diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-15 08:25:09 -0700 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-15 08:25:09 -0700 |
| commit | bcec1d00afe1dc91bb1c45d71e53d5b084df21cf (patch) | |
| tree | 3a80eb7235becc55bb68c37346813393a47f9d24 /75620-h | |
Diffstat (limited to '75620-h')
| -rw-r--r-- | 75620-h/75620-h.htm | 6470 | ||||
| -rw-r--r-- | 75620-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 127560 bytes |
2 files changed, 6470 insertions, 0 deletions
diff --git a/75620-h/75620-h.htm b/75620-h/75620-h.htm new file mode 100644 index 0000000..fa900b6 --- /dev/null +++ b/75620-h/75620-h.htm @@ -0,0 +1,6470 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Bella | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .1em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } +.g { letter-spacing: .1em; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75620 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">JEAN GIRAUDOUX</p> + +<h1>BELLA</h1> + + +<p class="c gap">PARIS<br> +<span class="g">BERNARD GRASSET</span><br> +61, <span class="xsmall">RUE DES SAINTS-PÈRES</span><br> +1926</p> + +<hr> + + +<p class="c small">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation +réservés pour tous pays.<br> +<span class="i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Bernard Grasset 1926.</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c large top4em">DU MÊME AUTEUR :</p> + +<ul> +<li><span class="sc">Provinciales</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li> +<li><span class="sc">L’École des Indifférents</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Lectures pour une ombre</span> (Émile-Paul, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Simon le Pathétique</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Amica America</span> (Émile-Paul, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Elpenor</span> (Émile-Paul, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Adieu à la guerre</span> (tirage limité : Bernard Grasset, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Adorable Clio</span> (Émile-Paul, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Suzanne et le Pacifique</span> (Émile-Paul, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Siegfried et le Limousin</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Juliette au Pays des Homme</span>s (Émile-Paul, éditeur).</li> +</ul> +<p class="c i">EN PRÉPARATION :</p> + +<ul> +<li><span class="sc">Bellita</span> (suite de Bella).</li> +</ul> +<div class="break"></div> + +<p class="top2em noindent"><span class="xsmall">CET OUVRAGE A PARU PRÉCÉDEMMENT DANS LES</span> « <span class="xsmall">CAHIERS VERTS</span> » +<span class="xsmall">PUBLIÉS A LA LIBRAIRIE BERNARD GRASSET</span>, <span class="xsmall">SOUS LA DIRECTION +DE DANIEL HALEVY</span> ; <span class="xsmall">LE TIRAGE A ÉTÉ DE SIX MILLE SEPT CENT QUARANTE +EXEMPLAIRES</span>, <span class="xsmall">DONT QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER +VERT LUMIÈRE NUMÉROTÉS DE I</span> à <span class="xsmall">XL</span> ; <span class="xsmall">CENT EXEMPLAIRES +SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS DE XLI</span> à <span class="xsmall">CXL</span> ; <span class="xsmall">SIX +MILLE SIX CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ BOUFFANT</span>, +<span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 141 à 6740 ; <span class="xsmall">PLUS DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER +VÉLIN PUR FIL CRÈME LAFUMA</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS H. C.</span> 1 à <span class="xsmall">H. C.</span> 10 <span class="xsmall">ET +CINQ CENTS EXEMPLAIRES DE PRESSE</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS EXEMPLAIRE +DE PRESSE</span> 1 à 500.</p> + +<p class="noindent"><span class="xsmall">EXCEPTIONNELLEMENT IL A ÉTÉ TIRÉ SEPT EXEMPLAIRES SUR +PAPIER VIEUX JAPON A LA FORME</span>, <span class="xsmall">DONT CINQ NUMÉROTÉS VIEUX +JAPON</span> 1 à 5 <span class="xsmall">ET DEUX NUMÉROTÉS VIEUX JAPON H. C. I ET +H. C. II</span> ; <span class="xsmall">DOUZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER WHATMAN DONT DIX +NUMÉROTÉS WHATMAN</span> 1 à 10 <span class="xsmall">ET DEUX NUMÉROTÉS WHATMAN +H. C. I ET H. C. II</span> ; <span class="xsmall">SOIXANTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER +CHINE</span>, <span class="xsmall">DONT SOIXANTE NUMÉROTÉS CHINE</span> 1 à 60 <span class="xsmall">ET CINQ NUMÉROTÉS +CHINE H. C. I</span> à <span class="xsmall">H. C. V</span> ; <span class="xsmall">DEUX CENT SIX EXEMPLAIRES SUR +JAPON IMPÉRIAL</span>, <span class="xsmall">DONT DEUX CENTS NUMÉROTÉS JAPON</span> 1 à 200 +<span class="xsmall">ET SIX NUMÉROTÉS JAPON H. C. I</span> à <span class="xsmall">H. C. VI</span> ; <span class="xsmall">QUATRE-VINGT-UN +EXEMPLAIRES SUR PAPIER MADAGASCAR</span>, <span class="xsmall">DONT SOIXANTE-QUINZE +NUMÉROTÉS MADAGASCAR</span> 1 à 75 <span class="xsmall">ET SIX NUMÉROTÉS MADAGASCAR +H. C. I</span> à <span class="xsmall">H. C VI</span> ; <span class="xsmall">CINQ CENT QUARANTE-DEUX EXEMPLAIRES SUR +PAPIER VERGÉ DE HOLLANDE</span>, <span class="xsmall">DONT CINQ CENT TRENTE NUMÉROTÉS +HOLLANDE</span> 1 à 530 <span class="xsmall">ET DOUZE NUMÉROTÉS HOLLANDE H. C. I</span> à +<span class="xsmall">H. C. XII</span> ; <span class="xsmall">VINGT-SEPT EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHIFFON LILAS +RÉSERVÉS A M. CHAMPION</span>, <span class="xsmall">LIBRAIRE POUR LA SOCIÉTÉ DES MÉDECINS +BIBLIOPHILES</span>, <span class="xsmall">DONT VINGT-CINQ NUMÉROTÉS CHIFFON LILAS</span> +1 à 25 <span class="xsmall">ET DEUX NUMÉROTÉS CHIFFON LILAS H. C. I ET H. C. II</span> ; +<span class="xsmall">QUATORZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHIFFON CRÈME</span>, <span class="xsmall">TIRÉS SPÉCIALEMENT +POUR M. DAVIS</span>, <span class="xsmall">LIBRAIRE</span>, <span class="xsmall">DONT DOUZE NUMÉROTÉS +CHIFFON CRÈME</span> 1 à 12 <span class="xsmall">ET DEUX NUMÉROTÉS CHIFFON CRÈME +H. C. I ET H. C. II</span> ; <span class="xsmall">VINGT-SEPT EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHIFFON +HÉLIOTROPE RÉSERVÉS A M. GALLIANO</span>, <span class="xsmall">LIBRAIRE</span>, <span class="xsmall">POUR LA +SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES DE NICE</span>, <span class="xsmall">DONT VINGT-CINQ NUMÉROTÉS +CHIFFON HÉLIOTROPE</span> 1 à 25 <span class="xsmall">ET DEUX NUMÉROTÉS CHIFFON HELIOTROPE +H. C. I ET H. C. II</span>, <span class="xsmall">ET DOUZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER +D</span>’<span class="xsmall">ARCHES</span>, <span class="xsmall">TIRÉS SPÉCIALEMENT POUR LA LIBRAIRIE JOSÉ ROLAND</span>, +<span class="xsmall">DONT DIX NUMÉROTÉS ARCHES</span> 1 à 10 <span class="xsmall">ET DEUX NUMÉROTÉS ARCHES +H. C. I ET H. C. II</span>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">CHAPITRE PREMIER</h2> + + +<p>René Dubardeau, mon père, avait un autre +enfant que moi, c’était l’Europe. Elle était autrefois +mon aînée, et, depuis la guerre, ma cadette. +Au lieu de me parler d’elle comme d’une sœur +d’âge et d’expérience, à peu près casée, il prononçait +son nom avec plus de tendresse mais plus +d’inquiétude, enfant encore à marier, et pour +laquelle mes avis de jeune homme justement ne +lui semblaient pas inutiles. Mon père était, si +l’on excepte Wilson, le seul plénipotentiaire de +Versailles qui eût recréé l’Europe avec générosité, +et le seul, sans exception, avec compétence. Il +croyait aux traités, à leur vertu, à leur force. +Neveu de celui qui amena la synthèse dans la +chimie, il jugeait possible, surtout à cette chaleur, +de créer des États nouveaux. Westphalie avait +donné la Suisse, Vienne la Belgique, États qui +devaient à l’artifice même de leur naissance un +esprit naturel de neutralité et de paix. Versailles +avait le devoir d’accoucher elle aussi les nations +dont l’Europe était maintenant enceinte et qui +se développaient sans profit en son centre. Mon +père aida Wilson dans cette tâche, et il fit mieux, +il donna un mouvement à l’Europe centrale. Au +lieu de s’arrondir, toutes les jeunes nations avançaient +maintenant vers le Nord ou vers le Sud, +l’Est ou l’Ouest ; elles étaient toutes en place pour +un départ. Dans sa jeunesse, pour gagner sa vie +d’étudiant, mon père avait rédigé dans la <i>Grande +Encyclopédie</i> les notices sur les peuples disparus +ou asservis. Au Congrès, sans que personne s’en +aperçût, il s’était amusé à réparer des injustices +millénaires, à restituer à une commune tchèque +les biens qu’un seigneur lui avait ravis en 1300, +à rendre l’usage d’un fleuve à des bourgs qui +avaient défense depuis des siècles d’y pêcher leur +poisson, et son nom, ce nom de Dubardeau que +mon grand-oncle avait donné à des filtres, à des +courants électriques, à des axiomes, les jeunes +États, avançant sur leurs terres nouvelles, en baptisaient +maintenant des cascades, des lacs. Toutes +les pointes d’une nation en dehors de sa vie égoïste +s’appelaient maintenant comme moi, les hôpitaux, +les écoles, les gares. Au lieu de clamer « Thalassa », +c’est au cri de « Dubardeau » que le pays auquel mon +père obtint l’accès de l’Adriatique poussa son +armée vers la mer. Si, dans ma vieillesse, comme +les veuves des grands hommes, j’aimais habiter +la rue ou le coin de terre qui porte mon nom, je +n’aurais à choisir qu’entre des pics, des péninsules, +qu’entre ces terrasses du monde d’où l’on domine +et l’on espère. Quand mon père voyageait en +Tchéco-Slovaquie et en Pologne, des paysans +venaient en foule le supplier de trancher des +procès vieux de vingt ans. Il les tranchait en contentant +les deux parties, et sans trancher d’enfants.</p> + +<p>Mon père avait vu venir la guerre sans illusion. +C’est à lui également que l’on doit, dans la <i>Grande +Encyclopédie</i>, les notices sur les fléaux qui ont +désolé l’humanité et sur les dates fatidiques, sur +l’an mil, la peste, les Huns. Il savait que le pire +ne comporte pas d’arrêt. Le 2 août 1914, alors +que j’espérais encore que par une chance inouïe, +à part le caporal Peugeot, tué déjà, aucun Français +ne pouvait plus tomber dans cette guerre, il savait +que des millions d’hommes allaient mourir. Il me +dit d’ailleurs tout cela le lendemain, quand je +rejoignis mon régiment. Délié de l’ignorance et +de la crédulité universelles il ne se croyait pas +tenu au mensonge. Je suis le seul soldat qui soit +parti pour la guerre en sachant qu’elle était dangereuse, +et mon père m’estimait assez pour me +tenir au courant de chaque nouveau danger. Je +savais, en gaspillant par ordre mes balles, que nous +manquions de munitions. Quand une fausse alerte +faisait crépiter le front, je ne pouvais m’empêcher +de voir le vide qu’elle apporterait dans une minute +à la voiture de compagnie, ce soir au train de combat, +demain aux arsenaux. Je savais, quand toute +l’armée, le soir venu, enlevait son képi et dénudait +son visage pour la nuit, que l’heure des gaz +asphyxiants approchait. Je savais, chaque fois +que l’on nous faisait attaquer pour la dernière +fois, que nous commandions en Australie du drap +de guerre pour quatre ans. Je savais que les Japonais +ne viendraient pas, que le Kronprinz ne pillait +pas, que le président des mutilés avait reçu sa +blessure d’un copain en chassant le sanglier entre +des tranchées, j’étais un atome épuré de la guerre, +je n’avais d’autre raison d’espérer que l’espérance, +qui était chez mon père un sens comme la vue +ou l’ouïe, qu’il m’avait léguée, et que je nourrissais +de ces calamités exceptionnelles. Certes il +est dur d’entendre derrière soi un soixante-quinze +vous empêcher de dormir toute la nuit et attirer +des ripostes, quand on sait qu’il n’y a plus d’obus +en France que pour deux jours. Mais j’étais rassuré, +dans mes permissions, à la vue seule de celui +qui me révélait tous les périls de la guerre. Il +arrivait au restaurant où nous nous donnions +rendez-vous près de ma gare, satisfait et presque +en avance. C’étaient les seuls jours, me disait-il, où +il relayait, et il ne me quittait pas de la soirée. +Il avait confié toutes les affaires et toute la voiture +des alliés à un vieux général nommé Brimaudou, +dans lequel il avait toute confiance, +car Brimaudou était incapable de comprendre +le raisonnement d’un civil, et n’admettait par +jalousie aucun argument militaire. C’était Verdun. +J’avais pris Douaumont. J’avais l’enjouement de +ceux qui n’ont pas perdu tout à fait leur +année, leur vie. Mon père, lui, avait la gaieté +de ceux qui n’ont pas perdu leur journée ; c’est +qu’il venait d’obtenir d’un roi allié que son +armée ne serait pas pour toujours mise au repos, +des Anglais qu’ils n’évacuassent pas Salonique. +Nous partions donc au cinéma, malgré Brimaudou +qui téléphonait en vain, acculé pour la nuit à des +responsabilités d’empereur, dont nous ne voulions +pas voir l’envoyé, et qui faisait demander d’urgence +par l’ouvreuse la façon de parler à un +prince royal siamois, qu’il allait recevoir. Chaque +Président du Conseil nouveau disgraciait mon père, +mais, au premier déjeuner, au premier voyage, il +était repris par lui ; car les Français aiment jouer, +surtout s’ils sont Ministres, et mon père connaissait +toutes les recettes par lesquelles les générations et +les races se divertissent, tous ces légers opiums pour +peuples que sont le billard, le mah-jong, le loto +et la manille. Un Président du Conseil ne refuse +plus sa confiance à l’homme qui a joué aux boules +avec lui en plein château de Madrid. Dans ces +soirées de congrès, sinistres comme des soirées +de province, mon père sut jouer les dominos à +Londres, les dames à Spa, les jonchets à Cannes. +Dès le wagon-restaurant, attirés par ce bonneteau +auquel il ne les faisait d’ailleurs jamais gagner, +les présidents le prenaient en amitié, et c’était +leur chance. Car, à celui-là, il indiquait aussitôt +où se trouvait la Vistule, lui passait sa carte d’Europe +à jour comme une carte de tranchées à la +relève et lui faisait prendre une sérieuse avance +sur Wilson et sur Lloyd George. Pour celui-là, +il ramassait la Syrie tombée du panier, et la replaçait +dans le lot de la France. Ce sont les présidents +non joueurs qui ont perdu Mossoul, Sarrelouis, +et Constantinople. A ce troisième, plus curieux, +qu’il ahurissait à chaque minute par une nouvelle +imprévue, lui révélant que les paroles de la <i>Marseillaise</i> +sont en partie de Boileau, que les mirabelles +tirent leur nom de Mirabeau, que les éléphants +blancs deviennent, quand ils s’aperçoivent +qu’on les adore, d’un orgueil de femme et réclament +des colliers, il expliquait les adversaires du +Congrès par leurs femmes et leurs familles, par +leur passé et leur ambition, amenait ce Méridional +à son juste degré de chauffe, à son point de culture, +et le lançait plein de naturel et d’esprit dans l’assemblée. +Il ne connaissait peut-être pas les hommes +mais admirablement les grands hommes. Il connaissait +les mœurs, les forces, les faiblesses de +cette race internationale qui vit toujours, sinon +au-dessus, du moins en marge des lois. Il en connaissait +même l’anatomie particulière. Il savait +comment les engraisser, les faire maigrir, quelle +boisson et quelle nourriture leur donnait leur +maximum de génie politique. Que j’aimais ces +soirs où, pour se reposer d’avoir manié tout le +jour dix sexagénaires, il s’asseyait bien en face +de moi, me présentait son visage un peu plus +grand que nature, auquel le mien ressemblait, et +où je lui apprenais les distractions de ma compagnie, +la bourre, la belote, lui transmettant ma +jeunesse sous forme de ces jeux qui allaient lui +servir, dans le prochain congrès, à obtenir les +mines de la Sarre et le Cameroun.</p> + +<p>Mon père avait cinq frères, tous de l’Institut, +deux sœurs, mariées à des conseillers d’État +ancien Ministres, et j’étais fier de ma famille +quand je la trouvais rassemblée les jours de fête +ou de vacances dans la propriété de mon oncle +Jacques, en Berry. Cette propriété n’était pas de +famille. Elle nous avait été vendue par un carrossier +de Châteauroux, qui la tenait d’un marchand +de vins de La Châtre. Un chemisier en +gros, un teinturier, l’avaient également possédée +aux époques où les chemises et les couleurs florissaient +à Issoudun et à Guéret. Elle ne portait +l’empreinte ni d’un métier, ni d’une caste. La +maison n’avait aucune originalité, le chemisier +l’avait ornée de gouttières à la chinoise, le teinturier +d’un paratonnerre, le carrossier d’un canon +à grêle, et le marchand de vins, le moins craintif +sans doute des éléments, d’un cadran solaire +doublé d’un mécanisme qui sonnait les heures. +On devinait dans l’air, sous les tonnelles, les places +vides de boules dorées ou argentées… La province +n’était pas notre province. Le hasard nous avait +amenés dans ce district d’Argenton où mon oncle +voulait étudier avec Rollinat la vipère du Berry. +Mais, dans ce jardin dont une suite de faillites +et non d’héritages nous avait valu l’ombre et les +fruits, où l’arbre le plus grand dont nous fussions +responsables était le petit pois, le chou, sous ces +hêtres auxquels le nom d’aucun ancêtre n’avait +jamais été gravé, devant ce pays de vignes et de +topinambours vers lequel nous avions été guidés +de Paris par un serpent, mes cinq oncles et mon +père rayonnaient de bien-être et réparaient leur +teint tout comme au milieu d’une demeure +ancestrale et d’une province maternelle. Ce sentiment +d’aise, cette euphorie de tous leurs organes +ne leur venait pas du large paysage, des terrasses, +des collines lointaines, des vues sur la +vallée de la Creuse. Il en avait été ainsi quand +nous avions passé les vacances dans un moulin +dissimulé sur son écluse, dans un château +Louis XIII à ras le sol, au hasard de cette +migration commandée par l’oncle Jacques, directeur +du Muséum, qui étudiait les végétaux et les +animaux migrateurs, et qui se rendait dès juin +là où l’appelait de toute sa voix une variété particulière +de lichen, d’aigle ou de brochet. Dans +le dernier canton adopté par l’animal migrateur, +nous nous installions, et prenions un repos enfin +à jour d’après les dernières lois de l’histoire naturelle. +Parvenus en vingt ans, grâce à cette allure, +au terme qui avait demandé dix millions d’années +à la flore et à la faune française, les six frères +avaient acquis le talent de s’installer au milieu +de tout pays. Nous n’avions pas davantage un +cimetière de famille, si ce n’est toutefois le Panthéon. +Mes oncles et mon père étaient simplement +habitants de la France en général, de la terre aussi +peut-être, et il leur suffisait de poser deux photographies +dans leur chambre pour que le paysage +aperçu de la fenêtre leur parût familier. Dès le +soir de l’arrivée, ils contractaient de nouvelles habitudes, +différentes de celles qu’ils avaient pu avoir +déjà dans leur vie et définitives, oubliant la pêche +au goujon pour la chasse aux grives, adoptaient +l’huile de noix au lieu de l’huile d’olive, se levaient +ou se couchaient tôt selon que dans cette nature +nouvelle le coucher ou le lever du soleil valait ou +non le dérangement, buvaient le vin du pays, sans +réclamer même ces compagnons dont le perfectionnement, +la découverte, étaient dus avant tout +aux Dubardeau, l’électricité, le gaz, l’acétylène, +et dont les appareils auraient pu être traités par +des Français plus vaniteux en blasons ou en +meubles de famille.</p> + +<p>Le soir, de même qu’ils se réunissaient les +années précédentes devant l’écluse de Maintenon +ou le jardinet sans horizon de Montmirail, ils +s’asseyaient sur la terrasse d’où l’on dominait la +Marche à dix lieues, et d’où chacun voyait exactement +les mêmes choses, car ils avaient tous des +regards d’aigle et personne dans la famille n’était +myope ou hypermétrope. C’était le crépuscule, +aurore des chouettes, de la sagesse. C’était l’heure +où monte de la terre ce relent qui enivre depuis +Ausone les écrivains régionalistes, où le paysage +avoue à ses enfants poètes sa raison, — ténacité +ou faiblesse, dissimulation ou loyauté, — où il +exprime sa plus originale vertu par les instruments +et les aveux les plus simples, une cornemuse, le +son des sabots sur la route, un meuglement. Mais +ni l’angélus, ni l’accordéon, ni le cri du hibou +berrichon, ni toutes ces églises romanes qui prenaient +encore le soleil quand les maisons n’étaient +déjà plus éclairées, ne donnaient à ma famille +d’émotion, de langueur, et ne les attendrissaient +sur le sort des anciens Bituriges. Ce n’était là +pour eux qu’un balbutiement de province, un +zézaiement, alors qu’ils comprenaient la langue +la plus perfectionnée de la terre entière. Ils écoutaient +cette rumeur comme un dialecte pittoresque, +dont on sourit, parce qu’il couvre les grands mots de +terminaisons trop sensibles. En vain les fenêtres du +château de Gargilesse flambaient tout à coup, en +vain les truites sautaient dans chaque coude de la +Creuse, ils étaient insensibles à cette ponctuation +limousine. Installés sans qu’ils s’en doutassent +devant la nuit dans l’ordre où ils étaient nés, en +un demi-cercle qui rapprochait le cadet et l’aîné, +le chimiste et le financier, le pôle négatif et le +pôle positif, souriants à on ne sait quel créateur, +mais d’un sourire artificiel, comme on sourit au +téléphone, mes cinq oncles et mon père attendaient +la nuit, burgraves d’un bourg en rayons +ultra-violets que l’humanité ne voyait pas encore. +Les étoiles venaient. Dédaignant les districts du +firmament si décrits et si contemplés que l’éclat +nous en semblait aussi un patois provincial, l’oncle +Gustave, l’astronome, nous montrait, délimité +entre des bornes que deux savants allemands +déplaçaient chaque nuit, le petit champ obscur +qu’il explorait et où il découvrait, avec des étoiles +de onzième ou de dix-septième grandeur, le vrai +journal du ciel. Puis ils parlaient. Une sorte de +confession s’instituait, où le chirurgien, puis le +naturaliste, puis le chimiste, puis le ministre des +Finances racontaient chacun sa dernière expérience. +Tous avaient le même timbre de voix. Dans cette +ombre, il pouvait me sembler que c’était la même +personne, éparse dans la journée, qui le soir se +reconstituait pour ce monologue. Ce que la vipère +du Berry avait aujourd’hui révélé à l’un s’ajoutait +à ce que l’autre avait appris d’un gaz nouveau. +C’était le rapport du soir d’un démon favorable +aux hommes, en journée sur la terre. Un venin +de cette minute cessait d’être nocif. Une nouvelle +lueur à dater de cette nuit était donnée aux +hommes. C’était l’humanité se parlant à elle-même +au bord extrême de l’inconnu. C’étaient les +dernières réponses à Einstein, à Bergson, et à +d’autres auxquels il n’avait jamais été répondu +aussi nettement encore, à Darwin, à Spencer. +Parfois celui qui dans une autre famille eût médit +de cousins et de cousines avouait sa brouille, passagère, +il l’espérait, avec Leibnitz, avec Hegel. +Nous l’espérions aussi. Nous savions que Leibnitz, +Hegel, feraient les premiers pas. Celui qui +aurait raconté ses trouvailles chez l’antiquaire, +nous faisait l’éloge du système d’Empédocle ou +d’Anaximène, et le dégageait pour nous de la +rouille dont Platon et le christianisme l’avaient +recouvert. Un rayon de lune les éclairait. Je voyais +leurs gestes un peu raides, leur tête un peu grosse, +leur large poitrine. J’avais vraiment devant moi +une équipe de scaphandriers plongés dans la couche +d’air, au fond des profondeurs de l’air, et y travaillant, +et y souriant, renseignés plus que personne +au monde sur ce qu’il y a de factice dans un poumon +humain, d’instable dans un mélange d’oxygène +et d’azote, mais tranquilles, et décidés à ne jamais +tirer la corde de secours. La lune aveugle brillait, +les caressait au visage, voulait les reconnaître. Ils +se taisaient, pour qu’elle n’en distinguât aucun. +Puis, celui qui dans une autre famille eût feuilleté +alors un roman, pensait avec indulgence à ces +fausses sciences admirables qui permettent à +l’homme de jongler dans le vide, à la géométrie, +à la métaphysique. Il souriait. Les lanternes des +gardes-barrières elles-mêmes étaient invisibles et +rien n’indiquait plus qu’il faut aux humains des +chemins tracés. La terre, tous feux éteints, renonçant +à ses prétentions du jour, se donnait peureusement +à son petit cabotage. Parfois naissait une +minute où sombrait le temps tout entier. Le +sommeil venait, et plusieurs, méprisant le lit, +restaient dans leurs fauteuils d’osier, d’un bois +tout frais sur lequel prenait encore la rosée, +endormis jusqu’au matin. Une ou deux fois ils +se réveillaient en sursaut dans leur sleeping : la +terre sautait un cassis. Le coq chantait. Ils dormaient. +Ce n’était pas une famille qu’on réveille +avec des chants d’oiseau. Mais, soudain, le soleil +les prenait de face, aveuglait ces yeux fermés, et +ils descendaient engourdis se jeter dans la rivière.</p> + +<p>Ou bien ils parlaient de la mort. J’étais surpris +de voir combien ces savants prenaient, en ce qui +les concernait, peu de précaution contre elle. Pas +une minute l’idée ne leur vint de tirer un bénéfice +personnel, ne fût-ce que contre les coryzas, de +leurs recherches, ou, par un suicide bien calculé, +d’éviter toute lutte avec la déchéance. Ils s’étaient +donnés sans réserve au sort commun. Ils refusaient +toujours d’admettre qu’ils étaient souffrants, se +jugeant injuriés quand on les soupçonnait d’avoir +un rhume, allant à leurs conseils d’administration +ou à leurs séances d’immortels avec des joues +gonflées par la fluxion, ce dont à la rigueur ils +pouvaient ne pas s’apercevoir, aucun d’eux n’usant +du miroir. Selon leur humeur du moment, ils +acceptaient la maladie chez les autres ou en +étaient un peu irrités. Mais si, au lieu de les convaincre +de rhume ou de névralgie, on leur avait +annoncé une maladie mortelle, ils auraient pris +la révélation avec enjouement et se seraient confiés +à ce mal comme à un nouveau sens. Beaucoup de +mes aïeux d’ailleurs étaient morts subitement. +La tension de la vie était si grande en eux qu’elle +amenait un jour, aux approches de la vieillesse, +quelque déchirement. Ou bien leur vie, cette vie +qui semblait un acier inflexible, cédait à une raison +morale, et la mort du mari entraînait, parfois dans +la journée, celle de sa compagne. On ne saurait +trop se réjouir d’un destin antique dans une +famille moderne. L’embolie pour les parents, +l’aviation pour les fils, nous n’étions pas trop mal +servis. Tous d’ailleurs savaient où ils allaient, +c’est-à-dire au néant. Dans les discours d’apparat, +pour satisfaire la foule émue, en Sorbonne, ils +voulaient bien l’appeler le Néant Éternel, mais +en fait ils savaient que ce mot ne comporte pas +plus d’adjectif que le vide ne supporte de couronne. +La vue de cent nouvelles cornues ou +de dynamos monstres dans leur laboratoire, la +découverte d’un nouveau remède, l’échec d’une +expérience, ne les incitait pas davantage à accoler +au mot Néant le mot Provisoire, ou le mot Hostile, +ou le mot Insondable. Ils allaient à une fin sans +épithète, à une dissolution sans couleur. Ils ne +nous en aimaient pas moins, mes cousins et moi. +Ils étaient même tendres. On n’a pas tous les +jours des fils forts et habiles qui vont au néant, +des nièces qui s’y acheminent de quel pas heureux +et souple ! Ils cherchaient au contraire +à projeter sur nous le plus de lumière humaine. +Ils parlaient devant nous sans restriction. +Ils traitaient la vie par la lumière comme un +cancer. Pas de secrets dans cette famille. Nous +étions, dès qu’arrivait l’âge de comprendre, au +centre du plus vif cercle de clarté qui ait été dirigé +sur les événements et les hommes. C’étaient des +secrétaires perpétuels de l’Académie des sciences +qui répondaient consciencieusement et sans se +lasser à nos pourquoi d’enfant. Ils aimaient aussi, +le soir, sur la terrasse, unissant leur expérience, à +nous donner, en sages chinois, les définitions de +la sagesse, de la bonté, de la popularité, de la +vertu. Ils soulevaient pour nous ces pierres étincelantes, +ils en chassaient les cloportes. Pas un +seul des secrets de seconde main dont vit la +conversation et le monde qu’ils n’aient revisé à +notre usage. Pas une indication sur Pasteur, sur +Meredith, sur Nietzsche qu’ils n’aient obtenue +par leur contact avec ces hommes-là eux-mêmes. +Nous étions d’ailleurs rarement seuls, à Paris ou +à la campagne. D’abord nous avions le droit +d’amener nos camarades. Le bruit des jeux et +des disputes leur importait peu. Oncles et père +travaillaient dans le tumulte, ne faisaient leurs +découvertes que bousculés. Nos amis étaient les +descendants des amis de nos parents ou de nos +grands-parents, les petits Hugo, les petits Claude +Bernard, les petits Renan, les petits Gobineau. +Mes oncles aimaient voir la jeunesse, l’espièglerie, +l’entêtement crier et gesticuler chez nous +avec le timbre de voix et les gestes des plus +grands hommes. Leur esprit de recherche et de +découverte baignait dans cette jeunesse géniale. +Cette danse devant l’arche scientifique qu’ils portaient, +ils aimaient la voir exécuter par les pages +de la science, et installaient des dancings dans +le laboratoire. Nous valsions autour de cornues +célèbres par leur contenu et leur passé. Eux se +mêlaient à tous nos jeux, faisaient avec nous +des courses à pied, de la boxe, prétendaient nous +battre. Nous avions aussi des visites moins +agréables. C’étaient des curieux, qui arrivaient +avec ces lettres dont on se munit pour visiter +les monuments interdits au public, entraient +avec précaution dans cette cathédrale invisible, +examinaient chaque tête de mes oncles comme un +chapiteau, comme un chapiteau d’un style futur, +du trentième, du cinquantième siècle, se reprochant +intérieurement de ne pas deviner l’acte +de politesse qui correspondait dans notre maison +au signe de la croix ou à l’ablation des chaussures. +C’étaient ceux encore que la société déconcertait +ou réprouvait, et qui se réfugiaient en +vertu du droit d’asile dans un des rares points +de l’univers où mouraient les préjugés, c’était +Verlaine qui venait prendre son premier verre +de vin au sortir de prison, Oscar Wilde, qui +venait manger son premier toast après sa geôle, +Ferdinand de Lesseps, qui venait dormir son premier +sommeil après le procès. Souvent aussi +c’étaient des espions, car certains jugeaient indispensable +d’espionner la clarté ; c’étaient des gens +du monde délégués par le monde pour connaître +les dessous de notre famille. Ils flattaient mes +oncles et mon père. C’étaient des agents provocateurs +de l’orgueil, ils disaient devant eux du mal de +Madame Curie, de Cuvier. Ils les amenaient à +ces carrefours où la franchise ressemble à de +l’orgueil, où une restriction sur l’écriture et les +pattes de mouches de Pasteur ressemble à l’envie +pour ses travaux sur la rage. Par mille aiguillages +sournois, ils essayaient de diriger vers la +vanité le rapide familial. Mais souvent la sérénité +de mes oncles les déconcertait. Mes oncles, +dans leurs jugements et leurs expériences, faisaient +la part la plus large à l’hypocrisie, à la bassesse, +à l’ingratitude humaine, aux déchets humains. +Tout cela, c’était en effet la base de l’humanité +actuelle. Mais, dès que le problème se posait devant +eux sous la forme d’un homme, ils oubliaient +que cet homme était la personnification de cette +humanité qu’ils connaissaient pour vile, ils le +traitaient en lui supposant toutes les qualités qu’ils +estimaient le plus, ils le traitaient non comme s’il +était nouvellement arrivé à Argenton, mais bien +nouvellement créé, traitaient ses oreilles, son +cœur comme des oreilles nouvelles, un cœur nouveau +et parfois l’un de ces espions était conquis. Il +entreprenait de les admirer. Incapable de soutenir +chaque jour le train de loyauté le plus rude que +famille française ait mené vis-à-vis de la création, +du théâtre moderne, de l’affaire Malvy, de l’inceste +et de l’adultère, il cessait d’être familier, +mais reparaissait tous les trois mois, et prenait +part une heure par trimestre à cette course sans +relâche, se donnant ce jour-là des allures d’entraîneur. +Puis les vacances finissaient, chacun se +précipitait à nouveau à la bataille, et sous ces +prénoms de petits rentiers, l’oncle Jules, l’oncle +Émile, l’oncle Charles et l’oncle Antoine, tout +ce qu’il y a de moins mortel en France, travaillait.</p> + +<p>Telle était ma famille, occupant terriblement +son temps, car la plupart de ses membres ne dormaient +que trois heures par nuit, comme dans une +cabane d’aiguilleur. C’est qu’elle surveillait les +aiguillages des venins, des théories politiques, +des atomes. Par certains, elle était crainte et +détestée. Ces âmes stérilisées paraissaient des +ferments d’indiscipline, des virus d’orgueil. Le +curé de Meudon, l’actuel, obligeait les femmes à +se signer quand passait l’oncle Jacques. Tout +prenait d’ailleurs aisément un air de défi dans leur +conduite, à leur insu. Ce fut le jour où la Bertha +commença de bombarder Paris que l’oncle Antoine +se mit à installer dans des vitrines une collection +de petits objets en verre filé dont on lui avait +fait cadeau longtemps auparavant. C’est le jour +du raz de marée de Biarritz que l’oncle Émile +prit sa première leçon de natation. Mon oncle +Charles, dans sa jeunesse, avait parié de sortir +déguisé dans la rue en sonnant du cor. Il s’aperçut +que les passants étaient scandalisés, c’était le jour +des Morts. Par dépit contre ces gens assez injustes +pour croire qu’il se moquait de leurs pratiques, il +sonna, comme l’autre, jusqu’à ce qu’un petit +vaisseau se fût rompu dans sa gorge. Une famille +éplorée qui sortait du Père-Lachaise le vit cracher +le sang, le soigna et la fille devint amoureuse… Ce +qui leur valait le plus de haine et aussi le plus de +dévouement, c’est qu’ils ne croyaient pas que la +science, le détachement des honneurs, la loyauté +dussent les éloigner de la vie publique. Ils appartenaient +à un parti. Ils se mêlaient à tous les grands +remous sociaux avec l’à-propos de l’oncle Émile +à son premier bain, apprenant la politique dans +l’affaire Dreyfus et la banque dans Panama. L’oncle +Charles apportait dans les finances une méthode +d’audace et d’innovations qui froissaient aussi violemment +les dynasties banquières protestantes +que les juives et les catholiques. Ces trois variétés +d’argentiers étaient habitués à considérer l’or bien +plus en raison de leur religion que des qualités +de l’or même. C’était avec des vêtements sacerdotaux +qu’ils s’approchaient du capital. Avec leurs +barbes de pope, leurs mains de prélat, rien ne +ressemblait plus à un conseil de fabrique que +leurs conseils d’administration. Ils avaient pour +l’or des égards rituels : toute augmentation de +leur capital était pour eux une augmentation de +leur Dieu et de leur propre sainteté, et seul le +caissier, gardant une idée juste dans les pouvoirs +bas de l’or, se précipitait le samedi après-midi +jouer aux courses. L’oncle Charles révisa ces +catéchismes d’avarice et d’usure. On n’avait +jamais vu cela, un banquier contre le veau d’or ; +et ce que Charles avait fait pour l’or, Antoine le +fit pour le radium, et l’oncle Jules, qui était général, +lutta toute la guerre contre certains mots également +divins, qui amenèrent à la mort, en mots +divins qu’ils étaient, les vagues de dix de nos +classes. Ce fut le rôle de mon père à Versailles +de fondre les mots archi-saints de Question Balkanique, +de Question du Rhin, de Question d’Autriche +en des termes plus humains et plus simples. +Contre tout ce qui prenait la forme d’une granulation +dans l’air, d’un fibrome dans l’organisme, +d’une entité dans l’état, on pouvait être sûr que +l’oncle présent, suivant sa spécialité, y allait carrément. +On s’en aperçut quand l’oncle Émile fut +préfet de police, à propos de certains groupements +communistes et même du simple docteur +Macaura… Mais le vulgaire pardonne difficilement +à la cohorte qui fonce avec cette vigueur et cette +simplicité contre le Pulsokôn, l’Offensive, et l’Or…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">CHAPITRE II</h2> + + +<p>Je décidai ce jour-là d’aller à l’inauguration du +monument aux élèves de mon lycée morts à la +guerre, car j’avais tout mon temps. Ces rendez-vous +que les jeunes gens donnent pour cinq ou +six heures du soir et qui les absorbent tout le cours +du jour, je les avais à sept heures du matin… Mon +amie ne trouvait de liberté qu’à l’aurore… Les joies +réservées aux amants dans la ville déjà fatiguée +et sursaturée, elles nous venaient dans une heure +où nous étions seuls, mon amie et moi, à nous +aimer dans Paris. J’allais à notre entresol avec les +terrassiers qui se rendent au travail, et les billets +à demi-tarif ouvrier étaient valables pour cette +passion. Chaque orme de square, chaque tilleul +de cour, le Bois, le parc Monceau nous avaient, +par douze heures d’aspiration et de distillation +spéciale, préparé l’air le plus pur dans lequel à +Paris deux amants se soient embrassés. Elle, +quand je l’accueillais, n’avait encore aucun parfum. +C’était en se précipitant de son lit, en ouvrant +ses yeux endormis, affolée par le réveille-matin, +qu’elle faisait sa toilette pour l’amour. Amour qui +exigeait seulement de chacun de nous deux qu’il +vît lever le soleil. J’allais par des rues où seuls +les laitiers étaient éveillés, où il n’y avait à taquiner +que les mamelles de la ville endormie, où tous les +appartements qui contiennent des psychologues, +des industriels, des actrices, avaient leurs volets +fermés, contenaient des morts. Cette marche à +crémaillère vers leurs amantes qui mène d’habitude +les amants par des boutiques d’antiquaires, +de perles ou de livres rares, je l’accomplissais +tous les jours par des rues à magasins fermés, tous +les jours par un dimanche. C’était la seule heure +où l’on entende les cloches sonner dans Paris. +Le soleil seul se distribuait sur les devantures +closes comme la seule denrée, le seul vêtement, +la seule antiquité à vendre. J’achetais tout sans +concurrence. Cette force de la première heure +que le jockey emploie à monter son cheval le +plus rétif, le bûcheron à abattre le plus gros +chêne, seul dans Paris j’étais assez heureux pour +l’employer à l’amour. Je traversais le pont de +la Concorde, j’étais arrivé. Personne n’a eu à +franchir un pont plus bref entre le dernier de +ses rêves et son amie. Elle débarquait au métro +des Champs-Élysées, la station à cette heure aussi +la plus select, presque réservée aux maçons et aux +plâtriers dont elle portait parfois le plâtre sur sa +robe, son seul fard. Je lui pardonnais de s’être +laissée effleurer par le travail. Nous nous étreignions +non pas dans l’atmosphère de la Bourse, +dans les relents du change, des courses, dans les +nouvelles d’un jour déjà gâté pour les hommes +qu’annoncent le <i>Temps</i> et <i>l’Intransigeant</i>, mais dans +les grandes lumières nouvelles qu’apporte le matin, +tremblement de terre au Japon, révolution au +Brésil, ou naufrages de cuirassés. Une nuit d’une +heure se ranimait pour nous, bâtie de tout ce que +l’aurore et le soleil pouvaient offrir de plus éclatant. +Nous étions à jeun. Nous n’avions vu personne. +Nous n’avions parlé qu’à des hommes qui +plus qu’employés de Paris et serviteurs du Conseil +municipal étaient les fonctionnaires de la terre +même, les arroseurs, les jardiniers. Nous tirions +les rideaux, nous fermions les yeux, nous plongions +de toute notre âme dans cette nuit que nous +rattrapions dans le passé !… Neuf heures sonnaient. +Il fallait partir. Au lieu de se dissoudre dans les +frivolités du soir, dans le sommeil, dans le luxe, +l’amour pour nous s’épanouissait sur des êtres +travailleurs et vivants, et toute notre journée en +était satisfaite. Nous étions les deux seuls humains +dans Paris déchargés de son souci, lourds de sa +grâce. La liberté morale allait abonder pour nous +dans les tramways et les restaurants. Nous redescendions +dans cette foule active et jeune née de +notre étreinte. Pas une jeune fille avec son cartable, +pas un élève partant pour Condorcet qui ne nous +en parût le fruit. Nous avions enfanté des pompiers, +une bouquetière, un cycliste bossu… Nous +nous quittions. Elle me laissait soudain devant la +matinée ensoleillée, avec la pudeur et la modestie +d’une jeune et tendre appareilleuse, se retirant +devant cette journée comme devant la fille qu’elle +m’avait amenée. Elle ne se retournait pas, elle +ne voulait rien voir. Jamais femme ne comprit +mieux le rôle de la femme. Elle m’amenait pour +une étreinte solitaire l’amertume dans toute sa +complaisance, la joie dans toute sa soumission, +et toute la postérité qu’on peut avoir de ces filles, +je les avais dans l’heure. On ne lui connaissait pas +d’amant. On ne me connaissait pas de maîtresse. +Nous échappions à tous les regards, roulés dans +l’aurore.</p> + +<p>C’était Rebendart qui inaugurait le monument. +Rebendart, avocat, ancien Ministre des Travaux +publics, hier Président de la Chambre, depuis un +mois Ministre de la Justice, poursuivait de sa +haine mon père, qui avait été avec lui plénipotentiaire +au Traité de Versailles. Mais, sans parler +même de cette querelle, je souffrais, dès que +j’avais à penser à Rebendart. Je l’entendais si +souvent dans ses discours répéter qu’il personnifiait +la France, je lisais dans tant de journaux +que Rebendart était le symbole des Français, que +des doutes m’avaient pris sur mon pays. Mon +pays était donc cette nation où il n’était d’échos +que pour la voix des avocats ! Les avocats de +mon pays étaient donc ces hommes au visage toujours +tourné vers le passé, au veston plus couvert +de pellicules que Loth après qu’il eut étreint sa +femme changée en sel gemme, son passé aussi à lui, +et qui déplaçaient la nuit, du côté du Rhin et même +dans les âmes des Français, les bornes mitoyennes. +Le champ de l’hypocrisie, de la mauvaise humeur +croissait à Rebendart, dans tous les corps +constitués français, dans les Conseils généraux, +dans les maisons de passe, dans les cœurs d’enfants +à l’école. Tous les dimanches, au-dessous d’un de +ces soldats en fonte plus malléable que lui-même, +inaugurant son monument hebdomadaire aux +morts, feignant de croire que les tués s’étaient +simplement retirés à l’écart pour délibérer sur +les sommes dues par l’Allemagne, il exerçait son +chantage sur ce jury silencieux dont il invoquait +le silence. Les morts de mon pays étaient donc +rassemblés par communes, pour une conscription +d’huissiers, et se chicanaient aux Enfers avec les +tués allemands. Il était effroyable de penser comment +Rebendart, qui, pendant son passage aux +Travaux publics, avait tenu à descendre dans les +mines d’Anzin en plein travail, dans les mines de +Lens en réparation, dans les mines de Courrières +inondées, se représentait les Enfers, et le repos +éternel, et l’arrivée au gué des fantômes, et le +repêchage par Caron de l’ombre bousculée jetée +par-dessus bord. Alors, au nom de ces morts +réunis à cette minute même en longs brouillards, +ou en massifs ombreux, ou en ruisseaux incolores, +il faisait l’éloge de la clarté, de notre système +numéraire, du latin, dans une langue faussement +précise, adipeuse, acariâtre, qui laissait regretter +le langage radical-socialiste dont les termes les +plus simples sont le mot <i>sublime</i> et le mot <i>éperdu</i>. +Quand le soleil rayonnait, tout ce que le printemps +ou l’été pouvaient obtenir de lui, c’était qu’il +lâchât dans sa harangue des féminins pluriels. Les +Réalités, les Probabilités directrices, les Directives, +s’y rencontraient alors avec mille caresses, +et ce saphisme des abstractions les plus bureaucratiques +le comblait de volupté. Adossé aux +marbres de Bartholomé, marbres plus froids que +jamais ne l’a été cadavre, porté à sa plus haute +température par leur contact, la mort de tous ces +Français était pour Rebendart ce qu’était une +mort dans une famille, ce qu’avait été pour lui, +en dépit de toute sa souffrance, la mort de son +père et la mort de son fils : une querelle d’héritage. +La guerre ? On n’a pas tous les jours, pour +justifier à ses propres yeux le plus détestable +des caractères politiques, une pareille excuse ! +Mais je n’oubliais pas que même dans la paix, +même dans ses discours de jeunesse, le ton était +déjà aigre, et quand il inaugurait alors des expositions, +des monuments à nos grands hommes, +on percevait déjà dans sa harangue un soupçon +de réclamation vis-à-vis de l’Europe, comme si +l’Europe nous devait des réparations parce que +nous avions produit Pasteur, le pont Alexandre, +ou Jeanne d’Arc.</p> + +<p>Dans la cour du Lycée, la cérémonie commençait. +Le censeur, dans le même costume de deuil +dont il était revêtu jadis pour les accueillir au +lycée et pour les fêtes, dévoilait la plaque où les +noms des élèves morts pour la patrie étaient gravés +en noir, la gravure d’or restant réservée sur les +plaques voisines aux lauréats de dissertation. +A part Charles Péguy, Émile Clermont, Pergaud, +et quelques aînés, j’avais connu tous ces camarades +qui, aujourd’hui, rangés par lettre alphabétique, +allaient à la fois à l’oubli et à la gloire +dans l’ordre de l’entrée aux concours généraux. +Le censeur lisait lentement ces noms qu’il n’avait +lus jusqu’ici qu’en les accompagnant d’une note +de travail ou de conduite. Il s’appliquait à ne pas +prononcer, comme dans sa lecture des places de +composition, les derniers noms avec un mépris +croissant. Il se disait que c’était la seule composition +de sa vie où il n’y eût que des premiers. +C’était cent un morts <span lang="la" xml:lang="la">ex-æquo</span>. Il s’étonnait surtout +de sentir que ce qui déterminait au nom de +certains élèves son émotion, ce n’était pas la +mémoire qu’il avait du nombre de leurs prix ou +de leurs retenues, mais bien des souvenirs qu’il +ne croyait pas contenir, celui de la couleur de +leurs yeux, de leurs chevelures, le dessin de leurs +lèvres. Tous ces morts lui laissaient soudain, à +lui si dédaigneux et si empêtré de ce qui n’était +pas les classes et l’étude, leurs apanages humains, +celui-là son nez à la Roxelane, celui-là ses oreilles +pointues, celui-là cette cravate inusable, bien +connue du lycée entier, qu’il avait portée de la +quatrième à la philosophie. Toute une chair palpitante +et fraîche, des cheveux blonds et bruns +naissaient pour lui, pour la première fois, sur ces +élèves, ces fantômes. Mais il sut se reprendre. +Par bonheur, il avait descendu de sa chambre les +prix qu’on n’avait pas eu le temps de distribuer +en juillet 1914, il les remit aux familles privilégiées +et la hiérarchie des morts se rétablit peu à peu +en lui dans le seul ordre admissible, car l’un des +tués avait huit prix. Il s’aperçut que la plupart +des livres étaient signés d’auteurs vivants. Il +en eut honte. Mais déjà on dévoilait la plaque, +et je vis là-haut, de la lettre D à la lettre E, ceux +qui m’encadraient dans les examens, qui ne +m’avaient pas protégé du brave Lintilhac et +du terrible Gazier, mais qui m’avaient protégé +de la mort. C’est alors que la foule des mères +et des pères s’inclina plus encore, comme devant +un cadavre suprême, et que parut Rebendart. +Il n’y avait ni estrade, ni marche. Il se mit à +parler du plancher même. Il semblait vraiment +cette fois jailli du caveau. Il parla, dit-il, au +nom de ces jeunes hommes… Et il mentit. Car, +de ces morts-là, je savais ce que chacun pensait, +ce que chacun aurait dit à sa place. J’avais entendu +les dernières phrases de plusieurs d’entre eux, +tués près de moi. J’avais partagé le dernier menu +de quelques autres, le pain, le vin rouge, le saucisson +qui avaient été leur cène. Je connaissais +leurs dernières lettres, dont chacune d’ailleurs, +tant elle éclatait de désir, aurait pu être la première +d’une existence étincelante et longue. Je savais +ceux qui avaient tué des ennemis, qui s’étaient +fait précéder dans la mort par l’ombre d’un uhlan +ou d’un chasseur de la garde, ceux qui étaient +morts vierges, ceux pour qui la guerre avait été le +combat contre un adversaire théorique, qu’ils +n’avaient jamais vu, jamais saisi, et qui étaient +morts les mains pures un de ces jours où les théories +deviennent pesantes et mortelles, où les veines, +les crânes, nous semblaient éclater moins sous des +obus que sous la pression du sort. Je savais que +tous s’étaient précipités dans la guerre, non par +un élan de haine, mais avec la joie de se réconcilier +avec le devoir, avec la lutte, avec cet idiot de +censeur, avec eux-mêmes. Ils s’y étaient jetés, en +ce début d’août, comme dans des vacances, non +seulement à l’année scolaire, mais vacances aussi +au siècle, à la vie. S’ils avaient eu la permission +aujourd’hui d’exprimer un regret, cela eût été +peut-être de n’avoir pas été délivrés, le mois, la +semaine, le jour du moins qui précéda leur mort, +du mal aux dents, de l’entérite, et aussi du général +Antoine, qui interdisait les cache-nez. S’ils avaient +daigné faire une réclamation posthume, c’eût été +de n’avoir pas eu pendant la guerre des corps imperméables +à la pluie, flottant sur les boues, marchant +sur les eaux, frais sous la canicule, fournissant +une ombre plus grande qu’eux-mêmes, l’été, +dans les plaines sans arbres, et d’avoir eu le général +Dollot, qui les forçait à boutonner les cols de +capotes en Août. Le créateur et deux généraux, +voilà ceux dont ils eussent parlé aujourd’hui à leurs +familles, en souriant, en les excusant, et non point +ainsi que Rebendart le faisait en leur nom, +des ennemis héréditaires… La mort seule est héréditaire, +et encore il suffisait, comme eux, pour la +narguer, de mourir sans postérité. Pas un seul +orphelin devant ce monument aux morts. Que de +futures morts n’épargne pas la mort d’un collégien ! +Voilà ce que disaient tous ces tués que je connaissais. +Ils me disaient aussi, car beaucoup étaient +fils de fonctionnaires, qu’ils auraient aimé revoir +Rodez, Le Puy, que le Maroc est si beau, son air +si pur, et celui qui n’avait jamais eu le temps ou +l’occasion de lire la <i>Chartreuse de Parme</i> me +demandait de me recueillir et de la lui résumer, +autant que possible, en un mot… Pas de phrases +avec les morts. Un mot, un mot crié de toute +ma force, de tout mon être, dans un paysage +sonore, voilà tout ce qu’ils réclamaient, tout ce +qu’ils pouvaient entendre ! De sorte que Rebendart +me semblait prêcher la haine, la hargne et l’amertume +au nom des trois seuls élèves que je n’avais +point connus, au nom de Pergaud, qui aimait chez +les bêtes jusqu’aux blaireaux et aux martres sanguicruelles, +de Clermont, qui aimait jusqu’aux +âmes intraitables et aux cœurs homicides, de Péguy, +qui aimait tout, exactement tout ; et son discours +était un blasphème. Quand, sollicité par le proviseur, +il passa serrer les mains des élèves décorés +au front, et qu’il me tendit sa main droite, cette +main, disait-on, qui allait signer l’ordre d’arrêt +de mon père, je mis mes deux mains derrière mon +dos. Il me prit pour un mutilé et me salua.</p> + +<p>Je vis alors que deux personnes de son entourage +avaient remarqué mon geste, Madame Georges +Rebendart et Emmanuel Moïse.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Georges Rebendart était la veuve du fils +de Rebendart, avocat général, mort de phtisie. +Elle habitait avec son beau-père. C’était une +femme de vingt-cinq ans, grande, fine, qui avait +sous la lumière la plus ingrate ce masque de +velours et d’ombre que les photographes, à force +de lampes voilées, de rideaux et de poudre spéciale, +amènent pour un quart de seconde sur +le visage des actrices et des Américaines. Des +bras d’une belle envergure, qu’elle aimait écarter, +dans une sorte de bâillement de son âme. C’était le +gibet idéal pour crucifier des hérons, des cygnes. +Des traits fins, mais qui semblaient avoir réclamé +chacun un ouvrier immense, les sourcils, arqués +et emmêlés dans un de ces dessins parfaits +qu’ont les algues minuscules après la tempête, +sourcils pour lesquels il avait fallu l’océan. +Mariée au sortir de la pension qui l’avait lâchée +en robe noire et montante, elle ne supportait +plus le soir, par une transsubstantiation exempte +d’ailleurs de toute coquetterie, que deux couleurs, +l’argent et l’or, et se couvrait de bijoux. +A table, devant elle, sur une nappe intacte, au +lieu d’égrener des miettes, elle avait distribué en dix +minutes des barrettes, des boîtes en or, des perles. +Chacun de ses gestes était la simplicité même, +mais déposait un diamant. Que dire de ses regards, +de ses inclinaisons de tête ? Rien des femmes du +monde politique, qui n’ont d’autre rançon au +nez retroussé que l’embonpoint et les larges +oreilles. Tous ses traits étaient arrondis par une +pierre ponce divine, l’ensemble en était une sorte +de signe de l’infini, une coccinelle n’eût pas trouvé +le moyen de s’élever de ce visage. Cette tête que +toute femme aperçoit de très loin dans son miroir, +les jours de passion ou d’orage, c’était celle de +M<sup>me</sup> Georges Rebendart vue de près, par un +beau soleil. A toutes les femmes elle donnait +l’impression qu’il leur suffisait de vouloir pour +que le drame ou l’angoisse passât dans leur +propre vie. Les Ministresses de l’Agriculture ou +des Colonies éprouvaient près d’elle de l’exaltation, +celles des Postes et Télégraphes tressaillaient. +Elle s’appelait Bella de Fontranges et +venait de Bar-sur-Seine, où son père possédait, +clos de murs, deux ou trois mille hectares. La +Seine l’avait prise à sa plus haute pente, là où l’on +flotte le bois, et débarquée doucement aux environs +du Palais-Bourbon. Sa jumelle, Bellita, mariée elle +aussi, la même année, à un député du parti de +Rebendart, était quelque peu écartée de la maison +depuis le soir où Bella, un jour de migraine, +avait prié Rebendart de conduire sa sœur à sa +place au dîner des avocats. Toutes ces plaisanteries +de jumelles qui avaient doublé et égayé leur jeunesse, +Rebendart les avait écartées de Bella, et — il +avait ce talent d’ailleurs envers tous les humains, — il +l’avait séparée de cette seconde image, de ce +reflet. Assez indifférente à l’activité des hommes, +Bella ne chercha d’ailleurs jamais à comprendre +ce qu’était le métier d’avocat, ni les occupations de +son mari. Longtemps elle crut, quand Georges +Rebendart lui disait qu’il allait au Palais, qu’il +partait pour Versailles, voir les jardins.</p> + +<p>Emmanuel Moïse me rattrapa et tint à me +présenter.</p> + +<p>— Philippe Dubardeau, dit-il à Bella.</p> + +<p>Bella me regarda. Je soutins son regard. Elle +salua en baissant les yeux. Je vis d’elle le seul +coin de chair qui fût fatigué, qui portât trace de +la vie, ses paupières. Elle devina ma pensée, +ouvrit grands les yeux, me montra par vengeance +deux prunelles dont l’éclat faisait paraître +meurtri le jour lui-même et partit, me laissant avec +Moïse. Elle était pâle, je l’étais aussi. Moïse nous +regardait avec étonnement, se demandant à quelle +sorte de scène, à quel coup de foudre il assistait.</p> + +<p>Je voyais souvent Moïse, directeur de la Banque +de change la plus puissante de l’Europe, mais je le +voyais d’habitude tout nu. Chaque matin, vers dix +heures, à la piscine du Sporting, j’étais à peu près +sûr de le trouver la pointe de ses pieds réunis, les +bras mollement écartés. Il attendait parfois une +minute entière ainsi planté sur cette croix invisible +qui reste pour moi la toise de ceux de sa race, avant +un plongeon qu’au fond il détestait. Le baigneur +voulait lui lever et tendre les bras. Il résistait à ces +suggestions jansénistes. C’était un crucifié gras, +nourri de ce que notre cuisine a de plus riche +en carbone et en azote. Un crucifié fumant, sur +cette croix même, un cigare de géant auquel il +pensait soudain et qu’il faisait cueillir de sa bouche +par le baigneur. Enfin, d’un élan qu’il croyait +vigoureux, mais qui n’était que désespéré, au lieu +de plonger, il se laissait choir en rasant la paroi, +se trouvait pris juste entre l’eau et le ciment de la +piscine, et désormais s’abandonnait sans plus +lutter non à ce sport, mais à cet accident. Du +banquier le plus arrogant de la terre reparaissait +seulement, au-dessus d’un corps irréel que se +disputaient les reflets et les biseaux, une tête +étonnamment précise, mais contractée d’épouvante, +la tête qu’il n’avait pas encore eu l’occasion +dans sa carrière heureuse de hisser pour les +pogroms, la prison ou la banqueroute. Respectant +l’échange réglé par Dieu et en vertu duquel les +crocodiles, à cette première heure ensoleillée, +quittaient les fleuves pour la terre, un quart +d’heure Moïse restait là, fumant par bouffées son +cigare que le baigneur accroupi se fatiguait à +donner et à reprendre, et que les plus illustres +représentants de l’aristocratie et de la banque +françaises tentaient d’éteindre en quittant brusquement +à sa hauteur le crawl pour la nage en +caniche. Mais c’est placidement, à ce pilori, qu’il +recevait les lazzi et les injures des Montmorency, +des Mirabaud et des Murat. Autant, dès qu’il +avait repris pied sur la porcelaine, il redevenait +brutal et sarcastique, autant il employait alors +à leur répondre de douceur, de politesse. Tout +ce qu’il a eu à exprimer d’aimable au cours de sa +vie, c’est dans la piscine qu’il s’y sentit contraint, +dans ce fragment de déluge conservé entre des +dalles art nouveau, où la superstition le plongeait +chaque jour. Jamais le vrai petit Moïse, au sortir +du Nil, ne délia les bras des suivantes de la Pharaonne +avec plus de douceur qu’Emmanuel Moïse +dans l’eau amenée pour lui de l’Avre à la Concorde, +l’étreinte impromptue de Maginot ou de Trévise. +Mon père était le seul être dont il prononçât le +nom dans les deux éléments avec la même crainte +et la même sympathie… Je dois dire que l’épreuve +du feu n’avait jamais été tentée.</p> + +<p>Ce fut justement de mon père qu’il me +parla.</p> + +<p>— Cher Philippe, dit-il, en me tendant cette +main qu’il avait toujours mouillée excepté juste +au sortir de l’eau, vous ne verrez plus Enaldo me +chasser tous les matins de la piscine. Il est mort. +On le descend à cette heure dans un solide élément. +Voilà morts mes deux derniers ennemis +mortels, Porto-Pereire l’an dernier, Enaldo hier, +tous deux de notre section portugaise, les descendants, +vous savez, de ceux qui n’ont pas voté +la mort du Christ. Ils avaient voté la mienne. +Vous me voyez tout joyeux. Je ne peux donc +vous blâmer d’avoir refusé de serrer la main de +Rebendart. D’autant qu’il est résolu, je le sais, à +continuer ses attaques contre votre père…</p> + +<p>Nous étions place des Pyramides. D’un taxi +qu’elle arrêta soudain, une jeune femme fit signe +à un second taxi, descendit du premier à la hâte, +paya sans réclamer sa monnaie, sauta dans le +second, et disparut. Nous venions d’assister au +relais d’une âme agitée, d’une kleptomane poursuivie, +d’une adultère surveillée. C’était le dernier +changement de pied de la biche, avant qu’elle soit +atteinte et verse d’abondantes larmes. Moïse, qui +aimait les femmes, fut pris d’une tendresse dont +mon père profita.</p> + +<p>— J’aime votre père, me dit-il. Sur le marbre +de votre aïeul, au Panthéon, j’ai lu gravé le vers +de Dante : Lumière intellectuelle pleine d’amour ! +Chaque membre de votre famille m’inspire une +variante à cette phrase, votre père : lumière politique +pleine d’affection ! votre oncle le botaniste : +lumière physiologique pleine de caresse ! et jusqu’à +votre cousin le géologue : lumière minérale +pleine d’humanité ! J’adore cette lampe humaine +que porte chaque membre de votre famille, et +qui dore et éclaire la lumière du jour, cette lampe +de mineur avec laquelle ils descendent dans la +vérité et son éclat. Lorsqu’un des vôtres arrive +au pouvoir, c’est signe de richesse, c’est signe que +la France a son plein d’huile, d’amitié et de raison. +Dites à votre père qu’il compte sur moi contre +Rebendart. Car Rebendart s’entêtera dans son +idée de lutte. Le pouvoir le flatte moins que le +commandement et sa publicité. Il est de ces +généraux qui lisent leur victoire, non la veille +dans les étoiles, mais le lendemain dans les journaux. +Il veut une sentence accolée à votre nom, un +acte judiciaire, pour que tous apprennent qu’il peut +y avoir faillite dans la maison qui tient en gros la +science, la raison et l’humanité. Votre grand-père, +votre aïeul sont au Panthéon ? Rebendart est +homme à tirer vengeance des grands hommes. +J’ai eu la semaine dernière l’idée d’écrire un parallèle +entre votre père et Rebendart. Le parallèle +est un exercice de style que j’ai pratiqué dès +l’enfance dans tous les pays, et qui m’a singulièrement +aiguisé les idées ou facilité le travail. +Vous ne sauriez croire, autant la prosopopée est +inutile pour le commerce, les finances, et même +pour le raffinement de la culture, combien le +parallèle, vous usant également l’âme et le jugement +des deux côtés, arrive à rendre sensibles +ces deux appareils. Essayez. Écrivez le parallèle, +puisqu’il est de votre âge, entre une femme +brune et une femme blonde, et vous me direz +si vous n’arrivez pas à une décision pour l’emploi +de votre journée, ou même de votre vie. +En ce qui me concerne, aussitôt après avoir écrit +sur le paquebot qui m’amenait à Casablanca, le +parallèle entre Abd el Aziz et Moulai Hafid, j’ai +conçu mon plan et obtenu la concession des phosphates. +Le soir du jour où, en Palestine, j’ai fait +le parallèle du commissaire français et de lord +Allenby, j’ai vendu pour mon bonheur ma banque +de Jaffa. A Marseille, l’inspiration en affaires ne +m’a pas quitté du jour où j’ai comparé en deux +pages les Vlasto et les Charles-Roux. Depuis le +jour où Kabbine, mon rabbin, me dicta le parallèle +du Dieu des Juifs et du Dieu des chrétiens, +ainsi j’ai fait lutter, pour chaque triomphe de ma +firme, un ange noir et un ange d’argent.</p> + +<p>Je le priai de me lire sa comparaison de Rebendart +et de mon père.</p> + +<p>— Non, dit-il, vous vous moqueriez. J’ai +malheureusement gardé de l’Orient, quand j’écris, +un style fleuri. J’ai dû renoncer à rédiger les +comptes rendus des conseils d’administration, car +il y courait, sous ma plume, un murmure de peupliers +et d’eaux douces qui les rendait ridicules. +D’ailleurs ce parallèle-là est vraiment trop facile. +Votre père croit aimer les forts et il aime les faibles. +Il est rude aux positions établies. S’il aime César, +Napoléon, Jules Ferry, c’est par pitié pour les +imperfections que comportait leur génie. Il aime +le passe-droit qui venge un être condamné pour +la vie à la médiocrité. Il traite les hommes comme +les milliardaires aiment traiter les femmes, en +leur permettant par faveur spéciale de s’élever +au-dessus de la vie. Là où il commande fleurit une +cinquième saison qui donne des prunes au pommier, +des framboises au chêne… Voilà que je +m’égare… Rebendart, lui, croit mépriser les forts +et il méprise les faibles.</p> + +<p>— Qui l’emportera ? demandais-je.</p> + +<p>— Le plus fort, dit-il. Mais quel est-il ? Sur +ce point, les avis diffèrent.</p> + +<p>Nous étions arrivés à sa banque. C’était place +Vendôme, centre du monde. Des femmes poudrées +avec la poudre du matin, avec la jeunesse du fard, +passaient dans des taxis dont aucune ne changeait. +C’était une abondance de femmes fidèles, de +femmes non voleuses, d’épouses non poursuivies. +Moïse disparut dans sa porte cochère, seul visiteur +que le portier eût ordre de ne pas saluer et parût +ne pas reconnaître. Je savourais ces boutiques +ouvertes, ce ciel gris-bleu, ce cœur de Paris qui +n’est vraiment comestible qu’après la première +gelée. Il me semblait enfin que l’hiver écoulé avait +dans Paris dissocié cette armée de débauche où +s’étaient inscrites, pour cinq ans, durée aussi de +la guerre, les classes les plus jeunes du sexe fort +et toutes les classes, même les plus anciennes, du +sexe faible. Toutes ces jolies femmes qui circulaient +seules me paraissaient libérées de cet engagement +global. Tout ce qui était jeune et hardi +revenait enfin à un amour ou à un vice individuel — et +ne l’exerçaient plus en commun que ceux +qui gagnaient à la communauté. C’était enfin la +Classe, pour pas mal de vertus ou de péchés ! +De même que chaque homme était maintenant +courageux pour son propre compte, pour son seul +compte, chacune de ces Parisiennes était belle, +depuis quelques jours, à ses risques et périls. +L’honneur ancien se réinstallait dans les foyers +sous la forme de l’affection ou du classique adultère.</p> + +<p>Je pensais à Bella Rebendart, à son sursaut +quand elle avait appris qui j’étais. Car cette amie +de l’aurore, c’était elle, et je lui avais caché jusqu’ici +mon véritable nom.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">CHAPITRE III</h2> + + +<p>La famille de Rebendart ne le cédait pas à la +nôtre en vitalité. Elle avait fourni à la France +depuis deux siècles un nombre respectable de +hauts fonctionnaires, de présidents du Conseil et +de grands bâtonniers. Alors que ma famille se +plaisait sur les points magiques où les métaux +s’allient, où les nations s’unissent, et prétendait +ignorer le mal en dépit de la réalité comme elle +ignorait la pluie ou la neige, le jour d’une excursion +une fois décidé, les Rebendart, tous avocats, +avaient choisi pour atmosphère le criminel et le +contentieux de la France. Le même nombre de +Rebendart et de Dubardeau étaient dressés en +bronze sur les places françaises, le même nombre +de rues et de champs de foire étaient baptisés à leur +nom. Mais les Dubardeau, bien que liés dans le +souvenir des générations au venin qu’ils avaient +vaincu, au gaz qu’ils avaient domestiqué, à la +doctrine qu’ils avaient libérée, personnifiaient +beaucoup moins aux yeux des municipalités et +des classes bourgeoises la justice et l’intégrité que +les Rebendart, dont le nom évoquait presque +uniquement les causes criminelles qu’ils avaient +défendues, de M<sup>me</sup> Lafargue à Ravachol et à +Landru. De chacun de leurs mariages avec le +crime ou la banqueroute la plus frauduleuse du +siècle, dans ces sacs où ils s’attachaient à des +empoisonneuses ou des traîtres, les Rebendart +engendraient une vénération sans limites pour +leur honnêteté et leur respect des lois. Je connaissais +la famille Rebendart. Je l’avais observée tout +l’été précédent, dans son berceau même, à Ervy, +en Champagne, où j’avais suivi l’oncle Jacques +à la recherche d’une musaraigne et où je m’occupais +à peindre des fresques dans l’église. Le parc +de ma pension n’était séparé que par un buisson +vivace du jardin Rebendart et je pus voir à travers +chaque floraison, clématite, rose, jasmin, les parents +de notre ennemi. Les moissons se firent. Je sus +ce qu’étaient les Rebendart dans le jugement des +moissonneurs, des faneurs, des betteraviers, et +enfin, jugement suprême, des vignerons. La chasse +fut ouverte. Je sus ce que pensaient des Rebendart +les chasseurs qui ont des permis, puis les braconniers. +Ce prisme est nécessaire à la campagne +pour bien connaître une famille. Leur maison semblait +apportée en bloc du Vésinet : elle ressemblait +à notre maison d’Argenton, avec la différence que +les enjolivements apportés à la nôtre par des quincailliers +ou des bistrots, l’avaient été, avec moins +de goût encore, par des présidents de Cour ou +des présidents de la Chambre. Dans les massifs +encadrés d’iris taillés en brosse, le géranium, le +zinnia, le bégonia distillaient en l’air le plus plat +des arômes de la Champagne. C’était pour les +Rebendart ces fleurs de zinc qui symbolisaient la +famille, le repos, même la campagne, et il ne leur +venait pas plus à l’esprit d’y ajouter l’héliotrope +ou le fuchsia, que de trouver à la virginité et à la +gloire un autre emblème que la fleur d’orange et +le laurier. Si j’en jugeais par ce que je voyais et +entendais, les formes étaient évidemment autrement +respectées chez les Rebendart que chez nous. +Le rituel de la famille française y régnait dans sa +minutie. Il y avait une façon particulière d’aborder +chaque Rebendart, des gestes particuliers pour +chacun, presque une langue spéciale. Leur tribu +semblait composée, au moral comme au physique, +d’êtres prodigieusement différents, et, au cours +d’un simple déjeuner en plein air, je distinguais +un protocole plus délicat que celui d’aucune cour +d’Europe. La conversation comportait autant de +fausses intonations qu’une représentation de +Tartuffe à la Comédie-Française. Il fallait aiguiser +sa voix quand on parlait à la cousine Claire, +scander ironiquement les mots pour le beau-frère +André, si bien que je regardais malgré moi leur +assiette ou leur serviette pour voir si elle n’était +pas de toile ou de porcelaine différentes. Protocole +accepté évidemment depuis de longues années, +depuis le jour où l’on avait surpris le père André +un peu gris de vin des Riceys et la cousine +Claire lisant <i>Nana</i>. Il y avait un ton de génération +à génération cadette, des inflexions spéciales +pour les ministres qui n’avaient pas eu de prix au +collège, pour les vieillards ratés qui avaient obtenu +des accessits au concours général. J’avais parfois +l’impression qu’ils mangeaient des poulets de carton, +du faux pain pour théâtres. Tandis que dans +notre famille la vie en commun arrivait à amincir +comme jamais elle n’a été amincie la cloison +entre ses membres, à presque éteindre la différence +d’âge entre les pères et les fils, elle consistait +chez les Rebendart à maintenir les distances +entre les autres et soi, entre soi et les +autres, par des barres de fer. Rien n’était effacé sur +le livre de famille des premiers jurons, des premiers +écarts, des malentendus. On plongeait par le pied +chaque enfant nouveau-né dans la mémoire.</p> + +<p>J’avais distingué d’ailleurs, avec l’aide des voisins, +deux espèces de Rebendart, et la famille était +moins bourgeoisement sublime ou médiocre que je +ne le croyais au début. Au-dessous des Rebendart +seuls connus à Paris et dans la vie publique, tous +buveurs d’eau, tous intègres, tous intransigeants +avec leur santé et leur travail, toujours de noir +vêtus, n’arborant jamais aucune de leurs nombreuses +décorations, mais portant avec arrogance +au-dessus de leur robe, visibles à cent mètres, ces +décorations intérieures qui s’appellent le devoir, +l’intégrité, grand’croix du devoir, grands cordons +du patriotisme, vivait à Ervy une troupe à peu +près égale de Rebendart qui arboraient les palmes +académiques, mais qui étaient prodigues, ivrognes +ou débauchés. Tout est mobilisable dans une +famille, jusqu’aux goîtreux, quand il s’agit, comme +chez nous et chez pas mal d’autres, d’une marche +vers la vérité. Mais chez les Rebendart il s’agissait +d’une marche vers l’honneur, et cela comportait +des traînards. Dans leur connaissance prodigieuse +des procès modernes et antiques, toutes les recettes +pour aviver, laver l’honneur d’une famille étaient +utilisées par eux, y compris même les trucs de +Brutus et de Régulus, et dès qu’un Rebendart +de la seconde zone avait volé, déserté, ou violé, +le Rebendart ministre venait lui-même au prétoire +témoigner contre lui et publiquement le renier. +Il est mieux vu d’abandonner un enfant au bagne +qu’à l’Assistance. Cette vaniteuse humilité suffisait +au jury qui acquittait largement. De sorte qu’une +espèce d’impunité était octroyée en fin de compte +à tous les Rebendart et que leurs écarts publics, +vol, grivèlerie, ou exhibition, restaient des affaires +et des fautes de famille. La Champagne s’était +habituée à cette situation. Elle la dissimulait +hypocritement à tout homme d’État étranger à la +province qui venait y visiter les Rebendart, mais +aussi les Rebendart vénérés exigeaient-ils des +Rebendart parias qu’ils ne sortissent jamais de +leur terre maternelle. Il leur était permis de +s’enivrer à Troyes, à Châlons, à la rigueur à Vaucouleurs, +mais la porte qu’avait utilisée Jeanne +d’Arc et la part vierge des Rebendart leur était +fermée. Ceux qui avaient voulu partir pour +l’Amérique s’étaient vu refuser leur passeport. +Il y a de quoi bourlinguer entre Reims et Romilly. +De sorte que les Rebendart ministres n’avaient +pour leur rappeler leurs vices que la Champagne, +et leur splendeur le monde entier. Ce +qu’ils exigeaient des membres faibles de leur +famille, ils se l’imposaient d’ailleurs à eux-mêmes. +En Champagne, ils se dévêtaient de leur toge, ils +transigeaient. Athées au Parlement et à Paris, ils +priaient à Ervy un abbé de surveiller l’éducation +religieuse de leurs fils. Partisans des milices à +partir de Provins, ils étaient à Sainte-Menehould +pour les trois ans. Démocrates pour l’univers, ne +pouvaient les visiter dans leur maison de campagne +que les nobles et les bourgeois. Pour que +leurs actes gouvernementaux, leur spectre politique +parût pur et sans tache, ils acceptaient que +la famille fût une garde-robe où ils reléguaient +les défauts et les iniquités. Ainsi, au-dessous des +nids d’hirondelle. Dès leur enfance, les jeunes +Rebendart étaient pris dans cette antinomie hypocrite, +cette pureté d’astre à Paris et cette compromission +familiale à Ervy. Mais, dès qu’ils paraissaient +saisir la situation et l’accepter, ils étaient +placés par leurs parents au bas d’une carrière +administrative et ils gravissaient les échelons, si +hauts fussent-ils, avec la sûreté d’un funiculaire. +Fils d’André Rebendart le pochard ou le voleur, +de Rebendart le banqueroutier, ils exerçaient avec +tyrannie leur rôle de juge ou d’inspecteur des +finances, sachant en sûreté dans une Champagne +étanche, condensé dans le petit réservoir fleury +d’Ervy, salué même par les Ervésiens, tout ce +que leur famille et leur caractère contenaient de +déshonneur. Habitués à mépriser une partie des +leurs, ils méprisaient l’humanité entière, et, par +la voie lactée des fonctionnaires français, Lyon, +Marseille, Lille et Bordeaux, sans effleurer jamais +une ville de moins de deux cent mille habitants, sans +effleurer jamais la solitude, directeurs de manufactures +de tabacs qui ne fumaient jamais, directeurs +de monopoles d’alcool qui ne buvaient pas, +directeurs de l’assistance publique qui n’avaient +jamais aimé, ils arrivaient à Paris jeunes encore +et déjà implacables. La guerre, que l’on ne trompe +pas, avait mis le front même entre les Rebendart +purs et les Rebendart impurs. Mais elle n’arriva +pas à les séparer. Ervy fut occupé par l’ennemi. +Tout ce que pouvait mériter sous le joug étranger +en injures, affronts, et souffrances, l’intégrité, +l’ardeur, le patriotisme des Rebendart purs, tous +d’ailleurs réfugiés à Bordeaux, les Rebendart +maraudeurs, voleurs, et coureurs, tous en pays +envahi, durent le supporter des Allemands. Ils +subirent, uniquement à cause de leur nom éclatant, +trois ans de prison, deux ans de famine, +une heure de torture, qui furent naturellement +par la France portés au compte de leurs parents +célèbres, et quand le Rebendart ivrogne se +rebiffant contre un <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span> fut fusillé, le +monde entier souscrivit, soulevé d’enthousiasme +et d’émotion, à la statue de Rebendart le bâtonnier, +mort d’hydropisie, que l’on aurait pu fondre +en argent massif… Tant il est avantageux de +placer ses défauts hors de soi, et de les faire un +peu secouer par les armées bavaroises !</p> + +<p>Ce qui me frappait le plus, dans cette famille +dont on pouvait étudier la trace depuis Henri II, +c’était le manque d’artistes. La notion du devoir +d’État et du travail d’État était si seule à +éclairer leur cerveau que ceux pour lesquels elle +était éteinte glissaient immédiatement à l’inceste +et à la débauche, sans s’arrêter à ces intermédiaires +que sont la peinture ou le modelage. Il +n’arrive jamais aux Rebendart, comme à tant +d’autres notaires ou avoués, de trouver leur nom +gravé en signature par un aïeul ferronnier au coq +du clocher renversé par l’orage. Même pas, dans +le salon, d’aquarelles de famille. Leurs mains ne +savaient caresser, ni la glaise, ni la pierre, ni le +bronze, même pas leurs propres mains qu’ils +portaient séparées comme si chacune appartenait à +une des deux parties de la famille. On ne pouvait +admirer dans la maison que les présents faits par +la République aux divers Rebendart, Barbedienne +plus grands que nature, comme à des dentistes +surhumains. Les scènes de famille avaient lieu +entre des murailles de Sèvres, et, à travers des +potiches péniblement équilibrées, le ministre obtenait +de son frère braconnier une réserve qu’il +croyait due à son prestige et ne l’était qu’à tant +de porcelaine. Ainsi, toutes les stations qui ont +été placées entre la maison de nos pères et le +Conseil d’État, et la Cour des Comptes, et le +Conseil supérieur de la Défense Nationale, c’est-à-dire +l’École des Beaux-Arts, l’Académie Julian, +Bullier, n’existaient pas pour les Rebendart, et +chacun n’avait vu qu’une femme nue, sa femme.</p> + +<p>La vraie grandeur de la famille Rebendart, celle +qui justifiait l’admiration de la Champagne, ce +n’étaient d’ailleurs pas ses hommes qui la lui +valaient, c’étaient ses femmes. Les Rebendart, parvenus +au point culminant de leur carrière, ne choisissaient +pas leurs épouses, elles leur étaient imposées +par la province reconnaissante. Si la République +leur donnait Cornélie en bronze, Didon en porcelaine, +la Champagne leur offrait des jeunes filles +champenoises. On oublie trop que Domrémy est en +Champagne. Le nom des Rebendart était tellement +identique aux mots de devoir, de constance, d’honneur, +que tous les usiniers ou vignerons se mobilisaient +de Vitry à Lunéville, dès qu’un Rebendart +manifestait le désir de se marier, pour découvrir et +offrir une femme capable de vivre simplement avec +d’aussi grands mots. Ce n’était pas toujours la +plus laide. Ce n’était pas toujours non plus la +cohabitation avec le Devoir, l’Honneur qui paraissait +difficile à ces épouses ; elles savaient y trouver +des réserves de tendresse, d’indulgence, de +lâcheté,… mais bien la vie avec un président au +cœur sec. C’était le mari qui était froid comme +un symbole, muet en famille comme le seraient les +symboles, distant en affection comme eux, et les +symboles au contraire s’attendrissaient, tenaient +compagnie à l’épouse, devenaient près d’elles +humains, lui facilitaient le sommeil et la promenade +dans les bois. Pénible vie, qu’elles cherchaient pourtant +à prendre sans amertume. Elles étaient heureuses +que leurs maris se déclarassent publiquement +à la Chambre contre le vote des femmes, +ressentant cette injure comme le premier hommage +rendu à leur puissance domestique, comme +le premier soupçon de jalousie, comme la première +caresse. Leur seule et involontaire vengeance était +de mettre au jour, sur quatre fils, deux Rebendart +romanichels et révoltés. On leur enlevait à +douze ans les deux fils sages qu’elles avaient, +elles-mêmes, en apprenant le premier manuel +ou la première grammaire, lancés sur le chemin +du droit constitutionnel, et on leur laissait +pour la vie les deux cancres. Elles allaient +rarement à Paris. Les Rebendart douairières +habitaient une maison isolée au bord du lac, +les Rebendart veuves un pavillon de chasse, +éloigné de deux cents mètres, entouré d’un ruisseau. +Sur leur plateau, dans leur jardin de bégonias, +les Rebendart au pouvoir abandonnaient à +leurs mères les saules et les eaux, croyant les +rendre ainsi à l’oubli et à la solitude, ne les rendant +qu’à la tendresse.</p> + +<p>Attiré par ces visages toujours souriants où la +froideur des Rebendart avait seulement agi comme +un décolorant, par leurs silhouettes nerveuses et +fières, je m’étais fait présenter par le curé sous +un faux nom, et j’étais venu les voir souvent, toujours +à la tombée de la nuit, de peur que l’un +des fils ou des neveux ne me reconnût. Je pénétrais +chez ces vieilles dames par la poutre de l’écluse, +ou en franchissant des haies de jasmin, quand le +soleil déclinait, comme un amant. Ou bien j’arrivais +chez elles par le ruisseau, dans lequel j’avais +pêché les écrevisses pieds nus, sans laisser de +trace. Tout l’été, elles s’amusèrent à m’attendre +ainsi le soir, me croyant un jeune peintre ennemi +de la société, avec les égards et la gratitude +qu’une femme sait témoigner à l’homme qui vient +la voir au milieu des sangliers et en nageant. J’arrivais +toujours à point, comme on arrive dans +toute vie réelle. Je les trouvais occupées à placer +un meuble ou un objet de famille chassé de +la demeure déjà comble du ministre par l’arrivée +d’un présent officiel. C’était un rouet libéré +par une jardinière en verre filé offerte par le roi +de Serbie, une console Empire libérée par un +Centaure en porcelaine de Bilbao offert par +Alphonse XIII. Parfois je devais attendre sur mon +écluse ou dans mon ruisseau, car c’était l’angélus, +et je restais là, découvert, comme le paysan de +Millet, mais les pieds dans l’eau. Elles étaient +pieuses, l’une avec un peu d’enfantillage, l’autre +plus gravement, chacune vouée depuis l’enfance +à un patron, qui avait formé avec le mari le couple +spirituel adoré d’elles, Rebendart le Légiste avec +saint Antoine de Padoue, Rebendart le ministre +du Commerce avec sainte Thérèse. Depuis la +mort de leurs maris, elles goûtaient, sans se l’avouer, +une paix profonde : c’est que la loi était morte +avec ces avocats, c’est qu’aucun de leurs gestes, +aucune des aventures de leur journée n’était plus +réglée par la jurisprudence. Elles n’avaient plus +de procès avec les chasseurs qui tiraient les poules +d’eau, elles les menaçaient de leur canne. Quand +un avion militaire se posait dans leur verger, elles +n’avaient plus de procès avec l’autorité militaire, +elles invitaient l’adjudant à dîner. Elles ne se +doutaient pas qu’au terme du nombre légal d’années, +conformément à ces lois faites par leurs +maris morts, de veuves elles étaient devenues +divorcées, divorcées de cœur et d’esprit. La preuve +en est qu’elles aimaient maintenant tous les +hommes. Elles aimaient les jardiniers, avec leurs +mains qui prennent dans la terre, les écuyers de +Sedan qui franchissaient les haies du parc avec leurs +chevaux entiers. C’étaient les humains les plus polis +avec les animaux, elles les aimaient. Elles aimaient +les chemineaux avec leurs oreilles pointues, et ces +plumes ou ces fétus dont sont pleines leurs vestes +selon qu’ils viennent de coucher dans une étable +ou dans une vraie chambre, les présidents des +usines Wendel aux vestons toujours propres, toujours +couchés dans la richesse…, et moi. Au début +de ces nuits de Champagne si primitives, quand +les cerfs brament dans le brouillard ou se taisent +par la lune en se regardant au fond de l’étang, +quand les fouines, les blaireaux, les renards +avancent vers les poulaillers du pas différent de +la mort, suivant, car je me guidais sur les saules, +une ligne d’humidité qu’avait dédaignée le ruisseau +et qui me faisait éternuer, je leur apportais tout ce +que l’on peut apporter à des jeunes filles, des +revues d’art, Francis Jammes, des cerises chocolatées. +Elles m’accueillaient avec un regard sur +mes poches, essuyaient sur moi le premier souffle +de la rosée, me tiraient vers la cheminée, et faisaient +flamber un feu de sarments qui allait évaporer +de leur hôte des cartes postales de Vézelay, +l’histoire d’Arthur Rimbaud, les mœurs des femmes +de l’île Fidji, et un peu d’amour. Puis, toutes +pâles malgré la flamme, blanches comme des cœurs +de salade trop comprimés, elles goûtaient, croyant +que c’était la conséquence et la récompense de +leur veuvage, de leur âge extrême, aux premiers +fruits de jeunesse. Je sus que Rebendart s’étonnait +de voir allumées si tard les lumières de sa +tante et de sa belle-sœur. C’est que le fils de ses +ennemis arrivait chez elles, porteur de Verlaine, +et contaminait d’extase toute la section de la +famille Rebendart vouée à une mort prochaine. +Quand je repartis pour Paris, je leur donnai, +comme à des mannequins, mon adresse poste +restante avec de fausses initiales. Elles me répondent +fidèlement, à peine inquiètes de ce que +je n’aie encore trouvé ni un appartement ni un nom.</p> + +<p>Un soir, elles m’attendaient. C’était la fête de +l’une d’elles. J’étais en avance, et, mon bouquet +à la main, je m’assis au haut de la colline sur le +banc de famille. Je m’assis dans le sens qu’aucun +Rebendart n’avait pris. J’avais la barre du dossier +contre mon ventre. Je n’étais pas tourné vers +l’Allemagne, vers le Rhin… Rebendart dans cette +position, et cela eût signifié qu’il n’y avait plus +d’ennemi héréditaire… Le soleil déclinait. Je suivais +le soleil aussi loin vers l’Amérique qu’on le pouvait +de ce pays. Je voyais le soleil affaibli se +réserver dans son agonie pour tout ce qui est +brillant de nature, les prunes violettes, le lac, +comme un mourant réserve ses regards pour la +petite cuiller, la veilleuse… puis mourir. Déjà +la lumière du pavillon était éteinte, celle de la +grande maison s’avivait. C’est que la veuve avait +rejoint la grand’tante pour m’attendre et qu’on +avait ouvert le lustre. Une lanterne contourna +l’escalier. C’est qu’elles allaient à la cave. Car +elles m’alléchaient comme de jeunes veuves savent +allécher un beau jeune homme, en me promettant +du Tokay, de la quiche. Sans me laisser +une heure même de répit, la lune déjà m’attaquait +du côté déjà vaincu par le soleil. Le ruisseau, +décapé par places et tout obscur, brillait +sous les saules et se plaquait d’argent. Les sapins +que l’on plante ici autour des maisons bourgeoises +comme autour d’une tombe bruissaient de ce +langage également compréhensible aux vivants et +aux morts, aux fonctionnaires en retraite et aux +ombres. Maintenant, dans la cave, les vieilles +dames courbées se penchaient sur les bouteilles, +et, comme elles s’étaient courbées dans tous les +grands actes de leur vie, auprès des berceaux, des +lits de mort, des blessés, graves à cause de ce +cœur ainsi suspendu, elles se croyaient graves +à cause du Tokay. Je ne me lassais pas de suivre +les allées et les venues de l’amitié, marquées dans +cette nuit des feux obligatoires. Je pensais à mes +vieilles amies avec tendresse. Je sentais sur moi +tout l’âge, toute l’expérience dont je les avais +déchargées. Ces feux-follets, c’étaient deux belles +âmes vivantes, encore vivantes. Tous ces enthousiasmes +périmés pour moi depuis le lycée, ce +n’était pas sur mon fils que j’allais pour la première +fois les raviver, mais sur des existences périmées +dont ce serait le jeu suprême. J’apportais ce soir +Shakespeare, qu’elles ignoraient. J’allais lâcher ce +soir ces démons qui réclament le champ de toute +une vie, Desdémone, Hamlet, et les autres, qui +réclament égoïstement des âmes jeunes pour les +martyriser, dans un tout petit domaine bordé par +la mort. La poésie, qu’elles rencontraient pour la +première fois, les ravissait. Tous ces gens, qui au +lieu de faire des procès aux voisins, aux braconniers, +à l’intendance, faisaient des procès en vers à la +mer, à la nature, à la fortune, les ravissaient. +C’était là la vraie formule de la jurisprudence. +Cette attitude intransigeante ou folle des poètes +vis-à-vis de ce qu’elles n’avaient pas connu, la +pauvreté, la faim, le froid, la souffrance, les ravissait. +La poésie venait saluer à leur dernier lustre +ces nourrices d’avocats et de lutteurs. Desdémone, +Hamlet, venaient jouer autour d’un avenir qui +était la mort, et le soir, frissonnantes, sous la forme +atténuée de la chouette ou de la hulotte, mes vieilles +amies sentaient aussi toute l’escorte du mal et des +vampires m’accompagner jusqu’à leur âme pure.</p> + +<p>Ce soir-là, j’étais en jaquette. Comme elles +étaient passionnées d’étoffes et de vêtements, +autre révélation, je m’amusais à m’habiller pour +elles. Sans avoir jamais dans l’après-midi une +occupation qui réclamât d’autre habit que mon +sarrau de peintre, je leur montrai toute la garde-robe +d’un jeune homme moderne en invoquant +de faux prétextes. Je leur disais que j’avais joué +au tennis, et elles admiraient mon costume de +flanelle, mes chemises blanches faites pour le +soleil et qui n’avaient sur elles que de la lune et +de la rosée. Comme elles auraient aimé couvrir +de ces couleurs leurs fils, auxquels les Rebendart +n’avaient dès le baptême accordé que le noir ! +Je leur disais que j’avais eu un dîner à Troyes +et j’arrivais en habit, impeccable devant ces vergers +de pruniers, en habit pour les saules. Elles +apprenaient que l’habit comporte une pochette, +les Rebendart n’avaient pas de pochette. Tout geste +qui rapproche la main du cœur, même pour prendre +un mouchoir, ne leur était pas familier. Il +fallait aussi expliquer le mécanisme qui relie +les perles du plastron, la chaînette pour la +montre, et jusqu’au bouton à bascule du col. +Elles essayaient le secret. Cette science de la toilette +masculine qu’ont si naturellement les mauvaises +femmes, je la leur apportai enfin. Elles +voyaient enfin sur un homme du linge souple, de +la soie, il leur semblait que la vie s’était assouplie +pour les hommes. Il leur semblait que la douceur +s’était enfin posée sur les hommes. Elles caressaient +mes cravates, mes cheveux. Je vins en costume +d’atelier, je leur montrai sur moi les couleurs +même, car mon sarrau était devenu une vraie +palette. Elles y trouvaient la couleur des yeux de +Rebendart, le président. Elles en étaient émues ; +il y avait donc eu de la couleur, la couleur des +bleuets dans ce corps présidentiel !… Ainsi, rat +d’hôtel multicolore, je poussais la barrière de leur +domaine. Les chiens enfoncés dans ce premier sommeil +qui vainc aussi les concierges, aboyaient peu. +J’arrivais sans être aperçu ou deviné jusqu’au +salon vitré où elles m’attendaient. Elles discutaient. +J’entendais leurs voix. La tante morigénait +la belle-sœur : — Non ! le symbole de la +fantaisie était Ariel et pas Caliban ! Pourquoi ? +Parce qu’il en était ainsi. Non, le <i>Bateau Ivre</i> +n’était pas de Fernand Gregh. Pourquoi ? Parce +que Fernand Gregh n’avait pas corrompu sa jeunesse +à Paris, parce qu’il n’était pas mort en +Abyssinie ! Comment, ce n’était pas exact ?… +Alors je poussais la porte et j’entrais, juge des +mots, je retirais à Caliban cette royauté d’une +minute sur la beauté et l’esprit, à Fernand Gregh +les Illuminations… Mais, ce soir, une troisième +voix s’insinuait entre leurs deux voix, une voix +de femme aussi, mais un peu rauque, voilée jusqu’à +l’étranglement, quelque amie d’enfance arrivée +à l’improviste ou qu’elles avaient attirée dans +ce guet-apens tendu aux environs de Reims aux +vieilles âmes poétiques. Préparé à affronter une +nouvelle incarnation de la vieillesse, avec l’attrait +d’un nouveau cœur âgé et pathétique, je frappai…</p> + +<p>Vous devinez maintenant la raison de ce prologue, +la justification de ces heures où je venais +faire le mannequin de Doucet et de Shakespeare +devant les dames Rebendart. Entre elles deux, +assise sur ces sièges bas de peluche capitonnée +qui isolent en France la bourgeoisie de la mort, +assise à même la terre, les jambes demi-croisées, était +une jeune femme. Il faisait chaud cette nuit-là. +Cette femme avait les bras nus, une robe légère. +Le Tokay qu’elle venait de déboucher était à +côté d’elle. Elle était dorée par l’été, elle semblait +sortie du flacon. Moi, qui avais prétexté une visite +au président de la Cour de Nancy pour révéler +la jaquette en drap pelucheux, je m’inclinai, avec +mon chapeau de soie. C’est en tenue de mariage, +un jonc d’or à la main gauche, que je lui tendis la +main droite pour l’aider à se relever, comme pour +lui faire passer un gué, et l’élan qu’elle prit fut si +fort qu’elle tomba un peu sur moi, qu’elle tomba +dans ma vie. Je crus d’abord que les deux vieilles +dames n’avaient pu, comme tous ceux qui trouvent +un trésor et le montrent justement au plus avare +et au connaisseur, résister au désir de montrer +à une jeune femme le consul spécial envoyé cet +été auprès d’elles par les puissances de la littérature +et de la mode. Je me trompais. C’était la bru +du vieux Président Rebendart, absent pour quelques +jours, qui descendait veiller chez ses tantes. +Elle aussi fut surprise, car mes deux amies n’avaient +même pas songé à lui dire que j’étais +jeune. La soirée fut lourde, d’un sérieux que les +vieilles dames attribuèrent l’une à la névralgie, +l’autre à l’orage, et qui venait de la présence, +simplement, de la jeunesse. Elles ne comprirent +pas pourquoi je refusai, ce soir-là, d’être leur +lecteur, et de leur expliquer Platon et Théocrite, +ainsi que je devais le faire en une heure. Toutes +ces fables, ces héros et héroïnes, ces écrivains qui +se prêtaient complaisamment à moi quand j’étais +seul avec elles pour un jeu anodin, se dérobèrent +devant Bella. A sa vue je sentais toutes les fictions +que d’habitude je lâchais sans danger dans cette +salle, reprendre leur venin, leur vertu ; et Bella +d’ailleurs ne faisait rien qui pût animer la soirée. +Elle ne dit pas un mot. L’homme le plus disert +de France avait pour bru la femme la plus muette. +Cette évaporation qu’est la parole n’arrivait pas +à se produire sur elle, tant souterraine ou éloignée +d’elle-même était sa pensée. Les bergers de +Théocrite amorcés par mes vieilles amies fuyaient +de toutes leurs sandales vers l’antiquité à la vue +de ce beau visage moderne comme à la vue de la +Méduse. Je me sentais, en plus de mon haut de +forme, chargé ridiculement de leurs houlettes. +Toute une cavalerie de Centaures ou d’Amazones +que je m’étais habitué depuis un mois à rendre +innocente, se trouvait soudain devant une vraie +guerre, et ruait… Enfin, minuit sonna. J’accompagnai +avec Bella la tante, puis j’accompagnai +Bella elle-même jusqu’à la demeure sur la +colline. Les quelques étoiles dont je sais le +nom étaient derrière moi, la voie lactée allait +de ma droite à ma gauche, nous prenions de +toute évidence le ciel de biais. Ces habitudes +que j’avais inconsciemment depuis mon enfance +dans la nuit, qui m’orientaient toujours dans +le même sens dès que paraissait la Grande +Ourse, elles étaient détruites ou contrariées par +cette marche. J’avais l’avenir dans mon dos, la +ferveur sur ma droite, l’inconnu devant moi. +Bella avait pris mon bras. Tout ce vocabulaire +préparé sur mes lèvres pour la soirée de Théocrite, +le cythise, le romarin, les peupliers légers, s’évanouissait +à la vue de ces géraniums, de ces bégonias +et je redescendais dans un domaine lourd. C’est +ainsi que chaque fois que Rebendart allait parler chez +les morts sa bru allait se taire chez les vivants.</p> + +<p>Rebendart s’absenta pour un voyage et je la +revis chaque soir. Nous avions repris le langage +à son commencement, nous nous disions maintenant +bonjour, bonsoir. Nous désignions les bêtes +par leur nom. Je crois que je l’aimais. S’il est des +coups de foudre entre animaux, entre êtres qui +ne savent ni se parler ni se toucher, c’est l’un d’eux +qui s’était égaré sur nous, trompé par notre silence. +Son corps, sa chair semblaient endormis, et +il n’en venait que ces mots, ces soupirs, ces +demi-chants qui échappent dans le sommeil. Il +n’était pas un de ses mouvements qu’elle n’eût +pu faire dans son lit. Elle semblait neuve, ne pas +avoir eu d’enfance, être nouvellement créée, et +tout l’artifice de notre vie sur cette terre était +dénoncé à sa vue, les ennuis à la gravitation, la +complication de la respiration humaine. Que +Bella se tînt debout auprès de l’écluse semblait +une opération merveilleusement dangereuse. Je +ne me hasardais point à la toucher. Il faut vraiment +ne pas savoir ce qu’est la rate, le foie, pour +presser carrément contre soi une créature humaine. +Je la sentais plongée dans une mer d’acides, de +bases vénéneuses, dont il fallait notre chance pour +nous tirer. Et encore, nous n’en avions pas pour +si longtemps ! Il est doux de revivre avec une +femme les affres du premier homme, et de craindre +sa résorption subite, sa cassure en deux, une +fêlure soudaine de son front à son orteil. Pas +d’épisode, pas de révélations dans notre amitié. +Il ne nous arrivait jamais ces incidents qui marquent +pour les âmes plus civilisées le début et la +croissance des liaisons. Nous ne rencontrions +jamais un mendiant qui discutait avec nous de +l’existence de Dieu. Nous ne sauvions point une +fillette de sa marâtre. Nous ne découvrions point +au centre d’une ruine ogivale un lièvre blessé. +La même cerise ne se trouva jamais à la fois sur +nos lèvres. Au contraire, le monde s’aplanissait, +se lissait autour de nous, et jamais une granulation +dans nos pensées. Ignorants des secrets de ce +pays, inconnus de lui, tout nous en était simplifié ; +nos promenades dans des champs célèbres cependant +depuis Clovis ou Attila, n’étaient pour nous +que des promenades dans la luzerne ; au lieu de +lever des sangliers ou des outardes, pourtant +abondants, nous ne faisions partir sous nos pas +que des moineaux et des poules. Nous avions une +divination infaillible pour trouver des routes sans +pittoresque, toutes celles qui sur la carte Michelin +ne sont pas bordées de vert. Un instinct nous +menait aux prairies plates, aux plaines de betteraves. +La Champagne abdiquait devant Bella son +pittoresque, sa sécheresse, son passé. Une sorte de +Beauce fleurissait sous nos pas, prospère en après-midi +vides, en soirées sans histoire. Pas d’averses +brusques, plus d’orages. Jamais rien dans la +nature ne se heurtait et ne nous provoquait. Nous +avions nous-mêmes le moins possible de gestes, +et tous ces contacts amenés électriquement entre +des corps amoureux par un loup-cervier qui crache +aux yeux de la jeune fille, par la corneille qui casse +une noix, par le ramier saisi par la buse, nous +n’avions pas à les subir. Aussi, les lendemains de +nos promenades étaient sans regret, sans remords, +sans malaise, une Beauce de satisfaction et de +souvenirs. Je trouvais Bella toujours prête, n’accordant +jamais une minute à sa toilette, élégante, +mais portant des robes mises depuis mille ans, +et si une ronce déchirait son bas, si une goutte +tombait sur le foulard, elle ne s’en souciait pas +plus que si le temps allait tout recoudre ou détacher. +Elle voulut voir la fresque que je peignais +à l’église, et s’appuya par mégarde au pilier que +je peignais aussi. Autour de son corsage blanc +resta marqué un sautoir rouge, le manteau entier +de saint Martin, cette fois doublement généreux, +mais elle ne dit rien. Elle revint avec +cette fourragère de sang, évitant de la toucher +comme une égratignure, guérie quand elle fut +sèche. Nous nous arrêtions à des auberges. Je +commandais sans la consulter du Byrrh cassis, +du Picon grenadine, du Chambéry fraisette. Elle +les buvait d’un trait, sans jamais questionner. Elle +croyait que c’était le même liquide. Elle s’étonnait +de trouver à chaque verre un goût différent. +L’amitié d’habitude donne le même goût aux boissons. +Elle avait par contre une mémoire de fourmi. +Je lui fixais à la dernière minute des rendez-vous +que je choisissais à la hâte et au hasard, le troisième +noyer du champ, la cinquième écluse. Je me reprochais +le lendemain d’avoir si vite indiqué le lieu de +notre rencontre, je n’en étais plus sûr moi-même. +Mais je trouvais toujours Bella au pied du vrai arbre +ou au centre de la vraie écluse, en avance toujours +sur l’heure, car elle n’avait pas de coquetterie, ne se +trompant jamais sur l’essence des arbres ou sur le +courant des ruisseaux, avertie par un sens particulier, +par un don accordé aux femmes d’écureuil, +mais rarement aux brus de présidents, de la différence +entre vernis du Japon, catalpas, et châtaigniers. +De sorte, quand je dus partir pour Paris, +que nous n’avions d’autres souvenirs de ces quinze +jours, aucun autre souvenir, que celui d’un temps +infini, d’un horizon sans obstacle, d’un langage +sans paroles, que nous n’avions obtenu l’un de +l’autre aucun gage, si ce n’est que deux existences +s’étaient rapprochées aussi près qu’il est possible, +mais sans cesser d’être parallèles, et que nous +avions éprouvé seulement la caresse d’une vie +totalement différente, totalement étrangère, mais +toute proche. Je crois que le premier jour où je +la vis de face fut celui de mon départ, au passage +à niveau d’Ervy. J’étais triste, car je lui avais +indiqué par erreur le passage à niveau de Raas, où +mon train ne passait pas, mais elle avait corrigé +d’elle-même avec sûreté ce qu’aucun indicateur +n’avait pu m’apprendre. Toute en gris pâle, +accoudée à un portillon qui me parut lui aussi +d’ailleurs être fraîchement peint, elle me cria +une phrase que je ne pus naturellement entendre, +et qui devait être un secret de son être, une recette +de son cœur, car elle rougit et se tait quand je +veux obtenir maintenant qu’elle la redise ou l’écrive.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">CHAPITRE IV</h2> + + +<p>Moïse me convoqua au Maxim’s. C’était le seul +jour du mois où il n’allât pas à la piscine. Il le +consacrait au souvenir de sa femme. Depuis +vingt ans il passait au Père-Lachaise cette matinée +anniversaire, à installer des bouquets dans le +caveau, ou même à déposer des fleurs sur les +tombes des femmes voisines, car il imaginait +devoir aussi des égards à cette société de mortes +où l’ombre de Sarah Griffith rayonnait de l’amour +et de la constance de son époux. Des maris +l’avaient fait surveiller, et lui avaient enjoint de +ne plus cacher les monuments modestes de leurs +femmes sous des gerbes qui laissaient croire aux +familles qu’elles avaient eu un amant. Comme +un amant il obéissait, et se contentait désormais +de placer furtivement sur l’angle de la tombe un +bouquet de violettes, mais il souffrait de ne pouvoir, +ne fût-ce que pour ennuyer les veufs et surtout +les belles-familles, dépitées que les brus dans +l’autre monde eussent pu acquérir d’aussi belles +relations, offrir des bagues et des bracelets. Il +tenait à jour des fiches sur les maris des deux +voisines les plus proches de Sarah. Il ruina l’un, +qui avait démérité, et qui ne sut jamais que les +Gafsa avaient baissé en un jour de quarante points +parce qu’il avait chanté l’avant-veille à l’Abbaye +de Thélème : « Ma femme est morte. » Les dons +rituels achevés, il ouvrait le caveau de Sarah avec +le mot qui ouvrait son coffre-fort, et s’y enfermait. +Des amis prétendent qu’il racontait tout haut +à la morte des aventures du mois écoulé, et des +espions avaient tenté, en collant les oreilles aux +fleurs ajourées du coffre-fort de marbre, de connaître +les destinées du change. Il sortait, muni +d’un calme que la piscine ne lui donnait pas toujours, +mais l’humilité qu’il avait devant les tombeaux +avant sa descente aux Enfers se changeait, +pour la descente vers Paris, en orgueil et en +mépris. Il semblait que des renseignements particuliers +venaient de lui révéler la veulerie des +morts, leur hypocrisie, leur esprit profondément +antisémite. Il ne suivait même plus les allées. Il +n’avait plus sur le Père-Lachaise son pas glissant +et serein de tout à l’heure, copié sur le pas de +celui qui marche sur les eaux. Tapotant d’une +main cavalière la main de Félix Faure, donnant +une chiquenaude à la cuisse de la pleureuse de +Rothschild, secouant l’arbre sans fruit de Musset, +délaissant tous ces morts que Sarah avait cafardés, +il ne poussait plus sa promenade que jusqu’à la +tombe fraîche, si le cas se présentait, d’un ennemi : +aujourd’hui d’Enaldo. Du terre-plein, il regardait +Paris d’un œil satisfait, celui dont son illustre +parrain eût regardé, mais après y avoir pénétré et +gagné de quoi fondre les Tables en or massif, la +terre promise, se posait depuis vingt ans le même +problème à propos de Saint-Sulpice, qu’il laissait +chaque mois de profil et qu’il retrouvait de face. +Puis il descendait déjeuner au Maxim’s, à moins +qu’il n’aperçût, de la grande allée, un cortège +gagner le département où reposait Sarah. Il le +suivait alors de loin, s’inquiétait du nom, se +réjouissait si c’était pour elle une jeune compagne, +et ne partait qu’après avoir contrôlé ce nouveau +voisinage.</p> + +<p>J’arrivai en avance, et le trouvai déjà installé. +Sa conversation avec Sarah avait été sans doute +brève ou tenue en style télégraphique : « Lutte +Rebendart-Dubardeau engagée, avait-il dû lui +dire. Enaldo hier mort. Lu dans <i>Revue Universelle</i> +étude sur enseignement classique par ambassadeur +États-Unis. Assez idiot. Temps plutôt agréable. +Belles averses la nuit, et jour tout lumineux. » Je +pensais qu’il voulait me parler de Rebendart. Je +me proposais surtout d’obtenir des nouvelles de +Bella, car je l’attendais en vain chaque matin, +depuis ce jour où elle avait appris mon nom. Elle +ne venait plus, elle ne répondait plus. J’en profitais, +le matin, pour lire. Privé de Bella, réveillé +tôt, je lisais les livres à la mode, Istrati, Ossendowski. +Restait à savoir si l’aventure d’un Polonais +autour de l’Ienisseï valait un corps affable se +glissant près du vôtre, si les discours sur la tyrannie +du baron Ungern, dans sa forteresse d’Ourga, +valaient une minute de lutte, puis de repos éternel, +le tout suivi d’un chocolat tiède et de toasts ; +si les pratiques des élans en Haut-Thibet et leurs +courses en biais devant les caravanes valaient deux +yeux reconnaissants, mille baisers sincères, sans +compter l’inondation d’eau de Cologne en plein +milieu des reins. Lassé de cette fusion du regret et +de la Mongolie, je rejetais Ossendowski. Je prenais, +parmi les livres, le plus terne, le plus triste, le +Livre Noir des Soviets. Mais la question restait +la même, éternellement la même. Restait à savoir +si la certitude que le <i>Matin</i> est soudoyé par +la Russie valait une jeune femme se levant, +s’habillant, si la mise au pilori de l’<i>Éclair</i> par +M. Bojarski valait la séparation au coin de la rue +Daunou, si aucune phrase au monde valait cette +forme de Bella entrevue dans le miroir du magasin, +valait le désespoir quotidien, sans remède, +de notre séparation… Tout cela restait à savoir… +Du moins le manque d’amour me donnait pour +la matinée presque la même liberté que l’amour +lui-même.</p> + +<p>Moïse ne voulait pas me parler de Bella. Il +avait vu Rebendart la veille. Le ministre l’avait +reçu dans son cabinet, place Vendôme, les fenêtres +ouvertes, entre le jardin d’où venait le bruit d’un +jet d’eau, le parfum des roses, et le Conseil des +Ministres. Les ministres bavardaient, attendant +leur hôte. Rebendart, agacé, avait ouvert toute +grande la porte double et crié : « Eh bien, Messieurs ! » +Le silence s’était rétabli. Mais le jet +d’eau parlait, les roses s’évertuaient. Rebendart +avait marché vers le jardin, prêt à les remettre +eux aussi à leur place, puis s’était contenté de +fermer la fenêtre. Enfin, dans cette écluse poussée +sur les fleurs et ouverte sur les ministres, Moïse +avait écouté Rebendart.</p> + +<p>— Monsieur Moïse, avait demandé Rebendart, +êtes-vous pour ou contre moi ?</p> + +<p>Car Rebendart ne dédaignait pas l’intimidation. +Dès qu’il s’agissait de l’État, il se croyait dégagé +de tous les liens, préjugés ou formules, qu’il +acceptait pour sa conduite personnelle. Lui, qui +mangeait sa fortune dans sa charge, admettait +pour les autres les pots-de-vin, les achats de conscience. +Intègre avec son marchand de vin, sa marchande +de journaux, son régisseur, il avait une +double parole avec le président du Sénat, et avec +Édouard VII. Jamais personne n’avait acheté son +tabac avec plus de loyauté, et applaudi avec plus +de félonie Gambetta et Waldeck-Rousseau. Moïse +au contraire, assez dénué de principes pour ses +affaires personnelles, et qui n’hésitait pas à se +débarrasser d’une pièce fausse aux dépens d’un +chauffeur, devenait purifié au contact de toutes +les entités qui ne vendent et n’achètent pas, la +religion, l’État, la France, valeurs que n’affecte +aucun change. Tandis que le squelette intègre +de Rebendart fondait sous un acide inconnu +dans son corps de ministre, dans le corps adipeusement +oriental de Moïse s’introduisait, dès +qu’il s’agissait du pays, une ossature des grands +jours et du moyen âge, et jusqu’à son maintien +en était plus droit et plus digne. Ce n’était pas +tout. Rebendart traitait l’État comme on traite un +homme, par la jurisprudence, le raisonnement, +l’autorité. Moïse au contraire appréciait à l’extrême +les qualités féminines de la France. Il sentait que +changer un pays de royaume en république était +en changer le sexe même. Tout ce qui concernait +la France, tout ce qu’il lui avait donné, il ne +l’avait jamais dit. La puissance que la France +avait eue tout à coup un matin, dans une période +de ruine financière, en face de la <span lang="en" xml:lang="en">City</span>, on ne saurait +jamais que Moïse la lui avait prêtée en sacrifiant +le tiers de sa fortune : cela était le chapitre Femme, +c’était son secret. S’il adorait la France, ce chœur +de la Nef Europe où ses coreligionnaires se sentaient +aussi en sûreté morale qu’au moyen-âge +derrière un autel, cela était le chapitre Liaisons, +cela le regardait, et ne regardait point Rebendart. +De sorte que pour le duel ce chrétien champenois +et ce juif échangèrent simplement leurs armes, le +chrétien prenant l’astuce et l’aveu, le juif la loyauté +et le secret. Tous deux se mesurèrent, chacun +avec son honneur de bataille, qui était l’honneur +quotidien de l’autre.</p> + +<p>— Monsieur le Président, avait répondu Moïse, +je suis un banquier de change. Dans la mesure où +vos demandes et les exigences du change s’accorderont, +vous me trouverez toujours à vos ordres.</p> + +<p>— Je vous exprime mes remerciements, avait +dit Rebendart. J’y joins le regret de vous entendre +formuler des réserves.</p> + +<p>Car la conversation de Rebendart semblait +apprise sur un manuel de conversation pratique +pour hommes d’État.</p> + +<p>— Un pays, même maritime, ne règle point +ses marées, avait repris Moïse, qui s’amusait de +cette banalité. Mais je suis tout à vous s’il s’agit +de les prévoir.</p> + +<p>Rebendart s’était levé brusquement, et, filant la +métaphore, en vieux parlementaire, il avait dit :</p> + +<p>— Ne nous égarons point, Monsieur Moïse. +Il ne s’agit pas de la lune. Il s’agit de Dubardeau.</p> + +<p>La fenêtre du jardin, mal poussée, s’était ouverte. +Un courant d’air en venait, dont le Conseil +des Ministres souffrit silencieusement. Moïse +attendait. Il était sûr de soi. Depuis son enfance +il avait une recette pour être toujours chez Moïse +et au centre de sa force. Qu’il fût dans une ville, +sur une montagne, il calculait d’un coup d’œil +ce que sa fortune lui permettait d’acheter autour +de lui, il s’en considérait comme le maître, et ses +interlocuteurs se trouvaient tout d’un coup en +face du propriétaire. Circonférence d’abord peu +extensible qui lui donnait à ses débuts quelques +pieds carrés à peine dans le parquet en bois de +Carinthie du bureau où il avait débuté chez les +Kohn de Trieste. Il suffisait alors que le collègue +Hahnensteg retirât son tabouret au moment où +il s’asseyait pour que Moïse chût hors de son domaine. +Puis juste la mosaïque de la salle d’attente +chez les Laberti de Gênes. Puis quelques étroits centiares +de vraie herbe à Chaville, quand il y déjeunait +le dimanche, vers 1890, avec le frère de +Sarah. Mais ce système d’arpentage dès 1912 au +centre de la Lozère lui accordait le département, +et, en ce moment même, dans le bureau de Rebendart +il lui donnait la Concorde entière, la rue +Royale, le Sud jusqu’à la rue de Grenelle, tout le +bloc de Paris qui peut s’estimer trois milliards or. +La Bourse lui avait d’ailleurs été ce matin fructueuse, +de sorte qu’il voyait, à mesure que parlait +Rebendart, le locataire Rebendart, son cercle +magique mordre sur la Madeleine, englober les +chevaux de Marly à l’Ouest et le Rhinocéros +des Tuileries à l’Est, s’approcher au Midi du +tombeau même de Napoléon. Il n’avait le sentiment +de sa puissance, dans toute discussion, qu’en +construisant autour de lui ce ring d’or. Il s’assit. +Il boxait assis…</p> + +<p>Rebendart, lui, restait debout, car ce n’était pas +du centre de sa circonscription, comme il sied à +un parlementaire, qu’il paraissait parler, mais du +pied d’un monument. De quel monument ? On +ne pouvait hésiter longtemps à le deviner ; c’était +au pied de son monument propre. Un Rebendart +de bronze le dominait et lui dictait sa parole. Son +Égérie, c’était lui-même, lui-même en airain. Il +avait édifié dans son imagination un Rebendart +obstiné et insensible qui le dispensait de discussion +et d’énergie, car il était au fond impressionnable +et faible. Sa volonté était en dehors de +lui dans cette réplique de fonte. Tout le mouvement +qui lui restait, comme à une statue, c’était +le mouvement de son ombre, l’ombre de sa résolution, +le reflet de sa volonté. Jamais aucune de +ses décisions n’était commandée par l’avenir, par +des signes venus de l’avenir, mais bien par la +dernière décision que ce Commandeur devait avoir +prise. Il ne se rendait pas compte que pour avoir +ce corps de fonte il avait vendu son âme à toutes +les puissances du passé, à toutes les formes périmées +de la civilisation, et que c’était justement +en leur nom qu’il allait maintenant, hargneux, +hérissé, insultant, s’humilier devant Moïse.</p> + +<p>— Je vous ai vu hier à l’Opéra, dit-il en changeant +de ton. J’aime Mozart.</p> + +<p>Moïse eut quelque espoir d’avoir avec Rebendart +une conversation humaine. Jamais Mozart +n’avait été joué avec autant de perfection que la +veille. Lui, Moïse, en était encore pénétré… Sa +haine pour les ennemis, son amour du gain, la +rapidité même de sa parole en avaient été relâchés +au profit d’un bien-être physique qui l’accablait +depuis son lever. Cette rouille dans ses genoux, +cet engourdissement de ses oreilles, en effet, il le +reconnaissait maintenant, c’était bien la nonchalance +divine, l’acide urique suprême, c’était bien +Mozart. Il se réjouit d’avoir à parler des Dubardeau +avec un homme qui avait entendu Mozart +au début de sa nuit. Il ignorait que la musique +avait sur Rebendart des effets particuliers, que +César Franck incitait Rebendart à la pétulance, +Debussy à l’énergie, Leoncavallo au raisonnement, +et que ce qui justement le poussait ce matin sur +le chemin de la jalousie, du mépris et de la haine, +c’était Mozart.</p> + +<p>— Monsieur Moïse, dit Rebendart, reprenant +son manuel à une leçon supérieure, parlons franc. +Les plus fermes soutiens qu’aient trouvés nos rois +dans leur lutte contre les féodalités, ce sont les +banquiers et ce sont les juifs. Je parle à un portrait +composite de ces adjoints. Pas de bavardage. Ce +n’est pas une haine personnelle qui m’anime contre +les Dubardeau, mais leur exemple est néfaste. Ils +sont les féodaux du régime. Laissant entendre qu’ils +planent au-dessus des lois divines, qu’ils modifient +les lois physiques et chimiques, ils en ont profité +pour se soustraire aux lois tout court. Ce sont de +malhonnêtes gens. L’honnêteté ne consiste pas à +refuser de recevoir les parlementaires et à aimer +les cubistes. Dans chacun de leurs domaines, +politique, scientifique, financier, ils sont les rabatteurs +de l’esprit d’orgueil, d’indépendance, et +d’incrédulité. Je serai impitoyable. D’ailleurs vous +avez lu mes derniers discours. Je n’ai rien à y +ajouter.</p> + +<p>— Ah ! fit Moïse.</p> + +<p>Car Moïse, malgré le peu d’attrait qu’avait déjà +pour lui Rebendart, était déçu par cette dernière +phrase. Tout entretien avec un homme d’État +lui avait montré jusqu’ici l’orateur différent de +ses discours et presque toujours supérieur à eux. +Un discours politique en France est une espèce +de monologue aussi impersonnel que le récit de +la mort d’Hippolyte ou le monologue de Charles-Quint. +Tout le monde l’attend, personne ne l’écoute. +Un discours politique en France, c’est un geste, +un geste quelquefois nouveau, mais les mots, les +paragraphes, le sujet, sont mécaniquement choisis +et déclamés. Ce sont des uniformes de la parole ou +de l’âme que l’on revêt dans les solennités, mais +Moïse n’avait jamais prétendu juger plus Rebendart +sur ses discours que la vie familiale d’une +actrice sur le récitatif d’Athalie. Moïse savait +qu’après avoir déposé les discours qu’ils s’opposaient +comme des armes de carton, les hommes +d’État retrouvaient au pied de la tribune leurs +vraies armes, la culture, l’enjouement, l’esprit, +la sensibilité, et commençaient avec elles le vrai +combat des couloirs. En se référant à ses discours, +Rebendart avouait simplement à Moïse qu’il ne +pouvait employer, pour le convaincre, ni le rire, +ni la cordialité, ni la passion, ni le bon sens.</p> + +<p>— Laissez-vous convaincre, dit Rebendart. +L’autre jour vous avez invoqué contre moi le +personnel des ministères que les Dubardeau ont +dirigés. Vous prétendez qu’ils y étaient populaires, +qu’ils y sont regrettés, que chaque fonctionnaire +est un témoin de leur honneur. En ce +qui concerne le Ministère de la Justice, vous allez +voir.</p> + +<p>Il sonna Crapuce.</p> + +<p>Moïse eut envie de se lever, de partir. Il comprenait +le projet de Rebendart. Il s’agissait de +faire renier mon père par ses collaborateurs, par +ceux surtout qui lui devaient tout. Dans son +mépris des hommes, Rebendart aimait les amener +ainsi à des carrefours humiliants. Par bonheur, +dans le jardin, Moïse vit soudain le soleil +illuminer deux statues de Flore et de Pomone que mon +père avait découvertes dans un grenier du garde-meuble. +Il ne fallait pas compter sur Flore et +Pomone pour renier mon père. Leurs seins étaient +éclairés, leurs secrets. Elles semblaient sacrifier leur +pudeur de statue à la reconnaissance. Peu importait +donc le parjure de Crapuce, et Moïse attendit.</p> + +<p>Crapuce, secrétaire général de Rebendart au +Ministère de la Justice, l’avait été de ses cinq prédécesseurs. +Il est encore quelques mots antiques +qui couvrent complètement des cœurs ou des +opérations modernes : Crapuce était un affranchi. +Il possédait les caractéristiques classiques de +l’affranchi, la salacité, la servilité, la méticulosité. +Il n’était pas une de ses bassesses et même de ses +tics que Tacite n’eût décrit, son aspect minable +évoquait un beau terme classique, son regard +piteux un de ces beaux et nobles mots latins qui +expriment en deux syllabes que vous êtes premièrement +impitoyable pour les inférieurs, doué +vis-à-vis d’eux d’une voix tonitruante, d’une +stature, et deuxièmement que vous êtes vis-à-vis +des puissants, fluet, bossu et à voix de +fausset. Le soufflet qui séparait son bureau du +salon du ministre était la chambre d’accessoires +où en une seconde Crapuce échangeait le masque +de l’extrême tyrannie contre celui de la servilité. +Chaque fois que résonnait comme un cri de cigale +la crécelle d’appel de Rebendart, à ce cri de cigale +qui fait vibrer tout cœur libre et l’incite à la +liberté, Crapuce était pris du délire de l’esclavage. +Il cessait de couvrir ses huissiers d’injures, +saisissait les dossiers qu’il portait horizontaux +comme des coussins avec des clefs de ville, et +c’était toujours en effet la reddition totale du +ministère, du personnel, du budget, des assassins, +de tout ce qu’il était chargé de défendre, à laquelle +il se rendait ainsi. Je m’amusais à observer pour +des raisons archéologiques la vie de cet affranchi, +comme je m’étais arrêté tout un matin à suivre +près de Rome les courses dans un lac d’un +poisson qu’on m’avait dit être la murène. Murène +à dents gâtées. L’existence de Crapuce était +une course le long de la vie du ministre. Il +s’agissait pour lui de se lever avant son maître +et de se coucher après lui. Ne trouvant jamais un +papier sale, une plume usée, un buvard avec +taches, les ministres acceptaient d’avoir leur +journée ainsi bordée par Crapuce. Ils pouvaient +dormir sans crainte qu’une écritoire fût renversée +sur le bureau de d’Aguesseau, et parfois ils retrouvaient +au matin cent sous que Crapuce avait +ramassés sur leur tapis. D’ailleurs, méfiants, ils +l’employaient surtout à écarter les visiteurs indésirables. +C’est Crapuce qui recevait les hommes +d’État dont l’haleine était forte, les académiciens +sans beauté, les évêques sans charme. C’était un +purificateur à l’entrée de leur cabinet. Il remettait +aussi les pots-de-vin. On devine quelle fatuité +avait prise Crapuce de ce contact, le seul suivi +qu’il eût dans le monde, avec des actrices uniquement +laides, des généraux uniquement courtisans, +et des savants uniquement quémandeurs. Il s’en +estimait beau, indépendant et intègre. Au téléphone, +Rebendart lui passait également les bègues, +les menteurs, et ceux qui ont l’accent étranger. +Si bien qu’il se croyait seul détenteur du beau +langage. Aux dîners officiels, c’est Crapuce que +l’on plaçait près du grand duc idiot, du maréchal +sourd, de la princesse coureuse. Si bien qu’il +avait le mépris des grands. De la politique, des +affaires, de la guerre même, il n’avait ainsi connu, +par sa fonction et sa nature, que le côté honteux +ou ridicule. Des livres il ne lisait que les passages +obscènes, pour en avertir le ministre, des journaux +que les scandales. Il ne signait lui-même que les +lettres de réprimande ou de congédiement, le +ministre pour sa publicité se réservant les autres. +Il n’avait donc aucune raison de croire à la +beauté de cette vie, où il circulait avec les gestes +furtifs, les moustaches, et jusqu’aux yeux d’un +rat d’égout. En fait, il ne connaissait pas sa vraie +nature, qui était, non de nommer en disgrâce à +Barcelonnette le substitut de Riom, mais de crever +les yeux d’un rossignol, non d’empêcher la naturalisation +d’un auteur grec fêté aux Nouveautés, +mais de couper les pattes d’une tortue, non pas +de révoquer le procureur réactionnaire d’Aix qui +réclamait ses frais de voyages, mais d’enfoncer +des aiguilles à tricoter dans les joues de ses huissiers +quand ils riaient. Car ce qu’il détestait le +plus au monde, et c’est en cela que les affranchis +ne connaîtront jamais la liberté, c’était le rire.</p> + +<p>— Crapuce, lui demanda à brûle-pourpoint +Rebendart, ne me répondez que par un mot, un +seul. Dubardeau a-t-il fait du mal ou du bien à +ce pays ?</p> + +<p>Crapuce devait tout à mon père, ses grades, +sa situation. Menacé de révocation quand il était +sous-préfet de Compiègne, mon père l’avait sauvé. +Un jour où il avait été pris dans une rafle, car il +aimait les filles, mon père lui avait évité le poste. +Il était présent quand mon père avait obtenu de +Wilson l’alliance, de Kitchener l’armée d’Égypte. +Il n’hésita pas…</p> + +<p>— Plutôt du mal, Monsieur le Ministre.</p> + +<p>— Vous tenez à votre plutôt ?</p> + +<p>— Du mal, si vous le voulez, Monsieur le +Ministre.</p> + +<p>— Je ne veux rien du tout. Je vous demande +votre avis.</p> + +<p>— Du mal.</p> + +<p>A cette parole, un coup de soleil inonda le +jardin. Les cuisses de Pomone s’illuminèrent. +Le jet d’eau que mon père avait fait nettoyer +monta. Les merles, indivis entre le Ritz et le +Ministère, entre les belles américaines et la +justice, sifflèrent. Les oiseaux ont le secret de +deviner les instants où l’on renie. A défaut du +coq, l’un d’eux vint se poser sur la fenêtre… Trois +petits cris de moineau… Mais personne ne s’y +trompa, le moineau avait chanté ! Rebendart prolongea +le supplice de Crapuce.</p> + +<p>— Je ne vous demande pas une affirmation de +complaisance, Crapuce. Je sais que vos rapports +passés avec Dubardeau vous rendent la franchise +difficile. Répondez ce que vous pensez et non ce +que je pense. A votre avis, un Dubardeau, quelles +que soient ses qualités, est-il utile ou néfaste ?</p> + +<p>— Certaines personnes le jugent néfaste.</p> + +<p>— Je le sais pardieu bien. Je suis de ces personnes. +Il s’agit de vous.</p> + +<p>Crapuce était pâle. Il essayait de deviner quel +piège lui tendait Rebendart. Enfin il dit :</p> + +<p>— Néfaste.</p> + +<p>— Vous dites ? C’est insensé, on n’entend +rien avec cette fenêtre ouverte !</p> + +<p>— Néfaste.</p> + +<p>Rebendart le congédia de la main et sonna Basquettot, +le directeur des affaires civiles.</p> + +<p>Je ne connais pas dans l’histoire littéraire, non +seulement de la France mais de tous les âges, un +écrivain assez superficiel pour que je lui confie +la description du baron Basquettot. Quand je +songe à lui, la plume d’André Theuriet me paraît +un burin effroyable. La moindre indication en +profondeur ou en relief eût dénaturé son caractère. +Non pas qu’il ne fût aussi hypocrite, aussi vaniteux, +aussi ambitieux qu’un fonctionnaire peut +l’être, mais ces défauts, par lesquels généralement +les âmes sont étoffées, amincissaient encore la +sienne, et les mots même d’hypocrisie et d’ambition +se dérobaient, dédaigneux, à la vue de Basquettot. +Il eût suffi de dire que Basquettot était +vicieux, traître, ou lâche, pour que lâcheté et traîtrise +et vice parussent les défauts d’êtres secondaires +tels que les étourneaux et les huîtres. On pouvait +d’ailleurs faire la preuve par l’absurde, et accoupler +le mot Basquettot au mot amour, au mot +noblesse, ou simplement au mot justice, puisqu’il +avait été juge : cela eût provoqué le rire. Le +krach de la Société Générale, l’affaire Dreyfus, +la baisse du franc, se muaient dès qu’on passait +la porte de son cabinet en jeux de mots. Les +caractéristiques de Basquettot étaient une inconséquence +absolue doublée de mémoire, une incompréhension +totale doublée d’assiduité, et un déficit +incalculable d’imagination doublé de la passion +des calembours. Il ignorait tout même du +monde. Il suffisait qu’il acceptât un dîner pour +apprendre le lendemain que l’hôte se trouvait +inscrit sur la liste des indésirables, des insoumis, +ou de la police secrète. Il soupait dans les +ménages la veille du divorce, chez les financiers +le matin de leur faillite, chez M<sup>me</sup> Steinheil +la veille du crime, mais sa personnalité était +à ce point futile qu’il ne venait à personne l’idée +de soupçonner les mœurs ou l’honnêteté de Basquettot, +dont les principales relations avaient été +jusqu’à ce jour Adelsward, Lenoir, Rochette et +M<sup>me</sup> de Tessancourt. Son flair n’était pas moins +heureux en ce qui concerne les animaux ou les +plantes. Les chiens qualifiés par lui de race qu’il +promenait chaque matin au Bois étaient des +lévriers à patte courte, des dackel sans queue. +Le sort semblait pourtant l’avoir eu à l’œil +entre les autres mortels, et l’avait mis à même +de jouer les grands rôles de l’humanité : celui +de Robinson Crusoé, car après un naufrage il s’était +trouvé seul dans une île, mais il n’y avait découvert +qu’un remède contre le ver solitaire ; celui +d’Œdipe, car, séparé à sa naissance de sa mère +qui avait dix-huit ans, il l’avait rencontrée au +cours d’un voyage et manqué séduire, mais il +n’avait tiré de cette aventure qu’un monologue +en vers qu’il récitait volontiers ; le rôle même de +Prométhée, car dans une caravane en Asie Centrale +où tous les instruments à obtenir le feu avaient +été perdus, il se trouva le seul à posséder des +boîtes d’allumettes, et la convoitise et le crime +avaient rôdé autour de lui, mais il gâcha le stock +en un soir à vouloir flamber une omelette au +rhum. Sa carrière néanmoins avait été facile. +Chaque fois qu’un des postes importants du +ministère venait d’être confié à un jurisconsulte +de talent ou simplement à un sage, comme il ne +fallait auprès de cette lumière qu’un comparse, +Basquettot s’imposait. Mais la lumière un jour +était soufflée, l’homme remarquable partait, et le +coadjuteur Basquettot restait en titre. Il avait +ainsi gravi les six échelons suprêmes, et le fait +que Basquettot y était maintenant le premier +signifiait simplement que le ministère s’était +amputé de six intelligences.</p> + +<p>— Basquettot, dit le Ministre. Un mot. Quelle +est la situation de Dubardeau en Europe ?</p> + +<p>Basquettot avait entendu le roi d’Angleterre +tutoyer en français mon père, mais il ne l’avait +jamais rencontré chez Mata Hari, il avait vu le +roi de Belgique lui donner l’accolade, mais il ne +l’avait pas vu chez Bolo. Il n’y avait pas eu ces +dix dernières années un monarque ou un chef +socialiste qui n’eût serré mon père dans ses bras. +Mais mon père n’avait pas baisé la main de +M<sup>me</sup> Comarin-Buchenfeld.</p> + +<p>— Nulle, dit Basquettot.</p> + +<p>Moïse s’était levé.</p> + +<p>— Eh bien, dit Rebendart, l’expérience est-elle +suffisante ? Êtes-vous convaincu ?</p> + +<p>— Je réclame une troisième preuve, dit Moïse, +qui commençait à s’amuser.</p> + +<p>— Voulez-vous que j’appelle le directeur des +affaires criminelles ?</p> + +<p>— Non, dit Moïse. Prenons au hasard. Prenons +l’attaché de service, par exemple.</p> + +<p>— Qui est-ce ? demanda Rebendart.</p> + +<p>— C’est un nommé Brody-Larondet, rédacteur +de troisième, dit Basquettot. Garçon remarquable. +Le meilleur classeur du département. C’est +lui qui a renouvelé le numérotage des fiches en +remplaçant l’O par l’Y, et en supprimant les +doubles lettres. Cela nous a permis de retrouver +tous les précédents des graciés de mort, que nous +avions égarés depuis dix ans.</p> + +<p>— Qu’il entre, dit le Président.</p> + +<p>Brody-Larondet, celui qui avait retrouvé le +passé de Cayenne, entra. C’était un homme de +quarante ans, myope, voûté, rhumatisant, avec un +gros pouce, des yeux faux, et qui accumulait sur +lui tous ces défauts physiques dont la race des +juges passe pour être déchargée aux dépens des +criminels. Il n’avait pas eu, lui, de passé, si ce +n’est que rue Cujas, quand sa mère lui envoyait +de Cahors des pâtés de foie gras, il invitait à les +manger les autres étudiants et qu’on le forçait +vers minuit à épouser en public une des femmes, +cependant que l’assemblée tapait autour du lit +sur les boîtes de conserve vides et les casseroles. +Il n’avait pas d’avenir, si ce n’est que prochainement +il allait épouser pour de vrai une cousine +du Périgord, pauvre, laide, et se coucher silencieusement +auprès d’elle pour la vie. Il frémissait +déjà de crainte, pensant qu’il était bien imprudent +en effet de remplacer l’O par l’Y, s’imaginant +que le ministre était partisan acharné des doubles +lettres, et il s’inclinait, prêt à toutes les rétractations.</p> + +<p>— Brody-Larondet, dit Basquettot, le Ministre +désire savoir ce que vous pensez de M. Dubardeau, +son prédécesseur en cette maison.</p> + +<p>Brody-Larondet respira. Ainsi le Ministre adoptait +son système ! Il se trouva comble envers +Rebendart d’une reconnaissance qui se trompa +d’expression.</p> + +<p>— C’est un grand homme, Monsieur le Ministre, +un très grand homme !</p> + +<p>— Expliquez-vous, dit Rebendart, glacial.</p> + +<p>Brody-Larondet comprit alors. Il n’était pas +homme à mentir, mais il entrevit sa disgrâce. Il +essaya, pour amortir le ressentiment de Rebendart, +de détourner son éloge sur un Dubardeau dont +Rebendart ne pouvait être jaloux. Il se rappela +avoir parlé un jour avec mon père de Vincent +d’Indy. Jamais la musique moderne ne lui avait +été expliquée aussi clairement. Il avait immédiatement +envoyé <i>Fervaal</i> à la fanfare du village de +la cousine du Périgord.</p> + +<p>— C’est un grand musicien, dit-il, un grand +musicien !</p> + +<p>Rebendart prenait mal l’aventure. Brody le +sentait. Il tenta un dernier effort. Il se rappela +avoir rencontré mon père au marché aux puces. +Mon père avait expliqué doucement pourquoi un +tableau que Brody venait d’acheter assez cher +n’était pas de Vinci, ni de Rembrandt, comme +Brody en était sûr, mais d’un nommé Durand, +qui en inondait actuellement toutes les boutiques +d’antiquaires.</p> + +<p>— C’est surtout un grand peintre, dit-il, un +très grand peintre !</p> + +<p>— Vous êtes un grand imbécile, dit Basquettot, +sortez !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">CHAPITRE V</h2> + + +<p>Un homme venait d’entrer au Maxim’s et +s’était assis en face de nous, de l’autre côté du +couloir. Moïse se leva pour le saluer. Ce nouveau +venu avait près de soixante ans, une taille superbe, +des moustaches blondes et grises à la gauloise, des +yeux bleu pur. Il était de ces gens dont on a l’impression +de décrire l’âme en décrivant leurs +vêtements. Décrivons-la. Il avait un pantalon à +petits carreaux noirs et blancs, une cravate noire +lavallière, des souliers jaunes et des guêtres, un +veston bordé de ganses. Ses ongles étaient soignés, +sa raie parfaite. Un mouvement constant l’animait. +Il roulait sa chevalière, il plaçait et enlevait +son monocle, il enfonçait son épingle de cravate ; +il était de ceux qui entretiennent une grande +âme avec de petites manies. Une sorte de douceur, +un nuage d’enfantillage l’appareillait à chacune +des femmes présentes ; avec aucune il n’eût +juré, même avec les plus jeunes, même, lui +tout habillé, avec les femmes nues des fresques. +Mais il était seul. Il déjeuna d’une côtelette, +détermina chez le maître d’hôtel en commandant +une côtelette la déférence que d’autres obtiennent +tout juste avec le homard et le faisan, s’inclina +devant nous et sortit.</p> + +<p>— C’est le père de la bru de Rebendart, c’est +Fontranges, me dit Moïse. Nous ne sortirons pas +aujourd’hui de la famille…</p> + +<p>C’est ainsi que je connus l’histoire du père +de Bella.</p> + +<p>Un régime alterné de sécheresse et de tendresse +dominait la famille des Fontranges. A une génération +de Fontranges qui vivait jusqu’à quatre-vingts +ans dans l’avarice, le mépris des voisins, la dureté +pour les enfants, succédait toujours une génération +passionnée, mais qui mourait vite… de sorte que +l’aïeul et le petit-fils secs se retrouvaient seuls en +tête à tête de longues années et imposaient un +renom unanime de sauvagerie à cette famille dont +un membre sur deux mourait d’amour, de désespoir, +ou de mélancolie. La seule passion commune +aux Fontranges cruels et aux Fontranges tendres +était la chasse. Elle était aussi variée dans leurs +domaines qu’avant la Révolution ; ils tenaient à +avoir toutes les espèces de chiens, de furets, de +faucons, d’oiseaux appeleurs, ils veillaient à ce +que tout gibier prospérât, à ce qu’aucun animal +nuisible, blaireau, loutre, renard, ne fût éliminé. +Aucun acte de la Convention, du Directoire, ne +libéra chez eux du combat avec l’homme une seule +espèce animale, et le père de notre voisin avait +été destitué en 1878 de son capitanat de louveterie +parce qu’il entretenait dans ses bois des louves. +Tous les quarante ou cinquante ans, quand grandissait +le petit Fontranges doué d’un cœur, survenait +dans le château ce moment pathétique où +les chiens, traités de mémoire de chien à coups +de pique et de fouet, connaissaient les caresses. +Chaque espèce canine, confinée jusque-là dans +l’exercice d’une haine spéciale, celle de la perdrix +rouge, celle de la fouine, celle du sanglier, devenait +en même temps, avec ce Fontranges qui lisait +dans leurs yeux, le spécimen d’une tendresse +particulière. Puis le jeune maître s’embarquait +pour les spahis, délaissant ces bassets et ces setters +qui hurlaient à son départ, prêts pour lui à chasser +le lion, et ne revenait que pour donner libre cours +à son cœur. Car les passions des Fontranges ne +les égaraient jamais. Elles n’étaient jamais provoquées +par une actrice, par une cousine mariée. +Aucun désir qui les menât hors de leur maison +et de leur droit, et qui ne fût approuvé par les +commandements de Dieu. C’était à leur mère, à +leur femme, à leur belle-mère, quelquefois à leur +père cruel qu’ils se consacraient. Mais cette +passion était si ardente qu’elle prenait aux yeux +de tous l’aspect d’une passion défendue. La passion +de notre Fontranges avait eu pour objet +son fils.</p> + +<p>Il l’avait eu jeune, car son père l’avait marié +dès son retour des cuirassiers. Il ne l’avait jamais +quitté un seul jour, même bébé. Il venait chaque +après-midi avec un pliant s’asseoir auprès du +berceau et face à lui, comme auprès d’un fleuve. +Chaque jour, dès le premier jour, lui semblait +apporter à cet enfant des progrès tellement considérables +qu’il se demandait comment Jacques +pourrait atteindre, sans avoir épuisé depuis des +années toutes les ressources de l’enfance, l’âge +de raison. Mais l’idée ne lui venait pas d’autre +part qu’une époque viendrait où il n’aurait plus à +s’asseoir près du berceau, à tendre patiemment ses +lignes pour un gazouillement, un regard, un cri, +et il fut effrayé de trouver un jour son fils sur ses +jambes. Il lui sembla que du jour où l’enfant +allait marcher, il allait fuir ; il pouvait se perdre, +ne pas revenir. Il ne donna jamais Jacques +qu’avec le sentiment d’une séparation éternelle +aux divers modes de locomotion, à la voiture +à chèvre, au poney, à la bicyclette. Il avait +acheté d’avance pour ce fils encore muet les livres +de la Bibliothèque rose, des soldats, des constructions ; +il avait déjà pris un abonnement au <i>Petit +Français illustré</i>, bien que Jacques n’eût que dix-huit +mois. Il tenait magazine et jeux en réserve +comme un père docteur tient prêts chez lui ses +ampoules de sérum, ses tubes de vaccin, comme +si la maladie qui nécessite Peau d’Ane ou le sapeur +Camembert pouvait éclater soudain et qu’il ne +fallait pas être pris au dépourvu. Il ne se consolait +pas d’avoir manqué les deux premiers jours de +Jacques, car il chassait alors chez des amis espagnols +l’un des rares gibiers que Fontranges ne +contînt pas. Il avait manqué le premier cri, le +premier regard, la première poignée de main. Un +izard l’avait stupidement entraîné loin de la source +de son bonheur. Ces deux jours de passé, malgré +toutes ses questions, se dérobaient. Il ne pouvait +arriver à savoir l’heure exacte de la naissance, ni +même quel était le temps. A en croire tous ces +témoins bornés, il aurait plu et fait beau à la fois, +Jacques aurait passé les deux jours endormi à la +fois et éveillé. Mauvais précédent dans la famille. +Jacques allait-il être absent le jour où Fontranges +mourrait ? Fontranges était trop jeune et trop +inoccupé pour voir dans son fils une suite, une +revanche à la mort. Il lui obéissait comme à un +aîné, lui reconnaissait un droit d’aînesse qui rendait +respectables ses paroles, ses gestes. C’était +un aîné ravissant, avec son unique dent d’ivoire +neuf, ses cheveux nouveaux, ses prunelles bleues +fraîches. La candeur, l’innocence, la grâce, le +rire paraissaient à Fontranges des qualités d’aînés, +l’aboutissant de la vie, et non son départ. A côté +de cet enfant sans parole et presque sans regard, +les hommes lui paraissaient enfantins. C’est +devant les hommes qu’il avait envie de faire les +marionnettes, aux hommes qu’il était tenté de parler +en zézayant. Ce chasseur comprit enfin la chasse +quand il eut à défendre son fils contre les fourmis, +les abeilles, et contre les moineaux terrifiants. +L’extermination des bêtes nuisibles commença +dans le parc, on n’y vit plus de rats +d’eau, plus de vipères. On combla les trous où +vivaient les blaireaux et les fouines. Ce grillage +que les parents de Paris appliquent à la fenêtre +de la nursery, on le tendit tout le long de la Seine, +qui naissait non loin de là et dont le nom évoque +pour les Fontranges un ruisseau ombragé de +vergnes où les vaches vont boire. Habitué pendant +quatre ans à vivre au milieu de cuirassiers, la +taille de Jacques le ravissait. Il ne savait trop +remercier la Providence que les enfants fussent +petits. Sans voir le regard d’entente que le grand-père +cruel et le petit-fils égoïste échangeaient déjà +par-dessus lui et le berceau, il tenait chaque jour +à peser Jacques lui-même, sur un instrument de +précision qu’il avait installé au centre du jardin, +car c’était l’été. On voyait de là toute la Champagne +quand on mettait les poids, toute la Bourgogne +quand on mettait Jacques. Il pesait l’enfant nu +entre ces deux grasses provinces. Puis Fontranges +s’asseyait près du berceau, abattait les moustiques +du geste dont les Fontranges tuent le cerf, attirait +les papillons par des stratagèmes de famille qui +devaient remonter à Berthe aux grands pieds, et +toutes ces onomatopées que nous avons appris +des femmes, le miaulement, l’aboiement, le meuglement, +Jacques les apprit d’un baron de Charlemagne. +L’enfant tenait de la génération dure son +corps et son teint. Ses organes étaient parfaits. +A chaque âge d’ailleurs, que ce fût pour le bain +dans la baignoire minuscule, le bain dans la Seine +ou le bain à Deauville, il fut le baigneur modèle +dont les illustrés demandent la photographie. Les +heures du jour avaient pris un sens pour Fontranges +depuis qu’elles changeaient le teint de +Jacques. Le soleil, la lune l’intéressèrent à nouveau +quand il s’arrangeait pour faire passer Jacques +sous un de leurs rayons. On se demande +s’il éprouva quelque chagrin quand sa femme mourut, +en mettant au monde les deux jumelles qu’il +appela Bella et Bellita, choisissant inconsciemment +pour elles, en grand éleveur qu’il était et comme +pour deux pouliches nées la même année, des +noms commençant par la même lettre. Jacques +avait alors quatre ans. La paternité de Fontranges +fut doublée d’une intimité corporelle qu’il n’avait +pas osé rechercher, par déférence pour la mère. +Il borda chaque soir son fils. Il surveilla sa nourriture. +A cet enfant qui ne pensait déjà qu’à tuer +et duquel les chiens, flairant un Fontranges de la +race méchante, se détournaient, il apprit tendrement +le massacre des cailles, l’assassinat des biches. +Le petit géant prospérait, écrasant des têtes de +moineaux avec des pierres, coupant des queues +d’écureuils vivants, tous jeux qui semblaient au +père, tant la lutte avec les animaux était la raison +de cette famille, des promesses d’amour filial. +Cependant, appréhendant chez l’enfant un mépris +aussi complet des êtres humains que des animaux, +il essaya de lui dire le bien qu’il pensait des +hommes, c’est-à-dire le courage des gardes-chasse, +l’abnégation et la force des cuirassiers. Il était un +peu à court sur ce chapitre quand il eut l’idée de +lui parler des grands hommes. Ce fut un mois délicieux. +Jacques vit défiler avec ravissement Duguesclin, +qui tua un ours, le Grand Ferré, qui tua +un loup, Voltaire, qui disséqua un hérisson, et +Guillaume Tell qui abattit une pomme sur la tête +de son fils. Toute une semaine le fils essaya même, +inversant la légende, de placer une pomme sur la +tête du père et de l’abattre.</p> + +<p>Les années passèrent. Fontranges ne se sentait +pas digne de Jacques. Il se reprochait de n’avoir +jamais été qu’un père médiocre. Il n’avait pas eu, +quand Jacques avait deux ans, assez de tendresse, +ni assez d’imagination quand il en avait six, ni +maintenant assez de science. De même que pour +l’avenir de Jacques il avait renoué avec les Orange +et avec les Hohenzollern, auxquels les Fontranges +étaient alliés et desquels il désirait obtenir aussi +le vrai loulou poméranien, il tenta de renouer avec +l’Histoire, avec les peuples de l’Orient, avec la +Géographie. L’étude lui semblait surtout, il ne +s’expliquait pas pourquoi, un moyen de préserver +dans la vie ce petit corps superbe, ces petites +jambes florissantes, ces belles petites épaules. Il +voyait mal comment la hauteur des Pyramides, les +dates d’avènement de nos rois, la science des cas +d’égalité des triangles peuvent donner au regard +plus de tendresse, à la peau plus de brillant, au serrement +de main plus d’énergie, mais il le constatait +sur lui-même. De même qu’il prenait maintenant à +son petit déjeuner de la phosphatine, à son goûter +du lait frais, de cette nourriture d’enfance, de cette +lecture de manuels, ce père se sentait aussi plus +vigoureux. Il devint comme Jacques un modèle +de santé et de force. C’était la première fois que +la génération passionnée et sa passion dépassaient +la quarantaine. Il y eut d’ailleurs toute une année +où les rapports du père et du fils furent parfaits. +Ce fut vers la dixième année de Jacques. C’était +l’époque, qui ne devait pas revenir, où ces deux +êtres furent naturellement ouverts et dévoués l’un +à l’autre. Tout ce que Fontranges avait d’élégance +provinciale, sa lavallière, son épingle de +cravate en fouet d’or, ses mouchoirs à blason, +devait séduire un enfant de dix ans. Tout ce qu’il +pouvait obtenir de son imagination, imaginer de +déguiser Jacques en jockey, de le faire courir +contre la race de chiens la plus lente, satisfaisait +pleinement un enfant de dix ans. Il sauva cette +année-là un cheval qui se noyait, il éteignit un petit +incendie : il était un héros pour enfants de dix +ans. Jusqu’à leurs voix dont le timbre, discordant +jusque-là, devint harmonieux. Toujours le souvenir +de cette année divine plana sur les autres +souvenirs de Fontranges, celui de la seule année +où les masques entre père et fils étaient tombés. +Il toucha et regarda le visage doux du cruel +Jacques pour la vie.</p> + +<p>A dix-neuf ans, Jacques partit pour Paris. Jamais +créature ne s’embarqua aussi intacte pour une +capitale. Pas un ongle blanc. Pas un durillon. Pas +un souffle au cœur. L’amour paternel l’avait protégé +des cicatrices, des boutons causés par le faux-col, +des veines gonflées par les jarretelles. Les +études que le père lui avait imposées, avec un +abbé d’abord, puis un agrégé, avaient peu meublé +son esprit mais lui avaient, selon la théorie de +Fontranges, servi physiquement. L’étude des +Romains lui avait donné un thorax sans fêlure +et sans cœur, l’étude des Grecs des mains qui +jonglaient. Quand ce fils sans myopie, sans arthrite, +sans tache de rousseur, lui dit adieu, Fontranges, +serrant sur son cœur l’être le plus sain qu’ait produit +le monde, défaillait d’admiration et de +bonheur. Jacques resta six mois absent. Il revint +pour l’ouverture de la pêche, un peu sombre, +bientôt égayé. Il prit le soir même un brochet de +dix livres. Quelques jours après le docteur de +la famille rendit visite à Fontranges et lui annonça, +sous le sceau du secret, que Jacques avait eu à +Paris une mauvaise aventure, et qu’il était malade.</p> + +<p>La désolation de Fontranges fut sans limites. +Rien ne servit de lui dire que ce mal n’était plus +terrible, qu’il était guérissable, qu’il n’était rien. +Jacques continuait à éclater de beauté et de santé, +plein de projets déjà, appâté par la guérison prochaine. +Fontranges dépérissait. La vue des brochets +qui s’entassaient lui serrait le cœur. La vie n’avait +plus de sens pour lui. A lui, qui tuait impitoyablement +les chiens de chasse atteints d’ophtalmie, +les chevaux couronnés, qui insultait en pensée les +pommes véreuses, à la place d’un enfant immortel, +Paris rendait un fils miné par le fléau le plus +pernicieux de l’humanité, et aussi le plus vulgaire. +Le fait que Jacques se garait de lui, l’embrassait +à peine, évitait de le toucher, surveillait +jalousement ses hameçons comme si les brochets +étaient malades, le fait qu’il fallait pour aller à +la chasse deux gobelets, lui donnait le sentiment +que c’était lui le réprouvé. Mais surtout, puni +d’avoir trié dans la vie tout ce qui est sain, honorable, +beau, il restait seul en faillite dans un +entrepôt de richesses, de santés, et d’honneurs +inutiles, tandis que son fils se retrouvait pour +toujours sur le côté méprisé. Que ne pouvait-il l’y +rejoindre ! Il fit dans ce but quelques pas timides. +Fontranges, si soigné et si naïvement soigneux +et parfumé, qui jamais ne s’était approché à deux +mètres d’un métayer, s’asseyait à parler aux +ouvriers de ferme, leur offrait des cigares, serrait +la main des bergers, embrassait leurs fillettes. +Lui, qui évitait les pauvres à cause de leur odeur, +dès qu’il voyait un mendiant, tournait maintenant +autour de lui jusqu’à ce qu’il trouvât un prétexte +pour l’effleurer, pour l’aider à remettre son veston, +pour le toucher. Il s’approchait du travail et de +la pauvreté comme du vaccin qui allait le rendre +l’égal de Jacques. C’était la saison la moins faite +pour pareille révélation, c’était le printemps. +Chaque feuillage nouveau sur un arbre, chaque +rayon de soleil tout jeune, le plongeait dans le +désespoir. Il était obligé de sortir du salon quand +on y prononçait un de ces mots tellement fréquents +en juin, le mot mariage, le mot nid, le mot +couvée. Il s’apitoyait, devenait faible. Il maintint +dans le chenil trois petits chiens à taches mal +placées. Le médecin le consolait, lui citant tous +les grands hommes qui ont puisé dans ce mal des +inspirations, lui citant les livres, les comédies +célèbres, et même les inventions scientifiques qu’on +lui doit, l’assurant qu’il protégeait la poitrine, les +articulations. Il n’enlevait même pas, selon le +médecin, la gaieté. La plupart des vaudevilles +modernes ont pour auteurs de tels malades… +Fontranges l’écoutait sans jamais répondre. Il +avait honte de sa chair saine. Il était prêt à y +renoncer. Il était, en somme, à cause d’un seul +être, dans cet état de sainteté où Salon de Fontranges +en 1120, par amour de l’humanité entière, +caressait des lépreux. Tous ces animaux qu’il détestait, +les araignées, les crapauds, les têtards, il ne les +méprisait plus, il se sentait leur frère par alliance, +ou plutôt, c’était triste à dire, par le sang. Il but +un peu. Il eut une crise de rhumatismes et il en fut +d’abord heureux. Il manda son fils, qui pêchait en +Sologne, et se réjouissait de se montrer à lui amoindri. +Ses mains étaient devenues un peu noueuses, +on lui laissait espérer qu’un de ses genoux resterait +gonflé, mais, quand fier de ce mal qui le défigurait +et le clouait au lit, il vit arriver Jacques souriant, +frais et rose, il comprit son erreur. Ce n’était ni +le rhumatisme, ni la typhoïde, ni la vieillesse qui +lui rendrait avec son fils une chair commune… +Tant pis… Il ne pouvait vivre dans cette injustice +abominable. Tant pis. Il se rappela le jour de son +enfance, où après avoir couronné son poney, il +s’était creusé aux genoux deux plaies. Jacques ne +comprenait pas pourquoi le père recherchait son +bras, mêlait les couteaux à table. Retranché dans +son mal, il en voulait à Fontranges de l’y relancer +égoïstement. Un jour vint où, son père l’ayant +embrassé, il se retourna furieux, prêt à tout dire… +Mais la décision de Fontranges était prise. Cette +passion qui avait mené son grand-père au suicide, +le grand-père de ce grand-père à la tuberculose, le +guidait sans remède… Il partit pour Paris.</p> + +<p>L’été était venu. C’était l’été de 1914. Entre +des souverains de l’essence de Jacques le sort de +l’Europe se jouait. Mais Fontranges ne lisait guère +les journaux. Du train il passa l’après-midi à +regarder la Seine, la vit enfant jusqu’à Bar, jeune +fille jusqu’à Romilly, puis, après on ne sait quel +accident, dont il souffrit, large et maculée. Le soir +tombait quand il arriva à l’hôtel. Son cœur se +serra, et il se contint pour ne pas pleurer, en ouvrant +ses valises, qui lui donnèrent sa garde-robe soignée, +parfumée, dernière pureté de sa vie, son nécessaire +d’argent avec son contenu naïf, de benjoin, d’eau +de Botot, sa trousse que l’expérience de cinquante +ans avait tout juste compliquée d’un fil de soie +pour les dents et d’un vernis pour les ongles. Il se +donna quelques jours. Ce furent des jours d’été +magnifiques. Le soleil était fondu dans le ciel, et +n’y apparaissait que le soir, comme une ventouse, +amassant autour de l’Arc de Triomphe des hectares +de sang. C’était trop peu pour les chancelleries. +C’était trop pour Fontranges, qui en avait +les yeux pleins de larmes. Le sol des jardins, la +terre de Paris, résonnait sourdement en terre +demi-saine. Fontranges se promenait, voyant les +monuments et les environs dont il avait jusque-là +remis la visite, comme s’il allait mourir. Il vit un +à un les tableaux historiques de Versailles, retrouva +dans la prise de la Smalah le Fontranges qui était +aide de camp du roi, et auquel le peintre avait +donné un pur-sang hongre, alors qu’il montait +ce jour-là le fameux Majordome, une gloire des +haras. Il ne croyait pas que la peinture vécût +d’éléments aussi faux. Tout est faux dans ce +monde, même la couleur ! Il voulut revoir le Louvre, +il s’arrêta devant le Régent. Les larmes lui vinrent +encore aux yeux à la vue de ce diamant gigantesque. +Un fils en diamant serait une chose si précieuse ! +Puis, après avoir visité quelque bel édifice, +repentant, il gagnait les quartiers pauvres, il se +laissait coudoyer par une foule assez sale. Les +ménagères se moquaient de ce grand diable à +guêtres, mais si français dans son allure que +personne dans le 20<sup>e</sup> arrondissement n’eut l’idée, +malgré la crise et malgré son monocle, de l’appeler +espion. Mais on l’appela Vercingétorix. C’était +Vercingétorix rendant ses armes au mal. Un jour de +fête, dans le tram de Belleville, un apache l’insulta, +une fille le défendit. Il souriait, il montait à son calvaire +par le funiculaire. Il vit les Buttes-Chaumont, +riches en petits enfants hâves, le parc Monceau, +peuplé de mille Jacques. Dès qu’il arrivait au pied +d’une tour, il la gravissait, colonne de la Bastille +ou Tour Eiffel. Il s’accoudait, regardait couler +cette Seine qui ne contenait plus une goutte de +l’eau pure des sources Fontranges. Il avait, insecte +prisonnier, être sans but, les réflexes des coccinelles, +des suicidés. Puis il rentrait à l’hôtel. C’était +la vue de son nécessaire qui le maintenait encore +à cette station de sa vie, le blaireau d’argent fin, +les rasoirs d’écaille jamais flambés, cet acier, cet +or que seul des mains saines avaient touchés. +L’odeur du benjoin surtout lui semblait l’odeur +même de son existence passée, de son bonheur. +Il le vida un jour dans sa cuvette, le remplaça par +une lotion prise au hasard. Toute la chambre sentit +pendant deux jours le benjoin. Il avait beau laisser +les fenêtres ouvertes, son existence passée ne sortait +pas. Il remplaça son savon spécial par un Gibbs. +Ah ! que n’eût-il payé pour que l’incarnation s’opérât +en modifiant simplement la forme de ses flacons, +le contenu de ses tubes ! Il se donnait jusqu’au milieu +d’août, tant il était heureux, le soir, d’ouvrir ce +coffret du passé. Un jour même, chez le coiffeur, il +accepta la manucure. Elle lui prit la main. Il avait +l’impression de donner pour la dernière fois la main +à la pureté. Mais un après-midi, il trouva une +lettre de son fils. Jacques se plaignait de souffrir +atrocement de la tête. Il souffrait, souffrait, comme +ce jour, ajoutait-il, où, à dix ans, il était tombé de +cheval. Il croyait flatter son père en faisant allusion +à leur année de flirt. Alors Fontranges sortit.</p> + +<p>Il erra dans Montmartre, s’arrêta devant les +bars, se heurtant à leurs portes différentes avec +le même marchand de poupées et les mêmes musiciens, +dont il suivait inconsciemment l’itinéraire, +l’itinéraire de quémandeur. A chaque porte une +lumière lui donnait une couleur nouvelle. Fontranges +fut rose, puis bleu, puis violet. Il essayait la +couleur de ce corps qui allait changer de substance. +Puis il repartait. Les filles n’osaient aborder ce +seigneur âgé, triste, et bien vêtu. Un gué de pureté +s’ouvrait devant lui dans la place Pigalle. Fontranges +avait peu de pratique de ces lieux. Quand il venait à +Paris, il n’allait guère qu’à l’Union, et tout tournant +de rue qui n’était pas la rue Royale lui était +difficile à prendre. Soudain, place de l’Opéra, +car il était redescendu par l’effet seul de la pente, +il aperçut un bar dont son fils lui avait parlé. Il +poussa la porte. Ce n’était pas ce qu’il avait +imaginé. Peu de tables étaient garnies. Des écrivains +discutaient dans un coin sur les fautes d’orthographe +au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. En face d’eux, quelque +juriste à favoris cachetait une lettre. C’était dans +ce quartier une heure de repos, les écrivains parlaient, +les avocats écrivaient. Mais pas de femmes. +Le barman avait devant lui un nécessaire d’argent +qui fit penser Fontranges à ses propres flacons, à +son lit encore intact là-bas à l’hôtel du Louvre, à +l’ancien bonheur. De temps à autre, un jeune +homme entrait boire au comptoir et questionnait +le barman sur la venue de Jeanne, sur celle de +la guerre. Les deux semblaient assez certaines… +Enfin une jeune femme entra.</p> + +<p>Elle était habillée avec audace, et de toutes ces +couleurs qui s’étaient, tout à l’heure, essayées sur +Fontranges, mais elle semblait pénétrer dans un +lieu à la fois familier et peu sûr. Fontranges s’était +installé tout au fond, sur la banquette, et la femme +vint s’asseoir dans son voisinage. Elle n’osa lui +parler. Mais elle commanda le même alcool, les +mêmes cigarettes. Cette flatterie modeste toucha +Fontranges. Il lui offrit une allumette. Il approcha +l’allumette enflammée de son visage, vit nettement +cette mèche plongée dans du rouge, du khol et +de la poudre de riz, fit effort sur lui-même, eut +l’impression d’avoir à allumer sa drogue fatale, sa +pipe dernière, l’alluma. Le barman n’aimait pas la +nouvelle venue. Elle le dit à Fontranges, toujours +sans se rapprocher, par peur du barman, et continua +à parler face au comptoir, dans un monologue que +Fontranges se croyait parfois tenu d’interrompre +par politesse, et dont le motif était qu’aucune femme +au monde n’était mieux armée qu’Indiana pour +combattre les hommes. Car elle s’appelait Indiana, +et était de Melun. Les hommes, dès l’enfance, +elle avait appris à se méfier d’eux, car la maison +de son père était la plus rapprochée de la prison +pour jeunes gens, et c’était à elle que tous les +libérés, tous les évadés aussi, venaient dire leur +première parole de liberté. Oui, Indiana était son +vrai nom. Du moins maintenant. Auparavant elle +s’appelait Germaine… Aucun jeune homme ne +pouvait donc se vanter de lui en avoir fait accroire. +Elle refusait, et comment, de l’eau aux libérés, elle +indiquait le mauvais chemin aux évadés. Des vieux +d’ailleurs elle se défiait tout autant. Quand ils +arrivaient sur elle, dans la rue ou même dans le +bar, l’abordant, ces vieux notaires, ces vieux juges, +avec les mêmes exactes phrases que prononçaient +les évadés, — eh bien, la belle, comment cela +va-t-il ? elle les remettait proprement à leur +place… Elle continuait à parler sans se tourner +vers Fontranges, sans s’incliner, dans la crainte +de ce barman, ni vieux, ni jeune, doté de cet âge +intermédiaire contre lequel peut-être elle n’avait +pas d’armes et auquel elle devait ses malheurs. +Elle poursuivait le récit de sa vie avec orgueil, +comme si c’était une victoire perpétuelle sur les +hommes, son passage à seize ans au phalanstère +mixte de Sampuis, où le D<sup>r</sup> Robin, entre autres +leçons, apprenait aux pensionnaires jeunes gens +les instruments à corde et aux filles les instruments +à vent. Elle avait appris le cor. — La trompe de +chasse ? demanda Fontranges. Non, le cor anglais, +le bugle. Elle s’arrangeait pour que l’orifice se +trouvât devant l’oreille du D<sup>r</sup> Robin, un homme, +lui aussi, après tout. Il en était empoisonné. A trois +heures du matin, en plein hiver, elle se payait le +luxe de réveiller tous les garçons en tirant d’un +coup la couverture. Ils grelottaient. Ils éternuaient. +C’était rudement bien fait pour eux. Quand Robin +l’avait mise à la porte, elle n’avait regretté que le +chien de l’établissement, un grand fox jaune à +longs poils. — Un setter irlandais, corrigea Fontranges. +Il écoutait le cœur serré ce récitatif de +Walkyrie. C’était une Walkyrie qui oubliait ses +quatre hôpitaux, ses douze avortements, ses deux +suicides, le premier en l’honneur du fils Veil-Picard, +le second, un mois après, en l’honneur +d’un lad, tous deux sur le même champ de course, +où on l’avait prise pour une parieuse ruinée et +ramenée dans la voiture d’ambulance des jockeys. +Des gens du turf saluaient au hasard : c’était +Indiana de Melun désarçonnée par la vie. Avec +un diamant qu’elle avait à cette époque, elle avait +gravé sur la vitre de l’ambulance, pour se venger +des hommes, du mal des chevaux.</p> + +<p>Le barman vint demander à Fontranges si elle +le gênait. Ne parlait-elle pas un peu fort ? Elle +resta immobile, regardant son ennemi d’yeux +soudain morts. On la supportait ici à cause d’un +client peintre dont elle était le modèle, mais un +mot, et on la ficherait à la porte. Elle resta immobile : +comme modèle, elle était là ! Fontranges fit +signe qu’on la laissât. Mais elle ne parla plus. Si les +hommes croyaient l’avoir ainsi, ils se trompaient, +elle n’allait plus dire une syllabe. Elle s’amusa, pour +se venger, à sonner sous la table. Le barman ne +pouvait deviner qui sonnait et allait d’une table +à l’autre. La vengeance est douce qu’on prend +grâce aux sonnettes sur ces hommes qui vous ont +condamnée à l’alcool, à la morphine, à la cocaïne ! +Fontranges pensait à son fils, qui à cinq ans s’amusait +à sonner la grande cloche, et tout le monde +feignait de croire que le curé ou les La Rochefoucauld +arrivaient. Mais aujourd’hui aussi La Rochefoucauld +et curé s’abstenaient de répondre à l’appel +d’Indiana. Elle ne parlait plus à Fontranges que +par signes, par gestes, mais ces pauvres gestes +désignaient cette fois sa vie réelle, sa boîte de +drogues, ses bleus au bras, son porte-monnaie +vide, témoins enfin sincères. Puis sa jarretière +craqua, et elle devint toute rouge, car il fallait la +raccrocher sans que le barman se doutât de rien, +ou elle serait expulsée pour toujours. Elle commença +sur elle-même un lent travail, celui du +serpent qui avale un animal encore doué de +défense, ou de l’acrobate qui casse sur soi des +chaînes, ou de l’ambassadeur dont les bretelles +ont sauté juste à la minute où il présente ses +lettres de créance. Fontranges, habitué à découvrir +l’âge d’êtres sur lequel il est peu lisible, les +chevaux, les perdrix, les biches, voyait qu’elle +avait vingt ans.</p> + +<p>Puis on ferma le bar, et ils sortirent. On criait +des journaux malgré l’heure tardive, car c’était +le 31 juillet 1914, et tous les passants parlaient de +l’Allemagne. Indiana était allée en Allemagne. Un +ami allemand, rentré de Paris à Munich l’année +dernière lui avait écrit de venir. Au milieu de la +nuit, seule dans le train, elle avait cru comprendre +le nom de Munich, et était descendue sur le quai. +C’était la gare d’un village de Franconie. Sans +un sou, incapable de se rappeler le nom de l’ami +de Munich, elle était restée là un mois. Ce qu’avait +pu être l’existence d’Indiana à <span lang="de" xml:lang="de">Frankenthal-unter-Main</span>, — car +c’est le nom que son oreille avait +pris pour Munich, — où elle ne connaissait âme +qui vive, et ne pouvait dire un mot, restait un +mystère. Mais, avec un dédain implacable pour +les hommes, on se tire d’affaire toujours. Elle y +avait mangé un gibier excellent, des espèces de +dindons qui se réunissent à minuit, les imbéciles, +et luttent pour leurs femelles au clair de la lune. — Des +coqs de bruyère, ou tétras, indiqua Fontranges.</p> + +<p>Dans une débauche de lumière, qu’une nuit de +quatre ans allait suivre, Paris se consumait. Les +boutiquiers avaient laissé leurs boutiques ouvertes +et allumées. Fontranges, venu pour un obscur +sacrifice, escortait Indiana dans la route la plus +étincelante que vainqueur ait suivie, corrigeant +seulement les termes toujours inexacts dont elle +appelait les chiens et les chevaux qui passaient. +Les concierges d’Indiana n’étaient pas couchés. +Ils attendaient chaque locataire pour avoir des +nouvelles d’Allemagne. Ils questionnèrent longuement +Fontranges, qui les rassura. Aucun certes +ne se douta qu’Indiana ramenait un cousin du +Kaiser ! Dans un coin de la loge, une petite fille +le regardait de son berceau. Indiana la caressa. +Rien ne rassure comme un vêtement bien coupé, +bien repassé, un linge méticuleusement propre ! +A chaque étage, une tête apparaissait et interrogeait +ce monsieur si bien mis. Il rassurait tout le +monde, surtout les enfants, qu’il caressait du côté +non caressé par sa compagne. Ce fut la seule +maison de Paris où l’on dormit tranquille cette nuit. +Enfin l’on parvint à l’étage d’Indiana, à l’étage sans +enfants. Il n’y avait pas de chaises chez elle. C’était +la première pièce au monde que Fontranges vit +sans aucune chaise. Il était emprunté et ému +comme un chrétien dans une mosquée. Lui, qui +avait l’habitude de ranger soigneusement ses +habits, de tendre son pantalon, de déposer sa +lavallière, obligé de les laisser ainsi à l’aventure, +avait l’impression de se donner à une vie nouvelle +qui jamais n’exigerait plus de vêtements…, de +plonger, pour toujours… Cependant toute l’Europe +l’imitait et, cette nuit-là, se donnait à la guerre.</p> + +<p>Il venait de rentrer à l’hôtel du Louvre quand +Jacques arriva. Dans un accès d’égoïsme qu’il +croyait être l’enthousiasme, Jacques couvrit son +père de baisers. Le père les rendait. — Comme la +guerre efface tout ! pensait Jacques. — Ah ! +qu’auprès d’un pareil chambardement, pensait +Jacques, mon accroc est peu de chose !… Tant +de gens allaient mourir, une vieillesse si soudaine +rongeait chacun de ses camarades, qu’il se sentait +purifié. Il avait raison. Il fut tué dès 1914. La +balle entra par l’épaule, et chemina jusqu’au +cœur, comme un ver… Pour Indiana, elle était +saine.</p> + +<hr> + + +<p>Cependant Bella et Bellita de Fontranges, qui +avaient reçu au printemps, sous je ne sais quel +prétexte d’épidémie, défense d’embrasser personne, +commençaient à trouver le temps long +et jouaient, tant leur ressemblance était grande, +à s’embrasser l’une l’autre en s’embrassant chacune +dans la glace.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">CHAPITRE VI</h2> + + +<p>Ma brouille avec Bella ne satisfaisait point +Jérôme et Pierre d’Orgalesse.</p> + +<p>Je rencontrais souvent, dans la salle à manger +de l’Automobile-Club, ces deux quadragénaires +géants. Toujours assis à la même table près d’une +fenêtre, tous deux penchés en sens inverse sur +la place de la Concorde, ils suivaient de leurs +regards croisés les voitures, les autobus, les piétons, +surveillaient la Tour Eiffel, la porte des Tuileries, +et ils en tiraient des indications précises sur ce +qui se passait au fond des cœurs dans Paris. Tous +deux, et aussi Gontran leur aîné, semblaient avoir +toutes les passions. Ils faisaient courir, ils jouaient, +ils avaient des collections de porcelaines et de +mauvaises habitudes. En fait, ils n’avaient qu’un +vice : la curiosité. Eux-mêmes étaient sans mystère, +car leur passion était si vive qu’ils avaient +accepté de passer aux yeux au monde d’abord +pour des indiscrets, puis pour des espions, puis +pour des névrosés. Ils n’inquiétaient plus, on leur +pardonnait maintenant comme on pardonne aux +perversions. Leurs amis timides les disaient psychologues. +C’était faux, car ils ne se contentaient +pas d’observer un être, une famille, une race, +ils observaient, au microscope, au microphone, +tous les Parisiens. Ils étaient les espions de Paris +pour un dernier jugement laïque et mondain. Mais +ils n’avaient, à part leur vice, rien de déplaisant, +de brutal, et même de faux. Très grands, d’une +beauté latine courante, mais dont la banalité ne +suffisait plus à les dissimuler, ils étaient doués +tous trois de qualités qui voisinent rarement avec +l’indiscrétion, de tact, de générosité, et leur nez +fort, leurs paupières fendues jusqu’à entamer la +base du nez, leurs oreilles admirablement pourvues +de tous les perfectionnements de la coquille et du +labyrinthe, abritaient des sens aigus, qu’ils exerçaient +constamment à la chasse ou aux sports. Pas +un de leurs chevaux ou de leurs chiens qu’ils +n’eussent d’ailleurs acheté d’un particulier, le jour +où cet achat leur permettait de pénétrer pour la première +fois dans une maison et dans une existence, +ou de vérifier quel mouvement la vue de l’argent +provoquait chez le vendeur. Leurs automobiles +elles-mêmes n’étaient acquises que d’occasion, ou, +neuves, à des constructeurs qu’une grande passion +agitait. Par naissance, par souci d’éducation classique, +ils étaient seulement préoccupés des secrets +de cet amalgame soumis aux lois civiles mais dégagé +des lois morales qu’on appelle le monde. La vie +secrète d’un Chevreuse les intriguait plus que celle +d’un Potin, celle d’un académicien plus que celle +d’un jockey, — à moins que Potin et jockey, par +l’amplitude ou l’élévation de leur folie, ne franchissent +cette barrière qui sépare la tragédie de la +comédie larmoyante. Ils étaient les Racine de notre +époque. Ils amassaient, sans les divulguer, car ils +bavardaient rarement si ce n’est pour amener les +confidences, des albums de mouvements généreux, +surhumains, trop terrestres, bas, qui sans eux se +seraient dilués en ne laissant pas plus de trace que +les forces de la houille bleue. Le résidu le plus palpable +de la vie mondaine, de tant d’amours, de +haines, d’infamies et d’abandons, de disputes de +préséance et de querelles de plagiats, de même +que toute la houille bleue ne sert en ce début de +siècle qu’à alimenter une petite usine et occuper +une famille en Oranie, servait seulement à unir +dans leur affection les trois frères. Souvent celui qui +voyageait aux Indes ou au Japon pour y obtenir +quelque révélation sur Lord Curzon ou sur une +ambassadrice à la mode recevait un télégramme +chiffré ainsi conçu : <i>Liaison Annibal confirmée. +Enlèvement Rachilda prochain.</i> Car ils aimaient +plutôt prévoir un événement du cœur que le +comprendre une fois périmé. Ce qu’ils appelaient +le secret n’était pas en retard sur la marche de +l’univers ; ils n’avaient rien du détective, ou du +savant ; ils n’ouvraient pas les tombes. Mais ils +voulaient être en avance de quelques heures ou de +quelques matinées sur les catastrophes sentimentales +de notre époque, sur ses couronnements +moraux. Exercés par trente ans de recherches, +ils savaient distinguer dans les intrigues en apparence +les plus banales celles qui conduisaient à la +mort. La chronique mondaine du <i>Gaulois</i> et du +<i>Figaro</i> avec ses comptes rendus, ses enterrements +et ses mariages, leur fournissait la plus dramatique +de leurs lectures. Ils lisaient même l’<i>Humanité</i> pour +sa nécrologie. Parfois, quand ils croyaient leur +science du vieux continent à peu près à jour et +que les drames y étaient encore en bas âge, ils +laissaient une sentinelle unique et partaient à deux +pour une nouvelle terre. Mais les cœurs des Argentins +et des rajahs n’étaient pour eux qu’un alphabet, +ceux des Américains du Nord un transparent, +et ils revenaient avec joie en Europe, en France +surtout, où déjà la vague d’amour et de haine avait +pris ses volutes de l’année. L’été, ils partaient selon +la mode pour Deauville ou pour La Baule, étendaient +leurs trois beaux corps nus sur la plage, +dans une fausse indifférence, qui intriguait et +aiguillonnait les liaisons sur leur déclin ou sur +leur orient, et, dans leur dos cette foule comprise +et connue d’eux, devant eux ce gouffre, ils discutaient +métaphysique, toujours d’accord sur les +hommes et discors sur les éléments, se contredisant +non sans humeur sur la sensation et sur la +matière, jusqu’à l’heure où le flux montant daignait +les prendre. Ils nageaient loin, épousant chacun +un secret différent des vagues de fond, des sables, +se laissant prendre quelquefois à titre personnel +par un courant ou par une algue. Autant ils se +trouvaient unis face aux vivants, autant chacun +dérivait vers une nage propre ou un désir particulier +de mort ou de survie. Du rivage, on voyait +le faisceau fraternel, secoué par la force primitive, +flotter à trois exemplaires, dissocié pour la première +fois. Ils sortaient de la mer presque +brouillés, presque distraits, comme de la mort.</p> + +<p>Depuis quelques mois Jérôme et Pierre étaient +tristes. Leur aîné allait mourir. Une chute de cheval +lui avait causé au foie une lésion maintenant sans +remède. Humilié de mourir frappé au seul organe +dont le nom ne puisse être pris, du moins à notre +époque, dans un sens spirituel, non au cœur, non +aux entrailles, mais au foie, il allait rapidement +vers ce que Jérôme appelait l’au-delà, Pierre le +mot-croisé, et lui le néant. Tous trois évitaient +d’ailleurs de discuter sur ce point. Les médecins +donnaient encore six mois à Gontran. Il mourrait +tout au début de 1926. Il le savait. Pour distinguer +mieux sur les humains les empreintes des passions +et des maux, il avait tenu à faire autrefois sa médecine, +son stage à la Salpêtrière. Il n’y a pas d’empreinte +plus simple à déchiffrer que celle de la +mort. Il savait d’ailleurs aussi lire dans la main. +Il lisait dans les siennes : il allait mourir. Il y +aurait, gravées sur sa tombe, deux dates côte à côte, +1876-1926, séparées par un tiret. Ce tiret était sa +vie. — Tiens, dirait-on, Gontran avait cinquante ans +juste ! C’était faux, car il mourrait en janvier +et il était né en décembre. La vie lui prenait +injustement presque toute une année, elle travaillait +avec lui, comme avec tous les autres, en gros… +Il ne sortait plus de son appartement. Il s’irritait +d’être nommé Gontran, nom si peu fait pour un +mort. Il n’y avait plus chez lui ce déballage de +caisses de tableaux, d’objets modernes qu’il +ouvrait avec la même angoisse qu’une lettre. Plus +de lettres de la civilisation, du siècle. Parfois il +désirait mourir. Mourir au besoin avant la fin +de l’année, pour embêter le sort. Puis l’idée de +ces chiffres qui se répondraient harmonieusement +sur le marbre, de ce demi-siècle plein, le caressait, +et il immolait sur sa tombe, à cette belle rime +de ses chiffres, les trois saisons perdues.</p> + +<p>Sa curiosité n’avait pas diminué. Des amis +douteux avaient même dit à ses frères : — Pauvre +Gontran, qu’il doit bien prendre cela, +comme cela va être intéressant pour lui ! Non. Cela, +ceci plutôt, ne l’intéressait pas… Il s’acharnait plus +encore sur les pistes de l’année. En vain ses +frères essayaient-ils parfois de lui donner l’idée +d’une Europe où les adultères étaient fidèles, les +jeunes époux sans ressentiment, les douairières +sans folie. Gontran au contraire sentait que +cette année 1926 allait être fertile en cheminements +des vertus, en affleurements du vice. Il devinait +que de belles proies qu’il avait suivies depuis +des années allaient justement dans cette année +fatale se déchaîner, livrer leur raison ou leur secret. +Des joueurs, l’honnêteté même, — qu’il guettait +depuis longtemps, — allaient tricher. Il souffrait +de ne pas savoir quelle conclusion aurait l’affaire +Dubardeau-Rebendart ; de ne pas savoir comment +tournerait ma brouille avec Bella. Il s’irritait de +la lenteur de Rebendart, de ma lenteur. Voilà +que, du fait de cette lenteur inutile, la vie des +moindres hommes autour de lui devenait un problème +dont il ne connaîtrait pas plus la solution +que celle de la lutte des anglo-saxons et des latins, +ou de la ruine des falaises de Dieppe. Que les gens +vivaient au ralenti cet été ! Ce qui lui restait de +force s’usait à l’immortalité de son concierge ou du +facteur. Que le rythme de la vie lui semblait faux, +à cette distance de la mort ! De vraies passions +devraient se loger entières dans des après-midi, +tous les mouvements épars à travers une année +dans une semaine, au plus. Quelle hypocrisie, +au fond, que cette lenteur ! En huit jours, un +Dubardeau sincère aurait reconquis Bella, l’aurait +quittée… Mais, pour presser ces tortues, il aurait +été nécessaire que toutes fussent condamnées à +une mort prochaine, et que Gontran d’Orgalesse +fût bien portant.</p> + +<p>Ses frères partageaient son impatience. Pour la +première fois ils usaient du crédit et de la force +mondaine que leur donnaient tant de secrets pour +hâter la marche de telle liaison ou de telle rupture. +Jusqu’à ce jour, ils ne s’étaient pas crus plus qualifiés +pour intervenir dans une aventure qu’un +jardinier pour hâter la maturité de ses légumes +ou de ses fruits. Par amour de Gontran, ils renoncèrent +à ce détachement. Pour Gontran mourant, +ils firent des primeurs. Eux, qui attendaient avec +la sérénité et l’apathie de Dieu que Chatillon-Luçay +prît sa femme en flagrant délit, que lord +Bastle présentât enfin à la cour sa femme américaine, +que la vérité sur Barbette fût connue, pour +Gontran ils avancèrent par une lettre anonyme, +par leur action sur le prince de Galles, et par une +forte prime, ces trois révélations. Quand ils +entendaient dans un salon un mot d’esprit, +une comparaison, ils la téléphonaient aussitôt +à la maison pour être sûrs qu’elle arrivât avant +la mort. « Frère chéri, télégraphiaient-ils, nuit +admirable. Yvonne a comparé firmament haussé +d’un cran à machine à écrire haussée pour majuscules… » +Tant les métaphores neuves paraissaient +de vraies nouvelles à Gontran ! Le jour où ils +m’invitèrent, je sus donc qu’ils intervenaient dans +mon amour.</p> + +<p>Je m’étais amusé à leur rendez-vous +place de l’Opéra, sur le refuge central, pour +brouiller toute piste. C’était mettre deux bassets +au rond-point où se croisent tous les gibiers de +la forêt. Une odeur plus commune que celle de +leurs chasses habituelles les désorientait, un mouvement +plus rapide que ceux de la vie mondaine +les affolait. Autour des numéros d’autobus, les +mains leur semblaient se tendre pour des numéros +de flirt, de passion. Ils virent débuter, s’ébaucher +des connaissances qui devaient fournir dans les +huit jours aux faits-divers des suicides ou des +entôlages, ils virent un premier baiser, ils virent +une rupture. Pour contenter Gontran mourant, +il eût fallu que le monde aimât, oubliât à ce rythme +vulgaire. Ils me suivirent avec un regret, d’ailleurs +bientôt dissipé, car ils aperçurent dans une confiserie +des Boulevards une amie, et Jérôme +entra sous un prétexte pour voir la qualité des +bonbons qu’elle offrait. Le ciel était tout bleu, +Paris tout vernissé. Je marchais à leur droite, +pour ne pas sembler un voleur entre deux gendarmes, +et mon côté droit tout seul baignait +dans du soleil et dans du libre choix. Le côté +du cœur était sous leur contrôle. Je sentais +qu’ils me menaient vers une brouille définitive +ou une réconciliation, et je les suivis au Jockey.</p> + +<p>C’était l’inauguration du nouvel hôtel du Jockey, +une date. La perte de l’ancien Jockey avait paru +aux Orgalesse une disparition aussi terrible que +celle de la bibliothèque de Louvain. Les cercles, +les restaurants célèbres étaient pour eux des lieux +chargés d’histoire, étaient les coulisses du vrai +théâtre, les points les plus sensibles de Paris, mais +aussi les plus tranquilles et ceux où, dans un noble +et pacifique automatisme, dans une chaleur surveillée +au thermomètre par les maîtres d’hôtel +comme la plus favorable à la race humaine, les +passions, les haines, les indifférences s’entretenaient +et se transmettaient. C’étaient leurs cathédrales. +Que le Jockey eût quitté la rue Auber, que +l’aristocratie française en veine d’amour ou de +jeux n’eût plus, pour venir au Jockey, à passer +devant le coiffeur du rez-de-chaussée à boutique +régence, à traverser par le Grand Hôtel quand il +commençait à pleuvoir, à se heurter à des Américains +du Sud dans toute la rue, et uniquement aux +Soubise et aux Gramont à partir de l’escalier, tout +cela leur semblait inconcevable et troublait leur +sens même de l’orientation. Que les propriétaires +de courses d’obstacles n’eussent plus à prendre +une ou deux fois par jour l’ascenseur pomponné, +que disparût sur tant de chefs de famille illustres +ou milliardaires l’odeur de ce savon de lavabo +immuable depuis cinquante ans, ils en étaient +amoindris, comme si les bases de leur art ou les +bases des passions dans Paris en étaient ruinées. +Aussi se hâtaient-ils vers le nouvel hôtel, anxieux +de voir quelle rose des vents, quel carrefour des +cœurs le nouveau Jockey allait signifier désormais.</p> + +<p>Passés de la peluche au plâtre frais, les vieux +larbins s’accordaient des éternuements, déploraient, +quand leurs yeux s’égaraient sur les fenêtres, +cette disparition des chambres du Grand +Hôtel où s’apercevaient tant de scènes distrayantes, +s’énervaient de ces apparitions de moineaux, de +merles, maudissaient les cris d’enfants qui leur parvenaient +du jardin au lieu de la rumeur bien adulte +de la rue Auber, et se précipitaient vers les pardessus +râpés de l’aristocratie française comme vers +la fidélité. C’était tout ce qu’ils avaient pu sauver +des faux cuirs de Cordoue, du velours, de la panne, +et des cordons terminés par des glands à franges. +Rien n’était au point pour eux. Les glaces, au +lieu d’apporter l’obscurité, scintillaient. Au lieu +d’apercevoir dans les glaces un reflet de famille, +on s’apercevait dans tous ses détails, et répercuté +personnellement de miroir en miroir. Si un membre +commandait des toasts, il n’y avait plus à téléphoner +à la concierge qui les grillait dans l’arrière-boutique +du coiffeur. Si un membre s’arrachait un +bouton de culotte ou se déchirait, il n’y avait plus +pour le recoudre la gouvernante du vieux médecin +du quatrième. Évanouies, ces secondes entières passées +entre deux portes-soufflets avec des plats +odorants. On ne savait même plus les spécialités +du Jockey, qui étaient avant le déménagement les +épinards et la compote de pruneaux. Au lieu +d’arriver dans leurs habitudes les plus invétérées, +tous ces messieurs avaient l’air d’arriver à l’hôtel.</p> + +<p>Jérôme et Pierre d’Orgalesse buvaient des yeux +ce que ce spectacle avait de vierge. Sur ces murs +vides encore en secrets, en pathétique, en souvenirs, +ils posaient déjà, premier apprêt, le futur +souvenir de ce déjeuner inaugural avec l’ami de +Bella Rebendart, et de leur frère malade. Cette +suppression des divans ronds au centre des salons, +qui permettaient jadis à cinq ducs de se parler +sans se voir, seule survivance des tables rondes +des forêts, cette disparition des andouillers dans +l’escalier, qui mettait un terme aux débauches +d’esprit que se livrait à leur vue la haute agriculture +française, leur paraissaient des changements +d’habitudes morales. Ce quart d’heure de +retard pour le déjeuner inaugurait un nouvel +horaire des sentiments. Seuls le <span lang="en" xml:lang="en">Punch</span> et les +<span lang="en" xml:lang="en">London Illustrated</span> reliaient l’ancien club et le +nouveau dans l’esprit du personnel et des maîtres. +On se les arrachait comme une preuve d’identité. +L’Angleterre a vraiment du bon. Mais la vieille +odeur de pipe et de dent cariée chère aux ambassadeurs +retour d’Orient, ou au banquier qui venait +de quitter le boudoir de sa danseuse, était remplacée +par un parfum réclame. C’était la première +odeur de cet être multiple, Jérôme et Pierre l’aspirèrent +avec délices. Ils m’accablaient de mots +aimables. Ils me présentaient à tous. Je sentais +qu’ils m’avaient apporté là, m’emmurant dans +les présentations, comme on emmure un chat ou +une pièce d’or dans la première pièce d’un édifice. +Soudain ils se turent, regardèrent un groupe qui +entrait, se firent signe, c’était le premier croisement +de gibier, c’était Bella et Rebendart.</p> + +<p>La seule table vide était près de la nôtre. Bella +eut une hésitation dans sa marche ; je sentais +qu’elle se demandait si elle aurait le courage de +se placer face à moi, pour m’éviter la vue de son +beau-père. Mais Rebendart déjà s’installait, et je +la voyais de dos. Elle était ployée, elle m’offrait +le fermoir de son collier, le laçage de sa robe, le +nœud de ses cheveux, les boutons de sa tunique, +car elle aimait être boutonnée par derrière, jamais +par devant ou par côté. Elle sentait mes regards +sur elle, elle sentait que tous ses sentiments, +toute sa résistance avaient leur fermoir derrière +elle, j’avais sous les yeux tout ce qui pouvait la +rendre nue et défaillante. Rien de plus lourd que +le chagrin sur des épaules de femme ; cet affaissement +de champion qui lève cent vingt kilos, +l’idée de ma présence le provoquait sur Bella. +Ah ! comme le record en poids de la mélancolie +était battu ! Ah ! que les épinards renommés +furent les bienvenus ! Elle se laissa aller dès qu’ils +furent servis, elle se courba sur eux comme sur +une prairie. Par devant elle bavardait, elle riait, +mais ses épaules et ses reins succombaient. Parfois +d’une main qui semblait venir d’une amie, elle +tâtait le fermoir du collier, le premier bouton de +la blouse, le peigne. Puis la main, sentant mon +regard, disparaissait. On eût dit une main de +voleuse, mais elle partait toujours vide. Que la +peine est belle sur un être beau ! Bella était plus +forte, plus épanouie que lorsqu’elle m’avait quitté. +Notre rupture lui avait valu ce que cause aux +autres femmes un enfant. Le souci avait arrondi +ses épaules, donné à son dos ce beau volume, +gonflé un peu ses bras, chassé les muscles de son +cou, la renfermant toute dans une gaîne. Jamais +plus je n’étreindrais ce corps léger et remuant, il +était cousu dans une peau plus charnue et veloutée. +Je ne pourrais plus que le sentir se débattre au +sein de cette autre femme, qui le retenait par une +couture sans marque, que la main surgissant à +nouveau semblait chercher. Elle était à peu près +immobile. Elle savait que si elle s’inclinait d’un +côté ou de l’autre, elle me dévoilait la tête de +Rebendart. Je comprenais le martyre de tous ces +héros de la Bible ou de l’antiquité qui n’ont pu +se retourner vers l’humain, leur seul souci, qu’ils +abandonnaient ou qu’ils ramenaient de la mort. +Penchée comme une proue, comme ma proue, +Bella tout ce repas fendit le fleuve de mes maux, +cependant que Rebendart, nouvelle sirène, tentait +de l’attirer dans la jurisprudence et l’histoire par de +fines attaques contre Tacite. Les frères d’Orgalesse +jouissaient de ce supplice. Le Jockey n’était plus +un dolmen sans victime. L’un d’eux se leva, sous +un prétexte, pour téléphoner à Gontran qu’ils +nous avaient pris, Bella et moi, dans le filet tout +neuf tissé par les maîtres d’hôtel qui passaient de +notre table à la sienne, dans une promiscuité pour +elle douloureuse, la moutarde, le sel, ou même le +pain. Rebendart mangeait mon reste de pruneaux. +On prit à Bella les fruits pour nous les apporter. +Il me vint de Bella ce que les amoureux s’offraient +jadis, des gâteaux, des pommes. Dès que +l’une des tables réclamait un objet, l’autre table le +lui fournissait. Elle accepta du café. Jamais, +je crois, elle n’en avait pris. J’en demandai aussi à +voix très haute. Je la vis tressaillir. Elle savait qu’il +m’était interdit, nuisible. Je venais de porter la +main sur un de ses plus sensibles fermoirs. Nous +sortions des aliments pour entrer dans le domaine +des filtres. Ce café à la fin du repas, qui pour elle +était un des derniers bonds vers la liberté, vers +l’indifférence, pour moi un léger, si léger sacrifice +de ma vie, nous éleva une minute au-dessus de ce +réfectoire, avec des sens aigus. On nous servit en +même temps. Je m’arrangeai pour porter ma tasse +en même temps qu’elle à mes lèvres, à chaque bruit +de sa cuiller la mienne répondait. Quand elle reposa +sa tasse vide, elle entendit la mienne se poser à la +même exacte seconde sur la table. Ce café appliqua +exactement pendant un instant nos deux existences +l’une contre l’autre, nous força à un même +geste. Elle ne pouvait pas ne pas penser à l’amour. +J’en demandai tout haut une seconde tasse. Je +le réclamai plus chaud et plus noir. Elle courba +la tête, s’affaissa plus encore, si bien que j’aperçus +au-dessus de sa toque le front de Rebendart. +Contrainte par surprise à me retrouver dans le +jeu du café, elle refusa de me suivre jusqu’à ce +second palier de notre entente secrète. Le premier +maître d’hôtel et le majordome étaient +accourus eux-mêmes, honteux de mes reproches, +pour voir si cette fois mon café serait assez fort. +Des tables voisines s’intéressaient à ma cafetière. +Le prince de Clermont prenait le majordome à +partie et l’invitait à profiter du déménagement +pour servir enfin autre chose que du gland +grillé. Devant ces préparatifs, je plaisantais, +j’affectais de rire, comme celui auquel on prépare +le trapèze volant ou le chlorure d’éthyl, puis, +je bus, sous l’œil anxieux de dix vieillards qui +auraient constitué sous Louis XV le conseil +de régence, la mixture qui allait accélérer la lutte +de mon sang contre mon cœur trop faible. Elle +avait goût de bouchon. C’était le premier café de +ma vie qui eût goût de bouchon. Je l’avalai d’un +trait et, bonheur, en portant à nouveau mes +regards sur la table de Bella, je vis que Rebendart, +puissance du filtre, avait disparu.</p> + +<p>Rebendart était parti de mauvaise humeur pour +la Chambre, où il avait appris qu’on l’interpellait +sur le monopole des allumettes. Ce n’est pas qu’il +détestât être interpellé, mais l’interpellateur était +un jeune radical-socialiste qui n’avait pu trouver +de fauteuil dans les travées de gauche et qui l’attaquait +de la droite. Bien que ses opinions se fussent +quelque peu modifiées au cours de sa carrière, +Rebendart détestait avoir à proférer vers la droite +des opinions de gauche, et réciproquement. +Depuis quinze jours ce Pujolet l’obligeait, par +ses questions constantes sur les chemins de fer +de l’État, sur un préfet royaliste, sur les agissements +des congrégations, à se tourner vers ses +collègues de l’institut ou du Jockey pour proclamer +sa libre-pensée et son amour de la république. +Il voyait toutes ces faces où le reproche +muet éclatait d’autant plus qu’elles n’étaient +assombries par aucune barbe noire et aucun +cheveu, se détourner avec gêne de ses regards. +Tandis que Pujolet, plus excité encore de tremper +dans ce bain de réaction, se démenait et poussait +Rebendart aux derniers aveux de républicain, +toute la droite se désintéressait du spectacle, +désapprouvant cette parade forcée et se taisait. +Pujolet insistait, désirant savoir de Rebendart +s’il était résolu à faire observer l’interdiction des +processions. Il fallait s’y engager face à Barrès, +à Denys Cochin. C’était vraiment de mauvais +goût. Il semblait à Rebendart que l’acoustique de +la Chambre, c’est-à-dire celle de son cœur même, +avait changé. Il ne reconnaissait plus le clavier de +cette machine à parler, si semblable dans sa forme +à une machine à écrire. Ah ! de quel demi-tour +soulagé il se rejetait vers l’extrême-gauche, si +par chance un communiste intervenait dans le +débat, puis avec le même élan vers la droite, si un +incident de séance ramenait à l’éloge de notre +armée, et éprouvait ainsi, mais successivement, +toutes les joies de sa double franchise. Moi, je +bénissais Pujolet, grâce auquel ce soir Bella était +maintenant seule au milieu du Jockey, à quatre +pas que rien ne pouvait combler, mais cependant +incertaine dans sa fuite immobile, car ses bagues, +ses boîtes d’or, ses agrafes, toutes ses miettes +habituelles étaient encore éparses autour de sa +soucoupe.</p> + +<p>Il faisait un grand soleil. Il était deux heures +tout juste, car nous étions au jour le plus long de +l’année. Le vent s’était calmé. Le beau temps +gagnait dans le club jusqu’à l’eau des carafes et de la +piscine. Le mois se terminait. C’était la fin d’un +chapitre dans l’histoire du vent, de la pluie ou des +nuages, mais chacun croyait qu’il s’agissait d’un +repos dans son existence et freinait ses pensées. +Seuls mes deux hôtes n’oubliaient pas leur frère +mourant et entendaient ne pas revenir à lui sans +nouvelles. S’ils n’avaient pas été là, Bella serait +sans doute partie de son côté, moi du mien, mais +les deux frères d’Orgalesse, devant ce joint entre +nos destinées, se précipitèrent pour la soudure. +Ils allèrent saluer Bella, lui rappelèrent qu’elle +avait promis de les accompagner aux Jeux Olympiques +et, avant qu’elle eût pu savoir si je venais, +nous étions dans le taxi.</p> + +<p>La voiture était petite et nous étions empilés. +Assis sur le strapontin vis-à-vis de Bella, car les +Orgalesse avaient tenu à nous mettre aussitôt face à +face, le moindre mouvement des quatre grandes +jambes fraternelles me repoussait sur mon amie, +et, quand ils le jugeaient bon, nos voisins accentuaient +par une pression physique la pression morale +déjà si forte qui régnait dans l’auto. Bella, ne +sachant si j’étais leur complice, gardait pur le +haut de son corps, sa conscience, sa vie, et ne +m’abandonnait que des jambes insensibles. Son +menton était haussé d’un centimètre, ses prunelles +élevées dans son œil, ses narines tendues, elle +était au point le plus haut de dignité qu’ait jamais +atteint une camarade de taxi. Dans l’étau de mes +genoux prise plus subitement qu’au piège à loup, +ne pouvant changer de conversation, elle avait +changé de silence, et entre les quelques paroles +que les Orgalesse lui arrachaient, je sentais un +mutisme de martyre. Eux contenaient à peine +leur joie de posséder dans cette chambre étroite +une passion si dense et si peu frelatée. Jamais ils +n’avaient encore réussi à accoler aussi étroitement +et aussi près d’eux des amants brouillés et les deux +descendants de familles ennemies. C’était pour +eux Rodrigue et Chimène, Roméo et Juliette, +liés par les jambes, et promenés dans ce territoire +magnétique bordé par la Grande Ceinture où +tout le pathétique que l’air trop lourd de Paris +comprime sur vous-même pétille et flamboie dès +que l’oxygène de Nanterre ou de Saint-Denis l’a +touché. C’était à dessein et par raffinement que +les Orgalesse nous menaient aux Jeux Olympiques. +Ils savaient que tous les remèdes, tous les dénouements +aux crises sentimentales nées dans Paris, +de même qu’il faut chercher parfois les foyers en +dehors de l’ellipse, c’était à Chantilly, à Orsay +qu’on risquait de mieux les trouver. Nous faisions +en ce moment sous leur commandement une de +ces sorties désespérées vers Champigny si chères +aux cœurs parisiens assiégés, et ils bondirent de +volupté quand nous fîmes lever le corbeau le +plus rapproché de Paris.</p> + +<p>Bella se taisait. Je sentais son corps pris dans +le mien comme s’il venait d’en naître, et aussi +distinct et ennemi que l’est déjà du corps de +sa mère le corps du nouveau-né. Son sang suivait +une tout autre carrière que mon sang. Elle +se taisait d’ailleurs dans ses joies comme dans son +indifférence. La parole était pour Bella un téléphone +auquel elle ne recourait que forcée. Ses +monologues étaient des hochements de tête, ses +dialogues de la langueur. Des cris, des soupirs, +des onomatopées, le langage mondain de Bella +était le même que le langage de ses étreintes. Ce +n’était pas que la vie physique eût quelque privilège +en Bella. Au contraire. La parole était pour +elle trop brutale. Ce bruit de la pensée, obtenu +à force de trucs dont chacun en éliminait ou la +vérité ou la chaleur ou le vertige, elle le négligeait. +Elle ne se plaçait jamais vis-à-vis de nous comme +le font les autres, de façon à nous entendre, de +façon à voir notre bouche. Elle avait des positions +d’objet, des attitudes d’être sans oreilles, toute +une vie inhumaine qui l’unissait à vous par d’autres +liens que les sens reconnus ou légitimes. Il fallait +la rejoindre dans la contemplation, la conscience, +dans une tiédeur d’âme inestimablement éloignée +de la température et du siècle courants. Je me +demandais en effet pourquoi elle eût parlé, +pourquoi elle eût rapproché, en parlant, de la +réalité, cette bouche, ces dents aussi lointaines +dans mon imagination que des yeux, des regards. +J’avais parfois l’impression que seuls ses sens +n’étaient pas sensibles. Pour la première fois je +trouvais une âme féminine d’un maniement original. +J’avais, à nouveau, sur les qualités des +femmes, sur la forme de l’âme des femmes cette +même incertitude que j’avais au lycée sur leur +forme corporelle. Bella me redonnait l’ignorance, +la jeunesse. Je l’aimais avec des aptitudes de jeune +homme, avec du dévouement pour son corps, de +la sensualité pour sa pensée. J’ignorais tout des +raisons qu’elle avait eues de me quitter, mais +j’acceptai de débattre silencieusement avec elle, +dans cette dernière rencontre, premier match du +spectacle olympique, le drame qui nous séparait. +Elle, je la sentais pleine de haine, dans les yeux, +un regard homicide. C’est ce moment que le +chauffeur choisit pour écraser un basset. Quelle +peine, au moment où l’on tuerait volontiers des +hommes, de voir soudain couler le sang d’un +chien !</p> + +<p>C’était un chien peu fait pour intéresser les +Orgalesse, un chien de campagne, sans race, sans +collier, sans pièce d’identité qui puisse le rattacher +de près ou de loin à une intrigue mondaine, un +chien d’instituteur certainement non adultère, +d’agent-voyer non joueur. Bella était descendue, +malgré nos compagnons qui n’admettaient pas le +pathétique animal. Cette délégation de souffrance +humaine donnée aux singes, aux chiens, les impressionnait +sans bénéfice. La souffrance, dès +qu’elle n’était plus le bien personnel d’un humain, +ne les intéressait pas plus que l’électricité, la +vapeur et le mouvement des volcans. Ce passage +chez l’animal du néant de la pensée au néant de +la vie, par la mort, par cette opération qu’ils considéraient +comme divine, les froissait. De plus +ils détestaient les chiens à cause des puces, et ils +essayaient d’effrayer Bella.</p> + +<p>— Laissez-le, chère amie, il a tout l’air d’être +enragé. D’ailleurs il n’a rien.</p> + +<p>Bella caressait le chien. Il était sur le flanc. +Le sort lui avait appris à faire le mort et à donner +la patte à la façon des dresseurs, en lui écrasant +les côtes et le tibia. Nos mouchoirs servirent à son +premier pansement. La patte aux initiales des +Rebendart, le corps aux initiales de Dubardeau, +il sembla se calmer. Mais il fallait un vétérinaire. +C’était la première fois que les Orgalesse avaient +à s’occuper d’un vétérinaire. Leur mauvaise +humeur s’accrut. Des tondeurs, des hongreurs, +ils n’avaient rien à apprendre. Mais il est difficile +de réparer un basset avec une masseuse et +un pédicure chinois. Une idée leur vint :</p> + +<p>— Dites-nous, Philippe. Le nouveau pavillon +de votre oncle est à cinq minutes. Charles Dubardeau +doit y être. C’est bien lui qui a greffé à un +lévrier noir une patte de setter blanc ?</p> + +<p>L’oncle Charles y était.</p> + +<p>— En route, le chien meurt !</p> + +<p>Délirants d’introduire Bella chez les Dubardeau, +ils découvrirent même dans une poche un +vieux morceau de sucre que le chien lécha, puis +refusa tristement, la gueule amère, se demandant +pourquoi les hommes s’amusent à offrir aux +chiens blessés des morceaux de sel.</p> + +<hr> + + +<p>Bella était toute pâle. Rebendart, pendant le +déjeuner, lui avait confié que les Dubardeau organisaient +cet après-midi quelque complot dans +leur nouveau domaine de Marly. Il savait de +source sûre que le maréchal Bauer, Emmanuel +Moïse, et le directeur du plus grand journal du +soir devaient s’y retrouver vers quatre heures. +Complot étrange, auquel osaient participer l’ambassadeur +d’Espagne, Antoine, le directeur de +l’Odéon, et Blavène, revenu de la veille, rappelé +de Jersey par l’amnistie après cinq ans d’exil que +lui avait valu sa condamnation en Haute-Cour. +Bella tenta de s’échapper, de confier le chien aux +Orgalesse. Ils se méfiaient, descendirent les premiers, +prirent les devants. Elle dut les suivre, +fermant à demi les yeux, tirée comme une aveugle +par ce basset meurtri dans la maison des adversaires.</p> + +<p>Il lui sembla, dès que le pavillon fut en vue, +que mes oncles avaient adopté un costume bien +particulier de conspirateurs. Ils portaient ces sarraux +de toile qu’on achète pour dix francs rue de +l’École-de-Médecine, ces combinaisons pour les +rendez-vous avec l’anatomie ou le calcul logarithmique, +mais salis de plâtras et de suie. Le +maréchal Bauer et Antoine, en salopette, qui +venaient d’enfoncer les vasistas du grenier avec +les plus grands efforts qu’ait jamais faits Antoine, +habitué aux maisons de toile, aux fenêtres de +carton, se détachaient sur la mansarde en guetteurs. +C’est que le complot en effet avait une réalité, +plus de réalité certes que ne le croyait Rebendart. +L’entrepreneur qui devait réparer le pavillon +inhabitable avait fait faux-bond, à cause de grèves, +et décidée à s’installer dès le premier jour de l’été, +ma famille, sous cette nécessité des premiers +âges, s’était décomposée naturellement, comme +celle de Noé au sortir de l’arche, en équipes de +plâtriers, de menuisiers et de badigeonneurs. +La première nuit avait été pluvieuse, les plafonds +étaient crevés. Il n’était pas un de mes oncles +qui n’eût reçu des gouttes dans sa couche, et +recouru pour s’en protéger, selon ses préférences +historiques, à la tente, la hutte, la voûte, ou au +parapluie cloué à même le bois de lit. Ils avaient +décidé au réveil un appel aux amis, aux amis les +plus forts, à ceux des amis qui peuvent marcher +sur le rebord des toits, plier des barres de fer, +porter des soliveaux, et, si la police de Rebendart +avait été perspicace, elle aurait dû mal augurer +d’une conspiration qui ne réunissait que des +géants comme Bauer ou des haltérophiles réputés +comme l’ambassadeur d’Espagne. Il ne manquait +à l’appel que l’oncle Jules, qui, dans une furie +inverse, s’acharnait depuis six semaines à décomposer +l’ion. Il pensait réussir aujourd’hui. Chaque +fois que la grille grinçait, les conspirateurs +croyaient que c’était lui, que c’était fait, et qu’ils +construisaient de cette heure sur un monde à +atomes soudain dédoublés. Le vent soufflait. +Une tempête était à craindre pour la nuit, et dans +cette dernière heure du printemps, embauchant +par pneu ou téléphone la politique, l’art dramatique, +la stratégie, les Dubardeau consolidaient +avec leur aide charpentes et volets. Antoine +prenait parfois du champ, s’écartait de la maison, +la jugeait comme on juge les décors, avertissait +dès qu’il voyait un peu du jour filtrer à travers les +planches ou les murs, et tous alors s’empressaient, +comme des castors, comme pour un barrage. +C’était un jour électrique et sauvage, qui semblait +envoyé à mes oncles par exception, par les pylônes +de fer de Sainte-Assise, un dernier jour de printemps +primitif reconstitué, avec des couleurs +nettes dont les premiers hommes devaient mal +distinguer leurs sentiments, un bleu rebelle, un +chrome sincère, un rouge fourbe. Dans leur tenue +de laboratoire, armés de scie, de vilebrequins, ils +avaient vraiment l’air de se livrer à quelque +gigantesque expérience. C’en était une. C’était +celle qui donne aux hommes, quand elle réussit, +une maison.</p> + +<p>C’est ainsi que Bella surprit ces modèles d’ambition, +d’égoïsme et de négation, conspirant à +l’extérieur contre le vent, la pluie, cependant +qu’à l’intérieur le complot contre les cloisons du +salon se dévoilait. Seul Blavène avait gardé ses +vêtements, son costume acheté tout fait à Jersey, +l’après-midi où l’agence Reuter lui avait appris +son amnistie, et où, dans son vertige, il n’arrivait +pas à entrer dans le bon magasin, prenant le photographe +pour le tailleur, la boulangerie pour la +chemiserie, se heurtant à toutes ces vitres, de la +tête aussi, comme un oiseau qui aperçoit sa liberté. +Mes oncles l’avaient invité, malgré sa maigreur, +sa faiblesse, désirant l’unir dès le premier jour, +dans cette collaboration toute manuelle, sans +l’obliger à passer par des intermédiaires, à nos +gloires et à nos héros. Par respect aussi pour ce +costume neuf, mes oncles lui épargnaient les +lourdes tâches. Ils l’avaient d’abord chargé d’effacer +du parc et du pavillon les traces laissées par +les précédents locataires. La mission lui avait +paru pénible, car le pavillon servait d’orphelinat +à la Ville de Paris. Blavène n’effaçait qu’avec +regret ces empreintes puériles ; il s’en voulait de +trouver dans les fourrés, au lieu de nids, des cachettes +d’enfants où restaient l’escabeau et le plumier, +leur seule famille sensible. Il ne pouvait +s’empêcher de lire les manuels qui traînaient +desquels un philanthrope anonyme avait extirpé +toutes allusions aux pères, aux mères, au père de +Bayard, à la mère de saint Louis, et où toutes +les actions illustres semblaient avoir pour auteur +des enfants trouvés ou naturels. Il était préparé, +rentrant en France après quatre ans d’exil, à +trouver une patrie de faible natalité, voire un +pays d’adultes, mais non certes un pays d’orphelins. +Aussi, en dépit de ses hôtes, qui le traitaient +en convalescent, ou, par délicatesse afin de marquer +leur confiance, qui le dirigeaient sur les +besognes aristocratiques du chantier, le nettoyage +des trumeaux ou la peinture des rechampis, il +n’était pas à l’aise. Sortir d’exil, presque de prison, +et passer du bleu de roi ou du carmin sur les +angles d’un salon Louis XV, cela lui déplaisait. +Ce n’était pas des traces ainsi colorées qu’il avait +à laisser aujourd’hui sur la France. Il ne sentait +plus ces belles couleurs en soi. On ne s’amuse +pas non plus à farder soi-même la femme qui +nous a trompé la veille. Il laissa errer ses regards +sur ce paysage au terme duquel son regard ne se +heurtait plus enfin à l’océan mais aux nuages, +sur l’Ile-de-France, île dans le ciel. Il essaya +ensuite de nettoyer les cuivres au Miror, les glaces +à l’Ozor, mais ce travail qui aboutissait seulement +à donner de lui un reflet plus net, à rappeler +peu à peu d’exil son reflet, il ne put le supporter +davantage, et laissant ses pots de ripolin, de mélusande, +comme des pots de fard quand on songe +au bain, il quitta son veston et s’attaqua aux +fardeaux. Il ne fit plus que porter des poutres, +il souleva la margelle du puits. De même que ce +matin, chez lui, il n’avait employé que le gros +langage, et n’avait pas eu d’esprit ni de pointes, +et avait repris la langue familiale par ses expressions +quotidiennes, il profitait de l’occasion fournie +par mes oncles pour saisir la terre française +par ce qu’elle avait de plus pesant et de plus +matériel. C’est le mot pain, le mot vin, le mot +bonne nuit, qu’il avait prononcés avec le plus +de joie en revenant en France. Il se sentait purifié +à toucher les moellons même, le bois même, +le cœur des carrières et des forêts. Si bien que +mes oncles, le comprenant, n’hésitaient plus à +lui faire monter le mortier sur ses épaules. Nous +l’entendîmes rire sur l’échelle. Il retrouva enfin +le rire dans ces travaux forcés de bonheur, ce +bagne d’amitié, goujat de son pays…</p> + +<p>Tant était grande l’occupation des invités et +des hôtes qu’aucun ne vous avait vu venir. Des +clous dans les lèvres, les mains noircies, mon +père m’accueillit en me touchant de l’épaule. +Ce coup qu’ont les charpentiers pour rentrer les +pointes à l’intérieur de la bouche, il n’avait pu +encore l’attraper. Il essaya de m’embrasser, il +effleura ma joue, baiser martien, avec ces tiges de +fer. Le chien s’était calmé. Bella contemplait avec +surprise mes oncles au travail. L’imagination, +l’inspiration éclairaient sur ces échelles et ces toits +leur visage de la même lueur que dans leur laboratoire. +Il n’y avait en plus que la sueur, qui +marque les opérations purement humaines. Ils +avaient découvert au cours de la journée de nouvelles +façons d’enfoncer les vis, de comprendre +les espagnolettes, de vider les réservoirs. Tout +un flot d’invention géniale avait passé aujourd’hui +sur les petits métiers et les habitudes d’artisans. +Quatre paires d’yeux créateurs avaient regardé +les marteaux, les pincettes, la colle à pâte. Maintenant, +au milieu de l’orage qui éclatait, l’oncle +Charles, malgré un éclair et malgré l’ambassadeur +d’Espagne qui n’aimait pas les imprudences, et +disait avoir vu un haltérophile foudroyé en levant +ses haltères, hissait comme premier pavillon, +pavillon peut-être de la famille, le premier paratonnerre +de Franklin.</p> + +<p>Nous étions d’ailleurs à peine dans le salon, +autour du chien, que mes oncles opéraient et +soignaient, à défaut d’autre matériel, avec des +équerres, des cordages, un sécateur, avec les +instruments qui servent à opérer et à soigner les +maisons, que la foudre, dédaignant le paratonnerre +de l’Américain, dédaignant les Dubardeau, dédaignant +la science, tomba sur un petit if de la +cour et l’abattit. Ce fut du travail pour Blavène +qui le rentra sur son dos dans le bûcher. La +pluie tombait. L’arbre était lourd. Mais il aurait, +aujourd’hui, de joie, porté de vrais morts.</p> + +<hr> + + +<p>— Bella toute songeuse, télégraphièrent les +Orgalesse à Gontran pendant notre dîner de +retour à Versailles… Elle et Philippe reprennent +du café.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">CHAPITRE VII</h2> + + +<p>Le mois d’août était torride. Mais Rebendart +avait enjoint de fermer le jet d’eau du jardin. +Il profitait de l’absence des Chambres pour préparer +la mise en accusation de ma famille, et ce +murmure le gênait dans son travail. Les merles, +punis avec les Dubardeau, attendaient en vain +tout le jour leur gargarisme et leur bain. Vers +neuf heures, les soirs où Rebendart sortait, le chef +des huissiers se glissait dans l’ombre, tournait +le robinet, le laissait ouvert une heure, puis rentrait +à sa loge avec la conscience d’avoir décongestionné +la terre entière et la mine un peu coupable +de ce père en prison qui buvait, pour le +soulager, au sein de sa fille. Rebendart, au centre +de la justice, était parvenu sans peine à trouver la +sanction exacte à chacun des gestes de mes oncles +et de mon père. Le geste de l’oncle Jules fécondant +un continent par un système bancaire trop +altruiste relevait de la correctionnelle. Le geste +de l’oncle Émile créant une Internationale de +radio-téléphonie relevait du Tribunal de commerce. +Celui de mon père, refusant la brouille +avec l’Angleterre et l’Amérique, valait la Haute +Cour. Les Grecs eussent avantageusement chargé +Rebendart de trouver la juridiction compétente +pour ceux de leurs héros mythiques ou réels +qui ont poussé trop loin la sagesse ou l’initiative, +et qui en furent insuffisamment punis, le +tribunal des douze pour Icare et la relégation pour +Aristide. Avec plus de perfidie encore, sachant +que les Français contestent les arrêts de leurs +cours de justice, mais estiment irrévocables les +verdicts pris par des jurys sans juges, il intriguait +pour évoquer les affaires Dubardeau devant des +conseils de discipline ou des assises… C’était à la +veille des élections. Il se trouvait par chance au +seul moment où les partis au pouvoir, au lieu +d’imposer leur volonté au Gouvernement, dépendent +de la sienne. L’opinion du Parlement +était vis-à-vis de Rebendart dans un état de +moindre résistance, et avec des gestes de médecin +mais une voix d’hypnotiseur, il dictait aux travées +sommeillantes la conduite qu’elles auraient à +tenir après leur réveil définitif. Au seul nom de +Dubardeau, chaque député tressaillait, encore +incertain de la réaction que ces trois syllabes lui +dictaient, mais sentant déjà qu’elle ne dépendait +plus de lui et qu’elle serait finalement commandée +par Rebendart. Ses agents avaient eu soin également +d’accoupler notre nom à certains noms +décriés, l’affaire Émile Dubardeau allait succéder +à l’affaire Landru, l’affaire Jules Dubardeau se +plaçait entre le jugement de deux traîtres. Il faut +plusieurs siècles pour se remettre aux yeux du +public d’avoir été exposé entre deux larrons. Ni le +Parlement ni le monde ne protestaient. Ce qu’il +y avait en France d’hommes indépendants était +à Contrexéville, de femmes dévouées et audacieuses, +à Luxeuil. En deux mois, notre nom +pâlit suffisamment pour que Rebendart osât +annoncer l’arrestation prochaine de l’oncle Jules.</p> + +<p>Nous étions restés cet été-là près de Paris, sur +la hauteur près de Saint-Germain, car nous +savions que Rebendart eût répandu le bruit, +si l’un de nous avait voyagé à l’étranger, que nous +voulions passer la frontière. Je montais dîner +chaque soir dans ma famille, porteur chaque soir +d’une mauvaise nouvelle, facteur aussi des journaux +et des lettres. Nous habitions presque au +faîte de la colline où s’élève l’aqueduc de Versailles, +et devant l’aqueduc de Marly. Nous dominions +Paris. Les jours étaient longs et le soleil +était loin d’être couché quand j’arrivais. Mes +oncles et mon père, de même qu’ils niaient la +maladie, ne voulaient pas non plus admettre la +chaleur. Sur ce mamelon dont l’unique fraîcheur +était la vue des deux aqueducs, par des chaussées +montagneuses et sans ombre, au macadam rongé +par tous les scorbuts, laissant à tour de rôle sur +une borne la redingote qui était, avec l’habit +vert, l’uniforme de ma famille, ils s’étaient mis +en tête d’apprendre à monter à bicyclette. +Ils n’en avaient eu jusqu’à ce jour ni le temps ni +l’occasion. Je retrouvais ces quinquagénaires avec +toutes les marques qui dénoncent sur un enfant +laissé seul la désobéissance et la dissipation, une +bosse au front du physicien, une déchirure à la +culotte de l’ancien ministre. On s’apercevait au +cours du dîner qu’il y avait un coccyx plus sensible, +un pouce tourné. Ils portaient ces blessures +avec le même dédain et le même sérieux que les +cicatrices dont l’univers avait tiré profit et que +leur avait values le radium ou l’explosion d’un gaz. +Leur seul regret était qu’il n’y eût pas deux bicyclettes, +car chacun prétendait être plus rapide que +l’autre et lui lançait des défis. Ils affectaient de +ne pas sentir la laisse qui les attachait ainsi, +comme des relégués, aux portes de Paris, mais +quand l’oncle Charles, ne pouvant arrêter son +vélo, dévalait par les descentes de Marly jusqu’à +la machine tournante, il arrêtait un taxi pour le +remonter au plus vite jusqu’à nous. A part le +physicien, qui avait installé depuis la guerre sur +une tour voisine des appareils de télégraphie sans +fil et d’optique, chacun voyait ses travaux compromis +par l’éloignement de ses champs d’action +ou d’étude, mais à défaut de l’insecte rare, le +naturaliste se rabattait sur la fourmi, le banquier +se liait avec un employé de la succursale du Crédit +Lyonnais de Saint-Germain. Jamais aucun d’eux +ne souffrait de reprendre ainsi la science à son commencement. +Avec leur optimisme invincible, ils +attribuaient aux vacances la rareté des visites, des +lettres, la disparition de nos habitués. La période +qui va du 1<sup>er</sup> juillet au 15 novembre est une bien +facile période pour les ingrats. Ou bien, appréciant +en cyclistes débutants la difficulté de monter +jusqu’à notre maison, mes oncles excusaient les +anciens amis dont le journal nous signalait le +passage à Paris, comme si l’ancien Président de la +République, le Ministre des Finances, et telle +poétesse illustre devaient venir les voir à bicyclette. +Mais, déjeunant à Paris, je voyais en fait +tout ce qui était mondain, bourgeois, se détacher +avec plus ou moins de précaution de nous. En +deux mois, je constatai que la façon de nous juger +et de nous comprendre avait changé. Le bonheur +et la chance ont une merveilleuse acoustique ; +les mots partout colportés autrefois de l’oncle +Jules ne portaient plus, l’allure de notre famille +entière intéressait moins. Les plus complets savants +du monde, les hommes d’État les plus utiles subissaient +cette défaveur qui atteint les chanteurs de +café-concert, les boxeurs. Si j’avais eu une maîtresse, +je l’aurais sentie, à d’imperceptibles signes, +débordante d’amour d’avoir à se donner à un fils +de réprouvé. Mais mes oncles ne voulaient rien +constater dans la façon dont la science se donnait +à eux. Ils refusaient d’utiliser pour leurs découvertes +et leurs écrits ce flux de divination que +donne l’infortune. On leur écrivait moins ? On ne +venait plus les voir ? C’était les vacances. Ces +cadeaux dont les inondaient les horticulteurs, +les princes en mission, étaient taris ? C’était les +vacances. C’était les vacances des orchidées, des +manuscrits persans. L’ambassadeur qui avait prétendu +revenir d’Extrême-Orient pour les voir +prenait, vers Singapour ou Port-Saïd, à la lecture +de son courrier, un aiguillage qui l’amenait à +Versailles, villégiature de Rebendart, et non +à Saint-Germain, la nôtre. Les vacances de la +reconnaissance, du courage. Les prospectus des +grands magasins, les lettres de mort ou de mariage +leur parvenaient encore. Ils avaient assez d’imagination +pour se suffire de ce contact théorique +avec l’humanité. Un jour, le messager leur apporta +une bicyclette toute neuve, don anonyme. +C’était moi qui l’avais achetée. Ils l’attribuèrent +à chacun des mille ingrats. Tout était bien. Ils +étaient heureux.</p> + +<p>Ils souffraient. Du moins le jour, et dans leurs +études. Le bain journalier dans un flot de familiers, +de demi-inconnus, de voix et de sourires +leur était nécessaire. Ce n’était pas seulement par +effet de l’habitude qu’ils aimaient travailler dans +le bruit, dans des pièces couloirs où les gens passaient +et repassaient, des gens qui s’appelaient +Durand ou Dupont, Bloch ou Bechamort, La Rochefoucauld +ou Uzès. L’humanité était le ferment +qui faisait réussir leurs recherches. Dans toutes +leurs expériences sur les mélanges de gaz, sur les +plantes hybrides, sur la vitalité de l’Autriche, +ils pouvaient à l’énumération des produits mélangés +ajouter : j’y ajoute un homme. La présence +d’un être médiocre nommé Labaville avait amené +la réussite de la synthèse. Quand Labaville n’était +pas là, avec ses boutons et sa cravate de cachemire +à bague d’or, l’oncle Charles travaillait mal. Tous +avaient besoin pour essuie-plume ou essuie-regard, +quand ils relevaient les yeux des mélanges en +fusion ou des venins au travail, d’un visage. Jusqu’à +l’astronome, le soir, qui en face du firmament +exigeait près de lui la tête pâle de son secrétaire. +Le rythme de la vie humaine autour de ces expériences +que des cyclopes ou des martiens auraient +pu eux aussi réussir était peut-être indispensable +pour que la recherche ne divaguât pas hors de +l’humanité même. Or, ce flux d’amis, ce sérum +terrestre se retirait. Un soir, je les retrouvai absolument +seuls, ce que je n’avais jamais vu de ma +vie. Même dans nos fêtes de famille, l’un d’eux +avait glissé quelque ami de longue date ou quelque +visiteur du matin. Il y avait toujours eu à caresser +à la maison un humain beau ou laid que les frères +se passaient comme le chat de la pension et auquel +ils racontaient, comme à un vrai chat, jusqu’à +des secrets… Ce jour-là, ils étaient seuls. Ils ne se +rendaient pas compte de ce qui les rendait moins +bavards, moins gais aussi. C’est qu’il y avait +pour eux ce soir-là une première fin du monde. +Paris s’alluma, étincela. De ces cinq millions +d’hommes entassés au-dessous de nous, aucun +n’était avec nous. Nos appareils de télégraphie sans +fil parlèrent ; de ces deux milliards d’êtres épars +dans les continents, aucun ne buvait en ce moment +notre marc ou ne se faisait raconter notre +histoire du traité de Versailles. Le courrier du +soir arriva. Mais ils ne recevaient plus guère de +lettres que de leurs égaux en science, en génie de +la vie. Il n’y avait pas ce soir de lettres signées de +ces noms qu’on voit sur les boutiques, seules +cartes de visite de l’humanité. Il n’y avait qu’un +message téléphoné de M<sup>me</sup> Curie et une longue +lettre d’Anatole France… Les Roudinot nous oubliaient, +ces petits fonctionnaires auxquels nous +nous étions tous efforcés, on ne sait pourquoi, car +ils n’étaient eux-mêmes que médiocrité, de fournir +les plus beaux spectacles, les plus beaux +souvenirs de guerre, les plaçant pour la bataille +de la Marne à Paris même, logeant chez eux +Pershing, leur obtenant une estrade près de +l’Arc de Triomphe pour le défilé final. Les Bahut +nous oubliaient, auxquels notre famille au contraire +réservait, — pourquoi encore ? car ils se querellaient +sans arrêt, — les solennités pacifiques, les loges +de ballets russes, les billets pour les centenaires. +On téléphona. Mais ce n’était que Vincent d’Indy… +Pourquoi pas Wagner ! Les seuls êtres, les seuls +noms qui nous effleuraient maintenant étaient ceux +des êtres célèbres, les noms d’êtres relativement +immortels, qui n’étaient pas liés à nous par la vie +seule, mais dont la présence, après leur mort même, +ne serait pas diminuée. Allions-nous être condamnés +à un étage supérieur de l’humanité, à +Thomas Hardy, à Einstein, à Foch, à une sorte de +dialogue des morts entre vivants, à Vercingétorix, +à Fénelon, à Lavoisier ? Tout nous était fidèle, +tout était stable et invariable pour nous dans +l’impondérable domaine, mais ces signaux +d’hommes illustres à hommes illustres ressemblaient +vraiment trop aux premiers feux qu’échangeaient +de colline à colline les hommes, +quand l’humanité n’existait pas. Les piles retirées +de leurs fluides se parlaient l’une à l’autre, +mais elles n’étaient plus vivantes. Jusqu’aux +avions qui avaient tourné par dizaines autour +de nous, avant le coucher du soleil, en revenant +atterrir à Chaville, et qui ne leur avaient +donné qu’une caresse théorique ! Ils étaient là +entre inventeurs, l’inventeur du sérum contre le +cancer, de la lampe électrique qui donne la fusion +des gaz, le théoricien des migrations humaines, +mais il manquait entre eux l’inventeur des ceintures +hygiéniques, des boutons de faux-col à bascule, +en un mot les hommes.</p> + +<p>Mais la nuit venait. Cette nuit qui fait sentir +au commun des hommes leur adhérence avec les +éléments prétendus éternels, qui les rapproche +du dieu qu’ils ont choisi, qui leur apporte le détachement +du monde, redonnait justement à ma +famille le contact qu’elle avait perdu avec les +habitants de la planète. Au-dessus de la ville, +les réclames lumineuses leur répétaient ces noms +nécessaires à leur travail : Duval, Citroën. Les +appareils de radio, plus perfectionnés d’ailleurs +en ce lieu même, nous comblaient de nouvelles, +nous présentaient par leurs noms les solistes de la +Tour Eiffel, nommés Peignecod et Millard, et raflaient +d’un coup tout ce que les ondes, de Nauen +à Shanghaï, contenaient cette nuit de music-hall, +de finances et de politique. La communion avec +les amis ingrats et traîtres était rétablie par un +morceau de la garde républicaine, par une annonce +de l’armée du salut. C’était l’heure vulgaire des +éléments déchaînés par la science. C’était la fête +de Neuilly des hommes électriques. Mes oncles +et mon père, qui aimaient d’ailleurs monter à +Neuilly sur les manèges et entrer chez l’Aérogyne, +prenaient goût à cette foire. De cette terrasse où +pendant la guerre était le poste d’écoute des sous-marins +allemands, dont les signaux nous heurtaient +durement de la mer du Nord, plus doucement +de la Méditerranée, comme si c’étaient les +eaux et non l’air qui nous les transmettaient, où +s’inscrivaient aujourd’hui sur nous en même temps +que deux communiqués truqués et enfantins les +véritables coups de la guerre, nous arrivait la voix +de Damia, des monologues, et le résultat des +courses. Le mardi, il y avait cinéma à Louveciennes, +et nous y allions en bande voir les <i>Trois Mousquetaires</i> +ou des films d’actualité. Mais ces images, +vieilles de quelques mois, paraissaient vieilles de +siècles, et augmentaient en moi l’impression d’une +famille restée seule après un déluge et ouvrant, pour +se rappeler les époques foisonnantes, des microphones +laissés par la police noyée, ou les disques +conservés dans les caves des Arts et Métiers. +De la ville au-dessous de nous, nous ne voyions +que le plein de feu, les lignes de feu qui étaient +les rues, les blocs de feu qui étaient les monuments, +les cercles de feu qui étaient les places. Les seuls +animaux qui nous effleuraient étaient des chauves-souris, +étaient des animaux préhistoriques. Nos +domestiques avaient pris cette voix voilée et cette +qualité divine qui revêt, dans le naufrage, dans +les épreuves, les serviteurs dévoués. Nous en +étions arrivés à consulter davantage les baromètres, +les thermomètres, comme si nous faisions quelque +ascension et tentions de battre un record d’altitude. +Les lectures aussi s’élevaient. Insensiblement, +tous les livres récents et faciles, dont la +lecture et la discussion ne demandaient qu’un +jour, avaient fait place aux grands livres. L’oncle +Charles relisait <i>Faust</i>, l’oncle Jules l’<i>Introduction +à la Médecine expérimentale</i>, mon père <i>Robinson +Crusoé</i>. Quand je descendais à Paris, j’emportais +une liste de livres à prendre chez le libraire à la +mode : c’était la Bible ou Montesquieu. Un jour, je +n’y tins plus, et je ramenai à déjeuner Fontranges.</p> + +<p>Jamais homme inconnu pénétrant chez un +peuple hospitalier et curieux, jamais troupe de +renfort arrivant doubler une garnison assiégée, +ne fut reçue avec plus d’effusion que Fontranges +par ma famille. Ce survivant de l’humanité disparue +portait tous les attributs dont on l’eût revêtu +dans les planches d’une histoire faite par les observateurs +d’une autre planète, sa cravate Lavallière, +son jonc à pomme d’or, son monocle. Ce noble laisser-aller +qui signalait déjà l’armure même des Fontranges +pendant la guerre de Cent ans, distinguait +encore son veston noir bordé de ganses. Son mouchoir +pendait démesurément de sa pochette, son +monocle à cordon de soie semblait le seul balancier +de sa pensée, mais ses ongles étaient faits, ses cheveux +parfumés et secs. J’avais certainement choisi +l’humain dont le savon était le meilleur. Il avait +de grands gestes déférents, et faisait de grandes +grâces aux êtres et aux bibelots, comme les Martiens +peuvent croire que font les hommes. Avant +le déjeuner, mes oncles l’emmenèrent à Marly. +Il saluait les prêtres, les religieuses, les monuments +aux morts, et toute la bourgeoisie de Marly, aux +fenêtres, regardait avec considération cet otage +du monde que promenaient les Dubardeau. +Il vit sur notre cheminée un portrait de Renan. +Il avait beaucoup entendu parler de Renan. +Vie familiale parfaite, n’est-ce pas ? Attitude catholique +peut-être un peu moins sûre ? Il s’inclina. +Il montrait pour la science les mêmes égards que +pour une femme qu’on ne connaît que de vue. +Il la saluait. Et ce portrait-là ? C’était Kipling ? +Il regrettait de n’avoir jamais eu l’occasion de lire +Kipling. Mes oncles s’empressaient. Ils avaient +délaissé pour lui Robinson, Montaigne et les +Évangiles. Chacun cherchait dans sa spécialité +par quelle échelle de fortune il allait pouvoir +hisser dans la conversation cet être doux, ignorant +et bon. Il y avait par bonheur autour de nous +de nombreux objets avec lesquels il ne s’était +jamais familiarisé, la bicyclette par exemple. +Tous ces membres de l’institut eurent beau jeu +à lui expliquer cette invention moderne, prodigieuse, +la bicyclette. On démonta la roue arrière +devant lui. Les billes l’intéressèrent particulièrement, +le changement de vitesse. N’éviterait-on +pas beaucoup de maladies, de maladies +contagieuses, par exemple, si nos articulations +fonctionnaient avec ce système ? Enhardi peu à peu, +devant ces hôtes qui connaissaient tout, il hasarda +des questions qu’il n’avait jamais eu l’occasion +de poser depuis sa jeunesse, et que lui avait aussi +posées, avec un succès mitigé, son fils. Comment +fonctionnaient les phares ? Qu’est-ce que les +marées ? Est-il vrai que la lune les provoque ? +La houille verte a-t-elle autant d’avenir que la +houille blanche ? En somme tout un questionnaire +sur la mer, qu’il connaissait d’ailleurs à +peine, d’un jour passé à Dieppe, qu’il connaissait +juste de vue, ainsi que Kipling et Renan. Il repartit +vers l’hôtel du Louvre lesté de connaissances +exactes sur la migration des anguilles et leur +reproduction dans la mer des Sargasses, sur la +petite usine qui utilise le flux et le reflux du Golfe +de Gascogne, sur la beauté du vert de nos feux +fixes, si envié des Anglais. L’oncle Jules lui +promit de faire monter sur la tour les principaux +modèles de lanternes de phares, ce qui lui était +facile, car il était l’ami du conservateur du dépôt, +et de les essayer un soir devant lui. Fontranges +dut quitter Paris quelques jours après sans +revenir dîner, mais les Parisiens purent voir, +pendant les nuits de septembre, surgissant de +Marly, des feux de toutes couleurs, toutes forces, +et toute durée ; c’étaient les feux qui annonçaient +la pointe du Raz, les rochers des Sanguinaires, le +blocus de la Méditerranée, la peste dans Saïgon. +En fait, c’étaient mes oncles faisant des signes au +dernier homme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">CHAPITRE VIII</h2> + + +<p>La veille de la Toussaint, la gendarmerie de +Marly prévint mon oncle Charles et mon père +d’avoir à passer vers trois heures de l’après-midi +au Ministère de la Justice. Rebendart les +convoquait. Pendant le déjeuner, Moïse arriva en +automobile et nous apprit que l’ordre d’arrêt +était signé.</p> + +<p>— Il a trouvé un truc, dit Moïse.</p> + +<p>Ce n’était pas pour nous rassurer. Nous savions +la haute estime que Moïse avait pour les trucs +et la part qu’il leur attribuait dans les réussites +de la vie. S’il avait échappé, enfant, à la mort +qui avait emporté la plupart de ses frères, c’est +qu’il avait su à temps, prétendait-il, le truc pour +manger des figues sèches sans attraper d’érysipèle, +celui pour guérir le bouton d’Alep, avec un +emplâtre découpé dans le papier bleu des pains de +sucre, et celui pour rendre le lait de mouflonne +inoffensif. Il ne restait pas dix minutes sans vous +indiquer, s’il était en confiance, le truc pour grimper +seul au faîte des Pyramides, pour respirer +au fond de l’eau, pour sortir des labyrinthes, +pour réduire Forain au silence. Le jour où je lui +eus raconté que les Français, quand il fallait +immobiliser les prisonniers allemands, se contentaient +de couper leurs boutons de culotte, il ne +douta plus de la victoire des Français. Dix trucs +de cette force, et la guerre était finie, sans qu’il +fût besoin de recourir aux trucs américains. +La Banque était aux yeux de Moïse le seul élément +avec lequel il ne servît à rien de biaiser ou +de truquer à l’aide d’un livre de sagesse et dès +qu’il s’agissait d’elle, reparaissaient en lui les +simples vertus qui font les matelots, les dompteurs +et les pompiers. Il n’avait plus alors aucune +superstition, aucune habitude. Il écrivait avec le +premier stylographe venu, il parlait n’importe +quelle langue, et alors flottaient autour de lui les +trucs qui s’appellent l’audace, l’assassinat, le +suicide, même l’espérance, truc en émeraude.</p> + +<p>— Je me demande vraiment lequel ! disait-il, +distrait comme s’il cherchait un mot croisé.</p> + +<p>Mon oncle et mon père ne se troublaient pas +pour si peu. Après le café, ils firent une dernière +promenade dans le parc où l’automne, par un +truc cette fois nouveau, au lieu de jaunir les +chênes, venait de les cramoisir. Il avait plu la +veille. A des cercles et à des rectangles plus +humides, ils reconnaissaient les emplacements +des bassins détruits, et quelques beaux nuages, +immobiles dans le ciel, semblaient occuper eux +aussi là-haut des places hier classiques. Les +symboles de la fidélité, aujourd’hui, c’étaient l’eau, +les fumées. Alors qu’ils longeaient le grillage +qui isolait les tirés, deux chevreuils les regardèrent +de loin, les suivirent, pleins de pitié pour ces +hommes prisonniers. Ils ne l’étaient pas encore. +Ils se préparaient en riant. Ce fut mon tour d’apprêter +pour eux la valise qu’ils m’avaient faite +pendant la guerre, à chacune de mes permissions. +Ils connaissaient cette valise, aussi exactement +qu’ils connaissaient à cette époque ma capacité +même ; ils savaient le maximum de ce qu’elle +pouvait recevoir, de ce que je pouvais tenir en +bouteilles de rhum, en chocolat, en artichauts. +J’allais apprendre maintenant à la mesurer avec +des dossiers, des livres. Mon père entra dans la +chambre au moment où j’y glissais un tricot +de guerre, car il risquait de faire froid à la Santé, +et ses cigarettes. Il sourit : je faisais la valise +de collège de mon père.</p> + +<p>Moïse nous descendit sans hâte vers Paris. +Le soleil était derrière nous. Nous avions froid, +mais nous voyions le dos du chauffeur ensoleillé. +Toutes les femmes, les enfants, jusqu’aux hommes, +profitaient de ce beau jour pour porter des chrysanthèmes +au cimetière. Les boutiques des horticulteurs +étaient seules ouvertes. Tous les négoces +faisaient place aujourd’hui au négoce des +chrysanthèmes. Marguerites, bégonias, roses d’hiver, +se dissimulaient. Ceux qui portaient ces vieilles +fleurs semblaient user de vieux remèdes. Le chrysanthème, +recette extrême-orientale, était jusque +dans la banlieue reconnu maintenant comme le +meilleur antidote au chagrin, au deuil. Le regret +des morts était remplacé dans toute la France par +le souci d’avoir à choisir entre les trois espèces +de chrysanthèmes, blancs, fauves et jaunes, qu’on +allait leur apporter. Toutes les familles faisaient, +en costume coloré et avec des fleurs, le chemin +qu’elles parcourraient le lendemain en costume +de deuil et les mains vides. C’était le contraire +du théâtre, le contraire de l’artifice. Les vraies +veuves nous paraissaient presque aujourd’hui +les femmes qui ne portaient pas de chrysanthèmes, +et les enfants qui jouaient sans fleurs, les orphelins. +Aucun signe, aucun rappel de la mort d’ailleurs +dans cette brève et belle journée. Les morts +aussi se préparaient à leur fête, par une modestie +plus grande, une disparition plus complète. +C’était le seul jour où l’on circulât dans leur +domaine en parlant tout haut, en courant, le +seul jour où ils n’y étaient pas. Quand vint Paris, +avec sa grille d’entrée, ses gardiens, sa cohue, +nous eûmes une impression douce, apaisante, +celle d’entrer enfin dans le plus vaste cimetière.</p> + +<p>Je confiai notre valise au concierge du Ritz, +et, me disant leur secrétaire, j’obtins d’entrer +dans le Ministère avec mon père et mon oncle. +Des huissiers mal renseignés nous guidèrent +à la recherche d’une salle vide et finirent par nous +arrêter dans le hall où se tenait, quand le Garde +des Sceaux était Président du Conseil, la Conférence +des Ambassadeurs. C’est là entre autres +qu’on avait déchiqueté l’Autriche, amputé l’Allemagne. +Avec ses tentures rouges, ses glaces +à biseaux, ses tables de marbre, la salle semblait +une boucherie les jours d’été où tout est vide. +L’Europe était à la resserre. Le sort ne varie +guère les effets qui lui ont valu dans l’histoire +sa réputation d’intelligence et d’ironie : il forçait +mon père, le jour de son arrestation, à repasser +par le lieu même qui lui avait donné la gloire. +C’était d’un effet facile, et la plaisanterie fut +complète, quand, au lieu de Rebendart, nous +vîmes trente jeunes gens entrer dans le salon, +s’asseoir autour de la table en fer à cheval, — car +c’étaient des candidats au Conseil d’État, — et +surtout quand l’examinateur, décachetant son +enveloppe, leur lut le sujet du concours. Il leur +demandait de se reporter à 1919 et de reconstruire +chacun l’Europe à sa façon. Ils avaient tout le +temps, trois heures.</p> + +<p>Ce fut du moins pour mon père une distraction. +Cela l’amusa de voir, comme dans ces pays +où le sultan cède pour un jour la royauté à l’étudiant +élu par ses pairs, la Conférence des Ambassadeurs +abandonner pour aujourd’hui l’Europe +à des mains juvéniles, à des mains dont beaucoup +n’avaient pas encore caressé une femme. Tous +ces jeunes gens d’ailleurs parurent se donner +à une tâche habituelle, et baissant ensemble les +épaules, ils écrivaient à la hâte sur les larges +feuilles vides, les seules dans toutes les chancelleries +d’Europe qui fussent encore blanches. Ils +relevaient de temps à autre leurs têtes, avec des +expressions différentes, qui indiquaient à mon +père, tant il connaissait le reflet des villes sur le +visage des négociateurs, qu’ils s’attaquaient à +Memel, ou à Fiume, ou à Temesvar. Un seul +s’agitait, taillait un crayon, bref, indiquait par +tous ses gestes qu’il ne savait reconstruire l’Europe. +Il faut dire à sa décharge qu’il était mal +assis, qu’il avait un pied de la table entre les jambes, +ce double pied de table lui-même qui avait rendu +si difficile au délégué américain de se pencher et de +se lever, et qui peut-être écarta les États-Unis de +cette conférence. Tout ce qui avait indisposé +l’Amérique, le pied mal placé, l’écritoire lointaine, +l’embrasse du rideau trop proche à laquelle +se cognait la tête, indisposait aussi ce jeune +homme. Peut-être encore savait-il seulement reconstruire +l’Asie, ou seulement créer une politique +moderne des isthmes, ou seulement répartir +avec justice les pétroles !… Il renonça, délaissa +la salle où ses vingt-neuf camarades, maintenant +déchaînés, dégrafaient sans précaution les bandages +du continent. Mais, au moment où il passait +à notre hauteur, il vint vers mon père, s’inclina, +trouvant une excuse à sa nullité ou à sa paresse :</p> + +<p>— J’ai eu honte de traiter ce sujet devant vous, +dit-il.</p> + +<p>Puis il disparut, ayant reconstruit la fierté de +mon père.</p> + +<hr> + + +<p>— Entrez, dit Rebendart.</p> + +<p>Nous entrions dans le bureau de Rebendart. +Le ministre de la Justice était face à la porte, +debout devant sa table, immobile. Bien qu’il +fît encore jour, le lustre s’alluma juste au-dessus +de nos têtes, tirant de nous une loque noire, +essayant de tirer de nous, pour notre confusion, +notre ombre la moins humaine. Les quatre +femmes nues dans les trumeaux, avec des balances +qui nous attendaient au point mort, paraissaient +postées pour surprendre je ne sais quel flagrant +délit de ces trois hommes habillés. Jamais je +n’avais vu autant de balances, sculptées dans les +boiseries, moulées dans les stucs. Si bien que le +pèse-lettres du bureau de Rebendart, seul instrument +de vrai métal, semblait une arme, et évoquait +une idée de torture. Larubanon, le sous-secrétaire +d’État, de l’air à la fois désœuvré et +servile de l’aide-bourreau, l’essayait de l’index.</p> + +<p>Rebendart ne nous demanda pas de nous asseoir. +L’entrevue, dans son esprit, était sans +doute à une hauteur qui ne souffrait ni le canapé, +ni même le fauteuil. Son bureau était près de la +cheminée, non pas qu’il aimât le feu, mais il +détestait écrire près d’une fenêtre et près des +arbres. Quand une chenille tombait dans une +de ses phrases, quand un éphémère se prenait +dans son encrier, faible buvard pour l’encre qui +accablait de notes l’Europe, ces atomes et ces +indices d’une vie naturelle que ne gouvernaient +pas les règlements laïques le dégoûtaient pour dix +minutes du pouvoir. Mais aujourd’hui, dos à un +bûcher d’énormes bûches il rayonnait comme un +vengeur, et songeait seulement à amener sur nos +lèvres les paroles qui provoqueraient ses trois +réponses, préparées de la veille, sur le bon citoyen, +sur le devoir, et sur l’orgueil. Seule la sténographe +avait pris une chaise, la seule femme habillée de +la pièce, entre tant de statues et de tableaux, +rousse, trop parfumée, d’une belle chair, qui +réunissait sur elle les odeurs, les ombres, les +crins de toutes ces figures nues et épilées éparses +autour de nous. Immobile, nous regardant d’yeux +violets impartiaux qu’elle ne bougeait pas, appelant +dans cette scène par le gonflement de sa +gorge, par le croisement de ses jambes, assez +dévoilées, un élément qui n’était pas de distraction, +mais au contraire de ferveur, indifférente +et surchargée d’appâts, comme l’histoire, elle +tapait sur son clavier d’où sortait le ruban, comparable +au ruban de la Bourse, sur lequel Rebendart +comptait bien inscrire avant une heure le +vrai cours de l’honneur et le vrai change du +pouvoir. Elle n’avait de vivant que le battement +de ses paupières, et une imperceptible tension +du regard, que provoquait ma présence, la présence +d’un jeune homme. Seul témoin qui se +souvînt exactement, car elle était au Ministère +depuis dix ans, des procès, des scènes, des assauts +entre les puissants de la République, la seule +aussi qui n’en éprouvât aucune émotion et n’en +eût jamais tiré d’enseignement pour sa sortie de +six heures avec le sous-chef de gare son amant, +elle avait cependant de la dignité de ces duels +une conscience qui l’empêchait de toucher ses +cheveux quand un courant d’air les dérangeait, +de rajuster l’échancrure de son corsage après +un faux mouvement, de mouiller la maille de son +bas qui craquait, pour l’heure de ces entrevues +sans coquetterie et sans fausse pudeur, et elle +rentrait à la salle commune des sténos à peu près +aussi froissée par l’Histoire que par un chef de +bureau entreprenant. Rebendart s’était tourné +à demi vers elle, élevant la voix. Mon père, en +revanche, se préparait à cause d’elle à amortir ses +paroles. Car l’un avait toujours traité l’histoire +comme une femme ou un témoin, et l’autre comme +un haut parleur.</p> + +<p>— Messieurs, commença Rebendart… Vous +avez fini, Larubanon ?</p> + +<p>Larubanon retira de son nez l’index qu’il y +avait introduit par ce geste habituel qui le rendait, +dans les autobus, objet d’aversion et de scandale +pour les mères de famille. Larubanon, myope +de l’œil droit et hypermétrope de l’œil gauche, +légèrement bancal, délivré par la science à dix +ans de deux pieds bots à cause desquels il avait +déchiré toutes ses photographies d’enfant, était +le fruit des amours cachées mais illustres d’un +fondateur de la République et de cette cantatrice +que Gambetta appelait, — car elle avait chanté +faux sous l’Empire et juste après le 4 septembre — le +Rossignol qui ne chante que le jour. Tous +les après-midi pendant le semestre où furent +votées les lois sur les prétendants et la presse, +le président de la Chambre, comme dans les +théâtres de villes d’eaux où les entr’actes sont +d’une heure pour permettre aux spectateurs de +passer à la salle de jeu, faisait d’une heure les +suspensions de séance, afin de permettre aux +nouvelles lumières politiques de s’unir aux artistes +du précédent régime, afin que le premier ministre +entre autres, la bouche ruisselante de vérité, +bourré de sandwiches, fécond à trente pas, et la +cantatrice, dorée par sa jeune gloire et par son automne, +de soie au toucher, accablée elle aussi de +santé et de soumission néo-républicaine, eussent le +temps de se clore entre des faux Boulle, des damas +lyonnais et les Gervex naissants, pour produire +Larubanon. Orphelin presque à sa naissance, +mais déposé sur les marches de l’État, l’avorton +avait su jusqu’à ce jour accorder admirablement +une demi-intelligence et une demi-ambition. Une +demi-chance aussi l’avait servi. Il avait épousé +une fille demi-belle, dotée d’un demi-million. +Il avait eu au Parlement un demi-succès. Mais +il venait de s’apercevoir dans son nouveau poste, +pour la première fois, qu’au lieu de n’avoir, +comme il le croyait, que taquiné la fortune et +cédé à un vent heureux, il avait fait rendre leur +maximum à son intelligence et à sa force vitale. +Depuis trois mois qu’il était demi-ministre, +il essayait en vain de découvrir en soi les motifs +qu’aurait eu le sort de le faire ministre entier. +Il ratait les affaires, il avait, pour la première +fois et terriblement, besoin d’argent. Cette rigidité +dans la vertu et dans les convictions qu’il +croyait sa force et qui lui eût permis en effet, +s’il était resté référendaire, de mourir sans avoir +commis de mensonge et sans tromper sa femme, +cette confiance en sa mission républicaine qui +pendant trente-cinq ans avait écarté de lui les +automobiles, lui apparaissaient, ce qu’elles étaient +en effet, périmées, ridicules, mais il était impuissant +à les remplacer par une vertu et une vocation +plus fortes. Chaque belle chose du monde qu’il +comprenait tout à coup, les perles, les rubis, +l’or, éteignait en lui une petite lumière. Il commençait +à y faire sombre. Le mois qui venait +de s’éteindre lui avait fait comprendre les gravures +en couleurs, les émaux, les phares d’Hispano-Suiza… +Il ne voyait plus en lui. Il avait la +veille même manqué comprendre Rembrandt, +c’est-à-dire la concussion. Au point exact où +son honnêteté et sa noblesse d’âme finissaient, +il ne trouvait plus à sa disposition que l’intrigue +ou la bassesse. L’accroc le plus léger à sa +parabole, qu’un autre eût réparé simplement +avec de la bonne humeur et de l’esprit, il +ne pouvait le réparer qu’avec le parjure ou la +calomnie. Chacune de ses croyances pédantes +et naïves était submergée par une eau sale : sa +dévotion au droit romain cédait au poker, sa +passion pour Tocqueville à la débauche. Instruits +à la fois de son cynisme et de sa faiblesse, tous +les personnages louches qui s’effacent autour des +ministres sous de plus corrects émissaires se levaient +directement autour de lui. Il ne les décourageait +pas. Par timidité, dans cette crise, il préférait +avoir affaire au coulissier marron lui-même +plutôt qu’au député son garant, au fondateur +de tripots en personne plutôt qu’au conseiller +municipal son avocat. Tous les vices, les crimes +qui, convoqués par Rebendart se rendaient au +ministère sous leur forme honnête et parlementaire, +entraient chez le sous-secrétaire sans maquillage. +Pour sa confusion d’ailleurs, car il se +rendait compte, à cette fréquentation, qu’il ne +serait jamais capable que d’une demi-habileté +et d’une demi-intrigue.</p> + +<p>— Messieurs, reprit Rebendart, laissant Larubanon +promener distraitement les yeux sur celle +des quatre femmes nues à balance pour laquelle +sa mère, disait-on, avait posé…, j’assume une +mission pénible. Je suis dans la nécessité de vous +inculper du crime de forfaiture.</p> + +<p>Larubanon, toujours mobile, qui était venu tirer +un rideau derrière nous, regagna prudemment +le côté des innocents. Puis, de son double binocle, +dont un verre rapprochait et un verre éloignait, +il regarda les fesses maternelles, superbement +égales, symbole suprême de la justice.</p> + +<p>— De forfaiture seulement ? demanda l’oncle +Charles.</p> + +<p>C’était le moment de placer le monologue sur +l’orgueil. Rebendart hésita, et le laissa passer +pour toujours.</p> + +<p>— Le document dont M. Larubanon va vous +donner lecture ne laissera aucune espèce de +doute sur ce point, déclara-t-il avec rage.</p> + +<p>Larubanon ouvrit un dossier, se prépara à lire, +puis, hésitant, le passa à Rebendart.</p> + +<p>— Celui-là ?</p> + +<p>Rebendart s’impatientait.</p> + +<p>— Vous savez bien que non. Celui des Dessaline, +avec le reçu signé Dubardeau.</p> + +<p>Je vis pâlir mon père. Alors qu’il était député, +il avait obtenu pour les Dessaline une adjudication. +Quelques mois après, Dessaline lui avait +remis, au bénéfice d’un ami commun, tombé +dans la misère, un chèque de cinquante mille +francs, que l’oncle Charles et lui avaient signé. +Quelque banquier ami de Rebendart avait dû +les trahir. Pas de témoin. L’obligé était au Mexique. +Dessaline était mort. L’action généreuse, en +s’évanouissant, laissait en effet un cadavre de +mauvaise action.</p> + +<p>Larubanon ne trouvait toujours pas le bon +dossier. Pourtant les deux pièces étaient là, il y a +une heure encore. Il s’était même piqué avec +l’épingle qui les attachait. Il montra le sang de +son mouchoir, pour preuve de sa véracité. Il en +avait d’ailleurs marqué son nez. Il essaya sans +succès d’arracher une goutte neuve à sa blessure. +Rebendart sonna.</p> + +<p>— Mademoiselle Vergne, commanda-t-il.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Vergne entra, de teint laiteux, +mais ne le cédant point à la sténographe en +épanouissement. Elle avait pris à chacun des +magasins de luxe qui entouraient le ministère +sa spécialité la moins coûteuse, à Coty le parfum +réclame, à Orsay le dernier rouge, à Rigaud la +poudre à 3,25. C’était ce qu’il y avait de meilleur +marché en masque féminin dans cette région +centrale de Paris. Mais, sous ce teint slave et ces +apprêts faciles, coulait au lieu de sang rien moins +que le bonheur. Femme créée pour les voluptés +du week-end, à la veille de ce jour des morts, +week-end suprême, elle rayonnait, les yeux bien +mouillés par des sucs de premier ordre, la bouche +tapissée de muqueuses de luxe. Le dossier qu’elle +portait manqua s’ouvrir, elle en retint les pages +contre sa gorge comme une nichée de colombes. +Les arrêtés se becquetaient, les notes verbales +se caressaient des ailes. Quand elle eut avoué son +ignorance, elle fut remplacée par M<sup>lle</sup> Larbit, +plus connue dans le ministère sous le nom de +Pan-Pan, dodue et vêtue de paillettes. Toute +cette scène de dissensions entre cœurs masculins +se livra ainsi parmi une horde de femmes qui +souriaient également aux deux parties, tout comme +si les Rebendart et les Dubardeau se battaient +pour elles, sur un fond de plaisir, de santé et de +nature qui lui enlevait presque son acuité. Ces +belles filles avaient d’ailleurs la carrure et le +rable particuliers aux femmes d’athlète qui servent +de piédestal aux exercices de leur mari. +Quand l’une s’approchait de Rebendart, baissant +la nuque, on s’attendait à le voir bondir… +Aucune n’avait vu le dossier. Larubanon se rappela +soudain l’avoir laissé sur sa table et courut +le reprendre.</p> + +<p>Le silence régna. L’antipathie entre ces êtres +était si grande que la parole ne pouvait vivre +dans pareille atmosphère. Mon père était triste. +Il songeait à cet homme auquel il avait apporté +les cinquante mille francs de Dessaline, à Saint-Nazaire, +sur le quai. L’homme était nerveux. +C’était le second bateau qu’il prenait dans ce +port, le premier l’avait mené à Cayenne. Cinq ans +auparavant, il avait, disait le jugement, violenté +et étranglé une bergère. On peut imaginer quels +souvenirs étaient pour lui les mouettes, la sirène, +la cloche, la mer elle-même, base de toute injustice, +qui rapportait au flanc du quai en une vague +les crachats dont les forçats tenaient à la marquer +tout le long du trajet. Mon père avait connu le +voyageur avant son premier voyage. C’était alors +un de ces jeunes hommes qui soudain, projetés +sur Paris d’une famille médiocre de fonctionnaires +provinciaux, conquièrent par toutes les +qualités et tous les charmes. Pendant deux ans, +il ne s’était point passé une semaine où le succès +ne lui fût venu sous une forme concrète, argent, +pouvoir ou amour. Il restait modeste. Mais, ce +jour-là, dans ce pré, à la fin de ces vacances, à la +veille de son retour à Paris qui tenait en réserve +pour lui un haut poste et douze femmes, il s’était +trompé. Il s’était trompé sur le jeu même de la +vie. Jamais il ne s’était senti aussi débordant +d’éternité, de générosité. C’était Pan en veston. +Les verdiers qui partaient sous ses pas partaient +de lui. Chaque nuage nouveau dans ce beau +ciel dégageait d’une pelure son cerveau. A cause +de cette chance qu’il avait eue dans le monde, +généreusement, il se sentait en retard avec cette +campagne, avec ce ciel simple, ces collines bourrues. +Dans un paysage italien ou simplement agenais, +sous un ciel gâté déjà par le génie, chéri déjà +par des grands hommes, il se fût contenu. Mais +il était en Bas-Limousin. C’était vraiment une +concession qu’il avait faite à ce climat avide et +sevré de caresses, à cette province reculée et peu +gâtée par les voluptés, en s’approchant de la bergère, +qui, elle, était tout juste bien. C’était pour +s’humilier vis-à-vis de son avenir et de ses invites, +pour une communion aimable avec le sol, +l’herbe, qu’il avait accepté l’aventure. C’était +par condescendance, par reconnaissance envers +tous ces intermédiaires doux et nuls, sa famille +y comprise, qui l’avaient mené à la fortune par +leur pauvreté, à la gloire par leur obscurité. Le +cadre le séduisait plus que la bergère, qui avait +des yeux gris, des pommettes rouges d’un rouge +qui subsista comme un fard dans sa mort, et des +dents usées. Mais que le cormier sous lequel +elle était assise était beau, puissant ! Il violait +cette terre rétive. Une source coulait, dont il +serait bon tout à l’heure de toucher l’eau. Des +alouettes se poursuivaient d’un vol parallèle, +revenaient à la terre sans s’être effleurées ; mais +surtout le chien de la bergère l’avait séduit. Au +lieu d’aboyer, ce chien était accouru vers lui, +remuant la queue et léchant ses mains. C’était +vraiment à cause du chien, pour le chien, qu’il +n’était point passé outre. Il avait déjà donné la +meilleure place à ce chien dans le futur souvenir +qu’il allait avoir de cet après-midi. Le vent des +grandes entreprises soufflait sur lui, ses oreilles +en bruissaient ; mais par modestie, par simplicité, +il avait tenu bon, il avait accepté dans sa vie ce +petit épisode. Il avait l’impression de commettre +une bonne action. Il s’était approché de la bergère, +guidé par ce chien qui délaissait pour lui +le troupeau, ce chien à poils et à moustaches +boueuses, qui, devant l’inconnu à mains blanches, +au complet le mieux taillé de France, avait ressenti +sa vraie vocation de chien pour salon et +pour tendresse. Lui, que courtisaient pas mal de +belles femmes et qui se refusait, se gardant pour +une seule amie, il vint s’asseoir, décidé, près de la +bergère. Il lui demanda le nom du chien, qui +s’appelait Bas-Rouges. Elle aussi avait des bas +rouges. Il remarqua que comme ceux du chien +ses yeux gris étaient un peu vairons. Une telle +relation entre ces espèces campagnardes aiguisait +encore la conscience, qu’il avait cet après-midi-là, +de se heurter à la nature elle-même. J’oubliais +de dire qu’il avait été universitaire. Il la plaisanta +en l’appelant Bas-Rouges. Elle souriait +niaisement. Chaque fois que le chien entendait +ce nom, il sautait, il aboyait de joie. Elle consentit +à montrer le haut des bas rouges. Lui hésitait +encore. Mais des perdrix, disséminées par des +coups de feu lointains passaient au-dessus d’eux, +au ras de l’horizon des battoirs résonnaient, un +chariot là-bas grinçait ; tous ces bruits de crépuscule +qui lui parvenaient en pleine chaleur +et en plein soleil le portaient à d’immenses espoirs, +mais le butaient à ce petit acte sans importance. +C’est ainsi que le renard prend un piège pour la +porte de sa vie, et y pénètre par condescendance. +Il sentait que ce court moment avec cette femme +simple allait lui ouvrir la soirée, lui ouvrir la +nuit, qui s’annonçait étincelante, et jusqu’à sa +vie entière. Il prit la bergère dans ses bras. Bas-Rouges +du nez s’introduisait dans leur étreinte, +réclamant sa part de caresse. Il lui dit que Bas-Rouges +était superbe, qu’il aimait Bas-Rouges, +elle céda, mais à la même minute, deux chasseurs +qu’il ne vit pas débouchèrent dans la prairie. +Elle eut honte, cria, se débattit. Un coup de feu +le tira de la lutte. Le premier chasseur le tenait +en joue, et l’autre venait de tuer Bas-Rouges, +qui s’était précipité contre eux pour le défendre. +Le lendemain, son nom propre, son prénom presque, +dans toute la France était devenu l’insulte à la +mode… Avouer la destination des cinquante mille +francs de Dessaline eût provoqué plus de scandale +que les avoir gardés. A cause de Bas-Rouges, à +cause d’une âme presque humaine dans un chien de +berger, à cause d’un Beauceron qui avait approuvé +tous les élans humains, même de second ordre, +Rebendart l’emportait sur les Dubardeau.</p> + +<p>Nous nous taisions tous. Mon père reconnaissait +sur son ancien bureau, à la couleur des dossiers, +quelles affaires criminelles Rebendart avait +étudiées aujourd’hui. Un parricide, deux assassinats +simples. C’était le jour de la semaine où le +ministre décide de gracier ou de guillotiner. +Le paraphe au crayon rouge ou au crayon bleu +qui indique le pardon ou l’exécution n’était pas +encore tracé. Mais, dans la place même que +Rebendart avait donnée à ces dossiers de misère +et de mort, les reléguant sans précaution au bord +extrême de la table, en pleine évidence, avec les +noms et les prénoms visibles, on devinait la clef +de ses actions : cet homme était insensible. Cette +culture classique dont il se vantait, ces études +latines, grecques, qu’il poursuivait encore, lui +avaient donné un certain amour pour le monde, +mais dans le temps, non dans l’espace. Tout ce +qui concernait la France l’atteignait, et les pays +aînés de la France, et les pays aînés de Rome ou +d’Athènes : il souffrait des injustices commises +envers les tribuns, de l’indemnité de résidence +dérisoire accordée aux magistrats phéniciens, +mais dès que sa pensée, au lieu de plonger, dépassait +seulement les frontières de ce champ classique +marquées exactement par les limites de la +France moderne, aucun malaise, aucune inquiétude +n’était plus à craindre pour lui. Il souffrait +du raz de marée qui abîmait un phare à Biarritz, +mais il était insensible à la peste, à la famine, aux +maux de l’Asie. Quand il voyait, après cet incendie, +cette électrocution, cette inondation de l’Europe, +toutes les nations en procès avec je ne sais +quelle assurance humaine qui refusait de les payer, +divine qui refusait de les consoler, Rebendart, +tout ému encore du mauvais partage des terres +de Charlemagne, ne souffrait pas. Quand il +voyait dans l’univers entier, besogne lamentable, +les ingénieurs s’efforcer, par les modifications les +moins coûteuses à leur conseil d’administration, +de faire livrer aux machines à canons, à obus, +à fils barbelés, des pâtes alimentaires, des images +morales, des baignoires, frémissant de l’affront +reçu par notre royauté à Péronne, Rebendart ne +souffrait pas. Quand il voyait les directeurs +d’usine philanthropes, embarrassés de leurs stocks, +chercher l’objet nouveau qui rendrait heureux +les enfants européens, surtout en fonte et en +acier trempé, heureuses les femmes européennes, +surtout en aluminium d’avion, et soucieux d’adapter +les fils de la guerre, le wolfram, le gaz oseille, +à la vie de famille, indigné de la condition des +bâtonniers de province sous Louis XIV, il ne +souffrait pas. Il voyait qu’aucune des vertus des +nations du vieux continent n’agissait plus, que +l’honneur, l’humeur, le sang de certaines avait +changé, il voyait l’Allemagne posée inerte et +soufflante sur l’Europe comme une bougie encrassée, +il voyait tous ces beaux métiers européens +plongés dans la guerre devenus tous uniformes, +les États-Unis d’Europe établis hélas désormais +en ce qui concernait les ingénieurs, les ébénistes, +les mécaniciens, il n’était pas assuré qu’on +pût jamais décaper chacun, lui rendre son sens et sa +nationalité, il voyait que c’en était fini des moulures +spéciales dans les tables, des bielles et des +ressorts de montre signés, des carafes à un exemplaire, — mais +Rebendart n’en souffrait pas, +n’en pleurait pas, accablé qu’il était encore par +les malheurs de Théodose. Thermomètre des revenants, +sismographe des catastrophes passées, on +pouvait être sûr, quand la voix de Rebendart +s’échauffait, quand son œil s’adoucissait, que les +derniers effluves de Sylla ou de Cujas venaient +d’arriver dans la salle, et la suprême onde émise +de Babylone, le jour de son effondrement.</p> + +<p>— Messieurs, dit enfin Rebendart, je crois que +nous avons à nous expliquer.</p> + +<p>Mon père a toujours eu des gestes, des impulsions +d’enfant. Il est doux de voir sur un père âgé +ces signes, non pas de sa jeunesse, mais de la +jeunesse des hommes. Il dit :</p> + +<p>— Je ne discute pas avec un homme insensible.</p> + +<p>— Il ne s’agit pas de discussion, reprit Rebendart, +mais de dates, qui n’en souffrent aucune. +Il s’agit du 12 mai 1917, où vous avez pris l’initiative +d’envoyer sans ordre un émissaire à l’Autriche, +et celle du 1<sup>er</sup> décembre 1913, date du +chèque Dessaline.</p> + +<p>Rebendart, pour être tout à fait sincère, +aurait dû ajouter le 28 juin 1919, date du traité +de Versailles, qu’il ne pardonnait pas à mon +père, le 5 février 1915, jour où le secrétaire de +mon oncle Charles l’avait qualifié dans un salon +de pisse-vinaigre, et le 3 septembre 1892, — souvenir +lointain, mais le plus vif, — où mon +père avait à la Chambre remarqué que la citation +de Pascal faite par Rebendart dans son discours +d’ouverture du Parlement était erronée. — <i>A quoi pense le monde ? A jouer du luth</i>, +avait dit Pascal. <i>A jouer de la harpe</i>, avait cité +Rebendart. Il s’était retrouvé toute une séance, +une séance où l’on discutait le monopole des +allumettes, avec cette harpe ridicule sur les +bras…</p> + +<p>Mais une autre secrétaire entrait. Elle venait +chercher les dossiers des condamnés. Elle réclama +le visa. Rebendart prit le crayon bleu, signe de +mort. Tant est grande la discipline, le respect +humain, au Ministère de la Justice, que cette +jolie fille ne supplia pas, ne se roula pas à terre, +ne se promit pas à Rebendart, pour sauver la vie +de trois hommes. Il ne vint pas non plus à l’idée +de Rebendart, exaspéré pourtant par sa réputation +d’insensibilité, que pardonner à trois assassins, +c’est être sensible. Il signa. La belle enfant repartit +avec ses trois dossiers, légers comme des +urnes, si légère elle-même.</p> + +<p>Larubanon la bouscula dans la porte, consterné. +Les papiers n’étaient pas chez lui. Aucun +doute. On les avait volés. Il avait pris un responsable, +le classeur de service, il l’amenait. C’était +Brody-Larondet, le malheureux qui devant Moïse +avait pris jadis, comme il le pouvait, la défense +de mon père. Brody était courbé de ce quart +d’heure de recherche, il avait cherché jusque +dans son propre bureau, où il avait même retrouvé +son testament de juillet 1914.</p> + +<p>— Vous voulez votre révocation, lui cria Larubanon, +vous l’aurez !</p> + +<p>Brody-Larondet aperçut mon père, se redressa, +eut le courage de nous sourire, et disparut. Sa +sœur et ses trois nièces l’attendirent jusqu’au +matin. Un ami le retrouva dans un cabaret des +Halles, où il avait toute la nuit essayé d’adapter +à la paix son testament de guerre avant de se jeter +à la Seine. La troisième fillette était née depuis +1914. Aucune clause n’allait plus, car il était +méthodique, et avait légué à ses nièces chaque +objet, chaque meuble. Il aurait fallu tout refaire, +acheter un troisième vase de Galley, une troisième +gravure en couleurs de Scott. Il rentra +chez lui.</p> + +<p>Comme il quittait le bureau de Rebendart, +juste en face de nous, la tapisserie où d’après +Rubens les anges soulevaient de terre une douzaine +d’énormes filles nues, s’ouvrit, et Bella +apparut, souriante, éclatante entre ces corps de +reine soudain plissés et fanés par cet accouchement :</p> + +<p>— J’ai brûlé les papiers, dit-elle.</p> + +<hr> + + +<p>Rebendart regardait avec haine Bella. Il avait +passé toute sa vie à esquiver le tragique. Toutes +les occasions où la rencontre entre deux êtres, +agités de passions, ou deux chefs d’affaires, ou +deux chefs d’armée, aurait pu ou dû se faire de +façon solennelle, il les avait escamotées. Durant +ces dix dernières années où la destinée avait +couru le monde, il avait toujours tâché de remplacer +sur la voie qu’elle prenait les passages +à niveau par des ponts. Grâce à lui, il n’y avait +pas eu d’entrevue entre Ludendorff et Foch, +entre Guillaume II et Viviani, entre Clemenceau +et le Pape. S’il avait été chimiste, comme mon +oncle, il eût consacré sa vie à empêcher l’azote de +rencontrer l’hydrogène, et tous les drames imaginables +entre carbone et oxygène eussent été +éliminés. Un manque d’imagination, la peur +aussi des réactions humaines, le poussait à amortir +par des papiers tous les points de fusion entre +politiques ou philosophies. Il n’y avait plus de +scènes, dans sa famille et dans son Gouvernement, +que celles provoquées par son mauvais caractère. +La colère chez Rebendart était tout ce qui restait +du destin, et de son aveuglement. Par un décalage +hypocrite, imperceptible à ses secrétaires +même, mais calculé d’après le Chaix ou le guide +des Transatlantiques, il avait évité toute sa vie +les confrontations entre hommes d’État, il avait +fait retarder des trains pour ne pas débarquer +dans certaines villes au moment où l’attente qu’on +avait de lui, l’heure ensoleillée, l’atmosphère +générale de la province ou de la France ce +jour-là, devait faire de son arrivée une minute trop sensible. +Il eût suffi de l’introduire dans l’Odyssée +ou dans la Bible, pour enlever à la légende toutes +les rencontres justement obtenues par les héros +à force de politesses envers le sort et de respect +pour l’horaire humain du sublime. Avec Rebendart, +plus d’épisode de Nausicaa et d’Ulysse, +de Salomé et de Jonathan. Il détestait la Passion, +il y voyait une accumulation de gestes emphatiques +qu’un dieu de bon goût eût dû éviter. +Il détestait voir mourir. Cette exactitude de l’âme +qui répond à la mort, cette exactitude de la mort +à ce faux rendez-vous, cette froideur de la mort +qui durcit tous les vêtements des assistants comme +un gel, cette heure où le mouvement exact de la +vie se retire chez les personnages les plus conventionnels, +chez les tantes solennelles, les nièces +à principes, chez les mauvais Rebendart, dans sa +fausse liberté, il la détestait… Une fausse vie en +effet n’a pas à se terminer par la mort… Aussi, son +irritation contre Bella n’avait pas de limites. Qu’elle +l’ait trahi, passe encore ! Mais elle aurait pu +du moins, après avoir brûlé les lettres, voyager, +disparaître, écrire… au lieu d’attendre derrière +la portière, et d’apparaître avec cette +robe vert pâle, ces bijoux, ces bras nus qui +avivaient de mode cette minute de tragédie. +Elle donnait une couleur moderne, un tissu nouveau, +une coiffure, jusqu’à un parfum, à une +explication administrative. Que venait-elle faire +sur ce trouble ? C’était de mauvais goût. C’était +Ophélie sur du pétrole, sur du naphte. Rebendart +savait qu’il cesserait d’avoir pour lui le +droit et la raison, si, au lieu des conseils de discipline, +des sanctions juridiques, quelqu’un déchaînait +dans le conflit Rebendart-Dubardeau les +entités et les allégories. Les Dubardeau n’étaient +que trop aptes à trafiquer avec le double astral +des lois, l’ectoplasme des codes. Toutes ces +écluses par lesquelles Rebendart, dans un travail +plus obstiné que celui des Hollandais, était +parvenu à se faire un champ de travail desséché +au milieu de la guerre, des luttes civiles, +Bella aujourd’hui les ouvrait. A ce niveau si bas, +au fond de cette impasse où il nous avait attirés +de nos montagnes de Meudon, un dénouement +de Crébillon le père nous libérait soudain, solution +artificielle, enfantine, mais qui annihilait provisoirement +sa vengeance.</p> + +<p>— Que dites-vous ? Quelle est cette folie ?</p> + +<p>Je sus plus tard que la scène était plus parfaite +encore que je ne le croyais, car Larubanon, qui +songeait à divorcer pour épouser Bella, lui avait +confié son projet le matin même… Bella rayonnait, +comme le jour où elle avait obtenu de Clemenceau +qu’il allât, dans son dernier voyage aux États-Unis, +rendre visite à Wilson. La vision de Clemenceau +sonnant à la porte de la petite maison du +paralytique, par un soir d’orage étouffant, avait +nourri son esprit plusieurs semaines. Comme le +jour où elle avait, en les attirant non par des subterfuges, +mais des raisons officielles ou mondaines, +mis d’Annunzio en présence de la Duse… +Je la regardais avec admiration et non sans un +peu de remords. Je comprenais enfin sa résistance, +sa fuite : c’étaient des invitations à la tragédie. +Je me reprochais presque de l’avoir, malgré la +rivalité de nos familles, aimée sans autres scrupules. +La bru de celui qui nous persécutait venait +me trouver dans mon lit à l’aurore. A l’aurore, +quand les mouettes qui ont suivi un saumon de +l’embouchure de la Seine à Paris, aperçoivent +la place de la Concorde, et crient, j’enlaçais la +fille du tyran. Mais aujourd’hui seulement +il me venait à l’idée que Bella et moi aurions pu, +même dans ce monde veule, même dans cette +époque où les passions ne se conjuguent plus et +ne se mêlent plus à l’intérieur des êtres tant leur +trajectoire est égoïste et tendue, et s’exercent +chacune séparément, presque comme une fonction +physique, dans cette ville où les avares ne +sont plus amoureux, où les jaloux n’ont plus +d’ambition, nous aurions pu jouer quelque réplique +d’une assez belle légende. Les amantes +de notre époque ne laissent pas plus germer en +elles les conflits que les fils. J’estimais Bella +d’avoir laissé celui-là grandir, arriver à son terme. +Moi, insouciant, j’étais l’heureux père d’un bel +esclandre, d’un drame ! J’admirais ce corps si +mince dans sa grossesse ardente, ce visage si pur +et si intact dans son masque. Pour une fois, je +n’éprouvais aucun malaise devant un acte de +théâtre. Je savais un gré infini à Bella de cette +attente derrière les reines nues, de cette apparition, +de cette ponctualité, que je sentais la ponctualité +de ce que le monde contient de loyal +et de beau envers mon père innocent. Ce qu’il +y avait même de prévu dans son entrée m’enchantait. +Cette emphase était la frange de la simplicité +suprême, du devoir. Les quelques miracles que +j’avais vus dans ma vie, la bataille de la Marne, +par exemple, m’avaient paru en effet si mal +réglés, si confus à l’œil ! J’étais ému de ce petit +miracle bien net, et enfin à l’heure.</p> + +<p>Rebendart s’était avancé, hors de lui.</p> + +<p>— Quelle folie vous a prise ? quelle est cette +trahison ?</p> + +<p>Bella lui sourit, leva la main, me désigna. +Que l’éducation de son pensionnat de Charlieu +était soignée ! J’étais certainement la première +personne que Bella montrât du doigt. Son bras +était levé presque verticalement, sa main toute +ouverte, un vrai serment.</p> + +<p>— J’aime Philippe, dit-elle.</p> + +<p>Mais, déjà détournée de moi, elle avait saisi +d’une main la main de mon père, de l’autre la +main de Rebendart, et elle essayait de les joindre. +Une minute elle lutta contre le sort. Mon père +par compassion, obéissait, mais Rebendart se +défendait brutalement. Le sourire de Bella devenait +une grimace d’effort. Déjà elle ne cherchait +plus, comme elle l’avait imaginé, à faire que ces +deux mains s’unissent, que les dix doigts de +Rebendart pénétrassent les dix doigts de Dubardeau. +Il semblait qu’elle n’eût plus d’autre espoir +que d’arriver à effleurer l’une par l’autre, d’obtenir +non plus un courant, mais une étincelle +de conciliation. Elle sentait l’une docile et +fraîche, l’autre ennemie et brûlante. Dix secondes +elle tenta encore, maintenant désespérée, d’agrafer +les deux honneurs, les deux courages, les deux +générosités du caractère français. Tâche impossible. +Je la vis soudain pâlir, fermer les yeux, tomber +à genoux, puis en arrière, puis glisser, encore +un peu inhabile de ces gestes suprêmes, décomposant +sa chute, l’inscrivant au ralenti dans nos +yeux.</p> + +<p>Tel est le truc que trouva Bella pour libérer +mon père de la prison : se rompre une artère.</p> + +<hr> + + +<p>Un jour j’aurai le courage de vous dire ce que +fut la mort de Bella.</p> + +<p>Je la portai dans sa chambre. La mort mettait +la même densité à chaque partie de son corps. +Toute ma vie je sentirai sur moi cette surcharge +égale au poids de mon amie. Elle se cramponnait +à ma main, elle la croyait la main de Rebendart. +Elle avait la force d’un cadavre, je ne pouvais me +dégager. Le médecin, la femme de chambre, +Rebendart lui-même, durent nous traiter comme +un groupe indissoluble. Toute une nuit, le rayon +de ma liberté fut le bras d’une mourante. J’avais +cette amertume d’être la partie vivante d’une +agonie. On avait oublié de tirer les rideaux. Le +soir du jour des Morts entrait déjà. Des lumières +s’allumaient en face, au Ritz. Le petit Argentin +qui, chaque matin, à la jumelle tâchait de +la voir sortir du bain, pouvait regarder Bella, +décolletée, mourir. Elle maintenait mes mains +unies. Elle exigeait de mes mains une réconciliation +absolue. Elle exigeait que chaque partie +de moi-même pardonnât enfin à l’autre, qu’il +n’y eût pas, à l’intérieur de moi, de Rebendart et +de Dubardeau, que toutes ces choses qui sont dans +un être hostiles l’une à l’autre, l’adolescence et +l’enfance, la force et la faiblesse, le courage et le +désespoir fissent enfin leur paix. Il n’y eut plus rien +en moi bientôt qui fût division et brouille. Pour +la première fois je sentais fermé en moi, grâce +à elle, un circuit, le circuit de ma vie… Aucune +plainte. Aucune parole. C’était son même silence, +plus articulé, plus direct que n’importe quel langage… +C’était son dernier silence… Chaque geste +par lequel l’un de nous voulait arranger l’oreiller +ou le drap faisait tomber du lit ou y révélait un +objet de fillette, une poupée derrière le traversin, +une médaille de pension, un collier de chien. +Dans son visage aussi, si on la forçait à boire, +à respirer, se formaient des traits puérils. Toute +son enfance sortait d’elle, au moindre heurt. +Jamais on ne verra un être humain s’approcher +avec plus de modestie de la mort.</p> + +<hr> + + +<p>Vers minuit, comme je m’étais assoupi, je fus +réveillé par une impression de bien-être, de +liberté. Bella avait lâché ma main. La famille +déjà s’engouffrait dans ce passage, et m’écarta.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">CHAPITRE IX</h2> + + +<p>Fontranges suivit l’enterrement à côté de +Rebendart. Il était intimidé par la présence du +ministre, limité dans ses moindres gestes et ses +moindres pensées par la présence de la mort, +et le peu d’intimité qu’il avait eue avec Bella +ne le gênait pas moins. Il était aussi emprunté +de donner Bella à la mort, qu’il avait pu l’être +le jour où il l’avait donnée à Georges Rebendart, +et, de même qu’un père éloigne sa méditation, +à force de cérémonie et de maintien, de tout ce qui +va suivre après la messe de mariage de sa fille, +il se sentait mal autorisé à penser à cette première +nuit que Bella allait passer sous la terre. +Il constatait qu’il n’était pas le plus triste, il +m’avait vu, il voyait Moïse lui-même accablé, il +comprenait que c’était justice d’avoir ainsi distribué +la douleur puisqu’il connaissait à peine +Bella, et ne s’en formalisait pas. Il avait trop +souffert de la mort de son fils pour ne pas considérer +le deuil, sinon comme un avantage, du moins +comme une propriété, et, avec sa loyauté, plus +simplement avec sa politesse, il se fût senti indiscret +de rapprocher aujourd’hui trop près ce +cadavre de son cœur paternel.</p> + +<p>— Je les trompe, pensait-il. Ils croient que je +suis le convoi de ma fille, et c’est encore le convoi +de mon fils…</p> + +<p>Il s’aperçut qu’il avait gardé à son chapeau le +crêpe de l’enterrement de Jacques, un peu défraîchi, +qu’il avait mis à son monocle la ganse +qui avait servi ce jour-là. Il s’en voulut. Il aurait +vraiment pu, pour Bella, mettre un nouveau +crêpe. La cravate blanche aussi datait de cette +époque. Il se reprocha jusqu’à cet accablement, +qui était son accablement journalier depuis la +mort de Jacques, ses yeux distraits, ses épaules +voûtées. Cette méticulosité qui chez lui avait +été à peu près la seule expression d’un cœur +tendre et délicat lui ordonnait, dans cette cérémonie, +de se laver de l’ancien deuil, de changer +de vêtement. Jusqu’au parfum de son mouchoir, +qu’il avait versé trop abondamment, le +parfum du temps de Jacques, de la mort de +Jacques, qui augmentait son malaise. Bella avait +toujours été pour lui obéissante et docile. Jacques +ne pouvait vraiment en vouloir à son père de tels +scrupules. Ne pouvant changer tout de suite les +souliers de la messe de Jacques, les chaussettes, +la chemise, il voulut du moins secouer cet aspect +douloureux qui n’était depuis quelques années +que l’uniforme aux armes de Jacques. Pour Bella, +il modifia son attitude. Il se redressa, il releva la +tête, il prit un regard vif, il marcha d’un pas +dégagé. Un des croque-morts saignait du nez +et laissait, ce qui produisait une impression pénible +dans le cortège, une trace de sang. Il lui +fit porter son mouchoir, heureux de se débarrasser +du parfum, et sans songer qu’après tout un mouchoir +est l’objet le plus nécessaire à un père en +deuil. Sur son visage plus tendu les rides s’atténuèrent. +Des amis le trouvèrent de deux ans plus +jeune au cimetière qu’à l’église. C’est qu’il avait +pris entre temps le deuil de Bella. Le jour aussi, +de brumeux au départ, était devenu éclatant. +En même temps que le ciel se débarrassait de ses +nuages, par les boulevards ensoleillés, par la rue +de la Roquette engourdie de bien-être, le cœur +de Fontranges se débarrassait, sous prétexte de +deuil, de son vernis funèbre. Dans l’après-midi +même, Fontranges courut les tailleurs et les chemisiers, +commanda, pour faire honneur à Bella, +un vêtement, des cravates, des chaussettes. Il y en +avait de soie noire, avec une baguette. Il en +profita pour acheter une paire de bretelles blanches +bordées de noir. Il croyait que c’était le début d’un +nouveau deuil… C’était le début d’un nouvel +amour.</p> + +<p>Peut-être le chagrin provoqué par la mort de +Jacques était-il arrivé à son terme, et avait-il +suffi, pour effriter dans le cœur de Fontranges +le monument du fils, de cette légère peine, de ce +relâchement qu’y avait apporté la mort de Bella. +Peut-être aussi l’âme tendre de Fontranges, +devant laquelle s’ouvrait tout d’un coup la perspective +d’un sentiment inconnu, n’avait-elle plus +assez de vigueur pour résister à une langueur, +à une passion nouvelle. Peu à peu, la pensée de +Fontranges ne quitta plus Bella. Le notaire lui +remit le testament. C’était une simple feuille +à son chiffre où elle priait son père de la faire +enterrer à Fontranges sous un arbre du parc +qu’elle désignait. Par inadvertance elle avait écrit +non seulement la date, mais l’adresse… Pour +quelle réponse ? se demanda Fontranges. C’était +la première lettre qui lui vînt de son nouvel +amour. Elle avait un faible parfum. Les larmes +lui vinrent aux yeux, à respirer l’odeur de cette +affection inconnue. Il n’avait pas de photographie +de Bella. Il alla chez le photographe, qui +avait l’ordre de n’en pas vendre. Il lui répugnait de +dire à cet indifférent qu’il était le père, il le soudoya +comme l’eût fait un amant. Le notaire le +forçait de rester à Paris, car il fallait attendre les +délais d’exhumation pour ramener Bella à Fontranges. +Il plut. L’idée de la pluie le gênait pour +cette jeune morte, et il renonça à la solitude. +Il vint chez Moïse, chez moi, chez ceux qu’il +savait connus ou chéris de Bella, employant +des ruses d’enfant pour voir les photographies +que j’avais prises d’elle à Ervy et dont chacune +devenait pour lui un souvenir. De la Bella brumeuse +que lui avait donnée la photographie +d’art, il arrivait peu à peu, grâce aux photos +d’amateurs, à une jeune femme à traits précis. +Ses yeux, son imagination ne tremblotaient plus +devant sa fille. Il voulut savoir aussi le nom +de ses parfumeurs. Il allait chez eux, cherchait, +vieux chasseur à la trace d’un parfum. Il +se complaisait dans cette période ambiguë, qui, +à cause du second enterrement à venir, tenait à +la vie de Bella, et dans laquelle il glanait comme +encore de la vie, tout ce qu’il pouvait trouver d’impressions +et d’objets avant la mort définitive. La +mort de Jacques avait été une disparition. Il ne +l’avait pas vu mort. Il avait dû attendre cinq ans +avant de voir même sa tombe, en Belgique, où il +l’avait laissé, à cause de sa parenté avec les Cobourg, +qui l’avaient reçu dans leur caveau. Par sa mort, +Jacques s’était retiré brutalement d’un cœur +rempli de lui. Mais Bella se donnait, se rapprochait, +dans cette douce agonie, postérieure à la +mort qui durait, dans cet enterrement ensoleillé +et magnifique, et jusque dans ces formalités qui +maintenaient Fontranges entre deux tombes +ouvertes. A lui que la mort jusque-là avait écrasé, +il était révélé qu’il y a des morts féminines, qu’il +y a une mort féminine, pleine de douceur. Tout +un mois, Bella offrit à son père sa pensée encore +tiède. Fontranges dut aller chez le notaire, recevoir +des dépôts, choisir un marbre. Il paya les +fournisseurs, les quelques dettes laissées par sa +fille en ce bas monde. Il tint à les payer de son +argent, à lui offrir ses dernières robes, son +dernier manteau. Tout un mois, Bella prolongea +cette première intimité qu’il avait avec +elle. Rebendart partit en voyage : ce second enterrement, +cette seconde mort étaient pour Fontranges, +pour Fontranges seul. Il était reconnaissant +à Bella de ne pas se résorber, comme l’avait +fait ce pauvre Jacques, au caveau des Cobourg, +dans une crémation familiale, mais de se confier +au sol des Fontranges, à un arbre des Fontranges. +C’était l’arbre sous lequel il plaçait jadis le berceau +de Jacques, le chêne isolé au milieu des +pelouses montagneuses qui séparaient le château +du parc, et qui servait dans les cartes d’état-major +de point trigonométrique. Le voilà qui devenait +aussi le repère dans cette dure carte du Tendre +qu’était le cœur de Fontranges. S’il n’avait pas +tant plu, si le ciel avait été pur, il se fût senti +presque heureux. Alors que sa pensée à la recherche +de Jacques se heurtait à une vision brutale, +un passé chaque jour plus durci, il ne +pouvait penser à Bella sans ramener, pas toujours +des souvenirs, car il l’avait délaissée des années +entières, mais toutes les menues joies que procure +à un père une naissance. Que de mécomptes +on évite en se mettant à aimer, non plus son +enfant vivant, mais son enfant mort ! Au lieu de +se poser sur un visage plein de sueur, de turbulence, +de cruauté, sa tendresse trouvait offerts à chaque +minute une tête charmante, des yeux purs. +Au lieu, quand il reçut de Rebendart deux malles +d’objets recueillis dans la chambre de Bella, de +retirer comme de la cantine de Jacques un revolver, +des instruments douteux de toilette, un livre +libertin, livre broché, ce qui peina particulièrement +Fontranges, qui n’avait lu que dans +des reliures, il découvrit des étoffes persanes, les +poésies de Vigny reliées en maroquin plein, un +loup pour un bal, une poupée. Il se rappelait le +visage de cette poupée plus peut-être que celui de +Bella. Il la prit,… elle ouvrit lentement les yeux. +Ces malles contenaient tout ce que les Égyptiens +laissaient à leur morte, il les vida, c’étaient des +fouilles dans son cœur paternel. Pour la première +fois depuis qu’il y a des Fontranges, un Fontranges +essayait de voir clair en soi. Il se demandait +pourquoi la mort qui jusqu’à ce jour l’avait durci, +maigri, ridé, donnait aujourd’hui à sa pensée +une caresse constante, en un mot le bonheur. +A changer le deuil de son fils pour le deuil de sa +fille, il avait changé ce monde d’égoïsme, de lutte, +d’infamie contre un univers de paix à la fois +et de luxe. Il sentait que la vie avait trouvé un +moyen nouveau de liaison avec les Fontranges. +Il flirtait à nouveau avec la vie. Au milieu de +la rue, à la vue pourtant banale d’une vitrine +de fourrures ou d’une jolie femme, il devait +s’arrêter, il se sentait effleuré à de nouvelles +places de son cœur. Qu’était-ce, quand une +passante avait le parfum de Bella !… C’est que +son deuil, sa douleur changeaient de sexe. C’est que +Fontranges, qui s’était cru toute la vie réservé à son +fils, cédait sur le déclin à sa nature androgyne. +Ame de Fontranges. Pauvre fleur double ! Tout +l’automatisme des gestes, de tristesses amassé +sur lui par son premier malheur fut peu à +peu éliminé pendant ces vingt et un jours que +réclamait l’exhumation comme par une saison +à Vittel. L’anniversaire de Jacques revint entre +temps, un mercredi. Ce fut un jour triste. Il remit +les vêtements anciens, ils le gênèrent, il avait +engraissé. Privé pour la journée de ces pensées heureuses +qui le menaient à grands pas satisfaits au cimetière, +il erra péniblement dans Paris, alla au bois, +au café. Tout le passé de Jacques vint jalousement +heurter les quelques souvenirs que Fontranges +avait déjà de sa fille. La vie entière, la misère +de son fils s’engouffra par ce mercredi, hublot +soudain ouvert sur le passé, et parut dans l’après-midi +devoir emporter pour toujours poupée, +reliure et étoffes persanes. Elles résistèrent. Il les +retrouva le soir dans sa chambre, sans une souillure. +Le lendemain, pour la première fois, il n’attendit +pas pour se rendre au cimetière l’après-midi. +Il alla, pour la première fois, avec son bouquet +de violettes de Parme qui le faisait prendre +dans le tramway pour quelque amoureux, surprendre +sous la rosée, au milieu du ménage que +faisaient les arroseurs et balayeurs, le cimetière, +la tombe de Bella. Il était accompagné du petit +terrier irlandais de Bella, Gilbert, que Rebendart +venait de lui donner. C’était une bête jeune et +intelligente, affligée d’une mauvaise dentition +et qui se déhanchait, mais pour la première fois +des imperfections chez un chien paraissaient +à Fontranges des avantages. Près de la tombe, +le chien qui sentait des rats voulut creuser. Il vint +à l’idée de Fontranges que Gilbert paraissait +chercher sa maîtresse. C’était la première métaphore +qui jamais eût traversé le front d’un Fontranges. +C’était le mouvement le plus facile de +l’imagination, mais Fontranges en frémit comme +d’un changement de nature. Que se passait-il ? +Allait-il devenir poète maintenant ? Il éprouvait un +peu de vanité, il se sentait plus léger. Bella le +soulevait au-dessus de ce monde où il avait passé +cinquante-sept ans sans faire une comparaison. +Gilbert retirant de son trou des cailloux plats, +Fontranges pensa que Bella, dans ce sol pierreux +de Paris, faisait une retraite avant d’entrer +dans la terre profonde… Il n’y avait pas de doute, +c’était encore là une comparaison. — Qu’est-ce +que je peux bien avoir ? se demandait-il. Tout +le jour, il eut ainsi de petits accès d’imagination. +Il s’arrêtait chaque fois, comme un cardiaque +pendant l’arrêt de son pouls. Un dieu inconnu +illustrait la vie de Fontranges. Au retour, Gilbert +sentit le parfum de Bella dans la trousse laissée +ouverte, et aboya devant le flacon. Rien de +plus naturel et fréquent qu’un chien attiré +par l’odeur de son maître. Mais Fontranges +ressentit encore ces aboiements comme une +métaphore. Il ne pouvait la préciser, mais qu’elle +était exacte ! Que ne peut-on pas comparer dans +la vie ? De chacun de ses meubles, de chacun de +ses gestes, de chacun des jeux de lumière du +jour ou des lampes, il sentait maintenant qu’il +lui eût suffi d’un peu d’intelligence et d’un peu +d’invention pour dégager et délivrer un génie +scintillant. Qu’il allait être consolant de vivre, +si le monde réel se cousait ainsi à un monde +imaginaire ! Il se confia au sommeil comme +à il ne savait quelle comparaison. Bien lui en prit. +Au milieu de la nuit, il se réveilla en sursaut. +On l’avait reporté dans le lit de sa jeunesse. +C’était le même grain de drap, la même fraîcheur +quand il bougeait. Il le reconnaissait à sa température, +à un courant caressant, comme l’italien +revenant d’Amérique reconnaît la Méditerranée +où des camarades le plongent de nuit par farce. +Tout ce qui depuis longtemps l’avait trouvé sourd, +le cri de ce train qui demande éternellement l’entrée +de la gare, ces chants de gens avinés, il l’entendait +à nouveau. C’était sa jeunesse que Bella +redonnait dans les ténèbres à caresser à ce vieillard. +Il hésitait seulement à se croiser les mains, +tant il avait peur que son corps, moins fidèle +que le drap, n’eût plus le même grain ; il se retenait +de tousser, pour ne pas entendre sa voix. +Mais ainsi, les yeux ouverts dans le silence et +dans la nuit, rien ne démentait sa jeunesse. C’était +la même ombre que dans la jeune nuit, la même +cécité… En fait, une de ces passions, licites mais +funestes, qui ravageaient périodiquement l’âme des +Fontranges, était née.</p> + +<p>D’abord, elle fut calme. De retour au château, +Fontranges eut la surprise de retrouver partout +les traces de Bella. Des chiens portaient encore +des colliers à son nom. Il ouvrit ses tiroirs. Il lut +un journal où Bella parlait de lui. L’avait-elle +aimé ? Il chercha dans les liasses de lettres, et +jusque dans la bibliothèque, suivant la méthode +de ce professeur qui était venu y vérifier si Laure +de Fontranges avait aimé Chateaubriand. Laure +n’avait pas aimé Chateaubriand, peu de témoignages +laissaient croire que Bella eût aimé +son père : mais s’il était pour le premier cas besoin +de vraies preuves, Fontranges se contentait pour +le second de preuves négatives. Il était vraisemblable +qu’une fille aimante aimât son père, qu’une +fille qui n’est que tendresse aimât celui auquel +elle doit la vie. Dans aucune lettre, aucun carnet, +il ne découvrait qu’elle l’avait haï, qu’elle l’avait +méprisé. Il en arrivait, pour deviner les sentiments +que Bella avait pu avoir pour lui, à s’étudier, +à se voir, et même dans la glace, à se voir presque +comme il était réellement, un être sans méchanceté, +sans vigueur, — à se connaître. Il regardait +ses propres photographies pour deviner ce qu’une +enfant ou une jeune fille avait pu trouver sur lui +d’attachant. Il en arrivait, après tout, grâce à +Bella, à s’aimer un peu lui-même, alors que +Jacques l’avait finalement conduit au dégoût +de soi et de tous. De même qu’après l’accident +de son fils, il avait cherché par les métayers les +plus sales, par la boue, un itinéraire qui l’avilît, +il découvrait la route qu’avait suivie Bella +par les arbres les plus ombreux, les chiennes les +plus caressantes, les visages les plus purs. Par des +signatures, des marques, il était arrivé à retrouver +aussi dans la bibliothèque le chemin de ses lectures. +Jamais une désillusion. Toujours des +reliures magnifiques. Qu’il est plus doux de +se frotter à la grâce qu’au vice ! Sa santé, +sa chair si saine, ses viscères parfaits ne lui paraissaient +plus un privilège ravi à son enfant, car +Bella, dans la mort, avait un corps d’une essence +plus légère, plus fluide. Quelle satisfaction de se +sentir d’une densité plus lourde que celle que l’on +aime ! Il lisait le Vigny relié, sur les bancs où +il se rappelait avoir vu Bella avec un livre. La Mort +du Loup le ravissait. Il regrettait de n’avoir plus +à chasser, à tuer un aussi digne adversaire. Il s’asseyait +auprès de la tombe sur le pliant qui servait +pour le berceau de Jacques, car à la différence +des objets de deuil, les objets de bonheur étaient +valables pour les deux enfants. Parfois une de +ces inspirations qui l’avaient visité grâce à Gilbert, +le matin du cimetière, le surprenait. Des +corbeaux voletant lui paraissaient du papier brûlé +dans le vent. La vigne vierge lui paraissait couleur +de vin. Il avait chaque fois le sentiment que +du fait de Bella une grâce l’inondait… Il sortait +maintenant, visitait les familles où fréquentait +Bella et où il y avait des amies de son âge, +s’attaquait poliment à la douairière, mais par étapes +rapides, par la grand’tante, par la mère, liquidant +en cinq minutes chaque génération, il rejoignait +la plus jeune femme, et il était bien rare +qu’il ne revînt pas avec un de ces renseignements +qui lui tenaient lieu de passé paternel. Les trois +souvenirs les plus nets qu’il eût de Bella étaient +ceux des jours de fête où le devoir l’obligeait +à se relâcher de sa passion pour Jacques et où +il présidait la cérémonie ou le banquet, celui du +baptême de Bella, celui de sa première communion, +celui de son mariage. Entre ces trois souvenirs +qui correspondaient à des sacrements, il +glissait tout le butin de ces visites, et jusqu’à +des objets. Parfois de vrais souvenirs reparaissaient. +Il eut un jour une heureuse surprise. +Il se souvint que le matin de la naissance de Bella, +il l’avait tenue une heure dans ses bras. Le berceau +n’avait été préparé que pour une seule fille, +et soudain le docteur en avait annoncé une seconde. +Au bout de vingt minutes, Bellita était +née et avait été traitée aussitôt en préférée. Elle +avait eu le berceau. On avait installé pour Bella +un petit lit de Jacques, mais pendant le déménagement, +Fontranges avait tenu Bella, la plus +maladroite des nourrices, mais la première. Ce +souvenir le consola de bien des regrets. Certes, +il n’avait pas eu les jours où sa fille avait +noué avec le monde ses premières passions. Il +n’avait pas eu le soir où Bella, qui montrait dès son +enfance un penchant pour l’astronomie, avait +compris que les étoiles ne sont pas attachées, +il n’avait pas eu celui où il avait été révélé à Bella +que la terre est ovale, mais il avait eu sa première +heure en ce bas monde. Cette enfant qu’il n’avait +vue en somme que sous des voiles de communion +ou de mariée, excepté le jour de sa naissance, +où elle était nue avec de gros plis, et le jour de +sa mort où il avait vu sa poitrine, ses hanches +dévêtues, cette fille qu’il n’avait vue de chair +que pour son entrée dans la vie et son entrée dans +la mort, il lui semblait la porter maintenant dans +ses bras à chacun de ses âges, il sentait la douce +charge qu’elle avait été pour les fauteuils, les +balançoires, les gazons, et enfin pour la vie même. +Certes il avait été passionnant de voir la petite +forme masculine de Jacques lutter contre la nature, +de suivre ses réactions de petit mâle envers +les chiens, le gibier, les aliments, les saisons, +mais cette lutte d’un cœur féminin contre l’amitié, +l’amour, d’un corps féminin contre le froid, les +coussins, et aussi le corps des hommes, elle émouvait +Fontranges jusqu’au fond de l’âme. Il regardait +respirer M<sup>me</sup> Bardini. Il regardait les chambrières +puiser de l’eau. Il lisait la vie, non plus +des chasseurs, mais des chasseresses célèbres. +Comme Jacques s’était mué en Bella, saint Hubert +se mua en Diane. Cette forme que le cœur peu +perspicace de Fontranges avait poursuivie depuis +sa jeunesse se débarrassait soudain d’un travesti +et apparaissait en femme.</p> + +<p>L’automne était le plus beau qu’eût vu Fontranges. +Du matin au soir, il cheminait dans du +mordoré. On prit des blaireaux. Il épargna une +petite femelle en l’honneur de Bella. Elle courut +vers son terrier, près du grand arbre, pour rejoindre, — répétant +la métaphore de Gilbert, +mais qui donc est original ? — celle qui l’avait +protégée. Une qualité de Bella se glissait dans +toutes les femelles, rates, perdrix hases, et amollissait +ses bras. Une fouine le regarda avec le +regard de Bella. Devant des poules d’eau, des +renardes, il releva son fusil. Mais il y avait +plus. Une vertu féminine gagnait la nature entière. +Le parc et les bois devenaient la forêt, les +prés devenaient la prairie, jusqu’au château qui +s’humiliait, souriait, se simplifiait et dans le cœur +de Fontranges devenait la maison. Cet univers +qui l’avait jusqu’à ce jour séduit par ses attributs +mâles, par ses rochers, ses larges ruisseaux, où +ses yeux distinguaient de préférence les clochers, +les pins, les pics, les attributs masculins, changeait +peu à peu de sexe, le séduisant par ses roches, +ses rivières, et, comme à un collégien, lui offrait +des collines semblables à des gorges, et des +ravines d’ombre. L’élément masculin se raréfiait +dans le monde. Les hommes, les mâles, lui +paraissaient des raretés, des exceptions, épars +qu’ils étaient à si faible densité sur tout cet amas +féminin de plaines et de montagnes. Jusqu’aux +arbres qui lui paraissaient aussi avoir changé… +Il apprit du curé qu’ils étaient du féminin en +latin, les Latins sont aussi fondés que nous à +connaître le genre réel des choses. Cet homme +à son déclin se trouvait heureux d’avoir vécu, +non dans un astre mâle, mais sur une planète féminine, +d’être enterré dans une terre femme. Il laissait +dans la forêt les branches le toucher, l’arrêter…, +la pluie inonder son visage… Les caresses +féminines sont douces… Toutes les caresses… +Même cette Indiana !</p> + +<hr> + + +<p>L’automne n’en finissait pas. Il semblait résolu +pour une fois à atteindre vivant sa limite officielle, +ce vingt décembre enseveli d’habitude sous l’hiver. +Tout ce qu’il y a de plus périssable dans l’année +vivait encore. Aux arbres, les feuilles atteignaient +la plus haute vieillesse que feuilles aient jamais +atteinte. C’était le centenaire des brins d’herbe, +des araignées, des mouches. Fontranges, venu +pour quelques jours à Paris, s’asseyait aux terrasses +des cafés, car les musées ne l’intéressaient +plus… Il était tellement étranger au mouvement +de Paris, à l’allure même de la vie, qu’on lui +offrait, comme à un étranger de race, des cartes +transparentes et des guides. Parfois, surgie si +subitement qu’il la croyait surgie de son cerveau, +une ronde de jeunes filles coiffées de chapeaux +de papier l’entourait ; c’était la Sainte-Catherine. +Elles s’attaquaient à cet homme inoffensif +de toutes les armes les plus cruelles, de leurs dents +blanches, de leurs yeux jeunes. Mais elles étaient +trop gaies, trop bruyantes. Il n’avait pas envie +d’elles. Elles lui faisaient l’effet de petits êtres +à peu près masculins. Quand on a trouvé le sexe +de la terre, de l’automne, celui des ouvrières de +Patou importe vraiment peu. Le soir il allait au +cinéma. Il n’avait vu jusqu’à ce jour que des films +de guerre, des bombardements, des cadavres. +Il fut étonné de voir la paix rétablie dans le royaume +des reflets. Les reflets de vigoureux garçons enlaçaient +des filles. Le reflet de l’Océan prenait dix +belles baigneuses san-franciscaines et les rendait +nues. Des reflets de gorilles sauvaient des fillettes. +Cette tendresse universelle pour les femmes +l’alanguissait. Un jour, sortant d’une de ces salles, +il se trouva devant le bar où il avait connu Indiana. +Il poussa la porte.</p> + +<p>La guerre, qui ruine tout, avait couvert le bar +d’acajou et de bronze. De la guerre, qui détruit +toute civilisation, le bar sortait en style directoire, +et doré à la pompéienne. C’était le même +barman. La guerre, qui a tout massacré, ne lui +avait pas pris un cheveu. Fontranges entrait dans +l’éternel. C’est d’un pas d’habitué qu’il se dirigea +vers la place jadis occupée une fois, et +qu’il s’assit. Pourquoi tremblait-il, quand la porte +s’ouvrait ? Pourquoi ce cœur alerté, dans une +opération aussi banale que la confection d’une +citronnade ? Des gens passaient avec des drapeaux. +Il s’informa. C’était l’enterrement de Jaurès. +Celui que l’on avait assassiné la dernière fois où +il avait vu Indiana, on l’enterrait aujourd’hui. +Il n’était ni surpris ni mécontent d’être lié à cette +fille par la volonté du sort. Quand Jaurès ressusciterait, +ou quand des communistes répandraient +au vent les cendres de Jaurès, il serait là dans ce +bar appelé vers Indiana par quelque troisième +deuil. Le désir lui venait presque de voir Indiana +elle-même, de toucher la borne de cette course +de dix ans, de toucher Indiana… Une femme +vint s’installer près de lui, le harcela gentiment, +l’attaqua par tous ces boucliers de métal qui sont +les points sensibles des hommes dans les bars, +son porte-cigarette, son briquet, sa montre. Elle +était plus fine qu’Indiana. Sur la bague, elle lut +correctement le blason des Fontranges, sourit, +mais sans insister, à <i lang="la" xml:lang="la">Ferreum ubique</i>, appela +par leur terme consacré les merlettes, le sinople. +Le barman, un moment inquiet, se gardait d’intervenir +dans une discussion de blasons. Mais +détenteur pour un soir de cette intuition qui +révèle aux écrivains de génie ce que les écrivains +médiocres appellent l’éternel féminin, le gentilhomme +campagnard n’était pas attiré par elle. +Cette femme se virilisait sous ses yeux… Elle était +pourtant habile. Elle dirigeait Fontranges sur les +sujets les plus propres à le séduire, la chasse, les +chevaux. Elle jouait cette soirée, sa liaison de la +nuit, avec douceur et constance, comme une +femme joue sa carrière, comme un vrai mariage. +Elle promettait pour cette nuit tout ce qui fait +les unions longues et heureuses, un bon caractère, +de l’affabilité ; elle savait coudre, elle ne se +froissait jamais. Jamais fiancée qui croit son fiancé +décidé à rompre n’employa plus de tact, plus de +douce dignité : elle n’était pas teinte, elle n’avait +pas les cheveux courts. Têtu, Fontranges répondait +sans plaisir. Il ne lui demanda même pas son +nom. Elle pouvait s’appeler Auguste ou Georges, +si cela lui plaisait. Il eut même le courage de la +questionner sur une femme blonde, avec de +grands yeux bleus, avec une peau très blanche, +qui s’appelait Indiana. Il était étonné lui-même +de trouver pour dépeindre Indiana tant de détails ; +il aurait pu dire qu’elle avait des cils doubles, +l’ouverture des narines imperceptibles, l’oreille rose, +une seule des oreilles percée. La femme connaissait +Indiana. Indiana ne venait plus au bar, depuis +que le barman lui avait donné une paire de gifles +et lui avait fait perdre un demi-litre de sang par +ces narines imperceptibles. Elle écrivit l’adresse +de ce nouveau bar. Elle n’y ajouta pas la sienne. +Puis elle partit aussitôt, mais dignement, refusant +qu’il payât sa consommation, lui envoyant de +la porte un demi-sourire digne et triste, comme +si ce départ était la rupture de vingt ans d’existence +commune. Dès qu’elle eut disparu, il se +leva et chercha le bar d’Indiana.</p> + +<p>Il était tout voisin. Indiana en dix ans n’était +jamais allée à la campagne, n’avait jamais circulé +en auto, n’avait même pas atteint la limite +des théâtres. Les bars qui l’avaient successivement +abritée des obus, des bombes, de la police, avaient +des numéros différents, mais étaient dans la même +rue. Elle avait échangé le 27 pour le 15, puis pour +le 9, changé de cases, dans un jeu qui durerait +sa vie. L’achèvement du boulevard Haussmann +avait rétréci son domaine, mais il ne lui venait +pas à l’idée de franchir cette nouvelle zone. +Il faut se réduire, dans l’époque où nous vivons. +Aussi pour elle les ennuis qu’elle avait avec chacun +des barmen, des bargirls ou des agents étaient-ils +centuples, comme dans une île, Paris pour elle +n’avait que trois barmen, six agents. Vous pensez +s’ils la reconnaissaient ! Fontranges était dans le +bar depuis quelques instants quand Indiana entra.</p> + +<p>Elle était seule. Indiana était d’ailleurs toujours +seule. Elle n’avait jamais été vue donnant le bras +à un homme, se promenant avec un homme… On +pouvait exercer ce métier sans se compromettre. Les +compromissions à ses yeux c’était l’amitié, la camaraderie. +Elle n’avait pas changé ; le même teint laiteux +sans poudre, les mêmes lèvres rouges sans +rouge, les mêmes yeux bleus à iris si larges qu’ils +semblaient dévorés par une cataracte, ses sourcils +noirs, ses cheveux blonds tirés en arrière, offrant +avec indifférence son visage sans vie comme une +table d’expérience sur laquelle les couleurs se différenciaient +à l’extrême. Entre ce rose, ce bleu, +ce blanc, il y avait des différences de siècle, de +climat, de matière… Le bar était à peu près vide. +Machinalement, comme en hypnose, elle se dirigea +vers Fontranges, s’assit près de lui, et tout +recommença. Fontranges considérait ce beau front +sans pensée, ces beaux yeux sans regard, ce corps +lourd et dense à poignets et à chevilles délicats, +que la paresse plus que la mode enveloppait de +vêtements faciles, presque de vêtements d’enfant. +Quel mal, quelle faiblesse humaine, par amour +de Bella, venait-il cette fois prendre de cette +femme ? Elle ne l’avait pas reconnu. Elle ne reconnaissait +pas les objets que Fontranges sortit pour +éveiller sa mémoire, le porte-cigare que le cheval +en écume, la boîte d’allumettes que des hures de +sangliers rendaient pourtant caractéristiques. Mais +elle ne reconnaissait jamais rien, à peine l’Opéra. +Elle parla. Il apprit ce qui s’était passé en ces +dix ans. La revanche de Bella sur les hommes +s’était poursuivie. Elle leur volait la cocaïne, +l’héroïne. Un phénomène avait voulu l’épouser, +très riche. Il la croyait sans amant. Ce qu’elle +s’était vengée de lui ! Elle s’était arrangée pour se +faire surprendre. Il avait voulu lui pardonner, +il lui avait apporté trois bagues à choisir, elle avait +choisi la plus chère et la lui avait renvoyée dans +un pot de moutarde, le rubis scié en deux. Elle +parlait sans accent, droit devant elle, assise comme +une souffleuse, comme le souffleur indolore d’un +personnage forcené que Fontranges voyait par +moments à sa vraie taille… Le bar ferma, ils sortirent. +Il l’accompagna, sans qu’elle eût dit un +mot d’offre ou de refus, comme si depuis dix ans +c’était lui qu’elle venait chaque soir attendre vers +minuit. Elle habitait la même maison, la même +chambre. Fontranges se rappelait chacune des +têtes effarées qui étaient sorties voilà dix ans +des portes de chaque palier pour se renseigner +sur la guerre. Il regretta ces arrêts à chaque étage, +ces enfants à chaque étage à rassurer. C’était +eux surtout qui l’avaient rassuré lui-même. Dans la +chambre, toujours pas de chaise. Il fallait plonger +dans cette nuit affreuse et douce toujours comme +un nageur d’un promontoire. Quand il fut couché, +la lampe éteinte, elle se promena longtemps nue, +garnit nue son fourneau d’essence. C’était son +remède pour éviter les incendies, qu’elle craignait. +Ce fut une bête tachetée de glace et de feu qui se +glissa près de Fontranges.</p> + +<p>Au milieu de la nuit, elle se réveilla. Fontranges +sanglotait. Jacques, Bella, unis soudain +dans un amour parfait, s’étaient penchés sur lui. — Je +suis ta fille, disait Jacques. — Je suis ton +fils, disait Bella… et ils s’embrassaient… Indiana +n’avait jamais entendu pleurer un homme. Mais +elle avait eu assez d’autres expériences pour essayer +de deviner ce bruit. Elle prêta l’oreille… Ce +n’était pas l’éternuement. On n’éternue pas +cent fois de suite… Ce n’était pas, comme voilà +trois semaines, l’angine de poitrine. Dans l’angine, +on se débat, on appelle au secours… Il était +trop vieux aussi pour avoir eu les gaz… Peut-être +tout bonnement une attaque… Et encore non, +l’attaque dure une seconde, et celui-là n’avait +vraiment pas l’air d’avoir fini !… Il n’y avait pas de +doute. Cet homme près d’elle pleurait. A Indiana +seule arrivaient ces aventures ! Pour la première +fois, la maladie d’un homme lui arracha une parole.</p> + +<p>— Eh bien, papa, demanda-t-elle, dans ce langage +incestueux qui était sa seule tendresse ; +tu pleures ?</p> + +<p>Il se contint, mal…</p> + +<p>— Ça ne passe pas, mon oncle ? Tu veux +de l’aspirine ?</p> + +<p>Une minute s’écoula… Un sanglot revint…</p> + +<p>— Ah, frère, sûrement, l’amour n’est pas +drôle ! dit-elle.</p> + + +<p class="c gap">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER<br> +LE</span> 14 <span class="xsmall">JANVIER</span> 1926<br> +<span class="xsmall">PAR F</span>. <span class="xsmall">PAILLART A<br> +ABBEVILLE</span> (<span class="xsmall">SOMME</span>)</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75620 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75620-h/images/cover.jpg b/75620-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d78efec --- /dev/null +++ b/75620-h/images/cover.jpg |
