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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75620 ***
+
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+ JEAN GIRAUDOUX
+
+ BELLA
+
+
+ PARIS
+ BERNARD GRASSET
+ 61, RUE DES SAINTS-PÈRES
+ 1926
+
+ Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
+ réservés pour tous pays.
+
+ Copyright by Bernard Grasset 1926.
+
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+
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+DU MÊME AUTEUR:
+
+ PROVINCIALES (Bernard Grasset, éditeur).
+ L’ÉCOLE DES INDIFFÉRENTS (Bernard Grasset, éditeur).
+ LECTURES POUR UNE OMBRE (Émile-Paul, éditeur).
+ SIMON LE PATHÉTIQUE (Bernard Grasset, éditeur).
+ AMICA AMERICA (Émile-Paul, éditeur).
+ ELPENOR (Émile-Paul, éditeur).
+ ADIEU A LA GUERRE (tirage limité: Bernard Grasset, éditeur).
+ ADORABLE CLIO (Émile-Paul, éditeur).
+ SUZANNE ET LE PACIFIQUE (Émile-Paul, éditeur).
+ SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN (Bernard Grasset, éditeur).
+ JULIETTE AU PAYS DES HOMMEs (Émile-Paul, éditeur).
+
+EN PRÉPARATION:
+
+ BELLITA (suite de Bella).
+
+
+
+
+CET OUVRAGE A PARU PRÉCÉDEMMENT DANS LES «CAHIERS VERTS» PUBLIÉS A LA
+LIBRAIRIE BERNARD GRASSET, SOUS LA DIRECTION DE DANIEL HALEVY; LE TIRAGE
+A ÉTÉ DE SIX MILLE SEPT CENT QUARANTE EXEMPLAIRES, DONT QUARANTE
+EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERT LUMIÈRE NUMÉROTÉS DE I à XL; CENT
+EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS DE XLI à CXL; SIX MILLE
+SIX CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ BOUFFANT, NUMÉROTÉS DE 141 à
+6740; PLUS DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL CRÈME LAFUMA,
+NUMÉROTÉS H. C. 1 à H. C. 10 ET CINQ CENTS EXEMPLAIRES DE PRESSE,
+NUMÉROTÉS EXEMPLAIRE DE PRESSE 1 à 500.
+
+EXCEPTIONNELLEMENT IL A ÉTÉ TIRÉ SEPT EXEMPLAIRES SUR PAPIER VIEUX JAPON
+A LA FORME, DONT CINQ NUMÉROTÉS VIEUX JAPON 1 à 5 ET DEUX NUMÉROTÉS
+VIEUX JAPON H. C. I ET H. C. II; DOUZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER WHATMAN
+DONT DIX NUMÉROTÉS WHATMAN 1 à 10 ET DEUX NUMÉROTÉS WHATMAN H. C. I ET
+H. C. II; SOIXANTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHINE, DONT SOIXANTE
+NUMÉROTÉS CHINE 1 à 60 ET CINQ NUMÉROTÉS CHINE H. C. I à H. C. V; DEUX
+CENT SIX EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL, DONT DEUX CENTS NUMÉROTÉS JAPON
+1 à 200 ET SIX NUMÉROTÉS JAPON H. C. I à H. C. VI; QUATRE-VINGT-UN
+EXEMPLAIRES SUR PAPIER MADAGASCAR, DONT SOIXANTE-QUINZE NUMÉROTÉS
+MADAGASCAR 1 à 75 ET SIX NUMÉROTÉS MADAGASCAR H. C. I à H. C VI; CINQ
+CENT QUARANTE-DEUX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ DE HOLLANDE, DONT CINQ
+CENT TRENTE NUMÉROTÉS HOLLANDE 1 à 530 ET DOUZE NUMÉROTÉS HOLLANDE H. C.
+I à H. C. XII; VINGT-SEPT EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHIFFON LILAS RÉSERVÉS
+A M. CHAMPION, LIBRAIRE POUR LA SOCIÉTÉ DES MÉDECINS BIBLIOPHILES, DONT
+VINGT-CINQ NUMÉROTÉS CHIFFON LILAS 1 à 25 ET DEUX NUMÉROTÉS CHIFFON
+LILAS H. C. I ET H. C. II; QUATORZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHIFFON
+CRÈME, TIRÉS SPÉCIALEMENT POUR M. DAVIS, LIBRAIRE, DONT DOUZE NUMÉROTÉS
+CHIFFON CRÈME 1 à 12 ET DEUX NUMÉROTÉS CHIFFON CRÈME H. C. I ET H. C.
+II; VINGT-SEPT EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHIFFON HÉLIOTROPE RÉSERVÉS A M.
+GALLIANO, LIBRAIRE, POUR LA SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES DE NICE, DONT
+VINGT-CINQ NUMÉROTÉS CHIFFON HÉLIOTROPE 1 à 25 ET DEUX NUMÉROTÉS CHIFFON
+HELIOTROPE H. C. I ET H. C. II, ET DOUZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER
+D’ARCHES, TIRÉS SPÉCIALEMENT POUR LA LIBRAIRIE JOSÉ ROLAND, DONT DIX
+NUMÉROTÉS ARCHES 1 à 10 ET DEUX NUMÉROTÉS ARCHES H. C. I ET H. C. II.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+René Dubardeau, mon père, avait un autre enfant que moi, c’était
+l’Europe. Elle était autrefois mon aînée, et, depuis la guerre, ma
+cadette. Au lieu de me parler d’elle comme d’une sœur d’âge et
+d’expérience, à peu près casée, il prononçait son nom avec plus de
+tendresse mais plus d’inquiétude, enfant encore à marier, et pour
+laquelle mes avis de jeune homme justement ne lui semblaient pas
+inutiles. Mon père était, si l’on excepte Wilson, le seul
+plénipotentiaire de Versailles qui eût recréé l’Europe avec générosité,
+et le seul, sans exception, avec compétence. Il croyait aux traités, à
+leur vertu, à leur force. Neveu de celui qui amena la synthèse dans la
+chimie, il jugeait possible, surtout à cette chaleur, de créer des États
+nouveaux. Westphalie avait donné la Suisse, Vienne la Belgique, États
+qui devaient à l’artifice même de leur naissance un esprit naturel de
+neutralité et de paix. Versailles avait le devoir d’accoucher elle aussi
+les nations dont l’Europe était maintenant enceinte et qui se
+développaient sans profit en son centre. Mon père aida Wilson dans cette
+tâche, et il fit mieux, il donna un mouvement à l’Europe centrale. Au
+lieu de s’arrondir, toutes les jeunes nations avançaient maintenant vers
+le Nord ou vers le Sud, l’Est ou l’Ouest; elles étaient toutes en place
+pour un départ. Dans sa jeunesse, pour gagner sa vie d’étudiant, mon
+père avait rédigé dans la _Grande Encyclopédie_ les notices sur les
+peuples disparus ou asservis. Au Congrès, sans que personne s’en
+aperçût, il s’était amusé à réparer des injustices millénaires, à
+restituer à une commune tchèque les biens qu’un seigneur lui avait ravis
+en 1300, à rendre l’usage d’un fleuve à des bourgs qui avaient défense
+depuis des siècles d’y pêcher leur poisson, et son nom, ce nom de
+Dubardeau que mon grand-oncle avait donné à des filtres, à des courants
+électriques, à des axiomes, les jeunes États, avançant sur leurs terres
+nouvelles, en baptisaient maintenant des cascades, des lacs. Toutes les
+pointes d’une nation en dehors de sa vie égoïste s’appelaient maintenant
+comme moi, les hôpitaux, les écoles, les gares. Au lieu de clamer
+«Thalassa», c’est au cri de «Dubardeau» que le pays auquel mon père
+obtint l’accès de l’Adriatique poussa son armée vers la mer. Si, dans ma
+vieillesse, comme les veuves des grands hommes, j’aimais habiter la rue
+ou le coin de terre qui porte mon nom, je n’aurais à choisir qu’entre
+des pics, des péninsules, qu’entre ces terrasses du monde d’où l’on
+domine et l’on espère. Quand mon père voyageait en Tchéco-Slovaquie et
+en Pologne, des paysans venaient en foule le supplier de trancher des
+procès vieux de vingt ans. Il les tranchait en contentant les deux
+parties, et sans trancher d’enfants.
+
+Mon père avait vu venir la guerre sans illusion. C’est à lui également
+que l’on doit, dans la _Grande Encyclopédie_, les notices sur les fléaux
+qui ont désolé l’humanité et sur les dates fatidiques, sur l’an mil, la
+peste, les Huns. Il savait que le pire ne comporte pas d’arrêt. Le 2
+août 1914, alors que j’espérais encore que par une chance inouïe, à part
+le caporal Peugeot, tué déjà, aucun Français ne pouvait plus tomber dans
+cette guerre, il savait que des millions d’hommes allaient mourir. Il me
+dit d’ailleurs tout cela le lendemain, quand je rejoignis mon régiment.
+Délié de l’ignorance et de la crédulité universelles il ne se croyait
+pas tenu au mensonge. Je suis le seul soldat qui soit parti pour la
+guerre en sachant qu’elle était dangereuse, et mon père m’estimait assez
+pour me tenir au courant de chaque nouveau danger. Je savais, en
+gaspillant par ordre mes balles, que nous manquions de munitions. Quand
+une fausse alerte faisait crépiter le front, je ne pouvais m’empêcher de
+voir le vide qu’elle apporterait dans une minute à la voiture de
+compagnie, ce soir au train de combat, demain aux arsenaux. Je savais,
+quand toute l’armée, le soir venu, enlevait son képi et dénudait son
+visage pour la nuit, que l’heure des gaz asphyxiants approchait. Je
+savais, chaque fois que l’on nous faisait attaquer pour la dernière
+fois, que nous commandions en Australie du drap de guerre pour quatre
+ans. Je savais que les Japonais ne viendraient pas, que le Kronprinz ne
+pillait pas, que le président des mutilés avait reçu sa blessure d’un
+copain en chassant le sanglier entre des tranchées, j’étais un atome
+épuré de la guerre, je n’avais d’autre raison d’espérer que l’espérance,
+qui était chez mon père un sens comme la vue ou l’ouïe, qu’il m’avait
+léguée, et que je nourrissais de ces calamités exceptionnelles. Certes
+il est dur d’entendre derrière soi un soixante-quinze vous empêcher de
+dormir toute la nuit et attirer des ripostes, quand on sait qu’il n’y a
+plus d’obus en France que pour deux jours. Mais j’étais rassuré, dans
+mes permissions, à la vue seule de celui qui me révélait tous les périls
+de la guerre. Il arrivait au restaurant où nous nous donnions
+rendez-vous près de ma gare, satisfait et presque en avance. C’étaient
+les seuls jours, me disait-il, où il relayait, et il ne me quittait pas
+de la soirée. Il avait confié toutes les affaires et toute la voiture
+des alliés à un vieux général nommé Brimaudou, dans lequel il avait
+toute confiance, car Brimaudou était incapable de comprendre le
+raisonnement d’un civil, et n’admettait par jalousie aucun argument
+militaire. C’était Verdun. J’avais pris Douaumont. J’avais l’enjouement
+de ceux qui n’ont pas perdu tout à fait leur année, leur vie. Mon père,
+lui, avait la gaieté de ceux qui n’ont pas perdu leur journée; c’est
+qu’il venait d’obtenir d’un roi allié que son armée ne serait pas pour
+toujours mise au repos, des Anglais qu’ils n’évacuassent pas Salonique.
+Nous partions donc au cinéma, malgré Brimaudou qui téléphonait en vain,
+acculé pour la nuit à des responsabilités d’empereur, dont nous ne
+voulions pas voir l’envoyé, et qui faisait demander d’urgence par
+l’ouvreuse la façon de parler à un prince royal siamois, qu’il allait
+recevoir. Chaque Président du Conseil nouveau disgraciait mon père,
+mais, au premier déjeuner, au premier voyage, il était repris par lui;
+car les Français aiment jouer, surtout s’ils sont Ministres, et mon père
+connaissait toutes les recettes par lesquelles les générations et les
+races se divertissent, tous ces légers opiums pour peuples que sont le
+billard, le mah-jong, le loto et la manille. Un Président du Conseil ne
+refuse plus sa confiance à l’homme qui a joué aux boules avec lui en
+plein château de Madrid. Dans ces soirées de congrès, sinistres comme
+des soirées de province, mon père sut jouer les dominos à Londres, les
+dames à Spa, les jonchets à Cannes. Dès le wagon-restaurant, attirés par
+ce bonneteau auquel il ne les faisait d’ailleurs jamais gagner, les
+présidents le prenaient en amitié, et c’était leur chance. Car, à
+celui-là, il indiquait aussitôt où se trouvait la Vistule, lui passait
+sa carte d’Europe à jour comme une carte de tranchées à la relève et lui
+faisait prendre une sérieuse avance sur Wilson et sur Lloyd George. Pour
+celui-là, il ramassait la Syrie tombée du panier, et la replaçait dans
+le lot de la France. Ce sont les présidents non joueurs qui ont perdu
+Mossoul, Sarrelouis, et Constantinople. A ce troisième, plus curieux,
+qu’il ahurissait à chaque minute par une nouvelle imprévue, lui révélant
+que les paroles de la _Marseillaise_ sont en partie de Boileau, que les
+mirabelles tirent leur nom de Mirabeau, que les éléphants blancs
+deviennent, quand ils s’aperçoivent qu’on les adore, d’un orgueil de
+femme et réclament des colliers, il expliquait les adversaires du
+Congrès par leurs femmes et leurs familles, par leur passé et leur
+ambition, amenait ce Méridional à son juste degré de chauffe, à son
+point de culture, et le lançait plein de naturel et d’esprit dans
+l’assemblée. Il ne connaissait peut-être pas les hommes mais
+admirablement les grands hommes. Il connaissait les mœurs, les forces,
+les faiblesses de cette race internationale qui vit toujours, sinon
+au-dessus, du moins en marge des lois. Il en connaissait même l’anatomie
+particulière. Il savait comment les engraisser, les faire maigrir,
+quelle boisson et quelle nourriture leur donnait leur maximum de génie
+politique. Que j’aimais ces soirs où, pour se reposer d’avoir manié tout
+le jour dix sexagénaires, il s’asseyait bien en face de moi, me
+présentait son visage un peu plus grand que nature, auquel le mien
+ressemblait, et où je lui apprenais les distractions de ma compagnie, la
+bourre, la belote, lui transmettant ma jeunesse sous forme de ces jeux
+qui allaient lui servir, dans le prochain congrès, à obtenir les mines
+de la Sarre et le Cameroun.
+
+Mon père avait cinq frères, tous de l’Institut, deux sœurs, mariées à
+des conseillers d’État ancien Ministres, et j’étais fier de ma famille
+quand je la trouvais rassemblée les jours de fête ou de vacances dans la
+propriété de mon oncle Jacques, en Berry. Cette propriété n’était pas de
+famille. Elle nous avait été vendue par un carrossier de Châteauroux,
+qui la tenait d’un marchand de vins de La Châtre. Un chemisier en gros,
+un teinturier, l’avaient également possédée aux époques où les chemises
+et les couleurs florissaient à Issoudun et à Guéret. Elle ne portait
+l’empreinte ni d’un métier, ni d’une caste. La maison n’avait aucune
+originalité, le chemisier l’avait ornée de gouttières à la chinoise, le
+teinturier d’un paratonnerre, le carrossier d’un canon à grêle, et le
+marchand de vins, le moins craintif sans doute des éléments, d’un cadran
+solaire doublé d’un mécanisme qui sonnait les heures. On devinait dans
+l’air, sous les tonnelles, les places vides de boules dorées ou
+argentées... La province n’était pas notre province. Le hasard nous
+avait amenés dans ce district d’Argenton où mon oncle voulait étudier
+avec Rollinat la vipère du Berry. Mais, dans ce jardin dont une suite de
+faillites et non d’héritages nous avait valu l’ombre et les fruits, où
+l’arbre le plus grand dont nous fussions responsables était le petit
+pois, le chou, sous ces hêtres auxquels le nom d’aucun ancêtre n’avait
+jamais été gravé, devant ce pays de vignes et de topinambours vers
+lequel nous avions été guidés de Paris par un serpent, mes cinq oncles
+et mon père rayonnaient de bien-être et réparaient leur teint tout comme
+au milieu d’une demeure ancestrale et d’une province maternelle. Ce
+sentiment d’aise, cette euphorie de tous leurs organes ne leur venait
+pas du large paysage, des terrasses, des collines lointaines, des vues
+sur la vallée de la Creuse. Il en avait été ainsi quand nous avions
+passé les vacances dans un moulin dissimulé sur son écluse, dans un
+château Louis XIII à ras le sol, au hasard de cette migration commandée
+par l’oncle Jacques, directeur du Muséum, qui étudiait les végétaux et
+les animaux migrateurs, et qui se rendait dès juin là où l’appelait de
+toute sa voix une variété particulière de lichen, d’aigle ou de brochet.
+Dans le dernier canton adopté par l’animal migrateur, nous nous
+installions, et prenions un repos enfin à jour d’après les dernières
+lois de l’histoire naturelle. Parvenus en vingt ans, grâce à cette
+allure, au terme qui avait demandé dix millions d’années à la flore et à
+la faune française, les six frères avaient acquis le talent de
+s’installer au milieu de tout pays. Nous n’avions pas davantage un
+cimetière de famille, si ce n’est toutefois le Panthéon. Mes oncles et
+mon père étaient simplement habitants de la France en général, de la
+terre aussi peut-être, et il leur suffisait de poser deux photographies
+dans leur chambre pour que le paysage aperçu de la fenêtre leur parût
+familier. Dès le soir de l’arrivée, ils contractaient de nouvelles
+habitudes, différentes de celles qu’ils avaient pu avoir déjà dans leur
+vie et définitives, oubliant la pêche au goujon pour la chasse aux
+grives, adoptaient l’huile de noix au lieu de l’huile d’olive, se
+levaient ou se couchaient tôt selon que dans cette nature nouvelle le
+coucher ou le lever du soleil valait ou non le dérangement, buvaient le
+vin du pays, sans réclamer même ces compagnons dont le perfectionnement,
+la découverte, étaient dus avant tout aux Dubardeau, l’électricité, le
+gaz, l’acétylène, et dont les appareils auraient pu être traités par des
+Français plus vaniteux en blasons ou en meubles de famille.
+
+Le soir, de même qu’ils se réunissaient les années précédentes devant
+l’écluse de Maintenon ou le jardinet sans horizon de Montmirail, ils
+s’asseyaient sur la terrasse d’où l’on dominait la Marche à dix lieues,
+et d’où chacun voyait exactement les mêmes choses, car ils avaient tous
+des regards d’aigle et personne dans la famille n’était myope ou
+hypermétrope. C’était le crépuscule, aurore des chouettes, de la
+sagesse. C’était l’heure où monte de la terre ce relent qui enivre
+depuis Ausone les écrivains régionalistes, où le paysage avoue à ses
+enfants poètes sa raison,--ténacité ou faiblesse, dissimulation ou
+loyauté,--où il exprime sa plus originale vertu par les instruments et
+les aveux les plus simples, une cornemuse, le son des sabots sur la
+route, un meuglement. Mais ni l’angélus, ni l’accordéon, ni le cri du
+hibou berrichon, ni toutes ces églises romanes qui prenaient encore le
+soleil quand les maisons n’étaient déjà plus éclairées, ne donnaient à
+ma famille d’émotion, de langueur, et ne les attendrissaient sur le sort
+des anciens Bituriges. Ce n’était là pour eux qu’un balbutiement de
+province, un zézaiement, alors qu’ils comprenaient la langue la plus
+perfectionnée de la terre entière. Ils écoutaient cette rumeur comme un
+dialecte pittoresque, dont on sourit, parce qu’il couvre les grands mots
+de terminaisons trop sensibles. En vain les fenêtres du château de
+Gargilesse flambaient tout à coup, en vain les truites sautaient dans
+chaque coude de la Creuse, ils étaient insensibles à cette ponctuation
+limousine. Installés sans qu’ils s’en doutassent devant la nuit dans
+l’ordre où ils étaient nés, en un demi-cercle qui rapprochait le cadet
+et l’aîné, le chimiste et le financier, le pôle négatif et le pôle
+positif, souriants à on ne sait quel créateur, mais d’un sourire
+artificiel, comme on sourit au téléphone, mes cinq oncles et mon père
+attendaient la nuit, burgraves d’un bourg en rayons ultra-violets que
+l’humanité ne voyait pas encore. Les étoiles venaient. Dédaignant les
+districts du firmament si décrits et si contemplés que l’éclat nous en
+semblait aussi un patois provincial, l’oncle Gustave, l’astronome, nous
+montrait, délimité entre des bornes que deux savants allemands
+déplaçaient chaque nuit, le petit champ obscur qu’il explorait et où il
+découvrait, avec des étoiles de onzième ou de dix-septième grandeur, le
+vrai journal du ciel. Puis ils parlaient. Une sorte de confession
+s’instituait, où le chirurgien, puis le naturaliste, puis le chimiste,
+puis le ministre des Finances racontaient chacun sa dernière expérience.
+Tous avaient le même timbre de voix. Dans cette ombre, il pouvait me
+sembler que c’était la même personne, éparse dans la journée, qui le
+soir se reconstituait pour ce monologue. Ce que la vipère du Berry avait
+aujourd’hui révélé à l’un s’ajoutait à ce que l’autre avait appris d’un
+gaz nouveau. C’était le rapport du soir d’un démon favorable aux hommes,
+en journée sur la terre. Un venin de cette minute cessait d’être nocif.
+Une nouvelle lueur à dater de cette nuit était donnée aux hommes.
+C’était l’humanité se parlant à elle-même au bord extrême de l’inconnu.
+C’étaient les dernières réponses à Einstein, à Bergson, et à d’autres
+auxquels il n’avait jamais été répondu aussi nettement encore, à Darwin,
+à Spencer. Parfois celui qui dans une autre famille eût médit de cousins
+et de cousines avouait sa brouille, passagère, il l’espérait, avec
+Leibnitz, avec Hegel. Nous l’espérions aussi. Nous savions que Leibnitz,
+Hegel, feraient les premiers pas. Celui qui aurait raconté ses
+trouvailles chez l’antiquaire, nous faisait l’éloge du système
+d’Empédocle ou d’Anaximène, et le dégageait pour nous de la rouille dont
+Platon et le christianisme l’avaient recouvert. Un rayon de lune les
+éclairait. Je voyais leurs gestes un peu raides, leur tête un peu
+grosse, leur large poitrine. J’avais vraiment devant moi une équipe de
+scaphandriers plongés dans la couche d’air, au fond des profondeurs de
+l’air, et y travaillant, et y souriant, renseignés plus que personne au
+monde sur ce qu’il y a de factice dans un poumon humain, d’instable dans
+un mélange d’oxygène et d’azote, mais tranquilles, et décidés à ne
+jamais tirer la corde de secours. La lune aveugle brillait, les
+caressait au visage, voulait les reconnaître. Ils se taisaient, pour
+qu’elle n’en distinguât aucun. Puis, celui qui dans une autre famille
+eût feuilleté alors un roman, pensait avec indulgence à ces fausses
+sciences admirables qui permettent à l’homme de jongler dans le vide, à
+la géométrie, à la métaphysique. Il souriait. Les lanternes des
+gardes-barrières elles-mêmes étaient invisibles et rien n’indiquait plus
+qu’il faut aux humains des chemins tracés. La terre, tous feux éteints,
+renonçant à ses prétentions du jour, se donnait peureusement à son petit
+cabotage. Parfois naissait une minute où sombrait le temps tout entier.
+Le sommeil venait, et plusieurs, méprisant le lit, restaient dans leurs
+fauteuils d’osier, d’un bois tout frais sur lequel prenait encore la
+rosée, endormis jusqu’au matin. Une ou deux fois ils se réveillaient en
+sursaut dans leur sleeping: la terre sautait un cassis. Le coq chantait.
+Ils dormaient. Ce n’était pas une famille qu’on réveille avec des chants
+d’oiseau. Mais, soudain, le soleil les prenait de face, aveuglait ces
+yeux fermés, et ils descendaient engourdis se jeter dans la rivière.
+
+Ou bien ils parlaient de la mort. J’étais surpris de voir combien ces
+savants prenaient, en ce qui les concernait, peu de précaution contre
+elle. Pas une minute l’idée ne leur vint de tirer un bénéfice personnel,
+ne fût-ce que contre les coryzas, de leurs recherches, ou, par un
+suicide bien calculé, d’éviter toute lutte avec la déchéance. Ils
+s’étaient donnés sans réserve au sort commun. Ils refusaient toujours
+d’admettre qu’ils étaient souffrants, se jugeant injuriés quand on les
+soupçonnait d’avoir un rhume, allant à leurs conseils d’administration
+ou à leurs séances d’immortels avec des joues gonflées par la fluxion,
+ce dont à la rigueur ils pouvaient ne pas s’apercevoir, aucun d’eux
+n’usant du miroir. Selon leur humeur du moment, ils acceptaient la
+maladie chez les autres ou en étaient un peu irrités. Mais si, au lieu
+de les convaincre de rhume ou de névralgie, on leur avait annoncé une
+maladie mortelle, ils auraient pris la révélation avec enjouement et se
+seraient confiés à ce mal comme à un nouveau sens. Beaucoup de mes aïeux
+d’ailleurs étaient morts subitement. La tension de la vie était si
+grande en eux qu’elle amenait un jour, aux approches de la vieillesse,
+quelque déchirement. Ou bien leur vie, cette vie qui semblait un acier
+inflexible, cédait à une raison morale, et la mort du mari entraînait,
+parfois dans la journée, celle de sa compagne. On ne saurait trop se
+réjouir d’un destin antique dans une famille moderne. L’embolie pour les
+parents, l’aviation pour les fils, nous n’étions pas trop mal servis.
+Tous d’ailleurs savaient où ils allaient, c’est-à-dire au néant. Dans
+les discours d’apparat, pour satisfaire la foule émue, en Sorbonne, ils
+voulaient bien l’appeler le Néant Éternel, mais en fait ils savaient que
+ce mot ne comporte pas plus d’adjectif que le vide ne supporte de
+couronne. La vue de cent nouvelles cornues ou de dynamos monstres dans
+leur laboratoire, la découverte d’un nouveau remède, l’échec d’une
+expérience, ne les incitait pas davantage à accoler au mot Néant le mot
+Provisoire, ou le mot Hostile, ou le mot Insondable. Ils allaient à une
+fin sans épithète, à une dissolution sans couleur. Ils ne nous en
+aimaient pas moins, mes cousins et moi. Ils étaient même tendres. On n’a
+pas tous les jours des fils forts et habiles qui vont au néant, des
+nièces qui s’y acheminent de quel pas heureux et souple! Ils cherchaient
+au contraire à projeter sur nous le plus de lumière humaine. Ils
+parlaient devant nous sans restriction. Ils traitaient la vie par la
+lumière comme un cancer. Pas de secrets dans cette famille. Nous étions,
+dès qu’arrivait l’âge de comprendre, au centre du plus vif cercle de
+clarté qui ait été dirigé sur les événements et les hommes. C’étaient
+des secrétaires perpétuels de l’Académie des sciences qui répondaient
+consciencieusement et sans se lasser à nos pourquoi d’enfant. Ils
+aimaient aussi, le soir, sur la terrasse, unissant leur expérience, à
+nous donner, en sages chinois, les définitions de la sagesse, de la
+bonté, de la popularité, de la vertu. Ils soulevaient pour nous ces
+pierres étincelantes, ils en chassaient les cloportes. Pas un seul des
+secrets de seconde main dont vit la conversation et le monde qu’ils
+n’aient revisé à notre usage. Pas une indication sur Pasteur, sur
+Meredith, sur Nietzsche qu’ils n’aient obtenue par leur contact avec ces
+hommes-là eux-mêmes. Nous étions d’ailleurs rarement seuls, à Paris ou à
+la campagne. D’abord nous avions le droit d’amener nos camarades. Le
+bruit des jeux et des disputes leur importait peu. Oncles et père
+travaillaient dans le tumulte, ne faisaient leurs découvertes que
+bousculés. Nos amis étaient les descendants des amis de nos parents ou
+de nos grands-parents, les petits Hugo, les petits Claude Bernard, les
+petits Renan, les petits Gobineau. Mes oncles aimaient voir la jeunesse,
+l’espièglerie, l’entêtement crier et gesticuler chez nous avec le timbre
+de voix et les gestes des plus grands hommes. Leur esprit de recherche
+et de découverte baignait dans cette jeunesse géniale. Cette danse
+devant l’arche scientifique qu’ils portaient, ils aimaient la voir
+exécuter par les pages de la science, et installaient des dancings dans
+le laboratoire. Nous valsions autour de cornues célèbres par leur
+contenu et leur passé. Eux se mêlaient à tous nos jeux, faisaient avec
+nous des courses à pied, de la boxe, prétendaient nous battre. Nous
+avions aussi des visites moins agréables. C’étaient des curieux, qui
+arrivaient avec ces lettres dont on se munit pour visiter les monuments
+interdits au public, entraient avec précaution dans cette cathédrale
+invisible, examinaient chaque tête de mes oncles comme un chapiteau,
+comme un chapiteau d’un style futur, du trentième, du cinquantième
+siècle, se reprochant intérieurement de ne pas deviner l’acte de
+politesse qui correspondait dans notre maison au signe de la croix ou à
+l’ablation des chaussures. C’étaient ceux encore que la société
+déconcertait ou réprouvait, et qui se réfugiaient en vertu du droit
+d’asile dans un des rares points de l’univers où mouraient les préjugés,
+c’était Verlaine qui venait prendre son premier verre de vin au sortir
+de prison, Oscar Wilde, qui venait manger son premier toast après sa
+geôle, Ferdinand de Lesseps, qui venait dormir son premier sommeil après
+le procès. Souvent aussi c’étaient des espions, car certains jugeaient
+indispensable d’espionner la clarté; c’étaient des gens du monde
+délégués par le monde pour connaître les dessous de notre famille. Ils
+flattaient mes oncles et mon père. C’étaient des agents provocateurs de
+l’orgueil, ils disaient devant eux du mal de Madame Curie, de Cuvier.
+Ils les amenaient à ces carrefours où la franchise ressemble à de
+l’orgueil, où une restriction sur l’écriture et les pattes de mouches de
+Pasteur ressemble à l’envie pour ses travaux sur la rage. Par mille
+aiguillages sournois, ils essayaient de diriger vers la vanité le rapide
+familial. Mais souvent la sérénité de mes oncles les déconcertait. Mes
+oncles, dans leurs jugements et leurs expériences, faisaient la part la
+plus large à l’hypocrisie, à la bassesse, à l’ingratitude humaine, aux
+déchets humains. Tout cela, c’était en effet la base de l’humanité
+actuelle. Mais, dès que le problème se posait devant eux sous la forme
+d’un homme, ils oubliaient que cet homme était la personnification de
+cette humanité qu’ils connaissaient pour vile, ils le traitaient en lui
+supposant toutes les qualités qu’ils estimaient le plus, ils le
+traitaient non comme s’il était nouvellement arrivé à Argenton, mais
+bien nouvellement créé, traitaient ses oreilles, son cœur comme des
+oreilles nouvelles, un cœur nouveau et parfois l’un de ces espions était
+conquis. Il entreprenait de les admirer. Incapable de soutenir chaque
+jour le train de loyauté le plus rude que famille française ait mené
+vis-à-vis de la création, du théâtre moderne, de l’affaire Malvy, de
+l’inceste et de l’adultère, il cessait d’être familier, mais
+reparaissait tous les trois mois, et prenait part une heure par
+trimestre à cette course sans relâche, se donnant ce jour-là des allures
+d’entraîneur. Puis les vacances finissaient, chacun se précipitait à
+nouveau à la bataille, et sous ces prénoms de petits rentiers, l’oncle
+Jules, l’oncle Émile, l’oncle Charles et l’oncle Antoine, tout ce qu’il
+y a de moins mortel en France, travaillait.
+
+Telle était ma famille, occupant terriblement son temps, car la plupart
+de ses membres ne dormaient que trois heures par nuit, comme dans une
+cabane d’aiguilleur. C’est qu’elle surveillait les aiguillages des
+venins, des théories politiques, des atomes. Par certains, elle était
+crainte et détestée. Ces âmes stérilisées paraissaient des ferments
+d’indiscipline, des virus d’orgueil. Le curé de Meudon, l’actuel,
+obligeait les femmes à se signer quand passait l’oncle Jacques. Tout
+prenait d’ailleurs aisément un air de défi dans leur conduite, à leur
+insu. Ce fut le jour où la Bertha commença de bombarder Paris que
+l’oncle Antoine se mit à installer dans des vitrines une collection de
+petits objets en verre filé dont on lui avait fait cadeau longtemps
+auparavant. C’est le jour du raz de marée de Biarritz que l’oncle Émile
+prit sa première leçon de natation. Mon oncle Charles, dans sa jeunesse,
+avait parié de sortir déguisé dans la rue en sonnant du cor. Il
+s’aperçut que les passants étaient scandalisés, c’était le jour des
+Morts. Par dépit contre ces gens assez injustes pour croire qu’il se
+moquait de leurs pratiques, il sonna, comme l’autre, jusqu’à ce qu’un
+petit vaisseau se fût rompu dans sa gorge. Une famille éplorée qui
+sortait du Père-Lachaise le vit cracher le sang, le soigna et la fille
+devint amoureuse... Ce qui leur valait le plus de haine et aussi le plus
+de dévouement, c’est qu’ils ne croyaient pas que la science, le
+détachement des honneurs, la loyauté dussent les éloigner de la vie
+publique. Ils appartenaient à un parti. Ils se mêlaient à tous les
+grands remous sociaux avec l’à-propos de l’oncle Émile à son premier
+bain, apprenant la politique dans l’affaire Dreyfus et la banque dans
+Panama. L’oncle Charles apportait dans les finances une méthode d’audace
+et d’innovations qui froissaient aussi violemment les dynasties
+banquières protestantes que les juives et les catholiques. Ces trois
+variétés d’argentiers étaient habitués à considérer l’or bien plus en
+raison de leur religion que des qualités de l’or même. C’était avec des
+vêtements sacerdotaux qu’ils s’approchaient du capital. Avec leurs
+barbes de pope, leurs mains de prélat, rien ne ressemblait plus à un
+conseil de fabrique que leurs conseils d’administration. Ils avaient
+pour l’or des égards rituels: toute augmentation de leur capital était
+pour eux une augmentation de leur Dieu et de leur propre sainteté, et
+seul le caissier, gardant une idée juste dans les pouvoirs bas de l’or,
+se précipitait le samedi après-midi jouer aux courses. L’oncle Charles
+révisa ces catéchismes d’avarice et d’usure. On n’avait jamais vu cela,
+un banquier contre le veau d’or; et ce que Charles avait fait pour l’or,
+Antoine le fit pour le radium, et l’oncle Jules, qui était général,
+lutta toute la guerre contre certains mots également divins, qui
+amenèrent à la mort, en mots divins qu’ils étaient, les vagues de dix de
+nos classes. Ce fut le rôle de mon père à Versailles de fondre les mots
+archi-saints de Question Balkanique, de Question du Rhin, de Question
+d’Autriche en des termes plus humains et plus simples. Contre tout ce
+qui prenait la forme d’une granulation dans l’air, d’un fibrome dans
+l’organisme, d’une entité dans l’état, on pouvait être sûr que l’oncle
+présent, suivant sa spécialité, y allait carrément. On s’en aperçut
+quand l’oncle Émile fut préfet de police, à propos de certains
+groupements communistes et même du simple docteur Macaura... Mais le
+vulgaire pardonne difficilement à la cohorte qui fonce avec cette
+vigueur et cette simplicité contre le Pulsokôn, l’Offensive, et l’Or...
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+Je décidai ce jour-là d’aller à l’inauguration du monument aux élèves de
+mon lycée morts à la guerre, car j’avais tout mon temps. Ces rendez-vous
+que les jeunes gens donnent pour cinq ou six heures du soir et qui les
+absorbent tout le cours du jour, je les avais à sept heures du matin...
+Mon amie ne trouvait de liberté qu’à l’aurore... Les joies réservées aux
+amants dans la ville déjà fatiguée et sursaturée, elles nous venaient
+dans une heure où nous étions seuls, mon amie et moi, à nous aimer dans
+Paris. J’allais à notre entresol avec les terrassiers qui se rendent au
+travail, et les billets à demi-tarif ouvrier étaient valables pour cette
+passion. Chaque orme de square, chaque tilleul de cour, le Bois, le parc
+Monceau nous avaient, par douze heures d’aspiration et de distillation
+spéciale, préparé l’air le plus pur dans lequel à Paris deux amants se
+soient embrassés. Elle, quand je l’accueillais, n’avait encore aucun
+parfum. C’était en se précipitant de son lit, en ouvrant ses yeux
+endormis, affolée par le réveille-matin, qu’elle faisait sa toilette
+pour l’amour. Amour qui exigeait seulement de chacun de nous deux qu’il
+vît lever le soleil. J’allais par des rues où seuls les laitiers étaient
+éveillés, où il n’y avait à taquiner que les mamelles de la ville
+endormie, où tous les appartements qui contiennent des psychologues, des
+industriels, des actrices, avaient leurs volets fermés, contenaient des
+morts. Cette marche à crémaillère vers leurs amantes qui mène d’habitude
+les amants par des boutiques d’antiquaires, de perles ou de livres
+rares, je l’accomplissais tous les jours par des rues à magasins fermés,
+tous les jours par un dimanche. C’était la seule heure où l’on entende
+les cloches sonner dans Paris. Le soleil seul se distribuait sur les
+devantures closes comme la seule denrée, le seul vêtement, la seule
+antiquité à vendre. J’achetais tout sans concurrence. Cette force de la
+première heure que le jockey emploie à monter son cheval le plus rétif,
+le bûcheron à abattre le plus gros chêne, seul dans Paris j’étais assez
+heureux pour l’employer à l’amour. Je traversais le pont de la Concorde,
+j’étais arrivé. Personne n’a eu à franchir un pont plus bref entre le
+dernier de ses rêves et son amie. Elle débarquait au métro des
+Champs-Élysées, la station à cette heure aussi la plus select, presque
+réservée aux maçons et aux plâtriers dont elle portait parfois le plâtre
+sur sa robe, son seul fard. Je lui pardonnais de s’être laissée
+effleurer par le travail. Nous nous étreignions non pas dans
+l’atmosphère de la Bourse, dans les relents du change, des courses, dans
+les nouvelles d’un jour déjà gâté pour les hommes qu’annoncent le
+_Temps_ et _l’Intransigeant_, mais dans les grandes lumières nouvelles
+qu’apporte le matin, tremblement de terre au Japon, révolution au
+Brésil, ou naufrages de cuirassés. Une nuit d’une heure se ranimait pour
+nous, bâtie de tout ce que l’aurore et le soleil pouvaient offrir de
+plus éclatant. Nous étions à jeun. Nous n’avions vu personne. Nous
+n’avions parlé qu’à des hommes qui plus qu’employés de Paris et
+serviteurs du Conseil municipal étaient les fonctionnaires de la terre
+même, les arroseurs, les jardiniers. Nous tirions les rideaux, nous
+fermions les yeux, nous plongions de toute notre âme dans cette nuit que
+nous rattrapions dans le passé!... Neuf heures sonnaient. Il fallait
+partir. Au lieu de se dissoudre dans les frivolités du soir, dans le
+sommeil, dans le luxe, l’amour pour nous s’épanouissait sur des êtres
+travailleurs et vivants, et toute notre journée en était satisfaite.
+Nous étions les deux seuls humains dans Paris déchargés de son souci,
+lourds de sa grâce. La liberté morale allait abonder pour nous dans les
+tramways et les restaurants. Nous redescendions dans cette foule active
+et jeune née de notre étreinte. Pas une jeune fille avec son cartable,
+pas un élève partant pour Condorcet qui ne nous en parût le fruit. Nous
+avions enfanté des pompiers, une bouquetière, un cycliste bossu... Nous
+nous quittions. Elle me laissait soudain devant la matinée ensoleillée,
+avec la pudeur et la modestie d’une jeune et tendre appareilleuse, se
+retirant devant cette journée comme devant la fille qu’elle m’avait
+amenée. Elle ne se retournait pas, elle ne voulait rien voir. Jamais
+femme ne comprit mieux le rôle de la femme. Elle m’amenait pour une
+étreinte solitaire l’amertume dans toute sa complaisance, la joie dans
+toute sa soumission, et toute la postérité qu’on peut avoir de ces
+filles, je les avais dans l’heure. On ne lui connaissait pas d’amant. On
+ne me connaissait pas de maîtresse. Nous échappions à tous les regards,
+roulés dans l’aurore.
+
+C’était Rebendart qui inaugurait le monument. Rebendart, avocat, ancien
+Ministre des Travaux publics, hier Président de la Chambre, depuis un
+mois Ministre de la Justice, poursuivait de sa haine mon père, qui avait
+été avec lui plénipotentiaire au Traité de Versailles. Mais, sans parler
+même de cette querelle, je souffrais, dès que j’avais à penser à
+Rebendart. Je l’entendais si souvent dans ses discours répéter qu’il
+personnifiait la France, je lisais dans tant de journaux que Rebendart
+était le symbole des Français, que des doutes m’avaient pris sur mon
+pays. Mon pays était donc cette nation où il n’était d’échos que pour la
+voix des avocats! Les avocats de mon pays étaient donc ces hommes au
+visage toujours tourné vers le passé, au veston plus couvert de
+pellicules que Loth après qu’il eut étreint sa femme changée en sel
+gemme, son passé aussi à lui, et qui déplaçaient la nuit, du côté du
+Rhin et même dans les âmes des Français, les bornes mitoyennes. Le champ
+de l’hypocrisie, de la mauvaise humeur croissait à Rebendart, dans tous
+les corps constitués français, dans les Conseils généraux, dans les
+maisons de passe, dans les cœurs d’enfants à l’école. Tous les
+dimanches, au-dessous d’un de ces soldats en fonte plus malléable que
+lui-même, inaugurant son monument hebdomadaire aux morts, feignant de
+croire que les tués s’étaient simplement retirés à l’écart pour
+délibérer sur les sommes dues par l’Allemagne, il exerçait son chantage
+sur ce jury silencieux dont il invoquait le silence. Les morts de mon
+pays étaient donc rassemblés par communes, pour une conscription
+d’huissiers, et se chicanaient aux Enfers avec les tués allemands. Il
+était effroyable de penser comment Rebendart, qui, pendant son passage
+aux Travaux publics, avait tenu à descendre dans les mines d’Anzin en
+plein travail, dans les mines de Lens en réparation, dans les mines de
+Courrières inondées, se représentait les Enfers, et le repos éternel, et
+l’arrivée au gué des fantômes, et le repêchage par Caron de l’ombre
+bousculée jetée par-dessus bord. Alors, au nom de ces morts réunis à
+cette minute même en longs brouillards, ou en massifs ombreux, ou en
+ruisseaux incolores, il faisait l’éloge de la clarté, de notre système
+numéraire, du latin, dans une langue faussement précise, adipeuse,
+acariâtre, qui laissait regretter le langage radical-socialiste dont les
+termes les plus simples sont le mot _sublime_ et le mot _éperdu_. Quand
+le soleil rayonnait, tout ce que le printemps ou l’été pouvaient obtenir
+de lui, c’était qu’il lâchât dans sa harangue des féminins pluriels. Les
+Réalités, les Probabilités directrices, les Directives, s’y
+rencontraient alors avec mille caresses, et ce saphisme des abstractions
+les plus bureaucratiques le comblait de volupté. Adossé aux marbres de
+Bartholomé, marbres plus froids que jamais ne l’a été cadavre, porté à
+sa plus haute température par leur contact, la mort de tous ces Français
+était pour Rebendart ce qu’était une mort dans une famille, ce qu’avait
+été pour lui, en dépit de toute sa souffrance, la mort de son père et la
+mort de son fils: une querelle d’héritage. La guerre? On n’a pas tous
+les jours, pour justifier à ses propres yeux le plus détestable des
+caractères politiques, une pareille excuse! Mais je n’oubliais pas que
+même dans la paix, même dans ses discours de jeunesse, le ton était déjà
+aigre, et quand il inaugurait alors des expositions, des monuments à nos
+grands hommes, on percevait déjà dans sa harangue un soupçon de
+réclamation vis-à-vis de l’Europe, comme si l’Europe nous devait des
+réparations parce que nous avions produit Pasteur, le pont Alexandre, ou
+Jeanne d’Arc.
+
+Dans la cour du Lycée, la cérémonie commençait. Le censeur, dans le même
+costume de deuil dont il était revêtu jadis pour les accueillir au lycée
+et pour les fêtes, dévoilait la plaque où les noms des élèves morts pour
+la patrie étaient gravés en noir, la gravure d’or restant réservée sur
+les plaques voisines aux lauréats de dissertation. A part Charles Péguy,
+Émile Clermont, Pergaud, et quelques aînés, j’avais connu tous ces
+camarades qui, aujourd’hui, rangés par lettre alphabétique, allaient à
+la fois à l’oubli et à la gloire dans l’ordre de l’entrée aux concours
+généraux. Le censeur lisait lentement ces noms qu’il n’avait lus
+jusqu’ici qu’en les accompagnant d’une note de travail ou de conduite.
+Il s’appliquait à ne pas prononcer, comme dans sa lecture des places de
+composition, les derniers noms avec un mépris croissant. Il se disait
+que c’était la seule composition de sa vie où il n’y eût que des
+premiers. C’était cent un morts ex-æquo. Il s’étonnait surtout de sentir
+que ce qui déterminait au nom de certains élèves son émotion, ce n’était
+pas la mémoire qu’il avait du nombre de leurs prix ou de leurs retenues,
+mais bien des souvenirs qu’il ne croyait pas contenir, celui de la
+couleur de leurs yeux, de leurs chevelures, le dessin de leurs lèvres.
+Tous ces morts lui laissaient soudain, à lui si dédaigneux et si empêtré
+de ce qui n’était pas les classes et l’étude, leurs apanages humains,
+celui-là son nez à la Roxelane, celui-là ses oreilles pointues, celui-là
+cette cravate inusable, bien connue du lycée entier, qu’il avait portée
+de la quatrième à la philosophie. Toute une chair palpitante et fraîche,
+des cheveux blonds et bruns naissaient pour lui, pour la première fois,
+sur ces élèves, ces fantômes. Mais il sut se reprendre. Par bonheur, il
+avait descendu de sa chambre les prix qu’on n’avait pas eu le temps de
+distribuer en juillet 1914, il les remit aux familles privilégiées et la
+hiérarchie des morts se rétablit peu à peu en lui dans le seul ordre
+admissible, car l’un des tués avait huit prix. Il s’aperçut que la
+plupart des livres étaient signés d’auteurs vivants. Il en eut honte.
+Mais déjà on dévoilait la plaque, et je vis là-haut, de la lettre D à la
+lettre E, ceux qui m’encadraient dans les examens, qui ne m’avaient pas
+protégé du brave Lintilhac et du terrible Gazier, mais qui m’avaient
+protégé de la mort. C’est alors que la foule des mères et des pères
+s’inclina plus encore, comme devant un cadavre suprême, et que parut
+Rebendart. Il n’y avait ni estrade, ni marche. Il se mit à parler du
+plancher même. Il semblait vraiment cette fois jailli du caveau. Il
+parla, dit-il, au nom de ces jeunes hommes... Et il mentit. Car, de ces
+morts-là, je savais ce que chacun pensait, ce que chacun aurait dit à sa
+place. J’avais entendu les dernières phrases de plusieurs d’entre eux,
+tués près de moi. J’avais partagé le dernier menu de quelques autres, le
+pain, le vin rouge, le saucisson qui avaient été leur cène. Je
+connaissais leurs dernières lettres, dont chacune d’ailleurs, tant elle
+éclatait de désir, aurait pu être la première d’une existence
+étincelante et longue. Je savais ceux qui avaient tué des ennemis, qui
+s’étaient fait précéder dans la mort par l’ombre d’un uhlan ou d’un
+chasseur de la garde, ceux qui étaient morts vierges, ceux pour qui la
+guerre avait été le combat contre un adversaire théorique, qu’ils
+n’avaient jamais vu, jamais saisi, et qui étaient morts les mains pures
+un de ces jours où les théories deviennent pesantes et mortelles, où les
+veines, les crânes, nous semblaient éclater moins sous des obus que sous
+la pression du sort. Je savais que tous s’étaient précipités dans la
+guerre, non par un élan de haine, mais avec la joie de se réconcilier
+avec le devoir, avec la lutte, avec cet idiot de censeur, avec
+eux-mêmes. Ils s’y étaient jetés, en ce début d’août, comme dans des
+vacances, non seulement à l’année scolaire, mais vacances aussi au
+siècle, à la vie. S’ils avaient eu la permission aujourd’hui d’exprimer
+un regret, cela eût été peut-être de n’avoir pas été délivrés, le mois,
+la semaine, le jour du moins qui précéda leur mort, du mal aux dents, de
+l’entérite, et aussi du général Antoine, qui interdisait les cache-nez.
+S’ils avaient daigné faire une réclamation posthume, c’eût été de
+n’avoir pas eu pendant la guerre des corps imperméables à la pluie,
+flottant sur les boues, marchant sur les eaux, frais sous la canicule,
+fournissant une ombre plus grande qu’eux-mêmes, l’été, dans les plaines
+sans arbres, et d’avoir eu le général Dollot, qui les forçait à
+boutonner les cols de capotes en Août. Le créateur et deux généraux,
+voilà ceux dont ils eussent parlé aujourd’hui à leurs familles, en
+souriant, en les excusant, et non point ainsi que Rebendart le faisait
+en leur nom, des ennemis héréditaires... La mort seule est héréditaire,
+et encore il suffisait, comme eux, pour la narguer, de mourir sans
+postérité. Pas un seul orphelin devant ce monument aux morts. Que de
+futures morts n’épargne pas la mort d’un collégien! Voilà ce que
+disaient tous ces tués que je connaissais. Ils me disaient aussi, car
+beaucoup étaient fils de fonctionnaires, qu’ils auraient aimé revoir
+Rodez, Le Puy, que le Maroc est si beau, son air si pur, et celui qui
+n’avait jamais eu le temps ou l’occasion de lire la _Chartreuse de
+Parme_ me demandait de me recueillir et de la lui résumer, autant que
+possible, en un mot... Pas de phrases avec les morts. Un mot, un mot
+crié de toute ma force, de tout mon être, dans un paysage sonore, voilà
+tout ce qu’ils réclamaient, tout ce qu’ils pouvaient entendre! De sorte
+que Rebendart me semblait prêcher la haine, la hargne et l’amertume au
+nom des trois seuls élèves que je n’avais point connus, au nom de
+Pergaud, qui aimait chez les bêtes jusqu’aux blaireaux et aux martres
+sanguicruelles, de Clermont, qui aimait jusqu’aux âmes intraitables et
+aux cœurs homicides, de Péguy, qui aimait tout, exactement tout; et son
+discours était un blasphème. Quand, sollicité par le proviseur, il passa
+serrer les mains des élèves décorés au front, et qu’il me tendit sa main
+droite, cette main, disait-on, qui allait signer l’ordre d’arrêt de mon
+père, je mis mes deux mains derrière mon dos. Il me prit pour un mutilé
+et me salua.
+
+Je vis alors que deux personnes de son entourage avaient remarqué mon
+geste, Madame Georges Rebendart et Emmanuel Moïse.
+
+Mme Georges Rebendart était la veuve du fils de Rebendart, avocat
+général, mort de phtisie. Elle habitait avec son beau-père. C’était une
+femme de vingt-cinq ans, grande, fine, qui avait sous la lumière la plus
+ingrate ce masque de velours et d’ombre que les photographes, à force de
+lampes voilées, de rideaux et de poudre spéciale, amènent pour un quart
+de seconde sur le visage des actrices et des Américaines. Des bras d’une
+belle envergure, qu’elle aimait écarter, dans une sorte de bâillement de
+son âme. C’était le gibet idéal pour crucifier des hérons, des cygnes.
+Des traits fins, mais qui semblaient avoir réclamé chacun un ouvrier
+immense, les sourcils, arqués et emmêlés dans un de ces dessins parfaits
+qu’ont les algues minuscules après la tempête, sourcils pour lesquels il
+avait fallu l’océan. Mariée au sortir de la pension qui l’avait lâchée
+en robe noire et montante, elle ne supportait plus le soir, par une
+transsubstantiation exempte d’ailleurs de toute coquetterie, que deux
+couleurs, l’argent et l’or, et se couvrait de bijoux. A table, devant
+elle, sur une nappe intacte, au lieu d’égrener des miettes, elle avait
+distribué en dix minutes des barrettes, des boîtes en or, des perles.
+Chacun de ses gestes était la simplicité même, mais déposait un diamant.
+Que dire de ses regards, de ses inclinaisons de tête? Rien des femmes du
+monde politique, qui n’ont d’autre rançon au nez retroussé que
+l’embonpoint et les larges oreilles. Tous ses traits étaient arrondis
+par une pierre ponce divine, l’ensemble en était une sorte de signe de
+l’infini, une coccinelle n’eût pas trouvé le moyen de s’élever de ce
+visage. Cette tête que toute femme aperçoit de très loin dans son
+miroir, les jours de passion ou d’orage, c’était celle de Mme Georges
+Rebendart vue de près, par un beau soleil. A toutes les femmes elle
+donnait l’impression qu’il leur suffisait de vouloir pour que le drame
+ou l’angoisse passât dans leur propre vie. Les Ministresses de
+l’Agriculture ou des Colonies éprouvaient près d’elle de l’exaltation,
+celles des Postes et Télégraphes tressaillaient. Elle s’appelait Bella
+de Fontranges et venait de Bar-sur-Seine, où son père possédait, clos de
+murs, deux ou trois mille hectares. La Seine l’avait prise à sa plus
+haute pente, là où l’on flotte le bois, et débarquée doucement aux
+environs du Palais-Bourbon. Sa jumelle, Bellita, mariée elle aussi, la
+même année, à un député du parti de Rebendart, était quelque peu écartée
+de la maison depuis le soir où Bella, un jour de migraine, avait prié
+Rebendart de conduire sa sœur à sa place au dîner des avocats. Toutes
+ces plaisanteries de jumelles qui avaient doublé et égayé leur jeunesse,
+Rebendart les avait écartées de Bella, et--il avait ce talent d’ailleurs
+envers tous les humains,--il l’avait séparée de cette seconde image, de
+ce reflet. Assez indifférente à l’activité des hommes, Bella ne chercha
+d’ailleurs jamais à comprendre ce qu’était le métier d’avocat, ni les
+occupations de son mari. Longtemps elle crut, quand Georges Rebendart
+lui disait qu’il allait au Palais, qu’il partait pour Versailles, voir
+les jardins.
+
+Emmanuel Moïse me rattrapa et tint à me présenter.
+
+--Philippe Dubardeau, dit-il à Bella.
+
+Bella me regarda. Je soutins son regard. Elle salua en baissant les
+yeux. Je vis d’elle le seul coin de chair qui fût fatigué, qui portât
+trace de la vie, ses paupières. Elle devina ma pensée, ouvrit grands les
+yeux, me montra par vengeance deux prunelles dont l’éclat faisait
+paraître meurtri le jour lui-même et partit, me laissant avec Moïse.
+Elle était pâle, je l’étais aussi. Moïse nous regardait avec étonnement,
+se demandant à quelle sorte de scène, à quel coup de foudre il
+assistait.
+
+Je voyais souvent Moïse, directeur de la Banque de change la plus
+puissante de l’Europe, mais je le voyais d’habitude tout nu. Chaque
+matin, vers dix heures, à la piscine du Sporting, j’étais à peu près sûr
+de le trouver la pointe de ses pieds réunis, les bras mollement écartés.
+Il attendait parfois une minute entière ainsi planté sur cette croix
+invisible qui reste pour moi la toise de ceux de sa race, avant un
+plongeon qu’au fond il détestait. Le baigneur voulait lui lever et
+tendre les bras. Il résistait à ces suggestions jansénistes. C’était un
+crucifié gras, nourri de ce que notre cuisine a de plus riche en carbone
+et en azote. Un crucifié fumant, sur cette croix même, un cigare de
+géant auquel il pensait soudain et qu’il faisait cueillir de sa bouche
+par le baigneur. Enfin, d’un élan qu’il croyait vigoureux, mais qui
+n’était que désespéré, au lieu de plonger, il se laissait choir en
+rasant la paroi, se trouvait pris juste entre l’eau et le ciment de la
+piscine, et désormais s’abandonnait sans plus lutter non à ce sport,
+mais à cet accident. Du banquier le plus arrogant de la terre
+reparaissait seulement, au-dessus d’un corps irréel que se disputaient
+les reflets et les biseaux, une tête étonnamment précise, mais
+contractée d’épouvante, la tête qu’il n’avait pas encore eu l’occasion
+dans sa carrière heureuse de hisser pour les pogroms, la prison ou la
+banqueroute. Respectant l’échange réglé par Dieu et en vertu duquel les
+crocodiles, à cette première heure ensoleillée, quittaient les fleuves
+pour la terre, un quart d’heure Moïse restait là, fumant par bouffées
+son cigare que le baigneur accroupi se fatiguait à donner et à
+reprendre, et que les plus illustres représentants de l’aristocratie et
+de la banque françaises tentaient d’éteindre en quittant brusquement à
+sa hauteur le crawl pour la nage en caniche. Mais c’est placidement, à
+ce pilori, qu’il recevait les lazzi et les injures des Montmorency, des
+Mirabaud et des Murat. Autant, dès qu’il avait repris pied sur la
+porcelaine, il redevenait brutal et sarcastique, autant il employait
+alors à leur répondre de douceur, de politesse. Tout ce qu’il a eu à
+exprimer d’aimable au cours de sa vie, c’est dans la piscine qu’il s’y
+sentit contraint, dans ce fragment de déluge conservé entre des dalles
+art nouveau, où la superstition le plongeait chaque jour. Jamais le vrai
+petit Moïse, au sortir du Nil, ne délia les bras des suivantes de la
+Pharaonne avec plus de douceur qu’Emmanuel Moïse dans l’eau amenée pour
+lui de l’Avre à la Concorde, l’étreinte impromptue de Maginot ou de
+Trévise. Mon père était le seul être dont il prononçât le nom dans les
+deux éléments avec la même crainte et la même sympathie... Je dois dire
+que l’épreuve du feu n’avait jamais été tentée.
+
+Ce fut justement de mon père qu’il me parla.
+
+--Cher Philippe, dit-il, en me tendant cette main qu’il avait toujours
+mouillée excepté juste au sortir de l’eau, vous ne verrez plus Enaldo me
+chasser tous les matins de la piscine. Il est mort. On le descend à
+cette heure dans un solide élément. Voilà morts mes deux derniers
+ennemis mortels, Porto-Pereire l’an dernier, Enaldo hier, tous deux de
+notre section portugaise, les descendants, vous savez, de ceux qui n’ont
+pas voté la mort du Christ. Ils avaient voté la mienne. Vous me voyez
+tout joyeux. Je ne peux donc vous blâmer d’avoir refusé de serrer la
+main de Rebendart. D’autant qu’il est résolu, je le sais, à continuer
+ses attaques contre votre père...
+
+Nous étions place des Pyramides. D’un taxi qu’elle arrêta soudain, une
+jeune femme fit signe à un second taxi, descendit du premier à la hâte,
+paya sans réclamer sa monnaie, sauta dans le second, et disparut. Nous
+venions d’assister au relais d’une âme agitée, d’une kleptomane
+poursuivie, d’une adultère surveillée. C’était le dernier changement de
+pied de la biche, avant qu’elle soit atteinte et verse d’abondantes
+larmes. Moïse, qui aimait les femmes, fut pris d’une tendresse dont mon
+père profita.
+
+--J’aime votre père, me dit-il. Sur le marbre de votre aïeul, au
+Panthéon, j’ai lu gravé le vers de Dante: Lumière intellectuelle pleine
+d’amour! Chaque membre de votre famille m’inspire une variante à cette
+phrase, votre père: lumière politique pleine d’affection! votre oncle le
+botaniste: lumière physiologique pleine de caresse! et jusqu’à votre
+cousin le géologue: lumière minérale pleine d’humanité! J’adore cette
+lampe humaine que porte chaque membre de votre famille, et qui dore et
+éclaire la lumière du jour, cette lampe de mineur avec laquelle ils
+descendent dans la vérité et son éclat. Lorsqu’un des vôtres arrive au
+pouvoir, c’est signe de richesse, c’est signe que la France a son plein
+d’huile, d’amitié et de raison. Dites à votre père qu’il compte sur moi
+contre Rebendart. Car Rebendart s’entêtera dans son idée de lutte. Le
+pouvoir le flatte moins que le commandement et sa publicité. Il est de
+ces généraux qui lisent leur victoire, non la veille dans les étoiles,
+mais le lendemain dans les journaux. Il veut une sentence accolée à
+votre nom, un acte judiciaire, pour que tous apprennent qu’il peut y
+avoir faillite dans la maison qui tient en gros la science, la raison et
+l’humanité. Votre grand-père, votre aïeul sont au Panthéon? Rebendart
+est homme à tirer vengeance des grands hommes. J’ai eu la semaine
+dernière l’idée d’écrire un parallèle entre votre père et Rebendart. Le
+parallèle est un exercice de style que j’ai pratiqué dès l’enfance dans
+tous les pays, et qui m’a singulièrement aiguisé les idées ou facilité
+le travail. Vous ne sauriez croire, autant la prosopopée est inutile
+pour le commerce, les finances, et même pour le raffinement de la
+culture, combien le parallèle, vous usant également l’âme et le jugement
+des deux côtés, arrive à rendre sensibles ces deux appareils. Essayez.
+Écrivez le parallèle, puisqu’il est de votre âge, entre une femme brune
+et une femme blonde, et vous me direz si vous n’arrivez pas à une
+décision pour l’emploi de votre journée, ou même de votre vie. En ce qui
+me concerne, aussitôt après avoir écrit sur le paquebot qui m’amenait à
+Casablanca, le parallèle entre Abd el Aziz et Moulai Hafid, j’ai conçu
+mon plan et obtenu la concession des phosphates. Le soir du jour où, en
+Palestine, j’ai fait le parallèle du commissaire français et de lord
+Allenby, j’ai vendu pour mon bonheur ma banque de Jaffa. A Marseille,
+l’inspiration en affaires ne m’a pas quitté du jour où j’ai comparé en
+deux pages les Vlasto et les Charles-Roux. Depuis le jour où Kabbine,
+mon rabbin, me dicta le parallèle du Dieu des Juifs et du Dieu des
+chrétiens, ainsi j’ai fait lutter, pour chaque triomphe de ma firme, un
+ange noir et un ange d’argent.
+
+Je le priai de me lire sa comparaison de Rebendart et de mon père.
+
+--Non, dit-il, vous vous moqueriez. J’ai malheureusement gardé de
+l’Orient, quand j’écris, un style fleuri. J’ai dû renoncer à rédiger les
+comptes rendus des conseils d’administration, car il y courait, sous ma
+plume, un murmure de peupliers et d’eaux douces qui les rendait
+ridicules. D’ailleurs ce parallèle-là est vraiment trop facile. Votre
+père croit aimer les forts et il aime les faibles. Il est rude aux
+positions établies. S’il aime César, Napoléon, Jules Ferry, c’est par
+pitié pour les imperfections que comportait leur génie. Il aime le
+passe-droit qui venge un être condamné pour la vie à la médiocrité. Il
+traite les hommes comme les milliardaires aiment traiter les femmes, en
+leur permettant par faveur spéciale de s’élever au-dessus de la vie. Là
+où il commande fleurit une cinquième saison qui donne des prunes au
+pommier, des framboises au chêne... Voilà que je m’égare... Rebendart,
+lui, croit mépriser les forts et il méprise les faibles.
+
+--Qui l’emportera? demandais-je.
+
+--Le plus fort, dit-il. Mais quel est-il? Sur ce point, les avis
+diffèrent.
+
+Nous étions arrivés à sa banque. C’était place Vendôme, centre du monde.
+Des femmes poudrées avec la poudre du matin, avec la jeunesse du fard,
+passaient dans des taxis dont aucune ne changeait. C’était une abondance
+de femmes fidèles, de femmes non voleuses, d’épouses non poursuivies.
+Moïse disparut dans sa porte cochère, seul visiteur que le portier eût
+ordre de ne pas saluer et parût ne pas reconnaître. Je savourais ces
+boutiques ouvertes, ce ciel gris-bleu, ce cœur de Paris qui n’est
+vraiment comestible qu’après la première gelée. Il me semblait enfin que
+l’hiver écoulé avait dans Paris dissocié cette armée de débauche où
+s’étaient inscrites, pour cinq ans, durée aussi de la guerre, les
+classes les plus jeunes du sexe fort et toutes les classes, même les
+plus anciennes, du sexe faible. Toutes ces jolies femmes qui circulaient
+seules me paraissaient libérées de cet engagement global. Tout ce qui
+était jeune et hardi revenait enfin à un amour ou à un vice
+individuel--et ne l’exerçaient plus en commun que ceux qui gagnaient à
+la communauté. C’était enfin la Classe, pour pas mal de vertus ou de
+péchés! De même que chaque homme était maintenant courageux pour son
+propre compte, pour son seul compte, chacune de ces Parisiennes était
+belle, depuis quelques jours, à ses risques et périls. L’honneur ancien
+se réinstallait dans les foyers sous la forme de l’affection ou du
+classique adultère.
+
+Je pensais à Bella Rebendart, à son sursaut quand elle avait appris qui
+j’étais. Car cette amie de l’aurore, c’était elle, et je lui avais caché
+jusqu’ici mon véritable nom.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+La famille de Rebendart ne le cédait pas à la nôtre en vitalité. Elle
+avait fourni à la France depuis deux siècles un nombre respectable de
+hauts fonctionnaires, de présidents du Conseil et de grands bâtonniers.
+Alors que ma famille se plaisait sur les points magiques où les métaux
+s’allient, où les nations s’unissent, et prétendait ignorer le mal en
+dépit de la réalité comme elle ignorait la pluie ou la neige, le jour
+d’une excursion une fois décidé, les Rebendart, tous avocats, avaient
+choisi pour atmosphère le criminel et le contentieux de la France. Le
+même nombre de Rebendart et de Dubardeau étaient dressés en bronze sur
+les places françaises, le même nombre de rues et de champs de foire
+étaient baptisés à leur nom. Mais les Dubardeau, bien que liés dans le
+souvenir des générations au venin qu’ils avaient vaincu, au gaz qu’ils
+avaient domestiqué, à la doctrine qu’ils avaient libérée,
+personnifiaient beaucoup moins aux yeux des municipalités et des classes
+bourgeoises la justice et l’intégrité que les Rebendart, dont le nom
+évoquait presque uniquement les causes criminelles qu’ils avaient
+défendues, de Mme Lafargue à Ravachol et à Landru. De chacun de leurs
+mariages avec le crime ou la banqueroute la plus frauduleuse du siècle,
+dans ces sacs où ils s’attachaient à des empoisonneuses ou des traîtres,
+les Rebendart engendraient une vénération sans limites pour leur
+honnêteté et leur respect des lois. Je connaissais la famille Rebendart.
+Je l’avais observée tout l’été précédent, dans son berceau même, à Ervy,
+en Champagne, où j’avais suivi l’oncle Jacques à la recherche d’une
+musaraigne et où je m’occupais à peindre des fresques dans l’église. Le
+parc de ma pension n’était séparé que par un buisson vivace du jardin
+Rebendart et je pus voir à travers chaque floraison, clématite, rose,
+jasmin, les parents de notre ennemi. Les moissons se firent. Je sus ce
+qu’étaient les Rebendart dans le jugement des moissonneurs, des faneurs,
+des betteraviers, et enfin, jugement suprême, des vignerons. La chasse
+fut ouverte. Je sus ce que pensaient des Rebendart les chasseurs qui ont
+des permis, puis les braconniers. Ce prisme est nécessaire à la campagne
+pour bien connaître une famille. Leur maison semblait apportée en bloc
+du Vésinet: elle ressemblait à notre maison d’Argenton, avec la
+différence que les enjolivements apportés à la nôtre par des
+quincailliers ou des bistrots, l’avaient été, avec moins de goût encore,
+par des présidents de Cour ou des présidents de la Chambre. Dans les
+massifs encadrés d’iris taillés en brosse, le géranium, le zinnia, le
+bégonia distillaient en l’air le plus plat des arômes de la Champagne.
+C’était pour les Rebendart ces fleurs de zinc qui symbolisaient la
+famille, le repos, même la campagne, et il ne leur venait pas plus à
+l’esprit d’y ajouter l’héliotrope ou le fuchsia, que de trouver à la
+virginité et à la gloire un autre emblème que la fleur d’orange et le
+laurier. Si j’en jugeais par ce que je voyais et entendais, les formes
+étaient évidemment autrement respectées chez les Rebendart que chez
+nous. Le rituel de la famille française y régnait dans sa minutie. Il y
+avait une façon particulière d’aborder chaque Rebendart, des gestes
+particuliers pour chacun, presque une langue spéciale. Leur tribu
+semblait composée, au moral comme au physique, d’êtres prodigieusement
+différents, et, au cours d’un simple déjeuner en plein air, je
+distinguais un protocole plus délicat que celui d’aucune cour d’Europe.
+La conversation comportait autant de fausses intonations qu’une
+représentation de Tartuffe à la Comédie-Française. Il fallait aiguiser
+sa voix quand on parlait à la cousine Claire, scander ironiquement les
+mots pour le beau-frère André, si bien que je regardais malgré moi leur
+assiette ou leur serviette pour voir si elle n’était pas de toile ou de
+porcelaine différentes. Protocole accepté évidemment depuis de longues
+années, depuis le jour où l’on avait surpris le père André un peu gris
+de vin des Riceys et la cousine Claire lisant _Nana_. Il y avait un ton
+de génération à génération cadette, des inflexions spéciales pour les
+ministres qui n’avaient pas eu de prix au collège, pour les vieillards
+ratés qui avaient obtenu des accessits au concours général. J’avais
+parfois l’impression qu’ils mangeaient des poulets de carton, du faux
+pain pour théâtres. Tandis que dans notre famille la vie en commun
+arrivait à amincir comme jamais elle n’a été amincie la cloison entre
+ses membres, à presque éteindre la différence d’âge entre les pères et
+les fils, elle consistait chez les Rebendart à maintenir les distances
+entre les autres et soi, entre soi et les autres, par des barres de fer.
+Rien n’était effacé sur le livre de famille des premiers jurons, des
+premiers écarts, des malentendus. On plongeait par le pied chaque enfant
+nouveau-né dans la mémoire.
+
+J’avais distingué d’ailleurs, avec l’aide des voisins, deux espèces de
+Rebendart, et la famille était moins bourgeoisement sublime ou médiocre
+que je ne le croyais au début. Au-dessous des Rebendart seuls connus à
+Paris et dans la vie publique, tous buveurs d’eau, tous intègres, tous
+intransigeants avec leur santé et leur travail, toujours de noir vêtus,
+n’arborant jamais aucune de leurs nombreuses décorations, mais portant
+avec arrogance au-dessus de leur robe, visibles à cent mètres, ces
+décorations intérieures qui s’appellent le devoir, l’intégrité,
+grand’croix du devoir, grands cordons du patriotisme, vivait à Ervy une
+troupe à peu près égale de Rebendart qui arboraient les palmes
+académiques, mais qui étaient prodigues, ivrognes ou débauchés. Tout est
+mobilisable dans une famille, jusqu’aux goîtreux, quand il s’agit, comme
+chez nous et chez pas mal d’autres, d’une marche vers la vérité. Mais
+chez les Rebendart il s’agissait d’une marche vers l’honneur, et cela
+comportait des traînards. Dans leur connaissance prodigieuse des procès
+modernes et antiques, toutes les recettes pour aviver, laver l’honneur
+d’une famille étaient utilisées par eux, y compris même les trucs de
+Brutus et de Régulus, et dès qu’un Rebendart de la seconde zone avait
+volé, déserté, ou violé, le Rebendart ministre venait lui-même au
+prétoire témoigner contre lui et publiquement le renier. Il est mieux vu
+d’abandonner un enfant au bagne qu’à l’Assistance. Cette vaniteuse
+humilité suffisait au jury qui acquittait largement. De sorte qu’une
+espèce d’impunité était octroyée en fin de compte à tous les Rebendart
+et que leurs écarts publics, vol, grivèlerie, ou exhibition, restaient
+des affaires et des fautes de famille. La Champagne s’était habituée à
+cette situation. Elle la dissimulait hypocritement à tout homme d’État
+étranger à la province qui venait y visiter les Rebendart, mais aussi
+les Rebendart vénérés exigeaient-ils des Rebendart parias qu’ils ne
+sortissent jamais de leur terre maternelle. Il leur était permis de
+s’enivrer à Troyes, à Châlons, à la rigueur à Vaucouleurs, mais la porte
+qu’avait utilisée Jeanne d’Arc et la part vierge des Rebendart leur
+était fermée. Ceux qui avaient voulu partir pour l’Amérique s’étaient vu
+refuser leur passeport. Il y a de quoi bourlinguer entre Reims et
+Romilly. De sorte que les Rebendart ministres n’avaient pour leur
+rappeler leurs vices que la Champagne, et leur splendeur le monde
+entier. Ce qu’ils exigeaient des membres faibles de leur famille, ils se
+l’imposaient d’ailleurs à eux-mêmes. En Champagne, ils se dévêtaient de
+leur toge, ils transigeaient. Athées au Parlement et à Paris, ils
+priaient à Ervy un abbé de surveiller l’éducation religieuse de leurs
+fils. Partisans des milices à partir de Provins, ils étaient à
+Sainte-Menehould pour les trois ans. Démocrates pour l’univers, ne
+pouvaient les visiter dans leur maison de campagne que les nobles et les
+bourgeois. Pour que leurs actes gouvernementaux, leur spectre politique
+parût pur et sans tache, ils acceptaient que la famille fût une
+garde-robe où ils reléguaient les défauts et les iniquités. Ainsi,
+au-dessous des nids d’hirondelle. Dès leur enfance, les jeunes Rebendart
+étaient pris dans cette antinomie hypocrite, cette pureté d’astre à
+Paris et cette compromission familiale à Ervy. Mais, dès qu’ils
+paraissaient saisir la situation et l’accepter, ils étaient placés par
+leurs parents au bas d’une carrière administrative et ils gravissaient
+les échelons, si hauts fussent-ils, avec la sûreté d’un funiculaire.
+Fils d’André Rebendart le pochard ou le voleur, de Rebendart le
+banqueroutier, ils exerçaient avec tyrannie leur rôle de juge ou
+d’inspecteur des finances, sachant en sûreté dans une Champagne étanche,
+condensé dans le petit réservoir fleury d’Ervy, salué même par les
+Ervésiens, tout ce que leur famille et leur caractère contenaient de
+déshonneur. Habitués à mépriser une partie des leurs, ils méprisaient
+l’humanité entière, et, par la voie lactée des fonctionnaires français,
+Lyon, Marseille, Lille et Bordeaux, sans effleurer jamais une ville de
+moins de deux cent mille habitants, sans effleurer jamais la solitude,
+directeurs de manufactures de tabacs qui ne fumaient jamais, directeurs
+de monopoles d’alcool qui ne buvaient pas, directeurs de l’assistance
+publique qui n’avaient jamais aimé, ils arrivaient à Paris jeunes encore
+et déjà implacables. La guerre, que l’on ne trompe pas, avait mis le
+front même entre les Rebendart purs et les Rebendart impurs. Mais elle
+n’arriva pas à les séparer. Ervy fut occupé par l’ennemi. Tout ce que
+pouvait mériter sous le joug étranger en injures, affronts, et
+souffrances, l’intégrité, l’ardeur, le patriotisme des Rebendart purs,
+tous d’ailleurs réfugiés à Bordeaux, les Rebendart maraudeurs, voleurs,
+et coureurs, tous en pays envahi, durent le supporter des Allemands. Ils
+subirent, uniquement à cause de leur nom éclatant, trois ans de prison,
+deux ans de famine, une heure de torture, qui furent naturellement par
+la France portés au compte de leurs parents célèbres, et quand le
+Rebendart ivrogne se rebiffant contre un feldwebel fut fusillé, le monde
+entier souscrivit, soulevé d’enthousiasme et d’émotion, à la statue de
+Rebendart le bâtonnier, mort d’hydropisie, que l’on aurait pu fondre en
+argent massif... Tant il est avantageux de placer ses défauts hors de
+soi, et de les faire un peu secouer par les armées bavaroises!
+
+Ce qui me frappait le plus, dans cette famille dont on pouvait étudier
+la trace depuis Henri II, c’était le manque d’artistes. La notion du
+devoir d’État et du travail d’État était si seule à éclairer leur
+cerveau que ceux pour lesquels elle était éteinte glissaient
+immédiatement à l’inceste et à la débauche, sans s’arrêter à ces
+intermédiaires que sont la peinture ou le modelage. Il n’arrive jamais
+aux Rebendart, comme à tant d’autres notaires ou avoués, de trouver leur
+nom gravé en signature par un aïeul ferronnier au coq du clocher
+renversé par l’orage. Même pas, dans le salon, d’aquarelles de famille.
+Leurs mains ne savaient caresser, ni la glaise, ni la pierre, ni le
+bronze, même pas leurs propres mains qu’ils portaient séparées comme si
+chacune appartenait à une des deux parties de la famille. On ne pouvait
+admirer dans la maison que les présents faits par la République aux
+divers Rebendart, Barbedienne plus grands que nature, comme à des
+dentistes surhumains. Les scènes de famille avaient lieu entre des
+murailles de Sèvres, et, à travers des potiches péniblement équilibrées,
+le ministre obtenait de son frère braconnier une réserve qu’il croyait
+due à son prestige et ne l’était qu’à tant de porcelaine. Ainsi, toutes
+les stations qui ont été placées entre la maison de nos pères et le
+Conseil d’État, et la Cour des Comptes, et le Conseil supérieur de la
+Défense Nationale, c’est-à-dire l’École des Beaux-Arts, l’Académie
+Julian, Bullier, n’existaient pas pour les Rebendart, et chacun n’avait
+vu qu’une femme nue, sa femme.
+
+La vraie grandeur de la famille Rebendart, celle qui justifiait
+l’admiration de la Champagne, ce n’étaient d’ailleurs pas ses hommes qui
+la lui valaient, c’étaient ses femmes. Les Rebendart, parvenus au point
+culminant de leur carrière, ne choisissaient pas leurs épouses, elles
+leur étaient imposées par la province reconnaissante. Si la République
+leur donnait Cornélie en bronze, Didon en porcelaine, la Champagne leur
+offrait des jeunes filles champenoises. On oublie trop que Domrémy est
+en Champagne. Le nom des Rebendart était tellement identique aux mots de
+devoir, de constance, d’honneur, que tous les usiniers ou vignerons se
+mobilisaient de Vitry à Lunéville, dès qu’un Rebendart manifestait le
+désir de se marier, pour découvrir et offrir une femme capable de vivre
+simplement avec d’aussi grands mots. Ce n’était pas toujours la plus
+laide. Ce n’était pas toujours non plus la cohabitation avec le Devoir,
+l’Honneur qui paraissait difficile à ces épouses; elles savaient y
+trouver des réserves de tendresse, d’indulgence, de lâcheté,... mais
+bien la vie avec un président au cœur sec. C’était le mari qui était
+froid comme un symbole, muet en famille comme le seraient les symboles,
+distant en affection comme eux, et les symboles au contraire
+s’attendrissaient, tenaient compagnie à l’épouse, devenaient près
+d’elles humains, lui facilitaient le sommeil et la promenade dans les
+bois. Pénible vie, qu’elles cherchaient pourtant à prendre sans
+amertume. Elles étaient heureuses que leurs maris se déclarassent
+publiquement à la Chambre contre le vote des femmes, ressentant cette
+injure comme le premier hommage rendu à leur puissance domestique, comme
+le premier soupçon de jalousie, comme la première caresse. Leur seule et
+involontaire vengeance était de mettre au jour, sur quatre fils, deux
+Rebendart romanichels et révoltés. On leur enlevait à douze ans les deux
+fils sages qu’elles avaient, elles-mêmes, en apprenant le premier manuel
+ou la première grammaire, lancés sur le chemin du droit constitutionnel,
+et on leur laissait pour la vie les deux cancres. Elles allaient
+rarement à Paris. Les Rebendart douairières habitaient une maison isolée
+au bord du lac, les Rebendart veuves un pavillon de chasse, éloigné de
+deux cents mètres, entouré d’un ruisseau. Sur leur plateau, dans leur
+jardin de bégonias, les Rebendart au pouvoir abandonnaient à leurs mères
+les saules et les eaux, croyant les rendre ainsi à l’oubli et à la
+solitude, ne les rendant qu’à la tendresse.
+
+Attiré par ces visages toujours souriants où la froideur des Rebendart
+avait seulement agi comme un décolorant, par leurs silhouettes nerveuses
+et fières, je m’étais fait présenter par le curé sous un faux nom, et
+j’étais venu les voir souvent, toujours à la tombée de la nuit, de peur
+que l’un des fils ou des neveux ne me reconnût. Je pénétrais chez ces
+vieilles dames par la poutre de l’écluse, ou en franchissant des haies
+de jasmin, quand le soleil déclinait, comme un amant. Ou bien j’arrivais
+chez elles par le ruisseau, dans lequel j’avais pêché les écrevisses
+pieds nus, sans laisser de trace. Tout l’été, elles s’amusèrent à
+m’attendre ainsi le soir, me croyant un jeune peintre ennemi de la
+société, avec les égards et la gratitude qu’une femme sait témoigner à
+l’homme qui vient la voir au milieu des sangliers et en nageant.
+J’arrivais toujours à point, comme on arrive dans toute vie réelle. Je
+les trouvais occupées à placer un meuble ou un objet de famille chassé
+de la demeure déjà comble du ministre par l’arrivée d’un présent
+officiel. C’était un rouet libéré par une jardinière en verre filé
+offerte par le roi de Serbie, une console Empire libérée par un Centaure
+en porcelaine de Bilbao offert par Alphonse XIII. Parfois je devais
+attendre sur mon écluse ou dans mon ruisseau, car c’était l’angélus, et
+je restais là, découvert, comme le paysan de Millet, mais les pieds dans
+l’eau. Elles étaient pieuses, l’une avec un peu d’enfantillage, l’autre
+plus gravement, chacune vouée depuis l’enfance à un patron, qui avait
+formé avec le mari le couple spirituel adoré d’elles, Rebendart le
+Légiste avec saint Antoine de Padoue, Rebendart le ministre du Commerce
+avec sainte Thérèse. Depuis la mort de leurs maris, elles goûtaient,
+sans se l’avouer, une paix profonde: c’est que la loi était morte avec
+ces avocats, c’est qu’aucun de leurs gestes, aucune des aventures de
+leur journée n’était plus réglée par la jurisprudence. Elles n’avaient
+plus de procès avec les chasseurs qui tiraient les poules d’eau, elles
+les menaçaient de leur canne. Quand un avion militaire se posait dans
+leur verger, elles n’avaient plus de procès avec l’autorité militaire,
+elles invitaient l’adjudant à dîner. Elles ne se doutaient pas qu’au
+terme du nombre légal d’années, conformément à ces lois faites par leurs
+maris morts, de veuves elles étaient devenues divorcées, divorcées de
+cœur et d’esprit. La preuve en est qu’elles aimaient maintenant tous les
+hommes. Elles aimaient les jardiniers, avec leurs mains qui prennent
+dans la terre, les écuyers de Sedan qui franchissaient les haies du parc
+avec leurs chevaux entiers. C’étaient les humains les plus polis avec
+les animaux, elles les aimaient. Elles aimaient les chemineaux avec
+leurs oreilles pointues, et ces plumes ou ces fétus dont sont pleines
+leurs vestes selon qu’ils viennent de coucher dans une étable ou dans
+une vraie chambre, les présidents des usines Wendel aux vestons toujours
+propres, toujours couchés dans la richesse..., et moi. Au début de ces
+nuits de Champagne si primitives, quand les cerfs brament dans le
+brouillard ou se taisent par la lune en se regardant au fond de l’étang,
+quand les fouines, les blaireaux, les renards avancent vers les
+poulaillers du pas différent de la mort, suivant, car je me guidais sur
+les saules, une ligne d’humidité qu’avait dédaignée le ruisseau et qui
+me faisait éternuer, je leur apportais tout ce que l’on peut apporter à
+des jeunes filles, des revues d’art, Francis Jammes, des cerises
+chocolatées. Elles m’accueillaient avec un regard sur mes poches,
+essuyaient sur moi le premier souffle de la rosée, me tiraient vers la
+cheminée, et faisaient flamber un feu de sarments qui allait évaporer de
+leur hôte des cartes postales de Vézelay, l’histoire d’Arthur Rimbaud,
+les mœurs des femmes de l’île Fidji, et un peu d’amour. Puis, toutes
+pâles malgré la flamme, blanches comme des cœurs de salade trop
+comprimés, elles goûtaient, croyant que c’était la conséquence et la
+récompense de leur veuvage, de leur âge extrême, aux premiers fruits de
+jeunesse. Je sus que Rebendart s’étonnait de voir allumées si tard les
+lumières de sa tante et de sa belle-sœur. C’est que le fils de ses
+ennemis arrivait chez elles, porteur de Verlaine, et contaminait
+d’extase toute la section de la famille Rebendart vouée à une mort
+prochaine. Quand je repartis pour Paris, je leur donnai, comme à des
+mannequins, mon adresse poste restante avec de fausses initiales. Elles
+me répondent fidèlement, à peine inquiètes de ce que je n’aie encore
+trouvé ni un appartement ni un nom.
+
+Un soir, elles m’attendaient. C’était la fête de l’une d’elles. J’étais
+en avance, et, mon bouquet à la main, je m’assis au haut de la colline
+sur le banc de famille. Je m’assis dans le sens qu’aucun Rebendart
+n’avait pris. J’avais la barre du dossier contre mon ventre. Je n’étais
+pas tourné vers l’Allemagne, vers le Rhin... Rebendart dans cette
+position, et cela eût signifié qu’il n’y avait plus d’ennemi
+héréditaire... Le soleil déclinait. Je suivais le soleil aussi loin vers
+l’Amérique qu’on le pouvait de ce pays. Je voyais le soleil affaibli se
+réserver dans son agonie pour tout ce qui est brillant de nature, les
+prunes violettes, le lac, comme un mourant réserve ses regards pour la
+petite cuiller, la veilleuse... puis mourir. Déjà la lumière du pavillon
+était éteinte, celle de la grande maison s’avivait. C’est que la veuve
+avait rejoint la grand’tante pour m’attendre et qu’on avait ouvert le
+lustre. Une lanterne contourna l’escalier. C’est qu’elles allaient à la
+cave. Car elles m’alléchaient comme de jeunes veuves savent allécher un
+beau jeune homme, en me promettant du Tokay, de la quiche. Sans me
+laisser une heure même de répit, la lune déjà m’attaquait du côté déjà
+vaincu par le soleil. Le ruisseau, décapé par places et tout obscur,
+brillait sous les saules et se plaquait d’argent. Les sapins que l’on
+plante ici autour des maisons bourgeoises comme autour d’une tombe
+bruissaient de ce langage également compréhensible aux vivants et aux
+morts, aux fonctionnaires en retraite et aux ombres. Maintenant, dans la
+cave, les vieilles dames courbées se penchaient sur les bouteilles, et,
+comme elles s’étaient courbées dans tous les grands actes de leur vie,
+auprès des berceaux, des lits de mort, des blessés, graves à cause de ce
+cœur ainsi suspendu, elles se croyaient graves à cause du Tokay. Je ne
+me lassais pas de suivre les allées et les venues de l’amitié, marquées
+dans cette nuit des feux obligatoires. Je pensais à mes vieilles amies
+avec tendresse. Je sentais sur moi tout l’âge, toute l’expérience dont
+je les avais déchargées. Ces feux-follets, c’étaient deux belles âmes
+vivantes, encore vivantes. Tous ces enthousiasmes périmés pour moi
+depuis le lycée, ce n’était pas sur mon fils que j’allais pour la
+première fois les raviver, mais sur des existences périmées dont ce
+serait le jeu suprême. J’apportais ce soir Shakespeare, qu’elles
+ignoraient. J’allais lâcher ce soir ces démons qui réclament le champ de
+toute une vie, Desdémone, Hamlet, et les autres, qui réclament
+égoïstement des âmes jeunes pour les martyriser, dans un tout petit
+domaine bordé par la mort. La poésie, qu’elles rencontraient pour la
+première fois, les ravissait. Tous ces gens, qui au lieu de faire des
+procès aux voisins, aux braconniers, à l’intendance, faisaient des
+procès en vers à la mer, à la nature, à la fortune, les ravissaient.
+C’était là la vraie formule de la jurisprudence. Cette attitude
+intransigeante ou folle des poètes vis-à-vis de ce qu’elles n’avaient
+pas connu, la pauvreté, la faim, le froid, la souffrance, les ravissait.
+La poésie venait saluer à leur dernier lustre ces nourrices d’avocats et
+de lutteurs. Desdémone, Hamlet, venaient jouer autour d’un avenir qui
+était la mort, et le soir, frissonnantes, sous la forme atténuée de la
+chouette ou de la hulotte, mes vieilles amies sentaient aussi toute
+l’escorte du mal et des vampires m’accompagner jusqu’à leur âme pure.
+
+Ce soir-là, j’étais en jaquette. Comme elles étaient passionnées
+d’étoffes et de vêtements, autre révélation, je m’amusais à m’habiller
+pour elles. Sans avoir jamais dans l’après-midi une occupation qui
+réclamât d’autre habit que mon sarrau de peintre, je leur montrai toute
+la garde-robe d’un jeune homme moderne en invoquant de faux prétextes.
+Je leur disais que j’avais joué au tennis, et elles admiraient mon
+costume de flanelle, mes chemises blanches faites pour le soleil et qui
+n’avaient sur elles que de la lune et de la rosée. Comme elles auraient
+aimé couvrir de ces couleurs leurs fils, auxquels les Rebendart
+n’avaient dès le baptême accordé que le noir! Je leur disais que j’avais
+eu un dîner à Troyes et j’arrivais en habit, impeccable devant ces
+vergers de pruniers, en habit pour les saules. Elles apprenaient que
+l’habit comporte une pochette, les Rebendart n’avaient pas de pochette.
+Tout geste qui rapproche la main du cœur, même pour prendre un mouchoir,
+ne leur était pas familier. Il fallait aussi expliquer le mécanisme qui
+relie les perles du plastron, la chaînette pour la montre, et jusqu’au
+bouton à bascule du col. Elles essayaient le secret. Cette science de la
+toilette masculine qu’ont si naturellement les mauvaises femmes, je la
+leur apportai enfin. Elles voyaient enfin sur un homme du linge souple,
+de la soie, il leur semblait que la vie s’était assouplie pour les
+hommes. Il leur semblait que la douceur s’était enfin posée sur les
+hommes. Elles caressaient mes cravates, mes cheveux. Je vins en costume
+d’atelier, je leur montrai sur moi les couleurs même, car mon sarrau
+était devenu une vraie palette. Elles y trouvaient la couleur des yeux
+de Rebendart, le président. Elles en étaient émues; il y avait donc eu
+de la couleur, la couleur des bleuets dans ce corps présidentiel!...
+Ainsi, rat d’hôtel multicolore, je poussais la barrière de leur domaine.
+Les chiens enfoncés dans ce premier sommeil qui vainc aussi les
+concierges, aboyaient peu. J’arrivais sans être aperçu ou deviné
+jusqu’au salon vitré où elles m’attendaient. Elles discutaient.
+J’entendais leurs voix. La tante morigénait la belle-sœur:--Non! le
+symbole de la fantaisie était Ariel et pas Caliban! Pourquoi? Parce
+qu’il en était ainsi. Non, le _Bateau Ivre_ n’était pas de Fernand
+Gregh. Pourquoi? Parce que Fernand Gregh n’avait pas corrompu sa
+jeunesse à Paris, parce qu’il n’était pas mort en Abyssinie! Comment, ce
+n’était pas exact?... Alors je poussais la porte et j’entrais, juge des
+mots, je retirais à Caliban cette royauté d’une minute sur la beauté et
+l’esprit, à Fernand Gregh les Illuminations... Mais, ce soir, une
+troisième voix s’insinuait entre leurs deux voix, une voix de femme
+aussi, mais un peu rauque, voilée jusqu’à l’étranglement, quelque amie
+d’enfance arrivée à l’improviste ou qu’elles avaient attirée dans ce
+guet-apens tendu aux environs de Reims aux vieilles âmes poétiques.
+Préparé à affronter une nouvelle incarnation de la vieillesse, avec
+l’attrait d’un nouveau cœur âgé et pathétique, je frappai...
+
+Vous devinez maintenant la raison de ce prologue, la justification de
+ces heures où je venais faire le mannequin de Doucet et de Shakespeare
+devant les dames Rebendart. Entre elles deux, assise sur ces sièges bas
+de peluche capitonnée qui isolent en France la bourgeoisie de la mort,
+assise à même la terre, les jambes demi-croisées, était une jeune femme.
+Il faisait chaud cette nuit-là. Cette femme avait les bras nus, une robe
+légère. Le Tokay qu’elle venait de déboucher était à côté d’elle. Elle
+était dorée par l’été, elle semblait sortie du flacon. Moi, qui avais
+prétexté une visite au président de la Cour de Nancy pour révéler la
+jaquette en drap pelucheux, je m’inclinai, avec mon chapeau de soie.
+C’est en tenue de mariage, un jonc d’or à la main gauche, que je lui
+tendis la main droite pour l’aider à se relever, comme pour lui faire
+passer un gué, et l’élan qu’elle prit fut si fort qu’elle tomba un peu
+sur moi, qu’elle tomba dans ma vie. Je crus d’abord que les deux
+vieilles dames n’avaient pu, comme tous ceux qui trouvent un trésor et
+le montrent justement au plus avare et au connaisseur, résister au désir
+de montrer à une jeune femme le consul spécial envoyé cet été auprès
+d’elles par les puissances de la littérature et de la mode. Je me
+trompais. C’était la bru du vieux Président Rebendart, absent pour
+quelques jours, qui descendait veiller chez ses tantes. Elle aussi fut
+surprise, car mes deux amies n’avaient même pas songé à lui dire que
+j’étais jeune. La soirée fut lourde, d’un sérieux que les vieilles dames
+attribuèrent l’une à la névralgie, l’autre à l’orage, et qui venait de
+la présence, simplement, de la jeunesse. Elles ne comprirent pas
+pourquoi je refusai, ce soir-là, d’être leur lecteur, et de leur
+expliquer Platon et Théocrite, ainsi que je devais le faire en une
+heure. Toutes ces fables, ces héros et héroïnes, ces écrivains qui se
+prêtaient complaisamment à moi quand j’étais seul avec elles pour un jeu
+anodin, se dérobèrent devant Bella. A sa vue je sentais toutes les
+fictions que d’habitude je lâchais sans danger dans cette salle,
+reprendre leur venin, leur vertu; et Bella d’ailleurs ne faisait rien
+qui pût animer la soirée. Elle ne dit pas un mot. L’homme le plus disert
+de France avait pour bru la femme la plus muette. Cette évaporation
+qu’est la parole n’arrivait pas à se produire sur elle, tant souterraine
+ou éloignée d’elle-même était sa pensée. Les bergers de Théocrite
+amorcés par mes vieilles amies fuyaient de toutes leurs sandales vers
+l’antiquité à la vue de ce beau visage moderne comme à la vue de la
+Méduse. Je me sentais, en plus de mon haut de forme, chargé ridiculement
+de leurs houlettes. Toute une cavalerie de Centaures ou d’Amazones que
+je m’étais habitué depuis un mois à rendre innocente, se trouvait
+soudain devant une vraie guerre, et ruait... Enfin, minuit sonna.
+J’accompagnai avec Bella la tante, puis j’accompagnai Bella elle-même
+jusqu’à la demeure sur la colline. Les quelques étoiles dont je sais le
+nom étaient derrière moi, la voie lactée allait de ma droite à ma
+gauche, nous prenions de toute évidence le ciel de biais. Ces habitudes
+que j’avais inconsciemment depuis mon enfance dans la nuit, qui
+m’orientaient toujours dans le même sens dès que paraissait la Grande
+Ourse, elles étaient détruites ou contrariées par cette marche. J’avais
+l’avenir dans mon dos, la ferveur sur ma droite, l’inconnu devant moi.
+Bella avait pris mon bras. Tout ce vocabulaire préparé sur mes lèvres
+pour la soirée de Théocrite, le cythise, le romarin, les peupliers
+légers, s’évanouissait à la vue de ces géraniums, de ces bégonias et je
+redescendais dans un domaine lourd. C’est ainsi que chaque fois que
+Rebendart allait parler chez les morts sa bru allait se taire chez les
+vivants.
+
+Rebendart s’absenta pour un voyage et je la revis chaque soir. Nous
+avions repris le langage à son commencement, nous nous disions
+maintenant bonjour, bonsoir. Nous désignions les bêtes par leur nom. Je
+crois que je l’aimais. S’il est des coups de foudre entre animaux, entre
+êtres qui ne savent ni se parler ni se toucher, c’est l’un d’eux qui
+s’était égaré sur nous, trompé par notre silence. Son corps, sa chair
+semblaient endormis, et il n’en venait que ces mots, ces soupirs, ces
+demi-chants qui échappent dans le sommeil. Il n’était pas un de ses
+mouvements qu’elle n’eût pu faire dans son lit. Elle semblait neuve, ne
+pas avoir eu d’enfance, être nouvellement créée, et tout l’artifice de
+notre vie sur cette terre était dénoncé à sa vue, les ennuis à la
+gravitation, la complication de la respiration humaine. Que Bella se
+tînt debout auprès de l’écluse semblait une opération merveilleusement
+dangereuse. Je ne me hasardais point à la toucher. Il faut vraiment ne
+pas savoir ce qu’est la rate, le foie, pour presser carrément contre soi
+une créature humaine. Je la sentais plongée dans une mer d’acides, de
+bases vénéneuses, dont il fallait notre chance pour nous tirer. Et
+encore, nous n’en avions pas pour si longtemps! Il est doux de revivre
+avec une femme les affres du premier homme, et de craindre sa résorption
+subite, sa cassure en deux, une fêlure soudaine de son front à son
+orteil. Pas d’épisode, pas de révélations dans notre amitié. Il ne nous
+arrivait jamais ces incidents qui marquent pour les âmes plus civilisées
+le début et la croissance des liaisons. Nous ne rencontrions jamais un
+mendiant qui discutait avec nous de l’existence de Dieu. Nous ne
+sauvions point une fillette de sa marâtre. Nous ne découvrions point au
+centre d’une ruine ogivale un lièvre blessé. La même cerise ne se trouva
+jamais à la fois sur nos lèvres. Au contraire, le monde s’aplanissait,
+se lissait autour de nous, et jamais une granulation dans nos pensées.
+Ignorants des secrets de ce pays, inconnus de lui, tout nous en était
+simplifié; nos promenades dans des champs célèbres cependant depuis
+Clovis ou Attila, n’étaient pour nous que des promenades dans la
+luzerne; au lieu de lever des sangliers ou des outardes, pourtant
+abondants, nous ne faisions partir sous nos pas que des moineaux et des
+poules. Nous avions une divination infaillible pour trouver des routes
+sans pittoresque, toutes celles qui sur la carte Michelin ne sont pas
+bordées de vert. Un instinct nous menait aux prairies plates, aux
+plaines de betteraves. La Champagne abdiquait devant Bella son
+pittoresque, sa sécheresse, son passé. Une sorte de Beauce fleurissait
+sous nos pas, prospère en après-midi vides, en soirées sans histoire.
+Pas d’averses brusques, plus d’orages. Jamais rien dans la nature ne se
+heurtait et ne nous provoquait. Nous avions nous-mêmes le moins possible
+de gestes, et tous ces contacts amenés électriquement entre des corps
+amoureux par un loup-cervier qui crache aux yeux de la jeune fille, par
+la corneille qui casse une noix, par le ramier saisi par la buse, nous
+n’avions pas à les subir. Aussi, les lendemains de nos promenades
+étaient sans regret, sans remords, sans malaise, une Beauce de
+satisfaction et de souvenirs. Je trouvais Bella toujours prête,
+n’accordant jamais une minute à sa toilette, élégante, mais portant des
+robes mises depuis mille ans, et si une ronce déchirait son bas, si une
+goutte tombait sur le foulard, elle ne s’en souciait pas plus que si le
+temps allait tout recoudre ou détacher. Elle voulut voir la fresque que
+je peignais à l’église, et s’appuya par mégarde au pilier que je
+peignais aussi. Autour de son corsage blanc resta marqué un sautoir
+rouge, le manteau entier de saint Martin, cette fois doublement
+généreux, mais elle ne dit rien. Elle revint avec cette fourragère de
+sang, évitant de la toucher comme une égratignure, guérie quand elle fut
+sèche. Nous nous arrêtions à des auberges. Je commandais sans la
+consulter du Byrrh cassis, du Picon grenadine, du Chambéry fraisette.
+Elle les buvait d’un trait, sans jamais questionner. Elle croyait que
+c’était le même liquide. Elle s’étonnait de trouver à chaque verre un
+goût différent. L’amitié d’habitude donne le même goût aux boissons.
+Elle avait par contre une mémoire de fourmi. Je lui fixais à la dernière
+minute des rendez-vous que je choisissais à la hâte et au hasard, le
+troisième noyer du champ, la cinquième écluse. Je me reprochais le
+lendemain d’avoir si vite indiqué le lieu de notre rencontre, je n’en
+étais plus sûr moi-même. Mais je trouvais toujours Bella au pied du vrai
+arbre ou au centre de la vraie écluse, en avance toujours sur l’heure,
+car elle n’avait pas de coquetterie, ne se trompant jamais sur l’essence
+des arbres ou sur le courant des ruisseaux, avertie par un sens
+particulier, par un don accordé aux femmes d’écureuil, mais rarement aux
+brus de présidents, de la différence entre vernis du Japon, catalpas, et
+châtaigniers. De sorte, quand je dus partir pour Paris, que nous
+n’avions d’autres souvenirs de ces quinze jours, aucun autre souvenir,
+que celui d’un temps infini, d’un horizon sans obstacle, d’un langage
+sans paroles, que nous n’avions obtenu l’un de l’autre aucun gage, si ce
+n’est que deux existences s’étaient rapprochées aussi près qu’il est
+possible, mais sans cesser d’être parallèles, et que nous avions éprouvé
+seulement la caresse d’une vie totalement différente, totalement
+étrangère, mais toute proche. Je crois que le premier jour où je la vis
+de face fut celui de mon départ, au passage à niveau d’Ervy. J’étais
+triste, car je lui avais indiqué par erreur le passage à niveau de Raas,
+où mon train ne passait pas, mais elle avait corrigé d’elle-même avec
+sûreté ce qu’aucun indicateur n’avait pu m’apprendre. Toute en gris
+pâle, accoudée à un portillon qui me parut lui aussi d’ailleurs être
+fraîchement peint, elle me cria une phrase que je ne pus naturellement
+entendre, et qui devait être un secret de son être, une recette de son
+cœur, car elle rougit et se tait quand je veux obtenir maintenant
+qu’elle la redise ou l’écrive.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+Moïse me convoqua au Maxim’s. C’était le seul jour du mois où il n’allât
+pas à la piscine. Il le consacrait au souvenir de sa femme. Depuis vingt
+ans il passait au Père-Lachaise cette matinée anniversaire, à installer
+des bouquets dans le caveau, ou même à déposer des fleurs sur les tombes
+des femmes voisines, car il imaginait devoir aussi des égards à cette
+société de mortes où l’ombre de Sarah Griffith rayonnait de l’amour et
+de la constance de son époux. Des maris l’avaient fait surveiller, et
+lui avaient enjoint de ne plus cacher les monuments modestes de leurs
+femmes sous des gerbes qui laissaient croire aux familles qu’elles
+avaient eu un amant. Comme un amant il obéissait, et se contentait
+désormais de placer furtivement sur l’angle de la tombe un bouquet de
+violettes, mais il souffrait de ne pouvoir, ne fût-ce que pour ennuyer
+les veufs et surtout les belles-familles, dépitées que les brus dans
+l’autre monde eussent pu acquérir d’aussi belles relations, offrir des
+bagues et des bracelets. Il tenait à jour des fiches sur les maris des
+deux voisines les plus proches de Sarah. Il ruina l’un, qui avait
+démérité, et qui ne sut jamais que les Gafsa avaient baissé en un jour
+de quarante points parce qu’il avait chanté l’avant-veille à l’Abbaye de
+Thélème: «Ma femme est morte.» Les dons rituels achevés, il ouvrait le
+caveau de Sarah avec le mot qui ouvrait son coffre-fort, et s’y
+enfermait. Des amis prétendent qu’il racontait tout haut à la morte des
+aventures du mois écoulé, et des espions avaient tenté, en collant les
+oreilles aux fleurs ajourées du coffre-fort de marbre, de connaître les
+destinées du change. Il sortait, muni d’un calme que la piscine ne lui
+donnait pas toujours, mais l’humilité qu’il avait devant les tombeaux
+avant sa descente aux Enfers se changeait, pour la descente vers Paris,
+en orgueil et en mépris. Il semblait que des renseignements particuliers
+venaient de lui révéler la veulerie des morts, leur hypocrisie, leur
+esprit profondément antisémite. Il ne suivait même plus les allées. Il
+n’avait plus sur le Père-Lachaise son pas glissant et serein de tout à
+l’heure, copié sur le pas de celui qui marche sur les eaux. Tapotant
+d’une main cavalière la main de Félix Faure, donnant une chiquenaude à
+la cuisse de la pleureuse de Rothschild, secouant l’arbre sans fruit de
+Musset, délaissant tous ces morts que Sarah avait cafardés, il ne
+poussait plus sa promenade que jusqu’à la tombe fraîche, si le cas se
+présentait, d’un ennemi: aujourd’hui d’Enaldo. Du terre-plein, il
+regardait Paris d’un œil satisfait, celui dont son illustre parrain eût
+regardé, mais après y avoir pénétré et gagné de quoi fondre les Tables
+en or massif, la terre promise, se posait depuis vingt ans le même
+problème à propos de Saint-Sulpice, qu’il laissait chaque mois de profil
+et qu’il retrouvait de face. Puis il descendait déjeuner au Maxim’s, à
+moins qu’il n’aperçût, de la grande allée, un cortège gagner le
+département où reposait Sarah. Il le suivait alors de loin, s’inquiétait
+du nom, se réjouissait si c’était pour elle une jeune compagne, et ne
+partait qu’après avoir contrôlé ce nouveau voisinage.
+
+J’arrivai en avance, et le trouvai déjà installé. Sa conversation avec
+Sarah avait été sans doute brève ou tenue en style télégraphique: «Lutte
+Rebendart-Dubardeau engagée, avait-il dû lui dire. Enaldo hier mort. Lu
+dans _Revue Universelle_ étude sur enseignement classique par
+ambassadeur États-Unis. Assez idiot. Temps plutôt agréable. Belles
+averses la nuit, et jour tout lumineux.» Je pensais qu’il voulait me
+parler de Rebendart. Je me proposais surtout d’obtenir des nouvelles de
+Bella, car je l’attendais en vain chaque matin, depuis ce jour où elle
+avait appris mon nom. Elle ne venait plus, elle ne répondait plus. J’en
+profitais, le matin, pour lire. Privé de Bella, réveillé tôt, je lisais
+les livres à la mode, Istrati, Ossendowski. Restait à savoir si
+l’aventure d’un Polonais autour de l’Ienisseï valait un corps affable se
+glissant près du vôtre, si les discours sur la tyrannie du baron Ungern,
+dans sa forteresse d’Ourga, valaient une minute de lutte, puis de repos
+éternel, le tout suivi d’un chocolat tiède et de toasts; si les
+pratiques des élans en Haut-Thibet et leurs courses en biais devant les
+caravanes valaient deux yeux reconnaissants, mille baisers sincères,
+sans compter l’inondation d’eau de Cologne en plein milieu des reins.
+Lassé de cette fusion du regret et de la Mongolie, je rejetais
+Ossendowski. Je prenais, parmi les livres, le plus terne, le plus
+triste, le Livre Noir des Soviets. Mais la question restait la même,
+éternellement la même. Restait à savoir si la certitude que le _Matin_
+est soudoyé par la Russie valait une jeune femme se levant, s’habillant,
+si la mise au pilori de l’_Éclair_ par M. Bojarski valait la séparation
+au coin de la rue Daunou, si aucune phrase au monde valait cette forme
+de Bella entrevue dans le miroir du magasin, valait le désespoir
+quotidien, sans remède, de notre séparation... Tout cela restait à
+savoir... Du moins le manque d’amour me donnait pour la matinée presque
+la même liberté que l’amour lui-même.
+
+Moïse ne voulait pas me parler de Bella. Il avait vu Rebendart la
+veille. Le ministre l’avait reçu dans son cabinet, place Vendôme, les
+fenêtres ouvertes, entre le jardin d’où venait le bruit d’un jet d’eau,
+le parfum des roses, et le Conseil des Ministres. Les ministres
+bavardaient, attendant leur hôte. Rebendart, agacé, avait ouvert toute
+grande la porte double et crié: «Eh bien, Messieurs!» Le silence s’était
+rétabli. Mais le jet d’eau parlait, les roses s’évertuaient. Rebendart
+avait marché vers le jardin, prêt à les remettre eux aussi à leur place,
+puis s’était contenté de fermer la fenêtre. Enfin, dans cette écluse
+poussée sur les fleurs et ouverte sur les ministres, Moïse avait écouté
+Rebendart.
+
+--Monsieur Moïse, avait demandé Rebendart, êtes-vous pour ou contre moi?
+
+Car Rebendart ne dédaignait pas l’intimidation. Dès qu’il s’agissait de
+l’État, il se croyait dégagé de tous les liens, préjugés ou formules,
+qu’il acceptait pour sa conduite personnelle. Lui, qui mangeait sa
+fortune dans sa charge, admettait pour les autres les pots-de-vin, les
+achats de conscience. Intègre avec son marchand de vin, sa marchande de
+journaux, son régisseur, il avait une double parole avec le président du
+Sénat, et avec Édouard VII. Jamais personne n’avait acheté son tabac
+avec plus de loyauté, et applaudi avec plus de félonie Gambetta et
+Waldeck-Rousseau. Moïse au contraire, assez dénué de principes pour ses
+affaires personnelles, et qui n’hésitait pas à se débarrasser d’une
+pièce fausse aux dépens d’un chauffeur, devenait purifié au contact de
+toutes les entités qui ne vendent et n’achètent pas, la religion,
+l’État, la France, valeurs que n’affecte aucun change. Tandis que le
+squelette intègre de Rebendart fondait sous un acide inconnu dans son
+corps de ministre, dans le corps adipeusement oriental de Moïse
+s’introduisait, dès qu’il s’agissait du pays, une ossature des grands
+jours et du moyen âge, et jusqu’à son maintien en était plus droit et
+plus digne. Ce n’était pas tout. Rebendart traitait l’État comme on
+traite un homme, par la jurisprudence, le raisonnement, l’autorité.
+Moïse au contraire appréciait à l’extrême les qualités féminines de la
+France. Il sentait que changer un pays de royaume en république était en
+changer le sexe même. Tout ce qui concernait la France, tout ce qu’il
+lui avait donné, il ne l’avait jamais dit. La puissance que la France
+avait eue tout à coup un matin, dans une période de ruine financière, en
+face de la City, on ne saurait jamais que Moïse la lui avait prêtée en
+sacrifiant le tiers de sa fortune: cela était le chapitre Femme, c’était
+son secret. S’il adorait la France, ce chœur de la Nef Europe où ses
+coreligionnaires se sentaient aussi en sûreté morale qu’au moyen-âge
+derrière un autel, cela était le chapitre Liaisons, cela le regardait,
+et ne regardait point Rebendart. De sorte que pour le duel ce chrétien
+champenois et ce juif échangèrent simplement leurs armes, le chrétien
+prenant l’astuce et l’aveu, le juif la loyauté et le secret. Tous deux
+se mesurèrent, chacun avec son honneur de bataille, qui était l’honneur
+quotidien de l’autre.
+
+--Monsieur le Président, avait répondu Moïse, je suis un banquier de
+change. Dans la mesure où vos demandes et les exigences du change
+s’accorderont, vous me trouverez toujours à vos ordres.
+
+--Je vous exprime mes remerciements, avait dit Rebendart. J’y joins le
+regret de vous entendre formuler des réserves.
+
+Car la conversation de Rebendart semblait apprise sur un manuel de
+conversation pratique pour hommes d’État.
+
+--Un pays, même maritime, ne règle point ses marées, avait repris Moïse,
+qui s’amusait de cette banalité. Mais je suis tout à vous s’il s’agit de
+les prévoir.
+
+Rebendart s’était levé brusquement, et, filant la métaphore, en vieux
+parlementaire, il avait dit:
+
+--Ne nous égarons point, Monsieur Moïse. Il ne s’agit pas de la lune. Il
+s’agit de Dubardeau.
+
+La fenêtre du jardin, mal poussée, s’était ouverte. Un courant d’air en
+venait, dont le Conseil des Ministres souffrit silencieusement. Moïse
+attendait. Il était sûr de soi. Depuis son enfance il avait une recette
+pour être toujours chez Moïse et au centre de sa force. Qu’il fût dans
+une ville, sur une montagne, il calculait d’un coup d’œil ce que sa
+fortune lui permettait d’acheter autour de lui, il s’en considérait
+comme le maître, et ses interlocuteurs se trouvaient tout d’un coup en
+face du propriétaire. Circonférence d’abord peu extensible qui lui
+donnait à ses débuts quelques pieds carrés à peine dans le parquet en
+bois de Carinthie du bureau où il avait débuté chez les Kohn de Trieste.
+Il suffisait alors que le collègue Hahnensteg retirât son tabouret au
+moment où il s’asseyait pour que Moïse chût hors de son domaine. Puis
+juste la mosaïque de la salle d’attente chez les Laberti de Gênes. Puis
+quelques étroits centiares de vraie herbe à Chaville, quand il y
+déjeunait le dimanche, vers 1890, avec le frère de Sarah. Mais ce
+système d’arpentage dès 1912 au centre de la Lozère lui accordait le
+département, et, en ce moment même, dans le bureau de Rebendart il lui
+donnait la Concorde entière, la rue Royale, le Sud jusqu’à la rue de
+Grenelle, tout le bloc de Paris qui peut s’estimer trois milliards or.
+La Bourse lui avait d’ailleurs été ce matin fructueuse, de sorte qu’il
+voyait, à mesure que parlait Rebendart, le locataire Rebendart, son
+cercle magique mordre sur la Madeleine, englober les chevaux de Marly à
+l’Ouest et le Rhinocéros des Tuileries à l’Est, s’approcher au Midi du
+tombeau même de Napoléon. Il n’avait le sentiment de sa puissance, dans
+toute discussion, qu’en construisant autour de lui ce ring d’or. Il
+s’assit. Il boxait assis...
+
+Rebendart, lui, restait debout, car ce n’était pas du centre de sa
+circonscription, comme il sied à un parlementaire, qu’il paraissait
+parler, mais du pied d’un monument. De quel monument? On ne pouvait
+hésiter longtemps à le deviner; c’était au pied de son monument propre.
+Un Rebendart de bronze le dominait et lui dictait sa parole. Son Égérie,
+c’était lui-même, lui-même en airain. Il avait édifié dans son
+imagination un Rebendart obstiné et insensible qui le dispensait de
+discussion et d’énergie, car il était au fond impressionnable et faible.
+Sa volonté était en dehors de lui dans cette réplique de fonte. Tout le
+mouvement qui lui restait, comme à une statue, c’était le mouvement de
+son ombre, l’ombre de sa résolution, le reflet de sa volonté. Jamais
+aucune de ses décisions n’était commandée par l’avenir, par des signes
+venus de l’avenir, mais bien par la dernière décision que ce Commandeur
+devait avoir prise. Il ne se rendait pas compte que pour avoir ce corps
+de fonte il avait vendu son âme à toutes les puissances du passé, à
+toutes les formes périmées de la civilisation, et que c’était justement
+en leur nom qu’il allait maintenant, hargneux, hérissé, insultant,
+s’humilier devant Moïse.
+
+--Je vous ai vu hier à l’Opéra, dit-il en changeant de ton. J’aime
+Mozart.
+
+Moïse eut quelque espoir d’avoir avec Rebendart une conversation
+humaine. Jamais Mozart n’avait été joué avec autant de perfection que la
+veille. Lui, Moïse, en était encore pénétré... Sa haine pour les
+ennemis, son amour du gain, la rapidité même de sa parole en avaient été
+relâchés au profit d’un bien-être physique qui l’accablait depuis son
+lever. Cette rouille dans ses genoux, cet engourdissement de ses
+oreilles, en effet, il le reconnaissait maintenant, c’était bien la
+nonchalance divine, l’acide urique suprême, c’était bien Mozart. Il se
+réjouit d’avoir à parler des Dubardeau avec un homme qui avait entendu
+Mozart au début de sa nuit. Il ignorait que la musique avait sur
+Rebendart des effets particuliers, que César Franck incitait Rebendart à
+la pétulance, Debussy à l’énergie, Leoncavallo au raisonnement, et que
+ce qui justement le poussait ce matin sur le chemin de la jalousie, du
+mépris et de la haine, c’était Mozart.
+
+--Monsieur Moïse, dit Rebendart, reprenant son manuel à une leçon
+supérieure, parlons franc. Les plus fermes soutiens qu’aient trouvés nos
+rois dans leur lutte contre les féodalités, ce sont les banquiers et ce
+sont les juifs. Je parle à un portrait composite de ces adjoints. Pas de
+bavardage. Ce n’est pas une haine personnelle qui m’anime contre les
+Dubardeau, mais leur exemple est néfaste. Ils sont les féodaux du
+régime. Laissant entendre qu’ils planent au-dessus des lois divines,
+qu’ils modifient les lois physiques et chimiques, ils en ont profité
+pour se soustraire aux lois tout court. Ce sont de malhonnêtes gens.
+L’honnêteté ne consiste pas à refuser de recevoir les parlementaires et
+à aimer les cubistes. Dans chacun de leurs domaines, politique,
+scientifique, financier, ils sont les rabatteurs de l’esprit d’orgueil,
+d’indépendance, et d’incrédulité. Je serai impitoyable. D’ailleurs vous
+avez lu mes derniers discours. Je n’ai rien à y ajouter.
+
+--Ah! fit Moïse.
+
+Car Moïse, malgré le peu d’attrait qu’avait déjà pour lui Rebendart,
+était déçu par cette dernière phrase. Tout entretien avec un homme
+d’État lui avait montré jusqu’ici l’orateur différent de ses discours et
+presque toujours supérieur à eux. Un discours politique en France est
+une espèce de monologue aussi impersonnel que le récit de la mort
+d’Hippolyte ou le monologue de Charles-Quint. Tout le monde l’attend,
+personne ne l’écoute. Un discours politique en France, c’est un geste,
+un geste quelquefois nouveau, mais les mots, les paragraphes, le sujet,
+sont mécaniquement choisis et déclamés. Ce sont des uniformes de la
+parole ou de l’âme que l’on revêt dans les solennités, mais Moïse
+n’avait jamais prétendu juger plus Rebendart sur ses discours que la vie
+familiale d’une actrice sur le récitatif d’Athalie. Moïse savait
+qu’après avoir déposé les discours qu’ils s’opposaient comme des armes
+de carton, les hommes d’État retrouvaient au pied de la tribune leurs
+vraies armes, la culture, l’enjouement, l’esprit, la sensibilité, et
+commençaient avec elles le vrai combat des couloirs. En se référant à
+ses discours, Rebendart avouait simplement à Moïse qu’il ne pouvait
+employer, pour le convaincre, ni le rire, ni la cordialité, ni la
+passion, ni le bon sens.
+
+--Laissez-vous convaincre, dit Rebendart. L’autre jour vous avez invoqué
+contre moi le personnel des ministères que les Dubardeau ont dirigés.
+Vous prétendez qu’ils y étaient populaires, qu’ils y sont regrettés, que
+chaque fonctionnaire est un témoin de leur honneur. En ce qui concerne
+le Ministère de la Justice, vous allez voir.
+
+Il sonna Crapuce.
+
+Moïse eut envie de se lever, de partir. Il comprenait le projet de
+Rebendart. Il s’agissait de faire renier mon père par ses
+collaborateurs, par ceux surtout qui lui devaient tout. Dans son mépris
+des hommes, Rebendart aimait les amener ainsi à des carrefours
+humiliants. Par bonheur, dans le jardin, Moïse vit soudain le soleil
+illuminer deux statues de Flore et de Pomone que mon père avait
+découvertes dans un grenier du garde-meuble. Il ne fallait pas compter
+sur Flore et Pomone pour renier mon père. Leurs seins étaient éclairés,
+leurs secrets. Elles semblaient sacrifier leur pudeur de statue à la
+reconnaissance. Peu importait donc le parjure de Crapuce, et Moïse
+attendit.
+
+Crapuce, secrétaire général de Rebendart au Ministère de la Justice,
+l’avait été de ses cinq prédécesseurs. Il est encore quelques mots
+antiques qui couvrent complètement des cœurs ou des opérations modernes:
+Crapuce était un affranchi. Il possédait les caractéristiques classiques
+de l’affranchi, la salacité, la servilité, la méticulosité. Il n’était
+pas une de ses bassesses et même de ses tics que Tacite n’eût décrit,
+son aspect minable évoquait un beau terme classique, son regard piteux
+un de ces beaux et nobles mots latins qui expriment en deux syllabes que
+vous êtes premièrement impitoyable pour les inférieurs, doué vis-à-vis
+d’eux d’une voix tonitruante, d’une stature, et deuxièmement que vous
+êtes vis-à-vis des puissants, fluet, bossu et à voix de fausset. Le
+soufflet qui séparait son bureau du salon du ministre était la chambre
+d’accessoires où en une seconde Crapuce échangeait le masque de
+l’extrême tyrannie contre celui de la servilité. Chaque fois que
+résonnait comme un cri de cigale la crécelle d’appel de Rebendart, à ce
+cri de cigale qui fait vibrer tout cœur libre et l’incite à la liberté,
+Crapuce était pris du délire de l’esclavage. Il cessait de couvrir ses
+huissiers d’injures, saisissait les dossiers qu’il portait horizontaux
+comme des coussins avec des clefs de ville, et c’était toujours en effet
+la reddition totale du ministère, du personnel, du budget, des
+assassins, de tout ce qu’il était chargé de défendre, à laquelle il se
+rendait ainsi. Je m’amusais à observer pour des raisons archéologiques
+la vie de cet affranchi, comme je m’étais arrêté tout un matin à suivre
+près de Rome les courses dans un lac d’un poisson qu’on m’avait dit être
+la murène. Murène à dents gâtées. L’existence de Crapuce était une
+course le long de la vie du ministre. Il s’agissait pour lui de se lever
+avant son maître et de se coucher après lui. Ne trouvant jamais un
+papier sale, une plume usée, un buvard avec taches, les ministres
+acceptaient d’avoir leur journée ainsi bordée par Crapuce. Ils pouvaient
+dormir sans crainte qu’une écritoire fût renversée sur le bureau de
+d’Aguesseau, et parfois ils retrouvaient au matin cent sous que Crapuce
+avait ramassés sur leur tapis. D’ailleurs, méfiants, ils l’employaient
+surtout à écarter les visiteurs indésirables. C’est Crapuce qui recevait
+les hommes d’État dont l’haleine était forte, les académiciens sans
+beauté, les évêques sans charme. C’était un purificateur à l’entrée de
+leur cabinet. Il remettait aussi les pots-de-vin. On devine quelle
+fatuité avait prise Crapuce de ce contact, le seul suivi qu’il eût dans
+le monde, avec des actrices uniquement laides, des généraux uniquement
+courtisans, et des savants uniquement quémandeurs. Il s’en estimait
+beau, indépendant et intègre. Au téléphone, Rebendart lui passait
+également les bègues, les menteurs, et ceux qui ont l’accent étranger.
+Si bien qu’il se croyait seul détenteur du beau langage. Aux dîners
+officiels, c’est Crapuce que l’on plaçait près du grand duc idiot, du
+maréchal sourd, de la princesse coureuse. Si bien qu’il avait le mépris
+des grands. De la politique, des affaires, de la guerre même, il n’avait
+ainsi connu, par sa fonction et sa nature, que le côté honteux ou
+ridicule. Des livres il ne lisait que les passages obscènes, pour en
+avertir le ministre, des journaux que les scandales. Il ne signait
+lui-même que les lettres de réprimande ou de congédiement, le ministre
+pour sa publicité se réservant les autres. Il n’avait donc aucune raison
+de croire à la beauté de cette vie, où il circulait avec les gestes
+furtifs, les moustaches, et jusqu’aux yeux d’un rat d’égout. En fait, il
+ne connaissait pas sa vraie nature, qui était, non de nommer en disgrâce
+à Barcelonnette le substitut de Riom, mais de crever les yeux d’un
+rossignol, non d’empêcher la naturalisation d’un auteur grec fêté aux
+Nouveautés, mais de couper les pattes d’une tortue, non pas de révoquer
+le procureur réactionnaire d’Aix qui réclamait ses frais de voyages,
+mais d’enfoncer des aiguilles à tricoter dans les joues de ses huissiers
+quand ils riaient. Car ce qu’il détestait le plus au monde, et c’est en
+cela que les affranchis ne connaîtront jamais la liberté, c’était le
+rire.
+
+--Crapuce, lui demanda à brûle-pourpoint Rebendart, ne me répondez que
+par un mot, un seul. Dubardeau a-t-il fait du mal ou du bien à ce pays?
+
+Crapuce devait tout à mon père, ses grades, sa situation. Menacé de
+révocation quand il était sous-préfet de Compiègne, mon père l’avait
+sauvé. Un jour où il avait été pris dans une rafle, car il aimait les
+filles, mon père lui avait évité le poste. Il était présent quand mon
+père avait obtenu de Wilson l’alliance, de Kitchener l’armée d’Égypte.
+Il n’hésita pas...
+
+--Plutôt du mal, Monsieur le Ministre.
+
+--Vous tenez à votre plutôt?
+
+--Du mal, si vous le voulez, Monsieur le Ministre.
+
+--Je ne veux rien du tout. Je vous demande votre avis.
+
+--Du mal.
+
+A cette parole, un coup de soleil inonda le jardin. Les cuisses de
+Pomone s’illuminèrent. Le jet d’eau que mon père avait fait nettoyer
+monta. Les merles, indivis entre le Ritz et le Ministère, entre les
+belles américaines et la justice, sifflèrent. Les oiseaux ont le secret
+de deviner les instants où l’on renie. A défaut du coq, l’un d’eux vint
+se poser sur la fenêtre... Trois petits cris de moineau... Mais personne
+ne s’y trompa, le moineau avait chanté! Rebendart prolongea le supplice
+de Crapuce.
+
+--Je ne vous demande pas une affirmation de complaisance, Crapuce. Je
+sais que vos rapports passés avec Dubardeau vous rendent la franchise
+difficile. Répondez ce que vous pensez et non ce que je pense. A votre
+avis, un Dubardeau, quelles que soient ses qualités, est-il utile ou
+néfaste?
+
+--Certaines personnes le jugent néfaste.
+
+--Je le sais pardieu bien. Je suis de ces personnes. Il s’agit de vous.
+
+Crapuce était pâle. Il essayait de deviner quel piège lui tendait
+Rebendart. Enfin il dit:
+
+--Néfaste.
+
+--Vous dites? C’est insensé, on n’entend rien avec cette fenêtre
+ouverte!
+
+--Néfaste.
+
+Rebendart le congédia de la main et sonna Basquettot, le directeur des
+affaires civiles.
+
+Je ne connais pas dans l’histoire littéraire, non seulement de la France
+mais de tous les âges, un écrivain assez superficiel pour que je lui
+confie la description du baron Basquettot. Quand je songe à lui, la
+plume d’André Theuriet me paraît un burin effroyable. La moindre
+indication en profondeur ou en relief eût dénaturé son caractère. Non
+pas qu’il ne fût aussi hypocrite, aussi vaniteux, aussi ambitieux qu’un
+fonctionnaire peut l’être, mais ces défauts, par lesquels généralement
+les âmes sont étoffées, amincissaient encore la sienne, et les mots même
+d’hypocrisie et d’ambition se dérobaient, dédaigneux, à la vue de
+Basquettot. Il eût suffi de dire que Basquettot était vicieux, traître,
+ou lâche, pour que lâcheté et traîtrise et vice parussent les défauts
+d’êtres secondaires tels que les étourneaux et les huîtres. On pouvait
+d’ailleurs faire la preuve par l’absurde, et accoupler le mot Basquettot
+au mot amour, au mot noblesse, ou simplement au mot justice, puisqu’il
+avait été juge: cela eût provoqué le rire. Le krach de la Société
+Générale, l’affaire Dreyfus, la baisse du franc, se muaient dès qu’on
+passait la porte de son cabinet en jeux de mots. Les caractéristiques de
+Basquettot étaient une inconséquence absolue doublée de mémoire, une
+incompréhension totale doublée d’assiduité, et un déficit incalculable
+d’imagination doublé de la passion des calembours. Il ignorait tout même
+du monde. Il suffisait qu’il acceptât un dîner pour apprendre le
+lendemain que l’hôte se trouvait inscrit sur la liste des indésirables,
+des insoumis, ou de la police secrète. Il soupait dans les ménages la
+veille du divorce, chez les financiers le matin de leur faillite, chez
+Mme Steinheil la veille du crime, mais sa personnalité était à ce point
+futile qu’il ne venait à personne l’idée de soupçonner les mœurs ou
+l’honnêteté de Basquettot, dont les principales relations avaient été
+jusqu’à ce jour Adelsward, Lenoir, Rochette et Mme de Tessancourt. Son
+flair n’était pas moins heureux en ce qui concerne les animaux ou les
+plantes. Les chiens qualifiés par lui de race qu’il promenait chaque
+matin au Bois étaient des lévriers à patte courte, des dackel sans
+queue. Le sort semblait pourtant l’avoir eu à l’œil entre les autres
+mortels, et l’avait mis à même de jouer les grands rôles de l’humanité:
+celui de Robinson Crusoé, car après un naufrage il s’était trouvé seul
+dans une île, mais il n’y avait découvert qu’un remède contre le ver
+solitaire; celui d’Œdipe, car, séparé à sa naissance de sa mère qui
+avait dix-huit ans, il l’avait rencontrée au cours d’un voyage et manqué
+séduire, mais il n’avait tiré de cette aventure qu’un monologue en vers
+qu’il récitait volontiers; le rôle même de Prométhée, car dans une
+caravane en Asie Centrale où tous les instruments à obtenir le feu
+avaient été perdus, il se trouva le seul à posséder des boîtes
+d’allumettes, et la convoitise et le crime avaient rôdé autour de lui,
+mais il gâcha le stock en un soir à vouloir flamber une omelette au
+rhum. Sa carrière néanmoins avait été facile. Chaque fois qu’un des
+postes importants du ministère venait d’être confié à un jurisconsulte
+de talent ou simplement à un sage, comme il ne fallait auprès de cette
+lumière qu’un comparse, Basquettot s’imposait. Mais la lumière un jour
+était soufflée, l’homme remarquable partait, et le coadjuteur Basquettot
+restait en titre. Il avait ainsi gravi les six échelons suprêmes, et le
+fait que Basquettot y était maintenant le premier signifiait simplement
+que le ministère s’était amputé de six intelligences.
+
+--Basquettot, dit le Ministre. Un mot. Quelle est la situation de
+Dubardeau en Europe?
+
+Basquettot avait entendu le roi d’Angleterre tutoyer en français mon
+père, mais il ne l’avait jamais rencontré chez Mata Hari, il avait vu le
+roi de Belgique lui donner l’accolade, mais il ne l’avait pas vu chez
+Bolo. Il n’y avait pas eu ces dix dernières années un monarque ou un
+chef socialiste qui n’eût serré mon père dans ses bras. Mais mon père
+n’avait pas baisé la main de Mme Comarin-Buchenfeld.
+
+--Nulle, dit Basquettot.
+
+Moïse s’était levé.
+
+--Eh bien, dit Rebendart, l’expérience est-elle suffisante? Êtes-vous
+convaincu?
+
+--Je réclame une troisième preuve, dit Moïse, qui commençait à s’amuser.
+
+--Voulez-vous que j’appelle le directeur des affaires criminelles?
+
+--Non, dit Moïse. Prenons au hasard. Prenons l’attaché de service, par
+exemple.
+
+--Qui est-ce? demanda Rebendart.
+
+--C’est un nommé Brody-Larondet, rédacteur de troisième, dit Basquettot.
+Garçon remarquable. Le meilleur classeur du département. C’est lui qui a
+renouvelé le numérotage des fiches en remplaçant l’O par l’Y, et en
+supprimant les doubles lettres. Cela nous a permis de retrouver tous les
+précédents des graciés de mort, que nous avions égarés depuis dix ans.
+
+--Qu’il entre, dit le Président.
+
+Brody-Larondet, celui qui avait retrouvé le passé de Cayenne, entra.
+C’était un homme de quarante ans, myope, voûté, rhumatisant, avec un
+gros pouce, des yeux faux, et qui accumulait sur lui tous ces défauts
+physiques dont la race des juges passe pour être déchargée aux dépens
+des criminels. Il n’avait pas eu, lui, de passé, si ce n’est que rue
+Cujas, quand sa mère lui envoyait de Cahors des pâtés de foie gras, il
+invitait à les manger les autres étudiants et qu’on le forçait vers
+minuit à épouser en public une des femmes, cependant que l’assemblée
+tapait autour du lit sur les boîtes de conserve vides et les casseroles.
+Il n’avait pas d’avenir, si ce n’est que prochainement il allait épouser
+pour de vrai une cousine du Périgord, pauvre, laide, et se coucher
+silencieusement auprès d’elle pour la vie. Il frémissait déjà de
+crainte, pensant qu’il était bien imprudent en effet de remplacer l’O
+par l’Y, s’imaginant que le ministre était partisan acharné des doubles
+lettres, et il s’inclinait, prêt à toutes les rétractations.
+
+--Brody-Larondet, dit Basquettot, le Ministre désire savoir ce que vous
+pensez de M. Dubardeau, son prédécesseur en cette maison.
+
+Brody-Larondet respira. Ainsi le Ministre adoptait son système! Il se
+trouva comble envers Rebendart d’une reconnaissance qui se trompa
+d’expression.
+
+--C’est un grand homme, Monsieur le Ministre, un très grand homme!
+
+--Expliquez-vous, dit Rebendart, glacial.
+
+Brody-Larondet comprit alors. Il n’était pas homme à mentir, mais il
+entrevit sa disgrâce. Il essaya, pour amortir le ressentiment de
+Rebendart, de détourner son éloge sur un Dubardeau dont Rebendart ne
+pouvait être jaloux. Il se rappela avoir parlé un jour avec mon père de
+Vincent d’Indy. Jamais la musique moderne ne lui avait été expliquée
+aussi clairement. Il avait immédiatement envoyé _Fervaal_ à la fanfare
+du village de la cousine du Périgord.
+
+--C’est un grand musicien, dit-il, un grand musicien!
+
+Rebendart prenait mal l’aventure. Brody le sentait. Il tenta un dernier
+effort. Il se rappela avoir rencontré mon père au marché aux puces. Mon
+père avait expliqué doucement pourquoi un tableau que Brody venait
+d’acheter assez cher n’était pas de Vinci, ni de Rembrandt, comme Brody
+en était sûr, mais d’un nommé Durand, qui en inondait actuellement
+toutes les boutiques d’antiquaires.
+
+--C’est surtout un grand peintre, dit-il, un très grand peintre!
+
+--Vous êtes un grand imbécile, dit Basquettot, sortez!
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+Un homme venait d’entrer au Maxim’s et s’était assis en face de nous, de
+l’autre côté du couloir. Moïse se leva pour le saluer. Ce nouveau venu
+avait près de soixante ans, une taille superbe, des moustaches blondes
+et grises à la gauloise, des yeux bleu pur. Il était de ces gens dont on
+a l’impression de décrire l’âme en décrivant leurs vêtements.
+Décrivons-la. Il avait un pantalon à petits carreaux noirs et blancs,
+une cravate noire lavallière, des souliers jaunes et des guêtres, un
+veston bordé de ganses. Ses ongles étaient soignés, sa raie parfaite. Un
+mouvement constant l’animait. Il roulait sa chevalière, il plaçait et
+enlevait son monocle, il enfonçait son épingle de cravate; il était de
+ceux qui entretiennent une grande âme avec de petites manies. Une sorte
+de douceur, un nuage d’enfantillage l’appareillait à chacune des femmes
+présentes; avec aucune il n’eût juré, même avec les plus jeunes, même,
+lui tout habillé, avec les femmes nues des fresques. Mais il était seul.
+Il déjeuna d’une côtelette, détermina chez le maître d’hôtel en
+commandant une côtelette la déférence que d’autres obtiennent tout juste
+avec le homard et le faisan, s’inclina devant nous et sortit.
+
+--C’est le père de la bru de Rebendart, c’est Fontranges, me dit Moïse.
+Nous ne sortirons pas aujourd’hui de la famille...
+
+C’est ainsi que je connus l’histoire du père de Bella.
+
+Un régime alterné de sécheresse et de tendresse dominait la famille des
+Fontranges. A une génération de Fontranges qui vivait jusqu’à
+quatre-vingts ans dans l’avarice, le mépris des voisins, la dureté pour
+les enfants, succédait toujours une génération passionnée, mais qui
+mourait vite... de sorte que l’aïeul et le petit-fils secs se
+retrouvaient seuls en tête à tête de longues années et imposaient un
+renom unanime de sauvagerie à cette famille dont un membre sur deux
+mourait d’amour, de désespoir, ou de mélancolie. La seule passion
+commune aux Fontranges cruels et aux Fontranges tendres était la chasse.
+Elle était aussi variée dans leurs domaines qu’avant la Révolution; ils
+tenaient à avoir toutes les espèces de chiens, de furets, de faucons,
+d’oiseaux appeleurs, ils veillaient à ce que tout gibier prospérât, à ce
+qu’aucun animal nuisible, blaireau, loutre, renard, ne fût éliminé.
+Aucun acte de la Convention, du Directoire, ne libéra chez eux du combat
+avec l’homme une seule espèce animale, et le père de notre voisin avait
+été destitué en 1878 de son capitanat de louveterie parce qu’il
+entretenait dans ses bois des louves. Tous les quarante ou cinquante
+ans, quand grandissait le petit Fontranges doué d’un cœur, survenait
+dans le château ce moment pathétique où les chiens, traités de mémoire
+de chien à coups de pique et de fouet, connaissaient les caresses.
+Chaque espèce canine, confinée jusque-là dans l’exercice d’une haine
+spéciale, celle de la perdrix rouge, celle de la fouine, celle du
+sanglier, devenait en même temps, avec ce Fontranges qui lisait dans
+leurs yeux, le spécimen d’une tendresse particulière. Puis le jeune
+maître s’embarquait pour les spahis, délaissant ces bassets et ces
+setters qui hurlaient à son départ, prêts pour lui à chasser le lion, et
+ne revenait que pour donner libre cours à son cœur. Car les passions des
+Fontranges ne les égaraient jamais. Elles n’étaient jamais provoquées
+par une actrice, par une cousine mariée. Aucun désir qui les menât hors
+de leur maison et de leur droit, et qui ne fût approuvé par les
+commandements de Dieu. C’était à leur mère, à leur femme, à leur
+belle-mère, quelquefois à leur père cruel qu’ils se consacraient. Mais
+cette passion était si ardente qu’elle prenait aux yeux de tous l’aspect
+d’une passion défendue. La passion de notre Fontranges avait eu pour
+objet son fils.
+
+Il l’avait eu jeune, car son père l’avait marié dès son retour des
+cuirassiers. Il ne l’avait jamais quitté un seul jour, même bébé. Il
+venait chaque après-midi avec un pliant s’asseoir auprès du berceau et
+face à lui, comme auprès d’un fleuve. Chaque jour, dès le premier jour,
+lui semblait apporter à cet enfant des progrès tellement considérables
+qu’il se demandait comment Jacques pourrait atteindre, sans avoir épuisé
+depuis des années toutes les ressources de l’enfance, l’âge de raison.
+Mais l’idée ne lui venait pas d’autre part qu’une époque viendrait où il
+n’aurait plus à s’asseoir près du berceau, à tendre patiemment ses
+lignes pour un gazouillement, un regard, un cri, et il fut effrayé de
+trouver un jour son fils sur ses jambes. Il lui sembla que du jour où
+l’enfant allait marcher, il allait fuir; il pouvait se perdre, ne pas
+revenir. Il ne donna jamais Jacques qu’avec le sentiment d’une
+séparation éternelle aux divers modes de locomotion, à la voiture à
+chèvre, au poney, à la bicyclette. Il avait acheté d’avance pour ce fils
+encore muet les livres de la Bibliothèque rose, des soldats, des
+constructions; il avait déjà pris un abonnement au _Petit Français
+illustré_, bien que Jacques n’eût que dix-huit mois. Il tenait magazine
+et jeux en réserve comme un père docteur tient prêts chez lui ses
+ampoules de sérum, ses tubes de vaccin, comme si la maladie qui
+nécessite Peau d’Ane ou le sapeur Camembert pouvait éclater soudain et
+qu’il ne fallait pas être pris au dépourvu. Il ne se consolait pas
+d’avoir manqué les deux premiers jours de Jacques, car il chassait alors
+chez des amis espagnols l’un des rares gibiers que Fontranges ne contînt
+pas. Il avait manqué le premier cri, le premier regard, la première
+poignée de main. Un izard l’avait stupidement entraîné loin de la source
+de son bonheur. Ces deux jours de passé, malgré toutes ses questions, se
+dérobaient. Il ne pouvait arriver à savoir l’heure exacte de la
+naissance, ni même quel était le temps. A en croire tous ces témoins
+bornés, il aurait plu et fait beau à la fois, Jacques aurait passé les
+deux jours endormi à la fois et éveillé. Mauvais précédent dans la
+famille. Jacques allait-il être absent le jour où Fontranges mourrait?
+Fontranges était trop jeune et trop inoccupé pour voir dans son fils une
+suite, une revanche à la mort. Il lui obéissait comme à un aîné, lui
+reconnaissait un droit d’aînesse qui rendait respectables ses paroles,
+ses gestes. C’était un aîné ravissant, avec son unique dent d’ivoire
+neuf, ses cheveux nouveaux, ses prunelles bleues fraîches. La candeur,
+l’innocence, la grâce, le rire paraissaient à Fontranges des qualités
+d’aînés, l’aboutissant de la vie, et non son départ. A côté de cet
+enfant sans parole et presque sans regard, les hommes lui paraissaient
+enfantins. C’est devant les hommes qu’il avait envie de faire les
+marionnettes, aux hommes qu’il était tenté de parler en zézayant. Ce
+chasseur comprit enfin la chasse quand il eut à défendre son fils contre
+les fourmis, les abeilles, et contre les moineaux terrifiants.
+L’extermination des bêtes nuisibles commença dans le parc, on n’y vit
+plus de rats d’eau, plus de vipères. On combla les trous où vivaient les
+blaireaux et les fouines. Ce grillage que les parents de Paris
+appliquent à la fenêtre de la nursery, on le tendit tout le long de la
+Seine, qui naissait non loin de là et dont le nom évoque pour les
+Fontranges un ruisseau ombragé de vergnes où les vaches vont boire.
+Habitué pendant quatre ans à vivre au milieu de cuirassiers, la taille
+de Jacques le ravissait. Il ne savait trop remercier la Providence que
+les enfants fussent petits. Sans voir le regard d’entente que le
+grand-père cruel et le petit-fils égoïste échangeaient déjà par-dessus
+lui et le berceau, il tenait chaque jour à peser Jacques lui-même, sur
+un instrument de précision qu’il avait installé au centre du jardin, car
+c’était l’été. On voyait de là toute la Champagne quand on mettait les
+poids, toute la Bourgogne quand on mettait Jacques. Il pesait l’enfant
+nu entre ces deux grasses provinces. Puis Fontranges s’asseyait près du
+berceau, abattait les moustiques du geste dont les Fontranges tuent le
+cerf, attirait les papillons par des stratagèmes de famille qui devaient
+remonter à Berthe aux grands pieds, et toutes ces onomatopées que nous
+avons appris des femmes, le miaulement, l’aboiement, le meuglement,
+Jacques les apprit d’un baron de Charlemagne. L’enfant tenait de la
+génération dure son corps et son teint. Ses organes étaient parfaits. A
+chaque âge d’ailleurs, que ce fût pour le bain dans la baignoire
+minuscule, le bain dans la Seine ou le bain à Deauville, il fut le
+baigneur modèle dont les illustrés demandent la photographie. Les heures
+du jour avaient pris un sens pour Fontranges depuis qu’elles changeaient
+le teint de Jacques. Le soleil, la lune l’intéressèrent à nouveau quand
+il s’arrangeait pour faire passer Jacques sous un de leurs rayons. On se
+demande s’il éprouva quelque chagrin quand sa femme mourut, en mettant
+au monde les deux jumelles qu’il appela Bella et Bellita, choisissant
+inconsciemment pour elles, en grand éleveur qu’il était et comme pour
+deux pouliches nées la même année, des noms commençant par la même
+lettre. Jacques avait alors quatre ans. La paternité de Fontranges fut
+doublée d’une intimité corporelle qu’il n’avait pas osé rechercher, par
+déférence pour la mère. Il borda chaque soir son fils. Il surveilla sa
+nourriture. A cet enfant qui ne pensait déjà qu’à tuer et duquel les
+chiens, flairant un Fontranges de la race méchante, se détournaient, il
+apprit tendrement le massacre des cailles, l’assassinat des biches. Le
+petit géant prospérait, écrasant des têtes de moineaux avec des pierres,
+coupant des queues d’écureuils vivants, tous jeux qui semblaient au
+père, tant la lutte avec les animaux était la raison de cette famille,
+des promesses d’amour filial. Cependant, appréhendant chez l’enfant un
+mépris aussi complet des êtres humains que des animaux, il essaya de lui
+dire le bien qu’il pensait des hommes, c’est-à-dire le courage des
+gardes-chasse, l’abnégation et la force des cuirassiers. Il était un peu
+à court sur ce chapitre quand il eut l’idée de lui parler des grands
+hommes. Ce fut un mois délicieux. Jacques vit défiler avec ravissement
+Duguesclin, qui tua un ours, le Grand Ferré, qui tua un loup, Voltaire,
+qui disséqua un hérisson, et Guillaume Tell qui abattit une pomme sur la
+tête de son fils. Toute une semaine le fils essaya même, inversant la
+légende, de placer une pomme sur la tête du père et de l’abattre.
+
+Les années passèrent. Fontranges ne se sentait pas digne de Jacques. Il
+se reprochait de n’avoir jamais été qu’un père médiocre. Il n’avait pas
+eu, quand Jacques avait deux ans, assez de tendresse, ni assez
+d’imagination quand il en avait six, ni maintenant assez de science. De
+même que pour l’avenir de Jacques il avait renoué avec les Orange et
+avec les Hohenzollern, auxquels les Fontranges étaient alliés et
+desquels il désirait obtenir aussi le vrai loulou poméranien, il tenta
+de renouer avec l’Histoire, avec les peuples de l’Orient, avec la
+Géographie. L’étude lui semblait surtout, il ne s’expliquait pas
+pourquoi, un moyen de préserver dans la vie ce petit corps superbe, ces
+petites jambes florissantes, ces belles petites épaules. Il voyait mal
+comment la hauteur des Pyramides, les dates d’avènement de nos rois, la
+science des cas d’égalité des triangles peuvent donner au regard plus de
+tendresse, à la peau plus de brillant, au serrement de main plus
+d’énergie, mais il le constatait sur lui-même. De même qu’il prenait
+maintenant à son petit déjeuner de la phosphatine, à son goûter du lait
+frais, de cette nourriture d’enfance, de cette lecture de manuels, ce
+père se sentait aussi plus vigoureux. Il devint comme Jacques un modèle
+de santé et de force. C’était la première fois que la génération
+passionnée et sa passion dépassaient la quarantaine. Il y eut d’ailleurs
+toute une année où les rapports du père et du fils furent parfaits. Ce
+fut vers la dixième année de Jacques. C’était l’époque, qui ne devait
+pas revenir, où ces deux êtres furent naturellement ouverts et dévoués
+l’un à l’autre. Tout ce que Fontranges avait d’élégance provinciale, sa
+lavallière, son épingle de cravate en fouet d’or, ses mouchoirs à
+blason, devait séduire un enfant de dix ans. Tout ce qu’il pouvait
+obtenir de son imagination, imaginer de déguiser Jacques en jockey, de
+le faire courir contre la race de chiens la plus lente, satisfaisait
+pleinement un enfant de dix ans. Il sauva cette année-là un cheval qui
+se noyait, il éteignit un petit incendie: il était un héros pour enfants
+de dix ans. Jusqu’à leurs voix dont le timbre, discordant jusque-là,
+devint harmonieux. Toujours le souvenir de cette année divine plana sur
+les autres souvenirs de Fontranges, celui de la seule année où les
+masques entre père et fils étaient tombés. Il toucha et regarda le
+visage doux du cruel Jacques pour la vie.
+
+A dix-neuf ans, Jacques partit pour Paris. Jamais créature ne s’embarqua
+aussi intacte pour une capitale. Pas un ongle blanc. Pas un durillon.
+Pas un souffle au cœur. L’amour paternel l’avait protégé des cicatrices,
+des boutons causés par le faux-col, des veines gonflées par les
+jarretelles. Les études que le père lui avait imposées, avec un abbé
+d’abord, puis un agrégé, avaient peu meublé son esprit mais lui avaient,
+selon la théorie de Fontranges, servi physiquement. L’étude des Romains
+lui avait donné un thorax sans fêlure et sans cœur, l’étude des Grecs
+des mains qui jonglaient. Quand ce fils sans myopie, sans arthrite, sans
+tache de rousseur, lui dit adieu, Fontranges, serrant sur son cœur
+l’être le plus sain qu’ait produit le monde, défaillait d’admiration et
+de bonheur. Jacques resta six mois absent. Il revint pour l’ouverture de
+la pêche, un peu sombre, bientôt égayé. Il prit le soir même un brochet
+de dix livres. Quelques jours après le docteur de la famille rendit
+visite à Fontranges et lui annonça, sous le sceau du secret, que Jacques
+avait eu à Paris une mauvaise aventure, et qu’il était malade.
+
+La désolation de Fontranges fut sans limites. Rien ne servit de lui dire
+que ce mal n’était plus terrible, qu’il était guérissable, qu’il n’était
+rien. Jacques continuait à éclater de beauté et de santé, plein de
+projets déjà, appâté par la guérison prochaine. Fontranges dépérissait.
+La vue des brochets qui s’entassaient lui serrait le cœur. La vie
+n’avait plus de sens pour lui. A lui, qui tuait impitoyablement les
+chiens de chasse atteints d’ophtalmie, les chevaux couronnés, qui
+insultait en pensée les pommes véreuses, à la place d’un enfant
+immortel, Paris rendait un fils miné par le fléau le plus pernicieux de
+l’humanité, et aussi le plus vulgaire. Le fait que Jacques se garait de
+lui, l’embrassait à peine, évitait de le toucher, surveillait
+jalousement ses hameçons comme si les brochets étaient malades, le fait
+qu’il fallait pour aller à la chasse deux gobelets, lui donnait le
+sentiment que c’était lui le réprouvé. Mais surtout, puni d’avoir trié
+dans la vie tout ce qui est sain, honorable, beau, il restait seul en
+faillite dans un entrepôt de richesses, de santés, et d’honneurs
+inutiles, tandis que son fils se retrouvait pour toujours sur le côté
+méprisé. Que ne pouvait-il l’y rejoindre! Il fit dans ce but quelques
+pas timides. Fontranges, si soigné et si naïvement soigneux et parfumé,
+qui jamais ne s’était approché à deux mètres d’un métayer, s’asseyait à
+parler aux ouvriers de ferme, leur offrait des cigares, serrait la main
+des bergers, embrassait leurs fillettes. Lui, qui évitait les pauvres à
+cause de leur odeur, dès qu’il voyait un mendiant, tournait maintenant
+autour de lui jusqu’à ce qu’il trouvât un prétexte pour l’effleurer,
+pour l’aider à remettre son veston, pour le toucher. Il s’approchait du
+travail et de la pauvreté comme du vaccin qui allait le rendre l’égal de
+Jacques. C’était la saison la moins faite pour pareille révélation,
+c’était le printemps. Chaque feuillage nouveau sur un arbre, chaque
+rayon de soleil tout jeune, le plongeait dans le désespoir. Il était
+obligé de sortir du salon quand on y prononçait un de ces mots tellement
+fréquents en juin, le mot mariage, le mot nid, le mot couvée. Il
+s’apitoyait, devenait faible. Il maintint dans le chenil trois petits
+chiens à taches mal placées. Le médecin le consolait, lui citant tous
+les grands hommes qui ont puisé dans ce mal des inspirations, lui citant
+les livres, les comédies célèbres, et même les inventions scientifiques
+qu’on lui doit, l’assurant qu’il protégeait la poitrine, les
+articulations. Il n’enlevait même pas, selon le médecin, la gaieté. La
+plupart des vaudevilles modernes ont pour auteurs de tels malades...
+Fontranges l’écoutait sans jamais répondre. Il avait honte de sa chair
+saine. Il était prêt à y renoncer. Il était, en somme, à cause d’un seul
+être, dans cet état de sainteté où Salon de Fontranges en 1120, par
+amour de l’humanité entière, caressait des lépreux. Tous ces animaux
+qu’il détestait, les araignées, les crapauds, les têtards, il ne les
+méprisait plus, il se sentait leur frère par alliance, ou plutôt,
+c’était triste à dire, par le sang. Il but un peu. Il eut une crise de
+rhumatismes et il en fut d’abord heureux. Il manda son fils, qui pêchait
+en Sologne, et se réjouissait de se montrer à lui amoindri. Ses mains
+étaient devenues un peu noueuses, on lui laissait espérer qu’un de ses
+genoux resterait gonflé, mais, quand fier de ce mal qui le défigurait et
+le clouait au lit, il vit arriver Jacques souriant, frais et rose, il
+comprit son erreur. Ce n’était ni le rhumatisme, ni la typhoïde, ni la
+vieillesse qui lui rendrait avec son fils une chair commune... Tant
+pis... Il ne pouvait vivre dans cette injustice abominable. Tant pis. Il
+se rappela le jour de son enfance, où après avoir couronné son poney, il
+s’était creusé aux genoux deux plaies. Jacques ne comprenait pas
+pourquoi le père recherchait son bras, mêlait les couteaux à table.
+Retranché dans son mal, il en voulait à Fontranges de l’y relancer
+égoïstement. Un jour vint où, son père l’ayant embrassé, il se retourna
+furieux, prêt à tout dire... Mais la décision de Fontranges était prise.
+Cette passion qui avait mené son grand-père au suicide, le grand-père de
+ce grand-père à la tuberculose, le guidait sans remède... Il partit pour
+Paris.
+
+L’été était venu. C’était l’été de 1914. Entre des souverains de
+l’essence de Jacques le sort de l’Europe se jouait. Mais Fontranges ne
+lisait guère les journaux. Du train il passa l’après-midi à regarder la
+Seine, la vit enfant jusqu’à Bar, jeune fille jusqu’à Romilly, puis,
+après on ne sait quel accident, dont il souffrit, large et maculée. Le
+soir tombait quand il arriva à l’hôtel. Son cœur se serra, et il se
+contint pour ne pas pleurer, en ouvrant ses valises, qui lui donnèrent
+sa garde-robe soignée, parfumée, dernière pureté de sa vie, son
+nécessaire d’argent avec son contenu naïf, de benjoin, d’eau de Botot,
+sa trousse que l’expérience de cinquante ans avait tout juste compliquée
+d’un fil de soie pour les dents et d’un vernis pour les ongles. Il se
+donna quelques jours. Ce furent des jours d’été magnifiques. Le soleil
+était fondu dans le ciel, et n’y apparaissait que le soir, comme une
+ventouse, amassant autour de l’Arc de Triomphe des hectares de sang.
+C’était trop peu pour les chancelleries. C’était trop pour Fontranges,
+qui en avait les yeux pleins de larmes. Le sol des jardins, la terre de
+Paris, résonnait sourdement en terre demi-saine. Fontranges se
+promenait, voyant les monuments et les environs dont il avait jusque-là
+remis la visite, comme s’il allait mourir. Il vit un à un les tableaux
+historiques de Versailles, retrouva dans la prise de la Smalah le
+Fontranges qui était aide de camp du roi, et auquel le peintre avait
+donné un pur-sang hongre, alors qu’il montait ce jour-là le fameux
+Majordome, une gloire des haras. Il ne croyait pas que la peinture vécût
+d’éléments aussi faux. Tout est faux dans ce monde, même la couleur! Il
+voulut revoir le Louvre, il s’arrêta devant le Régent. Les larmes lui
+vinrent encore aux yeux à la vue de ce diamant gigantesque. Un fils en
+diamant serait une chose si précieuse! Puis, après avoir visité quelque
+bel édifice, repentant, il gagnait les quartiers pauvres, il se laissait
+coudoyer par une foule assez sale. Les ménagères se moquaient de ce
+grand diable à guêtres, mais si français dans son allure que personne
+dans le 20e arrondissement n’eut l’idée, malgré la crise et malgré son
+monocle, de l’appeler espion. Mais on l’appela Vercingétorix. C’était
+Vercingétorix rendant ses armes au mal. Un jour de fête, dans le tram de
+Belleville, un apache l’insulta, une fille le défendit. Il souriait, il
+montait à son calvaire par le funiculaire. Il vit les Buttes-Chaumont,
+riches en petits enfants hâves, le parc Monceau, peuplé de mille
+Jacques. Dès qu’il arrivait au pied d’une tour, il la gravissait,
+colonne de la Bastille ou Tour Eiffel. Il s’accoudait, regardait couler
+cette Seine qui ne contenait plus une goutte de l’eau pure des sources
+Fontranges. Il avait, insecte prisonnier, être sans but, les réflexes
+des coccinelles, des suicidés. Puis il rentrait à l’hôtel. C’était la
+vue de son nécessaire qui le maintenait encore à cette station de sa
+vie, le blaireau d’argent fin, les rasoirs d’écaille jamais flambés, cet
+acier, cet or que seul des mains saines avaient touchés. L’odeur du
+benjoin surtout lui semblait l’odeur même de son existence passée, de
+son bonheur. Il le vida un jour dans sa cuvette, le remplaça par une
+lotion prise au hasard. Toute la chambre sentit pendant deux jours le
+benjoin. Il avait beau laisser les fenêtres ouvertes, son existence
+passée ne sortait pas. Il remplaça son savon spécial par un Gibbs. Ah!
+que n’eût-il payé pour que l’incarnation s’opérât en modifiant
+simplement la forme de ses flacons, le contenu de ses tubes! Il se
+donnait jusqu’au milieu d’août, tant il était heureux, le soir, d’ouvrir
+ce coffret du passé. Un jour même, chez le coiffeur, il accepta la
+manucure. Elle lui prit la main. Il avait l’impression de donner pour la
+dernière fois la main à la pureté. Mais un après-midi, il trouva une
+lettre de son fils. Jacques se plaignait de souffrir atrocement de la
+tête. Il souffrait, souffrait, comme ce jour, ajoutait-il, où, à dix
+ans, il était tombé de cheval. Il croyait flatter son père en faisant
+allusion à leur année de flirt. Alors Fontranges sortit.
+
+Il erra dans Montmartre, s’arrêta devant les bars, se heurtant à leurs
+portes différentes avec le même marchand de poupées et les mêmes
+musiciens, dont il suivait inconsciemment l’itinéraire, l’itinéraire de
+quémandeur. A chaque porte une lumière lui donnait une couleur nouvelle.
+Fontranges fut rose, puis bleu, puis violet. Il essayait la couleur de
+ce corps qui allait changer de substance. Puis il repartait. Les filles
+n’osaient aborder ce seigneur âgé, triste, et bien vêtu. Un gué de
+pureté s’ouvrait devant lui dans la place Pigalle. Fontranges avait peu
+de pratique de ces lieux. Quand il venait à Paris, il n’allait guère
+qu’à l’Union, et tout tournant de rue qui n’était pas la rue Royale lui
+était difficile à prendre. Soudain, place de l’Opéra, car il était
+redescendu par l’effet seul de la pente, il aperçut un bar dont son fils
+lui avait parlé. Il poussa la porte. Ce n’était pas ce qu’il avait
+imaginé. Peu de tables étaient garnies. Des écrivains discutaient dans
+un coin sur les fautes d’orthographe au XVIIIe siècle. En face d’eux,
+quelque juriste à favoris cachetait une lettre. C’était dans ce quartier
+une heure de repos, les écrivains parlaient, les avocats écrivaient.
+Mais pas de femmes. Le barman avait devant lui un nécessaire d’argent
+qui fit penser Fontranges à ses propres flacons, à son lit encore intact
+là-bas à l’hôtel du Louvre, à l’ancien bonheur. De temps à autre, un
+jeune homme entrait boire au comptoir et questionnait le barman sur la
+venue de Jeanne, sur celle de la guerre. Les deux semblaient assez
+certaines... Enfin une jeune femme entra.
+
+Elle était habillée avec audace, et de toutes ces couleurs qui
+s’étaient, tout à l’heure, essayées sur Fontranges, mais elle semblait
+pénétrer dans un lieu à la fois familier et peu sûr. Fontranges s’était
+installé tout au fond, sur la banquette, et la femme vint s’asseoir dans
+son voisinage. Elle n’osa lui parler. Mais elle commanda le même alcool,
+les mêmes cigarettes. Cette flatterie modeste toucha Fontranges. Il lui
+offrit une allumette. Il approcha l’allumette enflammée de son visage,
+vit nettement cette mèche plongée dans du rouge, du khol et de la poudre
+de riz, fit effort sur lui-même, eut l’impression d’avoir à allumer sa
+drogue fatale, sa pipe dernière, l’alluma. Le barman n’aimait pas la
+nouvelle venue. Elle le dit à Fontranges, toujours sans se rapprocher,
+par peur du barman, et continua à parler face au comptoir, dans un
+monologue que Fontranges se croyait parfois tenu d’interrompre par
+politesse, et dont le motif était qu’aucune femme au monde n’était mieux
+armée qu’Indiana pour combattre les hommes. Car elle s’appelait Indiana,
+et était de Melun. Les hommes, dès l’enfance, elle avait appris à se
+méfier d’eux, car la maison de son père était la plus rapprochée de la
+prison pour jeunes gens, et c’était à elle que tous les libérés, tous
+les évadés aussi, venaient dire leur première parole de liberté. Oui,
+Indiana était son vrai nom. Du moins maintenant. Auparavant elle
+s’appelait Germaine... Aucun jeune homme ne pouvait donc se vanter de
+lui en avoir fait accroire. Elle refusait, et comment, de l’eau aux
+libérés, elle indiquait le mauvais chemin aux évadés. Des vieux
+d’ailleurs elle se défiait tout autant. Quand ils arrivaient sur elle,
+dans la rue ou même dans le bar, l’abordant, ces vieux notaires, ces
+vieux juges, avec les mêmes exactes phrases que prononçaient les
+évadés,--eh bien, la belle, comment cela va-t-il? elle les remettait
+proprement à leur place... Elle continuait à parler sans se tourner vers
+Fontranges, sans s’incliner, dans la crainte de ce barman, ni vieux, ni
+jeune, doté de cet âge intermédiaire contre lequel peut-être elle
+n’avait pas d’armes et auquel elle devait ses malheurs. Elle poursuivait
+le récit de sa vie avec orgueil, comme si c’était une victoire
+perpétuelle sur les hommes, son passage à seize ans au phalanstère mixte
+de Sampuis, où le Dr Robin, entre autres leçons, apprenait aux
+pensionnaires jeunes gens les instruments à corde et aux filles les
+instruments à vent. Elle avait appris le cor.--La trompe de chasse?
+demanda Fontranges. Non, le cor anglais, le bugle. Elle s’arrangeait
+pour que l’orifice se trouvât devant l’oreille du Dr Robin, un homme,
+lui aussi, après tout. Il en était empoisonné. A trois heures du matin,
+en plein hiver, elle se payait le luxe de réveiller tous les garçons en
+tirant d’un coup la couverture. Ils grelottaient. Ils éternuaient.
+C’était rudement bien fait pour eux. Quand Robin l’avait mise à la
+porte, elle n’avait regretté que le chien de l’établissement, un grand
+fox jaune à longs poils.--Un setter irlandais, corrigea Fontranges. Il
+écoutait le cœur serré ce récitatif de Walkyrie. C’était une Walkyrie
+qui oubliait ses quatre hôpitaux, ses douze avortements, ses deux
+suicides, le premier en l’honneur du fils Veil-Picard, le second, un
+mois après, en l’honneur d’un lad, tous deux sur le même champ de
+course, où on l’avait prise pour une parieuse ruinée et ramenée dans la
+voiture d’ambulance des jockeys. Des gens du turf saluaient au hasard:
+c’était Indiana de Melun désarçonnée par la vie. Avec un diamant qu’elle
+avait à cette époque, elle avait gravé sur la vitre de l’ambulance, pour
+se venger des hommes, du mal des chevaux.
+
+Le barman vint demander à Fontranges si elle le gênait. Ne parlait-elle
+pas un peu fort? Elle resta immobile, regardant son ennemi d’yeux
+soudain morts. On la supportait ici à cause d’un client peintre dont
+elle était le modèle, mais un mot, et on la ficherait à la porte. Elle
+resta immobile: comme modèle, elle était là! Fontranges fit signe qu’on
+la laissât. Mais elle ne parla plus. Si les hommes croyaient l’avoir
+ainsi, ils se trompaient, elle n’allait plus dire une syllabe. Elle
+s’amusa, pour se venger, à sonner sous la table. Le barman ne pouvait
+deviner qui sonnait et allait d’une table à l’autre. La vengeance est
+douce qu’on prend grâce aux sonnettes sur ces hommes qui vous ont
+condamnée à l’alcool, à la morphine, à la cocaïne! Fontranges pensait à
+son fils, qui à cinq ans s’amusait à sonner la grande cloche, et tout le
+monde feignait de croire que le curé ou les La Rochefoucauld arrivaient.
+Mais aujourd’hui aussi La Rochefoucauld et curé s’abstenaient de
+répondre à l’appel d’Indiana. Elle ne parlait plus à Fontranges que par
+signes, par gestes, mais ces pauvres gestes désignaient cette fois sa
+vie réelle, sa boîte de drogues, ses bleus au bras, son porte-monnaie
+vide, témoins enfin sincères. Puis sa jarretière craqua, et elle devint
+toute rouge, car il fallait la raccrocher sans que le barman se doutât
+de rien, ou elle serait expulsée pour toujours. Elle commença sur
+elle-même un lent travail, celui du serpent qui avale un animal encore
+doué de défense, ou de l’acrobate qui casse sur soi des chaînes, ou de
+l’ambassadeur dont les bretelles ont sauté juste à la minute où il
+présente ses lettres de créance. Fontranges, habitué à découvrir l’âge
+d’êtres sur lequel il est peu lisible, les chevaux, les perdrix, les
+biches, voyait qu’elle avait vingt ans.
+
+Puis on ferma le bar, et ils sortirent. On criait des journaux malgré
+l’heure tardive, car c’était le 31 juillet 1914, et tous les passants
+parlaient de l’Allemagne. Indiana était allée en Allemagne. Un ami
+allemand, rentré de Paris à Munich l’année dernière lui avait écrit de
+venir. Au milieu de la nuit, seule dans le train, elle avait cru
+comprendre le nom de Munich, et était descendue sur le quai. C’était la
+gare d’un village de Franconie. Sans un sou, incapable de se rappeler le
+nom de l’ami de Munich, elle était restée là un mois. Ce qu’avait pu
+être l’existence d’Indiana à Frankenthal-unter-Main,--car c’est le nom
+que son oreille avait pris pour Munich,--où elle ne connaissait âme qui
+vive, et ne pouvait dire un mot, restait un mystère. Mais, avec un
+dédain implacable pour les hommes, on se tire d’affaire toujours. Elle y
+avait mangé un gibier excellent, des espèces de dindons qui se
+réunissent à minuit, les imbéciles, et luttent pour leurs femelles au
+clair de la lune.--Des coqs de bruyère, ou tétras, indiqua Fontranges.
+
+Dans une débauche de lumière, qu’une nuit de quatre ans allait suivre,
+Paris se consumait. Les boutiquiers avaient laissé leurs boutiques
+ouvertes et allumées. Fontranges, venu pour un obscur sacrifice,
+escortait Indiana dans la route la plus étincelante que vainqueur ait
+suivie, corrigeant seulement les termes toujours inexacts dont elle
+appelait les chiens et les chevaux qui passaient. Les concierges
+d’Indiana n’étaient pas couchés. Ils attendaient chaque locataire pour
+avoir des nouvelles d’Allemagne. Ils questionnèrent longuement
+Fontranges, qui les rassura. Aucun certes ne se douta qu’Indiana
+ramenait un cousin du Kaiser! Dans un coin de la loge, une petite fille
+le regardait de son berceau. Indiana la caressa. Rien ne rassure comme
+un vêtement bien coupé, bien repassé, un linge méticuleusement propre! A
+chaque étage, une tête apparaissait et interrogeait ce monsieur si bien
+mis. Il rassurait tout le monde, surtout les enfants, qu’il caressait du
+côté non caressé par sa compagne. Ce fut la seule maison de Paris où
+l’on dormit tranquille cette nuit. Enfin l’on parvint à l’étage
+d’Indiana, à l’étage sans enfants. Il n’y avait pas de chaises chez
+elle. C’était la première pièce au monde que Fontranges vit sans aucune
+chaise. Il était emprunté et ému comme un chrétien dans une mosquée.
+Lui, qui avait l’habitude de ranger soigneusement ses habits, de tendre
+son pantalon, de déposer sa lavallière, obligé de les laisser ainsi à
+l’aventure, avait l’impression de se donner à une vie nouvelle qui
+jamais n’exigerait plus de vêtements..., de plonger, pour toujours...
+Cependant toute l’Europe l’imitait et, cette nuit-là, se donnait à la
+guerre.
+
+Il venait de rentrer à l’hôtel du Louvre quand Jacques arriva. Dans un
+accès d’égoïsme qu’il croyait être l’enthousiasme, Jacques couvrit son
+père de baisers. Le père les rendait.--Comme la guerre efface tout!
+pensait Jacques.--Ah! qu’auprès d’un pareil chambardement, pensait
+Jacques, mon accroc est peu de chose!... Tant de gens allaient mourir,
+une vieillesse si soudaine rongeait chacun de ses camarades, qu’il se
+sentait purifié. Il avait raison. Il fut tué dès 1914. La balle entra
+par l’épaule, et chemina jusqu’au cœur, comme un ver... Pour Indiana,
+elle était saine.
+
+ * * * * *
+
+Cependant Bella et Bellita de Fontranges, qui avaient reçu au printemps,
+sous je ne sais quel prétexte d’épidémie, défense d’embrasser personne,
+commençaient à trouver le temps long et jouaient, tant leur ressemblance
+était grande, à s’embrasser l’une l’autre en s’embrassant chacune dans
+la glace.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+Ma brouille avec Bella ne satisfaisait point Jérôme et Pierre
+d’Orgalesse.
+
+Je rencontrais souvent, dans la salle à manger de l’Automobile-Club, ces
+deux quadragénaires géants. Toujours assis à la même table près d’une
+fenêtre, tous deux penchés en sens inverse sur la place de la Concorde,
+ils suivaient de leurs regards croisés les voitures, les autobus, les
+piétons, surveillaient la Tour Eiffel, la porte des Tuileries, et ils en
+tiraient des indications précises sur ce qui se passait au fond des
+cœurs dans Paris. Tous deux, et aussi Gontran leur aîné, semblaient
+avoir toutes les passions. Ils faisaient courir, ils jouaient, ils
+avaient des collections de porcelaines et de mauvaises habitudes. En
+fait, ils n’avaient qu’un vice: la curiosité. Eux-mêmes étaient sans
+mystère, car leur passion était si vive qu’ils avaient accepté de passer
+aux yeux au monde d’abord pour des indiscrets, puis pour des espions,
+puis pour des névrosés. Ils n’inquiétaient plus, on leur pardonnait
+maintenant comme on pardonne aux perversions. Leurs amis timides les
+disaient psychologues. C’était faux, car ils ne se contentaient pas
+d’observer un être, une famille, une race, ils observaient, au
+microscope, au microphone, tous les Parisiens. Ils étaient les espions
+de Paris pour un dernier jugement laïque et mondain. Mais ils n’avaient,
+à part leur vice, rien de déplaisant, de brutal, et même de faux. Très
+grands, d’une beauté latine courante, mais dont la banalité ne suffisait
+plus à les dissimuler, ils étaient doués tous trois de qualités qui
+voisinent rarement avec l’indiscrétion, de tact, de générosité, et leur
+nez fort, leurs paupières fendues jusqu’à entamer la base du nez, leurs
+oreilles admirablement pourvues de tous les perfectionnements de la
+coquille et du labyrinthe, abritaient des sens aigus, qu’ils exerçaient
+constamment à la chasse ou aux sports. Pas un de leurs chevaux ou de
+leurs chiens qu’ils n’eussent d’ailleurs acheté d’un particulier, le
+jour où cet achat leur permettait de pénétrer pour la première fois dans
+une maison et dans une existence, ou de vérifier quel mouvement la vue
+de l’argent provoquait chez le vendeur. Leurs automobiles elles-mêmes
+n’étaient acquises que d’occasion, ou, neuves, à des constructeurs
+qu’une grande passion agitait. Par naissance, par souci d’éducation
+classique, ils étaient seulement préoccupés des secrets de cet amalgame
+soumis aux lois civiles mais dégagé des lois morales qu’on appelle le
+monde. La vie secrète d’un Chevreuse les intriguait plus que celle d’un
+Potin, celle d’un académicien plus que celle d’un jockey,--à moins que
+Potin et jockey, par l’amplitude ou l’élévation de leur folie, ne
+franchissent cette barrière qui sépare la tragédie de la comédie
+larmoyante. Ils étaient les Racine de notre époque. Ils amassaient, sans
+les divulguer, car ils bavardaient rarement si ce n’est pour amener les
+confidences, des albums de mouvements généreux, surhumains, trop
+terrestres, bas, qui sans eux se seraient dilués en ne laissant pas plus
+de trace que les forces de la houille bleue. Le résidu le plus palpable
+de la vie mondaine, de tant d’amours, de haines, d’infamies et
+d’abandons, de disputes de préséance et de querelles de plagiats, de
+même que toute la houille bleue ne sert en ce début de siècle qu’à
+alimenter une petite usine et occuper une famille en Oranie, servait
+seulement à unir dans leur affection les trois frères. Souvent celui qui
+voyageait aux Indes ou au Japon pour y obtenir quelque révélation sur
+Lord Curzon ou sur une ambassadrice à la mode recevait un télégramme
+chiffré ainsi conçu: _Liaison Annibal confirmée. Enlèvement Rachilda
+prochain._ Car ils aimaient plutôt prévoir un événement du cœur que le
+comprendre une fois périmé. Ce qu’ils appelaient le secret n’était pas
+en retard sur la marche de l’univers; ils n’avaient rien du détective,
+ou du savant; ils n’ouvraient pas les tombes. Mais ils voulaient être en
+avance de quelques heures ou de quelques matinées sur les catastrophes
+sentimentales de notre époque, sur ses couronnements moraux. Exercés par
+trente ans de recherches, ils savaient distinguer dans les intrigues en
+apparence les plus banales celles qui conduisaient à la mort. La
+chronique mondaine du _Gaulois_ et du _Figaro_ avec ses comptes rendus,
+ses enterrements et ses mariages, leur fournissait la plus dramatique de
+leurs lectures. Ils lisaient même l’_Humanité_ pour sa nécrologie.
+Parfois, quand ils croyaient leur science du vieux continent à peu près
+à jour et que les drames y étaient encore en bas âge, ils laissaient une
+sentinelle unique et partaient à deux pour une nouvelle terre. Mais les
+cœurs des Argentins et des rajahs n’étaient pour eux qu’un alphabet,
+ceux des Américains du Nord un transparent, et ils revenaient avec joie
+en Europe, en France surtout, où déjà la vague d’amour et de haine avait
+pris ses volutes de l’année. L’été, ils partaient selon la mode pour
+Deauville ou pour La Baule, étendaient leurs trois beaux corps nus sur
+la plage, dans une fausse indifférence, qui intriguait et aiguillonnait
+les liaisons sur leur déclin ou sur leur orient, et, dans leur dos cette
+foule comprise et connue d’eux, devant eux ce gouffre, ils discutaient
+métaphysique, toujours d’accord sur les hommes et discors sur les
+éléments, se contredisant non sans humeur sur la sensation et sur la
+matière, jusqu’à l’heure où le flux montant daignait les prendre. Ils
+nageaient loin, épousant chacun un secret différent des vagues de fond,
+des sables, se laissant prendre quelquefois à titre personnel par un
+courant ou par une algue. Autant ils se trouvaient unis face aux
+vivants, autant chacun dérivait vers une nage propre ou un désir
+particulier de mort ou de survie. Du rivage, on voyait le faisceau
+fraternel, secoué par la force primitive, flotter à trois exemplaires,
+dissocié pour la première fois. Ils sortaient de la mer presque
+brouillés, presque distraits, comme de la mort.
+
+Depuis quelques mois Jérôme et Pierre étaient tristes. Leur aîné allait
+mourir. Une chute de cheval lui avait causé au foie une lésion
+maintenant sans remède. Humilié de mourir frappé au seul organe dont le
+nom ne puisse être pris, du moins à notre époque, dans un sens
+spirituel, non au cœur, non aux entrailles, mais au foie, il allait
+rapidement vers ce que Jérôme appelait l’au-delà, Pierre le mot-croisé,
+et lui le néant. Tous trois évitaient d’ailleurs de discuter sur ce
+point. Les médecins donnaient encore six mois à Gontran. Il mourrait
+tout au début de 1926. Il le savait. Pour distinguer mieux sur les
+humains les empreintes des passions et des maux, il avait tenu à faire
+autrefois sa médecine, son stage à la Salpêtrière. Il n’y a pas
+d’empreinte plus simple à déchiffrer que celle de la mort. Il savait
+d’ailleurs aussi lire dans la main. Il lisait dans les siennes: il
+allait mourir. Il y aurait, gravées sur sa tombe, deux dates côte à
+côte, 1876-1926, séparées par un tiret. Ce tiret était sa vie.--Tiens,
+dirait-on, Gontran avait cinquante ans juste! C’était faux, car il
+mourrait en janvier et il était né en décembre. La vie lui prenait
+injustement presque toute une année, elle travaillait avec lui, comme
+avec tous les autres, en gros... Il ne sortait plus de son appartement.
+Il s’irritait d’être nommé Gontran, nom si peu fait pour un mort. Il n’y
+avait plus chez lui ce déballage de caisses de tableaux, d’objets
+modernes qu’il ouvrait avec la même angoisse qu’une lettre. Plus de
+lettres de la civilisation, du siècle. Parfois il désirait mourir.
+Mourir au besoin avant la fin de l’année, pour embêter le sort. Puis
+l’idée de ces chiffres qui se répondraient harmonieusement sur le
+marbre, de ce demi-siècle plein, le caressait, et il immolait sur sa
+tombe, à cette belle rime de ses chiffres, les trois saisons perdues.
+
+Sa curiosité n’avait pas diminué. Des amis douteux avaient même dit à
+ses frères:--Pauvre Gontran, qu’il doit bien prendre cela, comme cela va
+être intéressant pour lui! Non. Cela, ceci plutôt, ne l’intéressait
+pas... Il s’acharnait plus encore sur les pistes de l’année. En vain ses
+frères essayaient-ils parfois de lui donner l’idée d’une Europe où les
+adultères étaient fidèles, les jeunes époux sans ressentiment, les
+douairières sans folie. Gontran au contraire sentait que cette année
+1926 allait être fertile en cheminements des vertus, en affleurements du
+vice. Il devinait que de belles proies qu’il avait suivies depuis des
+années allaient justement dans cette année fatale se déchaîner, livrer
+leur raison ou leur secret. Des joueurs, l’honnêteté même,--qu’il
+guettait depuis longtemps,--allaient tricher. Il souffrait de ne pas
+savoir quelle conclusion aurait l’affaire Dubardeau-Rebendart; de ne pas
+savoir comment tournerait ma brouille avec Bella. Il s’irritait de la
+lenteur de Rebendart, de ma lenteur. Voilà que, du fait de cette lenteur
+inutile, la vie des moindres hommes autour de lui devenait un problème
+dont il ne connaîtrait pas plus la solution que celle de la lutte des
+anglo-saxons et des latins, ou de la ruine des falaises de Dieppe. Que
+les gens vivaient au ralenti cet été! Ce qui lui restait de force
+s’usait à l’immortalité de son concierge ou du facteur. Que le rythme de
+la vie lui semblait faux, à cette distance de la mort! De vraies
+passions devraient se loger entières dans des après-midi, tous les
+mouvements épars à travers une année dans une semaine, au plus. Quelle
+hypocrisie, au fond, que cette lenteur! En huit jours, un Dubardeau
+sincère aurait reconquis Bella, l’aurait quittée... Mais, pour presser
+ces tortues, il aurait été nécessaire que toutes fussent condamnées à
+une mort prochaine, et que Gontran d’Orgalesse fût bien portant.
+
+Ses frères partageaient son impatience. Pour la première fois ils
+usaient du crédit et de la force mondaine que leur donnaient tant de
+secrets pour hâter la marche de telle liaison ou de telle rupture.
+Jusqu’à ce jour, ils ne s’étaient pas crus plus qualifiés pour
+intervenir dans une aventure qu’un jardinier pour hâter la maturité de
+ses légumes ou de ses fruits. Par amour de Gontran, ils renoncèrent à ce
+détachement. Pour Gontran mourant, ils firent des primeurs. Eux, qui
+attendaient avec la sérénité et l’apathie de Dieu que Chatillon-Luçay
+prît sa femme en flagrant délit, que lord Bastle présentât enfin à la
+cour sa femme américaine, que la vérité sur Barbette fût connue, pour
+Gontran ils avancèrent par une lettre anonyme, par leur action sur le
+prince de Galles, et par une forte prime, ces trois révélations. Quand
+ils entendaient dans un salon un mot d’esprit, une comparaison, ils la
+téléphonaient aussitôt à la maison pour être sûrs qu’elle arrivât avant
+la mort. «Frère chéri, télégraphiaient-ils, nuit admirable. Yvonne a
+comparé firmament haussé d’un cran à machine à écrire haussée pour
+majuscules...» Tant les métaphores neuves paraissaient de vraies
+nouvelles à Gontran! Le jour où ils m’invitèrent, je sus donc qu’ils
+intervenaient dans mon amour.
+
+Je m’étais amusé à leur rendez-vous place de l’Opéra, sur le refuge
+central, pour brouiller toute piste. C’était mettre deux bassets au
+rond-point où se croisent tous les gibiers de la forêt. Une odeur plus
+commune que celle de leurs chasses habituelles les désorientait, un
+mouvement plus rapide que ceux de la vie mondaine les affolait. Autour
+des numéros d’autobus, les mains leur semblaient se tendre pour des
+numéros de flirt, de passion. Ils virent débuter, s’ébaucher des
+connaissances qui devaient fournir dans les huit jours aux faits-divers
+des suicides ou des entôlages, ils virent un premier baiser, ils virent
+une rupture. Pour contenter Gontran mourant, il eût fallu que le monde
+aimât, oubliât à ce rythme vulgaire. Ils me suivirent avec un regret,
+d’ailleurs bientôt dissipé, car ils aperçurent dans une confiserie des
+Boulevards une amie, et Jérôme entra sous un prétexte pour voir la
+qualité des bonbons qu’elle offrait. Le ciel était tout bleu, Paris tout
+vernissé. Je marchais à leur droite, pour ne pas sembler un voleur entre
+deux gendarmes, et mon côté droit tout seul baignait dans du soleil et
+dans du libre choix. Le côté du cœur était sous leur contrôle. Je
+sentais qu’ils me menaient vers une brouille définitive ou une
+réconciliation, et je les suivis au Jockey.
+
+C’était l’inauguration du nouvel hôtel du Jockey, une date. La perte de
+l’ancien Jockey avait paru aux Orgalesse une disparition aussi terrible
+que celle de la bibliothèque de Louvain. Les cercles, les restaurants
+célèbres étaient pour eux des lieux chargés d’histoire, étaient les
+coulisses du vrai théâtre, les points les plus sensibles de Paris, mais
+aussi les plus tranquilles et ceux où, dans un noble et pacifique
+automatisme, dans une chaleur surveillée au thermomètre par les maîtres
+d’hôtel comme la plus favorable à la race humaine, les passions, les
+haines, les indifférences s’entretenaient et se transmettaient.
+C’étaient leurs cathédrales. Que le Jockey eût quitté la rue Auber, que
+l’aristocratie française en veine d’amour ou de jeux n’eût plus, pour
+venir au Jockey, à passer devant le coiffeur du rez-de-chaussée à
+boutique régence, à traverser par le Grand Hôtel quand il commençait à
+pleuvoir, à se heurter à des Américains du Sud dans toute la rue, et
+uniquement aux Soubise et aux Gramont à partir de l’escalier, tout cela
+leur semblait inconcevable et troublait leur sens même de l’orientation.
+Que les propriétaires de courses d’obstacles n’eussent plus à prendre
+une ou deux fois par jour l’ascenseur pomponné, que disparût sur tant de
+chefs de famille illustres ou milliardaires l’odeur de ce savon de
+lavabo immuable depuis cinquante ans, ils en étaient amoindris, comme si
+les bases de leur art ou les bases des passions dans Paris en étaient
+ruinées. Aussi se hâtaient-ils vers le nouvel hôtel, anxieux de voir
+quelle rose des vents, quel carrefour des cœurs le nouveau Jockey allait
+signifier désormais.
+
+Passés de la peluche au plâtre frais, les vieux larbins s’accordaient
+des éternuements, déploraient, quand leurs yeux s’égaraient sur les
+fenêtres, cette disparition des chambres du Grand Hôtel où
+s’apercevaient tant de scènes distrayantes, s’énervaient de ces
+apparitions de moineaux, de merles, maudissaient les cris d’enfants qui
+leur parvenaient du jardin au lieu de la rumeur bien adulte de la rue
+Auber, et se précipitaient vers les pardessus râpés de l’aristocratie
+française comme vers la fidélité. C’était tout ce qu’ils avaient pu
+sauver des faux cuirs de Cordoue, du velours, de la panne, et des
+cordons terminés par des glands à franges. Rien n’était au point pour
+eux. Les glaces, au lieu d’apporter l’obscurité, scintillaient. Au lieu
+d’apercevoir dans les glaces un reflet de famille, on s’apercevait dans
+tous ses détails, et répercuté personnellement de miroir en miroir. Si
+un membre commandait des toasts, il n’y avait plus à téléphoner à la
+concierge qui les grillait dans l’arrière-boutique du coiffeur. Si un
+membre s’arrachait un bouton de culotte ou se déchirait, il n’y avait
+plus pour le recoudre la gouvernante du vieux médecin du quatrième.
+Évanouies, ces secondes entières passées entre deux portes-soufflets
+avec des plats odorants. On ne savait même plus les spécialités du
+Jockey, qui étaient avant le déménagement les épinards et la compote de
+pruneaux. Au lieu d’arriver dans leurs habitudes les plus invétérées,
+tous ces messieurs avaient l’air d’arriver à l’hôtel.
+
+Jérôme et Pierre d’Orgalesse buvaient des yeux ce que ce spectacle avait
+de vierge. Sur ces murs vides encore en secrets, en pathétique, en
+souvenirs, ils posaient déjà, premier apprêt, le futur souvenir de ce
+déjeuner inaugural avec l’ami de Bella Rebendart, et de leur frère
+malade. Cette suppression des divans ronds au centre des salons, qui
+permettaient jadis à cinq ducs de se parler sans se voir, seule
+survivance des tables rondes des forêts, cette disparition des
+andouillers dans l’escalier, qui mettait un terme aux débauches d’esprit
+que se livrait à leur vue la haute agriculture française, leur
+paraissaient des changements d’habitudes morales. Ce quart d’heure de
+retard pour le déjeuner inaugurait un nouvel horaire des sentiments.
+Seuls le Punch et les London Illustrated reliaient l’ancien club et le
+nouveau dans l’esprit du personnel et des maîtres. On se les arrachait
+comme une preuve d’identité. L’Angleterre a vraiment du bon. Mais la
+vieille odeur de pipe et de dent cariée chère aux ambassadeurs retour
+d’Orient, ou au banquier qui venait de quitter le boudoir de sa
+danseuse, était remplacée par un parfum réclame. C’était la première
+odeur de cet être multiple, Jérôme et Pierre l’aspirèrent avec délices.
+Ils m’accablaient de mots aimables. Ils me présentaient à tous. Je
+sentais qu’ils m’avaient apporté là, m’emmurant dans les présentations,
+comme on emmure un chat ou une pièce d’or dans la première pièce d’un
+édifice. Soudain ils se turent, regardèrent un groupe qui entrait, se
+firent signe, c’était le premier croisement de gibier, c’était Bella et
+Rebendart.
+
+La seule table vide était près de la nôtre. Bella eut une hésitation
+dans sa marche; je sentais qu’elle se demandait si elle aurait le
+courage de se placer face à moi, pour m’éviter la vue de son beau-père.
+Mais Rebendart déjà s’installait, et je la voyais de dos. Elle était
+ployée, elle m’offrait le fermoir de son collier, le laçage de sa robe,
+le nœud de ses cheveux, les boutons de sa tunique, car elle aimait être
+boutonnée par derrière, jamais par devant ou par côté. Elle sentait mes
+regards sur elle, elle sentait que tous ses sentiments, toute sa
+résistance avaient leur fermoir derrière elle, j’avais sous les yeux
+tout ce qui pouvait la rendre nue et défaillante. Rien de plus lourd que
+le chagrin sur des épaules de femme; cet affaissement de champion qui
+lève cent vingt kilos, l’idée de ma présence le provoquait sur Bella.
+Ah! comme le record en poids de la mélancolie était battu! Ah! que les
+épinards renommés furent les bienvenus! Elle se laissa aller dès qu’ils
+furent servis, elle se courba sur eux comme sur une prairie. Par devant
+elle bavardait, elle riait, mais ses épaules et ses reins succombaient.
+Parfois d’une main qui semblait venir d’une amie, elle tâtait le fermoir
+du collier, le premier bouton de la blouse, le peigne. Puis la main,
+sentant mon regard, disparaissait. On eût dit une main de voleuse, mais
+elle partait toujours vide. Que la peine est belle sur un être beau!
+Bella était plus forte, plus épanouie que lorsqu’elle m’avait quitté.
+Notre rupture lui avait valu ce que cause aux autres femmes un enfant.
+Le souci avait arrondi ses épaules, donné à son dos ce beau volume,
+gonflé un peu ses bras, chassé les muscles de son cou, la renfermant
+toute dans une gaîne. Jamais plus je n’étreindrais ce corps léger et
+remuant, il était cousu dans une peau plus charnue et veloutée. Je ne
+pourrais plus que le sentir se débattre au sein de cette autre femme,
+qui le retenait par une couture sans marque, que la main surgissant à
+nouveau semblait chercher. Elle était à peu près immobile. Elle savait
+que si elle s’inclinait d’un côté ou de l’autre, elle me dévoilait la
+tête de Rebendart. Je comprenais le martyre de tous ces héros de la
+Bible ou de l’antiquité qui n’ont pu se retourner vers l’humain, leur
+seul souci, qu’ils abandonnaient ou qu’ils ramenaient de la mort.
+Penchée comme une proue, comme ma proue, Bella tout ce repas fendit le
+fleuve de mes maux, cependant que Rebendart, nouvelle sirène, tentait de
+l’attirer dans la jurisprudence et l’histoire par de fines attaques
+contre Tacite. Les frères d’Orgalesse jouissaient de ce supplice. Le
+Jockey n’était plus un dolmen sans victime. L’un d’eux se leva, sous un
+prétexte, pour téléphoner à Gontran qu’ils nous avaient pris, Bella et
+moi, dans le filet tout neuf tissé par les maîtres d’hôtel qui passaient
+de notre table à la sienne, dans une promiscuité pour elle douloureuse,
+la moutarde, le sel, ou même le pain. Rebendart mangeait mon reste de
+pruneaux. On prit à Bella les fruits pour nous les apporter. Il me vint
+de Bella ce que les amoureux s’offraient jadis, des gâteaux, des pommes.
+Dès que l’une des tables réclamait un objet, l’autre table le lui
+fournissait. Elle accepta du café. Jamais, je crois, elle n’en avait
+pris. J’en demandai aussi à voix très haute. Je la vis tressaillir. Elle
+savait qu’il m’était interdit, nuisible. Je venais de porter la main sur
+un de ses plus sensibles fermoirs. Nous sortions des aliments pour
+entrer dans le domaine des filtres. Ce café à la fin du repas, qui pour
+elle était un des derniers bonds vers la liberté, vers l’indifférence,
+pour moi un léger, si léger sacrifice de ma vie, nous éleva une minute
+au-dessus de ce réfectoire, avec des sens aigus. On nous servit en même
+temps. Je m’arrangeai pour porter ma tasse en même temps qu’elle à mes
+lèvres, à chaque bruit de sa cuiller la mienne répondait. Quand elle
+reposa sa tasse vide, elle entendit la mienne se poser à la même exacte
+seconde sur la table. Ce café appliqua exactement pendant un instant nos
+deux existences l’une contre l’autre, nous força à un même geste. Elle
+ne pouvait pas ne pas penser à l’amour. J’en demandai tout haut une
+seconde tasse. Je le réclamai plus chaud et plus noir. Elle courba la
+tête, s’affaissa plus encore, si bien que j’aperçus au-dessus de sa
+toque le front de Rebendart. Contrainte par surprise à me retrouver dans
+le jeu du café, elle refusa de me suivre jusqu’à ce second palier de
+notre entente secrète. Le premier maître d’hôtel et le majordome étaient
+accourus eux-mêmes, honteux de mes reproches, pour voir si cette fois
+mon café serait assez fort. Des tables voisines s’intéressaient à ma
+cafetière. Le prince de Clermont prenait le majordome à partie et
+l’invitait à profiter du déménagement pour servir enfin autre chose que
+du gland grillé. Devant ces préparatifs, je plaisantais, j’affectais de
+rire, comme celui auquel on prépare le trapèze volant ou le chlorure
+d’éthyl, puis, je bus, sous l’œil anxieux de dix vieillards qui auraient
+constitué sous Louis XV le conseil de régence, la mixture qui allait
+accélérer la lutte de mon sang contre mon cœur trop faible. Elle avait
+goût de bouchon. C’était le premier café de ma vie qui eût goût de
+bouchon. Je l’avalai d’un trait et, bonheur, en portant à nouveau mes
+regards sur la table de Bella, je vis que Rebendart, puissance du
+filtre, avait disparu.
+
+Rebendart était parti de mauvaise humeur pour la Chambre, où il avait
+appris qu’on l’interpellait sur le monopole des allumettes. Ce n’est pas
+qu’il détestât être interpellé, mais l’interpellateur était un jeune
+radical-socialiste qui n’avait pu trouver de fauteuil dans les travées
+de gauche et qui l’attaquait de la droite. Bien que ses opinions se
+fussent quelque peu modifiées au cours de sa carrière, Rebendart
+détestait avoir à proférer vers la droite des opinions de gauche, et
+réciproquement. Depuis quinze jours ce Pujolet l’obligeait, par ses
+questions constantes sur les chemins de fer de l’État, sur un préfet
+royaliste, sur les agissements des congrégations, à se tourner vers ses
+collègues de l’institut ou du Jockey pour proclamer sa libre-pensée et
+son amour de la république. Il voyait toutes ces faces où le reproche
+muet éclatait d’autant plus qu’elles n’étaient assombries par aucune
+barbe noire et aucun cheveu, se détourner avec gêne de ses regards.
+Tandis que Pujolet, plus excité encore de tremper dans ce bain de
+réaction, se démenait et poussait Rebendart aux derniers aveux de
+républicain, toute la droite se désintéressait du spectacle,
+désapprouvant cette parade forcée et se taisait. Pujolet insistait,
+désirant savoir de Rebendart s’il était résolu à faire observer
+l’interdiction des processions. Il fallait s’y engager face à Barrès, à
+Denys Cochin. C’était vraiment de mauvais goût. Il semblait à Rebendart
+que l’acoustique de la Chambre, c’est-à-dire celle de son cœur même,
+avait changé. Il ne reconnaissait plus le clavier de cette machine à
+parler, si semblable dans sa forme à une machine à écrire. Ah! de quel
+demi-tour soulagé il se rejetait vers l’extrême-gauche, si par chance un
+communiste intervenait dans le débat, puis avec le même élan vers la
+droite, si un incident de séance ramenait à l’éloge de notre armée, et
+éprouvait ainsi, mais successivement, toutes les joies de sa double
+franchise. Moi, je bénissais Pujolet, grâce auquel ce soir Bella était
+maintenant seule au milieu du Jockey, à quatre pas que rien ne pouvait
+combler, mais cependant incertaine dans sa fuite immobile, car ses
+bagues, ses boîtes d’or, ses agrafes, toutes ses miettes habituelles
+étaient encore éparses autour de sa soucoupe.
+
+Il faisait un grand soleil. Il était deux heures tout juste, car nous
+étions au jour le plus long de l’année. Le vent s’était calmé. Le beau
+temps gagnait dans le club jusqu’à l’eau des carafes et de la piscine.
+Le mois se terminait. C’était la fin d’un chapitre dans l’histoire du
+vent, de la pluie ou des nuages, mais chacun croyait qu’il s’agissait
+d’un repos dans son existence et freinait ses pensées. Seuls mes deux
+hôtes n’oubliaient pas leur frère mourant et entendaient ne pas revenir
+à lui sans nouvelles. S’ils n’avaient pas été là, Bella serait sans
+doute partie de son côté, moi du mien, mais les deux frères d’Orgalesse,
+devant ce joint entre nos destinées, se précipitèrent pour la soudure.
+Ils allèrent saluer Bella, lui rappelèrent qu’elle avait promis de les
+accompagner aux Jeux Olympiques et, avant qu’elle eût pu savoir si je
+venais, nous étions dans le taxi.
+
+La voiture était petite et nous étions empilés. Assis sur le strapontin
+vis-à-vis de Bella, car les Orgalesse avaient tenu à nous mettre
+aussitôt face à face, le moindre mouvement des quatre grandes jambes
+fraternelles me repoussait sur mon amie, et, quand ils le jugeaient bon,
+nos voisins accentuaient par une pression physique la pression morale
+déjà si forte qui régnait dans l’auto. Bella, ne sachant si j’étais leur
+complice, gardait pur le haut de son corps, sa conscience, sa vie, et ne
+m’abandonnait que des jambes insensibles. Son menton était haussé d’un
+centimètre, ses prunelles élevées dans son œil, ses narines tendues,
+elle était au point le plus haut de dignité qu’ait jamais atteint une
+camarade de taxi. Dans l’étau de mes genoux prise plus subitement qu’au
+piège à loup, ne pouvant changer de conversation, elle avait changé de
+silence, et entre les quelques paroles que les Orgalesse lui
+arrachaient, je sentais un mutisme de martyre. Eux contenaient à peine
+leur joie de posséder dans cette chambre étroite une passion si dense et
+si peu frelatée. Jamais ils n’avaient encore réussi à accoler aussi
+étroitement et aussi près d’eux des amants brouillés et les deux
+descendants de familles ennemies. C’était pour eux Rodrigue et Chimène,
+Roméo et Juliette, liés par les jambes, et promenés dans ce territoire
+magnétique bordé par la Grande Ceinture où tout le pathétique que l’air
+trop lourd de Paris comprime sur vous-même pétille et flamboie dès que
+l’oxygène de Nanterre ou de Saint-Denis l’a touché. C’était à dessein et
+par raffinement que les Orgalesse nous menaient aux Jeux Olympiques. Ils
+savaient que tous les remèdes, tous les dénouements aux crises
+sentimentales nées dans Paris, de même qu’il faut chercher parfois les
+foyers en dehors de l’ellipse, c’était à Chantilly, à Orsay qu’on
+risquait de mieux les trouver. Nous faisions en ce moment sous leur
+commandement une de ces sorties désespérées vers Champigny si chères aux
+cœurs parisiens assiégés, et ils bondirent de volupté quand nous fîmes
+lever le corbeau le plus rapproché de Paris.
+
+Bella se taisait. Je sentais son corps pris dans le mien comme s’il
+venait d’en naître, et aussi distinct et ennemi que l’est déjà du corps
+de sa mère le corps du nouveau-né. Son sang suivait une tout autre
+carrière que mon sang. Elle se taisait d’ailleurs dans ses joies comme
+dans son indifférence. La parole était pour Bella un téléphone auquel
+elle ne recourait que forcée. Ses monologues étaient des hochements de
+tête, ses dialogues de la langueur. Des cris, des soupirs, des
+onomatopées, le langage mondain de Bella était le même que le langage de
+ses étreintes. Ce n’était pas que la vie physique eût quelque privilège
+en Bella. Au contraire. La parole était pour elle trop brutale. Ce bruit
+de la pensée, obtenu à force de trucs dont chacun en éliminait ou la
+vérité ou la chaleur ou le vertige, elle le négligeait. Elle ne se
+plaçait jamais vis-à-vis de nous comme le font les autres, de façon à
+nous entendre, de façon à voir notre bouche. Elle avait des positions
+d’objet, des attitudes d’être sans oreilles, toute une vie inhumaine qui
+l’unissait à vous par d’autres liens que les sens reconnus ou légitimes.
+Il fallait la rejoindre dans la contemplation, la conscience, dans une
+tiédeur d’âme inestimablement éloignée de la température et du siècle
+courants. Je me demandais en effet pourquoi elle eût parlé, pourquoi
+elle eût rapproché, en parlant, de la réalité, cette bouche, ces dents
+aussi lointaines dans mon imagination que des yeux, des regards. J’avais
+parfois l’impression que seuls ses sens n’étaient pas sensibles. Pour la
+première fois je trouvais une âme féminine d’un maniement original.
+J’avais, à nouveau, sur les qualités des femmes, sur la forme de l’âme
+des femmes cette même incertitude que j’avais au lycée sur leur forme
+corporelle. Bella me redonnait l’ignorance, la jeunesse. Je l’aimais
+avec des aptitudes de jeune homme, avec du dévouement pour son corps, de
+la sensualité pour sa pensée. J’ignorais tout des raisons qu’elle avait
+eues de me quitter, mais j’acceptai de débattre silencieusement avec
+elle, dans cette dernière rencontre, premier match du spectacle
+olympique, le drame qui nous séparait. Elle, je la sentais pleine de
+haine, dans les yeux, un regard homicide. C’est ce moment que le
+chauffeur choisit pour écraser un basset. Quelle peine, au moment où
+l’on tuerait volontiers des hommes, de voir soudain couler le sang d’un
+chien!
+
+C’était un chien peu fait pour intéresser les Orgalesse, un chien de
+campagne, sans race, sans collier, sans pièce d’identité qui puisse le
+rattacher de près ou de loin à une intrigue mondaine, un chien
+d’instituteur certainement non adultère, d’agent-voyer non joueur. Bella
+était descendue, malgré nos compagnons qui n’admettaient pas le
+pathétique animal. Cette délégation de souffrance humaine donnée aux
+singes, aux chiens, les impressionnait sans bénéfice. La souffrance, dès
+qu’elle n’était plus le bien personnel d’un humain, ne les intéressait
+pas plus que l’électricité, la vapeur et le mouvement des volcans. Ce
+passage chez l’animal du néant de la pensée au néant de la vie, par la
+mort, par cette opération qu’ils considéraient comme divine, les
+froissait. De plus ils détestaient les chiens à cause des puces, et ils
+essayaient d’effrayer Bella.
+
+--Laissez-le, chère amie, il a tout l’air d’être enragé. D’ailleurs il
+n’a rien.
+
+Bella caressait le chien. Il était sur le flanc. Le sort lui avait
+appris à faire le mort et à donner la patte à la façon des dresseurs, en
+lui écrasant les côtes et le tibia. Nos mouchoirs servirent à son
+premier pansement. La patte aux initiales des Rebendart, le corps aux
+initiales de Dubardeau, il sembla se calmer. Mais il fallait un
+vétérinaire. C’était la première fois que les Orgalesse avaient à
+s’occuper d’un vétérinaire. Leur mauvaise humeur s’accrut. Des tondeurs,
+des hongreurs, ils n’avaient rien à apprendre. Mais il est difficile de
+réparer un basset avec une masseuse et un pédicure chinois. Une idée
+leur vint:
+
+--Dites-nous, Philippe. Le nouveau pavillon de votre oncle est à cinq
+minutes. Charles Dubardeau doit y être. C’est bien lui qui a greffé à un
+lévrier noir une patte de setter blanc?
+
+L’oncle Charles y était.
+
+--En route, le chien meurt!
+
+Délirants d’introduire Bella chez les Dubardeau, ils découvrirent même
+dans une poche un vieux morceau de sucre que le chien lécha, puis refusa
+tristement, la gueule amère, se demandant pourquoi les hommes s’amusent
+à offrir aux chiens blessés des morceaux de sel.
+
+ * * * * *
+
+Bella était toute pâle. Rebendart, pendant le déjeuner, lui avait confié
+que les Dubardeau organisaient cet après-midi quelque complot dans leur
+nouveau domaine de Marly. Il savait de source sûre que le maréchal
+Bauer, Emmanuel Moïse, et le directeur du plus grand journal du soir
+devaient s’y retrouver vers quatre heures. Complot étrange, auquel
+osaient participer l’ambassadeur d’Espagne, Antoine, le directeur de
+l’Odéon, et Blavène, revenu de la veille, rappelé de Jersey par
+l’amnistie après cinq ans d’exil que lui avait valu sa condamnation en
+Haute-Cour. Bella tenta de s’échapper, de confier le chien aux
+Orgalesse. Ils se méfiaient, descendirent les premiers, prirent les
+devants. Elle dut les suivre, fermant à demi les yeux, tirée comme une
+aveugle par ce basset meurtri dans la maison des adversaires.
+
+Il lui sembla, dès que le pavillon fut en vue, que mes oncles avaient
+adopté un costume bien particulier de conspirateurs. Ils portaient
+ces sarraux de toile qu’on achète pour dix francs rue de
+l’École-de-Médecine, ces combinaisons pour les rendez-vous avec
+l’anatomie ou le calcul logarithmique, mais salis de plâtras et de suie.
+Le maréchal Bauer et Antoine, en salopette, qui venaient d’enfoncer les
+vasistas du grenier avec les plus grands efforts qu’ait jamais faits
+Antoine, habitué aux maisons de toile, aux fenêtres de carton, se
+détachaient sur la mansarde en guetteurs. C’est que le complot en effet
+avait une réalité, plus de réalité certes que ne le croyait Rebendart.
+L’entrepreneur qui devait réparer le pavillon inhabitable avait fait
+faux-bond, à cause de grèves, et décidée à s’installer dès le premier
+jour de l’été, ma famille, sous cette nécessité des premiers âges,
+s’était décomposée naturellement, comme celle de Noé au sortir de
+l’arche, en équipes de plâtriers, de menuisiers et de badigeonneurs. La
+première nuit avait été pluvieuse, les plafonds étaient crevés. Il
+n’était pas un de mes oncles qui n’eût reçu des gouttes dans sa couche,
+et recouru pour s’en protéger, selon ses préférences historiques, à la
+tente, la hutte, la voûte, ou au parapluie cloué à même le bois de lit.
+Ils avaient décidé au réveil un appel aux amis, aux amis les plus forts,
+à ceux des amis qui peuvent marcher sur le rebord des toits, plier des
+barres de fer, porter des soliveaux, et, si la police de Rebendart avait
+été perspicace, elle aurait dû mal augurer d’une conspiration qui ne
+réunissait que des géants comme Bauer ou des haltérophiles réputés comme
+l’ambassadeur d’Espagne. Il ne manquait à l’appel que l’oncle Jules,
+qui, dans une furie inverse, s’acharnait depuis six semaines à
+décomposer l’ion. Il pensait réussir aujourd’hui. Chaque fois que la
+grille grinçait, les conspirateurs croyaient que c’était lui, que
+c’était fait, et qu’ils construisaient de cette heure sur un monde à
+atomes soudain dédoublés. Le vent soufflait. Une tempête était à
+craindre pour la nuit, et dans cette dernière heure du printemps,
+embauchant par pneu ou téléphone la politique, l’art dramatique, la
+stratégie, les Dubardeau consolidaient avec leur aide charpentes et
+volets. Antoine prenait parfois du champ, s’écartait de la maison, la
+jugeait comme on juge les décors, avertissait dès qu’il voyait un peu du
+jour filtrer à travers les planches ou les murs, et tous alors
+s’empressaient, comme des castors, comme pour un barrage. C’était un
+jour électrique et sauvage, qui semblait envoyé à mes oncles par
+exception, par les pylônes de fer de Sainte-Assise, un dernier jour de
+printemps primitif reconstitué, avec des couleurs nettes dont les
+premiers hommes devaient mal distinguer leurs sentiments, un bleu
+rebelle, un chrome sincère, un rouge fourbe. Dans leur tenue de
+laboratoire, armés de scie, de vilebrequins, ils avaient vraiment l’air
+de se livrer à quelque gigantesque expérience. C’en était une. C’était
+celle qui donne aux hommes, quand elle réussit, une maison.
+
+C’est ainsi que Bella surprit ces modèles d’ambition, d’égoïsme et de
+négation, conspirant à l’extérieur contre le vent, la pluie, cependant
+qu’à l’intérieur le complot contre les cloisons du salon se dévoilait.
+Seul Blavène avait gardé ses vêtements, son costume acheté tout fait à
+Jersey, l’après-midi où l’agence Reuter lui avait appris son amnistie,
+et où, dans son vertige, il n’arrivait pas à entrer dans le bon magasin,
+prenant le photographe pour le tailleur, la boulangerie pour la
+chemiserie, se heurtant à toutes ces vitres, de la tête aussi, comme un
+oiseau qui aperçoit sa liberté. Mes oncles l’avaient invité, malgré sa
+maigreur, sa faiblesse, désirant l’unir dès le premier jour, dans cette
+collaboration toute manuelle, sans l’obliger à passer par des
+intermédiaires, à nos gloires et à nos héros. Par respect aussi pour ce
+costume neuf, mes oncles lui épargnaient les lourdes tâches. Ils
+l’avaient d’abord chargé d’effacer du parc et du pavillon les traces
+laissées par les précédents locataires. La mission lui avait paru
+pénible, car le pavillon servait d’orphelinat à la Ville de Paris.
+Blavène n’effaçait qu’avec regret ces empreintes puériles; il s’en
+voulait de trouver dans les fourrés, au lieu de nids, des cachettes
+d’enfants où restaient l’escabeau et le plumier, leur seule famille
+sensible. Il ne pouvait s’empêcher de lire les manuels qui traînaient
+desquels un philanthrope anonyme avait extirpé toutes allusions aux
+pères, aux mères, au père de Bayard, à la mère de saint Louis, et où
+toutes les actions illustres semblaient avoir pour auteur des enfants
+trouvés ou naturels. Il était préparé, rentrant en France après quatre
+ans d’exil, à trouver une patrie de faible natalité, voire un pays
+d’adultes, mais non certes un pays d’orphelins. Aussi, en dépit de ses
+hôtes, qui le traitaient en convalescent, ou, par délicatesse afin de
+marquer leur confiance, qui le dirigeaient sur les besognes
+aristocratiques du chantier, le nettoyage des trumeaux ou la peinture
+des rechampis, il n’était pas à l’aise. Sortir d’exil, presque de
+prison, et passer du bleu de roi ou du carmin sur les angles d’un salon
+Louis XV, cela lui déplaisait. Ce n’était pas des traces ainsi colorées
+qu’il avait à laisser aujourd’hui sur la France. Il ne sentait plus ces
+belles couleurs en soi. On ne s’amuse pas non plus à farder soi-même la
+femme qui nous a trompé la veille. Il laissa errer ses regards sur ce
+paysage au terme duquel son regard ne se heurtait plus enfin à l’océan
+mais aux nuages, sur l’Ile-de-France, île dans le ciel. Il essaya
+ensuite de nettoyer les cuivres au Miror, les glaces à l’Ozor, mais ce
+travail qui aboutissait seulement à donner de lui un reflet plus net, à
+rappeler peu à peu d’exil son reflet, il ne put le supporter davantage,
+et laissant ses pots de ripolin, de mélusande, comme des pots de fard
+quand on songe au bain, il quitta son veston et s’attaqua aux fardeaux.
+Il ne fit plus que porter des poutres, il souleva la margelle du puits.
+De même que ce matin, chez lui, il n’avait employé que le gros langage,
+et n’avait pas eu d’esprit ni de pointes, et avait repris la langue
+familiale par ses expressions quotidiennes, il profitait de l’occasion
+fournie par mes oncles pour saisir la terre française par ce qu’elle
+avait de plus pesant et de plus matériel. C’est le mot pain, le mot vin,
+le mot bonne nuit, qu’il avait prononcés avec le plus de joie en
+revenant en France. Il se sentait purifié à toucher les moellons même,
+le bois même, le cœur des carrières et des forêts. Si bien que mes
+oncles, le comprenant, n’hésitaient plus à lui faire monter le mortier
+sur ses épaules. Nous l’entendîmes rire sur l’échelle. Il retrouva enfin
+le rire dans ces travaux forcés de bonheur, ce bagne d’amitié, goujat de
+son pays...
+
+Tant était grande l’occupation des invités et des hôtes qu’aucun ne vous
+avait vu venir. Des clous dans les lèvres, les mains noircies, mon père
+m’accueillit en me touchant de l’épaule. Ce coup qu’ont les charpentiers
+pour rentrer les pointes à l’intérieur de la bouche, il n’avait pu
+encore l’attraper. Il essaya de m’embrasser, il effleura ma joue, baiser
+martien, avec ces tiges de fer. Le chien s’était calmé. Bella
+contemplait avec surprise mes oncles au travail. L’imagination,
+l’inspiration éclairaient sur ces échelles et ces toits leur visage de
+la même lueur que dans leur laboratoire. Il n’y avait en plus que la
+sueur, qui marque les opérations purement humaines. Ils avaient
+découvert au cours de la journée de nouvelles façons d’enfoncer les vis,
+de comprendre les espagnolettes, de vider les réservoirs. Tout un flot
+d’invention géniale avait passé aujourd’hui sur les petits métiers et
+les habitudes d’artisans. Quatre paires d’yeux créateurs avaient regardé
+les marteaux, les pincettes, la colle à pâte. Maintenant, au milieu de
+l’orage qui éclatait, l’oncle Charles, malgré un éclair et malgré
+l’ambassadeur d’Espagne qui n’aimait pas les imprudences, et disait
+avoir vu un haltérophile foudroyé en levant ses haltères, hissait comme
+premier pavillon, pavillon peut-être de la famille, le premier
+paratonnerre de Franklin.
+
+Nous étions d’ailleurs à peine dans le salon, autour du chien, que mes
+oncles opéraient et soignaient, à défaut d’autre matériel, avec des
+équerres, des cordages, un sécateur, avec les instruments qui servent à
+opérer et à soigner les maisons, que la foudre, dédaignant le
+paratonnerre de l’Américain, dédaignant les Dubardeau, dédaignant la
+science, tomba sur un petit if de la cour et l’abattit. Ce fut du
+travail pour Blavène qui le rentra sur son dos dans le bûcher. La pluie
+tombait. L’arbre était lourd. Mais il aurait, aujourd’hui, de joie,
+porté de vrais morts.
+
+ * * * * *
+
+--Bella toute songeuse, télégraphièrent les Orgalesse à Gontran pendant
+notre dîner de retour à Versailles... Elle et Philippe reprennent du
+café.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+Le mois d’août était torride. Mais Rebendart avait enjoint de fermer le
+jet d’eau du jardin. Il profitait de l’absence des Chambres pour
+préparer la mise en accusation de ma famille, et ce murmure le gênait
+dans son travail. Les merles, punis avec les Dubardeau, attendaient en
+vain tout le jour leur gargarisme et leur bain. Vers neuf heures, les
+soirs où Rebendart sortait, le chef des huissiers se glissait dans
+l’ombre, tournait le robinet, le laissait ouvert une heure, puis
+rentrait à sa loge avec la conscience d’avoir décongestionné la terre
+entière et la mine un peu coupable de ce père en prison qui buvait, pour
+le soulager, au sein de sa fille. Rebendart, au centre de la justice,
+était parvenu sans peine à trouver la sanction exacte à chacun des
+gestes de mes oncles et de mon père. Le geste de l’oncle Jules fécondant
+un continent par un système bancaire trop altruiste relevait de la
+correctionnelle. Le geste de l’oncle Émile créant une Internationale de
+radio-téléphonie relevait du Tribunal de commerce. Celui de mon père,
+refusant la brouille avec l’Angleterre et l’Amérique, valait la Haute
+Cour. Les Grecs eussent avantageusement chargé Rebendart de trouver la
+juridiction compétente pour ceux de leurs héros mythiques ou réels qui
+ont poussé trop loin la sagesse ou l’initiative, et qui en furent
+insuffisamment punis, le tribunal des douze pour Icare et la relégation
+pour Aristide. Avec plus de perfidie encore, sachant que les Français
+contestent les arrêts de leurs cours de justice, mais estiment
+irrévocables les verdicts pris par des jurys sans juges, il intriguait
+pour évoquer les affaires Dubardeau devant des conseils de discipline ou
+des assises... C’était à la veille des élections. Il se trouvait par
+chance au seul moment où les partis au pouvoir, au lieu d’imposer leur
+volonté au Gouvernement, dépendent de la sienne. L’opinion du Parlement
+était vis-à-vis de Rebendart dans un état de moindre résistance, et avec
+des gestes de médecin mais une voix d’hypnotiseur, il dictait aux
+travées sommeillantes la conduite qu’elles auraient à tenir après leur
+réveil définitif. Au seul nom de Dubardeau, chaque député tressaillait,
+encore incertain de la réaction que ces trois syllabes lui dictaient,
+mais sentant déjà qu’elle ne dépendait plus de lui et qu’elle serait
+finalement commandée par Rebendart. Ses agents avaient eu soin également
+d’accoupler notre nom à certains noms décriés, l’affaire Émile Dubardeau
+allait succéder à l’affaire Landru, l’affaire Jules Dubardeau se plaçait
+entre le jugement de deux traîtres. Il faut plusieurs siècles pour se
+remettre aux yeux du public d’avoir été exposé entre deux larrons. Ni le
+Parlement ni le monde ne protestaient. Ce qu’il y avait en France
+d’hommes indépendants était à Contrexéville, de femmes dévouées et
+audacieuses, à Luxeuil. En deux mois, notre nom pâlit suffisamment pour
+que Rebendart osât annoncer l’arrestation prochaine de l’oncle Jules.
+
+Nous étions restés cet été-là près de Paris, sur la hauteur près de
+Saint-Germain, car nous savions que Rebendart eût répandu le bruit, si
+l’un de nous avait voyagé à l’étranger, que nous voulions passer la
+frontière. Je montais dîner chaque soir dans ma famille, porteur chaque
+soir d’une mauvaise nouvelle, facteur aussi des journaux et des lettres.
+Nous habitions presque au faîte de la colline où s’élève l’aqueduc de
+Versailles, et devant l’aqueduc de Marly. Nous dominions Paris. Les
+jours étaient longs et le soleil était loin d’être couché quand
+j’arrivais. Mes oncles et mon père, de même qu’ils niaient la maladie,
+ne voulaient pas non plus admettre la chaleur. Sur ce mamelon dont
+l’unique fraîcheur était la vue des deux aqueducs, par des chaussées
+montagneuses et sans ombre, au macadam rongé par tous les scorbuts,
+laissant à tour de rôle sur une borne la redingote qui était, avec
+l’habit vert, l’uniforme de ma famille, ils s’étaient mis en tête
+d’apprendre à monter à bicyclette. Ils n’en avaient eu jusqu’à ce jour
+ni le temps ni l’occasion. Je retrouvais ces quinquagénaires avec toutes
+les marques qui dénoncent sur un enfant laissé seul la désobéissance et
+la dissipation, une bosse au front du physicien, une déchirure à la
+culotte de l’ancien ministre. On s’apercevait au cours du dîner qu’il y
+avait un coccyx plus sensible, un pouce tourné. Ils portaient ces
+blessures avec le même dédain et le même sérieux que les cicatrices dont
+l’univers avait tiré profit et que leur avait values le radium ou
+l’explosion d’un gaz. Leur seul regret était qu’il n’y eût pas deux
+bicyclettes, car chacun prétendait être plus rapide que l’autre et lui
+lançait des défis. Ils affectaient de ne pas sentir la laisse qui les
+attachait ainsi, comme des relégués, aux portes de Paris, mais quand
+l’oncle Charles, ne pouvant arrêter son vélo, dévalait par les descentes
+de Marly jusqu’à la machine tournante, il arrêtait un taxi pour le
+remonter au plus vite jusqu’à nous. A part le physicien, qui avait
+installé depuis la guerre sur une tour voisine des appareils de
+télégraphie sans fil et d’optique, chacun voyait ses travaux compromis
+par l’éloignement de ses champs d’action ou d’étude, mais à défaut de
+l’insecte rare, le naturaliste se rabattait sur la fourmi, le banquier
+se liait avec un employé de la succursale du Crédit Lyonnais de
+Saint-Germain. Jamais aucun d’eux ne souffrait de reprendre ainsi la
+science à son commencement. Avec leur optimisme invincible, ils
+attribuaient aux vacances la rareté des visites, des lettres, la
+disparition de nos habitués. La période qui va du 1er juillet au 15
+novembre est une bien facile période pour les ingrats. Ou bien,
+appréciant en cyclistes débutants la difficulté de monter jusqu’à notre
+maison, mes oncles excusaient les anciens amis dont le journal nous
+signalait le passage à Paris, comme si l’ancien Président de la
+République, le Ministre des Finances, et telle poétesse illustre
+devaient venir les voir à bicyclette. Mais, déjeunant à Paris, je voyais
+en fait tout ce qui était mondain, bourgeois, se détacher avec plus ou
+moins de précaution de nous. En deux mois, je constatai que la façon de
+nous juger et de nous comprendre avait changé. Le bonheur et la chance
+ont une merveilleuse acoustique; les mots partout colportés autrefois de
+l’oncle Jules ne portaient plus, l’allure de notre famille entière
+intéressait moins. Les plus complets savants du monde, les hommes d’État
+les plus utiles subissaient cette défaveur qui atteint les chanteurs de
+café-concert, les boxeurs. Si j’avais eu une maîtresse, je l’aurais
+sentie, à d’imperceptibles signes, débordante d’amour d’avoir à se
+donner à un fils de réprouvé. Mais mes oncles ne voulaient rien
+constater dans la façon dont la science se donnait à eux. Ils refusaient
+d’utiliser pour leurs découvertes et leurs écrits ce flux de divination
+que donne l’infortune. On leur écrivait moins? On ne venait plus les
+voir? C’était les vacances. Ces cadeaux dont les inondaient les
+horticulteurs, les princes en mission, étaient taris? C’était les
+vacances. C’était les vacances des orchidées, des manuscrits persans.
+L’ambassadeur qui avait prétendu revenir d’Extrême-Orient pour les voir
+prenait, vers Singapour ou Port-Saïd, à la lecture de son courrier, un
+aiguillage qui l’amenait à Versailles, villégiature de Rebendart, et non
+à Saint-Germain, la nôtre. Les vacances de la reconnaissance, du
+courage. Les prospectus des grands magasins, les lettres de mort ou de
+mariage leur parvenaient encore. Ils avaient assez d’imagination pour se
+suffire de ce contact théorique avec l’humanité. Un jour, le messager
+leur apporta une bicyclette toute neuve, don anonyme. C’était moi qui
+l’avais achetée. Ils l’attribuèrent à chacun des mille ingrats. Tout
+était bien. Ils étaient heureux.
+
+Ils souffraient. Du moins le jour, et dans leurs études. Le bain
+journalier dans un flot de familiers, de demi-inconnus, de voix et de
+sourires leur était nécessaire. Ce n’était pas seulement par effet de
+l’habitude qu’ils aimaient travailler dans le bruit, dans des pièces
+couloirs où les gens passaient et repassaient, des gens qui s’appelaient
+Durand ou Dupont, Bloch ou Bechamort, La Rochefoucauld ou Uzès.
+L’humanité était le ferment qui faisait réussir leurs recherches. Dans
+toutes leurs expériences sur les mélanges de gaz, sur les plantes
+hybrides, sur la vitalité de l’Autriche, ils pouvaient à l’énumération
+des produits mélangés ajouter: j’y ajoute un homme. La présence d’un
+être médiocre nommé Labaville avait amené la réussite de la synthèse.
+Quand Labaville n’était pas là, avec ses boutons et sa cravate de
+cachemire à bague d’or, l’oncle Charles travaillait mal. Tous avaient
+besoin pour essuie-plume ou essuie-regard, quand ils relevaient les yeux
+des mélanges en fusion ou des venins au travail, d’un visage. Jusqu’à
+l’astronome, le soir, qui en face du firmament exigeait près de lui la
+tête pâle de son secrétaire. Le rythme de la vie humaine autour de ces
+expériences que des cyclopes ou des martiens auraient pu eux aussi
+réussir était peut-être indispensable pour que la recherche ne divaguât
+pas hors de l’humanité même. Or, ce flux d’amis, ce sérum terrestre se
+retirait. Un soir, je les retrouvai absolument seuls, ce que je n’avais
+jamais vu de ma vie. Même dans nos fêtes de famille, l’un d’eux avait
+glissé quelque ami de longue date ou quelque visiteur du matin. Il y
+avait toujours eu à caresser à la maison un humain beau ou laid que les
+frères se passaient comme le chat de la pension et auquel ils
+racontaient, comme à un vrai chat, jusqu’à des secrets... Ce jour-là,
+ils étaient seuls. Ils ne se rendaient pas compte de ce qui les rendait
+moins bavards, moins gais aussi. C’est qu’il y avait pour eux ce soir-là
+une première fin du monde. Paris s’alluma, étincela. De ces cinq
+millions d’hommes entassés au-dessous de nous, aucun n’était avec nous.
+Nos appareils de télégraphie sans fil parlèrent; de ces deux milliards
+d’êtres épars dans les continents, aucun ne buvait en ce moment notre
+marc ou ne se faisait raconter notre histoire du traité de Versailles.
+Le courrier du soir arriva. Mais ils ne recevaient plus guère de lettres
+que de leurs égaux en science, en génie de la vie. Il n’y avait pas ce
+soir de lettres signées de ces noms qu’on voit sur les boutiques, seules
+cartes de visite de l’humanité. Il n’y avait qu’un message téléphoné de
+Mme Curie et une longue lettre d’Anatole France... Les Roudinot nous
+oubliaient, ces petits fonctionnaires auxquels nous nous étions tous
+efforcés, on ne sait pourquoi, car ils n’étaient eux-mêmes que
+médiocrité, de fournir les plus beaux spectacles, les plus beaux
+souvenirs de guerre, les plaçant pour la bataille de la Marne à Paris
+même, logeant chez eux Pershing, leur obtenant une estrade près de l’Arc
+de Triomphe pour le défilé final. Les Bahut nous oubliaient, auxquels
+notre famille au contraire réservait,--pourquoi encore? car ils se
+querellaient sans arrêt,--les solennités pacifiques, les loges de
+ballets russes, les billets pour les centenaires. On téléphona. Mais ce
+n’était que Vincent d’Indy... Pourquoi pas Wagner! Les seuls êtres, les
+seuls noms qui nous effleuraient maintenant étaient ceux des êtres
+célèbres, les noms d’êtres relativement immortels, qui n’étaient pas
+liés à nous par la vie seule, mais dont la présence, après leur mort
+même, ne serait pas diminuée. Allions-nous être condamnés à un étage
+supérieur de l’humanité, à Thomas Hardy, à Einstein, à Foch, à une sorte
+de dialogue des morts entre vivants, à Vercingétorix, à Fénelon, à
+Lavoisier? Tout nous était fidèle, tout était stable et invariable pour
+nous dans l’impondérable domaine, mais ces signaux d’hommes illustres à
+hommes illustres ressemblaient vraiment trop aux premiers feux
+qu’échangeaient de colline à colline les hommes, quand l’humanité
+n’existait pas. Les piles retirées de leurs fluides se parlaient l’une à
+l’autre, mais elles n’étaient plus vivantes. Jusqu’aux avions qui
+avaient tourné par dizaines autour de nous, avant le coucher du soleil,
+en revenant atterrir à Chaville, et qui ne leur avaient donné qu’une
+caresse théorique! Ils étaient là entre inventeurs, l’inventeur du sérum
+contre le cancer, de la lampe électrique qui donne la fusion des gaz, le
+théoricien des migrations humaines, mais il manquait entre eux
+l’inventeur des ceintures hygiéniques, des boutons de faux-col à
+bascule, en un mot les hommes.
+
+Mais la nuit venait. Cette nuit qui fait sentir au commun des hommes
+leur adhérence avec les éléments prétendus éternels, qui les rapproche
+du dieu qu’ils ont choisi, qui leur apporte le détachement du monde,
+redonnait justement à ma famille le contact qu’elle avait perdu avec les
+habitants de la planète. Au-dessus de la ville, les réclames lumineuses
+leur répétaient ces noms nécessaires à leur travail: Duval, Citroën. Les
+appareils de radio, plus perfectionnés d’ailleurs en ce lieu même, nous
+comblaient de nouvelles, nous présentaient par leurs noms les solistes
+de la Tour Eiffel, nommés Peignecod et Millard, et raflaient d’un coup
+tout ce que les ondes, de Nauen à Shanghaï, contenaient cette nuit de
+music-hall, de finances et de politique. La communion avec les amis
+ingrats et traîtres était rétablie par un morceau de la garde
+républicaine, par une annonce de l’armée du salut. C’était l’heure
+vulgaire des éléments déchaînés par la science. C’était la fête de
+Neuilly des hommes électriques. Mes oncles et mon père, qui aimaient
+d’ailleurs monter à Neuilly sur les manèges et entrer chez l’Aérogyne,
+prenaient goût à cette foire. De cette terrasse où pendant la guerre
+était le poste d’écoute des sous-marins allemands, dont les signaux nous
+heurtaient durement de la mer du Nord, plus doucement de la
+Méditerranée, comme si c’étaient les eaux et non l’air qui nous les
+transmettaient, où s’inscrivaient aujourd’hui sur nous en même temps que
+deux communiqués truqués et enfantins les véritables coups de la guerre,
+nous arrivait la voix de Damia, des monologues, et le résultat des
+courses. Le mardi, il y avait cinéma à Louveciennes, et nous y allions
+en bande voir les _Trois Mousquetaires_ ou des films d’actualité. Mais
+ces images, vieilles de quelques mois, paraissaient vieilles de siècles,
+et augmentaient en moi l’impression d’une famille restée seule après un
+déluge et ouvrant, pour se rappeler les époques foisonnantes, des
+microphones laissés par la police noyée, ou les disques conservés dans
+les caves des Arts et Métiers. De la ville au-dessous de nous, nous ne
+voyions que le plein de feu, les lignes de feu qui étaient les rues, les
+blocs de feu qui étaient les monuments, les cercles de feu qui étaient
+les places. Les seuls animaux qui nous effleuraient étaient des
+chauves-souris, étaient des animaux préhistoriques. Nos domestiques
+avaient pris cette voix voilée et cette qualité divine qui revêt, dans
+le naufrage, dans les épreuves, les serviteurs dévoués. Nous en étions
+arrivés à consulter davantage les baromètres, les thermomètres, comme si
+nous faisions quelque ascension et tentions de battre un record
+d’altitude. Les lectures aussi s’élevaient. Insensiblement, tous les
+livres récents et faciles, dont la lecture et la discussion ne
+demandaient qu’un jour, avaient fait place aux grands livres. L’oncle
+Charles relisait _Faust_, l’oncle Jules l’_Introduction à la Médecine
+expérimentale_, mon père _Robinson Crusoé_. Quand je descendais à Paris,
+j’emportais une liste de livres à prendre chez le libraire à la mode:
+c’était la Bible ou Montesquieu. Un jour, je n’y tins plus, et je
+ramenai à déjeuner Fontranges.
+
+Jamais homme inconnu pénétrant chez un peuple hospitalier et curieux,
+jamais troupe de renfort arrivant doubler une garnison assiégée, ne fut
+reçue avec plus d’effusion que Fontranges par ma famille. Ce survivant
+de l’humanité disparue portait tous les attributs dont on l’eût revêtu
+dans les planches d’une histoire faite par les observateurs d’une autre
+planète, sa cravate Lavallière, son jonc à pomme d’or, son monocle. Ce
+noble laisser-aller qui signalait déjà l’armure même des Fontranges
+pendant la guerre de Cent ans, distinguait encore son veston noir bordé
+de ganses. Son mouchoir pendait démesurément de sa pochette, son monocle
+à cordon de soie semblait le seul balancier de sa pensée, mais ses
+ongles étaient faits, ses cheveux parfumés et secs. J’avais certainement
+choisi l’humain dont le savon était le meilleur. Il avait de grands
+gestes déférents, et faisait de grandes grâces aux êtres et aux
+bibelots, comme les Martiens peuvent croire que font les hommes. Avant
+le déjeuner, mes oncles l’emmenèrent à Marly. Il saluait les prêtres,
+les religieuses, les monuments aux morts, et toute la bourgeoisie de
+Marly, aux fenêtres, regardait avec considération cet otage du monde que
+promenaient les Dubardeau. Il vit sur notre cheminée un portrait de
+Renan. Il avait beaucoup entendu parler de Renan. Vie familiale
+parfaite, n’est-ce pas? Attitude catholique peut-être un peu moins sûre?
+Il s’inclina. Il montrait pour la science les mêmes égards que pour une
+femme qu’on ne connaît que de vue. Il la saluait. Et ce portrait-là?
+C’était Kipling? Il regrettait de n’avoir jamais eu l’occasion de lire
+Kipling. Mes oncles s’empressaient. Ils avaient délaissé pour lui
+Robinson, Montaigne et les Évangiles. Chacun cherchait dans sa
+spécialité par quelle échelle de fortune il allait pouvoir hisser dans
+la conversation cet être doux, ignorant et bon. Il y avait par bonheur
+autour de nous de nombreux objets avec lesquels il ne s’était jamais
+familiarisé, la bicyclette par exemple. Tous ces membres de l’institut
+eurent beau jeu à lui expliquer cette invention moderne, prodigieuse, la
+bicyclette. On démonta la roue arrière devant lui. Les billes
+l’intéressèrent particulièrement, le changement de vitesse.
+N’éviterait-on pas beaucoup de maladies, de maladies contagieuses, par
+exemple, si nos articulations fonctionnaient avec ce système? Enhardi
+peu à peu, devant ces hôtes qui connaissaient tout, il hasarda des
+questions qu’il n’avait jamais eu l’occasion de poser depuis sa
+jeunesse, et que lui avait aussi posées, avec un succès mitigé, son
+fils. Comment fonctionnaient les phares? Qu’est-ce que les marées?
+Est-il vrai que la lune les provoque? La houille verte a-t-elle autant
+d’avenir que la houille blanche? En somme tout un questionnaire sur la
+mer, qu’il connaissait d’ailleurs à peine, d’un jour passé à Dieppe,
+qu’il connaissait juste de vue, ainsi que Kipling et Renan. Il repartit
+vers l’hôtel du Louvre lesté de connaissances exactes sur la migration
+des anguilles et leur reproduction dans la mer des Sargasses, sur la
+petite usine qui utilise le flux et le reflux du Golfe de Gascogne, sur
+la beauté du vert de nos feux fixes, si envié des Anglais. L’oncle Jules
+lui promit de faire monter sur la tour les principaux modèles de
+lanternes de phares, ce qui lui était facile, car il était l’ami du
+conservateur du dépôt, et de les essayer un soir devant lui. Fontranges
+dut quitter Paris quelques jours après sans revenir dîner, mais les
+Parisiens purent voir, pendant les nuits de septembre, surgissant de
+Marly, des feux de toutes couleurs, toutes forces, et toute durée;
+c’étaient les feux qui annonçaient la pointe du Raz, les rochers des
+Sanguinaires, le blocus de la Méditerranée, la peste dans Saïgon. En
+fait, c’étaient mes oncles faisant des signes au dernier homme.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+La veille de la Toussaint, la gendarmerie de Marly prévint mon oncle
+Charles et mon père d’avoir à passer vers trois heures de l’après-midi
+au Ministère de la Justice. Rebendart les convoquait. Pendant le
+déjeuner, Moïse arriva en automobile et nous apprit que l’ordre d’arrêt
+était signé.
+
+--Il a trouvé un truc, dit Moïse.
+
+Ce n’était pas pour nous rassurer. Nous savions la haute estime que
+Moïse avait pour les trucs et la part qu’il leur attribuait dans les
+réussites de la vie. S’il avait échappé, enfant, à la mort qui avait
+emporté la plupart de ses frères, c’est qu’il avait su à temps,
+prétendait-il, le truc pour manger des figues sèches sans attraper
+d’érysipèle, celui pour guérir le bouton d’Alep, avec un emplâtre
+découpé dans le papier bleu des pains de sucre, et celui pour rendre le
+lait de mouflonne inoffensif. Il ne restait pas dix minutes sans vous
+indiquer, s’il était en confiance, le truc pour grimper seul au faîte
+des Pyramides, pour respirer au fond de l’eau, pour sortir des
+labyrinthes, pour réduire Forain au silence. Le jour où je lui eus
+raconté que les Français, quand il fallait immobiliser les prisonniers
+allemands, se contentaient de couper leurs boutons de culotte, il ne
+douta plus de la victoire des Français. Dix trucs de cette force, et la
+guerre était finie, sans qu’il fût besoin de recourir aux trucs
+américains. La Banque était aux yeux de Moïse le seul élément avec
+lequel il ne servît à rien de biaiser ou de truquer à l’aide d’un livre
+de sagesse et dès qu’il s’agissait d’elle, reparaissaient en lui les
+simples vertus qui font les matelots, les dompteurs et les pompiers. Il
+n’avait plus alors aucune superstition, aucune habitude. Il écrivait
+avec le premier stylographe venu, il parlait n’importe quelle langue, et
+alors flottaient autour de lui les trucs qui s’appellent l’audace,
+l’assassinat, le suicide, même l’espérance, truc en émeraude.
+
+--Je me demande vraiment lequel! disait-il, distrait comme s’il
+cherchait un mot croisé.
+
+Mon oncle et mon père ne se troublaient pas pour si peu. Après le café,
+ils firent une dernière promenade dans le parc où l’automne, par un truc
+cette fois nouveau, au lieu de jaunir les chênes, venait de les
+cramoisir. Il avait plu la veille. A des cercles et à des rectangles
+plus humides, ils reconnaissaient les emplacements des bassins détruits,
+et quelques beaux nuages, immobiles dans le ciel, semblaient occuper eux
+aussi là-haut des places hier classiques. Les symboles de la fidélité,
+aujourd’hui, c’étaient l’eau, les fumées. Alors qu’ils longeaient le
+grillage qui isolait les tirés, deux chevreuils les regardèrent de loin,
+les suivirent, pleins de pitié pour ces hommes prisonniers. Ils ne
+l’étaient pas encore. Ils se préparaient en riant. Ce fut mon tour
+d’apprêter pour eux la valise qu’ils m’avaient faite pendant la guerre,
+à chacune de mes permissions. Ils connaissaient cette valise, aussi
+exactement qu’ils connaissaient à cette époque ma capacité même; ils
+savaient le maximum de ce qu’elle pouvait recevoir, de ce que je pouvais
+tenir en bouteilles de rhum, en chocolat, en artichauts. J’allais
+apprendre maintenant à la mesurer avec des dossiers, des livres. Mon
+père entra dans la chambre au moment où j’y glissais un tricot de
+guerre, car il risquait de faire froid à la Santé, et ses cigarettes. Il
+sourit: je faisais la valise de collège de mon père.
+
+Moïse nous descendit sans hâte vers Paris. Le soleil était derrière
+nous. Nous avions froid, mais nous voyions le dos du chauffeur
+ensoleillé. Toutes les femmes, les enfants, jusqu’aux hommes,
+profitaient de ce beau jour pour porter des chrysanthèmes au cimetière.
+Les boutiques des horticulteurs étaient seules ouvertes. Tous les
+négoces faisaient place aujourd’hui au négoce des chrysanthèmes.
+Marguerites, bégonias, roses d’hiver, se dissimulaient. Ceux qui
+portaient ces vieilles fleurs semblaient user de vieux remèdes. Le
+chrysanthème, recette extrême-orientale, était jusque dans la banlieue
+reconnu maintenant comme le meilleur antidote au chagrin, au deuil. Le
+regret des morts était remplacé dans toute la France par le souci
+d’avoir à choisir entre les trois espèces de chrysanthèmes, blancs,
+fauves et jaunes, qu’on allait leur apporter. Toutes les familles
+faisaient, en costume coloré et avec des fleurs, le chemin qu’elles
+parcourraient le lendemain en costume de deuil et les mains vides.
+C’était le contraire du théâtre, le contraire de l’artifice. Les vraies
+veuves nous paraissaient presque aujourd’hui les femmes qui ne portaient
+pas de chrysanthèmes, et les enfants qui jouaient sans fleurs, les
+orphelins. Aucun signe, aucun rappel de la mort d’ailleurs dans cette
+brève et belle journée. Les morts aussi se préparaient à leur fête, par
+une modestie plus grande, une disparition plus complète. C’était le seul
+jour où l’on circulât dans leur domaine en parlant tout haut, en
+courant, le seul jour où ils n’y étaient pas. Quand vint Paris, avec sa
+grille d’entrée, ses gardiens, sa cohue, nous eûmes une impression
+douce, apaisante, celle d’entrer enfin dans le plus vaste cimetière.
+
+Je confiai notre valise au concierge du Ritz, et, me disant leur
+secrétaire, j’obtins d’entrer dans le Ministère avec mon père et mon
+oncle. Des huissiers mal renseignés nous guidèrent à la recherche d’une
+salle vide et finirent par nous arrêter dans le hall où se tenait, quand
+le Garde des Sceaux était Président du Conseil, la Conférence des
+Ambassadeurs. C’est là entre autres qu’on avait déchiqueté l’Autriche,
+amputé l’Allemagne. Avec ses tentures rouges, ses glaces à biseaux, ses
+tables de marbre, la salle semblait une boucherie les jours d’été où
+tout est vide. L’Europe était à la resserre. Le sort ne varie guère les
+effets qui lui ont valu dans l’histoire sa réputation d’intelligence et
+d’ironie: il forçait mon père, le jour de son arrestation, à repasser
+par le lieu même qui lui avait donné la gloire. C’était d’un effet
+facile, et la plaisanterie fut complète, quand, au lieu de Rebendart,
+nous vîmes trente jeunes gens entrer dans le salon, s’asseoir autour de
+la table en fer à cheval,--car c’étaient des candidats au Conseil
+d’État,--et surtout quand l’examinateur, décachetant son enveloppe, leur
+lut le sujet du concours. Il leur demandait de se reporter à 1919 et de
+reconstruire chacun l’Europe à sa façon. Ils avaient tout le temps,
+trois heures.
+
+Ce fut du moins pour mon père une distraction. Cela l’amusa de voir,
+comme dans ces pays où le sultan cède pour un jour la royauté à
+l’étudiant élu par ses pairs, la Conférence des Ambassadeurs abandonner
+pour aujourd’hui l’Europe à des mains juvéniles, à des mains dont
+beaucoup n’avaient pas encore caressé une femme. Tous ces jeunes gens
+d’ailleurs parurent se donner à une tâche habituelle, et baissant
+ensemble les épaules, ils écrivaient à la hâte sur les larges feuilles
+vides, les seules dans toutes les chancelleries d’Europe qui fussent
+encore blanches. Ils relevaient de temps à autre leurs têtes, avec des
+expressions différentes, qui indiquaient à mon père, tant il connaissait
+le reflet des villes sur le visage des négociateurs, qu’ils
+s’attaquaient à Memel, ou à Fiume, ou à Temesvar. Un seul s’agitait,
+taillait un crayon, bref, indiquait par tous ses gestes qu’il ne savait
+reconstruire l’Europe. Il faut dire à sa décharge qu’il était mal assis,
+qu’il avait un pied de la table entre les jambes, ce double pied de
+table lui-même qui avait rendu si difficile au délégué américain de se
+pencher et de se lever, et qui peut-être écarta les États-Unis de cette
+conférence. Tout ce qui avait indisposé l’Amérique, le pied mal placé,
+l’écritoire lointaine, l’embrasse du rideau trop proche à laquelle se
+cognait la tête, indisposait aussi ce jeune homme. Peut-être encore
+savait-il seulement reconstruire l’Asie, ou seulement créer une
+politique moderne des isthmes, ou seulement répartir avec justice les
+pétroles!... Il renonça, délaissa la salle où ses vingt-neuf camarades,
+maintenant déchaînés, dégrafaient sans précaution les bandages du
+continent. Mais, au moment où il passait à notre hauteur, il vint vers
+mon père, s’inclina, trouvant une excuse à sa nullité ou à sa paresse:
+
+--J’ai eu honte de traiter ce sujet devant vous, dit-il.
+
+Puis il disparut, ayant reconstruit la fierté de mon père.
+
+ * * * * *
+
+--Entrez, dit Rebendart.
+
+Nous entrions dans le bureau de Rebendart. Le ministre de la Justice
+était face à la porte, debout devant sa table, immobile. Bien qu’il fît
+encore jour, le lustre s’alluma juste au-dessus de nos têtes, tirant de
+nous une loque noire, essayant de tirer de nous, pour notre confusion,
+notre ombre la moins humaine. Les quatre femmes nues dans les trumeaux,
+avec des balances qui nous attendaient au point mort, paraissaient
+postées pour surprendre je ne sais quel flagrant délit de ces trois
+hommes habillés. Jamais je n’avais vu autant de balances, sculptées dans
+les boiseries, moulées dans les stucs. Si bien que le pèse-lettres du
+bureau de Rebendart, seul instrument de vrai métal, semblait une arme,
+et évoquait une idée de torture. Larubanon, le sous-secrétaire d’État,
+de l’air à la fois désœuvré et servile de l’aide-bourreau, l’essayait de
+l’index.
+
+Rebendart ne nous demanda pas de nous asseoir. L’entrevue, dans son
+esprit, était sans doute à une hauteur qui ne souffrait ni le canapé, ni
+même le fauteuil. Son bureau était près de la cheminée, non pas qu’il
+aimât le feu, mais il détestait écrire près d’une fenêtre et près des
+arbres. Quand une chenille tombait dans une de ses phrases, quand un
+éphémère se prenait dans son encrier, faible buvard pour l’encre qui
+accablait de notes l’Europe, ces atomes et ces indices d’une vie
+naturelle que ne gouvernaient pas les règlements laïques le dégoûtaient
+pour dix minutes du pouvoir. Mais aujourd’hui, dos à un bûcher d’énormes
+bûches il rayonnait comme un vengeur, et songeait seulement à amener sur
+nos lèvres les paroles qui provoqueraient ses trois réponses, préparées
+de la veille, sur le bon citoyen, sur le devoir, et sur l’orgueil. Seule
+la sténographe avait pris une chaise, la seule femme habillée de la
+pièce, entre tant de statues et de tableaux, rousse, trop parfumée,
+d’une belle chair, qui réunissait sur elle les odeurs, les ombres, les
+crins de toutes ces figures nues et épilées éparses autour de nous.
+Immobile, nous regardant d’yeux violets impartiaux qu’elle ne bougeait
+pas, appelant dans cette scène par le gonflement de sa gorge, par le
+croisement de ses jambes, assez dévoilées, un élément qui n’était pas de
+distraction, mais au contraire de ferveur, indifférente et surchargée
+d’appâts, comme l’histoire, elle tapait sur son clavier d’où sortait le
+ruban, comparable au ruban de la Bourse, sur lequel Rebendart comptait
+bien inscrire avant une heure le vrai cours de l’honneur et le vrai
+change du pouvoir. Elle n’avait de vivant que le battement de ses
+paupières, et une imperceptible tension du regard, que provoquait ma
+présence, la présence d’un jeune homme. Seul témoin qui se souvînt
+exactement, car elle était au Ministère depuis dix ans, des procès, des
+scènes, des assauts entre les puissants de la République, la seule aussi
+qui n’en éprouvât aucune émotion et n’en eût jamais tiré d’enseignement
+pour sa sortie de six heures avec le sous-chef de gare son amant, elle
+avait cependant de la dignité de ces duels une conscience qui
+l’empêchait de toucher ses cheveux quand un courant d’air les
+dérangeait, de rajuster l’échancrure de son corsage après un faux
+mouvement, de mouiller la maille de son bas qui craquait, pour l’heure
+de ces entrevues sans coquetterie et sans fausse pudeur, et elle
+rentrait à la salle commune des sténos à peu près aussi froissée par
+l’Histoire que par un chef de bureau entreprenant. Rebendart s’était
+tourné à demi vers elle, élevant la voix. Mon père, en revanche, se
+préparait à cause d’elle à amortir ses paroles. Car l’un avait toujours
+traité l’histoire comme une femme ou un témoin, et l’autre comme un haut
+parleur.
+
+--Messieurs, commença Rebendart... Vous avez fini, Larubanon?
+
+Larubanon retira de son nez l’index qu’il y avait introduit par ce geste
+habituel qui le rendait, dans les autobus, objet d’aversion et de
+scandale pour les mères de famille. Larubanon, myope de l’œil droit et
+hypermétrope de l’œil gauche, légèrement bancal, délivré par la science
+à dix ans de deux pieds bots à cause desquels il avait déchiré toutes
+ses photographies d’enfant, était le fruit des amours cachées mais
+illustres d’un fondateur de la République et de cette cantatrice que
+Gambetta appelait,--car elle avait chanté faux sous l’Empire et juste
+après le 4 septembre--le Rossignol qui ne chante que le jour. Tous les
+après-midi pendant le semestre où furent votées les lois sur les
+prétendants et la presse, le président de la Chambre, comme dans les
+théâtres de villes d’eaux où les entr’actes sont d’une heure pour
+permettre aux spectateurs de passer à la salle de jeu, faisait d’une
+heure les suspensions de séance, afin de permettre aux nouvelles
+lumières politiques de s’unir aux artistes du précédent régime, afin que
+le premier ministre entre autres, la bouche ruisselante de vérité,
+bourré de sandwiches, fécond à trente pas, et la cantatrice, dorée par
+sa jeune gloire et par son automne, de soie au toucher, accablée elle
+aussi de santé et de soumission néo-républicaine, eussent le temps de se
+clore entre des faux Boulle, des damas lyonnais et les Gervex naissants,
+pour produire Larubanon. Orphelin presque à sa naissance, mais déposé
+sur les marches de l’État, l’avorton avait su jusqu’à ce jour accorder
+admirablement une demi-intelligence et une demi-ambition. Une
+demi-chance aussi l’avait servi. Il avait épousé une fille demi-belle,
+dotée d’un demi-million. Il avait eu au Parlement un demi-succès. Mais
+il venait de s’apercevoir dans son nouveau poste, pour la première fois,
+qu’au lieu de n’avoir, comme il le croyait, que taquiné la fortune et
+cédé à un vent heureux, il avait fait rendre leur maximum à son
+intelligence et à sa force vitale. Depuis trois mois qu’il était
+demi-ministre, il essayait en vain de découvrir en soi les motifs
+qu’aurait eu le sort de le faire ministre entier. Il ratait les
+affaires, il avait, pour la première fois et terriblement, besoin
+d’argent. Cette rigidité dans la vertu et dans les convictions qu’il
+croyait sa force et qui lui eût permis en effet, s’il était resté
+référendaire, de mourir sans avoir commis de mensonge et sans tromper sa
+femme, cette confiance en sa mission républicaine qui pendant
+trente-cinq ans avait écarté de lui les automobiles, lui apparaissaient,
+ce qu’elles étaient en effet, périmées, ridicules, mais il était
+impuissant à les remplacer par une vertu et une vocation plus fortes.
+Chaque belle chose du monde qu’il comprenait tout à coup, les perles,
+les rubis, l’or, éteignait en lui une petite lumière. Il commençait à y
+faire sombre. Le mois qui venait de s’éteindre lui avait fait comprendre
+les gravures en couleurs, les émaux, les phares d’Hispano-Suiza... Il ne
+voyait plus en lui. Il avait la veille même manqué comprendre Rembrandt,
+c’est-à-dire la concussion. Au point exact où son honnêteté et sa
+noblesse d’âme finissaient, il ne trouvait plus à sa disposition que
+l’intrigue ou la bassesse. L’accroc le plus léger à sa parabole, qu’un
+autre eût réparé simplement avec de la bonne humeur et de l’esprit, il
+ne pouvait le réparer qu’avec le parjure ou la calomnie. Chacune de ses
+croyances pédantes et naïves était submergée par une eau sale: sa
+dévotion au droit romain cédait au poker, sa passion pour Tocqueville à
+la débauche. Instruits à la fois de son cynisme et de sa faiblesse, tous
+les personnages louches qui s’effacent autour des ministres sous de plus
+corrects émissaires se levaient directement autour de lui. Il ne les
+décourageait pas. Par timidité, dans cette crise, il préférait avoir
+affaire au coulissier marron lui-même plutôt qu’au député son garant, au
+fondateur de tripots en personne plutôt qu’au conseiller municipal son
+avocat. Tous les vices, les crimes qui, convoqués par Rebendart se
+rendaient au ministère sous leur forme honnête et parlementaire,
+entraient chez le sous-secrétaire sans maquillage. Pour sa confusion
+d’ailleurs, car il se rendait compte, à cette fréquentation, qu’il ne
+serait jamais capable que d’une demi-habileté et d’une demi-intrigue.
+
+--Messieurs, reprit Rebendart, laissant Larubanon promener distraitement
+les yeux sur celle des quatre femmes nues à balance pour laquelle sa
+mère, disait-on, avait posé..., j’assume une mission pénible. Je suis
+dans la nécessité de vous inculper du crime de forfaiture.
+
+Larubanon, toujours mobile, qui était venu tirer un rideau derrière
+nous, regagna prudemment le côté des innocents. Puis, de son double
+binocle, dont un verre rapprochait et un verre éloignait, il regarda les
+fesses maternelles, superbement égales, symbole suprême de la justice.
+
+--De forfaiture seulement? demanda l’oncle Charles.
+
+C’était le moment de placer le monologue sur l’orgueil. Rebendart
+hésita, et le laissa passer pour toujours.
+
+--Le document dont M. Larubanon va vous donner lecture ne laissera
+aucune espèce de doute sur ce point, déclara-t-il avec rage.
+
+Larubanon ouvrit un dossier, se prépara à lire, puis, hésitant, le passa
+à Rebendart.
+
+--Celui-là?
+
+Rebendart s’impatientait.
+
+--Vous savez bien que non. Celui des Dessaline, avec le reçu signé
+Dubardeau.
+
+Je vis pâlir mon père. Alors qu’il était député, il avait obtenu pour
+les Dessaline une adjudication. Quelques mois après, Dessaline lui avait
+remis, au bénéfice d’un ami commun, tombé dans la misère, un chèque de
+cinquante mille francs, que l’oncle Charles et lui avaient signé.
+Quelque banquier ami de Rebendart avait dû les trahir. Pas de témoin.
+L’obligé était au Mexique. Dessaline était mort. L’action généreuse, en
+s’évanouissant, laissait en effet un cadavre de mauvaise action.
+
+Larubanon ne trouvait toujours pas le bon dossier. Pourtant les deux
+pièces étaient là, il y a une heure encore. Il s’était même piqué avec
+l’épingle qui les attachait. Il montra le sang de son mouchoir, pour
+preuve de sa véracité. Il en avait d’ailleurs marqué son nez. Il essaya
+sans succès d’arracher une goutte neuve à sa blessure. Rebendart sonna.
+
+--Mademoiselle Vergne, commanda-t-il.
+
+Mlle Vergne entra, de teint laiteux, mais ne le cédant point à la
+sténographe en épanouissement. Elle avait pris à chacun des magasins de
+luxe qui entouraient le ministère sa spécialité la moins coûteuse, à
+Coty le parfum réclame, à Orsay le dernier rouge, à Rigaud la poudre à
+3,25. C’était ce qu’il y avait de meilleur marché en masque féminin dans
+cette région centrale de Paris. Mais, sous ce teint slave et ces apprêts
+faciles, coulait au lieu de sang rien moins que le bonheur. Femme créée
+pour les voluptés du week-end, à la veille de ce jour des morts,
+week-end suprême, elle rayonnait, les yeux bien mouillés par des sucs de
+premier ordre, la bouche tapissée de muqueuses de luxe. Le dossier
+qu’elle portait manqua s’ouvrir, elle en retint les pages contre sa
+gorge comme une nichée de colombes. Les arrêtés se becquetaient, les
+notes verbales se caressaient des ailes. Quand elle eut avoué son
+ignorance, elle fut remplacée par Mlle Larbit, plus connue dans le
+ministère sous le nom de Pan-Pan, dodue et vêtue de paillettes. Toute
+cette scène de dissensions entre cœurs masculins se livra ainsi parmi
+une horde de femmes qui souriaient également aux deux parties, tout
+comme si les Rebendart et les Dubardeau se battaient pour elles, sur un
+fond de plaisir, de santé et de nature qui lui enlevait presque son
+acuité. Ces belles filles avaient d’ailleurs la carrure et le rable
+particuliers aux femmes d’athlète qui servent de piédestal aux exercices
+de leur mari. Quand l’une s’approchait de Rebendart, baissant la nuque,
+on s’attendait à le voir bondir... Aucune n’avait vu le dossier.
+Larubanon se rappela soudain l’avoir laissé sur sa table et courut le
+reprendre.
+
+Le silence régna. L’antipathie entre ces êtres était si grande que la
+parole ne pouvait vivre dans pareille atmosphère. Mon père était triste.
+Il songeait à cet homme auquel il avait apporté les cinquante mille
+francs de Dessaline, à Saint-Nazaire, sur le quai. L’homme était
+nerveux. C’était le second bateau qu’il prenait dans ce port, le premier
+l’avait mené à Cayenne. Cinq ans auparavant, il avait, disait le
+jugement, violenté et étranglé une bergère. On peut imaginer quels
+souvenirs étaient pour lui les mouettes, la sirène, la cloche, la mer
+elle-même, base de toute injustice, qui rapportait au flanc du quai en
+une vague les crachats dont les forçats tenaient à la marquer tout le
+long du trajet. Mon père avait connu le voyageur avant son premier
+voyage. C’était alors un de ces jeunes hommes qui soudain, projetés sur
+Paris d’une famille médiocre de fonctionnaires provinciaux, conquièrent
+par toutes les qualités et tous les charmes. Pendant deux ans, il ne
+s’était point passé une semaine où le succès ne lui fût venu sous une
+forme concrète, argent, pouvoir ou amour. Il restait modeste. Mais, ce
+jour-là, dans ce pré, à la fin de ces vacances, à la veille de son
+retour à Paris qui tenait en réserve pour lui un haut poste et douze
+femmes, il s’était trompé. Il s’était trompé sur le jeu même de la vie.
+Jamais il ne s’était senti aussi débordant d’éternité, de générosité.
+C’était Pan en veston. Les verdiers qui partaient sous ses pas partaient
+de lui. Chaque nuage nouveau dans ce beau ciel dégageait d’une pelure
+son cerveau. A cause de cette chance qu’il avait eue dans le monde,
+généreusement, il se sentait en retard avec cette campagne, avec ce ciel
+simple, ces collines bourrues. Dans un paysage italien ou simplement
+agenais, sous un ciel gâté déjà par le génie, chéri déjà par des grands
+hommes, il se fût contenu. Mais il était en Bas-Limousin. C’était
+vraiment une concession qu’il avait faite à ce climat avide et sevré de
+caresses, à cette province reculée et peu gâtée par les voluptés, en
+s’approchant de la bergère, qui, elle, était tout juste bien. C’était
+pour s’humilier vis-à-vis de son avenir et de ses invites, pour une
+communion aimable avec le sol, l’herbe, qu’il avait accepté l’aventure.
+C’était par condescendance, par reconnaissance envers tous ces
+intermédiaires doux et nuls, sa famille y comprise, qui l’avaient mené à
+la fortune par leur pauvreté, à la gloire par leur obscurité. Le cadre
+le séduisait plus que la bergère, qui avait des yeux gris, des pommettes
+rouges d’un rouge qui subsista comme un fard dans sa mort, et des dents
+usées. Mais que le cormier sous lequel elle était assise était beau,
+puissant! Il violait cette terre rétive. Une source coulait, dont il
+serait bon tout à l’heure de toucher l’eau. Des alouettes se
+poursuivaient d’un vol parallèle, revenaient à la terre sans s’être
+effleurées; mais surtout le chien de la bergère l’avait séduit. Au lieu
+d’aboyer, ce chien était accouru vers lui, remuant la queue et léchant
+ses mains. C’était vraiment à cause du chien, pour le chien, qu’il
+n’était point passé outre. Il avait déjà donné la meilleure place à ce
+chien dans le futur souvenir qu’il allait avoir de cet après-midi. Le
+vent des grandes entreprises soufflait sur lui, ses oreilles en
+bruissaient; mais par modestie, par simplicité, il avait tenu bon, il
+avait accepté dans sa vie ce petit épisode. Il avait l’impression de
+commettre une bonne action. Il s’était approché de la bergère, guidé par
+ce chien qui délaissait pour lui le troupeau, ce chien à poils et à
+moustaches boueuses, qui, devant l’inconnu à mains blanches, au complet
+le mieux taillé de France, avait ressenti sa vraie vocation de chien
+pour salon et pour tendresse. Lui, que courtisaient pas mal de belles
+femmes et qui se refusait, se gardant pour une seule amie, il vint
+s’asseoir, décidé, près de la bergère. Il lui demanda le nom du chien,
+qui s’appelait Bas-Rouges. Elle aussi avait des bas rouges. Il remarqua
+que comme ceux du chien ses yeux gris étaient un peu vairons. Une telle
+relation entre ces espèces campagnardes aiguisait encore la conscience,
+qu’il avait cet après-midi-là, de se heurter à la nature elle-même.
+J’oubliais de dire qu’il avait été universitaire. Il la plaisanta en
+l’appelant Bas-Rouges. Elle souriait niaisement. Chaque fois que le
+chien entendait ce nom, il sautait, il aboyait de joie. Elle consentit à
+montrer le haut des bas rouges. Lui hésitait encore. Mais des perdrix,
+disséminées par des coups de feu lointains passaient au-dessus d’eux, au
+ras de l’horizon des battoirs résonnaient, un chariot là-bas grinçait;
+tous ces bruits de crépuscule qui lui parvenaient en pleine chaleur et
+en plein soleil le portaient à d’immenses espoirs, mais le butaient à ce
+petit acte sans importance. C’est ainsi que le renard prend un piège
+pour la porte de sa vie, et y pénètre par condescendance. Il sentait que
+ce court moment avec cette femme simple allait lui ouvrir la soirée, lui
+ouvrir la nuit, qui s’annonçait étincelante, et jusqu’à sa vie entière.
+Il prit la bergère dans ses bras. Bas-Rouges du nez s’introduisait dans
+leur étreinte, réclamant sa part de caresse. Il lui dit que Bas-Rouges
+était superbe, qu’il aimait Bas-Rouges, elle céda, mais à la même
+minute, deux chasseurs qu’il ne vit pas débouchèrent dans la prairie.
+Elle eut honte, cria, se débattit. Un coup de feu le tira de la lutte.
+Le premier chasseur le tenait en joue, et l’autre venait de tuer
+Bas-Rouges, qui s’était précipité contre eux pour le défendre. Le
+lendemain, son nom propre, son prénom presque, dans toute la France
+était devenu l’insulte à la mode... Avouer la destination des cinquante
+mille francs de Dessaline eût provoqué plus de scandale que les avoir
+gardés. A cause de Bas-Rouges, à cause d’une âme presque humaine dans un
+chien de berger, à cause d’un Beauceron qui avait approuvé tous les
+élans humains, même de second ordre, Rebendart l’emportait sur les
+Dubardeau.
+
+Nous nous taisions tous. Mon père reconnaissait sur son ancien bureau, à
+la couleur des dossiers, quelles affaires criminelles Rebendart avait
+étudiées aujourd’hui. Un parricide, deux assassinats simples. C’était le
+jour de la semaine où le ministre décide de gracier ou de guillotiner.
+Le paraphe au crayon rouge ou au crayon bleu qui indique le pardon ou
+l’exécution n’était pas encore tracé. Mais, dans la place même que
+Rebendart avait donnée à ces dossiers de misère et de mort, les
+reléguant sans précaution au bord extrême de la table, en pleine
+évidence, avec les noms et les prénoms visibles, on devinait la clef de
+ses actions: cet homme était insensible. Cette culture classique dont il
+se vantait, ces études latines, grecques, qu’il poursuivait encore, lui
+avaient donné un certain amour pour le monde, mais dans le temps, non
+dans l’espace. Tout ce qui concernait la France l’atteignait, et les
+pays aînés de la France, et les pays aînés de Rome ou d’Athènes: il
+souffrait des injustices commises envers les tribuns, de l’indemnité de
+résidence dérisoire accordée aux magistrats phéniciens, mais dès que sa
+pensée, au lieu de plonger, dépassait seulement les frontières de ce
+champ classique marquées exactement par les limites de la France
+moderne, aucun malaise, aucune inquiétude n’était plus à craindre pour
+lui. Il souffrait du raz de marée qui abîmait un phare à Biarritz, mais
+il était insensible à la peste, à la famine, aux maux de l’Asie. Quand
+il voyait, après cet incendie, cette électrocution, cette inondation de
+l’Europe, toutes les nations en procès avec je ne sais quelle assurance
+humaine qui refusait de les payer, divine qui refusait de les consoler,
+Rebendart, tout ému encore du mauvais partage des terres de Charlemagne,
+ne souffrait pas. Quand il voyait dans l’univers entier, besogne
+lamentable, les ingénieurs s’efforcer, par les modifications les moins
+coûteuses à leur conseil d’administration, de faire livrer aux machines
+à canons, à obus, à fils barbelés, des pâtes alimentaires, des images
+morales, des baignoires, frémissant de l’affront reçu par notre royauté
+à Péronne, Rebendart ne souffrait pas. Quand il voyait les directeurs
+d’usine philanthropes, embarrassés de leurs stocks, chercher l’objet
+nouveau qui rendrait heureux les enfants européens, surtout en fonte et
+en acier trempé, heureuses les femmes européennes, surtout en aluminium
+d’avion, et soucieux d’adapter les fils de la guerre, le wolfram, le gaz
+oseille, à la vie de famille, indigné de la condition des bâtonniers de
+province sous Louis XIV, il ne souffrait pas. Il voyait qu’aucune des
+vertus des nations du vieux continent n’agissait plus, que l’honneur,
+l’humeur, le sang de certaines avait changé, il voyait l’Allemagne posée
+inerte et soufflante sur l’Europe comme une bougie encrassée, il voyait
+tous ces beaux métiers européens plongés dans la guerre devenus tous
+uniformes, les États-Unis d’Europe établis hélas désormais en ce qui
+concernait les ingénieurs, les ébénistes, les mécaniciens, il n’était
+pas assuré qu’on pût jamais décaper chacun, lui rendre son sens et sa
+nationalité, il voyait que c’en était fini des moulures spéciales dans
+les tables, des bielles et des ressorts de montre signés, des carafes à
+un exemplaire,--mais Rebendart n’en souffrait pas, n’en pleurait pas,
+accablé qu’il était encore par les malheurs de Théodose. Thermomètre des
+revenants, sismographe des catastrophes passées, on pouvait être sûr,
+quand la voix de Rebendart s’échauffait, quand son œil s’adoucissait,
+que les derniers effluves de Sylla ou de Cujas venaient d’arriver dans
+la salle, et la suprême onde émise de Babylone, le jour de son
+effondrement.
+
+--Messieurs, dit enfin Rebendart, je crois que nous avons à nous
+expliquer.
+
+Mon père a toujours eu des gestes, des impulsions d’enfant. Il est doux
+de voir sur un père âgé ces signes, non pas de sa jeunesse, mais de la
+jeunesse des hommes. Il dit:
+
+--Je ne discute pas avec un homme insensible.
+
+--Il ne s’agit pas de discussion, reprit Rebendart, mais de dates, qui
+n’en souffrent aucune. Il s’agit du 12 mai 1917, où vous avez pris
+l’initiative d’envoyer sans ordre un émissaire à l’Autriche, et celle du
+1er décembre 1913, date du chèque Dessaline.
+
+Rebendart, pour être tout à fait sincère, aurait dû ajouter le 28 juin
+1919, date du traité de Versailles, qu’il ne pardonnait pas à mon père,
+le 5 février 1915, jour où le secrétaire de mon oncle Charles l’avait
+qualifié dans un salon de pisse-vinaigre, et le 3 septembre
+1892,--souvenir lointain, mais le plus vif,--où mon père avait à la
+Chambre remarqué que la citation de Pascal faite par Rebendart dans son
+discours d’ouverture du Parlement était erronée.--_A quoi pense le
+monde? A jouer du luth_, avait dit Pascal. _A jouer de la harpe_, avait
+cité Rebendart. Il s’était retrouvé toute une séance, une séance où l’on
+discutait le monopole des allumettes, avec cette harpe ridicule sur les
+bras...
+
+Mais une autre secrétaire entrait. Elle venait chercher les dossiers des
+condamnés. Elle réclama le visa. Rebendart prit le crayon bleu, signe de
+mort. Tant est grande la discipline, le respect humain, au Ministère de
+la Justice, que cette jolie fille ne supplia pas, ne se roula pas à
+terre, ne se promit pas à Rebendart, pour sauver la vie de trois hommes.
+Il ne vint pas non plus à l’idée de Rebendart, exaspéré pourtant par sa
+réputation d’insensibilité, que pardonner à trois assassins, c’est être
+sensible. Il signa. La belle enfant repartit avec ses trois dossiers,
+légers comme des urnes, si légère elle-même.
+
+Larubanon la bouscula dans la porte, consterné. Les papiers n’étaient
+pas chez lui. Aucun doute. On les avait volés. Il avait pris un
+responsable, le classeur de service, il l’amenait. C’était
+Brody-Larondet, le malheureux qui devant Moïse avait pris jadis, comme
+il le pouvait, la défense de mon père. Brody était courbé de ce quart
+d’heure de recherche, il avait cherché jusque dans son propre bureau, où
+il avait même retrouvé son testament de juillet 1914.
+
+--Vous voulez votre révocation, lui cria Larubanon, vous l’aurez!
+
+Brody-Larondet aperçut mon père, se redressa, eut le courage de nous
+sourire, et disparut. Sa sœur et ses trois nièces l’attendirent jusqu’au
+matin. Un ami le retrouva dans un cabaret des Halles, où il avait toute
+la nuit essayé d’adapter à la paix son testament de guerre avant de se
+jeter à la Seine. La troisième fillette était née depuis 1914. Aucune
+clause n’allait plus, car il était méthodique, et avait légué à ses
+nièces chaque objet, chaque meuble. Il aurait fallu tout refaire,
+acheter un troisième vase de Galley, une troisième gravure en couleurs
+de Scott. Il rentra chez lui.
+
+Comme il quittait le bureau de Rebendart, juste en face de nous, la
+tapisserie où d’après Rubens les anges soulevaient de terre une douzaine
+d’énormes filles nues, s’ouvrit, et Bella apparut, souriante, éclatante
+entre ces corps de reine soudain plissés et fanés par cet accouchement:
+
+--J’ai brûlé les papiers, dit-elle.
+
+ * * * * *
+
+Rebendart regardait avec haine Bella. Il avait passé toute sa vie à
+esquiver le tragique. Toutes les occasions où la rencontre entre deux
+êtres, agités de passions, ou deux chefs d’affaires, ou deux chefs
+d’armée, aurait pu ou dû se faire de façon solennelle, il les avait
+escamotées. Durant ces dix dernières années où la destinée avait couru
+le monde, il avait toujours tâché de remplacer sur la voie qu’elle
+prenait les passages à niveau par des ponts. Grâce à lui, il n’y avait
+pas eu d’entrevue entre Ludendorff et Foch, entre Guillaume II et
+Viviani, entre Clemenceau et le Pape. S’il avait été chimiste, comme mon
+oncle, il eût consacré sa vie à empêcher l’azote de rencontrer
+l’hydrogène, et tous les drames imaginables entre carbone et oxygène
+eussent été éliminés. Un manque d’imagination, la peur aussi des
+réactions humaines, le poussait à amortir par des papiers tous les
+points de fusion entre politiques ou philosophies. Il n’y avait plus de
+scènes, dans sa famille et dans son Gouvernement, que celles provoquées
+par son mauvais caractère. La colère chez Rebendart était tout ce qui
+restait du destin, et de son aveuglement. Par un décalage hypocrite,
+imperceptible à ses secrétaires même, mais calculé d’après le Chaix ou
+le guide des Transatlantiques, il avait évité toute sa vie les
+confrontations entre hommes d’État, il avait fait retarder des trains
+pour ne pas débarquer dans certaines villes au moment où l’attente qu’on
+avait de lui, l’heure ensoleillée, l’atmosphère générale de la province
+ou de la France ce jour-là, devait faire de son arrivée une minute trop
+sensible. Il eût suffi de l’introduire dans l’Odyssée ou dans la Bible,
+pour enlever à la légende toutes les rencontres justement obtenues par
+les héros à force de politesses envers le sort et de respect pour
+l’horaire humain du sublime. Avec Rebendart, plus d’épisode de Nausicaa
+et d’Ulysse, de Salomé et de Jonathan. Il détestait la Passion, il y
+voyait une accumulation de gestes emphatiques qu’un dieu de bon goût eût
+dû éviter. Il détestait voir mourir. Cette exactitude de l’âme qui
+répond à la mort, cette exactitude de la mort à ce faux rendez-vous,
+cette froideur de la mort qui durcit tous les vêtements des assistants
+comme un gel, cette heure où le mouvement exact de la vie se retire chez
+les personnages les plus conventionnels, chez les tantes solennelles,
+les nièces à principes, chez les mauvais Rebendart, dans sa fausse
+liberté, il la détestait... Une fausse vie en effet n’a pas à se
+terminer par la mort... Aussi, son irritation contre Bella n’avait pas
+de limites. Qu’elle l’ait trahi, passe encore! Mais elle aurait pu du
+moins, après avoir brûlé les lettres, voyager, disparaître, écrire... au
+lieu d’attendre derrière la portière, et d’apparaître avec cette robe
+vert pâle, ces bijoux, ces bras nus qui avivaient de mode cette minute
+de tragédie. Elle donnait une couleur moderne, un tissu nouveau, une
+coiffure, jusqu’à un parfum, à une explication administrative. Que
+venait-elle faire sur ce trouble? C’était de mauvais goût. C’était
+Ophélie sur du pétrole, sur du naphte. Rebendart savait qu’il cesserait
+d’avoir pour lui le droit et la raison, si, au lieu des conseils de
+discipline, des sanctions juridiques, quelqu’un déchaînait dans le
+conflit Rebendart-Dubardeau les entités et les allégories. Les Dubardeau
+n’étaient que trop aptes à trafiquer avec le double astral des lois,
+l’ectoplasme des codes. Toutes ces écluses par lesquelles Rebendart,
+dans un travail plus obstiné que celui des Hollandais, était parvenu à
+se faire un champ de travail desséché au milieu de la guerre, des luttes
+civiles, Bella aujourd’hui les ouvrait. A ce niveau si bas, au fond de
+cette impasse où il nous avait attirés de nos montagnes de Meudon, un
+dénouement de Crébillon le père nous libérait soudain, solution
+artificielle, enfantine, mais qui annihilait provisoirement sa
+vengeance.
+
+--Que dites-vous? Quelle est cette folie?
+
+Je sus plus tard que la scène était plus parfaite encore que je ne le
+croyais, car Larubanon, qui songeait à divorcer pour épouser Bella, lui
+avait confié son projet le matin même... Bella rayonnait, comme le jour
+où elle avait obtenu de Clemenceau qu’il allât, dans son dernier voyage
+aux États-Unis, rendre visite à Wilson. La vision de Clemenceau sonnant
+à la porte de la petite maison du paralytique, par un soir d’orage
+étouffant, avait nourri son esprit plusieurs semaines. Comme le jour où
+elle avait, en les attirant non par des subterfuges, mais des raisons
+officielles ou mondaines, mis d’Annunzio en présence de la Duse... Je la
+regardais avec admiration et non sans un peu de remords. Je comprenais
+enfin sa résistance, sa fuite: c’étaient des invitations à la tragédie.
+Je me reprochais presque de l’avoir, malgré la rivalité de nos familles,
+aimée sans autres scrupules. La bru de celui qui nous persécutait venait
+me trouver dans mon lit à l’aurore. A l’aurore, quand les mouettes qui
+ont suivi un saumon de l’embouchure de la Seine à Paris, aperçoivent la
+place de la Concorde, et crient, j’enlaçais la fille du tyran. Mais
+aujourd’hui seulement il me venait à l’idée que Bella et moi aurions pu,
+même dans ce monde veule, même dans cette époque où les passions ne se
+conjuguent plus et ne se mêlent plus à l’intérieur des êtres tant leur
+trajectoire est égoïste et tendue, et s’exercent chacune séparément,
+presque comme une fonction physique, dans cette ville où les avares ne
+sont plus amoureux, où les jaloux n’ont plus d’ambition, nous aurions pu
+jouer quelque réplique d’une assez belle légende. Les amantes de notre
+époque ne laissent pas plus germer en elles les conflits que les fils.
+J’estimais Bella d’avoir laissé celui-là grandir, arriver à son terme.
+Moi, insouciant, j’étais l’heureux père d’un bel esclandre, d’un drame!
+J’admirais ce corps si mince dans sa grossesse ardente, ce visage si pur
+et si intact dans son masque. Pour une fois, je n’éprouvais aucun
+malaise devant un acte de théâtre. Je savais un gré infini à Bella de
+cette attente derrière les reines nues, de cette apparition, de cette
+ponctualité, que je sentais la ponctualité de ce que le monde contient
+de loyal et de beau envers mon père innocent. Ce qu’il y avait même de
+prévu dans son entrée m’enchantait. Cette emphase était la frange de la
+simplicité suprême, du devoir. Les quelques miracles que j’avais vus
+dans ma vie, la bataille de la Marne, par exemple, m’avaient paru en
+effet si mal réglés, si confus à l’œil! J’étais ému de ce petit miracle
+bien net, et enfin à l’heure.
+
+Rebendart s’était avancé, hors de lui.
+
+--Quelle folie vous a prise? quelle est cette trahison?
+
+Bella lui sourit, leva la main, me désigna. Que l’éducation de son
+pensionnat de Charlieu était soignée! J’étais certainement la première
+personne que Bella montrât du doigt. Son bras était levé presque
+verticalement, sa main toute ouverte, un vrai serment.
+
+--J’aime Philippe, dit-elle.
+
+Mais, déjà détournée de moi, elle avait saisi d’une main la main de mon
+père, de l’autre la main de Rebendart, et elle essayait de les joindre.
+Une minute elle lutta contre le sort. Mon père par compassion,
+obéissait, mais Rebendart se défendait brutalement. Le sourire de Bella
+devenait une grimace d’effort. Déjà elle ne cherchait plus, comme elle
+l’avait imaginé, à faire que ces deux mains s’unissent, que les dix
+doigts de Rebendart pénétrassent les dix doigts de Dubardeau. Il
+semblait qu’elle n’eût plus d’autre espoir que d’arriver à effleurer
+l’une par l’autre, d’obtenir non plus un courant, mais une étincelle de
+conciliation. Elle sentait l’une docile et fraîche, l’autre ennemie et
+brûlante. Dix secondes elle tenta encore, maintenant désespérée,
+d’agrafer les deux honneurs, les deux courages, les deux générosités du
+caractère français. Tâche impossible. Je la vis soudain pâlir, fermer
+les yeux, tomber à genoux, puis en arrière, puis glisser, encore un peu
+inhabile de ces gestes suprêmes, décomposant sa chute, l’inscrivant au
+ralenti dans nos yeux.
+
+Tel est le truc que trouva Bella pour libérer mon père de la prison: se
+rompre une artère.
+
+ * * * * *
+
+Un jour j’aurai le courage de vous dire ce que fut la mort de Bella.
+
+Je la portai dans sa chambre. La mort mettait la même densité à chaque
+partie de son corps. Toute ma vie je sentirai sur moi cette surcharge
+égale au poids de mon amie. Elle se cramponnait à ma main, elle la
+croyait la main de Rebendart. Elle avait la force d’un cadavre, je ne
+pouvais me dégager. Le médecin, la femme de chambre, Rebendart lui-même,
+durent nous traiter comme un groupe indissoluble. Toute une nuit, le
+rayon de ma liberté fut le bras d’une mourante. J’avais cette amertume
+d’être la partie vivante d’une agonie. On avait oublié de tirer les
+rideaux. Le soir du jour des Morts entrait déjà. Des lumières
+s’allumaient en face, au Ritz. Le petit Argentin qui, chaque matin, à la
+jumelle tâchait de la voir sortir du bain, pouvait regarder Bella,
+décolletée, mourir. Elle maintenait mes mains unies. Elle exigeait de
+mes mains une réconciliation absolue. Elle exigeait que chaque partie de
+moi-même pardonnât enfin à l’autre, qu’il n’y eût pas, à l’intérieur de
+moi, de Rebendart et de Dubardeau, que toutes ces choses qui sont dans
+un être hostiles l’une à l’autre, l’adolescence et l’enfance, la force
+et la faiblesse, le courage et le désespoir fissent enfin leur paix. Il
+n’y eut plus rien en moi bientôt qui fût division et brouille. Pour la
+première fois je sentais fermé en moi, grâce à elle, un circuit, le
+circuit de ma vie... Aucune plainte. Aucune parole. C’était son même
+silence, plus articulé, plus direct que n’importe quel langage...
+C’était son dernier silence... Chaque geste par lequel l’un de nous
+voulait arranger l’oreiller ou le drap faisait tomber du lit ou y
+révélait un objet de fillette, une poupée derrière le traversin, une
+médaille de pension, un collier de chien. Dans son visage aussi, si on
+la forçait à boire, à respirer, se formaient des traits puérils. Toute
+son enfance sortait d’elle, au moindre heurt. Jamais on ne verra un être
+humain s’approcher avec plus de modestie de la mort.
+
+ * * * * *
+
+Vers minuit, comme je m’étais assoupi, je fus réveillé par une
+impression de bien-être, de liberté. Bella avait lâché ma main. La
+famille déjà s’engouffrait dans ce passage, et m’écarta.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+Fontranges suivit l’enterrement à côté de Rebendart. Il était intimidé
+par la présence du ministre, limité dans ses moindres gestes et ses
+moindres pensées par la présence de la mort, et le peu d’intimité qu’il
+avait eue avec Bella ne le gênait pas moins. Il était aussi emprunté de
+donner Bella à la mort, qu’il avait pu l’être le jour où il l’avait
+donnée à Georges Rebendart, et, de même qu’un père éloigne sa
+méditation, à force de cérémonie et de maintien, de tout ce qui va
+suivre après la messe de mariage de sa fille, il se sentait mal autorisé
+à penser à cette première nuit que Bella allait passer sous la terre. Il
+constatait qu’il n’était pas le plus triste, il m’avait vu, il voyait
+Moïse lui-même accablé, il comprenait que c’était justice d’avoir ainsi
+distribué la douleur puisqu’il connaissait à peine Bella, et ne s’en
+formalisait pas. Il avait trop souffert de la mort de son fils pour ne
+pas considérer le deuil, sinon comme un avantage, du moins comme une
+propriété, et, avec sa loyauté, plus simplement avec sa politesse, il se
+fût senti indiscret de rapprocher aujourd’hui trop près ce cadavre de
+son cœur paternel.
+
+--Je les trompe, pensait-il. Ils croient que je suis le convoi de ma
+fille, et c’est encore le convoi de mon fils...
+
+Il s’aperçut qu’il avait gardé à son chapeau le crêpe de l’enterrement
+de Jacques, un peu défraîchi, qu’il avait mis à son monocle la ganse qui
+avait servi ce jour-là. Il s’en voulut. Il aurait vraiment pu, pour
+Bella, mettre un nouveau crêpe. La cravate blanche aussi datait de cette
+époque. Il se reprocha jusqu’à cet accablement, qui était son
+accablement journalier depuis la mort de Jacques, ses yeux distraits,
+ses épaules voûtées. Cette méticulosité qui chez lui avait été à peu
+près la seule expression d’un cœur tendre et délicat lui ordonnait, dans
+cette cérémonie, de se laver de l’ancien deuil, de changer de vêtement.
+Jusqu’au parfum de son mouchoir, qu’il avait versé trop abondamment, le
+parfum du temps de Jacques, de la mort de Jacques, qui augmentait son
+malaise. Bella avait toujours été pour lui obéissante et docile. Jacques
+ne pouvait vraiment en vouloir à son père de tels scrupules. Ne pouvant
+changer tout de suite les souliers de la messe de Jacques, les
+chaussettes, la chemise, il voulut du moins secouer cet aspect
+douloureux qui n’était depuis quelques années que l’uniforme aux armes
+de Jacques. Pour Bella, il modifia son attitude. Il se redressa, il
+releva la tête, il prit un regard vif, il marcha d’un pas dégagé. Un des
+croque-morts saignait du nez et laissait, ce qui produisait une
+impression pénible dans le cortège, une trace de sang. Il lui fit porter
+son mouchoir, heureux de se débarrasser du parfum, et sans songer
+qu’après tout un mouchoir est l’objet le plus nécessaire à un père en
+deuil. Sur son visage plus tendu les rides s’atténuèrent. Des amis le
+trouvèrent de deux ans plus jeune au cimetière qu’à l’église. C’est
+qu’il avait pris entre temps le deuil de Bella. Le jour aussi, de
+brumeux au départ, était devenu éclatant. En même temps que le ciel se
+débarrassait de ses nuages, par les boulevards ensoleillés, par la rue
+de la Roquette engourdie de bien-être, le cœur de Fontranges se
+débarrassait, sous prétexte de deuil, de son vernis funèbre. Dans
+l’après-midi même, Fontranges courut les tailleurs et les chemisiers,
+commanda, pour faire honneur à Bella, un vêtement, des cravates, des
+chaussettes. Il y en avait de soie noire, avec une baguette. Il en
+profita pour acheter une paire de bretelles blanches bordées de noir. Il
+croyait que c’était le début d’un nouveau deuil... C’était le début d’un
+nouvel amour.
+
+Peut-être le chagrin provoqué par la mort de Jacques était-il arrivé à
+son terme, et avait-il suffi, pour effriter dans le cœur de Fontranges
+le monument du fils, de cette légère peine, de ce relâchement qu’y avait
+apporté la mort de Bella. Peut-être aussi l’âme tendre de Fontranges,
+devant laquelle s’ouvrait tout d’un coup la perspective d’un sentiment
+inconnu, n’avait-elle plus assez de vigueur pour résister à une
+langueur, à une passion nouvelle. Peu à peu, la pensée de Fontranges ne
+quitta plus Bella. Le notaire lui remit le testament. C’était une simple
+feuille à son chiffre où elle priait son père de la faire enterrer à
+Fontranges sous un arbre du parc qu’elle désignait. Par inadvertance
+elle avait écrit non seulement la date, mais l’adresse... Pour quelle
+réponse? se demanda Fontranges. C’était la première lettre qui lui vînt
+de son nouvel amour. Elle avait un faible parfum. Les larmes lui vinrent
+aux yeux, à respirer l’odeur de cette affection inconnue. Il n’avait pas
+de photographie de Bella. Il alla chez le photographe, qui avait l’ordre
+de n’en pas vendre. Il lui répugnait de dire à cet indifférent qu’il
+était le père, il le soudoya comme l’eût fait un amant. Le notaire le
+forçait de rester à Paris, car il fallait attendre les délais
+d’exhumation pour ramener Bella à Fontranges. Il plut. L’idée de la
+pluie le gênait pour cette jeune morte, et il renonça à la solitude. Il
+vint chez Moïse, chez moi, chez ceux qu’il savait connus ou chéris de
+Bella, employant des ruses d’enfant pour voir les photographies que
+j’avais prises d’elle à Ervy et dont chacune devenait pour lui un
+souvenir. De la Bella brumeuse que lui avait donnée la photographie
+d’art, il arrivait peu à peu, grâce aux photos d’amateurs, à une jeune
+femme à traits précis. Ses yeux, son imagination ne tremblotaient plus
+devant sa fille. Il voulut savoir aussi le nom de ses parfumeurs. Il
+allait chez eux, cherchait, vieux chasseur à la trace d’un parfum. Il se
+complaisait dans cette période ambiguë, qui, à cause du second
+enterrement à venir, tenait à la vie de Bella, et dans laquelle il
+glanait comme encore de la vie, tout ce qu’il pouvait trouver
+d’impressions et d’objets avant la mort définitive. La mort de Jacques
+avait été une disparition. Il ne l’avait pas vu mort. Il avait dû
+attendre cinq ans avant de voir même sa tombe, en Belgique, où il
+l’avait laissé, à cause de sa parenté avec les Cobourg, qui l’avaient
+reçu dans leur caveau. Par sa mort, Jacques s’était retiré brutalement
+d’un cœur rempli de lui. Mais Bella se donnait, se rapprochait, dans
+cette douce agonie, postérieure à la mort qui durait, dans cet
+enterrement ensoleillé et magnifique, et jusque dans ces formalités qui
+maintenaient Fontranges entre deux tombes ouvertes. A lui que la mort
+jusque-là avait écrasé, il était révélé qu’il y a des morts féminines,
+qu’il y a une mort féminine, pleine de douceur. Tout un mois, Bella
+offrit à son père sa pensée encore tiède. Fontranges dut aller chez le
+notaire, recevoir des dépôts, choisir un marbre. Il paya les
+fournisseurs, les quelques dettes laissées par sa fille en ce bas monde.
+Il tint à les payer de son argent, à lui offrir ses dernières robes, son
+dernier manteau. Tout un mois, Bella prolongea cette première intimité
+qu’il avait avec elle. Rebendart partit en voyage: ce second
+enterrement, cette seconde mort étaient pour Fontranges, pour Fontranges
+seul. Il était reconnaissant à Bella de ne pas se résorber, comme
+l’avait fait ce pauvre Jacques, au caveau des Cobourg, dans une
+crémation familiale, mais de se confier au sol des Fontranges, à un
+arbre des Fontranges. C’était l’arbre sous lequel il plaçait jadis le
+berceau de Jacques, le chêne isolé au milieu des pelouses montagneuses
+qui séparaient le château du parc, et qui servait dans les cartes
+d’état-major de point trigonométrique. Le voilà qui devenait aussi le
+repère dans cette dure carte du Tendre qu’était le cœur de Fontranges.
+S’il n’avait pas tant plu, si le ciel avait été pur, il se fût senti
+presque heureux. Alors que sa pensée à la recherche de Jacques se
+heurtait à une vision brutale, un passé chaque jour plus durci, il ne
+pouvait penser à Bella sans ramener, pas toujours des souvenirs, car il
+l’avait délaissée des années entières, mais toutes les menues joies que
+procure à un père une naissance. Que de mécomptes on évite en se mettant
+à aimer, non plus son enfant vivant, mais son enfant mort! Au lieu de se
+poser sur un visage plein de sueur, de turbulence, de cruauté, sa
+tendresse trouvait offerts à chaque minute une tête charmante, des yeux
+purs. Au lieu, quand il reçut de Rebendart deux malles d’objets
+recueillis dans la chambre de Bella, de retirer comme de la cantine de
+Jacques un revolver, des instruments douteux de toilette, un livre
+libertin, livre broché, ce qui peina particulièrement Fontranges, qui
+n’avait lu que dans des reliures, il découvrit des étoffes persanes, les
+poésies de Vigny reliées en maroquin plein, un loup pour un bal, une
+poupée. Il se rappelait le visage de cette poupée plus peut-être que
+celui de Bella. Il la prit,... elle ouvrit lentement les yeux. Ces
+malles contenaient tout ce que les Égyptiens laissaient à leur morte, il
+les vida, c’étaient des fouilles dans son cœur paternel. Pour la
+première fois depuis qu’il y a des Fontranges, un Fontranges essayait de
+voir clair en soi. Il se demandait pourquoi la mort qui jusqu’à ce jour
+l’avait durci, maigri, ridé, donnait aujourd’hui à sa pensée une caresse
+constante, en un mot le bonheur. A changer le deuil de son fils pour le
+deuil de sa fille, il avait changé ce monde d’égoïsme, de lutte,
+d’infamie contre un univers de paix à la fois et de luxe. Il sentait que
+la vie avait trouvé un moyen nouveau de liaison avec les Fontranges. Il
+flirtait à nouveau avec la vie. Au milieu de la rue, à la vue pourtant
+banale d’une vitrine de fourrures ou d’une jolie femme, il devait
+s’arrêter, il se sentait effleuré à de nouvelles places de son cœur.
+Qu’était-ce, quand une passante avait le parfum de Bella!... C’est que
+son deuil, sa douleur changeaient de sexe. C’est que Fontranges, qui
+s’était cru toute la vie réservé à son fils, cédait sur le déclin à sa
+nature androgyne. Ame de Fontranges. Pauvre fleur double! Tout
+l’automatisme des gestes, de tristesses amassé sur lui par son premier
+malheur fut peu à peu éliminé pendant ces vingt et un jours que
+réclamait l’exhumation comme par une saison à Vittel. L’anniversaire de
+Jacques revint entre temps, un mercredi. Ce fut un jour triste. Il remit
+les vêtements anciens, ils le gênèrent, il avait engraissé. Privé pour
+la journée de ces pensées heureuses qui le menaient à grands pas
+satisfaits au cimetière, il erra péniblement dans Paris, alla au bois,
+au café. Tout le passé de Jacques vint jalousement heurter les quelques
+souvenirs que Fontranges avait déjà de sa fille. La vie entière, la
+misère de son fils s’engouffra par ce mercredi, hublot soudain ouvert
+sur le passé, et parut dans l’après-midi devoir emporter pour toujours
+poupée, reliure et étoffes persanes. Elles résistèrent. Il les retrouva
+le soir dans sa chambre, sans une souillure. Le lendemain, pour la
+première fois, il n’attendit pas pour se rendre au cimetière
+l’après-midi. Il alla, pour la première fois, avec son bouquet de
+violettes de Parme qui le faisait prendre dans le tramway pour quelque
+amoureux, surprendre sous la rosée, au milieu du ménage que faisaient
+les arroseurs et balayeurs, le cimetière, la tombe de Bella. Il était
+accompagné du petit terrier irlandais de Bella, Gilbert, que Rebendart
+venait de lui donner. C’était une bête jeune et intelligente, affligée
+d’une mauvaise dentition et qui se déhanchait, mais pour la première
+fois des imperfections chez un chien paraissaient à Fontranges des
+avantages. Près de la tombe, le chien qui sentait des rats voulut
+creuser. Il vint à l’idée de Fontranges que Gilbert paraissait chercher
+sa maîtresse. C’était la première métaphore qui jamais eût traversé le
+front d’un Fontranges. C’était le mouvement le plus facile de
+l’imagination, mais Fontranges en frémit comme d’un changement de
+nature. Que se passait-il? Allait-il devenir poète maintenant? Il
+éprouvait un peu de vanité, il se sentait plus léger. Bella le soulevait
+au-dessus de ce monde où il avait passé cinquante-sept ans sans faire
+une comparaison. Gilbert retirant de son trou des cailloux plats,
+Fontranges pensa que Bella, dans ce sol pierreux de Paris, faisait une
+retraite avant d’entrer dans la terre profonde... Il n’y avait pas de
+doute, c’était encore là une comparaison.--Qu’est-ce que je peux bien
+avoir? se demandait-il. Tout le jour, il eut ainsi de petits accès
+d’imagination. Il s’arrêtait chaque fois, comme un cardiaque pendant
+l’arrêt de son pouls. Un dieu inconnu illustrait la vie de Fontranges.
+Au retour, Gilbert sentit le parfum de Bella dans la trousse laissée
+ouverte, et aboya devant le flacon. Rien de plus naturel et fréquent
+qu’un chien attiré par l’odeur de son maître. Mais Fontranges ressentit
+encore ces aboiements comme une métaphore. Il ne pouvait la préciser,
+mais qu’elle était exacte! Que ne peut-on pas comparer dans la vie? De
+chacun de ses meubles, de chacun de ses gestes, de chacun des jeux de
+lumière du jour ou des lampes, il sentait maintenant qu’il lui eût suffi
+d’un peu d’intelligence et d’un peu d’invention pour dégager et délivrer
+un génie scintillant. Qu’il allait être consolant de vivre, si le monde
+réel se cousait ainsi à un monde imaginaire! Il se confia au sommeil
+comme à il ne savait quelle comparaison. Bien lui en prit. Au milieu de
+la nuit, il se réveilla en sursaut. On l’avait reporté dans le lit de sa
+jeunesse. C’était le même grain de drap, la même fraîcheur quand il
+bougeait. Il le reconnaissait à sa température, à un courant caressant,
+comme l’italien revenant d’Amérique reconnaît la Méditerranée où des
+camarades le plongent de nuit par farce. Tout ce qui depuis longtemps
+l’avait trouvé sourd, le cri de ce train qui demande éternellement
+l’entrée de la gare, ces chants de gens avinés, il l’entendait à
+nouveau. C’était sa jeunesse que Bella redonnait dans les ténèbres à
+caresser à ce vieillard. Il hésitait seulement à se croiser les mains,
+tant il avait peur que son corps, moins fidèle que le drap, n’eût plus
+le même grain; il se retenait de tousser, pour ne pas entendre sa voix.
+Mais ainsi, les yeux ouverts dans le silence et dans la nuit, rien ne
+démentait sa jeunesse. C’était la même ombre que dans la jeune nuit, la
+même cécité... En fait, une de ces passions, licites mais funestes, qui
+ravageaient périodiquement l’âme des Fontranges, était née.
+
+D’abord, elle fut calme. De retour au château, Fontranges eut la
+surprise de retrouver partout les traces de Bella. Des chiens portaient
+encore des colliers à son nom. Il ouvrit ses tiroirs. Il lut un journal
+où Bella parlait de lui. L’avait-elle aimé? Il chercha dans les liasses
+de lettres, et jusque dans la bibliothèque, suivant la méthode de ce
+professeur qui était venu y vérifier si Laure de Fontranges avait aimé
+Chateaubriand. Laure n’avait pas aimé Chateaubriand, peu de témoignages
+laissaient croire que Bella eût aimé son père: mais s’il était pour le
+premier cas besoin de vraies preuves, Fontranges se contentait pour le
+second de preuves négatives. Il était vraisemblable qu’une fille aimante
+aimât son père, qu’une fille qui n’est que tendresse aimât celui auquel
+elle doit la vie. Dans aucune lettre, aucun carnet, il ne découvrait
+qu’elle l’avait haï, qu’elle l’avait méprisé. Il en arrivait, pour
+deviner les sentiments que Bella avait pu avoir pour lui, à s’étudier, à
+se voir, et même dans la glace, à se voir presque comme il était
+réellement, un être sans méchanceté, sans vigueur,--à se connaître. Il
+regardait ses propres photographies pour deviner ce qu’une enfant ou une
+jeune fille avait pu trouver sur lui d’attachant. Il en arrivait, après
+tout, grâce à Bella, à s’aimer un peu lui-même, alors que Jacques
+l’avait finalement conduit au dégoût de soi et de tous. De même qu’après
+l’accident de son fils, il avait cherché par les métayers les plus
+sales, par la boue, un itinéraire qui l’avilît, il découvrait la route
+qu’avait suivie Bella par les arbres les plus ombreux, les chiennes les
+plus caressantes, les visages les plus purs. Par des signatures, des
+marques, il était arrivé à retrouver aussi dans la bibliothèque le
+chemin de ses lectures. Jamais une désillusion. Toujours des reliures
+magnifiques. Qu’il est plus doux de se frotter à la grâce qu’au vice! Sa
+santé, sa chair si saine, ses viscères parfaits ne lui paraissaient plus
+un privilège ravi à son enfant, car Bella, dans la mort, avait un corps
+d’une essence plus légère, plus fluide. Quelle satisfaction de se sentir
+d’une densité plus lourde que celle que l’on aime! Il lisait le Vigny
+relié, sur les bancs où il se rappelait avoir vu Bella avec un livre. La
+Mort du Loup le ravissait. Il regrettait de n’avoir plus à chasser, à
+tuer un aussi digne adversaire. Il s’asseyait auprès de la tombe sur le
+pliant qui servait pour le berceau de Jacques, car à la différence des
+objets de deuil, les objets de bonheur étaient valables pour les deux
+enfants. Parfois une de ces inspirations qui l’avaient visité grâce à
+Gilbert, le matin du cimetière, le surprenait. Des corbeaux voletant lui
+paraissaient du papier brûlé dans le vent. La vigne vierge lui
+paraissait couleur de vin. Il avait chaque fois le sentiment que du fait
+de Bella une grâce l’inondait... Il sortait maintenant, visitait les
+familles où fréquentait Bella et où il y avait des amies de son âge,
+s’attaquait poliment à la douairière, mais par étapes rapides, par la
+grand’tante, par la mère, liquidant en cinq minutes chaque génération,
+il rejoignait la plus jeune femme, et il était bien rare qu’il ne revînt
+pas avec un de ces renseignements qui lui tenaient lieu de passé
+paternel. Les trois souvenirs les plus nets qu’il eût de Bella étaient
+ceux des jours de fête où le devoir l’obligeait à se relâcher de sa
+passion pour Jacques et où il présidait la cérémonie ou le banquet,
+celui du baptême de Bella, celui de sa première communion, celui de son
+mariage. Entre ces trois souvenirs qui correspondaient à des sacrements,
+il glissait tout le butin de ces visites, et jusqu’à des objets. Parfois
+de vrais souvenirs reparaissaient. Il eut un jour une heureuse surprise.
+Il se souvint que le matin de la naissance de Bella, il l’avait tenue
+une heure dans ses bras. Le berceau n’avait été préparé que pour une
+seule fille, et soudain le docteur en avait annoncé une seconde. Au bout
+de vingt minutes, Bellita était née et avait été traitée aussitôt en
+préférée. Elle avait eu le berceau. On avait installé pour Bella un
+petit lit de Jacques, mais pendant le déménagement, Fontranges avait
+tenu Bella, la plus maladroite des nourrices, mais la première. Ce
+souvenir le consola de bien des regrets. Certes, il n’avait pas eu les
+jours où sa fille avait noué avec le monde ses premières passions. Il
+n’avait pas eu le soir où Bella, qui montrait dès son enfance un
+penchant pour l’astronomie, avait compris que les étoiles ne sont pas
+attachées, il n’avait pas eu celui où il avait été révélé à Bella que la
+terre est ovale, mais il avait eu sa première heure en ce bas monde.
+Cette enfant qu’il n’avait vue en somme que sous des voiles de communion
+ou de mariée, excepté le jour de sa naissance, où elle était nue avec de
+gros plis, et le jour de sa mort où il avait vu sa poitrine, ses hanches
+dévêtues, cette fille qu’il n’avait vue de chair que pour son entrée
+dans la vie et son entrée dans la mort, il lui semblait la porter
+maintenant dans ses bras à chacun de ses âges, il sentait la douce
+charge qu’elle avait été pour les fauteuils, les balançoires, les
+gazons, et enfin pour la vie même. Certes il avait été passionnant de
+voir la petite forme masculine de Jacques lutter contre la nature, de
+suivre ses réactions de petit mâle envers les chiens, le gibier, les
+aliments, les saisons, mais cette lutte d’un cœur féminin contre
+l’amitié, l’amour, d’un corps féminin contre le froid, les coussins, et
+aussi le corps des hommes, elle émouvait Fontranges jusqu’au fond de
+l’âme. Il regardait respirer Mme Bardini. Il regardait les chambrières
+puiser de l’eau. Il lisait la vie, non plus des chasseurs, mais des
+chasseresses célèbres. Comme Jacques s’était mué en Bella, saint Hubert
+se mua en Diane. Cette forme que le cœur peu perspicace de Fontranges
+avait poursuivie depuis sa jeunesse se débarrassait soudain d’un
+travesti et apparaissait en femme.
+
+L’automne était le plus beau qu’eût vu Fontranges. Du matin au soir, il
+cheminait dans du mordoré. On prit des blaireaux. Il épargna une petite
+femelle en l’honneur de Bella. Elle courut vers son terrier, près du
+grand arbre, pour rejoindre,--répétant la métaphore de Gilbert, mais qui
+donc est original?--celle qui l’avait protégée. Une qualité de Bella se
+glissait dans toutes les femelles, rates, perdrix hases, et amollissait
+ses bras. Une fouine le regarda avec le regard de Bella. Devant des
+poules d’eau, des renardes, il releva son fusil. Mais il y avait plus.
+Une vertu féminine gagnait la nature entière. Le parc et les bois
+devenaient la forêt, les prés devenaient la prairie, jusqu’au château
+qui s’humiliait, souriait, se simplifiait et dans le cœur de Fontranges
+devenait la maison. Cet univers qui l’avait jusqu’à ce jour séduit par
+ses attributs mâles, par ses rochers, ses larges ruisseaux, où ses yeux
+distinguaient de préférence les clochers, les pins, les pics, les
+attributs masculins, changeait peu à peu de sexe, le séduisant par ses
+roches, ses rivières, et, comme à un collégien, lui offrait des collines
+semblables à des gorges, et des ravines d’ombre. L’élément masculin se
+raréfiait dans le monde. Les hommes, les mâles, lui paraissaient des
+raretés, des exceptions, épars qu’ils étaient à si faible densité sur
+tout cet amas féminin de plaines et de montagnes. Jusqu’aux arbres qui
+lui paraissaient aussi avoir changé... Il apprit du curé qu’ils étaient
+du féminin en latin, les Latins sont aussi fondés que nous à connaître
+le genre réel des choses. Cet homme à son déclin se trouvait heureux
+d’avoir vécu, non dans un astre mâle, mais sur une planète féminine,
+d’être enterré dans une terre femme. Il laissait dans la forêt les
+branches le toucher, l’arrêter..., la pluie inonder son visage... Les
+caresses féminines sont douces... Toutes les caresses... Même cette
+Indiana!
+
+ * * * * *
+
+L’automne n’en finissait pas. Il semblait résolu pour une fois à
+atteindre vivant sa limite officielle, ce vingt décembre enseveli
+d’habitude sous l’hiver. Tout ce qu’il y a de plus périssable dans
+l’année vivait encore. Aux arbres, les feuilles atteignaient la plus
+haute vieillesse que feuilles aient jamais atteinte. C’était le
+centenaire des brins d’herbe, des araignées, des mouches. Fontranges,
+venu pour quelques jours à Paris, s’asseyait aux terrasses des cafés,
+car les musées ne l’intéressaient plus... Il était tellement étranger au
+mouvement de Paris, à l’allure même de la vie, qu’on lui offrait, comme
+à un étranger de race, des cartes transparentes et des guides. Parfois,
+surgie si subitement qu’il la croyait surgie de son cerveau, une ronde
+de jeunes filles coiffées de chapeaux de papier l’entourait; c’était la
+Sainte-Catherine. Elles s’attaquaient à cet homme inoffensif de toutes
+les armes les plus cruelles, de leurs dents blanches, de leurs yeux
+jeunes. Mais elles étaient trop gaies, trop bruyantes. Il n’avait pas
+envie d’elles. Elles lui faisaient l’effet de petits êtres à peu près
+masculins. Quand on a trouvé le sexe de la terre, de l’automne, celui
+des ouvrières de Patou importe vraiment peu. Le soir il allait au
+cinéma. Il n’avait vu jusqu’à ce jour que des films de guerre, des
+bombardements, des cadavres. Il fut étonné de voir la paix rétablie dans
+le royaume des reflets. Les reflets de vigoureux garçons enlaçaient des
+filles. Le reflet de l’Océan prenait dix belles baigneuses
+san-franciscaines et les rendait nues. Des reflets de gorilles sauvaient
+des fillettes. Cette tendresse universelle pour les femmes
+l’alanguissait. Un jour, sortant d’une de ces salles, il se trouva
+devant le bar où il avait connu Indiana. Il poussa la porte.
+
+La guerre, qui ruine tout, avait couvert le bar d’acajou et de bronze.
+De la guerre, qui détruit toute civilisation, le bar sortait en style
+directoire, et doré à la pompéienne. C’était le même barman. La guerre,
+qui a tout massacré, ne lui avait pas pris un cheveu. Fontranges entrait
+dans l’éternel. C’est d’un pas d’habitué qu’il se dirigea vers la place
+jadis occupée une fois, et qu’il s’assit. Pourquoi tremblait-il, quand
+la porte s’ouvrait? Pourquoi ce cœur alerté, dans une opération aussi
+banale que la confection d’une citronnade? Des gens passaient avec des
+drapeaux. Il s’informa. C’était l’enterrement de Jaurès. Celui que l’on
+avait assassiné la dernière fois où il avait vu Indiana, on l’enterrait
+aujourd’hui. Il n’était ni surpris ni mécontent d’être lié à cette fille
+par la volonté du sort. Quand Jaurès ressusciterait, ou quand des
+communistes répandraient au vent les cendres de Jaurès, il serait là
+dans ce bar appelé vers Indiana par quelque troisième deuil. Le désir
+lui venait presque de voir Indiana elle-même, de toucher la borne de
+cette course de dix ans, de toucher Indiana... Une femme vint
+s’installer près de lui, le harcela gentiment, l’attaqua par tous ces
+boucliers de métal qui sont les points sensibles des hommes dans les
+bars, son porte-cigarette, son briquet, sa montre. Elle était plus fine
+qu’Indiana. Sur la bague, elle lut correctement le blason des
+Fontranges, sourit, mais sans insister, à _Ferreum ubique_, appela par
+leur terme consacré les merlettes, le sinople. Le barman, un moment
+inquiet, se gardait d’intervenir dans une discussion de blasons. Mais
+détenteur pour un soir de cette intuition qui révèle aux écrivains de
+génie ce que les écrivains médiocres appellent l’éternel féminin, le
+gentilhomme campagnard n’était pas attiré par elle. Cette femme se
+virilisait sous ses yeux... Elle était pourtant habile. Elle dirigeait
+Fontranges sur les sujets les plus propres à le séduire, la chasse, les
+chevaux. Elle jouait cette soirée, sa liaison de la nuit, avec douceur
+et constance, comme une femme joue sa carrière, comme un vrai mariage.
+Elle promettait pour cette nuit tout ce qui fait les unions longues et
+heureuses, un bon caractère, de l’affabilité; elle savait coudre, elle
+ne se froissait jamais. Jamais fiancée qui croit son fiancé décidé à
+rompre n’employa plus de tact, plus de douce dignité: elle n’était pas
+teinte, elle n’avait pas les cheveux courts. Têtu, Fontranges répondait
+sans plaisir. Il ne lui demanda même pas son nom. Elle pouvait s’appeler
+Auguste ou Georges, si cela lui plaisait. Il eut même le courage de la
+questionner sur une femme blonde, avec de grands yeux bleus, avec une
+peau très blanche, qui s’appelait Indiana. Il était étonné lui-même de
+trouver pour dépeindre Indiana tant de détails; il aurait pu dire
+qu’elle avait des cils doubles, l’ouverture des narines imperceptibles,
+l’oreille rose, une seule des oreilles percée. La femme connaissait
+Indiana. Indiana ne venait plus au bar, depuis que le barman lui avait
+donné une paire de gifles et lui avait fait perdre un demi-litre de sang
+par ces narines imperceptibles. Elle écrivit l’adresse de ce nouveau
+bar. Elle n’y ajouta pas la sienne. Puis elle partit aussitôt, mais
+dignement, refusant qu’il payât sa consommation, lui envoyant de la
+porte un demi-sourire digne et triste, comme si ce départ était la
+rupture de vingt ans d’existence commune. Dès qu’elle eut disparu, il se
+leva et chercha le bar d’Indiana.
+
+Il était tout voisin. Indiana en dix ans n’était jamais allée à la
+campagne, n’avait jamais circulé en auto, n’avait même pas atteint la
+limite des théâtres. Les bars qui l’avaient successivement abritée des
+obus, des bombes, de la police, avaient des numéros différents, mais
+étaient dans la même rue. Elle avait échangé le 27 pour le 15, puis pour
+le 9, changé de cases, dans un jeu qui durerait sa vie. L’achèvement du
+boulevard Haussmann avait rétréci son domaine, mais il ne lui venait pas
+à l’idée de franchir cette nouvelle zone. Il faut se réduire, dans
+l’époque où nous vivons. Aussi pour elle les ennuis qu’elle avait avec
+chacun des barmen, des bargirls ou des agents étaient-ils centuples,
+comme dans une île, Paris pour elle n’avait que trois barmen, six
+agents. Vous pensez s’ils la reconnaissaient! Fontranges était dans le
+bar depuis quelques instants quand Indiana entra.
+
+Elle était seule. Indiana était d’ailleurs toujours seule. Elle n’avait
+jamais été vue donnant le bras à un homme, se promenant avec un homme...
+On pouvait exercer ce métier sans se compromettre. Les compromissions à
+ses yeux c’était l’amitié, la camaraderie. Elle n’avait pas changé; le
+même teint laiteux sans poudre, les mêmes lèvres rouges sans rouge, les
+mêmes yeux bleus à iris si larges qu’ils semblaient dévorés par une
+cataracte, ses sourcils noirs, ses cheveux blonds tirés en arrière,
+offrant avec indifférence son visage sans vie comme une table
+d’expérience sur laquelle les couleurs se différenciaient à l’extrême.
+Entre ce rose, ce bleu, ce blanc, il y avait des différences de siècle,
+de climat, de matière... Le bar était à peu près vide. Machinalement,
+comme en hypnose, elle se dirigea vers Fontranges, s’assit près de lui,
+et tout recommença. Fontranges considérait ce beau front sans pensée,
+ces beaux yeux sans regard, ce corps lourd et dense à poignets et à
+chevilles délicats, que la paresse plus que la mode enveloppait de
+vêtements faciles, presque de vêtements d’enfant. Quel mal, quelle
+faiblesse humaine, par amour de Bella, venait-il cette fois prendre de
+cette femme? Elle ne l’avait pas reconnu. Elle ne reconnaissait pas les
+objets que Fontranges sortit pour éveiller sa mémoire, le porte-cigare
+que le cheval en écume, la boîte d’allumettes que des hures de sangliers
+rendaient pourtant caractéristiques. Mais elle ne reconnaissait jamais
+rien, à peine l’Opéra. Elle parla. Il apprit ce qui s’était passé en ces
+dix ans. La revanche de Bella sur les hommes s’était poursuivie. Elle
+leur volait la cocaïne, l’héroïne. Un phénomène avait voulu l’épouser,
+très riche. Il la croyait sans amant. Ce qu’elle s’était vengée de lui!
+Elle s’était arrangée pour se faire surprendre. Il avait voulu lui
+pardonner, il lui avait apporté trois bagues à choisir, elle avait
+choisi la plus chère et la lui avait renvoyée dans un pot de moutarde,
+le rubis scié en deux. Elle parlait sans accent, droit devant elle,
+assise comme une souffleuse, comme le souffleur indolore d’un personnage
+forcené que Fontranges voyait par moments à sa vraie taille... Le bar
+ferma, ils sortirent. Il l’accompagna, sans qu’elle eût dit un mot
+d’offre ou de refus, comme si depuis dix ans c’était lui qu’elle venait
+chaque soir attendre vers minuit. Elle habitait la même maison, la même
+chambre. Fontranges se rappelait chacune des têtes effarées qui étaient
+sorties voilà dix ans des portes de chaque palier pour se renseigner sur
+la guerre. Il regretta ces arrêts à chaque étage, ces enfants à chaque
+étage à rassurer. C’était eux surtout qui l’avaient rassuré lui-même.
+Dans la chambre, toujours pas de chaise. Il fallait plonger dans cette
+nuit affreuse et douce toujours comme un nageur d’un promontoire. Quand
+il fut couché, la lampe éteinte, elle se promena longtemps nue, garnit
+nue son fourneau d’essence. C’était son remède pour éviter les
+incendies, qu’elle craignait. Ce fut une bête tachetée de glace et de
+feu qui se glissa près de Fontranges.
+
+Au milieu de la nuit, elle se réveilla. Fontranges sanglotait. Jacques,
+Bella, unis soudain dans un amour parfait, s’étaient penchés sur
+lui.--Je suis ta fille, disait Jacques.--Je suis ton fils, disait
+Bella... et ils s’embrassaient... Indiana n’avait jamais entendu pleurer
+un homme. Mais elle avait eu assez d’autres expériences pour essayer de
+deviner ce bruit. Elle prêta l’oreille... Ce n’était pas l’éternuement.
+On n’éternue pas cent fois de suite... Ce n’était pas, comme voilà trois
+semaines, l’angine de poitrine. Dans l’angine, on se débat, on appelle
+au secours... Il était trop vieux aussi pour avoir eu les gaz...
+Peut-être tout bonnement une attaque... Et encore non, l’attaque dure
+une seconde, et celui-là n’avait vraiment pas l’air d’avoir fini!... Il
+n’y avait pas de doute. Cet homme près d’elle pleurait. A Indiana seule
+arrivaient ces aventures! Pour la première fois, la maladie d’un homme
+lui arracha une parole.
+
+--Eh bien, papa, demanda-t-elle, dans ce langage incestueux qui était sa
+seule tendresse; tu pleures?
+
+Il se contint, mal...
+
+--Ça ne passe pas, mon oncle? Tu veux de l’aspirine?
+
+Une minute s’écoula... Un sanglot revint...
+
+--Ah, frère, sûrement, l’amour n’est pas drôle! dit-elle.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ LE 14 JANVIER 1926
+ PAR F. PAILLART A
+ ABBEVILLE (SOMME)
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75620 ***
diff --git a/75620-h/75620-h.htm b/75620-h/75620-h.htm
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+<html lang="fr">
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+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Bella | Project Gutenberg</title>
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+
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75620 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">JEAN GIRAUDOUX</p>
+
+<h1>BELLA</h1>
+
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+<span class="g">BERNARD GRASSET</span><br>
+61, <span class="xsmall">RUE DES SAINTS-PÈRES</span><br>
+1926</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="c small">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
+réservés pour tous pays.<br>
+<span class="i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Bernard Grasset 1926.</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c large top4em">DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">Provinciales</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">L’École des Indifférents</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Lectures pour une ombre</span> (Émile-Paul, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Simon le Pathétique</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Amica America</span> (Émile-Paul, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Elpenor</span> (Émile-Paul, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Adieu à la guerre</span> (tirage limité : Bernard Grasset, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Adorable Clio</span> (Émile-Paul, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Suzanne et le Pacifique</span> (Émile-Paul, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Siegfried et le Limousin</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Juliette au Pays des Homme</span>s (Émile-Paul, éditeur).</li>
+</ul>
+<p class="c i">EN PRÉPARATION :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">Bellita</span> (suite de Bella).</li>
+</ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top2em noindent"><span class="xsmall">CET OUVRAGE A PARU PRÉCÉDEMMENT DANS LES</span> « <span class="xsmall">CAHIERS VERTS</span> »
+<span class="xsmall">PUBLIÉS A LA LIBRAIRIE BERNARD GRASSET</span>, <span class="xsmall">SOUS LA DIRECTION
+DE DANIEL HALEVY</span> ; <span class="xsmall">LE TIRAGE A ÉTÉ DE SIX MILLE SEPT CENT QUARANTE
+EXEMPLAIRES</span>, <span class="xsmall">DONT QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER
+VERT LUMIÈRE NUMÉROTÉS DE I</span> à <span class="xsmall">XL</span> ; <span class="xsmall">CENT EXEMPLAIRES
+SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS DE XLI</span> à <span class="xsmall">CXL</span> ; <span class="xsmall">SIX
+MILLE SIX CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ BOUFFANT</span>,
+<span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 141 à 6740 ; <span class="xsmall">PLUS DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER
+VÉLIN PUR FIL CRÈME LAFUMA</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS H. C.</span> 1 à <span class="xsmall">H. C.</span> 10 <span class="xsmall">ET
+CINQ CENTS EXEMPLAIRES DE PRESSE</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS EXEMPLAIRE
+DE PRESSE</span> 1 à 500.</p>
+
+<p class="noindent"><span class="xsmall">EXCEPTIONNELLEMENT IL A ÉTÉ TIRÉ SEPT EXEMPLAIRES SUR
+PAPIER VIEUX JAPON A LA FORME</span>, <span class="xsmall">DONT CINQ NUMÉROTÉS VIEUX
+JAPON</span> 1 à 5 <span class="xsmall">ET DEUX NUMÉROTÉS VIEUX JAPON H. C. I ET
+H. C. II</span> ; <span class="xsmall">DOUZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER WHATMAN DONT DIX
+NUMÉROTÉS WHATMAN</span> 1 à 10 <span class="xsmall">ET DEUX NUMÉROTÉS WHATMAN
+H. C. I ET H. C. II</span> ; <span class="xsmall">SOIXANTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER
+CHINE</span>, <span class="xsmall">DONT SOIXANTE NUMÉROTÉS CHINE</span> 1 à 60 <span class="xsmall">ET CINQ NUMÉROTÉS
+CHINE H. C. I</span> à <span class="xsmall">H. C. V</span> ; <span class="xsmall">DEUX CENT SIX EXEMPLAIRES SUR
+JAPON IMPÉRIAL</span>, <span class="xsmall">DONT DEUX CENTS NUMÉROTÉS JAPON</span> 1 à 200
+<span class="xsmall">ET SIX NUMÉROTÉS JAPON H. C. I</span> à <span class="xsmall">H. C. VI</span> ; <span class="xsmall">QUATRE-VINGT-UN
+EXEMPLAIRES SUR PAPIER MADAGASCAR</span>, <span class="xsmall">DONT SOIXANTE-QUINZE
+NUMÉROTÉS MADAGASCAR</span> 1 à 75 <span class="xsmall">ET SIX NUMÉROTÉS MADAGASCAR
+H. C. I</span> à <span class="xsmall">H. C VI</span> ; <span class="xsmall">CINQ CENT QUARANTE-DEUX EXEMPLAIRES SUR
+PAPIER VERGÉ DE HOLLANDE</span>, <span class="xsmall">DONT CINQ CENT TRENTE NUMÉROTÉS
+HOLLANDE</span> 1 à 530 <span class="xsmall">ET DOUZE NUMÉROTÉS HOLLANDE H. C. I</span> à
+<span class="xsmall">H. C. XII</span> ; <span class="xsmall">VINGT-SEPT EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHIFFON LILAS
+RÉSERVÉS A M. CHAMPION</span>, <span class="xsmall">LIBRAIRE POUR LA SOCIÉTÉ DES MÉDECINS
+BIBLIOPHILES</span>, <span class="xsmall">DONT VINGT-CINQ NUMÉROTÉS CHIFFON LILAS</span>
+1 à 25 <span class="xsmall">ET DEUX NUMÉROTÉS CHIFFON LILAS H. C. I ET H. C. II</span> ;
+<span class="xsmall">QUATORZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHIFFON CRÈME</span>, <span class="xsmall">TIRÉS SPÉCIALEMENT
+POUR M. DAVIS</span>, <span class="xsmall">LIBRAIRE</span>, <span class="xsmall">DONT DOUZE NUMÉROTÉS
+CHIFFON CRÈME</span> 1 à 12 <span class="xsmall">ET DEUX NUMÉROTÉS CHIFFON CRÈME
+H. C. I ET H. C. II</span> ; <span class="xsmall">VINGT-SEPT EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHIFFON
+HÉLIOTROPE RÉSERVÉS A M. GALLIANO</span>, <span class="xsmall">LIBRAIRE</span>, <span class="xsmall">POUR LA
+SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES DE NICE</span>, <span class="xsmall">DONT VINGT-CINQ NUMÉROTÉS
+CHIFFON HÉLIOTROPE</span> 1 à 25 <span class="xsmall">ET DEUX NUMÉROTÉS CHIFFON HELIOTROPE
+H. C. I ET H. C. II</span>, <span class="xsmall">ET DOUZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER
+D</span>’<span class="xsmall">ARCHES</span>, <span class="xsmall">TIRÉS SPÉCIALEMENT POUR LA LIBRAIRIE JOSÉ ROLAND</span>,
+<span class="xsmall">DONT DIX NUMÉROTÉS ARCHES</span> 1 à 10 <span class="xsmall">ET DEUX NUMÉROTÉS ARCHES
+H. C. I ET H. C. II</span>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+
+<p>René Dubardeau, mon père, avait un autre
+enfant que moi, c’était l’Europe. Elle était autrefois
+mon aînée, et, depuis la guerre, ma cadette.
+Au lieu de me parler d’elle comme d’une sœur
+d’âge et d’expérience, à peu près casée, il prononçait
+son nom avec plus de tendresse mais plus
+d’inquiétude, enfant encore à marier, et pour
+laquelle mes avis de jeune homme justement ne
+lui semblaient pas inutiles. Mon père était, si
+l’on excepte Wilson, le seul plénipotentiaire de
+Versailles qui eût recréé l’Europe avec générosité,
+et le seul, sans exception, avec compétence. Il
+croyait aux traités, à leur vertu, à leur force.
+Neveu de celui qui amena la synthèse dans la
+chimie, il jugeait possible, surtout à cette chaleur,
+de créer des États nouveaux. Westphalie avait
+donné la Suisse, Vienne la Belgique, États qui
+devaient à l’artifice même de leur naissance un
+esprit naturel de neutralité et de paix. Versailles
+avait le devoir d’accoucher elle aussi les nations
+dont l’Europe était maintenant enceinte et qui
+se développaient sans profit en son centre. Mon
+père aida Wilson dans cette tâche, et il fit mieux,
+il donna un mouvement à l’Europe centrale. Au
+lieu de s’arrondir, toutes les jeunes nations avançaient
+maintenant vers le Nord ou vers le Sud,
+l’Est ou l’Ouest ; elles étaient toutes en place pour
+un départ. Dans sa jeunesse, pour gagner sa vie
+d’étudiant, mon père avait rédigé dans la <i>Grande
+Encyclopédie</i> les notices sur les peuples disparus
+ou asservis. Au Congrès, sans que personne s’en
+aperçût, il s’était amusé à réparer des injustices
+millénaires, à restituer à une commune tchèque
+les biens qu’un seigneur lui avait ravis en 1300,
+à rendre l’usage d’un fleuve à des bourgs qui
+avaient défense depuis des siècles d’y pêcher leur
+poisson, et son nom, ce nom de Dubardeau que
+mon grand-oncle avait donné à des filtres, à des
+courants électriques, à des axiomes, les jeunes
+États, avançant sur leurs terres nouvelles, en baptisaient
+maintenant des cascades, des lacs. Toutes
+les pointes d’une nation en dehors de sa vie égoïste
+s’appelaient maintenant comme moi, les hôpitaux,
+les écoles, les gares. Au lieu de clamer « Thalassa »,
+c’est au cri de « Dubardeau » que le pays auquel mon
+père obtint l’accès de l’Adriatique poussa son
+armée vers la mer. Si, dans ma vieillesse, comme
+les veuves des grands hommes, j’aimais habiter
+la rue ou le coin de terre qui porte mon nom, je
+n’aurais à choisir qu’entre des pics, des péninsules,
+qu’entre ces terrasses du monde d’où l’on domine
+et l’on espère. Quand mon père voyageait en
+Tchéco-Slovaquie et en Pologne, des paysans
+venaient en foule le supplier de trancher des
+procès vieux de vingt ans. Il les tranchait en contentant
+les deux parties, et sans trancher d’enfants.</p>
+
+<p>Mon père avait vu venir la guerre sans illusion.
+C’est à lui également que l’on doit, dans la <i>Grande
+Encyclopédie</i>, les notices sur les fléaux qui ont
+désolé l’humanité et sur les dates fatidiques, sur
+l’an mil, la peste, les Huns. Il savait que le pire
+ne comporte pas d’arrêt. Le 2 août 1914, alors
+que j’espérais encore que par une chance inouïe,
+à part le caporal Peugeot, tué déjà, aucun Français
+ne pouvait plus tomber dans cette guerre, il savait
+que des millions d’hommes allaient mourir. Il me
+dit d’ailleurs tout cela le lendemain, quand je
+rejoignis mon régiment. Délié de l’ignorance et
+de la crédulité universelles il ne se croyait pas
+tenu au mensonge. Je suis le seul soldat qui soit
+parti pour la guerre en sachant qu’elle était dangereuse,
+et mon père m’estimait assez pour me
+tenir au courant de chaque nouveau danger. Je
+savais, en gaspillant par ordre mes balles, que nous
+manquions de munitions. Quand une fausse alerte
+faisait crépiter le front, je ne pouvais m’empêcher
+de voir le vide qu’elle apporterait dans une minute
+à la voiture de compagnie, ce soir au train de combat,
+demain aux arsenaux. Je savais, quand toute
+l’armée, le soir venu, enlevait son képi et dénudait
+son visage pour la nuit, que l’heure des gaz
+asphyxiants approchait. Je savais, chaque fois
+que l’on nous faisait attaquer pour la dernière
+fois, que nous commandions en Australie du drap
+de guerre pour quatre ans. Je savais que les Japonais
+ne viendraient pas, que le Kronprinz ne pillait
+pas, que le président des mutilés avait reçu sa
+blessure d’un copain en chassant le sanglier entre
+des tranchées, j’étais un atome épuré de la guerre,
+je n’avais d’autre raison d’espérer que l’espérance,
+qui était chez mon père un sens comme la vue
+ou l’ouïe, qu’il m’avait léguée, et que je nourrissais
+de ces calamités exceptionnelles. Certes il
+est dur d’entendre derrière soi un soixante-quinze
+vous empêcher de dormir toute la nuit et attirer
+des ripostes, quand on sait qu’il n’y a plus d’obus
+en France que pour deux jours. Mais j’étais rassuré,
+dans mes permissions, à la vue seule de celui
+qui me révélait tous les périls de la guerre. Il
+arrivait au restaurant où nous nous donnions
+rendez-vous près de ma gare, satisfait et presque
+en avance. C’étaient les seuls jours, me disait-il, où
+il relayait, et il ne me quittait pas de la soirée.
+Il avait confié toutes les affaires et toute la voiture
+des alliés à un vieux général nommé Brimaudou,
+dans lequel il avait toute confiance,
+car Brimaudou était incapable de comprendre
+le raisonnement d’un civil, et n’admettait par
+jalousie aucun argument militaire. C’était Verdun.
+J’avais pris Douaumont. J’avais l’enjouement de
+ceux qui n’ont pas perdu tout à fait leur
+année, leur vie. Mon père, lui, avait la gaieté
+de ceux qui n’ont pas perdu leur journée ; c’est
+qu’il venait d’obtenir d’un roi allié que son
+armée ne serait pas pour toujours mise au repos,
+des Anglais qu’ils n’évacuassent pas Salonique.
+Nous partions donc au cinéma, malgré Brimaudou
+qui téléphonait en vain, acculé pour la nuit à des
+responsabilités d’empereur, dont nous ne voulions
+pas voir l’envoyé, et qui faisait demander d’urgence
+par l’ouvreuse la façon de parler à un
+prince royal siamois, qu’il allait recevoir. Chaque
+Président du Conseil nouveau disgraciait mon père,
+mais, au premier déjeuner, au premier voyage, il
+était repris par lui ; car les Français aiment jouer,
+surtout s’ils sont Ministres, et mon père connaissait
+toutes les recettes par lesquelles les générations et
+les races se divertissent, tous ces légers opiums pour
+peuples que sont le billard, le mah-jong, le loto
+et la manille. Un Président du Conseil ne refuse
+plus sa confiance à l’homme qui a joué aux boules
+avec lui en plein château de Madrid. Dans ces
+soirées de congrès, sinistres comme des soirées
+de province, mon père sut jouer les dominos à
+Londres, les dames à Spa, les jonchets à Cannes.
+Dès le wagon-restaurant, attirés par ce bonneteau
+auquel il ne les faisait d’ailleurs jamais gagner,
+les présidents le prenaient en amitié, et c’était
+leur chance. Car, à celui-là, il indiquait aussitôt
+où se trouvait la Vistule, lui passait sa carte d’Europe
+à jour comme une carte de tranchées à la
+relève et lui faisait prendre une sérieuse avance
+sur Wilson et sur Lloyd George. Pour celui-là,
+il ramassait la Syrie tombée du panier, et la replaçait
+dans le lot de la France. Ce sont les présidents
+non joueurs qui ont perdu Mossoul, Sarrelouis,
+et Constantinople. A ce troisième, plus curieux,
+qu’il ahurissait à chaque minute par une nouvelle
+imprévue, lui révélant que les paroles de la <i>Marseillaise</i>
+sont en partie de Boileau, que les mirabelles
+tirent leur nom de Mirabeau, que les éléphants
+blancs deviennent, quand ils s’aperçoivent
+qu’on les adore, d’un orgueil de femme et réclament
+des colliers, il expliquait les adversaires du
+Congrès par leurs femmes et leurs familles, par
+leur passé et leur ambition, amenait ce Méridional
+à son juste degré de chauffe, à son point de culture,
+et le lançait plein de naturel et d’esprit dans l’assemblée.
+Il ne connaissait peut-être pas les hommes
+mais admirablement les grands hommes. Il connaissait
+les mœurs, les forces, les faiblesses de
+cette race internationale qui vit toujours, sinon
+au-dessus, du moins en marge des lois. Il en connaissait
+même l’anatomie particulière. Il savait
+comment les engraisser, les faire maigrir, quelle
+boisson et quelle nourriture leur donnait leur
+maximum de génie politique. Que j’aimais ces
+soirs où, pour se reposer d’avoir manié tout le
+jour dix sexagénaires, il s’asseyait bien en face
+de moi, me présentait son visage un peu plus
+grand que nature, auquel le mien ressemblait, et
+où je lui apprenais les distractions de ma compagnie,
+la bourre, la belote, lui transmettant ma
+jeunesse sous forme de ces jeux qui allaient lui
+servir, dans le prochain congrès, à obtenir les
+mines de la Sarre et le Cameroun.</p>
+
+<p>Mon père avait cinq frères, tous de l’Institut,
+deux sœurs, mariées à des conseillers d’État
+ancien Ministres, et j’étais fier de ma famille
+quand je la trouvais rassemblée les jours de fête
+ou de vacances dans la propriété de mon oncle
+Jacques, en Berry. Cette propriété n’était pas de
+famille. Elle nous avait été vendue par un carrossier
+de Châteauroux, qui la tenait d’un marchand
+de vins de La Châtre. Un chemisier en
+gros, un teinturier, l’avaient également possédée
+aux époques où les chemises et les couleurs florissaient
+à Issoudun et à Guéret. Elle ne portait
+l’empreinte ni d’un métier, ni d’une caste. La
+maison n’avait aucune originalité, le chemisier
+l’avait ornée de gouttières à la chinoise, le teinturier
+d’un paratonnerre, le carrossier d’un canon
+à grêle, et le marchand de vins, le moins craintif
+sans doute des éléments, d’un cadran solaire
+doublé d’un mécanisme qui sonnait les heures.
+On devinait dans l’air, sous les tonnelles, les places
+vides de boules dorées ou argentées… La province
+n’était pas notre province. Le hasard nous avait
+amenés dans ce district d’Argenton où mon oncle
+voulait étudier avec Rollinat la vipère du Berry.
+Mais, dans ce jardin dont une suite de faillites
+et non d’héritages nous avait valu l’ombre et les
+fruits, où l’arbre le plus grand dont nous fussions
+responsables était le petit pois, le chou, sous ces
+hêtres auxquels le nom d’aucun ancêtre n’avait
+jamais été gravé, devant ce pays de vignes et de
+topinambours vers lequel nous avions été guidés
+de Paris par un serpent, mes cinq oncles et mon
+père rayonnaient de bien-être et réparaient leur
+teint tout comme au milieu d’une demeure
+ancestrale et d’une province maternelle. Ce sentiment
+d’aise, cette euphorie de tous leurs organes
+ne leur venait pas du large paysage, des terrasses,
+des collines lointaines, des vues sur la
+vallée de la Creuse. Il en avait été ainsi quand
+nous avions passé les vacances dans un moulin
+dissimulé sur son écluse, dans un château
+Louis XIII à ras le sol, au hasard de cette
+migration commandée par l’oncle Jacques, directeur
+du Muséum, qui étudiait les végétaux et les
+animaux migrateurs, et qui se rendait dès juin
+là où l’appelait de toute sa voix une variété particulière
+de lichen, d’aigle ou de brochet. Dans
+le dernier canton adopté par l’animal migrateur,
+nous nous installions, et prenions un repos enfin
+à jour d’après les dernières lois de l’histoire naturelle.
+Parvenus en vingt ans, grâce à cette allure,
+au terme qui avait demandé dix millions d’années
+à la flore et à la faune française, les six frères
+avaient acquis le talent de s’installer au milieu
+de tout pays. Nous n’avions pas davantage un
+cimetière de famille, si ce n’est toutefois le Panthéon.
+Mes oncles et mon père étaient simplement
+habitants de la France en général, de la terre aussi
+peut-être, et il leur suffisait de poser deux photographies
+dans leur chambre pour que le paysage
+aperçu de la fenêtre leur parût familier. Dès le
+soir de l’arrivée, ils contractaient de nouvelles habitudes,
+différentes de celles qu’ils avaient pu avoir
+déjà dans leur vie et définitives, oubliant la pêche
+au goujon pour la chasse aux grives, adoptaient
+l’huile de noix au lieu de l’huile d’olive, se levaient
+ou se couchaient tôt selon que dans cette nature
+nouvelle le coucher ou le lever du soleil valait ou
+non le dérangement, buvaient le vin du pays, sans
+réclamer même ces compagnons dont le perfectionnement,
+la découverte, étaient dus avant tout
+aux Dubardeau, l’électricité, le gaz, l’acétylène,
+et dont les appareils auraient pu être traités par
+des Français plus vaniteux en blasons ou en
+meubles de famille.</p>
+
+<p>Le soir, de même qu’ils se réunissaient les
+années précédentes devant l’écluse de Maintenon
+ou le jardinet sans horizon de Montmirail, ils
+s’asseyaient sur la terrasse d’où l’on dominait la
+Marche à dix lieues, et d’où chacun voyait exactement
+les mêmes choses, car ils avaient tous des
+regards d’aigle et personne dans la famille n’était
+myope ou hypermétrope. C’était le crépuscule,
+aurore des chouettes, de la sagesse. C’était l’heure
+où monte de la terre ce relent qui enivre depuis
+Ausone les écrivains régionalistes, où le paysage
+avoue à ses enfants poètes sa raison, — ténacité
+ou faiblesse, dissimulation ou loyauté, — où il
+exprime sa plus originale vertu par les instruments
+et les aveux les plus simples, une cornemuse, le
+son des sabots sur la route, un meuglement. Mais
+ni l’angélus, ni l’accordéon, ni le cri du hibou
+berrichon, ni toutes ces églises romanes qui prenaient
+encore le soleil quand les maisons n’étaient
+déjà plus éclairées, ne donnaient à ma famille
+d’émotion, de langueur, et ne les attendrissaient
+sur le sort des anciens Bituriges. Ce n’était là
+pour eux qu’un balbutiement de province, un
+zézaiement, alors qu’ils comprenaient la langue
+la plus perfectionnée de la terre entière. Ils écoutaient
+cette rumeur comme un dialecte pittoresque,
+dont on sourit, parce qu’il couvre les grands mots de
+terminaisons trop sensibles. En vain les fenêtres du
+château de Gargilesse flambaient tout à coup, en
+vain les truites sautaient dans chaque coude de la
+Creuse, ils étaient insensibles à cette ponctuation
+limousine. Installés sans qu’ils s’en doutassent
+devant la nuit dans l’ordre où ils étaient nés, en
+un demi-cercle qui rapprochait le cadet et l’aîné,
+le chimiste et le financier, le pôle négatif et le
+pôle positif, souriants à on ne sait quel créateur,
+mais d’un sourire artificiel, comme on sourit au
+téléphone, mes cinq oncles et mon père attendaient
+la nuit, burgraves d’un bourg en rayons
+ultra-violets que l’humanité ne voyait pas encore.
+Les étoiles venaient. Dédaignant les districts du
+firmament si décrits et si contemplés que l’éclat
+nous en semblait aussi un patois provincial, l’oncle
+Gustave, l’astronome, nous montrait, délimité
+entre des bornes que deux savants allemands
+déplaçaient chaque nuit, le petit champ obscur
+qu’il explorait et où il découvrait, avec des étoiles
+de onzième ou de dix-septième grandeur, le vrai
+journal du ciel. Puis ils parlaient. Une sorte de
+confession s’instituait, où le chirurgien, puis le
+naturaliste, puis le chimiste, puis le ministre des
+Finances racontaient chacun sa dernière expérience.
+Tous avaient le même timbre de voix. Dans cette
+ombre, il pouvait me sembler que c’était la même
+personne, éparse dans la journée, qui le soir se
+reconstituait pour ce monologue. Ce que la vipère
+du Berry avait aujourd’hui révélé à l’un s’ajoutait
+à ce que l’autre avait appris d’un gaz nouveau.
+C’était le rapport du soir d’un démon favorable
+aux hommes, en journée sur la terre. Un venin
+de cette minute cessait d’être nocif. Une nouvelle
+lueur à dater de cette nuit était donnée aux
+hommes. C’était l’humanité se parlant à elle-même
+au bord extrême de l’inconnu. C’étaient les
+dernières réponses à Einstein, à Bergson, et à
+d’autres auxquels il n’avait jamais été répondu
+aussi nettement encore, à Darwin, à Spencer.
+Parfois celui qui dans une autre famille eût médit
+de cousins et de cousines avouait sa brouille, passagère,
+il l’espérait, avec Leibnitz, avec Hegel.
+Nous l’espérions aussi. Nous savions que Leibnitz,
+Hegel, feraient les premiers pas. Celui qui
+aurait raconté ses trouvailles chez l’antiquaire,
+nous faisait l’éloge du système d’Empédocle ou
+d’Anaximène, et le dégageait pour nous de la
+rouille dont Platon et le christianisme l’avaient
+recouvert. Un rayon de lune les éclairait. Je voyais
+leurs gestes un peu raides, leur tête un peu grosse,
+leur large poitrine. J’avais vraiment devant moi
+une équipe de scaphandriers plongés dans la couche
+d’air, au fond des profondeurs de l’air, et y travaillant,
+et y souriant, renseignés plus que personne
+au monde sur ce qu’il y a de factice dans un poumon
+humain, d’instable dans un mélange d’oxygène
+et d’azote, mais tranquilles, et décidés à ne jamais
+tirer la corde de secours. La lune aveugle brillait,
+les caressait au visage, voulait les reconnaître. Ils
+se taisaient, pour qu’elle n’en distinguât aucun.
+Puis, celui qui dans une autre famille eût feuilleté
+alors un roman, pensait avec indulgence à ces
+fausses sciences admirables qui permettent à
+l’homme de jongler dans le vide, à la géométrie,
+à la métaphysique. Il souriait. Les lanternes des
+gardes-barrières elles-mêmes étaient invisibles et
+rien n’indiquait plus qu’il faut aux humains des
+chemins tracés. La terre, tous feux éteints, renonçant
+à ses prétentions du jour, se donnait peureusement
+à son petit cabotage. Parfois naissait une
+minute où sombrait le temps tout entier. Le
+sommeil venait, et plusieurs, méprisant le lit,
+restaient dans leurs fauteuils d’osier, d’un bois
+tout frais sur lequel prenait encore la rosée,
+endormis jusqu’au matin. Une ou deux fois ils
+se réveillaient en sursaut dans leur sleeping : la
+terre sautait un cassis. Le coq chantait. Ils dormaient.
+Ce n’était pas une famille qu’on réveille
+avec des chants d’oiseau. Mais, soudain, le soleil
+les prenait de face, aveuglait ces yeux fermés, et
+ils descendaient engourdis se jeter dans la rivière.</p>
+
+<p>Ou bien ils parlaient de la mort. J’étais surpris
+de voir combien ces savants prenaient, en ce qui
+les concernait, peu de précaution contre elle. Pas
+une minute l’idée ne leur vint de tirer un bénéfice
+personnel, ne fût-ce que contre les coryzas, de
+leurs recherches, ou, par un suicide bien calculé,
+d’éviter toute lutte avec la déchéance. Ils s’étaient
+donnés sans réserve au sort commun. Ils refusaient
+toujours d’admettre qu’ils étaient souffrants, se
+jugeant injuriés quand on les soupçonnait d’avoir
+un rhume, allant à leurs conseils d’administration
+ou à leurs séances d’immortels avec des joues
+gonflées par la fluxion, ce dont à la rigueur ils
+pouvaient ne pas s’apercevoir, aucun d’eux n’usant
+du miroir. Selon leur humeur du moment, ils
+acceptaient la maladie chez les autres ou en
+étaient un peu irrités. Mais si, au lieu de les convaincre
+de rhume ou de névralgie, on leur avait
+annoncé une maladie mortelle, ils auraient pris
+la révélation avec enjouement et se seraient confiés
+à ce mal comme à un nouveau sens. Beaucoup de
+mes aïeux d’ailleurs étaient morts subitement.
+La tension de la vie était si grande en eux qu’elle
+amenait un jour, aux approches de la vieillesse,
+quelque déchirement. Ou bien leur vie, cette vie
+qui semblait un acier inflexible, cédait à une raison
+morale, et la mort du mari entraînait, parfois dans
+la journée, celle de sa compagne. On ne saurait
+trop se réjouir d’un destin antique dans une
+famille moderne. L’embolie pour les parents,
+l’aviation pour les fils, nous n’étions pas trop mal
+servis. Tous d’ailleurs savaient où ils allaient,
+c’est-à-dire au néant. Dans les discours d’apparat,
+pour satisfaire la foule émue, en Sorbonne, ils
+voulaient bien l’appeler le Néant Éternel, mais
+en fait ils savaient que ce mot ne comporte pas
+plus d’adjectif que le vide ne supporte de couronne.
+La vue de cent nouvelles cornues ou
+de dynamos monstres dans leur laboratoire, la
+découverte d’un nouveau remède, l’échec d’une
+expérience, ne les incitait pas davantage à accoler
+au mot Néant le mot Provisoire, ou le mot Hostile,
+ou le mot Insondable. Ils allaient à une fin sans
+épithète, à une dissolution sans couleur. Ils ne
+nous en aimaient pas moins, mes cousins et moi.
+Ils étaient même tendres. On n’a pas tous les
+jours des fils forts et habiles qui vont au néant,
+des nièces qui s’y acheminent de quel pas heureux
+et souple ! Ils cherchaient au contraire
+à projeter sur nous le plus de lumière humaine.
+Ils parlaient devant nous sans restriction.
+Ils traitaient la vie par la lumière comme un
+cancer. Pas de secrets dans cette famille. Nous
+étions, dès qu’arrivait l’âge de comprendre, au
+centre du plus vif cercle de clarté qui ait été dirigé
+sur les événements et les hommes. C’étaient des
+secrétaires perpétuels de l’Académie des sciences
+qui répondaient consciencieusement et sans se
+lasser à nos pourquoi d’enfant. Ils aimaient aussi,
+le soir, sur la terrasse, unissant leur expérience, à
+nous donner, en sages chinois, les définitions de
+la sagesse, de la bonté, de la popularité, de la
+vertu. Ils soulevaient pour nous ces pierres étincelantes,
+ils en chassaient les cloportes. Pas un
+seul des secrets de seconde main dont vit la
+conversation et le monde qu’ils n’aient revisé à
+notre usage. Pas une indication sur Pasteur, sur
+Meredith, sur Nietzsche qu’ils n’aient obtenue
+par leur contact avec ces hommes-là eux-mêmes.
+Nous étions d’ailleurs rarement seuls, à Paris ou
+à la campagne. D’abord nous avions le droit
+d’amener nos camarades. Le bruit des jeux et
+des disputes leur importait peu. Oncles et père
+travaillaient dans le tumulte, ne faisaient leurs
+découvertes que bousculés. Nos amis étaient les
+descendants des amis de nos parents ou de nos
+grands-parents, les petits Hugo, les petits Claude
+Bernard, les petits Renan, les petits Gobineau.
+Mes oncles aimaient voir la jeunesse, l’espièglerie,
+l’entêtement crier et gesticuler chez nous
+avec le timbre de voix et les gestes des plus
+grands hommes. Leur esprit de recherche et de
+découverte baignait dans cette jeunesse géniale.
+Cette danse devant l’arche scientifique qu’ils portaient,
+ils aimaient la voir exécuter par les pages
+de la science, et installaient des dancings dans
+le laboratoire. Nous valsions autour de cornues
+célèbres par leur contenu et leur passé. Eux se
+mêlaient à tous nos jeux, faisaient avec nous
+des courses à pied, de la boxe, prétendaient nous
+battre. Nous avions aussi des visites moins
+agréables. C’étaient des curieux, qui arrivaient
+avec ces lettres dont on se munit pour visiter
+les monuments interdits au public, entraient
+avec précaution dans cette cathédrale invisible,
+examinaient chaque tête de mes oncles comme un
+chapiteau, comme un chapiteau d’un style futur,
+du trentième, du cinquantième siècle, se reprochant
+intérieurement de ne pas deviner l’acte
+de politesse qui correspondait dans notre maison
+au signe de la croix ou à l’ablation des chaussures.
+C’étaient ceux encore que la société déconcertait
+ou réprouvait, et qui se réfugiaient en
+vertu du droit d’asile dans un des rares points
+de l’univers où mouraient les préjugés, c’était
+Verlaine qui venait prendre son premier verre
+de vin au sortir de prison, Oscar Wilde, qui
+venait manger son premier toast après sa geôle,
+Ferdinand de Lesseps, qui venait dormir son premier
+sommeil après le procès. Souvent aussi
+c’étaient des espions, car certains jugeaient indispensable
+d’espionner la clarté ; c’étaient des gens
+du monde délégués par le monde pour connaître
+les dessous de notre famille. Ils flattaient mes
+oncles et mon père. C’étaient des agents provocateurs
+de l’orgueil, ils disaient devant eux du mal de
+Madame Curie, de Cuvier. Ils les amenaient à
+ces carrefours où la franchise ressemble à de
+l’orgueil, où une restriction sur l’écriture et les
+pattes de mouches de Pasteur ressemble à l’envie
+pour ses travaux sur la rage. Par mille aiguillages
+sournois, ils essayaient de diriger vers la
+vanité le rapide familial. Mais souvent la sérénité
+de mes oncles les déconcertait. Mes oncles,
+dans leurs jugements et leurs expériences, faisaient
+la part la plus large à l’hypocrisie, à la bassesse,
+à l’ingratitude humaine, aux déchets humains.
+Tout cela, c’était en effet la base de l’humanité
+actuelle. Mais, dès que le problème se posait devant
+eux sous la forme d’un homme, ils oubliaient
+que cet homme était la personnification de cette
+humanité qu’ils connaissaient pour vile, ils le
+traitaient en lui supposant toutes les qualités qu’ils
+estimaient le plus, ils le traitaient non comme s’il
+était nouvellement arrivé à Argenton, mais bien
+nouvellement créé, traitaient ses oreilles, son
+cœur comme des oreilles nouvelles, un cœur nouveau
+et parfois l’un de ces espions était conquis. Il
+entreprenait de les admirer. Incapable de soutenir
+chaque jour le train de loyauté le plus rude que
+famille française ait mené vis-à-vis de la création,
+du théâtre moderne, de l’affaire Malvy, de l’inceste
+et de l’adultère, il cessait d’être familier,
+mais reparaissait tous les trois mois, et prenait
+part une heure par trimestre à cette course sans
+relâche, se donnant ce jour-là des allures d’entraîneur.
+Puis les vacances finissaient, chacun se
+précipitait à nouveau à la bataille, et sous ces
+prénoms de petits rentiers, l’oncle Jules, l’oncle
+Émile, l’oncle Charles et l’oncle Antoine, tout
+ce qu’il y a de moins mortel en France, travaillait.</p>
+
+<p>Telle était ma famille, occupant terriblement
+son temps, car la plupart de ses membres ne dormaient
+que trois heures par nuit, comme dans une
+cabane d’aiguilleur. C’est qu’elle surveillait les
+aiguillages des venins, des théories politiques,
+des atomes. Par certains, elle était crainte et
+détestée. Ces âmes stérilisées paraissaient des
+ferments d’indiscipline, des virus d’orgueil. Le
+curé de Meudon, l’actuel, obligeait les femmes à
+se signer quand passait l’oncle Jacques. Tout
+prenait d’ailleurs aisément un air de défi dans leur
+conduite, à leur insu. Ce fut le jour où la Bertha
+commença de bombarder Paris que l’oncle Antoine
+se mit à installer dans des vitrines une collection
+de petits objets en verre filé dont on lui avait
+fait cadeau longtemps auparavant. C’est le jour
+du raz de marée de Biarritz que l’oncle Émile
+prit sa première leçon de natation. Mon oncle
+Charles, dans sa jeunesse, avait parié de sortir
+déguisé dans la rue en sonnant du cor. Il s’aperçut
+que les passants étaient scandalisés, c’était le jour
+des Morts. Par dépit contre ces gens assez injustes
+pour croire qu’il se moquait de leurs pratiques, il
+sonna, comme l’autre, jusqu’à ce qu’un petit
+vaisseau se fût rompu dans sa gorge. Une famille
+éplorée qui sortait du Père-Lachaise le vit cracher
+le sang, le soigna et la fille devint amoureuse… Ce
+qui leur valait le plus de haine et aussi le plus de
+dévouement, c’est qu’ils ne croyaient pas que la
+science, le détachement des honneurs, la loyauté
+dussent les éloigner de la vie publique. Ils appartenaient
+à un parti. Ils se mêlaient à tous les grands
+remous sociaux avec l’à-propos de l’oncle Émile
+à son premier bain, apprenant la politique dans
+l’affaire Dreyfus et la banque dans Panama. L’oncle
+Charles apportait dans les finances une méthode
+d’audace et d’innovations qui froissaient aussi violemment
+les dynasties banquières protestantes
+que les juives et les catholiques. Ces trois variétés
+d’argentiers étaient habitués à considérer l’or bien
+plus en raison de leur religion que des qualités
+de l’or même. C’était avec des vêtements sacerdotaux
+qu’ils s’approchaient du capital. Avec leurs
+barbes de pope, leurs mains de prélat, rien ne
+ressemblait plus à un conseil de fabrique que
+leurs conseils d’administration. Ils avaient pour
+l’or des égards rituels : toute augmentation de
+leur capital était pour eux une augmentation de
+leur Dieu et de leur propre sainteté, et seul le
+caissier, gardant une idée juste dans les pouvoirs
+bas de l’or, se précipitait le samedi après-midi
+jouer aux courses. L’oncle Charles révisa ces
+catéchismes d’avarice et d’usure. On n’avait
+jamais vu cela, un banquier contre le veau d’or ;
+et ce que Charles avait fait pour l’or, Antoine le
+fit pour le radium, et l’oncle Jules, qui était général,
+lutta toute la guerre contre certains mots également
+divins, qui amenèrent à la mort, en mots
+divins qu’ils étaient, les vagues de dix de nos
+classes. Ce fut le rôle de mon père à Versailles
+de fondre les mots archi-saints de Question Balkanique,
+de Question du Rhin, de Question d’Autriche
+en des termes plus humains et plus simples.
+Contre tout ce qui prenait la forme d’une granulation
+dans l’air, d’un fibrome dans l’organisme,
+d’une entité dans l’état, on pouvait être sûr que
+l’oncle présent, suivant sa spécialité, y allait carrément.
+On s’en aperçut quand l’oncle Émile fut
+préfet de police, à propos de certains groupements
+communistes et même du simple docteur
+Macaura… Mais le vulgaire pardonne difficilement
+à la cohorte qui fonce avec cette vigueur et cette
+simplicité contre le Pulsokôn, l’Offensive, et l’Or…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">CHAPITRE II</h2>
+
+
+<p>Je décidai ce jour-là d’aller à l’inauguration du
+monument aux élèves de mon lycée morts à la
+guerre, car j’avais tout mon temps. Ces rendez-vous
+que les jeunes gens donnent pour cinq ou
+six heures du soir et qui les absorbent tout le cours
+du jour, je les avais à sept heures du matin… Mon
+amie ne trouvait de liberté qu’à l’aurore… Les joies
+réservées aux amants dans la ville déjà fatiguée
+et sursaturée, elles nous venaient dans une heure
+où nous étions seuls, mon amie et moi, à nous
+aimer dans Paris. J’allais à notre entresol avec les
+terrassiers qui se rendent au travail, et les billets
+à demi-tarif ouvrier étaient valables pour cette
+passion. Chaque orme de square, chaque tilleul
+de cour, le Bois, le parc Monceau nous avaient,
+par douze heures d’aspiration et de distillation
+spéciale, préparé l’air le plus pur dans lequel à
+Paris deux amants se soient embrassés. Elle,
+quand je l’accueillais, n’avait encore aucun parfum.
+C’était en se précipitant de son lit, en ouvrant
+ses yeux endormis, affolée par le réveille-matin,
+qu’elle faisait sa toilette pour l’amour. Amour qui
+exigeait seulement de chacun de nous deux qu’il
+vît lever le soleil. J’allais par des rues où seuls
+les laitiers étaient éveillés, où il n’y avait à taquiner
+que les mamelles de la ville endormie, où tous les
+appartements qui contiennent des psychologues,
+des industriels, des actrices, avaient leurs volets
+fermés, contenaient des morts. Cette marche à
+crémaillère vers leurs amantes qui mène d’habitude
+les amants par des boutiques d’antiquaires,
+de perles ou de livres rares, je l’accomplissais
+tous les jours par des rues à magasins fermés, tous
+les jours par un dimanche. C’était la seule heure
+où l’on entende les cloches sonner dans Paris.
+Le soleil seul se distribuait sur les devantures
+closes comme la seule denrée, le seul vêtement,
+la seule antiquité à vendre. J’achetais tout sans
+concurrence. Cette force de la première heure
+que le jockey emploie à monter son cheval le
+plus rétif, le bûcheron à abattre le plus gros
+chêne, seul dans Paris j’étais assez heureux pour
+l’employer à l’amour. Je traversais le pont de
+la Concorde, j’étais arrivé. Personne n’a eu à
+franchir un pont plus bref entre le dernier de
+ses rêves et son amie. Elle débarquait au métro
+des Champs-Élysées, la station à cette heure aussi
+la plus select, presque réservée aux maçons et aux
+plâtriers dont elle portait parfois le plâtre sur sa
+robe, son seul fard. Je lui pardonnais de s’être
+laissée effleurer par le travail. Nous nous étreignions
+non pas dans l’atmosphère de la Bourse,
+dans les relents du change, des courses, dans les
+nouvelles d’un jour déjà gâté pour les hommes
+qu’annoncent le <i>Temps</i> et <i>l’Intransigeant</i>, mais dans
+les grandes lumières nouvelles qu’apporte le matin,
+tremblement de terre au Japon, révolution au
+Brésil, ou naufrages de cuirassés. Une nuit d’une
+heure se ranimait pour nous, bâtie de tout ce que
+l’aurore et le soleil pouvaient offrir de plus éclatant.
+Nous étions à jeun. Nous n’avions vu personne.
+Nous n’avions parlé qu’à des hommes qui
+plus qu’employés de Paris et serviteurs du Conseil
+municipal étaient les fonctionnaires de la terre
+même, les arroseurs, les jardiniers. Nous tirions
+les rideaux, nous fermions les yeux, nous plongions
+de toute notre âme dans cette nuit que nous
+rattrapions dans le passé !… Neuf heures sonnaient.
+Il fallait partir. Au lieu de se dissoudre dans les
+frivolités du soir, dans le sommeil, dans le luxe,
+l’amour pour nous s’épanouissait sur des êtres
+travailleurs et vivants, et toute notre journée en
+était satisfaite. Nous étions les deux seuls humains
+dans Paris déchargés de son souci, lourds de sa
+grâce. La liberté morale allait abonder pour nous
+dans les tramways et les restaurants. Nous redescendions
+dans cette foule active et jeune née de
+notre étreinte. Pas une jeune fille avec son cartable,
+pas un élève partant pour Condorcet qui ne nous
+en parût le fruit. Nous avions enfanté des pompiers,
+une bouquetière, un cycliste bossu… Nous
+nous quittions. Elle me laissait soudain devant la
+matinée ensoleillée, avec la pudeur et la modestie
+d’une jeune et tendre appareilleuse, se retirant
+devant cette journée comme devant la fille qu’elle
+m’avait amenée. Elle ne se retournait pas, elle
+ne voulait rien voir. Jamais femme ne comprit
+mieux le rôle de la femme. Elle m’amenait pour
+une étreinte solitaire l’amertume dans toute sa
+complaisance, la joie dans toute sa soumission,
+et toute la postérité qu’on peut avoir de ces filles,
+je les avais dans l’heure. On ne lui connaissait pas
+d’amant. On ne me connaissait pas de maîtresse.
+Nous échappions à tous les regards, roulés dans
+l’aurore.</p>
+
+<p>C’était Rebendart qui inaugurait le monument.
+Rebendart, avocat, ancien Ministre des Travaux
+publics, hier Président de la Chambre, depuis un
+mois Ministre de la Justice, poursuivait de sa
+haine mon père, qui avait été avec lui plénipotentiaire
+au Traité de Versailles. Mais, sans parler
+même de cette querelle, je souffrais, dès que
+j’avais à penser à Rebendart. Je l’entendais si
+souvent dans ses discours répéter qu’il personnifiait
+la France, je lisais dans tant de journaux
+que Rebendart était le symbole des Français, que
+des doutes m’avaient pris sur mon pays. Mon
+pays était donc cette nation où il n’était d’échos
+que pour la voix des avocats ! Les avocats de
+mon pays étaient donc ces hommes au visage toujours
+tourné vers le passé, au veston plus couvert
+de pellicules que Loth après qu’il eut étreint sa
+femme changée en sel gemme, son passé aussi à lui,
+et qui déplaçaient la nuit, du côté du Rhin et même
+dans les âmes des Français, les bornes mitoyennes.
+Le champ de l’hypocrisie, de la mauvaise humeur
+croissait à Rebendart, dans tous les corps
+constitués français, dans les Conseils généraux,
+dans les maisons de passe, dans les cœurs d’enfants
+à l’école. Tous les dimanches, au-dessous d’un de
+ces soldats en fonte plus malléable que lui-même,
+inaugurant son monument hebdomadaire aux
+morts, feignant de croire que les tués s’étaient
+simplement retirés à l’écart pour délibérer sur
+les sommes dues par l’Allemagne, il exerçait son
+chantage sur ce jury silencieux dont il invoquait
+le silence. Les morts de mon pays étaient donc
+rassemblés par communes, pour une conscription
+d’huissiers, et se chicanaient aux Enfers avec les
+tués allemands. Il était effroyable de penser comment
+Rebendart, qui, pendant son passage aux
+Travaux publics, avait tenu à descendre dans les
+mines d’Anzin en plein travail, dans les mines de
+Lens en réparation, dans les mines de Courrières
+inondées, se représentait les Enfers, et le repos
+éternel, et l’arrivée au gué des fantômes, et le
+repêchage par Caron de l’ombre bousculée jetée
+par-dessus bord. Alors, au nom de ces morts
+réunis à cette minute même en longs brouillards,
+ou en massifs ombreux, ou en ruisseaux incolores,
+il faisait l’éloge de la clarté, de notre système
+numéraire, du latin, dans une langue faussement
+précise, adipeuse, acariâtre, qui laissait regretter
+le langage radical-socialiste dont les termes les
+plus simples sont le mot <i>sublime</i> et le mot <i>éperdu</i>.
+Quand le soleil rayonnait, tout ce que le printemps
+ou l’été pouvaient obtenir de lui, c’était qu’il
+lâchât dans sa harangue des féminins pluriels. Les
+Réalités, les Probabilités directrices, les Directives,
+s’y rencontraient alors avec mille caresses,
+et ce saphisme des abstractions les plus bureaucratiques
+le comblait de volupté. Adossé aux
+marbres de Bartholomé, marbres plus froids que
+jamais ne l’a été cadavre, porté à sa plus haute
+température par leur contact, la mort de tous ces
+Français était pour Rebendart ce qu’était une
+mort dans une famille, ce qu’avait été pour lui,
+en dépit de toute sa souffrance, la mort de son
+père et la mort de son fils : une querelle d’héritage.
+La guerre ? On n’a pas tous les jours, pour
+justifier à ses propres yeux le plus détestable
+des caractères politiques, une pareille excuse !
+Mais je n’oubliais pas que même dans la paix,
+même dans ses discours de jeunesse, le ton était
+déjà aigre, et quand il inaugurait alors des expositions,
+des monuments à nos grands hommes,
+on percevait déjà dans sa harangue un soupçon
+de réclamation vis-à-vis de l’Europe, comme si
+l’Europe nous devait des réparations parce que
+nous avions produit Pasteur, le pont Alexandre,
+ou Jeanne d’Arc.</p>
+
+<p>Dans la cour du Lycée, la cérémonie commençait.
+Le censeur, dans le même costume de deuil
+dont il était revêtu jadis pour les accueillir au
+lycée et pour les fêtes, dévoilait la plaque où les
+noms des élèves morts pour la patrie étaient gravés
+en noir, la gravure d’or restant réservée sur les
+plaques voisines aux lauréats de dissertation.
+A part Charles Péguy, Émile Clermont, Pergaud,
+et quelques aînés, j’avais connu tous ces camarades
+qui, aujourd’hui, rangés par lettre alphabétique,
+allaient à la fois à l’oubli et à la gloire
+dans l’ordre de l’entrée aux concours généraux.
+Le censeur lisait lentement ces noms qu’il n’avait
+lus jusqu’ici qu’en les accompagnant d’une note
+de travail ou de conduite. Il s’appliquait à ne pas
+prononcer, comme dans sa lecture des places de
+composition, les derniers noms avec un mépris
+croissant. Il se disait que c’était la seule composition
+de sa vie où il n’y eût que des premiers.
+C’était cent un morts <span lang="la" xml:lang="la">ex-æquo</span>. Il s’étonnait surtout
+de sentir que ce qui déterminait au nom de
+certains élèves son émotion, ce n’était pas la
+mémoire qu’il avait du nombre de leurs prix ou
+de leurs retenues, mais bien des souvenirs qu’il
+ne croyait pas contenir, celui de la couleur de
+leurs yeux, de leurs chevelures, le dessin de leurs
+lèvres. Tous ces morts lui laissaient soudain, à
+lui si dédaigneux et si empêtré de ce qui n’était
+pas les classes et l’étude, leurs apanages humains,
+celui-là son nez à la Roxelane, celui-là ses oreilles
+pointues, celui-là cette cravate inusable, bien
+connue du lycée entier, qu’il avait portée de la
+quatrième à la philosophie. Toute une chair palpitante
+et fraîche, des cheveux blonds et bruns
+naissaient pour lui, pour la première fois, sur ces
+élèves, ces fantômes. Mais il sut se reprendre.
+Par bonheur, il avait descendu de sa chambre les
+prix qu’on n’avait pas eu le temps de distribuer
+en juillet 1914, il les remit aux familles privilégiées
+et la hiérarchie des morts se rétablit peu à peu
+en lui dans le seul ordre admissible, car l’un des
+tués avait huit prix. Il s’aperçut que la plupart
+des livres étaient signés d’auteurs vivants. Il
+en eut honte. Mais déjà on dévoilait la plaque,
+et je vis là-haut, de la lettre D à la lettre E, ceux
+qui m’encadraient dans les examens, qui ne
+m’avaient pas protégé du brave Lintilhac et
+du terrible Gazier, mais qui m’avaient protégé
+de la mort. C’est alors que la foule des mères
+et des pères s’inclina plus encore, comme devant
+un cadavre suprême, et que parut Rebendart.
+Il n’y avait ni estrade, ni marche. Il se mit à
+parler du plancher même. Il semblait vraiment
+cette fois jailli du caveau. Il parla, dit-il, au
+nom de ces jeunes hommes… Et il mentit. Car,
+de ces morts-là, je savais ce que chacun pensait,
+ce que chacun aurait dit à sa place. J’avais entendu
+les dernières phrases de plusieurs d’entre eux,
+tués près de moi. J’avais partagé le dernier menu
+de quelques autres, le pain, le vin rouge, le saucisson
+qui avaient été leur cène. Je connaissais
+leurs dernières lettres, dont chacune d’ailleurs,
+tant elle éclatait de désir, aurait pu être la première
+d’une existence étincelante et longue. Je savais
+ceux qui avaient tué des ennemis, qui s’étaient
+fait précéder dans la mort par l’ombre d’un uhlan
+ou d’un chasseur de la garde, ceux qui étaient
+morts vierges, ceux pour qui la guerre avait été le
+combat contre un adversaire théorique, qu’ils
+n’avaient jamais vu, jamais saisi, et qui étaient
+morts les mains pures un de ces jours où les théories
+deviennent pesantes et mortelles, où les veines,
+les crânes, nous semblaient éclater moins sous des
+obus que sous la pression du sort. Je savais que
+tous s’étaient précipités dans la guerre, non par
+un élan de haine, mais avec la joie de se réconcilier
+avec le devoir, avec la lutte, avec cet idiot de
+censeur, avec eux-mêmes. Ils s’y étaient jetés, en
+ce début d’août, comme dans des vacances, non
+seulement à l’année scolaire, mais vacances aussi
+au siècle, à la vie. S’ils avaient eu la permission
+aujourd’hui d’exprimer un regret, cela eût été
+peut-être de n’avoir pas été délivrés, le mois, la
+semaine, le jour du moins qui précéda leur mort,
+du mal aux dents, de l’entérite, et aussi du général
+Antoine, qui interdisait les cache-nez. S’ils avaient
+daigné faire une réclamation posthume, c’eût été
+de n’avoir pas eu pendant la guerre des corps imperméables
+à la pluie, flottant sur les boues, marchant
+sur les eaux, frais sous la canicule, fournissant
+une ombre plus grande qu’eux-mêmes, l’été,
+dans les plaines sans arbres, et d’avoir eu le général
+Dollot, qui les forçait à boutonner les cols de
+capotes en Août. Le créateur et deux généraux,
+voilà ceux dont ils eussent parlé aujourd’hui à leurs
+familles, en souriant, en les excusant, et non point
+ainsi que Rebendart le faisait en leur nom,
+des ennemis héréditaires… La mort seule est héréditaire,
+et encore il suffisait, comme eux, pour la
+narguer, de mourir sans postérité. Pas un seul
+orphelin devant ce monument aux morts. Que de
+futures morts n’épargne pas la mort d’un collégien !
+Voilà ce que disaient tous ces tués que je connaissais.
+Ils me disaient aussi, car beaucoup étaient
+fils de fonctionnaires, qu’ils auraient aimé revoir
+Rodez, Le Puy, que le Maroc est si beau, son air
+si pur, et celui qui n’avait jamais eu le temps ou
+l’occasion de lire la <i>Chartreuse de Parme</i> me
+demandait de me recueillir et de la lui résumer,
+autant que possible, en un mot… Pas de phrases
+avec les morts. Un mot, un mot crié de toute
+ma force, de tout mon être, dans un paysage
+sonore, voilà tout ce qu’ils réclamaient, tout ce
+qu’ils pouvaient entendre ! De sorte que Rebendart
+me semblait prêcher la haine, la hargne et l’amertume
+au nom des trois seuls élèves que je n’avais
+point connus, au nom de Pergaud, qui aimait chez
+les bêtes jusqu’aux blaireaux et aux martres sanguicruelles,
+de Clermont, qui aimait jusqu’aux
+âmes intraitables et aux cœurs homicides, de Péguy,
+qui aimait tout, exactement tout ; et son discours
+était un blasphème. Quand, sollicité par le proviseur,
+il passa serrer les mains des élèves décorés
+au front, et qu’il me tendit sa main droite, cette
+main, disait-on, qui allait signer l’ordre d’arrêt
+de mon père, je mis mes deux mains derrière mon
+dos. Il me prit pour un mutilé et me salua.</p>
+
+<p>Je vis alors que deux personnes de son entourage
+avaient remarqué mon geste, Madame Georges
+Rebendart et Emmanuel Moïse.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Georges Rebendart était la veuve du fils
+de Rebendart, avocat général, mort de phtisie.
+Elle habitait avec son beau-père. C’était une
+femme de vingt-cinq ans, grande, fine, qui avait
+sous la lumière la plus ingrate ce masque de
+velours et d’ombre que les photographes, à force
+de lampes voilées, de rideaux et de poudre spéciale,
+amènent pour un quart de seconde sur
+le visage des actrices et des Américaines. Des
+bras d’une belle envergure, qu’elle aimait écarter,
+dans une sorte de bâillement de son âme. C’était le
+gibet idéal pour crucifier des hérons, des cygnes.
+Des traits fins, mais qui semblaient avoir réclamé
+chacun un ouvrier immense, les sourcils, arqués
+et emmêlés dans un de ces dessins parfaits
+qu’ont les algues minuscules après la tempête,
+sourcils pour lesquels il avait fallu l’océan.
+Mariée au sortir de la pension qui l’avait lâchée
+en robe noire et montante, elle ne supportait
+plus le soir, par une transsubstantiation exempte
+d’ailleurs de toute coquetterie, que deux couleurs,
+l’argent et l’or, et se couvrait de bijoux.
+A table, devant elle, sur une nappe intacte, au
+lieu d’égrener des miettes, elle avait distribué en dix
+minutes des barrettes, des boîtes en or, des perles.
+Chacun de ses gestes était la simplicité même,
+mais déposait un diamant. Que dire de ses regards,
+de ses inclinaisons de tête ? Rien des femmes du
+monde politique, qui n’ont d’autre rançon au
+nez retroussé que l’embonpoint et les larges
+oreilles. Tous ses traits étaient arrondis par une
+pierre ponce divine, l’ensemble en était une sorte
+de signe de l’infini, une coccinelle n’eût pas trouvé
+le moyen de s’élever de ce visage. Cette tête que
+toute femme aperçoit de très loin dans son miroir,
+les jours de passion ou d’orage, c’était celle de
+M<sup>me</sup> Georges Rebendart vue de près, par un
+beau soleil. A toutes les femmes elle donnait
+l’impression qu’il leur suffisait de vouloir pour
+que le drame ou l’angoisse passât dans leur
+propre vie. Les Ministresses de l’Agriculture ou
+des Colonies éprouvaient près d’elle de l’exaltation,
+celles des Postes et Télégraphes tressaillaient.
+Elle s’appelait Bella de Fontranges et
+venait de Bar-sur-Seine, où son père possédait,
+clos de murs, deux ou trois mille hectares. La
+Seine l’avait prise à sa plus haute pente, là où l’on
+flotte le bois, et débarquée doucement aux environs
+du Palais-Bourbon. Sa jumelle, Bellita, mariée elle
+aussi, la même année, à un député du parti de
+Rebendart, était quelque peu écartée de la maison
+depuis le soir où Bella, un jour de migraine,
+avait prié Rebendart de conduire sa sœur à sa
+place au dîner des avocats. Toutes ces plaisanteries
+de jumelles qui avaient doublé et égayé leur jeunesse,
+Rebendart les avait écartées de Bella, et — il
+avait ce talent d’ailleurs envers tous les humains, — il
+l’avait séparée de cette seconde image, de ce
+reflet. Assez indifférente à l’activité des hommes,
+Bella ne chercha d’ailleurs jamais à comprendre
+ce qu’était le métier d’avocat, ni les occupations de
+son mari. Longtemps elle crut, quand Georges
+Rebendart lui disait qu’il allait au Palais, qu’il
+partait pour Versailles, voir les jardins.</p>
+
+<p>Emmanuel Moïse me rattrapa et tint à me
+présenter.</p>
+
+<p>— Philippe Dubardeau, dit-il à Bella.</p>
+
+<p>Bella me regarda. Je soutins son regard. Elle
+salua en baissant les yeux. Je vis d’elle le seul
+coin de chair qui fût fatigué, qui portât trace de
+la vie, ses paupières. Elle devina ma pensée,
+ouvrit grands les yeux, me montra par vengeance
+deux prunelles dont l’éclat faisait paraître
+meurtri le jour lui-même et partit, me laissant avec
+Moïse. Elle était pâle, je l’étais aussi. Moïse nous
+regardait avec étonnement, se demandant à quelle
+sorte de scène, à quel coup de foudre il assistait.</p>
+
+<p>Je voyais souvent Moïse, directeur de la Banque
+de change la plus puissante de l’Europe, mais je le
+voyais d’habitude tout nu. Chaque matin, vers dix
+heures, à la piscine du Sporting, j’étais à peu près
+sûr de le trouver la pointe de ses pieds réunis, les
+bras mollement écartés. Il attendait parfois une
+minute entière ainsi planté sur cette croix invisible
+qui reste pour moi la toise de ceux de sa race, avant
+un plongeon qu’au fond il détestait. Le baigneur
+voulait lui lever et tendre les bras. Il résistait à ces
+suggestions jansénistes. C’était un crucifié gras,
+nourri de ce que notre cuisine a de plus riche
+en carbone et en azote. Un crucifié fumant, sur
+cette croix même, un cigare de géant auquel il
+pensait soudain et qu’il faisait cueillir de sa bouche
+par le baigneur. Enfin, d’un élan qu’il croyait
+vigoureux, mais qui n’était que désespéré, au lieu
+de plonger, il se laissait choir en rasant la paroi,
+se trouvait pris juste entre l’eau et le ciment de la
+piscine, et désormais s’abandonnait sans plus
+lutter non à ce sport, mais à cet accident. Du
+banquier le plus arrogant de la terre reparaissait
+seulement, au-dessus d’un corps irréel que se
+disputaient les reflets et les biseaux, une tête
+étonnamment précise, mais contractée d’épouvante,
+la tête qu’il n’avait pas encore eu l’occasion
+dans sa carrière heureuse de hisser pour les
+pogroms, la prison ou la banqueroute. Respectant
+l’échange réglé par Dieu et en vertu duquel les
+crocodiles, à cette première heure ensoleillée,
+quittaient les fleuves pour la terre, un quart
+d’heure Moïse restait là, fumant par bouffées son
+cigare que le baigneur accroupi se fatiguait à
+donner et à reprendre, et que les plus illustres
+représentants de l’aristocratie et de la banque
+françaises tentaient d’éteindre en quittant brusquement
+à sa hauteur le crawl pour la nage en
+caniche. Mais c’est placidement, à ce pilori, qu’il
+recevait les lazzi et les injures des Montmorency,
+des Mirabaud et des Murat. Autant, dès qu’il
+avait repris pied sur la porcelaine, il redevenait
+brutal et sarcastique, autant il employait alors
+à leur répondre de douceur, de politesse. Tout
+ce qu’il a eu à exprimer d’aimable au cours de sa
+vie, c’est dans la piscine qu’il s’y sentit contraint,
+dans ce fragment de déluge conservé entre des
+dalles art nouveau, où la superstition le plongeait
+chaque jour. Jamais le vrai petit Moïse, au sortir
+du Nil, ne délia les bras des suivantes de la Pharaonne
+avec plus de douceur qu’Emmanuel Moïse
+dans l’eau amenée pour lui de l’Avre à la Concorde,
+l’étreinte impromptue de Maginot ou de Trévise.
+Mon père était le seul être dont il prononçât le
+nom dans les deux éléments avec la même crainte
+et la même sympathie… Je dois dire que l’épreuve
+du feu n’avait jamais été tentée.</p>
+
+<p>Ce fut justement de mon père qu’il me
+parla.</p>
+
+<p>— Cher Philippe, dit-il, en me tendant cette
+main qu’il avait toujours mouillée excepté juste
+au sortir de l’eau, vous ne verrez plus Enaldo me
+chasser tous les matins de la piscine. Il est mort.
+On le descend à cette heure dans un solide élément.
+Voilà morts mes deux derniers ennemis
+mortels, Porto-Pereire l’an dernier, Enaldo hier,
+tous deux de notre section portugaise, les descendants,
+vous savez, de ceux qui n’ont pas voté
+la mort du Christ. Ils avaient voté la mienne.
+Vous me voyez tout joyeux. Je ne peux donc
+vous blâmer d’avoir refusé de serrer la main de
+Rebendart. D’autant qu’il est résolu, je le sais, à
+continuer ses attaques contre votre père…</p>
+
+<p>Nous étions place des Pyramides. D’un taxi
+qu’elle arrêta soudain, une jeune femme fit signe
+à un second taxi, descendit du premier à la hâte,
+paya sans réclamer sa monnaie, sauta dans le
+second, et disparut. Nous venions d’assister au
+relais d’une âme agitée, d’une kleptomane poursuivie,
+d’une adultère surveillée. C’était le dernier
+changement de pied de la biche, avant qu’elle soit
+atteinte et verse d’abondantes larmes. Moïse, qui
+aimait les femmes, fut pris d’une tendresse dont
+mon père profita.</p>
+
+<p>— J’aime votre père, me dit-il. Sur le marbre
+de votre aïeul, au Panthéon, j’ai lu gravé le vers
+de Dante : Lumière intellectuelle pleine d’amour !
+Chaque membre de votre famille m’inspire une
+variante à cette phrase, votre père : lumière politique
+pleine d’affection ! votre oncle le botaniste :
+lumière physiologique pleine de caresse ! et jusqu’à
+votre cousin le géologue : lumière minérale
+pleine d’humanité ! J’adore cette lampe humaine
+que porte chaque membre de votre famille, et
+qui dore et éclaire la lumière du jour, cette lampe
+de mineur avec laquelle ils descendent dans la
+vérité et son éclat. Lorsqu’un des vôtres arrive
+au pouvoir, c’est signe de richesse, c’est signe que
+la France a son plein d’huile, d’amitié et de raison.
+Dites à votre père qu’il compte sur moi contre
+Rebendart. Car Rebendart s’entêtera dans son
+idée de lutte. Le pouvoir le flatte moins que le
+commandement et sa publicité. Il est de ces
+généraux qui lisent leur victoire, non la veille
+dans les étoiles, mais le lendemain dans les journaux.
+Il veut une sentence accolée à votre nom, un
+acte judiciaire, pour que tous apprennent qu’il peut
+y avoir faillite dans la maison qui tient en gros la
+science, la raison et l’humanité. Votre grand-père,
+votre aïeul sont au Panthéon ? Rebendart est
+homme à tirer vengeance des grands hommes.
+J’ai eu la semaine dernière l’idée d’écrire un parallèle
+entre votre père et Rebendart. Le parallèle
+est un exercice de style que j’ai pratiqué dès
+l’enfance dans tous les pays, et qui m’a singulièrement
+aiguisé les idées ou facilité le travail.
+Vous ne sauriez croire, autant la prosopopée est
+inutile pour le commerce, les finances, et même
+pour le raffinement de la culture, combien le
+parallèle, vous usant également l’âme et le jugement
+des deux côtés, arrive à rendre sensibles
+ces deux appareils. Essayez. Écrivez le parallèle,
+puisqu’il est de votre âge, entre une femme
+brune et une femme blonde, et vous me direz
+si vous n’arrivez pas à une décision pour l’emploi
+de votre journée, ou même de votre vie.
+En ce qui me concerne, aussitôt après avoir écrit
+sur le paquebot qui m’amenait à Casablanca, le
+parallèle entre Abd el Aziz et Moulai Hafid, j’ai
+conçu mon plan et obtenu la concession des phosphates.
+Le soir du jour où, en Palestine, j’ai fait
+le parallèle du commissaire français et de lord
+Allenby, j’ai vendu pour mon bonheur ma banque
+de Jaffa. A Marseille, l’inspiration en affaires ne
+m’a pas quitté du jour où j’ai comparé en deux
+pages les Vlasto et les Charles-Roux. Depuis le
+jour où Kabbine, mon rabbin, me dicta le parallèle
+du Dieu des Juifs et du Dieu des chrétiens,
+ainsi j’ai fait lutter, pour chaque triomphe de ma
+firme, un ange noir et un ange d’argent.</p>
+
+<p>Je le priai de me lire sa comparaison de Rebendart
+et de mon père.</p>
+
+<p>— Non, dit-il, vous vous moqueriez. J’ai
+malheureusement gardé de l’Orient, quand j’écris,
+un style fleuri. J’ai dû renoncer à rédiger les
+comptes rendus des conseils d’administration, car
+il y courait, sous ma plume, un murmure de peupliers
+et d’eaux douces qui les rendait ridicules.
+D’ailleurs ce parallèle-là est vraiment trop facile.
+Votre père croit aimer les forts et il aime les faibles.
+Il est rude aux positions établies. S’il aime César,
+Napoléon, Jules Ferry, c’est par pitié pour les
+imperfections que comportait leur génie. Il aime
+le passe-droit qui venge un être condamné pour
+la vie à la médiocrité. Il traite les hommes comme
+les milliardaires aiment traiter les femmes, en
+leur permettant par faveur spéciale de s’élever
+au-dessus de la vie. Là où il commande fleurit une
+cinquième saison qui donne des prunes au pommier,
+des framboises au chêne… Voilà que je
+m’égare… Rebendart, lui, croit mépriser les forts
+et il méprise les faibles.</p>
+
+<p>— Qui l’emportera ? demandais-je.</p>
+
+<p>— Le plus fort, dit-il. Mais quel est-il ? Sur
+ce point, les avis diffèrent.</p>
+
+<p>Nous étions arrivés à sa banque. C’était place
+Vendôme, centre du monde. Des femmes poudrées
+avec la poudre du matin, avec la jeunesse du fard,
+passaient dans des taxis dont aucune ne changeait.
+C’était une abondance de femmes fidèles, de
+femmes non voleuses, d’épouses non poursuivies.
+Moïse disparut dans sa porte cochère, seul visiteur
+que le portier eût ordre de ne pas saluer et parût
+ne pas reconnaître. Je savourais ces boutiques
+ouvertes, ce ciel gris-bleu, ce cœur de Paris qui
+n’est vraiment comestible qu’après la première
+gelée. Il me semblait enfin que l’hiver écoulé avait
+dans Paris dissocié cette armée de débauche où
+s’étaient inscrites, pour cinq ans, durée aussi de
+la guerre, les classes les plus jeunes du sexe fort
+et toutes les classes, même les plus anciennes, du
+sexe faible. Toutes ces jolies femmes qui circulaient
+seules me paraissaient libérées de cet engagement
+global. Tout ce qui était jeune et hardi
+revenait enfin à un amour ou à un vice individuel — et
+ne l’exerçaient plus en commun que ceux
+qui gagnaient à la communauté. C’était enfin la
+Classe, pour pas mal de vertus ou de péchés !
+De même que chaque homme était maintenant
+courageux pour son propre compte, pour son seul
+compte, chacune de ces Parisiennes était belle,
+depuis quelques jours, à ses risques et périls.
+L’honneur ancien se réinstallait dans les foyers
+sous la forme de l’affection ou du classique adultère.</p>
+
+<p>Je pensais à Bella Rebendart, à son sursaut
+quand elle avait appris qui j’étais. Car cette amie
+de l’aurore, c’était elle, et je lui avais caché jusqu’ici
+mon véritable nom.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">CHAPITRE III</h2>
+
+
+<p>La famille de Rebendart ne le cédait pas à la
+nôtre en vitalité. Elle avait fourni à la France
+depuis deux siècles un nombre respectable de
+hauts fonctionnaires, de présidents du Conseil et
+de grands bâtonniers. Alors que ma famille se
+plaisait sur les points magiques où les métaux
+s’allient, où les nations s’unissent, et prétendait
+ignorer le mal en dépit de la réalité comme elle
+ignorait la pluie ou la neige, le jour d’une excursion
+une fois décidé, les Rebendart, tous avocats,
+avaient choisi pour atmosphère le criminel et le
+contentieux de la France. Le même nombre de
+Rebendart et de Dubardeau étaient dressés en
+bronze sur les places françaises, le même nombre
+de rues et de champs de foire étaient baptisés à leur
+nom. Mais les Dubardeau, bien que liés dans le
+souvenir des générations au venin qu’ils avaient
+vaincu, au gaz qu’ils avaient domestiqué, à la
+doctrine qu’ils avaient libérée, personnifiaient
+beaucoup moins aux yeux des municipalités et
+des classes bourgeoises la justice et l’intégrité que
+les Rebendart, dont le nom évoquait presque
+uniquement les causes criminelles qu’ils avaient
+défendues, de M<sup>me</sup> Lafargue à Ravachol et à
+Landru. De chacun de leurs mariages avec le
+crime ou la banqueroute la plus frauduleuse du
+siècle, dans ces sacs où ils s’attachaient à des
+empoisonneuses ou des traîtres, les Rebendart
+engendraient une vénération sans limites pour
+leur honnêteté et leur respect des lois. Je connaissais
+la famille Rebendart. Je l’avais observée tout
+l’été précédent, dans son berceau même, à Ervy,
+en Champagne, où j’avais suivi l’oncle Jacques
+à la recherche d’une musaraigne et où je m’occupais
+à peindre des fresques dans l’église. Le parc
+de ma pension n’était séparé que par un buisson
+vivace du jardin Rebendart et je pus voir à travers
+chaque floraison, clématite, rose, jasmin, les parents
+de notre ennemi. Les moissons se firent. Je sus
+ce qu’étaient les Rebendart dans le jugement des
+moissonneurs, des faneurs, des betteraviers, et
+enfin, jugement suprême, des vignerons. La chasse
+fut ouverte. Je sus ce que pensaient des Rebendart
+les chasseurs qui ont des permis, puis les braconniers.
+Ce prisme est nécessaire à la campagne
+pour bien connaître une famille. Leur maison semblait
+apportée en bloc du Vésinet : elle ressemblait
+à notre maison d’Argenton, avec la différence que
+les enjolivements apportés à la nôtre par des quincailliers
+ou des bistrots, l’avaient été, avec moins
+de goût encore, par des présidents de Cour ou
+des présidents de la Chambre. Dans les massifs
+encadrés d’iris taillés en brosse, le géranium, le
+zinnia, le bégonia distillaient en l’air le plus plat
+des arômes de la Champagne. C’était pour les
+Rebendart ces fleurs de zinc qui symbolisaient la
+famille, le repos, même la campagne, et il ne leur
+venait pas plus à l’esprit d’y ajouter l’héliotrope
+ou le fuchsia, que de trouver à la virginité et à la
+gloire un autre emblème que la fleur d’orange et
+le laurier. Si j’en jugeais par ce que je voyais et
+entendais, les formes étaient évidemment autrement
+respectées chez les Rebendart que chez nous.
+Le rituel de la famille française y régnait dans sa
+minutie. Il y avait une façon particulière d’aborder
+chaque Rebendart, des gestes particuliers pour
+chacun, presque une langue spéciale. Leur tribu
+semblait composée, au moral comme au physique,
+d’êtres prodigieusement différents, et, au cours
+d’un simple déjeuner en plein air, je distinguais
+un protocole plus délicat que celui d’aucune cour
+d’Europe. La conversation comportait autant de
+fausses intonations qu’une représentation de
+Tartuffe à la Comédie-Française. Il fallait aiguiser
+sa voix quand on parlait à la cousine Claire,
+scander ironiquement les mots pour le beau-frère
+André, si bien que je regardais malgré moi leur
+assiette ou leur serviette pour voir si elle n’était
+pas de toile ou de porcelaine différentes. Protocole
+accepté évidemment depuis de longues années,
+depuis le jour où l’on avait surpris le père André
+un peu gris de vin des Riceys et la cousine
+Claire lisant <i>Nana</i>. Il y avait un ton de génération
+à génération cadette, des inflexions spéciales
+pour les ministres qui n’avaient pas eu de prix au
+collège, pour les vieillards ratés qui avaient obtenu
+des accessits au concours général. J’avais parfois
+l’impression qu’ils mangeaient des poulets de carton,
+du faux pain pour théâtres. Tandis que dans
+notre famille la vie en commun arrivait à amincir
+comme jamais elle n’a été amincie la cloison
+entre ses membres, à presque éteindre la différence
+d’âge entre les pères et les fils, elle consistait
+chez les Rebendart à maintenir les distances
+entre les autres et soi, entre soi et les
+autres, par des barres de fer. Rien n’était effacé sur
+le livre de famille des premiers jurons, des premiers
+écarts, des malentendus. On plongeait par le pied
+chaque enfant nouveau-né dans la mémoire.</p>
+
+<p>J’avais distingué d’ailleurs, avec l’aide des voisins,
+deux espèces de Rebendart, et la famille était
+moins bourgeoisement sublime ou médiocre que je
+ne le croyais au début. Au-dessous des Rebendart
+seuls connus à Paris et dans la vie publique, tous
+buveurs d’eau, tous intègres, tous intransigeants
+avec leur santé et leur travail, toujours de noir
+vêtus, n’arborant jamais aucune de leurs nombreuses
+décorations, mais portant avec arrogance
+au-dessus de leur robe, visibles à cent mètres, ces
+décorations intérieures qui s’appellent le devoir,
+l’intégrité, grand’croix du devoir, grands cordons
+du patriotisme, vivait à Ervy une troupe à peu
+près égale de Rebendart qui arboraient les palmes
+académiques, mais qui étaient prodigues, ivrognes
+ou débauchés. Tout est mobilisable dans une
+famille, jusqu’aux goîtreux, quand il s’agit, comme
+chez nous et chez pas mal d’autres, d’une marche
+vers la vérité. Mais chez les Rebendart il s’agissait
+d’une marche vers l’honneur, et cela comportait
+des traînards. Dans leur connaissance prodigieuse
+des procès modernes et antiques, toutes les recettes
+pour aviver, laver l’honneur d’une famille étaient
+utilisées par eux, y compris même les trucs de
+Brutus et de Régulus, et dès qu’un Rebendart
+de la seconde zone avait volé, déserté, ou violé,
+le Rebendart ministre venait lui-même au prétoire
+témoigner contre lui et publiquement le renier.
+Il est mieux vu d’abandonner un enfant au bagne
+qu’à l’Assistance. Cette vaniteuse humilité suffisait
+au jury qui acquittait largement. De sorte qu’une
+espèce d’impunité était octroyée en fin de compte
+à tous les Rebendart et que leurs écarts publics,
+vol, grivèlerie, ou exhibition, restaient des affaires
+et des fautes de famille. La Champagne s’était
+habituée à cette situation. Elle la dissimulait
+hypocritement à tout homme d’État étranger à la
+province qui venait y visiter les Rebendart, mais
+aussi les Rebendart vénérés exigeaient-ils des
+Rebendart parias qu’ils ne sortissent jamais de
+leur terre maternelle. Il leur était permis de
+s’enivrer à Troyes, à Châlons, à la rigueur à Vaucouleurs,
+mais la porte qu’avait utilisée Jeanne
+d’Arc et la part vierge des Rebendart leur était
+fermée. Ceux qui avaient voulu partir pour
+l’Amérique s’étaient vu refuser leur passeport.
+Il y a de quoi bourlinguer entre Reims et Romilly.
+De sorte que les Rebendart ministres n’avaient
+pour leur rappeler leurs vices que la Champagne,
+et leur splendeur le monde entier. Ce
+qu’ils exigeaient des membres faibles de leur
+famille, ils se l’imposaient d’ailleurs à eux-mêmes.
+En Champagne, ils se dévêtaient de leur toge, ils
+transigeaient. Athées au Parlement et à Paris, ils
+priaient à Ervy un abbé de surveiller l’éducation
+religieuse de leurs fils. Partisans des milices à
+partir de Provins, ils étaient à Sainte-Menehould
+pour les trois ans. Démocrates pour l’univers, ne
+pouvaient les visiter dans leur maison de campagne
+que les nobles et les bourgeois. Pour que
+leurs actes gouvernementaux, leur spectre politique
+parût pur et sans tache, ils acceptaient que
+la famille fût une garde-robe où ils reléguaient
+les défauts et les iniquités. Ainsi, au-dessous des
+nids d’hirondelle. Dès leur enfance, les jeunes
+Rebendart étaient pris dans cette antinomie hypocrite,
+cette pureté d’astre à Paris et cette compromission
+familiale à Ervy. Mais, dès qu’ils paraissaient
+saisir la situation et l’accepter, ils étaient
+placés par leurs parents au bas d’une carrière
+administrative et ils gravissaient les échelons, si
+hauts fussent-ils, avec la sûreté d’un funiculaire.
+Fils d’André Rebendart le pochard ou le voleur,
+de Rebendart le banqueroutier, ils exerçaient avec
+tyrannie leur rôle de juge ou d’inspecteur des
+finances, sachant en sûreté dans une Champagne
+étanche, condensé dans le petit réservoir fleury
+d’Ervy, salué même par les Ervésiens, tout ce
+que leur famille et leur caractère contenaient de
+déshonneur. Habitués à mépriser une partie des
+leurs, ils méprisaient l’humanité entière, et, par
+la voie lactée des fonctionnaires français, Lyon,
+Marseille, Lille et Bordeaux, sans effleurer jamais
+une ville de moins de deux cent mille habitants, sans
+effleurer jamais la solitude, directeurs de manufactures
+de tabacs qui ne fumaient jamais, directeurs
+de monopoles d’alcool qui ne buvaient pas,
+directeurs de l’assistance publique qui n’avaient
+jamais aimé, ils arrivaient à Paris jeunes encore
+et déjà implacables. La guerre, que l’on ne trompe
+pas, avait mis le front même entre les Rebendart
+purs et les Rebendart impurs. Mais elle n’arriva
+pas à les séparer. Ervy fut occupé par l’ennemi.
+Tout ce que pouvait mériter sous le joug étranger
+en injures, affronts, et souffrances, l’intégrité,
+l’ardeur, le patriotisme des Rebendart purs, tous
+d’ailleurs réfugiés à Bordeaux, les Rebendart
+maraudeurs, voleurs, et coureurs, tous en pays
+envahi, durent le supporter des Allemands. Ils
+subirent, uniquement à cause de leur nom éclatant,
+trois ans de prison, deux ans de famine,
+une heure de torture, qui furent naturellement
+par la France portés au compte de leurs parents
+célèbres, et quand le Rebendart ivrogne se
+rebiffant contre un <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span> fut fusillé, le
+monde entier souscrivit, soulevé d’enthousiasme
+et d’émotion, à la statue de Rebendart le bâtonnier,
+mort d’hydropisie, que l’on aurait pu fondre
+en argent massif… Tant il est avantageux de
+placer ses défauts hors de soi, et de les faire un
+peu secouer par les armées bavaroises !</p>
+
+<p>Ce qui me frappait le plus, dans cette famille
+dont on pouvait étudier la trace depuis Henri II,
+c’était le manque d’artistes. La notion du devoir
+d’État et du travail d’État était si seule à
+éclairer leur cerveau que ceux pour lesquels elle
+était éteinte glissaient immédiatement à l’inceste
+et à la débauche, sans s’arrêter à ces intermédiaires
+que sont la peinture ou le modelage. Il
+n’arrive jamais aux Rebendart, comme à tant
+d’autres notaires ou avoués, de trouver leur nom
+gravé en signature par un aïeul ferronnier au coq
+du clocher renversé par l’orage. Même pas, dans
+le salon, d’aquarelles de famille. Leurs mains ne
+savaient caresser, ni la glaise, ni la pierre, ni le
+bronze, même pas leurs propres mains qu’ils
+portaient séparées comme si chacune appartenait à
+une des deux parties de la famille. On ne pouvait
+admirer dans la maison que les présents faits par
+la République aux divers Rebendart, Barbedienne
+plus grands que nature, comme à des dentistes
+surhumains. Les scènes de famille avaient lieu
+entre des murailles de Sèvres, et, à travers des
+potiches péniblement équilibrées, le ministre obtenait
+de son frère braconnier une réserve qu’il
+croyait due à son prestige et ne l’était qu’à tant
+de porcelaine. Ainsi, toutes les stations qui ont
+été placées entre la maison de nos pères et le
+Conseil d’État, et la Cour des Comptes, et le
+Conseil supérieur de la Défense Nationale, c’est-à-dire
+l’École des Beaux-Arts, l’Académie Julian,
+Bullier, n’existaient pas pour les Rebendart, et
+chacun n’avait vu qu’une femme nue, sa femme.</p>
+
+<p>La vraie grandeur de la famille Rebendart, celle
+qui justifiait l’admiration de la Champagne, ce
+n’étaient d’ailleurs pas ses hommes qui la lui
+valaient, c’étaient ses femmes. Les Rebendart, parvenus
+au point culminant de leur carrière, ne choisissaient
+pas leurs épouses, elles leur étaient imposées
+par la province reconnaissante. Si la République
+leur donnait Cornélie en bronze, Didon en porcelaine,
+la Champagne leur offrait des jeunes filles
+champenoises. On oublie trop que Domrémy est en
+Champagne. Le nom des Rebendart était tellement
+identique aux mots de devoir, de constance, d’honneur,
+que tous les usiniers ou vignerons se mobilisaient
+de Vitry à Lunéville, dès qu’un Rebendart
+manifestait le désir de se marier, pour découvrir et
+offrir une femme capable de vivre simplement avec
+d’aussi grands mots. Ce n’était pas toujours la
+plus laide. Ce n’était pas toujours non plus la
+cohabitation avec le Devoir, l’Honneur qui paraissait
+difficile à ces épouses ; elles savaient y trouver
+des réserves de tendresse, d’indulgence, de
+lâcheté,… mais bien la vie avec un président au
+cœur sec. C’était le mari qui était froid comme
+un symbole, muet en famille comme le seraient les
+symboles, distant en affection comme eux, et les
+symboles au contraire s’attendrissaient, tenaient
+compagnie à l’épouse, devenaient près d’elles
+humains, lui facilitaient le sommeil et la promenade
+dans les bois. Pénible vie, qu’elles cherchaient pourtant
+à prendre sans amertume. Elles étaient heureuses
+que leurs maris se déclarassent publiquement
+à la Chambre contre le vote des femmes,
+ressentant cette injure comme le premier hommage
+rendu à leur puissance domestique, comme
+le premier soupçon de jalousie, comme la première
+caresse. Leur seule et involontaire vengeance était
+de mettre au jour, sur quatre fils, deux Rebendart
+romanichels et révoltés. On leur enlevait à
+douze ans les deux fils sages qu’elles avaient,
+elles-mêmes, en apprenant le premier manuel
+ou la première grammaire, lancés sur le chemin
+du droit constitutionnel, et on leur laissait
+pour la vie les deux cancres. Elles allaient
+rarement à Paris. Les Rebendart douairières
+habitaient une maison isolée au bord du lac,
+les Rebendart veuves un pavillon de chasse,
+éloigné de deux cents mètres, entouré d’un ruisseau.
+Sur leur plateau, dans leur jardin de bégonias,
+les Rebendart au pouvoir abandonnaient à
+leurs mères les saules et les eaux, croyant les
+rendre ainsi à l’oubli et à la solitude, ne les rendant
+qu’à la tendresse.</p>
+
+<p>Attiré par ces visages toujours souriants où la
+froideur des Rebendart avait seulement agi comme
+un décolorant, par leurs silhouettes nerveuses et
+fières, je m’étais fait présenter par le curé sous
+un faux nom, et j’étais venu les voir souvent, toujours
+à la tombée de la nuit, de peur que l’un
+des fils ou des neveux ne me reconnût. Je pénétrais
+chez ces vieilles dames par la poutre de l’écluse,
+ou en franchissant des haies de jasmin, quand le
+soleil déclinait, comme un amant. Ou bien j’arrivais
+chez elles par le ruisseau, dans lequel j’avais
+pêché les écrevisses pieds nus, sans laisser de
+trace. Tout l’été, elles s’amusèrent à m’attendre
+ainsi le soir, me croyant un jeune peintre ennemi
+de la société, avec les égards et la gratitude
+qu’une femme sait témoigner à l’homme qui vient
+la voir au milieu des sangliers et en nageant. J’arrivais
+toujours à point, comme on arrive dans
+toute vie réelle. Je les trouvais occupées à placer
+un meuble ou un objet de famille chassé de
+la demeure déjà comble du ministre par l’arrivée
+d’un présent officiel. C’était un rouet libéré
+par une jardinière en verre filé offerte par le roi
+de Serbie, une console Empire libérée par un
+Centaure en porcelaine de Bilbao offert par
+Alphonse XIII. Parfois je devais attendre sur mon
+écluse ou dans mon ruisseau, car c’était l’angélus,
+et je restais là, découvert, comme le paysan de
+Millet, mais les pieds dans l’eau. Elles étaient
+pieuses, l’une avec un peu d’enfantillage, l’autre
+plus gravement, chacune vouée depuis l’enfance
+à un patron, qui avait formé avec le mari le couple
+spirituel adoré d’elles, Rebendart le Légiste avec
+saint Antoine de Padoue, Rebendart le ministre
+du Commerce avec sainte Thérèse. Depuis la
+mort de leurs maris, elles goûtaient, sans se l’avouer,
+une paix profonde : c’est que la loi était morte
+avec ces avocats, c’est qu’aucun de leurs gestes,
+aucune des aventures de leur journée n’était plus
+réglée par la jurisprudence. Elles n’avaient plus
+de procès avec les chasseurs qui tiraient les poules
+d’eau, elles les menaçaient de leur canne. Quand
+un avion militaire se posait dans leur verger, elles
+n’avaient plus de procès avec l’autorité militaire,
+elles invitaient l’adjudant à dîner. Elles ne se
+doutaient pas qu’au terme du nombre légal d’années,
+conformément à ces lois faites par leurs
+maris morts, de veuves elles étaient devenues
+divorcées, divorcées de cœur et d’esprit. La preuve
+en est qu’elles aimaient maintenant tous les
+hommes. Elles aimaient les jardiniers, avec leurs
+mains qui prennent dans la terre, les écuyers de
+Sedan qui franchissaient les haies du parc avec leurs
+chevaux entiers. C’étaient les humains les plus polis
+avec les animaux, elles les aimaient. Elles aimaient
+les chemineaux avec leurs oreilles pointues, et ces
+plumes ou ces fétus dont sont pleines leurs vestes
+selon qu’ils viennent de coucher dans une étable
+ou dans une vraie chambre, les présidents des
+usines Wendel aux vestons toujours propres, toujours
+couchés dans la richesse…, et moi. Au début
+de ces nuits de Champagne si primitives, quand
+les cerfs brament dans le brouillard ou se taisent
+par la lune en se regardant au fond de l’étang,
+quand les fouines, les blaireaux, les renards
+avancent vers les poulaillers du pas différent de
+la mort, suivant, car je me guidais sur les saules,
+une ligne d’humidité qu’avait dédaignée le ruisseau
+et qui me faisait éternuer, je leur apportais tout ce
+que l’on peut apporter à des jeunes filles, des
+revues d’art, Francis Jammes, des cerises chocolatées.
+Elles m’accueillaient avec un regard sur
+mes poches, essuyaient sur moi le premier souffle
+de la rosée, me tiraient vers la cheminée, et faisaient
+flamber un feu de sarments qui allait évaporer
+de leur hôte des cartes postales de Vézelay,
+l’histoire d’Arthur Rimbaud, les mœurs des femmes
+de l’île Fidji, et un peu d’amour. Puis, toutes
+pâles malgré la flamme, blanches comme des cœurs
+de salade trop comprimés, elles goûtaient, croyant
+que c’était la conséquence et la récompense de
+leur veuvage, de leur âge extrême, aux premiers
+fruits de jeunesse. Je sus que Rebendart s’étonnait
+de voir allumées si tard les lumières de sa
+tante et de sa belle-sœur. C’est que le fils de ses
+ennemis arrivait chez elles, porteur de Verlaine,
+et contaminait d’extase toute la section de la
+famille Rebendart vouée à une mort prochaine.
+Quand je repartis pour Paris, je leur donnai,
+comme à des mannequins, mon adresse poste
+restante avec de fausses initiales. Elles me répondent
+fidèlement, à peine inquiètes de ce que
+je n’aie encore trouvé ni un appartement ni un nom.</p>
+
+<p>Un soir, elles m’attendaient. C’était la fête de
+l’une d’elles. J’étais en avance, et, mon bouquet
+à la main, je m’assis au haut de la colline sur le
+banc de famille. Je m’assis dans le sens qu’aucun
+Rebendart n’avait pris. J’avais la barre du dossier
+contre mon ventre. Je n’étais pas tourné vers
+l’Allemagne, vers le Rhin… Rebendart dans cette
+position, et cela eût signifié qu’il n’y avait plus
+d’ennemi héréditaire… Le soleil déclinait. Je suivais
+le soleil aussi loin vers l’Amérique qu’on le pouvait
+de ce pays. Je voyais le soleil affaibli se
+réserver dans son agonie pour tout ce qui est
+brillant de nature, les prunes violettes, le lac,
+comme un mourant réserve ses regards pour la
+petite cuiller, la veilleuse… puis mourir. Déjà
+la lumière du pavillon était éteinte, celle de la
+grande maison s’avivait. C’est que la veuve avait
+rejoint la grand’tante pour m’attendre et qu’on
+avait ouvert le lustre. Une lanterne contourna
+l’escalier. C’est qu’elles allaient à la cave. Car
+elles m’alléchaient comme de jeunes veuves savent
+allécher un beau jeune homme, en me promettant
+du Tokay, de la quiche. Sans me laisser
+une heure même de répit, la lune déjà m’attaquait
+du côté déjà vaincu par le soleil. Le ruisseau,
+décapé par places et tout obscur, brillait
+sous les saules et se plaquait d’argent. Les sapins
+que l’on plante ici autour des maisons bourgeoises
+comme autour d’une tombe bruissaient de ce
+langage également compréhensible aux vivants et
+aux morts, aux fonctionnaires en retraite et aux
+ombres. Maintenant, dans la cave, les vieilles
+dames courbées se penchaient sur les bouteilles,
+et, comme elles s’étaient courbées dans tous les
+grands actes de leur vie, auprès des berceaux, des
+lits de mort, des blessés, graves à cause de ce
+cœur ainsi suspendu, elles se croyaient graves
+à cause du Tokay. Je ne me lassais pas de suivre
+les allées et les venues de l’amitié, marquées dans
+cette nuit des feux obligatoires. Je pensais à mes
+vieilles amies avec tendresse. Je sentais sur moi
+tout l’âge, toute l’expérience dont je les avais
+déchargées. Ces feux-follets, c’étaient deux belles
+âmes vivantes, encore vivantes. Tous ces enthousiasmes
+périmés pour moi depuis le lycée, ce
+n’était pas sur mon fils que j’allais pour la première
+fois les raviver, mais sur des existences périmées
+dont ce serait le jeu suprême. J’apportais ce soir
+Shakespeare, qu’elles ignoraient. J’allais lâcher ce
+soir ces démons qui réclament le champ de toute
+une vie, Desdémone, Hamlet, et les autres, qui
+réclament égoïstement des âmes jeunes pour les
+martyriser, dans un tout petit domaine bordé par
+la mort. La poésie, qu’elles rencontraient pour la
+première fois, les ravissait. Tous ces gens, qui au
+lieu de faire des procès aux voisins, aux braconniers,
+à l’intendance, faisaient des procès en vers à la
+mer, à la nature, à la fortune, les ravissaient.
+C’était là la vraie formule de la jurisprudence.
+Cette attitude intransigeante ou folle des poètes
+vis-à-vis de ce qu’elles n’avaient pas connu, la
+pauvreté, la faim, le froid, la souffrance, les ravissait.
+La poésie venait saluer à leur dernier lustre
+ces nourrices d’avocats et de lutteurs. Desdémone,
+Hamlet, venaient jouer autour d’un avenir qui
+était la mort, et le soir, frissonnantes, sous la forme
+atténuée de la chouette ou de la hulotte, mes vieilles
+amies sentaient aussi toute l’escorte du mal et des
+vampires m’accompagner jusqu’à leur âme pure.</p>
+
+<p>Ce soir-là, j’étais en jaquette. Comme elles
+étaient passionnées d’étoffes et de vêtements,
+autre révélation, je m’amusais à m’habiller pour
+elles. Sans avoir jamais dans l’après-midi une
+occupation qui réclamât d’autre habit que mon
+sarrau de peintre, je leur montrai toute la garde-robe
+d’un jeune homme moderne en invoquant
+de faux prétextes. Je leur disais que j’avais joué
+au tennis, et elles admiraient mon costume de
+flanelle, mes chemises blanches faites pour le
+soleil et qui n’avaient sur elles que de la lune et
+de la rosée. Comme elles auraient aimé couvrir
+de ces couleurs leurs fils, auxquels les Rebendart
+n’avaient dès le baptême accordé que le noir !
+Je leur disais que j’avais eu un dîner à Troyes
+et j’arrivais en habit, impeccable devant ces vergers
+de pruniers, en habit pour les saules. Elles
+apprenaient que l’habit comporte une pochette,
+les Rebendart n’avaient pas de pochette. Tout geste
+qui rapproche la main du cœur, même pour prendre
+un mouchoir, ne leur était pas familier. Il
+fallait aussi expliquer le mécanisme qui relie
+les perles du plastron, la chaînette pour la
+montre, et jusqu’au bouton à bascule du col.
+Elles essayaient le secret. Cette science de la toilette
+masculine qu’ont si naturellement les mauvaises
+femmes, je la leur apportai enfin. Elles
+voyaient enfin sur un homme du linge souple, de
+la soie, il leur semblait que la vie s’était assouplie
+pour les hommes. Il leur semblait que la douceur
+s’était enfin posée sur les hommes. Elles caressaient
+mes cravates, mes cheveux. Je vins en costume
+d’atelier, je leur montrai sur moi les couleurs
+même, car mon sarrau était devenu une vraie
+palette. Elles y trouvaient la couleur des yeux de
+Rebendart, le président. Elles en étaient émues ;
+il y avait donc eu de la couleur, la couleur des
+bleuets dans ce corps présidentiel !… Ainsi, rat
+d’hôtel multicolore, je poussais la barrière de leur
+domaine. Les chiens enfoncés dans ce premier sommeil
+qui vainc aussi les concierges, aboyaient peu.
+J’arrivais sans être aperçu ou deviné jusqu’au
+salon vitré où elles m’attendaient. Elles discutaient.
+J’entendais leurs voix. La tante morigénait
+la belle-sœur : — Non ! le symbole de la
+fantaisie était Ariel et pas Caliban ! Pourquoi ?
+Parce qu’il en était ainsi. Non, le <i>Bateau Ivre</i>
+n’était pas de Fernand Gregh. Pourquoi ? Parce
+que Fernand Gregh n’avait pas corrompu sa jeunesse
+à Paris, parce qu’il n’était pas mort en
+Abyssinie ! Comment, ce n’était pas exact ?…
+Alors je poussais la porte et j’entrais, juge des
+mots, je retirais à Caliban cette royauté d’une
+minute sur la beauté et l’esprit, à Fernand Gregh
+les Illuminations… Mais, ce soir, une troisième
+voix s’insinuait entre leurs deux voix, une voix
+de femme aussi, mais un peu rauque, voilée jusqu’à
+l’étranglement, quelque amie d’enfance arrivée
+à l’improviste ou qu’elles avaient attirée dans
+ce guet-apens tendu aux environs de Reims aux
+vieilles âmes poétiques. Préparé à affronter une
+nouvelle incarnation de la vieillesse, avec l’attrait
+d’un nouveau cœur âgé et pathétique, je frappai…</p>
+
+<p>Vous devinez maintenant la raison de ce prologue,
+la justification de ces heures où je venais
+faire le mannequin de Doucet et de Shakespeare
+devant les dames Rebendart. Entre elles deux,
+assise sur ces sièges bas de peluche capitonnée
+qui isolent en France la bourgeoisie de la mort,
+assise à même la terre, les jambes demi-croisées, était
+une jeune femme. Il faisait chaud cette nuit-là.
+Cette femme avait les bras nus, une robe légère.
+Le Tokay qu’elle venait de déboucher était à
+côté d’elle. Elle était dorée par l’été, elle semblait
+sortie du flacon. Moi, qui avais prétexté une visite
+au président de la Cour de Nancy pour révéler
+la jaquette en drap pelucheux, je m’inclinai, avec
+mon chapeau de soie. C’est en tenue de mariage,
+un jonc d’or à la main gauche, que je lui tendis la
+main droite pour l’aider à se relever, comme pour
+lui faire passer un gué, et l’élan qu’elle prit fut si
+fort qu’elle tomba un peu sur moi, qu’elle tomba
+dans ma vie. Je crus d’abord que les deux vieilles
+dames n’avaient pu, comme tous ceux qui trouvent
+un trésor et le montrent justement au plus avare
+et au connaisseur, résister au désir de montrer
+à une jeune femme le consul spécial envoyé cet
+été auprès d’elles par les puissances de la littérature
+et de la mode. Je me trompais. C’était la bru
+du vieux Président Rebendart, absent pour quelques
+jours, qui descendait veiller chez ses tantes.
+Elle aussi fut surprise, car mes deux amies n’avaient
+même pas songé à lui dire que j’étais
+jeune. La soirée fut lourde, d’un sérieux que les
+vieilles dames attribuèrent l’une à la névralgie,
+l’autre à l’orage, et qui venait de la présence,
+simplement, de la jeunesse. Elles ne comprirent
+pas pourquoi je refusai, ce soir-là, d’être leur
+lecteur, et de leur expliquer Platon et Théocrite,
+ainsi que je devais le faire en une heure. Toutes
+ces fables, ces héros et héroïnes, ces écrivains qui
+se prêtaient complaisamment à moi quand j’étais
+seul avec elles pour un jeu anodin, se dérobèrent
+devant Bella. A sa vue je sentais toutes les fictions
+que d’habitude je lâchais sans danger dans cette
+salle, reprendre leur venin, leur vertu ; et Bella
+d’ailleurs ne faisait rien qui pût animer la soirée.
+Elle ne dit pas un mot. L’homme le plus disert
+de France avait pour bru la femme la plus muette.
+Cette évaporation qu’est la parole n’arrivait pas
+à se produire sur elle, tant souterraine ou éloignée
+d’elle-même était sa pensée. Les bergers de
+Théocrite amorcés par mes vieilles amies fuyaient
+de toutes leurs sandales vers l’antiquité à la vue
+de ce beau visage moderne comme à la vue de la
+Méduse. Je me sentais, en plus de mon haut de
+forme, chargé ridiculement de leurs houlettes.
+Toute une cavalerie de Centaures ou d’Amazones
+que je m’étais habitué depuis un mois à rendre
+innocente, se trouvait soudain devant une vraie
+guerre, et ruait… Enfin, minuit sonna. J’accompagnai
+avec Bella la tante, puis j’accompagnai
+Bella elle-même jusqu’à la demeure sur la
+colline. Les quelques étoiles dont je sais le
+nom étaient derrière moi, la voie lactée allait
+de ma droite à ma gauche, nous prenions de
+toute évidence le ciel de biais. Ces habitudes
+que j’avais inconsciemment depuis mon enfance
+dans la nuit, qui m’orientaient toujours dans
+le même sens dès que paraissait la Grande
+Ourse, elles étaient détruites ou contrariées par
+cette marche. J’avais l’avenir dans mon dos, la
+ferveur sur ma droite, l’inconnu devant moi.
+Bella avait pris mon bras. Tout ce vocabulaire
+préparé sur mes lèvres pour la soirée de Théocrite,
+le cythise, le romarin, les peupliers légers, s’évanouissait
+à la vue de ces géraniums, de ces bégonias
+et je redescendais dans un domaine lourd. C’est
+ainsi que chaque fois que Rebendart allait parler chez
+les morts sa bru allait se taire chez les vivants.</p>
+
+<p>Rebendart s’absenta pour un voyage et je la
+revis chaque soir. Nous avions repris le langage
+à son commencement, nous nous disions maintenant
+bonjour, bonsoir. Nous désignions les bêtes
+par leur nom. Je crois que je l’aimais. S’il est des
+coups de foudre entre animaux, entre êtres qui
+ne savent ni se parler ni se toucher, c’est l’un d’eux
+qui s’était égaré sur nous, trompé par notre silence.
+Son corps, sa chair semblaient endormis, et
+il n’en venait que ces mots, ces soupirs, ces
+demi-chants qui échappent dans le sommeil. Il
+n’était pas un de ses mouvements qu’elle n’eût
+pu faire dans son lit. Elle semblait neuve, ne pas
+avoir eu d’enfance, être nouvellement créée, et
+tout l’artifice de notre vie sur cette terre était
+dénoncé à sa vue, les ennuis à la gravitation, la
+complication de la respiration humaine. Que
+Bella se tînt debout auprès de l’écluse semblait
+une opération merveilleusement dangereuse. Je
+ne me hasardais point à la toucher. Il faut vraiment
+ne pas savoir ce qu’est la rate, le foie, pour
+presser carrément contre soi une créature humaine.
+Je la sentais plongée dans une mer d’acides, de
+bases vénéneuses, dont il fallait notre chance pour
+nous tirer. Et encore, nous n’en avions pas pour
+si longtemps ! Il est doux de revivre avec une
+femme les affres du premier homme, et de craindre
+sa résorption subite, sa cassure en deux, une
+fêlure soudaine de son front à son orteil. Pas
+d’épisode, pas de révélations dans notre amitié.
+Il ne nous arrivait jamais ces incidents qui marquent
+pour les âmes plus civilisées le début et la
+croissance des liaisons. Nous ne rencontrions
+jamais un mendiant qui discutait avec nous de
+l’existence de Dieu. Nous ne sauvions point une
+fillette de sa marâtre. Nous ne découvrions point
+au centre d’une ruine ogivale un lièvre blessé.
+La même cerise ne se trouva jamais à la fois sur
+nos lèvres. Au contraire, le monde s’aplanissait,
+se lissait autour de nous, et jamais une granulation
+dans nos pensées. Ignorants des secrets de ce
+pays, inconnus de lui, tout nous en était simplifié ;
+nos promenades dans des champs célèbres cependant
+depuis Clovis ou Attila, n’étaient pour nous
+que des promenades dans la luzerne ; au lieu de
+lever des sangliers ou des outardes, pourtant
+abondants, nous ne faisions partir sous nos pas
+que des moineaux et des poules. Nous avions une
+divination infaillible pour trouver des routes sans
+pittoresque, toutes celles qui sur la carte Michelin
+ne sont pas bordées de vert. Un instinct nous
+menait aux prairies plates, aux plaines de betteraves.
+La Champagne abdiquait devant Bella son
+pittoresque, sa sécheresse, son passé. Une sorte de
+Beauce fleurissait sous nos pas, prospère en après-midi
+vides, en soirées sans histoire. Pas d’averses
+brusques, plus d’orages. Jamais rien dans la
+nature ne se heurtait et ne nous provoquait. Nous
+avions nous-mêmes le moins possible de gestes,
+et tous ces contacts amenés électriquement entre
+des corps amoureux par un loup-cervier qui crache
+aux yeux de la jeune fille, par la corneille qui casse
+une noix, par le ramier saisi par la buse, nous
+n’avions pas à les subir. Aussi, les lendemains de
+nos promenades étaient sans regret, sans remords,
+sans malaise, une Beauce de satisfaction et de
+souvenirs. Je trouvais Bella toujours prête, n’accordant
+jamais une minute à sa toilette, élégante,
+mais portant des robes mises depuis mille ans,
+et si une ronce déchirait son bas, si une goutte
+tombait sur le foulard, elle ne s’en souciait pas
+plus que si le temps allait tout recoudre ou détacher.
+Elle voulut voir la fresque que je peignais
+à l’église, et s’appuya par mégarde au pilier que
+je peignais aussi. Autour de son corsage blanc
+resta marqué un sautoir rouge, le manteau entier
+de saint Martin, cette fois doublement généreux,
+mais elle ne dit rien. Elle revint avec
+cette fourragère de sang, évitant de la toucher
+comme une égratignure, guérie quand elle fut
+sèche. Nous nous arrêtions à des auberges. Je
+commandais sans la consulter du Byrrh cassis,
+du Picon grenadine, du Chambéry fraisette. Elle
+les buvait d’un trait, sans jamais questionner. Elle
+croyait que c’était le même liquide. Elle s’étonnait
+de trouver à chaque verre un goût différent.
+L’amitié d’habitude donne le même goût aux boissons.
+Elle avait par contre une mémoire de fourmi.
+Je lui fixais à la dernière minute des rendez-vous
+que je choisissais à la hâte et au hasard, le troisième
+noyer du champ, la cinquième écluse. Je me reprochais
+le lendemain d’avoir si vite indiqué le lieu de
+notre rencontre, je n’en étais plus sûr moi-même.
+Mais je trouvais toujours Bella au pied du vrai arbre
+ou au centre de la vraie écluse, en avance toujours
+sur l’heure, car elle n’avait pas de coquetterie, ne se
+trompant jamais sur l’essence des arbres ou sur le
+courant des ruisseaux, avertie par un sens particulier,
+par un don accordé aux femmes d’écureuil,
+mais rarement aux brus de présidents, de la différence
+entre vernis du Japon, catalpas, et châtaigniers.
+De sorte, quand je dus partir pour Paris,
+que nous n’avions d’autres souvenirs de ces quinze
+jours, aucun autre souvenir, que celui d’un temps
+infini, d’un horizon sans obstacle, d’un langage
+sans paroles, que nous n’avions obtenu l’un de
+l’autre aucun gage, si ce n’est que deux existences
+s’étaient rapprochées aussi près qu’il est possible,
+mais sans cesser d’être parallèles, et que nous
+avions éprouvé seulement la caresse d’une vie
+totalement différente, totalement étrangère, mais
+toute proche. Je crois que le premier jour où je
+la vis de face fut celui de mon départ, au passage
+à niveau d’Ervy. J’étais triste, car je lui avais
+indiqué par erreur le passage à niveau de Raas, où
+mon train ne passait pas, mais elle avait corrigé
+d’elle-même avec sûreté ce qu’aucun indicateur
+n’avait pu m’apprendre. Toute en gris pâle,
+accoudée à un portillon qui me parut lui aussi
+d’ailleurs être fraîchement peint, elle me cria
+une phrase que je ne pus naturellement entendre,
+et qui devait être un secret de son être, une recette
+de son cœur, car elle rougit et se tait quand je
+veux obtenir maintenant qu’elle la redise ou l’écrive.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">CHAPITRE IV</h2>
+
+
+<p>Moïse me convoqua au Maxim’s. C’était le seul
+jour du mois où il n’allât pas à la piscine. Il le
+consacrait au souvenir de sa femme. Depuis
+vingt ans il passait au Père-Lachaise cette matinée
+anniversaire, à installer des bouquets dans le
+caveau, ou même à déposer des fleurs sur les
+tombes des femmes voisines, car il imaginait
+devoir aussi des égards à cette société de mortes
+où l’ombre de Sarah Griffith rayonnait de l’amour
+et de la constance de son époux. Des maris
+l’avaient fait surveiller, et lui avaient enjoint de
+ne plus cacher les monuments modestes de leurs
+femmes sous des gerbes qui laissaient croire aux
+familles qu’elles avaient eu un amant. Comme
+un amant il obéissait, et se contentait désormais
+de placer furtivement sur l’angle de la tombe un
+bouquet de violettes, mais il souffrait de ne pouvoir,
+ne fût-ce que pour ennuyer les veufs et surtout
+les belles-familles, dépitées que les brus dans
+l’autre monde eussent pu acquérir d’aussi belles
+relations, offrir des bagues et des bracelets. Il
+tenait à jour des fiches sur les maris des deux
+voisines les plus proches de Sarah. Il ruina l’un,
+qui avait démérité, et qui ne sut jamais que les
+Gafsa avaient baissé en un jour de quarante points
+parce qu’il avait chanté l’avant-veille à l’Abbaye
+de Thélème : « Ma femme est morte. » Les dons
+rituels achevés, il ouvrait le caveau de Sarah avec
+le mot qui ouvrait son coffre-fort, et s’y enfermait.
+Des amis prétendent qu’il racontait tout haut
+à la morte des aventures du mois écoulé, et des
+espions avaient tenté, en collant les oreilles aux
+fleurs ajourées du coffre-fort de marbre, de connaître
+les destinées du change. Il sortait, muni
+d’un calme que la piscine ne lui donnait pas toujours,
+mais l’humilité qu’il avait devant les tombeaux
+avant sa descente aux Enfers se changeait,
+pour la descente vers Paris, en orgueil et en
+mépris. Il semblait que des renseignements particuliers
+venaient de lui révéler la veulerie des
+morts, leur hypocrisie, leur esprit profondément
+antisémite. Il ne suivait même plus les allées. Il
+n’avait plus sur le Père-Lachaise son pas glissant
+et serein de tout à l’heure, copié sur le pas de
+celui qui marche sur les eaux. Tapotant d’une
+main cavalière la main de Félix Faure, donnant
+une chiquenaude à la cuisse de la pleureuse de
+Rothschild, secouant l’arbre sans fruit de Musset,
+délaissant tous ces morts que Sarah avait cafardés,
+il ne poussait plus sa promenade que jusqu’à la
+tombe fraîche, si le cas se présentait, d’un ennemi :
+aujourd’hui d’Enaldo. Du terre-plein, il regardait
+Paris d’un œil satisfait, celui dont son illustre
+parrain eût regardé, mais après y avoir pénétré et
+gagné de quoi fondre les Tables en or massif, la
+terre promise, se posait depuis vingt ans le même
+problème à propos de Saint-Sulpice, qu’il laissait
+chaque mois de profil et qu’il retrouvait de face.
+Puis il descendait déjeuner au Maxim’s, à moins
+qu’il n’aperçût, de la grande allée, un cortège
+gagner le département où reposait Sarah. Il le
+suivait alors de loin, s’inquiétait du nom, se
+réjouissait si c’était pour elle une jeune compagne,
+et ne partait qu’après avoir contrôlé ce nouveau
+voisinage.</p>
+
+<p>J’arrivai en avance, et le trouvai déjà installé.
+Sa conversation avec Sarah avait été sans doute
+brève ou tenue en style télégraphique : « Lutte
+Rebendart-Dubardeau engagée, avait-il dû lui
+dire. Enaldo hier mort. Lu dans <i>Revue Universelle</i>
+étude sur enseignement classique par ambassadeur
+États-Unis. Assez idiot. Temps plutôt agréable.
+Belles averses la nuit, et jour tout lumineux. » Je
+pensais qu’il voulait me parler de Rebendart. Je
+me proposais surtout d’obtenir des nouvelles de
+Bella, car je l’attendais en vain chaque matin,
+depuis ce jour où elle avait appris mon nom. Elle
+ne venait plus, elle ne répondait plus. J’en profitais,
+le matin, pour lire. Privé de Bella, réveillé
+tôt, je lisais les livres à la mode, Istrati, Ossendowski.
+Restait à savoir si l’aventure d’un Polonais
+autour de l’Ienisseï valait un corps affable se
+glissant près du vôtre, si les discours sur la tyrannie
+du baron Ungern, dans sa forteresse d’Ourga,
+valaient une minute de lutte, puis de repos éternel,
+le tout suivi d’un chocolat tiède et de toasts ;
+si les pratiques des élans en Haut-Thibet et leurs
+courses en biais devant les caravanes valaient deux
+yeux reconnaissants, mille baisers sincères, sans
+compter l’inondation d’eau de Cologne en plein
+milieu des reins. Lassé de cette fusion du regret et
+de la Mongolie, je rejetais Ossendowski. Je prenais,
+parmi les livres, le plus terne, le plus triste, le
+Livre Noir des Soviets. Mais la question restait
+la même, éternellement la même. Restait à savoir
+si la certitude que le <i>Matin</i> est soudoyé par
+la Russie valait une jeune femme se levant,
+s’habillant, si la mise au pilori de l’<i>Éclair</i> par
+M. Bojarski valait la séparation au coin de la rue
+Daunou, si aucune phrase au monde valait cette
+forme de Bella entrevue dans le miroir du magasin,
+valait le désespoir quotidien, sans remède,
+de notre séparation… Tout cela restait à savoir…
+Du moins le manque d’amour me donnait pour
+la matinée presque la même liberté que l’amour
+lui-même.</p>
+
+<p>Moïse ne voulait pas me parler de Bella. Il
+avait vu Rebendart la veille. Le ministre l’avait
+reçu dans son cabinet, place Vendôme, les fenêtres
+ouvertes, entre le jardin d’où venait le bruit d’un
+jet d’eau, le parfum des roses, et le Conseil des
+Ministres. Les ministres bavardaient, attendant
+leur hôte. Rebendart, agacé, avait ouvert toute
+grande la porte double et crié : « Eh bien, Messieurs ! »
+Le silence s’était rétabli. Mais le jet
+d’eau parlait, les roses s’évertuaient. Rebendart
+avait marché vers le jardin, prêt à les remettre
+eux aussi à leur place, puis s’était contenté de
+fermer la fenêtre. Enfin, dans cette écluse poussée
+sur les fleurs et ouverte sur les ministres, Moïse
+avait écouté Rebendart.</p>
+
+<p>— Monsieur Moïse, avait demandé Rebendart,
+êtes-vous pour ou contre moi ?</p>
+
+<p>Car Rebendart ne dédaignait pas l’intimidation.
+Dès qu’il s’agissait de l’État, il se croyait dégagé
+de tous les liens, préjugés ou formules, qu’il
+acceptait pour sa conduite personnelle. Lui, qui
+mangeait sa fortune dans sa charge, admettait
+pour les autres les pots-de-vin, les achats de conscience.
+Intègre avec son marchand de vin, sa marchande
+de journaux, son régisseur, il avait une
+double parole avec le président du Sénat, et avec
+Édouard VII. Jamais personne n’avait acheté son
+tabac avec plus de loyauté, et applaudi avec plus
+de félonie Gambetta et Waldeck-Rousseau. Moïse
+au contraire, assez dénué de principes pour ses
+affaires personnelles, et qui n’hésitait pas à se
+débarrasser d’une pièce fausse aux dépens d’un
+chauffeur, devenait purifié au contact de toutes
+les entités qui ne vendent et n’achètent pas, la
+religion, l’État, la France, valeurs que n’affecte
+aucun change. Tandis que le squelette intègre
+de Rebendart fondait sous un acide inconnu
+dans son corps de ministre, dans le corps adipeusement
+oriental de Moïse s’introduisait, dès
+qu’il s’agissait du pays, une ossature des grands
+jours et du moyen âge, et jusqu’à son maintien
+en était plus droit et plus digne. Ce n’était pas
+tout. Rebendart traitait l’État comme on traite un
+homme, par la jurisprudence, le raisonnement,
+l’autorité. Moïse au contraire appréciait à l’extrême
+les qualités féminines de la France. Il sentait que
+changer un pays de royaume en république était
+en changer le sexe même. Tout ce qui concernait
+la France, tout ce qu’il lui avait donné, il ne
+l’avait jamais dit. La puissance que la France
+avait eue tout à coup un matin, dans une période
+de ruine financière, en face de la <span lang="en" xml:lang="en">City</span>, on ne saurait
+jamais que Moïse la lui avait prêtée en sacrifiant
+le tiers de sa fortune : cela était le chapitre Femme,
+c’était son secret. S’il adorait la France, ce chœur
+de la Nef Europe où ses coreligionnaires se sentaient
+aussi en sûreté morale qu’au moyen-âge
+derrière un autel, cela était le chapitre Liaisons,
+cela le regardait, et ne regardait point Rebendart.
+De sorte que pour le duel ce chrétien champenois
+et ce juif échangèrent simplement leurs armes, le
+chrétien prenant l’astuce et l’aveu, le juif la loyauté
+et le secret. Tous deux se mesurèrent, chacun
+avec son honneur de bataille, qui était l’honneur
+quotidien de l’autre.</p>
+
+<p>— Monsieur le Président, avait répondu Moïse,
+je suis un banquier de change. Dans la mesure où
+vos demandes et les exigences du change s’accorderont,
+vous me trouverez toujours à vos ordres.</p>
+
+<p>— Je vous exprime mes remerciements, avait
+dit Rebendart. J’y joins le regret de vous entendre
+formuler des réserves.</p>
+
+<p>Car la conversation de Rebendart semblait
+apprise sur un manuel de conversation pratique
+pour hommes d’État.</p>
+
+<p>— Un pays, même maritime, ne règle point
+ses marées, avait repris Moïse, qui s’amusait de
+cette banalité. Mais je suis tout à vous s’il s’agit
+de les prévoir.</p>
+
+<p>Rebendart s’était levé brusquement, et, filant la
+métaphore, en vieux parlementaire, il avait dit :</p>
+
+<p>— Ne nous égarons point, Monsieur Moïse.
+Il ne s’agit pas de la lune. Il s’agit de Dubardeau.</p>
+
+<p>La fenêtre du jardin, mal poussée, s’était ouverte.
+Un courant d’air en venait, dont le Conseil
+des Ministres souffrit silencieusement. Moïse
+attendait. Il était sûr de soi. Depuis son enfance
+il avait une recette pour être toujours chez Moïse
+et au centre de sa force. Qu’il fût dans une ville,
+sur une montagne, il calculait d’un coup d’œil
+ce que sa fortune lui permettait d’acheter autour
+de lui, il s’en considérait comme le maître, et ses
+interlocuteurs se trouvaient tout d’un coup en
+face du propriétaire. Circonférence d’abord peu
+extensible qui lui donnait à ses débuts quelques
+pieds carrés à peine dans le parquet en bois de
+Carinthie du bureau où il avait débuté chez les
+Kohn de Trieste. Il suffisait alors que le collègue
+Hahnensteg retirât son tabouret au moment où
+il s’asseyait pour que Moïse chût hors de son domaine.
+Puis juste la mosaïque de la salle d’attente
+chez les Laberti de Gênes. Puis quelques étroits centiares
+de vraie herbe à Chaville, quand il y déjeunait
+le dimanche, vers 1890, avec le frère de
+Sarah. Mais ce système d’arpentage dès 1912 au
+centre de la Lozère lui accordait le département,
+et, en ce moment même, dans le bureau de Rebendart
+il lui donnait la Concorde entière, la rue
+Royale, le Sud jusqu’à la rue de Grenelle, tout le
+bloc de Paris qui peut s’estimer trois milliards or.
+La Bourse lui avait d’ailleurs été ce matin fructueuse,
+de sorte qu’il voyait, à mesure que parlait
+Rebendart, le locataire Rebendart, son cercle
+magique mordre sur la Madeleine, englober les
+chevaux de Marly à l’Ouest et le Rhinocéros
+des Tuileries à l’Est, s’approcher au Midi du
+tombeau même de Napoléon. Il n’avait le sentiment
+de sa puissance, dans toute discussion, qu’en
+construisant autour de lui ce ring d’or. Il s’assit.
+Il boxait assis…</p>
+
+<p>Rebendart, lui, restait debout, car ce n’était pas
+du centre de sa circonscription, comme il sied à
+un parlementaire, qu’il paraissait parler, mais du
+pied d’un monument. De quel monument ? On
+ne pouvait hésiter longtemps à le deviner ; c’était
+au pied de son monument propre. Un Rebendart
+de bronze le dominait et lui dictait sa parole. Son
+Égérie, c’était lui-même, lui-même en airain. Il
+avait édifié dans son imagination un Rebendart
+obstiné et insensible qui le dispensait de discussion
+et d’énergie, car il était au fond impressionnable
+et faible. Sa volonté était en dehors de
+lui dans cette réplique de fonte. Tout le mouvement
+qui lui restait, comme à une statue, c’était
+le mouvement de son ombre, l’ombre de sa résolution,
+le reflet de sa volonté. Jamais aucune de
+ses décisions n’était commandée par l’avenir, par
+des signes venus de l’avenir, mais bien par la
+dernière décision que ce Commandeur devait avoir
+prise. Il ne se rendait pas compte que pour avoir
+ce corps de fonte il avait vendu son âme à toutes
+les puissances du passé, à toutes les formes périmées
+de la civilisation, et que c’était justement
+en leur nom qu’il allait maintenant, hargneux,
+hérissé, insultant, s’humilier devant Moïse.</p>
+
+<p>— Je vous ai vu hier à l’Opéra, dit-il en changeant
+de ton. J’aime Mozart.</p>
+
+<p>Moïse eut quelque espoir d’avoir avec Rebendart
+une conversation humaine. Jamais Mozart
+n’avait été joué avec autant de perfection que la
+veille. Lui, Moïse, en était encore pénétré… Sa
+haine pour les ennemis, son amour du gain, la
+rapidité même de sa parole en avaient été relâchés
+au profit d’un bien-être physique qui l’accablait
+depuis son lever. Cette rouille dans ses genoux,
+cet engourdissement de ses oreilles, en effet, il le
+reconnaissait maintenant, c’était bien la nonchalance
+divine, l’acide urique suprême, c’était bien
+Mozart. Il se réjouit d’avoir à parler des Dubardeau
+avec un homme qui avait entendu Mozart
+au début de sa nuit. Il ignorait que la musique
+avait sur Rebendart des effets particuliers, que
+César Franck incitait Rebendart à la pétulance,
+Debussy à l’énergie, Leoncavallo au raisonnement,
+et que ce qui justement le poussait ce matin sur
+le chemin de la jalousie, du mépris et de la haine,
+c’était Mozart.</p>
+
+<p>— Monsieur Moïse, dit Rebendart, reprenant
+son manuel à une leçon supérieure, parlons franc.
+Les plus fermes soutiens qu’aient trouvés nos rois
+dans leur lutte contre les féodalités, ce sont les
+banquiers et ce sont les juifs. Je parle à un portrait
+composite de ces adjoints. Pas de bavardage. Ce
+n’est pas une haine personnelle qui m’anime contre
+les Dubardeau, mais leur exemple est néfaste. Ils
+sont les féodaux du régime. Laissant entendre qu’ils
+planent au-dessus des lois divines, qu’ils modifient
+les lois physiques et chimiques, ils en ont profité
+pour se soustraire aux lois tout court. Ce sont de
+malhonnêtes gens. L’honnêteté ne consiste pas à
+refuser de recevoir les parlementaires et à aimer
+les cubistes. Dans chacun de leurs domaines,
+politique, scientifique, financier, ils sont les rabatteurs
+de l’esprit d’orgueil, d’indépendance, et
+d’incrédulité. Je serai impitoyable. D’ailleurs vous
+avez lu mes derniers discours. Je n’ai rien à y
+ajouter.</p>
+
+<p>— Ah ! fit Moïse.</p>
+
+<p>Car Moïse, malgré le peu d’attrait qu’avait déjà
+pour lui Rebendart, était déçu par cette dernière
+phrase. Tout entretien avec un homme d’État
+lui avait montré jusqu’ici l’orateur différent de
+ses discours et presque toujours supérieur à eux.
+Un discours politique en France est une espèce
+de monologue aussi impersonnel que le récit de
+la mort d’Hippolyte ou le monologue de Charles-Quint.
+Tout le monde l’attend, personne ne l’écoute.
+Un discours politique en France, c’est un geste,
+un geste quelquefois nouveau, mais les mots, les
+paragraphes, le sujet, sont mécaniquement choisis
+et déclamés. Ce sont des uniformes de la parole ou
+de l’âme que l’on revêt dans les solennités, mais
+Moïse n’avait jamais prétendu juger plus Rebendart
+sur ses discours que la vie familiale d’une
+actrice sur le récitatif d’Athalie. Moïse savait
+qu’après avoir déposé les discours qu’ils s’opposaient
+comme des armes de carton, les hommes
+d’État retrouvaient au pied de la tribune leurs
+vraies armes, la culture, l’enjouement, l’esprit,
+la sensibilité, et commençaient avec elles le vrai
+combat des couloirs. En se référant à ses discours,
+Rebendart avouait simplement à Moïse qu’il ne
+pouvait employer, pour le convaincre, ni le rire,
+ni la cordialité, ni la passion, ni le bon sens.</p>
+
+<p>— Laissez-vous convaincre, dit Rebendart.
+L’autre jour vous avez invoqué contre moi le
+personnel des ministères que les Dubardeau ont
+dirigés. Vous prétendez qu’ils y étaient populaires,
+qu’ils y sont regrettés, que chaque fonctionnaire
+est un témoin de leur honneur. En ce
+qui concerne le Ministère de la Justice, vous allez
+voir.</p>
+
+<p>Il sonna Crapuce.</p>
+
+<p>Moïse eut envie de se lever, de partir. Il comprenait
+le projet de Rebendart. Il s’agissait de
+faire renier mon père par ses collaborateurs, par
+ceux surtout qui lui devaient tout. Dans son
+mépris des hommes, Rebendart aimait les amener
+ainsi à des carrefours humiliants. Par bonheur,
+dans le jardin, Moïse vit soudain le soleil
+illuminer deux statues de Flore et de Pomone que mon
+père avait découvertes dans un grenier du garde-meuble.
+Il ne fallait pas compter sur Flore et
+Pomone pour renier mon père. Leurs seins étaient
+éclairés, leurs secrets. Elles semblaient sacrifier leur
+pudeur de statue à la reconnaissance. Peu importait
+donc le parjure de Crapuce, et Moïse attendit.</p>
+
+<p>Crapuce, secrétaire général de Rebendart au
+Ministère de la Justice, l’avait été de ses cinq prédécesseurs.
+Il est encore quelques mots antiques
+qui couvrent complètement des cœurs ou des
+opérations modernes : Crapuce était un affranchi.
+Il possédait les caractéristiques classiques de
+l’affranchi, la salacité, la servilité, la méticulosité.
+Il n’était pas une de ses bassesses et même de ses
+tics que Tacite n’eût décrit, son aspect minable
+évoquait un beau terme classique, son regard
+piteux un de ces beaux et nobles mots latins qui
+expriment en deux syllabes que vous êtes premièrement
+impitoyable pour les inférieurs, doué
+vis-à-vis d’eux d’une voix tonitruante, d’une
+stature, et deuxièmement que vous êtes vis-à-vis
+des puissants, fluet, bossu et à voix de
+fausset. Le soufflet qui séparait son bureau du
+salon du ministre était la chambre d’accessoires
+où en une seconde Crapuce échangeait le masque
+de l’extrême tyrannie contre celui de la servilité.
+Chaque fois que résonnait comme un cri de cigale
+la crécelle d’appel de Rebendart, à ce cri de cigale
+qui fait vibrer tout cœur libre et l’incite à la
+liberté, Crapuce était pris du délire de l’esclavage.
+Il cessait de couvrir ses huissiers d’injures,
+saisissait les dossiers qu’il portait horizontaux
+comme des coussins avec des clefs de ville, et
+c’était toujours en effet la reddition totale du
+ministère, du personnel, du budget, des assassins,
+de tout ce qu’il était chargé de défendre, à laquelle
+il se rendait ainsi. Je m’amusais à observer pour
+des raisons archéologiques la vie de cet affranchi,
+comme je m’étais arrêté tout un matin à suivre
+près de Rome les courses dans un lac d’un
+poisson qu’on m’avait dit être la murène. Murène
+à dents gâtées. L’existence de Crapuce était
+une course le long de la vie du ministre. Il
+s’agissait pour lui de se lever avant son maître
+et de se coucher après lui. Ne trouvant jamais un
+papier sale, une plume usée, un buvard avec
+taches, les ministres acceptaient d’avoir leur
+journée ainsi bordée par Crapuce. Ils pouvaient
+dormir sans crainte qu’une écritoire fût renversée
+sur le bureau de d’Aguesseau, et parfois ils retrouvaient
+au matin cent sous que Crapuce avait
+ramassés sur leur tapis. D’ailleurs, méfiants, ils
+l’employaient surtout à écarter les visiteurs indésirables.
+C’est Crapuce qui recevait les hommes
+d’État dont l’haleine était forte, les académiciens
+sans beauté, les évêques sans charme. C’était un
+purificateur à l’entrée de leur cabinet. Il remettait
+aussi les pots-de-vin. On devine quelle fatuité
+avait prise Crapuce de ce contact, le seul suivi
+qu’il eût dans le monde, avec des actrices uniquement
+laides, des généraux uniquement courtisans,
+et des savants uniquement quémandeurs. Il s’en
+estimait beau, indépendant et intègre. Au téléphone,
+Rebendart lui passait également les bègues,
+les menteurs, et ceux qui ont l’accent étranger.
+Si bien qu’il se croyait seul détenteur du beau
+langage. Aux dîners officiels, c’est Crapuce que
+l’on plaçait près du grand duc idiot, du maréchal
+sourd, de la princesse coureuse. Si bien qu’il
+avait le mépris des grands. De la politique, des
+affaires, de la guerre même, il n’avait ainsi connu,
+par sa fonction et sa nature, que le côté honteux
+ou ridicule. Des livres il ne lisait que les passages
+obscènes, pour en avertir le ministre, des journaux
+que les scandales. Il ne signait lui-même que les
+lettres de réprimande ou de congédiement, le
+ministre pour sa publicité se réservant les autres.
+Il n’avait donc aucune raison de croire à la
+beauté de cette vie, où il circulait avec les gestes
+furtifs, les moustaches, et jusqu’aux yeux d’un
+rat d’égout. En fait, il ne connaissait pas sa vraie
+nature, qui était, non de nommer en disgrâce à
+Barcelonnette le substitut de Riom, mais de crever
+les yeux d’un rossignol, non d’empêcher la naturalisation
+d’un auteur grec fêté aux Nouveautés,
+mais de couper les pattes d’une tortue, non pas
+de révoquer le procureur réactionnaire d’Aix qui
+réclamait ses frais de voyages, mais d’enfoncer
+des aiguilles à tricoter dans les joues de ses huissiers
+quand ils riaient. Car ce qu’il détestait le
+plus au monde, et c’est en cela que les affranchis
+ne connaîtront jamais la liberté, c’était le rire.</p>
+
+<p>— Crapuce, lui demanda à brûle-pourpoint
+Rebendart, ne me répondez que par un mot, un
+seul. Dubardeau a-t-il fait du mal ou du bien à
+ce pays ?</p>
+
+<p>Crapuce devait tout à mon père, ses grades,
+sa situation. Menacé de révocation quand il était
+sous-préfet de Compiègne, mon père l’avait sauvé.
+Un jour où il avait été pris dans une rafle, car il
+aimait les filles, mon père lui avait évité le poste.
+Il était présent quand mon père avait obtenu de
+Wilson l’alliance, de Kitchener l’armée d’Égypte.
+Il n’hésita pas…</p>
+
+<p>— Plutôt du mal, Monsieur le Ministre.</p>
+
+<p>— Vous tenez à votre plutôt ?</p>
+
+<p>— Du mal, si vous le voulez, Monsieur le
+Ministre.</p>
+
+<p>— Je ne veux rien du tout. Je vous demande
+votre avis.</p>
+
+<p>— Du mal.</p>
+
+<p>A cette parole, un coup de soleil inonda le
+jardin. Les cuisses de Pomone s’illuminèrent.
+Le jet d’eau que mon père avait fait nettoyer
+monta. Les merles, indivis entre le Ritz et le
+Ministère, entre les belles américaines et la
+justice, sifflèrent. Les oiseaux ont le secret de
+deviner les instants où l’on renie. A défaut du
+coq, l’un d’eux vint se poser sur la fenêtre… Trois
+petits cris de moineau… Mais personne ne s’y
+trompa, le moineau avait chanté ! Rebendart prolongea
+le supplice de Crapuce.</p>
+
+<p>— Je ne vous demande pas une affirmation de
+complaisance, Crapuce. Je sais que vos rapports
+passés avec Dubardeau vous rendent la franchise
+difficile. Répondez ce que vous pensez et non ce
+que je pense. A votre avis, un Dubardeau, quelles
+que soient ses qualités, est-il utile ou néfaste ?</p>
+
+<p>— Certaines personnes le jugent néfaste.</p>
+
+<p>— Je le sais pardieu bien. Je suis de ces personnes.
+Il s’agit de vous.</p>
+
+<p>Crapuce était pâle. Il essayait de deviner quel
+piège lui tendait Rebendart. Enfin il dit :</p>
+
+<p>— Néfaste.</p>
+
+<p>— Vous dites ? C’est insensé, on n’entend
+rien avec cette fenêtre ouverte !</p>
+
+<p>— Néfaste.</p>
+
+<p>Rebendart le congédia de la main et sonna Basquettot,
+le directeur des affaires civiles.</p>
+
+<p>Je ne connais pas dans l’histoire littéraire, non
+seulement de la France mais de tous les âges, un
+écrivain assez superficiel pour que je lui confie
+la description du baron Basquettot. Quand je
+songe à lui, la plume d’André Theuriet me paraît
+un burin effroyable. La moindre indication en
+profondeur ou en relief eût dénaturé son caractère.
+Non pas qu’il ne fût aussi hypocrite, aussi vaniteux,
+aussi ambitieux qu’un fonctionnaire peut
+l’être, mais ces défauts, par lesquels généralement
+les âmes sont étoffées, amincissaient encore la
+sienne, et les mots même d’hypocrisie et d’ambition
+se dérobaient, dédaigneux, à la vue de Basquettot.
+Il eût suffi de dire que Basquettot était
+vicieux, traître, ou lâche, pour que lâcheté et traîtrise
+et vice parussent les défauts d’êtres secondaires
+tels que les étourneaux et les huîtres. On pouvait
+d’ailleurs faire la preuve par l’absurde, et accoupler
+le mot Basquettot au mot amour, au mot
+noblesse, ou simplement au mot justice, puisqu’il
+avait été juge : cela eût provoqué le rire. Le
+krach de la Société Générale, l’affaire Dreyfus,
+la baisse du franc, se muaient dès qu’on passait
+la porte de son cabinet en jeux de mots. Les
+caractéristiques de Basquettot étaient une inconséquence
+absolue doublée de mémoire, une incompréhension
+totale doublée d’assiduité, et un déficit
+incalculable d’imagination doublé de la passion
+des calembours. Il ignorait tout même du
+monde. Il suffisait qu’il acceptât un dîner pour
+apprendre le lendemain que l’hôte se trouvait
+inscrit sur la liste des indésirables, des insoumis,
+ou de la police secrète. Il soupait dans les
+ménages la veille du divorce, chez les financiers
+le matin de leur faillite, chez M<sup>me</sup> Steinheil
+la veille du crime, mais sa personnalité était
+à ce point futile qu’il ne venait à personne l’idée
+de soupçonner les mœurs ou l’honnêteté de Basquettot,
+dont les principales relations avaient été
+jusqu’à ce jour Adelsward, Lenoir, Rochette et
+M<sup>me</sup> de Tessancourt. Son flair n’était pas moins
+heureux en ce qui concerne les animaux ou les
+plantes. Les chiens qualifiés par lui de race qu’il
+promenait chaque matin au Bois étaient des
+lévriers à patte courte, des dackel sans queue.
+Le sort semblait pourtant l’avoir eu à l’œil
+entre les autres mortels, et l’avait mis à même
+de jouer les grands rôles de l’humanité : celui
+de Robinson Crusoé, car après un naufrage il s’était
+trouvé seul dans une île, mais il n’y avait découvert
+qu’un remède contre le ver solitaire ; celui
+d’Œdipe, car, séparé à sa naissance de sa mère
+qui avait dix-huit ans, il l’avait rencontrée au
+cours d’un voyage et manqué séduire, mais il
+n’avait tiré de cette aventure qu’un monologue
+en vers qu’il récitait volontiers ; le rôle même de
+Prométhée, car dans une caravane en Asie Centrale
+où tous les instruments à obtenir le feu avaient
+été perdus, il se trouva le seul à posséder des
+boîtes d’allumettes, et la convoitise et le crime
+avaient rôdé autour de lui, mais il gâcha le stock
+en un soir à vouloir flamber une omelette au
+rhum. Sa carrière néanmoins avait été facile.
+Chaque fois qu’un des postes importants du
+ministère venait d’être confié à un jurisconsulte
+de talent ou simplement à un sage, comme il ne
+fallait auprès de cette lumière qu’un comparse,
+Basquettot s’imposait. Mais la lumière un jour
+était soufflée, l’homme remarquable partait, et le
+coadjuteur Basquettot restait en titre. Il avait
+ainsi gravi les six échelons suprêmes, et le fait
+que Basquettot y était maintenant le premier
+signifiait simplement que le ministère s’était
+amputé de six intelligences.</p>
+
+<p>— Basquettot, dit le Ministre. Un mot. Quelle
+est la situation de Dubardeau en Europe ?</p>
+
+<p>Basquettot avait entendu le roi d’Angleterre
+tutoyer en français mon père, mais il ne l’avait
+jamais rencontré chez Mata Hari, il avait vu le
+roi de Belgique lui donner l’accolade, mais il ne
+l’avait pas vu chez Bolo. Il n’y avait pas eu ces
+dix dernières années un monarque ou un chef
+socialiste qui n’eût serré mon père dans ses bras.
+Mais mon père n’avait pas baisé la main de
+M<sup>me</sup> Comarin-Buchenfeld.</p>
+
+<p>— Nulle, dit Basquettot.</p>
+
+<p>Moïse s’était levé.</p>
+
+<p>— Eh bien, dit Rebendart, l’expérience est-elle
+suffisante ? Êtes-vous convaincu ?</p>
+
+<p>— Je réclame une troisième preuve, dit Moïse,
+qui commençait à s’amuser.</p>
+
+<p>— Voulez-vous que j’appelle le directeur des
+affaires criminelles ?</p>
+
+<p>— Non, dit Moïse. Prenons au hasard. Prenons
+l’attaché de service, par exemple.</p>
+
+<p>— Qui est-ce ? demanda Rebendart.</p>
+
+<p>— C’est un nommé Brody-Larondet, rédacteur
+de troisième, dit Basquettot. Garçon remarquable.
+Le meilleur classeur du département. C’est
+lui qui a renouvelé le numérotage des fiches en
+remplaçant l’O par l’Y, et en supprimant les
+doubles lettres. Cela nous a permis de retrouver
+tous les précédents des graciés de mort, que nous
+avions égarés depuis dix ans.</p>
+
+<p>— Qu’il entre, dit le Président.</p>
+
+<p>Brody-Larondet, celui qui avait retrouvé le
+passé de Cayenne, entra. C’était un homme de
+quarante ans, myope, voûté, rhumatisant, avec un
+gros pouce, des yeux faux, et qui accumulait sur
+lui tous ces défauts physiques dont la race des
+juges passe pour être déchargée aux dépens des
+criminels. Il n’avait pas eu, lui, de passé, si ce
+n’est que rue Cujas, quand sa mère lui envoyait
+de Cahors des pâtés de foie gras, il invitait à les
+manger les autres étudiants et qu’on le forçait
+vers minuit à épouser en public une des femmes,
+cependant que l’assemblée tapait autour du lit
+sur les boîtes de conserve vides et les casseroles.
+Il n’avait pas d’avenir, si ce n’est que prochainement
+il allait épouser pour de vrai une cousine
+du Périgord, pauvre, laide, et se coucher silencieusement
+auprès d’elle pour la vie. Il frémissait
+déjà de crainte, pensant qu’il était bien imprudent
+en effet de remplacer l’O par l’Y, s’imaginant
+que le ministre était partisan acharné des doubles
+lettres, et il s’inclinait, prêt à toutes les rétractations.</p>
+
+<p>— Brody-Larondet, dit Basquettot, le Ministre
+désire savoir ce que vous pensez de M. Dubardeau,
+son prédécesseur en cette maison.</p>
+
+<p>Brody-Larondet respira. Ainsi le Ministre adoptait
+son système ! Il se trouva comble envers
+Rebendart d’une reconnaissance qui se trompa
+d’expression.</p>
+
+<p>— C’est un grand homme, Monsieur le Ministre,
+un très grand homme !</p>
+
+<p>— Expliquez-vous, dit Rebendart, glacial.</p>
+
+<p>Brody-Larondet comprit alors. Il n’était pas
+homme à mentir, mais il entrevit sa disgrâce. Il
+essaya, pour amortir le ressentiment de Rebendart,
+de détourner son éloge sur un Dubardeau dont
+Rebendart ne pouvait être jaloux. Il se rappela
+avoir parlé un jour avec mon père de Vincent
+d’Indy. Jamais la musique moderne ne lui avait
+été expliquée aussi clairement. Il avait immédiatement
+envoyé <i>Fervaal</i> à la fanfare du village de
+la cousine du Périgord.</p>
+
+<p>— C’est un grand musicien, dit-il, un grand
+musicien !</p>
+
+<p>Rebendart prenait mal l’aventure. Brody le
+sentait. Il tenta un dernier effort. Il se rappela
+avoir rencontré mon père au marché aux puces.
+Mon père avait expliqué doucement pourquoi un
+tableau que Brody venait d’acheter assez cher
+n’était pas de Vinci, ni de Rembrandt, comme
+Brody en était sûr, mais d’un nommé Durand,
+qui en inondait actuellement toutes les boutiques
+d’antiquaires.</p>
+
+<p>— C’est surtout un grand peintre, dit-il, un
+très grand peintre !</p>
+
+<p>— Vous êtes un grand imbécile, dit Basquettot,
+sortez !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">CHAPITRE V</h2>
+
+
+<p>Un homme venait d’entrer au Maxim’s et
+s’était assis en face de nous, de l’autre côté du
+couloir. Moïse se leva pour le saluer. Ce nouveau
+venu avait près de soixante ans, une taille superbe,
+des moustaches blondes et grises à la gauloise, des
+yeux bleu pur. Il était de ces gens dont on a l’impression
+de décrire l’âme en décrivant leurs
+vêtements. Décrivons-la. Il avait un pantalon à
+petits carreaux noirs et blancs, une cravate noire
+lavallière, des souliers jaunes et des guêtres, un
+veston bordé de ganses. Ses ongles étaient soignés,
+sa raie parfaite. Un mouvement constant l’animait.
+Il roulait sa chevalière, il plaçait et enlevait
+son monocle, il enfonçait son épingle de cravate ;
+il était de ceux qui entretiennent une grande
+âme avec de petites manies. Une sorte de douceur,
+un nuage d’enfantillage l’appareillait à chacune
+des femmes présentes ; avec aucune il n’eût
+juré, même avec les plus jeunes, même, lui
+tout habillé, avec les femmes nues des fresques.
+Mais il était seul. Il déjeuna d’une côtelette,
+détermina chez le maître d’hôtel en commandant
+une côtelette la déférence que d’autres obtiennent
+tout juste avec le homard et le faisan, s’inclina
+devant nous et sortit.</p>
+
+<p>— C’est le père de la bru de Rebendart, c’est
+Fontranges, me dit Moïse. Nous ne sortirons pas
+aujourd’hui de la famille…</p>
+
+<p>C’est ainsi que je connus l’histoire du père
+de Bella.</p>
+
+<p>Un régime alterné de sécheresse et de tendresse
+dominait la famille des Fontranges. A une génération
+de Fontranges qui vivait jusqu’à quatre-vingts
+ans dans l’avarice, le mépris des voisins, la dureté
+pour les enfants, succédait toujours une génération
+passionnée, mais qui mourait vite… de sorte que
+l’aïeul et le petit-fils secs se retrouvaient seuls en
+tête à tête de longues années et imposaient un
+renom unanime de sauvagerie à cette famille dont
+un membre sur deux mourait d’amour, de désespoir,
+ou de mélancolie. La seule passion commune
+aux Fontranges cruels et aux Fontranges tendres
+était la chasse. Elle était aussi variée dans leurs
+domaines qu’avant la Révolution ; ils tenaient à
+avoir toutes les espèces de chiens, de furets, de
+faucons, d’oiseaux appeleurs, ils veillaient à ce
+que tout gibier prospérât, à ce qu’aucun animal
+nuisible, blaireau, loutre, renard, ne fût éliminé.
+Aucun acte de la Convention, du Directoire, ne
+libéra chez eux du combat avec l’homme une seule
+espèce animale, et le père de notre voisin avait
+été destitué en 1878 de son capitanat de louveterie
+parce qu’il entretenait dans ses bois des louves.
+Tous les quarante ou cinquante ans, quand grandissait
+le petit Fontranges doué d’un cœur, survenait
+dans le château ce moment pathétique où
+les chiens, traités de mémoire de chien à coups
+de pique et de fouet, connaissaient les caresses.
+Chaque espèce canine, confinée jusque-là dans
+l’exercice d’une haine spéciale, celle de la perdrix
+rouge, celle de la fouine, celle du sanglier, devenait
+en même temps, avec ce Fontranges qui lisait
+dans leurs yeux, le spécimen d’une tendresse
+particulière. Puis le jeune maître s’embarquait
+pour les spahis, délaissant ces bassets et ces setters
+qui hurlaient à son départ, prêts pour lui à chasser
+le lion, et ne revenait que pour donner libre cours
+à son cœur. Car les passions des Fontranges ne
+les égaraient jamais. Elles n’étaient jamais provoquées
+par une actrice, par une cousine mariée.
+Aucun désir qui les menât hors de leur maison
+et de leur droit, et qui ne fût approuvé par les
+commandements de Dieu. C’était à leur mère, à
+leur femme, à leur belle-mère, quelquefois à leur
+père cruel qu’ils se consacraient. Mais cette
+passion était si ardente qu’elle prenait aux yeux
+de tous l’aspect d’une passion défendue. La passion
+de notre Fontranges avait eu pour objet
+son fils.</p>
+
+<p>Il l’avait eu jeune, car son père l’avait marié
+dès son retour des cuirassiers. Il ne l’avait jamais
+quitté un seul jour, même bébé. Il venait chaque
+après-midi avec un pliant s’asseoir auprès du
+berceau et face à lui, comme auprès d’un fleuve.
+Chaque jour, dès le premier jour, lui semblait
+apporter à cet enfant des progrès tellement considérables
+qu’il se demandait comment Jacques
+pourrait atteindre, sans avoir épuisé depuis des
+années toutes les ressources de l’enfance, l’âge
+de raison. Mais l’idée ne lui venait pas d’autre
+part qu’une époque viendrait où il n’aurait plus à
+s’asseoir près du berceau, à tendre patiemment ses
+lignes pour un gazouillement, un regard, un cri,
+et il fut effrayé de trouver un jour son fils sur ses
+jambes. Il lui sembla que du jour où l’enfant
+allait marcher, il allait fuir ; il pouvait se perdre,
+ne pas revenir. Il ne donna jamais Jacques
+qu’avec le sentiment d’une séparation éternelle
+aux divers modes de locomotion, à la voiture
+à chèvre, au poney, à la bicyclette. Il avait
+acheté d’avance pour ce fils encore muet les livres
+de la Bibliothèque rose, des soldats, des constructions ;
+il avait déjà pris un abonnement au <i>Petit
+Français illustré</i>, bien que Jacques n’eût que dix-huit
+mois. Il tenait magazine et jeux en réserve
+comme un père docteur tient prêts chez lui ses
+ampoules de sérum, ses tubes de vaccin, comme
+si la maladie qui nécessite Peau d’Ane ou le sapeur
+Camembert pouvait éclater soudain et qu’il ne
+fallait pas être pris au dépourvu. Il ne se consolait
+pas d’avoir manqué les deux premiers jours de
+Jacques, car il chassait alors chez des amis espagnols
+l’un des rares gibiers que Fontranges ne
+contînt pas. Il avait manqué le premier cri, le
+premier regard, la première poignée de main. Un
+izard l’avait stupidement entraîné loin de la source
+de son bonheur. Ces deux jours de passé, malgré
+toutes ses questions, se dérobaient. Il ne pouvait
+arriver à savoir l’heure exacte de la naissance, ni
+même quel était le temps. A en croire tous ces
+témoins bornés, il aurait plu et fait beau à la fois,
+Jacques aurait passé les deux jours endormi à la
+fois et éveillé. Mauvais précédent dans la famille.
+Jacques allait-il être absent le jour où Fontranges
+mourrait ? Fontranges était trop jeune et trop
+inoccupé pour voir dans son fils une suite, une
+revanche à la mort. Il lui obéissait comme à un
+aîné, lui reconnaissait un droit d’aînesse qui rendait
+respectables ses paroles, ses gestes. C’était
+un aîné ravissant, avec son unique dent d’ivoire
+neuf, ses cheveux nouveaux, ses prunelles bleues
+fraîches. La candeur, l’innocence, la grâce, le
+rire paraissaient à Fontranges des qualités d’aînés,
+l’aboutissant de la vie, et non son départ. A côté
+de cet enfant sans parole et presque sans regard,
+les hommes lui paraissaient enfantins. C’est
+devant les hommes qu’il avait envie de faire les
+marionnettes, aux hommes qu’il était tenté de parler
+en zézayant. Ce chasseur comprit enfin la chasse
+quand il eut à défendre son fils contre les fourmis,
+les abeilles, et contre les moineaux terrifiants.
+L’extermination des bêtes nuisibles commença
+dans le parc, on n’y vit plus de rats
+d’eau, plus de vipères. On combla les trous où
+vivaient les blaireaux et les fouines. Ce grillage
+que les parents de Paris appliquent à la fenêtre
+de la nursery, on le tendit tout le long de la Seine,
+qui naissait non loin de là et dont le nom évoque
+pour les Fontranges un ruisseau ombragé de
+vergnes où les vaches vont boire. Habitué pendant
+quatre ans à vivre au milieu de cuirassiers, la
+taille de Jacques le ravissait. Il ne savait trop
+remercier la Providence que les enfants fussent
+petits. Sans voir le regard d’entente que le grand-père
+cruel et le petit-fils égoïste échangeaient déjà
+par-dessus lui et le berceau, il tenait chaque jour
+à peser Jacques lui-même, sur un instrument de
+précision qu’il avait installé au centre du jardin,
+car c’était l’été. On voyait de là toute la Champagne
+quand on mettait les poids, toute la Bourgogne
+quand on mettait Jacques. Il pesait l’enfant nu
+entre ces deux grasses provinces. Puis Fontranges
+s’asseyait près du berceau, abattait les moustiques
+du geste dont les Fontranges tuent le cerf, attirait
+les papillons par des stratagèmes de famille qui
+devaient remonter à Berthe aux grands pieds, et
+toutes ces onomatopées que nous avons appris
+des femmes, le miaulement, l’aboiement, le meuglement,
+Jacques les apprit d’un baron de Charlemagne.
+L’enfant tenait de la génération dure son
+corps et son teint. Ses organes étaient parfaits.
+A chaque âge d’ailleurs, que ce fût pour le bain
+dans la baignoire minuscule, le bain dans la Seine
+ou le bain à Deauville, il fut le baigneur modèle
+dont les illustrés demandent la photographie. Les
+heures du jour avaient pris un sens pour Fontranges
+depuis qu’elles changeaient le teint de
+Jacques. Le soleil, la lune l’intéressèrent à nouveau
+quand il s’arrangeait pour faire passer Jacques
+sous un de leurs rayons. On se demande
+s’il éprouva quelque chagrin quand sa femme mourut,
+en mettant au monde les deux jumelles qu’il
+appela Bella et Bellita, choisissant inconsciemment
+pour elles, en grand éleveur qu’il était et comme
+pour deux pouliches nées la même année, des
+noms commençant par la même lettre. Jacques
+avait alors quatre ans. La paternité de Fontranges
+fut doublée d’une intimité corporelle qu’il n’avait
+pas osé rechercher, par déférence pour la mère.
+Il borda chaque soir son fils. Il surveilla sa nourriture.
+A cet enfant qui ne pensait déjà qu’à tuer
+et duquel les chiens, flairant un Fontranges de la
+race méchante, se détournaient, il apprit tendrement
+le massacre des cailles, l’assassinat des biches.
+Le petit géant prospérait, écrasant des têtes de
+moineaux avec des pierres, coupant des queues
+d’écureuils vivants, tous jeux qui semblaient au
+père, tant la lutte avec les animaux était la raison
+de cette famille, des promesses d’amour filial.
+Cependant, appréhendant chez l’enfant un mépris
+aussi complet des êtres humains que des animaux,
+il essaya de lui dire le bien qu’il pensait des
+hommes, c’est-à-dire le courage des gardes-chasse,
+l’abnégation et la force des cuirassiers. Il était un
+peu à court sur ce chapitre quand il eut l’idée de
+lui parler des grands hommes. Ce fut un mois délicieux.
+Jacques vit défiler avec ravissement Duguesclin,
+qui tua un ours, le Grand Ferré, qui tua
+un loup, Voltaire, qui disséqua un hérisson, et
+Guillaume Tell qui abattit une pomme sur la tête
+de son fils. Toute une semaine le fils essaya même,
+inversant la légende, de placer une pomme sur la
+tête du père et de l’abattre.</p>
+
+<p>Les années passèrent. Fontranges ne se sentait
+pas digne de Jacques. Il se reprochait de n’avoir
+jamais été qu’un père médiocre. Il n’avait pas eu,
+quand Jacques avait deux ans, assez de tendresse,
+ni assez d’imagination quand il en avait six, ni
+maintenant assez de science. De même que pour
+l’avenir de Jacques il avait renoué avec les Orange
+et avec les Hohenzollern, auxquels les Fontranges
+étaient alliés et desquels il désirait obtenir aussi
+le vrai loulou poméranien, il tenta de renouer avec
+l’Histoire, avec les peuples de l’Orient, avec la
+Géographie. L’étude lui semblait surtout, il ne
+s’expliquait pas pourquoi, un moyen de préserver
+dans la vie ce petit corps superbe, ces petites
+jambes florissantes, ces belles petites épaules. Il
+voyait mal comment la hauteur des Pyramides, les
+dates d’avènement de nos rois, la science des cas
+d’égalité des triangles peuvent donner au regard
+plus de tendresse, à la peau plus de brillant, au serrement
+de main plus d’énergie, mais il le constatait
+sur lui-même. De même qu’il prenait maintenant à
+son petit déjeuner de la phosphatine, à son goûter
+du lait frais, de cette nourriture d’enfance, de cette
+lecture de manuels, ce père se sentait aussi plus
+vigoureux. Il devint comme Jacques un modèle
+de santé et de force. C’était la première fois que
+la génération passionnée et sa passion dépassaient
+la quarantaine. Il y eut d’ailleurs toute une année
+où les rapports du père et du fils furent parfaits.
+Ce fut vers la dixième année de Jacques. C’était
+l’époque, qui ne devait pas revenir, où ces deux
+êtres furent naturellement ouverts et dévoués l’un
+à l’autre. Tout ce que Fontranges avait d’élégance
+provinciale, sa lavallière, son épingle de
+cravate en fouet d’or, ses mouchoirs à blason,
+devait séduire un enfant de dix ans. Tout ce qu’il
+pouvait obtenir de son imagination, imaginer de
+déguiser Jacques en jockey, de le faire courir
+contre la race de chiens la plus lente, satisfaisait
+pleinement un enfant de dix ans. Il sauva cette
+année-là un cheval qui se noyait, il éteignit un petit
+incendie : il était un héros pour enfants de dix
+ans. Jusqu’à leurs voix dont le timbre, discordant
+jusque-là, devint harmonieux. Toujours le souvenir
+de cette année divine plana sur les autres
+souvenirs de Fontranges, celui de la seule année
+où les masques entre père et fils étaient tombés.
+Il toucha et regarda le visage doux du cruel
+Jacques pour la vie.</p>
+
+<p>A dix-neuf ans, Jacques partit pour Paris. Jamais
+créature ne s’embarqua aussi intacte pour une
+capitale. Pas un ongle blanc. Pas un durillon. Pas
+un souffle au cœur. L’amour paternel l’avait protégé
+des cicatrices, des boutons causés par le faux-col,
+des veines gonflées par les jarretelles. Les
+études que le père lui avait imposées, avec un
+abbé d’abord, puis un agrégé, avaient peu meublé
+son esprit mais lui avaient, selon la théorie de
+Fontranges, servi physiquement. L’étude des
+Romains lui avait donné un thorax sans fêlure
+et sans cœur, l’étude des Grecs des mains qui
+jonglaient. Quand ce fils sans myopie, sans arthrite,
+sans tache de rousseur, lui dit adieu, Fontranges,
+serrant sur son cœur l’être le plus sain qu’ait produit
+le monde, défaillait d’admiration et de
+bonheur. Jacques resta six mois absent. Il revint
+pour l’ouverture de la pêche, un peu sombre,
+bientôt égayé. Il prit le soir même un brochet de
+dix livres. Quelques jours après le docteur de
+la famille rendit visite à Fontranges et lui annonça,
+sous le sceau du secret, que Jacques avait eu à
+Paris une mauvaise aventure, et qu’il était malade.</p>
+
+<p>La désolation de Fontranges fut sans limites.
+Rien ne servit de lui dire que ce mal n’était plus
+terrible, qu’il était guérissable, qu’il n’était rien.
+Jacques continuait à éclater de beauté et de santé,
+plein de projets déjà, appâté par la guérison prochaine.
+Fontranges dépérissait. La vue des brochets
+qui s’entassaient lui serrait le cœur. La vie n’avait
+plus de sens pour lui. A lui, qui tuait impitoyablement
+les chiens de chasse atteints d’ophtalmie,
+les chevaux couronnés, qui insultait en pensée les
+pommes véreuses, à la place d’un enfant immortel,
+Paris rendait un fils miné par le fléau le plus
+pernicieux de l’humanité, et aussi le plus vulgaire.
+Le fait que Jacques se garait de lui, l’embrassait
+à peine, évitait de le toucher, surveillait
+jalousement ses hameçons comme si les brochets
+étaient malades, le fait qu’il fallait pour aller à
+la chasse deux gobelets, lui donnait le sentiment
+que c’était lui le réprouvé. Mais surtout, puni
+d’avoir trié dans la vie tout ce qui est sain, honorable,
+beau, il restait seul en faillite dans un
+entrepôt de richesses, de santés, et d’honneurs
+inutiles, tandis que son fils se retrouvait pour
+toujours sur le côté méprisé. Que ne pouvait-il l’y
+rejoindre ! Il fit dans ce but quelques pas timides.
+Fontranges, si soigné et si naïvement soigneux
+et parfumé, qui jamais ne s’était approché à deux
+mètres d’un métayer, s’asseyait à parler aux
+ouvriers de ferme, leur offrait des cigares, serrait
+la main des bergers, embrassait leurs fillettes.
+Lui, qui évitait les pauvres à cause de leur odeur,
+dès qu’il voyait un mendiant, tournait maintenant
+autour de lui jusqu’à ce qu’il trouvât un prétexte
+pour l’effleurer, pour l’aider à remettre son veston,
+pour le toucher. Il s’approchait du travail et de
+la pauvreté comme du vaccin qui allait le rendre
+l’égal de Jacques. C’était la saison la moins faite
+pour pareille révélation, c’était le printemps.
+Chaque feuillage nouveau sur un arbre, chaque
+rayon de soleil tout jeune, le plongeait dans le
+désespoir. Il était obligé de sortir du salon quand
+on y prononçait un de ces mots tellement fréquents
+en juin, le mot mariage, le mot nid, le mot
+couvée. Il s’apitoyait, devenait faible. Il maintint
+dans le chenil trois petits chiens à taches mal
+placées. Le médecin le consolait, lui citant tous
+les grands hommes qui ont puisé dans ce mal des
+inspirations, lui citant les livres, les comédies
+célèbres, et même les inventions scientifiques qu’on
+lui doit, l’assurant qu’il protégeait la poitrine, les
+articulations. Il n’enlevait même pas, selon le
+médecin, la gaieté. La plupart des vaudevilles
+modernes ont pour auteurs de tels malades…
+Fontranges l’écoutait sans jamais répondre. Il
+avait honte de sa chair saine. Il était prêt à y
+renoncer. Il était, en somme, à cause d’un seul
+être, dans cet état de sainteté où Salon de Fontranges
+en 1120, par amour de l’humanité entière,
+caressait des lépreux. Tous ces animaux qu’il détestait,
+les araignées, les crapauds, les têtards, il ne les
+méprisait plus, il se sentait leur frère par alliance,
+ou plutôt, c’était triste à dire, par le sang. Il but
+un peu. Il eut une crise de rhumatismes et il en fut
+d’abord heureux. Il manda son fils, qui pêchait en
+Sologne, et se réjouissait de se montrer à lui amoindri.
+Ses mains étaient devenues un peu noueuses,
+on lui laissait espérer qu’un de ses genoux resterait
+gonflé, mais, quand fier de ce mal qui le défigurait
+et le clouait au lit, il vit arriver Jacques souriant,
+frais et rose, il comprit son erreur. Ce n’était ni
+le rhumatisme, ni la typhoïde, ni la vieillesse qui
+lui rendrait avec son fils une chair commune…
+Tant pis… Il ne pouvait vivre dans cette injustice
+abominable. Tant pis. Il se rappela le jour de son
+enfance, où après avoir couronné son poney, il
+s’était creusé aux genoux deux plaies. Jacques ne
+comprenait pas pourquoi le père recherchait son
+bras, mêlait les couteaux à table. Retranché dans
+son mal, il en voulait à Fontranges de l’y relancer
+égoïstement. Un jour vint où, son père l’ayant
+embrassé, il se retourna furieux, prêt à tout dire…
+Mais la décision de Fontranges était prise. Cette
+passion qui avait mené son grand-père au suicide,
+le grand-père de ce grand-père à la tuberculose, le
+guidait sans remède… Il partit pour Paris.</p>
+
+<p>L’été était venu. C’était l’été de 1914. Entre
+des souverains de l’essence de Jacques le sort de
+l’Europe se jouait. Mais Fontranges ne lisait guère
+les journaux. Du train il passa l’après-midi à
+regarder la Seine, la vit enfant jusqu’à Bar, jeune
+fille jusqu’à Romilly, puis, après on ne sait quel
+accident, dont il souffrit, large et maculée. Le soir
+tombait quand il arriva à l’hôtel. Son cœur se
+serra, et il se contint pour ne pas pleurer, en ouvrant
+ses valises, qui lui donnèrent sa garde-robe soignée,
+parfumée, dernière pureté de sa vie, son nécessaire
+d’argent avec son contenu naïf, de benjoin, d’eau
+de Botot, sa trousse que l’expérience de cinquante
+ans avait tout juste compliquée d’un fil de soie
+pour les dents et d’un vernis pour les ongles. Il se
+donna quelques jours. Ce furent des jours d’été
+magnifiques. Le soleil était fondu dans le ciel, et
+n’y apparaissait que le soir, comme une ventouse,
+amassant autour de l’Arc de Triomphe des hectares
+de sang. C’était trop peu pour les chancelleries.
+C’était trop pour Fontranges, qui en avait
+les yeux pleins de larmes. Le sol des jardins, la
+terre de Paris, résonnait sourdement en terre
+demi-saine. Fontranges se promenait, voyant les
+monuments et les environs dont il avait jusque-là
+remis la visite, comme s’il allait mourir. Il vit un
+à un les tableaux historiques de Versailles, retrouva
+dans la prise de la Smalah le Fontranges qui était
+aide de camp du roi, et auquel le peintre avait
+donné un pur-sang hongre, alors qu’il montait
+ce jour-là le fameux Majordome, une gloire des
+haras. Il ne croyait pas que la peinture vécût
+d’éléments aussi faux. Tout est faux dans ce
+monde, même la couleur ! Il voulut revoir le Louvre,
+il s’arrêta devant le Régent. Les larmes lui vinrent
+encore aux yeux à la vue de ce diamant gigantesque.
+Un fils en diamant serait une chose si précieuse !
+Puis, après avoir visité quelque bel édifice,
+repentant, il gagnait les quartiers pauvres, il se
+laissait coudoyer par une foule assez sale. Les
+ménagères se moquaient de ce grand diable à
+guêtres, mais si français dans son allure que
+personne dans le 20<sup>e</sup> arrondissement n’eut l’idée,
+malgré la crise et malgré son monocle, de l’appeler
+espion. Mais on l’appela Vercingétorix. C’était
+Vercingétorix rendant ses armes au mal. Un jour de
+fête, dans le tram de Belleville, un apache l’insulta,
+une fille le défendit. Il souriait, il montait à son calvaire
+par le funiculaire. Il vit les Buttes-Chaumont,
+riches en petits enfants hâves, le parc Monceau,
+peuplé de mille Jacques. Dès qu’il arrivait au pied
+d’une tour, il la gravissait, colonne de la Bastille
+ou Tour Eiffel. Il s’accoudait, regardait couler
+cette Seine qui ne contenait plus une goutte de
+l’eau pure des sources Fontranges. Il avait, insecte
+prisonnier, être sans but, les réflexes des coccinelles,
+des suicidés. Puis il rentrait à l’hôtel. C’était
+la vue de son nécessaire qui le maintenait encore
+à cette station de sa vie, le blaireau d’argent fin,
+les rasoirs d’écaille jamais flambés, cet acier, cet
+or que seul des mains saines avaient touchés.
+L’odeur du benjoin surtout lui semblait l’odeur
+même de son existence passée, de son bonheur.
+Il le vida un jour dans sa cuvette, le remplaça par
+une lotion prise au hasard. Toute la chambre sentit
+pendant deux jours le benjoin. Il avait beau laisser
+les fenêtres ouvertes, son existence passée ne sortait
+pas. Il remplaça son savon spécial par un Gibbs.
+Ah ! que n’eût-il payé pour que l’incarnation s’opérât
+en modifiant simplement la forme de ses flacons,
+le contenu de ses tubes ! Il se donnait jusqu’au milieu
+d’août, tant il était heureux, le soir, d’ouvrir ce
+coffret du passé. Un jour même, chez le coiffeur, il
+accepta la manucure. Elle lui prit la main. Il avait
+l’impression de donner pour la dernière fois la main
+à la pureté. Mais un après-midi, il trouva une
+lettre de son fils. Jacques se plaignait de souffrir
+atrocement de la tête. Il souffrait, souffrait, comme
+ce jour, ajoutait-il, où, à dix ans, il était tombé de
+cheval. Il croyait flatter son père en faisant allusion
+à leur année de flirt. Alors Fontranges sortit.</p>
+
+<p>Il erra dans Montmartre, s’arrêta devant les
+bars, se heurtant à leurs portes différentes avec
+le même marchand de poupées et les mêmes musiciens,
+dont il suivait inconsciemment l’itinéraire,
+l’itinéraire de quémandeur. A chaque porte une
+lumière lui donnait une couleur nouvelle. Fontranges
+fut rose, puis bleu, puis violet. Il essayait la
+couleur de ce corps qui allait changer de substance.
+Puis il repartait. Les filles n’osaient aborder ce
+seigneur âgé, triste, et bien vêtu. Un gué de pureté
+s’ouvrait devant lui dans la place Pigalle. Fontranges
+avait peu de pratique de ces lieux. Quand il venait à
+Paris, il n’allait guère qu’à l’Union, et tout tournant
+de rue qui n’était pas la rue Royale lui était
+difficile à prendre. Soudain, place de l’Opéra,
+car il était redescendu par l’effet seul de la pente,
+il aperçut un bar dont son fils lui avait parlé. Il
+poussa la porte. Ce n’était pas ce qu’il avait
+imaginé. Peu de tables étaient garnies. Des écrivains
+discutaient dans un coin sur les fautes d’orthographe
+au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. En face d’eux, quelque
+juriste à favoris cachetait une lettre. C’était dans
+ce quartier une heure de repos, les écrivains parlaient,
+les avocats écrivaient. Mais pas de femmes.
+Le barman avait devant lui un nécessaire d’argent
+qui fit penser Fontranges à ses propres flacons, à
+son lit encore intact là-bas à l’hôtel du Louvre, à
+l’ancien bonheur. De temps à autre, un jeune
+homme entrait boire au comptoir et questionnait
+le barman sur la venue de Jeanne, sur celle de
+la guerre. Les deux semblaient assez certaines…
+Enfin une jeune femme entra.</p>
+
+<p>Elle était habillée avec audace, et de toutes ces
+couleurs qui s’étaient, tout à l’heure, essayées sur
+Fontranges, mais elle semblait pénétrer dans un
+lieu à la fois familier et peu sûr. Fontranges s’était
+installé tout au fond, sur la banquette, et la femme
+vint s’asseoir dans son voisinage. Elle n’osa lui
+parler. Mais elle commanda le même alcool, les
+mêmes cigarettes. Cette flatterie modeste toucha
+Fontranges. Il lui offrit une allumette. Il approcha
+l’allumette enflammée de son visage, vit nettement
+cette mèche plongée dans du rouge, du khol et
+de la poudre de riz, fit effort sur lui-même, eut
+l’impression d’avoir à allumer sa drogue fatale, sa
+pipe dernière, l’alluma. Le barman n’aimait pas la
+nouvelle venue. Elle le dit à Fontranges, toujours
+sans se rapprocher, par peur du barman, et continua
+à parler face au comptoir, dans un monologue que
+Fontranges se croyait parfois tenu d’interrompre
+par politesse, et dont le motif était qu’aucune femme
+au monde n’était mieux armée qu’Indiana pour
+combattre les hommes. Car elle s’appelait Indiana,
+et était de Melun. Les hommes, dès l’enfance,
+elle avait appris à se méfier d’eux, car la maison
+de son père était la plus rapprochée de la prison
+pour jeunes gens, et c’était à elle que tous les
+libérés, tous les évadés aussi, venaient dire leur
+première parole de liberté. Oui, Indiana était son
+vrai nom. Du moins maintenant. Auparavant elle
+s’appelait Germaine… Aucun jeune homme ne
+pouvait donc se vanter de lui en avoir fait accroire.
+Elle refusait, et comment, de l’eau aux libérés, elle
+indiquait le mauvais chemin aux évadés. Des vieux
+d’ailleurs elle se défiait tout autant. Quand ils
+arrivaient sur elle, dans la rue ou même dans le
+bar, l’abordant, ces vieux notaires, ces vieux juges,
+avec les mêmes exactes phrases que prononçaient
+les évadés, — eh bien, la belle, comment cela
+va-t-il ? elle les remettait proprement à leur
+place… Elle continuait à parler sans se tourner
+vers Fontranges, sans s’incliner, dans la crainte
+de ce barman, ni vieux, ni jeune, doté de cet âge
+intermédiaire contre lequel peut-être elle n’avait
+pas d’armes et auquel elle devait ses malheurs.
+Elle poursuivait le récit de sa vie avec orgueil,
+comme si c’était une victoire perpétuelle sur les
+hommes, son passage à seize ans au phalanstère
+mixte de Sampuis, où le D<sup>r</sup> Robin, entre autres
+leçons, apprenait aux pensionnaires jeunes gens
+les instruments à corde et aux filles les instruments
+à vent. Elle avait appris le cor. — La trompe de
+chasse ? demanda Fontranges. Non, le cor anglais,
+le bugle. Elle s’arrangeait pour que l’orifice se
+trouvât devant l’oreille du D<sup>r</sup> Robin, un homme,
+lui aussi, après tout. Il en était empoisonné. A trois
+heures du matin, en plein hiver, elle se payait le
+luxe de réveiller tous les garçons en tirant d’un
+coup la couverture. Ils grelottaient. Ils éternuaient.
+C’était rudement bien fait pour eux. Quand Robin
+l’avait mise à la porte, elle n’avait regretté que le
+chien de l’établissement, un grand fox jaune à
+longs poils. — Un setter irlandais, corrigea Fontranges.
+Il écoutait le cœur serré ce récitatif de
+Walkyrie. C’était une Walkyrie qui oubliait ses
+quatre hôpitaux, ses douze avortements, ses deux
+suicides, le premier en l’honneur du fils Veil-Picard,
+le second, un mois après, en l’honneur
+d’un lad, tous deux sur le même champ de course,
+où on l’avait prise pour une parieuse ruinée et
+ramenée dans la voiture d’ambulance des jockeys.
+Des gens du turf saluaient au hasard : c’était
+Indiana de Melun désarçonnée par la vie. Avec
+un diamant qu’elle avait à cette époque, elle avait
+gravé sur la vitre de l’ambulance, pour se venger
+des hommes, du mal des chevaux.</p>
+
+<p>Le barman vint demander à Fontranges si elle
+le gênait. Ne parlait-elle pas un peu fort ? Elle
+resta immobile, regardant son ennemi d’yeux
+soudain morts. On la supportait ici à cause d’un
+client peintre dont elle était le modèle, mais un
+mot, et on la ficherait à la porte. Elle resta immobile :
+comme modèle, elle était là ! Fontranges fit
+signe qu’on la laissât. Mais elle ne parla plus. Si les
+hommes croyaient l’avoir ainsi, ils se trompaient,
+elle n’allait plus dire une syllabe. Elle s’amusa, pour
+se venger, à sonner sous la table. Le barman ne
+pouvait deviner qui sonnait et allait d’une table
+à l’autre. La vengeance est douce qu’on prend
+grâce aux sonnettes sur ces hommes qui vous ont
+condamnée à l’alcool, à la morphine, à la cocaïne !
+Fontranges pensait à son fils, qui à cinq ans s’amusait
+à sonner la grande cloche, et tout le monde
+feignait de croire que le curé ou les La Rochefoucauld
+arrivaient. Mais aujourd’hui aussi La Rochefoucauld
+et curé s’abstenaient de répondre à l’appel
+d’Indiana. Elle ne parlait plus à Fontranges que
+par signes, par gestes, mais ces pauvres gestes
+désignaient cette fois sa vie réelle, sa boîte de
+drogues, ses bleus au bras, son porte-monnaie
+vide, témoins enfin sincères. Puis sa jarretière
+craqua, et elle devint toute rouge, car il fallait la
+raccrocher sans que le barman se doutât de rien,
+ou elle serait expulsée pour toujours. Elle commença
+sur elle-même un lent travail, celui du
+serpent qui avale un animal encore doué de
+défense, ou de l’acrobate qui casse sur soi des
+chaînes, ou de l’ambassadeur dont les bretelles
+ont sauté juste à la minute où il présente ses
+lettres de créance. Fontranges, habitué à découvrir
+l’âge d’êtres sur lequel il est peu lisible, les
+chevaux, les perdrix, les biches, voyait qu’elle
+avait vingt ans.</p>
+
+<p>Puis on ferma le bar, et ils sortirent. On criait
+des journaux malgré l’heure tardive, car c’était
+le 31 juillet 1914, et tous les passants parlaient de
+l’Allemagne. Indiana était allée en Allemagne. Un
+ami allemand, rentré de Paris à Munich l’année
+dernière lui avait écrit de venir. Au milieu de la
+nuit, seule dans le train, elle avait cru comprendre
+le nom de Munich, et était descendue sur le quai.
+C’était la gare d’un village de Franconie. Sans
+un sou, incapable de se rappeler le nom de l’ami
+de Munich, elle était restée là un mois. Ce qu’avait
+pu être l’existence d’Indiana à <span lang="de" xml:lang="de">Frankenthal-unter-Main</span>, — car
+c’est le nom que son oreille avait
+pris pour Munich, — où elle ne connaissait âme
+qui vive, et ne pouvait dire un mot, restait un
+mystère. Mais, avec un dédain implacable pour
+les hommes, on se tire d’affaire toujours. Elle y
+avait mangé un gibier excellent, des espèces de
+dindons qui se réunissent à minuit, les imbéciles,
+et luttent pour leurs femelles au clair de la lune. — Des
+coqs de bruyère, ou tétras, indiqua Fontranges.</p>
+
+<p>Dans une débauche de lumière, qu’une nuit de
+quatre ans allait suivre, Paris se consumait. Les
+boutiquiers avaient laissé leurs boutiques ouvertes
+et allumées. Fontranges, venu pour un obscur
+sacrifice, escortait Indiana dans la route la plus
+étincelante que vainqueur ait suivie, corrigeant
+seulement les termes toujours inexacts dont elle
+appelait les chiens et les chevaux qui passaient.
+Les concierges d’Indiana n’étaient pas couchés.
+Ils attendaient chaque locataire pour avoir des
+nouvelles d’Allemagne. Ils questionnèrent longuement
+Fontranges, qui les rassura. Aucun certes
+ne se douta qu’Indiana ramenait un cousin du
+Kaiser ! Dans un coin de la loge, une petite fille
+le regardait de son berceau. Indiana la caressa.
+Rien ne rassure comme un vêtement bien coupé,
+bien repassé, un linge méticuleusement propre !
+A chaque étage, une tête apparaissait et interrogeait
+ce monsieur si bien mis. Il rassurait tout le
+monde, surtout les enfants, qu’il caressait du côté
+non caressé par sa compagne. Ce fut la seule
+maison de Paris où l’on dormit tranquille cette nuit.
+Enfin l’on parvint à l’étage d’Indiana, à l’étage sans
+enfants. Il n’y avait pas de chaises chez elle. C’était
+la première pièce au monde que Fontranges vit
+sans aucune chaise. Il était emprunté et ému
+comme un chrétien dans une mosquée. Lui, qui
+avait l’habitude de ranger soigneusement ses
+habits, de tendre son pantalon, de déposer sa
+lavallière, obligé de les laisser ainsi à l’aventure,
+avait l’impression de se donner à une vie nouvelle
+qui jamais n’exigerait plus de vêtements…, de
+plonger, pour toujours… Cependant toute l’Europe
+l’imitait et, cette nuit-là, se donnait à la guerre.</p>
+
+<p>Il venait de rentrer à l’hôtel du Louvre quand
+Jacques arriva. Dans un accès d’égoïsme qu’il
+croyait être l’enthousiasme, Jacques couvrit son
+père de baisers. Le père les rendait. — Comme la
+guerre efface tout ! pensait Jacques. — Ah !
+qu’auprès d’un pareil chambardement, pensait
+Jacques, mon accroc est peu de chose !… Tant
+de gens allaient mourir, une vieillesse si soudaine
+rongeait chacun de ses camarades, qu’il se sentait
+purifié. Il avait raison. Il fut tué dès 1914. La
+balle entra par l’épaule, et chemina jusqu’au
+cœur, comme un ver… Pour Indiana, elle était
+saine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cependant Bella et Bellita de Fontranges, qui
+avaient reçu au printemps, sous je ne sais quel
+prétexte d’épidémie, défense d’embrasser personne,
+commençaient à trouver le temps long
+et jouaient, tant leur ressemblance était grande,
+à s’embrasser l’une l’autre en s’embrassant chacune
+dans la glace.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">CHAPITRE VI</h2>
+
+
+<p>Ma brouille avec Bella ne satisfaisait point
+Jérôme et Pierre d’Orgalesse.</p>
+
+<p>Je rencontrais souvent, dans la salle à manger
+de l’Automobile-Club, ces deux quadragénaires
+géants. Toujours assis à la même table près d’une
+fenêtre, tous deux penchés en sens inverse sur
+la place de la Concorde, ils suivaient de leurs
+regards croisés les voitures, les autobus, les piétons,
+surveillaient la Tour Eiffel, la porte des Tuileries,
+et ils en tiraient des indications précises sur ce
+qui se passait au fond des cœurs dans Paris. Tous
+deux, et aussi Gontran leur aîné, semblaient avoir
+toutes les passions. Ils faisaient courir, ils jouaient,
+ils avaient des collections de porcelaines et de
+mauvaises habitudes. En fait, ils n’avaient qu’un
+vice : la curiosité. Eux-mêmes étaient sans mystère,
+car leur passion était si vive qu’ils avaient
+accepté de passer aux yeux au monde d’abord
+pour des indiscrets, puis pour des espions, puis
+pour des névrosés. Ils n’inquiétaient plus, on leur
+pardonnait maintenant comme on pardonne aux
+perversions. Leurs amis timides les disaient psychologues.
+C’était faux, car ils ne se contentaient
+pas d’observer un être, une famille, une race,
+ils observaient, au microscope, au microphone,
+tous les Parisiens. Ils étaient les espions de Paris
+pour un dernier jugement laïque et mondain. Mais
+ils n’avaient, à part leur vice, rien de déplaisant,
+de brutal, et même de faux. Très grands, d’une
+beauté latine courante, mais dont la banalité ne
+suffisait plus à les dissimuler, ils étaient doués
+tous trois de qualités qui voisinent rarement avec
+l’indiscrétion, de tact, de générosité, et leur nez
+fort, leurs paupières fendues jusqu’à entamer la
+base du nez, leurs oreilles admirablement pourvues
+de tous les perfectionnements de la coquille et du
+labyrinthe, abritaient des sens aigus, qu’ils exerçaient
+constamment à la chasse ou aux sports. Pas
+un de leurs chevaux ou de leurs chiens qu’ils
+n’eussent d’ailleurs acheté d’un particulier, le jour
+où cet achat leur permettait de pénétrer pour la première
+fois dans une maison et dans une existence,
+ou de vérifier quel mouvement la vue de l’argent
+provoquait chez le vendeur. Leurs automobiles
+elles-mêmes n’étaient acquises que d’occasion, ou,
+neuves, à des constructeurs qu’une grande passion
+agitait. Par naissance, par souci d’éducation classique,
+ils étaient seulement préoccupés des secrets
+de cet amalgame soumis aux lois civiles mais dégagé
+des lois morales qu’on appelle le monde. La vie
+secrète d’un Chevreuse les intriguait plus que celle
+d’un Potin, celle d’un académicien plus que celle
+d’un jockey, — à moins que Potin et jockey, par
+l’amplitude ou l’élévation de leur folie, ne franchissent
+cette barrière qui sépare la tragédie de la
+comédie larmoyante. Ils étaient les Racine de notre
+époque. Ils amassaient, sans les divulguer, car ils
+bavardaient rarement si ce n’est pour amener les
+confidences, des albums de mouvements généreux,
+surhumains, trop terrestres, bas, qui sans eux se
+seraient dilués en ne laissant pas plus de trace que
+les forces de la houille bleue. Le résidu le plus palpable
+de la vie mondaine, de tant d’amours, de
+haines, d’infamies et d’abandons, de disputes de
+préséance et de querelles de plagiats, de même
+que toute la houille bleue ne sert en ce début de
+siècle qu’à alimenter une petite usine et occuper
+une famille en Oranie, servait seulement à unir
+dans leur affection les trois frères. Souvent celui qui
+voyageait aux Indes ou au Japon pour y obtenir
+quelque révélation sur Lord Curzon ou sur une
+ambassadrice à la mode recevait un télégramme
+chiffré ainsi conçu : <i>Liaison Annibal confirmée.
+Enlèvement Rachilda prochain.</i> Car ils aimaient
+plutôt prévoir un événement du cœur que le
+comprendre une fois périmé. Ce qu’ils appelaient
+le secret n’était pas en retard sur la marche de
+l’univers ; ils n’avaient rien du détective, ou du
+savant ; ils n’ouvraient pas les tombes. Mais ils
+voulaient être en avance de quelques heures ou de
+quelques matinées sur les catastrophes sentimentales
+de notre époque, sur ses couronnements
+moraux. Exercés par trente ans de recherches,
+ils savaient distinguer dans les intrigues en apparence
+les plus banales celles qui conduisaient à la
+mort. La chronique mondaine du <i>Gaulois</i> et du
+<i>Figaro</i> avec ses comptes rendus, ses enterrements
+et ses mariages, leur fournissait la plus dramatique
+de leurs lectures. Ils lisaient même l’<i>Humanité</i> pour
+sa nécrologie. Parfois, quand ils croyaient leur
+science du vieux continent à peu près à jour et
+que les drames y étaient encore en bas âge, ils
+laissaient une sentinelle unique et partaient à deux
+pour une nouvelle terre. Mais les cœurs des Argentins
+et des rajahs n’étaient pour eux qu’un alphabet,
+ceux des Américains du Nord un transparent,
+et ils revenaient avec joie en Europe, en France
+surtout, où déjà la vague d’amour et de haine avait
+pris ses volutes de l’année. L’été, ils partaient selon
+la mode pour Deauville ou pour La Baule, étendaient
+leurs trois beaux corps nus sur la plage,
+dans une fausse indifférence, qui intriguait et
+aiguillonnait les liaisons sur leur déclin ou sur
+leur orient, et, dans leur dos cette foule comprise
+et connue d’eux, devant eux ce gouffre, ils discutaient
+métaphysique, toujours d’accord sur les
+hommes et discors sur les éléments, se contredisant
+non sans humeur sur la sensation et sur la
+matière, jusqu’à l’heure où le flux montant daignait
+les prendre. Ils nageaient loin, épousant chacun
+un secret différent des vagues de fond, des sables,
+se laissant prendre quelquefois à titre personnel
+par un courant ou par une algue. Autant ils se
+trouvaient unis face aux vivants, autant chacun
+dérivait vers une nage propre ou un désir particulier
+de mort ou de survie. Du rivage, on voyait
+le faisceau fraternel, secoué par la force primitive,
+flotter à trois exemplaires, dissocié pour la première
+fois. Ils sortaient de la mer presque
+brouillés, presque distraits, comme de la mort.</p>
+
+<p>Depuis quelques mois Jérôme et Pierre étaient
+tristes. Leur aîné allait mourir. Une chute de cheval
+lui avait causé au foie une lésion maintenant sans
+remède. Humilié de mourir frappé au seul organe
+dont le nom ne puisse être pris, du moins à notre
+époque, dans un sens spirituel, non au cœur, non
+aux entrailles, mais au foie, il allait rapidement
+vers ce que Jérôme appelait l’au-delà, Pierre le
+mot-croisé, et lui le néant. Tous trois évitaient
+d’ailleurs de discuter sur ce point. Les médecins
+donnaient encore six mois à Gontran. Il mourrait
+tout au début de 1926. Il le savait. Pour distinguer
+mieux sur les humains les empreintes des passions
+et des maux, il avait tenu à faire autrefois sa médecine,
+son stage à la Salpêtrière. Il n’y a pas d’empreinte
+plus simple à déchiffrer que celle de la
+mort. Il savait d’ailleurs aussi lire dans la main.
+Il lisait dans les siennes : il allait mourir. Il y
+aurait, gravées sur sa tombe, deux dates côte à côte,
+1876-1926, séparées par un tiret. Ce tiret était sa
+vie. — Tiens, dirait-on, Gontran avait cinquante ans
+juste ! C’était faux, car il mourrait en janvier
+et il était né en décembre. La vie lui prenait
+injustement presque toute une année, elle travaillait
+avec lui, comme avec tous les autres, en gros…
+Il ne sortait plus de son appartement. Il s’irritait
+d’être nommé Gontran, nom si peu fait pour un
+mort. Il n’y avait plus chez lui ce déballage de
+caisses de tableaux, d’objets modernes qu’il
+ouvrait avec la même angoisse qu’une lettre. Plus
+de lettres de la civilisation, du siècle. Parfois il
+désirait mourir. Mourir au besoin avant la fin
+de l’année, pour embêter le sort. Puis l’idée de
+ces chiffres qui se répondraient harmonieusement
+sur le marbre, de ce demi-siècle plein, le caressait,
+et il immolait sur sa tombe, à cette belle rime
+de ses chiffres, les trois saisons perdues.</p>
+
+<p>Sa curiosité n’avait pas diminué. Des amis
+douteux avaient même dit à ses frères : — Pauvre
+Gontran, qu’il doit bien prendre cela,
+comme cela va être intéressant pour lui ! Non. Cela,
+ceci plutôt, ne l’intéressait pas… Il s’acharnait plus
+encore sur les pistes de l’année. En vain ses
+frères essayaient-ils parfois de lui donner l’idée
+d’une Europe où les adultères étaient fidèles, les
+jeunes époux sans ressentiment, les douairières
+sans folie. Gontran au contraire sentait que
+cette année 1926 allait être fertile en cheminements
+des vertus, en affleurements du vice. Il devinait
+que de belles proies qu’il avait suivies depuis
+des années allaient justement dans cette année
+fatale se déchaîner, livrer leur raison ou leur secret.
+Des joueurs, l’honnêteté même, — qu’il guettait
+depuis longtemps, — allaient tricher. Il souffrait
+de ne pas savoir quelle conclusion aurait l’affaire
+Dubardeau-Rebendart ; de ne pas savoir comment
+tournerait ma brouille avec Bella. Il s’irritait de
+la lenteur de Rebendart, de ma lenteur. Voilà
+que, du fait de cette lenteur inutile, la vie des
+moindres hommes autour de lui devenait un problème
+dont il ne connaîtrait pas plus la solution
+que celle de la lutte des anglo-saxons et des latins,
+ou de la ruine des falaises de Dieppe. Que les gens
+vivaient au ralenti cet été ! Ce qui lui restait de
+force s’usait à l’immortalité de son concierge ou du
+facteur. Que le rythme de la vie lui semblait faux,
+à cette distance de la mort ! De vraies passions
+devraient se loger entières dans des après-midi,
+tous les mouvements épars à travers une année
+dans une semaine, au plus. Quelle hypocrisie,
+au fond, que cette lenteur ! En huit jours, un
+Dubardeau sincère aurait reconquis Bella, l’aurait
+quittée… Mais, pour presser ces tortues, il aurait
+été nécessaire que toutes fussent condamnées à
+une mort prochaine, et que Gontran d’Orgalesse
+fût bien portant.</p>
+
+<p>Ses frères partageaient son impatience. Pour la
+première fois ils usaient du crédit et de la force
+mondaine que leur donnaient tant de secrets pour
+hâter la marche de telle liaison ou de telle rupture.
+Jusqu’à ce jour, ils ne s’étaient pas crus plus qualifiés
+pour intervenir dans une aventure qu’un
+jardinier pour hâter la maturité de ses légumes
+ou de ses fruits. Par amour de Gontran, ils renoncèrent
+à ce détachement. Pour Gontran mourant,
+ils firent des primeurs. Eux, qui attendaient avec
+la sérénité et l’apathie de Dieu que Chatillon-Luçay
+prît sa femme en flagrant délit, que lord
+Bastle présentât enfin à la cour sa femme américaine,
+que la vérité sur Barbette fût connue, pour
+Gontran ils avancèrent par une lettre anonyme,
+par leur action sur le prince de Galles, et par une
+forte prime, ces trois révélations. Quand ils
+entendaient dans un salon un mot d’esprit,
+une comparaison, ils la téléphonaient aussitôt
+à la maison pour être sûrs qu’elle arrivât avant
+la mort. « Frère chéri, télégraphiaient-ils, nuit
+admirable. Yvonne a comparé firmament haussé
+d’un cran à machine à écrire haussée pour majuscules… »
+Tant les métaphores neuves paraissaient
+de vraies nouvelles à Gontran ! Le jour où ils
+m’invitèrent, je sus donc qu’ils intervenaient dans
+mon amour.</p>
+
+<p>Je m’étais amusé à leur rendez-vous
+place de l’Opéra, sur le refuge central, pour
+brouiller toute piste. C’était mettre deux bassets
+au rond-point où se croisent tous les gibiers de
+la forêt. Une odeur plus commune que celle de
+leurs chasses habituelles les désorientait, un mouvement
+plus rapide que ceux de la vie mondaine
+les affolait. Autour des numéros d’autobus, les
+mains leur semblaient se tendre pour des numéros
+de flirt, de passion. Ils virent débuter, s’ébaucher
+des connaissances qui devaient fournir dans les
+huit jours aux faits-divers des suicides ou des
+entôlages, ils virent un premier baiser, ils virent
+une rupture. Pour contenter Gontran mourant,
+il eût fallu que le monde aimât, oubliât à ce rythme
+vulgaire. Ils me suivirent avec un regret, d’ailleurs
+bientôt dissipé, car ils aperçurent dans une confiserie
+des Boulevards une amie, et Jérôme
+entra sous un prétexte pour voir la qualité des
+bonbons qu’elle offrait. Le ciel était tout bleu,
+Paris tout vernissé. Je marchais à leur droite,
+pour ne pas sembler un voleur entre deux gendarmes,
+et mon côté droit tout seul baignait
+dans du soleil et dans du libre choix. Le côté
+du cœur était sous leur contrôle. Je sentais
+qu’ils me menaient vers une brouille définitive
+ou une réconciliation, et je les suivis au Jockey.</p>
+
+<p>C’était l’inauguration du nouvel hôtel du Jockey,
+une date. La perte de l’ancien Jockey avait paru
+aux Orgalesse une disparition aussi terrible que
+celle de la bibliothèque de Louvain. Les cercles,
+les restaurants célèbres étaient pour eux des lieux
+chargés d’histoire, étaient les coulisses du vrai
+théâtre, les points les plus sensibles de Paris, mais
+aussi les plus tranquilles et ceux où, dans un noble
+et pacifique automatisme, dans une chaleur surveillée
+au thermomètre par les maîtres d’hôtel
+comme la plus favorable à la race humaine, les
+passions, les haines, les indifférences s’entretenaient
+et se transmettaient. C’étaient leurs cathédrales.
+Que le Jockey eût quitté la rue Auber, que
+l’aristocratie française en veine d’amour ou de
+jeux n’eût plus, pour venir au Jockey, à passer
+devant le coiffeur du rez-de-chaussée à boutique
+régence, à traverser par le Grand Hôtel quand il
+commençait à pleuvoir, à se heurter à des Américains
+du Sud dans toute la rue, et uniquement aux
+Soubise et aux Gramont à partir de l’escalier, tout
+cela leur semblait inconcevable et troublait leur
+sens même de l’orientation. Que les propriétaires
+de courses d’obstacles n’eussent plus à prendre
+une ou deux fois par jour l’ascenseur pomponné,
+que disparût sur tant de chefs de famille illustres
+ou milliardaires l’odeur de ce savon de lavabo
+immuable depuis cinquante ans, ils en étaient
+amoindris, comme si les bases de leur art ou les
+bases des passions dans Paris en étaient ruinées.
+Aussi se hâtaient-ils vers le nouvel hôtel, anxieux
+de voir quelle rose des vents, quel carrefour des
+cœurs le nouveau Jockey allait signifier désormais.</p>
+
+<p>Passés de la peluche au plâtre frais, les vieux
+larbins s’accordaient des éternuements, déploraient,
+quand leurs yeux s’égaraient sur les fenêtres,
+cette disparition des chambres du Grand
+Hôtel où s’apercevaient tant de scènes distrayantes,
+s’énervaient de ces apparitions de moineaux, de
+merles, maudissaient les cris d’enfants qui leur parvenaient
+du jardin au lieu de la rumeur bien adulte
+de la rue Auber, et se précipitaient vers les pardessus
+râpés de l’aristocratie française comme vers
+la fidélité. C’était tout ce qu’ils avaient pu sauver
+des faux cuirs de Cordoue, du velours, de la panne,
+et des cordons terminés par des glands à franges.
+Rien n’était au point pour eux. Les glaces, au
+lieu d’apporter l’obscurité, scintillaient. Au lieu
+d’apercevoir dans les glaces un reflet de famille,
+on s’apercevait dans tous ses détails, et répercuté
+personnellement de miroir en miroir. Si un membre
+commandait des toasts, il n’y avait plus à téléphoner
+à la concierge qui les grillait dans l’arrière-boutique
+du coiffeur. Si un membre s’arrachait un
+bouton de culotte ou se déchirait, il n’y avait plus
+pour le recoudre la gouvernante du vieux médecin
+du quatrième. Évanouies, ces secondes entières passées
+entre deux portes-soufflets avec des plats
+odorants. On ne savait même plus les spécialités
+du Jockey, qui étaient avant le déménagement les
+épinards et la compote de pruneaux. Au lieu
+d’arriver dans leurs habitudes les plus invétérées,
+tous ces messieurs avaient l’air d’arriver à l’hôtel.</p>
+
+<p>Jérôme et Pierre d’Orgalesse buvaient des yeux
+ce que ce spectacle avait de vierge. Sur ces murs
+vides encore en secrets, en pathétique, en souvenirs,
+ils posaient déjà, premier apprêt, le futur
+souvenir de ce déjeuner inaugural avec l’ami de
+Bella Rebendart, et de leur frère malade. Cette
+suppression des divans ronds au centre des salons,
+qui permettaient jadis à cinq ducs de se parler
+sans se voir, seule survivance des tables rondes
+des forêts, cette disparition des andouillers dans
+l’escalier, qui mettait un terme aux débauches
+d’esprit que se livrait à leur vue la haute agriculture
+française, leur paraissaient des changements
+d’habitudes morales. Ce quart d’heure de
+retard pour le déjeuner inaugurait un nouvel
+horaire des sentiments. Seuls le <span lang="en" xml:lang="en">Punch</span> et les
+<span lang="en" xml:lang="en">London Illustrated</span> reliaient l’ancien club et le
+nouveau dans l’esprit du personnel et des maîtres.
+On se les arrachait comme une preuve d’identité.
+L’Angleterre a vraiment du bon. Mais la vieille
+odeur de pipe et de dent cariée chère aux ambassadeurs
+retour d’Orient, ou au banquier qui venait
+de quitter le boudoir de sa danseuse, était remplacée
+par un parfum réclame. C’était la première
+odeur de cet être multiple, Jérôme et Pierre l’aspirèrent
+avec délices. Ils m’accablaient de mots
+aimables. Ils me présentaient à tous. Je sentais
+qu’ils m’avaient apporté là, m’emmurant dans
+les présentations, comme on emmure un chat ou
+une pièce d’or dans la première pièce d’un édifice.
+Soudain ils se turent, regardèrent un groupe qui
+entrait, se firent signe, c’était le premier croisement
+de gibier, c’était Bella et Rebendart.</p>
+
+<p>La seule table vide était près de la nôtre. Bella
+eut une hésitation dans sa marche ; je sentais
+qu’elle se demandait si elle aurait le courage de
+se placer face à moi, pour m’éviter la vue de son
+beau-père. Mais Rebendart déjà s’installait, et je
+la voyais de dos. Elle était ployée, elle m’offrait
+le fermoir de son collier, le laçage de sa robe, le
+nœud de ses cheveux, les boutons de sa tunique,
+car elle aimait être boutonnée par derrière, jamais
+par devant ou par côté. Elle sentait mes regards
+sur elle, elle sentait que tous ses sentiments,
+toute sa résistance avaient leur fermoir derrière
+elle, j’avais sous les yeux tout ce qui pouvait la
+rendre nue et défaillante. Rien de plus lourd que
+le chagrin sur des épaules de femme ; cet affaissement
+de champion qui lève cent vingt kilos,
+l’idée de ma présence le provoquait sur Bella.
+Ah ! comme le record en poids de la mélancolie
+était battu ! Ah ! que les épinards renommés
+furent les bienvenus ! Elle se laissa aller dès qu’ils
+furent servis, elle se courba sur eux comme sur
+une prairie. Par devant elle bavardait, elle riait,
+mais ses épaules et ses reins succombaient. Parfois
+d’une main qui semblait venir d’une amie, elle
+tâtait le fermoir du collier, le premier bouton de
+la blouse, le peigne. Puis la main, sentant mon
+regard, disparaissait. On eût dit une main de
+voleuse, mais elle partait toujours vide. Que la
+peine est belle sur un être beau ! Bella était plus
+forte, plus épanouie que lorsqu’elle m’avait quitté.
+Notre rupture lui avait valu ce que cause aux
+autres femmes un enfant. Le souci avait arrondi
+ses épaules, donné à son dos ce beau volume,
+gonflé un peu ses bras, chassé les muscles de son
+cou, la renfermant toute dans une gaîne. Jamais
+plus je n’étreindrais ce corps léger et remuant, il
+était cousu dans une peau plus charnue et veloutée.
+Je ne pourrais plus que le sentir se débattre au
+sein de cette autre femme, qui le retenait par une
+couture sans marque, que la main surgissant à
+nouveau semblait chercher. Elle était à peu près
+immobile. Elle savait que si elle s’inclinait d’un
+côté ou de l’autre, elle me dévoilait la tête de
+Rebendart. Je comprenais le martyre de tous ces
+héros de la Bible ou de l’antiquité qui n’ont pu
+se retourner vers l’humain, leur seul souci, qu’ils
+abandonnaient ou qu’ils ramenaient de la mort.
+Penchée comme une proue, comme ma proue,
+Bella tout ce repas fendit le fleuve de mes maux,
+cependant que Rebendart, nouvelle sirène, tentait
+de l’attirer dans la jurisprudence et l’histoire par de
+fines attaques contre Tacite. Les frères d’Orgalesse
+jouissaient de ce supplice. Le Jockey n’était plus
+un dolmen sans victime. L’un d’eux se leva, sous
+un prétexte, pour téléphoner à Gontran qu’ils
+nous avaient pris, Bella et moi, dans le filet tout
+neuf tissé par les maîtres d’hôtel qui passaient de
+notre table à la sienne, dans une promiscuité pour
+elle douloureuse, la moutarde, le sel, ou même le
+pain. Rebendart mangeait mon reste de pruneaux.
+On prit à Bella les fruits pour nous les apporter.
+Il me vint de Bella ce que les amoureux s’offraient
+jadis, des gâteaux, des pommes. Dès que
+l’une des tables réclamait un objet, l’autre table le
+lui fournissait. Elle accepta du café. Jamais,
+je crois, elle n’en avait pris. J’en demandai aussi à
+voix très haute. Je la vis tressaillir. Elle savait qu’il
+m’était interdit, nuisible. Je venais de porter la
+main sur un de ses plus sensibles fermoirs. Nous
+sortions des aliments pour entrer dans le domaine
+des filtres. Ce café à la fin du repas, qui pour elle
+était un des derniers bonds vers la liberté, vers
+l’indifférence, pour moi un léger, si léger sacrifice
+de ma vie, nous éleva une minute au-dessus de ce
+réfectoire, avec des sens aigus. On nous servit en
+même temps. Je m’arrangeai pour porter ma tasse
+en même temps qu’elle à mes lèvres, à chaque bruit
+de sa cuiller la mienne répondait. Quand elle reposa
+sa tasse vide, elle entendit la mienne se poser à la
+même exacte seconde sur la table. Ce café appliqua
+exactement pendant un instant nos deux existences
+l’une contre l’autre, nous força à un même
+geste. Elle ne pouvait pas ne pas penser à l’amour.
+J’en demandai tout haut une seconde tasse. Je
+le réclamai plus chaud et plus noir. Elle courba
+la tête, s’affaissa plus encore, si bien que j’aperçus
+au-dessus de sa toque le front de Rebendart.
+Contrainte par surprise à me retrouver dans le
+jeu du café, elle refusa de me suivre jusqu’à ce
+second palier de notre entente secrète. Le premier
+maître d’hôtel et le majordome étaient
+accourus eux-mêmes, honteux de mes reproches,
+pour voir si cette fois mon café serait assez fort.
+Des tables voisines s’intéressaient à ma cafetière.
+Le prince de Clermont prenait le majordome à
+partie et l’invitait à profiter du déménagement
+pour servir enfin autre chose que du gland
+grillé. Devant ces préparatifs, je plaisantais,
+j’affectais de rire, comme celui auquel on prépare
+le trapèze volant ou le chlorure d’éthyl, puis,
+je bus, sous l’œil anxieux de dix vieillards qui
+auraient constitué sous Louis XV le conseil
+de régence, la mixture qui allait accélérer la lutte
+de mon sang contre mon cœur trop faible. Elle
+avait goût de bouchon. C’était le premier café de
+ma vie qui eût goût de bouchon. Je l’avalai d’un
+trait et, bonheur, en portant à nouveau mes
+regards sur la table de Bella, je vis que Rebendart,
+puissance du filtre, avait disparu.</p>
+
+<p>Rebendart était parti de mauvaise humeur pour
+la Chambre, où il avait appris qu’on l’interpellait
+sur le monopole des allumettes. Ce n’est pas qu’il
+détestât être interpellé, mais l’interpellateur était
+un jeune radical-socialiste qui n’avait pu trouver
+de fauteuil dans les travées de gauche et qui l’attaquait
+de la droite. Bien que ses opinions se fussent
+quelque peu modifiées au cours de sa carrière,
+Rebendart détestait avoir à proférer vers la droite
+des opinions de gauche, et réciproquement.
+Depuis quinze jours ce Pujolet l’obligeait, par
+ses questions constantes sur les chemins de fer
+de l’État, sur un préfet royaliste, sur les agissements
+des congrégations, à se tourner vers ses
+collègues de l’institut ou du Jockey pour proclamer
+sa libre-pensée et son amour de la république.
+Il voyait toutes ces faces où le reproche
+muet éclatait d’autant plus qu’elles n’étaient
+assombries par aucune barbe noire et aucun
+cheveu, se détourner avec gêne de ses regards.
+Tandis que Pujolet, plus excité encore de tremper
+dans ce bain de réaction, se démenait et poussait
+Rebendart aux derniers aveux de républicain,
+toute la droite se désintéressait du spectacle,
+désapprouvant cette parade forcée et se taisait.
+Pujolet insistait, désirant savoir de Rebendart
+s’il était résolu à faire observer l’interdiction des
+processions. Il fallait s’y engager face à Barrès,
+à Denys Cochin. C’était vraiment de mauvais
+goût. Il semblait à Rebendart que l’acoustique de
+la Chambre, c’est-à-dire celle de son cœur même,
+avait changé. Il ne reconnaissait plus le clavier de
+cette machine à parler, si semblable dans sa forme
+à une machine à écrire. Ah ! de quel demi-tour
+soulagé il se rejetait vers l’extrême-gauche, si
+par chance un communiste intervenait dans le
+débat, puis avec le même élan vers la droite, si un
+incident de séance ramenait à l’éloge de notre
+armée, et éprouvait ainsi, mais successivement,
+toutes les joies de sa double franchise. Moi, je
+bénissais Pujolet, grâce auquel ce soir Bella était
+maintenant seule au milieu du Jockey, à quatre
+pas que rien ne pouvait combler, mais cependant
+incertaine dans sa fuite immobile, car ses bagues,
+ses boîtes d’or, ses agrafes, toutes ses miettes
+habituelles étaient encore éparses autour de sa
+soucoupe.</p>
+
+<p>Il faisait un grand soleil. Il était deux heures
+tout juste, car nous étions au jour le plus long de
+l’année. Le vent s’était calmé. Le beau temps
+gagnait dans le club jusqu’à l’eau des carafes et de la
+piscine. Le mois se terminait. C’était la fin d’un
+chapitre dans l’histoire du vent, de la pluie ou des
+nuages, mais chacun croyait qu’il s’agissait d’un
+repos dans son existence et freinait ses pensées.
+Seuls mes deux hôtes n’oubliaient pas leur frère
+mourant et entendaient ne pas revenir à lui sans
+nouvelles. S’ils n’avaient pas été là, Bella serait
+sans doute partie de son côté, moi du mien, mais
+les deux frères d’Orgalesse, devant ce joint entre
+nos destinées, se précipitèrent pour la soudure.
+Ils allèrent saluer Bella, lui rappelèrent qu’elle
+avait promis de les accompagner aux Jeux Olympiques
+et, avant qu’elle eût pu savoir si je venais,
+nous étions dans le taxi.</p>
+
+<p>La voiture était petite et nous étions empilés.
+Assis sur le strapontin vis-à-vis de Bella, car les
+Orgalesse avaient tenu à nous mettre aussitôt face à
+face, le moindre mouvement des quatre grandes
+jambes fraternelles me repoussait sur mon amie,
+et, quand ils le jugeaient bon, nos voisins accentuaient
+par une pression physique la pression morale
+déjà si forte qui régnait dans l’auto. Bella, ne
+sachant si j’étais leur complice, gardait pur le
+haut de son corps, sa conscience, sa vie, et ne
+m’abandonnait que des jambes insensibles. Son
+menton était haussé d’un centimètre, ses prunelles
+élevées dans son œil, ses narines tendues, elle
+était au point le plus haut de dignité qu’ait jamais
+atteint une camarade de taxi. Dans l’étau de mes
+genoux prise plus subitement qu’au piège à loup,
+ne pouvant changer de conversation, elle avait
+changé de silence, et entre les quelques paroles
+que les Orgalesse lui arrachaient, je sentais un
+mutisme de martyre. Eux contenaient à peine
+leur joie de posséder dans cette chambre étroite
+une passion si dense et si peu frelatée. Jamais ils
+n’avaient encore réussi à accoler aussi étroitement
+et aussi près d’eux des amants brouillés et les deux
+descendants de familles ennemies. C’était pour
+eux Rodrigue et Chimène, Roméo et Juliette,
+liés par les jambes, et promenés dans ce territoire
+magnétique bordé par la Grande Ceinture où
+tout le pathétique que l’air trop lourd de Paris
+comprime sur vous-même pétille et flamboie dès
+que l’oxygène de Nanterre ou de Saint-Denis l’a
+touché. C’était à dessein et par raffinement que
+les Orgalesse nous menaient aux Jeux Olympiques.
+Ils savaient que tous les remèdes, tous les dénouements
+aux crises sentimentales nées dans Paris,
+de même qu’il faut chercher parfois les foyers en
+dehors de l’ellipse, c’était à Chantilly, à Orsay
+qu’on risquait de mieux les trouver. Nous faisions
+en ce moment sous leur commandement une de
+ces sorties désespérées vers Champigny si chères
+aux cœurs parisiens assiégés, et ils bondirent de
+volupté quand nous fîmes lever le corbeau le
+plus rapproché de Paris.</p>
+
+<p>Bella se taisait. Je sentais son corps pris dans
+le mien comme s’il venait d’en naître, et aussi
+distinct et ennemi que l’est déjà du corps de
+sa mère le corps du nouveau-né. Son sang suivait
+une tout autre carrière que mon sang. Elle
+se taisait d’ailleurs dans ses joies comme dans son
+indifférence. La parole était pour Bella un téléphone
+auquel elle ne recourait que forcée. Ses
+monologues étaient des hochements de tête, ses
+dialogues de la langueur. Des cris, des soupirs,
+des onomatopées, le langage mondain de Bella
+était le même que le langage de ses étreintes. Ce
+n’était pas que la vie physique eût quelque privilège
+en Bella. Au contraire. La parole était pour
+elle trop brutale. Ce bruit de la pensée, obtenu
+à force de trucs dont chacun en éliminait ou la
+vérité ou la chaleur ou le vertige, elle le négligeait.
+Elle ne se plaçait jamais vis-à-vis de nous comme
+le font les autres, de façon à nous entendre, de
+façon à voir notre bouche. Elle avait des positions
+d’objet, des attitudes d’être sans oreilles, toute
+une vie inhumaine qui l’unissait à vous par d’autres
+liens que les sens reconnus ou légitimes. Il fallait
+la rejoindre dans la contemplation, la conscience,
+dans une tiédeur d’âme inestimablement éloignée
+de la température et du siècle courants. Je me
+demandais en effet pourquoi elle eût parlé,
+pourquoi elle eût rapproché, en parlant, de la
+réalité, cette bouche, ces dents aussi lointaines
+dans mon imagination que des yeux, des regards.
+J’avais parfois l’impression que seuls ses sens
+n’étaient pas sensibles. Pour la première fois je
+trouvais une âme féminine d’un maniement original.
+J’avais, à nouveau, sur les qualités des
+femmes, sur la forme de l’âme des femmes cette
+même incertitude que j’avais au lycée sur leur
+forme corporelle. Bella me redonnait l’ignorance,
+la jeunesse. Je l’aimais avec des aptitudes de jeune
+homme, avec du dévouement pour son corps, de
+la sensualité pour sa pensée. J’ignorais tout des
+raisons qu’elle avait eues de me quitter, mais
+j’acceptai de débattre silencieusement avec elle,
+dans cette dernière rencontre, premier match du
+spectacle olympique, le drame qui nous séparait.
+Elle, je la sentais pleine de haine, dans les yeux,
+un regard homicide. C’est ce moment que le
+chauffeur choisit pour écraser un basset. Quelle
+peine, au moment où l’on tuerait volontiers des
+hommes, de voir soudain couler le sang d’un
+chien !</p>
+
+<p>C’était un chien peu fait pour intéresser les
+Orgalesse, un chien de campagne, sans race, sans
+collier, sans pièce d’identité qui puisse le rattacher
+de près ou de loin à une intrigue mondaine, un
+chien d’instituteur certainement non adultère,
+d’agent-voyer non joueur. Bella était descendue,
+malgré nos compagnons qui n’admettaient pas le
+pathétique animal. Cette délégation de souffrance
+humaine donnée aux singes, aux chiens, les impressionnait
+sans bénéfice. La souffrance, dès
+qu’elle n’était plus le bien personnel d’un humain,
+ne les intéressait pas plus que l’électricité, la
+vapeur et le mouvement des volcans. Ce passage
+chez l’animal du néant de la pensée au néant de
+la vie, par la mort, par cette opération qu’ils considéraient
+comme divine, les froissait. De plus
+ils détestaient les chiens à cause des puces, et ils
+essayaient d’effrayer Bella.</p>
+
+<p>— Laissez-le, chère amie, il a tout l’air d’être
+enragé. D’ailleurs il n’a rien.</p>
+
+<p>Bella caressait le chien. Il était sur le flanc.
+Le sort lui avait appris à faire le mort et à donner
+la patte à la façon des dresseurs, en lui écrasant
+les côtes et le tibia. Nos mouchoirs servirent à son
+premier pansement. La patte aux initiales des
+Rebendart, le corps aux initiales de Dubardeau,
+il sembla se calmer. Mais il fallait un vétérinaire.
+C’était la première fois que les Orgalesse avaient
+à s’occuper d’un vétérinaire. Leur mauvaise
+humeur s’accrut. Des tondeurs, des hongreurs,
+ils n’avaient rien à apprendre. Mais il est difficile
+de réparer un basset avec une masseuse et
+un pédicure chinois. Une idée leur vint :</p>
+
+<p>— Dites-nous, Philippe. Le nouveau pavillon
+de votre oncle est à cinq minutes. Charles Dubardeau
+doit y être. C’est bien lui qui a greffé à un
+lévrier noir une patte de setter blanc ?</p>
+
+<p>L’oncle Charles y était.</p>
+
+<p>— En route, le chien meurt !</p>
+
+<p>Délirants d’introduire Bella chez les Dubardeau,
+ils découvrirent même dans une poche un
+vieux morceau de sucre que le chien lécha, puis
+refusa tristement, la gueule amère, se demandant
+pourquoi les hommes s’amusent à offrir aux
+chiens blessés des morceaux de sel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bella était toute pâle. Rebendart, pendant le
+déjeuner, lui avait confié que les Dubardeau organisaient
+cet après-midi quelque complot dans
+leur nouveau domaine de Marly. Il savait de
+source sûre que le maréchal Bauer, Emmanuel
+Moïse, et le directeur du plus grand journal du
+soir devaient s’y retrouver vers quatre heures.
+Complot étrange, auquel osaient participer l’ambassadeur
+d’Espagne, Antoine, le directeur de
+l’Odéon, et Blavène, revenu de la veille, rappelé
+de Jersey par l’amnistie après cinq ans d’exil que
+lui avait valu sa condamnation en Haute-Cour.
+Bella tenta de s’échapper, de confier le chien aux
+Orgalesse. Ils se méfiaient, descendirent les premiers,
+prirent les devants. Elle dut les suivre,
+fermant à demi les yeux, tirée comme une aveugle
+par ce basset meurtri dans la maison des adversaires.</p>
+
+<p>Il lui sembla, dès que le pavillon fut en vue,
+que mes oncles avaient adopté un costume bien
+particulier de conspirateurs. Ils portaient ces sarraux
+de toile qu’on achète pour dix francs rue de
+l’École-de-Médecine, ces combinaisons pour les
+rendez-vous avec l’anatomie ou le calcul logarithmique,
+mais salis de plâtras et de suie. Le
+maréchal Bauer et Antoine, en salopette, qui
+venaient d’enfoncer les vasistas du grenier avec
+les plus grands efforts qu’ait jamais faits Antoine,
+habitué aux maisons de toile, aux fenêtres de
+carton, se détachaient sur la mansarde en guetteurs.
+C’est que le complot en effet avait une réalité,
+plus de réalité certes que ne le croyait Rebendart.
+L’entrepreneur qui devait réparer le pavillon
+inhabitable avait fait faux-bond, à cause de grèves,
+et décidée à s’installer dès le premier jour de l’été,
+ma famille, sous cette nécessité des premiers
+âges, s’était décomposée naturellement, comme
+celle de Noé au sortir de l’arche, en équipes de
+plâtriers, de menuisiers et de badigeonneurs.
+La première nuit avait été pluvieuse, les plafonds
+étaient crevés. Il n’était pas un de mes oncles
+qui n’eût reçu des gouttes dans sa couche, et
+recouru pour s’en protéger, selon ses préférences
+historiques, à la tente, la hutte, la voûte, ou au
+parapluie cloué à même le bois de lit. Ils avaient
+décidé au réveil un appel aux amis, aux amis les
+plus forts, à ceux des amis qui peuvent marcher
+sur le rebord des toits, plier des barres de fer,
+porter des soliveaux, et, si la police de Rebendart
+avait été perspicace, elle aurait dû mal augurer
+d’une conspiration qui ne réunissait que des
+géants comme Bauer ou des haltérophiles réputés
+comme l’ambassadeur d’Espagne. Il ne manquait
+à l’appel que l’oncle Jules, qui, dans une furie
+inverse, s’acharnait depuis six semaines à décomposer
+l’ion. Il pensait réussir aujourd’hui. Chaque
+fois que la grille grinçait, les conspirateurs
+croyaient que c’était lui, que c’était fait, et qu’ils
+construisaient de cette heure sur un monde à
+atomes soudain dédoublés. Le vent soufflait.
+Une tempête était à craindre pour la nuit, et dans
+cette dernière heure du printemps, embauchant
+par pneu ou téléphone la politique, l’art dramatique,
+la stratégie, les Dubardeau consolidaient
+avec leur aide charpentes et volets. Antoine
+prenait parfois du champ, s’écartait de la maison,
+la jugeait comme on juge les décors, avertissait
+dès qu’il voyait un peu du jour filtrer à travers les
+planches ou les murs, et tous alors s’empressaient,
+comme des castors, comme pour un barrage.
+C’était un jour électrique et sauvage, qui semblait
+envoyé à mes oncles par exception, par les pylônes
+de fer de Sainte-Assise, un dernier jour de printemps
+primitif reconstitué, avec des couleurs
+nettes dont les premiers hommes devaient mal
+distinguer leurs sentiments, un bleu rebelle, un
+chrome sincère, un rouge fourbe. Dans leur tenue
+de laboratoire, armés de scie, de vilebrequins, ils
+avaient vraiment l’air de se livrer à quelque
+gigantesque expérience. C’en était une. C’était
+celle qui donne aux hommes, quand elle réussit,
+une maison.</p>
+
+<p>C’est ainsi que Bella surprit ces modèles d’ambition,
+d’égoïsme et de négation, conspirant à
+l’extérieur contre le vent, la pluie, cependant
+qu’à l’intérieur le complot contre les cloisons du
+salon se dévoilait. Seul Blavène avait gardé ses
+vêtements, son costume acheté tout fait à Jersey,
+l’après-midi où l’agence Reuter lui avait appris
+son amnistie, et où, dans son vertige, il n’arrivait
+pas à entrer dans le bon magasin, prenant le photographe
+pour le tailleur, la boulangerie pour la
+chemiserie, se heurtant à toutes ces vitres, de la
+tête aussi, comme un oiseau qui aperçoit sa liberté.
+Mes oncles l’avaient invité, malgré sa maigreur,
+sa faiblesse, désirant l’unir dès le premier jour,
+dans cette collaboration toute manuelle, sans
+l’obliger à passer par des intermédiaires, à nos
+gloires et à nos héros. Par respect aussi pour ce
+costume neuf, mes oncles lui épargnaient les
+lourdes tâches. Ils l’avaient d’abord chargé d’effacer
+du parc et du pavillon les traces laissées par
+les précédents locataires. La mission lui avait
+paru pénible, car le pavillon servait d’orphelinat
+à la Ville de Paris. Blavène n’effaçait qu’avec
+regret ces empreintes puériles ; il s’en voulait de
+trouver dans les fourrés, au lieu de nids, des cachettes
+d’enfants où restaient l’escabeau et le plumier,
+leur seule famille sensible. Il ne pouvait
+s’empêcher de lire les manuels qui traînaient
+desquels un philanthrope anonyme avait extirpé
+toutes allusions aux pères, aux mères, au père de
+Bayard, à la mère de saint Louis, et où toutes
+les actions illustres semblaient avoir pour auteur
+des enfants trouvés ou naturels. Il était préparé,
+rentrant en France après quatre ans d’exil, à
+trouver une patrie de faible natalité, voire un
+pays d’adultes, mais non certes un pays d’orphelins.
+Aussi, en dépit de ses hôtes, qui le traitaient
+en convalescent, ou, par délicatesse afin de marquer
+leur confiance, qui le dirigeaient sur les
+besognes aristocratiques du chantier, le nettoyage
+des trumeaux ou la peinture des rechampis, il
+n’était pas à l’aise. Sortir d’exil, presque de prison,
+et passer du bleu de roi ou du carmin sur les
+angles d’un salon Louis XV, cela lui déplaisait.
+Ce n’était pas des traces ainsi colorées qu’il avait
+à laisser aujourd’hui sur la France. Il ne sentait
+plus ces belles couleurs en soi. On ne s’amuse
+pas non plus à farder soi-même la femme qui
+nous a trompé la veille. Il laissa errer ses regards
+sur ce paysage au terme duquel son regard ne se
+heurtait plus enfin à l’océan mais aux nuages,
+sur l’Ile-de-France, île dans le ciel. Il essaya
+ensuite de nettoyer les cuivres au Miror, les glaces
+à l’Ozor, mais ce travail qui aboutissait seulement
+à donner de lui un reflet plus net, à rappeler
+peu à peu d’exil son reflet, il ne put le supporter
+davantage, et laissant ses pots de ripolin, de mélusande,
+comme des pots de fard quand on songe
+au bain, il quitta son veston et s’attaqua aux
+fardeaux. Il ne fit plus que porter des poutres,
+il souleva la margelle du puits. De même que ce
+matin, chez lui, il n’avait employé que le gros
+langage, et n’avait pas eu d’esprit ni de pointes,
+et avait repris la langue familiale par ses expressions
+quotidiennes, il profitait de l’occasion fournie
+par mes oncles pour saisir la terre française
+par ce qu’elle avait de plus pesant et de plus
+matériel. C’est le mot pain, le mot vin, le mot
+bonne nuit, qu’il avait prononcés avec le plus
+de joie en revenant en France. Il se sentait purifié
+à toucher les moellons même, le bois même,
+le cœur des carrières et des forêts. Si bien que
+mes oncles, le comprenant, n’hésitaient plus à
+lui faire monter le mortier sur ses épaules. Nous
+l’entendîmes rire sur l’échelle. Il retrouva enfin
+le rire dans ces travaux forcés de bonheur, ce
+bagne d’amitié, goujat de son pays…</p>
+
+<p>Tant était grande l’occupation des invités et
+des hôtes qu’aucun ne vous avait vu venir. Des
+clous dans les lèvres, les mains noircies, mon
+père m’accueillit en me touchant de l’épaule.
+Ce coup qu’ont les charpentiers pour rentrer les
+pointes à l’intérieur de la bouche, il n’avait pu
+encore l’attraper. Il essaya de m’embrasser, il
+effleura ma joue, baiser martien, avec ces tiges de
+fer. Le chien s’était calmé. Bella contemplait avec
+surprise mes oncles au travail. L’imagination,
+l’inspiration éclairaient sur ces échelles et ces toits
+leur visage de la même lueur que dans leur laboratoire.
+Il n’y avait en plus que la sueur, qui
+marque les opérations purement humaines. Ils
+avaient découvert au cours de la journée de nouvelles
+façons d’enfoncer les vis, de comprendre
+les espagnolettes, de vider les réservoirs. Tout
+un flot d’invention géniale avait passé aujourd’hui
+sur les petits métiers et les habitudes d’artisans.
+Quatre paires d’yeux créateurs avaient regardé
+les marteaux, les pincettes, la colle à pâte. Maintenant,
+au milieu de l’orage qui éclatait, l’oncle
+Charles, malgré un éclair et malgré l’ambassadeur
+d’Espagne qui n’aimait pas les imprudences, et
+disait avoir vu un haltérophile foudroyé en levant
+ses haltères, hissait comme premier pavillon,
+pavillon peut-être de la famille, le premier paratonnerre
+de Franklin.</p>
+
+<p>Nous étions d’ailleurs à peine dans le salon,
+autour du chien, que mes oncles opéraient et
+soignaient, à défaut d’autre matériel, avec des
+équerres, des cordages, un sécateur, avec les
+instruments qui servent à opérer et à soigner les
+maisons, que la foudre, dédaignant le paratonnerre
+de l’Américain, dédaignant les Dubardeau, dédaignant
+la science, tomba sur un petit if de la
+cour et l’abattit. Ce fut du travail pour Blavène
+qui le rentra sur son dos dans le bûcher. La
+pluie tombait. L’arbre était lourd. Mais il aurait,
+aujourd’hui, de joie, porté de vrais morts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Bella toute songeuse, télégraphièrent les
+Orgalesse à Gontran pendant notre dîner de
+retour à Versailles… Elle et Philippe reprennent
+du café.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">CHAPITRE VII</h2>
+
+
+<p>Le mois d’août était torride. Mais Rebendart
+avait enjoint de fermer le jet d’eau du jardin.
+Il profitait de l’absence des Chambres pour préparer
+la mise en accusation de ma famille, et ce
+murmure le gênait dans son travail. Les merles,
+punis avec les Dubardeau, attendaient en vain
+tout le jour leur gargarisme et leur bain. Vers
+neuf heures, les soirs où Rebendart sortait, le chef
+des huissiers se glissait dans l’ombre, tournait
+le robinet, le laissait ouvert une heure, puis rentrait
+à sa loge avec la conscience d’avoir décongestionné
+la terre entière et la mine un peu coupable
+de ce père en prison qui buvait, pour le
+soulager, au sein de sa fille. Rebendart, au centre
+de la justice, était parvenu sans peine à trouver la
+sanction exacte à chacun des gestes de mes oncles
+et de mon père. Le geste de l’oncle Jules fécondant
+un continent par un système bancaire trop
+altruiste relevait de la correctionnelle. Le geste
+de l’oncle Émile créant une Internationale de
+radio-téléphonie relevait du Tribunal de commerce.
+Celui de mon père, refusant la brouille
+avec l’Angleterre et l’Amérique, valait la Haute
+Cour. Les Grecs eussent avantageusement chargé
+Rebendart de trouver la juridiction compétente
+pour ceux de leurs héros mythiques ou réels
+qui ont poussé trop loin la sagesse ou l’initiative,
+et qui en furent insuffisamment punis, le
+tribunal des douze pour Icare et la relégation pour
+Aristide. Avec plus de perfidie encore, sachant
+que les Français contestent les arrêts de leurs
+cours de justice, mais estiment irrévocables les
+verdicts pris par des jurys sans juges, il intriguait
+pour évoquer les affaires Dubardeau devant des
+conseils de discipline ou des assises… C’était à la
+veille des élections. Il se trouvait par chance au
+seul moment où les partis au pouvoir, au lieu
+d’imposer leur volonté au Gouvernement, dépendent
+de la sienne. L’opinion du Parlement
+était vis-à-vis de Rebendart dans un état de
+moindre résistance, et avec des gestes de médecin
+mais une voix d’hypnotiseur, il dictait aux travées
+sommeillantes la conduite qu’elles auraient à
+tenir après leur réveil définitif. Au seul nom de
+Dubardeau, chaque député tressaillait, encore
+incertain de la réaction que ces trois syllabes lui
+dictaient, mais sentant déjà qu’elle ne dépendait
+plus de lui et qu’elle serait finalement commandée
+par Rebendart. Ses agents avaient eu soin également
+d’accoupler notre nom à certains noms
+décriés, l’affaire Émile Dubardeau allait succéder
+à l’affaire Landru, l’affaire Jules Dubardeau se
+plaçait entre le jugement de deux traîtres. Il faut
+plusieurs siècles pour se remettre aux yeux du
+public d’avoir été exposé entre deux larrons. Ni le
+Parlement ni le monde ne protestaient. Ce qu’il
+y avait en France d’hommes indépendants était
+à Contrexéville, de femmes dévouées et audacieuses,
+à Luxeuil. En deux mois, notre nom
+pâlit suffisamment pour que Rebendart osât
+annoncer l’arrestation prochaine de l’oncle Jules.</p>
+
+<p>Nous étions restés cet été-là près de Paris, sur
+la hauteur près de Saint-Germain, car nous
+savions que Rebendart eût répandu le bruit,
+si l’un de nous avait voyagé à l’étranger, que nous
+voulions passer la frontière. Je montais dîner
+chaque soir dans ma famille, porteur chaque soir
+d’une mauvaise nouvelle, facteur aussi des journaux
+et des lettres. Nous habitions presque au
+faîte de la colline où s’élève l’aqueduc de Versailles,
+et devant l’aqueduc de Marly. Nous dominions
+Paris. Les jours étaient longs et le soleil
+était loin d’être couché quand j’arrivais. Mes
+oncles et mon père, de même qu’ils niaient la
+maladie, ne voulaient pas non plus admettre la
+chaleur. Sur ce mamelon dont l’unique fraîcheur
+était la vue des deux aqueducs, par des chaussées
+montagneuses et sans ombre, au macadam rongé
+par tous les scorbuts, laissant à tour de rôle sur
+une borne la redingote qui était, avec l’habit
+vert, l’uniforme de ma famille, ils s’étaient mis
+en tête d’apprendre à monter à bicyclette.
+Ils n’en avaient eu jusqu’à ce jour ni le temps ni
+l’occasion. Je retrouvais ces quinquagénaires avec
+toutes les marques qui dénoncent sur un enfant
+laissé seul la désobéissance et la dissipation, une
+bosse au front du physicien, une déchirure à la
+culotte de l’ancien ministre. On s’apercevait au
+cours du dîner qu’il y avait un coccyx plus sensible,
+un pouce tourné. Ils portaient ces blessures
+avec le même dédain et le même sérieux que les
+cicatrices dont l’univers avait tiré profit et que
+leur avait values le radium ou l’explosion d’un gaz.
+Leur seul regret était qu’il n’y eût pas deux bicyclettes,
+car chacun prétendait être plus rapide que
+l’autre et lui lançait des défis. Ils affectaient de
+ne pas sentir la laisse qui les attachait ainsi,
+comme des relégués, aux portes de Paris, mais
+quand l’oncle Charles, ne pouvant arrêter son
+vélo, dévalait par les descentes de Marly jusqu’à
+la machine tournante, il arrêtait un taxi pour le
+remonter au plus vite jusqu’à nous. A part le
+physicien, qui avait installé depuis la guerre sur
+une tour voisine des appareils de télégraphie sans
+fil et d’optique, chacun voyait ses travaux compromis
+par l’éloignement de ses champs d’action
+ou d’étude, mais à défaut de l’insecte rare, le
+naturaliste se rabattait sur la fourmi, le banquier
+se liait avec un employé de la succursale du Crédit
+Lyonnais de Saint-Germain. Jamais aucun d’eux
+ne souffrait de reprendre ainsi la science à son commencement.
+Avec leur optimisme invincible, ils
+attribuaient aux vacances la rareté des visites, des
+lettres, la disparition de nos habitués. La période
+qui va du 1<sup>er</sup> juillet au 15 novembre est une bien
+facile période pour les ingrats. Ou bien, appréciant
+en cyclistes débutants la difficulté de monter
+jusqu’à notre maison, mes oncles excusaient les
+anciens amis dont le journal nous signalait le
+passage à Paris, comme si l’ancien Président de la
+République, le Ministre des Finances, et telle
+poétesse illustre devaient venir les voir à bicyclette.
+Mais, déjeunant à Paris, je voyais en fait
+tout ce qui était mondain, bourgeois, se détacher
+avec plus ou moins de précaution de nous. En
+deux mois, je constatai que la façon de nous juger
+et de nous comprendre avait changé. Le bonheur
+et la chance ont une merveilleuse acoustique ;
+les mots partout colportés autrefois de l’oncle
+Jules ne portaient plus, l’allure de notre famille
+entière intéressait moins. Les plus complets savants
+du monde, les hommes d’État les plus utiles subissaient
+cette défaveur qui atteint les chanteurs de
+café-concert, les boxeurs. Si j’avais eu une maîtresse,
+je l’aurais sentie, à d’imperceptibles signes,
+débordante d’amour d’avoir à se donner à un fils
+de réprouvé. Mais mes oncles ne voulaient rien
+constater dans la façon dont la science se donnait
+à eux. Ils refusaient d’utiliser pour leurs découvertes
+et leurs écrits ce flux de divination que
+donne l’infortune. On leur écrivait moins ? On ne
+venait plus les voir ? C’était les vacances. Ces
+cadeaux dont les inondaient les horticulteurs,
+les princes en mission, étaient taris ? C’était les
+vacances. C’était les vacances des orchidées, des
+manuscrits persans. L’ambassadeur qui avait prétendu
+revenir d’Extrême-Orient pour les voir
+prenait, vers Singapour ou Port-Saïd, à la lecture
+de son courrier, un aiguillage qui l’amenait à
+Versailles, villégiature de Rebendart, et non
+à Saint-Germain, la nôtre. Les vacances de la
+reconnaissance, du courage. Les prospectus des
+grands magasins, les lettres de mort ou de mariage
+leur parvenaient encore. Ils avaient assez d’imagination
+pour se suffire de ce contact théorique
+avec l’humanité. Un jour, le messager leur apporta
+une bicyclette toute neuve, don anonyme.
+C’était moi qui l’avais achetée. Ils l’attribuèrent
+à chacun des mille ingrats. Tout était bien. Ils
+étaient heureux.</p>
+
+<p>Ils souffraient. Du moins le jour, et dans leurs
+études. Le bain journalier dans un flot de familiers,
+de demi-inconnus, de voix et de sourires
+leur était nécessaire. Ce n’était pas seulement par
+effet de l’habitude qu’ils aimaient travailler dans
+le bruit, dans des pièces couloirs où les gens passaient
+et repassaient, des gens qui s’appelaient
+Durand ou Dupont, Bloch ou Bechamort, La Rochefoucauld
+ou Uzès. L’humanité était le ferment
+qui faisait réussir leurs recherches. Dans toutes
+leurs expériences sur les mélanges de gaz, sur les
+plantes hybrides, sur la vitalité de l’Autriche,
+ils pouvaient à l’énumération des produits mélangés
+ajouter : j’y ajoute un homme. La présence
+d’un être médiocre nommé Labaville avait amené
+la réussite de la synthèse. Quand Labaville n’était
+pas là, avec ses boutons et sa cravate de cachemire
+à bague d’or, l’oncle Charles travaillait mal. Tous
+avaient besoin pour essuie-plume ou essuie-regard,
+quand ils relevaient les yeux des mélanges en
+fusion ou des venins au travail, d’un visage. Jusqu’à
+l’astronome, le soir, qui en face du firmament
+exigeait près de lui la tête pâle de son secrétaire.
+Le rythme de la vie humaine autour de ces expériences
+que des cyclopes ou des martiens auraient
+pu eux aussi réussir était peut-être indispensable
+pour que la recherche ne divaguât pas hors de
+l’humanité même. Or, ce flux d’amis, ce sérum
+terrestre se retirait. Un soir, je les retrouvai absolument
+seuls, ce que je n’avais jamais vu de ma
+vie. Même dans nos fêtes de famille, l’un d’eux
+avait glissé quelque ami de longue date ou quelque
+visiteur du matin. Il y avait toujours eu à caresser
+à la maison un humain beau ou laid que les frères
+se passaient comme le chat de la pension et auquel
+ils racontaient, comme à un vrai chat, jusqu’à
+des secrets… Ce jour-là, ils étaient seuls. Ils ne se
+rendaient pas compte de ce qui les rendait moins
+bavards, moins gais aussi. C’est qu’il y avait
+pour eux ce soir-là une première fin du monde.
+Paris s’alluma, étincela. De ces cinq millions
+d’hommes entassés au-dessous de nous, aucun
+n’était avec nous. Nos appareils de télégraphie sans
+fil parlèrent ; de ces deux milliards d’êtres épars
+dans les continents, aucun ne buvait en ce moment
+notre marc ou ne se faisait raconter notre
+histoire du traité de Versailles. Le courrier du
+soir arriva. Mais ils ne recevaient plus guère de
+lettres que de leurs égaux en science, en génie de
+la vie. Il n’y avait pas ce soir de lettres signées de
+ces noms qu’on voit sur les boutiques, seules
+cartes de visite de l’humanité. Il n’y avait qu’un
+message téléphoné de M<sup>me</sup> Curie et une longue
+lettre d’Anatole France… Les Roudinot nous oubliaient,
+ces petits fonctionnaires auxquels nous
+nous étions tous efforcés, on ne sait pourquoi, car
+ils n’étaient eux-mêmes que médiocrité, de fournir
+les plus beaux spectacles, les plus beaux
+souvenirs de guerre, les plaçant pour la bataille
+de la Marne à Paris même, logeant chez eux
+Pershing, leur obtenant une estrade près de
+l’Arc de Triomphe pour le défilé final. Les Bahut
+nous oubliaient, auxquels notre famille au contraire
+réservait, — pourquoi encore ? car ils se querellaient
+sans arrêt, — les solennités pacifiques, les loges
+de ballets russes, les billets pour les centenaires.
+On téléphona. Mais ce n’était que Vincent d’Indy…
+Pourquoi pas Wagner ! Les seuls êtres, les seuls
+noms qui nous effleuraient maintenant étaient ceux
+des êtres célèbres, les noms d’êtres relativement
+immortels, qui n’étaient pas liés à nous par la vie
+seule, mais dont la présence, après leur mort même,
+ne serait pas diminuée. Allions-nous être condamnés
+à un étage supérieur de l’humanité, à
+Thomas Hardy, à Einstein, à Foch, à une sorte de
+dialogue des morts entre vivants, à Vercingétorix,
+à Fénelon, à Lavoisier ? Tout nous était fidèle,
+tout était stable et invariable pour nous dans
+l’impondérable domaine, mais ces signaux
+d’hommes illustres à hommes illustres ressemblaient
+vraiment trop aux premiers feux qu’échangeaient
+de colline à colline les hommes,
+quand l’humanité n’existait pas. Les piles retirées
+de leurs fluides se parlaient l’une à l’autre,
+mais elles n’étaient plus vivantes. Jusqu’aux
+avions qui avaient tourné par dizaines autour
+de nous, avant le coucher du soleil, en revenant
+atterrir à Chaville, et qui ne leur avaient
+donné qu’une caresse théorique ! Ils étaient là
+entre inventeurs, l’inventeur du sérum contre le
+cancer, de la lampe électrique qui donne la fusion
+des gaz, le théoricien des migrations humaines,
+mais il manquait entre eux l’inventeur des ceintures
+hygiéniques, des boutons de faux-col à bascule,
+en un mot les hommes.</p>
+
+<p>Mais la nuit venait. Cette nuit qui fait sentir
+au commun des hommes leur adhérence avec les
+éléments prétendus éternels, qui les rapproche
+du dieu qu’ils ont choisi, qui leur apporte le détachement
+du monde, redonnait justement à ma
+famille le contact qu’elle avait perdu avec les
+habitants de la planète. Au-dessus de la ville,
+les réclames lumineuses leur répétaient ces noms
+nécessaires à leur travail : Duval, Citroën. Les
+appareils de radio, plus perfectionnés d’ailleurs
+en ce lieu même, nous comblaient de nouvelles,
+nous présentaient par leurs noms les solistes de la
+Tour Eiffel, nommés Peignecod et Millard, et raflaient
+d’un coup tout ce que les ondes, de Nauen
+à Shanghaï, contenaient cette nuit de music-hall,
+de finances et de politique. La communion avec
+les amis ingrats et traîtres était rétablie par un
+morceau de la garde républicaine, par une annonce
+de l’armée du salut. C’était l’heure vulgaire des
+éléments déchaînés par la science. C’était la fête
+de Neuilly des hommes électriques. Mes oncles
+et mon père, qui aimaient d’ailleurs monter à
+Neuilly sur les manèges et entrer chez l’Aérogyne,
+prenaient goût à cette foire. De cette terrasse où
+pendant la guerre était le poste d’écoute des sous-marins
+allemands, dont les signaux nous heurtaient
+durement de la mer du Nord, plus doucement
+de la Méditerranée, comme si c’étaient les
+eaux et non l’air qui nous les transmettaient, où
+s’inscrivaient aujourd’hui sur nous en même temps
+que deux communiqués truqués et enfantins les
+véritables coups de la guerre, nous arrivait la voix
+de Damia, des monologues, et le résultat des
+courses. Le mardi, il y avait cinéma à Louveciennes,
+et nous y allions en bande voir les <i>Trois Mousquetaires</i>
+ou des films d’actualité. Mais ces images,
+vieilles de quelques mois, paraissaient vieilles de
+siècles, et augmentaient en moi l’impression d’une
+famille restée seule après un déluge et ouvrant, pour
+se rappeler les époques foisonnantes, des microphones
+laissés par la police noyée, ou les disques
+conservés dans les caves des Arts et Métiers.
+De la ville au-dessous de nous, nous ne voyions
+que le plein de feu, les lignes de feu qui étaient
+les rues, les blocs de feu qui étaient les monuments,
+les cercles de feu qui étaient les places. Les seuls
+animaux qui nous effleuraient étaient des chauves-souris,
+étaient des animaux préhistoriques. Nos
+domestiques avaient pris cette voix voilée et cette
+qualité divine qui revêt, dans le naufrage, dans
+les épreuves, les serviteurs dévoués. Nous en
+étions arrivés à consulter davantage les baromètres,
+les thermomètres, comme si nous faisions quelque
+ascension et tentions de battre un record d’altitude.
+Les lectures aussi s’élevaient. Insensiblement,
+tous les livres récents et faciles, dont la
+lecture et la discussion ne demandaient qu’un
+jour, avaient fait place aux grands livres. L’oncle
+Charles relisait <i>Faust</i>, l’oncle Jules l’<i>Introduction
+à la Médecine expérimentale</i>, mon père <i>Robinson
+Crusoé</i>. Quand je descendais à Paris, j’emportais
+une liste de livres à prendre chez le libraire à la
+mode : c’était la Bible ou Montesquieu. Un jour, je
+n’y tins plus, et je ramenai à déjeuner Fontranges.</p>
+
+<p>Jamais homme inconnu pénétrant chez un
+peuple hospitalier et curieux, jamais troupe de
+renfort arrivant doubler une garnison assiégée,
+ne fut reçue avec plus d’effusion que Fontranges
+par ma famille. Ce survivant de l’humanité disparue
+portait tous les attributs dont on l’eût revêtu
+dans les planches d’une histoire faite par les observateurs
+d’une autre planète, sa cravate Lavallière,
+son jonc à pomme d’or, son monocle. Ce noble laisser-aller
+qui signalait déjà l’armure même des Fontranges
+pendant la guerre de Cent ans, distinguait
+encore son veston noir bordé de ganses. Son mouchoir
+pendait démesurément de sa pochette, son
+monocle à cordon de soie semblait le seul balancier
+de sa pensée, mais ses ongles étaient faits, ses cheveux
+parfumés et secs. J’avais certainement choisi
+l’humain dont le savon était le meilleur. Il avait
+de grands gestes déférents, et faisait de grandes
+grâces aux êtres et aux bibelots, comme les Martiens
+peuvent croire que font les hommes. Avant
+le déjeuner, mes oncles l’emmenèrent à Marly.
+Il saluait les prêtres, les religieuses, les monuments
+aux morts, et toute la bourgeoisie de Marly, aux
+fenêtres, regardait avec considération cet otage
+du monde que promenaient les Dubardeau.
+Il vit sur notre cheminée un portrait de Renan.
+Il avait beaucoup entendu parler de Renan.
+Vie familiale parfaite, n’est-ce pas ? Attitude catholique
+peut-être un peu moins sûre ? Il s’inclina.
+Il montrait pour la science les mêmes égards que
+pour une femme qu’on ne connaît que de vue.
+Il la saluait. Et ce portrait-là ? C’était Kipling ?
+Il regrettait de n’avoir jamais eu l’occasion de lire
+Kipling. Mes oncles s’empressaient. Ils avaient
+délaissé pour lui Robinson, Montaigne et les
+Évangiles. Chacun cherchait dans sa spécialité
+par quelle échelle de fortune il allait pouvoir
+hisser dans la conversation cet être doux, ignorant
+et bon. Il y avait par bonheur autour de nous
+de nombreux objets avec lesquels il ne s’était
+jamais familiarisé, la bicyclette par exemple.
+Tous ces membres de l’institut eurent beau jeu
+à lui expliquer cette invention moderne, prodigieuse,
+la bicyclette. On démonta la roue arrière
+devant lui. Les billes l’intéressèrent particulièrement,
+le changement de vitesse. N’éviterait-on
+pas beaucoup de maladies, de maladies
+contagieuses, par exemple, si nos articulations
+fonctionnaient avec ce système ? Enhardi peu à peu,
+devant ces hôtes qui connaissaient tout, il hasarda
+des questions qu’il n’avait jamais eu l’occasion
+de poser depuis sa jeunesse, et que lui avait aussi
+posées, avec un succès mitigé, son fils. Comment
+fonctionnaient les phares ? Qu’est-ce que les
+marées ? Est-il vrai que la lune les provoque ?
+La houille verte a-t-elle autant d’avenir que la
+houille blanche ? En somme tout un questionnaire
+sur la mer, qu’il connaissait d’ailleurs à
+peine, d’un jour passé à Dieppe, qu’il connaissait
+juste de vue, ainsi que Kipling et Renan. Il repartit
+vers l’hôtel du Louvre lesté de connaissances
+exactes sur la migration des anguilles et leur
+reproduction dans la mer des Sargasses, sur la
+petite usine qui utilise le flux et le reflux du Golfe
+de Gascogne, sur la beauté du vert de nos feux
+fixes, si envié des Anglais. L’oncle Jules lui
+promit de faire monter sur la tour les principaux
+modèles de lanternes de phares, ce qui lui était
+facile, car il était l’ami du conservateur du dépôt,
+et de les essayer un soir devant lui. Fontranges
+dut quitter Paris quelques jours après sans
+revenir dîner, mais les Parisiens purent voir,
+pendant les nuits de septembre, surgissant de
+Marly, des feux de toutes couleurs, toutes forces,
+et toute durée ; c’étaient les feux qui annonçaient
+la pointe du Raz, les rochers des Sanguinaires, le
+blocus de la Méditerranée, la peste dans Saïgon.
+En fait, c’étaient mes oncles faisant des signes au
+dernier homme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">CHAPITRE VIII</h2>
+
+
+<p>La veille de la Toussaint, la gendarmerie de
+Marly prévint mon oncle Charles et mon père
+d’avoir à passer vers trois heures de l’après-midi
+au Ministère de la Justice. Rebendart les
+convoquait. Pendant le déjeuner, Moïse arriva en
+automobile et nous apprit que l’ordre d’arrêt
+était signé.</p>
+
+<p>— Il a trouvé un truc, dit Moïse.</p>
+
+<p>Ce n’était pas pour nous rassurer. Nous savions
+la haute estime que Moïse avait pour les trucs
+et la part qu’il leur attribuait dans les réussites
+de la vie. S’il avait échappé, enfant, à la mort
+qui avait emporté la plupart de ses frères, c’est
+qu’il avait su à temps, prétendait-il, le truc pour
+manger des figues sèches sans attraper d’érysipèle,
+celui pour guérir le bouton d’Alep, avec un
+emplâtre découpé dans le papier bleu des pains de
+sucre, et celui pour rendre le lait de mouflonne
+inoffensif. Il ne restait pas dix minutes sans vous
+indiquer, s’il était en confiance, le truc pour grimper
+seul au faîte des Pyramides, pour respirer
+au fond de l’eau, pour sortir des labyrinthes,
+pour réduire Forain au silence. Le jour où je lui
+eus raconté que les Français, quand il fallait
+immobiliser les prisonniers allemands, se contentaient
+de couper leurs boutons de culotte, il ne
+douta plus de la victoire des Français. Dix trucs
+de cette force, et la guerre était finie, sans qu’il
+fût besoin de recourir aux trucs américains.
+La Banque était aux yeux de Moïse le seul élément
+avec lequel il ne servît à rien de biaiser ou
+de truquer à l’aide d’un livre de sagesse et dès
+qu’il s’agissait d’elle, reparaissaient en lui les
+simples vertus qui font les matelots, les dompteurs
+et les pompiers. Il n’avait plus alors aucune
+superstition, aucune habitude. Il écrivait avec le
+premier stylographe venu, il parlait n’importe
+quelle langue, et alors flottaient autour de lui les
+trucs qui s’appellent l’audace, l’assassinat, le
+suicide, même l’espérance, truc en émeraude.</p>
+
+<p>— Je me demande vraiment lequel ! disait-il,
+distrait comme s’il cherchait un mot croisé.</p>
+
+<p>Mon oncle et mon père ne se troublaient pas
+pour si peu. Après le café, ils firent une dernière
+promenade dans le parc où l’automne, par un
+truc cette fois nouveau, au lieu de jaunir les
+chênes, venait de les cramoisir. Il avait plu la
+veille. A des cercles et à des rectangles plus
+humides, ils reconnaissaient les emplacements
+des bassins détruits, et quelques beaux nuages,
+immobiles dans le ciel, semblaient occuper eux
+aussi là-haut des places hier classiques. Les
+symboles de la fidélité, aujourd’hui, c’étaient l’eau,
+les fumées. Alors qu’ils longeaient le grillage
+qui isolait les tirés, deux chevreuils les regardèrent
+de loin, les suivirent, pleins de pitié pour ces
+hommes prisonniers. Ils ne l’étaient pas encore.
+Ils se préparaient en riant. Ce fut mon tour d’apprêter
+pour eux la valise qu’ils m’avaient faite
+pendant la guerre, à chacune de mes permissions.
+Ils connaissaient cette valise, aussi exactement
+qu’ils connaissaient à cette époque ma capacité
+même ; ils savaient le maximum de ce qu’elle
+pouvait recevoir, de ce que je pouvais tenir en
+bouteilles de rhum, en chocolat, en artichauts.
+J’allais apprendre maintenant à la mesurer avec
+des dossiers, des livres. Mon père entra dans la
+chambre au moment où j’y glissais un tricot
+de guerre, car il risquait de faire froid à la Santé,
+et ses cigarettes. Il sourit : je faisais la valise
+de collège de mon père.</p>
+
+<p>Moïse nous descendit sans hâte vers Paris.
+Le soleil était derrière nous. Nous avions froid,
+mais nous voyions le dos du chauffeur ensoleillé.
+Toutes les femmes, les enfants, jusqu’aux hommes,
+profitaient de ce beau jour pour porter des chrysanthèmes
+au cimetière. Les boutiques des horticulteurs
+étaient seules ouvertes. Tous les négoces
+faisaient place aujourd’hui au négoce des
+chrysanthèmes. Marguerites, bégonias, roses d’hiver,
+se dissimulaient. Ceux qui portaient ces vieilles
+fleurs semblaient user de vieux remèdes. Le chrysanthème,
+recette extrême-orientale, était jusque
+dans la banlieue reconnu maintenant comme le
+meilleur antidote au chagrin, au deuil. Le regret
+des morts était remplacé dans toute la France par
+le souci d’avoir à choisir entre les trois espèces
+de chrysanthèmes, blancs, fauves et jaunes, qu’on
+allait leur apporter. Toutes les familles faisaient,
+en costume coloré et avec des fleurs, le chemin
+qu’elles parcourraient le lendemain en costume
+de deuil et les mains vides. C’était le contraire
+du théâtre, le contraire de l’artifice. Les vraies
+veuves nous paraissaient presque aujourd’hui
+les femmes qui ne portaient pas de chrysanthèmes,
+et les enfants qui jouaient sans fleurs, les orphelins.
+Aucun signe, aucun rappel de la mort d’ailleurs
+dans cette brève et belle journée. Les morts
+aussi se préparaient à leur fête, par une modestie
+plus grande, une disparition plus complète.
+C’était le seul jour où l’on circulât dans leur
+domaine en parlant tout haut, en courant, le
+seul jour où ils n’y étaient pas. Quand vint Paris,
+avec sa grille d’entrée, ses gardiens, sa cohue,
+nous eûmes une impression douce, apaisante,
+celle d’entrer enfin dans le plus vaste cimetière.</p>
+
+<p>Je confiai notre valise au concierge du Ritz,
+et, me disant leur secrétaire, j’obtins d’entrer
+dans le Ministère avec mon père et mon oncle.
+Des huissiers mal renseignés nous guidèrent
+à la recherche d’une salle vide et finirent par nous
+arrêter dans le hall où se tenait, quand le Garde
+des Sceaux était Président du Conseil, la Conférence
+des Ambassadeurs. C’est là entre autres
+qu’on avait déchiqueté l’Autriche, amputé l’Allemagne.
+Avec ses tentures rouges, ses glaces
+à biseaux, ses tables de marbre, la salle semblait
+une boucherie les jours d’été où tout est vide.
+L’Europe était à la resserre. Le sort ne varie
+guère les effets qui lui ont valu dans l’histoire
+sa réputation d’intelligence et d’ironie : il forçait
+mon père, le jour de son arrestation, à repasser
+par le lieu même qui lui avait donné la gloire.
+C’était d’un effet facile, et la plaisanterie fut
+complète, quand, au lieu de Rebendart, nous
+vîmes trente jeunes gens entrer dans le salon,
+s’asseoir autour de la table en fer à cheval, — car
+c’étaient des candidats au Conseil d’État, — et
+surtout quand l’examinateur, décachetant son
+enveloppe, leur lut le sujet du concours. Il leur
+demandait de se reporter à 1919 et de reconstruire
+chacun l’Europe à sa façon. Ils avaient tout le
+temps, trois heures.</p>
+
+<p>Ce fut du moins pour mon père une distraction.
+Cela l’amusa de voir, comme dans ces pays
+où le sultan cède pour un jour la royauté à l’étudiant
+élu par ses pairs, la Conférence des Ambassadeurs
+abandonner pour aujourd’hui l’Europe
+à des mains juvéniles, à des mains dont beaucoup
+n’avaient pas encore caressé une femme. Tous
+ces jeunes gens d’ailleurs parurent se donner
+à une tâche habituelle, et baissant ensemble les
+épaules, ils écrivaient à la hâte sur les larges
+feuilles vides, les seules dans toutes les chancelleries
+d’Europe qui fussent encore blanches. Ils
+relevaient de temps à autre leurs têtes, avec des
+expressions différentes, qui indiquaient à mon
+père, tant il connaissait le reflet des villes sur le
+visage des négociateurs, qu’ils s’attaquaient à
+Memel, ou à Fiume, ou à Temesvar. Un seul
+s’agitait, taillait un crayon, bref, indiquait par
+tous ses gestes qu’il ne savait reconstruire l’Europe.
+Il faut dire à sa décharge qu’il était mal
+assis, qu’il avait un pied de la table entre les jambes,
+ce double pied de table lui-même qui avait rendu
+si difficile au délégué américain de se pencher et de
+se lever, et qui peut-être écarta les États-Unis de
+cette conférence. Tout ce qui avait indisposé
+l’Amérique, le pied mal placé, l’écritoire lointaine,
+l’embrasse du rideau trop proche à laquelle
+se cognait la tête, indisposait aussi ce jeune
+homme. Peut-être encore savait-il seulement reconstruire
+l’Asie, ou seulement créer une politique
+moderne des isthmes, ou seulement répartir
+avec justice les pétroles !… Il renonça, délaissa
+la salle où ses vingt-neuf camarades, maintenant
+déchaînés, dégrafaient sans précaution les bandages
+du continent. Mais, au moment où il passait
+à notre hauteur, il vint vers mon père, s’inclina,
+trouvant une excuse à sa nullité ou à sa paresse :</p>
+
+<p>— J’ai eu honte de traiter ce sujet devant vous,
+dit-il.</p>
+
+<p>Puis il disparut, ayant reconstruit la fierté de
+mon père.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Entrez, dit Rebendart.</p>
+
+<p>Nous entrions dans le bureau de Rebendart.
+Le ministre de la Justice était face à la porte,
+debout devant sa table, immobile. Bien qu’il
+fît encore jour, le lustre s’alluma juste au-dessus
+de nos têtes, tirant de nous une loque noire,
+essayant de tirer de nous, pour notre confusion,
+notre ombre la moins humaine. Les quatre
+femmes nues dans les trumeaux, avec des balances
+qui nous attendaient au point mort, paraissaient
+postées pour surprendre je ne sais quel flagrant
+délit de ces trois hommes habillés. Jamais je
+n’avais vu autant de balances, sculptées dans les
+boiseries, moulées dans les stucs. Si bien que le
+pèse-lettres du bureau de Rebendart, seul instrument
+de vrai métal, semblait une arme, et évoquait
+une idée de torture. Larubanon, le sous-secrétaire
+d’État, de l’air à la fois désœuvré et
+servile de l’aide-bourreau, l’essayait de l’index.</p>
+
+<p>Rebendart ne nous demanda pas de nous asseoir.
+L’entrevue, dans son esprit, était sans
+doute à une hauteur qui ne souffrait ni le canapé,
+ni même le fauteuil. Son bureau était près de la
+cheminée, non pas qu’il aimât le feu, mais il
+détestait écrire près d’une fenêtre et près des
+arbres. Quand une chenille tombait dans une
+de ses phrases, quand un éphémère se prenait
+dans son encrier, faible buvard pour l’encre qui
+accablait de notes l’Europe, ces atomes et ces
+indices d’une vie naturelle que ne gouvernaient
+pas les règlements laïques le dégoûtaient pour dix
+minutes du pouvoir. Mais aujourd’hui, dos à un
+bûcher d’énormes bûches il rayonnait comme un
+vengeur, et songeait seulement à amener sur nos
+lèvres les paroles qui provoqueraient ses trois
+réponses, préparées de la veille, sur le bon citoyen,
+sur le devoir, et sur l’orgueil. Seule la sténographe
+avait pris une chaise, la seule femme habillée de
+la pièce, entre tant de statues et de tableaux,
+rousse, trop parfumée, d’une belle chair, qui
+réunissait sur elle les odeurs, les ombres, les
+crins de toutes ces figures nues et épilées éparses
+autour de nous. Immobile, nous regardant d’yeux
+violets impartiaux qu’elle ne bougeait pas, appelant
+dans cette scène par le gonflement de sa
+gorge, par le croisement de ses jambes, assez
+dévoilées, un élément qui n’était pas de distraction,
+mais au contraire de ferveur, indifférente
+et surchargée d’appâts, comme l’histoire, elle
+tapait sur son clavier d’où sortait le ruban, comparable
+au ruban de la Bourse, sur lequel Rebendart
+comptait bien inscrire avant une heure le
+vrai cours de l’honneur et le vrai change du
+pouvoir. Elle n’avait de vivant que le battement
+de ses paupières, et une imperceptible tension
+du regard, que provoquait ma présence, la présence
+d’un jeune homme. Seul témoin qui se
+souvînt exactement, car elle était au Ministère
+depuis dix ans, des procès, des scènes, des assauts
+entre les puissants de la République, la seule
+aussi qui n’en éprouvât aucune émotion et n’en
+eût jamais tiré d’enseignement pour sa sortie de
+six heures avec le sous-chef de gare son amant,
+elle avait cependant de la dignité de ces duels
+une conscience qui l’empêchait de toucher ses
+cheveux quand un courant d’air les dérangeait,
+de rajuster l’échancrure de son corsage après
+un faux mouvement, de mouiller la maille de son
+bas qui craquait, pour l’heure de ces entrevues
+sans coquetterie et sans fausse pudeur, et elle
+rentrait à la salle commune des sténos à peu près
+aussi froissée par l’Histoire que par un chef de
+bureau entreprenant. Rebendart s’était tourné
+à demi vers elle, élevant la voix. Mon père, en
+revanche, se préparait à cause d’elle à amortir ses
+paroles. Car l’un avait toujours traité l’histoire
+comme une femme ou un témoin, et l’autre comme
+un haut parleur.</p>
+
+<p>— Messieurs, commença Rebendart… Vous
+avez fini, Larubanon ?</p>
+
+<p>Larubanon retira de son nez l’index qu’il y
+avait introduit par ce geste habituel qui le rendait,
+dans les autobus, objet d’aversion et de scandale
+pour les mères de famille. Larubanon, myope
+de l’œil droit et hypermétrope de l’œil gauche,
+légèrement bancal, délivré par la science à dix
+ans de deux pieds bots à cause desquels il avait
+déchiré toutes ses photographies d’enfant, était
+le fruit des amours cachées mais illustres d’un
+fondateur de la République et de cette cantatrice
+que Gambetta appelait, — car elle avait chanté
+faux sous l’Empire et juste après le 4 septembre — le
+Rossignol qui ne chante que le jour. Tous
+les après-midi pendant le semestre où furent
+votées les lois sur les prétendants et la presse,
+le président de la Chambre, comme dans les
+théâtres de villes d’eaux où les entr’actes sont
+d’une heure pour permettre aux spectateurs de
+passer à la salle de jeu, faisait d’une heure les
+suspensions de séance, afin de permettre aux
+nouvelles lumières politiques de s’unir aux artistes
+du précédent régime, afin que le premier ministre
+entre autres, la bouche ruisselante de vérité,
+bourré de sandwiches, fécond à trente pas, et la
+cantatrice, dorée par sa jeune gloire et par son automne,
+de soie au toucher, accablée elle aussi de
+santé et de soumission néo-républicaine, eussent le
+temps de se clore entre des faux Boulle, des damas
+lyonnais et les Gervex naissants, pour produire
+Larubanon. Orphelin presque à sa naissance,
+mais déposé sur les marches de l’État, l’avorton
+avait su jusqu’à ce jour accorder admirablement
+une demi-intelligence et une demi-ambition. Une
+demi-chance aussi l’avait servi. Il avait épousé
+une fille demi-belle, dotée d’un demi-million.
+Il avait eu au Parlement un demi-succès. Mais
+il venait de s’apercevoir dans son nouveau poste,
+pour la première fois, qu’au lieu de n’avoir,
+comme il le croyait, que taquiné la fortune et
+cédé à un vent heureux, il avait fait rendre leur
+maximum à son intelligence et à sa force vitale.
+Depuis trois mois qu’il était demi-ministre,
+il essayait en vain de découvrir en soi les motifs
+qu’aurait eu le sort de le faire ministre entier.
+Il ratait les affaires, il avait, pour la première
+fois et terriblement, besoin d’argent. Cette rigidité
+dans la vertu et dans les convictions qu’il
+croyait sa force et qui lui eût permis en effet,
+s’il était resté référendaire, de mourir sans avoir
+commis de mensonge et sans tromper sa femme,
+cette confiance en sa mission républicaine qui
+pendant trente-cinq ans avait écarté de lui les
+automobiles, lui apparaissaient, ce qu’elles étaient
+en effet, périmées, ridicules, mais il était impuissant
+à les remplacer par une vertu et une vocation
+plus fortes. Chaque belle chose du monde qu’il
+comprenait tout à coup, les perles, les rubis,
+l’or, éteignait en lui une petite lumière. Il commençait
+à y faire sombre. Le mois qui venait
+de s’éteindre lui avait fait comprendre les gravures
+en couleurs, les émaux, les phares d’Hispano-Suiza…
+Il ne voyait plus en lui. Il avait la
+veille même manqué comprendre Rembrandt,
+c’est-à-dire la concussion. Au point exact où
+son honnêteté et sa noblesse d’âme finissaient,
+il ne trouvait plus à sa disposition que l’intrigue
+ou la bassesse. L’accroc le plus léger à sa
+parabole, qu’un autre eût réparé simplement
+avec de la bonne humeur et de l’esprit, il
+ne pouvait le réparer qu’avec le parjure ou la
+calomnie. Chacune de ses croyances pédantes
+et naïves était submergée par une eau sale : sa
+dévotion au droit romain cédait au poker, sa
+passion pour Tocqueville à la débauche. Instruits
+à la fois de son cynisme et de sa faiblesse, tous
+les personnages louches qui s’effacent autour des
+ministres sous de plus corrects émissaires se levaient
+directement autour de lui. Il ne les décourageait
+pas. Par timidité, dans cette crise, il préférait
+avoir affaire au coulissier marron lui-même
+plutôt qu’au député son garant, au fondateur
+de tripots en personne plutôt qu’au conseiller
+municipal son avocat. Tous les vices, les crimes
+qui, convoqués par Rebendart se rendaient au
+ministère sous leur forme honnête et parlementaire,
+entraient chez le sous-secrétaire sans maquillage.
+Pour sa confusion d’ailleurs, car il se
+rendait compte, à cette fréquentation, qu’il ne
+serait jamais capable que d’une demi-habileté
+et d’une demi-intrigue.</p>
+
+<p>— Messieurs, reprit Rebendart, laissant Larubanon
+promener distraitement les yeux sur celle
+des quatre femmes nues à balance pour laquelle
+sa mère, disait-on, avait posé…, j’assume une
+mission pénible. Je suis dans la nécessité de vous
+inculper du crime de forfaiture.</p>
+
+<p>Larubanon, toujours mobile, qui était venu tirer
+un rideau derrière nous, regagna prudemment
+le côté des innocents. Puis, de son double binocle,
+dont un verre rapprochait et un verre éloignait,
+il regarda les fesses maternelles, superbement
+égales, symbole suprême de la justice.</p>
+
+<p>— De forfaiture seulement ? demanda l’oncle
+Charles.</p>
+
+<p>C’était le moment de placer le monologue sur
+l’orgueil. Rebendart hésita, et le laissa passer
+pour toujours.</p>
+
+<p>— Le document dont M. Larubanon va vous
+donner lecture ne laissera aucune espèce de
+doute sur ce point, déclara-t-il avec rage.</p>
+
+<p>Larubanon ouvrit un dossier, se prépara à lire,
+puis, hésitant, le passa à Rebendart.</p>
+
+<p>— Celui-là ?</p>
+
+<p>Rebendart s’impatientait.</p>
+
+<p>— Vous savez bien que non. Celui des Dessaline,
+avec le reçu signé Dubardeau.</p>
+
+<p>Je vis pâlir mon père. Alors qu’il était député,
+il avait obtenu pour les Dessaline une adjudication.
+Quelques mois après, Dessaline lui avait
+remis, au bénéfice d’un ami commun, tombé
+dans la misère, un chèque de cinquante mille
+francs, que l’oncle Charles et lui avaient signé.
+Quelque banquier ami de Rebendart avait dû
+les trahir. Pas de témoin. L’obligé était au Mexique.
+Dessaline était mort. L’action généreuse, en
+s’évanouissant, laissait en effet un cadavre de
+mauvaise action.</p>
+
+<p>Larubanon ne trouvait toujours pas le bon
+dossier. Pourtant les deux pièces étaient là, il y a
+une heure encore. Il s’était même piqué avec
+l’épingle qui les attachait. Il montra le sang de
+son mouchoir, pour preuve de sa véracité. Il en
+avait d’ailleurs marqué son nez. Il essaya sans
+succès d’arracher une goutte neuve à sa blessure.
+Rebendart sonna.</p>
+
+<p>— Mademoiselle Vergne, commanda-t-il.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Vergne entra, de teint laiteux,
+mais ne le cédant point à la sténographe en
+épanouissement. Elle avait pris à chacun des
+magasins de luxe qui entouraient le ministère
+sa spécialité la moins coûteuse, à Coty le parfum
+réclame, à Orsay le dernier rouge, à Rigaud la
+poudre à 3,25. C’était ce qu’il y avait de meilleur
+marché en masque féminin dans cette région
+centrale de Paris. Mais, sous ce teint slave et ces
+apprêts faciles, coulait au lieu de sang rien moins
+que le bonheur. Femme créée pour les voluptés
+du week-end, à la veille de ce jour des morts,
+week-end suprême, elle rayonnait, les yeux bien
+mouillés par des sucs de premier ordre, la bouche
+tapissée de muqueuses de luxe. Le dossier qu’elle
+portait manqua s’ouvrir, elle en retint les pages
+contre sa gorge comme une nichée de colombes.
+Les arrêtés se becquetaient, les notes verbales
+se caressaient des ailes. Quand elle eut avoué son
+ignorance, elle fut remplacée par M<sup>lle</sup> Larbit,
+plus connue dans le ministère sous le nom de
+Pan-Pan, dodue et vêtue de paillettes. Toute
+cette scène de dissensions entre cœurs masculins
+se livra ainsi parmi une horde de femmes qui
+souriaient également aux deux parties, tout comme
+si les Rebendart et les Dubardeau se battaient
+pour elles, sur un fond de plaisir, de santé et de
+nature qui lui enlevait presque son acuité. Ces
+belles filles avaient d’ailleurs la carrure et le
+rable particuliers aux femmes d’athlète qui servent
+de piédestal aux exercices de leur mari.
+Quand l’une s’approchait de Rebendart, baissant
+la nuque, on s’attendait à le voir bondir…
+Aucune n’avait vu le dossier. Larubanon se rappela
+soudain l’avoir laissé sur sa table et courut
+le reprendre.</p>
+
+<p>Le silence régna. L’antipathie entre ces êtres
+était si grande que la parole ne pouvait vivre
+dans pareille atmosphère. Mon père était triste.
+Il songeait à cet homme auquel il avait apporté
+les cinquante mille francs de Dessaline, à Saint-Nazaire,
+sur le quai. L’homme était nerveux.
+C’était le second bateau qu’il prenait dans ce
+port, le premier l’avait mené à Cayenne. Cinq ans
+auparavant, il avait, disait le jugement, violenté
+et étranglé une bergère. On peut imaginer quels
+souvenirs étaient pour lui les mouettes, la sirène,
+la cloche, la mer elle-même, base de toute injustice,
+qui rapportait au flanc du quai en une vague
+les crachats dont les forçats tenaient à la marquer
+tout le long du trajet. Mon père avait connu le
+voyageur avant son premier voyage. C’était alors
+un de ces jeunes hommes qui soudain, projetés
+sur Paris d’une famille médiocre de fonctionnaires
+provinciaux, conquièrent par toutes les
+qualités et tous les charmes. Pendant deux ans,
+il ne s’était point passé une semaine où le succès
+ne lui fût venu sous une forme concrète, argent,
+pouvoir ou amour. Il restait modeste. Mais, ce
+jour-là, dans ce pré, à la fin de ces vacances, à la
+veille de son retour à Paris qui tenait en réserve
+pour lui un haut poste et douze femmes, il s’était
+trompé. Il s’était trompé sur le jeu même de la
+vie. Jamais il ne s’était senti aussi débordant
+d’éternité, de générosité. C’était Pan en veston.
+Les verdiers qui partaient sous ses pas partaient
+de lui. Chaque nuage nouveau dans ce beau
+ciel dégageait d’une pelure son cerveau. A cause
+de cette chance qu’il avait eue dans le monde,
+généreusement, il se sentait en retard avec cette
+campagne, avec ce ciel simple, ces collines bourrues.
+Dans un paysage italien ou simplement agenais,
+sous un ciel gâté déjà par le génie, chéri déjà
+par des grands hommes, il se fût contenu. Mais
+il était en Bas-Limousin. C’était vraiment une
+concession qu’il avait faite à ce climat avide et
+sevré de caresses, à cette province reculée et peu
+gâtée par les voluptés, en s’approchant de la bergère,
+qui, elle, était tout juste bien. C’était pour
+s’humilier vis-à-vis de son avenir et de ses invites,
+pour une communion aimable avec le sol,
+l’herbe, qu’il avait accepté l’aventure. C’était
+par condescendance, par reconnaissance envers
+tous ces intermédiaires doux et nuls, sa famille
+y comprise, qui l’avaient mené à la fortune par
+leur pauvreté, à la gloire par leur obscurité. Le
+cadre le séduisait plus que la bergère, qui avait
+des yeux gris, des pommettes rouges d’un rouge
+qui subsista comme un fard dans sa mort, et des
+dents usées. Mais que le cormier sous lequel
+elle était assise était beau, puissant ! Il violait
+cette terre rétive. Une source coulait, dont il
+serait bon tout à l’heure de toucher l’eau. Des
+alouettes se poursuivaient d’un vol parallèle,
+revenaient à la terre sans s’être effleurées ; mais
+surtout le chien de la bergère l’avait séduit. Au
+lieu d’aboyer, ce chien était accouru vers lui,
+remuant la queue et léchant ses mains. C’était
+vraiment à cause du chien, pour le chien, qu’il
+n’était point passé outre. Il avait déjà donné la
+meilleure place à ce chien dans le futur souvenir
+qu’il allait avoir de cet après-midi. Le vent des
+grandes entreprises soufflait sur lui, ses oreilles
+en bruissaient ; mais par modestie, par simplicité,
+il avait tenu bon, il avait accepté dans sa vie ce
+petit épisode. Il avait l’impression de commettre
+une bonne action. Il s’était approché de la bergère,
+guidé par ce chien qui délaissait pour lui
+le troupeau, ce chien à poils et à moustaches
+boueuses, qui, devant l’inconnu à mains blanches,
+au complet le mieux taillé de France, avait ressenti
+sa vraie vocation de chien pour salon et
+pour tendresse. Lui, que courtisaient pas mal de
+belles femmes et qui se refusait, se gardant pour
+une seule amie, il vint s’asseoir, décidé, près de la
+bergère. Il lui demanda le nom du chien, qui
+s’appelait Bas-Rouges. Elle aussi avait des bas
+rouges. Il remarqua que comme ceux du chien
+ses yeux gris étaient un peu vairons. Une telle
+relation entre ces espèces campagnardes aiguisait
+encore la conscience, qu’il avait cet après-midi-là,
+de se heurter à la nature elle-même. J’oubliais
+de dire qu’il avait été universitaire. Il la plaisanta
+en l’appelant Bas-Rouges. Elle souriait
+niaisement. Chaque fois que le chien entendait
+ce nom, il sautait, il aboyait de joie. Elle consentit
+à montrer le haut des bas rouges. Lui hésitait
+encore. Mais des perdrix, disséminées par des
+coups de feu lointains passaient au-dessus d’eux,
+au ras de l’horizon des battoirs résonnaient, un
+chariot là-bas grinçait ; tous ces bruits de crépuscule
+qui lui parvenaient en pleine chaleur
+et en plein soleil le portaient à d’immenses espoirs,
+mais le butaient à ce petit acte sans importance.
+C’est ainsi que le renard prend un piège pour la
+porte de sa vie, et y pénètre par condescendance.
+Il sentait que ce court moment avec cette femme
+simple allait lui ouvrir la soirée, lui ouvrir la
+nuit, qui s’annonçait étincelante, et jusqu’à sa
+vie entière. Il prit la bergère dans ses bras. Bas-Rouges
+du nez s’introduisait dans leur étreinte,
+réclamant sa part de caresse. Il lui dit que Bas-Rouges
+était superbe, qu’il aimait Bas-Rouges,
+elle céda, mais à la même minute, deux chasseurs
+qu’il ne vit pas débouchèrent dans la prairie.
+Elle eut honte, cria, se débattit. Un coup de feu
+le tira de la lutte. Le premier chasseur le tenait
+en joue, et l’autre venait de tuer Bas-Rouges,
+qui s’était précipité contre eux pour le défendre.
+Le lendemain, son nom propre, son prénom presque,
+dans toute la France était devenu l’insulte à la
+mode… Avouer la destination des cinquante mille
+francs de Dessaline eût provoqué plus de scandale
+que les avoir gardés. A cause de Bas-Rouges, à
+cause d’une âme presque humaine dans un chien de
+berger, à cause d’un Beauceron qui avait approuvé
+tous les élans humains, même de second ordre,
+Rebendart l’emportait sur les Dubardeau.</p>
+
+<p>Nous nous taisions tous. Mon père reconnaissait
+sur son ancien bureau, à la couleur des dossiers,
+quelles affaires criminelles Rebendart avait
+étudiées aujourd’hui. Un parricide, deux assassinats
+simples. C’était le jour de la semaine où le
+ministre décide de gracier ou de guillotiner.
+Le paraphe au crayon rouge ou au crayon bleu
+qui indique le pardon ou l’exécution n’était pas
+encore tracé. Mais, dans la place même que
+Rebendart avait donnée à ces dossiers de misère
+et de mort, les reléguant sans précaution au bord
+extrême de la table, en pleine évidence, avec les
+noms et les prénoms visibles, on devinait la clef
+de ses actions : cet homme était insensible. Cette
+culture classique dont il se vantait, ces études
+latines, grecques, qu’il poursuivait encore, lui
+avaient donné un certain amour pour le monde,
+mais dans le temps, non dans l’espace. Tout ce
+qui concernait la France l’atteignait, et les pays
+aînés de la France, et les pays aînés de Rome ou
+d’Athènes : il souffrait des injustices commises
+envers les tribuns, de l’indemnité de résidence
+dérisoire accordée aux magistrats phéniciens,
+mais dès que sa pensée, au lieu de plonger, dépassait
+seulement les frontières de ce champ classique
+marquées exactement par les limites de la
+France moderne, aucun malaise, aucune inquiétude
+n’était plus à craindre pour lui. Il souffrait
+du raz de marée qui abîmait un phare à Biarritz,
+mais il était insensible à la peste, à la famine, aux
+maux de l’Asie. Quand il voyait, après cet incendie,
+cette électrocution, cette inondation de l’Europe,
+toutes les nations en procès avec je ne sais
+quelle assurance humaine qui refusait de les payer,
+divine qui refusait de les consoler, Rebendart,
+tout ému encore du mauvais partage des terres
+de Charlemagne, ne souffrait pas. Quand il
+voyait dans l’univers entier, besogne lamentable,
+les ingénieurs s’efforcer, par les modifications les
+moins coûteuses à leur conseil d’administration,
+de faire livrer aux machines à canons, à obus,
+à fils barbelés, des pâtes alimentaires, des images
+morales, des baignoires, frémissant de l’affront
+reçu par notre royauté à Péronne, Rebendart ne
+souffrait pas. Quand il voyait les directeurs
+d’usine philanthropes, embarrassés de leurs stocks,
+chercher l’objet nouveau qui rendrait heureux
+les enfants européens, surtout en fonte et en
+acier trempé, heureuses les femmes européennes,
+surtout en aluminium d’avion, et soucieux d’adapter
+les fils de la guerre, le wolfram, le gaz oseille,
+à la vie de famille, indigné de la condition des
+bâtonniers de province sous Louis XIV, il ne
+souffrait pas. Il voyait qu’aucune des vertus des
+nations du vieux continent n’agissait plus, que
+l’honneur, l’humeur, le sang de certaines avait
+changé, il voyait l’Allemagne posée inerte et
+soufflante sur l’Europe comme une bougie encrassée,
+il voyait tous ces beaux métiers européens
+plongés dans la guerre devenus tous uniformes,
+les États-Unis d’Europe établis hélas désormais
+en ce qui concernait les ingénieurs, les ébénistes,
+les mécaniciens, il n’était pas assuré qu’on
+pût jamais décaper chacun, lui rendre son sens et sa
+nationalité, il voyait que c’en était fini des moulures
+spéciales dans les tables, des bielles et des
+ressorts de montre signés, des carafes à un exemplaire, — mais
+Rebendart n’en souffrait pas,
+n’en pleurait pas, accablé qu’il était encore par
+les malheurs de Théodose. Thermomètre des revenants,
+sismographe des catastrophes passées, on
+pouvait être sûr, quand la voix de Rebendart
+s’échauffait, quand son œil s’adoucissait, que les
+derniers effluves de Sylla ou de Cujas venaient
+d’arriver dans la salle, et la suprême onde émise
+de Babylone, le jour de son effondrement.</p>
+
+<p>— Messieurs, dit enfin Rebendart, je crois que
+nous avons à nous expliquer.</p>
+
+<p>Mon père a toujours eu des gestes, des impulsions
+d’enfant. Il est doux de voir sur un père âgé
+ces signes, non pas de sa jeunesse, mais de la
+jeunesse des hommes. Il dit :</p>
+
+<p>— Je ne discute pas avec un homme insensible.</p>
+
+<p>— Il ne s’agit pas de discussion, reprit Rebendart,
+mais de dates, qui n’en souffrent aucune.
+Il s’agit du 12 mai 1917, où vous avez pris l’initiative
+d’envoyer sans ordre un émissaire à l’Autriche,
+et celle du 1<sup>er</sup> décembre 1913, date du
+chèque Dessaline.</p>
+
+<p>Rebendart, pour être tout à fait sincère,
+aurait dû ajouter le 28 juin 1919, date du traité
+de Versailles, qu’il ne pardonnait pas à mon
+père, le 5 février 1915, jour où le secrétaire de
+mon oncle Charles l’avait qualifié dans un salon
+de pisse-vinaigre, et le 3 septembre 1892, — souvenir
+lointain, mais le plus vif, — où mon
+père avait à la Chambre remarqué que la citation
+de Pascal faite par Rebendart dans son discours
+d’ouverture du Parlement était erronée. — <i>A quoi pense le monde ? A jouer du luth</i>,
+avait dit Pascal. <i>A jouer de la harpe</i>, avait cité
+Rebendart. Il s’était retrouvé toute une séance,
+une séance où l’on discutait le monopole des
+allumettes, avec cette harpe ridicule sur les
+bras…</p>
+
+<p>Mais une autre secrétaire entrait. Elle venait
+chercher les dossiers des condamnés. Elle réclama
+le visa. Rebendart prit le crayon bleu, signe de
+mort. Tant est grande la discipline, le respect
+humain, au Ministère de la Justice, que cette
+jolie fille ne supplia pas, ne se roula pas à terre,
+ne se promit pas à Rebendart, pour sauver la vie
+de trois hommes. Il ne vint pas non plus à l’idée
+de Rebendart, exaspéré pourtant par sa réputation
+d’insensibilité, que pardonner à trois assassins,
+c’est être sensible. Il signa. La belle enfant repartit
+avec ses trois dossiers, légers comme des
+urnes, si légère elle-même.</p>
+
+<p>Larubanon la bouscula dans la porte, consterné.
+Les papiers n’étaient pas chez lui. Aucun
+doute. On les avait volés. Il avait pris un responsable,
+le classeur de service, il l’amenait. C’était
+Brody-Larondet, le malheureux qui devant Moïse
+avait pris jadis, comme il le pouvait, la défense
+de mon père. Brody était courbé de ce quart
+d’heure de recherche, il avait cherché jusque
+dans son propre bureau, où il avait même retrouvé
+son testament de juillet 1914.</p>
+
+<p>— Vous voulez votre révocation, lui cria Larubanon,
+vous l’aurez !</p>
+
+<p>Brody-Larondet aperçut mon père, se redressa,
+eut le courage de nous sourire, et disparut. Sa
+sœur et ses trois nièces l’attendirent jusqu’au
+matin. Un ami le retrouva dans un cabaret des
+Halles, où il avait toute la nuit essayé d’adapter
+à la paix son testament de guerre avant de se jeter
+à la Seine. La troisième fillette était née depuis
+1914. Aucune clause n’allait plus, car il était
+méthodique, et avait légué à ses nièces chaque
+objet, chaque meuble. Il aurait fallu tout refaire,
+acheter un troisième vase de Galley, une troisième
+gravure en couleurs de Scott. Il rentra
+chez lui.</p>
+
+<p>Comme il quittait le bureau de Rebendart,
+juste en face de nous, la tapisserie où d’après
+Rubens les anges soulevaient de terre une douzaine
+d’énormes filles nues, s’ouvrit, et Bella
+apparut, souriante, éclatante entre ces corps de
+reine soudain plissés et fanés par cet accouchement :</p>
+
+<p>— J’ai brûlé les papiers, dit-elle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Rebendart regardait avec haine Bella. Il avait
+passé toute sa vie à esquiver le tragique. Toutes
+les occasions où la rencontre entre deux êtres,
+agités de passions, ou deux chefs d’affaires, ou
+deux chefs d’armée, aurait pu ou dû se faire de
+façon solennelle, il les avait escamotées. Durant
+ces dix dernières années où la destinée avait
+couru le monde, il avait toujours tâché de remplacer
+sur la voie qu’elle prenait les passages
+à niveau par des ponts. Grâce à lui, il n’y avait
+pas eu d’entrevue entre Ludendorff et Foch,
+entre Guillaume II et Viviani, entre Clemenceau
+et le Pape. S’il avait été chimiste, comme mon
+oncle, il eût consacré sa vie à empêcher l’azote de
+rencontrer l’hydrogène, et tous les drames imaginables
+entre carbone et oxygène eussent été
+éliminés. Un manque d’imagination, la peur
+aussi des réactions humaines, le poussait à amortir
+par des papiers tous les points de fusion entre
+politiques ou philosophies. Il n’y avait plus de
+scènes, dans sa famille et dans son Gouvernement,
+que celles provoquées par son mauvais caractère.
+La colère chez Rebendart était tout ce qui restait
+du destin, et de son aveuglement. Par un décalage
+hypocrite, imperceptible à ses secrétaires
+même, mais calculé d’après le Chaix ou le guide
+des Transatlantiques, il avait évité toute sa vie
+les confrontations entre hommes d’État, il avait
+fait retarder des trains pour ne pas débarquer
+dans certaines villes au moment où l’attente qu’on
+avait de lui, l’heure ensoleillée, l’atmosphère
+générale de la province ou de la France ce
+jour-là, devait faire de son arrivée une minute trop sensible.
+Il eût suffi de l’introduire dans l’Odyssée
+ou dans la Bible, pour enlever à la légende toutes
+les rencontres justement obtenues par les héros
+à force de politesses envers le sort et de respect
+pour l’horaire humain du sublime. Avec Rebendart,
+plus d’épisode de Nausicaa et d’Ulysse,
+de Salomé et de Jonathan. Il détestait la Passion,
+il y voyait une accumulation de gestes emphatiques
+qu’un dieu de bon goût eût dû éviter.
+Il détestait voir mourir. Cette exactitude de l’âme
+qui répond à la mort, cette exactitude de la mort
+à ce faux rendez-vous, cette froideur de la mort
+qui durcit tous les vêtements des assistants comme
+un gel, cette heure où le mouvement exact de la
+vie se retire chez les personnages les plus conventionnels,
+chez les tantes solennelles, les nièces
+à principes, chez les mauvais Rebendart, dans sa
+fausse liberté, il la détestait… Une fausse vie en
+effet n’a pas à se terminer par la mort… Aussi, son
+irritation contre Bella n’avait pas de limites. Qu’elle
+l’ait trahi, passe encore ! Mais elle aurait pu
+du moins, après avoir brûlé les lettres, voyager,
+disparaître, écrire… au lieu d’attendre derrière
+la portière, et d’apparaître avec cette
+robe vert pâle, ces bijoux, ces bras nus qui
+avivaient de mode cette minute de tragédie.
+Elle donnait une couleur moderne, un tissu nouveau,
+une coiffure, jusqu’à un parfum, à une
+explication administrative. Que venait-elle faire
+sur ce trouble ? C’était de mauvais goût. C’était
+Ophélie sur du pétrole, sur du naphte. Rebendart
+savait qu’il cesserait d’avoir pour lui le
+droit et la raison, si, au lieu des conseils de discipline,
+des sanctions juridiques, quelqu’un déchaînait
+dans le conflit Rebendart-Dubardeau les
+entités et les allégories. Les Dubardeau n’étaient
+que trop aptes à trafiquer avec le double astral
+des lois, l’ectoplasme des codes. Toutes ces
+écluses par lesquelles Rebendart, dans un travail
+plus obstiné que celui des Hollandais, était
+parvenu à se faire un champ de travail desséché
+au milieu de la guerre, des luttes civiles,
+Bella aujourd’hui les ouvrait. A ce niveau si bas,
+au fond de cette impasse où il nous avait attirés
+de nos montagnes de Meudon, un dénouement
+de Crébillon le père nous libérait soudain, solution
+artificielle, enfantine, mais qui annihilait provisoirement
+sa vengeance.</p>
+
+<p>— Que dites-vous ? Quelle est cette folie ?</p>
+
+<p>Je sus plus tard que la scène était plus parfaite
+encore que je ne le croyais, car Larubanon, qui
+songeait à divorcer pour épouser Bella, lui avait
+confié son projet le matin même… Bella rayonnait,
+comme le jour où elle avait obtenu de Clemenceau
+qu’il allât, dans son dernier voyage aux États-Unis,
+rendre visite à Wilson. La vision de Clemenceau
+sonnant à la porte de la petite maison du
+paralytique, par un soir d’orage étouffant, avait
+nourri son esprit plusieurs semaines. Comme le
+jour où elle avait, en les attirant non par des subterfuges,
+mais des raisons officielles ou mondaines,
+mis d’Annunzio en présence de la Duse…
+Je la regardais avec admiration et non sans un
+peu de remords. Je comprenais enfin sa résistance,
+sa fuite : c’étaient des invitations à la tragédie.
+Je me reprochais presque de l’avoir, malgré la
+rivalité de nos familles, aimée sans autres scrupules.
+La bru de celui qui nous persécutait venait
+me trouver dans mon lit à l’aurore. A l’aurore,
+quand les mouettes qui ont suivi un saumon de
+l’embouchure de la Seine à Paris, aperçoivent
+la place de la Concorde, et crient, j’enlaçais la
+fille du tyran. Mais aujourd’hui seulement
+il me venait à l’idée que Bella et moi aurions pu,
+même dans ce monde veule, même dans cette
+époque où les passions ne se conjuguent plus et
+ne se mêlent plus à l’intérieur des êtres tant leur
+trajectoire est égoïste et tendue, et s’exercent
+chacune séparément, presque comme une fonction
+physique, dans cette ville où les avares ne
+sont plus amoureux, où les jaloux n’ont plus
+d’ambition, nous aurions pu jouer quelque réplique
+d’une assez belle légende. Les amantes
+de notre époque ne laissent pas plus germer en
+elles les conflits que les fils. J’estimais Bella
+d’avoir laissé celui-là grandir, arriver à son terme.
+Moi, insouciant, j’étais l’heureux père d’un bel
+esclandre, d’un drame ! J’admirais ce corps si
+mince dans sa grossesse ardente, ce visage si pur
+et si intact dans son masque. Pour une fois, je
+n’éprouvais aucun malaise devant un acte de
+théâtre. Je savais un gré infini à Bella de cette
+attente derrière les reines nues, de cette apparition,
+de cette ponctualité, que je sentais la ponctualité
+de ce que le monde contient de loyal
+et de beau envers mon père innocent. Ce qu’il
+y avait même de prévu dans son entrée m’enchantait.
+Cette emphase était la frange de la simplicité
+suprême, du devoir. Les quelques miracles que
+j’avais vus dans ma vie, la bataille de la Marne,
+par exemple, m’avaient paru en effet si mal
+réglés, si confus à l’œil ! J’étais ému de ce petit
+miracle bien net, et enfin à l’heure.</p>
+
+<p>Rebendart s’était avancé, hors de lui.</p>
+
+<p>— Quelle folie vous a prise ? quelle est cette
+trahison ?</p>
+
+<p>Bella lui sourit, leva la main, me désigna.
+Que l’éducation de son pensionnat de Charlieu
+était soignée ! J’étais certainement la première
+personne que Bella montrât du doigt. Son bras
+était levé presque verticalement, sa main toute
+ouverte, un vrai serment.</p>
+
+<p>— J’aime Philippe, dit-elle.</p>
+
+<p>Mais, déjà détournée de moi, elle avait saisi
+d’une main la main de mon père, de l’autre la
+main de Rebendart, et elle essayait de les joindre.
+Une minute elle lutta contre le sort. Mon père
+par compassion, obéissait, mais Rebendart se
+défendait brutalement. Le sourire de Bella devenait
+une grimace d’effort. Déjà elle ne cherchait
+plus, comme elle l’avait imaginé, à faire que ces
+deux mains s’unissent, que les dix doigts de
+Rebendart pénétrassent les dix doigts de Dubardeau.
+Il semblait qu’elle n’eût plus d’autre espoir
+que d’arriver à effleurer l’une par l’autre, d’obtenir
+non plus un courant, mais une étincelle
+de conciliation. Elle sentait l’une docile et
+fraîche, l’autre ennemie et brûlante. Dix secondes
+elle tenta encore, maintenant désespérée, d’agrafer
+les deux honneurs, les deux courages, les deux
+générosités du caractère français. Tâche impossible.
+Je la vis soudain pâlir, fermer les yeux, tomber
+à genoux, puis en arrière, puis glisser, encore
+un peu inhabile de ces gestes suprêmes, décomposant
+sa chute, l’inscrivant au ralenti dans nos
+yeux.</p>
+
+<p>Tel est le truc que trouva Bella pour libérer
+mon père de la prison : se rompre une artère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un jour j’aurai le courage de vous dire ce que
+fut la mort de Bella.</p>
+
+<p>Je la portai dans sa chambre. La mort mettait
+la même densité à chaque partie de son corps.
+Toute ma vie je sentirai sur moi cette surcharge
+égale au poids de mon amie. Elle se cramponnait
+à ma main, elle la croyait la main de Rebendart.
+Elle avait la force d’un cadavre, je ne pouvais me
+dégager. Le médecin, la femme de chambre,
+Rebendart lui-même, durent nous traiter comme
+un groupe indissoluble. Toute une nuit, le rayon
+de ma liberté fut le bras d’une mourante. J’avais
+cette amertume d’être la partie vivante d’une
+agonie. On avait oublié de tirer les rideaux. Le
+soir du jour des Morts entrait déjà. Des lumières
+s’allumaient en face, au Ritz. Le petit Argentin
+qui, chaque matin, à la jumelle tâchait de
+la voir sortir du bain, pouvait regarder Bella,
+décolletée, mourir. Elle maintenait mes mains
+unies. Elle exigeait de mes mains une réconciliation
+absolue. Elle exigeait que chaque partie
+de moi-même pardonnât enfin à l’autre, qu’il
+n’y eût pas, à l’intérieur de moi, de Rebendart et
+de Dubardeau, que toutes ces choses qui sont dans
+un être hostiles l’une à l’autre, l’adolescence et
+l’enfance, la force et la faiblesse, le courage et le
+désespoir fissent enfin leur paix. Il n’y eut plus rien
+en moi bientôt qui fût division et brouille. Pour
+la première fois je sentais fermé en moi, grâce
+à elle, un circuit, le circuit de ma vie… Aucune
+plainte. Aucune parole. C’était son même silence,
+plus articulé, plus direct que n’importe quel langage…
+C’était son dernier silence… Chaque geste
+par lequel l’un de nous voulait arranger l’oreiller
+ou le drap faisait tomber du lit ou y révélait un
+objet de fillette, une poupée derrière le traversin,
+une médaille de pension, un collier de chien.
+Dans son visage aussi, si on la forçait à boire,
+à respirer, se formaient des traits puérils. Toute
+son enfance sortait d’elle, au moindre heurt.
+Jamais on ne verra un être humain s’approcher
+avec plus de modestie de la mort.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vers minuit, comme je m’étais assoupi, je fus
+réveillé par une impression de bien-être, de
+liberté. Bella avait lâché ma main. La famille
+déjà s’engouffrait dans ce passage, et m’écarta.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">CHAPITRE IX</h2>
+
+
+<p>Fontranges suivit l’enterrement à côté de
+Rebendart. Il était intimidé par la présence du
+ministre, limité dans ses moindres gestes et ses
+moindres pensées par la présence de la mort,
+et le peu d’intimité qu’il avait eue avec Bella
+ne le gênait pas moins. Il était aussi emprunté
+de donner Bella à la mort, qu’il avait pu l’être
+le jour où il l’avait donnée à Georges Rebendart,
+et, de même qu’un père éloigne sa méditation,
+à force de cérémonie et de maintien, de tout ce qui
+va suivre après la messe de mariage de sa fille,
+il se sentait mal autorisé à penser à cette première
+nuit que Bella allait passer sous la terre.
+Il constatait qu’il n’était pas le plus triste, il
+m’avait vu, il voyait Moïse lui-même accablé, il
+comprenait que c’était justice d’avoir ainsi distribué
+la douleur puisqu’il connaissait à peine
+Bella, et ne s’en formalisait pas. Il avait trop
+souffert de la mort de son fils pour ne pas considérer
+le deuil, sinon comme un avantage, du moins
+comme une propriété, et, avec sa loyauté, plus
+simplement avec sa politesse, il se fût senti indiscret
+de rapprocher aujourd’hui trop près ce
+cadavre de son cœur paternel.</p>
+
+<p>— Je les trompe, pensait-il. Ils croient que je
+suis le convoi de ma fille, et c’est encore le convoi
+de mon fils…</p>
+
+<p>Il s’aperçut qu’il avait gardé à son chapeau le
+crêpe de l’enterrement de Jacques, un peu défraîchi,
+qu’il avait mis à son monocle la ganse
+qui avait servi ce jour-là. Il s’en voulut. Il aurait
+vraiment pu, pour Bella, mettre un nouveau
+crêpe. La cravate blanche aussi datait de cette
+époque. Il se reprocha jusqu’à cet accablement,
+qui était son accablement journalier depuis la
+mort de Jacques, ses yeux distraits, ses épaules
+voûtées. Cette méticulosité qui chez lui avait
+été à peu près la seule expression d’un cœur
+tendre et délicat lui ordonnait, dans cette cérémonie,
+de se laver de l’ancien deuil, de changer
+de vêtement. Jusqu’au parfum de son mouchoir,
+qu’il avait versé trop abondamment, le
+parfum du temps de Jacques, de la mort de
+Jacques, qui augmentait son malaise. Bella avait
+toujours été pour lui obéissante et docile. Jacques
+ne pouvait vraiment en vouloir à son père de tels
+scrupules. Ne pouvant changer tout de suite les
+souliers de la messe de Jacques, les chaussettes,
+la chemise, il voulut du moins secouer cet aspect
+douloureux qui n’était depuis quelques années
+que l’uniforme aux armes de Jacques. Pour Bella,
+il modifia son attitude. Il se redressa, il releva la
+tête, il prit un regard vif, il marcha d’un pas
+dégagé. Un des croque-morts saignait du nez
+et laissait, ce qui produisait une impression pénible
+dans le cortège, une trace de sang. Il lui
+fit porter son mouchoir, heureux de se débarrasser
+du parfum, et sans songer qu’après tout un mouchoir
+est l’objet le plus nécessaire à un père en
+deuil. Sur son visage plus tendu les rides s’atténuèrent.
+Des amis le trouvèrent de deux ans plus
+jeune au cimetière qu’à l’église. C’est qu’il avait
+pris entre temps le deuil de Bella. Le jour aussi,
+de brumeux au départ, était devenu éclatant.
+En même temps que le ciel se débarrassait de ses
+nuages, par les boulevards ensoleillés, par la rue
+de la Roquette engourdie de bien-être, le cœur
+de Fontranges se débarrassait, sous prétexte de
+deuil, de son vernis funèbre. Dans l’après-midi
+même, Fontranges courut les tailleurs et les chemisiers,
+commanda, pour faire honneur à Bella,
+un vêtement, des cravates, des chaussettes. Il y en
+avait de soie noire, avec une baguette. Il en
+profita pour acheter une paire de bretelles blanches
+bordées de noir. Il croyait que c’était le début d’un
+nouveau deuil… C’était le début d’un nouvel
+amour.</p>
+
+<p>Peut-être le chagrin provoqué par la mort de
+Jacques était-il arrivé à son terme, et avait-il
+suffi, pour effriter dans le cœur de Fontranges
+le monument du fils, de cette légère peine, de ce
+relâchement qu’y avait apporté la mort de Bella.
+Peut-être aussi l’âme tendre de Fontranges,
+devant laquelle s’ouvrait tout d’un coup la perspective
+d’un sentiment inconnu, n’avait-elle plus
+assez de vigueur pour résister à une langueur,
+à une passion nouvelle. Peu à peu, la pensée de
+Fontranges ne quitta plus Bella. Le notaire lui
+remit le testament. C’était une simple feuille
+à son chiffre où elle priait son père de la faire
+enterrer à Fontranges sous un arbre du parc
+qu’elle désignait. Par inadvertance elle avait écrit
+non seulement la date, mais l’adresse… Pour
+quelle réponse ? se demanda Fontranges. C’était
+la première lettre qui lui vînt de son nouvel
+amour. Elle avait un faible parfum. Les larmes
+lui vinrent aux yeux, à respirer l’odeur de cette
+affection inconnue. Il n’avait pas de photographie
+de Bella. Il alla chez le photographe, qui
+avait l’ordre de n’en pas vendre. Il lui répugnait de
+dire à cet indifférent qu’il était le père, il le soudoya
+comme l’eût fait un amant. Le notaire le
+forçait de rester à Paris, car il fallait attendre les
+délais d’exhumation pour ramener Bella à Fontranges.
+Il plut. L’idée de la pluie le gênait pour
+cette jeune morte, et il renonça à la solitude.
+Il vint chez Moïse, chez moi, chez ceux qu’il
+savait connus ou chéris de Bella, employant
+des ruses d’enfant pour voir les photographies
+que j’avais prises d’elle à Ervy et dont chacune
+devenait pour lui un souvenir. De la Bella brumeuse
+que lui avait donnée la photographie
+d’art, il arrivait peu à peu, grâce aux photos
+d’amateurs, à une jeune femme à traits précis.
+Ses yeux, son imagination ne tremblotaient plus
+devant sa fille. Il voulut savoir aussi le nom
+de ses parfumeurs. Il allait chez eux, cherchait,
+vieux chasseur à la trace d’un parfum. Il
+se complaisait dans cette période ambiguë, qui,
+à cause du second enterrement à venir, tenait à
+la vie de Bella, et dans laquelle il glanait comme
+encore de la vie, tout ce qu’il pouvait trouver d’impressions
+et d’objets avant la mort définitive. La
+mort de Jacques avait été une disparition. Il ne
+l’avait pas vu mort. Il avait dû attendre cinq ans
+avant de voir même sa tombe, en Belgique, où il
+l’avait laissé, à cause de sa parenté avec les Cobourg,
+qui l’avaient reçu dans leur caveau. Par sa mort,
+Jacques s’était retiré brutalement d’un cœur
+rempli de lui. Mais Bella se donnait, se rapprochait,
+dans cette douce agonie, postérieure à la
+mort qui durait, dans cet enterrement ensoleillé
+et magnifique, et jusque dans ces formalités qui
+maintenaient Fontranges entre deux tombes
+ouvertes. A lui que la mort jusque-là avait écrasé,
+il était révélé qu’il y a des morts féminines, qu’il
+y a une mort féminine, pleine de douceur. Tout
+un mois, Bella offrit à son père sa pensée encore
+tiède. Fontranges dut aller chez le notaire, recevoir
+des dépôts, choisir un marbre. Il paya les
+fournisseurs, les quelques dettes laissées par sa
+fille en ce bas monde. Il tint à les payer de son
+argent, à lui offrir ses dernières robes, son
+dernier manteau. Tout un mois, Bella prolongea
+cette première intimité qu’il avait avec
+elle. Rebendart partit en voyage : ce second enterrement,
+cette seconde mort étaient pour Fontranges,
+pour Fontranges seul. Il était reconnaissant
+à Bella de ne pas se résorber, comme l’avait
+fait ce pauvre Jacques, au caveau des Cobourg,
+dans une crémation familiale, mais de se confier
+au sol des Fontranges, à un arbre des Fontranges.
+C’était l’arbre sous lequel il plaçait jadis le berceau
+de Jacques, le chêne isolé au milieu des
+pelouses montagneuses qui séparaient le château
+du parc, et qui servait dans les cartes d’état-major
+de point trigonométrique. Le voilà qui devenait
+aussi le repère dans cette dure carte du Tendre
+qu’était le cœur de Fontranges. S’il n’avait pas
+tant plu, si le ciel avait été pur, il se fût senti
+presque heureux. Alors que sa pensée à la recherche
+de Jacques se heurtait à une vision brutale,
+un passé chaque jour plus durci, il ne
+pouvait penser à Bella sans ramener, pas toujours
+des souvenirs, car il l’avait délaissée des années
+entières, mais toutes les menues joies que procure
+à un père une naissance. Que de mécomptes
+on évite en se mettant à aimer, non plus son
+enfant vivant, mais son enfant mort ! Au lieu de
+se poser sur un visage plein de sueur, de turbulence,
+de cruauté, sa tendresse trouvait offerts à chaque
+minute une tête charmante, des yeux purs.
+Au lieu, quand il reçut de Rebendart deux malles
+d’objets recueillis dans la chambre de Bella, de
+retirer comme de la cantine de Jacques un revolver,
+des instruments douteux de toilette, un livre
+libertin, livre broché, ce qui peina particulièrement
+Fontranges, qui n’avait lu que dans
+des reliures, il découvrit des étoffes persanes, les
+poésies de Vigny reliées en maroquin plein, un
+loup pour un bal, une poupée. Il se rappelait le
+visage de cette poupée plus peut-être que celui de
+Bella. Il la prit,… elle ouvrit lentement les yeux.
+Ces malles contenaient tout ce que les Égyptiens
+laissaient à leur morte, il les vida, c’étaient des
+fouilles dans son cœur paternel. Pour la première
+fois depuis qu’il y a des Fontranges, un Fontranges
+essayait de voir clair en soi. Il se demandait
+pourquoi la mort qui jusqu’à ce jour l’avait durci,
+maigri, ridé, donnait aujourd’hui à sa pensée
+une caresse constante, en un mot le bonheur.
+A changer le deuil de son fils pour le deuil de sa
+fille, il avait changé ce monde d’égoïsme, de lutte,
+d’infamie contre un univers de paix à la fois
+et de luxe. Il sentait que la vie avait trouvé un
+moyen nouveau de liaison avec les Fontranges.
+Il flirtait à nouveau avec la vie. Au milieu de
+la rue, à la vue pourtant banale d’une vitrine
+de fourrures ou d’une jolie femme, il devait
+s’arrêter, il se sentait effleuré à de nouvelles
+places de son cœur. Qu’était-ce, quand une
+passante avait le parfum de Bella !… C’est que
+son deuil, sa douleur changeaient de sexe. C’est que
+Fontranges, qui s’était cru toute la vie réservé à son
+fils, cédait sur le déclin à sa nature androgyne.
+Ame de Fontranges. Pauvre fleur double ! Tout
+l’automatisme des gestes, de tristesses amassé
+sur lui par son premier malheur fut peu à
+peu éliminé pendant ces vingt et un jours que
+réclamait l’exhumation comme par une saison
+à Vittel. L’anniversaire de Jacques revint entre
+temps, un mercredi. Ce fut un jour triste. Il remit
+les vêtements anciens, ils le gênèrent, il avait
+engraissé. Privé pour la journée de ces pensées heureuses
+qui le menaient à grands pas satisfaits au cimetière,
+il erra péniblement dans Paris, alla au bois,
+au café. Tout le passé de Jacques vint jalousement
+heurter les quelques souvenirs que Fontranges
+avait déjà de sa fille. La vie entière, la misère
+de son fils s’engouffra par ce mercredi, hublot
+soudain ouvert sur le passé, et parut dans l’après-midi
+devoir emporter pour toujours poupée,
+reliure et étoffes persanes. Elles résistèrent. Il les
+retrouva le soir dans sa chambre, sans une souillure.
+Le lendemain, pour la première fois, il n’attendit
+pas pour se rendre au cimetière l’après-midi.
+Il alla, pour la première fois, avec son bouquet
+de violettes de Parme qui le faisait prendre
+dans le tramway pour quelque amoureux, surprendre
+sous la rosée, au milieu du ménage que
+faisaient les arroseurs et balayeurs, le cimetière,
+la tombe de Bella. Il était accompagné du petit
+terrier irlandais de Bella, Gilbert, que Rebendart
+venait de lui donner. C’était une bête jeune et
+intelligente, affligée d’une mauvaise dentition
+et qui se déhanchait, mais pour la première fois
+des imperfections chez un chien paraissaient
+à Fontranges des avantages. Près de la tombe,
+le chien qui sentait des rats voulut creuser. Il vint
+à l’idée de Fontranges que Gilbert paraissait
+chercher sa maîtresse. C’était la première métaphore
+qui jamais eût traversé le front d’un Fontranges.
+C’était le mouvement le plus facile de
+l’imagination, mais Fontranges en frémit comme
+d’un changement de nature. Que se passait-il ?
+Allait-il devenir poète maintenant ? Il éprouvait un
+peu de vanité, il se sentait plus léger. Bella le
+soulevait au-dessus de ce monde où il avait passé
+cinquante-sept ans sans faire une comparaison.
+Gilbert retirant de son trou des cailloux plats,
+Fontranges pensa que Bella, dans ce sol pierreux
+de Paris, faisait une retraite avant d’entrer
+dans la terre profonde… Il n’y avait pas de doute,
+c’était encore là une comparaison. — Qu’est-ce
+que je peux bien avoir ? se demandait-il. Tout
+le jour, il eut ainsi de petits accès d’imagination.
+Il s’arrêtait chaque fois, comme un cardiaque
+pendant l’arrêt de son pouls. Un dieu inconnu
+illustrait la vie de Fontranges. Au retour, Gilbert
+sentit le parfum de Bella dans la trousse laissée
+ouverte, et aboya devant le flacon. Rien de
+plus naturel et fréquent qu’un chien attiré
+par l’odeur de son maître. Mais Fontranges
+ressentit encore ces aboiements comme une
+métaphore. Il ne pouvait la préciser, mais qu’elle
+était exacte ! Que ne peut-on pas comparer dans
+la vie ? De chacun de ses meubles, de chacun de
+ses gestes, de chacun des jeux de lumière du
+jour ou des lampes, il sentait maintenant qu’il
+lui eût suffi d’un peu d’intelligence et d’un peu
+d’invention pour dégager et délivrer un génie
+scintillant. Qu’il allait être consolant de vivre,
+si le monde réel se cousait ainsi à un monde
+imaginaire ! Il se confia au sommeil comme
+à il ne savait quelle comparaison. Bien lui en prit.
+Au milieu de la nuit, il se réveilla en sursaut.
+On l’avait reporté dans le lit de sa jeunesse.
+C’était le même grain de drap, la même fraîcheur
+quand il bougeait. Il le reconnaissait à sa température,
+à un courant caressant, comme l’italien
+revenant d’Amérique reconnaît la Méditerranée
+où des camarades le plongent de nuit par farce.
+Tout ce qui depuis longtemps l’avait trouvé sourd,
+le cri de ce train qui demande éternellement l’entrée
+de la gare, ces chants de gens avinés, il l’entendait
+à nouveau. C’était sa jeunesse que Bella
+redonnait dans les ténèbres à caresser à ce vieillard.
+Il hésitait seulement à se croiser les mains,
+tant il avait peur que son corps, moins fidèle
+que le drap, n’eût plus le même grain ; il se retenait
+de tousser, pour ne pas entendre sa voix.
+Mais ainsi, les yeux ouverts dans le silence et
+dans la nuit, rien ne démentait sa jeunesse. C’était
+la même ombre que dans la jeune nuit, la même
+cécité… En fait, une de ces passions, licites mais
+funestes, qui ravageaient périodiquement l’âme des
+Fontranges, était née.</p>
+
+<p>D’abord, elle fut calme. De retour au château,
+Fontranges eut la surprise de retrouver partout
+les traces de Bella. Des chiens portaient encore
+des colliers à son nom. Il ouvrit ses tiroirs. Il lut
+un journal où Bella parlait de lui. L’avait-elle
+aimé ? Il chercha dans les liasses de lettres, et
+jusque dans la bibliothèque, suivant la méthode
+de ce professeur qui était venu y vérifier si Laure
+de Fontranges avait aimé Chateaubriand. Laure
+n’avait pas aimé Chateaubriand, peu de témoignages
+laissaient croire que Bella eût aimé
+son père : mais s’il était pour le premier cas besoin
+de vraies preuves, Fontranges se contentait pour
+le second de preuves négatives. Il était vraisemblable
+qu’une fille aimante aimât son père, qu’une
+fille qui n’est que tendresse aimât celui auquel
+elle doit la vie. Dans aucune lettre, aucun carnet,
+il ne découvrait qu’elle l’avait haï, qu’elle l’avait
+méprisé. Il en arrivait, pour deviner les sentiments
+que Bella avait pu avoir pour lui, à s’étudier,
+à se voir, et même dans la glace, à se voir presque
+comme il était réellement, un être sans méchanceté,
+sans vigueur, — à se connaître. Il regardait
+ses propres photographies pour deviner ce qu’une
+enfant ou une jeune fille avait pu trouver sur lui
+d’attachant. Il en arrivait, après tout, grâce à
+Bella, à s’aimer un peu lui-même, alors que
+Jacques l’avait finalement conduit au dégoût
+de soi et de tous. De même qu’après l’accident
+de son fils, il avait cherché par les métayers les
+plus sales, par la boue, un itinéraire qui l’avilît,
+il découvrait la route qu’avait suivie Bella
+par les arbres les plus ombreux, les chiennes les
+plus caressantes, les visages les plus purs. Par des
+signatures, des marques, il était arrivé à retrouver
+aussi dans la bibliothèque le chemin de ses lectures.
+Jamais une désillusion. Toujours des
+reliures magnifiques. Qu’il est plus doux de
+se frotter à la grâce qu’au vice ! Sa santé,
+sa chair si saine, ses viscères parfaits ne lui paraissaient
+plus un privilège ravi à son enfant, car
+Bella, dans la mort, avait un corps d’une essence
+plus légère, plus fluide. Quelle satisfaction de se
+sentir d’une densité plus lourde que celle que l’on
+aime ! Il lisait le Vigny relié, sur les bancs où
+il se rappelait avoir vu Bella avec un livre. La Mort
+du Loup le ravissait. Il regrettait de n’avoir plus
+à chasser, à tuer un aussi digne adversaire. Il s’asseyait
+auprès de la tombe sur le pliant qui servait
+pour le berceau de Jacques, car à la différence
+des objets de deuil, les objets de bonheur étaient
+valables pour les deux enfants. Parfois une de
+ces inspirations qui l’avaient visité grâce à Gilbert,
+le matin du cimetière, le surprenait. Des
+corbeaux voletant lui paraissaient du papier brûlé
+dans le vent. La vigne vierge lui paraissait couleur
+de vin. Il avait chaque fois le sentiment que
+du fait de Bella une grâce l’inondait… Il sortait
+maintenant, visitait les familles où fréquentait
+Bella et où il y avait des amies de son âge,
+s’attaquait poliment à la douairière, mais par étapes
+rapides, par la grand’tante, par la mère, liquidant
+en cinq minutes chaque génération, il rejoignait
+la plus jeune femme, et il était bien rare
+qu’il ne revînt pas avec un de ces renseignements
+qui lui tenaient lieu de passé paternel. Les trois
+souvenirs les plus nets qu’il eût de Bella étaient
+ceux des jours de fête où le devoir l’obligeait
+à se relâcher de sa passion pour Jacques et où
+il présidait la cérémonie ou le banquet, celui du
+baptême de Bella, celui de sa première communion,
+celui de son mariage. Entre ces trois souvenirs
+qui correspondaient à des sacrements, il
+glissait tout le butin de ces visites, et jusqu’à
+des objets. Parfois de vrais souvenirs reparaissaient.
+Il eut un jour une heureuse surprise.
+Il se souvint que le matin de la naissance de Bella,
+il l’avait tenue une heure dans ses bras. Le berceau
+n’avait été préparé que pour une seule fille,
+et soudain le docteur en avait annoncé une seconde.
+Au bout de vingt minutes, Bellita était
+née et avait été traitée aussitôt en préférée. Elle
+avait eu le berceau. On avait installé pour Bella
+un petit lit de Jacques, mais pendant le déménagement,
+Fontranges avait tenu Bella, la plus
+maladroite des nourrices, mais la première. Ce
+souvenir le consola de bien des regrets. Certes,
+il n’avait pas eu les jours où sa fille avait
+noué avec le monde ses premières passions. Il
+n’avait pas eu le soir où Bella, qui montrait dès son
+enfance un penchant pour l’astronomie, avait
+compris que les étoiles ne sont pas attachées,
+il n’avait pas eu celui où il avait été révélé à Bella
+que la terre est ovale, mais il avait eu sa première
+heure en ce bas monde. Cette enfant qu’il n’avait
+vue en somme que sous des voiles de communion
+ou de mariée, excepté le jour de sa naissance,
+où elle était nue avec de gros plis, et le jour de
+sa mort où il avait vu sa poitrine, ses hanches
+dévêtues, cette fille qu’il n’avait vue de chair
+que pour son entrée dans la vie et son entrée dans
+la mort, il lui semblait la porter maintenant dans
+ses bras à chacun de ses âges, il sentait la douce
+charge qu’elle avait été pour les fauteuils, les
+balançoires, les gazons, et enfin pour la vie même.
+Certes il avait été passionnant de voir la petite
+forme masculine de Jacques lutter contre la nature,
+de suivre ses réactions de petit mâle envers
+les chiens, le gibier, les aliments, les saisons,
+mais cette lutte d’un cœur féminin contre l’amitié,
+l’amour, d’un corps féminin contre le froid, les
+coussins, et aussi le corps des hommes, elle émouvait
+Fontranges jusqu’au fond de l’âme. Il regardait
+respirer M<sup>me</sup> Bardini. Il regardait les chambrières
+puiser de l’eau. Il lisait la vie, non plus
+des chasseurs, mais des chasseresses célèbres.
+Comme Jacques s’était mué en Bella, saint Hubert
+se mua en Diane. Cette forme que le cœur peu
+perspicace de Fontranges avait poursuivie depuis
+sa jeunesse se débarrassait soudain d’un travesti
+et apparaissait en femme.</p>
+
+<p>L’automne était le plus beau qu’eût vu Fontranges.
+Du matin au soir, il cheminait dans du
+mordoré. On prit des blaireaux. Il épargna une
+petite femelle en l’honneur de Bella. Elle courut
+vers son terrier, près du grand arbre, pour rejoindre, — répétant
+la métaphore de Gilbert,
+mais qui donc est original ? — celle qui l’avait
+protégée. Une qualité de Bella se glissait dans
+toutes les femelles, rates, perdrix hases, et amollissait
+ses bras. Une fouine le regarda avec le
+regard de Bella. Devant des poules d’eau, des
+renardes, il releva son fusil. Mais il y avait
+plus. Une vertu féminine gagnait la nature entière.
+Le parc et les bois devenaient la forêt, les
+prés devenaient la prairie, jusqu’au château qui
+s’humiliait, souriait, se simplifiait et dans le cœur
+de Fontranges devenait la maison. Cet univers
+qui l’avait jusqu’à ce jour séduit par ses attributs
+mâles, par ses rochers, ses larges ruisseaux, où
+ses yeux distinguaient de préférence les clochers,
+les pins, les pics, les attributs masculins, changeait
+peu à peu de sexe, le séduisant par ses roches,
+ses rivières, et, comme à un collégien, lui offrait
+des collines semblables à des gorges, et des
+ravines d’ombre. L’élément masculin se raréfiait
+dans le monde. Les hommes, les mâles, lui
+paraissaient des raretés, des exceptions, épars
+qu’ils étaient à si faible densité sur tout cet amas
+féminin de plaines et de montagnes. Jusqu’aux
+arbres qui lui paraissaient aussi avoir changé…
+Il apprit du curé qu’ils étaient du féminin en
+latin, les Latins sont aussi fondés que nous à
+connaître le genre réel des choses. Cet homme
+à son déclin se trouvait heureux d’avoir vécu,
+non dans un astre mâle, mais sur une planète féminine,
+d’être enterré dans une terre femme. Il laissait
+dans la forêt les branches le toucher, l’arrêter…,
+la pluie inonder son visage… Les caresses
+féminines sont douces… Toutes les caresses…
+Même cette Indiana !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’automne n’en finissait pas. Il semblait résolu
+pour une fois à atteindre vivant sa limite officielle,
+ce vingt décembre enseveli d’habitude sous l’hiver.
+Tout ce qu’il y a de plus périssable dans l’année
+vivait encore. Aux arbres, les feuilles atteignaient
+la plus haute vieillesse que feuilles aient jamais
+atteinte. C’était le centenaire des brins d’herbe,
+des araignées, des mouches. Fontranges, venu
+pour quelques jours à Paris, s’asseyait aux terrasses
+des cafés, car les musées ne l’intéressaient
+plus… Il était tellement étranger au mouvement
+de Paris, à l’allure même de la vie, qu’on lui
+offrait, comme à un étranger de race, des cartes
+transparentes et des guides. Parfois, surgie si
+subitement qu’il la croyait surgie de son cerveau,
+une ronde de jeunes filles coiffées de chapeaux
+de papier l’entourait ; c’était la Sainte-Catherine.
+Elles s’attaquaient à cet homme inoffensif
+de toutes les armes les plus cruelles, de leurs dents
+blanches, de leurs yeux jeunes. Mais elles étaient
+trop gaies, trop bruyantes. Il n’avait pas envie
+d’elles. Elles lui faisaient l’effet de petits êtres
+à peu près masculins. Quand on a trouvé le sexe
+de la terre, de l’automne, celui des ouvrières de
+Patou importe vraiment peu. Le soir il allait au
+cinéma. Il n’avait vu jusqu’à ce jour que des films
+de guerre, des bombardements, des cadavres.
+Il fut étonné de voir la paix rétablie dans le royaume
+des reflets. Les reflets de vigoureux garçons enlaçaient
+des filles. Le reflet de l’Océan prenait dix
+belles baigneuses san-franciscaines et les rendait
+nues. Des reflets de gorilles sauvaient des fillettes.
+Cette tendresse universelle pour les femmes
+l’alanguissait. Un jour, sortant d’une de ces salles,
+il se trouva devant le bar où il avait connu Indiana.
+Il poussa la porte.</p>
+
+<p>La guerre, qui ruine tout, avait couvert le bar
+d’acajou et de bronze. De la guerre, qui détruit
+toute civilisation, le bar sortait en style directoire,
+et doré à la pompéienne. C’était le même
+barman. La guerre, qui a tout massacré, ne lui
+avait pas pris un cheveu. Fontranges entrait dans
+l’éternel. C’est d’un pas d’habitué qu’il se dirigea
+vers la place jadis occupée une fois, et
+qu’il s’assit. Pourquoi tremblait-il, quand la porte
+s’ouvrait ? Pourquoi ce cœur alerté, dans une
+opération aussi banale que la confection d’une
+citronnade ? Des gens passaient avec des drapeaux.
+Il s’informa. C’était l’enterrement de Jaurès.
+Celui que l’on avait assassiné la dernière fois où
+il avait vu Indiana, on l’enterrait aujourd’hui.
+Il n’était ni surpris ni mécontent d’être lié à cette
+fille par la volonté du sort. Quand Jaurès ressusciterait,
+ou quand des communistes répandraient
+au vent les cendres de Jaurès, il serait là dans ce
+bar appelé vers Indiana par quelque troisième
+deuil. Le désir lui venait presque de voir Indiana
+elle-même, de toucher la borne de cette course
+de dix ans, de toucher Indiana… Une femme
+vint s’installer près de lui, le harcela gentiment,
+l’attaqua par tous ces boucliers de métal qui sont
+les points sensibles des hommes dans les bars,
+son porte-cigarette, son briquet, sa montre. Elle
+était plus fine qu’Indiana. Sur la bague, elle lut
+correctement le blason des Fontranges, sourit,
+mais sans insister, à <i lang="la" xml:lang="la">Ferreum ubique</i>, appela
+par leur terme consacré les merlettes, le sinople.
+Le barman, un moment inquiet, se gardait d’intervenir
+dans une discussion de blasons. Mais
+détenteur pour un soir de cette intuition qui
+révèle aux écrivains de génie ce que les écrivains
+médiocres appellent l’éternel féminin, le gentilhomme
+campagnard n’était pas attiré par elle.
+Cette femme se virilisait sous ses yeux… Elle était
+pourtant habile. Elle dirigeait Fontranges sur les
+sujets les plus propres à le séduire, la chasse, les
+chevaux. Elle jouait cette soirée, sa liaison de la
+nuit, avec douceur et constance, comme une
+femme joue sa carrière, comme un vrai mariage.
+Elle promettait pour cette nuit tout ce qui fait
+les unions longues et heureuses, un bon caractère,
+de l’affabilité ; elle savait coudre, elle ne se
+froissait jamais. Jamais fiancée qui croit son fiancé
+décidé à rompre n’employa plus de tact, plus de
+douce dignité : elle n’était pas teinte, elle n’avait
+pas les cheveux courts. Têtu, Fontranges répondait
+sans plaisir. Il ne lui demanda même pas son
+nom. Elle pouvait s’appeler Auguste ou Georges,
+si cela lui plaisait. Il eut même le courage de la
+questionner sur une femme blonde, avec de
+grands yeux bleus, avec une peau très blanche,
+qui s’appelait Indiana. Il était étonné lui-même
+de trouver pour dépeindre Indiana tant de détails ;
+il aurait pu dire qu’elle avait des cils doubles,
+l’ouverture des narines imperceptibles, l’oreille rose,
+une seule des oreilles percée. La femme connaissait
+Indiana. Indiana ne venait plus au bar, depuis
+que le barman lui avait donné une paire de gifles
+et lui avait fait perdre un demi-litre de sang par
+ces narines imperceptibles. Elle écrivit l’adresse
+de ce nouveau bar. Elle n’y ajouta pas la sienne.
+Puis elle partit aussitôt, mais dignement, refusant
+qu’il payât sa consommation, lui envoyant de
+la porte un demi-sourire digne et triste, comme
+si ce départ était la rupture de vingt ans d’existence
+commune. Dès qu’elle eut disparu, il se
+leva et chercha le bar d’Indiana.</p>
+
+<p>Il était tout voisin. Indiana en dix ans n’était
+jamais allée à la campagne, n’avait jamais circulé
+en auto, n’avait même pas atteint la limite
+des théâtres. Les bars qui l’avaient successivement
+abritée des obus, des bombes, de la police, avaient
+des numéros différents, mais étaient dans la même
+rue. Elle avait échangé le 27 pour le 15, puis pour
+le 9, changé de cases, dans un jeu qui durerait
+sa vie. L’achèvement du boulevard Haussmann
+avait rétréci son domaine, mais il ne lui venait
+pas à l’idée de franchir cette nouvelle zone.
+Il faut se réduire, dans l’époque où nous vivons.
+Aussi pour elle les ennuis qu’elle avait avec chacun
+des barmen, des bargirls ou des agents étaient-ils
+centuples, comme dans une île, Paris pour elle
+n’avait que trois barmen, six agents. Vous pensez
+s’ils la reconnaissaient ! Fontranges était dans le
+bar depuis quelques instants quand Indiana entra.</p>
+
+<p>Elle était seule. Indiana était d’ailleurs toujours
+seule. Elle n’avait jamais été vue donnant le bras
+à un homme, se promenant avec un homme… On
+pouvait exercer ce métier sans se compromettre. Les
+compromissions à ses yeux c’était l’amitié, la camaraderie.
+Elle n’avait pas changé ; le même teint laiteux
+sans poudre, les mêmes lèvres rouges sans
+rouge, les mêmes yeux bleus à iris si larges qu’ils
+semblaient dévorés par une cataracte, ses sourcils
+noirs, ses cheveux blonds tirés en arrière, offrant
+avec indifférence son visage sans vie comme une
+table d’expérience sur laquelle les couleurs se différenciaient
+à l’extrême. Entre ce rose, ce bleu,
+ce blanc, il y avait des différences de siècle, de
+climat, de matière… Le bar était à peu près vide.
+Machinalement, comme en hypnose, elle se dirigea
+vers Fontranges, s’assit près de lui, et tout
+recommença. Fontranges considérait ce beau front
+sans pensée, ces beaux yeux sans regard, ce corps
+lourd et dense à poignets et à chevilles délicats,
+que la paresse plus que la mode enveloppait de
+vêtements faciles, presque de vêtements d’enfant.
+Quel mal, quelle faiblesse humaine, par amour
+de Bella, venait-il cette fois prendre de cette
+femme ? Elle ne l’avait pas reconnu. Elle ne reconnaissait
+pas les objets que Fontranges sortit pour
+éveiller sa mémoire, le porte-cigare que le cheval
+en écume, la boîte d’allumettes que des hures de
+sangliers rendaient pourtant caractéristiques. Mais
+elle ne reconnaissait jamais rien, à peine l’Opéra.
+Elle parla. Il apprit ce qui s’était passé en ces
+dix ans. La revanche de Bella sur les hommes
+s’était poursuivie. Elle leur volait la cocaïne,
+l’héroïne. Un phénomène avait voulu l’épouser,
+très riche. Il la croyait sans amant. Ce qu’elle
+s’était vengée de lui ! Elle s’était arrangée pour se
+faire surprendre. Il avait voulu lui pardonner,
+il lui avait apporté trois bagues à choisir, elle avait
+choisi la plus chère et la lui avait renvoyée dans
+un pot de moutarde, le rubis scié en deux. Elle
+parlait sans accent, droit devant elle, assise comme
+une souffleuse, comme le souffleur indolore d’un
+personnage forcené que Fontranges voyait par
+moments à sa vraie taille… Le bar ferma, ils sortirent.
+Il l’accompagna, sans qu’elle eût dit un
+mot d’offre ou de refus, comme si depuis dix ans
+c’était lui qu’elle venait chaque soir attendre vers
+minuit. Elle habitait la même maison, la même
+chambre. Fontranges se rappelait chacune des
+têtes effarées qui étaient sorties voilà dix ans
+des portes de chaque palier pour se renseigner
+sur la guerre. Il regretta ces arrêts à chaque étage,
+ces enfants à chaque étage à rassurer. C’était
+eux surtout qui l’avaient rassuré lui-même. Dans la
+chambre, toujours pas de chaise. Il fallait plonger
+dans cette nuit affreuse et douce toujours comme
+un nageur d’un promontoire. Quand il fut couché,
+la lampe éteinte, elle se promena longtemps nue,
+garnit nue son fourneau d’essence. C’était son
+remède pour éviter les incendies, qu’elle craignait.
+Ce fut une bête tachetée de glace et de feu qui se
+glissa près de Fontranges.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit, elle se réveilla. Fontranges
+sanglotait. Jacques, Bella, unis soudain
+dans un amour parfait, s’étaient penchés sur lui. — Je
+suis ta fille, disait Jacques. — Je suis ton
+fils, disait Bella… et ils s’embrassaient… Indiana
+n’avait jamais entendu pleurer un homme. Mais
+elle avait eu assez d’autres expériences pour essayer
+de deviner ce bruit. Elle prêta l’oreille… Ce
+n’était pas l’éternuement. On n’éternue pas
+cent fois de suite… Ce n’était pas, comme voilà
+trois semaines, l’angine de poitrine. Dans l’angine,
+on se débat, on appelle au secours… Il était
+trop vieux aussi pour avoir eu les gaz… Peut-être
+tout bonnement une attaque… Et encore non,
+l’attaque dure une seconde, et celui-là n’avait
+vraiment pas l’air d’avoir fini !… Il n’y avait pas de
+doute. Cet homme près d’elle pleurait. A Indiana
+seule arrivaient ces aventures ! Pour la première
+fois, la maladie d’un homme lui arracha une parole.</p>
+
+<p>— Eh bien, papa, demanda-t-elle, dans ce langage
+incestueux qui était sa seule tendresse ;
+tu pleures ?</p>
+
+<p>Il se contint, mal…</p>
+
+<p>— Ça ne passe pas, mon oncle ? Tu veux
+de l’aspirine ?</p>
+
+<p>Une minute s’écoula… Un sanglot revint…</p>
+
+<p>— Ah, frère, sûrement, l’amour n’est pas
+drôle ! dit-elle.</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER<br>
+LE</span> 14 <span class="xsmall">JANVIER</span> 1926<br>
+<span class="xsmall">PAR F</span>. <span class="xsmall">PAILLART A<br>
+ABBEVILLE</span> (<span class="xsmall">SOMME</span>)</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75620 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+status under the laws that apply to them.
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