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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75398 ***
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+
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+ MAXIME GORKI
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+ Les Vagabonds
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+ TRADUCTION ET PRÉFACE
+ PAR
+ IVAN STRANNIK
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+ QUATRIÈME ÉDITION
+
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+ PARIS
+ SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
+ XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
+
+ MCMII
+
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+JUSTIFICATION DU TIRAGE:
+
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+Droits de reproduction réservés pour tous les pays y compris la Suède,
+la Norvège et le Danemark.
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+PRÉFACE
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+MAXIME GORKI
+
+
+La littérature russe qui, depuis un demi-siècle, abonde en trouvailles
+heureuses, vient encore de manifester sa merveilleuse puissance
+d’innovation. Un vagabond, Maxime Gorki, dénué de toute préparation
+systématique, a soudainement fait irruption dans les genres consacrés, y
+apportant la spontanéité toute fraîche de sa pensée et de son caractère.
+Rien d’aussi spécial ni d’aussi neuf ne s’était révélé depuis les
+premiers romans de Tolstoï. Cette œuvre ne doit rien à ce qui l’a
+précédée; elle apparaît comme un prodige exceptionnel. Aussi
+n’obtient-elle pas seulement un succès d’art; elle produit une véritable
+révolution.
+
+Gorki est né de très humbles gens, à Nijni-Novgorod, en 1868 ou
+1869,--il ne sait pas au juste--et, de bonne heure, fut orphelin. On le
+mit en apprentissage auprès d’un cordonnier, mais il se sauva, la vie
+sédentaire n’étant pas de son goût. Il s’esquiva pareillement de chez un
+graveur, puis entra chez un peintre d’icones. Nous le trouvons ensuite
+marmiton, puis aide jardinier. Il essaya la vie de toutes ces manières,
+et ne se plut à nulle d’elles. A peine avait-il eu le temps, jusqu’à sa
+quinzième année, d’apprendre un peu à lire sous la direction d’un
+grand-père qui lui faisait épeler une bible en vieux-slavon. Il ne garda
+de ces premières études que le dégoût de l’écriture imprimée, jusqu’au
+moment où, gâte-sauce à bord d’un vapeur, il fut initié par le
+cuisinier-chef à des lectures plus attrayantes. Gogol, Glèbe Ouspenski,
+Dumas père lui furent un enchantement. Son imagination s’exalte alors;
+il est pris du «désir féroce» de s’instruire. Le voilà parti pour Kazan,
+«comme si un enfant pauvre pouvait recevoir gratuitement de
+l’instruction», mais il s’aperçoit bientôt «que ce n’est pas dans les
+usages». Déçu, il s’établit garçon boulanger, à raison de trois roubles
+par mois. Au milieu des pires fatigues et des plus rudes privations, il
+se rappela toujours avec une particulière amertume la boulangerie de
+Kazan; il utilisa plus tard, dans une de ses nouvelles, ce douloureux
+souvenir: «La cuisine était dans un sous-sol voûté. Il y avait peu de
+lumière, peu d’espace, mais beaucoup d’humidité, de saleté, de poussière
+de farine. Dans le four brûlaient de longues bûches, et la flamme,
+reflétée sur le mur gris, s’agitait et tremblait comme si elle parlait
+tout bas. L’odeur du levain imprégnait l’atmosphère. La lumière du jour
+et celle du feu, mêlées, donnaient un éclairage indécis et fatigant pour
+les yeux.»
+
+Gorki rêvait de grand air. Il lâcha la boulangerie. Toujours lisant,
+s’instruisant avec fièvre, buvant avec les va-nu-pieds, se dépensant de
+toutes manières, il est un jour scieur de planches, un autre jour
+débardeur sur les quais... En 1888, le désespoir le prend, il essaye de
+se tuer. «Je fus, dit-il, malade autant qu’il le fallait, et je
+continuai à vivre pour vendre des pommes...» Il fut ensuite
+garde-barrière et puis débitant de kvass dans les rues. Un bon hasard le
+mit en rapport avec un avocat qui lui témoigna de l’intérêt, dirigea ses
+lectures, organisa son instruction. Mais son humeur inquiète le rejeta
+dans la vie errante; il arpenta la Russie en tous sens et fit tous les
+métiers, y compris désormais celui d’homme de lettres.
+
+ * * * * *
+
+Il débuta par une courte nouvelle, _Makar Tchoudra_, qui fut publiée par
+un journal de province. C’est une œuvre assez curieuse, plutôt, à vrai
+dire, par ce qu’elle annonce que par ce qu’elle donne. Le sujet rappelle
+un peu trop certaines fictions chères aux romantiques. La scène se passe
+dans un campement de tziganes. Les personnages, par leurs gestes, leurs
+discours, la manière dont ils se drapent dans une perpétuelle attitude
+d’orgueil, manquent parfois de naturel. Évidemment, le jeune auteur
+s’est appliqué à faire de la littérature. Il a dramatisé de son mieux
+une histoire d’amour fatal et un peu déclamatoire. Néanmoins, on trouve
+déjà dans ce récit quelques-unes des particularités de Gorki, la passion
+de la vie libre, l’amour enivré de la musique et de la nature; et les
+traits de caractère les plus profonds de ces tziganes un peu
+conventionnels sont empruntés aux vagabonds qu’il a vus dans la réalité.
+
+Le véritable début de Gorki date de 1893. Il fit, à cette époque, la
+connaissance de l’écrivain Korolenko, et, grâce à lui, publia bientôt
+une nouvelle, _Tchelkache_, dont le succès fut retentissant. Gorki s’est
+débarrassé désormais de tout poncif; il a rejeté les esthétiques
+traditionnelles, et maintenant, avec intransigeance, avec désinvolture,
+il ne s’efforce que de traduire franchement, directement, sa vision
+propre de la vie. Or, comme il n’a vécu jusqu’ici qu’au milieu de
+vagabonds, vagabond lui-même et des plus réfractaires, c’est le poème du
+vagabondage qu’il a écrit.
+
+Son genre de prédilection est la nouvelle. Il en a composé, depuis sept
+ans, une trentaine, qui tiennent en trois volumes et, par leur
+expressive brièveté, rappellent parfois la manière de Maupassant.
+
+Le scénario en est extrêmement simple. Souvent, il n’y a que deux
+personnages: un vieux mendiant et son petit-fils, un couple d’ouvriers,
+un vagabond et un juif, un garçon boulanger et son aide, deux compagnons
+de misère.
+
+L’intérêt de ces récits n’est pas dans le développement d’une intrigue
+savante. Ce ne sont là plutôt que des fragments de la vie, des morceaux
+de biographies depuis une date jusqu’à une autre, sans que les limites
+en soient celles d’un drame complet. Tout cela n’est pas plus
+artificiellement combiné que ne le sont les événements de l’existence
+réelle.
+
+Un jeune paysan a quitté le village pour trouver du travail. Dans un
+port, il rencontre un vagabond d’une particulière énergie, qui
+l’effraie, le fascine et finit par l’embaucher: il s’agit d’une
+expédition mystérieuse dont il lui promet grand profit. Tchelkache
+l’emmène, de nuit, sur une barque,--pour un vol. Il faut passer sous le
+feu des douaniers dans la nuit terrifiante. Après mille dangers, la
+proie est enlevée et bientôt transformée en or. Tant de richesses
+éblouissent le paysan. Dans son esprit obscur, des images de vie aisée
+surgissent, le troublent et le tentent. Mal satisfait de la généreuse
+paye que Tchelkache lui donne, il essaye de l’assassiner et lui dérobe
+sa bourse. Puis, tourmenté de remords et craignant que le prix du sang
+et du vol ne lui porte malheur, il revient à l’homme qu’il a presque
+assommé, s’humilie et propose de lui restituer l’argent. Mais Tchelkache
+le méprise, lui jette à la face la somme tant convoitée et, comme
+suprême injure, finit par lui jeter aussi le pardon.
+
+Tel est le sujet d’une nouvelle de Gorki; celle-ci n’est pas moins
+simple.
+
+Artème, un vagabond venu on ne sait d’où, est l’idole de toutes les
+femmes du port et la bête noire de tous les hommes. Sa beauté et sa
+force le rendent aussi redoutable que séduisant. Mais, un soir, ses
+ennemis l’attirent dans un traquenard, le frappent et le laissent pour
+mort. Un pauvre juif, Caïn, abject et méprisé, le secourt. Artème,
+touché de reconnaissance, déclare à son sauveur que dès lors il le
+protégera, lui parlera devant tous et le reconnaîtra pour son ami. Une
+ère nouvelle de paix et de sécurité commence pour le malheureux. Mais
+cela ne dure guère. Au bout d’un mois, Artème lui annonce qu’il est à
+bout de son dévouement, que cette amitié forcée lui pèse et l’accable;
+la vie ancienne reprend pour les deux hommes, toute d’indépendance
+vaniteuse pour Artème et de sordide misère pour Caïn.
+
+Comme on le voit, il n’y a guère d’événements dans ces récits, la
+peinture des caractères y est tout. Les personnages s’y manifestent tout
+entiers par les plus simples de leurs actes, de leurs gestes, de leurs
+paroles.
+
+Le style, malgré des négligences et des imperfections, est
+merveilleusement adapté au sujet; très vigoureux, mais souple, il se
+diversifie suivant l’occasion et tantôt exprime toute la rudesse et
+toute la grossièreté qu’il faut, tantôt, poétique et riche en couleurs,
+arrive presque au lyrisme. Il étonne par son inégalité, suivant dans ses
+alternatives l’humeur de l’écrivain. Il est souvent diffus et long dans
+le calme et se relève soudain comme fouetté par une émotion forte. Il
+s’égaie d’images multiples d’une agréable fantaisie. La phrase manque un
+peu de préméditation; on la sent improvisée, mais toute chaude aussi de
+la pensée qui l’anime. Il n’y a pas là de clichés, de locutions mortes.
+Tout cela est neuf, révélateur et frémissant de sensation vive.
+
+C’est une des choses qui charment le plus chez Gorki que cette absence
+des procédés littéraires connus. Les habiletés courantes, les méthodes
+usées, tous les trucs en désuétude, n’avaient pas leur emploi dans cette
+œuvre ingénue où l’écrivain ne s’inspire que de lui-même et de la
+réalité. Il n’a pas eu, comme d’autres, à faire effort pour se
+distinguer de ses prédécesseurs et ce n’est pas du vieux qu’il rajeunit,
+mais c’est du neuf qu’il crée avec une étonnante audace.
+
+Tout ce qu’il raconte, Gorki l’a vu. Tous les paysages de terre ou de
+mer qu’il décrit, il les a observés au cours de son existence
+aventureuse. A chaque détail de ce décor se rattache pour lui quelque
+souvenir de détresse ou de souffrance. Ce vagabondage a été le sien. Ces
+vagabonds ont été ses camarades, il les a aimés ou haïs. Aussi l’œuvre
+est-elle toute palpitante de ce qu’il y a mis de lui-même sans presque y
+songer. En même temps, il sait se détacher de son œuvre; les personnages
+qu’il y introduit vivent de leur vie propre, indépendante de la sienne,
+avec leur caractère particulier, leur manière à eux de réagir contre la
+commune misère. Nul écrivain n’eut davantage le don de l’objectivité,
+tout en se mêlant intimement à son œuvre.
+
+S’il a pu résoudre ce problème d’une création à la fois impersonnelle et
+passionnée, c’est qu’il n’y a pas eu dans son existence deux époques
+successives pendant lesquelles il aurait d’abord agi, puis se serait
+souvenu: ce dédoublement a été chez lui perpétuel.
+
+Aussi donne-t-il à ses vagabonds un air de frappante vérité. Il ne les
+idéalise pas; la sympathie que lui inspirent leur force, leur courage et
+leur esprit de liberté ne l’aveugle pas. Il ne dissimule ni leurs
+défauts, ni leurs vices, leur ivrognerie, leur vantardise. Il est sans
+complaisance pour eux et les juge avec clairvoyance. Il peint la
+réalité, mais sans en exagérer non plus la laideur. Il n’évite pas les
+scènes pénibles ou grossières; mais dans les passages même les plus
+cyniques il ne révolte pas, parce qu’on a la certitude qu’il veut
+seulement être véridique, et non émouvoir par des moyens faciles.
+Simplement il constate que les choses sont telles, et qu’on n’y peut
+rien faire, et que cela dépend de lois immuables. Aussi toutes ces
+tristesses, jusqu’aux plus horribles, les accepte-t-on comme la vie
+même. Gorki n’aperçoit en ses personnages qu’un spectacle naturel: il a
+vu la passion les secouer ainsi que le vent soulève les flots et le rire
+passer sur leurs âmes ainsi que le soleil perce à travers les nuages. Il
+est, dans la meilleure acception du terme, et sans effort, un réaliste.
+
+ * * * * *
+
+L’introduction des vagabonds dans la littérature est la grande
+innovation de Gorki. Les écrivains russes s’étaient intéressés d’abord
+aux classes cultivées de la société; puis ils étaient allés jusqu’au
+moujik. La «littérature du moujik» prit une importance sociale. Elle eut
+une influence politique et ne fut pas étrangère à l’abolition du
+servage. Elle démontra la valeur de toute une classe vivace et puissante
+dont on devait tenir compte. Cependant une caste était restée dans
+l’ombre, celle des vagabonds, caste étrange, hétérogène, disséminée,
+mais nombreuse et nettement caractérisée. Elle se recrute, il est vrai,
+dans toutes les classes, celle des nobles, des marchands, des paysans ou
+du clergé, mais, à partir du moment où le déclassé vient grossir la
+grande famille éparse des vagabonds, sans cesse en quête d’un gagne-pain
+et prête à faire tous les métiers, il constitue avec ses frères nouveaux
+une unité réelle, non seulement par l’identité de la situation
+matérielle, mais par une commune forme d’esprit que l’on peut définir.
+Ces gens-là sont évidemment très difficiles à étudier; ils n’écrivent
+pas, ils parlent peu, ce qu’ils disent est élémentaire bien que leur
+pensée soit compliquée. Pour les comprendre, il fallait avoir vécu
+longuement avec eux, avoir été des leurs assez intimement pour qu’ils ne
+pussent se dissimuler; et pour les peindre il fallait être doué d’une
+singulière puissance d’expression. Cette tâche si difficile a trouvé en
+Gorki son ouvrier spécial; les circonstances de sa vie et son génie
+propre l’y destinaient.
+
+La diversité est merveilleuse parmi ces vagabonds semblables de misère.
+On retrouve en eux, malgré la banqueroute de leur passé, des signes
+pittoresques de leur origine. Anciens soldats, anciens étudiants,
+typographes, cordonniers, artisans divers, maîtres d’école, diacres ou
+nobles, paysans, ils ont gardé quelque chose de leur classe où de leur
+profession. A leur façon de porter leurs guenilles, à leurs chants de
+haleurs, de viveurs ou d’hommes d’église, à leurs vantardises, à toute
+leur attitude, on les reconnaît pour ce qu’ils furent. L’un évoque avec
+fatuité le temps où il brillait comme écuyer dans un cirque, l’autre se
+plaît à rappeler qu’il étudia jadis à l’Université de Moscou. «Mais
+qu’est-ce que cela nous fait qu’il ait été jamais étudiant, agent de
+police ou voleur? C’est son affaire, voilà tout.» L’essentiel, en effet,
+est qu’ils ont faim ensemble et qu’ils éprouvent ensemble les mêmes
+rancunes.
+
+Aristide Kouvalda, ancien capitaine, après des déchéances multiples, est
+provisoirement le patron d’un asile de nuit qu’il vient d’installer dans
+un faubourg «à l’intention des gens dont la ville ne veut plus parce
+qu’ils sont ivrognes ou pour quelque autre raison aussi valable». Il
+n’écorche pas ses hôtes, ne leur prenant que deux copeks la nuit; ils
+sont pour lui des compagnons de misère autant que des clients. Il
+plaisante et boit avec eux, mais cette familiarité ne l’empêche pas de
+mener la bande tambour battant. Il sait reprendre, dès qu’il le faut,
+ses habitudes de commandement. On l’appelle le capitaine; il a gardé sa
+casquette militaire, dont la visière, d’ailleurs, s’est détachée: c’est
+tout ce qui lui reste de son grade, mais son prestige dure. Il traite
+les gens avec rudesse et les malmène avec bonhomie. «Si tu as l’habitude
+de manger tous les jours, voici en face un cabaret. Mais il vaut mieux
+que tu perdes cette fâcheuse manie. Tu n’es pas un monsieur, que diable!
+alors, pourquoi manger? Mange-toi toi-même, vaurien!» Il s’institue leur
+conseiller et tâche de les faire profiter de son expérience:
+«Arrange-toi pour avoir un bon pantalon. Ainsi, tu iras loin, marche!
+Tant que j’eus, moi aussi, un pantalon convenable, je jouai à la ville
+le rôle d’un honnête homme; mais quand mon pantalon s’en est allé, je
+m’en suis allé, moi aussi, dans l’opinion du monde.»
+
+Bien différent, plutôt humble, plein de douceur et de bonté dans son
+abaissement, est cet étrange bonhomme que les gamins appellent
+familièrement Philippe. Il avait été professeur, et, à la suite d’une
+histoire, s’était fait chasser de son collège. Il avait essayé ensuite
+de tous les métiers et finalement était tombé dans l’ivrognerie. Mais il
+subsistait en lui une sorte de touchante affection pour les enfants. Au
+lieu de dépenser tout son argent en eau-de-vie, il en réservait de quoi
+leur acheter du pain, des œufs, des pommes et des noix; il leur faisait
+ces petits cadeaux en silence et avec humilité, comme s’il craignait que
+ses paroles d’être avili les salissent ou leur fissent du mal.
+
+Le diacre Tarass, interdit pour débauche et pour ivrognerie, transformé
+maintenant en vagabond, a conservé, à travers tout, l’ineffaçable
+empreinte de son état ecclésiastique. Il est pour le moment scieur de
+planches sur la rivière. Il danse admirablement, il conte encore mieux,
+et les récits qu’il fait sont de sa fabrication. Il emploie le langage
+le plus cynique; mais ses héros habituels sont les saints du paradis,
+des rois, des généraux et des prêtres. L’auditoire le plus blasé crache
+de dégoût tout en écoutant avidement les histoires salement fantastiques
+qu’il débite, l’œil mi-clos et le visage impassible... L’imagination de
+cet homme, nourrie de pieuses légendes, déborde en facéties grossières
+d’une incroyable abondance; il pouvait inventer du matin jusqu’au soir
+et jamais il ne se répétait.
+
+Parmi les vagabonds, Gorki représente, comme particulièrement avilis et
+dénués de tout sentiment moral, ceux de ses personnages qui proviennent
+d’une classe sociale plus élevée. Ils n’ont pas été lancés dans le
+vagabondage par un instinct de liberté, mais plutôt c’est leur paresse,
+leur lâcheté qui les a rendus incapables de se faire une vie régulière.
+Ils sont volontiers fainéants et sans scrupules, ne se risquent pas aux
+métiers durs ni aux entreprises dangereuses, et préfèrent utiliser, par
+exemple, leurs charmes physiques ou leur adresse, pour exploiter avec
+profit les passions ou les ignorances des gens qu’ils rencontrent. Gorki
+les méprise et, si son fatalisme l’empêche de s’emporter contre eux, du
+moins il ne perd pas une occasion, dans les récits où ces déclassés
+interviennent, de les dissocier des vrais vagabonds de nature. Son
+antipathie à leur égard se révèle par mille détails, par la manière dont
+il les traite, les actes qu’il leur attribue. Dans _la Steppe_, trois
+vagabonds vont de compagnie, réunis momentanément par la nécessité. Un
+meurtre est commis. Par qui? par le seul des trois qui ait reçu quelque
+éducation libérale, un ancien étudiant.
+
+ * * * * *
+
+Bien que, pour une bonne part, les vagabonds se recrutent parmi les
+paysans, il y a évidemment entre ces deux classes une opposition
+radicale et une hostilité naturelle. Le vagabond méprise ces gens
+rangés, qui vivent misérablement de ce qu’ils possèdent: «Je ne les aime
+pas, dit Serejka, ce sont des drôles; on leur donne du pain et tout. Ils
+ont une municipalité qui fait tout pour eux. Ils ont de la terre et du
+bétail. J’ai été cocher d’un médecin de campagne; alors je les ai vus,
+les paysans. Puis, je fus longtemps chemineau. Quand j’arrivais dans un
+village et que je demandais du pain: «Hé là! qu’es-tu? que fais-tu?
+donne ton passeport.» On m’a battu plus d’une fois; tantôt parce qu’on
+me prenait pour un voleur de chevaux, tantôt sans raison aucune. On m’a
+mis en prison... Ils gémissent et feignent de ne pouvoir vivre, bien
+qu’ils aient une attache à la terre. Et une municipalité!--Qu’est-ce que
+la municipalité? demande Malva.--La municipalité? Que le diable
+l’emporte, si je le sais. C’est fait pour les paysans, c’est leur
+conseil, laisse ça!» Le vagabond n’aurait pu s’accommoder à cette
+existence étroite; mais aux heures d’ennui et de découragement, il pense
+pourtant avec un peu d’amertume et de respect à ce calme, à cette
+sécurité. Dans les hasards d’une entreprise trop dangereuse, le souvenir
+de la vie au village s’idéalise. Les tristesses s’en atténuent, et la
+douceur de posséder un gîte sûr sourit au misérable: «Tu as ta maison,
+elle ne vaut pas cher, mais elle est à toi. Tu as ta terre, il n’y en a
+qu’une poignée, mais elle est à toi. Tu as ta poule, ton œuf, ta pomme,
+tu es roi sur ton bien!»
+
+Il affecte alors plus que jamais de haïr ces «mangeurs de terre», trop
+bêtes ou trop mesquins pour risquer l’aventure, et, s’il déteste les
+paysans, c’est qu’ils lui sont un reproche constant de sa folie. Il
+suffit d’une audace heureuse pour que l’ivresse de la liberté le rejette
+dans l’orgueil de son indépendance.
+
+Les paysans, de leur côté, abominent le vagabond parce qu’ils le
+redoutent, peut-être aussi parce qu’il les tente. Mais surtout cette vie
+au jour le jour, sans principes et sans domicile, ne peut que révolter
+leur instinct conservateur. Et si quelques-uns abandonnent leur isba
+pour la grand’route et vont grossir la bande des va-nu-pieds sans feu ni
+lieu, c’est que l’état économique et social de la campagne russe les y
+oblige. La terre ne produit pas assez: dans certaines régions, le sol
+manque, le développement de la population nécessite trop de
+morcellements, et puis on travaille mal. Le moujik est ignorant, il a
+peur de toute innovation, et le capital lui ferait défaut pour lui
+permettre d’améliorer son outillage, même s’il se défaisait de la
+méfiance que lui inspirent les progrès de la culture moderne. Il y a de
+très fréquentes famines; dans certaines régions, même, elles semblent
+s’installer d’une manière chronique: chaque année, on signale, sur
+quelque point du territoire, des gouvernements entiers frappés de
+disette. Enfin, les impôts sont écrasants.
+
+Dans ces conditions, voici ce qui se produit. Les hommes valides ne
+restent aux champs que le temps indispensable aux travaux de labourage,
+d’ensemencement et de moisson, que la brièveté du printemps et de l’été
+dans la plus grande partie de la Russie oblige à faire très vite.
+Aussitôt après la récolte, ils s’en vont chercher un emploi dans les
+villes, comme cochers, dans les usines, dans les ports, comme haleurs ou
+débardeurs. Ainsi se forme une sorte de population mobile de
+demi-vagabonds qui n’ont plus qu’une attache incertaine à l’isba
+familiale. Il arrive fréquemment que dans leurs migrations ils oublient
+la famille absente et le village déserté. Les villes sont pleines de
+tentations. Avec leurs compagnons de hasard ils prennent de nouvelles
+habitudes, plutôt relâchées, rapidement destructives de tout ce qui
+constituait naguère leur vie organisée. Entre le paysan migrateur et le
+vagabond, la transition est facile et naturelle.
+
+Dans une de ses nouvelles, _Malva_, Gorki nous offre deux types
+caractéristiques de paysans qui deviennent des vagabonds insensiblement,
+sans presque s’en douter, par la force des choses. L’un d’eux est
+Vassili. Quand il quitta le village, il avait bien l’intention d’y
+revenir. Il s’en allait gagner un peu d’argent pour ses enfants et pour
+sa femme. Il trouva à s’employer dans une pêcherie; la vie était facile,
+les camarades joyeux garçons, ivrognes et débraillés. Une femme passa
+par là dont il s’éprit. Il resta. Il envoyait d’abord de petites sommes
+aux siens. Ensuite, dans son souvenir, le village devint une chose plus
+lointaine, plus indifférente, moins réelle. Il se déshabitua d’y penser.
+Son fils Iakov vint pour le chercher et pour se procurer, lui aussi, du
+travail pendant une saison. Il avait bien une âme de paysan, celui-là.
+Un jour, devant la mer immense, il s’écrie: «Si tout cela était de la
+terre, de la terre noire, et si l’on pouvait la labourer!» Puis il est
+saisi comme les autres par l’attrait de la vie facile et libre, son cœur
+se désaffectionne peu à peu; on sent qu’il se déracine et que jamais
+Iakov ne retournera maintenant au village.
+
+Même une fois qu’il s’est joint aux vagabonds, le paysan se reconnaît
+parmi ses compagnons. Des souvenirs lui restent du village et des
+champs... Quand Tiapa, pauvre diable à moitié difforme, qui gagne son
+pain à ramasser de vieux chiffons, voit un ami lire le journal, il tend
+sa main crochue et dit: «Donne.--Pourquoi?--Donne, peut-être y
+parle-t-on de nous.--De qui?--Du village!» On se moque de lui, on lui
+jette le journal. Il le prend et lit que dans tel hameau la grêle a gâté
+les moissons, que dans un autre trente masures ont brûlé, que dans un
+troisième une femme a empoisonné toute une famille; en un mot, tout ce
+qu’on a l’habitude d’écrire au sujet de la campagne et qui la représente
+comme uniquement malheureuse, bête et méchante. Tiapa lit tout cela et
+mugit sourdement, exprimant, par ce bruit, de la pitié et du plaisir...
+
+Tels sont ces va-nu-pieds, anciens moujiks déserteurs du village, et
+qui, tout en le reniant, se le rappellent encore, soit pour le
+regretter, soit pour le maudire, les deux peut-être suivant l’heure,
+mais sans esprit de retour.
+
+ * * * * *
+
+Ce ne sont pas seulement des circonstances matérielles, des catastrophes
+ou des échecs divers qui, rejetant les individus hors de leurs classes
+originelles, font les vagabonds. Il y a quelque chose d’autre, de plus
+essentiel et de plus intime qui les suscite, qui les exalte et qui est
+proprement l’état d’âme vagabond. Certains naissent avec des âmes de
+vagabonds comme d’autres avec des âmes de boutiquiers ou de
+fonctionnaires. Au fond d’eux-mêmes il y a l’ennui. C’est l’ennui qui
+les empêche de demeurer nulle part, d’être nulle part établis à poste
+fixe. Ils sont constamment jetés à la recherche, sans cesse déçue mais
+acharnée, de la place où ils se plairaient. On dirait qu’ils s’imaginent
+qu’ils la trouveront une fois, à force de l’avoir quêtée: or, ils savent
+bien que cette espérance est chimérique, ils n’ont pas cette espérance;
+ils ne cherchent pas et tout se passe comme s’ils cherchaient, parce
+qu’il faut bien tromper un insatiable instinct qui n’est pas moins
+impérieux pour se sentir vain.
+
+L’immense Russie souffre de l’ennui, et de cette maladie Gorki a noté
+les manifestations multiples et douloureuses avec une remarquable
+clairvoyance. Étrange maladie, désarroi nerveux, spleen chronique, qui
+pénètre jusque dans les masses profondes de la population, atteint les
+forces vitales des plus humbles, des plus besogneux.
+
+L’ennui ne résulte pas toujours d’une éducation subtile et de la fatigue
+du luxe; toutes les créatures humaines, en proie au mal de vivre, sont
+soumises à l’ennui. Le désœuvrement, il est vrai, en favorise
+l’éclosion, tandis que l’activité distrait l’homme de lui-même. Mais le
+désœuvrement est grand en Russie, et jusque dans le peuple. A la
+campagne, on a bien des jours de chômage: beaucoup de saints à célébrer,
+des anniversaires impériaux à observer, des fêtes de village longues et
+ruineuses interrompent fréquemment le travail. En outre, des hivers de
+huit mois, pendant lesquels le moujik n’a d’autre ressource que de se
+terrer dans son gîte sans lumière, lui donnent des loisirs forcés, des
+loisirs d’ennui.
+
+Le paysage même qu’il a sous les yeux n’est pas de nature à l’égayer:
+d’immenses plaines, aussi monotones sous la verdure d’été que sous la
+neige, à peine éveillées de quelque gaieté dans le bref printemps, et
+longues, indéfinies, sans horizons nets, sans lignes précises, sans
+ornements qui amusent le regard par leur fantaisie, et désespérantes
+d’uniformité.
+
+Il faut noter enfin que la dureté du climat, les soudaines arrivées de
+neige, les alternatives de sécheresse et de pluies continues mettent le
+travailleur du sol dans un état de perpétuelle incertitude. Il est en
+butte à des hasards contre lesquels son activité ne ferait rien. Il
+tombe dans l’inertie. Ce fatalisme se retrouve, d’ailleurs, dans tous
+les détails de la vie russe. Tout est organisé comme si quelque chose
+d’implacable et de nécessaire dominait les forces humaines et devait les
+dominer: aux fatalités naturelles s’ajoutent les dures lois sociales qui
+augmentent le vague sentiment de l’oppression. Comme si tout mouvement
+devait être limité par un obstacle, on n’essaye pas de lutter, on se
+soumet. Toute cette race est écrasée par un dogme inconsciemment accepté
+de non-résistance. Pour le paysan, le fatalisme tourne à la paresse.
+
+Cet ennui pousse jusqu’à l’intensité la plus aiguë la souffrance d’une
+douloureuse inadaptation à la vie: «Je suis un être à côté de la vie,
+dit l’un d’eux. Et pas seulement moi, mais bien d’autres. Nous sommes
+des gens à part et nous n’entrons pas dans l’ordre de la vie... Qui est
+fautif envers nous? C’est nous-mêmes qui sommes fautifs envers la vie,
+parce que nous n’avons pas la joie de vivre. Nos mères nous ont enfantés
+dans une mauvaise heure, voilà tout.» Cette conviction est réfléchie:
+elle vient de la constatation froide d’un désaccord entre toute règle
+sociale et les velléités inquiètes des individus. Elle peut aboutir à
+une tristesse résignée ou au désespoir chez les plus simples, qui n’ont
+pas une suffisante énergie pour s’accepter eux-mêmes avec confiance tels
+qu’ils sont. Mais chez d’autres elle tourne à l’orgueil. Ils tirent
+gloire de sentir leur inaptitude à la vie, parce qu’au lieu de s’en
+croire responsables ils en font retomber la faute sur la vie. Ils ne se
+déclarent pas impuissants à vivre, mais ils déclarent la vie incapable
+de les contenir: «La vie est étroite et je suis large!» Ils raisonnent
+ainsi: «Il y a ici-bas une catégorie de gens qui sont nés probablement
+du Juif Errant. Leur originalité consiste en ce qu’ils ne peuvent jamais
+trouver une place sur terre pour se fixer. Ils ont une démangeaison de
+quelque chose de neuf... Ceux qui sont mesquins souffrent d’ennuis
+mesquins: parce qu’ils ne peuvent trouver un pantalon à leur goût, ils
+sont malheureux. Ceux qui sont grands ne trouvent d’apaisement en rien,
+ni dans l’argent, ni dans les femmes, ni dans les honneurs... On n’aime
+pas ces gens-là: ils sont arrogants et difficiles à vivre.» D’autres
+encore, par une sorte de défi, en viennent à considérer leur sort comme
+un spectacle singulier, presque comique, et plaisant même dans sa
+tristesse. Ils en rient et, comme à plaisir, ils en perfectionnent
+encore l’incohérence; cela leur devient un jeu sinistre et spirituel,
+une sorte d’esthétique burlesque et raffinée.
+
+Un des personnages de Gorki offre un bon échantillon de ces humoristes.
+C’est Semka, grand gaillard râblé, qui se souvient d’avoir été jardinier
+et qui, par un caprice du sort, est devenu principalement ivrogne. Il a
+le mot pour rire. Il trouve de jolis jurons et, pour ses camarades, des
+surnoms pittoresques. Dans les pires moments de détresse et de labeur,
+il a des manières d’envisager la destinée, à moitié graves, à moitié
+narquoises. Et c’est le plus souvent aux dépens de sa propre misère
+qu’il exerce son ironie. Un jour qu’il était occupé, avec d’autres, à
+curer un égout, le voilà tout à coup qui s’arrête et, comparant cette
+besogne particulière à l’universelle activité du Cosmos, entre dans un
+doute profond touchant l’intérêt qu’il peut bien y avoir à nettoyer cet
+endroit malpropre. Il se croit fait pour de plus beaux destins; aussi
+raille-t-il avec amertume l’erreur du sort: «Creuser un trou... mais
+pourquoi? Pour les eaux sales? Comme si l’on ne pouvait pas les verser
+simplement dans la cour. Ça sentirait mauvais? On dit ça par
+désœuvrement. Jette, par exemple, un concombre salé. Pourquoi
+sentirait-il, s’il est petit? Il restera un jour, et puis plus rien: il
+aura pourri. Voilà! Tandis que, si on jetait un homme mort au soleil,
+effectivement ça sentirait. Parce que ça c’est une grande horreur!...»
+Ainsi le rêve et la philosophie se mêlent chez lui à la brutalité.
+
+ * * * * *
+
+Cette complexité de caractère, dont on a peine à noter toutes les
+nuances, provient, chez ces hommes incultes, d’une indéfinissable
+inquiétude. Ils sont infiniment peu dogmatiques; on ne peut même pas
+dire qu’ils recherchent une certitude; ils semblent plutôt des esprits
+où les idées jouent indéfiniment sans se préciser ni se fixer. Nulle
+part, peut-être, ailleurs qu’en Russie, l’homme n’est aussi tourmenté
+par son âme. Il est en proie à des chimères troublantes qu’il ne réussit
+pas à écarter. Sa vie n’est pas exigeante: du pain, un peu de tabac et
+d’eau-de-vie, un chaud vêtement d’hiver, fût-il troué; mais il a besoin
+de nourriture divine: «Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme.» Et
+le malaise de son esprit se transforme aisément en mysticisme.
+
+La Russie entière est sillonnée de troupes de pèlerins, qui cheminent
+vers les villes saintes, Kiev, Moscou, parfois même le mont Athos ou
+Jérusalem. Le projet d’un pèlerinage occupe souvent toute une vie. Ou
+bien on se met en route subitement, sans autre soutien qu’une foi naïve
+et forte. On mendiera, on cherchera au hasard le pain nécessaire, on ne
+sentira pas la fatigue. Avec des rêves et des hallucinations, on fera la
+longue route, heureux si l’on arrive en fin de compte à baiser un saint
+reliquaire. Le tourment religieux est si vif dans les villages que
+certains vagabonds n’hésitent pas à l’exploiter; ils prennent une voix
+onctueuse, émaillent leur langage de textes évangéliques, s’appliquent à
+des phrases rusées et doucereuses. Cet élément est le plus dangereux:
+«Il empoisonne la campagne, toujours affamée du divin».
+
+Cette même inquiétude d’esprit se manifeste par un amour intense et
+presque maladif de la musique. La musique passe à chaque instant dans
+toute l’œuvre de Gorki et l’emplit de son émoi. Elle s’accorde avec
+toutes les nuances de la tristesse, et non seulement avec tels chagrins
+précis dont on sait les motifs, mais avec cette exaspération d’ennui,
+cette frénésie de l’âme que les mots trop définis, que les cris trop
+élémentaires ne rendraient pas, mais qui trouve dans la souplesse d’une
+mélodie son expression immédiate et totale. L’âme vagabonde s’y épanche
+avec son désespoir... Trouble douloureux, agréable parfois comme peut
+l’être le vertige par son excès même, et qu’on goûte comme une
+exaltation mortelle et délicieuse. Cet enivrement de la musique, on en
+souhaite passionnément le paroxysme quand une fois on est pris par sa
+fièvre affolante: et de loin on le redoute comme une douleur trop grande
+dont on sera secoué.
+
+Konovalov, le vagabond malade d’ennui, a peur, s’il chante, de provoquer
+une rechute de son mal. Il sait l’état où la musique va le mettre,
+l’angoisse dont elle le torturera; il veut attendre, pour avoir recours
+à elle, que la crise se soit annoncée. «Je chante... mais cela me prend
+par moments, par périodes. Je commence à m’ennuyer et alors je chante.
+Et si je chante, je deviens triste... Ne me parle pas de cela, ne me
+tente pas. Et toi-même, chantes-tu? Ah! quelle histoire! Attends plutôt
+jusqu’à ce que j’y sois... Puis nous chanterons tous les deux. Ça va?»
+
+La musique populaire russe est terrible pour l’âme alarmée. Presque
+toujours mélancolique, elle se traîne en lentes mélopées, avec, à la fin
+de chaque strophe, une longue note déchirante.
+
+Des viveurs en fête naviguent un soir sur la Volga. Une femme va
+chanter; dans cette prochaine explosion de la musique il y a quelque
+chose de redoutable dont on s’inquiète. Et quand elle chante, en effet,
+c’est à la fois beau, farouche, et frémissant, la lamentation d’une
+souffrance atroce du cœur, une plainte ardente, le râle d’un désespoir
+morne; cela brûle et cela pleure, cela crie et se désole.
+
+Un des héros de Gorki, un meunier, surprend en lui-même les symptômes
+d’une insupportable détresse morale et cherche un remède à son ennui. Il
+rencontre un vagabond, ancien ouvrier de fabrique, mutilé des deux bras,
+qui se charge de lui procurer la sensation vive qu’il désire. C’est dans
+la salle étroite, enfumée, pleine de vapeurs d’alcool, d’un petit
+cabaret; et voilà l’estropié qui commande aux camarades attablés:
+«Chantons; il faut commencer par de la tristesse pour mettre l’âme au
+point, pour la rendre attentive... Il faut lui jeter comme amorce une
+chanson triste. Elle s’arrêtera: alors on peut lui jeter d’autres
+musiques ardentes, pour qu’elle brûle. Brûlez l’âme, elle tressaillira;
+alors tout marchera. Ce sera une fureur. Elle veut quelque chose et en
+même temps ne veut rien! La tristesse et la joie. Tout rayonnera de
+toutes les couleurs.» Kostia, un jeune ouvrier poitrinaire, pâle
+d’émotion, commence d’une voix brisée. Il chante comme s’il sanglotait,
+comme s’il allait s’arrêter. Mais, avant que la note s’évanouisse, un
+profond contralto de femme, rêveur et accablé, surgit. La voix résonne,
+égale, désespérément tranquille, et à cause de cela plus émouvante
+encore. Puis une troisième voix, celle de l’estropié, se mêle aux deux
+premières, haute, souple, tremblante, comme un écho des autres voix,
+comme une ombre gémissante, prononçant les voyelles seules des mots. Et
+la voix de femme, basse, égale et épaisse, était semblable à une large
+bande de velours qui serpentait dans l’air avec, dessus, comme des fils
+d’or et d’argent, la voix de Kostia et celle de l’estropié... Les trois
+chanteurs chantaient, hypnotisés par leurs voix qui résonnaient tantôt
+lugubres et passionnées, tantôt semblables à une prière de repentir,
+tantôt tristes et douces comme la douleur d’un enfant, tantôt remplies
+de désespoir ou d’angoisse comme toute belle chanson russe. Les sons
+pleuraient et voguaient, il semblait qu’ils allaient s’éteindre, mais
+ils renaissaient, ravivaient la note mourante, la soulevaient de nouveau
+dans l’air; là elle se débattait, puis tombait. Le fausset de l’estropié
+soulignait cette agonie. Et la fille chantait et Kostia sanglotait, et
+on eût dit qu’il ne devait jamais y avoir de fin à cette chanson dolente
+et suppliante, récit de la recherche du bonheur par l’homme sans
+famille... «Frères, cria le meunier, c’est assez! Au nom du Christ,
+c’est assez. Vous avez transpercé mon âme. C’est assez de tristesse!
+Vous avez touché mon cœur malade... C’est comme des charbons ardents en
+moi, ma tristesse! Que vais-je faire?»
+
+Le meunier sort de là anéanti, l’âme toute pantelante.
+
+Les vagabonds sont tourmentés d’un obscur amour de la souffrance. Ils
+éprouvent comme une âpre jouissance à sentir leurs nerfs déchirés. Et
+non dans un esprit de mortification comme ces héros de Dostoïevski et de
+Tolstoï qui font de la souffrance une mystique religion de rachat: il y
+a de l’orgueil dans leur désir de douleur, une sorte de défi passionné.
+Ils veulent souffrir pour souffrir et pour être forts contre la douleur.
+En outre, ils s’intéressent infiniment à eux-mêmes et s’épient avec une
+curiosité maladive. Ils sont doués d’une singulière faculté d’analyse;
+la manie du dédoublement atteint même parfois chez eux à la hantise. Ils
+s’interrogent et s’observent, et s’étonnent de se trouver tels. Sans
+doute, ils n’arrivent pas à se débrouiller dans la complication de leur
+sensibilité; mais, s’ils n’aboutissent qu’à reconnaître l’essentielle
+obscurité de l’âme et tout l’inconscient dont elle est noyée, ils
+éprouvent un trouble vaniteux à se perdre dans cette richesse
+désordonnée d’eux-mêmes.
+
+Ce qui les caractérise surtout, c’est une immense avidité de vivre, un
+insatiable désir de goûter toute la volupté, toute la souffrance même,
+puisqu’elle est une des formes de la vie. La torpeur seule est contraire
+à leur vœu.
+
+ * * * * *
+
+En dépit de tout leur désordre, ces vagabonds sont très soucieux de
+l’arrangement moral de leur existence. Ils ont un code impérieux de
+maximes reliées entre elles par une idée profonde, auxquelles ils
+obéissent d’autant plus rigoureusement que ce sont les aspirations mêmes
+de leur âme qu’ils ont ainsi transformées en une doctrine de vie. Leur
+éthique se résume dans un individualisme radical et très conscient de
+lui-même. En vertu de cet individualisme, ils conçoivent comme le
+premier devoir le rejet de tout esclavage et de toute contrainte: ils
+rompent avec toute organisation sociale qui les entraverait, et le
+départ pour le vagabondage leur apparaît donc comme le premier acte
+logique d’une personnalité libre.
+
+Près d’une haie, au bord d’une route, dans la brume du petit jour, deux
+voix échangent des paroles d’adieu: «N’insiste plus, Motria, je ne
+resterai pas, il n’est pas en ma puissance de rester. Je partirai.--Et
+moi, que ferai-je sans toi?--Eh! Motria, plusieurs filles déjà m’ont
+aimé, et je leur ai dit adieu. Elles se sont mariées. Il m’arrive
+parfois d’en rencontrer une; je regarde, je n’en crois pas mes yeux:
+est-ce celle-là que j’ai caressée? Aïe, aïe!... Non, Motria, ce n’est
+pas mon sort de me marier: je ne changerai ma destinée ni contre une
+femme, ni contre une maison. Je suis né, dit-on, sous une haie et c’est
+ainsi que je mourrai probablement. Je m’ennuie à la même place.--Et
+moi?--Toi, je te laisserai ici, tu épouseras le veuf Tchekmariev: c’est
+un brave moujik. Moi, j’irai mon chemin, toi le tien, comme le voudra le
+sort. A quoi bon tant causer? Embrasse-moi encore une fois, ma
+colombe.--Oh! mon Kousia!--Nous nous sommes rencontrés par amour, et
+maintenant il est temps de nous quitter avec amour. Tu dois vivre, et
+moi aussi. Il n’est pas juste de nous entraver. Il faut vivre comme ceci
+et comme cela, de toute la largeur de la vie. Et toi, tu geins, petite
+sotte. Souviens-toi, plutôt; était-ce doux, nos baisers? Eh! toi...»
+
+Un peu plus tard, il ajoute impérieusement: «Il ne faut pas discuter
+avec son âme; quand on va contre soi-même, on est perdu.»
+
+Toute la morale des vagabonds tient dans cette maxime: Conforme ta vie à
+ton être, réalise toutes les puissances de ton individualité propre.
+Mais ils se perdent dans la diversité de leurs aspirations confuses: «Si
+j’avais pu savoir ce que je veux!... dit Malva. J’ai toujours envie de
+quelque chose. Je veux... quoi? Je ne sais pas. Parfois, je voudrais
+sauter dans un bateau et aller sur la mer, loin, loin... Et, d’autres
+fois, j’aurais voulu faire de tous les hommes des toupies qui
+tourneraient, tourneraient devant moi. Je les regarderais et je
+rirais... Tantôt j’ai pitié de tout le monde et surtout de moi-même;
+tantôt je voudrais tuer tout le monde et puis moi-même... d’une mort
+horrible. Et je m’ennuie.»
+
+En face de ce qu’il faudrait faire et qu’ils ne distinguent pas
+nettement, ils éprouvent un pénible sentiment d’incertitude et de
+désarroi: «Il manque quelque chose à mon âme, dit Konovalov, de la
+force, peut-être? Non! simplement quelque chose, et voilà tout... As-tu
+compris?»
+
+Aussi, dans leur incapacité de régler leur vie, plusieurs vont-ils
+jusqu’à rêver d’une impérieuse organisation qu’on leur imposerait, de
+lois qu’un homme très fort leur dicterait: car, à tout prix, «il
+faudrait dans la vie de l’ordre pour les actions... Nous sommes des
+êtres à part et nous n’appartenons à aucune série. Nous méritons un
+compte à part... des lois très sévères!»
+
+Mais presque tous s’en tiennent à la partie négative de leur éthique, à
+la rébellion. Ils voient plus nettement ce qu’il y a de mauvais et ce
+qu’il faut briser que ce qu’il serait utile de créer. Leur vanité
+s’exaspère à ce nihilisme forcené. Ils se croiront grands de s’être
+isolés et n’auront plus d’autre passion que de vivre incessamment au
+point de se sentir exaltés par la vie. «Vis et attends que la vie te
+brise, et quand la vie t’aura brisé, attends la mort.»
+
+Ils se posent vaillamment en face de la vie, avec la joie de la dompter
+et de la maîtriser. Ils ont passionnément confiance en eux-mêmes et,
+malgré tous les échecs, ils se savent des héros. Qu’ils arrivent ou non
+à réaliser la formule individuelle de leur être, ils ont conscience de
+dominer la vie par leur seule volonté d’être plus forts et plus hardis
+qu’elle. Ils ont la conviction d’être supérieurs aux maximes que
+d’autres ont faites pour leur usage propre ou bien acceptent par
+lâcheté. Ils méprisent les lois courantes et les violent avec
+désinvolture. A l’occasion ils voleront, pilleront, mentiront, se
+manifestant ainsi comme des hommes libres.
+
+Pauvres _Uebermenschen_ dont toute l’ardeur réfractaire n’arrive qu’au
+vagabondage misérable! Jamais on n’a vu plus paradoxalement mêlés tant
+d’orgueil et tant de pauvreté. Ils sont si chétifs et si dénués de tout
+qu’en réalité, s’ils mentent et volent, c’est principalement pour ne pas
+mourir de faim. Ils transigent avec leur amour-propre; ils sont obligés
+de mendier leur subsistance auprès de ceux qu’ils méprisent et dont ils
+mettent toute leur ardeur à se différencier. Mais de ces avilissements
+ils ne s’aperçoivent ni ne veulent s’apercevoir: ils vivent dans une
+prodigieuse illusion, dont ils ne sont les dupes qu’à moitié, mais dont
+ils s’appliquent à entretenir en eux la magnifique splendeur. Ils
+mentent aux autres pour la vie de leur corps, mais pour la vie de leur
+âme ils se mentent à eux-mêmes. Ils se forgent une chimérique image
+d’eux-mêmes, agrandie démesurément, somptueuse jusqu’à l’absurde. Au
+cours d’une épidémie redoutable qui sévit dans la ville, le cordonnier
+Orlov, infirmier de circonstance, trouve dans cette activité, qui
+bientôt le lassera, un merveilleux objet d’exaltation pour son ardeur:
+«Je sens en moi une puissance invincible. C’est-à-dire que si le choléra
+se transformait en un homme, un héros, en Ilia de Mourom[1] lui-même, je
+me colletterais avec lui. Viens te battre à mort! Tu es une force et
+moi, Grichka Orlov, je suis une force. Lequel de nous l’emportera?... Et
+je l’aurais étouffé, et je me serais couché dessus... Et il y aurait une
+croix dans la plaine et une inscription: _Ci-gît Orlov... qui a libéré
+la Russie du choléra._»
+
+ [1] Héros légendaire du cycle épique de Kiev.
+
+Soutenus par de telles imaginations, ils mettent leur arrogance à subir
+crânement le martyre de leur pauvre vie.
+
+ * * * * *
+
+On ne doit pas confondre l’individualisme des vagabonds avec l’égoïsme.
+Leur conduite est exempte de mesquinerie, il leur arrive à chaque
+instant de sacrifier leur intérêt à leur orgueil. Ils ont dans la misère
+d’exquises gentillesses les uns pour les autres, mêlées de brusquerie et
+de brutalité sans doute, mais d’autant plus touchantes qu’elles se
+dissimulent sous des dehors plus farouches. Tel ce pauvre diable qui
+rencontre un jour dans une petite ville une fille perdue, presque une
+enfant, aussi misérable et affamée que lui. Ils volent ensemble un pain
+et le partagent. Elle réchauffe chastement son compagnon contre son
+corps, et tous deux se consolent par le récit commun de leur infortune,
+par de la sympathie, par de la pitié.
+
+Parfois des scrupules de conscience surgissent en eux si impérieusement
+qu’après avoir peiné longtemps et affronté de graves dangers pour faire
+un coup, ils renoncent au bénéfice de leur audace.
+
+Ces actes d’honnêteté tardive ont, dans certaines circonstances, une
+valeur presque héroïque. Deux misérables, qui se sont associés pour
+s’entr’aider à ne pas mourir tout de suite, dérobent un cheval, une
+rosse désolante dont ils ne pourront que vendre la peau. C’est leur
+dernière ressource; après cela, plus rien. L’un d’eux est poitrinaire et
+presque agonisant. Mais bientôt la pensée du paysan qu’ils ont privé de
+son cheval le hante et lui devient insupportable comme un remords. Il
+hésite, il craint que la restitution qu’il voudrait faire n’afflige son
+camarade. Finalement, tous deux se décident: ils n’ont pas le cœur de
+profiter de leur vol, et le poitrinaire meurt autant de faim que de son
+mal.
+
+Les sentiments de douceur et de compassion s’unissent en ces vagabonds
+aux pires instincts de violence et peuvent triompher de leurs passions
+brutales. Ces accès de bonté simple et de tendresse ingénue sont alors,
+chez ces forcenés, d’une qualité très délicate. Émilian Pilaï va tuer un
+homme: du même coup il se vengera et s’enrichira, car la victime qu’il a
+choisie est riche et l’a exploité. Il n’a ni remords ni hésitation, il
+guette sa proie. Mais voilà qu’il aperçoit une fillette qui se lamente
+et veut se noyer, ayant été déçue dans son amour. Il s’intéresse à elle
+parce qu’elle est frêle et jolie. Il s’approche d’elle, la questionne et
+s’efforce de la consoler. Il est heureux quand enfin elle sourit. Il
+oublie son projet sinistre et n’a plus d’autre pensée que de reconduire
+à ses parents la petite amoureuse. Et quand celle-ci lui propose alors
+en reconnaissance quelque argent, il refuse par un obscur désir de ne
+pas gâter la beauté de ce souvenir unique. Cela ne l’empêchera pas de se
+colleter, tout de suite après, avec un _dvornik_ et de finir la nuit au
+poste, mais il aura conservé intacte l’image d’une aventure charmante.
+
+Ils ont des générosités et des dévouements singuliers qui, par leur
+imprévu, leur excès même les feraient prendre pour «d’inconscients
+chrétiens», si l’on ne s’apercevait aussi qu’ils se gardent jalousement
+dans une volontaire affirmation d’individualisme. Konovalov a rencontré
+dans une maison de débauche une fille qui lui a paru jeune, fraîche et
+tombée là par malchance. Il a quitté presque aussitôt la ville où elle
+était; Capa ne lui a laissé ni regret sentimental, ni voluptueux
+souvenir. Mais il lui a promis, dans un moment d’attendrissement, de la
+tirer de son bouge. Il lui envoie de l’argent, le peu d’argent qu’il
+gagne à grand’peine, espaçant ses générosités quand il se grise trop, et
+puis se remettant à la tâche, se reprochant cette interruption de son
+œuvre de rachat. Il veut faire une chose belle en relevant une fille au
+niveau d’une créature humaine. Il ne réfléchit pas davantage. Mais Capa
+s’est figuré que, si Konovalov la libérait, c’était pour l’épouser. Elle
+débarque donc un beau jour chez son ami, et, pleine de confiance, se
+présente à lui comme la fiancée attendue. C’est une étrange révélation
+pour Konovalov. Cette tournure imprévue que prennent les choses le
+contrarie extrêmement et le révolte. On empiète sur sa liberté. «Voilà
+Capa, ce qu’elle a imaginé:--Je veux vivre avec toi, comme qui dirait ta
+femme. Je désire, dit-elle, être ton chien...--C’est tout à fait
+saugrenu!... Mais, chère petite, lui disais-je, tu n’es qu’une sotte;
+pense, comment pourrais-tu vivre avec moi? Primo, je suis un ivrogne;
+secundo, je n’ai pas de foyer; tertio, je suis un vagabond et ne peux
+tenir en place... et encore bien d’autres choses!» Capa, déchue de son
+rêve d’installation, retourne à sa mauvaise vie. Konovalov le sait, il
+le regrette, il lui aurait plu que sa bonne intention réussît, mais il a
+le sentiment absolu que cela ne dépend pas de lui: l’idée de payer de sa
+liberté ne saurait lui venir... Son argent, son travail, tant qu’on
+voudra, mais la personne même de Konovalov, jamais. Sa philosophie
+n’aboutit pas au sacrifice de soi. C’est à chacun de faire sa vie, nulle
+individualité n’a le droit d’absorber les autres. Le devoir de charité
+compatissante est limité par le devoir de défense personnelle.
+
+Un autre vagabond, qui est sans doute Gorki lui-même, dans une de ses
+nouvelles, s’élève à un degré supérieur de charité. Il a trouvé dans un
+port une espèce d’être misérable que le sort a jeté là, trop fainéant
+pour travailler et trop bête pour retrouver son chemin vers les
+propriétés de son père, d’où l’ont chassé de louches aventures. Il
+n’attire pas la sympathie, il n’a rien pour séduire ou pour apitoyer.
+Mais Gorki se dévoue simplement parce que cela lui plaît. Il n’a plus
+d’autre but immédiat dans la vie que de servir cet inconnu. Celui-ci est
+paresseux: il travaillera pour lui; celui-ci a un appétit féroce: il lui
+abandonnera sa part; celui-ci devient chaque jour plus exigeant, plus
+brutal et plus capricieux: rien ne rebutera le bienfaiteur acharné, ni
+les injures, ni les mensonges, et, plus il reconnaîtra l’indignité de
+son obligé, plus il mettra d’entêtement à se sacrifier. Cela l’agace, le
+fatigue, lui devient odieux; mais il s’exalte à la besogne, parce qu’il
+se sent volontaire en l’acceptant.
+
+Il se présente à nous dans cette nouvelle étrange comme un apôtre ou
+comme un martyr de la charité. Mais ce qui l’anime dans sa tâche, c’est
+le sentiment qu’il est extraordinaire en la revendiquant et se
+transforme, suivant son vœu, en une sorte d’_Uebermensch_ du
+renoncement.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, et c’est peut-être là l’explication dernière de tant de
+contrariétés et d’incohérences, toute cette philosophie et toute cette
+spontanéité ont chez ces vagabonds quelque chose d’enfantin. Ils se
+croient très blasés sur l’existence, mais leur humeur est primesautière
+et naïve; leurs impressions ont une fraîcheur ingénue. Il y a presque
+toujours dans leur cynisme de la fanfaronnade ou de la timidité; ils
+sont plus candides qu’ils ne le pensent.
+
+Ils aiment la nature comme des sauvages et comme des artistes; ils la
+goûtent dans sa simplicité et dans son charme quotidien. Ils
+s’attendrissent de voir «un coin du ciel bleu qui les regarde avec,
+dessus, deux étoiles: l’une d’elles, grande, brille comme une émeraude;
+l’autre, non loin d’elle, est à peine apparente...»
+
+Dans sa solitude muette, la nature leur est une meilleure confidente que
+les hommes. Ils la trouvent pareille à eux, libre et indéterminée; ils
+lui prêtent leurs sentiments les plus divers, les plus tourmentés et
+même les plus mesquins. Les nuages qui traînent au ciel leur semblent
+las d’une fatigue analogue à la leur. La mer sourit, comme prise d’une
+gaieté sans cause et qu’ils connaissent bien, elle se moque, elle crie,
+elle se désespère, elle souffre d’un obscur émoi. Le vent a froid, il se
+heurte aux parois des murs avec un gémissement maladif. La steppe, aux
+fins de jours, s’alanguit de chaleur moite et s’endort.
+
+Quelquefois on dirait que la nature les taquine; ils entrent en dispute
+avec elle, ils lui parlent et l’insultent... Émilian Pilaï trouve sa
+blague vide dans sa poche. Il s’irrite, prend la misérable loque, la
+retourne et l’examine, et la jette dans la mer. Une vague s’en empare,
+l’entraîne loin du bord, puis, «ayant vu ce qu’était le cadeau, la
+rapporte avec indignation sur le sable.--Tu n’en veux pas? s’écrie avec
+rage Émilian; tu la prendras quand même!...--Et, saisissant la pochette
+mouillée, il fourre une pierre dedans, prend son élan et la lance très
+loin dans l’eau.»
+
+Mais surtout la nature les charme par sa splendeur. Ils en épient les
+variations de couleur, ils s’amusent des spectacles qu’elle leur offre.
+«Konovalov aimait la nature d’un amour profond et muet, qu’il exprimait
+seulement par l’éclat doux de ses yeux. Et toujours, quand il était dans
+les champs ou sur la rivière, il entrait en une extase pacifique et
+caressante qui augmentait encore sa ressemblance avec un enfant.»
+
+Comme des enfants ou comme des artistes, on ne sait s’ils sont puérils
+ou raffinés. Les deux ensemble. Ils goûtent un plaisir quintessencié à
+se faire puérils au milieu des choses simples et naturelles. Konovalov
+et son ami, quand ils allaient se reposer dans les champs, allumaient un
+feu, bien que ce fût l’été, pour ajouter la joie de la flamme à la
+beauté du paysage.
+
+Ils sont de grands enfants prodigieux en qui s’agitent des forces
+fécondes. Ils sont une admirable puissance de rêve et d’action qui
+souffre du mal de ne pas savoir s’appliquer à la vie.
+
+Ils sont peut-être de l’avenir qui sommeille et qui par instants semble
+prêt à surgir. C’est ce que des critiques ont vu dans les écrits de
+Gorki. On a compris qu’en introduisant dans la littérature toute une
+classe sociale, il ne faisait pas seulement œuvre d’artiste.
+
+ * * * * *
+
+Le succès de Gorki fut immense. Il n’est pas certain que cela ne doive
+pas nuire à son génie. Naïvement, dès qu’il se vit devenu littérateur,
+Gorki eut l’idée de faire honneur au titre qu’on lui décernait, et, sans
+renier ses vagabonds, voulut s’essayer pourtant à des sujets variés et
+plus relevés. Mais, s’il connaissait bien les vagabonds, il connaissait
+très peu les gens du monde. Les quelques nouvelles qu’il écrivit sur les
+classes supérieures de la société sont médiocres. On l’y trouve gêné,
+mal documenté ou trop récemment renseigné.
+
+ * * * * *
+
+Gorki, dans son désir d’élargir le champ de son art, a été mieux inspiré
+pour son roman de _Foma Gordeïev_. Nous ne sommes plus, il est vrai,
+chez ses va-nu-pieds ordinaires: la caste où il nous introduit,--celle
+des marchands de la Volga,--par la violence étrange des passions qui
+l’animent, par les coups de fortune qui la bouleversent et la rendent à
+la fois jouisseuse et incertaine de l’avenir, par l’excès de son
+intensité vitale, a des analogies avec les vagabonds qu’il avait
+jusqu’alors dépeints. C’est un monde singulier, très fermé, très
+autonome, qui a ses mœurs et ses habitudes, ses traditions et son
+orgueil, son langage à lui, ses préjugés spéciaux. Il a son
+aristocratie, fondée uniquement sur le succès, et sujette par suite à
+mille fluctuations; il a ses déclassés et ses exploités. Ces riches
+marchands, établis sur les rives du fleuve, font le trafic de toutes les
+denrées dont la Volga est la route naturelle. Ils spéculent sur ces
+produits, ils en fixent le cours, les monopolisent, les lancent sur le
+marché, réalisant de fabuleux bénéfices ou se ruinant avec la même
+soudaineté. Ils ont l’instinct rapace et calculateur du grand homme
+d’affaires, mi-marchand et mi-forban. Aucun scrupule ne les gêne, mais
+une incessante préoccupation, la nécessité de combiner toujours des
+coups nouveaux, les entretient dans une fièvre perpétuelle. Ils sont
+hypocrites et astucieux, vivent ensemble en bonne intelligence, associés
+ou complices, et se trompent et se fraudent avec une singulière
+effronterie dans la duplicité. Ils mènent une vie ardente d’opiniâtre
+lutte et de fête effrénée. Ils travaillent et se soûlent; ils ont de
+fastueuses installations et des mœurs barbares.
+
+Foma Gordeïev est le fils d’un de ces hommes indomptables qui sont
+sortis de rien et qui vers trente ans brassent des millions. Il a hérité
+de son père un caractère excessif, mais il n’a pas comme lui le don
+d’appliquer aux affaires son énergie démesurée. Il est beau, robuste,
+énorme, bien constitué pour la lutte, mais il y a en lui quelque chose
+d’indécis et de trouble. A vingt ans, Foma devient orphelin, et sa
+nature ardente, abandonnée à elle-même, se trouve plus que jamais
+désorientée dans la vie. Il tombe sous la tutelle de son parrain, type
+de marchand adroit, intrigant, qui affecte la bonhomie et, sous son air
+de rondeur plaisante, cache de vifs instincts de lucre et de vol. Foma
+ne peut souffrir la domination de cet homme. Dans la vie qu’on lui fait
+mener, il ne trouve rien à quoi se rattacher, il ne trouve rien surtout
+qui comble le vide immense de son âme. Il sent en lui-même quelque chose
+d’inemployé qui reste en souffrance. La recherche des richesses ne lui
+suffit pas; son tuteur lui reproche avec colère et ironie de ne pas
+comprendre et de ne pas aimer l’argent. La débauche, dans laquelle il se
+jette avec frénésie, n’arrive pas à le distraire d’une sourde mélancolie
+qu’il ne se définit pas très nettement et qui provient de l’inadaptation
+de son âme à sa destinée. Il réfléchit, presque sans le vouloir et sans
+clairement se rendre compte d’un vague pessimisme dans lequel il
+s’enlize. Il conçoit que la vie a un sens profond qu’il ne peut
+pénétrer, il souffre de se gaspiller à des incertitudes douloureuses.
+
+L’idée lui vient soudainement que c’est la faute de sa fortune s’il est
+ainsi angoissé, parce qu’elle l’oppresse, parce qu’elle refrène toutes
+ses ardeurs d’indépendance. Dès lors elle lui est à charge; il veut se
+débarrasser d’elle. Il propose à son parrain de la lui abandonner. Mais
+celui-ci, homme d’affaires ingénieux, a fait un autre plan pour
+s’emparer de cette richesse avec plus de sécurité. Il va tirer parti des
+bizarreries trop réelles de Foma et le faire passer pour fou. Par une
+manœuvre savante, il portera jusqu’à l’aliénation la singularité morale
+du jeune homme, afin de le rayer de l’existence et de devenir le
+possesseur naturel de ses biens.
+
+Foma lui-même, sans le savoir, facilite cette combinaison. Un jour qu’un
+riche marchand donne une grande fête pour l’inauguration d’un vapeur, le
+parrain est invité; il persuade Foma de l’accompagner. C’est un banquet
+monstre sur le bateau, d’un luxe lourd, avec accompagnement d’orchestre
+et grosse joie débordante. Le parrain se lève, fait un discours gonflé
+de l’orgueil de la caste; il en célèbre la grandeur, l’avenir et la
+puissance. Mais, à peine les acclamations qu’il a suscitées se
+calment-elles, que Foma lance un juron de rage, et, comme pour répondre
+à l’étonnement que cette sortie a provoqué, le voilà qui déclare aux
+convives ahuris tout son mépris et toute sa haine. Et, voyant que sa
+diatribe ne cingle pas assez chacun de ces voleurs somptueux, il précise
+ses invectives, il crie à celui-ci ses bassesses, à celui-là ses
+turpitudes, à celui-là ses rapines. Et cet autre, quand donc ira-t-il en
+Sibérie expier le viol de cette petite fille? Et cet autre qui a tué sa
+maîtresse, et cet autre qui a fait des mendiants de ses neveux, quand
+donc seront-ils châtiés? Une fureur soulève alors toute la caste
+assemblée, on se rue sur le prophète en délire, on le ligote avec les
+serviettes, on le jette contre le bord du vaisseau, on l’insulte et l’on
+rit de cette débilité d’un homme seul contre tous. Et lui, Foma, comme
+retombé lourdement de son exaltation furieuse, morne maintenant, humilié
+et détruit, ne trouve plus en lui la moindre force de réaction. Il
+demande qu’on le délivre. On a encore peur de lui, on lui délie
+seulement les jambes. Il s’assied à la table souillée du festin et
+réclame de l’eau-de-vie. Il reste là longtemps, écroulé; de grosses
+larmes silencieuses coulent de ses yeux clos. La fête est finie, on
+revient à toute vapeur. On chuchote dans les groupes que cet homme est
+fou, décidément, et le tuteur déplore, comme il convient, cet événement,
+et les autres constatent qu’une grande fortune va donc échoir à ce
+collègue.
+
+On interna Foma dans une maison de fous, puis on le relâcha: il n’était
+pas dangereux. L’échec de son enthousiasme l’avait anéanti, vidé de tout
+ce qui jadis faisait sa force. Il n’était désormais qu’un pauvre être,
+presque imbécile, qui erre dans les rues et dont on se moque. Et les
+gens l’interpellent au passage: «Hé! toi! prophète! raconte-nous la fin
+du monde...» Mais il semble inattentif à toute parole et reste muet,
+mystérieusement fermé, sans qu’on sache si dans cette âme dévastée
+quelque chose survit. Ainsi finit Foma Gordeïev, condamné par la vie,
+parce qu’il n’avait pas su se mettre d’accord avec les circonstances de
+sa destinée.
+
+Il avait originellement l’âme inquiète du vagabond. Les hasards seuls de
+sa naissance et de sa fortune l’empêchèrent de se jeter, dès le début,
+dans la vie errante. Mais, aussitôt qu’il fut homme, il essaya de briser
+toutes les entraves. Dans l’opulence, il souffrait, à chaque minute, de
+son incapacité de vivre: toute impression se transformait pour lui en
+une pénible allusion à son déclassement parmi les siens. Il sentait que
+la vie réclamait de lui un effort, un arrachement, et que le prix en
+devait être la liberté. Il n’eut d’énergie que pour une sortie furieuse
+et inepte, belle d’indignation mais absurde, contre l’infamie de sa
+classe. Il devint un vagabond brisé, hébété; toute sa force vitale et
+spirituelle avait été par lui-même perdue sans profit.
+
+ * * * * *
+
+Il y a quelques mois, Gorki commença la publication d’un nouveau roman,
+_Le Moujik_. Puis le bruit courut que l’auteur avait détruit la fin de
+son œuvre et qu’il était parti subitement, sans prévenir, on ne savait
+où, reprenant sans doute son vagabondage. Il y a quelque chose
+d’inquiétant et de pathétique dans les caprices de cette destinée. Quel
+sentiment l’a encore rejeté en dehors d’une vie dans laquelle il
+s’installait? On se perd à débrouiller les mobiles secrets de cette âme
+tourmentée et insatiable qui n’aura donc jamais pu trouver sur terre le
+lieu de son repos et de son apaisement.
+
+En plein génie a-t-il senti que ce génie même ne le contente pas,
+n’assouvit pas les immenses besoins de toute sa vitalité? Est-il alors
+allé redemander à la vie des sensations plus ardentes, quelque chose de
+plus passionnément émouvant que tout ce que l’art peut lui donner? Il ne
+veut pas devenir l’esclave d’un moment de son existence, et rompt avec
+son _moi_ d’hier s’il cesse aujourd’hui de frémir à la vie.
+
+ * * * * *
+
+Dans une de ses nouvelles, _le Lecteur_, Gorki s’interroge sur le rôle
+social qu’il attribue à l’écrivain. Il trouve cette tâche si noble et si
+grave qu’il se décourage de la remplir: «Guide aveugles des aveugles»,
+pense-t-il, et son cœur se serre. Est-il ému de charité pour les hommes?
+Il se le demande et se dit avec amertume que son prochain est loin de
+lui. Il sent que ce qu’il donne, il ne le donne pas par amour mais pour
+magnifier le fait exceptionnel de sa vie en un phénomène sublime. Il
+s’avoue un usurier qui prête pour obtenir l’avantage de l’étonnement et
+de l’admiration. Une inconsciente pitié, pourtant, plus réelle et plus
+ardente qu’il ne le croit, l’anime. Mais il se sait inhabile à guérir la
+souffrance qu’il voit. Que pourrait-on lui demander, à lui, l’un de ceux
+qui souffrent? Un doute rongeur et persistant tue en lui toute illusion
+d’apostolat. Les hommes sont isolés les uns des autres, et chacun d’eux
+doit lutter pour lui-même.
+
+L’œuvre de Gorki est, à ses yeux, entachée d’un vice capital. Elle est
+inapte à faire naître la joie qui vivifie. L’humanité a désappris la
+joie; qu’a-t-il fait que plaindre ou railler la souffrance?... Ces
+réflexions le hantent, et ce doute sur son efficacité bienfaisante donne
+à son génie une sublime tristesse.
+
+Son pessimisme irrémédiable repose sur cette conviction que la vie ne
+comporte pas de solution logique. Elle n’a pas pour but définitif la
+félicité, ni quelque organisation régulière, comme en cherchent les
+moralistes; mais le désordre lui est essentiel, et la douleur ne s’en
+peut séparer. Que reste-il à faire dans ces conditions? Le seul recours
+est de prendre à l’égard de la vie, nécessairement mauvaise, une
+attitude de beauté. Plus l’homme est grand, plus il perçoit l’horreur de
+son sort. Alors il se cantonnera dans un désespoir ardent et concevra
+comme son seul devoir de donner à chaque instant de sa durée la noblesse
+de sa farouche rébellion.
+
+Il faut d’abord, suivant Gorki, détourner l’humanité des vaines
+recherches de bien-être médiocre. Surtout il la faut éveiller, car elle
+s’endort misérablement dans son indigne résignation. Il faut susciter en
+elle l’énergie, la force de se révolter, et cela, quitte à lui faire
+mal, quitte à la battre. Elle veut la caresse ardente de l’amour ou
+l’aiguillon de la douleur:--tout plutôt que le repos! Et c’est à quoi
+lui-même a travaillé en représentant toutes les noirceurs de la vie,
+tout le scandale de la destinée. Il a vanté des révoltés, non qu’ils
+réalisent le moins du monde le bonheur, mais ils marquent puissamment
+leur vie au sceau de leur volonté forte.
+
+Et toute la vie ne peut et ne doit qu’être telle: une recherche
+désespérée de quelque chose qui serait sa raison d’être et qui n’existe
+pas. Car elle n’a pas de sens. Il ne s’agit pas de lui donner de vaines
+solutions provisoires, mais de prendre une conscience indignée de son
+inanité.
+
+Il y a sur terre une classe d’hommes qui ont un sentiment plus intense
+de cette philosophie vraie à laquelle la lâcheté seule empêche les
+autres d’adhérer. Ces hommes-là sont les vagabonds, et Gorki les a
+représentés dans leur orgueil de réfractaires avec une intelligence
+fraternelle. L’étude morale qu’il en a faite est largement et
+profondément humaine. Car ce ne sont pas seulement ceux qu’on appelle
+vagabonds qui méritent ce nom. Mais, en tout être qui vit, se cache un
+vagabond plus ou moins conscient de lui-même, plus ou moins énergique à
+s’accepter comme tel, puisque toute âme est infinie dans ses désirs et
+irrassasiée dans ses besoins. Et ce qu’évoque Gorki dans cette œuvre
+pathétique, c’est le désespoir essentiel de l’humanité, l’épouvante du
+mal de vivre.
+
+Ivan Strannik.
+
+
+
+
+LES VAGABONDS
+
+
+
+
+MALVA
+
+
+La mer riait.
+
+Au souffle chaud et léger du vent, elle tressaillait, se couvrait de
+rides légères qui reflétaient le soleil d’une manière aveuglante, et
+riait au ciel bleu de ses mille lèvres argentées. Dans l’espace profond
+entre la mer et le ciel, bourdonnait le bruit assourdissant et joyeux
+des vagues qui accouraient les unes après les autres sur le rivage plat
+du cap sablonneux. Ce bruit et l’éclat du soleil mille fois réverbéré
+par la mer, se fondaient harmonieusement en une incessante agitation
+toute de joie vivante. Le ciel était heureux de rayonner; la mer était
+heureuse d’en réfléchir la glorieuse lumière.
+
+Le vent caressait la puissante poitrine satinée de la mer, le soleil la
+réchauffait de ses rayons et elle soupirait, fatiguée de ces ardentes
+caresses; elle remplissait l’air brûlant de l’arome salé de ses
+émanations. Les flots verdâtres, escaladant le sable jaune, lui jetaient
+l’écume blanche de leurs crêtes luxueuses, qui fondait avec un doux
+bruissement sur la plage et l’humectait...
+
+L’étroite et longue langue de terre ressemblait à quelque énorme tour
+tombée de la côte à la mer. Elle plantait sa pointe effilée dans la
+solitude illimitée d’eau riant au soleil, et sa base se perdait dans le
+lointain, où un brouillard chaud dissimulait derrière lui la terre. De
+là venait avec la brise une lourde odeur, incompréhensible et offensante
+ici, au milieu de la mer déserte et pure, sous le dôme du ciel bleu et
+clair.
+
+Dans le sable du cap, parsemé d’écailles de poisson, étaient fichés des
+pieux de bois où séchaient des filets, qui jetaient des ombres légères
+de toiles d’araignée; quelques grands bateaux et un petit s’alignaient
+sur la grève et les vagues en accourant avaient l’air de les appeler.
+Les gaffes, les rames, les cordes roulées, les corbeilles et les
+tonneaux gisaient en désordre, et parmi tout cela se dressait une cabane
+faite de branches de saule, d’écorces et de nattes. A l’ouverture de la
+cabane, sur une fourche noueuse, se dressaient, semelles en l’air, deux
+bottes de feutre. Et au-dessus du chaos général flottait un haillon
+rouge au bout d’un haut mât.
+
+A l’ombre d’un bateau était couché Vassili Légostev, le gardien du cap,
+à l’avant-poste de la pêcherie du marchand Grébentchikov. A plat ventre,
+la tête dans les mains, il regardait fixement la mer, et, au loin, à
+peine aperçue, la ligne mince de la côte. Là-bas sur l’eau, dansait un
+point noir, et Vassili le voyait avec satisfaction grandir et
+s’approcher.
+
+Clignant des yeux devant la trop grande lumière des vagues, il
+s’épanouissait, content: c’était Malva qui arrivait. Elle viendrait, se
+mettrait à rire si fort que sa poitrine s’agiterait, tentante; elle le
+prendrait dans ses bras robustes et doux, l’embrasserait et, de sa voix
+sonore qui effrayait les mouettes, elle lui donnerait des nouvelles de
+ce qui se passait là-bas, sur la côte. Ils feraient ensemble une bonne
+soupe de poisson, ils prendraient de l’eau-de-vie tout en causant et
+jouant amoureusement, puis, au déclin du jour, ils se régaleraient de
+thé bouillant et de bons craquelins, et puis ils se coucheraient.
+C’était ainsi chaque dimanche, chaque jour de fête... A l’aube, il la
+reconduirait sur la mer encore engourdie dans la fraîcheur matinale.
+Malva, toute sommeillante, s’assiérait au gouvernail; et lui, ramerait
+en la regardant... Elle était drôle à de semblables moments, drôle et
+charmante, comme une chatte qui a bien mangé. Peut-être glisserait-elle
+du demi-pont et se coucherait-elle au fond du bateau pour y dormir
+pelotonnée en boule. Souvent elle faisait ainsi...
+
+Ce jour-là, les mouettes même étaient alanguies par la chaleur. Elles se
+mettaient en rang sur le sable, le bec ouvert et les ailes pendantes, ou
+bien se balançaient paresseusement sur les vagues, sans cris, sans leur
+animation habituelle et féroce.
+
+Il parut à Vassili que Malva n’était pas seule dans la barque. Est-ce
+que de nouveau Serejka se serait fait amener? Vassili se retourna
+lourdement sur le sable, s’assit et, s’abritant les yeux de la main, se
+mit à chercher avec humeur qui pouvait bien arriver là. Malva tient le
+gouvernail. Celui qui rame n’est pas Serejka; il rame fort mais
+maladroitement; avec Serejka, Malva ne se serait pas donné la peine de
+tenir le gouvernail.
+
+--Ohé! cria avec impatience Vassili.
+
+Les mouettes tressaillirent et devinrent attentives.
+
+--Ohé! Ohé! répondit du bateau la voix sonore de Malva.
+
+--Avec qui es-tu?
+
+Un rire lui répondit.
+
+--Diablesse! jura Vassili à demi-voix.
+
+Et, offusqué, il cracha.
+
+Il était très intrigué. Tout en roulant une cigarette, il examinait la
+nuque et le dos du rameur qui s’approchait rapidement. Le bruit de
+l’eau, quand les rames la frappaient, résonnait dans l’air et le sable
+grinçait sous les pieds nus du gardien qui se débattait contre une
+curiosité nerveuse.
+
+--Qui est avec toi? cria-t-il quand il put discerner le sourire, qui lui
+était si familier sur le beau visage potelé de Malva.
+
+--Attends; tu le reconnaîtras bien toi-même! répondit-elle en riant.
+
+Le rameur se retourna et, riant aussi, regarda Vassili.
+
+Le gardien fronça les sourcils; il lui semblait avoir vu ce garçon-là.
+
+--Rame plus fort, commanda Malva.
+
+L’élan fut si vigoureux que le bateau se trouva déposé sur le sable avec
+une vague, se pencha, puis retrouva son équilibre, tandis que la vague
+roulait en riant dans la mer. Le rameur sauta sur le rivage et allant à
+Vassili:
+
+--Bonjour, père!
+
+--Iakov! s’écria Vassili, plus surpris que content.
+
+Ils s’embrassèrent à trois reprises sur la bouche et sur les joues;
+après quoi, la stupeur de Vassili se mêla de joie et de trouble.
+
+--Je me disais bien... qu’il y avait quelque chose... et le cœur me
+démangeait... Ah! c’est toi?... Comment as-tu fait? Et moi qui me
+demandais: «Est-ce Serejka?» Non, je voyais bien que ce n’était pas
+Serejka! Ah! c’était toi!
+
+Vassili caressait sa barbe d’une main, et de l’autre il gesticulait dans
+l’air. Il aurait voulu regarder Malva, mais les yeux gais de son fils
+s’étaient fixés sur lui et le gênaient. L’orgueil d’avoir un fils si
+fort et si beau luttait en lui avec l’embarras que lui causait la
+présence de sa maîtresse. Il piétinait sur place devant Iakov et lui
+jetait des questions les unes après les autres sans attendre de réponse.
+Tout s’était confondu dans sa tête et il se sentit particulièrement mal
+à l’aise quand il entendit Malva lui dire d’un ton moqueur:
+
+--Ne trépigne donc pas... de joie! Conduis-le à ta hutte et régale-le.
+
+Il l’observa: sur ses lèvres errait un sourire narquois qu’il
+connaissait bien, et toute sa personne, ronde, molle et fraîche comme
+toujours, lui était en même temps étrangère et nouvelle. Malva promenait
+le regard de ses yeux verts du père au fils et grignotait des graines de
+pastèques avec ses dents petites et blanches. Iakov souriait aussi et,
+pendant quelques secondes qui furent pénibles à Vassili, tous trois se
+turent.
+
+--Je reviens à l’instant!--dit tout à coup Vassili en se dirigeant vers
+la cabane,--ne restez pas là au soleil; moi, je vais chercher de
+l’eau... Nous cuirons la soupe. Je t’en ferai manger, une soupe de
+poisson, Iakov! Vous autres, arrangez-vous, je suis à vous dans une
+minute...
+
+Il saisit une marmite qui était par terre près de la cabane, s’enfonça
+rapidement derrière les filets, qui le dissimulèrent de leur masse
+grise.
+
+Malva et le gars le suivirent.
+
+--Eh bien! mon beau jeune homme, je t’ai amené à ton père, dit Malva
+louchant vers la robuste personne d’Iakov.
+
+Il abaissa vers elle son visage encadré d’une barbe blonde frisée et
+dit, les veux brillants:
+
+--Oui, nous voilà!... Il fait bon ici... Quelle mer!
+
+--La mer est large. Le vieux a-t-il beaucoup changé?
+
+--Mais non, non... Je pensais qu’il était plus blanc, et il n’a encore
+que peu de cheveux gris... Et il est... si solide!
+
+--Combien de temps y avait-il que vous ne vous étiez vus?
+
+--Cinq ans, peut-être... Quand il a quitté le village, j’allais sur mes
+dix-sept ans.
+
+Ils entrèrent dans la cabane où la chaleur et l’odeur du poisson étaient
+étouffantes. Ils s’assirent: Iakov sur une grosse souche de bois, Malva
+sur des sacs. Entre eux il y avait un tonneau scié en deux, dont le fond
+servait de table à Vassili. Quand ils furent installés, ils
+s’examinèrent longuement sans mot dire.
+
+--A ce qu’il paraît, tu veux travailler ici? demanda Malva.
+
+--Mais... je ne sais pas... si je trouve quelque chose, je travaillerai.
+
+--Tu trouveras bien! dit avec assurance Malva, le tâtant toujours de ses
+yeux verts singulièrement frisés.
+
+Il ne la regardait plus et, avec la manche de sa blouse, essuyait la
+sueur qui couvrait son visage.
+
+Tout-à-coup, elle se mit à rire:
+
+--Ta mère t’a probablement chargé de commissions et de salutations pour
+ton père?
+
+Iakov eut un mouvement d’humeur et répondit:
+
+--Bien sûr! Et après?
+
+--Rien, dit-elle, riant toujours.
+
+Son rire narquois déplut à Iakov; il s’écarta de cette femme et songea
+aux paroles de sa mère.
+
+Quand elle l’avait accompagné au bout du village, elle s’était appuyée
+contre une barrière, parlant vite, clignant rapidement de ses yeux secs:
+
+--Dis-lui, Iakov, au nom du Christ, dis-lui: «Père, la mère est seule
+là-bas. Cinq ans se sont écoulés, elle est toujours seule! Elle
+vieillit...» Dis-le-lui, mon petit Iakov, pour l’amour de Dieu! «La mère
+sera bientôt une vieille femme, seule, toujours seule, toujours au
+travail.» Au nom du Christ, dis-le-lui!...
+
+Et elle avait pleuré silencieusement, se cachant le visage dans son
+tablier.
+
+Iakov ne l’avait pas plainte alors, et maintenant il la plaignait... Et,
+devant Malva, il prit une expression dure comme s’il allait l’injurier
+grossièrement.
+
+--Et me voilà, moi! s’écria Vassili, qui surgit avec un poisson
+frétillant dans une main, un couteau dans l’autre.
+
+Il avait maîtrisé son trouble, le dissimulant profondément en lui.
+Maintenant il regardait ses hôtes avec sérénité et bonhomie; seulement
+son allure était plus agitée qu’à l’ordinaire.
+
+--Je vais tout de suite faire du feu... et je reviens... Nous causerons.
+Hein! Iakov! Quel robuste gars tu es devenu!
+
+Il disparut de nouveau.
+
+Malva ne cessait pas de grignoter des graines. Elle dévisageait Iakov
+familièrement, et, lui, s’appliquait à ne pas rencontrer ses yeux, bien
+qu’il en eût grande envie, et il pensait à part lui:
+
+--Il faut que la vie soit bonne ici, qu’on mange à sa faim... Comme elle
+est grasse, et le père aussi!
+
+Puis, le silence l’intimidant, il dit tout haut:
+
+--J’ai oublié mon sac dans le bateau... je vais le prendre.
+
+Iakov se leva sans hâte et sortit. Alors apparut Vassili; il se pencha
+vers Malva et lui dit rapidement, avec colère:
+
+--Tu avais bien besoin de venir avec lui!... Que lui dirai-je de toi?
+Que m’es-tu?
+
+--Je suis venue et voilà tout, fit Malva.
+
+--Eh! toi... stupide créature! Tu n’as pas honte... Comment ferai-je
+maintenant? Faut-il lui dire en face que... Mais j’ai une femme à la
+maison! Sa mère... Tu pouvais bien comprendre cela!
+
+--Qu’est-ce que ça me fait? Ai-je peur de lui par exemple? Ou bien de
+toi? demanda-t-elle, pinçant avec mépris ses yeux verts. Et comme tu
+t’es démené à sa vue! Ce que je m’amusais!
+
+--Tu t’amusais? Et moi, que ferai-je?
+
+--Tu n’avais qu’à y penser plus tôt.
+
+--Mais pouvais-je croire que la mer viendrait me le jeter ici sans crier
+gare?
+
+Le sable grinçait sous le pas d’Iakov, et ils durent interrompre leur
+conversation. Iakov avait apporté un sac qu’il fourra dans un coin et il
+coula un mauvais regard vers la femme.
+
+Elle grignotait avec entrain ses graines. Vassili, s’asseyant sur la
+souche de bois, se frottait le genou et disait avec un sourire gêné:
+
+--Ainsi te voilà... Comment as-tu pensé à venir ici?
+
+--Mais comme ça... Nous t’avions écrit...
+
+--Quand? Je n’ai reçu aucune lettre.
+
+--Vrai? Et nous qui avions écrit!
+
+--La lettre a dû se perdre, dit avec regret Vassili. Que le diable soit
+d’elle, hein? Quand une lettre est importante, c’est celle-là qui se
+perd...
+
+--Ainsi tu n’es pas au courant de nos affaires? demanda Iakov, avec
+méfiance.
+
+--Comment les connaîtrais-je? Je n’ai pas reçu la lettre!
+
+Alors Iakov lui raconta que leur cheval avait crevé, que tout le blé
+avait été mangé avant le commencement de février et que lui-même ne
+trouvait plus à gagner sa vie. Le foin aussi manquait, la vache avait
+failli périr de faim. On avait traîné tant bien que mal jusqu’au mois
+d’avril, et puis on avait décidé ceci: après le labourage, Iakov irait
+chez le père travailler au loin, lui aussi, trois mois peut-être. C’est
+ce qu’on avait écrit. Puis, on avait vendu trois moutons, acheté de la
+farine et du foin, et voilà Iakov parti.
+
+--C’est ça! s’écria Vassili. Comment est-ce possible?... Je vous avais
+envoyé de l’argent.
+
+--Pas lourd ton argent! On répara l’isba, il fallut marier la sœur...
+j’ai acheté une charrue... Tu sais, cinq années, c’est beaucoup.
+
+--Hum! cela n’a pas suffi? Quelle histoire! Et ma soupe qui va se
+sauver!
+
+Il se leva et sortit. Accroupi devant le feu au-dessus duquel était
+suspendue la marmite bouillante, Vassili réfléchissait tout en jetant
+l’écume dans la flamme.
+
+Rien, dans le récit de son fils, ne l’avait particulièrement touché, et
+il s’irritait contre sa femme et Iakov. Combien d’argent ne leur
+avait-il pas envoyé pendant ces cinq années! Et ils n’avaient pas su
+s’arranger. Si Malva n’avait pas été présente il aurait parlé à son
+fils. Iakov avait bien su, de lui-même, sans la permission du père,
+quitter le village, mais quant à la terre, il n’en était pas venu à
+bout. Et cette terre, à laquelle Vassili, durant ces dernières années
+faciles et agréables, n’avait guère songé, lui revint subitement à
+l’esprit, comme un abîme où pendant cinq ans il avait jeté son argent,
+comme quelque chose d’inutile et d’embarrassant. Il soupira, en remuant
+sa cuiller dans la soupe.
+
+A la lumière du soleil, la petite flamme jaunâtre du feu était si
+misérable, si pâle! Des filets de fumée bleue et transparente se
+traînaient du foyer vers la mer, à la rencontre des vagues. Vassili les
+suivait des yeux et pensait à son fils, à Malva; il se disait qu’à
+partir de ce jour, sa vie serait moins bonne, moins libre. Sûrement,
+Iakov avait déjà deviné ce qu’était Malva.
+
+Elle restait dans la cabane, troublant le gars de ses yeux provocants et
+hardis qui ne cessaient de sourire.
+
+--Peut-être as-tu laissé une fiancée au village? dit-elle tout à coup.
+
+--Peut-être que oui, répondit-il à contrecœur, et en lui-même il injuria
+Malva.
+
+--Est-elle jolie, dis? demanda-t-elle avec indifférence.
+
+Iakov ne répondit pas.
+
+--Pourquoi te tais-tu?... Est-elle mieux que moi ou non?
+
+Il la regarda sans le vouloir. Ses joues étaient hâlées et pleines, ses
+lèvres savoureuses, et maintenant qu’un sourire malicieux les
+entr’ouvrait, elles tremblaient. Sa blouse de percale rose lui allait
+bien, dessinait les épaules rondes, la poitrine haute et élastique. Mais
+il n’aima pas ses yeux rusés verts et railleurs.
+
+--Pourquoi parles-tu comme ça?
+
+Il soupirait sans motif et parlait d’un ton suppliant; il aurait voulu
+cependant s’adresser à elle avec sévérité.
+
+--Comment faut-il parler? demanda-t-elle en riant.
+
+--Et voilà que tu ris... de quoi?
+
+--De toi...
+
+--Que t’ai-je fait? dit-il avec mauvaise humeur, et de nouveau il baissa
+les yeux sous son regard.
+
+Elle ne fit aucune réponse.
+
+Iakov devinait bien ce qu’étaient ses relations avec le père, et cela
+l’empêchait de s’exprimer librement. Il n’éprouvait aucune surprise: il
+avait entendu dire qu’aux travaux, loin du village, les gens perdaient
+toute retenue et, du reste, il aurait été difficile à l’homme robuste
+qu’était son père de se passer de femme si longtemps. Mais néanmoins, il
+éprouvait une gêne pour elle et pour son père. Et puis il se ressouvint
+de sa mère, harassée, grondeuse, qui peinait là-bas, sans relâche.
+
+--La soupe est prête! annonça Vassili, au seuil de la cabane. Donne les
+cuillers, Malva.
+
+Iakov regarda le père et pensa:
+
+--On voit qu’elle vient ici souvent, puisqu’elle sait où sont les
+choses.
+
+Quand elle eut trouvé les cuillers, elle dit qu’il fallait aller à la
+mer pour les laver, et que dans le bateau elle avait de l’eau-de-vie.
+
+Le père et le fils la regardèrent s’éloigner; puis, restés seuls, ils se
+turent.
+
+--Comment l’as-tu rencontrée? demanda enfin Vassili.
+
+--Je me suis informé de toi au bureau: elle y était. Et elle me dit:
+«Pourquoi aller à pied dans le sable? Allons en bateau; moi aussi je
+vais chez lui.» Et nous sommes partis.
+
+--Oui!... Et moi je me suis souvent demandé: «Comment est-il maintenant,
+mon Iakov?»
+
+Le fils sourit avec bonhomie; cela donna du courage à Vassili.
+
+--Et... comment la trouves-tu?
+
+--Pas mal... dit vaguement Iakov en battant des paupières.
+
+--Le diable n’y ferait rien, s’écria Vassili en agitant les bras. Je
+tins bon au commencement... Impossible! L’habitude... Je suis un homme
+marié!... Et puis, elle me recoud mes vêtements, et ainsi de suite...
+D’ailleurs on n’échappe pas plus à la femme qu’à la mort!
+
+Cette maxime sincère termina son explication.
+
+--Qu’est-ce que cela me fait? dit Iakov. C’est ton affaire, je ne suis
+pas ton juge.
+
+Et à part lui, il pensait: «Je voudrais bien la voir reprisant un
+pantalon!...»
+
+--J’ai quarante-cinq ans, ce n’est pas la vieillesse... Elle me coûte
+peu; que diable! elle n’est pas ma femme... continuait Vassili.
+
+--Certainement... admit Iakov.
+
+Et il pensait: «Bien sûr, elle fait danser ton argent!»
+
+Malva était revenue avec une bouteille d’eau-de-vie et un chapelet de
+craquelins; on s’installa pour dîner. On mangea sans causer, suçant avec
+bruit les arêtes et les crachant sur le sable, près de la porte. Iakov
+dévorait, ce qui parut plaire à Malva; elle voyait avec tendresse se
+gonfler les joues hâlées et remuer vite les épaisses lèvres humides.
+Vassili n’avait pas faim, il tâchait de paraître absorbé par le repas
+afin de pouvoir à son aise observer Iakov et Malva et réfléchir à
+l’attitude qu’il prendrait à leur égard.
+
+La musique joyeuse et caressante des vagues était accompagnée par les
+cris farouches et victorieux des mouettes. La chaleur devenait moins
+ardente et parfois arrivait à la cabane un souffle d’air frais imprégné
+de l’odeur saine de la mer.
+
+Après avoir mangé la bonne soupe de poisson et pris plusieurs verres
+d’eau-de-vie, Iakov eut sommeil. Il commençait à sourire stupidement, à
+chercher, à bâiller, et regardait Malva de telle manière que Vassili
+trouva bon de lui dire:
+
+--Couche-toi ici, Iakov, jusqu’au thé... et alors nous te réveillerons.
+
+--Je veux bien, consentit Iakov en tombant sur les nattes. Et vous, où
+allez-vous? Hé! Hé!
+
+Vassili, gêné par ce rire, sortit en hâte; Malva serra les lèvres,
+fronça les sourcils et répondit à Iakov:
+
+--Où nous irons, ça ne te regarde pas! Qu’est-ce que ça te fait? Je te
+conseille de ne pas te mêler des affaires des autres. Oui, mon petit!
+
+Et elle s’en alla.
+
+--Moi? Bon! s’écria Iakov. Attends, ha! ha! ha! Je te montrerai... Bon!
+Quelle demoiselle ça fait!
+
+Il grogna encore un peu, puis s’endormit avec un sourire ivre et
+rassasié sur sa face rouge.
+
+Vassili planta dans le sable trois pieux dont il réunit les bouts, jeta
+dessus une natte et, ayant ainsi sommairement arrangé un abri, il se
+coucha à l’ombre, mit ses mains sous sa nuque et contempla le ciel.
+Quand Malva s’approcha et se laissa tomber sur le sable à côté de lui,
+il tourna vers elle son visage plein de ressentiment.
+
+--Eh! quoi, vieux? demanda-t-elle en riant, tu ne te réjouis pas plus
+que ça de voir ton fils?
+
+--Il se moque de moi... Et pourquoi? A cause de toi tout cela, répondit
+Vassili d’un air sombre.
+
+--A cause de moi, vraiment?
+
+Elle s’étonnait avec malice.
+
+--Mais... sans doute!
+
+--Ah! Comme tu m’affliges!... Que faire maintenant? Il ne faut plus que
+je revienne, dis? C’est bien, je ne reviendrai pas...
+
+--Sorcière, va! Ah! ces êtres-là!... Il se moque; toi aussi... et vous
+êtes ce que j’ai de plus proche. Et de quoi vous moquez-vous? diables
+que vous êtes!
+
+Il s’éloigna d’elle et se tut. Accroupie, elle se tenait les genoux
+embrassés et se balançait doucement de tout son corps, en regardant de
+ses yeux verts l’éblouissante, la joyeuse mer, et souriait d’un de ces
+sourires de triomphe, comme en ont les femmes qui comprennent la
+puissance de leur beauté.
+
+Un bateau à voile glissait sur l’eau, tel qu’un grand oiseau gauche aux
+ailes grises. Il était loin du rivage et allait plus loin encore, où la
+mer et le ciel se fondaient en un infini bleu, qui attirait par sa
+souveraine tranquillité.
+
+--Pourquoi ne dis-tu rien? demanda Vassili.
+
+--Je pense... répondit Malva.
+
+--A quoi?
+
+--Comme ça!...
+
+Elle remua les sourcils et, après un silence, elle ajouta:
+
+--Ton fils est un beau gars.
+
+--Qu’est-ce que ça te fait? s’écria Vassili avec jalousie.
+
+--Est-ce qu’on peut savoir?...
+
+--Toi... attends un peu! (Il lui jeta un regard de méfiance.) Ne fais
+pas la bête. J’ai beau être patient, il ne faut pas me narguer... non!
+
+Il grinça des dents, serra les poings et poursuivit:
+
+--Aujourd’hui, dès que tu es arrivée, tu as commencé un jeu... Je ne
+comprends pas encore, mais, vois-tu, s’il me faut comprendre, tu ne t’en
+féliciteras pas! Ah! tu as toutes sortes de grimaces... que je ne
+connais pas... et tout!... Je sais comment il faut se comporter avec
+vous autres... en cas de...
+
+--Ne me fais pas peur, Vassia, dit-elle avec indifférence et sans le
+regarder.
+
+--C’est bien! Et toi ne plaisante pas.
+
+--N’essaye pas de m’effrayer.
+
+--Je te ferai danser, si tu commences tes sottises!
+
+Vassili s’irritait toujours davantage.
+
+--Tu me battrais?
+
+Elle se rapprocha de lui et regarda avec curiosité son visage
+bouleversé.
+
+--On dirait une comtesse!... Oui, je te battrais.
+
+--Je ne suis pas ta femme, pourtant? dit Malva d’un ton tranquille et
+doctoral; et, sans attendre de réponse, elle continua:--Tu avais
+l’habitude de battre ta femme pour un rien et tu t’imagines que tu peux
+faire la même chose avec moi. Non! Je suis libre. Je n’appartiens qu’à
+moi-même et je n’ai peur de personne. Et toi, tu as peur de ton fils:
+tantôt, comme tu lui faisais la cour! Et tu oses menacer encore?
+
+Elle secoua la tête avec mépris et se tut. Ces paroles négligentes et
+froides avaient éteint la colère de Vassili. Jamais il ne l’avait vue
+aussi belle et il s’étonnait.
+
+--La voilà partie, qui croasse... dit-il en l’admirant.
+
+--J’ai encore quelque chose à te raconter. Tu te vantais à Serejka que
+je ne saurais me passer de toi plus que de pain, que je ne peux vivre
+sans toi! Tu te trompes... Peut-être n’est-ce pas toi que j’aime, et
+n’est-ce pas pour toi que je viens. Si j’aimais seulement cette
+plage?... (Elle étendit les bras d’un geste large.) Peut-être que j’aime
+ici la solitude; il n’y a que la mer et le ciel et pas d’êtres vils. Et
+que tu sois là, toi, cela ne me fait rien. C’est comme qui dirait le
+prix de ma place... Si ç’avait été chez Serejka ici, je serais venue
+chez Serejka; si c’était chez ton fils, je viendrais aussi... Le mieux
+serait s’il n’y avait personne... je suis dégoûtée de vous tous!... Mais
+s’il m’en passe l’idée, un jour, belle comme je le suis, je pourrai
+toujours me choisir un homme... qui vaudra mieux que toi.
+
+--Oui-dà! siffla furieusement Vassili, et il la saisit à la gorge.
+Alors, c’est comme ça?
+
+Il la secouait, et elle ne cherchait pas à se dégager, bien que son
+visage fût congestionné, ses yeux injectés de sang. Elle posa seulement
+ses deux mains sur la main qui lui serrait la gorge.
+
+--Voilà ce qu’il y avait en toi? (Vassili était enroué à force de rage.)
+Et tu ne disais rien, et tu m’embrassais, et tu me caressais. Je te
+ferai voir!
+
+Il l’avait courbée à terre et la frappait avec délices sur la nuque, une
+fois, deux fois, de son lourd poing musclé. Il éprouvait un sentiment
+agréable quand sa main tombait sur la chair élastique et grasse.
+
+--Tiens, serpent! dit-il d’un air victorieux, en la repoussant.
+
+Sans une plainte, silencieuse et calme, elle s’affaissa sur le dos,
+ébouriffée, rouge et belle pourtant. Les yeux verts épiaient sous leurs
+cils et brûlaient d’une flamme froide et haineuse. Mais lui, haletant de
+surexcitation, content de l’issue donnée à sa rage, ne surprit pas ce
+regard et, quand il se pencha vers elle, vainqueur et dédaigneux, elle
+souriait doucement.
+
+D’abord, ses lèvres tremblaient un peu, puis les yeux s’éclairèrent, des
+fossettes se creusèrent dans les joues et elle se mit à rire. Vassili la
+voyait avec stupeur qui riait fort et gaiement, comme s’il ne venait pas
+de la battre.
+
+--Qu’as-tu? diablesse, cria-t-il avec inquiétude en la tirant rudement
+par sa manche.
+
+--Vassia! C’est toi qui m’as battue? murmura-t-elle.
+
+--Oui, c’est moi; qui donc ça pourrait-il être?
+
+Il l’observait sans rien comprendre et ne savait que faire. La battre
+encore? Mais sa fureur était morte; il n’avait plus aucune envie de
+recommencer.
+
+--C’est que tu m’aimes? insinua-t-elle.
+
+Et Vassili eut chaud à entendre sa voix chuchotante.
+
+--C’est bon, que diable! dit-il d’un air sombre. Est-tu satisfaite?
+
+--Vassia! Et moi qui pensais que tu ne m’aimais plus. Je me disais:
+«Maintenant que son fils est là, il me chassera pour lui.»
+
+Elle éclata d’un rire étrange, trop fort.
+
+--Sotte! dit Vassili en souriant involontairement. Il se sentit en
+faute, eut pitié d’elle, mais, se souvenant des propos qui l’avaient
+fâché, il reprit d’un air bourru:
+
+--Mon fils n’y est pour rien... Et si je t’ai frappée, c’est à toi la
+faute: pourquoi m’as-tu nargué?
+
+--C’était exprès, pour t’éprouver. Et, câline, elle frotta contre lui
+son épaule.
+
+Il jeta un coup d’œil vers la cabane et embrassa la jeune femme.
+
+--Pour m’éprouver?... tu en avais bien besoin!... Voilà le résultat!
+
+--Ce n’est rien, déclara Malva, en fermant à moitié les yeux; je ne me
+fâche pas: c’est en m’aimant que tu m’as battue... Je te revaudrai ça!
+
+Elle le dévisagea longuement, tressaillit et, baissant la voix, répéta:
+
+--Ah! comme je te revaudrai ça!
+
+Vassili interpréta ces paroles dans un sens qui lui était agréable; il
+en fut doucement troublé, et, souriant béatement, demanda:
+
+--Comment? dis.
+
+--Tu verras! répondit Malva tranquillement, très tranquillement, mais
+ses lèvres frémirent.
+
+--Ah! ma chérie! s’écria Vassili; puis il la serra fortement dans ses
+bras d’amoureux. Et, sais-tu? depuis que je t’ai battue, je t’aime
+davantage, tu m’es plus chère... Vraiment! plus à moi...
+
+Les mouettes volaient autour d’eux. La brise de la mer apportait à leurs
+pieds les éclats des vagues et l’infatigable rire des flots avait un son
+apaisant.
+
+--Ah! la vie, la vie!... (Vassili caressa d’un air rêveur la jeune femme
+qui s’abandonnait à lui.) C’est ainsi que va le monde: ce qui est
+défendu est doux... Toi, tu ne sais pas; mais il m’arrive de songer à la
+vie, et d’avoir peur. Surtout la nuit, quand je ne peux pas dormir...
+Devant moi est la mer, au-dessus de moi le ciel, et tout autour il fait
+si noir, si effrayant! Et je suis seul. Et alors je me sens devenir si
+petit, si petit, et il me semble que la terre s’agite sous moi, et qu’il
+n’y a personne sur la terre, sauf moi! Si je t’avais, toi, dans ces
+moments-là... au moins nous serions deux.
+
+Malva, les yeux clos, était couchée sur les genoux de Vassili et se
+taisait. Le visage un peu rude mais bon, du paysan, tanné par le vent et
+le soleil se penchait vers elle, et la grande barbe décolorée lui
+chatouillait le cou. La jeune femme ne bougeait pas; seulement, sa
+poitrine s’élevait haut et régulièrement. Les yeux de Vassili tantôt
+erraient sur la mer, tantôt s’arrêtaient sur cette poitrine, si proche
+de lui. Et il disait à Malva comme il s’ennuyait de vivre seul, et comme
+étaient douloureuses les nuits sans sommeil, remplies de pensées sombres
+sur la vie. Puis il lui baisa la bouche, sans hâte, et avec le bruit
+qu’il aurait fait en mangeant une bouillie chaude et grasse.
+
+Ils restèrent là trois heures peut-être, et quand le soleil s’inclina
+sur la mer, Vassili dit d’une voix ennuyée:
+
+--Il faut que j’aille faire bouillir le thé... notre hôte va bientôt se
+réveiller.
+
+Malva s’écarta avec le geste indolent d’une chatte langoureuse, et lui
+se leva à regret et s’en alla vers la cabane. Entre ses cils à peine
+écartés, la jeune femme le vit s’éloigner et soupira comme soupirent les
+gens qui ont porté un poids trop lourd.
+
+Une heure encore s’écoula; tous trois étaient réunis autour du feu et
+prenaient le thé en causant.
+
+Le soleil teignait déjà la mer des vives couleurs du couchant et les
+vagues verdâtres, sous la magie de ses rayons, s’étaient vêtues de
+pourpre et de rose tendre.
+
+Vassili, tout en prenant son thé dans un gobelet de faïence blanche,
+interrogeait son fils sur la campagne et racontait ses souvenirs. Malva,
+sans se mêler à la conversation, écoutait leurs discours lentement
+déroulés.
+
+--Ils vivent pourtant, les paysans?
+
+--Mais oui, ils vivent... comme ils peuvent! répondait Iakov.
+
+--Nous n’avons pas besoin de grand’chose, nous autres paysans. Une isba,
+du pain à volonté et, les jours de fête, un verre d’eau-de-vie... Oui!
+Mais nous n’avons même pas cela... Est-ce que je serais parti, moi, si
+j’avais pu vivre à la maison? Au village, je suis mon propre maître,
+l’égal de tous: et ici je suis un serviteur.
+
+--Mais, par contre, ici on a moins souvent faim et l’ouvrage est moins
+dur.
+
+--Ne dis pas cela. Il arrive aussi que les os vous font mal comme si on
+les écrasait... Et puis ici on travaille pour les autres et là pour soi.
+
+--Et ici on gagne plus! riposta tranquillement Iakov.
+
+En lui-même, Vassili admettait la justesse des arguments de son fils. Au
+village, la vie était plus rude qu’ici, c’est évident; mais il lui
+déplaisait qu’Iakov s’en aperçût. Et il dit avec sévérité:
+
+--As-tu compté ce qu’on gagne ici? Au village...
+
+--On est comme dans une prison étroite et sombre, dit Malva sarcastique.
+Et surtout la vie des femmes n’y est que larmes.
+
+--La vie des femmes est la même partout, et la lumière est partout la
+même, et le soleil... dit Vassili en se renfrognant.
+
+--Ça, c’est toi qui le dis! s’écria vivement Malva. Au village, que je
+le veuille ou non, je dois me marier. Et une femme mariée est une
+éternelle esclave. Il faut qu’elle tisse, qu’elle file, qu’elle soigne
+le bétail, qu’elle mette au monde des enfants. Que lui reste-t-il pour
+elle-même? Les coups et les injures de son mari.
+
+--Il n’y a pas que des coups, interrompit Vassili.
+
+--Tandis que moi, ici, continua-t-elle sans l’écouter, je ne suis à
+personne. Je suis libre comme une mouette! Je vole où il me plaît.
+Personne ne peut me barrer le chemin et personne ne peut me toucher.
+
+--Et si on te touchait? dit, en s’amusant de l’allusion, Vassili.
+
+--Alors, on me le paierait, dit-elle doucement, et ses yeux ardents
+s’éteignirent.
+
+Vassili eut un rire d’indulgence.
+
+--Ah! toi, tu es hardie et faible! Tu dis des paroles de femme. Au
+village, la femme est un être nécessaire à la vie, tandis qu’ici, elle
+est pour le plaisir.
+
+Et, après un silence, il ajouta:
+
+--Et pour le péché.
+
+Iakov, quand leur conversation fut arrêtée, dit avec un soupir songeur:
+
+--On dirait qu’il n’y a pas de bornes à cette mer.
+
+Tous trois regardèrent devant eux l’étendue déserte.
+
+--Ah! si tout cela était de la terre! s’écria le gars en étendant les
+bras, de la terre noire... et si on pouvait la labourer!
+
+--A la bonne heure! dit le père avec bonhomie.
+
+Il approuva d’un geste son fils, rouge du désir ardent qu’il venait
+d’exprimer. Il lui était doux d’entendre, dans les paroles de celui-ci,
+l’amour de la terre, et il songea que peut-être cet amour rappellerait
+impérieusement Iakov au village, loin des tentations. Lui, resterait
+avec Malva et tout irait comme par le passé.
+
+--Oui, Iakov, tu as bien parlé. C’est ainsi qu’un paysan doit penser. Le
+paysan n’est fort que par la terre: tant qu’il a de la terre, il vit;
+mais, s’il s’arrache d’elle, c’est fini de lui. Le paysan sans terre est
+comme l’arbre sans racines; on peut en faire toutes sortes de choses,
+seulement il ne vit plus... il pourrit. Et il n’a plus cette beauté des
+bois; il est taillé, coupé; il n’a plus d’apparence. Oui, Iakov, tu as
+dit là de vraies paroles.
+
+Et la mer, recevant le soleil dans ses entrailles, l’accueillait avec la
+musique de bienvenue des vagues parées par lui de teintes somptueuses.
+
+--Il me semble que mon âme fond quand je vois le soleil se coucher...
+
+Vraiment! dit Vassili à Malva.
+
+Elle se tut. Le regard bleu d’Iakov errait sur le lointain de la mer.
+Longtemps tous trois regardèrent, pensifs, s’anéantir les dernières
+minutes de cette journée. La braise mourait sous la bouilloire de fer.
+La nuit déroulait déjà ses ombres sur le ciel. Le sable jaune devenait
+sombre, les mouettes avaient disparu. Tout devenait paisible, rêveur et
+charmant. Et, même les infatigables vagues, qui accouraient vers le
+sable, sonnaient moins haut et moins gai que de jour.
+
+--Pourquoi suis-je encore ici? dit Malva. Il faut que je m’en aille.
+
+Vassili s’agita et regarda son fils.
+
+--Qu’as-tu à te presser? demanda-t-il, mécontent. Attends, la lune va se
+lever...
+
+--Qu’ai-je besoin de lune? je n’ai pas peur... Ce n’est pas la première
+fois que je pars d’ici la nuit.
+
+Iakov regarda le père et, pour cacher l’ironie de ses yeux, il les
+ferma; puis il regarda Malva: elle aussi l’observait. Il se sentit mal à
+l’aise.
+
+--C’est bon, va!... dit le vieux avec mauvaise humeur.
+
+Elle se redressa, prit congé et s’en alla lentement le long de la côte.
+Les vagues qui venaient rouler à ses pieds avaient l’air de vouloir
+jouer avec elle. Sur le ciel s’allumaient en tremblant les étoiles, ses
+fleurs d’or. La blouse claire de Malva, tandis qu’elle s’éloignait de
+Vassili et de son fils, paraissait déteindre au crépuscule.
+
+ «Mon aimé... arrive vite
+ Te serrer... contre mes seins!»
+
+chantait Malva d’une voix éclatante et haute.
+
+Il sembla à Vassili qu’elle s’était arrêtée et qu’elle attendait. Il
+cracha de colère, en pensant:
+
+--Elle fait ça exprès pour me taquiner, la drôlesse!
+
+--Ah! bon! la voilà qui chante, dit Iakov.
+
+Elle n’était plus à leurs yeux qu’une tache grise dans l’ombre.
+
+ «Ne ménage pas mes seins,
+ Ces doux cygnes blancs...»
+
+Sa voix se répandait sur la mer.
+
+--Ah! soupira Iakov, et il se tendit de tout son corps dans la direction
+d’où venaient les paroles de tentation.
+
+--Il faut croire que tu n’as pas su t’arranger avec la terre? dit la
+voix épaisse et sévère de Vassili.
+
+Iakov, étonné, le regarda et reprit sa première pose.
+
+Noyés dans le bruit des vagues, les mots provocants de la chanson leur
+arrivaient éparpillés:
+
+ «Ah! je ne pourrai dormir
+ Seule... cette nuit.»
+
+--Il fait chaud! s’écria tristement Vassili qui s’agitait sur le sable.
+C’est déjà la nuit... et quelle chaleur! Ah! maudit pays!...
+
+--C’est le sable... il garde la chaleur du jour, dit Iakov en se
+détournant et en hésitant.
+
+--Qu’est-ce qu’il y a? on dirait que tu te moques? demanda sévèrement le
+père.
+
+--Moi? dit Iakov avec candeur. De quoi?
+
+--C’est que justement il n’y a rien de drôle...
+
+Ils se turent.
+
+Et à travers le bruit des vagues, il leur arrivait quelque chose comme
+des soupirs ou de tendres appels.
+
+ * * * * *
+
+Quinze jours après, c’était de nouveau dimanche, et de nouveau Vassili
+Légostev, étendu sur le sable, près de sa cabane, examinait la mer et
+attendait Malva. Et la mer déserte riait, jouant avec les reflets du
+soleil, et des légions de vagues naissaient pour courir sur le sable, y
+laisser l’écume de leur crinière et retourner à la mer où elles
+disparaissaient. Tout était comme l’autre fois. Seulement, Vassili, qui
+naguère attendait sa maîtresse avec une paisible sécurité, l’attendait
+maintenant avec impatience... Dimanche dernier, elle n’était pas venue;
+aujourd’hui, elle viendrait sûrement. Il n’en doutait pas; mais il avait
+hâte de la voir au plus vite. Iakov ne serait pas là pour les gêner:
+avant-hier, en passant avec d’autres ouvriers pour prendre un filet, il
+avait dit qu’il irait à la ville, le dimanche, s’acheter des blouses. Il
+s’était loué à raison de quinze roubles par mois. Déjà, depuis quelques
+jours, il travaillait à la pêche; il avait l’air hardi et gai. Comme les
+autres il répandait une odeur de saumure, et comme les autres il était
+sale et déguenillé. Vassili soupira, au souvenir de son fils.
+
+--Pourvu qu’il résiste!... s’il se gâte, il ne voudra pas retourner au
+village... Et il faudra moi-même...
+
+Sauf les mouettes, il n’y avait personne sur la mer. A l’endroit où elle
+était séparée du ciel par l’étroite bande sablonneuse du rivage,
+apparaissaient, par moments, de petits points noirs, qui bougeaient,
+puis disparaissaient. Mais toujours pas de bateau, bien qu’il fût déjà
+midi; les rayons du soleil descendaient sur la mer perpendiculairement.
+
+Deux mouettes s’étaient agrippées dans l’air et se battaient si fort que
+les plumes volaient autour d’elles. Leurs cris acharnés déchiraient la
+chanson gaie des vagues, si constante, si conforme à la triomphale paix
+du ciel éblouissant, qu’elle paraissait naître du jeu de la lumière sur
+la plaine de la mer. Les mouettes tombaient dans l’eau et là
+continuaient à se battre, criant aigrement de fureur et de douleur, et
+s’élevaient de nouveau dans les airs en se poursuivant... Et leurs
+amies, tout un troupeau, sans s’émouvoir de cette lutte méchante,
+attrapaient des poissons, et culbutaient dans l’eau transparente et
+verte qui scintillait...
+
+Vassili observe les mouettes et s’attriste. «Pourquoi se battent-elles?
+Est-ce qu’il n’y a pas assez de poissons dans l’eau?... Les hommes aussi
+s’empêchent mutuellement de vivre. Si l’un d’eux choisit un morceau,
+l’autre voudra le lui arracher du gosier. Pourquoi? Il y en a pour tout
+le monde dans la vie! Pourquoi retirer à l’homme ce qu’il a déjà acquis?
+Le plus souvent, c’est à cause des femmes que ces querelles éclatent. Un
+homme a une femme, mais un autre veut la lui enlever et s’efforce de
+l’attirer à lui. Pourquoi voler les femmes des autres, quand il y en a
+tant de femmes libres qui n’appartiennent à personne? Tout cela n’est
+pas bien, et fait du désordre...»
+
+La mer était toujours déserte. La petite tache sombre bien connue ne s’y
+révélait pas.
+
+--Tu ne viens pas? dit tout haut Vassili. C’est bon, je n’ai pas besoin
+de toi! Que t’imagines-tu donc?
+
+Et il cracha dans la direction du rivage, avec mépris.
+
+La mer riait.
+
+Vassili se leva et alla vers la cabane, avec l’intention de se faire à
+dîner, mais, sentant qu’il n’avait pas faim, il retourna à son ancienne
+place et se recoucha.
+
+--Si au moins Serejka pouvait venir! s’écria-t-il en lui-même; et il
+s’efforçait de ne songer qu’à Serejka.--C’est du poison que ce gars...
+Il se moque de tout, se bat avec tous. Robuste, sachant lire, ayant vu
+du pays... mais ivrogne. On ne s’ennuie pas avec lui... Les femmes en
+sont folles, et, bien qu’il soit ici depuis peu, toutes lui courent
+après. Il n’y a que Malva qui se tient à l’écart de lui... Elle ne vient
+toujours pas. Quelle maudite femme! Peut-être m’en veut-elle de ce que
+je l’ai battue? Mais ce n’était pas du nouveau pour elle. D’autres ont
+dû la battre ferme! Et moi je la battrai encore!
+
+Ainsi, pensant à son fils, à Serejka, et le plus souvent à Malva,
+Vassili s’agitait sur le sable et attendait. L’inquiétude vague se
+transformait en soupçon, mais il ne voulait pas s’y arrêter. Il se
+cachait à lui-même sa méfiance. Il perdit son temps jusqu’au soir,
+tantôt se levant et marchant sur le sable, tantôt s’étendant de nouveau.
+La mer était déjà sombre qu’il guettait toujours, dans l’espoir du
+bateau.
+
+Mais Malva ne vint pas, ce dimanche-là non plus. En se couchant, Vassili
+maugréa contre son service qui ne lui laissait pas la liberté d’aller
+sur la côte, et, même en s’endormant, il sursautait, comme s’il
+entendait au loin un bruit de rames. Alors, il mettait sa main en
+abat-jour au-dessus de ses yeux et regardait la mer trouble et obscure.
+Là-bas, à la pêcherie, brûlaient deux feux, et sur la mer il n’y avait
+personne.
+
+--C’est bon, sorcière!... menaça Vassili.
+
+Et il s’endormit d’un lourd sommeil.
+
+Voici ce qui s’était passé à la pêcherie, ce jour-là.
+
+Iakov se leva de bonne heure, quand le soleil ne brûlait pas encore et
+que la mer soufflait une fraîcheur vivifiante. Il alla de la baraque à
+la mer pour s’y laver, et sur la grève aperçut Malva. Elle était assise
+à la proue d’une grande barque amarrée au bord et, laissant pendre ses
+pieds nus, peignait ses cheveux humides.
+
+Iakov s’arrêta pour l’examiner curieusement.
+
+La blouse de percale dégrafée par devant était rabattue sur une épaule,
+et cette épaule était si blanche, si appétissante!
+
+Les vagues heurtaient le bateau et Malva s’élevait puis redescendait au
+point que ses pieds nus touchaient presque l’eau.
+
+--Tu t’es baignée, dis? lui cria Iakov. Elle tourna vers lui son visage,
+jeta un coup d’œil sur ses pieds, puis, continuant à se peigner, elle
+répondit:
+
+--Je me suis baignée... oui... Pourquoi t’es-tu levé si matin?
+
+--Toi, tu es bien levée déjà!
+
+--Je ne suis pas un exemple pour toi.
+
+Iakov garda le silence.
+
+--Si tu vis à ma manière, tu auras du mal à garder ta tête, dit-elle.
+
+--Oh! comme tu me fais peur! dit Iakov pour badiner.
+
+Ensuite, accroupi au bord de l’eau, il entreprit de se laver.
+
+Puisant l’eau dans ses paumes réunies, il se la jetait au visage et se
+secouait, à cette sensation aiguë de fraîcheur. S’essuyant avec le
+rebord de sa blouse, il dit à Malva:
+
+--Pourquoi veux-tu toujours m’effrayer?
+
+--Et toi, pourquoi me manges-tu des yeux?
+
+Iakov n’avait aucun souvenir de l’avoir plus regardée que les autres
+femmes de la pêcherie, mais maintenant il lui dit tout à coup:
+
+--C’est que tu es si... appétissante.
+
+--Si ton père apprend tes fredaines, il t’en donnera, de l’appétit!
+
+Elle lui lança un regard provocant et malicieux. Iakov éclata de rire et
+grimpa dans la barque. Il ne savait pas de quelles fredaines elle
+parlait; mais, puisqu’elle le disait, c’était donc qu’il l’avait
+poursuivie. Et il lui vint une subite gaieté à cette pensée.
+
+--Que me fait le père? dit-il, en la rejoignant sur le demi-pont de la
+barque. T’a-t-il achetée pour lui, enfin?
+
+Assis à côté d’elle, il considérait son épaule nue, sa poitrine à moitié
+découverte, toute sa personne fraîche et robuste, sentant la mer.
+
+--Quel esturgeon blanc tu fais! s’écria-t-il avec admiration, après une
+enquête minutieuse.
+
+--Ce n’est pas pour toi... dit-elle sans bouger et sans modifier sa
+tenue indiscrète.
+
+Iakov soupira.
+
+Devant eux s’étendait, aux rayons du soleil matinal, la mer illimitée.
+Les petites vagues joueuses, nées du souffle du vent, se heurtaient
+doucement contre la barque. Au loin, dans la mer, comme une cicatrice
+sur sa poitrine satinée, était le cap. Et de là, pointait sur le fond
+tendre du ciel bleu un mât svelte et mince, et l’on pouvait voir au bout
+s’agiter un haillon rouge.
+
+--Oui, petit garçon, commença Malva, sans regarder Iakov, je suis
+appétissante, mais ça n’est pas pour toi... et personne ne m’a achetée
+et je ne suis pas la chose de ton père. Je vis pour moi-même... Mais ne
+cours pas après moi, parce que je ne veux pas me mettre entre toi et
+Vassili... Je ne veux ni querelles, ni brouille d’aucune sorte... Tu as
+compris?
+
+--Mais qu’est-ce que je t’ai fait? demanda Iakov surpris. Je ne te
+touche pas, je ne te fais rien.
+
+--Tu n’oses pas me toucher! dit Malva.
+
+Elle parlait avec un tel dédain que l’homme et le mâle se révoltèrent en
+lui. Un sentiment de défi presque méchant le saisit et ses yeux
+brillèrent.
+
+--Ah! je n’ose pas! s’écria-t-il en se rapprochant d’elle.
+
+--Non, tu n’oses pas.
+
+--Et, si je te touche?
+
+--Essaie.
+
+--Qu’est-ce que tu ferais?
+
+--Je te donnerais une si bonne taloche sur la nuque que tu culbuterais
+dans l’eau.
+
+--Voyons ça!
+
+--Touche-moi, si tu l’oses!
+
+Il l’entoura d’un rapide regard de feu, et, la saisissant brusquement de
+côté dans ses pattes puissantes, lui pressa le dos et la poitrine. Au
+contact de ce corps brûlant et robuste, il s’enflamma tout et sa gorge
+se serra comme s’il étouffait.
+
+--Voici. Bats-moi! Qu’est-ce que tu attends?
+
+--Laisse, Iakov! dit-elle tranquillement en tâchant de se libérer de ses
+bras qui frémissaient.
+
+--Et la taloche que tu voulais me donner?
+
+--Laisse! Sinon, gare!
+
+--Assez de menaces, framboise que tu es!
+
+Il l’attira contre lui et enfonça ses grosses lèvres dans la joue rose.
+
+Elle rit aux éclats, avec défi, saisit les bras d’Iakov et tout à coup,
+d’un fort mouvement de tout son corps, s’élança en avant. Ils tombèrent
+enlacés, formant une seule masse lourde, et disparurent sous l’écume
+jaillissante. Puis, de l’eau agitée émergea la tête mouillée d’Iakov,
+et, à côté, surgit comme une mouette Malva. Iakov se démenait
+désespérément, frappait l’eau et mugissait et rugissait, tandis que
+Malva criait joyeusement, nageait autour de lui et lui lançait au visage
+l’eau salée, puis plongeait pour éviter ses vigoureux coups de battoir.
+
+--Que diable! cria Iakov soufflant, je vais me noyer! C’est assez... je
+te jure que je me noie. L’eau est amère... Ah! je coule!...
+
+Mais elle l’avait abandonné et nageait vers la côte à grandes brassées,
+comme un homme. Une fois là, elle remonta avec adresse sur la barque, se
+dressa à la poupe et observa en riant Iakov qui nageait en hâte vers
+elle. Ses vêtements humides collés à son corps, dessinaient ses formes
+élastiques depuis les épaules jusqu’aux genoux, et Iakov, quand il se
+fut accroché à la barque, convoita cette femme ruisselante et presque
+nue, qui se moquait gaiement de lui.
+
+--Eh bien! sors, espèce de phoque! disait-elle à travers son rire et, se
+mettant à genoux, elle lui tendait une main et, de l’autre, se tenait au
+bord de la barque.
+
+Iakov prit cette main et cria avec exaltation:
+
+--Attends! maintenant c’est moi qui vais te baigner.
+
+Il la tirait à lui, restant dans l’eau jusqu’aux épaules. Les vagues
+passaient par-dessus sa tête et, se brisant contre la barque,
+éclaboussaient Malva au visage. Elle riait et subitement, avec un cri,
+elle sauta à l’eau; du choc de son corps, elle fit perdre pied à Iakov.
+
+Et ils jouèrent de plus belle, comme deux grands poissons dans la mer
+verte, se jetant de l’eau, criant, soufflant, grognant et plongeant.
+
+Le soleil riait en les regardant et les carreaux des bâtiments de la
+pêcherie riaient aussi en reflétant le soleil. Les vagues bruissaient,
+brisées par les bras robustes, et les mouettes, effarées de ces ébats de
+deux êtres humains, volaient, avec des cris perçants, au-dessus de leurs
+têtes qui, par moments, s’engouffraient dans les vagues accourues de
+loin.
+
+Enfin, fatigués, gorgés d’eau salée, ils grimpèrent sur le rivage et
+s’assirent au soleil pour se reposer.
+
+--Ouf! fit Iakov avec une grimace. Quelle horreur que cette eau! Et
+comme il y en a!
+
+--Tout ce qui est mauvais abonde sur la terre... les gars, par
+exemple... Dieu qu’il y en a!
+
+Malva riait et tordait ses cheveux pour en faire couler l’eau... Les
+cheveux étaient sombres, épais et frisés, sans être très longs.
+
+--C’est pour ça que tu t’es choisi un vieux! insinua Iakov en la
+poussant du coude.
+
+--Il y a des vieux qui valent mieux que les jeunes.
+
+--Si le père est bon, le fils doit être encore meilleur.
+
+--Vraiment! où as-tu appris à te vanter?
+
+--Les filles du village m’ont souvent dit que je n’étais pas du tout un
+vilain gars...
+
+--Est-ce que les filles y connaissent quelque chose? Tu devrais me
+demander, à moi...
+
+--Et toi, n’es-tu pas fille?
+
+Elle le regarda fixement; il riait d’un rire insultant. Alors elle
+devint sérieuse et lui dit avec colère:
+
+--Je l’étais, avant d’avoir un enfant.
+
+--Bien dit et mal fait! dit Iakov en éclatant de rire.
+
+--Imbécile! lui jeta brusquement Malva.
+
+Elle s’écarta de lui.
+
+Iakov, intimidé, se tut.
+
+Ils restèrent ainsi, en silence, une bonne demi-heure; ils se
+retournaient au soleil pour sécher leurs vêtements.
+
+Dans les baraques, longs bâtiments sales, les ouvriers se réveillaient.
+De loin, tous se ressemblaient, en loques, nu-pieds... Leurs voix
+rauques retentissaient jusqu’au rivage; l’un d’eux frappait contre un
+tonneau vide, et les coups secs se multipliaient: on eût dit un
+roulement de tambour. Deux femmes se chamaillaient, avec des voix
+perçantes; des chiens aboyaient.
+
+--On commence à se remuer, dit Iakov. Et moi qui voulais partir de bonne
+heure pour la ville!... J’ai perdu mon temps avec toi...
+
+--On ne fait rien de bon en ma compagnie! dit-elle, moitié plaisante,
+moitié grave.
+
+--Quelle habitude tu as d’effrayer les gens! répondit Iakov.
+
+--Tu verras, quand ton père...
+
+Ce rappel du père le fâcha.
+
+--Quoi, mon père? cria-t-il rudement. Mon père!... je ne suis pas un
+gamin. En voilà une histoire! Ici on n’est pas dans un couvent... Je ne
+suis pas aveugle, que diable! Lui non plus n’est pas un saint, il ne se
+prive de rien... Et qu’on me laisse tranquille!
+
+Elle le regarda d’un air moqueur et demanda avec curiosité:
+
+--Te laisser tranquille? et qu’est-ce que tu médites donc?
+
+--Moi? (Il gonfla ses joues et bomba sa poitrine, comme s’il se
+préparait à soulever un poids.) Moi, je suis capable de bien des choses!
+J’ai secoué la poussière du village.
+
+--Ça n’a pas été long! s’écria Malva ironiquement.
+
+--Je te soufflerai à mon père, quoi?
+
+--Oui?
+
+--Tu penses que j’aurais peur?
+
+--Dis! Vrai?
+
+--Vois-tu, commença-t-il d’une voix émue et furieuse, ne me défie pas!
+Je...
+
+--Quoi encore? demanda-t-elle avec indifférence.
+
+--Rien.
+
+Alors il se détourna, avec la mine d’un gars adroit et décidé.
+
+--Comme tu es brave! L’inspecteur a un petit chien noir; l’as-tu vu? il
+te ressemble. De loin il aboie et menace de mordre et, quand on s’en
+approche, il baisse la queue et se sauve!
+
+--C’est bon! cria Iakov en colère; attends, tu vas voir ce que je suis!
+
+Et elle lui riait au visage.
+
+Vers eux s’avançait, d’un pas lent et se dandinant, un gaillard bronzé,
+aux muscles saillants, à la tignasse touffue, d’un roux ardent. Sa
+blouse rouge, sans ceinture, était déchirée par derrière presque
+jusqu’au col, et, pour empêcher ses manches de glisser, il les avait
+roulées jusqu’aux épaules. Son pantalon n’était que trous, ses pieds
+étaient nus. Son visage, couvert de taches de son, s’éclairait d’yeux
+bleus, grands et impertinents, et le nez, large et retroussé, donnait à
+toute sa personne un air de désinvolture et d’arrogance. Quand il les
+eut rejoints, il s’arrêta, et, brillant au soleil de tout son corps qui
+perçait par les mille trous de son costume élémentaire, il renifla
+bruyamment, les considéra, et fit une grimace drôle.
+
+--Hier Serejka a bu, et aujourd’hui la poche de Serejka est vide...
+Prêtez-moi vingt copeks! C’est égal, je ne vous les rendrai pas.
+
+A ce discours rapide, Iakov pouffa; Malva sourit en examinant ce
+débraillé.
+
+--Donnez, diables! Je vous marierai pour vingt copeks. Voulez-vous?
+
+--Drôle de corps! Est-ce que tu es pope?
+
+--Imbécile! A Ouglitch, j’ai été domestique chez un pope... Donne vingt
+copeks.
+
+--Je ne veux pas me marier! dit Iakov.
+
+--Donne toujours! Je ne dirai pas à ton père que tu courtises sa reine,
+reprit Serejka, en promenant sa langue sur ses lèvres sèches et
+craquelées.
+
+--Avec ça qu’il te croirait!
+
+--Quand je me mêle de parler, on me croit, affirma Serejka,--et il te
+corrigera vertement.
+
+--Je n’ai pas peur! dit Iakov.
+
+--Alors, c’est moi qui te corrigerai! annonça l’autre, et ses yeux
+devinrent étroits.
+
+Iakov ne voulait pas donner vingt copeks, mais on l’avait prévenu qu’il
+fallait se tenir sur ses gardes avec Serejka et se soumettre à ses
+fantaisies. Il n’exigeait pas grand’chose, mais, si on lui refusait, il
+vous arrangeait une sale histoire pendant l’ouvrage, ou bien il vous
+battait. Et Iakov mit en soupirant la main à la poche.
+
+--C’est ça! dit Serejka d’un ton d’encouragement; et il s’affaissa sur
+le sable à côté d’eux. Il faut toujours m’obéir pour être sage... Et
+toi, dit-il à Malva, est-ce bientôt que tu te maries avec moi?
+Dépêche-toi, je ne veux pas attendre longtemps.
+
+--Tu es trop déguenillé; fais d’abord recoudre tes trous, nous causerons
+après! répondit Malva.
+
+Serejka regarda, avec un air de blâme, ses trous et hocha la tête.
+
+--Donne-moi une jupe à toi, cela vaudra mieux.
+
+--C’est ça! dit Malva en riant.
+
+--Donne! Tu dois en avoir une défraîchie?
+
+--Tu ferais vraiment bien de t’acheter un pantalon.
+
+--Je préfère boire l’argent.
+
+--Ça vaut mieux, bien sûr! dit Iakov. Il tenait toujours dans sa main
+les vingt copeks.
+
+--Le pope prétend que l’homme doit songer non seulement à sa peau, mais
+encore à son âme. Et mon âme, à moi, demande de l’eau-de-vie, et non un
+pantalon. Donne l’argent. J’irai boire... Et je ne dirai rien à ton
+père.
+
+--Dis-lui! décida Iakov.
+
+Et il cligna avec suffisance du côté de Malva, en la poussant de
+l’épaule.
+
+Serejka vit ce mouvement, cracha et dit sur un ton de promesse:
+
+--Je n’oublierai pas de te battre, sois tranquille. A la première
+occasion... Et tu t’en souviendras longtemps.
+
+--Mais pourquoi? demanda Iakov avec inquiétude.
+
+--C’est mon affaire... Eh bien! quand m’épouses-tu, Malva?
+
+--Commence par me dire ce que nous ferons et comment nous vivrons. Alors
+je réfléchirai, répondit-elle sérieusement.
+
+Serejka regarda la mer, pinça les yeux et dit, après s’être léché les
+lèvres:
+
+--Nous ne ferons rien, nous nous promènerons sur la terre.
+
+--Et comment ferons-nous pour manger?
+
+--Bah! dit Serejka avec un geste de découragement, tu raisonnes comme ma
+mère. «Quoi?... Comment?...» C’est ennuyeux, les femmes! Est-ce que je
+sais, moi? Je m’en vais boire...
+
+Il se leva et s’en alla, reconduit par un étrange sourire de Malva et
+par un regard hostile du jeune homme.
+
+--Quel commandant! dit Iakov quand Serejka fut loin. Chez nous, au
+village, on aurait vite fait de remettre ce vantard à sa place. On lui
+aurait donné une bonne leçon. Tandis qu’ici on a peur de lui...
+
+Malva toisa Iakov et dit entre ses dents:
+
+--Tu ne sais pas ce qu’il vaut!
+
+--Qu’est-ce qu’il y a à savoir? Il vaut cinq copeks le cent.
+
+--En voilà des idées! s’écria Malva moqueuse. Ça, c’est ce que tu vaux,
+toi!... Et lui, il a été partout, il a parcouru toute la terre et ne
+craint personne.
+
+--Et moi, est-ce que je crains quelqu’un? fit bravement Iakov.
+
+Elle ne lui répondit pas; elle suivait le jeu des vagues, qui
+accouraient et balançaient la lourde barque. Le mât s’inclinait à droite
+et à gauche et la proue se soulevait, puis retombait en frappant l’eau.
+Ce bruit était violent et semblait dépité, comme si la barque avait
+voulu s’arracher du bord, s’en aller sur la mer large et libre, et se
+fâchait contre le câble qui la retenait.
+
+--Pourquoi ne t’en vas-tu pas? demanda Malva à Iakov.
+
+--Où irais-je?
+
+--Tu voulais aller à la ville.
+
+--Je n’irai pas.
+
+--Alors, va chez ton père.
+
+--Et toi?
+
+--Quoi?
+
+--Iras-tu aussi?
+
+--Non!
+
+--Alors, moi non plus, je n’irai pas.
+
+--Tu resteras toute la journée sur mes talons? demanda-t-elle.
+
+--Je n’ai pas tant besoin de toi que cela! répondit Iakov offensé.
+
+Il se leva et s’éloigna d’elle.
+
+Mais il s’était trompé en disant qu’il n’avait pas besoin d’elle. Sans
+elle, il s’ennuya. Un étrange sentiment était né en lui après leur
+conversation, un obscur besoin de protester contre le père, un sourd
+mécontentement. Hier encore, ce sentiment n’existait pas, ni aujourd’hui
+avant qu’il eût vu Malva. Et maintenant il lui semblait que le père le
+gênait, bien qu’il fût là-bas, loin dans la mer, sur une langue de sable
+presque imperceptible à l’œil... Puis il lui sembla que Malva avait peur
+du père: si elle n’avait pas eu peur, ils auraient causé tout autrement.
+Maintenant elle lui manquait, tandis que ce matin il ne songeait pas à
+elle.
+
+Il errait sur la plage, dévisageait les passants d’un œil morne et leur
+adressait paresseusement quelques paroles.
+
+Voici, à l’ombre d’une baraque, Serejka assis sur un tonneau. Il frappe
+les cordes d’une balalaïka et chante en faisant de drôles de grimaces:
+
+ «Monsieur le sergent de ville,
+ Soyez poli avec moi.
+ Voulez-vous me conduire au poste?
+ J’ai peur de tomber dans la boue...»
+
+Une vingtaine d’ouvriers l’entourent, aussi déguenillés que lui, et
+tous, comme lui, sentent le poisson salé et le salpêtre. Quatre femmes,
+laides et sales, accroupies sur le sable non loin du groupe, prennent le
+thé qu’elles versent d’une grande bouilloire en fer. Et un ouvrier, déjà
+ivre malgré l’heure matinale, s’agite à terre, s’efforce de se mettre
+sur ses jambes et retombe. Une femme pleure et crie; quelqu’un joue d’un
+accordéon cassé; partout brillent des écailles de poissons.
+
+A midi, Iakov découvrit un endroit abrité entre les montagnes de
+tonneaux vides, s’y coucha et dormit jusqu’au soir. Quand il se
+réveilla, il erra, sans projet arrêté, mais attiré vaguement par quelque
+chose.
+
+Après deux heures de promenade, il trouva Malva loin de la pêcherie, à
+l’ombre de jeunes saules. Elle était couchée sur le côté et tenait à la
+main un livre froissé; elle regardait venir Iakov en souriant.
+
+--Ah! voilà où tu es! dit-il en s’asseyant à côté d’elle.
+
+--Y a-t-il longtemps que tu me cherches? demanda-t-elle avec assurance.
+
+--Je te cherchais? Quelle idée! reprit Iakov, s’apercevant tout à coup
+que c’était justement la vérité.
+
+Depuis le matin jusqu’à ce moment, sans qu’il s’en rendît compte, il
+l’avait cherchée. Il hocha la tête, d’étonnement.
+
+--Sais-tu lire? demanda-t-elle.
+
+--Oui... mais mal. J’ai tout oublié.
+
+--Moi aussi... Tu as été à l’école?
+
+--Oui, à la municipalité.
+
+--Et moi j’ai appris toute seule.
+
+--Vrai?
+
+--Oui! J’ai été cuisinière à Astrakan chez un avocat, et son fils m’a
+appris à lire.
+
+--Alors, tu n’as pas appris toute seule!
+
+Elle reprit:
+
+--Voudrais-tu lire des livres?
+
+--Moi? mais non..., pourquoi faire?
+
+--Moi, j’aimerais bien... Voilà, j’ai demandé ce livre à la femme de
+l’inspecteur et je lis.
+
+--Qu’est-ce?
+
+--L’histoire de saint Alexis, homme de Dieu.
+
+Et, grave, elle lui raconta comment un jeune garçon, fils de parents
+riches et nobles, les avait quittés, se détournant du bonheur, et puis
+était revenu, mendiant et décharné, vivre dans un chenil avec les
+chiens, sans jamais dire jusqu’à sa dernière heure qui il était. Elle
+termina en demandant doucement à Iakov:
+
+--Pourquoi a-t-il fait tout cela?
+
+--Qui peut savoir? fit Iakov avec indifférence.
+
+Des monticules de sable, amassés par le vent et par les vagues, les
+entouraient. De la pêcherie venait un bruit sourd et confus. Le soleil
+se couchait et répandait sur la grève le reflet rose de ses rayons. Les
+saules chétifs tremblaient de leurs feuilles blanches à la bise de mer.
+Malva se taisait comme si elle écoutait quelque chose.
+
+--Pourquoi n’es-tu pas allée aujourd’hui là-bas, au cap? dit Iakov.
+
+--Qu’est-ce que cela te fait?
+
+Iakov cueillit une feuille et la mâcha. Il regardait à la dérobée la
+jeune femme et ne savait comment lui dire ce qu’il voulait.
+
+--Voilà, quand je suis toute seule et qu’il fait si tranquille, je
+voudrais tout le temps pleurer ou bien chanter. Seulement je ne sais pas
+de chansons bonnes, et j’ai honte de pleurer.
+
+Iakov entendait sa voix savoureuse et caressante; mais ces paroles, sans
+l’émouvoir, rendirent seulement plus aigu son désir.
+
+--Écoute, dit-il sourdement en se rapprochant d’elle, sans la regarder,
+écoute ce que je vais te dire... Je suis jeune...
+
+--Et bête, très bête! fit avec conviction Malva, en hochant la tête.
+
+--Admettons, dit Iakov, s’animant tout à coup. Qu’a-t-on besoin
+d’esprit? Je suis bête, c’est bon! Voici ce que je te demande.
+Voudrais-tu...
+
+--Ne dis plus rien... Je ne veux pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que.
+
+--Ne fais pas la bête... (Et il la prit doucement par les épaules.)
+Comprends!
+
+--Va-t’en, Iakov! cria-t-elle sévèrement, en se dégageant. Va-t’en!
+
+Il se leva et regarda tout autour de lui.
+
+--Si c’est ainsi, je m’en moque! Il n’y a pas que toi de femme ici... Tu
+t’imagines que tu es mieux que les autres?
+
+--Tu n’es qu’un petit chien! répondit-elle tranquillement. Elle se leva
+et secoua la poussière de sa jupe.
+
+Et ils revinrent, côte à côte, à la pêcherie. Ils marchaient lentement à
+cause du sable.
+
+Tout à coup, comme ils étaient déjà près des baraques, Iakov s’arrêta et
+saisit brusquement Malva par le bras.
+
+--C’est pourtant exprès que tu m’excites!... Pourquoi fais-tu cela?
+
+--Laisse, te dis-je!
+
+Elle lui échappa, s’esquiva, et d’un coin de la baraque, apparut
+Serejka. Il secoua sa tignasse fauve et dit avec menace:
+
+--Vous vous êtes baladés!... C’est bon!
+
+--Allez tous au diable! cria Malva.
+
+Iakov s’était campé devant Serejka et le dévisageait. Ils étaient à dix
+pas l’un de l’autre. Serejka regardait Iakov dans le blanc des yeux. Ils
+restèrent ainsi, une minute peut-être, comme deux béliers prêts à fondre
+l’un sur l’autre, puis s’en allèrent sans mot dire, chacun de son côté.
+
+La mer était calme et rouge du soleil couchant. Sur la pêcherie planait
+un bruit sourd; une voix ivre de femme chantait, en clameurs d’hystérie,
+des paroles dénuées de sens:
+
+ «Ta-agarga, matagarga,
+ Matanitchka à moi,
+ Ivre et battue,
+ Et échevelée...»
+
+Et ces paroles, dégoûtantes, comme des cloportes, couraient dans toutes
+les directions parmi les baraques d’où s’exhalait une odeur de sel et de
+poisson pourri; elles couraient et offensaient la musique délicieuse des
+vagues qui flottait dans l’air.
+
+ * * * * *
+
+A la pure lumière de l’aube, la mer sommeillait doucement, en reflétant
+les nuages de nacre. Sur le cap, les pêcheurs mal éveillés tripotaient,
+rangeaient dans la barque les agrès.
+
+Ce travail coutumier s’exécutait vite et en silence. La masse grise des
+filets rampait du sable à la barque et se tassait au fond.
+
+Serejka, comme toujours nu-tête et peu vêtu, était à la proue et hâtait
+les travaux d’une voix enrouée et ivre de la veille. Le vent jouait avec
+les lambeaux de sa blouse et les mèches de ses cheveux.
+
+--Vassili, où sont les rames vertes? criait quelqu’un.
+
+Vassili, sombre comme une journée d’automne, disposait le filet dans la
+barque, et Serejka le regardait par derrière; il se léchait les lèvres,
+ce qui signifiait qu’il voulait boire un coup.
+
+--As-tu de l’eau-de-vie? demanda-t-il.
+
+--Oui, grogna Vassili.
+
+--Alors, c’est bon! je reste à l’aile sèche.
+
+--Tout est prêt? cria-t-on du cap.
+
+--Démarrez! commanda Serejka en descendant de la barque. Allez... Je
+reste. Faites attention, tâchez de prendre plus au large pour ne pas
+emmêler le filet... Et jetez-le avec précaution. Ne faites pas de
+nœuds... Marchez!
+
+On poussa la barque à la mer; les pêcheurs grimpèrent par-dessus bord
+et, après avoir tiré les rames, les levèrent en l’air, prêts à frapper
+l’eau.
+
+--Une!
+
+Les rames tombèrent toutes ensemble dans les vagues; la barque s’élança
+en avant dans la large plaine d’eau lumineuse.
+
+--Deux! commanda le timonier et, comme les pattes d’une énorme tortue,
+les rames s’élevèrent sur le bord.
+
+--Une!... Deux!...
+
+Sur la plage, à l’aile sèche du filet, cinq hommes étaient restés:
+Serejka, Vassili et trois autres. L’un des trois s’étendit sur le sol et
+dit:
+
+--Si l’on pouvait dormir un peu!...
+
+Les deux autres suivirent son exemple et trois corps en guenilles
+malpropres se mirent en tas.
+
+--Pourquoi n’es-tu pas venu dimanche? demanda Vassili à Serejka en le
+conduisant à la cabane.
+
+--Je n’ai pas pu venir.
+
+--Tu étais ivre?
+
+--Non. J’observais ton fils et sa belle-mère, déclara Serejka
+flegmatique.
+
+--Te voilà un nouveau souci, dit Vassili avec un sourire de travers. Ils
+ne sont pas des enfants, après tout!
+
+--Pires! L’un est un imbécile, l’autre une toquée!
+
+--C’est Malva qui est toquée? demanda Vassili, et ses yeux brillèrent
+d’une colère triste.
+
+--Elle-même.
+
+--Depuis quand?
+
+--Elle l’a toujours été. Elle a, frère Vassili, une âme qui n’est pas
+faite suivant son corps. Peux-tu comprendre ça?
+
+--Ça n’est pas difficile à comprendre!... Son âme est vile.
+
+Serejka loucha vers lui et répliqua d’un air méprisant:
+
+--Vile? Eh! mangeurs de terre aux faces camuses! Vous ne comprenez rien
+à la vie. Il ne vous faut chez une femme que de gros tétons, et son
+caractère ne vous fait rien. Et c’est dans le caractère qu’est toute la
+couleur d’un être humain. Une femme sans caractère, c’est du pain sans
+sel. Peux-tu tirer du plaisir d’une balalaïka sans corde? Chien!
+
+--C’est le vin d’hier qui te fait parler ainsi! lança Vassili.
+
+Il avait grande envie de demander où et comment Serejka avait vu Malva
+et Iakov la veille, mais une honte le retenait.
+
+Dans la cabane, il versa à Serejka tout un verre d’eau-de-vie pure, dans
+l’espoir que le drôle en serait gris et lui raconterait tout, de
+lui-même, sans attendre de questions.
+
+Mais Serejka but, toussa et, rasséréné, s’assit à la porte, s’étirant et
+bâillant.
+
+--Boire, c’est comme si l’on avalait du feu, dit-il.
+
+--Il faut dire que tu sais boire! répliqua Vassili, frappé de la
+rapidité avec laquelle Serejka avait avalé l’eau-de-vie.
+
+--Ah! oui, dit l’autre en secouant sa tête fauve.
+
+Il s’essuya de la main les moustaches et se mit à parler d’un air crâne
+et doctoral:--Je sais boire, frère. Je fais tout vite et droit, et voilà
+tout! Sans crochets... Marche droit et voilà tout!... Et où j’arriverai,
+n’importe! De la terre on ne peut retomber que sur la terre...
+
+--Tu voulais aller au Caucase? demanda Vassili qui manœuvrait avec
+précaution vers son but.
+
+--Et j’irai quand je le voudrai. Quand je le voudrai tout à fait... Je
+vais tout droit: une, deux! et ça y est. Ça réussit à mon gré, ou j’ai
+une bosse au front... C’est simple.
+
+--Très simple. C’est à peu près comme si tu n’avais pas de cervelle.
+
+Serejka reprit d’un ton moqueur:
+
+--Et toi, tu es si intelligent!... Combien de fois t’a-t-on fouetté de
+verges au village?
+
+Vassili le regarda et se tut.
+
+--Bien souvent, à ce qu’il paraît... Et c’est très bien que vos
+autorités vous poussent l’esprit de bas en haut... Eh! toi! Que peux-tu
+faire avec ta cervelle? Où iras-tu? Que peux-tu inventer? Dis. Au lieu
+que moi, sans m’embarrasser de rien, je vais tout droit, et voilà tout.
+Et sûrement j’irai plus loin que toi.
+
+--Ça, c’est possible, confirma Vassili. Peut-être iras-tu jusqu’en
+Sibérie...
+
+--Aïe! aïe!
+
+Et Serejka éclata d’un rire sincère.
+
+Il ne perdait pas la tête, en dépit de l’espoir de Vassili, que cela
+fâchait. Le vieux ne voulait pas lui donner un second verre, mais
+Serejka le tira lui-même d’embarras.
+
+--Pourquoi ne me demandes-tu pas des nouvelles de Malva?
+
+--Qu’est-ce que cela peut me faire? dit Vassili avec indifférence, bien
+qu’il frissonnât d’un secret pressentiment.
+
+--Puisqu’elle n’est pas venue ici dimanche, tu devrais t’enquérir de ce
+qu’elle a fait. Je sais bien que tu es jaloux. Vieux diable!
+
+--Il y en a beaucoup comme elle, dit Vassili négligemment.
+
+--Beaucoup? Vrai? fit en l’imitant Serejka. Eh! paysans abrutis! Qu’on
+vous donne du miel ou du goudron, c’est tout un pour vous.
+
+--Qu’as-tu, toi, à la vanter? Es-tu venu me la proposer en mariage? Mais
+il y a beau temps que je l’ai épousée tout seul! dit avec ironie
+Vassili.
+
+Serejka le regarda, se tut un moment, et puis commença de parler
+raisonnablement à Vassili en lui posant la main sur l’épaule.
+
+--Je sais ça... Je sais très bien qu’elle est avec toi. Je ne te gênais
+pas... je ne le voulais pas et je n’en n’avais pas besoin. Mais
+maintenant, cet Iakov, ton fils, tourne tout le temps autour d’elle;
+bats-le rouge, entends-tu? Sinon, c’est moi qui le battrai... Tu es un
+robuste gaillard, bien qu’un fameux imbécile... Je ne t’ai pas gêné,
+moi, souviens-t’en.
+
+--C’est donc ça? Maintenant, toi aussi, tu te mets après elle? demanda
+sourdement Vassili.
+
+--Va, si j’en étais sûr moi-même, je vous aurais tous jetés hors de mon
+chemin, et voilà tout! Mais qu’ai-je besoin d’elle?
+
+--Alors, de quoi te mêles-tu?
+
+Serejka ouvrit de grands yeux et rit.
+
+--De quoi je me mêle? le diable seul le sait. C’est une femme...
+pimentée. Elle me plaît. Ou bien peut-être me fait-elle pitié...
+
+Vassili le regardait avec méfiance. Il sentait bien, au rire franc de
+Serejka, que le gars était sincère et qu’il n’avait aucune vue sur
+Malva. Pourtant, il dit:
+
+--Si c’était une intacte jeune fille, on pourrait avoir pitié d’elle.
+Mais maintenant ce serait drôle, vraiment!
+
+L’autre ne parlait pas, il regardait la barque faire un circuit et
+tourner la proue vers la terre. Le visage roux de Serejka était ouvert
+et semblait bon et simple.
+
+Vassili s’adoucit à le voir.
+
+--Tu as raison, c’est une brave femme... elle n’est que légère. Iakov
+aura de mes nouvelles, le chien!
+
+--Il ne me revient pas... Il sent le village, et je ne supporte pas
+cette odeur-là, déclara Serejka.
+
+--Est-ce qu’il lui court après? demanda entre ses dents Vassili, tout en
+caressant sa barbe.
+
+--Je te crois! Tu verras qu’il se mettra entre vous deux comme un mur.
+
+--Je ne lui conseille pas d’essayer!
+
+Au loin, sur la mer, s’ouvrit l’éventail rose des rayons de l’aurore.
+Déjà le soleil sortait de l’eau dorée. Dans le bruit des vagues arriva
+de la barque le faible cri:
+
+--Tire!
+
+--Levez-vous, les enfants. Mettez-vous à la corde! commanda Serejka en
+sautant sur ses pieds.
+
+Et bientôt tous les cinq tiraient leur côté du filet. De l’eau, se
+tendait vers le bord une longue corde, souple et vibrante, et les
+pêcheurs, accrochés aux sangles, tiraient en gémissant.
+
+L’autre bout du filet était ramené à la côte par la barque, qui glissait
+sur les vagues, et le mât coupait l’air en se balançant de droite à
+gauche.
+
+Le soleil, éclatant et superbe, s’éveillait au-dessus de la mer.
+
+--Quand tu verras Iakov, dis-lui de venir demain! recommanda Vassili à
+Serejka.
+
+--C’est entendu!
+
+La barque aborda, et les pêcheurs, sautant sur le sable, tirèrent leur
+aile du filet. Les deux groupes se réunirent peu à peu et les flotteurs
+de liège, sautant sur l’eau, formaient un demi-cercle régulier.
+
+ * * * * *
+
+Très tard, le soir du même jour, quand les ouvriers de la pêcherie
+eurent fini leur souper, Malva, lasse et rêveuse, s’était assise sur un
+bateau démoli et retourné, et regardait la mer déjà vêtue de crépuscule.
+Là-bas brillait un feu, et Malva savait que c’était Vassili qui l’avait
+allumé. Solitaire, perdue dans le lointain sombre, la flamme s’élançait,
+par moments, puis retombait, comme brisée. Et Malva était triste de voir
+ce point rouge, abandonné dans le désert et palpitant faiblement parmi
+l’infatigable et incompréhensible murmure des vagues.
+
+--Pourquoi restes-tu là? fit la voix de Serejka derrière elle.
+
+--Qu’est-ce que cela te fait? répliqua-t-elle sèchement sans le
+regarder.
+
+--C’est curieux.
+
+Il se taisait, l’examinait, prit une cigarette, l’alluma et se mit à
+cheval sur le bateau. Puis, se rendant compte que Malva n’était pas
+disposée à parler, il lui dit amicalement:
+
+--Quelle drôle de femme tu es! Tantôt tu fuis tout le monde, tantôt tu
+te jettes au cou de chacun.
+
+--Au tien, peut-être? demanda Malva nonchalamment.
+
+--Pas au mien, mais à celui d’Iakov.
+
+--Ça te fait envie?
+
+--Hum! Veux-tu que nous parlions à cœur ouvert?
+
+Elle était assise de côté; il ne put voir son visage quand elle lui
+lança brièvement:
+
+--Parle.
+
+--As-tu rompu avec Vassili, dis?
+
+--Je n’en sais rien, répondit-elle après un silence. Quel besoin as-tu
+de le savoir?
+
+--Comme ça, par ennui.
+
+--Je suis fâchée contre lui.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il m’a battue.
+
+--Est-il possible? lui?... Et tu le lui as permis?... Aie, aïe!
+
+Serejka n’en revenait pas. Il tâchait de voir le visage de Malva et
+faisait une grimace ironique.
+
+--Si j’avais voulu, je ne l’aurais pas laissé faire! répondit-elle avec
+colère.
+
+--Comment ça?
+
+--Je ne voulais pas me défendre.
+
+--Tu l’aimes donc tant que ça, ce vieux chat gris? dit Serejka en
+lançant une bouffée de fumée. En voilà une affaire! Et moi qui pensais
+que tu valais mieux que ça.
+
+--Je n’aime personne de vous! reprit-elle, de nouveau indifférente, et
+chassant la fumée avec sa main.
+
+--Tu mens, bien sûr.
+
+--Pourquoi mentirais-je? demanda-t-elle, et, au son de sa voix, Serejka
+reconnut qu’effectivement elle n’avait aucune raison de mentir.
+
+--Mais, si tu ne l’aimes pas, comment as-tu pu lui permettre de te
+battre?
+
+--Est-ce que je sais?... Laisse-moi tranquille.
+
+--Drôle! dit Serejka en secouant la tête.
+
+Et tous les deux se turent.
+
+La nuit approchait. Les ombres tombaient des lents nuages sur la mer.
+Les vagues sonnaient.
+
+Le feu de Vassili s’était éteint sur le cap, mais Malva continuait à
+regarder par là. Et Serejka examinait la jeune femme.
+
+--Écoute, dit-il, sais-tu ce que tu veux?
+
+--Si seulement je pouvais le savoir! répondit-elle tout bas, avec un
+profond soupir.
+
+--Tu ne le sais pas? C’est mauvais, reprit avec assurance Serejka. Moi,
+je sais toujours!
+
+Et, avec une nuance de tristesse, il ajouta:
+
+--Seulement il est rare que je veuille quelque chose...
+
+--Et moi, j’ai toujours envie de quelque chose, dit Malva. Je veux...
+quoi? je ne sais pas. Parfois je voudrais sauter dans un bateau et aller
+dans la mer, loin, loin. Et d’autres fois, j’aurais voulu faire de tous
+les hommes des toupies qui tourneraient, tourneraient devant moi. Je les
+regarderais et je rirais. Tantôt j’ai pitié de tout le monde, et surtout
+de moi-même; tantôt je voudrais tuer tout le monde, et puis moi-même...
+d’une mort horrible. Et je m’ennuie, et puis je voudrais rire, et tous
+les hommes sont des bûches!
+
+--Du bois pourri, consentit Serejka doucement, je me disais bien: «Toi,
+tu n’es ni chat, ni poisson, ni oiseau... Et tu as de tout cela en toi.
+Tu ne ressembles pas aux autres femmes...»
+
+--Et, Dieu merci! pour cela au moins, dit Malva avec un sourire.
+
+A leur gauche, derrière une chaîne de collines sablonneuses, apparut la
+lune, les inondant de sa lueur d’argent. Large et douce, elle montait
+lentement sur le ciel bleu, et la lumière brillante des étoiles
+pâlissait et fondait à sa clarté égale et rêveuse.
+
+--Tu penses trop, voilà ce que c’est! dit avec conviction Serejka,
+jetant sa cigarette en l’air. Et quand on pense, on se dégoûte de
+vivre... Il faut toujours être en action, il faut toujours que les gens
+tournent autour de vous... et qu’ils sentent que vous vivez. Il faut
+battre la vie pour qu’elle ne moisisse pas. Agite-toi en elle, de ci, de
+là, tant que tu en auras la force, et alors tu ne t’ennuieras pas.
+
+Malva s’égaya.
+
+--C’est peut-être vrai, ce que tu dis là. Il me semble parfois que si on
+mettait le feu, la nuit, à une des baraques... ça ferait une danse!
+
+--A la bonne heure! s’écria l’autre avec enthousiasme, et il lui tapa
+sur l’épaule. Sais-tu ce que je te conseillerais... nous pourrions faire
+quelque chose de drôle, veux-tu?
+
+--Qu’est-ce? demanda Malva avec animation.
+
+--As-tu bien chauffé Iakov?
+
+--Il brûle comme un feu clair! dit-elle avec entrain.
+
+--Est-ce possible? Lance-le sur son père. Vrai! Ce sera drôle. Ils
+s’empoigneront comme deux ours... Chauffe un peu le vieux, et celui-là
+encore... Et puis nous les lâcherons l’un contre l’autre.
+
+Malva regardait attentivement son visage taché de roux, qui souriait
+gaiement. Éclairé par la lune, il paraissait moins bariolé que de jour,
+à la clarté du soleil. Il n’exprimait ni haine, ni rien, sauf de la
+bonhomie et de l’animation, dans l’attente d’une réponse.
+
+--Pourquoi les détestes-tu? demanda Malva, soupçonneuse.
+
+--Moi?... Vassili, c’est un brave paysan. Mais Iakov ne vaut rien. En
+général, vois-tu, je n’aime pas les paysans; ce sont tous des coquins.
+Ils savent affecter d’être malheureux, se font donner du pain et tout.
+Or, ils ont une Municipalité qui s’occupe d’eux. Ils ont de la terre et
+du bétail. J’ai été cocher d’un médecin municipal: alors je les ai vus,
+les paysans! Puis, j’ai longtemps été chemineau. Quand j’arrivais dans
+un village et que je demandais du pain: «Oh! oh! qui es-tu? que fais-tu?
+donne ton passeport...» On m’a battu plus d’une fois, tantôt parce qu’on
+me prenait pour un voleur de chevaux, tantôt sans raison aucune. On m’a
+mis en prison... Ils gémissent et feignent de ne pouvoir vivre, bien
+qu’ils aient une attache à la terre. Et moi, que suis-je contre eux?
+
+--N’es-tu pas un paysan?
+
+--Je suis citadin, dit avec quelque orgueil Serejka, citadin de la ville
+d’Ouglitch.
+
+--Et moi de Pavlicha, dit Malva, songeuse.
+
+--Je n’ai personne pour me protéger. Et les paysans, que diable, ils
+peuvent vivre! Ils ont une Municipalité et tout.
+
+--Qu’est-ce que la Municipalité? demanda Malva.
+
+--La Municipalité? Que le diable l’emporte si je sais!... C’est fait
+pour les paysans, c’est leur conseil... Laissons ça! Parlons de notre
+affaire. Veux-tu préparer cette histoire, dis? Il n’en résultera rien,
+ils se battront seulement un peu... Je t’aiderai. Vassili t’a battue,
+hein? Alors que son fils lui rende les coups que tu as reçus!
+
+--Pourquoi pas? dit en souriant Malva. Ça ne serait pas mal...
+
+--Pense un peu, n’est-ce pas agréable de voir comment les gens se
+défoncent les côtes à cause de toi, à cause de tes seules paroles. Tu as
+remué la langue une fois, deux fois, et c’est fait.
+
+Serejka lui vanta longtemps et avec feu les charmes du rôle qu’il lui
+proposait. Il était à la fois farceur et sérieux, et s’entraînait
+lui-même sincèrement.
+
+--Ah! si j’avais été, moi, une belle femme! quel branle-bas j’aurais
+fait sur la terre! s’écria-t-il en manière de conclusion.
+
+Puis il se prit la tête dans ses deux mains, la serra fort, ferma les
+yeux et se tut.
+
+La lune était haute quand ils se séparèrent. Après leur départ, la
+beauté de la nuit fut plus grande. Il ne resta que la mer illimitée et
+merveilleuse, argentée par la lune, et le ciel semé d’étoiles. Il y
+avait encore des collines de sable, des buissons de saules, et deux
+longues baraques noires comme d’immenses et grossiers cercueils déposés
+là. Mais tout cela était insignifiant devant la mer et les étoiles qui
+la contemplaient en scintillant froidement.
+
+ * * * * *
+
+Le père et le fils étaient assis dans la cabane, en face l’un de
+l’autre, et prenaient de l’eau-de-vie que le fils avait apportée pour
+amadouer le vieux et ne pas s’ennuyer en sa compagnie. Serejka avait dit
+à Iakov que le père était fâché contre lui à cause de Malva et qu’il
+avait menacé de battre Malva jusqu’à ce qu’elle fût à demi-morte: la
+jeune femme était informée de cette menace et cela l’empêchait de céder
+à Iakov. Serejka s’était méchamment moqué de lui.
+
+--Il te corrigera de tes fredaines. Il te tirera si bien les oreilles,
+qu’elles seront longues d’une demi-aune. Mieux vaut ne pas te trouver
+sur son chemin.
+
+Les railleries de ce garçon roux et désagréable provoquèrent en Iakov un
+ressentiment aigu contre son père... Et Malva dont il ne pouvait rien
+tirer! Ses yeux étaient parfois prometteurs, parfois tristes, et puis
+elle exaspérait en lui le désir jusqu’à la douleur.
+
+Iakov vint chez le père; il le considérait comme une pierre sur son
+chemin, qu’il était impossible d’escalader ni de contourner. Mais, se
+sentant de force contre cet adversaire, Iakov lui plongeait dans les
+yeux un regard qui voulait dire: «Touche-moi, si tu l’oses!»
+
+Ils avaient déjà pris deux verres chacun, sans avoir encore échangé de
+paroles, sauf quelques phrases insignifiantes sur la vie à la pêcherie.
+Seuls au milieu de la mer, ils accumulaient en eux de la haine, et tous
+deux savaient que bientôt cette haine, allait éclater et les enflammer.
+
+Les nattes de la cabane frémissaient au vent, les écorces
+s’entre-choquaient, le chiffon rouge au bout du mât murmurait quelque
+chose. Tous ces bruits étaient timides et pareils au bégaiement sans
+suite et incertain d’une prière. Et les vagues mugissaient, libres et
+impassibles.
+
+--Et Serejka, s’enivre-t-il toujours? demanda Vassili, bourru.
+
+--Il est gris tous les soirs, répondit Iakov en versant de l’eau-de-vie
+à son père.
+
+--Il finira mal! Voilà ce que c’est que la vie dévergondée et sans
+retenue... Et toi aussi, tu deviendras comme lui.
+
+Iakov n’aimait pas Serejka, et c’est pourquoi il répliqua:
+
+--Je ne deviendrai jamais comme lui.
+
+--Non? dit Vassili en fronçant les sourcils. Je sais, moi, ce que je
+dis... Combien de temps y a-t-il que tu es ici? Déjà deux mois; il
+faudra bientôt s’occuper du retour. Et combien d’argent as-tu mis de
+côté?
+
+Il avala, d’un air mécontent, l’eau-de-vie que son fils lui avait
+versée, et, prenant sa barbe dans sa main, il la tira si fort que sa
+tête branla.
+
+--En si peu de temps, je n’ai guère pu gagner d’argent! objecta
+judicieusement Iakov.
+
+--Si c’est comme ça, il ne te reste rien à faire ici; retourne au
+village.
+
+Iakov sourit.
+
+--Pourquoi ces grimaces? s’écria d’une voix menaçante Vassili, exaspéré
+du flegme de son fils. Ton père te parle, et tu ris. Peut-être
+commences-tu trop tôt à te croire libre? Il faudra te remettre le
+harnais.
+
+Iakov se versa de l’eau-de vie et la but. Ces grossières remontrances
+l’offensaient, mais il se maîtrisait, cachant sa pensée et évitant de
+mettre son père en fureur. Il commençait à se sentir intimidé devant
+cette mine sévère et dure.
+
+Et Vassili, voyant que son fils avait bu seul, sans lui remplir son
+verre, se fâcha plus encore, tout en gardant un calme apparent.
+
+--Ton père te dit: «Va à la maison», et tu lui ris au nez! C’est bon! je
+vais te parler autrement... Réclame ton argent samedi et... marche!...
+au village!... Tu entends?
+
+--Je n’irai pas, dit avec fermeté Iakov, et il hocha la tête résolument.
+
+--Comment? hurla Vassili; et, s’appuyant des deux mains au tonneau, il
+se leva. Est-ce à toi que je m’adresse ou non? Chien qui hurles contre
+ton père!... Tu as oublié que je puis faire ce que je veux de toi, tu
+l’as oublié, dis?
+
+Ses lèvres tremblaient, son visage était convulsé; deux grosses veines
+se gonflaient sur ses tempes.
+
+--Je n’ai rien oublié, dit à demi-voix Iakov, sans regarder le père. Et
+toi, n’as-tu rien oublié?
+
+--Ce n’est pas à toi de me faire la morale; je te briserai en
+morceaux!...
+
+Iakov évita la main que le père levait au-dessus de sa tête, et, sentant
+monter en lui une haine sauvage, il dit, les dents serrées:
+
+--Ne me touche pas!... Nous ne sommes pas au village.
+
+--Tais-toi, je suis ton père partout...
+
+--Ici, tu ne me feras pas frapper de verges. Ici, c’est différent,
+ricana Iakov au nez de son père et il se leva lentement.
+
+Ils se tenaient l’un en face de l’autre. Vassili, les yeux injectés de
+sang, le cou tendu, les mains crispées, soufflait au visage de son fils
+son haleine brûlante d’eau-de-vie; et Iakov s’était rejeté en arrière,
+il guettait les mouvements de son père, prêt à parer les coups, paisible
+extérieurement, mais fumant de sueur. Entre eux il y avait le tonneau
+qui servait de table.
+
+--Je ne te battrai pas, peut-être? cria d’une voix enrouée Vassili,
+courbant le dos comme un chat qui se prépare à bondir.
+
+--Ici, tous sont égaux. Tu es un ouvrier, moi aussi.
+
+--C’est comme ça?
+
+--Oui, c’est comme ça. Pourquoi te jettes-tu sur moi? Tu te figures que
+je ne comprends pas. C’est toi qui as commencé...
+
+Vassili hurla et leva le bras si rapidement qu’Iakov n’eut pas le temps
+de s’écarter. Le coup lui tomba sur la tête; il chancela et grinça des
+dents à la face furieuse de son père, qui de nouveau le menaçait.
+
+--Attends! lui cria-t-il en serrant les poings.
+
+--Attends toi-même!
+
+--Laisse-moi, je te dis!
+
+--Ah! c’est ainsi que tu parles à ton père?... ton père? ton père?...
+
+Ils étaient à l’étroit, et leurs jambes s’embarrassaient dans les sacs
+vides, la souche et le tonneau renversé. Se protégeant de son mieux
+contre les coups du père, Iakov, pâle et en sueur, sombre, les dents
+serrées, les yeux brillants comme ceux d’un loup, reculait lentement, et
+le père fonçait sur lui, gesticulant avec férocité, aveugle de rage,
+étrangement échevelé: il se hérissait comme un sanglier en fureur.
+
+--Arrête... c’est assez... cesse! disait Iakov, terrible et froid, en
+sortant de la cabane.
+
+Le père rugissait et avançait toujours, mais ses coups ne faisaient que
+rencontrer les poings d’Iakov.
+
+--Voilà, voilà!
+
+Iakov, qui se savait le plus fort et le plus adroit, le narguait.
+
+--Attends, attends un peu!
+
+Mais Iakov sauta de biais et courut vers la mer. Vassili se jeta à sa
+poursuite, la tête baissée et les bras tendus; mais il buta contre un
+obstacle et tomba, la poitrine contre terre. Il se mit rapidement à
+genoux, puis s’assit, les mains appuyées sur le sable. Il était
+complètement exténué par cette lutte et il hurla plaintivement, de rage
+inassouvie et de l’amère conscience de sa faiblesse.
+
+--Sois maudit! cria-t-il, en allongeant le cou vers Iakov et soufflant
+l’écume furieuse de ses lèvres tremblantes.
+
+Iakov s’était adossé contre une barque et regardait attentivement. Il
+frottait d’une main sa tête meurtrie. Une des manches de sa blouse,
+déchirée, pendait à un fil; le col aussi était en lambeaux, et sa
+poitrine blanche et moite, brillait au soleil comme si elle avait été
+frottée d’huile. Il éprouvait du mépris pour son père; il l’avait cru
+plus fort, et, maintenant qu’il le voyait, défait et lamentable, assis
+là sur le sable, à lui montrer les poings, il souriait avec indulgence
+du sourire blessant du fort au faible.
+
+--Que le tonnerre t’écrase! Je te maudis à jamais!
+
+Vassili clama si fort sa malédiction qu’Iakov se tourna involontairement
+du côté de la pêcherie, comme s’il pensait qu’on pourrait y entendre ce
+cri douloureux de faiblesse. Mais il n’y avait là que les vagues et le
+soleil. Il cracha et dit:
+
+--Crie, crie plus fort! A qui feras-tu peur? Et s’il y a eu quelque
+chose entre nous, je te dirai tout de suite, pour en finir...
+
+--Tais-toi! va-t’en! hors de ma vue! Va-t’en! criait Vassili.
+
+--Je n’irai pas au village... je passerai l’hiver ici, dit Iakov sans
+faire attention à ces cris, mais en guettant toujours les mouvements de
+son père. On est mieux ici. Je comprends cela... je ne suis pas un
+imbécile. Ici le travail est moins dur, et la liberté plus grande... Là
+tu serais toujours à me commander, et ici, essaye un peu!
+
+Il fit la nique à son père et se mit à rire, doucement, mais de telle
+manière que Vassili, de nouveau en fureur, sauta sur ses pieds et,
+saisissant une rame, bondit en vociférant:
+
+--A ton père?... Ah! je te tuerai!
+
+Mais quand, fou de rage, il atteignit la barque, Iakov était déjà loin.
+Il courait, et la manche arrachée de sa blouse flottait dans l’air
+derrière lui.
+
+Vassili jeta la rame contre son fils, mais sans le toucher. A bout de
+force, il s’effondra dans le bateau et gratta le bois avec ses ongles,
+tandis que l’autre lui criait de loin:
+
+--Comment n’as-tu pas honte? Tu es vieux déjà... te mettre dans un
+pareil état pour une femme. Eh! je ne retournerai pas au village...,
+non, je n’y retournerai pas. Vas-y toi-même... Tu n’as rien à faire ici.
+
+--Iakov, tais-toi! ordonna Vassili, et son hurlement couvrit la voix
+d’Iakov. Je te tuerai... Va-t’en!
+
+Mais Iakov marchait maintenant et riait.
+
+Vassili le regardait avec des yeux fous. Le voilà qui diminuait, ses
+jambes semblaient s’enfoncer dans le sable... il y disparaissait jusqu’à
+mi-corps... jusqu’aux épaules... la tête aussi... On ne le voyait plus.
+Mais, un instant après, à quelque distance de l’endroit où il avait
+disparu, de nouveau se montrèrent la tête, puis les épaules, puis toute
+la personne d’Iakov... Il était plus petit... Il se retournait et disait
+quelque chose...
+
+--Maudit, maudit sois-tu! répondait Vassili.
+
+L’autre fit un geste de la main, reprit sa marche, et fut masqué par un
+monticule de sable.
+
+Vassili regarda longtemps encore dans la même direction, jusqu’à ce que
+le dos lui fît mal de cette pose incommode,--mi-couché contre le bateau,
+les paumes appuyées au sol. Fourbu et courbatu, il se leva et chancela,
+tant il souffrait de tous ses membres. Sa ceinture lui était remontée
+sous les bras; il la détacha de ses doigts raides, la porta à ses yeux
+et la jeta sur le sable. Puis il alla vers sa hutte et, s’arrêtant
+devant un creux du terrain, il se souvint que c’était là qu’il était
+tombé et que, sans cela, il aurait peut-être rattrapé son fils.
+
+Dans la cabane, tout était en désordre. Vassili chercha des yeux la
+bouteille d’eau-de-vie et, la trouvant entre les sacs, la ramassa.
+Vassili tira péniblement le bouchon et, s’enfonçant le goulot dans la
+bouche, il voulut boire... Mais la bouteille lui heurtait les dents et
+le liquide lui coulait sur la barbe et sur la poitrine. L’alcool était
+fade comme de l’eau.
+
+Dans la tête de Vassili tout se brouillait; son cœur lui pesait, son dos
+fui faisait mal.
+
+--Je suis vieux... voilà ce que c’est! dit-il tout haut.
+
+Et il s’affaissa sur le sable, à la porte de la cabane.
+
+Devant lui la mer immense, paresseuse et soupirante, pleine de force et
+de beauté. Les vagues riaient, comme toujours bruyantes et folles.
+Vassili regarda longtemps l’eau et se rappela les paroles avides de son
+fils:
+
+--Si tout cela était de la terre, de la terre noire qu’on pourrait
+labourer!...
+
+Un âpre sentiment d’ennui envahit l’âme du paysan. Il se frotta la
+poitrine avec force, regarda autour de lui et soupira profondément. Sa
+tête s’abattit et son dos se courba comme si un poids immense l’eût
+écrasé. Un spasme lui étreignait la gorge. Il toussa et se signa en
+regardant le ciel. Une lourde pensée le terrassait.
+
+Parce que, pour une fille perdue, il avait abandonné sa femme, avec
+laquelle il avait vécu honnêtement plus de quinze années, le Seigneur
+l’avait puni par la révolte de son fils. Oui, Seigneur!...
+
+Son fils s’était moqué de lui, lui avait arraché le cœur. C’était trop
+peu de le tuer, pour ce qu’il avait fait à l’âme de son père... Tout
+cela pour une gueuse. Ç’avait été un péché pour lui, vieux déjà, de se
+lier avec elle, d’oublier pour elle sa femme et son fils...
+
+Et voilà, le Seigneur, dans sa juste colère, le lui rappelait, se
+servant du fils pour lui frapper le cœur d’un châtiment mérité. Oui,
+Seigneur!...
+
+Vassili restait assis et se signait, et clignait des yeux pour détacher
+de ses cils les larmes qui l’aveuglaient.
+
+Et le soleil s’abaissait sur la mer, et le crépuscule rouge s’éteignait
+dans le ciel. Un vent tiède venait caresser le visage inondé de pleurs
+du paysan. Plongé dans ses idées de repentir, il resta là jusqu’à ce
+qu’il s’endormît, un peu avant l’aube.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain de la querelle, Iakov partit avec une équipe d’ouvriers
+dans une barque remorquée par un vapeur. On allait, à une trentaine de
+verstes, pêcher l’esturgeon dans une baie. Il revint à la pêcherie au
+bout de cinq jours, seul, dans un bateau à voile: on l’avait envoyé
+chercher des provisions de bouche. Il était midi quand Iakov arriva; les
+ouvriers se reposaient après leur dîner. Il faisait insupportablement
+chaud, le sable brûlait les pieds; les écailles et les arêtes de poisson
+les piquaient. Iakov marchait avec précaution vers les baraques et se
+reprochait de ne s’être pas chaussé. Il hésitait à retourner au bateau;
+il avait hâte de manger et de retrouver Malva. Pendant les heures
+d’ennui sur mer, souvent il avait songé à elle. Il aurait voulu savoir
+si le père et elle s’étaient revus et ce qu’ils s’étaient dit...
+Peut-être le vieux l’avait-il battue? C’eût été bien fait; elle en
+serait devenue plus douce. Autrement, elle était trop provocante, trop
+hardie.
+
+La pêcherie déserte sommeillait; les grandes baraques de bois, avec
+toutes leurs fenêtres ouvertes, semblaient n’en plus pouvoir de chaleur.
+Dans le bureau de l’inspecteur, un enfant criait... Derrière un tas de
+tonneaux, des voix chuchotaient.
+
+Iakov alla dans cette direction; il crut distinguer la voix de Malva.
+Mais, arrivé aux tonneaux, il recula d’un pas et s’arrêta.
+
+A l’ombre, sur le dos, le bras sous la nuque, était le roux Serejka.
+Près de lui se trouvaient d’un côté, Vassili, et, de l’autre, Malva.
+
+Iakov pensa: «Pourquoi est-il ici? A-t-il quitté son poste tranquille
+pour se rapprocher de Malva et la surveiller? Vieux diable! Si la mère
+savait tout ce qu’il manigance!...» Fallait-il les aborder ou non?
+
+--C’est ça, disait Serejka. Donc, il faut se dire adieu. Bon! va-t’en
+gratter la terre...
+
+Iakov frémit et fit une grimace de joie.
+
+--Je pars, dit Vassili.
+
+Alors Iakov s’avança hardiment:
+
+--Bonjour, la compagnie!
+
+Le père lui jeta un rapide regard et se détourna. Malva ne broncha pas.
+Serejka remua la jambe et dit en grossissant sa voix:
+
+--Voici notre fils bien-aimé, Iakov, qui revient de lointains pays.
+
+Puis il ajouta, de sa voix ordinaire:
+
+--Il faudrait l’écorcher vif et faire des tambours avec sa peau.
+
+Malva se mit à rire doucement.
+
+--Il fait chaud! dit Iakov en s’asseyant à côté d’eux.
+
+Vassili le regarda de nouveau, comme à contrecœur.
+
+--Je t’attends ici depuis le matin, Iakov. L’inspecteur m’avait prévenu
+hier que tu devais venir.
+
+Sa voix parut à Iakov plus faible qu’à l’ordinaire, et sa figure était
+changée.
+
+--Je suis venu chercher des provisions, annonça-t-il.
+
+Et il demanda une cigarette à Serejka.
+
+--Je n’ai pas de tabac pour un imbécile comme toi! répondit celui-ci
+sans bouger.
+
+--Je retourne à la maison, Iakov! dit avec gravité Vassili, creusant le
+sable avec son doigt.
+
+--Pourquoi cela? reprit innocemment son fils.
+
+--N’importe... et toi, tu restes?
+
+--Oui, je reste... Qu’avons-nous à faire tous les deux à la maison?
+
+--C’est bon, je ne dis rien. A ta guise! Tu n’es plus un enfant.
+Seulement, souviens-toi que je ne traînerai pas longtemps. Je vivrai
+peut-être, mais je ne sais pas comment je travaillerai... J’ai perdu
+l’habitude de la terre... Ainsi, souviens-toi que tu as ta mère par là.
+
+Il lui était évidemment pénible de parler. Les mots s’empâtaient contre
+ses dents. Il se lissait la barbe, et sa main tremblait.
+
+Malva l’épiait, Serejka avait à moitié fermé un œil, et, de l’autre, qui
+était devenu tout rond, il observait Iakov. Le gars était joyeux et,
+craignant de se trahir, se taisait et regardait ses pieds.
+
+--N’oublie donc pas ta mère, Iakov. Pense que tu lui restes seul! disait
+Vassili.
+
+--Je sais, dit Iakov en haussant les épaules.
+
+--C’est bien si tu le sais, ajouta le père avec un regard méfiant. Je te
+dis seulement de ne pas l’oublier.
+
+--Bien!...
+
+Vassili soupira profondément. Durant quelques minutes, tous gardèrent le
+silence. Puis Malva dit:
+
+--On va bientôt sonner à l’ouvrage.
+
+--Je pars! annonça Vassili en se levant. Et tous se levèrent avec lui.
+
+--Adieu Serejka... S’il t’arrive d’être sur la Volga, peut-être
+viendras-tu me voir?... District de Simbirsk, village de Maslo, près de
+Nicolo-Likovsk.
+
+--C’est bon! dit Serejka.
+
+Il lui secoua la main et la garda longtemps dans sa patte aux grosses
+veines, couverte de laine rousse. Il souriait au visage sérieux et
+triste de Vassili.
+
+--Nicolo-Likovsk est un grand bourg, tout le monde le connaît, et nous
+sommes à quatre verstes de là, expliquait le paysan.
+
+--C’est bon, j’irai si je passe de ce côté.
+
+--Adieu.
+
+--Adieu, cher homme.
+
+--Adieu, Malva! murmura Vassili sans la regarder.
+
+Elle s’essuya les lèvres sans se presser, avec sa manche, lui jeta ses
+deux bras blancs autour du cou et le baisa trois fois, sur les lèvres et
+sur les joues.
+
+Il se troubla et prononça quelques paroles indistinctes. Iakov baissait
+la tête, en dissimulant un sourire; et Serejka était tranquille et même
+il bâillait légèrement en regardant le ciel.
+
+--Tu auras chaud pour marcher, dit-il.
+
+--N’importe!... Adieu, toi aussi, Iakov.
+
+--Adieu.
+
+Ils étaient en face l’un de l’autre, sans savoir que faire. Le triste
+mot «adieu», qui venait de résonner si uniformément à tant de reprises,
+éveilla dans l’âme d’Iakov un sentiment de tendresse pour son père, mais
+il ne savait comment l’exprimer. Fallait-il embrasser le père comme
+l’avait fait Malva, ou lui serrer la main comme Serejka?... Et Vassili
+était blessé de cette hésitation, visible dans l’attitude de son fils,
+et puis encore il éprouvait quelque chose comme de la honte. Il se
+rappelait ce qui s’était passé sur le cap et les baisers de Malva.
+
+--Ainsi, pense à ta mère! dit enfin Vassili.
+
+--Mais oui! répondit Iakov avec cordialité. Ne t’inquiète pas... je
+sais...
+
+Et il secoua la tête.
+
+--C’est tout. Soyez heureux! Que Dieu vous protège... Ne gardez pas un
+mauvais souvenir de moi... La bouilloire, Serejka, est enfouie dans le
+sable près de la proue du bateau vert.
+
+--Qu’a-t-il besoin de la bouilloire? demanda brusquement Iakov.
+
+--Il a pris ma place, là-bas, sur le cap, expliqua Vassili.
+
+Iakov regarda Serejka avec envie, puis Malva, et baissa la tête pour
+cacher l’éclat joyeux de son regard.
+
+--Adieu, frères, je m’en vais.
+
+Vassili les salua. Malva le suivit:
+
+--Je vais te reconduire un bout de chemin.
+
+Serejka se coucha par terre et s’empara de la jambe d’Iakov qui se
+préparait à accompagner Malva.
+
+--Arrête, où vas-tu?
+
+--Laisse! dit Iakov, faisant un mouvement en avant.
+
+Mais Serejka lui avait saisi l’autre jambe.
+
+--Assieds-toi à côté de moi.
+
+--Pourquoi? Quelle nouvelle bêtise est-ce là?
+
+--Ce ne sont pas des bêtises. Assieds-toi.
+
+Iakov obéit en serrant les dents.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Attends. Tais-toi... et moi, je réfléchirai et puis je parlerai.
+
+Il toisa le gars et Iakov se soumit.
+
+Malva et Vassili marchèrent quelques instants en silence. Les yeux de
+Malva brillaient étrangement. Et Vassili était sombre et préoccupé.
+Leurs pieds enfonçaient dans le sable et ils avançaient lentement.
+
+--Vassia!
+
+--Quoi?
+
+Il la regarda et se détourna aussitôt.
+
+--C’est moi qui t’ai brouillé exprès avec Iakov... Vous auriez pu vivre
+ici tous les deux sans vous quereller, dit-elle d’une voix égale et
+posée. Il n’y avait pas une ombre de repentir dans ses paroles.
+
+--Pourquoi as-tu fait cela? demanda après un silence Vassili.
+
+--Je ne sais pas... pour rien.
+
+Elle haussa les épaules, et sourit.
+
+--C’est beau, ce que tu as fait là! dit-il avec irritation.
+
+Elle se tut.
+
+--Tu me perdras mon garçon, tu le perdras tout à fait, sorcière que tu
+es! Tu ne crains pas Dieu; tu n’a pas de honte... Que vas-tu faire?
+
+--Et que dois-je faire? dit-elle.
+
+Une espèce d’angoisse ou de dépit sonnait dans sa voix.
+
+--Ce que tu dois faire? cria Vassili, s’allumant d’une rage ardente.
+
+Il éprouvait un désir passionné de la frapper, de la terrasser et de
+l’ensevelir dans le sable, de lui donner des coups de bottes au visage,
+à la poitrine... Il serra les poings et regarda en arrière.
+
+Là-bas, près des tonneaux, il vit Iakov et Serejka, et leurs visages
+étaient tournés de son côté.
+
+--Va-t’en. Je t’écraserais!...
+
+Il s’arrêta et lui chuchota des injures à la face. Ses yeux étaient
+pleins de sang, sa barbe tremblait, et ses mains paraissaient se tendre
+involontairement vers les cheveux de Malva, qui sortaient de dessous le
+châle.
+
+Elle le regardait tranquillement de ses yeux verts.
+
+--Tu mériterais qu’on te tue! Attends, il se trouvera bien quelqu’un
+pour te casser la tête.
+
+Elle sourit, se taisant toujours. Puis elle soupira profondément et dit:
+
+--Assez maintenant. Adieu!
+
+Et, tournant brusquement sur les talons, elle revint en arrière.
+
+Vassili hurlait après elle et grinçait des dents. Malva, en marchant,
+s’appliquait à mettre ses pieds dans les empreintes profondes des pieds
+de Vassili, et, quand elle y avait réussi, elle les effaçait
+soigneusement. Elle alla ainsi jusqu’aux tonneaux, où Serejka la reçut
+avec cette question:
+
+--Eh bien, l’as-tu reconduit?
+
+Elle fit de la tête un signe d’affirmation et s’assit à côté de lui. Et
+Iakov la regardait et souriait doucement, remuant les lèvres comme s’il
+disait des choses que lui seul entendait.
+
+--Et quand tu l’eus reconduit, l’as-tu pleuré? continua Serejka.
+
+--Quand iras-tu là-bas, au cap? questionna-t-elle à son tour, en
+indiquant la mer d’un mouvement de la tête.
+
+--Ce soir.
+
+--J’irai avec toi.
+
+--Bravo! J’aime ça.
+
+--Et moi aussi, j’irai! déclara Iakov.
+
+--Qui t’invite? fit Serejka, en pinçant les yeux.
+
+Un son de cloche, grêle et fêlé, retentit: l’appel au travail. Les sons
+se pressaient dans l’air, les uns après les autres, comme s’ils
+craignaient d’être en retard, de mourir dans le bruit des vagues.
+
+--C’est elle qui m’invitera! dit Iakov.
+
+Il regardait Malva avec défi.
+
+--Moi? Qu’ai-je besoin de toi? répliqua-t-elle, surprise.
+
+--Parlons franchement, Iakov! dit Serejka. Si tu l’ennuies, je te
+battrai comme plâtre. Et si tu la touches du doigt, je te tuerai comme
+une mouche. Je te cognerai sur la tête et ce sera fini de toi. J’ai des
+habitudes simples.
+
+Son visage, toute sa personne et ses bras noueux, tendus vers la gorge
+d’Iakov, prouvaient éloquemment que, pour lui, tuer un homme était en
+effet une chose simple.
+
+Iakov recula d’un pas et dit d’une voix étranglée:
+
+--Attends! c’est elle-même qui...
+
+--Tais-toi, voilà tout! Qu’est-ce que cela signifie? Ce n’est pas toi,
+chien, qui mangeras l’agneau. Si l’on te jette les os, dis merci. Assez!
+Qu’as-tu à rouler les yeux?
+
+Iakov regarda Malva. Les yeux verts riaient d’une façon blessante pour
+lui, et elle frôla Serejka avec tant de câlinerie qu’Iakov se sentit en
+nage.
+
+Ils s’en allèrent, côte à côte, et puis tous les deux éclatèrent de
+rire. Iakov enfonça fortement son pied droit dans le sable et resta
+ainsi, le corps tendu en avant, le visage rouge, la poitrine haletante.
+
+Au loin, sur les vagues mortes du sable, se mouvait une silhouette
+humaine, petite et sombre; à sa droite, rayonnaient le soleil et la mer
+puissante, et à gauche, jusqu’à l’horizon, il y avait du sable, toujours
+du sable, uniforme, désert, morne. Iakov vit l’homme solitaire et,
+clignant de ses yeux pleins de larmes,--des larmes d’humiliation et de
+douloureuse incertitude,--il se frotta rudement la poitrine de ses deux
+mains.
+
+Dans la pêcherie, on travaillait avec activité. Iakov entendit la voix
+basse et succulente de Malva qui s’écriait avec colère:
+
+--Qui a pris mon couteau?
+
+Les vagues bruissaient, le soleil rayonnait, la mer riait.
+
+
+
+
+KONOVALOV
+
+
+En parcourant distraitement un journal, je rencontrai un nom qui
+m’intéressa,--Konovalov,--et je lus ce qui suit:
+
+«Hier soir, dans la chambre commune de la prison, Alexandre Ivanovitch
+Konovalov, âgé de quarante ans, citadin de la ville de Mourom, s’est
+pendu à la clef d’un poêle. Il avait été arrêté à Pskov pour vagabondage
+et était envoyé par étapes à sa ville natale. D’après le rapport du chef
+de prison, c’était un homme toujours tranquille, silencieux et rêveur.
+Le suicide, d’après l’avis du médecin, doit être attribué à la
+mélancolie.»
+
+Je lus cette note brève, en petits caractères,--la fin des petites gens
+est toujours annoncée en petits caractères,--je la lus et je pensai que
+j’aurais peut-être, moi, la possibilité d’expliquer un peu la raison qui
+poussa cet homme rêveur à s’évader de l’existence. Je l’avais connu,
+j’avais demeuré avec lui. Peut-être n’ai-je pas le droit de me taire à
+son sujet; c’était un brave garçon, et on en rencontre si peu sur le
+chemin de la vie!
+
+... J’avais dix-huit ans quand je vis Konovalov pour la première fois. A
+cette époque, je travaillais dans une boulangerie comme aide du
+pétrisseur. Le pétrisseur était un ex-soldat musicien; il buvait
+épouvantablement, souvent il gâtait la pâte, et, quand il était ivre,
+aimait jouer sur ses lèvres ou tambouriner des doigts sur n’importe quoi
+des airs variés. Si le maître boulanger lui faisait des observations au
+sujet de la pâte perdue ou du pain en retard, il devenait furieux,
+insultait son patron, l’insultait sans pitié et ne manquait pas de
+parler de son propre talent musical.
+
+--J’ai fait sécher la pâte? criait-il en hérissant ses longues
+moustaches rousses et en remuant ses lèvres épaisses et toujours
+humides.--La croûte est brûlée? Le pain est humide? Ah! toi, que le
+diable t’emporte, gredin louche! Est-ce pour faire cette besogne que je
+suis au monde? Sois maudit avec ta besogne. Je suis un musicien! As-tu
+compris? Moi, quand l’alto avait bu, je jouais à sa place; quand le
+hautbois était au cachot, je jouais du hautbois; que le cornet à piston
+soit malade, qui donc pourrait bien le remplacer? Soutchkov! Présent!
+Très heureux de rendre service, mon capitaine. Tim-tar-rom-da-di! Et
+toi, paysan? Donne-moi mes gages.
+
+Et le patron, homme malsain et bouffi, avec des yeux louches presque
+recouverts de graisse et une figure de femme, balançait son énorme
+ventre, frappait le sol de ses pieds courts et gros et criait d’une voix
+perçante:
+
+--Brigand! Assassin! Judas! Traître! Mon Dieu, pour quel crime m’as-tu
+infligé la présence ici de cet homme?
+
+Et, ouvrant ses doigts courts, il élevait au ciel ses bras et tout à
+coup annonçait d’une voix haute, qui écorchait les oreilles:
+
+--Si je te faisais conduire au poste pour ton tapage?
+
+--Au poste, le serviteur du Tsar et de la patrie? rugissait le soldat,
+et il s’avançait, les poings levés. Le patron reculait, crachait,
+soufflait d’émotion et criait des injures. C’était tout ce qu’il pouvait
+faire; en été dans les villes de la Volga, il est très difficile de
+trouver un pétrisseur.
+
+Des scènes de cette espèce avaient lieu presque tous les jours. Le
+soldat buvait, gaspillait de la pâte et jouait différentes marches,
+valses et «numéros» comme il disait. Le maître grinçait des dents et
+moi, en raison de tout cela, je devais travailler pour deux, ce qui
+n’était pas logique et me fatiguait beaucoup.
+
+Aussi fus-je très heureux quand, une fois, il y eut entre le patron et
+le soldat, la scène suivante:
+
+--Eh! soldat, dit le maître, qui fit son apparition à la cuisine, le
+visage rayonnant et satisfait, les yeux luisant d’un sourire perfide,
+eh! soldat, avance les lèvres et joue la marche du départ.
+
+--Quoi encore? dit d’une voix sombre le soldat. Il était couché, à
+moitié ivre selon son usage, sur le coffre à pâte.
+
+--Pars pour la guerre, caporal! répondit le patron radieux.
+
+--Où ça? demanda le soldat, laissant choir ses jambes du coffre, et
+pressentant quelque mauvais tour.
+
+--Où tu voudras: contre le Turc ou contre l’Anglais...
+
+--Comment faut-il comprendre cela? cria avec colère le soldat.
+
+--Ce que tu as à comprendre, c’est que je ne te garde pas une heure de
+plus. Monte, reçois ton dû, et, aux quatre vents, marche!
+
+Le soldat avait eu jusqu’alors le sentiment de sa force et de l’embarras
+où était le patron, et cette nouvelle chassa les vapeurs du vin: il ne
+pouvait ne pas comprendre la difficulté qu’il aurait, avec sa
+connaissance du métier, à se trouver une place.
+
+--Ça, tu mens! dit-il avec angoisse en se levant.
+
+--Va-t’en, va-t’en donc...
+
+--M’en aller?
+
+--File!
+
+--Cela veut dire que j’ai assez travaillé... Le soldat secoua la tête
+avec amertume.--Tu as sucé mon sang, tu l’as tout sucé et tu me chasses!
+Bravo, c’est parfait!... Araignée!
+
+--C’est moi l’araignée?
+
+Le patron bouillait.
+
+--Bien sûr! Araignée, suceur de sang! Voilà ce que tu es! dit avec
+conviction le soldat et il gagna la porte en chancelant.
+
+Le patron riait méchamment et ses yeux pétillaient de joie.
+
+--Essaye maintenant de trouver une place chez n’importe qui! Oui! J’ai
+fait de toi de si beaux portraits que, même si tu ne demandais pas de
+gages, on ne te prendrait pas! Nulle part on ne te prendra. J’ai veillé
+sur ton sort, tête pourrie que tu es!
+
+--Avez-vous un nouveau pétrisseur? demandai-je.
+
+--Un nouveau, oui, mais ce nouveau est un ancien. Il a été mon aide. Et
+quel pétrisseur! C’est de l’or. Ivrogne lui aussi, mais il a ses
+moments... Il arrive, il prend de l’ouvrage et pendant trois ou quatre
+mois il en abat comme un ours. Il ne connaît ni repos, ni sommeil et ne
+regarde pas au prix, c’est ce qu’on veut. Il travaille et il chante. Il
+chante si bien, mon petit, qu’on ne peut l’écouter: le cœur en devient
+lourd d’ennui. Il chante, il chante, puis il se met à boire.
+
+Le patron soupira et fit un geste découragé de la main.
+
+--Et, quand il se met à boire, il est impossible de l’arrêter. Il boira
+jusqu’au moment où il tombera malade ou bien n’aura plus de vêtement.
+Alors il a honte, ou quoi? et disparaît comme le diable à la fumée de
+l’encens. Tiens, le voilà! Tu es là pour de bon, Sacha?
+
+--Mais oui! répondit du seuil une voix profonde.
+
+Là, l’épaule contre le cadre de la porte, se tenait un homme d’une
+trentaine d’années, grand et large d’encolure. Son costume était celui
+du parfait vagabond, sa personne et son visage étaient ceux d’un slave,
+d’une rare pureté de type. Il avait une blouse rouge, incroyablement
+sale et déchirée, un large pantalon de toile, et, comme chaussure, un
+pied portait les restes d’un caoutchouc, l’autre d’une botte de cuir.
+Les cheveux, châtain clair, étaient mêlés, et d’entre les mèches
+sortaient des copeaux, des brins de paille, du papier; tout cela se
+retrouvait aussi dans sa superbe barbe rousse, qui s’étendait sur sa
+poitrine et la recouvrait de son large éventail. Le visage, allongé,
+pâle et fatigué, s’éclairait de grands yeux bleus, rêveurs et qui me
+regardaient avec une expression caressante. Ses lèvres, belles bien que
+pâles, souriaient sous la moustache rousse. Son sourire paraissait dire:
+
+--Voici comment je suis... Ne m’en veuillez pas.
+
+--Viens ici, Sacha, voici ton aide, disait le patron en se frottant les
+mains et regardant avec amour la large personne de son nouveau
+pétrisseur. L’autre avança en silence, me tendit son énorme main; nous
+nous dîmes bonjour. Il s’assit sur le banc, avança ses jambes, les
+examina et dit au patron:
+
+--Nicolas Nikititch, achète-moi deux blouses, des chaussures, et encore
+de la toile pour un bonnet.
+
+--Tu auras tout ce qu’il te faut, sois tranquille. J’ai des bonnets. Tu
+auras ce soir les chemises et les pantalons. Mets-toi à l’ouvrage,
+seulement: je sais, moi, qui tu es. Je ne t’offenserai pas. Personne
+n’offensera jamais Konovalov, parce que lui-même n’a jamais offensé
+personne. Est-ce que le patron est une brute? J’ai travaillé moi-même,
+je sais que c’est dur parfois. Eh! bien, restez, mes enfants, et moi je
+m’en vais.
+
+Konovalov s’assit sur le banc. Il regardait autour de lui en souriant
+silencieusement. La cuisine était dans un sous-sol voûté, et les trois
+fenêtres se trouvaient au-dessous du niveau de la rue. Il y avait peu de
+lumière, peu d’air, mais beaucoup d’humidité, de saleté et de poussière
+de farine. Le long des murs, d’immenses coffres: l’un avec de la pâte,
+l’autre avec de la farine, le troisième vide. Et, sur chacun des
+coffres, tombait de la fenêtre une raie de lumière grise. Un énorme
+poêle occupait presque le tiers de la cuisine; sur le plancher sale
+gisaient des sacs de farine. Dans le four brûlaient, d’un feu ardent, de
+longues bûches, et la flamme, reflétée sur le mur gris, s’agitait et
+tremblait comme si elle parlait sans bruit. L’odeur du levain et de
+l’humidité pénétrait l’air malsain.
+
+Le plafond, à nervures, enfumé, écrasait par son poids, et le mélange de
+la lumière du jour avec celle du feu donnait un éclairage indécis et
+fatigant pour les yeux. De la rue se coulait par la fenêtre un bruit
+sourd, la poussière volait. Konovalov regarda tout cela, soupira et, se
+tournant à demi vers moi, demanda d’une voix ennuyée:
+
+--Il y a longtemps que tu travailles ici?
+
+Je répondis. Nous nous tûmes en nous dévisageant à la dérobée.
+
+--Quelle prison! soupira-t-il. Allons dans la rue nous asseoir près de
+la porte, veux-tu?
+
+Nous allâmes à la porte cochère nous installer sur un banc.
+
+--Ici, au moins, on peut respirer. Je ne m’habituerai pas tout de suite
+à ce caveau... Je ne puis pas... Pense un peu, je viens de la mer...
+J’ai travaillé comme chargeur sur la Caspienne... Et puis, de cette
+vastitude tomber dans ce trou!
+
+Il me regarda avec un sourire triste, puis se tut, examinant
+attentivement les passants. Dans ses yeux bleus et limpides, il y avait
+une profonde et indéfinie tristesse. Le soir tombait. Il faisait lourd,
+bruyant et poussiéreux, et les ombres des maisons s’étendaient sur la
+route. Konovalov restait assis, le dos contre le mur, les bras croisés
+sur sa poitrine, et caressait les poils soyeux de sa barbe. Je voyais de
+biais son visage ovale et pâle, et je pensais: «Quel est cet homme?»
+Mais je ne me décidais pas à commencer moi-même la conversation, parce
+qu’il était mon chef et aussi à cause d’une étrange déférence que je
+sentais pour lui.
+
+Son front était coupé de trois rides minces; mais, par moments, elles
+s’ouvraient et disparaissaient, et j’étais curieux de savoir à quoi cet
+homme pensait.
+
+--Allons. Il doit être temps de mettre la troisième fournée. Toi, tu vas
+pétrir la seconde, et moi je m’occuperai de la troisième, et puis nous
+ferons les pains.
+
+Quand nous eûmes pesé et disposé une montagne de pâte dans des moules,
+préparé une seconde fournée et mis le levain pour une troisième, nous
+nous installâmes à prendre le thé, et Konovalov, enfonçant sa main dans
+sa blouse, me demanda:
+
+--Sais-tu lire?... Tiens, lis un peu cela... Et il me tendit une feuille
+froissée et salie.
+
+Je lus:
+
+«Cher Sacha, je te salue et je t’embrasse en idée. Je m’ennuie, je ne
+fais qu’attendre le jour où je partirai avec toi, ou bien que je
+resterai avec toi. Cette vie maudite m’ennuie plus que je ne peux le
+dire, bien qu’au commencement elle m’ait plu. Tu comprends cela, toi;
+moi-même je ne l’ai compris que quand je t’ai connu. Écris-moi, je t’en
+prie, plus vite; j’ai envie d’une lettre de toi. Et, pour le moment, au
+revoir et non adieu, ami à grande barbe de mon âme. Je ne te fais aucun
+reproche, quoi que tu m’aies causé bien de la peine, cochon, en partant
+sans me dire adieu. Pourtant tu as été bon avec moi, toi le premier, et
+je ne l’oublierai pas. Ne peux-tu pas t’occuper, Sacha, de ma
+libération? Les demoiselles t’ont dit que je te quitterais si j’étais
+libre; mais c’est bêtise et pur mensonge. Si seulement tu as pitié de
+moi, je serai pour toi comme un chien fidèle. Il t’est facile de faire
+cela, et à moi c’est très difficile. Quand tu es venu me voir, j’ai
+pleuré d’être obligée de mener cette existence, mais je ne te l’ai pas
+dit. Au revoir. Ta Capitolina.»
+
+Konovalov me prit la lettre et se mit, d’un air rêveur, à la tourner
+d’une main, tandis que, de l’autre, il lissait sa barbe.
+
+--Sais-tu aussi écrire?
+
+--Oui.
+
+--As-tu de l’encre?
+
+--Oui.
+
+--Écris-moi, pour Dieu, une lettre, dis! Sûrement qu’elle me croit une
+canaille, elle pense que je l’ai oubliée... Écris.
+
+--Bon! tout de suite, si tu veux... Qui est-elle?
+
+--Une fille... Tu vois toi-même: elle parle de libération. Ceci veut
+dire que je dois promettre à la police de l’épouser. Alors, on lui
+rendra son passe-port, on lui reprendra son livret, et elle sera libre
+de ce jour. As-tu compris?
+
+Au bout d’une demi-heure, une épître touchante était prête.
+
+--Eh! bien, lis donc; comment est-ce? demanda Konovalov avec impatience.
+
+Voici comment c’était:
+
+«Capa! ne pense pas que je sois une canaille et t’aie déjà oubliée. Non,
+je ne t’ai pas oubliée, j’ai simplement bu et il ne me reste plus rien.
+Maintenant j’ai de nouveau pris une place; je demanderai au patron de
+m’avancer de l’argent, je l’enverrai au nom de Philippe et lui
+t’affranchira. Tu auras assez d’argent pour le voyage. Et, pour le
+moment, au revoir. Ton Alexandre.»
+
+--Hum!... dit Konovalov, en se grattant la tête. Tu n’écris pas très
+bien. Il y a peu de pitié dans ta lettre, peu de larmes. Et puis je
+t’avais prié de m’appeler de différents noms injurieux et tu ne l’as pas
+fait.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Pour qu’elle voie que j’ai honte de moi-même, et que je comprends ma
+faute envers elle. Et au lieu de cela, tu as écrit comme si tu faisais
+rouler des pois sur le papier. Mets-y des larmes, au moins!
+
+Il fallut mettre des larmes dans ma lettre, ce que je fis avec succès.
+Konovalov fut satisfait et, me posant la main sur l’épaule, me dit d’une
+voix profonde et cordiale:
+
+--Voilà qui est bien! Merci. On voit que tu es un bon garçon... Nous
+serons camarades...
+
+Je n’en doutais pas et je lui demandai de me parler de Capitolina.
+
+--Capitolina? C’est une petite, tout à fait une enfant. La fille d’un
+marchand de Viatka... Oui, et puis elle fit un faux pas. Et puis
+toujours plus, et elle échoua dans une maison... Tu sais? Je vins et je
+vis une enfant, tout à fait une enfant. Mon Dieu, me disais-je, est-il
+possible? Et je fis sa connaissance. Elle se mit à pleurer. Je lui dis:
+«Ce n’est rien, aie patience. Je te retirerai d’ici; attends.» Et
+j’avais tout préparé, l’argent et tout... Mais voilà que je me mis à
+boire et me trouvai à Astrakan. Puis je vins ici. Quelqu’un lui a dit où
+j’étais. Elle m’avait écrit à Astrakan...
+
+--Eh quoi! demandai-je, tu veux l’épouser?
+
+--L’épouser? Comment le pourrais-je? Du moment que je suis un ivrogne,
+quel fiancé ferais-je? Non, ce n’est pas cela. Je la libérerai,--et puis
+va où tu veux. Peut-être trouvera-t-elle une place. Elle redeviendra un
+être humain.
+
+--Mais elle dit qu’elle veut vivre avec toi.
+
+--Ceci n’est rien, c’est par bêtise. Elles sont toutes ainsi les
+femmes... Je les connais très bien. J’en ai eu de différentes. L’une
+était une marchande très riche. J’étais alors écuyer au cirque, et elle
+me remarqua. «Viens, dit-elle, tu seras cocher chez moi.» Le cirque
+commençait à m’ennuyer; je consentis, j’allai. Et alors, elle se mit à
+me cajoler. Ils avaient une maison, des chevaux, des domestiques, ils
+vivaient comme des nobles. Son mari était petit et gros, comme notre
+patron, et elle, mince et souple comme une chatte et ardente. Je me
+souviens quand elle me prenait dans ses bras et m’embrassait sur les
+lèvres: c’était comme si elle m’avait versé des charbons ardents sur le
+cœur. Tu te mettais à trembler, c’était effrayant. Elle m’embrassait, et
+pleurait, pleurait; même ses épaules en étaient secouées. Je lui
+demandais: «Dis-moi pourquoi tu pleures, Véra.» Et elle: «Tu es un
+enfant, Sacha, tu ne comprends rien.» C’était une brave femme. Et cela
+est vrai que je ne comprends rien,--je suis très bête. Je le sais. Que
+faire?--Je ne comprends pas. Je vis comme ça, sans penser.
+
+Il se tut et me regarda de ses yeux grands ouverts. Il y brillait
+quelque chose comme de l’effroi et de l’interrogation, quelque chose
+d’anxieux et de rêveur, qui rendait son beau visage plus triste et plus
+beau encore...
+
+--Eh bien, comment as-tu fini avec ta marchande? demandai-je.
+
+--Vois-tu, quelquefois l’ennui me prend. Un tel ennui, mon ami, un tel
+ennui que je ne puis plus vivre, absolument plus. C’est comme si j’étais
+seul d’homme au monde, et que, en dehors de moi, rien de vivant
+n’existât. Et tout me devient alors odieux, tout, tout! Et je me suis à
+charge, et tous les êtres, qu’ils meurent tous, cela me serait égal.
+C’est probablement une maladie que j’ai. C’est cela qui m’a poussé à
+boire... Avant, je ne buvais pas. Alors, quand cet ennui m’a pris, je
+lui dis, à elle: «Véra Mikhaïlovna, laisse-moi partir, je ne puis
+plus!--Eh! quoi, dit-elle, as-tu assez de moi?» Et elle riait, tu sais,
+d’un rire si mauvais. «Non, dis-je, ce n’est pas toi dont j’ai assez,
+c’est moi-même que je ne puis plus gouverner.» Au commencement elle ne
+me comprit pas, elle se mit même à crier et à m’injurier... Puis elle
+comprit. Elle baissa la tête et dit: «Va, va donc!» Elle pleura. Ses
+yeux étaient noirs et toute sa personne très brune. Ses cheveux étaient
+noirs aussi et frisaient. Elle n’était pas d’origine marchande: son père
+était un fonctionnaire. Oui, elle me fit pitié alors et j’eus le dégoût
+de moi-même. Pourquoi avais-je cédé à une femme? Je ne le savais pas.
+Elle, elle s’ennuyait naturellement avec un tel mari. Il était tout à
+fait comme un sac de farine... Elle pleura longtemps... elle s’était
+habituée à moi. J’étais très doux avec elle: je la prenais dans mes bras
+et je la berçais. Elle dormait et je la regardais. L’être humain, quand
+il dort, est très beau, si simple; il respire et sourit, et c’est tout.
+Et encore--nous étions alors à la campagne--nous allions faire des
+promenades en voiture. Elle aimait aller à fond de train. Nous
+arrivions, j’attachais le cheval à l’ombre dans la forêt, et nous-mêmes
+nous nous asseyions au frais dans l’herbe. Elle me disait de m’étendre,
+et mettait ma tête sur ses genoux et me faisait la lecture. J’écoutais,
+j’écoutais, et je m’endormais. Elle lisait de belles, de très belles
+histoires. Il y en a une que je n’oublierai jamais: celle du muet
+Guérassime et du petit chien qu’il aimait. Il était muet, un être
+persécuté, et personne ne l’aimait sauf son petit chien... On se moquait
+de lui et il se consolait avec son chien. C’était une histoire bien
+pitoyable!... Oui! Et cela se passait au temps du servage. La dame lui
+dit: «Muet, va noyer ton chien, il jappe trop fort.» Et le muet alla...
+Il prit un bateau, y mit le chien, et partit... A cet endroit du récit,
+je tremblais de tout mon corps. Mon Dieu, prendre à un être vivant sa
+seule joie au monde et la tuer! Quel ordre est-ce? Ah! c’est une
+histoire étonnante! Et vraie, voilà ce qui est le mieux! Il y a des gens
+pour qui tout l’univers est dans un seul objet,--disons un chien, par
+exemple. Et pourquoi un chien? Parce qu’il n’y a aucune personne qui
+aime cet homme, et le chien, lui, l’aime. Il est impossible de vivre
+sans un amour quelconque: c’est pour cela que l’âme est donnée, pour
+pouvoir aimer... Elle me lut beaucoup de différentes histoires. C’était
+une brave femme, je la regrette encore à présent... Si cela n’avait pas
+été mon sort, je ne l’aurais jamais quittée jusqu’à ce qu’elle le voulût
+elle-même, ou bien que son mari eût vent de nos affaires. Elle était
+caressante, c’est l’essentiel... Pas bonne comme qui donnerait des
+cadeaux... non, mais son cœur était caressant. Elle m’embrassait ainsi,
+comme une femme... et puis tout à coup il lui venait une humeur douce,
+et alors c’était étonnant comme elle était bonne. Elle regardait tout
+droit dans l’âme, et racontait comme une bonne à un petit enfant, ou une
+mère. A ces moments-là, j’étais devant elle comme un enfant de cinq ans.
+Et pourtant, je l’ai quittée... à cause de l’ennui! Quelque chose me
+traîne je ne sais où! «Adieu, lui dis-je, Véra Mikhaïlovna, ne m’en
+veuille pas.--Adieu, Sacha», dit-elle. Et, drôle de créature, elle me
+releva la manche jusqu’au coude, et enfonça ses dents dans ma chair.
+J’aurais hurlé! Elle m’arracha presque un énorme morceau... Trois
+semaines, j’eus mal au bras... Et encore maintenant la trace y est...
+
+Et, dégageant son bras de bogatyr, musclé, blanc, et beau, il me le
+montra, en riant avec une bonhomie triste. Sur la peau, près du coude,
+était visible une cicatrice--deux demi-cercles se rejoignant presque.
+Konovalov regardait et hochait la tête en souriant.
+
+--Drôle de femme, répétait-il, c’est un souvenir qu’elle me laissait.
+
+J’avais entendu déjà des histoires de ce genre. Chaque va-nu-pieds a
+dans son passé une «marchande» ou bien une «dame noble», et chez tous,
+cette marchande ou cette dame, apparaît, à la suite de trop nombreuses
+variantes introduites dans le récit, comme un être fantastique,
+réunissant presque toujours en lui les traits physiques et
+psychologiques les plus contradictoires. Si aujourd’hui elle a les yeux
+bleus, est méchante et gaie, vous pouvez être sûr que dans une semaine
+on vous parlera d’elle comme d’une brune aux yeux noirs, bonne et
+larmoyante. Et, généralement, le va-nu-pieds parle en sceptique, avec
+une abondance de détails humiliants pour elle.
+
+Mais l’histoire que m’avait contée Konovalov ne provoqua pas ma méfiance
+comme l’avaient fait les histoires des autres. Il y avait en elle
+quelque chose de véridique, des détails imprévus: ces lectures ensemble,
+l’épithète d’enfant appliquée à la puissante personne de Konovalov.
+
+Je me représentais une femme souple, dormant dans ses bras la tête
+contre sa large poitrine;--c’était beau et cela me persuada plus encore
+qu’autre chose de la vérité du récit. Enfin son intonation triste et
+douce, en se souvenant de la «marchande», n’était pas une intonation
+ordinaire. Un véritable va-nu-pieds ne parle jamais ainsi ni des femmes,
+ni de rien: il aime faire voir qu’il n’existe rien au monde qu’il
+n’injurie et dont il ne se moque.
+
+--Pourquoi te tais-tu? Tu penses que j’ai menti? demanda Konovalov, et
+dans sa voix il y avait une inquiétude. Il s’était étendu sur les sacs
+de farine, tenant d’une main son verre de thé et de l’autre se lissant
+la barbe. Ses yeux bleus me regardaient avec interrogation et les rides
+sur son front se dessinaient avec netteté.
+
+--Non, il faut me croire... Pourquoi aurais-je inventé? Certes, nous
+autres vagabonds, nous aimons raconter des histoires... C’est impossible
+autrement, ami: celui qui n’a jamais rien eu de bon dans la vie, ne fera
+de tort à personne, s’il s’invente une histoire et puis la raconte comme
+si elle était vraie. Il raconte et finit par y croire lui-même, et cela
+lui est doux. Beaucoup de gens ne vivent que par là. Mais je t’ai
+raconté la vérité, tout s’est passé comme je te l’ai dit. Qu’est-ce
+qu’il y a d’extraordinaire à cela? Une femme est là, qui s’ennuie, et
+autour d’elle tout est chétif. Admettons que je ne suis qu’un cocher;
+mais, pour une femme, n’est-ce pas égal, puisqu’un cocher, un monsieur
+et un officier--tous sont des hommes!... Et tous aussi sont des cochons,
+tous cherchent la même chose, et chacun s’évertue à prendre plus et à
+payer moins. Un homme simple vaut mieux, il est plus scrupuleux. Et,
+moi, je suis très simple. Les femmes comprennent bien cela de moi...
+elles voient que je ne leur ferai pas de mal... c’est-à-dire... que je
+ne rirai pas d’elles. Une femme, quand elle a failli, ne redoute rien
+tant que le rire, la moquerie. Elles sont beaucoup plus délicates que
+nous. Nous prenons ce qu’il nous faut, et puis nous sommes prêts à tout
+aller raconter sur la place publique, à nous vanter: voici encore une
+sotte que nous avons entortillée!... Et la femme n’a où aller, personne
+ne lui fait une gloire de sa faute. Elles ont, toutes, frère, même les
+plus perdues, plus de délicatesse que nous.
+
+Konovalov me regardait d’un air rêveur, de ses grands yeux limpides
+comme ceux d’un enfant, parlant toujours et m’étonnant toujours plus par
+ses discours. Il me semblait que j’étais enveloppé par un brouillard
+chaud, qui m’épurait le cœur, alors déjà pas mal sali par la boue de la
+vie.
+
+Le bois brûlait dans le poêle, et la montagne claire de braise projetait
+sur le mur une tache rosâtre qui tremblait.
+
+Par la fenêtre, nous regardait un morceau de ciel bleu avec deux
+étoiles. L’une d’elles, grande, brillait comme une émeraude; l’autre,
+toute proche, était à peine visible.
+
+ * * * * *
+
+Au bout d’une semaine, Konovalov et moi étions amis.
+
+--Tu es un garçon simple. C’est bien! me disait-il avec un large
+sourire, et en me frappant l’épaule de son énorme main.
+
+Il travaillait en artiste. Il fallait voir comme il maniait un bloc de
+pâte de sept pouds, le roulant dans une cuve, ou comme, penché sur un
+coffre, il pétrissait, plongeant jusqu’au coude ses bras puissants dans
+la masse élastique, qui gémissait sous ses doigts d’acier.
+
+Au commencement, en le voyant précipiter dans le four des pains non
+cuits, que j’avais à peine le temps de tirer de la cuve pour les jeter
+sur sa pelle, je craignais qu’il ne les mît les uns sur les autres; mais
+quand il eut enlevé trois fournées sans qu’aucun des cent vingt pains,
+beaux, dorés et hauts, ait été déformé, je compris que j’avais affaire à
+un artiste dans son genre. Il aimait le travail, s’emballait pour ce
+qu’il faisait, était triste quand le four cuisait mal ou que la pâte ne
+montait pas; il se fâchait et injuriait le patron qui achetait de la
+farine humide, et était au contraire heureux comme un enfant si les
+pains sortaient du four ronds et réguliers, dorés à point, avec une
+croûte mince et ferme. Parfois, il prenait de la pelle le plus beau pain
+et, le faisant sauter d’une paume sur l’autre, se brûlait, riait
+gaiement, et me disait:
+
+--Eh! quelle beauté nous avons faite ensemble!
+
+Et il me plaisait de voir cet homme gigantesque mettre tout son cœur à
+son ouvrage comme il faudrait que tout homme le fît pour tout ouvrage.
+
+Une fois, je lui dis:
+
+--Sacha, on dit que tu chantes bien?
+
+Il se rembrunit et baissa la tête.
+
+--Je chante, seulement cela me prend par moments... par périodes. Je
+commence à m’ennuyer, et alors je chante... Et si je chante, l’ennui
+vient. Ne me parle pas de cela,--ne me tente pas. Et toi-même, tu ne
+chantes pas? Si! quelle histoire! Mais, pour le moment, attends que cela
+me prenne... et siffle seulement. Puis nous chanterons tous les deux
+ensemble. Cela te va?
+
+Je consentis, bien entendu. Je sifflais quand l’envie me prenait de
+chanter. Mais parfois je ne pouvais y tenir et commençais à fredonner
+tout doucement en pétrissant la pâte ou en roulant les pains. Konovalov
+m’écoutait en remuant les lèvres, et, après quelque temps, il me
+rappelait ma promesse. Quelquefois, il me criait rudement:
+
+--Laisse ça, ne gémis pas!
+
+Un jour, je tirai de ma malle un livre, et, m’étant installé près de la
+fenêtre, je me mis à lire.
+
+Konovalov sommeillait, étendu sur le coffre à pâte; mais le bruissement
+des feuillets que je retournais au-dessus de son oreille lui fit ouvrir
+les yeux.
+
+--Qu’est-ce que ce livre?
+
+C’étaient les Podlipovtsi.
+
+--Lis à haute voix, dis? me demanda-t-il. Et je me mis à lire, accroupi
+dans la fenêtre. Lui, s’assit sur le coffre et, appuyant sa tête contre
+mes genoux, il écoutait... Quelquefois je regardais son visage
+par-dessus le livre et je rencontrais ses yeux. Je m’en souviendrai
+toujours: ils étaient large ouverts, ardents, pleins de l’attention la
+plus profonde... Et sa bouche aussi était entr’ouverte, montrant deux
+rangées de dents unies et blanches. Les sourcils relevés, les rides
+anguleuses sur le front haut, les mains qui embrassaient ses genoux,
+toute sa personne immobile, attentive m’échauffait. Je m’efforçais de
+lire d’une manière claire et de lui présenter avec plus de relief
+l’histoire triste de Cissoïko et de Pila.
+
+Enfin, je me fatiguai et je fermai le livre.
+
+--C’est tout? me demanda tout bas Konovalov.
+
+--C’est moins de la moitié.
+
+--Tu liras le tout à haute voix?
+
+--Si tu veux.
+
+--Eh!
+
+Il se prit la tête dans les mains et se mit à se balancer sur le coffre.
+Il voulait dire quelque chose; il ouvrait et fermait la bouche,
+soufflait comme une forge, et, je ne sais pourquoi, fermait à moitié les
+yeux. Je ne m’attendais pas à un tel effet et n’en compris pas la
+signification.
+
+--Comme tu lis cela! murmura-t-il. Avec différentes voix... C’est comme
+s’ils étaient vivants tous: Aproska grince; Pila... Imbéciles! J’avais
+envie de rire en écoutant; mais je me suis retenu... Et plus loin
+qu’est-ce qu’il y a? Où iront-ils? Seigneur, mon Dieu! C’est pourtant la
+vérité. Ils sont de véritables hommes. Des paysans de tous les jours.
+Ils sont tout à fait vivants, et leurs voix, et leurs figures... Écoute
+Maxime, faisons notre fournée et lis encore!
+
+Nous fîmes une fournée, en préparâmes une autre et puis je lus de
+nouveau pendant une heure trois quarts. Puis, une nouvelle pause. Les
+pains étaient cuits, il fallut les retirer du four, en mettre d’autres,
+préparer de la pâte et du levain. Tout cela se faisait avec une hâte
+fiévreuse et presque en silence.
+
+Konovalov, les sourcils froncés, me jetait de temps en temps des ordres
+monosyllabiques et se hâtait, se hâtait...
+
+Au matin nous eûmes fini le livre et je sentais que ma langue était de
+bois.
+
+A cheval sur un sac de farine, Konovalov me dévisageait avec des yeux
+étranges et se taisait, les mains appuyées aux genoux.
+
+--Es-tu content? demandai-je.
+
+Il agita la tête, fermant à moitié les yeux, et demanda de nouveau,--je
+ne sais pas pourquoi,--tout bas:
+
+--Qui a inventé cela?
+
+Dans ses yeux était un indicible étonnement, et son visage s’éclaira
+tout à coup d’une curiosité ardente.
+
+Je lui racontai qui avait écrit le livre.
+
+--Eh! quel homme c’est! Ce qu’il a imaginé! Ah! c’est même affreux. Ça
+vous serre le cœur, ça vous pince l’âme, tant c’est vivant! Et que lui
+a-t-on fait à l’inventeur pour cela?
+
+--Comment?
+
+--Eh! bien, lui a-t-on par exemple donné une récompense?
+
+--Pourquoi lui donnerait-on une récompense? demandai-je, non sans une
+intention perfide.
+
+--Comment pourquoi? ce livre... est comme un acte de police. On le
+lit--et on juge. Pila, Cissoïko... quels gens sont-ils? Et tout le monde
+les plaint. Ce sont des gens obscurs, innocents... Quelle vie est la
+leur? Et alors...
+
+--Eh! bien?...
+
+Konovalov me regardait d’un air confus et dit timidement:
+
+--On devrait faire un règlement quelconque. Ce sont des hommes eux
+aussi, il faut les diriger.
+
+En réponse à cela, j’esquissai toute une conférence. Mais, hélas! elle
+ne produisit pas l’effet sur lequel je comptais.
+
+Konovalov se mit à songer, baissa la tête, se balança de tout son corps
+et soupira, sans m’empêcher par un seul mot de jouer au professeur. Je
+me lassai enfin et fis une pause.
+
+Konovalov leva la tête et me regarda avec tristesse.
+
+--Alors c’est qu’on ne lui a rien donné? demanda-t-il.
+
+--A qui? demandai-je, ayant oublié Rechetnikov.
+
+--A l’inventeur.
+
+J’eus un peu de dépit. Je ne lui répondis pas, sentant que mon dépit
+dégénérait en impatience contre mon auditoire bizarre, qui n’était pas
+de force à trancher des questions universelles et s’intéressait plus à
+la destinée d’un seul homme qu’aux destinées du monde.
+
+Konovalov, sans attendre ma réponse, prit le livre entre ses mains, le
+retourna avec précaution, l’ouvrit, le ferma, puis, l’ayant remis en
+place, soupira profondément.
+
+--Comme tout cela est étrange, mon Dieu! dit-il à demi-voix. Un homme a
+écrit un livre... c’est du papier avec des points dessus... voilà tout!
+Il l’a écrit et... est-il mort?
+
+--Il est mort... répondis-je sèchement.
+
+A cette époque-là, je détestais la philosophie, et plus encore la
+métaphysique; mais Konovalov, sans s’inquiéter de mes goûts, continuait.
+
+--Il est mort, et le livre est resté, et on le lit. On regarde dans le
+livre et l’on dit différentes paroles. Et tu écoutes et tu comprends: il
+y avait sur terre différentes gens, Pila, Cissoïko, et Aproska... Et tu
+plains ces gens-là, bien que tu ne les aies jamais vus et qu’ils ne te
+soient rien! Peut-être que, dans la rue, il y en a des dizaines comme
+eux de vivants; tu les vois, mais tu ne sais rien d’eux et ils ne te
+regardent pas, ils vont et passent... Et, dans le livre, ils n’existent
+pas... Pourtant tu les plains au point que le cœur t’en fait mal...
+Comment comprendre cela?... Et l’inventeur est mort sans récompense?
+Pourquoi ne lui en a-t-on pas donné une?
+
+Je me fâchai tout à fait, et lui dis quelles étaient les récompenses des
+auteurs...
+
+Konovalov m’écoutait, écarquillant les yeux avec terreur, et remuant les
+lèvres comme s’il souffrait.
+
+--En voilà des coutumes! soupira-t-il de toute sa poitrine et, mordant
+le bout de sa moustache, il baissa tristement la tête.
+
+Alors, je me mis à parler du rôle fatal du cabaret dans la vie de
+l’écrivain russe, des talents puissants et sincères qui périrent par
+l’eau-de-vie, seul soutien de leur existence pénible.
+
+--Mais, est-ce que ces gens-là boivent? murmura Konovalov.
+
+Dans ses yeux grands ouverts brillait de la méfiance envers moi, de la
+crainte et de la pitié pour les autres.
+
+--Ils boivent! Comment? Est-ce après qu’ils ont fini leur livre, qu’ils
+se mettent à boire?
+
+Cela était, à mon avis, une question superflue, et je ne répondis pas.
+
+--Certainement que c’est après, décida Konovalov. Ils vivent, ces gens,
+et ils voient la vie, et ils absorbent en eux toute la douleur de la
+vie. Leurs yeux doivent être des yeux extraordinaires!... Et leur cœur
+aussi... Ils regardent la vie et une tristesse leur vient... Et ils
+versent leur tristesse dans les livres... Mais cela ne les soulage pas
+parce que le cœur est atteint et qu’on n’en chasserait pas la tristesse
+même avec du feu. Alors, il ne reste qu’à l’éteindre avec de
+l’eau-de-vie... Et ils boivent... Est-ce ainsi que je dis?
+
+Je consentis et cela parut le réconforter. Il continua son développement
+sur la psychologie des écrivains.
+
+--Et, à vrai dire, il faudrait les encourager. N’est-ce pas? Parce
+qu’ils comprennent plus que les autres et indiquent ce qui n’est pas
+bien. Moi, par exemple, que suis-je? Un vagabond, un va-nu-pieds... un
+ivrogne et un toqué. Ma vie est sans justification. Pourquoi suis-je sur
+terre et à qui suis-je nécessaire, si l’on y réfléchit? Je n’ai ni abri,
+ni femme, ni enfant... et je n’ai même pas le désir de tout cela. Je vis
+et je m’ennuie. Pourquoi? je n’en sais rien. Comment dire cela? Une
+étincelle manque dans mon âme. Eh! il me manque quelque chose, et voilà
+tout! As-tu compris? Et voilà, je cherche et je m’ennuie, et ce que
+c’est,--je ne sais pas.
+
+--Pourquoi dis-tu cela?
+
+Il se tenait la tête d’une main, me regardait, et son visage exprimait
+une extrême tension d’esprit, le travail d’une pensée qui cherche une
+forme pour s’exprimer.
+
+--Pourquoi? A cause du désordre de la vie. C’est-à-dire... voilà, je vis
+et je n’ai pas où me mettre, je ne puis m’adapter à rien... et c’est du
+désordre, une vie pareille.
+
+Je lui prouvai qu’il n’avait pas à se reprocher d’être ce qu’il était:
+il était un fait logique basé sur un passé éloigné. Il était une triste
+victime des circonstances, un être par sa nature égal aux autres, mais,
+par suite d’une longue série d’injustices historiques, réduit
+socialement à zéro. Je terminai cette explication en répétant encore une
+fois:
+
+--Tu n’as pas à t’accuser... On t’a fait du mal.
+
+Il se taisait, sans cesser de me dévisager. Je vis que, dans ses yeux,
+naissait un clair et bon sourire, et j’attendais avec impatience la
+réponse qu’il ferait à mon discours. D’un mouvement doux, féminin, se
+rapprochant de moi, il me mit la main sur l’épaule.
+
+--Comme tu parles aisément de tout cela, frère, me dit-il. Et d’où
+sais-tu tout cela? Toujours par les livres? Ah! tu en as beaucoup lu,
+cela se voit. Si moi j’en avais lu autant! Mais ce qu’il y a de mieux,
+c’est que tu parles d’une manière apitoyante. C’est la première fois que
+j’entends parler ainsi. C’est étonnant! Généralement on s’accuse les uns
+les autres quand tout va mal, et toi tu accuses la vie, les coutumes. Il
+résulte de ce que tu dis que l’homme n’est lui-même fautif de rien, et
+s’il est écrit qu’il sera un va-nu-pieds, il devient un va-nu-pieds. Et
+des détenus tu parles aussi étrangement: ils volent parce qu’ils n’ont
+pas d’ouvrage et qu’il faut qu’ils mangent... Et comme tout cela est
+pitoyable quand tu en parles!... Ton cœur est faible, sûrement!
+
+--Attends, dis-je, es-tu de mon avis? Est-ce juste, ce que je disais?
+
+--Tu dois savoir mieux que moi si c’est juste ou non: tu sais lire,
+toi... Certainement, si l’on prend les autres, tu as raison. Mais si
+l’on me prend, moi...
+
+--Eh bien?
+
+--Bien, moi, je suis à part... A qui est-ce la faute si je bois?
+Pavelka, mon frère, ne boit pas: il a une boulangerie à Perme. Et moi,
+je ne travaille pas moins bien que lui et pourtant je suis un vagabond
+et un ivrogne, et je n’ai plus ni classe ni destin. Et pourtant nous
+sommes les fils d’une même mère. Et il est plus jeune que moi. Il y a
+donc quelque chose en moi-même qui n’est pas bien. Je ne suis pas né
+comme il faut qu’on naisse. Toi-même, tu dis que tous les hommes sont
+pareils: ils naissent, vivent, ce qu’il leur faut vivre, et meurent. Et
+moi, je marche sur une voie à part. Et pas moi seul, nous sommes
+plusieurs. Nous sommes des êtres à part... et nous n’appartenons à
+aucune série. Il nous faut un compte à part... et des lois à part... des
+lois très sévères, pour nous déraciner de la vie. Parce que nous ne
+sommes bons à rien dans la vie, et que nous y occupons une place et
+gênons les autres. Qui est fautif envers nous? Nous-mêmes sommes fautifs
+envers la vie... Parce que nous n’avons pas la joie de vivre ni aucun
+sentiment envers nous-mêmes... Nos mères nous ont enfantés dans une
+mauvaise heure, voilà tout!
+
+Je fus écrasé par cette réfutation inattendue de mes arguments... Lui,
+cet homme immense aux clairs yeux d’enfant, se mettait avec une telle
+sérénité, une tristesse si riante, hors la vie, parmi les gens qu’il
+faudrait détruire, que je fus tout à fait abasourdi de cette humilité.
+Il éprouvait une jouissance à se flageller: c’était vraiment une
+jouissance qui brillait dans ses yeux quand il me criait de sa voix
+sonore de baryton:
+
+--Chaque homme est maître de lui-même et personne n’est fautif si je
+suis un misérable!
+
+Dans la bouche d’un vagabond, fût-il un intelligent parmi ces opprimés
+de la destinée, parmi ces êtres à moitié hommes, à moitié bêtes, nus,
+affamés et méchants qui grouillent dans les taudis des villes, ces
+paroles me surprenaient étrangement.
+
+--Attends, criai-je, comment veux-tu qu’un homme reste sur pied quand,
+de tous côtés, l’accable une force sombre?
+
+--Sache mieux t’arc-bouter! proclamait mon adversaire, s’échauffant et
+les yeux brillants.
+
+--S’arc-bouter à quoi?
+
+--Il faut savoir trouver.
+
+--Pourquoi ne l’as-tu pas fait?
+
+--Mais je te dis, drôle de corps que tu es, que je suis moi-même
+coupable de mon destin... Je n’ai pas trouvé l’appui, moi! Je cherche,
+je m’afflige,--et je ne trouve pas.
+
+Pourtant, il fallut s’occuper du pain, et nous nous mîmes au travail en
+continuant à nous prouver l’un à l’autre la plausibilité de nos
+convictions. Évidemment nous ne réussîmes à rien démontrer et, la
+journée terminée, nous nous couchâmes.
+
+Konovalov s’étendit sur le plancher de la cuisine et s’endormit bientôt.
+J’étais couché sur les sacs de farine et pouvais voir d’en haut sa
+personne puissante et barbue, étendue comme un bogatyr sur une natte
+près du four. L’air était imprégné d’une odeur de pain chaud, de pâte
+aigre et d’oxyde de carbone... Il commençait à faire clair et, à travers
+les carreaux couverts de poussière de farine, regardait le ciel gris. Un
+chariot roulait avec fracas, un berger soufflait dans sa flûte pour
+réunir son troupeau.
+
+Konovalov ronflait. Je regardais se soulever sa large poitrine et
+pensais à différents moyens de le convertir à ma foi, mais je
+n’imaginais rien et je m’endormis.
+
+Au matin, sitôt debout, nous préparâmes le levain et, après nous être
+débarbouillés, nous nous installâmes sur le coffre pour prendre le thé.
+
+--As-tu un livre? demanda Konovalov.
+
+--Oui.
+
+--Me feras-tu la lecture?
+
+--Mais oui.
+
+--Voilà qui est bien! Sais-tu ce que je vais faire? Quand mon mois sera
+fini, je demanderai de l’argent au patron et je t’en donnerai la moitié.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pour que tu achètes des livres... Tu t’achèteras pour toi ceux qui te
+plairont, et tu m’en achèteras aussi pour moi,--ne fût-ce que deux. Tu
+me choisiras ceux où l’on parle de paysans. Dans le genre de Pila et
+Cissoïko... Et surtout, que cela soit écrit avec pitié, pas pour
+amuser... Il y a des livres qui ne valent rien du tout. _Panfilka et
+Filatka_, bien qu’avec une image sur la couverture, n’est qu’une
+stupidité. Les Pochekhontsi--des fables pures! Je n’aime pas ce
+genre-là. Je ne savais pas qu’il y avait des livres comme les tiens.
+
+--Veux-tu l’histoire de Stenka Rasine?
+
+--Stenka?... Est-ce bien?
+
+--Très bien.
+
+--Vas-y!
+
+Et, quelques instants après, je lui faisais la lecture de la monographie
+de Kostomarov: _La Révolte de Stenka Rasine._ Au début, cette œuvre de
+génie, cette espèce de poème épique déplut à mon auditeur barbu.
+
+--Pourquoi n’y a-t-il pas de conversations? demanda-t-il en regardant le
+livre.
+
+Et quand je lui eus expliqué cela, il bâilla, voulut s’en cacher, mais
+n’y réussit pas et me dit d’un air confus:
+
+--Lis toujours... ce n’est rien...
+
+J’aimais sa délicatesse. Je fis semblant de n’avoir rien remarqué et de
+ne pas comprendre à quoi il faisait allusion.
+
+Mais à mesure que l’historien dépeignait de son pinceau d’artiste le
+personnage de Stenka et que le «prince de la bande libre du Volga»
+s’évoquait des pages du livre, tout l’être de Konovalov semblait
+transfiguré. Ennuyé et indifférent au commencement, les yeux voilés et
+somnolents, il se révéla peu à peu sous un aspect inattendu. Assis sur
+le coffre en face de moi, les genoux embrassés de ses deux bras et son
+menton posé dessus de telle manière que sa barbe retombait sur ses
+jambes, il me regardait avec avidité, les yeux brûlant d’un feu étrange
+sous les sourcils froncés. Il ne lui restait plus rien de la naïveté
+enfantine qui m’étonnait toujours en lui; tout ce qu’il avait de simple,
+de féminin et de doux, tout ce qui s’accordait si bien avec ses yeux
+bleus et bons, devenus maintenant foncés et étroits, s’était éclipsé. Il
+y avait quelque chose de léonin, de fougueux dans ce paquet de muscles
+qu’il était. Je m’arrêtai en le regardant.
+
+--Lis, me dit-il doucement mais avec autorité.
+
+--Qu’as-tu?
+
+--Lis! répondit-il, et sa voix avait un accent de prière et
+d’irritation.
+
+Je continuai, lui jetant quelquefois un regard, et je vis qu’il
+s’enflammait de plus en plus. De lui émanait, comme un chaud brouillard,
+une fièvre qui m’exaltait et m’enivrait. Le livre agissait. Dans une
+excitation nerveuse, pleine de pressentiments extraordinaires, j’arrivai
+à la capture de Stenka.
+
+--On l’a pris! hurla Konovalov.
+
+La douleur, l’indignation, la colère, le désir de délivrer Stenka
+résonnaient dans son cri puissant.
+
+La sueur perlait à son front et ses yeux s’étaient étrangement ouverts.
+Il avait sauté de dessus le coffre, grand et exalté; il s’arrêta devant
+moi, me mit la main sur l’épaule et parla haut, rapidement:
+
+--Attends. Ne lis pas. Dis, qu’arrivera-t-il maintenant? Non! arrête, ne
+le dis pas. On le tuera? Oui? Lis plus vite, Maxime!
+
+On aurait pu croire que Konovalov lui-même était le frère de Stenka.
+C’était comme si les liens du sang, indissolubles et chauds malgré trois
+siècles écoulés, unissaient ce vagabond avec Stenka, comme si le
+vagabond sentait, de toute l’énergie de son corps vivant et fort, de
+toute la passion de son âme triste et «sans appui», la douleur et la
+colère du fier épervier pris il y avait trois cents ans.
+
+--Lis, au nom du Christ!
+
+Je lisais, troublé, ému, sentant mon cœur battre à l’unisson de celui de
+Konovalov, et revivant avec lui la tristesse de Stenka. Et nous
+arrivâmes à la scène de la torture.
+
+Konovalov grinçait des dents et ses yeux bleus étincelaient comme des
+charbons. Il se penchait sur mon épaule et lui aussi ne quittait pas des
+yeux le livre. J’entendais sa respiration au-dessus de mon oreille; elle
+me soulevait les cheveux et me les faisait retomber sur les yeux. Je
+secouai la tête pour les repousser. Konovalov remarqua cela et me mit
+sur la tête sa lourde paume.
+
+--«Et alors Stenka grinça si fort des dents qu’il les cracha par terre
+avec du sang...»
+
+--Assez!... Au Diable! cria Konovalov, et, m’arrachant le livre, il le
+jeta de toute sa force par terre et s’effondra lui-même dessus. Il
+pleurait et, comme il avait honte de ses larmes, il rugissait pour ne
+pas sangloter. Il se cachait la tête dans ses genoux et pleurait en
+s’essuyant les yeux contre son pantalon sale de coutil.
+
+J’étais assis devant lui, sur le coffre, et je ne savais que dire pour
+le consoler.
+
+--Maxime! disait Konovalov assis par terre. C’est effrayant, Pila,
+Cissoïko, et puis Stenka... dis? Quelle destinée! Il a craché ses
+dents... dis?
+
+Et tout son corps frémissait d’émotion.
+
+Ces dents crachées par Stenka l’avaient impressionné par-dessus tout, et
+ses épaules étaient secouées de douleur quand il en parlait.
+
+Nous étions tous les deux comme ivres du tableau épouvantable et cruel
+de la torture.
+
+--Tu me liras cela encore une fois, tu entends? me suppliait Konovalov,
+ayant relevé le livre et me le tendant.
+
+--Montre-moi donc où c’est écrit des dents?
+
+Je lui montrai et il enfonça son regard dans les lignes.
+
+--C’est ainsi que c’est écrit? «il cracha ses dents avec du sang!»... Et
+les lettres sont les mêmes que partout?... Seigneur! Comme il a dû
+souffrir, dis? Ses dents! Et à la fin qu’y aura-t-il? La mort? Ah! Dieu
+soit loué, enfin on l’a tué!
+
+Il exprima cette joie de la mort avec une telle ardeur, un si intense
+soulagement passa dans son regard, que je frémis de cette compassion, de
+ce souhait de mort pour le torturé.
+
+Toute cette journée s’écoula pour nous dans un étrange brouillard; nous
+parlions tout le temps de Stenka, nous nous rappelions sa vie, les
+chansons faites sur lui, sa torture. Une ou deux fois, Konovalov
+commença à chanter, d’une voix sonore de baryton, mais il s’interrompait
+aussitôt.
+
+Notre amitié devint plus étroite à partir de ce jour.
+
+ * * * * *
+
+Je lui relus encore plusieurs fois «La révolte de Stenka Rasine»,
+«Tarass Boulba» de Gogol, et «Les Pauvres gens» de Dostoïevski. Tarass
+plut beaucoup à mon auditeur, mais n’effaça pas l’impression profonde du
+livre de Kostomarov. Quant aux «Pauvres gens», le style des lettres lui
+parut ridicule.
+
+--Maxime, laisse donc ce fatras. Qu’est-ce que tout cela? Il lui écrit,
+elle lui répond... Ce n’est que du papier perdu... Qu’ils aillent au
+diable! Ce n’est ni triste ni drôle; pourquoi écrire ainsi?
+
+Je lui rappelai les Podlipovtsi mais il n’était pas de mon avis.
+
+--Pila et Cissoïko, c’est une autre affaire! Ce sont des hommes vivants.
+Ils vivent et se débattent... tandis que ceux-ci? Ils écrivent des
+lettres... c’est ennuyeux! Ce ne sont même pas des gens, c’est comme
+ça... une imagination. Voilà Tarass et Stenka, si on les mettait à côté
+l’un de l’autre,--Seigneur! tout ce qu’ils auraient fait! Alors, Pila et
+Cissoïko auraient vu de meilleurs jours, dis?
+
+Il comprenait mal les différences d’époques et dans son imagination tous
+les héros qu’il aimait vivaient en même temps; seulement deux d’entre
+eux étaient à Oussolle, un autre chez les Petits-Russiens, un autre
+encore sur la Volga... J’eus de la peine à lui faire comprendre que si
+Pila et Cissoïko avaient descendu la Kama ils n’auraient pas trouvé
+Stenka, et que si Stenka avait traversé les terres des Kosaks du Don et
+des Petits-Russiens il n’aurait pas rencontré Tarass.
+
+Ceci affligea Konovalov quand il l’eut compris.
+
+Les jours de fête, nous partions pour la rivière ou pour les champs.
+Nous prenions un peu d’eau-de-vie, du pain, un livre et, dès le matin,
+nous nous en allions «à l’air libre», comme disait Konovalov.
+
+Nous aimions surtout la «Verrerie». On appelait ainsi une bâtisse dans
+les champs, non loin de la ville. C’était une maison à trois étages,
+avec un toit défoncé, des croisées brisées, avec des sous-sols remplis
+pendant tout l’été de boue liquide et puante. D’un gris-vert, à moitié
+délabrée et comme affaissée, elle regardait la ville par-dessus les
+champs, avec les yeux vides de ses fenêtres mutilées, et semblait un
+invalide méprisé de tous et jeté là, hors de la ville, pitoyable et
+mourant. Quand la rivière débordait, ce qui arrivait chaque année, la
+base de l’édifice trempait dans l’eau, et il se couvrait tout entier
+d’une mousse verte. Comme des mares la préservaient de trop fréquentes
+visites de la police, cette construction indestructible abritait, bien
+qu’elle n’eût pas de toit, beaucoup de misérables sans domicile.
+
+Elle en était toujours pleine; couverts de haillons, affamés, craignant
+la lumière du soleil, ils vivaient dans cette ruine comme des hiboux;
+Konovalov et moi étions toujours les bienvenus chez eux, parce que tous
+les deux nous sortions de la boulangerie munis de pain blanc; nous
+achetions en chemin un quart de seau d’eau-de-vie et tout un étalage de
+tripes. Pour deux ou trois roubles, nous organisions un bon repas aux
+«gens de la verrerie», comme nous les appelions.
+
+Ils nous payaient en récits, dans lesquels la vérité la plus émouvante
+se mêlait au plus naïf mensonge. Chaque récit était comme une dentelle
+où les fils noirs dominaient,--c’était la vérité,--mais où aussi étaient
+des fils de différentes couleurs,--c’était le mensonge. Cette dentelle
+nous entortillait le cerveau et le cœur et faisait mal en imprimant son
+dessin douloureux et varié. Les «gens de la verrerie» nous aimaient à
+leur manière et presque toujours ils m’écoutaient attentivement. Une
+fois, je leur lus «Pour qui fait-il bon vivre en Russie?»[2] et en même
+temps que des rires homériques, j’entendis des remarques précieuses.
+
+ [2] Poème de Nekrassov.
+
+Chaque homme qui lutte avec la vie, qui est vaincu par elle et
+prisonnier de sa boue est plus un philosophe que Schopenhauer, parce que
+jamais une idée abstraite ne prendra une forme aussi précise et imagée
+que la pensée que tire d’un cerveau la souffrance. La conscience de la
+vie qu’avaient ces gens rejetés par-dessus bord me surprenait par sa
+profondeur et j’écoutais avec avidité leurs récits, tandis que
+Konovalov, lui, écoutait avec l’intention de combattre la philosophie du
+narrateur et de m’entraîner à une dispute avec lui-même.
+
+Après avoir entendu l’histoire, au ton de plaidoyer, d’un personnage
+vêtu de la manière la plus fantastique et doué d’un visage rien moins
+que candide, Konovalov se mettait à sourire d’un air rêveur et secouait
+la tête avec doute.
+
+--Tu ne me crois pas? demandait avec tristesse le conteur.
+
+--Si, je te crois... Comment pourrait-on ne pas croire les gens? Même
+quand tu vois qu’on te ment, crois, c’est-à-dire écoute et tâche de
+comprendre pourquoi on t’a menti. Parfois le mensonge explique mieux que
+la vérité ce qui se passe dans l’âme... Et quelle vérité pouvons-nous
+dire de nous-mêmes? La plus dégoûtante... Tandis qu’on peut inventer
+très bien... Ai-je raison?
+
+--Oui, consentait le conteur. Mais pourquoi secouais-tu la tête?
+
+--Pourquoi?... Parce que tu raisonnes mal... Tu racontes comme si, toute
+ta vie, ce n’était pas toi, mais n’importe qui des passants qui la
+faisait. Et toi-même, où étais-tu alors? Et pourquoi n’as-tu rien opposé
+à ta destinée? Et comment est-ce que nous nous plaignons toujours des
+hommes, puisque nous-mêmes sommes des hommes, et que par conséquent on
+peut aussi se plaindre de nous. On nous empêche de vivre; alors, c’est
+parce que nous aussi nous empêchons quelqu’un, n’est-ce pas? Comment
+expliquer cela?
+
+Et Konovalov ajoutait sentencieusement:
+
+--Il faut construire une telle existence que tout le monde y soit au
+large et ne gêne personne. Et qui doit refaire la vie? demandait-il d’un
+air vainqueur, et puis, comme s’il craignait qu’on ne lui dérobât sa
+réponse, il répondait lui-même:
+
+--Nous, nous, et personne d’autre. Et comment refaire la vie, si nous ne
+savons pas nous y prendre et si nous n’avons pas eu de chance? Donc, mes
+amis, tout l’appui, c’est nous! Et c’est connu, ce que nous sommes...
+
+On lui répondait en se justifiant, mais il s’obstinait: personne n’était
+coupable envers nous, et chacun de nous était le seul coupable envers
+lui-même.
+
+Il était très difficile de le faire démordre de cette idée, et plus
+difficile encore de comprendre son appréciation de l’humanité. D’un
+côté, les hommes lui apparaissaient comme ayant des droits; d’autre
+part, ils lui semblaient chétifs, hésitants, incapables d’autre chose
+que de plaintes.
+
+Souvent des discussions de ce genre, commencées à midi, se terminaient à
+minuit; Konovalov et moi, nous revenions de chez les «gens de la
+Verrerie» les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux.
+
+Une fois, nous faillîmes nous noyer dans un marais; une autre, nous
+passâmes la nuit au poste avec une vingtaine de nos amis qui, au point
+de vue de la police, étaient suspects.
+
+Il y avait des jours où nous n’étions pas disposés à faire de la
+philosophie, et nous allions dans les champs, très loin, derrière la
+rivière, où étaient de petits lacs pleins de minuscules poissons que
+l’inondation y avait jetés. Dans les buissons, au bord d’un de ces lacs,
+nous allumions un feu dont nous avions besoin seulement pour la beauté
+qu’il ajoutait au paysage, et nous lisions à haute voix, ou bien nous
+parlions de la vie. Et quelquefois Konovalov proposait d’un air songeur:
+
+--Maxime, regardons le ciel.
+
+Nous nous couchions sur le dos et nous fixions la voûte sans fond du
+ciel. Au commencement, nous entendions le bruit des feuilles et le
+clapotement de l’eau dans le lac, nous sentions la terre au dessous de
+nous et tout ce qui nous entourait... Puis, peu à peu, le ciel bleu,
+comme s’il nous attirait à lui, entourait nos esprits d’un brouillard;
+nous perdions la conscience de l’existence, nous étions arrachés à la
+terre, comme si nous nagions dans le désert du ciel, mi-somnolents,
+mi-extatiques, nous efforçant de ne pas rompre le charme par une parole
+ou un mouvement.
+
+Nous restions ainsi plusieurs heures de suite et revenions à l’ouvrage,
+renouvelés de corps et d’âme et rafraîchis par le contact de la nature.
+
+Konovalov l’aimait d’un amour profond et muet, qu’il exprimait seulement
+par l’éclat tendre de ses yeux et toujours, quand il se trouvait dans
+les champs ou sur la rivière, il s’imprégnait d’une humeur paisible et
+douce, qui augmentait encore sa ressemblance avec un enfant. Parfois, il
+disait, avec un profond soupir, en regardant le ciel:
+
+--Ah! que c’est beau!
+
+Et, dans cette exclamation, il y avait plus de signification et de
+sentiment que dans la rhétorique de plusieurs poètes. Ceux-ci
+s’extasient pour soutenir leur réputation d’hommes qui comprennent avec
+raffinement le beau, plutôt que par un culte véritable de l’indicible
+aménité de la nature, et, comme toutes choses, la poésie perd sa
+simplicité sainte et sa spontanéité quand on en fait une profession.
+
+ * * * * *
+
+Deux mois s’étaient écoulés ainsi, pendant lesquels nous avions beaucoup
+causé et beaucoup lu, Konovalov et moi. «La révolte de Stenka» avait été
+tant de fois relue, qu’il la racontait facilement, page par page, sans
+rien passer.
+
+Ce livre était pour lui ce qu’est un conte de fées pour un enfant
+impressionnable. Il appelait les choses qu’il employait du nom de ses
+héros et quand, une fois, un pot tomba par terre et se brisa, il s’écria
+avec colère et regret:
+
+--Eh! toi, vieux guerrier!
+
+Les pains mal cuits s’appelaient «Frolka», le levain «les pensées de
+Stenka»; Stenka lui-même était synonyme de tout ce qui était grand,
+exceptionnel et mal chanceux.
+
+De Capitolina, après la lettre et ma réponse, le premier jour de
+l’installation de Konovalov, il n’avait presque plus été question.
+
+Je savais qu’il lui avait envoyé de l’argent par l’intermédiaire d’un
+certain Philippe, avec prière de se porter garant à la police en son nom
+pour la jeune femme; mais ni le Philippe ni la fille n’avait donné de
+réponse.
+
+Et voilà qu’un soir, pendant que nous mettions les pains au four, la
+porte de la cuisine s’ouvrit, et, du couloir obscur, une voix basse de
+femme, timide et hardie en même temps, prononça:
+
+--Excusez-moi...
+
+--Que vous faut-il? demandai-je, tandis que Konovalov, sa pelle
+abaissée, se tirait la barbe d’un air troublé.
+
+--Le boulanger Konovalov travaille ici?
+
+Maintenant, elle était sur le seuil, et la lumière de la lampe suspendue
+tombait sur sa tête, qu’elle avait couverte d’un châle de laine blanc.
+Sous le châle regardait un visage rond, joli, au nez retroussé, aux
+joues pleines où le sourire des lèvres rouges et charnues mettait des
+fossettes.
+
+--Oui... répondis-je.
+
+--Oui, oui! s’écria, avec une joie subite et trop démonstrative,
+Konovalov qui jeta la pelle et s’avança à grands pas vers la visiteuse.
+
+--Mon petit Sacha! soupira-t-elle profondément.
+
+Ils s’embrassèrent, ce pourquoi Konovalov dut se pencher beaucoup.
+
+--Eh! bien, quoi? Y a-t-il longtemps que tu es ici? Tu es libre? C’est
+bien! Tu vois, je le disais... Maintenant, ta route est bonne: marche
+avec assurance!
+
+Konovalov paraissait s’excuser avec hâte, il restait sur le seuil et ne
+retirait pas ses bras, qu’il avait mis à la taille et au cou de la jeune
+femme.
+
+--Maxime! Escrime-toi tout seul, ce soir, frère, et moi je m’occuperai
+des dames... Où es-tu descendue, Capa?
+
+--Mais je suis venue directement chez toi.
+
+--Ici! Ici, c’est impossible... Ici, on fait le pain!... Tout à fait
+impossible. Notre patron est l’homme le plus sévère. Il faudra
+t’arranger ailleurs pour la nuit... Trouve une chambre. Aïe, aïe!...
+
+Ils s’en allèrent. Je restai à m’escrimer et je ne m’attendais guère à
+revoir Konovalov avant le matin, lorsque, après trois heures d’absence,
+il reparut. Mon étonnement augmenta encore quand, l’ayant regardé dans
+l’espoir de lui trouver une mine rayonnante, je le vis maussade,
+attristé et fatigué.
+
+--Qu’as-tu? demandai-je, intrigué de cette mine qui s’accordait peu avec
+ce qui venait d’arriver.
+
+--Je n’ai rien... répondit-il d’un air abattu, et, après un moment de
+silence, il cracha férocement.
+
+--Mais pourtant? insistai-je.
+
+--Que me veux-tu encore? dit-il avec lassitude, en s’étendant de tout
+son long sur les coffres. Pourtant, pourtant, pourtant, c’est une femme
+et voilà tout!
+
+J’eus beaucoup de mal à l’amener à s’expliquer, et enfin il le fit en
+ces termes à peu près.
+
+--Je dis que c’est une femme. Si je n’avais pas été un imbécile, il ne
+serait rien arrivé. As-tu compris? Voilà, toi tu dis: «Une femme est un
+être humain.» Certainement qu’elle ne marche que sur ses pattes de
+derrière, qu’elle ne broute pas, qu’elle dit des paroles, qu’elle rit...
+donc elle n’est pas un animal. Et pourtant elle ne nous vaut pas. Oui!
+Pourquoi?... Mais, je n’en sais rien. Je sens qu’il y a quelque chose,
+mais je ne puis comprendre quoi... Voilà, Capitolina, ce qu’elle a
+imaginé. «Je veux vivre avec toi, comme qui dirait ta femme. Je désire,
+dit-elle, être ton chien...» C’est tout à fait saugrenu!... «Mais, chère
+petite, lui disais-je, tu n’es qu’une sotte. Pense, comment pourrais-tu
+vivre avec moi? Premièrement je suis un ivrogne, deuxièmement je n’ai
+pas de foyer, troisièmement je suis un vagabond et ne puis tenir en
+place... et encore beaucoup d’autres choses...» lui disais-je. Et elle:
+«Ça m’est égal que tu sois un ivrogne. Tous les ouvriers sont d’amers
+ivrognes et pourtant ils ont des femmes; il y aura un foyer, du moment
+qu’il y aura une femme, et alors tu ne te sauveras plus...» Je lui
+répondis: «Capa, je ne saurais consentir, parce que, je le sais, une
+telle vie me serait impossible et je ne m’y ferais jamais.» Et elle:
+«Alors je sauterai dans la rivière.» Et moi, je lui dis: «Stupide!» Et
+elle de m’injurier et comment! «Tu n’as fait que me troubler, éhonté que
+tu es, monstre, menteur, long diable!» Et elle allait, et elle allait...
+Elle était simplement si furieuse contre moi que je me serais sauvé.
+Puis elle se mit à pleurer. Elle pleurait et me faisait des reproches:
+«Pourquoi, me disait-elle, m’as-tu retirée de là, si tu n’avais pas
+besoin de moi, et où irai-je maintenant? Diable roux que tu es! Fi!...»
+Que faire d’elle maintenant?
+
+--Mais, vraiment, pourquoi lui as-tu fait quitter cette maison?
+demandai-je.
+
+--Pourquoi? En voilà un imbécile! Parce que je la plaignais... et que
+chacun aurait eu pitié d’elle à ma place. Mais pour ce qui est de... et
+tout ce qui s’ensuit, nenni. Je ne puis consentir à cela. Quel mari
+ferais-je? Mais si j’avais été capable de rester en cet état, il y a
+longtemps que je me serais décidé. Il y avait des raisons pour cela!
+J’en aurais pu prendre qui avaient une dot... et tout... Mais, si c’est
+au-dessus de mes forces, comment puis-je entreprendre une telle chose?
+Qu’elle pleure, c’est mauvais, bien sûr; mais comment faire aussi? Je ne
+puis pas.
+
+Il secoua la tête pour affirmer son «je ne puis pas» navré, se leva de
+dessus le coffre, et, se hérissant des deux mains la barbe et les
+cheveux, commença, la tête baissée, crachant de côté, à arpenter la
+cuisine.
+
+--Maxime, commença-t-il d’un air confus, si tu allais la voir et lui
+expliquer à quel propos et pourquoi... hein?... Va, frère.
+
+--Mais que lui dirai-je?
+
+--Toute la vérité!... Il ne peut pas, cela ne lui convient pas du
+tout... Ou bien, voilà qui serait une idée... Dis: «Il a une mauvaise
+maladie...»
+
+--Quelle espèce de vérité serait-ce? demandai-je en riant.
+
+--Oui, ce n’est pas vrai... Mais ce serait une excellente raison, hein?
+Ah! que le diable l’emporte, en voilà un embarras! Ma femme, hein? Mais
+je n’y avais pas songé une seule petite fois. Qu’ai-je besoin d’une
+femme?
+
+Il fit des bras un geste de doute et d’effroi qui prouvait clairement
+qu’il n’avait que faire d’une femme. Malgré le comique de son récit, le
+côté dramatique de cette histoire me préoccupait pour mon ami et cette
+jeune femme. Lui, marchait toujours en se parlant à lui-même.
+
+--Et elle m’a déplu maintenant affreusement! Elle m’enlize, elle
+m’absorbe comme qui dirait un marais sans fond. Elle s’est trouvé un
+mari! Elle n’est pas trop intelligente, mais elle est rusée quand même.
+
+En lui commençait à parler l’instinct du nomade, son éternel désir de
+liberté sur lequel on empiétait.
+
+--Non, ce n’est pas avec un vermisseau qu’on m’attrapera. Je suis une
+grosse pièce! s’écria-t-il avec vantardise. Voici ce que je ferai, oui,
+en vérité.
+
+Et, s’étant arrêté au milieu de la cuisine, il songeait en souriant. Je
+suivais le jeu de sa physionomie excitée et je tâchais de deviner sa
+décision.
+
+--Maxime!... En marche pour Koubagne!
+
+Je ne m’attendais pas à celle-là. J’avais sur lui des vues pédagogiques
+et littéraires; je nourrissais le secret espoir de lui apprendre à lire
+et de lui communiquer tout ce que je savais moi-même à cette époque. Il
+eût été intéressant de voir ce qui en serait résulté... Il m’avait
+promis de rester en place tout l’été, ce qui faciliterait ma tâche, et
+tout à coup...
+
+--Qu’est-ce que tu inventes encore? lui dis-je un peu troublé.
+
+--Mais, que faire enfin? s’écria-t-il.
+
+Je commençai à lui dire que peut-être le crampon de Capitolina n’était
+pas si effroyablement sérieux qu’il le pensait, qu’il fallait attendre
+et voir.
+
+Et même il se fit que nous n’eûmes pas longtemps à attendre.
+
+Nous causions, assis par terre près du four, le dos tourné aux fenêtres.
+Il était minuit environ, et il y avait une heure et demie ou deux heures
+que Konovalov était revenu. Tout à coup, derrière nous, retentit un
+bruit de verre brisé, et une assez grosse pierre tomba bruyamment sur le
+plancher. Effrayés, nous sautâmes sur pieds et courûmes à la fenêtre.
+
+--Manqué! cria une voix perçante. J’ai mal visé! Sinon...
+
+--Allons-nous-en, rugissait une basse féroce. Allons-nous-en, je
+l’arrangerai après.
+
+Un rire ivre et aigu, effroyable, hystérique, qui déchirait les nerfs,
+pénétrait par volées à travers le carreau brisé.
+
+--C’est elle! dit avec ennui Konovalov.
+
+Pour le moment, je voyais seulement deux jambes, qui pendaient du
+trottoir dans l’espace vide devant nos fenêtres. Elles s’agitaient
+étrangement, frappant du talon contre le mur en brique du trou, comme si
+elles cherchaient un appui.
+
+--Mais allons-nous-en! bredouillait la voix de basse.
+
+--Laisse-moi, ne me tire pas. Laisse-moi dire ce que j’ai sur le cœur.
+Sacha! adieu!...
+
+Suivaient d’impossibles injures.
+
+M’étant approché de la fenêtre, j’aperçus Capitolina. Penchée en avant,
+les mains accrochées au trottoir, elle s’efforçait de regarder dans la
+cuisine; ses cheveux épars couvraient ses épaules et sa poitrine. Le
+petit châle blanc était de travers, le corsage déchiré. Capitolina,
+affreusement ivre, se balançait de droite à gauche avec des hoquets,
+jurant, poussant des cris sauvages, tremblant de tout son corps,
+ébouriffée, le visage rouge inondé de larmes.
+
+Sur elle se penchait une haute figure d’homme. Il s’appuyait d’une main
+à son épaule, de l’autre au mur de la maison, et criait sans
+discontinuer:
+
+--Allons-nous-en!
+
+--Sacha! C’est toi qui m’as perdue... Comprends cela. Sois maudit, grand
+diable roux! Que tu ne voies plus la lumière de Dieu! J’espérais me...
+me rétablir... tu t’es moqué, brigand, tu t’es moqué de moi. Nous
+compterons plus tard: c’est bon!... Ah! tu te caches, tu as honte,
+maudit!... Sacha, mon chéri!...
+
+--Je ne me cache pas... dit d’une voix épaisse et sourde Konovalov, en
+s’approchant de la fenêtre et en montant sur le coffre. Je ne me cache
+pas et tu as tort... Je te voulais du bien. Je pensais que cela serait
+mieux, mais tu as imaginé des choses impossibles...
+
+--Sacha, veux-tu me tuer?
+
+--Pourquoi t’es-tu enivrée? Est-ce que tu pouvais savoir ce qui
+arriverait demain?
+
+--Sacha, Sacha, noie-moi dans la rivière.
+
+--Assez, allons-nous-en!
+
+--Vaurien! pourquoi avais-tu fait semblant d’être bon?
+
+--Qu’est-ce que ce bruit, hein? Qui êtes-vous?
+
+Le sifflet du gardien de nuit se mêla à la conversation, la couvrit et
+se tut.
+
+--Pourquoi, diable, ai-je cru en toi? sanglotait la jeune femme à la
+fenêtre.
+
+Puis, ses jambes frémirent, s’élevèrent rapidement et disparurent dans
+l’obscurité. On entendit une conversation sourde, du bruit.
+
+--Je ne veux pas aller au poste! Sacha! criait avec détresse Capitolina.
+
+Sur le trottoir, des pas lourds résonnèrent, des sifflets, des sanglots
+sourds, des cris.
+
+--Sacha! Cher!...
+
+Il semblait qu’on martyrisait quelqu’un sans pitié. Tout cela
+s’éloignait de nous, devenait indistinct, et disparut comme un
+cauchemar.
+
+Abasourdis, écrasés par cette scène si rapide, Konovalov et moi
+regardions la rue à travers l’obscurité et ne pouvions revenir à nous
+après ces pleurs, ces cris, ces injures, ces commandements brusques et
+ces gémissements maladifs. Je me rappelais divers sons et j’avais peine
+à croire que je n’avais pas rêvé. Ce petit drame si affreux avait fini
+si vite!
+
+--C’est tout!... dit simplement et avec humilité Konovalov, en écoutant
+le calme de la nuit sombre qui le regardait, sévère et silencieuse.
+
+--Ce qu’elle m’a dit!... reprit-il avec étonnement après quelques
+secondes. Elle est au poste... ivre... avec ce grand diable. Comme elle
+a vite décidé!
+
+Il soupira profondément, s’assit sur un sac, se prit la tête dans les
+mains, se balança et me dit à demi-voix:
+
+--Raconte-moi, Maxime; qu’est-ce qui s’est donc passé? Je veux dire:
+quelle est ma part dans tout cela?
+
+Je lui dis que toute la faute était à lui. Il aurait dû savoir d’abord
+ce qu’il voulait et, dès le début de l’affaire, en présumer la fin
+probable. Il n’avait rien compris, rien prévu; il était à blâmer en
+tout. J’étais irrité contre lui, les gémissements et les cris de
+Capitolina, les «allons-nous-en» ivres, tout cela était dans mes
+oreilles et je n’avais aucune compassion pour mon camarade.
+
+Il m’écoutait, tête baissée, et, quand j’eus fini, il se redressa et sur
+son visage je lus l’épouvante et l’étonnement.
+
+--En voilà une histoire! s’écria-t-il. C’est superbe! Ah! comment? Que
+faire maintenant avec elle?
+
+Son accent était si naïf, si pénétré de la conviction de sa faute envers
+cette jeune femme et d’incertitude douloureuse, que j’eus pitié de lui.
+Je me dis que j’avais peut-être été trop dur et rigide envers lui.
+
+--Et pourquoi seulement ne l’ai-je pas laissée où elle était? disait
+avec repentir Konovalov. Ah! Dieu, ce qu’elle m’a dit!... Voilà, je vais
+aller là-bas au poste, j’intercéderai. Je la verrai... et tout, enfin!
+Je lui dirai quelque chose. Faut-il que j’aille?
+
+Je lui fis remarquer que rien de bon ne résulterait de cette entrevue.
+Que pourrait-il lui dire? En outre, elle était ivre et probablement
+dormait déjà.
+
+Mais il s’obstinait dans son idée.
+
+--J’irai, attends. Car enfin je lui veux du bien... Quelles espèces de
+gens sont avec elle? J’irai. Toi, reste ici... je reviens bientôt.
+
+Et, s’étant coiffé de son bonnet, les pieds nus dans les grandes bottes
+dont il était si fier d’habitude, il sortit rapidement de la cuisine.
+
+Je finis mon travail et me couchai. Quand, le matin, je regardai
+machinalement la place où dormait Konovalov, il n’y était pas encore.
+
+Il ne fit son apparition que le soir, sombre, ébouriffé, des rides
+profondes au front et comme un brouillard dans ses yeux bleus. Sans me
+regarder, il s’approcha des coffres, s’assura de ce que j’avais fait et
+se coucha par terre en silence.
+
+--Eh bien! l’as-tu vue? demandai-je.
+
+--C’est pour cela que j’étais allé.
+
+--Et alors?
+
+--Rien.
+
+Il était évident que Konovalov ne désirait pas parler. Comptant que
+cette humeur ne durerait guère, je ne l’ennuyai pas de questions. Il
+garda le silence toute cette journée, me jetant seulement par nécessité
+quelques phrases brèves au sujet de l’ouvrage; il marchait dans la
+cuisine, la tête baissée et les yeux troubles comme à son retour. On eût
+dit que quelque chose s’était éteint en lui. Il travaillait lentement et
+sans entrain, comme lié par ses pensées. La nuit, quand nous eûmes mis
+les pains au four, et comme, par crainte de les brûler, nous ne nous
+couchions pas, il me demanda:
+
+--Fais-moi la lecture de quelque chose de Stenka.
+
+Sachant que la description de la torture l’impressionnait par-dessus
+tout, je choisis cet endroit du récit. Il écoutait, étendu immobile sur
+le dos, et regardait sans cligner la voûte enfumée du plafond.
+
+--Stenka est mort. On a eu raison de cet homme, dit lentement Konovalov.
+Et pourtant, dans ce temps-là, on pouvait vivre. On était libre. Il y
+avait où s’étirer, où soulager son âme. Maintenant il n’y a que
+tranquillité et soumission... bon ordre... En n’y regardant pas de trop
+près, la vie est bien organisée! Des livres, des écoles! Et pourtant
+l’homme vit sans protection aucune et personne ne s’occupe de lui. On ne
+doit pas faire le mal, et il est impossible de ne pas le faire... Les
+rues des villes sont bien tenues, mais dans l’âme des gens il n’y a que
+trouble. Et personne ne comprend rien.
+
+--Sacha! Comment feras-tu avec Capitolina? demandai-je.
+
+--Quoi? s’écria-t-il, en sursautant. Avec Capa? Fini!
+
+Il fit un geste résolu de la main.
+
+--C’est toi qui as rompu?
+
+--Moi? non... elle a rompu elle-même.
+
+--Comment?
+
+--C’est tout simple. Elle a repris son ancienne occupation. Tout est
+comme par le passé. Seulement, avant, elle ne s’enivrait pas, et
+maintenant elle s’enivre... Sors les pains. Je vais dormir.
+
+Tout redevint silencieux dans la cuisine. La lampe fumait, la croûte des
+pains sur les rayons crépitait en séchant. Dans la rue, devant nos
+fenêtres, les gardiens de nuit causaient. Et un bruit étrange arrivait
+encore: c’était comme le grincement d’un volet ou le gémissement d’une
+personne.
+
+Je retirai les pains et me couchai; mais je ne pus m’endormir, et restai
+les yeux mi-clos à écouter les bruits de la nuit. Tout à coup je vis
+Konovalov se lever silencieusement; il prit sur une planche le livre de
+Kostomarov et l’approcha de ses yeux. Je voyais distinctement son visage
+préoccupé, je le voyais promener son doigt sur les lignes, hocher la
+tête, tourner les pages, les regarder fixement, puis me regarder, moi.
+Quelque-chose d’étrange, de tendu et d’interrogateur émanait de ses
+traits préoccupés et maigris, nouveaux pour moi. Il me regarda
+longtemps.
+
+Je n’y pus tenir, et lui demandai ce qu’il faisait.
+
+--Je pensais que tu dormais, répondit-il avec trouble. Puis, le livre à
+la main, il s’assit à côté de moi et se mit à parler en hésitant.--Je
+voulais te demander: n’y aurait-il pas un livre sur l’ordre dans la vie?
+c’est-à-dire des indications... comment il faut faire? Il faudrait qu’on
+expliquât les actions, lesquelles sont mauvaises et lesquelles sont
+inoffensives... Moi, vois-tu, je suis troublé par mes actions... Celles
+qui me paraissaient bonnes deviennent tout à coup mauvaises. Comme, par
+exemple, cette affaire de Capa.--Il respira profondément et continua
+avec force son interrogation: Ainsi, cherche un peu, s’il n’y aurait pas
+un livre sur les actions? Et tu me le liras.
+
+Il y eut quelques minutes de silence.
+
+--Maxime!
+
+--Eh bien?
+
+--Comme Capitolina m’a dépeint!
+
+--C’est bon, enfin... c’est assez!
+
+--Certainement, que c’est fini maintenant... Mais, dis-moi, était-elle
+dans son droit?
+
+La question était épineuse; après réflexion, je répondis
+affirmativement.
+
+--C’est aussi ce que je pense: elle avait raison, oui... dit Konovalov
+tristement, puis il se tut.
+
+Il se tourna longtemps sur sa natte, se leva plusieurs fois, fuma,
+s’assit à la fenêtre, se recoucha.
+
+Puis je m’endormis, et, quand je me réveillai, il n’était plus là. Il ne
+revint que le soir. On eût dit qu’il était couvert d’une espèce de
+poussière et que, dans ses yeux troubles, se figeait quelque chose
+d’immuable. Jetant sa casquette sur la planche, il soupira et s’assit à
+côté de moi.
+
+--Où as-tu été?
+
+--J’ai été voir Capa.
+
+--Eh bien?
+
+--Fini! frère, je te l’avais dit.
+
+--On ne peut rien faire avec cette engeance!
+
+J’essayai de le distraire en parlant de la force de l’habitude et
+d’autres choses aussi à propos. Konovalov se taisait avec obstination et
+regardait le plancher.
+
+--Non, qu’est-ce que ça? Ce n’est pas de ça qu’il s’agit! Je suis
+simplement un homme contaminé. Je ne devrais pas être sur terre. Et
+quand je m’approche de quelqu’un, alors il attrape la contagion du mal.
+Et je ne puis apporter aux autres que le malheur... Si l’on y réfléchit,
+à qui ai-je fait plaisir dans mon existence? A personne. Et pourtant
+j’ai eu affaire avec bien des gens... Je suis un homme pourri...
+
+--Quelle bêtise!
+
+--Mais si, c’est vrai! dit-il avec un mouvement convaincu de la tête.
+
+Je m’efforçai de lui faire perdre cette conviction, mais de tous mes
+discours il ne tirait qu’une plus grande assurance de son inadaptation à
+la vie.
+
+Dans les moments de liberté, il se couchait à terre et regardait le
+plafond. Son visage avait beaucoup maigri et ses yeux avaient perdu leur
+éclat enfantin.
+
+--Sacha, qu’as-tu? lui demandai-je.
+
+--C’est la crise qui commence, m’expliqua-t-il simplement. Bientôt, je
+perdrai toute retenue et me gorgerai d’eau-de-vie. Cela me brûle déjà
+intérieurement... comme une nausée, tu sais... Le temps est arrivé...
+S’il n’y avait pas eu cette histoire, je me serais encore maintenu, mais
+elle me ronge... Qu’est-ce, enfin? Je voulais faire une bonne action et
+tout à coup... C’est illogique! Oui, frère, il faudrait dans la vie de
+l’ordre pour les actions. Est-il possible qu’on ne sache inventer une
+loi, pour que tout le monde agisse de même et que tout le monde puisse
+se comprendre? Car on ne peut pas vivre ainsi, à une telle distance les
+uns des autres! Et comment les hommes intelligents ne comprennent-ils
+pas qu’il faut faire de l’ordre sur terre et expliquer les gens à
+eux-mêmes? Eh! mon Dieu!...
+
+Absorbé dans cette pensée de l’ordre nécessaire dans la vie, il
+n’écoutait pas mes discours. Je remarquai même qu’il s’écartait de moi.
+Un jour, ayant écouté pour la centième fois mon projet de réorganisation
+universelle, il se fâcha presque.
+
+--Eh! toi... J’ai déjà entendu cette histoire... Ce n’est pas de la vie
+qu’il s’agit, mais de l’homme lui-même. L’essentiel, c’est l’homme, tu
+comprends? D’après ce que tu dis, pendant que tout, autour de lui, se
+transforme, l’homme doit rester comme il est. En voilà une idée!... Non,
+c’est lui que tu dois reconstruire: montre-lui son chemin, donne-lui de
+la lumière et de l’espace sur terre. Voilà à quoi il faut tendre.
+Enseigne-lui à trouver sa voie. Tandis que tout cela... ce n’est que des
+imaginations!...
+
+Je protestai; il s’échauffait, devenait sombre et s’écriait avec humeur:
+
+--Eh! laisse donc!
+
+Il partit un soir et ne revint ni la nuit ni le lendemain matin. A sa
+place apparut le patron, l’air préoccupé, qui déclara:
+
+--Notre Sacha fait la fête. Il est dans «le Mur». Il faut chercher un
+autre pétrisseur.
+
+--Peut-être se remettra-t-il?
+
+--Compte là-dessus! Je le connais, moi...
+
+J’allai au «Mur», bouge ingénieusement organisé contre un mur de
+pierres. Il n’avait pas de fenêtres et la lumière y pénétrait par une
+ouverture du plafond. En somme, ce n’était qu’un trou carré, creusé dans
+le sol et recouvert de planches. Il était imprégné d’une odeur de terre,
+de mauvais tabac et d’eau-de-vie,--tout un bouquet de parfums qui, au
+bout d’une demi-heure, vous cassaient la tête. Mais les habitués de ce
+bouge, de sombres individus sans occupations précises, s’y étaient faits
+comme à beaucoup d’autres choses insupportables au premier abord. Ils
+restaient là toute la journée à attendre quelque ouvrier fêtard pour le
+plumer.
+
+Konovalov était assis à une grande table ronde, au milieu du cabaret,
+entouré de six personnages respectueux et bassement flatteurs,
+fantastiquement accoutrés de costumes en lambeaux, à figures de brigands
+de Hoffmann.
+
+On buvait de la bière et de l’eau-de-vie mélangées et l’on mangeait
+quelque chose qui ressemblait fort à des morceaux de terre glaise sèche.
+
+--Buvez, amis, buvez tant que vous pouvez. J’ai de l’argent et j’ai des
+vêtements... J’aurai assez pour trois jours. Je boirai tout et... fini!
+Je ne veux plus travailler et je ne veux plus rester ici.
+
+--La ville est détestable! dit un individu qui ressemblait à John
+Falstaff.
+
+--Travailler? dit un autre, qui paraissait interroger le plafond, et il
+ajouta avec étonnement: Est-ce qu’on est au monde pour travailler?
+
+Et tous se mirent à crier en même temps, prouvant à Konovalov son droit
+de tout boire, et élevant même ce droit jusqu’au devoir impérieux de
+tout boire avec eux précisément.
+
+--Ah! Maxime, son sac sur l’échine! essaya de rimer Konovalov. Tiens,
+scribe et pharisien, bois! Moi, frère, j’ai déraillé complètement. Fini!
+Je veux tout boire jusqu’à mes cheveux... Quand je n’aurai plus que mes
+cheveux, je m’arrêterai. Et toi, veux-tu, dis?
+
+Il n’était pas ivre encore, seulement ses yeux bleus brillaient d’un
+éclat désespéré d’ennui, et sa superbe barbe, qui lui couvrait la
+poitrine d’un éventail de soie, remuait à cause du tremblement nerveux
+de sa mâchoire. Le col de sa chemise était défait, sur son front blanc
+scintillaient de toutes petites gouttes de sueur et sa main tendue à
+moi, avec un verre de bière, était mal assurée.
+
+--Laisse cela, Sacha, allons-nous-en! dis-je en lui mettant la main sur
+l’épaule.
+
+--Laisser cela?--Il se mit à rire.--Si tu étais venu dix ans plus tôt et
+que tu m’aies tenu ce langage... peut-être l’aurais-je fait. Mais
+maintenant, j’aime autant continuer. Pourquoi pas? Je sens tout, chaque
+mouvement de la vie... mais je ne comprends rien et ne connais pas mon
+chemin... Je sens... et je bois parce que je n’ai rien d’autre à
+faire... Bois aussi!
+
+Sa compagnie me regardait avec un mécontentement manifeste, et les six
+paires d’yeux me mesurèrent avec une intention qui n’était guère
+pacifique.
+
+Les pauvres! ils craignaient que je n’emmenasse Konovalov; alors, adieu
+le régal qu’ils avaient attendu huit jours peut-être.
+
+--Frères! c’est mon camarade... un savant que le diable emporte! Maxime,
+peut-être liras-tu ici de Stenka?... Ah! frères, les livres qu’il y a
+sur terre! De Pila?... Maxime, dis?... Frères, ce n’est pas un livre,
+c’est du sang et des larmes. Ah!... Pila, c’est moi, Maxime!... Et
+Cissoïko, c’est moi encore... Je le jure! Voilà qui est expliqué.
+
+De ses yeux démesurément ouverts, il me regardait avec effroi, et sa
+lèvre inférieure tremblait étrangement. On me fit, d’assez mauvais gré,
+place à la table. Je m’assis à côté de Konovalov, juste au moment où il
+prenait un verre de bière mélangée d’eau-de-vie.
+
+Évidemment, il désirait s’étourdir aussi vite que possible à l’aide de
+ce breuvage. Après avoir bu, il prit sur l’assiette un de ces morceaux
+de bœuf qui ressemblaient à de la terre glaise, le regarda et le jeta
+par-dessus son épaule contre le mur du cabaret.
+
+La compagnie grognait comme une meute affamée devant un os.
+
+--Je suis un homme perdu... Pourquoi ma mère m’a-t-elle mis au monde? On
+ne sait rien. C’est l’obscurité! et l’étroitesse!... Adieu, Maxime,
+puisque tu ne désires pas boire avec moi. Je ne retournerai plus à la
+boulangerie. Le patron me doit de l’argent: prends-le-lui et
+apporte-le-moi, je le boirai... Non! garde-le pour des livres...
+Veux-tu? Non, tu ne veux pas?... Mais, si, prends donc! Non?... C’est
+que tu es un cochon!... Va-t’en, va-t’en!
+
+Il s’enivrait et ses yeux étaient féroces. La compagnie était toute
+prête à me chasser à coups de poings. Sans attendre cela, je partis.
+
+Trois heures après, j’étais de nouveau dans le «Mur». Le groupe de
+Konovalov s’était accru de deux hommes. Tous étaient ivres, lui moins
+que les autres. Il chantait, les coudes sur la table, et regardait le
+ciel par l’ouverture du plafond. Les ivrognes l’écoutaient, dans
+différentes poses; quelques-uns hoquetaient. Konovalov chantait, d’une
+voix de baryton qui, sur les notes hautes, dégénérait en fausset comme
+chez tous les ouvriers. La joue sur la main, il faisait avec sentiment
+des roulades tristes, et son visage était pâle d’émotion; il avait les
+yeux mi-clos et le cou tendu en avant. Huit physionomies ivres, stupides
+et rouges, le regardaient et, par instants, on entendait des grognements
+et des hoquets. La voix de Konovalov vibrait et pleurait, et gémissait,
+et il était indiciblement triste de voir ce brave garçon qui chantait sa
+lamentable chanson.
+
+La mauvaise odeur, les figures rouges et en sueur, les deux lampes à
+pétrole et les murs noirs de boue et de fumée du cabaret, son plancher
+de terre et l’ombre qui envahissait ce trou,--tout était pénible et
+maladivement fantastique. On aurait pu croire que ces individus étaient
+enterrés vivants et que l’un d’eux chantait une dernière fois avant de
+mourir, pour faire ses adieux au ciel. Un tranquille désespoir, un ennui
+sans issue frémissaient dans le chant de mon compagnon.
+
+--Maxime, tu es ici? Veux-tu être mon essaüle[3]? Ami, viens! dit-il, en
+interrompant son élégie et me tendant la main. Je suis tout prêt,
+frère... Ameutons une horde... Et voilà! Puis il y aura encore des gens.
+Nous trouverons. Tout cela n’est rien! Nous appellerons Pila et
+Cissoïko... et nous leur donnerons tous les jours du gruau et de la
+viande... C’est bien? Tu consens? Tu prendras avec toi des livres, tu
+liras Stenka et les autres... Ami! Ah! je suis triste, triste...
+
+ [3] Grade supérieur chez les Kosaks du Don.
+
+Il frappa de toute sa force la table avec son poing. Les verres et les
+bouteilles retentirent, et la compagnie réveillée emplit le cabaret d’un
+bruit infernal.
+
+--Buvez, camarades! cria Konovalov, buvez, allégez vos âmes, buvez tout
+ce que vous pourrez!
+
+Je m’en allai. A la porte de la rue, je m’attardai; j’entendis Konovalov
+faire des discours d’une langue pâteuse, et, quand il se fut remis à
+chanter, je retournai à la boulangerie. A ma suite gémit et pleura
+longtemps une gauche et ivre chanson.
+
+Deux jours après, Konovalov avait disparu de la ville.
+
+J’eus, plus tard, une fois encore l’occasion de le voir.
+
+Il faut être né dans une société policée, pour avoir la patience d’y
+vivre toute sa vie et pour n’avoir jamais le désir de quitter cette
+sphère de conventions pénibles, de petits mensonges vénéneux consacrés
+par l’usage, d’ambitions maladives, d’étroit sectarisme, de diverses
+formes d’insincérité, en un mot de toute cette vanité des vanités qui
+gèle le cœur, corrompt l’esprit, et qu’on appelle avec si peu de raison
+la civilisation. Je suis né et j’ai été élevé en dehors de cette société
+et, pour cette raison qui m’est précieuse, je ne puis accepter sa
+culture par fortes doses sans bientôt éprouver la nécessité de sortir de
+son cadre et de me reposer des complications multiples, des raffinements
+maladifs de ce genre d’existence.
+
+A la campagne, il fait presque aussi insupportablement écœurant et
+ennuyeux que parmi les gens cultivés. Le mieux est de s’en aller dans
+les rues les plus misérables des villes, où, quoiqu’il y fasse très
+sale, tout est sincère et simple, ou bien d’aller seulement se promener
+par les champs et les routes, ce qui est toujours intéressant,
+rafraîchit moralement et ne demande pas d’autres moyens de transport que
+de bonnes jambes.
+
+Il y a cinq ans, j’entrepris justement une promenade de ce genre et,
+cheminant dans la vaste Russie sans aucun itinéraire déterminé,
+j’arrivai à Théodocie. On y commençait alors la construction d’une
+digue, et, dans l’espoir de gagner un peu d’argent pour la route, je me
+présentai au lieu où l’on travaillait.
+
+Dans mon désir de jeter un coup d’œil d’ensemble sur les travaux, je
+gravis une montagne et m’assis, regardant la mer sans limites et les
+tout petits hommes qui lui faisaient des remparts.
+
+Le large tableau du travail humain se déroula devant moi: toute la rive
+pierreuse de la baie était creusée; partout il y avait des trous, des
+tas de pierres et de bois, des brouettes, des pieux, des barres de fer,
+des outils pour l’aménagement des voûtes, des machines de bois
+compliquées, et au milieu de tout cela s’agitaient des êtres humains.
+C’étaient eux qui, après avoir déchiré la montagne à l’aide de la
+dynamite, la morcelaient avec des pics, déblayaient une surface plane
+pour y mettre une voie ferrée; c’étaient eux qui pétrissaient, dans
+d’énormes caisses, du ciment et, après en avoir fait des cubes énormes,
+les plongeaient dans la mer, construisant ainsi un rempart contre la
+force titanique de ses infatigables vagues. Ils paraissaient petits
+comme des larves sur le fond brun de la montagne, mutilée par eux, et
+ils s’agitaient aussi comme des larves dans les tas de pierres, de bois,
+de débris, au soleil ardent de midi... On aurait dit qu’ils voulaient se
+cacher du soleil et faire la ruine autour d’eux en pénétrant dans le
+sein de la montagne, tant le soleil était brûlant et le chaos désolé.
+
+Dans l’air lourd flottait un bruit gémissant et fort, les épieux
+frappaient la pierre, les roues des brouettes grinçaient, le pilon de
+fer tombait lourdement sur le bois du pilotis, la «Doubinouchka»[4]
+pleurait, les haches sonnaient, les hommes petits et gris criaient sur
+tous les tons.
+
+ [4] Chanson populaire que chantent les ouvriers.
+
+En un endroit, un groupe d’ouvriers, ahanant, s’acharnait contre un
+immense bloc de rocher, avec l’espoir de le déplacer; ailleurs on avait
+soulevé une lourde poutre et on criait à perte d’haleine:--Hardi! Et la
+montagne, toute crevassée, répétait sourdement: i--i--i!
+
+Sur la ligne brisée des planches jetées partout, avançait lentement une
+file d’hommes qui poussaient les wagonnets chargés de pierres, et à leur
+rencontre venait, lentement aussi afin de faire durer les minutes de
+repos, une autre file avec des wagonnets vides... Auprès d’un levier
+était une foule compacte et bigarrée, et quelqu’un chantait d’une voix
+traînarde et gémissante:
+
+ Eh! mes frères, il fait bien chaud!
+ Personne ne nous plaint jamais.
+ Oï! Doubinouchka
+ Va--a!
+
+La foule hurlait, puissante, tirant sur les câbles, et la masse de fer
+du pilon s’élevait en l’air et retombait; un bruit semblable à un soupir
+se faisait entendre et tout le pilotis frissonnait. Sur tous les points
+de l’espace entre la mer et la rivière, grouillaient les petits hommes
+gris, remplissant l’air de leurs cris, de leur poussière et de leur
+odeur. Parmi eux circulaient les contremaîtres, en vestes blanches aux
+boutons de métal qui brillaient au soleil comme des yeux cruels. Le ciel
+sans nuages, atrocement chaud, les nuées de poussière et les vagues de
+sons formaient une symphonie du travail,--la seule musique qui ne fasse
+jamais plaisir.
+
+La mer s’était tranquillement étendue jusqu’à l’horizon brouillé, elle
+battait doucement la rive de ses vagues transparentes, vivante de
+mouvement et de bruit. Toute joyeuse au soleil, elle semblait sourire
+débonnairement comme Gulliver qui savait qu’un seul de ses mouvements
+pouvait détruire tout le travail de ces Lilliputes.
+
+Elle était couchée, aveuglante d’éclat, grande, forte, bonne, et sa
+puissante respiration soufflait sur la rive, rafraîchissant les êtres
+las, appliqués à réduire la liberté de ses vagues, qui, elles,
+caressaient si doucement la rive mutilée. La mer semblait plaindre les
+gens: des siècles d’existence lui avaient fait comprendre que les
+malfaiteurs véritables ne sont pas ces hommes qui construisent; elle
+savait depuis longtemps que ceux-là ne sont que des esclaves et qu’on
+leur impose cette lutte corps à corps avec les éléments dont la
+vengeance est toujours proche. Ils construisent, ils peinent; leur sang
+et leur sueur sont le ciment de tout ce qui se fait sur terre; mais ils
+ne reçoivent rien eux-mêmes, après avoir mis toute leur force au service
+du désir éternel de construire,--désir qui fait des miracles sur terre,
+mais ne donne pas d’abri aux travailleurs et ne leur procure pas le pain
+quotidien. Eux aussi sont un élément, et c’est pourquoi la mer n’est pas
+courroucée et regarde avec indulgence le travail dont ils ne profitent
+pas. Ces petites larves grises qui épuisent la montagne sont pareilles
+aux gouttes de la mer, qui tombent les premières sur les rochers
+inaccessibles de la rive, poussées par l’éternel désir qu’a la mer
+d’élargir ses domaines, et sont les premières à mourir en se brisant
+contre eux. Dans leur masse, ces gouttes font partie de la mer, elles
+sont puissantes aussi et aiment à détruire quand le souffle de la
+tempête les a irritées. La mer connaît de longue date les esclaves, ceux
+qui construisirent jadis des pyramides dans le désert, et ceux de
+Xerxès,--drôle d’homme qui pensait punir la mer avec trois cents coups
+de verges parce qu’elle avait brisé ses ponts, pareils à des jouets
+d’enfants. Les esclaves ont de tout temps été les mêmes; ils se
+soumettaient, étaient mal nourris, et exécutaient toujours de grandes et
+belles choses, divinisant quelquefois ceux qui les faisaient travailler,
+plus souvent les maudissant, rarement s’insurgeant contre eux.
+
+Et, souriant comme un titan qui a conscience de sa force, la mer
+éventait de son haleine ceux qui, aveugles et esclaves, creusaient
+misérablement la terre au lieu de s’élancer vers le ciel. La vague
+caresse la rive semée de gens qui construisent un obstacle de pierre à
+son mouvement; elle la caresse et chante sa chanson, sonore et douce, du
+passé de tout ce qu’elle a vu sur les côtes de la terre.
+
+... Parmi les ouvriers il y avait des figures bizarres, sèches et
+bronzées, en bonnets rouges, petites jaquettes bleues, pantalons serrés
+aux genoux et flottant sur le pied. C’étaient, comme je l’appris plus
+tard, des Turcs d’Anatolie. Leurs voix de gosier se mêlaient au parler
+lent et chantant des Viatitchi, dur et rapide des Volgiens et doux des
+Petits-Russiens.
+
+La disette sévissait en Russie, et la faim avait amassé ici les
+représentants de presque tous les gouvernements frappés par la calamité.
+Ils se partageaient en petits groupes, par pays. Seuls, les vagabonds,
+ces cosmopolites, se distinguaient par leur air d’indépendance, leur
+costume et leur langage des paysans, esclaves de la terre et n’ayant
+rompu que provisoirement, sous la poussée du besoin, la chaîne qui les
+liait à elle, mais gardant opiniâtrement le souvenir du sol natal. Les
+vagabonds étaient de tous les groupes, parmi les Viatitchi comme parmi
+les Petits-Russiens, se sentant partout à leur place; mais la majeure
+partie d’entre eux se tenaient auprès du pilon parce que là l’ouvrage
+était moins dur.
+
+Quand je m’approchai d’eux, ils avaient les mains abaissées sur le
+câble, attendant que l’inspecteur ait fini d’arranger la poulie qui,
+sans doute, usait sa corde. Il tripotait au haut de la tour de bois, et
+criait:
+
+--Tire!
+
+On tirait faiblement.
+
+--Arrête... Tire encore! Arrête, marche!...
+
+Le principal chanteur, grand gars qui depuis longtemps n’avait été rasé,
+au visage grêlé et aux manières de soldat, remua les épaules, loucha de
+côté, toussa et entonna:
+
+ Le pilon chasse le pilotis dans la terre!
+
+... La seconde ligne n’aurait pas trouvé grâce devant la censure la plus
+indulgente et provoqua un éclat de rire unanime; elle était évidemment
+improvisée, créée par l’inspiration spontanée du chanteur qui maintenant
+se tordait la moustache, avec l’air d’un artiste habitué au succès et
+sûr de son public.
+
+--Allez! criait d’en haut, à tue-tête, l’inspecteur.
+
+--C’est assez hennir!
+
+--Fais attention, Mitritch, tu n’aurais qu’à faire explosion! lui
+répondit d’en bas un des ouvriers.
+
+Je connaissais bien cette voix, et je croyais avoir vu cette haute
+silhouette aux larges épaules, au visage ovale éclairé par de grands
+yeux bleus. Était-ce Konovalov? Mais Konovalov n’avait pas une balafre
+de la tempe à la racine du nez, comme celle qui coupait le front haut de
+ce garçon. Les cheveux de Konovalov étaient plus clairs et ne frisaient
+pas en petites boucles comme chez celui-ci; Konovalov avait une large et
+belle barbe, tandis que celui-ci se rasait et portait, comme les
+Petits-Russiens, de longues moustaches pendantes. Et pourtant cet homme
+avait quelque chose qui m’était familier. Je décidai de m’adresser à lui
+pour lui demander le moyen d’obtenir de l’ouvrage immédiat, et j’épiai
+le moment où on aurait fini d’enfoncer le pilotis.
+
+--Ouh, ouh! soupirait puissamment la foule, s’affaissant quand elle
+tirait sur la corde et puis se redressant rapidement, comme prête à
+s’arracher de terre et à s’élever dans l’air. Le marteau pilon grinçait
+et tremblait; au-dessus des têtes s’élevaient des bras nus, brûlés et
+velus, qui se tendaient avec la corde; les muscles se nouaient, mais le
+lourd morceau de fer s’élevait toujours à une hauteur moindre et son
+choc contre le bois était plus faible. A voir ce travail on aurait pu
+penser qu’une foule idolâtre, extasiée et désespérée levait les bras
+vers un dieu muet et se prosternait devant lui. Les visages baignés de
+sueur, sales et fixes, les cheveux emmêlés, collés aux fronts humides,
+les cous bruns, les épaules tremblantes d’effort, tous ces corps à peine
+recouverts de haillons bariolés, remplissaient l’air autour d’eux de
+leurs émanations chaudes et, confondus en une seule masse lourde,
+grouillaient gauchement dans l’atmosphère humide et ardente remplie
+d’une épaisse odeur de transpiration.
+
+--Assez! cria quelqu’un d’une voix méchante et brisée.
+
+Les bras des ouvriers lâchèrent les cordes qui retombèrent mollement le
+long du pilotis, tandis que les ouvriers eux-mêmes s’affaissaient
+lourdement à terre, essuyant leur sueur, soufflant, s’étirant le dos, se
+palpant les épaules et émettant un sourd murmure semblable au grognement
+d’un grand animal en fureur.
+
+--Pays! dis-je à l’homme que j’avais distingué.
+
+Il se tourna paresseusement de mon côté; le regard de ses yeux glissa
+sur mon visage, puis il les ferma à demi, m’examinant avec attention.
+
+--Konovalov!
+
+--Attends!...
+
+Il me renversa la tête en arrière, d’une main, comme s’il s’apprêtait à
+me saisir à la gorge, et tout à coup son visage rayonna d’un sourire
+joyeux et bon.
+
+--Maxime! Eh! toi... anathème! Ami... hein? Toi aussi tu as déraillé. Tu
+t’es joint aux va-nu-pieds. Voilà qui est bien! C’est parfait!
+Chemine... voilà tout! Y a-t-il longtemps? D’où viens-tu? Maintenant
+nous arpenterons ensemble toute la terre? Était-ce une vie là-bas? Rien
+qu’ennui, on ne vivait pas, on pourrissait. Et moi, frère, depuis lors,
+je me promène par le monde. Où n’ai-je pas été? Quel air j’ai
+respiré!... Mais non, comme tu t’es habillé drôlement... c’est à ne pas
+te reconnaître: à ton costume tu es un soldat, à ta physionomie un
+étudiant! Eh! dis, n’est-ce pas que c’est bon de vivre ainsi, d’errer de
+place en place? Tu sais que je me souviens de Stenka, et de Tarass et de
+Pila... de tout!...
+
+Il me donnait des coups de poing dans le côté, me frappait l’épaule de
+sa large paume comme s’il voulait faire de moi un bifteck. Je ne pouvais
+placer un mot dans le feu d’artifice de ses questions et souriais
+seulement, d’un air assez bête à coup sûr, en regardant cette bonne
+figure radieuse. Moi aussi j’étais content de le voir, très content! Ma
+rencontre avec lui me rappelait le commencement de ma vie, qui certes
+valait mieux que sa continuation.
+
+Enfin, je réussis à demander à mon vieil ami pourquoi il avait une
+balafre, et pourquoi ses cheveux frisaient.
+
+--Ça, vois-tu, c’est toute une histoire. Je voulais, avec deux autres
+camarades, passer la frontière pour voir un peu la Roumanie. Nous
+partîmes de Kagoula: c’est un bourg en Bessarabie, tout près de la
+frontière. C’était la nuit, bien sûr, et nous avancions doucement. Tout
+à coup... «Arrête!» Le cordon de douaniers! Et, dans la nuit, nous
+tombâmes dessus. Que faire? se sauver naturellement. C’est alors qu’un
+soldat m’a fendu la tête. Certes, il n’a pas très bien frappé, mais
+pourtant j’ai traîné un mois à l’hôpital. Et ce qu’il y a de plus drôle,
+c’est que le soldat était un pays: un des nôtres, de Mourom!... Lui
+aussi fut bientôt transporté à l’hôpital: un contrebandier l’avait abîmé
+d’un coup de couteau dans le ventre. Quand nous fûmes un peu remis, nous
+nous débrouillâmes dans cette affaire. Le soldat me demanda: «C’est moi
+qui t’ai cinglé comme ça?--Il faut bien que ce soit toi, pour que tu le
+reconnaisses.--Sûrement c’est moi, dit-il: ne te fâche pas, c’est le
+service qui veut ça. Nous pensions que vous aviez de la contrebande.
+Voilà, moi aussi on m’a distingué, on m’a décousu le ventre. Il n’y a
+rien à faire: la vie est un jeu sérieux...» Nous devînmes amis. C’était
+un bon soldat, Iachka Masine. Et les boucles? Les boucles, frère, me
+sont venues à la suite de la fièvre typhoïde. On me mit en prison à
+Kichinev en attendant qu’on me jugeât pour avoir passé la frontière sans
+permis. C’est là que j’eus la fièvre typhoïde... Je traînai, traînai:
+c’est à grand peine que je m’en tirai. Il faut même croire que je ne
+m’en serais jamais tiré si la garde ne s’était donné tant de mal. Je
+m’en étonnais, frère: elle se préoccupait de moi comme d’un petit
+enfant, et à quoi pouvais-je lui être bon? «Maria Petrovna, lui
+disais-je, laisse ça, j’en suis confus...» Et elle riait seulement tout
+bas. C’était une brave fille... Elle me lisait parfois des livres de
+piété. «Eh! lui demandai-je un jour, n’y a-t-il pas quelque chose...
+comme cela?...» Elle apporta un livre où un matelot anglais s’était
+sauvé d’un naufrage sur une île déserte et s’était arrangé pour y vivre.
+Horriblement intéressante cette histoire! Ce livre m’avait beaucoup plu,
+moi-même je serais allé sur cette île. Tu comprends quelle vie c’était?
+Une île, la mer, le ciel. Tu vis seul, et tu as tout ce qu’il te faut,
+et tu es tout à fait libre. Il y avait encore par là un sauvage. Eh!
+bien, moi, je l’aurais noyé le sauvage: à quoi pouvait-il me servir? Je
+ne m’ennuie pas tout seul, hein? As-tu lu un livre comme ça, toi?
+
+--Attends! Comment es-tu sorti de prison?
+
+--On me mit en liberté. On me jugea, m’acquitta et me libéra. Très
+simple! Voilà, aujourd’hui je ne travaille plus; que l’ouvrage aille au
+diable! Je me suis assez démis les bras, cela suffit. J’ai à peu près
+trois roubles et pour la demi-journée d’aujourd’hui on me donnera encore
+quarante copeks. Des capitaux!... Viens avec moi chez nous... Nous ne
+sommes pas à la caserne, mais ici, tout près, dans la montagne... Il y a
+un trou très commode comme habitation humaine. Nous sommes deux à
+demeurer dedans, mais mon camarade est malade: la fièvre l’a tordu...
+Assieds-toi ici, et moi je vais chez l’inspecteur... Je reviens tout de
+suite.
+
+Il se leva rapidement et s’en alla au moment même où les ouvriers
+prenaient les cordes pour se mettre à l’ouvrage. Je restai sur une
+pierre à regarder le bruyant remue-ménage autour de moi et la tranquille
+mer, bleue et verte.
+
+La haute personne de Konovalov, s’acheminant d’un pas lent entre les
+ouvriers, les pierres, les bois et les charrettes, disparaissait au
+loin. Il s’en allait, les bras ballants, vêtu d’une blouse de percale
+bleue, trop courte et trop étroite, d’un pantalon de toile et de grosses
+bottes. Le lourd bonnet de ses boucles tremblait sur sa tête puissante.
+Quelquefois il se retournait et me faisait avec les bras des signes. Il
+était nouveau pour moi, animé, tranquille, sûr, bon enfant et fort. Tout
+autour de lui, on travaillait, le bois grinçait, la pierre se fendait,
+les essieux gémissaient, quelque chose tombait avec fracas, les gens
+criaient, s’injuriaient, soupiraient et chantaient comme s’ils
+geignaient. Au milieu de tous ces bruits et de tous ces mouvements, la
+belle silhouette de Konovalov qui s’éloignait à pas fermes, louvoyant de
+côté et d’autre, tranchait, et semblait renfermer une allusion à quelque
+chose qui me l’expliquait lui-même.
+
+Deux heures après la rencontre, nous étions couchés, Konovalov et moi,
+dans le trou «très commode comme habitation humaine». Et effectivement
+le trou était commode; on avait creusé la montagne pour y prendre de la
+pierre et une niche carrée en résultait, dans laquelle on pouvait très
+bien se mettre quatre. Mais elle était basse, et l’ouverture se masquait
+d’une masse de pierre formant une espèce de rideau, de sorte que pour y
+pénétrer il fallait se coucher par terre et puis ramper. Elle avait
+environ trois archines de long, mais c’était inutile et hasardeux d’y
+aventurer sa tête, la pierre à l’entrée pouvant se détacher et nous
+enterrer vifs. Nous ne le désirions pas et nous nous arrangeâmes ainsi:
+nous introduisîmes nos jambes et nos corps dans le trou, où il faisait
+très frais, et nos têtes restèrent au soleil; de cette manière, si le
+panneau de pierre avait la fantaisie de tomber, il ne ferait que nous
+écraser le crâne.
+
+Le vagabond malade se mit au soleil tout entier et s’étendit à deux pas
+de nous; nous entendions ses dents s’entre-choquer dans le paroxysme de
+la fièvre. C’était un Petit-Russien long et sec «de Poltava ou peut-être
+de Kiev», comme il me le dit d’un air songeur:
+
+--L’homme vit si longtemps sur terre, qu’il importe peu s’il oublie où
+il est né. Et puis, n’est-ce pas égal? C’est un grand malheur de naître,
+mais où... cela n’y change rien!
+
+Il se roulait par terre, essayant de se mieux couvrir d’un vieux paletot
+gris, fait uniquement de trous. Il jurait d’une manière très
+pittoresque, voyant que tous ses efforts étaient vains; il jurait et
+continuait néanmoins à s’enrouler dans ses loques. Il avait de petits
+yeux noirs, toujours pincés comme s’il examinait quelque chose avec
+attention.
+
+Le soleil nous brûlait insupportablement la nuque et Konovalov fit une
+espèce d’écran avec mon manteau de soldat étendu sur deux bâtons.
+Pourtant, on étouffait. De loin arrivait à nous le bruit sourd des
+travaux sur la baie, mais nous ne pouvions la voir. A notre droite, sur
+le rivage, il y avait la ville en masses lourdes de maisons blanches, à
+gauche la mer, devant nous la mer aussi qui s’en allait dans le lointain
+indéfini. Dans les douces demi-teintes de l’horizon, se mêlaient en
+fantastiques mirages des couleurs étonnantes, tendres et imprévues qui
+caressaient les yeux et l’âme par l’insaisissable beauté de leurs
+nuances.
+
+Konovalov regardait au loin et souriait béatement. Il me dit:
+
+--Quand le soleil sera couché, nous allumerons un feu et nous ferons du
+thé. Nous avons du pain, de la viande. Et, en attendant, veux-tu du
+melon ou de la pastèque?
+
+Avec le pied, il fit rouler d’un coin du trou une pastèque, tira un
+couteau de sa poche et, tout en taillant, il me dit:
+
+--Chaque fois que je suis près de la mer, je me demande pourquoi les
+gens n’habitent pas plus sur les plages. Ils auraient été meilleurs
+alors, parce que la mer est caressante et que... elle met de bonnes
+pensées dans l’âme. Mais toi, dis, comment as-tu vécu toutes ces années?
+
+Je le lui racontai. Le Petit-Russien malade ne faisait aucune attention
+à nous; il se rôtissait au soleil qui déjà s’abaissait sur la mer. Et la
+mer au loin s’était couverte de pourpre et d’or, et à la rencontre du
+soleil s’élevaient d’elle des nuages gris-rosés aux contours flous. Il
+semblait que, du fond de la mer, surgissaient des montagnes aux cimes
+blanches, parées de neiges et des rayons roses du couchant. De la baie
+arrivaient la mélancolique mélodie de la Doubinouchka et le roulement de
+la dynamite qui détruisait la montagne... Les pierres et les inégalités
+du terrain projetaient sur la terre des ombres qui, croissant
+imperceptiblement, rampaient à nous.
+
+--C’est bien à tort, Maxime, que tu as la manie des villes, dit avec
+conviction Konovalov, après avoir entendu mon odyssée. Et qu’est-ce qui
+t’y attire? La vie y est pourrie et étroite. Il n’y a ni air ni espace,
+rien de ce qu’il faut à l’homme. Que diable en as-tu besoin? Tu es un
+homme instruit, tu sais lire, qu’as-tu à faire d’autres gens?
+Qu’attends-tu d’eux? Et puis il y a des hommes partout.
+
+--Éhé! fit le Petit-Russien, qui se tordait sur la terre comme une
+couleuvre. Il n’y en a partout que trop! On ne peut guère aller son
+chemin sans marcher sur les pieds des autres. Il naît des gens sans
+nombre, comme des champignons après la pluie... et encore, ceux-là, les
+riches les mangent!
+
+Il cracha avec philosophie et se remit à claquer des dents.
+
+--Pour ton compte, voici ce que je te répète, poursuivit Konovalov: ne
+va pas demeurer dans les villes. A quoi bon? Il n’y a là que saleté et
+désordre. Les livres? Tu en as assez, je pense, de lire des livres. Ce
+n’est pas pour cela que tu es au monde... Et puis, les livres eux-mêmes
+ne sont que des bêtises. Achètes-en un, mets-le dans ton sac, et marche!
+Veux-tu aller avec moi à Tachkent? à Samarkand? ou encore quelque part
+ailleurs?... Et puis sur l’Amour, veux-tu? Moi, frère, j’ai décidé de me
+promener sur la terre dans toutes les directions, c’est ce qu’il y a de
+mieux. Tu marches et tu vois des choses nouvelles... et tu ne penses à
+rien. Le vent souffle à ta rencontre et il semble qu’il chasse toute la
+poussière de ton âme. Tu es libre et léger... Rien ne te gêne... Si tu
+as faim, tu t’arrêtes, tu travailles pour cinquante copeks; s’il n’y a
+pas d’ouvrage, demande du pain, on t’en donnera. De cette manière tu
+verras beaucoup de choses... de beautés différentes. Hein?
+
+Le soleil s’était couché. Les nuages, sur la mer, s’étaient assombris,
+et la mer aussi devenait noire et une fraîcheur émanait d’elle. Par-ci
+par-là, les étoiles scintillaient déjà, le bruit du travail dans la baie
+était mort, et, par instants seulement, doux comme des soupirs,
+arrivaient les cris des hommes. Et quand le vent soufflait sur nous, il
+nous apportait le chuchotement mélancolique des vagues sur le rivage.
+
+L’obscurité s’épaississait rapidement, et la personne du Petit-Russien
+qui, cinq minutes plus tôt, possédait encore un contour distinct, ne
+présentait maintenant qu’une masse informe...
+
+--Si l’on faisait du feu? dit-il en toussant.
+
+--C’est possible.
+
+Konovalov tira, je ne sais d’où, des copeaux, les alluma et de fines
+langues de feu commencèrent à lécher en le caressant le bois jaune et
+résineux. De minces filets de fumée serpentaient dans l’air nocturne,
+plein de l’humidité et de la fraîcheur de la mer. Et autour, tout
+devenait plus tranquille, la vie paraissait se retirer de nous; ses sons
+fondaient et s’éteignaient dans l’obscurité. Les nuages se dissipaient;
+sur le ciel bleu foncé les étoiles brillaient, éclatantes, et sur la
+surface de velours de la mer s’allumaient les feux des barques de
+pêcheurs et les reflets des étoiles. Le feu, devant nous, s’était
+épanoui comme une grande fleur d’un rouge jaune... Konovalov y fourra
+une bouillotte et, les genoux embrassés, se mit à regarder la flamme
+d’un air songeur. Et le Petit-Russien, comme un grand lézard, rampa
+aussi vers le foyer.
+
+--Les gens ont fait des villes, des maisons, s’y sont entassés, abîment
+la terre, étouffent, se gênent les uns les autres... Est-ce une vie?
+Non, la vraie vie, c’est comme nous...
+
+--Oho! dit, en secouant la tête, le Petit-Russien, si on y ajoutait une
+fourrure pour l’hiver, et une maison bien chaude alors, c’eût été
+vraiment une vie de seigneurs.
+
+Il ferma à moitié un œil, rit et regarda Konovalov.
+
+--Oui, répondit celui-ci en se troublant un peu, l’hiver est un temps
+maudit. Pour l’hiver, on a vraiment besoin des villes... il n’y a rien à
+y faire... Mais les grandes villes sont pourtant inutiles... Pourquoi
+entasser les gens, quand deux ou trois seulement d’entre eux ne peuvent
+s’accorder ensemble? Voilà de quoi je parle. Certes, si l’on y pense,
+l’homme n’a de place nulle part, ni dans les villes, ni dans les
+steppes. Mais mieux vaut ne pas songer à ces choses-là... cela n’aboutit
+à rien et retourne l’âme.
+
+Jusqu’alors, j’avais cru Konovalov changé à la suite de sa vie errante;
+je pensais que les excroissances d’ennui qui oppressaient son cœur à
+l’époque de notre vie commune étaient tombées comme une coquille au
+grand air de ces dernières années: mais le ton de cette phrase me
+reconstitua mon ami tel que je l’avais connu, chercheur inquiet et
+inassouvi. La rouille du doute, le poison des rêveries rongeaient cet
+homme puissant, venu au monde, pour son malheur, avec un cœur vibrant.
+Ces «gens qui songent» sont nombreux dans la vie russe et ils sont plus
+malheureux que n’importe qui, parce que le poids de leur pensée est
+augmenté par la cécité de leur esprit. Je regardai mon ami avec pitié,
+et lui, comme pour confirmer mon impression, s’écria avec tristesse:
+
+--Je me suis souvenu, Maxime, de notre vie et de tout... ce qui fut!
+Combien de lieues j’ai faites depuis, que de choses j’ai vues!... Il n’y
+a rien sur terre qui me soit commode! Je n’ai pas trouvé ma place!
+
+--Et pourquoi es-tu né avec un cou pour lequel aucun collier n’est bon?
+demanda avec indifférence le Petit-Russien, en ôtant du feu la
+bouillotte.
+
+--Non, dis-moi... demanda Konovalov,--pourquoi ne puis-je être
+tranquille? Hein? Pourquoi les autres vivent-ils, s’occupent-ils de
+leurs affaires, ont-ils des femmes, des enfants et tout, enfin?... Ils
+se plaignent de la vie, mais ils sont tranquilles. Et toujours ils ont
+la volonté de faire telle chose ou telle autre. Et pourquoi ne puis-je
+pas?... Je m’ennuie? Pourquoi est-ce que je m’ennuie?
+
+--En voilà une rage de faire des grimaces! dit en s’étonnant le
+Petit-Russien. Est-ce qu’à force de grimaces tu te sentiras mieux?
+
+--C’est juste, répliqua tristement Konovalov.
+
+--Je parle toujours peu, mais je sais ce que je dis! prononça avec
+dignité le stoïcien, sans se fatiguer de lutter contre la fièvre.
+
+--Laissons toute cette histoire... Puisque tu es au monde, vis, et ne
+raisonne pas, dit, méchamment cette fois, Konovalov.
+
+Mais le Petit-Russien trouva nécessaire d’ajouter:
+
+--Et ne t’occupe de rien! Le temps viendra sans que tu le veuilles; tu
+seras traîné où il le faut, et réduit en poussière. Reste étendu et
+tais-toi... Ni notre langue, ni nos bras ne nous aident en rien.
+
+Il dit, toussa, s’agita et se mit à cracher avec rage dans le feu.
+Autour de nous, tout était sourd, masqué par le rideau épais de la nuit.
+Le ciel, au-dessus de nous, était sombre aussi; il n’y avait pas encore
+de lune. La mer se sentait, plutôt qu’elle n’était visible, tant les
+ténèbres devant nous s’épaississaient. Il semblait que sur la terre
+était descendu un brouillard noir. Le feu s’éteignait.
+
+--Allons dormir, proposa le Petit-Russien.
+
+Nous rampâmes vers le trou et nous couchâmes la tête en dehors. Nous
+nous taisions. Konovalov, une fois étendu, resta immobile, comme
+pétrifié. Le Petit-Russien s’agitait sans cesse et claquait des dents.
+Je regardai longtemps s’éteindre le foyer: ardent et grand au début, le
+monceau de charbons devenait toujours plus petit, se couvrait de cendres
+et disparaissait sous leur tas. Et bientôt il n’en resta rien qu’une
+odeur chaude. Je regardai et je pensai:
+
+--C’est ainsi que nous sommes tous. Si seulement on pouvait brûler plus
+ardemment!...
+
+Trois jours après, je disais adieu à Konovalov. J’allais à Koubagne, lui
+ne voulait pas. Mais nous nous séparâmes tous les deux avec la certitude
+de nous retrouver sur terre.
+
+... Nous n’en eûmes plus l’occasion.
+
+
+
+
+TCHELKACHE
+
+
+Le ciel, assombri par la poussière qui s’élève du port, est trouble. Le
+soleil ardent regarde la mer verdâtre, comme à travers un voile mince.
+Il ne peut se refléter dans l’eau que brisent à chaque instant les coups
+de rames, les hélices des vapeurs, les quilles tranchantes des felouques
+turques ou des bateaux à voile qui sillonnent dans tous les sens le port
+étroit. Et les vagues de la mer enclavées dans le granit, écrasées par
+les poids énormes qu’elles portent, se battent contre les flancs des
+vaisseaux, contre les quais, se battent et murmurent, écumantes sous les
+coups, et souillées.
+
+Le bruit des chaînes, le roulement des wagons qui charrient la
+marchandise, le gémissement métallique des feuilles de fer tombant sur
+les pavés, le grincement des chariots, les sifflets des bateaux à
+vapeur, tantôt perçants, tantôt mugissants, les cris des haleurs, des
+matelots et des douaniers,--tous ces sons divers se fondent en une seule
+musique, celle du travail, et vibrent et s’attardent dans l’air, comme
+s’ils craignaient de monter et de disparaître. Et de la terre viennent
+toujours de nouveaux bruits, qui, sourds et roulants, secouent tout
+autour d’eux, ou bien, perçants, déchirent l’air ardent et poussiéreux.
+
+Le granit, le fer, le bois, les vaisseaux et les gens, tout respire un
+hymne furieux et passionné au dieu du Trafic. Mais les voix des hommes,
+à peine distinctes, paraissent faibles et ridicules, comme le sont aussi
+les hommes, cause de tout ce vacarme. Couverts de haillons souillés,
+courbés sous leurs fardeaux, ils s’agitent dans des tourbillons de
+poussière, dans une atmosphère de chaleur et de bruit et sont infimes,
+petits, en comparaison des colosses de fer qui les entourent, des
+montagnes de marchandises, des bruyants wagons et de toutes ces choses
+qu’ils ont créées eux-mêmes. Leur œuvre les a asservis et dénués de leur
+personnalité.
+
+Les vaisseaux géants, à l’ancre, sifflent ou soupirent profondément, et,
+dans chaque son qu’ils produisent, il y a comme un ironique mépris des
+hommes qui rampent sur leurs ponts et remplissent leurs flancs des
+produits d’un travail d’esclave. Les longues files de débardeurs sont
+lugubrement ridicules; ils transportent sur leurs épaules d’immenses
+charges de blé qu’ils déposent dans les ventres de fer des vaisseaux
+afin de gagner quelques livres de pain pour leurs estomacs d’affamés.
+Les hommes, déguenillés, en sueur, abrutis par la fatigue, par le bruit
+et la chaleur, les machines brillantes, puissantes et impassibles,
+faites par les mains de ces hommes, ces machines mues pourtant non par
+la vapeur, mais par les muscles et le sang de leurs créateurs... ironie
+froide et cruelle!
+
+Le bruit écrase, la poussière irrite les narines et les yeux, la chaleur
+brûle le corps et le fatigue, et tout, à l’entour, paraît tendu, mûr,
+impatient, prêt à éclater en une grandiose catastrophe, après laquelle
+l’air redeviendra respirable et léger, la terre s’apaisera de tout ce
+bruit agaçant, de cet affolement mélancolique... et la ville, la mer, le
+ciel seront tranquilles, puis bienfaisants. Mais ce n’est qu’une
+illusion, entretenue par l’infatigable espoir de l’homme et son
+impérissable et illogique désir de liberté...
+
+Douze coups de cloche, sonores et mesurés, retentirent. Quand le dernier
+fut mort, la sauvage musique du travail s’était déjà adoucie de moitié.
+Au bout d’une minute, elle se transforma en un sourd murmure. Alors, la
+voix des hommes et de la mer fut plus distincte. L’heure du dîner était
+venue.
+
+ * * * * *
+
+Quand les débardeurs, abandonnant le travail, se furent dispersés par
+groupes bruyants dans tout le port, achetant des victuailles chez les
+marchandes en plein air, et s’installant pour dîner sur le pavé dans les
+coins d’ombre, Grichka Tchelkache, vieux loup traqué, apparut parmi eux.
+C’était un gibier souvent poursuivi par la police, et toute la
+population du port le connaissait pour un maître ivrogne, un voleur
+hardi et habile. Il était nu-pieds et nu-tête, portait un pantalon de
+velours usé et une blouse en percale déchirée au col, qui laissait voir
+ses os mobiles, secs et anguleux, tendus de peau brune. Ses cheveux
+noirs, striés de gris, emmêlés, et son visage aigu d’oiseau de proie,
+tout froissé, indiquaient qu’il venait de se réveiller. D’une de ses
+moustaches sortait un fétu de paille, un autre s’était pris aux poils de
+sa joue mal rasée; derrière l’oreille, il avait un brin de tilleul
+fraîchement cueilli. Long, osseux, un peu voûté, il marchait lentement
+sur les pierres, et, tournant son nez crochu, il jetait autour de lui
+des regards vifs et paraissait chercher quelqu’un parmi les débardeurs.
+Sa moustache brune, épaisse et longue, frémissait comme celle d’un chat,
+et ses mains, derrière son dos, se frottaient l’une l’autre, serrant
+leurs doigts tordus et noueux. Même ici, parmi des centaines de ses
+pareils, il attirait l’attention par sa ressemblance avec un épervier
+des steppes, par sa maigreur rapace, sa démarche facile, égale
+extérieurement, mais excitée et attentive comme le vol de l’oiseau qu’il
+rappelait.
+
+Quand il fut arrivé à un groupe de va-nu-pieds, installés à l’ombre des
+paniers de charbon, un garçon râblé et bête se leva à sa rencontre. Il
+avait le visage marbré de rouge et le cou égratigné; il portait toutes
+les traces d’une récente bataille. Il se mit à marcher à côté de
+Tchelkache et lui dit à demi-voix:
+
+--Les douaniers de la marine ne peuvent trouver deux caisses de
+marchandises. Ils cherchent. Tu entends, Grichka?
+
+--Alors?... demanda Tchelkache, le mesurant tranquillement des yeux.
+
+--Quoi donc--alors? Ils cherchent, voilà tout.
+
+--M’a-t-on réclamé, moi, pour les aider dans leurs recherches?
+
+Et Tchelkache regarda avec un sourire aigu les magasins de la Flotte.
+
+--Va au diable!
+
+L’autre, alors, retourna sur ses pas.
+
+--Eh! attends!... Qui t’a arrangé de la sorte? Toute ta devanture est
+abîmée... As-tu vu Michka par ici?
+
+--Il y a longtemps que je ne l’ai vu! cria l’autre, en rejoignant les
+débardeurs.
+
+Tchelkache alla plus loin, accueilli par tous en ami. Mais lui,
+d’ordinaire gai et mordant, était évidemment de mauvaise humeur ce
+jour-là, et répondait brièvement aux questions.
+
+Derrière une balle de marchandises, apparut un gardien de la douane,
+vert-foncé, poussiéreux et militairement raide. Il barra le chemin à
+Tchelkache, en se mettant devant lui dans une pose de provocation, la
+main gauche à son épée, et de la droite essayant de prendre Tchelkache
+au collet.
+
+--Arrête, où vas-tu?
+
+Tchelkache recula d’un pas, leva les yeux sur le gardien et sourit
+sèchement.
+
+Le visage rouge, rusé et bon enfant du douanier s’appliqua à paraître
+terrible; à cette fin, il se gonfla, devint pourpre, agita les sourcils,
+fit de gros yeux et n’en fut que plus drôle.
+
+--On te l’a déjà dit: n’ose pas entrer dans le port, sinon je te casse
+les côtes! cria férocement le gardien.
+
+--Bonjour, Sémenitch! Il y a longtemps qu’on ne t’a vu, répondit
+tranquillement Tchelkache, et il lui tendit la main.
+
+--Je me passerais bien de jamais te voir, moi!... Va ton chemin!
+
+Mais Sémenitch serra pourtant la main qu’on lui tendait.
+
+--Voici ce qu’il faut que tu me dises, poursuivit Tchelkache sans lâcher
+de ses doigts crochus la main de Sémenitch et la secouant familièrement.
+N’as-tu pas vu Michka?
+
+--Quel Michka? Je ne connais aucun Michka! Va-t’en, frère, sinon
+l’inspecteur te verra; il te...
+
+--Le roux, avec qui j’ai travaillé jadis sur le «Kostroma», continuait
+sans s’émouvoir Tchelkache.
+
+--Avec qui tu voles, voilà la vérité! On l’a mis à l’hôpital, ton
+Michka: il s’est écrasé la jambe sous une barre de fer. Va-t’en, frère,
+puisque je t’en prie, sinon je devrai te renvoyer avec des coups.
+
+--Ah!... Et toi qui disais:--je ne connais pas Michka!--Tu vois bien que
+tu le connais. Qu’est-ce qui t’a fâché, Sémenitch?
+
+--C’est bon, Grichka, ne me chante plus rien et file...
+
+Le gardien commençait à s’irriter et, jetant des regards à droite et à
+gauche, s’efforçait de libérer sa main de la poigne ferme de Tchelkache.
+L’autre le regardait tranquillement sous ses épais sourcils, souriant
+dans sa moustache, et, sans lui lâcher la main, continuait à parler.
+
+--Ne me presse pas. Quand j’en aurai assez de causer avec toi, je m’en
+irai. Raconte-moi un peu comment tu vis. Ta femme et tes enfants se
+portent-ils bien?
+
+Et, lançant des coups d’œil terribles, montrant les dents en un sourire
+moqueur, il ajouta:
+
+--Je me propose toujours de te faire visite, mais je n’ai jamais le
+temps: je suis toujours ivre...
+
+--C’est bon, c’est bon, laisse ça... Ne plaisante pas, diable osseux!
+Sinon, frère, je... Ou bien as-tu vraiment l’intention de piller les
+maisons et les rues?...
+
+--Pourquoi? Il y a ici assez pour nous deux. Dieu, oui!... Sémenitch! Tu
+as de nouveau soufflé deux caisses de marchandises?... Fais attention,
+Sémenitch, sois prudent! qu’on ne te prenne pas, un beau jour!
+
+Révolté de l’impudence de Tchelkache, Sémenitch se mit à trembler de
+tout son corps; il crachait de la salive, dans un vain effort pour
+parler. Tchelkache lâcha sa main et s’en retourna tranquillement, d’un
+pas allongé, à l’entrée du port. Le gardien, jurant comme un forcené, le
+suivit.
+
+Tchelkache était redevenu gai; il sifflait doucement entre ses dents,
+et, enfonçant les mains dans les poches de son pantalon, marchait
+lentement, en homme désœuvré, lançant à droite et à gauche des remarques
+mordantes et des plaisanteries. On lui répondait de même.
+
+--Heureux Grichka, comme les autorités ont soin de lui! cria quelqu’un
+du groupe des débardeurs qui avaient déjà dîné et se reposaient, étendus
+à terre.
+
+--Je n’ai pas de souliers; aussi Sémenitch craint-il que je ne me blesse
+les pieds, répondit Tchelkache.
+
+On approchait de la porte. Deux soldats fouillèrent Tchelkache et le
+poussèrent doucement dehors.
+
+--Tenez-le! cria Sémenitch, qui s’était arrêté dans la cour du port.
+
+Tchelkache traversa la voie et s’assit sur une borne, devant la porte
+d’un cabaret. Du port sortait avec fracas une file interminable de
+voitures chargées. En sens inverse arrivaient à fond de train des
+voitures vides, avec des cochers qui ressautaient. Le port soufflait un
+bruit de tonnerre, une poussière âcre. Le sol frémissait...
+
+Habitué à ce va-et-vient insensé, Tchelkache, que la scène avec
+Sémenitch avait aiguillonné, se sentait à son aise. Un solide bénéfice
+lui souriait dans l’avenir, sans grande dépense d’énergie et d’adresse.
+Il était sûr que ni l’un ni l’autre ne lui ferait défaut, et, pinçant
+les yeux, songeait à la fête du lendemain, quand tout serait fait et
+qu’il aurait des billets dans sa poche. Puis, il pensa à l’ami Michka,
+qui aurait été très utile, cette nuit, s’il ne s’était cassé la jambe.
+Tchelkache jura en lui-même, à l’idée que peut-être, sans Micha, il ne
+viendrait pas à bout de son entreprise. Quelle nuit aurait-on?... Il
+interrogea le ciel et inspecta la rue.
+
+A six pas de lui, accroupi près du trottoir sur la chaussée, le dos
+appuyé à une borne, il y avait un gars, en blouse et pantalon bleus, en
+chaussures d’écorce, et coiffé d’une casquette roussie. Près de lui, un
+petit sac et une faux sans manche, entourée de foin roulé et
+soigneusement ficelée. Le garçon était large d’épaules, râblé, blond, le
+visage hâlé et tanné par le vent; ses yeux étaient grands et bleus et
+regardaient Tchelkache avec confiance et bonhomie.
+
+Tchelkache montra les dents, tira la langue et, faisant une épouvantable
+grimace, le dévisagea avec obstination.
+
+Le gars, surpris, cligna, puis tout à coup éclata de rire et cria:
+
+--Ah! qu’il est drôle!
+
+Puis, presque sans se lever de terre, il se roula lourdement de sa borne
+à celle de Tchelkache en traînant son sac dans la poussière et frappant
+les pierres de sa faux.
+
+--Eh! dis donc, frère, tu as rudement fait la noce! dit-il à Tchelkache
+en le tirant par son pantalon.
+
+--C’est comme tu dis, nourrisson, c’est comme tu dis! répondit avec
+franchise Tchelkache. Ce robuste et naïf gars aux yeux d’enfant lui plut
+dès le premier abord.
+
+--Tu viens de la fenaison?
+
+--Mais oui. On a fauché une verste et on a gagné un copek! Les affaires
+sont mauvaises! Il y en a, du monde! Les affamés se sont amenés... ont
+gâté les prix. On donnait soixante copeks à Koubagne. Que ça! Et jadis,
+à ce qu’on dit, trois, quatre roubles, même cinq!...
+
+--Jadis!... Jadis, rien que pour la permission de regarder un vrai
+Russe, on donnait trois roubles. Il y a dix ans, je m’étais fait un
+commerce de cela. J’arrivais dans un village et je disais: «Je suis
+russe, moi!» Et tout de suite on me regardait, on me palpait, on
+s’étonnait,--et voilà trois roubles dans ma poche! Et encore on me
+faisait manger et boire! Et on m’invitait à rester tant que je voulais.
+
+Le gars, en écoutant Tchelkache, avait commencé par ouvrir largement la
+bouche, en exprimant de toute sa ronde figure une admiration surprise;
+puis, comprenant que cet homme en haillons blaguait, il ferma la bouche
+avec bruit et éclata de rire. Tchelkache demeurait sérieux, cachant un
+sourire dans sa moustache.
+
+--Drôle de corps!... Tu parles comme si c’était vrai, et moi j’écoutais
+avec confiance. Non, vrai, jadis, là-bas...
+
+--Et qu’est-ce que je disais donc, moi? Je disais aussi que jadis,
+là-bas...
+
+--Va te promener! dit le gars avec un geste de la main. Es-tu
+cordonnier? ou bien tailleur? dis?
+
+--Moi? demanda Tchelkache; puis, après un moment de réflexion, il
+ajouta: Je suis pêcheur.
+
+--Pêcheur? Vrai! Qu’est-ce que tu pêches? du poisson?
+
+--Pourquoi pêcherais-je le poisson? Ici les pêcheurs ne pêchent pas que
+cela. Plus souvent des noyés, de vieilles ancres, des bateaux
+coulés,--tout enfin! Il y a des lignes pour cela...
+
+--Invente, invente encore! Peut-être es-tu de ces pêcheurs qui chantent
+à propos d’eux-mêmes:
+
+ Nous autres, jetons nos filets
+ Sur les bords bien secs,
+ Sur les granges et les étables!...
+
+--En as-tu vu de ceux-là? demanda Tchelkache en le regardant avec ironie
+et songeant que ce brave garçon devait être très bête.
+
+--Non, je n’en ai pas vu; mais j’ai entendu parler d’eux.
+
+--Ils te plaisent?
+
+--Pourquoi pas? Ce sont des gens sans crainte et libres.
+
+--Et qu’as-tu besoin de liberté? Est-ce que tu aimes la liberté?
+
+--Comment ne l’aimerai-je pas? On est son propre maître, on va où on
+veut, on fait ce qu’on désire... Comment donc? Si on réussit à se
+maintenir et si on n’a pas de pierre au cou,--c’est parfait! On n’a qu’à
+faire la noce tant qu’on veut, pourvu qu’on n’oublie pas Dieu.
+
+Tchelkache cracha avec mépris et interrompit ses questions, en se
+détournant du gars.
+
+--Prends-moi, par exemple... dit l’autre avec une subite animation.
+Quand mon père mourut, il ne laissa que peu de bien. La mère est
+vieille, la terre est fatiguée, que me reste-t-il à faire? Il faut bien
+vivre. Et comment? On ne sait pas. Je deviendrais bien gendre dans une
+bonne maison, pardi! Si on donne sa part à la fille!... Eh! bien, non!
+le diable de beau-père ne veut pas faire le partage. Et alors, il faudra
+que je peine pour lui... longtemps... des années. Vois-tu comment sont
+les affaires? Tandis que, si je pouvais mettre de côté une centaine et
+demie de roubles, je me sentirais d’aplomb et je saurais parler au
+vieux. «Veux-tu donner sa part à Marfa?» Non! «C’est bon! Dieu merci, il
+n’y a pas qu’elle de fille dans le village.» Et j’aurais été tout à fait
+libre, mon propre maître. Oui!--Le gars soupira.--Et maintenant, il n’y
+a rien à faire, que d’entrer dans une famille. J’ai pensé que, si
+j’allais à Koubagne, je ferais bien deux cents roubles. Alors, ça y est,
+je suis quelqu’un. Mais non, coulé, enfoncé! Alors, il faut bien entrer
+dans une famille, se faire esclave, parce que je ne puis me tirer
+d’affaire avec ce que j’ai... impossible! Éhé!...
+
+Le gars détestait cette idée de devenir le mari d’une fille riche qui
+resterait dans sa famille. Son visage en devint terne et triste. Il
+s’agitait lourdement à terre, ce qui tira Tchelkache des réflexions où
+ce discours l’avait laissé tomber.
+
+Tchelkache sentit qu’il n’avait plus aucune envie de causer, mais il
+demanda néanmoins:
+
+--Et maintenant, où vas-tu?
+
+--Où je vais? à la maison, bien sûr!
+
+--Pourquoi serait-ce sûr?... Peut-être que tu désires aller en Turquie.
+
+--En Turquie?... traîna le gars. Est-ce que les chrétiens y vont? Que
+dis-tu là?
+
+--Quel imbécile tu es! soupira Tchelkache, et, de nouveau, il se
+détourna de son interlocuteur, sentant, cette fois-ci, qu’il ne voulait
+plus lui jeter un seul mot. Ce robuste paysan éveillait en lui quelque
+chose d’obscur.
+
+Un sentiment confus, qui mûrissait lentement, une espèce de dépit
+s’agitait au plus profond de son être, l’empêchait de se recueillir et
+de penser à tout ce qu’il avait à faire cette nuit.
+
+Le gars qu’il venait d’injurier marmottait quelque chose à demi-voix, en
+lui lançant par moment des regards de travers. Les joues s’étaient
+drôlement enflées, les lèvres s’étaient avancées et les yeux rétrécis
+clignaient souvent et d’une manière qui prêtait à rire. Évidemment il ne
+s’attendait pas à ce que sa conversation avec ce personnage moustachu
+finît si vite et d’une façon si humiliante.
+
+Tchelkache ne faisait plus aucune attention à lui. Il sifflait avec
+préoccupation, assis sur sa borne, et battait la mesure de son talon nu
+et sale.
+
+Le gars eut envie de reprendre sa revanche.
+
+--Eh! pêcheur! Es-tu souvent ivre? commença-t-il; mais, au même moment,
+le pêcheur se retourna rapidement vers lui et demanda:
+
+--Écoute, nourrisson! Veux-tu travailler cette nuit avec moi? Hein?
+Réponds vite.
+
+--Travailler à quoi? demanda avec méfiance le gars.
+
+--A ce que je te dirai... Nous ferons la pêche. Tu rameras...
+
+--Si c’est ainsi... pourquoi pas? Bon! Je puis bien travailler...
+Seulement, pourvu qu’on n’arrive pas à mal en ta compagnie: tu n’es pas
+rassurant, avec tes airs mystérieux...
+
+Tchelkache sentit quelque chose comme une brûlure dans la poitrine et
+dit avec une rage concentrée:
+
+--Ne parle pas de ce que tu ne peux pas comprendre. Sinon, je te
+donnerai un si bon coup sur la tête que tes idées s’éclairciront vite.
+
+Il sauta de sa borne, se tira la moustache avec la main gauche, serra
+son poing droit sillonné de veines noueuses et dur comme le fer; ses
+yeux étincelèrent.
+
+Le gars eut peur. Il jeta un rapide regard tout autour de lui et,
+clignant timidement, sauta aussi sur ses pieds. Ils se mesurèrent des
+yeux en silence.
+
+--Eh bien? demanda sévèrement Tchelkache.
+
+Il était bouillant et frémissant de l’injure que lui avait faite ce
+jeune veau qu’il avait méprisé tout en causant avec lui et que
+maintenant il s’était pris à haïr à cause de ses purs yeux bleus, de son
+visage sain et hâlé, de ses bras courts et forts, et parce qu’il avait,
+quelque part là-bas, un village et sa maison dans ce village, parce
+qu’on lui proposait d’entrer comme gendre dans une famille aisée, et
+surtout parce que cet être qui n’était qu’un enfant en comparaison de
+lui, Tchelkache, osait aimer la liberté, dont il ne connaissait pas le
+prix et qui lui était inutile. Il est toujours désagréable de voir qu’un
+individu que nous considérons comme inférieur, aime ou déteste les mêmes
+choses que nous et que, par cela même, il devient pareil à nous.
+
+Le gars regardait Tchelkache et sentait en lui son maître.
+
+--Mais... dit-il; je consens. Je veux bien. C’est de l’ouvrage que je
+cherche. Ça m’est égal pour qui travailler, pour toi ou pour un autre.
+J’ai seulement dit ça parce que tu ne ressembles pas à un homme qui
+travaille... tu es par trop déguenillé. Pourtant je sais bien que cela
+peut arriver à chacun. N’ai-je donc jamais vu un ivrogne? Eh! combien
+j’en ai vu, et de pires que toi!
+
+--C’est bon!... Alors tu consens? demanda, en s’adoucissant, Tchelkache.
+
+--Moi, mais oui, avec plaisir. Dis ton prix.
+
+--Mon prix dépend du travail. C’est selon ce que nous ferons et
+prendrons. Peut-être recevras-tu cinq roubles. As-tu compris?
+
+Mais, maintenant qu’il s’agissait d’argent, le paysan voulait être clair
+et exigeait de son entrepreneur de la netteté. Il redevint méfiant et
+soupçonneux.
+
+--Cela ne me va guère ainsi, frère. Il faudrait que je les tienne
+maintenant, ces cinq roubles.
+
+Tchelkache entra dans son rôle.
+
+--Assez causer, attends un peu. Allons au cabaret.
+
+Ils marchèrent côte à côte dans la rue. Tchelkache avec la mine
+importante d’un patron se roulant la moustache, le gars avec un air de
+soumission, mais plein pourtant de méfiance et de crainte.
+
+--Comment t’appelles-tu? demanda Tchelkache.
+
+--Gavrilo, répondit le gars.
+
+Quand ils furent entrés dans le cabaret sale et enfumé, Tchelkache
+s’approcha du comptoir et commanda, du ton familier d’un habitué, une
+bouteille d’eau-de-vie, de la soupe aux choux, de la viande rôtie, du
+thé, et, après avoir énuméré sa commande, lança un bref: «au crédit!» A
+quoi le garçon répondit par un signe de tête silencieux. Alors, Gavrilo
+se sentit plein de respect pour son maître, qui, malgré ses allures de
+filou, était si bien connu partout et inspirait une telle confiance.
+
+--Voilà, nous allons manger un morceau, et puis nous causerons.
+Attends-moi un instant, je reviens.
+
+Il s’en alla. Gavrilo regarda autour de lui. Le cabaret était dans un
+sous-sol; il y faisait humide, obscur, et il était tout imprégné de
+fumée de tabac, de goudron et d’une odeur aigre. En face de Gavrilo, à
+une autre table, il y avait un homme ivre en costume de matelot, à la
+barbe rousse, tout sale de charbon et de goudron. Il ronronnait, avec un
+hoquet incessant, une chanson dont les paroles étaient estropiées et
+faussées, tantôt sifflantes, tantôt gémissantes. Il n’était évidemment
+pas Russe.
+
+Derrière lui se tenaient deux femmes moldaves, déguenillées, très
+brunes, hâlées et qui grinçaient aussi une chanson.
+
+Plus loin, sortaient encore de l’obscurité d’autres figures, toutes
+étrangement échevelées, toutes à moitié ivres, tordues, agitées...
+
+Gavrilo eut peur de rester seul. Il souhaitait le retour du maître. Les
+bruits divers du cabaret se fondaient en une seule note: on aurait dit
+le rugissement de quelque énorme animal aux cent voix, furieux, se
+débattant aveuglément dans cette boîte de pierre et ne trouvant pas
+d’issue. Gavrilo sentait son corps s’imbiber de quelque chose d’enivrant
+et d’alourdissant, qui lui donnait le vertige et troublait sa vue,
+malgré son désir curieux d’observer...
+
+Tchelkache revint; ils se mirent à boire et à manger en causant. Dès le
+troisième verre, Gavrilo était gris. Il s’égaya; il désirait dire
+quelque chose d’aimable à son hôte qui, brave homme, sans encore s’être
+servi de lui, le régalait si bien. Mais les paroles, qui montaient en
+vagues à son gosier, refusaient de quitter sa langue, subitement
+empâtée.
+
+Tchelkache le regardait. Il dit, en souriant avec ironie:
+
+--Te voilà à point, déjà!... Allons donc! pour cinq petits verres?
+Comment pourras-tu travailler?
+
+--Ami, bégayait Gavrilo, ne crains rien! Je te servirai. Ah! comme je te
+servirai! Laisse-moi t’embrasser, dis?
+
+--C’est bon, c’est bon!... Encore un coup?
+
+Gavrilo buvait. Tout s’agita bientôt à ses yeux en ondes égales. C’était
+désagréable et cela faisait mal au cœur. Son visage avait un air
+d’inspiration stupide. Dans ses efforts pour parler, il allongeait
+drôlement les lèvres et mugissait. Tchelkache le regardait fixement
+comme s’il se souvenait de quelque chose, tordait sa moustache et
+souriait sans discontinuer, mais, cette fois-ci, d’un air sombre et
+méchant.
+
+Le cabaret était plein d’un vacarme ivre. Le matelot roux dormait,
+accoudé à la table.
+
+--Sortons d’ici! dit Tchelkache en se levant.
+
+Gavrilo tenta de se lever, mais n’y réussit pas, lança un formidable
+juron, et éclata d’un rire imbécile d’ivrogne.
+
+--Te voilà frais! dit Tchelkache, en reprenant sa place en face de lui.
+Gavrilo riait toujours, contemplant bêtement son maître. L’autre le
+regardait avec une attention lucide et pénétrante. Il voyait devant lui
+un homme dont il tenait la vie entre ses pattes de loup. Lui,
+Tchelkache, se savait de force à en faire ce qu’il voudrait. Il pouvait
+le plier comme une carte, ou l’aider à se déployer dans un cadre
+villageois et stable. Se sentant maître et seigneur d’un autre être, il
+jouissait de cette pensée et se disait que jamais ce gars ne boirait à
+la coupe que la destinée lui avait fait vider à lui, Tchelkache... Et il
+enviait et plaignait cette jeune existence, se moquait d’elle et
+s’attendrissait à l’idée qu’elle pourrait retomber dans des mains comme
+les siennes... Et tous ces sentiments se fondirent enfin en un seul,
+paternel et autoritaire. Il plaignait le gars, et pourtant le gars lui
+était nécessaire. Alors, Tchelkache prit Gavrilo sous le bras, le
+conduisit, en le poussant avec douceur, hors du cabaret et le déposa à
+l’ombre d’une pile de bois coupé; lui-même s’assit à côté et alluma sa
+pipe. Gavrilo s’agita un moment, mugit et s’endormit.
+
+ * * * * *
+
+--Eh! bien, est-ce prêt? demanda à demi-voix Tchelkache à Gavrilo qui
+s’assurait des rames.
+
+--Tout de suite! Un des tolets branle; pourrait-on frapper dessus avec
+une rame?
+
+--Non, non! Pas de bruit! Appuie dessus avec les mains, il rentrera à sa
+place.
+
+Tous deux tripotaient sans bruit le bateau, attaché à la proue d’un
+navire à voiles. Il y avait là toute une flottille de voiliers chargés
+d’écorces de chêne et de felouques turques encore à moitié pleines de
+palmiers, de bois de santal et de gros troncs de cyprès.
+
+La nuit était obscure; sur le ciel se mouvaient de lourdes couches de
+nuages en lambeaux et la mer était tranquille, noire et épaisse comme de
+l’huile. Elle exhalait un arome humide et salé et bruissait doucement,
+frappant les bords des vaisseaux et la côte, et balançant doucement le
+bateau de Tchelkache. A une grande distance du bord, s’élevaient de la
+mer les silhouettes noires des vaisseaux, qui plantaient dans le ciel
+leurs mâts aigus avec, au sommet, des falots de couleur. La mer
+reflétait les feux et paraissait toute semée de taches jaunes, qui
+tremblaient sur son sein de velours doux, d’un noir mat et égal, soulevé
+par une puissante respiration. La mer dormait du sommeil sain et fort
+d’un travailleur las de sa journée.
+
+--En route! dit Gavrilo, en plongeant ses rames.
+
+--Nageons!
+
+Tchelkache, d’un fort coup de rame, chassa le bateau dans un espace
+libre entre deux barques; il nageait rapidement sur l’eau glissante, qui
+s’allumait, au contact des rames, d’un feu bleu et phosphorescent. Une
+longue traînée de lumière doucement scintillante, suivait, en
+serpentant, le bateau.
+
+--Eh! bien, ta tête te fait-elle bien mal? demanda Tchelkache avec
+bonté.
+
+--Horriblement! Elle sonne comme une cloche... Je vais la mouiller un
+peu avec de l’eau.
+
+--A quoi bon? Mouille-toi plutôt l’intérieur; tu te remettras plus vite.
+
+Et il tendit une bouteille à Gavrilo.
+
+--Tu penses? Avec la bénédiction de Dieu!...
+
+Un doux glou-glou se fit entendre.
+
+--Eh! toi, tu es heureux de la permission? Assez! cria Tchelkache en
+l’arrêtant.
+
+Le bateau s’élança de nouveau, sans bruit; il se mouvait avec facilité
+entre les vaisseaux... Tout à coup, il s’échappa de leur masse, et la
+mer infinie, puissante, brillante, se déroula devant eux. Elle
+disparaissait dans le lointain bleu, où de ses eaux s’élevaient au ciel
+des montagnes de nuages gris-lilas, avec des bordures de duvet jaune,
+verdâtres comme l’eau de la mer, ou ardoisées, tristes, jetant ces
+ombres lourdes d’ennui qui oppressent les âmes et les esprits. Les
+nuages rampaient lentement les uns sur les autres et tantôt se fondaient
+ensemble, et tantôt se dispersaient les uns les autres; ils mélangeaient
+leurs couleurs et leurs formes, se dissolvaient, ou reparaissaient avec
+de nouveaux contours, majestueux et lugubres... Ce lent mouvement de
+masses inanimées avait quelque chose de fatal. Il semblait que, là-bas,
+aux confins de la mer, il y en avait d’innombrables qui toujours
+ramperaient avec indifférence sur le ciel, dans l’intention méchante et
+stupide de ne plus jamais lui permettre d’éclairer la mer endormie du
+million d’yeux d’or de ses étoiles polychromes, vivantes et songeuses,
+qui éveillent de nobles désirs dans les êtres en adoration devant leur
+sainte et pure lumière.
+
+--Est-elle belle, la mer? demanda Tchelkache.
+
+--Pas mal! Seulement on a peur dessus, répondit Gavrilo, ramant en
+mesure et fort. La mer sonnait à peine, ruisselait sous les longues
+rames et brillait toujours de ses phosphorescences bleues et chaudes.
+
+--On a peur? Nigaud!... grogna Tchelkache avec ironie.
+
+Lui, le voleur cynique, aimait la mer. Son tempérament bouillant, avide
+d’impressions, ne se rassasiait jamais de la contemplation de cette
+immensité infinie, libre et puissante. Et il était froissé d’entendre
+une semblable réponse à sa question sur la beauté de la mer, qu’il
+aimait. Assis au gouvernail, il coupait l’eau de sa rame et regardait
+tranquillement devant lui, plein du désir de nager encore longtemps sur
+cette plaine de velours.
+
+Sur mer, une émotion large et chaude montait en lui, emplissait son âme
+et l’épurait un peu des souillures de la vie. Il goûtait cette
+impression et aimait se voir meilleur, ici, parmi les vagues et l’air où
+les pensées de la vie perdent leur âcreté et la vie elle-même sa valeur.
+Dans la nuit, sur la mer, vogue le bruit léger de sa respiration
+endormie, et ce murmure infini verse dans l’âme la paix, réfrène les
+impulsions mauvaises, fait naître des rêves puissants...
+
+--Et les filets, où sont-ils, hein? demanda tout à coup Gavrilo, en
+faisant l’inspection de la barque.
+
+Tchelkache tressaillit.
+
+--Le filet est là, au gouvernail.
+
+--Quel filet cela peut-il être? demanda avec méfiance Gavrilo.
+
+--Un épervier et...
+
+Mais Tchelkache eut honte de mentir à cet enfant pour cacher ses
+véritables projets; il regretta aussi les pensées et les sentiments que
+le gars avait mis en fuite par sa question. Il se fâcha. Il sentit à la
+poitrine la brûlure cuisante qu’il connaissait bien; quelque chose le
+serra à la gorge. Il dit durement à Gavrilo:
+
+--Tu es là; eh! bien, restes-y! Et ne te mêle pas de ce qui ne te
+regarde en rien. On t’a pris pour ramer, rame. Et si tu laisses aller ta
+langue, il n’en résultera rien de bon. As-tu compris?
+
+Une minute, le bateau chancela et s’arrêta. Les rames s’immobilisèrent
+dans l’eau bouillonnant autour d’elles, et Gavrilo s’agita avec
+inquiétude sur sa banquette.
+
+--Rame!
+
+Un rude juron secoua l’air. Gavrilo lança les rames. Le bateau, comme
+effrayé, avança par saccades rapides et nerveuses, fendant l’eau avec
+bruit.
+
+--Mieux que ça!
+
+Tchelkache s’était levé du gouvernail et, sans lâcher sa rame, il
+plongea ses yeux froids dans le visage pâle, aux lèvres tremblantes, de
+Gavrilo. Sinueux, penché en avant, il ressemblait à un chat prêt à
+sauter. On entendait un grincement furieux de dents et un bruit d’os.
+
+--Qui va là?
+
+Cette impérieuse question résonna sur la mer.
+
+--Oh! diable, mais rame donc! sans bruit! je te tuerai, chien! rame
+donc! une, deux! Ose crier! Je te déchirerai!... sifflait Tchelkache.
+
+--Vierge Marie, murmurait Gavrilo, tremblant et exténué par la peur et
+l’effort.
+
+Le bateau vira avec souplesse; il nagea vers le port, où les falots se
+pressaient en un groupe multicolore et où se dessinaient les mâtures.
+
+--Eh! Qui est-ce qui crie? demanda-t-on encore une fois. Maintenant, la
+voix était plus éloignée, Tchelkache fut rassuré.
+
+--C’est toi même, l’ami, qui cries! dit-il dans la direction de l’appel.
+Et puis, il s’adressa à Gavrilo, qui murmurait toujours une
+prière.--Oui, frère, tu as eu de la chance. Si ces diables nous avaient
+poursuivis, c’eût été fini de toi. Entends-tu? Je t’aurais vite envoyé
+aux poissons...
+
+Maintenant que Tchelkache parlait tranquillement et même avec bonhomie,
+Gavrilo, toujours tremblant de crainte, le supplia:
+
+--Écoute, laisse-moi m’en aller! Au nom du Christ, laisse-moi.
+Dépose-moi quelque part. Aïe, aïe, aïe! Je suis perdu tout à fait! Pense
+à Dieu, laisse-moi. Que me veux-tu? je ne peux pas faire ces choses-là,
+je n’en ai jamais fait de pareilles. C’est la première fois, Seigneur!
+Je suis perdu! Comment as-tu fait, frère, pour me circonvenir? Dis?
+C’est un péché, tu perds mon âme!... Ah! quelle affaire!
+
+--Quelle affaire? interrogea sévèrement Tchelkache. Parle, quelle
+affaire?
+
+La terreur du gars l’amusait; il jouissait aussi de la sensation de
+pouvoir lui, Tchelkache, provoquer une telle épouvante.
+
+--De sombres affaires, frère... Laisse-moi, pour Dieu. Que te suis-je?
+Ami...
+
+--Tais-toi! Si je n’avais pas eu besoin de toi, je ne t’aurais pas
+emmené! As-tu entendu? Eh! bien, tais-toi!
+
+--Seigneur! soupira, en sanglotant, Gavrilo.
+
+--Assez!
+
+Maintenant, Gavrilo ne pouvait plus s’arrêter et haletait
+lamentablement; il pleurait, se mouchait, s’agitait sur son banc, mais
+ramait fort, avec désespoir. Le bateau allait comme une flèche... De
+nouveau, sur leur chemin, se dressèrent les corps noirs des vaisseaux et
+le bateau se perdit entre eux, tournant comme une toupie dans les
+étroits chenaux qui les séparaient.
+
+--Hé! toi, écoute: si quelqu’un nous adresse une question, tais-toi, si
+tu tiens à ta peau. As-tu compris?
+
+--Hélas! soupira avec découragement Gavrilo, en réponse à cet ordre
+sévère, et il ajouta:--C’était mon destin d’être perdu!
+
+--Ne hurle pas! chuchota Tchelkache.
+
+Ces mots firent perdre à Gavrilo toute compréhension et il s’anéantit
+dans le pressentiment froid d’un malheur. Il plongeait machinalement les
+rames, les lançait derrière lui, puis les sortait de l’eau, les lançait
+encore et regardait obstinément ses chaussures d’écorce.
+
+Le bruit endormi des vagues était sombre et effrayant. Voici le port...
+Derrière son mur de granit, on entendait des voix humaines, des
+clapotements d’eau, des chansons et de grêles sifflets.
+
+--Arrête! chuchota Tchelkache. Lâche les rames! Appuie-toi des mains au
+mur! Doucement, diable!
+
+Gavrilo, s’accrochant des mains à la pierre glissante, conduisit le
+bateau le long du mur. Il avançait sans bruit, effleurant de son bord la
+mousse gluante de la pierre.
+
+--Arrête, donne les rames! Donne, ici! Et ton passeport, où l’as-tu mis?
+Dans ton sac? Donne-moi le sac! Plus vite!... Ça, mon ami, c’est pour
+que tu ne te sauves pas... Maintenant, je te tiens. Sans rames, tu
+aurais filé quand même; mais, sans ton passeport, tu n’oseras pas.
+Attends! Et souviens-toi que, si tu dis un mot, je te rattraperai,
+fût-ce au fond de la mer.
+
+Et tout à coup, s’accrochant des mains à quelque chose, Tchelkache
+s’éleva dans l’air; il disparut sur le mur.
+
+Gavrilo frémit... Ç’avait été si prompt! Il sentit comme se détacher et
+glisser de lui la maudite lourdeur et l’effroi qu’il éprouvait en
+présence de ce bandit moustachu et maigre... Fuir, maintenant?... Et,
+respirant avec liberté, il regarda autour de lui. A gauche s’élevait un
+bâtiment noir sans mâts, comme un immense cercueil vide et abandonné...
+Chaque coup de vague contre son flanc éveillait en lui un sourd écho,
+pareil à un profond soupir. A droite, sur l’eau, se traînait le mur
+humide du quai, comme un froid et lourd serpent. Derrière encore, on
+voyait des squelettes noirs, et devant, dans l’espace qui s’étendait
+entre le mur et ce cercueil, était la mer, silencieuse, déserte, avec
+des nuages noirs au-dessus d’elle. Et ces nuages avançaient lentement,
+énormes, lourds, puisant de l’obscurité leur terreur, et prêts à écraser
+l’homme de leur poids. Tout était froid, noir, de mauvais augure.
+Gavrilo eut peur. Cette crainte était maintenant plus grande que celle
+que lui imposait Tchelkache; elle étreignait la poitrine de Gavrilo dans
+un étroit embrassement, elle serrait au point d’en faire une masse
+misérable, clouée à la banquette du bateau.
+
+Et autour, tout se taisait. Pas un son, sauf les soupirs de la mer; il
+semblait que ce silence allait être interrompu tout à coup par quelque
+chose d’effrayant, de furieusement bruyant, par quelque chose qui
+secouerait la mer jusqu’au fond, qui déchirerait les lourds troupeaux de
+nuages sombres sur le ciel, et jetterait dans le désert des flots toutes
+ces noires embarcations. Les nuages rampaient sur le ciel aussi
+lentement et d’un air aussi ennuyé qu’auparavant, mais il en sortait
+toujours plus de la mer, et on pouvait penser, en regardant le ciel, que
+lui aussi était une mer, seulement une mer irritée et renversée sur
+l’autre, endormie, paisible et unie. Les nuages ressemblaient à des
+vagues qui fonçaient sur la terre, de leurs crêtes grises; ils
+ressemblaient à des abîmes creusés par le vent entre les vagues, et à
+des lames naissantes que ne couvrait pas encore l’écume verdâtre de la
+fureur.
+
+Gavrilo était écrasé par cette sombre tranquillité et cette beauté; il
+se rendit compte qu’il désirait revoir plus vite son maître. Et celui-ci
+ne revenait pas!... Le temps passait lentement, plus lentement que ne
+rampaient les nuages dans le ciel... Et la longueur du temps augmentait
+l’angoisse du silence... Mais voici que, derrière le mur, on entendit
+l’eau s’agiter, puis un frôlement, et quelque chose comme un
+chuchotement. Gavrilo crut mourir.
+
+--Eh!... Tu dors? Prends! doucement! dit la voix sourde de Tchelkache.
+
+Du mur descendait un objet cubique et lourd. Gavrilo le mit dans le
+bateau, puis un autre pareil. En travers du mur s’étendit la longue
+personne de Tchelkache. Les rames reparurent mystérieusement, puis le
+sac de Gavrilo tomba à ses pieds et Tchelkache essoufflé s’assit au
+gouvernail.
+
+Gavrilo le regarda avec un sourire timide et joyeux.
+
+--Est-tu fatigué? demanda-t-il.
+
+--Un peu, sans doute, petit veau! Rame solidement, de toute ta force. Tu
+as un joli gain, frère! La moitié de l’affaire est faite. Maintenant, il
+ne reste qu’à passer inaperçu sous les yeux de ces diables, et puis tu
+pourras recevoir ton argent et filer chez ta Machka... Tu as une Machka,
+dis, petit?
+
+--N-non!
+
+Gavrilo peinait dur, sa poitrine travaillait comme un soufflet et ses
+bras comme des ressorts d’acier. L’eau grondait sous le bateau et la
+traînée bleue qui suivait la poupe était devenue plus large. Gavrilo se
+couvrait de sueur, mais il continuait à ramer de toute sa force. Après
+avoir éprouvé deux fois, dans cette nuit, une telle frayeur, il
+redoutait d’avoir à l’affronter encore et ne désirait qu’une chose:
+finir au plus tôt cette besogne maudite, descendre à terre et fuir cet
+homme, avant d’être tué par lui ou de se trouver en prison par sa faute.
+Il décida de ne pas lui parler, de ne le contredire en rien, d’exécuter
+tous ses ordres, et, s’il réussissait à se débarrasser de lui sans
+encombres, de faire chanter un Te Deum à Saint-Nicolas. Une ardente
+prière était prête à couler de sa poitrine. Mais il se retenait,
+soufflait comme un bateau à vapeur, et se taisait, jetant des regards en
+dessous à Tchelkache.
+
+Et l’autre, sec, long, penché en avant, semblable à un oiseau qui
+s’apprête à voler, regardait dans l’obscurité, au-devant du bateau, avec
+ses yeux d’épervier. Remuant son nez crochu et féroce, il tenait d’une
+main le gouvernail et de l’autre tirait sa moustache, que faisait, à
+chaque instant, tressauter le sourire silencieux des lèvres minces.
+Tchelkache était content de sa réussite, de lui-même et de ce gars, si
+effrayé par lui et devenu son esclave. Il savourait d’avance la large
+fête du lendemain et maintenant il jouissait de sa force et de
+l’asservissement de ce jeune et frais garçon. Il le voyait peiner; il
+eut pitié de lui et voulut l’encourager.
+
+--Eh! Dis donc! demanda-t-il doucement. As-tu eu très peur?
+
+--N’importe!... soupira Gavrilo, et il toussa.
+
+--Inutile maintenant de tant appuyer sur les rames. Maintenant, c’est
+fini. Il n’y a plus qu’un mauvais endroit à passer... Repose-toi.
+
+Gavrilo s’arrêta docilement, essuya avec la manche de sa blouse la sueur
+de son visage et replongea les rames dans l’eau.
+
+--C’est bon, rame plus légèrement. Pour que l’eau ne jase pas. Il y a
+une passe à franchir. Doucement, doucement! Ici, frère, sont des gens
+sérieux... Ils pourraient très bien s’amuser avec un fusil. Ils te
+mettraient une si belle bosse sur le front que tu n’aurais pas le temps
+de crier gare.
+
+Le bateau filait sur l’eau presque sans faire de bruit. Seulement, des
+gouttes bleues tombaient des rames, et, quand elles touchaient la mer, à
+la place de leur chute s’allumait un instant une petite tache, bleue
+aussi. La nuit devenait toujours plus sombre et plus silencieuse. Le
+ciel ne ressemblait plus à une mer agitée: les nuages s’étaient étendus
+sur sa surface et l’avaient recouvert d’un rideau égal et lourd, abaissé
+sur la mer et immobile. La mer était plus tranquille, plus noire, elle
+exhalait plus fort son odeur chaude et salée et ne paraissait plus aussi
+large qu’avant.
+
+--Ah! s’il pouvait seulement pleuvoir! murmura Tchelkache; nous
+filerions comme derrière un rideau.
+
+A droite et à gauche du bateau, des bâtiments, des vaisseaux, immobiles,
+lugubres et noirs émergeaient de l’eau noire aussi. Sur l’un d’eux
+bougeait une lumière; c’était quelqu’un qui marchait avec une lanterne.
+La mer, caressant leurs flancs, semblait implorer sourdement et eux
+répondaient par un écho roulant et froid, comme s’ils discutaient et
+refusaient de céder.
+
+--La douane! chuchota Tchelkache.
+
+Depuis le moment où il avait donné l’ordre à Gavrilo de ramer doucement,
+le gars éprouvait de nouveau un sentiment d’attente excitée. Il se
+tendait en avant, vers l’obscurité, et il lui semblait qu’il
+grandissait; ses os et ses veines se tiraient avec une sourde douleur;
+sa tête, pleine d’une pensée unique, lui faisait mal, la peau de son dos
+frémissait, et dans ses jambes s’enfonçaient de petites aiguilles aiguës
+et froides. Les yeux lui cuisaient à force d’avoir trop longtemps
+regardé dans le noir d’où il s’attendait à voir surgir quelqu’un qui
+leur crierait: «Arrêtez, voleurs!»
+
+Maintenant, quand Tchelkache murmura: «La douane!» Gavrilo sursauta: une
+pensée âpre, brûlante traversa son être et pinça ses nerfs crispés; il
+voulut crier, appeler au secours... Il avait déjà ouvert la bouche et
+s’était soulevé sur sa banquette. Il avança la poitrine, aspira
+profondément, ouvrit la bouche; mais tout à coup, terrassé par la
+frayeur qui le frappa comme un fouet, il ferma les yeux et tomba de son
+siège.
+
+... En avant du bateau, au loin sur l’horizon, avait jailli de l’eau
+noire une immense épée d’un bleu flamboyant. Elle s’était élevée, avait
+fendu l’obscurité de la nuit; sa lame glissa sur les nuages et coucha
+sur le sein de la mer une large raie bleue. Et, dans cette raie
+lumineuse, sortirent de l’obscurité les vaisseaux jusqu’alors
+invisibles, noirs, silencieux, tendus de la luxueuse ombre nocturne. On
+eût dit qu’ils avaient longtemps été au fond de la mer, entraînés là par
+la force puissante d’une tempête, et que, maintenant, ils surgissaient
+pour obéir à l’épée de feu enfantée par la mer. Ils s’élevaient pour
+regarder le ciel et tout ce qui était au-dessus de l’eau... Leurs agrès
+embrassaient les mâts et semblaient des algues marines, sorties de l’eau
+avec ces noirs géants qu’elles recouvraient de leurs mailles. Et puis,
+l’extraordinaire épée bleue se souleva de nouveau, fendit encore la nuit
+et se coucha dans une autre direction. Et de nouveau, à l’endroit où
+elle reposait, apparaissaient des squelettes de navires, jusqu’alors
+invisibles.
+
+Le bateau de Tchelkache s’arrêta et se balança sur l’eau, comme pris
+d’hésitation. Gavrilo restait étendu au fond du bateau, se couvrant le
+visage avec ses mains, et Tchelkache le poussa de sa rame, sifflant
+furieusement, mais tout bas.
+
+--Imbécile, c’est le croiseur de la douane... C’est la lanterne
+électrique! Lève-toi, bûche! On va jeter la lumière sur nous! Tu vas
+nous perdre, diable, toi et moi!
+
+Quand une fois le bout tranchant de la rame se fut abaissé plus fort sur
+le dos de Gavrilo, celui-ci se dressa, n’osant toujours pas ouvrir les
+yeux, s’assit sur la banquette et, saisissant à tâtons les rames, fit
+avancer le bateau.
+
+--Doucement, ou je te tue! Doucement! Imbécile, que le diable t’emporte!
+De quoi t’es-tu effrayé? Dis? Une lanterne et une glace. Voilà tout!
+Doucement avec les rames, mauvais diable!... On incline la glace comme
+on veut et on éclaire la mer pour voir s’il n’y rôde pas des gens de
+notre espèce. On surveille la contrebande... Nous sommes hors
+d’atteinte; ils sont déjà loin. N’aie pas peur, garçon, nous sommes
+saufs! Maintenant, nous...
+
+Tchelkache regarda, triomphant, autour de lui.
+
+--Certes, nous sommes saufs. Ouf!... tu as de la chance, bûche pourrie!
+
+Gavrilo se taisait et ramait; en respirant lourdement, il regarda de
+côté l’endroit où s’élevait et s’abattait encore cette épée de feu. Il
+ne pouvait toujours pas croire que ce n’était, comme le disait
+Tchelkache, qu’une lanterne à réflecteur. La froide lumière bleue qui
+fendait l’obscurité éveillait des reflets argentés sur la mer; elle
+avait quelque chose d’inexplicable, et Gavrilo retomba dans l’hypnose
+d’une frayeur triste. Le pressentiment d’un malheur oppressait de
+nouveau sa poitrine. Il ramait comme une machine et courbait les épaules
+comme s’il attendait un coup d’en haut, et il se sentait vide de tout
+désir, vide et sans âme. Les émotions de cette nuit avaient rongé tout
+ce qu’il possédait d’humain.
+
+Et Tchelkache triomphait de plus belle: succès complet! Ses nerfs,
+habitués aux secousses, s’étaient déjà tranquillisés. Sa moustache
+frémissait voluptueusement et, dans ses yeux, s’allumait une flamme
+avide. Il se sentait à merveille, sifflait entre ses dents, aspirait
+profondément l’air humide de la mer, jetait des regards à droite et à
+gauche et souriait avec bonhomie quand ses yeux retombaient sur Gavrilo.
+
+Le vent passa et réveilla la mer qui se mit à jouer de ses mille petites
+vagues. Les nuages devinrent plus minces et plus transparents, bien
+qu’ils couvrissent tout le ciel. Le vent, encore léger, se promenait
+librement sur toute la surface de la mer, mais les nuages étaient
+immobiles et semblaient ruminer une pensée grise et ennuyée.
+
+--Allons, frère, reviens à toi, il est temps! On dirait qu’on t’a secoué
+l’âme de la peau; il ne reste qu’un sac avec des os. Ami chéri! Nous
+tenons le bon bout, eh?...
+
+Gavrilo était content d’entendre une voix humaine, bien que ce fût
+Tchelkache qui parlât.
+
+--J’entends, dit-il très bas.
+
+--C’est bon, mie de pain!... assieds-toi au gouvernail, je prendrai les
+rames; tu es fatigué, dis?
+
+Gavrilo changea machinalement de place, et, lorsque Tchelkache s’aperçut
+qu’il vacillait sur ses jambes, il le plaignit encore plus profondément
+et lui tapa sur l’épaule.
+
+--N’aie pas peur! Tu as un bon bénéfice. Je te payerai bien, frère.
+Veux-tu avoir vingt-cinq roubles, hein?
+
+--Je... n’ai besoin de rien. Pourvu que nous arrivions à la terre!
+
+Tchelkache fit un mouvement du bras, cracha et se mit à ramer; ses longs
+bras lançaient très loin derrière lui les avirons.
+
+La mer s’était réveillée. Elle jouait avec ses petites vagues, les
+faisait naître, les ornait d’une frange d’écume, les poussait les unes
+sur les autres et les brisait en poussière. L’écume, en fondant,
+grésillait et soupirait, et tout, alentour, était rempli de bruit
+musical et de clapotement. L’obscurité paraissait s’animer.
+
+--Eh bien! raconte un peu... commença Tchelkache. Tu retourneras au
+village, tu te marieras, tu commenceras à labourer, à ensemencer, ta
+femme te donnera beaucoup d’enfants, vous manquerez de pain, et tu te
+décarcasseras toute ta vie?... Et alors... est-ce donc si doux?
+
+--Quelle douceur peut-il y avoir à ça? dit timidement et en frémissant
+Gavrilo. Que faire?
+
+Par endroits, les nuages étaient déchirés par le vent et, à travers les
+trous, regardait le ciel bleu avec, dessus, quelques étoiles. Reflétées
+par la mer joueuse, ces étoiles sautaient sur les vagues, tantôt
+disparaissant, tantôt brillant de nouveau.
+
+--Plus à gauche! dit Tchelkache. Nous sommes bientôt arrivés. Oui!...
+Fini! Le travail a été bon. Vois-tu, une seule nuit,--et cinq cents
+roubles de gagnés! Dis, est-ce bon?
+
+--Cinq cents roubles! reprit avec méfiance Gavrilo, mais il s’effraya
+aussitôt et demanda bien vite, en poussant du pied les ballots au fond
+du bateau:--Qu’est-ce que ces affaires?
+
+--C’est de la soie. Une chose chère. Si on la vendait à son véritable
+prix, il y en aurait pour mille roubles. Mais je ne renchéris pas...
+Adroit, tout ça, hein?
+
+--Est-il possible? interrogea Gavrilo. Si j’en avais autant, moi!
+
+Il soupira au souvenir de la campagne, de son misérable train de vie, de
+ses peines, de sa mère et de toutes ces choses lointaines et chères pour
+lesquelles il était allé travailler, pour lesquelles il avait tant
+souffert cette nuit. Une onde de souvenir l’enveloppa: il revit son
+village, sur une pente, avec, au bas, la rivière cachée par les
+bouleaux, les saules, les sorbiers et les merisiers... Cette vision
+souffla en lui quelque chaleur et le soutint un peu.
+
+--Dieu que ce serait bien! soupira-t-il tristement.
+
+--Oui! je m’imagine que tu sauterais vite en wagon et,--bonsoir! Et
+comme les filles t’aimeraient, au village! Tu n’aurais qu’à choisir. Tu
+te construirais une isba neuve... Mais, pour une isba, il n’y aurait
+peut-être pas assez...
+
+--Ça, c’est juste... Une isba, non, chez nous le bois est trop cher.
+
+--N’importe, tu aurais réparé celle que tu as. Possèdes-tu un cheval?
+
+--Un cheval? oui, il y en a un, mais très vieux, diable!
+
+--Alors, un cheval, un bon cheval! Une vache... des brebis... de la
+volaille... hein?
+
+--Pourquoi dis-tu ça? Si seulement!... Ah! Seigneur, comme j’aurais
+vécu!
+
+--Oui, frère, la vie ne serait pas mauvaise... Moi aussi, je m’y connais
+un peu à ces choses-là. J’ai eu aussi un nid à moi. Le père était un des
+plus riches paysans du village.
+
+Tchelkache ramait lentement. Le bateau dansait sur les vagues, qui
+venaient agacer ses bords; il avançait à peine sur la mer sombre qui
+jouait toujours plus fort. Les deux hommes rêvaient, balancés sur l’eau,
+et regardaient vaguement autour d’eux. Au début, Tchelkache avait parlé
+à Gavrilo du village afin de le tranquilliser un peu et de le remettre
+de son émotion. Il parlait en souriant, d’un air sceptique, dans sa
+moustache, mais plus tard, à force de lui donner la réplique et de lui
+rappeler les joies champêtres dont il était lui-même depuis longtemps
+désabusé, qu’il avait oubliées jusqu’à ce moment, il se laissa entraîner
+et, au lieu de faire parler le gars, il se mit, sans s’en apercevoir, à
+pérorer lui-même:
+
+--L’essentiel dans la vie du paysan, frère, c’est la liberté. Tu dois
+être ton propre maître. Tu as ta maison: elle ne vaut pas cher, mais
+elle est à toi. Tu possèdes une terre, une seule poignée peut-être, mais
+elle est à toi. Ta poule est à toi, ton œuf, ta pomme. Tu es roi sur ta
+terre. Et puis, il faut de l’ordre... Le matin, à peine levé, tu dois te
+mettre à l’ouvrage. Au printemps c’est une chose, en été une autre, en
+automne, en hiver une autre encore. Où que tu aies été, tu reviens
+toujours dans ta maison. La tiédeur, le repos!... Tu es roi, dis?
+
+Tchelkache s’était enthousiasmé à cette longue énumération des
+privilèges et des droits du paysan, oubliant seulement de parler des
+devoirs.
+
+Gavrilo le regardait avec curiosité et s’enthousiasmait aussi. Pendant
+la durée de cette conversation, il avait déjà eu le temps d’oublier à
+qui il avait affaire; il ne voyait qu’un paysan comme lui, collé,
+attaché à la terre par le travail, par plusieurs générations de
+laboureurs, par des souvenirs d’enfance, mais qui s’était volontairement
+éloigné d’elle et de ses soucis, et qui subissait maintenant le
+châtiment de son coup de tête.
+
+--Oui, frère, c’est juste! Ah! comme c’est juste! Voilà, prends ton cas,
+par exemple: qu’es-tu, maintenant, sans la terre? Ah! frère, la terre
+est comme une mère: on ne l’oublie pas pour longtemps.
+
+Tchelkache redevint lui-même. Il sentit l’agaçante brûlure à la poitrine
+qui le prenait toujours quand son amour-propre de sans-souci follement
+audacieux était froissé, surtout quand l’offenseur n’avait aucun prix à
+ses yeux.
+
+--Le voilà parti! s’écria-t-il avec férocité. Tu t’imagines peut-être
+que je parle sérieusement... Je vaux plus cher que ça, va!
+
+--Mais, drôle de corps! répondit Gavrilo, de nouveau intimidé, est-ce de
+toi que je parle? Il y en a beaucoup comme toi!... Eh! Dieu, ce qu’il y
+a de gens malheureux sur terre, de vagabonds!...
+
+--Reprends les rames, phoque! commanda brièvement Tchelkache, retenant
+tout un flot de jurons ardents qui lui montaient au gosier.
+
+Ils changèrent encore de place. Tchelkache en escaladant les ballots
+pour regagner le gouvernail, éprouva un désir aigu de donner à Gavrilo
+une bonne claque qui le fît voler par-dessus bord et, en même temps, il
+n’eut pas la force de le regarder en face.
+
+La courte conversation s’était tue; mais maintenant le silence même de
+Gavrilo avait pour Tchelkache une odeur du village. Il pensait au passé
+et oubliait de diriger son bateau que les vagues avaient fait tourner et
+qui maintenant s’en allait en pleine mer. Les vagues paraissaient
+comprendre que cet esquif n’avait pas de but et, le faisant tressauter,
+elles jouaient, légères, allumant toujours leurs feux bleus sous les
+rames. Et devant Tchelkache défilaient rapidement des tableaux du passé,
+si lointain déjà, séparé du présent par un mur de onze années de
+vagabondage. Il se revit enfant, il revit le village, sa mère, haute en
+couleur, grasse, aux bons yeux gris,--son père, géant à barbe fauve, au
+visage sévère,--lui-même fiancé,--sa femme Amphissa aux yeux noirs, à la
+longue natte, potelée, molle, gaie... Et puis, le voilà, lui, beau
+soldat de la garde; et de nouveau son père, déjà grisonnant et courbé
+par le travail, et sa mère, ridée, affaissée à terre. Comme on lui avait
+fait fête au village quand il était revenu après le service! Comme le
+père était fier de son Grégori, moustachu, robuste soldat, coq du
+village!... La mémoire, ce fléau des malheureux, anime jusqu’aux pierres
+du passé et, jusque dans le poison bu naguère, ajoute des gouttes de
+miel, et tout cela seulement pour achever l’homme par la conscience de
+ses fautes et pour détruire en son âme la foi dans l’avenir, en lui
+faisant trop aimer le passé.
+
+Tchelkache était enveloppé d’une bouffée apaisante d’air natal, qui lui
+apportait les douces paroles de sa mère, les discours sensés de son
+père, le sévère paysan, bien des sons oubliés et des odeurs savoureuses
+de la terre, dégelée au printemps, ou bien fraîchement labourée, ou
+enfin couverte de jeune blé, vert comme l’émeraude et soyeux... Alors,
+il se sentit dérouté, déchu, pitoyable et solitaire, sans attaches
+aucunes et rejeté de l’ordre de la vie où avait été formé le sang qui
+coulait dans ses veines.
+
+--Hé! Où donc allons-nous? demanda tout à coup Gavrilo.
+
+Tchelkache tressaillit et se retourna avec le regard inquiet d’un fauve.
+
+--Ah! diable!... N’importe... Rame plus serré... nous arrivons.
+
+--Tu songeais? demanda en souriant Gavrilo.
+
+Tchelkache le fouilla des yeux. Le gars était complètement revenu à lui;
+tranquille, gai, il semblait même triomphant. Il était très jeune, toute
+sa vie lui appartenait. C’était mauvais! Mais peut-être la terre le
+retiendrait-elle! Quand Tchelkache eut cette pensée, il se sentit plus
+triste encore et, en réponse à la question de Gavrilo, il grogna avec
+humeur:
+
+--Je suis fatigué!... et ça danse!...
+
+--Ça danse, bien sûr!... Ainsi, maintenant, nous ne nous ferons pas
+pincer avec ceci?
+
+Gavrilo poussa du pied les ballots.
+
+--Non, sois tranquille. Je vais tout de suite le livrer et recevoir
+l’argent. Oui!
+
+--Cinq cents?
+
+--Pas moins, probablement...
+
+--C’est une somme!... Si je l’avais, moi, pauvre gueux! J’en aurais
+chanté une chanson.
+
+--Au village...
+
+--Bien sûr! sans tarder...
+
+Et Gavrilo se laissa emporter par son imagination. Tchelkache paraissait
+écrasé. Ses moustaches pendaient; son côté droit, battu par les vagues,
+était mouillé, ses yeux s’étaient enfoncés, avaient perdu leur éclat. Il
+était pitoyable et lourd. Tout ce qu’il tenait de l’oiseau de proie
+avait disparu, laissant la place à une songerie humiliée qui
+apparaissait dans les plis mêmes de sa blouse sale...
+
+--Je suis bien fatigué, moulu!
+
+--Nous arrivons... Voilà.
+
+Tchelkache fit brusquement virer le bateau et le dirigea vers quelque
+chose de noir qui sortait de l’eau.
+
+Le ciel était tout couvert de nuages et la pluie tomba, fine, serrée,
+sonnant joyeusement sur les crêtes des vagues.
+
+--Arrête!... Doucement! commanda Tchelkache.
+
+La barque heurta de l’avant le corps d’un vaisseau.
+
+--Dorment-ils, les diables? grogna Tchelkache, en attrapant de sa gaffe
+des cordes qui descendaient du bord.--L’échelle n’est pas baissée. Cette
+pluie, par-dessus le marché... Comme s’il ne pouvait pleuvoir plus tôt!
+Eh! éponges que vous êtes! eh!
+
+--C’est Selkache? demanda d’en haut un murmure caressant.
+
+--Baisse l’échelle, allons!
+
+--Bonjour, Selkache.
+
+--Baisse l’échelle, diable fumé! rugit Tchelkache.
+
+--Oh! qu’il est méchant aujourd’hui... Eh! Oh!
+
+--Monte, Gavrilo! ordonna Tchelkache à son compagnon.
+
+Au bout d’une minute, il se trouvèrent sur le pont, où trois sombres
+personnages barbus, qui causaient avec animation dans une langue bizarre
+et épineuse, regardaient par-dessus bord le bateau de Tchelkache. Un
+quatrième, enveloppé dans une longue robe, s’avança vers Tchelkache, lui
+serra la main en silence et jeta un regard méfiant à Gavrilo.
+
+--Prépare l’argent pour demain matin, dit brièvement Tchelkache.
+Maintenant, je vais dormir. Gavrilo, allons. As-tu faim?
+
+--J’ai sommeil, répondit Gavrilo.
+
+Au bout de cinq minutes, il ronflait déjà sur le pont sale du bateau, et
+Tchelkache, assis à côté de lui, essayait à son pied une botte qui
+traînait. Crachant de côté, il sifflait entre ses dents tristement et
+avec colère. Puis il s’étendit à côté de Gavrilo, sans ôter de son pied
+la botte, mit ses mains sous sa nuque et examina attentivement le pont
+en remuant ses lèvres moustachues.
+
+Le bateau se balançait sur l’eau joyeuse; du bois grinçait
+lamentablement on ne savait où, la pluie tombait mollement sur le pont,
+les vagues frappaient les flancs... Tout était triste et résonnait comme
+le chant berceur d’une mère qui n’a plus d’espoir dans le bonheur de son
+fils.
+
+Tchelkache, les dents découvertes, souleva la tête, regarda autour de
+lui... et, après avoir murmuré quelques mots, se recoucha... Ses jambes
+ouvertes le faisaient ressembler à d’immenses ciseaux.
+
+ * * * * *
+
+Il se réveilla le premier, eut un mouvement d’inquiétude, puis se
+tranquillisa subitement et regarda Gavrilo qui dormait encore. Le gars
+ronflait et, dans son sommeil, souriait à quelque chose, de toute sa
+face enfantine et hâlée.
+
+Tchelkache soupira et grimpa le long d’une étroite échelle de cordes.
+Dans l’ouverture de la trappe s’encadrait un morceau de ciel plombé. Il
+faisait clair, mais le temps d’automne était lugubre et gris.
+
+Tchelkache reparut après deux heures d’absence. Son visage était rouge,
+sa moustache crânement retroussée; sur ses lèvres rayonnait un sourire
+gai et bon enfant. Il était chaussé de hautes bottes solides, vêtu d’une
+jaquette, d’un pantalon de cuir, et ressemblait à un chasseur. Tout le
+costume, un peu râpé, mais en bon état encore et lui allant bien, le
+faisait paraître plus large, dissimulait ce qu’il avait de trop anguleux
+et lui donnait un air martial.
+
+--Eh! petit veau, lève-toi! dit-il en poussant Gavrilo du pied.
+
+Celui-ci sursauta et, ne le reconnaissant pas de prime abord, fixa sur
+lui des yeux ternes. Tchelkache éclata de rire.
+
+--Comme tu es fait!... s’écria enfin Gavrilo avec un large sourire. Tu
+es devenu un monsieur!
+
+--Ça se fait vite chez nous! Quel poltron tu es! Aïe, aïe! Combien de
+fois t’es-tu préparé à mourir, dans la nuit d’hier, hein? Dis...
+
+--Mais, vois-tu, c’est ma première affaire de ce genre! On peut y perdre
+son âme pour le reste de ses jours!
+
+--Irais-tu encore une fois?
+
+--Encore? mais il faut voir pour quels bénéfices? Voilà.
+
+--Deux cents.
+
+--Deux cents, dis-tu? Oui, j’irais.
+
+--Arrête!... Et ton âme?
+
+--Peut-être ne la perdrais-je pas! dit en souriant Gavrilo. Et on
+deviendrait un homme pour le reste de ses jours!
+
+Tchelkache éclata de rire.
+
+--C’est bon, assez plaisanter! Nageons vers la grève. Apprête-toi.
+
+--Moi? mais je suis prêt...
+
+Ils se remirent en bateau, Tchelkache au gouvernail, Gavrilo aux rames.
+
+Le ciel gris est tout tendu de nuages; la mer, d’un vert trouble, joue
+avec leur embarcation, la fait sauter sur ses vagues encore petites, qui
+jettent dedans des gouttes claires et salées. Devant la proue du bateau,
+très loin, apparaît la ligne jaune de la plage sablonneuse; derrière la
+quille, est la libre et joueuse mer, toute creusée par des troupeaux de
+vagues qui courent, déjà parées de leur superbe frange d’écume. Au loin,
+il y a des vaisseaux qui se balancent sur le sein de la mer et, à
+gauche, toute une forêt de mâts et les masses blanches des maisons de la
+ville. De là coule sur la mer un bruit sourd, qui roule avec le bruit
+des vagues et crie une musique belle et retentissante... Et sur tout
+cela s’étend un mince voile de brouillard qui éloigne les objets les uns
+des autres.
+
+--Eh! il y aura une belle danse ce soir! fit Tchelkache en indiquant la
+mer d’un mouvement de la tête.
+
+--Une tempête? demanda Gavrilo. Il labourait puissamment la mer avec ses
+rames. Il était trempé de la tête aux pieds par les gouttes que le vent
+chassait.
+
+--Éhé! affirma Tchelkache.
+
+Gavrilo le regarda avec curiosité.
+
+--Combien t’a-t-on donné? demanda-t-il enfin, voyant que Tchelkache ne
+se disposait pas à parler.
+
+--Voilà! dit Tchelkache. Il tendit à Gavrilo quelque chose qu’il tira de
+sa poche.
+
+Gavrilo vit des billets multicolores, et tout revêtit à ses yeux les
+couleurs de l’arc-en-ciel.
+
+--Eh!... Et moi qui pensais que tu te vantais! Combien?
+
+--Cinq cent quarante!... Est-ce adroit?
+
+--Certes!... murmura Gavrilo, reconduisant d’un regard avide les cinq
+cent quarante roubles de nouveau disparus dans la poche. Eh! si c’était
+à moi!--et il soupira d’un air abattu.
+
+--Nous ferons la fête, petit! s’écria, avec enthousiasme, Tchelkache!
+N’aie pas de craintes: je te paierai, frère... Je te donnerai quarante
+roubles! Hein? es-tu content? Veux-tu ton argent tout de suite?
+
+--Si tu ne le regrettes pas... eh! bien... j’accepte!
+
+Gavrilo tremblait d’attente et d’un sentiment aigu qui lui suçait la
+poitrine.
+
+--Hahaha! poupée du diable! tu acceptes? Prends, frère, je t’en prie! je
+t’en supplie, prends! Je ne sais pas où mettre tout cet argent;
+débarrasse-moi, tiens!
+
+Tchelkache tendit à Gavrilo quelques billets de dix roubles. L’autre les
+prit, d’une main mal assurée, jeta les rames et se mit à cacher son
+butin dans sa blouse, pinçant avidement les yeux et aspirant l’air
+bruyamment comme s’il buvait quelque chose de chaud. Tchelkache le
+regardait avec ironie. Et Gavrilo avait ressaisi les rames; il
+manœuvrait nerveusement, en hâte, les yeux baissés, comme s’il avait
+peur. Ses épaules et ses oreilles frémissaient.
+
+--Dieu, que tu es avide! ce n’est pas bien. Du reste, pour un paysan...
+
+--Ce qu’on peut faire avec de l’argent! s’écria Gavrilo, qui s’allumait
+tout à coup de passion. Et il se mit à parler, d’une manière hachée,
+hâtive, comme poursuivant une idée et attrapant les mots au vol, de la
+vie de campagne avec et sans argent: Respect, aisance, liberté,
+gaieté...
+
+Tchelkache l’écoutait attentivement, avec une mine sérieuse et des yeux
+pleins de secrètes pensées. Par moments, il souriait d’un air joyeux.
+
+--Nous y sommes! fit-il enfin.
+
+Une vague s’empara du bateau et le lança adroitement sur le sable.
+
+--Fini, fini, fini tout à fait! Il faut tirer le bateau plus loin, pour
+que la mer ne le reprenne pas. On viendra le chercher. Et maintenant,
+adieu. La ville est à huit verstes. Tu retournes à la ville, hein?
+
+Sur le visage de Tchelkache rayonnait toujours un sourire rusé et bon
+enfant; il avait l’air de préparer quelque chose d’agréable pour
+lui-même, et d’inattendu pour Gavrilo. La main dans la poche, il faisait
+bruire des billets de banque.
+
+--Non, je n’irai pas... Je...
+
+Gavrilo étouffait et s’étranglait. En lui s’agitait une tempête de
+désirs, de paroles, de sentiments qui s’entre-dévoraient. Il brûlait
+comme du feu.
+
+Tchelkache le regardait avec étonnement.
+
+--Qu’est-ce qui te prend? demanda-t-il.
+
+--Ce n’est rien...
+
+Mais le visage de Gavrilo rougissait et puis devenait gris. Le gars
+piétinait sur place, comme s’il voulait se jeter sur Tchelkache, ou bien
+comme s’il était déchiré par quelque désir difficile à réaliser.
+
+Tchelkache éprouva un malaise à la vue de cette excitation. Il se
+demandait sous quelle forme elle allait éclater.
+
+Gavrilo se mit à rire, d’un rire étrange, pareil à un sanglot. Sa tête
+était baissée, de sorte que Tchelkache ne pouvait voir l’expression de
+son visage; il apercevait seulement les oreilles de Gavrilo, tantôt
+rouges, tantôt pâles.
+
+--Va au diable! s’écria Tchelkache avec un un geste de la main.
+Serais-tu amoureux de moi? Dis?... Le voilà qui minaude comme une fille.
+Es-tu navré de me quitter? Eh! nourrisson, parle, sinon je m’en vais!
+
+--Tu t’en vas? cria Gavrilo d’une voix sonore. La plage, déserte et
+sablonneuse, trembla à ce cri, et les vagues de sable, amenées par les
+vagues de la mer, parurent frémir. Tchelkache aussi frémit. Tout à coup
+Gavrilo s’arracha de sa place et se jeta aux pieds de Tchelkache, lui
+étreignit les jambes de ses deux bras, et l’attira à lui. Tchelkache
+s’ébranla, s’assit lourdement dans le sable et, grinçant des dents,
+fendit l’air de son long bras au poing fermé. Mais il n’eut pas le temps
+de frapper, arrêté par le regard confus et suppliant de Gavrilo.
+
+--Ami! Donne-moi... cet argent! Donne, au nom du Christ. Quel besoin en
+as-tu? Ce n’est qu’une nuit... une seule nuit... Et moi, cela me
+prendrait des années... Donne... Je prierai pour toi... toujours... dans
+trois églises... pour le salut de ton âme... Tu le jetterais au vent, et
+moi, je le mettrai dans la terre. Ah! donne-moi cet argent. Dis, qu’en
+feras-tu?... Y tiens-tu tant?... Une nuit... et te voilà riche! Fais une
+bonne action! Tu es perdu, toi!... Tu ne trouveras pas ta voie, tandis
+que moi!... Ah! donne-le-moi!
+
+Tchelkache, effrayé, surpris et furieux, rejeté en arrière, assis sur le
+sable et s’y appuyant des deux mains, se taisait et regardait, avec des
+yeux sortis effroyablement des orbites, le gars qui lui mettait sa tête
+sur les genoux et chuchotait, en haletant, ses supplications. Tchelkache
+le repoussa enfin, sauta sur ses pieds et, fourrant la main dans sa
+poche, jeta à Gavrilo les billets multicolores.
+
+--Tiens, chien, avale! cria-t-il, tremblant de fureur, de pitié aiguë et
+de haine envers cet esclave avide. Et, ayant jeté l’argent, il se sentit
+un héros. L’audace rayonnait dans ses yeux, dans toute sa personne.
+
+--Moi-même je voulais te donner plus. Tu m’avais fait pitié hier... Je
+pensais au village. Je me disais: «Venons en aide à ce gars.»
+J’attendais pour voir ce que tu ferais, si tu me demanderais ou non. Et
+toi, eh! guenille, mendiant!... Est-ce qu’on peut se mettre dans un état
+pareil pour de l’argent... se martyriser ainsi? Imbéciles, diables
+avides, qui s’oublient... qui se vendraient pour cinq copeks, hein?
+
+--Ami... que le Christ te protège! Qu’ai-je donc à présent? Quoi? Des
+milliers?... Je suis maintenant un richard! glapissait Gavrilo dans son
+enthousiasme, tout frémissant et cachant l’argent dans sa blouse. Ah!
+cher homme!... Je n’oublierai jamais! jamais! Et je dirai à ma femme et
+à mes enfants de prier pour toi.
+
+Tchelkache écoutait ces cris de joie, regardait ce visage rayonnant et
+dénaturé par cette frénésie avide; il sentait que lui-même, le voleur et
+le vagabond, arraché à tout ce qui lui était proche, ne deviendrait
+jamais aussi rapace, vil, égaré. Jamais il ne serait tel! Cette pensée
+et cette sensation, en lui donnant la conscience de sa liberté et de son
+audace, le retenaient auprès de Gavrilo sur le bord désert de la mer.
+
+--Tu m’as rendu heureux! criait Gavrilo et, s’emparant de la main de
+Tchelkache, il se la fourrait contre le visage.
+
+Tchelkache se taisait et montrait les dents comme un loup. Gavrilo
+continuait son épanchement.
+
+--Quelle idée m’est venue! Nous nagions ici... j’ai vu l’argent... Je me
+disais: «Si je lui donnais»... à toi... «un coup de rame... un seul!
+L’argent serait à moi; lui, je le jetterais à la mer»... toi, tu
+comprends? Qui s’apercevrait de ta disparition? Et si on te trouve, on
+ne fera pas d’enquête: qui, comment, pourquoi l’a-t-on tué? Tu n’es pas
+un homme pour lequel en ferait du bruit! Tu es inutile sur terre! Qui
+prendrait ton parti? Voilà! hein?
+
+--Rends l’argent! rugit Tchelkache en saisissant Gavrilo à la gorge.
+
+Gavrilo se débattit, une fois, deux fois... mais l’autre bras de
+Tchelkache s’enroula comme un serpent autour de lui... Un bruit de toile
+déchirée,--et Gavrilo gisait à terre, avec des yeux fous, attrapant
+l’air avec ses mains et agitant les jambes. Tchelkache, droit, sec,
+comme un fauve, montrait les dents d’un air méchant, riait d’un rire
+serré, âpre, et sa moustache sautait nerveusement sur son visage
+anguleux et aigu. Jamais, de toute sa vie, il n’avait reçu de coup si
+douloureux, et jamais sa fureur n’avait été plus grande.
+
+--Eh! quoi, es-tu heureux maintenant? demanda-t-il, à travers son rire,
+à Gavrilo, et, lui tournant le dos, il s’en alla dans la direction de la
+ville. Mais il n’avait pas fait deux pas que Gavrilo, se courbant comme
+un chat, mit un genou à terre et, prenant un large élan, lui jeta une
+pierre ronde, criant avec rage:
+
+--U-une!
+
+Tchelkache gémit, porta ses mains à sa nuque et se balança en avant,
+puis se retourna du côté de Gavrilo et tomba le visage contre le sable.
+Il bougea une jambe, essaya de soulever la tête et se raidit, vibrant
+comme une corde tendue. Alors, Gavrilo se prit à courir au loin, là-bas,
+vers l’ombre d’un nuage échevelé qui pendait sur la steppe brumeuse. Les
+vagues bruissaient, courant sur le sable, se fondant avec lui et courant
+encore. L’écume sifflait, les gouttes de l’eau volaient dans l’air.
+
+La pluie tomba. Rare au commencement, elle devint vite serrée, lourde,
+et coula du ciel en minces filets. Ils s’entrecroisaient, formant un
+réseau qui masqua aussitôt le lointain de la steppe et le lointain de la
+mer. Longtemps on ne vit rien que la pluie et ce long corps, couché sur
+le sable près de la mer... Mais voici que, de la pluie, réapparut
+Gavrilo, courant; il volait comme un oiseau. Il s’approcha de
+Tchelkache, tomba à genoux devant lui et se mit à le retourner sur la
+terre. Sa main plongea dans une glu chaude et rouge. Il trembla et
+s’écarta, le visage pâle et fou.
+
+--Frère, lève toi! chuchotait-il dans le bruit de la pluie à l’oreille
+de Tchelkache.
+
+Tchelkache revint à lui et, repoussant Gavrilo, dit d’une voix enrouée:
+
+--Va-t’en!
+
+--Frère, pardonne: c’est le diable qui m’a tenté... continuait Gavrilo,
+tremblant, baisant la main de Tchelkache.
+
+--Va, va-t’en! grogna l’autre.
+
+--Remets-moi mon péché! Ami... pardonne!
+
+--Va-t’en, va-t’en au diable! cria tout à coup Tchelkache qui s’assit
+sur le sable. Son visage était pâle, méchant; ses yeux troubles se
+fermaient comme s’il avait très sommeil... Que veux-tu encore? Tu as
+fait ton affaire... et va-t’en! File!
+
+Et il voulut pousser du pied Gavrilo, anéanti de douleur, mais il n’y
+réussit pas et serait tombé si Gavrilo ne lui avait soutenu les épaules.
+Le visage de Tchelkache était maintenant au niveau de celui de Gavrilo.
+Tous deux étaient pâles, misérables et effrayants.
+
+--Fi!
+
+Tchelkache cracha dans les yeux grands ouverts de son ouvrier.
+
+L’autre s’essuya humblement avec sa manche et murmura:
+
+--Fais ce que tu veux... Je ne répondrai pas un mot. Pardonne-moi, au
+nom du Christ!
+
+--Nigaud, qui ne sais même pas voler! cria Tchelkache avec mépris. Il
+arracha sa chemise sous sa veste et, sans rien dire, grinçant seulement
+des dents, se mit à se bander la tête.
+
+--As-tu pris l’argent? demanda-t-il enfin.
+
+--Je ne l’ai pas pris, frère, je n’en veux pas! Il porte malheur!
+
+Tchelkache fourra la main dans la poche de sa veste, retira la liasse
+des billets, en remit un dans sa poche et jeta tout le reste à Gavrilo.
+
+--Prends et détale!
+
+--Je ne puis le prendre... je ne puis! Pardonne!
+
+--Prends, je te dis! rugit Tchelkache, roulant effroyablement les yeux.
+
+--Pardonne-moi! Alors, je le prendrai... dit timidement Gavrilo, et il
+tomba aux pieds de Tchelkache sur le sable humide, que la pluie arrosait
+généreusement.
+
+--Tu mens, nigaud, tu le prendras tout de suite! dit avec assurance
+Tchelkache et, lui soulevant la tête par les cheveux, avec effort, il
+lui fourra l’argent au visage.--Prends, prends! Ce n’est pas pour rien
+que tu as travaillé! N’aie pas honte d’avoir failli assassiner un homme!
+Pour des gens comme moi, personne ne réclame. On dira plutôt merci quand
+on l’apprendra. Tiens, prends! Personne ne saura ton action, et elle
+mérite pourtant une récompense! Voilà.
+
+Gavrilo vit que Tchelkache riait, et il éprouva un soulagement. Il serra
+l’argent dans sa main.
+
+--Frère! me pardonneras-tu? Tu ne veux pas? Dis? suppliait-il avec des
+larmes.
+
+--Petit frère! dit, en le contrefaisant, Tchelkache qui se dressait sur
+ses jambes chancelantes. Pourquoi te pardonner? Il n’y a pas de quoi.
+Aujourd’hui c’est toi, demain ce sera moi...
+
+--Ah! frère, frère! soupira douloureusement Gavrilo, en hochant la tête.
+
+Tchelkache était debout devant lui et souriait étrangement; le linge,
+sur sa tête, rougissant peu à peu, devenait semblable à un bonnet turc.
+
+La pluie tombait à torrents. La mer se plaignait sourdement et les
+vagues battaient contre la plage, furieuses maintenant et courroucées.
+
+Les deux hommes se taisaient.
+
+--Adieu! dit avec une froide ironie Tchelkache.
+
+Il trébuchait, ses jambes tremblaient et il portait bizarrement sa tête
+comme s’il avait peur de la perdre.
+
+--Pardon, frère! dit encore une fois Gavrilo.
+
+--Ce n’est rien! répondit sèchement Tchelkache et il soutenait toujours
+sa tête de la main gauche et, de la droite, se tirait doucement la
+moustache.
+
+Gavrilo lui regarda longtemps après, jusqu’à ce qu’il eût disparu dans
+la pluie qui tombait toujours des nuages, serrée, en filets minces,
+interminables, et enveloppait la steppe d’une brume impénétrable et
+grise comme l’acier.
+
+Puis, Gavrilo ôta sa casquette mouillée, se signa, regarda l’argent
+serré dans sa paume, soupira librement et profondément, cacha son butin
+dans sa blouse et se mit à marcher, à larges pas fermes, dans la
+direction opposée à celle où Tchelkache avait disparu.
+
+La mer mugissait, jetait sur le sable de la plage de grandes vagues
+lourdes, les brisait en écume et en gouttelettes. La pluie fouaillait
+avec acharnement la mer et la terre, le vent rugissait. Tout, à
+l’entour, était rempli de plaintes, de cris, de bruits sourds. La pluie
+masquait la mer et le ciel...
+
+Bientôt la pluie et les éclats des vagues eurent lavé la tâche rouge à
+l’endroit où avait été terrassé Tchelkache, elles eurent lavé les traces
+de ses pas et de ceux du gars, sur le sable de la plage, et la plage
+déserte ne garda aucun souvenir du petit drame qui s’y était joué entre
+deux hommes.
+
+
+
+
+MON COMPAGNON
+
+
+Je le rencontrai dans le port d’Odessa. Pendant trois jours, mon
+attention fut attirée par sa personne râblée et pleine, au visage
+caucasien encadré d’une jolie barbe. Il m’obsédait; je le voyais arrêté,
+des heures entières, sur le granit du quai, suçant le pommeau de sa
+canne, et ses yeux en amandes examinaient tristement l’eau trouble du
+port. Dix fois par jour, il passait devant moi, de la démarche d’un
+flâneur insouciant. Qui était-il?... Je me mis à l’épier. Et lui, comme
+pour me narguer, m’apparaissait de plus en plus souvent. Enfin, j’appris
+à reconnaître de loin son costume à la mode, clair, à carreaux, son
+chapeau mou d’artiste, son allure paresseuse et même son regard ennuyé
+et obtus. Sa présence était tout à fait inexplicable dans le port, au
+milieu des sifflets de bateaux et de locomotives, du tintement des
+chaînes, des cris des ouvriers, au milieu de cette agitation fébrile et
+furieuse qui vous saisit de toutes parts, qui émousse l’esprit et les
+nerfs. Tous les êtres humains, dans le port, étaient les esclaves des
+mécanismes géants, qui exigeaient d’eux une attention et un travail de
+toutes les minutes; tous s’agitaient autour des vapeurs et des wagons,
+les chargeant et les vidant. Tous étaient soucieux, fatigués; tous
+couraient, juraient, dans la poussière; tous suaient... Et, dans
+l’agitation du travail, marchait lentement cet étrange personnage avec
+un visage de mortel ennui et d’universelle indifférence...
+
+Enfin, le quatrième jour, à l’heure du dîner, je buttai sur lui et
+décidai d’apprendre à tout prix qui il était. M’étant installé tout
+près, avec une pastèque et du pain, je me mis à manger et j’examinai mon
+homme, en songeant au moyen le plus discret d’entrer en conversation
+avec lui.
+
+Il était debout, appuyé contre des caisses de thé; il regardait sans but
+autour de lui, et jouait de la flûte sur sa canne.
+
+Il m’était difficile, à moi, le va-nu-pieds, avec mon crochet de
+débardeur sur le dos, tout noir de charbon, d’entamer une causerie avec
+ce snob. Mais, à mon grand étonnement, je remarquai qu’il ne pouvait
+détacher les yeux de ma personne et que son regard s’allumait d’une
+convoitise mauvaise et animale. Je conclus que l’objet de mon
+observation avait faim et, après avoir jeté un rapide regard de tous
+côtés, je lui demandai doucement:
+
+--Voulez-vous manger?
+
+Il tressaillit, montra dans une grimace avide une centaine peut-être de
+dents puissantes et serrées, et, à son tour, regarda avec méfiance de
+tous côtés.
+
+Personne ne faisait attention à nous. Alors, je lui fourrai la moitié de
+la pastèque et un morceau de pain de froment. Il saisit cela et
+disparut, s’asseyant sur des caisses de marchandises. Par moments sa
+tête se relevait; le chapeau, renversé en arrière, découvrait un front
+brun et moite. Son visage rayonnait d’un large sourire, et il
+m’adressait des clignements d’yeux sans s’arrêter une minute de mâcher.
+Je lui fis signe de m’attendre et j’allai acheter de la viande: je
+l’apportai et la lui donnai. Je me mis auprès des caisses, de manière à
+dissimuler complètement à tous les regards mon pauvre snob. Jusqu’alors,
+il avait mangé avec l’inquiétude d’un fauve qui craint qu’on lui prenne
+son morceau; maintenant, il mangea avec plus de tranquillité, mais quand
+même si vite et si avidement qu’il me fut insupportable de regarder plus
+longtemps cet être affamé. Je me détournai de lui.
+
+--Merci, merci beaucoup!
+
+Il me secoua l’épaule, puis me saisit la main, la serra et la secoua
+cruellement.
+
+Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’il me racontait déjà son
+histoire.
+
+Le prince géorgien Charko Ptadzé était le fils unique d’un riche
+propriétaire de Koutaïs; il était employé à l’une des gares du
+Transcaucasien et demeurait avec un camarade. Ce camarade disparut
+subitement, emportant l’argent et les valeurs du prince Charko, qui se
+mit à sa poursuite. Apprenant par hasard que le camarade avait pris un
+billet pour Batoum, le prince Charko s’y rendit. Mais, à Batoum, il se
+trouva que le camarade était parti pour Odessa. Alors, le prince Charko
+prit le passe-port d’un certain Vano Svanidzé, coiffeur et son camarade
+lui aussi, du même âge que lui mais d’un signalement différent,--et
+partit pour Odessa. Là, il déclara à la police le vol dont il avait été
+victime; on lui promit de trouver le coupable. Il attendait depuis deux
+semaines, était à bout de ressources et n’avait pas mangé depuis quatre
+jours.
+
+J’écoutais son récit, qui paraissait sincère et s’interrompait de
+jurons. J’examinai ce jeune garçon, je le crus et j’eus pitié de lui.
+C’était presque un enfant; il avait dix-neuf ans et, pour la naïveté,
+était plus jeune encore. Il parlait souvent, avec une indignation
+profonde, de son ancienne amitié pour le camarade voleur qui lui avait
+dérobé des objets si précieux. Le terrible père de Charko couperait
+sûrement la gorge à son fils s’il ne les retrouvait pas. Je pensai que
+si personne ne venait en aide à ce jeune homme, il se laisserait enlizer
+par la ville. Je savais par suite de quels infimes hasards la bande des
+va-nu-pieds se recrute et j’entrevoyais pour le prince Charko toutes les
+possibilités d’entrer dans cet ordre respectable, mais non respecté...
+J’eus envie de lui être secourable. Ma paye était insuffisante pour un
+billet jusqu’à Batoum, et j’allai à plusieurs bureaux demander un billet
+gratuit pour Charko. Je prouvai avec force la nécessité du secours; on
+me refusa avec force aussi. Je proposai à Charko de l’accompagner chez
+le chef de police afin de demander un billet; mais il se troubla et me
+déclara qu’il n’irait pas. Pourquoi? Il n’avait pas payé le propriétaire
+du garni où il était descendu, et, quand on lui avait réclamé de
+l’argent, il avait frappé quelqu’un, puis s’était dérobé; il supposait
+avec justesse que la police ne le remercierait pas d’avoir esquivé sa
+dette, d’avoir ensuite donné des coups,--d’autant plus qu’il ne se
+souvenait pas s’il avait frappé une fois ou deux, ou trois ou quatre...
+
+La situation se compliquait. Je résolus de travailler jusqu’à ce que
+j’aie gagné l’argent du voyage à Batoum; mais, hélas! il était évident
+que cela n’arriverait pas de sitôt ou n’arriverait jamais, parce que,
+après son long jeûne, ce Charko mangeait comme trois, ou plus encore.
+
+A cette époque, à cause de l’invasion des affamés, le prix de la journée
+dans les ports était tombé et, des quatre-vingts copeks de ma paye, nous
+mangions, à nous deux, soixante. En outre, avant ma rencontre avec le
+prince, j’avais décidé d’aller en Crimée et je ne voulais pas
+m’éterniser à Odessa. Je proposai donc au prince Charko de faire la
+route à pied avec moi, à la condition suivante: si je ne lui trouvais
+pas un compagnon pour Tiflis, je l’y conduirais moi-même et, si j’en
+trouvais un, nous nous séparerions.
+
+Le prince jeta un regard sur ses fines bottines, sur son chapeau, son
+pantalon, lissa sa jaquette, réfléchit, soupira à plusieurs reprises et
+enfin consentit. Et c’est ainsi que nous nous en allâmes à pied d’Odessa
+à Tiflis.
+
+ * * * * *
+
+Quand nous arrivâmes à Kherson, mon opinion était faite au sujet de mon
+compagnon. C’était un être naïf et sauvage, extrêmement peu développé,
+gai quand il avait mangé, abattu quand il avait faim, comme un animal
+fort et pas méchant.
+
+Pendant le trajet, il me parlait du Caucase, de l’existence que menaient
+les propriétaires géorgiens, de leurs jeux et de leurs rapports avec les
+paysans. Ses récits étaient intéressants, ne manquaient pas d’une
+certaine beauté: mais la personne de mon compagnon y apparaissait sous
+un aspect peu flatteur pour lui. Voici un échantillon de ses histoires.
+
+Un riche prince donnait une fête à des amis; on prit du vin, on mangea
+en profusion les mets préférés des Géorgiens, et puis le prince
+conduisit ses invités à l’écurie. On sella les chevaux. Le prince sauta
+sur le meilleur et se mit à caracoler dans la plaine. C’était un cheval
+ardent! Les invités vantaient sa beauté et sa vitesse. Le prince repart
+une seconde fois, quand tout à coup surgit dans la plaine un paysan sur
+un cheval blanc, qui dépasse le prince, qui le dépasse et... rit avec
+orgueil. Le prince eut honte devant ses invités!... Il fronça
+terriblement les sourcils, appela d’un geste le paysan et, quand
+celui-ci se fut approché, d’un coup de sabre il lui trancha la tête,
+braqua son revolver dans l’oreille du cheval et le tua. Ensuite, il alla
+déclarer aux autorités ce qu’il avait fait. On le condamna aux travaux
+forcés.
+
+Charko semble plaindre le prince. J’essaye de lui faire comprendre que
+cet homme n’est pas digne de compassion, mais il me répond d’un air
+sermonneur:
+
+--Il y a peu de princes et beaucoup de paysans. On ne doit pas condamner
+un prince pour un paysan. Qu’est-ce qu’un paysan? Voici!--Et Charko me
+montre une motte de terre.--Tandis qu’un prince est comme une étoile!
+
+Nous disputons et il se fâche. Quand il s’emporte, il montre les dents
+comme un loup et son visage devient pointu.
+
+--Tais-toi, Maxime! Tu ne connais pas la vie du Caucase, me crie-t-il.
+
+Mes arguments sont vains contre sa simplicité et ce qui me paraît clair
+lui semble drôle. Ma logique n’atteignait pas son cerveau et quand, à
+grand’peine, je le mettais au pied du mur par des preuves évidentes de
+la justesse supérieure de mes idées, il ne s’embarrassait pas et me
+disait:
+
+--Va au Caucase, restes-y. Tu verras que je dis la vérité. Tout le monde
+fait ainsi: c’est donc juste. Pourquoi te croirais-je, toi, si tu es
+seul à dire: «Ceci est faux», tandis que des milliers de gens disent:
+«Ceci est juste»?
+
+Alors, je me taisais, comprenant qu’il fallait lui opposer non des
+paroles mais des faits, puisqu’il était homme à croire que la vie, dans
+sa forme présente, était juste et réglée. Je me taisais et lui,
+triomphait, tant il avait de confiance dans sa parfaite connaissance de
+la vie, et mon silence lui permettait de renchérir sur ses récits de
+l’existence caucasienne, pleine de sauvage beauté, de feu et
+d’originalité. Ces récits m’intéressaient et m’entraînaient et, en même
+temps, me révoltaient par leur cruauté, leur servilité envers la
+richesse et la force, par l’absence de ce qu’on appelle la morale
+obligatoire pour chacun. Il m’arriva, une fois, de demander à Charko
+s’il connaissait l’enseignement du Christ.
+
+--Certainement! répondit-il en haussant les épaules. Mais, quand je
+l’eus bien interrogé, il se trouva qu’il ne savait que ceci: «Il avait
+existé un certain Jésus qui s’était révolté contre les lois des Juifs,
+et les Juifs le mirent en croix à cause de cela. Mais il était Dieu et
+ne mourut pas sur la croix; il s’éleva au ciel et donna aux hommes
+d’autres lois.»
+
+--Lesquelles? demandai-je.
+
+Charko me regarda avec un étonnement moqueur et dit:
+
+--Tu es chrétien? Bon! moi aussi. Sur terre, presque tous sont
+chrétiens. Alors, que demandes-tu? Tu vois comment tout le monde fait...
+C’est ça, la loi du Christ!
+
+Je m’entraînai, je me mis à lui raconter la vie de Jésus. Il écouta, au
+commencement, avec attention, puis peu à peu se détacha et finit par
+bâiller.
+
+Voyant que son cœur ne m’écoutait pas, je m’adressai de nouveau à son
+esprit. Je lui parlai des avantages qu’on peut tirer de la charité, de
+la science, de la justice,--je parlai des avantages et seulement des
+avantages!
+
+--Celui qui est fort fait lui-même la loi. Il n’y a pas à la lui
+apprendre; même aveugle, il trouvera son chemin! me répondit
+paresseusement le prince Charko.
+
+Il savait se demeurer fidèle à lui-même; cela provoquait mon respect.
+Mais il était sauvage, cruel, et je sentais, par instants, qu’une
+étincelle de haine s’allumait en moi contre lui. Je ne perdais pourtant
+pas l’espoir de trouver un point de contact entre nous, un terrain sur
+lequel nous pourrions nous rencontrer et nous comprendre.
+
+Je me mis à lui parler plus simplement, je m’efforçai de me rapprocher
+de lui. Il remarqua mes tentatives et, concluant que j’acceptais sa
+supériorité, prit un ton de plus en plus hautain avec moi. Je souffrais,
+voyant mes arguments se briser en poussière contre le mur de pierre de
+sa conception de la vie.
+
+Nous avions traversé le Pérékop et nous approchions des montagnes de la
+Crimée. Depuis deux jours déjà, nous les voyions à l’horizon. Elles
+étaient bleues et semblaient de légères bandes de nuages. Je les
+admirais de loin et rêvais de la côte de Crimée.
+
+Mais le prince chantait des chansons géorgiennes et était sombre. Nous
+avions dépensé tout notre argent et la possibilité d’en gagner ne se
+présentait nulle part. Nous nous hâtions vers Théodocie, où l’on avait
+commencé des travaux pour la construction d’un port.
+
+Le prince me disait que, lui aussi, travaillerait et qu’avec l’argent
+gagné nous irions par mer jusqu’à Batoum. A Batoum, il avait beaucoup
+d’amis et me trouverait facilement une place de... portier ou gardien.
+Il me tapait sur l’épaule, d’un air protecteur, et me disait, en faisant
+claquer sa langue:
+
+--Je t’arrangerai une belle existence! Tsé, tsé! Tu boiras du vin,
+autant que tu en voudras. Tu mangeras du mouton, autant que tu pourras.
+Tu te marieras avec une Géorgienne, une grosse Géorgienne, tsé, tsé,
+tsé! Elle te fera de bons plats, te donnera des enfants, beaucoup
+d’enfants, tsé, tsé!
+
+Ce «tsé, tsé!» m’avait étonné au début, puis commença à m’agacer, enfin
+me mit dans une fureur triste. En Russie, ce bruit sert à appeler les
+cochons; au Caucase, il exprime l’admiration, le regret, le plaisir, la
+douleur.
+
+Charko avait bien usé son élégant costume, et ses souliers étaient
+ouverts en plus d’un endroit. Nous avions vendu le chapeau et la canne à
+Kherson. Le chapeau avait été remplacé par une vieille casquette
+d’employé de gare.
+
+Quand il la mit pour la première fois, bien sur l’oreille, il me
+demanda:
+
+--Est-ce que cela me va? Est-ce joli?
+
+ * * * * *
+
+Nous voilà enfin en Crimée. Nous avions passé par Simphérople et nous
+nous dirigions sur Yalta. J’étais dans un muet ravissement de la beauté
+de ce prodigieux coin de terre, caressé de tous côtés par la mer. Le
+prince soupirait, gémissait, et, jetant autour de lui des regards
+navrés, essayait de remplir son estomac vide avec d’étranges fruits.
+L’expérience n’était pas toujours heureuse et il me disait avec un
+humour méchant:
+
+--Si cela me retourne à l’envers, comment irai-je plus loin? Hein? dis?
+
+La possibilité de travailler ne se présentait pas et, n’ayant pas le sou
+pour acheter du pain, nous faisions notre nourriture de fruits et
+d’espérances en l’avenir. Et le prince Charko commençait déjà à me
+reprocher ma paresse et mon manque d’initiative. Il devenait pénible;
+mais, ce qui m’irritait le plus, c’étaient les récits qu’il faisait de
+son extraordinaire appétit. Il se trouvait que, ayant déjeuné à midi
+«d’un petit agneau» arrosé de trois bouteilles de vin, il pouvait, à
+deux heures, manger sans effort pour son dîner trois assiettes de soupe,
+une marmite entière de mouton au riz, une énorme quantité de viande,
+toutes sortes de mets caucasiens, et boire, par-dessus le marché, sans
+mesure. Il me parlait, des jours entiers, de ses goûts et de ses
+connaissances en gastronomie. Il pérorait en faisant claquer sa langue,
+les yeux ardents, les dents aiguës et grinçantes, aspirant et avalant
+avec bruit sa salive d’affamé qui jaillissait abondamment de ses lèvres
+éloquentes. Alors, il m’inspirait un dégoût que j’avais peine à lui
+cacher.
+
+Un jour, aux environs de Yalta, je me louai pour émonder un jardin
+fruitier; je pris d’avance la paye de ma journée et j’achetai, pour tout
+cet argent, de la viande et du pain. Quand j’eus apporté mon emplette,
+le jardinier m’appela et je le rejoignis, ayant laissé les provisions à
+Charko, qui avait refusé de travailler sous prétexte de mal de tête. Au
+bout d’une heure, je revins et pus m’assurer que Charko ne m’avait rien
+exagéré de son appétit. Il ne restait pas une miette de ce que j’avais
+acheté. Ce n’était pas une action de bon camarade; mais je me tus,--pour
+mon malheur, comme la suite le prouva.
+
+Charko nota mon silence et l’exploita à sa manière. A partir de cette
+époque, il se produisit quelque chose d’étonnamment saugrenu. Je
+travaillais, et lui, refusant sous différents prétextes le travail,
+mangeait, dormait et me houspillait. Je ne suis pas un disciple de
+Tolstoï. Il me semblait ridicule et triste de voir ce robuste garçon me
+regarder avec avidité, quand, las après la besogne, je le rejoignais
+dans un coin d’ombre. Mais, ce qui était plus ridicule et plus triste
+encore, c’est que je voyais qu’il se moquait de moi parce que je
+travaillais. Il se moquait parce que lui-même avait appris à mendier et
+que j’étais à ses yeux une bûche sans vie. Au commencement, quand il
+avait mendié, il se gênait devant moi; mais, plus tard, quand nous
+approchâmes d’un village tatare, il fit ses préparatifs sous mes yeux.
+Il s’appuyait à un bâton et traînait une jambe comme si elle lui faisait
+mal, sachant bien que les Tatares avaricieux ne donneraient rien à un
+garçon robuste. Je me disputai avec lui, lui démontrant la honte de son
+action... Il riait.
+
+--Je ne sais pas travailler, me répondait-il brièvement.
+
+On lui donnait avec parcimonie. Je commençais alors à être souffrant. La
+route m’était plus dure chaque jour et mes rapports avec Charko plus
+intolérables. Maintenant, il exigeait avec âpreté que je l’entretinsse.
+
+--C’est toi qui me conduis? Conduis, alors! Est-ce que je puis, moi,
+faire une si longue route à pied? Je n’en ai pas l’habitude. Je puis
+mourir à cause de cela. Pourquoi me fais-tu souffrir, pourquoi veux-tu
+me tuer? Qu’est-ce qui arrivera si je meurs? Ma mère pleurera, mon père
+pleurera, mes camarades pleureront! Combien est-ce que cela fait de
+larmes?
+
+J’écoutais ces discours sans impatience. Une étrange pensée commençait à
+se glisser dans mon cerveau et me faisait supporter tout cela. Parfois,
+quand il dormait, je m’asseyais à côté de lui et, observant son visage
+tranquille et immobile, je me répétais, comme si je commençais à deviner
+quelque chose:
+
+«Mon compagnon... mon compagnon...»
+
+Et, dans mon entendement, l’idée obscure surgissait parfois que Charko
+ne faisait qu’user de son droit en exigeant de moi, avec tant
+d’assurance et de volonté, que je lui vinsse en aide et que j’eusse soin
+de lui. Dans cette exigence, il y avait du caractère, de la force. Il
+m’asservissait et je lui cédais et je l’étudiais, observant chaque
+frémissement de sa physionomie, m’efforçant de me représenter où il
+s’arrêterait dans son empiètement sur une personnalité étrangère. Lui,
+se sentait très bien; il chantait, dormait et se moquait de moi quand il
+le voulait. Il nous arrivait de nous quitter pour un jour ou deux et
+d’aller de différents côtés. Je l’approvisionnais de pain et d’argent,
+quand j’en avais, et lui disais où il devait m’attendre. Quand nous nous
+retrouvions, lui, qui m’avait laissé avec méfiance et irritation, me
+rencontrait joyeusement, avec triomphe, et me disait, toujours en riant:
+
+--Je pensais que tu t’étais sauvé tout seul, que tu m’avais abandonné,
+ha! ha! ha!
+
+Je lui donnais à manger, je lui parlais des beaux sites que j’avais vus
+et, une fois, à propos de Baktchisaraï, lui citai quelques vers de
+Pouchkine. Ils ne lui firent aucune impression.
+
+--Hé! des vers!... Il faut des chansons, pas des vers. Je connaissais un
+homme, un Géorgien, Mato Legeava, qui savait chanter des chansons!
+Quelles chansons! Quand il chantait, aïe, aïe, aïe! Et fort, il chantait
+très fort, comme si on lui retournait un poignard dans le gosier!... Il
+a égorgé un aubergiste et a été envoyé en Sibérie.
+
+Après chacun de mes retours, je tombais toujours plus bas dans son
+opinion et il ne savait pas me le dissimuler.
+
+Nos affaires ne marchaient guère. Je trouvais à peine la possibilité de
+gagner un rouble ou un rouble et demi par semaine, et cela était
+naturellement bien insuffisant pour deux. Les aumônes de Charko ne nous
+faisaient faire aucune économie. Son estomac était un petit gouffre qui
+engloutissait tout,--le raisin, les melons, le poisson salé, le pain,
+les fruits secs,--et ce gouffre paraissait s’élargir avec le temps et
+exiger sans cesse de plus larges offrandes.
+
+Charko me pressait de quitter la Crimée, disant, avec raison, que
+c’était déjà l’automne et que la route était encore longue. J’en
+convins. En outre, j’avais déjà exploré cette partie de la Crimée, et
+nous partîmes pour Théodocie, dans l’espoir d’y gagner enfin l’argent
+que nous n’avions toujours pas. Il fallut de nouveau se nourrir de
+fruits et d’espoir dans l’avenir.
+
+Pauvre avenir! A force d’être trop attendu, il perd presque tout son
+charme quand il devient le présent.
+
+Ayant dépassé Alouchta, de vingt verstes environ, nous nous arrêtâmes
+pour la nuit. Je décidai Charko à suivre la grève; c’était plus long,
+mais je voulais respirer l’air de la mer. Nous fîmes un feu et nous nous
+couchâmes auprès. La soirée était magnifique. La mer, d’un vert sombre,
+battait contre les rochers au-dessous de nous; le ciel bleu se taisait
+triomphalement au-dessus de nos têtes et, autour de nous, bruissaient
+doucement les buissons et les arbres odorants. La lune se levait. Du
+feuillage capricieux des tchinars, tombaient des ombres qui rampaient
+sur les pierres. Un oiseau chantait, fort et avec provocation. Ses
+trilles argentins fondaient dans l’air, plein du bruit caressant et doux
+des vagues; et, quand ils eurent cessé, on entendit le cri-cri nerveux
+d’un insecte. Le feu brillait joyeusement et sa flamme semblait être un
+grand bouquet de fleurs jaunes et rouges. Lui aussi éveillait des
+ombres, qui dansaient gaiement autour de nous, comme faisant parade de
+leur vivacité devant les ombres lentes de la lune. Dans l’air
+résonnaient parfois des sons étranges. Le large horizon d’eau était
+désert, le ciel sans nuages, et je me sentais, sur le bord de la terre
+en contemplation de l’infini, ce problème enchanteur... Enivré par la
+majestueuse beauté de la nuit, je me dissolvais dans une merveilleuse
+harmonie de couleurs, de sons et de parfums; le timide sentiment d’une
+auguste présence me remplissait l’âme, et mon cœur s’arrêtait de battre,
+tant ma joie de vivre était grande.
+
+Tout à coup, Charko éclata de rire.
+
+--Ha! ha! ha! quelle figure bête tu as! Tout à fait un mouton, ha! ha!
+ha!
+
+Je m’effrayai comme si le tonnerre avait éclaté au-dessus de ma tête.
+Mais cela était pire. Oui, c’était drôle peut-être; mais, comme c’était
+humiliant! Lui, Charko, riait aux larmes; moi, je me sentais prêt à
+pleurer,--pour une autre raison. Dans mon gosier, il y avait comme une
+pierre; je ne pouvais parler et je le regardais avec des yeux fous, ce
+qui augmentait encore son hilarité. Il se roulait par terre, se serrant
+le ventre; et moi, je ne pouvais en revenir de l’affront qui m’avait été
+fait. Cet affront était terrible, et les rares personnes qui, j’espère,
+le comprendront,--parce qu’elles-mêmes ont passé par des émotions
+analogues,--sentiront de nouveau peser dans leur âme cette lourdeur.
+
+--Cesse! criai-je, furieux.
+
+Il s’effraya, tressaillit, mais ne put pourtant s’arrêter. Le paroxysme
+du rire le tenait; il gonflait les joues, roulait les yeux et éclatait
+encore. Alors, je me levai et m’éloignai de lui. Je marchai longtemps,
+sans pensée, sans conscience, plein du poison de l’isolement et de
+l’humiliation. J’avais embrassé toute la Nature et lui faisais de
+silencieuses déclarations d’amour, de l’amour que doit éprouver un
+homme, quand il est un peu poète,--et elle, dans la personne de Charko,
+avait éclaté de rire à mon exaltation! Je serais allé loin dans mon
+réquisitoire contre la Nature, Charko et tout l’ordre des choses, si des
+pas rapides ne s’étaient fait entendre derrière moi.
+
+--Ne te fâche pas! dit Charko, d’un air confus, en me touchant doucement
+l’épaule. Tu priais? Je ne savais pas. Je ne prie pas, moi... Il parlait
+du ton timide d’un enfant qui s’est mis en faute et moi, malgré toute
+mon exaltation, je ne pouvais ne pas voir sa piteuse figure,
+ridiculement tordue par le trouble et la crainte.
+
+--Je ne te dérangerai plus, vraiment. Jamais.--Il secouait négativement
+la tête.--Je vois que tu es doux, que tu travailles... et que tu ne me
+fais pas travailler. Et je me demande pourquoi... Sûrement, c’est qu’il
+est bête comme un mouton...
+
+Il disait cela pour me consoler! Pour me faire des excuses!... Alors,
+naturellement, après ces consolations et ces excuses, il ne me restait
+plus qu’à lui pardonner, non seulement les fautes passées, mais celles à
+venir.
+
+Au bout d’une demi-heure, il dormait profondément, et moi je restais
+assis à côté de lui et je le regardais. Dans le sommeil, l’homme le plus
+fort semble faible et sans défense, et Charko faisait pitié. Ses grosses
+lèvres étaient entr’ouvertes et, avec ses sourcils relevés, lui
+faisaient une mine enfantine de timide étonnement. Il respirait
+paisiblement, mais quelquefois il s’agitait et parlait, disait, en
+langue géorgienne, des phrases entières, suppliantes et pressées. Autour
+de nous régnait cette tranquillité exaspérée de laquelle on attend
+toujours quelque chose et qui, si elle durait, rendrait l’homme fou par
+sa paix absolue et la complète absence du son, cette ombre vivante du
+mouvement. Le doux bruit des vagues n’arrivait pas jusqu’à nous. Nous
+étions dans une espèce de creux, abrité de buissons épineux et semblable
+à la gueule moussue d’une bête pétrifiée. Je regardais Charko et je
+pensais: «C’est mon compagnon... Je puis l’abandonner ici, mais je ne
+puis m’en aller de lui, parce que son nom est légion... C’est le
+compagnon de toute ma vie, il m’accompagnera jusqu’à la tombe.»
+
+ * * * * *
+
+Théodocie trompa nos espérances. Quand nous y arrivâmes, il y avait à
+peu près quatre cents hommes qui souhaitaient, comme nous, de l’ouvrage
+et devaient se contenter du rôle de spectateurs dans la construction du
+dock. Parmi ceux qui travaillaient, il y avait des Turcs, des Grecs, des
+Géorgiens, des gens de Smolensk, de Poltava, des vagabonds. Partout,
+dans la ville et aux alentours, erraient des groupes ternes, accablés,
+d’«affamés» et couraient comme des loups les va-nu-pieds d’Azov et de
+Crimée.
+
+On nous prit aussi pour des affamés, au commencement. On tira de nous le
+profit qu’on put: dans la foule, on arracha des épaules de Charko le
+paletot que je lui avais acheté, puis on coupa la courroie de mon sac.
+Mais, après quelques démêlés, on nous restitua notre bien; la horde
+s’était aperçue d’une parenté d’âme de nous à elle; et les va-nu-pieds
+sont des gens d’honneur, bien que de fort mauvais sujets.
+
+Quand nous nous fûmes assurés que nous n’avions rien à faire là et qu’on
+voulait construire la digue sans nous,--alors nous nous offensâmes et
+partîmes pour Kertch.
+
+Mon compagnon tint parole: il ne me molestait plus, mais il souffrait
+beaucoup de la faim; il était sombre comme la gorge du Darial. Il
+grinçait des dents comme un loup quand il voyait quelqu’un manger et
+m’épouvantait par les récits de toute la nourriture qu’il aurait voulu
+absorber. Depuis quelque temps, il commençait à songer aux femmes.
+D’abord, en passant, avec des soupirs de regret, puis toujours plus
+souvent, avec des sourires avides «d’homme de l’Orient»; enfin, il ne
+put voir aucune femme, n’importe de quel âge ou de quel physique, sans
+me faire des remarques cyniques et pratiquement philosophiques, se
+rapportant à quelque partie de son corps. Il parlait des femmes si
+librement, avec une telle connaissance de la matière et d’un point de
+vue si direct, que je ne pouvais que cracher. Une fois, j’essayai de lui
+prouver que la femme était un être qu’il devait sous tous les rapports
+considérer comme son égal; puis, voyant que non seulement il se blessait
+de mes paroles, mais était prêt à éclater en fureur à cause de
+l’humiliation que je lui infligeais, je décidai de renoncer à toute
+remontrance jusqu’au moment où Charko n’aurait plus faim.
+
+Nous nous mîmes en route pour Kertch, non par la côte mais par la steppe
+pour raccourcir le chemin, et dans notre sac nous n’avions qu’une
+galette d’orge de trois livres, achetée chez un Tatare avec notre
+dernier argent. Pour cette triste raison, quand nous arrivâmes à Kertch,
+nous étions incapables de chercher de l’ouvrage et même pouvions à peine
+nous tenir sur nos jambes. Les tentatives que faisait Charko pour
+mendier du pain dans les villages n’aboutissaient à rien. Partout on
+répondait laconiquement: «Il y en a beaucoup comme vous.» Ce qui était
+incontestablement vrai: en effet, il y avait une effroyable quantité de
+gens qui demandaient du pain, cette année-là. Ils allaient à pied, par
+groupes de trois à vingt et plus: ils allaient, avec des enfants, les
+portant ou bien les traînant par la main. Et tous ces enfants étaient
+transparents; sous leur peau bleue semblait couler non du sang mais un
+liquide malsain, fétide et trouble... Et leurs os sortaient sous leur
+peau usée, avec des angles si éloquents que, d’un seul regard jeté sur
+eux, le cœur se serrait de lourde tristesse et faisait mal
+intolérablement et désespérément.
+
+Affamés, à demi-nus et fatigués par la longue route, ces enfants ne
+criaient même pas. Ils regardaient seulement autour d’eux, avec des yeux
+aigus et divers qui brillaient avidement à la vue d’un potager ou d’un
+champ non moissonné; et, quand ils regardaient leurs parents, ils
+semblaient demander pourquoi on les avait fait naître. Parfois, passait
+une télègue et dessus se balançait, conduisant un cheval, une vieille
+femme maigre comme un squelette et autour d’elle étaient ces têtes
+d’enfants aux yeux tristes, regardant la terre des autres. Le cheval,
+osseux et usé, avance à peine et agite piteusement sa tête pointue à la
+crinière emmêlée... Autour de la télègue et la suivant, vont les grands.
+Leurs têtes sont baissées; les bras pendent comme des lanières; les yeux
+sont ternes et égarés, ils ne brillent même pas de fièvre et sont pleins
+d’indicible et frappante douleur. Et tout cela avance comme en rampant,
+lentement et en silence, sur la terre d’autrui, comme si ces gens,
+rejetés de la vie par le malheur, avaient peur de troubler la
+tranquillité des gens plus heureux chez qui ils étaient venus...
+
+Et nous en rencontrâmes plusieurs, de ces enterrements sans morts...
+Quand il nous arrivait d’en croiser ou bien d’en rattraper un, les
+malheureux nous demandaient avec une douceur timide:
+
+--Est-ce loin, ami, le village?
+
+Et, quand nous répondions, ils soupiraient et se taisaient en nous
+regardant.
+
+Mon camarade détestait ces concurrents invincibles, dans ses expéditions
+de mendicité. La provision de forces vitales de son organisme ne lui
+permettait pas, malgré l’aridité de la marche et l’insuffisance de la
+nourriture, de prendre un aspect aussi pitoyable que celui dont
+pouvaient, en vérité, se vanter les autres comme d’une perfection en son
+genre, et il disait, dès qu’il les apercevait au loin:
+
+--Encore? Fi, fi, fi! Pourquoi viennent-ils? Est-ce que la Russie leur
+est étroite? Je ne comprends pas. Le peuple est bête en Russie.
+
+Et, quand je lui expliquais les raisons qui faisaient aller le peuple
+russe en Crimée, il hochait la tête avec méfiance et répondait:
+
+--Je ne comprends pas! Comment est-ce possible?... Chez nous, en
+Géorgie, on ne fait pas de telles stupidités.
+
+Nous arrivâmes donc à Kertch harassés et affamés. Il était tard et nous
+fûmes obligés de nous installer pour la nuit sous la passerelle qui
+allait du bateau à vapeur au quai.
+
+Il était plus prudent de nous cacher: nous savions que, quelque temps
+avant notre arrivée, tout le superflu de la population de Kertch, tous
+les va-nu-pieds, avaient été chassés de la ville, et nous redoutions
+d’être emmenés au poste. Charko étant muni d’un passeport qui ne lui
+appartenait pas, nos destinées pouvaient se compliquer d’une manière
+grave.
+
+Les vagues du détroit nous arrosèrent généreusement, toute la nuit, de
+leur écume et, à l’aube, nous sortîmes de dessous la passerelle, trempés
+et transis. Toute la journée nous marchâmes sur la plage et toute ce que
+nous gagnâmes fut dix copeks que me donna la femme d’un pope pour qui je
+portai un sac de melons du bazar chez elle.
+
+Maintenant, il fallait traverser le détroit pour aller à Tamagne. Aucun
+batelier ne consentit à nous prendre comme rameurs. J’eus beau prier,
+tous se méfiaient des va-nu-pieds qui s’étaient signalés récemment par
+de nombreux et héroïques exploits, et on nous classait, non sans motif,
+dans cette catégorie.
+
+Quand vint le soir, je me décidai, par rage contre ma malechance et
+contre le monde entier, à une entreprise assez téméraire. A la tombée de
+la nuit, je la mis à exécution.
+
+ * * * * *
+
+La nuit, Charko et moi nous approchâmes doucement du port de la douane,
+auprès duquel étaient trois chaloupes retenues par des chaînes à des
+anneaux fixés dans le mur de pierre du quai. Il faisait noir, il y avait
+du vent, les chaloupes s’entrechoquaient, les chaînes sonnaient... Il me
+fut facile d’arracher l’anneau d’une des chaloupes en balançant la
+chaîne.
+
+Au-dessus de nous, à une hauteur de cinq archines, se promenait une
+sentinelle de la douane en sifflant entre ses dents. Quand elle
+s’arrêtait près de nous, j’interrompais mon travail; précaution inutile,
+car on ne pouvait supposer qu’un homme était là dans l’eau jusqu’au cou,
+risquant à chaque instant d’être emporté par une vague. Et, en outre,
+les chaînes tintaient tout le temps, sans que j’y fusse pour rien.
+Charko s’était déjà étendu au fond de la chaloupe et me chuchotait
+quelque chose que je ne pouvais entendre dans le bruit des vagues.
+Enfin, je tenais l’anneau... Une vague s’empara de notre embarcation et,
+d’un seul coup, la rejeta à plusieurs mètres du bord. Je me cramponnais
+à la chaîne et nageais à côté de la chaloupe. Puis j’y montai. Nous
+ôtâmes les deux planches--des mâts et, les ayant fixées aux tolets en
+guise de rames, nous partîmes...
+
+Les nuages volaient, les vagues s’agitaient en délire, et Charko, assis
+au gouvernail, disparaissait par moments, sombrant avec la proue dans
+les trous de l’eau, puis s’élevait très haut et, criant, tombait presque
+sur moi. Je lui conseillai de s’attacher les jambes à la banquette,--ce
+qu’il fut obligé de faire lui-même,--et de ne pas crier, s’il ne voulait
+pas que la sentinelle l’entendît. Il se tut aussitôt. Je voyais une
+tache blanche à la place de son visage. Il tenait toujours le
+gouvernail. Nous n’avions pas le temps de changer de rôles et nous ne
+nous décidions pas à quitter nos places respectives dans le bateau. Je
+lui criais ce qu’il devait faire et lui, me comprenant vite, agissait
+avec la sûreté d’un vieux marin. Les planches qui servaient de rames
+m’étaient de peu de secours et ne faisaient que me déchirer les mains.
+Le vent soufflait dans la proue et je ne me préoccupai pas de savoir où
+nous étions emportés, m’efforçant seulement de tenir en travers du
+détroit. Cela était facile à exécuter parce que les feux de Kertch se
+voyaient nettement. Les vagues venaient nous regarder par-dessus le bord
+et rugissaient avec colère en s’entre-heurtant. Plus nous allions au
+large et plus les vagues devenaient fortes et bruyantes. C’était un
+effroyable rugissement qui hypnotisait la pensée et l’âme... Et le
+bateau était entraîné toujours plus vite; on ne pouvait que très
+difficilement garder la direction voulue. Nous disparaissions dans des
+abîmes et nous élevions sur des montagnes d’eau. La nuit était toujours
+plus noire et les nuages plus bas. Les feux, derrière nous,
+disparaissaient dans l’ombre, et alors j’eus peur. Il semblait que cette
+masse d’eau furieuse n’avait pas de bornes. Rien n’était visible, sauf
+les vagues qui volaient de l’obscurité à la rencontre du bateau. Elles
+arrachèrent bruyamment une des planches que je tenais; moi-même, je
+jetai l’autre au fond du bateau et saisis les bords des deux mains.
+Charko faisait entendre un mugissement sauvage chaque fois que nous
+sautions en l’air. Je me sentais pitoyable et faible dans ce noir,
+entouré de l’élément en furie et abasourdi par sa clameur. Je regardai
+avec une tristesse obtuse et froide, et ce que je voyais était
+effroyable dans sa monotonie: partout, seulement des vagues avec des
+crêtes blanchâtres, qui éclataient en jets salés, et les nuages, autour
+de moi, épais, en lambeaux, semblables aussi à des vagues. Je ne
+comprenais qu’une chose: tout ce qui se faisait autour de moi aurait pu
+être encore infiniment plus fort et plus terrifiant, et j’étais blessé
+de ce que cette force se retînt et ne voulût pas se déployer. La mort
+était inévitable. Mais il était indispensable de masquer cette loi
+impassible et qui nivelle tout; autrement, elle aurait été trop dure et
+trop brutale. Si je devais être brûlé vif ou enlizé dans un marais, je
+choisirais le feu; c’est plus convenable.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--Mettons une voile! cria Charko.
+
+--Où est la voile? demandai-je.
+
+--Mon paletot...
+
+--Jette-le ici, ne lâche pas le gouvernail.
+
+Charko remua en silence à la proue.
+
+--Tiens!
+
+Il me jeta son paletot. Rampant au fond du bateau, j’arrachai à grand
+peine encore une planche, je l’enfilai dans la manche du solide
+vêtement, je la mis contre la banquette, la retenant avec mes pieds.
+J’avais à peine saisi l’autre manche et une basque qu’il se passa
+quelque chose d’inattendu... Nous sautâmes étrangement haut, puis nous
+précipitâmes en bas et je me trouvai dans l’eau, le paletot dans une
+main, l’autre main agriffée à la corde qui entourait extérieurement le
+bateau. Les vagues volaient avec bruit par-dessus ma tête et j’avalai
+l’eau amère et salée. Elle me remplissait les oreilles, le nez, la
+bouche... Cramponné solidement à la corde, je sortais de l’eau et m’y
+replongeais, heurtant de la tête contre les planches, et, ayant jeté le
+vêtement sur la quille du bateau, je m’efforçai de sauter dessus. Un de
+mes nombreux efforts réussit, j’enfourchai le bateau et j’aperçus
+aussitôt Charko, qui faisait des culbutes dans l’eau, cramponné aux
+cordes que je venais de lâcher. Il se trouva qu’elles faisaient le tour
+de la chaloupe, passées dans des anneaux de fer fixés aux bords.
+
+--Tu vis! lui criai-je.
+
+A ce moment, il sauta au-dessus de l’eau et retomba, lui aussi, sur la
+chaloupe. Je le reçus et nous nous trouvâmes face à face l’un avec
+l’autre. J’étais à cheval sur la quille, les pieds sur les cordes comme
+dans des étriers; mais, ce n’était guère sûr: la première vague pouvait
+me faire quitter ma selle. Charko s’agriffa à mes genoux; il me heurtait
+la poitrine avec sa tête. Il tremblait de tout son corps et je sentais
+remuer sa mâchoire. Il fallait agir. La quille était glissante comme si
+elle avait été récemment graissée. Je dis à Charko de descendre dans
+l’eau et de se tenir aux cordes d’un côté, tandis que je ferais la même
+chose de l’autre. En guise de réponse, il se mit à me frapper la
+poitrine avec sa tête. Les vagues, dans leurs danses sauvages, sautaient
+par-dessus nous et nous nous tenions à peine; la corde me coupait
+affreusement un pied. A perte de vue naissaient d’immenses montagnes
+d’eau qui disparaissaient aussitôt avec fracas.
+
+Je répétai mon ordre à Charko, mais plus impérieusement cette fois. Il
+ne fit que me frapper plus fort la poitrine avec sa tête. Il n’y avait
+pas de temps à perdre. J’arrachai de moi, l’un après l’autre, ses deux
+bras et le poussai dans l’eau, m’efforçant de lui faire accrocher les
+cordes avec ses mains. Et ici se passa une chose qui m’effraya
+par-dessus tout dans cette nuit terrible.
+
+--Tu me noies? chuchota Charko, et il me regarda en face.
+
+Cela était vraiment effrayant! Effrayante était sa question, plus
+effrayante encore son intonation, dans laquelle il y avait une timide
+résignation, une timide demande de merci, et le dernier soupir d’un être
+qui a perdu tout espoir d’éviter une fin sinistre. Mais plus effrayants
+encore étaient les yeux, dans ce visage mouillé mortellement pâle.
+
+Je lui criai:
+
+--Tiens-toi plus fort! Et je descendis dans l’eau moi-même en me tenant
+à la corde. Je me heurtai du pied à quelque chose, et, au premier
+instant, la douleur m’empêcha de rien comprendre. Mais ensuite je
+compris. En moi s’alluma une sensation ardente; j’étais ivre et je me
+sentais fort comme jamais...
+
+--La terre! m’écriai-je.
+
+Peut-être que les grands navigateurs qui découvrent de nouvelles terres
+crient ce mot à cette vue avec plus d’enthousiasme que moi, mais je
+doute qu’ils puissent crier plus fort. Charko mugit et nous nous jetâmes
+à l’eau. Mais notre ardeur baissa rapidement; l’eau nous venait encore à
+la poitrine et, nulle part, on ne voyait d’indice de la rive. Les vagues
+étaient plus faibles et ne sautaient pas, roulant paresseusement
+par-dessus nous. Heureusement, je n’avais pas lâché la chaloupe. Charko
+et moi, nous nous portâmes des deux côtés et, nous tenant aux cordes de
+sauvetage, nous nous avançâmes avec précaution sans savoir où,
+conduisant le bateau que nous avions remis dans sa position normale.
+
+Charko marmottait quelque chose et riait. Je regardai, soucieux, à
+l’entour. Il faisait sombre. Derrière nous et à notre droite, le bruit
+des vagues était plus fort; devant et à notre gauche, il était plus
+faible: nous nous dirigeâmes à gauche. Le terrain était ferme,
+sablonneux, mais inégal. Par moments, nous ne touchions plus le fond et
+nagions des jambes et d’un bras, tenant le bateau de l’autre; d’autres
+fois, nous n’avions d’eau que jusqu’aux genoux. Aux endroits profonds,
+Charko gémissait et je tremblais de terreur. Et, tout à coup,--oh!
+salut,--devant nous brillèrent des feux.
+
+Charko hurla de toute sa force; mais moi, je me souvenais parfaitement
+que le bateau appartenait aux douaniers et je le rappelai à Charko. Il
+se tut; mais, au bout de quelques minutes, retentirent ses sanglots. Je
+ne pus le tranquilliser: je n’avais pas de quoi le faire.
+
+L’eau diminuait toujours; nous en avions jusqu’au genou, puis jusqu’à la
+cheville, puis plus du tout. Charko et moi traînions toujours le bateau;
+enfin, la force nous manqua, et nous l’abandonnâmes. Une espèce de tronc
+noir nous barrait la route. Nous l’escaladâmes et retombâmes sur nos
+pieds nus dans une herbe épineuse. C’était douloureux et inhospitalier
+de la part de la terre; mais nous n’y prîmes pas garde et courûmes vers
+le feu. Il était à une verste de nous et ses flammes joyeuses semblaient
+nous rire comme pour l’accueil; l’ombre bougeait sinistrement autour
+d’elles.
+
+ * * * * *
+
+... Trois énormes chiens chevelus sortirent de l’obscurité et se
+jetèrent sur nous. Charko, qui tout le temps avait sangloté
+convulsivement, poussa un cri terrible et tomba à terre. Je lançai
+contre les chiens le paletot mouillé et me baissai, cherchant une pierre
+ou un bâton. Il n’y avait rien: l’herbe seulement me piquait les doigts.
+Les chiens nous attaquaient avec ensemble. Je sifflai de toute ma force,
+deux doigts dans la bouche. Alors, ils s’écartèrent et j’entendis les
+pas d’hommes qui arrivaient en courant.
+
+En quelques instants, nous fûmes près du feu, dans un cercle de quatre
+hommes en vêtements de peau de mouton, la fourrure au dehors. Ils se
+taisaient, nous regardaient fixement et avec méfiance, et écoutaient mon
+récit.
+
+Deux d’entre eux étaient assis à terre et fumaient, soufflant d’énormes
+bouffées; un autre, grand, à l’épaisse barbe noire et au haut bonnet de
+cosak, se tenait derrière nous, appuyé sur un bâton dont le gros pommeau
+n’était qu’une racine tronquée; le quatrième, jeune gars blond, aidait à
+se dévêtir Charko qui pleurait. Non loin de chacun d’eux, gisaient leurs
+solides bâtons. A quelque distance de nous, la terre était couverte sur
+une grande étendue, d’une épaisse couche grise et floconneuse qui
+ressemblait à de la neige printanière à peine fondante. Seulement, après
+avoir longtemps et attentivement regardé, on arrivait à distinguer des
+brebis tassées les unes contre les autres. Il y en avait quelques
+dizaines de milliers, serrées par le sommeil et l’obscurité de la nuit
+en une masse qui recouvrait la steppe. Par moments, elles bêlaient
+craintivement.
+
+Je faisais sécher le paletot au feu et je disais aux hommes la vérité,
+leur racontant par quel moyen j’avais obtenu le bateau.
+
+--Où est-il, ce bateau? me demanda un sévère et blanc vieillard qui ne
+me quittait pas des yeux.
+
+Je le lui dis.
+
+--Va voir, Mikhal.
+
+Mikhal, l’homme à la barbe noire, mit son bâton sur l’épaule et marcha
+vers la rive.
+
+Le paletot était sec. Charko voulut le mettre sur son corps nu, mais le
+vieillard lui dit:
+
+--Attends. Commence par courir pour te réchauffer le sang. Cours autour
+du feu. Va!
+
+Au premier abord, Charko ne comprit pas; puis, tout à coup, il sauta de
+sa place et, nu, commença une danse d’une sauvagerie extrême. Il volait
+comme une balle par-dessus le feu, tourbillonnait sur place, frappait la
+terre de ses pieds, criait de toute sa force et agitait ses bras.
+C’était un spectacle à mourir de rire. Deux des hommes se roulaient à
+terre, riant à gorge déployée, tandis que le vieux, la face impassible
+et sérieuse, essayait de battre des mains en mesure pour accompagner la
+danse de Charko, mais n’y réussissait pas; il suivait attentivement,
+balançait la tête, remuait les moustaches et criait d’une voix profonde:
+
+--Haïe-ha! C’est ça, c’est ça! Haïe-ha! Boutz, boutz!
+
+Éclairé par le feu, Charko se tordait comme un serpent, prenait les
+poses les plus variées, sautait sur un pied, tapait rapidement la terre,
+et son corps brillant se couvrait de larges gouttes de sueur. Le feu
+faisait paraître ces gouttes rouges comme du sang.
+
+Maintenant, les trois hommes frappaient des mains en mesure, tandis que,
+tremblant de froid, je me disais que notre aventure aurait mis en joie
+un admirateur de Cooper ou de Jules Verne; il y avait naufrage,
+indigènes hospitaliers et danses de sauvages autour du feu... Songeant
+ainsi, je me demandais avec inquiétude ce que serait l’épisode, le plus
+intéressant de l’aventure, c’est-à-dire la fin.
+
+Charko était déjà assis par terre, enroulé dans le paletot, et mangeait,
+en me regardant de ses yeux noirs où brillait quelque chose qui
+provoquait en moi une sensation pénible. Ses vêtements séchaient,
+suspendus à des bâtons fichés en terre autour du feu. On me donna aussi
+du pain et du lard salé.
+
+Mikhal revint et s’assit en silence auprès du vieillard.
+
+--Eh! bien? demanda le vieillard.
+
+--Il y a un bateau par là! répondit brièvement Mikhal.
+
+--Il ne sera pas emporté?
+
+--Non.
+
+Tous se turent et se mirent de nouveau à m’examiner.
+
+--Eh! bien, demanda Mikhal sans s’adresser à personne en particulier,
+faut-il les conduire chez l’atamane? ou bien directement aux douaniers?
+
+«Voilà la fin!» pensai-je. Personne ne répondit à Mikhal. Charko
+mangeait et se taisait.
+
+--On pourrait les conduire chez l’atamane... ou chez les douaniers. L’un
+est bien et l’autre aussi, dit après un silence le vieillard.
+
+--S’ils ont volé une chose du gouvernement, il faut les punir...
+
+--Attends, grand-père... commençai-je.
+
+Mais il ne fit aucune attention à moi.
+
+--Il ne faut pas voler! Oui... et si l’on ne les punit pas, ils feront
+encore pire.
+
+Le vieux parlait avec une indifférence révoltante et, quand il eut fini,
+ses camarades hochèrent la tête en silence.
+
+--Voilà! Tu as volé et tu dois pâtir maintenant puisque te voilà pris.
+Mikhal! Cette chose, le bateau, est là?
+
+--Mais oui, il est là.
+
+--Eh! bien... l’eau ne l’emportera pas?
+
+--Non, elle ne l’emportera pas.
+
+--Eh! bien, il n’a qu’à rester. Demain, les bateliers iront à Kertch et
+emmèneront le bateau. Pourquoi ne prendraient-ils pas un bateau vide?
+Hé? C’est bon. Et maintenant, vous autres, les amis déguenillés,
+voilà!... Vous n’avez pas peur, tous les deux? Non? Encore une
+demi-verste et vous étiez en pleine mer. Qu’auriez-vous fait au large?
+Dites? Vous seriez allés au fond, comme deux cognées... oui! Vous vous
+seriez noyés et voilà tout!
+
+Le vieillard se tut et se mit à me regarder avec un sourire narquois
+dans sa moustache.
+
+--Pourquoi te tais-tu, gamin? me demanda-t-il.
+
+J’en avais assez de ses digressions que, sans comprendre, je prenais
+pour des moqueries sur notre compte.
+
+--Je l’écoute, répondis-je d’un ton assez fâché.
+
+--Et alors? demanda le vieux.
+
+--Mais rien.
+
+--Pourquoi me nargues-tu? Est-ce bien de narguer les plus vieux que toi?
+
+Je me tus, convenant qu’effectivement ce n’était pas bien.
+
+--Veux-tu encore manger? poursuivit-il.
+
+--Non.
+
+--Alors, ne mange pas! Puisque tu ne veux pas manger. Et, pour la route,
+prendrais-tu du pain?
+
+Je tressaillis de joie, mais n’en laissai rien voir.
+
+--Pour la route j’en prendrais... répondis-je tranquillement.
+
+--Éhé!... Donnez-leur du pain pour la route et du lard... Et peut-être y
+a-t-il encore quelque chose?... Alors donnez-en aussi.
+
+--Est-ce qu’ils s’en iront? demanda Mikhal.
+
+Les deux autres levèrent les yeux sur le vieillard.
+
+--Et que voulez-vous que nous fassions d’eux?
+
+--Mais, nous voulions les conduire chez l’atamane ou chez les douaniers?
+dit avec désappointement Mikhal.
+
+Charko s’agita auprès du feu et sortit la tête, d’un air curieux, de
+dessous son paletot. Il était tranquille.
+
+--Qu’ont-ils à faire chez l’atamane? Ils n’y ont rien à faire. Plus
+tard, ils iront chez lui, s’ils le veulent.
+
+--Et comment faire avec le bateau? s’acharnait Mikhal.
+
+--Le bateau? répéta le vieux. Eh! bien, quoi, le bateau? Il est là?
+
+--Oui... répondit Mikhal.
+
+--Eh! bien, qu’il y reste. Et, le matin, Ivachko le ramènera au port;
+là, on le prendra et on le conduira à Kertch. Nous n’avons rien d’autre
+à faire du bateau.
+
+Je regardai attentivement le vieux; je ne pouvais discerner aucun
+mouvement sur sa face flegmatique, brûlée par le soleil et tannée par le
+vent, sur laquelle sautaient les ombres du feu.
+
+--Qu’il n’arrive pas d’histoire! concéda Mikhal.
+
+--Il ne doit pas en arriver, à moins que tu ne donnes trop de liberté à
+ta langue. Et si nous les conduisons chez l’atamane, ce ne sera
+qu’embarras pour nous et pour eux. Nous avons nos affaires, eux n’ont
+qu’à partir. Hé! avez-vous encore loin à aller? demanda le vieux, bien
+que je lui aie déjà dit où nous allions.
+
+--A Tiflis...
+
+--C’est loin. Tu vois, et l’atamane leur ferait encore perdre du temps.
+Alors, quand arriveraient-ils? Mieux vaut qu’ils aillent leur chemin.
+N’est-ce pas?
+
+--Eh! bien, qu’ils aillent, consentirent les compagnons du vieux, quand,
+après avoir fini son lent discours, serrant les lèvres, il les eut
+regardés tous avec interrogation; il tordait avec ses doigts sa barbe
+décolorée.
+
+--Allons, enfants, partez; que Dieu vous accompagne!--Il agita la
+main.--Et le bateau sera remis en place. N’est-ce pas?
+
+--Merci, vieux! dis-je, en ôtant mon chapeau.
+
+--Pourquoi merci?
+
+--Merci, frère, merci! répétai-je avec émotion.
+
+--Mais de quoi donc? en voilà une histoire! Je dis: «allez, que Dieu
+vous accompagne,» et lui répond: «merci.» Pensais-tu que je t’enverrais
+au diable, hé?
+
+--Je l’avoue, je l’ai craint.
+
+--Oh!... (Et le vieux leva les sourcils.) Pourquoi enverrais-je un être
+humain sur une route mauvaise? Mieux vaut l’envoyer sur celle où je
+marche moi-même. Peut-être, un jour, nous rencontrerons-nous; alors,
+nous nous reconnaîtrons. Peut-être faudra-t-il nous entr’aider... Au
+revoir!
+
+Il ôta son bonnet de peau de mouton aux longs poils et nous salua. Ses
+compagnons firent de même. Nous demandâmes le chemin d’Anape et nous
+partîmes. Charko riait de quelque chose...
+
+ * * * * *
+
+--Qu’est-ce qui te fait rire? lui demandai-je.
+
+J’étais enchanté du vieillard et de sa conception de la vie, enchanté du
+vent frais qui précédait l’aube et qui nous soufflait à la poitrine,
+enchanté que le ciel, libre de nuages, fût sur le point de s’éclairer,
+le soleil de se montrer et le jour de naître.
+
+Charko cligna de mon côté d’un air rusé et éclata de plus belle. Moi
+aussi, je souris en entendant son rire gai et sain. Les deux ou trois
+heures près du feu des bergers, et le bon pain avec du lard, n’avaient
+laissé subsister de notre fatigante équipée qu’une légère courbature
+dans les os; mais cette sensation même allait disparaître pendant la
+marche.
+
+--Pourquoi ris-tu? Tu es content d’avoir échappé? Tu vis, et même tu
+n’as pas faim?
+
+Charko secoua la tête négativement, me donna un coup de coude dans le
+côté, fit une grimace, éclata de rire et, enfin, parla dans son mauvais
+jargon.
+
+--Tu ne comprends pas pourquoi je ris? Non? Je vais te le dire! Sais-tu
+ce que j’aurais fait, si on nous avait conduit chez l’atamane douanier?
+Non, tu ne sais pas? Eh! bien, j’aurais dit: «Il voulait me noyer!» Et
+j’aurais pleuré. Alors, on m’aurait plaint et toi, on t’aurait mis en
+prison: tu comprends?
+
+J’essayai de ne voir en cela qu’une plaisanterie; mais, hélas! il eut
+bientôt fait de me convaincre du sérieux de son projet. Il me le prouva
+si bien et si clairement que, au lieu de me révolter de ce naïf cynisme,
+j’éprouvai pour mon compagnon, et pour moi-même aussi, la plus profonde
+pitié. Quel autre sentiment pourrait-on avoir envers un être qui vous
+raconterait, avec un clair sourire et du ton le plus sincère, son
+intention de vous tuer? Que faire, s’il envisage cette action comme une
+charmante et spirituelle plaisanterie?
+
+Je me mis à lui expliquer avec feu toute la monstruosité de son idée.
+Mais il me répondit très simplement que je ne me mettais pas à sa place:
+n’avait-il pas un passe-port faux, ce qui est dangereux? Alors, j’eus
+une pensée amère.
+
+--Attends! dis-je, croyais-tu vraiment que je voulais te noyer?
+
+--Non!... Quand tu me poussas dans l’eau, je le pensai; mais, quand
+toi-même descendis dans l’eau, je ne le pensai plus.
+
+--Dieu soit loué! m’écriai-je; merci pour cela au moins.
+
+--Non, ne dis pas: merci! C’est moi qui te dirai: merci! Là-bas, près du
+feu, tu avais froid, moi j’avais froid. Le paletot est à toi; mais, tu
+ne le pris pas. Tu le fis sécher et tu me le donnas et tu ne pris rien
+pour toi. Voilà pourquoi je te dis: merci! Tu es très bon, je le
+comprends. Quand nous arriverons à Tiflis, je te récompenserai. Je te
+conduirai à mon père. Et je dirai à mon père: «Voici un homme. Fais-le
+manger, fais-le boire, et mets-moi dans l’écurie des ânes.» Voilà ce que
+je dirai! Tu demeureras chez nous, tu seras jardinier, tu boiras du vin,
+tu mangeras autant que tu voudras. Ah! ah! ah! Tu vivras très bien!
+C’est tout simple! Mange et bois dans la même vaisselle que moi.
+
+Il me dépeignit, longuement et en détail, les douceurs de la vie qu’il
+me préparait à Tiflis. Et moi, au bruit de ses paroles, je pensais à
+l’immense tristesse d’êtres qui, armés d’une morale nouvelle, de désirs
+nouveaux, partent seuls en avant, se perdent dans la vie et rencontrent
+sur leur route des compagnons qui leur sont étrangers et ne peuvent les
+comprendre... Elle est pénible, la vie de ces êtres isolés! Le vent les
+chasse contre leur volonté. Mais ils sont la bonne semence, bien qu’ils
+ne tombent que rarement sur la bonne terre.
+
+L’aube se levait. Le lointain de la mer brillait d’or rosé.
+
+--J’ai sommeil! dit Charko.
+
+Nous nous arrêtâmes. Il se coucha dans un creux, fait dans le sable sec
+par le vent, non loin de la rive, et, s’enroulant la tête et le corps
+dans le paletot, s’endormit brusquement. Je m’assis à côté et regardai
+la mer.
+
+Elle vivait de sa large vie, pleine de puissante activité. Les troupeaux
+de vagues roulaient sur la rive et se brisaient contre le sable, qui
+sifflait faiblement en absorbant l’eau. Agitant leurs blanches crêtes,
+les premières vagues frappaient bruyamment la côte de leur poitrine,
+reculaient vaincues et rencontraient d’autres vagues qui étaient venues
+les soutenir. Dans une étreinte d’écume, elles revenaient ensemble sur
+le bord et le battaient, désireuses d’élargir les limites de leurs vies.
+Depuis l’horizon jusqu’à la rive, sur toute la surface de la mer,
+naissaient les souples et fortes vagues, qui avançaient, avançaient
+toujours, en masses serrées, unies étroitement par une même volonté. Le
+soleil éclairait toujours plus brillamment leurs crêtes, et celles des
+vagues lointaines, à l’horizon, paraissaient d’un rouge de sang. Pas une
+goutte n’était perdue dans ce mouvement titanique de la masse d’eau, qui
+paraissait acharnée à une poursuite consciente, et allait bientôt, de
+ses larges coups rythmés, atteindre sa proie. La belle bravoure des
+premières vagues qui sautaient avec défi sur le bord muet m’enchantait,
+et il était bon de voir comme à leur suite avançait la mer, la puissante
+mer, déjà teinte par le soleil de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel
+et pleine du sentiment contenu de sa force et de sa beauté.
+
+Derrière une langue de terre qui coupait les vagues, sortit un immense
+vapeur qui, se balançant orgueilleusement sur le sein tumultueux de la
+mer, s’élança sur les vagues. Les vagues se ruèrent, furieuses, contre
+lui. Fort et beau, brillant au soleil de tout son métal, à un autre
+moment, il aurait pu faire songer à l’orgueil créateur des hommes qui
+savent vaincre l’élément... Mais à côté de moi gisait un
+homme,--élément!
+
+ * * * * *
+
+Nous cheminions dans la province de Tersk. Charko était ébouriffé et
+déguenillé à faire peur et méchant comme un diable. Pourtant, il ne
+souffrait plus de la faim, car il y avait du travail à volonté. Mais il
+se montra incapable de tout effort. Une fois, il tenta de se poster près
+d’une machine à battre le blé pour décharger la paille: mais, au bout
+d’une demi-journée, il y renonça, s’étant mis les mains en sang. Une
+autre fois, nous déracinions des troncs d’arbres; alors, il s’arracha la
+peau du cou avec son épieu.
+
+Nous n’avancions que lentement. Deux jours de travail, puis un jour de
+marche. Charko mangeait sans modération aucune et, par la faute de sa
+gloutonnerie, je n’arrivais pas à gagner l’argent qu’il fallait pour lui
+acheter quelques éléments d’un costume. Tout son accoutrement n’était
+que trous variés, grotesquement réunis par des pièces de différentes
+couleurs. Je le suppliai de ne pas entrer dans les cabarets des villages
+et de ne pas boire le vin qu’il aimait tant, mais il ne faisait aucune
+attention à mes remontrances.
+
+Un jour, dans un village, il retira de mon sac cinq roubles que j’avais
+amassés à grand’peine et secrètement, bien qu’à son intention, et revint
+le soir dans le verger où je travaillais, ivre, accompagné d’une grosse
+femme cosak, qui me salua en ces termes:
+
+--Bonjour, maudit hérétique!
+
+Et quand, étonné de cette épithète, je lui demandai pourquoi j’étais un
+hérétique, elle me répondit avec aplomb:
+
+--Parce que, grand diable, tu défends à ce garçon d’aimer les femmes!
+Est-ce que tu peux le lui défendre, si la loi le permet? Anathème!
+
+Charko se tenait à côté d’elle et approuvait ses paroles par des
+hochements de tête. Il était très ivre et, à chaque mouvement qu’il
+faisait, il se balançait comme si ses membres étaient dévissés. Sa lèvre
+inférieure pendait. Ses yeux ternes me regardaient avec une obstination
+stupide.
+
+--Qu’as-tu à nous dévisager? Rends-lui son argent! cria la femme avec
+bravoure.
+
+--Quel argent? demandai-je étonné.
+
+--Rends-le-lui, rends-le-lui! Je te conduirai à la police. Rends les
+cent cinquante roubles que tu lui as pris à Odessa!
+
+Que fallait-il faire? Cette diablesse de femme pouvait vraiment, ivre
+comme elle l’était, ameuter la police et alors les autorités du village,
+sévères aux gens qui voyagent à notre manière, nous auraient fait
+arrêter. Et qui pouvait prévoir les suites d’une arrestation pour Charko
+et moi? Je commençai donc à circonvenir diplomatiquement la femme, ce
+qui ne me coûta certainement pas beaucoup d’efforts. Tant bien que mal,
+à l’aide de trois bouteilles de vin, je l’apaisai. Elle tomba à terre
+entre les melons et s’endormit. Je couchai Charko et, le lendemain, de
+grand matin, nous quittâmes le village, laissant la femme avec les
+melons.
+
+Malade de l’ivresse de la veille, le visage bouffi et chiffonné, Charko
+crachait sans cesse et soupirait profondément. J’essayai de lui parler;
+mais, il ne me répondait pas et branlait seulement de la tête comme un
+cheval fatigué.
+
+Le jour devenait chaud et l’air était imbibé des lourdes émanations du
+sol humide, couvert d’herbe épaisse et haute, qui nous arrivait presque
+aux épaules. Tout, autour de nous, était immobile; la verte mer de
+velours soufflait vers le ciel ses riches aromes, si forts qu’ils
+donnaient le vertige...
+
+Pour abréger la route, nous suivions un étroit sentier sur lequel
+rampaient de petits serpents rouges, qui se tordaient sous nos pieds. A
+notre droite, à l’horizon, il y avait une chaîne de nuages étincelant
+l’argent au soleil: c’étaient les montagnes du Daguestan. Le silence qui
+régnait à l’entour endormait l’esprit et faisait doucement rêver. A
+notre poursuite, sur le ciel, avançaient lentement des monceaux noirs de
+nuages. Se confondant, ils couvraient le ciel derrière nous, tandis que,
+devant, tout était clair, bien que des lambeaux de nuages se fussent
+détachés et volassent brusquement dans l’espace, nous dépassant et
+masquant davantage le ciel. Au loin, le tonnerre grondait et ses
+roulements furieux se rapprochaient toujours. De grosses gouttes de
+pluie commencèrent à tomber et à frapper l’herbe. Et l’herbe rendait un
+son métallique.
+
+Nous n’avions où nous cacher. Tout devint sombre, et le bruit de
+l’herbe, bien que plus fort, fut comme peureux. Un coup de tonnerre
+éclata, et les nuages tressaillirent, saisis par le feu bleu. Puis, de
+nouveau, tout devint sombre et la chaîne argentée de montagnes se perdit
+dans l’obscurité. Une lourde pluie tomba en torrents et, l’un après
+l’autre, les coups de tonnerre se mirent à rouler, terribles, dans la
+steppe déserte. L’herbe, courbée par le vent et la pluie, se couchait à
+terre et rendait un son pâle. Et tout tremblait et s’agitait. Les
+éclairs aveuglants déchiraient les nuages... Dans leur éclat bleu se
+levait au loin la chaîne de montagnes, étincelante de feux bleus,
+argentée et froide, et, quand les éclairs s’éteignaient, elle
+disparaissait comme si elle sombrait dans un gouffre noir. Tout
+grondait, frémissait, repoussait les sons et les faisait naître. On eût
+dit que le ciel, trouble et courroucé, purifiait par le feu la terre de
+toute souillure et que la terre tremblait d’effroi devant cette fureur.
+
+Charko frissonnait et grognait comme un chien ahuri. Et je me sentais
+gai, soulevé au-dessus des choses quotidiennes, tandis que j’observais
+ce puissant et lugubre tableau de l’orage dans la steppe. Le merveilleux
+chaos m’entraînait et provoquait en moi une humeur héroïque qui
+emportait mon âme dans une terrible et sauvage harmonie.
+
+Et j’eus envie d’y prendre part, d’exprimer de quelque manière mon
+sentiment débordant d’enthousiasme pour cette force mystérieuse qui
+vainquait l’obscurité et les nuages. La flamme bleue qui embrasait le
+ciel semblait brûler aussi dans ma poitrine; mais, comment pouvais-je
+exprimer mon trouble et mon exaltation devant le tableau grandiose de la
+nature?...
+
+Je me mis à chanter,--haut, de toute ma force. Le tonnerre grondait, les
+éclairs brillaient, l’herbe bruissait, et je chantais, et je me sentais
+en pleine affinité avec tous ces sons... J’étais exalté; sentiment
+excusable, puisque cela ne faisait de tort à personne, sauf à moi.
+J’étais plein du désir d’absorber en moi cette vivante et puissante
+beauté, cette force qui se déchaînait dans la steppe, de me sentir plus
+près d’elle... La tempête dans la mer et l’orage dans la steppe! Je ne
+connais rien de plus magnifique dans la nature.
+
+Je criais donc, fermement persuadé que je ne dérangeais ainsi personne
+et que je ne mettais personne dans la nécessité de me critiquer. Quand,
+tout à coup, quelqu’un me saisit rudement les jambes et je tombai assis
+dans une mare. Charko me regardait dans la face, avec des yeux sérieux
+et courroucés.
+
+--Es-tu fou? Non? Alors, tais-toi! ne crie pas! Je te déchirerai le
+gosier! comprends-tu?
+
+Je m’étonnai et lui demandai d’abord en quoi je le gênais.
+
+--Tu m’effraies! Comprends-tu? Le tonnerre gronde, Dieu parle,--et toi
+tu cries... Que penses-tu de toi-même!
+
+Je lui répondis que j’avais le droit de chanter si je le voulais, de
+même que lui.
+
+--Et moi, je ne le veux pas! dit-il catégoriquement.
+
+--Ne chante pas, lui dis-je.
+
+--Et toi non plus, ne chante pas! me répondit sévèrement Charko.
+
+--Si, je préfère chanter...
+
+--Écoute, qu’est-ce que tu t’imagines? demanda Charko en colère. Qui
+es-tu donc? As-tu une maison? as-tu une mère? un père? As-tu des
+parents? de la terre? Qui es-tu, ici-bas? Tu penses que tu es un homme?
+C’est moi qui suis un homme! C’est moi qui ai tout!--Il se frappa la
+poitrine.--Je suis un prince!... Et toi... toi, tu n’es rien. Tu ne
+possèdes rien! Tu dis: «je suis cela!» Qui peut le savoir? Et moi on me
+connaît à Koutaïs, à Tiflis. Tu comprends! Ne marche pas contre moi. Tu
+me sers, tu seras content! Je te paierai dix fois! Que fais-tu pour moi?
+Tu ne pourrais pas faire autrement; tu dis toi-même que Dieu a ordonné
+de servir sans récompense! Et moi, je te récompenserai! Pourquoi me
+tourmentes-tu? tu me sermonnes, tu m’effraies? Tu voudrais que je sois
+comme toi? Ce n’est pas bien! Tu ne dois pas me rendre pareil à toi! Eh!
+Eh! fi, fi!...
+
+Il parlait, mâchait, soufflait, soupirait... Je le regardais en face, la
+bouche béante d’étonnement. Il déversait évidemment le trop plein
+d’indignation, de rancune et de mécontentement accumulé pendant la durée
+de notre voyage. Pour plus de clarté, il me plantait le doigt dans la
+poitrine, me secouait l’épaule et, aux endroits les plus importants de
+son discours, me tombait dessus de toute sa masse. La pluie nous
+arrosait, le tonnerre grondait sans répit au-dessus de nous et Charko,
+pour être entendu de moi, criait à plein gosier.
+
+Le tragi-comique de ma situation m’apparut distinctement et me fit
+éclater de rire.
+
+Charko cracha et se détourna de moi.
+
+ * * * * *
+
+Plus nous approchions de Tiflis, plus Charko devenait absorbé et
+taciturne. Un changement s’était fait dans son visage amaigri, mais
+toujours impassible. Non loin de Vladikavkas nous entrâmes dans une
+ferme de Tcherkess et nous nous louâmes pour la moisson du maïs.
+
+Après avoir travaillé deux jours chez les Tcherkess, qui ne parlaient
+presque pas le russe, se moquaient de nous et nous injuriaient dans leur
+langue, nous décidâmes de quitter la ferme, effrayés par la croissante
+animosité des indigènes. Nous nous étions éloignés de dix verstes
+environ, quand Charko tira tout à coup de sa blouse une pièce de
+mousseline et, me la montrant avec triomphe, s’écria:
+
+--Plus besoin de travailler! Nous vendrons cela et nous achèterons tout
+ce qu’il nous faut. Il y en aura assez pour jusqu’à Tiflis. Tu
+comprends?
+
+J’étais hors de moi d’indignation et, lui arrachant la mousseline, je la
+jetai de côté et regardai en arrière. Les Tcherkess ne badinent point.
+Peu de jours auparavant, les Cosaks nous avaient raconté ceci: un
+chemineau, en quittant la ferme où il avait travaillé, emporta une
+cuiller de fer. Les Tcherkess le rattrapèrent, le fouillèrent et, ayant
+trouvé la cuiller, ouvrirent le ventre du voleur avec un poignard, y
+enfoncèrent la cuiller et partirent tranquilles, laissant l’homme dans
+la steppe où des Cosaks le trouvèrent à demi mort. Il leur fit ce récit
+et mourut pendant qu’on le transportait au village. Les Cosaks nous
+avaient avertis à plusieurs reprises de nous tenir sur nos gardes avec
+les Tcherkess et nous avaient raconté quelques histoires instructives du
+même genre, que je n’avais aucune raison de ne pas prendre au sérieux.
+
+Je les rappelai à Charko. Il se tenait devant moi, m’écoutait et, tout à
+coup, silencieux, les dents découvertes et les yeux pincés, se jeta sur
+moi, d’un bond de chat. Pendant à peu près cinq minutes, nous nous
+cognâmes ferme, et enfin Charko me cria avec colère:
+
+--C’est assez!
+
+Las tous les deux, nous nous taisions, assis en face l’un de l’autre.
+Charko regardait piteusement dans la direction où j’avais jeté la
+mousseline rouge et dit enfin:
+
+--Pourquoi nous sommes-nous battus? Fi, fi! C’est très bête. Est-ce toi
+que j’ai volé? De quoi te fâches-tu? J’ai eu pitié de toi, c’est
+pourquoi j’ai volé... Tu travailles, et moi, je ne sais pas
+travailler... Que me reste-t-il à faire? Je voulais te venir en aide...
+Tsé, tsé!
+
+J’essayai de lui expliquer ce que c’était qu’un vol.
+
+--Je te prie de te taire! Ta tête est comme du bois, me dit-il avec
+mépris, et puis il expliqua:--Quand tu te sentirais mourir, tu volerais
+bien? Hein? Et est-ce une existence? Tais-toi!
+
+Par crainte de l’irriter encore, je me tus. C’était le second cas de
+vol. La première fois, quand nous étions sur la mer Noire, il avait
+dérobé à des pêcheurs grecs une balance de poche. Alors aussi, nous
+avions failli nous battre.
+
+--Eh! bien, avançons, dit-il, quand nous nous fûmes tous les deux
+tranquillisés et reposés et que nous eûmes fait la paix.
+
+Nous poursuivîmes notre chemin. Chaque jour, Charko devenait plus
+sombre; il me regardait d’un air bizarre et d’en-bas. Une fois, comme
+nous avions dépassé le défilé du Darial et que nous descendions le
+Goudaour, il me dit:
+
+--Encore un jour ou deux et nous serons à Tiflis... Tsé, tsé! fit-il
+avec sa langue, et il s’épanouit de plaisir. J’arriverai à la maison.
+«Où as-tu été?--J’ai voyagé.» J’irai au bain, aha! je mangerai beaucoup.
+Ah! beaucoup! Je dirai à ma mère: «J’ai très envie de manger.» Je dirai
+à mon père: «Pardonne-moi. J’ai eu beaucoup de chagrin, j’ai vu beaucoup
+de choses, de différentes choses! Les va-nu-pieds sont de braves gens!»
+Quand j’en rencontrerai un, je lui donnerai un rouble, je le conduirai
+au cabaret et je lui dirai: «Bois du vin; moi-même, j’ai été un
+va-nu-pieds.» Je parlerai aussi de toi à mon père... «Voici un homme! Il
+m’a servi de frère aîné. Il m’a sermonné. Il m’a battu, le chien!... Il
+m’a nourri. Et maintenant, lui dirai-je, c’est toi qui dois le nourrir.
+Nourris-le un an. Un an, pas moins!» Entends-tu, Maxime?
+
+J’aimais l’entendre parler ainsi. Il avait alors quelque chose
+d’enfantin et de simple. Et de semblables discours m’intéressaient
+d’autant plus que je ne connaissais personne à Tiflis et que l’hiver
+approchait; déjà, sur le Goudaour, la tourmente nous avait saisis.
+J’avais quelque espoir en Charko.
+
+Nous avancions rapidement. Nous voici à Mschet, l’ancienne capitale de
+l’Ibérie. Demain, nous serons à Tiflis.
+
+J’entrevis, de loin encore, de cinq verstes environ, la capitale du
+Caucase, serrée entre deux montagnes. C’était la fin du voyage!...
+J’étais vaguement heureux, Charko était indifférent. Il regardait, avec
+des yeux stupides, devant lui, crachait de temps en temps sa salive
+d’affamé et se prenait à chaque instant le ventre avec une grimace de
+douleur. Il avait imprudemment mangé trop de carottes crues, cueillies
+en route.
+
+--Tu t’imagines que moi, un noble Géorgien, j’irai dans ma ville, de
+jour, comme je suis, sale et déguenillé? Non, nous attendrons jusqu’au
+soir. Arrête!
+
+Nous nous assîmes près du mur d’une construction vide et, ayant roulé
+chacun une dernière cigarette, tremblants de froid, nous fumâmes. Sur la
+route militaire de Géorgie soufflait un vent tranchant et fort. Charko,
+assis, chantait entre ses dents une chanson triste... Je pensais à une
+chambre tiède et aux autres supériorités de la vie fixe sur la vie
+errante.
+
+--Allons! dit d’un air décidé Charko en se levant.
+
+Le jour était tombé. La ville allumait ses feux. C’était joli: les feux,
+les uns après les autres, sautaient d’on ne savait où dans l’obscurité,
+qui emmitouflait sourdement la vallée au fond de laquelle la ville se
+cachait.
+
+--Écoute! Donne-moi ton bachlik, pour que je puisse me couvrir le
+visage... Pour que les amis ne me reconnaissent pas, peut-être!
+
+Je donnai le bachlik. Nous étions dans la rue Olginskaïa. Charko
+sifflait d’un air résolu.
+
+--Maxime! Tu vois la station de tramways, là-bas? Ce pont? Vas-y;
+attends! Je te prie, attends-moi! J’entrerai dans une maison, je
+demanderai à un ami des nouvelles des miens, du père, de la mère...
+
+--Tu ne seras pas long?
+
+--Un instant... Je reviens!
+
+Il se jeta rapidement dans une petite rue étroite et sombre et y
+disparut... pour toujours.
+
+Je ne rencontrai jamais plus cet homme, mon compagnon pendant presque
+quatre mois de ma vie; mais je songe souvent à lui avec un bon sentiment
+et un rire gai.
+
+Il m’a enseigné beaucoup de choses qu’on ne trouve pas dans les plus
+gros livres écrits par les sages,--parce que la sagesse de la vie est
+toujours plus profonde et plus large que la sagesse des hommes.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PRÉFACE
+ MAXIME GORKI 5
+
+ LES VAGABONDS
+ MALVA 59
+ KONOVALOV 147
+ TCHELKACHE 239
+ MON COMPAGNON 301
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ le vingt-quatre mars mil neuf cent un
+ PAR
+ BLAIS ET ROY
+ A POITIERS
+ pour le
+ MERCVRE
+ DE
+ FRANCE
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75398 ***