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Tome Ier. +Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II. +Développement des sociétés. (_Épuisé._) + +Les Premières Civilisations de l’Orient (Égypte, Assyrie, Judée, etc.). +In-4º illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. (_Épuisé._) + +La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4 +cartes et 11 planches en couleurs d’après les documents de l’auteur. +(_Épuisé._) + +Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures +et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. +(_Épuisé._) + +Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches d’après les +documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (_Épuisé._) + +Lois psychologiques de l’Évolution des Peuples. 12e édition. + +Psychologie des Foules. 23e édition. + +Psychologie du Socialisme. 7e édition. + +Psychologie de l’Éducation. 20e mille. + +Psychologie politique. 13e mille. + +Les Opinions et les Croyances. 10e mille. + +La Révolution française et la Psychologie des Révolutions. 11e mille. + +Aphorismes du Temps présent. 7e mille. + +La Vie des Vérités. 8e mille. + +Enseignements psychologiques de la Guerre européenne. 27e mille. + +Premières Conséquences de la Guerre. 20e mille. + + +2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES + +La Fumée du Tabac. Recherches chimiques. (_Épuisé._) + +Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du +Volume du Crâne. In-8º. (_Épuisé._) + +La Méthode graphique et les Appareils enregistreurs, contenant la +description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 fig. +(_Épuisé._) + +Les Levers photographiques. Exposé des nouvelles méthodes de levers de +cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol. +in-18. (Gauthier-Vilars.) + +L’Equitation actuelle et ses Principes.--Recherches expérimentales. 4e +édition. Un vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 178 photographies +instantanées. + +Mémoires de Physique: Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes +hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (_Revue scientifique._) + +L’Évolution de La Matière, avec 63 figures. 30e mille. + +L’Évolution des Forces, avec 40 figures. 19e mille. + +Il existe des traductions en anglais, allemand, espagnol, italien, +danois, suédois, russe, arabe, polonais, tchèque, turc, hindostani, +japonais, etc. de quelques-uns des précédents ouvrages. + + +A la Librairie Flammarion + +L’œuvre de Gustave Le Bon, par le baron Motono, ambassadeur du Japon. +In-8 avec un portrait. + + + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. + +Copyright 1918 by ERNEST FLAMMARION. + + + + +INTRODUCTION + + +L’immense conflit où se heurtent si violemment les forces de l’univers +n’a pas accumulé seulement des ruines matérielles, mais aussi des ruines +morales. Si nous voyons le monde changer, ce n’est pas uniquement parce +que des cités ont été anéanties, des frontières géographiques déplacées, +mais surtout parce que les anciennes conceptions orientant la vie des +peuples ont perdu leur force. + +Les idées qui rayonnaient au firmament de la civilisation et réglaient +les rapports entre les hommes pâlissent tour à tour. Les peuples voient +s’ébranler leur confiance dans la puissance des armatures sociales qui +les protégeaient. + +Les divers gouvernements, quelle que fût leur forme, ont manifesté la +même insuffisance. Toutes les doctrines: le pacifisme et le socialisme, +la liberté aussi bien que l’autocratie montrèrent une égale impuissance. +Aucun des dogmes proposés aux nations n’a révélé une efficace vertu. Les +formules les plus chargées d’espoir perdent tout prestige. + +La meurtrière épopée issue des ambitions germaniques n’a donc pas +seulement fait sortir les peuples de leur vie journalière, mais aussi +des conceptions traditionnelles qui leur servaient de flambeau. + + * * * * * + +Le monde se trouve arrêté dans sa marche et l’avenir enveloppé de +ténèbres parce qu’un peuple puissant par les armes s’est précipité sur +l’Europe pour l’asservir. Invoquant les principes d’une philosophie que +beaucoup admiraient sans en comprendre les menaces, il affirma que le +droit donné par la force était supérieur à tous les autres. L’équité, la +justice, l’humanité et toutes les acquisitions résultant de siècles +d’efforts furent déclarées sans valeur. L’Allemagne espérait qu’elles se +montreraient sans force. + +Pour faciliter son entreprise cette nation fit preuve d’une férocité et +d’un mépris des lois traditionnelles de l’honneur qui remplirent le +monde de stupeur et dressèrent bientôt contre elle les peuples indignés +par ce retour à la barbarie. + +L’invasion fut repoussée, mais combien de temps encore faudra-t-il +rester en armes pour éviter les attaques d’un peuple ne reconnaissant +aucune valeur aux traités? + + * * * * * + +L’histoire a vu des périodes où les hommes agirent autant +qu’aujourd’hui, elle n’en a pas connu où il leur fut aussi nécessaire de +réfléchir. N’invoquant plus pour expliquer les choses, ni les hasards +d’un sort incertain, ni les volontés souveraines de dieux inconstants, +l’homme moderne ne cherche qu’en lui-même les causes de son destin. Il +voit le danger des illusions et comprend que le monde n’est pas gouverné +par les chimères issues de ses désirs. + +Puissante destructrice d’illusions, la guerre a considérablement modifié +notre vision générale des choses et forcé tous les esprits à méditer sur +des questions de droit, de psychologie et d’histoire abandonnées jadis +aux spécialistes. + + * * * * * + +Les problèmes que la paix fera surgir sont nombreux et difficiles. +Croire à leur simplicité conduit aux solutions incertaines chargées de +conséquences dangereuses. Tout se tient dans l’édifice économique et +social. Les intérêts y sont enchevêtrés et contradictoires. La nécessité +les domine plus que nos volontés. + +J’ai déjà consacré un volume aux Enseignements psychologiques de la +guerre et un second à ses premières conséquences. Je me propose +d’examiner plus tard les problèmes qu’elle fera naître. + +Ces longues études aboutissent finalement à un petit nombre de +conclusions faciles à formuler en pensées brèves. + +La pensée brève semble une forme littéraire bien adaptée aux besoins de +l’âge actuel. Le champ de la connaissance est devenu si vaste et la +spécialisation si étroite qu’il faut bien se résigner à n’aborder que +les idées générales servant de soutien aux diverses branches du savoir. +Elles constituent l’armature philosophique des choses, l’âme des +phénomènes. + +Peu nombreuses à chaque époque, elles évoluent lentement et ne peuvent +changer sans que les civilisations qu’elles orientaient soient +transformées. + +Condensées en propositions concises, ces idées générales et les +réflexions qu’elles entraînent n’ont d’ailleurs d’intérêt qu’à la +condition d’être la synthèse de faits nombreux. Elles disent alors +beaucoup de choses en peu de mots et dispensent de longs discours. Leur +rôle est surtout de faire penser et non de démontrer. + +Les lecteurs bienveillants qui, de régions variées du globe, suivent +depuis longtemps ma pensée à travers des langages fort divers, +retrouveront dans ce livre les principes que j’ai déjà appliqués à +l’étude de grands problèmes historiques. Une fois encore j’ai tâché de +dégager la psychologie des vagues théories livresques pour l’adapter aux +réalités journalières qu’elle semblait vouloir ignorer et que seule elle +peut expliquer pourtant. + +Ce nouveau travail sera utile s’il conduit le lecteur à considérer +certaines faces des phénomènes qui avaient pu lui échapper, à reviser +ses opinions en faisant le tour des choses, à se défier surtout des +explications simplistes que la complication extrême des phénomènes ne +comporte jamais. + + * * * * * + +Ce ne sont pas seulement des pensées nées du spectacle de la guerre et +des possibilités d’avenir dont elle sera la source que renferme cet +ouvrage. Il se termine par des réflexions scientifiques d’intérêt +général. L’auteur ne pouvait oublier qu’une partie de sa vie fut +consacrée à des travaux de laboratoire et que la science est la seule +génératrice de nos rares certitudes. Elle est aussi la grande +consolatrice pendant ces heures sombres où tous les charmes de la vie +disparaissent, où l’ombre de la mort grandit chaque jour et où l’avenir +lui-même semble dépourvu d’espérance. La chaîne des heures serait trop +lourde si, pour fuir des réalités obsédantes ramenant aux barbaries de +la préhistoire, on ne pouvait errer dans les régions lointaines de la +science pure où s’élaborent les lois souveraines qui orientent les +mondes vers des buts mystérieux. + +Paris, novembre 1917. + + + + +LIVRE I + +Les Forces qui mènent l’Histoire + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Les puissances matérielles et morales. + + +Les guerres représentent l’extériorisation visible de forces invisibles +en conflit. + + * * * * * + +Les forces psychologiques sont l’âme des phénomènes matériels. + + * * * * * + +Les forces matérielles sont redoutables. Les forces psychologiques +invincibles. + + * * * * * + +La guerre est un merveilleux exemple de la puissance des forces +psychologiques qui mènent les hommes. Elle montre avec quelle facilité +la crainte de la mort et les intérêts personnels s’évanouissent dès +qu’agissent ces forces. + + * * * * * + +Dans ses préparatifs de guerre l’Allemagne avait tout prévu, sauf +l’influence des facteurs psychologiques. Ils devinrent assez puissants +pour soulever le monde contre elle. + + * * * * * + +Le développement matériel d’une civilisation est sans parallélisme avec +son évolution morale. + + * * * * * + +Les forces psychologiques furent toujours les véritables souveraines des +peuples. Transformées en croyances religieuses, politiques ou sociales, +elles conduisent, suivant le sens de leur action, les civilisations à +grandir ou disparaître. + + * * * * * + +Les forces qui mènent l’histoire: forces biologiques, forces affectives, +forces mystiques, forces collectives et forces intellectuelles, +possèdent des logiques distinctes n’ayant pas de commune mesure. + + + + +CHAPITRE II + +Les forces biologiques et affectives. + + +Les forces biologiques comprennent tous les besoins nécessaires à +l’entretien de la vie. Elles sont canalisées par les deux grands +facteurs d’activité de tous les êtres: le plaisir et la douleur. + + * * * * * + +Les forces affectives, c’est-à-dire les sentiments et les passions, se +mettant le plus souvent au service des forces biologiques, la raison est +impuissante contre elles. + + * * * * * + +Les progrès de la civilisation ont développé considérablement +l’intelligence, mais ils sont restés sans action sur les sentiments dont +l’agrégat constitue le caractère. L’ambition, la cupidité, la férocité +et la haine survivent à toutes les époques. + + * * * * * + +Sur la plupart des questions scientifiques ou techniques dépendant de +l’intelligence, les hommes de tous les pays se trouvent d’accord parce +que l’expérience est leur guide. En matière religieuse, politique ou +sociale, les impressions personnelles remplaçant l’expérience, la +compréhension n’est possible qu’entre personnes douées de sentiments +identiques. Ce n’est plus alors la justesse des choses, mais l’identité +des sentiments provoqués par ces choses qui crée l’entente. + + * * * * * + +Les divergences intellectuelles se supportent et une raison faible +s’incline facilement devant une raison forte. Les divergences +sentimentales, au contraire, ne se tolèrent pas. La violence seule les +fait céder. + + * * * * * + +Les sentiments deviennent facilement contagieux. L’intelligence ne l’est +pas. + + * * * * * + +Les êtres s’égalisent beaucoup plus dans le domaine des sentiments que +dans celui de l’intelligence. + + * * * * * + +Les sentiments et l’intelligence n’ayant ni évolution parallèle, ni +commune mesure, une civilisation très haute se superpose aisément à des +sentiments très bas. + + * * * * * + +Des hommes d’intelligence supérieure ont parfois, au point de vue +sentimental, une mentalité voisine de celle d’un sauvage. + + * * * * * + +Dès qu’un sentiment s’exagère, la faculté de raisonner disparaît. + + * * * * * + +Un peuple qui ne réussit pas à dominer ses instincts de barbarie finit +par les glorifier afin de pouvoir leur obéir sans honte. Ce fut une +grande habileté des philosophes germaniques d’essayer de justifier par +des raisons biologiques et historiques les impulsions ataviques de +conquête, de meurtre et de pillage de leur race. + + * * * * * + +Certains sentiments ne peuvent être combattus que par des sentiments +identiques. On ne domine pas la méchanceté, la violence et la mauvaise +foi avec de l’honnêteté et des scrupules. + + * * * * * + +Les grands auteurs dramatiques de tous les temps comprirent que les +sentiments ne se hiérarchisent pas. Le plus intense domine à un moment +donné tous les autres. Euripide montre la jalousie l’emportant sur +l’amour maternel quand Médée immole les fils qu’elle avait eus de Jason, +pour le punir de son infidélité. Corneille, au contraire, nous fait voir +le besoin de vengeance effacé chez Chimène par son amour pour le +meurtrier de son père. + + * * * * * + +La loi physiologique d’après laquelle deux douleurs étant simultanées, +la plus forte efface la plus faible, se vérifie également dans le +domaine des sentiments. Les diplomates allemands l’ignoraient quand ils +escomptaient nos haines politiques. Elles étaient très fortes, mais +disparurent instantanément devant la haine plus forte encore de +l’étranger. + + * * * * * + +Les passions vivent rarement isolées. L’envie a pour compagne la haine, +l’amour n’existe guère sans jalousie. L’avarice est inséparable de la +dureté. + + * * * * * + +Dans les civilisations modernes, le besoin du luxe, ou tout au moins de +ses apparences, est souvent plus impérieux que celui du nécessaire. + + * * * * * + +Un être sans préjugés, sans illusions, sans vices et sans vertus serait +tellement insociable que la solitude constituerait son seul refuge. + + * * * * * + +La plupart des chagrins et des joies de l’existence résultent de ce que +nous attachons aux choses une importance disproportionnée à leur valeur. + + * * * * * + +Si imparfaite que soit encore la connaissance des logiques affective, +mystique et collective, elle donne cependant déjà la clef de phénomènes +historiques que la logique rationnelle ne saurait expliquer. + + + + +CHAPITRE III + +Les forces mystiques. + + +L’esprit mystique se caractérise par l’attribution de pouvoirs +imaginaires et mystérieux à des doctrines, des rites, des amulettes, des +personnages ou des formules. Il est indépendant de la dévotion à une +divinité quelconque. Les défenseurs d’une foule de sectes politiques et +sociales sont saturés d’esprit mystique. + + * * * * * + +Quand des millions d’hommes professent certaines opinions et d’autres +millions d’hommes des opinions exactement contraires, on peut être +certain que ces convictions reposent sur des bases mystiques ou +affectives, et nullement rationnelles. + + * * * * * + +Les forces mystiques possèdent un pouvoir créateur immense. Elles ont +édifié de grandes civilisations et fait surgir du néant les merveilles +de l’art, que les générations admireront toujours si les futurs canons +ne les anéantissent pas. + + * * * * * + +Le monde moderne se croyait soustrait à l’influence des forces +mystiques. Jamais pourtant l’humanité n’y fut plus asservie. Ce sont +elles qui mirent l’Europe en feu. + + * * * * * + +L’esprit mystique est créateur de forces imaginaires mais puissantes en +raison de la confiance qu’elles inspirent. Ces forces font parfois agir +l’homme contrairement à ses sentiments les plus chers, à ses intérêts +les plus évidents. + + * * * * * + +Les conceptions d’ordre affectif ou mystique s’acceptent ou se rejettent +en bloc, mais ne se démontrent pas. + + * * * * * + +Sur les forces mystiques la raison est sans prise. + + * * * * * + +En pénétrant dans la sphère du mystique, l’esprit le plus sagace perd +ses facultés de discernement. Le manifeste des intellectuels allemands, +où l’on vit des savants réputés nier l’évidence et interpréter les faits +aux seules lumières de leurs illusions, est une nouvelle confirmation de +cette loi. + + * * * * * + +Dans le domaine des forces mystiques plus encore que dans celui des +forces sentimentales, toutes les intelligences s’égalisent. + + * * * * * + +Une croyance mystique se suffit, mais elle acquiert plus de force encore +en s’associant à des intérêts matériels. L’idéal mystique d’hégémonie de +l’Allemagne n’eût peut-être pas suffi à provoquer la guerre sans +l’espoir de conquérir et piller de riches provinces. + + * * * * * + +Si l’Allemagne établissait actuellement le bilan des résultats de +l’impulsion mystique qui l’a lancée sur le monde, elle trouverait à son +passif: la mort misérable de plusieurs millions d’hommes, une perte de +cent milliards et une aversion universelle. A son actif figurerait +seulement l’annexion de quelques provinces impossibles à garder sans des +dépenses militaires très lourdes. + + * * * * * + +Croire aveuglément dispense de raisonner et empêche d’être influencé par +un raisonnement. Bien des années s’écouleront avant que le peuple +allemand perde la conviction d’avoir été attaqué par la France et +l’Angleterre conspirant sa perte. + + * * * * * + +La leçon des faits n’instruit pas l’homme prisonnier d’une croyance ou +d’une formule. + + * * * * * + +Les convictions d’origine mystique se propagent par contagion mentale ou +suggestion, jamais par des raisonnements. + + * * * * * + +Les vérités rationnelles les plus sûres n’acquièrent de prestige sur les +peuples qu’après avoir revêtu une forme mystique. + + * * * * * + +Un parti politique ou une révolution ne triomphent jamais par des +arguments rationnels, mais seulement après avoir inspiré une foi +mystique très vive à leurs adeptes. + + * * * * * + +Un peuple ayant foi dans la victoire ne ressent ni sa faim ni la misère. +Sa résistance morale s’écroule le jour précis ou il commence à douter du +succès. + + * * * * * + +Si on éliminait d’une civilisation toutes les entités mystiques qui +servirent à l’édifier, elle perdrait la plupart de ses mobiles d’action. + + * * * * * + +Il n’est guère d’exemple, dans l’histoire, de croyances à forme +religieuse ébranlées par l’issue des batailles. Après des siècles de +défaites, l’islamisme est encore redoutable. Le rêve d’hégémonie de +l’Allemagne ayant pris une forme religieuse restera pour l’Europe une +source de conflits prolongés. + + * * * * * + +On ne triomphe pas d’une foi vive avec des armes matérielles, mais +seulement en lui opposant une foi plus forte. + + * * * * * + +Contre les illusions mystiques les canons sont sans force. + + + + +CHAPITRE IV + +Les forces collectives. + + +Un peuple devient très fort quand il possède un idéal capable +d’engendrer chez tous ses citoyens les mêmes sentiments, les mêmes +pensées et, par conséquent, les mêmes actes. L’anarchie séculaire des +Germains disparut lorsqu’au moyen de l’école et de la caserne la Prusse +leur fit acquérir un idéal de domination universelle. + + * * * * * + +Quand un peuple a été longuement dressé à l’effort collectif, il finit +par superposer à son âme individuelle une âme collective qui la domine +entièrement. Tous ses sentiments: orgueil, gloire, soif de puissance, +deviennent alors collectifs. + + * * * * * + +La substitution du collectif à l’individuel n’élève pas l’intelligence, +mais elle donne une grande force militaire et industrielle aux peuples +qui la réalisent. + + * * * * * + +Les sentiments collectifs obéissent à la même loi que les sentiments +individuels, c’est-à-dire la domination de toutes les passions par une +seule devenue très forte. L’orgueil du peuple allemand s’était tellement +développé qu’il lui fit sacrifier à son ambition d’hégémonie l’intérêt +évident de maintenir la paix nécessaire aux progrès de son industrie. + + * * * * * + +Faire surgir des sentiments dans l’âme des multitudes est relativement +facile, les refréner difficile. En se développant ils deviennent des +forces qu’on ne maîtrise plus. + + * * * * * + +Avec l’évolution actuelle de la civilisation, chaque société semble +conduite à se diviser en petits groupements possédant des intérêts +similaires et dirigés par des individualités fortes. + + * * * * * + +Dans les sociétés nouvelles en voie de formation l’individu isolé sera +vite écrasé. Il ne pourra y prospérer qu’en s’agrégeant à des groupes +possesseurs d’intérêts semblables. + + * * * * * + +En matière de sentiments, l’âme collective d’un peuple est supérieure +aux âmes individuelles. En matière d’intelligence, les âmes +individuelles l’emportent au contraire beaucoup sur l’âme collective. + + * * * * * + +Les grandes personnalités indépendantes tendent de plus en plus à +disparaître. L’être collectif remplace progressivement l’être +individuel. + + * * * * * + +Chez les peuples primitifs n’ayant pas sensiblement dépassé l’étape de +la tribu et du clan les individus ne possèdent pas encore d’âme +personnelle nettement formée, mais seulement une âme collective. Le +militarisme et l’évolution industrielle ramènent certaines nations à la +phase collective des premiers âges. + + * * * * * + +S’annexer à une collectivité, c’est accroître sa force sociale, mais +perdre sa personnalité. + + * * * * * + +Les Grecs préféraient la grandeur individuelle à la grandeur collective, +les Romains se contentaient de la supériorité collective. + + * * * * * + +Les Romains encore demi-barbares asservirent la Grèce qui possédait déjà +une légion de penseurs et d’artistes immortels, grâce à des qualités +collectives de discipline et ténacité un peu dédaignées des vaincus. + + * * * * * + +Les batailles tendent à devenir collectives. Les combinaisons d’un grand +chef ne sauraient suffire aujourd’hui à décider en quelques heures des +succès d’une campagne. Une victoire moderne représente l’addition de +milliers d’énergies. + + * * * * * + +Les nations doivent toujours se tenir en défense contre les accès de +délire collectif d’un peuple, surtout quand il appuie sa soif de +conquêtes sur la conviction d’accomplir une mission divine. C’est au nom +de conceptions analogues que les Arabes et les Turcs ont jadis ravagé le +monde. Le canon seul peut combattre de telles illusions. + + * * * * * + +La plupart des sentiments ou des associations de sentiments tels que +l’optimisme, le pessimisme et le courage, se propagent par contagion +mentale, mais la propagation est beaucoup plus facile quand elle prend +la forme collective. + + * * * * * + +On peut demander à l’âme collective des sacrifices impossibles à obtenir +de l’âme individuelle. + + * * * * * + +Une souffrance collective se supporte plus aisément qu’une souffrance +individuelle. + + * * * * * + +Pendant la guerre les sentiments collectifs ont été les plus actifs. Si, +après la paix, leur prédominance se maintient ils atténueront les +influences individuelles souvent fort égoïstes. + + * * * * * + +Ténacité, solidarité, discipline sont des qualités de caractère qui +donnèrent toujours aux peuples une grande force. Aucune qualité +intellectuelle ne saurait les remplacer. + + * * * * * + +L’âge moderne représente le triomphe de la médiocrité collective. + + + + +CHAPITRE V + +Les forces intellectuelles. + + +Créatrice de toutes les découvertes qui ont transformé l’existence des +hommes, la raison possède un pouvoir très grand. Il ne le fut cependant +jamais assez pour déterminer la conduite des peuples. + + * * * * * + +La logique rationnelle bâtit la science, mais ne joue qu’un faible rôle +dans la genèse de l’histoire. + + * * * * * + +Ce n’est pas avec la raison, et c’est le plus souvent contre elle, que +s’édifient les croyances capables d’ébranler le monde. + + * * * * * + +Guidée seulement par la raison, l’Allemagne aurait vu que, sans combats +et par la simple extension d’une puissance industrielle due à sa +richesse houillère et à son éducation technique, elle imposerait son +hégémonie à l’Europe. Dominée par son rêve d’ambition mystique elle ne +le vit pas. + + * * * * * + +Les gouvernants qui prétendent n’avoir que la logique rationnelle pour +guide arrivent vite à l’incohérence. + + * * * * * + +En politique, le rationalisme sert surtout à revêtir d’une forme +acceptable des appétits qui ne le sont pas. + + * * * * * + +Une des sources les plus fréquentes d’erreur est de prétendre expliquer +avec la raison des actes dictés par des influences affectives ou +mystiques. + + * * * * * + +La raison sert beaucoup plus à justifier la conduite qu’à la diriger. + + * * * * * + +Derrière les actes que la raison croit guider se trouve la formidable +armée des atavismes qui les déterminent. + + * * * * * + +L’homme qui prétend n’agir que par raison se condamne à rarement agir. + + * * * * * + +L’intuition fait penser, la volonté fait agir, la raison sert surtout à +expliquer. + + * * * * * + +Des idées mal élaborées engendrent des résolutions faibles et des actes +médiocres. + + * * * * * + +Le monde est évidemment plus guidé par l’instinctif que par le +rationnel. Mais alors que les philosophes allemands considèrent +l’instinctif comme le meilleur guide des peuples, les philosophes latins +admettent que le progrès de la civilisation consiste à soumettre de plus +en plus l’instinctif au rationnel. + + * * * * * + +L’instinctif est un principe de vie, mais non de civilisation. + + * * * * * + +L’intelligence tendant souvent à paralyser l’action, il n’est jamais +avantageux pour un peuple d’avoir plus d’intelligence que de caractère. +Les Byzantins discutaient fort bien, mais agissaient fort peu, tandis +que Mahomet était déjà dans leurs murs. + + * * * * * + +En matière de prévision, le jugement est supérieur à l’intelligence. +L’intelligence montre toutes les possibilités pouvant se produire. Le +jugement discerne parmi ces possibilités celles qui ont le plus de +chance de se réaliser. + + * * * * * + +L’analogie, origine fréquente de jugements définitifs, alors qu’elle +devrait être seulement créatrice d’hypothèses à vérifier, est une source +de fréquentes erreurs. C’est en se guidant sur des analogies +superficielles que les dirigeants de notre état-major accumulèrent tant +de fautes et se refusèrent si longtemps à multiplier les canons et les +munitions. + + * * * * * + +Si l’on s’entend peu dans les discussions, c’est que des esprits +différents emploient les mêmes mots pour traduire des idées +dissemblables. + + * * * * * + +Les personnes ayant l’habitude de tout critiquer sont généralement +celles qui possèdent le moins d’esprit critique. + + * * * * * + +L’esprit critique est à la fois créateur de progrès et générateur +d’inaction. + + * * * * * + +Ce n’est pas à la raison, mais au bon sens, qu’il eût fallu jadis élever +un temple. Beaucoup d’hommes sont doués de raison, très peu de bon sens. + + * * * * * + +L’abondance de paroles inutiles est un symptôme certain d’infériorité +mentale. + + * * * * * + +Les hommes de génie font la grandeur intellectuelle d’une nation, mais +rarement sa puissance. + + * * * * * + +Les hommes de pensée préparent les hommes d’action. Ils ne les +remplacent pas. + + * * * * * + +La pensée d’un grand homme ne vit pleinement qu’après sa mort. + + + + +CHAPITRE VI + +Les interprétations de l’histoire. + + +L’histoire comporte des témoignages, des principes et des méthodes. Il +faut se défier des témoignages, douter des principes et n’accepter que +les méthodes. + + * * * * * + +La notion de pourcentage devrait être à la base des observations +psychologiques et sociales. Les faits isolés ne prouvent rien, seul leur +degré de fréquence relative est important à connaître. + + * * * * * + +L’histoire de la guerre, telle que les Allemands l’écrivent, montre avec +quelle facilité les auteurs déforment les faits quand ils contredisent +leurs convictions ou leurs principes. + + * * * * * + +En attribuant aux intérêts économiques un rôle prépondérant, les +théoriciens de la conception matérialiste de l’histoire oublient que ces +intérêts se trouvent facilement balayés par des forces psychologiques +dont les plus puissantes seront toujours les impulsions mystiques. + + * * * * * + +Une vision exacte mais fragmentaire d’un événement conduit à des +interprétations inexactes dès qu’on l’applique à une autre partie du +même événement. + + * * * * * + +C’est parce qu’elle se compose surtout de visions fragmentaires +généralisées que l’histoire reste si incertaine. + + * * * * * + +Ce que contient souvent de plus sûr un livre d’histoire n’est pas le +récit des événements, mais la mentalité de l’écrivain qui les raconte. + + * * * * * + +Les générations qui forgent l’histoire d’une époque ne surent jamais +l’écrire. Les vivants n’ont un peu d’impartialité que pour les morts. + + * * * * * + +Les historiens voient généralement les événements passés à travers les +idées du temps où ils vivent. C’est pourquoi les hommes et les doctrines +populaires à une époque semblent exécrables à une autre. Le pape +Alexandre VI et César Borgia furent sympathiques à leurs contemporains. +Machiavel ne devint antipathique qu’après sa mort. La Saint-Barthélemy +provoqua un tel enthousiasme dans divers pays que plusieurs médailles +furent frappées pour la commémorer. Le pape fit reproduire sur les murs +du Vatican, où on les voit encore, les détails du massacre. + + * * * * * + +Les textes, les médailles, les monuments permettent de reconstituer le +squelette du passé, mais qui ne sait pas déterminer les sentiments et +les idées dont ils dérivent ignore tout de l’histoire. + + * * * * * + +Création du passé, le présent est générateur d’avenir. Étudier les +changements révolus permet souvent de pressentir les événements futurs. +Demain est la floraison d’aujourd’hui et d’hier. + + * * * * * + +Un fait historique n’apprend rien, séparé de sa genèse. + + + + +CHAPITRE VII + +Les explications et les causes. + + +Il n’y a guère de causes simples en histoire. Chacune est entourée d’un +cortège d’éléments invisibles plus actifs que les causes visibles +immédiates. + + * * * * * + +Une des caractéristiques de mentalité primitive est d’attribuer des +causes simples aux phénomènes. + + * * * * * + +L’interprétation simpliste des causes a toujours faussé l’histoire. De +grands événements comme la guerre mondiale ont rarement pour origine la +volonté d’un seul homme. Les sources en sont profondes, lointaines et +variées. La décision d’un souverain ne peut agir qu’après leur lente +accumulation. + + * * * * * + +Aux esprits supérieurs seuls apparaît l’extrême complexité des causes, +la difficulté de les relier aux effets observés et l’impossibilité +d’expliquer les origines réelles du phénomène le plus simple, la chute +d’une pierre par exemple. + + * * * * * + +Dans la genèse des phénomènes historiques les causes s’additionnent en +progression arithmétique et leurs effets en progression géométrique. Des +causes infimes peuvent donc, à certains moments, engendrer des effets +considérables. + + * * * * * + +Examinée au point de vue de la raison pure, la guerre mondiale +apparaît à sa naissance et durant son évolution comme un chaos +d’invraisemblances. Elle contribuera à montrer aux théoriciens qui en +doutaient encore le faible rôle joué par la raison sur les actions des +peuples. + + * * * * * + +On ne saisit bien les origines de la guerre imposée par l’Allemagne +qu’en lisant les dissertations de ses philosophes, de ses historiens et +de ses économistes depuis un demi-siècle. Leurs conclusions sont +nettement résumées dans cette déclaration récente d’un professeur +germain: «L’Allemand a conscience de ses droits et de ses devoirs et il +entend prendre la direction du monde.» + + * * * * * + +Le rôle du philosophe ne consiste pas à rechercher la valeur rationnelle +des mobiles faisant mouvoir les hommes, mais l’influence que ces mobiles +exercent. + + * * * * * + +Dans leurs interprétations le savant et l’ignorant débutent par des +hypothèses. Mais alors que l’hypothèse est aux yeux du savant une simple +supposition tenue pour provisoire jusqu’à sa vérification, elle +constitue une certitude pour l’ignorant. + + * * * * * + +L’hypothèse admise sans contrôle retarde longtemps la découverte de la +vérité. + + + + +CHAPITRE VIII + +L’imprévisible en histoire. + + +L’obscure volonté des choses semble parfois supérieure à celle des +hommes et déroute leurs prévisions. Quand la guerre cessa entre la +France et l’Angleterre en 1815, ces pays avaient été en lutte pendant +soixante ans sur une période de 127 années. Au moment de Fachoda, le +conflit faillit se renouveler. Comment deviner alors que ces deux +grandes nations deviendraient un jour alliées? + + * * * * * + +Les événements imprévisibles ont été beaucoup plus nombreux pendant la +guerre que les faits prévisibles. Personne, par exemple, ne prévoyait sa +durée. On pouvait encore moins deviner l’accumulation de fautes +psychologiques qui dressa presque tous les peuples de l’univers contre +l’Allemagne, malgré son désir de maintenir une neutralité conforme à ses +intérêts. + + * * * * * + +Longue serait la liste des événements réalisés contrairement à toutes +les prévisions. Nul n’avait soupçonné la défaite de l’immense Russie par +le petit empire japonais; et personne n’aurait pu supposer que la faible +Belgique résisterait au puissant empire germanique. On eût moins présagé +encore que l’Angleterre et l’Amérique, dépourvues d’armées et +profondément hostiles au militarisme, constitueraient des puissances +militaires de premier ordre. + + * * * * * + +Après la retraite de Charleroi, un esprit raisonnant selon les données +de la psychologie, de la stratégie et de l’histoire, n’eût jamais prévu +qu’une armée en retraite se retournerait brusquement et arrêterait net +l’élan d’un envahisseur victorieux. + + * * * * * + +Un événement est imprévisible quand chacune des possibilités dont il +dépend offre des chances de réalisation presque égales. Les Allemands +reconnaissent que la prolongation de la guerre leur eût été impossible +s’ils n’avaient, à ses débuts, conquis le bassin de Briey dont la +défense était facile. Les Alliés n’auraient pu également continuer à +lutter si l’Amérique avait, comme les Allemands l’espéraient, interdit +l’exportation du fer qui nous manquait. De tels événements échappaient +évidemment à toutes les prévisions. + + * * * * * + +Il restera toujours inexplicable que l’Allemagne n’ait pas compris +l’intérêt immense qu’elle avait à ne pas obliger les États-Unis à lui +déclarer la guerre. Tout l’or des Alliés serait passé progressivement en +Amérique et le moment approchait où, leur crédit étant épuisé, ils +n’auraient pu se procurer l’acier et le matériel que seuls les +États-Unis étaient en mesure de fournir. + + * * * * * + +L’Allemagne avait intérêt à attaquer sa rivale redoutée l’Angleterre, à +envahir la France pour conquérir ses richesses, mais on cherche +vainement quel pouvait être son but en attaquant la Russie dont +l’industrie, le commerce et la banque étaient entre ses mains au point +que beaucoup de Germains considéraient ce pays comme une colonie +allemande. Impossible de comprendre un tel événement quand on ignore ses +causes mystiques. + + * * * * * + +Les Allemands avaient prévu bien des choses avant de déclarer la guerre, +sauf cependant les plus essentielles, telles que la résistance des +Français, les interventions de l’Angleterre, de l’Italie et de +l’Amérique. + + + + +LIVRE II + +Pendant les Batailles + + + + +CHAPITRE PREMIER + +La genèse psychologique des grands conflits. + + +Les causes immédiates d’une guerre n’ont qu’un intérêt secondaire. Il +faut plonger dans ses causes lointaines pour découvrir sa genèse. + + * * * * * + +Les éléments rationnels jouent en général un rôle peu important dans +l’origine des conflits qui remplissent l’histoire. + + * * * * * + +La raison se borne uniquement à servir les forces affectives, mystiques +ou collectives qui sont les vrais moteurs des grands conflits. + + * * * * * + +Les sentiments les plus actifs dans la genèse des guerres sont +l’orgueil, l’ambition, la méfiance et la haine. + + * * * * * + +La méfiance, plus encore que la haine, a été depuis cinquante ans le +sentiment dominant les relations entre peuples européens. Elle les a +conduits à des armements dont l’exagération rendait la guerre +inévitable. + + * * * * * + +On peut ramener à un petit nombre de causes les grands conflits de +l’histoire: 1º _Causes biologiques_: telles les impulsions de la faim +qui déterminèrent jadis les invasions germaniques destructrices de la +civilisation romaine. 2º _Causes affectives_: telles la jalousie, la +haine, la cupidité et surtout l’ambition. Les guerres de Cent Ans et de +Sept Ans sont des guerres d’ambition. 3º _Causes mystiques_: telles les +influences supposées de puissances supérieures ordonnant aux fidèles de +conquérir le monde. Elles déterminent les invasions musulmanes, les +croisades, les guerres de religion, la guerre de Trente Ans, et la +guerre actuelle. 4º _Causes économiques_: telle la surproduction +industrielle suscitant des rivalités commerciales. + + * * * * * + +La puissance militaire se met indifféremment au service des influences +biologiques, affectives, mystiques et économiques. + + * * * * * + +Les dirigeants allemands réussirent à rendre la guerre populaire en lui +attribuant pour cause la nécessité de se prémunir contre l’invasion +russe redoutée depuis longtemps, puis contre le désir supposé de +revanche des Français, enfin contre la menaçante rivalité économique de +l’Angleterre. La crainte de l’invasion russe fut la principale cause +déterminante de l’adhésion unanime des Allemands. Seuls leurs chefs +connaissaient assez la désorganisation de la Russie pour savoir qu’elle +n’était pas redoutable. + + * * * * * + +Il est bien rare que les peuples se battent avec acharnement pour des +intérêts purement matériels. Les plus grands peuples en conflit +aujourd’hui, les États-Unis notamment, combattent pour des principes. + + + + +CHAPITRE II + +Éléments psychologiques des batailles. + + +L’histoire des peuples se compose surtout du récit de leurs batailles. +Les périodes de paix furent des accidents éphémères. + + * * * * * + +Les guerres utilisent des armes matérielles, mais leurs vrais moteurs +sont des forces psychologiques. Chaque canon, chaque baïonnette, est +enveloppé d’une atmosphère de forces invisibles dirigeant les sentiments +et les actions des combattants. + + * * * * * + +Napoléon disait à Sainte-Hélène que la destinée d’un pays dépend parfois +d’un seul jour. L’Histoire justifie cette assertion, mais montre aussi +qu’il faut généralement beaucoup d’années pour préparer ce seul jour. + + * * * * * + +Pas d’armée puissante sans un idéal pour guide. Amour de Rome chez ses +légionnaires, appât du butin chez les reîtres du Moyen Age et les +Germains de toutes les époques, amour de la gloire chez les soldats de +Napoléon, religion du devoir chez les volontaires anglais, amour de la +patrie chez les Français actuels. + + * * * * * + +Les mobiles d’action des armées ont varié à travers les âges. L’espoir +du butin et la peur du châtiment, seuls facteurs psychologiques utilisés +par les anciens chefs, n’ont d’influence aujourd’hui que chez des races +dont la civilisation n’a pas effacé encore les primitifs instincts. + + * * * * * + +Les actions collectives, dont le rôle social était déjà si grand, +tendent à prendre une influence prépondérante dans les batailles +modernes. Celle de la Marne est une bataille collective. + + * * * * * + +La force d’une armée tient surtout à ce que l’homme en foule perd son +égoïsme individuel pour acquérir un égoïsme collectif. + + * * * * * + +Toute-puissante dans la vie sociale, la contagion mentale représente +également une des bases les plus sûres de la conduite du soldat. Elle +est la véritable créatrice de la cohésion et de la solidité d’une armée. + + * * * * * + +La force de résistance d’un peuple grandit immensément quand il a pour +ennemi un dévastateur sans pitié, menaçant les faibles d’une servitude +sans espoir. + + * * * * * + +Ne reconnaître dans une guerre ni lois, ni traités, est assurément un +avantage momentané pour l’envahisseur, mais il crée chez les vaincus une +accumulation de haines à laquelle ne peut résister aucun vainqueur. + + * * * * * + +L’expérience semble prouver que dans les guerres modernes de tranchées +les armées s’usent lentement par le fait seul de la défensive. L’usure +complète constituerait la défaite. + + * * * * * + +Une défaite n’est rien si le vaincu ne désespère pas. On a justement +fait remarquer qu’aucun peuple ne subit plus de défaites que les +Romains. Appuyés cependant sur la constance de leur volonté, ils +finissaient toujours par triompher. + + * * * * * + +La guerre est surtout une lutte de volontés. + + * * * * * + +Dans les batailles prolongées et indécises, où l’équivalence des forces +crée l’équivalence des lassitudes, le succès appartient forcément à +celui qui sait prolonger la lutte quelques instants de plus que son +adversaire. + + * * * * * + +La guerre a révélé que prévoir et oser étaient les qualités qui +manquaient le plus aux généraux médiocres. + + + + +CHAPITRE III + +L’âme nationale et l’idée de Patrie. + + +L’âme d’une race régit sa destinée. Il faut des générations pour la +créer, et parfois peu d’années pour la perdre. + + * * * * * + +L’âme collective d’une foule diffère beaucoup de l’âme collective d’une +race. La première est transitoire, la seconde permanente. + + * * * * * + +Les grandes nations modernes sont des agrégats de races diverses, dont +l’âme a été unifiée par un long passé de vie commune, d’intérêts, de +croyances et de sentiments identiques. + + * * * * * + +En raison de leur structure psychologique dissemblable, les races sont +diversement impressionnées par les mêmes sujets. Sentant et agissant de +façons différentes, elles ne sont pas accessibles aux mêmes évidences et +ne sauraient dès lors se comprendre. + + * * * * * + +C’est la supériorité de son âme ancestrale qui distingue le civilisé du +barbare. L’éducation ne saurait donc les égaliser. + + * * * * * + +La race est la pierre angulaire sur laquelle repose l’équilibre des +nations. Elle représente ce qu’il y a de plus stable dans la vie d’un +peuple. Des croisements répétés pouvant la dissocier, l’influence des +étrangers est fort dangereuse. De tels croisements détruisirent jadis la +grandeur de Rome. Elle perdit sa puissance en perdant son âme. + + * * * * * + +Les traditions nationales représentent un des principaux éléments +fixateurs de l’âme des peuples. Sans elles, chaque génération devrait +recommencer à chercher péniblement des guides pour orienter sa conduite. + + * * * * * + +L’évanouissement de l’âme individuelle transitoire dans l’âme permanente +de la race, sous l’influence d’un grand péril national, fortifie +considérablement l’unité mentale d’un peuple. + + * * * * * + +Quand l’intérêt de la race se substitue entièrement chez un peuple à +l’instinct de la conservation individuelle, la résistance de ce peuple à +ses agresseurs devient infinie. On peut le détruire, on ne le soumet +pas. + + * * * * * + +Le patriotisme est la plus puissante manifestation de l’âme d’une race. +Il représente un instinct de conservation collectif qui, en cas de péril +national, se substitue immédiatement à l’instinct de conservation +individuelle. + + * * * * * + +La patrie reste une abstraction un peu vague pendant la paix. Sa +puissance apparaît seulement quand elle est menacée. Dégagée alors du +voile mystique qui l’enveloppait, elle devient une réalité assez forte +pour transformer la conduite d’un peuple. + + * * * * * + +La patrie n’est pas constituée seulement par le sol où nous vivons, mais +aussi par les ombres des aïeux qui continuent à vivre en nous et +contribuent à élaborer notre destinée. + + * * * * * + +Défendre la patrie, c’est pour un peuple défendre à la fois son passé, +son présent et son avenir. + + * * * * * + +Le patriotisme acquiert toute sa valeur en devenant mystique. Qui ne +serait patriote que par raison le serait fort peu. + + * * * * * + +Un peuple chez lequel s’affaiblit l’idée mystique de patrie disparaît de +l’histoire sans même avoir le temps de parcourir toutes les étapes de la +décadence. + + * * * * * + +Les guerres sont les plus sûrs agents de consolidation d’une âme +nationale. + + * * * * * + +Les États-Unis avaient atteint le faîte de la puissance industrielle et +commerciale, mais leur âme nationale n’était pas encore très stable. La +guerre l’aura définitivement fixée. + + * * * * * + +Les conspirations allemandes en Amérique ont prouvé la difficulté pour +un peuple d’absorber des éléments étrangers. Si les vivants peuvent +fondre leur langue, leurs mœurs et leurs intérêts, les morts qui les +guident restent rebelles à cette fusion. On ne change pas de race en +changeant de latitude. + + * * * * * + +L’âme des races a des frontières qui ne se franchissent pas. + + * * * * * + +La patrie ne se défend bien qu’avec des qualités ancestrales. Il +suffisait à l’Angleterre d’une organisation habile pour créer en deux +ans une armée bien équipée, mais pour infuser à cette armée les qualités +de ténacité et de vaillance capables de transformer des volontaires +indécis en vétérans intrépides, il fallait l’influence de la race. Les +régiments et les canons se créent en quelques mois. Des siècles sont +nécessaires pour forger le cœur des hommes qui les manient. + + * * * * * + +La guerre révèle à un peuple ses faiblesses, mais aussi ses vertus. + + * * * * * + +La guerre transformerait certains peuples au point de changer le futur +déroulement de leur histoire s’ils pouvaient conserver pendant la paix +une faible partie des qualités manifestées pendant la guerre. + + * * * * * + +Les guerres provoquées par des haines de races peuvent se reculer, mais +ne s’évitent pas. + + + + +CHAPITRE IV + +La vie des morts et la philosophie de la mort. + + +Les qualités de caractère qui font la grandeur d’un peuple sont l’œuvre +de ses aïeux. L’âme des vivants est façonnée par celle des morts. + + * * * * * + +Dans les grands conflits, pouvant décider du sort d’un peuple, +l’invisible armée des morts guide les gestes des combattants. La +bataille de la Marne fut gagnée par des morts. Ils étaient là plus +nombreux que les vivants, ceux de Tolbiac, de Bouvines, de Marengo et de +toutes les gloires passées, pour empêcher la France de sombrer dans +l’abîme où semblait la pousser un sinistre destin. + + * * * * * + +Les volontés des vivants ne luttent pas facilement contre celle des +morts. + + * * * * * + +En Angleterre, l’opinion des morts est plus puissante que celle des +vivants. Le gouvernement anglais en fit l’expérience pendant la première +année de la guerre. Conquérir l’âme des morts à travers celle des +vivants fut sa plus difficile tâche. + + * * * * * + +L’inconscient, où s’élaborent les motifs de beaucoup de nos actes, +représente une condensation de l’âme des aïeux. + + * * * * * + +Les morts doivent avoir leur place dans la direction d’une société, mais +il ne faut pas que leur puissance soit trop tyrannique, car, ne pouvant +progresser, ils tendent à paralyser le progrès. + + * * * * * + +La discipline interne créée par les morts est toujours moins dure que la +discipline externe imposée par des vivants. Les individus et les peuples +ne possédant pas la première doivent se résigner à subir la seconde. + + * * * * * + +Quand l’homme écoute l’âme de sa race, le sens de la mort devient +nouveau pour lui. Il comprend alors que sous l’éphémère se cache la +durée, et que la perpétuité refusée à l’individu est accordée à la race +dont il représente un fragment. + + * * * * * + +La mort n’est qu’un déplacement d’individualités. L’hérédité fait +circuler les mêmes âmes à travers la suite des générations d’une même +race. + + * * * * * + +Nos actes ne sont éphémères qu’en apparence. Leurs répercussions se +prolongent parfois pendant des siècles. La vie du présent tisse celle de +l’avenir. + + * * * * * + +Nos formes transitoires recèlent un contenu éternel. Héritier d’un long +passé, chaque être, momentanément surgi sur la ligne du temps, renferme +un nombre immense de générations attendant l’heure d’échapper à leur +provisoire néant. + + + + +CHAPITRE V + +Changements de personnalité créés par la guerre. + + +Les éléments psychologiques fondamentaux d’une race restent permanents. +Les éléments secondaires possédés par les diverses individualités qui la +composent sont mobiles. De leurs combinaisons résultent des équilibres +nouveaux, générateurs de personnalités nouvelles. + + * * * * * + +Ce que nous connaissons des êtres qui nous entourent et ce qu’ils en +connaissent eux-mêmes représente seulement une de leurs personnalités +possibles. + + * * * * * + +Canalisée par l’habitude et la constance du milieu, notre âme +journalière change peu. Il est donc impossible de prévoir les +personnalités qui surgiront sous la nécessité impérieuse d’une +adaptation à des circonstances imprévues. + + * * * * * + +Tout être porte en lui des possibilités latentes de caractère léguées +par ses divers aïeux, que les événements font surgir. + + * * * * * + +L’homme peut généralement plus qu’il ne croit, mais il ne sait pas +toujours ce qu’il peut. Les circonstances seules lui révèlent ses +capacités ignorées. + + * * * * * + +Les discours ne traduisent pas la véritable personnalité de chaque être. +Seuls ses actes le révèlent, quelquefois même a ses propres yeux. + + * * * * * + +Quand, sous l’influence d’excitations puissantes, les équilibres de +l’organisme mental sont modifiés, l’homme peut se transformer au point +de devenir méconnaissable pour lui-même. A sa personnalité ancienne +s’est substituée une personnalité imprévue. + + * * * * * + +Pour que puissent naître des personnalités nouvelles, il faut que les +équilibres habituels de l’organisme mental soient désagrégés par des +événements troublant violemment les rapports de l’être avec son milieu. + + * * * * * + +La guerre est un puissant excitant de toutes les énergies, celles du +bien comme celles du mal. Elle stimule à la fois les vertus, les vices +et l’intelligence. + + * * * * * + +Les qualités développées par la guerre sont de celles qui élèvent +l’homme au-dessus de lui-même: l’héroïsme, la ténacité, l’esprit de +sacrifice, la vaillance et surtout la continuité de l’effort. + + * * * * * + +L’homme de la vie journalière est généralement guidé par son égoïsme +individuel. L’homme des batailles par les intérêts collectifs de sa +race. + + + + +CHAPITRE VI + +Les formes du courage. + + +La résistance au sentiment naturel de crainte produite par le danger +constitue le courage. Si le danger, tout en restant menaçant, cesse +d’être immédiat, le courage nécessite de la persévérance. + + * * * * * + +Le courage militaire a beaucoup évolué dans le cours de l’histoire. Des +héros antiques aux barons féodaux, nul guerrier n’osait affronter +d’inoffensifs javelots et d’incertaines flèches sans la protection d’une +pesante armure. La tempête de fer à laquelle le soldat moderne s’expose +sans protection les eût fait reculer d’horreur. + + * * * * * + +Jadis un moment d’héroïsme suffisait pour assurer l’immortalité. +Conquérir aujourd’hui une ligne de tranchées exige une continuité du +courage inconnue aux guerriers d’Homère. Achille est célèbre depuis +trois mille ans pour des exploits qui, de nos jours, ne lui vaudraient +pas la croix de guerre. + + * * * * * + +Les guerres modernes ont substitué au courage intermittent et irréfléchi +le courage continu et prudent. Beaucoup plus utile que le premier, il +est plus difficile à créer. + + * * * * * + +L’héroïsme silencieux des luttes souterraines d’aujourd’hui et celui de +l’aviateur perdu dans l’immensité sont bien supérieurs aux héroïsmes +éclatants mais momentanés des anciennes batailles. + + * * * * * + +Le courage discontinu n’est transformé par l’habitude en courage continu +que si les dangers répétés sont semblables. Tel qui se montre héroïque à +l’assaut sera effrayé par un engin ignoré. + + * * * * * + +Le courage devant un danger imprévu exige une volonté forte nécessitant +une dépense nerveuse qui ne saurait se prolonger et ne peut être réparée +que par un long repos. + + * * * * * + +Savoir transformer en habitude un danger, une fatigue, un ennui, c’est +les rendre facilement acceptables. + + * * * * * + +L’attention n’étant pas divisible peut être dérivée. On détourne +utilement les préoccupations du soldat par des exercices variés et +continus. + + * * * * * + +Chaque groupe militaire finit par posséder une bravoure collective. Elle +demande toujours un certain temps pour se former. + + * * * * * + +Un homme courageux, sorti de son groupe et placé dans un autre où il est +inconnu, perd parfois beaucoup de sa bravoure. + + * * * * * + +Une même collectivité militaire peut osciller de la peur à l’héroïsme, +suivant le chef qui la commande. + + * * * * * + +Convaincre une troupe de sa supériorité, c’est lui insuffler un héroïsme +continu, générateur de succès. + + * * * * * + +Une des infériorités psychologiques de la défensive est de déprimer le +courage, alors que l’offensive le stimule. + + * * * * * + +La tranchée a prouvé que la valeur se mesure à la ténacité, l’endurance, +l’initiative, le courage, la volonté, le jugement, qualités que +n’enseignent pas les livres et qui dépendent uniquement du caractère. + + * * * * * + +L’héroïsme n’a pas de caste. + + + + +CHAPITRE VII + +L’art de persuader et l’art de commander. + + +L’âme du chef faisant celle du soldat, une troupe qui perd le chef +sachant la commander perd en même temps sa cohésion et prend bientôt +l’inconsistance d’une foule. + + * * * * * + +Les galons facilitent le commandement, mais ne créent pas l’art de +commander. + + * * * * * + +Les grades n’établissent qu’une hiérarchie factice souvent illusoire en +temps de guerre. La valeur morale seule peut créer l’obéissance, le +respect et le dévouement chez les subalternes. + + * * * * * + +L’art de commander n’est complet que s’il a pour soutien l’art de +persuader. + + * * * * * + +Les traités de rhétorique donnent des règles pour composer des discours, +ils ne sauraient enseigner l’art de persuader. + + * * * * * + +Dans les harangues destinées à persuader une collectivité on peut +invoquer des raisons, mais il faut d’abord faire vibrer des sentiments. + + * * * * * + +La raison convainc quelquefois pour un instant, elle ne fait pas agir. +Les grands meneurs d’hommes y ont rarement recours. + + * * * * * + +Le maniement des lois psychologiques conduisant les foules est +indispensable pour inculquer à une collectivité l’esprit de corps. + + * * * * * + +On accroît énormément la valeur d’une troupe en créant chez elle +l’esprit de corps. Grâce à lui certains régiments acquirent pendant la +guerre une réputation telle qu’on avait toujours recours à eux dans les +circonstances où il fallait des hommes ne fléchissant jamais. + + * * * * * + +Dans une troupe possédant l’esprit de corps, la gloire et l’émulation +sont collectives. Ces sentiments s’étendent par contagion mentale aux +unités nouvelles introduites dans cette troupe, à la condition que les +hommes incorporés ne soient pas trop nombreux. + + * * * * * + +La confiance du soldat dans ses chefs est un des plus importants +éléments de sa valeur. + + * * * * * + +Au chef dont l’âme est en communication intime avec celle de ses hommes +la parole est inutile: un geste, un regard suffisent. + + * * * * * + +Entretenir la bonne humeur et la gaieté chez des soldats que la mort +menace à chaque minute est un art qu’aucun chef ne doit ignorer. + + * * * * * + +Certains mots accroissent les énergies et rendent le soldat invincible. +Il faut être déjà un grand chef pour les penser et les dire. + + * * * * * + +On agit facilement sur les hommes isolés en faisant appel à leurs +intérêts, c’est-à-dire à leur égoïsme. Les multitudes n’étant pas +égoïstes, il faut, pour les séduire, utiliser d’autres mobiles. + + * * * * * + +L’affirmation, la répétition, le prestige et la contagion constituent +les grands facteurs de la persuasion, mais leurs effets dépendent de +celui qui les emploie. + + * * * * * + +Pour persuader il faut, suivant les cas, s’adresser aux influences +affectives, mystiques ou collectives qui mènent les hommes, et fort peu +à leur intelligence. + + * * * * * + +La controverse est rarement un moyen de persuasion. Contredire une +opinion ne fait souvent que la fortifier. Les idées d’un adversaire se +modifient en l’amenant à se convaincre lui-même par une série de +suggestions et de réflexions qui germent lentement ensuite dans +l’inconscient. Les femmes connaissant d’instinct ce procédé persuadent +facilement. + + * * * * * + +Un orateur change aisément l’opinion de ses auditeurs, mais son +influence étant éphémère, il agit peu sur leur conduite. + + * * * * * + +Les votes d’une assemblée immédiatement après un discours ou le +lendemain de ce discours sont souvent fort différents. + + * * * * * + +En subjuguant les cœurs on domine facilement les volontés. + + + + +LIVRE III + +La Psychologie des Peuples + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L’âme des peuples et sa formation. + + +L’âme d’un peuple représente une accumulation d’éléments ancestraux +stabilisés par les siècles. Sur ce roc solide flottent les éléments +mobiles des âmes individuelles créées par l’éducation et le milieu. + + * * * * * + +Un peuple n’atteint la stabilité qu’après avoir acquis une conscience +collective. Cette acquisition exige parfois des siècles. + + * * * * * + +La vie d’un peuple, ses institutions, ses croyances, ses arts et ses +luttes représentent la forme visible des forces invisibles qui le +mènent. + + * * * * * + +De la mentalité d’un peuple dérivent sa conduite et, par conséquent, son +histoire. + + * * * * * + +On ne peut pressentir les réactions possibles d’un peuple qu’en étudiant +ses actes dans les grandes circonstances de son histoire. + + * * * * * + +Les erreurs de prévision commises par les diplomates allemands sur la +neutralité supposée de l’Angleterre et de la Belgique ont montré +l’impossibilité de pressentir la conduite d’un peuple dans les grands +événements, d’après sa psychologie journalière. + + * * * * * + +Le caractère réel d’un peuple n’apparaît que dans les crises importantes +de son histoire. + + * * * * * + +L’âme d’un peuple se lit très bien dans ses actes, très mal dans ses +livres et ses discours. + + * * * * * + +Les écrits et les paroles représentent l’âme consciente de la vie +journalière; les actes, l’âme inconsciente et stable créée par les +aïeux. + + * * * * * + +Quelques années suffisent pour civiliser l’intelligence d’un peuple. Il +faut des siècles pour civiliser son caractère. + + * * * * * + +Les transformations mentales entraînent rapidement des transformations +matérielles. + + * * * * * + +Le progrès matériel de certains peuples est devenu destructeur de leur +progrès moral. + + * * * * * + +Un peuple ne change pas son âme ancestrale, mais elle peut subir des +orientations nouvelles, génératrices de succès ou de catastrophes. C’est +ainsi que la mentalité allemande a changé d’orientation sous l’influence +de trois facteurs: le militarisme, l’unification politique, l’éducation +technique. + + * * * * * + +Un peuple peut transformer sa civilisation en adoptant la langue, les +institutions et les arts d’un autre peuple. Il ne transforme pas pour +cela son âme. Après la conquête normande les Anglais parlèrent longtemps +français, mais restèrent Anglais. En latinisant les Gaulois Rome ne +changea pas leur caractère. + + * * * * * + +Le Japon qui, en quelques années, passa de l’emploi des arcs et des +flèches aux armes et à l’industrie modernes, n’eut pour s’assimiler une +civilisation nouvelle qu’à utiliser les qualités de patience, de +ténacité, de discipline léguées par ses aïeux. Il changea de +civilisation, mais ne changea pas d’âme. + + * * * * * + +La nationalité peut être constituée par quatre éléments différents +rarement réunis chez un même peuple: la race, la langue, la religion et +les intérêts. + + * * * * * + +Les peuples ne possédant pas une âme ancestrale suffisamment stabilisée +vivent dans l’anarchie et progressent peu. Ceux dont l’âme a été trop +stabilisée ne progressent plus. Dans les temps modernes, les Russes +représentent la phase de stabilisation insuffisante, les Chinois celle +de la stabilisation trop complète. + + * * * * * + +A une certaine période de l’histoire d’un peuple les fautes de pensée, +de caractère, de jugement et par conséquent de conduite restent sans +remède. Elles deviennent créatrices de ces fatalités inexorables sous le +poids desquelles de grands empires ont fini par succomber. + + * * * * * + +Substituer comme mobile d’action la gloire collective à la gloire +personnelle est pour un peuple un important progrès moral. + + * * * * * + +Les nations ne se transforment que par l’évolution des âmes. C’est en +lui-même et non hors de lui-même, qu’un peuple doit rechercher les +causes de sa grandeur ou de sa décadence. + + * * * * * + +Dans les circonstances graves de l’histoire, les peuples voient souvent +plus juste que leurs gouvernants. Ils voient alors par leurs morts. + + * * * * * + +L’âme d’un peuple, beaucoup plus que la volonté de ses dirigeants, +détermine le régime politique qu’il peut accepter. + + * * * * * + +Faire naître, grandir ou disparaître des sentiments et des croyances +dans l’âme des peuples est un fondement essentiel de l’art de gouverner. + + * * * * * + +Transformer la mentalité d’un peuple est parfois plus utile que +d’accroître ses armements. + + * * * * * + +Conquérir le territoire d’un peuple ne suffit pas. Pour le dominer il +faut encore vaincre son âme. + + + + +CHAPITRE II + +Psychologie comparée de quelques peuples. + + +Tous les peuples présentent un certain nombre de caractères communs, +mais chacun d’eux en possède également de spéciaux qui les +différencient. Telles, par exemple, la ténacité chez les Anglais, +l’indécision et l’imprécision chez les Russes. + + * * * * * + +La vision des choses par un peuple dépend plus de son tempérament +psychologique, c’est-à-dire de son caractère, que de son intelligence. +Ce caractère conditionne la façon dont il réagit sous les excitations du +monde extérieur. + + * * * * * + +Chaque peuple a un idéal de droit, de morale et de justice trop +personnel pour être accepté par d’autres nations. L’ignorance de cette +loi psychologique a créé la décadence de plusieurs colonies. + + * * * * * + +Certains caractères des peuples se maintiennent dans tout le cours de +leur histoire. Jean de Saulx, vicomte de Tavanne, disait déjà sous +Charles IX que la France, invincible quand elle reste unie, est le pays +où l’on sait toujours pourvoir aux affaires alors qu’elles semblent +désespérées. + + * * * * * + +Un peuple est libre de qualifier d’immortels les principes qui le +guident, mais il n’a point le droit de les imposer à d’autres nations de +mentalités différentes. Les métaphysiques politiques sont aussi +respectables que les métaphysiques religieuses, à la condition qu’elles +ne prétendent pas s’imposer par la force. + + * * * * * + +Bien que fort simple et régie par un petit nombre d’éléments, l’âme des +Balkaniques resta au début de la guerre un mystère pour la plupart des +diplomates européens, parce qu’ils s’obstinèrent à la juger d’après les +règles de leur propre logique. + + * * * * * + +La guerre actuelle aura fourni des justifications nouvelles de cette loi +historique qu’un peuple ne peut adopter les institutions, les arts, la +langue, la religion d’une race différente, sans leur faire subir des +transformations profondes. Les dieux eux-mêmes sont condamnés à de tels +changements. Transporté en Chine, le Bouddha hindou prit rapidement les +caractères d’une divinité chinoise. Parvenu en Angleterre, le Jéhovah +biblique est devenu un Dieu anglais, gouvernant le monde au profit de +l’Angleterre. Adopté par les Germains, le Dieu charitable et doux des +chrétiens s’est transformé en divinité sanguinaire et farouche, sans +pitié pour les faibles, pleine d’égards pour les forts. + + * * * * * + +Avant la guerre l’Allemagne envahissait le monde avec son industrie, +mais elle ne l’envahissait plus avec ses pensées. L’ère des grands +philosophes, des grands écrivains y était close depuis longtemps. + + * * * * * + +L’Allemand même isolé reste toujours un être collectif. Il n’acquiert de +valeur que fondu dans un groupe. Chaque citoyen est une cellule du grand +organisme: l’État. + + * * * * * + +La conscience de l’Allemand est une conscience collective dirigée par +l’État, celle de l’Anglais et de l’Américain une conscience individuelle +n’abandonnant à l’État qu’une faible partie d’elle-même. + + * * * * * + +Ce qu’on appelle germanisme est simplement la synthèse des appétits +toujours engendrés chez un peuple par la conviction d’être assez fort +pour s’emparer des territoires et des richesses de peuples supposés +moins forts. + + * * * * * + +Il faut bien admettre que la culture germanique ne crée pas beaucoup de +clairvoyance, puisque les partisans d’annexions territoriales ruineuses +pour l’Allemagne se recrutent parmi les professeurs, les fonctionnaires +et les industriels. + + * * * * * + +La Prusse a mis plus d’un demi-siècle pour façonner la mentalité de +l’Allemagne au moyen de l’école et de la caserne, mais cette mentalité +étant contraire à la nature de l’homme reste artificielle. Les Allemands +finiront sûrement par constater que la gloire d’être à peu près les +seuls défenseurs de l’absolutisme et de la violence coûte cher et +rapporte peu. + + * * * * * + +La mentalité belliqueuse des Allemands semble pour le moment +irréductible. Après trois ans de lutte mondiale, le ministre de la +Guerre prussien a demandé au Reichstag des crédits pour une nouvelle +école d’officiers, afin de préparer les futures batailles qui, suivant +lui, succéderont à la guerre actuelle, le pacifisme n’étant qu’une +utopie dangereuse. + + * * * * * + +Le célèbre mémoire de Bissing, gouverneur de la Belgique, mériterait +d’être gravé sur le mur de nos écoles. Après avoir exposé que la +Belgique doit rester sous le joug allemand, et considérant que le +souverain dépossédé pourrait devenir gênant, Bissing recommande +énergiquement de suivre le conseil de Machiavel: «Quiconque se propose +de s’emparer d’un pays est contraint de se débarrasser du roi et du +gouvernement, fût-ce par la mort.» On ne trouverait dans aucun autre +pays un homme d’État moderne osant signer de pareilles lignes. + + * * * * * + +L’abîme mental entre l’Anglais et l’Allemand s’était déjà révélé avant +la guerre dans leur conduite à l’égard des peuples conquis. L’Angleterre +rendit la liberté au Transvaal vaincu. L’Amérique, après avoir organisé +l’île de Cuba, la laissa se gouverner elle-même. Les Allemands, au +contraire, en Pologne, en Alsace et dans toutes leurs colonies, n’ont +jamais connu d’autre régime politique que la violence et se créent pour +ennemis les peuples qu’ils gouvernent. + + * * * * * + +Si les Germains avaient soupçonné l’âme anglaise, ils eussent compris +que leurs férocités en Belgique n’auraient d’autres résultats que +d’indigner les Anglais au point de faire surgir du sol britannique des +millions de combattants. + + * * * * * + +Peu soucieux des théories et de la logique, l’Anglais n’envisage que la +réalité et tâche de s’y adapter. + + * * * * * + +Les peuples ont toujours hiérarchisé les valeurs d’après le degré +d’utilité qu’ils leur attribuaient. Les Romains des premiers âges +auraient mis l’aptitude à bien manier la lance très au-dessus de l’art +de composer des chants homériques. Un général allemand serait, de nos +jours, beaucoup plus fier d’incendier une cathédrale ou une bibliothèque +que de découvrir une planète. + + * * * * * + +La férocité est un sentiment de race, spécial à certains peuples et que +les siècles n’effacent pas. Le plaisir des anciens Assyriens à voir +écorcher vifs leurs captifs est de même nature que celui des Balkaniques +modernes torturant longuement leurs prisonniers et que la joie délirante +des Allemands en apprenant le torpillage du _Lusitania_. + + * * * * * + +Les peuples dont la civilisation a trop adouci les mœurs et paralysé les +qualités de caractère lutteront toujours difficilement contre des races +douées à la fois de subconscience bestiale, de discipline rigide, du +désir de conquêtes et de l’amour du pillage. + + * * * * * + +Une des caractéristiques de certains peuples est de n’avoir aucune +stabilité, ce qui rend impossible de se fier à eux. On peut généraliser +à leur égard l’observation faite par un ancien député au Reichstag, +l’abbé Wetterlé, à propos de ses collègues polonais. «C’étaient tous des +hommes de bonne compagnie et de commerce agréable, mais combien +inconstants et peu sûrs. Je les ai vus passer de l’opposition la plus +révolutionnaire au gouvernementalisme le plus échevelé, et cela d’un +moment à l’autre, sans motif apparent. Ils menaçaient un jour de placer +des bombes sous le siège du chancelier; le lendemain ils votaient +d’enthousiasme des lois réactionnaires. On ne pouvait jamais compter +d’une façon absolue sur le concours de ces personnages changeants.» + + * * * * * + +On s’expose à bien des erreurs dans l’interprétation de la conduite des +peuples quand on oublie que toutes les âmes ne se mesurent pas avec le +même mètre. + + + + +CHAPITRE III + +L’incompréhension entre races différentes. + + +L’incompréhension régit les rapports entre les êtres de race, +d’éducation et de sexe différents, parce que les mêmes sensations et les +mêmes mots éveillent chez eux des idées et des sentiments dissemblables. + + * * * * * + +La guerre a montré une fois de plus à quel point les peuples se +connaissaient peu. L’Allemagne ignorait l’âme de la France et de +l’Angleterre. Nous n’ignorions pas moins celle de l’Allemagne. + + * * * * * + +Les peuples ont appris par la lutte actuelle combien variait, suivant +les races, le sens de certains mots abstraits: droit, liberté, justice, +humanité, force et bien d’autres. Les philosophes le savaient déjà. + + * * * * * + +Un des plus frappants exemples d’incompréhension entre hommes de races +différentes est fourni par ce fait que les socialistes allemands et +français s’étaient rencontrés dans de nombreux congrès sans avoir jamais +soupçonné leurs divergences d’idées, de sentiments et même de doctrines. + + * * * * * + +Possible dans le domaine des intérêts, l’internationalisme ne l’est pas +dans celui des sentiments. + + * * * * * + +La persistance des haines de race tient à ce que les hommes de +mentalités dissemblables réagissent de façons différentes sous des +excitations semblables. Croyances, jugements, visions de la vie, tout +chez eux diffère. + + * * * * * + +Si les idées des peuples étrangers ou des peuples morts sont souvent +inaccessibles, c’est que nous ne pouvons les juger qu’à travers notre +propre mentalité. Comment comprendre aujourd’hui, par exemple, un Romain +divinisant les empereurs, les cités et même de simples abstractions +comme la concorde? + + * * * * * + +Les professeurs qui déclaraient autrefois le peuple allemand un +admirable modèle le donnent aujourd’hui comme type de la barbarie. Ils +auraient évité de telles variations d’opinion en étudiant ses doctrines +philosophiques. Les conquêtes et les massacres des Germains sont, en +effet, de simples applications des enseignements que propageaient depuis +longtemps leurs livres. + + * * * * * + +L’âme d’un peuple nous est impénétrable quand elle s’écarte trop de la +nôtre et surtout lorsque, n’étant pas encore stabilisée, elle varie sans +cesse avec les circonstances. Les oscillations de l’âme russe nous +restent pour cette raison incompréhensibles. + + * * * * * + +Pour se supporter, les êtres de mentalité différente doivent s’éviter. +Dès qu’ils se fréquentent, leurs divergences psychologiques entrent en +conflit. + + * * * * * + +Nous considérons volontiers comme privé de tout jugement l’homme qui n’a +pas notre jugement. + + + + +CHAPITRE IV + +Rôle des illusions dans la vie des peuples. + + +Les illusions correspondent à d’irréductibles besoins de la mentalité +humaine, puisque leur influence se montra toujours prépondérante à +travers l’histoire. A toutes les époques des millions d’hommes se +trouvèrent prêts à se sacrifier pour elles. C’est au nom d’illusions que +de grands empires ont été détruits et d’autres fondés. + + * * * * * + +Le faible rôle des influences rationnelles dans la vie des peuples est +une des causes qui rendent si difficile d’en pressentir le cours. Si +l’on éliminait de l’histoire les illusions et les fantômes, il n’y +aurait plus d’histoire. + + * * * * * + +Beaucoup d’esprits considéraient notre époque comme un âge positif +n’obéissant qu’à la raison. L’expérience est venue prouver au contraire +que le monde restait conduit par les plus chimériques utopies. Au nom de +leur illusoire mission d’hégémonie les Allemands ont ravagé l’Europe, +pendant que les pays envahis étaient victimes d’illusions d’un autre +ordre, pacifistes et internationalistes, qui faillirent amener leur +perte. + + * * * * * + +La crédulité complète et non le scepticisme constitue l’état normal des +individus et surtout des peuples. + + * * * * * + +Si les hallucinés n’avaient pas joué un rôle prépondérant dans +l’histoire, le cours des événements eût été différent. Il n’est pas +certain cependant que le monde y aurait gagné. L’erreur fut souvent un +stimulant plus fort que la vérité. + + * * * * * + +Les peuples se passent plus facilement de pain que d’illusions. +Subjugués par ces fantômes séduisants, ils oublient leurs intérêts les +plus chers. + + * * * * * + +Dans la lutte éternelle contre l’illusion, la raison ne peut triompher +sans l’aide du temps. + + * * * * * + +L’expérience seule est une destructrice rapide d’illusions, à la +condition de revêtir une forme catastrophique. Elle rend alors l’erreur +instantanément visible comme l’éclair illuminant la nuit. + + * * * * * + +Au moment où s’ébauchent dans le monde de nouvelles tentatives de +pacifisme, il est utile de rappeler cette réflexion du président +Roosevelt: les illusions pacifistes ont coûté à la France des torrents +de larmes et de sang. + + * * * * * + +Le pacifisme est un générateur certain de guerres de conquêtes. Un +peuple pacifiste n’étant pas redouté attire fatalement l’agression sur +lui. Une nation bien armée se voit rarement attaquée. + + * * * * * + +Les illusions collectives cèdent à des nécessités, jamais à des +raisonnements. + + * * * * * + +L’Allemagne restera pendant longtemps dangereuse parce que la coalition +des peuples contre elle a grandi ses illusions et son orgueil. Incapable +de comprendre les motifs de cette coalition, elle les attribue à une +jalousie universelle causée par sa prétendue supériorité. + + * * * * * + +Ce que nous nommons le progrès des idées n’est souvent qu’une +transformation des illusions créées par ces idées. + + * * * * * + +L’erreur étant généralement plus impressionnante que la vérité, les +politiciens préfèrent l’erreur à la vérité. + + * * * * * + +Les forces matérielles combattues aujourd’hui sont redoutables, mais les +illusions génératrices de ces forces plus redoutables encore. + + * * * * * + +Créatrices d’espérance et par conséquent de bonheur, les illusions +seront toujours plus séduisantes que les réalités. + + * * * * * + +Pour détruire une erreur il faut plus de temps que pour l’établir. + + * * * * * + +L’art de manier des illusions est aussi nécessaire aux conquérants que +l’art de manier les canons. + + * * * * * + +L’irréel est le grand générateur du réel. + + + + +CHAPITRE V + +Les Opinions individuelles et la conduite. + + +Au point de vue intellectuel, la valeur de l’homme dépend d’abord de son +jugement, puis du nombre et de la précision de ses informations. Au +point de vue de la conduite, elle dépend de son caractère. + + * * * * * + +La véritable personnalité d’un individu ou d’un peuple réside moins dans +son intelligence que dans son caractère. + + * * * * * + +L’homme intelligent sans caractère reste toujours un mené et ne devient +jamais un meneur. Il est rarement le maître de sa conduite. + + * * * * * + +Les opinions que l’on professe exercent généralement une influence assez +faible sur la conduite que l’on pratique. + + * * * * * + +Beaucoup d’hommes ont raison d’affirmer l’invariabilité de leurs +opinions, mais tort de s’en vanter. C’est montrer qu’ils n’ont rien +appris depuis le jour où elles se sont formées. Une preuve aussi +évidente d’ignorance ou d’imbécillité ne s’affiche pas. + + * * * * * + +Rares sont les esprits capables d’édifier leurs opinions sur des +réflexions personnelles. La race, le groupe social, le milieu, la +profession, le journal suffisent le plus souvent à orienter les idées et +alimenter les discours. + + * * * * * + +Penser collectivement est la règle générale. Penser individuellement +l’exception. + + * * * * * + +La valeur attribuée à une opinion ne dépend pas généralement de sa +justesse, mais du prestige possédé par celui qui l’énonce. + + * * * * * + +La plupart des êtres restent enveloppés d’un réseau d’opinions, de +préjugés et d’erreurs qui leur voile les réalités. Ils traversent la vie +sans y percevoir autre chose que les visions de leurs rêves ou les +récits de leurs livres. + + * * * * * + +Dans les grands cataclysmes sociaux, l’âme individuelle est tellement +dominée par l’âme collective que les esprits les plus éminents perdent +leurs facultés critiques et deviennent incapables de percevoir +clairement aucune évidence. + + * * * * * + +Chez les individus, et surtout chez les peuples, les blessures d’intérêt +s’oublient assez facilement. Celles d’amour propre ne se pardonnent pas. + + * * * * * + +Le remords, sentiment individuel, est ignoré des collectivités. Les +pires crimes d’une nation trouvent chez elle autant de défenseurs que +ses vertus. + + * * * * * + +S’ignorer vaut mieux parfois que se connaître. + + * * * * * + +La véritable connaissance de soi-même rendrait généralement fort +modeste. + + * * * * * + +On rencontre beaucoup d’hommes parlant de liberté, mais on en voit très +peu dont la vie n’ait pas été principalement consacrée à se forger des +chaînes. + + * * * * * + +Nos vertus resteraient parfois bien incertaines si, à défaut de l’espoir +d’une récompense, elles n’avaient la vanité pour soutien. + + * * * * * + +L’homme est le vrai créateur de sa destinée. Il reste une épave dans la +vie quand il n’en est pas convaincu. + + * * * * * + +Les volontés précaires se traduisent par des discours, les volontés +fortes par des actes. + + * * * * * + +Tâcher de modifier sa vie intérieure est plus utile au bonheur que +d’user ses forces à poursuivre la transformation de sa vie extérieure. + + + + +CHAPITRE VI + +Les opinions collectives. + + +L’opinion collective est devenue si puissante que les autocrates les +plus absolus ne sauraient lui résister. Les peuples, et non leurs +maîtres, dicteront bientôt la paix ou la guerre. + + * * * * * + +L’opinion publique représente une force considérable, mais rarement +spontanée. Il faut des meneurs pour la créer ou l’orienter, surtout dans +le cas de grands conflits. + + * * * * * + +S’annexer à un groupe, c’est prendre l’âme collective et les opinions de +ce groupe. Dans les agglomérations aux contours bien nets: militaires, +magistrats, professeurs, etc., l’identité des occupations et surtout la +contagion mentale donnent à tous les membres de ce groupe des opinions +collectives voisines. + + * * * * * + +Les enchaînements de la logique collective n’étant pas ceux de la +logique rationnelle, les contradictions que ne supporterait pas la +seconde sont acceptées facilement par la première. + + * * * * * + +Les foules raisonnent peu, mais sentent et réagissent vivement. Entre la +sensation et la réaction, l’individu sait intercaler un raisonnement, +l’homme en foule ne le peut pas. + + * * * * * + +Les mots et les images ont plus de pouvoir sur l’âme des multitudes que +tous les arguments. + + * * * * * + +Une opinion fondée sur des sentiments collectifs peut être exacte, mais +la raison n’a généralement aucune part dans sa genèse. + + * * * * * + +On a justement remarqué qu’en Russie les foules ne s’attachent pas aux +idées, mais au verbe. En quelques minutes elles applaudiront avec +enthousiasme des orateurs soutenant des opinions diamétralement +contraires. La même observation pourrait s’appliquer à beaucoup de pays. + + * * * * * + +Quand l’homme auquel on veut confier la direction d’une affaire propose +de se faire assister par un comité, il faut renoncer immédiatement à lui +confier cette affaire. + + * * * * * + +En devenant collective l’erreur acquiert la force d’une vérité. + + + + +CHAPITRE VII + +Les idées dans la vie des peuples. + + +Chaque civilisation avec ses institutions, sa philosophie, sa +littérature et ses arts, dérive d’un petit nombre d’idées directrices. +Elles impriment leur marque sur tous les éléments de cette civilisation. + + * * * * * + +Transformer les idées d’un peuple c’est changer sa conduite, sa vie, et +par conséquent le cours de son histoire. + + * * * * * + +Bien que la guerre européenne ne semble mettre en jeu que des forces +matérielles, des idées sont en réalité aux prises. L’absolutisme y lutte +contre les aspirations démocratiques. + + * * * * * + +La destinée d’un peuple dépend beaucoup plus des certitudes qui le +guident que des volontés de ses gouvernants. + + * * * * * + +L’Allemand moderne est plus dangereux encore par ses idées que par ses +canons. Le dernier des Teutons reste convaincu de la supériorité de sa +race et du devoir, qu’en raison de cette supériorité, il a d’imposer sa +domination au monde. Cette conception, identique à celle professée +longtemps par les Turcs à l’égard des Chrétiens, donne évidemment à un +peuple une grande force. Il faudra peut-être une nouvelle série de +croisades pour la détruire. + + * * * * * + +Les peuples qui prétendent se guider par des idées purement rationnelles +seront toujours militairement inférieurs à ceux conduits par des +croyances politiques, religieuses ou sociales, assez fortes pour créer +des fanatismes collectifs. + + * * * * * + +Si l’idée allemande triomphait, la face du monde changerait parce que +l’indépendance des peuples serait anéantie pour toujours. + + * * * * * + +La valeur politique ou sociale d’une idée ne doit pas se mesurer à son +degré de vérité, mais aux dévouements qu’elle inspire. A en juger par +les enseignements du passé et ceux de la guerre actuelle, les idées les +plus fausses sont souvent celles qui impressionnent le plus profondément +les âmes. + + * * * * * + +Pour se propager et devenir mobile d’action, une idée doit avoir un +soutien sentimental ou mystique. L’idée purement rationnelle n’est pas +contagieuse et reste sans force sur l’âme des multitudes. + + * * * * * + +Une idée vague et imprécise mais enveloppée de mystère exalte +facilement, alors qu’une idée claire et précise reste souvent sans +action. + + * * * * * + +Les événements qui bouleversent la vie des peuples changent fréquemment +les idées évoquées par les mots. Des termes anciens un peu usés, tels +que celui de patrie, acquièrent soudain un vigoureux relief; d’autres +jadis chargés d’espérances, tels que pacifisme et internationalisme, +perdent tout prestige. + + * * * * * + +A force de se vanter des vertus qu’il n’a pas, un peuple finit par se +persuader qu’il les possède. + + * * * * * + +Pour orienter la conduite d’un peuple, les idées n’ont pas besoin d’être +justes, il suffit qu’elles possèdent du prestige. + + * * * * * + +Le pacifisme et l’internationalisme qui nous ont coûté si cher durent +leur force aux erreurs séduisantes leur servant de soutien. + + * * * * * + +Les grands événements sont parfois générateurs d’idées contraires à +celles qui les ont fait naître. Les théories allemandes sur le droit et +la force seront sans doute tout à fait transformées par la guerre +actuelle. + + * * * * * + +Les idées sont soumises, comme les êtres, au processus d’évolution qui +condamne le monde à se transformer. Des idées directrices, justes à une +époque, ne le sont plus à une autre. L’oubli de ce principe nous valut +beaucoup d’erreurs militaires au début de la guerre. + + * * * * * + +On ne modifie les idées d’un peuple qu’en changeant ses formules. Des +expériences répétées sont nécessaires pour déterminer de tels +changements. + + * * * * * + +L’optimisme est, comme le pacifisme, la conséquence d’un état mental. +L’optimisme fait l’homme plus heureux, le pessimisme le rend plus +prévoyant. Si la France s’était préparée à la guerre annoncée par +quelques pessimistes, mais que niaient des optimistes enveloppés de +pacifisme, elle eût évité bien des ruines. + + * * * * * + +Les idées fausses sont les grandes dévastatrices de l’histoire. Les +armes matérielles ne suffisent pas à les combattre. + + * * * * * + +Une idée fausse n’ayant à tenir compte ni des réalités, ni des +vraisemblances, se présente généralement sous un aspect plus séduisant +qu’une idée vraie. + + * * * * * + +Une idée fausse trouve facilement des milliers d’hommes pour la +défendre. Une idée vraie en trouve généralement bien peu. + + * * * * * + +Quand une idée fausse envahit le champ de l’entendement, les expériences +les plus démonstratives restent sans action sur elle. + + * * * * * + +Faire pénétrer une idée fausse dans l’âme des multitudes, c’est allumer +un incendie dont nul ne peut prédire les ravages. Les dirigeants de +l’empire allemand doivent en être persuadés aujourd’hui. + + * * * * * + +Si l’histoire des guerres enregistrait seulement celles provoquées par +des idées justes, cette histoire serait fort courte. + + * * * * * + +La ténacité des idées fausses et leur danger sont mis en évidence par +les congrès socialistes tenus en pleine guerre. On y vit d’incorrigibles +théoriciens répéter inlassablement leurs erreurs sur le pacifisme et +l’internationalisme, origines de nos désastres. + + * * * * * + +Quand les luttes militaires seront terminées, certaines idées, +silencieuses aujourd’hui, entreront de nouveau en conflit. Des résultats +de ce conflit entre les idées vraies et les idées fausses l’avenir des +peuples dépend. + + * * * * * + +Les plus sanguinaires conquérants sont moins dévastateurs que les idées +fausses. + + + + +CHAPITRE VIII + +La vieillesse des peuples. + + +Il n’est pas d’exemple, dans l’histoire, de nations ayant progressé +toujours. Après une certaine phase de grandeur elles déclinent et +disparaissent, ne laissant parfois que d’incertains vestiges. + + * * * * * + +Si les cycles de l’histoire doivent se répéter, toutes les nations +seraient, comme celles du passé, condamnées à vieillir et disparaître. +Le sable a recouvert les vestiges de Ninive. La gloire de Rome n’est +plus qu’un souvenir. + + * * * * * + +Les peuples périssent, les œuvres survivent quelquefois. Mais de la mort +une vie nouvelle jaillit bientôt. Sur la poussière des races créatrices +des pyramides sont nées des races nouvelles, riches de vérités inconnues +des anciennes civilisations. + + * * * * * + +Ce qu’on appelle la vieillesse d’un peuple est une vieillesse mentale +beaucoup plus que biologique. + + * * * * * + +La vieillesse d’un peuple commence lorsque, amolli par le bien-être et +devenu incapable d’effort, il substitue l’égoïsme individuel à l’égoïsme +collectif, cherche à obtenir un maximum de tranquillité avec un minimum +de travail et se montre incapable de s’adapter aux nécessités nouvelles +que les progrès d’une civilisation font toujours surgir. + + * * * * * + +Les peuples ne grandissent plus quand la vie leur devient trop facile. +Rome ne progressa que pendant la période de ses luttes. L’âge de la paix +et de la prospérité matérielle marqua les débuts de son déclin. + + * * * * * + +Il existe dans l’histoire des peuples des moments où le culte de la +force, la passion du gain et la mauvaise foi peuvent constituer des +éléments de succès, mais de tels succès entraînent bientôt la décadence. +Carthage en fit jadis l’expérience. Malgré ses richesses et la puissance +de ses armées, elle disparut de l’histoire en ne laissant d’autres +vestiges que le mépris des peuples pour la foi punique. + + * * * * * + +Les vieillards, assurait Bacon, font trop d’objections, consultent trop +longuement, risquent trop peu, regrettent trop vite, agissent rarement +au moment propice et se contentent de succès médiocres. De tels défauts +s’observent également chez des peuples dont diverses causes ont paralysé +les énergies. + + * * * * * + +L’impuissance à se décider, la tendance à l’inaction et la peur des +responsabilités sont des symptômes caractéristiques de sénilité chez les +individus comme chez les peuples. + + * * * * * + +Il semblerait qu’arrivés à une certaine phase de leur existence, les +peuples ne puissent progresser sans l’action de grandes crises +bouleversant leur vie. Elles paraissent nécessaires pour les dégager de +l’étreinte d’un passé devenu trop lourd, de préjugés et d’habitudes trop +fixés. + + * * * * * + +Un peuple vieillit vite lorsque, ne sachant pas s’adapter aux nécessités +nouvelles, il se laisse dépasser. A en juger par les statistiques +industrielles, maritimes et commerciales, certaines nations étaient +avant la guerre considérablement distancées par d’autres. La lutte +actuelle sera peut-être un stimulant capable de réveiller les activités +endormies. + + * * * * * + +Lorsqu’une catastrophe met en évidence l’usure et par conséquent +l’insuffisance d’une ancienne armature sociale, la nécessité de la +transformer s’impose. Bien dirigée, cette difficile opération rend à la +société ébranlée une vie nouvelle. Mal conduite, et ce cas est le plus +fréquent, elle engendre une anarchie qui, pour certains peuples, a +marqué la fin de leur histoire. + + * * * * * + +Parmi les causes de destruction menaçant les civilisations trop +vieilles, on peut citer l’accumulation des règlements régissant la vie +sociale. Ils paralysent les libertés, les initiatives, et finalement la +volonté d’agir. + + * * * * * + +Certaines professions créèrent à toutes les époques les mêmes +déformations mentales. Machiavel se plaignait déjà de la paperasserie et +de la routine des états-majors de son temps. + + * * * * * + +Le développement du pacifisme, chez un peuple entouré de nations avides +de conquêtes, désagrège les ressorts de son activité et le conduit +rapidement à être asservi. + + * * * * * + +Un passé de grandeur est toujours pour les peuples un lourd, parfois +même un écrasant fardeau. + + * * * * * + +Le degré de vitalité des diverses nations sera plus visible encore au +lendemain de la paix que pendant la guerre. + + + + +LIVRE IV + +Facteurs matériels de la Puissance des Nations + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L’âge de la houille. + + +Dans la phase d’évolution actuelle du monde, les actions des peuples et +des rois sont dominées par des nécessités économiques beaucoup plus +fortes que leurs volontés. + + * * * * * + +L’âge industriel a définitivement envahi le monde. La supériorité d’un +peuple n’est plus caractérisée par le développement de sa philosophie, +de sa littérature et de ses arts, mais par sa richesse en houille et sa +capacité technique. + + * * * * * + +Dans tout le monde antique et jusqu’à une époque récente la puissance +d’un pays dépendait beaucoup du nombre et de la capacité de ses +habitants. Elle résulte principalement aujourd’hui de sa richesse en +charbon. + + * * * * * + +L’évolution nouvelle de l’âge moderne se caractérise par le rôle de la +houille. Sans utilité il y a deux siècles, elle est devenue si +indispensable que la vie d’un pays s’arrêterait avec sa disparition. +Plus de chemins de fer, plus d’usines, et en temps de guerre plus de +canons. + + * * * * * + +La houille seule pouvait créer le machinisme rénovateur moderne de la +civilisation. + + * * * * * + +Dans la vie des peuples, l’enchaînement des phénomènes finit par dominer +toutes les volontés. La découverte de mines de houille permit à +l’Allemagne la fabrication économique de produits d’exportation. Il en +résulta une surproduction nécessitant la conquête de marchés lointains +et, par voie de conséquence, la création d’une flotte puissante pour +protéger ces exportations. Les ambitions germaniques grandirent et la +réalisation de l’ancien rêve d’hégémonie parut possible. + + * * * * * + +La richesse d’un pays en charbon et en fer détermine aujourd’hui, non +seulement le niveau de sa puissance militaire et industrielle, mais +encore sa possibilité d’expansion commerciale. + + * * * * * + +Le rôle prépondérant du fer et du charbon dans les guerres modernes a +été mis en évidence par le manifeste des six grandes associations +industrielles de l’Allemagne affirmant que sans la conquête du bassin de +Briey, au début de la guerre, la lutte n’aurait pu être continuée, faute +du fer nécessaire aux munitions. + + * * * * * + +La puissance conférée à un pays par sa richesse en charbon résulte du +fait que le travail annuel d’un ouvrier, coûtant environ 1 500 francs, +peut être accompli par une quantité de houille valant 3 francs. +L’ouvrier-houille coûte donc cinq cents fois moins cher que l’ouvrier +humain[1]. + + [1] On trouvera les éléments de ce calcul dans mon ouvrage: _Les + enseignements psychologiques de la guerre_ (27e édition). + + * * * * * + +La prospérité économique de l’Allemagne tient surtout à ce qu’elle +extrait annuellement de son sol 190 millions de tonnes de charbon. Leur +énergie mécanique représente le travail manuel de 950 millions +d’ouvriers. + + * * * * * + +Tâcher d’accaparer l’énergie solaire comme le firent les plantes qui +formèrent jadis la houille sera pour les peuples privés de charbon un +des gros problèmes de l’avenir. + + * * * * * + +Un pays dont la richesse houillère est insuffisante ne peut fabriquer +économiquement. Il se trouve par conséquent forcé de limiter ses +exportations à des produits dont la fabrication exige une faible force +motrice. + + * * * * * + +Accroître la production houillère d’un pays revient à augmenter le +chiffre de ses travailleurs. Avec beaucoup de houille et peu d’habitants +un peuple est plus riche et plus fort qu’avec peu de charbon et beaucoup +d’habitants. + + + + +CHAPITRE II + +Les luttes économiques. + + +Les luttes économiques sont parfois aussi ruineuses que les luttes +militaires. L’histoire montre qu’elles engendrèrent la décadence de +plusieurs pays. + + * * * * * + +Pas de progrès sans concurrence, et par conséquent sans luttes +industrielles. + + * * * * * + +De nos jours, une lutte économique peut enrichir le vainqueur. Une lutte +militaire le ruine pour longtemps. Les relations entre peuples seront +transformées quand des expériences suffisamment répétées auront prouvé +l’exactitude de cette vérité. + + * * * * * + +Un peuple envahissant progressivement une nation avec ses produits +arrive à la dominer aussi complètement que s’il l’avait conquise par les +armes. La dépendance économique crée vite la dépendance politique. + + * * * * * + +Les alliances militaires sont faciles, parce qu’elles associent des +intérêts semblables. Les alliances économiques durables sont presque +impossibles, les intérêts industriels et commerciaux des alliés n’étant +pas identiques. + + * * * * * + +En matière industrielle et commerciale, aucune barrière douanière, +aucune intervention de l’État, aucun règlement ne sauraient protéger +utilement l’incapacité professionnelle et le défaut d’initiative. + + * * * * * + +Quand un peuple possède une industrie presque prospère, l’agriculture +par exemple, il doit s’efforcer avant toute autre entreprise de rendre +cette industrie entièrement prospère. + + * * * * * + +D’après les statistiques, la France malgré la qualité de son sol +n’obtient, en raison de ses procédés inférieurs de culture, qu’une +moyenne de 13 hectolitres de blé à l’hectare, alors que l’Allemagne et +l’Angleterre en obtiennent 21 et le Danemark 27. La différence est du +même ordre pour l’avoine et l’orge. Ne semble-t-il pas évident +qu’améliorer notre culture serait autrement rémunérateur que de +fabriquer péniblement pour l’exportation des marchandises rendues par la +concurrence peu rémunératrices? + + * * * * * + +C’est avec raison qu’un éminent défenseur de l’agriculture disait +récemment qu’elle deviendra la pierre angulaire de la reconstitution +nationale. + + * * * * * + +La capacité d’absorption commerciale des peuples lointains se réduit à +mesure qu’ils progressent. Le Japon et bientôt le reste de l’Asie +semblent devoir se fermer entièrement aux produits européens. + + * * * * * + +Dans les pays où l’industrie est restée individuelle, elle ne saurait +lutter contre les associations formées à l’étranger. + + * * * * * + +Une des grandes forces de l’industrie allemande est d’avoir régularisé +l’association des fabricants de produits similaires et rendu ainsi très +économique la production. + + * * * * * + +Les associations d’industries semblables, généralisées depuis longtemps +en Allemagne sous le nom de cartels, sont une condition nécessaire des +progrès industriels modernes. Pour lutter utilement contre de nouvelles +invasions commerciales, nos fabricants devront apprendre à s’associer au +lieu de se combattre. + + * * * * * + +La lutte contre l’invasion des marchandises allemandes n’est possible +que par la fabrication de produits similaires au même prix. +L’établissement de barrières douanières supposées inviolables n’aurait +d’autres conséquences que l’introduction, par les pays neutres, de +produits fabriqués en Allemagne ou dans ces mêmes pays neutres par des +Allemands. Ce serait enrichir à notre détriment d’autres peuples. + + * * * * * + +Il a fallu le conflit mondial pour révéler que le commerce allemand +allait progressivement conquérir tous les marchés. On accumulera bien +des discussions avant d’expliquer comment, avec une situation aussi +exceptionnelle, les Germains ne firent pas l’impossible pour éviter la +guerre. + + * * * * * + +Les futures tentatives d’hégémonie industrielle de l’Allemagne seront +aussi redoutables que son rêve d’hégémonie militaire. + + * * * * * + +En attendant le jour où l’orientation des idées aura complètement +changé, le monde verra sans doute les luttes économiques alterner avec +les luttes guerrières et s’engendrer réciproquement. + + * * * * * + +Les guerres à main armée représentent un état transitoire, les luttes +économiques un état permanent. + + + + +CHAPITRE III + +Le conflit entre les conceptions chimériques et les nécessités +économiques. + + +Bien que souvent invisibles, les nécessités économiques sont les grandes +régulatrices du monde moderne. + + * * * * * + +L’État avec son inexpérience, sa rigidité, son irresponsabilité et +l’indifférence de ses employés, ne saurait intervenir dans les rouages +compliqués du commerce sans les fausser entièrement. + + * * * * * + +Les théories politiques illusoires exercent parfois plus de ravages que +les canons. Les conceptions socialistes sur le pacifisme, la lutte des +classes, la destruction du capital furent les causes principales +d’erreurs militaires et économiques sous le poids desquelles la France +faillit succomber. + + * * * * * + +Oublieux de la puissance des lois économiques qui mènent le monde, la +plupart des hommes politiques restent persuadés que les formules et les +décrets issus de leurs craintes ou de leurs désirs peuvent changer le +cours des choses. + + * * * * * + +Une des expériences les plus démonstratives du danger de violer les lois +économiques est fournie par les résultats des taxations pendant la +guerre. Elles contribuèrent à la disette de charbon et de divers +aliments. + + * * * * * + +L’activité possible d’un peuple dépend de toute une série de facteurs +indépendants de ses désirs: production de son sol, chiffre de sa +population, aptitudes de sa race surtout. + + * * * * * + +Un pays qui, sous prétexte de se suffire à lui-même, refuserait +d’acheter au dehors les matières premières: coton, soie, houille, etc., +nécessaires à diverses industries, déterminerait la mort de ces +industries et des commerces qui s’y rattachent. + + * * * * * + +Certaines exportations d’articles de luxe peuvent être facilitées par +des sympathies internationales. Celles des matières premières +indispensables, telles que la houille ou le coton, dépendent de +nécessités impérieuses supérieures à tous les sentiments. + + * * * * * + +Prétendre cesser les relations commerciales avec un peuple qui peut seul +obtenir économiquement certains produits indispensables constitue une +illusion dangereuse. Le boycottage des personnes est utile, celui des +marchandises fabriquées souvent nécessaire, celui des matières premières +impossible. + + * * * * * + +Supprimer le risque et la concurrence dans les entreprises +industrielles, comme le rêvent encore les socialistes latins, serait +tarir tous les progrès de la civilisation. + + * * * * * + +L’exploitation de nos richesses industrielles et agricoles après la +guerre exigera un développement immense du crédit nécessitant une +décentralisation financière d’où résultera la renaissance des anciennes +banques provinciales que les grandes sociétés firent disparaître. Seules +ces banques régionales peuvent apprécier la valeur des industries +locales et par conséquent le crédit qu’elles méritent. + + * * * * * + +La diversité des conseils donnés par les théoriciens sur le sens de nos +futurs efforts montre qu’ils tiennent plus de compte de leurs désirs que +des possibilités économiques. + + * * * * * + +En poursuivant l’édification de sociétés imaginaires filles de la raison +pure, les théoriciens préparent la décadence des nations où ils vivent. + + * * * * * + +L’établissement d’une ligue pour la paix semble facile parce que, malgré +tous les enseignements de l’histoire, on suppose les alliances capables +de survivre à des intérêts économiques contradictoires. + + * * * * * + +L’affirmation des diplomates allemands que les petits États doivent +disparaître au profit des grands dérive d’une conception jadis exacte +mais inapplicable à l’évolution économique actuelle du monde. Une +fédération de petits États gardant leur indépendance est aujourd’hui +possible alors que leur annexion ne saurait être maintenue que par une +oppression militaire fort coûteuse. + + * * * * * + +Avec l’évolution des idées résultant de l’observation des faits, la +domination de territoires étrangers, but principal de la guerre +actuelle, apparaîtra bientôt comme une opération ruineuse dans le +présent et sans profit pour l’avenir. + + * * * * * + +Développer la production et supprimer tous les obstacles dont les +socialistes cherchèrent à l’entraver, devrait être le but essentiel de +notre future politique. + + * * * * * + +Le premier ministre de la Grande-Bretagne disait au Parlement que +l’avenir des peuples dépendra du parti qu’ils sauront tirer des +enseignements de la guerre. Le monde est entré, en effet, dans une phase +de civilisation où l’action des chimères serait aussi funeste que celle +des plus destructives invasions. + + + + +CHAPITRE IV + +Le rôle de la fécondité. + + +Du microbe jusqu’à l’homme, la fécondité fut toujours une cause, sinon +de supériorité, au moins de prospérité. A l’époque des invasions +germaniques qui détruisirent la civilisation romaine, l’inlassable +fécondité des envahisseurs constitua leur principale condition de +succès. Tués par milliers ils renaissaient toujours. + + * * * * * + +Tout peuple qui se développe avec excès devient fatalement envahisseur +et destructeur des peuples dont la fécondité est moindre. + + * * * * * + +Un pays est redoutable pour ses voisins quand son sol ne lui procure +plus une nourriture suffisante. La faim fut l’origine des grandes +invasions qui bouleversèrent jadis l’Europe. + + * * * * * + +Si les hordes germaniques n’avaient pas autrefois pullulé sur un sol +incapable de les nourrir, le monde n’eût connu ni la destruction de la +civilisation romaine, ni les mille ans du moyen âge, ni la guerre +actuelle. + + * * * * * + +Il est dangereux de ne prospérer que lentement auprès d’un peuple +grandissant très vite. La guerre a prouvé l’importance de cette vérité. + + * * * * * + +La paix ne devra pas faire oublier les paroles suivantes prononcées au +Reichstag: «Tous les idéals humanitaires sont pour toujours ensevelis. +Nous voulons ce dont nous avons besoin, et surtout de la terre pour +nourrir de plus grandes masses d’hommes.» + + * * * * * + +Les Allemands qui avant la guerre voyaient, sous l’influence de causes +identiques à celles agissant en France, leur natalité commencer à +décroître, n’en cherchaient pas le remède dans des procédés fiscaux, +mais considéraient «qu’une politique de repopulation est avant tout une +politique de colonisation des campagnes». + + * * * * * + +La rivalité dans la fécondité est devenue pour certains économistes +l’idéal à proposer aux peuples. Toute l’histoire des êtres, de l’insecte +jusqu’à l’homme, et celle des invasions germaniques de l’antiquité à nos +jours, démontrent que la surpopulation fut toujours une cause de guerres +d’extermination et de conquêtes. + + * * * * * + +Darwin a insisté sur cette loi générale ne souffrant pas, dit-il, +d’exception: les êtres se reproduisent dans une telle proportion que les +descendants d’un seul couple d’animaux quelconques envahiraient +rapidement le monde s’ils n’étaient pas régulièrement détruits en partie +à chaque génération. Les êtres humains subissant cette loi sont obligés +quand ils se multiplient trop ou de se détruire réciproquement, ou +d’envahir les pays voisins. + + * * * * * + +La qualité de la population représente un facteur de progrès fort +supérieur à sa quantité. S’il en était autrement les pays du monde les +plus peuplés, tels que la Russie et la Chine, au lieu de rester +demi-barbares, seraient à la tête de la civilisation. + + * * * * * + +Dans les civilisations de type industriel le succès appartient forcément +aux peuples non les plus nombreux, mais les plus travailleurs, les plus +disciplinés, les plus capables d’efforts collectifs, s’ils possèdent en +même temps assez de fer et de houille. + + * * * * * + +Un grand pays sans charbon n’a pas intérêt à voir sa population +s’accroître. L’Italie, dépourvue de houille, n’a pu devenir industrielle +et semble destinée à rester pauvre. + + + + +LIVRE V + +Facteurs psychologiques de la Puissance des Peuples + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Rôle de certaines qualités secondaires dans la vie des peuples. + + +Des qualités inutilisables à certaines périodes de la civilisation +déterminent la prospérité d’un peuple quand de nouvelles conditions +d’existence permettent leur utilisation. + + * * * * * + +Les supériorités littéraires, artistiques et intellectuelles furent dans +certaines civilisations, celles des anciens Grecs et des Italiens de la +Renaissance, par exemple, des éléments de grandeur. La patience, la +ténacité, l’obéissance aux règlements et autres qualités jadis tenues +pour médiocres constituent dans les civilisations à forme industrielle +des conditions de succès. + + * * * * * + +L’âge moderne, avec sa technique compliquée et sa division du travail, +exige des qualités de patience, de vigilante attention, de minutie, +d’effort soutenu et de solidarité que des races individualistes à +intelligence vive ne pratiqueront jamais facilement. + + * * * * * + +Le sentiment de la continuité est pour un peuple un élément de stabilité +très lent à acquérir et sans lequel il ne saurait, cependant, ni durer +ni grandir. + + * * * * * + +La force des peuples modernes dépend de moins en moins de leurs +gouvernants. Elle se compose surtout d’une addition de millions de +petits efforts individuels. Un pays devient grand lorsque tous ses +citoyens travaillent à sa grandeur. Son déclin est rapide quand il +abandonne à l’État les initiatives et les responsabilités. + + * * * * * + +Les succès d’un peuple sont dus aujourd’hui moins à la valeur de ses +gouvernants, ou même de ses élites, qu’à certaines qualités, secondaires +possédées par la majorité des citoyens. + + * * * * * + +Les supériorités individuelles peuvent parfois se remplacer par de +modestes qualités collectives. Avec des poussières d’individualités +médiocres les Allemands ont su faire des agrégats très forts. + + * * * * * + +La puissance d’un peuple exige des qualités communes à la grande +majorité de ce peuple. La supériorité des élites ne suffit pas à +déterminer sa grandeur. + + + + +CHAPITRE II + +La volonté et l’effort. + + +La bataille de la Marne, qui sauva Paris de la destruction et représente +le plus important événement de notre vie nationale, est un mémorable +exemple du rôle dominateur de la volonté des hommes sur les prétendues +fatalités de l’histoire. + + * * * * * + +Une des plus fécondes découvertes de la psychologie moderne est d’avoir +montré que notre activité consciente constitue la manifestation +superficielle d’une activité inconsciente beaucoup plus importante. + + * * * * * + +La volonté peut être consciente ou inconsciente. Dans la volonté +inconsciente la décision arrive toute formée dans le champ de la +conscience. La volonté consciente est au contraire précédée d’une +délibération et par conséquent d’une évaluation des motifs. + + * * * * * + +La décision volontaire la plus réfléchie contient presque toujours une +part de volonté inconsciente ayant contribué sinon à la faire naître, du +moins à la fortifier. Quand le président des États-Unis déclara la +guerre à l’Allemagne il est probable que dans la balance des motifs où +se pèsent nos décisions vinrent inconsciemment agir des facteurs tels +que l’utilité d’une armée en cas de conflit avec le Mexique ou le Japon, +l’importance prépondérante du rôle à prendre pour les États-Unis dans +les affaires du monde, etc. De ce bloc de motifs la décision belliqueuse +finit par jaillir. + + * * * * * + +S’il existe parfois une grande divergence entre les actes d’un homme et +ses propos, c’est que la volonté inconsciente peut différer nettement de +la volonté consciente créée par des influences superficielles. On le vit +au début de la guerre quand pacifistes et socialistes agirent d’une +façon si opposée à leurs doctrines. + + * * * * * + +La volonté inconsciente créée par les aïeux, puis fortifiée par +l’éducation et les influences du milieu, dirige les actes. La volonté +consciente dirige surtout les discours. + + * * * * * + +La place de l’homme dans la vie est marquée non par ce qu’il sait, mais +par ce qu’il veut et ce qu’il peut. + + * * * * * + +Les événements dominent les volontés faibles. Ils sont dominés par les +volontés fortes. + + * * * * * + +Pour progresser, il ne suffit pas de vouloir agir, il faut d’abord +savoir dans quel sens agir. + + * * * * * + +La clairvoyance est plus rare encore que la volonté. + + * * * * * + +La guerre a réveillé en France les vieilles énergies. Notre situation +économique dans le monde dépendra de la continuité de nos efforts +pendant la paix. + + * * * * * + +L’homme d’action est un constructeur ou un destructeur suivant la +direction de ses efforts. + + * * * * * + +Le progrès naît de la continuité de l’effort; la décadence, du repos. + + * * * * * + +Le seul moyen d’obtenir la continuité de l’effort est de transformer cet +effort en habitude par une éducation convenable. Ce n’est pas à +l’instruction livresque qu’un tel résultat peut être demandé. + + * * * * * + +L’effort continu est un véritable créateur de miracles. Grâce à lui, un +pays aussi peu militariste que l’Angleterre créa une armée de 4 millions +de combattants et transforma toutes ses conditions d’existence. + + * * * * * + +Dans les guerres modernes où les grandes manœuvres sont rares, +l’intelligence organise la préparation, mais la continuité d’effort des +combattants est une condition principale de succès. + + * * * * * + +L’évolution prochaine du monde conduira les peuples à compter un peu sur +leurs alliances, mais beaucoup plus sur leurs propres efforts. Ayant +expérimentalement appris la faible valeur du droit sans force, ils +devront acquérir la puissance nécessaire pour ne jamais devenir des +vaincus. + + * * * * * + +L’inaction morne de certains hommes rebelles à tout effort ne diffère +pas sensiblement du repos de la tombe. Ces morts vivants n’ont de la vie +que l’apparence. + + + + +CHAPITRE III + +L’adaptation. + + +La loi de l’adaptation régit tous les êtres. Se transformer en +s’adaptant ou disparaître est une nécessité universelle. + + * * * * * + +De même que chaque variation de climat entraîne une transformation +profonde de la faune et de la flore, tout changement économique, +religieux, politique ou social nécessite une adaptation nouvelle de la +mentalité des peuples soumis à son action. + + * * * * * + +La contagion mentale est un puissant agent d’adaptation. On se plie +inconsciemment aux modifications acceptées par l’entourage. Le difficile +est de trouver ceux qui donneront l’exemple. + + * * * * * + +La vie mentale est conditionnée par deux influences prépondérantes, +celle des milieux passés, dont l’hérédité entretient l’empreinte, et +celle des milieux présents qui transforment graduellement les êtres. Ces +deux influences sont indispensables, mais tout progrès est impossible si +la puissance de l’une paralyse celle de l’autre. + + * * * * * + +La stabilité de l’âme d’un peuple, qui fait sa force dans la vie +normale, l’entrave aux époques où une adaptation rapide est nécessaire. +Ce fut le cas de l’Angleterre qui mit plus d’une année, après la +déclaration de guerre, pour s’adapter à des conditions d’existence +entièrement nouvelles. + + * * * * * + +L’adaptation rapide est toujours pénible parce que, si l’homme +transforme avec peine ses manières de vivre, il change plus +difficilement encore ses façons de penser. + + * * * * * + +Un peuple décline dès que son armature sociale est trop rigide pour se +plier à des conditions nouvelles d’existence. Une des causes les plus +fréquentes de la chute des grands empires fut cette inaptitude à +s’adapter aux nécessités imprévues que les circonstances faisaient +naître. + + * * * * * + +Chaque peuple ne peut absorber qu’une quantité limitée de civilisation. + + * * * * * + +Un des plus grands dangers menaçant une société est de contenir beaucoup +d’individus restés à des phases d’évolution inférieure et par conséquent +mal adaptés à l’état actuel de cette société. + + * * * * * + +L’âge moderne va devenir de plus en plus impitoyable aux inadaptés. Les +nécessités nouvelles élimineront vite ces survivants d’époques +disparues. + + + + +CHAPITRE IV + +L’éducation. + + +Les hommes se conduisant beaucoup plus avec leur caractère qu’avec leur +intelligence, le but de l’éducation devrait être de dresser le +caractère. Les Allemands connaissent cette vérité, notre Université +semblait l’ignorer tout à fait. + + * * * * * + +L’éducation pourrait inculquer à l’élève l’esprit de corps en +l’intéressant aux succès de sa classe autant qu’à ses propres succès. Il +comprendrait alors que mieux vaut s’associer avec ses rivaux que les +combattre. Très méconnu en France, ce principe constitue un des éléments +de la puissance industrielle allemande. + + * * * * * + +L’éducation technique, la discipline de l’école puis de la caserne et +l’aptitude à l’effort collectif rendent facile aux Germains l’exécution +minutieuse du travail commandé. Ce n’est pas le maître d’école, mais le +technicien qui permit l’expansion industrielle de l’Allemagne. + + * * * * * + +Un savant professeur a parfaitement résumé l’état de notre éducation +technique en écrivant: «La guerre nous a forcés de créer en quelques +mois un outillage chimique formidable, alors que nous nous refusions à +perfectionner en temps de paix un matériel rudimentaire qui nous faisait +prendre en pitié par nos concurrents.» + + * * * * * + +On saisit l’utilité de l’éducation technique à ne considérer même que +l’enseignement agricole. Les spécialistes affirment que si nous +obtenions en céréales le même rendement à l’hectare que les Allemands, +dont le sol est pourtant inférieur à celui de la France, notre richesse +annuelle serait accrue de deux milliards. + + * * * * * + +En France l’agriculture reste une des professions les moins considérées, +alors qu’elle exige des connaissances plus variées que la plupart des +autres. «L’homme sachant bien diriger une ferme serait capable de +gouverner l’empire des Indes», disait un ministre anglais. + + * * * * * + +La réforme de l’enseignement industriel et commercial, jugée d’une +utilité absolue en Angleterre, serait encore plus nécessaire en France, +mais elle s’y heurtera longtemps à l’opposition d’une Université qui +prétend tout diriger bien que rebelle à tous les changements. + + * * * * * + +Le fouet à l’école, le bâton à la caserne, rendent les Germains capables +d’obéir sans discussion aux ordres de leurs chefs. L’énergie développée +pendant la guerre par des peuples chez lesquels ces procédés sont +inconnus prouve que l’âme humaine peut être disciplinée par des méthodes +moins serviles. + + * * * * * + +Un ministre de la Guerre prussien affirmait, au cours du présent +conflit, que la préparation militaire de la jeunesse à l’école doit +avoir pour but non seulement de la rendre plus forte, «mais aussi de +mettre un frein à l’esprit d’indépendance personnelle et d’initiative +qui menace de dégénérer en un subjectivisme dissolvant dont périssent +les démocraties». Ces principes ne sont utiles que pour former des +soldats prêts à se sacrifier aux ambitions d’un souverain. + + * * * * * + +Si l’égalité démocratique est réalisable, elle le sera seulement par un +système d’éducation utilisant les capacités spéciales de chaque être et +non par des institutions politiques. + + * * * * * + +Une des forces de l’éducation allemande est de savoir tirer parti, grâce +à des enseignements variés, des aptitudes différentes de chaque élève. +Une cause de faiblesse dans l’éducation latine est son enseignement +identique appliqué à des mentalités dissemblables. + + * * * * * + +L’éducation ne devrait pas avoir pour but la récitation de manuels, mais +la création d’habitudes de pensée et de caractère. L’enseignement +purement mnémonique de nos Universités développe peu l’intelligence et +nullement le caractère. Professeurs, parents et élèves ne l’ont pas +encore compris. + + * * * * * + +Aucune amélioration possible de l’éducation en France si elle continue à +être dirigée par des universitaires ne connaissant le monde qu’à travers +leurs livres. + + * * * * * + +Une éducation purement intellectuelle devient vite une cause de +décadence. + + * * * * * + +Les théories livresques ne fournissent qu’une conception déformée de +l’univers, sans rapport avec les enseignements de l’expérience. + + * * * * * + +Les Anglais considèrent avec raison que certains jeux scolaires +préparent très utilement à la vie. Une équipe sportive implique en +effet: association, hiérarchie, discipline, qualités indispensables à +une société qui veut prospérer. + + * * * * * + +Une des réformes futures les plus nécessaires sera d’inculquer à tous +les jeunes Français le respect de la discipline. Elle était devenue +nulle dans la famille, nulle à l’école, nulle dans les administrations, +nulle dans les arsenaux, nulle enfin partout. + + * * * * * + +L’homme ne sachant pas se dominer lui-même y est contraint par les lois, +mais cette discipline imposée ne vaut jamais la discipline interne que +peut donner l’éducation. + + * * * * * + +La réforme de l’éducation constituera la tâche la plus urgente après la +guerre. Bien que des esprits éclairés aient inutilement tenté de +modifier notre Université, il ne faut plus désespérer d’y réussir en +songeant que les grandes catastrophes sont génératrices de réformes que +tous les discours du temps de paix ne pouvaient obtenir. + + * * * * * + +Une éducation capable d’accroître le jugement et la volonté est +parfaite, quelles que soient les choses enseignées. Avec ces seules +qualités, l’homme sait orienter sa destinée. + + * * * * * + +Mieux vaut comprendre qu’apprendre. + + + + +CHAPITRE V + +La morale. + + +Parmi les causes de la force d’un peuple figure au premier rang le degré +de sa moralité. Lorsque la Russie se trouva sans munitions ni vivres, +par la faute d’une série de ministres, de généraux et de bureaucrates +prévaricateurs, elle comprit nettement le rôle de la morale dans la vie +des nations. + + * * * * * + +La morale d’un peuple est l’œuvre de son passé. Le présent crée les +vertus de l’avenir. Nous vivons de la morale de nos pères et nos fils +vivront de la nôtre. + + * * * * * + +Toute règle morale est d’abord une gêne, une contrainte qu’il faut +imposer. La répétition seule en fait une habitude facilement acceptable. + + * * * * * + +Une moralité commerciale élevée donne à un peuple la supériorité sur des +rivaux n’atteignant pas le même degré de moralité. Quand un éditeur, par +exemple, inscrit sur la couverture d’un guide ancien une date récente +pour tromper l’acheteur, ou qu’un fabricant réputé d’objectifs met sa +marque sur un instrument médiocre, ils ne font que favoriser les +concurrents étrangers tenant à jour leurs guides et vérifiant leurs +instruments. + + * * * * * + +La guerre actuelle aura contribué à prouver que, même en politique, +l’honnêteté est utile. L’Allemagne sait aujourd’hui ce que lui coûta la +violation de ses engagements à l’égard de la Belgique. Les ministres +russes qui trahirent leur patrie et occasionnèrent les désastres d’où +sortit la révolution durent faire dans leurs cachots de sérieuses +réflexions sur les avantages de la probité. + + * * * * * + +On citera pendant longtemps comme preuve de l’inintelligence des foules +les socialistes russes complotant d’abandonner les Alliés, entrés en +guerre uniquement pour défendre la Russie, sans comprendre que de tels +projets déshonoraient leur pays et engendraient à son égard une méfiance +qui l’empêcherait à l’avenir de trouver des alliés. + + * * * * * + +L’honnêteté raisonnée est de la sagesse, mais du fait seul qu’on la +raisonne elle tend à ne plus être de l’honnêteté. + + * * * * * + +Un des plus sûrs résultats des manœuvres diplomatiques allemandes fut de +provoquer une méfiance universelle. L’Allemagne a détruit dans le monde +toute confiance en ses discours. Elle souffrira longtemps de cette +défiance désormais indestructible. + + * * * * * + +En méprisant, au nom de leurs théories philosophiques, toutes les lois +morales pendant la guerre, les Allemands auront involontairement +contribué à la création d’une morale internationale. Réunis pour se +défendre, les peuples ont tellement insisté sur les principes pour +lesquels ils luttaient que ceux-ci, jadis un peu vagues, finiront par +s’incruster dans les âmes et inspirer un respect si universel qu’on +n’osera plus les violer. + + * * * * * + +Suivant les philosophes allemands, la morale qui règle les rapports +entre individus ne s’applique pas aux États. En leur qualité de +souverains absolus, les gouvernements ne sont liés par aucun traité. On +ne pourra évidemment attacher qu’une confiance bien limitée aux futurs +contrats faits avec un pays professant de pareilles doctrines. + + + + +CHAPITRE VI + +L’organisation et la compétence. + + +L’organisation résulte simplement de l’application des principes +dominant toutes les sciences: dissocier les éléments générateurs d’un +phénomène, les étudier séparément et rechercher l’influence de chacun +d’eux. Pareille méthode implique division du travail, compétence et +discipline. + + * * * * * + +D’Alexandre à Auguste et à Napoléon tous les esprits supérieurs furent +de grands organisateurs. Aucun d’eux n’ignora qu’organiser ne consiste +pas seulement à créer des règlements, mais aussi à les faire exécuter. +Dans cette exécution gît la principale difficulté de l’organisation. + + * * * * * + +Pas d’organisation possible si chaque individu et chaque chose +n’occupent pas leur vraie place. L’application de cette élémentaire +vérité demande malheureusement une clairvoyance assez rare chez certains +peuples. + + * * * * * + +La valeur d’une organisation quelconque dépend du chef placé à sa tête. +Les collectivités, aptes à exécuter, sont incapables de diriger et moins +encore de créer. + + * * * * * + +Appliquées à l’organisation d’œuvres de prévoyance sociale, +d’assurances, de retraites et d’éducation technique les habitudes de +travail collectif et de discipline rendirent d’immenses services aux +Allemands. Leur organisation de l’apprentissage, par exemple, empêcha +chez eux la crise de la main-d’œuvre si menaçante en France. + + * * * * * + +L’absence de coordination des services semble le plus irréductible +défaut des administrations latines. Des générations de ministres ont +vainement tenté d’y remédier. Ce défaut sévissait à tel point qu’à Paris +une rue était dépavée et repavée trois à quatre fois dans le même mois, +parce que les services du gaz, de l’eau et de l’électricité ne +parvenaient pas à s’entendre pour faire en une seule fois cette +opération. Pendant la guerre on vit des délégués officiels, envoyés en +Amérique par deux ministères différents, se faire concurrence pour +acheter les mêmes chevaux que, faute d’entente préalable, ils payaient +quatre fois plus cher. + + * * * * * + +Multiplier les contrôles dans un service public c’est éparpiller +tellement les responsabilités qu’elles finissent par disparaître. Ce qui +est contrôlé par trop de personnes n’est jamais bien contrôlé. + + * * * * * + +La faible valeur de l’organisation des services publics dans certains +pays ne tient pas seulement à l’indifférence des employés et à leur peur +des responsabilités, mais à ce que la faveur remplace souvent la +compétence. + + * * * * * + +Les Américains semblent avoir très bien saisi tous les secrets de +l’organisation. Leur grand ingénieur Taylor a montré que dans la plupart +des travaux d’usine on peut, en éliminant méthodiquement les efforts +inutiles, obtenir les mêmes résultats avec beaucoup moins de fatigue. +Quantité d’usines, même allemandes, sont maintenant organisées d’après +ce principe. + + * * * * * + +La nécessité devient vite un puissant facteur d’organisation. Il est +douteux que l’esprit de méthode réputé des Allemands soit supérieur à +celui qui permit aux Anglais de former en deux ans une armée de 4 +millions d’hommes avec ses officiers, ses munitions et tout le matériel +compliqué des guerres modernes. + + * * * * * + +Une des causes de notre faiblesse économique et gouvernementale tient à +ce que les industriels étaient mis chez nous à l’écart du gouvernement +ou traités en suspects. Les nécessités de la guerre ayant rendu leur +concours indispensable, on dut constater que des problèmes fort +complexes furent, grâce à eux, facilement résolus. S’ils n’agirent pas +toujours assez vite, c’est que la redoutable incompétence des bureaux +entrava constamment leur action. + + * * * * * + +L’interview de l’administrateur général des vivres en Amérique serait +utilement affichée dans certains bureaux dont l’organisation fut si +défectueuse pendant la guerre. + +«Les vivres n’ont pas besoin, disait-il, d’une dictature, mais d’une +sage administration. Je conçois, pour moi, cette administration non dans +des décrets draconiens ou des inquisitions arbitraires, mais dans une +harmonieuse entente et une intelligente coopération des trois grands +groupes intéressés: producteurs, distributeurs, consommateurs. Mes +conseillers seront pris exclusivement parmi ces trois groupes et non +parmi les théoriciens ou les bureaucrates.» Quel abîme entre la +mentalité qui a dicté ces lignes et celle de nos gouvernants! + + * * * * * + +La Russie a constaté expérimentalement que l’organisation même médiocre +d’un grand pays est fort longue à établir et ne s’improvise pas. Cette +organisation n’acquiert de valeur qu’après avoir été fixée dans les +âmes. + + * * * * * + +L’excès d’organisation ne semble pas toujours favorable au progrès. La +méticuleuse organisation de la Chine finit par paralyser toutes les +initiatives et la conduisit à un état de décrépitude dont elle ne peut +sortir. + + * * * * * + +Un pays gouverné par l’opinion ne saurait l’être par la compétence. + + * * * * * + +Le nombre peut créer l’autorité, mais non la compétence. + + * * * * * + +Une des grandes supériorités de l’industrie sur les administrations +publiques est que la compétence s’y voit préférer à la hiérarchie et +surtout à la faveur. + + * * * * * + +La compétence sans autorité est aussi impuissante que l’autorité sans +compétence. + + * * * * * + +La compétence devient inefficace dès qu’elle est sous les ordres de +l’incompétence. + + + + +CHAPITRE VII + +La cohésion sociale et la solidarité. + + +Les armes ne suffisent pas à constituer la puissance d’un peuple. Elle +réside surtout dans la cohésion mentale créée par l’acquisition de +sentiments communs, d’intérêts communs, de croyances communes. Tant que +ces éléments ne sont pas stabilisés par l’hérédité, l’existence d’une +nation reste éphémère et à la merci de tous les hasards. + + * * * * * + +Même invisible, l’influence de l’ordre social pèse d’un poids énorme sur +notre vie journalière. Elle oriente nos pensées et nos actes beaucoup +plus que tous les raisonnements. + + * * * * * + +Une société se maintient par l’équilibre des intérêts de ses membres. +Quand cet équilibre est rompu, les appétits et les haines, contenus +grâce aux freins sociaux lentement édifiés, se déchaînent librement. Le +pouvoir change alors sans cesse de mains et l’anarchie dure jusqu’au +jour où une autorité forte, apte à rétablir l’ordre, est universellement +réclamée. + + * * * * * + +A défaut de communauté ethnique, la foi en un même idéal religieux, +politique ou social, peut créer chez un peuple l’identité de pensées et +de conduite nécessaire au maintien de son existence. + + * * * * * + +L’union des partis politiques est indispensable à un pays pour lutter +contre ses ennemis. Si les dissensions qui nous avaient conduits au bord +de l’abîme renaissaient après la guerre, la France se verrait menacée +d’une irrémédiable décadence. + + * * * * * + +Il ne serait pas inutile de rappeler par une inscription gravée dans +l’enceinte des parlements que les peuples n’ayant pas su, comme jadis +les Grecs et plus tard les Polonais, renoncer à leurs luttes intestines, +finirent par la servitude et perdirent jusqu’au droit d’avoir une +histoire. + + * * * * * + +Un parti politique tenant à être utile s’attacherait à prouver aux +foules que la fusion des classes doit remplacer leurs rivalités. +Vainement tentée pendant longtemps, cette fusion deviendra peut-être +possible avec la démonstration pratique des bienfaits de l’association. + + * * * * * + +Aux rapports impersonnels et froids des diverses classes sociales, la +vie des tranchées aura substitué des relations cordiales et une +discipline sans raideur. Quand les hommes se connaissent, ils constatent +vite qu’ils s’égalisent sur beaucoup de points et que les différences +d’origine livresque sont sans importance. + + * * * * * + +Les émotions collectives résultant d’une guerre prolongée rapprochent +les hommes qui les ont ressenties en commun. Elles créent entre eux une +solidarité susceptible de survivre à la disparition de ces émotions. + + * * * * * + +Les peuples dont la solidarité n’aura pas été définitivement fixée par +la guerre verront sûrement succéder aux luttes militaires les batailles +socialistes, les batailles économiques et bien d’autres encore. + + * * * * * + +La solidarité fondée sur l’intérêt possède une base solide, celle +appuyée sur la fraternité ou la charité fut toujours fragile. C’est aux +groupements d’intérêts similaires que l’Allemagne doit beaucoup de ses +progrès économiques. + + * * * * * + +Les transformations sociales utiles ne dériveront pas des théories +socialistes actuelles, mais d’une solidarité sans dogme qui se +préoccupera surtout d’améliorer l’existence de chacun par une éducation +mieux adaptée aux besoins nouveaux et par des formes diverses +d’association. + + * * * * * + +Si le mot solidarité arrivait à remplacer celui de socialisme un grand +progrès serait réalisé, car la puissance des mots est généralement +supérieure à celle des doctrines. + + * * * * * + +Inutile de prêcher aux hommes qu’ils sont frères, chacun sachant bien +que ce n’est pas vrai. Plus inutile encore de les exhorter à des luttes +de classes. Elles sont créatrices de ruines réciproques. Il faut +simplement leur prouver qu’ils ont intérêt à s’aider en associant leurs +efforts. + + + + +CHAPITRE VIII + +Les révolutions et l’anarchie. + + +Les révolutions les plus difficiles sont celles des habitudes et des +pensées. + + * * * * * + +De toutes les révolutions, la plus profonde, peut-être, fut celle +réalisée par l’Angleterre lorsque, contrairement à ses traditions +séculaires, elle accepta, pendant la guerre, de remettre tous les +pouvoirs entre les mains de l’État et lui accorda un droit absolu sur la +vie et la fortune des citoyens. Ce bouleversement national s’effectua +sans désordre, parce qu’il fut l’œuvre de tous les partis et non d’un +seul comme les révolutions antérieures. + + * * * * * + +Provoquer une révolution est toujours facile, la prolonger difficile. + + * * * * * + +Renverser un autocrate n’est nullement supprimer le régime autocratique. +Des milliers de sous-autocrates irresponsables, nécessaires à +l’administration d’un pays, continuent en effet à détenir le pouvoir +réel. Le régime peut changer de nom, mais ils restent les vrais maîtres. + + * * * * * + +Une révolution brusque ne fait que substituer un nouvel arbitraire à +l’ancien. + + * * * * * + +Les barrières sociales que les révolutions renversent se relèvent tôt ou +tard, car les peuples ne peuvent subsister sans leur pouvoir limitateur, +mais elles ne se relèvent généralement pas à la même place. + + * * * * * + +Il est parfois plus facile à un peuple de supporter ses maux que les +remèdes employés pour les guérir. + + * * * * * + +Dans un pays divisé en classes possédant des intérêts contraires, une +révolution peut se faire pacifiquement, mais il est bien rare qu’elle +reste longtemps pacifique. + + * * * * * + +Une révolution, à ses débuts, ne se gouverne pas plus qu’une avalanche +pendant sa chute. + + * * * * * + +La contagion mentale est le plus sûr facteur de propagation d’une +révolution. + + * * * * * + +Le plus grave danger menaçant une assemblée révolutionnaire n’est pas +dans les réactions qui se font à sa droite, mais dans les surenchères +surgissant à sa gauche. + + * * * * * + +Une révolution accomplie par des foules ne suit d’autre direction que +les impulsions mobiles et désordonnées de ces foules. De tels mouvements +ont une grande force, mais ils sont sans durée et engendrent fatalement +l’anarchie. + + * * * * * + +Les révolutionnaires russes ont oublié de méditer ce mot de Napoléon: +l’anarchie ramène toujours au pouvoir absolu. + + * * * * * + +Les révolutions qui commencent se meuvent dans une atmosphère +d’illusions et de surenchères génératrices d’un désordre social d’où, +finalement, les restaurations surgissent. + + * * * * * + +Parmi les causes de révolutions figure la perte de la foi générale dans +la valeur des conceptions anciennes dirigeant la vie sociale. L’anarchie +qui en résulte est alors une recherche inquiète de vérités nouvelles +capables d’orienter un peuple. + + * * * * * + +C’est pendant la période de triomphe d’une révolution, lorsque, les +liens sociaux étant rompus, chacun suit ses impulsions, qu’apparaît le +mieux le rôle indispensable joué dans les sociétés par la discipline et +la cohésion. + + * * * * * + +Les historiens jugeant les événements révolutionnaires leur attribuent +souvent des causes bien étrangères à leurs origines réelles. Quand, au +début de la révolution russe, les soldats abandonnèrent les tranchées, +ce ne fut pas au nom de principes incompréhensibles pour eux, mais +simplement afin de participer au partage des terres promis par les +socialistes. + + * * * * * + +Un des plus effrayants résultats de la révolution russe fut de +transformer par la destruction des cohésions sociales une armée de +plusieurs millions d’hommes parfaitement aguerris la veille, en un +troupeau sans âme fuyant devant la moindre attaque. + + * * * * * + +Les ennemis du dedans rendent une nation impuissante contre les ennemis +du dehors. + + * * * * * + +Certaines révolutions, telles que la révolution russe, détruisent en +quelques mois l’œuvre d’agrégation réalisée par des siècles d’efforts. + + * * * * * + +La clairvoyance est rare chez les révolutionnaires. Dès leurs premiers +triomphes ceux de la Russie poursuivirent trois buts également funestes +à l’avenir de leur pays: 1º une paix immédiate et par conséquent +l’abandon des Alliés qui s’étaient engagés dans la guerre pour eux; 2º +la promesse du partage des terres qui créera des luttes permanentes sur +tous les points du territoire; 3º la séparation des diverses +nationalités de la Russie qui entraînera la destruction de l’immense +empire. + + * * * * * + +Après la séparation de l’Ukraine, grande province de 30 millions +d’hommes très fertile et très riche, puis de la Finlande et de la +Lithuanie, la Russie restera encore le plus vaste des empires, mais il +en sera aussi le plus pauvre et se verra entouré de provinces hostiles, +toujours en lutte. + + * * * * * + +La révolution russe a simplement substitué à un rigoureux régime un +régime plus dur encore. Elle a de nouveau montré que les peuples ont les +gouvernements qu’ils méritent. + + * * * * * + +Aucune analogie à établir entre la Révolution française et la révolution +russe. La première fut faite par des bourgeois instruits, la seconde par +des ouvriers et des paysans illettrés dont le niveau mental ne dépasse +guère celui des anciens Scythes. + + * * * * * + +Pour la majorité des ouvriers russes une révolution se résume en cette +notion: personne ne commande, chacun fait ce qu’il veut. + + * * * * * + +Tant que les idées de l’Allemagne resteront inchangées, l’Europe sera +menacée de guerres fréquentes. Mais l’artificiel empire germanique +représentant un état féodal superposé à un état industriel, les +Allemands eux-mêmes comprendront un jour l’incompatibilité de ces deux +régimes. Il en résultera nécessairement une de ces révolutions de +pensées, toujours génératrices de révolutions politiques profondes. + + * * * * * + +Quoique les grandes révolutions soient aisément prédites, il n’est guère +d’exemples que leurs plus importantes conséquences aient été +pressenties. + + * * * * * + +L’anarchie est partout quand la responsabilité n’est nulle part. + + + + +LIVRE VI + +Le Gouvernement moderne des Peuples + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Les progrès démocratiques. + + +Grâce à la guerre, l’égalité qui n’existait que dans les codes finira +sans doute par s’introduire un peu dans les mœurs. + + * * * * * + +La guerre actuelle aura fait davantage pour la réalisation des idées +démocratiques que des révolutions violentes. Les hommes soumis aux mêmes +dangers ont appris a se connaître et à constater l’équivalence des +capacités d’ordres différents. + + * * * * * + +La guerre marquera sans doute le triomphe définitif de la démocratie +dans le monde. Monarques et diplomates ont trop manqué de clairvoyance +pour que les peuples consentent désormais à remettre aveuglément leur +destinée entre leurs mains. Les guerres ne seront peut-être pas moins +fréquentes, mais elles seront au moins déclarées par ceux qui en +supportent le fardeau. + + * * * * * + +La guerre menace toutes les autocraties et cependant elle a eu pour +résultat l’apparition dans les pays en lutte de gouvernements +autocratiques. Utiles parfois pour les décisions rapides, ils ont +cependant accumulé de telles erreurs que la nécessité s’imposa de +contrôler leur gestion par des commissions compétentes. + + * * * * * + +Avec l’évolution des temps nouveaux, nul pouvoir absolu ne sera capable +de concilier et coordonner les intérêts variés et parfois +contradictoires des divers groupes sociaux pour les adapter à l’intérêt +général. + + * * * * * + +La guerre mondiale ayant eu pour résultat d’ébranler fortement +l’autorité des conceptions autocratiques, les seules monarchies pouvant +subsister seront celles de pays où le souverain ne gouverne pas et +constitue simplement un symbole de l’unité nationale. + + * * * * * + +Le passage de l’autocratie individuelle à l’autocratie collective semble +devoir être pour beaucoup de peuples une des conséquences de la guerre +européenne. + + * * * * * + +Si l’antique loi de l’offre et de la demande continue a régir le monde, +il est probable qu’après la guerre les ouvriers verront leur situation +grandir énormément, en raison de la rareté de la main-d’œuvre, devant +les nouveaux besoins de l’industrie. + + * * * * * + +Avec un peu d’ordre et la fermeture des cabarets, la classe ouvrière +arrivera vite à constituer une nouvelle bourgeoisie. La partie moyenne +de l’ancienne bourgeoisie: magistrats, fonctionnaires, professeurs, +etc., a beaucoup de chances, au contraire, de former bientôt une +catégorie de prolétaires qui alimenteront peut-être l’armée socialiste +abandonnée par les ouvriers satisfaits de leur sort. + + * * * * * + +Un grand progrès sera réalisé quand les électeurs des pays démocratiques +éliront pour les représenter, au lieu d’avocats ou d’hommes confinés +dans les livres, des industriels, des agriculteurs, des commerçants +connaissant les réalités de la vie. + + * * * * * + +Le véritable progrès démocratique n’est pas d’abaisser l’élite au niveau +de la foule, mais d’élever la foule vers l’élite. + + + + +CHAPITRE II + +L’étatisme allemand et l’étatisme latin. + + +L’étatisme et sa forme ultime, le collectivisme, tendaient, avant la +guerre, à devenir la religion nationale des peuples latins. Héritier du +pouvoir de la Providence et de celui des rois, l’État constituait pour +eux une entité mystique toujours critiquée, mais sans cesse invoquée par +des citoyens lui réclamant surtout la satisfaction de leurs exigences +personnelles. + + * * * * * + +Le libéralisme respectueux de toutes les opinions et l’étatisme +n’admettant que la sienne semblent de plus en plus inconciliables. Les +progrès de l’étatisme feraient disparaître toute trace de liberté par +l’établissement d’une censure permanente des écrits, des actes et des +pensées. + + * * * * * + +L’histoire de la politique en France depuis trente ans est celle des +conquêtes du socialisme étatiste. A défaut du nombre, il avait l’audace +et le nombre cède toujours à l’audace. Ses surenchères démagogiques et +ses menaces conduisirent le pays à l’extrême bord de l’abîme où, sans la +guerre, il eût probablement sombré. + + * * * * * + +Les résultats si différents obtenus par l’étatisme en France et en +Allemagne contribuent à montrer non seulement que les effets des +institutions dépendent de la mentalité des peuples qui les adoptent, +mais encore que les mêmes mots peuvent désigner, d’un pays à l’autre, +des choses bien différentes. + + * * * * * + +L’étatisme allemand est une institution surtout militaire. Sortant peu +de son domaine, il laisse aux industriels leur liberté d’action. +L’étatisme latin, au contraire, prétend tout gérer et tout diriger. +Quand il n’absorbe pas les entreprises industrielles, il les traite en +ennemies et les accable de règlements vexatoires paralysant leur essor. + + * * * * * + +L’étatisme germanique est un facteur des immenses progrès économiques de +l’Allemagne, alors que l’étatisme latin fut une des causes les plus +sûres de notre décadence industrielle. + + * * * * * + +Lorsqu’un État prétend tout diriger et tout absorber, il se trouve +bientôt en présence d’intérêts collectifs inconciliables, qui limitent +son action. Son impuissance se résout alors en anarchie. + + * * * * * + +Dans les pays où l’étatisme latin domine, la gestion suprême des +affaires semble dévolue à des ministres. En fait, elle appartient à une +légion de commis irresponsables. Les ministres, peu écoutés, en raison +de leur incompétence, de la faible durée de leurs fonctions et de +l’indiscipline générale, n’exercent qu’une autorité illusoire. + + * * * * * + +Tout individu travaillant à une œuvre collective au succès de laquelle +il n’est pas intéressé fournit un faible rendement. De ce principe +psychologique, si méconnu des socialistes, résulte que les entreprises +gérées par l’État coûtent cher et rapportent peu. + + * * * * * + +Une des forces de l’industrie américaine est de se passer des +interventions de l’État. La faiblesse de la nôtre est due aux entraves +étatistes. Si nos conceptions ne changent pas, notre industrie +succombera sous le poids des lois et des règlements. + + * * * * * + +Quand les citoyens ne peuvent pas s’entendre pour gérer leurs affaires, +il faut bien que la lourde et coûteuse machine de l’État intervienne. + + * * * * * + +Les administrations de l’État et celles de l’industrie privée présentent +cette distinction fondamentale que les premières s’occupent beaucoup +plus de la forme que du fond, alors que les secondes dédaignent la forme +et ne s’attachent qu’aux réalités utiles. + + * * * * * + +Le mépris des lois économiques, l’incohérence des taxations et des +réquisitions pendant la guerre, la paralysie de toutes les initiatives +par des bureaux tyranniques et incompétents, peuvent faire pressentir +dans quelle anarchie tomberait un pays asservi définitivement au régime +du socialisme étatiste. + + * * * * * + +Les renchérissements consécutifs aux taxations pendant la guerre ne +firent que confirmer d’anciennes expériences. La Convention avait déjà +dû reconnaître que rien ne peut remplacer l’initiative privée, la +liberté du travail et le jeu mutuel des échanges. + + * * * * * + +Décourager la culture du blé par des taxations forçant l’agriculteur à +vendre sa récolte au-dessous du prix de revient et par conséquent à +cesser cette culture, puis tâcher de la ranimer par des subventions +soumises à l’arbitraire administratif, constituent deux exemples +mémorables de la pernicieuse influence des interventions étatistes. + + * * * * * + +Si, après la guerre, les initiatives industrielles, agricoles et +commerciales sont paralysées par des règlements vexatoires résultant +d’interventions étatistes, la décadence des peuples soumis à ce régime +est certaine. Il n’y a pas de progrès sans les initiatives individuelles +et ces initiatives sont impossibles dès que l’État prétend diriger +l’organisme compliqué de l’industrie et du commerce. + + * * * * * + +Le socialisme pacifiste, qui avait tant contribué à nos premières +défaites par l’insuffisante préparation due à la diffusion de ses +doctrines, a repris l’influence perdue au début de la guerre pour deux +motifs: 1º le développement universel, par suite des nécessités de la +guerre, d’une autocratie étatiste très voisine du joug rêvé par les +socialistes; 2º l’affirmation, impressionnante sur l’imagination +populaire, que l’on pourrait obtenir la paix au moyen d’un congrès +international socialiste. + + * * * * * + +L’étatisme latin est une forme inférieure de gouvernement, ayant eu son +utilité comme jadis le régime féodal, mais qui n’en a plus aujourd’hui. +En se prolongeant il aurait pour terme ultime l’égalité dans la +servitude, puis la décadence. + + * * * * * + +La théorie allemande de l’État souverain absolu n’acceptant d’autre loi +que sa volonté implique nécessairement la prépondérance de la force sur +le droit. C’est pour justifier cette prédominance que les philosophes +allemands ont été amenés, après avoir divinisé l’État, à identifier le +droit et la force, et à considérer la douceur et l’humanité comme des +marques d’impuissance. + + * * * * * + +La conception allemande de l’État ne pouvant être lié par aucun traité +est plus asiatique que romaine, plus ancienne que moderne. Elle +constitue une véritable régression contre laquelle le monde entier s’est +dressé. + + * * * * * + +En faisant de l’État une divinité souveraine, Hegel et ses successeurs +formulèrent simplement en termes philosophiques la conception militaire +de tous les rois de Prusse. + + * * * * * + +L’étatisme et le socialisme sont si voisins qu’en Allemagne la majorité +des socialistes constitue un parti gouvernemental. + + * * * * * + +Il est incontestable qu’en quelques années l’Allemagne avait réussi à se +placer à la tête de l’industrie. Mais on se tromperait fort en +attribuant son succès à des influences étatistes. Une éducation +technique supérieure, une discipline sévère, la solidarité des diverses +industries, l’intervention de hautes individualités capables de diriger, +les grandes entreprises et surtout la possession de riches mines de +houille furent les causes des progrès réalisés en vingt-cinq ans. + + * * * * * + +Précieuse pour coordonner l’effort d’esprits médiocres, l’organisation +étatiste de l’Allemagne ne saurait favoriser les recherches importantes, +œuvre exclusive des élites. En perdant son individualisme l’Allemagne a +perdu ses grands savants, ses grands écrivains, ses grands penseurs. + + * * * * * + +L’étatisme peut être momentanément une cause de progrès pour les peuples +faibles, mais, inévitablement, il engendre la décadence. Quand l’État +seul pense et agit à la place des citoyens, ils deviennent incapables de +penser et d’agir. Les supériorités individuelles se noient dans une +médiocrité universelle, puis disparaissent. + + * * * * * + +Les partisans irréductibles de l’étatisme deviendront fort dangereux +après la guerre. Ayant vu l’autocratie étatiste imposée à tous les +peuples pendant le conflit, ils en concluent à son utilité pendant la +paix. De toute évidence, pourtant, un régime adapté à une situation +anormale n’a de valeur que pour cette situation. + + * * * * * + +Si l’étatisme militaire créé par la guerre se continuait pendant la paix +on peut se demander dans quelles limites seraient tolérées +l’indépendance de pensée et la liberté individuelle. De la solution +donnée à ce problème l’avenir de la civilisation dépend. + + * * * * * + +L’individualisme moderne a vu se dresser contre lui deux ennemis +redoutables: le socialisme et le germanisme. Si l’humanité finit par +préférer l’asservissement collectif à la liberté elle entrera dans un +âge de définitive régression. + + * * * * * + +Déterminer les limites respectives de l’individualisme et de l’étatisme +sera un des plus difficiles problèmes de l’avenir. + + + + +CHAPITRE III + +La religion socialiste. + + +Le rôle des croyances n’est pas moins important aujourd’hui que dans le +passé. Beaucoup d’hommes se croient dégagés de toute religion, mais +l’esprit mystique les domine toujours. La foi socialiste est une des +manifestations de cet esprit au même titre que le bouddhisme et +l’islamisme. + + * * * * * + +Les adeptes de sectes politiques diverses: nihilistes, francs-maçons, +socialistes, etc., sont des êtres religieux ayant perdu d’anciennes +croyances, mais ne pouvant se passer d’une foi pour orienter leurs +pensées. + + * * * * * + +En enseignant la fraternité universelle et la déchéance de l’homme, le +christianisme a détruit chez les Romains l’idée de patrie et anéanti la +civilisation antique. Le triomphe de l’idéal socialiste désagrégerait +aussi le culte de la patrie et, par la lutte des classes, il +engendrerait des guerres civiles conduisant chaque patrie à se détruire +elle-même. + + * * * * * + +Les croyances à forme religieuse comme le socialisme sont inébranlables +parce que les arguments restent sans prise sur une conviction mystique. +Le fidèle croit et ne raisonne pas. + + * * * * * + +Tous les dogmes, les dogmes politiques surtout, s’imposent généralement +par les espérances qu’ils font naître et non par les raisonnements +qu’ils invoquent. + + * * * * * + +Guidés seulement par la raison les pacifistes avaient de justes motifs +pour déclarer la guerre impossible. Ils oubliaient seulement que les +peuples sont orientés par des forces sur lesquelles la raison est sans +prise. + + * * * * * + +Les historiens ne constateront pas sans étonnement que le catéchisme +socialiste allemand n’exerça ses ravages chez les ouvriers français et +les politiciens qui les suivent qu’après avoir été pratiquement +abandonné en Allemagne. + + * * * * * + +Malgré leurs divergences de principes, le socialisme collectiviste et le +militarisme conduisent exactement au même résultat: la servitude. + + * * * * * + +Plusieurs penseurs ont soutenu que le triomphe du socialisme pouvait +amener un retour complet à la barbarie. L’expérience de la Russie montre +du moins qu’un peuple subjugué par la foi socialiste tombe vite dans un +état d’anarchie qui le rend victime de voisins peu soucieux d’adopter +une foi génératrice de pareilles conséquences. + + * * * * * + +Il n’existe qu’une parenté illusoire entre le socialisme latin et celui +des Américains et des Allemands. Préoccupés surtout de la production des +richesses, ces derniers l’ont favorisée, sachant bien que l’ouvrier en +profite toujours. Préoccupés uniquement de la répartition des richesses, +les socialistes français et leurs législateurs n’ont au contraire cessé, +en poursuivant le capital, de le détourner des entreprises nationales et +de l’obliger à se porter sur les placements étrangers. Ils ont ainsi +accentué notre décadence économique. + + * * * * * + +La guerre de classes, adoptée par les socialistes français après avoir +été délaissée par leurs confrères allemands, serait plus meurtrière et +plus coûteuse encore que les guerres entre peuples. Ces dernières ne +créent, en effet, que des ruines provisoires, alors que la première +engendrerait une ruine définitive. + + * * * * * + +L’homme ne donne tout son rendement que s’il est directement intéressé +au succès de l’œuvre entreprise. De ce principe psychologique résulte +que l’ouvrier ne touchant pas un salaire proportionnel à ses efforts +pour la prospérité de son usine, et l’employé de l’État travaillant à +prix fixe, fourniront toujours un rendement médiocre. + + * * * * * + +Si le socialisme consistait simplement à vouloir l’amélioration du sort +des multitudes, tout le monde serait socialiste, mais les deux points +fondamentaux de la doctrine: la lutte des classes et la suppression du +capital, entraîneraient la désagrégation des sociétés et leur ruine. + + * * * * * + +Jamais le rôle du capital ne s’est révélé aussi important que pendant la +guerre mondiale. Non seulement la puissance d’expansion économique d’un +pays, mais surtout sa force défensive et par conséquent son +indépendance, résultent de sa richesse. Il importe donc de ne plus +entraver son développement comme ne cessent de le faire les législateurs +dominés par les influences socialistes. + + * * * * * + +Les pays où les socialistes auront le pouvoir, non de détruire le +capital, ce qui est impossible, mais de le faire émigrer, sont voués à +une rapide décadence. + + * * * * * + +Le rôle du capital, prépondérant dans la guerre actuelle, le sera plus +encore dans les guerres futures. L’obus du canon de 75 coûte 60 francs, +celui du 305, 2 500 francs. Pour détruire un canon ennemi à 4 kilomètres +il faut tirer plus de 1 000 projectiles du 155 court. La destruction +d’un canon ennemi valant 10 000 francs, coûte plus de 300 000 francs +avec le 155 et énormément plus avec des calibres supérieurs. Les +spécialistes auteurs de ces calculs ont évalué à 25 milliards les +dépenses de l’artillerie depuis le commencement de la guerre. + + * * * * * + +Un pays sans capital est un pays sans défense. + + * * * * * + +La prodigieuse persistance des illusions socialistes se trouve bien +marquée dans les lignes suivantes d’un savant écrivain. «La dure épreuve +imposée depuis trois années au monde n’a rien appris aux socialistes. +Ils tournent obstinément autour des mêmes formules, par lesquelles ils +s’appliquaient jadis à créer les plus dangereuses illusions. Tout ce +qu’ils voient dans cette guerre c’est la possibilité d’en tirer argument +en faveur de cette lutte des classes sociales qui constitue le fond de +leur doctrine.» + + * * * * * + +Les nations peuvent-elles prospérer sans concurrences intérieures et +extérieures? Les socialistes résolvent facilement ce problème, mais +l’expérience ne l’a pas résolu encore. + + * * * * * + +Vivant dans les théories abstraites indépendantes des lois économiques, +les socialistes peuvent promettre aux foules les paradis dont elles sont +avides. Limités par des nécessités économiques inflexibles, les +adversaires du socialisme ne sauraient faire les mêmes promesses et +posséder par conséquent le même prestige. + + * * * * * + +La plus dangereuse des erreurs socialistes, fut de ne pas comprendre que +la lutte des classes nuit à une production dont l’ouvrier profite +toujours. Les socialistes allemands qui enseignent cette lutte dans +leurs livres, y ont pratiquement renoncé depuis longtemps. + + * * * * * + +Il fallait entièrement ignorer les mobiles conduisant les hommes pour +imaginer une société où tous les moyens de production seraient exploités +en commun. Cette conception impliquant pour les peuples une étroite +servitude ne pouvait germer que dans des cerveaux soumis à la rude +discipline des casernes germaniques. + + * * * * * + +L’intelligence, le capital et le travail sont les facteurs essentiels du +développement industriel moderne. En lutte chez les nations que dominent +les illusions socialistes, ces trois éléments ont fini, chez d’autres +peuples, par former une association génératrice principale de leurs +progrès. + + * * * * * + +Il est impossible de dire si le capitalisme disparaîtra dans l’avenir. +On ne peut nier aujourd’hui qu’après avoir transformé le monde en moins +d’un siècle, il reste l’élément indispensable de ses nouveaux progrès. + + * * * * * + +Pour comprendre la persistance de certaines illusions socialistes il +faut se souvenir que l’absurdité d’un dogme ne nuit jamais à sa +propagation. + + * * * * * + +On saisit la puissance de la religion socialiste en constatant que, +malgré les irréparables désastres qu’elle faillit engendrer, ses adeptes +n’ont rien perdu de leur foi et prétendent encore régir les sociétés +avec leurs chimères. + + * * * * * + +La religion socialiste a fait de tels progrès dans certains esprits que +parler de liberté individuelle, d’initiative, de limitation des droits +de l’État, leur semble le langage d’un âge disparu. + + * * * * * + +Au point de vue des doctrines socialistes, la guerre présente deux +phénomènes d’apparence contradictoire. Elle a d’abord déterminé +l’effondrement des théories internationalistes en prouvant que les liens +créés par la race sont beaucoup plus forts que ceux résultant des +intérêts de profession. D’autre part, le développement de l’étatisme +allant jusqu’au servage a momentanément réalisé le plus chimérique des +rêves socialistes. + + * * * * * + +Les convictions mystiques échappant aux atteintes de la raison et de +l’expérience, les socialistes verront seulement dans la guerre une +confirmation de leurs doctrines. + + * * * * * + +Les progrès de la religion socialiste vérifient cette loi de l’histoire +que si les peuples changent parfois les noms de leurs dieux ils ne +sauraient se passer de ces grands fantômes pour orienter leur vie. + + + + +CHAPITRE IV + +Les qualités psychologiques nécessaires aux gouvernements. + + +Un chef d’État représente aujourd’hui une synthèse de volontés qu’il +peut orienter, mais qui le dominent s’il ne sait pas les orienter. + + * * * * * + +De même que le physicien connaissant les forces de la nature est maître +des phénomènes, l’homme d’État capable de manier les forces +psychologiques dirigerait à son gré les sentiments et les volontés des +hommes. + + * * * * * + +L’homme d’État habile sait utiliser les illusions dont beaucoup d’âmes +ne peuvent se passer. L’homme d’État inexpérimenté les persécute et en +est victime. + + * * * * * + +L’ignorance de la psychologie des peuples fut de tout temps une source +d’erreurs politiques désastreuses. + + * * * * * + +Les classes dirigeantes sont issues de concours révélant la mémoire, +mais non les qualités de jugement et de caractère qui font la valeur de +l’homme. Aussi les sociétés se trouvent-elles conduites par des chefs +souvent médiocres. + + * * * * * + +Vivre exclusivement dans les livres empêche de comprendre les réalités. +C’est pourquoi les gouvernements de théoriciens sont si dangereux pour +un pays. + + * * * * * + +Plus un problème politique est difficile, plus on trouve d’hommes se +croyant aptes à le résoudre. + + * * * * * + +L’absence de clairvoyance et l’irrésolution constituent les plus +habituels défauts des hommes politiques. Ne sachant pas diriger les +événements, ils se laissent dominer par eux, et subissent tous les +hasards. + + * * * * * + +Parmi les hommes politiques présidant aux destinées des peuples on +rencontre beaucoup d’esprits simplistes, persuadés que les lois +naturelles se modifient avec des décrets. Rares sont les esprits +observateurs ayant le sens des possibilités et se bornant à orienter la +marche des choses sans prétendre en transformer le cours. + + * * * * * + +Les foules s’imaginent volontiers que leurs gouvernants appartiennent à +une humanité supérieure infaillible. De là leurs fureurs dès qu’une +défaillance révèle l’homme derrière l’idole. + + * * * * * + +La valeur d’un ministre dépend beaucoup de son entourage, mais l’art de +choisir les hommes est encore plus difficile que celui de les gouverner. + + * * * * * + +Tel homme devenu ministre aurait dû être simple cocher et tel autre, +resté cocher, mériterait d’être ministre, disait Napoléon. Sans doute, +mais comment faire la distinction et découvrir les vraies capacités? + + * * * * * + +Les pires tyrans sont moins dangereux que les gouvernants indécis. +L’indécision fut toujours génératrice de catastrophes. + + * * * * * + +Si tant d’hommes d’État se montrent irrésolus dans leurs actes, c’est +faute d’avoir une idée nette de ce qu’ils veulent et de ce qu’ils +peuvent. + + * * * * * + +L’homme incapable de dominer ses nerfs est indigne d’occuper le plus +humble échelon de la puissance politique. Si la guerre de 1870 devint +inévitable, c’est que les négociations furent conduites par un ministre +n’ayant pas assez de calme pour vérifier, avant d’agir, l’exactitude des +faits rapportés dans la dépêche falsifiée qui déclencha le conflit. La +subtile psychologie d’un diplomate ennemi réussit à utiliser notre +irritabilité ethnique pour nous lancer dans une série de catastrophes. + + * * * * * + +Les chefs d’État doivent savoir discerner les mobiles susceptibles +d’agir sur les diverses mentalités. Incapables d’un tel discernement, +les diplomates allemands ne comprirent pas que la terreur, si efficace +sur les Balkaniques, serait sans action sur les autres peuples. + + * * * * * + +Une des plus dangereuses habitudes des hommes politiques médiocres est +de promettre ce qu’ils savent ne pouvoir tenir. + + * * * * * + +En politique les institutions importent moins que les mœurs. + + * * * * * + +Les assemblées parlementaires constitueraient un régime politique +suffisant si l’on pouvait les soustraire à l’influence des grands +fantômes qui les oppriment: la peur, la jalousie et la haine. Ils furent +depuis vingt-cinq ans les inspirateurs de persécutions et de lois +désorganisatrices de l’industrie, des finances et de l’armée. + + * * * * * + +Le sectarisme et la crainte des électeurs laissent difficilement aux +législateurs une grande liberté de jugement. + + * * * * * + +Aux États-Unis, les attributions de l’État se trouvant peu nombreuses, +les influences politiques demeurent sans action. Le rôle du politicien +ne devient désastreux que dans les pays où l’État absorbe toutes les +fonctions. + + * * * * * + +Il fut toujours dangereux pour les peuples d’être conduits par des +hommes plus préoccupés des effets de leurs mesures sur un parti que de +la valeur de ces mesures et de leur intérêt général. + + * * * * * + +L’homme d’État supérieur sait opposer l’évidence qu’il perçoit à +l’erreur que l’aveuglement des partis politiques prétend lui imposer. + + * * * * * + +L’inexpérience politique se manifeste généralement par le besoin +d’accumuler des mesures restrictives. Prises un peu au hasard, elles +sont généralement contraires à toutes les lois économiques et il faut +bientôt les rapporter. + + * * * * * + +Les gouvernements qui n’ont pas su créer l’opinion ne la connaissent +souvent qu’au moment où elle les renverse. + + * * * * * + +Les hommes d’État sans caractère tâchent vainement d’étayer leur +faiblesse individuelle en l’associant à des faiblesses collectives. + + * * * * * + +On ne peut rien attendre des hommes politiques pour lesquels le monde +est un miroir reflétant seulement leurs désirs, leurs rêves et leurs +craintes. + + * * * * * + +Alors que le savant recherche la vérité sans craindre ses conséquences, +le politicien médiocre s’en méfie et la considère comme une ennemie. Il +censure son expression dans la vaine espérance de l’anéantir. + + * * * * * + +Une des erreurs politiques les plus dangereuses est de confier à des +orateurs brillants la direction des affaires publiques. Napoléon avait +déjà remarqué que les grands orateurs aptes à gouverner une assemblée +étaient incapables de conduire la plus modeste affaire. + + * * * * * + +Un grand orateur est rarement un grand penseur. L’art de l’orateur +consiste surtout à manier habilement les formules illusoires capables +d’impressionner les foules. + + * * * * * + +L’homme politique qui dépense son activité en paroles la dépense +rarement en actions. + + * * * * * + +Pour les diplomates comme pour les femmes, le silence est souvent la +plus claire des explications. + + * * * * * + +Le véritable homme d’État se montre parfois intransigeant dans ses +discours, mais jamais dans ses actes. Les nécessités qui régissent la +vie des peuples modernes ne sont pas compatibles avec l’intransigeance. + + * * * * * + +Gouverner c’est pactiser, pactiser n’est pas céder. + + * * * * * + +Pour gouverner sagement, il ne faut pas oublier que l’influence du passé +limite l’action possible de l’homme sur le présent. La foule des vivants +reste toujours encadrée par celle des morts. + + * * * * * + +L’idée que les hommes se font des choses est pour les gouvernants plus +utile à connaître que la valeur réelle de ces choses. + + * * * * * + +Faire naître, grandir ou disparaître des sentiments et des croyances +dans l’âme des peuples représente un des éléments essentiels de l’art de +gouverner. + + * * * * * + +Savoir manier les sentiments d’un peuple, c’est diriger sa volonté. +Savoir les perpétuer, c’est refaire son âme. + + + + +CHAPITRE V + +Imperfections des gouvernements révélées par la guerre. + + +Le défaut de clairvoyance a été la caractéristique générale des hommes +d’État avant et pendant la guerre. Les gouvernants capables de prévoir +les événements seulement quelques mois d’avance sont exceptionnels. + + * * * * * + +L’impuissance à prévoir et l’irrésolution s’expient toujours. Les +Allemands ne songent pas sans terreur à la destruction qui eût menacé +leur flotte si l’imprévoyance d’un ministre anglais ne leur avait jadis +abandonné l’île d’Héligoland. Les Alliés ne peuvent se rappeler sans +amertume que le déroulement de la guerre eût été tout autre si, au début +de la campagne, un ministre avait possédé l’esprit de décision et la +prévoyance nécessaires pour ordonner à quelques cuirassés de suivre les +vaisseaux allemands quand ils se dirigèrent sur Constantinople. + + * * * * * + +Un empereur clairvoyant eût compris que l’Allemagne était le pays de +l’univers le plus intéressé à maintenir la paix. Il eût ensuite saisi la +profondeur du conseil de Bismarck de ne jamais se brouiller avec la +Russie. + + * * * * * + +Les conséquences de l’imprévoyance ne se réparent guère. Les Alliés +perdirent inutilement plus de 100 000 hommes a Gallipoli, dans la vaine +tentative de réparer des fautes d’imprévoyance et d’indécision +antérieurement commises. + + * * * * * + +Un simple vocable: l’imprévision, résume les causes de la plupart des +échecs dont furent victimes les Alliés au début de la guerre. + + * * * * * + +Les maîtres des peuples continuent à vivre d’idées devenues sans valeur. +Une des vérités les mieux démontrées par les faits est qu’un pays ne +gagne rien à vouloir s’annexer des peuples étrangers contre leur +volonté. L’Autriche en fit jadis l’expérience avec la Vénétie, +l’Allemagne avec l’Alsace qui fut pour elle une cause de troubles et de +dépenses pendant cinquante ans. + + * * * * * + +«Trop tard», ce mot fut comme l’a dit un ministre anglais, l’explication +de bien des revers. + + * * * * * + +Impuissante jadis dans le déroulement de l’histoire, la volonté des +peuples est devenue un facteur essentiel de la politique moderne. + + * * * * * + +Si les grandes puissances sont si mal renseignées par leurs agents c’est +que, pour être considérés de leurs chefs, ces agents se bornent à en +refléter les opinions. Nos illusions sur les Bulgares et les Grecs, au +début du conflit, n’eurent guère d’autres causes. + + * * * * * + +Les erreurs dans le maniement des forces psychologiques peuvent annuler +la supériorité des armements. L’Allemagne en fit l’expérience à mesure +que l’insuffisance psychologique de ses diplomates lui suscitait de +nouveaux ennemis. + + * * * * * + +Les gouvernements faibles sont, comme les individus sans caractère, peu +redoutables pour leurs ennemis et dangereux pour leurs amis. La Russie +durant la guerre illustra cet exemple. + + * * * * * + +Un dictateur n’est qu’une fiction. Son pouvoir se dissémine en réalité +entre de nombreux sous-dictateurs anonymes et irresponsables dont la +tyrannie et la corruption deviennent bientôt insupportables. + + * * * * * + +Toute puissance sans responsabilité se transforme vite en tyrannie. + + * * * * * + +On peut se faire une idée de la formidable puissance des marchands de +vin et de la crainte qu’ils inspirent à nos législateurs en constatant +que le plus illustre de nos ministres de la Guerre faillit être renversé +pour avoir essayé d’entraver leur commerce, en raison de ses +conséquences sur la santé du soldat. + + * * * * * + +Les motifs de contester la valeur de notre Parlement sont nombreux, mais +il faut reconnaître que, sans les grandes commissions issues de son +sein, nous n’aurions jamais eu ni les munitions, ni les canons +nécessaires à la défense. Un gouvernement absolu, mais prisonnier +d’illusions bureaucratiques, n’avait pas réussi à les obtenir. + + * * * * * + +La surenchère, si générale en politique, fut toujours une dangereuse +méthode. Elle peut être momentanément utile à des partis, mais jamais à +des gouvernements. + + * * * * * + +Préférer l’utilité d’un jour à des vérités durables et gouverner d’après +les opinions du moment, c’est créer pour l’avenir des situations sans +remède. + + + + +CHAPITRE VI + +Enseignements politiques déduits de la guerre. + + +Jamais l’art de gouverner n’aura été aussi malaisé qu’après la guerre. +Une des plus grandes difficultés consistera peut-être à rompre avec les +habitudes d’intervention universelles qu’avait nécessitées le conflit. + + * * * * * + +L’art de manier avec certitude la gamme des sentiments qui font mouvoir +les hommes ne s’enseigne ni dans les livres ni dans les écoles. Il est +resté empirique et s’acquiert seulement par l’expérience. A en juger +d’après toutes les erreurs de psychologie commises pendant la guerre, +cette acquisition n’est pas facile. + + * * * * * + +Les grands moteurs de la conduite des peuples sont les croyances et les +intérêts. Les croyances ne pouvant être réduites ni par la raison, ni +par la force, les gouvernants doivent se borner à concilier des +intérêts. Plusieurs siècles de persécutions et de guerres sanglantes +furent nécessaires pour établir la solidité de ce principe +psychologique. + + * * * * * + +Les hommes les plus aptes à guider les événements sont souvent entraînés +par eux après les avoir conduits jusqu’à une certaine limite qu’ils ne +peuvent d’avance prévoir. + + * * * * * + +Les buts obtenus en politique sont parfois fort différents de ceux +poursuivis. L’Allemagne ne se doutait certainement pas du service +qu’elle rendrait à l’Angleterre en la forçant à la guerre. Pour le +présent elle lui évita une lutte civile avec l’Irlande et consolida en +un bloc homogène les éléments inconsistants de son immense empire. Pour +l’avenir elle aura considérablement accru sa puissance industrielle et +économique en lui faisant comprendre les dangers de l’infiltration +germanique. + + * * * * * + +Grâce aux progrès de son industrie l’Allemagne eût vite conquis en temps +de paix l’hégémonie rêvée. Elle aura bouleversé l’univers pour un +résultat absolument contraire à celui qu’elle cherchait. + + * * * * * + +Laplace, dans son livre sur les probabilités, démontre «les avantages +que la bonne foi a procurés aux gouvernements qui en ont fait la base de +leur conduite. Voyez au contraire, ajoute-t-il, dans quel abîme de +malheur les peuples ont été souvent précipités par l’ambition et par les +perfidies de leurs chefs. Toutes les fois qu’une grande puissance +enivrée de l’amour des conquêtes aspire à la domination universelle, le +sentiment de l’indépendance produit entre les nations menacées une +coalition dont elle devient presque toujours la victime». Cette page +écrite il y a plus d’un siècle contient des vérités qui resteront +éternelles, quoique sans beaucoup de chances de recevoir une application +pratique. + + * * * * * + +Les luttes livrées pour des principes sont toujours fort longues. Telles +dans l’antiquité les guerres médiques et dans les temps modernes les +guerres de religion, la guerre de Trente Ans, les guerres de la +Révolution. Si la guerre de sécession aux États-Unis dura seulement cinq +ans, c’est que la ruine financière de l’un des partis en présence rendit +impossible la continuation du conflit. + + * * * * * + +Il est toujours dangereux pour une nation d’avoir un passé trop chargé +d’iniquités. + + * * * * * + +Si puissant que devienne un peuple, si grandes que soient ses conquêtes, +si supérieurs que puissent être ses armements, son pouvoir ne saurait +durer dès qu’il constitue une menace permanente pour les autres peuples. +Plus d’un conquérant en fit jadis l’expérience. Les Allemands la +répètent à leur tour. + + * * * * * + +Frédéric II posait déjà les règles appliquées plus tard par ses +successeurs quand il disait que la guerre est une affaire dans laquelle +le moindre scrupule peut tout perdre. Suivant lui on ne saurait faire +une guerre sans avoir le droit de pillage, d’incendie et de carnage. + + * * * * * + +Gouverner contre l’opinion est impossible, mais on peut la créer. Une +des forces du gouvernement allemand fut d’avoir su, depuis longtemps, +orienter l’opinion de son peuple vers la nécessité d’une guerre de +conquête. Il y parvint avec l’aide des universités, des journaux et de +nombreuses associations. + + * * * * * + +Des mesures d’exception imposées à un groupe politique, religieux ou +ethnique ne font que le fortifier. Persécuté il augmente de cohésion, +alors qu’il se dissout dès que cessent les inégalités de traitement. +Cette loi psychologique a maintenu aux Juifs leur individualité à +travers les siècles. Pour l’avoir méconnue l’empire d’Autriche verra +forcément ses provinces se dissocier. + + * * * * * + +Conquérir un peuple peut être l’œuvre d’un jour. L’assimiler demande +parfois des siècles. Souvent même le temps n’y suffit pas. L’Angleterre +ne put jamais s’agréger l’Irlande, l’Autriche a toujours pour ennemis +les peuples soumis à sa domination. + + * * * * * + +La violence ne suffit pas pour fusionner les âmes des races. Bien que +l’histoire ait solidement démontré cette loi psychologique, les maîtres +des peuples ne l’ont pas encore comprise. + + * * * * * + +L’utilité des esprits supérieurs dans le gouvernement des peuples fut +bien mise en évidence par l’histoire des vingt années qui suivirent la +guerre de 1870. Le chancelier alors à la tête de l’Allemagne sut isoler +la France en s’alliant à l’Italie, à la Roumanie et à l’Autriche, puis +en obtenant la neutralité bienveillante de la Russie et de l’Angleterre. +Cette situation disparut progressivement dès que l’Allemagne fut +gouvernée par des chefs arrogants, toujours prêts à menacer l’Europe de +la force allemande. + + * * * * * + +Pour les peuples de races, de langues, de religions ou d’intérêts +différents, réunis par les hasards des conquêtes, il n’existe que deux +formes possibles de gouvernement: l’autocratie pure ou une fédération de +provinces autonomes. Ce dernier type de gouvernement s’impose +aujourd’hui partout. L’Angleterre en fit l’expérience avec le Transvaal +et l’Irlande, l’Autriche avec la Hongrie et bientôt, sans doute, avec +ses autres provinces. La Russie, composée de peuples divers, arrivera +probablement aux mêmes séparations après une série de bouleversements. + + * * * * * + +Un peuple ne saurait espérer un gouvernement meilleur que lui-même. Aux +âmes incertaines correspondent des gouvernements incertains. + + * * * * * + +Si les gouvernements démocratiques furent toujours jusqu’ici des +gouvernements d’avocats c’est que les luttes parlementaires donnent à +l’habitude de la parole un rôle prépondérant. Dans les civilisations à +forme industrielle, la compétence technique devenant beaucoup plus +nécessaire que la compétence oratoire, le technicien semble appelé à +remplacer l’avocat. C’est une des réformes auxquelles songe le plus +l’Angleterre. L’ancien type moyen du politicien orateur tend à +disparaître. + + * * * * * + +Dans les grands conflits, la force des peuples fait celle des +gouvernants. + + + + +LIVRE VII + +Perspectives d’avenir + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Quelques conséquences de la guerre. + + +La guerre européenne ouvre une de ces grandes périodes de l’histoire où, +comme à l’époque de la Réforme et de la Révolution, les peuples changent +leurs conceptions de la vie, leur idéal et aussi leurs élites. + + * * * * * + +C’est au lendemain de la paix que se dérouleront les plus importantes +répercussions de la guerre. Elle se prolongera dans des luttes +économiques, industrielles et sociales qui transformeront l’avenir des +peuples. + + * * * * * + +Les conséquences matérielles du conflit européen seront moins +importantes peut-être que les transformations mentales qu’il aura +engendrées. Les changements du monde extérieur façonnent rapidement un +nouveau monde intérieur. + + * * * * * + +L’Europe ne verra sans doute pas ses frontières géographiques très +modifiées par la guerre, mais ses frontières psychologiques se +trouveront changées. + + * * * * * + +Les guerres renversent toute l’échelle des valeurs morales. L’acte +sévèrement réprimé comme crime en temps ordinaire devient vertu et +gloire dans le combat. L’intérêt individuel s’efface. La vie humaine n’a +plus qu’une importance collective. + + * * * * * + +La démonstration expérimentale que la domination militaire d’un peuple +étranger constitue une opération coûteuse, improductive et par +conséquent inutile, épargnera peut-être au monde de nouveaux carnages. + + * * * * * + +On a justement remarqué que les grands génies apparurent souvent pendant +les périodes de guerre. Le siècle qui vit naître Raphaël, Michel-Ange, +Galilée, Copernic est celui où le monde se trouva le plus ravagé par des +luttes féroces. C’est dans la vie des camps que Descartes composa sa +_Méthode_. La guerre semblerait donc constituer un stimulant de toutes +les énergies. Une foule de progrès scientifiques et industriels +n’eussent probablement pas été réalisés sans le conflit actuel. + + * * * * * + +Les guerres exaltent ou dépriment un peuple suivant son état mental +quand elle éclate. La guerre de 1870 déprima considérablement la France. +La lutte actuelle réveilla au contraire ses activités endormies. + + * * * * * + +L’Allemagne, en croyant s’assurer de nouveaux débouchés, ne réussit qu’a +perdre ceux qu’elle possédait, surtout en Orient. Le Japon sera sans +doute le principal bénéficiaire de la guerre européenne. + + * * * * * + +Que trouve à son foyer, quand ses blessures l’y ramènent, le soldat +allemand qui rêvait d’une abondance illimitée créée par les richesses +conquises? La menace d’impôts nécessitant un écrasant labeur et une +pauvreté sans espoir. Ces constatations faites par quelques millions +d’hommes modifieront peut-être leurs idées sur les avantages des +guerres. + + * * * * * + +Les faits seuls pouvaient enseigner au peuple allemand ce que valaient +les théories de ses philosophes. + + * * * * * + +Ruines économiques, clientèle disparue, relations commerciales rompues +représentent la contrepartie des stériles victoires de l’Allemagne. +Toutes les statistiques montrent que la «Mittel Europa», même +parfaitement organisée, ne peut pas remplacer le commerce avec les +autres pays. Devant le bloc économique de l’Europe centrale se dressera +le bloc beaucoup plus fort des autres puissances. + + * * * * * + +Les conséquences immédiates de la guerre seront fort tangibles: rareté +de la main-d’œuvre et des matières premières, élévation des charges +fiscales, nécessité d’accroître la production avec des ressources +amoindries. En dehors de ces phénomènes visibles, surgiront des +conséquences lointaines comprenant trop de possibilités pour être +connaissables aujourd’hui. + + * * * * * + +Un statisticien allemand évalue comme il suit le coût de la guerre +européenne pendant les trois premières années: dépenses en argent 430 +milliards, hommes tués 7 millions, estropiés 5 millions. Il serait +difficile de découvrir ce que les auteurs de tels cataclysmes pouvaient +y gagner. + + * * * * * + +Sans parler de pays comme la Russie où la banque, l’industrie et le +commerce étaient entièrement germanisés, l’infiltration de l’Allemagne +s’étendait rapidement partout. La guerre seule pouvait révéler le danger +que l’empire allemand faisait courir à l’univers. + + * * * * * + +L’agriculture prendra sans doute après la guerre une importance +supérieure à celle de l’industrie. Les disponibilités de tous les +peuples en céréales et en viande ayant été épuisées par les immenses +armées qu’il fallait nourrir, ils chercheront vainement à se ravitailler +au dehors. Une élévation énorme des prix en résultera jusqu’à ce que de +nouvelles ressources alimentaires aient été créées. L’exploitation +agricole des territoires et des colonies deviendra forcément la +principale préoccupation des peuples. + + * * * * * + +Dans certains pays, l’Angleterre notamment, l’industrie agricole était +de plus en plus reléguée au dernier plan. La menace de disette créée par +les torpillages la fit rapidement passer au premier rang. Il en sera de +même dans tous les pays aspirant à conserver leur autonomie. + + * * * * * + +Se reporter à un demi-siècle en arrière suffit pour voir qu’avec une +agriculture prospère et une industrie moyenne un peuple peut mener une +vie beaucoup plus heureuse que celle résultant du développement exagéré +de ses usines. Une conséquence utile de la guerre sera sans doute de +faire abandonner un peu l’usine pour la terre. + + * * * * * + +Ce sera surtout pendant la paix que la population civile sentira le +poids de la guerre. + + * * * * * + +L’appauvrissement des classes moyennes, conséquence de la guerre, ôtera +aux pays un grand élément de stabilité. + + * * * * * + +La France sortira évidemment de cette guerre épuisée d’hommes et +d’argent, mais dégagée peut-être des illusions politiques et sociales +qui eussent fini par engendrer une irrémédiable décadence. + + * * * * * + +La guerre aura été une grande destructrice de toutes les routines: +routines militaires, routines industrielles, routines mentales surtout. + + + + +CHAPITRE II + +Les futures menaces de la politique. + + +De nouvelles croyances politiques se créeront nécessairement après la +guerre chez les hommes nouveaux, mais, se heurtant à des conceptions +trop anciennes pour être déracinées facilement, il en résultera de +violents conflits. + + * * * * * + +Les problèmes créés par la paix se trouveront aussi chargés d’imprévu +que ceux soulevés par la guerre. Il serait désespérant que les +politiciens seuls soient appelés à les résoudre. + + * * * * * + +Il faut dès à présent songer qu’au lendemain de la guerre la France +pourra se trouver sans matières premières, sans industries, sans fret, +sans charbon, avec des impôts triplés et beaucoup de villes à rebâtir. +Confier à des théoriciens politiques et non à des industriels, des +agriculteurs et des commerçants la direction du pays, serait engendrer +la ruine et l’anarchie. + + * * * * * + +L’esprit critique et l’esprit dogmatique resteront toujours trop +incompatibles pour n’être pas perpétuellement en lutte. Le premier +appartient à la sphère du rationnel, le second à celle du mystique et de +l’affectif. + + * * * * * + +L’esprit dogmatique croit et ne raisonne pas. Il ne règne pas seulement +dans les religions, mais aussi dans les institutions sociales et +militaires. + + * * * * * + +Le jacobinisme, le protectionnisme et le socialisme mis au service de +l’étatisme pourront constituer après la guerre des fléaux aussi funestes +que l’invasion germanique. Contraintes, inquisitions, réquisitions, +taxations deviendraient alors les principaux moyens de gouvernement. + + * * * * * + +Dans un pays où les partis politiques sont intolérants la centralisation +administrative restera longtemps nécessaire. La décentralisation +industrielle et financière semble seule possible. + + * * * * * + +La plus grande difficulté des futurs gouvernements sera d’équilibrer les +intérêts souvent contraires des divers groupements sociaux de façon +qu’ils ne se nuisent pas réciproquement et respectent l’intérêt général. + + + + +CHAPITRE III + +Le droit et la force. + + +L’histoire philosophique du droit peut être divisée en trois phases +successives: 1º _Le droit biologique_. Régissant la vie du monde animal +et les rapports de l’homme avec les animaux, il a pour unique règle la +loi du plus fort. 2º _Le droit à l’intérieur des sociétés_. Il est +caractérisé par la domination de l’être collectif sur l’être individuel +dans l’intérêt commun. 3º _Le droit à l’extérieur des sociétés ou droit +international_. Constitué uniquement jusqu’ici par la domination de la +force, il se développera seulement lorsque les intérêts communs des +peuples lui auront créé des sanctions. + + * * * * * + +Au sein d’une société, le droit prime la force. Dans les rapports entre +sociétés différentes, c’est au contraire le droit qui est primé par la +force. + + * * * * * + +Pour les peuples de mentalité purement militaire, le droit de faire une +chose représente simplement le pouvoir d’accomplir cette chose. Le +Peau-Rouge scalpant ses prisonniers, le cannibale les dévorant, le +Germain pillant et massacrant, affirment avoir le droit de commettre ces +actes puisqu’ils en ont le pouvoir. Le canon est le seul argument +efficace contre de telles conception. + + * * * * * + +Le droit de détruire les animaux a pour seul fondement la force +résultant de notre intelligence. C’est en vertu du même principe que les +philosophes allemands attribuent aux races humaines supérieures le droit +d’anéantir les plus faibles. Toutes les civilisations seraient alors +menacées de destruction par le groupe humain momentanément le plus fort +et les peuples retourneraient à la barbarie de la préhistoire. + + * * * * * + +Dégagées de leur contenu métaphysique, les définitions du droit se +ramènent à celle du Digeste de Justinien: «ce qui dans chaque pays est +utile à tous ou au plus grand nombre.» L’utilité serait donc le seul +fondement du droit, mais, cette utilité variant suivant les pays, on ne +saurait parler de droit universel. + + * * * * * + +Les progrès des mœurs ont fini par créer certains principes qu’admettent +toutes les nations civilisées et dont la violation soulève l’indignation +universelle. Les peuples envisagent la défense de tels principes quand +ils déclarent combattre pour le droit. + + * * * * * + +Dans les relations entre individus d’une même société, le gendarme est +le soutien nécessaire du droit. Dans les relations entre peuples, le +canon seul a pu jusqu’ici remplacer le gendarme. + + * * * * * + +Le droit est fils de nécessités sociales. Les lois ne peuvent être +codifiées utilement que déjà stabilisées par la coutume. + + * * * * * + +Les codes n’ont de valeur que fixés dans les âmes. Sans autres soutiens +que le châtiment ils resteraient sans force. + + * * * * * + +Le droit civil ne représenta d’abord qu’une extension du droit +religieux. Les volontés divines se complétèrent plus tard par celles des +rois et beaucoup plus tard encore par celles des collectivités. Pour +certains peuples, comme les Musulmans, n’ayant pas séparé le droit civil +du droit religieux, une loi non soutenue par la religion est sans +prestige. Nos colonisateurs l’oublient quelquefois. + + * * * * * + +Le droit de conquête, survivance des idées antiques, et le droit à +l’indépendance, conception moderne des peuples, étant absolument +inconciliables, les guerres entre l’Allemagne et le reste du monde se +répéteront jusqu’à la disparition complète d’un de ces principes. + + * * * * * + +L’alliance d’un État faible avec un État fort n’a d’autre résultat +possible pour l’État faible que son vasselage si l’État fort est +vainqueur, et sa ruine si l’État fort est vaincu. La Turquie n’a retiré +de son alliance avec l’Allemagne que la perte de l’Arabie, de l’Arménie, +de la Mésopotamie, de la Syrie et une ruine financière complète. + + * * * * * + +Le droit qui veut être respecté a pour compagne nécessaire la force. + + * * * * * + +La force n’opprime jamais l’idée pendant longtemps, parce qu’une idée +opprimée devient vite génératrice de force. + + * * * * * + +Les psychologues allemands enseignent que le succès entraîne une aveugle +approbation et qu’aux yeux des peuples la cause triomphante a toujours +le droit pour elle. Ils ont dû cependant constater que ce fut justement +quand l’Allemagne était victorieuse que les neutres se dressèrent contre +elle. + + * * * * * + +L’abus d’une force finit par créer la destruction de cette force. Les +violences et les crimes passés sont alors expiés par les fils qui +gémissent longtemps sous le lourd fardeau des iniquités de leurs pères. + + * * * * * + +Rarement, au cours de l’histoire, la valeur d’un système philosophique +put être expérimentalement jugée comme le fut pendant la guerre la thèse +germanique conférant aux peuples forts le droit d’asservir les peuples +faibles. + + * * * * * + +Asservir n’est pas conquérir. + + * * * * * + +La force n’ayant que des armes matérielles pour soutien finit par +devenir aussi impuissante que le droit sans force. + + * * * * * + +Le droit établi sur la violence peut s’imposer quelque temps, mais ne +saurait durer. Il devient bientôt créateur de coalitions lui opposant un +droit plus fort. La naissance de ces coalitions est une loi constante de +l’histoire. On les vit se former après toutes les tentatives de +domination européenne, sous Charles-Quint, Louis XIV et Napoléon. + + * * * * * + +Un grand progrès pour les peuples fut d’organiser contre la force +individuelle une force sociale plus puissante. Le principal progrès +social de l’avenir, progrès lointain encore, sera de substituer à la +force agressive d’un seul peuple la force collective de tous les autres. + + * * * * * + +L’incendie des cathédrales, des bibliothèques et des œuvres d’art, les +massacres systématiques, les déportations d’esclaves, représentent un +recul de la civilisation qui, en se prolongeant, pourrait devenir +définitif et priver les peuples de toutes les conquêtes morales +élaborées par des siècles d’efforts. + + * * * * * + +Au point de vue du succès militaire, il semble avantageux d’être délesté +de générosité, d’humanité, d’équité, et de respect des engagements, mais +l’avantage n’est durable qu’à la condition qu’on reste indéfiniment le +plus fort. Or, il n’est pas d’exemple dans l’histoire de peuples restés +toujours les plus forts. + + * * * * * + +Les peuples faibles ont facilement des scrupules. Les peuples forts n’en +ont pas. + + * * * * * + +Les conquérants divinisent la violence tant qu’ils demeurent les plus +forts. Devenus les plus faibles, ils s’empressent de la maudire. + + * * * * * + +Il a fallu aux juristes de la Haye une dose singulière d’illusions pour +croire possible l’établissement d’un code dénué de sanctions. L’histoire +ne connut jamais semblable code ni religieux ni civil. + + * * * * * + +Empêcher la violence de rester la loi définitive des relations entre +peuples constituera peut-être le plus difficile problème de l’avenir. +Aucun progrès de la civilisation ne sera cependant possible s’il n’est +résolu. + + * * * * * + +La civilisation devra réaliser encore bien des progrès avant que les +droits des peuples puissent avoir d’autres soutiens que le nombre de +leurs soldats. + + * * * * * + +Le rôle de la justice sociale est d’empêcher par la menace de sanctions +la violation des règles nécessaires à la vie d’une société. Le rôle +futur de la justice internationale sera le même quand il deviendra +possible de lui découvrir des sanctions. Cette possibilité n’apparaît +pas encore. + + * * * * * + +La méfiance générale contre les peuples violant leurs engagements et les +lois de l’humanité sera sans doute le germe des sanctions nécessaires à +la création d’un code international. + + * * * * * + +Qu’elle soit d’ordre moral ou matériel, représentée par la puissance des +codes, des idées, des religions ou des armes, la force restera +nécessairement souveraine du monde. Un des plus importants progrès de la +civilisation serait de substituer les forces morales à la force armée. + + * * * * * + +Les civilisations se bâtissent avec des idées, mais ne se défendent +encore qu’avec des canons. + + + + +CHAPITRE IV + +Les réformes et les lois. + + +Il faut de longues années de voyages et d’observations pour comprendre +que les véritables réformes ne se font pas avec des lois. + + * * * * * + +Science et politique ne sauraient avoir les mêmes méthodes. La première +est surtout préoccupée du général, la seconde du particulier. Étudiant +des choses fixes ou artificiellement fixées, la science établit +facilement les lois qui régissent les éléments des choses. La politique +se trouve au contraire en présence d’êtres vivants et mobiles aux +réactions souvent imprévues. + + * * * * * + +La valeur des institutions dépend uniquement de la façon dont elles sont +appliquées. Aucune ne possède une souveraine vertu. + + * * * * * + +Une réforme politique ou sociale est rarement utile quand elle ne +succède pas à une transformation mentale. + + * * * * * + +Les lois ne sont efficaces qu’à la condition de suivre les coutumes sans +chercher à les précéder. Leur rôle est de sanctionner des usages et non +de les créer. + + * * * * * + +Une réforme n’est durable que si elle représente l’addition de petites +réformes successives. + + * * * * * + +Les lois et les règlements deviennent nuisibles quand, au lieu de +traduire des nécessités d’intérêt général, ils ont simplement pour but +de satisfaire les exigences d’un parti. + + * * * * * + +Les lois cessent d’être justes quand elles s’appliquent à des êtres de +mentalité inégale. Régir une colonie avec des codes européens sous +prétexte d’assimilation constitue une dangereuse utopie. + + * * * * * + +Un règlement n’est compris et respecté que formulé en termes brefs et +clairs. Un long règlement est nécessairement mauvais parce qu’on ne peut +en retenir toutes les parties. + + * * * * * + +Une des forces de l’Allemagne est d’avoir su, grâce à sa militarisation, +faire observer les règlements et les lois alors qu’ils sont peu +respectés chez les peuples latins. + + * * * * * + +Ébranler le respect d’une seule loi c’est ébranler la force de toutes +les autres. Les décrets moratoires du début de la guerre fournissant des +prétextes pour se soustraire à de formels engagements ont porté à +l’armature sociale un coup dont elle ne se remettra que lentement. + + * * * * * + +Un véritable progrès après la guerre ne serait pas d’édicter de +nouvelles lois, mais d’en supprimer un grand nombre. + + * * * * * + +La guerre n’aura pas été sans utilité si elle nous fait découvrir qu’au +lieu de réclamer sans cesse des réformes à l’État c’est nous-mêmes qu’il +faudrait réformer. + + * * * * * + +Pas de force durable chez un peuple avec l’instabilité des lois, des +institutions, des idées et des doctrines. + + * * * * * + +On ne fait pas le droit, il se fait. Cette brève formule contient toute +son histoire. + + + + +CHAPITRE V + +La future interdépendance des peuples. + + +L’élévation générale du prix de la vie pendant la guerre et la +privation, dans chaque pays, d’une foule de produits ont +expérimentalement prouvé l’interdépendance industrielle, commerciale et +financière des peuples. Les économistes la signalaient déjà, mais sans +avoir jamais convaincu personne. + + * * * * * + +On peut donner comme exemples de l’interdépendance des peuples, le fait +qu’avant la guerre la métallurgie française de l’Est se procurait son +charbon en Westphalie et lui donnait en échange des minerais de fer. Les +métallurgistes français ne pouvaient pas plus se passer du charbon +allemand que les métallurgistes allemands des minerais français. + + * * * * * + +L’interdépendance des peuples s’est manifestée même pendant la guerre. +Le coton nécessaire à la fabrication des explosifs venait des +États-Unis, les nitrates utilisés en agriculture du Chili. Les pyrites +indispensables dans la préparation de l’acide sulfurique, base de +certaines munitions, venaient d’Espagne et de Norvège. + + * * * * * + +Malgré les avantages certains du libre-échange et la probabilité de son +futur triomphe, la guerre aura donné une grande force au +protectionnisme. Elle a, en effet, montré aux peuples la nécessité de +produire le plus possible sur leur sol les matières dont ils ont besoin +pour se rendre indépendants. + + * * * * * + +Malgré les indestructibles divergences de structure mentale qui les +séparent, les peuples sont condamnés à des relations commerciales de +plus en plus étroites. Ils continueront à se haïr, mais ne pourront +éviter d’échanger les produits différents que chacun obtient suivant ses +capacités, son sol et son climat. + + * * * * * + +On peut raisonnablement espérer qu’après des luttes sauvages ayant +détruit des millions d’hommes, dévasté d’antiques cités, ruiné de +puissants empires, les philosophes allemands découvriront que, par suite +de l’interdépendance des nations, un peuple industriel s’enrichit plus +en exportant ses produits qu’en détruisant ses clients et leurs +richesses à coups de canon. + + * * * * * + +Quand l’Europe obtiendra une paix prolongée, ce ne sera pas la force du +droit ni des conventions internationales qui la maintiendront, mais la +démonstration définitive de l’interdépendance économique des peuples. + + * * * * * + +Supérieure à toutes les volontés, l’interdépendance des peuples pourra +provoquer une transformation profonde des idées qui mènent encore les +nations et leurs maîtres. + + + + +CHAPITRE VI + +La militarisation de l’Univers. + + +Depuis l’origine des âges, la condition nécessaire de la vie fut +toujours l’aptitude à se défendre. L’être désarmé est rapidement écrasé. + + * * * * * + +Les nécessités se subissent et ne se discutent pas. Bien qu’incompatible +avec les progrès de la civilisation, le militarisme semble pourtant le +seul moyen de défense connu contre les menaces d’États puissamment +armés. Avant de songer à progresser, les peuples doivent éviter d’être +asservis. + + * * * * * + +La militarisation du monde civilisé et toutes les régressions qui en +seront la suite deviendront peut-être les caractéristiques du siècle +actuel. + + * * * * * + +Après avoir été successivement à base religieuse, à base militaire, à +base juridique, puis à base économique, les sociétés semblent retourner +à l’état purement militaire. + + * * * * * + +Le besoin d’expansion et de domination se développe fatalement chez les +peuples dont le pouvoir militaire grandit. Leurs armements étant fort +coûteux, ils essayent d’en tirer profit. + + * * * * * + +Les armements du temps de paix constituent une prime d’assurance contre +les attaques extérieures, mais le développement du matériel de guerre +rendra cette prime si ruineuse que peu de peuples seront capables de la +supporter. + + * * * * * + +Chez les nations très militarisées il n’existe d’autre droit que la +volonté des chefs. La célèbre affaire de Saverne, où l’on vit un colonel +prussien faire jeter dans une cave des civils dont la physionomie lui +avait déplu, constitue un mémorable exemple de la mentalité créée par la +substitution du droit militaire au droit civil. + + * * * * * + +Un des plus difficiles problèmes de l’avenir sera de superposer aux +civilisations raffinées un militarisme rigide, contraire au +développement de l’intelligence, mais indispensable au maintien de +l’indépendance. + + * * * * * + +Si, pour se protéger contre le militarisme allemand, tous les peuples de +l’univers sont obligés de se militariser, l’individualisme disparaîtra +forcément, même au sein des nations où il était le plus développé. + + * * * * * + +L’exagération des armements, créatrice de la puissance d’un peuple, +finit par entraîner sa ruine. Les empires fondés uniquement sur le +militarisme succombent par le militarisme. La décadence de l’empire +romain commença dès qu’il n’eut plus que des forces militaires pour +soutien. + + * * * * * + +Quand les méthodes d’armement d’un peuple présentent une évidente +supériorité, les autres nations sont bien obligées de les adopter, sous +peine de se voir asservies. Malgré son horreur du germanisme, l’Europe +est menacée d’en subir les principes militaires avec toutes les +servitudes politiques qu’ils entraînent. + + * * * * * + +Supposons le militarisme allemand détruit. Comment l’empêcher de +renaître, sinon en lui opposant un militarisme plus fort. Une +militarisation universelle sera donc nécessaire pour démilitariser un +seul peuple. + + * * * * * + +L’Europe ne pourra éviter le militarisme que par suite d’une +transformation profonde dans la mentalité du peuple germanique. Possible +pour l’avenir, cette transformation est bien improbable aujourd’hui. + + * * * * * + +Tant que les conceptions militaristes de l’Allemagne n’auront pas été +transformées, les peuples obtiendront des armistices, mais non une paix +durable. + + * * * * * + +On parle souvent d’une société des nations, mais, comme l’a déclaré un +premier ministre au Parlement, cette société ne pourra être constituée +que par les nations en armes. Or il est peu probable que des peuples +bien armés restent longtemps pacifiques. Ce n’est pas du moins ce +qu’enseignent la psychologie et l’histoire. + + + + +CHAPITRE VII + +L’évolution industrielle des guerres modernes. + + +Le fondeur de canons est devenu le grand arbitre des temps nouveaux. Les +maîtres du monde ne pourraient rien sans lui. + + * * * * * + +Les guerres modernes sont des guerres d’industriels beaucoup plus que de +généraux. Le génie de César et celui de Napoléon resteraient impuissants +contre un adversaire possédant un nombre illimité de canons. + + * * * * * + +Les effectifs ont joué un rôle important, mais non essentiel, dans la +guerre actuelle. Les moyens de destruction mécaniques exercèrent une +action prépondérante appelée à le devenir davantage encore avec les +progrès de l’industrie. Dans l’avenir, ce ne seront pas sans doute les +pays les plus peuplés, mais possédant le plus d’engins de destruction, +qui acquerront la prédominance militaire. + + * * * * * + +Les philosophes qui voudront montrer avec quelles difficultés +s’établissent certaines vérités élémentaires rappelleront qu’il fallut +de longs mois d’observation et la perte de plusieurs centaines de +milliers d’hommes pour faire comprendre le rôle des tranchées, des fils +de fer et des canons à longue portée. + + * * * * * + +La guerre s’est faite avec des éléments dont aucun n’était connu de nos +généraux: sous-marins, tranchées, fils de fer, avions et canons lourds. + + * * * * * + +La tranchée constitue une forteresse mobile déplacée à volonté quand +elle est prise ou détruite. + + * * * * * + +La tranchée moderne a rendu impossibles les batailles décisives +d’autrefois comme celles d’Actium, d’Iéna et de Waterloo qui fixaient en +une journée le sort d’un pays. Quoique très longues et très meurtrières +les guerres actuelles restent cependant toujours indécises. + + * * * * * + +Primitivement dédaignée des chefs militaires, l’artillerie lourde finit +par être considérée comme le grand facteur des batailles. Son +efficacité, cependant, est limitée, puisque les Allemands ne réussirent +pas à s’emparer de Verdun. + + * * * * * + +Les difficultés de l’offensive moderne et la fréquente impossibilité de +percer des lignes de tranchées sont mises en évidence par les +statistiques affirmant que la destruction d’un mètre de tranchées coûte +30 000 francs, 3 tonnes d’acier et quatre à cinq jours de travail, alors +que le travail d’un jour suffit pour refaire une tranchée de mêmes +dimensions. + + * * * * * + +La guerre a prouvé une fois encore qu’un procédé de destruction +quelconque engendre immédiatement la création des moyens de s’en +protéger. Obusiers de 420, zeppelins, gaz asphyxiants, etc., ont vu +bientôt leurs effets plus ou moins annulés. Le sous-marin lui-même ne +saurait échapper longtemps à cette loi. Un agent de destruction vraiment +invincible devrait posséder des effets assez instantanés pour anéantir +les armées et les villes avant qu’elles aient le temps de se défendre. + + * * * * * + +Quand l’évolution industrielle des guerres aura pris tout son +développement un nombre immense d’engins destructeurs sera facilement +manié par un petit groupe de spécialistes exercés. La machine à tuer +remplacera alors le guerrier comme la houille a remplacé l’esclave. + + + + +CHAPITRE VIII + +Possibilités d’avenir + + +Dans les temps troublés le domaine de l’imprévisible enveloppe tellement +celui du possible que la pensée recule devant les obscurités de +l’avenir. Elle seule cependant est capable d’éclairer un peu la route où +les peuples doivent s’engager. + + * * * * * + +Les enseignements du passé ne suffisent plus à guider les peuples sur +des routes inconnues. Obligés d’agir comme ils n’avaient jamais agi, +leurs pensées s’orienteront vers des principes directeurs nouveaux créés +par les nécessités nouvelles. + + * * * * * + +Bien qu’il soit contenu dans le présent, l’avenir n’y est perceptible +que sous forme de possibilités. + + * * * * * + +Les prévisions fondées sur des appréciations d’intérêts peuvent être +rationnelles, il est rare cependant qu’elles soient justes. Les passions +et les influences mystiques sont des mobiles de la vie des peuples +devant lesquels toutes les considérations d’intérêts s’évanouissent. + + * * * * * + +Nos visions d’avenir sont surtout des visions d’espérances sans parenté +nécessaire avec la réalité. On ne saurait les dédaigner, puisqu’elles +furent de puissants mobiles d’action. Une humanité privée d’espérance +aurait bien de la peine à vivre. + + * * * * * + +En raisonnant de l’avenir d’après le passé et en se rappelant la +persistance des idées d’origine mystique, on peut craindre pour l’Europe +une nouvelle guerre de Trente Ans interrompue seulement par des paix +incertaines. Le conflit aurait même des chances de durer davantage si la +mentalité allemande ne change pas. Les défaites n’empêchèrent point en +effet les Croisades et les guerres de religion de se renouveler aussi +longtemps que persistèrent les illusions mystiques leur ayant donné +naissance. + + * * * * * + +A mesure que la civilisation se développe, elle fait surgir des conflits +de plus en plus menaçants. Si toutes les aspirations hégémoniques: +allemandes, russes, balkaniques, japonaises, etc., qui grandissait, +entrent en lutte, l’ère de la paix sera close pour longtemps. + + * * * * * + +Il est impossible de pronostiquer l’issue des guerres modernes d’après +les règles applicables aux anciennes luttes. Une ou deux batailles +perdues décidaient jadis du sort d’un peuple, les armées battues ne se +remplaçant pas. La perte de quelques centaines de milliers d’hommes ne +saurait entraîner aujourd’hui de solution décisive, en raison des moyens +de défense actuelle et de la facilité de remplacer les combattants. + + * * * * * + +Un des principaux enseignements des guerres nouvelles et qui peut-être +empêchera leur répétition trop fréquente est que, dans une lutte mettant +aux prises des millions d’hommes, la défaite complète et définitive de +l’un des adversaires semble impossible. On détruit une armée, on +n’anéantit pas un peuple. + + * * * * * + +Pour évaluer la durée possible d’une guerre, il faut considérer le but +réel que les belligérants poursuivent. L’enjeu principal de la guerre +européenne est en réalité Anvers et surtout Constantinople, clef +commerciale de la Méditerranée, de l’Égypte et des routes de l’Inde. +Posséder l’antique cité c’est tenir en vasselage économique une partie +de l’Europe. + + * * * * * + +Les réflexions les plus justes sur la nécessité, pour la France, +d’éviter une paix incertaine furent formulées par un de nos ennemis, le +prince de Hohenlohe: «La France, disait-il, combattra coûte que coûte +jusqu’au bout; le peuple français sent nettement qu’il y va de son +existence. Il sait qu’il ne retrouvera jamais plus, à côté de lui, +d’aussi nombreux et d’aussi puissants alliés; il sait que s’il ne sort +pas vainqueur de la lutte terrible actuellement engagée, toutes ses +chances de victoire auront à jamais disparu.» + + * * * * * + +On pourrait espérer que le souvenir des dévastations et des haines +engendrées par le conflit mondial empêchera pendant longtemps le retour +des guerres si l’on ne savait combien est courte la mémoire des peuples. + + * * * * * + +La destruction de merveilleuses cités par des hordes incapables de +dominer leur férocité ancestrale permet de redouter l’anéantissement +futur des chefs-d’œuvre épargnés par les siècles. L’avenir nous réserve +peut-être un monde où toutes les œuvres d’art détruites seront +remplacées par des usines, des casernes et des tranchées. Les peuples +civilisés regretteraient alors d’avoir trop vécu. + + * * * * * + +Les batailles de l’avenir, probablement aériennes, auront pour but +principal l’incendie des cités et l’extermination de leurs habitants par +de petites équipes d’ingénieurs. La destruction systématique de la +population civile remplacera sans doute alors celle de la population +armée. + + * * * * * + +Un diplomate allemand affirmait qu’avec les progrès rapides des moyens +de destruction la prochaine guerre amènera l’anéantissement de la race +blanche. Sa disparition complète paraît douteuse, mais il est possible +que si de telles luttes se répétaient, le sceptre de la prospérité passe +entre les mains des nations de l’Extrême-Orient. + + * * * * * + +Les peuples auront été tellement habitués par les formes nouvelles de la +guerre à la mainmise de l’État sur la vie nationale, la liberté, la +fortune et l’existence des citoyens, qu’on peut se demander si ce retour +à l’antique servage ne deviendra pas la loi future du monde. Les notions +de droit individuel et de liberté s’évanouiraient alors au point de +n’être même plus comprises. + + * * * * * + +Un des plus importants personnages de l’empire allemand demandait que, +pour reconstituer les richesses perdues, l’état obligeât tous les +citoyens à exercer un métier manuel. La fabrication des objets de luxe +serait interdite, des impôts écrasants appliqués aux personnes +prétendant conserver de tels objets, les tableaux notamment. Si ces +projets se réalisaient, l’Allemagne deviendrait une gigantesque usine +où, sous le bâton de caporaux rigides, la masse des citoyens +fabriquerait des articles d’exportation et des canons, en échange d’une +ration modeste de bière et de choucroute. Il faut une mentalité bien +spéciale pour proposer comme idéal de vie un tel enfer. + + * * * * * + +La vie dans la caserne ou l’usine en attendant la mort sur les champs de +bataille serait-elle vraiment l’aboutissement de tant de siècles de +civilisation et d’efforts? Autant vaudrait alors revenir à l’âge des +cavernes. L’homme y vivait dans les dangers sans doute, mais il +jouissait au moins de quelque liberté. + + * * * * * + +La seule chance possible d’une paix prolongée ne se trouvera ni dans une +alliance des peuples, ces alliances étant incertaines, ni dans la +démonstration de l’interdépendance industrielle des nations, la foi +mystique dominant tous les intérêts, mais seulement dans la substitution +chez le peuple allemand d’une philosophie nouvelle à l’ancien idéal +mystique d’hégémonie. De telles transformations sont toujours très +lentes. + + * * * * * + +Il semble peu probable que l’Europe puisse espérer revoir de longtemps +une ère de liberté. En dehors même du militarisme qui la menace, comment +échapperait-elle aux chaînes diverses que les théoriciens de l’étatisme +et du socialisme rêvent de lui forger? + + + + +LIVRE VIII + +Dans le Cycle de la Science + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Les vérités scientifiques et les limites de nos certitudes. + + +Le savant utilise les forces de la nature et en détermine les lois, mais +il ignore profondément leur essence. + + * * * * * + +A l’aurore des sciences les faits semblent facilement explicables. Quand +la science grandit, des phénomènes aussi simples en apparence que +l’électrisation d’un bâton de résine, la combustion d’une bougie, ou la +chute d’un corps, deviennent inexplicables. + + * * * * * + +Dans le domaine de l’observation la science n’a jamais fait faillite. +C’est seulement dans le cycle des interprétations que cette faillite est +réelle. + + * * * * * + +Toutes nos vérités scientifiques étant des approximations à notre +mesure, leur interprétation dépend de la mentalité qui les formule. + + * * * * * + +Les conséquences des lois scientifiques finissent généralement par +prendre plus d’importance que la découverte de ces lois. Les trois +principes fondamentaux de la thermodynamique s’énoncent en quelques +lignes, mais ils ont donné naissance à de nombreux volumes +d’explications. + + * * * * * + +Les vérités scientifiques les plus sûres en apparence sont seulement de +conventionnelles certitudes. C’est ainsi que les axiomes essentiels de +la géométrie s’appliquent à des corps inconcevables pour la pensée. On +essayerait vainement d’imaginer, par exemple, un point n’ayant pas trois +dimensions. Un point réel, c’est-à-dire pensable, a forcément de +l’étendue et peut par conséquent être traversé par plusieurs lignes +parallèles, contrairement à l’un des plus célèbres axiomes de géométrie. + + * * * * * + +Les grandes découvertes scientifiques débutent par des intuitions +surgissant dans l’esprit sous forme d’hypothèses que doit ensuite +vérifier l’expérience. + + * * * * * + +Refuser d’accepter l’hypothèse pour guide est se condamner à prendre le +hasard pour maître. + + * * * * * + +Les hommes de tous les âges ont vécu d’hypothèses mais, alors que +l’ignorant les accepte comme des certitudes définitives, le savant ne +leur accorde de valeur qu’après une vérification expérimentale. +L’hypothèse est seulement pour lui un échelon de la vérité. + + * * * * * + +Une doctrine scientifique et surtout philosophique n’a pas besoin pour +triompher de s’appuyer sur des raisons très sûres. Il suffit qu’elle +soit soutenue par des croyances très fortes. + + * * * * * + +Une banalité exprimée en termes algébriques cesse, pour beaucoup +d’esprits, d’être une banalité. La théorie la plus incertaine se fait +accepter facilement dès qu’elle est revêtue d’une forme mathématique. + + * * * * * + +L’histoire des sciences montre que bien des propositions admises comme +vérités sont le plus souvent de simples points de vue momentanés +destinés à disparaître. + + * * * * * + +L’ancienneté d’un dogme ne constitue nullement une preuve de son +exactitude. Pendant deux mille ans les philosophes et les savants +crurent à l’indestructibilité de l’atome. Aujourd’hui l’expérience a +prouvé que la matière subit la loi universelle condamnant les choses à +vieillir et mourir[2]. + + [2] C’est à l’auteur du présent ouvrage qu’appartient cette + démonstration. Elle demanda dix ans de recherches expérimentales + consignées en dix-huit mémoires résumés dans un livre, _l’Évolution + de la Matière_, dont la 30e édition vient de paraître. + + * * * * * + +Même en matière scientifique, il est rare que nos convictions aient +uniquement l’expérience pour soutien. Les théories les plus faciles à +démontrer, celles de la circulation du sang ou de la dématérialisation +de la matière, par exemple, ne furent acceptées qu’après l’assentiment +de savants revêtus d’un prestige officiel[3]. + + [3] J’eus l’occasion de constater la justesse de cette proposition + lorsque je fus pendant trois ans seul à soutenir, contrairement aux + assertions du plus illustre des physiciens français, que les rayons + émis par l’uranium ne se réfractant pas, ne se réfléchissant pas et + ne se polarisant pas appartenaient à un champ nouveau de la + physique. + + * * * * * + +L’utilité et la vérité sont des notions fort distinctes. On peut être +obligé d’accepter une nécessité, mais il est dangereux pour le progrès +de l’esprit humain d’identifier, comme le font les pragmatistes, le +véridique et l’utile. + + * * * * * + +Deux vérités d’aspect contradictoire ne sont parfois que des fragments +complémentaires d’une même vérité. + + + + +CHAPITRE II + +Les vérités actives et les vérités inactives. + + +Au point de vue de leur action sur la conduite, nos certitudes +pourraient être divisées en vérités actives et vérités inactives. Les +vérités inactives se formulent en assertions banales que chacun répète +sans être influencé par elles jusqu’à ce qu’une catastrophe en révèle la +force. + + * * * * * + +Une vérité qui se heurte à des sentiments, des passions, des croyances, +des intérêts ou simplement à de l’indifférence, reste une vérité +inactive. Elle cesse même, pour beaucoup d’esprits, de constituer une +vérité. + + * * * * * + +Nous possédions avant la guerre un grand nombre de vérités inactives: la +supériorité des canons à longue portée, l’utilité de nombreuses +munitions, la valeur des tranchées et bien d’autres encore. L’expérience +seule révéla leur valeur. + + * * * * * + +L’énoncé d’une vérité est sans intérêt tant qu’elle ne frappe pas assez +l’esprit pour devenir mobile d’action. + + * * * * * + +Les catastrophes sont parfois nécessaires pour transformer en vérités +actives les vérités inactives. L’arrêt du recul des Allemands après la +bataille de la Marne montra, conformément aux théories de leurs livres, +qu’avec des tranchées on arrête une invasion. Nous eûmes huit +départements dévastés parce que cette vérité, active pour les Allemands, +était restée inactive pour nous. + + * * * * * + +Certaines vérités sont inactives parce que leur simplicité apparente +dissimule des conséquences difficiles à percevoir. On peut considérer, +par exemple, comme une vérité évidente qu’il ne faut pas prétendre +concurrencer ses rivaux sur des terrains où leurs ressources naturelles +les rendront toujours les plus forts. Le contenu de cette vérité est +très supérieur à sa partie évidente, puisqu’elle semble peu comprise +encore. De sa compréhension complète, tout notre avenir économique +dépend. + + * * * * * + +Les vérités évidentes deviennent vite des vérités inactives. C’est +pourquoi il faut souvent les répéter sous des formes diverses. + + * * * * * + +Le succès d’une vérité dépend beaucoup du moment où elle est formulée. +Quand un illustre général anglais prêchait à son pays, avant la guerre, +la nécessité d’une armée puissante, il n’était pas écouté. De même dans +le domaine de la science pure. Personne n’adopta les idées de Lamarck +lorsque avant Darwin il enseignait le transformisme. + + * * * * * + +Des vérités capables d’illuminer l’avenir restent sans action sur le +présent lorsque peu d’esprits sont aptes à en saisir la portée. + + * * * * * + +L’erreur est parfois plus génératrice d’action que la vérité. + + + + +CHAPITRE III + +La nature et la vie. + + +La vie d’un être représente la somme de l’existence de millions de +petites cellules remplissant des fonctions fort différentes et se +conduisant comme si elles constituaient des individualités distinctes, +capables chacune de diriger son évolution dans un sens déterminé. + + * * * * * + +L’être vivant est comparable à un édifice dont les pierres s’usant très +vite devraient être sans cesse remplacées. L’édifice garde à peu près sa +forme, mais il ne contient bientôt plus aucun de ses matériaux +primitifs. + + * * * * * + +Durant leur évolution, les cellules d’un être vivant exécutent une série +d’opérations physiques et chimiques infiniment plus compliquées que +celles de nos laboratoires. Ces opérations n’ont rien d’un mécanisme +aveugle, puisqu’elles varient suivant les nécessités du moment. Les +choses se passent comme si les cellules étaient guidées par des +intelligences différentes de la nôtre et dans bien des cas fort +supérieures. + + * * * * * + +La petite cellule initiale d’où dérive chaque être vivant et qui, +développée dans un sens déterminé, deviendra oiseau, homme ou chêne, +contient un long passé et un immense avenir. Ce minuscule élément chargé +d’un entassement de siècles révèle un monde de forces, orienté par un +mécanisme dont la compréhension reste très au-dessus de notre +intelligence. + + * * * * * + +Le savant capable de résoudre les problèmes résolus à chaque instant par +les cellules d’un être vivant posséderait une intelligence si +immensément supérieure à celle des autres hommes qu’il mériterait d’être +considéré comme un Dieu. + + * * * * * + +La terrible loi de la lutte pour la vie dont les civilisations tentent +péniblement d’adoucir les effets semble bien une loi éternelle. Les +cellules de notre propre corps luttent constamment entre elles. La lutte +est aussi intense dans le monde végétal que dans le monde animal. Les +plantes combattent sur terre pour une place au soleil et sous terre pour +la possession des aliments du sol. + + * * * * * + +L’instabilité et la lutte sont les lois de la vie. Le repos, c’est la +mort. + + * * * * * + +Les forces physiques, la radiation solaire notamment, déterminent les +conditions de notre civilisation. Chaleur extrême ou froid extrême +impliquent la vie sauvage ou tout au moins la barbarie. + + * * * * * + +Chaque âge géologique eut ses rois de la création. Aux modestes +trilobites de l’âge primaire succédèrent les gigantesques reptiles de +l’âge secondaire, et plus tard les mammifères d’où l’homme devait +émerger un jour en attendant que le monde voie surgir de nouveaux +maîtres. Ils seront caractérisés peut-être par une intelligence +suffisante pour comprendre les phénomènes de la vie si inaccessibles +aujourd’hui. + + * * * * * + +La loi de la transformation des êtres par mutations brusques qui tend à +remplacer celle de l’évolution lente indique seulement qu’après une +série successive de changements intérieurs inaperçus, les équilibres de +l’être vivant ont été assez modifiés pour qu’une cause légère change +soudainement leur aspect. + + * * * * * + +La mutation brusque est une révolution, mais une révolution couronnant +une lente évolution. Les révolutions des peuples représentent une +application du même principe. + + * * * * * + +Dès que le temps intervient dans l’équation générale des choses, la +petitesse infinie peut engendrer l’infinie grandeur. D’infimes polypes +ont bâti des continents. Des îles et des montagnes furent créées par +l’accumulation continue de petits grains de sable. Une fourmi à laquelle +serait accordé le temps arriverait à niveler les plus hauts sommets. + + * * * * * + +Le temps est forcément associé à toute création. Les dieux eux-mêmes ne +pourraient rien sans lui. + + * * * * * + +La nature n’a nullement établi entre les animaux et l’homme l’abîme +profond que nous essayons de marquer par les termes méprisants de notre +langage. Pour nous, la femelle d’un animal n’est pas enceinte, mais +pleine; elle n’accouche pas, elle met bas; elle ne meurt pas, elle +crève; elle n’est pas enterrée, mais enfouie. Notre dédain pour les +animaux n’est dû qu’à l’ignorance de notre parenté avec eux. + + * * * * * + +Il est toujours imprudent de parler des buts supposés de la nature, +alors que nous la connaissons si peu. Elle agit dans un plan fort +différent du nôtre. Ses valeurs ne sont pas nos valeurs et elle ignore +nos mesures. + + * * * * * + +Lorsque, pour justifier leurs dévastations, les Allemands rappellent +comment la nature fit progresser les êtres en détruisant les plus +faibles, ils oublient que tous les progrès de la civilisation ont +justement consisté à soustraire l’homme aux forces de la nature. Elle +nous dominait jadis, nous la dominons aujourd’hui. + + * * * * * + +La civilisation et la nature semblent poursuivre des buts fort distincts +et souvent même contradictoires. La justice est une création humaine +indispensable à l’existence des sociétés, mais que les forces aveugles +de la nature ne connaissent pas. + + + + +CHAPITRE IV + +La matière et la force. + + +L’évolution de la pensée scientifique a conduit de la certitude absolue +à des incertitudes progressives. Il y a cinquante ans la science +représentait un cycle de vérités que le doute n’effleurait jamais. Les +fondements de l’édifice étaient d’une imposante grandeur. Des équations +savantes reliant les éléments irréductibles des choses le temps, +l’espace, la matière et la force, semblaient tracer à la nature ses +lois. Les découvertes récentes ont anéanti toutes nos illusions sur la +simplicité de l’univers. + + * * * * * + +La mécanique classique, jadis en apparence la plus sûre des sciences, +est celle qui révéla le plus d’incertitudes dès que l’expérience toucha +ses fondements. A l’époque où ses adeptes croyaient expliquer le monde +avec les équations du mouvement, l’univers paraissait fort simple. +Aujourd’hui l’impuissance de la dynamique à interpréter les choses est +devenue évidente. La mécanique énergétique qui ne voit dans les +phénomènes que des mutations d’énergie, n’a pas réussi davantage à +donner des explications plus sûres. + + * * * * * + +Les nouvelles expériences sur la variation de la masse avec sa vitesse, +sur l’identité de la matière et de la force, sur le rayonnement de +l’énergie par éléments de grandeurs variables dits _Quanta_ et par +conséquent sur la substitution du discontinu au continu dans les +phénomènes, ont suffi à montrer la faible solidité de principes +scientifiques considérés jadis comme indestructibles. + + * * * * * + +Un éminent mathématicien faisait justement remarquer à propos des idées +nouvelles, qu’aujourd’hui on voit une même théorie «s’appuyer tantôt sur +les principes de l’ancienne mécanique et tantôt sur les hypothèses qui +en sont la négation». Très sûre quand elle se limite au domaine des +faits, la science devient plus incertaine chaque jour dans celui des +interprétations. + + * * * * * + +Les concepts de la mécanique, déjà tant modifiés dans ces dernières +années, devront changer encore quand sera généralisée l’idée que la +matière représente simplement une forme d’énergie douée d’une provisoire +fixité. La matière et la force, qui semblaient jadis constituer deux +mondes séparés, apparaissent aujourd’hui comme les formes différentes +d’une même chose[4]. + + [4] Voir _l’Évolution des Forces_, par Gustave Le Bon, in-18, 16e + édition. + + * * * * * + +Tous les éléments de la nature semblent reliés par d’invisibles liens. +Entraîné par les fils de l’attraction, l’océan oscille entre les astres +et la terre. Le volume d’un corps varie constamment avec la température +de son milieu. La table sur laque j’écris ces lignes est soumise aux +attractions de tous les astres de l’univers et les attire à son tour. +Rien ne reste isolé dans le mécanisme du monde. + + * * * * * + +Les phénomènes imprévus révélés par la découverte de la dissociation de +la matière ont prouvé que nous sommes entourés de forces gigantesques à +peine soupçonnées obéissant à des lois encore ignorées. La plus +colossale de ces forces, l’énergie intra-atomique, était aussi inconnue +il y a quelques années que le fut l’électricité pendant de longs +siècles. + + * * * * * + +Les réactions chimiques, origine des forces que nous utilisons, +modifient l’équilibre des molécules, mais effleurent à peine la +stabilité des atomes. Le jour où la science parviendra à désagréger +entièrement les atomes d’un corps, elle aura entre les mains une source +colossale d’énergie qui rendra inutile l’emploi de la houille et +transformera entièrement les conditions d’existence des peuples. + + * * * * * + +Sous son apparente immobilité, la matière la plus stable, un bloc de +marbre par exemple, possède une vie intense et une impressionnabilité +extrême facilement révélées par certains instruments tels que le +bolomètre. + + * * * * * + +La matière, considérée jadis comme un élément inerte image du repos, ne +subsiste que grâce à l’immense rapidité du mouvement tourbillonnaire des +atomes qui la composent. La matière c’est de la vitesse et non du repos. + + * * * * * + +La matière représente un état d’équilibre entre les forces internes dont +elle est le siège et les forces externes qui l’enveloppent. La +définition d’un corps reste donc inséparable de celle de son milieu. Le +métal le plus dur se transforme en vapeur quand son milieu éprouve +certaines variations. L’eau devient solide, liquide ou gazeuse suivant +le milieu où elle est plongée. + + * * * * * + +Il est frappant de constater avec quelle difficulté la science qui +observe si facilement les faits arrive à en déterminer la loi. Plus d’un +demi-siècle de pénibles recherches fut nécessaire pour s’apercevoir que +les lois déterminant l’apparition d’un mode quelconque d’énergie: +chaleur, électricité, mouvement, etc., étaient identiques à celles qui +régissent l’écoulement d’un liquide et qu’il n’y a par conséquent aucune +manifestation possible d’énergie sans dénivellation de certains +éléments. + + * * * * * + +Dans la nature, la petitesse apparente des éléments est parfois sans +rapport avec la grandeur de leurs effets. La cellule initiale d’un +éléphant ou d’un chêne est beaucoup moins grosse qu’une tête d’épingle. +Un minuscule fragment de métal contient une quantité immense d’énergie +intra-atomique. + + * * * * * + +Avec une force quelconque de la nature on peut obtenir toutes les +autres, sauf celles qui animent les êtres. La vie seule crée la vie. + + + + +CHAPITRE V + +Visions philosophiques. + + +Personnifiée sous forme d’un être jugé d’après nos sentiments humains, +la nature apparaîtrait douée de qualités fort médiocres. Sa férocité +serait révélée par l’obligation où elle met toutes les créatures de +s’entre-dévorer pour vivre. Son intelligence semblerait restreinte, +puisqu’on la voit essayer des formes successives nombreuses avant d’en +réussir de plus parfaites. Sa bienveillance à notre égard serait tenue +pour nulle, puisque l’existence d’un funeste microbe est aussi +soigneusement assurée que celle des plus puissants génies. + + * * * * * + +Interrogé sur ses intentions, l’être personnifiant la nature répondrait +sans doute que dominé par la nécessité et le temps il ne possède aucune +volonté et ne lit pas mieux que les créatures dans le livre du destin. + + * * * * * + +Les hommes n’ont jamais cessé de rêver d’éternité et cependant +l’éphémère les domine toujours. Les plus grands empires se sont +évanouis, les dieux eux-mêmes sont tombés en poussière et aujourd’hui +l’astronomie montre que les astres peuplant le ciel finissent aussi par +disparaître. + + * * * * * + +Nos idées sur les choses varient nécessairement suivant que l’on +considère la forme éphémère de ces choses ou leur contenu éternel. + + * * * * * + +Les religions apprenaient jadis à l’homme à regarder dans le passé et le +considéraient comme déchu de sa primitive splendeur. La science montre +au contraire que le progrès est dans l’avenir. Nos efforts créent la +puissance de l’humanité future. + + * * * * * + +A l’éternité individuelle promise par les anciennes croyances doit se +substituer le sentiment de continuité et de perfectibilité de la race. +Cet idéal n’est pas insuffisant, puisque sur les champs de bataille des +millions d’hommes sacrifient leur vie pour assurer la prospérité future +d’êtres qu’ils ne verront jamais. + + * * * * * + +L’esprit humain préférera toujours une interprétation chimérique à +l’absence d’explications. + + * * * * * + +Les lois des phénomènes sont écrites dans un livre dont une existence +entière ne suffit pas à déchiffrer quelques lignes. + + * * * * * + +Rester convaincu que le monde est dominé par des fatalités occultes +contre lesquelles l’homme demeure impuissant, c’est oublier que tous les +progrès de la science consistent justement à dissocier des fatalités. +Les grandes épidémies cessèrent d’être des fatalités quand leurs causes +furent connues. + + * * * * * + +Les progrès de la civilisation représentent les triomphes successifs de +l’homme dans sa lutte contre les fatalités de la nature. + + * * * * * + +L’histoire semble prouver qu’il est plus facile de subjuguer la nature +que ses propres sentiments. Les forces naturelles sont asservies, le +soleil, la foudre et l’océan deviennent nos esclaves, mais nous n’avons +pas encore réussi à dominer certains instincts de notre animalité +primitive. + + * * * * * + +L’astronomie étant incapable de déterminer la trajectoire de trois corps +agissant les uns sur les autres, on conçoit l’impossibilité de calculer +l’action réciproque des milliers d’éléments intervenant dans les +phénomènes sociaux. Une prévision n’est possible que si l’un de ces +éléments devient très prépondérant à l’égard des autres. + + * * * * * + +La science ne pourra jamais servir de base à une morale parce qu’aucune +comparaison possible n’existe entre les lois morales et les lois +physiques. Les premières représentent des nécessités sociales variables, +d’un peuple à un autre. Les secondes sont universelles et ne varient +jamais. + + * * * * * + +Toutes nos définitions se ramenant à des comparaisons, ce qui n’est +comparable à rien, comme l’espace, le temps et la force, n’est pas +susceptible de définition, mais seulement de mesure. + + * * * * * + +L’appréciation philosophique de la valeur des choses dépend entièrement +du point de vue de l’observateur. Une intelligence supérieure +indépendante du temps envisagerait les races humaines comme +d’insignifiantes fourmilières peuplant un globe voué par son +refroidissement progressif à une mort certaine. Un esprit considérant +seulement la nature verrait dans le plus grand génie et dans la plus +humble moisissure des organismes du même ordre momentanément surgis de +la matière et destinés à y retourner bientôt. Au point de vue +exclusivement humain, l’homme devient au contraire le centre d’un +univers dont la durée est assez longue pour sembler éternelle. + + * * * * * + +Les dissertations sur la vanité des choses et sur les mystères qui nous +enveloppent ne doivent pas trop retenir nos pensées. La vraie sagesse +est de suivre sa destinée, sans se préoccuper des buts mystérieux d’un +univers que nous ne comprenons pas. Que serait la vie des éphémères ne +vivant qu’un jour s’ils employaient leur temps à disserter sur la +brièveté de ce seul jour? + + * * * * * + +Pour les dieux de prescience infinie dont les religions peuplent le +ciel, l’avenir en raison même de cette prescience est aussi fixé que le +passé l’est pour nous. Parcourant à leur gré l’échelle infinie du temps, +ils ne sauraient distinguer l’étroite ligne de séparation entre le passé +et l’avenir que nous nommons le présent. + + * * * * * + +La poursuite du bonheur et celle de la vérité sont fort distinctes. Pour +l’homme soucieux de son bonheur, il est sage de ne pas trop rechercher +les fondements des choses. Le chercheur avide seulement de vérité doit +au contraire essayer de tout approfondir. + + * * * * * + +La découverte philosophiquement la plus haute, puisqu’elle nous ferait +pénétrer dans l’essence des choses et côtoyer l’absolu, serait d’arriver +à connaître la matière et les forces autrement que par leurs relations +avec le monde extérieur. Les concevoir autrement est actuellement +impossible, puisque ce sont uniquement ces relations qui constituent les +propriétés permettant de définir les choses. + + * * * * * + +Chaque science aboutit bientôt à un mur de causalités inaccessibles. Il +n’est pas un seul phénomène dont la cause première soit connue. + + * * * * * + +L’observation astronomique révèle que les astres sont à divers âges +d’évolution. Ils semblent donc parcourir le cycle fatal des choses: +naître, grandir, décliner et mourir. Des mondes peuplés comme le nôtre, +couverts de cités florissantes, remplis des merveilles de la science et +de l’art, ont dû plus d’une fois sortir de la nuit éternelle et y +rentrer sans rien laisser derrière eux. + + * * * * * + +L’univers et les êtres qui l’habitent représentent des formes +transitoires régies par des forces éternelles. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Les nouveaux problèmes + Introduction 1 + + LIVRE I + Les forces qui mènent l’histoire. + + 1. Les puissances matérielles et morales 7 + 2. Les forces biologiques et affectives 9 + 3. Les forces mystiques 13 + 4. Les forces collectives 17 + 5. Les forces intellectuelles 22 + 6. Les interprétations de l’histoire 26 + 7. Les explications et les causes 29 + 8. L’imprévisible en histoire 32 + + LIVRE II + Pendant les batailles. + + 1. La genèse psychologique des grands conflits 37 + 2. Éléments psychologiques des batailles 40 + 3. L’âme nationale et l’idée de Patrie 43 + 4. La vie des morts et la philosophie de la mort 48 + 5. Changements de personnalité créés par la guerre 50 + 6. Les formes du courage 51 + 7. L’art de persuader et l’art de commander 57 + + LIVRE III + La psychologie des peuples. + + 1. L’âme des peuples et sa formation 63 + 2. Psychologie comparée de quelques peuples 68 + 3. L’incompréhension entre races différentes 75 + 4. Rôle des illusions dans la vie des peuples 78 + 5. Les opinions individuelles et la conduite 82 + 6. Les opinions collectives 86 + 7. Les idées dans la vie des peuples 88 + 8. La vieillesse des peuples 94 + + LIVRE IV + Facteurs matériels de la puissance des nations. + + 1. L’âge de la houille 101 + 2. Les luttes économiques 104 + 3. Le conflit entre les conceptions chimériques et les + nécessités économiques 108 + 4. Le rôle de la fécondité 112 + + LIVRE V + Facteurs psychologiques de la puissance des peuples. + + 1. Rôle de certaines qualités secondaires dans la vie des peuples 119 + 2. La volonté et l’effort 121 + 3. L’adaptation 125 + 4. L’éducation 128 + 5. La morale 133 + 6. L’organisation et la compétence 136 + 7. La cohésion sociale et la solidarité 141 + 8. Les révolutions et l’anarchie 145 + + LIVRE VI + Le gouvernement moderne des peuples. + + 1. Les progrès démocratiques 153 + 2. L’étatisme allemand et l’étatisme latin 156 + 3. La religion socialiste 164 + 4. Les qualités psychologiques nécessaires aux gouvernements 172 + 5. Imperfections des gouvernements révélées par la guerre 179 + 6. Enseignements politiques déduits de la guerre 183 + + LIVRE VII + Perspectives d’avenir. + + 1. Quelques conséquences de la guerre 191 + 2. Les futures menaces de la politique 197 + 3. Le droit et la force 199 + 4. Les réformes et les lois 206 + 5. La future interdépendance des peuples 209 + 6. La militarisation de l’Univers 212 + 7. L’évolution industrielle des guerres modernes 216 + 8. Possibilités d’avenir 219 + + LIVRE VIII + Dans le cycle de la science. + + 1. Les vérités scientifiques et les limites de nos certitudes 227 + 2. Les vérités actives et les vérités inactives 231 + 3. La nature et la vie 234 + 4. La matière et la force 239 + 5. Visions philosophiques 244 + + +3374-17.--Corbeil. Imprimerie Crété. + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75601 *** |
