summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/75792-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-04-04 14:21:10 -0700
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-04-04 14:21:10 -0700
commitb7f87ade2e9b2633dd99cce6699671084a155d34 (patch)
treeb23c4393907c0afab9027b08ced78533c34035f7 /75792-0.txt
Initial commitHEADmain
Diffstat (limited to '75792-0.txt')
-rw-r--r--75792-0.txt5038
1 files changed, 5038 insertions, 0 deletions
diff --git a/75792-0.txt b/75792-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..bb5dfb3
--- /dev/null
+++ b/75792-0.txt
@@ -0,0 +1,5038 @@
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75792 ***
+
+
+
+
+
+ H.-R. LENORMAND
+
+ Le Penseur
+ et la Crétine
+
+ --RÉCITS--
+
+
+ PARIS
+ ÉDITIONS GEORGES CRÈS & Cie
+ 21, RUE HAUTEFEUILLE
+
+ MCMXX
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+Théâtre:
+
+TROIS DRAMES (_Les Possédés_, _Terres chaudes_, _Les Ratés_) (Éditions
+Georges Crès et Cie).
+
+LE TEMPS EST UN SONGE, drame en 6 tableaux (Paris-Magazine, éditeur).
+
+AU DÉSERT, deux actes (G. Oudet, éditeur).
+
+
+Pour paraître:
+
+POUSSIÈRE, trois actes (Théâtre Antoine).
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ
+
+Vingt-cinq exemplaires (dont cinq hors commerce) sur vélin pur fil des
+Papeteries Lafuma, numérotés.
+
+
+Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
+tous pays.
+
+Copyright by Georges Crès et Cie, 1920.
+
+
+
+
+LE PENSEUR ET LA CRÉTINE
+
+
+Auvernier ruminait des phrases, dans la diligence qui l’acheminait vers
+sa résidence d’été, un village valaisan juché à mille mètres au-dessus
+des trains.
+
+Il ne venait pas en cette vallée pour y chercher l’inspiration, ou un
+stimulant quelconque. Il ne croyait qu’au travail lent et continu, dans
+une pièce à peu près vide, entre des murs nus. Il eût, certes, préféré
+demeurer dans sa villa de Passy, mais comment s’y appartenir?
+
+Le cours à la Sorbonne, les conférences, les amitiés, autant d’entraves
+précieuses. Aussi avait-il résolu de rompre tout lien pour trois mois et
+d’écrire enfin les cent dernières pages de _Bonheur et Pensée_. Voilà
+des années que le monde des lettres attendait ce livre; on en
+connaissait le titre; on en pressentait les conclusions; des disciples y
+faisaient allusion dans leurs articles avec un émerveillement gênant. Ce
+serait «l’aboutissement des recherches inspirées par un vigilant amour
+des hommes», «l’expression la plus complète des bienfaisantes doctrines
+du grand penseur». Il fallait que le manuscrit fût prêt cet automne.
+
+Auvernier, qui avait fermé les yeux un instant, prit son calepin et
+nota: _A l’exercice des plus hautes facultés, correspond la plus grande
+somme de bonheur._
+
+Puis, il plissa le front, comme à l’éclair d’une vague réminiscence,
+leva le doigt, se sourit avec indulgence et ajouta: _(Voir si pas déjà
+dit par Stuart Mill.)_
+
+Les mulets s’abreuvaient. Il mit la tête à la portière et regarda les
+montagnes. Il fut surpris de leur immense complexité. Il avait traversé
+des montagnes en chemin de fer; il avait pensé à des montagnes; il
+s’était servi du _concept_ montagne pour éclairer certaines de ces
+comparaisons qui lui valaient sa réputation de styliste... Mais ce qui
+s’étageait devant ses yeux était assez différent des formes élancées,
+brillantes et rudimentaires qui avaient peuplé son esprit.
+
+Il y avait d’abord des pentes de terre grise, hérissées de bizarres
+pyramides et dévalant jusqu’au torrent. Au-dessus de la route, c’était
+un damier de petits champs jaunes ou verts, très inclinés, entourés de
+murs de pierres sèches; puis venaient des forêts, l’immense rideau bleu
+des pins, plaqué sur le roc, sillonné de dévaloirs et de pierriers. Plus
+haut, la zone cuivrée des alpages s’étalait, se bossuait, se renflait et
+venait mourir dans une région métallique de gravats, de pierrailles, de
+débris; on eût dit un pays de vieille ferraille. C’était la base
+d’arêtes noires zébrées de neige, entre lesquelles apparaissait la
+courbure livide des glaciers,--ce point tragique de leur descente où la
+carcasse éclate, se désagrège en séracs et montre à nu le cœur bleuâtre
+du monstre. Alors seulement s’élançaient les cimes, caparaçonnées de
+glace luisante et finissant nettement dans l’azur.
+
+Auvernier se reconnaissait avec difficulté dans ce chaos. Son œil mal
+adapté commettait de grossières erreurs sur les distances, les
+altitudes, l’inclinaison des plans.
+
+Il se rappelait avoir écrit qu’_en présence des plus hauts glaciers de
+la terre, l’esprit humain, loin d’être écrasé, se libère dans un
+mouvement de fierté sublime_.
+
+Il n’éprouvait qu’un sourd malaise. Le détail, la pesanteur et la
+brutalité de ce monde étaient impensables. C’était un univers absolument
+étranger à la pensée.
+
+La diligence repartait. Il se remit au travail. _Le jour_, écrivit-il,
+_où la culture cessera d’être l’apanage d’une minorité pour devenir le
+partage des foules, la vie deviendra satisfaisante. Tout être cultivé
+est susceptible de mener une existence qu’on peut qualifier d’enviable_.
+
+Auvernier était hanté par le bonheur des hommes. Dans ses livres, dans
+ses conférences revenaient continuellement des formules comme celles-ci:
+_Le principe auquel toutes les règles de la pratique doivent être
+conformées est ce qui tend à procurer le bonheur du genre humain...
+Promouvoir le bonheur est le principe fondamental de la morale..._ Et
+comme, par suite d’une respectable association d’idées, le bonheur, pour
+lui, naissait infailliblement du développement intellectuel, il avait
+lutté pour le Progrès et la Pensée. Il avait patronné des œuvres, siégé
+sur les estrades où l’on récite _l’Après-midi d’un faune_ à des
+menuisiers. Il était membre d’honneur de théâtres à naître et de revues
+trépassées. Ce prêt bénévole de sa personne représentait pour lui
+_l’Action_,--et il s’admirait secrètement des heures qu’il dérobait pour
+elle à la _Spéculation_. Les cyniques tournaient en ridicule son noble
+visage rasé, ses yeux clairs et sa bouche d’honnête homme; mais lequel
+d’entre eux, à telle époque de sa vie, n’avait eu confiance et n’avait
+étayé sa foi de mots ambitieux?
+
+A un tournant de la route, il aperçut le village, en contre-bas. Il eût
+pu compter les soixante-quinze chalets de mélèze rougeâtre, serrés
+autour du bulbe en fer blanc de la petite église. L’unique maison de
+pierre à volets verts, la pension où il descendrait, s’isolait près du
+torrent. Celui-ci, gris et sèchement sonore, coulait entre des blocs
+gris. Immédiatement au-dessus, s’étageaient les petits champs de luzerne
+et de choux. On voyait une vieille et sa chèvre dans un carré vert.
+
+La tristesse mesquine du lieu ne déplut pas à Auvernier. Il n’avait pas
+choisi sans arrière-pensée ce village perdu. Il manquait péniblement de
+documents pour son chapitre des «échelons inférieurs». Il s’agissait
+d’exposer dans une dissertation victorieuse la fatalité de souffrance
+qui pèse sur les attardés de l’espèce humaine. Il fallait que le
+lecteur, effrayé par les exemples de dégradation et d’abrutissement qui
+lui seraient montrés, s’élançât, plein d’ardeur, vers l’idéal lumineux
+du philosophe. Or, un disciple voyageur, au courant des embarras de son
+maître, lui avait signalé les habitants de cette vallée comme
+particulièrement arriérés.
+
+--Songez, avait-il dit, que pendant trois mois d’hiver, le village ne
+sort pas de l’ombre de la montagne. Le soleil ne leur revient que le 10
+février. Il paraît qu’ils sont livrés à toutes sortes de superstitions.
+Vous trouverez certainement là ce qu’il vous faut.
+
+Aussi, le grand écrivain observait-il avec sympathie, en se promenant
+dans l’unique rue, les lambeaux d’ours et les ailes d’orfraies cloués
+aux façades brunes des chalets. Il guettait les visages derrière les
+vitres minuscules. Il eut une déception en voyant trois bambins fardés
+de santé jouer sur le foin d’un _mayen_. Mais le lendemain, à la
+grand’messe, il connut une jubilation silencieuse.
+
+Plusieurs hommes étaient verdâtres et pointillés de noir. Il y avait des
+goitreux; à côté de lui, une vieille femme au cou pendant comme une
+poche vide. Plus bas, un jeune homme au goitre plein. A gauche, une
+grosseur en formation, jaune sous une face jaune à lunettes, penchée en
+avant et lisant. Des sillons verts au coin de la bouche et un pli
+circulaire de peau blanche, sous l’enflure du cou. Sa voisine exhibait
+un mufle de bête, un nez cassé au milieu et relevé du bout. La lèvre
+supérieure, énorme, poussait de l’avant.
+
+Auvernier prenait furtivement des notes pour les «échelons inférieurs».
+De temps à autre, l’orgue au repos laissait échapper une éructation ou
+un sifflement aigu, une note d’essai, incohérente. Le bedeau promenait
+au-dessus des têtes un petit tambour à grelot emmanché d’un long bâton.
+Des pattes crochues se levaient et y laissaient tomber des centimes. Les
+chantres hurlaient sauvagement.
+
+A la sortie, le philosophe découvrit un monstre. Une créature d’un mètre
+de haut, affublée d’une robe de femme et qui essayait de fixer le
+soleil. Il s’approcha. La figure terreuse et plissée n’avait de vivant
+que la bouche; de temps à autre, sa lippe avançait, puis rentrait, comme
+la langue d’un fourmilier. La grosse tête, chauve, à part un petit
+chignon sous lequel passait le ruban noir d’un chapeau de paille
+penchant, oscillait devant le soleil.
+
+La naine s’éloigna, de la démarche cassée d’un automate détraqué.
+
+Auvernier frémit de ravissement.
+
+--Quelle est cette malheureuse? demanda-t-il à un paysan.
+
+--Mossieu voit bien que c’est une toca.
+
+--Une...
+
+--Une crétine, quoi! Mossieu n’en a jamais vu?
+
+--Jamais.
+
+--Ah bien, fit le paysan, un vieillard noueux et tortu comme un arole,
+Mossieu en verra quèques-unes, dans c’te vallée!
+
+Il souriait, sans aucune nuance de pitié, avec une espèce de fierté
+goguenarde. Auvernier continua l’interrogatoire.
+
+--En est-il de même dans toutes les vallées?
+
+--Point.
+
+--A quoi cela tient-il?
+
+Le vieux hocha la tête.
+
+--Savoir... savoir...
+
+Puis tout à coup, il s’égaya:
+
+--Y en a qui disent que ça tient à l’eau... Moi, je crois plutôt que ça
+tient au vin.
+
+--Au vin?
+
+Il planta ses petits yeux d’animal dans ceux de l’étranger, pour lui
+faire savourer la drôlerie:
+
+--Vers chez nous, voyez-vous, ils ont l’estomac plus résistant qu’une
+peau de bouc. Les samedis soir, ils boivent du Fendant jusqu’à tant
+qu’ils roulent sous la table... Alors, dame, si l’amour les démange,
+sœur, mère ou fille, c’est tout comme, quand la chandelle est éteinte.
+
+Le philosophe rougit et murmura:
+
+--C’est effrayant... cette... cette bestialité.
+
+--C’est ce que leur dit le curé, acquiesça le vieux.
+
+Il ajouta, désignant la crétine qui oscillait vers sa demeure:
+
+--Il est tout de même obligé de baptiser ces paroissiens-là, quand il
+s’en présente.
+
+Et il conclut sentencieusement:
+
+--L’homme saccage la vigne et la vigne saccage l’homme. C’est justice.
+
+Auvernier travailla toute la journée au chapitre des «échelons
+inférieurs». Le soir, il rêva longuement sur la terrasse de la petite
+pension. Entre ces hautes parois de la vallée, il lui semblait
+contempler le ciel du fond d’un entonnoir. Le torrent invisible
+s’irritait sur les blocs. La solitude lui donnait l’impression d’être,
+sur cette terre, le seul témoin des étoiles. Elles chaviraient lentement
+dans l’éther. Il discernait la Grande Ourse, Cassiopée. Mais ce soir,
+son esprit se refusait à relier les mondes par ces lignes idéales que
+l’homme traça de l’un à l’autre pour tromper son effroi. Dans
+l’atmosphère subtile de la haute montagne, on percevait les différents
+plans célestes et l’œil, soupçonnant d’immenses profondeurs entre les
+astres d’un même signe, disloquait la chimère des figures sidérales. Une
+inquiétude vague emplissait le philosophe. Il songeait aux limites de
+cette pensée, qu’il voulait faire régner parmi les hommes. Elle était et
+serait éternellement impuissante à élucider le mystère des espaces.--Au
+delà des dernières étoiles?--D’autres étoiles, d’autres systèmes...--Et
+au delà?--Encore d’autres systèmes.--Et plus loin?--Toujours de même, _à
+l’infini_... Il sentait péniblement la débilité de ces réponses et comme
+pressée par un cœur anxieux, la pensée, tout de suite, se mettait à
+produire des mots, ébranlements sonores aussi incapables d’expliquer la
+réalité que l’aboiement d’un chien.
+
+La pensée? Mais on ne pouvait même pas la définir. D’où venait-elle? Des
+gouffres noirs de l’éther? Où allait-elle? Se perdait-elle en eux?
+S’anéantissait-elle à la mort? Qu’était-elle? Une vibration? Une
+radiation? Une... Il revenait à la duperie des mots. Il sourit de
+lui-même, d’être une fois de plus tombé dans le vieux piège et rentra se
+coucher.
+
+Il s’avoua, dans la chambre aux cloisons de sapin, que, depuis quelque
+temps, ces retours à la vaine métaphysique devenaient trop fréquents.
+Sans doute fallait-il considérer le besoin de certitude comme un
+aboutissement de la culture intellectuelle. Mais pas chez tous; il
+admettait avec une ironie un peu orgueilleuse, que ce qui était pour les
+masses humaines une source de bien-être, fût pour lui et ses pareils une
+cause d’inquiétude. Il connaissait une espèce de bonheur à se sentir
+tourmenté par une force bienfaisante. C’était là un tranchant secret, un
+noble et perfide venin de l’arme qu’il tendait aux hommes. Il ne
+craignait pas que cette puissance maléfique se tournât contre eux. A lui
+seul le doute et la souffrance.
+
+Car il souffrait. Longtemps il s’était cru malheureux du malheur des
+autres. Une pitié pas encore éteinte le brûlait par crises. Mais ce
+soir, entre ses quatre murs de bois, au grondement de l’eau brutale,
+tout seul pensant, il dut reconnaître qu’il souffrait de lui-même, d’un
+mal de conscience pieusement nourri pendant trente années.
+
+Le lendemain, il flânait dans le village, en quête de notes. Il trouva
+la crétine sur le seuil d’un «raccard», mangeant gloutonnement sa soupe
+dans une écuelle en bois. Ses grosses mains aux doigts courts
+tremblèrent à la vue de l’étranger; elle grogna sourdement et cacha sa
+pâtée.
+
+--Hon... hon... hon... menaçait-elle.
+
+Auvernier lui souriait, sans trop s’approcher.
+
+--N’ayez pas peur, dit-il, je ne vous ferai pas de mal.
+
+Et il déposa une piécette sur le plancher de la grange. L’idiote cessa
+de grogner, ramassa l’aumône et reprit sa soupe. Sa lippe rétractile
+allait et venait si hideusement que le philosophe ne pouvait en détacher
+ses yeux. A la fin du repas, elle hocha la tête, sourit et tenta de
+parler; des sons pâteux, rauques, titubants:
+
+--Be... be... bonne soupe...
+
+Auvernier fut plus impressionné par ce contentement et par son
+expression qu’il ne l’avait été par l’aspect physique de la crétine. Il
+l’eût préférée sans un rudiment de sensation, sans rien de commun avec
+l’homme.
+
+Le paysan qu’il avait interrogé la veille flânait dans la rue.
+
+--Alors, voilà que Mossieu a fait amitié avec la toca?
+
+--Elle parle donc! remarqua tristement l’écrivain.
+
+--Bien sûr qu’elle parle. Hé, enfant de l’amour, dis-nous voir la messe.
+
+La toca se mit debout et bégaya d’un ton aigu, insupportable, parmi un
+chaos de syllabes mortes:
+
+--Heu... Do... do... dominous... vobiscum... heu... cum... cum, cum,
+heu... heu... spiritu... tau... tau!
+
+--Amen, fit le vieux en riant. Et comme l’idiote tendait avidement la
+main: donnez-lui dix centimes, ajouta-t-il.
+
+Auvernier s’exécuta.
+
+--Que peut-elle en faire?
+
+Mais le monstre avait compris. Empochant la nouvelle piécette, elle
+grogna, dans un rire de satisfaction:
+
+--Ta... ta... tabac... et s’en fut, de sa démarche brisée.
+
+--Ouai, acquiesça le vieux. Elle n’aime rien tant que fumer.
+
+--Comment vit-elle? Elle ne peut pas travailler.
+
+--Chacun lui baille un peu de pitance.
+
+--Pourquoi ne l’envoie-t-on pas à l’hospice de la ville?
+
+Le paysan se rembrunit:
+
+--Et pourquoi donc que nous enverrions notre crétine à l’hospice? Nous
+ne sommes point tant regardants sur la soupe. Et puis, une toca, ça
+porte bonheur au village.
+
+--Vraiment?
+
+--Ouai. Ces canailles-là, c’est plus sûr que vous et moi de visiter le
+paradis.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Les crétins vont droit au ciel, c’est connu, affirma le vieux avec
+envie. C’est pour une mule que le sort est triste; trimer sur les
+montagnes et finir tout entier dans la terre. Pas ça de vie éternelle!
+Mais une toca, ça porte le paradis dans son goitre, chacun peut vous le
+dire.
+
+L’écrivain rentra rédiger des notes sur son carnet alphabétique. Il y
+eut bientôt trois pages au B (bestialité) et deux à l’S (superstition).
+Cette moisson ne le satisfaisait pourtant pas. Non que ses modèles
+l’eussent déçu; il n’avait encore jamais considéré d’«échelons» à ce
+point «inférieurs». Mais pourquoi, chez ces déchus, la souffrance
+n’était-elle pas plus évidente? Est-ce l’insensibilité de la brute? se
+demandait-il, un durcissement tel que la douleur elle-même ne pénètre
+plus? Non, car l’idiote avait manifesté une espèce de joie en avalant sa
+soupe. Et pouvait-on imaginer qu’un être vivant sensible au plaisir ne
+le fût pas à la peine? Cependant, la conscience de la peine... etc.
+
+Ses méthodes habituelles de raisonnement ne lui apportaient pas
+l’éclaircissement cherché. Au moins l’aidaient-elles à repousser une
+pensée qui commençait à l’envahir et à l’approche de laquelle il se
+sentait vacillant, écœuré, fasciné, comme un vieillard au bord d’un
+précipice.
+
+Il sortit vers six heures. La vallée était pleine d’un chaud soleil
+tranquille. Les forêts, sur les pentes, passaient doucement du bleu au
+mauve. Plus haut, les ombres des nuées somnolentes se traînaient sur le
+manteau d’or des alpages. Une grande lumière rousse caressait les
+glaciers. Auvernier s’avançait à travers les prés, vers un jeune mélèze
+qui, juché sur un roc vert de lichens, semblait aspirer toute la
+fraîcheur du moment. La crétine vaguait dans l’herbe haute. Se
+dissimulant derrière le rocher, Auvernier l’observa.
+
+Les ciguës lui venaient à la taille. Certaines touffes atteignaient son
+épaule. Sa tête noirâtre, errant au-dessus des plantes, semblait quelque
+fantôme de la terre. Elle souriait au soleil; ce disque de lumière,
+tournant à toute vitesse derrière une brume, l’emplissait d’un
+émerveillement joyeux. Elle lui faisait des signes de la main, lui
+envoyait des espèces de baisers, lui grognait des tendresses, dans un
+délire d’affection. Elle l’imaginait évidemment tout près. Nul être
+pensant n’avait à ce point cru en lui.
+
+--Heureuse!... murmurait le philosophe. Elle est heureuse!
+
+Une guêpe alourdie s’enivrait sur les fleurs. La toca la suivit, faisant
+lever par dizaines des sauterelles à dos rouge. Elle soufflait entre ses
+lippes monstrueuses, pour imiter la stridulation des insectes. La guêpe
+se posa sur la mousse du rocher, puis s’éleva lentement dans le bleu,
+au-dessus du mélèze.
+
+D’une fente, un lézard sortit.
+
+Toute l’attention de l’idiote se porta sur lui.
+
+--Heu... fit-elle en riant, jo... joli... andjerdé[1]... Heu... heu...
+
+ [1] Andjerdé, lézard, en patois valaisan.
+
+Elle étendit la main et le lézard rentra dans son trou. L’oubliant
+aussitôt, comme le soleil, comme la guêpe, comme les sauterelles, elle
+descendit en zigzags au plus profond des herbes, s’assit, sortit de sa
+poche du tabac, une courte pipe noire et se mit à fumer.
+
+Elle fumait sans avidité, les yeux clos sur sa volupté. Parfois, un
+petit rire guttural exprimait l’excès de son contentement. Au penchant
+du jour, son tabac fut épuisé. S’abandonnant en arrière, elle disparut
+entièrement dans les herbes. On entendit un souffle puissant; elle
+s’emplissait de l’air du soir. Puis, le silence se fit sur son repos
+comme sur celui d’un animal; elle dormait, dans la plus haute béatitude
+qu’un être vivant puisse atteindre.
+
+Auvernier regagna lentement sa pension. Il méditait un précepte
+bouddhiste qu’il avait âprement réfuté: «De même que le vent chasse les
+nuages, ainsi le sage devrait-il chercher à bannir la pensée, à bannir
+la conscience du monde...»
+
+Si le bonheur humain était à ce prix, que valait son œuvre, son effort,
+lui-même?
+
+Il écrivit cependant le chapitre des «échelons inférieurs». Il termina
+même _Bonheur et Pensée_, mais à dater de ce jour, un sourd travail de
+désagrégation s’accomplit en lui. Brique à brique, tout ce qu’il avait
+édifié s’effritait. Le piédestal de ses croyances, de ses doctrines
+s’effondrait, sapé par une pioche inconnue. Au début, Auvernier
+assistait avec épouvante à cette destruction, mais peu à peu, la joie
+lui revint. Il se sentit libéré d’un poids inutile et ridicule. Bientôt,
+il s’abandonna, dans une sorte d’ivresse, à cette dévastation secrète.
+Pour tous, il était resté le «noble penseur», l’«apôtre de la culture»,
+le «grand théoricien du bonheur». Lui seul se savait un homme nouveau,
+un homme heureux, debout sur les décombres de son idéal, sans espoir ni
+crainte, aimant la vie comme la mort.
+
+Deux ans après, il cessa d’écrire.
+
+
+
+
+PRINTEMPS MAROCAIN
+
+
+La maison que le colonel Green avait louée était au milieu des jardins.
+Quand on a longé, des jours durant, les sables de la côte marocaine,
+quand on n’a reposé ses yeux que sur les coques des navires naufragés,
+les uns, couchés vers la terre et bombant à la vague un flanc rouillé,
+les autres, morts debout et prêts, semble-t-il, à chevaucher les dunes,
+on est disposé à prendre au sérieux les jardins de Saffi.
+
+Le vent de mer enfile la vallée de désolation dont ils occupent le fond;
+le sirocco les saupoudre de poussière jaune, mais ce sont pourtant des
+jardins. On y trouve des haies de figuiers de Barbarie, de petits champs
+de maïs, des mûriers, des grenadiers, et même le rare éventail de
+quelques palmiers. Il y fait bon à midi. On voit, au-dessus de soi, les
+chameaux trimer sur les pistes ocreuses qui serpentent aux flancs de la
+combe. Et l’on surveille d’en bas le sommeil de la vieille ville étagée
+sur ses rocs.
+
+Le colonel Green était un de ces officiers de l’armée des Indes, jaunis
+et desséchés par trente ans d’Asie, qui voyagent en quête d’un climat
+propice. Saffi, découvert pendant une croisière, l’avait séduit. Il
+résolut d’y passer un hiver avec sa fille et la vieille _ayah_
+cinghalaise qui l’avait élevée.
+
+Certain matin de novembre, on eût pu voir les trois étrangers accroupis
+au milieu de leurs bagages, à l’arrière d’une des barcasses qui
+franchissent la barre.
+
+Elle était praticable, ce jour-là, et bombait sans écumer son dos vert
+entre les rochers du goulet. Dix Marocains en haillons se levaient
+ensemble, piquaient l’aviron dans la lame et se laissaient choir sur les
+bancs en geignant rythmiquement. De temps en temps, ils exhalaient un
+triste: _ha... ha... ha..._ Un pilote noir, debout à l’arrière,
+gouvernait de côté avec une longue rame, harcelant ses hommes de:
+«_Siet!... siet!... siet!..._» continuels. Par le travers des roches,
+les plaintes et les efforts s’exaspérèrent. On arriva sans accident au
+sable de l’étroite plage, et, la barcasse échouée, les rameurs se
+disputèrent les voyageurs dans la bruyante bave du flot.
+
+D’une corniche de la falaise, une femme accroupie observait la scène,
+délicat oiseau mauve au repos.
+
+Les nouveaux venus furent vite installés. Quelques étoffes, des tapis,
+deux chaises de pont furent tout ce qu’ils ajoutèrent au mobilier de la
+petite maison. Ils engagèrent comme cuisinier un certain Amram, juif du
+Mellah, qui parlait un anglais hypocrite appris dans le Devonshire.
+
+Il s’était trouvé là, au débarquement, avait protégé les arrivants
+contre la rapacité des portefaix, les avait guidés au consulat, dans la
+ville, chez eux, et finalement, avait offert ses services. Agé, souple,
+on sentait qu’il avait dû copier les manières d’un pasteur. Son
+obséquiosité native était mêlée d’une espèce de dignité apprise, visant
+à donner l’impression des plus hautes vertus.
+
+Il est peu d’endroits où une Anglaise se trouverait dépaysée. Miss Green
+n’était pas une rêveuse. Elle avait, comme la plupart de ses
+compatriotes exilées en pays musulman, la notion de devoirs précis à
+remplir envers les indigènes. Il semble à ces jeunes hygiénistes aux
+cheveux dorés que l’Islam, depuis des siècles, attende leur venue, dans
+ses plaies et sa pestilence.
+
+Elle s’était tout de suite enfoncée dans les méandres du Mellah,
+enjambant les flaques d’eau verte, caressant les beaux enfants
+chassieux.
+
+Un garçon de quatorze ans lui parla français. Malicieux, le poitrail nu,
+deux mèches brunes aux tempes, chaussé de vase noire jusqu’aux mollets,
+il demandait un sou.
+
+--Pourquoi ne vous lavez-vous pas? dit-elle.
+
+--Me laver? Pour quoi faire?
+
+--Alors, vous ne vous lavez jamais?
+
+--Si. Une fois par mois.
+
+--Eh bien, vous salissez vos draps.
+
+--Non, réfléchit le gamin, parce que mes draps, je les lave deux fois
+par an...
+
+Les Marocains l’accueillaient sans bienveillance. Pour avoir sermonné
+des parents qui promenaient sur un âne leur marmot en pleine éruption de
+variole, elle fut injuriée, presque piétinée.
+
+Il y avait, dans le haut quartier, une femme qui défendait jalousement
+sa progéniture contre toute tentative de nettoyage: beau et grand corps
+brun, une tête noire dévastée, un œil crevé, l’autre vitreux, elle se
+dressait sur son seuil et éclatait en imprécations au passage de miss
+Green.
+
+Celle-ci comprit bientôt que les seules relations possibles avec les
+indigènes étaient d’ordre financier. Moyennant cinquante centimes par
+semaine, Youssef, le jeune juif aux mèches brunes, consentait à
+décrasser ses jambes. Les enfants laissaient laver leurs plaies à l’eau
+boriquée, à condition qu’ils serrassent dans leurs menottes le prix de
+l’opération.
+
+Chaque soir, sous la charmille poussiéreuse attenante à la petite
+maison, Ellen racontait au colonel ses expériences de la journée.
+
+--Drôles de gens, se plaignait-elle. Ils comprennent que je veux leur
+bien et ils ont l’air de me détester. Pourquoi?
+
+Le colonel était moins que personne en mesure d’éclairer la psychologie
+des Marocains de la côte. Pendant ses trente années de vie coloniale, il
+n’avait fait qu’accumuler des informations de guide, concrètes et
+impersonnelles. Il pouvait définir, situer, décrire un nombre
+incalculable d’endroits ou d’objets. Mais ses auditeurs s’étonnaient
+toujours qu’il eût _vu_. Les splendeurs de l’Orient s’étaient déroulées
+en vain devant cet œil terne. Si le secret des univers lui avait été
+dévoilé, il l’eût relaté le soir à sa fille, du ton mesuré dont il la
+renseignait sur les plantations d’aloès ou sur les caprices de sa fièvre
+des foins.
+
+ * * * * *
+
+Un soir de printemps, elle rentrait découragée.
+
+Tout à l’heure, dans une rue voûtée de la ville haute, elle avait croisé
+quatre vieillards juifs en haillons bleus, aux chevelures pendantes, qui
+montaient à la file, se tenant par la main,--aveugles tous les quatre.
+Elle se sentait mesquine, devant la grandeur de pareilles déchéances.
+
+Avant de sortir des murs, elle avait entendu, montant d’une impasse, une
+musique étouffée, les tintements, les grondements et les voix en folie
+de quelque orgie souterraine. Sans savoir pourquoi, prise de peur, elle
+avait couru jusqu’à une porte.
+
+A présent, d’un tertre jaunâtre, elle regardait le soleil couchant
+cuivrer la vieille forteresse portugaise. Il faisait moite et le ciel
+brouillé annonçait les vents du sud. A ses pieds, gisait un mannequin
+dont les Joyeux se servaient pour leurs exercices de tir.
+
+Youssef sortit d’un café en planches où il buvait les sous de la jeune
+fille et l’aborda:
+
+--Grande fête, ce soir, annonça-t-il de sa voix enrouée. Le marabout, il
+est revenu.
+
+--Quel marabout?
+
+--Sidi Abdallah. Grand saint pour les musulmans. Il est allé en
+pèlerinage dans le pays, avec des Marocains. Ils sont devant la porte de
+la marine: tu peux les voir en rentrant chez toi.
+
+Tout en parlant, le garçonnet, qui tenait un bambou, s’amusait à en
+labourer le mannequin. Il s’acharnait à la place du sexe, en souriant de
+travers.
+
+Miss Green le quitta sans répondre. Au lieu de dévaler directement les
+pentes qui dominaient les jardins, elle fit un crochet vers la plage,
+guidée par la rumeur d’une foule. Tout Saffi était là. Débardeurs
+encapuchonnés de sacs à charbon, Maures en _djellabas_ brunes, enfants
+nus sous leurs chemises sales, échancrées à l’épaule, juifs haillonneux,
+nègres à l’œil sadique, formaient le cercle autour de la troupe sainte.
+Celle-ci, massée au pied des remparts, s’exaltait autour du marabout.
+C’était un homme au visage blême, horriblement tendu, ruisselant de
+sueur. Il dansait en jonglant avec une boule d’ébène. Il bondissait, sa
+longue chevelure dardée comme une flamme noire. Les pèlerins
+esquissaient les évolutions de leur chef et les scandaient de cris
+gutturaux, de fragments de mélopées extatiques. Les uns battaient des
+tambourins contre leur oreille; les autres se livraient à la flûte arabe
+comme au vin. Certains, coiffés du turban vert, balançaient des
+étendards de soie à rayures jaunes et rouges. On brûlait de l’encens; on
+aspergeait la foule d’eau de fleurs d’oranger. Les plus fanatiques, le
+poitrail nu, cheveux flottants, s’entaillaient les bras avec des sabres.
+
+Miss Green en remarqua un qui tournait furieusement sur lui-même en se
+labourant les côtes. Une face mitraillée de variole et des yeux qui
+dévoraient le vide...
+
+Le sang coulait avec la sueur. Cela sentait la panthère en cage. La
+jeune fille se trouva tout à coup si faible qu’elle dut s’asseoir à
+l’écart, sur le sable.
+
+Pendant le dîner, elle décrivit la scène à son père.
+
+--Marabout... commenta le vieillard. C’est un homme qui lutte contre les
+passions de la chair, pour arriver à l’union avec Allah. Il a des
+extases qui lui révèlent les secrets du monde intangible et il passe
+pour commander aux forces de la nature. Il ajouta, quelques instants
+après:
+
+--C’est aussi un oiseau à cou dénudé.
+
+Ils se levèrent de table et l’_ayah_ leur servit une infusion sous la
+charmille. Le colonel lisait un livre sur l’Islam, près du photophore.
+
+La fête continuait dans les murs et les premières bouffées de sirocco
+transportaient ses clameurs enragées.
+
+ * * * * *
+
+Deux jours plus tard, en sortant, miss Green vit un homme accroupi au
+bord de la piste poussiéreuse, en face de la maison. Elle reconnut le
+fanatique au visage grêlé qu’elle avait remarqué dans l’entourage du
+marabout. Il se tenait immobile, ses longs cheveux blanchis à la cendre,
+son chapelet au poing, en prières, semblait-il.
+
+Il ne parut pas la voir.
+
+Quand elle rentra, l’homme était encore là. Pendant le lunch, elle le
+fit remarquer à son père.
+
+--Je l’ai déjà vu, dit le vieux soldat.
+
+--Et que pensez-vous qu’il attende?
+
+--L’aumône, probablement. Étant un personnage religieux, comme l’indique
+son chapelet, il ne peut mendier. Mais sa présence veut dire:
+«Donnez-moi.» C’est ce que nous ferons tout à l’heure.
+
+Le colonel, dont la santé s’était améliorée, sortait maintenant à cheval
+avec sa fille. On leur amena leurs montures vers trois heures. En
+passant devant le fanatique, ils jetèrent une poignée de sous à ses
+pieds, sans qu’il parût s’en apercevoir.
+
+Ils trottèrent sur les pistes bordées d’aloès, entre les maigres champs
+de maïs envahis par les pierres et dont les Marocains défendent la
+moindre pousse avec des vociférations. Au ciel, le blanc des nuages
+était épars, comme en bouillie. Le vent transportait du sable chaud.
+Miss Green avait la migraine... Ils rentrèrent longtemps avant le
+coucher du soleil.
+
+L’homme était toujours là.
+
+--Nous n’avons peut-être pas assez donné, supposa la jeune fille.
+
+--Non. Il est sûrement en prières, déclara le colonel. Je l’ai observé.
+
+--Mais si ce n’est pas de l’argent qu’il attend, pourquoi serait-il venu
+s’installer ici?
+
+--Il doit y avoir quelque indice qui lui désigne cette place comme
+favorable. Remarquez qu’il est tourné vers l’Est, c’est-à-dire vers La
+Mecque.
+
+--Il ne perd pas la maison des yeux.
+
+--Je parierais qu’il ne la voit même pas.
+
+Le sirocco souffla toute la nuit. Les rafales arrivaient par séries,
+avec une force croissante, puis cessaient pour reprendre aussitôt. Les
+palmiers se froissaient dans une colère métallique. Ellen ne dormit pas.
+
+En ouvrant sa fenêtre, vers huit heures, elle vit avec étonnement le
+saint personnage à la même place que la veille. Des colonnes de sable
+tournoyaient dans la vallée; les arbustes geignaient, harassés. L’homme
+était immobile, blanc de poussière, pareil à un mort.
+
+Elle se promit d’interroger le cuisinier à son sujet.
+
+--C’est singulier, Amram, lui dit-elle en prenant son thé. Cet Arabe est
+toujours là. Si tu allais lui demander ce qu’il veut?
+
+Il la dévisagea, fermant à demi les yeux, pour en atténuer la flamme.
+
+--Je suis un pauvre juif, répondit-il humblement. Pour lui, musulman, je
+ne suis qu’une vermine. D’ailleurs, il est en extase. Autant questionner
+une pierre.
+
+--Si tu le renvoyais?
+
+--Ce n’est pas un serviteur comme moi qui oserait chasser un _Hadj_.
+Tous ceux qui suivaient le marabout sont des _Hadj_, de saintes gens qui
+reviennent de La Mecque. S’ils apprenaient qu’un juif a offensé l’un
+d’eux, ils l’assommeraient à coups de bâton!
+
+Tout en dispersant avec une palme sèche les mouches obstinées, il
+examinait la jeune fille, un pli d’attendrissement sous ses poils
+blancs. Elle le renvoya, disant:
+
+--C’est bien. J’en parlerai au colonel.
+
+Celui-ci fut d’avis de ne plus s’occuper de l’intrus.
+
+--Aux Indes, déclara-t-il, on voit des fakirs incrustés des années à la
+même place. C’est comme un arbre, ou une fontaine; on les frôle, on les
+piétine presque, on ne les remarque plus.
+
+Le sirocco soufflant encore dans l’après-midi, les Green ne sortirent
+pas. Ellen, qui suffoquait dans sa chambre, voulut faire sa sieste sous
+la charmille. Soleil et poussière passaient par la claire-voie, mais la
+touffeur était moindre que dans les pièces closes, du moins à ce que
+prétendait la jeune fille.
+
+Le lendemain, un azur lumineux, immobile, voûtait le monde.
+
+Le saint paraissait aussi indifférent à l’embellie qu’aux rafales qui
+l’avaient assailli trente-six heures durant. Au lunch, le colonel
+annonça:
+
+--J’ai demandé les chevaux pour trois heures. Nous irons voir ces
+grandes _noriahs_, sur la route de Mogador.
+
+--Je préfère ne pas sortir, père, répondit instinctivement Ellen.
+
+--Tu n’es pas malade?
+
+--Non... fatiguée seulement.
+
+Elle passa l’après-midi sous la charmille, à lire un roman. En tournant
+la tête, elle voyait le religieux de l’autre côté du chemin, tache brune
+sur le vert pourpré des figuiers de Barbarie. Elle distinguait son
+visage, plaque de cendre où brûlait la braise noire des yeux, mais elle
+s’efforçait de n’y plus attacher la valeur d’une présence humaine, de le
+considérer comme une plante un peu plus étrange que la nature aurait
+fait germer devant sa porte.
+
+Dans la nuit, elle eut un cauchemar. Des nuées jaunes chargées de sable
+fuyaient dans le ciel, à toute vitesse. Elle contemplait ce spectacle
+d’en haut, sans le comprendre, car l’atmosphère était parfaitement
+tranquille. Soudain, elle aperçut, au-dessous d’elle, se tordant dans le
+creux d’une dune, la forme démesurée du religieux. Il avait une poitrine
+affreusement dilatée et son corps élastique, ondulant au soleil comme
+celui d’un ver, commandait à la course des nuages.
+
+ * * * * *
+
+Au matin, une petite inquiétude vivait en elle.
+
+--Père, déclara-t-elle après le déjeuner, je ne sortirai pas encore
+aujourd’hui. Je ne me sens pas bien.
+
+Le vieillard la regarda:
+
+--C’est vrai. Tu es un peu pâle... Ce coup de sirocco m’a fatigué aussi.
+Je te donnerai de la quinine.
+
+Elle passa de nouveau la journée sous la charmille. Sans savoir
+pourquoi, elle avait pris sa chambre en dégoût. Vers six heures, le ciel
+devint d’or. Les palmiers se dilatèrent. Les verdures semblèrent soudain
+étonnamment jeunes. Une volupté rapide, intense, submergea la vallée.
+
+Youssef parut.
+
+--Regarde comme je suis propre, cria-t-il. Donne-moi trois francs!
+
+Elle s’étonna du chiffre accru de ses exigences. Il sourit vicieusement,
+en fixant l’échancrure de son corsage.
+
+--C’est pour ma femme, expliqua-t-il.
+
+Et comme elle riait, incrédule, il releva brusquement son burnous,
+exhibant sa virilité.
+
+Elle rougit très fort et le renvoya. Il s’en fut, ricanant de la gorge.
+
+L’_ayah_ avait surpris la scène.
+
+--S’il revient, dit la jeune fille, tu le chasseras. C’est un petit
+voyou.
+
+--Un grand voyou, maîtresse! Un très grand voyou!... Mais aussi,
+ajouta-t-elle à voix basse, maîtresse est trop charitable. Ici, ce n’est
+pas comme à Ceylan, où chaque mendiant vous bénit pour l’aumône qu’il
+reçoit. Ici, on ne connaît pas le Bouddah et on se rit du bien.
+Maîtresse va, vient; elle parle aux Marocains; elle a pitié d’eux; elle
+leur donne des sous et des médicaments... Mais les Marocains ne s’en
+soucient guère... Ils regardent maîtresse, quand elle passe... Si elle
+savait comment ils la regardent!... J’en frémis parfois dans ma vieille
+peau... Oui, tous, même cette tige boueuse de Youssef, même le juif!
+
+ * * * * *
+
+Dans la nuit, Ellen s’éveilla tout à coup avec la sensation qu’on venait
+de lui toucher l’épaule. Une angoisse la chassa du lit, la poussa vers
+la fenêtre.
+
+L’odeur intime, réelle, de la terre et des plantes était libérée. Dans
+une mare, des grenouilles coassaient furieusement, toutes ensemble, puis
+se taisaient ensemble. Leur chant avait une force extraordinaire; on eût
+dit un aboiement de chiens. Sous un figuier, on entendait des
+gémissements humains, une voix de très jeune fille, qui semblait
+sangloter et un halètement d’homme, rapide, enivré.
+
+Elle sentait ses jambes mollir. La nature avait, cette nuit, une face
+nouvelle; les êtres, couverts par le soleil d’une dorure factice,
+étaient, dans cette noirceur, plus vrais, plus puissants, et brutalement
+obsédés.
+
+Certes, il y avait dans l’univers d’autres forces que les orages du sud
+ou que la poussée de la barre contre les rocs, des forces tout aussi
+impétueuses et indifférentes, mais dont on ne parlait jamais...
+
+ * * * * *
+
+La journée du lendemain se passa comme les précédentes. Après le dîner,
+le colonel but son whisky sous la charmille, à la lueur du photophore.
+
+Il faisait une de ces soirées parfaitement sèches où il semble que la
+terre africaine, privée d’atmosphère, touche les régions supérieures du
+ciel.
+
+Ellen brodait des mouchoirs, se débattant en silence contre elle ne
+savait quoi. Voilà plus d’une heure qu’elle voulait se mettre au lit,
+mais ployer le genou, lever la main était impossible. Elle sentait la
+sueur perler sous ses bras.
+
+Le vieillard parti, elle appela l’_ayah_.
+
+--Arrange-moi mes cheveux, pria-t-elle.
+
+La Cinghalaise dénoua la chevelure qui ondoya jusqu’à terre, et se mit à
+la peigner, tout en murmurant des louanges d’une voix enfantine et
+chantante.
+
+Quand elle fut seule, Ellen s’abandonna en arrière, cédant à l’ennemi
+inconnu.
+
+Elle s’éveilla en sursaut et referma aussitôt les yeux, dans une nausée
+d’effroi: à trois pas d’elle, se tenait le religieux. Parfaitement
+immobile, il la fixait avec une ardente sévérité. Les yeux seuls
+semblaient maintenir en vie cet assemblage de chairs sèches, ravagées
+par la variole, entaillées de blessures volontaires, encroûtées
+d’ulcères.
+
+--Que faites-vous là? implora-t-elle faiblement.
+
+En même temps, elle cherchait à se réfugier dans la salle à manger. Mais
+elle se sentait tout entière enveloppée dans un filet pesant. Le mieux
+qu’elle put faire fut de se lever et de se roidir contre la claire-voie.
+Il lui était impossible de frapper l’intrus, de le chasser, ou même de
+lui parler avec rudesse.
+
+--Comment êtes-vous entré? murmura-t-elle. Pourquoi me regardez-vous
+ainsi? Qu’est-ce que vous voulez?
+
+Il étendit une main desséchée vers les cheveux épars de la jeune fille.
+De son autre main, étrangement agile et expressive, il lui faisait signe
+d’en couper une mèche.
+
+--N’approchez pas, supplia-t-elle.
+
+S’arrachant par un violent effort de volonté, elle s’enfuit jusque dans
+sa chambre. Un instinct de défense, éveillé subitement, lui conseillait
+la ruse.
+
+Il y avait, devant son lit, la peau d’un lion que le colonel avait tué
+jadis dans l’Afrique du Sud. Elle prit des ciseaux, trancha dans la
+crinière, puis eut le courage d’affronter de nouveau le religieux.
+
+Il attendait, impassible. Elle lui tendit la pincée de soies blondes, en
+s’efforçant de sourire. Il la porta sans mot dire à ses lèvres, à son
+front, et sortit.
+
+Elle était parfaitement lucide. Elle remarqua qu’il avait aux chevilles,
+comme beaucoup de pèlerins, deux plaies rondes habitées par les mouches.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, une sorte de pudeur l’empêcha de raconter l’aventure à son
+père. Elle n’osa se confier qu’à la Cinghalaise.
+
+--Voyez-vous, le chien rogneux! gronda la vieille. Qui sait ce qui
+serait arrivé, si maîtresse lui avait donné une de ses boucles? Il
+tiendrait maîtresse en son pouvoir...
+
+Et elle ajouta, plus bas:
+
+--Maîtresse ne sait donc pas que cette bête sauvage la désire?
+
+La jeune fille rougit violemment:
+
+--Tais-toi! Je le savais.
+
+En réalité, cette idée l’atteignait pour la première fois. Elle avait
+envisagé des chances de meurtre, de vol, d’empoisonnement, mais non la
+possibilité qu’en cette ruine humaine habitât la même volonté qui
+faisait se clore les yeux d’Amram en sa présence, la même qui amenait un
+sourire vicieux sur les lèvres de Youssef. Elle éprouvait une
+stupéfaction mêlée de dégoût. Revivant ses derniers jours, ses abandons
+pesants sous la charmille et l’étrange torpeur qui la clouait sous l’œil
+fixe du fanatique, elle avait envie de se plonger dans l’eau pure. Elle
+s’interrogeait vainement sur la nature de cette force, capable de
+troubler un être à distance, d’enchaîner les membres et la pensée,
+d’éveiller des remous jusque dans le profond domaine des songes. Elle ne
+savait pas que si l’homme mettait au service de ses instincts la
+puissance accumulée par l’ascétisme, il deviendrait une espèce de démon,
+devant qui plieraient les corps et les âmes les plus fiers.
+
+Malgré le soleil, qui désolait majestueusement la vallée, elle sortit
+volontiers avec son père et se promena dans les jardins, légère, la tête
+vide, comme après une fièvre. Ils allèrent jusqu’aux dernières verdures,
+d’où l’on voit un rideau de feu ondoyer sur les sables.
+
+En rentrant, ils passèrent devant le religieux qui roulait entre ses
+doigts la mèche dorée.
+
+Elle se retira de bonne heure, ce soir-là.
+
+La nuit tempérait à peine la chaleur. Portes et fenêtres ouvertes, les
+maisons attendaient anxieusement un souffle, un remous de l’air fixe.
+
+Vers une heure, Ellen s’éveilla. Un clair de lune puissant comme une
+aurore avait envahi la pièce. Une sensation de vie accrue, de force
+irritante et insolite parcourait ses membres. Il lui semblait respirer
+une odeur de suint, l’odeur animale des mendiants, des chameaux et des
+chiens vautrés sur une terre brûlante. Elle voulut se rendormir, enfouit
+son visage dans l’oreiller. Cette odeur la poursuivait. L’immobilité
+n’était plus supportable. Elle se dressa, tordit ses bras minces,
+qu’elle sentait plus robustes que des câbles et finit par se glisser
+hors de la moustiquaire.
+
+Ses pieds nus rencontrèrent le carrelage... Elle était sûre d’avoir
+foulé la peau de lion en se couchant et elle la voyait, maintenant, au
+milieu de la chambre. Que s’était-il passé? Elle pensa qu’elle faisait
+un de ces rêves où la conscience dédoublée enregistre des événements
+absurdes, tout en les niant ironiquement. En effet, _voici que la
+dépouille se mettait à bouger_... Mais ce chacal qui ricanait, là-bas,
+dans les jardins?... La fraîcheur du pavé, sous ses pieds?... Non, elle
+ne rêvait pas et la chose morte avait encore frémi, animée d’une vie
+fantômale!
+
+Miss Green passa le restant de la nuit, pelotonnée contre le mur,
+mordant sa moustiquaire pour ne pas crier.
+
+Quand elle osa jeter les yeux à terre, dans l’avant-lueur orangée du
+jour, la peau de lion gisait contre la porte, comme si le balai d’une
+servante, et non un puissant orage d’énergies inconnues, l’avait fait
+échouer là.
+
+ * * * * *
+
+Au lever du soleil, le fanatique aboya une injure, se dressa sur ses
+jambes desséchées et s’en alla vers les sables.
+
+
+
+
+A L’ÉCART
+
+ Ce sont les conditions exceptionnelles qui créent l’artiste:
+ tous les états intimement liés aux phénomènes maladifs, de sorte
+ qu’il ne semble pas possible d’être artiste sans être malade.
+
+ (NIETZSCHE, _la Volonté de Puissance._)
+
+ Les artistes ne sont pas les hommes de la grande passion, quoi
+ qu’ils s’imaginent et quoi qu’ils nous disent.
+
+ (ID. _Ibid._)
+
+
+I
+
+Je fis sa connaissance au deuxième relais de la route de Laghouat au
+M’Zab. Je roulais depuis neuf heures à travers la _Daya_, dans le coupé
+de l’énorme voiture. J’étais descendu péniblement, en chancelant dans la
+nuit. La diligence dételée semblait une épave du désert. Un Arabe était
+étendu sur le marchepied arrière, blanc et immobile comme un cadavre
+sous son drap. Un bref tourbillon de poussière se soulevait parfois,
+au-devant du fanal. On se sentait rejeté du monde, vomi au hasard, en un
+point quelconque de l’immensité plate et morte.
+
+Pourtant, un rectangle de lumière, dressé sur l’obscurité, attestait
+l’existence d’une maison. J’entrai dans une pièce où s’entendaient le
+tic-tac d’un réveil et la respiration d’hommes endormis. Un feu de
+tourbe éclairait suffisamment. Le cocher buvait du café, accroupi devant
+la flamme. Des Arabes étaient allongés sur la terre battue. Au fond de
+la chambre, adossé au mur, un Européen me regardait. Je lui offris une
+cigarette, qu’il accepta avec une espèce d’empressement inquiet.
+
+Dès les premières paroles, il me fut évident qu’il n’appartenait pas aux
+catégories humaines le plus souvent rencontrées dans ces parages:
+officiers en tournée d’inspection, ou fonctionnaires civils rejoignant
+leur poste. Je lui demandai s’il descendait au M’Zab avec moi. Non, il
+venait d’errer à cheval parmi les tribus et il regagnait Laghouat en
+flânant.
+
+Au bout d’un quart d’heure de causerie, il me dit, à brûle-pourpoint:
+
+--D’ailleurs, vous ne trouverez rien, là-bas.
+
+Je le regardai avec surprise.
+
+--A quel point de vue?
+
+--Musique, sourit-il brièvement, en baissant les yeux.
+
+--Mais je suis peintre, protestai-je.
+
+--Oui... Vous devez être mieux doué pour la musique.
+
+C’était cruellement exact. Je le regardai avec stupeur.
+
+--Et vous? questionnai-je.
+
+--Moi?... Je m’occupe de musique.
+
+On avait attelé des mules fraîches. Nous nous séparâmes sur des paroles
+banales et je continuai mon voyage.
+
+Trois semaines plus tard, je le retrouvai dans la salle à manger de mon
+auberge, à Ghardaïa. Il était arrivé de nuit. Je lui demandai s’il
+comptait rester longtemps dans le M’Zab.
+
+--Je ne sais pas, hésita-t-il. Je n’ai pas de projets... Je suis tout à
+fait libre... et... Eh bien, coupa-t-il d’une voix forte, dites-moi donc
+que j’avais raison. Vous n’avez rien trouvé, n’est-ce pas?
+
+--En effet.
+
+--C’est fini. Voilà douze siècles qu’ils dorment. Il y a d’autres races
+qui dorment aussi... Mais elles chantent quelquefois en rêve...
+Celle-ci, non... D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne m’en plains pas... Ils
+ont tout de même une musique... Regardez-les bien... et... vous
+l’entendrez peut-être.
+
+--Vous composez? questionnai-je.
+
+Il me jeta un regard fuyant et répondit, comme la première fois:
+
+--Je m’occupe de musique.
+
+Je demandai son nom à l’hôte, après le déjeuner: Michel Sarterre. Je me
+souvins, tout à coup, que six ans auparavant, tandis que je voyageais en
+Orient, les artistes de Paris s’étaient émus à l’apparition d’un jeune
+musicien de ce nom. Il avait fait exécuter un ballet d’une conception si
+originale, d’une audace harmonique si grande, que le public s’était
+révolté. Entré dans la gloire à coups de sifflet, il n’avait pas profité
+de cette exaltation de colère et d’enthousiasme. Au lieu de produire,
+suivant l’usage des habiles, une seconde œuvre, aux violences calculées
+pour le scandale, il s’était fait oublier. Je ne doutai pas que le
+hasard ne nous eût réunis, mais sa réserve me conseillait de n’en rien
+témoigner.
+
+Nous causions, un soir, sur le seuil de l’auberge, à cette heure
+bienheureuse où la ville blanche devient rose, où une voix s’échappe de
+son bizarre minaret, dressé comme un pistil noir sur le couchant, où
+tout un peuple en burnous commence sa rumeur. Il y avait des formes
+claires couchées à même la piste. Un crapaud donnait ses deux notes.
+Dans un café, les chocs sourds des tambours et les broderies obsédantes
+de la flûte annonçaient la volupté renaissante de la nuit.
+
+Mon compagnon me désigna une fillette qui passait devant nous:
+
+--Regardez.
+
+Elle portait un turban orange d’une si riche nuance, qu’il semblait
+distiller de la couleur. Le kohl entourait ses yeux d’un ovale bleu.
+Deux signes bleus sur le front, drapée avec mollesse dans une robe
+indigo, elle marchait fièrement, une agrafe d’argent posée sur l’épaule
+nue.
+
+--C’est pourtant vrai, dis-je. Il leur reste cette musique-là. Mais qui
+peut la noter?
+
+Il sourit vaguement, suivant des yeux l’enfant, qui se balançait dans la
+cendre pourpre du crépuscule.
+
+Quelques instants après, un garçon au burnous en loques, à l’œil
+impudent, passa nonchalamment près de nous. Avant de disparaître, il se
+retourna et fit un signe impatient à Sarterre, qui devint nerveux, puis
+me quitta, sous un prétexte quelconque.
+
+Vers deux heures du matin, je prenais l’air sur ma terrasse. Un grand
+vent doux faisait lever des nuages bleuâtres, qui couraient timidement
+vers l’ouest, comme avertis que bientôt le soleil jaillissant les
+dévorerait.
+
+Quelqu’un pénétrait dans l’auberge. Je me penchai et reconnus Sarterre.
+Il me vit, leva vers moi une face illuminée par je ne sais quelle
+ivresse et me fit un geste familier de la main.
+
+Après le déjeuner, il s’approcha de ma table.
+
+--Je ne vois pas, dit-il, pourquoi je ne vous raconterais pas ma nuit.
+
+Je lui offris une chaise. La salle était presque fraîche. Ali, le
+domestique, une grande brute arabe à la voix retentissante, allait et
+venait.
+
+--Vous avez remarqué cette fillette, hier au soir, n’est-ce pas? C’est
+une amie de la petite crapule au burnous déchiré qui venait derrière
+elle. Treize ans... l’âge des entremetteurs, ici. Celui-là m’a conduit
+par un détour jusque dans l’oasis. On peut y aller en traversant la
+ville, mais celle-ci n’est pas éclairée et ses rues voûtées, ses
+impasses, ses recoins souterrains conseillent à l’Européen de ne pas s’y
+risquer le soir. D’ailleurs, dans les jardins, on peut recevoir le coup
+de fusil destiné au maraudeur ou à l’adultère. C’est peut-être pour cela
+qu’ils sont si beaux. Ah! je suis sûr que ce vieil âne de Rimsky les
+aurait aimés!
+
+J’avais remarqué déjà sa coutume d’injurier affectueusement ses maîtres
+les plus chers.
+
+--La nuit, continua-t-il, la palmeraie sent l’eau et les roses
+mouillées. On y marche sous une mer de verdure, à cause des vignes que
+les Mozabites font courir d’un tronc à l’autre. Une fraîcheur faible et
+sentante vous monte à la tête. Mais la plus grande ivresse, c’est encore
+celle qu’on porte en soi... Le désir de cette enfant farouche, la pensée
+qu’elle vous échappe de jardin en jardin, l’incertitude de la
+poursuite... Oui, c’est plus fort que leur _lagmi_!
+
+Je crois qu’elle nous guidait, tout en paraissant nous fuir, car,
+arrivée près d’une porte pratiquée dans un mur de terre, elle nous
+attendit et le marchandage commença. Il y eut de longs chuchotements
+passionnés et gutturaux. A la fin, le petit Arabe me dit: «C’est oui.»
+
+La porte s’ouvrit et nous pénétrâmes dans un jardin. Une forme bleue
+faisait le guet. Je sentis le contact d’un bras noir et maigre cerclé
+d’argent. Nous traversâmes un carré d’orge et trouvâmes une vieille,
+assise près d’un gourbi. Les chuchotements recommencèrent. On paraissait
+craindre l’arrivée de quelqu’un. Puis l’enfant se mit à avoir peur de
+moi. La vieille lui fit honte de sa timidité. Le jeune entremetteur
+l’encouragea en riant. Finalement, elle pénétra dans une espèce de cave,
+où la guetteuse nous rejoignit avec une bougie allumée. Je vis une tête
+noire au nez crochu, des pommettes saillantes, un œil gauche vitreux. La
+pièce n’avait pas de meubles; rien qu’une natte et une toile brune. Des
+babouches minuscules traînaient. La guetteuse proposa du café, que je
+refusai, puis nous quitta.
+
+La fillette se tenait debout, la tête un peu penchée. Elle toucha sa
+robe d’un geste mutin, pour dire: «Faut-il l’enlever?»... Ah! comme
+cette palpitation du désir est plus forte que la tendresse! L’amour que
+nous imposent les femmes civilisées m’a toujours paru maladif. Il naît,
+se développe et meurt dans une brume de sentiments. Et si je n’ai plus
+de sentiments, moi? Si les mots qui les expriment me font défaillir de
+honte et d’écœurement? Si je suis devenu pareil à un chacal? Faut-il
+encore mentir? Qui donc y gagnera?
+
+Cette enfant avait un corps brun, très clair, presque blanc; non point
+potelé, mais ferme comme la terre. Elle était docile et grave. Elle ne
+prononça que deux mots: _merci_, quand je jetai cinq francs sur le sol
+et _demain_, quand je la quittai.
+
+Vous êtes-vous jamais senti libre, auprès d’une femme d’Europe? Moi pas.
+Je ne parle pas de celles qui nous aiment. Mais les filles elles-mêmes
+nous enchaînent, par leur bavardage et leur comédie du plaisir. Ce
+prétendu partage de la volupté nous oblige à une sorte de
+reconnaissance, au mensonge de la camaraderie ou de la pitié. C’est un
+poids à traîner en commun, une complicité de tristesse et de joie. Au
+contraire, avec ces petits démons bruns, je me sens divinement seul.
+Elles sont inertes et aussi privées de sentimentalité qu’une pierre
+polie. Leur obéissance est servile, mais glaciale. C’est pour cela
+qu’elles m’enivrent. Elles me haïssent peut-être: elles ne contrecarrent
+jamais ma folie de liberté. Elles ignorent les gestes qui emprisonnent.
+Combien de fois,--du temps où je me croyais capable d’aimer,--combien de
+fois n’ai-je pas fait sournoisement glisser le bras qu’une femme
+arrondissait autour de mon cou!
+
+Je retrouvai mon jeune Arabe dans le jardin. La guetteuse à l’œil mort
+nous ouvrit la porte et nous vagabondâmes de nouveau dans l’oasis.
+
+Mon guide mordait une rose. Il voulait me conduire chez un de ses petits
+amis, _beau comme la lumière_, disait-il. Je préférai visiter une
+Ouled-Naïl qui habite hors la ville, en haut d’un roide escalier de
+faïence. C’est une fille de seize ans, de la couleur du cuivre rouge.
+Ses bras fluets pendent, sans vouloirs; son corps semble ramolli par le
+fleuve de débauche qui, sans cesse, déferle sur lui. Ses seins renflés
+résistent pourtant. Son visage, à la lèvre inférieure saillante, fait
+songer à la tête d’un poisson qu’on tiendrait par les ouïes. Elle est
+primitivement bestiale et ne prononce que de rares syllabes enrouées. Je
+sortais de chez elle, quand vous me vîtes rentrer. J’étais ivre et je
+n’avais pas bu.
+
+Il se tut, inconscient de la gêne que ces confidences me causaient. Il
+n’y attachait évidemment aucune importance. Mais sa pudeur était
+ailleurs: je crus pouvoir lui dire, un instant après, que j’avais
+entendu parler de sa première œuvre; aussitôt, il rougit, balbutia un
+acquiescement et, pivotant sur ses talons, me demanda si je connaissais
+un débit d’excellent vin de palme, à la porte du midi.
+
+Je ne le vis pas le jour suivant.
+
+Le surlendemain, je le trouvai hors des murs de la ville, dans un ravin
+de sable désolé par la lumière. Il était échoué sur un talus où
+s’étalaient des ordures, non humiliées et croupissantes, comme aux pays
+humides, mais rutilant impudemment derrière un rideau de flamme. Il y
+avait eu là, jadis, un cimetière et les immondices débordaient sur les
+tombes en miettes. On foulait pêle-mêle des mâchoires de bêtes, des
+débris de cruches, des déchets de nourriture et des stèles éclatées. Des
+morceaux de fer-blanc étincelaient comme le diamant. L’astre de midi
+trempait tout d’un feu jaune et rouge, qui vous revenait à la face et
+vous mordait les yeux.
+
+Sarterre était assis sur un crâne de mouton et son talon martelait une
+boîte à conserves défoncée. Il me regardait approcher d’un œil lourd. Je
+ne savais comment l’aborder.
+
+--Vous vous demandez probablement ce que je fais là? me dit-il enfin. Ce
+matin, vers dix heures, je suis sorti... J’ai vu, sur la route, une
+tache mauve qui dansait dans la lumière. J’ai pressenti un corps de
+femme. Je l’ai suivie... dépassée... Elle m’a regardé d’un air farouche.
+Elle allait à Melika. Je l’ai vue entrer par la porte à cinq dents qui
+ouvre sur une voûte noire. Elle m’aurait griffé, si j’avais pénétré dans
+les murs. Je me suis assis au pied du rempart. Une jeune nomade est
+sortie de la voûte. Je l’ai suivie jusqu’aux tentes en loques de sa
+tribu. Les chiens aboyaient; les hommes me surveillaient obliquement. Je
+suis revenu vers Ghardaïa. J’avais encore dans la chair cette promesse
+d’un bonheur inouï, dans l’esprit ce chaud engourdissement lumineux
+qu’une joie soudaine, aiguë comme l’éclair, va déchirer tout à coup...
+Je suis allé... je suis venu... j’ai relevé des traces de pas...
+poursuivi des silhouettes lointaines... Peu à peu, ma nuque et mes reins
+se sont appesantis... J’ai viré... guetté, sous le soleil de plus en
+plus lourd... Et me voici... Ma nuque s’est tout à fait prise... mon
+pouce se retourne... Je sais qu’il n’y a rien... que l’heure est vide...
+la piste déserte... mais j’attends... Ce n’est pas très intelligent,
+n’est-ce pas?... Je ne sais rien faire d’intelligent...
+
+--Je m’étonne, dis-je, qu’une vie comme la vôtre ne vous remonte pas
+quelquefois à la gorge.
+
+--Oh, je connais le dégoût, reprit-il sourdement. L’ivresse est brève,
+incapable de délivrer un peu longuement cette carcasse. Le frisson du
+désir passe comme une brise du nord. Il ne rafraîchit ni la pensée ni la
+chair. A l’heure du plaisir, presque tout est bu d’avance. La lampée me
+semble courte et fade. Elle est à peine engloutie que la machine reprend
+sa poursuite. L’esprit pèse vainement cette folie. Quand je recompte les
+secondes de joie et les heures d’angoisse... oui, la nausée m’envahit.
+J’étouffe.
+
+Je me taisais. Je venais de m’apercevoir avec émotion que celui qui me
+parlait dans une si inquiète misère était un enfant. Il ricana:
+
+--Vous n’allez pas vous apitoyer, n’est-ce pas?
+
+Je posai ma main sur son bras:
+
+--Excusez-moi si la question vous blesse, mais pourquoi n’avez-vous rien
+produit, depuis six ans?
+
+Il serra les lèvres, le regard fuyant:
+
+--Un jour... je vous dirai ce qui m’est arrivé.
+
+--En ce moment, insistai-je, pourquoi ne travaillez-vous pas?
+
+--Ah, je vois! s’écria-t-il avec une espèce de gaieté. Vous vous
+imaginez que la vie que je mène a détruit mon talent? Vous croyez que
+j’ai sombré «dans la débauche»? Détrompez-vous. D’abord, je travaille.
+J’écris une symphonie. Ensuite, je ne sache pas que ses vices aient
+jamais entamé le pouvoir créateur d’un artiste, _à condition qu’il ne
+devienne pas leur esclave_. Ils sont la goutte de poison toujours en
+suspens dans son rêve. Si le poison déborde, le rêve s’alourdit... Les
+miens ne sont pas assez grands pour m’apaiser, mais ils colorent
+féeriquement ma musique. Longs désirs, voluptés brèves, tourments
+absurdes, voilà la source de mes plus beaux songes.
+
+--Je ne sais si je vous comprends, interrompis-je.
+
+--Écoutez, reprit-il, c’est de nuits comme celle que je vous ai contée,
+c’est de matinées comme celle-ci, qu’a jailli le meilleur de ma pensée.
+Qu’y a-t-il là d’incompréhensible? La beauté peut sortir de l’ordure.
+Une vie pure peut mener au desséchement. Un cœur sec peut épancher les
+harmonies les plus chargées de tendresse. Le vice, engendrer la
+fraîcheur. L’amour, venir de la haine et l’impuissance de la bonté.
+L’agitation sans but conduit parfois à la plénitude et le dégoût aride à
+la joie impétueuse. A chacun sa loi. La mienne m’a été lentement
+révélée. Pendant les heures amères de la poursuite, ou dans l’étreinte
+d’une chair inconnue, j’ai compris que, pour moi, l’inquiétude et le
+désir _étaient créateurs_.
+
+Il réfléchit un instant, sous le soleil pesant, puis reprit:
+
+--J’avais tort de me plaindre, tout à l’heure. Le plus libre génie doit
+payer son inspiration, comme l’ouvrier paie son pain... On paie de sa
+raison, de son bonheur, quelquefois de sa vie. Moi, j’ai payé de ma paix
+et de ma substance. J’ai accepté ma loi. Ce que j’endure ne compte pas.
+Ma personne est sans importance. Je crois même... oui, je suis presque
+heureux d’être aussi misérable!... Avez-vous remarqué cette grosse fille
+du café des rouliers, avec sa tête de bœuf et son souffle asthmatique?
+J’étais avec elle, l’autre jour, dans une mansarde envahie par les
+cafards, sur un grabat. Sa peau est rugueuse comme l’écorce; elle sent
+mauvais... Eh bien, j’étais content qu’elle fût si repoussante,
+comprenez-vous? Je l’aurais souhaitée plus hideuse encore! Je ne veux
+pas de l’amour! Je ne veux pas du bonheur! Je hais tout ce qui
+m’arracherait à moi-même! Je crains d’être assouvi. J’ai peur de la
+jouissance. J’aime mes tourments! Je ne demande qu’à rester ce que je
+suis. Oui, aussi mesquin, aussi ridicule que vous me voyez, pourvu que
+je puisse continuer à produire! Pourvu que ce paradis, qui est à moi
+seul, ne me soit jamais repris!
+
+Il s’était levé. Le soleil brûlait nos pieds, à travers la toile des
+souliers. Une vague d’air chaud traversa le ravin.
+
+--Vous ririez, ajouta-t-il, si je vous disais sincèrement ce que je
+pense de mon œuvre. Je donnerais ce pays et la vie de ses habitants pour
+une seule de mes pages!... Voilà l’homme que je suis.
+
+Je me tus. Je réfléchissais au mystère que sera toujours pour moi
+l’artiste de notre temps. Celui-ci croyait m’inspirer de l’horreur;
+peut-être le souhaitait-il... Non... Non. Je le trouvais jeune, maladif
+et d’une loyauté émouvante, comme la musique de son époque. J’éprouvais
+pour lui la plus tendre curiosité. J’avais envie de le serrer dans mes
+bras.
+
+Nous rentrâmes en longeant les hauteurs teintées de noir, comme
+goudronnées, qui dominent la _Chebka_. De là, on découvre un grand pays
+mort de lumière, des houles de pierres jaunes, à l’infini.
+
+En contournant la ville, nous vîmes, le long d’un mur, une dizaine de
+prostituées au repos. Elles étaient accroupies, silencieuses, drapées
+d’étoffes multicolores: on eût dit une rangée de beaux insectes
+venimeux.
+
+--La voilà, ma symphonie, dit Sarterre, avec un geste qui englobait la
+_Chebka_, les femmes et la cité bruissante.
+
+
+II
+
+Il s’enferma pendant une semaine. Je le vis descendre, un matin, l’œil
+vif et le pas léger.
+
+--Je suis content, me dit-il. J’ai terminé le second mouvement de ma
+symphonie. Si vous n’avez rien à faire aujourd’hui, nous irons dans les
+jardins et nous causerons.
+
+Après la sieste, nous prîmes des mules et gagnâmes la palmeraie en
+contournant la ville. Il me conduisit dans un enclos où il avait accès.
+Un tapis était posé sur l’orge épaisse. Les palmes et la vigne, qui
+courait d’un tronc à l’autre sur des cordes, interceptaient le soleil.
+Il y avait des tortues d’eau et de petits lézards à queue rose. Nous
+nous étendîmes dans la béatitude toujours nouvelle du sous-bois au
+désert.
+
+--Il y a cinq ans, dit Sarterre, je n’avais pas encore hérité de la
+somme qui me permet de paresser sous ces latitudes. Je vivais de leçons
+nauséabondes. Je me traînais dans les bars, sur les trottoirs, dans les
+parcs et brûlais d’ennui sur des corps apprivoisés. J’écrivais cependant
+ce ballet qui a paru si sauvage, et qui me semble aujourd’hui
+péniblement sage. Je me sentais gonflé d’une musique nouvelle, riche de
+paroles jamais prononcées. Je vivais dans une solitude magnifique, sans
+me rendre compte que ma puissance créatrice n’avait pas encore subi
+l’épreuve du feu. Personne ne l’avait menacée, car personne ne m’avait
+aimé.
+
+Un matin de février, j’épousai assez distraitement Thérèse V. Sa voix
+m’était chère, mais elle, je ne savais pas si je l’aimais. Elle le
+savait probablement. Elle me comprenait mieux que moi-même. Nous vécûmes
+retirés, pauvres et dans une grande indépendance mutuelle. Ma femme
+s’ingéniait pour ne pas devenir un obstacle à mon travail. Son amour
+avait choisi la forme la plus difficile du sacrifice: l’absence. Nous
+nous voyions aussi peu que des amants clandestins. Je me souviens que
+plusieurs fois, comme je m’attardais avec elle, elle se sauva sans rien
+dire. J’étais touché, mais je ne sais quelle sensation de gêne se mêlait
+à mon émotion. Thérèse n’avait pas tardé à reconnaître combien mes
+habitudes errantes étaient liées à ma faculté d’écrire de la musique.
+Aussi me poussait-elle à voyager. Quand nous avions économisé quelques
+centaines de francs, elle me disait:
+
+--Pars, mon chéri.
+
+Je partais pour la montagne ou la mer, mais je ne retrouvais pas
+l’ivresse de liberté que j’avais goûtée jadis. Il m’arrivait d’écourter
+mes absences, rappelé au foyer par la pensée qu’elle y était triste et
+seule. Au retour, ses premières questions étaient sur mon travail. Je
+répondais avec une hâte joyeuse, pour ne pas la décevoir et aussi pour
+mettre fin à la conversation, qui me rendait timide. J’aurais voulu
+qu’il ne fût jamais question de mon art entre nous, qu’elle n’y pensât
+même jamais. Je ne sais comment vous faire comprendre la sensation
+pénible que j’éprouvais à savoir son esprit occupé de ce qui était en
+train de naître dans le mien. C’était une paralysie momentanée, un
+suspens douloureux de la vie intérieure. Je n’osais lui avouer cette
+faiblesse. Notez que je n’aurais pu lui reprocher aucune pensée hostile,
+ou seulement critique. Elle appréciait avec un sens musical délicieux ce
+que je venais de composer. Elle se taisait sur mes erreurs, persuadée
+que je les découvrirais seul. Elle ne discutait pas, ne conseillait pas,
+ne préférait pas. Mais à un mot qui lui échappait, je comprenais qu’elle
+avait longuement médité sur mon inspiration, qu’elle en connaissait les
+plus secrètes ressources. Et bien souvent, indécis, buté ou mécontent,
+je venais lui demander un avis, lui soumettre des variantes. Elle ne se
+prononçait qu’avec timidité. Une fois la question résolue, nous parlions
+plus librement. Je l’encourageais à me dire toute sa pensée. Je me
+rappelle une époque où, dans une aberration de confiance mutuelle, nous
+bavardions des heures sur le don mystérieux que j’avais reçu. Comment
+aurais-je su qu’elle me détruisait?
+
+Je m’apercevais pourtant d’un changement dans mon travail. A la fièvre
+joyeuse et tout à fait inconsciente des années précédentes, avait
+succédé une période de demi-stérilité, nous disions de recueillement,
+d’attente. Je n’étais plus que rarement submergé par ce torrent
+d’harmonie qu’on ne sait comment contenir. Je ne goûtais plus qu’une
+espèce de plaisir froid et volontaire à noter mes pensées. Et ces
+pensées, il me fallait les appeler, les faire monter avec effort d’une
+région à demi vidée de musique.
+
+Je crois vous avoir dit que nous nous aimions. Je devais bientôt
+apprendre à quel point sa tendresse était généreuse. J’avais tout à fait
+renoncé, dans les premiers temps de notre union, à mes habitudes de
+libertinage. Un jour, cependant,--un jour de travail maussade,--je
+sentis renaître le parfum de mon ancienne vie. Je longeais une avenue
+déformée par la brume, quand la vue d’une prostituée fit briller de
+nouveau en moi le bienfaisant mirage du désir. Je la suivis longtemps,
+perdu dans cette ivresse retrouvée. Son corps ondoyait devant moi et le
+brouillard me devenait un rêve sonore. Je l’accompagnai dans un hôtel.
+En la quittant, je fus envahi par un sentiment nouveau. Au lieu de cet
+allègement, de cette innocence que j’avais si souvent connus après la
+débauche, j’éprouvais une espèce de remords, une hâte de rentrer et
+d’avouer. C’est avec une oppression maladive que je parlai à Thérèse.
+Elle se tut et réfléchit longuement. J’aurais voulu la voir en larmes,
+jalouse, injuste. Mais elle dominait ses sentiments. Elle me questionna
+sur mon existence d’autrefois, sur le lien qui, dans ma pensée, unissait
+mes désordres à ma faculté créatrice... Je la vois encore, dans son
+ample robe violette, sa tête blonde contre la mienne, son bras autour de
+mon cou, me confessant, écoutant sans dégoût mes cyniques confidences.
+Pas un reproche, pas une révolte: elle ne voulait que comprendre. Que de
+noblesse perdue! Quel démon change en force dissolvante les plus
+touchants sacrifices de la tendresse féminine? Elle finit par me dire:
+
+--Il se peut que tu aies raison... Ces... ces choses peuvent t’être
+nécessaires... Je ne veux pas y mettre obstacle... Tu es libre... Je ne
+te demande que la vérité... Promets-la moi et je te promets, à mon tour,
+de t’épargner tout reproche.
+
+Je ne sais pourquoi cette obligation me parut si gênante, au premier
+abord. J’eus une hésitation, qui lui fit dire:
+
+--Tu ne voudrais pourtant pas me mentir?
+
+Ah! que n’eus-je alors le courage ou la clairvoyance de lui crier:
+
+--Si, je veux te mentir! Si, je veux préserver mon intimité! Je veux
+avoir ma vie secrète! Cette liberté que tu m’offres ne m’est d’aucun
+prix, si je dois t’en rendre compte. Il y a des êtres auxquels le
+mystère est indispensable. Certaines explications détruisent la vie
+naissante. Les paroles sont des drogues abortives. Taisons-nous et
+laisse-moi seul!
+
+Mais tout se passa comme elle l’avait décidé. Je crois qu’elle ne
+souffrit pas. Elle était aisément dupe des mots. Elle croyait que la
+débauche et l’amour sont des mondes séparés. D’autres femmes pouvaient
+me donner _le plaisir_; il lui suffisait que ma _tendresse_ lui fût
+réservée. Elle ne concevait pas que telle fille, dans le hasard d’une
+rencontre, pût m’arracher des larmes. Elle ne savait pas que l’homme ne
+peut étreindre un corps sans que son cœur déborde.
+
+Je poursuivais mes aventures dans une espèce d’ivresse désespérée. La
+certitude que Thérèse saurait, le lendemain, le jour même, les
+dépouillait de leur charme. J’essayais parfois de me taire, mais alors,
+un tourment bizarre m’empoisonnait, une sensation de faute, un besoin
+d’absolution. Et après quelques heures de lutte, je parlais.
+
+--Vois comme tu es sincère, disait-elle en riant. Tu voudrais mentir et
+tu ne le peux pas.
+
+C’était vrai. Mes pensées lui appartenaient; mes sentiments, mes
+appréhensions, mes rêves, toute ma vie intérieure coulait vers elle.
+Mais cette communion, qui, chez d’autres, eût été une source de bonheur,
+ne m’apportait qu’une insupportable angoisse. Mon pouvoir d’artiste
+s’anéantissait. Mon travail devenait pénible, mécanique. Les idées
+m’arrivaient, sèches, isolées, sans cette suite pressante qui veut
+s’exprimer. Construire, dominer, je ne le pouvais plus. Peut-être
+aurais-je fini, dans la solitude, par retrouver cette chose sans nom qui
+m’échappait. Mais mes inquiétudes étaient _nos_ inquiétudes, mes
+tourments, _nos_ tourments.
+
+Elle s’imagina que ma déchéance provenait d’un excès de complaisance à
+l’égard de ce qu’elle appelait mon vice. Je tentai de changer de vie. Je
+remportai sur moi-même plus d’une victoire ridicule. Bientôt, je n’eus
+même plus à lutter. Je me souviens d’un jour d’hiver où j’arpentais
+machinalement les mauvais quartiers d’une ville de province. Les rues
+étaient vides. Parfois, un visage fardé paraissait derrière une vitre.
+Mais aucune grimace de luxure ne m’émouvait. Il tombait de la neige
+fondue, qui formait sur mon parapluie une lourde carapace gluante. Je ne
+pouvais la secouer. Mon poignet s’engourdissait... Le poids augmentait
+toujours. Il me semblait qu’on voulût m’enfoncer en terre... Ah, je l’ai
+porté, le fardeau de l’existence! Je connais la charge humaine!
+
+L’été suivant, nous restâmes à Paris. Un dimanche de juillet, j’étais
+dans mon cabinet de travail, volets clos, sans pensées. Elle entra, me
+croyant sorti. Je m’approchai d’elle et commençai à pleurer sur son
+épaule. Elle se mit à pleurer aussi. Nous étions d’une extrême docilité
+d’impressions. Elle eut pitié. Je la plaignis de souffrir par moi. Je
+l’attirai, dans un mouvement de tendresse. Elle serra ma tête contre sa
+joue. Mais aussitôt, un étrange instinct de révolte m’arracha d’elle. Il
+me semblait que je devais fuir, qu’un danger était là, tout près...
+J’avais peur. Thérèse me tendait les bras: je sortis en frémissant.
+
+Quelques semaines plus tard, je pus nommer le mal qui m’avait atteint.
+Je faisais fréquemment le même rêve. Je me voyais à ma table, en train
+de travailler. Peu à peu, mes idées se brouillaient; la gêne
+m’envahissait; j’éprouvais la sensation de ne plus être seul. Je me
+retournais: une forme se tenait derrière moi, muette et voilée. Je
+partais en voyage; je traversais les mers; j’arrivais dans un pays aux
+couleurs indicibles... Mais quand je voulais le parcourir, l’angoisse
+m’étreignait; je sentais la forme voilée à mes côtés. Voulais-je la
+chasser, elle reculait légèrement. Si je tentais de fuir, elle glissait
+derrière moi. Si, pris de colère, je la frappais, elle me regardait
+d’abord avec tristesse, puis se penchait sur moi, se faisait lourde,
+plus lourde et je me débattais vainement sous un fantôme de plomb.
+
+Je compris, en analysant ce rêve, que j’avais trouvé la conscience.
+
+Quand, voulant enfin savoir si l’espoir d’accomplir mon œuvre m’était
+interdit, je confrontai mes derniers essais avec mes premières
+productions, je compris que j’avais perdu mon instinct.
+
+Il va sans dire que Thérèse fut dans le secret de cette double
+découverte. Elle tenta de la nier, de l’atténuer, mais ma certitude
+l’emporta sur ses raisonnements. Elle finit par me déclarer:
+
+--Je ne puis vivre avec l’idée que je te détruis. Séparons-nous.
+
+J’aurais dû profiter de sa générosité. Je n’en avais déjà plus la force.
+Elle m’était nécessaire, parce qu’elle était une partie de moi-même.
+
+Je lui répondis que je ne pouvais vivre sans elle.
+
+Nous passâmes plusieurs mois dans un complet abandon. Nous avions amassé
+quelque argent: elle, pendant une tournée de concerts, moi, en faisant
+des transcriptions. Nous nous installâmes dans un hôtel de Nice. J’étais
+la proie docile de sa tendresse. Nous parcourions ce pays d’argent aux
+monts poudrés de neige. Elle était heureuse. La nappe de vin lilas d’une
+rade oscillant sous la pleine lune, certains couchers de soleil,
+trempant dans un bain d’or les arcades lépreuses, les barils de goudron,
+les ancres et les câbles d’un vieux port, lui donnaient l’impression du
+bonheur. Hélas, même devant ces spectacles, je n’entendais pas en moi le
+chant fidèle de l’existence.
+
+Je ne pouvais penser à ma vie que comme à une succession de petits
+instants satisfaits ou mécontents. Vivais-je vraiment? Je répondais, je
+marchais, je regardais, mais toutes ces actions disjointes étaient-elles
+le fait d’une personne unique et continue? Je me semblais un fragment
+d’être vivant à demi digéré.
+
+Je ne retrouvais l’illusion de la personnalité que dans mes rêves. Il
+m’arrivait alors de subir le supplice enivrant d’une musique parfaite
+qu’on ne peut noter. D’autres fois, le charme de la vie des sens m’était
+rendu par des visions brutales. Tantôt, c’était une sommelière aux mains
+un peu rouges, mais douces quand même, comme en ont parfois les très
+jeunes gardes-malades, et dont la langue folle attaquait durement mes
+lèvres. Ou bien, c’était un monstrueux torse de femme cambré devant moi,
+un estomac dilaté, des seins avachis, aux mamelons noirs imprégnés de
+goudron. Ces songes dont vous souriez, je m’y accrochais comme aux
+dernières épaves de moi-même. Ils me faisaient soupçonner l’existence
+d’une région lointaine, enfouie sous la conscience et pas encore violée.
+Tout le reste de mon âme était étalé, transparent, percé de lumière,
+comme ces blancs nuages épars qui annoncent les vents du sud.
+
+Ne croyez pas que cette dispersion me fût douloureuse. Au contraire.
+J’en goûtais la volupté. Il ne me suffisait pas de me dissoudre sans
+cesse dans un autre être. Je recherchais les amitiés et les bavardages
+d’hôtel.
+
+Il m’était égal de causer avec la dame anglaise réputée «ennuyeuse», ou
+avec le professeur suédois qu’on trouve «intéressant». Si l’on parlait
+du climat de Nice, je le proclamais _bracing_ avec l’une et _alcyonien_
+avec l’autre. J’aimais à parler du climat de Nice. Je prenais plaisir
+aux discussions éternelles sur la psychologie des races, sur l’amour et
+les tables tournantes. J’éprouvais une sorte d’ivresse à exprimer des
+opinions recueillies sur d’autres lèvres, et qui, par leur tour
+consentant, excitaient immédiatement la sympathie. Je ne cherchais pas
+ma pensée, ni celle des autres, mais ce je ne sais quoi de mêlé, de
+coulant, de donné, qui est dans la nature vivante.
+
+Je me souviens d’une promenade que nous fîmes aux ruines de Châteauneuf.
+Nous étions plusieurs couples, hommes en complets et feutres clairs,
+femmes en jerseys de soie jaune, violette ou cerise. Nous avancions sur
+une pente de neige d’un rose vif et vermeil. Le soleil couchant nous
+traçait un doux chemin de feu jusqu’en haut. Nous nous donnions la main.
+Nous formions une grappe joyeuse et sonore dont les grains différaient
+bien peu, sous l’abîme du ciel. Nos rires s’élevaient ensemble, au
+passage d’une des pointes de roche qui ponctuaient la neige; nos
+souffles s’accéléraient ensemble, quand la pente s’accentuait; nous nous
+tûmes ensemble, quand, au sommet, nous découvrîmes, grise, enfoncée,
+presque disparue, un grand nœud de nuées mortes au-dessus d’elle, la
+Méditerranée.
+
+Je compris alors, pour la première fois, cette idée familière aux
+philosophies de l’Extrême-Orient, que la vie individuelle n’existe pas.
+Oui, peut-être les sages de là-bas avaient-ils raison de nier la
+personne; peut-être chacun de nous n’était-il,--dans la chimère de sa
+pensée propre et de sa volonté divergente,--qu’une vaguelette unie aux
+millions d’autres vaguelettes.
+
+J’agitais ces pensées, tandis que le soleil tombait comme une fleur de
+cuivre. Et je savais qu’elles préoccupaient plusieurs d’entre nous. Même
+ceux qui ne les concevaient pas avec netteté en étaient confusément
+impressionnés. Ils se prenaient le bras ou la main. Nous fûmes longtemps
+un groupe multicolore parmi les pierres des ruines. Quand les croupes
+des montagnes, qui étaient d’un rose crémeux, tournèrent au jaune, sous
+la pleine lune montante, nous descendîmes. J’étais presque heureux.
+Étrange rêve, en somme, que de se poursuivre, de vouloir s’attendre
+seul! Comme si l’on pouvait n’être que soi! Chaque contact m’avait
+modifié. J’avais donné et reçu, chaque fois qu’un corps s’était appuyé
+sur le mien. Pourquoi méconnaître ces liens humains?
+
+Oui, pensais-je le soir, mais, illusion ou réalité, une vie séparée des
+autres vies est la condition de mon art. Je ne puis plus produire, si je
+cesse d’y croire... Et qu’importe que je produise? me répondais-je en
+m’abandonnant au sommeil.
+
+Dès notre retour à Paris, Thérèse tomba malade. Les premières crises,
+qui furent violentes, eurent une singulière répercussion sur moi.
+J’étais gagné physiquement par sa souffrance. Je ressentais ses
+douleurs. Quand elle gémissait, mon souffle devenait haletant, mes
+jambes tremblaient, ma main se crispait sur mes yeux. Elle poussait
+parfois des cris dont le souvenir me fait encore tressaillir. C’était le
+hurlement clair, presque mélodieux d’un animal qu’on torture. Alors, je
+sortais de sa chambre et me jetais, tout tremblant, sur mon lit. Je
+sanglotais de pitié, de rage contre ce qui la broyait. J’aurais voulu,
+ne fût-ce qu’une heure, assumer son supplice. Je me labourais le poignet
+avec des ciseaux, pour souffrir, moi aussi. Le souvenir d’un mouvement
+de tendresse, d’une phrase enfantine prononcée par elle m’emplissait de
+désespoir... Mais bientôt après, un démon glacial travaillait ma pensée.
+Il me représentait Thérèse plus malade, agonisante, morte. Et je cessais
+de pleurer. J’écoutais, j’attendais sournoisement. Je ne pouvais
+empêcher de grandir en moi je ne sais quel horrible espoir de
+libération. Des promesses féroces m’étaient soufflées à l’oreille: «Tu
+revivras, murmuraient-elles, tu redeviendras toi-même, tu
+travailleras... mais seulement à une condition...»
+
+Je me rends compte du dégoût que ces confidences doivent éveiller en
+vous. Je ne veux ni m’accuser, ni m’excuser. J’essaye simplement de
+retracer une des périodes les plus troubles, les plus contradictoires de
+mon existence. Ce que j’ai encore à dire me vouera sans doute au mépris
+définitif: je le dirai cependant.
+
+Le médecin, jugeant une opération nécessaire, avait fait transporter
+Thérèse dans une clinique, où j’allais la voir chaque jour. Les premiers
+frais de sa maladie avaient épuisé nos ressources. Le directeur de la
+clinique consentit à nous faire un crédit de plusieurs mois, mais je ne
+savais plus comment vivre. J’étais trop bouleversé par ce que je
+commençais à déchiffrer en moi pour chercher du travail. Je passais des
+heures seul à la maison, dans la chambre qu’elle avait quittée. Je
+touchais ses vêtements accrochés dans un placard obscur. Une faible
+odeur de chair et de poudre les imprégnait. J’en étais plus ému que
+d’une présence. Elle me faisait revivre une succession d’instants
+heureux. Des plis de ces étoffes fatiguées sortait pour moi la féerie de
+certains couchants, en Provence, quand la terre et les oliviers se
+consument d’un feu sombre comme le sucre brûlé. Je me souvenais de
+réveils alertes au soleil de neuf heures, qui vernit les palmiers et
+danse sur les balcons de marbre. Je retrouvais un geste d’abandon
+qu’elle avait eu, le soir, dans un chemin rocailleux, sous les oliviers,
+un silence de bonheur devant la mer violette... Je l’aimais alors comme
+je crois n’avoir aimé aucun être. Puis, une vague d’indifférence me
+submergeait et, de nouveau, quelque chose en moi l’imaginait morte. Je
+me voyais seul à jamais, au bord d’un avenir sans limites... Mon pouls
+s’enfiévrait de désir. A l’heure de la visite, je courais à la clinique
+et telle était la puissance de nos habitudes, que je ne pouvais
+m’empêcher de lui confier mes cruelles pensées. Elle me caressait le
+front, d’un petit geste d’effacement et de pardon.
+
+--Ce n’est rien, mon chéri, murmurait-elle. Ne te tourmente pas.
+
+Peu de jours après l’opération, une de ses amies, qui connaissait notre
+gêne, lui apporta cinq cents francs. Le billet était encore sur la
+table, quand j’entrai. La garde, qui sortait, me recommanda de ne pas
+m’attarder. Thérèse avait passé une nuit assez douloureuse et le docteur
+avait autorisé une piqûre de morphine. Elle ne souffrait pas, en ce
+moment. Elle regardait devant elle d’un air voluptueux, la bouche
+déclose. Sa lèvre supérieure se retroussa dans une contraction
+involontaire, puis elle s’endormit paisiblement. Son sommeil m’émouvait
+toujours. Elle m’apparaissait alors comme totalement innocente et je ne
+m’en voulais plus de la chérir; je n’éprouvais plus cette crainte de
+m’abandonner à un être. Elle n’a pas connu le meilleur de ma tendresse.
+
+Je la contemplais, les larmes aux yeux, quand j’entendis des pas. D’un
+mouvement instinctif, je pris le billet de cinq cents francs, qui était
+à portée de ma main; je traversai la chambre sur la pointe du pied et
+croisai la garde à la porte... Nous nous fîmes signe que «tout allait
+bien».
+
+A peine dans la rue, je fus traversé par une sensation de joie
+extraordinaire. Il me semblait que je venais d’accomplir un acte
+important, définitif, qui allait transformer ma vie. Je n’éprouvais
+aucun remords. J’avais fait cette chose comme celles que l’on fait en
+rêve. Elles semblent incohérentes, au premier abord, puis, quand on les
+analyse, on leur découvre presque toujours un sens symbolique. Il en fut
+ainsi de mon geste. Plus tard, j’en vins à l’interpréter comme le
+sursaut désespéré d’un être en perdition. Au moment même où je pleurais
+d’amour sur cette femme, l’instinct de conservation m’avait poussé à
+agir contre elle. Et il fallait que l’acte fût le plus bas, le plus
+ignoble, pour nous séparer à jamais. Il fallait qu’il me vengeât de
+toute son œuvre destructrice, qu’il me libérât, par la honte, de ma
+tendresse. Fausse et misérable impulsion! Car si Thérèse avait vécu,
+elle m’eût encore emprisonné dans la douceur de son pardon. Si nous
+avions pu parler ensemble de ma vilenie, elle l’eût effacée d’un: «Ce
+n’est rien. Ne te tourmente pas.»
+
+Je n’en eusse retiré que l’amertume des crimes inutiles. Mais l’homme se
+retourne comme il peut, entre les bras étouffants de sa destinée.
+
+Aucune de ces pensées ne m’effleurait alors. Je me sentais libre et
+léger comme un enfant. Elle allait mieux; j’avais de l’argent; j’étais
+seul. Ce triple bonheur me grisait. Je remontai les Champs-Élysées, où
+coulait le ruisseau d’or du couchant, dans un de ces rêves de puissance
+qui m’emplissaient à quinze ans.
+
+Devant un bar, le regard d’une fille assise dehors m’arrêta net. Je pris
+place à côté d’elle. Son bavardage me charmait. J’écoutais s’épancher,
+dans une détente voluptueuse, le flot de sa sottise. J’avais à peine
+besoin de lui répondre, sauf quand elle me demandait si «un poète,
+c’était la même chose qu’un écrivain». Je la trouvais belle et
+étrangement innocente. Nous dînâmes ensemble. Je l’accompagnai chez
+elle. Nous avions bu. Elle parlait sans interruption:
+
+--Moi, je suis surtout bien de profil. On m’a dit que j’avais un profil
+de camée. Il paraît que c’est une médaille. Est-ce vrai? Souvent, on m’a
+demandé la permission de dessiner mon profil... Et puis, je suis très
+bonne... J’ai beaucoup de pitié...
+
+--Va, lui disais-je, dans une exaltation qu’elle attribuait sans doute à
+l’ivresse; parle!... Tu ne m’aurais pas fait de mal, toi! Tu aurais pu,
+des années, déverser sur moi ta bêtise, tu ne m’aurais pas détruit. Oui,
+tu es belle et bonne. Je voudrais te garder!
+
+Elle n’écoutait pas et entamait avec importance le récit de la mort de
+sa sœur:
+
+--Elle avait une méningite. Ce sont _les cervelles_ qui s’émiettent,
+vous comprenez?... Et c’était tellement grave, qu’il a fallu faire une
+autopsie. Vous savez ce que c’est, n’est-ce pas?
+
+Elle ne se tut qu’assommée par le _whisky_.
+
+Aux premières lueurs du jour, je contemplai avec émotion cette tête
+ravissante, où jamais ne fermenterait le mauvais vin de la pensée.
+
+En rentrant chez moi, je trouvai la domestique penchée sur la rampe de
+l’escalier, une lettre à la main:
+
+--On est venu trois fois de la clinique, chercher Monsieur. Madame n’est
+pas bien.
+
+Je sautai dans une automobile. Là-bas, je fus reçu par le docteur. Au
+lieu de m’introduire auprès de ma femme, il me gardait dans le salon
+d’attente, parlant de péritonite, d’intervention chirurgicale
+impossible...
+
+--Mais laissez-moi donc passer, criai-je en m’élançant dans les
+couloirs.
+
+La garde se tenait devant la porte de la chambre. Je n’eus qu’à la
+regarder pour comprendre ce qui était arrivé. Je n’osais plus entrer. La
+jeune fille chuchotait:
+
+--Nous avons envoyé chez vous à sept heures, puis dans la soirée, puis
+vers deux heures du matin.
+
+Je me rappelle que je répondis nettement, avec la présence d’esprit que
+l’on apporte aux mensonges mondains:
+
+--J’étais à Ville-d’Avray, chez des amis.
+
+La porte fut ouverte et Thérèse m’apparut.
+
+La garde murmurait:
+
+--Elle n’a presque pas souffert... Monsieur le professeur a donné de la
+morphine...
+
+C’est ainsi qu’elle m’était apparue la veille. J’étais comme paralysé,
+mais froidement attentif; je n’éprouvais rien. Mon esprit ne pouvait
+s’abstenir d’une comparaison odieuse: elle ressemblait à la fille que je
+venais de quitter. Il y avait sur ses traits la même innocence...
+
+Certains hommes se seraient tués, n’est-ce pas? Mais moi, est-ce que
+j’ai du cœur? Est-ce que je peux souffrir plus de huit jours de suite?
+L’incident du billet de banque et les circonstances de la mort de
+Thérèse furent connus; des gens me tournèrent le dos. Est-ce que je m’en
+souciai? Sais-je ce qu’est l’honneur? ou l’orgueil? ou seulement la
+conscience du mal? Non, non. J’ai peut-être fait le mal: je ne lui ai
+jamais trouvé de saveur distincte.
+
+La morte m’avait avoué jadis, avec une sorte de bizarre tendresse:
+
+--Mais mon chéri, tu sais bien que je te crois capable de tout.
+
+Si j’étais arrivé trois heures plus tôt à la clinique, si elle avait pu
+entendre, dans son agonie, le récit de ma nuit, je suis sûr qu’elle eût
+murmuré, caressant mon front:
+
+--Ce n’est rien. Ne te tourmente pas.
+
+
+III
+
+Sarterre reprit:
+
+--Ma liaison avec Rébecca H. fut de courte durée. Mes liaisons furent
+toujours de courte durée. Pour Thérèse, j’éprouvais des sentiments: je
+crois n’en avoir éprouvé pour aucune autre femme. Je ne veux pas en
+éprouver. Rien que la grimace de la passion. Une grimace assez profonde
+pour pouvoir être exploitée, mais assez brève pour ne pas diminuer ma
+force artistique. Rien qui puisse m’envahir ou m’épuiser. Tant pis pour
+celles qui ne comprennent pas.
+
+J’étais absolument désespéré, quand je rencontrai cette femme, à
+Sils-Maria. L’espèce de lueur qui avait brillé devant moi, pendant la
+maladie de Thérèse, s’était éteinte. J’errais à petits pas dans l’enfer
+précis de la réalité. Mon vieil enfantillage m’avait fait espérer du
+dépaysement une renaissance, un afflux de vie. J’explorais ces montagnes
+tourmentées; j’escaladais leurs crêtes, je traversais leurs replis
+cachés; j’évaluais les beautés et les tares de leur structure; je les
+dévêtais sans amour, comme des géantes impossibles à l’homme. Et la
+musique, en moi, restait muette.
+
+Aux premiers mots échangés, je sentis que Rébecca comprenait mon
+malheur. Un soir, au bord du lac, en deux ou trois phrases ambiguës,
+prononcées tout bas, avec un orgueilleux sourire, elle éclaira ma
+détresse. Je la pressais de questions, j’implorais des conseils et le
+mensonge d’une promesse. Elle réveilla ma confiance. Par quels mots? Je
+l’ai oublié. Peut-être, aujourd’hui, les trouverais-je vides ou
+mensongers. Ils me semblaient alors riches de pouvoir et de vérité. Son
+argumentation devait pourtant se réduire à ceci: que je l’aimasse et la
+force, l’ivresse, la joie de créer me seraient rendues. Mais j’aspirais
+trop à me laisser convaincre pour pénétrer ses arrière-pensées.
+
+Je voudrais que vous puissiez connaître cette femme singulière. Elle
+vieillit nonchalamment d’hôtel en hôtel, raillant les activités et les
+chimères humaines, aspirant au néant; mais l’aigre chagrin d’être moins
+désirée la corrode. Elle ne parle que de donner et elle prend
+insatiablement. Elle croit se dépouiller au profit de ceux qui
+l’entourent, mais elle leur vole, avec une impitoyable douceur, leur
+personnalité. C’est un acier flexible et dur. Elle plie en frappant. Sa
+pensée a dévoré tous les siens; sa tendresse même contient un germe
+d’anéantissement. Elle se rit des philosophes et son cerveau subtil est
+toujours en travail. Cette calculatrice ne prise que l’instinct. Elle se
+nie supérieure, tout en se consumant d’orgueil. C’est une païenne: elle
+croit vouloir la joie; elle ne veut que la puissance. Elle se pense
+généreuse et saine: je l’ai vue méchante et maladivement raffinée. Elle
+est aristocrate jusque dans ses fourberies. Le vrai, pour elle, n’a
+d’autre couleur que celle de ses passions, mais vous ne la prendrez pas:
+elle ment toujours à l’ombre d’une petite vérité. Elle glisse sous les
+mots comme un serpent sous les pierres... Elle est d’un vieux pays de
+l’Est où, derrière l’agitation moderne, les âmes demeurent incurablement
+rêveuses. Près de sa maison natale, en Pologne, est une fosse d’où
+sortent, la nuit, des fantômes de femmes. Elle roulera dans toutes les
+fosses de la vie. Elle en sortira plus idéaliste qu’avant. Elle porte en
+elle son propre fantôme, poète et visionnaire, qui songe, qui sourit et
+qui efface.
+
+Peut-être croyais-je à la vertu réparatrice de son amour; mais je la
+pris surtout par désœuvrement, par curiosité. J’attache si peu
+d’importance à ce geste! Je me sens parfois devant une femme comme
+devant un rocher à gravir: une action rapide, un peu grisante; la rude
+étreinte d’une matière que j’aime. Puis, l’abandon solitaire sous le
+ciel plus proche.
+
+Notre première nuit fut toute d’éclats de rire et de moqueries sur
+nous-mêmes. Elle feignait de se prêter à cette joie détachée, à ce
+libertinage distrait. Soit pudeur, soit crainte, elle taisait ses
+sentiments. Mais je ne tardai pas à m’apercevoir que j’étais aimé. En
+même temps, je discernai les premières atteintes de sa puissance. Elle
+s’installait dans ma pensée, dans mes opinions, dans mes désirs. C’était
+la même imprégnation qu’avec Thérèse, mais plus subtilement impérieuse.
+Consciente de cet envahissement, effrayée de sa force, elle la niait, se
+faisait petite, répétait avec un sourire de soumission:
+
+--Moi qui suis une femme sans importance...
+
+Et elle tissait autour de moi le filet multicolore de ses imaginations.
+Le monde était pour elle une féerie mystérieuse, un songe férocement
+beau, traversé par la vie éphémère comme par un scintillement de
+paillettes au soleil: le monde fut cela pour moi.
+
+Je m’étais remis au travail, soulevé par une fausse inspiration. Et
+c’étaient ses visions bizarres, c’étaient les hallucinations sonores de
+son cerveau que je transcrivais. J’étais devenu le copiste de ses rêves.
+Création plus pénible que la stérilité! Enfantement plus douloureux que
+la mort! Elle ne comprenait pas le caractère épouvantable et forcé de
+ces naissances. Elle s’en réjouissait. Mes monstres la charmaient, parce
+qu’elle se retrouvait en eux. Elle les croyait viables et ne savait pas
+qu’un poison coulait dans leurs veines.
+
+--Il me semble que vous grandissez, disait-elle parfois.
+
+Illusion de son orgueil, ou ruse de geôlière? Je ne sais.
+
+De sa mâle et précise écriture musicale, elle notait entre les portées
+de mes manuscrits des suggestions ou des corrections. Un jour, en marge
+d’une ébauche, je trouvai quelques mesures de sa main. J’en fus surpris,
+car j’étais sûr de ne pas lui avoir communiqué ce fragment. Après
+examen, je reconnus que c’était moi qui avais noté la variante, _en
+imitant inconsciemment son écriture_.
+
+Cet incident, qui peut vous paraître futile, me bouleversa.
+
+L’amant de Rébecca était venu la voir à Sils-Maria. Je l’avais rencontré
+jadis à Paris, alors qu’il étudiait l’histoire. Je le retrouvai oisif et
+raillant la science qu’il avait délaissée.
+
+--On ne peut tout de même pas prendre un historien au sérieux,
+disait-il. L’histoire? Mon amie en sait beaucoup plus que moi. Quand je
+pense que j’ai passé dix ans sur ce piédestal! J’étais bien ridicule.
+Heureusement qu’elle m’a aidé à l’abattre.
+
+Je lui demandai s’il était heureux. Il me répondit:
+
+--Je vais lentement vers le bonheur. Il y a encore trop de chimères, en
+moi, qui ne sont pas détruites. Je suis un tel nihiliste! Je ne
+connaîtrai la paix que quand tout sera par terre.
+
+Nous causions tranquillement, mais il avait hâte d’être seul avec
+Rébecca. Quoiqu’il vécut de sa pensée, il ne la voyait qu’une ou deux
+fois par mois. Il lui parlait alors jour et nuit. Il ne la désirait
+plus. Il la prenait parfois dans ses bras et la respirait avec
+précaution, comme une fleur douteuse. Il connaissait nos relations et
+affectait l’indifférence, de crainte d’être tourné en ridicule.
+Peut-être souffrait-il.
+
+Je le rencontrai le lendemain, dans la forêt. Il m’aborda avec une
+cordialité exagérée. Je compris que je l’ennuyais. Nous parlâmes de
+Tolstoï. Il le traita d’imbécile et ajouta, d’un ton que je connaissais
+trop:
+
+--_Guerre et paix_ est pourtant une chose charmante.
+
+Cette phrase me fut aussi pénible qu’une difformité soudain entrevue.
+Nous marchâmes un moment en silence. Quand nous reprîmes la
+conversation, j’eus l’impression que son esprit n’était plus là, que je
+parlais avec un mécanisme robuste, souriant, mais inanimé. Je lui
+demandai:
+
+--Que pensez-vous de la dernière pièce de Scharnhorst?
+
+--Admirable, admirable! répondit-il vivement.
+
+--Scharnhorst n’existe pas, repris-je. C’est un nom de fantaisie que je
+viens d’inventer.
+
+Il rougit et les coins de sa bouche s’abaissèrent.
+
+--C’est sans importance, fit-il. Dans la conversation, je dis toujours
+n’importe quoi. C’est plus facile... et... en général... on ne s’en
+aperçoit pas.
+
+Nous arrivions à un châlet-restaurant d’où l’on dominait le lac, figé,
+luisant comme une coulée de cire bleue.
+
+Il s’assit et commanda d’une voix inutilement autoritaire:
+
+--Deux cafés, je vous prie, mademoiselle.
+
+Depuis un moment, sa pensée était retournée auprès de son amie. Il me
+parlait d’elle.
+
+--Quel cerveau! n’est-ce pas?
+
+Il ajouta, voyant que je l’observais:
+
+--Je suis très content comme cela. Je vois la vie à travers elle. Elle
+m’a enlevé la peine de vivre.
+
+--Et la personnalité.
+
+--Je ne savais pas en avoir jamais possédé une, murmura-t-il.
+
+Il paya. Comme la sommelière tardait à rapporter la monnaie, il se
+souleva plusieurs fois, tournant vers le châlet un visage plein de
+souffrance.
+
+Nous rentrâmes. Sa présence me pesait comme celle d’un malade mental.
+
+Le lendemain de son départ, j’annonçai à Rébecca que je quitterais
+Sils-Maria dans les quinze jours. J’expliquai gauchement que j’avais
+besoin de solitude, que j’irais m’installer sur la côte d’Italie.
+
+--Vous êtes libre, mon ami, sourit-elle.
+
+Et la lutte commença. Elle avait compris que je la fuyais pour toujours.
+Aussi, malgré la surprise de son orgueil, ne s’attarda-t-elle pas aux
+espoirs habituels. Elle choisit délibérément la vengeance et fit appel
+aux forces destructrices de sa pensée.
+
+Vous vous rappelez cette réplique du pasteur Morell, dans _Candida_: «Il
+est facile, extrêmement facile d’ébranler la confiance d’un être en
+lui-même. Profiter de cela pour briser le ressort d’un homme, c’est une
+œuvre diabolique.»
+
+Comme elle sentait que l’art seul était vulnérable en moi, c’est à lui
+qu’elle s’attaqua.
+
+Peut-être serez-vous surpris du peu de consistance de ses tentatives.
+Vous croirez que mon imagination les grossit et les envenime. Vous vous
+demanderez comment, avec des mots,--avec si peu de mots,--un être peut
+se proposer d’en abattre un autre. Je vous répondrai que tous les crimes
+contre la personnalité, c’est avec des mots qu’ils ont été commis. Nul
+plus que l’artiste n’est sensible aux mots. Il s’en laisse tout de suite
+blesser ou enivrer. Il a la superstition des jugements. Devant la
+mauvaise humeur d’un critique, il pleure, il se croit perdu. Le
+sentiment de la résistance lui est un obstacle insurmontable.
+L’opposition de ses ennemis le stimule parfois: celle de ses proches le
+paralyse. Oui, les doutes à peine exprimés, les insinuations imprécises
+de Rébecca, c’étaient là de bonnes armes.
+
+--J’ai pleuré, me disait-elle avec tristesse. Je viens de relire
+certaines de vos anciennes œuvres. Tout de même, on aurait dit que vous
+seriez allé plus loin. Il y a quelque chose, en vous, qui a du se figer,
+un jour. Vous ne vous rendez pas compte que dans votre art, comme dans
+votre personne, il y a je ne sais quoi d’un peu oppressant?...
+étouffant?... Non, vous ne le saviez pas? C’est curieux, mon ami s’en
+est tout de suite aperçu.
+
+Elle possédait l’art d’inquiéter vaguement. Je lui avais raconté certain
+rêve où je m’étais vu, fuyant la caserne, un matin d’hiver, dans une
+crise de dégoût. Je traînais une longue vie secrète, parmi des
+étrangers, en des pensions de famille, puis je m’apprêtais pour un exil
+définitif. J’arrivais à l’extrême nord de la Norvège, dans un chalet de
+bois, chez une vieille femme qui prenait des pensionnaires. Et je
+vieillissais là. Trois mois d’obscurité. On pêchait soi-même son poisson
+dans un trou de glace. La solitude était mortelle, sous la lampe rouge
+continuellement allumée... Et aucune paix, mais l’amer désir de tout ce
+que j’avais méprisé.
+
+--J’ai repensé à ce rêve, me dit-elle un jour. Je le trouve admirable,
+parce qu’il révèle clairement les inquiétudes inconscientes d’un être
+sur lui-même. Il est trop vrai que vous craignez d’être retranché de la
+communion humaine. Et il est certain que vous le serez un jour... Oui,
+c’est bien ainsi que vous finirez, loin, loin dans le nord, à l’écart,
+tout seul.
+
+Je souriais, dans une angoisse muette. J’avais échappé à la souffrance,
+dans mon ivresse de solitude. Mais je regrettais parfois cette grosse
+douleur commune qui courbe tout ce qui vit.--Et pourtant, mon instinct
+m’avait toujours crié de la fuir.--Mon instinct, ou ma lâcheté?...
+J’avais banni les sentiments habituels et les chimères banales.--Mais si
+mon art périssait, faute d’aliment? Si je succombais, peu à peu, à la
+soif humaine, seul et vide, parmi les stériles déserts du moi?
+
+Elle me connaissait assez pour m’infliger à son gré les affres de
+l’incertitude!
+
+Elle me tourmenta minutieusement, pendant notre dernière promenade sur
+les hauteurs. Elle montait à pas lents, avec un sourire amer, méditant
+la ruse qui m’abattrait, se livrant parfois aux derniers élans d’un
+orgueil bafoué.
+
+Elle avait mis un collier de perles, négligé depuis des mois.
+
+--Ces malheureuses s’étiolent, quand je ne les porte pas, disait-elle.
+Voyez comme elles revivent contre ma peau!
+
+Je l’écoutais, cette fois, d’une oreille habituée, presque distraite. Je
+ne pensais à rien. Je regardais les cimes se préciser au soleil. J’étais
+comme suspendu, absent de moi-même.
+
+Un peu plus haut, elle s’anima pour désigner des points multicolores sur
+un sentier, de l’autre côté de la vallée:
+
+--Vous voyez? C’est H., le professeur de dessin, avec les enfants de
+l’hôtel. Il y en a... trois, quatre, cinq, six... Voilà un homme
+vraiment riche et qui se donne! L’autre jour, pendant que vous étiez
+enfermé, triturant des accords, il a conduit toute la bande sur les
+névés. Ils ont fait des glissades jusqu’au soir dans la neige. Ils sont
+redescendus, trempés, ravis, en chantant dans le brouillard. J’ai eu
+tout à coup une telle pitié de vous! Pauvre garçon, enchaîné par devoir
+à sa petite besogne inutile! En train de «créer», pendant que les autres
+vivent!
+
+Elle me prit les mains et ajouta d’une voix tremblante:
+
+--Je vous trouve parfois si lamentable! Je vous plains! J’ai peur pour
+vous, mon amour!
+
+Je me taisais. Ses mains blanches aux veines bleues, au toucher cruel,
+m’inspirèrent soudain un tel effroi que je me dégageai. Elle eut un
+mouvement des lèvres, comme pour demander pardon.
+
+Nous étions dans un site métallique et méchant, sous des éboulis en
+partie recouverts d’une couche de neige scintillante. Des dents de
+pierre noire déchiquetaient l’azur avec précision. On eût dit un
+mécanisme, une machine arrêtée. On ne comprenait pas que ce fussent les
+mêmes formes qui, de loin, semblaient se recueillir dans une majesté
+vaporeuse. De cette âme aussi, j’étais trop près. J’en distinguais
+l’armature féroce. Je ne comprenais plus sa souffrance ni son secret
+poétique.
+
+Nous montâmes quelque temps sans parler. Je savais que mon geste de tout
+à l’heure serait bientôt puni. En effet, comme nous débouchions sur un
+alpage, elle commença:
+
+--C’est curieux: le petit B. n’aime pas votre musique. Pour lui, les
+recherches qui vous tiennent le plus à cœur sont des préoccupations
+enfantines. Il m’a dit: «En somme, c’est un garçon qui a perdu son
+instinct et qui fait bonne contenance comme il peut.» Je l’ai contredit.
+Mais il pourrait avoir raison.
+
+Je ne répondis pas. J’étais surpris de mon indifférence. Ces mots qui,
+la veille, m’auraient longuement inquiété, me semblaient alors vidés de
+leur venin. Je me sentais plein d’une puissance que les paroles
+n’abattent plus. Quelque chose naissait en moi, de si fort, de si frais
+que je m’en sentais étourdi.
+
+Nous arrivions au bord d’un lac de haute montagne chargé de glace
+fondante. Le temps s’était couvert. Des brouillards livides stagnaient
+autour des cimes, dont on ne voyait que la base: pierriers gris, névés
+souillés de débris, étranglements de neige entre des parois rugueuses.
+
+--Ce pauvre B., murmurait-elle, ne peut plus se passer de moi. Je ne
+sais vraiment pourquoi. Je suis toujours si surprise, quand je
+m’aperçois que je suis nécessaire à quelqu’un! Je ne suis pas une femme
+supérieure, moi. Je ne suis qu’une petite madone. Est-ce que celui-là
+aussi va se mettre à vivre de moi?
+
+Elle parlait généralement ainsi des personnalités qu’elle avait
+détruites. Je crois qu’elle se nourrissait de ces meurtres
+involontaires.
+
+--Figurez-vous, ajouta-t-elle, qu’il me trouve jolie! Quel enfant!
+
+Je la regardai. Le froid bleuissait ses joues; le hâle des hauteurs
+avait jauni son cou mince. Ses yeux clairs viraient pour dissimuler la
+tension de sa volonté. Les perles ornaient funèbrement sa beauté menacée
+par le déclin, comme ces féroces montagnes pourries, dont les déchets
+s’entassaient autour du lac. Je les contemplais, délitées, cavées,
+découronnées par le temps... spectres sans tête se regrettant sous le
+brouillard... Elles me semblaient aussi perfides que ma tourmenteuse,
+mais aussi impuissantes qu’elle, dans le silence de leur amertume.
+
+Rébecca parlait maintenant de la «fin de mon art».
+
+--Je ne comprends pas qu’il y ait un musicien assez peu clairvoyant pour
+échapper à une grande inquiétude. Comment n’avez-vous jamais pensé:
+«Mais je n’écris pas la musique qu’il faudrait écrire?» Tout a été dit,
+dans le langage dont vous vous servez. Il est, d’ailleurs, conventionnel
+et borné. La nature est pleine de vibrations qui vous échappent. Un
+pêcheur des îles de la Sonde en perçoit plus que vous. Et ce timide
+langage, que vos prédécesseurs vous ont transmis, vous n’osez même pas
+le faire éclater! Vous n’êtes pas encore libéré du système du
+_tempérament_! Il faudrait d’abord vous servir des sons naturels.
+Ensuite, on verrait... Mais cela vous est impossible, _parce que vous ne
+les entendez pas_... Je me demande, en vérité, comment l’avenir jugera
+les musiciens de ce temps. Pas même des auteurs de transition. Le jour
+où quelque Orphée aura nouvellement enfanté la musique, on vous citera
+peut-être comme des phénomènes de décomposition. On dira: «Voilà comment
+ils grinçaient, dans leur agonie...» Ayez donc le courage de vous faire
+cet aveu!
+
+Je l’écoutais d’un air coupable. Mais une émotion qu’elle ne pouvait
+soupçonner, m’emplissait. C’était comme un retour à la lumière après des
+mois de cachot. Que d’imprévu dans l’homme! Cette volonté
+d’anéantissement, tournée contre moi... et en moi, la sensation
+délicieuse d’échapper à ces fureurs, de me redresser secrètement dans ma
+force et ma plénitude perdues!
+
+Je ne sais quelle alchimie faisait jaillir la sève sous les traits
+destinés à m’abattre. Je ne la haïssais plus. J’aurais pu l’humilier. Je
+ne me souciais que de renaître. Me prouver ma force. N’être pas celui
+qu’elle disait, ce raté, cette épave! Je le voulais si ardemment qu’une
+rupture, analogue à la grâce ou à la folie, se produisit en moi. Ces
+réservoirs mystérieux de pensée et d’émotion que l’artiste porte en lui
+avaient été scellés jadis et figés par un gel subtil; ils crevèrent avec
+violence et débordèrent en une débâcle de création. Dès lors, volonté,
+réflexion, s’abolirent. Je cessai de m’appartenir.
+
+Le soir de cette dernière promenade, je m’enfermai. Je marchais de long
+en large, obsédé par un flot d’idées musicales. Je pleurais. Je portais
+la main à ma nuque. C’était trop beau, ce qui m’arrivait là! Je
+chancelais comme un ivrogne. Dire que, depuis deux ans, j’avais été
+sevré de _cela_! Est-ce que _cela_ était revenu pour toujours? Est-ce
+que nous irions ainsi désormais dans la vie, moi et cette voix à mon
+oreille? Moi et ce chuchotement, qui me rendait plus puissant qu’un
+dieu? Ces années de sécheresse étaient soudain effacées. Les femmes par
+qui j’avais souffert, je leur pardonnais, j’avais pitié d’elles.
+Peut-être avait-il fallu qu’elles me traînassent longuement dans un
+enfer aride, pour que l’étanchement de cette nuit fût possible. S’il
+était vrai, pourtant, que l’homme progresse dans les tourments? «Au
+travail! au travail!» me répétais-je. Mais l’abondance était trop
+grande. Que choisir? Que rejeter?... Ah, tout prendre et succomber!
+Boire, boire à la source jusqu’à défaillir!
+
+C’est cette nuit-là que j’ébauchai les quatre mouvements de ma
+symphonie. Je partis le lendemain matin pour Paris. Je n’ai jamais revu
+Rébecca.
+
+
+IV
+
+J’avais surtout retenu de la confession de Sarterre cette tendance à
+croire sa personnalité menacée. J’étais persuadé que l’influence
+destructrice imputée à ces deux femmes était imaginaire. Mais je ne
+voulais pas le détromper, car ces illusions lui avaient été salutaires.
+L’homme que n’écrase aucun fardeau meurtrier puise sa force dans des
+calamités inventées. Et il faudra toujours que l’artiste rende
+responsable des caprices de son imagination les êtres qui l’auront aimé.
+
+Je crois qu’il soupçonnait lui-même la fausseté de ses interprétations.
+Il s’y tenait cependant, dans une crainte mystérieuse de plus de vérité.
+Il m’avait dit un jour:
+
+--L’existence de l’artiste serait bien belle, si elle n’était qu’une
+succession d’états artistiques... Trop belle! Il faut qu’il se
+contemple, qu’il se cherche, au lieu de bénir l’éphémère et de s’en
+griser. Et il ne parvient même pas à se déchiffrer. Sa conscience ne lui
+présente qu’une image déformée de lui-même... Mais l’exacte connaissance
+le paralyserait peut-être. Je souffre de me voir faux et je pense dans
+le même temps: mieux vaut que le profond, le réel de ma nature me soit
+caché. Je n’oserais pas creuser plus avant; je ne veux pas tout savoir.
+
+Ses jours d’impuissance musicale étaient fréquents. Comme il ne pouvait
+accuser aucune femme de ses difficultés, il s’en prenait au climat, à la
+nourriture, à l’aubergiste, «qui l’intoxiquait avec des conserves».
+L’inquiétude et le désespoir régnaient alors en lui... Il ne tenait plus
+en place, ne savait où se fuir. Il faisait seller des mules et nous
+suivions l’oued tari, semé de petits cailloux blancs; nous longions les
+rebords de la _Chebka_, ces étranges dos de pierre squameux qui semblent
+des alligators gris assoupis sur le sable. Nous mettions pied à terre
+sous un des palmiers isolés qui se lèvent tristement dans le lit de la
+rivière et nous repartions avant d’être reposés. Il m’entraînait sur les
+collines au-dessus de la ville, en quête de je ne sais quoi. Mais des
+confins de l’horizon, noyé dans une brume de feu, n’accouraient que des
+bouffées de désolation.
+
+Quand son travail «marchait», je ne le voyais pas de la journée. Le
+soir, il faisait parfois irruption dans ma chambre, pour m’entraîner à
+quelque escapade juvénile, dans les jardins de l’oasis.
+
+L’ennui de Ghardaïa me rongeait doucement. J’étais las de voir chaque
+jour devant moi les murs ardents du _bordj_, la balustrade blanche du
+jardin public où ne pousse qu’un peu d’orge jaunissante; las d’entendre
+chaque après-midi la voix du négro à djellaba mauve, nasillant sur un
+air éternel la complainte à mille couplets dont se berce le nonchaloir
+des Arabes.
+
+J’annonçai bientôt à Sarterre mon intention de rentrer en Europe.
+
+--Moi, je passerai l’été ici, dit-il. Je me moque des chaleurs et
+l’Europe me décourage. Ce continent, retourné comme un champ de pommes
+de terre et où les bâtisses poussent comme l’herbe à cochons... Non, je
+ne peux pas chanter cette nature-là. Terre trop humaine. Et l’homme y
+est dangereux. J’ai peur du jour où des messieurs en redingote
+m’applaudiront de nouveau. Je me dis: «Le jour où ils applaudiront les
+nuages et les rivières, c’est que les nuages et les rivières se seront
+laissé attraper!» Eh bien, moi, je ne veux pas me laisser attraper. Je
+veux rester libre et maladroit devant cette race... terrible et furieux
+en face de ses doctrines... et enragé dans ses fourmilières. Je ne suis
+pas comme elle. J’aimerais mieux être un scorpion dans son trou que de
+lui ressembler.
+
+Il ajouta plus tard avec une rancune contenue:
+
+--Il y a une espèce qui m’écrase: celle des gens au regard tendre qui
+croient l’univers bâti pour eux... les bouches régulières qui parlent de
+progrès... les belles consciences qui luttent pour la justice... Elles
+auraient fini par me réduire au silence... J’ai besoin d’une joie
+cruelle qui ne peut grandir en leur présence. J’en ai fini avec leurs
+chimères. Je me suis décrassé de ce nuage gluant.
+
+Il renversait la tête en arrière et parlait dans un abandon proche de la
+violence:
+
+--Il y a des moments où le bonheur passe à travers ma poitrine, comme le
+soleil à travers un arbuste... Il y en a d’autres où je sens en moi des
+forces aussi aveugles, aussi involontaires que le vent du sud, quand il
+déplace les dunes... Ah, il faut tout de même que vous entendiez ma
+musique, avant de partir.
+
+Il me prit par le bras et m’emmena au premier étage, dans une pièce
+carrelée, garnie d’un piano et d’une table de travail, sorte d’établi en
+bois blanc posé sur des tréteaux. Les volets clos interceptaient la
+lumière, mais le vent chaud qui soufflait depuis deux jours avait
+saupoudré de sable les manuscrits et le pavé.
+
+Sarterre se mit au piano.
+
+--Vous savez, annonça-t-il en se retournant, vous grincerez des dents.
+Ceci n’est pas fait pour mes «semblables». Totalement incapable de les
+émouvoir. Aucune espèce de sentiments humains!
+
+Il joua. L’instrument était faux, les marteaux, rongés par l’air du
+désert. Plusieurs cordes vibraient. Mais les heurts et les tintements
+s’atténuaient sous les mains légères de Sarterre. Peut-être
+accentuaient-ils l’impression d’irréalité que me produisaient ces
+premières mesures. Il me semblait assister à un défilé de fantômes
+ivres. Je n’avais jamais entendu pareille musique, aussi incroyablement
+joyeuse, aussi libre de la charge fatale que, depuis deux mille ans,
+l’homme traîne partout avec lui, dans ses philosophies, dans ses
+religions et jusque dans ses rêves. Je m’étais souvent demandé si un art
+_différent_ du nôtre n’était pas possible. Et voici qu’une réponse
+m’arrivait de ce piano discord, dans cette chambre carrelée, à bien des
+lieues de la civilisation. Oui, la petite forme humaine, courbée par la
+tristesse, était absente de ces pages. L’art que j’attendais existait.
+
+Mais ma surprise était grande qu’entre tous, celui-ci l’eût créé. Que sa
+musique lui ressemblait peu! Je ne savais pas encore à quel point
+l’instinct poétique se joue des contradictions. Dans ce domaine, rien
+d’impossible, pas même à une gorge enrouée de produire un son clair.
+Voici un anxieux, un faible, assiégé de mille craintes et sa musique
+reflète la joie audacieuse d’un jeune dieu. Voici un analyste, un
+maniaque du moi, péniblement courbé sur lui-même et sa musique est aussi
+inconsciente qu’une force de la nature. Je le sais débauché, capable des
+plus cruelles bassesses et sa musique est innocente comme les jeux d’une
+panthère...
+
+Pourquoi? Peut-être,--il me l’a dit un jour,--parce que le génie se
+paie; parce qu’une vie inquiète est la rançon d’une œuvre sereine.
+Peut-être aussi parce que cette œuvre est le songe que l’artiste aurait
+voulu vivre, l’image sacrée de ce qu’il n’a pu devenir. Plus il s’enlise
+dans l’enfer qui lui est dévolu, plus son œuvre s’en dégage...
+
+Après le premier morceau de sa symphonie, Sarterre, qui devinait ces
+muettes interrogations, me dit, les yeux brillants:
+
+--Je vais vous confier un grand secret: j’ai profité d’un moment où
+personne ne me voyait, pour me débarrasser de ce que les femmes
+appelaient mon âme. Cela s’est passé là-bas, sur la piste du sud. Elle
+est au fond d’un puits, à quarante mètres sous les sables. Je crois
+qu’elle ne remontera pas. Voilà pourquoi ma musique est libre, libre
+comme un requin dans l’Atlantique!
+
+Il riait et plaisantait tout en jouant, ou bien s’extasiait naïvement
+sur la beauté d’un passage. Quand il eut terminé, il était ivre; il
+ouvrit les volets sans raison, avec des gestes déréglés. Le pesant
+soleil de midi nous frappa au visage. Des colonnes de poussière se
+levaient sur la route, comme des vapeurs de soufre, puis retombaient.
+
+--Vous n’allez pas sortir? dis-je en le voyant coiffer son casque. Il y
+a plus de quarante degrés. La lumière est effrayante.
+
+--C’est ce que j’aime, répondit-il en chancelant un peu. Je vais passer
+chez Zorah. C’est une prostituée soudanaise qui attend, drapée de soie
+jaune, à genoux derrière une porte ajourée. Son patio est badigeonné de
+bleu. Il y fait une chaleur d’enfer. Cela sent l’huile frite et
+l’encens. Il y a un petit monstre pourri de syphilis qui joue de la
+flûte, accroupi dans un coin.
+
+Son œil était vague, sa voix pâteuse. Je me sentais mal à l’aise.
+J’aurais voulu qu’il se tût. Mais il continua:
+
+--Ensuite, j’irai dans la _Chebka_. Je ne regarderai pas ce grand trou
+azuré au-dessus de ma tête. Non, non, l’inspiration ne me tombe pas du
+zénith! Ha, ha!... Ma force tient à la terre. Je crois que ma musique
+m’est soufflée du sol. Elle sort des pierres calcinées et des langues de
+feu qui dansent derrière les bancs de sable... Au revoir.
+
+
+V
+
+Je quittai le M’Zab avec le premier simoun.
+
+Je fus trois ans sans revoir Sarterre. Il fit jouer sa symphonie, puis
+un quatuor. Son nom, ridiculisé par la foule, devenait cher à
+quelques-uns. Il vivait à l’étranger. Un trait me fut rapporté sur lui,
+que l’on donna comme une rare preuve d’ingratitude.
+
+Un Mécène, animé par la foi, avait organisé une tournée de concerts
+consacrés à ses œuvres. Sarterre s’était pris d’amitié pour cet homme.
+Or, le soir du premier concert, à Londres, dans un banquet, il se mit à
+l’accabler de propos désobligeants. Sans qu’aucune discussion eût
+éclaté, froidement, fielleusement, il lui reprocha ses prétentions
+artistiques, son mauvais goût, ses ridicules, ses petitesses. Les
+convives cherchèrent en vain à s’interposer; Sarterre continua, jusqu’à
+ce qu’il eût vu son protecteur quitter la table.
+
+--S’il avait bu, conclut la personne qui me rapporta le fait, il se
+serait excusé, le lendemain. Mais non, il abandonna la tournée et ne
+donna plus signe de vie. Il cherche à se rendre odieux et il y réussit.
+
+Qu’il pût être avide du mépris des hommes, c’est ce que je savais déjà.
+Il me semblait pourtant que, dans ce cas, un autre mobile l’avait
+poussé. Cette crainte maladive de voir sa personnalité entamée, cette
+horreur avouée de tout ce qui pouvait l’arracher à lui-même
+m’expliquaient son acte. Il avait brutalement rompu avec cet homme,
+_parce qu’il commençait à l’aimer_. Il avait immolé cette amitié
+naissante à la chimère féroce qui le menait. Là aussi était le secret de
+sa conduite avec les femmes. Les affections humaines étaient sa
+tentation. Dans la crainte d’y céder, il tranchait tous les liens au fer
+rouge. Pour n’appartenir qu’à leur Dieu, des chrétiens ont agi de même.
+
+Au mois d’août 1914, je me trouvais à Marseille. Par un soir étouffant
+de sirocco, je rencontrai Sarterre qui sortait d’une ruelle du
+Port-Vieux. Il était pâle et semblait avoir bu. Je l’abordai non sans
+curiosité.
+
+--Savez-vous ce qui m’arrive? commença-t-il d’une voix assourdie par la
+colère. On vient de me verser dans le service armé. Avant trois mois
+d’ici, l’abattoir.
+
+--Mais je vous croyais réformé?
+
+--Je l’étais. Il paraît que ça ne compte plus. On m’a fait passer une
+révision! Ah, les brutes! Venez, je vous raconterai.
+
+Nous entrâmes dans un bar au plafond bas, sur le seuil duquel une fille
+crépue, les jambes nues et musclées sous ses jarretelles, guettait les
+hommes d’un air farouche.
+
+--Cela s’est passé dans un hôpital, dit-il en s’asseyant. Nous étions
+trois cents à nous écraser devant une porte. Le directeur, un Méridional
+à barbe flottante, se frayait un chemin à travers notre cohue,
+jovialement d’abord, nous appelant «mes amis»; mais bientôt, il se mit à
+nous bourrer les côtes et à nous injurier comme du bétail.
+
+Un jeune soldat borgne appelait nos noms à la porte. On nous examinait
+par fournées de vingt. Mes jambes fléchissaient. Un petit rougeaud à
+courte moustache noire pesait sur moi. Il critiquait le gouvernement,
+l’organisation, les chefs militaires. Je parvins à le fuir et à pénétrer
+dans la salle du conseil avant mon tour. Des corps demi-nus se
+démenaient dans la pénombre, entre des bancs. A chaque instant, une
+forme humaine passait devant une table où siégeaient des officiers. Deux
+majors, une serviette à la main, l’examinaient d’un œil maussade; la
+voix enrouée du commandant de recrutement criait: «Service armé!» et
+d’autres formes étaient poussées devant la table. Les mots _service
+armé_ retentissaient environ toutes les demi-minutes. Une seule fois,
+après un bref conciliabule des officiers, j’entendis crier: «Maintenu!»
+et je vis revenir vers les bancs un Méridional replet, qui disait:
+
+--Té, je le savais bien que j’avais le cœur patraque!
+
+A mes côtés grelottait un paysan, qui venait de se déshabiller. Il était
+décharné et portait des traces d’excréments le long d’une cuisse. Il me
+parlait dans une angoisse invincible:
+
+--J’ai craché le sang trois fois. Je ne peux pas me tenir debout.
+
+On le regarda quelques secondes avec dégoût et le _service armé_ du
+commandant de recrutement retentit de nouveau. Ils appelèrent ensuite:
+«Vanini!» Une voix répondit: «Décédé!» puis deux cultivateurs
+produisirent un paysan auréolé de cheveux blancs et qui roulait des yeux
+effarés.
+
+--Il est fou, expliquèrent ses camarades.
+
+Un des officiers cria: «Foutez le camp!» et ils discutèrent entre eux le
+mot qu’ils inscriraient sur leurs feuilles. L’un voulait mettre
+_aliéné_; l’autre, _insuffisance mentale_. Ils tombèrent d’accord sur
+_faible d’esprit_. Des hommes passèrent encore. Les majors n’y faisaient
+plus attention. Le colonel à barbiche blanche, qui présidait, criait
+très fort devant lui des choses qui me semblaient incohérentes. Et
+toujours, la voix hargneuse du commandant grinçait: _service armé_! Ils
+appelèrent de nouveau: «Vanini!» Il y eut des rires et un baryton
+psalmodia: «Il est aux cieux!»
+
+Mon nom fut prononcé. J’étais ivre de colère. Je m’adressai à l’un des
+majors et lui exposai mon cas en tremblant. Il ferma les yeux et parut
+s’endormir. Les officiers se regardaient en souriant. Je compris qu’ils
+se moquaient de moi. Il y eut quelques secondes d’amusement, puis le
+_service armé_! retentit et le second major me poussa de côté. Alors,
+perdant la tête, je me campai devant le colonel et criai: «Je proteste.
+Je suis malade. Je suis Sarterre, le musicien.» Le vieux soldat me
+regardait fixement, sans me voir. Le commandant de recrutement ricana:
+
+--Ah, vous êtes musicien? Et bien, vous irez sur le front. C’est là
+qu’on entend la meilleure musique, en ce moment.
+
+Les officiers rirent et l’on appela le suivant. Tandis que je me
+rhabillais, un montagnard qui ne comprenait pas ce qu’on voulait de lui,
+me demanda confidentiellement:
+
+--Dites donc, croyez-vous qu’on nous fera faire l’exercice?
+
+On incorporait la dernière fournée. Pendant que je sortais, un gros
+homme sautait à cloche-pied, pour faire valoir je ne sais quelle
+infirmité. Les officiers s’esclaffaient. En deux heures et demie, trois
+cents têtes avaient été marquées pour la boucherie.
+
+Sarterre frappa la table du poing et se tut.
+
+Je lui serrai le bras. Il frémissait d’une colère d’adolescent.
+
+--Ma patrie n’est pas la leur, reprit-il en se contenant. Le vert des
+prairies n’y est pas brun de sang, au bas de la tige des herbes. L’odeur
+de l’été n’y est pas celle de la viande pourrie. On n’y agonise pas cinq
+jours au creux d’un fossé, transformé en tison par la fièvre. On n’y est
+pas saisi vivant par un engrenage qui vous pétrit, vous disloque et vous
+recrache, broyé, désossé, comme fait la machine à tuer les porcs. Ma
+patrie, c’est celle de Mozart, de Debussy et de Moussorgsky. Je n’en
+connais pas d’autre.
+
+Je ne pus m’empêcher de sourire.
+
+--Vous êtes pourtant de ceux qui devriez comprendre, fit-il sèchement.
+
+--Excusez-moi, mais nous sommes dans un bar, à neuf cents kilomètres du
+front et vous distinguez, vous définissez, pendant que des milliers
+d’hommes tombent...
+
+Il m’interrompit:
+
+--Oh! n’essayez pas de m’émouvoir: je n’ai pas de sentiments humains.
+
+Une colère me prit:
+
+--Au moins, taisez-vous par prudence. Vous vous ferez écraser comme une
+bête venimeuse.
+
+--C’est possible, admit-il tristement. Je ne serais pas étonné que cela
+m’arrivât.
+
+Je lui posai la main sur l’épaule.
+
+--J’ai connu votre désarroi. Moi aussi, les premières semaines, j’ai
+maudit, ergoté, demandé des raisons... Mais depuis, j’ai consenti mon
+sacrifice. Je ferai ce qu’on me dira. Je me tairai. C’est tout ce qu’on
+exige de nous.
+
+Il me regardait avec surprise.
+
+--Vous m’étonnez, répondit-il lentement. On dirait que vous ne me
+connaissez pas. Écoutez. Depuis ma quinzième année, j’ai vécu pour une
+seule chose. J’aurais pu avoir une jeunesse paisible, en province: j’ai
+quitté ma famille pour aller travailler à Paris. J’ai couché dans des
+mansardes, déjeuné d’huile de foie de morue, donné des leçons à six sous
+l’heure, pour entendre de la musique, le dimanche. Plus tard, j’ai
+refusé des situations, pour préserver mon temps. J’aurais pu devenir
+professeur, dans ma ville natale. C’était la sécurité, mais la fixité;
+je sentais que ma force dérivait de l’instable: j’ai refusé. A
+vingt-deux ans, j’aurais pu me marier. Le bien-être bourgeois, les
+enfants, le tilleul sous la lampe: j’ai refusé... Et depuis, que n’ai-je
+pas expulsé de ma vie, pour entretenir en moi le vide sacré? Que n’ai-je
+pas fait endurer aux deux femmes qui m’ont aimé? Je connais mon
+effroyable injustice envers Thérèse. Je sais que j’ai traité Rébecca
+comme un voyou ne traiterait pas une fille! Pourquoi? Par méchanceté?
+Pour le plaisir? Non. Parce que je sentais que, d’une manière ou d’une
+autre, mon art était menacé. Parce qu’un instinct, en moi, me poussait à
+le libérer, par n’importe quels moyens, par-dessus n’importe quels
+cadavres. Vous savez pourtant de quoi je suis capable et jusqu’où je
+puis m’avilir, pour sauver la chose que j’aime. Pas une heure, dans mon
+existence, qui ne soit prosternée devant elle. La perfection m’a
+tourmenté jusqu’au vomissement. Je passe des nuits entières à polir
+trois mesures. La gloire et l’argent me sont comme deux mouches que
+j’écarte machinalement. Les joies de la vie, la volupté, la nature, je
+ne peux plus les goûter. Entre les bras d’une femme, en mer et même dans
+le sommeil, je ne connais pas l’abandon. Toujours et partout, un
+aiguillon me pousse vers ma fonction. Mon bonheur et ma souffrance
+dépendent des sons et des rythmes. Je ne trouve une paix éphémère qu’en
+la beauté. J’ai trente-cinq ans. Je vis seul comme dans un tombeau. Je
+suis malade et je ne veux pas guérir. Dans ma fausse liberté, je me sens
+plus dépendant que l’archet entre les doigts du violoniste. Je suis un
+déchet volontaire, une caverne creusée par l’idéal... et vous venez me
+parler de sacrifice! Mais _vous ne voyez donc pas que je suis déjà sur
+ma croix_? Que puis-je donner encore? Et comment voulez-vous que je
+donne à une idole qui n’est pas la mienne? Jésus lui-même ne serait pas
+mort pour les hommes, s’il les avait haïs. Il n’aurait pas enduré les
+supplices pour la gloire d’un Dieu auquel il n’aurait pas cru.
+
+--Je sais que vous avez loyalement souffert pour votre art, répondis-je.
+Mais s’immoler à ce qu’on chérit, c’est la forme la plus douce du
+sacrifice. Aujourd’hui, on vous demande votre vie pour ce que vous ne
+comprenez pas. Voilà le difficile... Il ne me paraît plus nécessaire de
+mourir pour ce que j’aime... Je n’ai même plus besoin de savoir pourquoi
+je mourrai... Trouvez-vous donc la mort si importante qu’il faille la
+justifier? Croyez-moi, mieux vaut se laisser emporter par une pure
+folie.
+
+--La mort n’est rien, reprit-il vivement. Mais il y a la souffrance
+physique... et vous savez bien que je suis un lâche.
+
+--Je n’en suis pas sûr. Je sais seulement que vous éprouvez une obscure
+volupté à vous faire mépriser.
+
+Ses yeux se voilèrent. Il fut presque vaincu par une crise de larmes.
+
+--Non. Ce n’est pas cela... La vérité, c’est que je me sens ridicule...
+étranger... tout seul... même avec vous!... En quelques semaines, l’art
+est devenu risible. Oui... même pour vous! Ah, je souffre comme un homme
+qui verrait la foule se moquer de sa mère!... Je sens que toutes mes
+paroles sont attribuées au cabotinage... On ne peut plus me croire,
+parce qu’on ne peut plus me comprendre! Personne, pas même vous...
+Alors, j’aime mieux être appelé lâche!... Je préfère dire que je suis un
+lâche!... D’ailleurs... j’en suis peut-être un... je ne sais pas...
+
+Il pleurait, dans un désespoir d’enfant perdu. Nous nous séparâmes sans
+paroles.
+
+Je ne revins en Provence que trois mois plus tard. Je le rencontrai à
+Nice, arpentant l’avenue de la gare, en uniforme, sous une épaisse pluie
+d’automne. Il flottait dans une tunique graisseuse et sa tête
+disparaissait dans un étrange capuchon imperméable.
+
+Il saluait les gradés avec une raideur inquiète qui les faisait sourire.
+
+--Ils m’ont incorporé ici, par erreur, sans doute, me dit-il. Je couche
+sur deux centimètres de paille, et tout de suite le pavé! Les premières
+nuits, j’ai dormi la tête sur des détritus. J’ai reçu une vieille
+couverture. On me l’a volée. Il paraît que c’est l’usage. Il faut en
+voler une, à son tour. Je ne sais pas m’y prendre. J’ai préféré acheter
+un plaid. On me l’a volé. Alors, j’ai renoncé. Je traîne une assez
+vilaine bronchite, mais le major ne veut pas de malades. Huit heures
+d’exercice par jour et nous partons dans trois semaines pour le front.
+J’espère claquer avant.
+
+J’avais la gorge serrée. Je l’invitai à dîner au café de Paris.
+
+--Non, pas là, fit-il. Mon uniforme sent trop mauvais. Je n’arrive pas à
+le nettoyer.
+
+Nous allâmes dans un caveau du vieux Nice. Il mangea silencieusement. Je
+lui parlai de sa musique.
+
+--J’ai écrit un quatuor, me dit-il.
+
+--Naturellement, depuis la caserne, plus un projet, plus une idée?
+
+Il me jeta un regard singulier et répondit:
+
+--Non, heureusement.
+
+--Pourquoi, heureusement?
+
+--Parce que, hésita-t-il... si ça revient... Je ne sais pas ce qui
+arrivera.
+
+Il reprit, un moment après, en ricanant:
+
+--Il paraît qu’il y a une agence de désertion, à Nice même. La caserne
+est pleine d’Italiens, qui déguerpissent quand ils le peuvent. On dit
+que pour cent francs, les guides vous conduisent de l’autre côté de la
+frontière, par-dessus les montagnes. Il faudra que je m’informe!
+
+Deux semaines plus tard, il m’écrivit de venir lui parler à la grille.
+Je le trouvai parmi d’autres silhouettes haves, guettant la vie
+extérieure entre des barreaux de fer. Il toussait affreusement; sa voix
+était affaiblie.
+
+--Voici, m’expliqua-t-il: nous partons dans huit jours pour le front.
+Alors, pour nous empêcher de regretter la caserne, on nous consigne, on
+nous engueule: c’est l’enfer. Je ne peux pas toucher à la nourriture. Je
+voulais vous prier de m’acheter quelques provisions.
+
+Je revins avec du chocolat, des biscuits et des fruits, que je lui
+passai à travers la grille. Nous causâmes encore quelques instants.
+
+--Je me suis fait porter malade, pour pouvoir écrire, dit-il. Je n’ai
+pas été reconnu. Ils ne reconnaissent même plus les tuberculeux, avant
+un départ. Il y en a un qui veut mettre le feu... Ah! c’est qu’on
+devient de telles canailles, là dedans! Si je vous disais...
+
+Il prit mon bras et m’attira tout contre les barreaux.
+
+Un roulement de tambour l’interrompit. Il sursauta nerveusement, me
+tendit une main moite et se hâta vers le fond de la cour, parmi d’autres
+silhouettes effarées.
+
+Je lus trois jours plus tard, dans les journaux, que le soldat Sarterre
+avait été capturé par les gendarmes, au moment où il cherchait à
+franchir la frontière.
+
+J’obtins avec difficulté la permission de le voir. Je le trouvai
+tranquillement assis dans une cellule obscure.
+
+--Je pensais que vous seriez venu, dit-il, avec un calme que je ne lui
+connaissais pas.
+
+--Comment vous êtes-vous fait prendre? questionnai-je.
+
+--Oh, très stupidement, avoua-t-il. J’étais sorti de la caserne avec un
+détachement de corvée, le matin. J’avais endossé des vêtements civils
+chez un représentant de la fameuse agence, qui m’avait, en même temps,
+remis un faux laissez-passer pour St. M. Je devais trouver mon guide
+dans un café de la petite ville. J’y arrivai au moment où les falaises
+de pierre revêtent la couleur des jacinthes. Les cimes, vers l’Italie,
+étaient chargées de neiges d’un jaune pourpré. La place aux platanes
+dénudés craquait de boue gelée. Mon guide m’attendait au rez-de-chaussée
+d’une maison à arcades, sur une ruelle en pente, au milieu de laquelle
+fuit l’eau grise des montagnes. Malgré ma faiblesse, les détails des
+sites s’imprimaient en moi avec une fraîcheur et une force incroyables.
+Il me semblait n’avoir jamais su jouir auparavant du monde et de ses
+spectacles.
+
+Aux premiers mots que prononça l’homme, un sec et rusé contrebandier, je
+compris que j’étais tombé entre les mains d’aigrefins. Il argua d’un
+renforcement de la surveillance, pour refuser de m’accompagner. J’avais
+versé l’argent d’avance à Nice. Je lui proposai le double, puis le
+triple de la somme. Rien ne put le décider. Il m’offrit de me cacher
+dans sa maison, moyennant deux cents francs, jusqu’à ce que les risques
+eussent diminué. Je refusai, craignant un piège.
+
+--Il est cinq heures, dis-je. Ma disparition doit être constatée. Il
+faut que je passe cette nuit; je me débrouillerai sans vous.
+
+Il rit, me toucha l’épaule et m’emmena hors du bourg, sur un chemin
+verglassé qui s’enfonçait dans les montagnes. Celles-ci s’étageaient
+dans le crépuscule, comme de vastes boucliers bleuâtres. Un vent aigu
+nous harcelait.
+
+--La frontière est là, dit le vieux, en désignant une vague dépression,
+entre deux mamelles de neige. Il y a quatre heures de marche. Le chemin
+est bon jusqu’aux dernières maisons, puis on enfonce plus haut que les
+genoux et, sur le col, plus haut que le ventre.
+
+--Vous autres, demandai-je, comment faites-vous pour passer?
+
+--Nous mettons des skis... ou des raquettes.
+
+--Eh bien, procurez-m’en.
+
+Il haussa les épaules et me conduisit chez lui. Là, il essaya encore de
+me retenir. Je lui achetai une paire de vieilles raquettes et un morceau
+de pain. Il me regarda partir, en jurant dans son patois.
+
+Je montai d’abord facilement. Le chemin était frayé. Sur ses bords, de
+jaunes touffes d’herbe s’affligeaient sous leur gaîne de glace, comme en
+une prison de verre dépoli. La vallée se rétrécit bientôt et je m’élevai
+entre des couloirs où la neige ne tenait pas, mais où les cascades
+figées se bossuaient en paquets livides accolés aux parois de roche. La
+nuit était tombée. Une nuit du nord, au froid torturant, aux étoiles de
+pierre précieuse. Comme j’avançais plus difficilement, je décidai
+d’attendre le jour dans la première habitation. En débouchant des gorges
+dans une vallée chaotique, j’aperçus un point lumineux au-dessus de moi,
+parmi des pyramides noirâtres zébrées de neige, qu’on eût dites en
+poussière de charbon. Je quittai le chemin, pour escalader un de ces
+cônes friables. Là-haut, se penchait une maison, dominée par la cavité
+sombre de son grenier à fourrage comme par une espèce de guignol
+funèbre. Une vieille vint m’ouvrir et je me trouvai dans une salle qu’il
+me semblait reconnaître...
+
+La lampe, l’abat-jour rouge, le monde gelé du dehors, rien ne m’était
+nouveau. Je crois vous avoir raconté ce rêve avec lequel Rébecca m’avait
+subtilement tourmenté: un départ de la caserne et un exil atroce, dans
+une pension, aux confins de la Norvège. Eh bien, l’intérieur où je
+venais de pénétrer était à peu près identique à celui qui m’était
+apparu, cinq ans auparavant...
+
+Aussitôt, l’angoisse de mon rêve me reprit et j’entendis Rébecca
+murmurer avec sa douceur menaçante:
+
+--Vous serez un jour retranché de la communion humaine. Vous finirez à
+l’écart, tout seul.
+
+Ce jour devait être venu. Je m’assis sous la lampe. Je commandai du
+café, car je me trouvais dans une auberge; mais à partir de ce moment,
+je cessai de me défendre. Il me semblait être entré dans une vieille
+histoire, écrite depuis longtemps et dont je n’avais plus à diriger les
+péripéties.
+
+L’hôtesse me questionna. Je répondis maladroitement, avec négligence. Je
+lui demandai de l’encre et, toute la nuit, dans une petite chambre
+qu’enfumait un feu de bois vert, j’essayai de travailler... Je ne me
+couchai qu’au jour. Je me rendais compte qu’il eût fallu repartir sans
+perdre un instant, et pourtant, je me mis au lit avec une singulière
+sensation de quiétude. Je comprenais l’imprudence de ma conduite, mais
+rien n’eût pu m’en faire changer. Il y a des moments où le raisonnable
+vous apparaît clairement, où aucune impossibilité ne vous en sépare, et
+où l’on incline vicieusement vers l’absurde. Peut-être ma volonté
+s’était-elle relâchée, au point de me rendre incapable d’agir...
+Peut-être y avait-il autre chose...
+
+Quand je me réveillai, des figures de glace rougeoyaient sur mes
+carreaux. Une grande lumière consolante régnait sur les champs de neige.
+Dans l’azur, une bête de pourpre et d’or escaladait le zénith. Je fis ma
+toilette et fumai devant la fenêtre. Il était dix heures.
+
+J’inspectais les rondeurs de neige entre lesquelles j’avais à me frayer
+un chemin. Le soleil les argentait par plaques; on eût dit les pièces
+d’une armure éblouissante. Le ciel devenait d’un bleu de plus en plus
+radieux, ce bleu des hivers alpestres, qui vous enivre d’une joie froide
+et insensée.
+
+J’allais partir, quand j’aperçus deux cavaliers qui mettaient pied à
+terre sur la route. Ils escaladèrent vivement la pyramide noire où mon
+auberge était juchée. Je distinguais le bleu sombre de leurs uniformes
+et leurs saines faces provençales que le froid colorait. Il me prit une
+fureur de liberté... Je me précipitai hors de la maison et me lançai
+dans une direction opposée à la route. Vous n’avez jamais couru pour
+votre vie? Non? Alors vous ne pouvez savoir quelle lucidité règne dans
+votre esprit, quelle force gonfle vos muscles. Chaque fibre de l’être
+est en éveil. Malgré les bonds les plus hardis, il semble impossible de
+trébucher. Et nulle crainte; rien que l’excitation de la course. Je
+descendais obliquement le revers de la pyramide, afin de gagner une
+sorte de chaos rocheux où je comptais me dissimuler... En réalité, ma
+tentative était sans espoir. A aucun moment, les gendarmes ne prirent
+cette poursuite au sérieux. Je les entendais rire et plaisanter,
+derrière moi. L’un d’eux me suivait sans se presser, tandis que l’autre
+exécutait--un peu plus rapidement--un crochet destiné à me couper la
+route. Au bout de cinq minutes, ils m’eurent cerné dans un ravin. Adossé
+à une pierre, je «faisais tête», dans une attitude probablement comique.
+Ils ne mirent même pas le revolver au poing, pour me capturer. Ils se
+contentèrent de m’envoyer quelques boules de neige, puis me saisirent,
+docile et aveuglé. La facilité de l’opération les enchantait. C’étaient
+de joyeux garçons, au parler sonore. Ils sentaient le cuir et l’écurie.
+L’un d’eux, pour montrer sa force, me chargea sur ses épaules, en
+disant:
+
+--Vaï, il n’est pas lourd, le moineau!
+
+J’avais de la peine à ne pas rire avec eux, tant le jeu me semblait
+merveilleux, dans l’espace blanc qui scintillait au soleil du matin.
+L’hôtesse nous attendait devant l’auberge.
+
+--Madame, criai-je d’une voix perçante, ne croyez pas que j’eusse
+l’intention de partir sans vous payer. Mais ces messieurs ne m’ont pas
+laissé le temps de demander ma note!
+
+Je ris seul. La femme me regardait avec une méfiance hostile. Les hommes
+étaient devenus graves. J’avais envie de faire je ne sais quoi de
+généreux, d’imprévu. Je sortis un billet de cinquante francs.
+
+--Gardez-le, dis-je à la vieille. Il vous dédommagera de la mauvaise
+compagnie!
+
+Elle n’osait prendre l’argent. Elle consulta d’abord mes gardiens qui
+durent lui assurer que je n’étais pas un voleur. Alors seulement, elle
+se décida. Elle empocha le billet sans un mot, puis disparut. On me
+passa les menottes et nous partîmes. La meurtrissure de l’acier était
+moins pénible que je ne l’eusse souhaité. Je marchais aussi vite que
+possible entre les chevaux, m’efforçant de contrefaire l’attitude
+humiliée du «criminel». J’aurais voulu que les gendarmes fissent trotter
+leurs montures et me frappassent. Il me semblait, au contraire, qu’ils
+se concertaient du regard pour modérer l’allure et me laisser souffler
+de temps à autre. En approchant de St. M., nous croisâmes une bande de
+gamins qui nous escortèrent en criant. Leurs quolibets, glapis à voix
+claires, dans ce patois sonore que je ne comprenais pas, me causaient
+une sorte d’ivresse... A l’entrée du bourg, j’aperçus mon «guide» de la
+veille, qui paraissait nous guetter. Je ne doutais pas un instant qu’il
+ne m’eût livré. Je lui souris amicalement au passage. Le soir même, on
+m’écrouait ici. Vous voyez combien cette équipée fut absurde!
+
+Je hochai la tête:
+
+--Si vous aviez marché toute la nuit, ou seulement quitté l’auberge au
+petit jour, vous auriez passé.
+
+--J’en suis convaincu, répondit-il vivement.
+
+--Alors?
+
+Il ferma les yeux, se concentra quelques instants dans une sorte de
+vision intérieure et murmura:
+
+--Il me semble... C’est comme si j’avais _voulu_ me faire prendre.
+
+--Oui... Pourquoi?
+
+Il haussa les épaules en soupirant, incapable de percer cette obscurité.
+
+Je lui demandai s’il avait pu travailler, depuis son emprisonnement.
+
+--C’est fini, me dit-il. Je ne travaillerai plus. Ce que j’aurais à dire
+doit être tu. La musique, en moi, est devenue malade.
+
+Il ouvrit son carnet de notes et me désigna plusieurs pages de
+griffonnages tourmentés.
+
+--Voici ce que j’ai dû écrire l’autre nuit, dans cette auberge...
+Lisez... Vous ne pouvez pas?... Tant mieux. C’est trop pénible. Je ne
+connais rien de plus désespéré. Cela rampe, cela geint, cela étouffe...
+Cela ne doit pas subsister.
+
+Il ferma le carnet et continua d’une voix douce, mais décidée:
+
+--Il y a une espèce de souffrance que je refuse de mêler à mon art. Ces
+trois mois de caserne ont empoisonné ma source, comprenez-vous? Les
+malheureux avec lesquels j’étais enfermé m’ont donné de la vie une image
+que je ne peux pas chasser et que je ne veux pas transcrire. Si ce que
+j’ai vu et enduré là s’appelle réalité, j’avoue que ma faiblesse et mon
+épouvante m’en éloignent à jamais. Ma place était à l’écart. J’ai tenu
+devant le doute, les tourments de soi, la haine et l’amour des femmes:
+je me suis effondré devant la misère des hommes. Quelqu’un m’a dit un
+jour: «Toute votre vie, vous avez fui une grande chose inévitable.»
+C’est vrai. Et je ne le regrette pas. J’aurais eu honte de transformer
+en beauté la douleur humaine. Je suis content qu’elle m’ait été si
+longtemps épargnée. J’étais fait pour orchestrer des songes de lumière
+et de liberté. Les dernières lignes qu’on connaîtra de moi sont quelque
+chose d’incroyablement joyeux... une ivresse de par delà les nuages. Il
+est bien de finir ainsi.
+
+Il me serrait la main, comme pour me supplier de ne pas le contredire.
+
+--D’ailleurs, ajouta-t-il en promenant un regard apaisé sur les murs de
+sa cellule, je ne suis pas fâché d’avoir trouvé le repos. Je n’ai jamais
+connu, dans mes vagabondages, pareille plénitude. C’est qu’il est bon
+d’être certain qu’on a dit son dernier mot. Ceux que rien ne pousse à
+créer doivent mener une existence bien tranquille. Moi, j’ai peiné dans
+l’angoisse d’un enfantement perpétuel. Maintenant que je suis délivré,
+je me sens faible, heureux et enclin à la tendresse... Oui, vous ne
+sauriez croire tout ce qui peut se mettre à vivre en moi de simple,
+d’ordinaire. Ainsi, je ne m’étais jamais si bien rendu compte de
+l’affection que j’ai pour vous. Je vous dis que je pourrais devenir un
+homme comme les autres... Aimer la première venue... M’enthousiasmer
+pour n’importe quoi... Mais, ajouta-t-il, en souriant de lui-même, je
+suppose que l’autorité militaire mettra bon ordre à cette sensiblerie.
+
+Nous parlâmes de son jugement, qui devait avoir lieu la semaine
+prochaine. Je lui proposai de tenter une démarche auprès du gouverneur
+de la place.
+
+--Non, non, protesta-t-il. Je trouve mon écrasement tout à fait
+raisonnable, aussi naturel que l’escamotage des déchets, dans une cité
+moderne. Laissez faire. Je n’ai vraiment plus aucune importance.
+
+On me refusa la permission de le revoir avant le conseil de guerre, mais
+il obtint celle de m’écrire. Il me donnait des instructions au sujet de
+ses manuscrits et continuait:
+
+«Vous savez que l’homme seul projette des fantômes. Celui de l’Afrique
+me tient compagnie, depuis deux jours. Est-il donc vrai que, jusqu’à la
+dernière seconde, nous ne savons ce qui est possible en nous? Je me
+sentais, quand je vous ai vu, définitivement libéré de ma tâche.
+Maintenant, je crois que mon art aurait surmonté la souffrance. Je
+n’aurais pas succombé vulgairement à la tentation de l’exploiter. Je ne
+l’aurais pas divinisée. Ma musique ne peut mentir à son sujet... Je
+l’aurais simplement oubliée. Je suis assez jeune pour oublier n’importe
+quelle espèce de souffrance. Il y a, dans mon cœur, quelque chose de
+brûlant, d’enivré, qui demande à revivre. Je revois continuellement les
+mêmes lieux. Tantôt, c’est une ligne rouge de bancs de sable, d’où
+monte, incliné par le sirocco, un nuage pulvérulent; tantôt, c’est une
+dune d’or, modelée par le vent en une corniche gracieuse, comme le sont
+parfois, dans la très haute montagne, les arêtes de neige; enfin, je
+suis hanté par les étranges sommets du Djebel-Sahari, ces cinquante pics
+pareils, alignés côte à côte et envahis d’un bleu intense, alors que le
+désert, à leurs pieds, flamboie encore. Je suis, devant ces spectres,
+comme j’étais, il y a cinq ans, devant la réalité: soulevé, désirant,
+joyeux.
+
+L’épouvantable, ce n’est pas d’être à quelques jours du «châtiment»...
+c’est de savoir que ma vie d’artiste n’était pas finie.»
+
+Devant le conseil de guerre, son attitude fut maladroite. Il dut être
+victime d’un phénomène de suggestion. Ses juges le considéraient _à
+priori_ comme une sorte d’anarchiste intellectuel, d’antimilitariste.
+Or, telle était sa faiblesse devant les opinions grossières, qu’il y
+souscrivait tout de suite avec docilité. Il se prêta maladivement à
+cette fiction de soldats peu soucieux des nuances et ne sut que leur
+présenter la piteuse image d’un réfractaire à principes. Il pérora,
+discuta, dogmatisa, comme on s’y attendait. J’imagine son angoisse, à se
+sentir glisser sur cette pente, incapable de se taire, ou de crier: «Je
+mens! Je ne suis pas cet homme-là!»
+
+Il fut condamné à dix ans de travaux publics et envoyé par faveur sur le
+front. J’appris, quelques semaines plus tard, qu’il avait été tué. Je
+voulus savoir dans quelles circonstances. On prétendit longtemps
+l’ignorer. Enfin, un auxiliaire du bureau de recrutement, lassé de mon
+insistance, me mit rapidement sous les yeux une feuille où je lus, à
+côté de son nom: «Fusillé pour lâcheté.»
+
+
+
+
+LA PLUS MALHEUREUSE
+
+
+Shodds était-il un maniaque, un sadique ou un apôtre? Ses amis de
+Londres n’avaient pas l’intelligence assez aiguisée pour trancher la
+question et lui-même ne se l’était, sans doute, jamais posée. Somme
+toute, l’existence qu’il menait depuis quelques années permettait
+d’adopter avec autant de vraisemblance n’importe laquelle des trois
+hypothèses.
+
+Ce petit Anglais à l’extérieur modeste, vêtu d’un complet d’alpaga noir
+et coiffé d’un canotier noir, sous toutes les latitudes, avait entrepris
+un des plus interminables pèlerinages qui soient: celui des lieux de
+débauche de la terre.
+
+Après vingt ans d’obscure paperasserie dans un bureau de la Cité, il
+dévorait un héritage inattendu en billets de paquebots et de chemins de
+fer. Il parcourait la planète, sans tenir compte des saisons, dans le
+désordre inquiet d’un homme poursuivi.
+
+Malgré son aspect de clergyman, il ne colportait pas de bibles; malgré
+la fièvre de ses investigations dans les rues chaudes, il ne cédait
+qu’occasionnellement à la tentation d’un corps mince et dangereux.
+
+Voici comment il procédait: après avoir arpenté plusieurs fois les
+quartiers réservés, il cherchait «la plus malheureuse» parmi les filles,
+lui remettait une guinée et quittait la ville.
+
+A mon avis, cet absurde pèlerin était un artiste, un chercheur d’infini.
+
+Le spectacle de la prostitution donne à l’homme le plus casanier
+l’illusion de la grande liberté ancestrale et le sentiment que _tout est
+possible_, alors qu’il sait pourtant que rien n’est possible, sinon une
+débauche misérable.
+
+Et puis, il y a des esprits tourmentés, à qui la dégradation bestiale,
+les plaies et l’ordure apportent comme une espèce de réconfort,
+d’apaisement vertigineux.
+
+Cet été-là, sans souci de la chaleur, qui emprisonnait tout le bassin de
+la Méditerranée dans une cage d’or rouge, Shodds partit pour
+Constantinople.
+
+Les «flottantes» de Galata l’accueillirent cordialement. Énormes,
+demi-nues, serrées les unes contre les autres, elles débordaient les
+petites boutiques, dont elles étaient le vivant étalage. Leurs bras
+pendaient au dehors, dans un cauchemar de viande rose.
+
+Elles disaient:
+
+--_Come in._
+
+--_Good night, darling!_
+
+--_Well, Mister Clergyman?_
+
+Mais Shodds passait, les trouvant trop souriantes.
+
+Derrière Péra, au fond d’un ravin jaune où stagnent des mares noires,
+près des cahutes des montreurs d’ours, il découvrit quelques
+Arméniennes, vivant dans un exil fort rude.
+
+Il offrit sa guinée à une fille qui le regardait passer d’une espèce de
+cave, la tête posée sur le seuil, à même la terre.
+
+Le lendemain, il partait pour Smyrne. Là, vive déception: chaque jour,
+le choléra réglait sans discussion les comptes, certainement frauduleux,
+d’une vingtaine de Grecs.
+
+_Sa_ rue était contaminée. Une ficelle négligente, posée à hauteur
+d’homme, suffisait à en interdire l’accès.
+
+Shodds n’insista pas et s’embarqua pour Alger.
+
+La Casbah n’est plus le paradis des prostituées mauresques. Il trouva,
+en haut d’un raide escalier bleu, dans une chambrette sans lit,
+qu’encombrait un coffre vaguement doré, une fillette du sud, en pleurs
+sur sa natte.
+
+Le premier sirocco lui avait apporté la nostalgie des immenses plateaux
+verts, où les tentes de sa famille offraient l’apparence peu glorieuse
+de cinq minuscules pyramides de charbon.
+
+Elle pleurait jour et nuit ces petites cônes sombres et les vingt francs
+qui l’en rapprocheraient.
+
+La guinée de Shodds la surprit comme une grâce d’Allah. Elle lui fit un
+salam presque épouvanté, quand il sortit de chez elle.
+
+Ensuite, ce fut Laghouat. Quarante degrés de chaleur. Le blanc des murs
+pénètre en vous plus loin que les yeux. Il semble qu’on vous bâtit
+quelque chose de blanc sous le crâne.
+
+Shodds courut chez les amies tatouées des tirailleurs. Écrasées de
+langueur sur leurs pavés, elles regardaient stupidement ce petit
+visiteur de midi. Il garda sa guinée, n’ayant rien pu tirer d’elles que
+des gestes de provocation lasse.
+
+Il gagna Tanger, puis Madère.
+
+A Funchal, trente degrés seulement, mais chaleur humide.
+
+A onze heures du matin, près du torrent sans eau où sèchent les ordures,
+Shodds promena son rêve entre ces longs murs ardents où s’ouvre, de loin
+en loin, le gîte d’une prostituée.
+
+Il les surprenait dans l’abrutissement du plein soleil et de la
+vieillesse.
+
+Il laissa deux guinées à deux mégères également répugnantes, qui crurent
+les pièces fausses et l’injurièrent.
+
+Un steamer partait pour les Antilles. Il le prit.
+
+Une traversée sous les tropiques, même en été, peut être bienfaisante.
+Mais Shodds n’était pas de ceux que dix jours de mer apaisent. A l’heure
+de la sieste, il arpentait nerveusement les ponts, imaginant des bouges
+futurs.
+
+Peu importe le nom de l’île volcanique où il débarqua. Dès les premiers
+pas sur le quai, il comprit que la chaleur devenait une affaire
+sérieuse.
+
+La rue des femmes se trouvait derrière le port. Entre ses jaunes masures
+cubiques, la poussière régnait largement. Elle avait des remous, des
+profondeurs, des vagues, comme un fleuve.
+
+Un ciel sulfureux pesait sur la ville et sur les falaises de lave. On
+périssait de soleil invisible.
+
+Shodds marchait en soulevant une colonne de poussière.
+
+Parmi les faces noires qui guettaient derrière les volets demi-clos, un
+visage blanc l’arrêta.
+
+A sa question habituelle:
+
+--Quelle est la plus malheureuse, ici?
+
+La femme, une Espagnole, répondit en mauvais anglais:
+
+--Viens avec moi.
+
+C’était une fille assez jeune, sans beauté. Shodds remarqua qu’elle
+avait un pouce démis. Sa main, flétrie et mutilée, faisait penser à la
+patte d’un poulet bouilli.
+
+Il la suivit jusqu’à une partie de la ville que le dernier tremblement
+de terre avait détruite.
+
+Il n’y avait plus là que des ruines inhabitables, une désolation de
+pierres sèches de tumulus, de fondrières empâtées de boue verte.
+
+Cela sentait les excréments et la banane pourrie.
+
+La fille s’arrêta bientôt devant trois pans de murs qu’on avait toiturés
+avec des planches et de la toile goudronnée. L’entrée semblait une
+brèche ouverte à coups de canon.
+
+--C’est ici, fit l’Espagnole.
+
+Shodds avança la tête et aperçut, accroupie dans un coin, une femme qui
+ne lui parut ni laide, ni fort âgée.
+
+Elle se détourna aussitôt et cacha son visage contre les pierres, mais
+pas si vite que Shodds n’eût été intrigué par son étrange fixité et
+aussi par quelque chose en lui,--il n’aurait pu dire quoi,--de
+péniblement inanimé.
+
+--Qu’est-ce qu’elle a? demanda-t-il à l’Espagnole.
+
+--Elle ne te le dira pas.
+
+--Pourquoi n’est-elle pas avec vous autres?
+
+--Elle ne le dira pas.
+
+--Elle ne doit voir personne, dans ces ruines?
+
+Il y eut un silence. Un moustique passa près de l’oreille de Shodds,
+avec son vif cinglement de guitare en sourdine.
+
+--Dis-lui de venir, reprit-il.
+
+--Elle ne viendra pas.
+
+La femme écoutait douloureusement. Shodds sortit sa guinée.
+
+Elle la vit et tendit la main sans avancer.
+
+--Non, fit-il, viens la prendre.
+
+Et il recula dans la poussière.
+
+Alors, la femme avança brusquement, fixa un instant son visiteur, avec
+une sorte de défi désespéré, prit la pièce d’or et retourna se cacher
+contre le mur.
+
+Shodds ne s’évanouit pas, ne cria pas. Voici pourtant ce qu’il avait vu,
+dans la lumière de midi.
+
+Cette femme avait un nez en carton, un joli nez rose découpé dans un
+masque de carnaval. Et derrière le postiche, ni chair ni os, un néant
+rougeâtre, un trou purulent creusé dans la face, des sourcils aux
+lèvres.
+
+Shodds souriait d’une manière incompréhensible. On eût dit le sourire de
+satisfaction maladive d’un homme qui atteint une volupté trop longtemps
+poursuivie.
+
+--C’est à Cayenne qu’elle a pris ça, expliquait l’Espagnole. Pas
+soignée, tu comprends, jamais soignée... On ne pouvait pas la garder
+avec nous: elle faisait peur aux matelots.
+
+Shodds s’épongeait.
+
+--Allons, dit-il seulement.
+
+Ils reprirent le chemin du port. Au bout de huit cents mètres, il se mit
+à vomir jaune.
+
+Il vomissait comiquement entre deux pierres et la patte mutilée de sa
+compagne lui soutenait le front.
+
+Des nègres le transportèrent à l’hôpital maritime.
+
+Ils le cahotèrent fortement, pressés qu’ils étaient.
+
+Il mourut de la fièvre du pays, dans les douze heures, comme l’usage le
+comporte.
+
+
+
+
+LA PIÉMONTAISE
+
+
+J’arrivai dans ce village le 28 janvier, par un temps de brume. Il est
+le dernier de la vallée et pendant trois mois, il demeure presque
+constamment dans le cône d’ombre des cimes qui forment la frontière.
+Elles m’apparurent de loin, ces cimes, cuirassées de glace, couronnées
+de hauts brouillards immobiles, en forme d’arcs.
+
+Le village, lui, me fut brusquement dévoilé, à la lisière d’un banc de
+vapeurs. Une famille de basses maisons jaunâtres avait surgi,
+immatérielle, suspendue au milieu d’un néant neigeux. Un souffle d’air
+eût pu, semblait-il, chasser l’apparition.
+
+Un soleil hâtif la frôlait, sans insister, comme une main qui se promène
+sur la figure d’un enfant, vite, touchant le front, le bout du nez et le
+menton. Le nuage se referma tout de suite, et c’est dans l’obscur
+enveloppement des vapeurs jaunes que j’atteignis l’auberge.
+
+Dans la cuisine, une fille hâlée, coiffée d’un mouchoir à fleurs rouges,
+se chauffait, le dos voûté, toussant parfois.
+
+--C’est une Italienne, me dit le patron. Elle nous est arrivée il y a
+trois jours, à moitié morte de froid. Elle est venue du Piémont, par la
+haute passe qui est à plus de deux mille mètres... Elle vous contera ça.
+
+Et le soir, devant le feu qu’elle semblait ne pouvoir se résoudre à
+quitter, la fille me «conta ça» d’une voix monotone.
+
+--Je suis de Perosa, en Piémont. Mon oncle était Sanmartino, le
+ferblantier. Notre famille est bien connue dans le pays.
+
+Mon oncle n’avait pas de travail. Il voulait passer en France et
+s’embaucher à Embrun. Son fils Marco et moi, nous nous serions placés à
+maître chez des paysans. La saison n’est point bonne pour traverser le
+col, mais la misère était trop grande; nous ne pouvions pas attendre
+l’été.
+
+L’oncle connaissait le chemin; il avait souvent passé des moutons par
+là-haut, en automne. On partit donc tous les trois, un samedi matin et,
+montant jusqu’au soir, on arriva au bout de la vallée.
+
+On coucha dans une étable, chez des montagnards qui habitent des huttes
+de pierres sèches. Ils parlent un patois que personne ne comprend et ils
+mangent de la bouillie noire qui sent le bouc. L’oncle se moquait d’eux,
+mais il buvait tout de même leur vin rouge, un gros vin épais qui porte
+à la tête.
+
+Le lendemain matin, il y avait une drôle de brume sur les hauteurs et,
+de temps en temps, il vous arrivait une petite goutte froide contre la
+joue. Le cousin, un enfant de quinze ans, serait bien redescendu, mais
+l’oncle dit:
+
+--As pas peur, c’est pas quelques nuages d’hiver qui m’arrêteront. C’est
+ballonné, mais ça n’a rien dans le ventre. En route!
+
+Et on se mit à grimper.
+
+Au bout d’une heure, il neigeait un peu; il ne faisait pas de vent et
+nous n’avions pas peur. Nous nous tenions par la main et nous montions
+bravement, sans trop enfoncer.
+
+--Dès qu’on sera de l’autre côté de la passe, dit l’oncle, on aura le
+beau.
+
+En effet, il nous semblait voir du soleil derrière le col et j’observai
+même, un instant, deux jolies bandes de ciel vert, sur la France.
+
+A cent mètres environ sous la coupure, en levant le nez, le cousin
+remarqua qu’il ne devait pas faire si beau, de l’autre côté, car cette
+espèce de brume brillante, qu’on voyait de loin, avait disparu et, à sa
+place, il y avait des nuées grises, basses, qui allaient, qui venaient à
+toute vitesse. Le vent ronflait à travers la brèche et soulevait la
+neige par colonnes.
+
+J’aurais voulu retourner; le cousin aussi, mais l’oncle se mit à nous
+traiter de lâches, à nous injurier, puis, il nous fit boire un grand
+coup de vin, pour nous redonner du cœur.
+
+--As pas peur, qu’il disait toujours, j’en ai vu bien d’autres que ça,
+en passant les moutons. Les nuages d’automne, c’est mauvais, c’est plein
+de grêle; mais ceux d’hiver, c’est creux comme une barrique. Ça vous
+lâche quelques flocons et tout est dit. En avant!
+
+Et il nous tira le long de la dernière pente.
+
+A peine en haut, le vent nous tomba dessus comme des coups de bâton et
+nous renversa tous les trois dans la neige. L’oncle se releva en riant.
+Il nous criait:
+
+--Descendons vite! On soufflera plus bas!
+
+Mais pendant que je me remettais sur pied, un de ces grands nuages que
+j’avais remarqués s’approcha de nous. Il nous fouetta d’abord comme avec
+des queues de cheveux gris, puis il nous enveloppa et nous aveugla
+complètement.
+
+En même temps, la neige se leva du sol, autour de nous, en sifflant et
+se dressa de tous les côtés, comme un drap.
+
+Cette fois, l’oncle ne riait plus. Il m’empoigna par le bras, cria au
+cousin: «Suis-nous, mon fieu!» et se jeta droit en bas, pour sortir de
+la tourmente.
+
+De ce côté-ci du col, la neige était bien plus épaisse que de l’autre.
+On en eut tout de suite jusqu’aux genoux. Comme nous n’avancions plus,
+l’oncle essaya de tirer à droite. Après quelques pas, on en eut
+jusqu’aux cuisses et il fallut revenir à gauche. Par là, ça allait un
+peu mieux et on put faire une centaine de mètres sans trop de peine.
+
+Le vent était peut-être moins fort que sur le col, mais le brouillard
+était aussi épais et si on n’avait pas deviné, à la pente, qu’on
+descendait, on n’aurait vraiment pas su de quel côté marcher. Et puis,
+le froid, qu’on n’avait pas senti jusque-là, commençait à nous
+tourmenter. J’avais les jambes tellement raides que je ne pouvais plus
+les sortir de la neige.
+
+Je le criai à l’oncle, qui s’arrêta et me fit boire une gorgée de vin.
+
+Il se retourna pour passer la bouteille au cousin, mais,--je vois encore
+la figure épouvantée qu’il fit,--le cousin n’était plus avec nous...
+
+Je me rappelle qu’alors, je me mis à pleurer et à faire des signes de
+croix.
+
+L’oncle appelait de toutes ses forces: «Marco! Marco!» Avec le bruit du
+vent, l’enfant n’aurait pas entendu à cinq pas.
+
+--Faut remonter, dit l’oncle. Il sera tombé dans quelque trou.
+
+Je ne répondis rien et on essaya de remonter.
+
+Il neigeait si fort, que nos traces avaient déjà disparu. Nous ne
+savions pas si nous repassions par les mêmes endroits.
+
+Je me dis: «Avec ce qui tombe de neige, peut-être bien que nous avons
+marché sur le corps du cousin, sans nous en apercevoir.» Je ne soufflai
+mot de mon idée, bien entendu. Au contraire, j’appelais de toutes mes
+forces, comme l’oncle: «Marco! Marco!»
+
+Au bout d’une demi-heure, nous ne pouvions plus crier... Nous étions
+tout tremblants de froid... Nous nous traînions.
+
+L’oncle comprit que si nous restions là davantage, nous y resterions
+tout à fait. Il ne dit rien, mais je devinai, à la façon dont il me prit
+la main et m’entraîna tout à coup, qu’il renonçait à chercher son
+enfant.
+
+C’est effrayant comme je m’habituai facilement à l’idée que le cousin
+était perdu et que nous l’abandonnions! Je crois que je n’avais plus ma
+tête... Je ne sentais qu’un besoin: dormir, ne plus bouger.
+
+L’oncle dévalait à grands pas lourds. Plus on descendait, plus le vent
+diminuait; mais quelle brume! On ne savait pas si on marchait dans du
+nuage, ou dans de la neige. Tout se fondait, se mêlait; on enfonçait
+dans une espèce de bouillie blanche, qui vous collait froid aux jambes,
+aux cuisses, qui vous bouchait la vue et vous embrouillait le cerveau.
+
+A un moment, l’oncle en eut jusqu’au ventre. Il me dit: «N’avance pas»
+et chercha à se dégager. Il se déplaça vers la gauche, enfonça encore
+plus. Je poussai un cri. Il se mit en colère:
+
+--Tais-toi donc, sacrée fillasse!
+
+Il était à trois mètres et sa voix m’arrivait à travers des feuilles
+d’ouate.
+
+Il fit un grand mouvement du corps, les bras en l’air, comme un baigneur
+qui sort de l’eau et, cette fois, il disparut jusqu’aux épaules. Je
+l’entendis jurer.
+
+--Attendez, que je lui criai; je vas vous aider.
+
+Il ne voulait pas.
+
+--Je te défends de bouger. Si je ne m’en tire pas tout seul, que le
+diable me prenne! Il sera volé! Il sera volé, que je te dis!
+
+Et il se démena encore pour sortir du trou. Il faut croire que la neige
+était bien molle et bien profonde, à cet endroit. Plus il bougeait, plus
+il enfonçait. Moi, je poussais des cris:
+
+--Mon oncle! Au secours! Au secours!
+
+C’est moi qui l’appelais à mon secours! On est bête, n’est-ce pas, dans
+ces cas-là. Au bout de cinq minutes d’efforts, il me dit, la voix très
+tranquille.
+
+--Écoute, fillette; plus je bouge, plus j’enfonce. Je sais ce que c’est.
+Je suis dans un des ravins qui sont à gauche du chemin muletier. Il y a
+trente mètres de fond. Si ces chiens de Dauphinois mettaient des
+perches, ces choses-là n’arriveraient pas. En attendant, je suis
+fichu... Toi, tire sur la droite et tâche de descendre. A trois heures
+d’ici, il y a un village. Tiens, prends le restant du vin et ménage-le.
+Ça m’a l’air de se calmer, là-haut. Si tu ne gèles pas et si le
+brouillard se lève, tu peux en réchapper.
+
+Je restais là, à pleurer, sans répondre.
+
+--Descends, qu’il me cria. Descends tout de suite, ou je te déshérite!
+
+Sûr qu’il ne pouvait pas me déshériter, vu qu’il ne possédait rien, à
+part son baluchon. Il me disait ça pour me faire de l’effet. Mais moi,
+ça me coûtait de l’abandonner. Je ramassai la bouteille qu’il m’avait
+lancée et je bus un coup, machinalement.
+
+Quand je baissai les yeux sur lui, je ne le reconnus pas. Je ne voyais
+plus qu’une tête à moitié effacée et des bras qui sortaient du blanc. On
+aurait dit un fantôme. Il ne parlait mot, et moi, je pleurais toujours.
+
+Alors, tout à coup, il se passa une chose effrayante. L’oncle se mit à
+pousser des cris, toute une série de cris, pas des appels, mais des
+hurlements de colère, des grognements, comme une bête qu’on saigne...
+Puis il se tut pendant un bon moment... et j’entendis sa voix, une
+dernière fois... Des paroles pesantes, comme de quelqu’un qui va
+s’endormir:
+
+--Allons va, qu’il disait. Ne t’obstine pas... Bonsoir, fillette!
+
+Et je m’en allai.
+
+Cent mètres plus bas, la neige était meilleure, et j’aperçus les perches
+que nous avions manquées. Vers le soir, il se fit une éclaircie, un
+drôle de rayon jaune, qui sortait d’une gueule de brume et qui avait
+l’air de me montrer les premières maisons, droit au-dessous de moi. J’y
+arrivai la nuit, les dents tellement serrées que je ne pouvais plus
+parler... Les gens d’ici m’ont bien soignée: toujours du feu et du lait
+chaud. S’ils voulaient me garder comme servante, je ne regretterais pas
+trop d’avoir quitté ma vallée.
+
+
+
+
+LA MÉTISSE
+
+
+Je retrouvai mon ami le poète Z. un matin de décembre, dans une rue de
+Zurich. Je le voyais venir de loin, étrangement distinct de la foule qui
+s’écoulait entre les maisons. Je souffrais, ce jour-là, du ciel noir où
+la bise était déchaînée, des constructions modernes aux façades
+identiques. Je souffrais aussi des vêtements et des visages. Une
+impression, peut-être maladive, de similitude, me contractait l’estomac
+au passage de ces hommes coiffés de chapeaux melons et habillés de laine
+noire.
+
+Z. marchait lentement, un feutre clair sur sa forte tête bronzée, un
+foulard de soie jaune autour du cou: on eût dit le figurant d’un autre
+siècle. Il me souhaita le bonjour avec cette chaude cordialité des
+grands indifférents, qui croient devoir se faire pardonner des années
+d’oubli.
+
+Il arrivait de Bombay. Il m’emmena dans une obscure «Weinstube»,
+derrière le quai de la Limmat et nous causâmes. Il rapportait un volume
+de vers, dont il consentit à me révéler des fragments. Cela s’appelait
+_le Prince jaune_. Certaines pièces faisaient songer aux brûlantes
+improvisations d’Asmapour, le poète nomade de l’Afghanistan, qui erra,
+sa vie durant, à la suite des bayadères et des musiciennes. Grisé par la
+sauvagerie de ses poèmes, je confessai à Z. l’accablement que
+j’éprouvais dans l’enfer organisé, méticuleux, utilitaire de la cité
+moderne.
+
+--Oui, dit-il, ici, les instincts primitifs portent muselière. On leur
+lime crocs et griffes. On les mortifie, on les détruit savamment.
+Souvent même, par un tour de force de dressage moral, on les transforme
+en énergie bienfaisante. Moi, je les ai vus en liberté. Je les ai
+entendus rugir allégrement vers la lumière... Eh bien, je ne sais s’ils
+pèsent aussi lourdement qu’on le dit dans le plateau du mal. Ils
+concourent, au même titre que la bonne volonté du balayeur ou du
+policier, à réaliser cette espèce d’équilibre indifférent qui permet à
+la vie de continuer. Je les crois beaucoup moins dangereux pour l’espèce
+humaine que la pensée d’un philosophe ou le génie d’un inventeur.
+
+Je me trouvais, le printemps dernier, à bord d’un petit vapeur qui fait
+le service entre Java et Haï-Nan. L’équipage était malais et nous avions
+des Chinois dans l’entrepont. Le capitaine était un Hollandais tout
+rond, chauve et rasé. Trente-quatre ans à la mer et l’autorité
+silencieuse des tout-puissants. Il mettait fin, d’un geste, aux
+altercations entre coolies. Le dimanche, il officiait lui-même, dans le
+salon, lisant la Bible sans plus de passion que le livre du bord et
+s’agenouillant devant un fauteuil pour le _confiteor_. Si le moindre
+bruit de vaisselle montait alors de la salle à manger, il se détournait
+avec une petite torsion de la bouche, qui avait pour effet de précipiter
+le _steward_ en bas des escaliers, porteur de menaces et de
+malédictions.
+
+Les demi-sang étaient nombreux, parmi les passagers. Ils se réunissaient
+à l’arrière, au coucher du soleil, fumant, jouant, s’éventant. Deux
+jeunes filles, longues et maladives comme des fleurs épuisées,
+babillaient en un idiome enfantin. Des noirs timides, enroulés dans des
+_battiks_ bruns, faisaient circuler des boissons. Un rayon oblique,
+filtrant sous la tente, poudrait d’or tous les visages: les robes crème,
+les teints safranés, l’épaule plus foncée d’une _babou_, le corps frêle
+et convulsé d’un petit enfant jaune étaient pour moi le plus émouvant
+des spectacles.
+
+Je poursuivais une métisse de Soerabaya, qui me parlait un anglais
+elliptique et rauque. Je la devinais continuellement traversée par de
+silencieux orages, secouée par des rafales nerveuses, harcelée par des
+jalousies, des susceptibilités, des colères. On la disait folle. Elle me
+fuyait d’abord avec une aversion menaçante, puis, un soir, dans un
+corridor, elle me donna ses lèvres et je l’emportai dans ma cabine.
+
+Le paquebot était une véritable fournaise flottante. Un Américain
+maniaque agaçait sans trêve une guitare au-dessus de nous... Je
+l’entends encore! Cet air de danse, un absurde _one-step_, le même,
+toujours, pendant des heures... C’était terrible. Cette musique
+disloquée me remplissait de l’épouvante des cauchemars. A certaines
+reprises de l’air, la brune forme humide ondulait et tremblait à mes
+côtés, comme un serpent dans l’herbe... Oui, son étreinte dissolvait la
+raison, dont votre triste monde ressue. Dans ce grand corps tendu comme
+un arc, habitait une force inconnue, qui entraînait loin du réel...
+
+Un jour, après le déjeuner, j’entendis chuchoter qu’il y avait un cas de
+peste, parmi les Chinois de l’entrepont. En passant dans le couloir des
+cabines, je vis, par une porte entrebâillée, une dame anglaise avec un
+masque de coton sur le visage, immobile devant son lavabo, les mains
+plongées dans une cuvette de sublimé.
+
+--L’homme vient de mourir, me dit un matelot. On va le descendre tout à
+l’heure.
+
+Je me rendis sur le pont, où je fus rejoint par l’Anglaise.
+
+--Il faut du salol, radotait-elle derrière son masque. On devrait faire
+laver le pont au salol, les planchers, les corridors, tout le bateau.
+
+Je vis le capitaine sortir de sa cabine, en veste noire. J’étais accoudé
+au bastingage. La tige motrice du gouvernail frémissait sous mon pied.
+Le paquebot stoppa sur une mer immobile. Un paquet gris jaillit de
+l’entrepont et enfonça aussi doucement que dans de l’huile tiède. Les
+machines se remirent en mouvement.
+
+En bas, le second faisait établir des barrages de cordes et de planches,
+pour empêcher toute communication avec les régions contaminées. Je
+trouvai la métisse en train de guetter à travers une palissade.
+
+--Tu n’as donc pas peur, lui dis-je?
+
+Elle répondit dans son anglais baroque:
+
+--_Me no fear death. Me ne fear nothingness before life. So, why fear
+nothingness after life[2]?_
+
+ [2] Je ne crains pas la mort. Je n’ai pas peur du néant qui précède
+ l’existence. Pourquoi craindrais-je celui qui la suit?
+
+Et elle collait son visage aux interstices de la palissade, avec une
+expression de désir incompréhensible...
+
+Le lendemain matin nous jetâmes l’ancre devant une côte basse où
+luisaient, parmi la verdure, les toits d’un lazaret. Les officiers
+sautèrent dans un canot: on ne les laissa pas aborder.
+
+Au retour, le capitaine me confia:
+
+--Le médecin a fait dire qu’il dormait. Je crois qu’il a peur. Les
+ordres sont d’attendre.
+
+La journée se passa dans l’expectative. Un vent de terre s’était levé.
+Le paquebot virait autour de son ancre, sur une mer flamboyante. Le cri
+rond de la brise s’engouffrant dans une conduite d’air, ou le battement
+insolite d’un panneau faisait sursauter les nerveux, pendant la sieste.
+Ils écoutaient de longues minutes, le cœur battant, assis dans leurs
+couchettes.
+
+A cinq heures, le capitaine, qui fouillait la côte avec sa jumelle, me
+serra le bras:
+
+--Tenez, fit-il vivement, voilà le médecin. Ah! c’est un brave,
+celui-là!
+
+Je vis un Chinois en robe noire qui se promenait sur la berge. Le
+capitaine sauta dans un canot, mais on ne lui permit toujours pas
+d’aborder. Il revint furieux.
+
+--Douze heures que je suis aux ordres de ce macaque, grondait-il. Il
+prétend qu’il attend des instructions. Il ne veut ni me laisser
+continuer ma route, ni recevoir mes malades.
+
+--Vous avez donc de nouveaux cas? demandai-je.
+
+--Oui, mais gardez ça pour vous.
+
+La nouvelle se propagea cependant. Certains passagers s’affublèrent de
+masques en coton. On les voyait glisser sur le pont, pareils à des
+fantômes sans visages et leurs voix semblaient sortir d’un édredon.
+D’autres fumaient continuellement. La dame anglaise brûlait des herbes
+nauséabondes en toussant. Les métis passaient de l’abattement à
+l’hystérie du soupçon. Ils s’épiaient mutuellement. Ils n’osaient plus
+manger ni boire. Le capitaine observait ces symptômes avec un mépris
+goguenard.
+
+--Si cette vermine échappe à la peste, me dit-il, elle n’échappera pas à
+la peur. Vous, au moins, vous êtes un homme.
+
+Je gardai le silence. Je ne pouvais m’expliquer. Je n’étais pas sûr de
+ce qui se passait en moi. Mais le fait est que, loin de me terrifier,
+cette présence du danger me causait une sorte d’excitation joyeuse.
+J’éprouvais une émotion aiguë, inhumaine. Quelque chose, en moi,
+préférait secrètement la destruction. Je n’étais pourtant pas fatigué de
+l’existence; au contraire, je ne l’ai jamais si fortement goûtée que ces
+jours-là. Je n’éprouvais ni sentiment de haine ni désir de vengeance.
+Mes compagnons m’étaient indifférents. Leurs contorsions, quoique
+répugnantes à observer, ne m’offensaient pas plus que les soubresauts
+argentés des poissons dans la nasse. Ne me demandez pas de raisons. Mon
+intelligence ne sait rien d’une passion qui comportait mon propre
+anéantissement. Je sais seulement que malgré la logique, un grand _oui_
+silencieux se prononçait en moi, quand j’envisageais notre perte à tous.
+
+Cette nuit-là, vers onze heures, je surpris la métisse en train
+d’écouter à la porte de l’office. Cette porte, dont le capitaine avait
+pris la clef, communiquait avec l’entrepont. Je prêtai l’oreille. On
+entendait le courant d’eau de mer qui balayait continuellement le
+plancher. Un moment, il me sembla percevoir un faible nasillement de
+souffrance, ou les bribes d’un délire fatigué... La métisse tenait ma
+main. Ce contact me renseigna sur sa folie et sur la mienne. Je compris
+soudain ce qu’elle voulait, dans ses colères, dans son incohérence et
+jusque dans ses ardeurs. C’était une chose très simple, que les
+civilisés ont désappris à vouloir: détruire. Que ce qui était ne fût
+plus. Que ce qui osait exister autour d’elle pour son tourment,
+substance vivante ou inanimée, fût désagrégé! Si le feu noir de ses yeux
+avait pu allumer des incendies, je vous promets que le paquebot, les
+passagers et moi-même eussions été transformés en fumée. Je comprenais
+du même coup d’où me venait ce que le capitaine appelait mon courage:
+sans paroles, par le simple abandon de son corps, elle m’avait
+communiqué cette force tournée contre l’être.
+
+Au déjeuner du matin, on apprit qu’il n’y avait pas de nouveaux cas,
+mais que les vivres allaient manquer pour les Chinois. Ils s’étaient,
+jusqu’à présent, résignés à leur sort; ils s’agitèrent dès qu’ils virent
+diminuer les rations. Un jeune lettré, qui conversait parfois avec eux
+derrière un barrage, nous avertit qu’ils en voulaient au capitaine.
+_Tête-Rouge_--c’était le nom qu’ils lui donnaient--tenait des démons
+enfermés dans la cale. Les démons s’étant révoltés et ayant menacé de
+tout dévorer à bord, _Tête-Rouge_ les avait mis en liberté, à condition
+qu’ils se contentassent de ravager l’entrepont. On avait aperçu l’un
+d’eux, un tigre à longue crinière et à face blanche, qui se promenait la
+nuit, avec des yeux étincelants. Si _Tête-Rouge_ n’augmentait pas les
+rations, les Chinois lâcheraient le tigre parmi nous.
+
+Le capitaine haussa froidement les épaules à ce récit. Sa colère était
+tombée. Le lazaret, sur ses instances, envoya du riz et du poisson, par
+un sampan. Tard dans la soirée, le nom du paquebot retentit dans un
+porte-voix. Le médecin signalait que ses instructions étaient arrivées.
+Nous devions faire route vers un port où nous subirions la quarantaine.
+
+Au milieu de la nuit, comme nous fendions à toute vitesse la mer
+accablée, en vue du bourrelet noir de la côte, un coup de feu claqua
+dans l’entrepont. Le lettré parlementa du haut de la passerelle. Une
+voix nasillarde lui expliqua qu’on avait tiré sur le tigre, qui venait
+d’assaillir une nouvelle victime.
+
+J’étais étendu sur le pont. Vers deux heures, nous entrâmes dans une
+basse brume fixe qui, déchirée par l’étrave, se mit à palpiter en formes
+fantastiques. Nous avions l’air de trancher dans un peuple de fantômes.
+Je descendis me coucher.
+
+Le matin, comme je sortais de ma cabine, un Javanais au sourire
+équivoque me fit signe de rentrer. Le capitaine qui passait me serra le
+bras, disant:
+
+--Non, vous pouvez venir, vous.
+
+Je le suivis dans la salle à manger où flottait l’odeur chinoise.
+
+--Ils sont entrés cette nuit, me dit-il en désignant des restes de
+nourriture. Tenez, ils ont raflé des provisions et se sont offert un
+gueuleton sur la table.
+
+Nous pénétrâmes dans l’office, qui avait été pillé. La porte de
+l’entrepont était ouverte.
+
+--La serrure est intacte, observai-je. Il faut donc qu’ils se soient
+procuré la clé?
+
+--Inconcevable! murmura-t-il. Mais il me semblait beaucoup moins surpris
+qu’il ne voulait le paraître.
+
+--A moins, suggéra-t-il en clignant de l’œil, que la porte n’ait été
+ouverte de notre côté.
+
+--Par qui?
+
+--S’il y a quelqu’un à bord qui aime les plaisanteries... celle-ci n’est
+pas mauvaise. Vous savez, il y a des chances pour que les têtes à queue
+nous aient laissé autre chose que des détritus et des fonds de verres!
+
+A ce moment, le second nous rejoignit, accompagné du lettré, qui venait
+de causer avec ses compatriotes. Le jeune homme nous exposa leur version
+sur un ton poli à l’extrême.
+
+--Ils disent que ce ne sont pas eux qui ont ouvert la porte. Cette nuit,
+vers une heure, l’étoile Ti se mit à rougeoyer, ce qui est un signe
+néfaste. Et bientôt, le tigre à face blanche fit de nouveau son
+apparition, terrassant un Chinois. D’autres esprits devinrent visibles.
+Ils suivaient le bateau sans effort, tendant le cou entre la tente et le
+bastingage. C’étaient probablement des Yao-Kouai (démons étranges), ou
+bien les Koueï des noyés surgissant du gouffre et devenus malfaisants.
+Les coolies délibéraient dans ce grand péril, quand ils virent la porte
+de l’office s’ouvrir d’elle-même. Ils comprirent aussitôt qu’un esprit
+charitable venait à leur secours. Ils décidèrent de pénétrer dans la
+salle à manger et d’y attirer le tigre par l’odeur d’un festin. Une fois
+là, pensaient-ils, il trouvera bien son chemin jusqu’à _Tête-Rouge_...
+Actuellement, conclut le lettré, ils sont tranquilles; ils croient avoir
+détourné le fléau sur nos têtes.
+
+--Ils ne se trompent peut-être pas, remarqua le capitaine.
+
+--Si j’ai bien compris, dit le second, la clé était dans votre cabine...
+Alors, qui a pu...
+
+Le capitaine me fixa tout à coup, avec cette torsion de la bouche qui
+lui était habituelle, puis sourit, dans une espèce d’indifférence pleine
+de savoir. Son regard et sa grimace suffirent à me communiquer sa
+pensée. Je partis à la recherche de la métisse.
+
+Je la trouvai étendue sur la bâche d’un des canots. Je montai m’asseoir
+près d’elle. Nous dominions la tente; nous ne voyions plus du paquebot
+que les mâts, les cheminées et la passerelle. Nous avions l’air de
+glisser dans le matin, sur le bord d’une grande aile de toile claire. A
+l’Orient, les champs de la mer, glacés de rose, se fondaient peu à peu
+dans le flamboiement incolore du soleil montant. La jeune femme reposait
+dans une détente voluptueuse, les bras abandonnés en arrière, un
+_sarong_ brun épinglé à la taille, un _cabaya_ de soie jaune entr’ouvert
+sur la peau. De ses yeux révulsés, je ne voyais que deux demi-lunes d’un
+blanc bleuâtre. Je me penchai sur elle et laissai tomber une main dans
+le creux d’ambre de ses seins. Nous fûmes quelque temps sans parler. Sa
+chair était fraîche comme une roche humide. A la fin, elle dit avec
+nonchalance:
+
+--_Me do it... Me so well now... No more suffer... Me sleep all day[3]._
+
+ [3] C’est moi qui l’ai fait... Je suis si bien maintenant... Je ne
+ souffre plus... Je dormirai tout le jour.
+
+En tournant la tête, j’aperçus le capitaine qui se dirigeait vers nous.
+Je pensai pour la première fois qu’elle devait coucher avec lui. Comment
+aurait-elle pu, autrement, entrer dans sa cabine et se procurer la clé?
+Cette découverte me fut à peine désagréable. Le capitaine monta
+s’asseoir sur le bord du canot et m’interrogea du regard. J’inclinai
+machinalement la tête. Il se tut. Nous regardâmes ensemble la coupable:
+elle s’était endormie. Vraiment, ce corps était innocent comme la
+nature, quand elle reprend son sommeil, après une convulsion meurtrière.
+
+Nous descendîmes sur le pont.
+
+--C’est entre nous, n’est-ce pas? murmura-t-il.
+
+Il marchait à mes côtés, sa grosse tête penchée, plissant parfois les
+lèvres. Il finit par allumer un cigare. Je l’observais curieusement.
+
+--Inutile de lui faire des reproches, reprit-il. Pas plus de sentiments
+qu’un volcan ou un raz de marée.
+
+Il me quitta, disant:
+
+--J’ai des mesures à prendre.
+
+L’après-midi, comme nous traversions une mer figée, pareille à une
+immense cuve de mercure, un boy javanais qui avait nettoyé la salle à
+manger tomba sur le pont. Il portait aux métis un plateau chargé de
+boissons. Le rire enfantin d’une des jeunes filles tinta, puis s’arrêta
+net: le boy ne se relevait pas. Son torse ondulait, nu sous sa veste
+blanche. Les demi-sang se dispersèrent comme une bande d’animaux
+effarouchés, en criant sur un ton comiquement aigu. Le noir fut emporté
+sous une bâche.
+
+--Hein? Qu’est-ce que je vous disais, ce matin? chuchotait le capitaine
+à mes côtés.
+
+Je le regardai. Son attitude était toujours aussi indifférente, mais je
+le sentais agité par une lutte qui n’était pas contre la peur.
+
+--Si je fais mettre cette... cette personne aux fers, reprit-il...
+l’histoire de la nuit s’ébruitera. Les passagers perdront la tête. Alors
+quoi?... La livrer aux autorités, en arrivant?... Peuh!... Comprendront
+pas... Condamneront pas... La colleront dans un asile... Qu’est-ce que
+vous en feriez, vous?
+
+Je souris:
+
+--Je crois que je la lâcherais dans la prochaine jungle.
+
+--Je comprends. Moi non plus, je n’aime pas voir les bêtes en cage...
+Peut-être parce que j’en suis une moi-même.
+
+Dans la bouche de l’homme que j’avais entendu, quinze jours auparavant,
+foudroyer un subalterne à propos d’un détail de service, ce langage
+effrayait presque.
+
+Nous approchions de la terre. Au coucher du soleil, une ville chinoise
+devint visible. Des milliers de toits de tuiles vertes agglomérés autour
+d’un port, ou disséminés parmi les mûriers et les champs de riz, au pied
+d’une chaîne de collines. Nous hissâmes le pavillon jaune et gagnâmes un
+mouillage à l’écart, entre une jonque et un cargo, marqués comme nous du
+signe sanitaire.
+
+Notre captivité commença. La ville s’étageait devant nous, tantôt vernie
+par le soleil de midi, tantôt couronnée par des spirales de nuées
+rousses; tantôt silencieuse, tantôt déchirée par les hurlements et le
+vacarme sauvage du théâtre chinois.
+
+On avait désinfecté notre paquebot, évacué nos malades sur un lazaret.
+Les passagers reprenaient espoir. A aucun moment, cependant, ils ne
+pouvaient se dire sauvés. L’épidémie s’amusait de nous. On se sentait
+dépendant d’un fragile hasard. Quand le mal semblait s’oublier, une vie
+s’effondrait brusquement, nous avertissant du possible.
+
+Le capitaine avait renoncé à sévir contre la métisse. Il évitait de
+reparler de son acte. Mais je le sentais préoccupé, inquiet de lui-même,
+ruminant des pensées qui ne l’avaient jamais effleuré, pendant sa longue
+vie de devoir étroit.
+
+Un soir, nous contemplions sur la passerelle le panorama du port que le
+couchant glaçait de pourpre. On voyait la foule couler dans les rues en
+pente comme le grain hors d’un sac.
+
+--Jolie ville, n’est-ce pas? murmura le capitaine. Il y a dix ans, je
+l’ai vue flamber... Les Boxers s’en étaient emparés... L’incendie
+formait un demi-cercle, des collines à la mer. Tout a brûlé dans un
+secteur de deux kilomètres de rayon... Une colonne de fumée de quinze
+cents mètres... L’eau à vingt-six autour de ma coque... Eh bien, quoi?
+Ça a tout de même recommencé à grouiller.
+
+Il s’arrêta pour suivre du regard deux lourdes jonques regorgeantes
+d’humanité, qui sortaient avec la brise de terre.
+
+--Si l’épidémie tient ce qu’elle promet, reprit-il, il y aura de nouveau
+du déchet dans la fourmilière... Et puis, dans cinq ou six ans, tout
+sera réparé... L’homme veut détruire... _Il ne peut pas_... Regardez
+donc le beau coucher de soleil.
+
+La ville prenait maintenant la couleur du dedans de l’orange. La brise
+nous apportait l’odeur affaiblissante d’une génération de fleurs
+blanches, écloses la veille.
+
+--Oui, dis-je. La vie est plus forte que tous les désirs de mort.
+
+Il ne m’écoutait pas. Il continua, déchiffrant pesamment sa pensée:
+
+--Cette personne... Vous savez comme moi ce qu’elle voulait?... Eh bien,
+qu’a-t-elle obtenu?... Y a-t-il, à bord, deux ou trois décès dont elle
+soit vraiment responsable? Je n’oserais pas le jurer. Le boy qui avait
+désinfecté la salle à manger, peut-être... Mais les autres?...... Pas de
+preuves. Pas de certitude.
+
+Cette constatation le mettait visiblement à l’aise.
+
+--L’homme veut détruire... _il ne peut pas_, répétait-il.
+
+--Ou du moins, repris-je, il détruit autrement qu’il ne voudrait... Vous
+ne prétendez pas que cette personne n’ait rien détruit en vous?
+
+Il rougit:
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Si un autre qu’elle--un homme de l’équipage, par exemple--avait _sans
+intention de propager l’épidémie_, mais par négligence, ouvert la porte
+aux Chinois, voilà longtemps que vous l’auriez mis aux fers.
+
+--C’est vrai, avoua-t-il.
+
+--Vous voyez bien que si vous avez laissé la «personne» en liberté,
+c’est qu’elle a détruit en vous des habitudes de discipline, de
+préservation... tout un arsenal de vieux instincts utilitaires.
+
+--Comment diable savez-vous cela? souffla-t-il. Il soupira profondément,
+cracha dans la mer, et dit:
+
+--Voyez-vous... quand on a passé sa vie à obéir, à commander, à
+prévoir... il y a une tentation qui vous guette: celle de l’anarchie, du
+désordre sauvage et meurtrier. Les instincts de cette femme sont ma
+tentation. Sa folie me rafraîchit...
+
+Il avait parlé très bas, d’un ton de complicité, un pli maladif au coin
+de la lèvre.
+
+--Quel mal y a-t-il à cela? murmurait-il. Quel mal y a-t-il à n’importe
+quoi? Admettons qu’elle ait réussi à propager l’épidémie? Admettons que
+nous y ayons tous passé, vous, moi et la clique jaune? Qu’est-ce que
+cela pouvait faire? Quelle importance peut bien avoir la préservation ou
+la destruction d’une poignée d’existences? de millions d’existences?
+Hein?
+
+Il tendait la main vers la ville dont la rumeur grandissait. La nuit
+était apparue, comme un lourd drap bleu présent dans les hauteurs du
+ciel et soudain révélé. Des centaines de lanternes s’allumaient sur les
+quais. On eût dit un nuage de lucioles.
+
+--Quand je pense que j’ai vu là un cimetière de cendres et de flammes...
+un charnier plein de cadavres carbonisés... je me demande si je rêve...
+Toutes ces vies gâchées... toutes ces vies remplacées... est-ce bien
+_réel_?... J’en doute quelquefois.
+
+--Vous n’êtes pas le premier, souris-je.
+
+--Ah?
+
+La métisse était venue s’accouder auprès de nous. Elle sortait du bain;
+elle sentait l’ambre de Malabar et ces parfums épais dont les
+courtisanes jaunes se transmettent la recette. Elle fumait, en nous
+lançant des œillades sournoises.
+
+Le capitaine m’écoutait, sans faire attention à elle.
+
+--Il y a trois mille ans, disais-je, les Hindous ont pensé que
+l’existence n’était pas une réalité, mais l’écoulement d’un songe.
+
+--Ah! ils croyaient cela, les Hindous? Pas trop bêtes pour des nègres.
+Et toi, ma fille, qu’est-ce que tu en penses?
+
+C’était la première fois qu’il lui parlait aussi familièrement en ma
+présence. Elle rit, étira ses bras nus où perlaient des gouttes de sueur
+et tendit son torse à la brise. On eût pu interpréter son rire et
+l’offre de sa chair comme une réponse au vieux doute aryen, mais elle
+n’avait pas compris la question posée. Elle riait de pure joie animale.
+
+Le capitaine me demanda je ne sais quoi à son sujet, alors elle nous
+quitta. Les conversations prolongées l’inquiétaient. Elle ne pensait
+pas. Elle n’avait jamais réfléchi sur elle-même. Elle savait donner et
+prendre un bonheur bref et terrible; elle ne savait pas qu’en lui
+demandant la volupté, certains hommes souhaitaient obscurément
+davantage: abdiquer leur raison et se perdre dans l’océan des
+transformations. Elle ignorait que des consciences très dissemblables,
+mais également fatiguées, avaient puisé en elle le goût secret de la
+mort. Elle ignorait même qu’une puissance dissolvante habitait son
+corps...
+
+Mais les puissances dissolvantes sont aussi des puissances créatrices. A
+chaque désagrégation de la substance ou de la pensée, correspond un
+enfantement. La débauche, le soleil et la peste étaient devenus, en moi,
+poésie et désir de poésie. Je travaillais six heures par jour, dans une
+fièvre magnifique. Ne croyez-vous pas que l’artiste ressemble à la
+nature? Il fait de la vie avec la mort. Et même s’il aspire à la mort,
+cela se traduit par un chant. Dans la parole qui réclame le néant, il y
+a une palpitation de l’être. On rêve et l’on jette son cri, penché sur
+ce qui peut vous engloutir... Oui, j’ai bien travaillé, pendant ces
+quarante jours.
+
+Il se tut. Nous quittâmes la brasserie où le froid nous relançait.
+Dehors, c’était l’obscur midi du temps de bise. Une foule tendue, avide,
+sûre d’elle-même, sortait des banques, des magasins et des bureaux. On
+sentait que ces gens collaboraient à une œuvre qu’ils trouvaient sévère,
+pénible, mais qu’ils ne discutaient plus, parce qu’ils la savaient bonne
+et inévitable. Tous concouraient tacitement au grand effort organisé qui
+leur paraissait la raison dernière, la réalité même de l’existence.
+
+Je me rappelle qu’alors, Z. me serra le bras et dit:
+
+--J’ai parfois l’impression que ces foules du Nord courent au suicide.
+Elles se condamnent à produire, à vendre, à gagner, à supplanter...
+Elles ont construit une gigantesque machine qu’elles ont baptisée
+«civilisation», mais qui ne leur obéit déjà plus. Le jour où la machine
+deviendra folle, quel cataclysme!
+
+--Et après? répondis-je. La vie continuera tout de même.
+
+--Sans doute... Mais, ajouta-t-il en souriant, vous parlez comme le
+capitaine. Et nous ne sommes pas dans les mers de Chine.
+
+
+
+
+L’AMI DES JAUNES
+
+
+--C’est dommage, dit Lord Minto en contemplant la ville.
+
+Il était debout, à l’arrière du vapeur qui venait de quitter Montreux. A
+côté de lui se tenaient ses amis. Il y avait Mme de Mathos, la
+Portugaise au babil incessant; petite figure nerveuse et fanée
+qu’encadraient deux énormes perles. Il y avait Mme Braniano, la Roumaine
+poitrinaire qui fuyait la mort de ville en ville, d’hôtel en hôtel. Elle
+haletait continuellement. Parfois, sur son visage terreux, paraissaient
+des ombres noires qui avaient l’air de venir du dedans. Elle pouvait
+mourir d’un moment à l’autre. Il y avait Souloughian, un jeune Arménien
+obèse, au geste mou, à la voix criarde et satisfaite. On l’appelait
+Barrique-Pacha.
+
+Ces oisifs allaient prendre le thé à Vevey. Ils rentreraient à Montreux
+au coucher du soleil, s’habilleraient soigneusement, dîneraient à huit
+heures, puis se rendraient au Kursaal. Aux chaleurs, ils quitteraient le
+Palace pour un hôtel d’altitude. L’automne les verrait à Lugano, l’hiver
+à Saint-Moritz et le printemps les ramènerait à Montreux. Ils vivaient
+ainsi depuis trois ans que la guerre durait. Ils n’en parlaient pas,
+sauf pour déplorer la baisse des changes. Ils parlaient chiffons,
+aventures mondaines et régimes.
+
+Mais Lord Minto portait une pensée.
+
+--C’est dommage, répétait-il en embrassant du regard la baie, ce
+merveilleux réceptacle de lumière. La ville étage ses hôtels et ses
+villas jusqu’aux vignobles; au vert tendre des prés inclinés se
+superposent les abruptes forêts de pins; plus haut, les alpages se
+drapent d’une légère brume rousse et, en plein ciel, la tête sévère et
+bronzée des Rochers de Naye, à peine délivrée du poids de la neige,
+songe et respire.
+
+Lord Minto venait d’expliquer à ses amis que les lignes du paysage, le
+rythme des pentes, la gamme des couleurs étant purement japonais,
+l’architecture européenne et les costumes des habitants irritaient son
+sens esthétique.
+
+--Mais ces pauvres gens, sourit Mme de Mathos en lorgnant des vignerons
+occupés à sulfater leur vigne, ils ne le savent pas, qu’ils sont
+japonais! Il faut le leur dire: peut-être alors se mettront-ils à bâtir
+des pagodes.
+
+Lord Minto restait grave. La mélancolie accentuait les deux sillons qui
+encadraient sa bouche. Cette figure un peu hautaine était celle d’un
+rêveur que rien, sinon d’identiques habitudes sociales, n’unissait aux
+êtres frivoles qui l’entouraient. Il avait passé vingt années au Japon
+et, à peine revenu en Europe, s’était senti contraint de réaliser
+certaine grande idée dont il ne s’ouvrait à personne. Tout l’hiver, il
+avait soigné son estomac dans un des sanatoria qui dominent le Léman de
+quelque trois cents mètres. On l’avait souvent rencontré, par les
+sentiers rapides qui serpentent à travers les bois morts, se penchant
+sur les ravins plaqués de neige, étudiant les pentes violacées de
+Chambabaud. On lui prêtait l’intention de bâtir dans ces parages. Pour
+le moment, il vivait au Palace.
+
+En revenant de Vevey, les passagers admirèrent le coucher du soleil. Des
+teintes épaisses, ocreuses, purpurines se jouaient sur l’eau. Il
+semblait que le vent du soir les poussât au fond de la baie, contre les
+quais. Un bleu intense et uniforme coulait sur les Alpes de Savoie, et
+dans le ciel, au-dessus des nuages de la Dent du Midi, se coagulait une
+fine gelée rose.
+
+--Comme ce serait beau! disait Lord Minto en désignant, sur la hauteur
+de Glion, un grand hôtel dont les vitres se mettaient à flamber. A la
+place de cette bâtisse, un temple en bois précieux, aux toitures
+relevées... un temple bouddhiste à la lisière de ces bois!
+
+--Je n’aimerais pas vivre dans un temple, moi, plaisantait
+Barrique-Pacha. Pas de _lift_, pas de salle de bain. Et des bonzes pour
+vous servir! Je préfère les Vaudoises.
+
+C’est le lendemain que Lord Minto acheta son terrain.
+
+Quelques jours plus tard, Mme Braniano mourut subitement. Elle avait
+regardé danser le tango jusqu’à minuit, au bar du Palace. Elle
+s’effondra dans un couloir, cracha du sang et s’éteignit dans son lit.
+Comme elle laissait des dettes et n’avait pas de famille en Suisse, Lord
+Minto pourvut aux frais de l’inhumation. Il la fit enterrer dans le
+petit cimetière de Veytaux. Ce n’est qu’une terrasse, un arrêt de la
+pente qui, de deux mille mètres, se précipite dans le lac. On y trouve
+quelques tombes anglaises cernées par les bois de Chillon et les champs
+parsemés de cerisiers. Il y en a un qui se penche au-dessus du mur, au
+sommet droit de l’enclos. Un matin les marbriers posèrent une stèle sous
+ses branches en fleurs. C’était un très vieil arbre, drapé de lierre. Il
+bénissait de sa blancheur ensoleillée la pierre où n’étaient gravés que
+ces mots: _Tsuyu no inochi._
+
+--C’est du roumain? demandait à Lord Minto Mme de Mathos, venue visiter
+la tombe de son amie.
+
+--Non, du japonais. Cela veut dire: «La vie humaine est semblable à la
+rosée du matin.»
+
+Lord Minto avait annoncé, dans les salons du Palace, une causerie sur
+l’Extrême-Orient. Comme il avait donné plusieurs dîners, convié
+largement à ses thés, une centaine de personnes s’étaient dérangées pour
+l’entendre. Il parlait sans éclat, avec la gravité un peu sourde du
+rêveur qui ne peut dévoiler sa pensée sans émotion ni souffrance.
+
+--Je me promenais hier dans cette ville, et mon cœur se serrait.
+Qu’ai-je vu? Des bâtiments à plusieurs étages surchargés de moulages et
+d’écussons, des églises trapues construites sans plus d’amour qu’une
+grange, un vaste marché couvert gardé par deux sphynx frappés de
+jaunisse. J’ai vu un lieu de plaisir appelé Kursaal dont la façade,
+véritable cauchemar grec, n’est qu’un déploiement imbécile de frises, de
+médaillons, de cariatides. Des acanthes indiscrètes y lèchent
+d’écrasants chapiteaux; la matière, qui est le plâtre, s’y étire, s’y
+bombe, s’y convulse comme la pâte de guimauve entre les doigts du
+confiseur. J’ai vu bien d’autres choses encore... Des villas
+«Renaissance» coiffées de clochetons en forme d’éteignoirs, entourées de
+jardins «à la française», dont la symétrie mesquine peut seul satisfaire
+le cerveau tyrannique d’un logicien d’arrière-boutique. J’ai vu des
+toitures houleuses où les tuiles multicolores tracent des losanges, des
+balcons en proie au délire, où le fer se courbe et se tord, des lucarnes
+en forme de cœur surmontées d’urnes, des fenêtres couronnées de
+mosaïques, des lampadaires-fleurs à six étamines... Ma surprise était
+grande de constater que tant d’outrages au bon goût étaient faits avec
+l’intention de séduire. En effet, bon nombre de ces édifices portaient
+des écriteaux où je lisais: _Beau-Séjour_, _Joli-Mont_,
+_Riant-Château_... Il s’agissait d’hôtels, vous l’avez deviné!
+
+Et je me rappelais une autre promenade le long de la côte japonaise, mon
+arrivée en _kuruma_ dans une auberge en bois de cèdre, mon repos sur des
+nattes fraîches, dans une pièce vide et mon déjeuner de pousses de
+bambou, devant le bleu confondu de la mer et du ciel. J’avais goûté là,
+entre ces cloisons de papier, dans cette absence totale d’ornements, une
+grande somme de bonheur et de beauté. C’est pourquoi je me demandais
+hier, en arpentant ces rues, si tant de laideurs péniblement élaborées,
+réalisées à grand prix, sont nécessaires à la vie de l’Occidental... Il
+y a des endroits où je ne me serais même pas posé la question. Je
+connais des sites condamnés, mesquins, dignes de subir les pires
+châtiments architecturaux. Mais celui-ci! Peut-être avez-vous regardé la
+nature, hier? A travers les branches, le songe bleuâtre des eaux
+ensoleillées et des hautes montagnes vaporeuses était le même que
+là-bas. Les nuages, dont les ombres sur le lac semblaient d’immenses
+filets roses dérivant paresseusement, étaient pareils à ceux qui
+enchantent le ciel japonais... Pourquoi donc cette malédiction de la
+brique et du fer? Je plains les hommes qui n’ont pas su respecter les
+hasards heureux de la terre... Je les plains pour ne pas les haïr.
+
+Puis Lord Minto évoqua des paysages du Japon. Il décrivit les rizières
+au pied des falaises vertes, le long de la mer, les jonques jaunes
+endormies à l’ancre, les petits sanctuaires Shinto, blottis à l’ombre
+d’une chute d’eau, ou sous un bouquet de plus, dans la solitude des
+montagnes...
+
+Dans l’âme versatile de son auditoire d’oisifs naissait un subit désir
+de voyages.
+
+--On voudrait partir, lui disait Mme de Mathos, en le félicitant.
+
+--Ce n’est peut-être pas nécessaire, sourit-il énigmatiquement. Revenez
+à Montreux dans un an: vous verrez.
+
+Le printemps suivant, entre Veytaux et Territet, une habitation
+japonaise cachait ses colonnes de bois, ses toitures relevées et ses
+carreaux de papier au fond d’un jardin savamment composé. D’un pavillon
+de porcelaine qui s’élevait au milieu d’un étang entouré de cèdres
+nains, la vue remontait cette vallée abrupte que terminent en plein ciel
+les Rochers de Naye. On voyait de là les flancs verts des montagnes se
+presser comme pour s’unir, puis s’écarter, livrant passage à un torrent
+caché. C’était une cascade de verdure, le moutonnement de millions de
+têtes vertes et si l’on regardait les nuages, on découvrait, à
+d’étonnantes hauteurs, la pente rase d’un pré hasardeux. Le torrent
+traversait le parc sous une voûte d’acacias et son eau grise allait se
+résorber et s’attiédir dans le lac. Des vérandas de l’habitation, une
+vague d’iris et de roses semblait déferler sans cesse vers le bleu.
+
+En juin, Lord Minto convia ses amis à une fête costumée.
+
+On dîna tôt et l’on se répandit dans les jardins, à l’heure où la
+pourpre envahit les hauteurs. Les Rochers de Naye avaient l’air d’un
+éventail retourné suspendu à des nuées couleur de jacinthe.
+Barrique-Pacha, qui avait affublé sa corpulence d’une robe chinoise en
+satin jaune, déambulait sur le vert doré des pelouses. Les femmes,
+déguisées en princesses de miniatures ou en geishas, s’agenouillaient au
+bord du lac artificiel et suivaient des yeux d’étranges poissons aux
+formes cruelles, qui fuyaient sous les reflets du ciel crépusculaire.
+
+--Pourquoi cette pierre? demanda Mme de Mathos à Lord Minto, qui portait
+un costume de samouraï.
+
+--Parce qu’elle est belle, répondit-il.
+
+--Et pourquoi est-elle belle?
+
+C’était un schiste posé sur un tertre de gazon. Rien ne semblait le
+différencier des milliers de schistes qu’on eût pu trouver dans les
+déserts rocheux des montagnes vaudoises.
+
+L’Anglais réfléchit un moment, puis dit:
+
+--Parce qu’elle est irrégulière, peut-être. En Occident, nous ne
+concevons plus la beauté sans l’ordre. Et l’ordre que nous exigeons des
+choses, pour les trouver belles, est à notre image. Nous sommes
+tellement envahis par l’idéal anthropomorphe, que peu d’entre nous sont
+encore capables de discerner la beauté, là où rien n’évoque la forme ou
+les sentiments humains. Toujours, nous souhaitons de retrouver dans les
+lignes, dans les volumes, dans les mouvements de la matière une
+correspondance humaine. La passion de la symétrie n’est que l’amour,
+transporté dans la nature, de notre squelette ou de notre visage. Un
+site, pour nous plaire, devra être «souriant», «terrible» ou
+«mélancolique». On peut cependant admirer l’univers sans s’y chercher;
+on peut concevoir la beauté sans ce vain et puéril rappel de soi-même.
+Il existe d’immenses domaines esthétiques d’où l’idée d’un ordre, d’une
+harmonie peut être bannie. Cette pierre nous est absolument étrangère.
+Nous ne saurions, pour la qualifier, nous servir d’aucun mot qui
+convienne à quoi que ce soit d’humain. Et pourtant, elle est belle...
+Elle l’est pour moi... Elle le serait pour mes amis de là-bas.
+
+A la tombée de la nuit, une musique étouffée tinta derrière un rideau
+brodé de chimères et une danseuse parut sortir de la terre. Elle mimait
+un fantôme; ses voiles gris erraient tristement à la recherche des
+fleurs, des oiseaux. Elle cachait son visage pour pleurer la vie. Et
+quand elle se retournait, son vœu était exaucé. Elle renaissait sous des
+formes végétales. Elle était une liane, à peine balancée entre deux
+bambous; elle était un pin solitaire, immobile au sommet d’une montagne,
+un cèdre nain contourné par deux cents ans de torture, puis elle
+redevenait fantôme et, affublée d’un masque hideux, armée d’antennes
+menaçantes, elle mimait les rages d’un _gaki_ voué aux tourments du
+«monde des esprits affamés».
+
+Lord Minto jouissait en silence du spectacle de ses invités épars sur la
+pelouse. Quand la nuit fut tombée, une nuit chaude, un peu brumeuse,
+dans laquelle les montagnes grandissaient fantastiquement, des lanternes
+s’allumèrent sous les feuillages et les kimonos de satin cramoisi, les
+robes de soie verte ou de velours orange circulèrent sous des dragons,
+des soleils, des poissons lumineux.
+
+--N’est-ce pas que la vie est plus belle ainsi? demandait l’Anglais à la
+générale Dean. N’est-ce pas qu’une telle vie doit être vécue?
+
+--Oui. Elle doit être vécue _ici_.
+
+La générale était une Irlandaise quadragénaire au teint diaphane, au
+parler lent. Elle était devenue bouddhiste après avoir perdu son fils
+aux Indes.
+
+--Ah, vous, du moins, vous me comprenez, reprit Lord Minto. Je n’ose
+encore dévoiler mes espoirs aux gens de ce pays. Mon idée heurtera tant
+de préjugés! J’hésite à commencer ma campagne. Je compte pourtant les
+séduire par la supériorité morale, hygiénique, économique du monde que
+je voudrais créer. Mais à vous, je peux bien l’avouer: je ne cherche que
+la beauté. Je veux réaliser ici la plus grande somme de beauté
+possible... et peut-être aussi préparer l’avenir, poser un jalon. On m’a
+dit que vous alliez faire bâtir une villa: promettez-moi de vous
+adresser à mon architecte. C’est un artiste de Kyoto que j’ai attaché à
+ma personne. Ses plans vous enchanteront, je le sais.
+
+--J’irai le voir demain, promit la générale.
+
+--N’avez-vous pas remarqué, continua-t-il en pressant la main de son
+amie, que mon rêve est partout en train de se réaliser? Où va l’élite
+européenne? Vers un Orient de plus en plus lointain. La vogue de l’art
+russe n’est pas due au hasard. Déjà, nos musiciens et nos décorateurs
+ont dépassé la Russie. Ils avancent en plein monde jaune. On tisse
+maintenant certaines étoffes à la manière des Javanais. Je vous
+montrerai des ivoires travaillés par un artiste français dans un style
+purement chinois. Nous lirons ensemble la dernière sonate de S. Elle
+n’est déjà plus intelligible aux Européens, mais je connais un
+compositeur de Samarang qui y prendrait un subtil plaisir. Ne parlez pas
+là de pastiche, de mode, de suggestion collective. Ces créateurs sont
+poussés par un instinct irrésistible. Peut-être obéissent-ils aussi à
+des pressentiments, à la nécessité de faire place à l’avenir. Les
+artistes sont meilleurs prophètes que les diplomates. Les rêveurs sont
+les grands réalistes du temps qui vient.
+
+--Les croyants aussi cherchent leur Orient, murmura l’Irlandaise.
+
+Un oiseau, trompé par la lueur orangée d’une lanterne, s’était mis à
+chanter dans le bois de bambous.
+
+--On a réalisé des rêves plus orgueilleux que le mien, reprit Lord
+Minto. Certain empereur de la vieille Chine voulait que la surface du
+sol, autour de sa capitale, offrît un coup d’œil semblable à celui
+qu’offrent la voie lactée et les constellations voisines. Les villages
+et les champs labourés devaient représenter les espaces sombres ou moins
+lumineux de la voûte céleste. Les palais et les tours devaient figurer
+les étoiles. Toute la région fut renouvelée suivant le plan du ciel.
+Plus de huit cents demeures impériales et un nombre incalculable de
+chaumières jalonnèrent ce firmament nouveau, que soixante-dix mille
+familles furent appelées à peupler...
+
+L’automne suivant, la générale Dean vivait dans une maison de bois aux
+toitures délicatement ornées de dragons.
+
+L’aspect de la ville et des hôtels irritait si fortement Lord Minto
+qu’il se confinait chez lui, travaillant avec un secrétaire. Au début de
+l’hiver, il commença sa campagne. Il avait annoncé une conférence
+gratuite sur certaine «réforme nécessaire» qu’il s’abstenait de définir
+plus clairement. Un public assez nombreux de petits bourgeois garnissait
+la salle. On croyait entendre un orateur religieux, un de ces pasteurs
+dissidents qui propagent le délire innocent particulier à leur secte.
+Lord Minto s’était promis d’être _pratique_.
+
+--Vous habitez des maisons de pierre, dit-il, qui coûtent dix mille
+francs. Des maisons de bois en coûteraient mille. Vos chaussures
+blessent vos pieds et vous les payez trente francs la paire. De simples
+sandales de paille reviennent à trois francs et on y est plus à l’aise.
+Je vous apporte le moyen d’améliorer vos meubles, vos vêtements, votre
+nourriture, vos mœurs, vos croyances. Je ne vous demande pas d’y
+renoncer du jour au lendemain, mais de les réformer lentement.
+
+Le public ne s’étonnait pas. La semaine précédente, à un meeting
+«adventiste», un prédicateur avait dépensé une verve bien plus menaçante
+pour engager son auditoire à faire de chaque samedi un dimanche, suivant
+la volonté expressément déclarée du Seigneur. Lord Minto paraissait
+moins exigeant. A la fin de la conférence, un auditeur converti vint le
+trouver.
+
+C’était un ancien Évangéliste, vieillard au teint jaune, aux yeux
+bridés, qui avait habité la Chine du sud. Il exposa qu’il se morfondait
+dans un logement de la rue du Marché. Il regrettait le temps et le pays
+de son apostolat. Il possédait un lopin de terre au-dessus des Planches,
+près de l’entrée des gorges, et si vraiment les frais étaient aussi
+modestes... Le réformateur le contemplait avec amour. Il l’invita, lui
+fit raconter ses campagnes, lui envoya son architecte, et quelques mois
+plus tard, les Montreusiens voyaient s’élever sur un terrain en pente, à
+la lisière des bois de Glion, une sorte de petit temple aux carreaux de
+papier. Lord Minto s’y rendait souvent, moins pour écouter les récits de
+l’Évangéliste que pour voir l’humble construction briller doucement au
+couchant, contre la montagne dorée.
+
+Le reste de la ville l’irritait de plus en plus. Il avait eu beau faire
+distribuer à domicile des milliers de brochures de propagande, ce peuple
+arriéré persistait dans sa routine. Les mois passaient et Montreux
+demeurait. Parfois, le rêveur prenait une barque et gagnait le large,
+dans la brume qui voilait momentanément la cité obstinée. Son
+imagination bâtissait alors ce qui aurait dû être, pagodes aux toits
+d’émail, palais aux murailles couleur de sang, maisons de plaisir
+accrochées aux rives à pic du Chauderon...
+
+Un coup de bise déchirait le brouillard et, précis dans la froide
+lumière du soir, apparaissaient les hôtels, les églises, les magasins
+éternels! Lord Minto reprenait ses rames en soupirant. Il y avait un
+point du lac d’où sa propre habitation, celle de la générale Dean et le
+petit temple de l’Évangéliste semblaient se superposer. Il s’y rendait
+parfois, isolant entre ses mains rapprochées cette perspective heureuse.
+Mais depuis longtemps déjà, ces trois îlots de beauté ne comblaient plus
+son cœur anxieux.
+
+Il avait entrepris de convertir les hôteliers à son idée. La plupart
+l’avaient éconduit, avec une politesse motivée par la notoriété de sa
+grosse fortune. L’un d’eux, propriétaire de terrains à Territet, promit
+d’essayer le style nouveau, pourvu qu’on lui garantît les frais de la
+construction. Lord Minto lui avança vingt-cinq mille francs et vit
+bientôt surgir de terre un châlet suisse. Furieux d’avoir été dupé, il
+intenta un procès en restitution, le perdit et se trouva, malgré lui,
+actionnaire d’une «pension Joli-Site» vernie comme un jouet.
+
+Sa grande haine, c’était le Kursaal. Il avait proposé à la direction de
+le remplacer par un bateau de fleurs, une vaste jonque dans laquelle on
+aurait trouvé des salles de jeu, des salons de thé, un théâtre japonais.
+Il offrit une subvention de cent mille francs, à condition qu’on rasât
+la hideuse bâtisse. Le Conseil d’administration, composé de madrés
+Vaudois, accepta la jonque sans s’engager à la démolition. Au moment de
+signer, Lord Minto déchira le contrat.
+
+Il se rabattit sur le syndic. Celui-ci, qui rêvait d’orner Montreux d’un
+jardin zoologique, ramenait tout à sa marotte. Si Lord Minto voulait
+faire les frais de l’établissement, il serait libre d’en dresser les
+plans. Soit! Il y aurait un pont de faïence, des arbres nains, les
+animaux seraient logés dans des cabanes-bambou et la girafe habiterait
+une pagode. Quant à la ville, peu importait au bonhomme qu’elle devint
+arabe, chinoise ou persane. Ce qu’il voulait, c’était son jardin!
+Incapable de l’arracher à cette conception mesquine, Lord Minto brisa
+les pourparlers.
+
+Il cessa de fréquenter ces Occidentaux endurcis et passa l’hiver dans sa
+maison. Entre l’architecte, l’Évangéliste, à qui l’on enfilait une robe
+de soie bleue dès le vestibule et la générale Dean, qui contait des
+légendes bouddhistes, il vécut des heures apaisantes. O-Kamé, la jeune
+femme de l’architecte, paraissait quand on l’en priait, servait le thé
+avec une grâce enfantine et chantait volontiers d’une faible voix
+nasillarde, en s’accompagnant sur le kotto. Ainsi confiné, le rêve
+oriental devenait vrai, facile, heureux. Mais il ne fallait pas aller
+voir passer les demoiselles de magasin sur la route, derrière la
+clôture, ni entendre se défier les ivrognes, le samedi soir. Une simple
+visite à la tombe de Mme Braniano comportait d’insupportables offenses.
+
+Le printemps ramena les amis. On entendit de nouveau le bavardage un peu
+rauque de Mme de Mathos, sur la terrasse du Palace; on revit la
+silhouette monstrueuse de Barrique-Pacha, roulant à petits pas sur les
+quais. Les promenades s’organisèrent. La première fois que Lord Minto
+sortit de chez lui, sa haine contre les maisons le surprit. Chacune lui
+semblait un vieil ennemi. Il avait cru les oublier, pendant ces trois
+mois de réclusion: il s’apercevait que leurs laideurs, leurs ridicules
+saignaient en lui comme des plaies ouvertes. On le trouva changé.
+
+--Vous devez être malade, lui dit Mme de Mathos. Venez avec moi, faire
+la cure de Ragatz.
+
+--Impossible, murmura-t-il en promenant sur la ville un regard de
+captif.
+
+--Qui vous retient ici?
+
+--Mon travail... J’ai entrepris une grande œuvre... et je rencontre de
+telles difficultés...
+
+Il allait dévoiler son idée, mais _travail_, _difficultés_, ces mots
+rebutaient déjà. On parlait d’autre chose. Barrique-Pacha détaillait de
+sa voix criarde une recette de _mohalebis_ qu’il voulait inculquer au
+chef du Palace.
+
+Lord Minto éprouva pour ses amis une répulsion soudaine. «Ils sont
+lourds, grossiers, sensuels, pensait-il. Et leurs vêtements! C’est
+certainement pour me tourmenter, qu’ils s’habillent ainsi!» L’Arménien
+portait un costume de sport à carreaux. La Portugaise, tout en satin
+blanc, montrait un cou bruni par le soleil de l’Engadine. Ses perles
+allongées aux oreilles, un monticule de plumes blanches sur les cheveux,
+elle semblait quelque oiseau étrangement bavard et agité. Lord Minto
+évoquait les figures sévères des anciens samouraï, leurs robes
+délicatement brodées, leurs paroles rares, leurs manières nobles. Son
+mépris augmentait pour ces fantoches. «Je ne supporterais plus de les
+voir chez moi,» se disait-il.
+
+Il cessa de les fréquenter. Il traîna son printemps, solitaire, accablé
+de tristesse, par les sentiers de Veytaux et les bois de Chillon. Il
+sortait de bonne heure, s’arrêtait sous un cerisier en fleurs planté au
+bord du chemin comme une ombrelle blanche déchirée et se récitait
+quelque _tanka_. Les quatre vers précieux, qui évoquaient le charme
+d’une heure semblable vécue par un poète, de l’autre côté de la terre,
+le consolaient un instant. Il écoutait les herbes hautes et les ciguës
+bourdonner du labeur des insectes; il regardait les montagnes de Savoie
+se velouter sous le ciel plus lourd; il s’asseyait sur un banc. Il ne
+pensait à rien; il se répétait machinalement des mots de là-bas, des
+noms de lacs, de villages, et quand le pas d’un promeneur criait sur les
+pierres, il plongeait son visage dans ses mains, pour ne pas voir un
+homme en veston.
+
+Au mois de juin, l’agitation le reprit. Il rédigea des proclamations,
+arpenta la ville en tous sens avec son architecte, dressa des plans,
+nivela, abattit, réédifia par la pensée des quartiers entiers.
+
+--Il faut agir, répétait-il à la générale Dean. Si je continue à me
+désoler en silence, rien ne changera.
+
+--Mais tout change, répondait l’Irlandaise, de sa voix claire et
+traînante. Tout change suivant un rythme naturel auquel vous ne pouvez
+substituer celui que réclame votre esprit. Chaque heure achemine les
+formes vers leur accomplissement, qui est le néant... Tout homme animé
+du désir d’accélérer ou de ralentir cette marche prouve par là qu’il n’a
+pas compris la loi. Cette cité que vous détestez... elle ne me gêne
+plus. Elle me paraît si éphémère! Soyez tranquille, elle passera.
+
+--Plus vite, murmurait Lord Minto. Plus vite.
+
+Il se demandait, à part lui, si son amie, sous des dehors éternellement
+apathiques, ne complotait pas _avec eux_. Car il était persuadé
+maintenant que les hôteliers, le directeur du Kursaal et le syndic
+s’entendaient pour tenir ses projets en échec. C’étaient eux, il le
+savait bien, qui, par une habile contre-propagande, entretenaient la
+lourdeur de l’esprit public. Eux seuls mettaient obstacle à la grande
+transformation. Mais le jour où il aurait prouvé qu’il n’avait pas peur
+de l’action, ils s’avoueraient vaincus. Une fois délivrée d’eux, la
+population _comprendrait_ et tout s’accomplirait.
+
+En attendant, ses rêves, qu’il avait pris l’habitude de noter,
+devançaient l’inerte réalité. Qu’ils fussent voilés de symboles
+hypocrites, ou directs comme ceux des enfants, tous témoignaient du
+profond désir qui l’emplissait. Certains, expliqués par l’analyse,
+eussent pu révéler des causes de son mal insoupçonnées: il ne se pensait
+pas malade. Son idée lui paraissait naturelle, nécessaire. Il ne la
+mettait plus en question.
+
+Quant à ses souffrances, au lieu d’en chercher la raison en lui-même, il
+la trouvait dans l’obstination avec laquelle les hommes persistaient
+dans leur être haïssable.
+
+Plus tard, en examinant ses cahiers, les médecins émirent des hypothèses
+singulières. Il les repoussa avec indignation. Ses mœurs étaient pures
+et il ne savait pas qu’on peut vivre innocemment, en abritant dans son
+cerveau le fantôme d’un monstre ignoré.
+
+L’avant-veille du malheur, il se promena dans le quartier des Planches,
+à l’entrée des gorges du Chauderon. C’était là, sur les berges du
+torrent, qu’il comptait établir les maisons de plaisir. Il les voyait,
+s’étageant des deux côtés de l’eau bouillonnante, sonores de chants et
+de cris d’ivrognes. Il discernait, dans l’encadrement des portes, les
+faces rondes et blafardes des hétaïres, leurs tuniques de soie bleue et
+leurs ornements miroitant au soleil.
+
+Le lendemain matin, il nota ceci, qu’il venait de rêver: «Je suis dans
+une rue silencieuse, entre des murs clairs. Je cause avec un _coolie_
+robuste; ses bras sont nus, musclés; l’un d’eux porte une tache
+noirâtre. Il me montre le plan d’une contrée au bord de la mer; il y a
+des villages aux noms chinois. Je dois connaître ce pays. Nous marchons
+en causant, et nous arrivons dans une impasse: deux pans de mur d’un
+rose fané, dont l’un est légèrement en retrait. L’autre est décoré d’une
+espèce de guirlande, peinte à la fresque. Il n’y a plus moyen d’avancer.
+Mais mon guide, en souriant, me montre une fissure le long de la
+guirlande, y insère ses doigts souples et ouvre une porte secrète.
+
+--Faites attention, dit-il, c’est une maison.
+
+Je m’informe avec timidité. Aussitôt une voix horriblement pénible,
+éraillée, crapuleuse, annonce: «deux Tommies» et un domestique de
+lupanar chinois apparaît. Il présente une particularité inquiétante: son
+visage luit sous une couche de blanc gras. Il annonce de nouveau: «Une
+femme. C’est une étoile!» et je vois sortir une créature disgracieuse au
+visage coloré, aux traits marqués, vêtue d’un costume tailleur gris. Je
+pense: «Toujours la même déception, dans ces maisons.» Nous rebroussons
+chemin, mon guide et moi, mais la rue se met à monter. Nous gravissons
+maintenant des degrés sous une voûte. Tout à coup, dans la pénombre,
+apparaissent deux enfants. Ils descendent vers nous. Ils ont
+d’abondantes chevelures blondes et une profusion de linge de dessous,
+d’où sortent leurs jambes nues. Ils sont gracieux, équivoques et leurs
+visages brillent, maquillés au blanc gras comme celui du domestique. Je
+me mets à trembler et je demande à mon guide: «Comment? Est-ce qu’ils
+appartiennent aussi à la maison?»--«Oui», me répond-il en souriant
+toujours. Réveil.»
+
+Dans la journée, Lord Minto manifesta une grande agitation. Il lui
+fallut choisir l’emplacement d’un futur théâtre. Il harcela son
+architecte, lui fit modifier ses plans et décida finalement que le
+monument s’élèverait «là-haut, à la place de ce hideux hôtel à
+tourelles, qui déshonore la montagne de Glion.»
+
+--Je veux un théâtre, ajouta-t-il, qui soit comme un temple. On y
+accédera par d’immenses escaliers montant en ligne droite à travers la
+forêt. En ligne droite, vous entendez? Si les rochers vous gênent, vous
+les ferez sauter. Je veux, toutes les cent marches, une terrasse
+ombragée de cèdres et de mélèzes. Sur la dernière terrasse, des chimères
+de jade seront accroupies et le portique du théâtre apparaîtra,
+entièrement doré. Les toits, les clochetons, les dragons, je veux que
+tout ait l’apparence de l’or. Je ne tolérerai pas une parcelle de bois
+ou de métal qui n’ait l’apparence de l’or. Allez faire votre plan.»
+
+Il sortit. Le lac roulait une houle d’émeraude éclaboussant les quais.
+Dans le ciel, déchiré par un récent orage, les montagnes se dressaient,
+nettes, proches et brillantes. Des verdures lavées, des rosiers écrasés
+par la pluie, la chaleur évoquait un brusque arome. Il semblait vraiment
+que ce pays attendît le complément de splendeur et de grâce que le
+rêveur voulait lui conférer.
+
+--Patience, murmura-t-il sur le seuil de sa propriété. Encore un peu de
+patience.
+
+Il gagna la ville. Au détour d’une des ruelles qui conduisent vers les
+gorges, il aperçut, devant lui, dans un tourbillon de poussière, la
+forme bien connue de Barrique-Pacha. Mais à sa grande surprise,
+l’Arménien portait la robe chinoise de satin jaune qu’on lui avait vue
+l’année précédente, à la fête costumée. Lord Minto pensa: «Il se moque
+de moi,» et pressa le pas pour dire son fait à l’insolent. Celui-ci
+montait lentement, emplissant la ruelle de sa corpulence, oscillant
+entre les murs comme un absurde monstre doré.
+
+--Hulloa, Souloughian! héla Lord Minto.
+
+Au lieu de s’arrêter, le mauvais plaisant se retourna, sourit d’un air
+gouailleur et disparut dans la cave d’une maison aux volets clos. La
+porte verte s’était refermée sans bruit. L’Anglais appela, frappa en
+vain... Des enfants qui jouaient bruyamment dans la poussière s’étaient
+tus. Il descendit conter l’incident à la générale Dean. Il était
+violemment irrité.
+
+--Je n’étais pas sûr que Souloughian fût affilié à leur bande; à
+présent, j’en ai la preuve. Et j’ai pénétré leur tactique: ils veulent
+tuer mon idée _par le ridicule_.
+
+--Mon cher Lord, protestait la générale, vous vous êtes trompé,
+Souloughian est à St. Moritz. Lady Cole-Hamilton m’écrit ce matin
+qu’elle a pris le thé avec lui.
+
+--Impossible, murmura-t-il. Je l’ai vu. Et... et... je ne suis pas seul
+à l’avoir vu... Il y avait des gamins qui se moquaient de sa robe jaune.
+
+L’Irlandaise se tut. Un peu de rose affluait à ses joues fanées,
+décelant son émotion.
+
+--Rentrez chez vous, prononça-t-elle enfin. J’irai vous voir ce soir,
+quand la chaleur sera tombée.
+
+--Je ne suis pas vaincu, dit-il en la quittant. Je n’ai même jamais été
+plus près du triomphe. Ils ont abattu leur jeu: tant mieux. Moi aussi,
+j’abattrai le mien.
+
+Il rentra, comme de nouveaux orages s’amoncelaient sur la Savoie. Il
+pénétra sans s’annoncer dans l’appartement de son architecte. Ce dernier
+était sorti, mais on grattait du kotto dans la chambre à coucher. Lord
+Minto fit glisser la cloison de papier et se trouva devant O-Kamé qui
+étudiait, accroupie sur sa natte, baignée de la lueur cuivrée du soir
+menaçant. Elle se leva, rougit, salua, surprise de l’impolitesse. Il la
+dévisagea longuement, puis s’approcha d’elle et lui dit, presque à
+l’oreille:
+
+--Vous êtes... comme une enfant, O-Kamé. Je... j’aime beaucoup les
+enfants.
+
+Avant qu’elle sût ce qu’elle devait répondre, il avait disparu.
+
+Il ne se montra pas à table. Les domestiques le cherchèrent vainement au
+jardin. Vers huit heures, l’architecte et sa femme achevaient de dîner,
+quand une servante vint les prier de sortir sur le perron. Un coussin de
+nuages noirs pesait sur la tête des Rochers de Naye. Le vent était
+tombé. Le lac brisait toujours, éclaboussant d’eau tiède les promeneurs
+du quai. La plupart s’étaient arrêtés, les yeux levés sur Glion. On
+voyait un ballon de fumée se gonfler au-dessus d’un hôtel et monter
+légèrement dans le crépuscule. O-Kamé, qui était cultivée, songeait à la
+mésaventure de Hong, le gouverneur du Palais Impérial, laissant échapper
+le roi des démons sous la forme d’une vapeur noire.
+
+--Il y a le feu au Majestic, dit l’architecte.
+
+De courtes flammes apparurent bientôt le long du toit qu’elles se mirent
+à grignoter, comme des centaines de petites dents rouges.
+
+Là-haut, une grande confusion régnait. Le feu ayant pris au grenier, on
+sauvait le mobilier des étages supérieurs; lits, armoires, chaises
+longues se fracassaient sur la pelouse. Un triple cordon de curieux et
+de sinistrés commentait la défenestration. En un quart d’heure, la
+toiture fut dévorée. Les poutres, qui dessinaient encore en arêtes de
+feu les contours détestés des tourelles, s’abîmèrent elles-mêmes dans la
+fournaise. Des matériaux carbonisés s’abattaient autour de l’hôtel. Les
+volets flambaient comme de la paille. L’air, en s’engouffrant, étirait
+les flammes du brasier intérieur. Parmi les gerbes d’étincelles, les
+planchers s’effondraient dans un gouffre d’or.
+
+D’un bosquet de rosiers, Lord Minto regardait. La fraîcheur du lieu, les
+premières gouttes de la pluie et surtout le spectacle de la destruction
+le rendaient parfaitement heureux. Dans le tourbillon de feu qui
+tournoyait contre les plafonds, il cherchait des formes de démons
+orientaux. L’œuvre était commencée. Que pouvait-il désirer de plus?
+
+On l’arrêta vers dix heures. On l’avait vu dîner au restaurant, prendre
+l’ascenseur et se diriger vers l’étage des domestiques, un cigare à la
+bouche. Il refusa de répondre aux questions des policiers.
+
+Dans le sanatorium des environs de Bâle où la générale Dean l’avait
+conduit, un médecin le fit longuement parler, non sur son acte récent,
+mais sur des faits du plus lointain passé. Lentement, avec douceur, au
+jour cru d’une cellule nue, on fouillait dans la poussière de sa
+première enfance.
+
+Quand le docteur, penchant la tête en arrière et fermant à demi les
+paupières, suspendait son travail d’exhumation, Lord Minto revenait à la
+justification de son idée:
+
+Les peuples d’Europe sont en train de s’anéantir dans une mer de sang.
+Croyez-vous donc que les Orientaux ne profiteront pas de cet
+affaiblissement pour menacer leurs anciens oppresseurs? Les obtus
+habitants de ce coin de terre ont refusé d’adhérer pacifiquement aux
+formes, aux couleurs et aux pensées du plus extrême Orient. Des hordes
+jaunes les imposeront un jour par la force à leurs descendants, après
+d’effroyables massacres. Je ne doute pas que vous n’en soyez convaincu.
+Alors, par quelle aberration donnez-vous raison aux aveugles contre les
+clairvoyants? Pourquoi me retient-on ici? Est-ce pour avoir prévu et
+devancé le cours inéluctable des destinées? Ou simplement, parce que la
+beauté n’étant plus supportable dans cette Europe agonisante, toute
+atteinte à la laideur y est considérée comme un crime?
+
+Le médecin évitait de le contredire.
+
+--Il est dangereux, répondait-il seulement, que les prophètes et les
+artistes aillent en liberté. Mieux vaut les tenir pour fous, car ils
+inquiètent la conscience des gens raisonnables. Et où irait-on, si ces
+derniers venaient à douter d’eux-mêmes? Restez avec nous. Au lieu d’un
+sol rebelle, vous aurez tout cet espace du ciel, pour édifier vos cités
+orientales. Le cerveau d’un poète peut créer plus de beauté que les
+outils d’un maçon et les nuages du couchant sont, pour construire des
+rêves, une base aussi ferme que les collines de Montreux.
+
+
+
+
+LE COL
+
+
+L’automne tardait. Nous étions quatre à l’attendre dans ce petit hôtel
+des montagnes valaisannes: un professeur de Lausanne, une jeune fille de
+Kharkof, son frère et moi.
+
+Déjà décroissaient dans les champs les stridulations des sauterelles,
+mais un beau temps continu estompait les glaciers d’une gaze légère.
+
+Nous faisions des courses qui nous retenaient plusieurs jours loin de
+l’hôtel. Les retours étaient délicieux. On sommeillait des heures dans
+le verger en pente où le regain fauché sentait fort. Les sauterelles
+semblaient de minuscules éventails rouges volants. Le chalet craquait de
+chaleur. La jeune Russe jouait sur le foin de la grange avec une chatte.
+Dans le pays désert, les après-midis n’étaient qu’un long silence. A
+peine si, du village, montaient un accord fêlé d’accordéon ou le
+gémissement d’un petit enfant.
+
+Mais cette paix accumulait en nous des énergies nouvelles. Quand, après
+deux jours de repos, nous levions les yeux vers les derniers alpages
+roux qui profilaient leurs pierres foudroyées et leurs gazons brûlés sur
+le bleu du ciel, nous ne pouvions plus tenir en place.
+
+Nos capacités de grimpeurs étaient bien différentes: le jeune Borovkine
+était un joyeux colosse qui dévorait les montagnes avec une passion de
+sauvage. Sa sœur, un être inquiet et sensitif, nous accompagnait surtout
+pour le surveiller. M. Belliard, un prudent alpiniste, prenait plaisir à
+refaire--assez lentement--quelques-unes de ses plus belles courses.
+Quant à moi, je parcourais les hauteurs en flânant, peu soucieux du but
+à atteindre. Nous avions pour guide un chasseur de bouquetins dauphinois
+appelé Fortier.
+
+Le 15 septembre, Borovkine projetait une longue excursion. Des journées
+de glacier dans le massif du Mont-Blanc, deux nuits dans les cabanes et
+une escalade des plus sérieuses.
+
+Depuis la veille, une brise piquante poussait dans le ciel pâle des
+nuages cotoneux qui s’amoncelaient sur les cimes. Fortier disait:
+
+--Le temps est là.
+
+Il fut convenu que nous partirions ensemble, pour nous séparer à la
+cabane de Saleinaz. Borovkine ferait son ascension avec le guide, et M.
+Belliard, qui connaissait la région, descendrait avec nous sur
+Praz-de-Fort.
+
+Dès le départ, il fut évident que Mlle Borovkine nous gênerait. Son
+frère prenait de l’avance en chantant. Nous le voyions gravir ces
+alpages fauves qui semblent un immense pelage de bête, jeté sur la
+montagne au hasard des plis. Sa voix emplissait le soir d’une large
+mélopée.
+
+--Le tyran! plaisantait sa sœur en montant péniblement. Le bourreau! Il
+me tuera!
+
+Elle arriva longtemps après nous à la cabane d’Orny, soutenue par
+Fortier qui maugréait.
+
+Le soleil se couchait. Des nuages roses montaient et descendaient le
+long des cimes, promenant sur les névés roses leurs ombres roses. Un
+dôme de glace, crevant ce matelas de nuées, rosissait à son tour en
+plein ciel libre, mais sur les basses falaises noirâtres, l’adieu du
+soleil devenait violet. Une arête de rocher, longue et crochue, toute
+frangée de brume, fumait comme une échine en sueur.
+
+Devant la cabane, Mlle Borovkine haletait un peu.
+
+--Allons, petite sœur, du courage, sourit son frère. Une fois à
+Saleinaz, tu pourras te reposer deux jours si tu veux.
+
+Le souper fut gai. Borovkine raconta son ascension au Cervin et comment,
+à la descente, il s’était laissé glisser le long des câbles de fer en
+criant: «Ascenseur! Ascenseur!» au grand ébahissement de ses porteurs.
+
+Le soir, je fumai assez tard, sur une pierre plate, avec le guide.
+
+--Nous n’irons pas vite, demain, fis-je en lui offrant du tabac.
+
+--Ma foi non. J’aimerais mieux faire passer la glace à ma mère-grand.
+Faudra se lever plus matin que la lune pour être sur l’autre bord avant
+le mitant du jour.
+
+Et il ajouta dans son patois:
+
+--_Bougri di séroulète[4]._
+
+ [4] Petite sœur.
+
+Ce fut une lente et rude journée. Nous prîmes tout de suite la corde,
+moins par prudence que pour régulariser notre allure. Mais il fallut
+bien adopter celle de Mlle Borovkine et midi nous surprit parmi les
+déserts neigeux du plateau de Trient.
+
+Nous dérivions sur une mer de vaguelettes cristallisées. Au sommet de
+chacune s’érigeait un petit organisme compliqué de pointes inclinées
+dans le sens du dernier coup de vent. Ce monde aigu et transparent
+volait en éclats sous les pieds; nous avions la sensation énervante
+d’écraser indéfiniment du cristal.
+
+Borovkine ne chantait pas. Je crois qu’il avait pitié de sa sœur, qui
+trébuchait sans se plaindre. Au passage de la fenêtre de Saleinaz, elle
+s’endormit sur une pierre tiède, pendant que Fortier taillait ses
+marches. Celui-ci ne voulut pas attendre.
+
+--Deux pieds de neige molle, voilà ce qu’on trouve à la descente, quand
+on emmène les _dzoennas_[5], maugréa-t-il.
+
+ [5] Jeune fille: patois valaisan.
+
+De fait, il était trois heures et nous enfoncions plus haut que les
+genoux. Nous peinions machinalement dans ces blancheurs gluantes, les
+jambes transies, les yeux brûlés. De temps à autre, l’un de nous
+plongeait jusqu’à la ceinture dans une crevasse cachée.
+
+Au milieu du glacier, Mlle Borovkine s’agenouilla dans la neige.
+
+--Je ne peux plus, gémit-elle.
+
+Elle secouait la tête comme un animal tombé. Son frère lui fit boire une
+gorgée de rhum. Nous attendions en silence. Il y avait, tout près, une
+crevasse à découvert. De sa gueule verdâtre sortait un bruit
+inexplicable, un râle en deux temps, comme d’une bête qui aurait agonisé
+au fond du glacier.
+
+La jeune fille parut tout à coup terrifiée.
+
+--Ne restons pas ici, dit-elle. Marchons!
+
+Nous repartîmes, son frère la soutenant, malgré l’avis de Fortier qui
+criait:
+
+--A la file, s’il vous plaît. Et tendez la ficelle!
+
+A la cabane de Saleinaz, que nous atteignîmes vers la fin du jour, elle
+se laissa choir sur le gazon sec et s’enroula dans une couverture. Nous
+lui portâmes du thé qu’elle but sans mot dire.
+
+Au couchant, le cirque de glaciers s’était comme resserré autour de
+nous. Des brumes, pareilles à des flammes blanches, s’élevaient du fond
+des vallées. Le zénith se matelassait de nuages réfléchissant
+d’arrière-lueurs jaunâtres. Dans le tiède suspens de l’heure, les chutes
+de pierres sonnaient mat et sans écho.
+
+Au milieu de la nuit, nous entendîmes parler le russe. La jeune fille
+semblait supplier Borovkine avec insistance. Il répondait à peine, d’un
+ton fâché. Fortier intervint:
+
+--N’attisez point votre frère, Mam’zelle. Qui veut grimponner sur la
+montagne, il faut qu’il ait son plein de sommeil. Et il ajouta dans son
+jargon:
+
+--Adieu la paix, _embé les fumelles_[6]!
+
+ [6] Parmi les femmes.
+
+Nous somnolions, M. Belliard et moi, quand les alpinistes quittèrent la
+cabane.
+
+Vers huit heures, nous fîmes le thé. La jeune fille avait un fort accès
+de fièvre. Nous lui proposâmes d’attendre qu’elle fût remise pour
+descendre, mais elle refusa.
+
+Un vent saccadé commençait à assaillir les pierres. Nous pensions à
+Borovkine. Nous le savions incapable de rebrousser chemin, en cas de
+mauvais temps, et la cime qu’il voulait gravir s’était déjà voilée d’une
+ceinture de brouillards. S’élevait-il dans une paisible opacité
+mouvante, ou parmi les assauts d’une tempête de neige? Nous n’en
+pouvions décider.
+
+Sa sœur semblait indifférente à toute éventualité. Elle reposait sur le
+foin, sans regarder les montagnes, ni prêter attention au ronflement des
+rafales.
+
+A dix heures, elle se déclara prête à partir. Elle descendait lentement,
+silencieuse et prostrée. Nous fîmes halte au passage des chaînes, et
+j’eus l’impression que ce que j’avais pris pour l’insensibilité de
+l’extrême fatigue, était peut-être l’accablement de je ne sais quel
+désespoir.
+
+Nous avions laissé le mauvais temps très haut derrière nous. Nous
+voyions, en levant la tête, un singulier nuage, transparent et furieux,
+qui tourmentait les cimes, mais nous avancions à l’abri du vent, dans la
+demi-obscurité des forêts de mélèzes.
+
+Comme nous nous accotions une minute contre un énorme bloc moussu, la
+jeune fille dit à voix basse:
+
+--Je ne me marierai pas... Je ne me marierai jamais.
+
+Nous sourîmes sans avoir compris.
+
+La forêt nous parut interminable. Mlle Borovkine marchait devant nous,
+avec cette espèce de brutalité automatique des organismes épuisés. A un
+moment, elle accéléra le pas d’une manière incompréhensible et me lança,
+par-dessus l’épaule:
+
+--Cela devient tout à fait facile!
+
+Pour la première fois, j’échangeai un regard inquiet avec M. Belliard.
+
+--J’ai peur... chuchota-t-il en se touchant le front.
+
+Au sortir de la forêt, il n’y eut plus de doute à avoir sur les
+conditions dans lesquelles Borovkine et son guide effectuaient leur
+escalade. Une chevauchée de nuages noirs piétinait les cimes. Un orage
+grondait à leur base. Au milieu, les glaciers verdâtres pendaient
+sinistrement. Les salves du tonnerre emplissaient la vallée. De temps à
+autre, un éclair projetait sur la glace des lueurs d’acétylène.
+
+--C’est trop absurde, s’irrita M. Belliard, à l’idée que nos compagnons
+étaient accrochés à ces murailles verticales.
+
+Nous suivions machinalement des yeux leur trajet présumé, quand Mlle
+Borovkine tendit la main vers la montagne.
+
+L’orage s’était en quelques instants dilaté dans l’espace. Il tonnait
+tout près de nous, mais la foudre semblait s’acharner sur une entaille
+de la paroi; une sorte de haut passage entre deux précipices. C’était le
+point que nous désignait la jeune fille.
+
+Elle me semblait emportée dans un tourbillon irréel, plongée dans une
+espèce de sommeil où je me sentais glisser avec elle.
+
+--C’est là qu’ils sont, dit-elle.
+
+Autant pour la rassurer que pour secouer l’émotion inexplicable qui me
+tenait aux épaules, je répondis:
+
+--En admettant qu’ils aient utilisé ce col, ils sont certainement
+beaucoup plus bas. Ils doivent traverser le glacier, en ce moment.
+
+Elle hocha la tête.
+
+--Ils sont là... Et je les vois.
+
+--Impossible, protesta M. Belliard.
+
+--Je vous dis que je les vois.
+
+Mon compagnon prit sa jumelle, scruta la montagne et haussa les épaules.
+
+--Il faudrait un télescope... Et encore... au milieu de cet orage...
+deux êtres humains... on ne distinguerait pas...
+
+Il parlait d’une voix forte, pour dominer le fracas, mais dans une
+espèce de torpeur. Et il ne parvint pas à dissiper cette étrange
+sensation d’irréalité, dont il était peut-être conscient lui-même.
+
+La jeune fille n’écoutait pas. Elle parlait dans le vent, sans tourner
+la tête:
+
+--Je vois l’endroit... très distinctement. Il y a des pierres rouges...
+comme des doigts penchés au-dessus du col... Et à droite... une grande
+roche carrée qui est détachée de l’arête... Ils sont accrochés à cette
+roche... Ils ont jeté leurs piolets... Ils ne peuvent pas descendre, à
+cause du verglas... Et s’ils restent là... s’ils restent là plus
+longtemps...
+
+Elle cacha son visage dans ses mains. Je lui pris le bras, la suppliant
+de secouer ce cauchemar, de revenir à elle. M. Belliard s’éloigna de
+quelques pas, en proie à une émotion qu’il cherchait à dissimuler.
+
+A ce moment, nous vîmes de nouveau le long ruban violet de la foudre
+trembler au-dessus du col. La jeune fille gémit et se laissa tomber à
+terre, s’accrochant convulsivement à l’herbe rousse.
+
+Nous la relevâmes sous une rafale de grêle. Elle pleurait doucement,
+demi-inconsciente et docile d’épuisement. Je lui pris le bras et une
+heure plus tard, nous arrivions à Praz-de-Fort, sous des torrents d’eau
+tiède. Comme l’hôtelière la conduisait à sa chambre, je dis à M.
+Belliard, en déposant mon piolet dans la petite salle obscurcie par la
+pluie:
+
+--J’ai envie d’aller chercher le médecin d’Orsières... Elle est à bout
+de forces. Et que ferons-nous, si les hallucinations continuent?
+
+Mon compagnon me regardait comme un homme effrayé qui s’efforce de
+parler et d’agir normalement.
+
+--Je crois qu’il y a plus urgent... Organiser une expédition de secours.
+
+--Qu’entendez-vous par là?
+
+--Hallucinations?... Oui, c’est possible... Mais une chose est
+certaine... Le col qu’elle a décrit tout à l’heure existe. Je le
+connais. Je l’ai traversé!
+
+--Vous ne prétendez pas qu’à six kilomètres de distance, elle ait pu
+voir...
+
+--Je ne prétends rien, dit-il avec agitation. Mais je _sais_ que ni les
+pierres pointues, ni la grande roche carrée dont elle a parlé ne sont
+une invention... Alors, il est à craindre que le reste n’en soit pas une
+non plus.
+
+--C’est incompréhensible, murmurai-je.
+
+--Cela est.
+
+Il y eut un silence. Nous entendions l’eau dévaler en torrent sur le
+chemin rocailleux.
+
+--Mais qui vous dit que Borovkine soit passé par là? repris-je. Il y a
+plusieurs cols.
+
+--Je connais les habitudes des guides... En cas de mauvais temps, ils
+choisissent celui-là, malgré sa raideur... Il abrège la descente.
+
+Nous nous étions levés. M. Belliard consulta sa montre.
+
+--Cinq heures, fit-il. En voilà quinze qu’ils ont quitté la cabane.
+S’ils n’arrivent pas avant la nuit, vous pouvez être sûr qu’il y a un
+malheur.
+
+A ce moment, l’hôtesse vint nous dire que la jeune fille s’était
+endormie tout habillée.
+
+--Qu’elle dorme, soupira mon compagnon... Et le plus longtemps possible!
+
+Elle sommeilla vingt-huit heures. Elle ignora le départ de l’expédition
+de secours, quatre guides mandés d’Orsières et qui s’enfoncèrent
+posément dans la tempête nocturne. Elle ne sut rien de la trouvaille
+qu’ils firent au petit jour sur le glacier...
+
+Nous étions allés au-devant d’eux. Nous les vîmes redescendre sous la
+pluie, hâlant deux colis noirs qui semblaient des charges de bois mort.
+Aux premiers mayens, un paysan fournit des sacs.
+
+--On les a trouvés l’un près de l’autre, dans la neige, m’expliqua le
+chef de la caravane, à trois cents mètres sous le col, roustis comme
+deux tisons. Mon grand-père aurait dit que les _bacans_[7] les ont mis
+dans leur soupe.
+
+ [7] Les esprits.
+
+Un char attendait à l’entrée du chemin muletier. On attacha les sacs
+avec des cordes. Les souliers ferrés de Borovkine dépassaient. Le petit
+chapeau à demi calciné du guide ne fut pas oublié.
+
+J’étais surpris du peu d’importance de ces deux paquets, ballottés sur
+des planches au milieu de la montagne. Quelles étaient les forces
+incompréhensibles entrées en jeu à propos d’un fait aussi mince que
+l’extinction d’une de ces vies? Et cet étrange tourbillon de
+clairvoyance déchaîné dans un autre être, que signifiait-il? Ce contact
+suprême de deux consciences à travers l’espace, quel nom lui donner?
+
+--Il va falloir le dire, murmurai-je à mon compagnon. Qui de nous s’en
+chargera?
+
+--Croyez-vous que nous ayons quelque chose à lui apprendre?
+répondit-il... Elle sait depuis longtemps... C’est nous qui ne savons
+rien.
+
+Quand nous entrâmes dans la chambre de la jeune fille, elle dormait
+toujours, les traits reposés, le souffle lent. Elle souriait à moitié
+dans un songe d’ivresse, de secret et puissant bonheur.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ LE PENSEUR ET LA CRÉTINE 1
+ PRINTEMPS MAROCAIN 23
+ A L’ÉCART 49
+ LA PLUS MALHEUREUSE 155
+ LA PIÉMONTAISE 167
+ LA MÉTISSE 181
+ L’AMI DES JAUNES 209
+ LE COL 247
+
+
+4625.--Tours, imprimerie E. ARRAULT et Cie.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75792 ***