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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75625 ***
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+ GEORGES RODENBACH
+
+ LE RÈGNE
+ DU
+ SILENCE
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+ POÈME
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+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1891
+
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+DU MÊME AUTEUR
+
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+ LES TRISTESSES Paris, Lemerre, 1879
+ LA MER ÉLÉGANTE Id. 1881
+ L’HIVER MONDAIN Id. 1884
+ LA JEUNESSE BLANCHE Id. 1886
+ L’ART EN EXIL Paris, Quantin, 1889
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+
+Sceaux.--Imprimerie Charaire et fils.
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+
+
+
+Des six parties qui composent ce poème, l’une a paru en 1888, sous forme
+de plaquette, avec le titre: DU SILENCE.
+
+Elle est restituée ici à la fin du poème achevé: LE RÈGNE DU SILENCE,
+qu’elle clôt, selon l’ordre logique du plan d’ensemble.
+
+Les cinq autres parties sont complètement inédites.
+
+
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+
+LA VIE DES CHAMBRES
+
+
+I
+
+ Les chambres, qu’on croirait d’inanimés décors,
+ --Apparat de silence aux étoffes inertes--
+ Ont cependant une âme, une vie aussi certes,
+ Une voix close aux influences du dehors
+ Qui répand leur pensée en halos de sourdines...
+
+ Les unes, faste, joie, un air de nonchaloir!
+ D’autres, le résigné sourire d’un parloir
+ Qui fit vœu de blancheur chez les Visitandines;
+ D’autres encor, grand deuil des trahisons d’un Cœur,
+ Mouillant les bibelots de larmes volatiles;
+ Chambres qui sont tantôt bonnes comme une sœur,
+ Puis accueillent tantôt avec des yeux hostiles,
+ Quand on trouble leur rêve au fil nu du miroir,
+ Leur rêve d’Ophélie au miroir d’eau dormante!
+
+ Elles ont une vie étrange qui s’augmente
+ Des souvenirs que les vieux portraits dans le soir
+ A leur front d’Ophélie, en guirlandes fanées,
+ Vont effeuillant dans le miroir languissamment,
+ Souvenirs presque plus roses d’autres années!
+
+ Chambres pleines de songe! Elles vivent vraiment
+ En des rêves plus beaux que la vie ambiante,
+ Grandissant toute chose au Symbole, voyant
+ Dans chaque rideau pâle une Communiante
+ Aux falbalas de mousseline s’éployant
+ Qui communie au bord des vitres, de la Lune!
+ Et voyant dans le lustre une Ame de cristal
+ Qui crispe au moindre heurt ses branches une à une,
+ Sensitive de verre à qui le bruit fait mal.
+ Chambres pleines de songe et qui, visionnaires,
+ Parmi leur rangement strict et méticuleux,
+ Prennent les grands fauteuils pour des vieillards frileux
+ En cercle dans la chambre et valétudinaires.
+
+
+II
+
+ Douceur d’associer notre âme à cette vie
+ Des chambres, qui du moins sont bonnes à nos maux;
+ Car, pour nous consoler, il ne faut pas des mots
+ Et leur silence aux linges frais nous lénifie
+ --Tel un malade entrant dans un lit rafraîchi!
+ Ah! qu’on nous recajole! ah! quel mal à nos membres!
+ Et cet immense ennui que rien n’aura fléchi!
+ Et ce mal à notre âme en exil... Mais les chambres
+ Sont accueillantes, sont des mères sachant bien
+ Le cœur de notre cœur, et jusqu’à la nuance...
+ Elles ont des douceurs et des baumes! Combien
+ Consolante est leur paix dont l’âme s’influence;
+ Et quel soudain oubli de tout! quel réconfort
+ Quand le vague soupir des choses nous y berce,
+ Respiration lente et qui, rythmique, endort
+ Comme un bruit d’eaux, ou de jardin sous une averse!
+
+
+III
+
+ Oui! c’est doux! c’est la chambre, un doux port relégué
+ Où mon rêve, lassé de tendre au vent ses voiles,
+ Dans le miroir tranquille et pâle s’est cargué.
+ Las! sans plus espérer des sillages d’étoiles,
+ Et des départs vers des îles, mon rêve dort
+ Dans le profond miroir, comme en un canal mort;
+ Et faut-il désirer un coup de vent qui chasse
+ En pleine mer, cette âme à l’ancre dans la glace?
+
+
+IV
+
+ Mon âme, tout ce long et triste après-midi,
+ A souffert de la mort d’un bouquet, imminente!
+ Il était, loin de moi, dans la chambre attenante
+ Où ma peur l’éloigna, déjà presque engourdi,
+ Bouquet dépérissant de fleurs qu’on croyait sauves
+ Encor pour tout un jour dans la pitié de l’eau,
+ Gloxinias de neige avec des galons mauves,
+ Bouquet qui dans la chambre éteignait son halo
+ Et se désargentait en ce soir de dimanche!
+ Mon âme, tu souffris et tu t’ingénias
+ A voir ta vie, aussi fanée et qui se penche,
+ Agoniser avec ces doux gloxinias.
+ Or me cherchant moi-même en cette analogie
+ J’ai passé cette fin de journée à m’aigrir
+ Par le spectacle vain et la psychologie
+ Douloureuse des fleurs pâles qui vont mourir.
+ Triste vase: hôpital, froide alcôve de verre
+ Qu’un peu de vent, par la fenêtre ouverte, aère
+ Mais qui les fait mourir plus vite, en spasmes doux,
+ Les pauvres fleurs, dans l’eau vaine, qui sont phtisiques,
+ Répandant, comme en de brusques accès de toux,
+ Leurs corolles sur les tapis mélancoliques.
+ Douceur! mourir ainsi sans heurts, comme on s’endort,
+ Car les fleurs ne sont pas tristes devant la mort,
+ Et disparaître avec ce calme crépuscule
+ Qui d’un jaune rayon à peine s’acidule.
+
+
+V
+
+ Le miroir est l’amour, l’âme-sœur de la chambre
+ Où tout d’elle: le lustre en fleur, les bahuts vieux,
+ La statuette au dos de bronze qui se cambre,
+ Se réfléchit en un hymen silencieux.
+ Car l’amour n’est-ce pas n’être plus seul et n’est-ce
+ Pas se doubler par un autre meilleur que soi?
+ Or la chambre se double au fond du miroir coi
+ Avec un renouveau de songe et de jeunesse;
+ Mais les Choses pourtant entre le cadre d’or
+ Ont un air de souffrir de leur vie inactive;
+ Le miroir qui les aime a borné leur essor
+ En un recul de vie exiguë et captive;
+ Et l’amour absorbant et profond du miroir
+ Attriste d’infini la chambre, qui se doute
+ D’un désaccord entre eux aux approches du soir,
+ Sentant que le miroir ne la contient pas toute!
+
+
+VI
+
+ Dans l’angle obscur de la chambre, le piano
+ Songe, attendant des mains pâles de fiancée
+ De qui les doigts sont sans reproche et sans anneau,
+ Des mains douces par qui sa douleur soit pansée
+ Et qui rompent un peu son abandon de veuf,
+ Car il refrémirait sous des mains élargies
+ Puisqu’en lui dort encor l’espoir d’un bonheur neuf.
+ Après tant de silence, après tant d’élégies
+ Que le deuil de l’ébène enferma si longtemps,
+ Quelle ivresse si, par un soir doux de printemps,
+ Quelque vierge attirée à sa mélancolie
+ Ressuscitait de lui tous les rythmes latents:
+ Gerbe de lis blessés que son jeu lent délie;
+ Eau pâle du clavier où son geste amusé
+ --Rafraîchi comme ayant joué dans une eau claire
+ --Ferait surgir un blanc cortège apprivoisé,
+ Cygnes vêtus de clair de lune en scapulaire,
+ Cygnes de Lohengrin dans l’ivoire nageant!
+
+ Hélas! le piano reste seul et morose
+ Et défaille d’ennui par ce soir affligeant
+ Où dans la chambre meurt une suprême rose.
+ La nuit tombe; le vent fraîchit; nul n’est venu
+ Et, résigné parmi cette ombre qui le noie,
+ Il refoule dans le clavier désormais nu
+ Les possibilités de musique et de joie!
+
+
+VII
+
+ Les vitrages de tulle en fleur et de guipures
+ Pendent sur les carreaux en un blanc nonchaloir;
+ On y voit des bouquets comme des découpures
+ Adhérant sur la vitre au verre déjà noir.
+ Mais le tulle est si loin, encor qu’il les effleure,
+ Et ne s’y mêle pas, en vivant à côté;
+ Les blancheurs des rideaux n’étant au fond qu’un leurre
+ Qui laisse aux carreaux froids toute leur nudité!
+ Et leurs frimas figés, flore artificielle,
+ Ne font pas oublier aux vitres d’autres soirs
+ Où de réelles fleurs naissent des carreaux noirs,
+ Des fleurs que la gelée élabore et nielle,
+ --Au lieu de ce grésil de linge mensonger--
+ Songe de fleurs qui ne leur est plus étranger,
+ Blancheurs où leur cristal se sent brusquement vivre,
+ Ramages incrustés dans le verre, et brodés
+ Sur les carreaux qui s’en sont tout enguirlandés,
+ Rideaux incorporés en dentelles de givre!
+
+
+VIII
+
+ L’obscurité, dans les chambres, le soir, est une
+ Irréconciliable apporteuse de craintes;
+ En deuil, s’habillant d’ombre et de linges de lune,
+ Elle inquiète; elle a de félines étreintes
+ Comme une eau des canaux traîtres où l’on se noie.
+ L’obscurité, c’est la tueuse de la Joie
+ Qui dépérit, bouquet de roses transitoires,
+ Quand elle y verse un peu de ses fioles noires.
+ L’obscurité s’installe avec le crépuscule;
+ Elle descend dans l’âme aussi qui s’enténèbre;
+ Sur le miroir heureux tombe un crêpe funèbre;
+ La clarté, dirait-on, est blessée et recule
+ Vers la fenêtre où s’offre un linceul de dentelle.
+ L’ombre est un poison noir, d’une douceur mortelle!
+ Et voici qu’on frémit d’on ne sait quoi... c’est l’heure
+ Où le vol libéré des âmes nous effleure;
+ Ah! quel trouble! Et les peurs, les peurs dominatrices
+ Dans les rideaux des lits agitant des fantômes!
+ Et ces sachets du linge aux sensuels aromes!
+ Et les lampes, là-bas, rouvrant leurs cicatrices,
+ Qui vont recommencer à faire saigner l’ombre!
+ Mais l’ombre se défend contre les lampes frêles,
+ Épaississant dans les angles sa force sombre
+ --On écoute les moucherons griller leurs ailes...--
+ Et l’on soupçonne, à voir mourir les bestioles,
+ Que c’est l’obscurité qui se venge ainsi d’elles
+ Pour avoir aimé mieux que ses noires fioles
+ Le soleil qui revit dans les lampes fidèles!
+
+
+IX
+
+ Chaque rêve, les soirs de rêve, qu’on formule
+ A l’air de s’évader de nous languissamment
+ Et de traîner par la chambre comme une bulle
+ Portant la part d’azur au fond de nous dormant;
+ Globes fragiles, or et bleu, boules de verre
+ Où tout le luxe clair de la chambre est miré.
+ L’une suit l’autre; l’une est vacillante, elle erre
+ Avec une lenteur de flocon expiré;
+ D’autres rôdent d’un air perdu de somnambules,
+ Ayant peur des rideaux, ayant peur du plafond,
+ Car, se heurter un peu, c’est la mort... Elles vont!
+ La chambre fait silence et jongle avec ces bulles.
+ Or le miroir cruel les attire. Voici
+ Qu’elles virent dans l’air vers la clarté du piège,
+ Croyant l’espace libre en ce cadre transi
+ Dont le leurre recule un chemin qui s’abrège.
+ Mais toutes, arrivant près du miroir blafard,
+ Où leur illusion voyait une fenêtre
+ Ouverte à l’infini, sur l’infini peut-être,
+ Y sentent éclater leur cristal plein de fard...
+ --Symboles de la fuite éparse de nos Rêves
+ Qui vont vite mourir au fond des glaces brèves.
+
+
+X
+
+ Quand le soir est tombé dans la chambre quiète
+ Mélancoliquement, seul le lustre émiette
+ Son bruit d’incontenté dans le silence clos.
+ Lustre toujours vibrant comme un arbre d’échos,
+ Lustre aux calices fins en verre de Venise
+ Où la douleur de la poussière s’éternise,
+ Mais en gémissements qu’à peine on remarqua,
+ Grêles comme un chagrin lointain d’harmonica.
+ C’est une panoplie aux cliquetis de verre
+ Où l’on entend le bruit blessé qui persévère;
+ C’est un grand reliquaire à l’aspect végétal
+ Où d’invisibles pleurs, captifs dans le cristal,
+ Roulent en sons mouillés parmi les pendeloques.
+ Lustre, fontaine blanche aux givres équivoques;
+ Lustre, jet d’eau gelé, mais où l’eau souffre encor...
+ Ce lustre, c’est mon Cœur visible en ce décor
+ Qui frissonne en sourdine et sans cesse s’afflige,
+ Jet d’eau fleurdelisé dont la plainte se fige!
+
+
+XI
+
+ Les chambres vraiment sont de vieilles gens
+ Sachant des secrets, sachant des histoires,
+ --Ah! quels confidents toujours indulgents!--
+ Qu’elles ont cachés dans les vitres noires,
+ Qu’elles ont cachés au fond des miroirs
+ Où leur chute lente est encore en fuite
+ Et se continue à travers les soirs,
+ Chute de secrets dont nul ne s’ébruite!
+
+ Les chambres vraiment sont de bons vieillards
+ Et ce sont aussi de bonnes aïeules;
+ Eux, rêvent tout bas à d’anciens départs;
+ Elles prennent peur quand elles sont seules,
+ Tristes pour jamais d’avoir vu mourir.
+ Voilà la douleur toujours actuelle,
+ La douleur humaine et contre laquelle
+ Les chambres en deuil n’ont pu s’aguerrir;
+ Se remémorant encor la minute
+ Où jadis telle Ame, à la fin du soir,
+ S’envola soudain dans l’air du miroir
+ Et depuis ce temps y poursuit sa chute.
+
+
+XII
+
+ Dans les chambres, comme ils parlent, les vieux portraits
+ Dont la bouche a gardé des roses d’azalées;
+ Comme ils parlent tout bas, malgré leurs yeux distraits
+ Qui regardent au loin des choses en allées;
+ Ils parlent dans le soir d’un air avertisseur
+ Et disent d’être doux et d’être bénévoles;
+ Ils ont des mots ouatés et blancs de confesseur,
+ Des mots tels qu’on en lit au long des banderoles
+ Peintes, dans les missels, aux lèvres des élus.
+ Ils parlent lentement, avec des voix si nulles!
+ Voix comme en rêve; voix en conciliabules,
+ S’appareillant avec leurs yeux irrésolus.
+ Voix dans l’absence; voix tristes qui semblent veuves;
+ Voix dans l’éloignement et qu’on dirait venir
+ D’au delà des jardins et d’au delà des fleuves...
+ Ah! ces voix des portraits quand le jour va finir!
+ Portraits d’aïeux, portraits d’aïeules ingénues
+ Que nous aimons un peu sans les avoir connues;
+ Portraits anciens, portraits d’il y a si longtemps,
+ Avec qui nous causions souvent dans le silence
+ Quand l’ombre s’épandait en noirs tulles flottants,
+ --Posthumes entretiens où l’âme se fiance!
+ Telle aïeule surtout en blanc déshabillé
+ De linge suranné dont le fichu se croise
+ Qui souriait, la bouche encore un peu narquoise,
+ Mais de qui le sourire avait l’air effeuillé!
+
+
+XIII
+
+ Quand on rentre chez soi, délivré de la rue,
+ Aux fins d’automne où, gris cendré, le soir descend
+ Avec une langueur qu’il n’a pas encore eue,
+ La chambre vous accueille alors tel qu’un absent...
+
+ Un absent cher, depuis longtemps séparé d’elle,
+ Dont le visage aimé dormait dans le miroir;
+ O chambre délaissée, ô chambre maternelle
+ Qui, toute seule, eût des tristesses de parloir.
+
+ Mais pour l’enfant prodigue elle n’a que louanges...
+ L’ombre remue au long des murs silencieux:
+ C’est le soir nouveau-né qui bouge dans ses langes;
+ Les lampes doucement s’ouvrent comme des yeux,
+
+ Comme les yeux de la chambre, pleins de reproche
+ Pour celui qui chercha dehors un bonheur vain;
+ Et les plis des rideaux, qu’un frisson lent rapproche,
+ Semblent parler entre eux de l’absent qui revint.
+
+ * * * * *
+
+ La chambre fait accueil; et le miroir lucide
+ Pour l’absent qui s’y mire, est soudain devenu
+ Son Portrait--grâce à quoi lui-même il élucide
+ Tant de choses sur son visage mieux connu,
+
+ Des choses de son âme obscure qui s’avère
+ Dans ce visage à la dérive où transparaît
+ Son identité vraie au fil nu du portrait,
+ Pastel qui dort dans le miroir comme sous verre!
+
+
+XIV
+
+ Dans l’air fraîchi, venant d’où, déclose comment?
+ Vers moi, par la fenêtre ouverte, une musique
+ Déferle à petites vagues si tristement.
+ Elle me fait à l’âme un mal presque physique.
+ Confuse comme un songe... Est-ce d’un piano,
+ Est-ce d’un violon méconnu qui s’afflige
+ Ou d’une voix humaine en élans comme une eau
+ D’un jet d’eau qui s’effeuille en larmes sur sa tige.
+ Ah! la musique triste en route dans le soir,
+ Qui voyage en fumée, en rubans, qui sinue
+ En forme de ruisseaux pauvres dans l’ombre nue,
+ Et trace de muets signes sur le ciel noir
+ Où l’on peut suivre et lire un peu sa destinée
+ Dont les lignes du son tracent la preuve innée,
+ Chiromancie éparse, oracle instrumental!
+
+ Puis s’embrouille dans l’air la musique en partance,
+ Éteignant peu à peu ses plaintes de cristal
+ Qu’on s’obstine à poursuivre aux confins du silence.
+
+
+XV
+
+ Songeur, dans de beaux rêves t’absorbant,
+ La pendule, à l’heure où seul tu médites,
+ T’afflige avec ses bruits froids, stalactites
+ Du temps qui s’égoutte et pleure en tombant.
+
+ C’est une eau qui filtre en petites chutes
+ Et soudain se glace aux parois du cœur;
+ Et cela produit toute une langueur
+ L’émiettement de l’heure en minutes.
+
+ Collier monotone et désenfilé
+ De qui chaque perle est pareille et noire,
+ Roulant parmi la chambre sans mémoire;
+ Piqûres du temps; tic-tac faufilé.
+
+ Ah! qu’elle s’arrête un peu, la pendule!
+ Toujours l’araignée invisible court
+ Dans le grand silence, avec un bruit sourd...
+ Et ce qu’elle mord, et nous inocule!
+
+ La peur que demain soit comme aujourd’hui,
+ Que l’heure jamais ne sonne autre chose:
+ Un destin réglé dans la chambre close;
+ Un peu plus de sable au désert d’ennui.
+
+
+XVI
+
+ On aura beau s’abstraire en de calmes maisons,
+ Couvrir les murs de bon silence aux pâles ganses,
+ La Vie impérieuse, habile aux manigances.
+ A des tapotements de doigts sur les cloisons.
+
+ Dans des chambres sans bruit on aura beau s’enclore,
+ On aura beau vouloir, comme je le voulais,
+ Que le miroir pensif soit de nacre incolore,
+ Un peu de clarté mire à travers les volets.
+
+ Et l’on entend toujours la plainte de la Vie!
+ Car, malgré notre vœu d’exil, nous nous créons
+ Une âme solidaire et qui s’identifie
+ Avec la rue en pleurs dans les accordéons.
+
+ Et peut-on empêcher ses vitres sous la pluie
+ D’être comme un visage exsangue, couronné
+ Par des épines d’eau que le vent obstiné
+ Tresse parmi le verre en pleurs, que nul n’essuie!
+
+ Vitres pâles, sur qui les rideaux s’échancrant
+ Sont cause que toujours la Vie est regardée;
+ Vitres: cloison lucide et transparent écran
+ Où la pluie est encor de la douleur dardée.
+
+ Vitres frêles, toujours complices du dehors,
+ Où même la musique, au loin, qui persévère,
+ Se blesse en traversant le mensonge du verre
+ Et m’apporte sanglants ses rythmes presque morts!
+
+ Ainsi la Vie encor par les carreaux m’obsède,
+ Car toutes les douleurs sans nom qu’on oubliait:
+ Les cloches, le feuillage--éternel inquiet--
+ La pluie, et jusqu’au cri d’une fleur qui décède,
+
+ Tout cela qui gémit parmi le soir tombé
+ Attire mon esprit dans les vitres, doux piège
+ Où les larmes, les glas, les rayons morts, la neige
+ Se mêlent dans le verre à l’azur absorbé.
+
+
+XVII
+
+ Les chambres, dans le soir, meurent réellement:
+ Les persiennes sont des paupières se fermant
+ Sur les yeux des carreaux pâles où tout se brouille;
+ Chaque fauteuil est un prêtre qui s’agenouille
+ Pour l’entrée en surplis d’une Extrême-Onction;
+ La pendule dévide avec monotonie
+ Les instants brefs de son rosaire d’agonie;
+ Et la glace encor claire offre une Assomption
+ Où l’on devine, au fond de l’ombre, un envol d’âme!
+ Quotidienne détresse! Ame blanche du jour
+ Qui nous quitte et nous laisse orphelins de sa flamme!
+ Car chaque soir cette douleur est de retour
+ De la mort du soleil en adieu sur nos tempes
+ Et de l’obscurité de crêpe sur nos mains.
+ O chambres en grand deuil où jusqu’aux lendemains
+ Nous consolons nos yeux avec du clair de lampes!
+
+
+
+
+LE CŒUR DE L’EAU
+
+
+I
+
+ Être le psychologue et l’ausculteur de l’Eau,
+ Étudier ce cœur de l’Eau si transitoire,
+ Ce cœur de l’Eau souvent malade et sans mémoire.
+ L’Eau si pâle! on dirait une sœur du bouleau
+ Par le fard du couchant à peine un peu rosée;
+ Mais, dormante, elle rêve à d’orageuses mers,
+ Et, somnolente, elle est la Grande Névrosée
+ En qui se plaint sans cesse un écheveau de nerfs,
+ Fils cachés, fils souffrants ramifiés en elle
+ Et qui parfois en des frissons, en des remous
+ Crispent sa nudité d’une douleur charnelle!
+ Mais le mal est au cœur qui s’afflige dessous,
+ Cœur impressionnable et sous trop d’influences
+ Puisque le ciel, jusqu’aux plus minimes nuances,
+ Rêve d’y transvaser son infini changeant.
+ A peine d’elle-même et de son cœur qui dure
+ Quelques endimanchés nénuphars émergeant
+ Comme son propre songe en un peu de verdure...
+
+ Maladif cœur de l’Eau qui ne s’appartient pas!
+ Mais si soumise au ciel, si faible l’Eau soit-elle,
+ Elle cache sa peine en de muets combats,
+ Sachet inviolé dans des plis de dentelle!
+ Pourtant on la devine en proie à l’Idéal
+ Et qu’elle a les langueurs, sous ses ondes mobiles,
+ Des filles de treize ans qui deviennent nubiles.
+ Et l’on dirait aussi que, parmi l’Eau, le mal
+ Mystérieux d’une puberté s’élabore:
+ Troubles, frissons, pâleurs, émoi d’on ne sait quoi,
+ Quand chaque nénuphar comme un sein vient d’éclore,
+ Sein nouveau-né, doux gonflement qui se tient coi!
+ Ah! ce cœur de l’Eau vaste en qui tout s’amalgame,
+ Ce cœur de l’Eau plus compliqué qu’un cœur de femme,
+ Il faudrait pourtant bien un peu l’analyser.
+ Oui! mais l’Eau ne veut pas que quelqu’un la révèle;
+ Et brusquement tous les décors sombrent en elle
+ Dans un grand coup de vent, troublant comme un baiser!
+ Et la voilà, pour que rien d’elle ne s’avère,
+ Qui s’est enfuie au fond de sa maison de verre
+
+
+II
+
+ Le rêve de l’Eau pâle est un cristal uni
+ Où vivent les reflets immédiats des choses:
+ Rideaux d’arbres, pignons, mâts des vaisseaux, ciels roses
+ Auxquels l’Eau calme mêle une part d’infini.
+ Car leur mirage en elle est sans fin et s’allonge
+ En une profondeur presque d’éternité...
+ Les choses ont ainsi leurs minutes de songe
+ Où chacune, dans l’Eau, se semble avoir été
+ Et s’aperçoit déjà vague et transfigurée;
+ Car tout en y prenant conscience de soi
+ Les choses dans l’Eau vaste échappent à leur loi
+ Et plongent un moment dans un ciel sans durée...
+ C’est ainsi que l’Eau frêle a vécu d’irréel!
+ Certes brièvement s’y réfléchit le ciel;
+ Mais, si peu que ce soit, elle possède une âme
+ Où l’unité divine apparaît par instants;
+ Qu’importent les reflets encore intermittents,
+ Puisqu’ils y sont mêlés en une seule trame
+ Et que dans l’Eau déjà sont réconciliés
+ Des nuages, des tours et de longs peupliers.
+
+
+III
+
+ L’eau vivante vraiment et vraiment féminine
+ Aime le ciel, comme en un hymen consenti,
+ Reflétant ses couleurs--et sans nul démenti!
+ Car, pour lui correspondre en tout, elle élimine
+ Les choses qui pourraient mitiger son reflet,
+ Et soi-même s’oblige à rester incolore.
+ Quel émoi douloureux si le vent éraflait
+ Ce cristal où le ciel lointain trouve à s’enclore,
+ Infidèle miroir désormais nul et nu!
+ Il est des jours dans cet amour tout ingénu,
+ Dans cet amour du ciel et de l’eau, des jours tristes
+ Où le ciel gris dans l’eau se retrouve si peu;
+ Puis d’autres où l’eau gaie absorbe tout son bleu,
+ Bleu de mois de Marie et de congréganistes.
+ Mais c’est le soir surtout que devient mutuel
+ Leur amour, à l’heure où l’eau pâmée et ravie
+ Brûle des mêmes feux d’étoiles que le ciel!
+ Lors plus rien n’est dans eux qui les diversifie.
+ Ressemblance! Miracle inouï de l’amour
+ Où chacun est soi-même et l’autre tour à tour...
+ Or, dans l’assomption de la lune opportune,
+ --Comme l’amour de deux amants silencieux,
+ Pour se prouver, se réciproque dans leurs yeux,--
+ On voit le ciel et l’eau se renvoyer la lune!
+
+
+IV
+
+ L’eau froide se compose une allure factice
+ De soumission calme aux tours, au vent, au soir;
+ Mais elle cache en elle un vouloir subreptice
+ Et le cœur de son cœur est hermétique et noir.
+ A peine, en son dédain, garde-t-elle la trace
+ Des lourds chalands qui l’ont remuée un moment;
+ Et le visage humain demeure à la surface
+ S’il cherche à s’incruster dans ce miroir qui ment,
+ Miroir au tain bougeant qui s’éraille et dégèle.
+ A plus forte raison le passage d’une aile!
+
+ Et, quant aux arbres vains, dont c’est l’orgueil aussi
+ D’être répercutés dans l’eau qui les fait vastes,
+ Vite ils voient dépérir leur mirage transi.
+ Même le clair de lune et les étoiles chastes,
+ Encore que l’eau fière et triste soit leur sœur,
+ Ne vont pas plus avant dans cette eau qui les porte,
+ --Malgré leur insistance et leur air de douceur,--
+ Que ne va la lueur dans les yeux d’une morte!
+
+ C’est que le cœur de l’Eau, si résigné soit-il
+ A tout ce que la vie impérieuse inflige
+ Et le contraint à réfléchir dans son eau lige,
+ Ne garde des objets qu’un reflet volatil,
+ Et se conserve intact comme un cœur de Poète.
+ Asile impénétrable où rien n’est descendu
+ Des choses d’alentour dont le mirage est dû,
+ Mais où l’éternité du ciel seul se reflète.
+
+
+V
+
+ Dans le cadre précis du bassin d’eau dormante
+ Où gît l’eau nostalgique et qu’un regret tourmente,
+ Tout est gris-doux comme la fin d’un demi-deuil.
+ L’eau se dilate; elle a des transparences d’œil,
+ Œil bénin, œil de femme où tout un ciel se rêve.
+ --Oh! l’émoi de descendre en cet iris profond
+ Et dans cette prunelle où les nuages vont!--
+ Mais l’ivresse de s’y rêver divin est brève
+ Car on se heurte vite aux si courtes parois,
+ Quand le cristal se brise en brusques désarrois
+ Et qu’un gouffre mortel, quoique exigu, succède
+ A tout cet infini qu’on supposait dans l’eau!
+ Mensonge équivalent d’un œil cher, d’un œil beau
+ Qu’on voudrait habiter comme une source tiède
+ Où l’azur sans limite irait à l’infini.
+ Mais le voyage aussi dans cet œil n’est qu’un leurre,
+ Car derrière l’iris au cristal aplani
+ L’amour naïf, qui plonge au fond, soudain s’épeure,
+ Se heurte et se fait mal à la froideur du cœur,
+ Dont le néant si proche est une vasque étroite.
+
+ Et dire qu’on rêvait tout un ciel en langueur
+ Et pour s’y dorloter des nuages de ouate.
+
+
+VI
+
+ La voix de l’eau qui passe est triste et mire en elle
+ La moindre affliction qui l’a frôlée un peu;
+ Et qui, s’y résorbant, y renaît éternelle
+ Mais en sourdine et comme en filaments d’adieu.
+ C’est d’abord la douleur des grands saules lunaires,
+ Écheveaux en folie où sont brouillés les fils;
+ Puis c’est le songe aigri des clochers centenaires
+ Reflétant jusqu’au fond leurs nocturnes profils.
+ Or, ces clochers mirés y laissèrent leurs cloches;
+ Et c’est pourquoi la voix de l’eau garde toujours
+ L’air des cloches qui s’y survivent et des tours.
+ Mais l’eau s’imprègne aussi du bruit des orgues proches,
+ Qui se traînent sur les grand-routes d’où l’on sent
+ Leurs plaintes, qui sont des plaintes d’oiseaux en sang,
+ S’égoutter et se fondre en l’eau qui les délaye--
+
+ Sa voix est triste encor d’un spleen plus volatil:
+ La voilà s’affligeant du départ en exil
+ De la fumée, au loin, que la bise balaie,
+ Et qui, violentée, abandonne dans l’air
+ Ses voiles, et dans l’eau vient mourir toute nue...
+ Que de choses enfin, brèves comme un éclair,
+ Que la voix de l’eau mire et qu’elle continue,
+ Survivance de tant de reflets dans sa voix!
+ Voix qui prolonge un peu les voix qui se sont tues,
+ Voix triste qu’on dirait posthume et d’autrefois,
+ Voix qui parle comme regardent les statues.
+
+
+VII
+
+ Le cœur de l’Eau pensive est un cœur nostalgique,
+ Cœur de vierge exaltée en proie à l’idéal,
+ Qui souffre d’être seule, et qu’aucun ne complique
+ D’un peu de bruit ce grand calme qui lui fait mal;
+ Cœur de l’Eau sans tristesse et cependant nocturne,
+ Cœur de l’Eau variable et toujours ignoré,
+ Qu’un clair d’amour sans doute aurait édulcoré
+ Et qui s’aigrit, ô cœur à jamais taciturne!
+
+ Certes quelques reflets hantent ce cœur de l’Eau;
+ Mais toute chose en y descendant se déflore,
+ Toute chose recule et devient incolore,
+ Y propageant un froid d’absence et de tombeau
+ Et comme une douleur d’adieux qui diminue...
+
+ L’Eau n’en est que plus triste, attendant, l’air songeur,
+ Quelqu’un qui ne vient pas par la pâle avenue
+ Que les arbres mirés enfoncent dans son cœur.
+ Hélas! l’Eau solitaire et fantasque frissonne,
+ Elle qu’on n’aime pas et qui n’aime personne,
+ Et qui meurt d’être seule en cette fin du jour,
+ Surtout que des amants vont devisant d’amour
+ Et sur ses bords, dans elle, effeuillent des paroles:
+ Bouquet d’aveux que son silence a recueilli,
+ Propos finals, lis morts des volontés trop molles,
+ O pénultièmes fleurs d’un cœur presque cueilli!
+ Or ces aveux que l’eau fiévreuse s’assimile
+ Lui donnent un émoi, toute une anxiété
+ Comme si devenue elle-même nubile
+ C’était enfin la fin de sa virginité!
+
+
+VIII
+
+ Les jets d’eau, tout le jour, disent des élégies;
+ C’est la forme la moins consolable de l’Eau,
+ Car elle porte haut dans l’air ses nostalgies,
+ Montant et retombant sous son propre fardeau...
+ Tristesse des jets d’eau qui sont de l’eau brandie;
+ Mais nul n’entend leur mal et rien n’y remédie,
+ Jets d’eau toujours en peine, impatients du ciel!
+ Las! l’azur défia leur sveltesse de lance,
+ Symbole édifiant d’une âme qui s’élance
+ Et pulvérise au vent son sanglot éternel.
+ Car l’essor des jets d’eau défaille en cascatelles
+ Et leur cœur est aussi comme d’un exilé,
+ Cœur caché qu’on entend pleurer dans des dentelles.
+ Or, le moindre mirage est tout annihilé
+ Dans les vasques en fièvre à la moire élargie.
+
+ Pour vouloir trop de ciel, elles perdent le leur!
+
+ Mais lorsque la nuit vient, brouillant toute couleur,
+ Lorsque paraît la lune à la pâle effigie,
+ Les jets d’eau vont reprendre espoir en sa pitié;
+ Et les voilà, frissons de plumes hésitantes,
+ Qui font monter à coups d’ailes intermittentes
+ Leurs colombes, en un essor multiplié!
+ Le ciel lointain a des infinis de lagune...
+ Détresse des jets d’eau qui n’auront pas été
+ Conduire leurs ramiers becqueter la clarté
+ Et goûter le divin aux lèvres de la lune!
+
+
+IX
+
+ Tel canal solitaire, ayant bien renoncé,
+ Qui rêve au long d’un quai, dans une ville morte,
+ Où le vent faible à son isolement n’apporte
+ Qu’un bruit de girouette en son cristal foncé,
+ S’exalte d’être seul, ô bonne solitude!
+ Isolement par quoi son cœur devient meilleur
+ Quand l’eau s’est peu à peu déprise et se dénude
+ De tout désir qui lui serait une douleur!
+ Quiétude où jamais ne descend et ricoche
+ Que le tintement frêle et doux de quelque cloche,
+ Frissons contagieux d’un bruit presque divin!
+ Doux canal monacal pour qui le monde est vain;
+ Et qui, plein de mirage, est comme un ciel en marche,
+ Tout nostalgique en des recherches d’infini!
+ Qu’importe! il vit déjà d’éternité. Car ni
+ Les quais de pierre stricts, ni tel vieux pont d’une arche
+ N’empêchent la descente en lui du firmament;
+ Ou la fumée éparse, au doux renoncement,
+ De le suivre dans l’air en chemin parallèle;
+ Ou les cygnes royaux sur ses bords d’ouvrir l’aile,
+ Graduel déploiement d’un plumage inégal
+ Qui mire dans l’eau plane un arpège de plumes!
+
+ Ainsi le long du quai rêve le vieux canal
+ Où les choses se font l’effet d’être posthumes
+ Parmi cet au-delà de silence et d’oubli...
+ Mais tout revit quand même en son calme sans pli.
+ Or s’il reflète ainsi la fumée et les cloches
+ C’est pour s’être guéri de l’inutile émoi;
+ Aussi le canal dit: «Ah! vivez comme moi!...»
+ Et son eau pacifique est pleine de reproches.
+
+
+X
+
+ Les pièces d’eau, songeant dans les Parcs taciturnes,
+ Dans les grands Parcs muets semés de boulingrins,
+ S’aigrissent; et n’ont plus pour tromper leurs chagrins
+ Qu’un décalque de ciel avant les deuils nocturnes;
+ Une Fête galante en nuages mirés,
+ En nuages vêtus de satin soufre et rose
+ Qui s’avancent noués de rubans et parés
+ Pour quelque Menuet ou quelque Apothéose:
+ Nuages du couchant en souples falbalas,
+ Atours bouffants, paniers sur des hanches aiguës,
+ Tout se mire parmi les vasques exiguës;
+ Et le siècle défunt revit dans le Cœur las,
+ Dans le Cœur las de l’Eau qui soudain se colore
+ Et croit revoir de belles Dames sur ses bords.
+
+ Le Cœur de l’Eau des pièces d’eau se remémore,
+ Lui qui songeait: «Ah! qu’il est loin le temps d’Alors,
+ Le joli temps des fins corsages à ramages!»
+ Or ce temps recommence et l’Eau revoit encor
+ Mais pour un court instant, l’ancien et cher décor,
+ Souvenir qui repasse au hasard des nuages...
+ Car c’est tout simplement cela, le Souvenir:
+ Un mirage éphémère--une pitié des Choses
+ Qui dans notre âme vide ont l’air de revenir;
+ Tel, dans les pièces d’eau, le ciel en robes roses!
+
+
+XI
+
+ L’Eau, pour qui souffre, est une sœur de charité
+ Que n’a pu satisfaire aucune joie humaine
+ Et qui se cache, douce et le sourire amène,
+ Sous une guimpe et sous un froc d’obscurité;
+ Son amour du repos, son dégoût de la vie
+ Sont si contagieux que plus d’un l’a suivie
+ Dans la chapelle d’ombre, au fond pieux des eaux,
+ Où, tranquille, elle chante au pied des longs roseaux
+ Dont l’orgue aux verts tuyaux l’accompagne en sourdine.
+
+ Elle chante! Elle dit: «Les doux abris que j’ai
+ Pour ceux de qui le cœur est trop découragé...»
+ Ah! la molle attirance et quelle voix divine!
+ Car, pour leur fièvre, c’est la fraîcheur d’un bon lit!
+ Et beaucoup, aimantés par cet appel propice,
+ Perclus, entrent dans l’Eau comme on entre à l’hospice,
+ Puis meurent. L’Eau les lave et les ensevelit
+ Dans ses courants aussi frais que de fines toiles;
+ Et c’est enfin vraiment pour eux la _Bonne_ Mort.
+ Ce pendant que, le soir, autour du corps qui dort,
+ L’Eau noire allume un grand catafalque d’étoiles.
+
+
+XII
+
+ Le long des quais, sous la plaintive mélopée
+ Des cloches, l’Eau déserte est tout inoccupée
+ Et s’en va sous les ponts, silencieusement,
+ Pleurant sa peine et son immobile tourment,
+ Se plaindre de la vie éparse qui l’afflige!
+ Et la lune a beau choir comme une fleur sans tige
+ Dans le courant, elle a l’air d’être morte, et rien
+ Ne fait plus frissonner au souffle aérien
+ Ce pâle tournesol de lumière figée.
+ Eau dédaigneuse! Sœur de mon âme affligée,
+ Qui se refuse aux vains décalques d’alentour,
+ Elle qui peut pourtant mirer toute une tour...
+ O taciturne cœur! Cœur fermé de l’Eau noire,
+ Toute à se souvenir en sa vaste mémoire
+ D’un ancien temps vécu qui maintenant est mort:
+ Cadavre qu’elle lave avec son eau qui tord
+ Des tristesses de linge en pitié quotidienne...
+ O l’Eau, sœur de mon âme, empire des noyés,
+ Se répétant le soir l’une à l’autre: «Voyez
+ S’il est une douleur comparable à la mienne!»
+
+
+XIII
+
+ L’Eau triste des canaux s’est désaccoutumée
+ De refléter le noir passage des vaisseaux
+ Quand l’hiver l’a figée et l’a comme étamée;
+ Mais parfois, certains jours, le dur sommeil des eaux
+ Sans mirages en lui de la vie en allée,
+ S’évapore; on dirait un recommencement
+ Et que l’Eau, d’un air vague, encore un peu dormant,
+ Sort comme d’une alcôve aux rideaux de gelée.
+
+ O nudité de l’Eau dans le réveil de soi!
+ Reprise des devoirs de la vie affligeante!
+ Fuite du clair sommeil et des rêves! Émoi
+ De l’Eau qui se déclôt et qui se désargente!
+ Or ce désordre blanc qui jonche les bassins,
+ Ces glaçons bousculés comme des traversins,
+ N’est-ce pas tout l’ennui, le désarroi précoce
+ D’un lit défait où pleure un lendemain de noce?...
+
+
+XIV
+
+ L’eau triste, certains soirs, demande qu’on la plaigne
+ A cause de la Lune y mirant sa pâleur...
+ Les roseaux sont, autour, des glaives de douleur,
+ Des glaives de douleur dans la Lune qui saigne;
+ Car la Lune est le Cœur, le Sacré-Cœur de l’Eau,
+ Emmaillotant sa plaie aux linges du halo.
+
+
+XV
+
+ C’est un aquarium qui montre à nu, le mieux,
+ Dans son eau compliquée, entre des murs de verre,
+ Le cœur de l’Eau, scruté par l’angoisse des yeux.
+ Là, vraiment net et sûr, le cœur de l’Eau s’avère!
+ Or, dans ce trouble glauque, on trouve un peu de soi,
+ Un peu du cœur humain qui se tient clos et coi,
+ Impénétrable cœur plein de choses confuses
+ Qui dans des murs de verre aussi semblent recluses,
+ O cœur mystérieux comme un aquarium!
+
+ Rêves en léthargie, embryons de pensées
+ Trempant dans une eau morte, aux pâleurs nuancées,
+ Qui se peuple comme un beau songe d’opium:
+ Écailles reluisant, nageoires remuées,
+ Mais dont l’élan se brise aux si courtes parois;
+ Désirs s’évertuant sur des minéraux froids;
+ Fourmillement visqueux de formes engluées
+ Et d’espoirs indécis, souffrant d’être captifs,
+ Qui se crispent dans les varechs aux mailles noires.
+
+ L’eau glauque se dilate en d’argentines moires
+ Quand s’agite un des mille êtres végétatifs;
+ Remuement éternel dans cette eau nonchalante
+ Que la maligne ardeur des bêtes violente,
+ --Ombres aux contours nets qui viennent, puis s’en vont...
+ Aquarium du cœur, menteuse somnolence
+ Que tant de cauteleux mauvais désirs défont.
+
+ Ah! comment devenir un bassin de silence
+ Et comment devenir, par quel renoncement,
+ Un aquarium nu, vidé de son tourment:
+ Verre où les poissons noirs ont cessé leurs passages,
+ Ame sans passions, cristal sans tatouages;
+ Aquarium du cœur redevenu nouveau
+ N’ayant plus que la claire innocence de l’Eau!
+
+
+
+
+PAYSAGES DE VILLE
+
+
+I
+
+ Dans l’aurore s’éplore un octobre des pierres.
+
+ Le vent vindicatif, après tant de saisons,
+ --En des jours gris, des jours de souffrances plénières--
+ Ébranle la langueur des anciennes maisons
+ Dont le front se lézarde en rides de vieillesse.
+ Sombres murs avancés en âge! Vieux logis
+ De qui l’âme s’attarde aux rideaux défraîchis,
+ Branlants de souvenirs et perclus de tristesse,
+ Qui tamponnent avec de la mousse à leur flanc
+ La blessure au sang vif des briques s’éraflant;
+ Vieilles maisons de qui les toitures minées
+ Voient dépérir, autour des noires cheminées,
+ Les tuiles rouges qui s’effeuillent lentement
+ Comme un jardin de grands géraniums qui meurent!
+ O déclin des maisons! Ruine! Dénouement!
+ A peine d’autrefois quelques nymphes demeurent
+ Aux bas-reliefs fleuris où leur printemps dansait;
+ On les voit chaque jour se débander; et c’est
+ Triste comme un départ, leurs danses finissantes;
+ Si triste! tel un soir de noce ou de moisson...
+ --Un faune sur sa flûte essaie encore un son;--
+ Mais les nymphes, autour, sont déjà presque absentes,
+ Mordant un raisin vide et noir, par dernier jeu;
+ Nymphes de qui la troupe a souffert sous la pluie
+ Et dans l’intérieur des murs est comme enfuie
+ N’ayant plus que le geste ébauché de l’adieu!
+
+ Car tout s’en va! tout meurt! les pierres sont fanées;
+ Les bouquets de sculpture, en débris lents, vont choir,
+ Comme déguirlandés du tombeau des Années
+ Tant leur effeuillement dans l’air sonore est noir.
+ C’est un délabrement, une désuétude
+ De vivre qui les prend et les pousse à la mort
+ Avec les arbres vieux en proie au même sort;
+ C’est l’automne des murs! la bise les dénude;
+ Déjà les carreaux morts sont sans visage aucun;
+ C’est fini, tout espoir de soleil sur les portes;
+ Et les pierres déjà se dispersent en un
+ Unanime et frileux départ de feuilles mortes!
+
+
+II
+
+ En de féeriques soirs où l’Eau se désagrège,
+ Plus d’un songeur, au bord des canaux rectilignes,
+ Se laissa remorquer par les cygnes! Beaux cygnes,
+ --Duvets d’aubépins blancs et plumage en barège--
+ Conduisant le songeur comme un Lohengrin vierge
+ Vers le doux Lac d’Amour où toute l’Eau converge.
+ Et c’était dans l’eau noire un chemin qui s’argente,
+ Un cortège de joie en la nuit affligeante,
+ Un entraînement blanc vers les faubourgs lunaires,
+ Vers le doux Lac d’Amour, Reposoir de la Lune.
+ Car l’orbe de la Lune était clair sur l’eau brune.
+ Les cygnes, en rochets plissés des séminaires,
+ Semaient, dans l’eau, des lis et de blancs azalées
+ Pour l’Élévation de la Lune agrandie.
+ Toute l’Ombre semblait en marche vers l’Hostie:
+ Les murailles étaient des robes étalées
+ De béguines au but de leur pèlerinage,
+ A genoux, eût-on dit, dans l’eau froide, et priantes;
+ Et d’autres pèlerins dans le pâle sillage
+ De ces blancheurs de plus en plus irradiantes,
+ Les pèlerins du Rêve, adoraient en silence
+ Le Lac d’Amour dans sa candide rutilence,
+ Reposoir de la Lune avec les blanches toiles
+ Du brouillard, comme des nappes de Sainte Table,
+ Où les doigts sont lavés de leur passé coupable
+ En égrenant dans l’eau des chapelets d’étoiles;
+ Et voilà tout à coup, sous des pardons insignes
+ Que, leurs âmes étant absoutes une à une,
+ Les nocturnes songeurs allaient avec les cygnes
+ Communier sous les espèces de la Lune!
+
+
+III
+
+ Si tristes les vieux quais bordés d’acacias!
+ Pourtant, toi qui passais, tu les apprécias
+ Ces vieux quais où tel beau cygne de l’eau changeante
+ Entre parfois dans une âme qui s’en argente.
+ Si tristes les vieux quais, les eaux pleines d’adieux,
+ Inertes comme les bandeaux silencieux
+ D’une morte! les eaux sur qui pleure une cloche,
+ Les immobiles eaux sur qui le carillon
+ Égoutte ses sons froids comme d’un goupillon.
+ Et plus tristes les quais lorsque l’hiver approche!
+
+ En mai, quand le ciel rit, on s’était essayé
+ A mettre de la joie aux vitres des demeures,
+ --Tendant de rideaux blancs le passage des heures--
+ Et des roses afin que l’air fût égayé,
+ Petit luxe, au dehors, de l’aisance des chambres...
+
+ Mais quand l’hiver revient, quand cinglent les décembres,
+ Les acacias nus, filigranés en noir,
+ Portent le deuil de la saison; le vent disperse
+ Leurs feuilles comme des oiseaux parmi l’averse;
+ L’eau du canal se gerce et se gèle--miroir
+ Las de mirer toujours d’identiques façades!
+ Maintenant les vieux quais sont déserts et maussades;
+ Et dans les logis clos, les rideaux s’échancrant
+ Laissent voir, en la chambre et derrière l’écran,
+ Quelques vieillards sans joie autour d’une lumière
+ Qui végète sur le réchaud de la théière...
+ Lumière survivante en ces hivers du nord;
+ Faible lueur, clarté triste qui les rassemble;
+ On dirait un chétif feu de cierge qui tremble,
+ Et qu’en chaque maison muette, on veille un mort!
+
+
+IV
+
+ Dans quelque ville morte, au bord de l’eau, vivote
+ La tristesse de la vieillesse des maisons
+ A genoux dans l’eau froide et comme en oraisons;
+ Car les vieilles maisons ont l’allure dévote,
+ Et, pour endurer mieux les chagrins qu’elles ont,
+ Égrènent les pieux carillons qui leur sont
+ Les grains de fer intermittents d’un grand rosaire.
+
+ Vieilles maisons, en deuil pour quelque anniversaire,
+ Et qui, tristes, avec leurs souvenirs divers,
+ N’accueillent plus qu’un peu de pauvres et de prêtres.
+ Ce pendant qu’autrefois, avant les durs hivers,
+ La jeunesse et l’amour riaient dans leurs fenêtres
+ Claires comme des yeux qui n’ont pas vu mourir!
+ Mais, depuis lors, ces yeux des pensives demeures
+ Dans leurs vitres d’eau frêle ont senti dépérir
+ Tant de visages frais, tant de guirlandes d’heures
+ Qu’ils en ont maintenant la froideur de la mort!
+
+ (Or mes yeux sont aussi les vitres condamnées
+ D’une maison en deuil du départ des années)
+ Et c’est pourquoi, du fond de ces lointains du nord,
+ Je me sens regardé par ces yeux sans envie
+ Qui ne se tournent plus du côté de la vie
+ Mais sont orientés du côté du tombeau...
+
+ Yeux des vieilles maisons dont mes yeux sont les frères,
+ Lassés depuis longtemps des bonheurs temporaires,
+ Yeux plus touchants près de mourir! Regard plus beau
+ De ces maisons qu’on va détruire en des jours proches!
+ O profanation! meurtres avec les pioches
+ Abattant les vieux murs de qui l’âge avait l’air
+ De devoir les défendre un peu contre ces crimes...
+ Mais bientôt entreront les marteaux unanimes
+ Dans les vieux murs, pourtant sacrés comme une chair!
+
+
+V
+
+ En ces villes qu’attriste un chœur de girouettes,
+ Oiseaux de fer rêvant de fuir au haut des airs,
+ En des villes sans joie aux carrefours déserts
+ Où de rares passants, en grises silhouettes,
+ Se meuvent, balançant leur marche comme un glas,
+ On sent un froid silence uniforme qui plane;
+ Si despotique, encor qu’il soit débile et las,
+ Qu’en lui tout cri se tait, que toute voix se fane,
+ Que même un bruit de pas déconcerte d’abord,
+ Que la moindre rumeur infinitésimale
+ Cause un trouble, paraît une chose anormale
+ Comme de rire auprès d’un malade qui dort.
+ Car le silence là vraiment s’atteste! Il règne,
+ Il est impérieux, il est contagieux;
+ Et le moins raffiné des passants s’en imprègne
+ Comme d’encens dans un endroit religieux.
+
+ Ah! ces villes, ce grand silence monotone
+ Qu’augmente un son de cloche en tombant de la tour;
+ Ce silence si vaste et si froid qu’on s’étonne
+ De survivre soi-même au néant d’alentour
+ Et de ne pas céder à la mort qui délie...
+ L’eau s’en vint d’elle-même au-devant d’Ophélie.
+ Or le silence doux, dont l’eau nous circonvient,
+ Nous tente et nous entraîne à son tour dans des roses...
+ La ville est morte aussi... Qu’est-ce qui nous retient?
+ Et nous sentons vraiment comme l’Ordre des Choses!
+
+
+VI
+
+ Sur l’horizon confus des villes, les fumées
+ Au-dessus des murs gris et des clochers épars
+ Ondulent, propageant en de muets départs
+ Les tristesses du soir en elles résumées.
+ On dirait des aveux aux lèvres des maisons:
+ Chuchotement de brume, inscription en fuite,
+ Confidence du feu des âtres qui s’ébruite
+ Dans le ciel et raconte en molles oraisons
+ L’histoire des foyers où la cendre est éteinte.
+
+ Vague mélancolie au loin se propageant...
+ Car, parmi la langueur d’une cloche qui tinte,
+ On dirait des ruisseaux d’eau pâle voyageant,
+ Des ruisseaux de silence aux rives non précises
+ Dont le peu d’eau glisse au hasard, d’un cours mal sûr,
+ En méandres ridés, en courbes indécises
+ Et, comme dans la mer, va se perdre en l’azur!
+
+ C’est parce qu’on les sait ainsi tout éphémères
+ Qu’on les suit dans le ciel avec des yeux meilleurs;
+ Elles que rien n’attache, elles qui vont ailleurs
+ Et dont les convois blancs emportent nos chimères
+ Comme dans de la ouate et dans des linges fins.
+ Évanouissement et dispersion lente
+ De la fumée au fond du ciel doux, par les fins
+ D’après-midi, lorsque le vent la violente,
+ Elle déjà si faible et qui meurt sans effort
+ --Neige qui fond; encens perdu dans une église;
+ Poussière du chemin qui se volatilise,--
+ Comme une âme glissant du sommeil dans la mort!
+
+
+VII
+
+ Dans les brumes d’hiver, vers Noël ou Toussaint,
+ Rien n’a désaffligé le morne crépuscule;
+ Chaque ombre d’un passant, qui se hâte et recule,
+ Aux airs d’une cloche en route qui se plaint...
+ Et, dans ce désolant paysage de ville,
+ Les réverbères un par un sont allumés,
+ Si tristes, grelottant dans le verre fragile;
+ C’est vraiment, dirait-on, des oiseaux enfermés
+ Et qui se font du mal sur les vitres menteuses,
+ Puis meurent longuement en spasmes de clarté;
+ Ou c’est encor des roses jaunes souffreteuses
+ Ayant peur, ayant froid dans le cristal fouetté,
+ Et dont le vent effeuille à terre la lumière...
+ Lanternes s’allumant à l’heure coutumière
+ Plus ternes par les soirs de Noël ou Toussaint,
+ Qui s’allongent, dans l’air mouillé, comme des rampes
+ Et qu’en leur solitude aucun passant ne plaint,
+ Tristes lanternes,--sœurs malheureuses des lampes!--
+ Que le vent exténue à chaque carrefour
+ Et qui n’auront jamais, dans ces jours de novembre,
+ Les doux miroirs, le nid d’étoffe d’une chambre,
+ Et le dorlotement des guimpes d’abat-jour!
+
+
+VIII
+
+ Quelques vieilles cités déclinantes et seules,
+ De qui les clochers sont de moroses aïeules,
+ Ont tout autour une ceinture de remparts.
+ Ceinture de tristesse et de monotonie,
+ Ceinture de fossés taris, d’herbe jaunie
+ Où sonnent des clairons comme pour des départs,
+ Vibrations de cuivre incessamment décrues;
+ Tandis qu’au loin, sur les talus, quelques recrues
+ Vont et viennent dans la même ombre au battement
+ Monotone d’un seul tambour mélancolique...
+ Remparts désormais nuls! citadelle qui ment!
+ Glacis démantelés, (ah! ce nom symbolique!)
+ Car c’est vraiment glacé, c’est vraiment glacial
+ Ces manœuvres sur les glacis des villes vieilles,
+ Au rythme d’un tambour à peine martial
+ Et qui semble une ruche où meurent des abeilles!
+
+
+IX
+
+ Les cloches, c’est de la séculaire musique,
+ Musique dont la vie un peu se communique
+ A l’agonie, à la tristesse des murs gris
+ Qui se sentent moins seuls, un moment, moins aigris;
+ Car c’est du bruit joyeux qui sur eux persévère
+ O vieux murs, rajeunis par ce chant cristallin,
+ Quand les cloches, au long d’un escalier de verre,
+ Viennent enguirlander, d’airs nouveaux, leur déclin.
+ Vieux murs, pignons déchus et pierres condamnées
+ Qui reprennent un peu de joie en entendant
+ Les cloches s’animer dans le rose occident,
+ Elles qui sont les sœurs de leurs jeunes années,
+ Elles qui sont les sœurs de joviale humeur
+ Et qui, pour égayer leur abandon qui meurt,
+ --O taciturnes murs qui n’ont plus qu’elles seules!--
+ Vont inventer des jeux mièvres dans l’air muet.
+
+ Alors c’est tout à coup un galant menuet.
+ Danse de l’autre siècle où de frêles aïeules
+ Rapprennent à danser sur un air sémillant;
+ Une fête de bronze au fond du ciel atone
+ Avec d’autres, encor plus vieilles, béquillant
+ A travers le silence et le froid de l’automne,
+ Qui viennent de tous les clochers du ciel natal...
+ Tandis que les vieux murs renaissent à leurs danses
+ Dans des robes sans plis aux froufrous de métal,
+ S’achevant par l’air vide en prestes révérences!
+
+X
+
+ Tel soir fané, telle heure éphémère suscite
+ Aux miroirs de mon Ame un souvenir de site;
+ Sites recomposés, qu’on eût dit oubliés:
+ D’un canal mort avec deux rangs de peupliers
+ Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres;
+ Et d’une âpre colline où de bêlantes chèvres,
+ Dont le cri se déchire aux épines aussi,
+ S’appellent l’une l’autre, et d’un air si transi!
+ Décor surtout des quais dormants en enfilade,
+ Pignons, rampes de bois par-dessus l’eau malade
+ Où chaque feu miré se délaye en halo,
+ Fragile et fugitif maquillage de l’eau
+ Qui, sous un heurt de vent, tout à coup s’évapore
+ Et fait que l’eau se mue en sommeil incolore!
+
+ Sites instantanés, comme à peine rêvés,
+ En contours immortels je les ai conservés
+ Et je les porte en moi, depuis combien d’années!
+ Seul un ciel identique, aux pâleurs surannées,
+ Triste comme celui qui me les faisait voir,
+ Les a ressuscités de moi-même ce soir;
+ Et c’est ainsi toujours qu’au hasard des nuages
+ Revivent dans mon cœur de souffrants paysages!
+
+
+XI
+
+ En des quartiers déserts de couvents et d’hospices,
+ Des quartiers d’exemplaire et stricte piété,
+ Je sais des murs en deuil vieillis sous les auspices
+ D’un calvaire où s’étale un Christ ensanglanté:
+ Plantée en ses cheveux, la couronne d’épines
+ Forme un buisson de clous,--le corps est en ruines,
+ Livide, comme si la lance, l’éraflant,
+ Avait jauni de fiel sa chair inoculée;
+ Les yeux sont de l’eau morte; et la plaie à son flanc
+ Est pareille au cœur noir d’une rose brûlée...
+ --Œuvre barbare et sombre où le Supplicié
+ Pend sur le bois noueux d’un gibet mal scié.
+ Or cette impression de calvaire subsiste
+ Lorsque le soir en longs crêpes tissés descend;
+ Puisqu’on croit voir, au loin, dans le ciel qui s’attriste
+ Surgir la Nuit où perle une sueur de sang,
+ Si bien que l’on dirait la Nuit crucifiée!
+ Car les étoiles sont des clous de cruauté
+ Qui, s’enfonçant dans sa chair nue et défiée,
+ Lui font des trous et des blessures de clarté!
+ Ah! cette passion qui toujours recommence!
+ Ce ciel que l’ombre ceint d’épines chaque soir!
+ Et soudain, comme au coup d’une invisible lance,
+ La lune est une plaie ouverte à son flanc noir.
+
+
+XII
+
+ Des femmes vont, le soir, se hâtant vers les Laudes,
+ Des femmes au cœur simple, en mantes de drap noir
+ Oscillant comme un glas qui s’éteint dans le soir,
+ Tandis qu’au fond du ciel croulent des cendres chaudes;
+ Des femmes regardant d’un regard affligé,
+ Avec le blanc fané de leurs yeux mitigé
+ D’un violet de deuil comme les cinéraires;
+ Et, sous le soleil mort qui soudain s’effondra,
+ Les cloches, s’accordant à ces cloches de drap,
+ S’acheminent ensemble en lents itinéraires...
+ Puis, quand leur parallèle affluence décroît
+ Sur les quais tout vibrants de leur tristesse enfuie,
+ On croit sentir venir de très loin une pluie
+ Musicale qui tombe en gouttes de son froid.
+
+
+XIII
+
+ Quand luit la Lune en des clartés irradiantes,
+ Quelle misère au long des quais. Dans le canal
+ Les maisons en surplomb ont l’air de mendiantes;
+ Pauvresses à la file et que protègent mal
+ Du vieux lierre troué, des haillons de feuillage;
+ Infirmes se traînant dans un pèlerinage,
+ Mendicité sans yeux, mendicité sans main,
+ C’est toute une misère au bord d’un grand chemin...
+ Tristesse des vieux murs tombés dans la misère,
+ Tristesse des maisons se reflétant dans l’eau!
+ Or la Lune est montée au ciel dans un halo
+ Et les carillons noirs égrènent leur rosaire...
+ C’est alors que le Soir, soudain apitoyé
+ Pour les vieux murs que nul n’assiste en leurs désastres,
+ Envoye à tel ou tel vieux mur pauvre et ployé
+ Des linges de lumière et des aumônes d’astres!
+
+
+XIV
+
+ C’est tout là-bas, parmi le Nord où tout est mort:
+ Des Beffrois survivant dans l’air frileux du nord;
+
+ Les Beffrois invaincus, les Beffrois militaires,
+ Montés comme des cris vers les ciels planétaires;
+
+ Eux dont les carillons sont une pluie en fer,
+ Eux dont l’ombre à leur pied met le froid de la mer!
+
+ Or, moi, j’ai trop vécu dans le Nord; rien n’obvie
+ A cette ombre à présent des Beffrois sur ma vie.
+
+ Partout cette influence et partout l’ombre aussi
+ Des autres tours qui m’ont fait le cœur si transi;
+
+ Et toujours tel cadran, que mon absence pleure,
+ Répandant dans mes yeux l’avancement de l’heure,
+
+ Tel cadran d’autrefois qui m’hallucine encor,
+ Couronne d’où, sur moi, s’effeuille l’heure en or!
+
+
+XV
+
+ O ville, toi ma sœur à qui je suis pareil,
+ Ville déchue, en proie aux cloches, tous les deux
+ Nous ne connaissons plus les vaisseaux hasardeux
+ Tendant comme des seins leurs voiles au soleil,
+ Comme des seins gonflés par l’amour de la mer.
+ Nous sommes tous les deux la ville en deuil qui dort
+ Et n’a plus de vaisseaux parmi son port amer,
+ Les vaisseaux qui jadis y miraient leurs flancs d’or;
+ Plus de bruits, de reflets... Les glaives des roseaux
+ Ont un air de tenir prisonnières les eaux,
+ Les eaux vides, les eaux veuves, où le vent seul
+ Circule comme pour les étendre en linceul...
+ Nous sommes tous les deux la tristesse d’un port
+ Toi, ville! toi ma sœur douloureuse qui n’as
+ Que du silence et le regret des anciens mâts;
+ Moi, dont la vie aussi n’est qu’un grand canal mort
+
+ * * * * *
+
+ Qu’importe! dans l’eau vide on voit mieux tout le ciel,
+ Tout le ciel qui descend dans l’eau clarifiée,
+ Qui descend dans ma vie aussi pacifiée.
+ Or, ceci n’est-ce pas l’honneur essentiel
+ --Au lieu des vaisseaux vains qui s’agitaient en elles,--
+ De refléter les grands nuages voyageant,
+ De redire en miroir les choses éternelles,
+ D’angéliser d’azur leur nonchaloir changeant,
+ Et de répercuter en mirage sonore
+ La mort du jour pleuré par les cuivres du soir!
+ Or c’est pour être ainsi souples à son vouloir
+ Que le ciel lointain, l’une et l’autre, nous colore
+ Et décalque dans nous ses jardins de douceur
+ O toi, mon Ame, et toi, Ville Morte, ma sœur!
+
+ * * * * *
+
+ Et c’est pour être ainsi que l’une et l’autre est digne
+ De la toute-présence en elle d’un doux cygne,
+ Le cygne d’un beau rêve acquis à ce silence
+ Qui s’effaroucherait d’un peu de violence
+ Et qui n’arrive là flotter comme une palme
+ Qu’à cause du repos, à cause du grand calme,
+ Cygne blanc dont la queue ouverte se déploie,
+ --Barque de clair de lune et gondole de soie--
+ Cygne blanc, argentant l’ennui des mornes villes,
+ Qui hérisse parfois dans les canaux tranquilles
+ Son candide duvet tout impressionnable;
+ Puis, quand tombe le soir, cargué comme les voiles,
+ --Dédaignant le voyage et la mer navigable--
+ Sommeille, l’aile close, en couvant des étoiles!
+
+
+
+
+CLOCHES DU DIMANCHE
+
+
+I
+
+ Dimanche: un pâle ennui d’âme, un désœuvrement
+ De doigts inoccupés tapotant sourdement
+ Les vitres, comme pour savoir leur peine occulte;
+ --Ah! ce gémissement du verre qu’on ausculte!--
+ Dimanche: l’air à soi-même dans la maison
+ D’un veuf qui ne veut pas aider sa guérison
+ Quand les bruits du dehors se ouatent de silence.
+ Dimanche: impression d’être en exil ce jour,
+ Long jour que le chagrin des cloches influence,
+ Et sans cesse ce long dimanche est de retour!
+ Ah! le triste bouquet des heures du dimanche;
+ C’est un triste bouquet de fleurs qui lentement
+ Meurt dans un verre d’eau sur une nappe blanche...
+ M’en sauver, le pourrai-je? Et l’éviter, comment?
+ Ce jour de demi-deuil aux couleurs trop calmées
+ Où mon cœur odieux s’en va dans les fumées.
+ J’en ai l’obsession, j’en ai peur, j’en ai froid
+ Du spleen hebdomadaire où ce jour me ramène:
+ Tandis que je me leurre au long de la semaine,
+ Flux et reflux de jours qui s’accroît et décroît,
+ Dont l’écume est un peu de vanité qui chante,
+ Voici que le repos dominical me hante
+ Et déjà m’apparaît comme un repos amer,
+ Repos nu d’une grève au départ de la mer,
+ Grève morte du long dimanche infinissable
+ Qui coagule au loin ses silences de sable...
+
+
+II
+
+ Le dimanche est toujours tel que dans notre enfance;
+ Un jour vide, un jour triste, un jour pâle, un jour nu;
+ Un jour long comme un jour de jeûne et d’abstinence
+ Où l’on s’ennuie; où l’on se semble revenu
+ D’un beau voyage en un pays de gaîté verte,
+ Encore dérouté dans sa maison rouverte
+ Et se cherchant de chambre en chambre tout le jour...
+ Or le dimanche est ce premier jour de retour!
+
+ Un jour où le silence, en neige immense, tombe;
+ Un jour comme anémique, un jour comme orphelin,
+ Ayant l’air d’une plaine avec un seul moulin
+ Géométriquement en croix comme une tombe.
+ Il se remontre à moi tel qu’il s’étiolait
+ Naguère, ô jour pensif qui pour mes yeux d’enfance
+ Apparaissait sous la forme d’une nuance:
+ Je le voyais d’un pâle et triste violet,
+ Le violet du demi-deuil et des évêques,
+ Le violet des chasubles du temps pascal.
+ Dimanches d’autrefois! Ennui dominical
+ Où les cloches, tintant comme pour des obsèques,
+ Propageaient dans notre âme une peur de mourir.
+
+ Or toujours le dimanche est comme aux jours d’enfance:
+ Un étang sans limite, où l’on voit dépérir
+ Des nuages parmi des moires de silence;
+ Dimanche: une tristesse, un émoi sans raison...
+ Impression d’un blanc bouquet mélancolique
+ Qui meurt; impression tristement angélique
+ D’une petite sœur malade en la maison...
+
+
+III
+
+ Le dimanche s’allonge en toile monotone
+ Où bien emmailloter son ennui gémissant;
+ Toile blanche des longs dimanches de l’automne
+ Dont la blancheur fait voir que le cœur est en sang;
+ Contraste grâce à quoi la plaie est évidente
+ Et saigne en rouges flots parmi le linge blanc.
+ Or comment le guérir ce cœur qui fait semblant
+ D’être heureux du dimanche où plus rien ne le hante?
+ Comment le dorloter en un rêve opportun
+ Et comment peu à peu faire cette œuvre pie
+ Qu’en douceur les instants s’en aillent un à un,
+ Comme la toile meurt fil à fil en charpie?
+
+
+IV
+
+ La langueur du dimanche et son morose ennui
+ N’est-ce pas d’être inapte à l’ivresse de vivre,
+ Considérant la joie et le rire d’autrui
+ Comme, à chaque fenêtre, en calmes plis de givre,
+ La mousseline ou le tulle blanc des rideaux,
+ Comme le tulle blanc des rideaux considère
+ Les nuages qui sont du tulle légendaire,
+ Les nuages errant comme en un pays d’eaux,
+ Dont la blancheur en vols de cygnes s’évapore
+ Ou se teinte en jardins de beaux rhododendrons;
+ Au lieu qu’eux, les rideaux, leur tulle est incolore
+ --Ah! les bonheurs aussi dont nous nous abstiendrons!--
+ Et demeure captif dans les chambres songeuses,
+ Incapable de suivre et pourtant enviant
+ La folie au soleil des formes voyageuses;
+ Tulle à jamais privé de l’azur ambiant,
+ Tulle des blancs rideaux qui s’empêche de vivre
+ Et d’effeuiller à l’air ses calmes fleurs de givre!
+
+
+V
+
+ Tel dimanche pour moi s’embaume de la voix
+ Des soprani, s’ouvrant comme une cassolette
+ Dans quelque église. O voix doucement aigrelette;
+ Chant comme tuyauté, comme raide d’empois,
+ Évoquant des rochets plissés de séminaires.
+ Tout à coup l’orgue exulte et roule ses tonnerres,
+ Puis se tait; et le chant des soprani reprend,
+ Chant frêle, chant mouillé parmi la vaste église,
+ Montant dans le silence et le réfrigérant
+ De son mince jet d’eau qui se volatilise...
+ L’orgue encor recommence à hisser ses velours
+ Qui s’éploient à grands plis sonores dans l’abside;
+ Puis un autre motet frêlement se décide
+ Et s’entr’aperçoit vague entre les piliers lourds.
+ Oh! si vague, on dirait un cierge qui s’allume;
+ Ce n’est pas un oiseau; c’est à peine une plume
+ Qui vacille dans le vent doux des encensoirs...
+
+ Et l’orgue de nouveau hisse ses velours noirs.
+
+ Or en les entendant, ces voix insexuelles,
+ On songe aux vieux tableaux, on songe aux chérubins
+ Qu’en des Assomptions les Primitifs ont peints,
+ Des chérubins n’ayant qu’une tête et des ailes,
+ Enfants-fleurs d’un jardin quasi-religieux,
+ Envolement de lis devenant des colombes...
+
+ Ah! ces chants d’innocence, et si contagieux!
+ Linges frais par-dessus la fièvre de nos lombes...
+
+
+VI
+
+ Douleur d’aller, courbé sous la croix de son Art,
+ Sans Madeleine, oignant vos pieds avec du nard;
+ D’aller seul, le dimanche, à travers les soirs ternes,
+ Sans Marthe, sans Marie et le disciple Jean;
+ Seul à voir, comme des blessures, les lanternes
+ Saigner frileusement dans un site affligeant.
+ On sent l’ombre à son front qui se tresse en épines;
+ --Ah! quel est le Calvaire où la rue aboutit?--
+ Mais un peu de pitié vient des cloches voisines,
+ La muette bonté des choses compatit,
+ Et, sa peine, on l’essuie aux pâles vitres nues
+ Comme à des linges de Véronique s’offrant,
+ O décalque fragile où tu te continues
+ Mon âme du dimanche, avec l’air si souffrant!
+
+
+VII
+
+ Le dimanche est le jour où l’on entend les cloches!
+ Le dimanche est le jour où l’on pense à la mort!
+ Car, parmi le repos de la ville qui dort,
+ Les cloches vibrent mieux, ébruitant leurs reproches
+ Et leur conseil de se résigner à mourir,
+ Elles dont coup à coup les forces sont décrues
+ Et dont neigent les lis de bronze dans les rues;
+ Chacun en leur départ s’écoute dépérir
+ Et sent un peu de soi, de minute en minute,
+ Qui s’en va, qui s’effeuille et tombe à l’unisson,
+ Qui lentement se fane et meurt avec le son
+ Dans l’air vorace, en une inexorable chute...
+
+
+VIII
+
+ Les cloches? Ah! qui donc, quel évêque hypocondre,
+ Chef de la primitive Église les fit fondre?
+ Qui donc les inventa? Peut-être qu’il y a
+ Un moine misanthrope et las d’Alleluia
+ Qui fit avec du fer la cloche originelle,
+ En forme de sa robe, et noire aussi comme elle!
+
+
+IX
+
+ Dimanche, c’était jour de lentes promenades
+ Par des quais endormis, de vastes esplanades,
+ Au long d’un mur d’hospice, au long d’un canal mort
+ Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe...
+
+ Dimanche, ah! quel silence! Et l’âme qui se fripe
+ A tout ce petit vent acidulé du nord!
+ Silence du dimanche autour du Séminaire
+ Et silence surtout Place de l’Évêché
+ Où divaguait parfois le bruit endimanché
+ D’une cloche très vieille et valétudinaire.
+
+ Des Béguines, au loin, passaient, hâtant le pas,
+ Gardant l’émoi sur leurs faces anémiées
+ D’avoir le matin même été communiées,
+ Heureuses, et disant des chapelets tout bas,
+ Tout en s’en revenant des Vêpres terminées.
+
+ Et la cloche perdue entre les cheminées
+ Se dépêchait, béguine elle-même, vivant
+ Dans sa tour, comme les autres dans leur couvent.
+ Sœur tourière du ciel en des guimpes fanées,
+ Semant un bruit de clés au fond de l’air transi
+ Où, béquillant un peu sous l’amas des années,
+ Elle faisait sa ronde, en robe noire aussi...
+
+ Or, depuis lors, la cloche est celle qui chemine;
+ Et toujours le dimanche est un jour où j’entends
+ Une cloche au-dessus de mon âme, béguine
+ Ponctuelle, aux accès de toux intermittents,
+ Qui m’avertit du ciel et que la messe est dite
+ Et m’égoutte ses sons comme de l’eau bénite...
+
+
+X
+
+ Tristesse! je suis seul; c’est dimanche; il pleuvine!
+ Les vitres sont déjà comme des crêpes morts
+ Que faufile une pluie intermittente et fine.
+ Et rien à faire ici! rien à faire au dehors
+ Où les passants s’en vont monotones et tristes...
+ Or j’en rêve, parmi ce pluvieux décor,
+ De plus seuls et de plus inégayés encor:
+ D’abord les continents et doux séminaristes
+ Qui se hâtent, qui s’en vont deux à deux, là-bas,
+ Voués jusqu’à la mort à de noirs célibats
+ Quand nous avons l’amour comme une bonne lampe!
+ Puis je songe au troupeau puéril et transi
+ D’orphelines en deuil se dépêchant aussi
+ Dans ce soir triste et la bruine qui les trempe...
+
+ Tristesse du dimanche, ô mon âme! où tu n’as
+ Pour ressource que de songer aux orphelines
+ S’en retournant vers leurs lointains orphelinats,
+ Si frileuses, malgré leurs longues pèlerines...
+ Et seul, mélancolique, en mon dormant logis,
+ J’occupe à les aimer mon rêve qui s’ennuie,
+ Et j’entends de chez moi distinctement la pluie
+ Faufiler leurs bonnets de linge défraîchis.
+
+
+XI
+
+ Les cloches des dolents dimanches sont des gloses
+ Élucidant le cas des choses inécloses,
+ De ce qui fut naguère et qui n’a pas duré:
+ Raisin qui s’évapore aussitôt pressuré;
+ Étang qui se dessèche en un beau paysage;
+ Voix des enfants de chœur qui sont morts en bas âge
+ Et dont nous retrouvons dans les blancs angélus
+ Les soprani filant leurs sons irrésolus...
+
+ Les cloches ont la voix des choses démodées;
+ Bonnes cloches du soir qui sont inféodées
+ Aux meilleurs souvenirs d’enfance et de regret:
+ Car en les entendant, les vieilles cloches noires,
+ --Bruit d’airain, grincement de serrure--on dirait
+ Que se sont, dans le ciel, rouvertes les armoires
+ Où dorment, sans emploi, nos layettes d’enfant
+ Dont le beau linge, à lents coups de cloches, se fend
+ Puis s’envole, vidé de gestes, blancs mélanges...
+ Et j’écoute sur moi la chute de mes langes!
+
+ Combien d’autres rappels des choses d’autrefois:
+ Des couronnes de sons sur d’anciens convois
+ De morts qu’on oubliait et qu’on se remémore;
+ Et ces effeuillements vagues dans l’air sonore!
+ Vieilles cloches vidant leurs corbeilles de fer
+ D’où tombe un buis d’antan aux branchettes fanées,
+ Le buis bénit d’un temps pascal lointain et cher...
+ Et je recueille en moi le buis mort des Années!
+
+
+XII
+
+ Le dimanche est un ciel vide et silencieux
+ Où j’écoute frémir les coiffes des Béguines
+ Dont la marche aboutit à mon cœur anxieux.
+ Halo de bruit autour des faces ivoirines,
+ Halo de bruit malgré l’absence m’arrivant...
+ Ah! cela vient vers moi de si loin dans le vent
+ Ces frissons de cornette en forme de colombe:
+ Quelque chose de blanc qui sur les fronts surplombe;
+ Ailes faites de neige et de linge qui dort,
+ Ailes faites aussi d’un peu de clair de lune
+ Qui paraissent, ayant replié leur essor,
+ Être le Saint-Esprit descendu sur chacune!
+ Car les Béguines sont les sœurs du Saint-Esprit;
+ Et leurs calmes couvents, dans les enclos gothiques,
+ Ne sont-ce pas plutôt des colombiers mystiques?
+ Essaims d’âmes (encore un peu, Dieu les proscrit)
+ Qui se reposent là, dans des haltes bénignes,
+ En picorant les grains bénits des chapelets;
+ Mais s’en iront bientôt par les soirs violets
+ Sur leurs ailes de linge aux blancheurs rectilignes.
+
+
+XIII
+
+ Les cloches dans le ciel ont assez de nuances
+ En pleurant les décès, pour chanter les naissances;
+ Les cloches, ce mobile et divin truchement,
+ Versant comme des pleurs sur un enterrement,
+ Effeuillant comme des bouquets sur les baptêmes.
+ --Urnes de lilas blancs!--Urnes de chrysanthèmes!--
+ Tantôt on y perçoit les bruits d’un corbillard
+ Qui s’en irait dans la banlieue et le brouillard;
+ Puis, à d’autres moments, oscillant en mesure
+ Sous les nuages blancs en rideaux de guipure,
+ Les cloches, dorlotant les cœurs d’enfants nouveaux,
+ Ont le balancement musical des berceaux!
+
+
+XIV
+
+ Dimanche, après-midi de dimanche, en province!
+ Repos dominical: pâles rideaux levés
+ Pour de rares passants moins réels que rêvés,
+ Ombres, sur un écran, que le soir triste évince...
+ Solitude du soir dans la vaste maison
+ Où bat le pouls de la pendule qui s’ennuie;
+ Silence où l’on entend une petite pluie,
+ --Fine pluie automnale et d’arrière-saison,--
+ Épingler d’acier froid les vitres déjà mortes.
+ Essai de s’égayer avec les pianos
+ En dépit du vent noir qui pleure sous les portes;
+ Mais, triste, la musique,--écho des casinos
+ Et des valses de l’autre été si tôt fanées;
+ Triste, car c’est funèbre et vain, tous ces efforts,
+ Tout ce désir d’un peu s’évader des années
+ Et d’échapper à la tristesse du dehors,
+ A la tristesse aussi du vent plein de reproches,
+ Tristesse du dimanche où s’affligent les cloches!
+ Dimanche, après-midi de dimanche! Langueur
+ De la vaste maison, vide de l’heure enfuie,
+ Où l’on entend dans l’ombre une petite pluie.
+ Épingler d’acier froid les vitres de son cœur!
+
+
+XV
+
+ Les longs dimanches soir, toutes ces existences
+ Réduites à songer si tristement, là-bas:
+ Vieilles filles qu’on voue à des impénitences,
+ Cœurs vierges dans le noir étui des célibats.
+
+ Et des hortensias, couleur de leur visage,
+ Se fanent lentement sur les châssis; ainsi
+ Leur jeunesse, sans nul amour, sans bon présage,
+ Derrière les carreaux effeuille son souci.
+
+ Là-bas, toujours la même apparence d’automne
+ Parmi ces meubles vieux, ces cadres dédorés,
+ Ces miroirs d’eau souffrante où la clarté tâtonne,
+ --Vieilles filles sans joie aux gestes timorés,
+
+ Vieilles filles, le front collé contre la vitre!
+ Vitre provinciale, écran mort et fermé
+ Où ne s’ébauche rien qu’un passage de mitre
+ Quand la Procession sort un dimanche, en mai!
+
+ C’est la vie anonyme! oh! morne et désolée,
+ Dans ces chambres, sans même un bonheur anodin...
+ Et les rideaux tombants de guipure gelée
+ Sont comme un immuable et glacial jardin.
+
+
+XVI
+
+ Dans mon Ame, sous des guirlandes d’encens bleu,
+ Vont des Processions d’anciennes Fête-Dieu;
+ Processions de mai qu’on croyait disparues,
+ Processions d’enfance en l’honneur du Saint-Sang;
+ Car mon Ame a toujours, dans le noir de ses rues,
+ Quelque Procession au plain-chant grandissant:
+ Voix s’ajourant dans moi, comme filigranées,
+ Enfants de chœur aux voix douces, aux frêles voix,
+ Ciselures des beaux dimanches d’autrefois,
+ Or frais qui s’éternise aux chasubles fanées!
+ Et dans mon Ame, où rêve un encens bleuissant,
+ Parmi des prêtres noirs, de blanches théories,
+ S’attarde la Fiole en des orfèvreries,
+ Rouge du seul rubis possédé du Saint-Sang.
+ O goutte de la Plaie ouverte par la Lance,
+ La relique sacrée en mon Ame s’avance...
+ Or, supposez un heurt sur le cristal béni,
+ Et voyez-vous soudain couler tout l’Infini,
+ Et voyez-vous, en moi, mon sang qui s’étiole
+ Rajeuni par le Sang divin de la Fiole?
+
+
+XVII
+
+ Douceur parfois d’aller le dimanche à l’église
+ Édulcorer ses yeux aux offices du soir,
+ Être l’Ame qui s’est carguée et qui s’enlise,
+ Être l’Ame soudain fraîche comme un parloir,
+ Ce pendant que l’encens, avec mélancolie,
+ En rubans bleus à notre enfance nous relie...
+
+ Et douceur pour les Yeux de retourner encor
+ Dans les vitraux profonds qui sont des jardins d’or
+ Où des anges, vêtus de lin, tiennent des palmes
+ Et de rigides lis comme des jets d’eau calmes.
+
+ Et douceur pour les Doigts, repris du culte ancien,
+ D’allumer sur le noir candélabre, à Complies,
+ Quelque cierge qu’on suit des yeux, qu’on sait le sien;
+ Mais si malingre, ô ma Lueur, tu te déplies!
+ Toi propitiatoire auprès de Dieu pour moi,
+ Dieu qui sait gré du moindre acte d’un peu de foi,
+ Et pardonne en faveur de la douleur des cires:
+ Prix de nos fautes! Pleurs des cierges dans les nefs
+ Dont la flamme s’immole en des supplices brefs,
+ Bonnes cires qui sont si doucement martyres!
+
+
+XVIII
+
+ L’eau houleuse du port est sans mirage aucun.
+ Mais, dans le somnolent dimanche, il suffit qu’un
+ Souffle d’air passe au fil du bassin qui repose
+ Pour propager le vert reflet des peupliers,
+ Quand se crispe en frissons de moire l’eau morose...
+
+ C’est ainsi que la cloche aux glas multipliés
+ Dans l’Ame du dimanche, où toute rumeur cesse,
+ Agrandit longuement des cercles de tristesse.
+
+
+
+
+AU FIL DE L’AME
+
+
+I
+
+ Ne plus être qu’une âme au cristal aplani
+ Où le ciel propagea ses calmes influences;
+ Et, transposant en soi des sons et des nuances,
+ Mêler à leurs reflets une part d’infini.
+ Douceur! c’est tout à coup une plainte de flûte
+ Qui dans cette eau de notre âme se répercute;
+ Là meurt une fumée ayant des bleus d’encens...
+ Ici chemine un bruit de cloche qui pénètre
+ Avec un glissement de béguine ou de prêtre,
+ Et mon âme s’emplit des roses que je sens...
+ Au fil de l’âme flotte un chant d’épithalame;
+ Puis je reflète un pont debout sur des bruits d’eaux
+ Et des lampes parmi les neiges des rideaux...
+ Que de reflets divers mirés au fil de l’âme!
+
+ Mais n’est-ce pas trop peu? n’est-ce pas anormal
+ Qu’aucun homme ne soit arrivé de la ville
+ Pour ajouter sa part de mirage amical
+ Aux Choses en reflets dans notre âme tranquille?
+ Nulle présence humaine et nul visage au fil
+ De cette âme qui n’a reflété que des cloches.
+ Ah! sentir tout à coup la tiédeur d’un profil,
+ Des yeux posés sur soi, des lèvres vraiment proches...
+ Fraternelle pitié d’un passant dans le soir
+ Par qui l’on n’est plus seul, par qui vit le miroir!
+
+
+II
+
+ On dirait d’une ville en l’âme se mirant
+ Avec des peupliers sur les bords, soupirant
+ Sans qu’on puisse savoir, par un subtil triage,
+ Si, dans l’eau qui gémit, c’est le bruit du feuillage
+ Ou si l’eau se lamente avec sa propre voix.
+ On dirait d’une ville aux innombrables toits...
+ --C’est triste, toutes ces fenêtres éclairées
+ Au bord de l’âme, au bord de l’eau--tristes soirées!
+ Triste ville de songe en l’âme s’encadrant
+ Qui pensivement porte un clocher et l’enfonce
+ Dans cette eau sans refus que son mirage fonce;
+ Et voici qu’à ce fil de l’âme le cadran
+ Fond et se change en un clair de lune liquide...
+ Le cadran, or et noir, a perdu sa clarté;
+ Le temps s’est aboli sur l’orbe déjà vide
+ Et dans l’âme sans heure on vit d’éternité.
+
+
+III
+
+ Mon âme a pris la lune heureuse pour exemple.
+ Elle est là-haut, couleur de ruche, avec les yeux
+ Calmes et dilatés dans sa face très ample.
+ Or mon âme, elle aussi, dans un ciel otieux,
+ Toute aux raffinements que son caprice crée
+ N’aime plus que sa propre atmosphère nacrée.
+ Qu’importe, au loin, la vie et sa vaste rumeur...
+ Mon âme, où tout désir se décolore et meurt,
+ N’a vraiment plus souci que d’elle et ne prolonge
+ Rien d’autre que son songe et son divin mensonge
+ Et ne regarde plus que son propre halo.
+ Ainsi, du haut du ciel, sans remarquer la ville
+ Ni les tours, ni les lis dans le jardin tranquille,
+ La lune se contemple elle-même dans l’eau!
+
+
+IV
+
+ Mon âme est dans l’exil, plaintive et détrônée;
+ Quel goût peut-elle avoir des ivresses d’ici
+ Et de la fausse joie un peu carillonnée
+ Qui descend sur sa peine à travers l’air transi?
+ Mais elle se console avec la vie en songe,
+ La vie emmaillotée aux langes du mensonge.
+
+ Mon âme a trop souffert aux chemins du Réel
+ Et s’en trouve à jamais comme en convalescence.
+ C’est fini tout espoir, tout effort manuel
+ Pour tirer de la vie un peu de renaissance
+ Et vendanger soi-même, ainsi qu’on le voulait,
+ Quelques grappes encore de raisin violet...
+ Les vignes sont en proie à d’autres que j’ignore;
+ Déjà le vin fermente en leur pressoir sonore;
+ Et pour moi désormais, terrain hostile et nu,
+ La vie est un jardin d’épines et d’épées.
+
+ Mais les Rêves du moins sont le monde ingénu
+ Où se réfugieront nos mains inoccupées;
+ Qu’importe, au loin, la vie, et les appels des cors!
+ Les liesses du cuivre énamouré sont brèves;
+ Et notre âme sait bien qu’il n’y a que les Rêves
+ Qu’on puisse aimer toujours comme on aime les morts.
+
+ Les Rêves! Eux, du moins, sont une amitié sûre,
+ Joyaux où dort une lumière qui s’azure
+ Éternelle et multicolore comme l’eau...
+ Et cela met en nous un trésor frais et beau.
+ Ah! Seigneur! augmentez en moi cette richesse
+ Dont je suis à la fois le maître et le gardien;
+ Et, de rêves nouveaux, refaites-moi largesse,
+ O Seigneur, donnez-moi mon Rêve quotidien!...
+
+
+V
+
+ Les rêves: des miroirs où nous nous délayons
+ Comme éternels déjà, dans un recul d’espace;
+ Les rêves: des rouets auxquels, d’une main lasse,
+ Nous envidons de la fumée et des rayons,
+ Du vent, des cheveux morts et des fils de la Vierge;
+ Les rêves: un bouquet qui tout à coup émerge
+ Les nuits d’hiver, en lis gelés, des carreaux noirs;
+ Les rêves: au perron du parc mélancolique,
+ Au perron de notre âme, un cabrement, les soirs,
+ Cabrement, sous le clair de lune métallique,
+ D’une troupe de paons, de grands paons radieux
+ Ouvrant leur queue en or comme un éventail d’yeux.
+
+
+VI
+
+ Les rêves sont les clés pour sortir de nous-mêmes,
+ Pour déjà se créer une autre vie, un ciel
+ Où l’âme n’ait plus rien retenu du réel
+ Que les choses selon sa nuance et qu’elle aime:
+ Des cloches effeuillant leurs lourds pétales noirs
+ Dans l’âme qui s’allonge en canaux de silence,
+ Et des cygnes parés comme des reposoirs.
+ Ah! toute cette vie, en moi, qui recommence,
+ Une vie idéale en des décors élus
+ Où tous les jours pareils ont des airs de dimanches,
+ Une vie extatique où ne cheminent plus
+ Que des rêves, vêtus de mousselines blanches...
+ Or ces rêves triés ont de câlines voix,
+ Voix des cygnes, voix des cloches, voix de la lune,
+ Qui chantonnent ensemble et n’en forment plus qu’une
+ En qui l’âme s’exalte et s’apaise à la fois.
+ De même la Nature a fait comme notre âme
+ Et choisit, elle aussi, des bruits qu’elle amalgame,
+ Se berçant aux frissons des arbres en rideau,
+ Lotionnant sa plaie aux rumeurs des écluses...
+ Voix chorale qui sait, pour ses peines confuses,
+ Unifier des bruits de feuillages et d’eau!
+
+
+VII
+
+ Rien que des rêves doux et vagues, songeries
+ Où l’on se laisse aller comme au fil d’un cours d’eau
+ Quand du brouillard s’allonge en opaque rideau
+ Que les fanaux du soir sèment de pierreries.
+ Les arbres ont un air de fusain ébauché;
+ La brume, sur les bords, ouvre des cassolettes;
+ On devine une ville autour d’un évêché
+ Dans le brouillard brodé de fines gouttelettes
+ Dont la blancheur voyage à l’horizon confus.
+
+ Ainsi notre âme rêve et dérive en ses rêves
+ Qui, parmi leur brouillard, ont aussi des refus,
+ Des entrebâillements, des apparitions brèves
+ Les rendant plus encor désirables et chers:
+ Songes dans de la ouate et dans de la fumée,
+ Mystère d’une vie au lointain présumée,
+ Curiosité d’âme--et nulle soif des chairs!
+ Mais songer seulement aux saintes des verrières,
+ Aux femmes des portraits, aux vierges des missels,
+ Aux reines de légende, aux béguines tourières,
+ --Des anges, dirait-on, à peine corporels!--
+ Et rêver avec l’une une amitié très douce
+ Parce qu’elle a semblé plus pâle et qu’elle tousse...
+ Ah! cette toux, qui fait du mal comme un grand vent
+ Et qui vient me troubler de derrière les portes!
+ Une toux qu’on dirait pleine de feuilles mortes
+ Et qui ventile au loin les dortoirs du couvent!
+
+
+VIII
+
+ Mon âme dans le rêve a trouvé plus de charmes
+ Car tout effort s’achève en perles de sueur
+ Qui nous semblent au front des couronnes de larmes.
+ Les bonheurs temporels, ce n’est pas le bonheur!
+ Et tout cela, sans joie et sans signifiance,
+ Qu’est-ce à côté du rêve auquel je me fiance?
+ D’autres ont l’orgueil vain d’imposer leur vouloir
+ Et d’assembler la foule autour de leur parole;
+ Fallacieux désir! Naïve gloriole
+ Qui vient tenter mon âme en son grand nonchaloir!
+ Lors mon âme répond: «Je ne suis pas des vôtres...»
+ Chimère de vouloir être au rang des Apôtres
+ Que le peuple louange et met sur des pavois,
+ Sans délayer son âme et délayer sa voix.
+
+ Mais si totalement qu’en soi-même on abdique
+ Pour se garder du moins une âme véridique,
+ Si débile qu’on semble et si distant qu’on soit,
+ Peut-être qu’on exerce un pouvoir malgré soi,
+ Car la Force souvent est bénigne et se laisse
+ Conduire ou mitiger par la Toute-Faiblesse.
+ Ainsi la lune, à son insu, du haut de l’air,
+ Toute loin qu’elle soit du tumulte des houles,
+ Attire avec ses yeux la douleur de la mer...
+
+ Mon âme, sois ce clair de lune sur les foules...
+
+
+IX
+
+ Aux vitres de notre âme apparaissent le soir
+ Des visages anciens demeurés dans le verre;
+ Leur souvenir, malgré le temps, y persévère,
+ Visages du passé qu’on souffre de revoir:
+ Fronts sans cesse pâlis; lèvres déveloutées;
+ Yeux couverts chaque jour d’ombres surajoutées
+ Et qui dans la mémoire achèvent de mourir...
+ Visage d’une mère ou visage de femme
+ Qui jadis ont vécu le plus près de notre âme.
+ Encor si l’on pouvait un peu les refleurir
+ Ces faces, dans le verre, à peine nuancées
+ Et voir distinctement leurs traits dans nos pensées!
+ Faces mortes toujours près de s’évanouir
+ Et sans cesse émergeant,--sitôt qu’on les oublie,--
+ Au fil de l’âme, en des détresses d’Ophélie
+ Dont les cheveux de lin ont un air de rouir...
+ Ah! comment essayer d’avoir un peu de joie
+ Quand les vitres de l’âme aimante sont de l’eau
+ Où reparaît sans cesse et sans cesse se noie
+ Un doux visage intermittent dans un halo!
+
+
+X
+
+ Combien de souvenirs anciens, combien de choses
+ Se dédorent en nous aux limbes de l’oubli;
+ Le missel ne sait plus la page où fut le pli,
+ Le jardin ne sait plus où sont mortes les roses.
+ Combien de souvenirs qui sont des pastels nus,
+ Portraits évaporés dont se brisa le verre,
+ Nous étant maintenant comme des inconnus
+ Où la mort du couchant seule se réverbère...
+ Combien de souvenirs, mais si vite oubliés!
+ La rivière bientôt dilue en son eau triste
+ Le reflet balancé des heureux peupliers.
+ Ah! comme tout s’en va! comme rien ne persiste!
+ Comme tout cet amas en nous de vieux décors
+ Pâlement restitue au fond de la mémoire
+ Un peu de la féerie en gaze rose et noire;
+ Et comme l’air lui-même est oublieux des cors
+ Qui firent, dans des soirs éloignés, violence
+ A la virginité pensive du silence;
+ Mais l’air en garde à peine un souvenir rosé;
+ L’air est non moins guéri, non moins cicatrisé
+ Que de quelque blessure infime d’ariette...
+ Comme tout se déprend! comme tout s’émiette!
+
+
+XI
+
+ Heures tristes de l’âme: états intermédiaires
+ Où l’âme ne sait plus définir ses ennuis
+ Ni trier l’ancien buis fané du nouveau buis;
+ Heures vagues où monte un chant de lavandières,
+ Mais quels linges leurs mains trempent-elles dans l’eau:
+ Nappes d’autels, rochets des grand-messes pascales
+ Ou batistes de nos armoires conjugales?
+ Heures d’aspect confus: automne ou renouveau?
+ Est-il du soir ou du matin, ce crépuscule?
+ Il neige: mais c’est-il des fleurs ou des flocons?
+ Est-ce un malheur qui vient? un malheur qui recule?
+ Quel est le clair-obscur où nous équivoquons?
+ Heures où l’âme voit, à travers les persiennes,
+ Tandis qu’elle s’éveille en sa chambre sans bruit,
+ Filtrer et se couler des clartés mitoyennes;
+ Entre-t-on dans le jour? Entre-t-on dans la nuit?
+
+
+XII
+
+ Heures troubles de l’âme aux multiples échos
+ Où pour des riens: un peu de cloches dans la brume,
+ La douleur des métaux, au loin, sur quelque enclume,
+ Le bruit mouillé de deux rames à temps égaux
+ Qui fauchent le silence au long d’une rivière,
+ Heures troubles où pour ces riens l’âme s’émeut
+ Et trouve un air étrange à l’ambiance entière:
+ Ainsi le soleil luit; pourtant voilà qu’il pleut!
+ Et ces oiseaux, là-bas, volant devant les portes,
+ Qui font des croix avec l’ombre de leurs vols noirs!
+ Le parfum qu’on croyait latent dans les mouchoirs
+ Hante comme un retour de l’âme des fleurs mortes...
+ Tout devient nostalgique et commémoratif;
+ Le jet d’eau raccourci prend la forme d’un if;
+ La fumée, au-dessus du douteux paysage,
+ Doucement se déroule en langoureux tissu
+ Où menace, dans l’air, un texte entr’aperçu,
+ Et, dans la lune pâle, on a peur d’un visage.
+
+
+XIII
+
+ Mon âme sent parfois dans le soir équivoque
+ Des ombres s’appuyer sur elle; et l’on dirait
+ Qu’à côté du Bon Rêve ordinaire apparaît
+ Un Mauvais Rêve qui par gestes le provoque;
+ L’âme, tout en suspens, les regarde marchant
+ Et, muette, s’allonge autour d’eux comme un champ...
+ Vont-ils atermoyer pour un peu leurs querelles?
+ L’un erre, apprivoiseur de blanches tourterelles,
+ Qui mettent dans un coin de mon âme l’émoi,
+ La fraîcheur de leur queue en éventail de neige.
+ L’autre passant, par on ne sait quel sortilège,
+ Attire des essaims de grands corbeaux en moi
+ De qui le vol s’égrène en douloureux rosaire;
+ Et je sens dans mon âme, où s’amasse le soir,
+ Devant ces deux témoins riant de ma misère,
+ Recommencer sans cesse un combat blanc et noir.
+
+
+XIV
+
+ Le sommeil remédie aux amers nonchaloirs,
+ Le sommeil remédie au mal qui nous arrive
+ Et ceint de nénuphars le front à la dérive;
+ Câlin, il nous entraîne entre ses talus noirs
+ Et, doucement, on sent de l’eau dans sa mémoire
+ En qui s’est délayé tout ancien souvenir,
+ Et c’est noyer son mal que d’ainsi s’endormir!
+ On s’enfonce dans l’eau tranquille qui se moire
+ Pour aller reposer dans le néant du fond
+ Où plus rien, jusqu’à nous, du passé ne pleuvine;
+ Et c’est,--ce bon sommeil où notre âme se fond--
+ D’une facilité d’oubli presque divine.
+
+
+XV
+
+ Les jours sont arrivés où dans l’âme il a plu
+ En une pluie interminable et monotone;
+ L’âme souffrante a son équinoxe d’automne...
+ C’est fini le soleil où l’ennui s’était plu,
+ Le bon soleil sur les vitres toutes lamées
+ D’or vierge; c’est fini la jeunesse et l’avril!
+ Et revoici la pluie imbibant les fumées
+ Qui sur les toits ont l’air de partir pour l’exil.
+
+ On sent que toute joie à présent est enfuie!
+ A quoi peut-il servir qu’on se reprenne encor?
+ A quoi peut-il servir qu’on sonne encor du cor?
+ Le son exténué se traîne dans la pluie
+ Et le son dans la pluie erre comme un radeau.
+ Ah! cette pluie en nous! c’est comme une araignée
+ Qui tisse dans notre âme avec ses longs fils d’eau
+ Inexorablement une toile mouillée!
+ Sans cesse cette pluie à l’âme, ce brouillard
+ Qui se condense et fond en bruines accrues;
+ Comme on a mal à l’âme, et comme il se fait tard!
+ Et l’âme écoute au loin pleuviner dans ses rues...
+
+
+
+
+DU SILENCE
+
+
+I
+
+ Silence: c’est la voix qui se traîne, un peu lasse,
+ De la dame de mon Silence, à très doux pas
+ Effeuillant les lis blancs de son teint dans la glace;
+ Convalescente à peine, et qui voit tout là-bas
+ Les arbres, les passants, des ponts, une rivière
+ Où cheminent de grands nuages de lumière,
+ Mais qui, trop faible encore, est prise tout à coup
+ D’un ennui de la vie et comme d’un dégoût
+ Et,--plus subtile, étant malade,--mi-brisée,
+ Dit: «Le bruit me fait mal; qu’on ferme la croisée...»
+
+
+II
+
+ Douceur du soir! Douceur de la chambre sans lampe!
+ Le crépuscule est doux comme une bonne mort
+ Et l’ombre lentement qui s’insinue et rampe
+ Se déroule en fumée au plafond. Tout s’endort.
+
+ Comme une bonne mort sourit le crépuscule
+ Et dans le miroir terne, en un geste d’adieu,
+ Il semble doucement que soi-même on recule,
+ Qu’on s’en aille plus pâle et qu’on y meure un peu.
+
+ Sur les tableaux pendus aux murs, dans la mémoire
+ Où sont les souvenirs en leurs cadres déteints,
+ Paysages de l’âme et paysages peints,
+ On croit sentir tomber comme une neige noire.
+
+ Douceur du soir! Douceur qui fait qu’on s’habitue
+ A la sourdine, aux sons de viole assoupis;
+ L’amant entend songer l’amante qui s’est tue
+ Et leurs yeux sont ensemble aux dessins du tapis.
+
+ Et langoureusement la clarté se retire;
+ Douceur! Ne plus se voir distincts! N’être plus qu’un!
+ Silence! deux senteurs en un même parfum:
+ Penser la même chose et ne pas se le dire.
+
+
+III
+
+ Silence de la chambre assoupie et gagnée
+ Par de l’ombre qui tend ses toiles d’araignée
+ Dans les angles, obscurs les premiers, où l’essor
+ Des rêves va finir son vol de mouches d’or!
+ Silence où toute l’âme assombrie est encline
+ A se sentir de plus en plus comme orpheline,
+ Toute seule parmi le soir endolori
+ A revoir son passé comme un tombeau fleuri.
+
+ Et le songeur muet resonge à son enfance
+ Qui s’écoule et qui fond dans cet obscur silence
+ Dont le vague se mêle à son plus vague ennui.
+ D’entre dans du noir et du noir entre en lui
+ Et la sensation lui vient, douce et suprême,
+ De changer peu à peu tout en restant lui-même.
+
+ Douceur de ce silence et de ne plus savoir
+ S’analyser et d’être à ce point qu’on croit voir
+ Des fils d’ombre dans la chambre de sa mémoire
+ Descendre et se confondre en une tache noire
+ Comme la toile d’une araignée où l’essor
+ Des songes va finir son vol de mouches d’or.
+ Et tout s’éteint! Plus de rêve qui se dévide!
+ Douceur! penser du vague et regarder du vide!
+
+
+IV
+
+ Seuls les rideaux, tandis que la chambre est obscure,
+ Tout brodés, restent blancs, d’un blanc mat qui figure
+ Un printemps blanc parmi l’hiver de la maison.
+ Sur les vitres, ce sont des fleurs de guérison
+ Pareilles dans le soir à ces palmes de givre
+ Que sur les carreaux froids les nuits d’hiver font vivre.
+
+ Et dans ces floraisons de guipure on croit voir
+ Tous les souvenirs blancs parmi le présent noir:
+ Ce sont les rideaux clairs du berceau; c’est la bonne
+ Aïeule aux cheveux blancs en bandeaux de madone;
+ Ce sont les grands jardins d’enfance où les pommiers
+ Étaient poudrés; ce sont les cierges coutumiers
+ Et les nappes d’autel pour les communiantes;
+ C’est l’hostie aux lys purs de leurs lèvres priantes;
+ Puis c’est le clair de lune épars comme du lait
+ Dans la forêt magique où l’Art nous appelait
+ Parmi sa gloire et ses blancheurs éternisées!
+ Puis la guirlande en fleur au front des épousées
+ Dont l’espoir doux se fane irréparablement
+ Parmi cette blancheur vaporeuse qui ment.
+ Car le leurre est rapide en cette ombre équivoque,
+ Et tous les autres blancs du passé qu’on évoque
+ Vont se faner avec les souvenirs d’amour
+ Quand descendra dans les rideaux la mort du jour.
+
+
+V
+
+ Les miroirs, par les jours abrégés des décembres,
+ Songent--telles des eaux captives--dans les chambres,
+ Et leur mélancolie a pour causes lointaines
+ Tant de visages doux fanés dans ces fontaines
+ Qui s’y voyaient naguère, embellis du sourire!
+ Et voilà maintenant, quand soi-même on s’y mire,
+ Qu’on croit y retrouver l’une après l’autre et seules
+ Ces figures de sœurs défuntes et d’aïeules
+ Et qu’on croit, se penchant sur la claire surface,
+ Y baiser leurs fronts morts, demeurés dans la glace!
+
+
+VI
+
+ Il flotte une musique éteinte en de certaines
+ Chambres, une musique aux tristesses lointaines
+ Qui s’apparie à la couleur des meubles vieux...
+ Musique d’ariette en dentelle et fumée,
+ Ariette d’antan qu’on aurait exhumée,
+ Informulée encore, et qu’on cherche des yeux:
+ Rythmes se renouant, musique qui tâtonne,
+ Le vieil air se dégage un peu, se nuançant
+ Grâce au pianotement de la pluie, en automne,
+ Sur les vitres; et l’air, changé comme un absent,
+ Réapparaît soudain en des grâces fluettes;
+ Puis peu à peu précis, on retrouve ses traits
+ Et tout l’air passe encor dans les chambres muettes...
+ Oh! musique rapprise aux lèvres des portraits!
+
+
+VII
+
+ La chambre avait un air mortuaire et fermé
+ Dans cette hôtellerie, en une ville morte,
+ Où nous avons vécu, ce divin soir de mai!
+ Silencieusement se referma la porte,
+ Comme en peine de voir entrer notre bonheur.
+ Et nous allions à pas étouffés, pris de peur,
+ Comme on entre dans la chambre d’une malade...
+ Il flottait quelque chose encor d’une odeur fade
+ D’anciens bouquets mêlés jadis à des baisers
+ Et maintenant défunts en d’invisibles verres.
+ Et les sombres rideaux aux plis éternisés
+ Et les meubles d’un luxe âgé, froids et sévères,
+ Gardaient sur eux de la poussière en flocons noirs
+ Qui parmi l’autrefois des étoffes fanées
+ Mélancoliquement, depuis tant de longs soirs,
+ Avaient neigé du lent sablier des années!
+
+ Chambre étrange: on eût dit qu’elle avait un secret
+ D’une chose très triste et dont elle était lasse
+ D’avoir vu le mystère en fuite dans la glace!...
+ Car notre amour faisait du mal à son regret.
+ Et même lorsque avec des mains presque dévotes
+ Tu vins frôler le vieux clavecin endormi,
+ Ce fut un chant si pâle et si dolent parmi
+ La solitude offerte au réveil des gavottes
+ Que tu tremblas comme au contact d’un clavier mort.
+ Et muets, nous sentions, dans cette chambre étrange
+ Avec qui notre joie était en désaccord,
+ L’hostilité d’un grand silence qu’on dérange!
+
+
+VIII
+
+ Dans le silence et dans le soir de la maison
+ A retenti le carillon de la pendule.
+ On ne sait si joyeux ou triste, un air ondule:
+ Tantôt le chapelet de l’heure en oraison;
+ Puis ce semble un oiseau si peu viable et frêle
+ Qui se baigne et qui joue avec des perles d’eau;
+ Puis du verre qui pleut mêlé de fer qui grêle;
+ Étincelles de bruit sous un vague marteau,
+ Musique d’une noce au retour, clopinante
+ Qui monte un escalier tournant, et disparaît;
+ Bruit de verres choqués, cristal qui se lamente,
+ Grelots de la Folie--oh! valses, vin clairet,
+ Carnaval fatigué de danses enragées
+ Qui s’en revient vidé d’argent et de raison
+ Et qui laisse dégringoler dans la maison
+ Ses derniers confettis, des sous et des dragées.
+
+
+IX
+
+ Les dimanches: tant de tristesse et tant de cloches!
+ Volets fermés, outils au repos, piano
+ Grêlement tapoté par des doigts sans anneau,
+ Des doigts de vierges dont les cœurs sont sans reproches.
+
+ Solitude où quelques passants; Vêpres qui geint;
+ Couleur de demi-deuil planant sur les dimanches,
+ Avec de la fumée en lentes vapeurs blanches
+ Et du triste dans l’air comme un jour de Toussaint.
+
+ Silence des quartiers monotones. L’espace
+ Est indistinct, d’un vague où tout semble éloigné;
+ Et l’on entend, tandis que le soir a saigné,
+ Les lointains cris d’enfants en oubli de la classe.
+
+ Soi-même, dans la rue, on regrette les bons
+ Naguères parmi la maison familiale
+ Et son enfance et l’Ame en ce temps liliale
+ Et la tiède chaleur de lampe et de charbons.
+
+ * * * * *
+
+ Les dimanches: tant de tristesses! tant de cloche
+ Vers le faubourg où la lenteur des pas conduit...
+ Une lanterne en ce commencement de nuit
+ S’éclaire doucement comme un œil qui reproche.
+
+ L’horizon noir ressemble à des linceuls cousus...
+ Puis voici qu’un second réverbère s’allume
+ Triste, si triste au loin, clignotant dans la brume,
+ Tous deux,--comme les yeux d’enfants qu’on n’a pas eus.
+
+
+X
+
+ Musiques de la rue: accordéons
+ Qu’une chanson amoureuse commente,
+ Rythme indistinct auquel nous suppléons,
+ Qui du meilleur de nous rit et s’augmente;
+
+ Clairons de cuivre au-devant des soldats,
+ Processions, chants des catéchumènes,
+ Marche guerrière ou psaumes presque bas
+ Psalmodiés par des lèvres amènes;
+
+ Toute la joie éparse dans le bruit:
+ Accords lointains qui traversent les vitres
+ De notre âme, violons dans la nuit,
+ Tambours mêlés aux boniments des pitres,
+
+ Fête des sons! Ivresse des crincrins!...
+ Pourtant rien n’est plus triste, rien ne glace
+ Quand on fléchit pour sa part de chagrins
+ Que d’entendre la musique qui passe.
+
+
+XI
+
+ Ah! vous êtes mes sœurs, les âmes qui vivez
+ Dans ce doux nonchaloir des rêves mi-rêvés
+ Parmi l’isolement léthargique des villes
+ Qui somnolent au long des rivières débiles;
+ Ames dont le silence est une piété,
+ Ames à qui le bruit fait mal; dont l’amour n’aime
+ Que ce qui pouvait être et n’aura pas été;
+ Mystiques réfectés d’hostie et de saint chrême;
+ Solitaires de qui la jeunesse rêva
+ Un départ fabuleux vers quelque ville immense,
+ Dont le songe à présent sur l’eau pâle s’en va,
+ L’eau pâle qui s’allonge en chemins de silence...
+ Et vous êtes mes sœurs, âmes des bons reclus
+ Et novices du ciel chez les Visitandines,
+ Ames comme des fleurs et comme des sourdines
+ Autour de qui vont s’enroulant les angélus
+ Comme autour des rouets la douceur de la laine!
+ Et vous aussi, mes sœurs, vous qui n’êtes en peine
+ Que d’un long chapelet bénit à dépêcher
+ En un doux béguinage à l’ombre d’un clocher,
+ Oh! vous, mes Sœurs,--car c’est ce cher nom que l’Église
+ M’enseigne à vous donner, sœurs pleines de douceurs,
+ Dans ce halo de linge où le front s’angélise,
+ Oh! vous qui m’êtes plus que pour d’autres des sœurs
+ Chastes dans votre robe à plis qui se balance,
+ O vous mes sœurs en Notre Mère, le Silence!
+
+
+XII
+
+ L’hostie est comme un clair de lune dans l’église.
+
+ Or les songeurs errants et les extasiés
+ Qui vont par les jardins où dans une ombre grise
+ Des papillons fripés meurent sur les rosiers,
+ Ceux que la nuit pieuse a pour catéchumènes
+ Regardant l’astre à la chevelure d’argent
+ Peu à peu croient y voir un sourire indulgent,
+ Un visage d’aïeule et des lèvres humaines!
+ Or l’hostie est un clair de lune au fond du chœur!
+ Et tandis que l’encens azure le silence
+ Et que l’orgue au jubé déroule sa langueur,
+ Qu’à peine un encensoir mollement se balance,
+ Tous les benoîts chrétiens dans l’hostie ont cru voir,
+ --Comme un visage dans la lune qui se lève,--
+ La face aux cheveux d’or d’un doux Jésus qui rêve
+ Et qui se rend visible à ses amis du soir!
+
+
+XIII
+
+ Dans l’étang d’un grand cœur quand la douleur s’épanche
+ Comme du soir, et met un tain d’ombre et de nuit
+ Sous la surface en fleur de cette eau longtemps blanche
+ Qui, durant le soleil et le bonheur enfui,
+ N’avait rien reflété que le songe des rives,
+ Alors l’étang du cœur se colore soudain
+ D’un mirage agrandi dans le noir des eaux vives:
+ Arbres longs et mouillés d’un nocturne jardin,
+ Maisons se décalquant, étoiles délayées.
+ Tout se précise et se nuance maintenant
+ Dans ces routes de l’eau que le soir a frayées.
+ Et la douleur qui fait de l’âme un lac stagnant
+ La remplit de lueurs et de nobles pensées
+ Qui sont comme, dans l’eau, les branches balancées;
+ Et la remplit aussi de grands rêves qui sont
+ Comme, dans l’eau, les tours se mirant jusqu’au fond.
+
+ Or parmi cette eau morte et pourtant animée
+ Surnage ton visage, ô toi, l’unique Aimée!
+ Et ton visage blanc dans la lune sourit,
+ La lune de profil, la lune émaciée
+ --O la visionnaire, et la suppliciée!--
+ Qui douloureusement dans l’eau froide périt;
+ Car la douleur accrue éteint tous les mirages
+ Et des cygnes, nageant vers la face au halo,
+ Les cygnes noirs du désespoir, durs et sauvages,
+ Inexorablement la déchirent dans l’eau!
+
+
+XIV
+
+ Chagrin d’être un sans gloire qui chemine
+ Dans le grand parc d’octobre délabré.
+ Chagrin encor de s’être remembré
+ Le printemps vert que le vent dissémine,
+
+ Le vent qui pleure, au loin, comme un tambour
+ Battant l’appel des anciennes années...
+ Et l’on se sent, dans l’exil du faubourg,
+ Les yeux aussi pleins de choses fanées.
+
+ Et, bien qu’en la jeunesse encore--on croit
+ Que son printemps a presque un air d’automne,
+ Avec l’ennui d’un jet d’eau monotone
+ Dont la chanson, comme un amour, décroît.
+
+ Et, triste à voir le vent froid qui balance
+ Des fils de la Vierge fins et frileux,
+ On s’imagine en ce parc de silence
+ Que ces fils blancs entrent dans les cheveux.
+
+
+XV
+
+ O neige, toi la douce endormeuse des bruits
+ Si douce, toi la sœur pensive du silence,
+ O toi l’immaculée en manteau d’indolence
+ Qui gardes ta pâleur même à travers les nuits.
+ Douce! tu les éteins et tu les atténues
+ Les tumultes épars, les contours, les rumeurs;
+ O neige vacillante, on dirait que tu meurs
+ Loin, tout au loin, dans le vague des avenues!
+ Et tu meurs d’une mort comme nous l’invoquons,
+ Une mort blanche et lente et pieuse et sereine,
+ Une mort pardonnée et dont le calme égrène
+ Un chapelet de ouate, un rosaire en flocons.
+ Et c’est la fin: le ciel sous de funèbres toiles
+ Est trépassé; voici qu’il croule en flocons lents,
+ Le ciel croule; mon cœur se remplit d’astres blancs
+ Et mon cœur est un grand cimetière d’étoiles!
+
+
+XVI
+
+ La lune dans le ciel nocturne s’étalait
+ Comme un sein chaste et nu, sein de bonne nourrice
+ Tendu pour les songeurs de qui c’est le caprice
+ De boire sa clarté blanche comme du lait.
+
+ Et c’est assez pour me nourrir. De quoi me plains-je?
+ Surtout que je m’endors sur ce grand sein les soirs
+ De tristesses et de recommencements noirs...
+ Et le ciel tout autour a des fraîcheurs de linge.
+
+
+XVII
+
+ A l’heure délicate où comme de l’encens
+ Le jour se décompose en molles vapeurs bleues,
+ Va dans l’abandon noir des quartiers finissants,
+ Va donc, ô toi dont l’âme est la sœur des banlieues,
+ Toi dont l’âme est morose et souffre au moindre bruit,
+ A travers le faubourg, comme au hasard construit,
+ Le faubourg où la ville agonise et s’achève
+ Dans du brouillard, dans de l’eau morte et dans du rêve...
+ Et vois! tout au lointain parmi des fonds aigris
+ S’allumer droitement la ligne des lanternes
+ Mettant leur ganse jaune au long des chemins gris.
+ Oh! lanternes debout sur les horizons ternes!
+ Survivance de la lumière dans le soir,
+ Survivance de la jeunesse dans la vie!
+ Ces lueurs devant toi, sur la route suivie,
+ --Calices d’or s’ouvrant en dépit du vent noir--
+ Vois! c’est tout ce qui reste, en ce doux crépuscule,
+ Du soleil mort, de ta jeunesse qui recule:
+ Quelques vagues espoirs de gloires et d’amours,
+ Quelques vagues clartés dans la pâleur des verres
+ Que l’avenir, pareil à ces mornes faubourgs,
+ Te garde en ses mélancoliques réverbères!
+
+
+XVIII
+
+ Des cloches, j’en ai su qui cheminaient sans bruit,
+ Des cloches pauvres, qui vivaient dans des tourelles
+ Sordides, et semblaient se lamenter entre elles
+ De n’avoir de repos ni le jour ni la nuit.
+
+ Des cloches de faubourg toussotantes, brisées;
+ Des vieilles, eût-on dit, qui dans la fin du jour
+ Allaient se visiter de l’une à l’autre tour,
+ Chancelantes, dans leurs robes de bronze usées.
+
+
+XIX
+
+ Les cygnes blancs, dans les canaux des villes mortes,
+ Parmi l’eau pâle où les vieux murs sont décalqués
+ Avec des noirs usés d’estampes et d’eaux-fortes,
+ Les cygnes vont comme du songe entre les quais.
+
+ Et le soir, sur les eaux doucement remuées,
+ Ces cygnes imprévus, venant on ne sait d’où,
+ Dans un chemin lacté d’astres et de nuées
+ Mangent des fleurs de lune en allongeant le cou.
+
+ Or ces cygnes, ce sont des âmes de naguères
+ Qui n’ont vécu qu’à peine et renaîtront plus tard,
+ Poètes s’apprenant aux silences de l’Art,
+ Qui s’épurent encore en ces blancs sanctuaires,
+
+ Poètes décédés enfants, sans avoir pu
+ Fleurir avec des pleurs une gloire et des nimbes,
+ Ames qui reprendront leur Œuvre interrompu
+ Et demeurent dans ces canaux comme en des Limbes!
+
+ * * * * *
+
+ Mais les cygnes royaux sentant la mort venir
+ Se mettront à chanter parmi ces eaux plaintives
+ Et leur voix presque humaine ira meurtrir les rives
+ D’un air de commencer plutôt que de finir...
+
+ Car dans votre agonie, ô grands oiseaux insignes,
+ Ce qui chante déjà c’est l’âme s’évadant
+ D’enfants-poètes qui vont revivre en gardant
+ Quelque chose de vous, les ancêtres, les cygnes!
+
+
+XX
+
+ Dans l’horizon du soir où le soleil recule
+ La fumée éphémère et pacifique ondule
+ Comme une gaze où des prunelles sont cachées;
+ Et l’on sent, rien qu’à voir ces brumes détachées,
+ Un douloureux regret de ciel et de voyage,
+ Car la blanche fumée est la sœur du nuage
+ Et va vers les lointains où se mêlent en rêve
+ L’odeur fanée et la musique qui s’achève.
+
+ Et la fumée entraîne en ses molles spirales
+ L’âme s’exténuant des cloches vespérales
+ Qui s’éteint avec elle en très lente agonie;
+ Et tout le triste doux d’une chose finie
+ Et tout le triste doux d’une chose en allée
+ Subsiste après ce bleu de vapeur exhalée
+ Comme si la fumée, on savait qu’elle porte
+ Un linceul impalpable à quelque étoile morte!
+
+
+XXI
+
+ Très défuntes sont les maisons patriciennes
+ Et très dorénavant closes dans du silence
+ Parmi des quartiers froids, en des villes anciennes,
+ Où les pignons, pris d’une inerte somnolence,
+ Ne voient plus rien de grand, dans le soir diaphane,
+ Qui descende sur eux du soleil qui se fane;
+ Et, pour fleurir le deuil de ces vieilles demeures
+ Qui sont les tombeaux noirs des choses disparues,
+ Seul le carillon lent sème tous les quarts d’heures
+ Ses lourdes fleurs de fer dans le vide des rues!
+
+
+XXII
+
+ Les canaux somnolents entre les quais de pierre
+ Songent, entre les quais rugueux, comme en exil,
+ Sans paysage clair qui se renverse au fil
+ De l’eau qui rêve,--ainsi s’isole une âme fière,--
+ L’âme de l’eau captive entre les quais dormants
+ Où le ciel se transpose en pensive nuance
+ Dont la douceur à du silence se fiance.
+ Quelques nuages seuls cheminent par moments
+ Dans les canaux muets aux eaux inanimées
+ Qui semblent des miroirs reflétant des fumées.
+ Puis le ciel s’unifie, incolore et profond,
+ Et les pâles canaux entre leurs quais de pierre
+ Sont sans mirage,--ainsi dédaigne une âme fière,--
+ Et tout passage d’aile en leur cristal se fond;
+ Plus rien n’entre parmi leurs eaux coagulées
+ Dont la blancheur ressemble à des vitres gelées
+ Derrière qui l’on voit, dans le triste du soir,
+ L’âme de l’eau, captive au fond, qui persévère
+ A ne rien regretter du monde en son lit noir
+ Et qui semble dormir dans des chambres de verre!
+
+
+XXIII
+
+ Mon rêve s’en retourne en souvenirs tranquilles
+ Vers votre humilité, vieilles petites villes,
+ Villes de mon passé, villes élégiaques,
+ Si dolentes les soirs de Noël et de Pâques,
+ Villes aux noms si doux: Audenarde, Malines,
+ Pieuses, qui priez comme des Ursulines
+ En rythmant des avé sur les carillons tristes!
+ Oh! villes de couvents, villes de catéchistes,
+ Avec la sainte odeur des encens et des cires,
+ Villes s’assoupissant, si doucement martyres
+ De n’avoir pas été suffisamment aimées,
+ Qui, dégageant le gris mourant de leurs fumées
+ Comme une plainte d’âme exténuée et vierge,
+ Agonisent dans le brouillard qui les submerge.
+
+ Ensommeillement doux de mes villes natales
+ Que, le soir, je retrouve en des marches mentales;
+ Mais, le long des vieux quais, ô mon rêve, où tu erres,
+ Hélas! tu reconnais des maisons mortuaires
+ Que dénoncent, jusqu’à l’obit, parmi la brume,
+ Ce cérémonial d’une antique coutume:
+ Un nœud de crêpe noir qui flotte sur les portes;
+ On dirait des oiseaux cloués, des ailes mortes...
+ Puis, sur les volets clos, une grande lanterne
+ Pend, de qui la lueur si grelottante et terne
+ Brûle, en forme de cœur, dans la prison du verre.
+ C’est comme de la vie encor qui persévère
+ Et l’on croirait que l’âme ancienne est là qui pleure
+ Et guette pour rentrer un peu dans sa demeure!
+
+
+XXIV
+
+ En province, dans la langueur matutinale
+ Tinte le carillon, tinte dans la douceur
+ De l’aube qui regarde avec des yeux de sœur,
+ Tinte le carillon,--et sa musique pâle
+ S’effeuille fleur à fleur sur les toits d’alentour,
+ Et sur les escaliers des pignons noirs s’effeuille
+ Comme un bouquet de sons mouillés que le vent cueille;
+ Musique du matin qui tombe de la tour,
+ Qui tombe de très loin en guirlandes fanées,
+ Qui tombe de Naguère en invisibles lis,
+ En pétales si lents, si froids et si pâlis
+ Qu’ils semblent s’effeuiller du front mort des Années.
+
+
+XXV
+
+ La ville est morte, morte, irréparablement!
+ D’une lente anémie et d’un secret tourment,
+ Est morte jour à jour de l’ennui d’être seule...
+ Petite ville éteinte et de l’autre temps qui
+ Conserve on ne sait quoi de vierge et d’alangui
+ Et semble encor dormir tandis qu’on l’enlinceule;
+ Car voici qu’à présent, pour embaumer sa mort,
+ Les canaux, pareils à des étoffes tramées
+ Dont les points d’or du gaz ont faufilé le bord,
+ Et le frêle tissu des flottantes fumées
+ S’enroulent en formant des bandelettes d’eau
+ Et de brouillard, autour de la pâle endormie
+ --Tel le cadavre emmailloté d’une momie--
+ Et la lune à son front ajoute un clair bandeau!
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+ C’est l’automne, la pluie et la mort de l’année!
+ La mort de la jeunesse et du seul noble effort
+ Auquel nous songerons à l’heure de la mort:
+ L’effort de se survivre en l’Œuvre terminée.
+
+ Mais c’est la fin de cet espoir, du grand espoir,
+ Et c’est la fin d’un rêve aussi vain que les autres:
+ Le nom du dieu s’efface aux lèvres des apôtres
+ Et le plus vigilant trahit avant le soir.
+
+ Guirlandes de la gloire, ah! vaines, toujours vaines!
+ Mais c’est triste pourtant quand on avait rêvé
+ De ne pas trop périr et d’être un peu sauvé
+ Et de laisser de soi dans les barques humaines.
+
+ Las! le rose de moi je le sens défleurir,
+ Je le sens qui se fane et je sens qu’on le cueille!
+ Mon sang ne coule pas; on dirait qu’il s’effeuille...
+ Et puisque la nuit vient,--j’ai sommeil de mourir!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ La Vie des Chambres 1
+ Le Cœur de l’Eau 39
+ Paysages de Ville 73
+ Cloches du Dimanche 109
+ Au Fil de l’Ame 147
+ Du Silence 181
+ Épilogue 233
+
+
+
+
+SCEAUX.--IMP. CHARAIRE ET FILS.
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75625 ***
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+ <title>Le règne du silence | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75625 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large b ssf">GEORGES RODENBACH</p>
+
+<h1><span class="large">LE RÈGNE</span><br>
+<span class="xsmall">DU</span><br>
+SILENCE</h1>
+
+<p class="c">POÈME</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br>
+11, <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p>
+
+<p class="c">1891</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table class="small">
+<tr><td>LES TRISTESSES</td>
+<td class="bot r"><div><span class="blk7">Paris, Lemerre,</span> 1879</div></td></tr>
+<tr><td>LA MER ÉLÉGANTE</td>
+<td class="bot r"><div><span class="blk7">Id.</span> 1881</div></td></tr>
+<tr><td>L’HIVER MONDAIN</td>
+<td class="bot r"><div><span class="blk7">Id.</span> 1884</div></td></tr>
+<tr><td>LA JEUNESSE BLANCHE</td>
+<td class="bot r"><div><span class="blk7">Id.</span> 1886</div></td></tr>
+<tr><td>L’ART EN EXIL</td>
+<td class="bot r"><div><span class="blk7">Paris, Quantin,</span> 1889</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap small">Sceaux. — Imprimerie Charaire et fils.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="i top4em">Des six parties qui composent ce poème, l’une a
+paru en 1888, sous forme de plaquette, avec le titre :
+DU SILENCE.</p>
+
+<p class="i">Elle est restituée ici à la fin du poème achevé :
+LE RÈGNE DU SILENCE, qu’elle clôt, selon l’ordre
+logique du plan d’ensemble.</p>
+
+<p class="i">Les cinq autres parties sont complètement inédites.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">LA VIE DES CHAMBRES</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les chambres, qu’on croirait d’inanimés décors,</div>
+<div class="verse">— Apparat de silence aux étoffes inertes —</div>
+<div class="verse">Ont cependant une âme, une vie aussi certes,</div>
+<div class="verse">Une voix close aux influences du dehors</div>
+<div class="verse">Qui répand leur pensée en halos de sourdines…</div>
+
+<div class="verse stanza">Les unes, faste, joie, un air de nonchaloir !</div>
+<div class="verse">D’autres, le résigné sourire d’un parloir</div>
+<div class="verse">Qui fit vœu de blancheur chez les Visitandines ;</div>
+<div class="verse">D’autres encor, grand deuil des trahisons d’un Cœur,</div>
+<div class="verse">Mouillant les bibelots de larmes volatiles ;</div>
+<div class="verse">Chambres qui sont tantôt bonnes comme une sœur,</div>
+<div class="verse">Puis accueillent tantôt avec des yeux hostiles,</div>
+<div class="verse">Quand on trouble leur rêve au fil nu du miroir,</div>
+<div class="verse">Leur rêve d’Ophélie au miroir d’eau dormante !</div>
+
+<div class="verse stanza">Elles ont une vie étrange qui s’augmente</div>
+<div class="verse">Des souvenirs que les vieux portraits dans le soir</div>
+<div class="verse">A leur front d’Ophélie, en guirlandes fanées,</div>
+<div class="verse">Vont effeuillant dans le miroir languissamment,</div>
+<div class="verse">Souvenirs presque plus roses d’autres années !</div>
+
+<div class="verse stanza">Chambres pleines de songe ! Elles vivent vraiment</div>
+<div class="verse">En des rêves plus beaux que la vie ambiante,</div>
+<div class="verse">Grandissant toute chose au Symbole, voyant</div>
+<div class="verse">Dans chaque rideau pâle une Communiante</div>
+<div class="verse">Aux falbalas de mousseline s’éployant</div>
+<div class="verse">Qui communie au bord des vitres, de la Lune !</div>
+<div class="verse">Et voyant dans le lustre une Ame de cristal</div>
+<div class="verse">Qui crispe au moindre heurt ses branches une à une,</div>
+<div class="verse">Sensitive de verre à qui le bruit fait mal.</div>
+<div class="verse">Chambres pleines de songe et qui, visionnaires,</div>
+<div class="verse">Parmi leur rangement strict et méticuleux,</div>
+<div class="verse">Prennent les grands fauteuils pour des vieillards frileux</div>
+<div class="verse">En cercle dans la chambre et valétudinaires.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Douceur d’associer notre âme à cette vie</div>
+<div class="verse">Des chambres, qui du moins sont bonnes à nos maux ;</div>
+<div class="verse">Car, pour nous consoler, il ne faut pas des mots</div>
+<div class="verse">Et leur silence aux linges frais nous lénifie</div>
+<div class="verse">— Tel un malade entrant dans un lit rafraîchi !</div>
+<div class="verse">Ah ! qu’on nous recajole ! ah ! quel mal à nos membres !</div>
+<div class="verse">Et cet immense ennui que rien n’aura fléchi !</div>
+<div class="verse">Et ce mal à notre âme en exil… Mais les chambres</div>
+<div class="verse">Sont accueillantes, sont des mères sachant bien</div>
+<div class="verse">Le cœur de notre cœur, et jusqu’à la nuance…</div>
+<div class="verse">Elles ont des douceurs et des baumes ! Combien</div>
+<div class="verse">Consolante est leur paix dont l’âme s’influence ;</div>
+<div class="verse">Et quel soudain oubli de tout ! quel réconfort</div>
+<div class="verse">Quand le vague soupir des choses nous y berce,</div>
+<div class="verse">Respiration lente et qui, rythmique, endort</div>
+<div class="verse">Comme un bruit d’eaux, ou de jardin sous une averse !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Oui ! c’est doux ! c’est la chambre, un doux port relégué</div>
+<div class="verse">Où mon rêve, lassé de tendre au vent ses voiles,</div>
+<div class="verse">Dans le miroir tranquille et pâle s’est cargué.</div>
+<div class="verse">Las ! sans plus espérer des sillages d’étoiles,</div>
+<div class="verse">Et des départs vers des îles, mon rêve dort</div>
+<div class="verse">Dans le profond miroir, comme en un canal mort ;</div>
+<div class="verse">Et faut-il désirer un coup de vent qui chasse</div>
+<div class="verse">En pleine mer, cette âme à l’ancre dans la glace ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mon âme, tout ce long et triste après-midi,</div>
+<div class="verse">A souffert de la mort d’un bouquet, imminente !</div>
+<div class="verse">Il était, loin de moi, dans la chambre attenante</div>
+<div class="verse">Où ma peur l’éloigna, déjà presque engourdi,</div>
+<div class="verse">Bouquet dépérissant de fleurs qu’on croyait sauves</div>
+<div class="verse">Encor pour tout un jour dans la pitié de l’eau,</div>
+<div class="verse">Gloxinias de neige avec des galons mauves,</div>
+<div class="verse">Bouquet qui dans la chambre éteignait son halo</div>
+<div class="verse">Et se désargentait en ce soir de dimanche !</div>
+<div class="verse">Mon âme, tu souffris et tu t’ingénias</div>
+<div class="verse">A voir ta vie, aussi fanée et qui se penche,</div>
+<div class="verse">Agoniser avec ces doux gloxinias.</div>
+<div class="verse">Or me cherchant moi-même en cette analogie</div>
+<div class="verse">J’ai passé cette fin de journée à m’aigrir</div>
+<div class="verse">Par le spectacle vain et la psychologie</div>
+<div class="verse">Douloureuse des fleurs pâles qui vont mourir.</div>
+<div class="verse">Triste vase : hôpital, froide alcôve de verre</div>
+<div class="verse">Qu’un peu de vent, par la fenêtre ouverte, aère</div>
+<div class="verse">Mais qui les fait mourir plus vite, en spasmes doux,</div>
+<div class="verse">Les pauvres fleurs, dans l’eau vaine, qui sont phtisiques,</div>
+<div class="verse">Répandant, comme en de brusques accès de toux,</div>
+<div class="verse">Leurs corolles sur les tapis mélancoliques.</div>
+<div class="verse">Douceur ! mourir ainsi sans heurts, comme on s’endort,</div>
+<div class="verse">Car les fleurs ne sont pas tristes devant la mort,</div>
+<div class="verse">Et disparaître avec ce calme crépuscule</div>
+<div class="verse">Qui d’un jaune rayon à peine s’acidule.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le miroir est l’amour, l’âme-sœur de la chambre</div>
+<div class="verse">Où tout d’elle : le lustre en fleur, les bahuts vieux,</div>
+<div class="verse">La statuette au dos de bronze qui se cambre,</div>
+<div class="verse">Se réfléchit en un hymen silencieux.</div>
+<div class="verse">Car l’amour n’est-ce pas n’être plus seul et n’est-ce</div>
+<div class="verse">Pas se doubler par un autre meilleur que soi ?</div>
+<div class="verse">Or la chambre se double au fond du miroir coi</div>
+<div class="verse">Avec un renouveau de songe et de jeunesse ;</div>
+<div class="verse">Mais les Choses pourtant entre le cadre d’or</div>
+<div class="verse">Ont un air de souffrir de leur vie inactive ;</div>
+<div class="verse">Le miroir qui les aime a borné leur essor</div>
+<div class="verse">En un recul de vie exiguë et captive ;</div>
+<div class="verse">Et l’amour absorbant et profond du miroir</div>
+<div class="verse">Attriste d’infini la chambre, qui se doute</div>
+<div class="verse">D’un désaccord entre eux aux approches du soir,</div>
+<div class="verse">Sentant que le miroir ne la contient pas toute !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans l’angle obscur de la chambre, le piano</div>
+<div class="verse">Songe, attendant des mains pâles de fiancée</div>
+<div class="verse">De qui les doigts sont sans reproche et sans anneau,</div>
+<div class="verse">Des mains douces par qui sa douleur soit pansée</div>
+<div class="verse">Et qui rompent un peu son abandon de veuf,</div>
+<div class="verse">Car il refrémirait sous des mains élargies</div>
+<div class="verse">Puisqu’en lui dort encor l’espoir d’un bonheur neuf.</div>
+<div class="verse">Après tant de silence, après tant d’élégies</div>
+<div class="verse">Que le deuil de l’ébène enferma si longtemps,</div>
+<div class="verse">Quelle ivresse si, par un soir doux de printemps,</div>
+<div class="verse">Quelque vierge attirée à sa mélancolie</div>
+<div class="verse">Ressuscitait de lui tous les rythmes latents :</div>
+<div class="verse">Gerbe de lis blessés que son jeu lent délie ;</div>
+<div class="verse">Eau pâle du clavier où son geste amusé</div>
+<div class="verse">— Rafraîchi comme ayant joué dans une eau claire</div>
+<div class="verse">— Ferait surgir un blanc cortège apprivoisé,</div>
+<div class="verse">Cygnes vêtus de clair de lune en scapulaire,</div>
+<div class="verse">Cygnes de Lohengrin dans l’ivoire nageant !</div>
+
+<div class="verse stanza">Hélas ! le piano reste seul et morose</div>
+<div class="verse">Et défaille d’ennui par ce soir affligeant</div>
+<div class="verse">Où dans la chambre meurt une suprême rose.</div>
+<div class="verse">La nuit tombe ; le vent fraîchit ; nul n’est venu</div>
+<div class="verse">Et, résigné parmi cette ombre qui le noie,</div>
+<div class="verse">Il refoule dans le clavier désormais nu</div>
+<div class="verse">Les possibilités de musique et de joie !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les vitrages de tulle en fleur et de guipures</div>
+<div class="verse">Pendent sur les carreaux en un blanc nonchaloir ;</div>
+<div class="verse">On y voit des bouquets comme des découpures</div>
+<div class="verse">Adhérant sur la vitre au verre déjà noir.</div>
+<div class="verse">Mais le tulle est si loin, encor qu’il les effleure,</div>
+<div class="verse">Et ne s’y mêle pas, en vivant à côté ;</div>
+<div class="verse">Les blancheurs des rideaux n’étant au fond qu’un leurre</div>
+<div class="verse">Qui laisse aux carreaux froids toute leur nudité !</div>
+<div class="verse">Et leurs frimas figés, flore artificielle,</div>
+<div class="verse">Ne font pas oublier aux vitres d’autres soirs</div>
+<div class="verse">Où de réelles fleurs naissent des carreaux noirs,</div>
+<div class="verse">Des fleurs que la gelée élabore et nielle,</div>
+<div class="verse">— Au lieu de ce grésil de linge mensonger —</div>
+<div class="verse">Songe de fleurs qui ne leur est plus étranger,</div>
+<div class="verse">Blancheurs où leur cristal se sent brusquement vivre,</div>
+<div class="verse">Ramages incrustés dans le verre, et brodés</div>
+<div class="verse">Sur les carreaux qui s’en sont tout enguirlandés,</div>
+<div class="verse">Rideaux incorporés en dentelles de givre !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’obscurité, dans les chambres, le soir, est une</div>
+<div class="verse">Irréconciliable apporteuse de craintes ;</div>
+<div class="verse">En deuil, s’habillant d’ombre et de linges de lune,</div>
+<div class="verse">Elle inquiète ; elle a de félines étreintes</div>
+<div class="verse">Comme une eau des canaux traîtres où l’on se noie.</div>
+<div class="verse">L’obscurité, c’est la tueuse de la Joie</div>
+<div class="verse">Qui dépérit, bouquet de roses transitoires,</div>
+<div class="verse">Quand elle y verse un peu de ses fioles noires.</div>
+<div class="verse">L’obscurité s’installe avec le crépuscule ;</div>
+<div class="verse">Elle descend dans l’âme aussi qui s’enténèbre ;</div>
+<div class="verse">Sur le miroir heureux tombe un crêpe funèbre ;</div>
+<div class="verse">La clarté, dirait-on, est blessée et recule</div>
+<div class="verse">Vers la fenêtre où s’offre un linceul de dentelle.</div>
+<div class="verse">L’ombre est un poison noir, d’une douceur mortelle !</div>
+<div class="verse">Et voici qu’on frémit d’on ne sait quoi… c’est l’heure</div>
+<div class="verse">Où le vol libéré des âmes nous effleure ;</div>
+<div class="verse">Ah ! quel trouble ! Et les peurs, les peurs dominatrices</div>
+<div class="verse">Dans les rideaux des lits agitant des fantômes !</div>
+<div class="verse">Et ces sachets du linge aux sensuels aromes !</div>
+<div class="verse">Et les lampes, là-bas, rouvrant leurs cicatrices,</div>
+<div class="verse">Qui vont recommencer à faire saigner l’ombre !</div>
+<div class="verse">Mais l’ombre se défend contre les lampes frêles,</div>
+<div class="verse">Épaississant dans les angles sa force sombre</div>
+<div class="verse">— On écoute les moucherons griller leurs ailes… —</div>
+<div class="verse">Et l’on soupçonne, à voir mourir les bestioles,</div>
+<div class="verse">Que c’est l’obscurité qui se venge ainsi d’elles</div>
+<div class="verse">Pour avoir aimé mieux que ses noires fioles</div>
+<div class="verse">Le soleil qui revit dans les lampes fidèles !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>IX</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Chaque rêve, les soirs de rêve, qu’on formule</div>
+<div class="verse">A l’air de s’évader de nous languissamment</div>
+<div class="verse">Et de traîner par la chambre comme une bulle</div>
+<div class="verse">Portant la part d’azur au fond de nous dormant ;</div>
+<div class="verse">Globes fragiles, or et bleu, boules de verre</div>
+<div class="verse">Où tout le luxe clair de la chambre est miré.</div>
+<div class="verse">L’une suit l’autre ; l’une est vacillante, elle erre</div>
+<div class="verse">Avec une lenteur de flocon expiré ;</div>
+<div class="verse">D’autres rôdent d’un air perdu de somnambules,</div>
+<div class="verse">Ayant peur des rideaux, ayant peur du plafond,</div>
+<div class="verse">Car, se heurter un peu, c’est la mort… Elles vont !</div>
+<div class="verse">La chambre fait silence et jongle avec ces bulles.</div>
+<div class="verse">Or le miroir cruel les attire. Voici</div>
+<div class="verse">Qu’elles virent dans l’air vers la clarté du piège,</div>
+<div class="verse">Croyant l’espace libre en ce cadre transi</div>
+<div class="verse">Dont le leurre recule un chemin qui s’abrège.</div>
+<div class="verse">Mais toutes, arrivant près du miroir blafard,</div>
+<div class="verse">Où leur illusion voyait une fenêtre</div>
+<div class="verse">Ouverte à l’infini, sur l’infini peut-être,</div>
+<div class="verse">Y sentent éclater leur cristal plein de fard…</div>
+<div class="verse">— Symboles de la fuite éparse de nos Rêves</div>
+<div class="verse">Qui vont vite mourir au fond des glaces brèves.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>X</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quand le soir est tombé dans la chambre quiète</div>
+<div class="verse">Mélancoliquement, seul le lustre émiette</div>
+<div class="verse">Son bruit d’incontenté dans le silence clos.</div>
+<div class="verse">Lustre toujours vibrant comme un arbre d’échos,</div>
+<div class="verse">Lustre aux calices fins en verre de Venise</div>
+<div class="verse">Où la douleur de la poussière s’éternise,</div>
+<div class="verse">Mais en gémissements qu’à peine on remarqua,</div>
+<div class="verse">Grêles comme un chagrin lointain d’harmonica.</div>
+<div class="verse">C’est une panoplie aux cliquetis de verre</div>
+<div class="verse">Où l’on entend le bruit blessé qui persévère ;</div>
+<div class="verse">C’est un grand reliquaire à l’aspect végétal</div>
+<div class="verse">Où d’invisibles pleurs, captifs dans le cristal,</div>
+<div class="verse">Roulent en sons mouillés parmi les pendeloques.</div>
+<div class="verse">Lustre, fontaine blanche aux givres équivoques ;</div>
+<div class="verse">Lustre, jet d’eau gelé, mais où l’eau souffre encor…</div>
+<div class="verse">Ce lustre, c’est mon Cœur visible en ce décor</div>
+<div class="verse">Qui frissonne en sourdine et sans cesse s’afflige,</div>
+<div class="verse">Jet d’eau fleurdelisé dont la plainte se fige !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les chambres vraiment sont de vieilles gens</div>
+<div class="verse">Sachant des secrets, sachant des histoires,</div>
+<div class="verse">— Ah ! quels confidents toujours indulgents ! —</div>
+<div class="verse">Qu’elles ont cachés dans les vitres noires,</div>
+<div class="verse">Qu’elles ont cachés au fond des miroirs</div>
+<div class="verse">Où leur chute lente est encore en fuite</div>
+<div class="verse">Et se continue à travers les soirs,</div>
+<div class="verse">Chute de secrets dont nul ne s’ébruite !</div>
+
+<div class="verse stanza">Les chambres vraiment sont de bons vieillards</div>
+<div class="verse">Et ce sont aussi de bonnes aïeules ;</div>
+<div class="verse">Eux, rêvent tout bas à d’anciens départs ;</div>
+<div class="verse">Elles prennent peur quand elles sont seules,</div>
+<div class="verse">Tristes pour jamais d’avoir vu mourir.</div>
+<div class="verse">Voilà la douleur toujours actuelle,</div>
+<div class="verse">La douleur humaine et contre laquelle</div>
+<div class="verse">Les chambres en deuil n’ont pu s’aguerrir ;</div>
+<div class="verse">Se remémorant encor la minute</div>
+<div class="verse">Où jadis telle Ame, à la fin du soir,</div>
+<div class="verse">S’envola soudain dans l’air du miroir</div>
+<div class="verse">Et depuis ce temps y poursuit sa chute.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans les chambres, comme ils parlent, les vieux portraits</div>
+<div class="verse">Dont la bouche a gardé des roses d’azalées ;</div>
+<div class="verse">Comme ils parlent tout bas, malgré leurs yeux distraits</div>
+<div class="verse">Qui regardent au loin des choses en allées ;</div>
+<div class="verse">Ils parlent dans le soir d’un air avertisseur</div>
+<div class="verse">Et disent d’être doux et d’être bénévoles ;</div>
+<div class="verse">Ils ont des mots ouatés et blancs de confesseur,</div>
+<div class="verse">Des mots tels qu’on en lit au long des banderoles</div>
+<div class="verse">Peintes, dans les missels, aux lèvres des élus.</div>
+<div class="verse">Ils parlent lentement, avec des voix si nulles !</div>
+<div class="verse">Voix comme en rêve ; voix en conciliabules,</div>
+<div class="verse">S’appareillant avec leurs yeux irrésolus.</div>
+<div class="verse">Voix dans l’absence ; voix tristes qui semblent veuves ;</div>
+<div class="verse">Voix dans l’éloignement et qu’on dirait venir</div>
+<div class="verse">D’au delà des jardins et d’au delà des fleuves…</div>
+<div class="verse">Ah ! ces voix des portraits quand le jour va finir !</div>
+<div class="verse">Portraits d’aïeux, portraits d’aïeules ingénues</div>
+<div class="verse">Que nous aimons un peu sans les avoir connues ;</div>
+<div class="verse">Portraits anciens, portraits d’il y a si longtemps,</div>
+<div class="verse">Avec qui nous causions souvent dans le silence</div>
+<div class="verse">Quand l’ombre s’épandait en noirs tulles flottants,</div>
+<div class="verse">— Posthumes entretiens où l’âme se fiance !</div>
+<div class="verse">Telle aïeule surtout en blanc déshabillé</div>
+<div class="verse">De linge suranné dont le fichu se croise</div>
+<div class="verse">Qui souriait, la bouche encore un peu narquoise,</div>
+<div class="verse">Mais de qui le sourire avait l’air effeuillé !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quand on rentre chez soi, délivré de la rue,</div>
+<div class="verse">Aux fins d’automne où, gris cendré, le soir descend</div>
+<div class="verse">Avec une langueur qu’il n’a pas encore eue,</div>
+<div class="verse">La chambre vous accueille alors tel qu’un absent…</div>
+
+<div class="verse stanza">Un absent cher, depuis longtemps séparé d’elle,</div>
+<div class="verse">Dont le visage aimé dormait dans le miroir ;</div>
+<div class="verse">O chambre délaissée, ô chambre maternelle</div>
+<div class="verse">Qui, toute seule, eût des tristesses de parloir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais pour l’enfant prodigue elle n’a que louanges…</div>
+<div class="verse">L’ombre remue au long des murs silencieux :</div>
+<div class="verse">C’est le soir nouveau-né qui bouge dans ses langes ;</div>
+<div class="verse">Les lampes doucement s’ouvrent comme des yeux,</div>
+
+<div class="verse stanza">Comme les yeux de la chambre, pleins de reproche</div>
+<div class="verse">Pour celui qui chercha dehors un bonheur vain ;</div>
+<div class="verse">Et les plis des rideaux, qu’un frisson lent rapproche,</div>
+<div class="verse">Semblent parler entre eux de l’absent qui revint.</div>
+</div>
+
+</div>
+<hr>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La chambre fait accueil ; et le miroir lucide</div>
+<div class="verse">Pour l’absent qui s’y mire, est soudain devenu</div>
+<div class="verse">Son Portrait — grâce à quoi lui-même il élucide</div>
+<div class="verse">Tant de choses sur son visage mieux connu,</div>
+
+<div class="verse stanza">Des choses de son âme obscure qui s’avère</div>
+<div class="verse">Dans ce visage à la dérive où transparaît</div>
+<div class="verse">Son identité vraie au fil nu du portrait,</div>
+<div class="verse">Pastel qui dort dans le miroir comme sous verre !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans l’air fraîchi, venant d’où, déclose comment ?</div>
+<div class="verse">Vers moi, par la fenêtre ouverte, une musique</div>
+<div class="verse">Déferle à petites vagues si tristement.</div>
+<div class="verse">Elle me fait à l’âme un mal presque physique.</div>
+<div class="verse">Confuse comme un songe… Est-ce d’un piano,</div>
+<div class="verse">Est-ce d’un violon méconnu qui s’afflige</div>
+<div class="verse">Ou d’une voix humaine en élans comme une eau</div>
+<div class="verse">D’un jet d’eau qui s’effeuille en larmes sur sa tige.</div>
+<div class="verse">Ah ! la musique triste en route dans le soir,</div>
+<div class="verse">Qui voyage en fumée, en rubans, qui sinue</div>
+<div class="verse">En forme de ruisseaux pauvres dans l’ombre nue,</div>
+<div class="verse">Et trace de muets signes sur le ciel noir</div>
+<div class="verse">Où l’on peut suivre et lire un peu sa destinée</div>
+<div class="verse">Dont les lignes du son tracent la preuve innée,</div>
+<div class="verse">Chiromancie éparse, oracle instrumental !</div>
+
+<div class="verse stanza">Puis s’embrouille dans l’air la musique en partance,</div>
+<div class="verse">Éteignant peu à peu ses plaintes de cristal</div>
+<div class="verse">Qu’on s’obstine à poursuivre aux confins du silence.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Songeur, dans de beaux rêves t’absorbant,</div>
+<div class="verse">La pendule, à l’heure où seul tu médites,</div>
+<div class="verse">T’afflige avec ses bruits froids, stalactites</div>
+<div class="verse">Du temps qui s’égoutte et pleure en tombant.</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est une eau qui filtre en petites chutes</div>
+<div class="verse">Et soudain se glace aux parois du cœur ;</div>
+<div class="verse">Et cela produit toute une langueur</div>
+<div class="verse">L’émiettement de l’heure en minutes.</div>
+
+<div class="verse stanza">Collier monotone et désenfilé</div>
+<div class="verse">De qui chaque perle est pareille et noire,</div>
+<div class="verse">Roulant parmi la chambre sans mémoire ;</div>
+<div class="verse">Piqûres du temps ; tic-tac faufilé.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ah ! qu’elle s’arrête un peu, la pendule !</div>
+<div class="verse">Toujours l’araignée invisible court</div>
+<div class="verse">Dans le grand silence, avec un bruit sourd…</div>
+<div class="verse">Et ce qu’elle mord, et nous inocule !</div>
+
+<div class="verse stanza">La peur que demain soit comme aujourd’hui,</div>
+<div class="verse">Que l’heure jamais ne sonne autre chose :</div>
+<div class="verse">Un destin réglé dans la chambre close ;</div>
+<div class="verse">Un peu plus de sable au désert d’ennui.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XVI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">On aura beau s’abstraire en de calmes maisons,</div>
+<div class="verse">Couvrir les murs de bon silence aux pâles ganses,</div>
+<div class="verse">La Vie impérieuse, habile aux manigances.</div>
+<div class="verse">A des tapotements de doigts sur les cloisons.</div>
+
+<div class="verse stanza">Dans des chambres sans bruit on aura beau s’enclore,</div>
+<div class="verse">On aura beau vouloir, comme je le voulais,</div>
+<div class="verse">Que le miroir pensif soit de nacre incolore,</div>
+<div class="verse">Un peu de clarté mire à travers les volets.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et l’on entend toujours la plainte de la Vie !</div>
+<div class="verse">Car, malgré notre vœu d’exil, nous nous créons</div>
+<div class="verse">Une âme solidaire et qui s’identifie</div>
+<div class="verse">Avec la rue en pleurs dans les accordéons.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et peut-on empêcher ses vitres sous la pluie</div>
+<div class="verse">D’être comme un visage exsangue, couronné</div>
+<div class="verse">Par des épines d’eau que le vent obstiné</div>
+<div class="verse">Tresse parmi le verre en pleurs, que nul n’essuie !</div>
+
+<div class="verse stanza">Vitres pâles, sur qui les rideaux s’échancrant</div>
+<div class="verse">Sont cause que toujours la Vie est regardée ;</div>
+<div class="verse">Vitres : cloison lucide et transparent écran</div>
+<div class="verse">Où la pluie est encor de la douleur dardée.</div>
+
+<div class="verse stanza">Vitres frêles, toujours complices du dehors,</div>
+<div class="verse">Où même la musique, au loin, qui persévère,</div>
+<div class="verse">Se blesse en traversant le mensonge du verre</div>
+<div class="verse">Et m’apporte sanglants ses rythmes presque morts !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ainsi la Vie encor par les carreaux m’obsède,</div>
+<div class="verse">Car toutes les douleurs sans nom qu’on oubliait :</div>
+<div class="verse">Les cloches, le feuillage — éternel inquiet —</div>
+<div class="verse">La pluie, et jusqu’au cri d’une fleur qui décède,</div>
+
+<div class="verse stanza">Tout cela qui gémit parmi le soir tombé</div>
+<div class="verse">Attire mon esprit dans les vitres, doux piège</div>
+<div class="verse">Où les larmes, les glas, les rayons morts, la neige</div>
+<div class="verse">Se mêlent dans le verre à l’azur absorbé.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XVII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les chambres, dans le soir, meurent réellement :</div>
+<div class="verse">Les persiennes sont des paupières se fermant</div>
+<div class="verse">Sur les yeux des carreaux pâles où tout se brouille ;</div>
+<div class="verse">Chaque fauteuil est un prêtre qui s’agenouille</div>
+<div class="verse">Pour l’entrée en surplis d’une Extrême-Onction ;</div>
+<div class="verse">La pendule dévide avec monotonie</div>
+<div class="verse">Les instants brefs de son rosaire d’agonie ;</div>
+<div class="verse">Et la glace encor claire offre une Assomption</div>
+<div class="verse">Où l’on devine, au fond de l’ombre, un envol d’âme !</div>
+<div class="verse">Quotidienne détresse ! Ame blanche du jour</div>
+<div class="verse">Qui nous quitte et nous laisse orphelins de sa flamme !</div>
+<div class="verse">Car chaque soir cette douleur est de retour</div>
+<div class="verse">De la mort du soleil en adieu sur nos tempes</div>
+<div class="verse">Et de l’obscurité de crêpe sur nos mains.</div>
+<div class="verse">O chambres en grand deuil où jusqu’aux lendemains</div>
+<div class="verse">Nous consolons nos yeux avec du clair de lampes !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">LE CŒUR DE L’EAU</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Être le psychologue et l’ausculteur de l’Eau,</div>
+<div class="verse">Étudier ce cœur de l’Eau si transitoire,</div>
+<div class="verse">Ce cœur de l’Eau souvent malade et sans mémoire.</div>
+<div class="verse">L’Eau si pâle ! on dirait une sœur du bouleau</div>
+<div class="verse">Par le fard du couchant à peine un peu rosée ;</div>
+<div class="verse">Mais, dormante, elle rêve à d’orageuses mers,</div>
+<div class="verse">Et, somnolente, elle est la Grande Névrosée</div>
+<div class="verse">En qui se plaint sans cesse un écheveau de nerfs,</div>
+<div class="verse">Fils cachés, fils souffrants ramifiés en elle</div>
+<div class="verse">Et qui parfois en des frissons, en des remous</div>
+<div class="verse">Crispent sa nudité d’une douleur charnelle !</div>
+<div class="verse">Mais le mal est au cœur qui s’afflige dessous,</div>
+<div class="verse">Cœur impressionnable et sous trop d’influences</div>
+<div class="verse">Puisque le ciel, jusqu’aux plus minimes nuances,</div>
+<div class="verse">Rêve d’y transvaser son infini changeant.</div>
+<div class="verse">A peine d’elle-même et de son cœur qui dure</div>
+<div class="verse">Quelques endimanchés nénuphars émergeant</div>
+<div class="verse">Comme son propre songe en un peu de verdure…</div>
+
+<div class="verse stanza">Maladif cœur de l’Eau qui ne s’appartient pas !</div>
+<div class="verse">Mais si soumise au ciel, si faible l’Eau soit-elle,</div>
+<div class="verse">Elle cache sa peine en de muets combats,</div>
+<div class="verse">Sachet inviolé dans des plis de dentelle !</div>
+<div class="verse">Pourtant on la devine en proie à l’Idéal</div>
+<div class="verse">Et qu’elle a les langueurs, sous ses ondes mobiles,</div>
+<div class="verse">Des filles de treize ans qui deviennent nubiles.</div>
+<div class="verse">Et l’on dirait aussi que, parmi l’Eau, le mal</div>
+<div class="verse">Mystérieux d’une puberté s’élabore :</div>
+<div class="verse">Troubles, frissons, pâleurs, émoi d’on ne sait quoi,</div>
+<div class="verse">Quand chaque nénuphar comme un sein vient d’éclore,</div>
+<div class="verse">Sein nouveau-né, doux gonflement qui se tient coi !</div>
+<div class="verse">Ah ! ce cœur de l’Eau vaste en qui tout s’amalgame,</div>
+<div class="verse">Ce cœur de l’Eau plus compliqué qu’un cœur de femme,</div>
+<div class="verse">Il faudrait pourtant bien un peu l’analyser.</div>
+<div class="verse">Oui ! mais l’Eau ne veut pas que quelqu’un la révèle ;</div>
+<div class="verse">Et brusquement tous les décors sombrent en elle</div>
+<div class="verse">Dans un grand coup de vent, troublant comme un baiser !</div>
+<div class="verse">Et la voilà, pour que rien d’elle ne s’avère,</div>
+<div class="verse">Qui s’est enfuie au fond de sa maison de verre</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le rêve de l’Eau pâle est un cristal uni</div>
+<div class="verse">Où vivent les reflets immédiats des choses :</div>
+<div class="verse">Rideaux d’arbres, pignons, mâts des vaisseaux, ciels roses</div>
+<div class="verse">Auxquels l’Eau calme mêle une part d’infini.</div>
+<div class="verse">Car leur mirage en elle est sans fin et s’allonge</div>
+<div class="verse">En une profondeur presque d’éternité…</div>
+<div class="verse">Les choses ont ainsi leurs minutes de songe</div>
+<div class="verse">Où chacune, dans l’Eau, se semble avoir été</div>
+<div class="verse">Et s’aperçoit déjà vague et transfigurée ;</div>
+<div class="verse">Car tout en y prenant conscience de soi</div>
+<div class="verse">Les choses dans l’Eau vaste échappent à leur loi</div>
+<div class="verse">Et plongent un moment dans un ciel sans durée…</div>
+<div class="verse">C’est ainsi que l’Eau frêle a vécu d’irréel !</div>
+<div class="verse">Certes brièvement s’y réfléchit le ciel ;</div>
+<div class="verse">Mais, si peu que ce soit, elle possède une âme</div>
+<div class="verse">Où l’unité divine apparaît par instants ;</div>
+<div class="verse">Qu’importent les reflets encore intermittents,</div>
+<div class="verse">Puisqu’ils y sont mêlés en une seule trame</div>
+<div class="verse">Et que dans l’Eau déjà sont réconciliés</div>
+<div class="verse">Des nuages, des tours et de longs peupliers.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’eau vivante vraiment et vraiment féminine</div>
+<div class="verse">Aime le ciel, comme en un hymen consenti,</div>
+<div class="verse">Reflétant ses couleurs — et sans nul démenti !</div>
+<div class="verse">Car, pour lui correspondre en tout, elle élimine</div>
+<div class="verse">Les choses qui pourraient mitiger son reflet,</div>
+<div class="verse">Et soi-même s’oblige à rester incolore.</div>
+<div class="verse">Quel émoi douloureux si le vent éraflait</div>
+<div class="verse">Ce cristal où le ciel lointain trouve à s’enclore,</div>
+<div class="verse">Infidèle miroir désormais nul et nu !</div>
+<div class="verse">Il est des jours dans cet amour tout ingénu,</div>
+<div class="verse">Dans cet amour du ciel et de l’eau, des jours tristes</div>
+<div class="verse">Où le ciel gris dans l’eau se retrouve si peu ;</div>
+<div class="verse">Puis d’autres où l’eau gaie absorbe tout son bleu,</div>
+<div class="verse">Bleu de mois de Marie et de congréganistes.</div>
+<div class="verse">Mais c’est le soir surtout que devient mutuel</div>
+<div class="verse">Leur amour, à l’heure où l’eau pâmée et ravie</div>
+<div class="verse">Brûle des mêmes feux d’étoiles que le ciel !</div>
+<div class="verse">Lors plus rien n’est dans eux qui les diversifie.</div>
+<div class="verse">Ressemblance ! Miracle inouï de l’amour</div>
+<div class="verse">Où chacun est soi-même et l’autre tour à tour…</div>
+<div class="verse">Or, dans l’assomption de la lune opportune,</div>
+<div class="verse">— Comme l’amour de deux amants silencieux,</div>
+<div class="verse">Pour se prouver, se réciproque dans leurs yeux, —</div>
+<div class="verse">On voit le ciel et l’eau se renvoyer la lune !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’eau froide se compose une allure factice</div>
+<div class="verse">De soumission calme aux tours, au vent, au soir ;</div>
+<div class="verse">Mais elle cache en elle un vouloir subreptice</div>
+<div class="verse">Et le cœur de son cœur est hermétique et noir.</div>
+<div class="verse">A peine, en son dédain, garde-t-elle la trace</div>
+<div class="verse">Des lourds chalands qui l’ont remuée un moment ;</div>
+<div class="verse">Et le visage humain demeure à la surface</div>
+<div class="verse">S’il cherche à s’incruster dans ce miroir qui ment,</div>
+<div class="verse">Miroir au tain bougeant qui s’éraille et dégèle.</div>
+<div class="verse">A plus forte raison le passage d’une aile !</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, quant aux arbres vains, dont c’est l’orgueil aussi</div>
+<div class="verse">D’être répercutés dans l’eau qui les fait vastes,</div>
+<div class="verse">Vite ils voient dépérir leur mirage transi.</div>
+<div class="verse">Même le clair de lune et les étoiles chastes,</div>
+<div class="verse">Encore que l’eau fière et triste soit leur sœur,</div>
+<div class="verse">Ne vont pas plus avant dans cette eau qui les porte,</div>
+<div class="verse">— Malgré leur insistance et leur air de douceur, —</div>
+<div class="verse">Que ne va la lueur dans les yeux d’une morte !</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est que le cœur de l’Eau, si résigné soit-il</div>
+<div class="verse">A tout ce que la vie impérieuse inflige</div>
+<div class="verse">Et le contraint à réfléchir dans son eau lige,</div>
+<div class="verse">Ne garde des objets qu’un reflet volatil,</div>
+<div class="verse">Et se conserve intact comme un cœur de Poète.</div>
+<div class="verse">Asile impénétrable où rien n’est descendu</div>
+<div class="verse">Des choses d’alentour dont le mirage est dû,</div>
+<div class="verse">Mais où l’éternité du ciel seul se reflète.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans le cadre précis du bassin d’eau dormante</div>
+<div class="verse">Où gît l’eau nostalgique et qu’un regret tourmente,</div>
+<div class="verse">Tout est gris-doux comme la fin d’un demi-deuil.</div>
+<div class="verse">L’eau se dilate ; elle a des transparences d’œil,</div>
+<div class="verse">Œil bénin, œil de femme où tout un ciel se rêve.</div>
+<div class="verse">— Oh ! l’émoi de descendre en cet iris profond</div>
+<div class="verse">Et dans cette prunelle où les nuages vont ! —</div>
+<div class="verse">Mais l’ivresse de s’y rêver divin est brève</div>
+<div class="verse">Car on se heurte vite aux si courtes parois,</div>
+<div class="verse">Quand le cristal se brise en brusques désarrois</div>
+<div class="verse">Et qu’un gouffre mortel, quoique exigu, succède</div>
+<div class="verse">A tout cet infini qu’on supposait dans l’eau !</div>
+<div class="verse">Mensonge équivalent d’un œil cher, d’un œil beau</div>
+<div class="verse">Qu’on voudrait habiter comme une source tiède</div>
+<div class="verse">Où l’azur sans limite irait à l’infini.</div>
+<div class="verse">Mais le voyage aussi dans cet œil n’est qu’un leurre,</div>
+<div class="verse">Car derrière l’iris au cristal aplani</div>
+<div class="verse">L’amour naïf, qui plonge au fond, soudain s’épeure,</div>
+<div class="verse">Se heurte et se fait mal à la froideur du cœur,</div>
+<div class="verse">Dont le néant si proche est une vasque étroite.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et dire qu’on rêvait tout un ciel en langueur</div>
+<div class="verse">Et pour s’y dorloter des nuages de ouate.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La voix de l’eau qui passe est triste et mire en elle</div>
+<div class="verse">La moindre affliction qui l’a frôlée un peu ;</div>
+<div class="verse">Et qui, s’y résorbant, y renaît éternelle</div>
+<div class="verse">Mais en sourdine et comme en filaments d’adieu.</div>
+<div class="verse">C’est d’abord la douleur des grands saules lunaires,</div>
+<div class="verse">Écheveaux en folie où sont brouillés les fils ;</div>
+<div class="verse">Puis c’est le songe aigri des clochers centenaires</div>
+<div class="verse">Reflétant jusqu’au fond leurs nocturnes profils.</div>
+<div class="verse">Or, ces clochers mirés y laissèrent leurs cloches ;</div>
+<div class="verse">Et c’est pourquoi la voix de l’eau garde toujours</div>
+<div class="verse">L’air des cloches qui s’y survivent et des tours.</div>
+<div class="verse">Mais l’eau s’imprègne aussi du bruit des orgues proches,</div>
+<div class="verse">Qui se traînent sur les grand-routes d’où l’on sent</div>
+<div class="verse">Leurs plaintes, qui sont des plaintes d’oiseaux en sang,</div>
+<div class="verse">S’égoutter et se fondre en l’eau qui les délaye —</div>
+
+<div class="verse stanza">Sa voix est triste encor d’un spleen plus volatil :</div>
+<div class="verse">La voilà s’affligeant du départ en exil</div>
+<div class="verse">De la fumée, au loin, que la bise balaie,</div>
+<div class="verse">Et qui, violentée, abandonne dans l’air</div>
+<div class="verse">Ses voiles, et dans l’eau vient mourir toute nue…</div>
+<div class="verse">Que de choses enfin, brèves comme un éclair,</div>
+<div class="verse">Que la voix de l’eau mire et qu’elle continue,</div>
+<div class="verse">Survivance de tant de reflets dans sa voix !</div>
+<div class="verse">Voix qui prolonge un peu les voix qui se sont tues,</div>
+<div class="verse">Voix triste qu’on dirait posthume et d’autrefois,</div>
+<div class="verse">Voix qui parle comme regardent les statues.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le cœur de l’Eau pensive est un cœur nostalgique,</div>
+<div class="verse">Cœur de vierge exaltée en proie à l’idéal,</div>
+<div class="verse">Qui souffre d’être seule, et qu’aucun ne complique</div>
+<div class="verse">D’un peu de bruit ce grand calme qui lui fait mal ;</div>
+<div class="verse">Cœur de l’Eau sans tristesse et cependant nocturne,</div>
+<div class="verse">Cœur de l’Eau variable et toujours ignoré,</div>
+<div class="verse">Qu’un clair d’amour sans doute aurait édulcoré</div>
+<div class="verse">Et qui s’aigrit, ô cœur à jamais taciturne !</div>
+
+<div class="verse stanza">Certes quelques reflets hantent ce cœur de l’Eau ;</div>
+<div class="verse">Mais toute chose en y descendant se déflore,</div>
+<div class="verse">Toute chose recule et devient incolore,</div>
+<div class="verse">Y propageant un froid d’absence et de tombeau</div>
+<div class="verse">Et comme une douleur d’adieux qui diminue…</div>
+
+<div class="verse stanza">L’Eau n’en est que plus triste, attendant, l’air songeur,</div>
+<div class="verse">Quelqu’un qui ne vient pas par la pâle avenue</div>
+<div class="verse">Que les arbres mirés enfoncent dans son cœur.</div>
+<div class="verse">Hélas ! l’Eau solitaire et fantasque frissonne,</div>
+<div class="verse">Elle qu’on n’aime pas et qui n’aime personne,</div>
+<div class="verse">Et qui meurt d’être seule en cette fin du jour,</div>
+<div class="verse">Surtout que des amants vont devisant d’amour</div>
+<div class="verse">Et sur ses bords, dans elle, effeuillent des paroles :</div>
+<div class="verse">Bouquet d’aveux que son silence a recueilli,</div>
+<div class="verse">Propos finals, lis morts des volontés trop molles,</div>
+<div class="verse">O pénultièmes fleurs d’un cœur presque cueilli !</div>
+<div class="verse">Or ces aveux que l’eau fiévreuse s’assimile</div>
+<div class="verse">Lui donnent un émoi, toute une anxiété</div>
+<div class="verse">Comme si devenue elle-même nubile</div>
+<div class="verse">C’était enfin la fin de sa virginité !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les jets d’eau, tout le jour, disent des élégies ;</div>
+<div class="verse">C’est la forme la moins consolable de l’Eau,</div>
+<div class="verse">Car elle porte haut dans l’air ses nostalgies,</div>
+<div class="verse">Montant et retombant sous son propre fardeau…</div>
+<div class="verse">Tristesse des jets d’eau qui sont de l’eau brandie ;</div>
+<div class="verse">Mais nul n’entend leur mal et rien n’y remédie,</div>
+<div class="verse">Jets d’eau toujours en peine, impatients du ciel !</div>
+<div class="verse">Las ! l’azur défia leur sveltesse de lance,</div>
+<div class="verse">Symbole édifiant d’une âme qui s’élance</div>
+<div class="verse">Et pulvérise au vent son sanglot éternel.</div>
+<div class="verse">Car l’essor des jets d’eau défaille en cascatelles</div>
+<div class="verse">Et leur cœur est aussi comme d’un exilé,</div>
+<div class="verse">Cœur caché qu’on entend pleurer dans des dentelles.</div>
+<div class="verse">Or, le moindre mirage est tout annihilé</div>
+<div class="verse">Dans les vasques en fièvre à la moire élargie.</div>
+
+<div class="verse stanza">Pour vouloir trop de ciel, elles perdent le leur !</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais lorsque la nuit vient, brouillant toute couleur,</div>
+<div class="verse">Lorsque paraît la lune à la pâle effigie,</div>
+<div class="verse">Les jets d’eau vont reprendre espoir en sa pitié ;</div>
+<div class="verse">Et les voilà, frissons de plumes hésitantes,</div>
+<div class="verse">Qui font monter à coups d’ailes intermittentes</div>
+<div class="verse">Leurs colombes, en un essor multiplié !</div>
+<div class="verse">Le ciel lointain a des infinis de lagune…</div>
+<div class="verse">Détresse des jets d’eau qui n’auront pas été</div>
+<div class="verse">Conduire leurs ramiers becqueter la clarté</div>
+<div class="verse">Et goûter le divin aux lèvres de la lune !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>IX</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tel canal solitaire, ayant bien renoncé,</div>
+<div class="verse">Qui rêve au long d’un quai, dans une ville morte,</div>
+<div class="verse">Où le vent faible à son isolement n’apporte</div>
+<div class="verse">Qu’un bruit de girouette en son cristal foncé,</div>
+<div class="verse">S’exalte d’être seul, ô bonne solitude !</div>
+<div class="verse">Isolement par quoi son cœur devient meilleur</div>
+<div class="verse">Quand l’eau s’est peu à peu déprise et se dénude</div>
+<div class="verse">De tout désir qui lui serait une douleur !</div>
+<div class="verse">Quiétude où jamais ne descend et ricoche</div>
+<div class="verse">Que le tintement frêle et doux de quelque cloche,</div>
+<div class="verse">Frissons contagieux d’un bruit presque divin !</div>
+<div class="verse">Doux canal monacal pour qui le monde est vain ;</div>
+<div class="verse">Et qui, plein de mirage, est comme un ciel en marche,</div>
+<div class="verse">Tout nostalgique en des recherches d’infini !</div>
+<div class="verse">Qu’importe ! il vit déjà d’éternité. Car ni</div>
+<div class="verse">Les quais de pierre stricts, ni tel vieux pont d’une arche</div>
+<div class="verse">N’empêchent la descente en lui du firmament ;</div>
+<div class="verse">Ou la fumée éparse, au doux renoncement,</div>
+<div class="verse">De le suivre dans l’air en chemin parallèle ;</div>
+<div class="verse">Ou les cygnes royaux sur ses bords d’ouvrir l’aile,</div>
+<div class="verse">Graduel déploiement d’un plumage inégal</div>
+<div class="verse">Qui mire dans l’eau plane un arpège de plumes !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ainsi le long du quai rêve le vieux canal</div>
+<div class="verse">Où les choses se font l’effet d’être posthumes</div>
+<div class="verse">Parmi cet au-delà de silence et d’oubli…</div>
+<div class="verse">Mais tout revit quand même en son calme sans pli.</div>
+<div class="verse">Or s’il reflète ainsi la fumée et les cloches</div>
+<div class="verse">C’est pour s’être guéri de l’inutile émoi ;</div>
+<div class="verse">Aussi le canal dit : « Ah ! vivez comme moi !… »</div>
+<div class="verse">Et son eau pacifique est pleine de reproches.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>X</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les pièces d’eau, songeant dans les Parcs taciturnes,</div>
+<div class="verse">Dans les grands Parcs muets semés de boulingrins,</div>
+<div class="verse">S’aigrissent ; et n’ont plus pour tromper leurs chagrins</div>
+<div class="verse">Qu’un décalque de ciel avant les deuils nocturnes ;</div>
+<div class="verse">Une Fête galante en nuages mirés,</div>
+<div class="verse">En nuages vêtus de satin soufre et rose</div>
+<div class="verse">Qui s’avancent noués de rubans et parés</div>
+<div class="verse">Pour quelque Menuet ou quelque Apothéose :</div>
+<div class="verse">Nuages du couchant en souples falbalas,</div>
+<div class="verse">Atours bouffants, paniers sur des hanches aiguës,</div>
+<div class="verse">Tout se mire parmi les vasques exiguës ;</div>
+<div class="verse">Et le siècle défunt revit dans le Cœur las,</div>
+<div class="verse">Dans le Cœur las de l’Eau qui soudain se colore</div>
+<div class="verse">Et croit revoir de belles Dames sur ses bords.</div>
+
+<div class="verse stanza">Le Cœur de l’Eau des pièces d’eau se remémore,</div>
+<div class="verse">Lui qui songeait : « Ah ! qu’il est loin le temps d’Alors,</div>
+<div class="verse">Le joli temps des fins corsages à ramages ! »</div>
+<div class="verse">Or ce temps recommence et l’Eau revoit encor</div>
+<div class="verse">Mais pour un court instant, l’ancien et cher décor,</div>
+<div class="verse">Souvenir qui repasse au hasard des nuages…</div>
+<div class="verse">Car c’est tout simplement cela, le Souvenir :</div>
+<div class="verse">Un mirage éphémère — une pitié des Choses</div>
+<div class="verse">Qui dans notre âme vide ont l’air de revenir ;</div>
+<div class="verse">Tel, dans les pièces d’eau, le ciel en robes roses !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’Eau, pour qui souffre, est une sœur de charité</div>
+<div class="verse">Que n’a pu satisfaire aucune joie humaine</div>
+<div class="verse">Et qui se cache, douce et le sourire amène,</div>
+<div class="verse">Sous une guimpe et sous un froc d’obscurité ;</div>
+<div class="verse">Son amour du repos, son dégoût de la vie</div>
+<div class="verse">Sont si contagieux que plus d’un l’a suivie</div>
+<div class="verse">Dans la chapelle d’ombre, au fond pieux des eaux,</div>
+<div class="verse">Où, tranquille, elle chante au pied des longs roseaux</div>
+<div class="verse">Dont l’orgue aux verts tuyaux l’accompagne en sourdine.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle chante ! Elle dit : « Les doux abris que j’ai</div>
+<div class="verse">Pour ceux de qui le cœur est trop découragé… »</div>
+<div class="verse">Ah ! la molle attirance et quelle voix divine !</div>
+<div class="verse">Car, pour leur fièvre, c’est la fraîcheur d’un bon lit !</div>
+<div class="verse">Et beaucoup, aimantés par cet appel propice,</div>
+<div class="verse">Perclus, entrent dans l’Eau comme on entre à l’hospice,</div>
+<div class="verse">Puis meurent. L’Eau les lave et les ensevelit</div>
+<div class="verse">Dans ses courants aussi frais que de fines toiles ;</div>
+<div class="verse">Et c’est enfin vraiment pour eux la <i>Bonne</i> Mort.</div>
+<div class="verse">Ce pendant que, le soir, autour du corps qui dort,</div>
+<div class="verse">L’Eau noire allume un grand catafalque d’étoiles.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le long des quais, sous la plaintive mélopée</div>
+<div class="verse">Des cloches, l’Eau déserte est tout inoccupée</div>
+<div class="verse">Et s’en va sous les ponts, silencieusement,</div>
+<div class="verse">Pleurant sa peine et son immobile tourment,</div>
+<div class="verse">Se plaindre de la vie éparse qui l’afflige !</div>
+<div class="verse">Et la lune a beau choir comme une fleur sans tige</div>
+<div class="verse">Dans le courant, elle a l’air d’être morte, et rien</div>
+<div class="verse">Ne fait plus frissonner au souffle aérien</div>
+<div class="verse">Ce pâle tournesol de lumière figée.</div>
+<div class="verse">Eau dédaigneuse ! Sœur de mon âme affligée,</div>
+<div class="verse">Qui se refuse aux vains décalques d’alentour,</div>
+<div class="verse">Elle qui peut pourtant mirer toute une tour…</div>
+<div class="verse">O taciturne cœur ! Cœur fermé de l’Eau noire,</div>
+<div class="verse">Toute à se souvenir en sa vaste mémoire</div>
+<div class="verse">D’un ancien temps vécu qui maintenant est mort :</div>
+<div class="verse">Cadavre qu’elle lave avec son eau qui tord</div>
+<div class="verse">Des tristesses de linge en pitié quotidienne…</div>
+<div class="verse">O l’Eau, sœur de mon âme, empire des noyés,</div>
+<div class="verse">Se répétant le soir l’une à l’autre : « Voyez</div>
+<div class="verse">S’il est une douleur comparable à la mienne ! »</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’Eau triste des canaux s’est désaccoutumée</div>
+<div class="verse">De refléter le noir passage des vaisseaux</div>
+<div class="verse">Quand l’hiver l’a figée et l’a comme étamée ;</div>
+<div class="verse">Mais parfois, certains jours, le dur sommeil des eaux</div>
+<div class="verse">Sans mirages en lui de la vie en allée,</div>
+<div class="verse">S’évapore ; on dirait un recommencement</div>
+<div class="verse">Et que l’Eau, d’un air vague, encore un peu dormant,</div>
+<div class="verse">Sort comme d’une alcôve aux rideaux de gelée.</div>
+
+<div class="verse stanza">O nudité de l’Eau dans le réveil de soi !</div>
+<div class="verse">Reprise des devoirs de la vie affligeante !</div>
+<div class="verse">Fuite du clair sommeil et des rêves ! Émoi</div>
+<div class="verse">De l’Eau qui se déclôt et qui se désargente !</div>
+<div class="verse">Or ce désordre blanc qui jonche les bassins,</div>
+<div class="verse">Ces glaçons bousculés comme des traversins,</div>
+<div class="verse">N’est-ce pas tout l’ennui, le désarroi précoce</div>
+<div class="verse">D’un lit défait où pleure un lendemain de noce ?…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’eau triste, certains soirs, demande qu’on la plaigne</div>
+<div class="verse">A cause de la Lune y mirant sa pâleur…</div>
+<div class="verse">Les roseaux sont, autour, des glaives de douleur,</div>
+<div class="verse">Des glaives de douleur dans la Lune qui saigne ;</div>
+<div class="verse">Car la Lune est le Cœur, le Sacré-Cœur de l’Eau,</div>
+<div class="verse">Emmaillotant sa plaie aux linges du halo.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est un aquarium qui montre à nu, le mieux,</div>
+<div class="verse">Dans son eau compliquée, entre des murs de verre,</div>
+<div class="verse">Le cœur de l’Eau, scruté par l’angoisse des yeux.</div>
+<div class="verse">Là, vraiment net et sûr, le cœur de l’Eau s’avère !</div>
+<div class="verse">Or, dans ce trouble glauque, on trouve un peu de soi,</div>
+<div class="verse">Un peu du cœur humain qui se tient clos et coi,</div>
+<div class="verse">Impénétrable cœur plein de choses confuses</div>
+<div class="verse">Qui dans des murs de verre aussi semblent recluses,</div>
+<div class="verse">O cœur mystérieux comme un aquarium !</div>
+
+<div class="verse stanza">Rêves en léthargie, embryons de pensées</div>
+<div class="verse">Trempant dans une eau morte, aux pâleurs nuancées,</div>
+<div class="verse">Qui se peuple comme un beau songe d’opium :</div>
+<div class="verse">Écailles reluisant, nageoires remuées,</div>
+<div class="verse">Mais dont l’élan se brise aux si courtes parois ;</div>
+<div class="verse">Désirs s’évertuant sur des minéraux froids ;</div>
+<div class="verse">Fourmillement visqueux de formes engluées</div>
+<div class="verse">Et d’espoirs indécis, souffrant d’être captifs,</div>
+<div class="verse">Qui se crispent dans les varechs aux mailles noires.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’eau glauque se dilate en d’argentines moires</div>
+<div class="verse">Quand s’agite un des mille êtres végétatifs ;</div>
+<div class="verse">Remuement éternel dans cette eau nonchalante</div>
+<div class="verse">Que la maligne ardeur des bêtes violente,</div>
+<div class="verse">— Ombres aux contours nets qui viennent, puis s’en vont…</div>
+<div class="verse">Aquarium du cœur, menteuse somnolence</div>
+<div class="verse">Que tant de cauteleux mauvais désirs défont.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ah ! comment devenir un bassin de silence</div>
+<div class="verse">Et comment devenir, par quel renoncement,</div>
+<div class="verse">Un aquarium nu, vidé de son tourment :</div>
+<div class="verse">Verre où les poissons noirs ont cessé leurs passages,</div>
+<div class="verse">Ame sans passions, cristal sans tatouages ;</div>
+<div class="verse">Aquarium du cœur redevenu nouveau</div>
+<div class="verse">N’ayant plus que la claire innocence de l’Eau !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">PAYSAGES DE VILLE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans l’aurore s’éplore un octobre des pierres.</div>
+
+<div class="verse stanza">Le vent vindicatif, après tant de saisons,</div>
+<div class="verse">— En des jours gris, des jours de souffrances plénières —</div>
+<div class="verse">Ébranle la langueur des anciennes maisons</div>
+<div class="verse">Dont le front se lézarde en rides de vieillesse.</div>
+<div class="verse">Sombres murs avancés en âge ! Vieux logis</div>
+<div class="verse">De qui l’âme s’attarde aux rideaux défraîchis,</div>
+<div class="verse">Branlants de souvenirs et perclus de tristesse,</div>
+<div class="verse">Qui tamponnent avec de la mousse à leur flanc</div>
+<div class="verse">La blessure au sang vif des briques s’éraflant ;</div>
+<div class="verse">Vieilles maisons de qui les toitures minées</div>
+<div class="verse">Voient dépérir, autour des noires cheminées,</div>
+<div class="verse">Les tuiles rouges qui s’effeuillent lentement</div>
+<div class="verse">Comme un jardin de grands géraniums qui meurent !</div>
+<div class="verse">O déclin des maisons ! Ruine ! Dénouement !</div>
+<div class="verse">A peine d’autrefois quelques nymphes demeurent</div>
+<div class="verse">Aux bas-reliefs fleuris où leur printemps dansait ;</div>
+<div class="verse">On les voit chaque jour se débander ; et c’est</div>
+<div class="verse">Triste comme un départ, leurs danses finissantes ;</div>
+<div class="verse">Si triste ! tel un soir de noce ou de moisson…</div>
+<div class="verse">— Un faune sur sa flûte essaie encore un son ; —</div>
+<div class="verse">Mais les nymphes, autour, sont déjà presque absentes,</div>
+<div class="verse">Mordant un raisin vide et noir, par dernier jeu ;</div>
+<div class="verse">Nymphes de qui la troupe a souffert sous la pluie</div>
+<div class="verse">Et dans l’intérieur des murs est comme enfuie</div>
+<div class="verse">N’ayant plus que le geste ébauché de l’adieu !</div>
+
+<div class="verse stanza">Car tout s’en va ! tout meurt ! les pierres sont fanées ;</div>
+<div class="verse">Les bouquets de sculpture, en débris lents, vont choir,</div>
+<div class="verse">Comme déguirlandés du tombeau des Années</div>
+<div class="verse">Tant leur effeuillement dans l’air sonore est noir.</div>
+<div class="verse">C’est un délabrement, une désuétude</div>
+<div class="verse">De vivre qui les prend et les pousse à la mort</div>
+<div class="verse">Avec les arbres vieux en proie au même sort ;</div>
+<div class="verse">C’est l’automne des murs ! la bise les dénude ;</div>
+<div class="verse">Déjà les carreaux morts sont sans visage aucun ;</div>
+<div class="verse">C’est fini, tout espoir de soleil sur les portes ;</div>
+<div class="verse">Et les pierres déjà se dispersent en un</div>
+<div class="verse">Unanime et frileux départ de feuilles mortes !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">En de féeriques soirs où l’Eau se désagrège,</div>
+<div class="verse">Plus d’un songeur, au bord des canaux rectilignes,</div>
+<div class="verse">Se laissa remorquer par les cygnes ! Beaux cygnes,</div>
+<div class="verse">— Duvets d’aubépins blancs et plumage en barège —</div>
+<div class="verse">Conduisant le songeur comme un Lohengrin vierge</div>
+<div class="verse">Vers le doux Lac d’Amour où toute l’Eau converge.</div>
+<div class="verse">Et c’était dans l’eau noire un chemin qui s’argente,</div>
+<div class="verse">Un cortège de joie en la nuit affligeante,</div>
+<div class="verse">Un entraînement blanc vers les faubourgs lunaires,</div>
+<div class="verse">Vers le doux Lac d’Amour, Reposoir de la Lune.</div>
+<div class="verse">Car l’orbe de la Lune était clair sur l’eau brune.</div>
+<div class="verse">Les cygnes, en rochets plissés des séminaires,</div>
+<div class="verse">Semaient, dans l’eau, des lis et de blancs azalées</div>
+<div class="verse">Pour l’Élévation de la Lune agrandie.</div>
+<div class="verse">Toute l’Ombre semblait en marche vers l’Hostie :</div>
+<div class="verse">Les murailles étaient des robes étalées</div>
+<div class="verse">De béguines au but de leur pèlerinage,</div>
+<div class="verse">A genoux, eût-on dit, dans l’eau froide, et priantes ;</div>
+<div class="verse">Et d’autres pèlerins dans le pâle sillage</div>
+<div class="verse">De ces blancheurs de plus en plus irradiantes,</div>
+<div class="verse">Les pèlerins du Rêve, adoraient en silence</div>
+<div class="verse">Le Lac d’Amour dans sa candide rutilence,</div>
+<div class="verse">Reposoir de la Lune avec les blanches toiles</div>
+<div class="verse">Du brouillard, comme des nappes de Sainte Table,</div>
+<div class="verse">Où les doigts sont lavés de leur passé coupable</div>
+<div class="verse">En égrenant dans l’eau des chapelets d’étoiles ;</div>
+<div class="verse">Et voilà tout à coup, sous des pardons insignes</div>
+<div class="verse">Que, leurs âmes étant absoutes une à une,</div>
+<div class="verse">Les nocturnes songeurs allaient avec les cygnes</div>
+<div class="verse">Communier sous les espèces de la Lune !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Si tristes les vieux quais bordés d’acacias !</div>
+<div class="verse">Pourtant, toi qui passais, tu les apprécias</div>
+<div class="verse">Ces vieux quais où tel beau cygne de l’eau changeante</div>
+<div class="verse">Entre parfois dans une âme qui s’en argente.</div>
+<div class="verse">Si tristes les vieux quais, les eaux pleines d’adieux,</div>
+<div class="verse">Inertes comme les bandeaux silencieux</div>
+<div class="verse">D’une morte ! les eaux sur qui pleure une cloche,</div>
+<div class="verse">Les immobiles eaux sur qui le carillon</div>
+<div class="verse">Égoutte ses sons froids comme d’un goupillon.</div>
+<div class="verse">Et plus tristes les quais lorsque l’hiver approche !</div>
+
+<div class="verse stanza">En mai, quand le ciel rit, on s’était essayé</div>
+<div class="verse">A mettre de la joie aux vitres des demeures,</div>
+<div class="verse">— Tendant de rideaux blancs le passage des heures —</div>
+<div class="verse">Et des roses afin que l’air fût égayé,</div>
+<div class="verse">Petit luxe, au dehors, de l’aisance des chambres…</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais quand l’hiver revient, quand cinglent les décembres,</div>
+<div class="verse">Les acacias nus, filigranés en noir,</div>
+<div class="verse">Portent le deuil de la saison ; le vent disperse</div>
+<div class="verse">Leurs feuilles comme des oiseaux parmi l’averse ;</div>
+<div class="verse">L’eau du canal se gerce et se gèle — miroir</div>
+<div class="verse">Las de mirer toujours d’identiques façades !</div>
+<div class="verse">Maintenant les vieux quais sont déserts et maussades ;</div>
+<div class="verse">Et dans les logis clos, les rideaux s’échancrant</div>
+<div class="verse">Laissent voir, en la chambre et derrière l’écran,</div>
+<div class="verse">Quelques vieillards sans joie autour d’une lumière</div>
+<div class="verse">Qui végète sur le réchaud de la théière…</div>
+<div class="verse">Lumière survivante en ces hivers du nord ;</div>
+<div class="verse">Faible lueur, clarté triste qui les rassemble ;</div>
+<div class="verse">On dirait un chétif feu de cierge qui tremble,</div>
+<div class="verse">Et qu’en chaque maison muette, on veille un mort !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans quelque ville morte, au bord de l’eau, vivote</div>
+<div class="verse">La tristesse de la vieillesse des maisons</div>
+<div class="verse">A genoux dans l’eau froide et comme en oraisons ;</div>
+<div class="verse">Car les vieilles maisons ont l’allure dévote,</div>
+<div class="verse">Et, pour endurer mieux les chagrins qu’elles ont,</div>
+<div class="verse">Égrènent les pieux carillons qui leur sont</div>
+<div class="verse">Les grains de fer intermittents d’un grand rosaire.</div>
+
+<div class="verse stanza">Vieilles maisons, en deuil pour quelque anniversaire,</div>
+<div class="verse">Et qui, tristes, avec leurs souvenirs divers,</div>
+<div class="verse">N’accueillent plus qu’un peu de pauvres et de prêtres.</div>
+<div class="verse">Ce pendant qu’autrefois, avant les durs hivers,</div>
+<div class="verse">La jeunesse et l’amour riaient dans leurs fenêtres</div>
+<div class="verse">Claires comme des yeux qui n’ont pas vu mourir !</div>
+<div class="verse">Mais, depuis lors, ces yeux des pensives demeures</div>
+<div class="verse">Dans leurs vitres d’eau frêle ont senti dépérir</div>
+<div class="verse">Tant de visages frais, tant de guirlandes d’heures</div>
+<div class="verse">Qu’ils en ont maintenant la froideur de la mort !</div>
+
+<div class="verse stanza">(Or mes yeux sont aussi les vitres condamnées</div>
+<div class="verse">D’une maison en deuil du départ des années)</div>
+<div class="verse">Et c’est pourquoi, du fond de ces lointains du nord,</div>
+<div class="verse">Je me sens regardé par ces yeux sans envie</div>
+<div class="verse">Qui ne se tournent plus du côté de la vie</div>
+<div class="verse">Mais sont orientés du côté du tombeau…</div>
+
+<div class="verse stanza">Yeux des vieilles maisons dont mes yeux sont les frères,</div>
+<div class="verse">Lassés depuis longtemps des bonheurs temporaires,</div>
+<div class="verse">Yeux plus touchants près de mourir ! Regard plus beau</div>
+<div class="verse">De ces maisons qu’on va détruire en des jours proches !</div>
+<div class="verse">O profanation ! meurtres avec les pioches</div>
+<div class="verse">Abattant les vieux murs de qui l’âge avait l’air</div>
+<div class="verse">De devoir les défendre un peu contre ces crimes…</div>
+<div class="verse">Mais bientôt entreront les marteaux unanimes</div>
+<div class="verse">Dans les vieux murs, pourtant sacrés comme une chair !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">En ces villes qu’attriste un chœur de girouettes,</div>
+<div class="verse">Oiseaux de fer rêvant de fuir au haut des airs,</div>
+<div class="verse">En des villes sans joie aux carrefours déserts</div>
+<div class="verse">Où de rares passants, en grises silhouettes,</div>
+<div class="verse">Se meuvent, balançant leur marche comme un glas,</div>
+<div class="verse">On sent un froid silence uniforme qui plane ;</div>
+<div class="verse">Si despotique, encor qu’il soit débile et las,</div>
+<div class="verse">Qu’en lui tout cri se tait, que toute voix se fane,</div>
+<div class="verse">Que même un bruit de pas déconcerte d’abord,</div>
+<div class="verse">Que la moindre rumeur infinitésimale</div>
+<div class="verse">Cause un trouble, paraît une chose anormale</div>
+<div class="verse">Comme de rire auprès d’un malade qui dort.</div>
+<div class="verse">Car le silence là vraiment s’atteste ! Il règne,</div>
+<div class="verse">Il est impérieux, il est contagieux ;</div>
+<div class="verse">Et le moins raffiné des passants s’en imprègne</div>
+<div class="verse">Comme d’encens dans un endroit religieux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ah ! ces villes, ce grand silence monotone</div>
+<div class="verse">Qu’augmente un son de cloche en tombant de la tour ;</div>
+<div class="verse">Ce silence si vaste et si froid qu’on s’étonne</div>
+<div class="verse">De survivre soi-même au néant d’alentour</div>
+<div class="verse">Et de ne pas céder à la mort qui délie…</div>
+<div class="verse">L’eau s’en vint d’elle-même au-devant d’Ophélie.</div>
+<div class="verse">Or le silence doux, dont l’eau nous circonvient,</div>
+<div class="verse">Nous tente et nous entraîne à son tour dans des roses…</div>
+<div class="verse">La ville est morte aussi… Qu’est-ce qui nous retient ?</div>
+<div class="verse">Et nous sentons vraiment comme l’Ordre des Choses !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Sur l’horizon confus des villes, les fumées</div>
+<div class="verse">Au-dessus des murs gris et des clochers épars</div>
+<div class="verse">Ondulent, propageant en de muets départs</div>
+<div class="verse">Les tristesses du soir en elles résumées.</div>
+<div class="verse">On dirait des aveux aux lèvres des maisons :</div>
+<div class="verse">Chuchotement de brume, inscription en fuite,</div>
+<div class="verse">Confidence du feu des âtres qui s’ébruite</div>
+<div class="verse">Dans le ciel et raconte en molles oraisons</div>
+<div class="verse">L’histoire des foyers où la cendre est éteinte.</div>
+
+<div class="verse stanza">Vague mélancolie au loin se propageant…</div>
+<div class="verse">Car, parmi la langueur d’une cloche qui tinte,</div>
+<div class="verse">On dirait des ruisseaux d’eau pâle voyageant,</div>
+<div class="verse">Des ruisseaux de silence aux rives non précises</div>
+<div class="verse">Dont le peu d’eau glisse au hasard, d’un cours mal sûr,</div>
+<div class="verse">En méandres ridés, en courbes indécises</div>
+<div class="verse">Et, comme dans la mer, va se perdre en l’azur !</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est parce qu’on les sait ainsi tout éphémères</div>
+<div class="verse">Qu’on les suit dans le ciel avec des yeux meilleurs ;</div>
+<div class="verse">Elles que rien n’attache, elles qui vont ailleurs</div>
+<div class="verse">Et dont les convois blancs emportent nos chimères</div>
+<div class="verse">Comme dans de la ouate et dans des linges fins.</div>
+<div class="verse">Évanouissement et dispersion lente</div>
+<div class="verse">De la fumée au fond du ciel doux, par les fins</div>
+<div class="verse">D’après-midi, lorsque le vent la violente,</div>
+<div class="verse">Elle déjà si faible et qui meurt sans effort</div>
+<div class="verse">— Neige qui fond ; encens perdu dans une église ;</div>
+<div class="verse">Poussière du chemin qui se volatilise, —</div>
+<div class="verse">Comme une âme glissant du sommeil dans la mort !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans les brumes d’hiver, vers Noël ou Toussaint,</div>
+<div class="verse">Rien n’a désaffligé le morne crépuscule ;</div>
+<div class="verse">Chaque ombre d’un passant, qui se hâte et recule,</div>
+<div class="verse">Aux airs d’une cloche en route qui se plaint…</div>
+<div class="verse">Et, dans ce désolant paysage de ville,</div>
+<div class="verse">Les réverbères un par un sont allumés,</div>
+<div class="verse">Si tristes, grelottant dans le verre fragile ;</div>
+<div class="verse">C’est vraiment, dirait-on, des oiseaux enfermés</div>
+<div class="verse">Et qui se font du mal sur les vitres menteuses,</div>
+<div class="verse">Puis meurent longuement en spasmes de clarté ;</div>
+<div class="verse">Ou c’est encor des roses jaunes souffreteuses</div>
+<div class="verse">Ayant peur, ayant froid dans le cristal fouetté,</div>
+<div class="verse">Et dont le vent effeuille à terre la lumière…</div>
+<div class="verse">Lanternes s’allumant à l’heure coutumière</div>
+<div class="verse">Plus ternes par les soirs de Noël ou Toussaint,</div>
+<div class="verse">Qui s’allongent, dans l’air mouillé, comme des rampes</div>
+<div class="verse">Et qu’en leur solitude aucun passant ne plaint,</div>
+<div class="verse">Tristes lanternes, — sœurs malheureuses des lampes ! —</div>
+<div class="verse">Que le vent exténue à chaque carrefour</div>
+<div class="verse">Et qui n’auront jamais, dans ces jours de novembre,</div>
+<div class="verse">Les doux miroirs, le nid d’étoffe d’une chambre,</div>
+<div class="verse">Et le dorlotement des guimpes d’abat-jour !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quelques vieilles cités déclinantes et seules,</div>
+<div class="verse">De qui les clochers sont de moroses aïeules,</div>
+<div class="verse">Ont tout autour une ceinture de remparts.</div>
+<div class="verse">Ceinture de tristesse et de monotonie,</div>
+<div class="verse">Ceinture de fossés taris, d’herbe jaunie</div>
+<div class="verse">Où sonnent des clairons comme pour des départs,</div>
+<div class="verse">Vibrations de cuivre incessamment décrues ;</div>
+<div class="verse">Tandis qu’au loin, sur les talus, quelques recrues</div>
+<div class="verse">Vont et viennent dans la même ombre au battement</div>
+<div class="verse">Monotone d’un seul tambour mélancolique…</div>
+<div class="verse">Remparts désormais nuls ! citadelle qui ment !</div>
+<div class="verse">Glacis démantelés, (ah ! ce nom symbolique !)</div>
+<div class="verse">Car c’est vraiment glacé, c’est vraiment glacial</div>
+<div class="verse">Ces manœuvres sur les glacis des villes vieilles,</div>
+<div class="verse">Au rythme d’un tambour à peine martial</div>
+<div class="verse">Et qui semble une ruche où meurent des abeilles !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>IX</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les cloches, c’est de la séculaire musique,</div>
+<div class="verse">Musique dont la vie un peu se communique</div>
+<div class="verse">A l’agonie, à la tristesse des murs gris</div>
+<div class="verse">Qui se sentent moins seuls, un moment, moins aigris ;</div>
+<div class="verse">Car c’est du bruit joyeux qui sur eux persévère</div>
+<div class="verse">O vieux murs, rajeunis par ce chant cristallin,</div>
+<div class="verse">Quand les cloches, au long d’un escalier de verre,</div>
+<div class="verse">Viennent enguirlander, d’airs nouveaux, leur déclin.</div>
+<div class="verse">Vieux murs, pignons déchus et pierres condamnées</div>
+<div class="verse">Qui reprennent un peu de joie en entendant</div>
+<div class="verse">Les cloches s’animer dans le rose occident,</div>
+<div class="verse">Elles qui sont les sœurs de leurs jeunes années,</div>
+<div class="verse">Elles qui sont les sœurs de joviale humeur</div>
+<div class="verse">Et qui, pour égayer leur abandon qui meurt,</div>
+<div class="verse">— O taciturnes murs qui n’ont plus qu’elles seules ! —</div>
+<div class="verse">Vont inventer des jeux mièvres dans l’air muet.</div>
+
+<div class="verse stanza">Alors c’est tout à coup un galant menuet.</div>
+<div class="verse">Danse de l’autre siècle où de frêles aïeules</div>
+<div class="verse">Rapprennent à danser sur un air sémillant ;</div>
+<div class="verse">Une fête de bronze au fond du ciel atone</div>
+<div class="verse">Avec d’autres, encor plus vieilles, béquillant</div>
+<div class="verse">A travers le silence et le froid de l’automne,</div>
+<div class="verse">Qui viennent de tous les clochers du ciel natal…</div>
+<div class="verse">Tandis que les vieux murs renaissent à leurs danses</div>
+<div class="verse">Dans des robes sans plis aux froufrous de métal,</div>
+<div class="verse">S’achevant par l’air vide en prestes révérences !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>X</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tel soir fané, telle heure éphémère suscite</div>
+<div class="verse">Aux miroirs de mon Ame un souvenir de site ;</div>
+<div class="verse">Sites recomposés, qu’on eût dit oubliés :</div>
+<div class="verse">D’un canal mort avec deux rangs de peupliers</div>
+<div class="verse">Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres ;</div>
+<div class="verse">Et d’une âpre colline où de bêlantes chèvres,</div>
+<div class="verse">Dont le cri se déchire aux épines aussi,</div>
+<div class="verse">S’appellent l’une l’autre, et d’un air si transi !</div>
+<div class="verse">Décor surtout des quais dormants en enfilade,</div>
+<div class="verse">Pignons, rampes de bois par-dessus l’eau malade</div>
+<div class="verse">Où chaque feu miré se délaye en halo,</div>
+<div class="verse">Fragile et fugitif maquillage de l’eau</div>
+<div class="verse">Qui, sous un heurt de vent, tout à coup s’évapore</div>
+<div class="verse">Et fait que l’eau se mue en sommeil incolore !</div>
+
+<div class="verse stanza">Sites instantanés, comme à peine rêvés,</div>
+<div class="verse">En contours immortels je les ai conservés</div>
+<div class="verse">Et je les porte en moi, depuis combien d’années !</div>
+<div class="verse">Seul un ciel identique, aux pâleurs surannées,</div>
+<div class="verse">Triste comme celui qui me les faisait voir,</div>
+<div class="verse">Les a ressuscités de moi-même ce soir ;</div>
+<div class="verse">Et c’est ainsi toujours qu’au hasard des nuages</div>
+<div class="verse">Revivent dans mon cœur de souffrants paysages !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">En des quartiers déserts de couvents et d’hospices,</div>
+<div class="verse">Des quartiers d’exemplaire et stricte piété,</div>
+<div class="verse">Je sais des murs en deuil vieillis sous les auspices</div>
+<div class="verse">D’un calvaire où s’étale un Christ ensanglanté :</div>
+<div class="verse">Plantée en ses cheveux, la couronne d’épines</div>
+<div class="verse">Forme un buisson de clous, — le corps est en ruines,</div>
+<div class="verse">Livide, comme si la lance, l’éraflant,</div>
+<div class="verse">Avait jauni de fiel sa chair inoculée ;</div>
+<div class="verse">Les yeux sont de l’eau morte ; et la plaie à son flanc</div>
+<div class="verse">Est pareille au cœur noir d’une rose brûlée…</div>
+<div class="verse">— Œuvre barbare et sombre où le Supplicié</div>
+<div class="verse">Pend sur le bois noueux d’un gibet mal scié.</div>
+<div class="verse">Or cette impression de calvaire subsiste</div>
+<div class="verse">Lorsque le soir en longs crêpes tissés descend ;</div>
+<div class="verse">Puisqu’on croit voir, au loin, dans le ciel qui s’attriste</div>
+<div class="verse">Surgir la Nuit où perle une sueur de sang,</div>
+<div class="verse">Si bien que l’on dirait la Nuit crucifiée !</div>
+<div class="verse">Car les étoiles sont des clous de cruauté</div>
+<div class="verse">Qui, s’enfonçant dans sa chair nue et défiée,</div>
+<div class="verse">Lui font des trous et des blessures de clarté !</div>
+<div class="verse">Ah ! cette passion qui toujours recommence !</div>
+<div class="verse">Ce ciel que l’ombre ceint d’épines chaque soir !</div>
+<div class="verse">Et soudain, comme au coup d’une invisible lance,</div>
+<div class="verse">La lune est une plaie ouverte à son flanc noir.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Des femmes vont, le soir, se hâtant vers les Laudes,</div>
+<div class="verse">Des femmes au cœur simple, en mantes de drap noir</div>
+<div class="verse">Oscillant comme un glas qui s’éteint dans le soir,</div>
+<div class="verse">Tandis qu’au fond du ciel croulent des cendres chaudes ;</div>
+<div class="verse">Des femmes regardant d’un regard affligé,</div>
+<div class="verse">Avec le blanc fané de leurs yeux mitigé</div>
+<div class="verse">D’un violet de deuil comme les cinéraires ;</div>
+<div class="verse">Et, sous le soleil mort qui soudain s’effondra,</div>
+<div class="verse">Les cloches, s’accordant à ces cloches de drap,</div>
+<div class="verse">S’acheminent ensemble en lents itinéraires…</div>
+<div class="verse">Puis, quand leur parallèle affluence décroît</div>
+<div class="verse">Sur les quais tout vibrants de leur tristesse enfuie,</div>
+<div class="verse">On croit sentir venir de très loin une pluie</div>
+<div class="verse">Musicale qui tombe en gouttes de son froid.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quand luit la Lune en des clartés irradiantes,</div>
+<div class="verse">Quelle misère au long des quais. Dans le canal</div>
+<div class="verse">Les maisons en surplomb ont l’air de mendiantes ;</div>
+<div class="verse">Pauvresses à la file et que protègent mal</div>
+<div class="verse">Du vieux lierre troué, des haillons de feuillage ;</div>
+<div class="verse">Infirmes se traînant dans un pèlerinage,</div>
+<div class="verse">Mendicité sans yeux, mendicité sans main,</div>
+<div class="verse">C’est toute une misère au bord d’un grand chemin…</div>
+<div class="verse">Tristesse des vieux murs tombés dans la misère,</div>
+<div class="verse">Tristesse des maisons se reflétant dans l’eau !</div>
+<div class="verse">Or la Lune est montée au ciel dans un halo</div>
+<div class="verse">Et les carillons noirs égrènent leur rosaire…</div>
+<div class="verse">C’est alors que le Soir, soudain apitoyé</div>
+<div class="verse">Pour les vieux murs que nul n’assiste en leurs désastres,</div>
+<div class="verse">Envoye à tel ou tel vieux mur pauvre et ployé</div>
+<div class="verse">Des linges de lumière et des aumônes d’astres !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est tout là-bas, parmi le Nord où tout est mort :</div>
+<div class="verse">Des Beffrois survivant dans l’air frileux du nord ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Les Beffrois invaincus, les Beffrois militaires,</div>
+<div class="verse">Montés comme des cris vers les ciels planétaires ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Eux dont les carillons sont une pluie en fer,</div>
+<div class="verse">Eux dont l’ombre à leur pied met le froid de la mer !</div>
+
+<div class="verse stanza">Or, moi, j’ai trop vécu dans le Nord ; rien n’obvie</div>
+<div class="verse">A cette ombre à présent des Beffrois sur ma vie.</div>
+
+<div class="verse stanza">Partout cette influence et partout l’ombre aussi</div>
+<div class="verse">Des autres tours qui m’ont fait le cœur si transi ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Et toujours tel cadran, que mon absence pleure,</div>
+<div class="verse">Répandant dans mes yeux l’avancement de l’heure,</div>
+
+<div class="verse stanza">Tel cadran d’autrefois qui m’hallucine encor,</div>
+<div class="verse">Couronne d’où, sur moi, s’effeuille l’heure en or !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">O ville, toi ma sœur à qui je suis pareil,</div>
+<div class="verse">Ville déchue, en proie aux cloches, tous les deux</div>
+<div class="verse">Nous ne connaissons plus les vaisseaux hasardeux</div>
+<div class="verse">Tendant comme des seins leurs voiles au soleil,</div>
+<div class="verse">Comme des seins gonflés par l’amour de la mer.</div>
+<div class="verse">Nous sommes tous les deux la ville en deuil qui dort</div>
+<div class="verse">Et n’a plus de vaisseaux parmi son port amer,</div>
+<div class="verse">Les vaisseaux qui jadis y miraient leurs flancs d’or ;</div>
+<div class="verse">Plus de bruits, de reflets… Les glaives des roseaux</div>
+<div class="verse">Ont un air de tenir prisonnières les eaux,</div>
+<div class="verse">Les eaux vides, les eaux veuves, où le vent seul</div>
+<div class="verse">Circule comme pour les étendre en linceul…</div>
+<div class="verse">Nous sommes tous les deux la tristesse d’un port</div>
+<div class="verse">Toi, ville ! toi ma sœur douloureuse qui n’as</div>
+<div class="verse">Que du silence et le regret des anciens mâts ;</div>
+<div class="verse">Moi, dont la vie aussi n’est qu’un grand canal mort</div>
+
+<hr>
+
+
+<div class="verse stanza">Qu’importe ! dans l’eau vide on voit mieux tout le ciel,</div>
+<div class="verse">Tout le ciel qui descend dans l’eau clarifiée,</div>
+<div class="verse">Qui descend dans ma vie aussi pacifiée.</div>
+<div class="verse">Or, ceci n’est-ce pas l’honneur essentiel</div>
+<div class="verse">— Au lieu des vaisseaux vains qui s’agitaient en elles, —</div>
+<div class="verse">De refléter les grands nuages voyageant,</div>
+<div class="verse">De redire en miroir les choses éternelles,</div>
+<div class="verse">D’angéliser d’azur leur nonchaloir changeant,</div>
+<div class="verse">Et de répercuter en mirage sonore</div>
+<div class="verse">La mort du jour pleuré par les cuivres du soir !</div>
+<div class="verse">Or c’est pour être ainsi souples à son vouloir</div>
+<div class="verse">Que le ciel lointain, l’une et l’autre, nous colore</div>
+<div class="verse">Et décalque dans nous ses jardins de douceur</div>
+<div class="verse">O toi, mon Ame, et toi, Ville Morte, ma sœur !</div>
+
+<hr>
+
+
+<div class="verse stanza">Et c’est pour être ainsi que l’une et l’autre est digne</div>
+<div class="verse">De la toute-présence en elle d’un doux cygne,</div>
+<div class="verse">Le cygne d’un beau rêve acquis à ce silence</div>
+<div class="verse">Qui s’effaroucherait d’un peu de violence</div>
+<div class="verse">Et qui n’arrive là flotter comme une palme</div>
+<div class="verse">Qu’à cause du repos, à cause du grand calme,</div>
+<div class="verse">Cygne blanc dont la queue ouverte se déploie,</div>
+<div class="verse">— Barque de clair de lune et gondole de soie —</div>
+<div class="verse">Cygne blanc, argentant l’ennui des mornes villes,</div>
+<div class="verse">Qui hérisse parfois dans les canaux tranquilles</div>
+<div class="verse">Son candide duvet tout impressionnable ;</div>
+<div class="verse">Puis, quand tombe le soir, cargué comme les voiles,</div>
+<div class="verse">— Dédaignant le voyage et la mer navigable —</div>
+<div class="verse">Sommeille, l’aile close, en couvant des étoiles !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">CLOCHES DU DIMANCHE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dimanche : un pâle ennui d’âme, un désœuvrement</div>
+<div class="verse">De doigts inoccupés tapotant sourdement</div>
+<div class="verse">Les vitres, comme pour savoir leur peine occulte ;</div>
+<div class="verse">— Ah ! ce gémissement du verre qu’on ausculte ! —</div>
+<div class="verse">Dimanche : l’air à soi-même dans la maison</div>
+<div class="verse">D’un veuf qui ne veut pas aider sa guérison</div>
+<div class="verse">Quand les bruits du dehors se ouatent de silence.</div>
+<div class="verse">Dimanche : impression d’être en exil ce jour,</div>
+<div class="verse">Long jour que le chagrin des cloches influence,</div>
+<div class="verse">Et sans cesse ce long dimanche est de retour !</div>
+<div class="verse">Ah ! le triste bouquet des heures du dimanche ;</div>
+<div class="verse">C’est un triste bouquet de fleurs qui lentement</div>
+<div class="verse">Meurt dans un verre d’eau sur une nappe blanche…</div>
+<div class="verse">M’en sauver, le pourrai-je ? Et l’éviter, comment ?</div>
+<div class="verse">Ce jour de demi-deuil aux couleurs trop calmées</div>
+<div class="verse">Où mon cœur odieux s’en va dans les fumées.</div>
+<div class="verse">J’en ai l’obsession, j’en ai peur, j’en ai froid</div>
+<div class="verse">Du spleen hebdomadaire où ce jour me ramène :</div>
+<div class="verse">Tandis que je me leurre au long de la semaine,</div>
+<div class="verse">Flux et reflux de jours qui s’accroît et décroît,</div>
+<div class="verse">Dont l’écume est un peu de vanité qui chante,</div>
+<div class="verse">Voici que le repos dominical me hante</div>
+<div class="verse">Et déjà m’apparaît comme un repos amer,</div>
+<div class="verse">Repos nu d’une grève au départ de la mer,</div>
+<div class="verse">Grève morte du long dimanche infinissable</div>
+<div class="verse">Qui coagule au loin ses silences de sable…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le dimanche est toujours tel que dans notre enfance ;</div>
+<div class="verse">Un jour vide, un jour triste, un jour pâle, un jour nu ;</div>
+<div class="verse">Un jour long comme un jour de jeûne et d’abstinence</div>
+<div class="verse">Où l’on s’ennuie ; où l’on se semble revenu</div>
+<div class="verse">D’un beau voyage en un pays de gaîté verte,</div>
+<div class="verse">Encore dérouté dans sa maison rouverte</div>
+<div class="verse">Et se cherchant de chambre en chambre tout le jour…</div>
+<div class="verse">Or le dimanche est ce premier jour de retour !</div>
+
+<div class="verse stanza">Un jour où le silence, en neige immense, tombe ;</div>
+<div class="verse">Un jour comme anémique, un jour comme orphelin,</div>
+<div class="verse">Ayant l’air d’une plaine avec un seul moulin</div>
+<div class="verse">Géométriquement en croix comme une tombe.</div>
+<div class="verse">Il se remontre à moi tel qu’il s’étiolait</div>
+<div class="verse">Naguère, ô jour pensif qui pour mes yeux d’enfance</div>
+<div class="verse">Apparaissait sous la forme d’une nuance :</div>
+<div class="verse">Je le voyais d’un pâle et triste violet,</div>
+<div class="verse">Le violet du demi-deuil et des évêques,</div>
+<div class="verse">Le violet des chasubles du temps pascal.</div>
+<div class="verse">Dimanches d’autrefois ! Ennui dominical</div>
+<div class="verse">Où les cloches, tintant comme pour des obsèques,</div>
+<div class="verse">Propageaient dans notre âme une peur de mourir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Or toujours le dimanche est comme aux jours d’enfance :</div>
+<div class="verse">Un étang sans limite, où l’on voit dépérir</div>
+<div class="verse">Des nuages parmi des moires de silence ;</div>
+<div class="verse">Dimanche : une tristesse, un émoi sans raison…</div>
+<div class="verse">Impression d’un blanc bouquet mélancolique</div>
+<div class="verse">Qui meurt ; impression tristement angélique</div>
+<div class="verse">D’une petite sœur malade en la maison…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le dimanche s’allonge en toile monotone</div>
+<div class="verse">Où bien emmailloter son ennui gémissant ;</div>
+<div class="verse">Toile blanche des longs dimanches de l’automne</div>
+<div class="verse">Dont la blancheur fait voir que le cœur est en sang ;</div>
+<div class="verse">Contraste grâce à quoi la plaie est évidente</div>
+<div class="verse">Et saigne en rouges flots parmi le linge blanc.</div>
+<div class="verse">Or comment le guérir ce cœur qui fait semblant</div>
+<div class="verse">D’être heureux du dimanche où plus rien ne le hante ?</div>
+<div class="verse">Comment le dorloter en un rêve opportun</div>
+<div class="verse">Et comment peu à peu faire cette œuvre pie</div>
+<div class="verse">Qu’en douceur les instants s’en aillent un à un,</div>
+<div class="verse">Comme la toile meurt fil à fil en charpie ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La langueur du dimanche et son morose ennui</div>
+<div class="verse">N’est-ce pas d’être inapte à l’ivresse de vivre,</div>
+<div class="verse">Considérant la joie et le rire d’autrui</div>
+<div class="verse">Comme, à chaque fenêtre, en calmes plis de givre,</div>
+<div class="verse">La mousseline ou le tulle blanc des rideaux,</div>
+<div class="verse">Comme le tulle blanc des rideaux considère</div>
+<div class="verse">Les nuages qui sont du tulle légendaire,</div>
+<div class="verse">Les nuages errant comme en un pays d’eaux,</div>
+<div class="verse">Dont la blancheur en vols de cygnes s’évapore</div>
+<div class="verse">Ou se teinte en jardins de beaux rhododendrons ;</div>
+<div class="verse">Au lieu qu’eux, les rideaux, leur tulle est incolore</div>
+<div class="verse">— Ah ! les bonheurs aussi dont nous nous abstiendrons ! —</div>
+<div class="verse">Et demeure captif dans les chambres songeuses,</div>
+<div class="verse">Incapable de suivre et pourtant enviant</div>
+<div class="verse">La folie au soleil des formes voyageuses ;</div>
+<div class="verse">Tulle à jamais privé de l’azur ambiant,</div>
+<div class="verse">Tulle des blancs rideaux qui s’empêche de vivre</div>
+<div class="verse">Et d’effeuiller à l’air ses calmes fleurs de givre !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tel dimanche pour moi s’embaume de la voix</div>
+<div class="verse">Des soprani, s’ouvrant comme une cassolette</div>
+<div class="verse">Dans quelque église. O voix doucement aigrelette ;</div>
+<div class="verse">Chant comme tuyauté, comme raide d’empois,</div>
+<div class="verse">Évoquant des rochets plissés de séminaires.</div>
+<div class="verse">Tout à coup l’orgue exulte et roule ses tonnerres,</div>
+<div class="verse">Puis se tait ; et le chant des soprani reprend,</div>
+<div class="verse">Chant frêle, chant mouillé parmi la vaste église,</div>
+<div class="verse">Montant dans le silence et le réfrigérant</div>
+<div class="verse">De son mince jet d’eau qui se volatilise…</div>
+<div class="verse">L’orgue encor recommence à hisser ses velours</div>
+<div class="verse">Qui s’éploient à grands plis sonores dans l’abside ;</div>
+<div class="verse">Puis un autre motet frêlement se décide</div>
+<div class="verse">Et s’entr’aperçoit vague entre les piliers lourds.</div>
+<div class="verse">Oh ! si vague, on dirait un cierge qui s’allume ;</div>
+<div class="verse">Ce n’est pas un oiseau ; c’est à peine une plume</div>
+<div class="verse">Qui vacille dans le vent doux des encensoirs…</div>
+
+<div class="verse stanza">Et l’orgue de nouveau hisse ses velours noirs.</div>
+
+<div class="verse stanza">Or en les entendant, ces voix insexuelles,</div>
+<div class="verse">On songe aux vieux tableaux, on songe aux chérubins</div>
+<div class="verse">Qu’en des Assomptions les Primitifs ont peints,</div>
+<div class="verse">Des chérubins n’ayant qu’une tête et des ailes,</div>
+<div class="verse">Enfants-fleurs d’un jardin quasi-religieux,</div>
+<div class="verse">Envolement de lis devenant des colombes…</div>
+
+<div class="verse stanza">Ah ! ces chants d’innocence, et si contagieux !</div>
+<div class="verse">Linges frais par-dessus la fièvre de nos lombes…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Douleur d’aller, courbé sous la croix de son Art,</div>
+<div class="verse">Sans Madeleine, oignant vos pieds avec du nard ;</div>
+<div class="verse">D’aller seul, le dimanche, à travers les soirs ternes,</div>
+<div class="verse">Sans Marthe, sans Marie et le disciple Jean ;</div>
+<div class="verse">Seul à voir, comme des blessures, les lanternes</div>
+<div class="verse">Saigner frileusement dans un site affligeant.</div>
+<div class="verse">On sent l’ombre à son front qui se tresse en épines ;</div>
+<div class="verse">— Ah ! quel est le Calvaire où la rue aboutit ? —</div>
+<div class="verse">Mais un peu de pitié vient des cloches voisines,</div>
+<div class="verse">La muette bonté des choses compatit,</div>
+<div class="verse">Et, sa peine, on l’essuie aux pâles vitres nues</div>
+<div class="verse">Comme à des linges de Véronique s’offrant,</div>
+<div class="verse">O décalque fragile où tu te continues</div>
+<div class="verse">Mon âme du dimanche, avec l’air si souffrant !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le dimanche est le jour où l’on entend les cloches !</div>
+<div class="verse">Le dimanche est le jour où l’on pense à la mort !</div>
+<div class="verse">Car, parmi le repos de la ville qui dort,</div>
+<div class="verse">Les cloches vibrent mieux, ébruitant leurs reproches</div>
+<div class="verse">Et leur conseil de se résigner à mourir,</div>
+<div class="verse">Elles dont coup à coup les forces sont décrues</div>
+<div class="verse">Et dont neigent les lis de bronze dans les rues ;</div>
+<div class="verse">Chacun en leur départ s’écoute dépérir</div>
+<div class="verse">Et sent un peu de soi, de minute en minute,</div>
+<div class="verse">Qui s’en va, qui s’effeuille et tombe à l’unisson,</div>
+<div class="verse">Qui lentement se fane et meurt avec le son</div>
+<div class="verse">Dans l’air vorace, en une inexorable chute…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les cloches ? Ah ! qui donc, quel évêque hypocondre,</div>
+<div class="verse">Chef de la primitive Église les fit fondre ?</div>
+<div class="verse">Qui donc les inventa ? Peut-être qu’il y a</div>
+<div class="verse">Un moine misanthrope et las d’Alleluia</div>
+<div class="verse">Qui fit avec du fer la cloche originelle,</div>
+<div class="verse">En forme de sa robe, et noire aussi comme elle !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>IX</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dimanche, c’était jour de lentes promenades</div>
+<div class="verse">Par des quais endormis, de vastes esplanades,</div>
+<div class="verse">Au long d’un mur d’hospice, au long d’un canal mort</div>
+<div class="verse">Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe…</div>
+
+<div class="verse stanza">Dimanche, ah ! quel silence ! Et l’âme qui se fripe</div>
+<div class="verse">A tout ce petit vent acidulé du nord !</div>
+<div class="verse">Silence du dimanche autour du Séminaire</div>
+<div class="verse">Et silence surtout Place de l’Évêché</div>
+<div class="verse">Où divaguait parfois le bruit endimanché</div>
+<div class="verse">D’une cloche très vieille et valétudinaire.</div>
+
+<div class="verse stanza">Des Béguines, au loin, passaient, hâtant le pas,</div>
+<div class="verse">Gardant l’émoi sur leurs faces anémiées</div>
+<div class="verse">D’avoir le matin même été communiées,</div>
+<div class="verse">Heureuses, et disant des chapelets tout bas,</div>
+<div class="verse">Tout en s’en revenant des Vêpres terminées.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et la cloche perdue entre les cheminées</div>
+<div class="verse">Se dépêchait, béguine elle-même, vivant</div>
+<div class="verse">Dans sa tour, comme les autres dans leur couvent.</div>
+<div class="verse">Sœur tourière du ciel en des guimpes fanées,</div>
+<div class="verse">Semant un bruit de clés au fond de l’air transi</div>
+<div class="verse">Où, béquillant un peu sous l’amas des années,</div>
+<div class="verse">Elle faisait sa ronde, en robe noire aussi…</div>
+
+<div class="verse stanza">Or, depuis lors, la cloche est celle qui chemine ;</div>
+<div class="verse">Et toujours le dimanche est un jour où j’entends</div>
+<div class="verse">Une cloche au-dessus de mon âme, béguine</div>
+<div class="verse">Ponctuelle, aux accès de toux intermittents,</div>
+<div class="verse">Qui m’avertit du ciel et que la messe est dite</div>
+<div class="verse">Et m’égoutte ses sons comme de l’eau bénite…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>X</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tristesse ! je suis seul ; c’est dimanche ; il pleuvine !</div>
+<div class="verse">Les vitres sont déjà comme des crêpes morts</div>
+<div class="verse">Que faufile une pluie intermittente et fine.</div>
+<div class="verse">Et rien à faire ici ! rien à faire au dehors</div>
+<div class="verse">Où les passants s’en vont monotones et tristes…</div>
+<div class="verse">Or j’en rêve, parmi ce pluvieux décor,</div>
+<div class="verse">De plus seuls et de plus inégayés encor :</div>
+<div class="verse">D’abord les continents et doux séminaristes</div>
+<div class="verse">Qui se hâtent, qui s’en vont deux à deux, là-bas,</div>
+<div class="verse">Voués jusqu’à la mort à de noirs célibats</div>
+<div class="verse">Quand nous avons l’amour comme une bonne lampe !</div>
+<div class="verse">Puis je songe au troupeau puéril et transi</div>
+<div class="verse">D’orphelines en deuil se dépêchant aussi</div>
+<div class="verse">Dans ce soir triste et la bruine qui les trempe…</div>
+
+<div class="verse stanza">Tristesse du dimanche, ô mon âme ! où tu n’as</div>
+<div class="verse">Pour ressource que de songer aux orphelines</div>
+<div class="verse">S’en retournant vers leurs lointains orphelinats,</div>
+<div class="verse">Si frileuses, malgré leurs longues pèlerines…</div>
+<div class="verse">Et seul, mélancolique, en mon dormant logis,</div>
+<div class="verse">J’occupe à les aimer mon rêve qui s’ennuie,</div>
+<div class="verse">Et j’entends de chez moi distinctement la pluie</div>
+<div class="verse">Faufiler leurs bonnets de linge défraîchis.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les cloches des dolents dimanches sont des gloses</div>
+<div class="verse">Élucidant le cas des choses inécloses,</div>
+<div class="verse">De ce qui fut naguère et qui n’a pas duré :</div>
+<div class="verse">Raisin qui s’évapore aussitôt pressuré ;</div>
+<div class="verse">Étang qui se dessèche en un beau paysage ;</div>
+<div class="verse">Voix des enfants de chœur qui sont morts en bas âge</div>
+<div class="verse">Et dont nous retrouvons dans les blancs angélus</div>
+<div class="verse">Les soprani filant leurs sons irrésolus…</div>
+
+<div class="verse stanza">Les cloches ont la voix des choses démodées ;</div>
+<div class="verse">Bonnes cloches du soir qui sont inféodées</div>
+<div class="verse">Aux meilleurs souvenirs d’enfance et de regret :</div>
+<div class="verse">Car en les entendant, les vieilles cloches noires,</div>
+<div class="verse">— Bruit d’airain, grincement de serrure — on dirait</div>
+<div class="verse">Que se sont, dans le ciel, rouvertes les armoires</div>
+<div class="verse">Où dorment, sans emploi, nos layettes d’enfant</div>
+<div class="verse">Dont le beau linge, à lents coups de cloches, se fend</div>
+<div class="verse">Puis s’envole, vidé de gestes, blancs mélanges…</div>
+<div class="verse">Et j’écoute sur moi la chute de mes langes !</div>
+
+<div class="verse stanza">Combien d’autres rappels des choses d’autrefois :</div>
+<div class="verse">Des couronnes de sons sur d’anciens convois</div>
+<div class="verse">De morts qu’on oubliait et qu’on se remémore ;</div>
+<div class="verse">Et ces effeuillements vagues dans l’air sonore !</div>
+<div class="verse">Vieilles cloches vidant leurs corbeilles de fer</div>
+<div class="verse">D’où tombe un buis d’antan aux branchettes fanées,</div>
+<div class="verse">Le buis bénit d’un temps pascal lointain et cher…</div>
+<div class="verse">Et je recueille en moi le buis mort des Années !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le dimanche est un ciel vide et silencieux</div>
+<div class="verse">Où j’écoute frémir les coiffes des Béguines</div>
+<div class="verse">Dont la marche aboutit à mon cœur anxieux.</div>
+<div class="verse">Halo de bruit autour des faces ivoirines,</div>
+<div class="verse">Halo de bruit malgré l’absence m’arrivant…</div>
+<div class="verse">Ah ! cela vient vers moi de si loin dans le vent</div>
+<div class="verse">Ces frissons de cornette en forme de colombe :</div>
+<div class="verse">Quelque chose de blanc qui sur les fronts surplombe ;</div>
+<div class="verse">Ailes faites de neige et de linge qui dort,</div>
+<div class="verse">Ailes faites aussi d’un peu de clair de lune</div>
+<div class="verse">Qui paraissent, ayant replié leur essor,</div>
+<div class="verse">Être le Saint-Esprit descendu sur chacune !</div>
+<div class="verse">Car les Béguines sont les sœurs du Saint-Esprit ;</div>
+<div class="verse">Et leurs calmes couvents, dans les enclos gothiques,</div>
+<div class="verse">Ne sont-ce pas plutôt des colombiers mystiques ?</div>
+<div class="verse">Essaims d’âmes (encore un peu, Dieu les proscrit)</div>
+<div class="verse">Qui se reposent là, dans des haltes bénignes,</div>
+<div class="verse">En picorant les grains bénits des chapelets ;</div>
+<div class="verse">Mais s’en iront bientôt par les soirs violets</div>
+<div class="verse">Sur leurs ailes de linge aux blancheurs rectilignes.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les cloches dans le ciel ont assez de nuances</div>
+<div class="verse">En pleurant les décès, pour chanter les naissances ;</div>
+<div class="verse">Les cloches, ce mobile et divin truchement,</div>
+<div class="verse">Versant comme des pleurs sur un enterrement,</div>
+<div class="verse">Effeuillant comme des bouquets sur les baptêmes.</div>
+<div class="verse">— Urnes de lilas blancs ! — Urnes de chrysanthèmes ! —</div>
+<div class="verse">Tantôt on y perçoit les bruits d’un corbillard</div>
+<div class="verse">Qui s’en irait dans la banlieue et le brouillard ;</div>
+<div class="verse">Puis, à d’autres moments, oscillant en mesure</div>
+<div class="verse">Sous les nuages blancs en rideaux de guipure,</div>
+<div class="verse">Les cloches, dorlotant les cœurs d’enfants nouveaux,</div>
+<div class="verse">Ont le balancement musical des berceaux !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dimanche, après-midi de dimanche, en province !</div>
+<div class="verse">Repos dominical : pâles rideaux levés</div>
+<div class="verse">Pour de rares passants moins réels que rêvés,</div>
+<div class="verse">Ombres, sur un écran, que le soir triste évince…</div>
+<div class="verse">Solitude du soir dans la vaste maison</div>
+<div class="verse">Où bat le pouls de la pendule qui s’ennuie ;</div>
+<div class="verse">Silence où l’on entend une petite pluie,</div>
+<div class="verse">— Fine pluie automnale et d’arrière-saison, —</div>
+<div class="verse">Épingler d’acier froid les vitres déjà mortes.</div>
+<div class="verse">Essai de s’égayer avec les pianos</div>
+<div class="verse">En dépit du vent noir qui pleure sous les portes ;</div>
+<div class="verse">Mais, triste, la musique, — écho des casinos</div>
+<div class="verse">Et des valses de l’autre été si tôt fanées ;</div>
+<div class="verse">Triste, car c’est funèbre et vain, tous ces efforts,</div>
+<div class="verse">Tout ce désir d’un peu s’évader des années</div>
+<div class="verse">Et d’échapper à la tristesse du dehors,</div>
+<div class="verse">A la tristesse aussi du vent plein de reproches,</div>
+<div class="verse">Tristesse du dimanche où s’affligent les cloches !</div>
+<div class="verse">Dimanche, après-midi de dimanche ! Langueur</div>
+<div class="verse">De la vaste maison, vide de l’heure enfuie,</div>
+<div class="verse">Où l’on entend dans l’ombre une petite pluie.</div>
+<div class="verse">Épingler d’acier froid les vitres de son cœur !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les longs dimanches soir, toutes ces existences</div>
+<div class="verse">Réduites à songer si tristement, là-bas :</div>
+<div class="verse">Vieilles filles qu’on voue à des impénitences,</div>
+<div class="verse">Cœurs vierges dans le noir étui des célibats.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et des hortensias, couleur de leur visage,</div>
+<div class="verse">Se fanent lentement sur les châssis ; ainsi</div>
+<div class="verse">Leur jeunesse, sans nul amour, sans bon présage,</div>
+<div class="verse">Derrière les carreaux effeuille son souci.</div>
+
+<div class="verse stanza">Là-bas, toujours la même apparence d’automne</div>
+<div class="verse">Parmi ces meubles vieux, ces cadres dédorés,</div>
+<div class="verse">Ces miroirs d’eau souffrante où la clarté tâtonne,</div>
+<div class="verse">— Vieilles filles sans joie aux gestes timorés,</div>
+
+<div class="verse stanza">Vieilles filles, le front collé contre la vitre !</div>
+<div class="verse">Vitre provinciale, écran mort et fermé</div>
+<div class="verse">Où ne s’ébauche rien qu’un passage de mitre</div>
+<div class="verse">Quand la Procession sort un dimanche, en mai !</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est la vie anonyme ! oh ! morne et désolée,</div>
+<div class="verse">Dans ces chambres, sans même un bonheur anodin…</div>
+<div class="verse">Et les rideaux tombants de guipure gelée</div>
+<div class="verse">Sont comme un immuable et glacial jardin.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XVI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans mon Ame, sous des guirlandes d’encens bleu,</div>
+<div class="verse">Vont des Processions d’anciennes Fête-Dieu ;</div>
+<div class="verse">Processions de mai qu’on croyait disparues,</div>
+<div class="verse">Processions d’enfance en l’honneur du Saint-Sang ;</div>
+<div class="verse">Car mon Ame a toujours, dans le noir de ses rues,</div>
+<div class="verse">Quelque Procession au plain-chant grandissant :</div>
+<div class="verse">Voix s’ajourant dans moi, comme filigranées,</div>
+<div class="verse">Enfants de chœur aux voix douces, aux frêles voix,</div>
+<div class="verse">Ciselures des beaux dimanches d’autrefois,</div>
+<div class="verse">Or frais qui s’éternise aux chasubles fanées !</div>
+<div class="verse">Et dans mon Ame, où rêve un encens bleuissant,</div>
+<div class="verse">Parmi des prêtres noirs, de blanches théories,</div>
+<div class="verse">S’attarde la Fiole en des orfèvreries,</div>
+<div class="verse">Rouge du seul rubis possédé du Saint-Sang.</div>
+<div class="verse">O goutte de la Plaie ouverte par la Lance,</div>
+<div class="verse">La relique sacrée en mon Ame s’avance…</div>
+<div class="verse">Or, supposez un heurt sur le cristal béni,</div>
+<div class="verse">Et voyez-vous soudain couler tout l’Infini,</div>
+<div class="verse">Et voyez-vous, en moi, mon sang qui s’étiole</div>
+<div class="verse">Rajeuni par le Sang divin de la Fiole ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XVII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Douceur parfois d’aller le dimanche à l’église</div>
+<div class="verse">Édulcorer ses yeux aux offices du soir,</div>
+<div class="verse">Être l’Ame qui s’est carguée et qui s’enlise,</div>
+<div class="verse">Être l’Ame soudain fraîche comme un parloir,</div>
+<div class="verse">Ce pendant que l’encens, avec mélancolie,</div>
+<div class="verse">En rubans bleus à notre enfance nous relie…</div>
+
+<div class="verse stanza">Et douceur pour les Yeux de retourner encor</div>
+<div class="verse">Dans les vitraux profonds qui sont des jardins d’or</div>
+<div class="verse">Où des anges, vêtus de lin, tiennent des palmes</div>
+<div class="verse">Et de rigides lis comme des jets d’eau calmes.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et douceur pour les Doigts, repris du culte ancien,</div>
+<div class="verse">D’allumer sur le noir candélabre, à Complies,</div>
+<div class="verse">Quelque cierge qu’on suit des yeux, qu’on sait le sien ;</div>
+<div class="verse">Mais si malingre, ô ma Lueur, tu te déplies !</div>
+<div class="verse">Toi propitiatoire auprès de Dieu pour moi,</div>
+<div class="verse">Dieu qui sait gré du moindre acte d’un peu de foi,</div>
+<div class="verse">Et pardonne en faveur de la douleur des cires :</div>
+<div class="verse">Prix de nos fautes ! Pleurs des cierges dans les nefs</div>
+<div class="verse">Dont la flamme s’immole en des supplices brefs,</div>
+<div class="verse">Bonnes cires qui sont si doucement martyres !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XVIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’eau houleuse du port est sans mirage aucun.</div>
+<div class="verse">Mais, dans le somnolent dimanche, il suffit qu’un</div>
+<div class="verse">Souffle d’air passe au fil du bassin qui repose</div>
+<div class="verse">Pour propager le vert reflet des peupliers,</div>
+<div class="verse">Quand se crispe en frissons de moire l’eau morose…</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est ainsi que la cloche aux glas multipliés</div>
+<div class="verse">Dans l’Ame du dimanche, où toute rumeur cesse,</div>
+<div class="verse">Agrandit longuement des cercles de tristesse.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">AU FIL DE L’AME</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ne plus être qu’une âme au cristal aplani</div>
+<div class="verse">Où le ciel propagea ses calmes influences ;</div>
+<div class="verse">Et, transposant en soi des sons et des nuances,</div>
+<div class="verse">Mêler à leurs reflets une part d’infini.</div>
+<div class="verse">Douceur ! c’est tout à coup une plainte de flûte</div>
+<div class="verse">Qui dans cette eau de notre âme se répercute ;</div>
+<div class="verse">Là meurt une fumée ayant des bleus d’encens…</div>
+<div class="verse">Ici chemine un bruit de cloche qui pénètre</div>
+<div class="verse">Avec un glissement de béguine ou de prêtre,</div>
+<div class="verse">Et mon âme s’emplit des roses que je sens…</div>
+<div class="verse">Au fil de l’âme flotte un chant d’épithalame ;</div>
+<div class="verse">Puis je reflète un pont debout sur des bruits d’eaux</div>
+<div class="verse">Et des lampes parmi les neiges des rideaux…</div>
+<div class="verse">Que de reflets divers mirés au fil de l’âme !</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais n’est-ce pas trop peu ? n’est-ce pas anormal</div>
+<div class="verse">Qu’aucun homme ne soit arrivé de la ville</div>
+<div class="verse">Pour ajouter sa part de mirage amical</div>
+<div class="verse">Aux Choses en reflets dans notre âme tranquille ?</div>
+<div class="verse">Nulle présence humaine et nul visage au fil</div>
+<div class="verse">De cette âme qui n’a reflété que des cloches.</div>
+<div class="verse">Ah ! sentir tout à coup la tiédeur d’un profil,</div>
+<div class="verse">Des yeux posés sur soi, des lèvres vraiment proches…</div>
+<div class="verse">Fraternelle pitié d’un passant dans le soir</div>
+<div class="verse">Par qui l’on n’est plus seul, par qui vit le miroir !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">On dirait d’une ville en l’âme se mirant</div>
+<div class="verse">Avec des peupliers sur les bords, soupirant</div>
+<div class="verse">Sans qu’on puisse savoir, par un subtil triage,</div>
+<div class="verse">Si, dans l’eau qui gémit, c’est le bruit du feuillage</div>
+<div class="verse">Ou si l’eau se lamente avec sa propre voix.</div>
+<div class="verse">On dirait d’une ville aux innombrables toits…</div>
+<div class="verse">— C’est triste, toutes ces fenêtres éclairées</div>
+<div class="verse">Au bord de l’âme, au bord de l’eau — tristes soirées !</div>
+<div class="verse">Triste ville de songe en l’âme s’encadrant</div>
+<div class="verse">Qui pensivement porte un clocher et l’enfonce</div>
+<div class="verse">Dans cette eau sans refus que son mirage fonce ;</div>
+<div class="verse">Et voici qu’à ce fil de l’âme le cadran</div>
+<div class="verse">Fond et se change en un clair de lune liquide…</div>
+<div class="verse">Le cadran, or et noir, a perdu sa clarté ;</div>
+<div class="verse">Le temps s’est aboli sur l’orbe déjà vide</div>
+<div class="verse">Et dans l’âme sans heure on vit d’éternité.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mon âme a pris la lune heureuse pour exemple.</div>
+<div class="verse">Elle est là-haut, couleur de ruche, avec les yeux</div>
+<div class="verse">Calmes et dilatés dans sa face très ample.</div>
+<div class="verse">Or mon âme, elle aussi, dans un ciel otieux,</div>
+<div class="verse">Toute aux raffinements que son caprice crée</div>
+<div class="verse">N’aime plus que sa propre atmosphère nacrée.</div>
+<div class="verse">Qu’importe, au loin, la vie et sa vaste rumeur…</div>
+<div class="verse">Mon âme, où tout désir se décolore et meurt,</div>
+<div class="verse">N’a vraiment plus souci que d’elle et ne prolonge</div>
+<div class="verse">Rien d’autre que son songe et son divin mensonge</div>
+<div class="verse">Et ne regarde plus que son propre halo.</div>
+<div class="verse">Ainsi, du haut du ciel, sans remarquer la ville</div>
+<div class="verse">Ni les tours, ni les lis dans le jardin tranquille,</div>
+<div class="verse">La lune se contemple elle-même dans l’eau !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mon âme est dans l’exil, plaintive et détrônée ;</div>
+<div class="verse">Quel goût peut-elle avoir des ivresses d’ici</div>
+<div class="verse">Et de la fausse joie un peu carillonnée</div>
+<div class="verse">Qui descend sur sa peine à travers l’air transi ?</div>
+<div class="verse">Mais elle se console avec la vie en songe,</div>
+<div class="verse">La vie emmaillotée aux langes du mensonge.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mon âme a trop souffert aux chemins du Réel</div>
+<div class="verse">Et s’en trouve à jamais comme en convalescence.</div>
+<div class="verse">C’est fini tout espoir, tout effort manuel</div>
+<div class="verse">Pour tirer de la vie un peu de renaissance</div>
+<div class="verse">Et vendanger soi-même, ainsi qu’on le voulait,</div>
+<div class="verse">Quelques grappes encore de raisin violet…</div>
+<div class="verse">Les vignes sont en proie à d’autres que j’ignore ;</div>
+<div class="verse">Déjà le vin fermente en leur pressoir sonore ;</div>
+<div class="verse">Et pour moi désormais, terrain hostile et nu,</div>
+<div class="verse">La vie est un jardin d’épines et d’épées.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais les Rêves du moins sont le monde ingénu</div>
+<div class="verse">Où se réfugieront nos mains inoccupées ;</div>
+<div class="verse">Qu’importe, au loin, la vie, et les appels des cors !</div>
+<div class="verse">Les liesses du cuivre énamouré sont brèves ;</div>
+<div class="verse">Et notre âme sait bien qu’il n’y a que les Rêves</div>
+<div class="verse">Qu’on puisse aimer toujours comme on aime les morts.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les Rêves ! Eux, du moins, sont une amitié sûre,</div>
+<div class="verse">Joyaux où dort une lumière qui s’azure</div>
+<div class="verse">Éternelle et multicolore comme l’eau…</div>
+<div class="verse">Et cela met en nous un trésor frais et beau.</div>
+<div class="verse">Ah ! Seigneur ! augmentez en moi cette richesse</div>
+<div class="verse">Dont je suis à la fois le maître et le gardien ;</div>
+<div class="verse">Et, de rêves nouveaux, refaites-moi largesse,</div>
+<div class="verse">O Seigneur, donnez-moi mon Rêve quotidien !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les rêves : des miroirs où nous nous délayons</div>
+<div class="verse">Comme éternels déjà, dans un recul d’espace ;</div>
+<div class="verse">Les rêves : des rouets auxquels, d’une main lasse,</div>
+<div class="verse">Nous envidons de la fumée et des rayons,</div>
+<div class="verse">Du vent, des cheveux morts et des fils de la Vierge ;</div>
+<div class="verse">Les rêves : un bouquet qui tout à coup émerge</div>
+<div class="verse">Les nuits d’hiver, en lis gelés, des carreaux noirs ;</div>
+<div class="verse">Les rêves : au perron du parc mélancolique,</div>
+<div class="verse">Au perron de notre âme, un cabrement, les soirs,</div>
+<div class="verse">Cabrement, sous le clair de lune métallique,</div>
+<div class="verse">D’une troupe de paons, de grands paons radieux</div>
+<div class="verse">Ouvrant leur queue en or comme un éventail d’yeux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les rêves sont les clés pour sortir de nous-mêmes,</div>
+<div class="verse">Pour déjà se créer une autre vie, un ciel</div>
+<div class="verse">Où l’âme n’ait plus rien retenu du réel</div>
+<div class="verse">Que les choses selon sa nuance et qu’elle aime :</div>
+<div class="verse">Des cloches effeuillant leurs lourds pétales noirs</div>
+<div class="verse">Dans l’âme qui s’allonge en canaux de silence,</div>
+<div class="verse">Et des cygnes parés comme des reposoirs.</div>
+<div class="verse">Ah ! toute cette vie, en moi, qui recommence,</div>
+<div class="verse">Une vie idéale en des décors élus</div>
+<div class="verse">Où tous les jours pareils ont des airs de dimanches,</div>
+<div class="verse">Une vie extatique où ne cheminent plus</div>
+<div class="verse">Que des rêves, vêtus de mousselines blanches…</div>
+<div class="verse">Or ces rêves triés ont de câlines voix,</div>
+<div class="verse">Voix des cygnes, voix des cloches, voix de la lune,</div>
+<div class="verse">Qui chantonnent ensemble et n’en forment plus qu’une</div>
+<div class="verse">En qui l’âme s’exalte et s’apaise à la fois.</div>
+<div class="verse">De même la Nature a fait comme notre âme</div>
+<div class="verse">Et choisit, elle aussi, des bruits qu’elle amalgame,</div>
+<div class="verse">Se berçant aux frissons des arbres en rideau,</div>
+<div class="verse">Lotionnant sa plaie aux rumeurs des écluses…</div>
+<div class="verse">Voix chorale qui sait, pour ses peines confuses,</div>
+<div class="verse">Unifier des bruits de feuillages et d’eau !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Rien que des rêves doux et vagues, songeries</div>
+<div class="verse">Où l’on se laisse aller comme au fil d’un cours d’eau</div>
+<div class="verse">Quand du brouillard s’allonge en opaque rideau</div>
+<div class="verse">Que les fanaux du soir sèment de pierreries.</div>
+<div class="verse">Les arbres ont un air de fusain ébauché ;</div>
+<div class="verse">La brume, sur les bords, ouvre des cassolettes ;</div>
+<div class="verse">On devine une ville autour d’un évêché</div>
+<div class="verse">Dans le brouillard brodé de fines gouttelettes</div>
+<div class="verse">Dont la blancheur voyage à l’horizon confus.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ainsi notre âme rêve et dérive en ses rêves</div>
+<div class="verse">Qui, parmi leur brouillard, ont aussi des refus,</div>
+<div class="verse">Des entrebâillements, des apparitions brèves</div>
+<div class="verse">Les rendant plus encor désirables et chers :</div>
+<div class="verse">Songes dans de la ouate et dans de la fumée,</div>
+<div class="verse">Mystère d’une vie au lointain présumée,</div>
+<div class="verse">Curiosité d’âme — et nulle soif des chairs !</div>
+<div class="verse">Mais songer seulement aux saintes des verrières,</div>
+<div class="verse">Aux femmes des portraits, aux vierges des missels,</div>
+<div class="verse">Aux reines de légende, aux béguines tourières,</div>
+<div class="verse">— Des anges, dirait-on, à peine corporels ! —</div>
+<div class="verse">Et rêver avec l’une une amitié très douce</div>
+<div class="verse">Parce qu’elle a semblé plus pâle et qu’elle tousse…</div>
+<div class="verse">Ah ! cette toux, qui fait du mal comme un grand vent</div>
+<div class="verse">Et qui vient me troubler de derrière les portes !</div>
+<div class="verse">Une toux qu’on dirait pleine de feuilles mortes</div>
+<div class="verse">Et qui ventile au loin les dortoirs du couvent !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mon âme dans le rêve a trouvé plus de charmes</div>
+<div class="verse">Car tout effort s’achève en perles de sueur</div>
+<div class="verse">Qui nous semblent au front des couronnes de larmes.</div>
+<div class="verse">Les bonheurs temporels, ce n’est pas le bonheur !</div>
+<div class="verse">Et tout cela, sans joie et sans signifiance,</div>
+<div class="verse">Qu’est-ce à côté du rêve auquel je me fiance ?</div>
+<div class="verse">D’autres ont l’orgueil vain d’imposer leur vouloir</div>
+<div class="verse">Et d’assembler la foule autour de leur parole ;</div>
+<div class="verse">Fallacieux désir ! Naïve gloriole</div>
+<div class="verse">Qui vient tenter mon âme en son grand nonchaloir !</div>
+<div class="verse">Lors mon âme répond : « Je ne suis pas des vôtres… »</div>
+<div class="verse">Chimère de vouloir être au rang des Apôtres</div>
+<div class="verse">Que le peuple louange et met sur des pavois,</div>
+<div class="verse">Sans délayer son âme et délayer sa voix.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais si totalement qu’en soi-même on abdique</div>
+<div class="verse">Pour se garder du moins une âme véridique,</div>
+<div class="verse">Si débile qu’on semble et si distant qu’on soit,</div>
+<div class="verse">Peut-être qu’on exerce un pouvoir malgré soi,</div>
+<div class="verse">Car la Force souvent est bénigne et se laisse</div>
+<div class="verse">Conduire ou mitiger par la Toute-Faiblesse.</div>
+<div class="verse">Ainsi la lune, à son insu, du haut de l’air,</div>
+<div class="verse">Toute loin qu’elle soit du tumulte des houles,</div>
+<div class="verse">Attire avec ses yeux la douleur de la mer…</div>
+
+<div class="verse stanza">Mon âme, sois ce clair de lune sur les foules…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>IX</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Aux vitres de notre âme apparaissent le soir</div>
+<div class="verse">Des visages anciens demeurés dans le verre ;</div>
+<div class="verse">Leur souvenir, malgré le temps, y persévère,</div>
+<div class="verse">Visages du passé qu’on souffre de revoir :</div>
+<div class="verse">Fronts sans cesse pâlis ; lèvres déveloutées ;</div>
+<div class="verse">Yeux couverts chaque jour d’ombres surajoutées</div>
+<div class="verse">Et qui dans la mémoire achèvent de mourir…</div>
+<div class="verse">Visage d’une mère ou visage de femme</div>
+<div class="verse">Qui jadis ont vécu le plus près de notre âme.</div>
+<div class="verse">Encor si l’on pouvait un peu les refleurir</div>
+<div class="verse">Ces faces, dans le verre, à peine nuancées</div>
+<div class="verse">Et voir distinctement leurs traits dans nos pensées !</div>
+<div class="verse">Faces mortes toujours près de s’évanouir</div>
+<div class="verse">Et sans cesse émergeant, — sitôt qu’on les oublie, —</div>
+<div class="verse">Au fil de l’âme, en des détresses d’Ophélie</div>
+<div class="verse">Dont les cheveux de lin ont un air de rouir…</div>
+<div class="verse">Ah ! comment essayer d’avoir un peu de joie</div>
+<div class="verse">Quand les vitres de l’âme aimante sont de l’eau</div>
+<div class="verse">Où reparaît sans cesse et sans cesse se noie</div>
+<div class="verse">Un doux visage intermittent dans un halo !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>X</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Combien de souvenirs anciens, combien de choses</div>
+<div class="verse">Se dédorent en nous aux limbes de l’oubli ;</div>
+<div class="verse">Le missel ne sait plus la page où fut le pli,</div>
+<div class="verse">Le jardin ne sait plus où sont mortes les roses.</div>
+<div class="verse">Combien de souvenirs qui sont des pastels nus,</div>
+<div class="verse">Portraits évaporés dont se brisa le verre,</div>
+<div class="verse">Nous étant maintenant comme des inconnus</div>
+<div class="verse">Où la mort du couchant seule se réverbère…</div>
+<div class="verse">Combien de souvenirs, mais si vite oubliés !</div>
+<div class="verse">La rivière bientôt dilue en son eau triste</div>
+<div class="verse">Le reflet balancé des heureux peupliers.</div>
+<div class="verse">Ah ! comme tout s’en va ! comme rien ne persiste !</div>
+<div class="verse">Comme tout cet amas en nous de vieux décors</div>
+<div class="verse">Pâlement restitue au fond de la mémoire</div>
+<div class="verse">Un peu de la féerie en gaze rose et noire ;</div>
+<div class="verse">Et comme l’air lui-même est oublieux des cors</div>
+<div class="verse">Qui firent, dans des soirs éloignés, violence</div>
+<div class="verse">A la virginité pensive du silence ;</div>
+<div class="verse">Mais l’air en garde à peine un souvenir rosé ;</div>
+<div class="verse">L’air est non moins guéri, non moins cicatrisé</div>
+<div class="verse">Que de quelque blessure infime d’ariette…</div>
+<div class="verse">Comme tout se déprend ! comme tout s’émiette !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Heures tristes de l’âme : états intermédiaires</div>
+<div class="verse">Où l’âme ne sait plus définir ses ennuis</div>
+<div class="verse">Ni trier l’ancien buis fané du nouveau buis ;</div>
+<div class="verse">Heures vagues où monte un chant de lavandières,</div>
+<div class="verse">Mais quels linges leurs mains trempent-elles dans l’eau :</div>
+<div class="verse">Nappes d’autels, rochets des grand-messes pascales</div>
+<div class="verse">Ou batistes de nos armoires conjugales ?</div>
+<div class="verse">Heures d’aspect confus : automne ou renouveau ?</div>
+<div class="verse">Est-il du soir ou du matin, ce crépuscule ?</div>
+<div class="verse">Il neige : mais c’est-il des fleurs ou des flocons ?</div>
+<div class="verse">Est-ce un malheur qui vient ? un malheur qui recule ?</div>
+<div class="verse">Quel est le clair-obscur où nous équivoquons ?</div>
+<div class="verse">Heures où l’âme voit, à travers les persiennes,</div>
+<div class="verse">Tandis qu’elle s’éveille en sa chambre sans bruit,</div>
+<div class="verse">Filtrer et se couler des clartés mitoyennes ;</div>
+<div class="verse">Entre-t-on dans le jour ? Entre-t-on dans la nuit ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Heures troubles de l’âme aux multiples échos</div>
+<div class="verse">Où pour des riens : un peu de cloches dans la brume,</div>
+<div class="verse">La douleur des métaux, au loin, sur quelque enclume,</div>
+<div class="verse">Le bruit mouillé de deux rames à temps égaux</div>
+<div class="verse">Qui fauchent le silence au long d’une rivière,</div>
+<div class="verse">Heures troubles où pour ces riens l’âme s’émeut</div>
+<div class="verse">Et trouve un air étrange à l’ambiance entière :</div>
+<div class="verse">Ainsi le soleil luit ; pourtant voilà qu’il pleut !</div>
+<div class="verse">Et ces oiseaux, là-bas, volant devant les portes,</div>
+<div class="verse">Qui font des croix avec l’ombre de leurs vols noirs !</div>
+<div class="verse">Le parfum qu’on croyait latent dans les mouchoirs</div>
+<div class="verse">Hante comme un retour de l’âme des fleurs mortes…</div>
+<div class="verse">Tout devient nostalgique et commémoratif ;</div>
+<div class="verse">Le jet d’eau raccourci prend la forme d’un if ;</div>
+<div class="verse">La fumée, au-dessus du douteux paysage,</div>
+<div class="verse">Doucement se déroule en langoureux tissu</div>
+<div class="verse">Où menace, dans l’air, un texte entr’aperçu,</div>
+<div class="verse">Et, dans la lune pâle, on a peur d’un visage.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mon âme sent parfois dans le soir équivoque</div>
+<div class="verse">Des ombres s’appuyer sur elle ; et l’on dirait</div>
+<div class="verse">Qu’à côté du Bon Rêve ordinaire apparaît</div>
+<div class="verse">Un Mauvais Rêve qui par gestes le provoque ;</div>
+<div class="verse">L’âme, tout en suspens, les regarde marchant</div>
+<div class="verse">Et, muette, s’allonge autour d’eux comme un champ…</div>
+<div class="verse">Vont-ils atermoyer pour un peu leurs querelles ?</div>
+<div class="verse">L’un erre, apprivoiseur de blanches tourterelles,</div>
+<div class="verse">Qui mettent dans un coin de mon âme l’émoi,</div>
+<div class="verse">La fraîcheur de leur queue en éventail de neige.</div>
+<div class="verse">L’autre passant, par on ne sait quel sortilège,</div>
+<div class="verse">Attire des essaims de grands corbeaux en moi</div>
+<div class="verse">De qui le vol s’égrène en douloureux rosaire ;</div>
+<div class="verse">Et je sens dans mon âme, où s’amasse le soir,</div>
+<div class="verse">Devant ces deux témoins riant de ma misère,</div>
+<div class="verse">Recommencer sans cesse un combat blanc et noir.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le sommeil remédie aux amers nonchaloirs,</div>
+<div class="verse">Le sommeil remédie au mal qui nous arrive</div>
+<div class="verse">Et ceint de nénuphars le front à la dérive ;</div>
+<div class="verse">Câlin, il nous entraîne entre ses talus noirs</div>
+<div class="verse">Et, doucement, on sent de l’eau dans sa mémoire</div>
+<div class="verse">En qui s’est délayé tout ancien souvenir,</div>
+<div class="verse">Et c’est noyer son mal que d’ainsi s’endormir !</div>
+<div class="verse">On s’enfonce dans l’eau tranquille qui se moire</div>
+<div class="verse">Pour aller reposer dans le néant du fond</div>
+<div class="verse">Où plus rien, jusqu’à nous, du passé ne pleuvine ;</div>
+<div class="verse">Et c’est, — ce bon sommeil où notre âme se fond —</div>
+<div class="verse">D’une facilité d’oubli presque divine.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les jours sont arrivés où dans l’âme il a plu</div>
+<div class="verse">En une pluie interminable et monotone ;</div>
+<div class="verse">L’âme souffrante a son équinoxe d’automne…</div>
+<div class="verse">C’est fini le soleil où l’ennui s’était plu,</div>
+<div class="verse">Le bon soleil sur les vitres toutes lamées</div>
+<div class="verse">D’or vierge ; c’est fini la jeunesse et l’avril !</div>
+<div class="verse">Et revoici la pluie imbibant les fumées</div>
+<div class="verse">Qui sur les toits ont l’air de partir pour l’exil.</div>
+
+<div class="verse stanza">On sent que toute joie à présent est enfuie !</div>
+<div class="verse">A quoi peut-il servir qu’on se reprenne encor ?</div>
+<div class="verse">A quoi peut-il servir qu’on sonne encor du cor ?</div>
+<div class="verse">Le son exténué se traîne dans la pluie</div>
+<div class="verse">Et le son dans la pluie erre comme un radeau.</div>
+<div class="verse">Ah ! cette pluie en nous ! c’est comme une araignée</div>
+<div class="verse">Qui tisse dans notre âme avec ses longs fils d’eau</div>
+<div class="verse">Inexorablement une toile mouillée !</div>
+<div class="verse">Sans cesse cette pluie à l’âme, ce brouillard</div>
+<div class="verse">Qui se condense et fond en bruines accrues ;</div>
+<div class="verse">Comme on a mal à l’âme, et comme il se fait tard !</div>
+<div class="verse">Et l’âme écoute au loin pleuviner dans ses rues…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">DU SILENCE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Silence : c’est la voix qui se traîne, un peu lasse,</div>
+<div class="verse">De la dame de mon Silence, à très doux pas</div>
+<div class="verse">Effeuillant les lis blancs de son teint dans la glace ;</div>
+<div class="verse">Convalescente à peine, et qui voit tout là-bas</div>
+<div class="verse">Les arbres, les passants, des ponts, une rivière</div>
+<div class="verse">Où cheminent de grands nuages de lumière,</div>
+<div class="verse">Mais qui, trop faible encore, est prise tout à coup</div>
+<div class="verse">D’un ennui de la vie et comme d’un dégoût</div>
+<div class="verse">Et, — plus subtile, étant malade, — mi-brisée,</div>
+<div class="verse">Dit : « Le bruit me fait mal ; qu’on ferme la croisée… »</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Douceur du soir ! Douceur de la chambre sans lampe !</div>
+<div class="verse">Le crépuscule est doux comme une bonne mort</div>
+<div class="verse">Et l’ombre lentement qui s’insinue et rampe</div>
+<div class="verse">Se déroule en fumée au plafond. Tout s’endort.</div>
+
+<div class="verse stanza">Comme une bonne mort sourit le crépuscule</div>
+<div class="verse">Et dans le miroir terne, en un geste d’adieu,</div>
+<div class="verse">Il semble doucement que soi-même on recule,</div>
+<div class="verse">Qu’on s’en aille plus pâle et qu’on y meure un peu.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sur les tableaux pendus aux murs, dans la mémoire</div>
+<div class="verse">Où sont les souvenirs en leurs cadres déteints,</div>
+<div class="verse">Paysages de l’âme et paysages peints,</div>
+<div class="verse">On croit sentir tomber comme une neige noire.</div>
+
+<div class="verse stanza">Douceur du soir ! Douceur qui fait qu’on s’habitue</div>
+<div class="verse">A la sourdine, aux sons de viole assoupis ;</div>
+<div class="verse">L’amant entend songer l’amante qui s’est tue</div>
+<div class="verse">Et leurs yeux sont ensemble aux dessins du tapis.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et langoureusement la clarté se retire ;</div>
+<div class="verse">Douceur ! Ne plus se voir distincts ! N’être plus qu’un !</div>
+<div class="verse">Silence ! deux senteurs en un même parfum :</div>
+<div class="verse">Penser la même chose et ne pas se le dire.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Silence de la chambre assoupie et gagnée</div>
+<div class="verse">Par de l’ombre qui tend ses toiles d’araignée</div>
+<div class="verse">Dans les angles, obscurs les premiers, où l’essor</div>
+<div class="verse">Des rêves va finir son vol de mouches d’or !</div>
+<div class="verse">Silence où toute l’âme assombrie est encline</div>
+<div class="verse">A se sentir de plus en plus comme orpheline,</div>
+<div class="verse">Toute seule parmi le soir endolori</div>
+<div class="verse">A revoir son passé comme un tombeau fleuri.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et le songeur muet resonge à son enfance</div>
+<div class="verse">Qui s’écoule et qui fond dans cet obscur silence</div>
+<div class="verse">Dont le vague se mêle à son plus vague ennui.</div>
+<div class="verse">D’entre dans du noir et du noir entre en lui</div>
+<div class="verse">Et la sensation lui vient, douce et suprême,</div>
+<div class="verse">De changer peu à peu tout en restant lui-même.</div>
+
+<div class="verse stanza">Douceur de ce silence et de ne plus savoir</div>
+<div class="verse">S’analyser et d’être à ce point qu’on croit voir</div>
+<div class="verse">Des fils d’ombre dans la chambre de sa mémoire</div>
+<div class="verse">Descendre et se confondre en une tache noire</div>
+<div class="verse">Comme la toile d’une araignée où l’essor</div>
+<div class="verse">Des songes va finir son vol de mouches d’or.</div>
+<div class="verse">Et tout s’éteint ! Plus de rêve qui se dévide !</div>
+<div class="verse">Douceur ! penser du vague et regarder du vide !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Seuls les rideaux, tandis que la chambre est obscure,</div>
+<div class="verse">Tout brodés, restent blancs, d’un blanc mat qui figure</div>
+<div class="verse">Un printemps blanc parmi l’hiver de la maison.</div>
+<div class="verse">Sur les vitres, ce sont des fleurs de guérison</div>
+<div class="verse">Pareilles dans le soir à ces palmes de givre</div>
+<div class="verse">Que sur les carreaux froids les nuits d’hiver font vivre.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et dans ces floraisons de guipure on croit voir</div>
+<div class="verse">Tous les souvenirs blancs parmi le présent noir :</div>
+<div class="verse">Ce sont les rideaux clairs du berceau ; c’est la bonne</div>
+<div class="verse">Aïeule aux cheveux blancs en bandeaux de madone ;</div>
+<div class="verse">Ce sont les grands jardins d’enfance où les pommiers</div>
+<div class="verse">Étaient poudrés ; ce sont les cierges coutumiers</div>
+<div class="verse">Et les nappes d’autel pour les communiantes ;</div>
+<div class="verse">C’est l’hostie aux lys purs de leurs lèvres priantes ;</div>
+<div class="verse">Puis c’est le clair de lune épars comme du lait</div>
+<div class="verse">Dans la forêt magique où l’Art nous appelait</div>
+<div class="verse">Parmi sa gloire et ses blancheurs éternisées !</div>
+<div class="verse">Puis la guirlande en fleur au front des épousées</div>
+<div class="verse">Dont l’espoir doux se fane irréparablement</div>
+<div class="verse">Parmi cette blancheur vaporeuse qui ment.</div>
+<div class="verse">Car le leurre est rapide en cette ombre équivoque,</div>
+<div class="verse">Et tous les autres blancs du passé qu’on évoque</div>
+<div class="verse">Vont se faner avec les souvenirs d’amour</div>
+<div class="verse">Quand descendra dans les rideaux la mort du jour.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les miroirs, par les jours abrégés des décembres,</div>
+<div class="verse">Songent — telles des eaux captives — dans les chambres,</div>
+<div class="verse">Et leur mélancolie a pour causes lointaines</div>
+<div class="verse">Tant de visages doux fanés dans ces fontaines</div>
+<div class="verse">Qui s’y voyaient naguère, embellis du sourire !</div>
+<div class="verse">Et voilà maintenant, quand soi-même on s’y mire,</div>
+<div class="verse">Qu’on croit y retrouver l’une après l’autre et seules</div>
+<div class="verse">Ces figures de sœurs défuntes et d’aïeules</div>
+<div class="verse">Et qu’on croit, se penchant sur la claire surface,</div>
+<div class="verse">Y baiser leurs fronts morts, demeurés dans la glace !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Il flotte une musique éteinte en de certaines</div>
+<div class="verse">Chambres, une musique aux tristesses lointaines</div>
+<div class="verse">Qui s’apparie à la couleur des meubles vieux…</div>
+<div class="verse">Musique d’ariette en dentelle et fumée,</div>
+<div class="verse">Ariette d’antan qu’on aurait exhumée,</div>
+<div class="verse">Informulée encore, et qu’on cherche des yeux :</div>
+<div class="verse">Rythmes se renouant, musique qui tâtonne,</div>
+<div class="verse">Le vieil air se dégage un peu, se nuançant</div>
+<div class="verse">Grâce au pianotement de la pluie, en automne,</div>
+<div class="verse">Sur les vitres ; et l’air, changé comme un absent,</div>
+<div class="verse">Réapparaît soudain en des grâces fluettes ;</div>
+<div class="verse">Puis peu à peu précis, on retrouve ses traits</div>
+<div class="verse">Et tout l’air passe encor dans les chambres muettes…</div>
+<div class="verse">Oh ! musique rapprise aux lèvres des portraits !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La chambre avait un air mortuaire et fermé</div>
+<div class="verse">Dans cette hôtellerie, en une ville morte,</div>
+<div class="verse">Où nous avons vécu, ce divin soir de mai !</div>
+<div class="verse">Silencieusement se referma la porte,</div>
+<div class="verse">Comme en peine de voir entrer notre bonheur.</div>
+<div class="verse">Et nous allions à pas étouffés, pris de peur,</div>
+<div class="verse">Comme on entre dans la chambre d’une malade…</div>
+<div class="verse">Il flottait quelque chose encor d’une odeur fade</div>
+<div class="verse">D’anciens bouquets mêlés jadis à des baisers</div>
+<div class="verse">Et maintenant défunts en d’invisibles verres.</div>
+<div class="verse">Et les sombres rideaux aux plis éternisés</div>
+<div class="verse">Et les meubles d’un luxe âgé, froids et sévères,</div>
+<div class="verse">Gardaient sur eux de la poussière en flocons noirs</div>
+<div class="verse">Qui parmi l’autrefois des étoffes fanées</div>
+<div class="verse">Mélancoliquement, depuis tant de longs soirs,</div>
+<div class="verse">Avaient neigé du lent sablier des années !</div>
+
+<div class="verse stanza">Chambre étrange : on eût dit qu’elle avait un secret</div>
+<div class="verse">D’une chose très triste et dont elle était lasse</div>
+<div class="verse">D’avoir vu le mystère en fuite dans la glace !…</div>
+<div class="verse">Car notre amour faisait du mal à son regret.</div>
+<div class="verse">Et même lorsque avec des mains presque dévotes</div>
+<div class="verse">Tu vins frôler le vieux clavecin endormi,</div>
+<div class="verse">Ce fut un chant si pâle et si dolent parmi</div>
+<div class="verse">La solitude offerte au réveil des gavottes</div>
+<div class="verse">Que tu tremblas comme au contact d’un clavier mort.</div>
+<div class="verse">Et muets, nous sentions, dans cette chambre étrange</div>
+<div class="verse">Avec qui notre joie était en désaccord,</div>
+<div class="verse">L’hostilité d’un grand silence qu’on dérange !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>VIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans le silence et dans le soir de la maison</div>
+<div class="verse">A retenti le carillon de la pendule.</div>
+<div class="verse">On ne sait si joyeux ou triste, un air ondule :</div>
+<div class="verse">Tantôt le chapelet de l’heure en oraison ;</div>
+<div class="verse">Puis ce semble un oiseau si peu viable et frêle</div>
+<div class="verse">Qui se baigne et qui joue avec des perles d’eau ;</div>
+<div class="verse">Puis du verre qui pleut mêlé de fer qui grêle ;</div>
+<div class="verse">Étincelles de bruit sous un vague marteau,</div>
+<div class="verse">Musique d’une noce au retour, clopinante</div>
+<div class="verse">Qui monte un escalier tournant, et disparaît ;</div>
+<div class="verse">Bruit de verres choqués, cristal qui se lamente,</div>
+<div class="verse">Grelots de la Folie — oh ! valses, vin clairet,</div>
+<div class="verse">Carnaval fatigué de danses enragées</div>
+<div class="verse">Qui s’en revient vidé d’argent et de raison</div>
+<div class="verse">Et qui laisse dégringoler dans la maison</div>
+<div class="verse">Ses derniers confettis, des sous et des dragées.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>IX</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les dimanches : tant de tristesse et tant de cloches !</div>
+<div class="verse">Volets fermés, outils au repos, piano</div>
+<div class="verse">Grêlement tapoté par des doigts sans anneau,</div>
+<div class="verse">Des doigts de vierges dont les cœurs sont sans reproches.</div>
+
+<div class="verse stanza">Solitude où quelques passants ; Vêpres qui geint ;</div>
+<div class="verse">Couleur de demi-deuil planant sur les dimanches,</div>
+<div class="verse">Avec de la fumée en lentes vapeurs blanches</div>
+<div class="verse">Et du triste dans l’air comme un jour de Toussaint.</div>
+
+<div class="verse stanza">Silence des quartiers monotones. L’espace</div>
+<div class="verse">Est indistinct, d’un vague où tout semble éloigné ;</div>
+<div class="verse">Et l’on entend, tandis que le soir a saigné,</div>
+<div class="verse">Les lointains cris d’enfants en oubli de la classe.</div>
+
+<div class="verse stanza">Soi-même, dans la rue, on regrette les bons</div>
+<div class="verse">Naguères parmi la maison familiale</div>
+<div class="verse">Et son enfance et l’Ame en ce temps liliale</div>
+<div class="verse">Et la tiède chaleur de lampe et de charbons.</div>
+
+<hr>
+
+
+<div class="verse stanza">Les dimanches : tant de tristesses ! tant de cloche</div>
+<div class="verse">Vers le faubourg où la lenteur des pas conduit…</div>
+<div class="verse">Une lanterne en ce commencement de nuit</div>
+<div class="verse">S’éclaire doucement comme un œil qui reproche.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’horizon noir ressemble à des linceuls cousus…</div>
+<div class="verse">Puis voici qu’un second réverbère s’allume</div>
+<div class="verse">Triste, si triste au loin, clignotant dans la brume,</div>
+<div class="verse">Tous deux, — comme les yeux d’enfants qu’on n’a pas eus.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>X</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Musiques de la rue : accordéons</div>
+<div class="verse">Qu’une chanson amoureuse commente,</div>
+<div class="verse">Rythme indistinct auquel nous suppléons,</div>
+<div class="verse">Qui du meilleur de nous rit et s’augmente ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Clairons de cuivre au-devant des soldats,</div>
+<div class="verse">Processions, chants des catéchumènes,</div>
+<div class="verse">Marche guerrière ou psaumes presque bas</div>
+<div class="verse">Psalmodiés par des lèvres amènes ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Toute la joie éparse dans le bruit :</div>
+<div class="verse">Accords lointains qui traversent les vitres</div>
+<div class="verse">De notre âme, violons dans la nuit,</div>
+<div class="verse">Tambours mêlés aux boniments des pitres,</div>
+
+<div class="verse stanza">Fête des sons ! Ivresse des crincrins !…</div>
+<div class="verse">Pourtant rien n’est plus triste, rien ne glace</div>
+<div class="verse">Quand on fléchit pour sa part de chagrins</div>
+<div class="verse">Que d’entendre la musique qui passe.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ah ! vous êtes mes sœurs, les âmes qui vivez</div>
+<div class="verse">Dans ce doux nonchaloir des rêves mi-rêvés</div>
+<div class="verse">Parmi l’isolement léthargique des villes</div>
+<div class="verse">Qui somnolent au long des rivières débiles ;</div>
+<div class="verse">Ames dont le silence est une piété,</div>
+<div class="verse">Ames à qui le bruit fait mal ; dont l’amour n’aime</div>
+<div class="verse">Que ce qui pouvait être et n’aura pas été ;</div>
+<div class="verse">Mystiques réfectés d’hostie et de saint chrême ;</div>
+<div class="verse">Solitaires de qui la jeunesse rêva</div>
+<div class="verse">Un départ fabuleux vers quelque ville immense,</div>
+<div class="verse">Dont le songe à présent sur l’eau pâle s’en va,</div>
+<div class="verse">L’eau pâle qui s’allonge en chemins de silence…</div>
+<div class="verse">Et vous êtes mes sœurs, âmes des bons reclus</div>
+<div class="verse">Et novices du ciel chez les Visitandines,</div>
+<div class="verse">Ames comme des fleurs et comme des sourdines</div>
+<div class="verse">Autour de qui vont s’enroulant les angélus</div>
+<div class="verse">Comme autour des rouets la douceur de la laine !</div>
+<div class="verse">Et vous aussi, mes sœurs, vous qui n’êtes en peine</div>
+<div class="verse">Que d’un long chapelet bénit à dépêcher</div>
+<div class="verse">En un doux béguinage à l’ombre d’un clocher,</div>
+<div class="verse">Oh ! vous, mes Sœurs, — car c’est ce cher nom que l’Église</div>
+<div class="verse">M’enseigne à vous donner, sœurs pleines de douceurs,</div>
+<div class="verse">Dans ce halo de linge où le front s’angélise,</div>
+<div class="verse">Oh ! vous qui m’êtes plus que pour d’autres des sœurs</div>
+<div class="verse">Chastes dans votre robe à plis qui se balance,</div>
+<div class="verse">O vous mes sœurs en Notre Mère, le Silence !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’hostie est comme un clair de lune dans l’église.</div>
+
+<div class="verse stanza">Or les songeurs errants et les extasiés</div>
+<div class="verse">Qui vont par les jardins où dans une ombre grise</div>
+<div class="verse">Des papillons fripés meurent sur les rosiers,</div>
+<div class="verse">Ceux que la nuit pieuse a pour catéchumènes</div>
+<div class="verse">Regardant l’astre à la chevelure d’argent</div>
+<div class="verse">Peu à peu croient y voir un sourire indulgent,</div>
+<div class="verse">Un visage d’aïeule et des lèvres humaines !</div>
+<div class="verse">Or l’hostie est un clair de lune au fond du chœur !</div>
+<div class="verse">Et tandis que l’encens azure le silence</div>
+<div class="verse">Et que l’orgue au jubé déroule sa langueur,</div>
+<div class="verse">Qu’à peine un encensoir mollement se balance,</div>
+<div class="verse">Tous les benoîts chrétiens dans l’hostie ont cru voir,</div>
+<div class="verse">— Comme un visage dans la lune qui se lève, —</div>
+<div class="verse">La face aux cheveux d’or d’un doux Jésus qui rêve</div>
+<div class="verse">Et qui se rend visible à ses amis du soir !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans l’étang d’un grand cœur quand la douleur s’épanche</div>
+<div class="verse">Comme du soir, et met un tain d’ombre et de nuit</div>
+<div class="verse">Sous la surface en fleur de cette eau longtemps blanche</div>
+<div class="verse">Qui, durant le soleil et le bonheur enfui,</div>
+<div class="verse">N’avait rien reflété que le songe des rives,</div>
+<div class="verse">Alors l’étang du cœur se colore soudain</div>
+<div class="verse">D’un mirage agrandi dans le noir des eaux vives :</div>
+<div class="verse">Arbres longs et mouillés d’un nocturne jardin,</div>
+<div class="verse">Maisons se décalquant, étoiles délayées.</div>
+<div class="verse">Tout se précise et se nuance maintenant</div>
+<div class="verse">Dans ces routes de l’eau que le soir a frayées.</div>
+<div class="verse">Et la douleur qui fait de l’âme un lac stagnant</div>
+<div class="verse">La remplit de lueurs et de nobles pensées</div>
+<div class="verse">Qui sont comme, dans l’eau, les branches balancées ;</div>
+<div class="verse">Et la remplit aussi de grands rêves qui sont</div>
+<div class="verse">Comme, dans l’eau, les tours se mirant jusqu’au fond.</div>
+
+<div class="verse stanza">Or parmi cette eau morte et pourtant animée</div>
+<div class="verse">Surnage ton visage, ô toi, l’unique Aimée !</div>
+<div class="verse">Et ton visage blanc dans la lune sourit,</div>
+<div class="verse">La lune de profil, la lune émaciée</div>
+<div class="verse">— O la visionnaire, et la suppliciée ! —</div>
+<div class="verse">Qui douloureusement dans l’eau froide périt ;</div>
+<div class="verse">Car la douleur accrue éteint tous les mirages</div>
+<div class="verse">Et des cygnes, nageant vers la face au halo,</div>
+<div class="verse">Les cygnes noirs du désespoir, durs et sauvages,</div>
+<div class="verse">Inexorablement la déchirent dans l’eau !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Chagrin d’être un sans gloire qui chemine</div>
+<div class="verse">Dans le grand parc d’octobre délabré.</div>
+<div class="verse">Chagrin encor de s’être remembré</div>
+<div class="verse">Le printemps vert que le vent dissémine,</div>
+
+<div class="verse stanza">Le vent qui pleure, au loin, comme un tambour</div>
+<div class="verse">Battant l’appel des anciennes années…</div>
+<div class="verse">Et l’on se sent, dans l’exil du faubourg,</div>
+<div class="verse">Les yeux aussi pleins de choses fanées.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, bien qu’en la jeunesse encore — on croit</div>
+<div class="verse">Que son printemps a presque un air d’automne,</div>
+<div class="verse">Avec l’ennui d’un jet d’eau monotone</div>
+<div class="verse">Dont la chanson, comme un amour, décroît.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, triste à voir le vent froid qui balance</div>
+<div class="verse">Des fils de la Vierge fins et frileux,</div>
+<div class="verse">On s’imagine en ce parc de silence</div>
+<div class="verse">Que ces fils blancs entrent dans les cheveux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">O neige, toi la douce endormeuse des bruits</div>
+<div class="verse">Si douce, toi la sœur pensive du silence,</div>
+<div class="verse">O toi l’immaculée en manteau d’indolence</div>
+<div class="verse">Qui gardes ta pâleur même à travers les nuits.</div>
+<div class="verse">Douce ! tu les éteins et tu les atténues</div>
+<div class="verse">Les tumultes épars, les contours, les rumeurs ;</div>
+<div class="verse">O neige vacillante, on dirait que tu meurs</div>
+<div class="verse">Loin, tout au loin, dans le vague des avenues !</div>
+<div class="verse">Et tu meurs d’une mort comme nous l’invoquons,</div>
+<div class="verse">Une mort blanche et lente et pieuse et sereine,</div>
+<div class="verse">Une mort pardonnée et dont le calme égrène</div>
+<div class="verse">Un chapelet de ouate, un rosaire en flocons.</div>
+<div class="verse">Et c’est la fin : le ciel sous de funèbres toiles</div>
+<div class="verse">Est trépassé ; voici qu’il croule en flocons lents,</div>
+<div class="verse">Le ciel croule ; mon cœur se remplit d’astres blancs</div>
+<div class="verse">Et mon cœur est un grand cimetière d’étoiles !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XVI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La lune dans le ciel nocturne s’étalait</div>
+<div class="verse">Comme un sein chaste et nu, sein de bonne nourrice</div>
+<div class="verse">Tendu pour les songeurs de qui c’est le caprice</div>
+<div class="verse">De boire sa clarté blanche comme du lait.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et c’est assez pour me nourrir. De quoi me plains-je ?</div>
+<div class="verse">Surtout que je m’endors sur ce grand sein les soirs</div>
+<div class="verse">De tristesses et de recommencements noirs…</div>
+<div class="verse">Et le ciel tout autour a des fraîcheurs de linge.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XVII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">A l’heure délicate où comme de l’encens</div>
+<div class="verse">Le jour se décompose en molles vapeurs bleues,</div>
+<div class="verse">Va dans l’abandon noir des quartiers finissants,</div>
+<div class="verse">Va donc, ô toi dont l’âme est la sœur des banlieues,</div>
+<div class="verse">Toi dont l’âme est morose et souffre au moindre bruit,</div>
+<div class="verse">A travers le faubourg, comme au hasard construit,</div>
+<div class="verse">Le faubourg où la ville agonise et s’achève</div>
+<div class="verse">Dans du brouillard, dans de l’eau morte et dans du rêve…</div>
+<div class="verse">Et vois ! tout au lointain parmi des fonds aigris</div>
+<div class="verse">S’allumer droitement la ligne des lanternes</div>
+<div class="verse">Mettant leur ganse jaune au long des chemins gris.</div>
+<div class="verse">Oh ! lanternes debout sur les horizons ternes !</div>
+<div class="verse">Survivance de la lumière dans le soir,</div>
+<div class="verse">Survivance de la jeunesse dans la vie !</div>
+<div class="verse">Ces lueurs devant toi, sur la route suivie,</div>
+<div class="verse">— Calices d’or s’ouvrant en dépit du vent noir —</div>
+<div class="verse">Vois ! c’est tout ce qui reste, en ce doux crépuscule,</div>
+<div class="verse">Du soleil mort, de ta jeunesse qui recule :</div>
+<div class="verse">Quelques vagues espoirs de gloires et d’amours,</div>
+<div class="verse">Quelques vagues clartés dans la pâleur des verres</div>
+<div class="verse">Que l’avenir, pareil à ces mornes faubourgs,</div>
+<div class="verse">Te garde en ses mélancoliques réverbères !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XVIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Des cloches, j’en ai su qui cheminaient sans bruit,</div>
+<div class="verse">Des cloches pauvres, qui vivaient dans des tourelles</div>
+<div class="verse">Sordides, et semblaient se lamenter entre elles</div>
+<div class="verse">De n’avoir de repos ni le jour ni la nuit.</div>
+
+<div class="verse stanza">Des cloches de faubourg toussotantes, brisées ;</div>
+<div class="verse">Des vieilles, eût-on dit, qui dans la fin du jour</div>
+<div class="verse">Allaient se visiter de l’une à l’autre tour,</div>
+<div class="verse">Chancelantes, dans leurs robes de bronze usées.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XIX</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les cygnes blancs, dans les canaux des villes mortes,</div>
+<div class="verse">Parmi l’eau pâle où les vieux murs sont décalqués</div>
+<div class="verse">Avec des noirs usés d’estampes et d’eaux-fortes,</div>
+<div class="verse">Les cygnes vont comme du songe entre les quais.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et le soir, sur les eaux doucement remuées,</div>
+<div class="verse">Ces cygnes imprévus, venant on ne sait d’où,</div>
+<div class="verse">Dans un chemin lacté d’astres et de nuées</div>
+<div class="verse">Mangent des fleurs de lune en allongeant le cou.</div>
+
+<div class="verse stanza">Or ces cygnes, ce sont des âmes de naguères</div>
+<div class="verse">Qui n’ont vécu qu’à peine et renaîtront plus tard,</div>
+<div class="verse">Poètes s’apprenant aux silences de l’Art,</div>
+<div class="verse">Qui s’épurent encore en ces blancs sanctuaires,</div>
+
+<div class="verse stanza">Poètes décédés enfants, sans avoir pu</div>
+<div class="verse">Fleurir avec des pleurs une gloire et des nimbes,</div>
+<div class="verse">Ames qui reprendront leur Œuvre interrompu</div>
+<div class="verse">Et demeurent dans ces canaux comme en des Limbes !</div>
+
+<hr>
+
+
+<div class="verse stanza">Mais les cygnes royaux sentant la mort venir</div>
+<div class="verse">Se mettront à chanter parmi ces eaux plaintives</div>
+<div class="verse">Et leur voix presque humaine ira meurtrir les rives</div>
+<div class="verse">D’un air de commencer plutôt que de finir…</div>
+
+<div class="verse stanza">Car dans votre agonie, ô grands oiseaux insignes,</div>
+<div class="verse">Ce qui chante déjà c’est l’âme s’évadant</div>
+<div class="verse">D’enfants-poètes qui vont revivre en gardant</div>
+<div class="verse">Quelque chose de vous, les ancêtres, les cygnes !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XX</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans l’horizon du soir où le soleil recule</div>
+<div class="verse">La fumée éphémère et pacifique ondule</div>
+<div class="verse">Comme une gaze où des prunelles sont cachées ;</div>
+<div class="verse">Et l’on sent, rien qu’à voir ces brumes détachées,</div>
+<div class="verse">Un douloureux regret de ciel et de voyage,</div>
+<div class="verse">Car la blanche fumée est la sœur du nuage</div>
+<div class="verse">Et va vers les lointains où se mêlent en rêve</div>
+<div class="verse">L’odeur fanée et la musique qui s’achève.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et la fumée entraîne en ses molles spirales</div>
+<div class="verse">L’âme s’exténuant des cloches vespérales</div>
+<div class="verse">Qui s’éteint avec elle en très lente agonie ;</div>
+<div class="verse">Et tout le triste doux d’une chose finie</div>
+<div class="verse">Et tout le triste doux d’une chose en allée</div>
+<div class="verse">Subsiste après ce bleu de vapeur exhalée</div>
+<div class="verse">Comme si la fumée, on savait qu’elle porte</div>
+<div class="verse">Un linceul impalpable à quelque étoile morte !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XXI</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Très défuntes sont les maisons patriciennes</div>
+<div class="verse">Et très dorénavant closes dans du silence</div>
+<div class="verse">Parmi des quartiers froids, en des villes anciennes,</div>
+<div class="verse">Où les pignons, pris d’une inerte somnolence,</div>
+<div class="verse">Ne voient plus rien de grand, dans le soir diaphane,</div>
+<div class="verse">Qui descende sur eux du soleil qui se fane ;</div>
+<div class="verse">Et, pour fleurir le deuil de ces vieilles demeures</div>
+<div class="verse">Qui sont les tombeaux noirs des choses disparues,</div>
+<div class="verse">Seul le carillon lent sème tous les quarts d’heures</div>
+<div class="verse">Ses lourdes fleurs de fer dans le vide des rues !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XXII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les canaux somnolents entre les quais de pierre</div>
+<div class="verse">Songent, entre les quais rugueux, comme en exil,</div>
+<div class="verse">Sans paysage clair qui se renverse au fil</div>
+<div class="verse">De l’eau qui rêve, — ainsi s’isole une âme fière, —</div>
+<div class="verse">L’âme de l’eau captive entre les quais dormants</div>
+<div class="verse">Où le ciel se transpose en pensive nuance</div>
+<div class="verse">Dont la douceur à du silence se fiance.</div>
+<div class="verse">Quelques nuages seuls cheminent par moments</div>
+<div class="verse">Dans les canaux muets aux eaux inanimées</div>
+<div class="verse">Qui semblent des miroirs reflétant des fumées.</div>
+<div class="verse">Puis le ciel s’unifie, incolore et profond,</div>
+<div class="verse">Et les pâles canaux entre leurs quais de pierre</div>
+<div class="verse">Sont sans mirage, — ainsi dédaigne une âme fière, —</div>
+<div class="verse">Et tout passage d’aile en leur cristal se fond ;</div>
+<div class="verse">Plus rien n’entre parmi leurs eaux coagulées</div>
+<div class="verse">Dont la blancheur ressemble à des vitres gelées</div>
+<div class="verse">Derrière qui l’on voit, dans le triste du soir,</div>
+<div class="verse">L’âme de l’eau, captive au fond, qui persévère</div>
+<div class="verse">A ne rien regretter du monde en son lit noir</div>
+<div class="verse">Et qui semble dormir dans des chambres de verre !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XXIII</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mon rêve s’en retourne en souvenirs tranquilles</div>
+<div class="verse">Vers votre humilité, vieilles petites villes,</div>
+<div class="verse">Villes de mon passé, villes élégiaques,</div>
+<div class="verse">Si dolentes les soirs de Noël et de Pâques,</div>
+<div class="verse">Villes aux noms si doux : Audenarde, Malines,</div>
+<div class="verse">Pieuses, qui priez comme des Ursulines</div>
+<div class="verse">En rythmant des avé sur les carillons tristes !</div>
+<div class="verse">Oh ! villes de couvents, villes de catéchistes,</div>
+<div class="verse">Avec la sainte odeur des encens et des cires,</div>
+<div class="verse">Villes s’assoupissant, si doucement martyres</div>
+<div class="verse">De n’avoir pas été suffisamment aimées,</div>
+<div class="verse">Qui, dégageant le gris mourant de leurs fumées</div>
+<div class="verse">Comme une plainte d’âme exténuée et vierge,</div>
+<div class="verse">Agonisent dans le brouillard qui les submerge.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ensommeillement doux de mes villes natales</div>
+<div class="verse">Que, le soir, je retrouve en des marches mentales ;</div>
+<div class="verse">Mais, le long des vieux quais, ô mon rêve, où tu erres,</div>
+<div class="verse">Hélas ! tu reconnais des maisons mortuaires</div>
+<div class="verse">Que dénoncent, jusqu’à l’obit, parmi la brume,</div>
+<div class="verse">Ce cérémonial d’une antique coutume :</div>
+<div class="verse">Un nœud de crêpe noir qui flotte sur les portes ;</div>
+<div class="verse">On dirait des oiseaux cloués, des ailes mortes…</div>
+<div class="verse">Puis, sur les volets clos, une grande lanterne</div>
+<div class="verse">Pend, de qui la lueur si grelottante et terne</div>
+<div class="verse">Brûle, en forme de cœur, dans la prison du verre.</div>
+<div class="verse">C’est comme de la vie encor qui persévère</div>
+<div class="verse">Et l’on croirait que l’âme ancienne est là qui pleure</div>
+<div class="verse">Et guette pour rentrer un peu dans sa demeure !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XXIV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">En province, dans la langueur matutinale</div>
+<div class="verse">Tinte le carillon, tinte dans la douceur</div>
+<div class="verse">De l’aube qui regarde avec des yeux de sœur,</div>
+<div class="verse">Tinte le carillon, — et sa musique pâle</div>
+<div class="verse">S’effeuille fleur à fleur sur les toits d’alentour,</div>
+<div class="verse">Et sur les escaliers des pignons noirs s’effeuille</div>
+<div class="verse">Comme un bouquet de sons mouillés que le vent cueille ;</div>
+<div class="verse">Musique du matin qui tombe de la tour,</div>
+<div class="verse">Qui tombe de très loin en guirlandes fanées,</div>
+<div class="verse">Qui tombe de Naguère en invisibles lis,</div>
+<div class="verse">En pétales si lents, si froids et si pâlis</div>
+<div class="verse">Qu’ils semblent s’effeuiller du front mort des Années.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="h3"></div>
+<h3>XXV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La ville est morte, morte, irréparablement !</div>
+<div class="verse">D’une lente anémie et d’un secret tourment,</div>
+<div class="verse">Est morte jour à jour de l’ennui d’être seule…</div>
+<div class="verse">Petite ville éteinte et de l’autre temps qui</div>
+<div class="verse">Conserve on ne sait quoi de vierge et d’alangui</div>
+<div class="verse">Et semble encor dormir tandis qu’on l’enlinceule ;</div>
+<div class="verse">Car voici qu’à présent, pour embaumer sa mort,</div>
+<div class="verse">Les canaux, pareils à des étoffes tramées</div>
+<div class="verse">Dont les points d’or du gaz ont faufilé le bord,</div>
+<div class="verse">Et le frêle tissu des flottantes fumées</div>
+<div class="verse">S’enroulent en formant des bandelettes d’eau</div>
+<div class="verse">Et de brouillard, autour de la pâle endormie</div>
+<div class="verse">— Tel le cadavre emmailloté d’une momie —</div>
+<div class="verse">Et la lune à son front ajoute un clair bandeau !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">ÉPILOGUE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est l’automne, la pluie et la mort de l’année !</div>
+<div class="verse">La mort de la jeunesse et du seul noble effort</div>
+<div class="verse">Auquel nous songerons à l’heure de la mort :</div>
+<div class="verse">L’effort de se survivre en l’Œuvre terminée.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais c’est la fin de cet espoir, du grand espoir,</div>
+<div class="verse">Et c’est la fin d’un rêve aussi vain que les autres :</div>
+<div class="verse">Le nom du dieu s’efface aux lèvres des apôtres</div>
+<div class="verse">Et le plus vigilant trahit avant le soir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Guirlandes de la gloire, ah ! vaines, toujours vaines !</div>
+<div class="verse">Mais c’est triste pourtant quand on avait rêvé</div>
+<div class="verse">De ne pas trop périr et d’être un peu sauvé</div>
+<div class="verse">Et de laisser de soi dans les barques humaines.</div>
+
+<div class="verse stanza">Las ! le rose de moi je le sens défleurir,</div>
+<div class="verse">Je le sens qui se fane et je sens qu’on le cueille !</div>
+<div class="verse">Mon sang ne coule pas ; on dirait qu’il s’effeuille…</div>
+<div class="verse">Et puisque la nuit vient, — j’ai sommeil de mourir !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap sc">La Vie des Chambres</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Le Cœur de l’Eau</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">39</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Paysages de Ville</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">73</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Cloches du Dimanche</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">109</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Au Fil de l’Ame</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">147</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Du Silence</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">181</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Épilogue</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">233</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">SCEAUX.</span> — <span class="xsmall">IMP. CHARAIRE ET FILS.</span></p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75625 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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