qui profilaient leurs pierres foudroyées et leurs gazons brûlés sur +le bleu du ciel, nous ne pouvions plus tenir en place. + +Nos capacités de grimpeurs étaient bien différentes: le jeune Borovkine +était un joyeux colosse qui dévorait les montagnes avec une passion de +sauvage. Sa sœur, un être inquiet et sensitif, nous accompagnait surtout +pour le surveiller. M. Belliard, un prudent alpiniste, prenait plaisir à +refaire--assez lentement--quelques-unes de ses plus belles courses. +Quant à moi, je parcourais les hauteurs en flânant, peu soucieux du but +à atteindre. Nous avions pour guide un chasseur de bouquetins dauphinois +appelé Fortier. + +Le 15 septembre, Borovkine projetait une longue excursion. Des journées +de glacier dans le massif du Mont-Blanc, deux nuits dans les cabanes et +une escalade des plus sérieuses. + +Depuis la veille, une brise piquante poussait dans le ciel pâle des +nuages cotoneux qui s’amoncelaient sur les cimes. Fortier disait: + +--Le temps est là. + +Il fut convenu que nous partirions ensemble, pour nous séparer à la +cabane de Saleinaz. Borovkine ferait son ascension avec le guide, et M. +Belliard, qui connaissait la région, descendrait avec nous sur +Praz-de-Fort. + +Dès le départ, il fut évident que Mlle Borovkine nous gênerait. Son +frère prenait de l’avance en chantant. Nous le voyions gravir ces +alpages fauves qui semblent un immense pelage de bête, jeté sur la +montagne au hasard des plis. Sa voix emplissait le soir d’une large +mélopée. + +--Le tyran! plaisantait sa sœur en montant péniblement. Le bourreau! Il +me tuera! + +Elle arriva longtemps après nous à la cabane d’Orny, soutenue par +Fortier qui maugréait. + +Le soleil se couchait. Des nuages roses montaient et descendaient le +long des cimes, promenant sur les névés roses leurs ombres roses. Un +dôme de glace, crevant ce matelas de nuées, rosissait à son tour en +plein ciel libre, mais sur les basses falaises noirâtres, l’adieu du +soleil devenait violet. Une arête de rocher, longue et crochue, toute +frangée de brume, fumait comme une échine en sueur. + +Devant la cabane, Mlle Borovkine haletait un peu. + +--Allons, petite sœur, du courage, sourit son frère. Une fois à +Saleinaz, tu pourras te reposer deux jours si tu veux. + +Le souper fut gai. Borovkine raconta son ascension au Cervin et comment, +à la descente, il s’était laissé glisser le long des câbles de fer en +criant: «Ascenseur! Ascenseur!» au grand ébahissement de ses porteurs. + +Le soir, je fumai assez tard, sur une pierre plate, avec le guide. + +--Nous n’irons pas vite, demain, fis-je en lui offrant du tabac. + +--Ma foi non. J’aimerais mieux faire passer la glace à ma mère-grand. +Faudra se lever plus matin que la lune pour être sur l’autre bord avant +le mitant du jour. + +Et il ajouta dans son patois: + +--_Bougri di séroulète[4]._ + + [4] Petite sœur. + +Ce fut une lente et rude journée. Nous prîmes tout de suite la corde, +moins par prudence que pour régulariser notre allure. Mais il fallut +bien adopter celle de Mlle Borovkine et midi nous surprit parmi les +déserts neigeux du plateau de Trient. + +Nous dérivions sur une mer de vaguelettes cristallisées. Au sommet de +chacune s’érigeait un petit organisme compliqué de pointes inclinées +dans le sens du dernier coup de vent. Ce monde aigu et transparent +volait en éclats sous les pieds; nous avions la sensation énervante +d’écraser indéfiniment du cristal. + +Borovkine ne chantait pas. Je crois qu’il avait pitié de sa sœur, qui +trébuchait sans se plaindre. Au passage de la fenêtre de Saleinaz, elle +s’endormit sur une pierre tiède, pendant que Fortier taillait ses +marches. Celui-ci ne voulut pas attendre. + +--Deux pieds de neige molle, voilà ce qu’on trouve à la descente, quand +on emmène les _dzoennas_[5], maugréa-t-il. + + [5] Jeune fille: patois valaisan. + +De fait, il était trois heures et nous enfoncions plus haut que les +genoux. Nous peinions machinalement dans ces blancheurs gluantes, les +jambes transies, les yeux brûlés. De temps à autre, l’un de nous +plongeait jusqu’à la ceinture dans une crevasse cachée. + +Au milieu du glacier, Mlle Borovkine s’agenouilla dans la neige. + +--Je ne peux plus, gémit-elle. + +Elle secouait la tête comme un animal tombé. Son frère lui fit boire une +gorgée de rhum. Nous attendions en silence. Il y avait, tout près, une +crevasse à découvert. De sa gueule verdâtre sortait un bruit +inexplicable, un râle en deux temps, comme d’une bête qui aurait agonisé +au fond du glacier. + +La jeune fille parut tout à coup terrifiée. + +--Ne restons pas ici, dit-elle. Marchons! + +Nous repartîmes, son frère la soutenant, malgré l’avis de Fortier qui +criait: + +--A la file, s’il vous plaît. Et tendez la ficelle! + +A la cabane de Saleinaz, que nous atteignîmes vers la fin du jour, elle +se laissa choir sur le gazon sec et s’enroula dans une couverture. Nous +lui portâmes du thé qu’elle but sans mot dire. + +Au couchant, le cirque de glaciers s’était comme resserré autour de +nous. Des brumes, pareilles à des flammes blanches, s’élevaient du fond +des vallées. Le zénith se matelassait de nuages réfléchissant +d’arrière-lueurs jaunâtres. Dans le tiède suspens de l’heure, les chutes +de pierres sonnaient mat et sans écho. + +Au milieu de la nuit, nous entendîmes parler le russe. La jeune fille +semblait supplier Borovkine avec insistance. Il répondait à peine, d’un +ton fâché. Fortier intervint: + +--N’attisez point votre frère, Mam’zelle. Qui veut grimponner sur la +montagne, il faut qu’il ait son plein de sommeil. Et il ajouta dans son +jargon: + +--Adieu la paix, _embé les fumelles_[6]! + + [6] Parmi les femmes. + +Nous somnolions, M. Belliard et moi, quand les alpinistes quittèrent la +cabane. + +Vers huit heures, nous fîmes le thé. La jeune fille avait un fort accès +de fièvre. Nous lui proposâmes d’attendre qu’elle fût remise pour +descendre, mais elle refusa. + +Un vent saccadé commençait à assaillir les pierres. Nous pensions à +Borovkine. Nous le savions incapable de rebrousser chemin, en cas de +mauvais temps, et la cime qu’il voulait gravir s’était déjà voilée d’une +ceinture de brouillards. S’élevait-il dans une paisible opacité +mouvante, ou parmi les assauts d’une tempête de neige? Nous n’en +pouvions décider. + +Sa sœur semblait indifférente à toute éventualité. Elle reposait sur le +foin, sans regarder les montagnes, ni prêter attention au ronflement des +rafales. + +A dix heures, elle se déclara prête à partir. Elle descendait lentement, +silencieuse et prostrée. Nous fîmes halte au passage des chaînes, et +j’eus l’impression que ce que j’avais pris pour l’insensibilité de +l’extrême fatigue, était peut-être l’accablement de je ne sais quel +désespoir. + +Nous avions laissé le mauvais temps très haut derrière nous. Nous +voyions, en levant la tête, un singulier nuage, transparent et furieux, +qui tourmentait les cimes, mais nous avancions à l’abri du vent, dans la +demi-obscurité des forêts de mélèzes. + +Comme nous nous accotions une minute contre un énorme bloc moussu, la +jeune fille dit à voix basse: + +--Je ne me marierai pas... Je ne me marierai jamais. + +Nous sourîmes sans avoir compris. + +La forêt nous parut interminable. Mlle Borovkine marchait devant nous, +avec cette espèce de brutalité automatique des organismes épuisés. A un +moment, elle accéléra le pas d’une manière incompréhensible et me lança, +par-dessus l’épaule: + +--Cela devient tout à fait facile! + +Pour la première fois, j’échangeai un regard inquiet avec M. Belliard. + +--J’ai peur... chuchota-t-il en se touchant le front. + +Au sortir de la forêt, il n’y eut plus de doute à avoir sur les +conditions dans lesquelles Borovkine et son guide effectuaient leur +escalade. Une chevauchée de nuages noirs piétinait les cimes. Un orage +grondait à leur base. Au milieu, les glaciers verdâtres pendaient +sinistrement. Les salves du tonnerre emplissaient la vallée. De temps à +autre, un éclair projetait sur la glace des lueurs d’acétylène. + +--C’est trop absurde, s’irrita M. Belliard, à l’idée que nos compagnons +étaient accrochés à ces murailles verticales. + +Nous suivions machinalement des yeux leur trajet présumé, quand Mlle +Borovkine tendit la main vers la montagne. + +L’orage s’était en quelques instants dilaté dans l’espace. Il tonnait +tout près de nous, mais la foudre semblait s’acharner sur une entaille +de la paroi; une sorte de haut passage entre deux précipices. C’était le +point que nous désignait la jeune fille. + +Elle me semblait emportée dans un tourbillon irréel, plongée dans une +espèce de sommeil où je me sentais glisser avec elle. + +--C’est là qu’ils sont, dit-elle. + +Autant pour la rassurer que pour secouer l’émotion inexplicable qui me +tenait aux épaules, je répondis: + +--En admettant qu’ils aient utilisé ce col, ils sont certainement +beaucoup plus bas. Ils doivent traverser le glacier, en ce moment. + +Elle hocha la tête. + +--Ils sont là... Et je les vois. + +--Impossible, protesta M. Belliard. + +--Je vous dis que je les vois. + +Mon compagnon prit sa jumelle, scruta la montagne et haussa les épaules. + +--Il faudrait un télescope... Et encore... au milieu de cet orage... +deux êtres humains... on ne distinguerait pas... + +Il parlait d’une voix forte, pour dominer le fracas, mais dans une +espèce de torpeur. Et il ne parvint pas à dissiper cette étrange +sensation d’irréalité, dont il était peut-être conscient lui-même. + +La jeune fille n’écoutait pas. Elle parlait dans le vent, sans tourner +la tête: + +--Je vois l’endroit... très distinctement. Il y a des pierres rouges... +comme des doigts penchés au-dessus du col... Et à droite... une grande +roche carrée qui est détachée de l’arête... Ils sont accrochés à cette +roche... Ils ont jeté leurs piolets... Ils ne peuvent pas descendre, à +cause du verglas... Et s’ils restent là... s’ils restent là plus +longtemps... + +Elle cacha son visage dans ses mains. Je lui pris le bras, la suppliant +de secouer ce cauchemar, de revenir à elle. M. Belliard s’éloigna de +quelques pas, en proie à une émotion qu’il cherchait à dissimuler. + +A ce moment, nous vîmes de nouveau le long ruban violet de la foudre +trembler au-dessus du col. La jeune fille gémit et se laissa tomber à +terre, s’accrochant convulsivement à l’herbe rousse. + +Nous la relevâmes sous une rafale de grêle. Elle pleurait doucement, +demi-inconsciente et docile d’épuisement. Je lui pris le bras et une +heure plus tard, nous arrivions à Praz-de-Fort, sous des torrents d’eau +tiède. Comme l’hôtelière la conduisait à sa chambre, je dis à M. +Belliard, en déposant mon piolet dans la petite salle obscurcie par la +pluie: + +--J’ai envie d’aller chercher le médecin d’Orsières... Elle est à bout +de forces. Et que ferons-nous, si les hallucinations continuent? + +Mon compagnon me regardait comme un homme effrayé qui s’efforce de +parler et d’agir normalement. + +--Je crois qu’il y a plus urgent... Organiser une expédition de secours. + +--Qu’entendez-vous par là? + +--Hallucinations?... Oui, c’est possible... Mais une chose est +certaine... Le col qu’elle a décrit tout à l’heure existe. Je le +connais. Je l’ai traversé! + +--Vous ne prétendez pas qu’à six kilomètres de distance, elle ait pu +voir... + +--Je ne prétends rien, dit-il avec agitation. Mais je _sais_ que ni les +pierres pointues, ni la grande roche carrée dont elle a parlé ne sont +une invention... Alors, il est à craindre que le reste n’en soit pas une +non plus. + +--C’est incompréhensible, murmurai-je. + +--Cela est. + +Il y eut un silence. Nous entendions l’eau dévaler en torrent sur le +chemin rocailleux. + +--Mais qui vous dit que Borovkine soit passé par là? repris-je. Il y a +plusieurs cols. + +--Je connais les habitudes des guides... En cas de mauvais temps, ils +choisissent celui-là, malgré sa raideur... Il abrège la descente. + +Nous nous étions levés. M. Belliard consulta sa montre. + +--Cinq heures, fit-il. En voilà quinze qu’ils ont quitté la cabane. +S’ils n’arrivent pas avant la nuit, vous pouvez être sûr qu’il y a un +malheur. + +A ce moment, l’hôtesse vint nous dire que la jeune fille s’était +endormie tout habillée. + +--Qu’elle dorme, soupira mon compagnon... Et le plus longtemps possible! + +Elle sommeilla vingt-huit heures. Elle ignora le départ de l’expédition +de secours, quatre guides mandés d’Orsières et qui s’enfoncèrent +posément dans la tempête nocturne. Elle ne sut rien de la trouvaille +qu’ils firent au petit jour sur le glacier... + +Nous étions allés au-devant d’eux. Nous les vîmes redescendre sous la +pluie, hâlant deux colis noirs qui semblaient des charges de bois mort. +Aux premiers mayens, un paysan fournit des sacs. + +--On les a trouvés l’un près de l’autre, dans la neige, m’expliqua le +chef de la caravane, à trois cents mètres sous le col, roustis comme +deux tisons. Mon grand-père aurait dit que les _bacans_[7] les ont mis +dans leur soupe. + + [7] Les esprits. + +Un char attendait à l’entrée du chemin muletier. On attacha les sacs +avec des cordes. Les souliers ferrés de Borovkine dépassaient. Le petit +chapeau à demi calciné du guide ne fut pas oublié. + +J’étais surpris du peu d’importance de ces deux paquets, ballottés sur +des planches au milieu de la montagne. Quelles étaient les forces +incompréhensibles entrées en jeu à propos d’un fait aussi mince que +l’extinction d’une de ces vies? Et cet étrange tourbillon de +clairvoyance déchaîné dans un autre être, que signifiait-il? Ce contact +suprême de deux consciences à travers l’espace, quel nom lui donner? + +--Il va falloir le dire, murmurai-je à mon compagnon. Qui de nous s’en +chargera? + +--Croyez-vous que nous ayons quelque chose à lui apprendre? +répondit-il... Elle sait depuis longtemps... C’est nous qui ne savons +rien. + +Quand nous entrâmes dans la chambre de la jeune fille, elle dormait +toujours, les traits reposés, le souffle lent. Elle souriait à moitié +dans un songe d’ivresse, de secret et puissant bonheur. + + + + +TABLE + + + LE PENSEUR ET LA CRÉTINE 1 + PRINTEMPS MAROCAIN 23 + A L’ÉCART 49 + LA PLUS MALHEUREUSE 155 + LA PIÉMONTAISE 167 + LA MÉTISSE 181 + L’AMI DES JAUNES 209 + LE COL 247 + + +4625.--Tours, imprimerie E. ARRAULT et Cie. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75792 *** |
