diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-05 11:21:03 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-05 11:21:03 -0800 |
| commit | 4f019ffbc47757704b5e13f2500e6fad73d577c1 (patch) | |
| tree | 5106c7e7a537c07e9557449899fc474583885ce4 /75299-h/75299-h.htm | |
Diffstat (limited to '75299-h/75299-h.htm')
| -rw-r--r-- | 75299-h/75299-h.htm | 12632 |
1 files changed, 12632 insertions, 0 deletions
diff --git a/75299-h/75299-h.htm b/75299-h/75299-h.htm new file mode 100644 index 0000000..42da989 --- /dev/null +++ b/75299-h/75299-h.htm @@ -0,0 +1,12632 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title> + A travers la Russie boréale | Project Gutenberg + </title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .51em; + text-align: justify; + margin-bottom: .49em; +} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: 33.5%; + margin-right: 33.5%; + clear: both; +} + +hr.tb {width: 45%; margin-left: 27.5%; margin-right: 27.5%; visibility: hidden;} +hr.chap {width: 65%; margin-left: 17.5%; margin-right: 17.5%;} +@media print { hr.chap {display: none; visibility: hidden;} } + +div.chapter {page-break-before: always;} +h2.nobreak {page-break-before: avoid;} + +table { + margin-left: auto; + margin-right: auto; +} +table.autotable { border-collapse: collapse; } +table.autotable td, + +.tdl {text-align: left;} +.tdr {text-align: right;} +.tdc {text-align: center;} + +table.bordered td { + border: 1px solid black; +} + +.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: small; + text-align: right; + font-style: normal; + font-weight: normal; + font-variant: normal; + text-indent: 0; +} /* page numbers */ + +.blockquot p { + text-align: center; +} + + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.allsmcap {font-variant: small-caps; text-transform: lowercase;} + +.caption {font-weight: bold;} + +/* Images */ + +img { + max-width: 100%; + height: auto; +} + +.figcenter { + margin: auto; + text-align: center; + page-break-inside: avoid; + max-width: 100%; +} + + +/* Footnotes */ + +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + +.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + +.fnanchor { + vertical-align: super; + font-size: .8em; + text-decoration: + none; +} + + +.illowp {} +.x-ebookmaker .illowp {width: 100%;} + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75299 ***</div> + +<h1>A TRAVERS</h1> + +<h1>LA RUSSIE BORÉALE</h1> + +<figure class="figcenter" id="004" style="max-width: 20em;"> + <img src="images/004.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">M. CHARLES RABOT EN COSTUME DE ROUTE.</figcaption> +</figure> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + + +<div class="chapter"> +<h1> +CHARLES RABOT</h1> + +<h1>A TRAVERS</h1> +<h1>LA RUSSIE BORÉALE</h1> + +<h3>OUVRAGE CONTENANT 61 GRAVURES</h3> + +<figure class="figcenter" id="illu-cover" style="max-width: 24em;"> + <img src="images/illu-cover.jpg" alt=""> +</figure> + +<h4>PARIS</h4> +<h4>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h4> +<h4>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h4> +<h4>1894</h4> +<h4>Droits de traduction et de reproduction réservés.</h4> +</div> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_1">[Pg 1]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="A_TRAVERS">A TRAVERS</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">LA RUSSIE BORÉALE</h2> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_I">CHAPITRE I</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">DE PÉTERSBOURG A KAZAN</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>Routes conduisant à la Petchora.—Le Volga.—Mouvement +de la navigation.—Iaroslav.—Vologda.—Nijni-Novgorod.—Les +populations finnoises du Volga.—Les Bulgares.—Lutte +des Finnois contre les Russes.—La colonisation +slave.—Les Tatars.</p> +</div> + + +<p>Qui a bu boira, affirme un proverbe; qui a voyagé +voyagera, pourrait-on dire non moins justement. +Revenu depuis dix mois du Grönland, l'inaction me +pesait. La nostalgie des pays du Nord m'avait pris, +de ces pays où j'ai passé heureux tant d'étés dans le +désert des montagnes et dans le silence des forêts. +Elles sont si belles, si grandioses, ces solitudes +mortes, si étranges dans leur fugitive parure d'éclatantes +colorations, qu'elles laissent toujours l'envie +cuisante de les revoir.</p> + +<p>Après avoir exploré la Laponie, mes recherches +m'avaient conduit en 1885 sur les bords de la mer +Blanche. Pour continuer les études d'histoire naturelle<span class="pagenum" id="Page_2">[Pg 2]</span> +et d'ethnographie commencées dans ces voyages, +il me restait à aborder les régions situées à l'est de +cette mer: le bassin de la Petchora, l'Oural septentrional +et la Sibérie.</p> + +<p>Avant la relation de notre exploration, indiquons +rapidement l'aspect de ces pays.</p> + +<p>La Petchora, que nous proposons de descendre +jusqu'aux abords du cercle polaire, est un des fleuves +les plus grandioses d'Europe. La longueur de son +cours est évaluée à 1 483 kilomètres<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> et la superficie +de son bassin aux deux tiers de celle de la France. +Seuls le Volga, le Don et le Dnièpr ont un développement +supérieur. Ce vaste territoire, comme toute +la zone boréale de l'ancien continent, présente deux +aspects très différents. Le long de la côte de l'océan +Glacial s'étend l'immense solitude des <i>toundras</i>, vastes +plaines dépouillées d'arbres, marécageuses, continuant +dans l'intérieur du continent l'uniformité de la +mer qu'elles bordent. En arrière de ce désert commence +la grande forêt de la Russie septentrionale. +Sur des milliers de kilomètres s'étend une futaie +ininterrompue d'arbres verts. A la monotonie aride +de la <i>toundra</i> fait suite une uniformité verte, non +moins triste et non moins poignante. Par le paysage, +par la nature de ses produits et par la rigueur de +son climat, le bassin de la Petchora appartient déjà +au nord asiatique, et avec juste raison un naturaliste +anglais a donné à cette région le surnom de +Sibérie européenne. Vous passez l'Oural, un instant +le pays devient intéressant par le spectacle de montagnes +pittoresques, puis, de l'autre côté de la +chaîne, vous retombez dans une plaine pareille à celle<span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span> +du versant européen, avec la même forêt et de mêmes +grands fleuves. Dans le bassin de l'Obi comme dans +celui de la Petchora, partout c'est le même aspect. +Vous parcourez des centaines de kilomètres et il vous +semble toujours être au même endroit. C'est l'infini +en monotonie. Tout l'intérêt du voyage est dans +l'étude des habitants.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Strelbitzky.</p> + +</div> + +<p>N'ayant rien appris de la civilisation, les indigènes +de ces régions boréales offrent le spectacle de l'existence +menée par nos ancêtres préhistoriques. En examinant +les instruments en os qu'ils fabriquent, on +comprend ceux que les fouilles mettent au jour dans +nos pays, et à la lumière de cette comparaison les objets +de l'âge de la pierre perdent leur anonyme. Pour +mieux comprendre l'homme des temps géologiques, +nous irons une fois de plus étudier les primitifs, les +Zyrianes de la Petchora et les Ostiaks de l'Oural. Dans +la nature, tout se modifie, les animaux, les pierres, +les plantes; l'homme sauvage seul ne change pas.</p> + +<p>Une fois le plan de l'exploration approuvé par le +Ministre de l'instruction publique, je sollicitai les +bons offices du gouvernement impérial. Le succès +d'une expédition en Russie dépend de la qualité de +vos recommandations; avec l'appui des fonctionnaires +tout devient aisé, sans leur concours les difficultés +restent invincibles. A la demande du service des missions +scientifiques toujours soucieux d'assurer le +succès de ses collaborateurs, le gouvernement impérial +voulut bien m'accorder son appui. En même +temps, la Société de Géographie de Saint-Pétersbourg +me promit son puissant patronage avec une amabilité +dont je lui garde une profonde reconnaissance. Que +MM. de Séménov et Gregoriev, président et secrétaire +général de cette importante association scientifique,<span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span> +veuillent bien agréer ici l'expression de mes +remerciements. A leurs judicieux conseils et à leur +bienveillante intervention je dois la réalisation de +mon programme.</p> + +<p>Pour atteindre la Petchora, trois routes s'offrent +au choix du voyageur.</p> + +<p>La première part d'Arkhangelsk, passe par Pinéga, +Mézène, et débouche dans la Petchora à Oust-Zylma. +D'Arkhangelsk à Oust-Zylma, le pays et les indigènes +sont peu intéressants, et à partir de cette dernière +ville on doit remonter la Petchora à contre-courant +pour atteindre l'Oural: d'où fatigues et perte de +temps.</p> + +<p>La seconde route a pour point de départ Vologda; +elle suit la Soukona, puis la Vytchégda jusqu'à +Oust-Syssoltsk, traverse ensuite une région marécageuse +sur une mauvaise chaussée. Avec les lourds +bagages que l'on traîne avec soi au début d'un voyage, +cet itinéraire n'est guère pratique.</p> + +<p>La troisième route est tracée par le Volga<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, puis +par la Kama et ses affluents jusqu'à Tcherdine. Ces +rivières forment une partie de la grande artère +commerciale de la Russie et amènent le plus aisément +du monde à 300 kilomètres seulement de la +vallée supérieure de la Petchora. Et cette dernière +distance est facilement parcourue sur des cours d'eau, +puis sur un étroit portage. Cette route est la plus +facile et en même temps la plus intéressante de toutes +celles aboutissant à la Petchora. Vous traversez la +partie active de la Russie et au milieu de ce mouvement +vous rencontrez des populations figées dans un<span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span> +passé vieux de plusieurs siècles. Les indigènes de la +Russie orientale ont conservé leurs costumes archaïques, +leurs usages particuliers, même leurs pratiques +païennes. Il y a là des gens intéressants, dont +l'étude est une introduction nécessaire à celle des +Zyrianes et des Ostiaks, leurs cousins germains. Pour +toutes ces raisons, je me décidai à prendre la route du +Volga, et le 19 juin 1890 je quittai Saint-Pétersbourg, +à destination de Rybinsk, par le chemin de fer de +Moscou.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Suivant l'usage français nous écrivons le Volga. En russe, +on sait que le nom de ce fleuve est, au contraire, féminin.</p> + +</div> + +<p>Après vingt-trois heures de route, nous arrivons à +destination. Autour de la gare une grande plaine +mélancolique; pas un mouvement de terrain indiquant +le voisinage d'un fleuve. Nous montons en voiture, +traversons au galop la ville, puis tout à coup +nous voici sur le bord d'un énorme trou rempli d'eau. +La terre est fendue là brusquement en une large +crevasse au fond de laquelle traîne une rivière. C'est +le Volga.</p> + +<p>Le fleuve est tout obstrué d'énormes chalands et le +bleu du ciel rayé de centaines de mâts. On dirait une +forêt ébranchée poussée au milieu de l'eau. Nous nous +embarquons, le vapeur part et la file des bateaux s'allonge +toujours; on la croit terminée et un peu plus loin +elle recommence. Au delà du port le paquebot croise +des remorqueurs tirant une escadrille de pesantes +barques; après apparaissent de longs trains de bois +avec de petites maisonnettes et une nombreuse population, +hameaux flottant à la surface du fleuve, +puis ce sont des barges aux formes lourdes et massives +comme devait en avoir l'arche de Noé. Sans +cesse, jour et nuit, la procession de bateaux monte le +Volga, apportant les blés de la Russie centrale, le sel +et les poissons de la Caspienne, les fers de l'Oural,<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span> +les denrées de la Sibérie et de la Perse, les marchandises +du Nord et du Midi. En moyenne, chaque année, +14 000 bateaux montés par 300 000 hommes circulent +sur le haut fleuve pendant les six mois de navigation. +Comme une marée montante, l'Asie pénètre par le +Volga à travers la Russie jusqu'à 300 kilomètres de +Pétersbourg. Spectacle absolument nouveau pour +nous autres Occidentaux; la vue de ce mouvement +donne la sensation d'une autre partie du monde, vous +devinez l'approche de l'Asie.</p> + +<p>Quelques heures après avoir quitté Rybinsk, je +débarquai à Iaroslav pour me rendre le lendemain +à Vologda. Mon itinéraire sur la Petchora traversant +la partie orientale de l'immense gouvernement dont +cette ville est le chef-lieu, on m'avait recommandé +d'aller présenter mes devoirs au gouverneur. De +Iaroslav à Vologda c'est un voyage de 300 kilomètres, +une simple excursion pour les Russes, habitués à ne +compter les distances que par 1 000 kilomètres.</p> + +<p>Le trajet se fait par un chemin de fer à voie étroite. +Un seul train par jour circule dans chaque sens, la +vitesse du convoi est de 19 kilomètres à l'heure, +jugez du trafic du pays et de l'agrément du voyage.</p> + +<p>Après avoir roulé pendant onze heures avec une +lenteur de sommeil, j'aperçois tout à coup au bout +d'une plaine trente-cinq tours, dômes et minarets qui +émergent du sol comme de la pleine mer. C'est Vologda. +Pour 18 000 habitants la ville compte 54 églises. +C'est une des plus fortes proportions que l'on trouve +en Russie, où Dieu sait si les églises sont nombreuses.</p> + +<p>Les villes russes, il faudrait toujours les regarder +de loin, et ne jamais y entrer. A distance, leur panorama +d'églises multicolores les fait paraître magnifiques;<span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span> +lorsque vous y pénétrez, vous n'y trouvez +qu'un grand village.</p> + +<p>Vologda est située sur les bords de la Vologda, +affluent de la Soukona qui se jette elle-même dans +la Dvina du Nord. De Vologda à Arkhangelsk, ces +rivières forment une voie fluviale parcourue par des +paquebots pendant la belle saison. Souvent la baisse +des eaux arrête la navigation; aux personnes qui +voudraient entreprendre ce voyage on doit par suite +conseiller de le faire au plus tard dans la première +quinzaine de juillet.</p> + +<p>Le gouverneur de Vologda me fit un fort aimable +accueil. Il eut la bonté de me remettre un <i>otkrytyilist</i>, +c'est-à-dire une lettre générale de recommandation +pour les autorités de la province, et de prescrire +l'envoi d'un <i>ouriadnik</i> (gendarme de campagne) à ma +rencontre sur la Petchora. La présence de ce soldat +aurait pour effet d'aplanir toutes difficultés s'il s'en +présentait.</p> + +<p>De retour à Iaroslav, je continuai ma route sur le +Volga. Jusqu'à Nijni-Novgorod la navigation dure +trente-cinq heures.</p> + +<p>Toujours la même impression. Le paysage n'est +pas grandiose, il ne frappe pas, mais à chaque instant, +l'attention est attirée par une scène amusante +ou par un motif de croquis gai ou curieux.</p> + +<p>Au coucher du soleil le panorama devient extraordinaire. +Sur un ciel pourpre s'enlèvent en vigueur +les églises éparses dans la campagne. Les dorures +des dômes semblent en feu, et à travers les croisillons +des campaniles apparaissent des pans de ciel rouge +comme de gros cierges allumés appliqués sur les +murailles blanches.</p> + +<p>Le 25 juin au matin, voici Nijni-Novgorod, cette<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span> +ville fameuse dont le nom éveille dans l'imagination +une fantasmagorie de scènes pittoresques.</p> + +<p>Le soleil est de feu, le ciel d'un bleu éclatant, et +partout des blancheurs vibrantes. Devant nous se +dresse une colline de remparts, de tours, de clochetons +et de minarets, tout cela d'un relief extraordinaire +sous la lumière éblouissante. A droite c'est une +plaine de maisons basses, dominée par une énorme +cathédrale rouge, étincelante d'or et de reflets métalliques; +autour, deux fleuves, le Volga et l'Oka, +larges chacun d'un kilomètre, et peuplés de bateaux.</p> + +<p>Devant le port, les rues sont sales, mal pavées, +bordées de constructions en briques badigeonnées à +la chaux. Nulle part un magasin de quelque apparence, +nulle part un restaurant ayant bon air; rien +que des échoppes et des cabarets. Ici nous sommes +dans la partie active de Nijni et l'on pourrait se +croire dans un faubourg. A part les luxueux étalages +de Pétersbourg et de Moscou, je n'ai vu en Russie +aucun magasin comparable à ceux de nos plus modestes +villes de province. Ne croyez pas pourtant ces +boutiques mal approvisionnées: telle échoppe d'aspect +misérable renferme pour des centaines de mille +francs de marchandises.</p> + +<p>Partout l'animation est grande. Dans la foule, peu +ou point de chapeaux, rien que des casquettes. Voici +des marchands, tout de noir vêtus, avec une grande +et ample lévite, des <i>moujiks</i> avec la traditionnelle +chemise rouge, des Tatars coiffés de bonnets en peau +de mouton, des marchands de poissons secs, d'autres +chargés de chapelets de biscuits, des mendiants +déguenillés, des nonnes, et au milieu de cette cohue +un va-et-vient incessant de <i>drochki</i> et de véhicules<span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span> +bizarres. En Russie, quiconque a quelques sous en +poche va en voiture.</p> + +<p>Sur la presqu'île entre le Volga et l'Oka, est située +la ville de la foire. A ce mot de foire, ne vous représentez +pas un fouillis pittoresque de baraques, +d'échoppes et de cirques en plein vent. Rien de plus +banal que cette ville, un vaste damier de maisons +basses disposées au rez-de-chaussée en magasins, +avec des églises, des hôtels, des restaurants de toute +catégorie, des théâtres, des cafés-concerts et le reste. +Pour le moment, tout est désert. C'est un quartier +habité seulement quelques semaines, et le reste du +temps abandonné.</p> + +<p>La foire est ouverte le 25 juillet, par un service +divin, et close officiellement le 6 septembre; mais +l'évacuation des marchandises n'est guère achevée +avant le 20.</p> + +<p>Le chiffre des affaires qui se traitent à Nijni +pendant cette période d'un mois et demi varie de +625 à 750 millions de francs. C'est, comme on le sait, +le principal événement dans la vie économique de la +Russie. A Irbit, dans la Sibérie occidentale, au mois +de février, se tient une seconde foire, moins importante, +mais encore très fréquentée.</p> + +<p>De Nijni rayonnent de nombreuses lignes de navigation +sur le Volga et ses affluents. Quatre compagnies +font le service jusqu'à Astrakane; trois vont à +Perm par la Kama, une à Oufa par la Kama et la +Bielaya, une également à Viatka par la Kama et la +Viatka. Enfin, de Nijni des vapeurs remontent l'Oka +jusqu'à Riazane. Ces différentes rivières qui s'embranchent +sur le Volga, comme des rameaux sur un +tronc, portent la vie à un territoire dont la superficie +est triple de celle de la France. Sans le Volga, la<span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span> +Russie aurait été un désert fermé à la colonisation.</p> + +<p>Tous les vapeurs du Volga et de la Kama font +escale à Kazan; j'avais donc le choix. La meilleure +compagnie est celle de Caucase et Mercure. Ses steamers +du type américain offrent le luxe et le confort +des grands paquebots. Ces superbes vapeurs sont +commandés, m'a-t-on dit, par des officiers de la marine +impériale, un gage de sécurité dont les gens +prudents ne doivent pas faire fi. La navigation sur +le Volga est souvent dangereuse en automne lorsque +les eaux sont basses. Pendant mon séjour en Russie, +plusieurs naufrages suivis de morts d'hommes ont +eu lieu sur ce fleuve.</p> + +<p>Pour me rendre à Kazan, je pris la compagnie +Samoliote qui a le service de la poste.</p> + +<p>Le prix du passage de Nijni à Kazan, pour une distance +de 400 kilomètres, est seulement de 6 roubles; +en payant le prix de deux billets, j'ai la jouissance +exclusive d'une spacieuse cabine établie sur le pont. +En Russie les tarifs des transports sont très bas et +calculés en raison inverse des distances. Ainsi de +Nijni à Perm, pour un voyage de 1 700 kilomètres, il +n'en coûte en troisième que 3 roubles, 9 francs au +cours d'alors.</p> + +<p>A partir de Nijni-Novgorod le paysage est indifférent. +Le Volga devient large de 1 000 à 1 500 mètres, +avec des eaux jaune sale. La rive droite présente +généralement des escarpements, rebords du ravin +creusé par le fleuve; à gauche, ce ne sont qu'îles de +sable, prairies et terres basses.</p> + +<p>Aux environs de Nijni commence la région finnoise. +Le bassin moyen du Volga est une mosaïque +de races. Grande route ouverte entre la Russie centrale +et l'Asie, ce fleuve a été suivi par les peuples<span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span> +qui marchaient vers l'Occident et ceux qui voulaient +s'ouvrir le chemin de l'Orient. Chaque invasion a +amené dans le pays une race nouvelle, et chaque race +s'est ensuite établie au milieu de ses voisins. Vous +trouvez ainsi côte à côte des Finnois, des Tatars +et des Russes. Chacun de ces différents peuples n'est +point cantonné dans un territoire nettement délimité: +à côté d'un groupe finnois vous rencontrez un +village tatar et au milieu des Musulmans des Russes. +Comme de puissants torrents, les grands courants +des invasions passées par la vallée du Volga ont +rompu la masse compacte des populations primitives, +et de l'ancien niveau humain il ne reste que des +témoins pareils à ces collines isolées au milieu des +plaines, vestiges d'antiques formations géologiques.</p> + +<p>Dans la région que nous traversons, le substratum +ethnique a été formé par les Finnois et par les Bulgares. +Ce dernier peuple a aujourd'hui disparu; +mais grand a été son rôle, et durable a été son +influence sur les populations. Il a constitué le premier +centre de civilisation dans la Russie orientale.</p> + +<p>Les Bulgares habitaient la région de Kazan et probablement +s'étendaient dans la vallée inférieure de +la Kama. Les ruines de Bolgar, leur capitale, se trouvent +près du village Ousspenskoyé, sur la rive gauche +du Volga, à 7 kilomètres du fleuve, un peu en aval +de son confluent avec la Kama.</p> + +<p>Le moine Nestor, le Grégoire de Tours de la Russie, +mentionne simplement les Bulgares. Tous les renseignements +que nous possédons sur ces anciens habitants +de la vallée du Volga viennent des Arabes, avec +lesquels il a été en contact dès le <span class="allsmcap">X</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Les Bulgares étaient un peuple commerçant, en +possession du monopole des échanges entre l'Europe<span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span> +et l'Asie centrale, comme l'ont aujourd'hui les Russes. +Aux Arabes ils fournissaient les marchandises du +Nord, et aux Finnois celles d'Asie, que ceux-ci transportaient +ensuite en Occident.</p> + +<p>Du pays des Bulgares pour parvenir dans l'Europe +occidentale, les marchandises d'Orient suivaient deux +routes différentes. Une partie remontait la Kama, puis, +par l'intermédiaire des Permiens, descendait la Dvina +ou la Petchora et atteignait l'océan Glacial, d'où les +Normands les transportaient par mer en Occident. La +découverte de monnaies sassanides, indo-bactrianes, +koufiques, anglo-saxonnes, germaniques, et d'objets +indous ou chinois dans la vallée de la Kama a permis +de jalonner cet ancien itinéraire du commerce de +l'Orient. La seconde route était tracée par le haut +Volga et exploitée par les Mériens, les ancêtres des +Tchérémisses. Par cette voie les produits de l'Asie +parvenaient à Novgorod.</p> + +<p>Les Normands sont venus jusqu'à Bolgar. Heyd +n'hésite pas à reconnaître des Scandinaves dans de +prétendus marchands russes descendus en bateaux +par le Volga<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> «Ce nom (de Russe), qu'ils se donnaient eux-mêmes, leur +stature haute et élancée, leurs usages singuliers que décrit +Ibn Fosslan pour les avoir vus lui-même en 920, tout cela +démontre suffisamment, écrit le savant historien, qu'il ne +s'agit pas ici de ces tribus slaves auxquelles le nom de Russes +n'a été donné que par la suite des temps, mais de tribus scandinaves.» +Heyd, <i>Histoire du commerce du Levant au moyen âge</i>. +Leipzig. Harrassowitz.</p> + +</div> + +<p>Des traces d'influence scandinave sont encore aujourd'hui +reconnaissables chez les Tchérémisses, +comme nous l'expliquerons plus loin. Il faut donc +agrandir considérablement vers l'est la zone de pénétration +des anciens Normands.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span></p> + +<p>Les Bulgares vendaient aux Arabes des nattes en +écorce de tilleul, industrie encore actuellement répandue +dans la vallée du Volga, du miel et de la cire +fournis par les Finnois, grands éleveurs d'abeilles, de +l'ambre venu des bords de la Baltique par l'intermédiaire +des Scandinaves et des Mériens, enfin de l'ivoire +de mammouth et des fourrures du Nord apportés par +les Permiens. Ce dernier commerce prit une très grande +importance après que Zobeïda, femme d'Aroun al-Raschid, +eut mis à la mode en Orient les pelisses de +zibeline et d'hermine. Il y a dix siècles, comme aujourd'hui, +la mode était souveraine. Les Arabes achetaient +en outre des peaux de loutres, de castors, de martes +et de renards noirs. Ce dernier article était expédié +jusqu'en Espagne. En échange de ces pelleteries, les +Asiatiques apportaient à Bolgar des pierres précieuses, +des perles de verre, des étoffes de soie, des +bijoux et probablement aussi des kauris (<i>Cypræa +moneta</i>) qui leur venaient des Indes par caravanes. +Dès cette époque les Finnois du Volga employaient ce +coquillage comme bijoux<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Enfin, les habitants de la +vallée moyenne du Volga expédiaient du blé dans le +nord-ouest de la Russie. En 1229, les Bulgares sauvèrent +la Russie sousdalienne d'une famine terrible +par leurs envois de céréales.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Dans les tombes des Mériens, le comte Ouvarov a trouvé +des <i>kauris</i>.</p> + +</div> + +<p>Le commerce n'attirait pas seul les Arabes sur le +Volga; les curieux y venaient aussi pour jouir du +spectacle, absolument étrange pour les Orientaux, +d'un pays où, durant l'été, une pâle clarté prolonge +le crépuscule jusqu'à l'aurore. La longueur du jour +en été et sa brièveté en hiver sont mentionnés par<span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span> +tous les auteurs arabes comme des phénomènes +absolument extraordinaires<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Suivant la pittoresque +expression du savant colonel Yule, Bolgar était pour +le monde arabe ce qu'est Hammerfest pour les touristes +du <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Voir la <i>Géographie d'Edrisi</i>, traduite par Jaubert, 1840, +et <i>Voyages d'Ibn Batoutah</i>.</p> + +</div> + +<p>Frappé par la haute civilisation des Arabes, Almas, +fils de Silkah, roi de Bolgar, envoya à Bagdad en 921 +des ambassadeurs chargés de lui amener des savants +versés dans l'étude du Coran et des architectes pour +élever des mosquées et des forteresses. Le khalife +répondit à sa demande en lui envoyant Sohoussen +el-Rassi et Akmed ibn Fosslan, celui-là même qui +nous a laissé de précieux renseignements sur Bolgar.</p> + +<p>Almas se convertit<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> à l'islamisme, ses sujets suivirent +son exemple, et jusqu'en 1573 la vallée moyenne +du Volga fit partie du monde musulman. C'est la +région la plus septentrionale où ait pénétré l'influence +arabe. Avec le zèle des néophytes, les Bulgares essayèrent +de faire des prosélytes parmi les Slaves, et tentèrent +de convertir à leur foi Vladimir, qui devait introduire +parmi ses sujets le christianisme byzantin.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> D'après la chronique de Kaswing, la conversion des Bulgares +à l'islamisme n'aurait eu lieu que dans la première +moitié du <span class="allsmcap">XII</span><sup>e</sup> siècle; suivant Ibn Fosslan, elle remonterait à 922. +Cette dernière date nous paraît la plus vraisemblable. Edrisi, +qui vécut dans la première moitié du <span class="allsmcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, mentionne déjà +à cette époque l'existence d'une grande mosquée à Bolgar.</p> + +</div> + +<p>D'après les historiens arabes, Bolgar est restée une +bourgade, une sorte de station de nomades<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> jusqu'en +1236, époque à laquelle elle fut prise par les Tatars, +conduits par Souboudaï Bagadour. Alors commence<span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span> +une période tatare dans l'histoire du pays. Elle ne fut +pas dépourvue de prospérité, et de cette époque datent +peut-être les édifices dont les ruines subsistent aujourd'hui. +A cette date les Bulgares semblent être +arrivés à un degré de civilisation supérieur à celui +auquel étaient parvenus les Russes. Sous la direction +des Arabes ils étaient devenus des architectes habiles +et les princes de Sousdalie les appelaient dans leurs +États pour y construire des palais et des églises. +En 1300 Bolgar fut de nouveau prise par les Tatars. +Pour punir les habitants d'avoir oublié les préceptes +du Coran, les envahisseurs saccagèrent la ville et +massacrèrent en partie la population. Ce fut le coup +de grâce; désormais Kazan, fondé au milieu du +<span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle par un neveu de Gengis Khan, allait prendre +dans la vallée du Volga la place de Bolgar.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Saveljew, <i>Ueber den Handel der Wolgaischen Bulgaren +im neunten und zehnten Jahrhundert</i>. Erman's Archiv, VI.</p> + +</div> + +<p>A quelle race appartenaient ces Bulgares? C'est +une question très controversée. D'après certains +auteurs, les Bulgares seraient des Finnois; une nombreuse +population appartenant à cette race ne se +trouve-t-elle pas encore dans le pays; suivant d'autres, +ils seraient les ancêtres des Slaves. Les crânes +découverts à Bolgar présentent une grande analogie +avec ceux des <i>tumuli</i> du gouvernement de Moscou +datant du <span class="allsmcap">VIII</span><sup>e</sup> au <span class="allsmcap">X</span><sup>e</sup> siècle et qui sont attribués aux +Slaves<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. M. Chpilevsky voit au contraire dans les +Tatars de Kazan et les Tchouvaches les descendants +des Bulgares, les uns avec le caractère plus spécialement +turc, les autres avec le caractère plus particulièrement +finnois<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Maliev.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> Rambaud, <i>le Congrès de Kazan</i>, in <i>Revue scientifique, 1879</i>. +A cet excellent article nous avons fait de nombreux emprunts +pour ce résumé historique.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span></p> + +<p>Profonde a été l'influence exercée par les Bulgares +sur les populations finnoises. Ils leur ont appris l'art +de construire des maisons, l'agriculture et l'industrie +pastorale. Ils ont été les premiers éducateurs des +Tchérémisses.</p> + +<p>Si les Bulgares ont aujourd'hui disparu, fondus dans +les autres races, en revanche très nombreuses sont +restées les populations finnoises dans la région du +Volga. Leur effectif peut être évalué à 1 500 000, et sur +ce nombre 594 000 appartiennent au gouvernement +de Kazan. Ces Finnois sont désignés sous le nom de +Finnois du Volga, pour les distinguer de ceux de la +Baltique et du groupe permien. On les divise en trois +races: les Mordvines, les Tchérémisses et les Tchouvaches, +ces derniers plus ou moins métissés suivant +les régions.</p> + +<p>Sur la rive droite du Volga sont établis les Mordva +ou Mordvines, dans les gouvernements de Nijni-Novgorod, +Penza, Simbirsk et Saratov. Rittich évalue +leur nombre à 791 954, Maïnov à 1 148 800. Ils ont +été profondément modifiés par l'influence russe. Au +témoignage de Maïnov, pas moins de 300 000 Mordvines +ont complètement oublié leur langue maternelle +et ne parlent plus aujourd'hui que le russe<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Ignatius, <i>les Peuples Finno-Ougriens</i>. Journal de la Société +de statistique de Paris, 1886, n<sup>o</sup> 2.</p> + +</div> + +<p>Au nord et au nord-est des Mordvines habitent les +Tchérémisses. Leur nombre est également assez difficile +à fixer, les évaluations présentent des différences +de 70 000. Certains documents évaluent le +chiffre de ces Finnois à 329 364<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, d'autres à 259 745<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <i>Kalendar Voljskago Viestnika na 1883 god.</i> Kazan, 1888.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Ignatius, <i>loc. cit.</i> Ce chiffre est également adopté par +M. Sommier (<i>Note di viaggio</i>, Florence, 1889).</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span></p> +A notre avis, leur effectif doit être au moins de 300 000. + +<p>Cette population est fractionnée en trois groupes +d'inégale importance. Sur la rive droite du Volga, +autour de Kosmodémiansk et de Tchéboksari, se +trouve, à côté des Tchouvaches, un îlot comptant +42 000 individus<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Ce sont les <i>Tchérémisses de montagnes</i>, +ainsi appelés en raison de la nature élevée de +la rive qu'ils habitent, par opposition aux <i>Tchérémisses +des prairies</i>, établis sur la rive gauche ordinairement +basse. Au nord-est, dans le triangle dessiné +par le Volga, la Vétlouga et la Viatka, à cheval sur +les gouvernements de Kazan, de Kostroma et de +Viatka, se rencontre le groupe le plus compact de +ces Finnois. Ils sont là environ 183 000<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. 5 460 habitent +en outre le gouvernement de Nijni-Novgorod. +Le troisième groupe tchérémisse se trouve plus à +l'est, complètement isolé, dans l'Oural et le gouvernement +d'Oufa. Il compte de 50 000 à 70 000 individus.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> J.-N. Smirnov, <i>Tchérémissis</i>, Kazan, 1889.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> <i>Id. ibid.</i></p> + +</div> + +<p>La dispersion actuelle des Tchérémisses est le +résultat d'un exode de ce peuple vers le nord-est.</p> + +<p>La vallée moyenne de l'Oka et la rive droite du +Volga jusqu'à la Soura ont été le berceau primitif des +Tchérémisses<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. L'arrondissement de Sousdal (gouvernement +de Vladimir) est le territoire le plus occidental +où des traces de ces Finnois aient été constatées<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. +Dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, +de nombreux noms de lieu dont le sens ne peut être +expliqué que par la langue tchérémisse témoignent +de l'ancienne occupation du pays par ce peuple. Au<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span> +<span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, des Tchérémisses étaient encore établis +dans les limites de cette province.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <i>Id. ibid.</i></p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> Dans le gouvernement de Vladimir se trouvent deux +villages portant le nom caractéristique de Tchérémisk.</p> + +</div> + +<p>Sous la poussée des Mordvines, ces Finnois quittèrent +les vallées de l'Oka et de la Soura et partirent +à la recherche de nouvelles terres. Un groupe, passant +le Volga, remonta la Vétlouga, pour se diriger +vers la Viatka. Une autre fraction du peuple tchérémisse +longea la rive droite du Volga, puis traversa +le fleuve et alla s'établir dans le nord du gouvernement +actuel de Kazan.</p> + +<p>A la fin du <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, les Tchérémisses avaient +atteint la région qu'ils occupent actuellement, laissant +sur la rive droite du Volga une arrière-garde, aujourd'hui +fortement entamée.</p> + +<p>Cette migration s'est effectuée par étapes, et dans +chaque étape les émigrants ont séjourné longtemps.</p> + +<p>Les traditions des Tchérémisses ont conservé le +souvenir de ces déplacements. Les habitants du district +de Tsarévokoktchaïsk racontent que leurs ancêtres +étaient originaires de la vallée de la Soura, et +ceux du district de Kosmodémiansk que leurs pères +habitaient jadis à l'ouest de cette rivière dans le gouvernement +de Nijni-Novgorod. Très caractéristique +est la prière des Tchérémisses du gouvernement de +Kostroma dans laquelle ils demandent aux dieux de +leur donner autant de blé qu'il y a de sable dans le +Volga. Cette invocation remonte sans aucun doute au +temps reculé où les ancêtres de la population actuelle +habitaient les bords du fleuve<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> Cet historique des migrations de peuple tchérémisse est +résumé d'après l'excellent ouvrage de M. Smirnov, <i>Tchérémissis</i>, +que nous aurons souvent l'occasion de citer.</p> + +</div> + +<p>Du noyau tchérémisse refoulé au nord du Volga<span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span> +se détacha au <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle un groupe nombreux envoyé +par le gouvernement russe pour coloniser le pays +des Bachkirs. Telle a été l'origine de l'îlot tchérémisse +du gouvernement d'Oufa.</p> + +<p>Dans la vallée du Volga, sur la rive droite du fleuve, +à côté des Tchérémisses, habitent les Tchouvaches. +Les auteurs ne sont pas d'accord sur la place de cette +race dans les classifications ethnologiques; les uns +la regardent comme un rameau turc modifié par l'influence +finnoise; les autres, comme des Finnois <i>tatarisés</i>. +Comme nous le dirons plus loin en détail, +autour de Tsevilsk les Tchouvaches ont assez bien +conservé le caractère finnois; ceux qui habitent plus +au sud ont, au contraire, adopté la civilisation turque. +L'effectif de cette race est évalué à 550 000, disséminés +dans les gouvernements de Kazan, Simbirsk et +Saratov. Le groupe le plus important massé autour +de Tsevilsk compte environ 450 000 individus.</p> + +<p>En bloc les Finnois du Volga peuvent être évalués +actuellement à 1 500 000. A cet effectif, si on ajoute +le groupe permien, c'est-à-dire les Votiaks, les Permiaks +et les Zyrianes, puis les Caréliens et les Lapons +du gouvernement d'Arkhangelsk, enfin les Finnois +de Finlande et ceux des provinces Baltiques, on +arrive à un total de 4 millions et demi de Finnois +établis dans la Russie septentrionale. Au milieu de la +grande masse slave, ces différentes races sont aujourd'hui +éparses comme des îlots témoins d'un continent +disparu, mais aux premiers âges de l'histoire elles +formaient un groupe compact et continu de l'Oural à +la Baltique.</p> + +<p>Au nord, les Tchoudes Zavolotskaïens, les ancêtres +des Caréliens actuels, reliaient le groupe permien à +celui de Finlande. D'un autre côté, dans le bassin du<span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span> +haut Volga, les Finnois étaient rattachés à leurs congénères +des bords de la Baltique par des peuples +aujourd'hui disparus, les Vesses, les Muroniens et +les Mériens dont l'origine finnoise a été mise en +lumière par les belles recherches des savants russes, +notamment du comte Ouvarov. Les Vesses étaient +établis autour du Bielozero, dans cette région aux +eaux indécises, qui commande l'accès du bassin du +Volga et de celui de la Dvina. Les Muroniens, dont le +nom s'est conservé jusqu'à nos jours dans celui de +la ville de Murom, occupaient la vallée de l'Oka; +entre ces deux peuples habitaient les Mériens, les +ancêtres des Tchérémisses<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> dans les gouvernements +de Iaroslav et de Vladimir, autour du lac de Péréslav +et de Rostov; de ce centre ils rayonnaient dans les +gouvernements de Moscou, de Tver, de Kostroma, +de Nijni-Novgorod, de Riazane et de Toula. Ainsi, +toute la Russie septentrionale et une grande partie +de la Russie centrale, notamment la région voisine +de Moscou, le centre actuel du monde slave, ont été +occupées par des races finnoises, à une époque relativement +rapprochée<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Dans un fort intéressant mémoire (<i>Sur la parenté ou les +rapports des Mériens et des Tchérémisses</i>, en russe) M. T. Smirnov +démontre l'étroite parenté des deux peuples à l'aide de la +philologie, ainsi que l'avait déjà indiqué Castren. Comme les +Tchérémisses actuels, les anciens Mériens portaient des vêtements +ornés de galons et en guise de bijoux des colliers de +monnaie (Ouvarov).</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Veské, <i>Slaviano-finskiia koultournyia otnochéniia po dannim +yazika</i>, Kazan, 1890.</p> + +</div> + +<p>Dans cette partie de l'Empire des tsars s'est produit +un phénomène ethnologique semblable à celui dont +l'Allemagne du Nord a été le théâtre. De même que +les Slaves, habitants primitifs du Brandebourg et de<span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span> +la Prusse, ont été absorbés par les Allemands, de +même les Finnois d'une partie de la Russie ont disparu +sous la pression des Slaves. Longtemps on a pensé +que cette substitution d'une race à une autre s'était +produite pacifiquement, qu'il y avait eu lente infiltration +d'un peuple dans l'autre. L'étude des anciens +documents montre, au contraire, que les premiers +rapports des Slaves et des Finnois furent loin d'être +pacifiques. Entre les envahisseurs et les envahis, les +luttes furent très vives. Lorsque les Novgorodiens pénétrèrent +dans le pays des Tchoudes Zavolotskaïens, ils +rencontrèrent une résistance acharnée des indigènes. +En 1078, Gleb Sviatolovitch, prince de Novgorod, fut +tué dans une rencontre avec ces Finnois. Le peuple a +conservé dans ses légendes le souvenir des combats +soutenus par les indigènes contre les envahisseurs<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Dans le gouvernement de Vologda, des excavations portent +le nom caractéristique de <i>poghibelnitsy</i> (mot à mot: endroit +où l'on meurt). Au-dessus de ces trous les Tchoudes élevaient, +au moyen de troncs d'arbres, des terre-pleins et du haut de +ces forteresses se défendaient énergiquement. La lutte devenait-elle +inégale, ils coupaient les pieux qui soutenaient l'édifice +et s'ensevelissaient sous les décombres, préférant la mort +à l'esclavage, absolument comme des héros de l'antiquité. +<i>Annuaire du gouvernement de Vologda. Lieux dits.</i> Livre très +intéressant.</p> + +</div> + +<p>Les Mériens résistèrent également aux Novgorodiens. +Les noms de localités dont les racines évoquent +des idées de guerre et de carnage, très nombreux dans +la région occupée jadis par ce peuple, témoignent +de ces luttes. Leurs descendants les Tchérémisses, +aujourd'hui si paisibles, alliés aux Tatars, ont vigoureusement +résisté aux Russes. Après la chute de Kazan +ils reconnurent la suprématie de Moscou; mais cette +soumission fut de courte durée. En 1572 eut lieu un<span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span> +premier soulèvement. La répression énergique qui +suivit ne découragea pas les Finnois; dix ans, puis +vingt ans plus tard, ils se révoltèrent de nouveau. +Un demi-siècle seulement après la prise de Kazan, +les Tchérémisses acceptèrent définitivement la domination +russe. Encore, de temps à autre, des séditions +éclatèrent-elles. En 1609 par exemple, ils incendièrent +le ville de Tsévilsk<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> J.-N. Smirnov, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Une fois la résistance des populations finnoises +brisée, les colons russes arrivèrent; à leur contact +les allogènes se fondirent et perdirent jusqu'au souvenir +de leur origine et de leur nationalité.</p> + +<p>Deux conditions particulières ont favorisé la colonisation +russe en pays finnois. Tout d'abord la nature +même de la région. Les peuples qui habitent des +plaines résistent moins que les montagnards à l'assimilation. +D'autre part, le paysan russe est un +merveilleux colon. Il n'a pas grandes prétentions, +le brave moujik, il ne se présente pas comme le +représentant orgueilleux d'une race supérieure, il +n'affiche aucun mépris pour les races inférieures +au milieu desquelles il vit. Son état social diffère peu +de celui de ses voisins: autant de conditions qui +facilitent la fusion. Avec quelle rapidité s'est faite +cette fusion, une fois les premières luttes terminées, +une légende mordvine en témoigne dans une histoire +naïve. Le grand-prince de Sousdal, Georges II, le fondateur +de Nijni-Novgorod, descendait le Volga, racontent +les Mordvines, lorsqu'il vit sur une montagne +de la rive droite les indigènes occupés à sacrifier à +leurs dieux. A la vue du cortège princier, les anciens +de la peuplade envoyèrent de suite des jeunes gens<span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span> +offrir au maître de la viande et de la bière. En +route, les envoyés mangèrent et burent l'offrande +destinée au grand-prince et en place lui présentèrent +de la terre et de l'eau. Georges considéra ce présent +comme le signe de la soumission des indigènes et +continua sa route. Dans les endroits où il jetait une +pincée de cette terre, il naissait un bourg russe; là +où il en jetait une poignée, surgissait une ville. +Ainsi, conclut la légende, la terre des Mordvines fut +soumise aux Russes<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> A. Rambaud, d'après M. Melnikov, <i>loc. cit.</i>, in <i>Revue scientifique</i>, +17 mai 1879.</p> + +</div> + +<p>La fusion des deux races slave et finnoise a marqué +les Russes d'une empreinte profonde, indélébile, à la +fois physique et morale. Les Scythes, les ancêtres +des Slaves, d'après le professeur Bogdanov, avaient +le crâne allongé. A mesure que l'on approche de +l'époque actuelle, cette forme se modifie, et aujourd'hui +les crânes courts dominent parmi les Russes. +D'après M. Sommier, le savant voyageur italien, dont +les travaux sur l'ethnologie de la Russie font autorité, +cette modification ostéologique provient en +partie de l'union des Slaves aux Finnois<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> S. Sommier, <i>Un Estate in Siberia</i>. Lœscher, Florence, 1885.</p> + +</div> + +<p>Tous les voyageurs sont d'accord pour reconnaître +aux Finnois un entêtement invincible. Quand ils ont +dit non, inutile d'insister, on perdrait son temps<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. +Dans l'amalgame des deux races les Slaves ont hérité +de cette ténacité dans les entreprises qui fait leur +gloire et leur force sur les champs de bataille.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> S. Sommier, <i>Note di viaggio</i>. Florence.</p> + +</div> + +<p>A côté des Finnois, les Tatars forment un élément +important dans la population du gouvernement de +Kazan. Sous le nom de Tatar, les Russes désignent<span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span> +les différentes tribus de race turque et de religion +musulmane établies sur le territoire européen de +l'empire. Dans leur bouche, Tatar est synonyme de +Mahométan. Actuellement l'effectif de ces croyants +dans la Russie d'Europe est d'environ deux millions +et demi, un million et demi dans le bassin du Volga +et le reste en Crimée.</p> + +<p>Les Tatars sont les débris des invasions mongoles +restés sur le sol russe. Séparés de leurs vainqueurs +par la religion et par l'organisation de la famille, les +vaincus ne se sont point fondus avec leurs nouveaux +maîtres et dans la formation de la nationalité russe +n'ont point constitué un élément aussi important que +les Finnois.</p> + +<p>Cependant leur influence n'a pas été sans importance +sur les Slaves. Sur les populations finnoises du +Volga, elle a été beaucoup plus marquée. Dans cette +partie de l'Europe s'est produit un phénomène d'assimilation +semblable à celui qui se passe aujourd'hui +en Afrique, où les Musulmans élèvent les peuplades +fétichistes à un état de civilisation relativement supérieur. +Les Tatars ont été les premiers éducateurs des +populations finnoises.</p> + +<p>Les différentes tribus de race turque éparses dans +la Russie ont des origines très diverses; aussi pour +les reconnaître a-t-on l'habitude de joindre à la dénomination +générique de Tatars le nom de la région +où ils sont établis. On distingue ainsi les Tatars de +Riazane, d'Astrakane, de Kazan, etc.</p> + +<p>Les Tatars de Kazan sont des Turcs mélangés +d'éléments mongols. On observe surtout des yeux +bridés et des pommettes saillantes dans les classes +inférieures; les gens aisés ont, au contraire, un type +aryen assez marqué, dû à des unions fréquentes avec<span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span> +des coreligionnaires boukhares<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Ces musulmans se +donnent le nom de Bourgarliks; dans leur pensée ils +seraient les descendants des anciens Bulgares. Ce +sont, pour la plupart, des gens intelligents, sobres, +honnêtes, économes et de relations sûres. Leur force +musculaire est très grande, et sous ce rapport plusieurs +portefaix tatars jouissent d'une réputation +légendaire. Tous ont les oreilles très écartées de la +tête, déformation produite par l'usage de lourds +bonnets en peau de mouton.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Sommier, <i>Note di viaggio</i>.</p> + +</div> + +<p>Le gouvernement de Kazan ne renferme pas moins +de 638 000 Tatars, la plupart établis dans la partie +nord-est de la province. Dans les arrondissements de +Mamadyche, Tétiouche et Tsarévokoktchaïsk, ils se +trouvent en nombre supérieur aux Russes.</p> + +<p>Mieux que toute description, une courte statistique +fait ressortir le kaléidoscope des races établies autour +de Kazan. A côté des 638 000 Tatars vous rencontrez +850 000 Russes et 594 400 Finnois appartenant à trois +tribus distinctes. Ajoutez à cela quelques milliers +d'Allemands, de Polonais et de Juifs. Il y a là comme +un résumé vivant des principales populations de +l'Empire.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">KAZAN</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>L'Asie en Europe.—Progrès de l'industrie russe.—Climat de +Kazan.—Le faubourg tatar.—Vêtement des Tatars.—Politique +des Russes à l'égard des musulmans; ses résultats.</p> +</div> + + +<p>Dix-huit heures après avoir quitté Nijni, le vapeur +entre dans une immense plaine. Plaine d'eau à droite, +animée par le va-et-vient incessant de vapeurs; plaine +de verdure à gauche, brouillée d'une buée de chaleur. +Dans cette brume, sur une colline violette lointaine, +apparaît Kazan.</p> + +<p>En débarquant vous avez une sensation d'Asie. Sur +la berge grouille une foule de portefaix tatars, de +mendiants déguenillés, de femmes en jupes roses, +jaunes ou vertes; un arc-en-ciel humain tremblote +devant vos yeux. Foule autour d'échoppes en plein +vent garnies de fruits éclatants de coloration, foule +autour de véhicules bizarres avec leurs <i>douga</i> multicolores +placées comme des diadèmes au-dessus +de la tête des chevaux, foule sur les pontons, devant +les magasins, autour des cabarets; partout une multitude +affairée et gesticulante, avec des bonnets en<span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span> +peau de mouton, des calottes, des casquettes, des +<i>kaftans</i> noirs ou bleus, et des touloupes grises de +crasse.</p> + +<figure class="figcenter" id="033" style="max-width: 37em;"> + <img src="images/033.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Scène dans une rue de Kazan.</figcaption> +</figure> + +<p>Vous débarquez et aussitôt vingt bras se disputent +vos bagages; vous fuyez ces importuns, pour tomber +au milieu de mendiants qui tâchent d'émouvoir votre +pitié par de profondes révérences et par des signes +de croix. C'est un tumulte et un coudoiement auxquels +vous n'échappez qu'en sautant en voiture.</p> + +<p>Le <i>drojki</i> roule lentement sur une épaisse couche +de poussière, tourne un coin de rue, et au bout d'une +plaine luisante de flaques d'eau vous apercevez sur +une colline un hérissement de clochetons, de tours, +de minarets, de coupoles, tout cela blanc et brillant, +comme une cristallisation de sucre candi sur un ciel +bleu. On a la vision d'une cité d'Orient.</p> + +<p>Sept kilomètres séparent Kazan du Volga, sept kilomètres +de bouts de ville et de campagne entremêlés +de flaques d'eau.</p> + +<p>La route suit la Kazanka, gravit un monticule, et +nous voici à Kazan, où Mme Vieuille, propriétaire de +l'hôtel de France, nous fait le meilleur accueil.</p> + +<p>M. Mislavsky, professeur agrégé à la Faculté de +médecine, me réserve également la plus cordiale +réception; grâce à son inépuisable obligeance et à son +amabilité de tous les instants, Kazan est resté un de +mes meilleurs souvenirs de voyage. A un autre titre, +M. Mislavsky a droit à toute ma reconnaissance. Je +ne pouvais songer à mettre à exécution mes projets +d'exploration sans le concours d'un Russe, et avant +mon arrivée cet excellent ami avait eu la bonté de +m'assurer pour le reste du voyage la société d'un +jeune étudiant de l'Université, M. Alexis Carlovitch +Boyanus. Vigoureux, intelligent, débrouillard, plein<span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span> +d'entrain, avec cela très bien élevé, Boyanus a été +pour moi un agréable compagnon autant qu'un précieux +collaborateur, et ce serait injustice de ma part +de ne pas rapporter en grande partie à son zèle le +succès de l'expédition. Le meilleur éloge que je +puisse faire de lui, c'est qu'après avoir voyagé trois +mois ensemble nous nous sommes quittés et nous +sommes restés bons amis.</p> + +<p>Kazan est la ville la plus importante de la Russie +orientale, avec une population de 142 000 habitants<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, +une industrie prospère de cuirs et de savon, et une +université importante.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> D'après le recensement de 1886.</p> + +</div> + +<p>Kazan se compose de trois parties, la ville russe, +le Kremlin et le faubourg tatar. La principale artère, +la Vosskressenskaya, est une large rue bordée de +maisons basses; au bout se trouve l'Université, un +magnifique établissement scientifique dont les laboratoires +spacieux exciteraient l'envie de nos savants. +Sous le rapport de la bâtisse administrative, la Russie +n'est pas en retard, loin de là. L'Université de Kazan +compte des professeurs dont le nom fait autorité dans +toute l'Europe, et sous leurs auspices se publie un +important périodique<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <i>Troudy obchtchestva estestvoïspytatéleï pri imperatorskom +Kazanskom ouniversitetié.</i></p> + +</div> + +<p>Non loin de l'Université est installée, dans un joli +bâtiment en bois de style russe, une fort curieuse +exposition. Depuis plusieurs années les différentes +provinces de la Russie organisent à tour de rôle des +expositions régionales du plus haut intérêt. La première +impression en parcourant les galeries bien +remplies est celle de la puissance et de la vitalité<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span> +de l'industrie nationale. Depuis dix ans, les progrès +réalisés sont considérables, surtout dans les articles +de luxe. Actuellement la Russie peut se suffire à elle-même +et bientôt pourra faire concurrence aux autres +pays sur les marchés du monde. Le bas prix de la +main-d'œuvre lui assure dès aujourd'hui un avantage +marqué. Les amateurs de pittoresque regretteront +cependant l'abandon du style indigène pour les +dessins et les formes occidentales. Les modèles d'orfèvrerie +viennent de France; les cuillers à thé russes, +si recherchées à Paris, sont ici dédaignées par la +mode. Maintenant également plus de ces pittoresques +cotonnades si originales de dessin et de couleurs, +dont la vue était un plaisir pour les yeux; actuellement +les filateurs moscovites ne reproduisent plus +que les scènes banales de nos mauvais papiers peints.</p> + +<p>J'aurais volontiers passé toute la journée à l'exposition, +mais sous ces bâtiments en bois la chaleur +était étouffante. Pendant mon séjour à Kazan le +thermomètre ne s'éleva pas au-dessus de +27° et +la température moyenne ne dépassa pas +20°, la +chaleur aurait donc été très supportable, si les maisons +avaient offert un peu de fraîcheur. Mais dans +ce pays où, l'hiver, la température s'abaisse à -34°, +toutes les précautions sont prises contre le froid +et non contre le soleil. Les doubles fenêtres de ma +chambre étaient fixées aux murs, hermétiquement +closes; pour aérer la pièce on ne pouvait ouvrir +qu'un petit carreau. Avec cela point de persiennes; +par suite la chambre a toujours la température d'une +serre chaude. De plus les maisons sont couvertes de +feuilles de tôle, qui n'entretiennent pas précisément +le frais dans les habitations.</p> + +<figure class="figcenter illowp46" id="037" style="max-width: 20em;"> + <img src="images/037.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Scène dans une rue de Kazan.</figcaption> +</figure> + +<p>A cette époque, Kazan, comme toute la région du<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span> +Volga moyen et inférieur, est une fournaise. Un +mois plus tard, le thermomètre s'élevait, à l'ombre, +à +37°,6, et à 9 heures du soir marquait encore ++30°,2. En juillet 1890, la température moyenne +s'est élevée à +24°.</p> + +<p>Par de pareils temps le seul endroit agréable est +le bain, d'autant qu'en Russie ces établissements +sont installés avec un confort inconnu dans nos pays. +Vous avez la jouissance de deux pièces, une étuve +avec baignoire et appareil à douches et à côté un +salon avec des divans. Vous pouvez rester là tout +le temps que vous voulez, y habiter même; personne +ne viendra vous importuner. Toute la nuit, +l'établissement est ouvert et vous y trouvez à boire, +à manger et le reste. Les bains sont les cafés de la +Russie.</p> + +<p>Le principal monument de Kazan est le Kremlin. Le +Kremlin n'est point, comme on le croit généralement, +le palais des tsars à Moscou; chaque ville importante, +comme Nijni, comme Kazan, a son Kremlin, qui est la +forteresse de la ville. Place de défense, il est naturellement +toujours situé sur la hauteur, et ses remparts +renferment tout ce qui doit être mis à l'abri +de l'ennemi, les églises, les trésors, les administrations. +A Kazan, c'est une ville dans une ville, avec +des cathédrales, des monastères et des palais. L'enceinte +est formée par un mur en briques, crépi à +la chaux, hérissé de tours et de créneaux à la lombarde; +par-dessus cette fortification émerge un +fouillis de dômes, de clochers, d'édifices pittoresques +dominé par un minaret bizarre. On dirait un gigantesque +bonnet de magicien posé sur le sol ou une +énorme lunette placée à terre par le gros bout. C'est +la tour de Soumbeka, remontant, croit-on, à la domination<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span> +des khans musulmans. D'après la légende, +la princesse tatare Soumbeka se serait précipitée du +sommet du minaret au moment de l'entrée des Russes +dans Kazan, pour ne pas survivre à la honte de la +défaite. Le fait est, paraît-il, inexact; la prétendue +héroïne serait morte trois ans avant la prise de la +ville, mais, en dépit des historiens, la légende vit toujours +dans la mémoire des indigènes. Quelle chose +maussade, l'histoire, elle veut effacer tous les actes +qui embellissent la vie des peuples.</p> + +<p>Du Kremlin et de la ville russe une pente rapide +conduit à la ville tatare. Les descendants des anciens +maîtres du pays sont aujourd'hui relégués dans un +faubourg.</p> + +<p>Ici nous sommes en Orient. Dans les rues une foule +aux longs vêtements flottants, bariolée de couleurs +criardes et partout des enseignes en caractères arabes; +les minarets des mosquées complètent l'illusion. Mais +c'est un Orient peu pittoresque. Rien que des maisons +en briques, sans décoration et sans style. A l'intérieur +comme à l'extérieur, les mosquées ne présentent +non plus aucun intérêt. Avec leurs grands murs +nus, leur haute chaire en bois, très simple, leur +grand jour cru, elles ressemblent à des temples protestants.</p> + +<p>Au point de vue politique, les Tatars de Kazan sont +particulièrement intéressants pour les Français.</p> + +<p>A étudier ces musulmans et le régime qui leur est +appliqué par le gouvernement impérial il y a pour +nous matière à enseignement. Les Russes ont fait +une expérience dont nous pourrions profiter pour +l'administration de l'Algérie. Depuis que l'opinion +publique se préoccupe de l'avenir de notre grande +colonie africaine, ni les rapports, ni les beaux discours,<span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span> +ni les livres n'ont manqué pour éclairer notre +jugement. Sur ce sujet tout le monde se croit compétent +et chacun a sa recette pour assurer le bonheur +de l'Algérie. D'après les uns, on doit encourager +la colonisation européenne, dépouiller et refouler +l'Arabe; selon les autres, la sécurité de la colonie +ne peut être assurée que par l'assimilation des indigènes, +et pour arriver à ce résultat n'a-t-on pas +proposé de leur accorder le suffrage universel, et un +brave sénateur est tout étonné que l'Arabe ne veuille +pas de ces droits du citoyen. Un grain de mil ferait +mieux son affaire. Ce serait certes un recueil drolatique +que celui de toutes les réformes proposées +pour donner la prospérité à l'Algérie et pour tenter +l'assimilation des Arabes. C'est que tout cela n'est +que rêveries de gens ignorant les populations primitives. +Nos réformateurs jugent les musulmans avec +leurs idées d'hommes civilisés et avec leur cerveau +brouillé de théories politiques.</p> + +<p>Voyons les Tatars de Kazan.</p> + +<p>De ces musulmans les uns sont agriculteurs, les +autres commerçants. Les premiers, nous a-t-il paru, +cultivent leurs terres aussi bien que les Russes. Ceux +de ces Turcs adonnés au commerce sont gens fort +industrieux. La plupart des marchands ambulants +qui grouillent dans les rues et sur les ports des +villes du Volga sont des Tatars. Grâce à leur esprit +d'économie, un certain nombre d'entre eux s'élèvent +au-dessus de la condition de colporteurs; à Kazan, +plusieurs musulmans sont des commerçants notables, +possesseurs d'une fort jolie fortune. Par leur +travail ces Turcs peuvent monter dans la hiérarchie +sociale tout comme les autres races.</p> + +<p>D'autre part, ces mahométans comprennent notre<span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span> +civilisation et se montrent susceptibles de culture +intellectuelle. Les fils de quelques riches marchands +suivent les cours de l'Université, et tous les préparateurs +de cet important établissement scientifique +sont des Tatars. Et ces braves gens exercent leurs +fonctions avec une intelligence et un zèle auxquels +les professeurs russes sont unanimes à rendre hommage.</p> + +<p>Le clergé musulman n'est pas non plus réfractaire +à nos idées et quelques-uns de ses membres sont des +savants. Un <i>mollah</i> a pris part au congrès archéologique +de Kazan en 1877 et y a lu un mémoire sur +l'histoire de Bolgar et de Kazan. Sous ce rapport, +l'anecdote suivante me paraît significative. Accompagné +de M. Mislavski, je photographiais un jour +autour d'une mosquée, lorsque survint un <i>mollah</i>. On +me présente à lui et on lui explique le but scientifique +de mon voyage. Le prêtre musulman m'invite +alors à venir le lendemain à la mosquée et à prendre +une vue de l'intérieur pendant la prière. «Cela +intéressera, ajouta-t-il, les Parisiens de voir la manière +dont nous prions.» La loi de Mahomet défend +aux fidèles de laisser reproduire l'image de leurs +traits, et pour cette raison la photographie n'est pas +vue par eux d'un bon œil. Le brave <i>mollah</i>, il est vrai, +avait tourné la difficulté, car ce ne fut pas précisément +la figure qu'exposèrent à l'objectif les croyants +en prière. C'était du reste un homme fort intelligent, +instruit, et très au courant de l'action de la France +dans les pays musulmans.</p> + +<p>Chez ces mahométans aucun fanatisme religieux. +Ce sont des gens qui professent le mahométisme, +absolument comme d'autres sont catholiques ou protestants. +Enfin, au contact des Russes, une des principales<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span> +barrières qui séparent l'Islam de notre civilisation +est tombée. La plupart de ces Tatars sont +monogames, et dans la petite colonie musulmane de +l'Université les femmes ont la même situation que +dans notre société. Ne croyez pas que ces mahométans +ont renoncé à la polygamie par économie, même +les gens riches n'ont pour la plupart qu'une femme. +Un soir, au Jardin d'été, je vis arriver un général +donnant le bras à une sémillante petite femme très +bien habillée, C'était M. et Mme Schamyl. Le fils de +l'adversaire implacable des Russes, de l'Abd-el-Kader +du Caucase, est général dans l'armée impériale; après +avoir épousé la fille d'un riche négociant tatar, il +vit ici paisiblement. Mme Schamyl circule, le visage +découvert, coiffée d'une petite capote et est habillée +par une couturière française.</p> + +<p>A tous ceux qui déclarent les musulmans incapables +de comprendre nos idées, à tous les faiseurs de +plans d'organisation pour l'Algérie, je conseille un +voyage à Kazan. Comme l'a dit très justement le +capitaine Binger, dont personne ne peut méconnaître +la haute compétence en cette matière, «dans les couvées +soumises directement à l'influence des idées +européennes, celles-ci affaiblissent considérablement +le sentiment religieux, transforment et modernisent +l'Islam<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>».</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Binger, <i>Islamisme, Esclavage et Christianisme</i>, Société +d'Éditions scientifiques. Paris, 1891.</p> + +</div> + +<p>Cette assimilation des musulmans de la Russie +orientale s'est faite tout naturellement. Le gouvernement +impérial ne s'est point mis en frais d'imagination +pour choisir une politique à l'égard des +Tatars. Son système consiste simplement à les +traiter avec justice.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span></p> + +<figure class="figcenter" id="043" style="max-width: 20em;"> + <img src="images/043.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Intérieur d'une mosquée pendant la prière.</figcaption> +</figure> + +<p><span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span></p> + +<p>Après la conquête et au <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, un certain +nombre de mahométans furent convertis par force au +catholicisme grec. Il y a encore une cinquantaine +d'années, les fonctionnaires s'efforçaient de faire du +prosélytisme parmi les Tatars. La haute autorité de +l'empereur a mis fin à ces persécutions. Le résultat +obtenu n'était pas du reste très satisfaisant; de l'avis +de tous, les Tatars convertis ont une moralité bien +inférieure à celle de leurs frères restés musulmans. +Aujourd'hui les musulmans ne sont plus inquiétés, +ils sont traités par les pouvoirs civils et judiciaires +sur le même pied que les Russes, et pour obtenir +justice et protection auprès des fonctionnaires, la +nationalité tatare n'est point un motif d'infériorité. +Mais l'agent le plus actif d'assimilation a été le paysan +russe. Le brave moujik ne regarde pas le musulman +comme un être inférieur, pour lui ce n'est pas un +ennemi, comme l'Arabe pour le colon français; il n'affiche +à son égard ni mépris ni convoitise et jamais +il n'aurait l'idée de le maltraiter pour le seul plaisir +de faire le mal, comme ces Algériens qui ne manquent +pas d'envoyer un coup de fouet aux Arabes qu'ils +rencontrent dans la campagne. Les Russes appartenant +aux classes élevées sont unanimes à rendre +hommage aux qualités des Tatars. A leurs yeux ce +sont des sujets russes au même titre que les autres, +mais seulement professant une religion différente.</p> + +<p>Et ne croyez pas cette assimilation superficielle. +J'ai entendu un Tatar déplorer l'exécution du major +Panitza dans les mêmes termes qu'aurait pu le faire +un panslaviste. Les Russes ont su communiquer +leurs sentiments politiques à leurs sujets musulmans +de Kazan.</p> + +<p>Cette assimilation des Tatars a une importance<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span> +politique de premier ordre. La Russie orientale ne +compte pas moins de trois millions de mahométans, +Tatars, Bachkirs, Kirghizes, et ces mahométans sont +en relations suivies avec les foyers de fanatisme musulman +de l'Asie centrale. Supposez la guerre sainte +éclatant dans la Transcaspie, ne pourrait-elle pas +avoir son contre-coup jusque sur les bords du Volga, +si par une sage politique le gouvernement impérial +ne s'était assuré de la fidélité de ses sujets tatars?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">EXCURSION AU PAYS DES TCHÉRÉMISSES</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>Aspect de la contrée.—Costumes et architecture tchérémisses.—Traces +d'influence scandinave.—Industries.—Mariage.—Art +indigène.</p> +</div> + + +<p>Jusqu'ici notre voyage a été une promenade en +bateau à vapeur; maintenant nous abandonnons +les routes battues pour aller visiter les populations +finnoises des environs de Kazan.</p> + +<p>Nous commençons par les Tchérémisses, et, le +1<sup>er</sup> juillet, nous partons pour Parate, village occupé +par ces Finnois à 35 verstes de Kazan. Très amusant +notre véhicule, une <i>plétionka</i>, le type de voiture le +plus répandu dans cette partie de la Russie. Une +grande corbeille en osier; point de ressorts ni de +sièges; en place une épaisse couche de foin sur +laquelle s'étendent les voyageurs.</p> + +<p>Au sortir de la ville, un mouvement étrange et +coloré de voitures, de cavaliers, de piétons. C'est un +va-et-vient de personnages rouges, noirs, blancs, +jaunes, en relief sur un ciel bleu vibrant de lumière.</p> + +<figure class="figcenter illowp100" id="047" style="max-width: 41em;"> + <img src="images/047.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Village de Parate.</figcaption> +</figure> + +<p>La route court à travers de grandes plaines fertiles<span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span> +cernées dans le lointain par une raie de collines violettes; +paysage à larges horizons dont la vue laisse +l'impression vague de la mer. Au-dessus de la nappe +jaune des céréales émergent des poteaux rouges surmontés +d'images sacrées, emblèmes des saints protecteurs +des moissons. Sous l'aveuglante lumière ils +brillent comme des miroirs à alouettes et constellent +de paillettes lumineuses l'étendue tranquille des blés.</p> + +<p>De distance en distance s'ouvre un ravin à moitié +rempli d'eau. La voiture dégringole au fond de la +crevasse, passe à gué, puis remonte péniblement +l'autre versant. Par-dessus ces ravins existent bien +des ponts, mais l'été, l'administration les barre, dans +une pensée d'économie. En temps d'inondation seulement +ils sont livrés à la circulation. Pour le moment, +ces passerelles ont cependant une utilité. Au +milieu de la plaine brûlée par le soleil elles forment +un abri ombreux. En ces journées de juillet, la température +devient ici étouffante, une chaleur blanche +et sèche.</p> + +<p>Après plusieurs heures de route, voici le village +de Parate, moitié russe, moitié tchérémisse. Aucune +différence extérieure ne distingue les maisons tchérémisses +des <i>isbas</i> russes. Toutes sont construites sur +le même plan, on dirait une cité ouvrière. Dans la +longue rue circulent des êtres étranges tout de blanc +vêtus; à la lueur mourante du crépuscule, on croit +voir passer des fantômes. Ce sont des Tchérémisses +qui rentrent des champs.</p> + +<p>A la vue de ces gens, la première impression est +celle de l'étonnement, d'un étonnement profond dont +la sensation persiste encore au moment où j'écris +ces lignes. Depuis le Volga nous avons été préparés +par des transitions lentes à l'impression d'Asie que<span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span> +nous a laissée Kazan, mais ici le saut est si brusque, +si profond que nous en sommes abasourdis. D'un des +centres les plus importants de l'Empire, nous sommes +tombés tout d'un coup au milieu d'une population +primitive. Ici nous sommes, semble-t-il, à mille lieues +de Kazan, hors de la Russie, hors d'Europe. Costumes, +langue, religion, tout chez ces Tchérémisses est différent +de chez les Russes. Il y a là deux races juxtaposées, +étrangères l'une à l'autre, l'une qui suit le +mouvement de la civilisation, l'autre figée dans un +passé de plusieurs siècles.</p> + +<p>Très simple est le costume des Tchérémisses: pour +les hommes, un pantalon et une blouse en toile +blanche<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, des souliers en écorce, et en place de bas +des morceaux de toile ou de drap. Non moins sommaire +est le costume des femmes: un petit caleçon +en toile blanche (<i>iolache</i>) que prolongent des jambières +également en toile ou en drap noir (<i>chtré</i>), +serrées autour des mollets par des cordelettes en +écorce, enfin une longue chemise blanche (<i>toghour</i>), +fermée sur la poitrine par une fibule en cuivre et +serrée à la taille par une ceinture. Ce vêtement très +simple devient un des plus pittoresques que l'esprit +féminin ait inventés par les ornements curieux dont +il est garni. Toutes les blouses des femmes sont +chamarrées de broderies et couvertes de colliers, de +plastrons, d'écharpes, de pièces de monnaie et de +coquillages. Tout cela n'est ni gracieux, ni élégant, +mais l'effet est absolument extraordinaire.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> Les chemises des hommes sont ornées d'un petit liséré +de broderies.</p> + +</div> + +<p>Là malheureusement comme partout ailleurs, la +civilisation a amené la décadence de l'art indigène.<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span> +Les cotonnades russes pénètrent chez ces Finnois, +et sous l'empire d'idées religieuses absurdes, les +femmes tchérémisses tendent à abandonner les ornements +de leur costume national. Les convertis regardent +comme un péché de porter des vêtements brodés<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. +Et ces idées ne trouvent que trop de crédit +parmi les indigènes, au grand préjudice du pittoresque. +A Parate et dans les environs, les broderies +forment un dessin géométrique, une série de denticules +serrés, disposé par bandes autour de l'ouverture +de la poitrine, sur les manches, et au bas de la robe; +elles sont en fil de coton, et de couleur carmin foncé. +Les jours de fête, les femmes endossent des chemises +à broderies rouges rehaussées de vert. Dans d'autres +districts, la soie est employée à la place du coton<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>. +Pendant l'hiver, hommes et femmes sont vêtus de +longs <i>kaftans</i> tissés par eux. Dans les grandes circonstances, +les femmes endossent un manteau de drap +noir orné d'un large col rabattu garni de rubans +d'argent, de pièces de monnaie et de coquillages.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Smirnov, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <i>Ibid.</i></p> + +</div> + +<p>A Parate et dans les villages environnants, la coiffure +des femmes est une longue serviette étroite, +brodée, flottant autour du cou et fixée sur la nuque +par un ruban passant sur le sommet de la tête. Cette +coiffure, appelée <i>charpane</i>, n'est portée que par les +femmes mariées; les jeunes filles vont nu-tête, la +chevelure divisée derrière la tête en deux tresses +garnies de vieux boutons, de morceaux de cuivre, de +coquillages (<i>kauris</i>) et de pièces de monnaie.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="051" style="max-width: 24em;"> + <img src="images/051.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Femmes Tchérémisses.</figcaption> +</figure> + +<p>Les Tchérémisses ont emprunté le <i>charpane</i> à leurs +voisins d'au delà du Volga, les Tchouvaches, aussi ne<span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span> +l'observe-t-on qu'aux environs de Kazan. Dans la +partie ouest du district de Tsarévokoktchaïsk et dans +les districts de Vétlouga et de Iaransk, les Finnoises +portent une énorme coiffure en écorce de bouleau +recouverte d'une serviette brodée, semblable à un +shako de caricature. En avançant vers l'est, on rencontre +chez les Tchérémisses une autre coiffure, qui +a le nom euphonique de <i>chienaschiavouchio</i> suivant +M. Sommier, ou de <i>chimachobitch</i> d'après M. Smirnov, +réservé, comme le <i>charpane</i>, aux femmes mariées. +C'est une longue serviette en forme de bonnet de +police, dont une corne se trouve au-dessus du front +et dont la partie postérieure descend très bas dans le +dos. Les femmes de cette région divisent également +leur chevelure en deux tresses, l'une cachée sous la +<i>chienaschiavouchio</i>, l'autre entortillée sur le front en +forme de corne pour soutenir la pointe du bonnet. +Cette coiffure répond à une superstition; dans les +clans tchérémisses établis près de l'Oural, les femmes +mariées ne doivent laisser voir leur chevelure à aucun +homme de leur race<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Sommier, <i>Note di viaggio</i>, Florence, 1889.</p> + +</div> + +<p>Le costume des femmes tchérémisses est rehaussé +d'ornements formés de pièces de monnaie et de ces +jolis coquillages des mers de l'Inde connus sous le +nom de <i>kauris</i> ou de <i>porcelaine</i> (<i>Cypræa moneta</i>)<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. +Ces Finnoises portent au cou et sur la tête leur fortune +entière, 100, 150 ou 200 francs, quelquefois +même plus. Tout l'argent qu'elles parviennent à économiser, +elles en garnissent leurs vêtements. Les +femmes sont des tirelires ambulantes, et ce n'est que<span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span> +pressées par la plus extrême nécessité qu'elles se décident +à détacher de leurs colliers quelques pièces, les +vieilles surtout, qui ont à leurs yeux la valeur de +talismans. Il n'est pas rare de trouver sur une Tchérémisse +des monnaies très anciennes. Pour un antiquaire, +ces femmes offrent l'intérêt d'un cabinet de +médailles. C'est du reste le seul qu'elles présentent. +Parmi les cinq ou six cents femmes tchérémisses que +j'ai vues, pas une n'était jolie, même passable.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Une des écharpes que j'ai acquises est bordée de <i>Cypræa +moneta</i> var. <i>icterina</i>, d'après la détermination de M. Dautzenberg.</p> + +</div> + +<p>Autour de la nuque les femmes mariées suspendent +au <i>charpane</i> une chaînette de verroterie, chargée +de pièces de 20 <i>kopeks</i> (<i>bouïgoltsia</i>). A celle que j'ai +achetée, il y avait pour 18 francs de numéraire. +Leurs boucles d'oreilles sont également formées de +trois pièces de 20 kopeks. En outre, quelques femmes +s'accrochent le long des joues des paquets de fil de +cuivre ou d'argent recourbés à leur extrémité; leur +visage se trouve ainsi armé d'une paire de griffes. +Qui s'y frotte s'y pique. D'autres se parent de larges +cercles de métal; la quincaillerie est à la mode dans +le pays. De plus, celles qui en ont les moyens portent +autour du cou des colliers et des plastrons de +pièces d'argent. Outre les pièces d'argent, les femmes +tchérémisses emploient les kauris (<i>Cypræa moneta</i>) +comme ornements<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> Les kauris sont récoltés dans l'océan Indien, surtout +aux Maldives et sur la côte orientale d'Afrique aux environs +de Zanzibar, puis de là expédiés principalement aux Indes +et sur la côte du golfe de Guinée. Au pied de l'Himalaya les +femmes du Sikkim ornent leur costume de ce coquillage. +Telle est du reste la demande de cet article qu'en une seule +année il a été importé en Angleterre 60 000 kilogrammes de +kauris; la majeure partie a été réexpédiée aux nègres du golfe +de Benin.</p> + +</div> + +<p>L'usage de mollusques appartenant au genre<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span> +<i>Cypræa</i> comme bijou ou comme monnaie remonte à +une haute antiquité. Une cyprée a été découverte +dans les ruines de Babylone, et dès les temps préhistoriques +les Finnois de la Russie orientale ont fait +servir ce coquillage à l'ornementation de leurs vêtements. +Dans les <i>tumuli</i> des anciens Mériens, le comte +Ouvarov a découvert deux kauris.</p> + +<p>Les jeunes filles tchérémisses portent des colliers +de cyprées, et en grande toilette les femmes mariées +se parent de deux larges écharpes entièrement bordées +de ces petits coquillages. Les ceintures, les +plastrons, les tresses des cheveux, sont également +ornés de kauris. Représentez-vous ces chemises blanches, +chamarrées de broderies délicatement nuancées, +étincelantes de reflets argentins, toutes brillantes +de nacre, et vous comprendrez que ce costume si +simple devient un des plus curieux que l'ingéniosité +féminine ait imaginés.</p> + +<p>Dès notre arrivée à Parate, nous nous occupons +d'acheter des vêtements et des ornements, mais au +début les transactions sont lentes. On se défie de +nous. Même ici, près d'une grande ville, les Tchérémisses +sont d'une sauvagerie extraordinaire. La venue +d'un étranger leur inspire plus d'appréhension qu'au +Lapon ou à l'Eskimo du Grönland. Russes et Tchérémisses +vivent pourtant en bonne harmonie et entre +les deux races des unions se produisent. D'autre part +le gouvernement essaie d'élever ces Finnois au niveau +des paysans slaves. Des écoles sont ouvertes dans +lesquelles l'enseignement est donné en tchérémisse, +en même temps la connaissance du russe vulgarisée. +Néanmoins un certain nombre d'hommes et la plupart +des femmes ignorent cette langue. De longtemps +la fusion entre les deux races ne sera pas obtenue.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span></p> + +<p>Le paysan russe auquel nous demandons l'hospitalité +nous reçoit cordialement. «La France est +amie de notre empereur», dit-il à Boyanus, et en +amis il nous accueille. Dans ces campagnes n'arrive +aucun journal, aucun bruit du monde extérieur, +néanmoins par une lente infiltration les sentiments +de sympathie pour notre pays ont pénétré +jusque dans les masses les plus profondes du peuple +russe.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="055" style="max-width: 24em;"> + <img src="images/055.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Tchérémisse aux champs.</figcaption> +</figure> + +<p>Nous dînons frugalement d'œufs et de fraises, +arrosés d'excellent thé, puis nous nous couchons +sur le plancher recouvert d'une toile caoutchoutée. +Désormais pendant plusieurs mois ce sera notre lit. +Au début il semble bien un peu dur, mais après +quelques jours d'accoutumance nous y dormirons à +poings fermés. En même temps nous mangerons +avec nos doigts et nous n'éprouverons plus le besoin +de nous laver. Nous aurons perdu toutes les habitudes +des gens civilisés; nous serons redevenus des primitifs<span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span> +comme les Tchérémisses. La civilisation est un +vernis très léger, qui s'écaille rapidement.</p> + +<p>Le lendemain, visite de plusieurs villages tchérémisses.</p> + +<p>Toujours le même paysage: de grandes plaines +déchirées de vallons d'érosion. Au printemps, lors de +la fonte des neiges, ces ravins sont agrandis par le +ruissellement, et l'été chaque orage augmente encore +leur largeur aux dépens des champs environnants. +Dans cette région, les eaux produisent des effets de +dénudation comme dans les Alpes. Maintenant au +fond de ces ravins il n'y a plus qu'un maigre ruisseau +alimenté par des sources. Souvent leur débit, insuffisant +pour donner naissance à un cours d'eau, ne forme +que quelques mares boueuses. Nulle part ailleurs on +ne trouve d'eau. Pour cette raison tous les villages +sont construits sur le bord de ces ravins. Quelques-uns +de ces vallons ont une profondeur de 15 à 20 mètres. +Sur aucun point de leurs pentes n'apparaît la +roche en place.</p> + +<p>Nous traversons un village tchérémisse; à quelques +kilomètres de là, un second, habité par des Tatars; +un peu plus loin, une bourgade russe. Très pittoresque +est le village musulman d'Ourasli avec sa +petite mosquée en bois perchée sur une colline. Si +elle n'était surmontée du croissant, on la prendrait +pour une modeste église de nos campagnes. Bientôt +après voici une église grecque, et tout près de là un +bois sacré où les Finnois viennent faire des sacrifices. +Sur un espace de quelques kilomètres vous rencontrez +des représentants de trois races et des zélateurs +de trois religions différentes, et tout ce monde vit +dans la plus parfaite harmonie, païens, musulmans, +catholiques grecs. Ces pauvres gens, que l'on traite<span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span> +de barbares, donnent aux nations civilisées l'exemple +de la tolérance religieuse.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="057" style="max-width: 34em;"> + <img src="images/057.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Mosquée d'Ourasli.</figcaption> +</figure> + +<p>A midi, nous arrivons dans un village entièrement +habité par des Tchérémisses. Même aspect qu'à +Parate, mais ici les constructions sont plus typiques.</p> + +<p>Chaque maison renferme deux habitations, une +d'hiver et une d'été (<i>kouda</i>). La <i>kouda</i> est une construction +spéciale aux Finnois de cette région. C'est +un cube surmonté d'un cône. A cette baraque en +bois ne se trouvent que deux ouvertures, la porte et, +dans le toit, un trou pour laisser passer la fumée du +foyer établi entre des pierres au milieu de l'unique +pièce de la maison. A l'intérieur, le long des murs, +sont établis des bancs et des étagères garnies d'ustensiles +de cuisine.</p> + +<p>Quelques fermes renferment des spécimens encore +plus anciens de l'architecture indigène. Vous voyez +dans un coin de l'aire un appareil conique de perches +dressées au-dessus d'un trou. Actuellement cette +construction sert de séchoir pour les céréales; on +allume du feu dans la cavité, et sur les perches on +entasse les gerbes. Dans le cours des âges cet édicule +a changé de destination, primitivement il servait +d'habitation, c'est le premier abri imaginé par les +Tchérémisses, comme au reste par toutes les autres +tribus finnoises. Examinez les <i>kota</i> des Finlandais, +les huttes et les tentes des Lapons, les <i>tchioumes</i> des +Ostiaks, toutes dérivent du même type primitif de +construction: un cône formé de perches dressées; le +revêtement de ces diverses habitations seul diffère +suivant les régions et les races. Les Tchérémisses ont +appris des Turco-Mongols l'art d'élever des maisons; +avant, ils vivaient l'hiver dans des trous surmontés +d'un toit couvert de terre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span></p> + +<p>Les Tchérémisses, comme tous les Finnois et les +Russes, ont l'habitude de prendre chaque semaine +un bain de vapeur, et toute habitation comporte une +étuve. Très simple en est l'installation: une méchante +baraque en bois, des bancs et un tas de pierres +amoncelées au-dessus d'un fourneau. Pour produire +la vapeur on fait rougir ces pierres, sur lesquelles on +jette de l'eau. Dans ces <i>hammams</i> primitifs, +le massage est remplacé par des +flagellations avec de petits bouquets +de branches de bouleau et des aspersions +d'eau froide.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="059" style="max-width: 6em;"> + <img src="images/059.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Cuiller tchérémisse.</figcaption> +</figure> + +<p>Dans le mobilier tchérémisse signalons +un tabouret dont le siège est fait +de lanières d'écorce. On le trouve également +chez les Tchouvaches et les +Zyrianes. A noter également des cuillers +en bois ornées sur le manche de +figures d'animaux, qui ont au plus haut degré le +cachet norvégien. A l'exposition de Kazan, la collection +tchérémisse renfermait des sièges formés d'un +cylindre en bois, des plats également en bois, avec +des têtes d'animaux et des anses relevées, tous objets +présentant la plus frappante ressemblance avec les +produits de l'industrie scandinave. Les Scandinaves +qui fréquentaient les marchés de Bolgar ont laissé +des traces évidentes de leur séjour parmi les populations +du Volga.</p> + +<p>Le village où nous nous trouvons, comme tous ceux +que nous avons visités, grouille de marmaille. Les +Tchérémisses sont très prolifiques; les familles de +neuf enfants ne sont pas rares, et d'autre part la mortalité +infantile est moindre parmi eux que chez les +Russes. Depuis 1811 la population tchérémisse a<span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span> +augmenté de 30 pour 100 dans la région au nord +de Kazan<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Smirnov, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Les Tchérémisses sont un peuple d'agriculteurs. +Ils sont en outre grands éleveurs d'abeilles. La cire +est employée à la fabrication des bougies nécessaires +pour les cérémonies religieuses et une partie du miel +à celle d'une boisson fermentée appelée <i>piouré</i>. Une +superstition bizarre défend aux Finnois de vendre +des essaims<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></p> + +</div> + +<p>Aux produits de l'agriculture, les Tchérémisses +ajoutent ceux de la chasse et de la pêche. Ils poursuivent +principalement les palmipèdes, le lièvre et +l'écureuil, dont ils vendent la peau aux Tatars. Lors +de notre voyage (1890), la dépouille de ce petit ruminant +valait 20 kopeks, soit environ 60 centimes. Les +Finnois du Volga emploient aujourd'hui le fusil; au +commencement du siècle, un grand nombre se servaient +encore d'arcs et de flèches. Dans un village +tchérémisse, M. Smirnov a acquis une flèche terminée +par une gibbosité dans laquelle était fixée, +suppose-t-il, une pointe en pierre<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> Sans doute une flèche destinée à la chasse des animaux +à fourrure et arrondie pour ne pas endommager les peaux, +comme en emploient les Ostiaks.</p> + +</div> + +<p>Très curieuse est leur embarcation. Un simple +tronc d'arbre creusé dont les bords sont exhaussés +par deux planches. Les pirogues des Indiens ne sont +pas plus primitives.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Le lendemain nous quittons définitivement Parate +pour aller visiter un village païen situé très loin dans +la campagne, à l'écart des chemins battus.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_55">[Pg 55]</span></p> + +<figure class="figcenter illowp" id="061" style="max-width: 24em;"> + <img src="images/061.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Cithare tchérémisse.</figcaption> +</figure> + +<p>A notre arrivée, tout le monde est en liesse, un +mariage va être célébré prochainement, le fiancé est +venu rendre visite à sa future épouse et pour fêter cet +heureux événement bon nombre de gens ont bu plus +que de raison, le fiancé tout le premier. L'eau-de-vie +joue un rôle très important dans la conclusion des +mariages et c'est par des libations que la jeune fille +marque son consentement à l'union projetée. Dans +l'arrondissement de Vétlouga, raconte M. Smirnov, +lorsqu'un jeune homme a fait choix d'une femme, il +se rend à son domicile accompagné d'un compère, le +<i>svatoune</i> (littéralement: épouseur, marieur), chargé +de débattre les conditions de l'hymen. Tous deux sont +munis de bouteilles. «Nous sommes venus faire boire +la fille», disent-ils aux parents en entrant dans leur +maison; en même temps le jeune homme présente +à la jeune fille une bouteille de <i>vodka</i> (eau-de-vie de +grain). Consent-elle à l'union, elle accepte la bouteille +et en offre immédiatement une rasade au jeune +homme. Celui-ci lui présente à son tour un verre, et +une fois qu'elle a bu, la jeune fille régale ses parents +et le <i>svatoune</i>. C'est maintenant à ce dernier de parler,<span class="pagenum" id="Page_56">[Pg 56]</span> +mais, avant d'entamer la discussion des questions d'intérêt, +nouvelles libations. Quand tout est conclu, la +fiancée reconduit son futur époux dans la cour en +lui offrant de nouveau à boire, juste à ce moment +de la cérémonie nous arrivons. La fiancée accompagne +toute souriante le jeune homme à sa <i>pletionka</i>; +évidemment c'est un mariage d'inclination, le futur +est complètement ivre.</p> + +<p>Dans cette région, depuis un siècle tous les indigènes +sont monogames. Actuellement, seuls les Tchérémisses +des arrondissements de Krasnoufimsk (gouvernement +de Perm) et de Birsk (gouvernement +d'Oufa) possèdent des harems, encore la plupart +n'ont-ils que deux femmes. A ces deux femmes et +aux enfants qui en sont issus la coutume reconnaît +des droits égaux.</p> + +<p>Chez les Tchérémisses, le mariage était encore +opéré au <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle par le rapt. Aujourd'hui cette coutume +barbare n'est plus pratiquée que par les Tchérémisses +orientaux, qui, moins soumis à l'influence +slave, ont mieux conservé les anciens usages. Généralement +il y a accord préalable entre le ravisseur et +la jeune fille; parfois cependant se produisent de véritables +rapts accompagnés de violence et suivis de tentatives +de suicide de la part de la jeune fille violentée.</p> + +<p>Sous l'influence musulmane, cette pratique sauvage +a été remplacée presque partout par l'achat de +la jeune fille. Le futur époux achète sa fiancée, +comme il achèterait une tête de bétail. Ici le prix +d'une femme, le <i>kalim</i>, varie de 5 à 100 roubles, +quelquefois moins: des filles pauvres sont cédées +par leurs parents pour quelques bouteilles d'eau-de-vie. +Que la future soit jolie ou laide, qu'elle ait +ou non toutes les qualités d'une bonne maîtresse<span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span> +de maison, peu importe pour la fixation du <i>kalim</i>. +Tout dépend de la fortune du futur et des conditions +qu'il pose pour la dot. Est-il riche et peu exigeant, +d'autre part les parents désirent-ils se débarrasser +de leur fille, le <i>kalim</i> sera naturellement de faible +valeur.</p> + +<figure class="figcenter illowp77" id="063" style="max-width: 24em;"> + <img src="images/063.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Femmes tchérémisses au puits.</figcaption> +</figure> + +<p>Actuellement la vente de la fiancée n'est plus qu'un +symbole exprimant le consentement des parties, et le +<i>kalim</i> est rendu au futur sous forme de dot. Cette +dot consiste en vêtements, ornements, pièces d'argent +et quelquefois en animaux domestiques.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span></p> + +<p>Chez les Tchérémisses convertis, les mariages sont +naturellement célébrés à l'église, mais la cérémonie +est toujours suivie de pratiques païennes. Dans l'arrondissement +de Kosmodémiansk, au retour de +l'église, les époux sont conduits dans la <i>kouda</i>. Là, +au bout d'une baguette pointue, on leur offre un +gâteau consacré à l'esprit de la maison, et chacun +doit en manger un morceau. M. Smirnov, auquel nous +empruntons ce renseignement, voit dans cette coutume +l'admission de l'épouse au culte des dieux de +la maison dans laquelle elle entre. A l'appui de cette +explication, il cite un autre usage. Une fois arrivée +dans sa nouvelle demeure, l'épouse revêt de suite +les vêtements de femme mariée et va puiser de +l'eau, accompagnée de toutes les jeunes filles du +cortège. Avant de remplir ses seaux, elle lance dans +la fontaine trois perles de verre ou une pièce de +monnaie, pour bien disposer en sa faveur l'esprit de +l'eau, qui pourrait lui jeter quelque maléfice, à elle +étrangère.</p> + +<p>Les Tchérémisses ont une civilisation primitive qui +leur est propre. Dans les arts du dessin, les broderies +exécutées par les femmes sont, comme nous l'avons +dit plus haut, des chefs-d'œuvre d'ornementation. Ces +travaux d'aiguille, aussi chatoyants par l'harmonie des +teintes que par la vivacité des couleurs, décèlent de +véritables artistes, et les pauvres Finnoises n'emploient +jamais de modèles. Ces broderies sont le +produit de leur imagination et chaque district a ses +dessins particuliers. Les ornements de la chemise +servent ainsi en quelque sorte de passeport aux +femmes tchérémisses en indiquant leur lieu d'origine. +De plus, ces Finnois ont su inventer des instruments +de musique, une cithare, une cornemuse et<span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span> +un tambour. Les accords que les Tchérémisses tirent +de ces instruments sont loin d'être harmonieux: ils +chantent en majeur et l'accompagnement est en +mineur<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. Une fois les musiciens en train, cela devient +un bacchanal épouvantable: aussi chaque fois qu'un +orchestre tchérémisse se faisait entendre, fallait-il +entraver avec soin les chevaux qui se trouvaient dans +la cour.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> Sommier, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Après avoir passé toute la journée au milieu des +Tchérémisses païens, nous repartons le soir même +pour Kazan. Une agréable fraîcheur a succédé à la +chaleur étouffante de la journée et c'est plaisir de +courir la campagne à la rapide allure des excellents +chevaux russes. Doucement bercés par le mouvement +de la <i>pletionka</i>, nous nous endormons bientôt +pour ne nous réveiller qu'aux portes de Kazan. A ce +moment le soleil se lève radieux dans un ciel d'un +bleu merveilleusement nuancé. Les dômes, les campaniles +multicolores étincellent de lumière, leur +masse enveloppée d'une légère gaze de vapeurs matinales +semble flotter en l'air; dans le demi-réveil, +cette vision semble un rêve.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">LE PAGANISME EN EUROPE</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>La religion tchérémisse.—Ses dieux.—Prière tchérémisse.—Bois +sacrés.—Clergé tchérémisse.—Sacrifices.—Fêtes +religieuses.—Rites funéraires.</p> +</div> + + +<p>La région que nous venons de parcourir, située +aux portes d'une des plus grandes villes de la Russie, +est un des derniers centres de paganisme demeurés +en Europe. Aujourd'hui encore la vallée moyenne du +Volga renferme pour le moins un million de païens. +En dépit des efforts du clergé longtemps appuyés par +le pouvoir séculier, la plupart des Tchérémisses sont +restés fidèles à la religion de leurs ancêtres. Officiellement +ils ont bien été convertis et vous voyez un +grand nombre d'entre eux porter autour du cou la +croix comme de bons orthodoxes et assister aux exercices +du culte, mais cela ne les empêche pas de sacrifier +en cachette aux faux dieux. Même chez les convertis +persistent les anciennes croyances; dans leurs +idées religieuses, les saints du paradis orthodoxe ont +simplement pris place à côté des divinités de l'Olympe +indigène, et en leur honneur ils font des sacrifices<span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span> +pareils à ceux qu'ils offraient jadis à leurs divinités. +Catholicisme et paganisme se trouvent ainsi intimement +mêlés dans les idées des Tchérémisses. Un très +grand nombre d'entre eux sont restés païens, et +demeurent attachés à leurs antiques croyances. Ces +Finnois sont d'ailleurs sceptiques sur les avantages +du catholicisme grec. Un Tchérémisse de l'Oural, +auquel M. Sommier vantait les pompes de l'église +orthodoxe, lui répondit: «Ma foi, je ne tiens pas +à changer de religion; avec leurs chants et leurs +cierges les Russes n'obtiennent pas davantage de +leurs dieux que nous n'en obtenons des nôtres par +des sacrifices dans les bois<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>».</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> <i>Note di viaggio.</i></p> + +</div> + +<p>Vis-à-vis des étrangers les Tchérémisses sont naturellement +très réservés pour tout ce qui concerne +leur religion. Ils nous ont cependant conduits dans +leurs bois sacrés, mais se sont bornés à de vagues +explications sur leurs croyances. Les quelques renseignements +que nous avons recueillis nous ont montré +le grand intérêt de ce sujet peu connu; et pour +compléter le tableau de la vie des Tchérémisses +esquissé dans le chapitre précédent, nous avons +emprunté à deux ouvrages russes la description des +cérémonies religieuses de ces Finnois. Les détails +qui suivent sont extraits soit de la belle étude du +professeur J.-N. Smirnov<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>, à laquelle nous avons fait +déjà de nombreux emprunts, soit de la traduction, +due au regretté M. Dozon, d'une brochure publiée +sur ce sujet par le curé Iakovliev<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> Le travail de M. Smirnov n'a pas été traduit.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <i>Cérémonies religieuses et coutumes des Tchérémisses</i>, par +A. Dozon.—Recueil de textes et de traductions, publié par les +professeurs de l'École des langues orientales vivantes à l'occasion +du VIII<sup>e</sup> Congrès international des orientalistes, tenu à +Stockholm en 1889, t. II. Paris, 1889.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_62">[Pg 62]</span></p> + +<p>Les Tchérémisses ont passé successivement par les +trois phases habituelles du développement des conceptions +religieuses: le fétichisme, l'animisme et +l'anthropomorphisme.</p> + +<p>Le vocable <i>iouma</i>, employé aujourd'hui pour désigner +les divinités, signifie au sens propre le ciel. La +voûte céleste était donc primitivement l'objet des +adorations de ces Finnois, et ce n'est que plus tard, +par extension, que ce mot a été appliqué aux divinités. +Ce nom plus ou moins modifié est commun +à toutes les langues finnoises; ce culte remonte donc +vraisemblablement à l'époque lointaine où les différentes +tribus finnoises, aujourd'hui éparses, étaient +réunies dans la même région au pied de l'Altaï.</p> + +<p>De l'adoration des phénomènes naturels et du fétichisme +grossier, les Tchérémisses ont passé par une +lente évolution à l'animisme. Leurs croyances actuelles +conservent des traces du culte primitif. Encore +aujourd'hui ils adorent les pierres, les montagnes, +les arbres, mais à toutes ces choses inanimées ils +supposent un esprit, et c'est à cet esprit qu'ils adressent +leurs hommages.</p> + +<p>Dans leurs idées, un génie bienfaisant habite les +arbres, et un faisceau de branches préserve une +maison de tout mauvais sort.</p> + +<p>Chez ces Finnois peu de manifestations du culte des +animaux. Un seul exemple est cité par M. Smirnov. +Dans l'arrondissement de Krasnoufimsk (gouvernement +de Perm), pour obtenir la guérison d'un malade, +on attache dans la partie la plus haute de la <i>kouda</i> +un sac renfermant les débris d'un animal domestique<span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span> +auquel on adresse des prières. Ce sac devient une +relique.</p> + +<p>A côté de cet animisme se rencontrent, dans les +croyances des Tchérémisses, des traces d'anthropomorphisme. +Ils croient le tonnerre et l'éclair des +frères inséparables et leur donnent pour compagnon +le vent. De plus ils représentent les dieux du +froid et du givre sous les traits de vieillards et de +vieilles femmes. D'autre part, à leurs divinités ils +donnent les titres de mère, de grand-père, leur attribuant +en quelque sorte une organisation familiale +semblable à la leur. Suivant toute probabilité, les +prédications des missionnaires grecs et surtout le +culte des icones, qui tient une si large place dans le +catholicisme orthodoxe, ont développé l'anthropomorphisme +chez ces Finnois.</p> + +<p>Les Tchérémisses reconnaissent deux catégories +d'esprits: des dieux (<i>iouma</i>) et des génies (<i>keremet</i>).</p> + +<p>Vivant dans la dépendance immédiate des éléments, +ces Finnois croient les forces brutes de la +nature au service d'êtres surnaturels. Le froid, le +vent, la pluie, obéissent, croient-ils, à des esprits, +et de ces êtres surnaturels dépend leur bien-être. +A titre d'exemple, voici quelques-unes de leurs divinités: +le grand dieu du jour brillant, le grand dieu +du jour «matériel», les grands dieux créateurs +du soleil, de la lune et des étoiles, le grand dieu +souverain des vents, l'aïeul du givre, les grands +souverains de l'eau, de la terre, des récoltes, le +grand dieu multiplicateur des abeilles, et l'on pourrait +continuer ainsi pendant longtemps. Le Panthéon +des Tchérémisses des prairies ne comprend +pas moins de 140 divinités. Parmi ces dieux, nous +devons signaler le grand dieu du tsar et le créateur<span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span> +du dieu du tsar. En l'honneur de l'Empereur les +Tchérémisses leur adressent des prières et accomplissent +des sacrifices.</p> + +<p>Ces 140 divinités ne portent pas toutes le titre de +dieu (<i>iouma</i>), les unes ont celui de mère (<i>ava</i>), de +grand-père et de grand'mère (<i>koubaï</i>, <i>kougozaï</i>), de +maître de maison (<i>ia</i>, <i>oza</i>), de souverain (<i>one</i>) et de +créateur (<i>pouïrcho</i>).</p> + +<p>La hiérarchie entre tous ces dieux n'est pas clairement +établie; sur ce point, les Tchérémisses ont +des idées très vagues, et, suivant les localités, telle +ou telle divinité porte le nom de mère ou de <i>iouma</i>. +D'après M. Smirnov, les <i>ioumas</i> seraient supérieurs +à tous les autres.</p> + +<p>«Les dieux, croient les Tchérémisses, ont à leur +disposition les forces qui rendent les hommes heureux +ou malheureux, et pour se les rendre favorables les +fidèles doivent leur faire des prières et des sacrifices<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.» +C'est en somme l'égoïsme érigé en religion. +Dans leurs prières, aucune règle de morale; leur seule +préoccupation est d'assurer leur bien-être et la sauvegarde +de leurs propriétés. Les fonctions qu'ils +supposent aux dieux sont à cet égard particulièrement +significatives. Une certaine divinité, <i>Kioudourtché-kougou-iouma</i>, +donne la pluie, la fertilité et +garde les animaux domestiques. Si on néglige de lui +faire des sacrifices, elle fait périr le bétail et détruit +les moissons par la sécheresse et la grêle. <i>Toulkougou-iouma</i> +protège les maisons de l'incendie: de +là nécessité de lui faire des offrandes pour se garder +du feu. Un dieu qu'il faut également bien traiter est +celui des vents; sans cela, gare les récoltes. On pourrait<span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span> +multiplier les exemples. La prière suivante<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> est +à cet égard caractéristique. C'est le «Donnez-nous +notre pain quotidien» des Tchérémisses, et lors de +chaque cérémonie ils répètent cette longue oraison:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> Smirnov, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> Dans cette prière nous avons suivi presque en tous points +la version de M. Dozon, nous bornant à quelques modifications +de détail d'après la leçon donnée par M. Smirnov. Les +nombreuses répétitions contenues dans cette oraison sont particulières, +comme on sait, à la poésie finnoise.</p> + +</div> + +<p>«Au grand dieu nous offrons un pain entier. Nous +versons une canette pleine de bière, nous allumons +un grand cierge d'argent en l'honneur du grand dieu. +Nous demandons au grand dieu: la santé, l'accroissement +de la famille et du bétail, une belle récolte, +la santé et l'union de la famille. Que le grand dieu +entende notre prière et nous accorde la prospérité +demandée.</p> + +<p>«Dans cette espérance, nous envoyons le bétail +paître en liberté dans les champs; grand dieu bon! +donne au bétail santé et tranquillité. Dieu grand et +bon! dispense au bétail nourriture et boisson abondantes.</p> + +<p>«Quand nous envoyons le bétail dans les champs, +grand dieu! garde-le des vents nuisibles, des ravins +profonds, de la boue profonde, du mauvais œil et de +la mauvaise langue, des maléfices du sorcier, de tous +les ennemis de son repos, des loups, des ours et de +tous les animaux de proie.</p> + +<p>«Dieu grand et bon! rends prolifique le bétail stérile, +rends gras les animaux maigres, rends plantureux les +pâturages. Dieu grand et bon! rends-nous heureux en +multipliant toute espèce de bétail.</p> + +<p>«Quand, à l'époque où commencent les travaux +du printemps, nous sortirons dans les champs pour<span class="pagenum" id="Page_66">[Pg 66]</span> +labourer, et lorsque nous sèmerons, grand dieu! rends +larges les racines des grains, solides leurs tiges, et +leurs épis pleins comme des boutons d'argent. Grand +dieu! donne à ces blés des pluies chaudes, des nuits +calmes, préserve-les du froid et des grêles glacées +et des ouragans; préserve-les de la sécheresse, grand +dieu!»</p> + +<p>La prière contient ensuite une longue série d'invocations +au dieu pour lui demander une bonne récolte, +et abondance en pain, abeilles, miel, gibier et poissons. +Après cela, le dieu est supplié d'accorder assez +de nourriture, une fois les contributions payées, pour +manger avec tous les parents et soixante-dix familles +amies. Les fidèles demandent également au dieu de +protéger le transport de leurs marchandises contre +les brigands tatars et russes et de leur faire rencontrer +au bazar des marchands vendant à bon marché +et achetant cher.</p> + +<p>La fin de la prière est particulièrement poétique:</p> + +<p>«Dieu grand et bon! nous implorons de toi l'abondance +en abeilles. Rends fortes les ailes des abeilles. +Quand elles vont volant par la rosée du matin, fais +qu'elles rencontrent des fruits excellents. Lorsque, +dans la cour de la maison, nous établirons des ruches, +multiplie les abeilles, et accorde-leur abondance de +miel. Alors que, marchant dans la forêt, nous suivrons +les marques laissées par nos grands-pères et nos +arrière-grands-pères (pour découvrir les ruches sauvages), +nous grimperons en sautant à la façon du +pivert, nous nous laisserons dévaler après avoir +recueilli des rayons de miel aussi gros que des miches +de pain; donne aux abeilles abondance.</p> + +<p>«Dieu grand et bon! quand nous sortirons dans la +plaine, là tu as des coqs de bruyère, là tu as des<span class="pagenum" id="Page_67">[Pg 67]</span> +gelinottes, là tu as toute sorte d'oiseaux, fais-nous-les +rencontrer, accorde-nous abondance d'oiseaux. Dieu +grand et bon! de même que le soleil brille, que la +lune se lève, que la mer, quand le flot a monté, +demeure pleine; de même accorde-nous abondance en +toute sorte de blés, abondance de famille, abondance +de bétail, abondance de monnaie et d'argent, toute +espèce d'abondances accorde-nous.</p> + +<p>«Aide-nous à rire en gazouillant comme l'hirondelle, +en étendant nos jours comme la soie, en jouant +à la façon de la forêt (?) en nous réjouissant à la façon +des montagnes (?).</p> + +<p>«Nous sommes jeunes et la jeunesse est étourdie. +Peut-être ce qu'il fallait dire d'abord nous l'avons +dit à la fin, et ce qu'il fallait dire en dernier nous +l'avons dit d'abord; donne-nous raison et intelligence, +politesse, santé, paix.</p> + +<p>«Aide-nous à vivre bien, maintiens notre vie dans +le bien-être, ajoute beaucoup d'années à notre vie.»</p> + +<p>Les bois sont les temples des Tchérémisses. A certaines +parties des forêts et à certains bosquets, ils +attribuent un caractère sacré, et c'est là qu'ils célèbrent +leurs principales cérémonies. Dans ce choix +se révèle l'esprit poétique commun à toutes les races +finnoises. Une belle futaie n'est-elle pas le plus magnifique +des temples? Dans ces bois sacrés, défense +de couper un arbre, même une branche, et si quelque +chrétien vient à transgresser cette prescription, il +court de grands risques.</p> + +<p>Lorsqu'un bois sacré a été profané, un sacrifice +purificatoire est immédiatement accompli. On apporte +dans le sanctuaire une volaille domestique, et on la +torture jusqu'à ce que mort s'ensuive. Après l'avoir +plumée et fait cuire, on la jette sur le brasier en appelant<span class="pagenum" id="Page_68">[Pg 68]</span> +sur le coupable la malédiction divine: «Découvre +celui qui a abattu cet arbre, crient les Tchérémisses, +et donne-lui la mort comme à cet oiseau».</p> + +<p>Au cours de notre excursion nous avons visité deux +sanctuaires tchérémisses. L'un était une belle futaie +de tilleuls et de chênes, perchée sur une colline au-dessus +d'un vallon plein de fraîcheur. Un poète n'eût +pas mieux choisi, dans ces campagnes brûlées, une +retraite pour y rêver. Sur la lisière du bois était +planté un poteau surmonté d'une image orthodoxe +protectrice des récoltes. A côté s'ouvrait au milieu +de la futaie un étroit sentier à moitié embroussaillé. +Nous nous y engageons; à peine avons-nous fait +quelques pas que voici le sol couvert d'ossements +d'animaux domestiques, notamment de crânes de +moutons et de veaux. Aux arbres du sentier sont +suspendues des boîtes en écorce de bouleau et de +tilleul renfermant des ossements. Un jeune chêne +porte la dépouille d'un lièvre, offrande de quelque +chasseur. Cette allée d'<i>ex-voto</i> conduit à une clairière +qui forme le sanctuaire. Devant un chêne à moitié +mort se trouve un foyer sur lequel on a fait récemment +brûler les os d'un animal; la tête est encore +intacte. Au tronc de l'arbre sont fixés deux petits +cierges, et à toutes les branches voisines sont accrochées +des offrandes comme sur les bords du sentier. +Un peu plus loin se trouve une seconde clairière, +pareille à la première.</p> + +<p>Le second lieu sacré que j'ai visité était un bouquet +de tilleuls et de sapins, isolé dans les champs, à +quelques centaines de mètres d'un village. Au milieu +était disposé un foyer surmonté d'une traverse pour +supporter les marmites destinées au repas sacré.</p> + +<p>De même que dans la plupart des religions il existe<span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span> +des temples et des oratoires particuliers, pareillement +les Tchérémisses ont des bois où ils accomplissent +les sacrifices publics, et d'autres réservés à l'usage +des familles.</p> + +<p>Quand un Tchérémisse se marie, il plante dans la +forêt plusieurs arbres qu'il consacre à différents dieux. +Ainsi se forment les bosquets particuliers.</p> + +<p>Il y a d'autre part une seconde division à signaler +dans ces lieux sacrés. Les uns sont consacrés aux +dieux, les autres aux esprits (<i>keremet</i>). Aux yeux +des indigènes ce serait un sacrilège d'invoquer les +<i>keremet</i> et même de prononcer leurs noms dans un +bois réservé à l'adoration des <i>ioumas</i>.</p> + +<p>La plupart des voyageurs donnent à ces sanctuaires +le nom de <i>keremet</i>, confondant ainsi le temple +avec le dieu. Cette expression est du reste comprise +des indigènes dans ce sens. D'après Iakoliev, les +Tchérémisses les appelleraient <i>jumo oto</i> (bosquet +divin) et, suivant M. Smirnov, <i>kiouçote</i>.</p> + +<p>Les <i>kiouçotes</i> ne sont pas réservés spécialement à +tel ou tel dieu, on y célèbre des cérémonies en l'honneur +de toutes les divinités indistinctement. Mais +généralement quelques arbres sont consacrés à certains +dieux. Les différentes cérémonies religieuses, +prières et sacrifices, sont accomplies sous la direction +de vieillards (<i>karte</i>) qui ont en quelque sorte, dans la +société tchérémisse, le caractère de prêtres. Ils récitent +les prières, invoquent les dieux et président les +sacrifices; ils ont des aides appelés <i>ousso</i>, chargés de +tuer les animaux. Pour chaque fête et pour chaque +dieu, la population élit un <i>karte</i> particulier.</p> + +<p>Le vendredi est le jour consacré au culte par ces +Finnois.</p> + +<p>Dans la religion tchérémisse comme dans toutes<span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span> +celles qui ne relèvent pas du rationalisme, l'offrande, +croient les fidèles, est le plus sûr moyen de gagner +la protection des dieux, et pour obtenir l'accomplissement +de leurs vœux, les Finnois accomplissent des +sacrifices en l'honneur des divinités. Naturellement +l'offrande est en rapport avec l'importance du désir +dont on sollicite la réalisation, et la place occupée +par le dieu dans la hiérarchie divine. Ainsi aux +<i>ioumas</i> on offre un cheval, au <i>pouïrcho</i> un bœuf, à +la mère du <i>iouma</i> une vache, le <i>skatché scoukché</i> doit +se contenter d'un canard ou d'une oie. Pour que le +sacrifice ait l'effet voulu, il est nécessaire que le dieu +auquel il est offert manifeste auparavant son acceptation, +et afin de préjuger les intentions divines, les +fidèles procèdent à deux épreuves. Si du plomb en +fusion, en tombant, dessine grossièrement la silhouette +de l'animal que l'on a l'intention d'abattre, c'est que +le sacrifice est agréable. Dans le bois, avant de tuer +la victime, on l'asperge d'eau en prononçant la prière +suivante: «Grand dieu! secoue l'animal qui t'est +offert, regarde-le et accepte-le maintenant qu'il est +purifié de toute impureté». Si la bête se trémousse +au contact de l'eau versée sur elle, le sacrifice est +agréé par les dieux. Demeure-t-elle impassible, on +recommence l'opération; si pendant cinq ou six +aspersions, l'animal est toujours resté immobile, on +va en chercher une autre. Le noir est, croient les indigènes, +désagréable aux dieux et jamais on ne sacrifie +un animal de cette couleur. Les Tchérémisses du +gouvernement d'Oufa augurent de la direction de +la fumée du brasier allumé pour la cérémonie si l'offrande +est agréable. La fumée monte-t-elle droit vers +le ciel, le dieu accepte le sacrifice; il le refuse si, au +contraire, elle se répand au-dessus du sol.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span></p> + +<figure class="figcenter illowp" id="077" style="max-width: 37em;"> + <img src="images/077.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Femmes tchérémisses battant le blé.</figcaption> +</figure> + +<p><span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span></p> + +<p>La cérémonie religieuse consiste en un repas sacré. +L'animal est abattu par l'<i>ousso</i>, puis cuit et mangé +par les assistants. En l'honneur du dieu on fait simplement +brûler quelques petits morceaux de chair +et les os. Jadis les Tchérémisses offraient l'animal +entier à la divinité, maintenant ils sont devenus plus +économes. Au lieu de faire la dépense d'une tête de +bétail, les fidèles se contentent souvent d'apporter +au dieu quelques morceaux du bœuf ou de la vache +abattu pour la consommation. Dans quelques districts +même le sacrifice a lieu simplement en effigie. En +place d'un cheval ou d'une vache, les Tchérémisses +offrent à leurs divinités des gâteaux ayant la forme de +ces animaux. Durant l'agape sacrée, les fidèles boivent +de l'hydromel, de la bière et de l'eau-de-vie, et la +cérémonie religieuse devient bientôt une beuverie +répugnante.</p> + +<p>Le récit d'un savant russe, M. Kouznetzov, qui a pu +assister à une fête célébrée en l'honneur des ancêtres, +n'est guère édifiant: «Sur une natte d'écorce, +étendue par terre à côté du bûcher, écrit-il, se trouvait +une auge remplie d'énormes quartiers de viande +de cheval bouillie, à côté étaient déposés un sac de +sel et deux ou trois grands pains. Aussitôt arrivés, les +Tchérémisses puisaient à pleines mains des morceaux +de viande qu'ils avalaient en quelques minutes. +L'appétit des indigènes était pantagruélique; les quartiers +de cheval et les pains disparaissaient rapidement +et en même temps les fidèles lampaient sans +arrêter. Aussi lors de pareilles fêtes plusieurs assistants +tombent-ils malades et souvent vont rejoindre +dans l'autre monde ceux dont ils célébraient la commémoration +par ce festin.»</p> + +<p>Plusieurs explications de ces sacrifices ont été proposées.<span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span> +D'après certains auteurs, les Tchérémisses +croient que les dieux mènent dans un autre monde +la même existence que les hommes ici-bas et par suite +qu'ils ont besoin d'animaux domestiques. En tuant +un cheval ou une vache, l'âme qu'ils supposent à cette +bête rendra aux divinités les mêmes services que +l'animal sur cette terre. D'après d'autres auteurs, ces +sacrifices sont accomplis pour assurer l'alimentation +des divinités. Les dieux, tout comme les hommes, +ont besoin de nourriture, et les Tchérémisses se +croient obligés de subvenir à leurs besoins. Chaque +fois qu'ils prennent un repas dans les champs ou à la +maison, ils jettent à terre un morceau pour les dieux. +Mais à ces êtres surnaturels l'arome des mets suffit +pour satisfaire leur appétit; dans les sacrifices importants, +les fidèles mangent donc la chair de l'animal. +Les Finnois ont une casuistique digne d'un peuple +très élevé en civilisation.</p> + +<p>Les hommes supposent toujours aux dieux leurs +défauts, et quoique les Tchérémisses m'aient paru +honnêtes, ils n'ont pas une très grande confiance +dans la loyauté de leurs divinités. Aussi, de crainte +qu'après un sacrifice les <i>ioumas</i> ne soient pas satisfaits +et redemandent de nouvelles victimes, le <i>karte</i> s'écrie +en s'adressant aux dieux: «Ne dites pas maintenant +que vous avez bu et mangé sans savoir qui vous l'offrait». +A cet effet on suspend à un arbre du bois +sacré une image en plomb représentant l'animal +sacrifié, destinée à attester que la divinité avait manifesté +à l'avance son acceptation. C'est la quittance +du sacrifice. Si après cela le dieu tourmente le fidèle +pour obtenir une nouvelle offrande, il n'a point à se +préoccuper de cette demande. Il est en règle vis-à-vis +de lui.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span></p> + +<p>Les cérémonies religieuses des Tchérémisses sont +publiques ou privées. Les solennités publiques sont +organisées par la commune entière et tous les habitants +y participent. Lorsque des calamités ravagent +le pays, des cérémonies extraordinaires sont célébrées +pour apaiser les dieux.</p> + +<p>«En pareille circonstance, écrit M. Dozon, on cherche +parmi les vieillards quelqu'un qui aurait eu en +songe une révélation. Après avoir convoqué les autres +vieillards de sa commune, il leur fait savoir que, +d'après un avertissement reçu en rêve, les Tchérémisses, +pour mettre fin à la calamité qui les afflige, +doivent s'assembler et offrir à tels et tels dieux telles +et telles victimes. Les anciens, obéissant à cette manifestation +divine, supputent la dépense nécessaire, +en répartissent le montant par villages et par maisons, +fixent le jour de la solennité et y convoquent +les habitants.»</p> + +<p>Les fêtes communales sont: celle du printemps, +l'<i>aga-païrem</i>, le <i>çurem</i>, la fête des récoltes, celle de +l'esprit de la terre et celle des morts. Ces cérémonies +sont l'occasion de réunions populaires, très nombreuses. +A ces solennités parfois assistent 6 ou +7 000 Tchérémisses venus de tous les environs. Le +nombre des animaux sacrifiés est naturellement en +rapport avec le nombre des fidèles. En 1879, rapporte +M. Smirnov, lors d'une fête, pas moins de 300 têtes +de bétail ont été abattues.</p> + +<p>La fête du printemps (<i>kugeçy</i>, d'après Iakoliev; +<i>Chochoum-païrem</i>, d'après M. Smirnov) se célèbre +dans les maisons vers la Pâques grecque et dure deux +jours. Deux <i>kartes</i> et le maître de maison jettent dans +le poêle des gâteaux et de la bière, après avoir dit +une prière. Une nouvelle oraison est ensuite récitée,<span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span> +après quoi les trois compères vident un pot de bière +et avalent un morceau de crêpe.</p> + +<p>Ils invoquent ensuite toute la série des dieux, en +recommençant chaque fois les mêmes rites; jugez si, +après ces libations, prêtres et fidèles ne doivent pas +être plus qu'émus, et on n'est encore qu'au début +de la fête. Les prières terminées, les <i>kartes</i> bénissent +le maître et la maîtresse de maison, en prononçant +les paroles suivantes: «Puisse le grand dieu bon, +le grand dieu de la Pâques, le grand destinateur du +sort, nous accorder nombreuse famille, santé, paix, +accroissement du bétail, et abondance de toute sorte; +que la mère de l'abondance, la mère des récoltes, du +blé, vous apporte l'abondance d'au delà du Volga, +d'au delà des montagnes, d'au delà de la mer; soyez +riches, ayez neuf fils et sept filles, que votre bétail +se multiplie, que votre maison soit riche, ayez beaucoup +de bâtiments, que le dieu vous comble de toute +espèce d'abondance! Vivez de nombreuses années, +demeurez en vie jusqu'à ce que vos cheveux blanchissent +et vos barbes soient grises!»</p> + +<p>Après cette bénédiction, le maître et la maîtresse +de maison boivent un nouveau pot de bière, et tous +les assistants les imitent. Cette libation générale est +suivie d'une seconde, puis les <i>kartes</i> prononcent une +dernière oraison. Toute l'assemblée se transporte +ensuite dans une autre maison où la même cérémonie +recommence. Cette solennité bachique se continue +dans une douzaine d'habitations, et l'ivresse +est générale.</p> + +<p>Le lendemain a lieu un repas composé de viande +de cheval, le mets le plus apprécié des Tchérémisses; +après cela suivent des divertissements avec musique +et danse. Les assistants se partagent en couples en<span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span> +ayant soin que jamais un mari ne soit associé à sa +femme, puis chacun successivement marche une sorte +de pas en buvant et en jetant de la bière.</p> + +<p>La deuxième fête communale est celle de la charrue, +l'<i>aga-païrem</i>. Elle est célébrée en l'honneur des +dieux dont le concours assure une bonne récolte, tels +que les dieux du soleil, de la lune, des étoiles. La cérémonie +a lieu dans les champs et consiste comme les +autres en ripailles. Tous les fidèles réunis, on fiche +en terre des pieux auxquels on suspend des lanternes +allumées, puis on met le feu à un bûcher. D'après +Iakoliev, la cérémonie de l'<i>aga-païrem</i> se compose +des mêmes rites que celles décrites plus haut. Les +prières achevées, les vieillards et les <i>kartes</i> s'assoient +sur un banc que l'on dresse pour la circonstance, et +sur un second vis-à-vis du premier les femmes des +prêtres. «Les hommes apportent aux <i>kartes</i> un pot +de bière, et déposent devant chacun d'eux un œuf, +une crêpe, un pâté et un échaudé; les femmes offrent +les mêmes victuailles aux femmes des <i>kartes</i>.»</p> + +<p>A cette occasion, dans le district de Tsarévokoktchaïsk, +les femmes mariées depuis le dernier <i>aga-païrem</i> +sont bénies par les <i>kartes</i>. Au plus âgé de +ces vieillards elles offrent chacune un broc de bière +et deux œufs. Après que le bonhomme a appelé sur +elles la protection des dieux, celui-ci leur remet +à son tour des œufs, qu'elles mettent sur leur sein, +sans doute comme symbole de la fécondité. Tout +le monde retourne ensuite en cortège au village, et +s'en va de maison en maison. A la porte de chaque +habitation la procession est reçue par le chef de +famille, ce dernier offre au <i>karte</i> différentes victuailles, +puis le prêtre bénit le maître de la maison; +après cela, nouvelle collation, et l'on continue ainsi de<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span> +maison en maison, jusqu'à ce que tous les fidèles +soient ivres morts. La fête dure cinq jours, et pendant +tout ce temps la bombance est générale.</p> + +<p>Par le récit de toutes ces libations on comprend +que les Tchérémisses se montrent réfractaires à la +religion grecque, dont une des principales règles est +l'abstinence.</p> + +<p>Durant ces festins, les jeunes garçons jouent sur +les aires avec des œufs rouges; ce jeu, pensent-ils, +a la vertu de faire croître les grains de blé et de les +rendre pleins comme des œufs.</p> + +<p>Une troisième fête est célébrée en automne pour +remercier les dieux de la récolte et invoquer leur +secours à la chasse.</p> + +<p>Un peu plus tard, en octobre ou novembre, chaque +village sacrifie un bœuf à l'esprit de la terre afin +qu'il accorde l'abondance l'année suivante.</p> + +<p>D'après Iakoliev, les Tchérémisses célèbrent du +21 au 25 décembre une fête pour demander aux +dieux la multiplication du bétail. Les indigènes forment +sur l'aire de petits monticules de neige qui +sont censés représenter des monceaux de blé, puis +sur la table de leur maison des tas de pièces d'un +kopek pour figurer une fortune considérable. Après +cela les enfants vont secouer les pommiers couverts +de neige en criant qu'il tombe une quantité de +fruits, puis pénètrent dans la bergerie. «Puissent +les brebis mettre bas deux agneaux et se multiplier!» +disent-ils en touchant le sabot de chaque brebis, et ces +paroles, croient les Tchérémisses, assurent la multiplication +du bétail.</p> + +<p>Au repas de famille on sert de petits pâtés de +viande dans lesquels ont été introduits des kopeks +et des licols minuscules. Un pâté avec une pièce de<span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span> +monnaie présage la fortune, et l'assistant qui a un +gâteau avec un licol pense être assuré d'une grande +richesse en bétail.</p> + +<p>Après une des fêtes de l'été a lieu la cérémonie de +l'expulsion du <i>chaïtan</i> (diable), le <i>sourem</i>. Les indigènes +frappent à coups de bâton les murs de l'habitation, +pour en expulser le mauvais génie. Une +fois le diable sorti de la maison, ils allument de +grands feux par-dessus lesquels ils sautent pour +débarrasser leurs vêtements du mauvais esprit. Afin +de faire sortir le <i>chaïtan</i> de terre ils enfoncent des +couteaux en terre. Dans le district de Tsarévokoktchaïsk +les enfants frappent avec des fouets le mobilier +de l'habitation. Par ce bruit on espère mettre en +fuite les diables et les obliger à se réfugier dans la +forêt voisine. Inutile d'ajouter que pour pareille +peine les gamins reçoivent des friandises; sans une +agape, point de cérémonie au pays des Tchérémisses.</p> + +<p>La fête est suivie d'une course de chevaux.</p> + +<p>Une cérémonie publique annuelle a lieu pour renouveler +les rameaux protecteurs des maisons. Un soir +de printemps, tous les hommes du village montent +à cheval, vont de maison en maison recueillir les +vieux bouquets et partent ensuite les jeter dans les +champs. Après quoi ils se dirigent vers la forêt, +coupent des branchages et les rapportent au village +où a lieu la distribution. Une fois munie de son +rameau, chaque maison se trouve désormais à l'abri +du mauvais esprit.</p> + +<p>Outre ces fêtes périodiques, ont lieu des cérémonies +publiques à des intervalles indéterminés. Ce +sont des ripailles offertes aux frais du <i>mir</i><a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a> en l'honneur<span class="pagenum" id="Page_79">[Pg 79]</span> +des dieux, des morts, des eaux, du feu, de la +terre, et de l'argent.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> Commune.</p> + +</div> + +<p>Les cérémonies religieuses privées sont celles relatives +au mariage et à la mort des membres de la +famille ou celles célébrées pour l'obtention d'un vœu +particulier. Ainsi lorsqu'un Tchérémisse voit que son +blé a mauvaise apparence, il fait une offrande à une +des divinités protectrices de l'agriculture.</p> + +<p>C'est également aux <i>keremets</i> que sont offerts la +plupart des sacrifices domestiques. Pour obtenir la +guérison d'un malade on fait, par exemple, un +sacrifice à un de ces esprits. En pareille circonstance, +nous a-t-on raconté, on promet au <i>keremet</i> de brûler +des fagots en son honneur. C'est une superstition +partagée par bien des peuples qui se croient plus +élevés en civilisation que les Tchérémisses. «Les +<i>keremets</i>, écrit M. Dozon, jouissent d'un crédit égal +à celui des dieux et il est assez difficile de reconnaître +en quoi leur culte diffère de celui rendu aux dieux.»</p> + +<p>Une des principales cérémonies domestiques est +le sacrifice annuel fait à l'esprit de la maison. Après +les travaux d'automne, on dépose dans le souterrain +de l'habitation des aliments en priant l'esprit de +rendre la maison heureuse.</p> + +<p>A la même époque, le jour où l'on mange les premiers +pains faits avec de la farine nouvelle, pour +remercier le soleil d'avoir mûri la récolte, le chef de +famille procède à une petite cérémonie. Il s'en va +dans la cour et, se tournant vers le soleil, élève au-dessus +de la tête un plat rempli de pain.</p> + +<p>Avant le mariage a lieu un petit sacrifice; une fois +les parties d'accord relativement au <i>kalim</i>, elles +jettent quelques-uns des gâteaux apportés par le +fiancé dans un feu allumé à cet effet.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_80">[Pg 80]</span></p> + +<p>Les funérailles et le culte des morts sont également +l'occasion de cérémonies bachiques.</p> + +<p>Le cadavre, préalablement lavé et revêtu d'habits +propres, est déposé dans une bière percée d'une petite +ouverture, sans doute pour que l'esprit du mort +puisse respirer. Sur des tombes de Lapons russes +nous avons également observé une petite fenêtre +analogue à celle ménagée dans la bière tchérémisse<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. +Pour ces primitifs la tombe est une demeure. Dans le +cercueil on dépose des morceaux de toile, de petites +bougies en cire, une écuelle dans laquelle on place +quelques morceaux de crêpe et dans laquelle on verse +de l'eau-de-vie, en prononçant les paroles suivantes: +«Que cette crêpe arrive jusqu'à toi, ne pars pas sans +boire ni manger, toi qui as faim».</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> Si le corps n'est pas enfermé dans une bière, la tombe est +percée d'une petite fenêtre. (S. Sommier, <i>Note di viaggio</i>.)</p> + +</div> + +<p>Au moment où le cortège quitte la maison mortuaire, +une poule est égorgée. Avant de le descendre +en terre, on coiffe le mort d'un bonnet, on lui met +des gants et on dépose sur sa poitrine trois crêpes et +une pièce d'un kopek, en disant: «Que cet argent +te serve à acheter la terre». Dans les idées des Tchérémisses +le mort doit mener dans un autre monde la +même existence qu'ici-bas, croyance fort ancienne que +l'on retrouve chez les peuples de l'antiquité. D'après +des renseignements donnés à M. Sommier par un +Tchérémisse de Kosmodémiansk, cet argent serait destiné +à acheter le juge siégeant dans l'autre monde. +Les pelles qui ont servi à creuser la tombe et les +cordes employées à descendre le cercueil sont abandonnées +sur le lieu de sépulture. Si le mort est un +enfant, on dépose son berceau sur la tombe.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span></p> + +<p>De retour à la maison, tous les assistants se mettent +à table. A ce festin un membre de la famille vêtu des +défroques du mort représente le défunt. Pendant ce +repas et tous ceux qui suivent quarante jours durant, +une écuelle contenant une petite portion des aliments +servis sera placée en l'honneur de celui que la famille +a perdu<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> Nous retrouverons la même coutume chez les Ostiaks. +Voir plus loin, p. 237.</p> + +</div> + +<p>En mémoire du défunt trois autres cérémonies ont +lieu le troisième, le septième et le quarantième jour +après le décès. Cette dernière est la plus importante. +Au coucher du soleil, la famille se rend à la tombe, +dépose sur le sol un pain, y répand de l'eau-de-vie +et invite le mort à se rendre à la fête préparée en +son honneur.</p> + +<p>De retour à la maison, les membres du cortège +crient à la personne venue au-devant d'eux: «Nous +ramenons comme convive un tel, faites-lui bon accueil, +invitez-le à entrer dans l'habitation». Immédiatement +on appelle le mort en le priant de venir +prendre place au festin préparé. Aussitôt les convives +à table, le <i>karte</i> allume une chandelle près de +l'écuelle du défunt, puis verse des aliments et du +liquide dans l'écuelle de celui en l'honneur duquel a +lieu la cérémonie, en prononçant les paroles suivantes: +«Que ce régal, nourriture et boisson, arrive jusqu'à +toi; puisses-tu avoir beaucoup à boire et à manger». +Après cela les voisins viennent apporter en l'honneur +du défunt différentes victuailles, et chaque fois le <i>karte</i> +nomme au mort la personne qui lui fait ce cadeau. +Pendant ce temps les musiciens jouent de la cornemuse +et de la harpe.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span></p> + +<p>Une fois le repas terminé, les convives vont briser +dans la cour l'écuelle du défunt. Cela fait, un individu +qui en a reçu mandat du mort avant d'expirer, revêt +ses habits et reste dehors sur l'escalier pendant que +les autres rentrent. Lui donnant alors le nom du mort, +on l'invite à venir festoyer. «Après avoir passé la +nuit, ajoute-t-on, tu repartiras demain à l'aube.» Une +nouvelle agape recommence, pendant laquelle le +représentant du défunt est traité comme le défunt +lui-même l'était de son vivant. La fête se termine par +des danses.</p> + +<p>Outre ces rites funéraires, les Tchérémisses ont trois +fêtes en l'honneur des morts; toutes trois consistent +en ripailles. Les cérémonies mortuaires n'éveillent +chez ces Finnois aucune idée triste; leur seule ambition +ici-bas est un pain quotidien abondant, et aux +morts comme à leurs dieux ils supposent les mêmes +désirs et les mêmes besoins. Leur culte est, en un +mot, celui de l'estomac.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">LES TCHOUVACHES</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>La poussière en Russie.—Architecture tchouvache.—La foire +de Tsévilsk.—Costume des Tchouvaches.—Visite à un lieu +de sacrifice.—Croyances et superstitions des Tchouvaches.</p> +</div> + + +<p>A quatre heures du matin nous sommes à Kazan. +Quelques heures de sommeil et nous voici de nouveau +frais et dispos avec le projet de partir le soir +même pour le pays des Tchouvaches.</p> + +<p>Le principal groupe de ces Finnois est cantonné +sur la rive droite du Volga dans les arrondissements +de Tsévilsk et de Tchéboksari. En amont de Kazan, +sur la rive droite du Volga, derrière une mince ligne +de colonies russes, ces Finnois forment un noyau compact +de plus de 500 000 individus.</p> + +<p>De Kazan à Tchéboksari c'est un petit voyage de +120 verstes par le Volga. A minuit nous sommes au +port, mais point de vapeur. Une, deux heures se passent, +rien ne vient. En France, les voyageurs pesteraient, +interrogeraient les employés et s'emporteraient +contre l'administration. Ici tout le monde reste +calme et résigné, le Russe a l'habitude d'attendre.<span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span> +La nuit est magnifique, une de ces nuits d'Orient +chaudes et lumineuses avec une grosse lune toute +jaune. Devant nous s'ouvre le large fossé noir du +fleuve, ponctué de fanaux. On dirait une ville flottante. +Pas un souffle de vent, un air mort; de la +berge sablonneuse sortent des bouffées de chaleur +comme d'un feu souterrain. Parfois au milieu du +grand silence un clapotement d'eau amorti, fugitif, +comme un demi-réveil après un profond sommeil. +On a la sensation du repos de toutes choses après la +cuisson de la journée. A trois heures le paquebot +arrive et de suite nous embarquons.</p> + +<p>Dès dix heures du matin la chaleur est accablante, +avec un vent desséchant. A 1 heure de l'après-midi, ++32° à l'ombre avec une pression de 749. Pendant +notre séjour dans cette région le baromètre est resté +très bas; la chaleur n'en était que plus sensible. Dans +ma cabine, située à l'ombre et bien ventilée, couché +sur le sofa, je sue comme une fontaine.</p> + +<p>Dans l'après-midi, arrivée à Tchéboksari (5 000 habitants, +tous Russes), sans intérêt, comme toutes les +petites villes de Russie. A la maison de poste on nous +donne un bouge pour déposer nos bagages; nulle +part ici il n'existe d'auberge de campagne, comme +dans nos pays de l'Europe occidentale. Quand nous +sortons, le patron ferme la porte avec un cadenas +et nous en remet la clé. On ne se fie pas à l'honnêteté +du voisin. Depuis mon arrivée en Russie, que +d'histoires de voleurs ne m'a-t-on point racontées: à +croire les indigènes, on serait exposé à chaque instant +à être dévalisé; en cela comme en beaucoup de +choses il faut faire une part très large à l'exagération +slave. La Russie vaut mieux que ne le disent les +Russes.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span></p> + +<p>Le soir même nous partons en <i>plétionka</i>, conduits +par un Tchouvache. Pas brillant notre attelage, deux +pauvres biques qui s'en vont trottinant, sans rien de +l'allure vive habituelle aux chevaux russes. «Plus +vite!» crions-nous à notre cocher tchouvache, et le +bonhomme de nous expliquer en mauvais russe que ses +chevaux ont déjà fourni une trotte de 85 kilomètres et +que pour arriver au gîte il leur reste à parcourir 21 kilomètres. +Pour toute nourriture pendant cette longue +étape les pauvres bêtes n'ont brouté qu'un peu +d'herbe sur les bords de la route. «On n'a faim que +lorsqu'on a l'habitude de manger», ajoute philosophiquement +notre automédon.</p> + +<p>Ici bêtes et gens sont d'une résistance surprenante. +Aussi facilement qu'ils absorbent des repas +pantagruéliques, les Russes se serrent le ventre. +Repus ou à jeun, ils marchent avec une égale endurance. +Pendant toute une journée un cavalier galopera; +un morceau de pain et quelques verres de thé +suffiront à sa nourriture, et sa monture se contentera +d'un peu d'herbe. Le cheval russe est le meilleur cheval +du monde et le Russe l'Européen le plus endurci à la +fatigue et aux privations. Jugez, par suite, de la force +de l'armée: c'est le meilleur instrument de guerre +existant actuellement.</p> + +<p>Aujourd'hui les exploits de nos grands-pères pendant +les guerres de la Révolution et de l'Empire nous +sont un sujet d'étonnement. Leurs marches rapides +à travers l'Europe, leur résistance à la faim et aux +privations de tout genre, donnent l'idée d'une autre +virilité que la nôtre. Tout cela nous paraît extraordinaire +à nous autres affaiblis par le bien-être. Le +peuple russe laisse la même impression. Ce sont des +gens d'il y a un siècle, habitués, comme nos grands-pères,<span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span> +dès leur enfance à tous les efforts de la vie +physique.</p> + +<p>Toujours le même aspect, des plaines largement +ondulées, couvertes de moissons. On passe un boursouflement +et de l'autre côté c'est le même spectacle. +Pays quelconque, sans caractère, qui pourrait aussi +bien se trouver en France qu'en Russie. Seule la +poussière est spéciale à cette partie de l'Europe. Sur +ces terres très légères, le moindre vent soulève des +tourbillons de fines particules. Aujourd'hui le ciel +en est gris; lorsque ces nuages tombent, on est aveuglé +et suffoqué. En Russie, il existe deux éléments +supplémentaires: la poussière et la boue. Qui n'a vu +que nos pays ne peut se faire une idée de leur importance +dans l'Europe orientale.</p> + +<p>Le pays est très habité. Comme les Tchérémisses, +les Tchouvaches vivent en de petits hameaux épars +au milieu des plaines. Quinze, vingt maisons entourées +par des plantations de bouleaux, toujours sur le +bord d'un ravin où traîne un ruisseau vaseux. En +dehors de ces ruisselets, point d'eau dans la plaine.</p> + +<p>Notre étape se termine au village tchouvache +d'Abachévo. Dans chacune des bourgades situées en +dehors des routes postales, il y a une maison dont +le propriétaire a charge de loger les voyageurs. Cette +hospitalité est très simple, cependant le logement +est beaucoup plus propre que dans les affreux cabarets +des petites villes. La maison où nous avons +pris gîte se distingue même sous ce rapport; les +bancs et la table de la chambre principale ont été +lavés et les murs grattés. Notre hôte, du reste, a +des habitudes de propreté étonnantes pour un Tchouvache: +s'étant noirci les mains avec du charbon, il +se lave immédiatement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span></p> + +<p>Très simple l'habitation tchouvache: une maisonnette +en bois précédée d'un petit perron couvert +d'un toit à deux auvents. Au milieu un couloir ouvrant +à gauche sur un magasin à blé, à droite sur la +chambre de famille, occupée en grande partie par +le poêle russe traditionnel. Devant la maison, une cour +rectangulaire bordée de hangars, d'étables, de magasins, +et séparée de la rue par une clôture. Derrière +chaque habitation s'étend un jardin. C'est en somme +la même architecture que chez les Tchérémisses.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="093" style="max-width: 24em;"> + <img src="images/093.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Village d'Abachévo.</figcaption> +</figure> + +<p>Le lendemain, en route pour Tsévilsk. A quelques +kilomètres d'Abachévo, la plaine verse dans un fond<span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span> +où se trouve Tsévilsk. De loin la ville est signalée +par une nuée de poussière produite par le mouvement +de la foire. Il y a là 5 à 6 000 Tchouvaches réunis +sur un espace de quelques hectares. Chaque matin, +des villages environnants arrivent en foule les indigènes; +ils s'amusent là toute la journée, et, le soir +venu, retournent chez eux pour recommencer le lendemain +jusqu'à la fin de la fête. C'est le même spectacle +que dans nos pays: des animaux que l'on vend +et que l'on achète, des lignes de baraques où l'on +débite de la cotonnade, des verroteries, de la ferraille, +de l'épicerie, etc., enfin des chevaux de bois.</p> + +<p>Autour de l'appareil, foule compacte. Il y a d'abord +les gens qui se donnent le luxe de faire un tour sur +la mécanique, puis il y a ceux qui, moyennant +finance, ont été admis dans l'enceinte d'une palissade +au plaisir de contempler les heureux de cette +terre montés sur les chevaux de bois, enfin, par +derrière, une masse compacte regarde ceux qui +voient quelque chose.</p> + +<p>Mais bientôt nous faisons concurrence aux saltimbanques. +Nous installons les appareils de photographie +et invitons les assistants à venir poser. De +tous côtés on accourt; pour maintenir l'ordre autour +de nous, l'aide de deux agents de police n'est +pas de trop.</p> + +<p>Comme le montrent les photographies ci-contre, +les costumes des Tchouvaches présentent une très +grande ressemblance avec ceux des Tchérémisses. +Le vêtement des hommes est le même, et celui des +femmes ne diffère de ceux que nous avons vus de +l'autre côté du Volga que par des détails d'ornementation.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="095" style="max-width: 21em;"> + <img src="images/095.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Tchouvaches de Tsévilsk.</figcaption> +</figure> + +<p>Les femmes tchouvaches ont, comme les Tchérémisses,<span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span> +un costume masculin, un petit pantalon et +une chemise-jupe en toile, généralement blanche, +ornée de broderies en soie rouge et de rubans également +rouges, du moins aux environs de Tsévilsk<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. +Toutes portent un tablier bordé dans le bas de broderies +multicolores. Très curieuse est leur coiffure. +Pour les jeunes filles, c'est une toque en cuir, agrémentée +de dessins géométriques formés de perles de +verre de différentes couleurs avec une garniture de +petits disques d'argent simulant d'anciennes monnaies. +Une jugulaire chargée de pièces d'argent maintient +la coiffure. Les femmes mariées ont la nuque et +le cou enveloppés d'une serviette (<i>sorbane</i>) assez semblable +au <i>charpane</i> tchérémisse et dont les deux pans +tombent dans le dos comme ceux d'une écharpe. +Par-dessus, les riches portent un bonnet cylindrique +orné de disques d'argent et de pièces de +monnaie, auquel est suspendue par derrière une longue +bande d'étoffe garnie aussi de pièces d'argent. +Sur certaines de ces coiffures il y a pour 300 francs +de numéraire, et les femmes aisées en ont bien pour +une somme égale autour du cou et sur la poitrine. +Toutes ont un collier de pièces d'argent, et, attachée +au col de la chemise, une bande d'étoffe garnie +de numéraire, enfin sur la poitrine un ou deux +plastrons couverts de petits disques ou de vieilles +pièces d'argent. Ajoutez à cela d'autres colliers et +des pendeloques de <i>kauris</i> ou de perles de verre, +ballottant sur la poitrine et dans le dos. Pour terminer +la description des toilettes tchouvaches signalons +la ceinture des femmes, ornée sur les côtés de<span class="pagenum" id="Page_92">[Pg 92]</span> +glands en laine rouge, de <i>kauris</i>, et garnie à la chute +du dos d'une sorte de croupière. Sur les hanches les +élégantes attachent de longs cordonnets chargés de +morceaux de cuivre, très bruyants. Lorsque marchent +des femmes parées de ces singuliers bijoux, vous croiriez +qu'on remue un magasin de vieille ferraille. Jugez +de l'aspect pittoresque de la foire avec tous ces costumes +bizarres.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Du temps de Pallas, les broderies étaient rouges, bleues +ou noires. Aujourd'hui encore les couleurs varient suivant les +districts.</p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp46" id="097" style="max-width: 22em;"> + <img src="images/097.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Tchouvaches de Tsévilsk.</figcaption> +</figure> + +<p>Hommes et femmes sont grands et vigoureux. +Tous laissent l'impression d'une race vivace. Beaucoup +de femmes ont conservé le type finnois bien +accusé. Ici du moins les Tchouvaches paraissent +s'être peu mêlés aux Tatars. On nous montre cependant +dans la foule des métis tchouvaches tatars que +l'on appelle ici Metchériaks<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. Des unions ont lieu également +entre ces Finnois et les paysans russes. Dans +le voisinage des villes, les Tchouvaches abandonnent +leurs costumes pour adopter les vêtements de leurs +voisins slaves, les différences extérieures s'effacent +ainsi peu à peu entre les races, et lentement Russes +et Finnois se fondent ensemble au grand dommage +du pittoresque. Le jour de la fusion complète est +heureusement encore éloigné.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> Les Metchériaks sont une petite tribu turque de la Russie +orientale.</p> + +</div> + +<p>Dans la soirée nous quittons Tsévilsk pour aller +passer la nuit dans un hameau voisin. L'<i>ispravnik</i>, +d'une obligeance parfaite, nous fait accompagner par +un agent de police parlant tchouvache. Précaution +qui n'est point inutile: parmi les indigènes, l'usage +du russe n'est pas encore très répandu, beaucoup +d'hommes le comprennent à peine et la plupart des +femmes n'en entendent pas un mot.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_93">[Pg 93]</span></p> + +<figure class="figcenter illowp" id="099" style="max-width: 23em;"> + <img src="images/099.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Femmes tchouvaches vues de dos.</figcaption> +</figure> + +<p><span class="pagenum" id="Page_94">[Pg 94]</span></p> + +<p>Excité par la présence du gendarme, notre cocher +enlève ses chevaux et en vingt-cinq minutes nous fait +parcourir sept kilomètres. C'est plaisir de galoper à +travers ces plaines à la douce fraîcheur du soir. Il +semble que vous reveniez à la vie après la prostration +de la journée étouffante; cela fait l'effet d'un +bain.</p> + +<p>Dès notre arrivée au village, s'ouvre un marché +très actif. Nous achetons des <i>sorbanes</i>, des chemises +de femme, des ceintures, des ornements, des bonnets, +bref toute une collection ethnographique. Ces +transactions nous permettent de faire connaissance +avec les Tchouvaches et nous servent en quelque +sorte de préambule pour arriver à la question principale. +Aux environs du village se trouve un lieu de +sacrifice où les indigènes vont faire leurs dévotions +et il s'agit de décider quelque habitant à nous y +conduire.</p> + +<p>Les Tchouvaches ont été convertis au catholicisme +grec. Mais sur eux comme sur les Tchérémisses cette +conversion n'a pas produit grand résultat. En fait, +le plus grand nombre de ces indigènes sont restés +fidèles à leurs anciennes croyances, et sur cette +rive du Volga on compte pour le moins encore +500 000 païens.</p> + +<p>L'administration civile connaît les pratiques idolâtres +des Tchouvaches, mais fort sagement se désintéresse +de tout prosélytisme parmi ces païens. Ce +serait inutilement exciter des haines et retarder +l'assimilation de la population.</p> + +<p>La promesse d'un pourboire et les représentations +énergiques de l'agent eurent promptement raison +des scrupules d'un indigène, et bientôt sous sa conduite +nous voici en route pour le sanctuaire. Le<span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span> +guide nous fait marcher à travers un petit bois, afin +de dissimuler notre marche aux Tchouvaches qui +travaillent dans la plaine. Évidemment il redoute +quelque mauvais traitement si ses coreligionnaires +viennent à apprendre notre visite. Le bonhomme +retrouve seulement son sang-froid lorsqu'il voit que +nous nous bornons à photographier le lieu du sacrifice, +sans toucher à quoi que ce soit.</p> + +<p>Ce lieu de sacrifice est situé à un kilomètre et demi +du village, dans un large et profond ravin parsemé +de taillis de chênes<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. C'est une réunion de cuisines +en plein vent. Il y a d'abord un grand échafaudage +long de 10 mètres, garni de 29 crochets en bois pour +suspendre les marmites; en dessous, on voit les traces +encore fraîches de 41 foyers. A côté se trouvent deux +autres échafaudages beaucoup moins longs, l'un +garni de deux crochets, l'autre d'un seul, sans doute +des autels particuliers.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> D'après Pallas, les lieux de sacrifice des Tchouvaches seraient +toujours situés au milieu de bouquets d'arbres et dans le voisinage +d'une source ou d'un ruisseau.</p> + +</div> + +<p>Les femmes, nous a-t-on dit, n'assistent pas aux +grands sacrifices, à moins qu'elles ne soient veuves +et qu'elles n'aient point de fils âgé pour les représenter +à la cérémonie. Si le renseignement est vrai, +ce serait un emprunt aux idées musulmanes.</p> + +<p>Comme leurs voisins tchérémisses, les Tchouvaches +sont animistes, leur imagination peuple le monde +extérieur d'esprits dont l'homme doit s'assurer le +concours pour vivre heureux et dans l'abondance, +et le moyen employé pour se concilier la faveur +de ces êtres surnaturels est de leur faire des sacrifices.</p> + +<p>Nous n'avons vu aucune représentation anthropomorphe<span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span> +de ces divinités et nous ignorons s'il en +existe. Au congrès archéologique de Kazan en 1878 +fut présentée une idole tchouvache, «une simple +planchette de bois, grossièrement taillée à la hache, +sans aucune trace de dessin». C'était la représentation +du dieu Melym-Khousia, adoré aux environs +de Tchéboksari. Melym-Khousia habitait jadis chez +les Tchérémisses sur la «montagne qui produit du +miel», raconte M. A. Rambaud<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. Un beau jour il +quitta sa demeure pour aller s'établir sur la rive +droite du Volga, au village de Masslovoya, chez un +Tchouvache ancien soldat, nommé Ivan. En homme +avisé, Ivan tira un fructueux parti de l'honneur que +lui faisait le dieu. Il lui accorda l'hospitalité, et +aussitôt de tous les environs les indigènes vinrent +implorer Melym-Khousia. Pour s'assurer son secours, +les uns lui offraient de l'argent, les autres de la +volaille, toutes offrandes qu'Ivan n'avait garde de +laisser perdre, c'était autant de boni pour lui. Quand +le zèle des fidèles devenait moins ardent, le rusé +compère s'en allait faire des tournées aux environs, +menaçant les habitants de la colère de Melym-Khousia, +s'ils ne le traitaient pas mieux. Et les Tchouvaches +d'accourir et Ivan de faire de bonnes affaires. +Le dieu indigène faisait ainsi une concurrence très +préjudiciable à un sanctuaire orthodoxe voisin dédié +à saint Nicolas. Personne ne venait plus implorer +le saint grec, et un beau jour la police avertie vint +saisir le dieu tchouvache et le transporta de son +sanctuaire au musée ethnographique de Kazan. +L'histoire date de la fin de 1870.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> <i>Le Congrès de Kazan</i>, in <i>Revue scientifique</i>.</p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp" id="103" style="max-width: 24em;"> + <img src="images/103.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Lieu de sacrifice tchouvache.</figcaption> +</figure> + +<p>La religion des Tchouvaches comporte des fêtes<span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span> +publiques<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> et des cérémonies privées; toutes consistent +en ripailles. Dans les grandes solennités ou +pour obtenir la réalisation d'un désir qui leur tient<span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span> +au cœur, les indigènes immolent des chevaux et du +gros bétail; pour les petits sacrifices ils tuent des +volailles, principalement des oies. Jamais ils n'immolent +de porcs; à leurs yeux c'est un animal impur. +Avant de procéder au sacrifice, raconte Pallas<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, les +fidèles soumettent l'animal à plusieurs épreuves +pareilles à celles en usage chez les Tchérémisses, pour +s'assurer que le dieu accepte l'offrande.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> D'après Pallas, en septembre a lieu un sacrifice pour +remercier les dieux de la récolte.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> <i>Voyages de M. P. S. Pallas en différentes provinces de +l'Empire russe et dans l'Asie septentrionale</i>, traduits de l'allemand +par M. Gauthier de la Peyrence. Paris, 1789.</p> + +</div> + +<p>Les Tchouvaches mettent en pratique le dicton: +charité bien ordonnée commence par soi-même. Ils +mangent la chair des victimes sacrifiées et en l'honneur +des dieux se contentent de faire brûler les os. +Dans les cérémonies publiques la direction du culte, +si l'on peut s'exprimer ainsi, et la charge d'immoler +les animaux appartiennent à des prêtres appelés +<i>iomzi</i>, dont la situation paraît équivalente à celle des +<i>kartes</i> chez les Tchérémisses. En tous temps le <i>iomzi</i> +jouit d'un certain prestige auprès de ses compatriotes, +joignant au sacerdoce les professions de +rebouteur et de charlatan.</p> + +<p>Les fêtes publiques portent le nom de <i>simik</i>; elles +durent généralement plusieurs jours. Un jour les +habitants d'un village sacrifient et de tous les environs +on vient prendre part à l'agape sacrée, puis le lendemain +c'est au tour d'un autre hameau de régaler les +hommes en l'honneur des dieux. Les différents villages +s'offrent ainsi une série de tournées.</p> + +<p>Pendant toute la durée des fêtes, les Tchouvaches +ne doivent pas travailler, même en cas d'urgence. +Ceux qui transgressent cette défense risquent une +correction; il y a quelques années, un indigène aurait<span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span> +été tué pour n'avoir point respecté cette coutume. +Du 24 au 29 juin les indigènes célèbrent une grande +fête. Quelque temps auparavant, le jeudi qui précède +la Trinité du calendrier russe, a lieu la commémoration +des morts. La cérémonie consiste en ripailles et +beuveries; ce jour-là, nous disait l'<i>ispravnik</i> de Tsévilsk, +le cimetière devient un cabaret.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="105" style="max-width: 21em;"> + <img src="images/105.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Chaise tchouvache.</figcaption> +</figure> + +<p>Les sacrifices privés sont faits en vue d'obtenir la +guérison d'un malade ou à l'occasion des principaux +événements de la vie domestique, naissance, mariage. +Ainsi, après que la demande du jeune homme a été +agréée par la jeune fille, celui-ci rend grâce aux dieux, +en faisant un petit sacrifice à la première bifurcation +qu'il rencontre sur sa route. Il répand, par exemple, +sur le sol de l'eau-de-vie.</p> + +<p>Voici maintenant une recette de médecine populaire +qui nous a été communiquée par les Tchouvaches.<span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span> +Elle remplace pour eux les pastilles Géraudel. +Si elle n'est pas efficace, elle se recommande par sa simplicité. +Êtes-vous enrhumé, vous n'avez qu'à jeter des +œufs dans un puits et vous êtes débarrassé de votre toux.</p> + +<p>Tous les peuples d'origine finnoise ont pour l'ours +une sorte de vénération et supposent à cet animal +un pouvoir surnaturel. Les Tchouvaches partagent +ces superstitions et attribuent aux excréments de +maître Martin le pouvoir de purifier l'endroit où il +les dépose. Aussi, lorsque des saltimbanques promènent +dans la campagne quelques-uns de ces animaux, +ne manquent-ils pas de les faire entrer dans +la cour de leurs habitations.</p> + +<p>Chez les Tchouvaches nous n'avons observé qu'un +seul instrument de musique, une cithare pareille à +celle des Tchérémisses. Leur danse consiste en sautillements +accompagnés de battements de mains.</p> + +<p>Le 7 juillet, nous revenons sur le Volga à Soundéri, +ou Marjinskii, petite ville située en aval de Tchéboksari. +En attendant le vapeur qui doit nous transporter +à Kazan, nous allons visiter Kakchamar, village habité +par des Tchérémisses de montagnes, bien qu'il soit +situé sur la rive des prairies.</p> + +<p>On traverse en bac le Volga, divisé en deux bras par +un îlot constitué de fines particules sablonneuses, +puis on court à travers une riante campagne fraîche +et ombreuse. Les habitants de Kakchamar ne présentent +aucune différence appréciable avec les Tchérémisses +que nous avons vus jusqu'ici, ils nous semblent +seulement avoir plus subi l'influence russe que +leurs congénères des environs de Tsarévokoktchaïsk. +Les broderies qui ornent les vêtements des femmes +sont sans art et sans caractère.</p> + +<p>Nous passons une partie de la nuit sur le ponton<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span> +de Soundéri à attendre le vapeur. C'est demain grande +fête à Kazan. Tous les ans à pareille époque, on transporte +la célèbre image de Notre-Dame de Kazan d'un +couvent situé aux environs de la ville, dans l'une des +églises du Kremlin, où elle demeure quelque temps. +Cette icone jouit d'une grande réputation dans toute +la Russie, et de très loin une foule de fidèles vient +assister à la procession. Lorsque le paquebot arrive +à Soundéri, il est déjà bondé d'une foule de pèlerins.</p> + +<p>Le lendemain, à notre arrivée à Kazan, une foule +compacte garnit les talus des remparts du Kremlin +le long desquels doit passer la procession. De loin +la masse rouge des femmes fait l'effet d'un immense +champ de coquelicots. Il est neuf heures du matin et +le cortège ne passera qu'à midi, néanmoins tout le +monde attend calme et résigné, sous un soleil ardent +de 35° à 40° et sous une pluie de poussière!</p> + +<p>Aujourd'hui nous voyons Kazan sous un de ses +mauvais côtés. La poussière tombe dru, comme une +ondée; au lieu d'eau c'est du sable qui tombe du ciel.</p> + +<p>J'aurais vivement désiré voir le défilé de la procession, +mais pour cela il eût fallu rester tête nue sous +un soleil flamboyant. Je n'assistai qu'à la fin de la +cérémonie, et bien m'en prit: à plus de 200 mètres de +la procession il fallait se découvrir, et à l'ombre le +thermomètre s'élevait à +27°. Néanmoins aucun des +pieux assistants ne paraissait s'apercevoir de la chaleur. +La foi protège de tout!</p> + +<p>Avec cette foule de fidèles, impossible de trouver +un coin dans un hôtel. Le bon Latif, le préparateur +de M. Mislavsky, m'offrit l'hospitalité dans son sous-sol +de l'Université sur un canapé en bois. Ce fut ma +première bonne nuit en Russie et le lendemain j'étais +frais et dispos pour le voyage de Perm.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">LES PERMIAKS</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>La Kama.—Perm.—Les Permiaks.—Costumes et habitations +de ces indigènes.</p> +</div> + + +<p>Les plaines ensoleillées de Kazan et leur grouillement +multicolore de races diverses sont maintenant +loin de nous. Nous avons quitté la région asiatique +du Volga pour nous diriger vers Tcherdine, point de +départ de notre exploration projetée dans le bassin +de la Petchora.</p> + +<p>De Kazan à Tcherdine c'est une navigation de +1 400 kilomètres, la distance de Paris à Dantzig. +On descend le Volga sur une centaine de verstes, et +le reste du trajet se fait par son affluent, la Kama, +presque aussi important que le fleuve lui-même.</p> + +<p>En Russie, les fleuves, comme toutes choses d'ailleurs, +sont hors de proportions avec ce que nous +sommes habitués à voir. La Kama, par exemple, est +d'un tiers plus longue que le Rhin, et de simples +rivières telles que ses affluents, la Bielaya et la Viatka, +ont un développement de cours dépassant celui de +la Loire et de la Seine.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span></p> + +<p>Tour à tour, suivant les saisons, chaussées de glace +ou «chemins qui marchent», ces grands cours d'eau +sont les principales routes du pays; mais leurs variations +rapides du régime en rendent la viabilité précaire. +Après la débâcle qui a lieu en mai, la fonte des +neiges détermine une inondation considérable; les +rivières deviennent des mers d'eau douce. A cette +époque le Volga est large d'une vingtaine de kilomètres, +puis l'eau baisse rapidement, elle tombe +pour ainsi dire, et dès le milieu d'août la navigation +devient très difficile. A notre retour de Sibérie, au +milieu de septembre, à la suite d'un été particulièrement +sec, les vapeurs, même ceux de faible tonnage, +ne circulaient sur le Volga et la Kama que très difficilement; +partout ailleurs les services étaient interrompus.</p> + +<p>Sur la Kama, dont le bassin s'étend très loin dans +les régions humides du nord, pareille baisse des eaux +est accidentelle, elle est au contraire habituelle sur +les autres fleuves de la Russie orientale. Toutes les +conditions nécessaires au maintien d'un débit abondant +font défaut dans cette région; le sol sablonneux +facilite les infiltrations, les pluies sont rares, et sous +le soleil ardent de l'été l'évaporation est considérable.</p> + +<p>Dans la vallée de la Kama, toujours des paysages +boisés avec des fuites d'horizons lointains, bleuis par +la masse des arbres. Ce ne sont plus, comme dans +nos régions, des paysages limités, donnant la sensation +de quelque chose de précis, de borné, ici +c'est l'infini. Le sol est plus accidenté qu'aux environs +de Kazan, des collines lointaines apparaissent, +et la rive droite est formée de terrasses sablonneuses +ou argileuses hautes en certains endroits d'une quarantaine<span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span> +de mètres. A la base de ces escarpements +sourdent des sources dont le suintement détermine +dans l'épaisseur de la masse argileuse la formation +de petits canons et de ravins. Ailleurs elles produisent +des éboulements. Le lent travail de ces veines +d'eau souterraines contribue à élargir le lit de la +Kama aux dépens des terres environnantes.</p> + +<p>Depuis les temps historiques le cours inférieur de +la Kama s'est déplacé de plusieurs kilomètres vers +l'ouest. Près du village de Sergievskoé, situé sur la +rive gauche de la rivière, et voisin de son embouchure +dans le Volga, se trouve, à une distance de +10 kilomètres de la rive actuelle, un hameau appelé +Vieille Kama. D'après M. Maltsev, «l'aspect des lieux +indique l'emplacement d'un ancien lit de rivière: +toute la dépression est occupée par des buissons et +des plantes marécageuses; la berge de gauche se +prolonge jusqu'à la ville de Spassk, bâtie près des +ruines de l'ancienne Bolgar<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>». Certains auteurs +arabes rapportent d'ailleurs que la Kama coulait près +de Bolgar, qui en est actuellement distant d'une +vingtaine de kilomètres à vol d'oiseau. L'étude du +terrain confirme les documents historiques, la plaine +située au nord des ruines de Bolgar est constituée +par des alluvions<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> Rambaud, <i>le Congrès de Kazan</i>, in <i>Revue scientifique du</i> +3 mai 1879.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <i>Ibid.</i></p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp" id="111" style="max-width: 38em;"> + <img src="images/111.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Remorqueur sur la Kama.</figcaption> +</figure> + +<p>Sur la Kama la navigation est beaucoup moins +active que sur le Volga, bien que ce soit la route principale +de Sibérie. Cette immense dépendance de +l'empire russe n'a pas encore une grande importance +économique. La Sibérie si riche et si fertile dans sa +partie méridionale, comme nous l'exposerons plus<span class="pagenum" id="Page_106">[Pg 106]</span> +loin, n'exporte en Europe qu'une très faible partie de +ses produits, faute de voies de communication, et la +Russie n'expédie au delà de l'Oural qu'une petite +quantité de marchandises. Sur la Kama nous croisons +seulement quelques vapeurs; fréquemment nous +rencontrons d'immenses trains de bois, véritables +îles flottantes. Les produits des vastes forêts sont +expédiés dans la région des steppes.</p> + +<p>Ce pays laisse l'impression d'un désert. De loin en +loin, un village de masures noires dominé par le +hérissement multicolore d'une église. Avec leurs +dômes verts ou leurs cinq clochetons bleus, et leurs +murailles blanches, ces églises donnent de la valeur +au paysage sans intérêt. Ce sont les points d'orgue +du tableau.</p> + +<p>Tous les trois ou quatre cents kilomètres, une ville +ou plutôt ce qu'on est convenu d'appeler une ville en +Russie, Tchistopol, Sarapoul, chef-lieu d'un vaste district +habité par les Votiaks, une des peuplades finnoises +du groupe permien. Après une navigation de +soixante heures nous sommes à Perm, au terme de +la première partie du voyage.</p> + +<p>Nous voici à l'extrémité orientale de l'Europe, au +seuil de l'Asie. Si l'on tient compte de sa position par +rapport à l'Oural, Perm est la dernière ville d'Europe; +mais, comme le dit très justement M. Cotteau, pour +démontrer que la domination de la Russie s'étend à +la fois sur l'Europe et l'Asie, le gouvernement impérial +n'a tenu aucun compte des limites naturelles +acceptées de tout temps par les géographes<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> et a fait +passer à l'est de l'Oural, au commencement de la<span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span> +plaine sibérienne, la frontière orientale de la province +de Perm.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> E. Cotteau, <i>De Paris au Japon à travers la Sibérie</i>. Hachette, +1883.</p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp" id="113" style="max-width: 32em;"> + <img src="images/113.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Marché de Perm.</figcaption> +</figure> + +<p>Très gai l'aspect de la ville, avec la gare monumentale +du chemin de fer de l'Oural construite dans un +joli style oriental, à côté un superbe palais étale ses +colonnades et son fronton, plus loin des églises élèvent +leurs dômes pittoresques, tout cela disséminé +au milieu de la verdure devant le large fleuve. Derrière +cette rangée d'édifices il n'y a qu'un village.</p> + +<p>Aujourd'hui, 12 juillet, température étouffante. A +une heure de l'après-midi, le thermomètre marque +à l'ombre +25° et la pression est seulement de 741. +Il y a six semaines, à la fin de mai il gelait la nuit. +Ici la température peut descendre à -36° et s'élever +à +30°. En 1890, pendant trois mois seulement, en +juin, juillet et août, le thermomètre ne s'est point +abaissé au-dessous du point de congélation. Le 5 septembre, +s'est produite la première gelée.</p> + +<p>Le lendemain, départ de Perm. Nous nous embarquons +de nouveau sur la Kama à destination de +Tcherdine avec le projet de faire en route une escale +pour visiter les Permiaks.</p> + +<p>Au delà de Perm, paysage très pittoresque. Tantôt +les berges s'escarpent en hautes terrasses couronnées +de bois, tantôt elles s'abaissent, découvrant de riantes +perspectives de champs cultivés et de forêts. Par +endroits dans ce cadre de verdure la rivière s'élargit +en forme de lac, d'un bord à l'autre la distance est +bien d'un kilomètre, et nous sommes ici à plus de +200 lieues de l'embouchure de la Kama!</p> + +<p>Le soleil est éclatant, le ciel d'un bleu immaculé; +n'importe ce rayonnement de lumière aveuglante, la +masse compacte des arbres verts donne au pays un +aspect septentrional; si on ne sent pas encore la fraîcheur<span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span> +du nord, on la devine. Le pays est plus joli, +plus agréable à l'œil que la vallée du Volga, mais +il étonne moins. C'est une contrée comme une +autre.</p> + +<p><i>14 juillet.</i>—A sept heures du matin nous débarquons +à la station de Pogevo, située à proximité de la +région occupée par les Permiaks.</p> + +<p>Les Permiaks appartiennent à la grande famille +finnoise, et constituent le groupe permien avec les +Votiaks de la Kama et les Zyrianes de la Petchora.</p> + +<p>Ce seraient, au témoignage des historiens, les plus +anciens habitants du nord-est de la Russie<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>. Ils +auraient apporté de l'Altaï l'art d'exploiter les mines, +et des traces d'excavations que les indigènes attribuent +aux Tchoudes légendaires seraient l'œuvre +des anciens Permiaks<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. Mais, comme le fait très justement +observer M. Deniker, les anthropologistes +n'ont point comparé leurs crânes à ceux des Tchoudes; +par suite, la parenté entre les deux peuples n'a pu +être établie avec certitude.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> Deniker, <i>Esquisse anthropologique des Permiaks</i> (compte +rendu de l'ouvrage de M. Maliev, in <i>Archives slaves de biologie</i>. +Paris, 1887, t. III, fascicule 3).</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> Des trous de mines attribués aux Tchoudes se rencontrent +dans la vallée supérieure de la Tchoussovaya, autour des +sources de la Sosva et sur les bords du Vagran (cercle de Bogoslov). +Les traces de ces exploitations ont été trouvées près des +gisements actuellement les plus riches. (Aspelin, <i>De la civilisation +préhistorique des peuples permiens</i>. Leyde, 1879.)</p> + +</div> + +<p>D'après le dernier recensement (1885), les Permiaks +seraient au nombre de 90 000, la plupart établis dans +la partie septentrionale du gouvernement de Perm +(arrondissements de Solikamsk et de Tcherdine). En +dehors de ces circonscriptions, on en trouve une +dizaine de mille dans le gouvernement de Viatka<span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span> +(arr. de Slobodsk et de Glasov) et quelques petits +clans sporadiques dans l'Oural.</p> + +<p>Dans le gouvernement de Perm, un des groupes +permiaks les plus compacts occupe la longue vallée +de l'Inva, tributaire de droite de la Kama. En poussant +dans cette direction nous espérons trouver une +population caractéristique.</p> + +<p>A Pogevo nous louons une <i>pletionka</i> et maintenant +fouette cocher! Malgré l'heure matinale, la chaleur +est déjà très forte, pas un souffle d'air et sur la route +blanche le soleil tape ferme.</p> + +<p>A neuf heures du matin nous voici à Maïlkora (distance: +18 kilomètres, grand village de 5 000 habitants +aggloméré autour d'un haut fourneau appartenant +au prince Demidov. Nous changeons de voiture et de +chevaux, puis repartons aussitôt pour Kouproz. Nouvelle +étape de 22 kilomètres, parcourue en 2 heures +15 minutes.</p> + +<p>A deux kilomètres au delà de Maïlkora commence +la région habitée par les Permiaks. A première vue +ces indigènes se distinguent des Russes par la couleur +bleue de leur costume. Le bleu est la couleur +favorite de ces Finnois. Hommes et femmes portent +des vêtements de cette teinte, et leurs ustensiles de +ménage sont également presque tous barbouillés de +cette couleur. Les Finnois de Finlande, établis dans +la Norvège septentrionale, partagent cette prédilection +des Permiaks pour le bleu<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> Friis, <i>En Sommer i Finmarken</i>. Kristiania.</p> + +</div> + +<p>Bien que nous suivions une route fréquentée, tous +les indigènes ne parlent pas russe, la plupart des +femmes ignorent cette langue. L'assimilation est +donc encore loin d'être complète.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span></p> + +<figure class="figcenter illowp" id="117" style="max-width: 36em;"> + <img src="images/117.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Maison et types permiaks.</figcaption> +</figure> + +<p><span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span></p> + +<p>A signaler chez les Permiaks leurs maisons, très +différentes de celles des Russes. Elles sont beaucoup +plus hautes que les <i>isbas</i>. Quelques-unes ont deux +étages, constructions que l'on ne trouve chez les +Russes que dans des villages riches. L'habitation +permiake caractéristique, la <i>kirkou</i>, ne comporte +qu'un étage, situé à quatre ou cinq mètres au-dessus +du sol. On y accède par un perron de deux ou trois +marches couvert, puis par un escalier appliqué le +long de la façade et également surmonté d'un toit. +Au sommet de cet escalier se trouve un carré entouré +de bancs, où les indigènes aiment à se reposer. La +porte d'entrée conduit dans un couloir sur lequel +ouvrent les deux pièces de l'habitation. Par derrière +s'étend une cour couverte surmontée d'un grenier.</p> + +<p>A midi, nous arrivons à Kouproz littéralement +abrutis par l'ardeur du soleil et nous décidons d'attendre +la fraîcheur pour nous remettre en route.</p> + +<p>Le <i>smotritel</i> (maître de poste), interrogé par Boyanus +sur les mœurs des indigènes, affirme avec hauteur +qu'«il ne va pas au bois». Traduisez qu'il ne fait plus +de sacrifices païens. Mais s'il a renoncé aux faux +dieux, sa réponse autorise à croire que d'autres les +adorent encore en cachette. Sur ce point, impossible +d'avoir une réponse précise du bonhomme. En tous +pays, des paysans ne vont pas trahir leurs secrets +devant des étrangers.</p> + +<p>Dès le <span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, les Permiaks ont été convertis +par saint Stéphane, évêque de la Permie. A cette +époque les indigènes manifestaient une hostilité +marquée contre les Slaves et repoussaient avec énergie +toutes les nouveautés importées dans le pays par +les étrangers. «Ils rejetaient particulièrement l'emploi +des caractères russes, qui n'avaient servi jusqu'alors<span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span> +qu'à transmettre des ordres tyranniques<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.» +Pour vaincre ces répugnances, saint Stéphane créa +une liturgie en langue indigène et un alphabet avec +des caractères depuis longtemps en usage dans le +pays et qui, paraît-il, présentent une grande ressemblance +avec les runes scandinaves. D'après certains +archéologues russes, cet apôtre aurait composé des +livres sacrés à l'aide de ces caractères, mais en dépit +des recherches les plus minutieuses on n'a réussi +jusqu'ici à découvrir aucun de ces documents.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> A. Rambaud, <i>le Congrès de Kazan</i>, in <i>Revue scientifique</i>, +2<sup>e</sup> série, 8<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 46.</p> + +</div> + +<p>Quoique convertis depuis cinq siècles, les Permiaks +ont conservé certaines pratiques païennes. L'Église +grecque a adopté ces cérémonies en en modifiant +simplement le sens. Au lieu d'être organisées en +l'honneur des dieux du paganisme finnois, elles sont +maintenant consacrées aux saints du paradis orthodoxe. +La principale consiste dans le sacrifice de taureaux +de trois ans. Elle se célèbre le 30 août, jour +des saints Florus et Laurus, devant une ancienne +chapelle à eux consacrée et située au village de Bolchaïa-Kotcha +(district de Tcherdine). Quelle que soit +la distance à laquelle il demeure de ce sanctuaire, le +Permiak qui a fait un vœu ne recule jamais devant le +voyage. Un de ces Finnois désire-t-il obtenir la guérison +d'un malade, écarter quelques malheurs de sa +famille, il jure de sacrifier un taureau si son souhait +se réalise. La victime doit être âgée de trois ans au +moment du sacrifice et ne présenter aucun défaut.</p> + +<p>Avant la cérémonie, les pèlerins allument des +cierges devant les images sacrées de la chapelle et +suspendent, autour du christ de l'iconostase, des rouleaux<span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span> +de toile en guise d'ex-voto. Une fois le signal +du sacrifice donné par le carillon de l'oratoire, aidé +de ses parents et amis, chacun s'occupe à lier les +jambes de son taureau et à le coucher par terre, +mais à celui qui a prononcé le vœu incombe l'obligation +de frapper la victime. Pour cela les Permiaks se +servent d'un mauvais petit couteau, et souvent ce +n'est qu'après de longs efforts qu'ils réussissent à +immoler l'animal. Le spectacle devient atroce, les +malheureuses bêtes blessées se débattent, essaient +de se relever, beuglent, aspergent de sang les assistants, +et les environs de la chapelle deviennent un +champ de carnage immonde.</p> + +<p>Les animaux abattus sont immédiatement dépecés. +Les têtes sont offertes à la chapelle et entassées +par le bedeau dans un petit hangar voisin de +l'édicule sacré. Au pope on réserve les filets, aux +pauvres on donne la poitrine, et le reste de la viande +est incontinent cuit et mangé par les assistants. La +cérémonie religieuse se transforme en une ripaille +générale et en une beuverie répugnante<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Ainsi le +christianisme des Permiaks ne diffère guère du paganisme +des Tchérémisses. Les croyances des deux +peuples sont identiques, l'étiquette seule diffère.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> Ces renseignements sur les pratiques païennes des Permiaks +sont empruntés à un fort intéressant travail de feu +M. Malakhov, publié dans le <i>Bulletin de la Société ouralienne +d'amateurs des sciences naturelles</i>, t. II, liv. I. Ekaterinbourg, 1887.</p> + +</div> + +<p>Au témoignage de Maliev, les Permiaks vénèrent +encore de petites idoles en métal, représentant des +oiseaux, un ours, l'animal sacré des anciens Finnois, +et des figurines humaines. A Koudimgkor une femme +nous a vendu plusieurs de ces fétiches, pour lesquels +elle ne paraissait pas avoir une grande vénération.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span></p> + +<p>A six heures moins un quart, nous quittons Kouproz, +en route pour Koudimgkor, situé à 59 kilomètres +de là. Maintenant que la chaleur est passée, l'étape est +charmante. On traverse de grands bois pleins de fraîcheur +et d'aromes balsamiques, puis des prairies et +des champs cultivés, gagnés depuis peu aux dépens +de la forêt. Des troncs carbonisés indiquent un défrichement +récent par le procédé du brûlage commun +à tous les Finnois. Au sommet d'un plissement de +la plaine se découvre un panorama extraordinaire. +Deux lignes d'ondulations molles encadrent une +plaine infinie, un horizon de mer derrière lequel le +globe du soleil disparaît rouge et net comme en plein +océan. Lentement la lumière jaune du couchant +blanchit, puis jusqu'à l'aurore une pâle clarté remplit +le ciel. Ni jour, ni nuit, cette lueur qui semble +tomber d'une lune démesurée. Sous cette lumière +mourante les traits du paysage restent précis, les +lointains s'agrandissent, la forêt devient toute violette. +Au-dessus de la rivière fument des brouillards +blancs; la terre semble morte, on a la vision d'un +paysage planétaire, d'un monde inanimé, la sensation +de quelque chose d'extra-terrestre.</p> + +<p>De loin en loin, des hameaux de deux ou trois maisons +perdues au milieu des champs. La population +est ici plus disséminée que dans les régions de race +slave. Les Permiaks recherchent l'isolement, comme +tous les Finnois.</p> + +<p>A Koudimgkor, déception complète. Les habitants +de ce village, que l'on nous avait représentés comme +les Permiaks les plus caractérisés, ressemblent à +tous ceux rencontrés sur la route. Les femmes portent +le <i>sarafane</i> russe et de leur ancien costume +n'ont conservé qu'un petit bonnet en étoffe orné de<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span> +dessins en verroterie. Seuls quelques enfants sont +vêtus d'une blouse bleue bordée de petites broderies +rouges. Les Permiaks, tout au moins dans la région +visitée par nous, semblent avoir perdu l'art de la broderie. +En chemin nous n'avons pu acheter que trois +ceintures tissées par les indigènes; l'une verte, +rehaussée de rouge, est d'un dessin charmant.</p> + +<p>Jadis les Permiaks ont été des artistes en orfèvrerie, +mais cet art indigène paraît +également perdu, et aujourd'hui +il est difficile d'en trouver +des spécimens. A Koudimgkor +nous avons pu cependant acheter +une paire de boucles d'oreilles +d'un travail très soigné.</p> + +<p>Ces indigènes vivent de l'élevage +du bétail et d'agriculture. +Comme les Finnois de Finlande, +ils emploient la faucille pour +couper le foin. C'est un des +rares instruments qu'ils aient +conservé de leurs ancêtres.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="122" style="max-width: 9em;"> + <img src="images/122.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Boucle d'oreilles permiake.</figcaption> +</figure> + +<p>A Koudimgkor comme dans tous les autres villages, +la population enfantine est très nombreuse. +Les Permiaks sont une race très prolifique. D'après +Maliev, en deux ans, de 1883 à 1885, leur proportion +par rapport aux Russes dans le district de Solykamsk +a monté de 48,91 pour 100 à 51,11. L'effectif de +chaque famille serait de 6,61, nombre supérieur à +celui des Russes habitant dans le voisinage (5,27). +Cet accroissement rapide des Permiaks est dû en +partie à la liberté laissée aux jeunes filles. Chez ce +peuple comme chez les Eskimos du Grönland, les +hommes paraissent tenir en médiocre estime la virginité<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span> +de leurs fiancées. D'après une vieille coutume, +au moment de la célébration du mariage, la future +épouse, si elle est encore vierge, doit déposer un +ruban rouge sur les pages de l'évangile ouvert. Or, +dit-on, deux ou trois jeunes filles seulement sur cent +sont en droit d'accomplir ce rite. Comme excuse +on allègue que les femmes permiakes ne se marient +guère avant vingt-cinq ans. Après le mariage elles +rachètent, dit-on, leurs erreurs passées par une conduite +exemplaire<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> Deniker, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Les indigènes de Koudimgkor nous affirmèrent +qu'un peu plus loin au nord habitaient des Permiaks +peu modifiés par l'influence russe. Depuis les +plaines du Volga nous connaissions ce racontar. +Dans le pays des Tchérémisses, lorsque nous demandions +aux indigènes de nous indiquer un village +habité par des païens, ils nous parlaient toujours de +hameau plus éloigné, et dès que nous arrivions à +cet endroit les habitants étaient unanimes à affirmer +que nous devions aller plus loin pour trouver +des indigènes intéressants. Maintenant l'été avance, +il n'y a plus de temps à perdre, et, comme demain un +vapeur à destination de Tcherdine passe à Pochevo, +nous parcourons en une nuit les vingt-cinq lieues +qui nous séparent de la Kama.</p> + +<p>Le 16 juillet, à neuf heures du matin, nous nous +embarquons de nouveau; le lendemain matin voici +enfin Tcherdine, le point de départ de notre exploration +projetée dans le bassin de la Petchora. Pour +y arriver nous avons dû traverser toute l'Europe de +l'ouest à l'est et parcourir 6 000 kilomètres. Nous +sommes maintenant plus près des frontières de Chine +que de France.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">DE TCHERDINE A LA PETCHORA</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>La Kolva.—La Vogoulka.—Les moustiques.—Les embâcles +de bois.—Le portage entre Vogoulka et Petchora.—Les +Zyrianes.</p> +</div> + + +<p>Tcherdine est une petite ville de 4 000 habitants, +pittoresquement perchée au-dessus de la vallée de la +Kolva. Ici pour la première fois depuis Kazan, changement +de décors dans le paysage. Au loin, derrière +une immensité bleue de forêts, s'élève la haute cime +du Poloudov Kamen (524 m.), dernier renflement de +l'Oural. Au milieu de la platitude générale elle fait +l'effet d'une île élevée sortant de la mer. Depuis +Perm nous suivons le pied de l'Oural, ici pour la première +fois nous l'apercevons.</p> + +<p>A Tcherdine commence notre exploration. Désormais +plus de routes ni de moyens réguliers de transport. +A travers la région déserte qui s'étend jusqu'à +la Petchora, sur une distance de 300 kilomètres, le +chemin est tracé par un long réseau de rivières tributaires +de la Kama. C'est d'abord la Kolva, puis la Vitcherka +et la Bérésovka, ensuite la Ielovka et enfin la +Vogoulka. Ce dernier cours d'eau conduit les barques<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span> +à six kilomètres seulement de la Volosnitsa, affluent +navigable de la Petchora. De la Kama à la Petchora +s'étend ainsi une ligne navigable presque continue, +grande route naturelle ouverte au milieu de ces solitudes.</p> + +<p>Au moment de notre arrivée à Tcherdine, un des +principaux négociants de la ville, M. Souslov, allait +mettre en route un vapeur pour conduire deux ingénieurs +à la Petchora; avec une amabilité dont nous +ne saurions lui être trop reconnaissant, il nous offre +le passage sur son steamer et l'hospitalité dans sa maison. +Inconnus, nous sommes partout accueillis en amis.</p> + +<p>A sept heures du soir nous partons pour Kamgort en +<i>pletionka</i>, village à 21 kilomètres au nord de Tcherdine, +où habite M. Souslov et où est mouillé son vapeur.</p> + +<p>Dans ce pays de hiérarchie, où chacun est étiqueté +sous une rubrique, M. Souslov appartient à la classe +des paysans, mais ne croyez pas du tout que ce soit +un laboureur. En France il serait un bourgeois important +et compterait parmi les notables du pays. +Le jour encore lointain où se formera en Russie une +classe moyenne, c'est parmi ces paysans aisés et +intelligents qu'elle se recrutera. Beaucoup sont gens +d'initiative et ne craignent pas de se lancer dans de +grandes entreprises fécondes pour le développement +de la Russie. Un simple paysan du gouvernement +d'Orembourg n'a-t-il pas installé un des premiers +centres de l'industrie russe dans le Turkestan, tout +comme M. Souslov crée ici une importante route +commerciale? Et on pourrait multiplier les exemples +de cette activité.</p> + +<p>Chez M. Souslov une réception enthousiaste nous +attend, une vraie réception russe. Pendant quatre +heures on boit et on mange sans arrêt. Pour pouvoir<span class="pagenum" id="Page_120">[Pg 120]</span> +répondre aux politesses des habitants, un voyageur +doit avant tout avoir la tête solide.</p> + +<p>A une heure du matin, départ. Des brumes légères +fument au-dessus de la Kolva et noient les contours +de la forêt. Par endroits la silhouette noire d'un grand +sapin perce le brouillard avec des airs de fantôme +grandi par la réfraction, puis tout redevient blanc, +diaphane, aérien comme si l'on naviguait au milieu +des nuages.</p> + +<p><i>18 juillet.</i>—Continuation de la navigation sur la +Kolva. La rivière coule claire et rapide entre de jolies +collines boisées. Çà et là la masse verdâtre des pins +est noircie par des bouquets de <i>cembro</i>, les premiers +que nous ayons observés; à côté de ces taches +foncées blanchissent comme une neige légère des +plaques de lichen de rennes. A onze heures du matin, +arrêt à Vetlane pour une excursion à Neyrop, village +situé à 4 kilomètres de la Kolva.</p> + +<p>Neyrop est une localité historique. Sur l'ordre de +Boris Goudounov, l'oncle de Michel Romanov fut conduit +ici et enfermé dans un trou qui fut muré par-dessus +lui. L'air et le jour n'arrivaient au prisonnier +que par une petite ouverture à travers laquelle les +enfants lui faisaient parvenir des vivres. Une chapelle +a été érigée au-dessus du caveau; on y conserve +pieusement les lourdes chaînes dont était chargé le +malheureux prince<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> Ces chaînes pèsent, paraît-il, 48 kilogr.</p> + +</div> + +<p>Plusieurs maisons sont construites sur le type des +habitations permiakes (<i>kirkou</i>) de Koudimgkor, et +pour couper le foin les indigènes se servent de la +faucille. L'élément finnois forme évidemment ici une +bonne part de la population, comme du reste dans<span class="pagenum" id="Page_122">[Pg 122]</span> +tout l'arrondissement de Tcherdine, mais aujourd'hui +les habitants ont perdu le souvenir de leur origine +et se disent Russes.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="127" style="max-width: 37em;"> + <img src="images/127.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">La Kolva.</figcaption> +</figure> + +<p>A Vetlane, la rive gauche de la Kolva s'élève en +un bel escarpement calcaire haut de 60 à 80 mètres; à +trois kilomètres de là, même accident de terrain sur la +rive droite. La rivière coule ici dans une sorte d'étranglement. +C'est la première fois, depuis notre entrée +en Russie, que nous observons la roche en place.</p> + +<p>A six heures du soir, le vapeur abandonne la Kolva +pour s'engager dans son affluent de gauche, la Vitcherka. +Sur cette rivière peu ou point de courant +et partout une profondeur relativement grande. Près +du confluent il y a, me dit-on, six mètres d'eau. Sur +la Kolva, au contraire, des bancs rendent la navigation +difficile. La Vitcherka, large d'une dizaine de +mètres, coule tantôt entre des marais, tantôt entre +des terrasses de sable et d'argile. Le long de ces +berges se produisent des glissements qui entraînent +dans l'eau des bouquets d'arbres. A chaque instant le +vapeur croise des bois flottants ou évite des amoncellements +d'arbres tombés des rives.</p> + +<p>Le lendemain matin, nous rencontrons une équipe +d'ouvriers occupés à débarrasser la rivière des arbres +qui l'obstruent. Pour créer une voie commerciale +facile entre la Kama et la Petchora, le ministre des +voies et communications fait procéder en ce moment +au curage de la Vitcherka et de ses affluents et sous-affluents.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="129" style="max-width: 37em;"> + <img src="images/129.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">La caravane sur la Bérésovka.</figcaption> +</figure> + +<p>Toujours le même paysage, des bois marécageux +au milieu desquels la rivière circule comme une +avenue couverte d'eau. Plus loin la Vitcherka s'élargit +en un lac, le Tchoussovskoé ozero. Au bout de la +nappe d'eau on ne voit qu'une mince bande de terre<span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span> +verte qui a l'air de flotter entre le ciel et l'eau, tellement +le pays est plat. De tous côtés, des saulaies +avec des marais, des terres tremblantes; tout cela +reluisant de lumière sous un ciel magnifique. Ce +paysage laisse la même impression de grandeur +triste que la campagne romaine.</p> + +<p>Au delà du Tchoussovskoé ozero, mauvaise nouvelle: +la profondeur de la Bérésovka diminue rapidement, +on n'avance plus que très lentement, en +sondant à l'avant avec une perche. A un moment, le +vapeur est obligé de stopper, il n'a plus sous la quille +que quelques centimètres d'eau. Il faut maintenant +poursuivre le voyage dans les canots que nous avons +pris en remorque, et d'ici le portage la distance est, +affirment les indigènes, de 100 kilomètres; 100 kilomètres +à parcourir à la rame, au milieu de marais!</p> + +<p>Nous empilons en hâte les bagages dans les canots, +et maintenant aux avirons. D'une embarcation à +l'autre les équipages s'excitent par des plaisanteries +et par des cris, c'est à qui prendra la tête de la flottille, +puis quand, essoufflés, les vainqueurs ralentissent +leur vitesse, d'autres plus ménagers de leurs +forces repartent de plus bel et essaient de les dépasser. +Tout le monde alors de rire et de hurler. Le +paysan russe n'est ni triste ni silencieux, comme on +le représente généralement. C'est que la plupart des +voyageurs l'ont vu dans les villes ou sur les vapeurs +du Volga. Discret et timoré, le moujik se tient sur +la réserve dans ce milieu qui lui est étranger, mais +voyagez avec lui à la campagne, il devient un compagnon +enjoué et agréable.</p> + +<p>Encore des marais, des saulaies, ou bien une terrasse +sablonneuse couverte par la forêt sans fin +d'arbres verts.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span></p> + +<p>Dès que le soleil baisse, de ces marécages s'élèvent +des nuées de moustiques. Autour de chacun de nous +une centaine de ces insectes, pour le moins, susurrent +leur musique énervante. Les bateliers s'enveloppent +la tête de mouchoirs et nous nous coiffons +de moustiquaires américaines, grands filets en tarlatane +tendus sur des ressorts, en forme de nasses à +poisson; des gants épais et des bottes complètent +l'équipement. Impossible de laisser à découvert la +moindre partie du corps et nécessité absolue de fermer +hermétiquement toutes les ouvertures des vêtements; +avec la température lourde que nous supportons +il serait pourtant si agréable d'avoir la figure à +l'air! En dépit de la chaleur, pendant des semaines, +jour et nuit, en plein air comme dans les maisons +il faudra conserver la moustiquaire sur la tête. Avec +cela il n'est pas très facile de manger. Avant de se +mettre quelque chose sous la dent c'est toute une +manœuvre. Il faut d'abord écarter les insectes d'un +coup de mouchoir, relever ensuite prestement le +voile et avaler à la hâte un gros morceau. Quelle +que soit la rapidité des mouvements, des moustiques +réussissent toujours à se glisser sous le filet; pour +chaque bouchée vous pouvez compter sur deux ou +trois piqûres au moins. Notez que nous sommes +maintenant à la fin de juillet et que depuis une +quinzaine les moustiques ont diminué. En pleine +saison qu'est-ce que cela doit être?</p> + +<p>Dans la soirée nous rencontrons une barge, habitation +flottante de l'ingénieur chargé des travaux de +curage. A bord les plus minutieuses précautions +sont prises pour arrêter les moustiques: partout ce +ne sont que doubles portes, portières de mousseline +et moustiquaires, devant l'entrée fume un feu tourbeux;<span class="pagenum" id="Page_126">[Pg 126]</span> +mais bien souvent, paraît-il, tout cela devient +inutile.</p> + +<p>L'installation des ouvriers est très curieuse. Ces +pauvres gens ont pour gîtes de véritables habitations +de troglodytes. Dans la hauteur de la berge sablonneuse +ils ont creusé des cavités auxquelles on accède +par un trou garni d'un linteau en bois pour soutenir +le plafond et fermé par une nappe en écorce de tilleul. +Ces abris, d'un usage courant en Russie, doivent être +une survivance de l'époque préhistorique dans ces +pays où les cavernes manquent par suite de l'absence +de la roche en place à la surface du sol. Les Tchoudes, +répandus jadis dans la région forestière du nord, +habitaient des trous creusés en terre; dans le gouvernement +d'Arkhangelsk, des cavernes de ce genre +sont très fréquentes et portent encore aujourd'hui +le nom de <i>Tchoudskiia pechtcheri</i><a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> (cavernes des +Tchoudes).</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> Alex. G. Schrenk, <i>Reise nach dem Nordosten des europäischen +Russlands durch die Tundren der Samoyeden zum Arktischen +Uralgebirge</i>. Dorpat, 1848, vol. I, p. 372.</p> + +</div> + +<p>A minuit, nous arrivons à Oust-Ielovka, hameau +situé à l'embouchure de la Ielovka dans la Bérésovka. +Rien que des entrepôts appartenant à des marchands +de Tcherdine et un magasin de farines où les indigènes +viennent s'approvisionner pendant l'hiver. Actuellement +Oust-Ielovka n'est occupé que par une famille, +seuls habitants rencontrés depuis le Tchoussovskoé +ozero sur une distance d'une vingtaine de kilomètres, +et leurs plus proches voisins demeurent à 60 kilomètres +de là, au portage entre la Petchora et la Vogoulka. +Après un maigre souper nous nous étendons sur le +plancher d'une chambre surchauffée par le poêle de la +maison. Impossible d'aérer, à cause des moustiques,<span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span> +et sur les planches qui nous servent de lit grouillent +des troupes compactes de punaises. Bast! en comparaison +du moustique, la punaise est un insecte sympathique.</p> + +<p>Nous sommeillons trois heures, puis de nouveau +en route. A quelques centaines de mètres d'Oust-Ielovka +voici la Vogoulka, affluent de la Ielovka, le +dernier rameau du réseau fluvial que nous remontons. +Un méchant ruisseau sans profondeur, large de quelques +mètres, égout des tourbières environnantes. +Pas de vue; à droite, à gauche, des marais, des +fourrés de bouleaux et de saules, précédant la grande +forêt sèche de conifères, le <i>bor</i>, comme l'appellent +les Russes. Pas un habitant, pas un animal, pas un +oiseau, c'est une solitude morne, poignante avec le +ciel nuageux d'aujourd'hui.</p> + +<p>Aucun souffle d'air, et une chaleur grise, humide, +accablante. A midi T. = + 29°. Par un temps +pareil et dans ces marécages les moustiques deviennent +terribles. Nos voiles sont insuffisants à nous +protéger, et, pour chasser les essaims les plus compacts, +nous devons allumer un feu fumeux dans +la marmite au fond de l'embarcation. Pas d'autre +alternative, ou se laisser piquer sans trêve ni merci +ou passer à l'état de jambon. Pour allumer ces feux, +les indigènes recueillent des champignons poussés +sur le tronc des bouleaux; en brûlant ils dégagent +une odeur pénétrante qui a, dit-on, la vertu d'éloigner +les moustiques, mais aujourd'hui on a beau +activer le feu, la fumée paraît avoir perdu toute +vertu.</p> + +<p>A chaque instant les canots touchent ou sont arrêtés +par des amoncellements de souches et de branches +mortes. Comme la Witcherka et la Bérésovka, la<span class="pagenum" id="Page_128">[Pg 128]</span> +rivière est encombrée d'arbres. D'après les renseignements +que m'a donnés un membre de la mission +occupée au curage de ces rivières, seulement +en deux points de la Bérésovka on n'aurait pas retiré +moins de 27 000 mètres cubes de bois mort. Un grand +nombre de cours d'eau de la Sibérie et du nord-est +de la Russie présentent de pareilles embâcles. Ahlqvist +raconte<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> avoir employé vingt-quatre heures pour +parcourir 11 kilomètres sur une rivière du versant +oriental de l'Oural encombrée d'arbres morts. A +40 kilomètres de son embouchure, la rivière Pich, +affluent de droite de la Petchora, devient inaccessible +aux barques par suite d'embarras d'arbres. En +1847, l'expédition d'Hoffmann fut arrêtée par des +enchevêtrements de bois sur le Volok, affluent de +l'Ilytche, conduisant à un portage entre cette rivière +et le Potcherem. Ne pouvant détruire cette barricade +par la hache ou le feu, l'expédition dut battre en +retraite<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. De pareils embarras existent également, +sur une échelle beaucoup plus grandiose, dans le +bassin du Mississipi et dans la région forestière du +Canada. Un cours d'eau de ce dernier pays porte le +nom caractéristique de Rivière des Barricades. Au +commencement du siècle, l'Atchafalaya, l'Ouachita, +affluents du Mississipi, étaient complètement cachés +par des amas d'arbres sur une grande partie de leur +cours; en plusieurs endroits on pouvait les traverser +sans reconnaître qu'on franchissait des rivières<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. +Dans la région que nous parcourons, ces débris de +végétaux n'atteignent point une puissance aussi considérable,<span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span> +mais ils occupent parfois une surface assez +étendue, relativement à l'importance des cours d'eau. +Au milieu de ces marais les rivières changent souvent +de cours, et, sur les différents lits qu'elles abandonnent +successivement, laissent des amas d'arbres, que +les tourbes viennent ensuite recouvrir. L'étude de +ces dépôts serait d'un grand intérêt pour la question +si importante de la formation de la houille.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> Ahlqvist, <i>Unter Wogulen und Ostjaken</i>. Helsingfors, 1885.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> Hofmann, <i>Der nördliche Ural und das Küstengebirge Pae-Choi</i>. +Saint-Pétersbourg, 1856, vol. II, p. 69.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> Reclus, la Terre, d'après Lyell, <i>Second Visit to the U. S.</i></p> + +</div> + +<p>A une heure de l'après-midi, arrêt pour laisser +reposer les bateliers. Voilà huit heures que ces braves +gens travaillent énergiquement. Les équipages préparent +une sorte de thé avec des feuilles de fraisier +pendant que nous faisons cuire un canard abattu la +veille. Avec deux branches fourchues, et la baguette +en fer de ma carabine Gras, la broche est installée, on +la tourne cinq ou six fois et le volatile est rôti suivant +les règles de l'art, sur les bords de la Vogoulka.</p> + +<p>A quatre heures, en route de nouveau. La Vogoulka, +devenue très étroite, coule sous une charmille de +saules: cela serait idyllique sans les moustiques et +sans l'humidité qui nous envahit. Nous sommes littéralement +dans l'eau: pluie sur le dos, jambes dans +l'eau, qui remplit les embarcations plus ou moins disloquées +par de nombreux échouages, et avec cela +bénédiction continuelle que les bateliers nous envoient +avec les gaffes.</p> + +<p>A six heures, nous arrivons au lieu dit Vechtomorskaya +Pristane. L'agent de police et deux hommes +débarquent pour aller chercher les chevaux à la station +située sur le portage entre la Vogoulka et la Petchora +et les amener ensuite à Poupavaïa Pristane, +point où s'arrêtent les embarcations. Désireux de +me dégourdir les jambes, je me joins à eux. Il y a, +dit-on, une piste, les gens affirment la connaître, et<span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span> +ce sera plaisir de se promener dans la forêt, après +être resté quatorze heures en canot; de plus, à cette +heure de la journée, on peut trouver du gibier, et le +garde-manger est maintenant une grosse préoccupation.</p> + +<p>Nous traversons péniblement un large marais; au +bout les guides paraissent hésitants, et dix minutes +après s'arrêtent, ils ont perdu la piste. Nous tournons +dans tous les sens, sans trouver aucune trace. +Nous sommes bel et bien égarés, point de soleil, point +de boussole, de tous côtés la forêt uniforme, et avec +cela pas de vivres. Pour nous tirer de là, il faut +rejoindre à tout prix la Vogoulka et ensuite la suivre +jusqu'à ce que nous ayons rattrapé nos compagnons. +Mais allez donc retrouver, au milieu de ces marais, +un ruisseau à moitié caché sous les arbres. Chacun +de nous avance dans une direction donnée en restant +toujours à portée de voix et en scrutant soigneusement +le terrain. Une heure se passe en recherches +longues et pleines d'anxiété; rien n'est signalé et le +découragement s'empare de nos gens. L'agent de +police se trouve mal; tout à coup un cri: un éclaireur +vient de découvrir enfin la Vogoulka. Nous sommes +sauvés, mais l'émotion a été grosse.</p> + +<p>Le long de la rivière, point de sentier, il faut passer +des saulaies coupées de fondrières, traverser de +hautes herbes, sauter des trous, escalader des amas +d'arbres déracinés enchevêtrés les uns dans les autres, +partout des fossés masqués par la verdure, et pourtant +personne ne tombe et ne fait de faux pas. En +pareille circonstance il y a des grâces spéciales. En +outre, au milieu de ces marais pensez si les moustiques +sont nombreux, et pas moyen de porter de +moustiquaires. Après une heure et demie de cet exercice<span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span> +gymnastique nous rejoignons nos compagnons +et bientôt arrivons à Poupavaïa Pristane, trempés +comme si nous étions tombés à l'eau, et couverts de +boutons comme si nous avions eu la petite vérole.</p> + +<p>A Poupavaïa Pristane la Vogoulka n'est séparée de +la Volosnitsa, affluent navigable de la Petchora, que +par une langue de terre, basse, large de 6 kilomètres. +A travers la forêt, une large tranchée a été pratiquée, +et une sorte de route construite pour permettre de +traîner les embarcations d'une rivière à l'autre. Au +milieu de l'isthme habite un paysan russe chez lequel +on trouve des chevaux nécessaires pour effectuer les +transports à travers le portage. A peine débarqué, +un ingénieur part à la recherche de cet ermite pendant +que le reste de la troupe établit le bivouac. Un +grand feu est allumé; tout le monde s'étend autour, +le nez dans la fumée pour se protéger contre les moustiques +et l'humidité des marais. A chaque minute +les chevaux peuvent arriver et dans cette pensée on +n'ose mettre la marmite sur le feu. On a faim pourtant +et toutes les demi-heures on prend une collation +ou une tournée pour combattre l'humidité et passer +le temps. Après neuf heures d'attente, à six heures +du matin arrivent les véhicules destinés au transport +des bagages, sous la conduite d'un cocher +bancal. Le bonhomme est coiffé d'une casquette +rouge, et dans le dos lui pend un énorme foulard +écarlate, le tout destiné à écarter les moustiques. Les +insectes, affirment les indigènes, fuient les étoffes de +couleur rouge ou blanche; le noir, au contraire, les +attirerait.</p> + +<p>La station est située à trois kilomètres seulement +de Poupavaïa Pristane, deux pauvres maisonnettes +perdues dans la solitude de la forêt.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span></p> + +<p>Après un somme sur le plancher, nous nous remettons +en marche. Au lieu de gagner la Volonitsa, nous +prendrons à gauche à travers bois pour arriver directement +à la Petchora à Iaktchinskaya Pristane.</p> + +<p>Les bagages sont chargés sur deux traîneaux (<i>narte</i>) +en bois dont le siège est très élevé, les seuls véhicules +capables de circuler sur ces terrains spongieux. +Trois chevaux sont attelés en flèche à une <i>narte</i>, deux +seulement à l'autre, puis la caravane se met en selle.</p> + +<p>Le sentier que nous suivons est large tout au plus +d'un mètre, coupé de racines d'arbres. N'importe, on +trotte toujours; à droite et à gauche émergent des +troncs d'arbres sur lesquels on s'empalerait si le +cheval tombait, mais les chevaux russes ont le +pied sûr comme les mulets des Alpes. Bientôt le sol +devient tremblant devant un ruisseau fangeux, en +guise de pont on a jeté en travers deux madriers, et +sans broncher, les montures traversent ce passage +scabreux. Un peu plus loin, nos bêtes tendent le cou +vers le sol, le flairent bruyamment, puis avancent +avec précaution un pied après l'autre; la terre est +couverte d'une belle herbe drue et haute, on dirait +un petit pré bien gras. Le cheval fait encore quelques +pas, et patatras le voilà dans la vase jusqu'aux jarrets. +Ce pâturage fleuri cache une abominable fondrière, +et il y en a comme cela quatre ou cinq échelonnés le +long de la route. Cela distrait de la monotonie du +paysage.</p> + +<p>Un grand vide se fait à travers la forêt. Un incendie, +allumé probablement par la foudre, a dévasté +les bois, traçant une vaste clairière; des troncs calcinés +gisent étendus avec des airs de squelettes grimaçants; +le sol brûlé par le feu a une teinte de +lèpre; au-dessus de petits tas de charbon s'élèvent<span class="pagenum" id="Page_134">[Pg 134]</span> +des fumerolles bleues, comme la buée d'un encens. +De pareils accidents sont très fréquents dans ces +régions; chaque été, en Russie et en Sibérie, des +incendies détruisent des milliers d'hectares de forêts.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="139" style="max-width: 23em;"> + <img src="images/139.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">DE LA PETCHORA A L'OB<br>Feuille 1<br>Croquis à la Boussole du Cours de la Petchora par Ch. RABOT<br>1890.</figcaption> +</figure> + +<p>La terre s'enfle légèrement; un boursouflement du +sol de trois ou quatre mètres marque la ligne de partage +des eaux entre le bassin de la Kama et celui de +la Petchora, entre les tributaires de la Caspienne et +ceux de l'océan Glacial; au delà nous traversons à +gué la Volonitsa.</p> + +<p>Encore quelques marais fangeux, puis le sol se raffermit, +les bois s'éclaircissent, la lumière devient +plus vive. Au bout de l'avenue apparaît une grande +allée bleue, c'est la Petchora, large comme la Seine +à Paris, ici à plus de 1 300 kilomètres de son embouchure. +Quel plaisir de contempler ce paysage égayé +par le mouvement de l'eau courante après être resté +trois jours dans une forêt morne et indifférente.</p> + +<p>Iaktchinskaya Pristane, situé sur la rive droite du +fleuve et non sur la rive gauche, comme l'indiquent +les cartes, semble de loin un bourg important. Vous +arrivez et quel n'est pas votre étonnement d'y trouver +la solitude la plus absolue. Nulle part âme qui vive, +toutes les maisons sont fermées, pour le moment +une seule est habitée. Iaktchinskaya Pristane est simplement +un lieu de foire et l'entrepôt du commerce +de la Petchora. Cette localité est occupée seulement +au moment du marché et à l'époque des transports, +le reste du temps elle n'est habitée que par le gardien +des magasins.</p> + +<p>Le commerce sur la Petchora a beaucoup plus d'importance +qu'on ne serait tenté de le croire au premier +abord. Dans cet immense bassin fluvial, grand à peu +près comme la France, vit une centaine de mille d'habitants<span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span> +qui ne communiquent avec le reste du monde +que par ce fleuve. Chasseurs et pêcheurs, ils ont besoin +de céréales, que ne produit point la terre qu'ils habitent, +et d'objets manufacturés, qu'ils ne savent point +fabriquer. En échange ils donnent des pelleteries et +du poisson. Les négociants de Tcherdine ont en quelque +sorte le monopole des affaires sur les bords de +la Petchora. En décembre et janvier les marchandises +sont transportées par terre à Iaktchinskaya +Pristane, puis aux premiers jours de mai, après la +débâcle, chargées sur des barques qui vont les disperser +dans l'immense rameau fluvial dont la Petchora +est le tronc. Vers le 15 août, une partie de cette +flottille, la <i>caravane de printemps</i>, comme on l'appelle, +remonte à Iaktchinskaya Pristane, rapportant le poisson +pris par les Zyrianes après la débâcle; les autres +bateaux, la <i>caravane d'automne</i>, reviennent dans les +premiers jours d'octobre, principalement avec des +cargaisons de saumons. Toutes ces marchandises +restent renfermées dans les magasins du port jusqu'à +l'époque où le traînage permet de les conduire +facilement à Tcherdine.</p> + +<p>Pendant l'hiver 1881-1882, de Iaktchinskaya Pristane +on a expédié sur la Kama et de là dans la Russie +900 tonnes de divers poissons et 32 tonnes et demie +de saumon. Cette année-là, cette dernière pêche n'avait +pas été heureuse, d'ordinaire elle produit de 130 à +160 tonnes de ce poisson, particulièrement estimé par +les gourmets russes<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> Ermilov, <i>Poïzdka na Petchorou</i>. Arkhangelsk. 1888.</p> + +</div> + +<p>A la fin de décembre se tient à Iaktchinskaya Pristane +une foire importante. On y vient même d'Arkhangelsk, +située à plus de 800 lieues de là. C'est principalement<span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span> +un marché de fourrures. Les indigènes +apportent les produits de leur chasse en paiement +des marchandises qu'ils ont reçues à crédit l'été précédent, +et en même temps font de nouveaux achats. +Tout ce commerce se fait sans argent, par troc, absolument +comme au <span class="allsmcap">X</span><sup>e</sup> siècle, du temps que les Bulgares +trafiquaient avec les Permiens. Depuis neuf +siècles les mœurs des habitants ne se sont pas modifiées. +D'autre part les transactions ne sont pas libres. +Étant toujours débiteurs des marchands, les Zyrianes +cèdent toutes leurs pelleteries à leurs créanciers pour +les rembourser de leurs avances. Un étranger leur +offrirait-il de leurs marchandises un meilleur prix que +leur acheteur attitré, ils refuseraient de la lui céder, +de crainte de perdre crédit chez leurs prêteurs. Les +marchands de Tcherdine tiennent ainsi la population +de la Petchora dans une dépendance complète. +Naturellement ces négociants cotent très haut leurs +marchandises, 8 à 10 roubles (24 à 30 francs) les +16 kilogrammes de farine de seigle, et très bas celles +des indigènes, de manière à faire pencher toujours la +balance en leur faveur. Profiter de la naïveté et de +l'ignorance des races inférieures pour les voler, n'est-ce +pas ce qu'on appelle en langage noble leur apporter +les bienfaits de la civilisation? D'année en +année le Zyriane s'endette ainsi de plus en plus. +Presque tous les habitants des bords de la Petchora +sont débiteurs des gens de Tcherdine et quelques-uns +même pour des sommes importantes, 2 à 3 000 francs, +un joli denier pour des gens qui n'ont ni sou ni maille. +Ces pratiques commerciales sont du reste générales +dans le Nord. En Sibérie, à la foire d'Obdorsk les +marchands russes emploient les mêmes procédés à +l'égard des Ostiaks et des Samoyèdes, et les Norvégiens<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span> +agissent de même à l'égard des Lapons. En tout +pays l'homme civilisé a les mêmes appétits.</p> + +<p>A Iaktchinskaya Pristane nous rencontrons l'<i>ouriadnik</i> +Eulampy Arseniev Popov. D'après les ordres +que le gouverneur de Vologda a eu l'amabilité de +donner, il doit nous accompagner sur la Petchora, +non point que les indigènes soient malveillants, mais +afin de nous épargner tout ennui pour le recrutement +des rameurs. Par suite de circonstances imprévues, +Popov nous a accompagnés jusqu'en Sibérie. Dans la +mesure de ses moyens, ce brave homme a été pour +moi un auxiliaire très précieux, et je ne saurais trop +rendre hommage à son intelligence et à sa profonde +honnêteté. Popov était Zyriane et avait toutes les +qualités de sa race.</p> + +<p>Maintenant la route s'ouvre facile. Nous n'avons +qu'à nous laisser tranquillement porter par la Petchora +et bientôt nous arriverons en vue de l'Oural. +C'est une nouvelle navigation de plus de cent cinquante +lieues, facile et agréable sur ce beau fleuve.</p> + +<p>Le soir de notre arrivée à Iaktchinskaya Pristane, +nous nous remettons en marche, et le lendemain +matin à trois heures nous atteignons le hameau +d'Oust-Pojeg<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> Mammaly, en langue zyriane.</p> + +</div> + +<p>De suite Boyanus va demander l'hospitalité dans la +maison que l'on nous dit être la plus propre. Le +<i>khozaïne</i><a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, quoique troublé dans son sommeil, ne +nous en reçoit pas moins très amicalement. Ces +braves paysans font toujours mon admiration. Vous +arrivez chez eux au beau milieu de la nuit, vous bouleversez +tout leur intérieur, et toujours ils se montrent<span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span> +aimables et empressés. La complaisance et la douceur +sont le fond de leur caractère. Notre hôte nous +abandonne deux pièces. Le mobilier en est sommaire: +une table, des bancs, un lit formé de planches +clouées au mur. Point de literie, nos couvertures +et la tente, étendues sur le bois, la remplacent. Par-dessus +nous disposons une grande tente moustiquaire, +et à la porte de la chambre est allumé un feu +fumeux dans un vase; grâce à ces précautions nous +serons à l'abri des moustiques. Voilà la quatrième +nuit que nous passons sans sommeil, je vous laisse à +penser si nous dormons à poings fermés.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> Maître de maison.</p> + +</div> + +<p>Le village d'Oust-Pojeg<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a> est situé sur la rive gauche +de la Petchora, à 700 mètres environ en aval du confluent +de la rivière Pojeg<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, dans une boucle du +fleuve.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> 98 habitants, tous Zyrianes.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> La carte de l'état-major russe (feuille 124) place à tort +Oust-Pojeg sur la rive droite de la Petchora et en amont de +l'embouchure du Pojeg.</p> + +</div> + +<p>Durant notre séjour à Oust-Pojeg, tout le temps un +beau soleil et une température élevée, trop élevée +même à notre gré. Le 26 juillet, de neuf heures du +matin à huit heures du soir, le thermomètre s'est +maintenu à + 26° à l'ombre; le matin au soleil, il +marquait + 33°. Pour un pays froid c'est un peu +chaud. Avec une pareille température les maisons de +bois deviennent des fours, et impossible de les ventiler, +sans risquer de laisser pénétrer des essaims de +moustiques. L'excès de chaleur est, après tout, préférable +aux morsures de ces maudits insectes.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="145" style="max-width: 40em;"> + <img src="images/145.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Départ des faneuses d'Oust-Pojeg.</figcaption> +</figure> + +<p>Sur la Petchora, comme sur le Volga, l'intérêt du +voyage est dans l'étude de la population. Les Zyrianes, +que nous rencontrons pour la première fois, à Oust-Pojeg,<span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span> +ne sont ni aussi primitifs ni aussi originaux +que les Tchérémisses et les Tchouvaches, mais n'en +sont pas moins intéressants par certains côtés.</p> + +<p>Leur civilisation est plus élevée que celle des Finnois +du Volga, mais, vivant au milieu de forêts vierges, +sous un climat qui interdit pour ainsi dire toute culture, +ils ont dû rester à l'état de chasseurs, tandis que +leurs cousins germains des environs de Kazan, habitant +des pays plus favorisés, sont devenus agriculteurs.</p> + +<p>Les Zyrianes sont disséminés dans la partie orientale +des gouvernements d'Arkhangelsk et de Vologda, +ainsi que dans l'extrême nord du gouvernement de +Perm<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. Quelques clans sporadiques se trouvent en +outre en Sibérie dans le bassin inférieur de l'Obi.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> Oust-Pojeg se trouve à la frontière de ce dernier département.</p> + +</div> + +<p>Ces indigènes habitent de petits villages égrenés le +long des cours d'eau. Les groupes les plus compacts +se rencontrent dans la vallée supérieure de la Petchora<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, +sur les rives de son affluent l'Ischma, et de la +Witchegda, tributaire de la Dvina, enfin dans la partie +supérieure du Mezen et de la Vachka. Ischma est la +capitale des Zyrianes. D'après les statistiques, sujettes +à caution ici plus que partout ailleurs, l'effectif de +ces Finnois serait de 95 000<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>, disséminés sur un territoire +immense<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> La carte ethnographique de Rittich indique à tort la +haute vallée de la Petchora comme habitée par des Russes. +Depuis Oust-Pojeg jusqu'à Oust-Chtchougor, la population +n'est composée que de Zyrianes.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> Ermilov, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> Les statistiques ci-jointes des trois communes (<i>volost</i>) de +Troïtskoïé Petchorskoïé, Savinoborskoïé, et Oust-Chtchougor, +qui constituent le territoire que nous avons traversé en descendant +la Petchora, montrent la dispersion de la population +dans cette région.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span></p> + +<figure class="figcenter illowp" id="147" style="max-width: 36em;"> + <img src="images/147.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Zyrianes.</figcaption> +</figure> + +<p><span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span></p> + +<p>Liste des localités habitées dans le volost +(canton) de Troïtskoïé Petchorskoïé.</p> +<table class="autotable"> +<tr> +<td></td> +<td class="tdl">Têtes imposables.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Village paroissial de Troïtskoïé Petchorskoïé (<i>siélo</i>)</td> +<td class="tdl">280</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Derevnia</i> Oust-Ilytch</td> +<td class="tdl">45</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Poktchinskaïa</td> +<td>144</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Skoliapovskaïa </td> +<td>47</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Kodatchinskaïa </td> +<td>42</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Soïvinskaïa</td> +<td class="tdl">13 *</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Porog </td> +<td> 4</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Pilia Stav </td> +<td> 10 *</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Griché Stav </td> +<td> 8 *</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Oust-Liaga </td> +<td>15</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Koghil-Ous </td> +<td>9 *</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Maximovo</td> +<td class="tdl">9 *</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Mort Ior</td> +<td class="tdl">7 *</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Gord Mou </td> +<td>15 *</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sariou-Oust</td> +<td class="tdl">20 *</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Kodatchdinekost</td> +<td>7</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Iag-ty-di</td> +<td>2 *</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Marko-Lasta</td> +<td>3 *</td> +</tr> +<tr> +<td></td> +<td class="tdl">---</td> +</tr> +<tr> +<td></td> +<td class="tdl">680</td> +</tr> +</table> + +<p>Les localités marquées d'un astérisque sont situées sur les +bords de l'Ilytch, les autres sur les rives de la Petchora.</p> + +<p>Cette statistique est établie d'après le dernier recensement, +qui remonte à une dizaine d'années. Actuellement la population +du district s'élève à 2 101 (936 hommes, 1 165 femmes).</p> + + +<p>Liste des localités habitées dans le volost de Savinoborskoïé.</p> + +<table class="autotable"> +<tr> +<td></td> +<td class="tdc">Distance en verstes <br>au chef-lieu<br>de la commune</td> +<td>Hommes</td> +<td>Femmes</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Village parois. de Savinoborskoïé</td> +<td></td> +<td class="tdl">53</td> +<td class="tdl">76</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdc"><i>Derevnia</i> Mitrofanovskaïa</td> +<td class="tdl">63</td> +<td class="tdl">31</td> +<td class="tdl">55</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Ovinino</td> +<td class="tdl">50</td> +<td class="tdl">17</td> +<td class="tdl">24</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Evtyghinskaïa</td> +<td class="tdl">40</td> +<td class="tdl">12</td> +<td class="tdl">12</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> Taïninskaïa</td> +<td class="tdl"> 25</td> +<td class="tdl"> 30</td> +<td class="tdl"> 36</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> Rémino</td> +<td class="tdl"> 15</td> +<td class="tdl"> 11</td> +<td class="tdl"> 10</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> Pyrédinskaïa</td> +<td class="tdl"> 7</td> +<td class="tdl"> 59</td> +<td class="tdl"> 78</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> Kouzdibomskaïa</td> +<td class="tdl"> 20</td> +<td class="tdl"> 35</td> +<td class="tdl"> 49</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> Doutovo</td> +<td class="tdl"> 30</td> +<td class="tdl"> 28</td> +<td class="tdl"> 20</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> Lemty</td> +<td class="tdl"> 40</td> +<td class="tdl"> 24</td> +<td class="tdl"> 40</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> Lemty-boj</td> +<td class="tdl"> 47</td> +<td class="tdl"> 37</td> +<td class="tdl"> 38</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> Colonie Viatskii</td> +<td class="tdl"> 35</td> +<td class="tdl"> 1</td> +<td class="tdl"> 1</td> +</tr> +<tr> +<td></td> +<td></td> +<td>---</td><td>---</td> +</tr> +<tr> +<td></td> +<td></td> +<td>338</td><td> 439</td> +</tr> +</table> + +<p>Tous ces villages et hameaux sont situés sur les bords de la +Petchora.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span></p> + +<p>Liste des localités dans le volost d'Oust-Chtchougor.</p> + +<table class="autotable"> +<tr> +<td></td> +<td class="tdl">Hommes.</td> +<td class="tdl">Femmes.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Village paroissial d'Oust-Chtchougor</td> +<td class="tdl">67</td> +<td class="tdl">65</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Derevnia</i> Lébiajskaïa</td> +<td class="tdl">4</td> +<td class="tdl">5</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Voukhtylskaïa</td> +<td class="tdl">5</td> +<td class="tdl">10</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Podtcherskaïa</td> +<td class="tdl">128</td> +<td class="tdl">136</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Boïarskii Iag</td> +<td class="tdl">20</td> +<td class="tdl">16</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Oust-Soplias</td> +<td class="tdl">12</td> +<td class="tdl">22</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Oust-Voïa</td> +<td class="tdl">12</td> +<td class="tdl">17</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Bérézovka</td> +<td class="tdl">20</td> +<td class="tdl">29</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Pozorika</td> +<td class="tdl">60</td> +<td class="tdl">80</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Boris Dikost</td> +<td class="tdl">33</td> +<td class="tdl">34</td> +</tr> +<tr> +<td></td> +<td class="tdl">---</td> +<td class="tdl">---</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Population actuelle</td> +<td class="tdl">361</td> +<td class="tdl">475</td> +</tr> +</table> + +<p>Toutes ces localités sont situées sur les bords de la Petchora.</p> + +<p>Les villages avec une église portent en russe le nom de +<i>siélo</i> et les autres celui de <i>derevnia</i>.</p> + +<p>Les Zyrianes, du moins tous ceux que nous avons +rencontrés, soumis depuis des siècles à l'influence +slave, sont presque complètement russifiés. Sous ce +rapport ils peuvent se comparer à leurs voisins les +Caréliens, néanmoins chez eux le sentiment de leur +individualité ethnique reste vivant. Quand vous les +interrogez sur leur nationalité, ils vous répondent +toujours avec un sentiment d'orgueil qu'ils sont +Zyrianes.</p> + +<p>Ces indigènes sont très proches parents des Permiaks, +et ne forment en réalité avec eux qu'une seule +et même population. La division des Finnois établis +dans les hauts bassins de la Kama et de la Petchora, +en deux races distinctes, les Zyrianes et les Permiaks, +est absolument arbitraire. Les deux populations parlent +une langue presque semblable, présentent les +mêmes caractères physiques, enfin, dans leur idiome, +se donnent le même nom. En langue indigène Zyrianes +et Permiaks s'appellent <i>Komy mort</i> (peuple de la +Kama), preuve évidente que les premiers ont habité<span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span> +jadis la vallée de la Kama à côté des seconds et ont +ensuite émigré vers le nord. D'après Sjögren, le nom +de Zyrianes dériverait du vocable finnois <i>syrjä</i>, signifiant +limite ou frontière: ce serait donc la tribu établie +aux confins de la région, étymologie que confirme +la topographie.</p> + +<p>Les Zyrianes les plus caractérisés que nous ayons +rencontrés sont les habitants d'Oust-Pojeg. L'usage +de la langue russe leur est encore peu familier, +aux femmes surtout.</p> + +<p>A l'inverse de ce que l'on observe généralement, +seuls les hommes ont conservé en partie le costume +national. L'été, tous sont vêtus d'un pantalon et d'une +blouse-chemise en toile blanche. L'hiver, ils endossent +un long et épais <i>kaftan</i> blanc et par-dessus un <i>louzane</i>, +lorsqu'ils vont à la chasse. Ce dernier vêtement, +spécial aux Zyrianes, est un plastron double tombant +par devant et par derrière jusqu'à la ceinture, autour +de laquelle il est fixé par des courroies, et qui laisse +les bras complètement libres. Figurez-vous une très +longue bavette carrée descendant jusqu'au ventre. +Le <i>louzane</i> est en laine grossière, décorée de raies +noires et blanches; dans le dos est appliquée une +courroie servant à porter la hache du chasseur. +A Oust-Chtchougor des gamins d'une quinzaine +d'années étaient vêtus de blouses en toile blanche +munies d'un capuchon pour les préserver des moustiques, +semblables à l'<i>anourak</i> des Eskimos.</p> + +<p>L'hiver, les indigènes sont coiffés d'un bonnet, +présentant le même dessin que le <i>louzane</i>. L'été, la +plupart ont la casquette noire des Russes. Les Zyrianes +sont chaussés de bottes basses en cuir, qu'ils +confectionnent eux-mêmes. Comme les Tchérémisses +et les Tchouvaches, en place de chaussettes<span class="pagenum" id="Page_146">[Pg 146]</span> +ils s'entourent les pieds de morceaux de toile, et, +ainsi que les Lapons, mettent une couche de joncs sur +la semelle de leurs bottes<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> Ces chaussures portent le nom de <i>kom</i>, vocable que l'on +peut rapprocher du mot lapon <i>komager</i>, employé par ce dernier +peuple pour désigner les mocassins.</p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp" id="151" style="max-width: 37em;"> + <img src="images/151.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Maison de bains zyriane.</figcaption> +</figure> + +<p>Toutes les femmes portent le <i>sarafane</i>. Pour les +travaux de la maison elles endossent souvent un +caraco en grosse toile carmin foncé. En hiver les +indigènes portent des bas et des gants en laine de +différentes couleurs, dessinant des denticules et des +losanges d'un effet très agréable à l'œil. C'est la seule +trace d'art indigène observée chez les Zyrianes.</p> + +<p>Les habitations zyrianes (<i>kerka</i>) présentent une +très grande ressemblance avec celles des Permiaks. +C'est la même architecture et la même disposition +intérieure: deux pièces occupant chacune une moitié +de la maison, et ouvrant sur un vestibule (<i>posvod</i>) +auquel accède un escalier couvert, accoté à la façade; +par derrière, une cour surmontée d'un grenier. Les +pièces de l'habitation sont généralement divisées +jusqu'à mi-hauteur en deux parties par une cloison. +Quelques maisons ont un type moins particulier; en +place d'escalier, elles ont un simple perron de trois +ou quatre marches et sont situées par suite à une +moindre hauteur au-dessus du sol.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="153" style="max-width: 21em;"> + <img src="images/153.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Zyriane.</figcaption> +</figure> + +<p>Chaque habitation a une maison de bains<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> (<i>poulchiane</i>) +et une glacière, une cave profonde pour conserver +le laitage et le poisson frais. Comme type de +construction spécial à cette région nous devons également +signaler un magasin isolé au-dessus du sol<span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span> +par quatre ou six piliers pour tenir les provisions à +l'abri des rongeurs. C'est la même architecture que +celle du <i>stabbur</i> norvégien. En été, lors de la fenaison +et de la pêche, les Zyrianes s'absentent souvent durant +plusieurs semaines. Pour se mettre à l'abri pendant +ces excursions ils édifient des appentis en écorce de +bouleau, appelés <i>tchioume</i>. Les différentes constructions +zyrianes sont, bien entendu, en bois. Elles sont +d'abord plus chaudes que celles en pierre, et dans +tout le pays on ne trouve pas le moindre affleurement +rocheux.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> Très simple est la maison de bains: un petit vestibule +garni de bancs, puis une pièce également bordée de bancs +et d'une sorte d'estrade élevée.</p> + +</div> + +<p>Les habitants d'Oust-Pojeg et en général les +Zyrianes de la Petchora supérieure sont tour à tour, +suivant les saisons, agriculteurs, chasseurs ou pêcheurs. +Sous un climat aussi rude que celui de cette +région la culture ne fournit que des ressources précaires +et insuffisantes. Survienne une gelée en août, +la récolte est perdue; même dans les bonnes années, +elle ne peut donner le pain quotidien aux indigènes, +et les pauvres gens mourraient de faim l'hiver si la +chasse et la pêche ne leur fournissaient les moyens +d'acheter de la farine aux marchands de Tcherdine.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="155" style="max-width: 36em;"> + <img src="images/155.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Paysage de la haute Petchora et piège à prendre les coqs de bruyère.</figcaption> +</figure> + +<p>A Oust-Pojeg et dans la vallée supérieure de la Petchora, +on cultive quelques carrés de seigle, d'orge<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>, +de pommes de terre, de choux et de raves<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>. Les instruments +aratoires employés par les Zyrianes sont +la charrue à bêche<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a> (<i>soka</i>) et une herse avec dents<span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span> +en bois. Aux produits de cette agriculture primitive +les indigènes ajoutent ceux de l'élevage du bétail. Ils +ont des chevaux, des vaches, des moutons, mais +point de chèvres ni de porcs<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>. A Oust-Pojeg une vache +vaut environ 50 francs, un cheval 100 francs, une +brebis 3 fr. 50 à 5 francs, une poule 1 fr. 50 et un +chien de chasse de 12 à 18 francs. Jugez par ces prix +de la valeur de l'argent dans ce désert.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> Dans le bassin de la Petchora, la limite septentrionale +des céréales passe un peu au-dessous de 66° de lat. N. A Oust-Oussa, +l'orge vient à maturité et quelquefois le seigle (Schrenk, +<i>Reise nach dem Nordosten des europäischen Russlands</i>, etc. +Dorpat, 1848 et 1854). Dans le <i>volost</i> d'Oust-Chtchougor il n'y +a cependant aucune culture.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> Le village possède 70 hectares et demi de terres cultivables.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> Instrument également en usage dans la vallée du Volga.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> Statistique du bétail dans les cantons de Troïtskoïé Petchorskoïé, +de Savinoborskoïé et d'Oust-Chtchougor (1889):</p> + +<table class="autotable"> +<tr> +<td></td> +<td class="tdl">Bêtes à cornes.</td> +<td class="tdl">Chevaux.</td> +<td class="tdl">Moutons.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Troïtskoïé Petchorskoïé</td> +<td class="tdl">587</td> +<td class="tdl">357</td> +<td class="tdl">1 167</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Savinoborskoïé</td> +<td class="tdl">476</td> +<td class="tdl">229</td> +<td class="tdl">1 191</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Oust-Chtchougor</td> +<td class="tdl">340</td> +<td class="tdl">214</td> +<td class="tdl">1 605</td> +</tr> +</table> + +</div> + +<p>Jadis la chasse procurait aux Zyrianes le plus clair +de leur revenu, mais aujourd'hui le gibier a, paraît-il, +beaucoup diminué, surtout les lagopèdes. Ces +oiseaux, racontent les indigènes, ont été poussés +vers le nord par les vents du sud, qui, affirment-ils, +soufflent depuis plusieurs années, et ont été noyés +dans l'océan Glacial<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> Ermilov, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Actuellement un bon chasseur tue par an: 150 écureuils, +100 gelinottes et 200 coqs de bruyère<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>. Un +assez joli tableau! A l'écureuil surtout, les Zyrianes +font une guerre acharnée; la dépouille de ce rongeur +constitue le principal article de leurs échanges +avec les marchands russes. Dans la région de la Petchora, +cette peau est pour ainsi dire l'unité monétaire. +Demandez à un indigène le prix d'une denrée +ou d'un objet, le plus souvent il vous répondra tant +de peaux d'écureuil, et ce n'est qu'après avoir longtemps<span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span> +réfléchi qu'il vous indiquera sa valeur en +argent.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> Ermilov, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Statistique des produits de la chasse en 1889.</p> + + +<table class="autotable"> +<tr> +<td><span class="smcap">Troïtskoïé Petchorskoïé.</span></td> +<td></td><td></td> +</tr> +<tr> +<td></td><td></td> +<td class="tdl">Valeur en roubles.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Écureuils</td> +<td class="tdl">12 000</td> +<td class="tdl">2 520</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Autres animaux à fourrure (hermines, zibelines, lièvres, ours)</td> +<td>539</td> +<td class="tdl">427</td> + +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Gelinottes</td> +<td class="tdl">10 000</td> +<td class="tdl">2 000</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Autres oiseaux</td> +<td class="tdl">1 000</td> +<td class="tdl">200</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Savinoborskoïé.</span></td> +<td></td><td></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Écureuils</td> +<td class="tdl">3 600</td> +<td class="tdl">680</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Autres animaux à fourrure (hermines, zibelines, lièvres, ours)</td> +<td class="tdl">13</td> +<td class="tdl">91</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Gelinottes</td> +<td class="tdl">4 000</td> +<td class="tdl">800</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Autres oiseaux</td> +<td class="tdl">415</td> +<td class="tdl">130</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Oust-Chtchougor.</span></td> +<td></td><td></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Écureuils</td> +<td class="tdl">2 115</td> +<td class="tdl">1 830</td> +</tr> +</table> + +<p>Il y a deux périodes de chasse: l'une en automne, +du commencement d'octobre au milieu de décembre, +et l'autre au printemps, de février à avril.</p> + +<p>Les Zyrianes sont très habiles tireurs, bien que +leurs fusils ne soient pas précisément du dernier +modèle. Celui figuré ci-après montre l'état de l'armurerie +sur les bords de la Petchora. Pour faire +tomber le chien on doit déclencher un os accroché à +un clou. L'hiver l'armement du chasseur est complété +par une paire de patins à neige<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> Ces patins mesurent une longueur de 1<sup>m</sup>,62 et une largeur +de 0<sup>m</sup>,145. Ils sont donc très différents des <i>ski</i> norvégiens, +longs parfois de 3 mètres et larges de 7 centimètres.</p> + +</div> + +<p>Les Zyrianes capturent le coq de bruyère à l'aide<span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span> +de pièges qui écrasent l'oiseau. Dans +le but de ménager la poudre, denrée +rare et chère dans ces pays, ils ont +imaginé une grande variété de ces engins, +d'une ingéniosité remarquable<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. +Les habitants de quelques villages disposent +sur le bord des cours d'eau des +nids artificiels afin de récolter des œufs +de palmipèdes. Quelquefois ils les font +couver par des poules et se procurent +ainsi des canards domestiques.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> Un grand nombre de ces pièges sont figurés dans l'ouvrage +d'Hoffmann, <i>Der Nördliche Ural und das Küstengebirge +Pae-Choi.</i></p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp" id="158" style="max-width: 31em;"> + <img src="images/158.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Fusil zyriane.</figcaption> +</figure> + +<p>Une chasse curieuse est celle faite +aux palmipèdes lors de la mue. Trois +ou quatre chasseurs montés dans des +barques descendent une rivière en pourchassant +devant eux les canards incapables +de s'envoler. Rencontrent-ils +un affluent, les Zyrianes l'explorent +également et en chassent les oiseaux +vers le gros de la bande, resté dans le +cours d'eau principal. La descente de +la rivière dure quelquefois plusieurs +jours; pour ne pas amaigrir les oiseaux +par la fatigue, les chasseurs les laissent +reposer la nuit dans des endroits +qu'ils ont au préalable reconnus. Une +fois arrivés à l'embouchure du cours +d'eau, les Zyrianes poussent la troupe +de volatiles vers un immense filet disposé +à cet effet sur la rive et les obligent<span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span> +à s'y engouffrer. Par ce moyen on peut capturer +de 1 500 à 2 000 oiseaux<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> Schrenk, <i>loc. cit.</i>, p. 264.</p> + +</div> + +<p>La pêche la plus lucrative sur les bords de la Petchora +est celle du saumon. Les habitants d'Oust-Pojeg +en prennent de 200 à 240 kilogrammes, valant de 4 +à 10 roubles les 16 kilogrammes<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>. Elle se fait de la +fin de juin à septembre; les autres poissons<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a> sont +capturés au printemps et en automne<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. Les Zyrianes +pêchent au flambeau, tendent des filets fixes<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, ou +obstruent les rivières par des barrages de filets au +milieu desquels ils placent des nasses en osier. +Comme les Lapons et les Finnois de Finlande, ils +emploient, en place de flotteurs, des palettes en bois +et des morceaux d'écorce de bouleau et, en guise de +plombs, des pierres enveloppées d'écorce ou des morceaux +d'argile cuite.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> Les 16 kilogrammes de <i>S. lavaretus</i> valent 2 roubles.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> Ces espèces sont: le <i>Salmo lavaretus</i>, le <i>C. Leucichthys</i> +Gylden, le <i>S. Thymallus</i>, la perche, le brochet, la lotte commune, +le <i>Thymallus vexillifer</i>, l'<i>Acerina cernua</i> et le <i>Squalius +grislagine</i> L.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> Produits de la pêche en 1889.</p> + +<table class="autotable"> +<tr> +<td></td><td></td> +<td class="tdl">Valant.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Volost de Troïtskoïé Petchorskoïé</td> +<td class="tdl">1 920 kilogr.</td> +<td class="tdl">216 roubles.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Volost de Savinoborskoïé</td> +<td class="tdl">2 680 —</td> +<td class="tdl">360 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Volost d'Oust-Chtchougor</td> +<td class="tdl">1 600 —</td> +<td></td> +</tr> +</table> + + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> Ces filets portent le nom de <i>koulam</i> et ont une longueur +moyenne de 5 mètres.</p> + +</div> + +<p>Dans le nord du bassin de la Petchora, sur les +<i>toundras</i> riveraines de l'océan Glacial, un certain +nombre de Zyrianes sont pasteurs de rennes et par +suite astreints à la vie nomade<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>. Dans le district de<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span> +Poustosersk ils possèdent les troupeaux les plus nombreux, +qu'ils ont acquis aux dépens des Samoyèdes. +Au delà de l'Oural nous avons rencontré plusieurs de +ces Finnois propriétaires de milliers de rennes, qu'ils +faisaient garder par des Ostiaks.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> La plupart sont originaires d'Ischma. Ils vivent dans des +tentes, couvertes l'été d'écorce de bouleau et l'hiver de peaux +de renne.</p> + +</div> + +<p>Les Zyrianes forment une population vigoureuse +et intelligente, particulièrement douée pour le commerce. +Durant l'hiver un grand nombre vont trafiquer +avec les Ostiaks au delà de l'Oural. Dans ces +transactions ils affirment leur supériorité intellectuelle +par un manque complet de scrupules. L'acheteur +se présente toujours avec des bouteilles d'eau-de-vie; +une fois le vendeur enivré, il lui donne, en +échange de belles fourrures, de la ferraille clinquante, +très appréciée des Ostiaks. Il vend par exemple +1 fr. 50 des boutons en cuivre qui valent bien un +centime. Dans les idées de ces Finnois comme de +beaucoup de gens civilisés, le commerce c'est le vol +autorisé. Mais entre eux et avec les voyageurs, les +Zyrianes sont d'une scrupuleuse honnêteté. Chez ces +indigènes l'usage des serrures est inconnu, tout est +ouvert à tout venant et jamais rien n'est pris. La +langue zyriane n'aurait même, dit-on, aucun vocable +pour désigner l'idée de vol. Dans les cabanes situées +sur le bord des rivières ils placent en évidence des +vivres à la disposition des passants, et ceux qui en +ont besoin les prennent après en avoir déposé scrupuleusement +le prix habituel.</p> + +<p>Privés pour ainsi dire de toute communication +avec les pays manufacturiers, les Zyrianes fabriquent +eux-mêmes leurs ustensiles de ménage. Le bois et +l'écorce sont les seules matières premières qu'ils +aient à leur disposition; aujourd'hui encore le fer est +rare et cher dans ce pays. C'est l'âge du bois. Les<span class="pagenum" id="Page_155">[Pg 155]</span> +assiettes et les tasses sont en pin; avec l'écorce du +bouleau les indigènes confectionnent des sacs, des +seaux, des bouteilles servant de salières, des cordes +et des corbeilles. Leur mobilier présente une très +grande analogie avec celui des Finnois de Finlande.</p> + +<figure class="figcenter illowp66" id="161" style="max-width: 17em;"> + <img src="images/161.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Plat zyriane. <br>Plat zyriane.<br> Salière zyriane.</figcaption> +</figure> + + +<p>Chez les Zyrianes, aucune trace de paganisme. +Depuis longtemps ils ont été convertis au catholicisme +grec; un grand nombre appartiennent toutefois +aux sectes dissidentes. Dans ces pays sans voies +de communication le <i>raskol</i> a trouvé un asile à peu +près inviolable contre la persécution. Certain village +habité par des vieux-croyants se trouve à plus de +230 kilomètres de l'église paroissiale, et sur toute +cette distance pas de route. Les schismatiques peuvent +ainsi vivre dans la paix la plus complète. En +tout pays les déserts sont l'asile de la liberté.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_156">[Pg 156]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">LA PETCHORA</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>Description générale du fleuve.—Importance historique de +cette région.—La Permie et la Iougrie.—Commerce des +Arabes et des Byzantins dans ces régions.—La Petchora +route d'exportation pour le commerce de l'Orient.—Les +Normands.—Traces d'influence scandinave relevées chez +les Permiaks et les Zyrianes.—Arrivée des Novgorodiens.—Les +Anglais à l'embouchure de la Petchora.—Avenir de +la région de la Petchora.</p> +</div> + + +<p>La Petchora, que nous allons descendre jusqu'aux +abords du cercle polaire, prend sa source dans l'Oural +par 62° 11, de lat. N. Jusqu'au confluent de la Volosnitsa +elle coule torrentueuse entre des berges percées +de grottes: d'où son nom de Petchora. Petchora +est la forme slavone du vocable russe <i>Pechtchéra</i> +(caverne)<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>. Cette partie du fleuve, appelée Petite Petchora, +n'est point navigable<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> Schrenk, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> D'après J.-Ch. Stuckenberg (<i>Hydrographie des russischen +Reichs</i>, II<sup>e</sup> vol. Saint-Pétersbourg, 1884), la Petite Petchora s'étendrait +jusqu'au confluent de la Mouïlva.</p> + +</div> + +<p>Au delà de la Volosnitsa commence la Grande Petchora. +Dans sa partie supérieure elle n'est accessible +aux barges que lors des hautes eaux du printemps.<span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span> +Plus en aval, en été, la navigation n'est pas non +plus toujours facile. Entre Troïtskoïé Petchorskoïé +et Oust-Chtchougor, notre vapeur échoua à différentes +reprises, bien qu'il fût à fond plat. Le milieu +d'août est l'époque des plus basses eaux; dans les +premiers jours de septembre, le niveau remonte sous +l'influence des pluies d'automne.</p> + +<p>Durant cinq mois, dans la partie méridionale du +bassin et seulement pendant quatre dans la région +nord, la navigation est possible. A Iaktchinskaya +Pristane, la débâcle se produit à la fin d'avril ou au +commencement de mai, et dès les premiers jours +d'octobre le fleuve se recouvre de glace. Sept mois +d'hiver, deux mois et demi de froid, et dix semaines +d'été, tel est le climat de cette région. Certaines +années le thermomètre ne reste toujours au-dessus +de zéro que pendant deux mois, en juillet et août. +Durant la courte période estivale la chaleur s'élève +à + 26°, et en hiver le froid atteint - 44°. L'écart +entre les températures extrêmes est de 70°!</p> + +<p>A la fonte des neiges la Petchora éprouve une crue +considérable. A Iaktchinskaya Pristane, le niveau des +eaux resserrées entre de hautes berges s'élève d'une +quinzaine de mètres; à Oust-Pojeg, où la rivière est +très large, la hauteur de la crue ne dépasse guère +6 à 7 mètres et à Troïtskoïé Petchorskoïé 5 à 8 m. 50.</p> + +<p>A la fin de l'époque quaternaire la Petchora a eu, +comme les autres rivières du nord, un débit beaucoup +plus considérable qu'aujourd'hui. Sur tout le +cours du fleuve une ligne presque continue de deux +terrasses marque les variations de niveau subies par +le fleuve depuis cette période géologique<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. La position<span class="pagenum" id="Page_158">[Pg 158]</span> +et la hauteur de ces anciennes berges sont très +variables. A Iaktchinskaya Pristane, sur la rive gauche, +à 10 mètres au-dessous de la surface normale de la +plaine, est située une terrasse dominant d'une dizaine +de mètres la berge actuelle du fleuve. A Oust-Pojeg, +sur la rive droite, la plus haute terrasse atteint 35 mètres, +la plus basse s'élève seulement de 6 à 7 mètres +au-dessus des eaux. A Troïtskoïé Petchorskoïé, la +première ligne d'ancien niveau sur laquelle est bâti le +village se trouve à une douzaine de mètres au-dessus +du fleuve; la seconde, surmontée par l'église, est plus +élevée d'une vingtaine de mètres. A Podcherem, les +deux terrasses se trouvent respectivement à 10 et +20 mètres au-dessus du niveau actuel. La hauteur +des terrasses semble donc croître à mesure que l'on +avance vers le nord.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> Sur la Kolva et la Poza, Schrenk signale également l'existence +de deux terrasses très nettes situées de 100 à 200 ou 300 +«brasses» l'une de l'autre.</p> + +</div> + +<p>Dans la région de la Petchora que nous avons parcourue, +nous n'avons point observé la prédominance +d'une berge élevée sur la rive droite, comme dans +les vallées des grands fleuves de Sibérie coulant dans +une direction voisine du méridien. En maints endroits +la rive droite de la Petchora est basse tandis que sur +le bord opposé s'élèvent de hautes terrasses. Sur la +berge basse s'étend généralement à une petite distance +du fleuve une suite de nappes d'eau marécageuses +formant une ligne de fausses rivières.</p> + +<p>Depuis Iaktchinskaya Pristane jusqu'à Oust-Chtchougor, +nulle part nous n'avons reconnu la présence de +la roche en place. Partout les berges sont constituées +par des sables renfermant des strates de graviers. +Par endroits ces sables plus ou moins agglutinés<span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span> +par un ciment ferrugineux prennent l'aspect de +grès.</p> + +<p>Aujourd'hui inutile et à l'écart du grand mouvement +des échanges, le bassin de la Petchora a été +jadis un des centres commerciaux les plus importants +de l'Europe et une des principales voies historiques +de la Russie. Dans cette région actuellement délaissée +ont passé les peuples les plus divers. Par le sud sont +venus les Arabes, par le nord les Normands, et plus +tard ce grand fleuve et ses affluents de droite ont +conduit les Slaves en Sibérie avant la conquête de +Iermak.</p> + +<p>A ces mouvements de peuples la nature avait elle-même +tracé la route. Examinez une carte, et au +premier coup d'œil vous êtes frappé par l'enchevêtrement +des divers bassins fluviaux de la Russie orientale. +Entre les affluents du Volga et ceux de la Dvina +ou de la Petchora, nulle part une colline, nulle part +un relief du sol; partout des terres basses à travers +lesquelles il est facile de traîner un canot d'une +rivière à l'autre, partout des isthmes étroits, de ces +<i>portages</i> qui ont été les voies historiques de la Russie. +Dans le Nord russe comme au Canada, les portages +ont tracé les voies à la colonisation. A l'existence +de ces isthmes les régions inclinées vers l'océan Glacial +doivent leur union au grand empire slave. Sans +cette particularité topographique, les immensités du +gouvernement d'Arkhangelsk auraient été fermées à +l'influence russe et seraient restées un désert pareil +aux parties les plus reculées de la Sibérie.</p> + +<p>Dans le nord du gouvernement de Perm, entre le +bassin de la Caspienne et les grands fleuves tributaires +de l'océan Glacial, trois portages établissent +des communications: celui entre la Vogoulka et la<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span> +Petchora, que nous avons suivi, celui des Keltma, +aboutissant à la Dvina<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, et l'isthme séparant un affluent +de la Bérésovka d'un tributaire de la Vitchegda. +D'autre part, en de nombreux points, les affluents de +la Petchora et de la Dvina se rejoignent presque et +permettent de passer sans trop de difficultés d'un +bassin dans l'autre.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> Sous le règne de la grande Catherine fut décidé et sous +celui d'Alexandre I<sup>er</sup> fut creusé un canal unissant ces deux +cours d'eau. L'exécution de ce travail a été particulièrement +importante pour l'histoire naturelle en permettant le mélange +de la faune du Volga à celle du nord. Par cette voie les sterlets +ont pénétré dans le bassin de la Dvina. (Schrenk, <i>loc. cit.</i>)</p> + +</div> + +<p>Si bien desservie qu'elle fût par des routes naturelles, +la région de la Petchora n'aurait point eu +d'histoire sans sa prodigieuse richesse en animaux à +fourrure. Dans l'immense forêt qui couvre le pays, +zibelines, loutres, martres, petit-gris, renards noirs, +blancs ou bleus, pullulaient jadis plus nombreux +alors qu'aujourd'hui et Dieu sait pourtant s'ils y sont +encore abondants. Ces animaux, les indigènes les +poursuivaient avec acharnement, comme le font de +nos jours les Zyrianes, pour se procurer les pelleteries, +qu'ils vendaient ensuite aux peuples du nord +et du midi. Aux produits de la chasse les habitants +de la région de la Petchora ajoutaient d'autres fourrures, +qu'ils se procuraient chez les peuplades établies +plus au nord et à l'est de l'Oural. De très bonne heure +les Finnois de la Petchora ont traversé l'Oural septentrional +et sont allés commercer dans le bassin de +l'Obi.</p> + +<p>Dans les premiers documents de l'histoire russe +les régions septentrionales d'Europe et d'Asie portent +les noms de Permie et de Iougrie.</p> + +<p>Durant le moyen âge et même durant une partie<span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span> +des temps modernes, ces contrées passaient pour un +Eldorado septentrional. C'était le pays des fourrures +comme, il y a quelques années, les territoires voisins +de la baie d'Hudson, et, de tous les côtés, les peuples +les plus divers venaient y chercher de précieuses pelleteries: +les Arabes, les Mongols, les Byzantins, les +Normands, les Novgorodiens.</p> + +<p>Du temps de la splendeur de Bolgar les marchands +arabes qui venaient trafiquer sur le Volga pénétrèrent +dans la Permie<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>. Les renseignements contenus dans +les géographes musulmans montrent qu'ils ont eu connaissance +de la région de la Petchora et même de la +partie la plus septentrionale. Le pays des Ténèbres, +d'Ibn Batoutah, situé à quarante jours de Bolgar, est +évidemment cette contrée.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> Près de Perm, des monnaies arabes et koufiques ont été +découvertes.</p> + +</div> + +<p>La réputation de la Permie devint rapidement universelle. +Les annalistes byzantins et slaves comme +les géographes arabes relatent tous la prodigieuse +richesse de ces pays du Nord en fourrures précieuses. +Le récit de Marco Polo montre d'autre part les relations +des Mongols avec les peuples de la Iougrie.</p> + +<p>Par l'intermédiaire des Novgorodiens les riches +pelleteries de la Permie et de la Iougrie arrivaient +jusqu'à Byzance, et d'autre part de magnifiques produits +de l'art grec parvenaient aux Permiens<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> Dans le gouvernement de Perm, des fouilles ont mis à +jour de superbes vases en argent du style byzantin le plus +pur. (Aspelin, <i>loc. cit.</i>)</p> + +</div> + +<p>En même temps que les Permiens commerçaient +avec les pays d'Orient, ils entretenaient des relations +suivies avec les Normands que leur humeur aventureuse +avait conduits jusqu'à la mer Blanche. Dans les<span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span> +<i>sagas</i> scandinaves ces Finnois sont désignés sous le +nom de Bjarmes et leur pays sous celui de Bjarmland. +Le Bjarmland comprenait tout le nord-est de la +Russie, le littoral de la mer Blanche, le bassin de la +Dvina et de la Petchora et une partie de la vallée de +la Kama. Sous un même nom, les Norvégiens désignaient +le pays des Tchoudes Zavolotskaïens et la +Permie des annalistes slaves. Dans les anciens documents +scandinaves, la mer Blanche porte le nom de +Gandvig et la Dvina celui de Wimr.</p> + +<p>Les Normands remontèrent la Dvina et, soit par +les portages de la Poza, soit par ceux de la Vitchegda, +atteignirent la Petchora et la région avoisinant la +Kama. Eux aussi étaient attirés dans cette région +lointaine de la Russie par le désir de se procurer +de belles fourrures. Outre les pelleteries, les Scandinaves +achetaient dans le Bjarmland des marchandises +d'Orient que les Permiens recevaient des Arabes et +des Bulgares. Bientôt à travers ces solitudes s'ouvrit +une route d'exportation pour le commerce de l'Asie. +Les Permiens transportaient les marchandises à travers +la région des portages, puis descendaient la +Petchora ou la Dvina pour les remettre aux Scandinaves, +qui les portaient ensuite dans l'Europe occidentale<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>. +La plus grande partie de ce trafic devait<span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span> +se faire par la Dvina en empruntant le portage des +Keltma et celui entre la Bérésovka et le Nem, de +préférence à la route beaucoup plus longue de la +Petchora. Alors comme aujourd'hui, c'était de Tcherdine +que partaient les caravanes de marchandises +destinées aux Normands. Sur la Dvina l'entrepôt de +ce commerce était Kolmogor<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>, l'<i>Holmgaard</i> des Scandinaves, +situé à 47 milles de la mer Blanche, à une +petite distance en aval du confluent de la Pinéga.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> Rasmussen, <i>Essai historique et géographique sur le commerce +et les relations des Arabes et des Persans avec la Russie et la +Scandinavie durant le moyen âge</i>. Journal de la Société asiatique, +t. V, 1824. «Les marchandises, en remontant le Volga et la +Kama, étaient transportées de la Bulgarie à Tcherdine, ancienne +ville commerciale sur la Kolva. Les Bjarmiens apportaient les +produits de l'Asie méridionale et ceux de leur propre pays à la +Petchora et à la mer Glaciale; ils recevaient en échange des +fourrures pour les habitants de l'Asie méridionale. Là ils trouvaient +les Scandinaves qui faisaient voile pour le Bjarmland, +c'est-à-dire la Permie, maintenant le pays d'Arkhangel.»</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> Le premier document faisant mention de cette localité +est une lettre du grand-duc Ivan Ivanovitch (1355-1359) au +poradnik (gouverneur de la Dvina), mais, bien avant l'arrivée +des Russes dans cette région, il y avait là un établissement +florissant fréquenté par les Scandinaves et les Permiens. <i>Early +Voyages and Travels to Russia and Persia by Anthony Jenkinson</i>, +etc. Printed for the Hakluyt Society, vol. I, p. 23, n. 1.</p> + +</div> + +<p>Le premier texte relatif aux incursions des Normands +dans la mer Blanche est le récit du voyage +d'Othère, accompli au <span class="allsmcap">IX</span><sup>e</sup> siècle, que nous a conservé +le roi d'Angleterre Alfred dans sa version du livre de +Paul Orose, <i>De miseria mundi</i>. Mais bien avant cette +date, dès le <span class="allsmcap">III</span><sup>e</sup> siècle, les Scandinaves auraient atteint +la mer Blanche<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>. Si Othère a eu l'honneur d'être considéré +comme le découvreur de cette région, cela +tient à ce que, plus heureux que d'autres aventuriers, +la relation de son expédition a été préservée de +l'oubli grâce au roi Alfred.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> J.-Ch. Stuckenberg, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Les voyages des Normands au Bjarmland n'eurent +pas toujours un caractère pacifique. Sur les bords de +la mer Blanche comme ailleurs, les Scandinaves se +comportèrent souvent en pirates et rançonnèrent les +populations. La <i>saga</i> d'Harald Haarfager (<span class="allsmcap">IX</span><sup>e</sup> siècle) +mentionne, par exemple, une grande victoire remportée +par Eirik Haraldson sur les Bjarmes, et sous<span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span> +Olaf le Saint un certain Thore pilla l'idole de Iumala, +la divinité des Bjarmes, statue couverte d'or et d'argent, +racontent les légendes.</p> + +<p>A partir de 1217 les Scandinaves cessèrent leurs +voyages dans le Bjarmland, et, de cette époque jusqu'au +voyage de l'Anglais Chancelor en 1553, la mer +Blanche et la Dvina cessèrent d'être une des routes +d'exportation de la Russie.</p> + +<p>Les expéditions des Normands sur les bords de la +mer Blanche sont un fait historique certain, attesté +par de nombreux documents, mais aucun texte ne +mentionne leur pénétration jusqu'au centre de la +Permie et l'existence d'une ancienne route de commerce +entre Tcherdine et Kolmogor. Tchoulkov, +Storch, Strahlenberg, Rasmussen, H. Muller, Sjögren, +pour ne citer que les principaux historiens, +relatent tous les relations des Permiens avec les +Scandinaves par la Dvina ou la Petchora, sans citer, +il est vrai, aucune preuve<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>. Récemment l'archéologue +finlandais Aspelin a révoqué en doute ce fait qui +semblait acquis, sans, lui aussi, fournir la démonstration +de son opinion. Dans cette discussion l'ethnographie +vient au secours de l'histoire; en l'absence +de documents écrits, les traces d'influence scandinave +relevées par nous chez les Permiaks et les Zyrianes +permettent d'affirmer que les Normands ont pénétré +jusque dans la Permie méridionale. Les Permiens ont +eu avec eux des relations assez fréquentes pour que +des unions aient pu se produire et qu'ils aient adopté +une partie de la civilisation scandinave.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> Tchoulkov, <i>Geschichte des Russischen Commerzes</i>, IV, 6, +p. 405, 407.</p> + +</div> + +<p>Les Permiaks, par exemple, ont des salières en<span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span> +bois, en forme d'oiseau, présentant une grande analogie +de forme avec des ustensiles du +même genre que fabriquent encore aujourd'hui +les paysans scandinaves. D'autre +part, chez les Zyrianes on trouve des +bâtons couverts de signes géométriques +servant de calendriers, offrant une grande +similitude avec les anciens calendriers +norvégiens. Sur celui figuré ci-contre +d'après la gravure insérée dans le travail +de M. Kouznetzov<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, les jours de la semaine +sont indiqués par un trait horizontal, les +dimanches par une croix, les jours de +jeûne par un trait oblique, les dimanches +pour lesquels le jeûne est prescrit par une +croix oblique, et les fêtes par des points<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> H.-J. Kouznetsov, <i>Priroda i jiteli vostotchnago +sklona sievernago Ourala</i>, in <i>Izviéstia imperatorskago +rousskago geografitcheskago obchtchestva</i>, +t. XXII, 1887. Saint-Pétersbourg.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> Le calendrier reproduit ci-contre indique +les fêtes suivantes: 1<sup>er</sup> août (jour du Sauveur), +6 août (Transfiguration), 15 août (l'Assomption), +29 août (la Décapitation de saint Jean-Baptiste), +1<sup>er</sup> septembre (fête de saint Simon le Stylite), +8 septembre (Nativité de la Vierge), 14 septembre (Érection de +la Croix) (les dates sont celles du vieux style). Les autres mois +sont tracés sur les différentes faces du bâton. Les jours écoulés +sont indiqués par une entaille.</p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp100" id="171a" style="max-width: 14em;"> + <img src="images/171a.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Salière permiake.—D'après une photographie exécutée +sur l'original (Mus. Guimet) et communiquée par la <br><i>Revue Encyclopédique</i></figcaption> +</figure> + +<figure class="figcenter illowp" id="171b" style="max-width: 55em;"> + <img src="images/171b.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Calendrier zyriane.</figcaption> +</figure> + +<p><span class="pagenum" id="Page_166">[Pg 166]</span></p> + +<p>Enfin les affinités anthropologiques des Zyrianes +actuels et des Norvégiens<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a> ont été mises en évidence +par M. Sommier. De l'avis de ce savant voyageur les +Zyrianes sont des Finnois germanisés par l'influence +normande.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> S. Sommier, <i>Un Estate in Siberia</i>. Florence, 1883.</p> + +</div> + +<p>Les portages qui relient le bassin de la Dvina à celui +de la Petchora ont conduit les Slaves dans cette dernière +région.</p> + +<p>A la fin du <span class="allsmcap">IX</span><sup>e</sup> siècle ou au commencement du <span class="allsmcap">X</span><sup>e</sup>, +les Novgorodiens pénétrèrent dans le bassin de la +Dvina, habité par les Tchoudes Zavolotchskaïens, et +de là s'avancèrent vers le pays des fourrures situé +plus à l'est, dont l'existence leur avait été révélée par +les Finnois du Volga. Pour se procurer de précieuses +pelleteries ils avaient été jusque-là obligés de les +acheter aux Bolgares; en gens avisés, ils préféraient +les obtenir eux-mêmes.</p> + +<p>Dès le commencement du <span class="allsmcap">XI</span><sup>e</sup> siècle les Slaves +atteignirent la Petchora et tentèrent de traverser +l'Oural pour atteindre la fameuse Iougrie. En 1032, +ils essayèrent de franchir les «Portes de Fer», mais +furent battus par les Iougriens. Parmi les historiens, +l'identification de ce passage a fait l'objet de longues +discussions ennuyeuses, comme toutes les dissertations +de ce genre. Suivant les uns, ce nom s'appliquerait +au détroit de Vaïgatche, qui sépare l'île de ce +nom du continent, d'après les autres, et c'est l'explication +la plus plausible, il désigne une passe de l'Oural, +peut-être celle formée par la vallée de Chtchougor<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> A une petite distance du confluent de la Petchora et de la +Chtchougor, se rencontre un défilé appelé encore aujourd'hui +les Portes de Fer (Ouldor-Kyrta en zyriane). D'après Sjögren, +le passage dont il est question ici serait situé, au contraire, +beaucoup plus à l'ouest, entre la Syssola et la Vodtcha.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_167">[Pg 167]</span></p> + +<p>A la fin du <span class="allsmcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, en 1096, la région de la Petchora +était tributaire de Novgorod; quelques années +plus tard la Iougrie le devint également; mais cet +établissement fut de courte durée. Moins d'un siècle +plus tard, en 1187, les indigènes se soulevèrent et +massacrèrent les représentants de la grande république +non seulement dans la Iougrie, mais encore +dans les pays à l'ouest de l'Oural septentrional, +jusque dans le Zavolotche. Désormais, pendant bien +des années, ces régions furent perdues pour Novgorod. +En 1193, la république fit une nouvelle tentative +infructueuse pour rétablir son autorité dans ces +pays. Cet insuccès ne découragea pas les Novgorodiens, +et, en 1264, la Iougrie et le «volost de la +Petchora» étaient redevenus leurs tributaires<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> S. Sommier, <i>Sirieni, Ostiacchi e Samoiedi dell'Ob</i>. Florence, +1887.</p> + +</div> + +<p>Après la soumission de Novgorod à Ivan le Grand, +la Iougrie dut payer tribut aux princes de Moscou, +mais ce ne fut pas sans résistance de la part des +indigènes. En 1465 et 1483, Ivan envoya des armées +au delà de l'Oural. La seconde expédition passa les +monts, probablement par le seuil d'Iékatérinebourg, +prit la ville de Sibir, descendit l'Irtich, puis l'Ob et +ne se retira qu'après avoir obtenu la soumission des +Ostiaks. L'année suivante, les princes iougriens vinrent +à Moscou présenter leurs hommages au Grand-Prince<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>. +Cette armée fraya la route que devait suivre +Iermak un siècle plus tard.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> S. Sommier, <i>ibid.</i></p> + +</div> + +<p>En 1499 eut lieu une troisième expédition en Iougrie.<span class="pagenum" id="Page_168">[Pg 168]</span> +L'armée, forte de 4 000 hommes, tous montés +sur des patins, partit des bouches de la Petchora, +le 21 novembre, et, après deux semaines de marche, +atteignit l'Oural. Au passage des monts elle culbuta +une troupe de Samoyèdes et atteignit bientôt sur +la haute Sygva la place forte de Liapine, dont elle +s'empara. Divisés en deux corps, les envahisseurs se +rendirent maîtres successivement de plus de quarante +places fortifiées en faisant un grand nombre +de prisonniers. L'autorité du grand-prince de Moscou +était définitivement établie dans la Iougrie.</p> + +<p>Pour arriver à Liapine, l'armée russe remonta la +vallée de la Chtchougor. Pendant le moyen âge cette +route a été très fréquentée; c'est le seul passage de +l'Oural mentionné par Herberstein. Par cette voie +passait le commerce entre la Moscovie et la Iougrie, +et les Slaves pénétraient en Sibérie jusqu'à l'Obi. A +la fin du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, une fois que Iermak eut franchi +l'Oural central, la vallée de la Chtchougor fut peu à +peu abandonnée. La dépression par laquelle passe +aujourd'hui le chemin de fer de Perm à Tioumen +devint la grande route de Sibérie, et les passages du +nord ne servirent plus qu'aux chasseurs indigènes +et aux nomades. La région de la Petchora cessa d'être +la voie du transit entre la Russie et les pays à fourrures +de l'Asie septentrionale.</p> + +<p>A cette époque, une nouvelle période d'activité +s'ouvre pour la Russie septentrionale. En 1553, +l'Anglais Chancelor atteignait la mer Blanche et par +la Dvina arrivait à la cour d'Ivan le Grand. Des +relations commerciales et diplomatiques s'établirent +bientôt par cette voie entre le tsar et la reine d'Angleterre. +Comme au temps des Normands, la Dvina +devint la grande route du commerce entre le nord<span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span> +de l'Europe et les pays d'Orient. Par cette voie +septentrionale les premiers Anglais pénétrèrent en +Asie centrale. En 1557, Jenkinson, employé de la +<i>Muscovy Company</i>, compagnie anglaise fondée pour +exploiter le commerce de la Russie, gagna la mer +Blanche, de là, par la Dvina, le Volga et la Caspienne +parvint à Samarcande.</p> + +<p>Des Français prirent également part au commerce +de la mer Blanche. En 1580, un certain Jehan Sauvage, +marchand de Dieppe, visita Vardö en Norvège +et les ports de la mer Blanche, Kolmogor et +Saint-Nicolas<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>. Six ans plus tard, le tsar Féodor, successeur +d'Ivan le Terrible, dans une lettre à Henri III<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, +concède aux marchands français le droit de «fréquenter +avec toute espèce de marchandise le havre +de Colmagret (Kolmogor)». L'année suivante fut signé +un traité de commerce entre le tsar et des marchands +parisiens, très avantageux pour ces derniers. Nos compatriotes +avaient le droit de venir commercer «avecq +navires à Colmogrote (Kolmogor), à Neufchateau +de Arconge (Arkhangelsk), Volgueda (Vologda)», etc., +«en payant seullement la moitiée des droicz moinz de +ce que payent les austres estrangers en toutes noz +villes susdites».</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> Monastère situé sur l'emplacement actuel d'Arkhangelsk.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> <i>Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres +de France depuis les traités de Westphalie jusqu'à la Révolution +française.</i>—Russie, avec une introduction et des notes, +par Alfred Rambaud, t. I. Paris, 1890.</p> + +</div> + +<p>Une fois en possession de la majeure partie du commerce +de la mer Blanche, la <i>Muscovy Company</i> voulut +pousser plus loin et atteindre le pays à fourrures dont +ses agents entendaient parler à Kolmogor et à Arkhangelsk.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span></p> + +<p>En 1611, elle envoya un navire commandé par le +capitaine James Vadun à l'embouchure de la Petchora.</p> + +<p>Le commerce du pays parut aux marins anglais +plein de promesses. «Que n'avons-nous des représentants +à Poustosersk, à Oust-Zylma, à Perm, écrivait +Richard Finch, agent de la Compagnie à Thomas +Smith, président de cette association, nous ferions +d'excellentes affaires en achetant en hiver des pelleteries<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.» +Deux membres de l'expédition, Josias Logan +et William Persglove, hivernèrent à Poustosersk; trois +ans plus tard, William Goosden, second du navire, y +passa également un hiver.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> <i>Reise und Aufenthalt den Engländer im Petchora-Lande, +in den Jahren 1611-1615</i>, in Alexander G. Schrenk, <i>loc. cit.</i> +vol. II.</p> + +</div> + +<p>Les renseignements recueillis par les représentants +de la <i>Muscovy Company</i> sont très intéressants. Ils +nous montrent qu'à cette époque la navigation était +très active sur la Petchora et sur l'océan Glacial. +Chaque été, un grand nombre de bateaux partaient +de Kolmogor, Mezen, Poustosersk à destination de +Mangazeï, situé dans l'estuaire de l'Obi. Tous ces +bâtiments se rendaient dans la baie de Kara, puis de +là atteignaient l'Obi, en traversant la presqu'île de +Ialmal par des portages.</p> + +<p>Une fois que les Russes furent parvenus à la Baltique +et à la mer Noire, la Russie septentrionale perdit +toute importance économique. La route de la Dvina +fut délaissée et la Petchora ne servit plus qu'au commerce +local. Grâce à l'heureuse initiative de M. Souslov, +ce beau fleuve redeviendra bientôt une des voies +d'exportation de la Russie orientale comme aux temps +des Normands. Sous la direction de cet homme intelligent,<span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span> +un chemin de fer à voie étroite sera, dans quelques +années, construit à travers l'étroite langue de +terre séparant les affluents de la Kama de la Petchora. +Une fois sur ce dernier fleuve, les marchandises seront +transportées par des vapeurs jusqu'à l'océan Glacial. +M. Souslov possède déjà trois steamers sur la Petchora, +un sur la Kolva et un navire de mer qui, en 1889, a +transporté à Pétersbourg des marchandises de cette +région.</p> + +<p>Le gouvernement russe, comprenant toute l'importance +de l'entreprise, fait approfondir les tributaires +de la Kama aboutissant au chemin de fer projeté, +la Vitcherka et la Bérésovka. Lorsque ces travaux +seront terminés, la Petchora, cette belle artère fluviale +jusqu'ici inutile, servira à transporter à peu de +frais une partie des blés du Volga et des produits de +l'Asie centrale jusqu'à l'océan Glacial, où pendant +quatre mois et demi la navigation est ouverte avec le +reste de l'Europe. En même temps, comme nous l'expliquerons +plus loin en détail, M. Sibiriakov a fait +ouvrir une route à travers l'Oural pour exporter en +Europe les produits du bassin de l'Obi. C'est bien à +tort que l'on n'attribue aucune importance économique +à la Russie septentrionale. On croit toujours +cette région couverte de neiges éternelles et la mer +qui la borde encombrée de glaces. Dans l'état actuel, +la Russie n'a pas, au contraire, de meilleure côte que +celle de la Laponie, toujours ouverte à la navigation, +et la Petchora est le seul fleuve permettant de conduire +facilement les produits de la Russie orientale à +la mer.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">DESCENTE DE LA PETCHORA +D'OUST-POJEG A OUST-CHTCHOUGOR</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>Les rapides.—La forêt.—Un village zyriane.</p> +</div> + + +<p>Après un arrêt de quatre jours à Oust-Pojeg, nous +reprenons notre navigation sur la Petchora, toujours +en canot; dans ces pays c'est le seul moyen de locomotion.</p> + +<p>Le temps est magnifique, le ciel bleu comme sur +les bords de la Méditerranée, et une lumière rutilante +fait étinceler de reflets métalliques les aiguilles des +pins. Dans tout l'espace rayonne une clarté aveuglante. +Pour se garantir de la chaleur, une ombrelle +devient même nécessaire. A 2 h. 30 du soir, le thermomètre +s'élève à + 33°.</p> + +<p>Sous cette splendeur d'été c'est plaisir de naviguer +sur ce beau fleuve, doucement porté par le courant. +Pas un être vivant, pas un bruit, pas une sensation +violente, tout est uniforme et silencieux, et ce calme +des choses mortes endort l'être entier. Isolé du monde, +vous n'avez ici ni tracas, ni ennui; vous vivez tranquille +dans une animalité heureuse. Du soleil et des +vivres, avec cela la béatitude est parfaite en voyage.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span></p> + +<p>Mais soudain voici une sourde rumeur d'eau en +mouvement: nous approchons des <i>porog</i> (rapides). +Le fleuve clapote bruyamment contre des pierres, +puis dévale en tourbillons sur une distance de +200 mètres. L'équipage s'arrête quelques minutes +pour examiner le passage: c'est qu'il ne faut pas +heurter quelque caillou, et maintenant en avant! Les +bateliers donnent à l'embarcation une vitesse supérieure +à celle du courant afin de pouvoir gouverner; +en quelques secondes le tourbillon est franchi.</p> + +<p>Cinq kilomètres plus loin, nouveau rapide un peu +plus difficile que le précédent, puis deux autres petits +courants, et nous arrivons au hameau de Porog, +situé à 20 kilomètres d'Oust-Pojeg.</p> + +<p>Partout le même paysage: la forêt, toujours la +forêt, composée en majeure partie de mélèzes et de +sapins. Le bouleau et le pin sont moins abondants, +et le <i>cembro</i> rare. Tous ces bois, qui se trouvent dans +d'excellentes conditions d'exploitation, ont été à +peine entamés par la hache des bûcherons. Pour le +jour où les forêts de la Russie centrale seront complètement +défrichées, il y a là une précieuse réserve.</p> + +<p>Aux différentes heures du jour, la belle lumière +du Nord donne à ces bois des teintes diverses. Uniforme +dans ses lignes, le paysage devient varié +dans ses aspects. Le soir, à la clarté du crépuscule, +on se croirait dans le pays chanté par les ballades des +poètes; le large fleuve coule sans bruit, et par toute +la nature règne un silence qui fait sentir la solitude.</p> + +<p>A 11 heures du soir, nous abordons à une île boisée, +la première que nous ayons rencontrée sur la Petchora +(Ielovik Ostrov en russe, Voradi en zyriane)<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>.<span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span> +Le campement est installé sur une plage. L'air tiède +est embaumé des aromes de la forêt, et une lune éclatante +argente le paysage. Sans les moustiques, +comme on aimerait à rêver aux étoiles dans ce +calme! mais ces maudits insectes gâtent le plaisir du +voyage.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> Glossaire topographique zyriane: <i>Di</i>, île; <i>Io</i>, cours d'eau +navigable; <i>Ieul</i>, ruisseau non navigable; <i>Chor</i>, petit ruisseau; +<i>Ti</i>, lac; <i>Kirta</i>, escarpement; <i>Iag</i>, forêt sèche; <i>Niour</i>, marais; +<i>Kocht</i>, rapide; <i>Kouzlane</i>, section d'une rivière sans courant; +<i>Is</i>, pic dépassant la limite supérieure de la végétation forestière; +<i>Parma</i>, montagne de forme arrondie en partie couverte +de forêts.</p> + +</div> + +<p>Le lendemain, à 11 heures seulement, départ après +un violent orage. Température: + 24°. On ne grelotte +pas précisément dans les pays du Nord.</p> + +<p>Toujours la forêt; de loin en loin une cabane inhabitée, +et aux coudes principaux du fleuve des croix +grecques tortillent leurs branches bizarres avec des +airs macabres. En passant devant ces croix, les +Zyrianes ont l'habitude de déposer un caillou en +guise d'ex-voto (Schrenk).</p> + +<p>Dans la soirée nous arrivons à Oust-Ilytch, village +bâti, comme son nom l'indique<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>, à l'embouchure de +l'Ilytch dans la Petchora. L'affluent est aussi important +que le fleuve, et après avoir reçu ses eaux, la +Petchora double de largeur.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> <i>Oust</i>, embouchure en russe.</p> + +</div> + +<p>Oust-Ilytch compte environ 180 habitants, tous +Zyrianes<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> 32 maisons. Nombre des animaux domestiques du village: +100 vaches, 100 chevaux, 200 moutons.</p> + +</div> + +<p>Le lendemain 28 juillet, continuation de la navigation +sur la Petchora. A 10 kilomètres d'Oust-Ilytch, +on rencontre le hameau de Laga. Population: 25 à +30 habitants. Sur la distance de 127 kilomètres qui +sépare Oust-Pojeg de Troïtskoïé, Porog, Oust-Ilytch et<span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span> +Laga sont les seules localités habitées, et le chiffre des +indigènes ne dépasse pas 230. A droite et à gauche +de la Petchora, c'est la solitude sur des centaines de +kilomètres.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="181" style="max-width: 36em;"> + <img src="images/181.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption"><i>Tchioume</i> zyriane.</figcaption> +</figure> + +<p>Dans la journée nous rencontrons des faucheurs +zyrianes. Pour augmenter leur provision de fourrage +ils sont venus faner une clairière ici, à plus de 15 kilomètres +de leur habitation. Les indigènes connaissent +tous les bouts de prairies naturelles épars au milieu +des bois et n'ont garde de perdre leur produit.</p> + +<p>Aujourd'hui point de soleil. La forêt de pins a un +air de cimetière. Pendant dix heures nous naviguons +dans une tristesse oppressante; le soir, les lourds +nuages s'étirent en longues banderoles et un ciel pur +apparaît rempli d'une lumière mourante. Plus de +vent, plus de clapotement d'eau; dans ce silence +agrandi par le vague de la lueur crépusculaire, au +fond de l'horizon violet, se dresse une rangée de collines, +pareille dans son isolement à une chaîne de +montagnes superbes. Sur ces monticules brille comme +un phare la coupole dorée d'une église; à la nuit +tombante, cette lumière nous guide vers Troïtskoïé +(<i>Mouïlva</i> en zyriane), où se termine notre étape.</p> + +<p>Dans ce désert, Troïtskoïé passe pour une capitale, +c'est un <i>siélo</i>, c'est-à-dire un village paroissial<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, et le +chef-lieu d'un <i>volost</i>, circonscription correspondant à +peu près à notre canton.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> Les villages sans église sont appelés en russe <i>derevnia</i>.</p> + +</div> + +<p>Le village est divisé en deux parties. Sur la rive +droite de la Mouïlva se trouve le faubourg, habité +par des dissidents, et de l'autre côté la principale +agglomération, formée par les orthodoxes. Les deux +quartiers présentent le même désordre: c'est un<span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span> +fouillis de constructions bâties sans plan, au hasard. +Les Zyrianes paraissent avoir l'horreur des alignements, +si chers aux Russes.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="183" style="max-width: 35em;"> + <img src="images/183.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Troïtskoïé Petchorskoïé (<i>Mouïlva</i>).</figcaption> +</figure> + +<p>A Troïtskoïé, plus de 300 kilomètres nous séparent +encore d'Oust-Chtchougor, terme de notre navigation +sur la Petchora. Une pénible navigation à la rame ne +constitue pas précisément une partie de plaisir, surtout +sur un cours d'eau monotone comme la Petchora. +Aussi quelle n'est pas notre satisfaction d'apprendre +qu'un vapeur va descendre le fleuve jusqu'à Poustosersk +et que nous pourrons y prendre passage.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="184" style="max-width: 28em;"> + <img src="images/184.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Magasin syriane.</figcaption> +</figure> + +<p>Le 29 juillet dans la soirée, nous nous embarquons, +et, le 1<sup>er</sup> août, à une heure du matin, nous arrivons à +Oust-Chtchougor, où la plus aimable hospitalité nous +est donnée à la factorerie de M. Sibiriakov. Sur ce +long trajet, partout le même paysage: la forêt monotone,<span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span> +avec de rares villages espacés à de grandes distances. +Un des plus importants, celui de Podtcherem, +se trouve sur la rive droite de la Petchora, au confluent +même de la Podtcherem, et non sur la berge +gauche, ainsi que l'indique la carte de l'état-major +russe. Les seules distractions du voyage sont les fréquents +échouages du vapeur.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_X">CHAPITRE X</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">NAVIGATION SUR LA CHTCHOUGOR.—TRAVERSÉE +DE L'OURAL SEPTENTRIONAL</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>Les passes de l'Oural.—La route Sibiriakov.—Les rapides +de la Chtchougor.—Ascensions dans l'Oural.</p> +</div> + + +<p>Arrivé à Oust-Chtchougor, il nous restait à accomplir +la partie la plus difficile du voyage, la traversée +de l'Oural septentrional.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="187" style="max-width: 37em;"> + <img src="images/187.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">La Petchora à Oust-Chtchougor.</figcaption> +</figure> + +<p>Développé en éventail dans sa partie sud, entre les +tributaires de la Kama et les affluents des grands +fleuves sibériens, l'Oural s'amincit à mesure qu'il +s'étend vers le nord. Dans la région où nous nous +trouvons, son épaisseur est faible, bien que ce soit +précisément là que se dressent les points culminants +de la chaîne septentrionale, le Sabli-Is et le Telpos-Is. +Des premiers mamelons élevés au-dessus de la vallée +de la Chtchougor aux derniers renflements dominant +la plaine sibérienne, la distance ne dépasse guère +100 kilomètres, et nulle part une arête abrupte. +Partout de hautes collines isolées par de larges +dépressions, partout le passage serait facile sans +d'immenses marais. Les marais, voilà la grosse difficulté +dans l'Oural septentrional. Sur des distances +énormes vous ne rencontrez pas un pouce de terre<span class="pagenum" id="Page_182">[Pg 182]</span> +ferme. D'Oust-Chtchougor à l'Oural s'étend une forêt +marécageuse large d'une trentaine de lieues, coupée +de profondes rivières. Quel obstacle présentent à la +marche ces marécages, voici un fait qui le prouvera +mieux que toute description. Il y a quelques années, +à la suite d'un automne pluvieux, la grande route +impériale construite à travers l'Oural méridional de +Perm à Tioumen devint impraticable; les voitures +restaient enlizées dans la boue, et à Iékatérinebourg, +la grande ville de la région, les rues formaient des +bourbiers où les passants risquaient de se noyer. +Les communications étaient si dangereuses que les +établissements d'instruction publique durent être +fermés. Iékatérinebourg est situé dans une partie +sèche de l'Oural. Jugez ce que peut être l'état du sol +dans la région où nous sommes, sans chemin et couverte +en tous temps de marais! L'été, les marécages +empêchent pour ainsi dire toute communication entre +les deux versants de la chaîne septentrionale. L'hiver +seulement, une fois ces terres tremblantes solidifiées +par la gelée et recouvertes d'une épaisse couche de +neige, leur traversée devient facile. Dans les pays du +nord, l'hiver est la période d'activité, la saison des +transports et des foires. Sur la neige durcie par le +froid, patineurs et traîneaux glissent alors rapidement, +sans danger de s'embourber ou d'être arrêtés +par les rivières. Terre et eau ne forment plus qu'une +nappe cristalline dure et résistante.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="189" style="max-width: 43em;"> + <img src="images/189.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">DE LA PETCHORA A L'OB<br> Feuille 2<br>Croquis à la Boussole du Cours de la Petchora <br>de la Chougor et de la Sygva par Ch. RABOT<br>1890.</figcaption> +</figure> + +<p>Pour le naturaliste, l'été est, au contraire, l'époque +des voyages. Le précepte qui recommande de parcourir +en hiver les pays froids a été inventé par +des gens sédentaires. Quel travail pourrait faire un +voyageur alors que le sol est recouvert d'un uniforme +linceul! Impossible d'exécuter le moindre relèvement<span class="pagenum" id="Page_184">[Pg 184]</span> +topographique. Sous l'épais manteau de neige, allez +donc distinguer un lac, une rivière, de la terre ferme! +Allez donc faire des collections d'histoire naturelle +alors que le sol est enfoui sous la neige!</p> + +<p>A travers les marécages de l'Oural les seules routes +praticables sont celles tracées par les cours d'eau. +Prenez une carte, vous voyez que les sources de la +Petchora et de ses tributaires de droite ne sont distantes +que de quelques kilomètres des cours d'eau +sibériens. Partout les affluents de la Petchora ne +sont séparés de ceux de l'Obi que par des isthmes +étroits. Entre les deux versants de la chaîne s'étendent +des lignes d'eau presque continues, routes naturelles +d'Europe en Asie.</p> + +<p>Des sources de la Petchora à l'océan Glacial, l'Oural +septentrional est ainsi traversé par quatre passages +principaux.</p> + +<p>Le plus méridional suit le cours supérieur de la +Petchora et conduit dans la haute vallée de la Sosva.</p> + +<p>Plus au nord, l'Ilytch, puis son tributaire, l'Iogra-Laga, +amènent également près des sources de la +Sosva.</p> + +<p>Le troisième et le plus important de ces passages +est formé par la Chtchougor et débouche dans la +haute vallée de la Sygva, sous-affluent de l'Obi.</p> + +<p>Enfin, à la limite méridionale des <i>toundras</i>, l'Oussa +permet d'atteindre soit le Voïkar, soit le Sob, affluents +de l'Obi.</p> + +<p>Ces différents passages ont été pratiqués de bonne +heure par les indigènes et les Russes, comme nous +l'avons expliqué au chapitre précédent.</p> + +<p>Aujourd'hui, grâce à l'heureuse initiative de M. Sibiriakov, +ils pourront devenir un des débouchés de +la Sibérie.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p> + +<p>Dans le chapitre précédent je citais l'exemple de +M. Souslov, qui travaille à créer une nouvelle route +d'exportation pour les produits de la Russie orientale; +voici maintenant un négociant qui, depuis quatorze +ans, consacre les revenus d'une immense fortune +à ouvrir des débouchés au commerce de Sibérie. +C'est qu'en Russie l'initiative privée est grande et +qu'en matière de colonisation les Russes n'attendent +pas l'impulsion du gouvernement. A cet égard nous +pourrions prendre d'eux d'excellentes leçons.</p> + +<p>La Sibérie n'est pas du tout un vaste désert de +neige comme on le croit généralement. Tout au contraire, +elle renferme des immensités d'une merveilleuse +fécondité; c'est même une des plus belles +régions agricoles de la terre: mais, faute de voies +d'exportation, ses produits sont jusqu'ici restés inutiles. +A la création pour ces richesses de routes vers +la mer M. Sibiriakov consacre libéralement une partie +de ses énormes revenus. Tout d'abord, après les explorations +du célèbre Nordenskiöld dans l'océan Glacial, +le généreux Sibérien essaya d'établir des communications +maritimes entre les ports d'Europe et l'embouchure +du Iénisséi. Le succès ne répondit pas aux +efforts. Les glaces brisèrent ou arrêtèrent les navires. +M. Sibiriakov sacrifia sans résultat plusieurs millions +dans l'entreprise. Pour un nabab comme lui, la +perte était légère. Immédiatement il dirigea ses +recherches d'un autre côté et s'occupa de tracer +une route à travers l'Oural septentrional, reliant le +bassin de l'Obi à celui de la Petchora. Sur le versant +asiatique, par l'Obi, puis par la Sosva et la Sygva, +des vapeurs arrivent facilement à Liapine, à 40 kilomètres +seulement de la base des montagnes. De là à +la Petchora la distance à vol d'oiseau n'est que de<span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span> +200 kilomètres, dont 70 ou 80 en montagnes. C'est à +travers cette région que M. Sibiriakov a fait ouvrir +une route.</p> + +<p>Les premiers travaux furent exécutés en partant +d'Oranez sur la Petchora, mais ce tracé fut bientôt +abandonné pour un second à travers la vallée de la +Chtchougor. La route part du port Sibiriakov, situé +sur la rive droite de la Petchora, à une petite distance +du confluent de la Chtchougor, et de là rejoint +Liapine. Malheureusement dans cette région, montagnes +et forêts ne forment qu'un immense marécage. +Impossible d'établir une chaussée, impossible +par suite de faire passer une voiture. Aussi M. Sibiriakov +a, dit-on, l'intention d'abandonner cette route +et d'en faire construire une troisième, dans la vallée +de l'Ilytch, où le terrain est plus sec. Telle quelle, +la voie tracée a néanmoins une grande importance +comme route d'hiver. L'été, des vapeurs amènent +des marchandises de Sibérie par la Sygva<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a> jusqu'à +Liapine, puis, dès que les terres tremblantes sont +raffermies par la gelée et recouvertes d'un macadam +de neige, elles sont conduites sur les bords de la Petchora, +d'où, l'été suivant, elles peuvent être exportées +en Europe par mer.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> La baisse rapide des eaux arrête très tôt la navigation +sur cette rivière. En 1890, dès le 10 août, Liapine n'était plus +accessible qu'à des barques.</p> + +</div> + +<p>Durant l'hiver de 1886, 640 tonnes de marchandises +ont été amenées de Sibérie à la Petchora par +la voie d'Oranez, et, l'hiver 1889-1890, 247 tonnes +par la nouvelle route. Maintenant que les travaux +sont achevés dans la vallée de la Chtchougor, le mouvement +commercial augmentera d'année en année. +Pour le bassin de la Petchora, cette voie est dès aujourd'hui<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span> +d'une utilité capitale. Par la Chtchougor les +céréales arrivent facilement et à bon marché dans +cette région. Grâce à ce ravitaillement, la disette n'y +est plus à craindre. Une nombreuse population, +jusque-là exposée aux souffrances de la famine, est +assurée maintenant du pain quotidien, d'autant plus +qu'en généreux philanthrope M. Sibiriakov vend le blé +importé à prix coûtant. Avant l'ouverture de la route +le sac de blé (144 kilog.) valait 40 francs; aujourd'hui +il n'est plus payé que 25 francs<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> Les frais de transport de Tobolsk à la factorerie Sibiriekov +sur la Petchora (dist. 2 500 kil. environ) sont de 35 kopeks par +<i>poud</i> (1 fr. 25 par 16 kil., en évaluant le rouble à 3 fr., cours +aujourd'hui beaucoup trop élevé, 1892). Ermilov, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp" id="193" style="max-width: 38em;"> + <img src="images/193.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">La forêt près d'Oust-Chtchougor.</figcaption> +</figure> + +<p>M. Sibiriakov ne borne pas sa généreuse activité à +ces grands travaux d'utilité publique, c'est de plus +un bienfaiteur éclairé des sciences, et à un grand +nombre d'expéditions scientifiques il a apporté dans +une large mesure le concours de ses libéralités. Est-il +besoin de rappeler que, de concert avec le roi de +Suède et M. Oscar Dickson, il a fait les frais de la +mémorable expédition de la <i>Véga</i>? Aussi, informé +par l'aimable gouverneur de Tobolsk, le général Troïnitsky, +de mon arrivée prochaine dans l'Oural, ce +généreux mécène expédia à ses agents l'ordre de +me donner la plus large hospitalité dans ses factoreries +et d'envoyer au-devant de moi la caravane +nécessaire pour la traversée des montagnes. Sans +ce bienveillant concours, le passage aurait été une +très grosse opération, peut-être même eût-il été +impossible.</p> + +<p>Le 31 juillet, à trois heures du matin, nous débarquons +à la factorerie Sibiriakov d'Oust-Chtchougor. +La journée est employée à des recherches d'histoire<span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span> +naturelle et à l'organisation de la caravane pour +remonter la Chtchougor jusqu'à Volokovka, au centre +de l'Oural, la route étant en ce moment impraticable. +Le 1<sup>er</sup> août, à six heures du soir, nous quittons le +village avec un équipage de quatre vigoureux gaillards. +Notre embarcation est une <i>lodka</i>, grande baleinière +surmontée à l'arrière d'une petite cabine en +forme de cercueil comme celle des gondoles vénitiennes. +Cette cahute, longue de 2 m. 10 et large de +0 m. 90, sera notre habitation pendant plus d'une +semaine. Les caisses de bagages entassées dans l'intérieur +forment le lit; en avant se trouve le salon, +un petit espace demeuré libre autour d'une grande +boîte servant de table. Devant la porte, sur une large +pierre plate, brûle un feu fumeux pour écarter les +moustiques. En somme, excellente installation.</p> + +<p>A peine entrée dans la Chtchougor, la <i>lodka</i> est +repoussée par un courant de foudre. La rivière, large +comme le grand bras de la Seine autour de la Cité, +dévale avec une rapidité vertigineuse. Aussitôt deux +hommes sautent à terre et halent le canot à la cordelle, +pendant que le reste de l'équipage demeuré à +bord pousse avec des gaffes. C'est ainsi que nous +remonterons toute la Chtchougor! De son embouchure +à Volokovka, la rivière a partout un cours aussi torrentueux; +pour avancer contre ce tourbillon, point +d'autre ressource que de haler le canot. Dans les +endroits faciles on parcourt 3 kilomètres à l'heure. +Plus haut, en travers du courant, des amoncellements +de blocs forment digue, et par les brèches la +masse d'eau se précipite tumultueuse. Jusqu'à Volokovka +il y a bien une douzaine de ces rapides. Pour +les traverser, l'équipage lance l'embarcation au milieu +du torrent; de toutes leurs forces les haleurs<span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span> +tirent la corde pendant que les bateliers restés à +bord étayent le canot avec leurs gaffes. L'embarcation +avance de 2 à 3 mètres au prix d'efforts inouïs. +Aussitôt les bateliers quittent leur premier point +d'appui pour en prendre un second en amont. On +avance ainsi par échelons comme un gymnaste qui +s'élève à la force du poignet sur le revers d'une +échelle. Si une perche cassait ou si le câble se rompait, +nous serions infailliblement roulés et noyés par +ce courant irrésistible. La vie, dit-on, tient à un fil: +la nôtre tenait à une corde en écorce.</p> + +<p><i>2 août.</i>—Le paysage devient intéressant. La +Chtchougor coule tantôt en plaine, tantôt en des +cluses profondes entre de beaux escarpements rocheux +couronnés de forêts<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>. Les berges sont constituées +par des calcaires et des schistes qui doivent +être rapportés à l'étage permien. Les schistes renferment +de nombreuses empreintes de plantes fossiles; +les échantillons que nous avons rapportés sont +malheureusement indéterminables, les plantes ayant +dû séjourner longtemps dans l'eau avant de se déposer, +d'après les renseignements que M. Zeiller, ingénieur +au corps des mines, a eu l'obligeance de me +donner après examen de ces fossiles.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> Dans cette région dominent le sapin et le bouleau.</p> + +</div> + +<p>Dans la matinée nous passons les hautes falaises +calcaires d'Ouldor-Kirta (Portes de Fer<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>). Le soir, +derrière la masse bleuâtre des bois, apparaît au loin +un gros nuage violet étendu au-dessus de la forêt: +c'est l'Oural. Désormais nous ne le perdrons plus +de vue.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> Hauteur: 30 à 50 m.</p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp" id="197" style="max-width: 23em;"> + <img src="images/197.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Sur la Chtchougor</figcaption> +</figure> + +<p>A dix heures du soir, halte. Pendant quatorze<span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span> +heures les hommes ont halé l'embarcation, et ce long +et pénible effort nous a fait seulement avancer de +8 <i>tchiumkoss</i><a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, soit 40 kilomètres. La nuit, un ours +vient rôder autour du campement. Le feu du bivouac +l'a éloigné. Quel dommage! depuis dix ans que je parcours +les régions arctiques, jamais je n'ai pu tirer ni +même apercevoir un de ces animaux.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> <i>Tchiumkoss</i>, mesure de longueur employée par les Zyrianes, +valant 5 kilomètres d'après les renseignements qui nous ont +été donnés. D'après Schrenk, cette mesure serait également en +usage chez les Tchérémisses, les Tatars et les Votiaks. Sur +les bords de la Petchora et de la Chtchougor, les <i>tchiumkoss</i> +sont marqués par les accidents topographiques, coudes ou +embouchures d'affluent.</p> + +</div> + +<p><i>3 août.</i>—Temps magnifique. A deux heures le +thermomètre s'élève à + 22°,8. Nous passons devant +le confluent du Patek-Io, l'affluent le plus important +de la Chtchougor<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>, et, dans la journée, atteignons la +Chour-Kirta, goulet semblable à l'Ouldor-Kirta. Au +delà, la rivière s'élargit en un petit lac d'une merveilleuse +transparence. Partout la Chtchougor est limpide +comme un cristal<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>. A travers ses eaux vertes, +profondes en certains endroits d'une dizaine de mètres +et même plus, les moindres accidents du fond restent +visibles. Passé ce joli paysage, voici deux tourbillons +terribles dont la traversée nous donne pas mal de +tablature (Syrankocht et Tarachimkocht). Après cet +effort le campement est établi.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> C'est un affluent de droite, il serait navigable sur une +longueur de 190 kilomètres.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> Sur une distance de plusieurs kilomètres en aval de l'embouchure, +les eaux de la Chtchougor ne se mélangent pas avec +celles de la Petchora; deux bandes d'eau, l'une claire, l'autre +trouble, s'écoulent côte à côte.</p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp" id="199" style="max-width: 38em;"> + <img src="images/199.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">La Chour-Kirta</figcaption> +</figure> + +<p>Notre équipage, composé de Zyrianes, est admirable +d'énergie et d'endurance. De solides gaillards, ces<span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span> +Finnois! quatorze heures durant ils pataugent dans +l'eau, puis, le soir venu, sans même prendre le temps +de sécher leurs vêtements, ils s'endorment sous une +tente, vêtus simplement d'une chemise et d'un pantalon +en toile, et les nuits sont très fraîches. Avec +cela une nourriture frugale de poisson et de pain +noir. De même que tous les Finnois, ce sont de très +habiles bateliers. Parmi eux comme parmi les Lapons +et les Caréliens du gouvernement d'Arkhangelsk, la +marine russe trouverait d'excellentes recrues pour les +équipages de la flotte.</p> + +<p>Encore deux rudes journées (4 et 5 août), et le 6 +nous arrivons au pied de la Peutchétiouk Parma, un +gros mamelon situé sur la rive gauche de la rivière. +Immédiatement nous partons en faire l'ascension. J'ai +hâte de gravir un sommet pour discerner les traits +du pays; avec cette épaisse forêt qui couvre tout, +impossible de distinguer la véritable position des +accidents de terrain.</p> + +<p>Du haut de la Peutchétiouk Parma (490 mètres) le +panorama est très étendu, tout en longueur, comme +une vue en ballon. Vers l'ouest, à perte de vue, une +immensité bleue de forêts ponctuée de lambeaux +miroitants de la Chtchougor, puis lentement la plaine +s'accidente de collines rondes à pentes douces, comme +une mer gonflée par les longues ondulations d'une +grosse houle. En arrière, sublime dans son isolement, +se dresse le puissant massif du Telpos-Is, le plus haut +sommet de cette partie de l'Oural. Une des plus fières +montagnes que j'aie jamais vues, cette cime superbe, +avec ses sommets dentelés dressés à plus de 1 600 +mètres à pic. Dans tout ce vaste territoire, étalé à +nos pieds comme une carte en relief, pas une maison, +pas même une hutte, nulle part un habitant. D'Oust-Chtchougor<span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span> +à Chekour-Ia-Paoul, situé de l'autre côté +de l'Oural, sur une distance de 250 kilomètres, deux +fois seulement nous avons rencontré des hommes: +cette forêt infinie d'arbres verts est une solitude poignante, +funèbre. Une fois la position des points saillants +du paysage relevée, nous dévalons rapidement +pour rejoindre la lodka.</p> + +<p>En approchant du Telpos-Is, le paysage devient +grandiose. Au milieu de cette belle nature, la navigation +semble moins pénible; le magnifique panorama +fait oublier les fatigues du voyage. Et pourtant, à +mesure que nous avançons, les difficultés augmentent. +Nous passons trois rapides pour arriver dans +une sorte de lac encombré d'îles marécageuses, où +débouche une rivière importante, le Gloubnik-Io. +Les bateliers s'égarent au milieu de ce dédale. Nous +passons là plus d'un mauvais quart d'heure à faire +des routes diverses, à nous échouer et déséchouer; +et quand les hommes retrouvent enfin le chemin, la +nuit est venue. Juste devant nous s'étend une belle +plage; on ne saurait trouver meilleur emplacement +pour le bivouac. De longtemps nous n'avons eu un +lit aussi moelleux.</p> + +<p>La nuit est tiède<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> et lumineuse. Le sommet du +Telpos-Is scintille comme une étoile qui serait tombée +sur terre, et tout au bout de la plaine, sur la lueur +jaune du crépuscule, des montagnes isolées arrondissent +leurs dômes bleus dans le calme profond du +soir. Pas un bruit, on a l'impression du repos. Autour +du feu nous restons longtemps à causer: on se sent +si bien dans cet isolement et dans ce silence!</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> Température, à 9 heures du soir, + 12°.</p> + +</div> + +<p><i>7 août.</i>—A quatre heures du matin nous sommes<span class="pagenum" id="Page_196">[Pg 196]</span> +debout. Il serait pourtant agréable de dormir sous +ce gai soleil! On boit le thé, et les bateliers reprennent +la cordelle. Cinq heures plus tard, voici le +Dourni-Porog, le rapide le plus redoutable de toute +la Chtchougor. Figurez-vous un bout de torrent alpin +encombré de blocs et de fonds pierreux. Après une +heure de travail nous arrivons à l'embouchure du +Dourni-Yeul, dont la vallée, disent nos gens, conduit +au sommet du Telpos-Is.</p> + +<p>Dans la mythologie indigène, le Telpos-Is est le +séjour de l'Eole zyriane, et en passant au pied de ce +pic, les bateliers, obéissant à la même superstition +que les marins, défendent de siffler et de crier, de +crainte d'attirer le vent. Telpos-Is signifie en langue +zyriane la pierre du nid du vent. Les naturels regardent +cette montagne comme inaccessible. Dès que +vous approchez du sommet, le diable déchaîne une +tempête et vous culbute dans les précipices. Un +Samoyède ayant voulu gravir ce pic malgré les +remontrances des Zyrianes fut, paraît-il, mis en pièces +par le vent. Chez nos bateliers la curiosité l'emporta +sur la crainte, et trois d'entre eux n'hésitèrent pas à +nous accompagner sur le Telpos-Is. Nous traversons +un marais, puis un bout de forêt, pour arriver à des +monceaux d'énormes blocs éboulés. Le vallon du +Dourni-Yeul est une ruine, la montagne semble avoir +été disloquée par un tremblement de terre. Au milieu +de cette désolation luit un petit lac vert; plus haut +blanchit un petit névé dont la surface adhérente au +sol est une plaque de glace. Plus loin, entre les traînées +de pierres s'étendent de petites alpes ponctuées +de fleurs éclatantes, puis la grande solitude recommence, +grise, nue et morte, s'élevant par étages en +grosses vagues de pierres. Derrière se dresse l'arête<span class="pagenum" id="Page_198">[Pg 198]</span> +maîtresse du Telpos-Is comme une lame de couteau +ébréchée. Nous avançons jusqu'à l'altitude de 849 mètres, +lorsque soudain le sommet se coiffe de gros +nuages et une lourde pluie d'orage éclate. Rapidement +le temps se fait, comme disent les marins, +apportant d'épaisses brumes. La pluie tombe à torrents, +la retraite devient nécessaire. Au même moment, +de toutes les pierres et de toutes les herbes se lèvent +des nuées de moustiques. En quelques secondes nous +sommes noirs de ces insectes. Impossible de mettre +la moustiquaire. Sur ces blocs branlants il faut ne +pas avoir les yeux brouillés par le mouvement du +voile.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="203" style="max-width: 36em;"> + <img src="images/203.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Le Telpos-Is.</figcaption> +</figure> + +<p>Avec des mouchoirs nous nous couvrons le cou, +la partie la plus sensible du corps; lorsque nous +trouvons une pierre solide, nous nous arrêtons une +minute pour nous flageller la figure et faire une confiture +de moustiques. Pendant une heure les souffrances +sont atroces. Chose extraordinaire, en bas +dans le marais les insectes sont beaucoup moins +nombreux. Dans la soirée nous arrivons à la lodka. +Après pareille expédition, combien semble agréable +notre misérable cabanon! Là-dessous on est à l'abri +de la pluie, et un bon feu fumeux éloigne les moustiques. +Nous nous séchons, puis mangeons un souper +frugal. Des vêtements secs et un morceau de pain, +c'est la félicité parfaite en exploration.</p> + +<p><i>8 août.</i>—Continuation de la navigation; le temps +est encore aujourd'hui brumeux, donc inutile de tenter +l'ascension du Telpos-Is. Après notre mésaventure les +Zyrianes sont plus que jamais persuadés de l'inaccessibilité +de la montagne.</p> + +<p>Encore un rapide difficile. Au delà s'ouvre une +large vallée ombreuse, bordée de montagnes<span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span> +chauves<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a> doucement ondulées. On dirait un coin du Jura. +Avec ses forêts, ses eaux claires et ses profils mous +et fuyants, cette partie de l'Oural rappelle la Franche-Comté. +Partout il y a de l'air dans le paysage, nulle +part ces encaissements et ces enchevêtrements de +montagnes entassées les unes contre les autres qui +écrasent et arrêtent la perspective comme dans les +Alpes.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> La limite supérieure des forêts est située à environ +100 mètres au-dessus de la rivière et la neige descend très bas.</p> + +</div> + +<p>La rivière fait un coude et nous amène dans une +plaine cernée de montagnes. Nous arrivons au terme de +notre navigation à la station de la Volokovka<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>, située +au confluent de cette rivière et de la Chtchougor<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> Le Nak-Sory-Ia des Ostiaks, d'après Hoffmann.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> De Volokovka au port Sibiriakov, sur la Petchora, la distance +est de 98 kilomètres par la route et de 243 par la rivière, +d'après les renseignements fournis par les bateliers.</p> + +</div> + +<p>La station se compose de deux maisons en bois. +Le mobilier en est sommaire: dans un coin le traditionnel +poêle russe, deux lits de camp, une table et +un banc. Pour l'Oural, c'est du luxe.</p> + +<p>Sur l'ordre de M. Sibiriakov, un <i>iamchtchik</i> (postillon) +nous attend ici depuis un mois avec quatre +chevaux.</p> + +<p>Volokovka est un des plus jolis coins que j'aie vus +dans les montagnes du Nord. Tout à l'entour, de +belles eaux courantes, de magnifiques forêts de sapins +et de bouleaux, des montagnes agréables à l'œil; avec +cela, abondance de gibier. Ce serait un charmant +séjour d'été sans les moustiques; heureusement une +baisse subite de la température les a fait disparaître. +Pour toujours nous sommes débarrassés de ces +insectes acharnés.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">LA TRAVERSÉE DE L'OURAL</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>Les marais.—Ascension dans l'Oural.—Première rencontre +avec les Ostiaks.—Arrivée à Liapine.</p> +</div> + + +<p>Pendant deux jours, temps brumeux et pluvieux. +Une fois les collections d'histoire naturelle terminées, +je prends la résolution de partir immédiatement pour +la Sibérie. Notre provision de pain est d'ailleurs finie, +et maintenant nous devons nous contenter d'une pâte +noire, mal cuite, dont les chiens bien élevés ne voudraient +pas.</p> + +<p>Le 10 août, la caravane se met en marche. Boyanus +et moi sommes à cheval; les bagages sont chargés +sur des traîneaux samoyèdes (<i>narte</i>), attelés chacun +d'un cheval qui porte en outre son conducteur.</p> + +<p>La route suit la vallée de la Volokovka; c'est une +simple tranchée à travers la forêt. De macadam, pas +plus trace que sur les autres voies de Russie; le sol +forme le chemin, et ici quel sol! Dans les pays du +Nord, les routes sont des pistes plus ou moins larges, +presque toujours marécageuses en été et praticables +seulement l'hiver, lorsque le sol, raffermi par la gelée, +est couvert de neige.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span></p> + +<figure class="figcenter illowp" id="207" style="max-width: 36em;"> + <img src="images/207.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Traversée de l'Oural.</figcaption> +</figure> + +<p><span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span></p> + +<p>A quelques centaines de pas de la Chtchougor, je +sens mon cheval se dérober sous moi; j'ai la sensation +brusque de me sentir engloutir, et en même temps +je vois les montures de mes compagnons plonger dans +la vase jusqu'à mi-jambes. Nous avançons sur une +marmelade de terre, et sous la moindre pression elle +cède. Avec les chevaux et les traîneaux lourdement +chargés, jugez du pataugis. En certains endroits, les +bêtes enfoncent jusqu'au ventre.</p> + +<p>Partout une boue noire, partout des flaques d'eau, +partout des tourbières. On va au pas au gré de sa +monture, toujours prêt cependant à la faire changer +de direction pour éviter les arbres. Merveilleux mon +petit cheval! jamais il ne fait un faux pas sur ce sol +mouvant, jamais il ne butte contre les racines entre-croisées. +Voit-il son devancier patauger, vite il se jette +à droite ou à gauche; aperçoit-il une plaque suspecte, +il la flaire bruyamment pour s'assurer de sa solidité. +Cette intelligente petite bête sait que partout où il +n'y a point de végétation, la fondrière est plus liquide +et elle choisit en conséquence sa route. En plein +marais elle a toujours soin de mettre le pied sur les +touffes saillantes de plantes palustres, l'expérience +lui a appris que ce sont les seuls points solides du +terrain. Par la pratique de l'Oural ces chevaux sont +devenus quelque peu géologues.</p> + +<p>La traversée d'un marais fangeux donne les mêmes +sensations qu'une navigation en canot sur une mer +houleuse. Le cheval monte, s'abaisse comme l'embarcation +sur la vague. En pareil cas, il faut lâcher les +étriers, serrer ferme les genoux, empoigner solidement +la crinière d'une main et de l'autre tenir les +rênes, prêt à enlever la monture en cas de faux pas.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="209" style="max-width: 35em;"> + <img src="images/209.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">La Volokovka.</figcaption> +</figure> + +<p>Pour nous reposer de ces fondrières nous passons<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span> +et repassons à gué la Volokovka. Nous la traversons +seize fois. Le lit caillouteux de la rivière est résistant; +en le suivant on est beaucoup plus au sec que dans +le marais: là, pas de crainte de tomber dans quelque +bourbier inattendu. En certains endroits, les berges +sont escarpées; les chevaux attelés aux traîneaux font +un petit saut en avant, puis, une fois à l'eau, donnent +un coup de collier, et, patatras, la <i>narte</i> tombe de +tout son poids dans le torrent. Tant pis pour les plaques +photographiques!</p> + +<p>Le paysage est pittoresque, avec une magnifique +forêt encadrée de jolies montagnes, mais nous n'avons +pas le loisir de l'admirer; tout le temps il faut avoir +l'œil ouvert pour éviter une chute dans le bourbier, +se garer d'un arbre ou d'une branche. Enfin, nous voici +dans une sorte de cirque, aux sources de la Volokovka.</p> + +<p>Une pente rapide sur un terrain solide conduit à +un petit plateau (494 mètres), le point de partage +des eaux entre le bassin de la Petchora et celui de +l'Obi, la frontière de l'Asie. Nous poussons un joyeux +hourra en l'honneur de la vieille Europe que nous +quittons, et en avant! Mais aussitôt le tangage +recommence. Le plateau culminant du passage est +une vaste tourbière dans laquelle les chevaux restent +enlizés. Ils semblent marcher sur une éponge gonflée +d'eau. C'est une des plus mauvaises parties de la +route. Sur ce sol jaune, des bouleaux morts tortillent +leurs branches blanches avec des silhouettes de squelettes. +Cela a un air de mort, de terre sans vie, de +cimetière de la nature.</p> + +<p>Le plateau verse dans un ravin et nous arrivons à +la station de Pérévalski. Pour parcourir 27 kilomètres +nous n'avons pas employé moins de sept heures, et +pas une halte en route. Une rude étape!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span></p> + +<p>La station se compose d'une baraque humide, que +nous remplissons à nous quatre. La cassine s'incline +comme un château de cartes prêt à tomber; ce sol ne +peut rien porter.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="211" style="max-width: 26em;"> + <img src="images/211.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Station de Pérévalski.</figcaption> +</figure> + +<p>Le lendemain, avant de poursuivre notre route, nous +allons gravir la Pérévalski-Sobka, une des croupes +dominant l'entonnoir où nous nous trouvons. Toujours +le même aspect: d'abord la forêt, puis, les derniers +arbres dépassés<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>, rien que des pierres. Sur un<span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span> +point seulement, un peu au-dessous du sommet, la +roche apparaît en place: partout ailleurs ce n'est +qu'une ruine.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> Limite supérieure de la végétation forestière de l'Oural +dans les vallées de la Chtchougor et de la Sygva: Peutchétiouk +Parma, 490 mètres; Telpos-Is, vallon de Dourn-yeul, 315 +et 397 mètres (limite supérieure des bouleaux, 556 mètres); +Pérévalski-Sobka, 481 mètres (limite supérieure des bouleaux, +566 mètres).</p> + +</div> + +<p>Devant nous l'Oural présente une profonde dépression; +il y a là un aplatissement de relief, comme un +gâteau soufflé manqué.</p> + +<p>Plus loin, vers le nord, le terrain se relève pour +former un massif alpin; quel est son nom? Impossible +de le savoir; pour notre guide, tout cela c'est +l'inconnu, un pays anonyme, l'Oural; impossible d'en +tirer aucun renseignement.</p> + +<p>Vers l'est, c'est-à-dire vers la Sibérie, la chaîne +tombe à pic; au delà de la Pérévalski-Sobka quelques +collines, et après cela une étendue plane sans +limites, on dirait la mer. De ce côté, l'Oural n'est +pas précédé de contreforts comme sur le versant +européen.</p> + +<p>A trois heures, nous sommes de retour à la station; +à quatre heures, en selle, et en route! Toujours des +marais, puis des monceaux de pierres éboulées sur +lesquels glissent nos chevaux. Ici la marche est encore +plus lente qu'au milieu des marécages. Les montures +n'osent mettre le pied sur une pierre qu'après l'avoir +flairée pour s'assurer de sa solidité.</p> + +<p>Nous suivons une vallée ombreuse entre de belles +collines boisées. Cette partie de l'Oural est la chaîne +la plus pittoresque que j'aie vue: partout de petits +coins frais et riants. Aujourd'hui l'étape est courte, +17 kilomètres seulement, et, à sept heures du soir, la +caravane arrive à la station de Sartonninka.</p> + +<p><i>11 août.</i>—Nous mangeons la dernière bouchée +de la pâte noire décorée par les Zyrianes du nom +de pain. Il faudra donc atteindre ce soir Liapine, et +nous en sommes éloignés de 49 kilomètres. A partir<span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span> +d'ici la route devient, dit-on, meilleure et l'on change +les traîneaux contre de petites charrettes.</p> + +<p>Nous suivons un large abatis pratiqué au milieu +de la forêt. Le terrain monte et descend en longues +ondulations. Tout à coup, à un détour, au bout de la +longue avenue apparaît l'infinie nappe violette de la +plaine sibérienne, toute brillante de lumière. Telle +on voit la Lombardie du sommet des Alpes. Après +cette vision, plus rien que la forêt marécageuse toujours +pareille à elle-même.</p> + +<p>A huit heures trente du soir, 15 kilomètres nous +séparent encore de Liapine et la nuit vient, et nous +avons faim. L'estomac est l'organe le plus exigeant et +en même temps le plus important: il détermine les +belles comme les mauvaises actions, la joie comme +la tristesse: aujourd'hui il nous donne un regain +d'énergie. Nous abandonnons les bagages à la garde +de Popov, puis Boyanus et moi lançons nos chevaux, +résolus à arriver coûte que coûte le soir même à +Liapine.</p> + +<p>Après une heure de trot, voici enfin du sable, un +sol résistant, on redouble l'allure et nous atteignons +le village ostiak de Chekour-Ia: un tas de misérables +huttes posées sur le bord d'une rivière.</p> + +<p>Pas beaux précisément les indigènes: de petits +bonshommes ratatinés, vêtus de peaux sordides, se +démenant avec des allures d'orangs. Nous passons la +rivière, les chevaux à la nage, nous en pirogue. En se +mettant ainsi à l'eau après une longue course, tout +autre que le cheval russe prendrait une fluxion de +poitrine. Lui, il ne s'en porte que mieux; comme son +maître, il est fait à toutes les endurances. Les selles +sont maintenant mouillées, tant mieux, on n'en sera +que plus solide, et au trot! Il y a bien encore des fondrières,<span class="pagenum" id="Page_208">[Pg 208]</span> +une notamment où les chevaux patouillent +jusqu'au poitrail. <i>Nitchevo</i>, comme disent les Russes, +cela ne fait rien, les maisons de Liapine sont en vue.</p> + +<p>Brusquement nos montures font un écart: dans +l'obscurité, elles ont distingué un large trou vaseux, +un bourbier nous sépare de la civilisation; on barbote +encore une fois, enfin à dix heures vingt du soir +nous atteignons la factorerie de Liapine. Un véritable +village. De vastes magasins, des habitations pour les +ouvriers, et une excellente maison pour le maître. +Les agents de M. Sibiriakov nous reçoivent avec la plus +franche cordialité, comme on sait recevoir en Russie.</p> + +<p>Une table chargée de victuailles et d'excellents vins +envoyés à notre intention est bientôt dressée. Nous +avons des chaises pour nous asseoir, une lampe nous +éclaire. Après les soucis de la vie matérielle dans le +désert, un luxe asiatique. La civilisation a parfois du +bon, mais pour l'apprécier à toute sa valeur il faut +avoir peiné dans les régions mortes de la terre.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_209">[Pg 209]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">LES OSTIAKS</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>Séjour à Liapine.—Le village ostiak de Chekour-Ia.—Habitations, +costumes et vie des indigènes.—A la recherche +des idoles.</p> +</div> + + +<p>Depuis Kazan nous avons parcouru, en commençant +par la fin, le livre vivant de l'histoire de la civilisation. +Pas à pas, en visitant les divers peuples de la +Russie orientale, nous avons suivi le cycle de la lente +évolution du progrès humain. Sur les bords du Volga, +des Finnois encore païens nous ont initiés à la vie +d'agriculteurs primitifs. Dans la vallée de la Petchora, +nous avons ensuite étudié chez les chasseurs zyrianes +une période plus ancienne du développement des +sociétés. Maintenant, avec les Ostiaks, nous arrivons +au chapitre initial de l'histoire de l'homme. Nous +voici au milieu d'une peuplade de chasseurs et de +pêcheurs, frustes de civilisation, armés de flèches et +d'arcs, image vivante de l'homme des premiers âges. +En dégringolant les pentes de l'Oural nous avons +sauté dans un passé vieux de centaines de siècles. +Nous retrouvons ici les temps préhistoriques avec ces +primitifs ignorant l'usage du fer, pareils à nos ancêtres +des temps géologiques.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_210">[Pg 210]</span></p> + +<p>Les Ostiaks sont des Finno-Ougriens, proches parents +des Hongrois et des Finlandais, venus comme +eux de l'Altaï, mais restés à l'état sauvage, tandis +que leurs frères d'Europe sont devenus des peuples +civilisés. Leur effectif est d'environ 20 000, dispersés +dans le bassin inférieur de l'Obi<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>. Dans le Sud, le +58° de latitude nord marque leur limite, et vers le +nord ils se mêlent aux Samoyèdes sur les <i>toundras</i> +riveraines de l'océan Glacial. L'habitat des Ostiaks +comprend ainsi la plus grande partie du gouvernement +de Tobolsk. Du confluent de l'Obi et de l'Irtich +à Obdorsk ils constituent l'élément principal de la +population. Le long du fleuve ils se trouvent dispersés +par clans entremêlés de quelques colonies +russes, mais, à droite et à gauche de l'Obi, ils +deviennent les seuls habitants. Au sud de Samarovo, +dans le district de Sourgout, se rencontre un second +groupe d'Ostiaks, moins important. Un petit nombre +seulement habite les rives du fleuve, la majorité a +été refoulée dans les vallées des affluents de droite. +Un troisième groupe, encore moins nombreux, est +dispersé dans la partie sud-ouest du gouvernement +de Tobolsk et dans le nord du gouvernement de +Perm. Les hautes vallées de la Konda, de la Tavda, +de la Sosva méridionale et de la Toura renferment +quelques centaines d'Ostiaks très russifiés. Dans le +volost de Kochousk se trouvent les trois clans les +plus méridionaux formés par ces indigènes en +Sibérie<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>. Dans le gouvernement de Perm, les districts<span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span> +de Verkotourié et de Tcherdine contiennent également +quelques centaines de ces allogènes.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> 19 000 Ostiaks et 4 580 Vogoules, d'après Sommier (<i>Un Estate +in Siberia</i>). Cette statistique ne comprend pas les Ostiaks du +Iénisséi, qui appartiennent à une race différente.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> Aug. Ahlqvist, <i>Unter Wogulen und Ostiaken</i>, Helsingfors, +1883.</p> + +</div> + +<p>Comme les Eskimos de l'Alaska, comme les Indiens +des États-Unis, et tous les peuples primitifs vivant +en contact de populations plus élevées en civilisation, +les Ostiaks disparaissent. D'année en année leur +effectif décroît. A Midkinskaya iourte, entre Samarovo et Bielagora, en peu de temps la population est +descendue de 27 à 12 individus. D'autre part, dans la +vallée inférieure de l'Irtich ces indigènes, nombreux +lors de l'arrivée des Cosaques d'Iermak, ont aujourd'hui +disparu.</p> + +<p>Sous la poussée lente et continue de la colonisation +russe, les Ostiaks ont été refoulés vers les +régions du nord, où le combat pour la vie est plus +rude et plus pénible. L'étendue de leur terrain de +chasse a été peu à peu restreinte, et peu à peu leurs +pêcheries les plus lucratives ont passé aux mains des +Russes. Les ressources des indigènes ont ainsi progressivement +diminué, et cet appauvrissement a eu +pour conséquence naturelle une réceptivité plus +grande des maladies.</p> + +<p>Déprimés par la misère, les Ostiaks deviennent +incapables de résister aux épidémies. La diphtérie +et la variole occasionnent parmi eux de nombreux +décès, que ne compense point une forte natalité. Les +femmes ostiakes sont peu fécondes et une mortalité +terrible sévit sur les enfants. D'après Poliakov<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>, elle +frapperait les deux tiers et même les trois quarts +des enfants.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> Poliakov, <i>Pisma i ottcheti o poutéchéstvii v dolinou r. Obi</i>. +Pétersbourg, 1877.</p> + +</div> + +<p>Enfin, de l'avis de tous les voyageurs, la diminution +des Ostiaks est due en grande partie à l'institution<span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span> +du <i>kalym</i>. Dans notre société, les filles, lorsqu'elles +se marient, diminuent le patrimoine paternel; +chez les indigènes de l'Obi, elles sont, au contraire, +un capital pour le chef de famille. L'époux +achète la jeune fille à son père, usage évidemment +emprunté par les Ostiaks à leurs voisins les Tatars. +Le <i>kalym</i> ou prix de la fiancée se paye en argent, en +pelleteries ou en rennes. Autrefois les jeunes gens +qui ne pouvaient réunir le capital nécessaire à l'acquisition +d'une femme, demandaient à l'amour son puissant +secours; s'ils réussissaient à inspirer de tendres +sentiments à une jeune fille, ils l'enlevaient; le rapt +rendait le mariage valable. Depuis quelque temps +cette coutume n'est plus suivie; la vente seule opère +le mariage; et comme les jeunes gens assez riches +pour acheter une femme sont rares, le nombre des +unions diminue.</p> + +<p>D'après M. Sommier, la valeur du <i>kalym</i> varie de +60 à 250 francs. La plupart des Ostiaks, ne possédant +pas une pareille somme, l'empruntent à des +Russes dans des conditions très onéreuses. Pour +racheter sa dette, le malheureux s'engage, par exemple, +à livrer à son créancier les principaux produits +de sa chasse ou de sa pêche à moitié prix de leur +valeur jusqu'à concurrence de la somme prêtée. Dans +l'aristocratie indigène, le <i>kalym</i> atteint parfois un +capital relativement considérable. Poliakov cite un +<i>kalym</i> comprenant 100 peaux de renards argentés, +2 de castors, 1 de renard noir, 2 marmites en cuivre, +150 rennes, et 11 mètres d'étoffe rouge. En échange, +la fiancée recevait en dot 15 traîneaux chargés de +poisson et de viande, une tente avec plusieurs couchettes, +dont deux garnies de couvertures et draps, +30 clochettes et 15 aunes de courroies en peau d'ours.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span></p> + +<p>Les Ostiaks admettent la polygamie, mais l'institution +du <i>kalym</i> en interdit pour ainsi dire la pratique. +La misère rend les Ostiaks vertueux.</p> + +<p>Les ethnographes partagent cette population sibérienne +en deux races distinctes: les Ostiaks et les +Vogoules, les premiers habitant les bords de l'Obi, +les seconds les pentes de l'Oural.</p> + +<p>A mon avis, cette distinction doit être rejetée. Les +quelques Slaves établis dans les vallées de la Sygva +et de la Sosva du Nord, comme les indigènes eux-mêmes, +ignorent le nom de Vogoules. Les naturels, +lorsqu'ils parlent russe, se disent Ostiaks, et les +pêcheurs russes ne les connaissent que sous ce nom. +Dans leur langue, les aborigènes n'admettent pas +la classification des ethnographes; de la Sygva à +la Tavda, tous se considèrent comme appartenant à +un seul et même peuple, et dans leur idiome se donnent +le nom commun de <i>Manzi</i>, qu'ils appartiennent +aux tribus ostiakes ou vogoules des savants de cabinet<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> Sommier, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>D'autre part, tous les produits de l'industrie +des prétendus Vogoules sont identiques à ceux des +Ostiaks de l'Obi. Castren, la principale autorité en +matière d'ethnographie finnoise, reconnaît que les +deux peuples ne sont séparés que par des différences +insignifiantes<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>. Enfin, d'après l'anthropologiste russe +Maliev, les crânes ostiaks présentent une ressemblance +presque complète avec ceux des Vogoules. +Entre les deux peuples soi-disant distincts il y a identité +complète de type et d'industrie. Rien n'autorise +par suite à diviser les indigènes de la Sibérie occidentale<span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span> +en deux races. Les ethnographes en chambre +ont inventé une population qui n'existe pas.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> Castren, <i>Etnologiska Föreläsningar</i>, Helsingfors, 1857, p. 136.</p> + +</div> + +<p>Tous les voyageurs qui ont parcouru l'Oural septentrional +partagent cette opinion. Hoffmann n'hésite +pas à affirmer que les Vogoules et les Ostiaks de +Liapine ne forment qu'un seul et même peuple<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>. +Avant lui, Müller avait démontré que ces noms +avaient seulement une valeur locale<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>. Plus récemment, +M. Sommier, dont la compétence est absolue, +signale également l'identité des Ostiaks et des +Vogoules. Enfin un voyageur russe, M. V. J. Kouznetsov, +est arrivé à la même conclusion, après avoir +étudié les «Vogoules» de la Losva et de la Sosva +méridionale.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> Hoffmann, <i>Der Nördliche Ural und das Küstengebirge Pae-Choi</i>, +p. 50.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> «A la fin du moyen âge, après que la Iougrie fut devenue +tributaire du grand-duc de Moscou à la suite de l'incorporation +de la république de Novgorod à ses États, à côté de l'ancien +nom de Iougrie apparurent de nouvelles dénominations telles +que celles de Wogoules ou Wogoulitsch et d'Ostiaks. Au début, +l'ancien nom se conserva à côté des nouveaux, puis, avec +le temps, ne s'appliqua plus qu'à quelques localités. Ainsi +s'explique comment les noms de Iougrie, de Vogoules et d'Ostiaks +ont été employés les uns pour les autres sans y attacher +d'importance.» (Ferdinand-Heinrich Müller, <i>Der Ugrische Volksstamm</i>, +vol. I, p. 112.)</p> + +</div> + +<p>«Dans cette région, écrit-il, la population se divise +en <i>iassatchny</i> (familles soumises au <i>iassak</i>, tribut en +fourrure), Vogoules et Ostiaks. Quelle différence +existe-t-il entre ces deux derniers groupes d'indigènes, +aucun Russe n'a pu me l'indiquer, et moi-même +n'ai pu le découvrir. Les uns comme les autres +parlent la même langue, habitent des huttes construites +sur le même modèle, portent des vêtements +semblables et décorent leurs objets mobiliers des<span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span> +mêmes ornements<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.» De l'avis de M. Kouznetsov, et +c'est également le nôtre, la seule différence entre les +Vogoules et les Ostiaks est que les premiers ont subi +plus profondément l'influence russe que les seconds.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> N.-I. Kouznetsov, <i>Priroda i jiteli vostotchnago sklona siévernago +Ourala</i>. (<i>Izviestia Imperatorskago rousskago geografitcheskago +obchtchestva</i>, t. XXIII, 6, 1887.)</p> + +</div> + +<p>En faveur de la distinction des races, on a invoqué +la différence des langues. L'argument est spécieux. +D'abord les deux idiomes ostiak et vogoule sont très +rapprochés et constituent plutôt deux dialectes que +deux langues. En second lieu, toutes les races peu +nombreuses, dispersées sur de vastes territoires et +fractionnées en groupes isolés, ne maintiennent pas +l'unité de leur langue. Ainsi les Lapons méridionaux, +ceux de Röraas, par exemple, ne comprennent pas +leurs congénères du Finmark, et ces derniers, bien +que limitrophes de la presqu'île de Kola, n'entendent +pas le dialecte de leurs frères russes. On ne divise +pourtant pas les Lapons en races distinctes. Le même +fait s'observe dans le bassin de l'Obi. La langue +ostiake ne comprend, paraît-il, pas moins de trois +dialectes: celui de Liapine, celui de l'Obi et celui de +la Sosva méridionale ou des Vogoules.</p> + +<p>Comme le montrent les citations, les savants russes +sont d'accord avec nous pour reconnaître que la classification +des Finnois Ougriens de la Sibérie occidentale +en Ostiaks et Vogoules n'est point justifiée.</p> + +<p>Après cette discussion, revenons à notre voyage. +Nous déjeunons longuement, en gens déshabitués au +luxe d'une table, puis nous allons visiter le village +ostiak de Chekour-Ia<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> Sukker-ia-Paoul de l'Atlas Stieler, Schokurje d'Ahlqvist. +<i>Paoul</i>, hameau indigène.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span></p> + +<p>Figurez-vous une vingtaine de cahutes en bois +éparses dans une clairière. Au centre s'élève un +énorme cornet blanc debout sur le sol. C'est une +<i>tchioume</i>, le premier abri imaginé par ces primitifs. +En Sibérie, où sur des milliers de kilomètres on ne +rencontre pas une roche, pas même une pierre, les +indigènes n'ont pu trouver un gîte dans des cavernes, +comme les habitants préhistoriques de nos pays, et +ont dû improviser des huttes de branchages. Pour +ces constructions, le bois ne leur faisait pas défaut. +Ils ont dressé des cônes de perches, puis les ont +recouverts de l'écorce imperméable du bouleau et +ont ainsi obtenu la <i>tchioume</i>, le grand cornet dressé +au milieu du village. Cet abri est une survivance +des temps préhistoriques. Examinez les tentes des +Lapons, les vieilles huttes (<i>kota</i>) des Finnois de Finlande, +vous serez frappé au premier coup d'œil par +la similitude absolue de ces diverses constructions; +c'est le même type d'architecture, légèrement modifié +par des influences de milieu. Il n'est donc pas téméraire +d'affirmer que cet abri date de cette époque, +vieille de plus de vingt siècles, où les Finnois, +aujourd'hui épars en Europe et en Asie, vivaient +réunis dans la Sibérie méridionale.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="223" style="max-width: 25em;"> + <img src="images/223.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption"><i>Iourte</i> de Chekour-Ia.</figcaption> +</figure> + +<p>A côté de cette tente se trouvent des constructions +moins primitives, des <i>iourtes</i>. Ces baraques, le type +le plus perfectionné de l'architecture ostiake, ne +comprennent qu'une seule pièce<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>, précédée d'un +petit vestibule. La plus grande partie de la chambre +est occupée par un lit de camp (<i>paoul</i>), divisé, dans +certaines habitations, en trois compartiments: l'un<span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span> +réservé au père de famille, le second au fils aîné, et +le troisième aux enfants ou aux pauvres. Dans les +sociétés primitives, tout le monde est charitable, et +toujours ces païens mettent en pratique les principes +de l'Évangile, qu'ils ignorent. Le plus souvent la +<i>iourte</i> renferme simplement deux lits de camp, disposés +face à face sur les côtés, et au fond de la pièce +un banc. Sur ces lits et le long des murs sont placés +des paillassons, ornés de dessins géométriques et +bordés de peaux de poisson, fabriqués par les +femmes avec des plantes palustres<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>. Les Ostiaks<span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span> +emploient ces nattes en guise de tapis; usage évidemment +emprunté aux Tatars, lorsque, habitant +des contrées plus méridionales, ils se trouvaient +en contact avec les musulmans. Par-dessus cette +sparterie sont étendues en place de matelas de belles +peaux de rennes. Le restant du mobilier se compose +d'étagères pour les ustensiles de ménage et de traverses +comme portemanteaux.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> Cette pièce mesure généralement une longueur de 4 mètres +sur une largeur de 3.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> Il y a deux espèces de paillassons, l'un tressé avec des +roseaux, blanc et parsemé de dessins noirs, l'autre en plantes +beaucoup plus fines, jaune et sans ornementation.</p> + +</div> + +<p>De ces iourtes, les unes servent d'abri en été, les +autres d'habitations d'hiver, et, par suite, présentent +des différences de construction. Dans la iourte d'été, +le foyer est placé au centre de la chambre, entre des +pierres, et au toit de la baraque est percé un large +trou servant tout à la fois au passage de la fumée et +à l'éclairage de la maison. Avec une pareille ouverture, +la ventilation serait beaucoup trop complète +par des froids de 40 degrés: aussi, dans l'habitation +d'hiver ce foyer est-il supprimé et remplacé par une +cheminée en pisé, dont l'ouverture supérieure peut +être fermée par un morceau d'écorce de bouleau. Cette +maisonnette, comme la <i>tchioume</i>, est généralement +planchéiée; à défaut d'un parquet primitif, le sol est +recouvert d'une nappe d'écorce de pin.</p> + +<p>Une vingtaine d'indigènes seulement se trouvent à +Chekour-Ia; pour le moment, le restant de la population +est occupé à la chasse ou à la garde des rennes +sur l'Oural et ne reviendra qu'à la fin de l'automne. +Chekour-Ia est un village d'hiver. A cette époque, le +nombre des habitants s'élève à cent cinquante.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="225" style="max-width: 34em;"> + <img src="images/225.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Village de Chekour-Ia.</figcaption> +</figure> + +<p>Par suite des nécessités de la pêche et de la chasse, +les indigènes sont obligés à de fréquents déplacements.<span class="pagenum" id="Page_220">[Pg 220]</span> +Pour chaque saison ils ont une habitation +dans laquelle tous les ans ils viennent passer un certain +temps. L'hiver, ils résident dans des hameaux +situés au milieu des forêts, et, le reste de l'année, +occupent différentes stations sur les bords des cours +d'eau, suivant les besoins de leur industrie.</p> + +<p>Pendant que nous visitons leurs maisons, les habitants +du village se sont assemblés. Dieu! qu'ils sont +laids, ces petits bonshommes déguenillés, jaunis par +la fumée et par la crasse, avec cela puant le poisson à +10 mètres à la ronde. Ajoutons, pour les anthropologistes, +que la plupart des Ostiaks de la Sygva et de +la Sosva sont châtain foncé et ont le système pileux +peu développé. Un très petit nombre sont blonds.</p> + +<p>L'été, les hommes sont habillés de toile grossière; +un pantalon, une chemise, une longue blouse +(<i>torkyass</i>), forment toute leur garde-robe; de coiffure, +point; pour chaussure, des bottes en peau de renne +maintenues aux genoux par des cordons attachés à la +ceinture comme les jarretières anglaises. La tige de +ces mocassins est tannée, la semelle seule est garnie +de poils, pour assurer la marche. L'hiver, suivant la +rigueur de la température, les indigènes endossent +une, deux ou trois robes en peau de renne les unes +par-dessus les autres. En place de chemise, ils portent +alors une longue pelisse, dont le poil est tourné vers +l'intérieur (<i>malitsa</i>), et par-dessus, le <i>gus</i>, vêtement +de même forme, mais dont la fourrure est extérieure. +Leur vestiaire est complété par la <i>parka</i>, une houppelande, +également en peau de renne, plus courte et +plus ornée que la <i>malitsa</i>. Dans un pays où la température +descend à 50 degrés au-dessous de zéro, les +vêtements doivent fermer hermétiquement. <i>Gus</i> et +<i>malitsa</i> n'ont par suite d'autre ouverture que celle<span class="pagenum" id="Page_222">[Pg 222]</span> +nécessaire au passage de la tête. Au col est adapté +un capuchon et aux manches des gants. Sous sa +triple enveloppe de peaux, l'Ostiak ressemble à un +ballot de fourrures.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="227" style="max-width: 35em;"> + <img src="images/227.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Hutte (<i>sasskol</i>) ostiake.</figcaption> +</figure> + +<p>Pas très élégant non plus le costume des femmes: +une grande rotonde (<i>sari</i>) en peau d'écureuil ou de +jeune renne ouverte sur le devant et laissant voir +un pantalon également en peau. Comme les musulmanes, +les femmes ostiakes se voilent et à cet effet +portent sur la tête un grand châle de cotonnade +rouge dont elles ramènent les pans. Devant les étrangers, +les femmes peuvent circuler le visage découvert. +La coutume n'est sévèrement observée qu'à +l'égard des membres de la famille. Pratique bizarre, +contradictoire, semble-t-il, puisque dans la société +musulmane l'usage du voile a été imposé aux femmes +pour protéger leur vertu contre les entreprises des +étrangers. Ici, d'ailleurs, aucune aventure à redouter: +la laideur des femmes ostiakes est la sauvegarde +de leurs maris; sur les deux ou trois cents +que nous avons vues, pas une n'était jolie. Leur +chevelure est divisée derrière la tête en deux longues +tresses, et à ces tresses, en guise d'ornements, est +suspendue toute une quincaillerie de vieux boutons +en cuivre, de sonnettes sans battant et de clefs hors +d'usage. Dans ce pays, un marchand de ferraille ferait +d'excellentes affaires. Les femmes ostiakes, tout +comme les nôtres, aiment à faire montre d'une belle +chevelure, et celles qui ne sont pas favorisées sous ce +rapport usent des mêmes artifices que nos élégantes. +Par d'ingénieux agencements de rubans et des intercalations +de crins, les femmes presque chauves savent +donner à leurs tresses une longueur démesurée.</p> + +<p>Le costume féminin est complété par une certaine<span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span> +ceinture (<i>vorep</i>) placée directement sur le corps, sur +l'utilité de laquelle il est inutile de s'étendre dans +ce récit.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="229" style="max-width: 21em;"> + <img src="images/229.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Berceau ostiak, d'après une photographie exécutée sur l'original (Musée +Guimet) et communiquée par la <i>Revue Encyclopédique</i>.</figcaption> +</figure> + +<p>Vivant au milieu d'immenses forêts et sur le bord +de cours d'eau, les Ostiaks sont un peuple de chasseurs +et de pêcheurs très intéressant à observer. La +vie de ces pauvres gens est une représentation exacte +de l'existence de nos ancêtres préhistoriques. Un +très petit nombre d'entre eux, habitant la région +à céréales de la Sibérie, ont par suite pu s'élever à +la fonction d'agriculteurs<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> Aux environs de Pelym, Ahlqvist a rencontré un «Vogoule» +agriculteur.</p> + +</div> + +<p>En été, la pêche est la principale occupation des +Ostiaks.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span></p> + +<p>Très simples sont les engins de ces pauvres gens. +Leurs pirogues sont l'enfance de l'art naval: un +tronc d'arbre creusé, garni de chaque côté d'une +planche fixée par des courroies. Ces frêles embarcations, +les indigènes les manient avec une pagaie en +restant agenouillés ou en se tenant debout au milieu +de l'esquif. Point de bancs: quand le rameur est +fatigué, il s'accroupit, le dos appuyé à une traverse +établie à cet effet à l'arrière de la pirogue. Le moindre +mouvement brusque fait chavirer le canot, mais +l'adresse des bateliers est telle que les accidents sont +très rares. Pour naviguer sur ces embarcations il +faut avoir l'assiette du vélocipédiste ou de l'Eskimo +dans son <i>kayak</i>. Les femmes tout comme les hommes +rament ces pirogues. Leurs pagaies se distinguent +par une certaine recherche d'ornementation. Le +manche, peint en rouge, est découpé de losanges +et percé de deux fentes traversées de petits morceaux +de bois qui s'entre-choquent avec un bruit de +castagnettes.</p> + +<p>Les indigènes capturent le poisson à l'aide de nattes +en osier qu'ils tendent en travers des rivières. Quelques-uns, +plus élevés en civilisation, emploient des +filets.</p> + +<p>La région occupée par les Ostiaks est un des plus +riches pays de fourrures de la terre. Du temps de +Marco Polo, la réputation de ses pelleteries s'étendait +jusqu'à la Chine. En dépit de la guerre acharnée +qui leur est faite, zibelines<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, petits-gris, renards +abondent dans les forêts vierges de la Sibérie occidentale. +La chasse tient par suite, avec la pêche, la<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span> +principale place dans l'économie domestique des indigènes. +Ces produits constituent non seulement la +meilleure part de leur alimentation, mais encore +leurs moyens d'échange avec leurs voisins. C'est en +fourrures précieuses que les Ostiaks acquittent leur +tribut (<i>iassak</i>) aux autorités russes et c'est au moyen +de pelleteries qu'ils acquièrent de la farine, des +cotonnades et surtout de l'eau-de-vie. Dans la vallée +de la Sygva, comme sur les bords de la Petchora, la +peau de l'écureuil est l'unité monétaire. Dans le dialecte +«vogoule», le vocable <i>lin</i>, qui signifie écureuil, +est synonyme de kopek. Le mot <i>grivna</i> (10 kopecks) +se traduit par <i>lou lin</i> (dix écureuils); un rouble, <i>set +lin</i>, cent écureuils. Depuis longtemps la peau de ce +petit ruminant a une valeur de beaucoup supérieure +au kopek, aussi, pour éviter toute confusion, les +indigènes ajoutent au vocable <i>lin</i> celui de <i>doksa</i>, +emprunté aux Tatars, pour bien marquer qu'il s'agit +d'argent et non réellement de pelleteries<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> D'après Poliakov, la zibeline a été exterminée dans la +région comprise entre Beriosov et Obdorsk.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> Ahlqvist, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Le petit-gris est certainement le mammifère le +plus prolifique. Chaque mois d'été, un couple donne +naissance à une douzaine de petits, qui, à leur tour, +deviennent aptes à la reproduction quatre semaines +plus tard. Le célèbre naturaliste russe de Baer a +calculé qu'au bout de dix ans un seul couple de ces +mammifères compterait une descendance de sept +milliards d'individus, à condition que tous vécussent +pendant ce laps de temps<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> De Baer, <i>in</i> S. Sommier, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>L'armement des indigènes est très rudimentaire. +Leur engin le plus perfectionné est le fusil à pierre +et tous emploient encore l'arc et les flèches. Cet arc<span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span> +est fait très ingénieusement de deux minces lames +de bouleau et de cèdre soigneusement collées. Les +flèches présentent plusieurs formes originales; les +unes, destinées aux animaux de taille moyenne, sont +armées de pointes en fer bifides, les autres présentent +une fine pointe garnie de barbes. D'autres portent +à l'extrémité une boule en os ou en bois, dont +le choc est capable de tuer l'animal sans endommager +la fourrure. Pour capturer le petit-gris et +l'hermine, ces sauvages ont imaginé des pièges très +ingénieux, des espèces d'arbalètes qu'ils fichent en +terre sur les pistes suivies par ces animaux. En passant +à travers une ouverture, les pauvres petites +bêtes déclenchent l'arc et se trouvent prises au cou<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> Le piège destiné aux hermines se trouve figuré dans plusieurs +ouvrages. Celui employé pour les écureuils n'a pas +encore été représenté.</p> + +</div> + +<p>Le seul animal féroce de cette partie de la Sibérie +est l'ours. Il y a quelques années encore, les Ostiaks +n'hésitaient pas à l'attaquer à l'épieu; aujourd'hui +ils préfèrent, non sans raison, l'emploi du fusil. Mais +malheur au chasseur maladroit, s'il n'est accompagné +de bons chiens qui maintiennent l'animal pendant +qu'il recharge sa mauvaise arme.</p> + +<p>Un autre gros gibier est l'élan, le plus grand quadrupède +sauvage du nord de l'ancien continent. Sa +taille atteint celle du cheval. Abondant dans nos régions +à l'époque quaternaire, il ne se trouve plus +aujourd'hui en dehors de la Russie que dans la Prusse +orientale et dans les forêts de la Scandinavie méridionale, +où il est protégé par des lois spéciales.</p> + +<p>Cette région est également très riche en gibier à +plume. Partout les coqs de bruyère, les gelinottes, +les lagopèdes se rencontrent à chaque pas. Encore<span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span> +plus nombreux sont les palmipèdes. Cygnes, oies, +pingouins et canards pullulent sur les cours d'eau, +les lacs et les marécages. Ces palmipèdes n'ont pas +une grande valeur<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>; à Beriosov, la grande ville de la +région, ils se vendent à peine quelques centimes. Ici +la poudre est une denrée chère; ce serait donc jeter +le plomb aux moineaux que de tirer pareil gibier. +Pour le capturer, les Ostiaks dressent sur le bord des +cours d'eau des filets dans lesquels les oiseaux viennent +s'empêtrer la nuit. Avec un pareil engin, deux +hommes peuvent en une séance de guet capturer de +50 à 100 canards<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>. Les plumes et les peaux de ces +oiseaux sont un des articles de commerce du pays, +particulièrement les dépouilles des <i>Colymbus</i>, dont le +plumage gris moucheté est recherché par les fourreurs +d'Europe. Avec les ailes des cygnes et des oies, +les indigènes confectionnent de grands éventails, +qu'ils emploient comme soufflets ou pour écarter les +moustiques.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> Prix du gibier à Beriosov: lagopède et canard, de 1 à +3 kopeks; oie, 50 kopeks; coq de bruyère, de 8 à 15 kopeks.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> Ahlqvist, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Les gens de Chekour-Ia ne possèdent aujourd'hui +qu'un très petit nombre de rennes, il y a quelques +années une épizootie ayant décimé les troupeaux<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>. Le +plus important compte actuellement 180 têtes<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>, et +plusieurs indigènes ont seulement 7 ou 8 animaux.<span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span> +Ici comme en Laponie, une famille, pour pouvoir +vivre entièrement des produits de l'élevage, doit posséder +au moins 300 bêtes. Dans les premiers jours +d'avril, les rennes sont acheminés vers l'Oural, où ils +passent la belle saison sous la garde de pasteurs +communaux, si une pareille expression peut être +employée dans une société aussi primitive. Comme +les rennes des Lapons, ceux des Ostiaks sont marqués +par leurs propriétaires d'une entaille à l'oreille.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> En 1865, une épizootie ravagea la région comprise entre +la Petchora et le Iénisséi, enlevant 150 000 rennes. En 1856, une +semblable épizootie avait déjà tué 10 000 animaux dans le seul +district d'Obdorsk. (Finsch, <i>Reise nach West-Sibirien im Jahre +1876-1877</i>.)</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> Les Ostiaks vivant uniquement de l'élevage du renne +sont aujourd'hui très peu nombreux. Ils appartiennent pour +la plupart au district d'Obdorsk et errent sur les <i>toundras</i> +riveraines de l'océan Glacial.</p> + +</div> + +<p>Chez les Ostiaks, comme chez la plupart des peuplades +circumpolaires, le renne est un élément important +de l'économie domestique. Sa chaude fourrure +fournit le vêtement et la chaussure, et sa chair les +fins morceaux de l'alimentation. De plus, le renne +est l'animal de trait par excellence de ces régions. +C'est le chameau des déserts glacés du Nord. Sans +lui, ces immenses solitudes seraient pendant neuf +mois de l'année complètement fermées à l'homme. +L'attelage ostiak se compose de deux rennes attelés +de front à un traîneau (<i>narte</i>), et dans cet équipage +le voyageur peut parcourir facilement les infinies +blancheurs des plaines neigeuses sibériennes. En passant, +signalons aux archéologues une pièce curieuse +du harnachement: un chevêtre en os qui ressemble +singulièrement aux fameux bâtons de commandement +préhistoriques.</p> + +<p>Cette pièce est un des rares objets en os fabriqués +actuellement par les Ostiaks. Tous leurs ustensiles et +armes sont en bois ou en écorce. Cette population en +est à l'âge du bois.</p> + +<p>Dans l'industrie primitive des Ostiaks, l'écorce de +bouleau remplace la faïence. C'est la matière première +de leur vaisselle. Avec cette écorce souple et +imperméable, ils fabriquent des augettes qui leur servent<span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span> +de plats, des assiettes, des cuillers, des seaux<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>. +Les différents ustensiles sont ornés de dessins géométriques +tracés à la pointe d'un mauvais couteau. +Cette décoration consiste en mosaïques jaunes +et blanches, d'une régularité parfaite, formant un +ensemble agréable à l'œil. Les représentations animales +sont rares et toujours d'une exécution inférieure. +Un objet mobilier particulièrement artistique +est un sac en peau de renne servant de nécessaire +aux femmes et décoré d'une mosaïque de fourrures +de différentes couleurs. L'art n'est pas le fruit de +l'éducation; autant que les civilisés, les simples en +ont la conception, et l'expression qu'ils savent donner +à la manifestation de leur pensée est plus touchante +que celle des gens dont le cerveau a été déformé par +les idées reçues.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> Le Musée Guimet renferme la série complète des ustensiles +ostiaks. Ce musée contient toute la collection ethnographique +réunie au cours de notre voyage.</p> + +</div> + +<p>Les Ostiaks ont une notion vague de la propreté. +Seuls de tous les peuples sauvages, ils éprouvent +le besoin de s'essuyer les mains. N'ayant point de +linge, ils le remplacent par des fibres de saules. Soigneusement +raclée, cette matière devient souple et +floconneuse comme de l'étoupe. A certaines époques, +elle est employée par les femmes pour leur toilette +intime.</p> + +<p>Perdus au milieu des déserts, éloignés de tout +centre de civilisation, les Ostiaks vivent heureux +dans la plus complète ignorance. La plupart ne parlent +point le russe. Seulement sur les bords de l'Obi, +où ils sont en relations fréquentes avec les Slaves, +l'usage de cette langue leur est familier. Quelques-uns +d'entre eux, élevés au monastère de Kondinsk,<span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span> +dont nous aurons occasion de parler plus loin, savent +lire et écrire. Ceux-là jouissent à cent lieues à la +ronde d'une réputation de savants. Dans leur isolement, +les Ostiaks ne sont cependant pas dépourvus +de moyens de communiquer leurs pensées. Ces sauvages +ont su inventer des signes pour matérialiser +leurs idées. Ils gravent, par exemple, des marques de +propriété sur leurs engins et ustensiles et ont imaginé +des sortes de caractères, analogues aux croix de nos +paysans illettrés, qu'ils apposent en place de signatures +sur les quelques documents officiels que l'administration +exige d'eux<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>. D'autre part, à l'aide de +simples incisions tracées sur les arbres ils expriment +de longues phrases. Sur une entaille faite à un tronc +de pin, raconte M. Kouznetsov, vous distinguez un +pied d'élan presque informe, en dessous quelques +traits horizontaux, et, à côté, de petites barres obliques. +Pareil dessin signifie qu'un élan a été tué à cet +endroit; le nombre des traits horizontaux indique le +nombre des chasseurs, et les petites barres obliques +celui des chiens. Par des hiéroglyphes analogues les +indigènes signalent la capture de tout autre animal. +Les signes ont une signification constante reconnue +de tous et ont par suite la valeur de caractères. C'est +l'enfance de l'écriture.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> L'ouvrage souvent cité du D<sup>r</sup> Ahlqvist reproduit plusieurs +spécimens de cette écriture.</p> + +</div> + +<p>Les Ostiaks ont été convertis au catholicisme grec, +mais leur conversion est purement nominale. Tous +continuent comme par le passé à sacrifier aux faux +dieux et à immoler des animaux domestiques dans +des bois sacrés (<i>keremetes</i>), devant de grossières +idoles.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span></p> + +<p>Dès mon arrivée à Liapine, je me préoccupai de +visiter un de ces bois, mais les Ostiaks veillaient +avec un soin jaloux sur leurs divinités, le prêtre +orthodoxe du village ayant fait récemment en grande +pompe un autodafé des idoles qu'il avait pu découvrir.</p> + +<p>Dans la journée, après de longues recherches, les +guides réussissent enfin à découvrir un <i>keremet</i> absolument +intact, et le lendemain nous nous mettons en +route.</p> + +<p>Nous remontons la Sygva. A quelques centaines +de mètres de Liapine elle reçoit une grande rivière +dont nos bateliers ignorent le nom. Au confluent est +établie une <i>tchioume</i> où nous faisons halte, dans l'espérance +de dénicher quelque objet d'ethnographie. +Et en effet voici une construction intéressante, une +écurie primitive destinée à mettre les rennes à +l'abri des moustiques. C'est un abri en clayonnage, +(<i>salikol</i>) couvert en écorce de bouleau, dans lequel +deux animaux peuvent prendre place<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>. Devant l'entrée, +complètement ouverte, sont disposés deux +petits feux fumeux destinés à écarter les insectes. +La <i>tchioume</i> est habitée par un <i>chaman</i>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> Hauteur de l'abri: 1 m. 10; profondeur: 3 m.</p> + +</div> + +<p>Les <i>chamans</i> ont, dans la société ostiake, la position +de prêtres, et sont considérés comme les intermédiaires +entre les dieux et les hommes. Comme tels, +ce sont de véritables diseurs de bonne aventure. Les +naturels leur supposent le don de prédire l'avenir et +la capacité de guérir les maladies. Pour entrer en +communication avec les esprits, les <i>chamans</i> se servent +d'un tambour de basque en peau de renne. Cet instrument +sacré et ces croyances sont communs à toutes<span class="pagenum" id="Page_232">[Pg 232]</span> +les populations ouralo-altaïques. Au milieu du siècle +dernier, avant leur conversion, les Lapons avaient +encore des tambours magiques<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a> et des <i>chamans</i>. +Aujourd'hui les indigènes de la Sibérie septentrionale +ont seuls conservé ces pratiques de sorcellerie.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> Les rares tambours magiques lapons conservés dans les +musées d'ethnographie sont pour la plupart oblongs et couverts +de dessins grossiers représentant les esprits. Ceux des Ostiaks +et des Samoyèdes sont ronds et sans ornementation. Les <i>chamans</i> +les font résonner à l'aide d'une baguette en os garnie +de peau de renne.</p> + +</div> + +<p>Après une courte navigation, les bateliers nous +arrêtent brusquement devant un bout de forêt. Nous +débarquons, et un sentier embroussaillé nous conduit +au <i>keremet</i>. Au milieu d'une clairière, une barricade +de pieux surmontés de chiffons, et dans un coin +un petit édicule: voilà le temple et les idoles des indigènes.</p> + +<p>Aux âges primitifs, les diverses tribus finnoises +ont eu de pareils sanctuaires. Ainsi les Esthoniens, +qui sont aujourd'hui un peuple civilisé, ont jadis +partagé les croyances des Ostiaks. Suivant un traité +d'idolâtrie composé en 1517 par le moine allemand +Léonard Rubenus, ces Finnois consacraient à leurs +divinités des arbres élevés qu'ils décoraient de pièces +d'étoffes suspendues aux branches<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> Baudrillart, <i>Dictionnaire général des eaux et forêts</i>, 1823 +t. I, p. 6.</p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp" id="239" style="max-width: 23em;"> + <img src="images/239.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Bois sacré ostiak.</figcaption> +</figure> + +<p>La gravure ci-contre, représentation exacte de ce +lieu de sacrifice, dispense de toute description. On +dirait un reposoir, avec d'autant plus de vraisemblance +qu'il est surmonté d'une croix. Une cabane +située à gauche de l'échafaudage de chiffons est +construite sur le même modèle que les <i>njalla</i> des<span class="pagenum" id="Page_234">[Pg 234]</span> +Lapons<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. Elle est juchée sur un tronc d'arbre à 1 m. 40 +au-dessus du sol; on y accède par une planche garnie +de grossières encoches en guise de marches. Ce +cabanon renferme les images des divinités, deux +grosses poupées formées de guenilles de diverses +couleurs enroulées les unes autour des autres. Le +visage du dieu est fait d'un morceau d'étoffe jaune, +percé de quatre trous figurant le nez, les yeux et la +bouche. A côté de ces idoles sont déposés deux +paquets de flèches entourés de mouchoirs rouges, +de cordons garnis de bagues en cuivre, et de grelots, +un morceau de schiste micacé que ses facettes brillantes +ont dû faire prendre pour quelque pierre précieuse, +enfin des pieds de chevaux. Dans les idées des +Ostiaks, les chevaux sont particulièrement agréables +aux divinités, et lors des grandes fêtes, ils en sacrifient +toujours à leurs dieux. A leurs yeux, le cheval +blanc est un animal sacré.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> Petits magasins épars dans les forêts, où ces nomades +font des dépôts de vivres et d'approvisionnements.</p> + +</div> + +<p>Généralement les images des dieux ostiaks sont de +simples morceaux de bois grossièrement entaillés +en forme de figures humaines. De simples incisions +indiquent les yeux et la bouche. D'après Ahlqvist, la +tête de certaines idoles serait garnie de plaques d'argent +ou de plomb. Les indigènes se procureraient ces +métaux par l'entremise des marchands russes, qui +les achèteraient eux-mêmes à la grande foire d'Irbit.</p> + +<p>Dans leurs sanctuaires, les Ostiaks déposent en +guise d'<i>ex-voto</i> des fourrures précieuses et des +pièces de monnaie. Il y a trois ans, divers objets +en argent, d'une très grande valeur archéologique, +provenant d'un bois sacré, ont été trouvés chez un<span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span> +indigène de Liapine. C'étaient cinq assiettes, un plat +carré et deux tablettes ornées de gravures figurant +des scènes de la vie des naturels. L'une des plaques +représentait un pêcheur et un archer tirant des +rennes. Cette orfèvrerie, d'un fini merveilleux et +d'un dessin irréprochable, est, suivant toute vraisemblance, +une œuvre permienne. Ces Finnois ont été +des ouvriers en métaux d'un goût artistique véritablement +étonnant.</p> + +<p>La présence de pareilles richesses dans un bois +sacré est, croyons-nous, tout à fait accidentelle. Le +<i>keremet</i> que nous avons visité ne renfermait pas un +seul objet de valeur. En dépit de leurs plus minutieuses +recherches, nos compagnons russes n'y ont +découvert qu'un vieux kopek. Dans le bois sacré de +Mouji, sur les bords de l'Obi, M. Sommier n'a également +trouvé qu'une pièce de monnaie. A Liapine, +Russes et Zyrianes affirment cependant que les +<i>keremets</i> contiennent de véritables fortunes, et plusieurs +d'entre eux passent pour avoir gagné une +somme rondelette au métier de détrousseurs d'idoles. +Que dans ces sanctuaires les Ostiaks déposent des +fourrures de prix, la monnaie courante du pays, à +cela rien d'extraordinaire, mais ils ne peuvent guère +offrir à leurs divinités des pièces d'argent, par l'excellente +raison que le numéraire est presque inconnu +dans ces régions et que même les roubles-papier +ne sont pas communs dans ce pays où tout le commerce +se fait par voie d'échange. En cas de besoin +les Ostiaks reprennent les offrandes faites à leurs +divinités un jour d'abondance. Suivant la pittoresque +expression du voyageur russe Poliakov, les idoles +sont les caisses d'épargne des indigènes. Pendant +leurs déplacements ils confient leur fortune à leurs<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span> +dieux. Tous les ustensiles et vêtements qu'ils n'emportent +pas, ils les déposent sur des traîneaux qu'ils +abandonnent dans les <i>keremets</i>.</p> + +<p>Les bois sacrés comme celui de Liapine correspondent +à nos églises de village. C'est là que tous +les membres d'un même hameau viennent faire leurs +dévotions. Au-dessus de ces <i>keremets</i> existent des +sanctuaires communs à toute la race ostiake, dont +la réputation attire de loin une foule de pèlerins. Aux +environs de Troïtski, à une cinquantaine de kilomètres +en aval du confluent de l'Obi et de l'Irtich, +habite un dieu particulièrement vénéré, <i>Tourom-asler</i>, +le dieu du confluent de l'Obi et de l'Irtich, +d'après Ahlqvist. Tel est le renom de sainteté du +lieu, que des Samoyèdes n'hésitent pas à entreprendre +des voyages de plus de 1 000 kilomètres pour venir +y implorer les esprits.</p> + +<p>A côté de ces divinités publiques, chaque famille +a en outre ses dieux domestiques. Chez les Ostiaks +existe la même hiérarchie religieuse que dans le +monde des anciens, et ce n'est pas le seul rapprochement +que nous pourrions faire dans cet ordre +d'idées. Les dieux lares sont figurés soit par une +petite poupée appelée <i>chiongote</i>, soit par un caillou +dont la forme rappelle vaguement la silhouette de +quelque animal. D'après M. Sommier, les <i>chiongotes</i> +sont consacrées aux parents décédés. Ces sauvages +incultes vivant au jour le jour ont des sentiments qui +ne sont généralement développés que chez les populations +plus élevées en civilisation. Ainsi les morts +sont de leur part l'objet d'un culte touchant. Après +le décès d'un membre de la famille, les survivants +fabriquent une poupée qui est censée représenter le +défunt et qui est traitée comme le serait le mort de<span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span> +son vivant. Le soir on la couche sous des peaux, le +matin on la lève et on la place devant le feu. On met +devant elle une tabatière, du tabac à fumer, et, lors +des repas, on dépose à ses pieds de la nourriture. +D'après Castren, une autre classe de <i>chiongotes</i> aurait, +dans les croyances des indigènes, des fonctions différentes; +elles seraient les dieux protecteurs du troupeau +de rennes, de la santé de la famille du chasseur +heureux, et comme telles, bien entendu, recevraient +des offrandes.</p> + +<p>Chez les Ostiaks comme chez les Finnois du Volga, +les grandes cérémonies religieuses consistent en un +repas sacré. Les indigènes abattent un animal, un +renne ou un cheval, et le mangent devant les idoles +après un simulacre d'offrande aux fétiches. Le <i>chamane</i> +barbouille la bouche du dieu de viande et de +sang, lui verse ensuite de l'eau pour le rafraîchir, et, +si les fidèles possèdent du <i>vodka</i>, quelques gouttes +du précieux liquide terminent le repas symbolique. +La tête et la peau de l'animal sacrifié sont ensuite +suspendues aux arbres. Dans le bois sacré de Liapine, +à côté du reposoir, se trouvait tout un matériel +culinaire: une table, une chaise, une cuve, des écuelles +et des cuillers en bois. A un arbre était suspendu un +tambour magique.</p> + +<p>La plus haute divinité des Ostiaks est le dieu du +ciel, <i>Tourom</i><a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>, le souverain maître du monde et des +hommes, celui qui, à son gré, déchaîne la tempête et +fait rouler le tonnerre. Dans les croyances des indigènes<span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span> +ce dieu occupe la même place que Jupiter +dans la mythologie grecque et romaine. Bien que +le plus élevé dans la hiérarchie religieuse des bords +de l'Obi, <i>Tourom</i> n'est point l'objet d'un culte, et en +son honneur on ne fait ni sacrifice ni offrande. Un +peuple habitant au milieu des forêts et pour qui la +pêche est une des principales industries a tout naturellement +peuplé d'esprits les bois et les rivières. +<i>Meang</i> est le dieu de la forêt, <i>Koulji</i> celui des eaux, +et ceux-là sont particulièrement vénérés. Jamais un +Ostiak ne part pour la chasse ou pour la pêche sans +leur promettre une offrande en cas de succès. L'ours +est l'objet d'un culte de la part des indigènes. Les +Ostiaks comme tous les autres peuples finnois manifestent +à son égard une crainte superstitieuse. +L'animal s'offenserait, croient-ils, s'ils l'appelaient +de son nom, et pour éviter sa colère ils le désignent +sous diverses circonlocutions, comme du reste les +Lapons et les Finnois de Finlande. Toujours ils le +nomment le vieux fils de Tourom. Lorsqu'un ours +a été tué, les Ostiaks célèbrent cet événement par +des danses. Cette coutume remonte à une très haute +antiquité. Le <i>Kalevala</i> raconte des réjouissances +analogues en pareille occasion. Jadis l'ours vivait +dans les régions éthérées, mais, bien qu'habitant +le «septième ciel», il s'y ennuyait fort. Sur ses +instances, son père le laissa partir pour la terre, +à condition qu'il n'attaquerait jamais les bons, et +qu'il serait ici-bas le représentant de la justice. +Vivant ou mort, l'ours voit tout et sait tout. Pour +cette raison les indigènes ont l'habitude de jurer +sur sa patte ou sur sa dent en prononçant ces +paroles sacramentelles: «Si je suis un imposteur, +mange-moi». Dans leurs idées ce serment a la plus<span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span> +haute valeur<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>. Comme fétiches tous les Ostiaks portent +à la ceinture une dent d'ours. Ce morceau d'os a la +vertu de préserver des douleurs dans le dos. En cas +de maladie, les naturels raclent la dent et en avalent +de petits morceaux.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> En langue ostiake, <i>touroum</i> signifie à la fois l'air, l'espace +et dieu. En dialecte vogoule, <i>tarom</i> a la même signification. +(Ed. Sayous, <i>Des mots communs aux diverses langues finnoises</i>. +Mémoire manuscrit que le savant professeur de la Faculté de +Besançon a eu l'amabilité de me communiquer.)</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> Poliakov, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Sur les cours d'eau, les caps et les baies des rivières, +habitent des esprits auxquels les Ostiaks ne manquent +jamais de sacrifier lorsqu'ils passent.</p> + +<p>Ainsi, un promontoire de l'estuaire du Nadyme, +dans la baie de l'Obi, est le séjour de la divinité +Émane. Dans les nuits obscures de l'hiver, le dieu +éclaire d'un feu constant la route suivie par les navigateurs; +il a de plus le pouvoir de changer la direction +des vents. Lorsque nous arrivâmes devant cette +pointe, raconte M. Poliakov, le plus vieil Ostiak de +l'équipage remplit une soucoupe d'eau-de-vie, puis +regardant le cap d'un air suppliant, la versa dans +l'eau, et jeta ensuite deux pièces de 10 kopeks et +trois bagues de cuivre. Le sacrifice prit fin après +offrande d'une seconde soucoupe jetée avec le même +cérémonial que la première. Après quoi je dus régaler +d'eau-de-vie les Ostiaks. Tous les environs de ce cap +sont considérés comme <i>tabous</i><a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>. Défense d'y chasser, +d'y cueillir des fruits, et de boire l'eau du fleuve +aux environs.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> Les arbres des bois sacrés sont également <i>tabous</i>. Défense +d'y couper même une branche sous les peines les plus sévères.</p> + +</div> + +<p>Pour terminer ce long chapitre relatif aux Ostiaks, +deux mots sur leur état moral. Étant encore naïfs, +ils sont restés sincères, et, demeurés à l'écart de la +civilisation, ils ont gardé l'honnêteté primitive. Les +Ostiaks ignorent l'usage des serrures. Chez eux tout +est ouvert à tout venant et jamais rien n'est pris.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span></p> + +<p>Que de fois dans nos discussions de politique coloniale +n'a-t-on pas fait sonner haut le prétendu devoir +des races supérieures de porter les lumières de la +civilisation aux peuples inférieurs! Ce sont là de pures +déclamations. A notre contact les sauvages prennent +tous nos vices sans acquérir aucune de nos qualités.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">LA SYGVA ET LA SOSVA</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>Descente de la Sygva.—Un clan zyriane.—Un prince ostiak.—Danse +des indigènes.—Arrivée à Beriosov.</p> +</div> + + +<p>La traversée de l'Oural était la grosse difficulté de +l'expédition. Cette chaîne de montagnes franchie, +tout devient désormais facile. La route s'ouvre maintenant +aisée et sans fatigue, tracée par de larges +rivières. Dans les régions du nord, en Europe, en +Asie comme en Amérique, les seules voies de communication +sont les cours d'eau. La Sygva et la Sosva +nous conduiront à Beriosov, puis l'Obi nous amènera +à Samorovo, au confluent de ce fleuve et de l'Irtich. +Au total, une navigation à la rame d'environ +1 200 kilomètres.</p> + +<p>Notre première étape sera Beriosov, et le 17 août, +dans l'après-midi, nous quittons la factorerie de Liapine. +Nous sommes confortablement installés dans +une spacieuse <i>lodka</i> et nous avons des vivres à discrétion. +Pour obéir aux instructions de M. Sibiriakov, +ses employés ont mis à notre disposition toutes les +ressources des magasins, et au gré de ces braves gens +nous usons avec trop de discrétion de cette hospitalité<span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span> +si généreusement offerte. Ils voudraient nous +charger de farine, de sucre, de thé; si nous n'y mettions +bon ordre, notre embarcation deviendrait un +entrepôt. Désormais sans souci du vivre ni du couvert, +le voyage sera une partie de plaisir. Boyanus, +notre brave Popov et moi, prenons place dans la +lodka; une seconde transporte un <i>ouriadnik</i> de Beriosov +et un interprète ostiak envoyés à notre rencontre +par les autorités impériales. Fonctionnaires +et simples particuliers rivalisent pour rendre facile +notre exploration.</p> + +<p>A deux heures, l'escadrille appareille et, à une +demi-heure de Liapine, s'arrête pour prendre des +rameurs au village de Sarompaoul. Nous irons ainsi +jusqu'à Beriosov de station en station, changeant +chaque fois d'équipe. Les hameaux (<i>paoul</i>) sont +échelonnés le long de la rivière à 15, 20, 30 kilomètres +les uns des autres. Ce sont les seules localités +habitées; à droite, à gauche, s'étend la solitude +absolue, la grande forêt inutile et déserte.</p> + +<p>A un kilomètre en aval de Liapine, sur la rive +gauche de la Sygva, se trouvent les ruines très bien +conservées d'une forteresse russe. Dès la fin du +<span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, Liapine était une localité importante, et +elle se trouve mentionnée dans les <i>Notes sur la Russie</i> +d'Herberstein. La carte de Sibérie publiée par Strahlenberg<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a> +(1730) indique très exactement à Liapine un<span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span> +poste russe sous le nom de <i>Gorodok Liapinski</i>. Les +murailles du fort sont encore debout, c'est un blockhaus +en bois, surmonté d'une terrasse d'où les défenseurs +pouvaient répondre aux assaillants.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> <i>Nova Descriptio Geographica Tattariæ Magnæ tam orientalis +quam occidentalis in particularibus et generalibus territoriis +una cum delineatione totius imperii Russici imprimis Siberiæ +accurate ostensa.</i> (Reproduction photolithographique publiée par +la Société suédoise d'anthropologie et de géographie. <i>Svenska +sällskapet för Antropologi och Geografi. Geografiska Sektionens +Tidskrift</i>, 1879, vol. I, n<sup>o</sup> 6.)</p> + +</div> + +<p>A notre grand regret, le manque d'instruments ne +nous permit aucune fouille. L'exploration de ces +ruines eût présenté du reste de grosses difficultés. +Dans cette région sibérienne le sol reste éternellement +gelé; à une profondeur de 60 centimètres, le sable +est glacé et prend la consistance de la pierre. Cette +zone, constituée uniquement par des formations arénacées, +forme sur des milliers de kilomètres une +gigantesque glacière souterraine, et dans cette couche +se sont conservés presque intacts les débris du mammouth +et du rhinocéros à narines cloisonnées de la +période quaternaire. Quelques exemplaires ont été +trouvés encore garnis de chair, dont les chiens des +indigènes se sont régalés.</p> + +<p>Le musée de l'Académie Impériale des Sciences à +Saint-Pétersbourg renferme un squelette entier de +mammouth. Cet animal, très voisin de l'éléphant +actuel, armé comme lui de deux longues défenses, +abondait dans la Sibérie septentrionale. Aujourd'hui +la recherche de l'ivoire fossile est une des industries +les plus lucratives des indigènes riverains de l'océan +Glacial. En moyenne, les Toungouses de la Léna +recueillent annuellement 16 000 kilogrammes d'ivoire +fossile, représentant environ 200 individus; en 1840, +Middendorf estimait déjà à 20 000 le nombre des +mammouths dont les dépouilles avaient déjà été +exploitées<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. A la foire d'Obdorsk, en 1881, furent +vendus 570 kilogrammes de dents de mammouth<span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span> +pour la somme de 1 400 roubles<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>. Les déserts de +Sibérie ont ainsi gardé dans une intégrité absolue +les documents les plus précieux pour l'histoire de la +terre.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> Lapparent, <i>les Anciens Glaciers</i>, Paris, 1892.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> Sommier, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Par un contraste bizarre, ce sol éternellement +gelé porte la plus belle végétation qui puisse s'épanouir +sous le cercle polaire. Partout la forêt est +touffue, les arbres grands et élancés. Une terre vivante +repose sur cette terre morte.</p> + +<p>Cette couche glacée exerce une influence considérable +sur la nature de la Sibérie. Imperméable, elle +maintient marécageuses les strates superficielles du +sol, et produit ainsi les immenses marais de l'Asie +septentrionale. Cette immense glacière située à quelques +centimètres de profondeur est, de plus, une +des causes de la rigueur du climat sibérien. Durant +notre séjour à Liapine, la température était pendant +la journée très agréable avec des maximums de 14°; +mais, dès le coucher du soleil, le thermomètre descendait +brusquement à 5 ou 6 au-dessus de zéro. Un +air glacial semblait sortir de terre.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>A 4 kilomètres de Liapine, arrêt au village de +Sarompaoul, habité par des Zyrianes.</p> + +<p>De l'Oural à l'Obi sont essaimées de petites colonies +de ces Finnois attirés en Sibérie par la richesse +des pêcheries et l'appât de gains commerciaux. Le +village de Muji, situé à moitié route entre Obdorsk +et Beriosov, est l'établissement zyriane fixe le plus +septentrional en Sibérie. Ces indigènes ont su monopoliser +à leur profit les transactions de la région; aux +Ostiaks ils achètent le produit de leur chasse et de<span class="pagenum" id="Page_245">[Pg 245]</span> +leur pêche et leur cèdent en échange de la farine et +des objets manufacturés de mauvaise qualité. Intelligents +et par conséquent peu honnêtes, ils réalisent +facilement des profits considérables; ils vendent, par +exemple, aux pauvres pêcheurs ostiaks 1 fr. 50 ou +2 francs de mauvais boutons en cuivre qui ne valent +pas 2 sous. Grâce à ces procédés peu scrupuleux, les +troupeaux de rennes, la principale source de richesse +du pays, ont passé peu à peu des mains des Ostiaks +dans celles des Zyrianes. Les indigènes se sont appauvris, +et les immigrés enrichis. Ainsi un des Zyrianes +de Chekour-Ia nous a avoué posséder 3 000 rennes, +un bon petit capital, cet animal valant de 8 à +28 francs.</p> + +<p>Sarampaoul compte une centaine d'habitants, une +grande ville dans ce pays désert! Quelques-uns sont +pasteurs de rennes; le plus grand nombre vit du produit +de la pêche, auquel ils ajoutent les ressources +de l'élevage du bétail. Les habitants possèdent un +troupeau d'environ 70 vaches. Ces Zyrianes habitent +des maisons en bois disposées comme celles de leurs +congénères de la Petchora: un vestibule et des pièces +divisées en trois compartiments par des séparations +en bois.</p> + +<p>Nous prenons une équipe de rameurs et aussitôt +après en route. A quelques kilomètres en aval nous +apercevons une dernière fois l'Oural. Sur l'horizon +jaune du couchant les montagnes bleuâtres se détachent +avec une netteté parfaite. On dirait des découpures +bleues collées sur du papier jaune.</p> + +<p>A dix heures du soir, nous arrivons à Kossilok, +<i>paoul</i> ostiak, et dans la matinée du 18, à Lokmouspaoul. +A peine débarqués, un Ostiak vient nous serrer +la main avec force démonstrations amicales. Étonnés<span class="pagenum" id="Page_246">[Pg 246]</span> +d'un pareil sans-gêne de la part d'un indigène, nous +allions le repousser, lorsque l'<i>ouriadnik</i> Reif, faisant +office pour la circonstance de chambellan, nous présente +le personnage, Son Altesse Seigneuriale Dmitri +Tcheskine, prince des Ostiaks de la Sygva. Parmi ces +sauvages habillés de peaux se trouvent, comme dans +toutes les sociétés, des familles de noble origine, +descendants des anciens souverains du pays. Aujourd'hui +cette aristocratie est bien déchue: les princes +ostiaks ne sont plus que des collecteurs d'impôts, +et, d'après M. Sommier, n'auraient conservé de leurs +privilèges politiques que le droit de jugement pour +certains délits commis par les indigènes. Mais, toujours +avisé, le gouvernement de Saint-Pétersbourg a +eu soin de s'attacher ces personnages en leur confirmant +leurs titres. Un bout de papier noirci de +caractères indéchiffrables et quelques cachets ont +fait l'affaire.</p> + +<p>Son Altesse nous conduit immédiatement dans sa +iourte et nous fait asseoir à ses côtés sur le lit de +camp placé à gauche de la porte. Chaque fois que +nous entrons dans une hutte en sa compagnie, toujours +le bonhomme s'installe de ce côté: c'est probablement +la place d'honneur dans le cérémonial ostiak. +Le prince ne tarde pas à devenir très communicatif; +il nous tape amicalement sur les genoux, et nous +sourit, tout en se mouchant dans ses doigts. Pour le +remercier de cet excellent accueil, nous lui faisons +présent d'un grand foulard de soie rouge; désireux +de ne pas être en reste de politesse avec nous, immédiatement +Son Altesse m'offre une boîte à allumettes +en corne de renne avec son monogramme.</p> + +<p>Le prince est vêtu d'une belle <i>parka</i> en peau de +renne blanc; pour le reste, il était aussi sale que ses<span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span> +congénères. Son habitation ne diffère pas non plus +de toutes celles que nous avons visitées jusqu'ici. +Dans le coin de la hutte se trouve une malle russe, +que Dmitri s'empresse d'ouvrir pour en extraire des +parchemins. C'est la chancellerie seigneuriale renfermant +les titres nobiliaires. A côté sont suspendus +un vieux sabre de gendarme et une défroque de +laquais de cour, présents du gouvernement impérial.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="253" style="max-width: 24em;"> + <img src="images/253.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Dmitri Tcheskine.</figcaption> +</figure> + +<p>L'aimable accueil du prince n'était pas absolument +désintéressé. Son Altesse ne tarda pas à nous faire +part des doléances des indigènes et à solliciter notre +protection. Comme les habitants de tous les pays du +monde, les Ostiaks se plaignent de la lourdeur des +impôts, et le prince nous demande notre appui auprès<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span> +du gouverneur de Tobolsk afin d'obtenir une diminution +des charges qui pèsent sur ses sujets.</p> + +<p>Dans la circonscription de Liapine, 380 Ostiaks +sont soumis au <i>iassak</i>; par suite d'une erreur de +scribe, les pièces officielles portent leur nombre à 480, +d'où surcroît d'impôt, et Son Altesse serait très désireuse +de soulager les maux de son peuple.</p> + +<p>Le prince étant complètement illettré, le brave +Popov s'occupe de rédiger une supplique. La rédaction +en est laborieuse, elle dure deux heures pour le +moins; après quoi, Dmitri appose cérémonieusement +son sceau sur la requête.</p> + +<p>Pendant ce travail, Boyanus recueille d'intéressants +renseignements sur le commerce des fourrures. Ici +la peau de petit-gris vaut de 25 à 50 centimes, celle +de zibeline de 10 à 20 francs en moyenne. Dans cette +région le petit-gris est relativement rare; un indigène +en capture au maximum une centaine par an. Sur +les bords de la Sosva il est beaucoup plus abondant; +dans cette vallée un bon chasseur peut en tuer annuellement +un millier.</p> + +<p>La rédaction de la supplique terminée, nous nous +remettons en route. Pour nous faire honneur, le +prince tient absolument à nous accompagner. Nous +avons eu l'imprudence de lui offrir de l'eau-de-vie, +et dans l'espoir de recevoir de nouvelles rasades il +désire rester en notre compagnie le plus longtemps +possible. Redoutant la ménagerie qui grouille sur ses +vêtements, nous faisons asseoir le personnage à la +porte de notre petite cabine: mais cette place ne satisfait +pas sa vanité. Pour marquer son rang aux yeux +des rameurs et leur prouver que nous le traitons +d'égal à égal, le prince Dmitri rapproche lentement son +siège de l'entrée de la cahute, puis allonge un pied<span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span> +dans l'intérieur: il n'a pas ainsi l'air d'être à la +porte. Peu à peu il passe une jambe puis une autre, +ensuite la tête; finalement le sire trouve moyen +de s'installer complètement dans la pièce. Dmitri, +tout fier de sa ruse, rit sous cape. Lorsque à sa mine +réjouie nous éclatons de rire, le bonhomme ne peut +retenir sa joie. Pour lui faire place je suis obligé de +monter sur le toit de l'embarcation.</p> + +<p>En passant, signalons la présence sur la rivière +de nombreuses mouettes tridactyles et de guillemots +de Brunnich.</p> + +<p>Vers cinq heures du soir nous arrivons à une station +où nous débarquons notre compagnon. Avant de +nous débarrasser du personnage, nous lui offrons +une collation servie dans des assiettes en fer-blanc +et avec des couverts. Ces ustensiles ne laissent pas +d'embarrasser singulièrement le prince; évidemment +la fourchette du père Adam lui paraît plus commode, +mais Son Altesse tient absolument à prendre les +belles manières. Elle a du reste une bien meilleure +éducation que les membres de l'aristocratie ostiake +rencontrés par d'autres voyageurs sur l'Obi. Avant +de nous quitter, Dmitri recommande aux indigènes +de nous conduire rapidement, et en fidèles sujets +ceux-ci rament avec une vigueur qui fait notre étonnement.</p> + +<p>Dans la soirée nous atteignons Rakmatia Paoul, +ayant parcouru environ 60 kilomètres en huit heures. +Une bonne étape! Le temps de prendre de nouveaux +rameurs et nous repartons. Le ciel est suffisamment +clair la nuit pour nous permettre de relever +le cours de la rivière. En nous relayant, nous pouvons +travailler tout en marchant. C'est, du reste, +plaisir de veiller par ces belles nuits d'automne.<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span> +Dans le ciel clair du Nord les étoiles brillent d'un +éclat extraordinaire, et au milieu de l'obscurité les +troncs blancs des bouleaux ont l'air d'une assemblée +de fantômes devant lesquels nous défilons. Tout +est silencieux. C'est le calme des choses mortes, +et tout l'être est pénétré d'une sensation infinie de +repos.</p> + +<p>Comme tous les primitifs, les Ostiaks ont quelques +notions d'astronomie. Ils connaissent la Polaire, +l'étoile qui ne bouge pas, comme ils l'appellent, et +sur elle ils se guident lorsque la nuit les surprend +dans ces forêts où il est si facile de s'égarer.</p> + +<p>Les Ostiaks divisent l'année en treize mois, qui +portent des noms rappelant les phénomènes naturels +ou leurs diverses occupations. D'après les uns, elle +commencerait à l'équinoxe du printemps; d'après les +autres, à celui d'automne<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>. C'est en somme le calendrier +révolutionnaire.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> Ahlqvist, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Maintenant les nuits sont devenues très fraîches. +Les indigènes ne sentent pas cependant cet abaissement +de la température. Tous sont simplement vêtus +de toile. Habitués à des froids de quarante degrés, +ils éprouvent sans doute une sensation de chaleur +tant que le thermomètre reste au-dessus de zéro.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="257" style="max-width: 49em;"> + <img src="images/257.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">DE LA PETCHORA A L'OB<br>Feuille 3<br>Croquis à la Boussole du Cours de la Sosva par Ch. RABOT<br>1890.</figcaption> +</figure> + +<p>Quelques rameurs portent une longue chevelure +flottante sur les épaules comme les tout jeunes <i>misses</i> +anglaises. La plupart la divisent au contraire derrière +la tête en deux nattes entourées d'une cordelière +rouge et ornées à leur extrémité de morceaux +d'étoffe. Ces tresses sont en outre attachées l'une à +l'autre sur l'occiput par un cordon également rouge. +Certains indigènes ont des nattes très longues qui<span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span> +leur descendent parfois jusqu'à la ceinture. Avec +cette coiffure et leur figure imberbe les hommes ne +sont pas toujours faciles à distinguer des femmes. +Des jeunes gens surtout ont l'air de jeunes filles. +Tous ont les doigts couverts de bagues en cuivre. A +propos de la parure, signalons un détail intéressant. +D'après Ahlqvist, les femmes «vogoules» se tatoueraient +les pieds et les mains de traits géométriques. +Cette ornementation n'est pas en usage dans la région +que nous avons visitée<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> Finsch a observé des tatouages sur une jeune Ostiake +pendant son voyage de Tomsk à Samarovo. (Finsch, <i>loc. cit.</i>)</p> + +</div> + +<p>Le lendemain matin, 19 août, nous atteignons la +Sosva, grande rivière qui dans tout autre pays que +la Sibérie serait un fleuve important.</p> + +<p>Sur la Sosva comme sur la Sygva, toujours le même +paysage: une plaine boisée. Pas d'horizon, la vue +est limitée aux deux berges couvertes de forêts. Si, +toutes les trois ou quatre heures, on n'était intéressé +par le spectacle amusant et curieux des stations +indigènes, le voyage serait terrible d'ennui. Ici c'est +le grand désert du Nord, triste et monotone, une +terre inutile, fermée à l'homme. Avec cela, l'air est +lourd, on sent un continent derrière soi. Tout est +uniforme, le sol comme l'aspect du pays. Nulle part +un rocher, une pierre, partout des terrasses sablonneuses +couronnées de tourbières.</p> + +<p>Au delà du confluent de la Sosva et de la Sygva +est situé Saxoun Paoul<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>, l'agglomération ostiake la +plus importante rencontrée jusqu'ici: 60 habitants +et 12 <i>tchioumes</i>. Les <i>paouls</i> des bords de la Sygva +contiennent deux formes particulières d'habitation,<span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span> +la <i>tchioume</i> carrée et le <i>sasskol</i>. Le <i>sasskol</i> forme le +passage entre le simple abri en écorce de bouleau et +la maison, entre la <i>tchioume</i> mobile et la <i>iourte</i> fixe. +C'est une hutte rectangulaire couverte d'un toit à +deux auvents, faite de perches et de pieux et entièrement +garnie d'écorce. La disposition interne est +semblable à celle de la <i>iourte</i>. Cette habitation légère +n'est occupée qu'en été. Elle est spéciale aux Ostiaks +de la région ouralienne. Au delà de Sartynia nous ne +l'avons pas observée.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> Glossaire topographique ostiak: <i>Saxoun</i>, embouchure; +<i>Toump</i>, île; <i>Ia</i>, rivière ou ruisseau.</p> + +</div> + +<p>A chaque station nous nous arrêtons une ou deux +heures. Il faut d'abord manger; puis, pendant que les +indigènes font leurs préparatifs de départ, nous examinons +le mobilier des huttes et étudions la vie des +naturels, si curieuse et si suggestive. Nous avons sous +les yeux un passé vieux de centaines de siècles, l'enfance +de l'humanité, alors que l'homme tirait toutes +ses ressources de la chasse et de la pêche.</p> + +<p>Une scène amusante est le repas des naturels. Le +couvert se compose de deux augettes en écorce +remplies, l'une de poisson bouilli, l'autre d'huile de +poisson et d'un gros pain noir que dédaigneraient +les chiens délicats. Cette huile remplace le beurre +dans la cuisine des indigènes. Autour des deux +plats déposés par terre la famille s'accroupit, et +aussitôt commence la pêche des morceaux. Après +chaque bouchée, les convives boivent un petit coup +d'huile en guise de rafraîchissement. Entre temps +les indigènes se mouchent avec les doigts, puis, après +cette opération, sans même s'essuyer, attrapent dans +le plat un filet de poisson. Le morceau ainsi assaisonné +n'en est que meilleur. Durant l'été, cette soupe +forme pour ainsi dire toute la nourriture des indigènes. +Telle est son importance dans l'économie<span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span> +domestique que le temps nécessaire à sa cuisson est +l'unité de temps la plus courte des Ostiaks<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> Ahlqvist.</p> + +</div> + +<p>En hiver, le poisson est également un élément +important de l'alimentation des Ostiaks. A cette +époque, ils le mangent soit sec, soit fumé ou salé, et +ils en absorbent d'énormes quantités. Les indigènes +ont un estomac dont la capacité rivalise avec celui +des Eskimos. Ils peuvent avaler jusqu'à vingt ou +vingt-cinq livres de poisson par jour, et dans un +seul repas quatre ou cinq coqs de bruyère avec une +bonne portion de poisson sec<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>! Le poisson cru est +très apprécié des indigènes. C'est, paraît-il, un +excellent remède contre le scorbut. A chaque station +notre interprète se faisait donner quelques corégones, +qu'il engloutissait incontinent. En un tour de +main il dégageait les filets, s'en remplissait la bouche, +puis au ras des lèvres coupait le morceau.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> Poliakov et Ahlqvist.</p> + +</div> + +<p>Jadis la farine était une denrée rare et chère. Depuis +l'établissement des magasins de M. Sibiriakov à Liapine, +son prix a subi une baisse considérable, et +maintenant elle entre dans l'ordinaire de chaque +famille. Les ménagères boulangent grossièrement, et +dans les grands jours préparent une bouillie de farine +de seigle et de poisson qui est, paraît-il, excellente.</p> + +<p>Comme tous les peuples sauvages, les Ostiaks sont +omnivores. Ils mangent tous les animaux et oiseaux +qu'ils abattent, même le renard et l'écureuil. Un pâté +de farine et d'écureuil est considéré comme un fin morceau. +Dans la gastronomie indigène, les deux gibiers +les plus appréciés sont l'élan et le renne. La boisson +la plus recherchée est naturellement l'eau-de-vie,<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span> +mais sur les bords de la Sygva et de la haute Sosva +elle est rare, heureusement pour la santé des indigènes. +Des Russes les Ostiaks ont pris l'usage du thé, +mais, ne pouvant s'en procurer, le remplacent par +des infusions de <i>Spiræa ulmaria</i>.</p> + +<p>Une fois tout notre monde lesté, en route. Nous +voulons arriver ce soir à Sartynia, le seul village +russe de la région, la Capoue de la Sosva aux yeux +des indigènes.</p> + +<p>Dans la journée, arrêt à Kokane. Grand mouvement +dans le <i>paoul</i>. Les hommes reviennent de la +pêche et toutes les femmes sont +occupées à préparer la provision +d'hiver. Avec une omoplate +de renne en guise de couteau, +elles ouvrent le poisson, +puis d'un tour de main rapide +enlèvent l'intérieur, le déposent dans un vase, pour +en extraire l'huile, et enfilent ensuite les deux filets +du poisson sur une baguette. Des échafaudages hauts +de plusieurs mètres sont entièrement chargés de +petits poissons brillants<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a> comme de l'argent; de loin, +agité par la brise, tout cela scintille comme un énorme +miroir à alouettes.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> <i>Coregonus Merkii</i> Gün. Les autres espèces de poissons abondantes +dans la Sosva sont le <i>C. Muksun</i>, le <i>C. Syrok</i>, le <i>C. Cavaretus</i> +Polj et le brochet.</p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp" id="261" style="max-width: 12em;"> + <img src="images/261.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Omoplate de renne, servant de couteau.</figcaption> +</figure> + +<p>Encore une station et, à la nuit tombante, nous +arrivons à Sartynia, le premier hameau russe rencontré +depuis la Petchora. En quarante-huit heures +nous avons parcouru à la rame 290 kilomètres, d'après +les évaluations des indigènes. Le <i>starost</i> ostiak nous +souhaite la bienvenue et nous conduit dans une excellente +maison. Pour la circonstance, cet Ostiak a revêtu<span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span> +une redingote noire ornée d'une médaille, cadeau +des autorités russes en récompense du zèle avec +lequel il s'est acquitté de ses fonctions pendant je ne +sais combien d'années.</p> + +<p>Une église, six ou sept maisons, quelques <i>tchioumes</i> +dispersés sur le bord de la rivière au milieu d'une +clairière, forment la capitale de la vallée de la Sosva.</p> + +<p>Le lendemain, c'est grande réjouissance parmi les +indigènes. Moyennant une bonne régalade d'eau-de-vie, +les habitants nous ont promis une représentation +des danses qu'ils exécutent après la mort de l'ours. +De larges distributions ont mis tout le monde de belle +humeur.</p> + +<p>Une fois rapporté au village, l'ours, nous raconte-t-on, +est placé sur un banc, après quoi tous les habitants +viennent l'embrasser et déposer sur le cadavre +des ornements comme sur une relique vénérée. On +passe des anneaux à ses griffes et on lui entre des +pièces de monnaie dans les yeux. Après cette cérémonie +commencent les danses, exécutées par des hommes +la figure couverte d'un masque grossier en écorce +de bouleau.</p> + +<p>Pas très élégantes, ni très variées ces danses. Un +saut rythmé accompagné de mouvements de bras, +de véritables contorsions d'aliénés: le lecteur en +jugera par la photographie instantanée reproduite +pages 258 et 259<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> Le personnage de droite est le <i>starost</i>, qui, prenant part à +la danse en qualité de dilettante, n'avait pas mis le masque.</p> + +</div> + +<p>Les naturels exécutent devant nous plusieurs divertissements +chorégraphiques. C'est d'abord la danse +de l'homme et du diable. Deux Ostiaks se poursuivent +en sautillant, le diable cherchant à saisir<span class="pagenum" id="Page_257">[Pg 257]</span> +l'homme. Après commence la danse du bouleau. Au +milieu de la pelouse, un homme qui figure le bouleau +se plante immobile, tandis que son acolyte +se trémousse en le battant et en essayant de le renverser. +A la fin, l'arbre s'anime, le danseur recule +étonné, puis tombe dans les bras de son partenaire, +en criant: «C'est un homme!» et le divertissement +prend fin. C'est l'art de l'enfance. La représentation +se termine par la danse des chiffons. Comme dans +les exercices précédents, elle ne comporte que deux +danseurs, et la seule différence est qu'ils sautent en +agitant des châles<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> Ahlqvist a assisté à une danse de l'ours moins primitive. +Elle débuta par un monologue improvisé par un indigène +masqué. Le bonhomme exalta son courage et son habileté de +chasseur, puis se glorifia d'avoir abattu nombre d'animaux +autrement dangereux que celui qu'il venait de tuer. Par des +contorsions grotesques il mima ensuite, aux rires de l'assistance, +l'attitude du chasseur peureux. Après ce prélude les +acteurs représentèrent des scènes de la vie des indigènes.</p> + +</div> + +<p>Pendant la durée de la pantomime, un artiste +indigène joue de la <i>dombra</i>, cithare à cinq cordes. +Ces pauvres gens ont su inventer des instruments +de musique et composer des airs d'une mélancolie +profonde!</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="264" style="max-width: 22em;"> + <img src="images/264.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Danse ostiake.</figcaption> +</figure> + +<figure class="figcenter illowp" id="265" style="max-width: 23em;"> + <img src="images/265.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Danse ostiake.</figcaption> +</figure> + +<p>Mises en gaîté par l'absorption de nombreux petits +verres, les femmes consentirent, elles aussi, à nous +montrer leurs talents chorégraphiques. Tout d'abord, +elles enfilent les gants de fourrures adaptés aux +manches de leurs robes, puis se couvrent la tête de +leurs châles. Elles semblent prendre à tâche de ne +laisser voir aucune partie de leur visage ou de leur +corps. Ainsi attifées, elles ont tout l'air de grossiers +mannequins. Les ballerines commencent par agiter +les bras et le corps, lentement et avec des mouvements<span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span> +langoureux qui nous rappellent ceux des +fameuses danseuses javanaises de l'Exposition de +1889. Puis, s'animant peu à peu, elles exécutent un +pas saccadé analogue à celui des hommes, toujours +en prenant des poses orientales. Cette danse est accompagnée +de chants peu harmonieux dont les paroles +sont improvisées. Les femmes célèbrent ainsi le +généreux étranger qui est venu visiter Sartynia et +qui les a libéralement régalées d'eau-de-vie. Un +autre chant est l'éternelle histoire de la femme délaissée. +Un étranger s'était épris d'une jeune indigène, +il l'aimait follement, passionnément; de cet +amour naquit un enfant, puis, un beau jour, le père +prit la fuite. Pourquoi s'est-il sauvé? Sur ces mots +finit le chant.</p> + +<p>Les femmes ostiakes ne sont pas aussi naïves que +pourraient le faire croire ces dernières paroles. Sur ce +sujet, la femme de notre interprète Siméon nous fit les +aveux les plus significatifs. Cette Ostiake, digne d'une +société civilisée, proclamait la liberté des amours. +Elle prenait pour un temps un mari dans un <i>paoul</i>, +et, lorsque l'ennui arrivait, elle le quittait pour partir +à la recherche d'un nouvel époux temporaire. L'enfant +né de ses relations avec Siméon était très malade: +«S'il meurt, nous dit-elle très naturellement, +j'abandonne mon mari; c'est un propre à rien.»</p> + +<p>En voyage la tâche de l'explorateur est aussi variée +qu'étendue. En marche il relève sa route, note toutes +les particularités topographiques et économiques. Aux +haltes ne croyez pas qu'il puisse se reposer. Il doit +faire des collections d'histoire naturelle, acheter des +objets d'ethnographie, recueillir des renseignements +sur la vie des indigènes, et tous ces renseignements +sont longs à obtenir, et combien divers!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span></p> + +<p>Ce matin nous observions les divertissements des +indigènes, l'après-midi nous étudions le cimetière. +A quelques pas de l'église, dans le calme éternel de +la forêt vierge, sont éparses de petites caisses en bois, +toutes pareilles. Quelques-unes tombent de vétusté, +et l'entre-bâillement des planches laisse apercevoir +des armes et des ustensiles déposés sur la fosse. Les +Ostiaks croient à une autre vie, dans un monde souterrain +où les morts mèneraient la même existence +qu'ici-bas. Pénétrés de cette idée, ils placent sur les +tombes tous les objets nécessaires au défunt pour assurer +sa subsistance. Le cadavre est enseveli complètement +habillé, avec un arc, des flèches, une pipe, une +tabatière, une cuiller, etc. Dans les idées des indigènes, +l'entrée du monde éternel serait située très loin +au nord, au delà de l'embouchure de l'Obi, en plein +océan Glacial. D'ici là le voyage est long. Pour que +le mort puisse effectuer rapidement ce parcours et +puisse ensuite circuler à travers le monde souterrain, +on dépose à côté de la tombe un traîneau, et, après +l'ensevelissement, on tue dans le cimetière le renne +favori du défunt. La tête de l'animal est abandonnée +à côté du véhicule<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[167]</a> Poliakov, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Dans la soirée, départ de Sartynia.</p> + +<p>21 août.—Dans la matinée, arrivée à Olé-Toump +Paoul. Nous y faisons l'acquisition d'un jouet indigène: +un oiseau en bois articulé. Le mouvement +d'un contrepoids abaisse ou relève alternativement +la tête ou la queue. Sur les boulevards les camelots +en vendent de pareils. Après cela niez donc l'ingéniosité +et l'intelligence des primitifs.</p> + +<p>La Sosva est maintenant divisée en plusieurs bras<span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span> +par de longues îles couvertes de saulaies. Derrière +ces rideaux d'arbres, la rivière s'épanche en larges +marécages boisés. De loin en loin apparaît la berge +sablonneuse. En certains endroits +elle est coupée par une passe étroite +donnant accès dans une sorte de +lac<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a> greffé comme une fistule sur +le tronc de la rivière. Ces nappes +d'eau, peu profondes, sont particulièrement +favorables au développement +de la tourbe. Beaucoup de +ces <i>kouria</i> sont même déjà séparées +de la rivière par des cordons littoraux +constitués par des dépôts végétaux.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[168]</a> <i>Kouria</i> en langue indigène; <i>sor</i> en russe.</p> + +</div> + +<figure class="figcenter illowp" id="268" style="max-width: 6em;"> + <img src="images/268.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Jouet ostiak (d'après<br>une photographie exécutée<br>sur l'original et<br>communiquée par la<br><i>Revue Encyclopédique</i>).</figcaption> +</figure> + +<p>22 août.—Un temps brumeux, +froid, pluvieux, le <i>crachin</i> du nord. +Nous sommes au milieu d'immenses +marais. La Sosva proprement dite +est large de 500 à 600 mètres, et +derrière des lignes d'oseraies s'étendent +des marécages larges de 8 à +10 kilomètres<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>. Souvent la rangée +d'îles présente une solution de continuité, +et c'est à perte de vue une +plaine de bois inondés. Sur ces +marais s'ébattent des milliers de +palmipèdes; si l'on en avait le temps, quelle belle +chasse au canard on ferait!</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[169]</a> Profondeur moyenne, 16 mètres.</p> + +</div> + +<p>A sept heures du soir nous atteignons la station de +Chaïtanskaya, la dernière avant Bériosov. Déjà on<span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span> +sent le voisinage de la civilisation: il y a ici des meubles +russes et des ustensiles de ménage en métal, du +bétail et des chats.</p> + +<p>La pluie cesse, le vent souffle grand frais, et de +suite nous établissons la voilure. La rivière, large de +plusieurs kilomètres, se hérisse de grosses vagues +lourdes; lorsque nous nous éloignons de l'abri protecteur +des îles, le canot roule comme en pleine mer, il +faut alors ouvrir l'œil, avec une embarcation pareille +à notre <i>lodka</i> et des mariniers du genre des Ostiaks. +Vers onze heures du soir, dans le lointain apparaissent +des lumières: voici Bériosov.</p> + +<p>Le débarquement n'est pas facile. La Sosva, soulevée +par la tempête, déferle sur la rive en hautes +volutes, et menace de briser les embarcations. On se +croirait en mer. Bientôt des agents de police arrivent +à notre secours et nous conduisent chez le maître +d'école, où un logement nous a été préparé. Le pédagogue +nous reçoit en uniforme, et cérémonieusement +nous introduit dans un gentil salon superbement +éclairé. Des lampes, des bougies, comme tout cela +paraît drôle après plusieurs semaines de désert! On +étend par terre des matelas, un luxe inouï pour nous, +et pour la première fois depuis quarante-cinq jours +nous nous déshabillons et dormons en gens civilisés.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">L'OBI</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>Bériosov.—Les marais.—L'Obi.—L'Obi route commerciale.—Arrivée +à Samarovo.</p> +</div> + + +<p>Bériosov, la grande métropole de cette partie de la +Sibérie, est une pauvre petite ville de 1 800 habitants. +Sans commerce, elle doit toute son importance +à la résidence des fonctionnaires. C'est le centre +administratif de ces solitudes, le chef-lieu de l'arrondissement +septentrional du gouvernement de Tobolsk. +Cet arrondissement plus étendu que la France ne +compte cependant que 8 000 habitants. Jugez par +ces chiffres de l'immensité de la Sibérie et de la +faible densité de sa population.</p> + +<p>La ville est sans intérêt, comme toutes les bourgades +russes. Des rues boueuses découpent en rectangles +des pâtés de maisons basses et de cours enceintes de +palissades; en avant, un large dépotoir parsemé de +pans de murs et de moellons; au bout, isolées comme +des îles, deux églises. Ces décombres sont les dernières +traces d'un incendie qui, il y a quelques années, a +détruit en partie Bériosov. De pareilles catastrophes<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span> +sont habituelles dans ces pays: à part quelques édifices +publics, toutes les maisons sont en bois. Les villes +sibériennes flambent comme des boîtes d'allumettes.</p> + +<p>Bériosov<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a> est situé au confluent de la Vogoulka et +de la Sosva, sur la haute berge de cette dernière +rivière. De cette éminence le coup d'œil est extraordinaire.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[170]</a> Liste des stations de poste de Bériosov à Samarovo.</p> + +<table class="autotable"> +<tr> +<td class="tdl">Nom des stations</td> +<td class="tdl">Distance en verstes</td> +<td class="tdl">Nombre des habitations</td> +<td colspan=4> Population</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"></td> +<td></td> +<td></td> +<td class="tdl">Hommes</td> +<td class="tdl">Femmes</td> +<td class="tdl">Enfants</td> +<td class="tdl">Total</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Chaïtanskaya</td> +<td class="tdl">23</td> +<td class="tdl">4</td> +<td class="tdl" colspan=2>16</td> +<td class="tdl">5</td> +<td class="tdl">21</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Niérémo</td> +<td></td><td></td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">4</td> +<td class="tdl">6</td> +<td class="tdl">25</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Novaia-Iourta</td> +<td class="tdl">23</td> +<td class="tdl">7</td> +<td class="tdl" colspan=3>10</td> +<td class="tdl">10</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Lapolevskia (Lapilski de Sommier)</td> +<td class="tdl">25</td> +<td class="tdl">9</td> +<td class="tdl">10</td> +<td class="tdl">10</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">35</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Argninskaya</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">10</td> +<td class="tdl">14</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">10</td> +<td class="tdl">39</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Narikarskaya</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">34</td> +<td class="tdl">30</td> +<td class="tdl">27</td> +<td class="tdl">91</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Pérégriobnaya-Strelka</td> +<td class="tdl">28</td> +<td class="tdl">26</td> +<td class="tdl">70</td> +<td class="tdl">40</td> +<td class="tdl">30</td> +<td class="tdl">140</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Kalapanskaia</td> +<td class="tdl">23</td> +<td></td> +<td class="tdl">16</td> +<td class="tdl">4</td> +<td class="tdl">6</td> +<td class="tdl">26</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Tcharkali (<i>sielo</i>)</td> +<td class="tdl">22</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Aliechinskaya<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[A]</a></td> +<td class="tdl">20</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">30</td> +<td class="tdl">20</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">65</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Niziamskaya</td> +<td class="tdl">10</td> +<td class="tdl">19</td> +<td class="tdl">46</td> +<td class="tdl">37</td> +<td class="tdl">30</td> +<td class="tdl">113</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Kondinsk (<i>sielo</i>)</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Noviniskaya</td> +<td class="tdl">25</td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Bolchoï-Atlim</td> +<td class="tdl">20</td> +<td class="tdl">65</td> +<td class="tdl">172</td> +<td class="tdl">183</td> +<td></td> +<td class="tdl">355</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Malo-Atlim</td> +<td class="tdl">20</td> +<td class="tdl">29</td> +<td class="tdl">95</td> +<td class="tdl">97</td> +<td></td> +<td class="tdl">192</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Léoutchinskié</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">9</td> +<td class="tdl">19</td> +<td class="tdl">14</td> +<td></td> +<td class="tdl">33</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Karimkar</td> +<td class="tdl">20</td> +<td class="tdl">18</td> +<td class="tdl">25</td> +<td class="tdl">22</td> +<td></td> +<td class="tdl">47</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sosnovskaya</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">11</td> +<td class="tdl">23</td> +<td class="tdl">23</td> +<td></td> +<td class="tdl">46</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Kéontchinskaya</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">17</td> +<td class="tdl">36</td> +<td class="tdl">36</td> +<td></td> +<td class="tdl">72</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Vorono</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td></td> +<td class="tdl">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Soukoroukovskaya-Iourta</td> +<td class="tdl">15</td> +<td class="tdl">10</td> +<td class="tdl">29</td> +<td class="tdl">23</td> +<td></td> +<td class="tdl">52</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Soukoroukova (<i>sielo</i>)</td> +<td class="tdl">10</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td></td> +<td class="tdl">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Iélisarova (<i>sielo</i>)</td> +<td class="tdl">20</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td></td> +<td class="tdl">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Bogadaski</td> +<td class="tdl">25</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td class="tdl">»</td> +<td></td> +<td class="tdl">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Troïtski</td> +<td class="tdl">15</td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Bielogora</td> +<td class="tdl">20</td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Samarovo (<i>sielo</i>)</td> +<td class="tdl">35</td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl">---</td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Total</td> +<td class="tdl">516</td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +<td></td> +</tr> +</table> + + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[A]</a> Jusqu'à Kondinsk la statistique de la population a été dressée d'après +les renseignements oraux fournis par les indigènes à Boyanus. A partir de +Kondinsk, les chiffres indiqués sont extraits des documents officiels.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span></p> +A perte de vue, de l'eau, des îles basses, des +lignes d'oseraies et de saulaies; une immense inondation +morne et pesante, laissant l'impression +biblique de la terre après le déluge. De l'autre côté, +des tourbières et des marais. Sous un ciel gris ce +paysage effrayant de tristesse pénètre de découragement +et de désespérance. Au milieu de ces marécages +sans fin, on a la sensation de l'isolement et de +la distance. + +<p>Ici, à quelques centaines de kilomètres de l'Europe, +on est plus loin que dans une île perdue de l'Océanie; +on est séparé de notre Occident par une largeur de +continent. La terre isole, tandis que la mer unit. Tous +les quinze jours seulement la poste apporte à Bériosov +des nouvelles vieilles de plus d'un mois! Ajoutez à +cela la rigueur du climat et vous vous rendrez compte +des agréments qu'offre le séjour de Bériosov.</p> + +<p>Les premières gelées se produisent à la fin d'août +et les rivières ne sont dégagées de glace que dans +les derniers jours de mai. En décembre, janvier et +février, la température moyenne est de -21°,4 C.; +parfois le thermomètre descend à -56°. Au total, +dix mois de froid; en revanche, pendant le court été +sibérien, la chaleur est parfois pénible. A Bériosov +la température peut s'élever à +34°. Vous figurez-vous +une vie avec neuf mois de neige dans le silence +le plus absolu du monde extérieur!</p> + +<p>Dans ces conditions, cette localité était désignée +d'avance comme lieu de détention. Actuellement +quelques nihilistes y sont internés; mais au siècle +précédent, cette triste bourgade a abrité l'exil de +deux grands personnages de l'histoire de Russie, +Mentchikov et Ostermann. Mentchikov, le favori de +Pierre le Grand, devenu régent de l'Empire pendant<span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span> +la minorité de Pierre II, avait mécontenté la cour +par son ambition et sa hauteur. Il ne rêvait rien +moins que de marier sa fille au jeune tsar, et d'entrer +dans la famille impériale, lorsqu'il fut renversé par +une conspiration de palais. Le puissant favori fut +exilé d'abord dans ses terres, puis à Bériosov, où il +mourut en 1729. Par une vicissitude du sort dont +l'histoire offre de fréquents exemples, le comte +Ostermann, le président de la commission d'enquête +qui avait condamné Mentchikov, fut à son tour banni +dans la même localité où il avait exilé son rival.</p> + +<p>Nous séjournons quarante-huit heures à Bériosov. +Après être resté cinq jours dans une étroite cabine +encombrée, on aime à remuer et à se dégourdir +les jambes. Comme partout, les fonctionnaires nous +ménagent la plus cordiale réception. Dès notre +arrivée, l'<i>ispravnik</i> et le docteur viennent nous faire +visite et nous invitent à dîner; tout le monde nous +comble de prévenances. Notre estomac proteste bien +un peu contre ces politesses. Dans ces pays glacés, +les habitants absorbent, sans en être incommodés, +des quantités considérables d'alcool. Dès que vous +arrivez dans une maison, vite le maître de céans +vous offre de l'eau-de-vie, et à Bériosov les usages +de la société vous obligent à en avaler trois verres. +Dans la journée de notre départ nous n'avons pas bu +moins de dix-sept petits verres. En ce pays un voyageur +doit pouvoir porter la toile, comme disent nos +marins.</p> + +<p>Le 25 août, à une heure du matin, nous quittons +Bériosov pour remonter l'Obi jusqu'à Samarovo, situé +près du confluent de ce fleuve et de l'Irtich. Là nous +rejoindrons la grande route postale de Sibérie, et un +vapeur venant de Tomsk nous conduira à Tobolsk.<span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span> +C'est une nouvelle navigation à la rame de plus de +530 kilomètres, à contre-courant: au total, huit jours +de route au moins.</p> + +<p>Pour ce voyage, l'<i>ispravnik</i> a l'amabilité de nous +prêter sa lodka, grande embarcation dans laquelle +nous sommes très bien installés. La barque contient +deux cabines: dans l'une, située à l'arrière, le fidèle +Popov trouve place au milieu des bagages; la seconde, +longue de 2 mètres, est notre habitation. Le mobilier +se compose d'un étroit lit de camp, où nous couchons +tête-bêche, de deux bancs et de deux étagères; +enfin, luxe inouï, la cabine est éclairée par deux +petites fenêtres. Lorsqu'il fera mauvais temps, nous +ne serons pas condamnés à vivre dans un trou noir.</p> + +<p>A une heure du matin, nous appareillons. L'air est +tiède, le ciel pur brille d'étoiles, et c'est plaisir de +rêver sur le rouf de la cabine.</p> + +<p>Dans la matinée, nous nous trouvons dans les +<i>protoks</i><a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[171]</a>; de tous côtés, des saulaies et des oseraies +inondées. Aucune vue; on navigue au milieu de broussailles +et d'îles basses qui semblent flotter. On dirait +une terre qui n'a pas été séparée d'avec les eaux. Les +cartes placent le confluent de la Sosva et de l'Obi +au nord de Bériosov, mais bien au sud de ce point +les deux fleuves sont déjà réunis et ne forment qu'une +même nappe d'eau divisée par des îles en bras innombrables. +Pour atteindre l'Obi nous remontons ainsi la +Sosva jusqu'à la station de Chaïtanskaya, et de là +faisons route à travers les <i>protoks</i>. De cette station à +celle de Tcharkali, où nous atteindrons la rive droite +du grand fleuve, nous traversons une inondation +large de 125 kilomètres.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[171]</a> Petits bras du fleuve.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span></p> + +<figure class="figcenter illowp" id="273" style="max-width: 36em;"> + <img src="images/273.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Vue prise sur un <i>protok</i> de l'Obi.</figcaption> +</figure> + +<p><span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span></p> + +<p>Dans l'après-midi nous arrivons au petit Obi, large +de 300 à 400 mètres. Nous le suivons pendant quelque +temps, puis nous rentrons dans les marais. Un archipel +de terres basses occupe le milieu du courant, bordé +par deux grands bras, le petit Obi, le long de la rive +gauche, et le grand Obi à droite. Au printemps l'inondation +couvre toutes les îles, et le fleuve devient une +mer d'eau douce. A cette époque, en certains endroits, +la largeur de la nappe dépasse 45 kilomètres<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[172]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[172]</a> Sommier, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>L'Obi est un des fleuves les plus magnifiques de la +terre. Issu de l'Altaï chinois à peu près sous la même +latitude que Prague, il se jette dans l'océan Glacial +au-dessus du cercle polaire. D'après Latkine, la longueur +de son cours serait de 3 200 verstes; suivant +d'autres auteurs, elle atteindrait 5 000 kilomètres. +A Samarovo, ses dimensions, déjà considérables, +sont doublées par les apports de l'Irtich, affluent +aussi important que le fleuve lui-même. Ce n'est +donc pas sans raison que des géographes considèrent +cette dernière rivière comme le rameau fluvial +le plus important du bassin. Ces deux grandes +artères collectent les eaux d'une région dont la superficie +est égale au tiers de celle de l'Europe. Sur toute +la terre, seul le bassin de l'Amazone dépasse en étendue +celui de l'Obi.</p> + +<p>Comme tous les fleuves russes, l'Obi subit une +crue très forte à la fonte des neiges. A Samarovo, sa +hauteur atteint 6 mètres, à Bériosov 5, et à Obdorsk, +situé dans le voisinage de l'estuaire, 6,50 d'après +les renseignements fournis à M. Sommier. A cette +époque, le volume d'eau roulé par l'Obi est énorme.<span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span> +D'après Finsch, une seconde crue se produit à Barnaul +en juin et en juillet dans le bas fleuve.</p> + +<p>Situé dans la zone boréale, débouchant dans une +mer dont le régime des glaces est encore peu connu, +ce fleuve grandiose est resté jusqu'ici inutile au mouvement +des échanges. En moyenne, pendant cent +cinquante jours<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[173]</a> seulement il est ouvert à la navigation. +A Barnaul, l'Obi est pris par les glaces de la +première quinzaine de novembre au commencement +de mai; à Bériosov, durant sept mois.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[173]</a> Finsch, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Un jour peut-être, malgré la brièveté de sa période +de navigabilité, l'Obi sera une grande route commerciale, +et deviendra la voie d'exportation de la Sibérie +Occidentale. La mer de Kara, qui reçoit les eaux de +ce grand fleuve, a eu longtemps la réputation d'une +des plus dangereuses régions de l'océan Glacial. +Séparée de la mer de Barents<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[174]</a> par la longue digue de +la Nouvelle-Zemble et de l'île Vaïgatch, soustraite +par suite à l'influence réchauffante du Gulf-Stream +et des vents du sud-ouest, cette mer était, croyait-on, +toujours obstruée par d'épaisses banquises. D'autre +part, les passes donnant accès dans la mer de Kara, +le Matotchkin Char, la Porte de Kara et le Chougor +Char, passaient pour être presque toujours fermées +par les glaces.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[174]</a> On donne ce nom à la partie de l'océan Glacial comprise +entre le Spitzberg, la Nouvelle-Zemble et la Norvège septentrionale.</p> + +</div> + +<p>Les célèbres expéditions de Nordenskiöld ont prouvé +cette erreur, et l'étude des documents antérieurs à +confirmé l'expérience de l'illustre explorateur suédois. +La navigation sur la mer de Kara n'est certes +pas aussi facile que sur la Méditerranée, mais elle ne<span class="pagenum" id="Page_272">[Pg 272]</span> +présente pas d'obstacles insurmontables pour de +bons marins, comme on le croyait encore récemment. +Certaines années, cette mer est complètement +libre en été, et dès la fin de juillet des navires +ont pu traverser les détroits sans apercevoir une +glace. Très rares sont les étés où les banquises ont +fermé la navigation. En moyenne, d'après les documents +que nous possédons, la traversée de la mer +de Kara paraît assurée à partir du commencement +d'août. En 1876, un navire allemand, le <i>Neptune</i>, +exécuta en deux mois et demi le voyage aller et +retour de Hambourg à l'embouchure de l'Obi. La +même année, un vapeur anglais accomplissait la +même traversée en partant de Newcastle. Dans ces +quinze dernières années, plusieurs bâtiments ont +effectué sans encombre le trajet d'un port d'Europe +à l'embouchure de l'Obi. Les quelques accidents +arrivés ont malheureusement eu pour effet de discréditer +les entreprises, et actuellement les négociants +de la Sibérie occidentale semblent avoir renoncé +à l'exportation de leurs marchandises par +cette voie. Cet abandon ne nous paraît pas justifié. +Les succès obtenus auraient dû faire oublier les accidents +et encourager les efforts. Si cette navigation +doit être reprise, il est absolument indispensable +d'établir dans l'île de Vaïgatch un poste de veilleurs +chargés de surveiller les mouvements des glaces dans +la mer de Kara. Moyennant quelques sacrifices pécuniaires, +il ne sera pas difficile de décider de hardis +marins, quelques chasseurs de phoques norvégiens +par exemple, à hiverner sur cette terre. Leurs observations +fourniraient aux capitaines des navires des +indications utiles sur la position des banquises; grâce +à ces renseignements la navigation deviendrait moins<span class="pagenum" id="Page_273">[Pg 273]</span> +hasardeuse. En tous cas, les communications entre +l'Obi et l'Europe ne peuvent être entretenues que par +des vapeurs dirigés par de bons marins habitués +aux glaces. Un des grands avantages de cette route +commerciale est l'assurance d'un fret à l'aller et au +retour. La Sibérie manque d'objets manufacturés; +toutes les importations y trouvent donc un débouché +rémunérateur. Pour le fret de retour, les capitaines +n'auront que l'embarras du choix. La Sibérie n'est +pas du tout ce désert éternellement glacé et neigeux +qu'évoque son nom. C'est au contraire un pays +admirablement fécond. Au sud de Tobolsk s'étend +une région agricole d'une fertilité comparable à celle +des fameuses Terres-Noires de la Russie méridionale, +et cette zone s'étend sur des milliers de kilomètres. +Il y a là un immense grenier à blé jusqu'à présent +demeuré inutile. Le jour encore lointain où la Sibérie +sera peuplée, elle deviendra au point de vue agricole +les États-Unis de l'ancien continent et inondera de +ses blés notre vieille Europe. Dans un avenir que +l'initiative russe peut singulièrement rapprocher, +notre agriculture sera menacée d'une nouvelle et +terrible concurrence par les blés de Sibérie. Aujourd'hui, +bien qu'une très infime portion du pays seulement +soit défrichée, la production de la Sibérie +occidentale en céréales est de beaucoup supérieure +à la consommation locale. Transportés par voie fluviale +à l'estuaire de l'Obi, les blés formeraient le +principal fret des navires et dans des conditions de +prix très avantageuses. Ajoutez à cela les produits +des forêts vierges, les cuirs, etc.</p> + +<p>Pour éviter aux navires de doubler la longue presqu'île +de Ialmal qui proémine comme un long doigt +au milieu de la mer de Kara, divers projets ont été<span class="pagenum" id="Page_274">[Pg 274]</span> +mis en avant. Au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, des bateaux russes partaient +de la Petchora, gagnaient l'extrémité supérieure +de la baie de Kara et, de là, par des rivières et +des portages, atteignaient l'Obi, puis l'embouchure +du Tas. Il y a quelques années, on a proposé le +creusement d'un canal entre l'Obi et la baie de Kara. +Après étude du terrain, ce projet a été abandonné. +Plus récemment, il a été question de la construction +d'un chemin de fer à travers cet isthme. Ne connaissant +pas la région, je ne puis me prononcer sur +sa possibilité, mais, d'après les renseignements que +nous possédons sur la nature du sol dans ces pays, +le terrain n'est guère propice à l'établissement d'une +voie ferrée. D'autre part, la traversée de l'Oural septentrional +nécessiterait le creusement de tunnel ou +tout au moins de tranchées. Enfin les marchandises +devraient subir deux transbordements, d'où une élévation +des prix. Or le bon marché est une des conditions +essentielles de la vente des produits de Sibérie +sur les marchés européens.</p> + +<p>Les Sibériens fondent aujourd'hui de grandes +espérances sur le Transsibérien, je crains bien qu'ils +ne nourrissent de dangereuses illusions à ce sujet. Le +chemin de fer projeté et déjà commencé est, avant +tout, politique et stratégique. Il augmentera et facilitera +dans une singulière mesure les relations entre +la Russie et la Chine. Si un conflit éclatait avec cette +puissance, il permettrait de rapides mouvements de +troupes, et cet avantage est de la plus haute importance.</p> + +<p>En cas de guerre européenne, la frontière sibérienne-chinoise, +longue de plusieurs milliers de kilomètres, +devra être soigneusement observée. Peut-être +les Célestes voudraient-ils profiter de complications<span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span> +européennes pour créer à la Russie des embarras. +Le prince de Bismarck avait compris avec sa haute +intelligence politique l'importance de la Chine comme +facteur dans les luttes entre les diverses nations +occidentales. Le Ministre d'Allemagne à Péking, +M. Brandt, avait employé au service de cette idée sa +longue connaissance du pays et des hommes. Son +autorité était grande auprès du Tsong-li-yamen, et, +à tort ou à raison, les Européens établis en Extrême-Orient +attribuaient à son influence une longue portée.</p> + +<p>Depuis le traité de Kouldja, les rapports entre la +Russie et la Chine sont bons; mais la sûreté des relations +n'est pas précisément la qualité dominante des +Célestes. La construction du Transsibérien enlèvera +à la Russie toute préoccupation de ce côté. A la première +démonstration hostile des Chinois, en quelques +jours pourront être effectués des transports de troupes +qui auparavant auraient exigé des mois. Gouverner, +c'est prévoir, dit-on; les hommes d'État russes sont +prévoyants.</p> + +<p>D'autre part, considérable sera l'importance économique +du Transsibérien. Les relations commerciales +entre la Russie et la Chine, déjà si suivies, augmenteront +dans une large mesure. Le transport des thés +de Kiakhta, qui se fait actuellement par caravanes à +travers la Sibérie, s'effectuera désormais par voie +ferrée. Enfin, le chemin de fer sera la grande route +de la colonisation et de la pénétration européenne +en Sibérie. Il agrandira le champ d'exportation des +manufactures russes et élargira le débouché de l'industrie +moscovite. Mais les Sibériens se font illusions +s'ils comptent sur cette route pour expédier +en Europe les produits de leurs terres. Le Transsibérien +ne sera jamais une voie d'exportation pour<span class="pagenum" id="Page_276">[Pg 276]</span> +la Sibérie. Il transportera en Europe l'or et les +pierres précieuses; de pareilles marchandises peuvent +supporter sans perte d'énormes taxes de transport. +Mais la principale production du sol, les céréales, +sera grevée de frais beaucoup trop considérables +pour une vente avantageuse en Europe. D'autre +part, en admettant même des tarifs très bas, les blés +de Sibérie arriveraient dans la région du Volga et, +venant faire concurrence à ceux de Russie, amèneraient +fatalement une baisse. Le résultat le plus +clair de l'opération serait l'appauvrissement du cultivateur +russe.</p> + +<p>Le débouché des céréales sibériennes est l'Europe +septentrionale: la péninsule Scandinave, la Finlande, +le Danemark, l'Allemagne du Nord, etc. La condition +essentielle de leur placement sur ces marchés est +leur bas prix. Les frais de transport doivent donc +être réduits au minimum et par suite être effectués +par eau. Par l'Obi, puis par l'Oural, la Petchora +et la mer Blanche, le blé de Sibérie arrive déjà en +Norvège par la voie d'Arkhangelsk. La route de +M. Sibiriakov augmentera ce mouvement. Mais, longue +et nécessitant deux transbordements, cette voie reste +inférieure à celle de la mer de Kara. De ce côté +devraient se tourner les efforts des hommes d'initiative +si nombreux en Russie et en Sibérie. Ils sont +habitués à vaincre la nature. La persévérance aidée +de sacrifices pécuniaires triompherait sans aucun +doute des difficultés de navigation dans la mer de +Kara.</p> + +<p>Après cette longue digression, revenons maintenant +au récit de notre voyage. Dans l'après-midi nous +arrivons à la station de Novaïa-Iourta, située en plein +marais: trois ou quatre cassines entourées d'eau.<span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span> +Depuis quelques jours seulement l'inondation a +baissé, et le sol est resté détrempé et fangeux. Pour +arriver aux maisons on avance jusqu'à mi-jambes +dans une boue épaisse et tenace. On dirait une habitation +lacustre des temps préhistoriques.</p> + +<p>Les Ostiaks de Novaïa-Iourta, comme ceux de la +station précédente de Niérémo, ont un type mongol +accusé. Ils sont noirs, ont la peau bistre et les yeux +fendus obliquement. Des neuf rameurs de Niérémo, +sept présentent des caractères nettement mongoloïdes. +Sur la basse Sosva, dans les <i>paouls</i> voisins de +Bériosov, ce type est également fréquent. Chez les +indigènes des bords de l'Obi la couleur noire paraît +dominante, et nous l'observerons jusqu'à la station +de Soukoroukovskaya, la dernière occupée par les +Ostiaks. Les Samoyèdes ont évidemment remonté par +la grande route du fleuve et se sont mêlés aux naturels. +Depuis Bériosov une observation même superficielle +révèle des modifications sensibles chez les indigènes. +A mesure que nous avançons vers le sud, les +traces d'une influence tatare se révèlent fréquentes +et précises. Les Ostiaks, pendant longtemps en relations +constantes et directes avec les Musulmans, leur +ont emprunté de nombreux usages, tels que celui du +voile chez les femmes et la coutume du <i>kalym</i>. Cette +influence devient très apparente dans l'ornementation +du vêtement des femmes. Les Ostiakes ont pris +de leurs voisines musulmanes un goût très prononcé +pour les parures en verroterie de couleur. Sur les +bords de l'Obi, la perle de verre a une importance +égale à celle du jais en Europe, et les femmes indigènes +savent l'employer à des passementeries aussi +chatoyantes de coloris que régulières de dessin. +Rare dans la région de la Sygva et de la haute<span class="pagenum" id="Page_278">[Pg 278]</span> +Sosva, cette ornementation devient générale dans la +vallée de l'Obi. Presque toutes les femmes portent +aux manches et au col de leurs tuniques de larges +garnitures de perles de verre. A leurs tresses pendent +des rubans couverts de cette verroterie, et leurs sandales +comme leurs gants sont ornés de broderies de +ce genre.</p> + +<p>Depuis Bériosov les Ostiaks sont également profondément +modifiés par le contact des Slaves. Maintenant +les <i>tchioumes</i> deviennent rares et les <i>iourtes</i> +moins primitives. Quelques-unes sont des maisons +avec deux pièces garnies de chaises et de tables. +D'autre part, les vêtements en peau de renne sont +remplacés par des blouses et des pantalons de grosse +toile en fibres d'ortie. A Novaïa-Iourta, les hommes +portent des chemises par-dessus le pantalon à la +mode russe, des <i>kaftans</i> en guenilles, et bientôt nous +verrons des gilets et des casquettes. Comme chaussures, +en place des <i>pimouï</i>, des souliers en cuir de +cheval, et un peu plus bas des bottes. Encore quelques +années et les Ostiaks de cette région seront tous +vêtus de défroques russes. Dans les <i>iourtes</i>, beaucoup +d'ustensiles en métal; l'importance de l'écorce de +bouleau comme matière première diminue. En 1872, +le voyageur russe Poliakov avait trouvé des instruments +en pierre chez les indigènes des bords de +l'Obi; en 1882, d'après la description de M. Sommier, +les Ostiaks avaient encore conservé en grande partie +leur civilisation primitive; depuis, la russification a +fait des progrès très rapides. En dix ans, l'état des +habitants s'est modifié complètement, et il est à +craindre, pour les ethnographes comme pour les amateurs +de pittoresque, que les Ostiaks de l'Obi n'aient +bientôt adopté la civilisation russe. Les Slaves sont<span class="pagenum" id="Page_280">[Pg 280]</span> +de merveilleux agents d'assimilation; à leur contact, +les races indigènes fondent rapidement. C'est le +peuple colonisateur par excellence.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="283" style="max-width: 36em;"> + <img src="images/283.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Village ostiak sur les bords de la Sosva.</figcaption> +</figure> + +<p>Les Ostiaks de cette région tirent toutes leurs +ressources de la pêche. La chasse est pour eux une +occupation secondaire. A mesure que l'on avance +vers le sud, les animaux à fourrures deviennent +rares<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[175]</a>. Ces indigènes élèvent du bétail et des chevaux<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[176]</a>. +La récolte de foin étant insuffisante pour +l'alimentation de ces animaux durant l'hiver, pendant +cette saison leur nourriture consiste en feuillage +desséché de bouleaux et de saules. A Novaïa-Iourta, +la grande curiosité est un lièvre (<i>Lepus borealis</i>) +apprivoisé que les indigènes nourrissent avec du +poisson.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[175]</a> Dans le <i>volost</i> Kotskaya, au sud de Kondinsk, en 1889, le +rendement de la pêche était de 156 tonnes métriques, pour +une population de 2 280 individus (hommes, femmes et enfants). +Celui de la chasse avait une valeur de 5 000 francs.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[176]</a> Dans le <i>volost</i> de Kondinsk, les indigènes possèdent 535 +bêtes à cornes et 850 chevaux; dans celui de Kotskaya, on compte +720 bêtes à cornes et 1140 chevaux.</p> + +</div> + +<p>Au moment du départ, le ciel gris fond en bruine, +la brise se lève mouillée avec un crachin froid et +pénétrant; une tristesse de mort enveloppe un paysage +lugubre. Depuis des semaines nous parcourons +une terre partout pareille; jamais une découverte +de pays imposante, jamais un moment d'admiration, +jamais une vue soulevant l'enthousiasme, +jamais une sensation forte, vibrante qui reste dans +la mémoire comme un point lumineux. Toujours +une monotonie exaspérante, toujours une même +plaine basse, à moitié submergée. La Sibérie ne laisse +aucun souvenir, rien qu'une impression d'ennui. Sur +ce point tous les voyageurs sont d'accord. «Si<span class="pagenum" id="Page_281">[Pg 281]</span> +vous n'êtes animé par un enthousiasme scientifique, +n'y allez pas», s'écrient en terminant leurs relations +deux auteurs, l'un simple touriste, l'autre savant +distingué.</p> + +<p>La nuit venue, l'obscurité est profonde, le temps +absolument bouché, comme disent les marins. Le +jour, la facilité avec laquelle les Ostiaks reconnaissent +la route au milieu de ce dédale de canaux et +d'îles m'est toujours un sujet d'étonnement. Pour +se guider sans boussole à travers ces terres basses, +ces gens doivent posséder la plus merveilleuse mémoire +des localités. Ce soir, la vue dépasse à peine +un rayon de quelques mètres, et pourtant jamais +notre barreur ne fait fausse route. Le bonhomme +trouve son chemin sans y voir.</p> + +<p>Par un temps pareil, qu'il semble bon et agréable +le cabanon de la <i>lodka</i>! Notre habitation mesure +2 mètres de long et 1<sup>m</sup>,10 de haut. Mais là nous +sommes à l'abri, et, éclairé par deux bougies enfoncées +dans des bouteilles, notre chenil prend un +aspect chaud et gai. Tout à coup, dans le grand +silence de la nuit, les rameurs roulent une plainte +rythmée; puis soudain éclate un hurlement furieux, +un beuglement de fauves comme un formidable cri +de guerre. En même temps, des branches battent la +muraille de la cabine. Sommes-nous échoués? Mais +non, nous avançons toujours. Et un second cri part +plus terrible encore que le premier. Du coup, Boyanus +ouvre la porte de la cabine. Qu'y a-t-il? Oh rien. Tout +le monde rit aux éclats. Le courant est rapide, et +pour se donner du courage et aussi pour s'amuser, +les rameurs poussent ces hurlements! Point de plaisir +sans bruit. Toute la nuit notre sommeil est ponctué +de ces rugissements de bêtes.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span></p> + +<p>Le mauvais temps est heureusement de courte +durée; le lendemain, le soleil luit gai et brillant, +emplissant l'air d'une douce tiédeur. Ce sont les derniers +sourires de l'été.</p> + +<p>Toute la journée du 26, continuation de la navigation +au milieu des <i>protoks</i>. Dans la soirée nous +atteignons le grand Obi. A lui seul il forme un fleuve +magnifique, large de 2 kilomètres. Après un voyage +de deux jours à travers une uniforme forêt inondée, +voici enfin un paysage nouveau. Au bout de la nappe +d'eau, derrière un premier plan de marécages boisés, +blanchit sur la rive droite une haute terrasse couronnée +de forêts. Taillée à pic, elle se dresse en une +falaise de sable et d'argile à une quarantaine de +mètres au-dessus de l'eau. Dans cette platitude, +pareil monticule fait l'effet d'une haute cime, et +telle est l'impression générale, que les Russes donnent +à cette terrasse le nom de montagne (<i>gora</i>). +Gravissez cet escarpement de sable: au sommet +vous trouvez une immense plaine s'étendant sur +des centaines de kilomètres. Cette plaine est le +niveau normal du pays, le fleuve un large fossé +creusé dans l'épaisseur du sol, et la <i>gora</i>, le talus de +ce fossé. L'escarpement est produit par l'érosion +constante que le fleuve fait subir à la berge. D'après +les observations du célèbre naturaliste russe de +Baer, les cours d'eau de notre hémisphère coulant +dans le sens du méridien entament leur rive orientale +et alluvionnent leur rive occidentale par l'effet de la +rotation terrestre. «Une molécule d'eau qui se dirige +du sud au nord, écrit M. de Lapparent qui d'ailleurs +ne paraît guère accepter la théorie de Baer, rencontre, +dans sa descente, des régions où la vitesse +de rotation est de moins en moins prononcée; elle<span class="pagenum" id="Page_284">[Pg 284]</span> +doit donc conserver un excès de vitesse dans le sens +où s'accomplit le mouvement diurne de la terre, c'est-à-dire +de l'ouest à l'est, et ce serait cet excès qui +entraînerait de préférence la dégradation des berges +orientales.»</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="287" style="max-width: 36em;"> + <img src="images/287.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Terrasse sablonneuse de la rive droite de l'Obi.</figcaption> +</figure> + +<p>Ainsi se produit un lent déplacement vers l'est des +fleuves sibériens coulant du sud au nord. Venant +sans cesse frapper la rive droite, les eaux entament +d'une manière continue cette berge, en même temps +qu'elles abandonnent le bord opposé. La grande +masse de l'Obi coule ainsi directement à la base de +la haute terrasse, tandis qu'à gauche la berge se +trouve partout précédée d'une large zone de terres +basses, produit de l'alluvionnement. Le déplacement +de l'Obi vers l'est est un fait reconnu par les indigènes, +comme le prouve le nom de Vieil-Obi (<i>Staraïa +Obi</i>) qu'ils donnent concurremment avec celui de +Petit-Obi au bras gauche du fleuve. Cette branche +est en effet la plus anciennement creusée et à une +époque antérieure a servi de lit au Grand-Obi.</p> + +<p>La berge droite du fleuve, constituée par des terrains +détritiques quaternaires comme toute la Sibérie +septentrionale, est très facilement entamable. Nulle +part affleure une assise rocheuse. Partout, de bas en +haut, la <i>gora</i> présente des couches de sable, de graviers +et d'argile empâtant des blocs de pierres<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[177]</a>. Sur +un terrain d'une aussi faible consistance, l'érosion +se produit naturellement avec des proportions grandioses, +et détermine d'énormes éboulements. Poliakov +évalue à 256 000 mètres cubes le volume d'une chute<span class="pagenum" id="Page_285">[Pg 285]</span> +de falaise survenue sur la rive droite de l'Irtich. +A 5 verstes au nord de Malo-Atlim, lors de notre passage, +la berge portait les traces d'une rupture fraîche +dont la masse avait dû être considérable.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[177]</a> Les assises ne sont pas partout horizontales. En plusieurs +localités, j'ai observé un pendage des couches et des +stratifications entre-croisées.</p> + +</div> + +<p>Outre le courant du fleuve, les eaux pluviales, les +glaces et le vent contribuent à la dégradation de la +falaise. Le ruissellement des eaux pluviales détermine +la formation de profonds ravins. Sur ce terrain +il produit les mêmes effets dévastateurs que les torrents +sauvages dans les Alpes. Au moment de la +débâcle, poussés violemment par les pressions, des +blocs battent la terrasse sablonneuse, l'attaquent à +coups de bélier, l'ébranlent; la terre se trouve ainsi +préparée à céder à l'action du courant, lorsqu'elle ne +s'éboule pas déjà sous le choc de ces assauts. L'été, +l'air est un agent d'érosion non moins actif que l'eau. +Si ses effets se manifestent dans des proportions moins +grandioses, ils n'en sont pas moins continus. En passant +sur ces falaises, le moindre vent enlève d'énormes +quantités de particules sablonneuses. Par une forte +brise un pulvérin s'élève de la <i>gora</i>, et remplit le +ciel d'une fumée de poussière. A Samarovo, pendant +une tempête, nous respirâmes du sable. Par les +fentes des fenêtres pénétraient des particules terreuses, +et dans l'intérieur des maisons tous les objets +étaient couverts d'une couche arénacée. C'était une +réduction du simoun.</p> + +<p>Sous les actions réunies de ces différentes érosions +la dégradation des falaises des fleuves sibériens +est très rapide. Depuis la période historique, qui +commence pour la Sibérie au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, le déplacement +des fleuves vers l'est est parfaitement reconnaissable. +Ainsi, à Démiansk, village russe en amont +de Samarovo, l'emplacement de la première église,<span class="pagenum" id="Page_286">[Pg 286]</span> +situé, lors de la construction, sur la rive droite de +l'Irtich, se trouve actuellement sur la rive gauche, +et à la place où fut élevée la seconde, coule maintenant +le fleuve. Certaines années, dans cette localité, +la rive droite est rongée sur une largeur de 40 mètres<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[178]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[178]</a> Sommier, <i>loc. cit.</i></p> + +</div> + +<p>Ces diverses érosions jettent dans l'Obi une quantité +énorme de particules arénacées. Pour le thé nous +employions l'eau du fleuve, et chaque fois le fond de +nos tasses était rempli d'une couche de sédiments. +La présence de ces sables en suspension donne au +fleuve une couleur jaune très accentuée. Une partie +de ces sables sert à constituer les terres basses comprises +entre le Grand et le Petit-Obi. La formation +de ces dépôts est singulièrement facilitée par les saulaies +dont les îles sont couvertes. Au moment de +l'inondation, ces taillis seuls émergent et permettent +par suite la fixation rapide des sédiments.</p> + +<p>Le long de la rive droite, à la base de la falaise, +on observe une ligne de blocs que les éboulements +ont dégagés des couches arénacées. La formation de +cette murette est due à l'action des glaces au moment +de la débâcle. Sur les bords de tous les cours d'eau +et de tous les lacs de Laponie existent de semblables +alignements constitués dans les mêmes conditions. +Lorsque la carapace cristalline se rompt au printemps, +sous la poussée des glaces venant d'amont +les glaçons empiètent sur la rive, repoussent les +pierres disséminées et les accumulent en murettes.</p> + +<p>Une autre conséquence de la dégradation de la +berge, et celle-là très importante, est la chute dans le +fleuve de masses considérables d'arbres. Les glissements +de la falaise entraînent dans l'Obi des pans de<span class="pagenum" id="Page_287">[Pg 287]</span> +forêts que les eaux emportent jusqu'à l'océan Glacial +et que les courants marins dispersent ensuite +sur les terres polaires sous forme de bois flotté. Cette +destruction des forêts par les fleuves est un des phénomènes +les plus actifs de la zone boréale russe. +Nous l'avons observé sur tous les nombreux cours +d'eau parcourus pendant cette exploration, mais sur +aucun il ne se produit avec une amplitude plus grande +que sur l'Obi. Je ne crois pas donner un chiffre exagéré +en évaluant en moyenne le volume des débris +ligneux épars sur la berge droite à un mètre cube +par 10 mètres courants de rive. La distance de +Bériosov à Samarovo est de 546 kilomètres. Par +suite, le cube des bois jonchant la rive droite sur cette +distance sera de 534 063 mètres cubes, et ce chiffre +est un minimum. Toutes les îles sont parsemées de +bois flotté; il n'est pas un point des rives où l'on +n'en trouve.</p> + +<p>D'autre part, le Iénisséi, la Léna et toutes les autres +rivières de Sibérie apportent dans l'océan Glacial un +volume de bois non moins considérable. Jugez, par +suite, de l'énorme masse de bois flotté fournie par +les fleuves sibériens. Une fois en mer, les troncs sont +poussés vers l'est par un courant côtier le long du +littoral nord de l'Asie. Arrivés dans les parages de +la Terre de Wrangel, ces bois sont ensuite chassés +par un autre courant vers le nord-ouest, c'est-à-dire +en sens inverse de la direction qu'ils ont suivie +jusque-là. L'existence de ce courant a été révélée par +la dérive de la <i>Jeannette</i>. Pendant deux ans le bâtiment, +retenu prisonnier dans une banquise, fut entraîné +au nord des îles de la Nouvelle-Sibérie par +un mouvement des eaux constant analogue à celui +qui porta le <i>Tegetthoff</i> vers la Terre François-Joseph.<span class="pagenum" id="Page_288">[Pg 288]</span> +Au delà des îles de la Nouvelle-Sibérie la marche de +ce courant a été mise en lumière par un curieux cas +de flottage. En 1881, la <i>Jeannette</i> se perdit à soixante +milles au nord de l'archipel de la Nouvelle-Sibérie. +Quel ne fut pas l'étonnement deux ans et demi plus +tard, lorsque des épaves authentiques de ce bâtiment +furent retrouvées sur un glaçon à l'extrémité sud-ouest +du Grönland. Le bloc avait été apporté là par +le grand courant polaire qui, après avoir longé la +côte orientale du Grönland et doublé le cap Farvel, +vient se perdre dans le détroit de Davis. Depuis +longtemps ce courant avait été constaté, mais son +origine était toujours demeuré inconnue. Le flottage +des épaves de la <i>Jeannette</i> permet d'établir son trajet +en quelque sorte expérimentalement. Complétée par +les renseignements que l'on possédait déjà sur le +mouvement des eaux autour de la Nouvelle-Zemble +et du Spitzberg, cette découverte révélait le point de +départ du courant polaire grönlandais. Sans aucun +doute il est la continuation du courant des îles de la +Nouvelle-Sibérie. Au delà de cet archipel les eaux +poursuivent leur marche vers le nord-ouest, passent +au nord de la Terre François-Joseph et du Spitzberg, +dans le voisinage du pôle, puis redescendent vers le +sud le long de la côte est du Grönland<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[179]</a>. Les bois +flottés suivent cet itinéraire. Par des dérivations du +courant une partie est poussée vers le Spitzberg et +la Terre François-Joseph; la plus grande partie arrive +au Grönland où elle échoue; le restant, chassé au<span class="pagenum" id="Page_289">[Pg 289]</span> +sud du cap Farvel par les vents est ensuite entraîné +par le Gulf-Stream de nouveau vers le Spitzberg et +la Nouvelle-Zemble. Les troncs échoués sur les côtes +du Grönland sont soigneusement recueillis par les +indigènes pour la fabrication de leurs armes et de +leurs embarcations. Ce sont les seuls bois qu'ils puissent +se procurer. Ainsi finalement les produits des +forêts de Sibérie servent à l'industrie des Eskimos.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[179]</a> C'est sur l'existence de ce courant que compte M. Nansen +pour atteindre le Pôle. Le célèbre voyageur norvégien a, +comme on sait, quitté l'Europe, il y a quelques mois, en route +pour les îles de la Nouvelle-Sibérie. De là il pense gagner le +Pôle, poussé par le courant.</p> + +</div> + +<p>Nous voici maintenant sur le Grand Obi. Représentez-vous +une large plaine d'eau bordée à l'est +par une muraille verte égratignée de larges taches +jaunes. De distance en distance, de profonds ravins +déchirent la <i>gora</i> comme des entailles au couteau, +et par toutes ces coupures la forêt descend pareille +à une inondation verte au-dessus de l'inondation +bleue des eaux. Poussée par six vigoureux rameurs, +la <i>lodka</i> avance rapidement sous la pâleur jaunâtre +du couchant. Dans le grand calme enveloppant du +soir, une sensation d'infini vous pénètre. Vers l'ouest, +à perte de vue, les terres confondues avec les eaux +deviennent une immensité océanique. A l'horizon +apparaît simplement une petite raie verte toute basse. +On a une illusion de mer.</p> + +<p>Désormais nous suivrons la rive droite du fleuve. +De ce côté notre première étape est le village de +Tcherkali (<i>siélo</i>), où un artiste indigène nous donne +un concert. Les Ostiaks de l'Obi ont imaginé une +harpe à neuf cordes métalliques dont la forme rappelle +grossièrement celle d'un oiseau. La caisse +résonnante forme le corps, la hampe le cou, et le +sommet figure la tête. D'où le nom de <i>liebed</i> (cygne) +donné par les Russes à cet instrument. La harpe +de David devait être aussi primitive. A la tête de +l'instrument pendent de petites guenilles, cadeaux<span class="pagenum" id="Page_290">[Pg 290]</span> +des danseuses à l'artiste; le nombre de ces morceaux +de drap permet de juger à l'avance la virtuosité +du harpiste. Aux premiers accords tous les +indigènes se rassemblent autour de notre canot, leur +figure s'illumine, pour quelques minutes ils semblent +oublier leur pénible existence. L'air est triste, poignant; +dans le calme du soir il monte comme une +plainte de ces pauvres gens dont la vie est faite tout +entière de souffrances et de privations.</p> + +<p>Le lendemain, à travers la grisaille de l'horizon +pluvieux perce un campanile blanc, puis le classique +toit vert des églises grecques et un bloc de +cassines sales. Nous arrivons au village russe de Kondinsk, +la localité la plus importante entre Bériosov +et Samarovo. Il est situé sur la rive montagneuse, +et pour en permettre l'ascension un escalier en bois +a dû être construit. Le village doit toute son importance +à un monastère fondé dans un but de prosélytisme +parmi les indigènes. Quelques jeunes Ostiaks +et Samoyèdes y sont élevés par les moines; arrivés +à l'âge d'homme, les néophytes sont renvoyés parmi +leurs congénères avec mission d'y répandre les +lumières de la religion et de la civilisation. L'institution, +m'a-t-on assuré, n'a pas donné de très bons +résultats.</p> + +<p>Les Russes de Kondinsk tirent leurs principales +ressources de la pêche. Pour l'exercice de cette +industrie, ils emploient les mêmes engins que les +Ostiaks. Comme eux, ils montent des pirogues qu'ils +manient avec une adresse extraordinaire, et, comme +eux, emploient de petits filets tendus sur un bâton +et maintenus perpendiculairement dans l'eau par un +poids en pierres. Ce peson est le seul objet en pierre +que nous ayons observé en Sibérie. Au contact des<span class="pagenum" id="Page_291">[Pg 291]</span> +Russes, les survivances préhistoriques disparaissent +rapidement. A mesure que nous avançons vers le +sud, à part le type ethnique, les différences s'effacent +entre les Slaves et les Ostiaks. Le lendemain, à Malo-Atlim, +nous voyons les dernières <i>tchioumes</i>, et désormais +tous nos rameurs sont vêtus de défroques +russes.</p> + +<figure class="figcenter illowp" id="295" style="max-width: 18em;"> + <img src="images/295.jpg" alt=""> + <figcaption class="caption">Poids de filet en pierre (d'après une photographie exécutée sur l'original<br>et communiquée par la <i>Revue Encyclopédique</i>).</figcaption> +</figure> + +<p>Nous continuons à suivre la rive droite. Toujours +la même impression. Par endroits l'immensité océanique +des <i>protoks</i> donne l'illusion de la mer. A perte +de vue ce sont de grandes trouées d'eau scintillante +de lumière avec une mince raie verte à l'horizon.</p> + +<p>Dans l'après-midi, en arrivant à une station, un +aigle se lève des oseraies et va se percher tout près +sur le toit d'une <i>iourte</i> ruinée. Vite la carabine, des +cartouches, et j'avance lentement en me défilant +soigneusement. Me voici à bonne portée, je lâche +mon coup de fusil, l'oiseau tombe et en même +temps toute la bande des Ostiaks arrive sur moi +menaçante et hurlante: je venais d'abattre un aigle +apprivoisé, tout comme Tartarin avait tué un lion +mendiant. Le premier moment d'émoi passé, les cris +s'apaisent de suite à la promesse d'un dédommagement +pécuniaire. N'ayant pas encore appris l'art<span class="pagenum" id="Page_292">[Pg 292]</span> +de rançonner les voyageurs, les Ostiaks se montrèrent +plus accommodants que les Arabes de Daudet. +Pour deux roubles cinquante kopeks, le propriétaire +de l'oiseau se déclara très satisfait. Dès lors, le bonhomme +s'attache à nos pas, il tourne autour de +nous en marmottant d'un air souriant; enfin, s'enhardissant, +il nous propose de tirer un second aigle non +moins apprivoisé, moyennant finances bien entendu. +Sans attendre notre réponse il part à la recherche de +son volatile et bientôt l'apporte par les pattes, ni +plus ni moins qu'un vulgaire dindon. Boyanus se +laisse tenter par les qualités de l'oiseau et nous l'embarquons +dans la <i>lodka</i> de Reif.</p> + +<p><i>29 août.</i>—Dans la matinée nous traversons le +grand Obi pour suivre la rive gauche. A sept heures, +nous arrivons à la station de Kéoutchinskaya.</p> + +<p>A la station suivante, à Vorono, tous les hommes +sont partis à la pêche, ils reviendront très tard, et +pour ne pas nous faire attendre, leurs femmes les +remplacent. Plusieurs emmènent leurs nourrissons; +pas gênants, les marmots: on les fourre sous les +bancs dans les boîtes en écorce qui leur servent de +berceaux. Quand leurs cris deviennent trop gênants, +la mère prend une bouteille pleine de lait de vache, +s'en emplit la bouche, puis insuffle le liquide à son +enfant.</p> + +<p>L'étape est heureusement courte, 15 verstes, puis +voici les <i>iourtes</i> de Soukoroukova, la dernière station +ostiake.</p> + +<p>Avec regrets nous nous séparons de ces pauvres +gens. Après un mois passé au milieu d'eux, vivant +presque de leur vie, nous nous sommes pris à les +aimer. Leur douceur, leur honnêteté, leur bonne +volonté attachent, et toujours nous garderons au<span class="pagenum" id="Page_293">[Pg 293]</span> +cœur une sympathie profonde pour ces humbles, +pour ces malheureux qui se débattent étouffés par la +civilisation. A Soukoroukova ils sont tombés au dernier +degré de la pauvreté. Tous sont vêtus de haillons +sordides et leurs misérables cassines s'affaissent avec +un air de mort.</p> + +<p>A deux kilomètres de la station, en rangeant une +saulaie inondée, l'œil vigilant de Popov découvre un +magnifique aigle immobile, perché dans le taillis. +Celui-là n'est point apprivoisé, mais pour ne pas +prendre son vol à notre passage, très certainement +il doit souffrir d'une indigestion. A vingt mètres je +lui envoie une balle. L'oiseau tombe percé de part +en part. Telle est la ténacité de la vie chez l'aigle +que, lorsque nous voulons le ramasser, il se débat +vigoureusement et, renversé sur le dos, se défend +du bec et des serres. Pour le tuer, un homme doit +lui appuyer pendant dix minutes le talon de la +botte sur l'épine dorsale. Une magnifique pièce cet +aigle; son envergure mesure 2 m. 20.</p> + +<p>Deux heures de navigation et nous arrivons au village +de Soukoroukova, situé en plein marais. Je ne +sais s'il a été fondé par l'administration ou par de +simples particuliers. Mais que cet établissement +émane de l'initiative officielle ou particulière, en tout +cas l'emplacement a été singulièrement choisi. Bâti +au milieu de l'archipel, sur une langue de terre basse, +le village est chaque année complètement inondé par +la crue du printemps. Les rues sont transformées en +canaux, et pendant plusieurs semaines Soukoroukova +devient une petite Venise boréale. Cette année les +eaux n'ont baissé qu'à la fin de juillet; aujourd'hui +encore les rues sont à moitié remplies par de larges +mares, et la rive à laquelle nous accostons est une<span class="pagenum" id="Page_294">[Pg 294]</span> +fondrière. Sur cette bourbe le débarquement serait +impossible sans l'aide des habitants. Dès qu'ils +aperçoivent notre <i>lodka</i>, les naturels accourent avec +des planches et en quelques minutes installent un +débarcadère. Le caractère russe a un fond de bonté +et d'obligeance véritablement touchant. L'immense +majorité de ces paysans sont de bons et braves +gens.</p> + +<p>A une journée radieuse succède une nuit superbe, +chaude et lumineuse. Pas un nuage, pas un souffle +de vent, nous glissons sans bruit sur un étroit canal +au milieu de la forêt silencieuse. A travers le feuillage, +la lumière blanche de la pleine lune ruisselle; +des morceaux de rives prennent l'aspect de taches +de neige, et la nappe d'eau s'émaille de plaques d'argent +changeantes. Et partout un silence de choses +mortes donnant la sensation du désert. Telles ces +belles nuits d'amoureux chantées par les poètes. +Pour rendre l'impression plus poignante, les rameurs +entament un chœur russe si plein d'une douce mélancolie +que les larmes nous montent aux yeux. Des +heures et des heures on reste sur le toit de l'embarcation, +enveloppé par la poésie profonde de la +nature, bercé par cette musique pénétrante. Et quand +se fait le jour pâle de l'aurore, de tous ces bois +mouillés sortent des buées floconneuses, légères, +transparentes. Au milieu de ces fumées blanches, +des pans de forêt paraissent puis disparaissent avec +des brusqueries de lanterne magique; la nature entière +prend un aspect de rêve, de vague, d'inexistant. +Puis soudain le soleil se montre lentement, +bien lentement, avec des alternatives de lumière et +d'obscurité; les vapeurs tourbillonnent, s'envolent +comme aspirées, et la vision prend fin.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_295">[Pg 295]</span></p> + +<p>Nous déjeunons sur une île. Partout de grosses +souches apportées par l'inondation et que la crue +prochaine remportera. La forêt a ici un aspect plus +méridional; peu ou point de conifères, les arbres à +feuilles caduques dominent; sous la tiède chaleur du +soleil on a l'impression du Midi. Derniers sourires de +la nature sibérienne avant le long engourdissement +de l'hiver. En dépit des apparences, les premiers +froids sont proches et déjà les oiseaux émigrent. Tous +les jours nous observons de nombreux passages d'oies +en route vers le sud.</p> + +<p>Dans l'après-midi, au bout d'une longue plaine herbeuse, +apparaît le village de Troïtskoïé, signalé de loin +par la tache blanche de son église: un horizon de +prairies basses découpées de canaux, des troupeaux +de vaches et de chevaux paissant tranquillement; un +aspect de plantureuse Hollande.</p> + +<p>Entre tous les Russes de Sibérie que nous avons +vus, les habitants de Troïtskoïé se distinguent par +leur énergie et leur fierté avec un air d'indépendance +qui ne déplaît point. Dispersés sur d'immenses territoires, +les indigènes sentent ici moins la main de +l'autorité que dans la Russie d'Europe, et ne pouvant +guère compter sur l'intervention de l'État, ils ont +pris l'habitude d'une plus grande initiative. Ces +gens-là réunissent toutes les qualités du colon.</p> + +<p>Au delà de Troïtskoïé, très loin dans l'horizon +bleui par la buée d'eau, une longue strate blanchâtre +indique la terrasse de la rive droite. La plaine +d'eau et de terres noyées s'élargit vers l'est. Nous +voici en vue du confluent de l'Obi et de l'Irtich, +presque au terme de notre voyage. Une dernière +fois, à Bielagora, nous changeons les rameurs et en +route pour Samarovo. Le vent souffle grand frais,<span class="pagenum" id="Page_296">[Pg 296]</span> +et immédiatement la voile est hissée. Sous la poussée +de la brise, la <i>lodka</i> avance rapidement; au petit +jour, Samarovo est en vue. De la rive gauche de l'Obi +les <i>protoks</i> nous ont conduit dans l'Irtich. Non moins +grandiose que l'Obi est l'Irtich. L'affluent est aussi +large que le fleuve lui-même; à perte de vue c'est une +plaine d'eau et de marais. On dirait deux bras de mer +marchant l'un vers l'autre pour unir leur immensité.</p> + +<p>A cinq heures et demie du matin, nous accostons +au <i>pristane</i><a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[180]</a> de Samarovo. Moment de satisfaction +indicible, notre exploration est terminée et bien terminée. +En voyage, après la joie du départ, la plus +grande est celle du retour. On revoit alors en rêve +toutes les péripéties de l'expédition; les incidents +ennuyeux, les tracas s'oublient, et il ne reste plus dans +la mémoire que le souvenir des grands spectacles de la +nature, de cette vie solitaire pleine d'émotions fortes +et d'impressions violentes. L'imagination pare tout de +ses vives couleurs, et à la pensée des contrées parcourues +l'esprit est traversé d'un rayonnement. Dans +la tristesse de l'existence, les souvenirs des voyages +sont la joie des mauvais jours. Ils rappellent les temps +heureux où la vie était faite d'insouciance, dans le +bien-être qu'éprouvent tous les gens forts au milieu +des déserts de la nature.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[180]</a> Port.</p> + +</div> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_297">[Pg 297]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV</h2> +</div> + +<h2 class="nobreak">LA GRANDE ROUTE DE SIBÉRIE</h2> + +<div class="blockquot"> + +<p>Samarovo.—L'Irtich.—Tobolsk.—En <i>tarentass</i>.—Le chemin +de fer Transouralien. A travers la Russie.</p> +</div> + + +<p>Quel jour passera un vapeur à destination de +Tobolsk? Telle est notre première question en débarquant. +Peut-être aujourd'hui, peut-être demain, peut-être +dans cinq jours. En tout cas, nous devons nous +armer de patience, d'autant que la localité est absolument +dépourvue de charme. Pour abri nous avons +une baraque dont le seul défaut est le manque absolu +de fenêtres. A cela près on y est à couvert; de plus +mauvais gîtes ne sont pas rares. Une seule chose, et +d'importance, nous inquiète: nos provisions sont +épuisées, le cabaretier établi au <i>pristane</i> ne vend que +de l'eau-de-vie; d'autre part, le village de Samarovo +est éloigné de plus de 2 kilomètres. Aux portes de la +civilisation nous risquons de mourir de faim.</p> + +<p>Les bagages débarqués, nous nous acheminons +prestement vers Samarovo pour aller demander un +peu de nourriture à Semtzov. Semtzov, qui est un +simple paysan enrichi, est la providence des voyageurs<span class="pagenum" id="Page_298">[Pg 298]</span> +dans ces parages. A tous, à Poliakov comme à +Finsch, à Ahlqvist comme à Sommier, il a libéralement +prêté les embarcations nécessaires pour le voyage de +l'Obi. Il suffit d'expliquer à ce brave homme notre +embarras, et de suite il nous offre de prendre tous nos +repas chez lui. Cette cordiale et franche hospitalité +est un des traits du caractère russe, et chez ces simples +paysans elle vaut d'autant plus par la sûreté des +relations.</p> + +<p>Enfin, après trois longues journées d'attente, le +vapeur arrive, mais au moment de la délivrance +la maladresse du capitaine nous fait craindre une +nouvelle détention. La brise souffle en bourrasques +du nord; incapable de manœuvrer dans de pareilles +conditions, le capitaine approche simplement de la +rive et détache un canot à terre. Boyanus saute aussitôt +à bord pendant que je fais embarquer nos +nombreux colis dans une <i>lodka</i>. Mais dès que l'embarcation +a rallié, le paquebot se remet en marche, me +laissant sur la rive avec les bagages et avec les deux +<i>ouriadniks</i>.</p> + +<p>Me voilà condamné à attendre je ne sais combien +de temps le passage d'un nouveau steamer dans cette +bourgade sans intérêt. Le vapeur file toujours, il va +disparaître lorsque soudain il s'arrête, vire de bord +et se dirige de nouveau vers le <i>pristane</i>, où il accoste +bientôt sans la moindre difficulté. Je suis sauvé +grâce à l'énergie de Boyanus. Cet excellent ami a +tenu rigoureusement tête au capitaine et l'a obligé à +revenir en arrière. Ce moment d'émoi passé, nous +pouvons goûter en toute quiétude les avantages de la +civilisation. Après deux mois passés dans la cahute +d'une <i>lodka</i>, on éprouve une agréable sensation à se +trouver dans un salon confortable, bien éclairé, et<span class="pagenum" id="Page_299">[Pg 299]</span> +après deux mois d'un régime de tapioca, de poisson +et de conserves une table passable semble un luxe +oriental. Et pourtant nous regrettons notre vie sauvage.</p> + +<p>Sur les bords de l'Irtich le paysage est aussi +ennuyeux que sur l'Obi. A droite une haute plaine +sablonneuse, et partout la forêt. A partir de Démiansk +l'aspect de la vallée devient moins sévère. Nous +entrons dans la région des céréales; autour des villages +s'étendent des champs cultivés, mais les villages +sont rares et, partant, les cultures peu étendues.</p> + +<p>Après trois jours de navigation voici enfin Tobolsk. +A ce nom sonore plein de souvenirs historiques vous +vous représentez une grande et belle ville, quelque +chose comme une merveilleuse cité asiatique des +contes des <i>Mille et une Nuits</i>. Et de fait Tobolsk a fort +bon air. Sur une hauteur, un fouillis de remparts +et d'églises s'élève en masse architecturale et pittoresque +dominant une plaine de baraques. Nous débarquons +et ici, comme à Vologda, comme à Iaroslav, +comme dans toutes les villes russes, ce bel aspect +masque un grand village. Dans le chef-lieu de la Sibérie +occidentale les voyageurs ne trouvent pas même une +auberge, rien que des bouges infects aussi repoussants +que les <i>iourtes</i> ostiakes! Un hôtel, à qui servirait-il? +nous répond-on. Seuls s'arrêtent à Tobolsk les voyageurs +qui ont des parents et des amis dans la ville, +et ils logent chez ces parents et ces amis. Pendant +notre séjour, l'aimable gouverneur, le général Troïnitsky, +nous installa dans l'appartement d'un de ses +amis absent pour le moment et nous offrit l'hospitalité +de sa table. Sans cela nous aurions été forcés de +dresser notre tente dans quelque coin de prairie et de +faire la popote en plein vent comme des Bohémiens.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_300">[Pg 300]</span></p> + +<p>En toutes occasions, le général Troïnitsky s'efforçait +d'aplanir toutes les difficultés devant nous, et son +accueil chaud et cordial restera un de nos meilleurs +souvenirs de Sibérie.</p> + +<p>Comme presque toutes les cités bâties sur le bord +d'un fleuve, Tobolsk est divisée en haute et basse +ville. En haut est le Kremlin, gardant dans son +enceinte de remparts la cathédrale et les bâtisses +administratives. A ce quartier perché sur la falaise +élevée de l'Irtich conduit une large avenue planchéiée, +ouvrage des prisonniers suédois du temps des +guerres de Charles XII. Elle conduit à un petit square +orné d'une statue de Iermak. Le morceau est plus +que médiocre, mais la pensée qui a présidé à son +érection n'est pas banale. Le conquérant de la Sibérie +est placé en face de l'immense plaine de l'Irtich, +et le paysage grandiose donne la vie à ce bronze +sans expression. Cette terre infinie, dont l'extrémité +se perd dans la brume de l'horizon, ce continent +illimité, voilà son apport à la patrie, à lui ce brigand +qui, s'il n'avait assuré un empire à son tsar, +aurait été pendu haut et court. Combien elle est suggestive +l'histoire du conquérant sibérien! Ici, comme +en Australie, une bande d'écumeurs et de détrousseurs +de grands chemins a agrandi leur patrie d'un +des plus vastes empires du monde. Examinez, du +reste, toutes les importantes entreprises coloniales: +presque toutes n'ont-elles pas été conduites par des +gens qui aujourd'hui n'auraient pu être candidats +au prix Montyon? Pour de pareilles expéditions il +faut le goût des aventures et l'esprit d'initiative. Les +vagabonds ne sont-ils pas des gens qui ont ces qualités +à un degré incompatible avec les lois de la +société?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_301">[Pg 301]</span></p> + +<p>A Tobolsk nous apprenons une nouvelle désagréable: +par suite de la baisse des eaux la navigation +est interrompue sur la haute Tobol, affluent de l'Irtich, +conduisant à Tioumen, tête de ligne du chemin +de fer transouralien.</p> + +<p>Pour gagner cette ville nous devrons faire le trajet +en <i>tarentass</i>. Ce sera pour nous l'occasion d'expérimenter +ce mode de locomotion. Le <i>tarentass</i> et la +Russie! l'un évoque l'autre, et notre voyage serait +incomplet sans une excursion dans cette fameuse voiture. +Avec son obligeance habituelle, le général Troïnitsky +organise notre course, et, pour nous épargner +l'ennui d'un changement de véhicule à chaque station, +nous prête aimablement le sien. Représentez-vous +une sorte de barque solidement fixée à un chariot +non moins solide monté sur quatre roues. En avant, +un siège pour deux personnes; dans la barque, point +de banquettes, simplement, comme dans la <i>plétionka</i>, +une épaisse couche de foin pour remplacer les ressorts +et sur laquelle s'allongent les voyageurs. Le +véhicule n'est pas précisément léger; pour le traîner +à une allure rapide, quatre chevaux sont nécessaires.</p> + +<p>Le 8 septembre, à dix heures trente du matin, nous +quittons Tobolsk; les dernières maisons de la ville +dépassées, les chevaux partent à fond de train. Sur +la route excellente et absolument plate, le <i>tarentass</i> +vole pour ainsi dire. En une heure trois quarts nous +parcourons 27 kilomètres et demi, encore avons-nous +perdu pour le moins dix bonnes minutes à la traversée +de l'Irtich en bac. A midi quinze, nous arrivons +à la station de Karatchine; en vingt minutes les +chevaux sont changés, et maintenant au triple galop. +En une heure quarante-cinq nous franchissons une<span class="pagenum" id="Page_302">[Pg 302]</span> +distance de 31 kilomètres, soit près de 18 kilomètres +à l'heure: c'est le record de vitesse dans notre course +de Tobolsk à Tioumen.</p> + +<p>Partout le pays est constitué de terres noires très +fertiles. Seulement autour des villages, le sol est cultivé +pour la consommation locale. Le manque de +débouchés rend inutile de plus abondantes récoltes.</p> + +<p>Toute la journée et toute la nuit nous galopons +ainsi, mais, à mesure que nous avançons, les voyageurs +deviennent plus nombreux et, partant, les haltes +plus longues. A une station nous attendons les chevaux +pendant deux heures. Enfin, à trois heures de +l'après-midi, nous faisons notre entrée à Tioumen, +ayant ainsi parcouru 277 kilomètres en vingt-neuf +heures.</p> + +<p>Tioumen est une gentille petite ville de 15 000 habitants +environ, très importante au point de vue commercial. +C'est le lieu de transit entre l'Europe et la +Sibérie. Située sur la Toura, à l'extrémité ouest du +réseau des voies fluviales de la Sibérie occidentale, +elle est en même temps en communications faciles +avec le bassin du Volga et de la Kama par le chemin +de fer transouralien. Malheureusement, souvent en +automne, comme cette année, la baisse des eaux interrompt +la navigation sur la Tobol et oblige le commerce +à de coûteux transbordements et transports par +terre. D'autre part, le chemin de fer Ouralien débouchant +dans la vallée de la Kama qui est sans voie +ferrée, cette route n'est pratique qu'en été. Lorsque +le Transsibérien sera construit, il est donc probable, +pour ces raisons, que le chemin de Tobolsk à Perm +par Tioumen sera abandonné pour un autre plus +avantageux, déjà en partie existant. A travers l'Oural +méridional vient d'être construite une ligne débouchant<span class="pagenum" id="Page_303">[Pg 303]</span> +en Sibérie à Slata-Oust. Cette voie est reliée par +Samara et le pont de Sizerane au restant du réseau +russe. Lorsqu'elle aura été poussée d'autre part jusqu'à +l'Irtich, en toutes saisons, la Sibérie se trouvera +en relations constantes et rapides avec la Russie d'Europe. +Ce sera l'embranchement européen du Transasiatique. +A Tioumen existe un petit musée très intéressant +par sa collection d'objets chinois et hindous +découverts dans l'Oural.</p> + +<p>Le soir même, nous prenons le chemin de fer, et le +lendemain à midi nous arrivons à Iékaterinebourg. +Cette ville est le chef-lieu d'un important district +minier. Dans un rayon de trente ou quarante lieues +à la ronde, c'est-à-dire aux environs, comme disent +les Sibériens, se trouvent de très riches gisements +de minerais et de minéraux précieux. A Iékaterinebourg +sont installés une fonderie d'or et un atelier de +polissage des marbres appartenant à la couronne. A +notre point de vue, beaucoup plus intéressant est le +musée très riche en objets préhistoriques provenant de +<i>tumuli</i> attribués aux Tchoudes énigmatiques. Dans +cette belle collection je remarque une pierre enveloppée +d'écorce de bouleau identique à celles que les +Ostiaks emploient encore aujourd'hui comme pesons +pour leurs filets. Elle a été trouvée à une profondeur +de 7 à 10 mètres dans les sables aurifères recouverts +d'une couche de tourbe épaisse d'une dizaine de +mètres. C'est généralement entre ces deux formations +que se rencontrent les objets préhistoriques. Tous +ces matériaux ont été réunis par les soins de la +<i>Société ouralienne d'amateurs des sciences naturelles.</i> +Cette société locale rend de grands services à la +science, et son bulletin contient une foule de documents +intéressants sur cette région ouralienne. Le<span class="pagenum" id="Page_304">[Pg 304]</span> +succès de cette publication appartient en grande +partie au zèle de son secrétaire, M. Clerc. Le nom +de ce modeste savant est très connu des voyageurs +sibériens; tous ont pu apprécier la cordialité de son +hospitalité et l'étendue de son savoir.</p> + +<p>Nous aurions bien voulu accepter l'aimable offre +de M. Clerc de faire en sa compagnie une excursion +archéologique aux environs, mais le temps presse, et +le lendemain nous reprenons le chemin de fer. La +voie ferrée suit la base de l'Oural. Rien dans le paysage +n'indique le voisinage d'une chaîne de montagnes; +le terrain est doucement mamelonné avec +de belles forêts et de frais vallons; cela me rappelle +la Suède centrale. Voici Nijni-Tagilsk, les fameux +établissements métallurgiques et miniers du prince +Demidov, puis la station Asiatskaya, suivie de celle +d'Ouralskaya, située au point culminant du seuil: +600 mètres seulement. Le train descend ensuite à +Européiskaya. La chaîne est traversée sans que, pour +ainsi dire, nous nous en soyons aperçus. L'Oural est +simplement ici un large renflement entre l'Europe +et l'Asie.</p> + +<p>Le 12 au matin, nous arrivons à Perm, et aussitôt +nous poursuivons notre route vers Pétersbourg.</p> + +<p>Le 27 septembre, enfin, nous arrivons à Abo, à +l'extrémité occidentale de la Finlande, pour nous +embarquer à destination de Stockholm. En deux +semaines j'ai traversé la Russie dans toute sa largeur, +encore la lenteur de la navigation sur les rivières à +moitié asséchées m'a-t-elle fait perdre pas mal de +temps et ai-je dû m'arrêter plusieurs jours à Kazan +et à Pétersbourg pour remercier les autorités russes +de leur constant appui si bienveillant.</p> + +<p>Me voici maintenant sur la Baltique. Avec quelle<span class="pagenum" id="Page_305">[Pg 305]</span> +volupté j'aspire ses effluves salins forts et tonifiants. +Après trois mois de vie dans l'intérieur du continent, +j'ai soif de la mer. Là-bas, en Sibérie, il me +semblait respirer un air pourri, vicié par tous les +milliers de poitrines qui l'avaient goûté avant moi. +J'étais asphyxié et la fraîcheur de la brise marine me +fait renaître. Dans cet air vivifiant je repasse tous les +incidents du voyage, toutes les impressions fortes +de la vie sauvage, et le souvenir donne à ces réalités +d'hier le charme de la vision. Les voyages ne sont-ils +pas des rêves vécus?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_307">[Pg 307]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="APPENDICE">APPENDICE</h2> +</div> + +<h3>HISTOIRE NATURELLE</h3> + + +<h3>ZOOLOGIE</h3> + +<p>Au cours de ce voyage dans la Russie boréale, comme +pendant mes précédentes explorations dans les régions +arctiques, mes recherches ont eu principalement pour objet +la récolte des animaux inférieurs. C'est ainsi que dans chacune +des localités visitées je me suis préoccupé avant tout +d'exécuter des pêches au filet fin dans les nappes d'eau et +de recueillir des arachnides, des coléoptères et des mollusques.</p> + + +<p>I. <span class="smcap">Pêches au filet fin.</span></p> + +<p>Des pêches ont été exécutées dans trois régions différentes +de la Russie: 1<sup>o</sup> aux environs de Kazan; 2<sup>o</sup> dans +les bassins supérieurs de la Kama et de la Petchora et +dans la vallée de la Chtchougor; 3<sup>o</sup> en Sibérie dans la +haute vallée de la Sygva.</p> + + +<p><i>1<sup>o</sup> Région de Kazan.</i></p> + +<p>J'ai d'abord exploré le Kabane, fausse rivière située au +pied de la haute terrasse de la rive gauche du Volga, à +4 ou 5 kilomètres de ce fleuve, dans le faubourg tatar de<span class="pagenum" id="Page_308">[Pg 308]</span> +Kazan. Les lacs marécageux, dont l'ensemble a reçu le +nom de Kabane, sont peu profonds.</p> + +<p>En visitant les Tchérémisses du district de Tsarévokoktchaïsk, +j'ai exécuté des pêches dans toutes les nappes +situées dans les ravins de la pêche. (Pour la formation et +la situation de ces nappes, voir plus haut, p. 55.) La plus +importante est le Tchernoïé-Ozero.</p> + + +<p><i>2<sup>o</sup> Région de la Kama, de la Petchora et de la Chtchougor.</i></p> + +<p>Pendant mon excursion à travers la vallée de l'Inva, des +pêches ont été exécutées dans de fausses rivières de la +région. De même en traversant le Tchoussovskoïé-Ozero, +formé par la Bérésovka. Au point exploré, ce lac marécageux +avait une profondeur de 2 mètres. La Petchora, +comme nous l'avons dit, est bordée de fausses rivières +marécageuses situées de 5 à 12 mètres au-dessus du fleuve +et à une distance de 5 à 600 mètres de la berge. J'ai pêché +dans ce bassin à Oust-Pojeg et à Oust-Chtchougor, enfin +dans des mares éparses dans la forêt au confluent de la +Chtchougor et de la Volokovka (160 mètres). Enfin, aux +environs de Chékour-Ia-Paoul j'ai exploré également des +fausses rivières.</p> + +<p>En résumé, sauf le Tchernoïé-Ozero et le Tchoussovskoïé-Ozero, +nulle part je n'ai rencontré un véritable lac. +Presque toutes ces fausses rivières, bordées de tourbières +et de vase, étaient d'accès très difficile; en approchant de +la rive, j'enfonçais parfois jusqu'aux genoux. D'autre part, +le manque d'embarcation sur ces bassins limitait l'exploration +à la région riveraine.</p> + +<p>Les produits de mes pêches, comme ceux rapportés de +mes précédents voyages, ont été étudiés par deux savants +spécialistes, MM. Jules de Guerne et Jules Richard, et publiés +par eux dans le <i>Bulletin de la Société de Zoologie de France</i> +(t. XVI). A ce travail j'emprunte le tableau suivant donnant +la détermination des espèces recueillies et leur distribution +dans la région visitée.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_309">[Pg 309]</span></p> + +<table class="autotable bordered"> +<tr> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdc" colspan=2>KAZAN</td> +<td class="tdc" colspan=4>KAMA-PETCHORA-CHTCHOUGOR</td> +<td class="tdc">SIBÉRIE</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl">Kabane</td> +<td class="tdl">Environs<br>de Kazan</td> +<td class="tdl">Vallée<br>de l'Inva.</td> +<td class="tdl">Tchoussovskoïé-O.</td> +<td class="tdl">Oust-Pojeg, etc.</td> +<td class="tdl">Volokovka.</td> +<td class="tdl">Chekour-Ia-Paoul.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Copépodes.</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Cyclops fuscus</i> Jurine</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>tenuicornis</i> Claus</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>annulicornis</i> Sars</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>viridis</i> var. <i>gigas</i> Claus</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>Leuckarti</i> Sars</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>oithonoides</i> Sars</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>strenuus</i> var. <i>abyssorum</i> Sars</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>serrulatus</i> Koch</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>macrurus</i> Sars</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>diaphanus</i> Fischer</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>fimbriatus</i> Fischer</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>sp.</i> ?</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>sp.</i> ?</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>sp.</i> ?(probt. <i>bicuspidatus</i> Cl.)</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Diaptomus gracilis</i> Sars</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>graciloides</i> Lilljeborg</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>cæruleus</i> Fischer</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Heterocope saliens</i> Lilljeborg</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>appendiculata</i> Sars</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> Cladocères.</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Leptodora Kindti</i> Focke</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Polyphemus pediculus</i> de Geer</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Holopedium giberum</i> Zaddach</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Sida crystallina</i> Fischer</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Daphnella brandtiana</i> Fischer</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Hyalodaphnia Jardinei</i> Baird</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Daphnia longispina</i> var. <i>rectis pina</i></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> Kräyer</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — — var. <i>aquilina</i> Sars</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Simocephalus vetulus</i> O. F. Müller</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Ceriodaphnia rotunda</i> Straus</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>megops</i> Sars</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Scapholeberis mucronata</i> O. F. Müller</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Macrothrix laticornis</i> Jurine</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Bosmina cornuta</i> Jurine</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>obtusirostris</i> Sars</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>coregoni</i> Baird</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>sp.</i> ? (jeune)</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Eurycercus lamellatus</i> O. F. Müller</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Camptocerus Lilljeborgi</i> Schœdler</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Acroperus angustatus</i> Sars</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Alona affinis</i> Leydig</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>costata</i> Sars</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>testudinaria</i> Fischer</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Pleuroxus truncatus</i> O. F. Müller</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"> — <i>excisus</i> P. Fischer</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Chydorus sphæricus</i> Jurine</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"></td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +<td class="tdl"> +</td> +</tr> +</table> + +<p><span class="pagenum" id="Page_310">[Pg 310]</span></p> + + +<h4>I</h4> + +<h4>Liste des Arachnides recueillis par M. Charles Rabot +et déterminés par M. Eugène Simon<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[181]</a>.</h4> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[181]</a> <i>Bulletin de la Société Zoologique de France</i>, t. XIV.</p> + +</div> + + +<p>I. <span class="allsmcap">VALLÉE DE LA PETCHORA</span></p> + +<p>1<sup>o</sup> Oust-Pojeg (62° lat. N.).</p> + +<p> +<i>Lycosa cinerea</i> Fabr.<br> +<i>Steatoda bipunctata</i> L.<br> +</p> + + +<p>2<sup>o</sup> Entre Oust-Pojeg et Oust-Chtchougor.</p> + +<p> +<i>Lycosa cinerea</i> Fabr.<br> +<span style="margin-left: 1em;">— <i>cuneata</i> Clerck.</span><br> +<i>Pardosa palustris</i> L.<br> +<i>Tetragnatha extensa</i> L.<br> +<i>Epeira marmorea</i> Cl., <i>forma principalis</i>.<br> +</p> + + +<p>II. <span class="allsmcap">RÉGION OURALIENNE</span></p> + +<p>1<sup>o</sup> Vallée de la Chtchougor jusqu'au confluent de la Volokovka.</p> + +<p> +<i>Pardosa ferruginea</i> L. Koch.<br> +<i>Epeira patagiata</i> Cl.<br> +<i>Epeira marmorea</i> Cl., <i>forma principalis</i>.<br> +<i>Pachygnatha Listeri</i> Sund.<br> +<i>Linyphia phrygiana</i> L. Koch.<br> +<i>Linyphia insignis</i> Blackw.<br> +<i>Titanoeca sibirica</i> L. Koch.<br> +<i>Prosthesima subterranea</i> C. Koch.<br> +<i>Oligolophus</i> morio Faler.<br> +</p> + + +<p>2<sup>o</sup> Oural. Du confluent de la Volokovka à la haute vallée +de la Sygva.</p> + +<p> +<i>Pardosa ferruginea</i> L. Koch.<br> +<i>Linyphia phrygiana</i> C. Koch.<br> +<i>Lycosa pinetorum</i> Thorell.<br> +<i>Oligolophus morio</i> Fabr.<br> +</p> + + +<p>III. <span class="allsmcap">SIBÉRIE</span></p> + +<p>1<sup>o</sup> Haute vallée de la Sygva. Liapine, à 4 kilom. +de Chekour-Ia-Paoul.</p> + +<p> +<i>Epeira marmorea</i> Cl., <i>forma principalis</i>.<br> +<i>Epeira patagiata</i> Cl.<br> +<i>Tetragnatha extensa</i> L.<br> +<i>Philodromus histrio</i> Latr.<br> +</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_311">[Pg 311]</span></p> + + +<p>2<sup>o</sup> Vallée de la Sygva, entre Liapine et le confluent de la Sosva.</p> + +<p> +<i>Epeira cornuta</i> Cl.<br> +<i>Philodromus emarginatus</i> Schrank.<br> +<i>Gongylidium rufipes</i> L.<br> +<i>Calliethera scenica</i> Cl.<br> +</p> + + +<p>3<sup>o</sup> Vallée inférieure de la Sosva.</p> + +<p> +<i>Epeira marmorea</i> Cl., <i>forma principalis</i>.<br> +<i>Epeira cornuta</i> Cl.<br> +<span style="margin-left: 1em;">— <i>patagiata</i> Cl.</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">— <i>Westringi</i> Thorell.</span><br> +<i>Tetragnatha groenlandica</i> Thorell.<br> +<i>Theridion pictum</i> Walck.<br> +<i>Steatoda bipunctata.</i><br> +<i>Bolyphantes index</i> Thorell.<br> +<i>Xysticus pini</i> Hahn.<br> +<i>Philodromus emarginatus</i> Schrank.<br> +<i>Philodromus aureolus</i> Cl.<br> +<i>Clubiona erratica</i> C. Koch.<br> +<i>Prothesima rustica</i> L. Koch.<br> +<i>Ergane (Hasarius) jalcata</i> Cl.<br> +</p> + + +<p>4<sup>o</sup> Vallée de l'Obi. De Bériosov à Samarovo.</p> + +<p> +<i>Epeira cornuta</i> Cl.<br> +<i>Tetragnatha groenlandica</i> Thorell.<br> +<i>Steaboda bipunctata</i> L.<br> +<i>Gongylidium rufipes</i> L.<br> +<i>Phalangium Nordenskiöldii</i> L. Koch.<br> +</p> + +<p>Sauf trois espèces (<i>Phalangium Nordenskiöldii</i> L. Koch, +<i>Titanoeca sibirica</i> L. Koch, <i>Tetragnatha groenlandica</i> Thorell), +toutes les autres, d'après M. E. Simon, appartiennent +à la faune de l'Europe centrale, dont l'extension en Sibérie +avait déjà été signalée par L. Koch.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_312">[Pg 312]</span></p> + + +<h4>II</h4> + +<h4>Mollusques fluviatiles récoltés par M. Charles Rabot +et déterminés par M. Dautzenberg.</h4> + + +<p>I. <span class="allsmcap">PETCHORA</span></p> + + +<p>1<sup>o</sup> Oust-Pojeg.</p> + +<p> +<i>Limnaea ovata</i> Drap.<br> +— <i>stagnalis</i> L.<br> +— <i>palustris</i> Müll.<br> +<i>Planorbis albus</i> Müll.<br> +<i>Valvata piscinalis</i> Müll.<br> +<i>Pisidium fossarinum</i> Clessin.<br> +</p> + + +<p>2<sup>o</sup> Podcherem.</p> + +<p> +<i>Limnaea auricularia</i> L.<br> +<i>Ancyclus fluviatilis</i> Müll.<br> +<i>Pisidium amnicum</i> Müll.<br> +</p> + + +<p>II. <span class="allsmcap">VALLÉE DE LA CHTCHOUGOR</span></p> + +<p> +<i>Limnaea ovata</i> Drap.<br> +<i>Planorbis albus</i> Müll.<br> +<i>Succinea putris</i> F. var? Un seul exemplaire jeune et en mauvais état<br> +<i>Helix Schrenki</i> Middend.<br> +</p> + + +<p>III. <span class="allsmcap">SIBÉRIE</span></p> + +<p>Obi entre Bolschoï—et Malo—Atlim.</p> + +<p> +<i>Limnaea ovata</i> Drap.<br> +— <i>palustris.</i><br> +— <i>peregra</i> Müll.<br> +<i>Physa fontinalis</i> L.<br> +<i>Planorbis complanatus</i> L.<br> +— <i>spirorbis</i> Müll.<br> +<i>Bithinia Leachi</i> Sheppard.<br> +— <i>Kickxi</i> Westendorp.<br> +</p> + + +<h4>III</h4> + +<h4>Liste des Hémiptères recueillis par M. Charles Rabot +et déterminés par M. L. Lethierry.</h4> + +<table class="autotable"> +<tr> +<td class="tdl"><i>Notonecta lutea</i> Müll.</td> +<td class="tdl">Koudimgkor. Vallée de l'Inva.<br> Gouv. de Perm.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Salda pallipes</i> Fabr.</td> +<td class="tdl">Oust-Pojeg.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>S. pallipis</i>, var. <i>dimidiata</i> Curt.</td> +<td class="tdl">—</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Lepyronisa coleoptrata</i> L.</td> +<td class="tdl">Vallée de la haute Petchora.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Aradus lugubris</i> Fall.</td> +<td class="tdl">Oural boréal.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Neocoris Bohemanni</i> Fall.</td> +<td class="tdl">Liapine. Sibérie.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Idiocerus discolor</i> Stor.</td> +<td class="tdl">— —</td> +</tr> +</table> + +<p><span class="pagenum" id="Page_313">[Pg 313]</span></p> + + +<h4>IV</h4> + +<h4>Liste des plantes recueillies par M. Charles Rabot +et déterminées par M. Franchet.</h4> + + +<p>I. <span class="allsmcap">PETCHORA</span></p> + + +<p>1<sup>o</sup> Oust-Pojeg (Mammaly).</p> + +<p> +<i>Chenopodium album</i> L.<br> +<i>Ranunculus polyanthemos</i> L.<br> +<i>Aconitum Lycoctonum</i> L.<br> +— <i>Napellus</i> L.<br> +<i>Viola bicolor</i> L.<br> +<i>Vicia cracca</i> L.<br> +<i>Spiræa Ulmaria</i> L.<br> +<i>Galium boreale</i> L.<br> +<i>Erigeron acris</i> L.<br> +— <i>elongatus</i> L.<br> +<i>Antennaria dioica</i> Gaertn.<br> +<i>Achillæa Millefolium</i> L.<br> +<i>Tanacetum vulgare</i> L.<br> +<i>Leucanthemum vulgare</i> L.<br> +<i>Centaurea Cyanus</i> L.<br> +<i>Pyrola minor</i> L.<br> +<i>Myosotis palustris</i> With.<br> +<i>Veronica spuria</i> L.<br> +— <i>chamaedrys</i> L.<br> +— <i>peduncularis</i> M. Bieb.<br> +<i>Rhinanthus minor</i> Ehrb.<br> +</p> + + +<p>2<sup>o</sup> Troïtskoïé-Petchorskoïé (Mouïlva).</p> + +<p> +<i>Dianthus superbus</i> L.<br> +<i>Nasturtium palustre</i> R. Br.<br> +<i>Silene inflata</i> L.<br> +<i>Gnaphalium silvaticum</i> var. <i>norvegicum</i>.<br> +<i>Crepis virens</i> L.<br> +<i>Rhinantus crista Galli</i> L.<br> +<i>Allium Schœnoprasum</i> L.<br> +<i>Agrostis vulgaris</i> With.<br> +— <i>alba</i> L.<br> +<i>Bromus arvensis</i> L.<br> +</p> + + +<p>3<sup>o</sup> Podcherem.</p> + +<p> +<i>Poa annua</i> L.<br> +</p> + + +<p>4<sup>o</sup> Oust-Chtchougor.</p> + +<p> +<i>Arenaria graminifolia</i> Sch.<br> +<i>Veronica longifolia</i> L.<br> +<i>Linaria vulgaris</i> Mill.<br> +<i>Veratrum album</i> L.<br> +<i>Lythrum Salicaria</i> L.<br> +<i>Aster alpinus</i> L.<br> +<i>Artemisia vulgaris</i> L.<br> +<i>Myosotis palustris</i> With.<br> +</p> + + +<p>II. <span class="allsmcap">RÉGION OURALIENNE</span></p> + + +<p>1<sup>o</sup> Vallée de la Chtchougor.</p> + +<p> +<i>Ranunculus repens</i> L.<br> +<i>Trollius europæus</i> L.<br> +<i>Turritis glabra</i> Br.<br> +<i>Sagina apetala</i> L.<br> +<i>Geranium palustre</i> L.<br> +<i>Hedysarum obscurum</i> L.<span class="pagenum" id="Page_314">[Pg 314]</span><br> +<i>Rubus arcticus</i> L.<br> +<i>Rosa acicularis</i> Lindb.<br> +<i>Alchemilla vulgaris</i> L.<br> +<i>Sedum Rhodiola</i> L.<br> +<i>Parnassia palustris</i> L.<br> +<i>Epilobium palustre</i> L.<br> +— <i>alpinum</i> L.<br> +<i>Linnæa borealis</i> L.<br> +<i>Galium boreale</i> L.<br> +<i>Valeriana officinalis</i> L.<br> +<i>Aster sibiricus</i> L.<br> +<i>Solidago Virgaurea</i> L.<br> +<i>Achillæa Millefolium</i> L.<br> +<i>Chrysanthemum bipinnatum</i> L.<br> +<i>Antennaria dioica</i> L.<br> +<i>Gnaphalium silvaticum</i><br> +— var. <i>norvegicum</i>.<br> +— <i>supinum</i> L.<br> +<i>Senecio cacaliæformis</i> Schultz.<br> +<i>Cirsium heterophyllum</i> All.<br> +<i>Hieracium alpinum</i> L.<br> +<i>Campanula rotundifolia</i> L.<br> +<i>Vaccinium Vitis idæa.</i><br> +<i>Cassiope hypnoides</i> D.<br> +<i>Loiseuleuria procumbens</i> L.<br> +<i>Diapensia Lapponica</i> L.<br> +<i>Trientalis europæa</i> L.<br> +<i>Pedicularis verticillata</i> L.<br> +<i>Pedicularis sudetica</i> Willd.<br> +<i>Euphrasia officinalis</i> L.<br> +<i>Thymus Serpyllum</i> L.<br> +<i>Polygonum Bistorta</i> L., jusqu'à l'alt. de 900<sup>m</sup> (Telpos-Is).<br> +<i>Polygonum viviparum</i> L.<br> +<i>Orchis incarnata</i> L.<br> +<i>Veratrum album</i> L.<br> +<i>Luzulea spadicea</i> D. C., jusqu'à l'alt. de 900<sup>m</sup> (Telpos-Is).<br> +<i>Eriophorum angustifolium</i> Roth.<br> +<i>Carex saxatilis</i> Wahl, jusqu'à l'alt. de 900<sup>m</sup> (Telpos-Is).<br> +<i>Hierochloa borealis</i> R., jusqu'à l'alt. de 900<sup>m</sup> (Telpos-Is).<br> +<i>Phleum pratensa</i> L.<br> +<i>Calamagrostis Halleriana</i> D. C.<br> +<i>Aira flexuosa</i> L.<br> +— var. <i>montana</i> jusqu'à l'alt. de 900<sup>m</sup> (Telpos-Is).<br> +<i>Festuca ovina</i> L.<br> +<i>Equisetum silvaticum</i> L.<br> +<i>Lycopodium Selago</i> L., jusqu'à l'alt. de 900<sup>m</sup> (Telpos-Is).<br> +</p> + + +<p>2<sup>o</sup> Pérévalski-Sebka (609<sup>m</sup>).</p> + +<p> +<i>Tanacetum norvegicum</i> L.<br> +<i>Saussurea alpina</i> D. C.<br> +<i>Empetrum nigrum</i> L.<br> +<i>Slix Lapponum</i> L.<br> +<i>Eriophorum vaginatum</i> L.<br> +<i>Carex saxatilis</i> Wahl.<br> +<i>Calamagrostis Halleriana</i> D. C.<br> +— <i>lanceolata</i> Rolh.<br> +<i>Festuca ovina</i> L.<br> +</p> + + +<p>III. <span class="allsmcap">SIBÉRIE</span></p> + + +<p>1<sup>o</sup> Vallée de la Sygva.</p> + +<p> +<i>Thalictrum Kemense</i> Fr.<br> +<i>Ranunculus reptans</i> L.<br> +— <i>pusillus</i> Ledeb.<br> +<i>Nasturtium palustre</i> R. Br.<br> +<i>Barbarea stricta</i> And.<br> +<i>Erysimum cheiranthoides</i> L.<br> +<i>Camelina sativa</i> Fries.<br> +<i>Brassica Napus</i> L.<br> +<i>Melandrium dioicum</i> L.<br> +<i>Agrostemma Githago</i> L.<br> +<i>Stellaria longifolia</i> Muhl.<br> +<i>Spiræa Ulmaria</i> L.<span class="pagenum" id="Page_315">[Pg 315]</span><br> +<i>Comarum palustre</i> L.<br> +<i>Sedum Telephium</i> L.<br> +<i>Epilobium angustifolium</i> L.<br> +— <i>palustre</i> L.<br> +<i>Cicuta virosa</i> L.<br> +<i>Linnæa borealis</i> L.<br> +<i>Achillæa ptarmica</i> L.<br> +— <i>Millefolium</i> L.<br> +<i>Artemisia vulgaris</i> L.<br> +<i>Gnaphalium uliginosum</i> L.<br> +<i>Cacalia hastata</i> L.<br> +<i>Senecio nemorensis</i> L.<br> +<i>Mulgedium sibiricum</i> Less.<br> +<i>Cassandra calyculata</i> Don.<br> +<i>Veronica spuria</i> L.<br> +— <i>longifolia.</i><br> +<i>Pedicularis palustris</i> L.<br> +<i>Scutellaria galericulata</i> L.<br> +<i>Chenopodium album</i> L.<br> +<i>Rumex domesticus</i> Hartm.<br> +</p> + + +<p>2<sup>o</sup> Vallée de la Sosva.</p> + +<p> +<i>Erigeron acris</i> L.<br> +<i>Luzula spadicea</i><br> +— var. <i>melanocarpa</i> Ledeb.<br> +<i>Linaria vulgaris</i> Mill.<br> +<i>Carex vesicaria</i> L.<br> +</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_316">[Pg 316]</span></p> + + +<h4>Liste des altitudes calculées par M. Chesneau, du Bureau cartographique +de la Librairie Hachette, d'après les observations +barométriques de M. Charles Rabot.</h4> + +<table class="autotable"> +<tr> +<td class="tdl"></td><td>Altitude.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Maison du <i>Volok</i> entre <br>la Vogoulka et la Volosnitsa</td> +<td class="tdl">108 mètres.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Oust-Pojeg</td> +<td class="tdl">28 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Oust-Ilytch (village)</td> +<td class="tdl">28 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Confluent de la Petchora et de l'Ilytch</td> +<td class="tdl">20 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Chtchougor, près du Doronine Porog</td> +<td class="tdl">27 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— près de Dadia di</td> +<td class="tdl">38 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">>— près de Klima di</td> +<td class="tdl">71 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Cheur kirta</td> +<td class="tdl">78 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Badia di</td> +<td class="tdl">128 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">— Pied de la Peutchétiouk Parma +<td class="tdl">153 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sommet de la Peutchétiouk Parma</td> +<td class="tdl">490 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Chtchougor, confluent du Dourni Ieul</td> +<td class="tdl">159 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Petit lac dans la vallée du Dourni Ieul</td> +<td class="tdl">414 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Confluent de la Chtchougor et de la Volokovka</td> +<td class="tdl">162 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><i>Thalboden</i> de la Volokovka</td> +<td class="tdl">397 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Point culminant du col de l'Oural entre Europe et Asie</td> +<td class="tdl">494 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Station de Pérévalski</td> +<td class="tdl">360 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sommet de la Pérévalski Sebka</td> +<td class="tdl">609 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Station de Sartoneninka</td> +<td class="tdl">172 —</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Factorerie de Liapine</td> +<td class="tdl">10 —</td> +</tr> +</table> + + +<h4>Températures observées dans les eaux de la Petchora +et de la Chtchougor.</h4> + +<table class="autotable"> +<tr> +<td class="tdl"></td><td>Air.</td><td> Eau.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">27 juillet, 3 h. du s., Petchora</td> +<td></td> +<td class="tdl">+ 22°</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">28 juillet, 9 h. mat., —</td> +<td class="tdl">+ 21°</td> +<td class="tdl">+ 19°,7</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">28 juillet, 2 h. 30, —</td> +<td class="tdl">—</td> +<td class="tdl">+ 20°,8</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">1<sup>er</sup> août, 8 h. du s., Chtchougor</td> +<td class="tdl">+ 15°,8</td> +<td class="tdl">+ 17°,2</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">2 août, midi, —</td> +<td class="tdl">+ 18°,4</td> +<td class="tdl">+ 16°,5</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">3 août, 8 h. mat., —</td> +<td class="tdl">+ 20°,5</td> +<td class="tdl">+ 15°,5</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">3 août, 2 h., —</td> +<td class="tdl">+ 22°,8</td> +<td class="tdl">+ 16°,8</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">4 août, midi, —</td> +<td class="tdl">—</td> +<td class="tdl">+ 17°,2</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">5 août, 5 h. mat., —</td> +<td class="tdl">+ 18°,2</td> +<td class="tdl">+ 15°,2</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">8 août, —</td> +<td class="tdl">+ 12°,5</td> +<td class="tdl">+ 13°</td> +</tr> +</table> + + +<h2>FIN</h2> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_317">[Pg 317]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</h2> +</div> + + +<p><a href="#CHAPITRE_I">CHAPITRE I</a></p> + +<p>DE PÉTERSBOURG A KAZAN</p> + +<p>Routes conduisant à la Petchora.—Le Volga.—Mouvement +de la navigation.—Iaroslav.—Vologda.—Nijni-Novgorod.—Les +populations finnoises du Volga.—Les +Bulgares.—Lutte des Finnois contre les Russes.—La +colonisation slave.—Les Tatars 1</p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></p> + +<p>KAZAN</p> + +<p>L'Asie en Europe.—Progrès de l'industrie russe.—Climat +de Kazan.—Le faubourg tatar.—Vêtement des +Tatars.—Politique des Russes à l'égard des musulmans; +ses résultats 26</p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></p> + +<p>EXCURSION AU PAYS DES TCHÉRÉMISSES</p> + +<p>Aspect de la contrée.—Costumes et architecture tchérémisses.—Traces +d'influence scandinave.—Industries.—Mariage.—Art +indigène 40</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_318">[Pg 318]</span></p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></p> + +<p>LE PAGANISME EN EUROPE</p> + +<p>La religion tchérémisse.—Ses dieux.—Prière tchérémisse.—Bois +sacrés.—Clergé tchérémisse.—Sacrifices.—Fêtes +religieuses.—Rites funéraires 60</p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></p> + +<p>LES TCHOUVACHES</p> + +<p>La poussière en Russie.—Architecture tchouvache.—La +foire de Tsévilsk.—Costume des Tchouvaches.—Visite +à un lieu de sacrifice.—Croyances et superstitions des +Tchouvaches 83</p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></p> + +<p>LES PERMIAKS</p> + +<p>La Kama.—Perm.—Les Permiaks.—Costumes et habitations +de ces indigènes 102</p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></p> + +<p>DE TCHERDINE A LA PETCHORA</p> + +<p>La Kolva.—La Vogoulka.—Les moustiques.—Les +embâcles de bois.—Le portage entre Vogoulka et +Petchora.—Les Zyrianes 118</p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></p> + +<p>LA PETCHORA</p> + +<p>Description générale du fleuve.—Importance historique +de cette région.—La Permie et la Iougrie.—Commerce +des Arabes et des Byzantins dans ces régions.—La +Petchora route d'exportation pour le commerce de +l'Orient.—Les Normands.—Traces d'influence scandinave +relevées chez les Permiaks et les Zyrianes.—Arrivée +des Novgorodiens.—Les Anglais à l'embouchure +de la Petchora.—Avenir de la région de la +Petchora 156</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_319">[Pg 319]</span></p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</a></p> + +<p>DESCENTE DE LA PETCHORA D'OUST-POJEG A OUST-CHTCHOUGOR</p> + +<p>Les rapides.—La forêt.—Un village zyriane 172</p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X</a></p> + +<p>NAVIGATION SUR LA CHTCHOUGOR.—TRAVERSÉE DE L'OURAL +SEPTENTRIONAL</p> + +<p>Les passes de l'Oural.—La route Sibiriakov.—Les +rapides de la Chtchougor.—Ascensions dans l'Oural 180</p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</a></p> + +<p>LA TRAVERSÉE DE L'OURAL</p> + +<p>Les marais.—Ascension dans l'Oural.—Première rencontre +avec les Ostiaks.—Arrivée à Liapine 200</p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</a></p> + +<p>LES OSTIAKS</p> + +<p>Séjour à Liapine.—Le village ostiak de Chékour-Ia.—Habitations, +costumes et vie des indigènes.—A la +recherche des idoles 209</p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII</a></p> + +<p>LA SYGVA ET LA SOSVA</p> + +<p>Descente de la Sygva.—Un clan zyriane.—Un prince +ostiak.—Danse des indigènes.—Arrivée à Beriosov 241</p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV</a></p> + +<p>L'OBI</p> + +<p>Bériosov.—Les marais.—L'Obi route commerciale.—Arrivée +à Samarovo 264</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_320">[Pg 320]</span></p> + + +<p><a href="#CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV</a></p> + +<p>LA GRANDE ROUTE DE SIBÉRIE</p> + +<p>Samarovo.—L'Irtich.—Tobolsk.—En <i>tarentass</i>.—Le +chemin de fer Transouralien.—A travers la Russie 297</p> + +<p><a href="#APPENDICE">APPENDICE</a> 307</p> + + +<p>Coulommiers.—Imp. <span class="smcap">Paul BRODARD</span>.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_322">[Pg 322]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LIBRAIRIE_HACHETTE_C">LIBRAIRIE HACHETTE & C<sup>IE</sup></h2> +</div> + +<p>Collection de Voyages illustrés (form. in-16)</p> + + +<p><i>Chaque volume: broché, 4 fr.;—relié en percaline, 5 fr. 50</i></p> + +<p> +ABOUT (Ed.): <span class="smcap">La Grèce contemporaine</span>.—1 vol.<br> +ALBERTIS (D'): <span class="smcap">La Nouvelle-Guinée</span>.—1 vol.<br> +AMICIS (DE): <span class="smcap">Constantinople</span>.—1 vol.<br> +— <span class="smcap">L'Espagne</span>.—1 vol.<br> +— <span class="smcap">La Hollande</span>.—1 vol.<br> +— <span class="smcap">Souvenir de Paris et de Londres</span>.—1 vol.<br> +BELLE (H.): <span class="smcap">Trois années en Grèce</span>.—1 vol.<br> +BOULANGIER: <span class="smcap">Voyage a Merv</span>.—1 vol.<br> +BOVET (Mlle M.-A. DE): <span class="smcap">Trois mois en Irlande</span>.—1 vol.<br> +CAMERON: <span class="smcap">Notre future route de l'Inde</span>.—1 vol.<br> +CHAFFANJON: <span class="smcap">L'Orénoque et le Caura</span>.—1 vol.<br> +CHAUDOUIN: <span class="smcap">Trois mois de captivité au Dahomey</span>.—1 vol.<br> +COTTEAU (Edmond): <span class="smcap">De Paris au Japon a travers la Sibérie</span>.—1 vol.<br> +— <span class="smcap">Un touriste dans l'Extrême-Orient</span>.—1 vol.<br> +— <span class="smcap">En Océanie</span>.—1 vol.<br> +FARINI (G.-A.): <span class="smcap">Huit mois au Kalakari</span>.—1 vol.<br> +FONVIELLE. (W.): <span class="smcap">Les affamés du Pôle Nord</span>.—1 vol.<br> +GARNIER (Francis): <span class="smcap">De Paris au Tibet</span>.—1 vol.<br> +HUBNER (Comte de): <span class="smcap">Promenade autour du monde</span>.—2 vol.<br> +LABONNE: <span class="smcap">L'Islande</span>.—1 vol.<br> +LARGEAU (Victor): <span class="smcap">Le pays de Rirha</span>.—1 vol.<br> +— <span class="smcap">Le Sahara Algérien</span>.—1 vol.<br> +LECLERQ: <span class="smcap">Voyage au Mexique</span>.—1 vol.<br> +— <span class="smcap">La Terre des Merveilles</span>.—1 vol.<br> +MARCHE (Alfred): <span class="smcap">Trois voyages dans l'Afrique occidentale</span>.—1 vol.<br> +— <span class="smcap">Luçon et Palaouan</span>.—1 vol.<br> +MARKHAM: <span class="smcap">La mer glacée du pôle</span>.—1 vol.<br> +MONTANO (D.): <span class="smcap">Voyage aux Philippines</span>.—1 vol.<br> +MONTÉGUT (E.): <span class="smcap">En Bourbonnais et en Forez</span>.—1 vol.<br> +— <span class="smcap">Souvenirs de Bourgogne</span>.—1 vol.<br> +— <span class="smcap">Les Pays-Bas</span>.—1 vol.<br> +PFEIFFER (Mme Ida): <span class="smcap">Voyage d'une femme autour du monde</span>.—1 vol.<br> +RECLUS (Armand): <span class="smcap">Panama et Darien</span>.—1 vol.<br> +RECLUS (Elisée): <span class="smcap">Voyage à la Sierra de Ste-Marthe</span>.—1 vol.<br> +ROUSSET (L.): <span class="smcap">A travers la Chine</span>.—1 vol.<br> +SIMONIN: <span class="smcap">Le monde américain</span>.—1 vol.<br> +TAINE (H.): <span class="smcap">Voyage en Italie</span>.—2 vol.<br> +— <span class="smcap">Voyage aux Pyrénées</span>.—1 vol.<br> +— <span class="smcap">Notes sur l'Angleterre</span>.—1 vol.<br> +TANNEGUY DE WOGAN: <span class="smcap">Voyage du canot en papier le «Qui vive»</span>.—1 vol.<br> +THOMSON (J.): <span class="smcap">Au pays des Massaï</span>.—1 vol.<br> +THOUAR: <span class="smcap">Voyages dans l'Amérique du Sud</span>.—1 vol.<br> +UJFALVY-BOURBON (Mme DE): <span class="smcap">Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya</span>.—1 vol.<br> +VERSCHUUR: <span class="smcap">Aux Antipodes</span>.—1 vol.<br> +WEBER (Ernest DE): <span class="smcap">Quatre années au pays des Boers</span>.—1 vol.<br> +</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75299 ***</div> +</body> +</html> + |
