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Elles vivent vraiment + En des rêves plus beaux que la vie ambiante, + Grandissant toute chose au Symbole, voyant + Dans chaque rideau pâle une Communiante + Aux falbalas de mousseline s’éployant + Qui communie au bord des vitres, de la Lune! + Et voyant dans le lustre une Ame de cristal + Qui crispe au moindre heurt ses branches une à une, + Sensitive de verre à qui le bruit fait mal. + Chambres pleines de songe et qui, visionnaires, + Parmi leur rangement strict et méticuleux, + Prennent les grands fauteuils pour des vieillards frileux + En cercle dans la chambre et valétudinaires. + + +II + + Douceur d’associer notre âme à cette vie + Des chambres, qui du moins sont bonnes à nos maux; + Car, pour nous consoler, il ne faut pas des mots + Et leur silence aux linges frais nous lénifie + --Tel un malade entrant dans un lit rafraîchi! + Ah! qu’on nous recajole! ah! quel mal à nos membres! + Et cet immense ennui que rien n’aura fléchi! + Et ce mal à notre âme en exil... Mais les chambres + Sont accueillantes, sont des mères sachant bien + Le cœur de notre cœur, et jusqu’à la nuance... + Elles ont des douceurs et des baumes! Combien + Consolante est leur paix dont l’âme s’influence; + Et quel soudain oubli de tout! quel réconfort + Quand le vague soupir des choses nous y berce, + Respiration lente et qui, rythmique, endort + Comme un bruit d’eaux, ou de jardin sous une averse! + + +III + + Oui! c’est doux! c’est la chambre, un doux port relégué + Où mon rêve, lassé de tendre au vent ses voiles, + Dans le miroir tranquille et pâle s’est cargué. + Las! sans plus espérer des sillages d’étoiles, + Et des départs vers des îles, mon rêve dort + Dans le profond miroir, comme en un canal mort; + Et faut-il désirer un coup de vent qui chasse + En pleine mer, cette âme à l’ancre dans la glace? + + +IV + + Mon âme, tout ce long et triste après-midi, + A souffert de la mort d’un bouquet, imminente! + Il était, loin de moi, dans la chambre attenante + Où ma peur l’éloigna, déjà presque engourdi, + Bouquet dépérissant de fleurs qu’on croyait sauves + Encor pour tout un jour dans la pitié de l’eau, + Gloxinias de neige avec des galons mauves, + Bouquet qui dans la chambre éteignait son halo + Et se désargentait en ce soir de dimanche! + Mon âme, tu souffris et tu t’ingénias + A voir ta vie, aussi fanée et qui se penche, + Agoniser avec ces doux gloxinias. + Or me cherchant moi-même en cette analogie + J’ai passé cette fin de journée à m’aigrir + Par le spectacle vain et la psychologie + Douloureuse des fleurs pâles qui vont mourir. + Triste vase: hôpital, froide alcôve de verre + Qu’un peu de vent, par la fenêtre ouverte, aère + Mais qui les fait mourir plus vite, en spasmes doux, + Les pauvres fleurs, dans l’eau vaine, qui sont phtisiques, + Répandant, comme en de brusques accès de toux, + Leurs corolles sur les tapis mélancoliques. + Douceur! mourir ainsi sans heurts, comme on s’endort, + Car les fleurs ne sont pas tristes devant la mort, + Et disparaître avec ce calme crépuscule + Qui d’un jaune rayon à peine s’acidule. + + +V + + Le miroir est l’amour, l’âme-sœur de la chambre + Où tout d’elle: le lustre en fleur, les bahuts vieux, + La statuette au dos de bronze qui se cambre, + Se réfléchit en un hymen silencieux. + Car l’amour n’est-ce pas n’être plus seul et n’est-ce + Pas se doubler par un autre meilleur que soi? + Or la chambre se double au fond du miroir coi + Avec un renouveau de songe et de jeunesse; + Mais les Choses pourtant entre le cadre d’or + Ont un air de souffrir de leur vie inactive; + Le miroir qui les aime a borné leur essor + En un recul de vie exiguë et captive; + Et l’amour absorbant et profond du miroir + Attriste d’infini la chambre, qui se doute + D’un désaccord entre eux aux approches du soir, + Sentant que le miroir ne la contient pas toute! + + +VI + + Dans l’angle obscur de la chambre, le piano + Songe, attendant des mains pâles de fiancée + De qui les doigts sont sans reproche et sans anneau, + Des mains douces par qui sa douleur soit pansée + Et qui rompent un peu son abandon de veuf, + Car il refrémirait sous des mains élargies + Puisqu’en lui dort encor l’espoir d’un bonheur neuf. + Après tant de silence, après tant d’élégies + Que le deuil de l’ébène enferma si longtemps, + Quelle ivresse si, par un soir doux de printemps, + Quelque vierge attirée à sa mélancolie + Ressuscitait de lui tous les rythmes latents: + Gerbe de lis blessés que son jeu lent délie; + Eau pâle du clavier où son geste amusé + --Rafraîchi comme ayant joué dans une eau claire + --Ferait surgir un blanc cortège apprivoisé, + Cygnes vêtus de clair de lune en scapulaire, + Cygnes de Lohengrin dans l’ivoire nageant! + + Hélas! le piano reste seul et morose + Et défaille d’ennui par ce soir affligeant + Où dans la chambre meurt une suprême rose. + La nuit tombe; le vent fraîchit; nul n’est venu + Et, résigné parmi cette ombre qui le noie, + Il refoule dans le clavier désormais nu + Les possibilités de musique et de joie! + + +VII + + Les vitrages de tulle en fleur et de guipures + Pendent sur les carreaux en un blanc nonchaloir; + On y voit des bouquets comme des découpures + Adhérant sur la vitre au verre déjà noir. + Mais le tulle est si loin, encor qu’il les effleure, + Et ne s’y mêle pas, en vivant à côté; + Les blancheurs des rideaux n’étant au fond qu’un leurre + Qui laisse aux carreaux froids toute leur nudité! + Et leurs frimas figés, flore artificielle, + Ne font pas oublier aux vitres d’autres soirs + Où de réelles fleurs naissent des carreaux noirs, + Des fleurs que la gelée élabore et nielle, + --Au lieu de ce grésil de linge mensonger-- + Songe de fleurs qui ne leur est plus étranger, + Blancheurs où leur cristal se sent brusquement vivre, + Ramages incrustés dans le verre, et brodés + Sur les carreaux qui s’en sont tout enguirlandés, + Rideaux incorporés en dentelles de givre! + + +VIII + + L’obscurité, dans les chambres, le soir, est une + Irréconciliable apporteuse de craintes; + En deuil, s’habillant d’ombre et de linges de lune, + Elle inquiète; elle a de félines étreintes + Comme une eau des canaux traîtres où l’on se noie. + L’obscurité, c’est la tueuse de la Joie + Qui dépérit, bouquet de roses transitoires, + Quand elle y verse un peu de ses fioles noires. + L’obscurité s’installe avec le crépuscule; + Elle descend dans l’âme aussi qui s’enténèbre; + Sur le miroir heureux tombe un crêpe funèbre; + La clarté, dirait-on, est blessée et recule + Vers la fenêtre où s’offre un linceul de dentelle. + L’ombre est un poison noir, d’une douceur mortelle! + Et voici qu’on frémit d’on ne sait quoi... c’est l’heure + Où le vol libéré des âmes nous effleure; + Ah! quel trouble! Et les peurs, les peurs dominatrices + Dans les rideaux des lits agitant des fantômes! + Et ces sachets du linge aux sensuels aromes! + Et les lampes, là-bas, rouvrant leurs cicatrices, + Qui vont recommencer à faire saigner l’ombre! + Mais l’ombre se défend contre les lampes frêles, + Épaississant dans les angles sa force sombre + --On écoute les moucherons griller leurs ailes...-- + Et l’on soupçonne, à voir mourir les bestioles, + Que c’est l’obscurité qui se venge ainsi d’elles + Pour avoir aimé mieux que ses noires fioles + Le soleil qui revit dans les lampes fidèles! + + +IX + + Chaque rêve, les soirs de rêve, qu’on formule + A l’air de s’évader de nous languissamment + Et de traîner par la chambre comme une bulle + Portant la part d’azur au fond de nous dormant; + Globes fragiles, or et bleu, boules de verre + Où tout le luxe clair de la chambre est miré. + L’une suit l’autre; l’une est vacillante, elle erre + Avec une lenteur de flocon expiré; + D’autres rôdent d’un air perdu de somnambules, + Ayant peur des rideaux, ayant peur du plafond, + Car, se heurter un peu, c’est la mort... Elles vont! + La chambre fait silence et jongle avec ces bulles. + Or le miroir cruel les attire. Voici + Qu’elles virent dans l’air vers la clarté du piège, + Croyant l’espace libre en ce cadre transi + Dont le leurre recule un chemin qui s’abrège. + Mais toutes, arrivant près du miroir blafard, + Où leur illusion voyait une fenêtre + Ouverte à l’infini, sur l’infini peut-être, + Y sentent éclater leur cristal plein de fard... + --Symboles de la fuite éparse de nos Rêves + Qui vont vite mourir au fond des glaces brèves. + + +X + + Quand le soir est tombé dans la chambre quiète + Mélancoliquement, seul le lustre émiette + Son bruit d’incontenté dans le silence clos. + Lustre toujours vibrant comme un arbre d’échos, + Lustre aux calices fins en verre de Venise + Où la douleur de la poussière s’éternise, + Mais en gémissements qu’à peine on remarqua, + Grêles comme un chagrin lointain d’harmonica. + C’est une panoplie aux cliquetis de verre + Où l’on entend le bruit blessé qui persévère; + C’est un grand reliquaire à l’aspect végétal + Où d’invisibles pleurs, captifs dans le cristal, + Roulent en sons mouillés parmi les pendeloques. + Lustre, fontaine blanche aux givres équivoques; + Lustre, jet d’eau gelé, mais où l’eau souffre encor... + Ce lustre, c’est mon Cœur visible en ce décor + Qui frissonne en sourdine et sans cesse s’afflige, + Jet d’eau fleurdelisé dont la plainte se fige! + + +XI + + Les chambres vraiment sont de vieilles gens + Sachant des secrets, sachant des histoires, + --Ah! quels confidents toujours indulgents!-- + Qu’elles ont cachés dans les vitres noires, + Qu’elles ont cachés au fond des miroirs + Où leur chute lente est encore en fuite + Et se continue à travers les soirs, + Chute de secrets dont nul ne s’ébruite! + + Les chambres vraiment sont de bons vieillards + Et ce sont aussi de bonnes aïeules; + Eux, rêvent tout bas à d’anciens départs; + Elles prennent peur quand elles sont seules, + Tristes pour jamais d’avoir vu mourir. + Voilà la douleur toujours actuelle, + La douleur humaine et contre laquelle + Les chambres en deuil n’ont pu s’aguerrir; + Se remémorant encor la minute + Où jadis telle Ame, à la fin du soir, + S’envola soudain dans l’air du miroir + Et depuis ce temps y poursuit sa chute. + + +XII + + Dans les chambres, comme ils parlent, les vieux portraits + Dont la bouche a gardé des roses d’azalées; + Comme ils parlent tout bas, malgré leurs yeux distraits + Qui regardent au loin des choses en allées; + Ils parlent dans le soir d’un air avertisseur + Et disent d’être doux et d’être bénévoles; + Ils ont des mots ouatés et blancs de confesseur, + Des mots tels qu’on en lit au long des banderoles + Peintes, dans les missels, aux lèvres des élus. + Ils parlent lentement, avec des voix si nulles! + Voix comme en rêve; voix en conciliabules, + S’appareillant avec leurs yeux irrésolus. + Voix dans l’absence; voix tristes qui semblent veuves; + Voix dans l’éloignement et qu’on dirait venir + D’au delà des jardins et d’au delà des fleuves... + Ah! ces voix des portraits quand le jour va finir! + Portraits d’aïeux, portraits d’aïeules ingénues + Que nous aimons un peu sans les avoir connues; + Portraits anciens, portraits d’il y a si longtemps, + Avec qui nous causions souvent dans le silence + Quand l’ombre s’épandait en noirs tulles flottants, + --Posthumes entretiens où l’âme se fiance! + Telle aïeule surtout en blanc déshabillé + De linge suranné dont le fichu se croise + Qui souriait, la bouche encore un peu narquoise, + Mais de qui le sourire avait l’air effeuillé! + + +XIII + + Quand on rentre chez soi, délivré de la rue, + Aux fins d’automne où, gris cendré, le soir descend + Avec une langueur qu’il n’a pas encore eue, + La chambre vous accueille alors tel qu’un absent... + + Un absent cher, depuis longtemps séparé d’elle, + Dont le visage aimé dormait dans le miroir; + O chambre délaissée, ô chambre maternelle + Qui, toute seule, eût des tristesses de parloir. + + Mais pour l’enfant prodigue elle n’a que louanges... + L’ombre remue au long des murs silencieux: + C’est le soir nouveau-né qui bouge dans ses langes; + Les lampes doucement s’ouvrent comme des yeux, + + Comme les yeux de la chambre, pleins de reproche + Pour celui qui chercha dehors un bonheur vain; + Et les plis des rideaux, qu’un frisson lent rapproche, + Semblent parler entre eux de l’absent qui revint. + + * * * * * + + La chambre fait accueil; et le miroir lucide + Pour l’absent qui s’y mire, est soudain devenu + Son Portrait--grâce à quoi lui-même il élucide + Tant de choses sur son visage mieux connu, + + Des choses de son âme obscure qui s’avère + Dans ce visage à la dérive où transparaît + Son identité vraie au fil nu du portrait, + Pastel qui dort dans le miroir comme sous verre! + + +XIV + + Dans l’air fraîchi, venant d’où, déclose comment? + Vers moi, par la fenêtre ouverte, une musique + Déferle à petites vagues si tristement. + Elle me fait à l’âme un mal presque physique. + Confuse comme un songe... Est-ce d’un piano, + Est-ce d’un violon méconnu qui s’afflige + Ou d’une voix humaine en élans comme une eau + D’un jet d’eau qui s’effeuille en larmes sur sa tige. + Ah! la musique triste en route dans le soir, + Qui voyage en fumée, en rubans, qui sinue + En forme de ruisseaux pauvres dans l’ombre nue, + Et trace de muets signes sur le ciel noir + Où l’on peut suivre et lire un peu sa destinée + Dont les lignes du son tracent la preuve innée, + Chiromancie éparse, oracle instrumental! + + Puis s’embrouille dans l’air la musique en partance, + Éteignant peu à peu ses plaintes de cristal + Qu’on s’obstine à poursuivre aux confins du silence. + + +XV + + Songeur, dans de beaux rêves t’absorbant, + La pendule, à l’heure où seul tu médites, + T’afflige avec ses bruits froids, stalactites + Du temps qui s’égoutte et pleure en tombant. + + C’est une eau qui filtre en petites chutes + Et soudain se glace aux parois du cœur; + Et cela produit toute une langueur + L’émiettement de l’heure en minutes. + + Collier monotone et désenfilé + De qui chaque perle est pareille et noire, + Roulant parmi la chambre sans mémoire; + Piqûres du temps; tic-tac faufilé. + + Ah! qu’elle s’arrête un peu, la pendule! + Toujours l’araignée invisible court + Dans le grand silence, avec un bruit sourd... + Et ce qu’elle mord, et nous inocule! + + La peur que demain soit comme aujourd’hui, + Que l’heure jamais ne sonne autre chose: + Un destin réglé dans la chambre close; + Un peu plus de sable au désert d’ennui. + + +XVI + + On aura beau s’abstraire en de calmes maisons, + Couvrir les murs de bon silence aux pâles ganses, + La Vie impérieuse, habile aux manigances. + A des tapotements de doigts sur les cloisons. + + Dans des chambres sans bruit on aura beau s’enclore, + On aura beau vouloir, comme je le voulais, + Que le miroir pensif soit de nacre incolore, + Un peu de clarté mire à travers les volets. + + Et l’on entend toujours la plainte de la Vie! + Car, malgré notre vœu d’exil, nous nous créons + Une âme solidaire et qui s’identifie + Avec la rue en pleurs dans les accordéons. + + Et peut-on empêcher ses vitres sous la pluie + D’être comme un visage exsangue, couronné + Par des épines d’eau que le vent obstiné + Tresse parmi le verre en pleurs, que nul n’essuie! + + Vitres pâles, sur qui les rideaux s’échancrant + Sont cause que toujours la Vie est regardée; + Vitres: cloison lucide et transparent écran + Où la pluie est encor de la douleur dardée. + + Vitres frêles, toujours complices du dehors, + Où même la musique, au loin, qui persévère, + Se blesse en traversant le mensonge du verre + Et m’apporte sanglants ses rythmes presque morts! + + Ainsi la Vie encor par les carreaux m’obsède, + Car toutes les douleurs sans nom qu’on oubliait: + Les cloches, le feuillage--éternel inquiet-- + La pluie, et jusqu’au cri d’une fleur qui décède, + + Tout cela qui gémit parmi le soir tombé + Attire mon esprit dans les vitres, doux piège + Où les larmes, les glas, les rayons morts, la neige + Se mêlent dans le verre à l’azur absorbé. + + +XVII + + Les chambres, dans le soir, meurent réellement: + Les persiennes sont des paupières se fermant + Sur les yeux des carreaux pâles où tout se brouille; + Chaque fauteuil est un prêtre qui s’agenouille + Pour l’entrée en surplis d’une Extrême-Onction; + La pendule dévide avec monotonie + Les instants brefs de son rosaire d’agonie; + Et la glace encor claire offre une Assomption + Où l’on devine, au fond de l’ombre, un envol d’âme! + Quotidienne détresse! Ame blanche du jour + Qui nous quitte et nous laisse orphelins de sa flamme! + Car chaque soir cette douleur est de retour + De la mort du soleil en adieu sur nos tempes + Et de l’obscurité de crêpe sur nos mains. + O chambres en grand deuil où jusqu’aux lendemains + Nous consolons nos yeux avec du clair de lampes! + + + + +LE CŒUR DE L’EAU + + +I + + Être le psychologue et l’ausculteur de l’Eau, + Étudier ce cœur de l’Eau si transitoire, + Ce cœur de l’Eau souvent malade et sans mémoire. + L’Eau si pâle! on dirait une sœur du bouleau + Par le fard du couchant à peine un peu rosée; + Mais, dormante, elle rêve à d’orageuses mers, + Et, somnolente, elle est la Grande Névrosée + En qui se plaint sans cesse un écheveau de nerfs, + Fils cachés, fils souffrants ramifiés en elle + Et qui parfois en des frissons, en des remous + Crispent sa nudité d’une douleur charnelle! + Mais le mal est au cœur qui s’afflige dessous, + Cœur impressionnable et sous trop d’influences + Puisque le ciel, jusqu’aux plus minimes nuances, + Rêve d’y transvaser son infini changeant. + A peine d’elle-même et de son cœur qui dure + Quelques endimanchés nénuphars émergeant + Comme son propre songe en un peu de verdure... + + Maladif cœur de l’Eau qui ne s’appartient pas! + Mais si soumise au ciel, si faible l’Eau soit-elle, + Elle cache sa peine en de muets combats, + Sachet inviolé dans des plis de dentelle! + Pourtant on la devine en proie à l’Idéal + Et qu’elle a les langueurs, sous ses ondes mobiles, + Des filles de treize ans qui deviennent nubiles. + Et l’on dirait aussi que, parmi l’Eau, le mal + Mystérieux d’une puberté s’élabore: + Troubles, frissons, pâleurs, émoi d’on ne sait quoi, + Quand chaque nénuphar comme un sein vient d’éclore, + Sein nouveau-né, doux gonflement qui se tient coi! + Ah! ce cœur de l’Eau vaste en qui tout s’amalgame, + Ce cœur de l’Eau plus compliqué qu’un cœur de femme, + Il faudrait pourtant bien un peu l’analyser. + Oui! mais l’Eau ne veut pas que quelqu’un la révèle; + Et brusquement tous les décors sombrent en elle + Dans un grand coup de vent, troublant comme un baiser! + Et la voilà, pour que rien d’elle ne s’avère, + Qui s’est enfuie au fond de sa maison de verre + + +II + + Le rêve de l’Eau pâle est un cristal uni + Où vivent les reflets immédiats des choses: + Rideaux d’arbres, pignons, mâts des vaisseaux, ciels roses + Auxquels l’Eau calme mêle une part d’infini. + Car leur mirage en elle est sans fin et s’allonge + En une profondeur presque d’éternité... + Les choses ont ainsi leurs minutes de songe + Où chacune, dans l’Eau, se semble avoir été + Et s’aperçoit déjà vague et transfigurée; + Car tout en y prenant conscience de soi + Les choses dans l’Eau vaste échappent à leur loi + Et plongent un moment dans un ciel sans durée... + C’est ainsi que l’Eau frêle a vécu d’irréel! + Certes brièvement s’y réfléchit le ciel; + Mais, si peu que ce soit, elle possède une âme + Où l’unité divine apparaît par instants; + Qu’importent les reflets encore intermittents, + Puisqu’ils y sont mêlés en une seule trame + Et que dans l’Eau déjà sont réconciliés + Des nuages, des tours et de longs peupliers. + + +III + + L’eau vivante vraiment et vraiment féminine + Aime le ciel, comme en un hymen consenti, + Reflétant ses couleurs--et sans nul démenti! + Car, pour lui correspondre en tout, elle élimine + Les choses qui pourraient mitiger son reflet, + Et soi-même s’oblige à rester incolore. + Quel émoi douloureux si le vent éraflait + Ce cristal où le ciel lointain trouve à s’enclore, + Infidèle miroir désormais nul et nu! + Il est des jours dans cet amour tout ingénu, + Dans cet amour du ciel et de l’eau, des jours tristes + Où le ciel gris dans l’eau se retrouve si peu; + Puis d’autres où l’eau gaie absorbe tout son bleu, + Bleu de mois de Marie et de congréganistes. + Mais c’est le soir surtout que devient mutuel + Leur amour, à l’heure où l’eau pâmée et ravie + Brûle des mêmes feux d’étoiles que le ciel! + Lors plus rien n’est dans eux qui les diversifie. + Ressemblance! Miracle inouï de l’amour + Où chacun est soi-même et l’autre tour à tour... + Or, dans l’assomption de la lune opportune, + --Comme l’amour de deux amants silencieux, + Pour se prouver, se réciproque dans leurs yeux,-- + On voit le ciel et l’eau se renvoyer la lune! + + +IV + + L’eau froide se compose une allure factice + De soumission calme aux tours, au vent, au soir; + Mais elle cache en elle un vouloir subreptice + Et le cœur de son cœur est hermétique et noir. + A peine, en son dédain, garde-t-elle la trace + Des lourds chalands qui l’ont remuée un moment; + Et le visage humain demeure à la surface + S’il cherche à s’incruster dans ce miroir qui ment, + Miroir au tain bougeant qui s’éraille et dégèle. + A plus forte raison le passage d’une aile! + + Et, quant aux arbres vains, dont c’est l’orgueil aussi + D’être répercutés dans l’eau qui les fait vastes, + Vite ils voient dépérir leur mirage transi. + Même le clair de lune et les étoiles chastes, + Encore que l’eau fière et triste soit leur sœur, + Ne vont pas plus avant dans cette eau qui les porte, + --Malgré leur insistance et leur air de douceur,-- + Que ne va la lueur dans les yeux d’une morte! + + C’est que le cœur de l’Eau, si résigné soit-il + A tout ce que la vie impérieuse inflige + Et le contraint à réfléchir dans son eau lige, + Ne garde des objets qu’un reflet volatil, + Et se conserve intact comme un cœur de Poète. + Asile impénétrable où rien n’est descendu + Des choses d’alentour dont le mirage est dû, + Mais où l’éternité du ciel seul se reflète. + + +V + + Dans le cadre précis du bassin d’eau dormante + Où gît l’eau nostalgique et qu’un regret tourmente, + Tout est gris-doux comme la fin d’un demi-deuil. + L’eau se dilate; elle a des transparences d’œil, + Œil bénin, œil de femme où tout un ciel se rêve. + --Oh! l’émoi de descendre en cet iris profond + Et dans cette prunelle où les nuages vont!-- + Mais l’ivresse de s’y rêver divin est brève + Car on se heurte vite aux si courtes parois, + Quand le cristal se brise en brusques désarrois + Et qu’un gouffre mortel, quoique exigu, succède + A tout cet infini qu’on supposait dans l’eau! + Mensonge équivalent d’un œil cher, d’un œil beau + Qu’on voudrait habiter comme une source tiède + Où l’azur sans limite irait à l’infini. + Mais le voyage aussi dans cet œil n’est qu’un leurre, + Car derrière l’iris au cristal aplani + L’amour naïf, qui plonge au fond, soudain s’épeure, + Se heurte et se fait mal à la froideur du cœur, + Dont le néant si proche est une vasque étroite. + + Et dire qu’on rêvait tout un ciel en langueur + Et pour s’y dorloter des nuages de ouate. + + +VI + + La voix de l’eau qui passe est triste et mire en elle + La moindre affliction qui l’a frôlée un peu; + Et qui, s’y résorbant, y renaît éternelle + Mais en sourdine et comme en filaments d’adieu. + C’est d’abord la douleur des grands saules lunaires, + Écheveaux en folie où sont brouillés les fils; + Puis c’est le songe aigri des clochers centenaires + Reflétant jusqu’au fond leurs nocturnes profils. + Or, ces clochers mirés y laissèrent leurs cloches; + Et c’est pourquoi la voix de l’eau garde toujours + L’air des cloches qui s’y survivent et des tours. + Mais l’eau s’imprègne aussi du bruit des orgues proches, + Qui se traînent sur les grand-routes d’où l’on sent + Leurs plaintes, qui sont des plaintes d’oiseaux en sang, + S’égoutter et se fondre en l’eau qui les délaye-- + + Sa voix est triste encor d’un spleen plus volatil: + La voilà s’affligeant du départ en exil + De la fumée, au loin, que la bise balaie, + Et qui, violentée, abandonne dans l’air + Ses voiles, et dans l’eau vient mourir toute nue... + Que de choses enfin, brèves comme un éclair, + Que la voix de l’eau mire et qu’elle continue, + Survivance de tant de reflets dans sa voix! + Voix qui prolonge un peu les voix qui se sont tues, + Voix triste qu’on dirait posthume et d’autrefois, + Voix qui parle comme regardent les statues. + + +VII + + Le cœur de l’Eau pensive est un cœur nostalgique, + Cœur de vierge exaltée en proie à l’idéal, + Qui souffre d’être seule, et qu’aucun ne complique + D’un peu de bruit ce grand calme qui lui fait mal; + Cœur de l’Eau sans tristesse et cependant nocturne, + Cœur de l’Eau variable et toujours ignoré, + Qu’un clair d’amour sans doute aurait édulcoré + Et qui s’aigrit, ô cœur à jamais taciturne! + + Certes quelques reflets hantent ce cœur de l’Eau; + Mais toute chose en y descendant se déflore, + Toute chose recule et devient incolore, + Y propageant un froid d’absence et de tombeau + Et comme une douleur d’adieux qui diminue... + + L’Eau n’en est que plus triste, attendant, l’air songeur, + Quelqu’un qui ne vient pas par la pâle avenue + Que les arbres mirés enfoncent dans son cœur. + Hélas! l’Eau solitaire et fantasque frissonne, + Elle qu’on n’aime pas et qui n’aime personne, + Et qui meurt d’être seule en cette fin du jour, + Surtout que des amants vont devisant d’amour + Et sur ses bords, dans elle, effeuillent des paroles: + Bouquet d’aveux que son silence a recueilli, + Propos finals, lis morts des volontés trop molles, + O pénultièmes fleurs d’un cœur presque cueilli! + Or ces aveux que l’eau fiévreuse s’assimile + Lui donnent un émoi, toute une anxiété + Comme si devenue elle-même nubile + C’était enfin la fin de sa virginité! + + +VIII + + Les jets d’eau, tout le jour, disent des élégies; + C’est la forme la moins consolable de l’Eau, + Car elle porte haut dans l’air ses nostalgies, + Montant et retombant sous son propre fardeau... + Tristesse des jets d’eau qui sont de l’eau brandie; + Mais nul n’entend leur mal et rien n’y remédie, + Jets d’eau toujours en peine, impatients du ciel! + Las! l’azur défia leur sveltesse de lance, + Symbole édifiant d’une âme qui s’élance + Et pulvérise au vent son sanglot éternel. + Car l’essor des jets d’eau défaille en cascatelles + Et leur cœur est aussi comme d’un exilé, + Cœur caché qu’on entend pleurer dans des dentelles. + Or, le moindre mirage est tout annihilé + Dans les vasques en fièvre à la moire élargie. + + Pour vouloir trop de ciel, elles perdent le leur! + + Mais lorsque la nuit vient, brouillant toute couleur, + Lorsque paraît la lune à la pâle effigie, + Les jets d’eau vont reprendre espoir en sa pitié; + Et les voilà, frissons de plumes hésitantes, + Qui font monter à coups d’ailes intermittentes + Leurs colombes, en un essor multiplié! + Le ciel lointain a des infinis de lagune... + Détresse des jets d’eau qui n’auront pas été + Conduire leurs ramiers becqueter la clarté + Et goûter le divin aux lèvres de la lune! + + +IX + + Tel canal solitaire, ayant bien renoncé, + Qui rêve au long d’un quai, dans une ville morte, + Où le vent faible à son isolement n’apporte + Qu’un bruit de girouette en son cristal foncé, + S’exalte d’être seul, ô bonne solitude! + Isolement par quoi son cœur devient meilleur + Quand l’eau s’est peu à peu déprise et se dénude + De tout désir qui lui serait une douleur! + Quiétude où jamais ne descend et ricoche + Que le tintement frêle et doux de quelque cloche, + Frissons contagieux d’un bruit presque divin! + Doux canal monacal pour qui le monde est vain; + Et qui, plein de mirage, est comme un ciel en marche, + Tout nostalgique en des recherches d’infini! + Qu’importe! il vit déjà d’éternité. Car ni + Les quais de pierre stricts, ni tel vieux pont d’une arche + N’empêchent la descente en lui du firmament; + Ou la fumée éparse, au doux renoncement, + De le suivre dans l’air en chemin parallèle; + Ou les cygnes royaux sur ses bords d’ouvrir l’aile, + Graduel déploiement d’un plumage inégal + Qui mire dans l’eau plane un arpège de plumes! + + Ainsi le long du quai rêve le vieux canal + Où les choses se font l’effet d’être posthumes + Parmi cet au-delà de silence et d’oubli... + Mais tout revit quand même en son calme sans pli. + Or s’il reflète ainsi la fumée et les cloches + C’est pour s’être guéri de l’inutile émoi; + Aussi le canal dit: «Ah! vivez comme moi!...» + Et son eau pacifique est pleine de reproches. + + +X + + Les pièces d’eau, songeant dans les Parcs taciturnes, + Dans les grands Parcs muets semés de boulingrins, + S’aigrissent; et n’ont plus pour tromper leurs chagrins + Qu’un décalque de ciel avant les deuils nocturnes; + Une Fête galante en nuages mirés, + En nuages vêtus de satin soufre et rose + Qui s’avancent noués de rubans et parés + Pour quelque Menuet ou quelque Apothéose: + Nuages du couchant en souples falbalas, + Atours bouffants, paniers sur des hanches aiguës, + Tout se mire parmi les vasques exiguës; + Et le siècle défunt revit dans le Cœur las, + Dans le Cœur las de l’Eau qui soudain se colore + Et croit revoir de belles Dames sur ses bords. + + Le Cœur de l’Eau des pièces d’eau se remémore, + Lui qui songeait: «Ah! qu’il est loin le temps d’Alors, + Le joli temps des fins corsages à ramages!» + Or ce temps recommence et l’Eau revoit encor + Mais pour un court instant, l’ancien et cher décor, + Souvenir qui repasse au hasard des nuages... + Car c’est tout simplement cela, le Souvenir: + Un mirage éphémère--une pitié des Choses + Qui dans notre âme vide ont l’air de revenir; + Tel, dans les pièces d’eau, le ciel en robes roses! + + +XI + + L’Eau, pour qui souffre, est une sœur de charité + Que n’a pu satisfaire aucune joie humaine + Et qui se cache, douce et le sourire amène, + Sous une guimpe et sous un froc d’obscurité; + Son amour du repos, son dégoût de la vie + Sont si contagieux que plus d’un l’a suivie + Dans la chapelle d’ombre, au fond pieux des eaux, + Où, tranquille, elle chante au pied des longs roseaux + Dont l’orgue aux verts tuyaux l’accompagne en sourdine. + + Elle chante! Elle dit: «Les doux abris que j’ai + Pour ceux de qui le cœur est trop découragé...» + Ah! la molle attirance et quelle voix divine! + Car, pour leur fièvre, c’est la fraîcheur d’un bon lit! + Et beaucoup, aimantés par cet appel propice, + Perclus, entrent dans l’Eau comme on entre à l’hospice, + Puis meurent. L’Eau les lave et les ensevelit + Dans ses courants aussi frais que de fines toiles; + Et c’est enfin vraiment pour eux la _Bonne_ Mort. + Ce pendant que, le soir, autour du corps qui dort, + L’Eau noire allume un grand catafalque d’étoiles. + + +XII + + Le long des quais, sous la plaintive mélopée + Des cloches, l’Eau déserte est tout inoccupée + Et s’en va sous les ponts, silencieusement, + Pleurant sa peine et son immobile tourment, + Se plaindre de la vie éparse qui l’afflige! + Et la lune a beau choir comme une fleur sans tige + Dans le courant, elle a l’air d’être morte, et rien + Ne fait plus frissonner au souffle aérien + Ce pâle tournesol de lumière figée. + Eau dédaigneuse! Sœur de mon âme affligée, + Qui se refuse aux vains décalques d’alentour, + Elle qui peut pourtant mirer toute une tour... + O taciturne cœur! Cœur fermé de l’Eau noire, + Toute à se souvenir en sa vaste mémoire + D’un ancien temps vécu qui maintenant est mort: + Cadavre qu’elle lave avec son eau qui tord + Des tristesses de linge en pitié quotidienne... + O l’Eau, sœur de mon âme, empire des noyés, + Se répétant le soir l’une à l’autre: «Voyez + S’il est une douleur comparable à la mienne!» + + +XIII + + L’Eau triste des canaux s’est désaccoutumée + De refléter le noir passage des vaisseaux + Quand l’hiver l’a figée et l’a comme étamée; + Mais parfois, certains jours, le dur sommeil des eaux + Sans mirages en lui de la vie en allée, + S’évapore; on dirait un recommencement + Et que l’Eau, d’un air vague, encore un peu dormant, + Sort comme d’une alcôve aux rideaux de gelée. + + O nudité de l’Eau dans le réveil de soi! + Reprise des devoirs de la vie affligeante! + Fuite du clair sommeil et des rêves! Émoi + De l’Eau qui se déclôt et qui se désargente! + Or ce désordre blanc qui jonche les bassins, + Ces glaçons bousculés comme des traversins, + N’est-ce pas tout l’ennui, le désarroi précoce + D’un lit défait où pleure un lendemain de noce?... + + +XIV + + L’eau triste, certains soirs, demande qu’on la plaigne + A cause de la Lune y mirant sa pâleur... + Les roseaux sont, autour, des glaives de douleur, + Des glaives de douleur dans la Lune qui saigne; + Car la Lune est le Cœur, le Sacré-Cœur de l’Eau, + Emmaillotant sa plaie aux linges du halo. + + +XV + + C’est un aquarium qui montre à nu, le mieux, + Dans son eau compliquée, entre des murs de verre, + Le cœur de l’Eau, scruté par l’angoisse des yeux. + Là, vraiment net et sûr, le cœur de l’Eau s’avère! + Or, dans ce trouble glauque, on trouve un peu de soi, + Un peu du cœur humain qui se tient clos et coi, + Impénétrable cœur plein de choses confuses + Qui dans des murs de verre aussi semblent recluses, + O cœur mystérieux comme un aquarium! + + Rêves en léthargie, embryons de pensées + Trempant dans une eau morte, aux pâleurs nuancées, + Qui se peuple comme un beau songe d’opium: + Écailles reluisant, nageoires remuées, + Mais dont l’élan se brise aux si courtes parois; + Désirs s’évertuant sur des minéraux froids; + Fourmillement visqueux de formes engluées + Et d’espoirs indécis, souffrant d’être captifs, + Qui se crispent dans les varechs aux mailles noires. + + L’eau glauque se dilate en d’argentines moires + Quand s’agite un des mille êtres végétatifs; + Remuement éternel dans cette eau nonchalante + Que la maligne ardeur des bêtes violente, + --Ombres aux contours nets qui viennent, puis s’en vont... + Aquarium du cœur, menteuse somnolence + Que tant de cauteleux mauvais désirs défont. + + Ah! comment devenir un bassin de silence + Et comment devenir, par quel renoncement, + Un aquarium nu, vidé de son tourment: + Verre où les poissons noirs ont cessé leurs passages, + Ame sans passions, cristal sans tatouages; + Aquarium du cœur redevenu nouveau + N’ayant plus que la claire innocence de l’Eau! + + + + +PAYSAGES DE VILLE + + +I + + Dans l’aurore s’éplore un octobre des pierres. + + Le vent vindicatif, après tant de saisons, + --En des jours gris, des jours de souffrances plénières-- + Ébranle la langueur des anciennes maisons + Dont le front se lézarde en rides de vieillesse. + Sombres murs avancés en âge! Vieux logis + De qui l’âme s’attarde aux rideaux défraîchis, + Branlants de souvenirs et perclus de tristesse, + Qui tamponnent avec de la mousse à leur flanc + La blessure au sang vif des briques s’éraflant; + Vieilles maisons de qui les toitures minées + Voient dépérir, autour des noires cheminées, + Les tuiles rouges qui s’effeuillent lentement + Comme un jardin de grands géraniums qui meurent! + O déclin des maisons! Ruine! Dénouement! + A peine d’autrefois quelques nymphes demeurent + Aux bas-reliefs fleuris où leur printemps dansait; + On les voit chaque jour se débander; et c’est + Triste comme un départ, leurs danses finissantes; + Si triste! tel un soir de noce ou de moisson... + --Un faune sur sa flûte essaie encore un son;-- + Mais les nymphes, autour, sont déjà presque absentes, + Mordant un raisin vide et noir, par dernier jeu; + Nymphes de qui la troupe a souffert sous la pluie + Et dans l’intérieur des murs est comme enfuie + N’ayant plus que le geste ébauché de l’adieu! + + Car tout s’en va! tout meurt! les pierres sont fanées; + Les bouquets de sculpture, en débris lents, vont choir, + Comme déguirlandés du tombeau des Années + Tant leur effeuillement dans l’air sonore est noir. + C’est un délabrement, une désuétude + De vivre qui les prend et les pousse à la mort + Avec les arbres vieux en proie au même sort; + C’est l’automne des murs! la bise les dénude; + Déjà les carreaux morts sont sans visage aucun; + C’est fini, tout espoir de soleil sur les portes; + Et les pierres déjà se dispersent en un + Unanime et frileux départ de feuilles mortes! + + +II + + En de féeriques soirs où l’Eau se désagrège, + Plus d’un songeur, au bord des canaux rectilignes, + Se laissa remorquer par les cygnes! Beaux cygnes, + --Duvets d’aubépins blancs et plumage en barège-- + Conduisant le songeur comme un Lohengrin vierge + Vers le doux Lac d’Amour où toute l’Eau converge. + Et c’était dans l’eau noire un chemin qui s’argente, + Un cortège de joie en la nuit affligeante, + Un entraînement blanc vers les faubourgs lunaires, + Vers le doux Lac d’Amour, Reposoir de la Lune. + Car l’orbe de la Lune était clair sur l’eau brune. + Les cygnes, en rochets plissés des séminaires, + Semaient, dans l’eau, des lis et de blancs azalées + Pour l’Élévation de la Lune agrandie. + Toute l’Ombre semblait en marche vers l’Hostie: + Les murailles étaient des robes étalées + De béguines au but de leur pèlerinage, + A genoux, eût-on dit, dans l’eau froide, et priantes; + Et d’autres pèlerins dans le pâle sillage + De ces blancheurs de plus en plus irradiantes, + Les pèlerins du Rêve, adoraient en silence + Le Lac d’Amour dans sa candide rutilence, + Reposoir de la Lune avec les blanches toiles + Du brouillard, comme des nappes de Sainte Table, + Où les doigts sont lavés de leur passé coupable + En égrenant dans l’eau des chapelets d’étoiles; + Et voilà tout à coup, sous des pardons insignes + Que, leurs âmes étant absoutes une à une, + Les nocturnes songeurs allaient avec les cygnes + Communier sous les espèces de la Lune! + + +III + + Si tristes les vieux quais bordés d’acacias! + Pourtant, toi qui passais, tu les apprécias + Ces vieux quais où tel beau cygne de l’eau changeante + Entre parfois dans une âme qui s’en argente. + Si tristes les vieux quais, les eaux pleines d’adieux, + Inertes comme les bandeaux silencieux + D’une morte! les eaux sur qui pleure une cloche, + Les immobiles eaux sur qui le carillon + Égoutte ses sons froids comme d’un goupillon. + Et plus tristes les quais lorsque l’hiver approche! + + En mai, quand le ciel rit, on s’était essayé + A mettre de la joie aux vitres des demeures, + --Tendant de rideaux blancs le passage des heures-- + Et des roses afin que l’air fût égayé, + Petit luxe, au dehors, de l’aisance des chambres... + + Mais quand l’hiver revient, quand cinglent les décembres, + Les acacias nus, filigranés en noir, + Portent le deuil de la saison; le vent disperse + Leurs feuilles comme des oiseaux parmi l’averse; + L’eau du canal se gerce et se gèle--miroir + Las de mirer toujours d’identiques façades! + Maintenant les vieux quais sont déserts et maussades; + Et dans les logis clos, les rideaux s’échancrant + Laissent voir, en la chambre et derrière l’écran, + Quelques vieillards sans joie autour d’une lumière + Qui végète sur le réchaud de la théière... + Lumière survivante en ces hivers du nord; + Faible lueur, clarté triste qui les rassemble; + On dirait un chétif feu de cierge qui tremble, + Et qu’en chaque maison muette, on veille un mort! + + +IV + + Dans quelque ville morte, au bord de l’eau, vivote + La tristesse de la vieillesse des maisons + A genoux dans l’eau froide et comme en oraisons; + Car les vieilles maisons ont l’allure dévote, + Et, pour endurer mieux les chagrins qu’elles ont, + Égrènent les pieux carillons qui leur sont + Les grains de fer intermittents d’un grand rosaire. + + Vieilles maisons, en deuil pour quelque anniversaire, + Et qui, tristes, avec leurs souvenirs divers, + N’accueillent plus qu’un peu de pauvres et de prêtres. + Ce pendant qu’autrefois, avant les durs hivers, + La jeunesse et l’amour riaient dans leurs fenêtres + Claires comme des yeux qui n’ont pas vu mourir! + Mais, depuis lors, ces yeux des pensives demeures + Dans leurs vitres d’eau frêle ont senti dépérir + Tant de visages frais, tant de guirlandes d’heures + Qu’ils en ont maintenant la froideur de la mort! + + (Or mes yeux sont aussi les vitres condamnées + D’une maison en deuil du départ des années) + Et c’est pourquoi, du fond de ces lointains du nord, + Je me sens regardé par ces yeux sans envie + Qui ne se tournent plus du côté de la vie + Mais sont orientés du côté du tombeau... + + Yeux des vieilles maisons dont mes yeux sont les frères, + Lassés depuis longtemps des bonheurs temporaires, + Yeux plus touchants près de mourir! Regard plus beau + De ces maisons qu’on va détruire en des jours proches! + O profanation! meurtres avec les pioches + Abattant les vieux murs de qui l’âge avait l’air + De devoir les défendre un peu contre ces crimes... + Mais bientôt entreront les marteaux unanimes + Dans les vieux murs, pourtant sacrés comme une chair! + + +V + + En ces villes qu’attriste un chœur de girouettes, + Oiseaux de fer rêvant de fuir au haut des airs, + En des villes sans joie aux carrefours déserts + Où de rares passants, en grises silhouettes, + Se meuvent, balançant leur marche comme un glas, + On sent un froid silence uniforme qui plane; + Si despotique, encor qu’il soit débile et las, + Qu’en lui tout cri se tait, que toute voix se fane, + Que même un bruit de pas déconcerte d’abord, + Que la moindre rumeur infinitésimale + Cause un trouble, paraît une chose anormale + Comme de rire auprès d’un malade qui dort. + Car le silence là vraiment s’atteste! Il règne, + Il est impérieux, il est contagieux; + Et le moins raffiné des passants s’en imprègne + Comme d’encens dans un endroit religieux. + + Ah! ces villes, ce grand silence monotone + Qu’augmente un son de cloche en tombant de la tour; + Ce silence si vaste et si froid qu’on s’étonne + De survivre soi-même au néant d’alentour + Et de ne pas céder à la mort qui délie... + L’eau s’en vint d’elle-même au-devant d’Ophélie. + Or le silence doux, dont l’eau nous circonvient, + Nous tente et nous entraîne à son tour dans des roses... + La ville est morte aussi... Qu’est-ce qui nous retient? + Et nous sentons vraiment comme l’Ordre des Choses! + + +VI + + Sur l’horizon confus des villes, les fumées + Au-dessus des murs gris et des clochers épars + Ondulent, propageant en de muets départs + Les tristesses du soir en elles résumées. + On dirait des aveux aux lèvres des maisons: + Chuchotement de brume, inscription en fuite, + Confidence du feu des âtres qui s’ébruite + Dans le ciel et raconte en molles oraisons + L’histoire des foyers où la cendre est éteinte. + + Vague mélancolie au loin se propageant... + Car, parmi la langueur d’une cloche qui tinte, + On dirait des ruisseaux d’eau pâle voyageant, + Des ruisseaux de silence aux rives non précises + Dont le peu d’eau glisse au hasard, d’un cours mal sûr, + En méandres ridés, en courbes indécises + Et, comme dans la mer, va se perdre en l’azur! + + C’est parce qu’on les sait ainsi tout éphémères + Qu’on les suit dans le ciel avec des yeux meilleurs; + Elles que rien n’attache, elles qui vont ailleurs + Et dont les convois blancs emportent nos chimères + Comme dans de la ouate et dans des linges fins. + Évanouissement et dispersion lente + De la fumée au fond du ciel doux, par les fins + D’après-midi, lorsque le vent la violente, + Elle déjà si faible et qui meurt sans effort + --Neige qui fond; encens perdu dans une église; + Poussière du chemin qui se volatilise,-- + Comme une âme glissant du sommeil dans la mort! + + +VII + + Dans les brumes d’hiver, vers Noël ou Toussaint, + Rien n’a désaffligé le morne crépuscule; + Chaque ombre d’un passant, qui se hâte et recule, + Aux airs d’une cloche en route qui se plaint... + Et, dans ce désolant paysage de ville, + Les réverbères un par un sont allumés, + Si tristes, grelottant dans le verre fragile; + C’est vraiment, dirait-on, des oiseaux enfermés + Et qui se font du mal sur les vitres menteuses, + Puis meurent longuement en spasmes de clarté; + Ou c’est encor des roses jaunes souffreteuses + Ayant peur, ayant froid dans le cristal fouetté, + Et dont le vent effeuille à terre la lumière... + Lanternes s’allumant à l’heure coutumière + Plus ternes par les soirs de Noël ou Toussaint, + Qui s’allongent, dans l’air mouillé, comme des rampes + Et qu’en leur solitude aucun passant ne plaint, + Tristes lanternes,--sœurs malheureuses des lampes!-- + Que le vent exténue à chaque carrefour + Et qui n’auront jamais, dans ces jours de novembre, + Les doux miroirs, le nid d’étoffe d’une chambre, + Et le dorlotement des guimpes d’abat-jour! + + +VIII + + Quelques vieilles cités déclinantes et seules, + De qui les clochers sont de moroses aïeules, + Ont tout autour une ceinture de remparts. + Ceinture de tristesse et de monotonie, + Ceinture de fossés taris, d’herbe jaunie + Où sonnent des clairons comme pour des départs, + Vibrations de cuivre incessamment décrues; + Tandis qu’au loin, sur les talus, quelques recrues + Vont et viennent dans la même ombre au battement + Monotone d’un seul tambour mélancolique... + Remparts désormais nuls! citadelle qui ment! + Glacis démantelés, (ah! ce nom symbolique!) + Car c’est vraiment glacé, c’est vraiment glacial + Ces manœuvres sur les glacis des villes vieilles, + Au rythme d’un tambour à peine martial + Et qui semble une ruche où meurent des abeilles! + + +IX + + Les cloches, c’est de la séculaire musique, + Musique dont la vie un peu se communique + A l’agonie, à la tristesse des murs gris + Qui se sentent moins seuls, un moment, moins aigris; + Car c’est du bruit joyeux qui sur eux persévère + O vieux murs, rajeunis par ce chant cristallin, + Quand les cloches, au long d’un escalier de verre, + Viennent enguirlander, d’airs nouveaux, leur déclin. + Vieux murs, pignons déchus et pierres condamnées + Qui reprennent un peu de joie en entendant + Les cloches s’animer dans le rose occident, + Elles qui sont les sœurs de leurs jeunes années, + Elles qui sont les sœurs de joviale humeur + Et qui, pour égayer leur abandon qui meurt, + --O taciturnes murs qui n’ont plus qu’elles seules!-- + Vont inventer des jeux mièvres dans l’air muet. + + Alors c’est tout à coup un galant menuet. + Danse de l’autre siècle où de frêles aïeules + Rapprennent à danser sur un air sémillant; + Une fête de bronze au fond du ciel atone + Avec d’autres, encor plus vieilles, béquillant + A travers le silence et le froid de l’automne, + Qui viennent de tous les clochers du ciel natal... + Tandis que les vieux murs renaissent à leurs danses + Dans des robes sans plis aux froufrous de métal, + S’achevant par l’air vide en prestes révérences! + +X + + Tel soir fané, telle heure éphémère suscite + Aux miroirs de mon Ame un souvenir de site; + Sites recomposés, qu’on eût dit oubliés: + D’un canal mort avec deux rangs de peupliers + Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres; + Et d’une âpre colline où de bêlantes chèvres, + Dont le cri se déchire aux épines aussi, + S’appellent l’une l’autre, et d’un air si transi! + Décor surtout des quais dormants en enfilade, + Pignons, rampes de bois par-dessus l’eau malade + Où chaque feu miré se délaye en halo, + Fragile et fugitif maquillage de l’eau + Qui, sous un heurt de vent, tout à coup s’évapore + Et fait que l’eau se mue en sommeil incolore! + + Sites instantanés, comme à peine rêvés, + En contours immortels je les ai conservés + Et je les porte en moi, depuis combien d’années! + Seul un ciel identique, aux pâleurs surannées, + Triste comme celui qui me les faisait voir, + Les a ressuscités de moi-même ce soir; + Et c’est ainsi toujours qu’au hasard des nuages + Revivent dans mon cœur de souffrants paysages! + + +XI + + En des quartiers déserts de couvents et d’hospices, + Des quartiers d’exemplaire et stricte piété, + Je sais des murs en deuil vieillis sous les auspices + D’un calvaire où s’étale un Christ ensanglanté: + Plantée en ses cheveux, la couronne d’épines + Forme un buisson de clous,--le corps est en ruines, + Livide, comme si la lance, l’éraflant, + Avait jauni de fiel sa chair inoculée; + Les yeux sont de l’eau morte; et la plaie à son flanc + Est pareille au cœur noir d’une rose brûlée... + --Œuvre barbare et sombre où le Supplicié + Pend sur le bois noueux d’un gibet mal scié. + Or cette impression de calvaire subsiste + Lorsque le soir en longs crêpes tissés descend; + Puisqu’on croit voir, au loin, dans le ciel qui s’attriste + Surgir la Nuit où perle une sueur de sang, + Si bien que l’on dirait la Nuit crucifiée! + Car les étoiles sont des clous de cruauté + Qui, s’enfonçant dans sa chair nue et défiée, + Lui font des trous et des blessures de clarté! + Ah! cette passion qui toujours recommence! + Ce ciel que l’ombre ceint d’épines chaque soir! + Et soudain, comme au coup d’une invisible lance, + La lune est une plaie ouverte à son flanc noir. + + +XII + + Des femmes vont, le soir, se hâtant vers les Laudes, + Des femmes au cœur simple, en mantes de drap noir + Oscillant comme un glas qui s’éteint dans le soir, + Tandis qu’au fond du ciel croulent des cendres chaudes; + Des femmes regardant d’un regard affligé, + Avec le blanc fané de leurs yeux mitigé + D’un violet de deuil comme les cinéraires; + Et, sous le soleil mort qui soudain s’effondra, + Les cloches, s’accordant à ces cloches de drap, + S’acheminent ensemble en lents itinéraires... + Puis, quand leur parallèle affluence décroît + Sur les quais tout vibrants de leur tristesse enfuie, + On croit sentir venir de très loin une pluie + Musicale qui tombe en gouttes de son froid. + + +XIII + + Quand luit la Lune en des clartés irradiantes, + Quelle misère au long des quais. Dans le canal + Les maisons en surplomb ont l’air de mendiantes; + Pauvresses à la file et que protègent mal + Du vieux lierre troué, des haillons de feuillage; + Infirmes se traînant dans un pèlerinage, + Mendicité sans yeux, mendicité sans main, + C’est toute une misère au bord d’un grand chemin... + Tristesse des vieux murs tombés dans la misère, + Tristesse des maisons se reflétant dans l’eau! + Or la Lune est montée au ciel dans un halo + Et les carillons noirs égrènent leur rosaire... + C’est alors que le Soir, soudain apitoyé + Pour les vieux murs que nul n’assiste en leurs désastres, + Envoye à tel ou tel vieux mur pauvre et ployé + Des linges de lumière et des aumônes d’astres! + + +XIV + + C’est tout là-bas, parmi le Nord où tout est mort: + Des Beffrois survivant dans l’air frileux du nord; + + Les Beffrois invaincus, les Beffrois militaires, + Montés comme des cris vers les ciels planétaires; + + Eux dont les carillons sont une pluie en fer, + Eux dont l’ombre à leur pied met le froid de la mer! + + Or, moi, j’ai trop vécu dans le Nord; rien n’obvie + A cette ombre à présent des Beffrois sur ma vie. + + Partout cette influence et partout l’ombre aussi + Des autres tours qui m’ont fait le cœur si transi; + + Et toujours tel cadran, que mon absence pleure, + Répandant dans mes yeux l’avancement de l’heure, + + Tel cadran d’autrefois qui m’hallucine encor, + Couronne d’où, sur moi, s’effeuille l’heure en or! + + +XV + + O ville, toi ma sœur à qui je suis pareil, + Ville déchue, en proie aux cloches, tous les deux + Nous ne connaissons plus les vaisseaux hasardeux + Tendant comme des seins leurs voiles au soleil, + Comme des seins gonflés par l’amour de la mer. + Nous sommes tous les deux la ville en deuil qui dort + Et n’a plus de vaisseaux parmi son port amer, + Les vaisseaux qui jadis y miraient leurs flancs d’or; + Plus de bruits, de reflets... Les glaives des roseaux + Ont un air de tenir prisonnières les eaux, + Les eaux vides, les eaux veuves, où le vent seul + Circule comme pour les étendre en linceul... + Nous sommes tous les deux la tristesse d’un port + Toi, ville! toi ma sœur douloureuse qui n’as + Que du silence et le regret des anciens mâts; + Moi, dont la vie aussi n’est qu’un grand canal mort + + * * * * * + + Qu’importe! dans l’eau vide on voit mieux tout le ciel, + Tout le ciel qui descend dans l’eau clarifiée, + Qui descend dans ma vie aussi pacifiée. + Or, ceci n’est-ce pas l’honneur essentiel + --Au lieu des vaisseaux vains qui s’agitaient en elles,-- + De refléter les grands nuages voyageant, + De redire en miroir les choses éternelles, + D’angéliser d’azur leur nonchaloir changeant, + Et de répercuter en mirage sonore + La mort du jour pleuré par les cuivres du soir! + Or c’est pour être ainsi souples à son vouloir + Que le ciel lointain, l’une et l’autre, nous colore + Et décalque dans nous ses jardins de douceur + O toi, mon Ame, et toi, Ville Morte, ma sœur! + + * * * * * + + Et c’est pour être ainsi que l’une et l’autre est digne + De la toute-présence en elle d’un doux cygne, + Le cygne d’un beau rêve acquis à ce silence + Qui s’effaroucherait d’un peu de violence + Et qui n’arrive là flotter comme une palme + Qu’à cause du repos, à cause du grand calme, + Cygne blanc dont la queue ouverte se déploie, + --Barque de clair de lune et gondole de soie-- + Cygne blanc, argentant l’ennui des mornes villes, + Qui hérisse parfois dans les canaux tranquilles + Son candide duvet tout impressionnable; + Puis, quand tombe le soir, cargué comme les voiles, + --Dédaignant le voyage et la mer navigable-- + Sommeille, l’aile close, en couvant des étoiles! + + + + +CLOCHES DU DIMANCHE + + +I + + Dimanche: un pâle ennui d’âme, un désœuvrement + De doigts inoccupés tapotant sourdement + Les vitres, comme pour savoir leur peine occulte; + --Ah! ce gémissement du verre qu’on ausculte!-- + Dimanche: l’air à soi-même dans la maison + D’un veuf qui ne veut pas aider sa guérison + Quand les bruits du dehors se ouatent de silence. + Dimanche: impression d’être en exil ce jour, + Long jour que le chagrin des cloches influence, + Et sans cesse ce long dimanche est de retour! + Ah! le triste bouquet des heures du dimanche; + C’est un triste bouquet de fleurs qui lentement + Meurt dans un verre d’eau sur une nappe blanche... + M’en sauver, le pourrai-je? Et l’éviter, comment? + Ce jour de demi-deuil aux couleurs trop calmées + Où mon cœur odieux s’en va dans les fumées. + J’en ai l’obsession, j’en ai peur, j’en ai froid + Du spleen hebdomadaire où ce jour me ramène: + Tandis que je me leurre au long de la semaine, + Flux et reflux de jours qui s’accroît et décroît, + Dont l’écume est un peu de vanité qui chante, + Voici que le repos dominical me hante + Et déjà m’apparaît comme un repos amer, + Repos nu d’une grève au départ de la mer, + Grève morte du long dimanche infinissable + Qui coagule au loin ses silences de sable... + + +II + + Le dimanche est toujours tel que dans notre enfance; + Un jour vide, un jour triste, un jour pâle, un jour nu; + Un jour long comme un jour de jeûne et d’abstinence + Où l’on s’ennuie; où l’on se semble revenu + D’un beau voyage en un pays de gaîté verte, + Encore dérouté dans sa maison rouverte + Et se cherchant de chambre en chambre tout le jour... + Or le dimanche est ce premier jour de retour! + + Un jour où le silence, en neige immense, tombe; + Un jour comme anémique, un jour comme orphelin, + Ayant l’air d’une plaine avec un seul moulin + Géométriquement en croix comme une tombe. + Il se remontre à moi tel qu’il s’étiolait + Naguère, ô jour pensif qui pour mes yeux d’enfance + Apparaissait sous la forme d’une nuance: + Je le voyais d’un pâle et triste violet, + Le violet du demi-deuil et des évêques, + Le violet des chasubles du temps pascal. + Dimanches d’autrefois! Ennui dominical + Où les cloches, tintant comme pour des obsèques, + Propageaient dans notre âme une peur de mourir. + + Or toujours le dimanche est comme aux jours d’enfance: + Un étang sans limite, où l’on voit dépérir + Des nuages parmi des moires de silence; + Dimanche: une tristesse, un émoi sans raison... + Impression d’un blanc bouquet mélancolique + Qui meurt; impression tristement angélique + D’une petite sœur malade en la maison... + + +III + + Le dimanche s’allonge en toile monotone + Où bien emmailloter son ennui gémissant; + Toile blanche des longs dimanches de l’automne + Dont la blancheur fait voir que le cœur est en sang; + Contraste grâce à quoi la plaie est évidente + Et saigne en rouges flots parmi le linge blanc. + Or comment le guérir ce cœur qui fait semblant + D’être heureux du dimanche où plus rien ne le hante? + Comment le dorloter en un rêve opportun + Et comment peu à peu faire cette œuvre pie + Qu’en douceur les instants s’en aillent un à un, + Comme la toile meurt fil à fil en charpie? + + +IV + + La langueur du dimanche et son morose ennui + N’est-ce pas d’être inapte à l’ivresse de vivre, + Considérant la joie et le rire d’autrui + Comme, à chaque fenêtre, en calmes plis de givre, + La mousseline ou le tulle blanc des rideaux, + Comme le tulle blanc des rideaux considère + Les nuages qui sont du tulle légendaire, + Les nuages errant comme en un pays d’eaux, + Dont la blancheur en vols de cygnes s’évapore + Ou se teinte en jardins de beaux rhododendrons; + Au lieu qu’eux, les rideaux, leur tulle est incolore + --Ah! les bonheurs aussi dont nous nous abstiendrons!-- + Et demeure captif dans les chambres songeuses, + Incapable de suivre et pourtant enviant + La folie au soleil des formes voyageuses; + Tulle à jamais privé de l’azur ambiant, + Tulle des blancs rideaux qui s’empêche de vivre + Et d’effeuiller à l’air ses calmes fleurs de givre! + + +V + + Tel dimanche pour moi s’embaume de la voix + Des soprani, s’ouvrant comme une cassolette + Dans quelque église. O voix doucement aigrelette; + Chant comme tuyauté, comme raide d’empois, + Évoquant des rochets plissés de séminaires. + Tout à coup l’orgue exulte et roule ses tonnerres, + Puis se tait; et le chant des soprani reprend, + Chant frêle, chant mouillé parmi la vaste église, + Montant dans le silence et le réfrigérant + De son mince jet d’eau qui se volatilise... + L’orgue encor recommence à hisser ses velours + Qui s’éploient à grands plis sonores dans l’abside; + Puis un autre motet frêlement se décide + Et s’entr’aperçoit vague entre les piliers lourds. + Oh! si vague, on dirait un cierge qui s’allume; + Ce n’est pas un oiseau; c’est à peine une plume + Qui vacille dans le vent doux des encensoirs... + + Et l’orgue de nouveau hisse ses velours noirs. + + Or en les entendant, ces voix insexuelles, + On songe aux vieux tableaux, on songe aux chérubins + Qu’en des Assomptions les Primitifs ont peints, + Des chérubins n’ayant qu’une tête et des ailes, + Enfants-fleurs d’un jardin quasi-religieux, + Envolement de lis devenant des colombes... + + Ah! ces chants d’innocence, et si contagieux! + Linges frais par-dessus la fièvre de nos lombes... + + +VI + + Douleur d’aller, courbé sous la croix de son Art, + Sans Madeleine, oignant vos pieds avec du nard; + D’aller seul, le dimanche, à travers les soirs ternes, + Sans Marthe, sans Marie et le disciple Jean; + Seul à voir, comme des blessures, les lanternes + Saigner frileusement dans un site affligeant. + On sent l’ombre à son front qui se tresse en épines; + --Ah! quel est le Calvaire où la rue aboutit?-- + Mais un peu de pitié vient des cloches voisines, + La muette bonté des choses compatit, + Et, sa peine, on l’essuie aux pâles vitres nues + Comme à des linges de Véronique s’offrant, + O décalque fragile où tu te continues + Mon âme du dimanche, avec l’air si souffrant! + + +VII + + Le dimanche est le jour où l’on entend les cloches! + Le dimanche est le jour où l’on pense à la mort! + Car, parmi le repos de la ville qui dort, + Les cloches vibrent mieux, ébruitant leurs reproches + Et leur conseil de se résigner à mourir, + Elles dont coup à coup les forces sont décrues + Et dont neigent les lis de bronze dans les rues; + Chacun en leur départ s’écoute dépérir + Et sent un peu de soi, de minute en minute, + Qui s’en va, qui s’effeuille et tombe à l’unisson, + Qui lentement se fane et meurt avec le son + Dans l’air vorace, en une inexorable chute... + + +VIII + + Les cloches? Ah! qui donc, quel évêque hypocondre, + Chef de la primitive Église les fit fondre? + Qui donc les inventa? Peut-être qu’il y a + Un moine misanthrope et las d’Alleluia + Qui fit avec du fer la cloche originelle, + En forme de sa robe, et noire aussi comme elle! + + +IX + + Dimanche, c’était jour de lentes promenades + Par des quais endormis, de vastes esplanades, + Au long d’un mur d’hospice, au long d’un canal mort + Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe... + + Dimanche, ah! quel silence! Et l’âme qui se fripe + A tout ce petit vent acidulé du nord! + Silence du dimanche autour du Séminaire + Et silence surtout Place de l’Évêché + Où divaguait parfois le bruit endimanché + D’une cloche très vieille et valétudinaire. + + Des Béguines, au loin, passaient, hâtant le pas, + Gardant l’émoi sur leurs faces anémiées + D’avoir le matin même été communiées, + Heureuses, et disant des chapelets tout bas, + Tout en s’en revenant des Vêpres terminées. + + Et la cloche perdue entre les cheminées + Se dépêchait, béguine elle-même, vivant + Dans sa tour, comme les autres dans leur couvent. + Sœur tourière du ciel en des guimpes fanées, + Semant un bruit de clés au fond de l’air transi + Où, béquillant un peu sous l’amas des années, + Elle faisait sa ronde, en robe noire aussi... + + Or, depuis lors, la cloche est celle qui chemine; + Et toujours le dimanche est un jour où j’entends + Une cloche au-dessus de mon âme, béguine + Ponctuelle, aux accès de toux intermittents, + Qui m’avertit du ciel et que la messe est dite + Et m’égoutte ses sons comme de l’eau bénite... + + +X + + Tristesse! je suis seul; c’est dimanche; il pleuvine! + Les vitres sont déjà comme des crêpes morts + Que faufile une pluie intermittente et fine. + Et rien à faire ici! rien à faire au dehors + Où les passants s’en vont monotones et tristes... + Or j’en rêve, parmi ce pluvieux décor, + De plus seuls et de plus inégayés encor: + D’abord les continents et doux séminaristes + Qui se hâtent, qui s’en vont deux à deux, là-bas, + Voués jusqu’à la mort à de noirs célibats + Quand nous avons l’amour comme une bonne lampe! + Puis je songe au troupeau puéril et transi + D’orphelines en deuil se dépêchant aussi + Dans ce soir triste et la bruine qui les trempe... + + Tristesse du dimanche, ô mon âme! où tu n’as + Pour ressource que de songer aux orphelines + S’en retournant vers leurs lointains orphelinats, + Si frileuses, malgré leurs longues pèlerines... + Et seul, mélancolique, en mon dormant logis, + J’occupe à les aimer mon rêve qui s’ennuie, + Et j’entends de chez moi distinctement la pluie + Faufiler leurs bonnets de linge défraîchis. + + +XI + + Les cloches des dolents dimanches sont des gloses + Élucidant le cas des choses inécloses, + De ce qui fut naguère et qui n’a pas duré: + Raisin qui s’évapore aussitôt pressuré; + Étang qui se dessèche en un beau paysage; + Voix des enfants de chœur qui sont morts en bas âge + Et dont nous retrouvons dans les blancs angélus + Les soprani filant leurs sons irrésolus... + + Les cloches ont la voix des choses démodées; + Bonnes cloches du soir qui sont inféodées + Aux meilleurs souvenirs d’enfance et de regret: + Car en les entendant, les vieilles cloches noires, + --Bruit d’airain, grincement de serrure--on dirait + Que se sont, dans le ciel, rouvertes les armoires + Où dorment, sans emploi, nos layettes d’enfant + Dont le beau linge, à lents coups de cloches, se fend + Puis s’envole, vidé de gestes, blancs mélanges... + Et j’écoute sur moi la chute de mes langes! + + Combien d’autres rappels des choses d’autrefois: + Des couronnes de sons sur d’anciens convois + De morts qu’on oubliait et qu’on se remémore; + Et ces effeuillements vagues dans l’air sonore! + Vieilles cloches vidant leurs corbeilles de fer + D’où tombe un buis d’antan aux branchettes fanées, + Le buis bénit d’un temps pascal lointain et cher... + Et je recueille en moi le buis mort des Années! + + +XII + + Le dimanche est un ciel vide et silencieux + Où j’écoute frémir les coiffes des Béguines + Dont la marche aboutit à mon cœur anxieux. + Halo de bruit autour des faces ivoirines, + Halo de bruit malgré l’absence m’arrivant... + Ah! cela vient vers moi de si loin dans le vent + Ces frissons de cornette en forme de colombe: + Quelque chose de blanc qui sur les fronts surplombe; + Ailes faites de neige et de linge qui dort, + Ailes faites aussi d’un peu de clair de lune + Qui paraissent, ayant replié leur essor, + Être le Saint-Esprit descendu sur chacune! + Car les Béguines sont les sœurs du Saint-Esprit; + Et leurs calmes couvents, dans les enclos gothiques, + Ne sont-ce pas plutôt des colombiers mystiques? + Essaims d’âmes (encore un peu, Dieu les proscrit) + Qui se reposent là, dans des haltes bénignes, + En picorant les grains bénits des chapelets; + Mais s’en iront bientôt par les soirs violets + Sur leurs ailes de linge aux blancheurs rectilignes. + + +XIII + + Les cloches dans le ciel ont assez de nuances + En pleurant les décès, pour chanter les naissances; + Les cloches, ce mobile et divin truchement, + Versant comme des pleurs sur un enterrement, + Effeuillant comme des bouquets sur les baptêmes. + --Urnes de lilas blancs!--Urnes de chrysanthèmes!-- + Tantôt on y perçoit les bruits d’un corbillard + Qui s’en irait dans la banlieue et le brouillard; + Puis, à d’autres moments, oscillant en mesure + Sous les nuages blancs en rideaux de guipure, + Les cloches, dorlotant les cœurs d’enfants nouveaux, + Ont le balancement musical des berceaux! + + +XIV + + Dimanche, après-midi de dimanche, en province! + Repos dominical: pâles rideaux levés + Pour de rares passants moins réels que rêvés, + Ombres, sur un écran, que le soir triste évince... + Solitude du soir dans la vaste maison + Où bat le pouls de la pendule qui s’ennuie; + Silence où l’on entend une petite pluie, + --Fine pluie automnale et d’arrière-saison,-- + Épingler d’acier froid les vitres déjà mortes. + Essai de s’égayer avec les pianos + En dépit du vent noir qui pleure sous les portes; + Mais, triste, la musique,--écho des casinos + Et des valses de l’autre été si tôt fanées; + Triste, car c’est funèbre et vain, tous ces efforts, + Tout ce désir d’un peu s’évader des années + Et d’échapper à la tristesse du dehors, + A la tristesse aussi du vent plein de reproches, + Tristesse du dimanche où s’affligent les cloches! + Dimanche, après-midi de dimanche! Langueur + De la vaste maison, vide de l’heure enfuie, + Où l’on entend dans l’ombre une petite pluie. + Épingler d’acier froid les vitres de son cœur! + + +XV + + Les longs dimanches soir, toutes ces existences + Réduites à songer si tristement, là-bas: + Vieilles filles qu’on voue à des impénitences, + Cœurs vierges dans le noir étui des célibats. + + Et des hortensias, couleur de leur visage, + Se fanent lentement sur les châssis; ainsi + Leur jeunesse, sans nul amour, sans bon présage, + Derrière les carreaux effeuille son souci. + + Là-bas, toujours la même apparence d’automne + Parmi ces meubles vieux, ces cadres dédorés, + Ces miroirs d’eau souffrante où la clarté tâtonne, + --Vieilles filles sans joie aux gestes timorés, + + Vieilles filles, le front collé contre la vitre! + Vitre provinciale, écran mort et fermé + Où ne s’ébauche rien qu’un passage de mitre + Quand la Procession sort un dimanche, en mai! + + C’est la vie anonyme! oh! morne et désolée, + Dans ces chambres, sans même un bonheur anodin... + Et les rideaux tombants de guipure gelée + Sont comme un immuable et glacial jardin. + + +XVI + + Dans mon Ame, sous des guirlandes d’encens bleu, + Vont des Processions d’anciennes Fête-Dieu; + Processions de mai qu’on croyait disparues, + Processions d’enfance en l’honneur du Saint-Sang; + Car mon Ame a toujours, dans le noir de ses rues, + Quelque Procession au plain-chant grandissant: + Voix s’ajourant dans moi, comme filigranées, + Enfants de chœur aux voix douces, aux frêles voix, + Ciselures des beaux dimanches d’autrefois, + Or frais qui s’éternise aux chasubles fanées! + Et dans mon Ame, où rêve un encens bleuissant, + Parmi des prêtres noirs, de blanches théories, + S’attarde la Fiole en des orfèvreries, + Rouge du seul rubis possédé du Saint-Sang. + O goutte de la Plaie ouverte par la Lance, + La relique sacrée en mon Ame s’avance... + Or, supposez un heurt sur le cristal béni, + Et voyez-vous soudain couler tout l’Infini, + Et voyez-vous, en moi, mon sang qui s’étiole + Rajeuni par le Sang divin de la Fiole? + + +XVII + + Douceur parfois d’aller le dimanche à l’église + Édulcorer ses yeux aux offices du soir, + Être l’Ame qui s’est carguée et qui s’enlise, + Être l’Ame soudain fraîche comme un parloir, + Ce pendant que l’encens, avec mélancolie, + En rubans bleus à notre enfance nous relie... + + Et douceur pour les Yeux de retourner encor + Dans les vitraux profonds qui sont des jardins d’or + Où des anges, vêtus de lin, tiennent des palmes + Et de rigides lis comme des jets d’eau calmes. + + Et douceur pour les Doigts, repris du culte ancien, + D’allumer sur le noir candélabre, à Complies, + Quelque cierge qu’on suit des yeux, qu’on sait le sien; + Mais si malingre, ô ma Lueur, tu te déplies! + Toi propitiatoire auprès de Dieu pour moi, + Dieu qui sait gré du moindre acte d’un peu de foi, + Et pardonne en faveur de la douleur des cires: + Prix de nos fautes! Pleurs des cierges dans les nefs + Dont la flamme s’immole en des supplices brefs, + Bonnes cires qui sont si doucement martyres! + + +XVIII + + L’eau houleuse du port est sans mirage aucun. + Mais, dans le somnolent dimanche, il suffit qu’un + Souffle d’air passe au fil du bassin qui repose + Pour propager le vert reflet des peupliers, + Quand se crispe en frissons de moire l’eau morose... + + C’est ainsi que la cloche aux glas multipliés + Dans l’Ame du dimanche, où toute rumeur cesse, + Agrandit longuement des cercles de tristesse. + + + + +AU FIL DE L’AME + + +I + + Ne plus être qu’une âme au cristal aplani + Où le ciel propagea ses calmes influences; + Et, transposant en soi des sons et des nuances, + Mêler à leurs reflets une part d’infini. + Douceur! c’est tout à coup une plainte de flûte + Qui dans cette eau de notre âme se répercute; + Là meurt une fumée ayant des bleus d’encens... + Ici chemine un bruit de cloche qui pénètre + Avec un glissement de béguine ou de prêtre, + Et mon âme s’emplit des roses que je sens... + Au fil de l’âme flotte un chant d’épithalame; + Puis je reflète un pont debout sur des bruits d’eaux + Et des lampes parmi les neiges des rideaux... + Que de reflets divers mirés au fil de l’âme! + + Mais n’est-ce pas trop peu? n’est-ce pas anormal + Qu’aucun homme ne soit arrivé de la ville + Pour ajouter sa part de mirage amical + Aux Choses en reflets dans notre âme tranquille? + Nulle présence humaine et nul visage au fil + De cette âme qui n’a reflété que des cloches. + Ah! sentir tout à coup la tiédeur d’un profil, + Des yeux posés sur soi, des lèvres vraiment proches... + Fraternelle pitié d’un passant dans le soir + Par qui l’on n’est plus seul, par qui vit le miroir! + + +II + + On dirait d’une ville en l’âme se mirant + Avec des peupliers sur les bords, soupirant + Sans qu’on puisse savoir, par un subtil triage, + Si, dans l’eau qui gémit, c’est le bruit du feuillage + Ou si l’eau se lamente avec sa propre voix. + On dirait d’une ville aux innombrables toits... + --C’est triste, toutes ces fenêtres éclairées + Au bord de l’âme, au bord de l’eau--tristes soirées! + Triste ville de songe en l’âme s’encadrant + Qui pensivement porte un clocher et l’enfonce + Dans cette eau sans refus que son mirage fonce; + Et voici qu’à ce fil de l’âme le cadran + Fond et se change en un clair de lune liquide... + Le cadran, or et noir, a perdu sa clarté; + Le temps s’est aboli sur l’orbe déjà vide + Et dans l’âme sans heure on vit d’éternité. + + +III + + Mon âme a pris la lune heureuse pour exemple. + Elle est là-haut, couleur de ruche, avec les yeux + Calmes et dilatés dans sa face très ample. + Or mon âme, elle aussi, dans un ciel otieux, + Toute aux raffinements que son caprice crée + N’aime plus que sa propre atmosphère nacrée. + Qu’importe, au loin, la vie et sa vaste rumeur... + Mon âme, où tout désir se décolore et meurt, + N’a vraiment plus souci que d’elle et ne prolonge + Rien d’autre que son songe et son divin mensonge + Et ne regarde plus que son propre halo. + Ainsi, du haut du ciel, sans remarquer la ville + Ni les tours, ni les lis dans le jardin tranquille, + La lune se contemple elle-même dans l’eau! + + +IV + + Mon âme est dans l’exil, plaintive et détrônée; + Quel goût peut-elle avoir des ivresses d’ici + Et de la fausse joie un peu carillonnée + Qui descend sur sa peine à travers l’air transi? + Mais elle se console avec la vie en songe, + La vie emmaillotée aux langes du mensonge. + + Mon âme a trop souffert aux chemins du Réel + Et s’en trouve à jamais comme en convalescence. + C’est fini tout espoir, tout effort manuel + Pour tirer de la vie un peu de renaissance + Et vendanger soi-même, ainsi qu’on le voulait, + Quelques grappes encore de raisin violet... + Les vignes sont en proie à d’autres que j’ignore; + Déjà le vin fermente en leur pressoir sonore; + Et pour moi désormais, terrain hostile et nu, + La vie est un jardin d’épines et d’épées. + + Mais les Rêves du moins sont le monde ingénu + Où se réfugieront nos mains inoccupées; + Qu’importe, au loin, la vie, et les appels des cors! + Les liesses du cuivre énamouré sont brèves; + Et notre âme sait bien qu’il n’y a que les Rêves + Qu’on puisse aimer toujours comme on aime les morts. + + Les Rêves! Eux, du moins, sont une amitié sûre, + Joyaux où dort une lumière qui s’azure + Éternelle et multicolore comme l’eau... + Et cela met en nous un trésor frais et beau. + Ah! Seigneur! augmentez en moi cette richesse + Dont je suis à la fois le maître et le gardien; + Et, de rêves nouveaux, refaites-moi largesse, + O Seigneur, donnez-moi mon Rêve quotidien!... + + +V + + Les rêves: des miroirs où nous nous délayons + Comme éternels déjà, dans un recul d’espace; + Les rêves: des rouets auxquels, d’une main lasse, + Nous envidons de la fumée et des rayons, + Du vent, des cheveux morts et des fils de la Vierge; + Les rêves: un bouquet qui tout à coup émerge + Les nuits d’hiver, en lis gelés, des carreaux noirs; + Les rêves: au perron du parc mélancolique, + Au perron de notre âme, un cabrement, les soirs, + Cabrement, sous le clair de lune métallique, + D’une troupe de paons, de grands paons radieux + Ouvrant leur queue en or comme un éventail d’yeux. + + +VI + + Les rêves sont les clés pour sortir de nous-mêmes, + Pour déjà se créer une autre vie, un ciel + Où l’âme n’ait plus rien retenu du réel + Que les choses selon sa nuance et qu’elle aime: + Des cloches effeuillant leurs lourds pétales noirs + Dans l’âme qui s’allonge en canaux de silence, + Et des cygnes parés comme des reposoirs. + Ah! toute cette vie, en moi, qui recommence, + Une vie idéale en des décors élus + Où tous les jours pareils ont des airs de dimanches, + Une vie extatique où ne cheminent plus + Que des rêves, vêtus de mousselines blanches... + Or ces rêves triés ont de câlines voix, + Voix des cygnes, voix des cloches, voix de la lune, + Qui chantonnent ensemble et n’en forment plus qu’une + En qui l’âme s’exalte et s’apaise à la fois. + De même la Nature a fait comme notre âme + Et choisit, elle aussi, des bruits qu’elle amalgame, + Se berçant aux frissons des arbres en rideau, + Lotionnant sa plaie aux rumeurs des écluses... + Voix chorale qui sait, pour ses peines confuses, + Unifier des bruits de feuillages et d’eau! + + +VII + + Rien que des rêves doux et vagues, songeries + Où l’on se laisse aller comme au fil d’un cours d’eau + Quand du brouillard s’allonge en opaque rideau + Que les fanaux du soir sèment de pierreries. + Les arbres ont un air de fusain ébauché; + La brume, sur les bords, ouvre des cassolettes; + On devine une ville autour d’un évêché + Dans le brouillard brodé de fines gouttelettes + Dont la blancheur voyage à l’horizon confus. + + Ainsi notre âme rêve et dérive en ses rêves + Qui, parmi leur brouillard, ont aussi des refus, + Des entrebâillements, des apparitions brèves + Les rendant plus encor désirables et chers: + Songes dans de la ouate et dans de la fumée, + Mystère d’une vie au lointain présumée, + Curiosité d’âme--et nulle soif des chairs! + Mais songer seulement aux saintes des verrières, + Aux femmes des portraits, aux vierges des missels, + Aux reines de légende, aux béguines tourières, + --Des anges, dirait-on, à peine corporels!-- + Et rêver avec l’une une amitié très douce + Parce qu’elle a semblé plus pâle et qu’elle tousse... + Ah! cette toux, qui fait du mal comme un grand vent + Et qui vient me troubler de derrière les portes! + Une toux qu’on dirait pleine de feuilles mortes + Et qui ventile au loin les dortoirs du couvent! + + +VIII + + Mon âme dans le rêve a trouvé plus de charmes + Car tout effort s’achève en perles de sueur + Qui nous semblent au front des couronnes de larmes. + Les bonheurs temporels, ce n’est pas le bonheur! + Et tout cela, sans joie et sans signifiance, + Qu’est-ce à côté du rêve auquel je me fiance? + D’autres ont l’orgueil vain d’imposer leur vouloir + Et d’assembler la foule autour de leur parole; + Fallacieux désir! Naïve gloriole + Qui vient tenter mon âme en son grand nonchaloir! + Lors mon âme répond: «Je ne suis pas des vôtres...» + Chimère de vouloir être au rang des Apôtres + Que le peuple louange et met sur des pavois, + Sans délayer son âme et délayer sa voix. + + Mais si totalement qu’en soi-même on abdique + Pour se garder du moins une âme véridique, + Si débile qu’on semble et si distant qu’on soit, + Peut-être qu’on exerce un pouvoir malgré soi, + Car la Force souvent est bénigne et se laisse + Conduire ou mitiger par la Toute-Faiblesse. + Ainsi la lune, à son insu, du haut de l’air, + Toute loin qu’elle soit du tumulte des houles, + Attire avec ses yeux la douleur de la mer... + + Mon âme, sois ce clair de lune sur les foules... + + +IX + + Aux vitres de notre âme apparaissent le soir + Des visages anciens demeurés dans le verre; + Leur souvenir, malgré le temps, y persévère, + Visages du passé qu’on souffre de revoir: + Fronts sans cesse pâlis; lèvres déveloutées; + Yeux couverts chaque jour d’ombres surajoutées + Et qui dans la mémoire achèvent de mourir... + Visage d’une mère ou visage de femme + Qui jadis ont vécu le plus près de notre âme. + Encor si l’on pouvait un peu les refleurir + Ces faces, dans le verre, à peine nuancées + Et voir distinctement leurs traits dans nos pensées! + Faces mortes toujours près de s’évanouir + Et sans cesse émergeant,--sitôt qu’on les oublie,-- + Au fil de l’âme, en des détresses d’Ophélie + Dont les cheveux de lin ont un air de rouir... + Ah! comment essayer d’avoir un peu de joie + Quand les vitres de l’âme aimante sont de l’eau + Où reparaît sans cesse et sans cesse se noie + Un doux visage intermittent dans un halo! + + +X + + Combien de souvenirs anciens, combien de choses + Se dédorent en nous aux limbes de l’oubli; + Le missel ne sait plus la page où fut le pli, + Le jardin ne sait plus où sont mortes les roses. + Combien de souvenirs qui sont des pastels nus, + Portraits évaporés dont se brisa le verre, + Nous étant maintenant comme des inconnus + Où la mort du couchant seule se réverbère... + Combien de souvenirs, mais si vite oubliés! + La rivière bientôt dilue en son eau triste + Le reflet balancé des heureux peupliers. + Ah! comme tout s’en va! comme rien ne persiste! + Comme tout cet amas en nous de vieux décors + Pâlement restitue au fond de la mémoire + Un peu de la féerie en gaze rose et noire; + Et comme l’air lui-même est oublieux des cors + Qui firent, dans des soirs éloignés, violence + A la virginité pensive du silence; + Mais l’air en garde à peine un souvenir rosé; + L’air est non moins guéri, non moins cicatrisé + Que de quelque blessure infime d’ariette... + Comme tout se déprend! comme tout s’émiette! + + +XI + + Heures tristes de l’âme: états intermédiaires + Où l’âme ne sait plus définir ses ennuis + Ni trier l’ancien buis fané du nouveau buis; + Heures vagues où monte un chant de lavandières, + Mais quels linges leurs mains trempent-elles dans l’eau: + Nappes d’autels, rochets des grand-messes pascales + Ou batistes de nos armoires conjugales? + Heures d’aspect confus: automne ou renouveau? + Est-il du soir ou du matin, ce crépuscule? + Il neige: mais c’est-il des fleurs ou des flocons? + Est-ce un malheur qui vient? un malheur qui recule? + Quel est le clair-obscur où nous équivoquons? + Heures où l’âme voit, à travers les persiennes, + Tandis qu’elle s’éveille en sa chambre sans bruit, + Filtrer et se couler des clartés mitoyennes; + Entre-t-on dans le jour? Entre-t-on dans la nuit? + + +XII + + Heures troubles de l’âme aux multiples échos + Où pour des riens: un peu de cloches dans la brume, + La douleur des métaux, au loin, sur quelque enclume, + Le bruit mouillé de deux rames à temps égaux + Qui fauchent le silence au long d’une rivière, + Heures troubles où pour ces riens l’âme s’émeut + Et trouve un air étrange à l’ambiance entière: + Ainsi le soleil luit; pourtant voilà qu’il pleut! + Et ces oiseaux, là-bas, volant devant les portes, + Qui font des croix avec l’ombre de leurs vols noirs! + Le parfum qu’on croyait latent dans les mouchoirs + Hante comme un retour de l’âme des fleurs mortes... + Tout devient nostalgique et commémoratif; + Le jet d’eau raccourci prend la forme d’un if; + La fumée, au-dessus du douteux paysage, + Doucement se déroule en langoureux tissu + Où menace, dans l’air, un texte entr’aperçu, + Et, dans la lune pâle, on a peur d’un visage. + + +XIII + + Mon âme sent parfois dans le soir équivoque + Des ombres s’appuyer sur elle; et l’on dirait + Qu’à côté du Bon Rêve ordinaire apparaît + Un Mauvais Rêve qui par gestes le provoque; + L’âme, tout en suspens, les regarde marchant + Et, muette, s’allonge autour d’eux comme un champ... + Vont-ils atermoyer pour un peu leurs querelles? + L’un erre, apprivoiseur de blanches tourterelles, + Qui mettent dans un coin de mon âme l’émoi, + La fraîcheur de leur queue en éventail de neige. + L’autre passant, par on ne sait quel sortilège, + Attire des essaims de grands corbeaux en moi + De qui le vol s’égrène en douloureux rosaire; + Et je sens dans mon âme, où s’amasse le soir, + Devant ces deux témoins riant de ma misère, + Recommencer sans cesse un combat blanc et noir. + + +XIV + + Le sommeil remédie aux amers nonchaloirs, + Le sommeil remédie au mal qui nous arrive + Et ceint de nénuphars le front à la dérive; + Câlin, il nous entraîne entre ses talus noirs + Et, doucement, on sent de l’eau dans sa mémoire + En qui s’est délayé tout ancien souvenir, + Et c’est noyer son mal que d’ainsi s’endormir! + On s’enfonce dans l’eau tranquille qui se moire + Pour aller reposer dans le néant du fond + Où plus rien, jusqu’à nous, du passé ne pleuvine; + Et c’est,--ce bon sommeil où notre âme se fond-- + D’une facilité d’oubli presque divine. + + +XV + + Les jours sont arrivés où dans l’âme il a plu + En une pluie interminable et monotone; + L’âme souffrante a son équinoxe d’automne... + C’est fini le soleil où l’ennui s’était plu, + Le bon soleil sur les vitres toutes lamées + D’or vierge; c’est fini la jeunesse et l’avril! + Et revoici la pluie imbibant les fumées + Qui sur les toits ont l’air de partir pour l’exil. + + On sent que toute joie à présent est enfuie! + A quoi peut-il servir qu’on se reprenne encor? + A quoi peut-il servir qu’on sonne encor du cor? + Le son exténué se traîne dans la pluie + Et le son dans la pluie erre comme un radeau. + Ah! cette pluie en nous! c’est comme une araignée + Qui tisse dans notre âme avec ses longs fils d’eau + Inexorablement une toile mouillée! + Sans cesse cette pluie à l’âme, ce brouillard + Qui se condense et fond en bruines accrues; + Comme on a mal à l’âme, et comme il se fait tard! + Et l’âme écoute au loin pleuviner dans ses rues... + + + + +DU SILENCE + + +I + + Silence: c’est la voix qui se traîne, un peu lasse, + De la dame de mon Silence, à très doux pas + Effeuillant les lis blancs de son teint dans la glace; + Convalescente à peine, et qui voit tout là-bas + Les arbres, les passants, des ponts, une rivière + Où cheminent de grands nuages de lumière, + Mais qui, trop faible encore, est prise tout à coup + D’un ennui de la vie et comme d’un dégoût + Et,--plus subtile, étant malade,--mi-brisée, + Dit: «Le bruit me fait mal; qu’on ferme la croisée...» + + +II + + Douceur du soir! Douceur de la chambre sans lampe! + Le crépuscule est doux comme une bonne mort + Et l’ombre lentement qui s’insinue et rampe + Se déroule en fumée au plafond. Tout s’endort. + + Comme une bonne mort sourit le crépuscule + Et dans le miroir terne, en un geste d’adieu, + Il semble doucement que soi-même on recule, + Qu’on s’en aille plus pâle et qu’on y meure un peu. + + Sur les tableaux pendus aux murs, dans la mémoire + Où sont les souvenirs en leurs cadres déteints, + Paysages de l’âme et paysages peints, + On croit sentir tomber comme une neige noire. + + Douceur du soir! Douceur qui fait qu’on s’habitue + A la sourdine, aux sons de viole assoupis; + L’amant entend songer l’amante qui s’est tue + Et leurs yeux sont ensemble aux dessins du tapis. + + Et langoureusement la clarté se retire; + Douceur! Ne plus se voir distincts! N’être plus qu’un! + Silence! deux senteurs en un même parfum: + Penser la même chose et ne pas se le dire. + + +III + + Silence de la chambre assoupie et gagnée + Par de l’ombre qui tend ses toiles d’araignée + Dans les angles, obscurs les premiers, où l’essor + Des rêves va finir son vol de mouches d’or! + Silence où toute l’âme assombrie est encline + A se sentir de plus en plus comme orpheline, + Toute seule parmi le soir endolori + A revoir son passé comme un tombeau fleuri. + + Et le songeur muet resonge à son enfance + Qui s’écoule et qui fond dans cet obscur silence + Dont le vague se mêle à son plus vague ennui. + D’entre dans du noir et du noir entre en lui + Et la sensation lui vient, douce et suprême, + De changer peu à peu tout en restant lui-même. + + Douceur de ce silence et de ne plus savoir + S’analyser et d’être à ce point qu’on croit voir + Des fils d’ombre dans la chambre de sa mémoire + Descendre et se confondre en une tache noire + Comme la toile d’une araignée où l’essor + Des songes va finir son vol de mouches d’or. + Et tout s’éteint! Plus de rêve qui se dévide! + Douceur! penser du vague et regarder du vide! + + +IV + + Seuls les rideaux, tandis que la chambre est obscure, + Tout brodés, restent blancs, d’un blanc mat qui figure + Un printemps blanc parmi l’hiver de la maison. + Sur les vitres, ce sont des fleurs de guérison + Pareilles dans le soir à ces palmes de givre + Que sur les carreaux froids les nuits d’hiver font vivre. + + Et dans ces floraisons de guipure on croit voir + Tous les souvenirs blancs parmi le présent noir: + Ce sont les rideaux clairs du berceau; c’est la bonne + Aïeule aux cheveux blancs en bandeaux de madone; + Ce sont les grands jardins d’enfance où les pommiers + Étaient poudrés; ce sont les cierges coutumiers + Et les nappes d’autel pour les communiantes; + C’est l’hostie aux lys purs de leurs lèvres priantes; + Puis c’est le clair de lune épars comme du lait + Dans la forêt magique où l’Art nous appelait + Parmi sa gloire et ses blancheurs éternisées! + Puis la guirlande en fleur au front des épousées + Dont l’espoir doux se fane irréparablement + Parmi cette blancheur vaporeuse qui ment. + Car le leurre est rapide en cette ombre équivoque, + Et tous les autres blancs du passé qu’on évoque + Vont se faner avec les souvenirs d’amour + Quand descendra dans les rideaux la mort du jour. + + +V + + Les miroirs, par les jours abrégés des décembres, + Songent--telles des eaux captives--dans les chambres, + Et leur mélancolie a pour causes lointaines + Tant de visages doux fanés dans ces fontaines + Qui s’y voyaient naguère, embellis du sourire! + Et voilà maintenant, quand soi-même on s’y mire, + Qu’on croit y retrouver l’une après l’autre et seules + Ces figures de sœurs défuntes et d’aïeules + Et qu’on croit, se penchant sur la claire surface, + Y baiser leurs fronts morts, demeurés dans la glace! + + +VI + + Il flotte une musique éteinte en de certaines + Chambres, une musique aux tristesses lointaines + Qui s’apparie à la couleur des meubles vieux... + Musique d’ariette en dentelle et fumée, + Ariette d’antan qu’on aurait exhumée, + Informulée encore, et qu’on cherche des yeux: + Rythmes se renouant, musique qui tâtonne, + Le vieil air se dégage un peu, se nuançant + Grâce au pianotement de la pluie, en automne, + Sur les vitres; et l’air, changé comme un absent, + Réapparaît soudain en des grâces fluettes; + Puis peu à peu précis, on retrouve ses traits + Et tout l’air passe encor dans les chambres muettes... + Oh! musique rapprise aux lèvres des portraits! + + +VII + + La chambre avait un air mortuaire et fermé + Dans cette hôtellerie, en une ville morte, + Où nous avons vécu, ce divin soir de mai! + Silencieusement se referma la porte, + Comme en peine de voir entrer notre bonheur. + Et nous allions à pas étouffés, pris de peur, + Comme on entre dans la chambre d’une malade... + Il flottait quelque chose encor d’une odeur fade + D’anciens bouquets mêlés jadis à des baisers + Et maintenant défunts en d’invisibles verres. + Et les sombres rideaux aux plis éternisés + Et les meubles d’un luxe âgé, froids et sévères, + Gardaient sur eux de la poussière en flocons noirs + Qui parmi l’autrefois des étoffes fanées + Mélancoliquement, depuis tant de longs soirs, + Avaient neigé du lent sablier des années! + + Chambre étrange: on eût dit qu’elle avait un secret + D’une chose très triste et dont elle était lasse + D’avoir vu le mystère en fuite dans la glace!... + Car notre amour faisait du mal à son regret. + Et même lorsque avec des mains presque dévotes + Tu vins frôler le vieux clavecin endormi, + Ce fut un chant si pâle et si dolent parmi + La solitude offerte au réveil des gavottes + Que tu tremblas comme au contact d’un clavier mort. + Et muets, nous sentions, dans cette chambre étrange + Avec qui notre joie était en désaccord, + L’hostilité d’un grand silence qu’on dérange! + + +VIII + + Dans le silence et dans le soir de la maison + A retenti le carillon de la pendule. + On ne sait si joyeux ou triste, un air ondule: + Tantôt le chapelet de l’heure en oraison; + Puis ce semble un oiseau si peu viable et frêle + Qui se baigne et qui joue avec des perles d’eau; + Puis du verre qui pleut mêlé de fer qui grêle; + Étincelles de bruit sous un vague marteau, + Musique d’une noce au retour, clopinante + Qui monte un escalier tournant, et disparaît; + Bruit de verres choqués, cristal qui se lamente, + Grelots de la Folie--oh! valses, vin clairet, + Carnaval fatigué de danses enragées + Qui s’en revient vidé d’argent et de raison + Et qui laisse dégringoler dans la maison + Ses derniers confettis, des sous et des dragées. + + +IX + + Les dimanches: tant de tristesse et tant de cloches! + Volets fermés, outils au repos, piano + Grêlement tapoté par des doigts sans anneau, + Des doigts de vierges dont les cœurs sont sans reproches. + + Solitude où quelques passants; Vêpres qui geint; + Couleur de demi-deuil planant sur les dimanches, + Avec de la fumée en lentes vapeurs blanches + Et du triste dans l’air comme un jour de Toussaint. + + Silence des quartiers monotones. L’espace + Est indistinct, d’un vague où tout semble éloigné; + Et l’on entend, tandis que le soir a saigné, + Les lointains cris d’enfants en oubli de la classe. + + Soi-même, dans la rue, on regrette les bons + Naguères parmi la maison familiale + Et son enfance et l’Ame en ce temps liliale + Et la tiède chaleur de lampe et de charbons. + + * * * * * + + Les dimanches: tant de tristesses! tant de cloche + Vers le faubourg où la lenteur des pas conduit... + Une lanterne en ce commencement de nuit + S’éclaire doucement comme un œil qui reproche. + + L’horizon noir ressemble à des linceuls cousus... + Puis voici qu’un second réverbère s’allume + Triste, si triste au loin, clignotant dans la brume, + Tous deux,--comme les yeux d’enfants qu’on n’a pas eus. + + +X + + Musiques de la rue: accordéons + Qu’une chanson amoureuse commente, + Rythme indistinct auquel nous suppléons, + Qui du meilleur de nous rit et s’augmente; + + Clairons de cuivre au-devant des soldats, + Processions, chants des catéchumènes, + Marche guerrière ou psaumes presque bas + Psalmodiés par des lèvres amènes; + + Toute la joie éparse dans le bruit: + Accords lointains qui traversent les vitres + De notre âme, violons dans la nuit, + Tambours mêlés aux boniments des pitres, + + Fête des sons! Ivresse des crincrins!... + Pourtant rien n’est plus triste, rien ne glace + Quand on fléchit pour sa part de chagrins + Que d’entendre la musique qui passe. + + +XI + + Ah! vous êtes mes sœurs, les âmes qui vivez + Dans ce doux nonchaloir des rêves mi-rêvés + Parmi l’isolement léthargique des villes + Qui somnolent au long des rivières débiles; + Ames dont le silence est une piété, + Ames à qui le bruit fait mal; dont l’amour n’aime + Que ce qui pouvait être et n’aura pas été; + Mystiques réfectés d’hostie et de saint chrême; + Solitaires de qui la jeunesse rêva + Un départ fabuleux vers quelque ville immense, + Dont le songe à présent sur l’eau pâle s’en va, + L’eau pâle qui s’allonge en chemins de silence... + Et vous êtes mes sœurs, âmes des bons reclus + Et novices du ciel chez les Visitandines, + Ames comme des fleurs et comme des sourdines + Autour de qui vont s’enroulant les angélus + Comme autour des rouets la douceur de la laine! + Et vous aussi, mes sœurs, vous qui n’êtes en peine + Que d’un long chapelet bénit à dépêcher + En un doux béguinage à l’ombre d’un clocher, + Oh! vous, mes Sœurs,--car c’est ce cher nom que l’Église + M’enseigne à vous donner, sœurs pleines de douceurs, + Dans ce halo de linge où le front s’angélise, + Oh! vous qui m’êtes plus que pour d’autres des sœurs + Chastes dans votre robe à plis qui se balance, + O vous mes sœurs en Notre Mère, le Silence! + + +XII + + L’hostie est comme un clair de lune dans l’église. + + Or les songeurs errants et les extasiés + Qui vont par les jardins où dans une ombre grise + Des papillons fripés meurent sur les rosiers, + Ceux que la nuit pieuse a pour catéchumènes + Regardant l’astre à la chevelure d’argent + Peu à peu croient y voir un sourire indulgent, + Un visage d’aïeule et des lèvres humaines! + Or l’hostie est un clair de lune au fond du chœur! + Et tandis que l’encens azure le silence + Et que l’orgue au jubé déroule sa langueur, + Qu’à peine un encensoir mollement se balance, + Tous les benoîts chrétiens dans l’hostie ont cru voir, + --Comme un visage dans la lune qui se lève,-- + La face aux cheveux d’or d’un doux Jésus qui rêve + Et qui se rend visible à ses amis du soir! + + +XIII + + Dans l’étang d’un grand cœur quand la douleur s’épanche + Comme du soir, et met un tain d’ombre et de nuit + Sous la surface en fleur de cette eau longtemps blanche + Qui, durant le soleil et le bonheur enfui, + N’avait rien reflété que le songe des rives, + Alors l’étang du cœur se colore soudain + D’un mirage agrandi dans le noir des eaux vives: + Arbres longs et mouillés d’un nocturne jardin, + Maisons se décalquant, étoiles délayées. + Tout se précise et se nuance maintenant + Dans ces routes de l’eau que le soir a frayées. + Et la douleur qui fait de l’âme un lac stagnant + La remplit de lueurs et de nobles pensées + Qui sont comme, dans l’eau, les branches balancées; + Et la remplit aussi de grands rêves qui sont + Comme, dans l’eau, les tours se mirant jusqu’au fond. + + Or parmi cette eau morte et pourtant animée + Surnage ton visage, ô toi, l’unique Aimée! + Et ton visage blanc dans la lune sourit, + La lune de profil, la lune émaciée + --O la visionnaire, et la suppliciée!-- + Qui douloureusement dans l’eau froide périt; + Car la douleur accrue éteint tous les mirages + Et des cygnes, nageant vers la face au halo, + Les cygnes noirs du désespoir, durs et sauvages, + Inexorablement la déchirent dans l’eau! + + +XIV + + Chagrin d’être un sans gloire qui chemine + Dans le grand parc d’octobre délabré. + Chagrin encor de s’être remembré + Le printemps vert que le vent dissémine, + + Le vent qui pleure, au loin, comme un tambour + Battant l’appel des anciennes années... + Et l’on se sent, dans l’exil du faubourg, + Les yeux aussi pleins de choses fanées. + + Et, bien qu’en la jeunesse encore--on croit + Que son printemps a presque un air d’automne, + Avec l’ennui d’un jet d’eau monotone + Dont la chanson, comme un amour, décroît. + + Et, triste à voir le vent froid qui balance + Des fils de la Vierge fins et frileux, + On s’imagine en ce parc de silence + Que ces fils blancs entrent dans les cheveux. + + +XV + + O neige, toi la douce endormeuse des bruits + Si douce, toi la sœur pensive du silence, + O toi l’immaculée en manteau d’indolence + Qui gardes ta pâleur même à travers les nuits. + Douce! tu les éteins et tu les atténues + Les tumultes épars, les contours, les rumeurs; + O neige vacillante, on dirait que tu meurs + Loin, tout au loin, dans le vague des avenues! + Et tu meurs d’une mort comme nous l’invoquons, + Une mort blanche et lente et pieuse et sereine, + Une mort pardonnée et dont le calme égrène + Un chapelet de ouate, un rosaire en flocons. + Et c’est la fin: le ciel sous de funèbres toiles + Est trépassé; voici qu’il croule en flocons lents, + Le ciel croule; mon cœur se remplit d’astres blancs + Et mon cœur est un grand cimetière d’étoiles! + + +XVI + + La lune dans le ciel nocturne s’étalait + Comme un sein chaste et nu, sein de bonne nourrice + Tendu pour les songeurs de qui c’est le caprice + De boire sa clarté blanche comme du lait. + + Et c’est assez pour me nourrir. De quoi me plains-je? + Surtout que je m’endors sur ce grand sein les soirs + De tristesses et de recommencements noirs... + Et le ciel tout autour a des fraîcheurs de linge. + + +XVII + + A l’heure délicate où comme de l’encens + Le jour se décompose en molles vapeurs bleues, + Va dans l’abandon noir des quartiers finissants, + Va donc, ô toi dont l’âme est la sœur des banlieues, + Toi dont l’âme est morose et souffre au moindre bruit, + A travers le faubourg, comme au hasard construit, + Le faubourg où la ville agonise et s’achève + Dans du brouillard, dans de l’eau morte et dans du rêve... + Et vois! tout au lointain parmi des fonds aigris + S’allumer droitement la ligne des lanternes + Mettant leur ganse jaune au long des chemins gris. + Oh! lanternes debout sur les horizons ternes! + Survivance de la lumière dans le soir, + Survivance de la jeunesse dans la vie! + Ces lueurs devant toi, sur la route suivie, + --Calices d’or s’ouvrant en dépit du vent noir-- + Vois! c’est tout ce qui reste, en ce doux crépuscule, + Du soleil mort, de ta jeunesse qui recule: + Quelques vagues espoirs de gloires et d’amours, + Quelques vagues clartés dans la pâleur des verres + Que l’avenir, pareil à ces mornes faubourgs, + Te garde en ses mélancoliques réverbères! + + +XVIII + + Des cloches, j’en ai su qui cheminaient sans bruit, + Des cloches pauvres, qui vivaient dans des tourelles + Sordides, et semblaient se lamenter entre elles + De n’avoir de repos ni le jour ni la nuit. + + Des cloches de faubourg toussotantes, brisées; + Des vieilles, eût-on dit, qui dans la fin du jour + Allaient se visiter de l’une à l’autre tour, + Chancelantes, dans leurs robes de bronze usées. + + +XIX + + Les cygnes blancs, dans les canaux des villes mortes, + Parmi l’eau pâle où les vieux murs sont décalqués + Avec des noirs usés d’estampes et d’eaux-fortes, + Les cygnes vont comme du songe entre les quais. + + Et le soir, sur les eaux doucement remuées, + Ces cygnes imprévus, venant on ne sait d’où, + Dans un chemin lacté d’astres et de nuées + Mangent des fleurs de lune en allongeant le cou. + + Or ces cygnes, ce sont des âmes de naguères + Qui n’ont vécu qu’à peine et renaîtront plus tard, + Poètes s’apprenant aux silences de l’Art, + Qui s’épurent encore en ces blancs sanctuaires, + + Poètes décédés enfants, sans avoir pu + Fleurir avec des pleurs une gloire et des nimbes, + Ames qui reprendront leur Œuvre interrompu + Et demeurent dans ces canaux comme en des Limbes! + + * * * * * + + Mais les cygnes royaux sentant la mort venir + Se mettront à chanter parmi ces eaux plaintives + Et leur voix presque humaine ira meurtrir les rives + D’un air de commencer plutôt que de finir... + + Car dans votre agonie, ô grands oiseaux insignes, + Ce qui chante déjà c’est l’âme s’évadant + D’enfants-poètes qui vont revivre en gardant + Quelque chose de vous, les ancêtres, les cygnes! + + +XX + + Dans l’horizon du soir où le soleil recule + La fumée éphémère et pacifique ondule + Comme une gaze où des prunelles sont cachées; + Et l’on sent, rien qu’à voir ces brumes détachées, + Un douloureux regret de ciel et de voyage, + Car la blanche fumée est la sœur du nuage + Et va vers les lointains où se mêlent en rêve + L’odeur fanée et la musique qui s’achève. + + Et la fumée entraîne en ses molles spirales + L’âme s’exténuant des cloches vespérales + Qui s’éteint avec elle en très lente agonie; + Et tout le triste doux d’une chose finie + Et tout le triste doux d’une chose en allée + Subsiste après ce bleu de vapeur exhalée + Comme si la fumée, on savait qu’elle porte + Un linceul impalpable à quelque étoile morte! + + +XXI + + Très défuntes sont les maisons patriciennes + Et très dorénavant closes dans du silence + Parmi des quartiers froids, en des villes anciennes, + Où les pignons, pris d’une inerte somnolence, + Ne voient plus rien de grand, dans le soir diaphane, + Qui descende sur eux du soleil qui se fane; + Et, pour fleurir le deuil de ces vieilles demeures + Qui sont les tombeaux noirs des choses disparues, + Seul le carillon lent sème tous les quarts d’heures + Ses lourdes fleurs de fer dans le vide des rues! + + +XXII + + Les canaux somnolents entre les quais de pierre + Songent, entre les quais rugueux, comme en exil, + Sans paysage clair qui se renverse au fil + De l’eau qui rêve,--ainsi s’isole une âme fière,-- + L’âme de l’eau captive entre les quais dormants + Où le ciel se transpose en pensive nuance + Dont la douceur à du silence se fiance. + Quelques nuages seuls cheminent par moments + Dans les canaux muets aux eaux inanimées + Qui semblent des miroirs reflétant des fumées. + Puis le ciel s’unifie, incolore et profond, + Et les pâles canaux entre leurs quais de pierre + Sont sans mirage,--ainsi dédaigne une âme fière,-- + Et tout passage d’aile en leur cristal se fond; + Plus rien n’entre parmi leurs eaux coagulées + Dont la blancheur ressemble à des vitres gelées + Derrière qui l’on voit, dans le triste du soir, + L’âme de l’eau, captive au fond, qui persévère + A ne rien regretter du monde en son lit noir + Et qui semble dormir dans des chambres de verre! + + +XXIII + + Mon rêve s’en retourne en souvenirs tranquilles + Vers votre humilité, vieilles petites villes, + Villes de mon passé, villes élégiaques, + Si dolentes les soirs de Noël et de Pâques, + Villes aux noms si doux: Audenarde, Malines, + Pieuses, qui priez comme des Ursulines + En rythmant des avé sur les carillons tristes! + Oh! villes de couvents, villes de catéchistes, + Avec la sainte odeur des encens et des cires, + Villes s’assoupissant, si doucement martyres + De n’avoir pas été suffisamment aimées, + Qui, dégageant le gris mourant de leurs fumées + Comme une plainte d’âme exténuée et vierge, + Agonisent dans le brouillard qui les submerge. + + Ensommeillement doux de mes villes natales + Que, le soir, je retrouve en des marches mentales; + Mais, le long des vieux quais, ô mon rêve, où tu erres, + Hélas! tu reconnais des maisons mortuaires + Que dénoncent, jusqu’à l’obit, parmi la brume, + Ce cérémonial d’une antique coutume: + Un nœud de crêpe noir qui flotte sur les portes; + On dirait des oiseaux cloués, des ailes mortes... + Puis, sur les volets clos, une grande lanterne + Pend, de qui la lueur si grelottante et terne + Brûle, en forme de cœur, dans la prison du verre. + C’est comme de la vie encor qui persévère + Et l’on croirait que l’âme ancienne est là qui pleure + Et guette pour rentrer un peu dans sa demeure! + + +XXIV + + En province, dans la langueur matutinale + Tinte le carillon, tinte dans la douceur + De l’aube qui regarde avec des yeux de sœur, + Tinte le carillon,--et sa musique pâle + S’effeuille fleur à fleur sur les toits d’alentour, + Et sur les escaliers des pignons noirs s’effeuille + Comme un bouquet de sons mouillés que le vent cueille; + Musique du matin qui tombe de la tour, + Qui tombe de très loin en guirlandes fanées, + Qui tombe de Naguère en invisibles lis, + En pétales si lents, si froids et si pâlis + Qu’ils semblent s’effeuiller du front mort des Années. + + +XXV + + La ville est morte, morte, irréparablement! + D’une lente anémie et d’un secret tourment, + Est morte jour à jour de l’ennui d’être seule... + Petite ville éteinte et de l’autre temps qui + Conserve on ne sait quoi de vierge et d’alangui + Et semble encor dormir tandis qu’on l’enlinceule; + Car voici qu’à présent, pour embaumer sa mort, + Les canaux, pareils à des étoffes tramées + Dont les points d’or du gaz ont faufilé le bord, + Et le frêle tissu des flottantes fumées + S’enroulent en formant des bandelettes d’eau + Et de brouillard, autour de la pâle endormie + --Tel le cadavre emmailloté d’une momie-- + Et la lune à son front ajoute un clair bandeau! + + + + +ÉPILOGUE + + + C’est l’automne, la pluie et la mort de l’année! + La mort de la jeunesse et du seul noble effort + Auquel nous songerons à l’heure de la mort: + L’effort de se survivre en l’Œuvre terminée. + + Mais c’est la fin de cet espoir, du grand espoir, + Et c’est la fin d’un rêve aussi vain que les autres: + Le nom du dieu s’efface aux lèvres des apôtres + Et le plus vigilant trahit avant le soir. + + Guirlandes de la gloire, ah! vaines, toujours vaines! + Mais c’est triste pourtant quand on avait rêvé + De ne pas trop périr et d’être un peu sauvé + Et de laisser de soi dans les barques humaines. + + Las! le rose de moi je le sens défleurir, + Je le sens qui se fane et je sens qu’on le cueille! + Mon sang ne coule pas; on dirait qu’il s’effeuille... + Et puisque la nuit vient,--j’ai sommeil de mourir! + + + + +TABLE + + + La Vie des Chambres 1 + Le Cœur de l’Eau 39 + Paysages de Ville 73 + Cloches du Dimanche 109 + Au Fil de l’Ame 147 + Du Silence 181 + Épilogue 233 + + + + +SCEAUX.--IMP. CHARAIRE ET FILS. + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75625 *** diff --git a/75625-h/75625-h.htm b/75625-h/75625-h.htm new file mode 100644 index 0000000..eb50532 --- /dev/null +++ b/75625-h/75625-h.htm @@ -0,0 +1,3368 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Le règne du silence | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .1em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.verse { padding-left: 4em; text-indent: -4em; } + +span.blk7 { display: inline-block; width: 7em; text-indent: 0; text-align: center; } + + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75625 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large b ssf">GEORGES RODENBACH</p> + +<h1><span class="large">LE RÈGNE</span><br> +<span class="xsmall">DU</span><br> +SILENCE</h1> + +<p class="c">POÈME</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br> +11, <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p> + +<p class="c">1891</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<div class="flex"> +<table class="small"> +<tr><td>LES TRISTESSES</td> +<td class="bot r"><div><span class="blk7">Paris, Lemerre,</span> 1879</div></td></tr> +<tr><td>LA MER ÉLÉGANTE</td> +<td class="bot r"><div><span class="blk7">Id.</span> 1881</div></td></tr> +<tr><td>L’HIVER MONDAIN</td> +<td class="bot r"><div><span class="blk7">Id.</span> 1884</div></td></tr> +<tr><td>LA JEUNESSE BLANCHE</td> +<td class="bot r"><div><span class="blk7">Id.</span> 1886</div></td></tr> +<tr><td>L’ART EN EXIL</td> +<td class="bot r"><div><span class="blk7">Paris, Quantin,</span> 1889</div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap small">Sceaux. — Imprimerie Charaire et fils.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="i top4em">Des six parties qui composent ce poème, l’une a +paru en 1888, sous forme de plaquette, avec le titre : +DU SILENCE.</p> + +<p class="i">Elle est restituée ici à la fin du poème achevé : +LE RÈGNE DU SILENCE, qu’elle clôt, selon l’ordre +logique du plan d’ensemble.</p> + +<p class="i">Les cinq autres parties sont complètement inédites.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">LA VIE DES CHAMBRES</h2> + + +<h3>I</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les chambres, qu’on croirait d’inanimés décors,</div> +<div class="verse">— Apparat de silence aux étoffes inertes —</div> +<div class="verse">Ont cependant une âme, une vie aussi certes,</div> +<div class="verse">Une voix close aux influences du dehors</div> +<div class="verse">Qui répand leur pensée en halos de sourdines…</div> + +<div class="verse stanza">Les unes, faste, joie, un air de nonchaloir !</div> +<div class="verse">D’autres, le résigné sourire d’un parloir</div> +<div class="verse">Qui fit vœu de blancheur chez les Visitandines ;</div> +<div class="verse">D’autres encor, grand deuil des trahisons d’un Cœur,</div> +<div class="verse">Mouillant les bibelots de larmes volatiles ;</div> +<div class="verse">Chambres qui sont tantôt bonnes comme une sœur,</div> +<div class="verse">Puis accueillent tantôt avec des yeux hostiles,</div> +<div class="verse">Quand on trouble leur rêve au fil nu du miroir,</div> +<div class="verse">Leur rêve d’Ophélie au miroir d’eau dormante !</div> + +<div class="verse stanza">Elles ont une vie étrange qui s’augmente</div> +<div class="verse">Des souvenirs que les vieux portraits dans le soir</div> +<div class="verse">A leur front d’Ophélie, en guirlandes fanées,</div> +<div class="verse">Vont effeuillant dans le miroir languissamment,</div> +<div class="verse">Souvenirs presque plus roses d’autres années !</div> + +<div class="verse stanza">Chambres pleines de songe ! Elles vivent vraiment</div> +<div class="verse">En des rêves plus beaux que la vie ambiante,</div> +<div class="verse">Grandissant toute chose au Symbole, voyant</div> +<div class="verse">Dans chaque rideau pâle une Communiante</div> +<div class="verse">Aux falbalas de mousseline s’éployant</div> +<div class="verse">Qui communie au bord des vitres, de la Lune !</div> +<div class="verse">Et voyant dans le lustre une Ame de cristal</div> +<div class="verse">Qui crispe au moindre heurt ses branches une à une,</div> +<div class="verse">Sensitive de verre à qui le bruit fait mal.</div> +<div class="verse">Chambres pleines de songe et qui, visionnaires,</div> +<div class="verse">Parmi leur rangement strict et méticuleux,</div> +<div class="verse">Prennent les grands fauteuils pour des vieillards frileux</div> +<div class="verse">En cercle dans la chambre et valétudinaires.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>II</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Douceur d’associer notre âme à cette vie</div> +<div class="verse">Des chambres, qui du moins sont bonnes à nos maux ;</div> +<div class="verse">Car, pour nous consoler, il ne faut pas des mots</div> +<div class="verse">Et leur silence aux linges frais nous lénifie</div> +<div class="verse">— Tel un malade entrant dans un lit rafraîchi !</div> +<div class="verse">Ah ! qu’on nous recajole ! ah ! quel mal à nos membres !</div> +<div class="verse">Et cet immense ennui que rien n’aura fléchi !</div> +<div class="verse">Et ce mal à notre âme en exil… Mais les chambres</div> +<div class="verse">Sont accueillantes, sont des mères sachant bien</div> +<div class="verse">Le cœur de notre cœur, et jusqu’à la nuance…</div> +<div class="verse">Elles ont des douceurs et des baumes ! Combien</div> +<div class="verse">Consolante est leur paix dont l’âme s’influence ;</div> +<div class="verse">Et quel soudain oubli de tout ! quel réconfort</div> +<div class="verse">Quand le vague soupir des choses nous y berce,</div> +<div class="verse">Respiration lente et qui, rythmique, endort</div> +<div class="verse">Comme un bruit d’eaux, ou de jardin sous une averse !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>III</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Oui ! c’est doux ! c’est la chambre, un doux port relégué</div> +<div class="verse">Où mon rêve, lassé de tendre au vent ses voiles,</div> +<div class="verse">Dans le miroir tranquille et pâle s’est cargué.</div> +<div class="verse">Las ! sans plus espérer des sillages d’étoiles,</div> +<div class="verse">Et des départs vers des îles, mon rêve dort</div> +<div class="verse">Dans le profond miroir, comme en un canal mort ;</div> +<div class="verse">Et faut-il désirer un coup de vent qui chasse</div> +<div class="verse">En pleine mer, cette âme à l’ancre dans la glace ?</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>IV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mon âme, tout ce long et triste après-midi,</div> +<div class="verse">A souffert de la mort d’un bouquet, imminente !</div> +<div class="verse">Il était, loin de moi, dans la chambre attenante</div> +<div class="verse">Où ma peur l’éloigna, déjà presque engourdi,</div> +<div class="verse">Bouquet dépérissant de fleurs qu’on croyait sauves</div> +<div class="verse">Encor pour tout un jour dans la pitié de l’eau,</div> +<div class="verse">Gloxinias de neige avec des galons mauves,</div> +<div class="verse">Bouquet qui dans la chambre éteignait son halo</div> +<div class="verse">Et se désargentait en ce soir de dimanche !</div> +<div class="verse">Mon âme, tu souffris et tu t’ingénias</div> +<div class="verse">A voir ta vie, aussi fanée et qui se penche,</div> +<div class="verse">Agoniser avec ces doux gloxinias.</div> +<div class="verse">Or me cherchant moi-même en cette analogie</div> +<div class="verse">J’ai passé cette fin de journée à m’aigrir</div> +<div class="verse">Par le spectacle vain et la psychologie</div> +<div class="verse">Douloureuse des fleurs pâles qui vont mourir.</div> +<div class="verse">Triste vase : hôpital, froide alcôve de verre</div> +<div class="verse">Qu’un peu de vent, par la fenêtre ouverte, aère</div> +<div class="verse">Mais qui les fait mourir plus vite, en spasmes doux,</div> +<div class="verse">Les pauvres fleurs, dans l’eau vaine, qui sont phtisiques,</div> +<div class="verse">Répandant, comme en de brusques accès de toux,</div> +<div class="verse">Leurs corolles sur les tapis mélancoliques.</div> +<div class="verse">Douceur ! mourir ainsi sans heurts, comme on s’endort,</div> +<div class="verse">Car les fleurs ne sont pas tristes devant la mort,</div> +<div class="verse">Et disparaître avec ce calme crépuscule</div> +<div class="verse">Qui d’un jaune rayon à peine s’acidule.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>V</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le miroir est l’amour, l’âme-sœur de la chambre</div> +<div class="verse">Où tout d’elle : le lustre en fleur, les bahuts vieux,</div> +<div class="verse">La statuette au dos de bronze qui se cambre,</div> +<div class="verse">Se réfléchit en un hymen silencieux.</div> +<div class="verse">Car l’amour n’est-ce pas n’être plus seul et n’est-ce</div> +<div class="verse">Pas se doubler par un autre meilleur que soi ?</div> +<div class="verse">Or la chambre se double au fond du miroir coi</div> +<div class="verse">Avec un renouveau de songe et de jeunesse ;</div> +<div class="verse">Mais les Choses pourtant entre le cadre d’or</div> +<div class="verse">Ont un air de souffrir de leur vie inactive ;</div> +<div class="verse">Le miroir qui les aime a borné leur essor</div> +<div class="verse">En un recul de vie exiguë et captive ;</div> +<div class="verse">Et l’amour absorbant et profond du miroir</div> +<div class="verse">Attriste d’infini la chambre, qui se doute</div> +<div class="verse">D’un désaccord entre eux aux approches du soir,</div> +<div class="verse">Sentant que le miroir ne la contient pas toute !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans l’angle obscur de la chambre, le piano</div> +<div class="verse">Songe, attendant des mains pâles de fiancée</div> +<div class="verse">De qui les doigts sont sans reproche et sans anneau,</div> +<div class="verse">Des mains douces par qui sa douleur soit pansée</div> +<div class="verse">Et qui rompent un peu son abandon de veuf,</div> +<div class="verse">Car il refrémirait sous des mains élargies</div> +<div class="verse">Puisqu’en lui dort encor l’espoir d’un bonheur neuf.</div> +<div class="verse">Après tant de silence, après tant d’élégies</div> +<div class="verse">Que le deuil de l’ébène enferma si longtemps,</div> +<div class="verse">Quelle ivresse si, par un soir doux de printemps,</div> +<div class="verse">Quelque vierge attirée à sa mélancolie</div> +<div class="verse">Ressuscitait de lui tous les rythmes latents :</div> +<div class="verse">Gerbe de lis blessés que son jeu lent délie ;</div> +<div class="verse">Eau pâle du clavier où son geste amusé</div> +<div class="verse">— Rafraîchi comme ayant joué dans une eau claire</div> +<div class="verse">— Ferait surgir un blanc cortège apprivoisé,</div> +<div class="verse">Cygnes vêtus de clair de lune en scapulaire,</div> +<div class="verse">Cygnes de Lohengrin dans l’ivoire nageant !</div> + +<div class="verse stanza">Hélas ! le piano reste seul et morose</div> +<div class="verse">Et défaille d’ennui par ce soir affligeant</div> +<div class="verse">Où dans la chambre meurt une suprême rose.</div> +<div class="verse">La nuit tombe ; le vent fraîchit ; nul n’est venu</div> +<div class="verse">Et, résigné parmi cette ombre qui le noie,</div> +<div class="verse">Il refoule dans le clavier désormais nu</div> +<div class="verse">Les possibilités de musique et de joie !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les vitrages de tulle en fleur et de guipures</div> +<div class="verse">Pendent sur les carreaux en un blanc nonchaloir ;</div> +<div class="verse">On y voit des bouquets comme des découpures</div> +<div class="verse">Adhérant sur la vitre au verre déjà noir.</div> +<div class="verse">Mais le tulle est si loin, encor qu’il les effleure,</div> +<div class="verse">Et ne s’y mêle pas, en vivant à côté ;</div> +<div class="verse">Les blancheurs des rideaux n’étant au fond qu’un leurre</div> +<div class="verse">Qui laisse aux carreaux froids toute leur nudité !</div> +<div class="verse">Et leurs frimas figés, flore artificielle,</div> +<div class="verse">Ne font pas oublier aux vitres d’autres soirs</div> +<div class="verse">Où de réelles fleurs naissent des carreaux noirs,</div> +<div class="verse">Des fleurs que la gelée élabore et nielle,</div> +<div class="verse">— Au lieu de ce grésil de linge mensonger —</div> +<div class="verse">Songe de fleurs qui ne leur est plus étranger,</div> +<div class="verse">Blancheurs où leur cristal se sent brusquement vivre,</div> +<div class="verse">Ramages incrustés dans le verre, et brodés</div> +<div class="verse">Sur les carreaux qui s’en sont tout enguirlandés,</div> +<div class="verse">Rideaux incorporés en dentelles de givre !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’obscurité, dans les chambres, le soir, est une</div> +<div class="verse">Irréconciliable apporteuse de craintes ;</div> +<div class="verse">En deuil, s’habillant d’ombre et de linges de lune,</div> +<div class="verse">Elle inquiète ; elle a de félines étreintes</div> +<div class="verse">Comme une eau des canaux traîtres où l’on se noie.</div> +<div class="verse">L’obscurité, c’est la tueuse de la Joie</div> +<div class="verse">Qui dépérit, bouquet de roses transitoires,</div> +<div class="verse">Quand elle y verse un peu de ses fioles noires.</div> +<div class="verse">L’obscurité s’installe avec le crépuscule ;</div> +<div class="verse">Elle descend dans l’âme aussi qui s’enténèbre ;</div> +<div class="verse">Sur le miroir heureux tombe un crêpe funèbre ;</div> +<div class="verse">La clarté, dirait-on, est blessée et recule</div> +<div class="verse">Vers la fenêtre où s’offre un linceul de dentelle.</div> +<div class="verse">L’ombre est un poison noir, d’une douceur mortelle !</div> +<div class="verse">Et voici qu’on frémit d’on ne sait quoi… c’est l’heure</div> +<div class="verse">Où le vol libéré des âmes nous effleure ;</div> +<div class="verse">Ah ! quel trouble ! Et les peurs, les peurs dominatrices</div> +<div class="verse">Dans les rideaux des lits agitant des fantômes !</div> +<div class="verse">Et ces sachets du linge aux sensuels aromes !</div> +<div class="verse">Et les lampes, là-bas, rouvrant leurs cicatrices,</div> +<div class="verse">Qui vont recommencer à faire saigner l’ombre !</div> +<div class="verse">Mais l’ombre se défend contre les lampes frêles,</div> +<div class="verse">Épaississant dans les angles sa force sombre</div> +<div class="verse">— On écoute les moucherons griller leurs ailes… —</div> +<div class="verse">Et l’on soupçonne, à voir mourir les bestioles,</div> +<div class="verse">Que c’est l’obscurité qui se venge ainsi d’elles</div> +<div class="verse">Pour avoir aimé mieux que ses noires fioles</div> +<div class="verse">Le soleil qui revit dans les lampes fidèles !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>IX</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Chaque rêve, les soirs de rêve, qu’on formule</div> +<div class="verse">A l’air de s’évader de nous languissamment</div> +<div class="verse">Et de traîner par la chambre comme une bulle</div> +<div class="verse">Portant la part d’azur au fond de nous dormant ;</div> +<div class="verse">Globes fragiles, or et bleu, boules de verre</div> +<div class="verse">Où tout le luxe clair de la chambre est miré.</div> +<div class="verse">L’une suit l’autre ; l’une est vacillante, elle erre</div> +<div class="verse">Avec une lenteur de flocon expiré ;</div> +<div class="verse">D’autres rôdent d’un air perdu de somnambules,</div> +<div class="verse">Ayant peur des rideaux, ayant peur du plafond,</div> +<div class="verse">Car, se heurter un peu, c’est la mort… Elles vont !</div> +<div class="verse">La chambre fait silence et jongle avec ces bulles.</div> +<div class="verse">Or le miroir cruel les attire. Voici</div> +<div class="verse">Qu’elles virent dans l’air vers la clarté du piège,</div> +<div class="verse">Croyant l’espace libre en ce cadre transi</div> +<div class="verse">Dont le leurre recule un chemin qui s’abrège.</div> +<div class="verse">Mais toutes, arrivant près du miroir blafard,</div> +<div class="verse">Où leur illusion voyait une fenêtre</div> +<div class="verse">Ouverte à l’infini, sur l’infini peut-être,</div> +<div class="verse">Y sentent éclater leur cristal plein de fard…</div> +<div class="verse">— Symboles de la fuite éparse de nos Rêves</div> +<div class="verse">Qui vont vite mourir au fond des glaces brèves.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>X</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quand le soir est tombé dans la chambre quiète</div> +<div class="verse">Mélancoliquement, seul le lustre émiette</div> +<div class="verse">Son bruit d’incontenté dans le silence clos.</div> +<div class="verse">Lustre toujours vibrant comme un arbre d’échos,</div> +<div class="verse">Lustre aux calices fins en verre de Venise</div> +<div class="verse">Où la douleur de la poussière s’éternise,</div> +<div class="verse">Mais en gémissements qu’à peine on remarqua,</div> +<div class="verse">Grêles comme un chagrin lointain d’harmonica.</div> +<div class="verse">C’est une panoplie aux cliquetis de verre</div> +<div class="verse">Où l’on entend le bruit blessé qui persévère ;</div> +<div class="verse">C’est un grand reliquaire à l’aspect végétal</div> +<div class="verse">Où d’invisibles pleurs, captifs dans le cristal,</div> +<div class="verse">Roulent en sons mouillés parmi les pendeloques.</div> +<div class="verse">Lustre, fontaine blanche aux givres équivoques ;</div> +<div class="verse">Lustre, jet d’eau gelé, mais où l’eau souffre encor…</div> +<div class="verse">Ce lustre, c’est mon Cœur visible en ce décor</div> +<div class="verse">Qui frissonne en sourdine et sans cesse s’afflige,</div> +<div class="verse">Jet d’eau fleurdelisé dont la plainte se fige !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les chambres vraiment sont de vieilles gens</div> +<div class="verse">Sachant des secrets, sachant des histoires,</div> +<div class="verse">— Ah ! quels confidents toujours indulgents ! —</div> +<div class="verse">Qu’elles ont cachés dans les vitres noires,</div> +<div class="verse">Qu’elles ont cachés au fond des miroirs</div> +<div class="verse">Où leur chute lente est encore en fuite</div> +<div class="verse">Et se continue à travers les soirs,</div> +<div class="verse">Chute de secrets dont nul ne s’ébruite !</div> + +<div class="verse stanza">Les chambres vraiment sont de bons vieillards</div> +<div class="verse">Et ce sont aussi de bonnes aïeules ;</div> +<div class="verse">Eux, rêvent tout bas à d’anciens départs ;</div> +<div class="verse">Elles prennent peur quand elles sont seules,</div> +<div class="verse">Tristes pour jamais d’avoir vu mourir.</div> +<div class="verse">Voilà la douleur toujours actuelle,</div> +<div class="verse">La douleur humaine et contre laquelle</div> +<div class="verse">Les chambres en deuil n’ont pu s’aguerrir ;</div> +<div class="verse">Se remémorant encor la minute</div> +<div class="verse">Où jadis telle Ame, à la fin du soir,</div> +<div class="verse">S’envola soudain dans l’air du miroir</div> +<div class="verse">Et depuis ce temps y poursuit sa chute.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans les chambres, comme ils parlent, les vieux portraits</div> +<div class="verse">Dont la bouche a gardé des roses d’azalées ;</div> +<div class="verse">Comme ils parlent tout bas, malgré leurs yeux distraits</div> +<div class="verse">Qui regardent au loin des choses en allées ;</div> +<div class="verse">Ils parlent dans le soir d’un air avertisseur</div> +<div class="verse">Et disent d’être doux et d’être bénévoles ;</div> +<div class="verse">Ils ont des mots ouatés et blancs de confesseur,</div> +<div class="verse">Des mots tels qu’on en lit au long des banderoles</div> +<div class="verse">Peintes, dans les missels, aux lèvres des élus.</div> +<div class="verse">Ils parlent lentement, avec des voix si nulles !</div> +<div class="verse">Voix comme en rêve ; voix en conciliabules,</div> +<div class="verse">S’appareillant avec leurs yeux irrésolus.</div> +<div class="verse">Voix dans l’absence ; voix tristes qui semblent veuves ;</div> +<div class="verse">Voix dans l’éloignement et qu’on dirait venir</div> +<div class="verse">D’au delà des jardins et d’au delà des fleuves…</div> +<div class="verse">Ah ! ces voix des portraits quand le jour va finir !</div> +<div class="verse">Portraits d’aïeux, portraits d’aïeules ingénues</div> +<div class="verse">Que nous aimons un peu sans les avoir connues ;</div> +<div class="verse">Portraits anciens, portraits d’il y a si longtemps,</div> +<div class="verse">Avec qui nous causions souvent dans le silence</div> +<div class="verse">Quand l’ombre s’épandait en noirs tulles flottants,</div> +<div class="verse">— Posthumes entretiens où l’âme se fiance !</div> +<div class="verse">Telle aïeule surtout en blanc déshabillé</div> +<div class="verse">De linge suranné dont le fichu se croise</div> +<div class="verse">Qui souriait, la bouche encore un peu narquoise,</div> +<div class="verse">Mais de qui le sourire avait l’air effeuillé !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quand on rentre chez soi, délivré de la rue,</div> +<div class="verse">Aux fins d’automne où, gris cendré, le soir descend</div> +<div class="verse">Avec une langueur qu’il n’a pas encore eue,</div> +<div class="verse">La chambre vous accueille alors tel qu’un absent…</div> + +<div class="verse stanza">Un absent cher, depuis longtemps séparé d’elle,</div> +<div class="verse">Dont le visage aimé dormait dans le miroir ;</div> +<div class="verse">O chambre délaissée, ô chambre maternelle</div> +<div class="verse">Qui, toute seule, eût des tristesses de parloir.</div> + +<div class="verse stanza">Mais pour l’enfant prodigue elle n’a que louanges…</div> +<div class="verse">L’ombre remue au long des murs silencieux :</div> +<div class="verse">C’est le soir nouveau-né qui bouge dans ses langes ;</div> +<div class="verse">Les lampes doucement s’ouvrent comme des yeux,</div> + +<div class="verse stanza">Comme les yeux de la chambre, pleins de reproche</div> +<div class="verse">Pour celui qui chercha dehors un bonheur vain ;</div> +<div class="verse">Et les plis des rideaux, qu’un frisson lent rapproche,</div> +<div class="verse">Semblent parler entre eux de l’absent qui revint.</div> +</div> + +</div> +<hr> + + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La chambre fait accueil ; et le miroir lucide</div> +<div class="verse">Pour l’absent qui s’y mire, est soudain devenu</div> +<div class="verse">Son Portrait — grâce à quoi lui-même il élucide</div> +<div class="verse">Tant de choses sur son visage mieux connu,</div> + +<div class="verse stanza">Des choses de son âme obscure qui s’avère</div> +<div class="verse">Dans ce visage à la dérive où transparaît</div> +<div class="verse">Son identité vraie au fil nu du portrait,</div> +<div class="verse">Pastel qui dort dans le miroir comme sous verre !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans l’air fraîchi, venant d’où, déclose comment ?</div> +<div class="verse">Vers moi, par la fenêtre ouverte, une musique</div> +<div class="verse">Déferle à petites vagues si tristement.</div> +<div class="verse">Elle me fait à l’âme un mal presque physique.</div> +<div class="verse">Confuse comme un songe… Est-ce d’un piano,</div> +<div class="verse">Est-ce d’un violon méconnu qui s’afflige</div> +<div class="verse">Ou d’une voix humaine en élans comme une eau</div> +<div class="verse">D’un jet d’eau qui s’effeuille en larmes sur sa tige.</div> +<div class="verse">Ah ! la musique triste en route dans le soir,</div> +<div class="verse">Qui voyage en fumée, en rubans, qui sinue</div> +<div class="verse">En forme de ruisseaux pauvres dans l’ombre nue,</div> +<div class="verse">Et trace de muets signes sur le ciel noir</div> +<div class="verse">Où l’on peut suivre et lire un peu sa destinée</div> +<div class="verse">Dont les lignes du son tracent la preuve innée,</div> +<div class="verse">Chiromancie éparse, oracle instrumental !</div> + +<div class="verse stanza">Puis s’embrouille dans l’air la musique en partance,</div> +<div class="verse">Éteignant peu à peu ses plaintes de cristal</div> +<div class="verse">Qu’on s’obstine à poursuivre aux confins du silence.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Songeur, dans de beaux rêves t’absorbant,</div> +<div class="verse">La pendule, à l’heure où seul tu médites,</div> +<div class="verse">T’afflige avec ses bruits froids, stalactites</div> +<div class="verse">Du temps qui s’égoutte et pleure en tombant.</div> + +<div class="verse stanza">C’est une eau qui filtre en petites chutes</div> +<div class="verse">Et soudain se glace aux parois du cœur ;</div> +<div class="verse">Et cela produit toute une langueur</div> +<div class="verse">L’émiettement de l’heure en minutes.</div> + +<div class="verse stanza">Collier monotone et désenfilé</div> +<div class="verse">De qui chaque perle est pareille et noire,</div> +<div class="verse">Roulant parmi la chambre sans mémoire ;</div> +<div class="verse">Piqûres du temps ; tic-tac faufilé.</div> + +<div class="verse stanza">Ah ! qu’elle s’arrête un peu, la pendule !</div> +<div class="verse">Toujours l’araignée invisible court</div> +<div class="verse">Dans le grand silence, avec un bruit sourd…</div> +<div class="verse">Et ce qu’elle mord, et nous inocule !</div> + +<div class="verse stanza">La peur que demain soit comme aujourd’hui,</div> +<div class="verse">Que l’heure jamais ne sonne autre chose :</div> +<div class="verse">Un destin réglé dans la chambre close ;</div> +<div class="verse">Un peu plus de sable au désert d’ennui.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XVI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">On aura beau s’abstraire en de calmes maisons,</div> +<div class="verse">Couvrir les murs de bon silence aux pâles ganses,</div> +<div class="verse">La Vie impérieuse, habile aux manigances.</div> +<div class="verse">A des tapotements de doigts sur les cloisons.</div> + +<div class="verse stanza">Dans des chambres sans bruit on aura beau s’enclore,</div> +<div class="verse">On aura beau vouloir, comme je le voulais,</div> +<div class="verse">Que le miroir pensif soit de nacre incolore,</div> +<div class="verse">Un peu de clarté mire à travers les volets.</div> + +<div class="verse stanza">Et l’on entend toujours la plainte de la Vie !</div> +<div class="verse">Car, malgré notre vœu d’exil, nous nous créons</div> +<div class="verse">Une âme solidaire et qui s’identifie</div> +<div class="verse">Avec la rue en pleurs dans les accordéons.</div> + +<div class="verse stanza">Et peut-on empêcher ses vitres sous la pluie</div> +<div class="verse">D’être comme un visage exsangue, couronné</div> +<div class="verse">Par des épines d’eau que le vent obstiné</div> +<div class="verse">Tresse parmi le verre en pleurs, que nul n’essuie !</div> + +<div class="verse stanza">Vitres pâles, sur qui les rideaux s’échancrant</div> +<div class="verse">Sont cause que toujours la Vie est regardée ;</div> +<div class="verse">Vitres : cloison lucide et transparent écran</div> +<div class="verse">Où la pluie est encor de la douleur dardée.</div> + +<div class="verse stanza">Vitres frêles, toujours complices du dehors,</div> +<div class="verse">Où même la musique, au loin, qui persévère,</div> +<div class="verse">Se blesse en traversant le mensonge du verre</div> +<div class="verse">Et m’apporte sanglants ses rythmes presque morts !</div> + +<div class="verse stanza">Ainsi la Vie encor par les carreaux m’obsède,</div> +<div class="verse">Car toutes les douleurs sans nom qu’on oubliait :</div> +<div class="verse">Les cloches, le feuillage — éternel inquiet —</div> +<div class="verse">La pluie, et jusqu’au cri d’une fleur qui décède,</div> + +<div class="verse stanza">Tout cela qui gémit parmi le soir tombé</div> +<div class="verse">Attire mon esprit dans les vitres, doux piège</div> +<div class="verse">Où les larmes, les glas, les rayons morts, la neige</div> +<div class="verse">Se mêlent dans le verre à l’azur absorbé.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XVII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les chambres, dans le soir, meurent réellement :</div> +<div class="verse">Les persiennes sont des paupières se fermant</div> +<div class="verse">Sur les yeux des carreaux pâles où tout se brouille ;</div> +<div class="verse">Chaque fauteuil est un prêtre qui s’agenouille</div> +<div class="verse">Pour l’entrée en surplis d’une Extrême-Onction ;</div> +<div class="verse">La pendule dévide avec monotonie</div> +<div class="verse">Les instants brefs de son rosaire d’agonie ;</div> +<div class="verse">Et la glace encor claire offre une Assomption</div> +<div class="verse">Où l’on devine, au fond de l’ombre, un envol d’âme !</div> +<div class="verse">Quotidienne détresse ! Ame blanche du jour</div> +<div class="verse">Qui nous quitte et nous laisse orphelins de sa flamme !</div> +<div class="verse">Car chaque soir cette douleur est de retour</div> +<div class="verse">De la mort du soleil en adieu sur nos tempes</div> +<div class="verse">Et de l’obscurité de crêpe sur nos mains.</div> +<div class="verse">O chambres en grand deuil où jusqu’aux lendemains</div> +<div class="verse">Nous consolons nos yeux avec du clair de lampes !</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">LE CŒUR DE L’EAU</h2> + + +<h3>I</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Être le psychologue et l’ausculteur de l’Eau,</div> +<div class="verse">Étudier ce cœur de l’Eau si transitoire,</div> +<div class="verse">Ce cœur de l’Eau souvent malade et sans mémoire.</div> +<div class="verse">L’Eau si pâle ! on dirait une sœur du bouleau</div> +<div class="verse">Par le fard du couchant à peine un peu rosée ;</div> +<div class="verse">Mais, dormante, elle rêve à d’orageuses mers,</div> +<div class="verse">Et, somnolente, elle est la Grande Névrosée</div> +<div class="verse">En qui se plaint sans cesse un écheveau de nerfs,</div> +<div class="verse">Fils cachés, fils souffrants ramifiés en elle</div> +<div class="verse">Et qui parfois en des frissons, en des remous</div> +<div class="verse">Crispent sa nudité d’une douleur charnelle !</div> +<div class="verse">Mais le mal est au cœur qui s’afflige dessous,</div> +<div class="verse">Cœur impressionnable et sous trop d’influences</div> +<div class="verse">Puisque le ciel, jusqu’aux plus minimes nuances,</div> +<div class="verse">Rêve d’y transvaser son infini changeant.</div> +<div class="verse">A peine d’elle-même et de son cœur qui dure</div> +<div class="verse">Quelques endimanchés nénuphars émergeant</div> +<div class="verse">Comme son propre songe en un peu de verdure…</div> + +<div class="verse stanza">Maladif cœur de l’Eau qui ne s’appartient pas !</div> +<div class="verse">Mais si soumise au ciel, si faible l’Eau soit-elle,</div> +<div class="verse">Elle cache sa peine en de muets combats,</div> +<div class="verse">Sachet inviolé dans des plis de dentelle !</div> +<div class="verse">Pourtant on la devine en proie à l’Idéal</div> +<div class="verse">Et qu’elle a les langueurs, sous ses ondes mobiles,</div> +<div class="verse">Des filles de treize ans qui deviennent nubiles.</div> +<div class="verse">Et l’on dirait aussi que, parmi l’Eau, le mal</div> +<div class="verse">Mystérieux d’une puberté s’élabore :</div> +<div class="verse">Troubles, frissons, pâleurs, émoi d’on ne sait quoi,</div> +<div class="verse">Quand chaque nénuphar comme un sein vient d’éclore,</div> +<div class="verse">Sein nouveau-né, doux gonflement qui se tient coi !</div> +<div class="verse">Ah ! ce cœur de l’Eau vaste en qui tout s’amalgame,</div> +<div class="verse">Ce cœur de l’Eau plus compliqué qu’un cœur de femme,</div> +<div class="verse">Il faudrait pourtant bien un peu l’analyser.</div> +<div class="verse">Oui ! mais l’Eau ne veut pas que quelqu’un la révèle ;</div> +<div class="verse">Et brusquement tous les décors sombrent en elle</div> +<div class="verse">Dans un grand coup de vent, troublant comme un baiser !</div> +<div class="verse">Et la voilà, pour que rien d’elle ne s’avère,</div> +<div class="verse">Qui s’est enfuie au fond de sa maison de verre</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>II</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le rêve de l’Eau pâle est un cristal uni</div> +<div class="verse">Où vivent les reflets immédiats des choses :</div> +<div class="verse">Rideaux d’arbres, pignons, mâts des vaisseaux, ciels roses</div> +<div class="verse">Auxquels l’Eau calme mêle une part d’infini.</div> +<div class="verse">Car leur mirage en elle est sans fin et s’allonge</div> +<div class="verse">En une profondeur presque d’éternité…</div> +<div class="verse">Les choses ont ainsi leurs minutes de songe</div> +<div class="verse">Où chacune, dans l’Eau, se semble avoir été</div> +<div class="verse">Et s’aperçoit déjà vague et transfigurée ;</div> +<div class="verse">Car tout en y prenant conscience de soi</div> +<div class="verse">Les choses dans l’Eau vaste échappent à leur loi</div> +<div class="verse">Et plongent un moment dans un ciel sans durée…</div> +<div class="verse">C’est ainsi que l’Eau frêle a vécu d’irréel !</div> +<div class="verse">Certes brièvement s’y réfléchit le ciel ;</div> +<div class="verse">Mais, si peu que ce soit, elle possède une âme</div> +<div class="verse">Où l’unité divine apparaît par instants ;</div> +<div class="verse">Qu’importent les reflets encore intermittents,</div> +<div class="verse">Puisqu’ils y sont mêlés en une seule trame</div> +<div class="verse">Et que dans l’Eau déjà sont réconciliés</div> +<div class="verse">Des nuages, des tours et de longs peupliers.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>III</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’eau vivante vraiment et vraiment féminine</div> +<div class="verse">Aime le ciel, comme en un hymen consenti,</div> +<div class="verse">Reflétant ses couleurs — et sans nul démenti !</div> +<div class="verse">Car, pour lui correspondre en tout, elle élimine</div> +<div class="verse">Les choses qui pourraient mitiger son reflet,</div> +<div class="verse">Et soi-même s’oblige à rester incolore.</div> +<div class="verse">Quel émoi douloureux si le vent éraflait</div> +<div class="verse">Ce cristal où le ciel lointain trouve à s’enclore,</div> +<div class="verse">Infidèle miroir désormais nul et nu !</div> +<div class="verse">Il est des jours dans cet amour tout ingénu,</div> +<div class="verse">Dans cet amour du ciel et de l’eau, des jours tristes</div> +<div class="verse">Où le ciel gris dans l’eau se retrouve si peu ;</div> +<div class="verse">Puis d’autres où l’eau gaie absorbe tout son bleu,</div> +<div class="verse">Bleu de mois de Marie et de congréganistes.</div> +<div class="verse">Mais c’est le soir surtout que devient mutuel</div> +<div class="verse">Leur amour, à l’heure où l’eau pâmée et ravie</div> +<div class="verse">Brûle des mêmes feux d’étoiles que le ciel !</div> +<div class="verse">Lors plus rien n’est dans eux qui les diversifie.</div> +<div class="verse">Ressemblance ! Miracle inouï de l’amour</div> +<div class="verse">Où chacun est soi-même et l’autre tour à tour…</div> +<div class="verse">Or, dans l’assomption de la lune opportune,</div> +<div class="verse">— Comme l’amour de deux amants silencieux,</div> +<div class="verse">Pour se prouver, se réciproque dans leurs yeux, —</div> +<div class="verse">On voit le ciel et l’eau se renvoyer la lune !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>IV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’eau froide se compose une allure factice</div> +<div class="verse">De soumission calme aux tours, au vent, au soir ;</div> +<div class="verse">Mais elle cache en elle un vouloir subreptice</div> +<div class="verse">Et le cœur de son cœur est hermétique et noir.</div> +<div class="verse">A peine, en son dédain, garde-t-elle la trace</div> +<div class="verse">Des lourds chalands qui l’ont remuée un moment ;</div> +<div class="verse">Et le visage humain demeure à la surface</div> +<div class="verse">S’il cherche à s’incruster dans ce miroir qui ment,</div> +<div class="verse">Miroir au tain bougeant qui s’éraille et dégèle.</div> +<div class="verse">A plus forte raison le passage d’une aile !</div> + +<div class="verse stanza">Et, quant aux arbres vains, dont c’est l’orgueil aussi</div> +<div class="verse">D’être répercutés dans l’eau qui les fait vastes,</div> +<div class="verse">Vite ils voient dépérir leur mirage transi.</div> +<div class="verse">Même le clair de lune et les étoiles chastes,</div> +<div class="verse">Encore que l’eau fière et triste soit leur sœur,</div> +<div class="verse">Ne vont pas plus avant dans cette eau qui les porte,</div> +<div class="verse">— Malgré leur insistance et leur air de douceur, —</div> +<div class="verse">Que ne va la lueur dans les yeux d’une morte !</div> + +<div class="verse stanza">C’est que le cœur de l’Eau, si résigné soit-il</div> +<div class="verse">A tout ce que la vie impérieuse inflige</div> +<div class="verse">Et le contraint à réfléchir dans son eau lige,</div> +<div class="verse">Ne garde des objets qu’un reflet volatil,</div> +<div class="verse">Et se conserve intact comme un cœur de Poète.</div> +<div class="verse">Asile impénétrable où rien n’est descendu</div> +<div class="verse">Des choses d’alentour dont le mirage est dû,</div> +<div class="verse">Mais où l’éternité du ciel seul se reflète.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>V</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans le cadre précis du bassin d’eau dormante</div> +<div class="verse">Où gît l’eau nostalgique et qu’un regret tourmente,</div> +<div class="verse">Tout est gris-doux comme la fin d’un demi-deuil.</div> +<div class="verse">L’eau se dilate ; elle a des transparences d’œil,</div> +<div class="verse">Œil bénin, œil de femme où tout un ciel se rêve.</div> +<div class="verse">— Oh ! l’émoi de descendre en cet iris profond</div> +<div class="verse">Et dans cette prunelle où les nuages vont ! —</div> +<div class="verse">Mais l’ivresse de s’y rêver divin est brève</div> +<div class="verse">Car on se heurte vite aux si courtes parois,</div> +<div class="verse">Quand le cristal se brise en brusques désarrois</div> +<div class="verse">Et qu’un gouffre mortel, quoique exigu, succède</div> +<div class="verse">A tout cet infini qu’on supposait dans l’eau !</div> +<div class="verse">Mensonge équivalent d’un œil cher, d’un œil beau</div> +<div class="verse">Qu’on voudrait habiter comme une source tiède</div> +<div class="verse">Où l’azur sans limite irait à l’infini.</div> +<div class="verse">Mais le voyage aussi dans cet œil n’est qu’un leurre,</div> +<div class="verse">Car derrière l’iris au cristal aplani</div> +<div class="verse">L’amour naïf, qui plonge au fond, soudain s’épeure,</div> +<div class="verse">Se heurte et se fait mal à la froideur du cœur,</div> +<div class="verse">Dont le néant si proche est une vasque étroite.</div> + +<div class="verse stanza">Et dire qu’on rêvait tout un ciel en langueur</div> +<div class="verse">Et pour s’y dorloter des nuages de ouate.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La voix de l’eau qui passe est triste et mire en elle</div> +<div class="verse">La moindre affliction qui l’a frôlée un peu ;</div> +<div class="verse">Et qui, s’y résorbant, y renaît éternelle</div> +<div class="verse">Mais en sourdine et comme en filaments d’adieu.</div> +<div class="verse">C’est d’abord la douleur des grands saules lunaires,</div> +<div class="verse">Écheveaux en folie où sont brouillés les fils ;</div> +<div class="verse">Puis c’est le songe aigri des clochers centenaires</div> +<div class="verse">Reflétant jusqu’au fond leurs nocturnes profils.</div> +<div class="verse">Or, ces clochers mirés y laissèrent leurs cloches ;</div> +<div class="verse">Et c’est pourquoi la voix de l’eau garde toujours</div> +<div class="verse">L’air des cloches qui s’y survivent et des tours.</div> +<div class="verse">Mais l’eau s’imprègne aussi du bruit des orgues proches,</div> +<div class="verse">Qui se traînent sur les grand-routes d’où l’on sent</div> +<div class="verse">Leurs plaintes, qui sont des plaintes d’oiseaux en sang,</div> +<div class="verse">S’égoutter et se fondre en l’eau qui les délaye —</div> + +<div class="verse stanza">Sa voix est triste encor d’un spleen plus volatil :</div> +<div class="verse">La voilà s’affligeant du départ en exil</div> +<div class="verse">De la fumée, au loin, que la bise balaie,</div> +<div class="verse">Et qui, violentée, abandonne dans l’air</div> +<div class="verse">Ses voiles, et dans l’eau vient mourir toute nue…</div> +<div class="verse">Que de choses enfin, brèves comme un éclair,</div> +<div class="verse">Que la voix de l’eau mire et qu’elle continue,</div> +<div class="verse">Survivance de tant de reflets dans sa voix !</div> +<div class="verse">Voix qui prolonge un peu les voix qui se sont tues,</div> +<div class="verse">Voix triste qu’on dirait posthume et d’autrefois,</div> +<div class="verse">Voix qui parle comme regardent les statues.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le cœur de l’Eau pensive est un cœur nostalgique,</div> +<div class="verse">Cœur de vierge exaltée en proie à l’idéal,</div> +<div class="verse">Qui souffre d’être seule, et qu’aucun ne complique</div> +<div class="verse">D’un peu de bruit ce grand calme qui lui fait mal ;</div> +<div class="verse">Cœur de l’Eau sans tristesse et cependant nocturne,</div> +<div class="verse">Cœur de l’Eau variable et toujours ignoré,</div> +<div class="verse">Qu’un clair d’amour sans doute aurait édulcoré</div> +<div class="verse">Et qui s’aigrit, ô cœur à jamais taciturne !</div> + +<div class="verse stanza">Certes quelques reflets hantent ce cœur de l’Eau ;</div> +<div class="verse">Mais toute chose en y descendant se déflore,</div> +<div class="verse">Toute chose recule et devient incolore,</div> +<div class="verse">Y propageant un froid d’absence et de tombeau</div> +<div class="verse">Et comme une douleur d’adieux qui diminue…</div> + +<div class="verse stanza">L’Eau n’en est que plus triste, attendant, l’air songeur,</div> +<div class="verse">Quelqu’un qui ne vient pas par la pâle avenue</div> +<div class="verse">Que les arbres mirés enfoncent dans son cœur.</div> +<div class="verse">Hélas ! l’Eau solitaire et fantasque frissonne,</div> +<div class="verse">Elle qu’on n’aime pas et qui n’aime personne,</div> +<div class="verse">Et qui meurt d’être seule en cette fin du jour,</div> +<div class="verse">Surtout que des amants vont devisant d’amour</div> +<div class="verse">Et sur ses bords, dans elle, effeuillent des paroles :</div> +<div class="verse">Bouquet d’aveux que son silence a recueilli,</div> +<div class="verse">Propos finals, lis morts des volontés trop molles,</div> +<div class="verse">O pénultièmes fleurs d’un cœur presque cueilli !</div> +<div class="verse">Or ces aveux que l’eau fiévreuse s’assimile</div> +<div class="verse">Lui donnent un émoi, toute une anxiété</div> +<div class="verse">Comme si devenue elle-même nubile</div> +<div class="verse">C’était enfin la fin de sa virginité !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les jets d’eau, tout le jour, disent des élégies ;</div> +<div class="verse">C’est la forme la moins consolable de l’Eau,</div> +<div class="verse">Car elle porte haut dans l’air ses nostalgies,</div> +<div class="verse">Montant et retombant sous son propre fardeau…</div> +<div class="verse">Tristesse des jets d’eau qui sont de l’eau brandie ;</div> +<div class="verse">Mais nul n’entend leur mal et rien n’y remédie,</div> +<div class="verse">Jets d’eau toujours en peine, impatients du ciel !</div> +<div class="verse">Las ! l’azur défia leur sveltesse de lance,</div> +<div class="verse">Symbole édifiant d’une âme qui s’élance</div> +<div class="verse">Et pulvérise au vent son sanglot éternel.</div> +<div class="verse">Car l’essor des jets d’eau défaille en cascatelles</div> +<div class="verse">Et leur cœur est aussi comme d’un exilé,</div> +<div class="verse">Cœur caché qu’on entend pleurer dans des dentelles.</div> +<div class="verse">Or, le moindre mirage est tout annihilé</div> +<div class="verse">Dans les vasques en fièvre à la moire élargie.</div> + +<div class="verse stanza">Pour vouloir trop de ciel, elles perdent le leur !</div> + +<div class="verse stanza">Mais lorsque la nuit vient, brouillant toute couleur,</div> +<div class="verse">Lorsque paraît la lune à la pâle effigie,</div> +<div class="verse">Les jets d’eau vont reprendre espoir en sa pitié ;</div> +<div class="verse">Et les voilà, frissons de plumes hésitantes,</div> +<div class="verse">Qui font monter à coups d’ailes intermittentes</div> +<div class="verse">Leurs colombes, en un essor multiplié !</div> +<div class="verse">Le ciel lointain a des infinis de lagune…</div> +<div class="verse">Détresse des jets d’eau qui n’auront pas été</div> +<div class="verse">Conduire leurs ramiers becqueter la clarté</div> +<div class="verse">Et goûter le divin aux lèvres de la lune !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>IX</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tel canal solitaire, ayant bien renoncé,</div> +<div class="verse">Qui rêve au long d’un quai, dans une ville morte,</div> +<div class="verse">Où le vent faible à son isolement n’apporte</div> +<div class="verse">Qu’un bruit de girouette en son cristal foncé,</div> +<div class="verse">S’exalte d’être seul, ô bonne solitude !</div> +<div class="verse">Isolement par quoi son cœur devient meilleur</div> +<div class="verse">Quand l’eau s’est peu à peu déprise et se dénude</div> +<div class="verse">De tout désir qui lui serait une douleur !</div> +<div class="verse">Quiétude où jamais ne descend et ricoche</div> +<div class="verse">Que le tintement frêle et doux de quelque cloche,</div> +<div class="verse">Frissons contagieux d’un bruit presque divin !</div> +<div class="verse">Doux canal monacal pour qui le monde est vain ;</div> +<div class="verse">Et qui, plein de mirage, est comme un ciel en marche,</div> +<div class="verse">Tout nostalgique en des recherches d’infini !</div> +<div class="verse">Qu’importe ! il vit déjà d’éternité. Car ni</div> +<div class="verse">Les quais de pierre stricts, ni tel vieux pont d’une arche</div> +<div class="verse">N’empêchent la descente en lui du firmament ;</div> +<div class="verse">Ou la fumée éparse, au doux renoncement,</div> +<div class="verse">De le suivre dans l’air en chemin parallèle ;</div> +<div class="verse">Ou les cygnes royaux sur ses bords d’ouvrir l’aile,</div> +<div class="verse">Graduel déploiement d’un plumage inégal</div> +<div class="verse">Qui mire dans l’eau plane un arpège de plumes !</div> + +<div class="verse stanza">Ainsi le long du quai rêve le vieux canal</div> +<div class="verse">Où les choses se font l’effet d’être posthumes</div> +<div class="verse">Parmi cet au-delà de silence et d’oubli…</div> +<div class="verse">Mais tout revit quand même en son calme sans pli.</div> +<div class="verse">Or s’il reflète ainsi la fumée et les cloches</div> +<div class="verse">C’est pour s’être guéri de l’inutile émoi ;</div> +<div class="verse">Aussi le canal dit : « Ah ! vivez comme moi !… »</div> +<div class="verse">Et son eau pacifique est pleine de reproches.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>X</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les pièces d’eau, songeant dans les Parcs taciturnes,</div> +<div class="verse">Dans les grands Parcs muets semés de boulingrins,</div> +<div class="verse">S’aigrissent ; et n’ont plus pour tromper leurs chagrins</div> +<div class="verse">Qu’un décalque de ciel avant les deuils nocturnes ;</div> +<div class="verse">Une Fête galante en nuages mirés,</div> +<div class="verse">En nuages vêtus de satin soufre et rose</div> +<div class="verse">Qui s’avancent noués de rubans et parés</div> +<div class="verse">Pour quelque Menuet ou quelque Apothéose :</div> +<div class="verse">Nuages du couchant en souples falbalas,</div> +<div class="verse">Atours bouffants, paniers sur des hanches aiguës,</div> +<div class="verse">Tout se mire parmi les vasques exiguës ;</div> +<div class="verse">Et le siècle défunt revit dans le Cœur las,</div> +<div class="verse">Dans le Cœur las de l’Eau qui soudain se colore</div> +<div class="verse">Et croit revoir de belles Dames sur ses bords.</div> + +<div class="verse stanza">Le Cœur de l’Eau des pièces d’eau se remémore,</div> +<div class="verse">Lui qui songeait : « Ah ! qu’il est loin le temps d’Alors,</div> +<div class="verse">Le joli temps des fins corsages à ramages ! »</div> +<div class="verse">Or ce temps recommence et l’Eau revoit encor</div> +<div class="verse">Mais pour un court instant, l’ancien et cher décor,</div> +<div class="verse">Souvenir qui repasse au hasard des nuages…</div> +<div class="verse">Car c’est tout simplement cela, le Souvenir :</div> +<div class="verse">Un mirage éphémère — une pitié des Choses</div> +<div class="verse">Qui dans notre âme vide ont l’air de revenir ;</div> +<div class="verse">Tel, dans les pièces d’eau, le ciel en robes roses !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’Eau, pour qui souffre, est une sœur de charité</div> +<div class="verse">Que n’a pu satisfaire aucune joie humaine</div> +<div class="verse">Et qui se cache, douce et le sourire amène,</div> +<div class="verse">Sous une guimpe et sous un froc d’obscurité ;</div> +<div class="verse">Son amour du repos, son dégoût de la vie</div> +<div class="verse">Sont si contagieux que plus d’un l’a suivie</div> +<div class="verse">Dans la chapelle d’ombre, au fond pieux des eaux,</div> +<div class="verse">Où, tranquille, elle chante au pied des longs roseaux</div> +<div class="verse">Dont l’orgue aux verts tuyaux l’accompagne en sourdine.</div> + +<div class="verse stanza">Elle chante ! Elle dit : « Les doux abris que j’ai</div> +<div class="verse">Pour ceux de qui le cœur est trop découragé… »</div> +<div class="verse">Ah ! la molle attirance et quelle voix divine !</div> +<div class="verse">Car, pour leur fièvre, c’est la fraîcheur d’un bon lit !</div> +<div class="verse">Et beaucoup, aimantés par cet appel propice,</div> +<div class="verse">Perclus, entrent dans l’Eau comme on entre à l’hospice,</div> +<div class="verse">Puis meurent. L’Eau les lave et les ensevelit</div> +<div class="verse">Dans ses courants aussi frais que de fines toiles ;</div> +<div class="verse">Et c’est enfin vraiment pour eux la <i>Bonne</i> Mort.</div> +<div class="verse">Ce pendant que, le soir, autour du corps qui dort,</div> +<div class="verse">L’Eau noire allume un grand catafalque d’étoiles.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le long des quais, sous la plaintive mélopée</div> +<div class="verse">Des cloches, l’Eau déserte est tout inoccupée</div> +<div class="verse">Et s’en va sous les ponts, silencieusement,</div> +<div class="verse">Pleurant sa peine et son immobile tourment,</div> +<div class="verse">Se plaindre de la vie éparse qui l’afflige !</div> +<div class="verse">Et la lune a beau choir comme une fleur sans tige</div> +<div class="verse">Dans le courant, elle a l’air d’être morte, et rien</div> +<div class="verse">Ne fait plus frissonner au souffle aérien</div> +<div class="verse">Ce pâle tournesol de lumière figée.</div> +<div class="verse">Eau dédaigneuse ! Sœur de mon âme affligée,</div> +<div class="verse">Qui se refuse aux vains décalques d’alentour,</div> +<div class="verse">Elle qui peut pourtant mirer toute une tour…</div> +<div class="verse">O taciturne cœur ! Cœur fermé de l’Eau noire,</div> +<div class="verse">Toute à se souvenir en sa vaste mémoire</div> +<div class="verse">D’un ancien temps vécu qui maintenant est mort :</div> +<div class="verse">Cadavre qu’elle lave avec son eau qui tord</div> +<div class="verse">Des tristesses de linge en pitié quotidienne…</div> +<div class="verse">O l’Eau, sœur de mon âme, empire des noyés,</div> +<div class="verse">Se répétant le soir l’une à l’autre : « Voyez</div> +<div class="verse">S’il est une douleur comparable à la mienne ! »</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’Eau triste des canaux s’est désaccoutumée</div> +<div class="verse">De refléter le noir passage des vaisseaux</div> +<div class="verse">Quand l’hiver l’a figée et l’a comme étamée ;</div> +<div class="verse">Mais parfois, certains jours, le dur sommeil des eaux</div> +<div class="verse">Sans mirages en lui de la vie en allée,</div> +<div class="verse">S’évapore ; on dirait un recommencement</div> +<div class="verse">Et que l’Eau, d’un air vague, encore un peu dormant,</div> +<div class="verse">Sort comme d’une alcôve aux rideaux de gelée.</div> + +<div class="verse stanza">O nudité de l’Eau dans le réveil de soi !</div> +<div class="verse">Reprise des devoirs de la vie affligeante !</div> +<div class="verse">Fuite du clair sommeil et des rêves ! Émoi</div> +<div class="verse">De l’Eau qui se déclôt et qui se désargente !</div> +<div class="verse">Or ce désordre blanc qui jonche les bassins,</div> +<div class="verse">Ces glaçons bousculés comme des traversins,</div> +<div class="verse">N’est-ce pas tout l’ennui, le désarroi précoce</div> +<div class="verse">D’un lit défait où pleure un lendemain de noce ?…</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’eau triste, certains soirs, demande qu’on la plaigne</div> +<div class="verse">A cause de la Lune y mirant sa pâleur…</div> +<div class="verse">Les roseaux sont, autour, des glaives de douleur,</div> +<div class="verse">Des glaives de douleur dans la Lune qui saigne ;</div> +<div class="verse">Car la Lune est le Cœur, le Sacré-Cœur de l’Eau,</div> +<div class="verse">Emmaillotant sa plaie aux linges du halo.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">C’est un aquarium qui montre à nu, le mieux,</div> +<div class="verse">Dans son eau compliquée, entre des murs de verre,</div> +<div class="verse">Le cœur de l’Eau, scruté par l’angoisse des yeux.</div> +<div class="verse">Là, vraiment net et sûr, le cœur de l’Eau s’avère !</div> +<div class="verse">Or, dans ce trouble glauque, on trouve un peu de soi,</div> +<div class="verse">Un peu du cœur humain qui se tient clos et coi,</div> +<div class="verse">Impénétrable cœur plein de choses confuses</div> +<div class="verse">Qui dans des murs de verre aussi semblent recluses,</div> +<div class="verse">O cœur mystérieux comme un aquarium !</div> + +<div class="verse stanza">Rêves en léthargie, embryons de pensées</div> +<div class="verse">Trempant dans une eau morte, aux pâleurs nuancées,</div> +<div class="verse">Qui se peuple comme un beau songe d’opium :</div> +<div class="verse">Écailles reluisant, nageoires remuées,</div> +<div class="verse">Mais dont l’élan se brise aux si courtes parois ;</div> +<div class="verse">Désirs s’évertuant sur des minéraux froids ;</div> +<div class="verse">Fourmillement visqueux de formes engluées</div> +<div class="verse">Et d’espoirs indécis, souffrant d’être captifs,</div> +<div class="verse">Qui se crispent dans les varechs aux mailles noires.</div> + +<div class="verse stanza">L’eau glauque se dilate en d’argentines moires</div> +<div class="verse">Quand s’agite un des mille êtres végétatifs ;</div> +<div class="verse">Remuement éternel dans cette eau nonchalante</div> +<div class="verse">Que la maligne ardeur des bêtes violente,</div> +<div class="verse">— Ombres aux contours nets qui viennent, puis s’en vont…</div> +<div class="verse">Aquarium du cœur, menteuse somnolence</div> +<div class="verse">Que tant de cauteleux mauvais désirs défont.</div> + +<div class="verse stanza">Ah ! comment devenir un bassin de silence</div> +<div class="verse">Et comment devenir, par quel renoncement,</div> +<div class="verse">Un aquarium nu, vidé de son tourment :</div> +<div class="verse">Verre où les poissons noirs ont cessé leurs passages,</div> +<div class="verse">Ame sans passions, cristal sans tatouages ;</div> +<div class="verse">Aquarium du cœur redevenu nouveau</div> +<div class="verse">N’ayant plus que la claire innocence de l’Eau !</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">PAYSAGES DE VILLE</h2> + + +<h3>I</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans l’aurore s’éplore un octobre des pierres.</div> + +<div class="verse stanza">Le vent vindicatif, après tant de saisons,</div> +<div class="verse">— En des jours gris, des jours de souffrances plénières —</div> +<div class="verse">Ébranle la langueur des anciennes maisons</div> +<div class="verse">Dont le front se lézarde en rides de vieillesse.</div> +<div class="verse">Sombres murs avancés en âge ! Vieux logis</div> +<div class="verse">De qui l’âme s’attarde aux rideaux défraîchis,</div> +<div class="verse">Branlants de souvenirs et perclus de tristesse,</div> +<div class="verse">Qui tamponnent avec de la mousse à leur flanc</div> +<div class="verse">La blessure au sang vif des briques s’éraflant ;</div> +<div class="verse">Vieilles maisons de qui les toitures minées</div> +<div class="verse">Voient dépérir, autour des noires cheminées,</div> +<div class="verse">Les tuiles rouges qui s’effeuillent lentement</div> +<div class="verse">Comme un jardin de grands géraniums qui meurent !</div> +<div class="verse">O déclin des maisons ! Ruine ! Dénouement !</div> +<div class="verse">A peine d’autrefois quelques nymphes demeurent</div> +<div class="verse">Aux bas-reliefs fleuris où leur printemps dansait ;</div> +<div class="verse">On les voit chaque jour se débander ; et c’est</div> +<div class="verse">Triste comme un départ, leurs danses finissantes ;</div> +<div class="verse">Si triste ! tel un soir de noce ou de moisson…</div> +<div class="verse">— Un faune sur sa flûte essaie encore un son ; —</div> +<div class="verse">Mais les nymphes, autour, sont déjà presque absentes,</div> +<div class="verse">Mordant un raisin vide et noir, par dernier jeu ;</div> +<div class="verse">Nymphes de qui la troupe a souffert sous la pluie</div> +<div class="verse">Et dans l’intérieur des murs est comme enfuie</div> +<div class="verse">N’ayant plus que le geste ébauché de l’adieu !</div> + +<div class="verse stanza">Car tout s’en va ! tout meurt ! les pierres sont fanées ;</div> +<div class="verse">Les bouquets de sculpture, en débris lents, vont choir,</div> +<div class="verse">Comme déguirlandés du tombeau des Années</div> +<div class="verse">Tant leur effeuillement dans l’air sonore est noir.</div> +<div class="verse">C’est un délabrement, une désuétude</div> +<div class="verse">De vivre qui les prend et les pousse à la mort</div> +<div class="verse">Avec les arbres vieux en proie au même sort ;</div> +<div class="verse">C’est l’automne des murs ! la bise les dénude ;</div> +<div class="verse">Déjà les carreaux morts sont sans visage aucun ;</div> +<div class="verse">C’est fini, tout espoir de soleil sur les portes ;</div> +<div class="verse">Et les pierres déjà se dispersent en un</div> +<div class="verse">Unanime et frileux départ de feuilles mortes !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>II</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">En de féeriques soirs où l’Eau se désagrège,</div> +<div class="verse">Plus d’un songeur, au bord des canaux rectilignes,</div> +<div class="verse">Se laissa remorquer par les cygnes ! Beaux cygnes,</div> +<div class="verse">— Duvets d’aubépins blancs et plumage en barège —</div> +<div class="verse">Conduisant le songeur comme un Lohengrin vierge</div> +<div class="verse">Vers le doux Lac d’Amour où toute l’Eau converge.</div> +<div class="verse">Et c’était dans l’eau noire un chemin qui s’argente,</div> +<div class="verse">Un cortège de joie en la nuit affligeante,</div> +<div class="verse">Un entraînement blanc vers les faubourgs lunaires,</div> +<div class="verse">Vers le doux Lac d’Amour, Reposoir de la Lune.</div> +<div class="verse">Car l’orbe de la Lune était clair sur l’eau brune.</div> +<div class="verse">Les cygnes, en rochets plissés des séminaires,</div> +<div class="verse">Semaient, dans l’eau, des lis et de blancs azalées</div> +<div class="verse">Pour l’Élévation de la Lune agrandie.</div> +<div class="verse">Toute l’Ombre semblait en marche vers l’Hostie :</div> +<div class="verse">Les murailles étaient des robes étalées</div> +<div class="verse">De béguines au but de leur pèlerinage,</div> +<div class="verse">A genoux, eût-on dit, dans l’eau froide, et priantes ;</div> +<div class="verse">Et d’autres pèlerins dans le pâle sillage</div> +<div class="verse">De ces blancheurs de plus en plus irradiantes,</div> +<div class="verse">Les pèlerins du Rêve, adoraient en silence</div> +<div class="verse">Le Lac d’Amour dans sa candide rutilence,</div> +<div class="verse">Reposoir de la Lune avec les blanches toiles</div> +<div class="verse">Du brouillard, comme des nappes de Sainte Table,</div> +<div class="verse">Où les doigts sont lavés de leur passé coupable</div> +<div class="verse">En égrenant dans l’eau des chapelets d’étoiles ;</div> +<div class="verse">Et voilà tout à coup, sous des pardons insignes</div> +<div class="verse">Que, leurs âmes étant absoutes une à une,</div> +<div class="verse">Les nocturnes songeurs allaient avec les cygnes</div> +<div class="verse">Communier sous les espèces de la Lune !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>III</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Si tristes les vieux quais bordés d’acacias !</div> +<div class="verse">Pourtant, toi qui passais, tu les apprécias</div> +<div class="verse">Ces vieux quais où tel beau cygne de l’eau changeante</div> +<div class="verse">Entre parfois dans une âme qui s’en argente.</div> +<div class="verse">Si tristes les vieux quais, les eaux pleines d’adieux,</div> +<div class="verse">Inertes comme les bandeaux silencieux</div> +<div class="verse">D’une morte ! les eaux sur qui pleure une cloche,</div> +<div class="verse">Les immobiles eaux sur qui le carillon</div> +<div class="verse">Égoutte ses sons froids comme d’un goupillon.</div> +<div class="verse">Et plus tristes les quais lorsque l’hiver approche !</div> + +<div class="verse stanza">En mai, quand le ciel rit, on s’était essayé</div> +<div class="verse">A mettre de la joie aux vitres des demeures,</div> +<div class="verse">— Tendant de rideaux blancs le passage des heures —</div> +<div class="verse">Et des roses afin que l’air fût égayé,</div> +<div class="verse">Petit luxe, au dehors, de l’aisance des chambres…</div> + +<div class="verse stanza">Mais quand l’hiver revient, quand cinglent les décembres,</div> +<div class="verse">Les acacias nus, filigranés en noir,</div> +<div class="verse">Portent le deuil de la saison ; le vent disperse</div> +<div class="verse">Leurs feuilles comme des oiseaux parmi l’averse ;</div> +<div class="verse">L’eau du canal se gerce et se gèle — miroir</div> +<div class="verse">Las de mirer toujours d’identiques façades !</div> +<div class="verse">Maintenant les vieux quais sont déserts et maussades ;</div> +<div class="verse">Et dans les logis clos, les rideaux s’échancrant</div> +<div class="verse">Laissent voir, en la chambre et derrière l’écran,</div> +<div class="verse">Quelques vieillards sans joie autour d’une lumière</div> +<div class="verse">Qui végète sur le réchaud de la théière…</div> +<div class="verse">Lumière survivante en ces hivers du nord ;</div> +<div class="verse">Faible lueur, clarté triste qui les rassemble ;</div> +<div class="verse">On dirait un chétif feu de cierge qui tremble,</div> +<div class="verse">Et qu’en chaque maison muette, on veille un mort !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>IV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans quelque ville morte, au bord de l’eau, vivote</div> +<div class="verse">La tristesse de la vieillesse des maisons</div> +<div class="verse">A genoux dans l’eau froide et comme en oraisons ;</div> +<div class="verse">Car les vieilles maisons ont l’allure dévote,</div> +<div class="verse">Et, pour endurer mieux les chagrins qu’elles ont,</div> +<div class="verse">Égrènent les pieux carillons qui leur sont</div> +<div class="verse">Les grains de fer intermittents d’un grand rosaire.</div> + +<div class="verse stanza">Vieilles maisons, en deuil pour quelque anniversaire,</div> +<div class="verse">Et qui, tristes, avec leurs souvenirs divers,</div> +<div class="verse">N’accueillent plus qu’un peu de pauvres et de prêtres.</div> +<div class="verse">Ce pendant qu’autrefois, avant les durs hivers,</div> +<div class="verse">La jeunesse et l’amour riaient dans leurs fenêtres</div> +<div class="verse">Claires comme des yeux qui n’ont pas vu mourir !</div> +<div class="verse">Mais, depuis lors, ces yeux des pensives demeures</div> +<div class="verse">Dans leurs vitres d’eau frêle ont senti dépérir</div> +<div class="verse">Tant de visages frais, tant de guirlandes d’heures</div> +<div class="verse">Qu’ils en ont maintenant la froideur de la mort !</div> + +<div class="verse stanza">(Or mes yeux sont aussi les vitres condamnées</div> +<div class="verse">D’une maison en deuil du départ des années)</div> +<div class="verse">Et c’est pourquoi, du fond de ces lointains du nord,</div> +<div class="verse">Je me sens regardé par ces yeux sans envie</div> +<div class="verse">Qui ne se tournent plus du côté de la vie</div> +<div class="verse">Mais sont orientés du côté du tombeau…</div> + +<div class="verse stanza">Yeux des vieilles maisons dont mes yeux sont les frères,</div> +<div class="verse">Lassés depuis longtemps des bonheurs temporaires,</div> +<div class="verse">Yeux plus touchants près de mourir ! Regard plus beau</div> +<div class="verse">De ces maisons qu’on va détruire en des jours proches !</div> +<div class="verse">O profanation ! meurtres avec les pioches</div> +<div class="verse">Abattant les vieux murs de qui l’âge avait l’air</div> +<div class="verse">De devoir les défendre un peu contre ces crimes…</div> +<div class="verse">Mais bientôt entreront les marteaux unanimes</div> +<div class="verse">Dans les vieux murs, pourtant sacrés comme une chair !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>V</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">En ces villes qu’attriste un chœur de girouettes,</div> +<div class="verse">Oiseaux de fer rêvant de fuir au haut des airs,</div> +<div class="verse">En des villes sans joie aux carrefours déserts</div> +<div class="verse">Où de rares passants, en grises silhouettes,</div> +<div class="verse">Se meuvent, balançant leur marche comme un glas,</div> +<div class="verse">On sent un froid silence uniforme qui plane ;</div> +<div class="verse">Si despotique, encor qu’il soit débile et las,</div> +<div class="verse">Qu’en lui tout cri se tait, que toute voix se fane,</div> +<div class="verse">Que même un bruit de pas déconcerte d’abord,</div> +<div class="verse">Que la moindre rumeur infinitésimale</div> +<div class="verse">Cause un trouble, paraît une chose anormale</div> +<div class="verse">Comme de rire auprès d’un malade qui dort.</div> +<div class="verse">Car le silence là vraiment s’atteste ! Il règne,</div> +<div class="verse">Il est impérieux, il est contagieux ;</div> +<div class="verse">Et le moins raffiné des passants s’en imprègne</div> +<div class="verse">Comme d’encens dans un endroit religieux.</div> + +<div class="verse stanza">Ah ! ces villes, ce grand silence monotone</div> +<div class="verse">Qu’augmente un son de cloche en tombant de la tour ;</div> +<div class="verse">Ce silence si vaste et si froid qu’on s’étonne</div> +<div class="verse">De survivre soi-même au néant d’alentour</div> +<div class="verse">Et de ne pas céder à la mort qui délie…</div> +<div class="verse">L’eau s’en vint d’elle-même au-devant d’Ophélie.</div> +<div class="verse">Or le silence doux, dont l’eau nous circonvient,</div> +<div class="verse">Nous tente et nous entraîne à son tour dans des roses…</div> +<div class="verse">La ville est morte aussi… Qu’est-ce qui nous retient ?</div> +<div class="verse">Et nous sentons vraiment comme l’Ordre des Choses !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Sur l’horizon confus des villes, les fumées</div> +<div class="verse">Au-dessus des murs gris et des clochers épars</div> +<div class="verse">Ondulent, propageant en de muets départs</div> +<div class="verse">Les tristesses du soir en elles résumées.</div> +<div class="verse">On dirait des aveux aux lèvres des maisons :</div> +<div class="verse">Chuchotement de brume, inscription en fuite,</div> +<div class="verse">Confidence du feu des âtres qui s’ébruite</div> +<div class="verse">Dans le ciel et raconte en molles oraisons</div> +<div class="verse">L’histoire des foyers où la cendre est éteinte.</div> + +<div class="verse stanza">Vague mélancolie au loin se propageant…</div> +<div class="verse">Car, parmi la langueur d’une cloche qui tinte,</div> +<div class="verse">On dirait des ruisseaux d’eau pâle voyageant,</div> +<div class="verse">Des ruisseaux de silence aux rives non précises</div> +<div class="verse">Dont le peu d’eau glisse au hasard, d’un cours mal sûr,</div> +<div class="verse">En méandres ridés, en courbes indécises</div> +<div class="verse">Et, comme dans la mer, va se perdre en l’azur !</div> + +<div class="verse stanza">C’est parce qu’on les sait ainsi tout éphémères</div> +<div class="verse">Qu’on les suit dans le ciel avec des yeux meilleurs ;</div> +<div class="verse">Elles que rien n’attache, elles qui vont ailleurs</div> +<div class="verse">Et dont les convois blancs emportent nos chimères</div> +<div class="verse">Comme dans de la ouate et dans des linges fins.</div> +<div class="verse">Évanouissement et dispersion lente</div> +<div class="verse">De la fumée au fond du ciel doux, par les fins</div> +<div class="verse">D’après-midi, lorsque le vent la violente,</div> +<div class="verse">Elle déjà si faible et qui meurt sans effort</div> +<div class="verse">— Neige qui fond ; encens perdu dans une église ;</div> +<div class="verse">Poussière du chemin qui se volatilise, —</div> +<div class="verse">Comme une âme glissant du sommeil dans la mort !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans les brumes d’hiver, vers Noël ou Toussaint,</div> +<div class="verse">Rien n’a désaffligé le morne crépuscule ;</div> +<div class="verse">Chaque ombre d’un passant, qui se hâte et recule,</div> +<div class="verse">Aux airs d’une cloche en route qui se plaint…</div> +<div class="verse">Et, dans ce désolant paysage de ville,</div> +<div class="verse">Les réverbères un par un sont allumés,</div> +<div class="verse">Si tristes, grelottant dans le verre fragile ;</div> +<div class="verse">C’est vraiment, dirait-on, des oiseaux enfermés</div> +<div class="verse">Et qui se font du mal sur les vitres menteuses,</div> +<div class="verse">Puis meurent longuement en spasmes de clarté ;</div> +<div class="verse">Ou c’est encor des roses jaunes souffreteuses</div> +<div class="verse">Ayant peur, ayant froid dans le cristal fouetté,</div> +<div class="verse">Et dont le vent effeuille à terre la lumière…</div> +<div class="verse">Lanternes s’allumant à l’heure coutumière</div> +<div class="verse">Plus ternes par les soirs de Noël ou Toussaint,</div> +<div class="verse">Qui s’allongent, dans l’air mouillé, comme des rampes</div> +<div class="verse">Et qu’en leur solitude aucun passant ne plaint,</div> +<div class="verse">Tristes lanternes, — sœurs malheureuses des lampes ! —</div> +<div class="verse">Que le vent exténue à chaque carrefour</div> +<div class="verse">Et qui n’auront jamais, dans ces jours de novembre,</div> +<div class="verse">Les doux miroirs, le nid d’étoffe d’une chambre,</div> +<div class="verse">Et le dorlotement des guimpes d’abat-jour !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quelques vieilles cités déclinantes et seules,</div> +<div class="verse">De qui les clochers sont de moroses aïeules,</div> +<div class="verse">Ont tout autour une ceinture de remparts.</div> +<div class="verse">Ceinture de tristesse et de monotonie,</div> +<div class="verse">Ceinture de fossés taris, d’herbe jaunie</div> +<div class="verse">Où sonnent des clairons comme pour des départs,</div> +<div class="verse">Vibrations de cuivre incessamment décrues ;</div> +<div class="verse">Tandis qu’au loin, sur les talus, quelques recrues</div> +<div class="verse">Vont et viennent dans la même ombre au battement</div> +<div class="verse">Monotone d’un seul tambour mélancolique…</div> +<div class="verse">Remparts désormais nuls ! citadelle qui ment !</div> +<div class="verse">Glacis démantelés, (ah ! ce nom symbolique !)</div> +<div class="verse">Car c’est vraiment glacé, c’est vraiment glacial</div> +<div class="verse">Ces manœuvres sur les glacis des villes vieilles,</div> +<div class="verse">Au rythme d’un tambour à peine martial</div> +<div class="verse">Et qui semble une ruche où meurent des abeilles !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>IX</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les cloches, c’est de la séculaire musique,</div> +<div class="verse">Musique dont la vie un peu se communique</div> +<div class="verse">A l’agonie, à la tristesse des murs gris</div> +<div class="verse">Qui se sentent moins seuls, un moment, moins aigris ;</div> +<div class="verse">Car c’est du bruit joyeux qui sur eux persévère</div> +<div class="verse">O vieux murs, rajeunis par ce chant cristallin,</div> +<div class="verse">Quand les cloches, au long d’un escalier de verre,</div> +<div class="verse">Viennent enguirlander, d’airs nouveaux, leur déclin.</div> +<div class="verse">Vieux murs, pignons déchus et pierres condamnées</div> +<div class="verse">Qui reprennent un peu de joie en entendant</div> +<div class="verse">Les cloches s’animer dans le rose occident,</div> +<div class="verse">Elles qui sont les sœurs de leurs jeunes années,</div> +<div class="verse">Elles qui sont les sœurs de joviale humeur</div> +<div class="verse">Et qui, pour égayer leur abandon qui meurt,</div> +<div class="verse">— O taciturnes murs qui n’ont plus qu’elles seules ! —</div> +<div class="verse">Vont inventer des jeux mièvres dans l’air muet.</div> + +<div class="verse stanza">Alors c’est tout à coup un galant menuet.</div> +<div class="verse">Danse de l’autre siècle où de frêles aïeules</div> +<div class="verse">Rapprennent à danser sur un air sémillant ;</div> +<div class="verse">Une fête de bronze au fond du ciel atone</div> +<div class="verse">Avec d’autres, encor plus vieilles, béquillant</div> +<div class="verse">A travers le silence et le froid de l’automne,</div> +<div class="verse">Qui viennent de tous les clochers du ciel natal…</div> +<div class="verse">Tandis que les vieux murs renaissent à leurs danses</div> +<div class="verse">Dans des robes sans plis aux froufrous de métal,</div> +<div class="verse">S’achevant par l’air vide en prestes révérences !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>X</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tel soir fané, telle heure éphémère suscite</div> +<div class="verse">Aux miroirs de mon Ame un souvenir de site ;</div> +<div class="verse">Sites recomposés, qu’on eût dit oubliés :</div> +<div class="verse">D’un canal mort avec deux rangs de peupliers</div> +<div class="verse">Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres ;</div> +<div class="verse">Et d’une âpre colline où de bêlantes chèvres,</div> +<div class="verse">Dont le cri se déchire aux épines aussi,</div> +<div class="verse">S’appellent l’une l’autre, et d’un air si transi !</div> +<div class="verse">Décor surtout des quais dormants en enfilade,</div> +<div class="verse">Pignons, rampes de bois par-dessus l’eau malade</div> +<div class="verse">Où chaque feu miré se délaye en halo,</div> +<div class="verse">Fragile et fugitif maquillage de l’eau</div> +<div class="verse">Qui, sous un heurt de vent, tout à coup s’évapore</div> +<div class="verse">Et fait que l’eau se mue en sommeil incolore !</div> + +<div class="verse stanza">Sites instantanés, comme à peine rêvés,</div> +<div class="verse">En contours immortels je les ai conservés</div> +<div class="verse">Et je les porte en moi, depuis combien d’années !</div> +<div class="verse">Seul un ciel identique, aux pâleurs surannées,</div> +<div class="verse">Triste comme celui qui me les faisait voir,</div> +<div class="verse">Les a ressuscités de moi-même ce soir ;</div> +<div class="verse">Et c’est ainsi toujours qu’au hasard des nuages</div> +<div class="verse">Revivent dans mon cœur de souffrants paysages !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">En des quartiers déserts de couvents et d’hospices,</div> +<div class="verse">Des quartiers d’exemplaire et stricte piété,</div> +<div class="verse">Je sais des murs en deuil vieillis sous les auspices</div> +<div class="verse">D’un calvaire où s’étale un Christ ensanglanté :</div> +<div class="verse">Plantée en ses cheveux, la couronne d’épines</div> +<div class="verse">Forme un buisson de clous, — le corps est en ruines,</div> +<div class="verse">Livide, comme si la lance, l’éraflant,</div> +<div class="verse">Avait jauni de fiel sa chair inoculée ;</div> +<div class="verse">Les yeux sont de l’eau morte ; et la plaie à son flanc</div> +<div class="verse">Est pareille au cœur noir d’une rose brûlée…</div> +<div class="verse">— Œuvre barbare et sombre où le Supplicié</div> +<div class="verse">Pend sur le bois noueux d’un gibet mal scié.</div> +<div class="verse">Or cette impression de calvaire subsiste</div> +<div class="verse">Lorsque le soir en longs crêpes tissés descend ;</div> +<div class="verse">Puisqu’on croit voir, au loin, dans le ciel qui s’attriste</div> +<div class="verse">Surgir la Nuit où perle une sueur de sang,</div> +<div class="verse">Si bien que l’on dirait la Nuit crucifiée !</div> +<div class="verse">Car les étoiles sont des clous de cruauté</div> +<div class="verse">Qui, s’enfonçant dans sa chair nue et défiée,</div> +<div class="verse">Lui font des trous et des blessures de clarté !</div> +<div class="verse">Ah ! cette passion qui toujours recommence !</div> +<div class="verse">Ce ciel que l’ombre ceint d’épines chaque soir !</div> +<div class="verse">Et soudain, comme au coup d’une invisible lance,</div> +<div class="verse">La lune est une plaie ouverte à son flanc noir.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Des femmes vont, le soir, se hâtant vers les Laudes,</div> +<div class="verse">Des femmes au cœur simple, en mantes de drap noir</div> +<div class="verse">Oscillant comme un glas qui s’éteint dans le soir,</div> +<div class="verse">Tandis qu’au fond du ciel croulent des cendres chaudes ;</div> +<div class="verse">Des femmes regardant d’un regard affligé,</div> +<div class="verse">Avec le blanc fané de leurs yeux mitigé</div> +<div class="verse">D’un violet de deuil comme les cinéraires ;</div> +<div class="verse">Et, sous le soleil mort qui soudain s’effondra,</div> +<div class="verse">Les cloches, s’accordant à ces cloches de drap,</div> +<div class="verse">S’acheminent ensemble en lents itinéraires…</div> +<div class="verse">Puis, quand leur parallèle affluence décroît</div> +<div class="verse">Sur les quais tout vibrants de leur tristesse enfuie,</div> +<div class="verse">On croit sentir venir de très loin une pluie</div> +<div class="verse">Musicale qui tombe en gouttes de son froid.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quand luit la Lune en des clartés irradiantes,</div> +<div class="verse">Quelle misère au long des quais. Dans le canal</div> +<div class="verse">Les maisons en surplomb ont l’air de mendiantes ;</div> +<div class="verse">Pauvresses à la file et que protègent mal</div> +<div class="verse">Du vieux lierre troué, des haillons de feuillage ;</div> +<div class="verse">Infirmes se traînant dans un pèlerinage,</div> +<div class="verse">Mendicité sans yeux, mendicité sans main,</div> +<div class="verse">C’est toute une misère au bord d’un grand chemin…</div> +<div class="verse">Tristesse des vieux murs tombés dans la misère,</div> +<div class="verse">Tristesse des maisons se reflétant dans l’eau !</div> +<div class="verse">Or la Lune est montée au ciel dans un halo</div> +<div class="verse">Et les carillons noirs égrènent leur rosaire…</div> +<div class="verse">C’est alors que le Soir, soudain apitoyé</div> +<div class="verse">Pour les vieux murs que nul n’assiste en leurs désastres,</div> +<div class="verse">Envoye à tel ou tel vieux mur pauvre et ployé</div> +<div class="verse">Des linges de lumière et des aumônes d’astres !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">C’est tout là-bas, parmi le Nord où tout est mort :</div> +<div class="verse">Des Beffrois survivant dans l’air frileux du nord ;</div> + +<div class="verse stanza">Les Beffrois invaincus, les Beffrois militaires,</div> +<div class="verse">Montés comme des cris vers les ciels planétaires ;</div> + +<div class="verse stanza">Eux dont les carillons sont une pluie en fer,</div> +<div class="verse">Eux dont l’ombre à leur pied met le froid de la mer !</div> + +<div class="verse stanza">Or, moi, j’ai trop vécu dans le Nord ; rien n’obvie</div> +<div class="verse">A cette ombre à présent des Beffrois sur ma vie.</div> + +<div class="verse stanza">Partout cette influence et partout l’ombre aussi</div> +<div class="verse">Des autres tours qui m’ont fait le cœur si transi ;</div> + +<div class="verse stanza">Et toujours tel cadran, que mon absence pleure,</div> +<div class="verse">Répandant dans mes yeux l’avancement de l’heure,</div> + +<div class="verse stanza">Tel cadran d’autrefois qui m’hallucine encor,</div> +<div class="verse">Couronne d’où, sur moi, s’effeuille l’heure en or !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">O ville, toi ma sœur à qui je suis pareil,</div> +<div class="verse">Ville déchue, en proie aux cloches, tous les deux</div> +<div class="verse">Nous ne connaissons plus les vaisseaux hasardeux</div> +<div class="verse">Tendant comme des seins leurs voiles au soleil,</div> +<div class="verse">Comme des seins gonflés par l’amour de la mer.</div> +<div class="verse">Nous sommes tous les deux la ville en deuil qui dort</div> +<div class="verse">Et n’a plus de vaisseaux parmi son port amer,</div> +<div class="verse">Les vaisseaux qui jadis y miraient leurs flancs d’or ;</div> +<div class="verse">Plus de bruits, de reflets… Les glaives des roseaux</div> +<div class="verse">Ont un air de tenir prisonnières les eaux,</div> +<div class="verse">Les eaux vides, les eaux veuves, où le vent seul</div> +<div class="verse">Circule comme pour les étendre en linceul…</div> +<div class="verse">Nous sommes tous les deux la tristesse d’un port</div> +<div class="verse">Toi, ville ! toi ma sœur douloureuse qui n’as</div> +<div class="verse">Que du silence et le regret des anciens mâts ;</div> +<div class="verse">Moi, dont la vie aussi n’est qu’un grand canal mort</div> + +<hr> + + +<div class="verse stanza">Qu’importe ! dans l’eau vide on voit mieux tout le ciel,</div> +<div class="verse">Tout le ciel qui descend dans l’eau clarifiée,</div> +<div class="verse">Qui descend dans ma vie aussi pacifiée.</div> +<div class="verse">Or, ceci n’est-ce pas l’honneur essentiel</div> +<div class="verse">— Au lieu des vaisseaux vains qui s’agitaient en elles, —</div> +<div class="verse">De refléter les grands nuages voyageant,</div> +<div class="verse">De redire en miroir les choses éternelles,</div> +<div class="verse">D’angéliser d’azur leur nonchaloir changeant,</div> +<div class="verse">Et de répercuter en mirage sonore</div> +<div class="verse">La mort du jour pleuré par les cuivres du soir !</div> +<div class="verse">Or c’est pour être ainsi souples à son vouloir</div> +<div class="verse">Que le ciel lointain, l’une et l’autre, nous colore</div> +<div class="verse">Et décalque dans nous ses jardins de douceur</div> +<div class="verse">O toi, mon Ame, et toi, Ville Morte, ma sœur !</div> + +<hr> + + +<div class="verse stanza">Et c’est pour être ainsi que l’une et l’autre est digne</div> +<div class="verse">De la toute-présence en elle d’un doux cygne,</div> +<div class="verse">Le cygne d’un beau rêve acquis à ce silence</div> +<div class="verse">Qui s’effaroucherait d’un peu de violence</div> +<div class="verse">Et qui n’arrive là flotter comme une palme</div> +<div class="verse">Qu’à cause du repos, à cause du grand calme,</div> +<div class="verse">Cygne blanc dont la queue ouverte se déploie,</div> +<div class="verse">— Barque de clair de lune et gondole de soie —</div> +<div class="verse">Cygne blanc, argentant l’ennui des mornes villes,</div> +<div class="verse">Qui hérisse parfois dans les canaux tranquilles</div> +<div class="verse">Son candide duvet tout impressionnable ;</div> +<div class="verse">Puis, quand tombe le soir, cargué comme les voiles,</div> +<div class="verse">— Dédaignant le voyage et la mer navigable —</div> +<div class="verse">Sommeille, l’aile close, en couvant des étoiles !</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">CLOCHES DU DIMANCHE</h2> + + +<h3>I</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dimanche : un pâle ennui d’âme, un désœuvrement</div> +<div class="verse">De doigts inoccupés tapotant sourdement</div> +<div class="verse">Les vitres, comme pour savoir leur peine occulte ;</div> +<div class="verse">— Ah ! ce gémissement du verre qu’on ausculte ! —</div> +<div class="verse">Dimanche : l’air à soi-même dans la maison</div> +<div class="verse">D’un veuf qui ne veut pas aider sa guérison</div> +<div class="verse">Quand les bruits du dehors se ouatent de silence.</div> +<div class="verse">Dimanche : impression d’être en exil ce jour,</div> +<div class="verse">Long jour que le chagrin des cloches influence,</div> +<div class="verse">Et sans cesse ce long dimanche est de retour !</div> +<div class="verse">Ah ! le triste bouquet des heures du dimanche ;</div> +<div class="verse">C’est un triste bouquet de fleurs qui lentement</div> +<div class="verse">Meurt dans un verre d’eau sur une nappe blanche…</div> +<div class="verse">M’en sauver, le pourrai-je ? Et l’éviter, comment ?</div> +<div class="verse">Ce jour de demi-deuil aux couleurs trop calmées</div> +<div class="verse">Où mon cœur odieux s’en va dans les fumées.</div> +<div class="verse">J’en ai l’obsession, j’en ai peur, j’en ai froid</div> +<div class="verse">Du spleen hebdomadaire où ce jour me ramène :</div> +<div class="verse">Tandis que je me leurre au long de la semaine,</div> +<div class="verse">Flux et reflux de jours qui s’accroît et décroît,</div> +<div class="verse">Dont l’écume est un peu de vanité qui chante,</div> +<div class="verse">Voici que le repos dominical me hante</div> +<div class="verse">Et déjà m’apparaît comme un repos amer,</div> +<div class="verse">Repos nu d’une grève au départ de la mer,</div> +<div class="verse">Grève morte du long dimanche infinissable</div> +<div class="verse">Qui coagule au loin ses silences de sable…</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>II</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le dimanche est toujours tel que dans notre enfance ;</div> +<div class="verse">Un jour vide, un jour triste, un jour pâle, un jour nu ;</div> +<div class="verse">Un jour long comme un jour de jeûne et d’abstinence</div> +<div class="verse">Où l’on s’ennuie ; où l’on se semble revenu</div> +<div class="verse">D’un beau voyage en un pays de gaîté verte,</div> +<div class="verse">Encore dérouté dans sa maison rouverte</div> +<div class="verse">Et se cherchant de chambre en chambre tout le jour…</div> +<div class="verse">Or le dimanche est ce premier jour de retour !</div> + +<div class="verse stanza">Un jour où le silence, en neige immense, tombe ;</div> +<div class="verse">Un jour comme anémique, un jour comme orphelin,</div> +<div class="verse">Ayant l’air d’une plaine avec un seul moulin</div> +<div class="verse">Géométriquement en croix comme une tombe.</div> +<div class="verse">Il se remontre à moi tel qu’il s’étiolait</div> +<div class="verse">Naguère, ô jour pensif qui pour mes yeux d’enfance</div> +<div class="verse">Apparaissait sous la forme d’une nuance :</div> +<div class="verse">Je le voyais d’un pâle et triste violet,</div> +<div class="verse">Le violet du demi-deuil et des évêques,</div> +<div class="verse">Le violet des chasubles du temps pascal.</div> +<div class="verse">Dimanches d’autrefois ! Ennui dominical</div> +<div class="verse">Où les cloches, tintant comme pour des obsèques,</div> +<div class="verse">Propageaient dans notre âme une peur de mourir.</div> + +<div class="verse stanza">Or toujours le dimanche est comme aux jours d’enfance :</div> +<div class="verse">Un étang sans limite, où l’on voit dépérir</div> +<div class="verse">Des nuages parmi des moires de silence ;</div> +<div class="verse">Dimanche : une tristesse, un émoi sans raison…</div> +<div class="verse">Impression d’un blanc bouquet mélancolique</div> +<div class="verse">Qui meurt ; impression tristement angélique</div> +<div class="verse">D’une petite sœur malade en la maison…</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>III</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le dimanche s’allonge en toile monotone</div> +<div class="verse">Où bien emmailloter son ennui gémissant ;</div> +<div class="verse">Toile blanche des longs dimanches de l’automne</div> +<div class="verse">Dont la blancheur fait voir que le cœur est en sang ;</div> +<div class="verse">Contraste grâce à quoi la plaie est évidente</div> +<div class="verse">Et saigne en rouges flots parmi le linge blanc.</div> +<div class="verse">Or comment le guérir ce cœur qui fait semblant</div> +<div class="verse">D’être heureux du dimanche où plus rien ne le hante ?</div> +<div class="verse">Comment le dorloter en un rêve opportun</div> +<div class="verse">Et comment peu à peu faire cette œuvre pie</div> +<div class="verse">Qu’en douceur les instants s’en aillent un à un,</div> +<div class="verse">Comme la toile meurt fil à fil en charpie ?</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>IV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La langueur du dimanche et son morose ennui</div> +<div class="verse">N’est-ce pas d’être inapte à l’ivresse de vivre,</div> +<div class="verse">Considérant la joie et le rire d’autrui</div> +<div class="verse">Comme, à chaque fenêtre, en calmes plis de givre,</div> +<div class="verse">La mousseline ou le tulle blanc des rideaux,</div> +<div class="verse">Comme le tulle blanc des rideaux considère</div> +<div class="verse">Les nuages qui sont du tulle légendaire,</div> +<div class="verse">Les nuages errant comme en un pays d’eaux,</div> +<div class="verse">Dont la blancheur en vols de cygnes s’évapore</div> +<div class="verse">Ou se teinte en jardins de beaux rhododendrons ;</div> +<div class="verse">Au lieu qu’eux, les rideaux, leur tulle est incolore</div> +<div class="verse">— Ah ! les bonheurs aussi dont nous nous abstiendrons ! —</div> +<div class="verse">Et demeure captif dans les chambres songeuses,</div> +<div class="verse">Incapable de suivre et pourtant enviant</div> +<div class="verse">La folie au soleil des formes voyageuses ;</div> +<div class="verse">Tulle à jamais privé de l’azur ambiant,</div> +<div class="verse">Tulle des blancs rideaux qui s’empêche de vivre</div> +<div class="verse">Et d’effeuiller à l’air ses calmes fleurs de givre !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>V</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tel dimanche pour moi s’embaume de la voix</div> +<div class="verse">Des soprani, s’ouvrant comme une cassolette</div> +<div class="verse">Dans quelque église. O voix doucement aigrelette ;</div> +<div class="verse">Chant comme tuyauté, comme raide d’empois,</div> +<div class="verse">Évoquant des rochets plissés de séminaires.</div> +<div class="verse">Tout à coup l’orgue exulte et roule ses tonnerres,</div> +<div class="verse">Puis se tait ; et le chant des soprani reprend,</div> +<div class="verse">Chant frêle, chant mouillé parmi la vaste église,</div> +<div class="verse">Montant dans le silence et le réfrigérant</div> +<div class="verse">De son mince jet d’eau qui se volatilise…</div> +<div class="verse">L’orgue encor recommence à hisser ses velours</div> +<div class="verse">Qui s’éploient à grands plis sonores dans l’abside ;</div> +<div class="verse">Puis un autre motet frêlement se décide</div> +<div class="verse">Et s’entr’aperçoit vague entre les piliers lourds.</div> +<div class="verse">Oh ! si vague, on dirait un cierge qui s’allume ;</div> +<div class="verse">Ce n’est pas un oiseau ; c’est à peine une plume</div> +<div class="verse">Qui vacille dans le vent doux des encensoirs…</div> + +<div class="verse stanza">Et l’orgue de nouveau hisse ses velours noirs.</div> + +<div class="verse stanza">Or en les entendant, ces voix insexuelles,</div> +<div class="verse">On songe aux vieux tableaux, on songe aux chérubins</div> +<div class="verse">Qu’en des Assomptions les Primitifs ont peints,</div> +<div class="verse">Des chérubins n’ayant qu’une tête et des ailes,</div> +<div class="verse">Enfants-fleurs d’un jardin quasi-religieux,</div> +<div class="verse">Envolement de lis devenant des colombes…</div> + +<div class="verse stanza">Ah ! ces chants d’innocence, et si contagieux !</div> +<div class="verse">Linges frais par-dessus la fièvre de nos lombes…</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Douleur d’aller, courbé sous la croix de son Art,</div> +<div class="verse">Sans Madeleine, oignant vos pieds avec du nard ;</div> +<div class="verse">D’aller seul, le dimanche, à travers les soirs ternes,</div> +<div class="verse">Sans Marthe, sans Marie et le disciple Jean ;</div> +<div class="verse">Seul à voir, comme des blessures, les lanternes</div> +<div class="verse">Saigner frileusement dans un site affligeant.</div> +<div class="verse">On sent l’ombre à son front qui se tresse en épines ;</div> +<div class="verse">— Ah ! quel est le Calvaire où la rue aboutit ? —</div> +<div class="verse">Mais un peu de pitié vient des cloches voisines,</div> +<div class="verse">La muette bonté des choses compatit,</div> +<div class="verse">Et, sa peine, on l’essuie aux pâles vitres nues</div> +<div class="verse">Comme à des linges de Véronique s’offrant,</div> +<div class="verse">O décalque fragile où tu te continues</div> +<div class="verse">Mon âme du dimanche, avec l’air si souffrant !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le dimanche est le jour où l’on entend les cloches !</div> +<div class="verse">Le dimanche est le jour où l’on pense à la mort !</div> +<div class="verse">Car, parmi le repos de la ville qui dort,</div> +<div class="verse">Les cloches vibrent mieux, ébruitant leurs reproches</div> +<div class="verse">Et leur conseil de se résigner à mourir,</div> +<div class="verse">Elles dont coup à coup les forces sont décrues</div> +<div class="verse">Et dont neigent les lis de bronze dans les rues ;</div> +<div class="verse">Chacun en leur départ s’écoute dépérir</div> +<div class="verse">Et sent un peu de soi, de minute en minute,</div> +<div class="verse">Qui s’en va, qui s’effeuille et tombe à l’unisson,</div> +<div class="verse">Qui lentement se fane et meurt avec le son</div> +<div class="verse">Dans l’air vorace, en une inexorable chute…</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les cloches ? Ah ! qui donc, quel évêque hypocondre,</div> +<div class="verse">Chef de la primitive Église les fit fondre ?</div> +<div class="verse">Qui donc les inventa ? Peut-être qu’il y a</div> +<div class="verse">Un moine misanthrope et las d’Alleluia</div> +<div class="verse">Qui fit avec du fer la cloche originelle,</div> +<div class="verse">En forme de sa robe, et noire aussi comme elle !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>IX</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dimanche, c’était jour de lentes promenades</div> +<div class="verse">Par des quais endormis, de vastes esplanades,</div> +<div class="verse">Au long d’un mur d’hospice, au long d’un canal mort</div> +<div class="verse">Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe…</div> + +<div class="verse stanza">Dimanche, ah ! quel silence ! Et l’âme qui se fripe</div> +<div class="verse">A tout ce petit vent acidulé du nord !</div> +<div class="verse">Silence du dimanche autour du Séminaire</div> +<div class="verse">Et silence surtout Place de l’Évêché</div> +<div class="verse">Où divaguait parfois le bruit endimanché</div> +<div class="verse">D’une cloche très vieille et valétudinaire.</div> + +<div class="verse stanza">Des Béguines, au loin, passaient, hâtant le pas,</div> +<div class="verse">Gardant l’émoi sur leurs faces anémiées</div> +<div class="verse">D’avoir le matin même été communiées,</div> +<div class="verse">Heureuses, et disant des chapelets tout bas,</div> +<div class="verse">Tout en s’en revenant des Vêpres terminées.</div> + +<div class="verse stanza">Et la cloche perdue entre les cheminées</div> +<div class="verse">Se dépêchait, béguine elle-même, vivant</div> +<div class="verse">Dans sa tour, comme les autres dans leur couvent.</div> +<div class="verse">Sœur tourière du ciel en des guimpes fanées,</div> +<div class="verse">Semant un bruit de clés au fond de l’air transi</div> +<div class="verse">Où, béquillant un peu sous l’amas des années,</div> +<div class="verse">Elle faisait sa ronde, en robe noire aussi…</div> + +<div class="verse stanza">Or, depuis lors, la cloche est celle qui chemine ;</div> +<div class="verse">Et toujours le dimanche est un jour où j’entends</div> +<div class="verse">Une cloche au-dessus de mon âme, béguine</div> +<div class="verse">Ponctuelle, aux accès de toux intermittents,</div> +<div class="verse">Qui m’avertit du ciel et que la messe est dite</div> +<div class="verse">Et m’égoutte ses sons comme de l’eau bénite…</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>X</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tristesse ! je suis seul ; c’est dimanche ; il pleuvine !</div> +<div class="verse">Les vitres sont déjà comme des crêpes morts</div> +<div class="verse">Que faufile une pluie intermittente et fine.</div> +<div class="verse">Et rien à faire ici ! rien à faire au dehors</div> +<div class="verse">Où les passants s’en vont monotones et tristes…</div> +<div class="verse">Or j’en rêve, parmi ce pluvieux décor,</div> +<div class="verse">De plus seuls et de plus inégayés encor :</div> +<div class="verse">D’abord les continents et doux séminaristes</div> +<div class="verse">Qui se hâtent, qui s’en vont deux à deux, là-bas,</div> +<div class="verse">Voués jusqu’à la mort à de noirs célibats</div> +<div class="verse">Quand nous avons l’amour comme une bonne lampe !</div> +<div class="verse">Puis je songe au troupeau puéril et transi</div> +<div class="verse">D’orphelines en deuil se dépêchant aussi</div> +<div class="verse">Dans ce soir triste et la bruine qui les trempe…</div> + +<div class="verse stanza">Tristesse du dimanche, ô mon âme ! où tu n’as</div> +<div class="verse">Pour ressource que de songer aux orphelines</div> +<div class="verse">S’en retournant vers leurs lointains orphelinats,</div> +<div class="verse">Si frileuses, malgré leurs longues pèlerines…</div> +<div class="verse">Et seul, mélancolique, en mon dormant logis,</div> +<div class="verse">J’occupe à les aimer mon rêve qui s’ennuie,</div> +<div class="verse">Et j’entends de chez moi distinctement la pluie</div> +<div class="verse">Faufiler leurs bonnets de linge défraîchis.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les cloches des dolents dimanches sont des gloses</div> +<div class="verse">Élucidant le cas des choses inécloses,</div> +<div class="verse">De ce qui fut naguère et qui n’a pas duré :</div> +<div class="verse">Raisin qui s’évapore aussitôt pressuré ;</div> +<div class="verse">Étang qui se dessèche en un beau paysage ;</div> +<div class="verse">Voix des enfants de chœur qui sont morts en bas âge</div> +<div class="verse">Et dont nous retrouvons dans les blancs angélus</div> +<div class="verse">Les soprani filant leurs sons irrésolus…</div> + +<div class="verse stanza">Les cloches ont la voix des choses démodées ;</div> +<div class="verse">Bonnes cloches du soir qui sont inféodées</div> +<div class="verse">Aux meilleurs souvenirs d’enfance et de regret :</div> +<div class="verse">Car en les entendant, les vieilles cloches noires,</div> +<div class="verse">— Bruit d’airain, grincement de serrure — on dirait</div> +<div class="verse">Que se sont, dans le ciel, rouvertes les armoires</div> +<div class="verse">Où dorment, sans emploi, nos layettes d’enfant</div> +<div class="verse">Dont le beau linge, à lents coups de cloches, se fend</div> +<div class="verse">Puis s’envole, vidé de gestes, blancs mélanges…</div> +<div class="verse">Et j’écoute sur moi la chute de mes langes !</div> + +<div class="verse stanza">Combien d’autres rappels des choses d’autrefois :</div> +<div class="verse">Des couronnes de sons sur d’anciens convois</div> +<div class="verse">De morts qu’on oubliait et qu’on se remémore ;</div> +<div class="verse">Et ces effeuillements vagues dans l’air sonore !</div> +<div class="verse">Vieilles cloches vidant leurs corbeilles de fer</div> +<div class="verse">D’où tombe un buis d’antan aux branchettes fanées,</div> +<div class="verse">Le buis bénit d’un temps pascal lointain et cher…</div> +<div class="verse">Et je recueille en moi le buis mort des Années !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le dimanche est un ciel vide et silencieux</div> +<div class="verse">Où j’écoute frémir les coiffes des Béguines</div> +<div class="verse">Dont la marche aboutit à mon cœur anxieux.</div> +<div class="verse">Halo de bruit autour des faces ivoirines,</div> +<div class="verse">Halo de bruit malgré l’absence m’arrivant…</div> +<div class="verse">Ah ! cela vient vers moi de si loin dans le vent</div> +<div class="verse">Ces frissons de cornette en forme de colombe :</div> +<div class="verse">Quelque chose de blanc qui sur les fronts surplombe ;</div> +<div class="verse">Ailes faites de neige et de linge qui dort,</div> +<div class="verse">Ailes faites aussi d’un peu de clair de lune</div> +<div class="verse">Qui paraissent, ayant replié leur essor,</div> +<div class="verse">Être le Saint-Esprit descendu sur chacune !</div> +<div class="verse">Car les Béguines sont les sœurs du Saint-Esprit ;</div> +<div class="verse">Et leurs calmes couvents, dans les enclos gothiques,</div> +<div class="verse">Ne sont-ce pas plutôt des colombiers mystiques ?</div> +<div class="verse">Essaims d’âmes (encore un peu, Dieu les proscrit)</div> +<div class="verse">Qui se reposent là, dans des haltes bénignes,</div> +<div class="verse">En picorant les grains bénits des chapelets ;</div> +<div class="verse">Mais s’en iront bientôt par les soirs violets</div> +<div class="verse">Sur leurs ailes de linge aux blancheurs rectilignes.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les cloches dans le ciel ont assez de nuances</div> +<div class="verse">En pleurant les décès, pour chanter les naissances ;</div> +<div class="verse">Les cloches, ce mobile et divin truchement,</div> +<div class="verse">Versant comme des pleurs sur un enterrement,</div> +<div class="verse">Effeuillant comme des bouquets sur les baptêmes.</div> +<div class="verse">— Urnes de lilas blancs ! — Urnes de chrysanthèmes ! —</div> +<div class="verse">Tantôt on y perçoit les bruits d’un corbillard</div> +<div class="verse">Qui s’en irait dans la banlieue et le brouillard ;</div> +<div class="verse">Puis, à d’autres moments, oscillant en mesure</div> +<div class="verse">Sous les nuages blancs en rideaux de guipure,</div> +<div class="verse">Les cloches, dorlotant les cœurs d’enfants nouveaux,</div> +<div class="verse">Ont le balancement musical des berceaux !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dimanche, après-midi de dimanche, en province !</div> +<div class="verse">Repos dominical : pâles rideaux levés</div> +<div class="verse">Pour de rares passants moins réels que rêvés,</div> +<div class="verse">Ombres, sur un écran, que le soir triste évince…</div> +<div class="verse">Solitude du soir dans la vaste maison</div> +<div class="verse">Où bat le pouls de la pendule qui s’ennuie ;</div> +<div class="verse">Silence où l’on entend une petite pluie,</div> +<div class="verse">— Fine pluie automnale et d’arrière-saison, —</div> +<div class="verse">Épingler d’acier froid les vitres déjà mortes.</div> +<div class="verse">Essai de s’égayer avec les pianos</div> +<div class="verse">En dépit du vent noir qui pleure sous les portes ;</div> +<div class="verse">Mais, triste, la musique, — écho des casinos</div> +<div class="verse">Et des valses de l’autre été si tôt fanées ;</div> +<div class="verse">Triste, car c’est funèbre et vain, tous ces efforts,</div> +<div class="verse">Tout ce désir d’un peu s’évader des années</div> +<div class="verse">Et d’échapper à la tristesse du dehors,</div> +<div class="verse">A la tristesse aussi du vent plein de reproches,</div> +<div class="verse">Tristesse du dimanche où s’affligent les cloches !</div> +<div class="verse">Dimanche, après-midi de dimanche ! Langueur</div> +<div class="verse">De la vaste maison, vide de l’heure enfuie,</div> +<div class="verse">Où l’on entend dans l’ombre une petite pluie.</div> +<div class="verse">Épingler d’acier froid les vitres de son cœur !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les longs dimanches soir, toutes ces existences</div> +<div class="verse">Réduites à songer si tristement, là-bas :</div> +<div class="verse">Vieilles filles qu’on voue à des impénitences,</div> +<div class="verse">Cœurs vierges dans le noir étui des célibats.</div> + +<div class="verse stanza">Et des hortensias, couleur de leur visage,</div> +<div class="verse">Se fanent lentement sur les châssis ; ainsi</div> +<div class="verse">Leur jeunesse, sans nul amour, sans bon présage,</div> +<div class="verse">Derrière les carreaux effeuille son souci.</div> + +<div class="verse stanza">Là-bas, toujours la même apparence d’automne</div> +<div class="verse">Parmi ces meubles vieux, ces cadres dédorés,</div> +<div class="verse">Ces miroirs d’eau souffrante où la clarté tâtonne,</div> +<div class="verse">— Vieilles filles sans joie aux gestes timorés,</div> + +<div class="verse stanza">Vieilles filles, le front collé contre la vitre !</div> +<div class="verse">Vitre provinciale, écran mort et fermé</div> +<div class="verse">Où ne s’ébauche rien qu’un passage de mitre</div> +<div class="verse">Quand la Procession sort un dimanche, en mai !</div> + +<div class="verse stanza">C’est la vie anonyme ! oh ! morne et désolée,</div> +<div class="verse">Dans ces chambres, sans même un bonheur anodin…</div> +<div class="verse">Et les rideaux tombants de guipure gelée</div> +<div class="verse">Sont comme un immuable et glacial jardin.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XVI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans mon Ame, sous des guirlandes d’encens bleu,</div> +<div class="verse">Vont des Processions d’anciennes Fête-Dieu ;</div> +<div class="verse">Processions de mai qu’on croyait disparues,</div> +<div class="verse">Processions d’enfance en l’honneur du Saint-Sang ;</div> +<div class="verse">Car mon Ame a toujours, dans le noir de ses rues,</div> +<div class="verse">Quelque Procession au plain-chant grandissant :</div> +<div class="verse">Voix s’ajourant dans moi, comme filigranées,</div> +<div class="verse">Enfants de chœur aux voix douces, aux frêles voix,</div> +<div class="verse">Ciselures des beaux dimanches d’autrefois,</div> +<div class="verse">Or frais qui s’éternise aux chasubles fanées !</div> +<div class="verse">Et dans mon Ame, où rêve un encens bleuissant,</div> +<div class="verse">Parmi des prêtres noirs, de blanches théories,</div> +<div class="verse">S’attarde la Fiole en des orfèvreries,</div> +<div class="verse">Rouge du seul rubis possédé du Saint-Sang.</div> +<div class="verse">O goutte de la Plaie ouverte par la Lance,</div> +<div class="verse">La relique sacrée en mon Ame s’avance…</div> +<div class="verse">Or, supposez un heurt sur le cristal béni,</div> +<div class="verse">Et voyez-vous soudain couler tout l’Infini,</div> +<div class="verse">Et voyez-vous, en moi, mon sang qui s’étiole</div> +<div class="verse">Rajeuni par le Sang divin de la Fiole ?</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XVII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Douceur parfois d’aller le dimanche à l’église</div> +<div class="verse">Édulcorer ses yeux aux offices du soir,</div> +<div class="verse">Être l’Ame qui s’est carguée et qui s’enlise,</div> +<div class="verse">Être l’Ame soudain fraîche comme un parloir,</div> +<div class="verse">Ce pendant que l’encens, avec mélancolie,</div> +<div class="verse">En rubans bleus à notre enfance nous relie…</div> + +<div class="verse stanza">Et douceur pour les Yeux de retourner encor</div> +<div class="verse">Dans les vitraux profonds qui sont des jardins d’or</div> +<div class="verse">Où des anges, vêtus de lin, tiennent des palmes</div> +<div class="verse">Et de rigides lis comme des jets d’eau calmes.</div> + +<div class="verse stanza">Et douceur pour les Doigts, repris du culte ancien,</div> +<div class="verse">D’allumer sur le noir candélabre, à Complies,</div> +<div class="verse">Quelque cierge qu’on suit des yeux, qu’on sait le sien ;</div> +<div class="verse">Mais si malingre, ô ma Lueur, tu te déplies !</div> +<div class="verse">Toi propitiatoire auprès de Dieu pour moi,</div> +<div class="verse">Dieu qui sait gré du moindre acte d’un peu de foi,</div> +<div class="verse">Et pardonne en faveur de la douleur des cires :</div> +<div class="verse">Prix de nos fautes ! Pleurs des cierges dans les nefs</div> +<div class="verse">Dont la flamme s’immole en des supplices brefs,</div> +<div class="verse">Bonnes cires qui sont si doucement martyres !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XVIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’eau houleuse du port est sans mirage aucun.</div> +<div class="verse">Mais, dans le somnolent dimanche, il suffit qu’un</div> +<div class="verse">Souffle d’air passe au fil du bassin qui repose</div> +<div class="verse">Pour propager le vert reflet des peupliers,</div> +<div class="verse">Quand se crispe en frissons de moire l’eau morose…</div> + +<div class="verse stanza">C’est ainsi que la cloche aux glas multipliés</div> +<div class="verse">Dans l’Ame du dimanche, où toute rumeur cesse,</div> +<div class="verse">Agrandit longuement des cercles de tristesse.</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">AU FIL DE L’AME</h2> + + +<h3>I</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ne plus être qu’une âme au cristal aplani</div> +<div class="verse">Où le ciel propagea ses calmes influences ;</div> +<div class="verse">Et, transposant en soi des sons et des nuances,</div> +<div class="verse">Mêler à leurs reflets une part d’infini.</div> +<div class="verse">Douceur ! c’est tout à coup une plainte de flûte</div> +<div class="verse">Qui dans cette eau de notre âme se répercute ;</div> +<div class="verse">Là meurt une fumée ayant des bleus d’encens…</div> +<div class="verse">Ici chemine un bruit de cloche qui pénètre</div> +<div class="verse">Avec un glissement de béguine ou de prêtre,</div> +<div class="verse">Et mon âme s’emplit des roses que je sens…</div> +<div class="verse">Au fil de l’âme flotte un chant d’épithalame ;</div> +<div class="verse">Puis je reflète un pont debout sur des bruits d’eaux</div> +<div class="verse">Et des lampes parmi les neiges des rideaux…</div> +<div class="verse">Que de reflets divers mirés au fil de l’âme !</div> + +<div class="verse stanza">Mais n’est-ce pas trop peu ? n’est-ce pas anormal</div> +<div class="verse">Qu’aucun homme ne soit arrivé de la ville</div> +<div class="verse">Pour ajouter sa part de mirage amical</div> +<div class="verse">Aux Choses en reflets dans notre âme tranquille ?</div> +<div class="verse">Nulle présence humaine et nul visage au fil</div> +<div class="verse">De cette âme qui n’a reflété que des cloches.</div> +<div class="verse">Ah ! sentir tout à coup la tiédeur d’un profil,</div> +<div class="verse">Des yeux posés sur soi, des lèvres vraiment proches…</div> +<div class="verse">Fraternelle pitié d’un passant dans le soir</div> +<div class="verse">Par qui l’on n’est plus seul, par qui vit le miroir !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>II</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">On dirait d’une ville en l’âme se mirant</div> +<div class="verse">Avec des peupliers sur les bords, soupirant</div> +<div class="verse">Sans qu’on puisse savoir, par un subtil triage,</div> +<div class="verse">Si, dans l’eau qui gémit, c’est le bruit du feuillage</div> +<div class="verse">Ou si l’eau se lamente avec sa propre voix.</div> +<div class="verse">On dirait d’une ville aux innombrables toits…</div> +<div class="verse">— C’est triste, toutes ces fenêtres éclairées</div> +<div class="verse">Au bord de l’âme, au bord de l’eau — tristes soirées !</div> +<div class="verse">Triste ville de songe en l’âme s’encadrant</div> +<div class="verse">Qui pensivement porte un clocher et l’enfonce</div> +<div class="verse">Dans cette eau sans refus que son mirage fonce ;</div> +<div class="verse">Et voici qu’à ce fil de l’âme le cadran</div> +<div class="verse">Fond et se change en un clair de lune liquide…</div> +<div class="verse">Le cadran, or et noir, a perdu sa clarté ;</div> +<div class="verse">Le temps s’est aboli sur l’orbe déjà vide</div> +<div class="verse">Et dans l’âme sans heure on vit d’éternité.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>III</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mon âme a pris la lune heureuse pour exemple.</div> +<div class="verse">Elle est là-haut, couleur de ruche, avec les yeux</div> +<div class="verse">Calmes et dilatés dans sa face très ample.</div> +<div class="verse">Or mon âme, elle aussi, dans un ciel otieux,</div> +<div class="verse">Toute aux raffinements que son caprice crée</div> +<div class="verse">N’aime plus que sa propre atmosphère nacrée.</div> +<div class="verse">Qu’importe, au loin, la vie et sa vaste rumeur…</div> +<div class="verse">Mon âme, où tout désir se décolore et meurt,</div> +<div class="verse">N’a vraiment plus souci que d’elle et ne prolonge</div> +<div class="verse">Rien d’autre que son songe et son divin mensonge</div> +<div class="verse">Et ne regarde plus que son propre halo.</div> +<div class="verse">Ainsi, du haut du ciel, sans remarquer la ville</div> +<div class="verse">Ni les tours, ni les lis dans le jardin tranquille,</div> +<div class="verse">La lune se contemple elle-même dans l’eau !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>IV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mon âme est dans l’exil, plaintive et détrônée ;</div> +<div class="verse">Quel goût peut-elle avoir des ivresses d’ici</div> +<div class="verse">Et de la fausse joie un peu carillonnée</div> +<div class="verse">Qui descend sur sa peine à travers l’air transi ?</div> +<div class="verse">Mais elle se console avec la vie en songe,</div> +<div class="verse">La vie emmaillotée aux langes du mensonge.</div> + +<div class="verse stanza">Mon âme a trop souffert aux chemins du Réel</div> +<div class="verse">Et s’en trouve à jamais comme en convalescence.</div> +<div class="verse">C’est fini tout espoir, tout effort manuel</div> +<div class="verse">Pour tirer de la vie un peu de renaissance</div> +<div class="verse">Et vendanger soi-même, ainsi qu’on le voulait,</div> +<div class="verse">Quelques grappes encore de raisin violet…</div> +<div class="verse">Les vignes sont en proie à d’autres que j’ignore ;</div> +<div class="verse">Déjà le vin fermente en leur pressoir sonore ;</div> +<div class="verse">Et pour moi désormais, terrain hostile et nu,</div> +<div class="verse">La vie est un jardin d’épines et d’épées.</div> + +<div class="verse stanza">Mais les Rêves du moins sont le monde ingénu</div> +<div class="verse">Où se réfugieront nos mains inoccupées ;</div> +<div class="verse">Qu’importe, au loin, la vie, et les appels des cors !</div> +<div class="verse">Les liesses du cuivre énamouré sont brèves ;</div> +<div class="verse">Et notre âme sait bien qu’il n’y a que les Rêves</div> +<div class="verse">Qu’on puisse aimer toujours comme on aime les morts.</div> + +<div class="verse stanza">Les Rêves ! Eux, du moins, sont une amitié sûre,</div> +<div class="verse">Joyaux où dort une lumière qui s’azure</div> +<div class="verse">Éternelle et multicolore comme l’eau…</div> +<div class="verse">Et cela met en nous un trésor frais et beau.</div> +<div class="verse">Ah ! Seigneur ! augmentez en moi cette richesse</div> +<div class="verse">Dont je suis à la fois le maître et le gardien ;</div> +<div class="verse">Et, de rêves nouveaux, refaites-moi largesse,</div> +<div class="verse">O Seigneur, donnez-moi mon Rêve quotidien !…</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>V</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les rêves : des miroirs où nous nous délayons</div> +<div class="verse">Comme éternels déjà, dans un recul d’espace ;</div> +<div class="verse">Les rêves : des rouets auxquels, d’une main lasse,</div> +<div class="verse">Nous envidons de la fumée et des rayons,</div> +<div class="verse">Du vent, des cheveux morts et des fils de la Vierge ;</div> +<div class="verse">Les rêves : un bouquet qui tout à coup émerge</div> +<div class="verse">Les nuits d’hiver, en lis gelés, des carreaux noirs ;</div> +<div class="verse">Les rêves : au perron du parc mélancolique,</div> +<div class="verse">Au perron de notre âme, un cabrement, les soirs,</div> +<div class="verse">Cabrement, sous le clair de lune métallique,</div> +<div class="verse">D’une troupe de paons, de grands paons radieux</div> +<div class="verse">Ouvrant leur queue en or comme un éventail d’yeux.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les rêves sont les clés pour sortir de nous-mêmes,</div> +<div class="verse">Pour déjà se créer une autre vie, un ciel</div> +<div class="verse">Où l’âme n’ait plus rien retenu du réel</div> +<div class="verse">Que les choses selon sa nuance et qu’elle aime :</div> +<div class="verse">Des cloches effeuillant leurs lourds pétales noirs</div> +<div class="verse">Dans l’âme qui s’allonge en canaux de silence,</div> +<div class="verse">Et des cygnes parés comme des reposoirs.</div> +<div class="verse">Ah ! toute cette vie, en moi, qui recommence,</div> +<div class="verse">Une vie idéale en des décors élus</div> +<div class="verse">Où tous les jours pareils ont des airs de dimanches,</div> +<div class="verse">Une vie extatique où ne cheminent plus</div> +<div class="verse">Que des rêves, vêtus de mousselines blanches…</div> +<div class="verse">Or ces rêves triés ont de câlines voix,</div> +<div class="verse">Voix des cygnes, voix des cloches, voix de la lune,</div> +<div class="verse">Qui chantonnent ensemble et n’en forment plus qu’une</div> +<div class="verse">En qui l’âme s’exalte et s’apaise à la fois.</div> +<div class="verse">De même la Nature a fait comme notre âme</div> +<div class="verse">Et choisit, elle aussi, des bruits qu’elle amalgame,</div> +<div class="verse">Se berçant aux frissons des arbres en rideau,</div> +<div class="verse">Lotionnant sa plaie aux rumeurs des écluses…</div> +<div class="verse">Voix chorale qui sait, pour ses peines confuses,</div> +<div class="verse">Unifier des bruits de feuillages et d’eau !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Rien que des rêves doux et vagues, songeries</div> +<div class="verse">Où l’on se laisse aller comme au fil d’un cours d’eau</div> +<div class="verse">Quand du brouillard s’allonge en opaque rideau</div> +<div class="verse">Que les fanaux du soir sèment de pierreries.</div> +<div class="verse">Les arbres ont un air de fusain ébauché ;</div> +<div class="verse">La brume, sur les bords, ouvre des cassolettes ;</div> +<div class="verse">On devine une ville autour d’un évêché</div> +<div class="verse">Dans le brouillard brodé de fines gouttelettes</div> +<div class="verse">Dont la blancheur voyage à l’horizon confus.</div> + +<div class="verse stanza">Ainsi notre âme rêve et dérive en ses rêves</div> +<div class="verse">Qui, parmi leur brouillard, ont aussi des refus,</div> +<div class="verse">Des entrebâillements, des apparitions brèves</div> +<div class="verse">Les rendant plus encor désirables et chers :</div> +<div class="verse">Songes dans de la ouate et dans de la fumée,</div> +<div class="verse">Mystère d’une vie au lointain présumée,</div> +<div class="verse">Curiosité d’âme — et nulle soif des chairs !</div> +<div class="verse">Mais songer seulement aux saintes des verrières,</div> +<div class="verse">Aux femmes des portraits, aux vierges des missels,</div> +<div class="verse">Aux reines de légende, aux béguines tourières,</div> +<div class="verse">— Des anges, dirait-on, à peine corporels ! —</div> +<div class="verse">Et rêver avec l’une une amitié très douce</div> +<div class="verse">Parce qu’elle a semblé plus pâle et qu’elle tousse…</div> +<div class="verse">Ah ! cette toux, qui fait du mal comme un grand vent</div> +<div class="verse">Et qui vient me troubler de derrière les portes !</div> +<div class="verse">Une toux qu’on dirait pleine de feuilles mortes</div> +<div class="verse">Et qui ventile au loin les dortoirs du couvent !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mon âme dans le rêve a trouvé plus de charmes</div> +<div class="verse">Car tout effort s’achève en perles de sueur</div> +<div class="verse">Qui nous semblent au front des couronnes de larmes.</div> +<div class="verse">Les bonheurs temporels, ce n’est pas le bonheur !</div> +<div class="verse">Et tout cela, sans joie et sans signifiance,</div> +<div class="verse">Qu’est-ce à côté du rêve auquel je me fiance ?</div> +<div class="verse">D’autres ont l’orgueil vain d’imposer leur vouloir</div> +<div class="verse">Et d’assembler la foule autour de leur parole ;</div> +<div class="verse">Fallacieux désir ! Naïve gloriole</div> +<div class="verse">Qui vient tenter mon âme en son grand nonchaloir !</div> +<div class="verse">Lors mon âme répond : « Je ne suis pas des vôtres… »</div> +<div class="verse">Chimère de vouloir être au rang des Apôtres</div> +<div class="verse">Que le peuple louange et met sur des pavois,</div> +<div class="verse">Sans délayer son âme et délayer sa voix.</div> + +<div class="verse stanza">Mais si totalement qu’en soi-même on abdique</div> +<div class="verse">Pour se garder du moins une âme véridique,</div> +<div class="verse">Si débile qu’on semble et si distant qu’on soit,</div> +<div class="verse">Peut-être qu’on exerce un pouvoir malgré soi,</div> +<div class="verse">Car la Force souvent est bénigne et se laisse</div> +<div class="verse">Conduire ou mitiger par la Toute-Faiblesse.</div> +<div class="verse">Ainsi la lune, à son insu, du haut de l’air,</div> +<div class="verse">Toute loin qu’elle soit du tumulte des houles,</div> +<div class="verse">Attire avec ses yeux la douleur de la mer…</div> + +<div class="verse stanza">Mon âme, sois ce clair de lune sur les foules…</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>IX</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Aux vitres de notre âme apparaissent le soir</div> +<div class="verse">Des visages anciens demeurés dans le verre ;</div> +<div class="verse">Leur souvenir, malgré le temps, y persévère,</div> +<div class="verse">Visages du passé qu’on souffre de revoir :</div> +<div class="verse">Fronts sans cesse pâlis ; lèvres déveloutées ;</div> +<div class="verse">Yeux couverts chaque jour d’ombres surajoutées</div> +<div class="verse">Et qui dans la mémoire achèvent de mourir…</div> +<div class="verse">Visage d’une mère ou visage de femme</div> +<div class="verse">Qui jadis ont vécu le plus près de notre âme.</div> +<div class="verse">Encor si l’on pouvait un peu les refleurir</div> +<div class="verse">Ces faces, dans le verre, à peine nuancées</div> +<div class="verse">Et voir distinctement leurs traits dans nos pensées !</div> +<div class="verse">Faces mortes toujours près de s’évanouir</div> +<div class="verse">Et sans cesse émergeant, — sitôt qu’on les oublie, —</div> +<div class="verse">Au fil de l’âme, en des détresses d’Ophélie</div> +<div class="verse">Dont les cheveux de lin ont un air de rouir…</div> +<div class="verse">Ah ! comment essayer d’avoir un peu de joie</div> +<div class="verse">Quand les vitres de l’âme aimante sont de l’eau</div> +<div class="verse">Où reparaît sans cesse et sans cesse se noie</div> +<div class="verse">Un doux visage intermittent dans un halo !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>X</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Combien de souvenirs anciens, combien de choses</div> +<div class="verse">Se dédorent en nous aux limbes de l’oubli ;</div> +<div class="verse">Le missel ne sait plus la page où fut le pli,</div> +<div class="verse">Le jardin ne sait plus où sont mortes les roses.</div> +<div class="verse">Combien de souvenirs qui sont des pastels nus,</div> +<div class="verse">Portraits évaporés dont se brisa le verre,</div> +<div class="verse">Nous étant maintenant comme des inconnus</div> +<div class="verse">Où la mort du couchant seule se réverbère…</div> +<div class="verse">Combien de souvenirs, mais si vite oubliés !</div> +<div class="verse">La rivière bientôt dilue en son eau triste</div> +<div class="verse">Le reflet balancé des heureux peupliers.</div> +<div class="verse">Ah ! comme tout s’en va ! comme rien ne persiste !</div> +<div class="verse">Comme tout cet amas en nous de vieux décors</div> +<div class="verse">Pâlement restitue au fond de la mémoire</div> +<div class="verse">Un peu de la féerie en gaze rose et noire ;</div> +<div class="verse">Et comme l’air lui-même est oublieux des cors</div> +<div class="verse">Qui firent, dans des soirs éloignés, violence</div> +<div class="verse">A la virginité pensive du silence ;</div> +<div class="verse">Mais l’air en garde à peine un souvenir rosé ;</div> +<div class="verse">L’air est non moins guéri, non moins cicatrisé</div> +<div class="verse">Que de quelque blessure infime d’ariette…</div> +<div class="verse">Comme tout se déprend ! comme tout s’émiette !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Heures tristes de l’âme : états intermédiaires</div> +<div class="verse">Où l’âme ne sait plus définir ses ennuis</div> +<div class="verse">Ni trier l’ancien buis fané du nouveau buis ;</div> +<div class="verse">Heures vagues où monte un chant de lavandières,</div> +<div class="verse">Mais quels linges leurs mains trempent-elles dans l’eau :</div> +<div class="verse">Nappes d’autels, rochets des grand-messes pascales</div> +<div class="verse">Ou batistes de nos armoires conjugales ?</div> +<div class="verse">Heures d’aspect confus : automne ou renouveau ?</div> +<div class="verse">Est-il du soir ou du matin, ce crépuscule ?</div> +<div class="verse">Il neige : mais c’est-il des fleurs ou des flocons ?</div> +<div class="verse">Est-ce un malheur qui vient ? un malheur qui recule ?</div> +<div class="verse">Quel est le clair-obscur où nous équivoquons ?</div> +<div class="verse">Heures où l’âme voit, à travers les persiennes,</div> +<div class="verse">Tandis qu’elle s’éveille en sa chambre sans bruit,</div> +<div class="verse">Filtrer et se couler des clartés mitoyennes ;</div> +<div class="verse">Entre-t-on dans le jour ? Entre-t-on dans la nuit ?</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Heures troubles de l’âme aux multiples échos</div> +<div class="verse">Où pour des riens : un peu de cloches dans la brume,</div> +<div class="verse">La douleur des métaux, au loin, sur quelque enclume,</div> +<div class="verse">Le bruit mouillé de deux rames à temps égaux</div> +<div class="verse">Qui fauchent le silence au long d’une rivière,</div> +<div class="verse">Heures troubles où pour ces riens l’âme s’émeut</div> +<div class="verse">Et trouve un air étrange à l’ambiance entière :</div> +<div class="verse">Ainsi le soleil luit ; pourtant voilà qu’il pleut !</div> +<div class="verse">Et ces oiseaux, là-bas, volant devant les portes,</div> +<div class="verse">Qui font des croix avec l’ombre de leurs vols noirs !</div> +<div class="verse">Le parfum qu’on croyait latent dans les mouchoirs</div> +<div class="verse">Hante comme un retour de l’âme des fleurs mortes…</div> +<div class="verse">Tout devient nostalgique et commémoratif ;</div> +<div class="verse">Le jet d’eau raccourci prend la forme d’un if ;</div> +<div class="verse">La fumée, au-dessus du douteux paysage,</div> +<div class="verse">Doucement se déroule en langoureux tissu</div> +<div class="verse">Où menace, dans l’air, un texte entr’aperçu,</div> +<div class="verse">Et, dans la lune pâle, on a peur d’un visage.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mon âme sent parfois dans le soir équivoque</div> +<div class="verse">Des ombres s’appuyer sur elle ; et l’on dirait</div> +<div class="verse">Qu’à côté du Bon Rêve ordinaire apparaît</div> +<div class="verse">Un Mauvais Rêve qui par gestes le provoque ;</div> +<div class="verse">L’âme, tout en suspens, les regarde marchant</div> +<div class="verse">Et, muette, s’allonge autour d’eux comme un champ…</div> +<div class="verse">Vont-ils atermoyer pour un peu leurs querelles ?</div> +<div class="verse">L’un erre, apprivoiseur de blanches tourterelles,</div> +<div class="verse">Qui mettent dans un coin de mon âme l’émoi,</div> +<div class="verse">La fraîcheur de leur queue en éventail de neige.</div> +<div class="verse">L’autre passant, par on ne sait quel sortilège,</div> +<div class="verse">Attire des essaims de grands corbeaux en moi</div> +<div class="verse">De qui le vol s’égrène en douloureux rosaire ;</div> +<div class="verse">Et je sens dans mon âme, où s’amasse le soir,</div> +<div class="verse">Devant ces deux témoins riant de ma misère,</div> +<div class="verse">Recommencer sans cesse un combat blanc et noir.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le sommeil remédie aux amers nonchaloirs,</div> +<div class="verse">Le sommeil remédie au mal qui nous arrive</div> +<div class="verse">Et ceint de nénuphars le front à la dérive ;</div> +<div class="verse">Câlin, il nous entraîne entre ses talus noirs</div> +<div class="verse">Et, doucement, on sent de l’eau dans sa mémoire</div> +<div class="verse">En qui s’est délayé tout ancien souvenir,</div> +<div class="verse">Et c’est noyer son mal que d’ainsi s’endormir !</div> +<div class="verse">On s’enfonce dans l’eau tranquille qui se moire</div> +<div class="verse">Pour aller reposer dans le néant du fond</div> +<div class="verse">Où plus rien, jusqu’à nous, du passé ne pleuvine ;</div> +<div class="verse">Et c’est, — ce bon sommeil où notre âme se fond —</div> +<div class="verse">D’une facilité d’oubli presque divine.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les jours sont arrivés où dans l’âme il a plu</div> +<div class="verse">En une pluie interminable et monotone ;</div> +<div class="verse">L’âme souffrante a son équinoxe d’automne…</div> +<div class="verse">C’est fini le soleil où l’ennui s’était plu,</div> +<div class="verse">Le bon soleil sur les vitres toutes lamées</div> +<div class="verse">D’or vierge ; c’est fini la jeunesse et l’avril !</div> +<div class="verse">Et revoici la pluie imbibant les fumées</div> +<div class="verse">Qui sur les toits ont l’air de partir pour l’exil.</div> + +<div class="verse stanza">On sent que toute joie à présent est enfuie !</div> +<div class="verse">A quoi peut-il servir qu’on se reprenne encor ?</div> +<div class="verse">A quoi peut-il servir qu’on sonne encor du cor ?</div> +<div class="verse">Le son exténué se traîne dans la pluie</div> +<div class="verse">Et le son dans la pluie erre comme un radeau.</div> +<div class="verse">Ah ! cette pluie en nous ! c’est comme une araignée</div> +<div class="verse">Qui tisse dans notre âme avec ses longs fils d’eau</div> +<div class="verse">Inexorablement une toile mouillée !</div> +<div class="verse">Sans cesse cette pluie à l’âme, ce brouillard</div> +<div class="verse">Qui se condense et fond en bruines accrues ;</div> +<div class="verse">Comme on a mal à l’âme, et comme il se fait tard !</div> +<div class="verse">Et l’âme écoute au loin pleuviner dans ses rues…</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">DU SILENCE</h2> + + +<h3>I</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Silence : c’est la voix qui se traîne, un peu lasse,</div> +<div class="verse">De la dame de mon Silence, à très doux pas</div> +<div class="verse">Effeuillant les lis blancs de son teint dans la glace ;</div> +<div class="verse">Convalescente à peine, et qui voit tout là-bas</div> +<div class="verse">Les arbres, les passants, des ponts, une rivière</div> +<div class="verse">Où cheminent de grands nuages de lumière,</div> +<div class="verse">Mais qui, trop faible encore, est prise tout à coup</div> +<div class="verse">D’un ennui de la vie et comme d’un dégoût</div> +<div class="verse">Et, — plus subtile, étant malade, — mi-brisée,</div> +<div class="verse">Dit : « Le bruit me fait mal ; qu’on ferme la croisée… »</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>II</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Douceur du soir ! Douceur de la chambre sans lampe !</div> +<div class="verse">Le crépuscule est doux comme une bonne mort</div> +<div class="verse">Et l’ombre lentement qui s’insinue et rampe</div> +<div class="verse">Se déroule en fumée au plafond. Tout s’endort.</div> + +<div class="verse stanza">Comme une bonne mort sourit le crépuscule</div> +<div class="verse">Et dans le miroir terne, en un geste d’adieu,</div> +<div class="verse">Il semble doucement que soi-même on recule,</div> +<div class="verse">Qu’on s’en aille plus pâle et qu’on y meure un peu.</div> + +<div class="verse stanza">Sur les tableaux pendus aux murs, dans la mémoire</div> +<div class="verse">Où sont les souvenirs en leurs cadres déteints,</div> +<div class="verse">Paysages de l’âme et paysages peints,</div> +<div class="verse">On croit sentir tomber comme une neige noire.</div> + +<div class="verse stanza">Douceur du soir ! Douceur qui fait qu’on s’habitue</div> +<div class="verse">A la sourdine, aux sons de viole assoupis ;</div> +<div class="verse">L’amant entend songer l’amante qui s’est tue</div> +<div class="verse">Et leurs yeux sont ensemble aux dessins du tapis.</div> + +<div class="verse stanza">Et langoureusement la clarté se retire ;</div> +<div class="verse">Douceur ! Ne plus se voir distincts ! N’être plus qu’un !</div> +<div class="verse">Silence ! deux senteurs en un même parfum :</div> +<div class="verse">Penser la même chose et ne pas se le dire.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>III</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Silence de la chambre assoupie et gagnée</div> +<div class="verse">Par de l’ombre qui tend ses toiles d’araignée</div> +<div class="verse">Dans les angles, obscurs les premiers, où l’essor</div> +<div class="verse">Des rêves va finir son vol de mouches d’or !</div> +<div class="verse">Silence où toute l’âme assombrie est encline</div> +<div class="verse">A se sentir de plus en plus comme orpheline,</div> +<div class="verse">Toute seule parmi le soir endolori</div> +<div class="verse">A revoir son passé comme un tombeau fleuri.</div> + +<div class="verse stanza">Et le songeur muet resonge à son enfance</div> +<div class="verse">Qui s’écoule et qui fond dans cet obscur silence</div> +<div class="verse">Dont le vague se mêle à son plus vague ennui.</div> +<div class="verse">D’entre dans du noir et du noir entre en lui</div> +<div class="verse">Et la sensation lui vient, douce et suprême,</div> +<div class="verse">De changer peu à peu tout en restant lui-même.</div> + +<div class="verse stanza">Douceur de ce silence et de ne plus savoir</div> +<div class="verse">S’analyser et d’être à ce point qu’on croit voir</div> +<div class="verse">Des fils d’ombre dans la chambre de sa mémoire</div> +<div class="verse">Descendre et se confondre en une tache noire</div> +<div class="verse">Comme la toile d’une araignée où l’essor</div> +<div class="verse">Des songes va finir son vol de mouches d’or.</div> +<div class="verse">Et tout s’éteint ! Plus de rêve qui se dévide !</div> +<div class="verse">Douceur ! penser du vague et regarder du vide !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>IV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Seuls les rideaux, tandis que la chambre est obscure,</div> +<div class="verse">Tout brodés, restent blancs, d’un blanc mat qui figure</div> +<div class="verse">Un printemps blanc parmi l’hiver de la maison.</div> +<div class="verse">Sur les vitres, ce sont des fleurs de guérison</div> +<div class="verse">Pareilles dans le soir à ces palmes de givre</div> +<div class="verse">Que sur les carreaux froids les nuits d’hiver font vivre.</div> + +<div class="verse stanza">Et dans ces floraisons de guipure on croit voir</div> +<div class="verse">Tous les souvenirs blancs parmi le présent noir :</div> +<div class="verse">Ce sont les rideaux clairs du berceau ; c’est la bonne</div> +<div class="verse">Aïeule aux cheveux blancs en bandeaux de madone ;</div> +<div class="verse">Ce sont les grands jardins d’enfance où les pommiers</div> +<div class="verse">Étaient poudrés ; ce sont les cierges coutumiers</div> +<div class="verse">Et les nappes d’autel pour les communiantes ;</div> +<div class="verse">C’est l’hostie aux lys purs de leurs lèvres priantes ;</div> +<div class="verse">Puis c’est le clair de lune épars comme du lait</div> +<div class="verse">Dans la forêt magique où l’Art nous appelait</div> +<div class="verse">Parmi sa gloire et ses blancheurs éternisées !</div> +<div class="verse">Puis la guirlande en fleur au front des épousées</div> +<div class="verse">Dont l’espoir doux se fane irréparablement</div> +<div class="verse">Parmi cette blancheur vaporeuse qui ment.</div> +<div class="verse">Car le leurre est rapide en cette ombre équivoque,</div> +<div class="verse">Et tous les autres blancs du passé qu’on évoque</div> +<div class="verse">Vont se faner avec les souvenirs d’amour</div> +<div class="verse">Quand descendra dans les rideaux la mort du jour.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>V</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les miroirs, par les jours abrégés des décembres,</div> +<div class="verse">Songent — telles des eaux captives — dans les chambres,</div> +<div class="verse">Et leur mélancolie a pour causes lointaines</div> +<div class="verse">Tant de visages doux fanés dans ces fontaines</div> +<div class="verse">Qui s’y voyaient naguère, embellis du sourire !</div> +<div class="verse">Et voilà maintenant, quand soi-même on s’y mire,</div> +<div class="verse">Qu’on croit y retrouver l’une après l’autre et seules</div> +<div class="verse">Ces figures de sœurs défuntes et d’aïeules</div> +<div class="verse">Et qu’on croit, se penchant sur la claire surface,</div> +<div class="verse">Y baiser leurs fronts morts, demeurés dans la glace !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Il flotte une musique éteinte en de certaines</div> +<div class="verse">Chambres, une musique aux tristesses lointaines</div> +<div class="verse">Qui s’apparie à la couleur des meubles vieux…</div> +<div class="verse">Musique d’ariette en dentelle et fumée,</div> +<div class="verse">Ariette d’antan qu’on aurait exhumée,</div> +<div class="verse">Informulée encore, et qu’on cherche des yeux :</div> +<div class="verse">Rythmes se renouant, musique qui tâtonne,</div> +<div class="verse">Le vieil air se dégage un peu, se nuançant</div> +<div class="verse">Grâce au pianotement de la pluie, en automne,</div> +<div class="verse">Sur les vitres ; et l’air, changé comme un absent,</div> +<div class="verse">Réapparaît soudain en des grâces fluettes ;</div> +<div class="verse">Puis peu à peu précis, on retrouve ses traits</div> +<div class="verse">Et tout l’air passe encor dans les chambres muettes…</div> +<div class="verse">Oh ! musique rapprise aux lèvres des portraits !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La chambre avait un air mortuaire et fermé</div> +<div class="verse">Dans cette hôtellerie, en une ville morte,</div> +<div class="verse">Où nous avons vécu, ce divin soir de mai !</div> +<div class="verse">Silencieusement se referma la porte,</div> +<div class="verse">Comme en peine de voir entrer notre bonheur.</div> +<div class="verse">Et nous allions à pas étouffés, pris de peur,</div> +<div class="verse">Comme on entre dans la chambre d’une malade…</div> +<div class="verse">Il flottait quelque chose encor d’une odeur fade</div> +<div class="verse">D’anciens bouquets mêlés jadis à des baisers</div> +<div class="verse">Et maintenant défunts en d’invisibles verres.</div> +<div class="verse">Et les sombres rideaux aux plis éternisés</div> +<div class="verse">Et les meubles d’un luxe âgé, froids et sévères,</div> +<div class="verse">Gardaient sur eux de la poussière en flocons noirs</div> +<div class="verse">Qui parmi l’autrefois des étoffes fanées</div> +<div class="verse">Mélancoliquement, depuis tant de longs soirs,</div> +<div class="verse">Avaient neigé du lent sablier des années !</div> + +<div class="verse stanza">Chambre étrange : on eût dit qu’elle avait un secret</div> +<div class="verse">D’une chose très triste et dont elle était lasse</div> +<div class="verse">D’avoir vu le mystère en fuite dans la glace !…</div> +<div class="verse">Car notre amour faisait du mal à son regret.</div> +<div class="verse">Et même lorsque avec des mains presque dévotes</div> +<div class="verse">Tu vins frôler le vieux clavecin endormi,</div> +<div class="verse">Ce fut un chant si pâle et si dolent parmi</div> +<div class="verse">La solitude offerte au réveil des gavottes</div> +<div class="verse">Que tu tremblas comme au contact d’un clavier mort.</div> +<div class="verse">Et muets, nous sentions, dans cette chambre étrange</div> +<div class="verse">Avec qui notre joie était en désaccord,</div> +<div class="verse">L’hostilité d’un grand silence qu’on dérange !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>VIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans le silence et dans le soir de la maison</div> +<div class="verse">A retenti le carillon de la pendule.</div> +<div class="verse">On ne sait si joyeux ou triste, un air ondule :</div> +<div class="verse">Tantôt le chapelet de l’heure en oraison ;</div> +<div class="verse">Puis ce semble un oiseau si peu viable et frêle</div> +<div class="verse">Qui se baigne et qui joue avec des perles d’eau ;</div> +<div class="verse">Puis du verre qui pleut mêlé de fer qui grêle ;</div> +<div class="verse">Étincelles de bruit sous un vague marteau,</div> +<div class="verse">Musique d’une noce au retour, clopinante</div> +<div class="verse">Qui monte un escalier tournant, et disparaît ;</div> +<div class="verse">Bruit de verres choqués, cristal qui se lamente,</div> +<div class="verse">Grelots de la Folie — oh ! valses, vin clairet,</div> +<div class="verse">Carnaval fatigué de danses enragées</div> +<div class="verse">Qui s’en revient vidé d’argent et de raison</div> +<div class="verse">Et qui laisse dégringoler dans la maison</div> +<div class="verse">Ses derniers confettis, des sous et des dragées.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>IX</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les dimanches : tant de tristesse et tant de cloches !</div> +<div class="verse">Volets fermés, outils au repos, piano</div> +<div class="verse">Grêlement tapoté par des doigts sans anneau,</div> +<div class="verse">Des doigts de vierges dont les cœurs sont sans reproches.</div> + +<div class="verse stanza">Solitude où quelques passants ; Vêpres qui geint ;</div> +<div class="verse">Couleur de demi-deuil planant sur les dimanches,</div> +<div class="verse">Avec de la fumée en lentes vapeurs blanches</div> +<div class="verse">Et du triste dans l’air comme un jour de Toussaint.</div> + +<div class="verse stanza">Silence des quartiers monotones. L’espace</div> +<div class="verse">Est indistinct, d’un vague où tout semble éloigné ;</div> +<div class="verse">Et l’on entend, tandis que le soir a saigné,</div> +<div class="verse">Les lointains cris d’enfants en oubli de la classe.</div> + +<div class="verse stanza">Soi-même, dans la rue, on regrette les bons</div> +<div class="verse">Naguères parmi la maison familiale</div> +<div class="verse">Et son enfance et l’Ame en ce temps liliale</div> +<div class="verse">Et la tiède chaleur de lampe et de charbons.</div> + +<hr> + + +<div class="verse stanza">Les dimanches : tant de tristesses ! tant de cloche</div> +<div class="verse">Vers le faubourg où la lenteur des pas conduit…</div> +<div class="verse">Une lanterne en ce commencement de nuit</div> +<div class="verse">S’éclaire doucement comme un œil qui reproche.</div> + +<div class="verse stanza">L’horizon noir ressemble à des linceuls cousus…</div> +<div class="verse">Puis voici qu’un second réverbère s’allume</div> +<div class="verse">Triste, si triste au loin, clignotant dans la brume,</div> +<div class="verse">Tous deux, — comme les yeux d’enfants qu’on n’a pas eus.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>X</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Musiques de la rue : accordéons</div> +<div class="verse">Qu’une chanson amoureuse commente,</div> +<div class="verse">Rythme indistinct auquel nous suppléons,</div> +<div class="verse">Qui du meilleur de nous rit et s’augmente ;</div> + +<div class="verse stanza">Clairons de cuivre au-devant des soldats,</div> +<div class="verse">Processions, chants des catéchumènes,</div> +<div class="verse">Marche guerrière ou psaumes presque bas</div> +<div class="verse">Psalmodiés par des lèvres amènes ;</div> + +<div class="verse stanza">Toute la joie éparse dans le bruit :</div> +<div class="verse">Accords lointains qui traversent les vitres</div> +<div class="verse">De notre âme, violons dans la nuit,</div> +<div class="verse">Tambours mêlés aux boniments des pitres,</div> + +<div class="verse stanza">Fête des sons ! Ivresse des crincrins !…</div> +<div class="verse">Pourtant rien n’est plus triste, rien ne glace</div> +<div class="verse">Quand on fléchit pour sa part de chagrins</div> +<div class="verse">Que d’entendre la musique qui passe.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ah ! vous êtes mes sœurs, les âmes qui vivez</div> +<div class="verse">Dans ce doux nonchaloir des rêves mi-rêvés</div> +<div class="verse">Parmi l’isolement léthargique des villes</div> +<div class="verse">Qui somnolent au long des rivières débiles ;</div> +<div class="verse">Ames dont le silence est une piété,</div> +<div class="verse">Ames à qui le bruit fait mal ; dont l’amour n’aime</div> +<div class="verse">Que ce qui pouvait être et n’aura pas été ;</div> +<div class="verse">Mystiques réfectés d’hostie et de saint chrême ;</div> +<div class="verse">Solitaires de qui la jeunesse rêva</div> +<div class="verse">Un départ fabuleux vers quelque ville immense,</div> +<div class="verse">Dont le songe à présent sur l’eau pâle s’en va,</div> +<div class="verse">L’eau pâle qui s’allonge en chemins de silence…</div> +<div class="verse">Et vous êtes mes sœurs, âmes des bons reclus</div> +<div class="verse">Et novices du ciel chez les Visitandines,</div> +<div class="verse">Ames comme des fleurs et comme des sourdines</div> +<div class="verse">Autour de qui vont s’enroulant les angélus</div> +<div class="verse">Comme autour des rouets la douceur de la laine !</div> +<div class="verse">Et vous aussi, mes sœurs, vous qui n’êtes en peine</div> +<div class="verse">Que d’un long chapelet bénit à dépêcher</div> +<div class="verse">En un doux béguinage à l’ombre d’un clocher,</div> +<div class="verse">Oh ! vous, mes Sœurs, — car c’est ce cher nom que l’Église</div> +<div class="verse">M’enseigne à vous donner, sœurs pleines de douceurs,</div> +<div class="verse">Dans ce halo de linge où le front s’angélise,</div> +<div class="verse">Oh ! vous qui m’êtes plus que pour d’autres des sœurs</div> +<div class="verse">Chastes dans votre robe à plis qui se balance,</div> +<div class="verse">O vous mes sœurs en Notre Mère, le Silence !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’hostie est comme un clair de lune dans l’église.</div> + +<div class="verse stanza">Or les songeurs errants et les extasiés</div> +<div class="verse">Qui vont par les jardins où dans une ombre grise</div> +<div class="verse">Des papillons fripés meurent sur les rosiers,</div> +<div class="verse">Ceux que la nuit pieuse a pour catéchumènes</div> +<div class="verse">Regardant l’astre à la chevelure d’argent</div> +<div class="verse">Peu à peu croient y voir un sourire indulgent,</div> +<div class="verse">Un visage d’aïeule et des lèvres humaines !</div> +<div class="verse">Or l’hostie est un clair de lune au fond du chœur !</div> +<div class="verse">Et tandis que l’encens azure le silence</div> +<div class="verse">Et que l’orgue au jubé déroule sa langueur,</div> +<div class="verse">Qu’à peine un encensoir mollement se balance,</div> +<div class="verse">Tous les benoîts chrétiens dans l’hostie ont cru voir,</div> +<div class="verse">— Comme un visage dans la lune qui se lève, —</div> +<div class="verse">La face aux cheveux d’or d’un doux Jésus qui rêve</div> +<div class="verse">Et qui se rend visible à ses amis du soir !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans l’étang d’un grand cœur quand la douleur s’épanche</div> +<div class="verse">Comme du soir, et met un tain d’ombre et de nuit</div> +<div class="verse">Sous la surface en fleur de cette eau longtemps blanche</div> +<div class="verse">Qui, durant le soleil et le bonheur enfui,</div> +<div class="verse">N’avait rien reflété que le songe des rives,</div> +<div class="verse">Alors l’étang du cœur se colore soudain</div> +<div class="verse">D’un mirage agrandi dans le noir des eaux vives :</div> +<div class="verse">Arbres longs et mouillés d’un nocturne jardin,</div> +<div class="verse">Maisons se décalquant, étoiles délayées.</div> +<div class="verse">Tout se précise et se nuance maintenant</div> +<div class="verse">Dans ces routes de l’eau que le soir a frayées.</div> +<div class="verse">Et la douleur qui fait de l’âme un lac stagnant</div> +<div class="verse">La remplit de lueurs et de nobles pensées</div> +<div class="verse">Qui sont comme, dans l’eau, les branches balancées ;</div> +<div class="verse">Et la remplit aussi de grands rêves qui sont</div> +<div class="verse">Comme, dans l’eau, les tours se mirant jusqu’au fond.</div> + +<div class="verse stanza">Or parmi cette eau morte et pourtant animée</div> +<div class="verse">Surnage ton visage, ô toi, l’unique Aimée !</div> +<div class="verse">Et ton visage blanc dans la lune sourit,</div> +<div class="verse">La lune de profil, la lune émaciée</div> +<div class="verse">— O la visionnaire, et la suppliciée ! —</div> +<div class="verse">Qui douloureusement dans l’eau froide périt ;</div> +<div class="verse">Car la douleur accrue éteint tous les mirages</div> +<div class="verse">Et des cygnes, nageant vers la face au halo,</div> +<div class="verse">Les cygnes noirs du désespoir, durs et sauvages,</div> +<div class="verse">Inexorablement la déchirent dans l’eau !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Chagrin d’être un sans gloire qui chemine</div> +<div class="verse">Dans le grand parc d’octobre délabré.</div> +<div class="verse">Chagrin encor de s’être remembré</div> +<div class="verse">Le printemps vert que le vent dissémine,</div> + +<div class="verse stanza">Le vent qui pleure, au loin, comme un tambour</div> +<div class="verse">Battant l’appel des anciennes années…</div> +<div class="verse">Et l’on se sent, dans l’exil du faubourg,</div> +<div class="verse">Les yeux aussi pleins de choses fanées.</div> + +<div class="verse stanza">Et, bien qu’en la jeunesse encore — on croit</div> +<div class="verse">Que son printemps a presque un air d’automne,</div> +<div class="verse">Avec l’ennui d’un jet d’eau monotone</div> +<div class="verse">Dont la chanson, comme un amour, décroît.</div> + +<div class="verse stanza">Et, triste à voir le vent froid qui balance</div> +<div class="verse">Des fils de la Vierge fins et frileux,</div> +<div class="verse">On s’imagine en ce parc de silence</div> +<div class="verse">Que ces fils blancs entrent dans les cheveux.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">O neige, toi la douce endormeuse des bruits</div> +<div class="verse">Si douce, toi la sœur pensive du silence,</div> +<div class="verse">O toi l’immaculée en manteau d’indolence</div> +<div class="verse">Qui gardes ta pâleur même à travers les nuits.</div> +<div class="verse">Douce ! tu les éteins et tu les atténues</div> +<div class="verse">Les tumultes épars, les contours, les rumeurs ;</div> +<div class="verse">O neige vacillante, on dirait que tu meurs</div> +<div class="verse">Loin, tout au loin, dans le vague des avenues !</div> +<div class="verse">Et tu meurs d’une mort comme nous l’invoquons,</div> +<div class="verse">Une mort blanche et lente et pieuse et sereine,</div> +<div class="verse">Une mort pardonnée et dont le calme égrène</div> +<div class="verse">Un chapelet de ouate, un rosaire en flocons.</div> +<div class="verse">Et c’est la fin : le ciel sous de funèbres toiles</div> +<div class="verse">Est trépassé ; voici qu’il croule en flocons lents,</div> +<div class="verse">Le ciel croule ; mon cœur se remplit d’astres blancs</div> +<div class="verse">Et mon cœur est un grand cimetière d’étoiles !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XVI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La lune dans le ciel nocturne s’étalait</div> +<div class="verse">Comme un sein chaste et nu, sein de bonne nourrice</div> +<div class="verse">Tendu pour les songeurs de qui c’est le caprice</div> +<div class="verse">De boire sa clarté blanche comme du lait.</div> + +<div class="verse stanza">Et c’est assez pour me nourrir. De quoi me plains-je ?</div> +<div class="verse">Surtout que je m’endors sur ce grand sein les soirs</div> +<div class="verse">De tristesses et de recommencements noirs…</div> +<div class="verse">Et le ciel tout autour a des fraîcheurs de linge.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XVII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">A l’heure délicate où comme de l’encens</div> +<div class="verse">Le jour se décompose en molles vapeurs bleues,</div> +<div class="verse">Va dans l’abandon noir des quartiers finissants,</div> +<div class="verse">Va donc, ô toi dont l’âme est la sœur des banlieues,</div> +<div class="verse">Toi dont l’âme est morose et souffre au moindre bruit,</div> +<div class="verse">A travers le faubourg, comme au hasard construit,</div> +<div class="verse">Le faubourg où la ville agonise et s’achève</div> +<div class="verse">Dans du brouillard, dans de l’eau morte et dans du rêve…</div> +<div class="verse">Et vois ! tout au lointain parmi des fonds aigris</div> +<div class="verse">S’allumer droitement la ligne des lanternes</div> +<div class="verse">Mettant leur ganse jaune au long des chemins gris.</div> +<div class="verse">Oh ! lanternes debout sur les horizons ternes !</div> +<div class="verse">Survivance de la lumière dans le soir,</div> +<div class="verse">Survivance de la jeunesse dans la vie !</div> +<div class="verse">Ces lueurs devant toi, sur la route suivie,</div> +<div class="verse">— Calices d’or s’ouvrant en dépit du vent noir —</div> +<div class="verse">Vois ! c’est tout ce qui reste, en ce doux crépuscule,</div> +<div class="verse">Du soleil mort, de ta jeunesse qui recule :</div> +<div class="verse">Quelques vagues espoirs de gloires et d’amours,</div> +<div class="verse">Quelques vagues clartés dans la pâleur des verres</div> +<div class="verse">Que l’avenir, pareil à ces mornes faubourgs,</div> +<div class="verse">Te garde en ses mélancoliques réverbères !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XVIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Des cloches, j’en ai su qui cheminaient sans bruit,</div> +<div class="verse">Des cloches pauvres, qui vivaient dans des tourelles</div> +<div class="verse">Sordides, et semblaient se lamenter entre elles</div> +<div class="verse">De n’avoir de repos ni le jour ni la nuit.</div> + +<div class="verse stanza">Des cloches de faubourg toussotantes, brisées ;</div> +<div class="verse">Des vieilles, eût-on dit, qui dans la fin du jour</div> +<div class="verse">Allaient se visiter de l’une à l’autre tour,</div> +<div class="verse">Chancelantes, dans leurs robes de bronze usées.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XIX</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les cygnes blancs, dans les canaux des villes mortes,</div> +<div class="verse">Parmi l’eau pâle où les vieux murs sont décalqués</div> +<div class="verse">Avec des noirs usés d’estampes et d’eaux-fortes,</div> +<div class="verse">Les cygnes vont comme du songe entre les quais.</div> + +<div class="verse stanza">Et le soir, sur les eaux doucement remuées,</div> +<div class="verse">Ces cygnes imprévus, venant on ne sait d’où,</div> +<div class="verse">Dans un chemin lacté d’astres et de nuées</div> +<div class="verse">Mangent des fleurs de lune en allongeant le cou.</div> + +<div class="verse stanza">Or ces cygnes, ce sont des âmes de naguères</div> +<div class="verse">Qui n’ont vécu qu’à peine et renaîtront plus tard,</div> +<div class="verse">Poètes s’apprenant aux silences de l’Art,</div> +<div class="verse">Qui s’épurent encore en ces blancs sanctuaires,</div> + +<div class="verse stanza">Poètes décédés enfants, sans avoir pu</div> +<div class="verse">Fleurir avec des pleurs une gloire et des nimbes,</div> +<div class="verse">Ames qui reprendront leur Œuvre interrompu</div> +<div class="verse">Et demeurent dans ces canaux comme en des Limbes !</div> + +<hr> + + +<div class="verse stanza">Mais les cygnes royaux sentant la mort venir</div> +<div class="verse">Se mettront à chanter parmi ces eaux plaintives</div> +<div class="verse">Et leur voix presque humaine ira meurtrir les rives</div> +<div class="verse">D’un air de commencer plutôt que de finir…</div> + +<div class="verse stanza">Car dans votre agonie, ô grands oiseaux insignes,</div> +<div class="verse">Ce qui chante déjà c’est l’âme s’évadant</div> +<div class="verse">D’enfants-poètes qui vont revivre en gardant</div> +<div class="verse">Quelque chose de vous, les ancêtres, les cygnes !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XX</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans l’horizon du soir où le soleil recule</div> +<div class="verse">La fumée éphémère et pacifique ondule</div> +<div class="verse">Comme une gaze où des prunelles sont cachées ;</div> +<div class="verse">Et l’on sent, rien qu’à voir ces brumes détachées,</div> +<div class="verse">Un douloureux regret de ciel et de voyage,</div> +<div class="verse">Car la blanche fumée est la sœur du nuage</div> +<div class="verse">Et va vers les lointains où se mêlent en rêve</div> +<div class="verse">L’odeur fanée et la musique qui s’achève.</div> + +<div class="verse stanza">Et la fumée entraîne en ses molles spirales</div> +<div class="verse">L’âme s’exténuant des cloches vespérales</div> +<div class="verse">Qui s’éteint avec elle en très lente agonie ;</div> +<div class="verse">Et tout le triste doux d’une chose finie</div> +<div class="verse">Et tout le triste doux d’une chose en allée</div> +<div class="verse">Subsiste après ce bleu de vapeur exhalée</div> +<div class="verse">Comme si la fumée, on savait qu’elle porte</div> +<div class="verse">Un linceul impalpable à quelque étoile morte !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XXI</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Très défuntes sont les maisons patriciennes</div> +<div class="verse">Et très dorénavant closes dans du silence</div> +<div class="verse">Parmi des quartiers froids, en des villes anciennes,</div> +<div class="verse">Où les pignons, pris d’une inerte somnolence,</div> +<div class="verse">Ne voient plus rien de grand, dans le soir diaphane,</div> +<div class="verse">Qui descende sur eux du soleil qui se fane ;</div> +<div class="verse">Et, pour fleurir le deuil de ces vieilles demeures</div> +<div class="verse">Qui sont les tombeaux noirs des choses disparues,</div> +<div class="verse">Seul le carillon lent sème tous les quarts d’heures</div> +<div class="verse">Ses lourdes fleurs de fer dans le vide des rues !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XXII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les canaux somnolents entre les quais de pierre</div> +<div class="verse">Songent, entre les quais rugueux, comme en exil,</div> +<div class="verse">Sans paysage clair qui se renverse au fil</div> +<div class="verse">De l’eau qui rêve, — ainsi s’isole une âme fière, —</div> +<div class="verse">L’âme de l’eau captive entre les quais dormants</div> +<div class="verse">Où le ciel se transpose en pensive nuance</div> +<div class="verse">Dont la douceur à du silence se fiance.</div> +<div class="verse">Quelques nuages seuls cheminent par moments</div> +<div class="verse">Dans les canaux muets aux eaux inanimées</div> +<div class="verse">Qui semblent des miroirs reflétant des fumées.</div> +<div class="verse">Puis le ciel s’unifie, incolore et profond,</div> +<div class="verse">Et les pâles canaux entre leurs quais de pierre</div> +<div class="verse">Sont sans mirage, — ainsi dédaigne une âme fière, —</div> +<div class="verse">Et tout passage d’aile en leur cristal se fond ;</div> +<div class="verse">Plus rien n’entre parmi leurs eaux coagulées</div> +<div class="verse">Dont la blancheur ressemble à des vitres gelées</div> +<div class="verse">Derrière qui l’on voit, dans le triste du soir,</div> +<div class="verse">L’âme de l’eau, captive au fond, qui persévère</div> +<div class="verse">A ne rien regretter du monde en son lit noir</div> +<div class="verse">Et qui semble dormir dans des chambres de verre !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XXIII</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mon rêve s’en retourne en souvenirs tranquilles</div> +<div class="verse">Vers votre humilité, vieilles petites villes,</div> +<div class="verse">Villes de mon passé, villes élégiaques,</div> +<div class="verse">Si dolentes les soirs de Noël et de Pâques,</div> +<div class="verse">Villes aux noms si doux : Audenarde, Malines,</div> +<div class="verse">Pieuses, qui priez comme des Ursulines</div> +<div class="verse">En rythmant des avé sur les carillons tristes !</div> +<div class="verse">Oh ! villes de couvents, villes de catéchistes,</div> +<div class="verse">Avec la sainte odeur des encens et des cires,</div> +<div class="verse">Villes s’assoupissant, si doucement martyres</div> +<div class="verse">De n’avoir pas été suffisamment aimées,</div> +<div class="verse">Qui, dégageant le gris mourant de leurs fumées</div> +<div class="verse">Comme une plainte d’âme exténuée et vierge,</div> +<div class="verse">Agonisent dans le brouillard qui les submerge.</div> + +<div class="verse stanza">Ensommeillement doux de mes villes natales</div> +<div class="verse">Que, le soir, je retrouve en des marches mentales ;</div> +<div class="verse">Mais, le long des vieux quais, ô mon rêve, où tu erres,</div> +<div class="verse">Hélas ! tu reconnais des maisons mortuaires</div> +<div class="verse">Que dénoncent, jusqu’à l’obit, parmi la brume,</div> +<div class="verse">Ce cérémonial d’une antique coutume :</div> +<div class="verse">Un nœud de crêpe noir qui flotte sur les portes ;</div> +<div class="verse">On dirait des oiseaux cloués, des ailes mortes…</div> +<div class="verse">Puis, sur les volets clos, une grande lanterne</div> +<div class="verse">Pend, de qui la lueur si grelottante et terne</div> +<div class="verse">Brûle, en forme de cœur, dans la prison du verre.</div> +<div class="verse">C’est comme de la vie encor qui persévère</div> +<div class="verse">Et l’on croirait que l’âme ancienne est là qui pleure</div> +<div class="verse">Et guette pour rentrer un peu dans sa demeure !</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XXIV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">En province, dans la langueur matutinale</div> +<div class="verse">Tinte le carillon, tinte dans la douceur</div> +<div class="verse">De l’aube qui regarde avec des yeux de sœur,</div> +<div class="verse">Tinte le carillon, — et sa musique pâle</div> +<div class="verse">S’effeuille fleur à fleur sur les toits d’alentour,</div> +<div class="verse">Et sur les escaliers des pignons noirs s’effeuille</div> +<div class="verse">Comme un bouquet de sons mouillés que le vent cueille ;</div> +<div class="verse">Musique du matin qui tombe de la tour,</div> +<div class="verse">Qui tombe de très loin en guirlandes fanées,</div> +<div class="verse">Qui tombe de Naguère en invisibles lis,</div> +<div class="verse">En pétales si lents, si froids et si pâlis</div> +<div class="verse">Qu’ils semblent s’effeuiller du front mort des Années.</div> +</div> + +</div> +<div class="h3"></div> +<h3>XXV</h3> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La ville est morte, morte, irréparablement !</div> +<div class="verse">D’une lente anémie et d’un secret tourment,</div> +<div class="verse">Est morte jour à jour de l’ennui d’être seule…</div> +<div class="verse">Petite ville éteinte et de l’autre temps qui</div> +<div class="verse">Conserve on ne sait quoi de vierge et d’alangui</div> +<div class="verse">Et semble encor dormir tandis qu’on l’enlinceule ;</div> +<div class="verse">Car voici qu’à présent, pour embaumer sa mort,</div> +<div class="verse">Les canaux, pareils à des étoffes tramées</div> +<div class="verse">Dont les points d’or du gaz ont faufilé le bord,</div> +<div class="verse">Et le frêle tissu des flottantes fumées</div> +<div class="verse">S’enroulent en formant des bandelettes d’eau</div> +<div class="verse">Et de brouillard, autour de la pâle endormie</div> +<div class="verse">— Tel le cadavre emmailloté d’une momie —</div> +<div class="verse">Et la lune à son front ajoute un clair bandeau !</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">ÉPILOGUE</h2> + + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">C’est l’automne, la pluie et la mort de l’année !</div> +<div class="verse">La mort de la jeunesse et du seul noble effort</div> +<div class="verse">Auquel nous songerons à l’heure de la mort :</div> +<div class="verse">L’effort de se survivre en l’Œuvre terminée.</div> + +<div class="verse stanza">Mais c’est la fin de cet espoir, du grand espoir,</div> +<div class="verse">Et c’est la fin d’un rêve aussi vain que les autres :</div> +<div class="verse">Le nom du dieu s’efface aux lèvres des apôtres</div> +<div class="verse">Et le plus vigilant trahit avant le soir.</div> + +<div class="verse stanza">Guirlandes de la gloire, ah ! vaines, toujours vaines !</div> +<div class="verse">Mais c’est triste pourtant quand on avait rêvé</div> +<div class="verse">De ne pas trop périr et d’être un peu sauvé</div> +<div class="verse">Et de laisser de soi dans les barques humaines.</div> + +<div class="verse stanza">Las ! le rose de moi je le sens défleurir,</div> +<div class="verse">Je le sens qui se fane et je sens qu’on le cueille !</div> +<div class="verse">Mon sang ne coule pas ; on dirait qu’il s’effeuille…</div> +<div class="verse">Et puisque la nuit vient, — j’ai sommeil de mourir !</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap sc">La Vie des Chambres</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Le Cœur de l’Eau</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">39</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Paysages de Ville</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">73</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Cloches du Dimanche</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">109</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Au Fil de l’Ame</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">147</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Du Silence</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">181</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Épilogue</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">233</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">SCEAUX.</span> — <span class="xsmall">IMP. CHARAIRE ET FILS.</span></p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75625 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75625-h/images/cover.jpg b/75625-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6896095 --- /dev/null +++ b/75625-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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