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authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-12 16:21:05 -0700
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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75601 ***
+
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+
+ Dr GUSTAVE LE BON
+
+ HIER ET DEMAIN
+ PENSÉES BRÈVES
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, Rue Racine, 26
+
+ 1918
+ Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
+ pour tous les pays y compris la Suède et la Norvège.
+
+
+
+
+PRINCIPALES PUBLICATIONS DU Dr GUSTAVE LE BON
+
+
+1º VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE
+
+Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dressés par
+l’auteur. (Publié par la _Societé géographique de Paris_.)
+
+Voyage au Népal avec nombreuses illustrations d’après les photographies
+et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration. (Publié par le
+_Tour du Monde_.)
+
+L’Homme et les Sociétés.--Leurs origines et leur histoire. Tome Ier.
+Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II.
+Développement des sociétés. (_Épuisé._)
+
+Les Premières Civilisations de l’Orient (Égypte, Assyrie, Judée, etc.).
+In-4º illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. (_Épuisé._)
+
+La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4
+cartes et 11 planches en couleurs d’après les documents de l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures
+et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches d’après les
+documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (_Épuisé._)
+
+Lois psychologiques de l’Évolution des Peuples. 12e édition.
+
+Psychologie des Foules. 23e édition.
+
+Psychologie du Socialisme. 7e édition.
+
+Psychologie de l’Éducation. 20e mille.
+
+Psychologie politique. 13e mille.
+
+Les Opinions et les Croyances. 10e mille.
+
+La Révolution française et la Psychologie des Révolutions. 11e mille.
+
+Aphorismes du Temps présent. 7e mille.
+
+La Vie des Vérités. 8e mille.
+
+Enseignements psychologiques de la Guerre européenne. 27e mille.
+
+Premières Conséquences de la Guerre. 20e mille.
+
+
+2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES
+
+La Fumée du Tabac. Recherches chimiques. (_Épuisé._)
+
+Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du
+Volume du Crâne. In-8º. (_Épuisé._)
+
+La Méthode graphique et les Appareils enregistreurs, contenant la
+description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 fig.
+(_Épuisé._)
+
+Les Levers photographiques. Exposé des nouvelles méthodes de levers de
+cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol.
+in-18. (Gauthier-Vilars.)
+
+L’Equitation actuelle et ses Principes.--Recherches expérimentales. 4e
+édition. Un vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 178 photographies
+instantanées.
+
+Mémoires de Physique: Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes
+hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (_Revue scientifique._)
+
+L’Évolution de La Matière, avec 63 figures. 30e mille.
+
+L’Évolution des Forces, avec 40 figures. 19e mille.
+
+Il existe des traductions en anglais, allemand, espagnol, italien,
+danois, suédois, russe, arabe, polonais, tchèque, turc, hindostani,
+japonais, etc. de quelques-uns des précédents ouvrages.
+
+
+A la Librairie Flammarion
+
+L’œuvre de Gustave Le Bon, par le baron Motono, ambassadeur du Japon.
+In-8 avec un portrait.
+
+
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
+
+Copyright 1918 by ERNEST FLAMMARION.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+L’immense conflit où se heurtent si violemment les forces de l’univers
+n’a pas accumulé seulement des ruines matérielles, mais aussi des ruines
+morales. Si nous voyons le monde changer, ce n’est pas uniquement parce
+que des cités ont été anéanties, des frontières géographiques déplacées,
+mais surtout parce que les anciennes conceptions orientant la vie des
+peuples ont perdu leur force.
+
+Les idées qui rayonnaient au firmament de la civilisation et réglaient
+les rapports entre les hommes pâlissent tour à tour. Les peuples voient
+s’ébranler leur confiance dans la puissance des armatures sociales qui
+les protégeaient.
+
+Les divers gouvernements, quelle que fût leur forme, ont manifesté la
+même insuffisance. Toutes les doctrines: le pacifisme et le socialisme,
+la liberté aussi bien que l’autocratie montrèrent une égale impuissance.
+Aucun des dogmes proposés aux nations n’a révélé une efficace vertu. Les
+formules les plus chargées d’espoir perdent tout prestige.
+
+La meurtrière épopée issue des ambitions germaniques n’a donc pas
+seulement fait sortir les peuples de leur vie journalière, mais aussi
+des conceptions traditionnelles qui leur servaient de flambeau.
+
+ * * * * *
+
+Le monde se trouve arrêté dans sa marche et l’avenir enveloppé de
+ténèbres parce qu’un peuple puissant par les armes s’est précipité sur
+l’Europe pour l’asservir. Invoquant les principes d’une philosophie que
+beaucoup admiraient sans en comprendre les menaces, il affirma que le
+droit donné par la force était supérieur à tous les autres. L’équité, la
+justice, l’humanité et toutes les acquisitions résultant de siècles
+d’efforts furent déclarées sans valeur. L’Allemagne espérait qu’elles se
+montreraient sans force.
+
+Pour faciliter son entreprise cette nation fit preuve d’une férocité et
+d’un mépris des lois traditionnelles de l’honneur qui remplirent le
+monde de stupeur et dressèrent bientôt contre elle les peuples indignés
+par ce retour à la barbarie.
+
+L’invasion fut repoussée, mais combien de temps encore faudra-t-il
+rester en armes pour éviter les attaques d’un peuple ne reconnaissant
+aucune valeur aux traités?
+
+ * * * * *
+
+L’histoire a vu des périodes où les hommes agirent autant
+qu’aujourd’hui, elle n’en a pas connu où il leur fut aussi nécessaire de
+réfléchir. N’invoquant plus pour expliquer les choses, ni les hasards
+d’un sort incertain, ni les volontés souveraines de dieux inconstants,
+l’homme moderne ne cherche qu’en lui-même les causes de son destin. Il
+voit le danger des illusions et comprend que le monde n’est pas gouverné
+par les chimères issues de ses désirs.
+
+Puissante destructrice d’illusions, la guerre a considérablement modifié
+notre vision générale des choses et forcé tous les esprits à méditer sur
+des questions de droit, de psychologie et d’histoire abandonnées jadis
+aux spécialistes.
+
+ * * * * *
+
+Les problèmes que la paix fera surgir sont nombreux et difficiles.
+Croire à leur simplicité conduit aux solutions incertaines chargées de
+conséquences dangereuses. Tout se tient dans l’édifice économique et
+social. Les intérêts y sont enchevêtrés et contradictoires. La nécessité
+les domine plus que nos volontés.
+
+J’ai déjà consacré un volume aux Enseignements psychologiques de la
+guerre et un second à ses premières conséquences. Je me propose
+d’examiner plus tard les problèmes qu’elle fera naître.
+
+Ces longues études aboutissent finalement à un petit nombre de
+conclusions faciles à formuler en pensées brèves.
+
+La pensée brève semble une forme littéraire bien adaptée aux besoins de
+l’âge actuel. Le champ de la connaissance est devenu si vaste et la
+spécialisation si étroite qu’il faut bien se résigner à n’aborder que
+les idées générales servant de soutien aux diverses branches du savoir.
+Elles constituent l’armature philosophique des choses, l’âme des
+phénomènes.
+
+Peu nombreuses à chaque époque, elles évoluent lentement et ne peuvent
+changer sans que les civilisations qu’elles orientaient soient
+transformées.
+
+Condensées en propositions concises, ces idées générales et les
+réflexions qu’elles entraînent n’ont d’ailleurs d’intérêt qu’à la
+condition d’être la synthèse de faits nombreux. Elles disent alors
+beaucoup de choses en peu de mots et dispensent de longs discours. Leur
+rôle est surtout de faire penser et non de démontrer.
+
+Les lecteurs bienveillants qui, de régions variées du globe, suivent
+depuis longtemps ma pensée à travers des langages fort divers,
+retrouveront dans ce livre les principes que j’ai déjà appliqués à
+l’étude de grands problèmes historiques. Une fois encore j’ai tâché de
+dégager la psychologie des vagues théories livresques pour l’adapter aux
+réalités journalières qu’elle semblait vouloir ignorer et que seule elle
+peut expliquer pourtant.
+
+Ce nouveau travail sera utile s’il conduit le lecteur à considérer
+certaines faces des phénomènes qui avaient pu lui échapper, à reviser
+ses opinions en faisant le tour des choses, à se défier surtout des
+explications simplistes que la complication extrême des phénomènes ne
+comporte jamais.
+
+ * * * * *
+
+Ce ne sont pas seulement des pensées nées du spectacle de la guerre et
+des possibilités d’avenir dont elle sera la source que renferme cet
+ouvrage. Il se termine par des réflexions scientifiques d’intérêt
+général. L’auteur ne pouvait oublier qu’une partie de sa vie fut
+consacrée à des travaux de laboratoire et que la science est la seule
+génératrice de nos rares certitudes. Elle est aussi la grande
+consolatrice pendant ces heures sombres où tous les charmes de la vie
+disparaissent, où l’ombre de la mort grandit chaque jour et où l’avenir
+lui-même semble dépourvu d’espérance. La chaîne des heures serait trop
+lourde si, pour fuir des réalités obsédantes ramenant aux barbaries de
+la préhistoire, on ne pouvait errer dans les régions lointaines de la
+science pure où s’élaborent les lois souveraines qui orientent les
+mondes vers des buts mystérieux.
+
+Paris, novembre 1917.
+
+
+
+
+LIVRE I
+
+Les Forces qui mènent l’Histoire
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Les puissances matérielles et morales.
+
+
+Les guerres représentent l’extériorisation visible de forces invisibles
+en conflit.
+
+ * * * * *
+
+Les forces psychologiques sont l’âme des phénomènes matériels.
+
+ * * * * *
+
+Les forces matérielles sont redoutables. Les forces psychologiques
+invincibles.
+
+ * * * * *
+
+La guerre est un merveilleux exemple de la puissance des forces
+psychologiques qui mènent les hommes. Elle montre avec quelle facilité
+la crainte de la mort et les intérêts personnels s’évanouissent dès
+qu’agissent ces forces.
+
+ * * * * *
+
+Dans ses préparatifs de guerre l’Allemagne avait tout prévu, sauf
+l’influence des facteurs psychologiques. Ils devinrent assez puissants
+pour soulever le monde contre elle.
+
+ * * * * *
+
+Le développement matériel d’une civilisation est sans parallélisme avec
+son évolution morale.
+
+ * * * * *
+
+Les forces psychologiques furent toujours les véritables souveraines des
+peuples. Transformées en croyances religieuses, politiques ou sociales,
+elles conduisent, suivant le sens de leur action, les civilisations à
+grandir ou disparaître.
+
+ * * * * *
+
+Les forces qui mènent l’histoire: forces biologiques, forces affectives,
+forces mystiques, forces collectives et forces intellectuelles,
+possèdent des logiques distinctes n’ayant pas de commune mesure.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les forces biologiques et affectives.
+
+
+Les forces biologiques comprennent tous les besoins nécessaires à
+l’entretien de la vie. Elles sont canalisées par les deux grands
+facteurs d’activité de tous les êtres: le plaisir et la douleur.
+
+ * * * * *
+
+Les forces affectives, c’est-à-dire les sentiments et les passions, se
+mettant le plus souvent au service des forces biologiques, la raison est
+impuissante contre elles.
+
+ * * * * *
+
+Les progrès de la civilisation ont développé considérablement
+l’intelligence, mais ils sont restés sans action sur les sentiments dont
+l’agrégat constitue le caractère. L’ambition, la cupidité, la férocité
+et la haine survivent à toutes les époques.
+
+ * * * * *
+
+Sur la plupart des questions scientifiques ou techniques dépendant de
+l’intelligence, les hommes de tous les pays se trouvent d’accord parce
+que l’expérience est leur guide. En matière religieuse, politique ou
+sociale, les impressions personnelles remplaçant l’expérience, la
+compréhension n’est possible qu’entre personnes douées de sentiments
+identiques. Ce n’est plus alors la justesse des choses, mais l’identité
+des sentiments provoqués par ces choses qui crée l’entente.
+
+ * * * * *
+
+Les divergences intellectuelles se supportent et une raison faible
+s’incline facilement devant une raison forte. Les divergences
+sentimentales, au contraire, ne se tolèrent pas. La violence seule les
+fait céder.
+
+ * * * * *
+
+Les sentiments deviennent facilement contagieux. L’intelligence ne l’est
+pas.
+
+ * * * * *
+
+Les êtres s’égalisent beaucoup plus dans le domaine des sentiments que
+dans celui de l’intelligence.
+
+ * * * * *
+
+Les sentiments et l’intelligence n’ayant ni évolution parallèle, ni
+commune mesure, une civilisation très haute se superpose aisément à des
+sentiments très bas.
+
+ * * * * *
+
+Des hommes d’intelligence supérieure ont parfois, au point de vue
+sentimental, une mentalité voisine de celle d’un sauvage.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu’un sentiment s’exagère, la faculté de raisonner disparaît.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple qui ne réussit pas à dominer ses instincts de barbarie finit
+par les glorifier afin de pouvoir leur obéir sans honte. Ce fut une
+grande habileté des philosophes germaniques d’essayer de justifier par
+des raisons biologiques et historiques les impulsions ataviques de
+conquête, de meurtre et de pillage de leur race.
+
+ * * * * *
+
+Certains sentiments ne peuvent être combattus que par des sentiments
+identiques. On ne domine pas la méchanceté, la violence et la mauvaise
+foi avec de l’honnêteté et des scrupules.
+
+ * * * * *
+
+Les grands auteurs dramatiques de tous les temps comprirent que les
+sentiments ne se hiérarchisent pas. Le plus intense domine à un moment
+donné tous les autres. Euripide montre la jalousie l’emportant sur
+l’amour maternel quand Médée immole les fils qu’elle avait eus de Jason,
+pour le punir de son infidélité. Corneille, au contraire, nous fait voir
+le besoin de vengeance effacé chez Chimène par son amour pour le
+meurtrier de son père.
+
+ * * * * *
+
+La loi physiologique d’après laquelle deux douleurs étant simultanées,
+la plus forte efface la plus faible, se vérifie également dans le
+domaine des sentiments. Les diplomates allemands l’ignoraient quand ils
+escomptaient nos haines politiques. Elles étaient très fortes, mais
+disparurent instantanément devant la haine plus forte encore de
+l’étranger.
+
+ * * * * *
+
+Les passions vivent rarement isolées. L’envie a pour compagne la haine,
+l’amour n’existe guère sans jalousie. L’avarice est inséparable de la
+dureté.
+
+ * * * * *
+
+Dans les civilisations modernes, le besoin du luxe, ou tout au moins de
+ses apparences, est souvent plus impérieux que celui du nécessaire.
+
+ * * * * *
+
+Un être sans préjugés, sans illusions, sans vices et sans vertus serait
+tellement insociable que la solitude constituerait son seul refuge.
+
+ * * * * *
+
+La plupart des chagrins et des joies de l’existence résultent de ce que
+nous attachons aux choses une importance disproportionnée à leur valeur.
+
+ * * * * *
+
+Si imparfaite que soit encore la connaissance des logiques affective,
+mystique et collective, elle donne cependant déjà la clef de phénomènes
+historiques que la logique rationnelle ne saurait expliquer.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Les forces mystiques.
+
+
+L’esprit mystique se caractérise par l’attribution de pouvoirs
+imaginaires et mystérieux à des doctrines, des rites, des amulettes, des
+personnages ou des formules. Il est indépendant de la dévotion à une
+divinité quelconque. Les défenseurs d’une foule de sectes politiques et
+sociales sont saturés d’esprit mystique.
+
+ * * * * *
+
+Quand des millions d’hommes professent certaines opinions et d’autres
+millions d’hommes des opinions exactement contraires, on peut être
+certain que ces convictions reposent sur des bases mystiques ou
+affectives, et nullement rationnelles.
+
+ * * * * *
+
+Les forces mystiques possèdent un pouvoir créateur immense. Elles ont
+édifié de grandes civilisations et fait surgir du néant les merveilles
+de l’art, que les générations admireront toujours si les futurs canons
+ne les anéantissent pas.
+
+ * * * * *
+
+Le monde moderne se croyait soustrait à l’influence des forces
+mystiques. Jamais pourtant l’humanité n’y fut plus asservie. Ce sont
+elles qui mirent l’Europe en feu.
+
+ * * * * *
+
+L’esprit mystique est créateur de forces imaginaires mais puissantes en
+raison de la confiance qu’elles inspirent. Ces forces font parfois agir
+l’homme contrairement à ses sentiments les plus chers, à ses intérêts
+les plus évidents.
+
+ * * * * *
+
+Les conceptions d’ordre affectif ou mystique s’acceptent ou se rejettent
+en bloc, mais ne se démontrent pas.
+
+ * * * * *
+
+Sur les forces mystiques la raison est sans prise.
+
+ * * * * *
+
+En pénétrant dans la sphère du mystique, l’esprit le plus sagace perd
+ses facultés de discernement. Le manifeste des intellectuels allemands,
+où l’on vit des savants réputés nier l’évidence et interpréter les faits
+aux seules lumières de leurs illusions, est une nouvelle confirmation de
+cette loi.
+
+ * * * * *
+
+Dans le domaine des forces mystiques plus encore que dans celui des
+forces sentimentales, toutes les intelligences s’égalisent.
+
+ * * * * *
+
+Une croyance mystique se suffit, mais elle acquiert plus de force encore
+en s’associant à des intérêts matériels. L’idéal mystique d’hégémonie de
+l’Allemagne n’eût peut-être pas suffi à provoquer la guerre sans
+l’espoir de conquérir et piller de riches provinces.
+
+ * * * * *
+
+Si l’Allemagne établissait actuellement le bilan des résultats de
+l’impulsion mystique qui l’a lancée sur le monde, elle trouverait à son
+passif: la mort misérable de plusieurs millions d’hommes, une perte de
+cent milliards et une aversion universelle. A son actif figurerait
+seulement l’annexion de quelques provinces impossibles à garder sans des
+dépenses militaires très lourdes.
+
+ * * * * *
+
+Croire aveuglément dispense de raisonner et empêche d’être influencé par
+un raisonnement. Bien des années s’écouleront avant que le peuple
+allemand perde la conviction d’avoir été attaqué par la France et
+l’Angleterre conspirant sa perte.
+
+ * * * * *
+
+La leçon des faits n’instruit pas l’homme prisonnier d’une croyance ou
+d’une formule.
+
+ * * * * *
+
+Les convictions d’origine mystique se propagent par contagion mentale ou
+suggestion, jamais par des raisonnements.
+
+ * * * * *
+
+Les vérités rationnelles les plus sûres n’acquièrent de prestige sur les
+peuples qu’après avoir revêtu une forme mystique.
+
+ * * * * *
+
+Un parti politique ou une révolution ne triomphent jamais par des
+arguments rationnels, mais seulement après avoir inspiré une foi
+mystique très vive à leurs adeptes.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple ayant foi dans la victoire ne ressent ni sa faim ni la misère.
+Sa résistance morale s’écroule le jour précis ou il commence à douter du
+succès.
+
+ * * * * *
+
+Si on éliminait d’une civilisation toutes les entités mystiques qui
+servirent à l’édifier, elle perdrait la plupart de ses mobiles d’action.
+
+ * * * * *
+
+Il n’est guère d’exemple, dans l’histoire, de croyances à forme
+religieuse ébranlées par l’issue des batailles. Après des siècles de
+défaites, l’islamisme est encore redoutable. Le rêve d’hégémonie de
+l’Allemagne ayant pris une forme religieuse restera pour l’Europe une
+source de conflits prolongés.
+
+ * * * * *
+
+On ne triomphe pas d’une foi vive avec des armes matérielles, mais
+seulement en lui opposant une foi plus forte.
+
+ * * * * *
+
+Contre les illusions mystiques les canons sont sans force.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Les forces collectives.
+
+
+Un peuple devient très fort quand il possède un idéal capable
+d’engendrer chez tous ses citoyens les mêmes sentiments, les mêmes
+pensées et, par conséquent, les mêmes actes. L’anarchie séculaire des
+Germains disparut lorsqu’au moyen de l’école et de la caserne la Prusse
+leur fit acquérir un idéal de domination universelle.
+
+ * * * * *
+
+Quand un peuple a été longuement dressé à l’effort collectif, il finit
+par superposer à son âme individuelle une âme collective qui la domine
+entièrement. Tous ses sentiments: orgueil, gloire, soif de puissance,
+deviennent alors collectifs.
+
+ * * * * *
+
+La substitution du collectif à l’individuel n’élève pas l’intelligence,
+mais elle donne une grande force militaire et industrielle aux peuples
+qui la réalisent.
+
+ * * * * *
+
+Les sentiments collectifs obéissent à la même loi que les sentiments
+individuels, c’est-à-dire la domination de toutes les passions par une
+seule devenue très forte. L’orgueil du peuple allemand s’était tellement
+développé qu’il lui fit sacrifier à son ambition d’hégémonie l’intérêt
+évident de maintenir la paix nécessaire aux progrès de son industrie.
+
+ * * * * *
+
+Faire surgir des sentiments dans l’âme des multitudes est relativement
+facile, les refréner difficile. En se développant ils deviennent des
+forces qu’on ne maîtrise plus.
+
+ * * * * *
+
+Avec l’évolution actuelle de la civilisation, chaque société semble
+conduite à se diviser en petits groupements possédant des intérêts
+similaires et dirigés par des individualités fortes.
+
+ * * * * *
+
+Dans les sociétés nouvelles en voie de formation l’individu isolé sera
+vite écrasé. Il ne pourra y prospérer qu’en s’agrégeant à des groupes
+possesseurs d’intérêts semblables.
+
+ * * * * *
+
+En matière de sentiments, l’âme collective d’un peuple est supérieure
+aux âmes individuelles. En matière d’intelligence, les âmes
+individuelles l’emportent au contraire beaucoup sur l’âme collective.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes personnalités indépendantes tendent de plus en plus à
+disparaître. L’être collectif remplace progressivement l’être
+individuel.
+
+ * * * * *
+
+Chez les peuples primitifs n’ayant pas sensiblement dépassé l’étape de
+la tribu et du clan les individus ne possèdent pas encore d’âme
+personnelle nettement formée, mais seulement une âme collective. Le
+militarisme et l’évolution industrielle ramènent certaines nations à la
+phase collective des premiers âges.
+
+ * * * * *
+
+S’annexer à une collectivité, c’est accroître sa force sociale, mais
+perdre sa personnalité.
+
+ * * * * *
+
+Les Grecs préféraient la grandeur individuelle à la grandeur collective,
+les Romains se contentaient de la supériorité collective.
+
+ * * * * *
+
+Les Romains encore demi-barbares asservirent la Grèce qui possédait déjà
+une légion de penseurs et d’artistes immortels, grâce à des qualités
+collectives de discipline et ténacité un peu dédaignées des vaincus.
+
+ * * * * *
+
+Les batailles tendent à devenir collectives. Les combinaisons d’un grand
+chef ne sauraient suffire aujourd’hui à décider en quelques heures des
+succès d’une campagne. Une victoire moderne représente l’addition de
+milliers d’énergies.
+
+ * * * * *
+
+Les nations doivent toujours se tenir en défense contre les accès de
+délire collectif d’un peuple, surtout quand il appuie sa soif de
+conquêtes sur la conviction d’accomplir une mission divine. C’est au nom
+de conceptions analogues que les Arabes et les Turcs ont jadis ravagé le
+monde. Le canon seul peut combattre de telles illusions.
+
+ * * * * *
+
+La plupart des sentiments ou des associations de sentiments tels que
+l’optimisme, le pessimisme et le courage, se propagent par contagion
+mentale, mais la propagation est beaucoup plus facile quand elle prend
+la forme collective.
+
+ * * * * *
+
+On peut demander à l’âme collective des sacrifices impossibles à obtenir
+de l’âme individuelle.
+
+ * * * * *
+
+Une souffrance collective se supporte plus aisément qu’une souffrance
+individuelle.
+
+ * * * * *
+
+Pendant la guerre les sentiments collectifs ont été les plus actifs. Si,
+après la paix, leur prédominance se maintient ils atténueront les
+influences individuelles souvent fort égoïstes.
+
+ * * * * *
+
+Ténacité, solidarité, discipline sont des qualités de caractère qui
+donnèrent toujours aux peuples une grande force. Aucune qualité
+intellectuelle ne saurait les remplacer.
+
+ * * * * *
+
+L’âge moderne représente le triomphe de la médiocrité collective.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Les forces intellectuelles.
+
+
+Créatrice de toutes les découvertes qui ont transformé l’existence des
+hommes, la raison possède un pouvoir très grand. Il ne le fut cependant
+jamais assez pour déterminer la conduite des peuples.
+
+ * * * * *
+
+La logique rationnelle bâtit la science, mais ne joue qu’un faible rôle
+dans la genèse de l’histoire.
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas avec la raison, et c’est le plus souvent contre elle, que
+s’édifient les croyances capables d’ébranler le monde.
+
+ * * * * *
+
+Guidée seulement par la raison, l’Allemagne aurait vu que, sans combats
+et par la simple extension d’une puissance industrielle due à sa
+richesse houillère et à son éducation technique, elle imposerait son
+hégémonie à l’Europe. Dominée par son rêve d’ambition mystique elle ne
+le vit pas.
+
+ * * * * *
+
+Les gouvernants qui prétendent n’avoir que la logique rationnelle pour
+guide arrivent vite à l’incohérence.
+
+ * * * * *
+
+En politique, le rationalisme sert surtout à revêtir d’une forme
+acceptable des appétits qui ne le sont pas.
+
+ * * * * *
+
+Une des sources les plus fréquentes d’erreur est de prétendre expliquer
+avec la raison des actes dictés par des influences affectives ou
+mystiques.
+
+ * * * * *
+
+La raison sert beaucoup plus à justifier la conduite qu’à la diriger.
+
+ * * * * *
+
+Derrière les actes que la raison croit guider se trouve la formidable
+armée des atavismes qui les déterminent.
+
+ * * * * *
+
+L’homme qui prétend n’agir que par raison se condamne à rarement agir.
+
+ * * * * *
+
+L’intuition fait penser, la volonté fait agir, la raison sert surtout à
+expliquer.
+
+ * * * * *
+
+Des idées mal élaborées engendrent des résolutions faibles et des actes
+médiocres.
+
+ * * * * *
+
+Le monde est évidemment plus guidé par l’instinctif que par le
+rationnel. Mais alors que les philosophes allemands considèrent
+l’instinctif comme le meilleur guide des peuples, les philosophes latins
+admettent que le progrès de la civilisation consiste à soumettre de plus
+en plus l’instinctif au rationnel.
+
+ * * * * *
+
+L’instinctif est un principe de vie, mais non de civilisation.
+
+ * * * * *
+
+L’intelligence tendant souvent à paralyser l’action, il n’est jamais
+avantageux pour un peuple d’avoir plus d’intelligence que de caractère.
+Les Byzantins discutaient fort bien, mais agissaient fort peu, tandis
+que Mahomet était déjà dans leurs murs.
+
+ * * * * *
+
+En matière de prévision, le jugement est supérieur à l’intelligence.
+L’intelligence montre toutes les possibilités pouvant se produire. Le
+jugement discerne parmi ces possibilités celles qui ont le plus de
+chance de se réaliser.
+
+ * * * * *
+
+L’analogie, origine fréquente de jugements définitifs, alors qu’elle
+devrait être seulement créatrice d’hypothèses à vérifier, est une source
+de fréquentes erreurs. C’est en se guidant sur des analogies
+superficielles que les dirigeants de notre état-major accumulèrent tant
+de fautes et se refusèrent si longtemps à multiplier les canons et les
+munitions.
+
+ * * * * *
+
+Si l’on s’entend peu dans les discussions, c’est que des esprits
+différents emploient les mêmes mots pour traduire des idées
+dissemblables.
+
+ * * * * *
+
+Les personnes ayant l’habitude de tout critiquer sont généralement
+celles qui possèdent le moins d’esprit critique.
+
+ * * * * *
+
+L’esprit critique est à la fois créateur de progrès et générateur
+d’inaction.
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas à la raison, mais au bon sens, qu’il eût fallu jadis élever
+un temple. Beaucoup d’hommes sont doués de raison, très peu de bon sens.
+
+ * * * * *
+
+L’abondance de paroles inutiles est un symptôme certain d’infériorité
+mentale.
+
+ * * * * *
+
+Les hommes de génie font la grandeur intellectuelle d’une nation, mais
+rarement sa puissance.
+
+ * * * * *
+
+Les hommes de pensée préparent les hommes d’action. Ils ne les
+remplacent pas.
+
+ * * * * *
+
+La pensée d’un grand homme ne vit pleinement qu’après sa mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Les interprétations de l’histoire.
+
+
+L’histoire comporte des témoignages, des principes et des méthodes. Il
+faut se défier des témoignages, douter des principes et n’accepter que
+les méthodes.
+
+ * * * * *
+
+La notion de pourcentage devrait être à la base des observations
+psychologiques et sociales. Les faits isolés ne prouvent rien, seul leur
+degré de fréquence relative est important à connaître.
+
+ * * * * *
+
+L’histoire de la guerre, telle que les Allemands l’écrivent, montre avec
+quelle facilité les auteurs déforment les faits quand ils contredisent
+leurs convictions ou leurs principes.
+
+ * * * * *
+
+En attribuant aux intérêts économiques un rôle prépondérant, les
+théoriciens de la conception matérialiste de l’histoire oublient que ces
+intérêts se trouvent facilement balayés par des forces psychologiques
+dont les plus puissantes seront toujours les impulsions mystiques.
+
+ * * * * *
+
+Une vision exacte mais fragmentaire d’un événement conduit à des
+interprétations inexactes dès qu’on l’applique à une autre partie du
+même événement.
+
+ * * * * *
+
+C’est parce qu’elle se compose surtout de visions fragmentaires
+généralisées que l’histoire reste si incertaine.
+
+ * * * * *
+
+Ce que contient souvent de plus sûr un livre d’histoire n’est pas le
+récit des événements, mais la mentalité de l’écrivain qui les raconte.
+
+ * * * * *
+
+Les générations qui forgent l’histoire d’une époque ne surent jamais
+l’écrire. Les vivants n’ont un peu d’impartialité que pour les morts.
+
+ * * * * *
+
+Les historiens voient généralement les événements passés à travers les
+idées du temps où ils vivent. C’est pourquoi les hommes et les doctrines
+populaires à une époque semblent exécrables à une autre. Le pape
+Alexandre VI et César Borgia furent sympathiques à leurs contemporains.
+Machiavel ne devint antipathique qu’après sa mort. La Saint-Barthélemy
+provoqua un tel enthousiasme dans divers pays que plusieurs médailles
+furent frappées pour la commémorer. Le pape fit reproduire sur les murs
+du Vatican, où on les voit encore, les détails du massacre.
+
+ * * * * *
+
+Les textes, les médailles, les monuments permettent de reconstituer le
+squelette du passé, mais qui ne sait pas déterminer les sentiments et
+les idées dont ils dérivent ignore tout de l’histoire.
+
+ * * * * *
+
+Création du passé, le présent est générateur d’avenir. Étudier les
+changements révolus permet souvent de pressentir les événements futurs.
+Demain est la floraison d’aujourd’hui et d’hier.
+
+ * * * * *
+
+Un fait historique n’apprend rien, séparé de sa genèse.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Les explications et les causes.
+
+
+Il n’y a guère de causes simples en histoire. Chacune est entourée d’un
+cortège d’éléments invisibles plus actifs que les causes visibles
+immédiates.
+
+ * * * * *
+
+Une des caractéristiques de mentalité primitive est d’attribuer des
+causes simples aux phénomènes.
+
+ * * * * *
+
+L’interprétation simpliste des causes a toujours faussé l’histoire. De
+grands événements comme la guerre mondiale ont rarement pour origine la
+volonté d’un seul homme. Les sources en sont profondes, lointaines et
+variées. La décision d’un souverain ne peut agir qu’après leur lente
+accumulation.
+
+ * * * * *
+
+Aux esprits supérieurs seuls apparaît l’extrême complexité des causes,
+la difficulté de les relier aux effets observés et l’impossibilité
+d’expliquer les origines réelles du phénomène le plus simple, la chute
+d’une pierre par exemple.
+
+ * * * * *
+
+Dans la genèse des phénomènes historiques les causes s’additionnent en
+progression arithmétique et leurs effets en progression géométrique. Des
+causes infimes peuvent donc, à certains moments, engendrer des effets
+considérables.
+
+ * * * * *
+
+Examinée au point de vue de la raison pure, la guerre mondiale
+apparaît à sa naissance et durant son évolution comme un chaos
+d’invraisemblances. Elle contribuera à montrer aux théoriciens qui en
+doutaient encore le faible rôle joué par la raison sur les actions des
+peuples.
+
+ * * * * *
+
+On ne saisit bien les origines de la guerre imposée par l’Allemagne
+qu’en lisant les dissertations de ses philosophes, de ses historiens et
+de ses économistes depuis un demi-siècle. Leurs conclusions sont
+nettement résumées dans cette déclaration récente d’un professeur
+germain: «L’Allemand a conscience de ses droits et de ses devoirs et il
+entend prendre la direction du monde.»
+
+ * * * * *
+
+Le rôle du philosophe ne consiste pas à rechercher la valeur rationnelle
+des mobiles faisant mouvoir les hommes, mais l’influence que ces mobiles
+exercent.
+
+ * * * * *
+
+Dans leurs interprétations le savant et l’ignorant débutent par des
+hypothèses. Mais alors que l’hypothèse est aux yeux du savant une simple
+supposition tenue pour provisoire jusqu’à sa vérification, elle
+constitue une certitude pour l’ignorant.
+
+ * * * * *
+
+L’hypothèse admise sans contrôle retarde longtemps la découverte de la
+vérité.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L’imprévisible en histoire.
+
+
+L’obscure volonté des choses semble parfois supérieure à celle des
+hommes et déroute leurs prévisions. Quand la guerre cessa entre la
+France et l’Angleterre en 1815, ces pays avaient été en lutte pendant
+soixante ans sur une période de 127 années. Au moment de Fachoda, le
+conflit faillit se renouveler. Comment deviner alors que ces deux
+grandes nations deviendraient un jour alliées?
+
+ * * * * *
+
+Les événements imprévisibles ont été beaucoup plus nombreux pendant la
+guerre que les faits prévisibles. Personne, par exemple, ne prévoyait sa
+durée. On pouvait encore moins deviner l’accumulation de fautes
+psychologiques qui dressa presque tous les peuples de l’univers contre
+l’Allemagne, malgré son désir de maintenir une neutralité conforme à ses
+intérêts.
+
+ * * * * *
+
+Longue serait la liste des événements réalisés contrairement à toutes
+les prévisions. Nul n’avait soupçonné la défaite de l’immense Russie par
+le petit empire japonais; et personne n’aurait pu supposer que la faible
+Belgique résisterait au puissant empire germanique. On eût moins présagé
+encore que l’Angleterre et l’Amérique, dépourvues d’armées et
+profondément hostiles au militarisme, constitueraient des puissances
+militaires de premier ordre.
+
+ * * * * *
+
+Après la retraite de Charleroi, un esprit raisonnant selon les données
+de la psychologie, de la stratégie et de l’histoire, n’eût jamais prévu
+qu’une armée en retraite se retournerait brusquement et arrêterait net
+l’élan d’un envahisseur victorieux.
+
+ * * * * *
+
+Un événement est imprévisible quand chacune des possibilités dont il
+dépend offre des chances de réalisation presque égales. Les Allemands
+reconnaissent que la prolongation de la guerre leur eût été impossible
+s’ils n’avaient, à ses débuts, conquis le bassin de Briey dont la
+défense était facile. Les Alliés n’auraient pu également continuer à
+lutter si l’Amérique avait, comme les Allemands l’espéraient, interdit
+l’exportation du fer qui nous manquait. De tels événements échappaient
+évidemment à toutes les prévisions.
+
+ * * * * *
+
+Il restera toujours inexplicable que l’Allemagne n’ait pas compris
+l’intérêt immense qu’elle avait à ne pas obliger les États-Unis à lui
+déclarer la guerre. Tout l’or des Alliés serait passé progressivement en
+Amérique et le moment approchait où, leur crédit étant épuisé, ils
+n’auraient pu se procurer l’acier et le matériel que seuls les
+États-Unis étaient en mesure de fournir.
+
+ * * * * *
+
+L’Allemagne avait intérêt à attaquer sa rivale redoutée l’Angleterre, à
+envahir la France pour conquérir ses richesses, mais on cherche
+vainement quel pouvait être son but en attaquant la Russie dont
+l’industrie, le commerce et la banque étaient entre ses mains au point
+que beaucoup de Germains considéraient ce pays comme une colonie
+allemande. Impossible de comprendre un tel événement quand on ignore ses
+causes mystiques.
+
+ * * * * *
+
+Les Allemands avaient prévu bien des choses avant de déclarer la guerre,
+sauf cependant les plus essentielles, telles que la résistance des
+Français, les interventions de l’Angleterre, de l’Italie et de
+l’Amérique.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+Pendant les Batailles
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+La genèse psychologique des grands conflits.
+
+
+Les causes immédiates d’une guerre n’ont qu’un intérêt secondaire. Il
+faut plonger dans ses causes lointaines pour découvrir sa genèse.
+
+ * * * * *
+
+Les éléments rationnels jouent en général un rôle peu important dans
+l’origine des conflits qui remplissent l’histoire.
+
+ * * * * *
+
+La raison se borne uniquement à servir les forces affectives, mystiques
+ou collectives qui sont les vrais moteurs des grands conflits.
+
+ * * * * *
+
+Les sentiments les plus actifs dans la genèse des guerres sont
+l’orgueil, l’ambition, la méfiance et la haine.
+
+ * * * * *
+
+La méfiance, plus encore que la haine, a été depuis cinquante ans le
+sentiment dominant les relations entre peuples européens. Elle les a
+conduits à des armements dont l’exagération rendait la guerre
+inévitable.
+
+ * * * * *
+
+On peut ramener à un petit nombre de causes les grands conflits de
+l’histoire: 1º _Causes biologiques_: telles les impulsions de la faim
+qui déterminèrent jadis les invasions germaniques destructrices de la
+civilisation romaine. 2º _Causes affectives_: telles la jalousie, la
+haine, la cupidité et surtout l’ambition. Les guerres de Cent Ans et de
+Sept Ans sont des guerres d’ambition. 3º _Causes mystiques_: telles les
+influences supposées de puissances supérieures ordonnant aux fidèles de
+conquérir le monde. Elles déterminent les invasions musulmanes, les
+croisades, les guerres de religion, la guerre de Trente Ans, et la
+guerre actuelle. 4º _Causes économiques_: telle la surproduction
+industrielle suscitant des rivalités commerciales.
+
+ * * * * *
+
+La puissance militaire se met indifféremment au service des influences
+biologiques, affectives, mystiques et économiques.
+
+ * * * * *
+
+Les dirigeants allemands réussirent à rendre la guerre populaire en lui
+attribuant pour cause la nécessité de se prémunir contre l’invasion
+russe redoutée depuis longtemps, puis contre le désir supposé de
+revanche des Français, enfin contre la menaçante rivalité économique de
+l’Angleterre. La crainte de l’invasion russe fut la principale cause
+déterminante de l’adhésion unanime des Allemands. Seuls leurs chefs
+connaissaient assez la désorganisation de la Russie pour savoir qu’elle
+n’était pas redoutable.
+
+ * * * * *
+
+Il est bien rare que les peuples se battent avec acharnement pour des
+intérêts purement matériels. Les plus grands peuples en conflit
+aujourd’hui, les États-Unis notamment, combattent pour des principes.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Éléments psychologiques des batailles.
+
+
+L’histoire des peuples se compose surtout du récit de leurs batailles.
+Les périodes de paix furent des accidents éphémères.
+
+ * * * * *
+
+Les guerres utilisent des armes matérielles, mais leurs vrais moteurs
+sont des forces psychologiques. Chaque canon, chaque baïonnette, est
+enveloppé d’une atmosphère de forces invisibles dirigeant les sentiments
+et les actions des combattants.
+
+ * * * * *
+
+Napoléon disait à Sainte-Hélène que la destinée d’un pays dépend parfois
+d’un seul jour. L’Histoire justifie cette assertion, mais montre aussi
+qu’il faut généralement beaucoup d’années pour préparer ce seul jour.
+
+ * * * * *
+
+Pas d’armée puissante sans un idéal pour guide. Amour de Rome chez ses
+légionnaires, appât du butin chez les reîtres du Moyen Age et les
+Germains de toutes les époques, amour de la gloire chez les soldats de
+Napoléon, religion du devoir chez les volontaires anglais, amour de la
+patrie chez les Français actuels.
+
+ * * * * *
+
+Les mobiles d’action des armées ont varié à travers les âges. L’espoir
+du butin et la peur du châtiment, seuls facteurs psychologiques utilisés
+par les anciens chefs, n’ont d’influence aujourd’hui que chez des races
+dont la civilisation n’a pas effacé encore les primitifs instincts.
+
+ * * * * *
+
+Les actions collectives, dont le rôle social était déjà si grand,
+tendent à prendre une influence prépondérante dans les batailles
+modernes. Celle de la Marne est une bataille collective.
+
+ * * * * *
+
+La force d’une armée tient surtout à ce que l’homme en foule perd son
+égoïsme individuel pour acquérir un égoïsme collectif.
+
+ * * * * *
+
+Toute-puissante dans la vie sociale, la contagion mentale représente
+également une des bases les plus sûres de la conduite du soldat. Elle
+est la véritable créatrice de la cohésion et de la solidité d’une armée.
+
+ * * * * *
+
+La force de résistance d’un peuple grandit immensément quand il a pour
+ennemi un dévastateur sans pitié, menaçant les faibles d’une servitude
+sans espoir.
+
+ * * * * *
+
+Ne reconnaître dans une guerre ni lois, ni traités, est assurément un
+avantage momentané pour l’envahisseur, mais il crée chez les vaincus une
+accumulation de haines à laquelle ne peut résister aucun vainqueur.
+
+ * * * * *
+
+L’expérience semble prouver que dans les guerres modernes de tranchées
+les armées s’usent lentement par le fait seul de la défensive. L’usure
+complète constituerait la défaite.
+
+ * * * * *
+
+Une défaite n’est rien si le vaincu ne désespère pas. On a justement
+fait remarquer qu’aucun peuple ne subit plus de défaites que les
+Romains. Appuyés cependant sur la constance de leur volonté, ils
+finissaient toujours par triompher.
+
+ * * * * *
+
+La guerre est surtout une lutte de volontés.
+
+ * * * * *
+
+Dans les batailles prolongées et indécises, où l’équivalence des forces
+crée l’équivalence des lassitudes, le succès appartient forcément à
+celui qui sait prolonger la lutte quelques instants de plus que son
+adversaire.
+
+ * * * * *
+
+La guerre a révélé que prévoir et oser étaient les qualités qui
+manquaient le plus aux généraux médiocres.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L’âme nationale et l’idée de Patrie.
+
+
+L’âme d’une race régit sa destinée. Il faut des générations pour la
+créer, et parfois peu d’années pour la perdre.
+
+ * * * * *
+
+L’âme collective d’une foule diffère beaucoup de l’âme collective d’une
+race. La première est transitoire, la seconde permanente.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes nations modernes sont des agrégats de races diverses, dont
+l’âme a été unifiée par un long passé de vie commune, d’intérêts, de
+croyances et de sentiments identiques.
+
+ * * * * *
+
+En raison de leur structure psychologique dissemblable, les races sont
+diversement impressionnées par les mêmes sujets. Sentant et agissant de
+façons différentes, elles ne sont pas accessibles aux mêmes évidences et
+ne sauraient dès lors se comprendre.
+
+ * * * * *
+
+C’est la supériorité de son âme ancestrale qui distingue le civilisé du
+barbare. L’éducation ne saurait donc les égaliser.
+
+ * * * * *
+
+La race est la pierre angulaire sur laquelle repose l’équilibre des
+nations. Elle représente ce qu’il y a de plus stable dans la vie d’un
+peuple. Des croisements répétés pouvant la dissocier, l’influence des
+étrangers est fort dangereuse. De tels croisements détruisirent jadis la
+grandeur de Rome. Elle perdit sa puissance en perdant son âme.
+
+ * * * * *
+
+Les traditions nationales représentent un des principaux éléments
+fixateurs de l’âme des peuples. Sans elles, chaque génération devrait
+recommencer à chercher péniblement des guides pour orienter sa conduite.
+
+ * * * * *
+
+L’évanouissement de l’âme individuelle transitoire dans l’âme permanente
+de la race, sous l’influence d’un grand péril national, fortifie
+considérablement l’unité mentale d’un peuple.
+
+ * * * * *
+
+Quand l’intérêt de la race se substitue entièrement chez un peuple à
+l’instinct de la conservation individuelle, la résistance de ce peuple à
+ses agresseurs devient infinie. On peut le détruire, on ne le soumet
+pas.
+
+ * * * * *
+
+Le patriotisme est la plus puissante manifestation de l’âme d’une race.
+Il représente un instinct de conservation collectif qui, en cas de péril
+national, se substitue immédiatement à l’instinct de conservation
+individuelle.
+
+ * * * * *
+
+La patrie reste une abstraction un peu vague pendant la paix. Sa
+puissance apparaît seulement quand elle est menacée. Dégagée alors du
+voile mystique qui l’enveloppait, elle devient une réalité assez forte
+pour transformer la conduite d’un peuple.
+
+ * * * * *
+
+La patrie n’est pas constituée seulement par le sol où nous vivons, mais
+aussi par les ombres des aïeux qui continuent à vivre en nous et
+contribuent à élaborer notre destinée.
+
+ * * * * *
+
+Défendre la patrie, c’est pour un peuple défendre à la fois son passé,
+son présent et son avenir.
+
+ * * * * *
+
+Le patriotisme acquiert toute sa valeur en devenant mystique. Qui ne
+serait patriote que par raison le serait fort peu.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple chez lequel s’affaiblit l’idée mystique de patrie disparaît de
+l’histoire sans même avoir le temps de parcourir toutes les étapes de la
+décadence.
+
+ * * * * *
+
+Les guerres sont les plus sûrs agents de consolidation d’une âme
+nationale.
+
+ * * * * *
+
+Les États-Unis avaient atteint le faîte de la puissance industrielle et
+commerciale, mais leur âme nationale n’était pas encore très stable. La
+guerre l’aura définitivement fixée.
+
+ * * * * *
+
+Les conspirations allemandes en Amérique ont prouvé la difficulté pour
+un peuple d’absorber des éléments étrangers. Si les vivants peuvent
+fondre leur langue, leurs mœurs et leurs intérêts, les morts qui les
+guident restent rebelles à cette fusion. On ne change pas de race en
+changeant de latitude.
+
+ * * * * *
+
+L’âme des races a des frontières qui ne se franchissent pas.
+
+ * * * * *
+
+La patrie ne se défend bien qu’avec des qualités ancestrales. Il
+suffisait à l’Angleterre d’une organisation habile pour créer en deux
+ans une armée bien équipée, mais pour infuser à cette armée les qualités
+de ténacité et de vaillance capables de transformer des volontaires
+indécis en vétérans intrépides, il fallait l’influence de la race. Les
+régiments et les canons se créent en quelques mois. Des siècles sont
+nécessaires pour forger le cœur des hommes qui les manient.
+
+ * * * * *
+
+La guerre révèle à un peuple ses faiblesses, mais aussi ses vertus.
+
+ * * * * *
+
+La guerre transformerait certains peuples au point de changer le futur
+déroulement de leur histoire s’ils pouvaient conserver pendant la paix
+une faible partie des qualités manifestées pendant la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Les guerres provoquées par des haines de races peuvent se reculer, mais
+ne s’évitent pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La vie des morts et la philosophie de la mort.
+
+
+Les qualités de caractère qui font la grandeur d’un peuple sont l’œuvre
+de ses aïeux. L’âme des vivants est façonnée par celle des morts.
+
+ * * * * *
+
+Dans les grands conflits, pouvant décider du sort d’un peuple,
+l’invisible armée des morts guide les gestes des combattants. La
+bataille de la Marne fut gagnée par des morts. Ils étaient là plus
+nombreux que les vivants, ceux de Tolbiac, de Bouvines, de Marengo et de
+toutes les gloires passées, pour empêcher la France de sombrer dans
+l’abîme où semblait la pousser un sinistre destin.
+
+ * * * * *
+
+Les volontés des vivants ne luttent pas facilement contre celle des
+morts.
+
+ * * * * *
+
+En Angleterre, l’opinion des morts est plus puissante que celle des
+vivants. Le gouvernement anglais en fit l’expérience pendant la première
+année de la guerre. Conquérir l’âme des morts à travers celle des
+vivants fut sa plus difficile tâche.
+
+ * * * * *
+
+L’inconscient, où s’élaborent les motifs de beaucoup de nos actes,
+représente une condensation de l’âme des aïeux.
+
+ * * * * *
+
+Les morts doivent avoir leur place dans la direction d’une société, mais
+il ne faut pas que leur puissance soit trop tyrannique, car, ne pouvant
+progresser, ils tendent à paralyser le progrès.
+
+ * * * * *
+
+La discipline interne créée par les morts est toujours moins dure que la
+discipline externe imposée par des vivants. Les individus et les peuples
+ne possédant pas la première doivent se résigner à subir la seconde.
+
+ * * * * *
+
+Quand l’homme écoute l’âme de sa race, le sens de la mort devient
+nouveau pour lui. Il comprend alors que sous l’éphémère se cache la
+durée, et que la perpétuité refusée à l’individu est accordée à la race
+dont il représente un fragment.
+
+ * * * * *
+
+La mort n’est qu’un déplacement d’individualités. L’hérédité fait
+circuler les mêmes âmes à travers la suite des générations d’une même
+race.
+
+ * * * * *
+
+Nos actes ne sont éphémères qu’en apparence. Leurs répercussions se
+prolongent parfois pendant des siècles. La vie du présent tisse celle de
+l’avenir.
+
+ * * * * *
+
+Nos formes transitoires recèlent un contenu éternel. Héritier d’un long
+passé, chaque être, momentanément surgi sur la ligne du temps, renferme
+un nombre immense de générations attendant l’heure d’échapper à leur
+provisoire néant.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Changements de personnalité créés par la guerre.
+
+
+Les éléments psychologiques fondamentaux d’une race restent permanents.
+Les éléments secondaires possédés par les diverses individualités qui la
+composent sont mobiles. De leurs combinaisons résultent des équilibres
+nouveaux, générateurs de personnalités nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+Ce que nous connaissons des êtres qui nous entourent et ce qu’ils en
+connaissent eux-mêmes représente seulement une de leurs personnalités
+possibles.
+
+ * * * * *
+
+Canalisée par l’habitude et la constance du milieu, notre âme
+journalière change peu. Il est donc impossible de prévoir les
+personnalités qui surgiront sous la nécessité impérieuse d’une
+adaptation à des circonstances imprévues.
+
+ * * * * *
+
+Tout être porte en lui des possibilités latentes de caractère léguées
+par ses divers aïeux, que les événements font surgir.
+
+ * * * * *
+
+L’homme peut généralement plus qu’il ne croit, mais il ne sait pas
+toujours ce qu’il peut. Les circonstances seules lui révèlent ses
+capacités ignorées.
+
+ * * * * *
+
+Les discours ne traduisent pas la véritable personnalité de chaque être.
+Seuls ses actes le révèlent, quelquefois même a ses propres yeux.
+
+ * * * * *
+
+Quand, sous l’influence d’excitations puissantes, les équilibres de
+l’organisme mental sont modifiés, l’homme peut se transformer au point
+de devenir méconnaissable pour lui-même. A sa personnalité ancienne
+s’est substituée une personnalité imprévue.
+
+ * * * * *
+
+Pour que puissent naître des personnalités nouvelles, il faut que les
+équilibres habituels de l’organisme mental soient désagrégés par des
+événements troublant violemment les rapports de l’être avec son milieu.
+
+ * * * * *
+
+La guerre est un puissant excitant de toutes les énergies, celles du
+bien comme celles du mal. Elle stimule à la fois les vertus, les vices
+et l’intelligence.
+
+ * * * * *
+
+Les qualités développées par la guerre sont de celles qui élèvent
+l’homme au-dessus de lui-même: l’héroïsme, la ténacité, l’esprit de
+sacrifice, la vaillance et surtout la continuité de l’effort.
+
+ * * * * *
+
+L’homme de la vie journalière est généralement guidé par son égoïsme
+individuel. L’homme des batailles par les intérêts collectifs de sa
+race.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Les formes du courage.
+
+
+La résistance au sentiment naturel de crainte produite par le danger
+constitue le courage. Si le danger, tout en restant menaçant, cesse
+d’être immédiat, le courage nécessite de la persévérance.
+
+ * * * * *
+
+Le courage militaire a beaucoup évolué dans le cours de l’histoire. Des
+héros antiques aux barons féodaux, nul guerrier n’osait affronter
+d’inoffensifs javelots et d’incertaines flèches sans la protection d’une
+pesante armure. La tempête de fer à laquelle le soldat moderne s’expose
+sans protection les eût fait reculer d’horreur.
+
+ * * * * *
+
+Jadis un moment d’héroïsme suffisait pour assurer l’immortalité.
+Conquérir aujourd’hui une ligne de tranchées exige une continuité du
+courage inconnue aux guerriers d’Homère. Achille est célèbre depuis
+trois mille ans pour des exploits qui, de nos jours, ne lui vaudraient
+pas la croix de guerre.
+
+ * * * * *
+
+Les guerres modernes ont substitué au courage intermittent et irréfléchi
+le courage continu et prudent. Beaucoup plus utile que le premier, il
+est plus difficile à créer.
+
+ * * * * *
+
+L’héroïsme silencieux des luttes souterraines d’aujourd’hui et celui de
+l’aviateur perdu dans l’immensité sont bien supérieurs aux héroïsmes
+éclatants mais momentanés des anciennes batailles.
+
+ * * * * *
+
+Le courage discontinu n’est transformé par l’habitude en courage continu
+que si les dangers répétés sont semblables. Tel qui se montre héroïque à
+l’assaut sera effrayé par un engin ignoré.
+
+ * * * * *
+
+Le courage devant un danger imprévu exige une volonté forte nécessitant
+une dépense nerveuse qui ne saurait se prolonger et ne peut être réparée
+que par un long repos.
+
+ * * * * *
+
+Savoir transformer en habitude un danger, une fatigue, un ennui, c’est
+les rendre facilement acceptables.
+
+ * * * * *
+
+L’attention n’étant pas divisible peut être dérivée. On détourne
+utilement les préoccupations du soldat par des exercices variés et
+continus.
+
+ * * * * *
+
+Chaque groupe militaire finit par posséder une bravoure collective. Elle
+demande toujours un certain temps pour se former.
+
+ * * * * *
+
+Un homme courageux, sorti de son groupe et placé dans un autre où il est
+inconnu, perd parfois beaucoup de sa bravoure.
+
+ * * * * *
+
+Une même collectivité militaire peut osciller de la peur à l’héroïsme,
+suivant le chef qui la commande.
+
+ * * * * *
+
+Convaincre une troupe de sa supériorité, c’est lui insuffler un héroïsme
+continu, générateur de succès.
+
+ * * * * *
+
+Une des infériorités psychologiques de la défensive est de déprimer le
+courage, alors que l’offensive le stimule.
+
+ * * * * *
+
+La tranchée a prouvé que la valeur se mesure à la ténacité, l’endurance,
+l’initiative, le courage, la volonté, le jugement, qualités que
+n’enseignent pas les livres et qui dépendent uniquement du caractère.
+
+ * * * * *
+
+L’héroïsme n’a pas de caste.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+L’art de persuader et l’art de commander.
+
+
+L’âme du chef faisant celle du soldat, une troupe qui perd le chef
+sachant la commander perd en même temps sa cohésion et prend bientôt
+l’inconsistance d’une foule.
+
+ * * * * *
+
+Les galons facilitent le commandement, mais ne créent pas l’art de
+commander.
+
+ * * * * *
+
+Les grades n’établissent qu’une hiérarchie factice souvent illusoire en
+temps de guerre. La valeur morale seule peut créer l’obéissance, le
+respect et le dévouement chez les subalternes.
+
+ * * * * *
+
+L’art de commander n’est complet que s’il a pour soutien l’art de
+persuader.
+
+ * * * * *
+
+Les traités de rhétorique donnent des règles pour composer des discours,
+ils ne sauraient enseigner l’art de persuader.
+
+ * * * * *
+
+Dans les harangues destinées à persuader une collectivité on peut
+invoquer des raisons, mais il faut d’abord faire vibrer des sentiments.
+
+ * * * * *
+
+La raison convainc quelquefois pour un instant, elle ne fait pas agir.
+Les grands meneurs d’hommes y ont rarement recours.
+
+ * * * * *
+
+Le maniement des lois psychologiques conduisant les foules est
+indispensable pour inculquer à une collectivité l’esprit de corps.
+
+ * * * * *
+
+On accroît énormément la valeur d’une troupe en créant chez elle
+l’esprit de corps. Grâce à lui certains régiments acquirent pendant la
+guerre une réputation telle qu’on avait toujours recours à eux dans les
+circonstances où il fallait des hommes ne fléchissant jamais.
+
+ * * * * *
+
+Dans une troupe possédant l’esprit de corps, la gloire et l’émulation
+sont collectives. Ces sentiments s’étendent par contagion mentale aux
+unités nouvelles introduites dans cette troupe, à la condition que les
+hommes incorporés ne soient pas trop nombreux.
+
+ * * * * *
+
+La confiance du soldat dans ses chefs est un des plus importants
+éléments de sa valeur.
+
+ * * * * *
+
+Au chef dont l’âme est en communication intime avec celle de ses hommes
+la parole est inutile: un geste, un regard suffisent.
+
+ * * * * *
+
+Entretenir la bonne humeur et la gaieté chez des soldats que la mort
+menace à chaque minute est un art qu’aucun chef ne doit ignorer.
+
+ * * * * *
+
+Certains mots accroissent les énergies et rendent le soldat invincible.
+Il faut être déjà un grand chef pour les penser et les dire.
+
+ * * * * *
+
+On agit facilement sur les hommes isolés en faisant appel à leurs
+intérêts, c’est-à-dire à leur égoïsme. Les multitudes n’étant pas
+égoïstes, il faut, pour les séduire, utiliser d’autres mobiles.
+
+ * * * * *
+
+L’affirmation, la répétition, le prestige et la contagion constituent
+les grands facteurs de la persuasion, mais leurs effets dépendent de
+celui qui les emploie.
+
+ * * * * *
+
+Pour persuader il faut, suivant les cas, s’adresser aux influences
+affectives, mystiques ou collectives qui mènent les hommes, et fort peu
+à leur intelligence.
+
+ * * * * *
+
+La controverse est rarement un moyen de persuasion. Contredire une
+opinion ne fait souvent que la fortifier. Les idées d’un adversaire se
+modifient en l’amenant à se convaincre lui-même par une série de
+suggestions et de réflexions qui germent lentement ensuite dans
+l’inconscient. Les femmes connaissant d’instinct ce procédé persuadent
+facilement.
+
+ * * * * *
+
+Un orateur change aisément l’opinion de ses auditeurs, mais son
+influence étant éphémère, il agit peu sur leur conduite.
+
+ * * * * *
+
+Les votes d’une assemblée immédiatement après un discours ou le
+lendemain de ce discours sont souvent fort différents.
+
+ * * * * *
+
+En subjuguant les cœurs on domine facilement les volontés.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+La Psychologie des Peuples
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L’âme des peuples et sa formation.
+
+
+L’âme d’un peuple représente une accumulation d’éléments ancestraux
+stabilisés par les siècles. Sur ce roc solide flottent les éléments
+mobiles des âmes individuelles créées par l’éducation et le milieu.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple n’atteint la stabilité qu’après avoir acquis une conscience
+collective. Cette acquisition exige parfois des siècles.
+
+ * * * * *
+
+La vie d’un peuple, ses institutions, ses croyances, ses arts et ses
+luttes représentent la forme visible des forces invisibles qui le
+mènent.
+
+ * * * * *
+
+De la mentalité d’un peuple dérivent sa conduite et, par conséquent, son
+histoire.
+
+ * * * * *
+
+On ne peut pressentir les réactions possibles d’un peuple qu’en étudiant
+ses actes dans les grandes circonstances de son histoire.
+
+ * * * * *
+
+Les erreurs de prévision commises par les diplomates allemands sur la
+neutralité supposée de l’Angleterre et de la Belgique ont montré
+l’impossibilité de pressentir la conduite d’un peuple dans les grands
+événements, d’après sa psychologie journalière.
+
+ * * * * *
+
+Le caractère réel d’un peuple n’apparaît que dans les crises importantes
+de son histoire.
+
+ * * * * *
+
+L’âme d’un peuple se lit très bien dans ses actes, très mal dans ses
+livres et ses discours.
+
+ * * * * *
+
+Les écrits et les paroles représentent l’âme consciente de la vie
+journalière; les actes, l’âme inconsciente et stable créée par les
+aïeux.
+
+ * * * * *
+
+Quelques années suffisent pour civiliser l’intelligence d’un peuple. Il
+faut des siècles pour civiliser son caractère.
+
+ * * * * *
+
+Les transformations mentales entraînent rapidement des transformations
+matérielles.
+
+ * * * * *
+
+Le progrès matériel de certains peuples est devenu destructeur de leur
+progrès moral.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple ne change pas son âme ancestrale, mais elle peut subir des
+orientations nouvelles, génératrices de succès ou de catastrophes. C’est
+ainsi que la mentalité allemande a changé d’orientation sous l’influence
+de trois facteurs: le militarisme, l’unification politique, l’éducation
+technique.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple peut transformer sa civilisation en adoptant la langue, les
+institutions et les arts d’un autre peuple. Il ne transforme pas pour
+cela son âme. Après la conquête normande les Anglais parlèrent longtemps
+français, mais restèrent Anglais. En latinisant les Gaulois Rome ne
+changea pas leur caractère.
+
+ * * * * *
+
+Le Japon qui, en quelques années, passa de l’emploi des arcs et des
+flèches aux armes et à l’industrie modernes, n’eut pour s’assimiler une
+civilisation nouvelle qu’à utiliser les qualités de patience, de
+ténacité, de discipline léguées par ses aïeux. Il changea de
+civilisation, mais ne changea pas d’âme.
+
+ * * * * *
+
+La nationalité peut être constituée par quatre éléments différents
+rarement réunis chez un même peuple: la race, la langue, la religion et
+les intérêts.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples ne possédant pas une âme ancestrale suffisamment stabilisée
+vivent dans l’anarchie et progressent peu. Ceux dont l’âme a été trop
+stabilisée ne progressent plus. Dans les temps modernes, les Russes
+représentent la phase de stabilisation insuffisante, les Chinois celle
+de la stabilisation trop complète.
+
+ * * * * *
+
+A une certaine période de l’histoire d’un peuple les fautes de pensée,
+de caractère, de jugement et par conséquent de conduite restent sans
+remède. Elles deviennent créatrices de ces fatalités inexorables sous le
+poids desquelles de grands empires ont fini par succomber.
+
+ * * * * *
+
+Substituer comme mobile d’action la gloire collective à la gloire
+personnelle est pour un peuple un important progrès moral.
+
+ * * * * *
+
+Les nations ne se transforment que par l’évolution des âmes. C’est en
+lui-même et non hors de lui-même, qu’un peuple doit rechercher les
+causes de sa grandeur ou de sa décadence.
+
+ * * * * *
+
+Dans les circonstances graves de l’histoire, les peuples voient souvent
+plus juste que leurs gouvernants. Ils voient alors par leurs morts.
+
+ * * * * *
+
+L’âme d’un peuple, beaucoup plus que la volonté de ses dirigeants,
+détermine le régime politique qu’il peut accepter.
+
+ * * * * *
+
+Faire naître, grandir ou disparaître des sentiments et des croyances
+dans l’âme des peuples est un fondement essentiel de l’art de gouverner.
+
+ * * * * *
+
+Transformer la mentalité d’un peuple est parfois plus utile que
+d’accroître ses armements.
+
+ * * * * *
+
+Conquérir le territoire d’un peuple ne suffit pas. Pour le dominer il
+faut encore vaincre son âme.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Psychologie comparée de quelques peuples.
+
+
+Tous les peuples présentent un certain nombre de caractères communs,
+mais chacun d’eux en possède également de spéciaux qui les
+différencient. Telles, par exemple, la ténacité chez les Anglais,
+l’indécision et l’imprécision chez les Russes.
+
+ * * * * *
+
+La vision des choses par un peuple dépend plus de son tempérament
+psychologique, c’est-à-dire de son caractère, que de son intelligence.
+Ce caractère conditionne la façon dont il réagit sous les excitations du
+monde extérieur.
+
+ * * * * *
+
+Chaque peuple a un idéal de droit, de morale et de justice trop
+personnel pour être accepté par d’autres nations. L’ignorance de cette
+loi psychologique a créé la décadence de plusieurs colonies.
+
+ * * * * *
+
+Certains caractères des peuples se maintiennent dans tout le cours de
+leur histoire. Jean de Saulx, vicomte de Tavanne, disait déjà sous
+Charles IX que la France, invincible quand elle reste unie, est le pays
+où l’on sait toujours pourvoir aux affaires alors qu’elles semblent
+désespérées.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple est libre de qualifier d’immortels les principes qui le
+guident, mais il n’a point le droit de les imposer à d’autres nations de
+mentalités différentes. Les métaphysiques politiques sont aussi
+respectables que les métaphysiques religieuses, à la condition qu’elles
+ne prétendent pas s’imposer par la force.
+
+ * * * * *
+
+Bien que fort simple et régie par un petit nombre d’éléments, l’âme des
+Balkaniques resta au début de la guerre un mystère pour la plupart des
+diplomates européens, parce qu’ils s’obstinèrent à la juger d’après les
+règles de leur propre logique.
+
+ * * * * *
+
+La guerre actuelle aura fourni des justifications nouvelles de cette loi
+historique qu’un peuple ne peut adopter les institutions, les arts, la
+langue, la religion d’une race différente, sans leur faire subir des
+transformations profondes. Les dieux eux-mêmes sont condamnés à de tels
+changements. Transporté en Chine, le Bouddha hindou prit rapidement les
+caractères d’une divinité chinoise. Parvenu en Angleterre, le Jéhovah
+biblique est devenu un Dieu anglais, gouvernant le monde au profit de
+l’Angleterre. Adopté par les Germains, le Dieu charitable et doux des
+chrétiens s’est transformé en divinité sanguinaire et farouche, sans
+pitié pour les faibles, pleine d’égards pour les forts.
+
+ * * * * *
+
+Avant la guerre l’Allemagne envahissait le monde avec son industrie,
+mais elle ne l’envahissait plus avec ses pensées. L’ère des grands
+philosophes, des grands écrivains y était close depuis longtemps.
+
+ * * * * *
+
+L’Allemand même isolé reste toujours un être collectif. Il n’acquiert de
+valeur que fondu dans un groupe. Chaque citoyen est une cellule du grand
+organisme: l’État.
+
+ * * * * *
+
+La conscience de l’Allemand est une conscience collective dirigée par
+l’État, celle de l’Anglais et de l’Américain une conscience individuelle
+n’abandonnant à l’État qu’une faible partie d’elle-même.
+
+ * * * * *
+
+Ce qu’on appelle germanisme est simplement la synthèse des appétits
+toujours engendrés chez un peuple par la conviction d’être assez fort
+pour s’emparer des territoires et des richesses de peuples supposés
+moins forts.
+
+ * * * * *
+
+Il faut bien admettre que la culture germanique ne crée pas beaucoup de
+clairvoyance, puisque les partisans d’annexions territoriales ruineuses
+pour l’Allemagne se recrutent parmi les professeurs, les fonctionnaires
+et les industriels.
+
+ * * * * *
+
+La Prusse a mis plus d’un demi-siècle pour façonner la mentalité de
+l’Allemagne au moyen de l’école et de la caserne, mais cette mentalité
+étant contraire à la nature de l’homme reste artificielle. Les Allemands
+finiront sûrement par constater que la gloire d’être à peu près les
+seuls défenseurs de l’absolutisme et de la violence coûte cher et
+rapporte peu.
+
+ * * * * *
+
+La mentalité belliqueuse des Allemands semble pour le moment
+irréductible. Après trois ans de lutte mondiale, le ministre de la
+Guerre prussien a demandé au Reichstag des crédits pour une nouvelle
+école d’officiers, afin de préparer les futures batailles qui, suivant
+lui, succéderont à la guerre actuelle, le pacifisme n’étant qu’une
+utopie dangereuse.
+
+ * * * * *
+
+Le célèbre mémoire de Bissing, gouverneur de la Belgique, mériterait
+d’être gravé sur le mur de nos écoles. Après avoir exposé que la
+Belgique doit rester sous le joug allemand, et considérant que le
+souverain dépossédé pourrait devenir gênant, Bissing recommande
+énergiquement de suivre le conseil de Machiavel: «Quiconque se propose
+de s’emparer d’un pays est contraint de se débarrasser du roi et du
+gouvernement, fût-ce par la mort.» On ne trouverait dans aucun autre
+pays un homme d’État moderne osant signer de pareilles lignes.
+
+ * * * * *
+
+L’abîme mental entre l’Anglais et l’Allemand s’était déjà révélé avant
+la guerre dans leur conduite à l’égard des peuples conquis. L’Angleterre
+rendit la liberté au Transvaal vaincu. L’Amérique, après avoir organisé
+l’île de Cuba, la laissa se gouverner elle-même. Les Allemands, au
+contraire, en Pologne, en Alsace et dans toutes leurs colonies, n’ont
+jamais connu d’autre régime politique que la violence et se créent pour
+ennemis les peuples qu’ils gouvernent.
+
+ * * * * *
+
+Si les Germains avaient soupçonné l’âme anglaise, ils eussent compris
+que leurs férocités en Belgique n’auraient d’autres résultats que
+d’indigner les Anglais au point de faire surgir du sol britannique des
+millions de combattants.
+
+ * * * * *
+
+Peu soucieux des théories et de la logique, l’Anglais n’envisage que la
+réalité et tâche de s’y adapter.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples ont toujours hiérarchisé les valeurs d’après le degré
+d’utilité qu’ils leur attribuaient. Les Romains des premiers âges
+auraient mis l’aptitude à bien manier la lance très au-dessus de l’art
+de composer des chants homériques. Un général allemand serait, de nos
+jours, beaucoup plus fier d’incendier une cathédrale ou une bibliothèque
+que de découvrir une planète.
+
+ * * * * *
+
+La férocité est un sentiment de race, spécial à certains peuples et que
+les siècles n’effacent pas. Le plaisir des anciens Assyriens à voir
+écorcher vifs leurs captifs est de même nature que celui des Balkaniques
+modernes torturant longuement leurs prisonniers et que la joie délirante
+des Allemands en apprenant le torpillage du _Lusitania_.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples dont la civilisation a trop adouci les mœurs et paralysé les
+qualités de caractère lutteront toujours difficilement contre des races
+douées à la fois de subconscience bestiale, de discipline rigide, du
+désir de conquêtes et de l’amour du pillage.
+
+ * * * * *
+
+Une des caractéristiques de certains peuples est de n’avoir aucune
+stabilité, ce qui rend impossible de se fier à eux. On peut généraliser
+à leur égard l’observation faite par un ancien député au Reichstag,
+l’abbé Wetterlé, à propos de ses collègues polonais. «C’étaient tous des
+hommes de bonne compagnie et de commerce agréable, mais combien
+inconstants et peu sûrs. Je les ai vus passer de l’opposition la plus
+révolutionnaire au gouvernementalisme le plus échevelé, et cela d’un
+moment à l’autre, sans motif apparent. Ils menaçaient un jour de placer
+des bombes sous le siège du chancelier; le lendemain ils votaient
+d’enthousiasme des lois réactionnaires. On ne pouvait jamais compter
+d’une façon absolue sur le concours de ces personnages changeants.»
+
+ * * * * *
+
+On s’expose à bien des erreurs dans l’interprétation de la conduite des
+peuples quand on oublie que toutes les âmes ne se mesurent pas avec le
+même mètre.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L’incompréhension entre races différentes.
+
+
+L’incompréhension régit les rapports entre les êtres de race,
+d’éducation et de sexe différents, parce que les mêmes sensations et les
+mêmes mots éveillent chez eux des idées et des sentiments dissemblables.
+
+ * * * * *
+
+La guerre a montré une fois de plus à quel point les peuples se
+connaissaient peu. L’Allemagne ignorait l’âme de la France et de
+l’Angleterre. Nous n’ignorions pas moins celle de l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples ont appris par la lutte actuelle combien variait, suivant
+les races, le sens de certains mots abstraits: droit, liberté, justice,
+humanité, force et bien d’autres. Les philosophes le savaient déjà.
+
+ * * * * *
+
+Un des plus frappants exemples d’incompréhension entre hommes de races
+différentes est fourni par ce fait que les socialistes allemands et
+français s’étaient rencontrés dans de nombreux congrès sans avoir jamais
+soupçonné leurs divergences d’idées, de sentiments et même de doctrines.
+
+ * * * * *
+
+Possible dans le domaine des intérêts, l’internationalisme ne l’est pas
+dans celui des sentiments.
+
+ * * * * *
+
+La persistance des haines de race tient à ce que les hommes de
+mentalités dissemblables réagissent de façons différentes sous des
+excitations semblables. Croyances, jugements, visions de la vie, tout
+chez eux diffère.
+
+ * * * * *
+
+Si les idées des peuples étrangers ou des peuples morts sont souvent
+inaccessibles, c’est que nous ne pouvons les juger qu’à travers notre
+propre mentalité. Comment comprendre aujourd’hui, par exemple, un Romain
+divinisant les empereurs, les cités et même de simples abstractions
+comme la concorde?
+
+ * * * * *
+
+Les professeurs qui déclaraient autrefois le peuple allemand un
+admirable modèle le donnent aujourd’hui comme type de la barbarie. Ils
+auraient évité de telles variations d’opinion en étudiant ses doctrines
+philosophiques. Les conquêtes et les massacres des Germains sont, en
+effet, de simples applications des enseignements que propageaient depuis
+longtemps leurs livres.
+
+ * * * * *
+
+L’âme d’un peuple nous est impénétrable quand elle s’écarte trop de la
+nôtre et surtout lorsque, n’étant pas encore stabilisée, elle varie sans
+cesse avec les circonstances. Les oscillations de l’âme russe nous
+restent pour cette raison incompréhensibles.
+
+ * * * * *
+
+Pour se supporter, les êtres de mentalité différente doivent s’éviter.
+Dès qu’ils se fréquentent, leurs divergences psychologiques entrent en
+conflit.
+
+ * * * * *
+
+Nous considérons volontiers comme privé de tout jugement l’homme qui n’a
+pas notre jugement.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Rôle des illusions dans la vie des peuples.
+
+
+Les illusions correspondent à d’irréductibles besoins de la mentalité
+humaine, puisque leur influence se montra toujours prépondérante à
+travers l’histoire. A toutes les époques des millions d’hommes se
+trouvèrent prêts à se sacrifier pour elles. C’est au nom d’illusions que
+de grands empires ont été détruits et d’autres fondés.
+
+ * * * * *
+
+Le faible rôle des influences rationnelles dans la vie des peuples est
+une des causes qui rendent si difficile d’en pressentir le cours. Si
+l’on éliminait de l’histoire les illusions et les fantômes, il n’y
+aurait plus d’histoire.
+
+ * * * * *
+
+Beaucoup d’esprits considéraient notre époque comme un âge positif
+n’obéissant qu’à la raison. L’expérience est venue prouver au contraire
+que le monde restait conduit par les plus chimériques utopies. Au nom de
+leur illusoire mission d’hégémonie les Allemands ont ravagé l’Europe,
+pendant que les pays envahis étaient victimes d’illusions d’un autre
+ordre, pacifistes et internationalistes, qui faillirent amener leur
+perte.
+
+ * * * * *
+
+La crédulité complète et non le scepticisme constitue l’état normal des
+individus et surtout des peuples.
+
+ * * * * *
+
+Si les hallucinés n’avaient pas joué un rôle prépondérant dans
+l’histoire, le cours des événements eût été différent. Il n’est pas
+certain cependant que le monde y aurait gagné. L’erreur fut souvent un
+stimulant plus fort que la vérité.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples se passent plus facilement de pain que d’illusions.
+Subjugués par ces fantômes séduisants, ils oublient leurs intérêts les
+plus chers.
+
+ * * * * *
+
+Dans la lutte éternelle contre l’illusion, la raison ne peut triompher
+sans l’aide du temps.
+
+ * * * * *
+
+L’expérience seule est une destructrice rapide d’illusions, à la
+condition de revêtir une forme catastrophique. Elle rend alors l’erreur
+instantanément visible comme l’éclair illuminant la nuit.
+
+ * * * * *
+
+Au moment où s’ébauchent dans le monde de nouvelles tentatives de
+pacifisme, il est utile de rappeler cette réflexion du président
+Roosevelt: les illusions pacifistes ont coûté à la France des torrents
+de larmes et de sang.
+
+ * * * * *
+
+Le pacifisme est un générateur certain de guerres de conquêtes. Un
+peuple pacifiste n’étant pas redouté attire fatalement l’agression sur
+lui. Une nation bien armée se voit rarement attaquée.
+
+ * * * * *
+
+Les illusions collectives cèdent à des nécessités, jamais à des
+raisonnements.
+
+ * * * * *
+
+L’Allemagne restera pendant longtemps dangereuse parce que la coalition
+des peuples contre elle a grandi ses illusions et son orgueil. Incapable
+de comprendre les motifs de cette coalition, elle les attribue à une
+jalousie universelle causée par sa prétendue supériorité.
+
+ * * * * *
+
+Ce que nous nommons le progrès des idées n’est souvent qu’une
+transformation des illusions créées par ces idées.
+
+ * * * * *
+
+L’erreur étant généralement plus impressionnante que la vérité, les
+politiciens préfèrent l’erreur à la vérité.
+
+ * * * * *
+
+Les forces matérielles combattues aujourd’hui sont redoutables, mais les
+illusions génératrices de ces forces plus redoutables encore.
+
+ * * * * *
+
+Créatrices d’espérance et par conséquent de bonheur, les illusions
+seront toujours plus séduisantes que les réalités.
+
+ * * * * *
+
+Pour détruire une erreur il faut plus de temps que pour l’établir.
+
+ * * * * *
+
+L’art de manier des illusions est aussi nécessaire aux conquérants que
+l’art de manier les canons.
+
+ * * * * *
+
+L’irréel est le grand générateur du réel.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Les Opinions individuelles et la conduite.
+
+
+Au point de vue intellectuel, la valeur de l’homme dépend d’abord de son
+jugement, puis du nombre et de la précision de ses informations. Au
+point de vue de la conduite, elle dépend de son caractère.
+
+ * * * * *
+
+La véritable personnalité d’un individu ou d’un peuple réside moins dans
+son intelligence que dans son caractère.
+
+ * * * * *
+
+L’homme intelligent sans caractère reste toujours un mené et ne devient
+jamais un meneur. Il est rarement le maître de sa conduite.
+
+ * * * * *
+
+Les opinions que l’on professe exercent généralement une influence assez
+faible sur la conduite que l’on pratique.
+
+ * * * * *
+
+Beaucoup d’hommes ont raison d’affirmer l’invariabilité de leurs
+opinions, mais tort de s’en vanter. C’est montrer qu’ils n’ont rien
+appris depuis le jour où elles se sont formées. Une preuve aussi
+évidente d’ignorance ou d’imbécillité ne s’affiche pas.
+
+ * * * * *
+
+Rares sont les esprits capables d’édifier leurs opinions sur des
+réflexions personnelles. La race, le groupe social, le milieu, la
+profession, le journal suffisent le plus souvent à orienter les idées et
+alimenter les discours.
+
+ * * * * *
+
+Penser collectivement est la règle générale. Penser individuellement
+l’exception.
+
+ * * * * *
+
+La valeur attribuée à une opinion ne dépend pas généralement de sa
+justesse, mais du prestige possédé par celui qui l’énonce.
+
+ * * * * *
+
+La plupart des êtres restent enveloppés d’un réseau d’opinions, de
+préjugés et d’erreurs qui leur voile les réalités. Ils traversent la vie
+sans y percevoir autre chose que les visions de leurs rêves ou les
+récits de leurs livres.
+
+ * * * * *
+
+Dans les grands cataclysmes sociaux, l’âme individuelle est tellement
+dominée par l’âme collective que les esprits les plus éminents perdent
+leurs facultés critiques et deviennent incapables de percevoir
+clairement aucune évidence.
+
+ * * * * *
+
+Chez les individus, et surtout chez les peuples, les blessures d’intérêt
+s’oublient assez facilement. Celles d’amour propre ne se pardonnent pas.
+
+ * * * * *
+
+Le remords, sentiment individuel, est ignoré des collectivités. Les
+pires crimes d’une nation trouvent chez elle autant de défenseurs que
+ses vertus.
+
+ * * * * *
+
+S’ignorer vaut mieux parfois que se connaître.
+
+ * * * * *
+
+La véritable connaissance de soi-même rendrait généralement fort
+modeste.
+
+ * * * * *
+
+On rencontre beaucoup d’hommes parlant de liberté, mais on en voit très
+peu dont la vie n’ait pas été principalement consacrée à se forger des
+chaînes.
+
+ * * * * *
+
+Nos vertus resteraient parfois bien incertaines si, à défaut de l’espoir
+d’une récompense, elles n’avaient la vanité pour soutien.
+
+ * * * * *
+
+L’homme est le vrai créateur de sa destinée. Il reste une épave dans la
+vie quand il n’en est pas convaincu.
+
+ * * * * *
+
+Les volontés précaires se traduisent par des discours, les volontés
+fortes par des actes.
+
+ * * * * *
+
+Tâcher de modifier sa vie intérieure est plus utile au bonheur que
+d’user ses forces à poursuivre la transformation de sa vie extérieure.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Les opinions collectives.
+
+
+L’opinion collective est devenue si puissante que les autocrates les
+plus absolus ne sauraient lui résister. Les peuples, et non leurs
+maîtres, dicteront bientôt la paix ou la guerre.
+
+ * * * * *
+
+L’opinion publique représente une force considérable, mais rarement
+spontanée. Il faut des meneurs pour la créer ou l’orienter, surtout dans
+le cas de grands conflits.
+
+ * * * * *
+
+S’annexer à un groupe, c’est prendre l’âme collective et les opinions de
+ce groupe. Dans les agglomérations aux contours bien nets: militaires,
+magistrats, professeurs, etc., l’identité des occupations et surtout la
+contagion mentale donnent à tous les membres de ce groupe des opinions
+collectives voisines.
+
+ * * * * *
+
+Les enchaînements de la logique collective n’étant pas ceux de la
+logique rationnelle, les contradictions que ne supporterait pas la
+seconde sont acceptées facilement par la première.
+
+ * * * * *
+
+Les foules raisonnent peu, mais sentent et réagissent vivement. Entre la
+sensation et la réaction, l’individu sait intercaler un raisonnement,
+l’homme en foule ne le peut pas.
+
+ * * * * *
+
+Les mots et les images ont plus de pouvoir sur l’âme des multitudes que
+tous les arguments.
+
+ * * * * *
+
+Une opinion fondée sur des sentiments collectifs peut être exacte, mais
+la raison n’a généralement aucune part dans sa genèse.
+
+ * * * * *
+
+On a justement remarqué qu’en Russie les foules ne s’attachent pas aux
+idées, mais au verbe. En quelques minutes elles applaudiront avec
+enthousiasme des orateurs soutenant des opinions diamétralement
+contraires. La même observation pourrait s’appliquer à beaucoup de pays.
+
+ * * * * *
+
+Quand l’homme auquel on veut confier la direction d’une affaire propose
+de se faire assister par un comité, il faut renoncer immédiatement à lui
+confier cette affaire.
+
+ * * * * *
+
+En devenant collective l’erreur acquiert la force d’une vérité.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Les idées dans la vie des peuples.
+
+
+Chaque civilisation avec ses institutions, sa philosophie, sa
+littérature et ses arts, dérive d’un petit nombre d’idées directrices.
+Elles impriment leur marque sur tous les éléments de cette civilisation.
+
+ * * * * *
+
+Transformer les idées d’un peuple c’est changer sa conduite, sa vie, et
+par conséquent le cours de son histoire.
+
+ * * * * *
+
+Bien que la guerre européenne ne semble mettre en jeu que des forces
+matérielles, des idées sont en réalité aux prises. L’absolutisme y lutte
+contre les aspirations démocratiques.
+
+ * * * * *
+
+La destinée d’un peuple dépend beaucoup plus des certitudes qui le
+guident que des volontés de ses gouvernants.
+
+ * * * * *
+
+L’Allemand moderne est plus dangereux encore par ses idées que par ses
+canons. Le dernier des Teutons reste convaincu de la supériorité de sa
+race et du devoir, qu’en raison de cette supériorité, il a d’imposer sa
+domination au monde. Cette conception, identique à celle professée
+longtemps par les Turcs à l’égard des Chrétiens, donne évidemment à un
+peuple une grande force. Il faudra peut-être une nouvelle série de
+croisades pour la détruire.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples qui prétendent se guider par des idées purement rationnelles
+seront toujours militairement inférieurs à ceux conduits par des
+croyances politiques, religieuses ou sociales, assez fortes pour créer
+des fanatismes collectifs.
+
+ * * * * *
+
+Si l’idée allemande triomphait, la face du monde changerait parce que
+l’indépendance des peuples serait anéantie pour toujours.
+
+ * * * * *
+
+La valeur politique ou sociale d’une idée ne doit pas se mesurer à son
+degré de vérité, mais aux dévouements qu’elle inspire. A en juger par
+les enseignements du passé et ceux de la guerre actuelle, les idées les
+plus fausses sont souvent celles qui impressionnent le plus profondément
+les âmes.
+
+ * * * * *
+
+Pour se propager et devenir mobile d’action, une idée doit avoir un
+soutien sentimental ou mystique. L’idée purement rationnelle n’est pas
+contagieuse et reste sans force sur l’âme des multitudes.
+
+ * * * * *
+
+Une idée vague et imprécise mais enveloppée de mystère exalte
+facilement, alors qu’une idée claire et précise reste souvent sans
+action.
+
+ * * * * *
+
+Les événements qui bouleversent la vie des peuples changent fréquemment
+les idées évoquées par les mots. Des termes anciens un peu usés, tels
+que celui de patrie, acquièrent soudain un vigoureux relief; d’autres
+jadis chargés d’espérances, tels que pacifisme et internationalisme,
+perdent tout prestige.
+
+ * * * * *
+
+A force de se vanter des vertus qu’il n’a pas, un peuple finit par se
+persuader qu’il les possède.
+
+ * * * * *
+
+Pour orienter la conduite d’un peuple, les idées n’ont pas besoin d’être
+justes, il suffit qu’elles possèdent du prestige.
+
+ * * * * *
+
+Le pacifisme et l’internationalisme qui nous ont coûté si cher durent
+leur force aux erreurs séduisantes leur servant de soutien.
+
+ * * * * *
+
+Les grands événements sont parfois générateurs d’idées contraires à
+celles qui les ont fait naître. Les théories allemandes sur le droit et
+la force seront sans doute tout à fait transformées par la guerre
+actuelle.
+
+ * * * * *
+
+Les idées sont soumises, comme les êtres, au processus d’évolution qui
+condamne le monde à se transformer. Des idées directrices, justes à une
+époque, ne le sont plus à une autre. L’oubli de ce principe nous valut
+beaucoup d’erreurs militaires au début de la guerre.
+
+ * * * * *
+
+On ne modifie les idées d’un peuple qu’en changeant ses formules. Des
+expériences répétées sont nécessaires pour déterminer de tels
+changements.
+
+ * * * * *
+
+L’optimisme est, comme le pacifisme, la conséquence d’un état mental.
+L’optimisme fait l’homme plus heureux, le pessimisme le rend plus
+prévoyant. Si la France s’était préparée à la guerre annoncée par
+quelques pessimistes, mais que niaient des optimistes enveloppés de
+pacifisme, elle eût évité bien des ruines.
+
+ * * * * *
+
+Les idées fausses sont les grandes dévastatrices de l’histoire. Les
+armes matérielles ne suffisent pas à les combattre.
+
+ * * * * *
+
+Une idée fausse n’ayant à tenir compte ni des réalités, ni des
+vraisemblances, se présente généralement sous un aspect plus séduisant
+qu’une idée vraie.
+
+ * * * * *
+
+Une idée fausse trouve facilement des milliers d’hommes pour la
+défendre. Une idée vraie en trouve généralement bien peu.
+
+ * * * * *
+
+Quand une idée fausse envahit le champ de l’entendement, les expériences
+les plus démonstratives restent sans action sur elle.
+
+ * * * * *
+
+Faire pénétrer une idée fausse dans l’âme des multitudes, c’est allumer
+un incendie dont nul ne peut prédire les ravages. Les dirigeants de
+l’empire allemand doivent en être persuadés aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+Si l’histoire des guerres enregistrait seulement celles provoquées par
+des idées justes, cette histoire serait fort courte.
+
+ * * * * *
+
+La ténacité des idées fausses et leur danger sont mis en évidence par
+les congrès socialistes tenus en pleine guerre. On y vit d’incorrigibles
+théoriciens répéter inlassablement leurs erreurs sur le pacifisme et
+l’internationalisme, origines de nos désastres.
+
+ * * * * *
+
+Quand les luttes militaires seront terminées, certaines idées,
+silencieuses aujourd’hui, entreront de nouveau en conflit. Des résultats
+de ce conflit entre les idées vraies et les idées fausses l’avenir des
+peuples dépend.
+
+ * * * * *
+
+Les plus sanguinaires conquérants sont moins dévastateurs que les idées
+fausses.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+La vieillesse des peuples.
+
+
+Il n’est pas d’exemple, dans l’histoire, de nations ayant progressé
+toujours. Après une certaine phase de grandeur elles déclinent et
+disparaissent, ne laissant parfois que d’incertains vestiges.
+
+ * * * * *
+
+Si les cycles de l’histoire doivent se répéter, toutes les nations
+seraient, comme celles du passé, condamnées à vieillir et disparaître.
+Le sable a recouvert les vestiges de Ninive. La gloire de Rome n’est
+plus qu’un souvenir.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples périssent, les œuvres survivent quelquefois. Mais de la mort
+une vie nouvelle jaillit bientôt. Sur la poussière des races créatrices
+des pyramides sont nées des races nouvelles, riches de vérités inconnues
+des anciennes civilisations.
+
+ * * * * *
+
+Ce qu’on appelle la vieillesse d’un peuple est une vieillesse mentale
+beaucoup plus que biologique.
+
+ * * * * *
+
+La vieillesse d’un peuple commence lorsque, amolli par le bien-être et
+devenu incapable d’effort, il substitue l’égoïsme individuel à l’égoïsme
+collectif, cherche à obtenir un maximum de tranquillité avec un minimum
+de travail et se montre incapable de s’adapter aux nécessités nouvelles
+que les progrès d’une civilisation font toujours surgir.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples ne grandissent plus quand la vie leur devient trop facile.
+Rome ne progressa que pendant la période de ses luttes. L’âge de la paix
+et de la prospérité matérielle marqua les débuts de son déclin.
+
+ * * * * *
+
+Il existe dans l’histoire des peuples des moments où le culte de la
+force, la passion du gain et la mauvaise foi peuvent constituer des
+éléments de succès, mais de tels succès entraînent bientôt la décadence.
+Carthage en fit jadis l’expérience. Malgré ses richesses et la puissance
+de ses armées, elle disparut de l’histoire en ne laissant d’autres
+vestiges que le mépris des peuples pour la foi punique.
+
+ * * * * *
+
+Les vieillards, assurait Bacon, font trop d’objections, consultent trop
+longuement, risquent trop peu, regrettent trop vite, agissent rarement
+au moment propice et se contentent de succès médiocres. De tels défauts
+s’observent également chez des peuples dont diverses causes ont paralysé
+les énergies.
+
+ * * * * *
+
+L’impuissance à se décider, la tendance à l’inaction et la peur des
+responsabilités sont des symptômes caractéristiques de sénilité chez les
+individus comme chez les peuples.
+
+ * * * * *
+
+Il semblerait qu’arrivés à une certaine phase de leur existence, les
+peuples ne puissent progresser sans l’action de grandes crises
+bouleversant leur vie. Elles paraissent nécessaires pour les dégager de
+l’étreinte d’un passé devenu trop lourd, de préjugés et d’habitudes trop
+fixés.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple vieillit vite lorsque, ne sachant pas s’adapter aux nécessités
+nouvelles, il se laisse dépasser. A en juger par les statistiques
+industrielles, maritimes et commerciales, certaines nations étaient
+avant la guerre considérablement distancées par d’autres. La lutte
+actuelle sera peut-être un stimulant capable de réveiller les activités
+endormies.
+
+ * * * * *
+
+Lorsqu’une catastrophe met en évidence l’usure et par conséquent
+l’insuffisance d’une ancienne armature sociale, la nécessité de la
+transformer s’impose. Bien dirigée, cette difficile opération rend à la
+société ébranlée une vie nouvelle. Mal conduite, et ce cas est le plus
+fréquent, elle engendre une anarchie qui, pour certains peuples, a
+marqué la fin de leur histoire.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les causes de destruction menaçant les civilisations trop
+vieilles, on peut citer l’accumulation des règlements régissant la vie
+sociale. Ils paralysent les libertés, les initiatives, et finalement la
+volonté d’agir.
+
+ * * * * *
+
+Certaines professions créèrent à toutes les époques les mêmes
+déformations mentales. Machiavel se plaignait déjà de la paperasserie et
+de la routine des états-majors de son temps.
+
+ * * * * *
+
+Le développement du pacifisme, chez un peuple entouré de nations avides
+de conquêtes, désagrège les ressorts de son activité et le conduit
+rapidement à être asservi.
+
+ * * * * *
+
+Un passé de grandeur est toujours pour les peuples un lourd, parfois
+même un écrasant fardeau.
+
+ * * * * *
+
+Le degré de vitalité des diverses nations sera plus visible encore au
+lendemain de la paix que pendant la guerre.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+Facteurs matériels de la Puissance des Nations
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L’âge de la houille.
+
+
+Dans la phase d’évolution actuelle du monde, les actions des peuples et
+des rois sont dominées par des nécessités économiques beaucoup plus
+fortes que leurs volontés.
+
+ * * * * *
+
+L’âge industriel a définitivement envahi le monde. La supériorité d’un
+peuple n’est plus caractérisée par le développement de sa philosophie,
+de sa littérature et de ses arts, mais par sa richesse en houille et sa
+capacité technique.
+
+ * * * * *
+
+Dans tout le monde antique et jusqu’à une époque récente la puissance
+d’un pays dépendait beaucoup du nombre et de la capacité de ses
+habitants. Elle résulte principalement aujourd’hui de sa richesse en
+charbon.
+
+ * * * * *
+
+L’évolution nouvelle de l’âge moderne se caractérise par le rôle de la
+houille. Sans utilité il y a deux siècles, elle est devenue si
+indispensable que la vie d’un pays s’arrêterait avec sa disparition.
+Plus de chemins de fer, plus d’usines, et en temps de guerre plus de
+canons.
+
+ * * * * *
+
+La houille seule pouvait créer le machinisme rénovateur moderne de la
+civilisation.
+
+ * * * * *
+
+Dans la vie des peuples, l’enchaînement des phénomènes finit par dominer
+toutes les volontés. La découverte de mines de houille permit à
+l’Allemagne la fabrication économique de produits d’exportation. Il en
+résulta une surproduction nécessitant la conquête de marchés lointains
+et, par voie de conséquence, la création d’une flotte puissante pour
+protéger ces exportations. Les ambitions germaniques grandirent et la
+réalisation de l’ancien rêve d’hégémonie parut possible.
+
+ * * * * *
+
+La richesse d’un pays en charbon et en fer détermine aujourd’hui, non
+seulement le niveau de sa puissance militaire et industrielle, mais
+encore sa possibilité d’expansion commerciale.
+
+ * * * * *
+
+Le rôle prépondérant du fer et du charbon dans les guerres modernes a
+été mis en évidence par le manifeste des six grandes associations
+industrielles de l’Allemagne affirmant que sans la conquête du bassin de
+Briey, au début de la guerre, la lutte n’aurait pu être continuée, faute
+du fer nécessaire aux munitions.
+
+ * * * * *
+
+La puissance conférée à un pays par sa richesse en charbon résulte du
+fait que le travail annuel d’un ouvrier, coûtant environ 1 500 francs,
+peut être accompli par une quantité de houille valant 3 francs.
+L’ouvrier-houille coûte donc cinq cents fois moins cher que l’ouvrier
+humain[1].
+
+ [1] On trouvera les éléments de ce calcul dans mon ouvrage: _Les
+ enseignements psychologiques de la guerre_ (27e édition).
+
+ * * * * *
+
+La prospérité économique de l’Allemagne tient surtout à ce qu’elle
+extrait annuellement de son sol 190 millions de tonnes de charbon. Leur
+énergie mécanique représente le travail manuel de 950 millions
+d’ouvriers.
+
+ * * * * *
+
+Tâcher d’accaparer l’énergie solaire comme le firent les plantes qui
+formèrent jadis la houille sera pour les peuples privés de charbon un
+des gros problèmes de l’avenir.
+
+ * * * * *
+
+Un pays dont la richesse houillère est insuffisante ne peut fabriquer
+économiquement. Il se trouve par conséquent forcé de limiter ses
+exportations à des produits dont la fabrication exige une faible force
+motrice.
+
+ * * * * *
+
+Accroître la production houillère d’un pays revient à augmenter le
+chiffre de ses travailleurs. Avec beaucoup de houille et peu d’habitants
+un peuple est plus riche et plus fort qu’avec peu de charbon et beaucoup
+d’habitants.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les luttes économiques.
+
+
+Les luttes économiques sont parfois aussi ruineuses que les luttes
+militaires. L’histoire montre qu’elles engendrèrent la décadence de
+plusieurs pays.
+
+ * * * * *
+
+Pas de progrès sans concurrence, et par conséquent sans luttes
+industrielles.
+
+ * * * * *
+
+De nos jours, une lutte économique peut enrichir le vainqueur. Une lutte
+militaire le ruine pour longtemps. Les relations entre peuples seront
+transformées quand des expériences suffisamment répétées auront prouvé
+l’exactitude de cette vérité.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple envahissant progressivement une nation avec ses produits
+arrive à la dominer aussi complètement que s’il l’avait conquise par les
+armes. La dépendance économique crée vite la dépendance politique.
+
+ * * * * *
+
+Les alliances militaires sont faciles, parce qu’elles associent des
+intérêts semblables. Les alliances économiques durables sont presque
+impossibles, les intérêts industriels et commerciaux des alliés n’étant
+pas identiques.
+
+ * * * * *
+
+En matière industrielle et commerciale, aucune barrière douanière,
+aucune intervention de l’État, aucun règlement ne sauraient protéger
+utilement l’incapacité professionnelle et le défaut d’initiative.
+
+ * * * * *
+
+Quand un peuple possède une industrie presque prospère, l’agriculture
+par exemple, il doit s’efforcer avant toute autre entreprise de rendre
+cette industrie entièrement prospère.
+
+ * * * * *
+
+D’après les statistiques, la France malgré la qualité de son sol
+n’obtient, en raison de ses procédés inférieurs de culture, qu’une
+moyenne de 13 hectolitres de blé à l’hectare, alors que l’Allemagne et
+l’Angleterre en obtiennent 21 et le Danemark 27. La différence est du
+même ordre pour l’avoine et l’orge. Ne semble-t-il pas évident
+qu’améliorer notre culture serait autrement rémunérateur que de
+fabriquer péniblement pour l’exportation des marchandises rendues par la
+concurrence peu rémunératrices?
+
+ * * * * *
+
+C’est avec raison qu’un éminent défenseur de l’agriculture disait
+récemment qu’elle deviendra la pierre angulaire de la reconstitution
+nationale.
+
+ * * * * *
+
+La capacité d’absorption commerciale des peuples lointains se réduit à
+mesure qu’ils progressent. Le Japon et bientôt le reste de l’Asie
+semblent devoir se fermer entièrement aux produits européens.
+
+ * * * * *
+
+Dans les pays où l’industrie est restée individuelle, elle ne saurait
+lutter contre les associations formées à l’étranger.
+
+ * * * * *
+
+Une des grandes forces de l’industrie allemande est d’avoir régularisé
+l’association des fabricants de produits similaires et rendu ainsi très
+économique la production.
+
+ * * * * *
+
+Les associations d’industries semblables, généralisées depuis longtemps
+en Allemagne sous le nom de cartels, sont une condition nécessaire des
+progrès industriels modernes. Pour lutter utilement contre de nouvelles
+invasions commerciales, nos fabricants devront apprendre à s’associer au
+lieu de se combattre.
+
+ * * * * *
+
+La lutte contre l’invasion des marchandises allemandes n’est possible
+que par la fabrication de produits similaires au même prix.
+L’établissement de barrières douanières supposées inviolables n’aurait
+d’autres conséquences que l’introduction, par les pays neutres, de
+produits fabriqués en Allemagne ou dans ces mêmes pays neutres par des
+Allemands. Ce serait enrichir à notre détriment d’autres peuples.
+
+ * * * * *
+
+Il a fallu le conflit mondial pour révéler que le commerce allemand
+allait progressivement conquérir tous les marchés. On accumulera bien
+des discussions avant d’expliquer comment, avec une situation aussi
+exceptionnelle, les Germains ne firent pas l’impossible pour éviter la
+guerre.
+
+ * * * * *
+
+Les futures tentatives d’hégémonie industrielle de l’Allemagne seront
+aussi redoutables que son rêve d’hégémonie militaire.
+
+ * * * * *
+
+En attendant le jour où l’orientation des idées aura complètement
+changé, le monde verra sans doute les luttes économiques alterner avec
+les luttes guerrières et s’engendrer réciproquement.
+
+ * * * * *
+
+Les guerres à main armée représentent un état transitoire, les luttes
+économiques un état permanent.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Le conflit entre les conceptions chimériques et les nécessités
+économiques.
+
+
+Bien que souvent invisibles, les nécessités économiques sont les grandes
+régulatrices du monde moderne.
+
+ * * * * *
+
+L’État avec son inexpérience, sa rigidité, son irresponsabilité et
+l’indifférence de ses employés, ne saurait intervenir dans les rouages
+compliqués du commerce sans les fausser entièrement.
+
+ * * * * *
+
+Les théories politiques illusoires exercent parfois plus de ravages que
+les canons. Les conceptions socialistes sur le pacifisme, la lutte des
+classes, la destruction du capital furent les causes principales
+d’erreurs militaires et économiques sous le poids desquelles la France
+faillit succomber.
+
+ * * * * *
+
+Oublieux de la puissance des lois économiques qui mènent le monde, la
+plupart des hommes politiques restent persuadés que les formules et les
+décrets issus de leurs craintes ou de leurs désirs peuvent changer le
+cours des choses.
+
+ * * * * *
+
+Une des expériences les plus démonstratives du danger de violer les lois
+économiques est fournie par les résultats des taxations pendant la
+guerre. Elles contribuèrent à la disette de charbon et de divers
+aliments.
+
+ * * * * *
+
+L’activité possible d’un peuple dépend de toute une série de facteurs
+indépendants de ses désirs: production de son sol, chiffre de sa
+population, aptitudes de sa race surtout.
+
+ * * * * *
+
+Un pays qui, sous prétexte de se suffire à lui-même, refuserait
+d’acheter au dehors les matières premières: coton, soie, houille, etc.,
+nécessaires à diverses industries, déterminerait la mort de ces
+industries et des commerces qui s’y rattachent.
+
+ * * * * *
+
+Certaines exportations d’articles de luxe peuvent être facilitées par
+des sympathies internationales. Celles des matières premières
+indispensables, telles que la houille ou le coton, dépendent de
+nécessités impérieuses supérieures à tous les sentiments.
+
+ * * * * *
+
+Prétendre cesser les relations commerciales avec un peuple qui peut seul
+obtenir économiquement certains produits indispensables constitue une
+illusion dangereuse. Le boycottage des personnes est utile, celui des
+marchandises fabriquées souvent nécessaire, celui des matières premières
+impossible.
+
+ * * * * *
+
+Supprimer le risque et la concurrence dans les entreprises
+industrielles, comme le rêvent encore les socialistes latins, serait
+tarir tous les progrès de la civilisation.
+
+ * * * * *
+
+L’exploitation de nos richesses industrielles et agricoles après la
+guerre exigera un développement immense du crédit nécessitant une
+décentralisation financière d’où résultera la renaissance des anciennes
+banques provinciales que les grandes sociétés firent disparaître. Seules
+ces banques régionales peuvent apprécier la valeur des industries
+locales et par conséquent le crédit qu’elles méritent.
+
+ * * * * *
+
+La diversité des conseils donnés par les théoriciens sur le sens de nos
+futurs efforts montre qu’ils tiennent plus de compte de leurs désirs que
+des possibilités économiques.
+
+ * * * * *
+
+En poursuivant l’édification de sociétés imaginaires filles de la raison
+pure, les théoriciens préparent la décadence des nations où ils vivent.
+
+ * * * * *
+
+L’établissement d’une ligue pour la paix semble facile parce que, malgré
+tous les enseignements de l’histoire, on suppose les alliances capables
+de survivre à des intérêts économiques contradictoires.
+
+ * * * * *
+
+L’affirmation des diplomates allemands que les petits États doivent
+disparaître au profit des grands dérive d’une conception jadis exacte
+mais inapplicable à l’évolution économique actuelle du monde. Une
+fédération de petits États gardant leur indépendance est aujourd’hui
+possible alors que leur annexion ne saurait être maintenue que par une
+oppression militaire fort coûteuse.
+
+ * * * * *
+
+Avec l’évolution des idées résultant de l’observation des faits, la
+domination de territoires étrangers, but principal de la guerre
+actuelle, apparaîtra bientôt comme une opération ruineuse dans le
+présent et sans profit pour l’avenir.
+
+ * * * * *
+
+Développer la production et supprimer tous les obstacles dont les
+socialistes cherchèrent à l’entraver, devrait être le but essentiel de
+notre future politique.
+
+ * * * * *
+
+Le premier ministre de la Grande-Bretagne disait au Parlement que
+l’avenir des peuples dépendra du parti qu’ils sauront tirer des
+enseignements de la guerre. Le monde est entré, en effet, dans une phase
+de civilisation où l’action des chimères serait aussi funeste que celle
+des plus destructives invasions.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Le rôle de la fécondité.
+
+
+Du microbe jusqu’à l’homme, la fécondité fut toujours une cause, sinon
+de supériorité, au moins de prospérité. A l’époque des invasions
+germaniques qui détruisirent la civilisation romaine, l’inlassable
+fécondité des envahisseurs constitua leur principale condition de
+succès. Tués par milliers ils renaissaient toujours.
+
+ * * * * *
+
+Tout peuple qui se développe avec excès devient fatalement envahisseur
+et destructeur des peuples dont la fécondité est moindre.
+
+ * * * * *
+
+Un pays est redoutable pour ses voisins quand son sol ne lui procure
+plus une nourriture suffisante. La faim fut l’origine des grandes
+invasions qui bouleversèrent jadis l’Europe.
+
+ * * * * *
+
+Si les hordes germaniques n’avaient pas autrefois pullulé sur un sol
+incapable de les nourrir, le monde n’eût connu ni la destruction de la
+civilisation romaine, ni les mille ans du moyen âge, ni la guerre
+actuelle.
+
+ * * * * *
+
+Il est dangereux de ne prospérer que lentement auprès d’un peuple
+grandissant très vite. La guerre a prouvé l’importance de cette vérité.
+
+ * * * * *
+
+La paix ne devra pas faire oublier les paroles suivantes prononcées au
+Reichstag: «Tous les idéals humanitaires sont pour toujours ensevelis.
+Nous voulons ce dont nous avons besoin, et surtout de la terre pour
+nourrir de plus grandes masses d’hommes.»
+
+ * * * * *
+
+Les Allemands qui avant la guerre voyaient, sous l’influence de causes
+identiques à celles agissant en France, leur natalité commencer à
+décroître, n’en cherchaient pas le remède dans des procédés fiscaux,
+mais considéraient «qu’une politique de repopulation est avant tout une
+politique de colonisation des campagnes».
+
+ * * * * *
+
+La rivalité dans la fécondité est devenue pour certains économistes
+l’idéal à proposer aux peuples. Toute l’histoire des êtres, de l’insecte
+jusqu’à l’homme, et celle des invasions germaniques de l’antiquité à nos
+jours, démontrent que la surpopulation fut toujours une cause de guerres
+d’extermination et de conquêtes.
+
+ * * * * *
+
+Darwin a insisté sur cette loi générale ne souffrant pas, dit-il,
+d’exception: les êtres se reproduisent dans une telle proportion que les
+descendants d’un seul couple d’animaux quelconques envahiraient
+rapidement le monde s’ils n’étaient pas régulièrement détruits en partie
+à chaque génération. Les êtres humains subissant cette loi sont obligés
+quand ils se multiplient trop ou de se détruire réciproquement, ou
+d’envahir les pays voisins.
+
+ * * * * *
+
+La qualité de la population représente un facteur de progrès fort
+supérieur à sa quantité. S’il en était autrement les pays du monde les
+plus peuplés, tels que la Russie et la Chine, au lieu de rester
+demi-barbares, seraient à la tête de la civilisation.
+
+ * * * * *
+
+Dans les civilisations de type industriel le succès appartient forcément
+aux peuples non les plus nombreux, mais les plus travailleurs, les plus
+disciplinés, les plus capables d’efforts collectifs, s’ils possèdent en
+même temps assez de fer et de houille.
+
+ * * * * *
+
+Un grand pays sans charbon n’a pas intérêt à voir sa population
+s’accroître. L’Italie, dépourvue de houille, n’a pu devenir industrielle
+et semble destinée à rester pauvre.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+Facteurs psychologiques de la Puissance des Peuples
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Rôle de certaines qualités secondaires dans la vie des peuples.
+
+
+Des qualités inutilisables à certaines périodes de la civilisation
+déterminent la prospérité d’un peuple quand de nouvelles conditions
+d’existence permettent leur utilisation.
+
+ * * * * *
+
+Les supériorités littéraires, artistiques et intellectuelles furent dans
+certaines civilisations, celles des anciens Grecs et des Italiens de la
+Renaissance, par exemple, des éléments de grandeur. La patience, la
+ténacité, l’obéissance aux règlements et autres qualités jadis tenues
+pour médiocres constituent dans les civilisations à forme industrielle
+des conditions de succès.
+
+ * * * * *
+
+L’âge moderne, avec sa technique compliquée et sa division du travail,
+exige des qualités de patience, de vigilante attention, de minutie,
+d’effort soutenu et de solidarité que des races individualistes à
+intelligence vive ne pratiqueront jamais facilement.
+
+ * * * * *
+
+Le sentiment de la continuité est pour un peuple un élément de stabilité
+très lent à acquérir et sans lequel il ne saurait, cependant, ni durer
+ni grandir.
+
+ * * * * *
+
+La force des peuples modernes dépend de moins en moins de leurs
+gouvernants. Elle se compose surtout d’une addition de millions de
+petits efforts individuels. Un pays devient grand lorsque tous ses
+citoyens travaillent à sa grandeur. Son déclin est rapide quand il
+abandonne à l’État les initiatives et les responsabilités.
+
+ * * * * *
+
+Les succès d’un peuple sont dus aujourd’hui moins à la valeur de ses
+gouvernants, ou même de ses élites, qu’à certaines qualités, secondaires
+possédées par la majorité des citoyens.
+
+ * * * * *
+
+Les supériorités individuelles peuvent parfois se remplacer par de
+modestes qualités collectives. Avec des poussières d’individualités
+médiocres les Allemands ont su faire des agrégats très forts.
+
+ * * * * *
+
+La puissance d’un peuple exige des qualités communes à la grande
+majorité de ce peuple. La supériorité des élites ne suffit pas à
+déterminer sa grandeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+La volonté et l’effort.
+
+
+La bataille de la Marne, qui sauva Paris de la destruction et représente
+le plus important événement de notre vie nationale, est un mémorable
+exemple du rôle dominateur de la volonté des hommes sur les prétendues
+fatalités de l’histoire.
+
+ * * * * *
+
+Une des plus fécondes découvertes de la psychologie moderne est d’avoir
+montré que notre activité consciente constitue la manifestation
+superficielle d’une activité inconsciente beaucoup plus importante.
+
+ * * * * *
+
+La volonté peut être consciente ou inconsciente. Dans la volonté
+inconsciente la décision arrive toute formée dans le champ de la
+conscience. La volonté consciente est au contraire précédée d’une
+délibération et par conséquent d’une évaluation des motifs.
+
+ * * * * *
+
+La décision volontaire la plus réfléchie contient presque toujours une
+part de volonté inconsciente ayant contribué sinon à la faire naître, du
+moins à la fortifier. Quand le président des États-Unis déclara la
+guerre à l’Allemagne il est probable que dans la balance des motifs où
+se pèsent nos décisions vinrent inconsciemment agir des facteurs tels
+que l’utilité d’une armée en cas de conflit avec le Mexique ou le Japon,
+l’importance prépondérante du rôle à prendre pour les États-Unis dans
+les affaires du monde, etc. De ce bloc de motifs la décision belliqueuse
+finit par jaillir.
+
+ * * * * *
+
+S’il existe parfois une grande divergence entre les actes d’un homme et
+ses propos, c’est que la volonté inconsciente peut différer nettement de
+la volonté consciente créée par des influences superficielles. On le vit
+au début de la guerre quand pacifistes et socialistes agirent d’une
+façon si opposée à leurs doctrines.
+
+ * * * * *
+
+La volonté inconsciente créée par les aïeux, puis fortifiée par
+l’éducation et les influences du milieu, dirige les actes. La volonté
+consciente dirige surtout les discours.
+
+ * * * * *
+
+La place de l’homme dans la vie est marquée non par ce qu’il sait, mais
+par ce qu’il veut et ce qu’il peut.
+
+ * * * * *
+
+Les événements dominent les volontés faibles. Ils sont dominés par les
+volontés fortes.
+
+ * * * * *
+
+Pour progresser, il ne suffit pas de vouloir agir, il faut d’abord
+savoir dans quel sens agir.
+
+ * * * * *
+
+La clairvoyance est plus rare encore que la volonté.
+
+ * * * * *
+
+La guerre a réveillé en France les vieilles énergies. Notre situation
+économique dans le monde dépendra de la continuité de nos efforts
+pendant la paix.
+
+ * * * * *
+
+L’homme d’action est un constructeur ou un destructeur suivant la
+direction de ses efforts.
+
+ * * * * *
+
+Le progrès naît de la continuité de l’effort; la décadence, du repos.
+
+ * * * * *
+
+Le seul moyen d’obtenir la continuité de l’effort est de transformer cet
+effort en habitude par une éducation convenable. Ce n’est pas à
+l’instruction livresque qu’un tel résultat peut être demandé.
+
+ * * * * *
+
+L’effort continu est un véritable créateur de miracles. Grâce à lui, un
+pays aussi peu militariste que l’Angleterre créa une armée de 4 millions
+de combattants et transforma toutes ses conditions d’existence.
+
+ * * * * *
+
+Dans les guerres modernes où les grandes manœuvres sont rares,
+l’intelligence organise la préparation, mais la continuité d’effort des
+combattants est une condition principale de succès.
+
+ * * * * *
+
+L’évolution prochaine du monde conduira les peuples à compter un peu sur
+leurs alliances, mais beaucoup plus sur leurs propres efforts. Ayant
+expérimentalement appris la faible valeur du droit sans force, ils
+devront acquérir la puissance nécessaire pour ne jamais devenir des
+vaincus.
+
+ * * * * *
+
+L’inaction morne de certains hommes rebelles à tout effort ne diffère
+pas sensiblement du repos de la tombe. Ces morts vivants n’ont de la vie
+que l’apparence.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L’adaptation.
+
+
+La loi de l’adaptation régit tous les êtres. Se transformer en
+s’adaptant ou disparaître est une nécessité universelle.
+
+ * * * * *
+
+De même que chaque variation de climat entraîne une transformation
+profonde de la faune et de la flore, tout changement économique,
+religieux, politique ou social nécessite une adaptation nouvelle de la
+mentalité des peuples soumis à son action.
+
+ * * * * *
+
+La contagion mentale est un puissant agent d’adaptation. On se plie
+inconsciemment aux modifications acceptées par l’entourage. Le difficile
+est de trouver ceux qui donneront l’exemple.
+
+ * * * * *
+
+La vie mentale est conditionnée par deux influences prépondérantes,
+celle des milieux passés, dont l’hérédité entretient l’empreinte, et
+celle des milieux présents qui transforment graduellement les êtres. Ces
+deux influences sont indispensables, mais tout progrès est impossible si
+la puissance de l’une paralyse celle de l’autre.
+
+ * * * * *
+
+La stabilité de l’âme d’un peuple, qui fait sa force dans la vie
+normale, l’entrave aux époques où une adaptation rapide est nécessaire.
+Ce fut le cas de l’Angleterre qui mit plus d’une année, après la
+déclaration de guerre, pour s’adapter à des conditions d’existence
+entièrement nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+L’adaptation rapide est toujours pénible parce que, si l’homme
+transforme avec peine ses manières de vivre, il change plus
+difficilement encore ses façons de penser.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple décline dès que son armature sociale est trop rigide pour se
+plier à des conditions nouvelles d’existence. Une des causes les plus
+fréquentes de la chute des grands empires fut cette inaptitude à
+s’adapter aux nécessités imprévues que les circonstances faisaient
+naître.
+
+ * * * * *
+
+Chaque peuple ne peut absorber qu’une quantité limitée de civilisation.
+
+ * * * * *
+
+Un des plus grands dangers menaçant une société est de contenir beaucoup
+d’individus restés à des phases d’évolution inférieure et par conséquent
+mal adaptés à l’état actuel de cette société.
+
+ * * * * *
+
+L’âge moderne va devenir de plus en plus impitoyable aux inadaptés. Les
+nécessités nouvelles élimineront vite ces survivants d’époques
+disparues.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L’éducation.
+
+
+Les hommes se conduisant beaucoup plus avec leur caractère qu’avec leur
+intelligence, le but de l’éducation devrait être de dresser le
+caractère. Les Allemands connaissent cette vérité, notre Université
+semblait l’ignorer tout à fait.
+
+ * * * * *
+
+L’éducation pourrait inculquer à l’élève l’esprit de corps en
+l’intéressant aux succès de sa classe autant qu’à ses propres succès. Il
+comprendrait alors que mieux vaut s’associer avec ses rivaux que les
+combattre. Très méconnu en France, ce principe constitue un des éléments
+de la puissance industrielle allemande.
+
+ * * * * *
+
+L’éducation technique, la discipline de l’école puis de la caserne et
+l’aptitude à l’effort collectif rendent facile aux Germains l’exécution
+minutieuse du travail commandé. Ce n’est pas le maître d’école, mais le
+technicien qui permit l’expansion industrielle de l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Un savant professeur a parfaitement résumé l’état de notre éducation
+technique en écrivant: «La guerre nous a forcés de créer en quelques
+mois un outillage chimique formidable, alors que nous nous refusions à
+perfectionner en temps de paix un matériel rudimentaire qui nous faisait
+prendre en pitié par nos concurrents.»
+
+ * * * * *
+
+On saisit l’utilité de l’éducation technique à ne considérer même que
+l’enseignement agricole. Les spécialistes affirment que si nous
+obtenions en céréales le même rendement à l’hectare que les Allemands,
+dont le sol est pourtant inférieur à celui de la France, notre richesse
+annuelle serait accrue de deux milliards.
+
+ * * * * *
+
+En France l’agriculture reste une des professions les moins considérées,
+alors qu’elle exige des connaissances plus variées que la plupart des
+autres. «L’homme sachant bien diriger une ferme serait capable de
+gouverner l’empire des Indes», disait un ministre anglais.
+
+ * * * * *
+
+La réforme de l’enseignement industriel et commercial, jugée d’une
+utilité absolue en Angleterre, serait encore plus nécessaire en France,
+mais elle s’y heurtera longtemps à l’opposition d’une Université qui
+prétend tout diriger bien que rebelle à tous les changements.
+
+ * * * * *
+
+Le fouet à l’école, le bâton à la caserne, rendent les Germains capables
+d’obéir sans discussion aux ordres de leurs chefs. L’énergie développée
+pendant la guerre par des peuples chez lesquels ces procédés sont
+inconnus prouve que l’âme humaine peut être disciplinée par des méthodes
+moins serviles.
+
+ * * * * *
+
+Un ministre de la Guerre prussien affirmait, au cours du présent
+conflit, que la préparation militaire de la jeunesse à l’école doit
+avoir pour but non seulement de la rendre plus forte, «mais aussi de
+mettre un frein à l’esprit d’indépendance personnelle et d’initiative
+qui menace de dégénérer en un subjectivisme dissolvant dont périssent
+les démocraties». Ces principes ne sont utiles que pour former des
+soldats prêts à se sacrifier aux ambitions d’un souverain.
+
+ * * * * *
+
+Si l’égalité démocratique est réalisable, elle le sera seulement par un
+système d’éducation utilisant les capacités spéciales de chaque être et
+non par des institutions politiques.
+
+ * * * * *
+
+Une des forces de l’éducation allemande est de savoir tirer parti, grâce
+à des enseignements variés, des aptitudes différentes de chaque élève.
+Une cause de faiblesse dans l’éducation latine est son enseignement
+identique appliqué à des mentalités dissemblables.
+
+ * * * * *
+
+L’éducation ne devrait pas avoir pour but la récitation de manuels, mais
+la création d’habitudes de pensée et de caractère. L’enseignement
+purement mnémonique de nos Universités développe peu l’intelligence et
+nullement le caractère. Professeurs, parents et élèves ne l’ont pas
+encore compris.
+
+ * * * * *
+
+Aucune amélioration possible de l’éducation en France si elle continue à
+être dirigée par des universitaires ne connaissant le monde qu’à travers
+leurs livres.
+
+ * * * * *
+
+Une éducation purement intellectuelle devient vite une cause de
+décadence.
+
+ * * * * *
+
+Les théories livresques ne fournissent qu’une conception déformée de
+l’univers, sans rapport avec les enseignements de l’expérience.
+
+ * * * * *
+
+Les Anglais considèrent avec raison que certains jeux scolaires
+préparent très utilement à la vie. Une équipe sportive implique en
+effet: association, hiérarchie, discipline, qualités indispensables à
+une société qui veut prospérer.
+
+ * * * * *
+
+Une des réformes futures les plus nécessaires sera d’inculquer à tous
+les jeunes Français le respect de la discipline. Elle était devenue
+nulle dans la famille, nulle à l’école, nulle dans les administrations,
+nulle dans les arsenaux, nulle enfin partout.
+
+ * * * * *
+
+L’homme ne sachant pas se dominer lui-même y est contraint par les lois,
+mais cette discipline imposée ne vaut jamais la discipline interne que
+peut donner l’éducation.
+
+ * * * * *
+
+La réforme de l’éducation constituera la tâche la plus urgente après la
+guerre. Bien que des esprits éclairés aient inutilement tenté de
+modifier notre Université, il ne faut plus désespérer d’y réussir en
+songeant que les grandes catastrophes sont génératrices de réformes que
+tous les discours du temps de paix ne pouvaient obtenir.
+
+ * * * * *
+
+Une éducation capable d’accroître le jugement et la volonté est
+parfaite, quelles que soient les choses enseignées. Avec ces seules
+qualités, l’homme sait orienter sa destinée.
+
+ * * * * *
+
+Mieux vaut comprendre qu’apprendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+La morale.
+
+
+Parmi les causes de la force d’un peuple figure au premier rang le degré
+de sa moralité. Lorsque la Russie se trouva sans munitions ni vivres,
+par la faute d’une série de ministres, de généraux et de bureaucrates
+prévaricateurs, elle comprit nettement le rôle de la morale dans la vie
+des nations.
+
+ * * * * *
+
+La morale d’un peuple est l’œuvre de son passé. Le présent crée les
+vertus de l’avenir. Nous vivons de la morale de nos pères et nos fils
+vivront de la nôtre.
+
+ * * * * *
+
+Toute règle morale est d’abord une gêne, une contrainte qu’il faut
+imposer. La répétition seule en fait une habitude facilement acceptable.
+
+ * * * * *
+
+Une moralité commerciale élevée donne à un peuple la supériorité sur des
+rivaux n’atteignant pas le même degré de moralité. Quand un éditeur, par
+exemple, inscrit sur la couverture d’un guide ancien une date récente
+pour tromper l’acheteur, ou qu’un fabricant réputé d’objectifs met sa
+marque sur un instrument médiocre, ils ne font que favoriser les
+concurrents étrangers tenant à jour leurs guides et vérifiant leurs
+instruments.
+
+ * * * * *
+
+La guerre actuelle aura contribué à prouver que, même en politique,
+l’honnêteté est utile. L’Allemagne sait aujourd’hui ce que lui coûta la
+violation de ses engagements à l’égard de la Belgique. Les ministres
+russes qui trahirent leur patrie et occasionnèrent les désastres d’où
+sortit la révolution durent faire dans leurs cachots de sérieuses
+réflexions sur les avantages de la probité.
+
+ * * * * *
+
+On citera pendant longtemps comme preuve de l’inintelligence des foules
+les socialistes russes complotant d’abandonner les Alliés, entrés en
+guerre uniquement pour défendre la Russie, sans comprendre que de tels
+projets déshonoraient leur pays et engendraient à son égard une méfiance
+qui l’empêcherait à l’avenir de trouver des alliés.
+
+ * * * * *
+
+L’honnêteté raisonnée est de la sagesse, mais du fait seul qu’on la
+raisonne elle tend à ne plus être de l’honnêteté.
+
+ * * * * *
+
+Un des plus sûrs résultats des manœuvres diplomatiques allemandes fut de
+provoquer une méfiance universelle. L’Allemagne a détruit dans le monde
+toute confiance en ses discours. Elle souffrira longtemps de cette
+défiance désormais indestructible.
+
+ * * * * *
+
+En méprisant, au nom de leurs théories philosophiques, toutes les lois
+morales pendant la guerre, les Allemands auront involontairement
+contribué à la création d’une morale internationale. Réunis pour se
+défendre, les peuples ont tellement insisté sur les principes pour
+lesquels ils luttaient que ceux-ci, jadis un peu vagues, finiront par
+s’incruster dans les âmes et inspirer un respect si universel qu’on
+n’osera plus les violer.
+
+ * * * * *
+
+Suivant les philosophes allemands, la morale qui règle les rapports
+entre individus ne s’applique pas aux États. En leur qualité de
+souverains absolus, les gouvernements ne sont liés par aucun traité. On
+ne pourra évidemment attacher qu’une confiance bien limitée aux futurs
+contrats faits avec un pays professant de pareilles doctrines.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L’organisation et la compétence.
+
+
+L’organisation résulte simplement de l’application des principes
+dominant toutes les sciences: dissocier les éléments générateurs d’un
+phénomène, les étudier séparément et rechercher l’influence de chacun
+d’eux. Pareille méthode implique division du travail, compétence et
+discipline.
+
+ * * * * *
+
+D’Alexandre à Auguste et à Napoléon tous les esprits supérieurs furent
+de grands organisateurs. Aucun d’eux n’ignora qu’organiser ne consiste
+pas seulement à créer des règlements, mais aussi à les faire exécuter.
+Dans cette exécution gît la principale difficulté de l’organisation.
+
+ * * * * *
+
+Pas d’organisation possible si chaque individu et chaque chose
+n’occupent pas leur vraie place. L’application de cette élémentaire
+vérité demande malheureusement une clairvoyance assez rare chez certains
+peuples.
+
+ * * * * *
+
+La valeur d’une organisation quelconque dépend du chef placé à sa tête.
+Les collectivités, aptes à exécuter, sont incapables de diriger et moins
+encore de créer.
+
+ * * * * *
+
+Appliquées à l’organisation d’œuvres de prévoyance sociale,
+d’assurances, de retraites et d’éducation technique les habitudes de
+travail collectif et de discipline rendirent d’immenses services aux
+Allemands. Leur organisation de l’apprentissage, par exemple, empêcha
+chez eux la crise de la main-d’œuvre si menaçante en France.
+
+ * * * * *
+
+L’absence de coordination des services semble le plus irréductible
+défaut des administrations latines. Des générations de ministres ont
+vainement tenté d’y remédier. Ce défaut sévissait à tel point qu’à Paris
+une rue était dépavée et repavée trois à quatre fois dans le même mois,
+parce que les services du gaz, de l’eau et de l’électricité ne
+parvenaient pas à s’entendre pour faire en une seule fois cette
+opération. Pendant la guerre on vit des délégués officiels, envoyés en
+Amérique par deux ministères différents, se faire concurrence pour
+acheter les mêmes chevaux que, faute d’entente préalable, ils payaient
+quatre fois plus cher.
+
+ * * * * *
+
+Multiplier les contrôles dans un service public c’est éparpiller
+tellement les responsabilités qu’elles finissent par disparaître. Ce qui
+est contrôlé par trop de personnes n’est jamais bien contrôlé.
+
+ * * * * *
+
+La faible valeur de l’organisation des services publics dans certains
+pays ne tient pas seulement à l’indifférence des employés et à leur peur
+des responsabilités, mais à ce que la faveur remplace souvent la
+compétence.
+
+ * * * * *
+
+Les Américains semblent avoir très bien saisi tous les secrets de
+l’organisation. Leur grand ingénieur Taylor a montré que dans la plupart
+des travaux d’usine on peut, en éliminant méthodiquement les efforts
+inutiles, obtenir les mêmes résultats avec beaucoup moins de fatigue.
+Quantité d’usines, même allemandes, sont maintenant organisées d’après
+ce principe.
+
+ * * * * *
+
+La nécessité devient vite un puissant facteur d’organisation. Il est
+douteux que l’esprit de méthode réputé des Allemands soit supérieur à
+celui qui permit aux Anglais de former en deux ans une armée de 4
+millions d’hommes avec ses officiers, ses munitions et tout le matériel
+compliqué des guerres modernes.
+
+ * * * * *
+
+Une des causes de notre faiblesse économique et gouvernementale tient à
+ce que les industriels étaient mis chez nous à l’écart du gouvernement
+ou traités en suspects. Les nécessités de la guerre ayant rendu leur
+concours indispensable, on dut constater que des problèmes fort
+complexes furent, grâce à eux, facilement résolus. S’ils n’agirent pas
+toujours assez vite, c’est que la redoutable incompétence des bureaux
+entrava constamment leur action.
+
+ * * * * *
+
+L’interview de l’administrateur général des vivres en Amérique serait
+utilement affichée dans certains bureaux dont l’organisation fut si
+défectueuse pendant la guerre.
+
+«Les vivres n’ont pas besoin, disait-il, d’une dictature, mais d’une
+sage administration. Je conçois, pour moi, cette administration non dans
+des décrets draconiens ou des inquisitions arbitraires, mais dans une
+harmonieuse entente et une intelligente coopération des trois grands
+groupes intéressés: producteurs, distributeurs, consommateurs. Mes
+conseillers seront pris exclusivement parmi ces trois groupes et non
+parmi les théoriciens ou les bureaucrates.» Quel abîme entre la
+mentalité qui a dicté ces lignes et celle de nos gouvernants!
+
+ * * * * *
+
+La Russie a constaté expérimentalement que l’organisation même médiocre
+d’un grand pays est fort longue à établir et ne s’improvise pas. Cette
+organisation n’acquiert de valeur qu’après avoir été fixée dans les
+âmes.
+
+ * * * * *
+
+L’excès d’organisation ne semble pas toujours favorable au progrès. La
+méticuleuse organisation de la Chine finit par paralyser toutes les
+initiatives et la conduisit à un état de décrépitude dont elle ne peut
+sortir.
+
+ * * * * *
+
+Un pays gouverné par l’opinion ne saurait l’être par la compétence.
+
+ * * * * *
+
+Le nombre peut créer l’autorité, mais non la compétence.
+
+ * * * * *
+
+Une des grandes supériorités de l’industrie sur les administrations
+publiques est que la compétence s’y voit préférer à la hiérarchie et
+surtout à la faveur.
+
+ * * * * *
+
+La compétence sans autorité est aussi impuissante que l’autorité sans
+compétence.
+
+ * * * * *
+
+La compétence devient inefficace dès qu’elle est sous les ordres de
+l’incompétence.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+La cohésion sociale et la solidarité.
+
+
+Les armes ne suffisent pas à constituer la puissance d’un peuple. Elle
+réside surtout dans la cohésion mentale créée par l’acquisition de
+sentiments communs, d’intérêts communs, de croyances communes. Tant que
+ces éléments ne sont pas stabilisés par l’hérédité, l’existence d’une
+nation reste éphémère et à la merci de tous les hasards.
+
+ * * * * *
+
+Même invisible, l’influence de l’ordre social pèse d’un poids énorme sur
+notre vie journalière. Elle oriente nos pensées et nos actes beaucoup
+plus que tous les raisonnements.
+
+ * * * * *
+
+Une société se maintient par l’équilibre des intérêts de ses membres.
+Quand cet équilibre est rompu, les appétits et les haines, contenus
+grâce aux freins sociaux lentement édifiés, se déchaînent librement. Le
+pouvoir change alors sans cesse de mains et l’anarchie dure jusqu’au
+jour où une autorité forte, apte à rétablir l’ordre, est universellement
+réclamée.
+
+ * * * * *
+
+A défaut de communauté ethnique, la foi en un même idéal religieux,
+politique ou social, peut créer chez un peuple l’identité de pensées et
+de conduite nécessaire au maintien de son existence.
+
+ * * * * *
+
+L’union des partis politiques est indispensable à un pays pour lutter
+contre ses ennemis. Si les dissensions qui nous avaient conduits au bord
+de l’abîme renaissaient après la guerre, la France se verrait menacée
+d’une irrémédiable décadence.
+
+ * * * * *
+
+Il ne serait pas inutile de rappeler par une inscription gravée dans
+l’enceinte des parlements que les peuples n’ayant pas su, comme jadis
+les Grecs et plus tard les Polonais, renoncer à leurs luttes intestines,
+finirent par la servitude et perdirent jusqu’au droit d’avoir une
+histoire.
+
+ * * * * *
+
+Un parti politique tenant à être utile s’attacherait à prouver aux
+foules que la fusion des classes doit remplacer leurs rivalités.
+Vainement tentée pendant longtemps, cette fusion deviendra peut-être
+possible avec la démonstration pratique des bienfaits de l’association.
+
+ * * * * *
+
+Aux rapports impersonnels et froids des diverses classes sociales, la
+vie des tranchées aura substitué des relations cordiales et une
+discipline sans raideur. Quand les hommes se connaissent, ils constatent
+vite qu’ils s’égalisent sur beaucoup de points et que les différences
+d’origine livresque sont sans importance.
+
+ * * * * *
+
+Les émotions collectives résultant d’une guerre prolongée rapprochent
+les hommes qui les ont ressenties en commun. Elles créent entre eux une
+solidarité susceptible de survivre à la disparition de ces émotions.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples dont la solidarité n’aura pas été définitivement fixée par
+la guerre verront sûrement succéder aux luttes militaires les batailles
+socialistes, les batailles économiques et bien d’autres encore.
+
+ * * * * *
+
+La solidarité fondée sur l’intérêt possède une base solide, celle
+appuyée sur la fraternité ou la charité fut toujours fragile. C’est aux
+groupements d’intérêts similaires que l’Allemagne doit beaucoup de ses
+progrès économiques.
+
+ * * * * *
+
+Les transformations sociales utiles ne dériveront pas des théories
+socialistes actuelles, mais d’une solidarité sans dogme qui se
+préoccupera surtout d’améliorer l’existence de chacun par une éducation
+mieux adaptée aux besoins nouveaux et par des formes diverses
+d’association.
+
+ * * * * *
+
+Si le mot solidarité arrivait à remplacer celui de socialisme un grand
+progrès serait réalisé, car la puissance des mots est généralement
+supérieure à celle des doctrines.
+
+ * * * * *
+
+Inutile de prêcher aux hommes qu’ils sont frères, chacun sachant bien
+que ce n’est pas vrai. Plus inutile encore de les exhorter à des luttes
+de classes. Elles sont créatrices de ruines réciproques. Il faut
+simplement leur prouver qu’ils ont intérêt à s’aider en associant leurs
+efforts.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Les révolutions et l’anarchie.
+
+
+Les révolutions les plus difficiles sont celles des habitudes et des
+pensées.
+
+ * * * * *
+
+De toutes les révolutions, la plus profonde, peut-être, fut celle
+réalisée par l’Angleterre lorsque, contrairement à ses traditions
+séculaires, elle accepta, pendant la guerre, de remettre tous les
+pouvoirs entre les mains de l’État et lui accorda un droit absolu sur la
+vie et la fortune des citoyens. Ce bouleversement national s’effectua
+sans désordre, parce qu’il fut l’œuvre de tous les partis et non d’un
+seul comme les révolutions antérieures.
+
+ * * * * *
+
+Provoquer une révolution est toujours facile, la prolonger difficile.
+
+ * * * * *
+
+Renverser un autocrate n’est nullement supprimer le régime autocratique.
+Des milliers de sous-autocrates irresponsables, nécessaires à
+l’administration d’un pays, continuent en effet à détenir le pouvoir
+réel. Le régime peut changer de nom, mais ils restent les vrais maîtres.
+
+ * * * * *
+
+Une révolution brusque ne fait que substituer un nouvel arbitraire à
+l’ancien.
+
+ * * * * *
+
+Les barrières sociales que les révolutions renversent se relèvent tôt ou
+tard, car les peuples ne peuvent subsister sans leur pouvoir limitateur,
+mais elles ne se relèvent généralement pas à la même place.
+
+ * * * * *
+
+Il est parfois plus facile à un peuple de supporter ses maux que les
+remèdes employés pour les guérir.
+
+ * * * * *
+
+Dans un pays divisé en classes possédant des intérêts contraires, une
+révolution peut se faire pacifiquement, mais il est bien rare qu’elle
+reste longtemps pacifique.
+
+ * * * * *
+
+Une révolution, à ses débuts, ne se gouverne pas plus qu’une avalanche
+pendant sa chute.
+
+ * * * * *
+
+La contagion mentale est le plus sûr facteur de propagation d’une
+révolution.
+
+ * * * * *
+
+Le plus grave danger menaçant une assemblée révolutionnaire n’est pas
+dans les réactions qui se font à sa droite, mais dans les surenchères
+surgissant à sa gauche.
+
+ * * * * *
+
+Une révolution accomplie par des foules ne suit d’autre direction que
+les impulsions mobiles et désordonnées de ces foules. De tels mouvements
+ont une grande force, mais ils sont sans durée et engendrent fatalement
+l’anarchie.
+
+ * * * * *
+
+Les révolutionnaires russes ont oublié de méditer ce mot de Napoléon:
+l’anarchie ramène toujours au pouvoir absolu.
+
+ * * * * *
+
+Les révolutions qui commencent se meuvent dans une atmosphère
+d’illusions et de surenchères génératrices d’un désordre social d’où,
+finalement, les restaurations surgissent.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les causes de révolutions figure la perte de la foi générale dans
+la valeur des conceptions anciennes dirigeant la vie sociale. L’anarchie
+qui en résulte est alors une recherche inquiète de vérités nouvelles
+capables d’orienter un peuple.
+
+ * * * * *
+
+C’est pendant la période de triomphe d’une révolution, lorsque, les
+liens sociaux étant rompus, chacun suit ses impulsions, qu’apparaît le
+mieux le rôle indispensable joué dans les sociétés par la discipline et
+la cohésion.
+
+ * * * * *
+
+Les historiens jugeant les événements révolutionnaires leur attribuent
+souvent des causes bien étrangères à leurs origines réelles. Quand, au
+début de la révolution russe, les soldats abandonnèrent les tranchées,
+ce ne fut pas au nom de principes incompréhensibles pour eux, mais
+simplement afin de participer au partage des terres promis par les
+socialistes.
+
+ * * * * *
+
+Un des plus effrayants résultats de la révolution russe fut de
+transformer par la destruction des cohésions sociales une armée de
+plusieurs millions d’hommes parfaitement aguerris la veille, en un
+troupeau sans âme fuyant devant la moindre attaque.
+
+ * * * * *
+
+Les ennemis du dedans rendent une nation impuissante contre les ennemis
+du dehors.
+
+ * * * * *
+
+Certaines révolutions, telles que la révolution russe, détruisent en
+quelques mois l’œuvre d’agrégation réalisée par des siècles d’efforts.
+
+ * * * * *
+
+La clairvoyance est rare chez les révolutionnaires. Dès leurs premiers
+triomphes ceux de la Russie poursuivirent trois buts également funestes
+à l’avenir de leur pays: 1º une paix immédiate et par conséquent
+l’abandon des Alliés qui s’étaient engagés dans la guerre pour eux; 2º
+la promesse du partage des terres qui créera des luttes permanentes sur
+tous les points du territoire; 3º la séparation des diverses
+nationalités de la Russie qui entraînera la destruction de l’immense
+empire.
+
+ * * * * *
+
+Après la séparation de l’Ukraine, grande province de 30 millions
+d’hommes très fertile et très riche, puis de la Finlande et de la
+Lithuanie, la Russie restera encore le plus vaste des empires, mais il
+en sera aussi le plus pauvre et se verra entouré de provinces hostiles,
+toujours en lutte.
+
+ * * * * *
+
+La révolution russe a simplement substitué à un rigoureux régime un
+régime plus dur encore. Elle a de nouveau montré que les peuples ont les
+gouvernements qu’ils méritent.
+
+ * * * * *
+
+Aucune analogie à établir entre la Révolution française et la révolution
+russe. La première fut faite par des bourgeois instruits, la seconde par
+des ouvriers et des paysans illettrés dont le niveau mental ne dépasse
+guère celui des anciens Scythes.
+
+ * * * * *
+
+Pour la majorité des ouvriers russes une révolution se résume en cette
+notion: personne ne commande, chacun fait ce qu’il veut.
+
+ * * * * *
+
+Tant que les idées de l’Allemagne resteront inchangées, l’Europe sera
+menacée de guerres fréquentes. Mais l’artificiel empire germanique
+représentant un état féodal superposé à un état industriel, les
+Allemands eux-mêmes comprendront un jour l’incompatibilité de ces deux
+régimes. Il en résultera nécessairement une de ces révolutions de
+pensées, toujours génératrices de révolutions politiques profondes.
+
+ * * * * *
+
+Quoique les grandes révolutions soient aisément prédites, il n’est guère
+d’exemples que leurs plus importantes conséquences aient été
+pressenties.
+
+ * * * * *
+
+L’anarchie est partout quand la responsabilité n’est nulle part.
+
+
+
+
+LIVRE VI
+
+Le Gouvernement moderne des Peuples
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Les progrès démocratiques.
+
+
+Grâce à la guerre, l’égalité qui n’existait que dans les codes finira
+sans doute par s’introduire un peu dans les mœurs.
+
+ * * * * *
+
+La guerre actuelle aura fait davantage pour la réalisation des idées
+démocratiques que des révolutions violentes. Les hommes soumis aux mêmes
+dangers ont appris a se connaître et à constater l’équivalence des
+capacités d’ordres différents.
+
+ * * * * *
+
+La guerre marquera sans doute le triomphe définitif de la démocratie
+dans le monde. Monarques et diplomates ont trop manqué de clairvoyance
+pour que les peuples consentent désormais à remettre aveuglément leur
+destinée entre leurs mains. Les guerres ne seront peut-être pas moins
+fréquentes, mais elles seront au moins déclarées par ceux qui en
+supportent le fardeau.
+
+ * * * * *
+
+La guerre menace toutes les autocraties et cependant elle a eu pour
+résultat l’apparition dans les pays en lutte de gouvernements
+autocratiques. Utiles parfois pour les décisions rapides, ils ont
+cependant accumulé de telles erreurs que la nécessité s’imposa de
+contrôler leur gestion par des commissions compétentes.
+
+ * * * * *
+
+Avec l’évolution des temps nouveaux, nul pouvoir absolu ne sera capable
+de concilier et coordonner les intérêts variés et parfois
+contradictoires des divers groupes sociaux pour les adapter à l’intérêt
+général.
+
+ * * * * *
+
+La guerre mondiale ayant eu pour résultat d’ébranler fortement
+l’autorité des conceptions autocratiques, les seules monarchies pouvant
+subsister seront celles de pays où le souverain ne gouverne pas et
+constitue simplement un symbole de l’unité nationale.
+
+ * * * * *
+
+Le passage de l’autocratie individuelle à l’autocratie collective semble
+devoir être pour beaucoup de peuples une des conséquences de la guerre
+européenne.
+
+ * * * * *
+
+Si l’antique loi de l’offre et de la demande continue a régir le monde,
+il est probable qu’après la guerre les ouvriers verront leur situation
+grandir énormément, en raison de la rareté de la main-d’œuvre, devant
+les nouveaux besoins de l’industrie.
+
+ * * * * *
+
+Avec un peu d’ordre et la fermeture des cabarets, la classe ouvrière
+arrivera vite à constituer une nouvelle bourgeoisie. La partie moyenne
+de l’ancienne bourgeoisie: magistrats, fonctionnaires, professeurs,
+etc., a beaucoup de chances, au contraire, de former bientôt une
+catégorie de prolétaires qui alimenteront peut-être l’armée socialiste
+abandonnée par les ouvriers satisfaits de leur sort.
+
+ * * * * *
+
+Un grand progrès sera réalisé quand les électeurs des pays démocratiques
+éliront pour les représenter, au lieu d’avocats ou d’hommes confinés
+dans les livres, des industriels, des agriculteurs, des commerçants
+connaissant les réalités de la vie.
+
+ * * * * *
+
+Le véritable progrès démocratique n’est pas d’abaisser l’élite au niveau
+de la foule, mais d’élever la foule vers l’élite.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+L’étatisme allemand et l’étatisme latin.
+
+
+L’étatisme et sa forme ultime, le collectivisme, tendaient, avant la
+guerre, à devenir la religion nationale des peuples latins. Héritier du
+pouvoir de la Providence et de celui des rois, l’État constituait pour
+eux une entité mystique toujours critiquée, mais sans cesse invoquée par
+des citoyens lui réclamant surtout la satisfaction de leurs exigences
+personnelles.
+
+ * * * * *
+
+Le libéralisme respectueux de toutes les opinions et l’étatisme
+n’admettant que la sienne semblent de plus en plus inconciliables. Les
+progrès de l’étatisme feraient disparaître toute trace de liberté par
+l’établissement d’une censure permanente des écrits, des actes et des
+pensées.
+
+ * * * * *
+
+L’histoire de la politique en France depuis trente ans est celle des
+conquêtes du socialisme étatiste. A défaut du nombre, il avait l’audace
+et le nombre cède toujours à l’audace. Ses surenchères démagogiques et
+ses menaces conduisirent le pays à l’extrême bord de l’abîme où, sans la
+guerre, il eût probablement sombré.
+
+ * * * * *
+
+Les résultats si différents obtenus par l’étatisme en France et en
+Allemagne contribuent à montrer non seulement que les effets des
+institutions dépendent de la mentalité des peuples qui les adoptent,
+mais encore que les mêmes mots peuvent désigner, d’un pays à l’autre,
+des choses bien différentes.
+
+ * * * * *
+
+L’étatisme allemand est une institution surtout militaire. Sortant peu
+de son domaine, il laisse aux industriels leur liberté d’action.
+L’étatisme latin, au contraire, prétend tout gérer et tout diriger.
+Quand il n’absorbe pas les entreprises industrielles, il les traite en
+ennemies et les accable de règlements vexatoires paralysant leur essor.
+
+ * * * * *
+
+L’étatisme germanique est un facteur des immenses progrès économiques de
+l’Allemagne, alors que l’étatisme latin fut une des causes les plus
+sûres de notre décadence industrielle.
+
+ * * * * *
+
+Lorsqu’un État prétend tout diriger et tout absorber, il se trouve
+bientôt en présence d’intérêts collectifs inconciliables, qui limitent
+son action. Son impuissance se résout alors en anarchie.
+
+ * * * * *
+
+Dans les pays où l’étatisme latin domine, la gestion suprême des
+affaires semble dévolue à des ministres. En fait, elle appartient à une
+légion de commis irresponsables. Les ministres, peu écoutés, en raison
+de leur incompétence, de la faible durée de leurs fonctions et de
+l’indiscipline générale, n’exercent qu’une autorité illusoire.
+
+ * * * * *
+
+Tout individu travaillant à une œuvre collective au succès de laquelle
+il n’est pas intéressé fournit un faible rendement. De ce principe
+psychologique, si méconnu des socialistes, résulte que les entreprises
+gérées par l’État coûtent cher et rapportent peu.
+
+ * * * * *
+
+Une des forces de l’industrie américaine est de se passer des
+interventions de l’État. La faiblesse de la nôtre est due aux entraves
+étatistes. Si nos conceptions ne changent pas, notre industrie
+succombera sous le poids des lois et des règlements.
+
+ * * * * *
+
+Quand les citoyens ne peuvent pas s’entendre pour gérer leurs affaires,
+il faut bien que la lourde et coûteuse machine de l’État intervienne.
+
+ * * * * *
+
+Les administrations de l’État et celles de l’industrie privée présentent
+cette distinction fondamentale que les premières s’occupent beaucoup
+plus de la forme que du fond, alors que les secondes dédaignent la forme
+et ne s’attachent qu’aux réalités utiles.
+
+ * * * * *
+
+Le mépris des lois économiques, l’incohérence des taxations et des
+réquisitions pendant la guerre, la paralysie de toutes les initiatives
+par des bureaux tyranniques et incompétents, peuvent faire pressentir
+dans quelle anarchie tomberait un pays asservi définitivement au régime
+du socialisme étatiste.
+
+ * * * * *
+
+Les renchérissements consécutifs aux taxations pendant la guerre ne
+firent que confirmer d’anciennes expériences. La Convention avait déjà
+dû reconnaître que rien ne peut remplacer l’initiative privée, la
+liberté du travail et le jeu mutuel des échanges.
+
+ * * * * *
+
+Décourager la culture du blé par des taxations forçant l’agriculteur à
+vendre sa récolte au-dessous du prix de revient et par conséquent à
+cesser cette culture, puis tâcher de la ranimer par des subventions
+soumises à l’arbitraire administratif, constituent deux exemples
+mémorables de la pernicieuse influence des interventions étatistes.
+
+ * * * * *
+
+Si, après la guerre, les initiatives industrielles, agricoles et
+commerciales sont paralysées par des règlements vexatoires résultant
+d’interventions étatistes, la décadence des peuples soumis à ce régime
+est certaine. Il n’y a pas de progrès sans les initiatives individuelles
+et ces initiatives sont impossibles dès que l’État prétend diriger
+l’organisme compliqué de l’industrie et du commerce.
+
+ * * * * *
+
+Le socialisme pacifiste, qui avait tant contribué à nos premières
+défaites par l’insuffisante préparation due à la diffusion de ses
+doctrines, a repris l’influence perdue au début de la guerre pour deux
+motifs: 1º le développement universel, par suite des nécessités de la
+guerre, d’une autocratie étatiste très voisine du joug rêvé par les
+socialistes; 2º l’affirmation, impressionnante sur l’imagination
+populaire, que l’on pourrait obtenir la paix au moyen d’un congrès
+international socialiste.
+
+ * * * * *
+
+L’étatisme latin est une forme inférieure de gouvernement, ayant eu son
+utilité comme jadis le régime féodal, mais qui n’en a plus aujourd’hui.
+En se prolongeant il aurait pour terme ultime l’égalité dans la
+servitude, puis la décadence.
+
+ * * * * *
+
+La théorie allemande de l’État souverain absolu n’acceptant d’autre loi
+que sa volonté implique nécessairement la prépondérance de la force sur
+le droit. C’est pour justifier cette prédominance que les philosophes
+allemands ont été amenés, après avoir divinisé l’État, à identifier le
+droit et la force, et à considérer la douceur et l’humanité comme des
+marques d’impuissance.
+
+ * * * * *
+
+La conception allemande de l’État ne pouvant être lié par aucun traité
+est plus asiatique que romaine, plus ancienne que moderne. Elle
+constitue une véritable régression contre laquelle le monde entier s’est
+dressé.
+
+ * * * * *
+
+En faisant de l’État une divinité souveraine, Hegel et ses successeurs
+formulèrent simplement en termes philosophiques la conception militaire
+de tous les rois de Prusse.
+
+ * * * * *
+
+L’étatisme et le socialisme sont si voisins qu’en Allemagne la majorité
+des socialistes constitue un parti gouvernemental.
+
+ * * * * *
+
+Il est incontestable qu’en quelques années l’Allemagne avait réussi à se
+placer à la tête de l’industrie. Mais on se tromperait fort en
+attribuant son succès à des influences étatistes. Une éducation
+technique supérieure, une discipline sévère, la solidarité des diverses
+industries, l’intervention de hautes individualités capables de diriger,
+les grandes entreprises et surtout la possession de riches mines de
+houille furent les causes des progrès réalisés en vingt-cinq ans.
+
+ * * * * *
+
+Précieuse pour coordonner l’effort d’esprits médiocres, l’organisation
+étatiste de l’Allemagne ne saurait favoriser les recherches importantes,
+œuvre exclusive des élites. En perdant son individualisme l’Allemagne a
+perdu ses grands savants, ses grands écrivains, ses grands penseurs.
+
+ * * * * *
+
+L’étatisme peut être momentanément une cause de progrès pour les peuples
+faibles, mais, inévitablement, il engendre la décadence. Quand l’État
+seul pense et agit à la place des citoyens, ils deviennent incapables de
+penser et d’agir. Les supériorités individuelles se noient dans une
+médiocrité universelle, puis disparaissent.
+
+ * * * * *
+
+Les partisans irréductibles de l’étatisme deviendront fort dangereux
+après la guerre. Ayant vu l’autocratie étatiste imposée à tous les
+peuples pendant le conflit, ils en concluent à son utilité pendant la
+paix. De toute évidence, pourtant, un régime adapté à une situation
+anormale n’a de valeur que pour cette situation.
+
+ * * * * *
+
+Si l’étatisme militaire créé par la guerre se continuait pendant la paix
+on peut se demander dans quelles limites seraient tolérées
+l’indépendance de pensée et la liberté individuelle. De la solution
+donnée à ce problème l’avenir de la civilisation dépend.
+
+ * * * * *
+
+L’individualisme moderne a vu se dresser contre lui deux ennemis
+redoutables: le socialisme et le germanisme. Si l’humanité finit par
+préférer l’asservissement collectif à la liberté elle entrera dans un
+âge de définitive régression.
+
+ * * * * *
+
+Déterminer les limites respectives de l’individualisme et de l’étatisme
+sera un des plus difficiles problèmes de l’avenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+La religion socialiste.
+
+
+Le rôle des croyances n’est pas moins important aujourd’hui que dans le
+passé. Beaucoup d’hommes se croient dégagés de toute religion, mais
+l’esprit mystique les domine toujours. La foi socialiste est une des
+manifestations de cet esprit au même titre que le bouddhisme et
+l’islamisme.
+
+ * * * * *
+
+Les adeptes de sectes politiques diverses: nihilistes, francs-maçons,
+socialistes, etc., sont des êtres religieux ayant perdu d’anciennes
+croyances, mais ne pouvant se passer d’une foi pour orienter leurs
+pensées.
+
+ * * * * *
+
+En enseignant la fraternité universelle et la déchéance de l’homme, le
+christianisme a détruit chez les Romains l’idée de patrie et anéanti la
+civilisation antique. Le triomphe de l’idéal socialiste désagrégerait
+aussi le culte de la patrie et, par la lutte des classes, il
+engendrerait des guerres civiles conduisant chaque patrie à se détruire
+elle-même.
+
+ * * * * *
+
+Les croyances à forme religieuse comme le socialisme sont inébranlables
+parce que les arguments restent sans prise sur une conviction mystique.
+Le fidèle croit et ne raisonne pas.
+
+ * * * * *
+
+Tous les dogmes, les dogmes politiques surtout, s’imposent généralement
+par les espérances qu’ils font naître et non par les raisonnements
+qu’ils invoquent.
+
+ * * * * *
+
+Guidés seulement par la raison les pacifistes avaient de justes motifs
+pour déclarer la guerre impossible. Ils oubliaient seulement que les
+peuples sont orientés par des forces sur lesquelles la raison est sans
+prise.
+
+ * * * * *
+
+Les historiens ne constateront pas sans étonnement que le catéchisme
+socialiste allemand n’exerça ses ravages chez les ouvriers français et
+les politiciens qui les suivent qu’après avoir été pratiquement
+abandonné en Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Malgré leurs divergences de principes, le socialisme collectiviste et le
+militarisme conduisent exactement au même résultat: la servitude.
+
+ * * * * *
+
+Plusieurs penseurs ont soutenu que le triomphe du socialisme pouvait
+amener un retour complet à la barbarie. L’expérience de la Russie montre
+du moins qu’un peuple subjugué par la foi socialiste tombe vite dans un
+état d’anarchie qui le rend victime de voisins peu soucieux d’adopter
+une foi génératrice de pareilles conséquences.
+
+ * * * * *
+
+Il n’existe qu’une parenté illusoire entre le socialisme latin et celui
+des Américains et des Allemands. Préoccupés surtout de la production des
+richesses, ces derniers l’ont favorisée, sachant bien que l’ouvrier en
+profite toujours. Préoccupés uniquement de la répartition des richesses,
+les socialistes français et leurs législateurs n’ont au contraire cessé,
+en poursuivant le capital, de le détourner des entreprises nationales et
+de l’obliger à se porter sur les placements étrangers. Ils ont ainsi
+accentué notre décadence économique.
+
+ * * * * *
+
+La guerre de classes, adoptée par les socialistes français après avoir
+été délaissée par leurs confrères allemands, serait plus meurtrière et
+plus coûteuse encore que les guerres entre peuples. Ces dernières ne
+créent, en effet, que des ruines provisoires, alors que la première
+engendrerait une ruine définitive.
+
+ * * * * *
+
+L’homme ne donne tout son rendement que s’il est directement intéressé
+au succès de l’œuvre entreprise. De ce principe psychologique résulte
+que l’ouvrier ne touchant pas un salaire proportionnel à ses efforts
+pour la prospérité de son usine, et l’employé de l’État travaillant à
+prix fixe, fourniront toujours un rendement médiocre.
+
+ * * * * *
+
+Si le socialisme consistait simplement à vouloir l’amélioration du sort
+des multitudes, tout le monde serait socialiste, mais les deux points
+fondamentaux de la doctrine: la lutte des classes et la suppression du
+capital, entraîneraient la désagrégation des sociétés et leur ruine.
+
+ * * * * *
+
+Jamais le rôle du capital ne s’est révélé aussi important que pendant la
+guerre mondiale. Non seulement la puissance d’expansion économique d’un
+pays, mais surtout sa force défensive et par conséquent son
+indépendance, résultent de sa richesse. Il importe donc de ne plus
+entraver son développement comme ne cessent de le faire les législateurs
+dominés par les influences socialistes.
+
+ * * * * *
+
+Les pays où les socialistes auront le pouvoir, non de détruire le
+capital, ce qui est impossible, mais de le faire émigrer, sont voués à
+une rapide décadence.
+
+ * * * * *
+
+Le rôle du capital, prépondérant dans la guerre actuelle, le sera plus
+encore dans les guerres futures. L’obus du canon de 75 coûte 60 francs,
+celui du 305, 2 500 francs. Pour détruire un canon ennemi à 4 kilomètres
+il faut tirer plus de 1 000 projectiles du 155 court. La destruction
+d’un canon ennemi valant 10 000 francs, coûte plus de 300 000 francs
+avec le 155 et énormément plus avec des calibres supérieurs. Les
+spécialistes auteurs de ces calculs ont évalué à 25 milliards les
+dépenses de l’artillerie depuis le commencement de la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Un pays sans capital est un pays sans défense.
+
+ * * * * *
+
+La prodigieuse persistance des illusions socialistes se trouve bien
+marquée dans les lignes suivantes d’un savant écrivain. «La dure épreuve
+imposée depuis trois années au monde n’a rien appris aux socialistes.
+Ils tournent obstinément autour des mêmes formules, par lesquelles ils
+s’appliquaient jadis à créer les plus dangereuses illusions. Tout ce
+qu’ils voient dans cette guerre c’est la possibilité d’en tirer argument
+en faveur de cette lutte des classes sociales qui constitue le fond de
+leur doctrine.»
+
+ * * * * *
+
+Les nations peuvent-elles prospérer sans concurrences intérieures et
+extérieures? Les socialistes résolvent facilement ce problème, mais
+l’expérience ne l’a pas résolu encore.
+
+ * * * * *
+
+Vivant dans les théories abstraites indépendantes des lois économiques,
+les socialistes peuvent promettre aux foules les paradis dont elles sont
+avides. Limités par des nécessités économiques inflexibles, les
+adversaires du socialisme ne sauraient faire les mêmes promesses et
+posséder par conséquent le même prestige.
+
+ * * * * *
+
+La plus dangereuse des erreurs socialistes, fut de ne pas comprendre que
+la lutte des classes nuit à une production dont l’ouvrier profite
+toujours. Les socialistes allemands qui enseignent cette lutte dans
+leurs livres, y ont pratiquement renoncé depuis longtemps.
+
+ * * * * *
+
+Il fallait entièrement ignorer les mobiles conduisant les hommes pour
+imaginer une société où tous les moyens de production seraient exploités
+en commun. Cette conception impliquant pour les peuples une étroite
+servitude ne pouvait germer que dans des cerveaux soumis à la rude
+discipline des casernes germaniques.
+
+ * * * * *
+
+L’intelligence, le capital et le travail sont les facteurs essentiels du
+développement industriel moderne. En lutte chez les nations que dominent
+les illusions socialistes, ces trois éléments ont fini, chez d’autres
+peuples, par former une association génératrice principale de leurs
+progrès.
+
+ * * * * *
+
+Il est impossible de dire si le capitalisme disparaîtra dans l’avenir.
+On ne peut nier aujourd’hui qu’après avoir transformé le monde en moins
+d’un siècle, il reste l’élément indispensable de ses nouveaux progrès.
+
+ * * * * *
+
+Pour comprendre la persistance de certaines illusions socialistes il
+faut se souvenir que l’absurdité d’un dogme ne nuit jamais à sa
+propagation.
+
+ * * * * *
+
+On saisit la puissance de la religion socialiste en constatant que,
+malgré les irréparables désastres qu’elle faillit engendrer, ses adeptes
+n’ont rien perdu de leur foi et prétendent encore régir les sociétés
+avec leurs chimères.
+
+ * * * * *
+
+La religion socialiste a fait de tels progrès dans certains esprits que
+parler de liberté individuelle, d’initiative, de limitation des droits
+de l’État, leur semble le langage d’un âge disparu.
+
+ * * * * *
+
+Au point de vue des doctrines socialistes, la guerre présente deux
+phénomènes d’apparence contradictoire. Elle a d’abord déterminé
+l’effondrement des théories internationalistes en prouvant que les liens
+créés par la race sont beaucoup plus forts que ceux résultant des
+intérêts de profession. D’autre part, le développement de l’étatisme
+allant jusqu’au servage a momentanément réalisé le plus chimérique des
+rêves socialistes.
+
+ * * * * *
+
+Les convictions mystiques échappant aux atteintes de la raison et de
+l’expérience, les socialistes verront seulement dans la guerre une
+confirmation de leurs doctrines.
+
+ * * * * *
+
+Les progrès de la religion socialiste vérifient cette loi de l’histoire
+que si les peuples changent parfois les noms de leurs dieux ils ne
+sauraient se passer de ces grands fantômes pour orienter leur vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Les qualités psychologiques nécessaires aux gouvernements.
+
+
+Un chef d’État représente aujourd’hui une synthèse de volontés qu’il
+peut orienter, mais qui le dominent s’il ne sait pas les orienter.
+
+ * * * * *
+
+De même que le physicien connaissant les forces de la nature est maître
+des phénomènes, l’homme d’État capable de manier les forces
+psychologiques dirigerait à son gré les sentiments et les volontés des
+hommes.
+
+ * * * * *
+
+L’homme d’État habile sait utiliser les illusions dont beaucoup d’âmes
+ne peuvent se passer. L’homme d’État inexpérimenté les persécute et en
+est victime.
+
+ * * * * *
+
+L’ignorance de la psychologie des peuples fut de tout temps une source
+d’erreurs politiques désastreuses.
+
+ * * * * *
+
+Les classes dirigeantes sont issues de concours révélant la mémoire,
+mais non les qualités de jugement et de caractère qui font la valeur de
+l’homme. Aussi les sociétés se trouvent-elles conduites par des chefs
+souvent médiocres.
+
+ * * * * *
+
+Vivre exclusivement dans les livres empêche de comprendre les réalités.
+C’est pourquoi les gouvernements de théoriciens sont si dangereux pour
+un pays.
+
+ * * * * *
+
+Plus un problème politique est difficile, plus on trouve d’hommes se
+croyant aptes à le résoudre.
+
+ * * * * *
+
+L’absence de clairvoyance et l’irrésolution constituent les plus
+habituels défauts des hommes politiques. Ne sachant pas diriger les
+événements, ils se laissent dominer par eux, et subissent tous les
+hasards.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les hommes politiques présidant aux destinées des peuples on
+rencontre beaucoup d’esprits simplistes, persuadés que les lois
+naturelles se modifient avec des décrets. Rares sont les esprits
+observateurs ayant le sens des possibilités et se bornant à orienter la
+marche des choses sans prétendre en transformer le cours.
+
+ * * * * *
+
+Les foules s’imaginent volontiers que leurs gouvernants appartiennent à
+une humanité supérieure infaillible. De là leurs fureurs dès qu’une
+défaillance révèle l’homme derrière l’idole.
+
+ * * * * *
+
+La valeur d’un ministre dépend beaucoup de son entourage, mais l’art de
+choisir les hommes est encore plus difficile que celui de les gouverner.
+
+ * * * * *
+
+Tel homme devenu ministre aurait dû être simple cocher et tel autre,
+resté cocher, mériterait d’être ministre, disait Napoléon. Sans doute,
+mais comment faire la distinction et découvrir les vraies capacités?
+
+ * * * * *
+
+Les pires tyrans sont moins dangereux que les gouvernants indécis.
+L’indécision fut toujours génératrice de catastrophes.
+
+ * * * * *
+
+Si tant d’hommes d’État se montrent irrésolus dans leurs actes, c’est
+faute d’avoir une idée nette de ce qu’ils veulent et de ce qu’ils
+peuvent.
+
+ * * * * *
+
+L’homme incapable de dominer ses nerfs est indigne d’occuper le plus
+humble échelon de la puissance politique. Si la guerre de 1870 devint
+inévitable, c’est que les négociations furent conduites par un ministre
+n’ayant pas assez de calme pour vérifier, avant d’agir, l’exactitude des
+faits rapportés dans la dépêche falsifiée qui déclencha le conflit. La
+subtile psychologie d’un diplomate ennemi réussit à utiliser notre
+irritabilité ethnique pour nous lancer dans une série de catastrophes.
+
+ * * * * *
+
+Les chefs d’État doivent savoir discerner les mobiles susceptibles
+d’agir sur les diverses mentalités. Incapables d’un tel discernement,
+les diplomates allemands ne comprirent pas que la terreur, si efficace
+sur les Balkaniques, serait sans action sur les autres peuples.
+
+ * * * * *
+
+Une des plus dangereuses habitudes des hommes politiques médiocres est
+de promettre ce qu’ils savent ne pouvoir tenir.
+
+ * * * * *
+
+En politique les institutions importent moins que les mœurs.
+
+ * * * * *
+
+Les assemblées parlementaires constitueraient un régime politique
+suffisant si l’on pouvait les soustraire à l’influence des grands
+fantômes qui les oppriment: la peur, la jalousie et la haine. Ils furent
+depuis vingt-cinq ans les inspirateurs de persécutions et de lois
+désorganisatrices de l’industrie, des finances et de l’armée.
+
+ * * * * *
+
+Le sectarisme et la crainte des électeurs laissent difficilement aux
+législateurs une grande liberté de jugement.
+
+ * * * * *
+
+Aux États-Unis, les attributions de l’État se trouvant peu nombreuses,
+les influences politiques demeurent sans action. Le rôle du politicien
+ne devient désastreux que dans les pays où l’État absorbe toutes les
+fonctions.
+
+ * * * * *
+
+Il fut toujours dangereux pour les peuples d’être conduits par des
+hommes plus préoccupés des effets de leurs mesures sur un parti que de
+la valeur de ces mesures et de leur intérêt général.
+
+ * * * * *
+
+L’homme d’État supérieur sait opposer l’évidence qu’il perçoit à
+l’erreur que l’aveuglement des partis politiques prétend lui imposer.
+
+ * * * * *
+
+L’inexpérience politique se manifeste généralement par le besoin
+d’accumuler des mesures restrictives. Prises un peu au hasard, elles
+sont généralement contraires à toutes les lois économiques et il faut
+bientôt les rapporter.
+
+ * * * * *
+
+Les gouvernements qui n’ont pas su créer l’opinion ne la connaissent
+souvent qu’au moment où elle les renverse.
+
+ * * * * *
+
+Les hommes d’État sans caractère tâchent vainement d’étayer leur
+faiblesse individuelle en l’associant à des faiblesses collectives.
+
+ * * * * *
+
+On ne peut rien attendre des hommes politiques pour lesquels le monde
+est un miroir reflétant seulement leurs désirs, leurs rêves et leurs
+craintes.
+
+ * * * * *
+
+Alors que le savant recherche la vérité sans craindre ses conséquences,
+le politicien médiocre s’en méfie et la considère comme une ennemie. Il
+censure son expression dans la vaine espérance de l’anéantir.
+
+ * * * * *
+
+Une des erreurs politiques les plus dangereuses est de confier à des
+orateurs brillants la direction des affaires publiques. Napoléon avait
+déjà remarqué que les grands orateurs aptes à gouverner une assemblée
+étaient incapables de conduire la plus modeste affaire.
+
+ * * * * *
+
+Un grand orateur est rarement un grand penseur. L’art de l’orateur
+consiste surtout à manier habilement les formules illusoires capables
+d’impressionner les foules.
+
+ * * * * *
+
+L’homme politique qui dépense son activité en paroles la dépense
+rarement en actions.
+
+ * * * * *
+
+Pour les diplomates comme pour les femmes, le silence est souvent la
+plus claire des explications.
+
+ * * * * *
+
+Le véritable homme d’État se montre parfois intransigeant dans ses
+discours, mais jamais dans ses actes. Les nécessités qui régissent la
+vie des peuples modernes ne sont pas compatibles avec l’intransigeance.
+
+ * * * * *
+
+Gouverner c’est pactiser, pactiser n’est pas céder.
+
+ * * * * *
+
+Pour gouverner sagement, il ne faut pas oublier que l’influence du passé
+limite l’action possible de l’homme sur le présent. La foule des vivants
+reste toujours encadrée par celle des morts.
+
+ * * * * *
+
+L’idée que les hommes se font des choses est pour les gouvernants plus
+utile à connaître que la valeur réelle de ces choses.
+
+ * * * * *
+
+Faire naître, grandir ou disparaître des sentiments et des croyances
+dans l’âme des peuples représente un des éléments essentiels de l’art de
+gouverner.
+
+ * * * * *
+
+Savoir manier les sentiments d’un peuple, c’est diriger sa volonté.
+Savoir les perpétuer, c’est refaire son âme.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Imperfections des gouvernements révélées par la guerre.
+
+
+Le défaut de clairvoyance a été la caractéristique générale des hommes
+d’État avant et pendant la guerre. Les gouvernants capables de prévoir
+les événements seulement quelques mois d’avance sont exceptionnels.
+
+ * * * * *
+
+L’impuissance à prévoir et l’irrésolution s’expient toujours. Les
+Allemands ne songent pas sans terreur à la destruction qui eût menacé
+leur flotte si l’imprévoyance d’un ministre anglais ne leur avait jadis
+abandonné l’île d’Héligoland. Les Alliés ne peuvent se rappeler sans
+amertume que le déroulement de la guerre eût été tout autre si, au début
+de la campagne, un ministre avait possédé l’esprit de décision et la
+prévoyance nécessaires pour ordonner à quelques cuirassés de suivre les
+vaisseaux allemands quand ils se dirigèrent sur Constantinople.
+
+ * * * * *
+
+Un empereur clairvoyant eût compris que l’Allemagne était le pays de
+l’univers le plus intéressé à maintenir la paix. Il eût ensuite saisi la
+profondeur du conseil de Bismarck de ne jamais se brouiller avec la
+Russie.
+
+ * * * * *
+
+Les conséquences de l’imprévoyance ne se réparent guère. Les Alliés
+perdirent inutilement plus de 100 000 hommes a Gallipoli, dans la vaine
+tentative de réparer des fautes d’imprévoyance et d’indécision
+antérieurement commises.
+
+ * * * * *
+
+Un simple vocable: l’imprévision, résume les causes de la plupart des
+échecs dont furent victimes les Alliés au début de la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Les maîtres des peuples continuent à vivre d’idées devenues sans valeur.
+Une des vérités les mieux démontrées par les faits est qu’un pays ne
+gagne rien à vouloir s’annexer des peuples étrangers contre leur
+volonté. L’Autriche en fit jadis l’expérience avec la Vénétie,
+l’Allemagne avec l’Alsace qui fut pour elle une cause de troubles et de
+dépenses pendant cinquante ans.
+
+ * * * * *
+
+«Trop tard», ce mot fut comme l’a dit un ministre anglais, l’explication
+de bien des revers.
+
+ * * * * *
+
+Impuissante jadis dans le déroulement de l’histoire, la volonté des
+peuples est devenue un facteur essentiel de la politique moderne.
+
+ * * * * *
+
+Si les grandes puissances sont si mal renseignées par leurs agents c’est
+que, pour être considérés de leurs chefs, ces agents se bornent à en
+refléter les opinions. Nos illusions sur les Bulgares et les Grecs, au
+début du conflit, n’eurent guère d’autres causes.
+
+ * * * * *
+
+Les erreurs dans le maniement des forces psychologiques peuvent annuler
+la supériorité des armements. L’Allemagne en fit l’expérience à mesure
+que l’insuffisance psychologique de ses diplomates lui suscitait de
+nouveaux ennemis.
+
+ * * * * *
+
+Les gouvernements faibles sont, comme les individus sans caractère, peu
+redoutables pour leurs ennemis et dangereux pour leurs amis. La Russie
+durant la guerre illustra cet exemple.
+
+ * * * * *
+
+Un dictateur n’est qu’une fiction. Son pouvoir se dissémine en réalité
+entre de nombreux sous-dictateurs anonymes et irresponsables dont la
+tyrannie et la corruption deviennent bientôt insupportables.
+
+ * * * * *
+
+Toute puissance sans responsabilité se transforme vite en tyrannie.
+
+ * * * * *
+
+On peut se faire une idée de la formidable puissance des marchands de
+vin et de la crainte qu’ils inspirent à nos législateurs en constatant
+que le plus illustre de nos ministres de la Guerre faillit être renversé
+pour avoir essayé d’entraver leur commerce, en raison de ses
+conséquences sur la santé du soldat.
+
+ * * * * *
+
+Les motifs de contester la valeur de notre Parlement sont nombreux, mais
+il faut reconnaître que, sans les grandes commissions issues de son
+sein, nous n’aurions jamais eu ni les munitions, ni les canons
+nécessaires à la défense. Un gouvernement absolu, mais prisonnier
+d’illusions bureaucratiques, n’avait pas réussi à les obtenir.
+
+ * * * * *
+
+La surenchère, si générale en politique, fut toujours une dangereuse
+méthode. Elle peut être momentanément utile à des partis, mais jamais à
+des gouvernements.
+
+ * * * * *
+
+Préférer l’utilité d’un jour à des vérités durables et gouverner d’après
+les opinions du moment, c’est créer pour l’avenir des situations sans
+remède.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Enseignements politiques déduits de la guerre.
+
+
+Jamais l’art de gouverner n’aura été aussi malaisé qu’après la guerre.
+Une des plus grandes difficultés consistera peut-être à rompre avec les
+habitudes d’intervention universelles qu’avait nécessitées le conflit.
+
+ * * * * *
+
+L’art de manier avec certitude la gamme des sentiments qui font mouvoir
+les hommes ne s’enseigne ni dans les livres ni dans les écoles. Il est
+resté empirique et s’acquiert seulement par l’expérience. A en juger
+d’après toutes les erreurs de psychologie commises pendant la guerre,
+cette acquisition n’est pas facile.
+
+ * * * * *
+
+Les grands moteurs de la conduite des peuples sont les croyances et les
+intérêts. Les croyances ne pouvant être réduites ni par la raison, ni
+par la force, les gouvernants doivent se borner à concilier des
+intérêts. Plusieurs siècles de persécutions et de guerres sanglantes
+furent nécessaires pour établir la solidité de ce principe
+psychologique.
+
+ * * * * *
+
+Les hommes les plus aptes à guider les événements sont souvent entraînés
+par eux après les avoir conduits jusqu’à une certaine limite qu’ils ne
+peuvent d’avance prévoir.
+
+ * * * * *
+
+Les buts obtenus en politique sont parfois fort différents de ceux
+poursuivis. L’Allemagne ne se doutait certainement pas du service
+qu’elle rendrait à l’Angleterre en la forçant à la guerre. Pour le
+présent elle lui évita une lutte civile avec l’Irlande et consolida en
+un bloc homogène les éléments inconsistants de son immense empire. Pour
+l’avenir elle aura considérablement accru sa puissance industrielle et
+économique en lui faisant comprendre les dangers de l’infiltration
+germanique.
+
+ * * * * *
+
+Grâce aux progrès de son industrie l’Allemagne eût vite conquis en temps
+de paix l’hégémonie rêvée. Elle aura bouleversé l’univers pour un
+résultat absolument contraire à celui qu’elle cherchait.
+
+ * * * * *
+
+Laplace, dans son livre sur les probabilités, démontre «les avantages
+que la bonne foi a procurés aux gouvernements qui en ont fait la base de
+leur conduite. Voyez au contraire, ajoute-t-il, dans quel abîme de
+malheur les peuples ont été souvent précipités par l’ambition et par les
+perfidies de leurs chefs. Toutes les fois qu’une grande puissance
+enivrée de l’amour des conquêtes aspire à la domination universelle, le
+sentiment de l’indépendance produit entre les nations menacées une
+coalition dont elle devient presque toujours la victime». Cette page
+écrite il y a plus d’un siècle contient des vérités qui resteront
+éternelles, quoique sans beaucoup de chances de recevoir une application
+pratique.
+
+ * * * * *
+
+Les luttes livrées pour des principes sont toujours fort longues. Telles
+dans l’antiquité les guerres médiques et dans les temps modernes les
+guerres de religion, la guerre de Trente Ans, les guerres de la
+Révolution. Si la guerre de sécession aux États-Unis dura seulement cinq
+ans, c’est que la ruine financière de l’un des partis en présence rendit
+impossible la continuation du conflit.
+
+ * * * * *
+
+Il est toujours dangereux pour une nation d’avoir un passé trop chargé
+d’iniquités.
+
+ * * * * *
+
+Si puissant que devienne un peuple, si grandes que soient ses conquêtes,
+si supérieurs que puissent être ses armements, son pouvoir ne saurait
+durer dès qu’il constitue une menace permanente pour les autres peuples.
+Plus d’un conquérant en fit jadis l’expérience. Les Allemands la
+répètent à leur tour.
+
+ * * * * *
+
+Frédéric II posait déjà les règles appliquées plus tard par ses
+successeurs quand il disait que la guerre est une affaire dans laquelle
+le moindre scrupule peut tout perdre. Suivant lui on ne saurait faire
+une guerre sans avoir le droit de pillage, d’incendie et de carnage.
+
+ * * * * *
+
+Gouverner contre l’opinion est impossible, mais on peut la créer. Une
+des forces du gouvernement allemand fut d’avoir su, depuis longtemps,
+orienter l’opinion de son peuple vers la nécessité d’une guerre de
+conquête. Il y parvint avec l’aide des universités, des journaux et de
+nombreuses associations.
+
+ * * * * *
+
+Des mesures d’exception imposées à un groupe politique, religieux ou
+ethnique ne font que le fortifier. Persécuté il augmente de cohésion,
+alors qu’il se dissout dès que cessent les inégalités de traitement.
+Cette loi psychologique a maintenu aux Juifs leur individualité à
+travers les siècles. Pour l’avoir méconnue l’empire d’Autriche verra
+forcément ses provinces se dissocier.
+
+ * * * * *
+
+Conquérir un peuple peut être l’œuvre d’un jour. L’assimiler demande
+parfois des siècles. Souvent même le temps n’y suffit pas. L’Angleterre
+ne put jamais s’agréger l’Irlande, l’Autriche a toujours pour ennemis
+les peuples soumis à sa domination.
+
+ * * * * *
+
+La violence ne suffit pas pour fusionner les âmes des races. Bien que
+l’histoire ait solidement démontré cette loi psychologique, les maîtres
+des peuples ne l’ont pas encore comprise.
+
+ * * * * *
+
+L’utilité des esprits supérieurs dans le gouvernement des peuples fut
+bien mise en évidence par l’histoire des vingt années qui suivirent la
+guerre de 1870. Le chancelier alors à la tête de l’Allemagne sut isoler
+la France en s’alliant à l’Italie, à la Roumanie et à l’Autriche, puis
+en obtenant la neutralité bienveillante de la Russie et de l’Angleterre.
+Cette situation disparut progressivement dès que l’Allemagne fut
+gouvernée par des chefs arrogants, toujours prêts à menacer l’Europe de
+la force allemande.
+
+ * * * * *
+
+Pour les peuples de races, de langues, de religions ou d’intérêts
+différents, réunis par les hasards des conquêtes, il n’existe que deux
+formes possibles de gouvernement: l’autocratie pure ou une fédération de
+provinces autonomes. Ce dernier type de gouvernement s’impose
+aujourd’hui partout. L’Angleterre en fit l’expérience avec le Transvaal
+et l’Irlande, l’Autriche avec la Hongrie et bientôt, sans doute, avec
+ses autres provinces. La Russie, composée de peuples divers, arrivera
+probablement aux mêmes séparations après une série de bouleversements.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple ne saurait espérer un gouvernement meilleur que lui-même. Aux
+âmes incertaines correspondent des gouvernements incertains.
+
+ * * * * *
+
+Si les gouvernements démocratiques furent toujours jusqu’ici des
+gouvernements d’avocats c’est que les luttes parlementaires donnent à
+l’habitude de la parole un rôle prépondérant. Dans les civilisations à
+forme industrielle, la compétence technique devenant beaucoup plus
+nécessaire que la compétence oratoire, le technicien semble appelé à
+remplacer l’avocat. C’est une des réformes auxquelles songe le plus
+l’Angleterre. L’ancien type moyen du politicien orateur tend à
+disparaître.
+
+ * * * * *
+
+Dans les grands conflits, la force des peuples fait celle des
+gouvernants.
+
+
+
+
+LIVRE VII
+
+Perspectives d’avenir
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Quelques conséquences de la guerre.
+
+
+La guerre européenne ouvre une de ces grandes périodes de l’histoire où,
+comme à l’époque de la Réforme et de la Révolution, les peuples changent
+leurs conceptions de la vie, leur idéal et aussi leurs élites.
+
+ * * * * *
+
+C’est au lendemain de la paix que se dérouleront les plus importantes
+répercussions de la guerre. Elle se prolongera dans des luttes
+économiques, industrielles et sociales qui transformeront l’avenir des
+peuples.
+
+ * * * * *
+
+Les conséquences matérielles du conflit européen seront moins
+importantes peut-être que les transformations mentales qu’il aura
+engendrées. Les changements du monde extérieur façonnent rapidement un
+nouveau monde intérieur.
+
+ * * * * *
+
+L’Europe ne verra sans doute pas ses frontières géographiques très
+modifiées par la guerre, mais ses frontières psychologiques se
+trouveront changées.
+
+ * * * * *
+
+Les guerres renversent toute l’échelle des valeurs morales. L’acte
+sévèrement réprimé comme crime en temps ordinaire devient vertu et
+gloire dans le combat. L’intérêt individuel s’efface. La vie humaine n’a
+plus qu’une importance collective.
+
+ * * * * *
+
+La démonstration expérimentale que la domination militaire d’un peuple
+étranger constitue une opération coûteuse, improductive et par
+conséquent inutile, épargnera peut-être au monde de nouveaux carnages.
+
+ * * * * *
+
+On a justement remarqué que les grands génies apparurent souvent pendant
+les périodes de guerre. Le siècle qui vit naître Raphaël, Michel-Ange,
+Galilée, Copernic est celui où le monde se trouva le plus ravagé par des
+luttes féroces. C’est dans la vie des camps que Descartes composa sa
+_Méthode_. La guerre semblerait donc constituer un stimulant de toutes
+les énergies. Une foule de progrès scientifiques et industriels
+n’eussent probablement pas été réalisés sans le conflit actuel.
+
+ * * * * *
+
+Les guerres exaltent ou dépriment un peuple suivant son état mental
+quand elle éclate. La guerre de 1870 déprima considérablement la France.
+La lutte actuelle réveilla au contraire ses activités endormies.
+
+ * * * * *
+
+L’Allemagne, en croyant s’assurer de nouveaux débouchés, ne réussit qu’a
+perdre ceux qu’elle possédait, surtout en Orient. Le Japon sera sans
+doute le principal bénéficiaire de la guerre européenne.
+
+ * * * * *
+
+Que trouve à son foyer, quand ses blessures l’y ramènent, le soldat
+allemand qui rêvait d’une abondance illimitée créée par les richesses
+conquises? La menace d’impôts nécessitant un écrasant labeur et une
+pauvreté sans espoir. Ces constatations faites par quelques millions
+d’hommes modifieront peut-être leurs idées sur les avantages des
+guerres.
+
+ * * * * *
+
+Les faits seuls pouvaient enseigner au peuple allemand ce que valaient
+les théories de ses philosophes.
+
+ * * * * *
+
+Ruines économiques, clientèle disparue, relations commerciales rompues
+représentent la contrepartie des stériles victoires de l’Allemagne.
+Toutes les statistiques montrent que la «Mittel Europa», même
+parfaitement organisée, ne peut pas remplacer le commerce avec les
+autres pays. Devant le bloc économique de l’Europe centrale se dressera
+le bloc beaucoup plus fort des autres puissances.
+
+ * * * * *
+
+Les conséquences immédiates de la guerre seront fort tangibles: rareté
+de la main-d’œuvre et des matières premières, élévation des charges
+fiscales, nécessité d’accroître la production avec des ressources
+amoindries. En dehors de ces phénomènes visibles, surgiront des
+conséquences lointaines comprenant trop de possibilités pour être
+connaissables aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+Un statisticien allemand évalue comme il suit le coût de la guerre
+européenne pendant les trois premières années: dépenses en argent 430
+milliards, hommes tués 7 millions, estropiés 5 millions. Il serait
+difficile de découvrir ce que les auteurs de tels cataclysmes pouvaient
+y gagner.
+
+ * * * * *
+
+Sans parler de pays comme la Russie où la banque, l’industrie et le
+commerce étaient entièrement germanisés, l’infiltration de l’Allemagne
+s’étendait rapidement partout. La guerre seule pouvait révéler le danger
+que l’empire allemand faisait courir à l’univers.
+
+ * * * * *
+
+L’agriculture prendra sans doute après la guerre une importance
+supérieure à celle de l’industrie. Les disponibilités de tous les
+peuples en céréales et en viande ayant été épuisées par les immenses
+armées qu’il fallait nourrir, ils chercheront vainement à se ravitailler
+au dehors. Une élévation énorme des prix en résultera jusqu’à ce que de
+nouvelles ressources alimentaires aient été créées. L’exploitation
+agricole des territoires et des colonies deviendra forcément la
+principale préoccupation des peuples.
+
+ * * * * *
+
+Dans certains pays, l’Angleterre notamment, l’industrie agricole était
+de plus en plus reléguée au dernier plan. La menace de disette créée par
+les torpillages la fit rapidement passer au premier rang. Il en sera de
+même dans tous les pays aspirant à conserver leur autonomie.
+
+ * * * * *
+
+Se reporter à un demi-siècle en arrière suffit pour voir qu’avec une
+agriculture prospère et une industrie moyenne un peuple peut mener une
+vie beaucoup plus heureuse que celle résultant du développement exagéré
+de ses usines. Une conséquence utile de la guerre sera sans doute de
+faire abandonner un peu l’usine pour la terre.
+
+ * * * * *
+
+Ce sera surtout pendant la paix que la population civile sentira le
+poids de la guerre.
+
+ * * * * *
+
+L’appauvrissement des classes moyennes, conséquence de la guerre, ôtera
+aux pays un grand élément de stabilité.
+
+ * * * * *
+
+La France sortira évidemment de cette guerre épuisée d’hommes et
+d’argent, mais dégagée peut-être des illusions politiques et sociales
+qui eussent fini par engendrer une irrémédiable décadence.
+
+ * * * * *
+
+La guerre aura été une grande destructrice de toutes les routines:
+routines militaires, routines industrielles, routines mentales surtout.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les futures menaces de la politique.
+
+
+De nouvelles croyances politiques se créeront nécessairement après la
+guerre chez les hommes nouveaux, mais, se heurtant à des conceptions
+trop anciennes pour être déracinées facilement, il en résultera de
+violents conflits.
+
+ * * * * *
+
+Les problèmes créés par la paix se trouveront aussi chargés d’imprévu
+que ceux soulevés par la guerre. Il serait désespérant que les
+politiciens seuls soient appelés à les résoudre.
+
+ * * * * *
+
+Il faut dès à présent songer qu’au lendemain de la guerre la France
+pourra se trouver sans matières premières, sans industries, sans fret,
+sans charbon, avec des impôts triplés et beaucoup de villes à rebâtir.
+Confier à des théoriciens politiques et non à des industriels, des
+agriculteurs et des commerçants la direction du pays, serait engendrer
+la ruine et l’anarchie.
+
+ * * * * *
+
+L’esprit critique et l’esprit dogmatique resteront toujours trop
+incompatibles pour n’être pas perpétuellement en lutte. Le premier
+appartient à la sphère du rationnel, le second à celle du mystique et de
+l’affectif.
+
+ * * * * *
+
+L’esprit dogmatique croit et ne raisonne pas. Il ne règne pas seulement
+dans les religions, mais aussi dans les institutions sociales et
+militaires.
+
+ * * * * *
+
+Le jacobinisme, le protectionnisme et le socialisme mis au service de
+l’étatisme pourront constituer après la guerre des fléaux aussi funestes
+que l’invasion germanique. Contraintes, inquisitions, réquisitions,
+taxations deviendraient alors les principaux moyens de gouvernement.
+
+ * * * * *
+
+Dans un pays où les partis politiques sont intolérants la centralisation
+administrative restera longtemps nécessaire. La décentralisation
+industrielle et financière semble seule possible.
+
+ * * * * *
+
+La plus grande difficulté des futurs gouvernements sera d’équilibrer les
+intérêts souvent contraires des divers groupements sociaux de façon
+qu’ils ne se nuisent pas réciproquement et respectent l’intérêt général.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Le droit et la force.
+
+
+L’histoire philosophique du droit peut être divisée en trois phases
+successives: 1º _Le droit biologique_. Régissant la vie du monde animal
+et les rapports de l’homme avec les animaux, il a pour unique règle la
+loi du plus fort. 2º _Le droit à l’intérieur des sociétés_. Il est
+caractérisé par la domination de l’être collectif sur l’être individuel
+dans l’intérêt commun. 3º _Le droit à l’extérieur des sociétés ou droit
+international_. Constitué uniquement jusqu’ici par la domination de la
+force, il se développera seulement lorsque les intérêts communs des
+peuples lui auront créé des sanctions.
+
+ * * * * *
+
+Au sein d’une société, le droit prime la force. Dans les rapports entre
+sociétés différentes, c’est au contraire le droit qui est primé par la
+force.
+
+ * * * * *
+
+Pour les peuples de mentalité purement militaire, le droit de faire une
+chose représente simplement le pouvoir d’accomplir cette chose. Le
+Peau-Rouge scalpant ses prisonniers, le cannibale les dévorant, le
+Germain pillant et massacrant, affirment avoir le droit de commettre ces
+actes puisqu’ils en ont le pouvoir. Le canon est le seul argument
+efficace contre de telles conception.
+
+ * * * * *
+
+Le droit de détruire les animaux a pour seul fondement la force
+résultant de notre intelligence. C’est en vertu du même principe que les
+philosophes allemands attribuent aux races humaines supérieures le droit
+d’anéantir les plus faibles. Toutes les civilisations seraient alors
+menacées de destruction par le groupe humain momentanément le plus fort
+et les peuples retourneraient à la barbarie de la préhistoire.
+
+ * * * * *
+
+Dégagées de leur contenu métaphysique, les définitions du droit se
+ramènent à celle du Digeste de Justinien: «ce qui dans chaque pays est
+utile à tous ou au plus grand nombre.» L’utilité serait donc le seul
+fondement du droit, mais, cette utilité variant suivant les pays, on ne
+saurait parler de droit universel.
+
+ * * * * *
+
+Les progrès des mœurs ont fini par créer certains principes qu’admettent
+toutes les nations civilisées et dont la violation soulève l’indignation
+universelle. Les peuples envisagent la défense de tels principes quand
+ils déclarent combattre pour le droit.
+
+ * * * * *
+
+Dans les relations entre individus d’une même société, le gendarme est
+le soutien nécessaire du droit. Dans les relations entre peuples, le
+canon seul a pu jusqu’ici remplacer le gendarme.
+
+ * * * * *
+
+Le droit est fils de nécessités sociales. Les lois ne peuvent être
+codifiées utilement que déjà stabilisées par la coutume.
+
+ * * * * *
+
+Les codes n’ont de valeur que fixés dans les âmes. Sans autres soutiens
+que le châtiment ils resteraient sans force.
+
+ * * * * *
+
+Le droit civil ne représenta d’abord qu’une extension du droit
+religieux. Les volontés divines se complétèrent plus tard par celles des
+rois et beaucoup plus tard encore par celles des collectivités. Pour
+certains peuples, comme les Musulmans, n’ayant pas séparé le droit civil
+du droit religieux, une loi non soutenue par la religion est sans
+prestige. Nos colonisateurs l’oublient quelquefois.
+
+ * * * * *
+
+Le droit de conquête, survivance des idées antiques, et le droit à
+l’indépendance, conception moderne des peuples, étant absolument
+inconciliables, les guerres entre l’Allemagne et le reste du monde se
+répéteront jusqu’à la disparition complète d’un de ces principes.
+
+ * * * * *
+
+L’alliance d’un État faible avec un État fort n’a d’autre résultat
+possible pour l’État faible que son vasselage si l’État fort est
+vainqueur, et sa ruine si l’État fort est vaincu. La Turquie n’a retiré
+de son alliance avec l’Allemagne que la perte de l’Arabie, de l’Arménie,
+de la Mésopotamie, de la Syrie et une ruine financière complète.
+
+ * * * * *
+
+Le droit qui veut être respecté a pour compagne nécessaire la force.
+
+ * * * * *
+
+La force n’opprime jamais l’idée pendant longtemps, parce qu’une idée
+opprimée devient vite génératrice de force.
+
+ * * * * *
+
+Les psychologues allemands enseignent que le succès entraîne une aveugle
+approbation et qu’aux yeux des peuples la cause triomphante a toujours
+le droit pour elle. Ils ont dû cependant constater que ce fut justement
+quand l’Allemagne était victorieuse que les neutres se dressèrent contre
+elle.
+
+ * * * * *
+
+L’abus d’une force finit par créer la destruction de cette force. Les
+violences et les crimes passés sont alors expiés par les fils qui
+gémissent longtemps sous le lourd fardeau des iniquités de leurs pères.
+
+ * * * * *
+
+Rarement, au cours de l’histoire, la valeur d’un système philosophique
+put être expérimentalement jugée comme le fut pendant la guerre la thèse
+germanique conférant aux peuples forts le droit d’asservir les peuples
+faibles.
+
+ * * * * *
+
+Asservir n’est pas conquérir.
+
+ * * * * *
+
+La force n’ayant que des armes matérielles pour soutien finit par
+devenir aussi impuissante que le droit sans force.
+
+ * * * * *
+
+Le droit établi sur la violence peut s’imposer quelque temps, mais ne
+saurait durer. Il devient bientôt créateur de coalitions lui opposant un
+droit plus fort. La naissance de ces coalitions est une loi constante de
+l’histoire. On les vit se former après toutes les tentatives de
+domination européenne, sous Charles-Quint, Louis XIV et Napoléon.
+
+ * * * * *
+
+Un grand progrès pour les peuples fut d’organiser contre la force
+individuelle une force sociale plus puissante. Le principal progrès
+social de l’avenir, progrès lointain encore, sera de substituer à la
+force agressive d’un seul peuple la force collective de tous les autres.
+
+ * * * * *
+
+L’incendie des cathédrales, des bibliothèques et des œuvres d’art, les
+massacres systématiques, les déportations d’esclaves, représentent un
+recul de la civilisation qui, en se prolongeant, pourrait devenir
+définitif et priver les peuples de toutes les conquêtes morales
+élaborées par des siècles d’efforts.
+
+ * * * * *
+
+Au point de vue du succès militaire, il semble avantageux d’être délesté
+de générosité, d’humanité, d’équité, et de respect des engagements, mais
+l’avantage n’est durable qu’à la condition qu’on reste indéfiniment le
+plus fort. Or, il n’est pas d’exemple dans l’histoire de peuples restés
+toujours les plus forts.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples faibles ont facilement des scrupules. Les peuples forts n’en
+ont pas.
+
+ * * * * *
+
+Les conquérants divinisent la violence tant qu’ils demeurent les plus
+forts. Devenus les plus faibles, ils s’empressent de la maudire.
+
+ * * * * *
+
+Il a fallu aux juristes de la Haye une dose singulière d’illusions pour
+croire possible l’établissement d’un code dénué de sanctions. L’histoire
+ne connut jamais semblable code ni religieux ni civil.
+
+ * * * * *
+
+Empêcher la violence de rester la loi définitive des relations entre
+peuples constituera peut-être le plus difficile problème de l’avenir.
+Aucun progrès de la civilisation ne sera cependant possible s’il n’est
+résolu.
+
+ * * * * *
+
+La civilisation devra réaliser encore bien des progrès avant que les
+droits des peuples puissent avoir d’autres soutiens que le nombre de
+leurs soldats.
+
+ * * * * *
+
+Le rôle de la justice sociale est d’empêcher par la menace de sanctions
+la violation des règles nécessaires à la vie d’une société. Le rôle
+futur de la justice internationale sera le même quand il deviendra
+possible de lui découvrir des sanctions. Cette possibilité n’apparaît
+pas encore.
+
+ * * * * *
+
+La méfiance générale contre les peuples violant leurs engagements et les
+lois de l’humanité sera sans doute le germe des sanctions nécessaires à
+la création d’un code international.
+
+ * * * * *
+
+Qu’elle soit d’ordre moral ou matériel, représentée par la puissance des
+codes, des idées, des religions ou des armes, la force restera
+nécessairement souveraine du monde. Un des plus importants progrès de la
+civilisation serait de substituer les forces morales à la force armée.
+
+ * * * * *
+
+Les civilisations se bâtissent avec des idées, mais ne se défendent
+encore qu’avec des canons.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Les réformes et les lois.
+
+
+Il faut de longues années de voyages et d’observations pour comprendre
+que les véritables réformes ne se font pas avec des lois.
+
+ * * * * *
+
+Science et politique ne sauraient avoir les mêmes méthodes. La première
+est surtout préoccupée du général, la seconde du particulier. Étudiant
+des choses fixes ou artificiellement fixées, la science établit
+facilement les lois qui régissent les éléments des choses. La politique
+se trouve au contraire en présence d’êtres vivants et mobiles aux
+réactions souvent imprévues.
+
+ * * * * *
+
+La valeur des institutions dépend uniquement de la façon dont elles sont
+appliquées. Aucune ne possède une souveraine vertu.
+
+ * * * * *
+
+Une réforme politique ou sociale est rarement utile quand elle ne
+succède pas à une transformation mentale.
+
+ * * * * *
+
+Les lois ne sont efficaces qu’à la condition de suivre les coutumes sans
+chercher à les précéder. Leur rôle est de sanctionner des usages et non
+de les créer.
+
+ * * * * *
+
+Une réforme n’est durable que si elle représente l’addition de petites
+réformes successives.
+
+ * * * * *
+
+Les lois et les règlements deviennent nuisibles quand, au lieu de
+traduire des nécessités d’intérêt général, ils ont simplement pour but
+de satisfaire les exigences d’un parti.
+
+ * * * * *
+
+Les lois cessent d’être justes quand elles s’appliquent à des êtres de
+mentalité inégale. Régir une colonie avec des codes européens sous
+prétexte d’assimilation constitue une dangereuse utopie.
+
+ * * * * *
+
+Un règlement n’est compris et respecté que formulé en termes brefs et
+clairs. Un long règlement est nécessairement mauvais parce qu’on ne peut
+en retenir toutes les parties.
+
+ * * * * *
+
+Une des forces de l’Allemagne est d’avoir su, grâce à sa militarisation,
+faire observer les règlements et les lois alors qu’ils sont peu
+respectés chez les peuples latins.
+
+ * * * * *
+
+Ébranler le respect d’une seule loi c’est ébranler la force de toutes
+les autres. Les décrets moratoires du début de la guerre fournissant des
+prétextes pour se soustraire à de formels engagements ont porté à
+l’armature sociale un coup dont elle ne se remettra que lentement.
+
+ * * * * *
+
+Un véritable progrès après la guerre ne serait pas d’édicter de
+nouvelles lois, mais d’en supprimer un grand nombre.
+
+ * * * * *
+
+La guerre n’aura pas été sans utilité si elle nous fait découvrir qu’au
+lieu de réclamer sans cesse des réformes à l’État c’est nous-mêmes qu’il
+faudrait réformer.
+
+ * * * * *
+
+Pas de force durable chez un peuple avec l’instabilité des lois, des
+institutions, des idées et des doctrines.
+
+ * * * * *
+
+On ne fait pas le droit, il se fait. Cette brève formule contient toute
+son histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+La future interdépendance des peuples.
+
+
+L’élévation générale du prix de la vie pendant la guerre et la
+privation, dans chaque pays, d’une foule de produits ont
+expérimentalement prouvé l’interdépendance industrielle, commerciale et
+financière des peuples. Les économistes la signalaient déjà, mais sans
+avoir jamais convaincu personne.
+
+ * * * * *
+
+On peut donner comme exemples de l’interdépendance des peuples, le fait
+qu’avant la guerre la métallurgie française de l’Est se procurait son
+charbon en Westphalie et lui donnait en échange des minerais de fer. Les
+métallurgistes français ne pouvaient pas plus se passer du charbon
+allemand que les métallurgistes allemands des minerais français.
+
+ * * * * *
+
+L’interdépendance des peuples s’est manifestée même pendant la guerre.
+Le coton nécessaire à la fabrication des explosifs venait des
+États-Unis, les nitrates utilisés en agriculture du Chili. Les pyrites
+indispensables dans la préparation de l’acide sulfurique, base de
+certaines munitions, venaient d’Espagne et de Norvège.
+
+ * * * * *
+
+Malgré les avantages certains du libre-échange et la probabilité de son
+futur triomphe, la guerre aura donné une grande force au
+protectionnisme. Elle a, en effet, montré aux peuples la nécessité de
+produire le plus possible sur leur sol les matières dont ils ont besoin
+pour se rendre indépendants.
+
+ * * * * *
+
+Malgré les indestructibles divergences de structure mentale qui les
+séparent, les peuples sont condamnés à des relations commerciales de
+plus en plus étroites. Ils continueront à se haïr, mais ne pourront
+éviter d’échanger les produits différents que chacun obtient suivant ses
+capacités, son sol et son climat.
+
+ * * * * *
+
+On peut raisonnablement espérer qu’après des luttes sauvages ayant
+détruit des millions d’hommes, dévasté d’antiques cités, ruiné de
+puissants empires, les philosophes allemands découvriront que, par suite
+de l’interdépendance des nations, un peuple industriel s’enrichit plus
+en exportant ses produits qu’en détruisant ses clients et leurs
+richesses à coups de canon.
+
+ * * * * *
+
+Quand l’Europe obtiendra une paix prolongée, ce ne sera pas la force du
+droit ni des conventions internationales qui la maintiendront, mais la
+démonstration définitive de l’interdépendance économique des peuples.
+
+ * * * * *
+
+Supérieure à toutes les volontés, l’interdépendance des peuples pourra
+provoquer une transformation profonde des idées qui mènent encore les
+nations et leurs maîtres.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+La militarisation de l’Univers.
+
+
+Depuis l’origine des âges, la condition nécessaire de la vie fut
+toujours l’aptitude à se défendre. L’être désarmé est rapidement écrasé.
+
+ * * * * *
+
+Les nécessités se subissent et ne se discutent pas. Bien qu’incompatible
+avec les progrès de la civilisation, le militarisme semble pourtant le
+seul moyen de défense connu contre les menaces d’États puissamment
+armés. Avant de songer à progresser, les peuples doivent éviter d’être
+asservis.
+
+ * * * * *
+
+La militarisation du monde civilisé et toutes les régressions qui en
+seront la suite deviendront peut-être les caractéristiques du siècle
+actuel.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir été successivement à base religieuse, à base militaire, à
+base juridique, puis à base économique, les sociétés semblent retourner
+à l’état purement militaire.
+
+ * * * * *
+
+Le besoin d’expansion et de domination se développe fatalement chez les
+peuples dont le pouvoir militaire grandit. Leurs armements étant fort
+coûteux, ils essayent d’en tirer profit.
+
+ * * * * *
+
+Les armements du temps de paix constituent une prime d’assurance contre
+les attaques extérieures, mais le développement du matériel de guerre
+rendra cette prime si ruineuse que peu de peuples seront capables de la
+supporter.
+
+ * * * * *
+
+Chez les nations très militarisées il n’existe d’autre droit que la
+volonté des chefs. La célèbre affaire de Saverne, où l’on vit un colonel
+prussien faire jeter dans une cave des civils dont la physionomie lui
+avait déplu, constitue un mémorable exemple de la mentalité créée par la
+substitution du droit militaire au droit civil.
+
+ * * * * *
+
+Un des plus difficiles problèmes de l’avenir sera de superposer aux
+civilisations raffinées un militarisme rigide, contraire au
+développement de l’intelligence, mais indispensable au maintien de
+l’indépendance.
+
+ * * * * *
+
+Si, pour se protéger contre le militarisme allemand, tous les peuples de
+l’univers sont obligés de se militariser, l’individualisme disparaîtra
+forcément, même au sein des nations où il était le plus développé.
+
+ * * * * *
+
+L’exagération des armements, créatrice de la puissance d’un peuple,
+finit par entraîner sa ruine. Les empires fondés uniquement sur le
+militarisme succombent par le militarisme. La décadence de l’empire
+romain commença dès qu’il n’eut plus que des forces militaires pour
+soutien.
+
+ * * * * *
+
+Quand les méthodes d’armement d’un peuple présentent une évidente
+supériorité, les autres nations sont bien obligées de les adopter, sous
+peine de se voir asservies. Malgré son horreur du germanisme, l’Europe
+est menacée d’en subir les principes militaires avec toutes les
+servitudes politiques qu’ils entraînent.
+
+ * * * * *
+
+Supposons le militarisme allemand détruit. Comment l’empêcher de
+renaître, sinon en lui opposant un militarisme plus fort. Une
+militarisation universelle sera donc nécessaire pour démilitariser un
+seul peuple.
+
+ * * * * *
+
+L’Europe ne pourra éviter le militarisme que par suite d’une
+transformation profonde dans la mentalité du peuple germanique. Possible
+pour l’avenir, cette transformation est bien improbable aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+Tant que les conceptions militaristes de l’Allemagne n’auront pas été
+transformées, les peuples obtiendront des armistices, mais non une paix
+durable.
+
+ * * * * *
+
+On parle souvent d’une société des nations, mais, comme l’a déclaré un
+premier ministre au Parlement, cette société ne pourra être constituée
+que par les nations en armes. Or il est peu probable que des peuples
+bien armés restent longtemps pacifiques. Ce n’est pas du moins ce
+qu’enseignent la psychologie et l’histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+L’évolution industrielle des guerres modernes.
+
+
+Le fondeur de canons est devenu le grand arbitre des temps nouveaux. Les
+maîtres du monde ne pourraient rien sans lui.
+
+ * * * * *
+
+Les guerres modernes sont des guerres d’industriels beaucoup plus que de
+généraux. Le génie de César et celui de Napoléon resteraient impuissants
+contre un adversaire possédant un nombre illimité de canons.
+
+ * * * * *
+
+Les effectifs ont joué un rôle important, mais non essentiel, dans la
+guerre actuelle. Les moyens de destruction mécaniques exercèrent une
+action prépondérante appelée à le devenir davantage encore avec les
+progrès de l’industrie. Dans l’avenir, ce ne seront pas sans doute les
+pays les plus peuplés, mais possédant le plus d’engins de destruction,
+qui acquerront la prédominance militaire.
+
+ * * * * *
+
+Les philosophes qui voudront montrer avec quelles difficultés
+s’établissent certaines vérités élémentaires rappelleront qu’il fallut
+de longs mois d’observation et la perte de plusieurs centaines de
+milliers d’hommes pour faire comprendre le rôle des tranchées, des fils
+de fer et des canons à longue portée.
+
+ * * * * *
+
+La guerre s’est faite avec des éléments dont aucun n’était connu de nos
+généraux: sous-marins, tranchées, fils de fer, avions et canons lourds.
+
+ * * * * *
+
+La tranchée constitue une forteresse mobile déplacée à volonté quand
+elle est prise ou détruite.
+
+ * * * * *
+
+La tranchée moderne a rendu impossibles les batailles décisives
+d’autrefois comme celles d’Actium, d’Iéna et de Waterloo qui fixaient en
+une journée le sort d’un pays. Quoique très longues et très meurtrières
+les guerres actuelles restent cependant toujours indécises.
+
+ * * * * *
+
+Primitivement dédaignée des chefs militaires, l’artillerie lourde finit
+par être considérée comme le grand facteur des batailles. Son
+efficacité, cependant, est limitée, puisque les Allemands ne réussirent
+pas à s’emparer de Verdun.
+
+ * * * * *
+
+Les difficultés de l’offensive moderne et la fréquente impossibilité de
+percer des lignes de tranchées sont mises en évidence par les
+statistiques affirmant que la destruction d’un mètre de tranchées coûte
+30 000 francs, 3 tonnes d’acier et quatre à cinq jours de travail, alors
+que le travail d’un jour suffit pour refaire une tranchée de mêmes
+dimensions.
+
+ * * * * *
+
+La guerre a prouvé une fois encore qu’un procédé de destruction
+quelconque engendre immédiatement la création des moyens de s’en
+protéger. Obusiers de 420, zeppelins, gaz asphyxiants, etc., ont vu
+bientôt leurs effets plus ou moins annulés. Le sous-marin lui-même ne
+saurait échapper longtemps à cette loi. Un agent de destruction vraiment
+invincible devrait posséder des effets assez instantanés pour anéantir
+les armées et les villes avant qu’elles aient le temps de se défendre.
+
+ * * * * *
+
+Quand l’évolution industrielle des guerres aura pris tout son
+développement un nombre immense d’engins destructeurs sera facilement
+manié par un petit groupe de spécialistes exercés. La machine à tuer
+remplacera alors le guerrier comme la houille a remplacé l’esclave.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Possibilités d’avenir
+
+
+Dans les temps troublés le domaine de l’imprévisible enveloppe tellement
+celui du possible que la pensée recule devant les obscurités de
+l’avenir. Elle seule cependant est capable d’éclairer un peu la route où
+les peuples doivent s’engager.
+
+ * * * * *
+
+Les enseignements du passé ne suffisent plus à guider les peuples sur
+des routes inconnues. Obligés d’agir comme ils n’avaient jamais agi,
+leurs pensées s’orienteront vers des principes directeurs nouveaux créés
+par les nécessités nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+Bien qu’il soit contenu dans le présent, l’avenir n’y est perceptible
+que sous forme de possibilités.
+
+ * * * * *
+
+Les prévisions fondées sur des appréciations d’intérêts peuvent être
+rationnelles, il est rare cependant qu’elles soient justes. Les passions
+et les influences mystiques sont des mobiles de la vie des peuples
+devant lesquels toutes les considérations d’intérêts s’évanouissent.
+
+ * * * * *
+
+Nos visions d’avenir sont surtout des visions d’espérances sans parenté
+nécessaire avec la réalité. On ne saurait les dédaigner, puisqu’elles
+furent de puissants mobiles d’action. Une humanité privée d’espérance
+aurait bien de la peine à vivre.
+
+ * * * * *
+
+En raisonnant de l’avenir d’après le passé et en se rappelant la
+persistance des idées d’origine mystique, on peut craindre pour l’Europe
+une nouvelle guerre de Trente Ans interrompue seulement par des paix
+incertaines. Le conflit aurait même des chances de durer davantage si la
+mentalité allemande ne change pas. Les défaites n’empêchèrent point en
+effet les Croisades et les guerres de religion de se renouveler aussi
+longtemps que persistèrent les illusions mystiques leur ayant donné
+naissance.
+
+ * * * * *
+
+A mesure que la civilisation se développe, elle fait surgir des conflits
+de plus en plus menaçants. Si toutes les aspirations hégémoniques:
+allemandes, russes, balkaniques, japonaises, etc., qui grandissait,
+entrent en lutte, l’ère de la paix sera close pour longtemps.
+
+ * * * * *
+
+Il est impossible de pronostiquer l’issue des guerres modernes d’après
+les règles applicables aux anciennes luttes. Une ou deux batailles
+perdues décidaient jadis du sort d’un peuple, les armées battues ne se
+remplaçant pas. La perte de quelques centaines de milliers d’hommes ne
+saurait entraîner aujourd’hui de solution décisive, en raison des moyens
+de défense actuelle et de la facilité de remplacer les combattants.
+
+ * * * * *
+
+Un des principaux enseignements des guerres nouvelles et qui peut-être
+empêchera leur répétition trop fréquente est que, dans une lutte mettant
+aux prises des millions d’hommes, la défaite complète et définitive de
+l’un des adversaires semble impossible. On détruit une armée, on
+n’anéantit pas un peuple.
+
+ * * * * *
+
+Pour évaluer la durée possible d’une guerre, il faut considérer le but
+réel que les belligérants poursuivent. L’enjeu principal de la guerre
+européenne est en réalité Anvers et surtout Constantinople, clef
+commerciale de la Méditerranée, de l’Égypte et des routes de l’Inde.
+Posséder l’antique cité c’est tenir en vasselage économique une partie
+de l’Europe.
+
+ * * * * *
+
+Les réflexions les plus justes sur la nécessité, pour la France,
+d’éviter une paix incertaine furent formulées par un de nos ennemis, le
+prince de Hohenlohe: «La France, disait-il, combattra coûte que coûte
+jusqu’au bout; le peuple français sent nettement qu’il y va de son
+existence. Il sait qu’il ne retrouvera jamais plus, à côté de lui,
+d’aussi nombreux et d’aussi puissants alliés; il sait que s’il ne sort
+pas vainqueur de la lutte terrible actuellement engagée, toutes ses
+chances de victoire auront à jamais disparu.»
+
+ * * * * *
+
+On pourrait espérer que le souvenir des dévastations et des haines
+engendrées par le conflit mondial empêchera pendant longtemps le retour
+des guerres si l’on ne savait combien est courte la mémoire des peuples.
+
+ * * * * *
+
+La destruction de merveilleuses cités par des hordes incapables de
+dominer leur férocité ancestrale permet de redouter l’anéantissement
+futur des chefs-d’œuvre épargnés par les siècles. L’avenir nous réserve
+peut-être un monde où toutes les œuvres d’art détruites seront
+remplacées par des usines, des casernes et des tranchées. Les peuples
+civilisés regretteraient alors d’avoir trop vécu.
+
+ * * * * *
+
+Les batailles de l’avenir, probablement aériennes, auront pour but
+principal l’incendie des cités et l’extermination de leurs habitants par
+de petites équipes d’ingénieurs. La destruction systématique de la
+population civile remplacera sans doute alors celle de la population
+armée.
+
+ * * * * *
+
+Un diplomate allemand affirmait qu’avec les progrès rapides des moyens
+de destruction la prochaine guerre amènera l’anéantissement de la race
+blanche. Sa disparition complète paraît douteuse, mais il est possible
+que si de telles luttes se répétaient, le sceptre de la prospérité passe
+entre les mains des nations de l’Extrême-Orient.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples auront été tellement habitués par les formes nouvelles de la
+guerre à la mainmise de l’État sur la vie nationale, la liberté, la
+fortune et l’existence des citoyens, qu’on peut se demander si ce retour
+à l’antique servage ne deviendra pas la loi future du monde. Les notions
+de droit individuel et de liberté s’évanouiraient alors au point de
+n’être même plus comprises.
+
+ * * * * *
+
+Un des plus importants personnages de l’empire allemand demandait que,
+pour reconstituer les richesses perdues, l’état obligeât tous les
+citoyens à exercer un métier manuel. La fabrication des objets de luxe
+serait interdite, des impôts écrasants appliqués aux personnes
+prétendant conserver de tels objets, les tableaux notamment. Si ces
+projets se réalisaient, l’Allemagne deviendrait une gigantesque usine
+où, sous le bâton de caporaux rigides, la masse des citoyens
+fabriquerait des articles d’exportation et des canons, en échange d’une
+ration modeste de bière et de choucroute. Il faut une mentalité bien
+spéciale pour proposer comme idéal de vie un tel enfer.
+
+ * * * * *
+
+La vie dans la caserne ou l’usine en attendant la mort sur les champs de
+bataille serait-elle vraiment l’aboutissement de tant de siècles de
+civilisation et d’efforts? Autant vaudrait alors revenir à l’âge des
+cavernes. L’homme y vivait dans les dangers sans doute, mais il
+jouissait au moins de quelque liberté.
+
+ * * * * *
+
+La seule chance possible d’une paix prolongée ne se trouvera ni dans une
+alliance des peuples, ces alliances étant incertaines, ni dans la
+démonstration de l’interdépendance industrielle des nations, la foi
+mystique dominant tous les intérêts, mais seulement dans la substitution
+chez le peuple allemand d’une philosophie nouvelle à l’ancien idéal
+mystique d’hégémonie. De telles transformations sont toujours très
+lentes.
+
+ * * * * *
+
+Il semble peu probable que l’Europe puisse espérer revoir de longtemps
+une ère de liberté. En dehors même du militarisme qui la menace, comment
+échapperait-elle aux chaînes diverses que les théoriciens de l’étatisme
+et du socialisme rêvent de lui forger?
+
+
+
+
+LIVRE VIII
+
+Dans le Cycle de la Science
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Les vérités scientifiques et les limites de nos certitudes.
+
+
+Le savant utilise les forces de la nature et en détermine les lois, mais
+il ignore profondément leur essence.
+
+ * * * * *
+
+A l’aurore des sciences les faits semblent facilement explicables. Quand
+la science grandit, des phénomènes aussi simples en apparence que
+l’électrisation d’un bâton de résine, la combustion d’une bougie, ou la
+chute d’un corps, deviennent inexplicables.
+
+ * * * * *
+
+Dans le domaine de l’observation la science n’a jamais fait faillite.
+C’est seulement dans le cycle des interprétations que cette faillite est
+réelle.
+
+ * * * * *
+
+Toutes nos vérités scientifiques étant des approximations à notre
+mesure, leur interprétation dépend de la mentalité qui les formule.
+
+ * * * * *
+
+Les conséquences des lois scientifiques finissent généralement par
+prendre plus d’importance que la découverte de ces lois. Les trois
+principes fondamentaux de la thermodynamique s’énoncent en quelques
+lignes, mais ils ont donné naissance à de nombreux volumes
+d’explications.
+
+ * * * * *
+
+Les vérités scientifiques les plus sûres en apparence sont seulement de
+conventionnelles certitudes. C’est ainsi que les axiomes essentiels de
+la géométrie s’appliquent à des corps inconcevables pour la pensée. On
+essayerait vainement d’imaginer, par exemple, un point n’ayant pas trois
+dimensions. Un point réel, c’est-à-dire pensable, a forcément de
+l’étendue et peut par conséquent être traversé par plusieurs lignes
+parallèles, contrairement à l’un des plus célèbres axiomes de géométrie.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes découvertes scientifiques débutent par des intuitions
+surgissant dans l’esprit sous forme d’hypothèses que doit ensuite
+vérifier l’expérience.
+
+ * * * * *
+
+Refuser d’accepter l’hypothèse pour guide est se condamner à prendre le
+hasard pour maître.
+
+ * * * * *
+
+Les hommes de tous les âges ont vécu d’hypothèses mais, alors que
+l’ignorant les accepte comme des certitudes définitives, le savant ne
+leur accorde de valeur qu’après une vérification expérimentale.
+L’hypothèse est seulement pour lui un échelon de la vérité.
+
+ * * * * *
+
+Une doctrine scientifique et surtout philosophique n’a pas besoin pour
+triompher de s’appuyer sur des raisons très sûres. Il suffit qu’elle
+soit soutenue par des croyances très fortes.
+
+ * * * * *
+
+Une banalité exprimée en termes algébriques cesse, pour beaucoup
+d’esprits, d’être une banalité. La théorie la plus incertaine se fait
+accepter facilement dès qu’elle est revêtue d’une forme mathématique.
+
+ * * * * *
+
+L’histoire des sciences montre que bien des propositions admises comme
+vérités sont le plus souvent de simples points de vue momentanés
+destinés à disparaître.
+
+ * * * * *
+
+L’ancienneté d’un dogme ne constitue nullement une preuve de son
+exactitude. Pendant deux mille ans les philosophes et les savants
+crurent à l’indestructibilité de l’atome. Aujourd’hui l’expérience a
+prouvé que la matière subit la loi universelle condamnant les choses à
+vieillir et mourir[2].
+
+ [2] C’est à l’auteur du présent ouvrage qu’appartient cette
+ démonstration. Elle demanda dix ans de recherches expérimentales
+ consignées en dix-huit mémoires résumés dans un livre, _l’Évolution
+ de la Matière_, dont la 30e édition vient de paraître.
+
+ * * * * *
+
+Même en matière scientifique, il est rare que nos convictions aient
+uniquement l’expérience pour soutien. Les théories les plus faciles à
+démontrer, celles de la circulation du sang ou de la dématérialisation
+de la matière, par exemple, ne furent acceptées qu’après l’assentiment
+de savants revêtus d’un prestige officiel[3].
+
+ [3] J’eus l’occasion de constater la justesse de cette proposition
+ lorsque je fus pendant trois ans seul à soutenir, contrairement aux
+ assertions du plus illustre des physiciens français, que les rayons
+ émis par l’uranium ne se réfractant pas, ne se réfléchissant pas et
+ ne se polarisant pas appartenaient à un champ nouveau de la
+ physique.
+
+ * * * * *
+
+L’utilité et la vérité sont des notions fort distinctes. On peut être
+obligé d’accepter une nécessité, mais il est dangereux pour le progrès
+de l’esprit humain d’identifier, comme le font les pragmatistes, le
+véridique et l’utile.
+
+ * * * * *
+
+Deux vérités d’aspect contradictoire ne sont parfois que des fragments
+complémentaires d’une même vérité.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les vérités actives et les vérités inactives.
+
+
+Au point de vue de leur action sur la conduite, nos certitudes
+pourraient être divisées en vérités actives et vérités inactives. Les
+vérités inactives se formulent en assertions banales que chacun répète
+sans être influencé par elles jusqu’à ce qu’une catastrophe en révèle la
+force.
+
+ * * * * *
+
+Une vérité qui se heurte à des sentiments, des passions, des croyances,
+des intérêts ou simplement à de l’indifférence, reste une vérité
+inactive. Elle cesse même, pour beaucoup d’esprits, de constituer une
+vérité.
+
+ * * * * *
+
+Nous possédions avant la guerre un grand nombre de vérités inactives: la
+supériorité des canons à longue portée, l’utilité de nombreuses
+munitions, la valeur des tranchées et bien d’autres encore. L’expérience
+seule révéla leur valeur.
+
+ * * * * *
+
+L’énoncé d’une vérité est sans intérêt tant qu’elle ne frappe pas assez
+l’esprit pour devenir mobile d’action.
+
+ * * * * *
+
+Les catastrophes sont parfois nécessaires pour transformer en vérités
+actives les vérités inactives. L’arrêt du recul des Allemands après la
+bataille de la Marne montra, conformément aux théories de leurs livres,
+qu’avec des tranchées on arrête une invasion. Nous eûmes huit
+départements dévastés parce que cette vérité, active pour les Allemands,
+était restée inactive pour nous.
+
+ * * * * *
+
+Certaines vérités sont inactives parce que leur simplicité apparente
+dissimule des conséquences difficiles à percevoir. On peut considérer,
+par exemple, comme une vérité évidente qu’il ne faut pas prétendre
+concurrencer ses rivaux sur des terrains où leurs ressources naturelles
+les rendront toujours les plus forts. Le contenu de cette vérité est
+très supérieur à sa partie évidente, puisqu’elle semble peu comprise
+encore. De sa compréhension complète, tout notre avenir économique
+dépend.
+
+ * * * * *
+
+Les vérités évidentes deviennent vite des vérités inactives. C’est
+pourquoi il faut souvent les répéter sous des formes diverses.
+
+ * * * * *
+
+Le succès d’une vérité dépend beaucoup du moment où elle est formulée.
+Quand un illustre général anglais prêchait à son pays, avant la guerre,
+la nécessité d’une armée puissante, il n’était pas écouté. De même dans
+le domaine de la science pure. Personne n’adopta les idées de Lamarck
+lorsque avant Darwin il enseignait le transformisme.
+
+ * * * * *
+
+Des vérités capables d’illuminer l’avenir restent sans action sur le
+présent lorsque peu d’esprits sont aptes à en saisir la portée.
+
+ * * * * *
+
+L’erreur est parfois plus génératrice d’action que la vérité.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+La nature et la vie.
+
+
+La vie d’un être représente la somme de l’existence de millions de
+petites cellules remplissant des fonctions fort différentes et se
+conduisant comme si elles constituaient des individualités distinctes,
+capables chacune de diriger son évolution dans un sens déterminé.
+
+ * * * * *
+
+L’être vivant est comparable à un édifice dont les pierres s’usant très
+vite devraient être sans cesse remplacées. L’édifice garde à peu près sa
+forme, mais il ne contient bientôt plus aucun de ses matériaux
+primitifs.
+
+ * * * * *
+
+Durant leur évolution, les cellules d’un être vivant exécutent une série
+d’opérations physiques et chimiques infiniment plus compliquées que
+celles de nos laboratoires. Ces opérations n’ont rien d’un mécanisme
+aveugle, puisqu’elles varient suivant les nécessités du moment. Les
+choses se passent comme si les cellules étaient guidées par des
+intelligences différentes de la nôtre et dans bien des cas fort
+supérieures.
+
+ * * * * *
+
+La petite cellule initiale d’où dérive chaque être vivant et qui,
+développée dans un sens déterminé, deviendra oiseau, homme ou chêne,
+contient un long passé et un immense avenir. Ce minuscule élément chargé
+d’un entassement de siècles révèle un monde de forces, orienté par un
+mécanisme dont la compréhension reste très au-dessus de notre
+intelligence.
+
+ * * * * *
+
+Le savant capable de résoudre les problèmes résolus à chaque instant par
+les cellules d’un être vivant posséderait une intelligence si
+immensément supérieure à celle des autres hommes qu’il mériterait d’être
+considéré comme un Dieu.
+
+ * * * * *
+
+La terrible loi de la lutte pour la vie dont les civilisations tentent
+péniblement d’adoucir les effets semble bien une loi éternelle. Les
+cellules de notre propre corps luttent constamment entre elles. La lutte
+est aussi intense dans le monde végétal que dans le monde animal. Les
+plantes combattent sur terre pour une place au soleil et sous terre pour
+la possession des aliments du sol.
+
+ * * * * *
+
+L’instabilité et la lutte sont les lois de la vie. Le repos, c’est la
+mort.
+
+ * * * * *
+
+Les forces physiques, la radiation solaire notamment, déterminent les
+conditions de notre civilisation. Chaleur extrême ou froid extrême
+impliquent la vie sauvage ou tout au moins la barbarie.
+
+ * * * * *
+
+Chaque âge géologique eut ses rois de la création. Aux modestes
+trilobites de l’âge primaire succédèrent les gigantesques reptiles de
+l’âge secondaire, et plus tard les mammifères d’où l’homme devait
+émerger un jour en attendant que le monde voie surgir de nouveaux
+maîtres. Ils seront caractérisés peut-être par une intelligence
+suffisante pour comprendre les phénomènes de la vie si inaccessibles
+aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+La loi de la transformation des êtres par mutations brusques qui tend à
+remplacer celle de l’évolution lente indique seulement qu’après une
+série successive de changements intérieurs inaperçus, les équilibres de
+l’être vivant ont été assez modifiés pour qu’une cause légère change
+soudainement leur aspect.
+
+ * * * * *
+
+La mutation brusque est une révolution, mais une révolution couronnant
+une lente évolution. Les révolutions des peuples représentent une
+application du même principe.
+
+ * * * * *
+
+Dès que le temps intervient dans l’équation générale des choses, la
+petitesse infinie peut engendrer l’infinie grandeur. D’infimes polypes
+ont bâti des continents. Des îles et des montagnes furent créées par
+l’accumulation continue de petits grains de sable. Une fourmi à laquelle
+serait accordé le temps arriverait à niveler les plus hauts sommets.
+
+ * * * * *
+
+Le temps est forcément associé à toute création. Les dieux eux-mêmes ne
+pourraient rien sans lui.
+
+ * * * * *
+
+La nature n’a nullement établi entre les animaux et l’homme l’abîme
+profond que nous essayons de marquer par les termes méprisants de notre
+langage. Pour nous, la femelle d’un animal n’est pas enceinte, mais
+pleine; elle n’accouche pas, elle met bas; elle ne meurt pas, elle
+crève; elle n’est pas enterrée, mais enfouie. Notre dédain pour les
+animaux n’est dû qu’à l’ignorance de notre parenté avec eux.
+
+ * * * * *
+
+Il est toujours imprudent de parler des buts supposés de la nature,
+alors que nous la connaissons si peu. Elle agit dans un plan fort
+différent du nôtre. Ses valeurs ne sont pas nos valeurs et elle ignore
+nos mesures.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque, pour justifier leurs dévastations, les Allemands rappellent
+comment la nature fit progresser les êtres en détruisant les plus
+faibles, ils oublient que tous les progrès de la civilisation ont
+justement consisté à soustraire l’homme aux forces de la nature. Elle
+nous dominait jadis, nous la dominons aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+La civilisation et la nature semblent poursuivre des buts fort distincts
+et souvent même contradictoires. La justice est une création humaine
+indispensable à l’existence des sociétés, mais que les forces aveugles
+de la nature ne connaissent pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La matière et la force.
+
+
+L’évolution de la pensée scientifique a conduit de la certitude absolue
+à des incertitudes progressives. Il y a cinquante ans la science
+représentait un cycle de vérités que le doute n’effleurait jamais. Les
+fondements de l’édifice étaient d’une imposante grandeur. Des équations
+savantes reliant les éléments irréductibles des choses le temps,
+l’espace, la matière et la force, semblaient tracer à la nature ses
+lois. Les découvertes récentes ont anéanti toutes nos illusions sur la
+simplicité de l’univers.
+
+ * * * * *
+
+La mécanique classique, jadis en apparence la plus sûre des sciences,
+est celle qui révéla le plus d’incertitudes dès que l’expérience toucha
+ses fondements. A l’époque où ses adeptes croyaient expliquer le monde
+avec les équations du mouvement, l’univers paraissait fort simple.
+Aujourd’hui l’impuissance de la dynamique à interpréter les choses est
+devenue évidente. La mécanique énergétique qui ne voit dans les
+phénomènes que des mutations d’énergie, n’a pas réussi davantage à
+donner des explications plus sûres.
+
+ * * * * *
+
+Les nouvelles expériences sur la variation de la masse avec sa vitesse,
+sur l’identité de la matière et de la force, sur le rayonnement de
+l’énergie par éléments de grandeurs variables dits _Quanta_ et par
+conséquent sur la substitution du discontinu au continu dans les
+phénomènes, ont suffi à montrer la faible solidité de principes
+scientifiques considérés jadis comme indestructibles.
+
+ * * * * *
+
+Un éminent mathématicien faisait justement remarquer à propos des idées
+nouvelles, qu’aujourd’hui on voit une même théorie «s’appuyer tantôt sur
+les principes de l’ancienne mécanique et tantôt sur les hypothèses qui
+en sont la négation». Très sûre quand elle se limite au domaine des
+faits, la science devient plus incertaine chaque jour dans celui des
+interprétations.
+
+ * * * * *
+
+Les concepts de la mécanique, déjà tant modifiés dans ces dernières
+années, devront changer encore quand sera généralisée l’idée que la
+matière représente simplement une forme d’énergie douée d’une provisoire
+fixité. La matière et la force, qui semblaient jadis constituer deux
+mondes séparés, apparaissent aujourd’hui comme les formes différentes
+d’une même chose[4].
+
+ [4] Voir _l’Évolution des Forces_, par Gustave Le Bon, in-18, 16e
+ édition.
+
+ * * * * *
+
+Tous les éléments de la nature semblent reliés par d’invisibles liens.
+Entraîné par les fils de l’attraction, l’océan oscille entre les astres
+et la terre. Le volume d’un corps varie constamment avec la température
+de son milieu. La table sur laque j’écris ces lignes est soumise aux
+attractions de tous les astres de l’univers et les attire à son tour.
+Rien ne reste isolé dans le mécanisme du monde.
+
+ * * * * *
+
+Les phénomènes imprévus révélés par la découverte de la dissociation de
+la matière ont prouvé que nous sommes entourés de forces gigantesques à
+peine soupçonnées obéissant à des lois encore ignorées. La plus
+colossale de ces forces, l’énergie intra-atomique, était aussi inconnue
+il y a quelques années que le fut l’électricité pendant de longs
+siècles.
+
+ * * * * *
+
+Les réactions chimiques, origine des forces que nous utilisons,
+modifient l’équilibre des molécules, mais effleurent à peine la
+stabilité des atomes. Le jour où la science parviendra à désagréger
+entièrement les atomes d’un corps, elle aura entre les mains une source
+colossale d’énergie qui rendra inutile l’emploi de la houille et
+transformera entièrement les conditions d’existence des peuples.
+
+ * * * * *
+
+Sous son apparente immobilité, la matière la plus stable, un bloc de
+marbre par exemple, possède une vie intense et une impressionnabilité
+extrême facilement révélées par certains instruments tels que le
+bolomètre.
+
+ * * * * *
+
+La matière, considérée jadis comme un élément inerte image du repos, ne
+subsiste que grâce à l’immense rapidité du mouvement tourbillonnaire des
+atomes qui la composent. La matière c’est de la vitesse et non du repos.
+
+ * * * * *
+
+La matière représente un état d’équilibre entre les forces internes dont
+elle est le siège et les forces externes qui l’enveloppent. La
+définition d’un corps reste donc inséparable de celle de son milieu. Le
+métal le plus dur se transforme en vapeur quand son milieu éprouve
+certaines variations. L’eau devient solide, liquide ou gazeuse suivant
+le milieu où elle est plongée.
+
+ * * * * *
+
+Il est frappant de constater avec quelle difficulté la science qui
+observe si facilement les faits arrive à en déterminer la loi. Plus d’un
+demi-siècle de pénibles recherches fut nécessaire pour s’apercevoir que
+les lois déterminant l’apparition d’un mode quelconque d’énergie:
+chaleur, électricité, mouvement, etc., étaient identiques à celles qui
+régissent l’écoulement d’un liquide et qu’il n’y a par conséquent aucune
+manifestation possible d’énergie sans dénivellation de certains
+éléments.
+
+ * * * * *
+
+Dans la nature, la petitesse apparente des éléments est parfois sans
+rapport avec la grandeur de leurs effets. La cellule initiale d’un
+éléphant ou d’un chêne est beaucoup moins grosse qu’une tête d’épingle.
+Un minuscule fragment de métal contient une quantité immense d’énergie
+intra-atomique.
+
+ * * * * *
+
+Avec une force quelconque de la nature on peut obtenir toutes les
+autres, sauf celles qui animent les êtres. La vie seule crée la vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Visions philosophiques.
+
+
+Personnifiée sous forme d’un être jugé d’après nos sentiments humains,
+la nature apparaîtrait douée de qualités fort médiocres. Sa férocité
+serait révélée par l’obligation où elle met toutes les créatures de
+s’entre-dévorer pour vivre. Son intelligence semblerait restreinte,
+puisqu’on la voit essayer des formes successives nombreuses avant d’en
+réussir de plus parfaites. Sa bienveillance à notre égard serait tenue
+pour nulle, puisque l’existence d’un funeste microbe est aussi
+soigneusement assurée que celle des plus puissants génies.
+
+ * * * * *
+
+Interrogé sur ses intentions, l’être personnifiant la nature répondrait
+sans doute que dominé par la nécessité et le temps il ne possède aucune
+volonté et ne lit pas mieux que les créatures dans le livre du destin.
+
+ * * * * *
+
+Les hommes n’ont jamais cessé de rêver d’éternité et cependant
+l’éphémère les domine toujours. Les plus grands empires se sont
+évanouis, les dieux eux-mêmes sont tombés en poussière et aujourd’hui
+l’astronomie montre que les astres peuplant le ciel finissent aussi par
+disparaître.
+
+ * * * * *
+
+Nos idées sur les choses varient nécessairement suivant que l’on
+considère la forme éphémère de ces choses ou leur contenu éternel.
+
+ * * * * *
+
+Les religions apprenaient jadis à l’homme à regarder dans le passé et le
+considéraient comme déchu de sa primitive splendeur. La science montre
+au contraire que le progrès est dans l’avenir. Nos efforts créent la
+puissance de l’humanité future.
+
+ * * * * *
+
+A l’éternité individuelle promise par les anciennes croyances doit se
+substituer le sentiment de continuité et de perfectibilité de la race.
+Cet idéal n’est pas insuffisant, puisque sur les champs de bataille des
+millions d’hommes sacrifient leur vie pour assurer la prospérité future
+d’êtres qu’ils ne verront jamais.
+
+ * * * * *
+
+L’esprit humain préférera toujours une interprétation chimérique à
+l’absence d’explications.
+
+ * * * * *
+
+Les lois des phénomènes sont écrites dans un livre dont une existence
+entière ne suffit pas à déchiffrer quelques lignes.
+
+ * * * * *
+
+Rester convaincu que le monde est dominé par des fatalités occultes
+contre lesquelles l’homme demeure impuissant, c’est oublier que tous les
+progrès de la science consistent justement à dissocier des fatalités.
+Les grandes épidémies cessèrent d’être des fatalités quand leurs causes
+furent connues.
+
+ * * * * *
+
+Les progrès de la civilisation représentent les triomphes successifs de
+l’homme dans sa lutte contre les fatalités de la nature.
+
+ * * * * *
+
+L’histoire semble prouver qu’il est plus facile de subjuguer la nature
+que ses propres sentiments. Les forces naturelles sont asservies, le
+soleil, la foudre et l’océan deviennent nos esclaves, mais nous n’avons
+pas encore réussi à dominer certains instincts de notre animalité
+primitive.
+
+ * * * * *
+
+L’astronomie étant incapable de déterminer la trajectoire de trois corps
+agissant les uns sur les autres, on conçoit l’impossibilité de calculer
+l’action réciproque des milliers d’éléments intervenant dans les
+phénomènes sociaux. Une prévision n’est possible que si l’un de ces
+éléments devient très prépondérant à l’égard des autres.
+
+ * * * * *
+
+La science ne pourra jamais servir de base à une morale parce qu’aucune
+comparaison possible n’existe entre les lois morales et les lois
+physiques. Les premières représentent des nécessités sociales variables,
+d’un peuple à un autre. Les secondes sont universelles et ne varient
+jamais.
+
+ * * * * *
+
+Toutes nos définitions se ramenant à des comparaisons, ce qui n’est
+comparable à rien, comme l’espace, le temps et la force, n’est pas
+susceptible de définition, mais seulement de mesure.
+
+ * * * * *
+
+L’appréciation philosophique de la valeur des choses dépend entièrement
+du point de vue de l’observateur. Une intelligence supérieure
+indépendante du temps envisagerait les races humaines comme
+d’insignifiantes fourmilières peuplant un globe voué par son
+refroidissement progressif à une mort certaine. Un esprit considérant
+seulement la nature verrait dans le plus grand génie et dans la plus
+humble moisissure des organismes du même ordre momentanément surgis de
+la matière et destinés à y retourner bientôt. Au point de vue
+exclusivement humain, l’homme devient au contraire le centre d’un
+univers dont la durée est assez longue pour sembler éternelle.
+
+ * * * * *
+
+Les dissertations sur la vanité des choses et sur les mystères qui nous
+enveloppent ne doivent pas trop retenir nos pensées. La vraie sagesse
+est de suivre sa destinée, sans se préoccuper des buts mystérieux d’un
+univers que nous ne comprenons pas. Que serait la vie des éphémères ne
+vivant qu’un jour s’ils employaient leur temps à disserter sur la
+brièveté de ce seul jour?
+
+ * * * * *
+
+Pour les dieux de prescience infinie dont les religions peuplent le
+ciel, l’avenir en raison même de cette prescience est aussi fixé que le
+passé l’est pour nous. Parcourant à leur gré l’échelle infinie du temps,
+ils ne sauraient distinguer l’étroite ligne de séparation entre le passé
+et l’avenir que nous nommons le présent.
+
+ * * * * *
+
+La poursuite du bonheur et celle de la vérité sont fort distinctes. Pour
+l’homme soucieux de son bonheur, il est sage de ne pas trop rechercher
+les fondements des choses. Le chercheur avide seulement de vérité doit
+au contraire essayer de tout approfondir.
+
+ * * * * *
+
+La découverte philosophiquement la plus haute, puisqu’elle nous ferait
+pénétrer dans l’essence des choses et côtoyer l’absolu, serait d’arriver
+à connaître la matière et les forces autrement que par leurs relations
+avec le monde extérieur. Les concevoir autrement est actuellement
+impossible, puisque ce sont uniquement ces relations qui constituent les
+propriétés permettant de définir les choses.
+
+ * * * * *
+
+Chaque science aboutit bientôt à un mur de causalités inaccessibles. Il
+n’est pas un seul phénomène dont la cause première soit connue.
+
+ * * * * *
+
+L’observation astronomique révèle que les astres sont à divers âges
+d’évolution. Ils semblent donc parcourir le cycle fatal des choses:
+naître, grandir, décliner et mourir. Des mondes peuplés comme le nôtre,
+couverts de cités florissantes, remplis des merveilles de la science et
+de l’art, ont dû plus d’une fois sortir de la nuit éternelle et y
+rentrer sans rien laisser derrière eux.
+
+ * * * * *
+
+L’univers et les êtres qui l’habitent représentent des formes
+transitoires régies par des forces éternelles.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Les nouveaux problèmes
+ Introduction 1
+
+ LIVRE I
+ Les forces qui mènent l’histoire.
+
+ 1. Les puissances matérielles et morales 7
+ 2. Les forces biologiques et affectives 9
+ 3. Les forces mystiques 13
+ 4. Les forces collectives 17
+ 5. Les forces intellectuelles 22
+ 6. Les interprétations de l’histoire 26
+ 7. Les explications et les causes 29
+ 8. L’imprévisible en histoire 32
+
+ LIVRE II
+ Pendant les batailles.
+
+ 1. La genèse psychologique des grands conflits 37
+ 2. Éléments psychologiques des batailles 40
+ 3. L’âme nationale et l’idée de Patrie 43
+ 4. La vie des morts et la philosophie de la mort 48
+ 5. Changements de personnalité créés par la guerre 50
+ 6. Les formes du courage 51
+ 7. L’art de persuader et l’art de commander 57
+
+ LIVRE III
+ La psychologie des peuples.
+
+ 1. L’âme des peuples et sa formation 63
+ 2. Psychologie comparée de quelques peuples 68
+ 3. L’incompréhension entre races différentes 75
+ 4. Rôle des illusions dans la vie des peuples 78
+ 5. Les opinions individuelles et la conduite 82
+ 6. Les opinions collectives 86
+ 7. Les idées dans la vie des peuples 88
+ 8. La vieillesse des peuples 94
+
+ LIVRE IV
+ Facteurs matériels de la puissance des nations.
+
+ 1. L’âge de la houille 101
+ 2. Les luttes économiques 104
+ 3. Le conflit entre les conceptions chimériques et les
+ nécessités économiques 108
+ 4. Le rôle de la fécondité 112
+
+ LIVRE V
+ Facteurs psychologiques de la puissance des peuples.
+
+ 1. Rôle de certaines qualités secondaires dans la vie des peuples 119
+ 2. La volonté et l’effort 121
+ 3. L’adaptation 125
+ 4. L’éducation 128
+ 5. La morale 133
+ 6. L’organisation et la compétence 136
+ 7. La cohésion sociale et la solidarité 141
+ 8. Les révolutions et l’anarchie 145
+
+ LIVRE VI
+ Le gouvernement moderne des peuples.
+
+ 1. Les progrès démocratiques 153
+ 2. L’étatisme allemand et l’étatisme latin 156
+ 3. La religion socialiste 164
+ 4. Les qualités psychologiques nécessaires aux gouvernements 172
+ 5. Imperfections des gouvernements révélées par la guerre 179
+ 6. Enseignements politiques déduits de la guerre 183
+
+ LIVRE VII
+ Perspectives d’avenir.
+
+ 1. Quelques conséquences de la guerre 191
+ 2. Les futures menaces de la politique 197
+ 3. Le droit et la force 199
+ 4. Les réformes et les lois 206
+ 5. La future interdépendance des peuples 209
+ 6. La militarisation de l’Univers 212
+ 7. L’évolution industrielle des guerres modernes 216
+ 8. Possibilités d’avenir 219
+
+ LIVRE VIII
+ Dans le cycle de la science.
+
+ 1. Les vérités scientifiques et les limites de nos certitudes 227
+ 2. Les vérités actives et les vérités inactives 231
+ 3. La nature et la vie 234
+ 4. La matière et la force 239
+ 5. Visions philosophiques 244
+
+
+3374-17.--Corbeil. Imprimerie Crété.
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+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75601 ***