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+ A travers la Russie boréale | Project Gutenberg
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75299 ***</div>
+
+<h1>A TRAVERS</h1>
+
+<h1>LA RUSSIE BORÉALE</h1>
+
+<figure class="figcenter" id="004" style="max-width: 20em;">
+ <img src="images/004.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">M. CHARLES RABOT EN COSTUME DE ROUTE.</figcaption>
+</figure>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+
+<div class="chapter">
+<h1>
+CHARLES RABOT</h1>
+
+<h1>A TRAVERS</h1>
+<h1>LA RUSSIE BORÉALE</h1>
+
+<h3>OUVRAGE CONTENANT 61 GRAVURES</h3>
+
+<figure class="figcenter" id="illu-cover" style="max-width: 24em;">
+ <img src="images/illu-cover.jpg" alt="">
+</figure>
+
+<h4>PARIS</h4>
+<h4>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h4>
+<h4>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h4>
+<h4>1894</h4>
+<h4>Droits de traduction et de reproduction réservés.</h4>
+</div>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_1">[Pg 1]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="A_TRAVERS">A TRAVERS</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">LA RUSSIE BORÉALE</h2>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_I">CHAPITRE I</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">DE PÉTERSBOURG A KAZAN</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Routes conduisant à la Petchora.—Le Volga.—Mouvement
+de la navigation.—Iaroslav.—Vologda.—Nijni-Novgorod.—Les
+populations finnoises du Volga.—Les Bulgares.—Lutte
+des Finnois contre les Russes.—La colonisation
+slave.—Les Tatars.</p>
+</div>
+
+
+<p>Qui a bu boira, affirme un proverbe; qui a voyagé
+voyagera, pourrait-on dire non moins justement.
+Revenu depuis dix mois du Grönland, l'inaction me
+pesait. La nostalgie des pays du Nord m'avait pris,
+de ces pays où j'ai passé heureux tant d'étés dans le
+désert des montagnes et dans le silence des forêts.
+Elles sont si belles, si grandioses, ces solitudes
+mortes, si étranges dans leur fugitive parure d'éclatantes
+colorations, qu'elles laissent toujours l'envie
+cuisante de les revoir.</p>
+
+<p>Après avoir exploré la Laponie, mes recherches
+m'avaient conduit en 1885 sur les bords de la mer
+Blanche. Pour continuer les études d'histoire naturelle<span class="pagenum" id="Page_2">[Pg 2]</span>
+et d'ethnographie commencées dans ces voyages,
+il me restait à aborder les régions situées à l'est de
+cette mer: le bassin de la Petchora, l'Oural septentrional
+et la Sibérie.</p>
+
+<p>Avant la relation de notre exploration, indiquons
+rapidement l'aspect de ces pays.</p>
+
+<p>La Petchora, que nous proposons de descendre
+jusqu'aux abords du cercle polaire, est un des fleuves
+les plus grandioses d'Europe. La longueur de son
+cours est évaluée à 1 483 kilomètres<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> et la superficie
+de son bassin aux deux tiers de celle de la France.
+Seuls le Volga, le Don et le Dnièpr ont un développement
+supérieur. Ce vaste territoire, comme toute
+la zone boréale de l'ancien continent, présente deux
+aspects très différents. Le long de la côte de l'océan
+Glacial s'étend l'immense solitude des <i>toundras</i>, vastes
+plaines dépouillées d'arbres, marécageuses, continuant
+dans l'intérieur du continent l'uniformité de la
+mer qu'elles bordent. En arrière de ce désert commence
+la grande forêt de la Russie septentrionale.
+Sur des milliers de kilomètres s'étend une futaie
+ininterrompue d'arbres verts. A la monotonie aride
+de la <i>toundra</i> fait suite une uniformité verte, non
+moins triste et non moins poignante. Par le paysage,
+par la nature de ses produits et par la rigueur de
+son climat, le bassin de la Petchora appartient déjà
+au nord asiatique, et avec juste raison un naturaliste
+anglais a donné à cette région le surnom de
+Sibérie européenne. Vous passez l'Oural, un instant
+le pays devient intéressant par le spectacle de montagnes
+pittoresques, puis, de l'autre côté de la
+chaîne, vous retombez dans une plaine pareille à celle<span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span>
+du versant européen, avec la même forêt et de mêmes
+grands fleuves. Dans le bassin de l'Obi comme dans
+celui de la Petchora, partout c'est le même aspect.
+Vous parcourez des centaines de kilomètres et il vous
+semble toujours être au même endroit. C'est l'infini
+en monotonie. Tout l'intérêt du voyage est dans
+l'étude des habitants.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Strelbitzky.</p>
+
+</div>
+
+<p>N'ayant rien appris de la civilisation, les indigènes
+de ces régions boréales offrent le spectacle de l'existence
+menée par nos ancêtres préhistoriques. En examinant
+les instruments en os qu'ils fabriquent, on
+comprend ceux que les fouilles mettent au jour dans
+nos pays, et à la lumière de cette comparaison les objets
+de l'âge de la pierre perdent leur anonyme. Pour
+mieux comprendre l'homme des temps géologiques,
+nous irons une fois de plus étudier les primitifs, les
+Zyrianes de la Petchora et les Ostiaks de l'Oural. Dans
+la nature, tout se modifie, les animaux, les pierres,
+les plantes; l'homme sauvage seul ne change pas.</p>
+
+<p>Une fois le plan de l'exploration approuvé par le
+Ministre de l'instruction publique, je sollicitai les
+bons offices du gouvernement impérial. Le succès
+d'une expédition en Russie dépend de la qualité de
+vos recommandations; avec l'appui des fonctionnaires
+tout devient aisé, sans leur concours les difficultés
+restent invincibles. A la demande du service des missions
+scientifiques toujours soucieux d'assurer le
+succès de ses collaborateurs, le gouvernement impérial
+voulut bien m'accorder son appui. En même
+temps, la Société de Géographie de Saint-Pétersbourg
+me promit son puissant patronage avec une amabilité
+dont je lui garde une profonde reconnaissance. Que
+MM. de Séménov et Gregoriev, président et secrétaire
+général de cette importante association scientifique,<span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span>
+veuillent bien agréer ici l'expression de mes
+remerciements. A leurs judicieux conseils et à leur
+bienveillante intervention je dois la réalisation de
+mon programme.</p>
+
+<p>Pour atteindre la Petchora, trois routes s'offrent
+au choix du voyageur.</p>
+
+<p>La première part d'Arkhangelsk, passe par Pinéga,
+Mézène, et débouche dans la Petchora à Oust-Zylma.
+D'Arkhangelsk à Oust-Zylma, le pays et les indigènes
+sont peu intéressants, et à partir de cette dernière
+ville on doit remonter la Petchora à contre-courant
+pour atteindre l'Oural: d'où fatigues et perte de
+temps.</p>
+
+<p>La seconde route a pour point de départ Vologda;
+elle suit la Soukona, puis la Vytchégda jusqu'à
+Oust-Syssoltsk, traverse ensuite une région marécageuse
+sur une mauvaise chaussée. Avec les lourds
+bagages que l'on traîne avec soi au début d'un voyage,
+cet itinéraire n'est guère pratique.</p>
+
+<p>La troisième route est tracée par le Volga<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, puis
+par la Kama et ses affluents jusqu'à Tcherdine. Ces
+rivières forment une partie de la grande artère
+commerciale de la Russie et amènent le plus aisément
+du monde à 300 kilomètres seulement de la
+vallée supérieure de la Petchora. Et cette dernière
+distance est facilement parcourue sur des cours d'eau,
+puis sur un étroit portage. Cette route est la plus
+facile et en même temps la plus intéressante de toutes
+celles aboutissant à la Petchora. Vous traversez la
+partie active de la Russie et au milieu de ce mouvement
+vous rencontrez des populations figées dans un<span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span>
+passé vieux de plusieurs siècles. Les indigènes de la
+Russie orientale ont conservé leurs costumes archaïques,
+leurs usages particuliers, même leurs pratiques
+païennes. Il y a là des gens intéressants, dont
+l'étude est une introduction nécessaire à celle des
+Zyrianes et des Ostiaks, leurs cousins germains. Pour
+toutes ces raisons, je me décidai à prendre la route du
+Volga, et le 19 juin 1890 je quittai Saint-Pétersbourg,
+à destination de Rybinsk, par le chemin de fer de
+Moscou.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Suivant l'usage français nous écrivons le Volga. En russe,
+on sait que le nom de ce fleuve est, au contraire, féminin.</p>
+
+</div>
+
+<p>Après vingt-trois heures de route, nous arrivons à
+destination. Autour de la gare une grande plaine
+mélancolique; pas un mouvement de terrain indiquant
+le voisinage d'un fleuve. Nous montons en voiture,
+traversons au galop la ville, puis tout à coup
+nous voici sur le bord d'un énorme trou rempli d'eau.
+La terre est fendue là brusquement en une large
+crevasse au fond de laquelle traîne une rivière. C'est
+le Volga.</p>
+
+<p>Le fleuve est tout obstrué d'énormes chalands et le
+bleu du ciel rayé de centaines de mâts. On dirait une
+forêt ébranchée poussée au milieu de l'eau. Nous nous
+embarquons, le vapeur part et la file des bateaux s'allonge
+toujours; on la croit terminée et un peu plus loin
+elle recommence. Au delà du port le paquebot croise
+des remorqueurs tirant une escadrille de pesantes
+barques; après apparaissent de longs trains de bois
+avec de petites maisonnettes et une nombreuse population,
+hameaux flottant à la surface du fleuve,
+puis ce sont des barges aux formes lourdes et massives
+comme devait en avoir l'arche de Noé. Sans
+cesse, jour et nuit, la procession de bateaux monte le
+Volga, apportant les blés de la Russie centrale, le sel
+et les poissons de la Caspienne, les fers de l'Oural,<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span>
+les denrées de la Sibérie et de la Perse, les marchandises
+du Nord et du Midi. En moyenne, chaque année,
+14 000 bateaux montés par 300 000 hommes circulent
+sur le haut fleuve pendant les six mois de navigation.
+Comme une marée montante, l'Asie pénètre par le
+Volga à travers la Russie jusqu'à 300 kilomètres de
+Pétersbourg. Spectacle absolument nouveau pour
+nous autres Occidentaux; la vue de ce mouvement
+donne la sensation d'une autre partie du monde, vous
+devinez l'approche de l'Asie.</p>
+
+<p>Quelques heures après avoir quitté Rybinsk, je
+débarquai à Iaroslav pour me rendre le lendemain
+à Vologda. Mon itinéraire sur la Petchora traversant
+la partie orientale de l'immense gouvernement dont
+cette ville est le chef-lieu, on m'avait recommandé
+d'aller présenter mes devoirs au gouverneur. De
+Iaroslav à Vologda c'est un voyage de 300 kilomètres,
+une simple excursion pour les Russes, habitués à ne
+compter les distances que par 1 000 kilomètres.</p>
+
+<p>Le trajet se fait par un chemin de fer à voie étroite.
+Un seul train par jour circule dans chaque sens, la
+vitesse du convoi est de 19 kilomètres à l'heure,
+jugez du trafic du pays et de l'agrément du voyage.</p>
+
+<p>Après avoir roulé pendant onze heures avec une
+lenteur de sommeil, j'aperçois tout à coup au bout
+d'une plaine trente-cinq tours, dômes et minarets qui
+émergent du sol comme de la pleine mer. C'est Vologda.
+Pour 18 000 habitants la ville compte 54 églises.
+C'est une des plus fortes proportions que l'on trouve
+en Russie, où Dieu sait si les églises sont nombreuses.</p>
+
+<p>Les villes russes, il faudrait toujours les regarder
+de loin, et ne jamais y entrer. A distance, leur panorama
+d'églises multicolores les fait paraître magnifiques;<span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span>
+lorsque vous y pénétrez, vous n'y trouvez
+qu'un grand village.</p>
+
+<p>Vologda est située sur les bords de la Vologda,
+affluent de la Soukona qui se jette elle-même dans
+la Dvina du Nord. De Vologda à Arkhangelsk, ces
+rivières forment une voie fluviale parcourue par des
+paquebots pendant la belle saison. Souvent la baisse
+des eaux arrête la navigation; aux personnes qui
+voudraient entreprendre ce voyage on doit par suite
+conseiller de le faire au plus tard dans la première
+quinzaine de juillet.</p>
+
+<p>Le gouverneur de Vologda me fit un fort aimable
+accueil. Il eut la bonté de me remettre un <i>otkrytyilist</i>,
+c'est-à-dire une lettre générale de recommandation
+pour les autorités de la province, et de prescrire
+l'envoi d'un <i>ouriadnik</i> (gendarme de campagne) à ma
+rencontre sur la Petchora. La présence de ce soldat
+aurait pour effet d'aplanir toutes difficultés s'il s'en
+présentait.</p>
+
+<p>De retour à Iaroslav, je continuai ma route sur le
+Volga. Jusqu'à Nijni-Novgorod la navigation dure
+trente-cinq heures.</p>
+
+<p>Toujours la même impression. Le paysage n'est
+pas grandiose, il ne frappe pas, mais à chaque instant,
+l'attention est attirée par une scène amusante
+ou par un motif de croquis gai ou curieux.</p>
+
+<p>Au coucher du soleil le panorama devient extraordinaire.
+Sur un ciel pourpre s'enlèvent en vigueur
+les églises éparses dans la campagne. Les dorures
+des dômes semblent en feu, et à travers les croisillons
+des campaniles apparaissent des pans de ciel rouge
+comme de gros cierges allumés appliqués sur les
+murailles blanches.</p>
+
+<p>Le 25 juin au matin, voici Nijni-Novgorod, cette<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span>
+ville fameuse dont le nom éveille dans l'imagination
+une fantasmagorie de scènes pittoresques.</p>
+
+<p>Le soleil est de feu, le ciel d'un bleu éclatant, et
+partout des blancheurs vibrantes. Devant nous se
+dresse une colline de remparts, de tours, de clochetons
+et de minarets, tout cela d'un relief extraordinaire
+sous la lumière éblouissante. A droite c'est une
+plaine de maisons basses, dominée par une énorme
+cathédrale rouge, étincelante d'or et de reflets métalliques;
+autour, deux fleuves, le Volga et l'Oka,
+larges chacun d'un kilomètre, et peuplés de bateaux.</p>
+
+<p>Devant le port, les rues sont sales, mal pavées,
+bordées de constructions en briques badigeonnées à
+la chaux. Nulle part un magasin de quelque apparence,
+nulle part un restaurant ayant bon air; rien
+que des échoppes et des cabarets. Ici nous sommes
+dans la partie active de Nijni et l'on pourrait se
+croire dans un faubourg. A part les luxueux étalages
+de Pétersbourg et de Moscou, je n'ai vu en Russie
+aucun magasin comparable à ceux de nos plus modestes
+villes de province. Ne croyez pas pourtant ces
+boutiques mal approvisionnées: telle échoppe d'aspect
+misérable renferme pour des centaines de mille
+francs de marchandises.</p>
+
+<p>Partout l'animation est grande. Dans la foule, peu
+ou point de chapeaux, rien que des casquettes. Voici
+des marchands, tout de noir vêtus, avec une grande
+et ample lévite, des <i>moujiks</i> avec la traditionnelle
+chemise rouge, des Tatars coiffés de bonnets en peau
+de mouton, des marchands de poissons secs, d'autres
+chargés de chapelets de biscuits, des mendiants
+déguenillés, des nonnes, et au milieu de cette cohue
+un va-et-vient incessant de <i>drochki</i> et de véhicules<span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span>
+bizarres. En Russie, quiconque a quelques sous en
+poche va en voiture.</p>
+
+<p>Sur la presqu'île entre le Volga et l'Oka, est située
+la ville de la foire. A ce mot de foire, ne vous représentez
+pas un fouillis pittoresque de baraques,
+d'échoppes et de cirques en plein vent. Rien de plus
+banal que cette ville, un vaste damier de maisons
+basses disposées au rez-de-chaussée en magasins,
+avec des églises, des hôtels, des restaurants de toute
+catégorie, des théâtres, des cafés-concerts et le reste.
+Pour le moment, tout est désert. C'est un quartier
+habité seulement quelques semaines, et le reste du
+temps abandonné.</p>
+
+<p>La foire est ouverte le 25 juillet, par un service
+divin, et close officiellement le 6 septembre; mais
+l'évacuation des marchandises n'est guère achevée
+avant le 20.</p>
+
+<p>Le chiffre des affaires qui se traitent à Nijni
+pendant cette période d'un mois et demi varie de
+625 à 750 millions de francs. C'est, comme on le sait,
+le principal événement dans la vie économique de la
+Russie. A Irbit, dans la Sibérie occidentale, au mois
+de février, se tient une seconde foire, moins importante,
+mais encore très fréquentée.</p>
+
+<p>De Nijni rayonnent de nombreuses lignes de navigation
+sur le Volga et ses affluents. Quatre compagnies
+font le service jusqu'à Astrakane; trois vont à
+Perm par la Kama, une à Oufa par la Kama et la
+Bielaya, une également à Viatka par la Kama et la
+Viatka. Enfin, de Nijni des vapeurs remontent l'Oka
+jusqu'à Riazane. Ces différentes rivières qui s'embranchent
+sur le Volga, comme des rameaux sur un
+tronc, portent la vie à un territoire dont la superficie
+est triple de celle de la France. Sans le Volga, la<span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span>
+Russie aurait été un désert fermé à la colonisation.</p>
+
+<p>Tous les vapeurs du Volga et de la Kama font
+escale à Kazan; j'avais donc le choix. La meilleure
+compagnie est celle de Caucase et Mercure. Ses steamers
+du type américain offrent le luxe et le confort
+des grands paquebots. Ces superbes vapeurs sont
+commandés, m'a-t-on dit, par des officiers de la marine
+impériale, un gage de sécurité dont les gens
+prudents ne doivent pas faire fi. La navigation sur
+le Volga est souvent dangereuse en automne lorsque
+les eaux sont basses. Pendant mon séjour en Russie,
+plusieurs naufrages suivis de morts d'hommes ont
+eu lieu sur ce fleuve.</p>
+
+<p>Pour me rendre à Kazan, je pris la compagnie
+Samoliote qui a le service de la poste.</p>
+
+<p>Le prix du passage de Nijni à Kazan, pour une distance
+de 400 kilomètres, est seulement de 6 roubles;
+en payant le prix de deux billets, j'ai la jouissance
+exclusive d'une spacieuse cabine établie sur le pont.
+En Russie les tarifs des transports sont très bas et
+calculés en raison inverse des distances. Ainsi de
+Nijni à Perm, pour un voyage de 1 700 kilomètres, il
+n'en coûte en troisième que 3 roubles, 9 francs au
+cours d'alors.</p>
+
+<p>A partir de Nijni-Novgorod le paysage est indifférent.
+Le Volga devient large de 1 000 à 1 500 mètres,
+avec des eaux jaune sale. La rive droite présente
+généralement des escarpements, rebords du ravin
+creusé par le fleuve; à gauche, ce ne sont qu'îles de
+sable, prairies et terres basses.</p>
+
+<p>Aux environs de Nijni commence la région finnoise.
+Le bassin moyen du Volga est une mosaïque
+de races. Grande route ouverte entre la Russie centrale
+et l'Asie, ce fleuve a été suivi par les peuples<span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span>
+qui marchaient vers l'Occident et ceux qui voulaient
+s'ouvrir le chemin de l'Orient. Chaque invasion a
+amené dans le pays une race nouvelle, et chaque race
+s'est ensuite établie au milieu de ses voisins. Vous
+trouvez ainsi côte à côte des Finnois, des Tatars
+et des Russes. Chacun de ces différents peuples n'est
+point cantonné dans un territoire nettement délimité:
+à côté d'un groupe finnois vous rencontrez un
+village tatar et au milieu des Musulmans des Russes.
+Comme de puissants torrents, les grands courants
+des invasions passées par la vallée du Volga ont
+rompu la masse compacte des populations primitives,
+et de l'ancien niveau humain il ne reste que des
+témoins pareils à ces collines isolées au milieu des
+plaines, vestiges d'antiques formations géologiques.</p>
+
+<p>Dans la région que nous traversons, le substratum
+ethnique a été formé par les Finnois et par les Bulgares.
+Ce dernier peuple a aujourd'hui disparu;
+mais grand a été son rôle, et durable a été son
+influence sur les populations. Il a constitué le premier
+centre de civilisation dans la Russie orientale.</p>
+
+<p>Les Bulgares habitaient la région de Kazan et probablement
+s'étendaient dans la vallée inférieure de
+la Kama. Les ruines de Bolgar, leur capitale, se trouvent
+près du village Ousspenskoyé, sur la rive gauche
+du Volga, à 7 kilomètres du fleuve, un peu en aval
+de son confluent avec la Kama.</p>
+
+<p>Le moine Nestor, le Grégoire de Tours de la Russie,
+mentionne simplement les Bulgares. Tous les renseignements
+que nous possédons sur ces anciens habitants
+de la vallée du Volga viennent des Arabes, avec
+lesquels il a été en contact dès le <span class="allsmcap">X</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Les Bulgares étaient un peuple commerçant, en
+possession du monopole des échanges entre l'Europe<span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span>
+et l'Asie centrale, comme l'ont aujourd'hui les Russes.
+Aux Arabes ils fournissaient les marchandises du
+Nord, et aux Finnois celles d'Asie, que ceux-ci transportaient
+ensuite en Occident.</p>
+
+<p>Du pays des Bulgares pour parvenir dans l'Europe
+occidentale, les marchandises d'Orient suivaient deux
+routes différentes. Une partie remontait la Kama, puis,
+par l'intermédiaire des Permiens, descendait la Dvina
+ou la Petchora et atteignait l'océan Glacial, d'où les
+Normands les transportaient par mer en Occident. La
+découverte de monnaies sassanides, indo-bactrianes,
+koufiques, anglo-saxonnes, germaniques, et d'objets
+indous ou chinois dans la vallée de la Kama a permis
+de jalonner cet ancien itinéraire du commerce de
+l'Orient. La seconde route était tracée par le haut
+Volga et exploitée par les Mériens, les ancêtres des
+Tchérémisses. Par cette voie les produits de l'Asie
+parvenaient à Novgorod.</p>
+
+<p>Les Normands sont venus jusqu'à Bolgar. Heyd
+n'hésite pas à reconnaître des Scandinaves dans de
+prétendus marchands russes descendus en bateaux
+par le Volga<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> «Ce nom (de Russe), qu'ils se donnaient eux-mêmes, leur
+stature haute et élancée, leurs usages singuliers que décrit
+Ibn Fosslan pour les avoir vus lui-même en 920, tout cela
+démontre suffisamment, écrit le savant historien, qu'il ne
+s'agit pas ici de ces tribus slaves auxquelles le nom de Russes
+n'a été donné que par la suite des temps, mais de tribus scandinaves.»
+Heyd, <i>Histoire du commerce du Levant au moyen âge</i>.
+Leipzig. Harrassowitz.</p>
+
+</div>
+
+<p>Des traces d'influence scandinave sont encore aujourd'hui
+reconnaissables chez les Tchérémisses,
+comme nous l'expliquerons plus loin. Il faut donc
+agrandir considérablement vers l'est la zone de pénétration
+des anciens Normands.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span></p>
+
+<p>Les Bulgares vendaient aux Arabes des nattes en
+écorce de tilleul, industrie encore actuellement répandue
+dans la vallée du Volga, du miel et de la cire
+fournis par les Finnois, grands éleveurs d'abeilles, de
+l'ambre venu des bords de la Baltique par l'intermédiaire
+des Scandinaves et des Mériens, enfin de l'ivoire
+de mammouth et des fourrures du Nord apportés par
+les Permiens. Ce dernier commerce prit une très grande
+importance après que Zobeïda, femme d'Aroun al-Raschid,
+eut mis à la mode en Orient les pelisses de
+zibeline et d'hermine. Il y a dix siècles, comme aujourd'hui,
+la mode était souveraine. Les Arabes achetaient
+en outre des peaux de loutres, de castors, de martes
+et de renards noirs. Ce dernier article était expédié
+jusqu'en Espagne. En échange de ces pelleteries, les
+Asiatiques apportaient à Bolgar des pierres précieuses,
+des perles de verre, des étoffes de soie, des
+bijoux et probablement aussi des kauris (<i>Cypræa
+moneta</i>) qui leur venaient des Indes par caravanes.
+Dès cette époque les Finnois du Volga employaient ce
+coquillage comme bijoux<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Enfin, les habitants de la
+vallée moyenne du Volga expédiaient du blé dans le
+nord-ouest de la Russie. En 1229, les Bulgares sauvèrent
+la Russie sousdalienne d'une famine terrible
+par leurs envois de céréales.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Dans les tombes des Mériens, le comte Ouvarov a trouvé
+des <i>kauris</i>.</p>
+
+</div>
+
+<p>Le commerce n'attirait pas seul les Arabes sur le
+Volga; les curieux y venaient aussi pour jouir du
+spectacle, absolument étrange pour les Orientaux,
+d'un pays où, durant l'été, une pâle clarté prolonge
+le crépuscule jusqu'à l'aurore. La longueur du jour
+en été et sa brièveté en hiver sont mentionnés par<span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span>
+tous les auteurs arabes comme des phénomènes
+absolument extraordinaires<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Suivant la pittoresque
+expression du savant colonel Yule, Bolgar était pour
+le monde arabe ce qu'est Hammerfest pour les touristes
+du <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Voir la <i>Géographie d'Edrisi</i>, traduite par Jaubert, 1840,
+et <i>Voyages d'Ibn Batoutah</i>.</p>
+
+</div>
+
+<p>Frappé par la haute civilisation des Arabes, Almas,
+fils de Silkah, roi de Bolgar, envoya à Bagdad en 921
+des ambassadeurs chargés de lui amener des savants
+versés dans l'étude du Coran et des architectes pour
+élever des mosquées et des forteresses. Le khalife
+répondit à sa demande en lui envoyant Sohoussen
+el-Rassi et Akmed ibn Fosslan, celui-là même qui
+nous a laissé de précieux renseignements sur Bolgar.</p>
+
+<p>Almas se convertit<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> à l'islamisme, ses sujets suivirent
+son exemple, et jusqu'en 1573 la vallée moyenne
+du Volga fit partie du monde musulman. C'est la
+région la plus septentrionale où ait pénétré l'influence
+arabe. Avec le zèle des néophytes, les Bulgares essayèrent
+de faire des prosélytes parmi les Slaves, et tentèrent
+de convertir à leur foi Vladimir, qui devait introduire
+parmi ses sujets le christianisme byzantin.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> D'après la chronique de Kaswing, la conversion des Bulgares
+à l'islamisme n'aurait eu lieu que dans la première
+moitié du <span class="allsmcap">XII</span><sup>e</sup> siècle; suivant Ibn Fosslan, elle remonterait à 922.
+Cette dernière date nous paraît la plus vraisemblable. Edrisi,
+qui vécut dans la première moitié du <span class="allsmcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, mentionne déjà
+à cette époque l'existence d'une grande mosquée à Bolgar.</p>
+
+</div>
+
+<p>D'après les historiens arabes, Bolgar est restée une
+bourgade, une sorte de station de nomades<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> jusqu'en
+1236, époque à laquelle elle fut prise par les Tatars,
+conduits par Souboudaï Bagadour. Alors commence<span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span>
+une période tatare dans l'histoire du pays. Elle ne fut
+pas dépourvue de prospérité, et de cette époque datent
+peut-être les édifices dont les ruines subsistent aujourd'hui.
+A cette date les Bulgares semblent être
+arrivés à un degré de civilisation supérieur à celui
+auquel étaient parvenus les Russes. Sous la direction
+des Arabes ils étaient devenus des architectes habiles
+et les princes de Sousdalie les appelaient dans leurs
+États pour y construire des palais et des églises.
+En 1300 Bolgar fut de nouveau prise par les Tatars.
+Pour punir les habitants d'avoir oublié les préceptes
+du Coran, les envahisseurs saccagèrent la ville et
+massacrèrent en partie la population. Ce fut le coup
+de grâce; désormais Kazan, fondé au milieu du
+<span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle par un neveu de Gengis Khan, allait prendre
+dans la vallée du Volga la place de Bolgar.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Saveljew, <i>Ueber den Handel der Wolgaischen Bulgaren
+im neunten und zehnten Jahrhundert</i>. Erman's Archiv, VI.</p>
+
+</div>
+
+<p>A quelle race appartenaient ces Bulgares? C'est
+une question très controversée. D'après certains
+auteurs, les Bulgares seraient des Finnois; une nombreuse
+population appartenant à cette race ne se
+trouve-t-elle pas encore dans le pays; suivant d'autres,
+ils seraient les ancêtres des Slaves. Les crânes
+découverts à Bolgar présentent une grande analogie
+avec ceux des <i>tumuli</i> du gouvernement de Moscou
+datant du <span class="allsmcap">VIII</span><sup>e</sup> au <span class="allsmcap">X</span><sup>e</sup> siècle et qui sont attribués aux
+Slaves<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. M. Chpilevsky voit au contraire dans les
+Tatars de Kazan et les Tchouvaches les descendants
+des Bulgares, les uns avec le caractère plus spécialement
+turc, les autres avec le caractère plus particulièrement
+finnois<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Maliev.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> Rambaud, <i>le Congrès de Kazan</i>, in <i>Revue scientifique, 1879</i>.
+A cet excellent article nous avons fait de nombreux emprunts
+pour ce résumé historique.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span></p>
+
+<p>Profonde a été l'influence exercée par les Bulgares
+sur les populations finnoises. Ils leur ont appris l'art
+de construire des maisons, l'agriculture et l'industrie
+pastorale. Ils ont été les premiers éducateurs des
+Tchérémisses.</p>
+
+<p>Si les Bulgares ont aujourd'hui disparu, fondus dans
+les autres races, en revanche très nombreuses sont
+restées les populations finnoises dans la région du
+Volga. Leur effectif peut être évalué à 1 500 000, et sur
+ce nombre 594 000 appartiennent au gouvernement
+de Kazan. Ces Finnois sont désignés sous le nom de
+Finnois du Volga, pour les distinguer de ceux de la
+Baltique et du groupe permien. On les divise en trois
+races: les Mordvines, les Tchérémisses et les Tchouvaches,
+ces derniers plus ou moins métissés suivant
+les régions.</p>
+
+<p>Sur la rive droite du Volga sont établis les Mordva
+ou Mordvines, dans les gouvernements de Nijni-Novgorod,
+Penza, Simbirsk et Saratov. Rittich évalue
+leur nombre à 791 954, Maïnov à 1 148 800. Ils ont
+été profondément modifiés par l'influence russe. Au
+témoignage de Maïnov, pas moins de 300 000 Mordvines
+ont complètement oublié leur langue maternelle
+et ne parlent plus aujourd'hui que le russe<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Ignatius, <i>les Peuples Finno-Ougriens</i>. Journal de la Société
+de statistique de Paris, 1886, n<sup>o</sup> 2.</p>
+
+</div>
+
+<p>Au nord et au nord-est des Mordvines habitent les
+Tchérémisses. Leur nombre est également assez difficile
+à fixer, les évaluations présentent des différences
+de 70 000. Certains documents évaluent le
+chiffre de ces Finnois à 329 364<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, d'autres à 259 745<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <i>Kalendar Voljskago Viestnika na 1883 god.</i> Kazan, 1888.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Ignatius, <i>loc. cit.</i> Ce chiffre est également adopté par
+M. Sommier (<i>Note di viaggio</i>, Florence, 1889).</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span></p>
+A notre avis, leur effectif doit être au moins de 300 000.
+
+<p>Cette population est fractionnée en trois groupes
+d'inégale importance. Sur la rive droite du Volga,
+autour de Kosmodémiansk et de Tchéboksari, se
+trouve, à côté des Tchouvaches, un îlot comptant
+42 000 individus<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Ce sont les <i>Tchérémisses de montagnes</i>,
+ainsi appelés en raison de la nature élevée de
+la rive qu'ils habitent, par opposition aux <i>Tchérémisses
+des prairies</i>, établis sur la rive gauche ordinairement
+basse. Au nord-est, dans le triangle dessiné
+par le Volga, la Vétlouga et la Viatka, à cheval sur
+les gouvernements de Kazan, de Kostroma et de
+Viatka, se rencontre le groupe le plus compact de
+ces Finnois. Ils sont là environ 183 000<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. 5 460 habitent
+en outre le gouvernement de Nijni-Novgorod.
+Le troisième groupe tchérémisse se trouve plus à
+l'est, complètement isolé, dans l'Oural et le gouvernement
+d'Oufa. Il compte de 50 000 à 70 000 individus.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> J.-N. Smirnov, <i>Tchérémissis</i>, Kazan, 1889.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> <i>Id. ibid.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>La dispersion actuelle des Tchérémisses est le
+résultat d'un exode de ce peuple vers le nord-est.</p>
+
+<p>La vallée moyenne de l'Oka et la rive droite du
+Volga jusqu'à la Soura ont été le berceau primitif des
+Tchérémisses<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. L'arrondissement de Sousdal (gouvernement
+de Vladimir) est le territoire le plus occidental
+où des traces de ces Finnois aient été constatées<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.
+Dans le gouvernement de Nijni-Novgorod,
+de nombreux noms de lieu dont le sens ne peut être
+expliqué que par la langue tchérémisse témoignent
+de l'ancienne occupation du pays par ce peuple. Au<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span>
+<span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, des Tchérémisses étaient encore établis
+dans les limites de cette province.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <i>Id. ibid.</i></p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> Dans le gouvernement de Vladimir se trouvent deux
+villages portant le nom caractéristique de Tchérémisk.</p>
+
+</div>
+
+<p>Sous la poussée des Mordvines, ces Finnois quittèrent
+les vallées de l'Oka et de la Soura et partirent
+à la recherche de nouvelles terres. Un groupe, passant
+le Volga, remonta la Vétlouga, pour se diriger
+vers la Viatka. Une autre fraction du peuple tchérémisse
+longea la rive droite du Volga, puis traversa
+le fleuve et alla s'établir dans le nord du gouvernement
+actuel de Kazan.</p>
+
+<p>A la fin du <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, les Tchérémisses avaient
+atteint la région qu'ils occupent actuellement, laissant
+sur la rive droite du Volga une arrière-garde, aujourd'hui
+fortement entamée.</p>
+
+<p>Cette migration s'est effectuée par étapes, et dans
+chaque étape les émigrants ont séjourné longtemps.</p>
+
+<p>Les traditions des Tchérémisses ont conservé le
+souvenir de ces déplacements. Les habitants du district
+de Tsarévokoktchaïsk racontent que leurs ancêtres
+étaient originaires de la vallée de la Soura, et
+ceux du district de Kosmodémiansk que leurs pères
+habitaient jadis à l'ouest de cette rivière dans le gouvernement
+de Nijni-Novgorod. Très caractéristique
+est la prière des Tchérémisses du gouvernement de
+Kostroma dans laquelle ils demandent aux dieux de
+leur donner autant de blé qu'il y a de sable dans le
+Volga. Cette invocation remonte sans aucun doute au
+temps reculé où les ancêtres de la population actuelle
+habitaient les bords du fleuve<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> Cet historique des migrations de peuple tchérémisse est
+résumé d'après l'excellent ouvrage de M. Smirnov, <i>Tchérémissis</i>,
+que nous aurons souvent l'occasion de citer.</p>
+
+</div>
+
+<p>Du noyau tchérémisse refoulé au nord du Volga<span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span>
+se détacha au <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle un groupe nombreux envoyé
+par le gouvernement russe pour coloniser le pays
+des Bachkirs. Telle a été l'origine de l'îlot tchérémisse
+du gouvernement d'Oufa.</p>
+
+<p>Dans la vallée du Volga, sur la rive droite du fleuve,
+à côté des Tchérémisses, habitent les Tchouvaches.
+Les auteurs ne sont pas d'accord sur la place de cette
+race dans les classifications ethnologiques; les uns
+la regardent comme un rameau turc modifié par l'influence
+finnoise; les autres, comme des Finnois <i>tatarisés</i>.
+Comme nous le dirons plus loin en détail,
+autour de Tsevilsk les Tchouvaches ont assez bien
+conservé le caractère finnois; ceux qui habitent plus
+au sud ont, au contraire, adopté la civilisation turque.
+L'effectif de cette race est évalué à 550 000, disséminés
+dans les gouvernements de Kazan, Simbirsk et
+Saratov. Le groupe le plus important massé autour
+de Tsevilsk compte environ 450 000 individus.</p>
+
+<p>En bloc les Finnois du Volga peuvent être évalués
+actuellement à 1 500 000. A cet effectif, si on ajoute
+le groupe permien, c'est-à-dire les Votiaks, les Permiaks
+et les Zyrianes, puis les Caréliens et les Lapons
+du gouvernement d'Arkhangelsk, enfin les Finnois
+de Finlande et ceux des provinces Baltiques, on
+arrive à un total de 4 millions et demi de Finnois
+établis dans la Russie septentrionale. Au milieu de la
+grande masse slave, ces différentes races sont aujourd'hui
+éparses comme des îlots témoins d'un continent
+disparu, mais aux premiers âges de l'histoire elles
+formaient un groupe compact et continu de l'Oural à
+la Baltique.</p>
+
+<p>Au nord, les Tchoudes Zavolotskaïens, les ancêtres
+des Caréliens actuels, reliaient le groupe permien à
+celui de Finlande. D'un autre côté, dans le bassin du<span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span>
+haut Volga, les Finnois étaient rattachés à leurs congénères
+des bords de la Baltique par des peuples
+aujourd'hui disparus, les Vesses, les Muroniens et
+les Mériens dont l'origine finnoise a été mise en
+lumière par les belles recherches des savants russes,
+notamment du comte Ouvarov. Les Vesses étaient
+établis autour du Bielozero, dans cette région aux
+eaux indécises, qui commande l'accès du bassin du
+Volga et de celui de la Dvina. Les Muroniens, dont le
+nom s'est conservé jusqu'à nos jours dans celui de
+la ville de Murom, occupaient la vallée de l'Oka;
+entre ces deux peuples habitaient les Mériens, les
+ancêtres des Tchérémisses<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> dans les gouvernements
+de Iaroslav et de Vladimir, autour du lac de Péréslav
+et de Rostov; de ce centre ils rayonnaient dans les
+gouvernements de Moscou, de Tver, de Kostroma,
+de Nijni-Novgorod, de Riazane et de Toula. Ainsi,
+toute la Russie septentrionale et une grande partie
+de la Russie centrale, notamment la région voisine
+de Moscou, le centre actuel du monde slave, ont été
+occupées par des races finnoises, à une époque relativement
+rapprochée<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Dans un fort intéressant mémoire (<i>Sur la parenté ou les
+rapports des Mériens et des Tchérémisses</i>, en russe) M. T. Smirnov
+démontre l'étroite parenté des deux peuples à l'aide de la
+philologie, ainsi que l'avait déjà indiqué Castren. Comme les
+Tchérémisses actuels, les anciens Mériens portaient des vêtements
+ornés de galons et en guise de bijoux des colliers de
+monnaie (Ouvarov).</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Veské, <i>Slaviano-finskiia koultournyia otnochéniia po dannim
+yazika</i>, Kazan, 1890.</p>
+
+</div>
+
+<p>Dans cette partie de l'Empire des tsars s'est produit
+un phénomène ethnologique semblable à celui dont
+l'Allemagne du Nord a été le théâtre. De même que
+les Slaves, habitants primitifs du Brandebourg et de<span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span>
+la Prusse, ont été absorbés par les Allemands, de
+même les Finnois d'une partie de la Russie ont disparu
+sous la pression des Slaves. Longtemps on a pensé
+que cette substitution d'une race à une autre s'était
+produite pacifiquement, qu'il y avait eu lente infiltration
+d'un peuple dans l'autre. L'étude des anciens
+documents montre, au contraire, que les premiers
+rapports des Slaves et des Finnois furent loin d'être
+pacifiques. Entre les envahisseurs et les envahis, les
+luttes furent très vives. Lorsque les Novgorodiens pénétrèrent
+dans le pays des Tchoudes Zavolotskaïens, ils
+rencontrèrent une résistance acharnée des indigènes.
+En 1078, Gleb Sviatolovitch, prince de Novgorod, fut
+tué dans une rencontre avec ces Finnois. Le peuple a
+conservé dans ses légendes le souvenir des combats
+soutenus par les indigènes contre les envahisseurs<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Dans le gouvernement de Vologda, des excavations portent
+le nom caractéristique de <i>poghibelnitsy</i> (mot à mot: endroit
+où l'on meurt). Au-dessus de ces trous les Tchoudes élevaient,
+au moyen de troncs d'arbres, des terre-pleins et du haut de
+ces forteresses se défendaient énergiquement. La lutte devenait-elle
+inégale, ils coupaient les pieux qui soutenaient l'édifice
+et s'ensevelissaient sous les décombres, préférant la mort
+à l'esclavage, absolument comme des héros de l'antiquité.
+<i>Annuaire du gouvernement de Vologda. Lieux dits.</i> Livre très
+intéressant.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les Mériens résistèrent également aux Novgorodiens.
+Les noms de localités dont les racines évoquent
+des idées de guerre et de carnage, très nombreux dans
+la région occupée jadis par ce peuple, témoignent
+de ces luttes. Leurs descendants les Tchérémisses,
+aujourd'hui si paisibles, alliés aux Tatars, ont vigoureusement
+résisté aux Russes. Après la chute de Kazan
+ils reconnurent la suprématie de Moscou; mais cette
+soumission fut de courte durée. En 1572 eut lieu un<span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span>
+premier soulèvement. La répression énergique qui
+suivit ne découragea pas les Finnois; dix ans, puis
+vingt ans plus tard, ils se révoltèrent de nouveau.
+Un demi-siècle seulement après la prise de Kazan,
+les Tchérémisses acceptèrent définitivement la domination
+russe. Encore, de temps à autre, des séditions
+éclatèrent-elles. En 1609 par exemple, ils incendièrent
+le ville de Tsévilsk<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> J.-N. Smirnov, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Une fois la résistance des populations finnoises
+brisée, les colons russes arrivèrent; à leur contact
+les allogènes se fondirent et perdirent jusqu'au souvenir
+de leur origine et de leur nationalité.</p>
+
+<p>Deux conditions particulières ont favorisé la colonisation
+russe en pays finnois. Tout d'abord la nature
+même de la région. Les peuples qui habitent des
+plaines résistent moins que les montagnards à l'assimilation.
+D'autre part, le paysan russe est un
+merveilleux colon. Il n'a pas grandes prétentions,
+le brave moujik, il ne se présente pas comme le
+représentant orgueilleux d'une race supérieure, il
+n'affiche aucun mépris pour les races inférieures
+au milieu desquelles il vit. Son état social diffère peu
+de celui de ses voisins: autant de conditions qui
+facilitent la fusion. Avec quelle rapidité s'est faite
+cette fusion, une fois les premières luttes terminées,
+une légende mordvine en témoigne dans une histoire
+naïve. Le grand-prince de Sousdal, Georges II, le fondateur
+de Nijni-Novgorod, descendait le Volga, racontent
+les Mordvines, lorsqu'il vit sur une montagne
+de la rive droite les indigènes occupés à sacrifier à
+leurs dieux. A la vue du cortège princier, les anciens
+de la peuplade envoyèrent de suite des jeunes gens<span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span>
+offrir au maître de la viande et de la bière. En
+route, les envoyés mangèrent et burent l'offrande
+destinée au grand-prince et en place lui présentèrent
+de la terre et de l'eau. Georges considéra ce présent
+comme le signe de la soumission des indigènes et
+continua sa route. Dans les endroits où il jetait une
+pincée de cette terre, il naissait un bourg russe; là
+où il en jetait une poignée, surgissait une ville.
+Ainsi, conclut la légende, la terre des Mordvines fut
+soumise aux Russes<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> A. Rambaud, d'après M. Melnikov, <i>loc. cit.</i>, in <i>Revue scientifique</i>,
+17 mai 1879.</p>
+
+</div>
+
+<p>La fusion des deux races slave et finnoise a marqué
+les Russes d'une empreinte profonde, indélébile, à la
+fois physique et morale. Les Scythes, les ancêtres
+des Slaves, d'après le professeur Bogdanov, avaient
+le crâne allongé. A mesure que l'on approche de
+l'époque actuelle, cette forme se modifie, et aujourd'hui
+les crânes courts dominent parmi les Russes.
+D'après M. Sommier, le savant voyageur italien, dont
+les travaux sur l'ethnologie de la Russie font autorité,
+cette modification ostéologique provient en
+partie de l'union des Slaves aux Finnois<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> S. Sommier, <i>Un Estate in Siberia</i>. Lœscher, Florence, 1885.</p>
+
+</div>
+
+<p>Tous les voyageurs sont d'accord pour reconnaître
+aux Finnois un entêtement invincible. Quand ils ont
+dit non, inutile d'insister, on perdrait son temps<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.
+Dans l'amalgame des deux races les Slaves ont hérité
+de cette ténacité dans les entreprises qui fait leur
+gloire et leur force sur les champs de bataille.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> S. Sommier, <i>Note di viaggio</i>. Florence.</p>
+
+</div>
+
+<p>A côté des Finnois, les Tatars forment un élément
+important dans la population du gouvernement de
+Kazan. Sous le nom de Tatar, les Russes désignent<span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span>
+les différentes tribus de race turque et de religion
+musulmane établies sur le territoire européen de
+l'empire. Dans leur bouche, Tatar est synonyme de
+Mahométan. Actuellement l'effectif de ces croyants
+dans la Russie d'Europe est d'environ deux millions
+et demi, un million et demi dans le bassin du Volga
+et le reste en Crimée.</p>
+
+<p>Les Tatars sont les débris des invasions mongoles
+restés sur le sol russe. Séparés de leurs vainqueurs
+par la religion et par l'organisation de la famille, les
+vaincus ne se sont point fondus avec leurs nouveaux
+maîtres et dans la formation de la nationalité russe
+n'ont point constitué un élément aussi important que
+les Finnois.</p>
+
+<p>Cependant leur influence n'a pas été sans importance
+sur les Slaves. Sur les populations finnoises du
+Volga, elle a été beaucoup plus marquée. Dans cette
+partie de l'Europe s'est produit un phénomène d'assimilation
+semblable à celui qui se passe aujourd'hui
+en Afrique, où les Musulmans élèvent les peuplades
+fétichistes à un état de civilisation relativement supérieur.
+Les Tatars ont été les premiers éducateurs des
+populations finnoises.</p>
+
+<p>Les différentes tribus de race turque éparses dans
+la Russie ont des origines très diverses; aussi pour
+les reconnaître a-t-on l'habitude de joindre à la dénomination
+générique de Tatars le nom de la région
+où ils sont établis. On distingue ainsi les Tatars de
+Riazane, d'Astrakane, de Kazan, etc.</p>
+
+<p>Les Tatars de Kazan sont des Turcs mélangés
+d'éléments mongols. On observe surtout des yeux
+bridés et des pommettes saillantes dans les classes
+inférieures; les gens aisés ont, au contraire, un type
+aryen assez marqué, dû à des unions fréquentes avec<span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span>
+des coreligionnaires boukhares<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Ces musulmans se
+donnent le nom de Bourgarliks; dans leur pensée ils
+seraient les descendants des anciens Bulgares. Ce
+sont, pour la plupart, des gens intelligents, sobres,
+honnêtes, économes et de relations sûres. Leur force
+musculaire est très grande, et sous ce rapport plusieurs
+portefaix tatars jouissent d'une réputation
+légendaire. Tous ont les oreilles très écartées de la
+tête, déformation produite par l'usage de lourds
+bonnets en peau de mouton.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Sommier, <i>Note di viaggio</i>.</p>
+
+</div>
+
+<p>Le gouvernement de Kazan ne renferme pas moins
+de 638 000 Tatars, la plupart établis dans la partie
+nord-est de la province. Dans les arrondissements de
+Mamadyche, Tétiouche et Tsarévokoktchaïsk, ils se
+trouvent en nombre supérieur aux Russes.</p>
+
+<p>Mieux que toute description, une courte statistique
+fait ressortir le kaléidoscope des races établies autour
+de Kazan. A côté des 638 000 Tatars vous rencontrez
+850 000 Russes et 594 400 Finnois appartenant à trois
+tribus distinctes. Ajoutez à cela quelques milliers
+d'Allemands, de Polonais et de Juifs. Il y a là comme
+un résumé vivant des principales populations de
+l'Empire.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">KAZAN</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>L'Asie en Europe.—Progrès de l'industrie russe.—Climat de
+Kazan.—Le faubourg tatar.—Vêtement des Tatars.—Politique
+des Russes à l'égard des musulmans; ses résultats.</p>
+</div>
+
+
+<p>Dix-huit heures après avoir quitté Nijni, le vapeur
+entre dans une immense plaine. Plaine d'eau à droite,
+animée par le va-et-vient incessant de vapeurs; plaine
+de verdure à gauche, brouillée d'une buée de chaleur.
+Dans cette brume, sur une colline violette lointaine,
+apparaît Kazan.</p>
+
+<p>En débarquant vous avez une sensation d'Asie. Sur
+la berge grouille une foule de portefaix tatars, de
+mendiants déguenillés, de femmes en jupes roses,
+jaunes ou vertes; un arc-en-ciel humain tremblote
+devant vos yeux. Foule autour d'échoppes en plein
+vent garnies de fruits éclatants de coloration, foule
+autour de véhicules bizarres avec leurs <i>douga</i> multicolores
+placées comme des diadèmes au-dessus
+de la tête des chevaux, foule sur les pontons, devant
+les magasins, autour des cabarets; partout une multitude
+affairée et gesticulante, avec des bonnets en<span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span>
+peau de mouton, des calottes, des casquettes, des
+<i>kaftans</i> noirs ou bleus, et des touloupes grises de
+crasse.</p>
+
+<figure class="figcenter" id="033" style="max-width: 37em;">
+ <img src="images/033.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Scène dans une rue de Kazan.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Vous débarquez et aussitôt vingt bras se disputent
+vos bagages; vous fuyez ces importuns, pour tomber
+au milieu de mendiants qui tâchent d'émouvoir votre
+pitié par de profondes révérences et par des signes
+de croix. C'est un tumulte et un coudoiement auxquels
+vous n'échappez qu'en sautant en voiture.</p>
+
+<p>Le <i>drojki</i> roule lentement sur une épaisse couche
+de poussière, tourne un coin de rue, et au bout d'une
+plaine luisante de flaques d'eau vous apercevez sur
+une colline un hérissement de clochetons, de tours,
+de minarets, de coupoles, tout cela blanc et brillant,
+comme une cristallisation de sucre candi sur un ciel
+bleu. On a la vision d'une cité d'Orient.</p>
+
+<p>Sept kilomètres séparent Kazan du Volga, sept kilomètres
+de bouts de ville et de campagne entremêlés
+de flaques d'eau.</p>
+
+<p>La route suit la Kazanka, gravit un monticule, et
+nous voici à Kazan, où Mme Vieuille, propriétaire de
+l'hôtel de France, nous fait le meilleur accueil.</p>
+
+<p>M. Mislavsky, professeur agrégé à la Faculté de
+médecine, me réserve également la plus cordiale
+réception; grâce à son inépuisable obligeance et à son
+amabilité de tous les instants, Kazan est resté un de
+mes meilleurs souvenirs de voyage. A un autre titre,
+M. Mislavsky a droit à toute ma reconnaissance. Je
+ne pouvais songer à mettre à exécution mes projets
+d'exploration sans le concours d'un Russe, et avant
+mon arrivée cet excellent ami avait eu la bonté de
+m'assurer pour le reste du voyage la société d'un
+jeune étudiant de l'Université, M. Alexis Carlovitch
+Boyanus. Vigoureux, intelligent, débrouillard, plein<span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span>
+d'entrain, avec cela très bien élevé, Boyanus a été
+pour moi un agréable compagnon autant qu'un précieux
+collaborateur, et ce serait injustice de ma part
+de ne pas rapporter en grande partie à son zèle le
+succès de l'expédition. Le meilleur éloge que je
+puisse faire de lui, c'est qu'après avoir voyagé trois
+mois ensemble nous nous sommes quittés et nous
+sommes restés bons amis.</p>
+
+<p>Kazan est la ville la plus importante de la Russie
+orientale, avec une population de 142 000 habitants<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>,
+une industrie prospère de cuirs et de savon, et une
+université importante.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> D'après le recensement de 1886.</p>
+
+</div>
+
+<p>Kazan se compose de trois parties, la ville russe,
+le Kremlin et le faubourg tatar. La principale artère,
+la Vosskressenskaya, est une large rue bordée de
+maisons basses; au bout se trouve l'Université, un
+magnifique établissement scientifique dont les laboratoires
+spacieux exciteraient l'envie de nos savants.
+Sous le rapport de la bâtisse administrative, la Russie
+n'est pas en retard, loin de là. L'Université de Kazan
+compte des professeurs dont le nom fait autorité dans
+toute l'Europe, et sous leurs auspices se publie un
+important périodique<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <i>Troudy obchtchestva estestvoïspytatéleï pri imperatorskom
+Kazanskom ouniversitetié.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Non loin de l'Université est installée, dans un joli
+bâtiment en bois de style russe, une fort curieuse
+exposition. Depuis plusieurs années les différentes
+provinces de la Russie organisent à tour de rôle des
+expositions régionales du plus haut intérêt. La première
+impression en parcourant les galeries bien
+remplies est celle de la puissance et de la vitalité<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span>
+de l'industrie nationale. Depuis dix ans, les progrès
+réalisés sont considérables, surtout dans les articles
+de luxe. Actuellement la Russie peut se suffire à elle-même
+et bientôt pourra faire concurrence aux autres
+pays sur les marchés du monde. Le bas prix de la
+main-d'œuvre lui assure dès aujourd'hui un avantage
+marqué. Les amateurs de pittoresque regretteront
+cependant l'abandon du style indigène pour les
+dessins et les formes occidentales. Les modèles d'orfèvrerie
+viennent de France; les cuillers à thé russes,
+si recherchées à Paris, sont ici dédaignées par la
+mode. Maintenant également plus de ces pittoresques
+cotonnades si originales de dessin et de couleurs,
+dont la vue était un plaisir pour les yeux; actuellement
+les filateurs moscovites ne reproduisent plus
+que les scènes banales de nos mauvais papiers peints.</p>
+
+<p>J'aurais volontiers passé toute la journée à l'exposition,
+mais sous ces bâtiments en bois la chaleur
+était étouffante. Pendant mon séjour à Kazan le
+thermomètre ne s'éleva pas au-dessus de +27° et
+la température moyenne ne dépassa pas +20°, la
+chaleur aurait donc été très supportable, si les maisons
+avaient offert un peu de fraîcheur. Mais dans
+ce pays où, l'hiver, la température s'abaisse à -34°,
+toutes les précautions sont prises contre le froid
+et non contre le soleil. Les doubles fenêtres de ma
+chambre étaient fixées aux murs, hermétiquement
+closes; pour aérer la pièce on ne pouvait ouvrir
+qu'un petit carreau. Avec cela point de persiennes;
+par suite la chambre a toujours la température d'une
+serre chaude. De plus les maisons sont couvertes de
+feuilles de tôle, qui n'entretiennent pas précisément
+le frais dans les habitations.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp46" id="037" style="max-width: 20em;">
+ <img src="images/037.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Scène dans une rue de Kazan.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>A cette époque, Kazan, comme toute la région du<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span>
+Volga moyen et inférieur, est une fournaise. Un
+mois plus tard, le thermomètre s'élevait, à l'ombre,
+à +37°,6, et à 9 heures du soir marquait encore
++30°,2. En juillet 1890, la température moyenne
+s'est élevée à +24°.</p>
+
+<p>Par de pareils temps le seul endroit agréable est
+le bain, d'autant qu'en Russie ces établissements
+sont installés avec un confort inconnu dans nos pays.
+Vous avez la jouissance de deux pièces, une étuve
+avec baignoire et appareil à douches et à côté un
+salon avec des divans. Vous pouvez rester là tout
+le temps que vous voulez, y habiter même; personne
+ne viendra vous importuner. Toute la nuit,
+l'établissement est ouvert et vous y trouvez à boire,
+à manger et le reste. Les bains sont les cafés de la
+Russie.</p>
+
+<p>Le principal monument de Kazan est le Kremlin. Le
+Kremlin n'est point, comme on le croit généralement,
+le palais des tsars à Moscou; chaque ville importante,
+comme Nijni, comme Kazan, a son Kremlin, qui est la
+forteresse de la ville. Place de défense, il est naturellement
+toujours situé sur la hauteur, et ses remparts
+renferment tout ce qui doit être mis à l'abri
+de l'ennemi, les églises, les trésors, les administrations.
+A Kazan, c'est une ville dans une ville, avec
+des cathédrales, des monastères et des palais. L'enceinte
+est formée par un mur en briques, crépi à
+la chaux, hérissé de tours et de créneaux à la lombarde;
+par-dessus cette fortification émerge un
+fouillis de dômes, de clochers, d'édifices pittoresques
+dominé par un minaret bizarre. On dirait un gigantesque
+bonnet de magicien posé sur le sol ou une
+énorme lunette placée à terre par le gros bout. C'est
+la tour de Soumbeka, remontant, croit-on, à la domination<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span>
+des khans musulmans. D'après la légende,
+la princesse tatare Soumbeka se serait précipitée du
+sommet du minaret au moment de l'entrée des Russes
+dans Kazan, pour ne pas survivre à la honte de la
+défaite. Le fait est, paraît-il, inexact; la prétendue
+héroïne serait morte trois ans avant la prise de la
+ville, mais, en dépit des historiens, la légende vit toujours
+dans la mémoire des indigènes. Quelle chose
+maussade, l'histoire, elle veut effacer tous les actes
+qui embellissent la vie des peuples.</p>
+
+<p>Du Kremlin et de la ville russe une pente rapide
+conduit à la ville tatare. Les descendants des anciens
+maîtres du pays sont aujourd'hui relégués dans un
+faubourg.</p>
+
+<p>Ici nous sommes en Orient. Dans les rues une foule
+aux longs vêtements flottants, bariolée de couleurs
+criardes et partout des enseignes en caractères arabes;
+les minarets des mosquées complètent l'illusion. Mais
+c'est un Orient peu pittoresque. Rien que des maisons
+en briques, sans décoration et sans style. A l'intérieur
+comme à l'extérieur, les mosquées ne présentent
+non plus aucun intérêt. Avec leurs grands murs
+nus, leur haute chaire en bois, très simple, leur
+grand jour cru, elles ressemblent à des temples protestants.</p>
+
+<p>Au point de vue politique, les Tatars de Kazan sont
+particulièrement intéressants pour les Français.</p>
+
+<p>A étudier ces musulmans et le régime qui leur est
+appliqué par le gouvernement impérial il y a pour
+nous matière à enseignement. Les Russes ont fait
+une expérience dont nous pourrions profiter pour
+l'administration de l'Algérie. Depuis que l'opinion
+publique se préoccupe de l'avenir de notre grande
+colonie africaine, ni les rapports, ni les beaux discours,<span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span>
+ni les livres n'ont manqué pour éclairer notre
+jugement. Sur ce sujet tout le monde se croit compétent
+et chacun a sa recette pour assurer le bonheur
+de l'Algérie. D'après les uns, on doit encourager
+la colonisation européenne, dépouiller et refouler
+l'Arabe; selon les autres, la sécurité de la colonie
+ne peut être assurée que par l'assimilation des indigènes,
+et pour arriver à ce résultat n'a-t-on pas
+proposé de leur accorder le suffrage universel, et un
+brave sénateur est tout étonné que l'Arabe ne veuille
+pas de ces droits du citoyen. Un grain de mil ferait
+mieux son affaire. Ce serait certes un recueil drolatique
+que celui de toutes les réformes proposées
+pour donner la prospérité à l'Algérie et pour tenter
+l'assimilation des Arabes. C'est que tout cela n'est
+que rêveries de gens ignorant les populations primitives.
+Nos réformateurs jugent les musulmans avec
+leurs idées d'hommes civilisés et avec leur cerveau
+brouillé de théories politiques.</p>
+
+<p>Voyons les Tatars de Kazan.</p>
+
+<p>De ces musulmans les uns sont agriculteurs, les
+autres commerçants. Les premiers, nous a-t-il paru,
+cultivent leurs terres aussi bien que les Russes. Ceux
+de ces Turcs adonnés au commerce sont gens fort
+industrieux. La plupart des marchands ambulants
+qui grouillent dans les rues et sur les ports des
+villes du Volga sont des Tatars. Grâce à leur esprit
+d'économie, un certain nombre d'entre eux s'élèvent
+au-dessus de la condition de colporteurs; à Kazan,
+plusieurs musulmans sont des commerçants notables,
+possesseurs d'une fort jolie fortune. Par leur
+travail ces Turcs peuvent monter dans la hiérarchie
+sociale tout comme les autres races.</p>
+
+<p>D'autre part, ces mahométans comprennent notre<span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span>
+civilisation et se montrent susceptibles de culture
+intellectuelle. Les fils de quelques riches marchands
+suivent les cours de l'Université, et tous les préparateurs
+de cet important établissement scientifique
+sont des Tatars. Et ces braves gens exercent leurs
+fonctions avec une intelligence et un zèle auxquels
+les professeurs russes sont unanimes à rendre hommage.</p>
+
+<p>Le clergé musulman n'est pas non plus réfractaire
+à nos idées et quelques-uns de ses membres sont des
+savants. Un <i>mollah</i> a pris part au congrès archéologique
+de Kazan en 1877 et y a lu un mémoire sur
+l'histoire de Bolgar et de Kazan. Sous ce rapport,
+l'anecdote suivante me paraît significative. Accompagné
+de M. Mislavski, je photographiais un jour
+autour d'une mosquée, lorsque survint un <i>mollah</i>. On
+me présente à lui et on lui explique le but scientifique
+de mon voyage. Le prêtre musulman m'invite
+alors à venir le lendemain à la mosquée et à prendre
+une vue de l'intérieur pendant la prière. «Cela
+intéressera, ajouta-t-il, les Parisiens de voir la manière
+dont nous prions.» La loi de Mahomet défend
+aux fidèles de laisser reproduire l'image de leurs
+traits, et pour cette raison la photographie n'est pas
+vue par eux d'un bon œil. Le brave <i>mollah</i>, il est vrai,
+avait tourné la difficulté, car ce ne fut pas précisément
+la figure qu'exposèrent à l'objectif les croyants
+en prière. C'était du reste un homme fort intelligent,
+instruit, et très au courant de l'action de la France
+dans les pays musulmans.</p>
+
+<p>Chez ces mahométans aucun fanatisme religieux.
+Ce sont des gens qui professent le mahométisme,
+absolument comme d'autres sont catholiques ou protestants.
+Enfin, au contact des Russes, une des principales<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span>
+barrières qui séparent l'Islam de notre civilisation
+est tombée. La plupart de ces Tatars sont
+monogames, et dans la petite colonie musulmane de
+l'Université les femmes ont la même situation que
+dans notre société. Ne croyez pas que ces mahométans
+ont renoncé à la polygamie par économie, même
+les gens riches n'ont pour la plupart qu'une femme.
+Un soir, au Jardin d'été, je vis arriver un général
+donnant le bras à une sémillante petite femme très
+bien habillée, C'était M. et Mme Schamyl. Le fils de
+l'adversaire implacable des Russes, de l'Abd-el-Kader
+du Caucase, est général dans l'armée impériale; après
+avoir épousé la fille d'un riche négociant tatar, il
+vit ici paisiblement. Mme Schamyl circule, le visage
+découvert, coiffée d'une petite capote et est habillée
+par une couturière française.</p>
+
+<p>A tous ceux qui déclarent les musulmans incapables
+de comprendre nos idées, à tous les faiseurs de
+plans d'organisation pour l'Algérie, je conseille un
+voyage à Kazan. Comme l'a dit très justement le
+capitaine Binger, dont personne ne peut méconnaître
+la haute compétence en cette matière, «dans les couvées
+soumises directement à l'influence des idées
+européennes, celles-ci affaiblissent considérablement
+le sentiment religieux, transforment et modernisent
+l'Islam<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>».</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Binger, <i>Islamisme, Esclavage et Christianisme</i>, Société
+d'Éditions scientifiques. Paris, 1891.</p>
+
+</div>
+
+<p>Cette assimilation des musulmans de la Russie
+orientale s'est faite tout naturellement. Le gouvernement
+impérial ne s'est point mis en frais d'imagination
+pour choisir une politique à l'égard des
+Tatars. Son système consiste simplement à les
+traiter avec justice.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span></p>
+
+<figure class="figcenter" id="043" style="max-width: 20em;">
+ <img src="images/043.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Intérieur d'une mosquée pendant la prière.</figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span></p>
+
+<p>Après la conquête et au <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, un certain
+nombre de mahométans furent convertis par force au
+catholicisme grec. Il y a encore une cinquantaine
+d'années, les fonctionnaires s'efforçaient de faire du
+prosélytisme parmi les Tatars. La haute autorité de
+l'empereur a mis fin à ces persécutions. Le résultat
+obtenu n'était pas du reste très satisfaisant; de l'avis
+de tous, les Tatars convertis ont une moralité bien
+inférieure à celle de leurs frères restés musulmans.
+Aujourd'hui les musulmans ne sont plus inquiétés,
+ils sont traités par les pouvoirs civils et judiciaires
+sur le même pied que les Russes, et pour obtenir
+justice et protection auprès des fonctionnaires, la
+nationalité tatare n'est point un motif d'infériorité.
+Mais l'agent le plus actif d'assimilation a été le paysan
+russe. Le brave moujik ne regarde pas le musulman
+comme un être inférieur, pour lui ce n'est pas un
+ennemi, comme l'Arabe pour le colon français; il n'affiche
+à son égard ni mépris ni convoitise et jamais
+il n'aurait l'idée de le maltraiter pour le seul plaisir
+de faire le mal, comme ces Algériens qui ne manquent
+pas d'envoyer un coup de fouet aux Arabes qu'ils
+rencontrent dans la campagne. Les Russes appartenant
+aux classes élevées sont unanimes à rendre
+hommage aux qualités des Tatars. A leurs yeux ce
+sont des sujets russes au même titre que les autres,
+mais seulement professant une religion différente.</p>
+
+<p>Et ne croyez pas cette assimilation superficielle.
+J'ai entendu un Tatar déplorer l'exécution du major
+Panitza dans les mêmes termes qu'aurait pu le faire
+un panslaviste. Les Russes ont su communiquer
+leurs sentiments politiques à leurs sujets musulmans
+de Kazan.</p>
+
+<p>Cette assimilation des Tatars a une importance<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span>
+politique de premier ordre. La Russie orientale ne
+compte pas moins de trois millions de mahométans,
+Tatars, Bachkirs, Kirghizes, et ces mahométans sont
+en relations suivies avec les foyers de fanatisme musulman
+de l'Asie centrale. Supposez la guerre sainte
+éclatant dans la Transcaspie, ne pourrait-elle pas
+avoir son contre-coup jusque sur les bords du Volga,
+si par une sage politique le gouvernement impérial
+ne s'était assuré de la fidélité de ses sujets tatars?</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">EXCURSION AU PAYS DES TCHÉRÉMISSES</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Aspect de la contrée.—Costumes et architecture tchérémisses.—Traces
+d'influence scandinave.—Industries.—Mariage.—Art
+indigène.</p>
+</div>
+
+
+<p>Jusqu'ici notre voyage a été une promenade en
+bateau à vapeur; maintenant nous abandonnons
+les routes battues pour aller visiter les populations
+finnoises des environs de Kazan.</p>
+
+<p>Nous commençons par les Tchérémisses, et, le
+1<sup>er</sup> juillet, nous partons pour Parate, village occupé
+par ces Finnois à 35 verstes de Kazan. Très amusant
+notre véhicule, une <i>plétionka</i>, le type de voiture le
+plus répandu dans cette partie de la Russie. Une
+grande corbeille en osier; point de ressorts ni de
+sièges; en place une épaisse couche de foin sur
+laquelle s'étendent les voyageurs.</p>
+
+<p>Au sortir de la ville, un mouvement étrange et
+coloré de voitures, de cavaliers, de piétons. C'est un
+va-et-vient de personnages rouges, noirs, blancs,
+jaunes, en relief sur un ciel bleu vibrant de lumière.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="047" style="max-width: 41em;">
+ <img src="images/047.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Village de Parate.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>La route court à travers de grandes plaines fertiles<span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span>
+cernées dans le lointain par une raie de collines violettes;
+paysage à larges horizons dont la vue laisse
+l'impression vague de la mer. Au-dessus de la nappe
+jaune des céréales émergent des poteaux rouges surmontés
+d'images sacrées, emblèmes des saints protecteurs
+des moissons. Sous l'aveuglante lumière ils
+brillent comme des miroirs à alouettes et constellent
+de paillettes lumineuses l'étendue tranquille des blés.</p>
+
+<p>De distance en distance s'ouvre un ravin à moitié
+rempli d'eau. La voiture dégringole au fond de la
+crevasse, passe à gué, puis remonte péniblement
+l'autre versant. Par-dessus ces ravins existent bien
+des ponts, mais l'été, l'administration les barre, dans
+une pensée d'économie. En temps d'inondation seulement
+ils sont livrés à la circulation. Pour le moment,
+ces passerelles ont cependant une utilité. Au
+milieu de la plaine brûlée par le soleil elles forment
+un abri ombreux. En ces journées de juillet, la température
+devient ici étouffante, une chaleur blanche
+et sèche.</p>
+
+<p>Après plusieurs heures de route, voici le village
+de Parate, moitié russe, moitié tchérémisse. Aucune
+différence extérieure ne distingue les maisons tchérémisses
+des <i>isbas</i> russes. Toutes sont construites sur
+le même plan, on dirait une cité ouvrière. Dans la
+longue rue circulent des êtres étranges tout de blanc
+vêtus; à la lueur mourante du crépuscule, on croit
+voir passer des fantômes. Ce sont des Tchérémisses
+qui rentrent des champs.</p>
+
+<p>A la vue de ces gens, la première impression est
+celle de l'étonnement, d'un étonnement profond dont
+la sensation persiste encore au moment où j'écris
+ces lignes. Depuis le Volga nous avons été préparés
+par des transitions lentes à l'impression d'Asie que<span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span>
+nous a laissée Kazan, mais ici le saut est si brusque,
+si profond que nous en sommes abasourdis. D'un des
+centres les plus importants de l'Empire, nous sommes
+tombés tout d'un coup au milieu d'une population
+primitive. Ici nous sommes, semble-t-il, à mille lieues
+de Kazan, hors de la Russie, hors d'Europe. Costumes,
+langue, religion, tout chez ces Tchérémisses est différent
+de chez les Russes. Il y a là deux races juxtaposées,
+étrangères l'une à l'autre, l'une qui suit le
+mouvement de la civilisation, l'autre figée dans un
+passé de plusieurs siècles.</p>
+
+<p>Très simple est le costume des Tchérémisses: pour
+les hommes, un pantalon et une blouse en toile
+blanche<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, des souliers en écorce, et en place de bas
+des morceaux de toile ou de drap. Non moins sommaire
+est le costume des femmes: un petit caleçon
+en toile blanche (<i>iolache</i>) que prolongent des jambières
+également en toile ou en drap noir (<i>chtré</i>),
+serrées autour des mollets par des cordelettes en
+écorce, enfin une longue chemise blanche (<i>toghour</i>),
+fermée sur la poitrine par une fibule en cuivre et
+serrée à la taille par une ceinture. Ce vêtement très
+simple devient un des plus pittoresques que l'esprit
+féminin ait inventés par les ornements curieux dont
+il est garni. Toutes les blouses des femmes sont
+chamarrées de broderies et couvertes de colliers, de
+plastrons, d'écharpes, de pièces de monnaie et de
+coquillages. Tout cela n'est ni gracieux, ni élégant,
+mais l'effet est absolument extraordinaire.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> Les chemises des hommes sont ornées d'un petit liséré
+de broderies.</p>
+
+</div>
+
+<p>Là malheureusement comme partout ailleurs, la
+civilisation a amené la décadence de l'art indigène.<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span>
+Les cotonnades russes pénètrent chez ces Finnois,
+et sous l'empire d'idées religieuses absurdes, les
+femmes tchérémisses tendent à abandonner les ornements
+de leur costume national. Les convertis regardent
+comme un péché de porter des vêtements brodés<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.
+Et ces idées ne trouvent que trop de crédit
+parmi les indigènes, au grand préjudice du pittoresque.
+A Parate et dans les environs, les broderies
+forment un dessin géométrique, une série de denticules
+serrés, disposé par bandes autour de l'ouverture
+de la poitrine, sur les manches, et au bas de la robe;
+elles sont en fil de coton, et de couleur carmin foncé.
+Les jours de fête, les femmes endossent des chemises
+à broderies rouges rehaussées de vert. Dans d'autres
+districts, la soie est employée à la place du coton<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.
+Pendant l'hiver, hommes et femmes sont vêtus de
+longs <i>kaftans</i> tissés par eux. Dans les grandes circonstances,
+les femmes endossent un manteau de drap
+noir orné d'un large col rabattu garni de rubans
+d'argent, de pièces de monnaie et de coquillages.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Smirnov, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <i>Ibid.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>A Parate et dans les villages environnants, la coiffure
+des femmes est une longue serviette étroite,
+brodée, flottant autour du cou et fixée sur la nuque
+par un ruban passant sur le sommet de la tête. Cette
+coiffure, appelée <i>charpane</i>, n'est portée que par les
+femmes mariées; les jeunes filles vont nu-tête, la
+chevelure divisée derrière la tête en deux tresses
+garnies de vieux boutons, de morceaux de cuivre, de
+coquillages (<i>kauris</i>) et de pièces de monnaie.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="051" style="max-width: 24em;">
+ <img src="images/051.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Femmes Tchérémisses.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les Tchérémisses ont emprunté le <i>charpane</i> à leurs
+voisins d'au delà du Volga, les Tchouvaches, aussi ne<span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span>
+l'observe-t-on qu'aux environs de Kazan. Dans la
+partie ouest du district de Tsarévokoktchaïsk et dans
+les districts de Vétlouga et de Iaransk, les Finnoises
+portent une énorme coiffure en écorce de bouleau
+recouverte d'une serviette brodée, semblable à un
+shako de caricature. En avançant vers l'est, on rencontre
+chez les Tchérémisses une autre coiffure, qui
+a le nom euphonique de <i>chienaschiavouchio</i> suivant
+M. Sommier, ou de <i>chimachobitch</i> d'après M. Smirnov,
+réservé, comme le <i>charpane</i>, aux femmes mariées.
+C'est une longue serviette en forme de bonnet de
+police, dont une corne se trouve au-dessus du front
+et dont la partie postérieure descend très bas dans le
+dos. Les femmes de cette région divisent également
+leur chevelure en deux tresses, l'une cachée sous la
+<i>chienaschiavouchio</i>, l'autre entortillée sur le front en
+forme de corne pour soutenir la pointe du bonnet.
+Cette coiffure répond à une superstition; dans les
+clans tchérémisses établis près de l'Oural, les femmes
+mariées ne doivent laisser voir leur chevelure à aucun
+homme de leur race<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Sommier, <i>Note di viaggio</i>, Florence, 1889.</p>
+
+</div>
+
+<p>Le costume des femmes tchérémisses est rehaussé
+d'ornements formés de pièces de monnaie et de ces
+jolis coquillages des mers de l'Inde connus sous le
+nom de <i>kauris</i> ou de <i>porcelaine</i> (<i>Cypræa moneta</i>)<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.
+Ces Finnoises portent au cou et sur la tête leur fortune
+entière, 100, 150 ou 200 francs, quelquefois
+même plus. Tout l'argent qu'elles parviennent à économiser,
+elles en garnissent leurs vêtements. Les
+femmes sont des tirelires ambulantes, et ce n'est que<span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span>
+pressées par la plus extrême nécessité qu'elles se décident
+à détacher de leurs colliers quelques pièces, les
+vieilles surtout, qui ont à leurs yeux la valeur de
+talismans. Il n'est pas rare de trouver sur une Tchérémisse
+des monnaies très anciennes. Pour un antiquaire,
+ces femmes offrent l'intérêt d'un cabinet de
+médailles. C'est du reste le seul qu'elles présentent.
+Parmi les cinq ou six cents femmes tchérémisses que
+j'ai vues, pas une n'était jolie, même passable.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Une des écharpes que j'ai acquises est bordée de <i>Cypræa
+moneta</i> var. <i>icterina</i>, d'après la détermination de M. Dautzenberg.</p>
+
+</div>
+
+<p>Autour de la nuque les femmes mariées suspendent
+au <i>charpane</i> une chaînette de verroterie, chargée
+de pièces de 20 <i>kopeks</i> (<i>bouïgoltsia</i>). A celle que j'ai
+achetée, il y avait pour 18 francs de numéraire.
+Leurs boucles d'oreilles sont également formées de
+trois pièces de 20 kopeks. En outre, quelques femmes
+s'accrochent le long des joues des paquets de fil de
+cuivre ou d'argent recourbés à leur extrémité; leur
+visage se trouve ainsi armé d'une paire de griffes.
+Qui s'y frotte s'y pique. D'autres se parent de larges
+cercles de métal; la quincaillerie est à la mode dans
+le pays. De plus, celles qui en ont les moyens portent
+autour du cou des colliers et des plastrons de
+pièces d'argent. Outre les pièces d'argent, les femmes
+tchérémisses emploient les kauris (<i>Cypræa moneta</i>)
+comme ornements<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> Les kauris sont récoltés dans l'océan Indien, surtout
+aux Maldives et sur la côte orientale d'Afrique aux environs
+de Zanzibar, puis de là expédiés principalement aux Indes
+et sur la côte du golfe de Guinée. Au pied de l'Himalaya les
+femmes du Sikkim ornent leur costume de ce coquillage.
+Telle est du reste la demande de cet article qu'en une seule
+année il a été importé en Angleterre 60 000 kilogrammes de
+kauris; la majeure partie a été réexpédiée aux nègres du golfe
+de Benin.</p>
+
+</div>
+
+<p>L'usage de mollusques appartenant au genre<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span>
+<i>Cypræa</i> comme bijou ou comme monnaie remonte à
+une haute antiquité. Une cyprée a été découverte
+dans les ruines de Babylone, et dès les temps préhistoriques
+les Finnois de la Russie orientale ont fait
+servir ce coquillage à l'ornementation de leurs vêtements.
+Dans les <i>tumuli</i> des anciens Mériens, le comte
+Ouvarov a découvert deux kauris.</p>
+
+<p>Les jeunes filles tchérémisses portent des colliers
+de cyprées, et en grande toilette les femmes mariées
+se parent de deux larges écharpes entièrement bordées
+de ces petits coquillages. Les ceintures, les
+plastrons, les tresses des cheveux, sont également
+ornés de kauris. Représentez-vous ces chemises blanches,
+chamarrées de broderies délicatement nuancées,
+étincelantes de reflets argentins, toutes brillantes
+de nacre, et vous comprendrez que ce costume si
+simple devient un des plus curieux que l'ingéniosité
+féminine ait imaginés.</p>
+
+<p>Dès notre arrivée à Parate, nous nous occupons
+d'acheter des vêtements et des ornements, mais au
+début les transactions sont lentes. On se défie de
+nous. Même ici, près d'une grande ville, les Tchérémisses
+sont d'une sauvagerie extraordinaire. La venue
+d'un étranger leur inspire plus d'appréhension qu'au
+Lapon ou à l'Eskimo du Grönland. Russes et Tchérémisses
+vivent pourtant en bonne harmonie et entre
+les deux races des unions se produisent. D'autre part
+le gouvernement essaie d'élever ces Finnois au niveau
+des paysans slaves. Des écoles sont ouvertes dans
+lesquelles l'enseignement est donné en tchérémisse,
+en même temps la connaissance du russe vulgarisée.
+Néanmoins un certain nombre d'hommes et la plupart
+des femmes ignorent cette langue. De longtemps
+la fusion entre les deux races ne sera pas obtenue.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span></p>
+
+<p>Le paysan russe auquel nous demandons l'hospitalité
+nous reçoit cordialement. «La France est
+amie de notre empereur», dit-il à Boyanus, et en
+amis il nous accueille. Dans ces campagnes n'arrive
+aucun journal, aucun bruit du monde extérieur,
+néanmoins par une lente infiltration les sentiments
+de sympathie pour notre pays ont pénétré
+jusque dans les masses les plus profondes du peuple
+russe.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="055" style="max-width: 24em;">
+ <img src="images/055.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Tchérémisse aux champs.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Nous dînons frugalement d'œufs et de fraises,
+arrosés d'excellent thé, puis nous nous couchons
+sur le plancher recouvert d'une toile caoutchoutée.
+Désormais pendant plusieurs mois ce sera notre lit.
+Au début il semble bien un peu dur, mais après
+quelques jours d'accoutumance nous y dormirons à
+poings fermés. En même temps nous mangerons
+avec nos doigts et nous n'éprouverons plus le besoin
+de nous laver. Nous aurons perdu toutes les habitudes
+des gens civilisés; nous serons redevenus des primitifs<span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span>
+comme les Tchérémisses. La civilisation est un
+vernis très léger, qui s'écaille rapidement.</p>
+
+<p>Le lendemain, visite de plusieurs villages tchérémisses.</p>
+
+<p>Toujours le même paysage: de grandes plaines
+déchirées de vallons d'érosion. Au printemps, lors de
+la fonte des neiges, ces ravins sont agrandis par le
+ruissellement, et l'été chaque orage augmente encore
+leur largeur aux dépens des champs environnants.
+Dans cette région, les eaux produisent des effets de
+dénudation comme dans les Alpes. Maintenant au
+fond de ces ravins il n'y a plus qu'un maigre ruisseau
+alimenté par des sources. Souvent leur débit, insuffisant
+pour donner naissance à un cours d'eau, ne forme
+que quelques mares boueuses. Nulle part ailleurs on
+ne trouve d'eau. Pour cette raison tous les villages
+sont construits sur le bord de ces ravins. Quelques-uns
+de ces vallons ont une profondeur de 15 à 20 mètres.
+Sur aucun point de leurs pentes n'apparaît la
+roche en place.</p>
+
+<p>Nous traversons un village tchérémisse; à quelques
+kilomètres de là, un second, habité par des Tatars;
+un peu plus loin, une bourgade russe. Très pittoresque
+est le village musulman d'Ourasli avec sa
+petite mosquée en bois perchée sur une colline. Si
+elle n'était surmontée du croissant, on la prendrait
+pour une modeste église de nos campagnes. Bientôt
+après voici une église grecque, et tout près de là un
+bois sacré où les Finnois viennent faire des sacrifices.
+Sur un espace de quelques kilomètres vous rencontrez
+des représentants de trois races et des zélateurs
+de trois religions différentes, et tout ce monde vit
+dans la plus parfaite harmonie, païens, musulmans,
+catholiques grecs. Ces pauvres gens, que l'on traite<span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span>
+de barbares, donnent aux nations civilisées l'exemple
+de la tolérance religieuse.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="057" style="max-width: 34em;">
+ <img src="images/057.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Mosquée d'Ourasli.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>A midi, nous arrivons dans un village entièrement
+habité par des Tchérémisses. Même aspect qu'à
+Parate, mais ici les constructions sont plus typiques.</p>
+
+<p>Chaque maison renferme deux habitations, une
+d'hiver et une d'été (<i>kouda</i>). La <i>kouda</i> est une construction
+spéciale aux Finnois de cette région. C'est
+un cube surmonté d'un cône. A cette baraque en
+bois ne se trouvent que deux ouvertures, la porte et,
+dans le toit, un trou pour laisser passer la fumée du
+foyer établi entre des pierres au milieu de l'unique
+pièce de la maison. A l'intérieur, le long des murs,
+sont établis des bancs et des étagères garnies d'ustensiles
+de cuisine.</p>
+
+<p>Quelques fermes renferment des spécimens encore
+plus anciens de l'architecture indigène. Vous voyez
+dans un coin de l'aire un appareil conique de perches
+dressées au-dessus d'un trou. Actuellement cette
+construction sert de séchoir pour les céréales; on
+allume du feu dans la cavité, et sur les perches on
+entasse les gerbes. Dans le cours des âges cet édicule
+a changé de destination, primitivement il servait
+d'habitation, c'est le premier abri imaginé par les
+Tchérémisses, comme au reste par toutes les autres
+tribus finnoises. Examinez les <i>kota</i> des Finlandais,
+les huttes et les tentes des Lapons, les <i>tchioumes</i> des
+Ostiaks, toutes dérivent du même type primitif de
+construction: un cône formé de perches dressées; le
+revêtement de ces diverses habitations seul diffère
+suivant les régions et les races. Les Tchérémisses ont
+appris des Turco-Mongols l'art d'élever des maisons;
+avant, ils vivaient l'hiver dans des trous surmontés
+d'un toit couvert de terre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span></p>
+
+<p>Les Tchérémisses, comme tous les Finnois et les
+Russes, ont l'habitude de prendre chaque semaine
+un bain de vapeur, et toute habitation comporte une
+étuve. Très simple en est l'installation: une méchante
+baraque en bois, des bancs et un tas de pierres
+amoncelées au-dessus d'un fourneau. Pour produire
+la vapeur on fait rougir ces pierres, sur lesquelles on
+jette de l'eau. Dans ces <i>hammams</i> primitifs,
+le massage est remplacé par des
+flagellations avec de petits bouquets
+de branches de bouleau et des aspersions
+d'eau froide.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="059" style="max-width: 6em;">
+ <img src="images/059.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Cuiller tchérémisse.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Dans le mobilier tchérémisse signalons
+un tabouret dont le siège est fait
+de lanières d'écorce. On le trouve également
+chez les Tchouvaches et les
+Zyrianes. A noter également des cuillers
+en bois ornées sur le manche de
+figures d'animaux, qui ont au plus haut degré le
+cachet norvégien. A l'exposition de Kazan, la collection
+tchérémisse renfermait des sièges formés d'un
+cylindre en bois, des plats également en bois, avec
+des têtes d'animaux et des anses relevées, tous objets
+présentant la plus frappante ressemblance avec les
+produits de l'industrie scandinave. Les Scandinaves
+qui fréquentaient les marchés de Bolgar ont laissé
+des traces évidentes de leur séjour parmi les populations
+du Volga.</p>
+
+<p>Le village où nous nous trouvons, comme tous ceux
+que nous avons visités, grouille de marmaille. Les
+Tchérémisses sont très prolifiques; les familles de
+neuf enfants ne sont pas rares, et d'autre part la mortalité
+infantile est moindre parmi eux que chez les
+Russes. Depuis 1811 la population tchérémisse a<span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span>
+augmenté de 30 pour 100 dans la région au nord
+de Kazan<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Smirnov, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Les Tchérémisses sont un peuple d'agriculteurs.
+Ils sont en outre grands éleveurs d'abeilles. La cire
+est employée à la fabrication des bougies nécessaires
+pour les cérémonies religieuses et une partie du miel
+à celle d'une boisson fermentée appelée <i>piouré</i>. Une
+superstition bizarre défend aux Finnois de vendre
+des essaims<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Aux produits de l'agriculture, les Tchérémisses
+ajoutent ceux de la chasse et de la pêche. Ils poursuivent
+principalement les palmipèdes, le lièvre et
+l'écureuil, dont ils vendent la peau aux Tatars. Lors
+de notre voyage (1890), la dépouille de ce petit ruminant
+valait 20 kopeks, soit environ 60 centimes. Les
+Finnois du Volga emploient aujourd'hui le fusil; au
+commencement du siècle, un grand nombre se servaient
+encore d'arcs et de flèches. Dans un village
+tchérémisse, M. Smirnov a acquis une flèche terminée
+par une gibbosité dans laquelle était fixée,
+suppose-t-il, une pointe en pierre<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> Sans doute une flèche destinée à la chasse des animaux
+à fourrure et arrondie pour ne pas endommager les peaux,
+comme en emploient les Ostiaks.</p>
+
+</div>
+
+<p>Très curieuse est leur embarcation. Un simple
+tronc d'arbre creusé dont les bords sont exhaussés
+par deux planches. Les pirogues des Indiens ne sont
+pas plus primitives.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Le lendemain nous quittons définitivement Parate
+pour aller visiter un village païen situé très loin dans
+la campagne, à l'écart des chemins battus.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_55">[Pg 55]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="061" style="max-width: 24em;">
+ <img src="images/061.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Cithare tchérémisse.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>A notre arrivée, tout le monde est en liesse, un
+mariage va être célébré prochainement, le fiancé est
+venu rendre visite à sa future épouse et pour fêter cet
+heureux événement bon nombre de gens ont bu plus
+que de raison, le fiancé tout le premier. L'eau-de-vie
+joue un rôle très important dans la conclusion des
+mariages et c'est par des libations que la jeune fille
+marque son consentement à l'union projetée. Dans
+l'arrondissement de Vétlouga, raconte M. Smirnov,
+lorsqu'un jeune homme a fait choix d'une femme, il
+se rend à son domicile accompagné d'un compère, le
+<i>svatoune</i> (littéralement: épouseur, marieur), chargé
+de débattre les conditions de l'hymen. Tous deux sont
+munis de bouteilles. «Nous sommes venus faire boire
+la fille», disent-ils aux parents en entrant dans leur
+maison; en même temps le jeune homme présente
+à la jeune fille une bouteille de <i>vodka</i> (eau-de-vie de
+grain). Consent-elle à l'union, elle accepte la bouteille
+et en offre immédiatement une rasade au jeune
+homme. Celui-ci lui présente à son tour un verre, et
+une fois qu'elle a bu, la jeune fille régale ses parents
+et le <i>svatoune</i>. C'est maintenant à ce dernier de parler,<span class="pagenum" id="Page_56">[Pg 56]</span>
+mais, avant d'entamer la discussion des questions d'intérêt,
+nouvelles libations. Quand tout est conclu, la
+fiancée reconduit son futur époux dans la cour en
+lui offrant de nouveau à boire, juste à ce moment
+de la cérémonie nous arrivons. La fiancée accompagne
+toute souriante le jeune homme à sa <i>pletionka</i>;
+évidemment c'est un mariage d'inclination, le futur
+est complètement ivre.</p>
+
+<p>Dans cette région, depuis un siècle tous les indigènes
+sont monogames. Actuellement, seuls les Tchérémisses
+des arrondissements de Krasnoufimsk (gouvernement
+de Perm) et de Birsk (gouvernement
+d'Oufa) possèdent des harems, encore la plupart
+n'ont-ils que deux femmes. A ces deux femmes et
+aux enfants qui en sont issus la coutume reconnaît
+des droits égaux.</p>
+
+<p>Chez les Tchérémisses, le mariage était encore
+opéré au <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle par le rapt. Aujourd'hui cette coutume
+barbare n'est plus pratiquée que par les Tchérémisses
+orientaux, qui, moins soumis à l'influence
+slave, ont mieux conservé les anciens usages. Généralement
+il y a accord préalable entre le ravisseur et
+la jeune fille; parfois cependant se produisent de véritables
+rapts accompagnés de violence et suivis de tentatives
+de suicide de la part de la jeune fille violentée.</p>
+
+<p>Sous l'influence musulmane, cette pratique sauvage
+a été remplacée presque partout par l'achat de
+la jeune fille. Le futur époux achète sa fiancée,
+comme il achèterait une tête de bétail. Ici le prix
+d'une femme, le <i>kalim</i>, varie de 5 à 100 roubles,
+quelquefois moins: des filles pauvres sont cédées
+par leurs parents pour quelques bouteilles d'eau-de-vie.
+Que la future soit jolie ou laide, qu'elle ait
+ou non toutes les qualités d'une bonne maîtresse<span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span>
+de maison, peu importe pour la fixation du <i>kalim</i>.
+Tout dépend de la fortune du futur et des conditions
+qu'il pose pour la dot. Est-il riche et peu exigeant,
+d'autre part les parents désirent-ils se débarrasser
+de leur fille, le <i>kalim</i> sera naturellement de faible
+valeur.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp77" id="063" style="max-width: 24em;">
+ <img src="images/063.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Femmes tchérémisses au puits.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Actuellement la vente de la fiancée n'est plus qu'un
+symbole exprimant le consentement des parties, et le
+<i>kalim</i> est rendu au futur sous forme de dot. Cette
+dot consiste en vêtements, ornements, pièces d'argent
+et quelquefois en animaux domestiques.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span></p>
+
+<p>Chez les Tchérémisses convertis, les mariages sont
+naturellement célébrés à l'église, mais la cérémonie
+est toujours suivie de pratiques païennes. Dans l'arrondissement
+de Kosmodémiansk, au retour de
+l'église, les époux sont conduits dans la <i>kouda</i>. Là,
+au bout d'une baguette pointue, on leur offre un
+gâteau consacré à l'esprit de la maison, et chacun
+doit en manger un morceau. M. Smirnov, auquel nous
+empruntons ce renseignement, voit dans cette coutume
+l'admission de l'épouse au culte des dieux de
+la maison dans laquelle elle entre. A l'appui de cette
+explication, il cite un autre usage. Une fois arrivée
+dans sa nouvelle demeure, l'épouse revêt de suite
+les vêtements de femme mariée et va puiser de
+l'eau, accompagnée de toutes les jeunes filles du
+cortège. Avant de remplir ses seaux, elle lance dans
+la fontaine trois perles de verre ou une pièce de
+monnaie, pour bien disposer en sa faveur l'esprit de
+l'eau, qui pourrait lui jeter quelque maléfice, à elle
+étrangère.</p>
+
+<p>Les Tchérémisses ont une civilisation primitive qui
+leur est propre. Dans les arts du dessin, les broderies
+exécutées par les femmes sont, comme nous l'avons
+dit plus haut, des chefs-d'œuvre d'ornementation. Ces
+travaux d'aiguille, aussi chatoyants par l'harmonie des
+teintes que par la vivacité des couleurs, décèlent de
+véritables artistes, et les pauvres Finnoises n'emploient
+jamais de modèles. Ces broderies sont le
+produit de leur imagination et chaque district a ses
+dessins particuliers. Les ornements de la chemise
+servent ainsi en quelque sorte de passeport aux
+femmes tchérémisses en indiquant leur lieu d'origine.
+De plus, ces Finnois ont su inventer des instruments
+de musique, une cithare, une cornemuse et<span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span>
+un tambour. Les accords que les Tchérémisses tirent
+de ces instruments sont loin d'être harmonieux: ils
+chantent en majeur et l'accompagnement est en
+mineur<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. Une fois les musiciens en train, cela devient
+un bacchanal épouvantable: aussi chaque fois qu'un
+orchestre tchérémisse se faisait entendre, fallait-il
+entraver avec soin les chevaux qui se trouvaient dans
+la cour.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> Sommier, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Après avoir passé toute la journée au milieu des
+Tchérémisses païens, nous repartons le soir même
+pour Kazan. Une agréable fraîcheur a succédé à la
+chaleur étouffante de la journée et c'est plaisir de
+courir la campagne à la rapide allure des excellents
+chevaux russes. Doucement bercés par le mouvement
+de la <i>pletionka</i>, nous nous endormons bientôt
+pour ne nous réveiller qu'aux portes de Kazan. A ce
+moment le soleil se lève radieux dans un ciel d'un
+bleu merveilleusement nuancé. Les dômes, les campaniles
+multicolores étincellent de lumière, leur
+masse enveloppée d'une légère gaze de vapeurs matinales
+semble flotter en l'air; dans le demi-réveil,
+cette vision semble un rêve.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">LE PAGANISME EN EUROPE</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>La religion tchérémisse.—Ses dieux.—Prière tchérémisse.—Bois
+sacrés.—Clergé tchérémisse.—Sacrifices.—Fêtes
+religieuses.—Rites funéraires.</p>
+</div>
+
+
+<p>La région que nous venons de parcourir, située
+aux portes d'une des plus grandes villes de la Russie,
+est un des derniers centres de paganisme demeurés
+en Europe. Aujourd'hui encore la vallée moyenne du
+Volga renferme pour le moins un million de païens.
+En dépit des efforts du clergé longtemps appuyés par
+le pouvoir séculier, la plupart des Tchérémisses sont
+restés fidèles à la religion de leurs ancêtres. Officiellement
+ils ont bien été convertis et vous voyez un
+grand nombre d'entre eux porter autour du cou la
+croix comme de bons orthodoxes et assister aux exercices
+du culte, mais cela ne les empêche pas de sacrifier
+en cachette aux faux dieux. Même chez les convertis
+persistent les anciennes croyances; dans leurs
+idées religieuses, les saints du paradis orthodoxe ont
+simplement pris place à côté des divinités de l'Olympe
+indigène, et en leur honneur ils font des sacrifices<span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span>
+pareils à ceux qu'ils offraient jadis à leurs divinités.
+Catholicisme et paganisme se trouvent ainsi intimement
+mêlés dans les idées des Tchérémisses. Un très
+grand nombre d'entre eux sont restés païens, et
+demeurent attachés à leurs antiques croyances. Ces
+Finnois sont d'ailleurs sceptiques sur les avantages
+du catholicisme grec. Un Tchérémisse de l'Oural,
+auquel M. Sommier vantait les pompes de l'église
+orthodoxe, lui répondit: «Ma foi, je ne tiens pas
+à changer de religion; avec leurs chants et leurs
+cierges les Russes n'obtiennent pas davantage de
+leurs dieux que nous n'en obtenons des nôtres par
+des sacrifices dans les bois<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>».</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> <i>Note di viaggio.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Vis-à-vis des étrangers les Tchérémisses sont naturellement
+très réservés pour tout ce qui concerne
+leur religion. Ils nous ont cependant conduits dans
+leurs bois sacrés, mais se sont bornés à de vagues
+explications sur leurs croyances. Les quelques renseignements
+que nous avons recueillis nous ont montré
+le grand intérêt de ce sujet peu connu; et pour
+compléter le tableau de la vie des Tchérémisses
+esquissé dans le chapitre précédent, nous avons
+emprunté à deux ouvrages russes la description des
+cérémonies religieuses de ces Finnois. Les détails
+qui suivent sont extraits soit de la belle étude du
+professeur J.-N. Smirnov<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>, à laquelle nous avons fait
+déjà de nombreux emprunts, soit de la traduction,
+due au regretté M. Dozon, d'une brochure publiée
+sur ce sujet par le curé Iakovliev<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> Le travail de M. Smirnov n'a pas été traduit.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <i>Cérémonies religieuses et coutumes des Tchérémisses</i>, par
+A. Dozon.—Recueil de textes et de traductions, publié par les
+professeurs de l'École des langues orientales vivantes à l'occasion
+du VIII<sup>e</sup> Congrès international des orientalistes, tenu à
+Stockholm en 1889, t. II. Paris, 1889.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_62">[Pg 62]</span></p>
+
+<p>Les Tchérémisses ont passé successivement par les
+trois phases habituelles du développement des conceptions
+religieuses: le fétichisme, l'animisme et
+l'anthropomorphisme.</p>
+
+<p>Le vocable <i>iouma</i>, employé aujourd'hui pour désigner
+les divinités, signifie au sens propre le ciel. La
+voûte céleste était donc primitivement l'objet des
+adorations de ces Finnois, et ce n'est que plus tard,
+par extension, que ce mot a été appliqué aux divinités.
+Ce nom plus ou moins modifié est commun
+à toutes les langues finnoises; ce culte remonte donc
+vraisemblablement à l'époque lointaine où les différentes
+tribus finnoises, aujourd'hui éparses, étaient
+réunies dans la même région au pied de l'Altaï.</p>
+
+<p>De l'adoration des phénomènes naturels et du fétichisme
+grossier, les Tchérémisses ont passé par une
+lente évolution à l'animisme. Leurs croyances actuelles
+conservent des traces du culte primitif. Encore
+aujourd'hui ils adorent les pierres, les montagnes,
+les arbres, mais à toutes ces choses inanimées ils
+supposent un esprit, et c'est à cet esprit qu'ils adressent
+leurs hommages.</p>
+
+<p>Dans leurs idées, un génie bienfaisant habite les
+arbres, et un faisceau de branches préserve une
+maison de tout mauvais sort.</p>
+
+<p>Chez ces Finnois peu de manifestations du culte des
+animaux. Un seul exemple est cité par M. Smirnov.
+Dans l'arrondissement de Krasnoufimsk (gouvernement
+de Perm), pour obtenir la guérison d'un malade,
+on attache dans la partie la plus haute de la <i>kouda</i>
+un sac renfermant les débris d'un animal domestique<span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span>
+auquel on adresse des prières. Ce sac devient une
+relique.</p>
+
+<p>A côté de cet animisme se rencontrent, dans les
+croyances des Tchérémisses, des traces d'anthropomorphisme.
+Ils croient le tonnerre et l'éclair des
+frères inséparables et leur donnent pour compagnon
+le vent. De plus ils représentent les dieux du
+froid et du givre sous les traits de vieillards et de
+vieilles femmes. D'autre part, à leurs divinités ils
+donnent les titres de mère, de grand-père, leur attribuant
+en quelque sorte une organisation familiale
+semblable à la leur. Suivant toute probabilité, les
+prédications des missionnaires grecs et surtout le
+culte des icones, qui tient une si large place dans le
+catholicisme orthodoxe, ont développé l'anthropomorphisme
+chez ces Finnois.</p>
+
+<p>Les Tchérémisses reconnaissent deux catégories
+d'esprits: des dieux (<i>iouma</i>) et des génies (<i>keremet</i>).</p>
+
+<p>Vivant dans la dépendance immédiate des éléments,
+ces Finnois croient les forces brutes de la
+nature au service d'êtres surnaturels. Le froid, le
+vent, la pluie, obéissent, croient-ils, à des esprits,
+et de ces êtres surnaturels dépend leur bien-être.
+A titre d'exemple, voici quelques-unes de leurs divinités:
+le grand dieu du jour brillant, le grand dieu
+du jour «matériel», les grands dieux créateurs
+du soleil, de la lune et des étoiles, le grand dieu
+souverain des vents, l'aïeul du givre, les grands
+souverains de l'eau, de la terre, des récoltes, le
+grand dieu multiplicateur des abeilles, et l'on pourrait
+continuer ainsi pendant longtemps. Le Panthéon
+des Tchérémisses des prairies ne comprend
+pas moins de 140 divinités. Parmi ces dieux, nous
+devons signaler le grand dieu du tsar et le créateur<span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span>
+du dieu du tsar. En l'honneur de l'Empereur les
+Tchérémisses leur adressent des prières et accomplissent
+des sacrifices.</p>
+
+<p>Ces 140 divinités ne portent pas toutes le titre de
+dieu (<i>iouma</i>), les unes ont celui de mère (<i>ava</i>), de
+grand-père et de grand'mère (<i>koubaï</i>, <i>kougozaï</i>), de
+maître de maison (<i>ia</i>, <i>oza</i>), de souverain (<i>one</i>) et de
+créateur (<i>pouïrcho</i>).</p>
+
+<p>La hiérarchie entre tous ces dieux n'est pas clairement
+établie; sur ce point, les Tchérémisses ont
+des idées très vagues, et, suivant les localités, telle
+ou telle divinité porte le nom de mère ou de <i>iouma</i>.
+D'après M. Smirnov, les <i>ioumas</i> seraient supérieurs
+à tous les autres.</p>
+
+<p>«Les dieux, croient les Tchérémisses, ont à leur
+disposition les forces qui rendent les hommes heureux
+ou malheureux, et pour se les rendre favorables les
+fidèles doivent leur faire des prières et des sacrifices<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.»
+C'est en somme l'égoïsme érigé en religion.
+Dans leurs prières, aucune règle de morale; leur seule
+préoccupation est d'assurer leur bien-être et la sauvegarde
+de leurs propriétés. Les fonctions qu'ils
+supposent aux dieux sont à cet égard particulièrement
+significatives. Une certaine divinité, <i>Kioudourtché-kougou-iouma</i>,
+donne la pluie, la fertilité et
+garde les animaux domestiques. Si on néglige de lui
+faire des sacrifices, elle fait périr le bétail et détruit
+les moissons par la sécheresse et la grêle. <i>Toulkougou-iouma</i>
+protège les maisons de l'incendie: de
+là nécessité de lui faire des offrandes pour se garder
+du feu. Un dieu qu'il faut également bien traiter est
+celui des vents; sans cela, gare les récoltes. On pourrait<span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span>
+multiplier les exemples. La prière suivante<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> est
+à cet égard caractéristique. C'est le «Donnez-nous
+notre pain quotidien» des Tchérémisses, et lors de
+chaque cérémonie ils répètent cette longue oraison:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> Smirnov, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> Dans cette prière nous avons suivi presque en tous points
+la version de M. Dozon, nous bornant à quelques modifications
+de détail d'après la leçon donnée par M. Smirnov. Les
+nombreuses répétitions contenues dans cette oraison sont particulières,
+comme on sait, à la poésie finnoise.</p>
+
+</div>
+
+<p>«Au grand dieu nous offrons un pain entier. Nous
+versons une canette pleine de bière, nous allumons
+un grand cierge d'argent en l'honneur du grand dieu.
+Nous demandons au grand dieu: la santé, l'accroissement
+de la famille et du bétail, une belle récolte,
+la santé et l'union de la famille. Que le grand dieu
+entende notre prière et nous accorde la prospérité
+demandée.</p>
+
+<p>«Dans cette espérance, nous envoyons le bétail
+paître en liberté dans les champs; grand dieu bon!
+donne au bétail santé et tranquillité. Dieu grand et
+bon! dispense au bétail nourriture et boisson abondantes.</p>
+
+<p>«Quand nous envoyons le bétail dans les champs,
+grand dieu! garde-le des vents nuisibles, des ravins
+profonds, de la boue profonde, du mauvais œil et de
+la mauvaise langue, des maléfices du sorcier, de tous
+les ennemis de son repos, des loups, des ours et de
+tous les animaux de proie.</p>
+
+<p>«Dieu grand et bon! rends prolifique le bétail stérile,
+rends gras les animaux maigres, rends plantureux les
+pâturages. Dieu grand et bon! rends-nous heureux en
+multipliant toute espèce de bétail.</p>
+
+<p>«Quand, à l'époque où commencent les travaux
+du printemps, nous sortirons dans les champs pour<span class="pagenum" id="Page_66">[Pg 66]</span>
+labourer, et lorsque nous sèmerons, grand dieu! rends
+larges les racines des grains, solides leurs tiges, et
+leurs épis pleins comme des boutons d'argent. Grand
+dieu! donne à ces blés des pluies chaudes, des nuits
+calmes, préserve-les du froid et des grêles glacées
+et des ouragans; préserve-les de la sécheresse, grand
+dieu!»</p>
+
+<p>La prière contient ensuite une longue série d'invocations
+au dieu pour lui demander une bonne récolte,
+et abondance en pain, abeilles, miel, gibier et poissons.
+Après cela, le dieu est supplié d'accorder assez
+de nourriture, une fois les contributions payées, pour
+manger avec tous les parents et soixante-dix familles
+amies. Les fidèles demandent également au dieu de
+protéger le transport de leurs marchandises contre
+les brigands tatars et russes et de leur faire rencontrer
+au bazar des marchands vendant à bon marché
+et achetant cher.</p>
+
+<p>La fin de la prière est particulièrement poétique:</p>
+
+<p>«Dieu grand et bon! nous implorons de toi l'abondance
+en abeilles. Rends fortes les ailes des abeilles.
+Quand elles vont volant par la rosée du matin, fais
+qu'elles rencontrent des fruits excellents. Lorsque,
+dans la cour de la maison, nous établirons des ruches,
+multiplie les abeilles, et accorde-leur abondance de
+miel. Alors que, marchant dans la forêt, nous suivrons
+les marques laissées par nos grands-pères et nos
+arrière-grands-pères (pour découvrir les ruches sauvages),
+nous grimperons en sautant à la façon du
+pivert, nous nous laisserons dévaler après avoir
+recueilli des rayons de miel aussi gros que des miches
+de pain; donne aux abeilles abondance.</p>
+
+<p>«Dieu grand et bon! quand nous sortirons dans la
+plaine, là tu as des coqs de bruyère, là tu as des<span class="pagenum" id="Page_67">[Pg 67]</span>
+gelinottes, là tu as toute sorte d'oiseaux, fais-nous-les
+rencontrer, accorde-nous abondance d'oiseaux. Dieu
+grand et bon! de même que le soleil brille, que la
+lune se lève, que la mer, quand le flot a monté,
+demeure pleine; de même accorde-nous abondance en
+toute sorte de blés, abondance de famille, abondance
+de bétail, abondance de monnaie et d'argent, toute
+espèce d'abondances accorde-nous.</p>
+
+<p>«Aide-nous à rire en gazouillant comme l'hirondelle,
+en étendant nos jours comme la soie, en jouant
+à la façon de la forêt (?) en nous réjouissant à la façon
+des montagnes (?).</p>
+
+<p>«Nous sommes jeunes et la jeunesse est étourdie.
+Peut-être ce qu'il fallait dire d'abord nous l'avons
+dit à la fin, et ce qu'il fallait dire en dernier nous
+l'avons dit d'abord; donne-nous raison et intelligence,
+politesse, santé, paix.</p>
+
+<p>«Aide-nous à vivre bien, maintiens notre vie dans
+le bien-être, ajoute beaucoup d'années à notre vie.»</p>
+
+<p>Les bois sont les temples des Tchérémisses. A certaines
+parties des forêts et à certains bosquets, ils
+attribuent un caractère sacré, et c'est là qu'ils célèbrent
+leurs principales cérémonies. Dans ce choix
+se révèle l'esprit poétique commun à toutes les races
+finnoises. Une belle futaie n'est-elle pas le plus magnifique
+des temples? Dans ces bois sacrés, défense
+de couper un arbre, même une branche, et si quelque
+chrétien vient à transgresser cette prescription, il
+court de grands risques.</p>
+
+<p>Lorsqu'un bois sacré a été profané, un sacrifice
+purificatoire est immédiatement accompli. On apporte
+dans le sanctuaire une volaille domestique, et on la
+torture jusqu'à ce que mort s'ensuive. Après l'avoir
+plumée et fait cuire, on la jette sur le brasier en appelant<span class="pagenum" id="Page_68">[Pg 68]</span>
+sur le coupable la malédiction divine: «Découvre
+celui qui a abattu cet arbre, crient les Tchérémisses,
+et donne-lui la mort comme à cet oiseau».</p>
+
+<p>Au cours de notre excursion nous avons visité deux
+sanctuaires tchérémisses. L'un était une belle futaie
+de tilleuls et de chênes, perchée sur une colline au-dessus
+d'un vallon plein de fraîcheur. Un poète n'eût
+pas mieux choisi, dans ces campagnes brûlées, une
+retraite pour y rêver. Sur la lisière du bois était
+planté un poteau surmonté d'une image orthodoxe
+protectrice des récoltes. A côté s'ouvrait au milieu
+de la futaie un étroit sentier à moitié embroussaillé.
+Nous nous y engageons; à peine avons-nous fait
+quelques pas que voici le sol couvert d'ossements
+d'animaux domestiques, notamment de crânes de
+moutons et de veaux. Aux arbres du sentier sont
+suspendues des boîtes en écorce de bouleau et de
+tilleul renfermant des ossements. Un jeune chêne
+porte la dépouille d'un lièvre, offrande de quelque
+chasseur. Cette allée d'<i>ex-voto</i> conduit à une clairière
+qui forme le sanctuaire. Devant un chêne à moitié
+mort se trouve un foyer sur lequel on a fait récemment
+brûler les os d'un animal; la tête est encore
+intacte. Au tronc de l'arbre sont fixés deux petits
+cierges, et à toutes les branches voisines sont accrochées
+des offrandes comme sur les bords du sentier.
+Un peu plus loin se trouve une seconde clairière,
+pareille à la première.</p>
+
+<p>Le second lieu sacré que j'ai visité était un bouquet
+de tilleuls et de sapins, isolé dans les champs, à
+quelques centaines de mètres d'un village. Au milieu
+était disposé un foyer surmonté d'une traverse pour
+supporter les marmites destinées au repas sacré.</p>
+
+<p>De même que dans la plupart des religions il existe<span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span>
+des temples et des oratoires particuliers, pareillement
+les Tchérémisses ont des bois où ils accomplissent
+les sacrifices publics, et d'autres réservés à l'usage
+des familles.</p>
+
+<p>Quand un Tchérémisse se marie, il plante dans la
+forêt plusieurs arbres qu'il consacre à différents dieux.
+Ainsi se forment les bosquets particuliers.</p>
+
+<p>Il y a d'autre part une seconde division à signaler
+dans ces lieux sacrés. Les uns sont consacrés aux
+dieux, les autres aux esprits (<i>keremet</i>). Aux yeux
+des indigènes ce serait un sacrilège d'invoquer les
+<i>keremet</i> et même de prononcer leurs noms dans un
+bois réservé à l'adoration des <i>ioumas</i>.</p>
+
+<p>La plupart des voyageurs donnent à ces sanctuaires
+le nom de <i>keremet</i>, confondant ainsi le temple
+avec le dieu. Cette expression est du reste comprise
+des indigènes dans ce sens. D'après Iakoliev, les
+Tchérémisses les appelleraient <i>jumo oto</i> (bosquet
+divin) et, suivant M. Smirnov, <i>kiouçote</i>.</p>
+
+<p>Les <i>kiouçotes</i> ne sont pas réservés spécialement à
+tel ou tel dieu, on y célèbre des cérémonies en l'honneur
+de toutes les divinités indistinctement. Mais
+généralement quelques arbres sont consacrés à certains
+dieux. Les différentes cérémonies religieuses,
+prières et sacrifices, sont accomplies sous la direction
+de vieillards (<i>karte</i>) qui ont en quelque sorte, dans la
+société tchérémisse, le caractère de prêtres. Ils récitent
+les prières, invoquent les dieux et président les
+sacrifices; ils ont des aides appelés <i>ousso</i>, chargés de
+tuer les animaux. Pour chaque fête et pour chaque
+dieu, la population élit un <i>karte</i> particulier.</p>
+
+<p>Le vendredi est le jour consacré au culte par ces
+Finnois.</p>
+
+<p>Dans la religion tchérémisse comme dans toutes<span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span>
+celles qui ne relèvent pas du rationalisme, l'offrande,
+croient les fidèles, est le plus sûr moyen de gagner
+la protection des dieux, et pour obtenir l'accomplissement
+de leurs vœux, les Finnois accomplissent des
+sacrifices en l'honneur des divinités. Naturellement
+l'offrande est en rapport avec l'importance du désir
+dont on sollicite la réalisation, et la place occupée
+par le dieu dans la hiérarchie divine. Ainsi aux
+<i>ioumas</i> on offre un cheval, au <i>pouïrcho</i> un bœuf, à
+la mère du <i>iouma</i> une vache, le <i>skatché scoukché</i> doit
+se contenter d'un canard ou d'une oie. Pour que le
+sacrifice ait l'effet voulu, il est nécessaire que le dieu
+auquel il est offert manifeste auparavant son acceptation,
+et afin de préjuger les intentions divines, les
+fidèles procèdent à deux épreuves. Si du plomb en
+fusion, en tombant, dessine grossièrement la silhouette
+de l'animal que l'on a l'intention d'abattre, c'est que
+le sacrifice est agréable. Dans le bois, avant de tuer
+la victime, on l'asperge d'eau en prononçant la prière
+suivante: «Grand dieu! secoue l'animal qui t'est
+offert, regarde-le et accepte-le maintenant qu'il est
+purifié de toute impureté». Si la bête se trémousse
+au contact de l'eau versée sur elle, le sacrifice est
+agréé par les dieux. Demeure-t-elle impassible, on
+recommence l'opération; si pendant cinq ou six
+aspersions, l'animal est toujours resté immobile, on
+va en chercher une autre. Le noir est, croient les indigènes,
+désagréable aux dieux et jamais on ne sacrifie
+un animal de cette couleur. Les Tchérémisses du
+gouvernement d'Oufa augurent de la direction de
+la fumée du brasier allumé pour la cérémonie si l'offrande
+est agréable. La fumée monte-t-elle droit vers
+le ciel, le dieu accepte le sacrifice; il le refuse si, au
+contraire, elle se répand au-dessus du sol.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="077" style="max-width: 37em;">
+ <img src="images/077.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Femmes tchérémisses battant le blé.</figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span></p>
+
+<p>La cérémonie religieuse consiste en un repas sacré.
+L'animal est abattu par l'<i>ousso</i>, puis cuit et mangé
+par les assistants. En l'honneur du dieu on fait simplement
+brûler quelques petits morceaux de chair
+et les os. Jadis les Tchérémisses offraient l'animal
+entier à la divinité, maintenant ils sont devenus plus
+économes. Au lieu de faire la dépense d'une tête de
+bétail, les fidèles se contentent souvent d'apporter
+au dieu quelques morceaux du bœuf ou de la vache
+abattu pour la consommation. Dans quelques districts
+même le sacrifice a lieu simplement en effigie. En
+place d'un cheval ou d'une vache, les Tchérémisses
+offrent à leurs divinités des gâteaux ayant la forme de
+ces animaux. Durant l'agape sacrée, les fidèles boivent
+de l'hydromel, de la bière et de l'eau-de-vie, et la
+cérémonie religieuse devient bientôt une beuverie
+répugnante.</p>
+
+<p>Le récit d'un savant russe, M. Kouznetzov, qui a pu
+assister à une fête célébrée en l'honneur des ancêtres,
+n'est guère édifiant: «Sur une natte d'écorce,
+étendue par terre à côté du bûcher, écrit-il, se trouvait
+une auge remplie d'énormes quartiers de viande
+de cheval bouillie, à côté étaient déposés un sac de
+sel et deux ou trois grands pains. Aussitôt arrivés, les
+Tchérémisses puisaient à pleines mains des morceaux
+de viande qu'ils avalaient en quelques minutes.
+L'appétit des indigènes était pantagruélique; les quartiers
+de cheval et les pains disparaissaient rapidement
+et en même temps les fidèles lampaient sans
+arrêter. Aussi lors de pareilles fêtes plusieurs assistants
+tombent-ils malades et souvent vont rejoindre
+dans l'autre monde ceux dont ils célébraient la commémoration
+par ce festin.»</p>
+
+<p>Plusieurs explications de ces sacrifices ont été proposées.<span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span>
+D'après certains auteurs, les Tchérémisses
+croient que les dieux mènent dans un autre monde
+la même existence que les hommes ici-bas et par suite
+qu'ils ont besoin d'animaux domestiques. En tuant
+un cheval ou une vache, l'âme qu'ils supposent à cette
+bête rendra aux divinités les mêmes services que
+l'animal sur cette terre. D'après d'autres auteurs, ces
+sacrifices sont accomplis pour assurer l'alimentation
+des divinités. Les dieux, tout comme les hommes,
+ont besoin de nourriture, et les Tchérémisses se
+croient obligés de subvenir à leurs besoins. Chaque
+fois qu'ils prennent un repas dans les champs ou à la
+maison, ils jettent à terre un morceau pour les dieux.
+Mais à ces êtres surnaturels l'arome des mets suffit
+pour satisfaire leur appétit; dans les sacrifices importants,
+les fidèles mangent donc la chair de l'animal.
+Les Finnois ont une casuistique digne d'un peuple
+très élevé en civilisation.</p>
+
+<p>Les hommes supposent toujours aux dieux leurs
+défauts, et quoique les Tchérémisses m'aient paru
+honnêtes, ils n'ont pas une très grande confiance
+dans la loyauté de leurs divinités. Aussi, de crainte
+qu'après un sacrifice les <i>ioumas</i> ne soient pas satisfaits
+et redemandent de nouvelles victimes, le <i>karte</i> s'écrie
+en s'adressant aux dieux: «Ne dites pas maintenant
+que vous avez bu et mangé sans savoir qui vous l'offrait».
+A cet effet on suspend à un arbre du bois
+sacré une image en plomb représentant l'animal
+sacrifié, destinée à attester que la divinité avait manifesté
+à l'avance son acceptation. C'est la quittance
+du sacrifice. Si après cela le dieu tourmente le fidèle
+pour obtenir une nouvelle offrande, il n'a point à se
+préoccuper de cette demande. Il est en règle vis-à-vis
+de lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span></p>
+
+<p>Les cérémonies religieuses des Tchérémisses sont
+publiques ou privées. Les solennités publiques sont
+organisées par la commune entière et tous les habitants
+y participent. Lorsque des calamités ravagent
+le pays, des cérémonies extraordinaires sont célébrées
+pour apaiser les dieux.</p>
+
+<p>«En pareille circonstance, écrit M. Dozon, on cherche
+parmi les vieillards quelqu'un qui aurait eu en
+songe une révélation. Après avoir convoqué les autres
+vieillards de sa commune, il leur fait savoir que,
+d'après un avertissement reçu en rêve, les Tchérémisses,
+pour mettre fin à la calamité qui les afflige,
+doivent s'assembler et offrir à tels et tels dieux telles
+et telles victimes. Les anciens, obéissant à cette manifestation
+divine, supputent la dépense nécessaire,
+en répartissent le montant par villages et par maisons,
+fixent le jour de la solennité et y convoquent
+les habitants.»</p>
+
+<p>Les fêtes communales sont: celle du printemps,
+l'<i>aga-païrem</i>, le <i>çurem</i>, la fête des récoltes, celle de
+l'esprit de la terre et celle des morts. Ces cérémonies
+sont l'occasion de réunions populaires, très nombreuses.
+A ces solennités parfois assistent 6 ou
+7 000 Tchérémisses venus de tous les environs. Le
+nombre des animaux sacrifiés est naturellement en
+rapport avec le nombre des fidèles. En 1879, rapporte
+M. Smirnov, lors d'une fête, pas moins de 300 têtes
+de bétail ont été abattues.</p>
+
+<p>La fête du printemps (<i>kugeçy</i>, d'après Iakoliev;
+<i>Chochoum-païrem</i>, d'après M. Smirnov) se célèbre
+dans les maisons vers la Pâques grecque et dure deux
+jours. Deux <i>kartes</i> et le maître de maison jettent dans
+le poêle des gâteaux et de la bière, après avoir dit
+une prière. Une nouvelle oraison est ensuite récitée,<span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span>
+après quoi les trois compères vident un pot de bière
+et avalent un morceau de crêpe.</p>
+
+<p>Ils invoquent ensuite toute la série des dieux, en
+recommençant chaque fois les mêmes rites; jugez si,
+après ces libations, prêtres et fidèles ne doivent pas
+être plus qu'émus, et on n'est encore qu'au début
+de la fête. Les prières terminées, les <i>kartes</i> bénissent
+le maître et la maîtresse de maison, en prononçant
+les paroles suivantes: «Puisse le grand dieu bon,
+le grand dieu de la Pâques, le grand destinateur du
+sort, nous accorder nombreuse famille, santé, paix,
+accroissement du bétail, et abondance de toute sorte;
+que la mère de l'abondance, la mère des récoltes, du
+blé, vous apporte l'abondance d'au delà du Volga,
+d'au delà des montagnes, d'au delà de la mer; soyez
+riches, ayez neuf fils et sept filles, que votre bétail
+se multiplie, que votre maison soit riche, ayez beaucoup
+de bâtiments, que le dieu vous comble de toute
+espèce d'abondance! Vivez de nombreuses années,
+demeurez en vie jusqu'à ce que vos cheveux blanchissent
+et vos barbes soient grises!»</p>
+
+<p>Après cette bénédiction, le maître et la maîtresse
+de maison boivent un nouveau pot de bière, et tous
+les assistants les imitent. Cette libation générale est
+suivie d'une seconde, puis les <i>kartes</i> prononcent une
+dernière oraison. Toute l'assemblée se transporte
+ensuite dans une autre maison où la même cérémonie
+recommence. Cette solennité bachique se continue
+dans une douzaine d'habitations, et l'ivresse
+est générale.</p>
+
+<p>Le lendemain a lieu un repas composé de viande
+de cheval, le mets le plus apprécié des Tchérémisses;
+après cela suivent des divertissements avec musique
+et danse. Les assistants se partagent en couples en<span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span>
+ayant soin que jamais un mari ne soit associé à sa
+femme, puis chacun successivement marche une sorte
+de pas en buvant et en jetant de la bière.</p>
+
+<p>La deuxième fête communale est celle de la charrue,
+l'<i>aga-païrem</i>. Elle est célébrée en l'honneur des
+dieux dont le concours assure une bonne récolte, tels
+que les dieux du soleil, de la lune, des étoiles. La cérémonie
+a lieu dans les champs et consiste comme les
+autres en ripailles. Tous les fidèles réunis, on fiche
+en terre des pieux auxquels on suspend des lanternes
+allumées, puis on met le feu à un bûcher. D'après
+Iakoliev, la cérémonie de l'<i>aga-païrem</i> se compose
+des mêmes rites que celles décrites plus haut. Les
+prières achevées, les vieillards et les <i>kartes</i> s'assoient
+sur un banc que l'on dresse pour la circonstance, et
+sur un second vis-à-vis du premier les femmes des
+prêtres. «Les hommes apportent aux <i>kartes</i> un pot
+de bière, et déposent devant chacun d'eux un œuf,
+une crêpe, un pâté et un échaudé; les femmes offrent
+les mêmes victuailles aux femmes des <i>kartes</i>.»</p>
+
+<p>A cette occasion, dans le district de Tsarévokoktchaïsk,
+les femmes mariées depuis le dernier <i>aga-païrem</i>
+sont bénies par les <i>kartes</i>. Au plus âgé de
+ces vieillards elles offrent chacune un broc de bière
+et deux œufs. Après que le bonhomme a appelé sur
+elles la protection des dieux, celui-ci leur remet
+à son tour des œufs, qu'elles mettent sur leur sein,
+sans doute comme symbole de la fécondité. Tout
+le monde retourne ensuite en cortège au village, et
+s'en va de maison en maison. A la porte de chaque
+habitation la procession est reçue par le chef de
+famille, ce dernier offre au <i>karte</i> différentes victuailles,
+puis le prêtre bénit le maître de la maison;
+après cela, nouvelle collation, et l'on continue ainsi de<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span>
+maison en maison, jusqu'à ce que tous les fidèles
+soient ivres morts. La fête dure cinq jours, et pendant
+tout ce temps la bombance est générale.</p>
+
+<p>Par le récit de toutes ces libations on comprend
+que les Tchérémisses se montrent réfractaires à la
+religion grecque, dont une des principales règles est
+l'abstinence.</p>
+
+<p>Durant ces festins, les jeunes garçons jouent sur
+les aires avec des œufs rouges; ce jeu, pensent-ils,
+a la vertu de faire croître les grains de blé et de les
+rendre pleins comme des œufs.</p>
+
+<p>Une troisième fête est célébrée en automne pour
+remercier les dieux de la récolte et invoquer leur
+secours à la chasse.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, en octobre ou novembre, chaque
+village sacrifie un bœuf à l'esprit de la terre afin
+qu'il accorde l'abondance l'année suivante.</p>
+
+<p>D'après Iakoliev, les Tchérémisses célèbrent du
+21 au 25 décembre une fête pour demander aux
+dieux la multiplication du bétail. Les indigènes forment
+sur l'aire de petits monticules de neige qui
+sont censés représenter des monceaux de blé, puis
+sur la table de leur maison des tas de pièces d'un
+kopek pour figurer une fortune considérable. Après
+cela les enfants vont secouer les pommiers couverts
+de neige en criant qu'il tombe une quantité de
+fruits, puis pénètrent dans la bergerie. «Puissent
+les brebis mettre bas deux agneaux et se multiplier!»
+disent-ils en touchant le sabot de chaque brebis, et ces
+paroles, croient les Tchérémisses, assurent la multiplication
+du bétail.</p>
+
+<p>Au repas de famille on sert de petits pâtés de
+viande dans lesquels ont été introduits des kopeks
+et des licols minuscules. Un pâté avec une pièce de<span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span>
+monnaie présage la fortune, et l'assistant qui a un
+gâteau avec un licol pense être assuré d'une grande
+richesse en bétail.</p>
+
+<p>Après une des fêtes de l'été a lieu la cérémonie de
+l'expulsion du <i>chaïtan</i> (diable), le <i>sourem</i>. Les indigènes
+frappent à coups de bâton les murs de l'habitation,
+pour en expulser le mauvais génie. Une
+fois le diable sorti de la maison, ils allument de
+grands feux par-dessus lesquels ils sautent pour
+débarrasser leurs vêtements du mauvais esprit. Afin
+de faire sortir le <i>chaïtan</i> de terre ils enfoncent des
+couteaux en terre. Dans le district de Tsarévokoktchaïsk
+les enfants frappent avec des fouets le mobilier
+de l'habitation. Par ce bruit on espère mettre en
+fuite les diables et les obliger à se réfugier dans la
+forêt voisine. Inutile d'ajouter que pour pareille
+peine les gamins reçoivent des friandises; sans une
+agape, point de cérémonie au pays des Tchérémisses.</p>
+
+<p>La fête est suivie d'une course de chevaux.</p>
+
+<p>Une cérémonie publique annuelle a lieu pour renouveler
+les rameaux protecteurs des maisons. Un soir
+de printemps, tous les hommes du village montent
+à cheval, vont de maison en maison recueillir les
+vieux bouquets et partent ensuite les jeter dans les
+champs. Après quoi ils se dirigent vers la forêt,
+coupent des branchages et les rapportent au village
+où a lieu la distribution. Une fois munie de son
+rameau, chaque maison se trouve désormais à l'abri
+du mauvais esprit.</p>
+
+<p>Outre ces fêtes périodiques, ont lieu des cérémonies
+publiques à des intervalles indéterminés. Ce
+sont des ripailles offertes aux frais du <i>mir</i><a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a> en l'honneur<span class="pagenum" id="Page_79">[Pg 79]</span>
+des dieux, des morts, des eaux, du feu, de la
+terre, et de l'argent.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> Commune.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les cérémonies religieuses privées sont celles relatives
+au mariage et à la mort des membres de la
+famille ou celles célébrées pour l'obtention d'un vœu
+particulier. Ainsi lorsqu'un Tchérémisse voit que son
+blé a mauvaise apparence, il fait une offrande à une
+des divinités protectrices de l'agriculture.</p>
+
+<p>C'est également aux <i>keremets</i> que sont offerts la
+plupart des sacrifices domestiques. Pour obtenir la
+guérison d'un malade on fait, par exemple, un
+sacrifice à un de ces esprits. En pareille circonstance,
+nous a-t-on raconté, on promet au <i>keremet</i> de brûler
+des fagots en son honneur. C'est une superstition
+partagée par bien des peuples qui se croient plus
+élevés en civilisation que les Tchérémisses. «Les
+<i>keremets</i>, écrit M. Dozon, jouissent d'un crédit égal
+à celui des dieux et il est assez difficile de reconnaître
+en quoi leur culte diffère de celui rendu aux dieux.»</p>
+
+<p>Une des principales cérémonies domestiques est
+le sacrifice annuel fait à l'esprit de la maison. Après
+les travaux d'automne, on dépose dans le souterrain
+de l'habitation des aliments en priant l'esprit de
+rendre la maison heureuse.</p>
+
+<p>A la même époque, le jour où l'on mange les premiers
+pains faits avec de la farine nouvelle, pour
+remercier le soleil d'avoir mûri la récolte, le chef de
+famille procède à une petite cérémonie. Il s'en va
+dans la cour et, se tournant vers le soleil, élève au-dessus
+de la tête un plat rempli de pain.</p>
+
+<p>Avant le mariage a lieu un petit sacrifice; une fois
+les parties d'accord relativement au <i>kalim</i>, elles
+jettent quelques-uns des gâteaux apportés par le
+fiancé dans un feu allumé à cet effet.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_80">[Pg 80]</span></p>
+
+<p>Les funérailles et le culte des morts sont également
+l'occasion de cérémonies bachiques.</p>
+
+<p>Le cadavre, préalablement lavé et revêtu d'habits
+propres, est déposé dans une bière percée d'une petite
+ouverture, sans doute pour que l'esprit du mort
+puisse respirer. Sur des tombes de Lapons russes
+nous avons également observé une petite fenêtre
+analogue à celle ménagée dans la bière tchérémisse<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.
+Pour ces primitifs la tombe est une demeure. Dans le
+cercueil on dépose des morceaux de toile, de petites
+bougies en cire, une écuelle dans laquelle on place
+quelques morceaux de crêpe et dans laquelle on verse
+de l'eau-de-vie, en prononçant les paroles suivantes:
+«Que cette crêpe arrive jusqu'à toi, ne pars pas sans
+boire ni manger, toi qui as faim».</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> Si le corps n'est pas enfermé dans une bière, la tombe est
+percée d'une petite fenêtre. (S. Sommier, <i>Note di viaggio</i>.)</p>
+
+</div>
+
+<p>Au moment où le cortège quitte la maison mortuaire,
+une poule est égorgée. Avant de le descendre
+en terre, on coiffe le mort d'un bonnet, on lui met
+des gants et on dépose sur sa poitrine trois crêpes et
+une pièce d'un kopek, en disant: «Que cet argent
+te serve à acheter la terre». Dans les idées des Tchérémisses
+le mort doit mener dans un autre monde la
+même existence qu'ici-bas, croyance fort ancienne que
+l'on retrouve chez les peuples de l'antiquité. D'après
+des renseignements donnés à M. Sommier par un
+Tchérémisse de Kosmodémiansk, cet argent serait destiné
+à acheter le juge siégeant dans l'autre monde.
+Les pelles qui ont servi à creuser la tombe et les
+cordes employées à descendre le cercueil sont abandonnées
+sur le lieu de sépulture. Si le mort est un
+enfant, on dépose son berceau sur la tombe.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span></p>
+
+<p>De retour à la maison, tous les assistants se mettent
+à table. A ce festin un membre de la famille vêtu des
+défroques du mort représente le défunt. Pendant ce
+repas et tous ceux qui suivent quarante jours durant,
+une écuelle contenant une petite portion des aliments
+servis sera placée en l'honneur de celui que la famille
+a perdu<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> Nous retrouverons la même coutume chez les Ostiaks.
+Voir plus loin, p. 237.</p>
+
+</div>
+
+<p>En mémoire du défunt trois autres cérémonies ont
+lieu le troisième, le septième et le quarantième jour
+après le décès. Cette dernière est la plus importante.
+Au coucher du soleil, la famille se rend à la tombe,
+dépose sur le sol un pain, y répand de l'eau-de-vie
+et invite le mort à se rendre à la fête préparée en
+son honneur.</p>
+
+<p>De retour à la maison, les membres du cortège
+crient à la personne venue au-devant d'eux: «Nous
+ramenons comme convive un tel, faites-lui bon accueil,
+invitez-le à entrer dans l'habitation». Immédiatement
+on appelle le mort en le priant de venir
+prendre place au festin préparé. Aussitôt les convives
+à table, le <i>karte</i> allume une chandelle près de
+l'écuelle du défunt, puis verse des aliments et du
+liquide dans l'écuelle de celui en l'honneur duquel a
+lieu la cérémonie, en prononçant les paroles suivantes:
+«Que ce régal, nourriture et boisson, arrive jusqu'à
+toi; puisses-tu avoir beaucoup à boire et à manger».
+Après cela les voisins viennent apporter en l'honneur
+du défunt différentes victuailles, et chaque fois le <i>karte</i>
+nomme au mort la personne qui lui fait ce cadeau.
+Pendant ce temps les musiciens jouent de la cornemuse
+et de la harpe.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span></p>
+
+<p>Une fois le repas terminé, les convives vont briser
+dans la cour l'écuelle du défunt. Cela fait, un individu
+qui en a reçu mandat du mort avant d'expirer, revêt
+ses habits et reste dehors sur l'escalier pendant que
+les autres rentrent. Lui donnant alors le nom du mort,
+on l'invite à venir festoyer. «Après avoir passé la
+nuit, ajoute-t-on, tu repartiras demain à l'aube.» Une
+nouvelle agape recommence, pendant laquelle le
+représentant du défunt est traité comme le défunt
+lui-même l'était de son vivant. La fête se termine par
+des danses.</p>
+
+<p>Outre ces rites funéraires, les Tchérémisses ont trois
+fêtes en l'honneur des morts; toutes trois consistent
+en ripailles. Les cérémonies mortuaires n'éveillent
+chez ces Finnois aucune idée triste; leur seule ambition
+ici-bas est un pain quotidien abondant, et aux
+morts comme à leurs dieux ils supposent les mêmes
+désirs et les mêmes besoins. Leur culte est, en un
+mot, celui de l'estomac.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">LES TCHOUVACHES</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>La poussière en Russie.—Architecture tchouvache.—La foire
+de Tsévilsk.—Costume des Tchouvaches.—Visite à un lieu
+de sacrifice.—Croyances et superstitions des Tchouvaches.</p>
+</div>
+
+
+<p>A quatre heures du matin nous sommes à Kazan.
+Quelques heures de sommeil et nous voici de nouveau
+frais et dispos avec le projet de partir le soir
+même pour le pays des Tchouvaches.</p>
+
+<p>Le principal groupe de ces Finnois est cantonné
+sur la rive droite du Volga dans les arrondissements
+de Tsévilsk et de Tchéboksari. En amont de Kazan,
+sur la rive droite du Volga, derrière une mince ligne
+de colonies russes, ces Finnois forment un noyau compact
+de plus de 500 000 individus.</p>
+
+<p>De Kazan à Tchéboksari c'est un petit voyage de
+120 verstes par le Volga. A minuit nous sommes au
+port, mais point de vapeur. Une, deux heures se passent,
+rien ne vient. En France, les voyageurs pesteraient,
+interrogeraient les employés et s'emporteraient
+contre l'administration. Ici tout le monde reste
+calme et résigné, le Russe a l'habitude d'attendre.<span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span>
+La nuit est magnifique, une de ces nuits d'Orient
+chaudes et lumineuses avec une grosse lune toute
+jaune. Devant nous s'ouvre le large fossé noir du
+fleuve, ponctué de fanaux. On dirait une ville flottante.
+Pas un souffle de vent, un air mort; de la
+berge sablonneuse sortent des bouffées de chaleur
+comme d'un feu souterrain. Parfois au milieu du
+grand silence un clapotement d'eau amorti, fugitif,
+comme un demi-réveil après un profond sommeil.
+On a la sensation du repos de toutes choses après la
+cuisson de la journée. A trois heures le paquebot
+arrive et de suite nous embarquons.</p>
+
+<p>Dès dix heures du matin la chaleur est accablante,
+avec un vent desséchant. A 1 heure de l'après-midi,
++32° à l'ombre avec une pression de 749. Pendant
+notre séjour dans cette région le baromètre est resté
+très bas; la chaleur n'en était que plus sensible. Dans
+ma cabine, située à l'ombre et bien ventilée, couché
+sur le sofa, je sue comme une fontaine.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi, arrivée à Tchéboksari (5 000 habitants,
+tous Russes), sans intérêt, comme toutes les
+petites villes de Russie. A la maison de poste on nous
+donne un bouge pour déposer nos bagages; nulle
+part ici il n'existe d'auberge de campagne, comme
+dans nos pays de l'Europe occidentale. Quand nous
+sortons, le patron ferme la porte avec un cadenas
+et nous en remet la clé. On ne se fie pas à l'honnêteté
+du voisin. Depuis mon arrivée en Russie, que
+d'histoires de voleurs ne m'a-t-on point racontées: à
+croire les indigènes, on serait exposé à chaque instant
+à être dévalisé; en cela comme en beaucoup de
+choses il faut faire une part très large à l'exagération
+slave. La Russie vaut mieux que ne le disent les
+Russes.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span></p>
+
+<p>Le soir même nous partons en <i>plétionka</i>, conduits
+par un Tchouvache. Pas brillant notre attelage, deux
+pauvres biques qui s'en vont trottinant, sans rien de
+l'allure vive habituelle aux chevaux russes. «Plus
+vite!» crions-nous à notre cocher tchouvache, et le
+bonhomme de nous expliquer en mauvais russe que ses
+chevaux ont déjà fourni une trotte de 85 kilomètres et
+que pour arriver au gîte il leur reste à parcourir 21 kilomètres.
+Pour toute nourriture pendant cette longue
+étape les pauvres bêtes n'ont brouté qu'un peu
+d'herbe sur les bords de la route. «On n'a faim que
+lorsqu'on a l'habitude de manger», ajoute philosophiquement
+notre automédon.</p>
+
+<p>Ici bêtes et gens sont d'une résistance surprenante.
+Aussi facilement qu'ils absorbent des repas
+pantagruéliques, les Russes se serrent le ventre.
+Repus ou à jeun, ils marchent avec une égale endurance.
+Pendant toute une journée un cavalier galopera;
+un morceau de pain et quelques verres de thé
+suffiront à sa nourriture, et sa monture se contentera
+d'un peu d'herbe. Le cheval russe est le meilleur cheval
+du monde et le Russe l'Européen le plus endurci à la
+fatigue et aux privations. Jugez, par suite, de la force
+de l'armée: c'est le meilleur instrument de guerre
+existant actuellement.</p>
+
+<p>Aujourd'hui les exploits de nos grands-pères pendant
+les guerres de la Révolution et de l'Empire nous
+sont un sujet d'étonnement. Leurs marches rapides
+à travers l'Europe, leur résistance à la faim et aux
+privations de tout genre, donnent l'idée d'une autre
+virilité que la nôtre. Tout cela nous paraît extraordinaire
+à nous autres affaiblis par le bien-être. Le
+peuple russe laisse la même impression. Ce sont des
+gens d'il y a un siècle, habitués, comme nos grands-pères,<span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span>
+dès leur enfance à tous les efforts de la vie
+physique.</p>
+
+<p>Toujours le même aspect, des plaines largement
+ondulées, couvertes de moissons. On passe un boursouflement
+et de l'autre côté c'est le même spectacle.
+Pays quelconque, sans caractère, qui pourrait aussi
+bien se trouver en France qu'en Russie. Seule la
+poussière est spéciale à cette partie de l'Europe. Sur
+ces terres très légères, le moindre vent soulève des
+tourbillons de fines particules. Aujourd'hui le ciel
+en est gris; lorsque ces nuages tombent, on est aveuglé
+et suffoqué. En Russie, il existe deux éléments
+supplémentaires: la poussière et la boue. Qui n'a vu
+que nos pays ne peut se faire une idée de leur importance
+dans l'Europe orientale.</p>
+
+<p>Le pays est très habité. Comme les Tchérémisses,
+les Tchouvaches vivent en de petits hameaux épars
+au milieu des plaines. Quinze, vingt maisons entourées
+par des plantations de bouleaux, toujours sur le
+bord d'un ravin où traîne un ruisseau vaseux. En
+dehors de ces ruisselets, point d'eau dans la plaine.</p>
+
+<p>Notre étape se termine au village tchouvache
+d'Abachévo. Dans chacune des bourgades situées en
+dehors des routes postales, il y a une maison dont
+le propriétaire a charge de loger les voyageurs. Cette
+hospitalité est très simple, cependant le logement
+est beaucoup plus propre que dans les affreux cabarets
+des petites villes. La maison où nous avons
+pris gîte se distingue même sous ce rapport; les
+bancs et la table de la chambre principale ont été
+lavés et les murs grattés. Notre hôte, du reste, a
+des habitudes de propreté étonnantes pour un Tchouvache:
+s'étant noirci les mains avec du charbon, il
+se lave immédiatement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span></p>
+
+<p>Très simple l'habitation tchouvache: une maisonnette
+en bois précédée d'un petit perron couvert
+d'un toit à deux auvents. Au milieu un couloir ouvrant
+à gauche sur un magasin à blé, à droite sur la
+chambre de famille, occupée en grande partie par
+le poêle russe traditionnel. Devant la maison, une cour
+rectangulaire bordée de hangars, d'étables, de magasins,
+et séparée de la rue par une clôture. Derrière
+chaque habitation s'étend un jardin. C'est en somme
+la même architecture que chez les Tchérémisses.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="093" style="max-width: 24em;">
+ <img src="images/093.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Village d'Abachévo.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Le lendemain, en route pour Tsévilsk. A quelques
+kilomètres d'Abachévo, la plaine verse dans un fond<span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span>
+où se trouve Tsévilsk. De loin la ville est signalée
+par une nuée de poussière produite par le mouvement
+de la foire. Il y a là 5 à 6 000 Tchouvaches réunis
+sur un espace de quelques hectares. Chaque matin,
+des villages environnants arrivent en foule les indigènes;
+ils s'amusent là toute la journée, et, le soir
+venu, retournent chez eux pour recommencer le lendemain
+jusqu'à la fin de la fête. C'est le même spectacle
+que dans nos pays: des animaux que l'on vend
+et que l'on achète, des lignes de baraques où l'on
+débite de la cotonnade, des verroteries, de la ferraille,
+de l'épicerie, etc., enfin des chevaux de bois.</p>
+
+<p>Autour de l'appareil, foule compacte. Il y a d'abord
+les gens qui se donnent le luxe de faire un tour sur
+la mécanique, puis il y a ceux qui, moyennant
+finance, ont été admis dans l'enceinte d'une palissade
+au plaisir de contempler les heureux de cette
+terre montés sur les chevaux de bois, enfin, par
+derrière, une masse compacte regarde ceux qui
+voient quelque chose.</p>
+
+<p>Mais bientôt nous faisons concurrence aux saltimbanques.
+Nous installons les appareils de photographie
+et invitons les assistants à venir poser. De
+tous côtés on accourt; pour maintenir l'ordre autour
+de nous, l'aide de deux agents de police n'est
+pas de trop.</p>
+
+<p>Comme le montrent les photographies ci-contre,
+les costumes des Tchouvaches présentent une très
+grande ressemblance avec ceux des Tchérémisses.
+Le vêtement des hommes est le même, et celui des
+femmes ne diffère de ceux que nous avons vus de
+l'autre côté du Volga que par des détails d'ornementation.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="095" style="max-width: 21em;">
+ <img src="images/095.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Tchouvaches de Tsévilsk.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les femmes tchouvaches ont, comme les Tchérémisses,<span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span>
+un costume masculin, un petit pantalon et
+une chemise-jupe en toile, généralement blanche,
+ornée de broderies en soie rouge et de rubans également
+rouges, du moins aux environs de Tsévilsk<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>.
+Toutes portent un tablier bordé dans le bas de broderies
+multicolores. Très curieuse est leur coiffure.
+Pour les jeunes filles, c'est une toque en cuir, agrémentée
+de dessins géométriques formés de perles de
+verre de différentes couleurs avec une garniture de
+petits disques d'argent simulant d'anciennes monnaies.
+Une jugulaire chargée de pièces d'argent maintient
+la coiffure. Les femmes mariées ont la nuque et
+le cou enveloppés d'une serviette (<i>sorbane</i>) assez semblable
+au <i>charpane</i> tchérémisse et dont les deux pans
+tombent dans le dos comme ceux d'une écharpe.
+Par-dessus, les riches portent un bonnet cylindrique
+orné de disques d'argent et de pièces de
+monnaie, auquel est suspendue par derrière une longue
+bande d'étoffe garnie aussi de pièces d'argent.
+Sur certaines de ces coiffures il y a pour 300 francs
+de numéraire, et les femmes aisées en ont bien pour
+une somme égale autour du cou et sur la poitrine.
+Toutes ont un collier de pièces d'argent, et, attachée
+au col de la chemise, une bande d'étoffe garnie
+de numéraire, enfin sur la poitrine un ou deux
+plastrons couverts de petits disques ou de vieilles
+pièces d'argent. Ajoutez à cela d'autres colliers et
+des pendeloques de <i>kauris</i> ou de perles de verre,
+ballottant sur la poitrine et dans le dos. Pour terminer
+la description des toilettes tchouvaches signalons
+la ceinture des femmes, ornée sur les côtés de<span class="pagenum" id="Page_92">[Pg 92]</span>
+glands en laine rouge, de <i>kauris</i>, et garnie à la chute
+du dos d'une sorte de croupière. Sur les hanches les
+élégantes attachent de longs cordonnets chargés de
+morceaux de cuivre, très bruyants. Lorsque marchent
+des femmes parées de ces singuliers bijoux, vous croiriez
+qu'on remue un magasin de vieille ferraille. Jugez
+de l'aspect pittoresque de la foire avec tous ces costumes
+bizarres.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Du temps de Pallas, les broderies étaient rouges, bleues
+ou noires. Aujourd'hui encore les couleurs varient suivant les
+districts.</p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp46" id="097" style="max-width: 22em;">
+ <img src="images/097.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Tchouvaches de Tsévilsk.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Hommes et femmes sont grands et vigoureux.
+Tous laissent l'impression d'une race vivace. Beaucoup
+de femmes ont conservé le type finnois bien
+accusé. Ici du moins les Tchouvaches paraissent
+s'être peu mêlés aux Tatars. On nous montre cependant
+dans la foule des métis tchouvaches tatars que
+l'on appelle ici Metchériaks<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. Des unions ont lieu également
+entre ces Finnois et les paysans russes. Dans
+le voisinage des villes, les Tchouvaches abandonnent
+leurs costumes pour adopter les vêtements de leurs
+voisins slaves, les différences extérieures s'effacent
+ainsi peu à peu entre les races, et lentement Russes
+et Finnois se fondent ensemble au grand dommage
+du pittoresque. Le jour de la fusion complète est
+heureusement encore éloigné.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> Les Metchériaks sont une petite tribu turque de la Russie
+orientale.</p>
+
+</div>
+
+<p>Dans la soirée nous quittons Tsévilsk pour aller
+passer la nuit dans un hameau voisin. L'<i>ispravnik</i>,
+d'une obligeance parfaite, nous fait accompagner par
+un agent de police parlant tchouvache. Précaution
+qui n'est point inutile: parmi les indigènes, l'usage
+du russe n'est pas encore très répandu, beaucoup
+d'hommes le comprennent à peine et la plupart des
+femmes n'en entendent pas un mot.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_93">[Pg 93]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="099" style="max-width: 23em;">
+ <img src="images/099.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Femmes tchouvaches vues de dos.</figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_94">[Pg 94]</span></p>
+
+<p>Excité par la présence du gendarme, notre cocher
+enlève ses chevaux et en vingt-cinq minutes nous fait
+parcourir sept kilomètres. C'est plaisir de galoper à
+travers ces plaines à la douce fraîcheur du soir. Il
+semble que vous reveniez à la vie après la prostration
+de la journée étouffante; cela fait l'effet d'un
+bain.</p>
+
+<p>Dès notre arrivée au village, s'ouvre un marché
+très actif. Nous achetons des <i>sorbanes</i>, des chemises
+de femme, des ceintures, des ornements, des bonnets,
+bref toute une collection ethnographique. Ces
+transactions nous permettent de faire connaissance
+avec les Tchouvaches et nous servent en quelque
+sorte de préambule pour arriver à la question principale.
+Aux environs du village se trouve un lieu de
+sacrifice où les indigènes vont faire leurs dévotions
+et il s'agit de décider quelque habitant à nous y
+conduire.</p>
+
+<p>Les Tchouvaches ont été convertis au catholicisme
+grec. Mais sur eux comme sur les Tchérémisses cette
+conversion n'a pas produit grand résultat. En fait,
+le plus grand nombre de ces indigènes sont restés
+fidèles à leurs anciennes croyances, et sur cette
+rive du Volga on compte pour le moins encore
+500 000 païens.</p>
+
+<p>L'administration civile connaît les pratiques idolâtres
+des Tchouvaches, mais fort sagement se désintéresse
+de tout prosélytisme parmi ces païens. Ce
+serait inutilement exciter des haines et retarder
+l'assimilation de la population.</p>
+
+<p>La promesse d'un pourboire et les représentations
+énergiques de l'agent eurent promptement raison
+des scrupules d'un indigène, et bientôt sous sa conduite
+nous voici en route pour le sanctuaire. Le<span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span>
+guide nous fait marcher à travers un petit bois, afin
+de dissimuler notre marche aux Tchouvaches qui
+travaillent dans la plaine. Évidemment il redoute
+quelque mauvais traitement si ses coreligionnaires
+viennent à apprendre notre visite. Le bonhomme
+retrouve seulement son sang-froid lorsqu'il voit que
+nous nous bornons à photographier le lieu du sacrifice,
+sans toucher à quoi que ce soit.</p>
+
+<p>Ce lieu de sacrifice est situé à un kilomètre et demi
+du village, dans un large et profond ravin parsemé
+de taillis de chênes<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. C'est une réunion de cuisines
+en plein vent. Il y a d'abord un grand échafaudage
+long de 10 mètres, garni de 29 crochets en bois pour
+suspendre les marmites; en dessous, on voit les traces
+encore fraîches de 41 foyers. A côté se trouvent deux
+autres échafaudages beaucoup moins longs, l'un
+garni de deux crochets, l'autre d'un seul, sans doute
+des autels particuliers.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> D'après Pallas, les lieux de sacrifice des Tchouvaches seraient
+toujours situés au milieu de bouquets d'arbres et dans le voisinage
+d'une source ou d'un ruisseau.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les femmes, nous a-t-on dit, n'assistent pas aux
+grands sacrifices, à moins qu'elles ne soient veuves
+et qu'elles n'aient point de fils âgé pour les représenter
+à la cérémonie. Si le renseignement est vrai,
+ce serait un emprunt aux idées musulmanes.</p>
+
+<p>Comme leurs voisins tchérémisses, les Tchouvaches
+sont animistes, leur imagination peuple le monde
+extérieur d'esprits dont l'homme doit s'assurer le
+concours pour vivre heureux et dans l'abondance,
+et le moyen employé pour se concilier la faveur
+de ces êtres surnaturels est de leur faire des sacrifices.</p>
+
+<p>Nous n'avons vu aucune représentation anthropomorphe<span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span>
+de ces divinités et nous ignorons s'il en
+existe. Au congrès archéologique de Kazan en 1878
+fut présentée une idole tchouvache, «une simple
+planchette de bois, grossièrement taillée à la hache,
+sans aucune trace de dessin». C'était la représentation
+du dieu Melym-Khousia, adoré aux environs
+de Tchéboksari. Melym-Khousia habitait jadis chez
+les Tchérémisses sur la «montagne qui produit du
+miel», raconte M. A. Rambaud<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. Un beau jour il
+quitta sa demeure pour aller s'établir sur la rive
+droite du Volga, au village de Masslovoya, chez un
+Tchouvache ancien soldat, nommé Ivan. En homme
+avisé, Ivan tira un fructueux parti de l'honneur que
+lui faisait le dieu. Il lui accorda l'hospitalité, et
+aussitôt de tous les environs les indigènes vinrent
+implorer Melym-Khousia. Pour s'assurer son secours,
+les uns lui offraient de l'argent, les autres de la
+volaille, toutes offrandes qu'Ivan n'avait garde de
+laisser perdre, c'était autant de boni pour lui. Quand
+le zèle des fidèles devenait moins ardent, le rusé
+compère s'en allait faire des tournées aux environs,
+menaçant les habitants de la colère de Melym-Khousia,
+s'ils ne le traitaient pas mieux. Et les Tchouvaches
+d'accourir et Ivan de faire de bonnes affaires.
+Le dieu indigène faisait ainsi une concurrence très
+préjudiciable à un sanctuaire orthodoxe voisin dédié
+à saint Nicolas. Personne ne venait plus implorer
+le saint grec, et un beau jour la police avertie vint
+saisir le dieu tchouvache et le transporta de son
+sanctuaire au musée ethnographique de Kazan.
+L'histoire date de la fin de 1870.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> <i>Le Congrès de Kazan</i>, in <i>Revue scientifique</i>.</p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="103" style="max-width: 24em;">
+ <img src="images/103.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Lieu de sacrifice tchouvache.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>La religion des Tchouvaches comporte des fêtes<span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span>
+publiques<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> et des cérémonies privées; toutes consistent
+en ripailles. Dans les grandes solennités ou
+pour obtenir la réalisation d'un désir qui leur tient<span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span>
+au cœur, les indigènes immolent des chevaux et du
+gros bétail; pour les petits sacrifices ils tuent des
+volailles, principalement des oies. Jamais ils n'immolent
+de porcs; à leurs yeux c'est un animal impur.
+Avant de procéder au sacrifice, raconte Pallas<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, les
+fidèles soumettent l'animal à plusieurs épreuves
+pareilles à celles en usage chez les Tchérémisses, pour
+s'assurer que le dieu accepte l'offrande.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> D'après Pallas, en septembre a lieu un sacrifice pour
+remercier les dieux de la récolte.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> <i>Voyages de M. P. S. Pallas en différentes provinces de
+l'Empire russe et dans l'Asie septentrionale</i>, traduits de l'allemand
+par M. Gauthier de la Peyrence. Paris, 1789.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les Tchouvaches mettent en pratique le dicton:
+charité bien ordonnée commence par soi-même. Ils
+mangent la chair des victimes sacrifiées et en l'honneur
+des dieux se contentent de faire brûler les os.
+Dans les cérémonies publiques la direction du culte,
+si l'on peut s'exprimer ainsi, et la charge d'immoler
+les animaux appartiennent à des prêtres appelés
+<i>iomzi</i>, dont la situation paraît équivalente à celle des
+<i>kartes</i> chez les Tchérémisses. En tous temps le <i>iomzi</i>
+jouit d'un certain prestige auprès de ses compatriotes,
+joignant au sacerdoce les professions de
+rebouteur et de charlatan.</p>
+
+<p>Les fêtes publiques portent le nom de <i>simik</i>; elles
+durent généralement plusieurs jours. Un jour les
+habitants d'un village sacrifient et de tous les environs
+on vient prendre part à l'agape sacrée, puis le lendemain
+c'est au tour d'un autre hameau de régaler les
+hommes en l'honneur des dieux. Les différents villages
+s'offrent ainsi une série de tournées.</p>
+
+<p>Pendant toute la durée des fêtes, les Tchouvaches
+ne doivent pas travailler, même en cas d'urgence.
+Ceux qui transgressent cette défense risquent une
+correction; il y a quelques années, un indigène aurait<span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span>
+été tué pour n'avoir point respecté cette coutume.
+Du 24 au 29 juin les indigènes célèbrent une grande
+fête. Quelque temps auparavant, le jeudi qui précède
+la Trinité du calendrier russe, a lieu la commémoration
+des morts. La cérémonie consiste en ripailles et
+beuveries; ce jour-là, nous disait l'<i>ispravnik</i> de Tsévilsk,
+le cimetière devient un cabaret.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="105" style="max-width: 21em;">
+ <img src="images/105.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Chaise tchouvache.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les sacrifices privés sont faits en vue d'obtenir la
+guérison d'un malade ou à l'occasion des principaux
+événements de la vie domestique, naissance, mariage.
+Ainsi, après que la demande du jeune homme a été
+agréée par la jeune fille, celui-ci rend grâce aux dieux,
+en faisant un petit sacrifice à la première bifurcation
+qu'il rencontre sur sa route. Il répand, par exemple,
+sur le sol de l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Voici maintenant une recette de médecine populaire
+qui nous a été communiquée par les Tchouvaches.<span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span>
+Elle remplace pour eux les pastilles Géraudel.
+Si elle n'est pas efficace, elle se recommande par sa simplicité.
+Êtes-vous enrhumé, vous n'avez qu'à jeter des
+œufs dans un puits et vous êtes débarrassé de votre toux.</p>
+
+<p>Tous les peuples d'origine finnoise ont pour l'ours
+une sorte de vénération et supposent à cet animal
+un pouvoir surnaturel. Les Tchouvaches partagent
+ces superstitions et attribuent aux excréments de
+maître Martin le pouvoir de purifier l'endroit où il
+les dépose. Aussi, lorsque des saltimbanques promènent
+dans la campagne quelques-uns de ces animaux,
+ne manquent-ils pas de les faire entrer dans
+la cour de leurs habitations.</p>
+
+<p>Chez les Tchouvaches nous n'avons observé qu'un
+seul instrument de musique, une cithare pareille à
+celle des Tchérémisses. Leur danse consiste en sautillements
+accompagnés de battements de mains.</p>
+
+<p>Le 7 juillet, nous revenons sur le Volga à Soundéri,
+ou Marjinskii, petite ville située en aval de Tchéboksari.
+En attendant le vapeur qui doit nous transporter
+à Kazan, nous allons visiter Kakchamar, village habité
+par des Tchérémisses de montagnes, bien qu'il soit
+situé sur la rive des prairies.</p>
+
+<p>On traverse en bac le Volga, divisé en deux bras par
+un îlot constitué de fines particules sablonneuses,
+puis on court à travers une riante campagne fraîche
+et ombreuse. Les habitants de Kakchamar ne présentent
+aucune différence appréciable avec les Tchérémisses
+que nous avons vus jusqu'ici, ils nous semblent
+seulement avoir plus subi l'influence russe que
+leurs congénères des environs de Tsarévokoktchaïsk.
+Les broderies qui ornent les vêtements des femmes
+sont sans art et sans caractère.</p>
+
+<p>Nous passons une partie de la nuit sur le ponton<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span>
+de Soundéri à attendre le vapeur. C'est demain grande
+fête à Kazan. Tous les ans à pareille époque, on transporte
+la célèbre image de Notre-Dame de Kazan d'un
+couvent situé aux environs de la ville, dans l'une des
+églises du Kremlin, où elle demeure quelque temps.
+Cette icone jouit d'une grande réputation dans toute
+la Russie, et de très loin une foule de fidèles vient
+assister à la procession. Lorsque le paquebot arrive
+à Soundéri, il est déjà bondé d'une foule de pèlerins.</p>
+
+<p>Le lendemain, à notre arrivée à Kazan, une foule
+compacte garnit les talus des remparts du Kremlin
+le long desquels doit passer la procession. De loin
+la masse rouge des femmes fait l'effet d'un immense
+champ de coquelicots. Il est neuf heures du matin et
+le cortège ne passera qu'à midi, néanmoins tout le
+monde attend calme et résigné, sous un soleil ardent
+de 35° à 40° et sous une pluie de poussière!</p>
+
+<p>Aujourd'hui nous voyons Kazan sous un de ses
+mauvais côtés. La poussière tombe dru, comme une
+ondée; au lieu d'eau c'est du sable qui tombe du ciel.</p>
+
+<p>J'aurais vivement désiré voir le défilé de la procession,
+mais pour cela il eût fallu rester tête nue sous
+un soleil flamboyant. Je n'assistai qu'à la fin de la
+cérémonie, et bien m'en prit: à plus de 200 mètres de
+la procession il fallait se découvrir, et à l'ombre le
+thermomètre s'élevait à +27°. Néanmoins aucun des
+pieux assistants ne paraissait s'apercevoir de la chaleur.
+La foi protège de tout!</p>
+
+<p>Avec cette foule de fidèles, impossible de trouver
+un coin dans un hôtel. Le bon Latif, le préparateur
+de M. Mislavsky, m'offrit l'hospitalité dans son sous-sol
+de l'Université sur un canapé en bois. Ce fut ma
+première bonne nuit en Russie et le lendemain j'étais
+frais et dispos pour le voyage de Perm.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">LES PERMIAKS</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>La Kama.—Perm.—Les Permiaks.—Costumes et habitations
+de ces indigènes.</p>
+</div>
+
+
+<p>Les plaines ensoleillées de Kazan et leur grouillement
+multicolore de races diverses sont maintenant
+loin de nous. Nous avons quitté la région asiatique
+du Volga pour nous diriger vers Tcherdine, point de
+départ de notre exploration projetée dans le bassin
+de la Petchora.</p>
+
+<p>De Kazan à Tcherdine c'est une navigation de
+1 400 kilomètres, la distance de Paris à Dantzig.
+On descend le Volga sur une centaine de verstes, et
+le reste du trajet se fait par son affluent, la Kama,
+presque aussi important que le fleuve lui-même.</p>
+
+<p>En Russie, les fleuves, comme toutes choses d'ailleurs,
+sont hors de proportions avec ce que nous
+sommes habitués à voir. La Kama, par exemple, est
+d'un tiers plus longue que le Rhin, et de simples
+rivières telles que ses affluents, la Bielaya et la Viatka,
+ont un développement de cours dépassant celui de
+la Loire et de la Seine.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span></p>
+
+<p>Tour à tour, suivant les saisons, chaussées de glace
+ou «chemins qui marchent», ces grands cours d'eau
+sont les principales routes du pays; mais leurs variations
+rapides du régime en rendent la viabilité précaire.
+Après la débâcle qui a lieu en mai, la fonte des
+neiges détermine une inondation considérable; les
+rivières deviennent des mers d'eau douce. A cette
+époque le Volga est large d'une vingtaine de kilomètres,
+puis l'eau baisse rapidement, elle tombe
+pour ainsi dire, et dès le milieu d'août la navigation
+devient très difficile. A notre retour de Sibérie, au
+milieu de septembre, à la suite d'un été particulièrement
+sec, les vapeurs, même ceux de faible tonnage,
+ne circulaient sur le Volga et la Kama que très difficilement;
+partout ailleurs les services étaient interrompus.</p>
+
+<p>Sur la Kama, dont le bassin s'étend très loin dans
+les régions humides du nord, pareille baisse des eaux
+est accidentelle, elle est au contraire habituelle sur
+les autres fleuves de la Russie orientale. Toutes les
+conditions nécessaires au maintien d'un débit abondant
+font défaut dans cette région; le sol sablonneux
+facilite les infiltrations, les pluies sont rares, et sous
+le soleil ardent de l'été l'évaporation est considérable.</p>
+
+<p>Dans la vallée de la Kama, toujours des paysages
+boisés avec des fuites d'horizons lointains, bleuis par
+la masse des arbres. Ce ne sont plus, comme dans
+nos régions, des paysages limités, donnant la sensation
+de quelque chose de précis, de borné, ici
+c'est l'infini. Le sol est plus accidenté qu'aux environs
+de Kazan, des collines lointaines apparaissent,
+et la rive droite est formée de terrasses sablonneuses
+ou argileuses hautes en certains endroits d'une quarantaine<span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span>
+de mètres. A la base de ces escarpements
+sourdent des sources dont le suintement détermine
+dans l'épaisseur de la masse argileuse la formation
+de petits canons et de ravins. Ailleurs elles produisent
+des éboulements. Le lent travail de ces veines
+d'eau souterraines contribue à élargir le lit de la
+Kama aux dépens des terres environnantes.</p>
+
+<p>Depuis les temps historiques le cours inférieur de
+la Kama s'est déplacé de plusieurs kilomètres vers
+l'ouest. Près du village de Sergievskoé, situé sur la
+rive gauche de la rivière, et voisin de son embouchure
+dans le Volga, se trouve, à une distance de
+10 kilomètres de la rive actuelle, un hameau appelé
+Vieille Kama. D'après M. Maltsev, «l'aspect des lieux
+indique l'emplacement d'un ancien lit de rivière:
+toute la dépression est occupée par des buissons et
+des plantes marécageuses; la berge de gauche se
+prolonge jusqu'à la ville de Spassk, bâtie près des
+ruines de l'ancienne Bolgar<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>». Certains auteurs
+arabes rapportent d'ailleurs que la Kama coulait près
+de Bolgar, qui en est actuellement distant d'une
+vingtaine de kilomètres à vol d'oiseau. L'étude du
+terrain confirme les documents historiques, la plaine
+située au nord des ruines de Bolgar est constituée
+par des alluvions<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> Rambaud, <i>le Congrès de Kazan</i>, in <i>Revue scientifique du</i>
+3 mai 1879.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <i>Ibid.</i></p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="111" style="max-width: 38em;">
+ <img src="images/111.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Remorqueur sur la Kama.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Sur la Kama la navigation est beaucoup moins
+active que sur le Volga, bien que ce soit la route principale
+de Sibérie. Cette immense dépendance de
+l'empire russe n'a pas encore une grande importance
+économique. La Sibérie si riche et si fertile dans sa
+partie méridionale, comme nous l'exposerons plus<span class="pagenum" id="Page_106">[Pg 106]</span>
+loin, n'exporte en Europe qu'une très faible partie de
+ses produits, faute de voies de communication, et la
+Russie n'expédie au delà de l'Oural qu'une petite
+quantité de marchandises. Sur la Kama nous croisons
+seulement quelques vapeurs; fréquemment nous
+rencontrons d'immenses trains de bois, véritables
+îles flottantes. Les produits des vastes forêts sont
+expédiés dans la région des steppes.</p>
+
+<p>Ce pays laisse l'impression d'un désert. De loin en
+loin, un village de masures noires dominé par le
+hérissement multicolore d'une église. Avec leurs
+dômes verts ou leurs cinq clochetons bleus, et leurs
+murailles blanches, ces églises donnent de la valeur
+au paysage sans intérêt. Ce sont les points d'orgue
+du tableau.</p>
+
+<p>Tous les trois ou quatre cents kilomètres, une ville
+ou plutôt ce qu'on est convenu d'appeler une ville en
+Russie, Tchistopol, Sarapoul, chef-lieu d'un vaste district
+habité par les Votiaks, une des peuplades finnoises
+du groupe permien. Après une navigation de
+soixante heures nous sommes à Perm, au terme de
+la première partie du voyage.</p>
+
+<p>Nous voici à l'extrémité orientale de l'Europe, au
+seuil de l'Asie. Si l'on tient compte de sa position par
+rapport à l'Oural, Perm est la dernière ville d'Europe;
+mais, comme le dit très justement M. Cotteau, pour
+démontrer que la domination de la Russie s'étend à
+la fois sur l'Europe et l'Asie, le gouvernement impérial
+n'a tenu aucun compte des limites naturelles
+acceptées de tout temps par les géographes<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> et a fait
+passer à l'est de l'Oural, au commencement de la<span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span>
+plaine sibérienne, la frontière orientale de la province
+de Perm.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> E. Cotteau, <i>De Paris au Japon à travers la Sibérie</i>. Hachette,
+1883.</p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="113" style="max-width: 32em;">
+ <img src="images/113.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Marché de Perm.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Très gai l'aspect de la ville, avec la gare monumentale
+du chemin de fer de l'Oural construite dans un
+joli style oriental, à côté un superbe palais étale ses
+colonnades et son fronton, plus loin des églises élèvent
+leurs dômes pittoresques, tout cela disséminé
+au milieu de la verdure devant le large fleuve. Derrière
+cette rangée d'édifices il n'y a qu'un village.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, 12 juillet, température étouffante. A
+une heure de l'après-midi, le thermomètre marque
+à l'ombre +25° et la pression est seulement de 741.
+Il y a six semaines, à la fin de mai il gelait la nuit.
+Ici la température peut descendre à -36° et s'élever
+à +30°. En 1890, pendant trois mois seulement, en
+juin, juillet et août, le thermomètre ne s'est point
+abaissé au-dessous du point de congélation. Le 5 septembre,
+s'est produite la première gelée.</p>
+
+<p>Le lendemain, départ de Perm. Nous nous embarquons
+de nouveau sur la Kama à destination de
+Tcherdine avec le projet de faire en route une escale
+pour visiter les Permiaks.</p>
+
+<p>Au delà de Perm, paysage très pittoresque. Tantôt
+les berges s'escarpent en hautes terrasses couronnées
+de bois, tantôt elles s'abaissent, découvrant de riantes
+perspectives de champs cultivés et de forêts. Par
+endroits dans ce cadre de verdure la rivière s'élargit
+en forme de lac, d'un bord à l'autre la distance est
+bien d'un kilomètre, et nous sommes ici à plus de
+200 lieues de l'embouchure de la Kama!</p>
+
+<p>Le soleil est éclatant, le ciel d'un bleu immaculé;
+n'importe ce rayonnement de lumière aveuglante, la
+masse compacte des arbres verts donne au pays un
+aspect septentrional; si on ne sent pas encore la fraîcheur<span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span>
+du nord, on la devine. Le pays est plus joli,
+plus agréable à l'œil que la vallée du Volga, mais
+il étonne moins. C'est une contrée comme une
+autre.</p>
+
+<p><i>14 juillet.</i>—A sept heures du matin nous débarquons
+à la station de Pogevo, située à proximité de la
+région occupée par les Permiaks.</p>
+
+<p>Les Permiaks appartiennent à la grande famille
+finnoise, et constituent le groupe permien avec les
+Votiaks de la Kama et les Zyrianes de la Petchora.</p>
+
+<p>Ce seraient, au témoignage des historiens, les plus
+anciens habitants du nord-est de la Russie<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>. Ils
+auraient apporté de l'Altaï l'art d'exploiter les mines,
+et des traces d'excavations que les indigènes attribuent
+aux Tchoudes légendaires seraient l'œuvre
+des anciens Permiaks<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. Mais, comme le fait très justement
+observer M. Deniker, les anthropologistes
+n'ont point comparé leurs crânes à ceux des Tchoudes;
+par suite, la parenté entre les deux peuples n'a pu
+être établie avec certitude.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> Deniker, <i>Esquisse anthropologique des Permiaks</i> (compte
+rendu de l'ouvrage de M. Maliev, in <i>Archives slaves de biologie</i>.
+Paris, 1887, t. III, fascicule 3).</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> Des trous de mines attribués aux Tchoudes se rencontrent
+dans la vallée supérieure de la Tchoussovaya, autour des
+sources de la Sosva et sur les bords du Vagran (cercle de Bogoslov).
+Les traces de ces exploitations ont été trouvées près des
+gisements actuellement les plus riches. (Aspelin, <i>De la civilisation
+préhistorique des peuples permiens</i>. Leyde, 1879.)</p>
+
+</div>
+
+<p>D'après le dernier recensement (1885), les Permiaks
+seraient au nombre de 90 000, la plupart établis dans
+la partie septentrionale du gouvernement de Perm
+(arrondissements de Solikamsk et de Tcherdine). En
+dehors de ces circonscriptions, on en trouve une
+dizaine de mille dans le gouvernement de Viatka<span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span>
+(arr. de Slobodsk et de Glasov) et quelques petits
+clans sporadiques dans l'Oural.</p>
+
+<p>Dans le gouvernement de Perm, un des groupes
+permiaks les plus compacts occupe la longue vallée
+de l'Inva, tributaire de droite de la Kama. En poussant
+dans cette direction nous espérons trouver une
+population caractéristique.</p>
+
+<p>A Pogevo nous louons une <i>pletionka</i> et maintenant
+fouette cocher! Malgré l'heure matinale, la chaleur
+est déjà très forte, pas un souffle d'air et sur la route
+blanche le soleil tape ferme.</p>
+
+<p>A neuf heures du matin nous voici à Maïlkora (distance:
+18 kilomètres, grand village de 5 000 habitants
+aggloméré autour d'un haut fourneau appartenant
+au prince Demidov. Nous changeons de voiture et de
+chevaux, puis repartons aussitôt pour Kouproz. Nouvelle
+étape de 22 kilomètres, parcourue en 2 heures
+15 minutes.</p>
+
+<p>A deux kilomètres au delà de Maïlkora commence
+la région habitée par les Permiaks. A première vue
+ces indigènes se distinguent des Russes par la couleur
+bleue de leur costume. Le bleu est la couleur
+favorite de ces Finnois. Hommes et femmes portent
+des vêtements de cette teinte, et leurs ustensiles de
+ménage sont également presque tous barbouillés de
+cette couleur. Les Finnois de Finlande, établis dans
+la Norvège septentrionale, partagent cette prédilection
+des Permiaks pour le bleu<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> Friis, <i>En Sommer i Finmarken</i>. Kristiania.</p>
+
+</div>
+
+<p>Bien que nous suivions une route fréquentée, tous
+les indigènes ne parlent pas russe, la plupart des
+femmes ignorent cette langue. L'assimilation est
+donc encore loin d'être complète.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="117" style="max-width: 36em;">
+ <img src="images/117.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Maison et types permiaks.</figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span></p>
+
+<p>A signaler chez les Permiaks leurs maisons, très
+différentes de celles des Russes. Elles sont beaucoup
+plus hautes que les <i>isbas</i>. Quelques-unes ont deux
+étages, constructions que l'on ne trouve chez les
+Russes que dans des villages riches. L'habitation
+permiake caractéristique, la <i>kirkou</i>, ne comporte
+qu'un étage, situé à quatre ou cinq mètres au-dessus
+du sol. On y accède par un perron de deux ou trois
+marches couvert, puis par un escalier appliqué le
+long de la façade et également surmonté d'un toit.
+Au sommet de cet escalier se trouve un carré entouré
+de bancs, où les indigènes aiment à se reposer. La
+porte d'entrée conduit dans un couloir sur lequel
+ouvrent les deux pièces de l'habitation. Par derrière
+s'étend une cour couverte surmontée d'un grenier.</p>
+
+<p>A midi, nous arrivons à Kouproz littéralement
+abrutis par l'ardeur du soleil et nous décidons d'attendre
+la fraîcheur pour nous remettre en route.</p>
+
+<p>Le <i>smotritel</i> (maître de poste), interrogé par Boyanus
+sur les mœurs des indigènes, affirme avec hauteur
+qu'«il ne va pas au bois». Traduisez qu'il ne fait plus
+de sacrifices païens. Mais s'il a renoncé aux faux
+dieux, sa réponse autorise à croire que d'autres les
+adorent encore en cachette. Sur ce point, impossible
+d'avoir une réponse précise du bonhomme. En tous
+pays, des paysans ne vont pas trahir leurs secrets
+devant des étrangers.</p>
+
+<p>Dès le <span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, les Permiaks ont été convertis
+par saint Stéphane, évêque de la Permie. A cette
+époque les indigènes manifestaient une hostilité
+marquée contre les Slaves et repoussaient avec énergie
+toutes les nouveautés importées dans le pays par
+les étrangers. «Ils rejetaient particulièrement l'emploi
+des caractères russes, qui n'avaient servi jusqu'alors<span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span>
+qu'à transmettre des ordres tyranniques<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.»
+Pour vaincre ces répugnances, saint Stéphane créa
+une liturgie en langue indigène et un alphabet avec
+des caractères depuis longtemps en usage dans le
+pays et qui, paraît-il, présentent une grande ressemblance
+avec les runes scandinaves. D'après certains
+archéologues russes, cet apôtre aurait composé des
+livres sacrés à l'aide de ces caractères, mais en dépit
+des recherches les plus minutieuses on n'a réussi
+jusqu'ici à découvrir aucun de ces documents.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> A. Rambaud, <i>le Congrès de Kazan</i>, in <i>Revue scientifique</i>,
+2<sup>e</sup> série, 8<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 46.</p>
+
+</div>
+
+<p>Quoique convertis depuis cinq siècles, les Permiaks
+ont conservé certaines pratiques païennes. L'Église
+grecque a adopté ces cérémonies en en modifiant
+simplement le sens. Au lieu d'être organisées en
+l'honneur des dieux du paganisme finnois, elles sont
+maintenant consacrées aux saints du paradis orthodoxe.
+La principale consiste dans le sacrifice de taureaux
+de trois ans. Elle se célèbre le 30 août, jour
+des saints Florus et Laurus, devant une ancienne
+chapelle à eux consacrée et située au village de Bolchaïa-Kotcha
+(district de Tcherdine). Quelle que soit
+la distance à laquelle il demeure de ce sanctuaire, le
+Permiak qui a fait un vœu ne recule jamais devant le
+voyage. Un de ces Finnois désire-t-il obtenir la guérison
+d'un malade, écarter quelques malheurs de sa
+famille, il jure de sacrifier un taureau si son souhait
+se réalise. La victime doit être âgée de trois ans au
+moment du sacrifice et ne présenter aucun défaut.</p>
+
+<p>Avant la cérémonie, les pèlerins allument des
+cierges devant les images sacrées de la chapelle et
+suspendent, autour du christ de l'iconostase, des rouleaux<span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span>
+de toile en guise d'ex-voto. Une fois le signal
+du sacrifice donné par le carillon de l'oratoire, aidé
+de ses parents et amis, chacun s'occupe à lier les
+jambes de son taureau et à le coucher par terre,
+mais à celui qui a prononcé le vœu incombe l'obligation
+de frapper la victime. Pour cela les Permiaks se
+servent d'un mauvais petit couteau, et souvent ce
+n'est qu'après de longs efforts qu'ils réussissent à
+immoler l'animal. Le spectacle devient atroce, les
+malheureuses bêtes blessées se débattent, essaient
+de se relever, beuglent, aspergent de sang les assistants,
+et les environs de la chapelle deviennent un
+champ de carnage immonde.</p>
+
+<p>Les animaux abattus sont immédiatement dépecés.
+Les têtes sont offertes à la chapelle et entassées
+par le bedeau dans un petit hangar voisin de
+l'édicule sacré. Au pope on réserve les filets, aux
+pauvres on donne la poitrine, et le reste de la viande
+est incontinent cuit et mangé par les assistants. La
+cérémonie religieuse se transforme en une ripaille
+générale et en une beuverie répugnante<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Ainsi le
+christianisme des Permiaks ne diffère guère du paganisme
+des Tchérémisses. Les croyances des deux
+peuples sont identiques, l'étiquette seule diffère.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> Ces renseignements sur les pratiques païennes des Permiaks
+sont empruntés à un fort intéressant travail de feu
+M. Malakhov, publié dans le <i>Bulletin de la Société ouralienne
+d'amateurs des sciences naturelles</i>, t. II, liv. I. Ekaterinbourg, 1887.</p>
+
+</div>
+
+<p>Au témoignage de Maliev, les Permiaks vénèrent
+encore de petites idoles en métal, représentant des
+oiseaux, un ours, l'animal sacré des anciens Finnois,
+et des figurines humaines. A Koudimgkor une femme
+nous a vendu plusieurs de ces fétiches, pour lesquels
+elle ne paraissait pas avoir une grande vénération.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span></p>
+
+<p>A six heures moins un quart, nous quittons Kouproz,
+en route pour Koudimgkor, situé à 59 kilomètres
+de là. Maintenant que la chaleur est passée, l'étape est
+charmante. On traverse de grands bois pleins de fraîcheur
+et d'aromes balsamiques, puis des prairies et
+des champs cultivés, gagnés depuis peu aux dépens
+de la forêt. Des troncs carbonisés indiquent un défrichement
+récent par le procédé du brûlage commun
+à tous les Finnois. Au sommet d'un plissement de
+la plaine se découvre un panorama extraordinaire.
+Deux lignes d'ondulations molles encadrent une
+plaine infinie, un horizon de mer derrière lequel le
+globe du soleil disparaît rouge et net comme en plein
+océan. Lentement la lumière jaune du couchant
+blanchit, puis jusqu'à l'aurore une pâle clarté remplit
+le ciel. Ni jour, ni nuit, cette lueur qui semble
+tomber d'une lune démesurée. Sous cette lumière
+mourante les traits du paysage restent précis, les
+lointains s'agrandissent, la forêt devient toute violette.
+Au-dessus de la rivière fument des brouillards
+blancs; la terre semble morte, on a la vision d'un
+paysage planétaire, d'un monde inanimé, la sensation
+de quelque chose d'extra-terrestre.</p>
+
+<p>De loin en loin, des hameaux de deux ou trois maisons
+perdues au milieu des champs. La population
+est ici plus disséminée que dans les régions de race
+slave. Les Permiaks recherchent l'isolement, comme
+tous les Finnois.</p>
+
+<p>A Koudimgkor, déception complète. Les habitants
+de ce village, que l'on nous avait représentés comme
+les Permiaks les plus caractérisés, ressemblent à
+tous ceux rencontrés sur la route. Les femmes portent
+le <i>sarafane</i> russe et de leur ancien costume
+n'ont conservé qu'un petit bonnet en étoffe orné de<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span>
+dessins en verroterie. Seuls quelques enfants sont
+vêtus d'une blouse bleue bordée de petites broderies
+rouges. Les Permiaks, tout au moins dans la région
+visitée par nous, semblent avoir perdu l'art de la broderie.
+En chemin nous n'avons pu acheter que trois
+ceintures tissées par les indigènes; l'une verte,
+rehaussée de rouge, est d'un dessin charmant.</p>
+
+<p>Jadis les Permiaks ont été des artistes en orfèvrerie,
+mais cet art indigène paraît
+également perdu, et aujourd'hui
+il est difficile d'en trouver
+des spécimens. A Koudimgkor
+nous avons pu cependant acheter
+une paire de boucles d'oreilles
+d'un travail très soigné.</p>
+
+<p>Ces indigènes vivent de l'élevage
+du bétail et d'agriculture.
+Comme les Finnois de Finlande,
+ils emploient la faucille pour
+couper le foin. C'est un des
+rares instruments qu'ils aient
+conservé de leurs ancêtres.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="122" style="max-width: 9em;">
+ <img src="images/122.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Boucle d'oreilles permiake.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>A Koudimgkor comme dans tous les autres villages,
+la population enfantine est très nombreuse.
+Les Permiaks sont une race très prolifique. D'après
+Maliev, en deux ans, de 1883 à 1885, leur proportion
+par rapport aux Russes dans le district de Solykamsk
+a monté de 48,91 pour 100 à 51,11. L'effectif de
+chaque famille serait de 6,61, nombre supérieur à
+celui des Russes habitant dans le voisinage (5,27).
+Cet accroissement rapide des Permiaks est dû en
+partie à la liberté laissée aux jeunes filles. Chez ce
+peuple comme chez les Eskimos du Grönland, les
+hommes paraissent tenir en médiocre estime la virginité<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span>
+de leurs fiancées. D'après une vieille coutume,
+au moment de la célébration du mariage, la future
+épouse, si elle est encore vierge, doit déposer un
+ruban rouge sur les pages de l'évangile ouvert. Or,
+dit-on, deux ou trois jeunes filles seulement sur cent
+sont en droit d'accomplir ce rite. Comme excuse
+on allègue que les femmes permiakes ne se marient
+guère avant vingt-cinq ans. Après le mariage elles
+rachètent, dit-on, leurs erreurs passées par une conduite
+exemplaire<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> Deniker, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Les indigènes de Koudimgkor nous affirmèrent
+qu'un peu plus loin au nord habitaient des Permiaks
+peu modifiés par l'influence russe. Depuis les
+plaines du Volga nous connaissions ce racontar.
+Dans le pays des Tchérémisses, lorsque nous demandions
+aux indigènes de nous indiquer un village
+habité par des païens, ils nous parlaient toujours de
+hameau plus éloigné, et dès que nous arrivions à
+cet endroit les habitants étaient unanimes à affirmer
+que nous devions aller plus loin pour trouver
+des indigènes intéressants. Maintenant l'été avance,
+il n'y a plus de temps à perdre, et, comme demain un
+vapeur à destination de Tcherdine passe à Pochevo,
+nous parcourons en une nuit les vingt-cinq lieues
+qui nous séparent de la Kama.</p>
+
+<p>Le 16 juillet, à neuf heures du matin, nous nous
+embarquons de nouveau; le lendemain matin voici
+enfin Tcherdine, le point de départ de notre exploration
+projetée dans le bassin de la Petchora. Pour
+y arriver nous avons dû traverser toute l'Europe de
+l'ouest à l'est et parcourir 6 000 kilomètres. Nous
+sommes maintenant plus près des frontières de Chine
+que de France.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">DE TCHERDINE A LA PETCHORA</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>La Kolva.—La Vogoulka.—Les moustiques.—Les embâcles
+de bois.—Le portage entre Vogoulka et Petchora.—Les
+Zyrianes.</p>
+</div>
+
+
+<p>Tcherdine est une petite ville de 4 000 habitants,
+pittoresquement perchée au-dessus de la vallée de la
+Kolva. Ici pour la première fois depuis Kazan, changement
+de décors dans le paysage. Au loin, derrière
+une immensité bleue de forêts, s'élève la haute cime
+du Poloudov Kamen (524 m.), dernier renflement de
+l'Oural. Au milieu de la platitude générale elle fait
+l'effet d'une île élevée sortant de la mer. Depuis
+Perm nous suivons le pied de l'Oural, ici pour la première
+fois nous l'apercevons.</p>
+
+<p>A Tcherdine commence notre exploration. Désormais
+plus de routes ni de moyens réguliers de transport.
+A travers la région déserte qui s'étend jusqu'à
+la Petchora, sur une distance de 300 kilomètres, le
+chemin est tracé par un long réseau de rivières tributaires
+de la Kama. C'est d'abord la Kolva, puis la Vitcherka
+et la Bérésovka, ensuite la Ielovka et enfin la
+Vogoulka. Ce dernier cours d'eau conduit les barques<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span>
+à six kilomètres seulement de la Volosnitsa, affluent
+navigable de la Petchora. De la Kama à la Petchora
+s'étend ainsi une ligne navigable presque continue,
+grande route naturelle ouverte au milieu de ces solitudes.</p>
+
+<p>Au moment de notre arrivée à Tcherdine, un des
+principaux négociants de la ville, M. Souslov, allait
+mettre en route un vapeur pour conduire deux ingénieurs
+à la Petchora; avec une amabilité dont nous
+ne saurions lui être trop reconnaissant, il nous offre
+le passage sur son steamer et l'hospitalité dans sa maison.
+Inconnus, nous sommes partout accueillis en amis.</p>
+
+<p>A sept heures du soir nous partons pour Kamgort en
+<i>pletionka</i>, village à 21 kilomètres au nord de Tcherdine,
+où habite M. Souslov et où est mouillé son vapeur.</p>
+
+<p>Dans ce pays de hiérarchie, où chacun est étiqueté
+sous une rubrique, M. Souslov appartient à la classe
+des paysans, mais ne croyez pas du tout que ce soit
+un laboureur. En France il serait un bourgeois important
+et compterait parmi les notables du pays.
+Le jour encore lointain où se formera en Russie une
+classe moyenne, c'est parmi ces paysans aisés et
+intelligents qu'elle se recrutera. Beaucoup sont gens
+d'initiative et ne craignent pas de se lancer dans de
+grandes entreprises fécondes pour le développement
+de la Russie. Un simple paysan du gouvernement
+d'Orembourg n'a-t-il pas installé un des premiers
+centres de l'industrie russe dans le Turkestan, tout
+comme M. Souslov crée ici une importante route
+commerciale? Et on pourrait multiplier les exemples
+de cette activité.</p>
+
+<p>Chez M. Souslov une réception enthousiaste nous
+attend, une vraie réception russe. Pendant quatre
+heures on boit et on mange sans arrêt. Pour pouvoir<span class="pagenum" id="Page_120">[Pg 120]</span>
+répondre aux politesses des habitants, un voyageur
+doit avant tout avoir la tête solide.</p>
+
+<p>A une heure du matin, départ. Des brumes légères
+fument au-dessus de la Kolva et noient les contours
+de la forêt. Par endroits la silhouette noire d'un grand
+sapin perce le brouillard avec des airs de fantôme
+grandi par la réfraction, puis tout redevient blanc,
+diaphane, aérien comme si l'on naviguait au milieu
+des nuages.</p>
+
+<p><i>18 juillet.</i>—Continuation de la navigation sur la
+Kolva. La rivière coule claire et rapide entre de jolies
+collines boisées. Çà et là la masse verdâtre des pins
+est noircie par des bouquets de <i>cembro</i>, les premiers
+que nous ayons observés; à côté de ces taches
+foncées blanchissent comme une neige légère des
+plaques de lichen de rennes. A onze heures du matin,
+arrêt à Vetlane pour une excursion à Neyrop, village
+situé à 4 kilomètres de la Kolva.</p>
+
+<p>Neyrop est une localité historique. Sur l'ordre de
+Boris Goudounov, l'oncle de Michel Romanov fut conduit
+ici et enfermé dans un trou qui fut muré par-dessus
+lui. L'air et le jour n'arrivaient au prisonnier
+que par une petite ouverture à travers laquelle les
+enfants lui faisaient parvenir des vivres. Une chapelle
+a été érigée au-dessus du caveau; on y conserve
+pieusement les lourdes chaînes dont était chargé le
+malheureux prince<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> Ces chaînes pèsent, paraît-il, 48 kilogr.</p>
+
+</div>
+
+<p>Plusieurs maisons sont construites sur le type des
+habitations permiakes (<i>kirkou</i>) de Koudimgkor, et
+pour couper le foin les indigènes se servent de la
+faucille. L'élément finnois forme évidemment ici une
+bonne part de la population, comme du reste dans<span class="pagenum" id="Page_122">[Pg 122]</span>
+tout l'arrondissement de Tcherdine, mais aujourd'hui
+les habitants ont perdu le souvenir de leur origine
+et se disent Russes.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="127" style="max-width: 37em;">
+ <img src="images/127.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">La Kolva.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>A Vetlane, la rive gauche de la Kolva s'élève en
+un bel escarpement calcaire haut de 60 à 80 mètres; à
+trois kilomètres de là, même accident de terrain sur la
+rive droite. La rivière coule ici dans une sorte d'étranglement.
+C'est la première fois, depuis notre entrée
+en Russie, que nous observons la roche en place.</p>
+
+<p>A six heures du soir, le vapeur abandonne la Kolva
+pour s'engager dans son affluent de gauche, la Vitcherka.
+Sur cette rivière peu ou point de courant
+et partout une profondeur relativement grande. Près
+du confluent il y a, me dit-on, six mètres d'eau. Sur
+la Kolva, au contraire, des bancs rendent la navigation
+difficile. La Vitcherka, large d'une dizaine de
+mètres, coule tantôt entre des marais, tantôt entre
+des terrasses de sable et d'argile. Le long de ces
+berges se produisent des glissements qui entraînent
+dans l'eau des bouquets d'arbres. A chaque instant le
+vapeur croise des bois flottants ou évite des amoncellements
+d'arbres tombés des rives.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, nous rencontrons une équipe
+d'ouvriers occupés à débarrasser la rivière des arbres
+qui l'obstruent. Pour créer une voie commerciale
+facile entre la Kama et la Petchora, le ministre des
+voies et communications fait procéder en ce moment
+au curage de la Vitcherka et de ses affluents et sous-affluents.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="129" style="max-width: 37em;">
+ <img src="images/129.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">La caravane sur la Bérésovka.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Toujours le même paysage, des bois marécageux
+au milieu desquels la rivière circule comme une
+avenue couverte d'eau. Plus loin la Vitcherka s'élargit
+en un lac, le Tchoussovskoé ozero. Au bout de la
+nappe d'eau on ne voit qu'une mince bande de terre<span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span>
+verte qui a l'air de flotter entre le ciel et l'eau, tellement
+le pays est plat. De tous côtés, des saulaies
+avec des marais, des terres tremblantes; tout cela
+reluisant de lumière sous un ciel magnifique. Ce
+paysage laisse la même impression de grandeur
+triste que la campagne romaine.</p>
+
+<p>Au delà du Tchoussovskoé ozero, mauvaise nouvelle:
+la profondeur de la Bérésovka diminue rapidement,
+on n'avance plus que très lentement, en
+sondant à l'avant avec une perche. A un moment, le
+vapeur est obligé de stopper, il n'a plus sous la quille
+que quelques centimètres d'eau. Il faut maintenant
+poursuivre le voyage dans les canots que nous avons
+pris en remorque, et d'ici le portage la distance est,
+affirment les indigènes, de 100 kilomètres; 100 kilomètres
+à parcourir à la rame, au milieu de marais!</p>
+
+<p>Nous empilons en hâte les bagages dans les canots,
+et maintenant aux avirons. D'une embarcation à
+l'autre les équipages s'excitent par des plaisanteries
+et par des cris, c'est à qui prendra la tête de la flottille,
+puis quand, essoufflés, les vainqueurs ralentissent
+leur vitesse, d'autres plus ménagers de leurs
+forces repartent de plus bel et essaient de les dépasser.
+Tout le monde alors de rire et de hurler. Le
+paysan russe n'est ni triste ni silencieux, comme on
+le représente généralement. C'est que la plupart des
+voyageurs l'ont vu dans les villes ou sur les vapeurs
+du Volga. Discret et timoré, le moujik se tient sur
+la réserve dans ce milieu qui lui est étranger, mais
+voyagez avec lui à la campagne, il devient un compagnon
+enjoué et agréable.</p>
+
+<p>Encore des marais, des saulaies, ou bien une terrasse
+sablonneuse couverte par la forêt sans fin
+d'arbres verts.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span></p>
+
+<p>Dès que le soleil baisse, de ces marécages s'élèvent
+des nuées de moustiques. Autour de chacun de nous
+une centaine de ces insectes, pour le moins, susurrent
+leur musique énervante. Les bateliers s'enveloppent
+la tête de mouchoirs et nous nous coiffons
+de moustiquaires américaines, grands filets en tarlatane
+tendus sur des ressorts, en forme de nasses à
+poisson; des gants épais et des bottes complètent
+l'équipement. Impossible de laisser à découvert la
+moindre partie du corps et nécessité absolue de fermer
+hermétiquement toutes les ouvertures des vêtements;
+avec la température lourde que nous supportons
+il serait pourtant si agréable d'avoir la figure à
+l'air! En dépit de la chaleur, pendant des semaines,
+jour et nuit, en plein air comme dans les maisons
+il faudra conserver la moustiquaire sur la tête. Avec
+cela il n'est pas très facile de manger. Avant de se
+mettre quelque chose sous la dent c'est toute une
+manœuvre. Il faut d'abord écarter les insectes d'un
+coup de mouchoir, relever ensuite prestement le
+voile et avaler à la hâte un gros morceau. Quelle
+que soit la rapidité des mouvements, des moustiques
+réussissent toujours à se glisser sous le filet; pour
+chaque bouchée vous pouvez compter sur deux ou
+trois piqûres au moins. Notez que nous sommes
+maintenant à la fin de juillet et que depuis une
+quinzaine les moustiques ont diminué. En pleine
+saison qu'est-ce que cela doit être?</p>
+
+<p>Dans la soirée nous rencontrons une barge, habitation
+flottante de l'ingénieur chargé des travaux de
+curage. A bord les plus minutieuses précautions
+sont prises pour arrêter les moustiques: partout ce
+ne sont que doubles portes, portières de mousseline
+et moustiquaires, devant l'entrée fume un feu tourbeux;<span class="pagenum" id="Page_126">[Pg 126]</span>
+mais bien souvent, paraît-il, tout cela devient
+inutile.</p>
+
+<p>L'installation des ouvriers est très curieuse. Ces
+pauvres gens ont pour gîtes de véritables habitations
+de troglodytes. Dans la hauteur de la berge sablonneuse
+ils ont creusé des cavités auxquelles on accède
+par un trou garni d'un linteau en bois pour soutenir
+le plafond et fermé par une nappe en écorce de tilleul.
+Ces abris, d'un usage courant en Russie, doivent être
+une survivance de l'époque préhistorique dans ces
+pays où les cavernes manquent par suite de l'absence
+de la roche en place à la surface du sol. Les Tchoudes,
+répandus jadis dans la région forestière du nord,
+habitaient des trous creusés en terre; dans le gouvernement
+d'Arkhangelsk, des cavernes de ce genre
+sont très fréquentes et portent encore aujourd'hui
+le nom de <i>Tchoudskiia pechtcheri</i><a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> (cavernes des
+Tchoudes).</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> Alex. G. Schrenk, <i>Reise nach dem Nordosten des europäischen
+Russlands durch die Tundren der Samoyeden zum Arktischen
+Uralgebirge</i>. Dorpat, 1848, vol. I, p. 372.</p>
+
+</div>
+
+<p>A minuit, nous arrivons à Oust-Ielovka, hameau
+situé à l'embouchure de la Ielovka dans la Bérésovka.
+Rien que des entrepôts appartenant à des marchands
+de Tcherdine et un magasin de farines où les indigènes
+viennent s'approvisionner pendant l'hiver. Actuellement
+Oust-Ielovka n'est occupé que par une famille,
+seuls habitants rencontrés depuis le Tchoussovskoé
+ozero sur une distance d'une vingtaine de kilomètres,
+et leurs plus proches voisins demeurent à 60 kilomètres
+de là, au portage entre la Petchora et la Vogoulka.
+Après un maigre souper nous nous étendons sur le
+plancher d'une chambre surchauffée par le poêle de la
+maison. Impossible d'aérer, à cause des moustiques,<span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span>
+et sur les planches qui nous servent de lit grouillent
+des troupes compactes de punaises. Bast! en comparaison
+du moustique, la punaise est un insecte sympathique.</p>
+
+<p>Nous sommeillons trois heures, puis de nouveau
+en route. A quelques centaines de mètres d'Oust-Ielovka
+voici la Vogoulka, affluent de la Ielovka, le
+dernier rameau du réseau fluvial que nous remontons.
+Un méchant ruisseau sans profondeur, large de quelques
+mètres, égout des tourbières environnantes.
+Pas de vue; à droite, à gauche, des marais, des
+fourrés de bouleaux et de saules, précédant la grande
+forêt sèche de conifères, le <i>bor</i>, comme l'appellent
+les Russes. Pas un habitant, pas un animal, pas un
+oiseau, c'est une solitude morne, poignante avec le
+ciel nuageux d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Aucun souffle d'air, et une chaleur grise, humide,
+accablante. A midi T. = + 29°. Par un temps
+pareil et dans ces marécages les moustiques deviennent
+terribles. Nos voiles sont insuffisants à nous
+protéger, et, pour chasser les essaims les plus compacts,
+nous devons allumer un feu fumeux dans
+la marmite au fond de l'embarcation. Pas d'autre
+alternative, ou se laisser piquer sans trêve ni merci
+ou passer à l'état de jambon. Pour allumer ces feux,
+les indigènes recueillent des champignons poussés
+sur le tronc des bouleaux; en brûlant ils dégagent
+une odeur pénétrante qui a, dit-on, la vertu d'éloigner
+les moustiques, mais aujourd'hui on a beau
+activer le feu, la fumée paraît avoir perdu toute
+vertu.</p>
+
+<p>A chaque instant les canots touchent ou sont arrêtés
+par des amoncellements de souches et de branches
+mortes. Comme la Witcherka et la Bérésovka, la<span class="pagenum" id="Page_128">[Pg 128]</span>
+rivière est encombrée d'arbres. D'après les renseignements
+que m'a donnés un membre de la mission
+occupée au curage de ces rivières, seulement
+en deux points de la Bérésovka on n'aurait pas retiré
+moins de 27 000 mètres cubes de bois mort. Un grand
+nombre de cours d'eau de la Sibérie et du nord-est
+de la Russie présentent de pareilles embâcles. Ahlqvist
+raconte<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> avoir employé vingt-quatre heures pour
+parcourir 11 kilomètres sur une rivière du versant
+oriental de l'Oural encombrée d'arbres morts. A
+40 kilomètres de son embouchure, la rivière Pich,
+affluent de droite de la Petchora, devient inaccessible
+aux barques par suite d'embarras d'arbres. En
+1847, l'expédition d'Hoffmann fut arrêtée par des
+enchevêtrements de bois sur le Volok, affluent de
+l'Ilytche, conduisant à un portage entre cette rivière
+et le Potcherem. Ne pouvant détruire cette barricade
+par la hache ou le feu, l'expédition dut battre en
+retraite<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. De pareils embarras existent également,
+sur une échelle beaucoup plus grandiose, dans le
+bassin du Mississipi et dans la région forestière du
+Canada. Un cours d'eau de ce dernier pays porte le
+nom caractéristique de Rivière des Barricades. Au
+commencement du siècle, l'Atchafalaya, l'Ouachita,
+affluents du Mississipi, étaient complètement cachés
+par des amas d'arbres sur une grande partie de leur
+cours; en plusieurs endroits on pouvait les traverser
+sans reconnaître qu'on franchissait des rivières<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>.
+Dans la région que nous parcourons, ces débris de
+végétaux n'atteignent point une puissance aussi considérable,<span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span>
+mais ils occupent parfois une surface assez
+étendue, relativement à l'importance des cours d'eau.
+Au milieu de ces marais les rivières changent souvent
+de cours, et, sur les différents lits qu'elles abandonnent
+successivement, laissent des amas d'arbres, que
+les tourbes viennent ensuite recouvrir. L'étude de
+ces dépôts serait d'un grand intérêt pour la question
+si importante de la formation de la houille.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> Ahlqvist, <i>Unter Wogulen und Ostjaken</i>. Helsingfors, 1885.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> Hofmann, <i>Der nördliche Ural und das Küstengebirge Pae-Choi</i>.
+Saint-Pétersbourg, 1856, vol. II, p. 69.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> Reclus, la Terre, d'après Lyell, <i>Second Visit to the U. S.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>A une heure de l'après-midi, arrêt pour laisser
+reposer les bateliers. Voilà huit heures que ces braves
+gens travaillent énergiquement. Les équipages préparent
+une sorte de thé avec des feuilles de fraisier
+pendant que nous faisons cuire un canard abattu la
+veille. Avec deux branches fourchues, et la baguette
+en fer de ma carabine Gras, la broche est installée, on
+la tourne cinq ou six fois et le volatile est rôti suivant
+les règles de l'art, sur les bords de la Vogoulka.</p>
+
+<p>A quatre heures, en route de nouveau. La Vogoulka,
+devenue très étroite, coule sous une charmille de
+saules: cela serait idyllique sans les moustiques et
+sans l'humidité qui nous envahit. Nous sommes littéralement
+dans l'eau: pluie sur le dos, jambes dans
+l'eau, qui remplit les embarcations plus ou moins disloquées
+par de nombreux échouages, et avec cela
+bénédiction continuelle que les bateliers nous envoient
+avec les gaffes.</p>
+
+<p>A six heures, nous arrivons au lieu dit Vechtomorskaya
+Pristane. L'agent de police et deux hommes
+débarquent pour aller chercher les chevaux à la station
+située sur le portage entre la Vogoulka et la Petchora
+et les amener ensuite à Poupavaïa Pristane,
+point où s'arrêtent les embarcations. Désireux de
+me dégourdir les jambes, je me joins à eux. Il y a,
+dit-on, une piste, les gens affirment la connaître, et<span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span>
+ce sera plaisir de se promener dans la forêt, après
+être resté quatorze heures en canot; de plus, à cette
+heure de la journée, on peut trouver du gibier, et le
+garde-manger est maintenant une grosse préoccupation.</p>
+
+<p>Nous traversons péniblement un large marais; au
+bout les guides paraissent hésitants, et dix minutes
+après s'arrêtent, ils ont perdu la piste. Nous tournons
+dans tous les sens, sans trouver aucune trace.
+Nous sommes bel et bien égarés, point de soleil, point
+de boussole, de tous côtés la forêt uniforme, et avec
+cela pas de vivres. Pour nous tirer de là, il faut
+rejoindre à tout prix la Vogoulka et ensuite la suivre
+jusqu'à ce que nous ayons rattrapé nos compagnons.
+Mais allez donc retrouver, au milieu de ces marais,
+un ruisseau à moitié caché sous les arbres. Chacun
+de nous avance dans une direction donnée en restant
+toujours à portée de voix et en scrutant soigneusement
+le terrain. Une heure se passe en recherches
+longues et pleines d'anxiété; rien n'est signalé et le
+découragement s'empare de nos gens. L'agent de
+police se trouve mal; tout à coup un cri: un éclaireur
+vient de découvrir enfin la Vogoulka. Nous sommes
+sauvés, mais l'émotion a été grosse.</p>
+
+<p>Le long de la rivière, point de sentier, il faut passer
+des saulaies coupées de fondrières, traverser de
+hautes herbes, sauter des trous, escalader des amas
+d'arbres déracinés enchevêtrés les uns dans les autres,
+partout des fossés masqués par la verdure, et pourtant
+personne ne tombe et ne fait de faux pas. En
+pareille circonstance il y a des grâces spéciales. En
+outre, au milieu de ces marais pensez si les moustiques
+sont nombreux, et pas moyen de porter de
+moustiquaires. Après une heure et demie de cet exercice<span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span>
+gymnastique nous rejoignons nos compagnons
+et bientôt arrivons à Poupavaïa Pristane, trempés
+comme si nous étions tombés à l'eau, et couverts de
+boutons comme si nous avions eu la petite vérole.</p>
+
+<p>A Poupavaïa Pristane la Vogoulka n'est séparée de
+la Volosnitsa, affluent navigable de la Petchora, que
+par une langue de terre, basse, large de 6 kilomètres.
+A travers la forêt, une large tranchée a été pratiquée,
+et une sorte de route construite pour permettre de
+traîner les embarcations d'une rivière à l'autre. Au
+milieu de l'isthme habite un paysan russe chez lequel
+on trouve des chevaux nécessaires pour effectuer les
+transports à travers le portage. A peine débarqué,
+un ingénieur part à la recherche de cet ermite pendant
+que le reste de la troupe établit le bivouac. Un
+grand feu est allumé; tout le monde s'étend autour,
+le nez dans la fumée pour se protéger contre les moustiques
+et l'humidité des marais. A chaque minute
+les chevaux peuvent arriver et dans cette pensée on
+n'ose mettre la marmite sur le feu. On a faim pourtant
+et toutes les demi-heures on prend une collation
+ou une tournée pour combattre l'humidité et passer
+le temps. Après neuf heures d'attente, à six heures
+du matin arrivent les véhicules destinés au transport
+des bagages, sous la conduite d'un cocher
+bancal. Le bonhomme est coiffé d'une casquette
+rouge, et dans le dos lui pend un énorme foulard
+écarlate, le tout destiné à écarter les moustiques. Les
+insectes, affirment les indigènes, fuient les étoffes de
+couleur rouge ou blanche; le noir, au contraire, les
+attirerait.</p>
+
+<p>La station est située à trois kilomètres seulement
+de Poupavaïa Pristane, deux pauvres maisonnettes
+perdues dans la solitude de la forêt.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span></p>
+
+<p>Après un somme sur le plancher, nous nous remettons
+en marche. Au lieu de gagner la Volonitsa, nous
+prendrons à gauche à travers bois pour arriver directement
+à la Petchora à Iaktchinskaya Pristane.</p>
+
+<p>Les bagages sont chargés sur deux traîneaux (<i>narte</i>)
+en bois dont le siège est très élevé, les seuls véhicules
+capables de circuler sur ces terrains spongieux.
+Trois chevaux sont attelés en flèche à une <i>narte</i>, deux
+seulement à l'autre, puis la caravane se met en selle.</p>
+
+<p>Le sentier que nous suivons est large tout au plus
+d'un mètre, coupé de racines d'arbres. N'importe, on
+trotte toujours; à droite et à gauche émergent des
+troncs d'arbres sur lesquels on s'empalerait si le
+cheval tombait, mais les chevaux russes ont le
+pied sûr comme les mulets des Alpes. Bientôt le sol
+devient tremblant devant un ruisseau fangeux, en
+guise de pont on a jeté en travers deux madriers, et
+sans broncher, les montures traversent ce passage
+scabreux. Un peu plus loin, nos bêtes tendent le cou
+vers le sol, le flairent bruyamment, puis avancent
+avec précaution un pied après l'autre; la terre est
+couverte d'une belle herbe drue et haute, on dirait
+un petit pré bien gras. Le cheval fait encore quelques
+pas, et patatras le voilà dans la vase jusqu'aux jarrets.
+Ce pâturage fleuri cache une abominable fondrière,
+et il y en a comme cela quatre ou cinq échelonnés le
+long de la route. Cela distrait de la monotonie du
+paysage.</p>
+
+<p>Un grand vide se fait à travers la forêt. Un incendie,
+allumé probablement par la foudre, a dévasté
+les bois, traçant une vaste clairière; des troncs calcinés
+gisent étendus avec des airs de squelettes grimaçants;
+le sol brûlé par le feu a une teinte de
+lèpre; au-dessus de petits tas de charbon s'élèvent<span class="pagenum" id="Page_134">[Pg 134]</span>
+des fumerolles bleues, comme la buée d'un encens.
+De pareils accidents sont très fréquents dans ces
+régions; chaque été, en Russie et en Sibérie, des
+incendies détruisent des milliers d'hectares de forêts.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="139" style="max-width: 23em;">
+ <img src="images/139.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">DE LA PETCHORA A L'OB<br>Feuille 1<br>Croquis à la Boussole du Cours de la Petchora par Ch. RABOT<br>1890.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>La terre s'enfle légèrement; un boursouflement du
+sol de trois ou quatre mètres marque la ligne de partage
+des eaux entre le bassin de la Kama et celui de
+la Petchora, entre les tributaires de la Caspienne et
+ceux de l'océan Glacial; au delà nous traversons à
+gué la Volonitsa.</p>
+
+<p>Encore quelques marais fangeux, puis le sol se raffermit,
+les bois s'éclaircissent, la lumière devient
+plus vive. Au bout de l'avenue apparaît une grande
+allée bleue, c'est la Petchora, large comme la Seine
+à Paris, ici à plus de 1 300 kilomètres de son embouchure.
+Quel plaisir de contempler ce paysage égayé
+par le mouvement de l'eau courante après être resté
+trois jours dans une forêt morne et indifférente.</p>
+
+<p>Iaktchinskaya Pristane, situé sur la rive droite du
+fleuve et non sur la rive gauche, comme l'indiquent
+les cartes, semble de loin un bourg important. Vous
+arrivez et quel n'est pas votre étonnement d'y trouver
+la solitude la plus absolue. Nulle part âme qui vive,
+toutes les maisons sont fermées, pour le moment
+une seule est habitée. Iaktchinskaya Pristane est simplement
+un lieu de foire et l'entrepôt du commerce
+de la Petchora. Cette localité est occupée seulement
+au moment du marché et à l'époque des transports,
+le reste du temps elle n'est habitée que par le gardien
+des magasins.</p>
+
+<p>Le commerce sur la Petchora a beaucoup plus d'importance
+qu'on ne serait tenté de le croire au premier
+abord. Dans cet immense bassin fluvial, grand à peu
+près comme la France, vit une centaine de mille d'habitants<span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span>
+qui ne communiquent avec le reste du monde
+que par ce fleuve. Chasseurs et pêcheurs, ils ont besoin
+de céréales, que ne produit point la terre qu'ils habitent,
+et d'objets manufacturés, qu'ils ne savent point
+fabriquer. En échange ils donnent des pelleteries et
+du poisson. Les négociants de Tcherdine ont en quelque
+sorte le monopole des affaires sur les bords de
+la Petchora. En décembre et janvier les marchandises
+sont transportées par terre à Iaktchinskaya
+Pristane, puis aux premiers jours de mai, après la
+débâcle, chargées sur des barques qui vont les disperser
+dans l'immense rameau fluvial dont la Petchora
+est le tronc. Vers le 15 août, une partie de cette
+flottille, la <i>caravane de printemps</i>, comme on l'appelle,
+remonte à Iaktchinskaya Pristane, rapportant le poisson
+pris par les Zyrianes après la débâcle; les autres
+bateaux, la <i>caravane d'automne</i>, reviennent dans les
+premiers jours d'octobre, principalement avec des
+cargaisons de saumons. Toutes ces marchandises
+restent renfermées dans les magasins du port jusqu'à
+l'époque où le traînage permet de les conduire
+facilement à Tcherdine.</p>
+
+<p>Pendant l'hiver 1881-1882, de Iaktchinskaya Pristane
+on a expédié sur la Kama et de là dans la Russie
+900 tonnes de divers poissons et 32 tonnes et demie
+de saumon. Cette année-là, cette dernière pêche n'avait
+pas été heureuse, d'ordinaire elle produit de 130 à
+160 tonnes de ce poisson, particulièrement estimé par
+les gourmets russes<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> Ermilov, <i>Poïzdka na Petchorou</i>. Arkhangelsk. 1888.</p>
+
+</div>
+
+<p>A la fin de décembre se tient à Iaktchinskaya Pristane
+une foire importante. On y vient même d'Arkhangelsk,
+située à plus de 800 lieues de là. C'est principalement<span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span>
+un marché de fourrures. Les indigènes
+apportent les produits de leur chasse en paiement
+des marchandises qu'ils ont reçues à crédit l'été précédent,
+et en même temps font de nouveaux achats.
+Tout ce commerce se fait sans argent, par troc, absolument
+comme au <span class="allsmcap">X</span><sup>e</sup> siècle, du temps que les Bulgares
+trafiquaient avec les Permiens. Depuis neuf
+siècles les mœurs des habitants ne se sont pas modifiées.
+D'autre part les transactions ne sont pas libres.
+Étant toujours débiteurs des marchands, les Zyrianes
+cèdent toutes leurs pelleteries à leurs créanciers pour
+les rembourser de leurs avances. Un étranger leur
+offrirait-il de leurs marchandises un meilleur prix que
+leur acheteur attitré, ils refuseraient de la lui céder,
+de crainte de perdre crédit chez leurs prêteurs. Les
+marchands de Tcherdine tiennent ainsi la population
+de la Petchora dans une dépendance complète.
+Naturellement ces négociants cotent très haut leurs
+marchandises, 8 à 10 roubles (24 à 30 francs) les
+16 kilogrammes de farine de seigle, et très bas celles
+des indigènes, de manière à faire pencher toujours la
+balance en leur faveur. Profiter de la naïveté et de
+l'ignorance des races inférieures pour les voler, n'est-ce
+pas ce qu'on appelle en langage noble leur apporter
+les bienfaits de la civilisation? D'année en
+année le Zyriane s'endette ainsi de plus en plus.
+Presque tous les habitants des bords de la Petchora
+sont débiteurs des gens de Tcherdine et quelques-uns
+même pour des sommes importantes, 2 à 3 000 francs,
+un joli denier pour des gens qui n'ont ni sou ni maille.
+Ces pratiques commerciales sont du reste générales
+dans le Nord. En Sibérie, à la foire d'Obdorsk les
+marchands russes emploient les mêmes procédés à
+l'égard des Ostiaks et des Samoyèdes, et les Norvégiens<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span>
+agissent de même à l'égard des Lapons. En tout
+pays l'homme civilisé a les mêmes appétits.</p>
+
+<p>A Iaktchinskaya Pristane nous rencontrons l'<i>ouriadnik</i>
+Eulampy Arseniev Popov. D'après les ordres
+que le gouverneur de Vologda a eu l'amabilité de
+donner, il doit nous accompagner sur la Petchora,
+non point que les indigènes soient malveillants, mais
+afin de nous épargner tout ennui pour le recrutement
+des rameurs. Par suite de circonstances imprévues,
+Popov nous a accompagnés jusqu'en Sibérie. Dans la
+mesure de ses moyens, ce brave homme a été pour
+moi un auxiliaire très précieux, et je ne saurais trop
+rendre hommage à son intelligence et à sa profonde
+honnêteté. Popov était Zyriane et avait toutes les
+qualités de sa race.</p>
+
+<p>Maintenant la route s'ouvre facile. Nous n'avons
+qu'à nous laisser tranquillement porter par la Petchora
+et bientôt nous arriverons en vue de l'Oural.
+C'est une nouvelle navigation de plus de cent cinquante
+lieues, facile et agréable sur ce beau fleuve.</p>
+
+<p>Le soir de notre arrivée à Iaktchinskaya Pristane,
+nous nous remettons en marche, et le lendemain
+matin à trois heures nous atteignons le hameau
+d'Oust-Pojeg<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> Mammaly, en langue zyriane.</p>
+
+</div>
+
+<p>De suite Boyanus va demander l'hospitalité dans la
+maison que l'on nous dit être la plus propre. Le
+<i>khozaïne</i><a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, quoique troublé dans son sommeil, ne
+nous en reçoit pas moins très amicalement. Ces
+braves paysans font toujours mon admiration. Vous
+arrivez chez eux au beau milieu de la nuit, vous bouleversez
+tout leur intérieur, et toujours ils se montrent<span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span>
+aimables et empressés. La complaisance et la douceur
+sont le fond de leur caractère. Notre hôte nous
+abandonne deux pièces. Le mobilier en est sommaire:
+une table, des bancs, un lit formé de planches
+clouées au mur. Point de literie, nos couvertures
+et la tente, étendues sur le bois, la remplacent. Par-dessus
+nous disposons une grande tente moustiquaire,
+et à la porte de la chambre est allumé un feu
+fumeux dans un vase; grâce à ces précautions nous
+serons à l'abri des moustiques. Voilà la quatrième
+nuit que nous passons sans sommeil, je vous laisse à
+penser si nous dormons à poings fermés.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> Maître de maison.</p>
+
+</div>
+
+<p>Le village d'Oust-Pojeg<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a> est situé sur la rive gauche
+de la Petchora, à 700 mètres environ en aval du confluent
+de la rivière Pojeg<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, dans une boucle du
+fleuve.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> 98 habitants, tous Zyrianes.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> La carte de l'état-major russe (feuille 124) place à tort
+Oust-Pojeg sur la rive droite de la Petchora et en amont de
+l'embouchure du Pojeg.</p>
+
+</div>
+
+<p>Durant notre séjour à Oust-Pojeg, tout le temps un
+beau soleil et une température élevée, trop élevée
+même à notre gré. Le 26 juillet, de neuf heures du
+matin à huit heures du soir, le thermomètre s'est
+maintenu à + 26° à l'ombre; le matin au soleil, il
+marquait + 33°. Pour un pays froid c'est un peu
+chaud. Avec une pareille température les maisons de
+bois deviennent des fours, et impossible de les ventiler,
+sans risquer de laisser pénétrer des essaims de
+moustiques. L'excès de chaleur est, après tout, préférable
+aux morsures de ces maudits insectes.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="145" style="max-width: 40em;">
+ <img src="images/145.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Départ des faneuses d'Oust-Pojeg.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Sur la Petchora, comme sur le Volga, l'intérêt du
+voyage est dans l'étude de la population. Les Zyrianes,
+que nous rencontrons pour la première fois, à Oust-Pojeg,<span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span>
+ne sont ni aussi primitifs ni aussi originaux
+que les Tchérémisses et les Tchouvaches, mais n'en
+sont pas moins intéressants par certains côtés.</p>
+
+<p>Leur civilisation est plus élevée que celle des Finnois
+du Volga, mais, vivant au milieu de forêts vierges,
+sous un climat qui interdit pour ainsi dire toute culture,
+ils ont dû rester à l'état de chasseurs, tandis que
+leurs cousins germains des environs de Kazan, habitant
+des pays plus favorisés, sont devenus agriculteurs.</p>
+
+<p>Les Zyrianes sont disséminés dans la partie orientale
+des gouvernements d'Arkhangelsk et de Vologda,
+ainsi que dans l'extrême nord du gouvernement de
+Perm<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. Quelques clans sporadiques se trouvent en
+outre en Sibérie dans le bassin inférieur de l'Obi.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> Oust-Pojeg se trouve à la frontière de ce dernier département.</p>
+
+</div>
+
+<p>Ces indigènes habitent de petits villages égrenés le
+long des cours d'eau. Les groupes les plus compacts
+se rencontrent dans la vallée supérieure de la Petchora<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>,
+sur les rives de son affluent l'Ischma, et de la
+Witchegda, tributaire de la Dvina, enfin dans la partie
+supérieure du Mezen et de la Vachka. Ischma est la
+capitale des Zyrianes. D'après les statistiques, sujettes
+à caution ici plus que partout ailleurs, l'effectif de
+ces Finnois serait de 95 000<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>, disséminés sur un territoire
+immense<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> La carte ethnographique de Rittich indique à tort la
+haute vallée de la Petchora comme habitée par des Russes.
+Depuis Oust-Pojeg jusqu'à Oust-Chtchougor, la population
+n'est composée que de Zyrianes.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> Ermilov, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> Les statistiques ci-jointes des trois communes (<i>volost</i>) de
+Troïtskoïé Petchorskoïé, Savinoborskoïé, et Oust-Chtchougor,
+qui constituent le territoire que nous avons traversé en descendant
+la Petchora, montrent la dispersion de la population
+dans cette région.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="147" style="max-width: 36em;">
+ <img src="images/147.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Zyrianes.</figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span></p>
+
+<p>Liste des localités habitées dans le volost
+(canton) de Troïtskoïé Petchorskoïé.</p>
+<table class="autotable">
+<tr>
+<td></td>
+<td class="tdl">Têtes imposables.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Village paroissial de Troïtskoïé Petchorskoïé (<i>siélo</i>)</td>
+<td class="tdl">280</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Derevnia</i> Oust-Ilytch</td>
+<td class="tdl">45</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Poktchinskaïa</td>
+<td>144</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Skoliapovskaïa </td>
+<td>47</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Kodatchinskaïa </td>
+<td>42</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Soïvinskaïa</td>
+<td class="tdl">13 *</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Porog </td>
+<td> 4</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Pilia Stav </td>
+<td> 10 *</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Griché Stav </td>
+<td> 8 *</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Oust-Liaga </td>
+<td>15</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Koghil-Ous </td>
+<td>9 *</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Maximovo</td>
+<td class="tdl">9 *</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Mort Ior</td>
+<td class="tdl">7 *</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Gord Mou </td>
+<td>15 *</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sariou-Oust</td>
+<td class="tdl">20 *</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Kodatchdinekost</td>
+<td>7</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Iag-ty-di</td>
+<td>2 *</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Marko-Lasta</td>
+<td>3 *</td>
+</tr>
+<tr>
+<td></td>
+<td class="tdl">---</td>
+</tr>
+<tr>
+<td></td>
+<td class="tdl">680</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les localités marquées d'un astérisque sont situées sur les
+bords de l'Ilytch, les autres sur les rives de la Petchora.</p>
+
+<p>Cette statistique est établie d'après le dernier recensement,
+qui remonte à une dizaine d'années. Actuellement la population
+du district s'élève à 2 101 (936 hommes, 1 165 femmes).</p>
+
+
+<p>Liste des localités habitées dans le volost de Savinoborskoïé.</p>
+
+<table class="autotable">
+<tr>
+<td></td>
+<td class="tdc">Distance en verstes <br>au chef-lieu<br>de la commune</td>
+<td>Hommes</td>
+<td>Femmes</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Village parois. de Savinoborskoïé</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">53</td>
+<td class="tdl">76</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdc"><i>Derevnia</i> Mitrofanovskaïa</td>
+<td class="tdl">63</td>
+<td class="tdl">31</td>
+<td class="tdl">55</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Ovinino</td>
+<td class="tdl">50</td>
+<td class="tdl">17</td>
+<td class="tdl">24</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Evtyghinskaïa</td>
+<td class="tdl">40</td>
+<td class="tdl">12</td>
+<td class="tdl">12</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> Taïninskaïa</td>
+<td class="tdl"> 25</td>
+<td class="tdl"> 30</td>
+<td class="tdl"> 36</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> Rémino</td>
+<td class="tdl"> 15</td>
+<td class="tdl"> 11</td>
+<td class="tdl"> 10</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> Pyrédinskaïa</td>
+<td class="tdl"> 7</td>
+<td class="tdl"> 59</td>
+<td class="tdl"> 78</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> Kouzdibomskaïa</td>
+<td class="tdl"> 20</td>
+<td class="tdl"> 35</td>
+<td class="tdl"> 49</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> Doutovo</td>
+<td class="tdl"> 30</td>
+<td class="tdl"> 28</td>
+<td class="tdl"> 20</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> Lemty</td>
+<td class="tdl"> 40</td>
+<td class="tdl"> 24</td>
+<td class="tdl"> 40</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> Lemty-boj</td>
+<td class="tdl"> 47</td>
+<td class="tdl"> 37</td>
+<td class="tdl"> 38</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> Colonie Viatskii</td>
+<td class="tdl"> 35</td>
+<td class="tdl"> 1</td>
+<td class="tdl"> 1</td>
+</tr>
+<tr>
+<td></td>
+<td></td>
+<td>---</td><td>---</td>
+</tr>
+<tr>
+<td></td>
+<td></td>
+<td>338</td><td> 439</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Tous ces villages et hameaux sont situés sur les bords de la
+Petchora.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span></p>
+
+<p>Liste des localités dans le volost d'Oust-Chtchougor.</p>
+
+<table class="autotable">
+<tr>
+<td></td>
+<td class="tdl">Hommes.</td>
+<td class="tdl">Femmes.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Village paroissial d'Oust-Chtchougor</td>
+<td class="tdl">67</td>
+<td class="tdl">65</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Derevnia</i> Lébiajskaïa</td>
+<td class="tdl">4</td>
+<td class="tdl">5</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Voukhtylskaïa</td>
+<td class="tdl">5</td>
+<td class="tdl">10</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Podtcherskaïa</td>
+<td class="tdl">128</td>
+<td class="tdl">136</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Boïarskii Iag</td>
+<td class="tdl">20</td>
+<td class="tdl">16</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Oust-Soplias</td>
+<td class="tdl">12</td>
+<td class="tdl">22</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Oust-Voïa</td>
+<td class="tdl">12</td>
+<td class="tdl">17</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Bérézovka</td>
+<td class="tdl">20</td>
+<td class="tdl">29</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Pozorika</td>
+<td class="tdl">60</td>
+<td class="tdl">80</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Boris Dikost</td>
+<td class="tdl">33</td>
+<td class="tdl">34</td>
+</tr>
+<tr>
+<td></td>
+<td class="tdl">---</td>
+<td class="tdl">---</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Population actuelle</td>
+<td class="tdl">361</td>
+<td class="tdl">475</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Toutes ces localités sont situées sur les bords de la Petchora.</p>
+
+<p>Les villages avec une église portent en russe le nom de
+<i>siélo</i> et les autres celui de <i>derevnia</i>.</p>
+
+<p>Les Zyrianes, du moins tous ceux que nous avons
+rencontrés, soumis depuis des siècles à l'influence
+slave, sont presque complètement russifiés. Sous ce
+rapport ils peuvent se comparer à leurs voisins les
+Caréliens, néanmoins chez eux le sentiment de leur
+individualité ethnique reste vivant. Quand vous les
+interrogez sur leur nationalité, ils vous répondent
+toujours avec un sentiment d'orgueil qu'ils sont
+Zyrianes.</p>
+
+<p>Ces indigènes sont très proches parents des Permiaks,
+et ne forment en réalité avec eux qu'une seule
+et même population. La division des Finnois établis
+dans les hauts bassins de la Kama et de la Petchora,
+en deux races distinctes, les Zyrianes et les Permiaks,
+est absolument arbitraire. Les deux populations parlent
+une langue presque semblable, présentent les
+mêmes caractères physiques, enfin, dans leur idiome,
+se donnent le même nom. En langue indigène Zyrianes
+et Permiaks s'appellent <i>Komy mort</i> (peuple de la
+Kama), preuve évidente que les premiers ont habité<span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span>
+jadis la vallée de la Kama à côté des seconds et ont
+ensuite émigré vers le nord. D'après Sjögren, le nom
+de Zyrianes dériverait du vocable finnois <i>syrjä</i>, signifiant
+limite ou frontière: ce serait donc la tribu établie
+aux confins de la région, étymologie que confirme
+la topographie.</p>
+
+<p>Les Zyrianes les plus caractérisés que nous ayons
+rencontrés sont les habitants d'Oust-Pojeg. L'usage
+de la langue russe leur est encore peu familier,
+aux femmes surtout.</p>
+
+<p>A l'inverse de ce que l'on observe généralement,
+seuls les hommes ont conservé en partie le costume
+national. L'été, tous sont vêtus d'un pantalon et d'une
+blouse-chemise en toile blanche. L'hiver, ils endossent
+un long et épais <i>kaftan</i> blanc et par-dessus un <i>louzane</i>,
+lorsqu'ils vont à la chasse. Ce dernier vêtement,
+spécial aux Zyrianes, est un plastron double tombant
+par devant et par derrière jusqu'à la ceinture, autour
+de laquelle il est fixé par des courroies, et qui laisse
+les bras complètement libres. Figurez-vous une très
+longue bavette carrée descendant jusqu'au ventre.
+Le <i>louzane</i> est en laine grossière, décorée de raies
+noires et blanches; dans le dos est appliquée une
+courroie servant à porter la hache du chasseur.
+A Oust-Chtchougor des gamins d'une quinzaine
+d'années étaient vêtus de blouses en toile blanche
+munies d'un capuchon pour les préserver des moustiques,
+semblables à l'<i>anourak</i> des Eskimos.</p>
+
+<p>L'hiver, les indigènes sont coiffés d'un bonnet,
+présentant le même dessin que le <i>louzane</i>. L'été, la
+plupart ont la casquette noire des Russes. Les Zyrianes
+sont chaussés de bottes basses en cuir, qu'ils
+confectionnent eux-mêmes. Comme les Tchérémisses
+et les Tchouvaches, en place de chaussettes<span class="pagenum" id="Page_146">[Pg 146]</span>
+ils s'entourent les pieds de morceaux de toile, et,
+ainsi que les Lapons, mettent une couche de joncs sur
+la semelle de leurs bottes<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> Ces chaussures portent le nom de <i>kom</i>, vocable que l'on
+peut rapprocher du mot lapon <i>komager</i>, employé par ce dernier
+peuple pour désigner les mocassins.</p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="151" style="max-width: 37em;">
+ <img src="images/151.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Maison de bains zyriane.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Toutes les femmes portent le <i>sarafane</i>. Pour les
+travaux de la maison elles endossent souvent un
+caraco en grosse toile carmin foncé. En hiver les
+indigènes portent des bas et des gants en laine de
+différentes couleurs, dessinant des denticules et des
+losanges d'un effet très agréable à l'œil. C'est la seule
+trace d'art indigène observée chez les Zyrianes.</p>
+
+<p>Les habitations zyrianes (<i>kerka</i>) présentent une
+très grande ressemblance avec celles des Permiaks.
+C'est la même architecture et la même disposition
+intérieure: deux pièces occupant chacune une moitié
+de la maison, et ouvrant sur un vestibule (<i>posvod</i>)
+auquel accède un escalier couvert, accoté à la façade;
+par derrière, une cour surmontée d'un grenier. Les
+pièces de l'habitation sont généralement divisées
+jusqu'à mi-hauteur en deux parties par une cloison.
+Quelques maisons ont un type moins particulier; en
+place d'escalier, elles ont un simple perron de trois
+ou quatre marches et sont situées par suite à une
+moindre hauteur au-dessus du sol.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="153" style="max-width: 21em;">
+ <img src="images/153.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Zyriane.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Chaque habitation a une maison de bains<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> (<i>poulchiane</i>)
+et une glacière, une cave profonde pour conserver
+le laitage et le poisson frais. Comme type de
+construction spécial à cette région nous devons également
+signaler un magasin isolé au-dessus du sol<span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span>
+par quatre ou six piliers pour tenir les provisions à
+l'abri des rongeurs. C'est la même architecture que
+celle du <i>stabbur</i> norvégien. En été, lors de la fenaison
+et de la pêche, les Zyrianes s'absentent souvent durant
+plusieurs semaines. Pour se mettre à l'abri pendant
+ces excursions ils édifient des appentis en écorce de
+bouleau, appelés <i>tchioume</i>. Les différentes constructions
+zyrianes sont, bien entendu, en bois. Elles sont
+d'abord plus chaudes que celles en pierre, et dans
+tout le pays on ne trouve pas le moindre affleurement
+rocheux.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> Très simple est la maison de bains: un petit vestibule
+garni de bancs, puis une pièce également bordée de bancs
+et d'une sorte d'estrade élevée.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les habitants d'Oust-Pojeg et en général les
+Zyrianes de la Petchora supérieure sont tour à tour,
+suivant les saisons, agriculteurs, chasseurs ou pêcheurs.
+Sous un climat aussi rude que celui de cette
+région la culture ne fournit que des ressources précaires
+et insuffisantes. Survienne une gelée en août,
+la récolte est perdue; même dans les bonnes années,
+elle ne peut donner le pain quotidien aux indigènes,
+et les pauvres gens mourraient de faim l'hiver si la
+chasse et la pêche ne leur fournissaient les moyens
+d'acheter de la farine aux marchands de Tcherdine.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="155" style="max-width: 36em;">
+ <img src="images/155.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Paysage de la haute Petchora et piège à prendre les coqs de bruyère.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>A Oust-Pojeg et dans la vallée supérieure de la Petchora,
+on cultive quelques carrés de seigle, d'orge<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>,
+de pommes de terre, de choux et de raves<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>. Les instruments
+aratoires employés par les Zyrianes sont
+la charrue à bêche<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a> (<i>soka</i>) et une herse avec dents<span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span>
+en bois. Aux produits de cette agriculture primitive
+les indigènes ajoutent ceux de l'élevage du bétail. Ils
+ont des chevaux, des vaches, des moutons, mais
+point de chèvres ni de porcs<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>. A Oust-Pojeg une vache
+vaut environ 50 francs, un cheval 100 francs, une
+brebis 3 fr. 50 à 5 francs, une poule 1 fr. 50 et un
+chien de chasse de 12 à 18 francs. Jugez par ces prix
+de la valeur de l'argent dans ce désert.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> Dans le bassin de la Petchora, la limite septentrionale
+des céréales passe un peu au-dessous de 66° de lat. N. A Oust-Oussa,
+l'orge vient à maturité et quelquefois le seigle (Schrenk,
+<i>Reise nach dem Nordosten des europäischen Russlands</i>, etc.
+Dorpat, 1848 et 1854). Dans le <i>volost</i> d'Oust-Chtchougor il n'y
+a cependant aucune culture.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> Le village possède 70 hectares et demi de terres cultivables.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> Instrument également en usage dans la vallée du Volga.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> Statistique du bétail dans les cantons de Troïtskoïé Petchorskoïé,
+de Savinoborskoïé et d'Oust-Chtchougor (1889):</p>
+
+<table class="autotable">
+<tr>
+<td></td>
+<td class="tdl">Bêtes à cornes.</td>
+<td class="tdl">Chevaux.</td>
+<td class="tdl">Moutons.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Troïtskoïé Petchorskoïé</td>
+<td class="tdl">587</td>
+<td class="tdl">357</td>
+<td class="tdl">1 167</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Savinoborskoïé</td>
+<td class="tdl">476</td>
+<td class="tdl">229</td>
+<td class="tdl">1 191</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Oust-Chtchougor</td>
+<td class="tdl">340</td>
+<td class="tdl">214</td>
+<td class="tdl">1 605</td>
+</tr>
+</table>
+
+</div>
+
+<p>Jadis la chasse procurait aux Zyrianes le plus clair
+de leur revenu, mais aujourd'hui le gibier a, paraît-il,
+beaucoup diminué, surtout les lagopèdes. Ces
+oiseaux, racontent les indigènes, ont été poussés
+vers le nord par les vents du sud, qui, affirment-ils,
+soufflent depuis plusieurs années, et ont été noyés
+dans l'océan Glacial<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> Ermilov, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Actuellement un bon chasseur tue par an: 150 écureuils,
+100 gelinottes et 200 coqs de bruyère<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>. Un
+assez joli tableau! A l'écureuil surtout, les Zyrianes
+font une guerre acharnée; la dépouille de ce rongeur
+constitue le principal article de leurs échanges
+avec les marchands russes. Dans la région de la Petchora,
+cette peau est pour ainsi dire l'unité monétaire.
+Demandez à un indigène le prix d'une denrée
+ou d'un objet, le plus souvent il vous répondra tant
+de peaux d'écureuil, et ce n'est qu'après avoir longtemps<span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span>
+réfléchi qu'il vous indiquera sa valeur en
+argent.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> Ermilov, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Statistique des produits de la chasse en 1889.</p>
+
+
+<table class="autotable">
+<tr>
+<td><span class="smcap">Troïtskoïé Petchorskoïé.</span></td>
+<td></td><td></td>
+</tr>
+<tr>
+<td></td><td></td>
+<td class="tdl">Valeur en roubles.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Écureuils</td>
+<td class="tdl">12 000</td>
+<td class="tdl">2 520</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Autres animaux à fourrure (hermines, zibelines, lièvres, ours)</td>
+<td>539</td>
+<td class="tdl">427</td>
+
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Gelinottes</td>
+<td class="tdl">10 000</td>
+<td class="tdl">2 000</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Autres oiseaux</td>
+<td class="tdl">1 000</td>
+<td class="tdl">200</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Savinoborskoïé.</span></td>
+<td></td><td></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Écureuils</td>
+<td class="tdl">3 600</td>
+<td class="tdl">680</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Autres animaux à fourrure (hermines, zibelines, lièvres, ours)</td>
+<td class="tdl">13</td>
+<td class="tdl">91</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Gelinottes</td>
+<td class="tdl">4 000</td>
+<td class="tdl">800</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Autres oiseaux</td>
+<td class="tdl">415</td>
+<td class="tdl">130</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Oust-Chtchougor.</span></td>
+<td></td><td></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Écureuils</td>
+<td class="tdl">2 115</td>
+<td class="tdl">1 830</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Il y a deux périodes de chasse: l'une en automne,
+du commencement d'octobre au milieu de décembre,
+et l'autre au printemps, de février à avril.</p>
+
+<p>Les Zyrianes sont très habiles tireurs, bien que
+leurs fusils ne soient pas précisément du dernier
+modèle. Celui figuré ci-après montre l'état de l'armurerie
+sur les bords de la Petchora. Pour faire
+tomber le chien on doit déclencher un os accroché à
+un clou. L'hiver l'armement du chasseur est complété
+par une paire de patins à neige<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> Ces patins mesurent une longueur de 1<sup>m</sup>,62 et une largeur
+de 0<sup>m</sup>,145. Ils sont donc très différents des <i>ski</i> norvégiens,
+longs parfois de 3 mètres et larges de 7 centimètres.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les Zyrianes capturent le coq de bruyère à l'aide<span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span>
+de pièges qui écrasent l'oiseau. Dans
+le but de ménager la poudre, denrée
+rare et chère dans ces pays, ils ont
+imaginé une grande variété de ces engins,
+d'une ingéniosité remarquable<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>.
+Les habitants de quelques villages disposent
+sur le bord des cours d'eau des
+nids artificiels afin de récolter des œufs
+de palmipèdes. Quelquefois ils les font
+couver par des poules et se procurent
+ainsi des canards domestiques.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> Un grand nombre de ces pièges sont figurés dans l'ouvrage
+d'Hoffmann, <i>Der Nördliche Ural und das Küstengebirge
+Pae-Choi.</i></p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="158" style="max-width: 31em;">
+ <img src="images/158.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Fusil zyriane.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Une chasse curieuse est celle faite
+aux palmipèdes lors de la mue. Trois
+ou quatre chasseurs montés dans des
+barques descendent une rivière en pourchassant
+devant eux les canards incapables
+de s'envoler. Rencontrent-ils
+un affluent, les Zyrianes l'explorent
+également et en chassent les oiseaux
+vers le gros de la bande, resté dans le
+cours d'eau principal. La descente de
+la rivière dure quelquefois plusieurs
+jours; pour ne pas amaigrir les oiseaux
+par la fatigue, les chasseurs les laissent
+reposer la nuit dans des endroits
+qu'ils ont au préalable reconnus. Une
+fois arrivés à l'embouchure du cours
+d'eau, les Zyrianes poussent la troupe
+de volatiles vers un immense filet disposé
+à cet effet sur la rive et les obligent<span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span>
+à s'y engouffrer. Par ce moyen on peut capturer
+de 1 500 à 2 000 oiseaux<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> Schrenk, <i>loc. cit.</i>, p. 264.</p>
+
+</div>
+
+<p>La pêche la plus lucrative sur les bords de la Petchora
+est celle du saumon. Les habitants d'Oust-Pojeg
+en prennent de 200 à 240 kilogrammes, valant de 4
+à 10 roubles les 16 kilogrammes<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>. Elle se fait de la
+fin de juin à septembre; les autres poissons<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a> sont
+capturés au printemps et en automne<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. Les Zyrianes
+pêchent au flambeau, tendent des filets fixes<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, ou
+obstruent les rivières par des barrages de filets au
+milieu desquels ils placent des nasses en osier.
+Comme les Lapons et les Finnois de Finlande, ils
+emploient, en place de flotteurs, des palettes en bois
+et des morceaux d'écorce de bouleau et, en guise de
+plombs, des pierres enveloppées d'écorce ou des morceaux
+d'argile cuite.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> Les 16 kilogrammes de <i>S. lavaretus</i> valent 2 roubles.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> Ces espèces sont: le <i>Salmo lavaretus</i>, le <i>C. Leucichthys</i>
+Gylden, le <i>S. Thymallus</i>, la perche, le brochet, la lotte commune,
+le <i>Thymallus vexillifer</i>, l'<i>Acerina cernua</i> et le <i>Squalius
+grislagine</i> L.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> Produits de la pêche en 1889.</p>
+
+<table class="autotable">
+<tr>
+<td></td><td></td>
+<td class="tdl">Valant.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Volost de Troïtskoïé Petchorskoïé</td>
+<td class="tdl">1 920 kilogr.</td>
+<td class="tdl">216 roubles.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Volost de Savinoborskoïé</td>
+<td class="tdl">2 680 —</td>
+<td class="tdl">360 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Volost d'Oust-Chtchougor</td>
+<td class="tdl">1 600 —</td>
+<td></td>
+</tr>
+</table>
+
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> Ces filets portent le nom de <i>koulam</i> et ont une longueur
+moyenne de 5 mètres.</p>
+
+</div>
+
+<p>Dans le nord du bassin de la Petchora, sur les
+<i>toundras</i> riveraines de l'océan Glacial, un certain
+nombre de Zyrianes sont pasteurs de rennes et par
+suite astreints à la vie nomade<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>. Dans le district de<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span>
+Poustosersk ils possèdent les troupeaux les plus nombreux,
+qu'ils ont acquis aux dépens des Samoyèdes.
+Au delà de l'Oural nous avons rencontré plusieurs de
+ces Finnois propriétaires de milliers de rennes, qu'ils
+faisaient garder par des Ostiaks.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> La plupart sont originaires d'Ischma. Ils vivent dans des
+tentes, couvertes l'été d'écorce de bouleau et l'hiver de peaux
+de renne.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les Zyrianes forment une population vigoureuse
+et intelligente, particulièrement douée pour le commerce.
+Durant l'hiver un grand nombre vont trafiquer
+avec les Ostiaks au delà de l'Oural. Dans ces
+transactions ils affirment leur supériorité intellectuelle
+par un manque complet de scrupules. L'acheteur
+se présente toujours avec des bouteilles d'eau-de-vie;
+une fois le vendeur enivré, il lui donne, en
+échange de belles fourrures, de la ferraille clinquante,
+très appréciée des Ostiaks. Il vend par exemple
+1 fr. 50 des boutons en cuivre qui valent bien un
+centime. Dans les idées de ces Finnois comme de
+beaucoup de gens civilisés, le commerce c'est le vol
+autorisé. Mais entre eux et avec les voyageurs, les
+Zyrianes sont d'une scrupuleuse honnêteté. Chez ces
+indigènes l'usage des serrures est inconnu, tout est
+ouvert à tout venant et jamais rien n'est pris. La
+langue zyriane n'aurait même, dit-on, aucun vocable
+pour désigner l'idée de vol. Dans les cabanes situées
+sur le bord des rivières ils placent en évidence des
+vivres à la disposition des passants, et ceux qui en
+ont besoin les prennent après en avoir déposé scrupuleusement
+le prix habituel.</p>
+
+<p>Privés pour ainsi dire de toute communication
+avec les pays manufacturiers, les Zyrianes fabriquent
+eux-mêmes leurs ustensiles de ménage. Le bois et
+l'écorce sont les seules matières premières qu'ils
+aient à leur disposition; aujourd'hui encore le fer est
+rare et cher dans ce pays. C'est l'âge du bois. Les<span class="pagenum" id="Page_155">[Pg 155]</span>
+assiettes et les tasses sont en pin; avec l'écorce du
+bouleau les indigènes confectionnent des sacs, des
+seaux, des bouteilles servant de salières, des cordes
+et des corbeilles. Leur mobilier présente une très
+grande analogie avec celui des Finnois de Finlande.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp66" id="161" style="max-width: 17em;">
+ <img src="images/161.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Plat zyriane. <br>Plat zyriane.<br> Salière zyriane.</figcaption>
+</figure>
+
+
+<p>Chez les Zyrianes, aucune trace de paganisme.
+Depuis longtemps ils ont été convertis au catholicisme
+grec; un grand nombre appartiennent toutefois
+aux sectes dissidentes. Dans ces pays sans voies
+de communication le <i>raskol</i> a trouvé un asile à peu
+près inviolable contre la persécution. Certain village
+habité par des vieux-croyants se trouve à plus de
+230 kilomètres de l'église paroissiale, et sur toute
+cette distance pas de route. Les schismatiques peuvent
+ainsi vivre dans la paix la plus complète. En
+tout pays les déserts sont l'asile de la liberté.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_156">[Pg 156]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">LA PETCHORA</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Description générale du fleuve.—Importance historique de
+cette région.—La Permie et la Iougrie.—Commerce des
+Arabes et des Byzantins dans ces régions.—La Petchora
+route d'exportation pour le commerce de l'Orient.—Les
+Normands.—Traces d'influence scandinave relevées chez
+les Permiaks et les Zyrianes.—Arrivée des Novgorodiens.—Les
+Anglais à l'embouchure de la Petchora.—Avenir de
+la région de la Petchora.</p>
+</div>
+
+
+<p>La Petchora, que nous allons descendre jusqu'aux
+abords du cercle polaire, prend sa source dans l'Oural
+par 62° 11, de lat. N. Jusqu'au confluent de la Volosnitsa
+elle coule torrentueuse entre des berges percées
+de grottes: d'où son nom de Petchora. Petchora
+est la forme slavone du vocable russe <i>Pechtchéra</i>
+(caverne)<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>. Cette partie du fleuve, appelée Petite Petchora,
+n'est point navigable<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> Schrenk, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> D'après J.-Ch. Stuckenberg (<i>Hydrographie des russischen
+Reichs</i>, II<sup>e</sup> vol. Saint-Pétersbourg, 1884), la Petite Petchora s'étendrait
+jusqu'au confluent de la Mouïlva.</p>
+
+</div>
+
+<p>Au delà de la Volosnitsa commence la Grande Petchora.
+Dans sa partie supérieure elle n'est accessible
+aux barges que lors des hautes eaux du printemps.<span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span>
+Plus en aval, en été, la navigation n'est pas non
+plus toujours facile. Entre Troïtskoïé Petchorskoïé
+et Oust-Chtchougor, notre vapeur échoua à différentes
+reprises, bien qu'il fût à fond plat. Le milieu
+d'août est l'époque des plus basses eaux; dans les
+premiers jours de septembre, le niveau remonte sous
+l'influence des pluies d'automne.</p>
+
+<p>Durant cinq mois, dans la partie méridionale du
+bassin et seulement pendant quatre dans la région
+nord, la navigation est possible. A Iaktchinskaya
+Pristane, la débâcle se produit à la fin d'avril ou au
+commencement de mai, et dès les premiers jours
+d'octobre le fleuve se recouvre de glace. Sept mois
+d'hiver, deux mois et demi de froid, et dix semaines
+d'été, tel est le climat de cette région. Certaines
+années le thermomètre ne reste toujours au-dessus
+de zéro que pendant deux mois, en juillet et août.
+Durant la courte période estivale la chaleur s'élève
+à + 26°, et en hiver le froid atteint - 44°. L'écart
+entre les températures extrêmes est de 70°!</p>
+
+<p>A la fonte des neiges la Petchora éprouve une crue
+considérable. A Iaktchinskaya Pristane, le niveau des
+eaux resserrées entre de hautes berges s'élève d'une
+quinzaine de mètres; à Oust-Pojeg, où la rivière est
+très large, la hauteur de la crue ne dépasse guère
+6 à 7 mètres et à Troïtskoïé Petchorskoïé 5 à 8 m. 50.</p>
+
+<p>A la fin de l'époque quaternaire la Petchora a eu,
+comme les autres rivières du nord, un débit beaucoup
+plus considérable qu'aujourd'hui. Sur tout le
+cours du fleuve une ligne presque continue de deux
+terrasses marque les variations de niveau subies par
+le fleuve depuis cette période géologique<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. La position<span class="pagenum" id="Page_158">[Pg 158]</span>
+et la hauteur de ces anciennes berges sont très
+variables. A Iaktchinskaya Pristane, sur la rive gauche,
+à 10 mètres au-dessous de la surface normale de la
+plaine, est située une terrasse dominant d'une dizaine
+de mètres la berge actuelle du fleuve. A Oust-Pojeg,
+sur la rive droite, la plus haute terrasse atteint 35 mètres,
+la plus basse s'élève seulement de 6 à 7 mètres
+au-dessus des eaux. A Troïtskoïé Petchorskoïé, la
+première ligne d'ancien niveau sur laquelle est bâti le
+village se trouve à une douzaine de mètres au-dessus
+du fleuve; la seconde, surmontée par l'église, est plus
+élevée d'une vingtaine de mètres. A Podcherem, les
+deux terrasses se trouvent respectivement à 10 et
+20 mètres au-dessus du niveau actuel. La hauteur
+des terrasses semble donc croître à mesure que l'on
+avance vers le nord.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> Sur la Kolva et la Poza, Schrenk signale également l'existence
+de deux terrasses très nettes situées de 100 à 200 ou 300
+«brasses» l'une de l'autre.</p>
+
+</div>
+
+<p>Dans la région de la Petchora que nous avons parcourue,
+nous n'avons point observé la prédominance
+d'une berge élevée sur la rive droite, comme dans
+les vallées des grands fleuves de Sibérie coulant dans
+une direction voisine du méridien. En maints endroits
+la rive droite de la Petchora est basse tandis que sur
+le bord opposé s'élèvent de hautes terrasses. Sur la
+berge basse s'étend généralement à une petite distance
+du fleuve une suite de nappes d'eau marécageuses
+formant une ligne de fausses rivières.</p>
+
+<p>Depuis Iaktchinskaya Pristane jusqu'à Oust-Chtchougor,
+nulle part nous n'avons reconnu la présence de
+la roche en place. Partout les berges sont constituées
+par des sables renfermant des strates de graviers.
+Par endroits ces sables plus ou moins agglutinés<span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span>
+par un ciment ferrugineux prennent l'aspect de
+grès.</p>
+
+<p>Aujourd'hui inutile et à l'écart du grand mouvement
+des échanges, le bassin de la Petchora a été
+jadis un des centres commerciaux les plus importants
+de l'Europe et une des principales voies historiques
+de la Russie. Dans cette région actuellement délaissée
+ont passé les peuples les plus divers. Par le sud sont
+venus les Arabes, par le nord les Normands, et plus
+tard ce grand fleuve et ses affluents de droite ont
+conduit les Slaves en Sibérie avant la conquête de
+Iermak.</p>
+
+<p>A ces mouvements de peuples la nature avait elle-même
+tracé la route. Examinez une carte, et au
+premier coup d'œil vous êtes frappé par l'enchevêtrement
+des divers bassins fluviaux de la Russie orientale.
+Entre les affluents du Volga et ceux de la Dvina
+ou de la Petchora, nulle part une colline, nulle part
+un relief du sol; partout des terres basses à travers
+lesquelles il est facile de traîner un canot d'une
+rivière à l'autre, partout des isthmes étroits, de ces
+<i>portages</i> qui ont été les voies historiques de la Russie.
+Dans le Nord russe comme au Canada, les portages
+ont tracé les voies à la colonisation. A l'existence
+de ces isthmes les régions inclinées vers l'océan Glacial
+doivent leur union au grand empire slave. Sans
+cette particularité topographique, les immensités du
+gouvernement d'Arkhangelsk auraient été fermées à
+l'influence russe et seraient restées un désert pareil
+aux parties les plus reculées de la Sibérie.</p>
+
+<p>Dans le nord du gouvernement de Perm, entre le
+bassin de la Caspienne et les grands fleuves tributaires
+de l'océan Glacial, trois portages établissent
+des communications: celui entre la Vogoulka et la<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span>
+Petchora, que nous avons suivi, celui des Keltma,
+aboutissant à la Dvina<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, et l'isthme séparant un affluent
+de la Bérésovka d'un tributaire de la Vitchegda.
+D'autre part, en de nombreux points, les affluents de
+la Petchora et de la Dvina se rejoignent presque et
+permettent de passer sans trop de difficultés d'un
+bassin dans l'autre.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> Sous le règne de la grande Catherine fut décidé et sous
+celui d'Alexandre I<sup>er</sup> fut creusé un canal unissant ces deux
+cours d'eau. L'exécution de ce travail a été particulièrement
+importante pour l'histoire naturelle en permettant le mélange
+de la faune du Volga à celle du nord. Par cette voie les sterlets
+ont pénétré dans le bassin de la Dvina. (Schrenk, <i>loc. cit.</i>)</p>
+
+</div>
+
+<p>Si bien desservie qu'elle fût par des routes naturelles,
+la région de la Petchora n'aurait point eu
+d'histoire sans sa prodigieuse richesse en animaux à
+fourrure. Dans l'immense forêt qui couvre le pays,
+zibelines, loutres, martres, petit-gris, renards noirs,
+blancs ou bleus, pullulaient jadis plus nombreux
+alors qu'aujourd'hui et Dieu sait pourtant s'ils y sont
+encore abondants. Ces animaux, les indigènes les
+poursuivaient avec acharnement, comme le font de
+nos jours les Zyrianes, pour se procurer les pelleteries,
+qu'ils vendaient ensuite aux peuples du nord
+et du midi. Aux produits de la chasse les habitants
+de la région de la Petchora ajoutaient d'autres fourrures,
+qu'ils se procuraient chez les peuplades établies
+plus au nord et à l'est de l'Oural. De très bonne heure
+les Finnois de la Petchora ont traversé l'Oural septentrional
+et sont allés commercer dans le bassin de
+l'Obi.</p>
+
+<p>Dans les premiers documents de l'histoire russe
+les régions septentrionales d'Europe et d'Asie portent
+les noms de Permie et de Iougrie.</p>
+
+<p>Durant le moyen âge et même durant une partie<span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span>
+des temps modernes, ces contrées passaient pour un
+Eldorado septentrional. C'était le pays des fourrures
+comme, il y a quelques années, les territoires voisins
+de la baie d'Hudson, et, de tous les côtés, les peuples
+les plus divers venaient y chercher de précieuses pelleteries:
+les Arabes, les Mongols, les Byzantins, les
+Normands, les Novgorodiens.</p>
+
+<p>Du temps de la splendeur de Bolgar les marchands
+arabes qui venaient trafiquer sur le Volga pénétrèrent
+dans la Permie<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>. Les renseignements contenus dans
+les géographes musulmans montrent qu'ils ont eu connaissance
+de la région de la Petchora et même de la
+partie la plus septentrionale. Le pays des Ténèbres,
+d'Ibn Batoutah, situé à quarante jours de Bolgar, est
+évidemment cette contrée.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> Près de Perm, des monnaies arabes et koufiques ont été
+découvertes.</p>
+
+</div>
+
+<p>La réputation de la Permie devint rapidement universelle.
+Les annalistes byzantins et slaves comme
+les géographes arabes relatent tous la prodigieuse
+richesse de ces pays du Nord en fourrures précieuses.
+Le récit de Marco Polo montre d'autre part les relations
+des Mongols avec les peuples de la Iougrie.</p>
+
+<p>Par l'intermédiaire des Novgorodiens les riches
+pelleteries de la Permie et de la Iougrie arrivaient
+jusqu'à Byzance, et d'autre part de magnifiques produits
+de l'art grec parvenaient aux Permiens<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> Dans le gouvernement de Perm, des fouilles ont mis à
+jour de superbes vases en argent du style byzantin le plus
+pur. (Aspelin, <i>loc. cit.</i>)</p>
+
+</div>
+
+<p>En même temps que les Permiens commerçaient
+avec les pays d'Orient, ils entretenaient des relations
+suivies avec les Normands que leur humeur aventureuse
+avait conduits jusqu'à la mer Blanche. Dans les<span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span>
+<i>sagas</i> scandinaves ces Finnois sont désignés sous le
+nom de Bjarmes et leur pays sous celui de Bjarmland.
+Le Bjarmland comprenait tout le nord-est de la
+Russie, le littoral de la mer Blanche, le bassin de la
+Dvina et de la Petchora et une partie de la vallée de
+la Kama. Sous un même nom, les Norvégiens désignaient
+le pays des Tchoudes Zavolotskaïens et la
+Permie des annalistes slaves. Dans les anciens documents
+scandinaves, la mer Blanche porte le nom de
+Gandvig et la Dvina celui de Wimr.</p>
+
+<p>Les Normands remontèrent la Dvina et, soit par
+les portages de la Poza, soit par ceux de la Vitchegda,
+atteignirent la Petchora et la région avoisinant la
+Kama. Eux aussi étaient attirés dans cette région
+lointaine de la Russie par le désir de se procurer
+de belles fourrures. Outre les pelleteries, les Scandinaves
+achetaient dans le Bjarmland des marchandises
+d'Orient que les Permiens recevaient des Arabes et
+des Bulgares. Bientôt à travers ces solitudes s'ouvrit
+une route d'exportation pour le commerce de l'Asie.
+Les Permiens transportaient les marchandises à travers
+la région des portages, puis descendaient la
+Petchora ou la Dvina pour les remettre aux Scandinaves,
+qui les portaient ensuite dans l'Europe occidentale<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.
+La plus grande partie de ce trafic devait<span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span>
+se faire par la Dvina en empruntant le portage des
+Keltma et celui entre la Bérésovka et le Nem, de
+préférence à la route beaucoup plus longue de la
+Petchora. Alors comme aujourd'hui, c'était de Tcherdine
+que partaient les caravanes de marchandises
+destinées aux Normands. Sur la Dvina l'entrepôt de
+ce commerce était Kolmogor<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>, l'<i>Holmgaard</i> des Scandinaves,
+situé à 47 milles de la mer Blanche, à une
+petite distance en aval du confluent de la Pinéga.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> Rasmussen, <i>Essai historique et géographique sur le commerce
+et les relations des Arabes et des Persans avec la Russie et la
+Scandinavie durant le moyen âge</i>. Journal de la Société asiatique,
+t. V, 1824. «Les marchandises, en remontant le Volga et la
+Kama, étaient transportées de la Bulgarie à Tcherdine, ancienne
+ville commerciale sur la Kolva. Les Bjarmiens apportaient les
+produits de l'Asie méridionale et ceux de leur propre pays à la
+Petchora et à la mer Glaciale; ils recevaient en échange des
+fourrures pour les habitants de l'Asie méridionale. Là ils trouvaient
+les Scandinaves qui faisaient voile pour le Bjarmland,
+c'est-à-dire la Permie, maintenant le pays d'Arkhangel.»</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> Le premier document faisant mention de cette localité
+est une lettre du grand-duc Ivan Ivanovitch (1355-1359) au
+poradnik (gouverneur de la Dvina), mais, bien avant l'arrivée
+des Russes dans cette région, il y avait là un établissement
+florissant fréquenté par les Scandinaves et les Permiens. <i>Early
+Voyages and Travels to Russia and Persia by Anthony Jenkinson</i>,
+etc. Printed for the Hakluyt Society, vol. I, p. 23, n. 1.</p>
+
+</div>
+
+<p>Le premier texte relatif aux incursions des Normands
+dans la mer Blanche est le récit du voyage
+d'Othère, accompli au <span class="allsmcap">IX</span><sup>e</sup> siècle, que nous a conservé
+le roi d'Angleterre Alfred dans sa version du livre de
+Paul Orose, <i>De miseria mundi</i>. Mais bien avant cette
+date, dès le <span class="allsmcap">III</span><sup>e</sup> siècle, les Scandinaves auraient atteint
+la mer Blanche<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>. Si Othère a eu l'honneur d'être considéré
+comme le découvreur de cette région, cela
+tient à ce que, plus heureux que d'autres aventuriers,
+la relation de son expédition a été préservée de
+l'oubli grâce au roi Alfred.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> J.-Ch. Stuckenberg, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Les voyages des Normands au Bjarmland n'eurent
+pas toujours un caractère pacifique. Sur les bords de
+la mer Blanche comme ailleurs, les Scandinaves se
+comportèrent souvent en pirates et rançonnèrent les
+populations. La <i>saga</i> d'Harald Haarfager (<span class="allsmcap">IX</span><sup>e</sup> siècle)
+mentionne, par exemple, une grande victoire remportée
+par Eirik Haraldson sur les Bjarmes, et sous<span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span>
+Olaf le Saint un certain Thore pilla l'idole de Iumala,
+la divinité des Bjarmes, statue couverte d'or et d'argent,
+racontent les légendes.</p>
+
+<p>A partir de 1217 les Scandinaves cessèrent leurs
+voyages dans le Bjarmland, et, de cette époque jusqu'au
+voyage de l'Anglais Chancelor en 1553, la mer
+Blanche et la Dvina cessèrent d'être une des routes
+d'exportation de la Russie.</p>
+
+<p>Les expéditions des Normands sur les bords de la
+mer Blanche sont un fait historique certain, attesté
+par de nombreux documents, mais aucun texte ne
+mentionne leur pénétration jusqu'au centre de la
+Permie et l'existence d'une ancienne route de commerce
+entre Tcherdine et Kolmogor. Tchoulkov,
+Storch, Strahlenberg, Rasmussen, H. Muller, Sjögren,
+pour ne citer que les principaux historiens,
+relatent tous les relations des Permiens avec les
+Scandinaves par la Dvina ou la Petchora, sans citer,
+il est vrai, aucune preuve<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>. Récemment l'archéologue
+finlandais Aspelin a révoqué en doute ce fait qui
+semblait acquis, sans, lui aussi, fournir la démonstration
+de son opinion. Dans cette discussion l'ethnographie
+vient au secours de l'histoire; en l'absence
+de documents écrits, les traces d'influence scandinave
+relevées par nous chez les Permiaks et les Zyrianes
+permettent d'affirmer que les Normands ont pénétré
+jusque dans la Permie méridionale. Les Permiens ont
+eu avec eux des relations assez fréquentes pour que
+des unions aient pu se produire et qu'ils aient adopté
+une partie de la civilisation scandinave.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> Tchoulkov, <i>Geschichte des Russischen Commerzes</i>, IV, 6,
+p. 405, 407.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les Permiaks, par exemple, ont des salières en<span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span>
+bois, en forme d'oiseau, présentant une grande analogie
+de forme avec des ustensiles du
+même genre que fabriquent encore aujourd'hui
+les paysans scandinaves. D'autre
+part, chez les Zyrianes on trouve des
+bâtons couverts de signes géométriques
+servant de calendriers, offrant une grande
+similitude avec les anciens calendriers
+norvégiens. Sur celui figuré ci-contre
+d'après la gravure insérée dans le travail
+de M. Kouznetzov<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, les jours de la semaine
+sont indiqués par un trait horizontal, les
+dimanches par une croix, les jours de
+jeûne par un trait oblique, les dimanches
+pour lesquels le jeûne est prescrit par une
+croix oblique, et les fêtes par des points<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> H.-J. Kouznetsov, <i>Priroda i jiteli vostotchnago
+sklona sievernago Ourala</i>, in <i>Izviéstia imperatorskago
+rousskago geografitcheskago obchtchestva</i>,
+t. XXII, 1887. Saint-Pétersbourg.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> Le calendrier reproduit ci-contre indique
+les fêtes suivantes: 1<sup>er</sup> août (jour du Sauveur),
+6 août (Transfiguration), 15 août (l'Assomption),
+29 août (la Décapitation de saint Jean-Baptiste),
+1<sup>er</sup> septembre (fête de saint Simon le Stylite),
+8 septembre (Nativité de la Vierge), 14 septembre (Érection de
+la Croix) (les dates sont celles du vieux style). Les autres mois
+sont tracés sur les différentes faces du bâton. Les jours écoulés
+sont indiqués par une entaille.</p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="171a" style="max-width: 14em;">
+ <img src="images/171a.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Salière permiake.—D'après une photographie exécutée
+sur l'original (Mus. Guimet) et communiquée par la <br><i>Revue Encyclopédique</i></figcaption>
+</figure>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="171b" style="max-width: 55em;">
+ <img src="images/171b.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Calendrier zyriane.</figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_166">[Pg 166]</span></p>
+
+<p>Enfin les affinités anthropologiques des Zyrianes
+actuels et des Norvégiens<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a> ont été mises en évidence
+par M. Sommier. De l'avis de ce savant voyageur les
+Zyrianes sont des Finnois germanisés par l'influence
+normande.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> S. Sommier, <i>Un Estate in Siberia</i>. Florence, 1883.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les portages qui relient le bassin de la Dvina à celui
+de la Petchora ont conduit les Slaves dans cette dernière
+région.</p>
+
+<p>A la fin du <span class="allsmcap">IX</span><sup>e</sup> siècle ou au commencement du <span class="allsmcap">X</span><sup>e</sup>,
+les Novgorodiens pénétrèrent dans le bassin de la
+Dvina, habité par les Tchoudes Zavolotchskaïens, et
+de là s'avancèrent vers le pays des fourrures situé
+plus à l'est, dont l'existence leur avait été révélée par
+les Finnois du Volga. Pour se procurer de précieuses
+pelleteries ils avaient été jusque-là obligés de les
+acheter aux Bolgares; en gens avisés, ils préféraient
+les obtenir eux-mêmes.</p>
+
+<p>Dès le commencement du <span class="allsmcap">XI</span><sup>e</sup> siècle les Slaves
+atteignirent la Petchora et tentèrent de traverser
+l'Oural pour atteindre la fameuse Iougrie. En 1032,
+ils essayèrent de franchir les «Portes de Fer», mais
+furent battus par les Iougriens. Parmi les historiens,
+l'identification de ce passage a fait l'objet de longues
+discussions ennuyeuses, comme toutes les dissertations
+de ce genre. Suivant les uns, ce nom s'appliquerait
+au détroit de Vaïgatche, qui sépare l'île de ce
+nom du continent, d'après les autres, et c'est l'explication
+la plus plausible, il désigne une passe de l'Oural,
+peut-être celle formée par la vallée de Chtchougor<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> A une petite distance du confluent de la Petchora et de la
+Chtchougor, se rencontre un défilé appelé encore aujourd'hui
+les Portes de Fer (Ouldor-Kyrta en zyriane). D'après Sjögren,
+le passage dont il est question ici serait situé, au contraire,
+beaucoup plus à l'ouest, entre la Syssola et la Vodtcha.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_167">[Pg 167]</span></p>
+
+<p>A la fin du <span class="allsmcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, en 1096, la région de la Petchora
+était tributaire de Novgorod; quelques années
+plus tard la Iougrie le devint également; mais cet
+établissement fut de courte durée. Moins d'un siècle
+plus tard, en 1187, les indigènes se soulevèrent et
+massacrèrent les représentants de la grande république
+non seulement dans la Iougrie, mais encore
+dans les pays à l'ouest de l'Oural septentrional,
+jusque dans le Zavolotche. Désormais, pendant bien
+des années, ces régions furent perdues pour Novgorod.
+En 1193, la république fit une nouvelle tentative
+infructueuse pour rétablir son autorité dans ces
+pays. Cet insuccès ne découragea pas les Novgorodiens,
+et, en 1264, la Iougrie et le «volost de la
+Petchora» étaient redevenus leurs tributaires<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> S. Sommier, <i>Sirieni, Ostiacchi e Samoiedi dell'Ob</i>. Florence,
+1887.</p>
+
+</div>
+
+<p>Après la soumission de Novgorod à Ivan le Grand,
+la Iougrie dut payer tribut aux princes de Moscou,
+mais ce ne fut pas sans résistance de la part des
+indigènes. En 1465 et 1483, Ivan envoya des armées
+au delà de l'Oural. La seconde expédition passa les
+monts, probablement par le seuil d'Iékatérinebourg,
+prit la ville de Sibir, descendit l'Irtich, puis l'Ob et
+ne se retira qu'après avoir obtenu la soumission des
+Ostiaks. L'année suivante, les princes iougriens vinrent
+à Moscou présenter leurs hommages au Grand-Prince<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.
+Cette armée fraya la route que devait suivre
+Iermak un siècle plus tard.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> S. Sommier, <i>ibid.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>En 1499 eut lieu une troisième expédition en Iougrie.<span class="pagenum" id="Page_168">[Pg 168]</span>
+L'armée, forte de 4 000 hommes, tous montés
+sur des patins, partit des bouches de la Petchora,
+le 21 novembre, et, après deux semaines de marche,
+atteignit l'Oural. Au passage des monts elle culbuta
+une troupe de Samoyèdes et atteignit bientôt sur
+la haute Sygva la place forte de Liapine, dont elle
+s'empara. Divisés en deux corps, les envahisseurs se
+rendirent maîtres successivement de plus de quarante
+places fortifiées en faisant un grand nombre
+de prisonniers. L'autorité du grand-prince de Moscou
+était définitivement établie dans la Iougrie.</p>
+
+<p>Pour arriver à Liapine, l'armée russe remonta la
+vallée de la Chtchougor. Pendant le moyen âge cette
+route a été très fréquentée; c'est le seul passage de
+l'Oural mentionné par Herberstein. Par cette voie
+passait le commerce entre la Moscovie et la Iougrie,
+et les Slaves pénétraient en Sibérie jusqu'à l'Obi. A
+la fin du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, une fois que Iermak eut franchi
+l'Oural central, la vallée de la Chtchougor fut peu à
+peu abandonnée. La dépression par laquelle passe
+aujourd'hui le chemin de fer de Perm à Tioumen
+devint la grande route de Sibérie, et les passages du
+nord ne servirent plus qu'aux chasseurs indigènes
+et aux nomades. La région de la Petchora cessa d'être
+la voie du transit entre la Russie et les pays à fourrures
+de l'Asie septentrionale.</p>
+
+<p>A cette époque, une nouvelle période d'activité
+s'ouvre pour la Russie septentrionale. En 1553,
+l'Anglais Chancelor atteignait la mer Blanche et par
+la Dvina arrivait à la cour d'Ivan le Grand. Des
+relations commerciales et diplomatiques s'établirent
+bientôt par cette voie entre le tsar et la reine d'Angleterre.
+Comme au temps des Normands, la Dvina
+devint la grande route du commerce entre le nord<span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span>
+de l'Europe et les pays d'Orient. Par cette voie
+septentrionale les premiers Anglais pénétrèrent en
+Asie centrale. En 1557, Jenkinson, employé de la
+<i>Muscovy Company</i>, compagnie anglaise fondée pour
+exploiter le commerce de la Russie, gagna la mer
+Blanche, de là, par la Dvina, le Volga et la Caspienne
+parvint à Samarcande.</p>
+
+<p>Des Français prirent également part au commerce
+de la mer Blanche. En 1580, un certain Jehan Sauvage,
+marchand de Dieppe, visita Vardö en Norvège
+et les ports de la mer Blanche, Kolmogor et
+Saint-Nicolas<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>. Six ans plus tard, le tsar Féodor, successeur
+d'Ivan le Terrible, dans une lettre à Henri III<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>,
+concède aux marchands français le droit de «fréquenter
+avec toute espèce de marchandise le havre
+de Colmagret (Kolmogor)». L'année suivante fut signé
+un traité de commerce entre le tsar et des marchands
+parisiens, très avantageux pour ces derniers. Nos compatriotes
+avaient le droit de venir commercer «avecq
+navires à Colmogrote (Kolmogor), à Neufchateau
+de Arconge (Arkhangelsk), Volgueda (Vologda)», etc.,
+«en payant seullement la moitiée des droicz moinz de
+ce que payent les austres estrangers en toutes noz
+villes susdites».</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> Monastère situé sur l'emplacement actuel d'Arkhangelsk.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> <i>Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres
+de France depuis les traités de Westphalie jusqu'à la Révolution
+française.</i>—Russie, avec une introduction et des notes,
+par Alfred Rambaud, t. I. Paris, 1890.</p>
+
+</div>
+
+<p>Une fois en possession de la majeure partie du commerce
+de la mer Blanche, la <i>Muscovy Company</i> voulut
+pousser plus loin et atteindre le pays à fourrures dont
+ses agents entendaient parler à Kolmogor et à Arkhangelsk.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span></p>
+
+<p>En 1611, elle envoya un navire commandé par le
+capitaine James Vadun à l'embouchure de la Petchora.</p>
+
+<p>Le commerce du pays parut aux marins anglais
+plein de promesses. «Que n'avons-nous des représentants
+à Poustosersk, à Oust-Zylma, à Perm, écrivait
+Richard Finch, agent de la Compagnie à Thomas
+Smith, président de cette association, nous ferions
+d'excellentes affaires en achetant en hiver des pelleteries<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.»
+Deux membres de l'expédition, Josias Logan
+et William Persglove, hivernèrent à Poustosersk; trois
+ans plus tard, William Goosden, second du navire, y
+passa également un hiver.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> <i>Reise und Aufenthalt den Engländer im Petchora-Lande,
+in den Jahren 1611-1615</i>, in Alexander G. Schrenk, <i>loc. cit.</i>
+vol. II.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les renseignements recueillis par les représentants
+de la <i>Muscovy Company</i> sont très intéressants. Ils
+nous montrent qu'à cette époque la navigation était
+très active sur la Petchora et sur l'océan Glacial.
+Chaque été, un grand nombre de bateaux partaient
+de Kolmogor, Mezen, Poustosersk à destination de
+Mangazeï, situé dans l'estuaire de l'Obi. Tous ces
+bâtiments se rendaient dans la baie de Kara, puis de
+là atteignaient l'Obi, en traversant la presqu'île de
+Ialmal par des portages.</p>
+
+<p>Une fois que les Russes furent parvenus à la Baltique
+et à la mer Noire, la Russie septentrionale perdit
+toute importance économique. La route de la Dvina
+fut délaissée et la Petchora ne servit plus qu'au commerce
+local. Grâce à l'heureuse initiative de M. Souslov,
+ce beau fleuve redeviendra bientôt une des voies
+d'exportation de la Russie orientale comme aux temps
+des Normands. Sous la direction de cet homme intelligent,<span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span>
+un chemin de fer à voie étroite sera, dans quelques
+années, construit à travers l'étroite langue de
+terre séparant les affluents de la Kama de la Petchora.
+Une fois sur ce dernier fleuve, les marchandises seront
+transportées par des vapeurs jusqu'à l'océan Glacial.
+M. Souslov possède déjà trois steamers sur la Petchora,
+un sur la Kolva et un navire de mer qui, en 1889, a
+transporté à Pétersbourg des marchandises de cette
+région.</p>
+
+<p>Le gouvernement russe, comprenant toute l'importance
+de l'entreprise, fait approfondir les tributaires
+de la Kama aboutissant au chemin de fer projeté,
+la Vitcherka et la Bérésovka. Lorsque ces travaux
+seront terminés, la Petchora, cette belle artère fluviale
+jusqu'ici inutile, servira à transporter à peu de
+frais une partie des blés du Volga et des produits de
+l'Asie centrale jusqu'à l'océan Glacial, où pendant
+quatre mois et demi la navigation est ouverte avec le
+reste de l'Europe. En même temps, comme nous l'expliquerons
+plus loin en détail, M. Sibiriakov a fait
+ouvrir une route à travers l'Oural pour exporter en
+Europe les produits du bassin de l'Obi. C'est bien à
+tort que l'on n'attribue aucune importance économique
+à la Russie septentrionale. On croit toujours
+cette région couverte de neiges éternelles et la mer
+qui la borde encombrée de glaces. Dans l'état actuel,
+la Russie n'a pas, au contraire, de meilleure côte que
+celle de la Laponie, toujours ouverte à la navigation,
+et la Petchora est le seul fleuve permettant de conduire
+facilement les produits de la Russie orientale à
+la mer.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">DESCENTE DE LA PETCHORA
+D'OUST-POJEG A OUST-CHTCHOUGOR</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Les rapides.—La forêt.—Un village zyriane.</p>
+</div>
+
+
+<p>Après un arrêt de quatre jours à Oust-Pojeg, nous
+reprenons notre navigation sur la Petchora, toujours
+en canot; dans ces pays c'est le seul moyen de locomotion.</p>
+
+<p>Le temps est magnifique, le ciel bleu comme sur
+les bords de la Méditerranée, et une lumière rutilante
+fait étinceler de reflets métalliques les aiguilles des
+pins. Dans tout l'espace rayonne une clarté aveuglante.
+Pour se garantir de la chaleur, une ombrelle
+devient même nécessaire. A 2 h. 30 du soir, le thermomètre
+s'élève à + 33°.</p>
+
+<p>Sous cette splendeur d'été c'est plaisir de naviguer
+sur ce beau fleuve, doucement porté par le courant.
+Pas un être vivant, pas un bruit, pas une sensation
+violente, tout est uniforme et silencieux, et ce calme
+des choses mortes endort l'être entier. Isolé du monde,
+vous n'avez ici ni tracas, ni ennui; vous vivez tranquille
+dans une animalité heureuse. Du soleil et des
+vivres, avec cela la béatitude est parfaite en voyage.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span></p>
+
+<p>Mais soudain voici une sourde rumeur d'eau en
+mouvement: nous approchons des <i>porog</i> (rapides).
+Le fleuve clapote bruyamment contre des pierres,
+puis dévale en tourbillons sur une distance de
+200 mètres. L'équipage s'arrête quelques minutes
+pour examiner le passage: c'est qu'il ne faut pas
+heurter quelque caillou, et maintenant en avant! Les
+bateliers donnent à l'embarcation une vitesse supérieure
+à celle du courant afin de pouvoir gouverner;
+en quelques secondes le tourbillon est franchi.</p>
+
+<p>Cinq kilomètres plus loin, nouveau rapide un peu
+plus difficile que le précédent, puis deux autres petits
+courants, et nous arrivons au hameau de Porog,
+situé à 20 kilomètres d'Oust-Pojeg.</p>
+
+<p>Partout le même paysage: la forêt, toujours la
+forêt, composée en majeure partie de mélèzes et de
+sapins. Le bouleau et le pin sont moins abondants,
+et le <i>cembro</i> rare. Tous ces bois, qui se trouvent dans
+d'excellentes conditions d'exploitation, ont été à
+peine entamés par la hache des bûcherons. Pour le
+jour où les forêts de la Russie centrale seront complètement
+défrichées, il y a là une précieuse réserve.</p>
+
+<p>Aux différentes heures du jour, la belle lumière
+du Nord donne à ces bois des teintes diverses. Uniforme
+dans ses lignes, le paysage devient varié
+dans ses aspects. Le soir, à la clarté du crépuscule,
+on se croirait dans le pays chanté par les ballades des
+poètes; le large fleuve coule sans bruit, et par toute
+la nature règne un silence qui fait sentir la solitude.</p>
+
+<p>A 11 heures du soir, nous abordons à une île boisée,
+la première que nous ayons rencontrée sur la Petchora
+(Ielovik Ostrov en russe, Voradi en zyriane)<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>.<span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span>
+Le campement est installé sur une plage. L'air tiède
+est embaumé des aromes de la forêt, et une lune éclatante
+argente le paysage. Sans les moustiques,
+comme on aimerait à rêver aux étoiles dans ce
+calme! mais ces maudits insectes gâtent le plaisir du
+voyage.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> Glossaire topographique zyriane: <i>Di</i>, île; <i>Io</i>, cours d'eau
+navigable; <i>Ieul</i>, ruisseau non navigable; <i>Chor</i>, petit ruisseau;
+<i>Ti</i>, lac; <i>Kirta</i>, escarpement; <i>Iag</i>, forêt sèche; <i>Niour</i>, marais;
+<i>Kocht</i>, rapide; <i>Kouzlane</i>, section d'une rivière sans courant;
+<i>Is</i>, pic dépassant la limite supérieure de la végétation forestière;
+<i>Parma</i>, montagne de forme arrondie en partie couverte
+de forêts.</p>
+
+</div>
+
+<p>Le lendemain, à 11 heures seulement, départ après
+un violent orage. Température: + 24°. On ne grelotte
+pas précisément dans les pays du Nord.</p>
+
+<p>Toujours la forêt; de loin en loin une cabane inhabitée,
+et aux coudes principaux du fleuve des croix
+grecques tortillent leurs branches bizarres avec des
+airs macabres. En passant devant ces croix, les
+Zyrianes ont l'habitude de déposer un caillou en
+guise d'ex-voto (Schrenk).</p>
+
+<p>Dans la soirée nous arrivons à Oust-Ilytch, village
+bâti, comme son nom l'indique<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>, à l'embouchure de
+l'Ilytch dans la Petchora. L'affluent est aussi important
+que le fleuve, et après avoir reçu ses eaux, la
+Petchora double de largeur.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> <i>Oust</i>, embouchure en russe.</p>
+
+</div>
+
+<p>Oust-Ilytch compte environ 180 habitants, tous
+Zyrianes<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> 32 maisons. Nombre des animaux domestiques du village:
+100 vaches, 100 chevaux, 200 moutons.</p>
+
+</div>
+
+<p>Le lendemain 28 juillet, continuation de la navigation
+sur la Petchora. A 10 kilomètres d'Oust-Ilytch,
+on rencontre le hameau de Laga. Population: 25 à
+30 habitants. Sur la distance de 127 kilomètres qui
+sépare Oust-Pojeg de Troïtskoïé, Porog, Oust-Ilytch et<span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span>
+Laga sont les seules localités habitées, et le chiffre des
+indigènes ne dépasse pas 230. A droite et à gauche
+de la Petchora, c'est la solitude sur des centaines de
+kilomètres.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="181" style="max-width: 36em;">
+ <img src="images/181.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption"><i>Tchioume</i> zyriane.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Dans la journée nous rencontrons des faucheurs
+zyrianes. Pour augmenter leur provision de fourrage
+ils sont venus faner une clairière ici, à plus de 15 kilomètres
+de leur habitation. Les indigènes connaissent
+tous les bouts de prairies naturelles épars au milieu
+des bois et n'ont garde de perdre leur produit.</p>
+
+<p>Aujourd'hui point de soleil. La forêt de pins a un
+air de cimetière. Pendant dix heures nous naviguons
+dans une tristesse oppressante; le soir, les lourds
+nuages s'étirent en longues banderoles et un ciel pur
+apparaît rempli d'une lumière mourante. Plus de
+vent, plus de clapotement d'eau; dans ce silence
+agrandi par le vague de la lueur crépusculaire, au
+fond de l'horizon violet, se dresse une rangée de collines,
+pareille dans son isolement à une chaîne de
+montagnes superbes. Sur ces monticules brille comme
+un phare la coupole dorée d'une église; à la nuit
+tombante, cette lumière nous guide vers Troïtskoïé
+(<i>Mouïlva</i> en zyriane), où se termine notre étape.</p>
+
+<p>Dans ce désert, Troïtskoïé passe pour une capitale,
+c'est un <i>siélo</i>, c'est-à-dire un village paroissial<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, et le
+chef-lieu d'un <i>volost</i>, circonscription correspondant à
+peu près à notre canton.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> Les villages sans église sont appelés en russe <i>derevnia</i>.</p>
+
+</div>
+
+<p>Le village est divisé en deux parties. Sur la rive
+droite de la Mouïlva se trouve le faubourg, habité
+par des dissidents, et de l'autre côté la principale
+agglomération, formée par les orthodoxes. Les deux
+quartiers présentent le même désordre: c'est un<span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span>
+fouillis de constructions bâties sans plan, au hasard.
+Les Zyrianes paraissent avoir l'horreur des alignements,
+si chers aux Russes.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="183" style="max-width: 35em;">
+ <img src="images/183.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Troïtskoïé Petchorskoïé (<i>Mouïlva</i>).</figcaption>
+</figure>
+
+<p>A Troïtskoïé, plus de 300 kilomètres nous séparent
+encore d'Oust-Chtchougor, terme de notre navigation
+sur la Petchora. Une pénible navigation à la rame ne
+constitue pas précisément une partie de plaisir, surtout
+sur un cours d'eau monotone comme la Petchora.
+Aussi quelle n'est pas notre satisfaction d'apprendre
+qu'un vapeur va descendre le fleuve jusqu'à Poustosersk
+et que nous pourrons y prendre passage.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="184" style="max-width: 28em;">
+ <img src="images/184.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Magasin syriane.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Le 29 juillet dans la soirée, nous nous embarquons,
+et, le 1<sup>er</sup> août, à une heure du matin, nous arrivons à
+Oust-Chtchougor, où la plus aimable hospitalité nous
+est donnée à la factorerie de M. Sibiriakov. Sur ce
+long trajet, partout le même paysage: la forêt monotone,<span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span>
+avec de rares villages espacés à de grandes distances.
+Un des plus importants, celui de Podtcherem,
+se trouve sur la rive droite de la Petchora, au confluent
+même de la Podtcherem, et non sur la berge
+gauche, ainsi que l'indique la carte de l'état-major
+russe. Les seules distractions du voyage sont les fréquents
+échouages du vapeur.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_X">CHAPITRE X</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">NAVIGATION SUR LA CHTCHOUGOR.—TRAVERSÉE
+DE L'OURAL SEPTENTRIONAL</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Les passes de l'Oural.—La route Sibiriakov.—Les rapides
+de la Chtchougor.—Ascensions dans l'Oural.</p>
+</div>
+
+
+<p>Arrivé à Oust-Chtchougor, il nous restait à accomplir
+la partie la plus difficile du voyage, la traversée
+de l'Oural septentrional.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="187" style="max-width: 37em;">
+ <img src="images/187.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">La Petchora à Oust-Chtchougor.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Développé en éventail dans sa partie sud, entre les
+tributaires de la Kama et les affluents des grands
+fleuves sibériens, l'Oural s'amincit à mesure qu'il
+s'étend vers le nord. Dans la région où nous nous
+trouvons, son épaisseur est faible, bien que ce soit
+précisément là que se dressent les points culminants
+de la chaîne septentrionale, le Sabli-Is et le Telpos-Is.
+Des premiers mamelons élevés au-dessus de la vallée
+de la Chtchougor aux derniers renflements dominant
+la plaine sibérienne, la distance ne dépasse guère
+100 kilomètres, et nulle part une arête abrupte.
+Partout de hautes collines isolées par de larges
+dépressions, partout le passage serait facile sans
+d'immenses marais. Les marais, voilà la grosse difficulté
+dans l'Oural septentrional. Sur des distances
+énormes vous ne rencontrez pas un pouce de terre<span class="pagenum" id="Page_182">[Pg 182]</span>
+ferme. D'Oust-Chtchougor à l'Oural s'étend une forêt
+marécageuse large d'une trentaine de lieues, coupée
+de profondes rivières. Quel obstacle présentent à la
+marche ces marécages, voici un fait qui le prouvera
+mieux que toute description. Il y a quelques années,
+à la suite d'un automne pluvieux, la grande route
+impériale construite à travers l'Oural méridional de
+Perm à Tioumen devint impraticable; les voitures
+restaient enlizées dans la boue, et à Iékatérinebourg,
+la grande ville de la région, les rues formaient des
+bourbiers où les passants risquaient de se noyer.
+Les communications étaient si dangereuses que les
+établissements d'instruction publique durent être
+fermés. Iékatérinebourg est situé dans une partie
+sèche de l'Oural. Jugez ce que peut être l'état du sol
+dans la région où nous sommes, sans chemin et couverte
+en tous temps de marais! L'été, les marécages
+empêchent pour ainsi dire toute communication entre
+les deux versants de la chaîne septentrionale. L'hiver
+seulement, une fois ces terres tremblantes solidifiées
+par la gelée et recouvertes d'une épaisse couche de
+neige, leur traversée devient facile. Dans les pays du
+nord, l'hiver est la période d'activité, la saison des
+transports et des foires. Sur la neige durcie par le
+froid, patineurs et traîneaux glissent alors rapidement,
+sans danger de s'embourber ou d'être arrêtés
+par les rivières. Terre et eau ne forment plus qu'une
+nappe cristalline dure et résistante.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="189" style="max-width: 43em;">
+ <img src="images/189.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">DE LA PETCHORA A L'OB<br> Feuille 2<br>Croquis à la Boussole du Cours de la Petchora <br>de la Chougor et de la Sygva par Ch. RABOT<br>1890.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Pour le naturaliste, l'été est, au contraire, l'époque
+des voyages. Le précepte qui recommande de parcourir
+en hiver les pays froids a été inventé par
+des gens sédentaires. Quel travail pourrait faire un
+voyageur alors que le sol est recouvert d'un uniforme
+linceul! Impossible d'exécuter le moindre relèvement<span class="pagenum" id="Page_184">[Pg 184]</span>
+topographique. Sous l'épais manteau de neige, allez
+donc distinguer un lac, une rivière, de la terre ferme!
+Allez donc faire des collections d'histoire naturelle
+alors que le sol est enfoui sous la neige!</p>
+
+<p>A travers les marécages de l'Oural les seules routes
+praticables sont celles tracées par les cours d'eau.
+Prenez une carte, vous voyez que les sources de la
+Petchora et de ses tributaires de droite ne sont distantes
+que de quelques kilomètres des cours d'eau
+sibériens. Partout les affluents de la Petchora ne
+sont séparés de ceux de l'Obi que par des isthmes
+étroits. Entre les deux versants de la chaîne s'étendent
+des lignes d'eau presque continues, routes naturelles
+d'Europe en Asie.</p>
+
+<p>Des sources de la Petchora à l'océan Glacial, l'Oural
+septentrional est ainsi traversé par quatre passages
+principaux.</p>
+
+<p>Le plus méridional suit le cours supérieur de la
+Petchora et conduit dans la haute vallée de la Sosva.</p>
+
+<p>Plus au nord, l'Ilytch, puis son tributaire, l'Iogra-Laga,
+amènent également près des sources de la
+Sosva.</p>
+
+<p>Le troisième et le plus important de ces passages
+est formé par la Chtchougor et débouche dans la
+haute vallée de la Sygva, sous-affluent de l'Obi.</p>
+
+<p>Enfin, à la limite méridionale des <i>toundras</i>, l'Oussa
+permet d'atteindre soit le Voïkar, soit le Sob, affluents
+de l'Obi.</p>
+
+<p>Ces différents passages ont été pratiqués de bonne
+heure par les indigènes et les Russes, comme nous
+l'avons expliqué au chapitre précédent.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, grâce à l'heureuse initiative de M. Sibiriakov,
+ils pourront devenir un des débouchés de
+la Sibérie.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p>
+
+<p>Dans le chapitre précédent je citais l'exemple de
+M. Souslov, qui travaille à créer une nouvelle route
+d'exportation pour les produits de la Russie orientale;
+voici maintenant un négociant qui, depuis quatorze
+ans, consacre les revenus d'une immense fortune
+à ouvrir des débouchés au commerce de Sibérie.
+C'est qu'en Russie l'initiative privée est grande et
+qu'en matière de colonisation les Russes n'attendent
+pas l'impulsion du gouvernement. A cet égard nous
+pourrions prendre d'eux d'excellentes leçons.</p>
+
+<p>La Sibérie n'est pas du tout un vaste désert de
+neige comme on le croit généralement. Tout au contraire,
+elle renferme des immensités d'une merveilleuse
+fécondité; c'est même une des plus belles
+régions agricoles de la terre: mais, faute de voies
+d'exportation, ses produits sont jusqu'ici restés inutiles.
+A la création pour ces richesses de routes vers
+la mer M. Sibiriakov consacre libéralement une partie
+de ses énormes revenus. Tout d'abord, après les explorations
+du célèbre Nordenskiöld dans l'océan Glacial,
+le généreux Sibérien essaya d'établir des communications
+maritimes entre les ports d'Europe et l'embouchure
+du Iénisséi. Le succès ne répondit pas aux
+efforts. Les glaces brisèrent ou arrêtèrent les navires.
+M. Sibiriakov sacrifia sans résultat plusieurs millions
+dans l'entreprise. Pour un nabab comme lui, la
+perte était légère. Immédiatement il dirigea ses
+recherches d'un autre côté et s'occupa de tracer
+une route à travers l'Oural septentrional, reliant le
+bassin de l'Obi à celui de la Petchora. Sur le versant
+asiatique, par l'Obi, puis par la Sosva et la Sygva,
+des vapeurs arrivent facilement à Liapine, à 40 kilomètres
+seulement de la base des montagnes. De là à
+la Petchora la distance à vol d'oiseau n'est que de<span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span>
+200 kilomètres, dont 70 ou 80 en montagnes. C'est à
+travers cette région que M. Sibiriakov a fait ouvrir
+une route.</p>
+
+<p>Les premiers travaux furent exécutés en partant
+d'Oranez sur la Petchora, mais ce tracé fut bientôt
+abandonné pour un second à travers la vallée de la
+Chtchougor. La route part du port Sibiriakov, situé
+sur la rive droite de la Petchora, à une petite distance
+du confluent de la Chtchougor, et de là rejoint
+Liapine. Malheureusement dans cette région, montagnes
+et forêts ne forment qu'un immense marécage.
+Impossible d'établir une chaussée, impossible
+par suite de faire passer une voiture. Aussi M. Sibiriakov
+a, dit-on, l'intention d'abandonner cette route
+et d'en faire construire une troisième, dans la vallée
+de l'Ilytch, où le terrain est plus sec. Telle quelle,
+la voie tracée a néanmoins une grande importance
+comme route d'hiver. L'été, des vapeurs amènent
+des marchandises de Sibérie par la Sygva<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a> jusqu'à
+Liapine, puis, dès que les terres tremblantes sont
+raffermies par la gelée et recouvertes d'un macadam
+de neige, elles sont conduites sur les bords de la Petchora,
+d'où, l'été suivant, elles peuvent être exportées
+en Europe par mer.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> La baisse rapide des eaux arrête très tôt la navigation
+sur cette rivière. En 1890, dès le 10 août, Liapine n'était plus
+accessible qu'à des barques.</p>
+
+</div>
+
+<p>Durant l'hiver de 1886, 640 tonnes de marchandises
+ont été amenées de Sibérie à la Petchora par
+la voie d'Oranez, et, l'hiver 1889-1890, 247 tonnes
+par la nouvelle route. Maintenant que les travaux
+sont achevés dans la vallée de la Chtchougor, le mouvement
+commercial augmentera d'année en année.
+Pour le bassin de la Petchora, cette voie est dès aujourd'hui<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span>
+d'une utilité capitale. Par la Chtchougor les
+céréales arrivent facilement et à bon marché dans
+cette région. Grâce à ce ravitaillement, la disette n'y
+est plus à craindre. Une nombreuse population,
+jusque-là exposée aux souffrances de la famine, est
+assurée maintenant du pain quotidien, d'autant plus
+qu'en généreux philanthrope M. Sibiriakov vend le blé
+importé à prix coûtant. Avant l'ouverture de la route
+le sac de blé (144 kilog.) valait 40 francs; aujourd'hui
+il n'est plus payé que 25 francs<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> Les frais de transport de Tobolsk à la factorerie Sibiriekov
+sur la Petchora (dist. 2 500 kil. environ) sont de 35 kopeks par
+<i>poud</i> (1 fr. 25 par 16 kil., en évaluant le rouble à 3 fr., cours
+aujourd'hui beaucoup trop élevé, 1892). Ermilov, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="193" style="max-width: 38em;">
+ <img src="images/193.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">La forêt près d'Oust-Chtchougor.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>M. Sibiriakov ne borne pas sa généreuse activité à
+ces grands travaux d'utilité publique, c'est de plus
+un bienfaiteur éclairé des sciences, et à un grand
+nombre d'expéditions scientifiques il a apporté dans
+une large mesure le concours de ses libéralités. Est-il
+besoin de rappeler que, de concert avec le roi de
+Suède et M. Oscar Dickson, il a fait les frais de la
+mémorable expédition de la <i>Véga</i>? Aussi, informé
+par l'aimable gouverneur de Tobolsk, le général Troïnitsky,
+de mon arrivée prochaine dans l'Oural, ce
+généreux mécène expédia à ses agents l'ordre de
+me donner la plus large hospitalité dans ses factoreries
+et d'envoyer au-devant de moi la caravane
+nécessaire pour la traversée des montagnes. Sans
+ce bienveillant concours, le passage aurait été une
+très grosse opération, peut-être même eût-il été
+impossible.</p>
+
+<p>Le 31 juillet, à trois heures du matin, nous débarquons
+à la factorerie Sibiriakov d'Oust-Chtchougor.
+La journée est employée à des recherches d'histoire<span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span>
+naturelle et à l'organisation de la caravane pour
+remonter la Chtchougor jusqu'à Volokovka, au centre
+de l'Oural, la route étant en ce moment impraticable.
+Le 1<sup>er</sup> août, à six heures du soir, nous quittons le
+village avec un équipage de quatre vigoureux gaillards.
+Notre embarcation est une <i>lodka</i>, grande baleinière
+surmontée à l'arrière d'une petite cabine en
+forme de cercueil comme celle des gondoles vénitiennes.
+Cette cahute, longue de 2 m. 10 et large de
+0 m. 90, sera notre habitation pendant plus d'une
+semaine. Les caisses de bagages entassées dans l'intérieur
+forment le lit; en avant se trouve le salon,
+un petit espace demeuré libre autour d'une grande
+boîte servant de table. Devant la porte, sur une large
+pierre plate, brûle un feu fumeux pour écarter les
+moustiques. En somme, excellente installation.</p>
+
+<p>A peine entrée dans la Chtchougor, la <i>lodka</i> est
+repoussée par un courant de foudre. La rivière, large
+comme le grand bras de la Seine autour de la Cité,
+dévale avec une rapidité vertigineuse. Aussitôt deux
+hommes sautent à terre et halent le canot à la cordelle,
+pendant que le reste de l'équipage demeuré à
+bord pousse avec des gaffes. C'est ainsi que nous
+remonterons toute la Chtchougor! De son embouchure
+à Volokovka, la rivière a partout un cours aussi torrentueux;
+pour avancer contre ce tourbillon, point
+d'autre ressource que de haler le canot. Dans les
+endroits faciles on parcourt 3 kilomètres à l'heure.
+Plus haut, en travers du courant, des amoncellements
+de blocs forment digue, et par les brèches la
+masse d'eau se précipite tumultueuse. Jusqu'à Volokovka
+il y a bien une douzaine de ces rapides. Pour
+les traverser, l'équipage lance l'embarcation au milieu
+du torrent; de toutes leurs forces les haleurs<span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span>
+tirent la corde pendant que les bateliers restés à
+bord étayent le canot avec leurs gaffes. L'embarcation
+avance de 2 à 3 mètres au prix d'efforts inouïs.
+Aussitôt les bateliers quittent leur premier point
+d'appui pour en prendre un second en amont. On
+avance ainsi par échelons comme un gymnaste qui
+s'élève à la force du poignet sur le revers d'une
+échelle. Si une perche cassait ou si le câble se rompait,
+nous serions infailliblement roulés et noyés par
+ce courant irrésistible. La vie, dit-on, tient à un fil:
+la nôtre tenait à une corde en écorce.</p>
+
+<p><i>2 août.</i>—Le paysage devient intéressant. La
+Chtchougor coule tantôt en plaine, tantôt en des
+cluses profondes entre de beaux escarpements rocheux
+couronnés de forêts<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>. Les berges sont constituées
+par des calcaires et des schistes qui doivent
+être rapportés à l'étage permien. Les schistes renferment
+de nombreuses empreintes de plantes fossiles;
+les échantillons que nous avons rapportés sont
+malheureusement indéterminables, les plantes ayant
+dû séjourner longtemps dans l'eau avant de se déposer,
+d'après les renseignements que M. Zeiller, ingénieur
+au corps des mines, a eu l'obligeance de me
+donner après examen de ces fossiles.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> Dans cette région dominent le sapin et le bouleau.</p>
+
+</div>
+
+<p>Dans la matinée nous passons les hautes falaises
+calcaires d'Ouldor-Kirta (Portes de Fer<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>). Le soir,
+derrière la masse bleuâtre des bois, apparaît au loin
+un gros nuage violet étendu au-dessus de la forêt:
+c'est l'Oural. Désormais nous ne le perdrons plus
+de vue.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> Hauteur: 30 à 50 m.</p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="197" style="max-width: 23em;">
+ <img src="images/197.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Sur la Chtchougor</figcaption>
+</figure>
+
+<p>A dix heures du soir, halte. Pendant quatorze<span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span>
+heures les hommes ont halé l'embarcation, et ce long
+et pénible effort nous a fait seulement avancer de
+8 <i>tchiumkoss</i><a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, soit 40 kilomètres. La nuit, un ours
+vient rôder autour du campement. Le feu du bivouac
+l'a éloigné. Quel dommage! depuis dix ans que je parcours
+les régions arctiques, jamais je n'ai pu tirer ni
+même apercevoir un de ces animaux.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> <i>Tchiumkoss</i>, mesure de longueur employée par les Zyrianes,
+valant 5 kilomètres d'après les renseignements qui nous ont
+été donnés. D'après Schrenk, cette mesure serait également en
+usage chez les Tchérémisses, les Tatars et les Votiaks. Sur
+les bords de la Petchora et de la Chtchougor, les <i>tchiumkoss</i>
+sont marqués par les accidents topographiques, coudes ou
+embouchures d'affluent.</p>
+
+</div>
+
+<p><i>3 août.</i>—Temps magnifique. A deux heures le
+thermomètre s'élève à + 22°,8. Nous passons devant
+le confluent du Patek-Io, l'affluent le plus important
+de la Chtchougor<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>, et, dans la journée, atteignons la
+Chour-Kirta, goulet semblable à l'Ouldor-Kirta. Au
+delà, la rivière s'élargit en un petit lac d'une merveilleuse
+transparence. Partout la Chtchougor est limpide
+comme un cristal<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>. A travers ses eaux vertes,
+profondes en certains endroits d'une dizaine de mètres
+et même plus, les moindres accidents du fond restent
+visibles. Passé ce joli paysage, voici deux tourbillons
+terribles dont la traversée nous donne pas mal de
+tablature (Syrankocht et Tarachimkocht). Après cet
+effort le campement est établi.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> C'est un affluent de droite, il serait navigable sur une
+longueur de 190 kilomètres.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> Sur une distance de plusieurs kilomètres en aval de l'embouchure,
+les eaux de la Chtchougor ne se mélangent pas avec
+celles de la Petchora; deux bandes d'eau, l'une claire, l'autre
+trouble, s'écoulent côte à côte.</p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="199" style="max-width: 38em;">
+ <img src="images/199.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">La Chour-Kirta</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Notre équipage, composé de Zyrianes, est admirable
+d'énergie et d'endurance. De solides gaillards, ces<span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span>
+Finnois! quatorze heures durant ils pataugent dans
+l'eau, puis, le soir venu, sans même prendre le temps
+de sécher leurs vêtements, ils s'endorment sous une
+tente, vêtus simplement d'une chemise et d'un pantalon
+en toile, et les nuits sont très fraîches. Avec
+cela une nourriture frugale de poisson et de pain
+noir. De même que tous les Finnois, ce sont de très
+habiles bateliers. Parmi eux comme parmi les Lapons
+et les Caréliens du gouvernement d'Arkhangelsk, la
+marine russe trouverait d'excellentes recrues pour les
+équipages de la flotte.</p>
+
+<p>Encore deux rudes journées (4 et 5 août), et le 6
+nous arrivons au pied de la Peutchétiouk Parma, un
+gros mamelon situé sur la rive gauche de la rivière.
+Immédiatement nous partons en faire l'ascension. J'ai
+hâte de gravir un sommet pour discerner les traits
+du pays; avec cette épaisse forêt qui couvre tout,
+impossible de distinguer la véritable position des
+accidents de terrain.</p>
+
+<p>Du haut de la Peutchétiouk Parma (490 mètres) le
+panorama est très étendu, tout en longueur, comme
+une vue en ballon. Vers l'ouest, à perte de vue, une
+immensité bleue de forêts ponctuée de lambeaux
+miroitants de la Chtchougor, puis lentement la plaine
+s'accidente de collines rondes à pentes douces, comme
+une mer gonflée par les longues ondulations d'une
+grosse houle. En arrière, sublime dans son isolement,
+se dresse le puissant massif du Telpos-Is, le plus haut
+sommet de cette partie de l'Oural. Une des plus fières
+montagnes que j'aie jamais vues, cette cime superbe,
+avec ses sommets dentelés dressés à plus de 1 600
+mètres à pic. Dans tout ce vaste territoire, étalé à
+nos pieds comme une carte en relief, pas une maison,
+pas même une hutte, nulle part un habitant. D'Oust-Chtchougor<span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span>
+à Chekour-Ia-Paoul, situé de l'autre côté
+de l'Oural, sur une distance de 250 kilomètres, deux
+fois seulement nous avons rencontré des hommes:
+cette forêt infinie d'arbres verts est une solitude poignante,
+funèbre. Une fois la position des points saillants
+du paysage relevée, nous dévalons rapidement
+pour rejoindre la lodka.</p>
+
+<p>En approchant du Telpos-Is, le paysage devient
+grandiose. Au milieu de cette belle nature, la navigation
+semble moins pénible; le magnifique panorama
+fait oublier les fatigues du voyage. Et pourtant, à
+mesure que nous avançons, les difficultés augmentent.
+Nous passons trois rapides pour arriver dans
+une sorte de lac encombré d'îles marécageuses, où
+débouche une rivière importante, le Gloubnik-Io.
+Les bateliers s'égarent au milieu de ce dédale. Nous
+passons là plus d'un mauvais quart d'heure à faire
+des routes diverses, à nous échouer et déséchouer;
+et quand les hommes retrouvent enfin le chemin, la
+nuit est venue. Juste devant nous s'étend une belle
+plage; on ne saurait trouver meilleur emplacement
+pour le bivouac. De longtemps nous n'avons eu un
+lit aussi moelleux.</p>
+
+<p>La nuit est tiède<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> et lumineuse. Le sommet du
+Telpos-Is scintille comme une étoile qui serait tombée
+sur terre, et tout au bout de la plaine, sur la lueur
+jaune du crépuscule, des montagnes isolées arrondissent
+leurs dômes bleus dans le calme profond du
+soir. Pas un bruit, on a l'impression du repos. Autour
+du feu nous restons longtemps à causer: on se sent
+si bien dans cet isolement et dans ce silence!</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> Température, à 9 heures du soir, + 12°.</p>
+
+</div>
+
+<p><i>7 août.</i>—A quatre heures du matin nous sommes<span class="pagenum" id="Page_196">[Pg 196]</span>
+debout. Il serait pourtant agréable de dormir sous
+ce gai soleil! On boit le thé, et les bateliers reprennent
+la cordelle. Cinq heures plus tard, voici le
+Dourni-Porog, le rapide le plus redoutable de toute
+la Chtchougor. Figurez-vous un bout de torrent alpin
+encombré de blocs et de fonds pierreux. Après une
+heure de travail nous arrivons à l'embouchure du
+Dourni-Yeul, dont la vallée, disent nos gens, conduit
+au sommet du Telpos-Is.</p>
+
+<p>Dans la mythologie indigène, le Telpos-Is est le
+séjour de l'Eole zyriane, et en passant au pied de ce
+pic, les bateliers, obéissant à la même superstition
+que les marins, défendent de siffler et de crier, de
+crainte d'attirer le vent. Telpos-Is signifie en langue
+zyriane la pierre du nid du vent. Les naturels regardent
+cette montagne comme inaccessible. Dès que
+vous approchez du sommet, le diable déchaîne une
+tempête et vous culbute dans les précipices. Un
+Samoyède ayant voulu gravir ce pic malgré les
+remontrances des Zyrianes fut, paraît-il, mis en pièces
+par le vent. Chez nos bateliers la curiosité l'emporta
+sur la crainte, et trois d'entre eux n'hésitèrent pas à
+nous accompagner sur le Telpos-Is. Nous traversons
+un marais, puis un bout de forêt, pour arriver à des
+monceaux d'énormes blocs éboulés. Le vallon du
+Dourni-Yeul est une ruine, la montagne semble avoir
+été disloquée par un tremblement de terre. Au milieu
+de cette désolation luit un petit lac vert; plus haut
+blanchit un petit névé dont la surface adhérente au
+sol est une plaque de glace. Plus loin, entre les traînées
+de pierres s'étendent de petites alpes ponctuées
+de fleurs éclatantes, puis la grande solitude recommence,
+grise, nue et morte, s'élevant par étages en
+grosses vagues de pierres. Derrière se dresse l'arête<span class="pagenum" id="Page_198">[Pg 198]</span>
+maîtresse du Telpos-Is comme une lame de couteau
+ébréchée. Nous avançons jusqu'à l'altitude de 849 mètres,
+lorsque soudain le sommet se coiffe de gros
+nuages et une lourde pluie d'orage éclate. Rapidement
+le temps se fait, comme disent les marins,
+apportant d'épaisses brumes. La pluie tombe à torrents,
+la retraite devient nécessaire. Au même moment,
+de toutes les pierres et de toutes les herbes se lèvent
+des nuées de moustiques. En quelques secondes nous
+sommes noirs de ces insectes. Impossible de mettre
+la moustiquaire. Sur ces blocs branlants il faut ne
+pas avoir les yeux brouillés par le mouvement du
+voile.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="203" style="max-width: 36em;">
+ <img src="images/203.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Le Telpos-Is.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Avec des mouchoirs nous nous couvrons le cou,
+la partie la plus sensible du corps; lorsque nous
+trouvons une pierre solide, nous nous arrêtons une
+minute pour nous flageller la figure et faire une confiture
+de moustiques. Pendant une heure les souffrances
+sont atroces. Chose extraordinaire, en bas
+dans le marais les insectes sont beaucoup moins
+nombreux. Dans la soirée nous arrivons à la lodka.
+Après pareille expédition, combien semble agréable
+notre misérable cabanon! Là-dessous on est à l'abri
+de la pluie, et un bon feu fumeux éloigne les moustiques.
+Nous nous séchons, puis mangeons un souper
+frugal. Des vêtements secs et un morceau de pain,
+c'est la félicité parfaite en exploration.</p>
+
+<p><i>8 août.</i>—Continuation de la navigation; le temps
+est encore aujourd'hui brumeux, donc inutile de tenter
+l'ascension du Telpos-Is. Après notre mésaventure les
+Zyrianes sont plus que jamais persuadés de l'inaccessibilité
+de la montagne.</p>
+
+<p>Encore un rapide difficile. Au delà s'ouvre une
+large vallée ombreuse, bordée de montagnes<span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span>
+chauves<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a> doucement ondulées. On dirait un coin du Jura.
+Avec ses forêts, ses eaux claires et ses profils mous
+et fuyants, cette partie de l'Oural rappelle la Franche-Comté.
+Partout il y a de l'air dans le paysage, nulle
+part ces encaissements et ces enchevêtrements de
+montagnes entassées les unes contre les autres qui
+écrasent et arrêtent la perspective comme dans les
+Alpes.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> La limite supérieure des forêts est située à environ
+100 mètres au-dessus de la rivière et la neige descend très bas.</p>
+
+</div>
+
+<p>La rivière fait un coude et nous amène dans une
+plaine cernée de montagnes. Nous arrivons au terme de
+notre navigation à la station de la Volokovka<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>, située
+au confluent de cette rivière et de la Chtchougor<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> Le Nak-Sory-Ia des Ostiaks, d'après Hoffmann.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> De Volokovka au port Sibiriakov, sur la Petchora, la distance
+est de 98 kilomètres par la route et de 243 par la rivière,
+d'après les renseignements fournis par les bateliers.</p>
+
+</div>
+
+<p>La station se compose de deux maisons en bois.
+Le mobilier en est sommaire: dans un coin le traditionnel
+poêle russe, deux lits de camp, une table et
+un banc. Pour l'Oural, c'est du luxe.</p>
+
+<p>Sur l'ordre de M. Sibiriakov, un <i>iamchtchik</i> (postillon)
+nous attend ici depuis un mois avec quatre
+chevaux.</p>
+
+<p>Volokovka est un des plus jolis coins que j'aie vus
+dans les montagnes du Nord. Tout à l'entour, de
+belles eaux courantes, de magnifiques forêts de sapins
+et de bouleaux, des montagnes agréables à l'œil; avec
+cela, abondance de gibier. Ce serait un charmant
+séjour d'été sans les moustiques; heureusement une
+baisse subite de la température les a fait disparaître.
+Pour toujours nous sommes débarrassés de ces
+insectes acharnés.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">LA TRAVERSÉE DE L'OURAL</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Les marais.—Ascension dans l'Oural.—Première rencontre
+avec les Ostiaks.—Arrivée à Liapine.</p>
+</div>
+
+
+<p>Pendant deux jours, temps brumeux et pluvieux.
+Une fois les collections d'histoire naturelle terminées,
+je prends la résolution de partir immédiatement pour
+la Sibérie. Notre provision de pain est d'ailleurs finie,
+et maintenant nous devons nous contenter d'une pâte
+noire, mal cuite, dont les chiens bien élevés ne voudraient
+pas.</p>
+
+<p>Le 10 août, la caravane se met en marche. Boyanus
+et moi sommes à cheval; les bagages sont chargés
+sur des traîneaux samoyèdes (<i>narte</i>), attelés chacun
+d'un cheval qui porte en outre son conducteur.</p>
+
+<p>La route suit la vallée de la Volokovka; c'est une
+simple tranchée à travers la forêt. De macadam, pas
+plus trace que sur les autres voies de Russie; le sol
+forme le chemin, et ici quel sol! Dans les pays du
+Nord, les routes sont des pistes plus ou moins larges,
+presque toujours marécageuses en été et praticables
+seulement l'hiver, lorsque le sol, raffermi par la gelée,
+est couvert de neige.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="207" style="max-width: 36em;">
+ <img src="images/207.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Traversée de l'Oural.</figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span></p>
+
+<p>A quelques centaines de pas de la Chtchougor, je
+sens mon cheval se dérober sous moi; j'ai la sensation
+brusque de me sentir engloutir, et en même temps
+je vois les montures de mes compagnons plonger dans
+la vase jusqu'à mi-jambes. Nous avançons sur une
+marmelade de terre, et sous la moindre pression elle
+cède. Avec les chevaux et les traîneaux lourdement
+chargés, jugez du pataugis. En certains endroits, les
+bêtes enfoncent jusqu'au ventre.</p>
+
+<p>Partout une boue noire, partout des flaques d'eau,
+partout des tourbières. On va au pas au gré de sa
+monture, toujours prêt cependant à la faire changer
+de direction pour éviter les arbres. Merveilleux mon
+petit cheval! jamais il ne fait un faux pas sur ce sol
+mouvant, jamais il ne butte contre les racines entre-croisées.
+Voit-il son devancier patauger, vite il se jette
+à droite ou à gauche; aperçoit-il une plaque suspecte,
+il la flaire bruyamment pour s'assurer de sa solidité.
+Cette intelligente petite bête sait que partout où il
+n'y a point de végétation, la fondrière est plus liquide
+et elle choisit en conséquence sa route. En plein
+marais elle a toujours soin de mettre le pied sur les
+touffes saillantes de plantes palustres, l'expérience
+lui a appris que ce sont les seuls points solides du
+terrain. Par la pratique de l'Oural ces chevaux sont
+devenus quelque peu géologues.</p>
+
+<p>La traversée d'un marais fangeux donne les mêmes
+sensations qu'une navigation en canot sur une mer
+houleuse. Le cheval monte, s'abaisse comme l'embarcation
+sur la vague. En pareil cas, il faut lâcher les
+étriers, serrer ferme les genoux, empoigner solidement
+la crinière d'une main et de l'autre tenir les
+rênes, prêt à enlever la monture en cas de faux pas.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="209" style="max-width: 35em;">
+ <img src="images/209.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">La Volokovka.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Pour nous reposer de ces fondrières nous passons<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span>
+et repassons à gué la Volokovka. Nous la traversons
+seize fois. Le lit caillouteux de la rivière est résistant;
+en le suivant on est beaucoup plus au sec que dans
+le marais: là, pas de crainte de tomber dans quelque
+bourbier inattendu. En certains endroits, les berges
+sont escarpées; les chevaux attelés aux traîneaux font
+un petit saut en avant, puis, une fois à l'eau, donnent
+un coup de collier, et, patatras, la <i>narte</i> tombe de
+tout son poids dans le torrent. Tant pis pour les plaques
+photographiques!</p>
+
+<p>Le paysage est pittoresque, avec une magnifique
+forêt encadrée de jolies montagnes, mais nous n'avons
+pas le loisir de l'admirer; tout le temps il faut avoir
+l'œil ouvert pour éviter une chute dans le bourbier,
+se garer d'un arbre ou d'une branche. Enfin, nous voici
+dans une sorte de cirque, aux sources de la Volokovka.</p>
+
+<p>Une pente rapide sur un terrain solide conduit à
+un petit plateau (494 mètres), le point de partage
+des eaux entre le bassin de la Petchora et celui de
+l'Obi, la frontière de l'Asie. Nous poussons un joyeux
+hourra en l'honneur de la vieille Europe que nous
+quittons, et en avant! Mais aussitôt le tangage
+recommence. Le plateau culminant du passage est
+une vaste tourbière dans laquelle les chevaux restent
+enlizés. Ils semblent marcher sur une éponge gonflée
+d'eau. C'est une des plus mauvaises parties de la
+route. Sur ce sol jaune, des bouleaux morts tortillent
+leurs branches blanches avec des silhouettes de squelettes.
+Cela a un air de mort, de terre sans vie, de
+cimetière de la nature.</p>
+
+<p>Le plateau verse dans un ravin et nous arrivons à
+la station de Pérévalski. Pour parcourir 27 kilomètres
+nous n'avons pas employé moins de sept heures, et
+pas une halte en route. Une rude étape!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span></p>
+
+<p>La station se compose d'une baraque humide, que
+nous remplissons à nous quatre. La cassine s'incline
+comme un château de cartes prêt à tomber; ce sol ne
+peut rien porter.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="211" style="max-width: 26em;">
+ <img src="images/211.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Station de Pérévalski.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Le lendemain, avant de poursuivre notre route, nous
+allons gravir la Pérévalski-Sobka, une des croupes
+dominant l'entonnoir où nous nous trouvons. Toujours
+le même aspect: d'abord la forêt, puis, les derniers
+arbres dépassés<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>, rien que des pierres. Sur un<span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span>
+point seulement, un peu au-dessous du sommet, la
+roche apparaît en place: partout ailleurs ce n'est
+qu'une ruine.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> Limite supérieure de la végétation forestière de l'Oural
+dans les vallées de la Chtchougor et de la Sygva: Peutchétiouk
+Parma, 490 mètres; Telpos-Is, vallon de Dourn-yeul, 315
+et 397 mètres (limite supérieure des bouleaux, 556 mètres);
+Pérévalski-Sobka, 481 mètres (limite supérieure des bouleaux,
+566 mètres).</p>
+
+</div>
+
+<p>Devant nous l'Oural présente une profonde dépression;
+il y a là un aplatissement de relief, comme un
+gâteau soufflé manqué.</p>
+
+<p>Plus loin, vers le nord, le terrain se relève pour
+former un massif alpin; quel est son nom? Impossible
+de le savoir; pour notre guide, tout cela c'est
+l'inconnu, un pays anonyme, l'Oural; impossible d'en
+tirer aucun renseignement.</p>
+
+<p>Vers l'est, c'est-à-dire vers la Sibérie, la chaîne
+tombe à pic; au delà de la Pérévalski-Sobka quelques
+collines, et après cela une étendue plane sans
+limites, on dirait la mer. De ce côté, l'Oural n'est
+pas précédé de contreforts comme sur le versant
+européen.</p>
+
+<p>A trois heures, nous sommes de retour à la station;
+à quatre heures, en selle, et en route! Toujours des
+marais, puis des monceaux de pierres éboulées sur
+lesquels glissent nos chevaux. Ici la marche est encore
+plus lente qu'au milieu des marécages. Les montures
+n'osent mettre le pied sur une pierre qu'après l'avoir
+flairée pour s'assurer de sa solidité.</p>
+
+<p>Nous suivons une vallée ombreuse entre de belles
+collines boisées. Cette partie de l'Oural est la chaîne
+la plus pittoresque que j'aie vue: partout de petits
+coins frais et riants. Aujourd'hui l'étape est courte,
+17 kilomètres seulement, et, à sept heures du soir, la
+caravane arrive à la station de Sartonninka.</p>
+
+<p><i>11 août.</i>—Nous mangeons la dernière bouchée
+de la pâte noire décorée par les Zyrianes du nom
+de pain. Il faudra donc atteindre ce soir Liapine, et
+nous en sommes éloignés de 49 kilomètres. A partir<span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span>
+d'ici la route devient, dit-on, meilleure et l'on change
+les traîneaux contre de petites charrettes.</p>
+
+<p>Nous suivons un large abatis pratiqué au milieu
+de la forêt. Le terrain monte et descend en longues
+ondulations. Tout à coup, à un détour, au bout de la
+longue avenue apparaît l'infinie nappe violette de la
+plaine sibérienne, toute brillante de lumière. Telle
+on voit la Lombardie du sommet des Alpes. Après
+cette vision, plus rien que la forêt marécageuse toujours
+pareille à elle-même.</p>
+
+<p>A huit heures trente du soir, 15 kilomètres nous
+séparent encore de Liapine et la nuit vient, et nous
+avons faim. L'estomac est l'organe le plus exigeant et
+en même temps le plus important: il détermine les
+belles comme les mauvaises actions, la joie comme
+la tristesse: aujourd'hui il nous donne un regain
+d'énergie. Nous abandonnons les bagages à la garde
+de Popov, puis Boyanus et moi lançons nos chevaux,
+résolus à arriver coûte que coûte le soir même à
+Liapine.</p>
+
+<p>Après une heure de trot, voici enfin du sable, un
+sol résistant, on redouble l'allure et nous atteignons
+le village ostiak de Chekour-Ia: un tas de misérables
+huttes posées sur le bord d'une rivière.</p>
+
+<p>Pas beaux précisément les indigènes: de petits
+bonshommes ratatinés, vêtus de peaux sordides, se
+démenant avec des allures d'orangs. Nous passons la
+rivière, les chevaux à la nage, nous en pirogue. En se
+mettant ainsi à l'eau après une longue course, tout
+autre que le cheval russe prendrait une fluxion de
+poitrine. Lui, il ne s'en porte que mieux; comme son
+maître, il est fait à toutes les endurances. Les selles
+sont maintenant mouillées, tant mieux, on n'en sera
+que plus solide, et au trot! Il y a bien encore des fondrières,<span class="pagenum" id="Page_208">[Pg 208]</span>
+une notamment où les chevaux patouillent
+jusqu'au poitrail. <i>Nitchevo</i>, comme disent les Russes,
+cela ne fait rien, les maisons de Liapine sont en vue.</p>
+
+<p>Brusquement nos montures font un écart: dans
+l'obscurité, elles ont distingué un large trou vaseux,
+un bourbier nous sépare de la civilisation; on barbote
+encore une fois, enfin à dix heures vingt du soir
+nous atteignons la factorerie de Liapine. Un véritable
+village. De vastes magasins, des habitations pour les
+ouvriers, et une excellente maison pour le maître.
+Les agents de M. Sibiriakov nous reçoivent avec la plus
+franche cordialité, comme on sait recevoir en Russie.</p>
+
+<p>Une table chargée de victuailles et d'excellents vins
+envoyés à notre intention est bientôt dressée. Nous
+avons des chaises pour nous asseoir, une lampe nous
+éclaire. Après les soucis de la vie matérielle dans le
+désert, un luxe asiatique. La civilisation a parfois du
+bon, mais pour l'apprécier à toute sa valeur il faut
+avoir peiné dans les régions mortes de la terre.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_209">[Pg 209]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">LES OSTIAKS</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Séjour à Liapine.—Le village ostiak de Chekour-Ia.—Habitations,
+costumes et vie des indigènes.—A la recherche
+des idoles.</p>
+</div>
+
+
+<p>Depuis Kazan nous avons parcouru, en commençant
+par la fin, le livre vivant de l'histoire de la civilisation.
+Pas à pas, en visitant les divers peuples de la
+Russie orientale, nous avons suivi le cycle de la lente
+évolution du progrès humain. Sur les bords du Volga,
+des Finnois encore païens nous ont initiés à la vie
+d'agriculteurs primitifs. Dans la vallée de la Petchora,
+nous avons ensuite étudié chez les chasseurs zyrianes
+une période plus ancienne du développement des
+sociétés. Maintenant, avec les Ostiaks, nous arrivons
+au chapitre initial de l'histoire de l'homme. Nous
+voici au milieu d'une peuplade de chasseurs et de
+pêcheurs, frustes de civilisation, armés de flèches et
+d'arcs, image vivante de l'homme des premiers âges.
+En dégringolant les pentes de l'Oural nous avons
+sauté dans un passé vieux de centaines de siècles.
+Nous retrouvons ici les temps préhistoriques avec ces
+primitifs ignorant l'usage du fer, pareils à nos ancêtres
+des temps géologiques.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_210">[Pg 210]</span></p>
+
+<p>Les Ostiaks sont des Finno-Ougriens, proches parents
+des Hongrois et des Finlandais, venus comme
+eux de l'Altaï, mais restés à l'état sauvage, tandis
+que leurs frères d'Europe sont devenus des peuples
+civilisés. Leur effectif est d'environ 20 000, dispersés
+dans le bassin inférieur de l'Obi<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>. Dans le Sud, le
+58° de latitude nord marque leur limite, et vers le
+nord ils se mêlent aux Samoyèdes sur les <i>toundras</i>
+riveraines de l'océan Glacial. L'habitat des Ostiaks
+comprend ainsi la plus grande partie du gouvernement
+de Tobolsk. Du confluent de l'Obi et de l'Irtich
+à Obdorsk ils constituent l'élément principal de la
+population. Le long du fleuve ils se trouvent dispersés
+par clans entremêlés de quelques colonies
+russes, mais, à droite et à gauche de l'Obi, ils
+deviennent les seuls habitants. Au sud de Samarovo,
+dans le district de Sourgout, se rencontre un second
+groupe d'Ostiaks, moins important. Un petit nombre
+seulement habite les rives du fleuve, la majorité a
+été refoulée dans les vallées des affluents de droite.
+Un troisième groupe, encore moins nombreux, est
+dispersé dans la partie sud-ouest du gouvernement
+de Tobolsk et dans le nord du gouvernement de
+Perm. Les hautes vallées de la Konda, de la Tavda,
+de la Sosva méridionale et de la Toura renferment
+quelques centaines d'Ostiaks très russifiés. Dans le
+volost de Kochousk se trouvent les trois clans les
+plus méridionaux formés par ces indigènes en
+Sibérie<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>. Dans le gouvernement de Perm, les districts<span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span>
+de Verkotourié et de Tcherdine contiennent également
+quelques centaines de ces allogènes.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> 19 000 Ostiaks et 4 580 Vogoules, d'après Sommier (<i>Un Estate
+in Siberia</i>). Cette statistique ne comprend pas les Ostiaks du
+Iénisséi, qui appartiennent à une race différente.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> Aug. Ahlqvist, <i>Unter Wogulen und Ostiaken</i>, Helsingfors,
+1883.</p>
+
+</div>
+
+<p>Comme les Eskimos de l'Alaska, comme les Indiens
+des États-Unis, et tous les peuples primitifs vivant
+en contact de populations plus élevées en civilisation,
+les Ostiaks disparaissent. D'année en année leur
+effectif décroît. A Midkinskaya iourte, entre Samarovo et Bielagora, en peu de temps la population est
+descendue de 27 à 12 individus. D'autre part, dans la
+vallée inférieure de l'Irtich ces indigènes, nombreux
+lors de l'arrivée des Cosaques d'Iermak, ont aujourd'hui
+disparu.</p>
+
+<p>Sous la poussée lente et continue de la colonisation
+russe, les Ostiaks ont été refoulés vers les
+régions du nord, où le combat pour la vie est plus
+rude et plus pénible. L'étendue de leur terrain de
+chasse a été peu à peu restreinte, et peu à peu leurs
+pêcheries les plus lucratives ont passé aux mains des
+Russes. Les ressources des indigènes ont ainsi progressivement
+diminué, et cet appauvrissement a eu
+pour conséquence naturelle une réceptivité plus
+grande des maladies.</p>
+
+<p>Déprimés par la misère, les Ostiaks deviennent
+incapables de résister aux épidémies. La diphtérie
+et la variole occasionnent parmi eux de nombreux
+décès, que ne compense point une forte natalité. Les
+femmes ostiakes sont peu fécondes et une mortalité
+terrible sévit sur les enfants. D'après Poliakov<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>, elle
+frapperait les deux tiers et même les trois quarts
+des enfants.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> Poliakov, <i>Pisma i ottcheti o poutéchéstvii v dolinou r. Obi</i>.
+Pétersbourg, 1877.</p>
+
+</div>
+
+<p>Enfin, de l'avis de tous les voyageurs, la diminution
+des Ostiaks est due en grande partie à l'institution<span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span>
+du <i>kalym</i>. Dans notre société, les filles, lorsqu'elles
+se marient, diminuent le patrimoine paternel;
+chez les indigènes de l'Obi, elles sont, au contraire,
+un capital pour le chef de famille. L'époux
+achète la jeune fille à son père, usage évidemment
+emprunté par les Ostiaks à leurs voisins les Tatars.
+Le <i>kalym</i> ou prix de la fiancée se paye en argent, en
+pelleteries ou en rennes. Autrefois les jeunes gens
+qui ne pouvaient réunir le capital nécessaire à l'acquisition
+d'une femme, demandaient à l'amour son puissant
+secours; s'ils réussissaient à inspirer de tendres
+sentiments à une jeune fille, ils l'enlevaient; le rapt
+rendait le mariage valable. Depuis quelque temps
+cette coutume n'est plus suivie; la vente seule opère
+le mariage; et comme les jeunes gens assez riches
+pour acheter une femme sont rares, le nombre des
+unions diminue.</p>
+
+<p>D'après M. Sommier, la valeur du <i>kalym</i> varie de
+60 à 250 francs. La plupart des Ostiaks, ne possédant
+pas une pareille somme, l'empruntent à des
+Russes dans des conditions très onéreuses. Pour
+racheter sa dette, le malheureux s'engage, par exemple,
+à livrer à son créancier les principaux produits
+de sa chasse ou de sa pêche à moitié prix de leur
+valeur jusqu'à concurrence de la somme prêtée. Dans
+l'aristocratie indigène, le <i>kalym</i> atteint parfois un
+capital relativement considérable. Poliakov cite un
+<i>kalym</i> comprenant 100 peaux de renards argentés,
+2 de castors, 1 de renard noir, 2 marmites en cuivre,
+150 rennes, et 11 mètres d'étoffe rouge. En échange,
+la fiancée recevait en dot 15 traîneaux chargés de
+poisson et de viande, une tente avec plusieurs couchettes,
+dont deux garnies de couvertures et draps,
+30 clochettes et 15 aunes de courroies en peau d'ours.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span></p>
+
+<p>Les Ostiaks admettent la polygamie, mais l'institution
+du <i>kalym</i> en interdit pour ainsi dire la pratique.
+La misère rend les Ostiaks vertueux.</p>
+
+<p>Les ethnographes partagent cette population sibérienne
+en deux races distinctes: les Ostiaks et les
+Vogoules, les premiers habitant les bords de l'Obi,
+les seconds les pentes de l'Oural.</p>
+
+<p>A mon avis, cette distinction doit être rejetée. Les
+quelques Slaves établis dans les vallées de la Sygva
+et de la Sosva du Nord, comme les indigènes eux-mêmes,
+ignorent le nom de Vogoules. Les naturels,
+lorsqu'ils parlent russe, se disent Ostiaks, et les
+pêcheurs russes ne les connaissent que sous ce nom.
+Dans leur langue, les aborigènes n'admettent pas
+la classification des ethnographes; de la Sygva à
+la Tavda, tous se considèrent comme appartenant à
+un seul et même peuple, et dans leur idiome se donnent
+le nom commun de <i>Manzi</i>, qu'ils appartiennent
+aux tribus ostiakes ou vogoules des savants de cabinet<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> Sommier, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>D'autre part, tous les produits de l'industrie
+des prétendus Vogoules sont identiques à ceux des
+Ostiaks de l'Obi. Castren, la principale autorité en
+matière d'ethnographie finnoise, reconnaît que les
+deux peuples ne sont séparés que par des différences
+insignifiantes<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>. Enfin, d'après l'anthropologiste russe
+Maliev, les crânes ostiaks présentent une ressemblance
+presque complète avec ceux des Vogoules.
+Entre les deux peuples soi-disant distincts il y a identité
+complète de type et d'industrie. Rien n'autorise
+par suite à diviser les indigènes de la Sibérie occidentale<span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span>
+en deux races. Les ethnographes en chambre
+ont inventé une population qui n'existe pas.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> Castren, <i>Etnologiska Föreläsningar</i>, Helsingfors, 1857, p. 136.</p>
+
+</div>
+
+<p>Tous les voyageurs qui ont parcouru l'Oural septentrional
+partagent cette opinion. Hoffmann n'hésite
+pas à affirmer que les Vogoules et les Ostiaks de
+Liapine ne forment qu'un seul et même peuple<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>.
+Avant lui, Müller avait démontré que ces noms
+avaient seulement une valeur locale<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>. Plus récemment,
+M. Sommier, dont la compétence est absolue,
+signale également l'identité des Ostiaks et des
+Vogoules. Enfin un voyageur russe, M. V. J. Kouznetsov,
+est arrivé à la même conclusion, après avoir
+étudié les «Vogoules» de la Losva et de la Sosva
+méridionale.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> Hoffmann, <i>Der Nördliche Ural und das Küstengebirge Pae-Choi</i>,
+p. 50.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> «A la fin du moyen âge, après que la Iougrie fut devenue
+tributaire du grand-duc de Moscou à la suite de l'incorporation
+de la république de Novgorod à ses États, à côté de l'ancien
+nom de Iougrie apparurent de nouvelles dénominations telles
+que celles de Wogoules ou Wogoulitsch et d'Ostiaks. Au début,
+l'ancien nom se conserva à côté des nouveaux, puis, avec
+le temps, ne s'appliqua plus qu'à quelques localités. Ainsi
+s'explique comment les noms de Iougrie, de Vogoules et d'Ostiaks
+ont été employés les uns pour les autres sans y attacher
+d'importance.» (Ferdinand-Heinrich Müller, <i>Der Ugrische Volksstamm</i>,
+vol. I, p. 112.)</p>
+
+</div>
+
+<p>«Dans cette région, écrit-il, la population se divise
+en <i>iassatchny</i> (familles soumises au <i>iassak</i>, tribut en
+fourrure), Vogoules et Ostiaks. Quelle différence
+existe-t-il entre ces deux derniers groupes d'indigènes,
+aucun Russe n'a pu me l'indiquer, et moi-même
+n'ai pu le découvrir. Les uns comme les autres
+parlent la même langue, habitent des huttes construites
+sur le même modèle, portent des vêtements
+semblables et décorent leurs objets mobiliers des<span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span>
+mêmes ornements<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.» De l'avis de M. Kouznetsov, et
+c'est également le nôtre, la seule différence entre les
+Vogoules et les Ostiaks est que les premiers ont subi
+plus profondément l'influence russe que les seconds.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> N.-I. Kouznetsov, <i>Priroda i jiteli vostotchnago sklona siévernago
+Ourala</i>. (<i>Izviestia Imperatorskago rousskago geografitcheskago
+obchtchestva</i>, t. XXIII, 6, 1887.)</p>
+
+</div>
+
+<p>En faveur de la distinction des races, on a invoqué
+la différence des langues. L'argument est spécieux.
+D'abord les deux idiomes ostiak et vogoule sont très
+rapprochés et constituent plutôt deux dialectes que
+deux langues. En second lieu, toutes les races peu
+nombreuses, dispersées sur de vastes territoires et
+fractionnées en groupes isolés, ne maintiennent pas
+l'unité de leur langue. Ainsi les Lapons méridionaux,
+ceux de Röraas, par exemple, ne comprennent pas
+leurs congénères du Finmark, et ces derniers, bien
+que limitrophes de la presqu'île de Kola, n'entendent
+pas le dialecte de leurs frères russes. On ne divise
+pourtant pas les Lapons en races distinctes. Le même
+fait s'observe dans le bassin de l'Obi. La langue
+ostiake ne comprend, paraît-il, pas moins de trois
+dialectes: celui de Liapine, celui de l'Obi et celui de
+la Sosva méridionale ou des Vogoules.</p>
+
+<p>Comme le montrent les citations, les savants russes
+sont d'accord avec nous pour reconnaître que la classification
+des Finnois Ougriens de la Sibérie occidentale
+en Ostiaks et Vogoules n'est point justifiée.</p>
+
+<p>Après cette discussion, revenons à notre voyage.
+Nous déjeunons longuement, en gens déshabitués au
+luxe d'une table, puis nous allons visiter le village
+ostiak de Chekour-Ia<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> Sukker-ia-Paoul de l'Atlas Stieler, Schokurje d'Ahlqvist.
+<i>Paoul</i>, hameau indigène.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span></p>
+
+<p>Figurez-vous une vingtaine de cahutes en bois
+éparses dans une clairière. Au centre s'élève un
+énorme cornet blanc debout sur le sol. C'est une
+<i>tchioume</i>, le premier abri imaginé par ces primitifs.
+En Sibérie, où sur des milliers de kilomètres on ne
+rencontre pas une roche, pas même une pierre, les
+indigènes n'ont pu trouver un gîte dans des cavernes,
+comme les habitants préhistoriques de nos pays, et
+ont dû improviser des huttes de branchages. Pour
+ces constructions, le bois ne leur faisait pas défaut.
+Ils ont dressé des cônes de perches, puis les ont
+recouverts de l'écorce imperméable du bouleau et
+ont ainsi obtenu la <i>tchioume</i>, le grand cornet dressé
+au milieu du village. Cet abri est une survivance
+des temps préhistoriques. Examinez les tentes des
+Lapons, les vieilles huttes (<i>kota</i>) des Finnois de Finlande,
+vous serez frappé au premier coup d'œil par
+la similitude absolue de ces diverses constructions;
+c'est le même type d'architecture, légèrement modifié
+par des influences de milieu. Il n'est donc pas téméraire
+d'affirmer que cet abri date de cette époque,
+vieille de plus de vingt siècles, où les Finnois,
+aujourd'hui épars en Europe et en Asie, vivaient
+réunis dans la Sibérie méridionale.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="223" style="max-width: 25em;">
+ <img src="images/223.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption"><i>Iourte</i> de Chekour-Ia.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>A côté de cette tente se trouvent des constructions
+moins primitives, des <i>iourtes</i>. Ces baraques, le type
+le plus perfectionné de l'architecture ostiake, ne
+comprennent qu'une seule pièce<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>, précédée d'un
+petit vestibule. La plus grande partie de la chambre
+est occupée par un lit de camp (<i>paoul</i>), divisé, dans
+certaines habitations, en trois compartiments: l'un<span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span>
+réservé au père de famille, le second au fils aîné, et
+le troisième aux enfants ou aux pauvres. Dans les
+sociétés primitives, tout le monde est charitable, et
+toujours ces païens mettent en pratique les principes
+de l'Évangile, qu'ils ignorent. Le plus souvent la
+<i>iourte</i> renferme simplement deux lits de camp, disposés
+face à face sur les côtés, et au fond de la pièce
+un banc. Sur ces lits et le long des murs sont placés
+des paillassons, ornés de dessins géométriques et
+bordés de peaux de poisson, fabriqués par les
+femmes avec des plantes palustres<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>. Les Ostiaks<span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span>
+emploient ces nattes en guise de tapis; usage évidemment
+emprunté aux Tatars, lorsque, habitant
+des contrées plus méridionales, ils se trouvaient
+en contact avec les musulmans. Par-dessus cette
+sparterie sont étendues en place de matelas de belles
+peaux de rennes. Le restant du mobilier se compose
+d'étagères pour les ustensiles de ménage et de traverses
+comme portemanteaux.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> Cette pièce mesure généralement une longueur de 4 mètres
+sur une largeur de 3.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> Il y a deux espèces de paillassons, l'un tressé avec des
+roseaux, blanc et parsemé de dessins noirs, l'autre en plantes
+beaucoup plus fines, jaune et sans ornementation.</p>
+
+</div>
+
+<p>De ces iourtes, les unes servent d'abri en été, les
+autres d'habitations d'hiver, et, par suite, présentent
+des différences de construction. Dans la iourte d'été,
+le foyer est placé au centre de la chambre, entre des
+pierres, et au toit de la baraque est percé un large
+trou servant tout à la fois au passage de la fumée et
+à l'éclairage de la maison. Avec une pareille ouverture,
+la ventilation serait beaucoup trop complète
+par des froids de 40 degrés: aussi, dans l'habitation
+d'hiver ce foyer est-il supprimé et remplacé par une
+cheminée en pisé, dont l'ouverture supérieure peut
+être fermée par un morceau d'écorce de bouleau. Cette
+maisonnette, comme la <i>tchioume</i>, est généralement
+planchéiée; à défaut d'un parquet primitif, le sol est
+recouvert d'une nappe d'écorce de pin.</p>
+
+<p>Une vingtaine d'indigènes seulement se trouvent à
+Chekour-Ia; pour le moment, le restant de la population
+est occupé à la chasse ou à la garde des rennes
+sur l'Oural et ne reviendra qu'à la fin de l'automne.
+Chekour-Ia est un village d'hiver. A cette époque, le
+nombre des habitants s'élève à cent cinquante.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="225" style="max-width: 34em;">
+ <img src="images/225.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Village de Chekour-Ia.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Par suite des nécessités de la pêche et de la chasse,
+les indigènes sont obligés à de fréquents déplacements.<span class="pagenum" id="Page_220">[Pg 220]</span>
+Pour chaque saison ils ont une habitation
+dans laquelle tous les ans ils viennent passer un certain
+temps. L'hiver, ils résident dans des hameaux
+situés au milieu des forêts, et, le reste de l'année,
+occupent différentes stations sur les bords des cours
+d'eau, suivant les besoins de leur industrie.</p>
+
+<p>Pendant que nous visitons leurs maisons, les habitants
+du village se sont assemblés. Dieu! qu'ils sont
+laids, ces petits bonshommes déguenillés, jaunis par
+la fumée et par la crasse, avec cela puant le poisson à
+10 mètres à la ronde. Ajoutons, pour les anthropologistes,
+que la plupart des Ostiaks de la Sygva et de
+la Sosva sont châtain foncé et ont le système pileux
+peu développé. Un très petit nombre sont blonds.</p>
+
+<p>L'été, les hommes sont habillés de toile grossière;
+un pantalon, une chemise, une longue blouse
+(<i>torkyass</i>), forment toute leur garde-robe; de coiffure,
+point; pour chaussure, des bottes en peau de renne
+maintenues aux genoux par des cordons attachés à la
+ceinture comme les jarretières anglaises. La tige de
+ces mocassins est tannée, la semelle seule est garnie
+de poils, pour assurer la marche. L'hiver, suivant la
+rigueur de la température, les indigènes endossent
+une, deux ou trois robes en peau de renne les unes
+par-dessus les autres. En place de chemise, ils portent
+alors une longue pelisse, dont le poil est tourné vers
+l'intérieur (<i>malitsa</i>), et par-dessus, le <i>gus</i>, vêtement
+de même forme, mais dont la fourrure est extérieure.
+Leur vestiaire est complété par la <i>parka</i>, une houppelande,
+également en peau de renne, plus courte et
+plus ornée que la <i>malitsa</i>. Dans un pays où la température
+descend à 50 degrés au-dessous de zéro, les
+vêtements doivent fermer hermétiquement. <i>Gus</i> et
+<i>malitsa</i> n'ont par suite d'autre ouverture que celle<span class="pagenum" id="Page_222">[Pg 222]</span>
+nécessaire au passage de la tête. Au col est adapté
+un capuchon et aux manches des gants. Sous sa
+triple enveloppe de peaux, l'Ostiak ressemble à un
+ballot de fourrures.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="227" style="max-width: 35em;">
+ <img src="images/227.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Hutte (<i>sasskol</i>) ostiake.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Pas très élégant non plus le costume des femmes:
+une grande rotonde (<i>sari</i>) en peau d'écureuil ou de
+jeune renne ouverte sur le devant et laissant voir
+un pantalon également en peau. Comme les musulmanes,
+les femmes ostiakes se voilent et à cet effet
+portent sur la tête un grand châle de cotonnade
+rouge dont elles ramènent les pans. Devant les étrangers,
+les femmes peuvent circuler le visage découvert.
+La coutume n'est sévèrement observée qu'à
+l'égard des membres de la famille. Pratique bizarre,
+contradictoire, semble-t-il, puisque dans la société
+musulmane l'usage du voile a été imposé aux femmes
+pour protéger leur vertu contre les entreprises des
+étrangers. Ici, d'ailleurs, aucune aventure à redouter:
+la laideur des femmes ostiakes est la sauvegarde
+de leurs maris; sur les deux ou trois cents
+que nous avons vues, pas une n'était jolie. Leur
+chevelure est divisée derrière la tête en deux longues
+tresses, et à ces tresses, en guise d'ornements, est
+suspendue toute une quincaillerie de vieux boutons
+en cuivre, de sonnettes sans battant et de clefs hors
+d'usage. Dans ce pays, un marchand de ferraille ferait
+d'excellentes affaires. Les femmes ostiakes, tout
+comme les nôtres, aiment à faire montre d'une belle
+chevelure, et celles qui ne sont pas favorisées sous ce
+rapport usent des mêmes artifices que nos élégantes.
+Par d'ingénieux agencements de rubans et des intercalations
+de crins, les femmes presque chauves savent
+donner à leurs tresses une longueur démesurée.</p>
+
+<p>Le costume féminin est complété par une certaine<span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span>
+ceinture (<i>vorep</i>) placée directement sur le corps, sur
+l'utilité de laquelle il est inutile de s'étendre dans
+ce récit.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="229" style="max-width: 21em;">
+ <img src="images/229.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Berceau ostiak, d'après une photographie exécutée sur l'original (Musée
+Guimet) et communiquée par la <i>Revue Encyclopédique</i>.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Vivant au milieu d'immenses forêts et sur le bord
+de cours d'eau, les Ostiaks sont un peuple de chasseurs
+et de pêcheurs très intéressant à observer. La
+vie de ces pauvres gens est une représentation exacte
+de l'existence de nos ancêtres préhistoriques. Un
+très petit nombre d'entre eux, habitant la région
+à céréales de la Sibérie, ont par suite pu s'élever à
+la fonction d'agriculteurs<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> Aux environs de Pelym, Ahlqvist a rencontré un «Vogoule»
+agriculteur.</p>
+
+</div>
+
+<p>En été, la pêche est la principale occupation des
+Ostiaks.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span></p>
+
+<p>Très simples sont les engins de ces pauvres gens.
+Leurs pirogues sont l'enfance de l'art naval: un
+tronc d'arbre creusé, garni de chaque côté d'une
+planche fixée par des courroies. Ces frêles embarcations,
+les indigènes les manient avec une pagaie en
+restant agenouillés ou en se tenant debout au milieu
+de l'esquif. Point de bancs: quand le rameur est
+fatigué, il s'accroupit, le dos appuyé à une traverse
+établie à cet effet à l'arrière de la pirogue. Le moindre
+mouvement brusque fait chavirer le canot, mais
+l'adresse des bateliers est telle que les accidents sont
+très rares. Pour naviguer sur ces embarcations il
+faut avoir l'assiette du vélocipédiste ou de l'Eskimo
+dans son <i>kayak</i>. Les femmes tout comme les hommes
+rament ces pirogues. Leurs pagaies se distinguent
+par une certaine recherche d'ornementation. Le
+manche, peint en rouge, est découpé de losanges
+et percé de deux fentes traversées de petits morceaux
+de bois qui s'entre-choquent avec un bruit de
+castagnettes.</p>
+
+<p>Les indigènes capturent le poisson à l'aide de nattes
+en osier qu'ils tendent en travers des rivières. Quelques-uns,
+plus élevés en civilisation, emploient des
+filets.</p>
+
+<p>La région occupée par les Ostiaks est un des plus
+riches pays de fourrures de la terre. Du temps de
+Marco Polo, la réputation de ses pelleteries s'étendait
+jusqu'à la Chine. En dépit de la guerre acharnée
+qui leur est faite, zibelines<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, petits-gris, renards
+abondent dans les forêts vierges de la Sibérie occidentale.
+La chasse tient par suite, avec la pêche, la<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span>
+principale place dans l'économie domestique des indigènes.
+Ces produits constituent non seulement la
+meilleure part de leur alimentation, mais encore
+leurs moyens d'échange avec leurs voisins. C'est en
+fourrures précieuses que les Ostiaks acquittent leur
+tribut (<i>iassak</i>) aux autorités russes et c'est au moyen
+de pelleteries qu'ils acquièrent de la farine, des
+cotonnades et surtout de l'eau-de-vie. Dans la vallée
+de la Sygva, comme sur les bords de la Petchora, la
+peau de l'écureuil est l'unité monétaire. Dans le dialecte
+«vogoule», le vocable <i>lin</i>, qui signifie écureuil,
+est synonyme de kopek. Le mot <i>grivna</i> (10 kopecks)
+se traduit par <i>lou lin</i> (dix écureuils); un rouble, <i>set
+lin</i>, cent écureuils. Depuis longtemps la peau de ce
+petit ruminant a une valeur de beaucoup supérieure
+au kopek, aussi, pour éviter toute confusion, les
+indigènes ajoutent au vocable <i>lin</i> celui de <i>doksa</i>,
+emprunté aux Tatars, pour bien marquer qu'il s'agit
+d'argent et non réellement de pelleteries<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> D'après Poliakov, la zibeline a été exterminée dans la
+région comprise entre Beriosov et Obdorsk.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> Ahlqvist, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Le petit-gris est certainement le mammifère le
+plus prolifique. Chaque mois d'été, un couple donne
+naissance à une douzaine de petits, qui, à leur tour,
+deviennent aptes à la reproduction quatre semaines
+plus tard. Le célèbre naturaliste russe de Baer a
+calculé qu'au bout de dix ans un seul couple de ces
+mammifères compterait une descendance de sept
+milliards d'individus, à condition que tous vécussent
+pendant ce laps de temps<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> De Baer, <i>in</i> S. Sommier, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>L'armement des indigènes est très rudimentaire.
+Leur engin le plus perfectionné est le fusil à pierre
+et tous emploient encore l'arc et les flèches. Cet arc<span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span>
+est fait très ingénieusement de deux minces lames
+de bouleau et de cèdre soigneusement collées. Les
+flèches présentent plusieurs formes originales; les
+unes, destinées aux animaux de taille moyenne, sont
+armées de pointes en fer bifides, les autres présentent
+une fine pointe garnie de barbes. D'autres portent
+à l'extrémité une boule en os ou en bois, dont
+le choc est capable de tuer l'animal sans endommager
+la fourrure. Pour capturer le petit-gris et
+l'hermine, ces sauvages ont imaginé des pièges très
+ingénieux, des espèces d'arbalètes qu'ils fichent en
+terre sur les pistes suivies par ces animaux. En passant
+à travers une ouverture, les pauvres petites
+bêtes déclenchent l'arc et se trouvent prises au cou<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> Le piège destiné aux hermines se trouve figuré dans plusieurs
+ouvrages. Celui employé pour les écureuils n'a pas
+encore été représenté.</p>
+
+</div>
+
+<p>Le seul animal féroce de cette partie de la Sibérie
+est l'ours. Il y a quelques années encore, les Ostiaks
+n'hésitaient pas à l'attaquer à l'épieu; aujourd'hui
+ils préfèrent, non sans raison, l'emploi du fusil. Mais
+malheur au chasseur maladroit, s'il n'est accompagné
+de bons chiens qui maintiennent l'animal pendant
+qu'il recharge sa mauvaise arme.</p>
+
+<p>Un autre gros gibier est l'élan, le plus grand quadrupède
+sauvage du nord de l'ancien continent. Sa
+taille atteint celle du cheval. Abondant dans nos régions
+à l'époque quaternaire, il ne se trouve plus
+aujourd'hui en dehors de la Russie que dans la Prusse
+orientale et dans les forêts de la Scandinavie méridionale,
+où il est protégé par des lois spéciales.</p>
+
+<p>Cette région est également très riche en gibier à
+plume. Partout les coqs de bruyère, les gelinottes,
+les lagopèdes se rencontrent à chaque pas. Encore<span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span>
+plus nombreux sont les palmipèdes. Cygnes, oies,
+pingouins et canards pullulent sur les cours d'eau,
+les lacs et les marécages. Ces palmipèdes n'ont pas
+une grande valeur<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>; à Beriosov, la grande ville de la
+région, ils se vendent à peine quelques centimes. Ici
+la poudre est une denrée chère; ce serait donc jeter
+le plomb aux moineaux que de tirer pareil gibier.
+Pour le capturer, les Ostiaks dressent sur le bord des
+cours d'eau des filets dans lesquels les oiseaux viennent
+s'empêtrer la nuit. Avec un pareil engin, deux
+hommes peuvent en une séance de guet capturer de
+50 à 100 canards<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>. Les plumes et les peaux de ces
+oiseaux sont un des articles de commerce du pays,
+particulièrement les dépouilles des <i>Colymbus</i>, dont le
+plumage gris moucheté est recherché par les fourreurs
+d'Europe. Avec les ailes des cygnes et des oies,
+les indigènes confectionnent de grands éventails,
+qu'ils emploient comme soufflets ou pour écarter les
+moustiques.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> Prix du gibier à Beriosov: lagopède et canard, de 1 à
+3 kopeks; oie, 50 kopeks; coq de bruyère, de 8 à 15 kopeks.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> Ahlqvist, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Les gens de Chekour-Ia ne possèdent aujourd'hui
+qu'un très petit nombre de rennes, il y a quelques
+années une épizootie ayant décimé les troupeaux<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>. Le
+plus important compte actuellement 180 têtes<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>, et
+plusieurs indigènes ont seulement 7 ou 8 animaux.<span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span>
+Ici comme en Laponie, une famille, pour pouvoir
+vivre entièrement des produits de l'élevage, doit posséder
+au moins 300 bêtes. Dans les premiers jours
+d'avril, les rennes sont acheminés vers l'Oural, où ils
+passent la belle saison sous la garde de pasteurs
+communaux, si une pareille expression peut être
+employée dans une société aussi primitive. Comme
+les rennes des Lapons, ceux des Ostiaks sont marqués
+par leurs propriétaires d'une entaille à l'oreille.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> En 1865, une épizootie ravagea la région comprise entre
+la Petchora et le Iénisséi, enlevant 150 000 rennes. En 1856, une
+semblable épizootie avait déjà tué 10 000 animaux dans le seul
+district d'Obdorsk. (Finsch, <i>Reise nach West-Sibirien im Jahre
+1876-1877</i>.)</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> Les Ostiaks vivant uniquement de l'élevage du renne
+sont aujourd'hui très peu nombreux. Ils appartiennent pour
+la plupart au district d'Obdorsk et errent sur les <i>toundras</i>
+riveraines de l'océan Glacial.</p>
+
+</div>
+
+<p>Chez les Ostiaks, comme chez la plupart des peuplades
+circumpolaires, le renne est un élément important
+de l'économie domestique. Sa chaude fourrure
+fournit le vêtement et la chaussure, et sa chair les
+fins morceaux de l'alimentation. De plus, le renne
+est l'animal de trait par excellence de ces régions.
+C'est le chameau des déserts glacés du Nord. Sans
+lui, ces immenses solitudes seraient pendant neuf
+mois de l'année complètement fermées à l'homme.
+L'attelage ostiak se compose de deux rennes attelés
+de front à un traîneau (<i>narte</i>), et dans cet équipage
+le voyageur peut parcourir facilement les infinies
+blancheurs des plaines neigeuses sibériennes. En passant,
+signalons aux archéologues une pièce curieuse
+du harnachement: un chevêtre en os qui ressemble
+singulièrement aux fameux bâtons de commandement
+préhistoriques.</p>
+
+<p>Cette pièce est un des rares objets en os fabriqués
+actuellement par les Ostiaks. Tous leurs ustensiles et
+armes sont en bois ou en écorce. Cette population en
+est à l'âge du bois.</p>
+
+<p>Dans l'industrie primitive des Ostiaks, l'écorce de
+bouleau remplace la faïence. C'est la matière première
+de leur vaisselle. Avec cette écorce souple et
+imperméable, ils fabriquent des augettes qui leur servent<span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span>
+de plats, des assiettes, des cuillers, des seaux<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>.
+Les différents ustensiles sont ornés de dessins géométriques
+tracés à la pointe d'un mauvais couteau.
+Cette décoration consiste en mosaïques jaunes
+et blanches, d'une régularité parfaite, formant un
+ensemble agréable à l'œil. Les représentations animales
+sont rares et toujours d'une exécution inférieure.
+Un objet mobilier particulièrement artistique
+est un sac en peau de renne servant de nécessaire
+aux femmes et décoré d'une mosaïque de fourrures
+de différentes couleurs. L'art n'est pas le fruit de
+l'éducation; autant que les civilisés, les simples en
+ont la conception, et l'expression qu'ils savent donner
+à la manifestation de leur pensée est plus touchante
+que celle des gens dont le cerveau a été déformé par
+les idées reçues.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> Le Musée Guimet renferme la série complète des ustensiles
+ostiaks. Ce musée contient toute la collection ethnographique
+réunie au cours de notre voyage.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les Ostiaks ont une notion vague de la propreté.
+Seuls de tous les peuples sauvages, ils éprouvent
+le besoin de s'essuyer les mains. N'ayant point de
+linge, ils le remplacent par des fibres de saules. Soigneusement
+raclée, cette matière devient souple et
+floconneuse comme de l'étoupe. A certaines époques,
+elle est employée par les femmes pour leur toilette
+intime.</p>
+
+<p>Perdus au milieu des déserts, éloignés de tout
+centre de civilisation, les Ostiaks vivent heureux
+dans la plus complète ignorance. La plupart ne parlent
+point le russe. Seulement sur les bords de l'Obi,
+où ils sont en relations fréquentes avec les Slaves,
+l'usage de cette langue leur est familier. Quelques-uns
+d'entre eux, élevés au monastère de Kondinsk,<span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span>
+dont nous aurons occasion de parler plus loin, savent
+lire et écrire. Ceux-là jouissent à cent lieues à la
+ronde d'une réputation de savants. Dans leur isolement,
+les Ostiaks ne sont cependant pas dépourvus
+de moyens de communiquer leurs pensées. Ces sauvages
+ont su inventer des signes pour matérialiser
+leurs idées. Ils gravent, par exemple, des marques de
+propriété sur leurs engins et ustensiles et ont imaginé
+des sortes de caractères, analogues aux croix de nos
+paysans illettrés, qu'ils apposent en place de signatures
+sur les quelques documents officiels que l'administration
+exige d'eux<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>. D'autre part, à l'aide de
+simples incisions tracées sur les arbres ils expriment
+de longues phrases. Sur une entaille faite à un tronc
+de pin, raconte M. Kouznetsov, vous distinguez un
+pied d'élan presque informe, en dessous quelques
+traits horizontaux, et, à côté, de petites barres obliques.
+Pareil dessin signifie qu'un élan a été tué à cet
+endroit; le nombre des traits horizontaux indique le
+nombre des chasseurs, et les petites barres obliques
+celui des chiens. Par des hiéroglyphes analogues les
+indigènes signalent la capture de tout autre animal.
+Les signes ont une signification constante reconnue
+de tous et ont par suite la valeur de caractères. C'est
+l'enfance de l'écriture.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> L'ouvrage souvent cité du D<sup>r</sup> Ahlqvist reproduit plusieurs
+spécimens de cette écriture.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les Ostiaks ont été convertis au catholicisme grec,
+mais leur conversion est purement nominale. Tous
+continuent comme par le passé à sacrifier aux faux
+dieux et à immoler des animaux domestiques dans
+des bois sacrés (<i>keremetes</i>), devant de grossières
+idoles.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span></p>
+
+<p>Dès mon arrivée à Liapine, je me préoccupai de
+visiter un de ces bois, mais les Ostiaks veillaient
+avec un soin jaloux sur leurs divinités, le prêtre
+orthodoxe du village ayant fait récemment en grande
+pompe un autodafé des idoles qu'il avait pu découvrir.</p>
+
+<p>Dans la journée, après de longues recherches, les
+guides réussissent enfin à découvrir un <i>keremet</i> absolument
+intact, et le lendemain nous nous mettons en
+route.</p>
+
+<p>Nous remontons la Sygva. A quelques centaines
+de mètres de Liapine elle reçoit une grande rivière
+dont nos bateliers ignorent le nom. Au confluent est
+établie une <i>tchioume</i> où nous faisons halte, dans l'espérance
+de dénicher quelque objet d'ethnographie.
+Et en effet voici une construction intéressante, une
+écurie primitive destinée à mettre les rennes à
+l'abri des moustiques. C'est un abri en clayonnage,
+(<i>salikol</i>) couvert en écorce de bouleau, dans lequel
+deux animaux peuvent prendre place<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>. Devant l'entrée,
+complètement ouverte, sont disposés deux
+petits feux fumeux destinés à écarter les insectes.
+La <i>tchioume</i> est habitée par un <i>chaman</i>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> Hauteur de l'abri: 1 m. 10; profondeur: 3 m.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les <i>chamans</i> ont, dans la société ostiake, la position
+de prêtres, et sont considérés comme les intermédiaires
+entre les dieux et les hommes. Comme tels,
+ce sont de véritables diseurs de bonne aventure. Les
+naturels leur supposent le don de prédire l'avenir et
+la capacité de guérir les maladies. Pour entrer en
+communication avec les esprits, les <i>chamans</i> se servent
+d'un tambour de basque en peau de renne. Cet instrument
+sacré et ces croyances sont communs à toutes<span class="pagenum" id="Page_232">[Pg 232]</span>
+les populations ouralo-altaïques. Au milieu du siècle
+dernier, avant leur conversion, les Lapons avaient
+encore des tambours magiques<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a> et des <i>chamans</i>.
+Aujourd'hui les indigènes de la Sibérie septentrionale
+ont seuls conservé ces pratiques de sorcellerie.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> Les rares tambours magiques lapons conservés dans les
+musées d'ethnographie sont pour la plupart oblongs et couverts
+de dessins grossiers représentant les esprits. Ceux des Ostiaks
+et des Samoyèdes sont ronds et sans ornementation. Les <i>chamans</i>
+les font résonner à l'aide d'une baguette en os garnie
+de peau de renne.</p>
+
+</div>
+
+<p>Après une courte navigation, les bateliers nous
+arrêtent brusquement devant un bout de forêt. Nous
+débarquons, et un sentier embroussaillé nous conduit
+au <i>keremet</i>. Au milieu d'une clairière, une barricade
+de pieux surmontés de chiffons, et dans un coin
+un petit édicule: voilà le temple et les idoles des indigènes.</p>
+
+<p>Aux âges primitifs, les diverses tribus finnoises
+ont eu de pareils sanctuaires. Ainsi les Esthoniens,
+qui sont aujourd'hui un peuple civilisé, ont jadis
+partagé les croyances des Ostiaks. Suivant un traité
+d'idolâtrie composé en 1517 par le moine allemand
+Léonard Rubenus, ces Finnois consacraient à leurs
+divinités des arbres élevés qu'ils décoraient de pièces
+d'étoffes suspendues aux branches<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> Baudrillart, <i>Dictionnaire général des eaux et forêts</i>, 1823
+t. I, p. 6.</p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="239" style="max-width: 23em;">
+ <img src="images/239.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Bois sacré ostiak.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>La gravure ci-contre, représentation exacte de ce
+lieu de sacrifice, dispense de toute description. On
+dirait un reposoir, avec d'autant plus de vraisemblance
+qu'il est surmonté d'une croix. Une cabane
+située à gauche de l'échafaudage de chiffons est
+construite sur le même modèle que les <i>njalla</i> des<span class="pagenum" id="Page_234">[Pg 234]</span>
+Lapons<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. Elle est juchée sur un tronc d'arbre à 1 m. 40
+au-dessus du sol; on y accède par une planche garnie
+de grossières encoches en guise de marches. Ce
+cabanon renferme les images des divinités, deux
+grosses poupées formées de guenilles de diverses
+couleurs enroulées les unes autour des autres. Le
+visage du dieu est fait d'un morceau d'étoffe jaune,
+percé de quatre trous figurant le nez, les yeux et la
+bouche. A côté de ces idoles sont déposés deux
+paquets de flèches entourés de mouchoirs rouges,
+de cordons garnis de bagues en cuivre, et de grelots,
+un morceau de schiste micacé que ses facettes brillantes
+ont dû faire prendre pour quelque pierre précieuse,
+enfin des pieds de chevaux. Dans les idées des
+Ostiaks, les chevaux sont particulièrement agréables
+aux divinités, et lors des grandes fêtes, ils en sacrifient
+toujours à leurs dieux. A leurs yeux, le cheval
+blanc est un animal sacré.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> Petits magasins épars dans les forêts, où ces nomades
+font des dépôts de vivres et d'approvisionnements.</p>
+
+</div>
+
+<p>Généralement les images des dieux ostiaks sont de
+simples morceaux de bois grossièrement entaillés
+en forme de figures humaines. De simples incisions
+indiquent les yeux et la bouche. D'après Ahlqvist, la
+tête de certaines idoles serait garnie de plaques d'argent
+ou de plomb. Les indigènes se procureraient ces
+métaux par l'entremise des marchands russes, qui
+les achèteraient eux-mêmes à la grande foire d'Irbit.</p>
+
+<p>Dans leurs sanctuaires, les Ostiaks déposent en
+guise d'<i>ex-voto</i> des fourrures précieuses et des
+pièces de monnaie. Il y a trois ans, divers objets
+en argent, d'une très grande valeur archéologique,
+provenant d'un bois sacré, ont été trouvés chez un<span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span>
+indigène de Liapine. C'étaient cinq assiettes, un plat
+carré et deux tablettes ornées de gravures figurant
+des scènes de la vie des naturels. L'une des plaques
+représentait un pêcheur et un archer tirant des
+rennes. Cette orfèvrerie, d'un fini merveilleux et
+d'un dessin irréprochable, est, suivant toute vraisemblance,
+une œuvre permienne. Ces Finnois ont été
+des ouvriers en métaux d'un goût artistique véritablement
+étonnant.</p>
+
+<p>La présence de pareilles richesses dans un bois
+sacré est, croyons-nous, tout à fait accidentelle. Le
+<i>keremet</i> que nous avons visité ne renfermait pas un
+seul objet de valeur. En dépit de leurs plus minutieuses
+recherches, nos compagnons russes n'y ont
+découvert qu'un vieux kopek. Dans le bois sacré de
+Mouji, sur les bords de l'Obi, M. Sommier n'a également
+trouvé qu'une pièce de monnaie. A Liapine,
+Russes et Zyrianes affirment cependant que les
+<i>keremets</i> contiennent de véritables fortunes, et plusieurs
+d'entre eux passent pour avoir gagné une
+somme rondelette au métier de détrousseurs d'idoles.
+Que dans ces sanctuaires les Ostiaks déposent des
+fourrures de prix, la monnaie courante du pays, à
+cela rien d'extraordinaire, mais ils ne peuvent guère
+offrir à leurs divinités des pièces d'argent, par l'excellente
+raison que le numéraire est presque inconnu
+dans ces régions et que même les roubles-papier
+ne sont pas communs dans ce pays où tout le commerce
+se fait par voie d'échange. En cas de besoin
+les Ostiaks reprennent les offrandes faites à leurs
+divinités un jour d'abondance. Suivant la pittoresque
+expression du voyageur russe Poliakov, les idoles
+sont les caisses d'épargne des indigènes. Pendant
+leurs déplacements ils confient leur fortune à leurs<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span>
+dieux. Tous les ustensiles et vêtements qu'ils n'emportent
+pas, ils les déposent sur des traîneaux qu'ils
+abandonnent dans les <i>keremets</i>.</p>
+
+<p>Les bois sacrés comme celui de Liapine correspondent
+à nos églises de village. C'est là que tous
+les membres d'un même hameau viennent faire leurs
+dévotions. Au-dessus de ces <i>keremets</i> existent des
+sanctuaires communs à toute la race ostiake, dont
+la réputation attire de loin une foule de pèlerins. Aux
+environs de Troïtski, à une cinquantaine de kilomètres
+en aval du confluent de l'Obi et de l'Irtich,
+habite un dieu particulièrement vénéré, <i>Tourom-asler</i>,
+le dieu du confluent de l'Obi et de l'Irtich,
+d'après Ahlqvist. Tel est le renom de sainteté du
+lieu, que des Samoyèdes n'hésitent pas à entreprendre
+des voyages de plus de 1 000 kilomètres pour venir
+y implorer les esprits.</p>
+
+<p>A côté de ces divinités publiques, chaque famille
+a en outre ses dieux domestiques. Chez les Ostiaks
+existe la même hiérarchie religieuse que dans le
+monde des anciens, et ce n'est pas le seul rapprochement
+que nous pourrions faire dans cet ordre
+d'idées. Les dieux lares sont figurés soit par une
+petite poupée appelée <i>chiongote</i>, soit par un caillou
+dont la forme rappelle vaguement la silhouette de
+quelque animal. D'après M. Sommier, les <i>chiongotes</i>
+sont consacrées aux parents décédés. Ces sauvages
+incultes vivant au jour le jour ont des sentiments qui
+ne sont généralement développés que chez les populations
+plus élevées en civilisation. Ainsi les morts
+sont de leur part l'objet d'un culte touchant. Après
+le décès d'un membre de la famille, les survivants
+fabriquent une poupée qui est censée représenter le
+défunt et qui est traitée comme le serait le mort de<span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span>
+son vivant. Le soir on la couche sous des peaux, le
+matin on la lève et on la place devant le feu. On met
+devant elle une tabatière, du tabac à fumer, et, lors
+des repas, on dépose à ses pieds de la nourriture.
+D'après Castren, une autre classe de <i>chiongotes</i> aurait,
+dans les croyances des indigènes, des fonctions différentes;
+elles seraient les dieux protecteurs du troupeau
+de rennes, de la santé de la famille du chasseur
+heureux, et comme telles, bien entendu, recevraient
+des offrandes.</p>
+
+<p>Chez les Ostiaks comme chez les Finnois du Volga,
+les grandes cérémonies religieuses consistent en un
+repas sacré. Les indigènes abattent un animal, un
+renne ou un cheval, et le mangent devant les idoles
+après un simulacre d'offrande aux fétiches. Le <i>chamane</i>
+barbouille la bouche du dieu de viande et de
+sang, lui verse ensuite de l'eau pour le rafraîchir, et,
+si les fidèles possèdent du <i>vodka</i>, quelques gouttes
+du précieux liquide terminent le repas symbolique.
+La tête et la peau de l'animal sacrifié sont ensuite
+suspendues aux arbres. Dans le bois sacré de Liapine,
+à côté du reposoir, se trouvait tout un matériel
+culinaire: une table, une chaise, une cuve, des écuelles
+et des cuillers en bois. A un arbre était suspendu un
+tambour magique.</p>
+
+<p>La plus haute divinité des Ostiaks est le dieu du
+ciel, <i>Tourom</i><a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>, le souverain maître du monde et des
+hommes, celui qui, à son gré, déchaîne la tempête et
+fait rouler le tonnerre. Dans les croyances des indigènes<span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span>
+ce dieu occupe la même place que Jupiter
+dans la mythologie grecque et romaine. Bien que
+le plus élevé dans la hiérarchie religieuse des bords
+de l'Obi, <i>Tourom</i> n'est point l'objet d'un culte, et en
+son honneur on ne fait ni sacrifice ni offrande. Un
+peuple habitant au milieu des forêts et pour qui la
+pêche est une des principales industries a tout naturellement
+peuplé d'esprits les bois et les rivières.
+<i>Meang</i> est le dieu de la forêt, <i>Koulji</i> celui des eaux,
+et ceux-là sont particulièrement vénérés. Jamais un
+Ostiak ne part pour la chasse ou pour la pêche sans
+leur promettre une offrande en cas de succès. L'ours
+est l'objet d'un culte de la part des indigènes. Les
+Ostiaks comme tous les autres peuples finnois manifestent
+à son égard une crainte superstitieuse.
+L'animal s'offenserait, croient-ils, s'ils l'appelaient
+de son nom, et pour éviter sa colère ils le désignent
+sous diverses circonlocutions, comme du reste les
+Lapons et les Finnois de Finlande. Toujours ils le
+nomment le vieux fils de Tourom. Lorsqu'un ours
+a été tué, les Ostiaks célèbrent cet événement par
+des danses. Cette coutume remonte à une très haute
+antiquité. Le <i>Kalevala</i> raconte des réjouissances
+analogues en pareille occasion. Jadis l'ours vivait
+dans les régions éthérées, mais, bien qu'habitant
+le «septième ciel», il s'y ennuyait fort. Sur ses
+instances, son père le laissa partir pour la terre,
+à condition qu'il n'attaquerait jamais les bons, et
+qu'il serait ici-bas le représentant de la justice.
+Vivant ou mort, l'ours voit tout et sait tout. Pour
+cette raison les indigènes ont l'habitude de jurer
+sur sa patte ou sur sa dent en prononçant ces
+paroles sacramentelles: «Si je suis un imposteur,
+mange-moi». Dans leurs idées ce serment a la plus<span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span>
+haute valeur<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>. Comme fétiches tous les Ostiaks portent
+à la ceinture une dent d'ours. Ce morceau d'os a la
+vertu de préserver des douleurs dans le dos. En cas
+de maladie, les naturels raclent la dent et en avalent
+de petits morceaux.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> En langue ostiake, <i>touroum</i> signifie à la fois l'air, l'espace
+et dieu. En dialecte vogoule, <i>tarom</i> a la même signification.
+(Ed. Sayous, <i>Des mots communs aux diverses langues finnoises</i>.
+Mémoire manuscrit que le savant professeur de la Faculté de
+Besançon a eu l'amabilité de me communiquer.)</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> Poliakov, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Sur les cours d'eau, les caps et les baies des rivières,
+habitent des esprits auxquels les Ostiaks ne manquent
+jamais de sacrifier lorsqu'ils passent.</p>
+
+<p>Ainsi, un promontoire de l'estuaire du Nadyme,
+dans la baie de l'Obi, est le séjour de la divinité
+Émane. Dans les nuits obscures de l'hiver, le dieu
+éclaire d'un feu constant la route suivie par les navigateurs;
+il a de plus le pouvoir de changer la direction
+des vents. Lorsque nous arrivâmes devant cette
+pointe, raconte M. Poliakov, le plus vieil Ostiak de
+l'équipage remplit une soucoupe d'eau-de-vie, puis
+regardant le cap d'un air suppliant, la versa dans
+l'eau, et jeta ensuite deux pièces de 10 kopeks et
+trois bagues de cuivre. Le sacrifice prit fin après
+offrande d'une seconde soucoupe jetée avec le même
+cérémonial que la première. Après quoi je dus régaler
+d'eau-de-vie les Ostiaks. Tous les environs de ce cap
+sont considérés comme <i>tabous</i><a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>. Défense d'y chasser,
+d'y cueillir des fruits, et de boire l'eau du fleuve
+aux environs.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> Les arbres des bois sacrés sont également <i>tabous</i>. Défense
+d'y couper même une branche sous les peines les plus sévères.</p>
+
+</div>
+
+<p>Pour terminer ce long chapitre relatif aux Ostiaks,
+deux mots sur leur état moral. Étant encore naïfs,
+ils sont restés sincères, et, demeurés à l'écart de la
+civilisation, ils ont gardé l'honnêteté primitive. Les
+Ostiaks ignorent l'usage des serrures. Chez eux tout
+est ouvert à tout venant et jamais rien n'est pris.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span></p>
+
+<p>Que de fois dans nos discussions de politique coloniale
+n'a-t-on pas fait sonner haut le prétendu devoir
+des races supérieures de porter les lumières de la
+civilisation aux peuples inférieurs! Ce sont là de pures
+déclamations. A notre contact les sauvages prennent
+tous nos vices sans acquérir aucune de nos qualités.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">LA SYGVA ET LA SOSVA</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Descente de la Sygva.—Un clan zyriane.—Un prince ostiak.—Danse
+des indigènes.—Arrivée à Beriosov.</p>
+</div>
+
+
+<p>La traversée de l'Oural était la grosse difficulté de
+l'expédition. Cette chaîne de montagnes franchie,
+tout devient désormais facile. La route s'ouvre maintenant
+aisée et sans fatigue, tracée par de larges
+rivières. Dans les régions du nord, en Europe, en
+Asie comme en Amérique, les seules voies de communication
+sont les cours d'eau. La Sygva et la Sosva
+nous conduiront à Beriosov, puis l'Obi nous amènera
+à Samorovo, au confluent de ce fleuve et de l'Irtich.
+Au total, une navigation à la rame d'environ
+1 200 kilomètres.</p>
+
+<p>Notre première étape sera Beriosov, et le 17 août,
+dans l'après-midi, nous quittons la factorerie de Liapine.
+Nous sommes confortablement installés dans
+une spacieuse <i>lodka</i> et nous avons des vivres à discrétion.
+Pour obéir aux instructions de M. Sibiriakov,
+ses employés ont mis à notre disposition toutes les
+ressources des magasins, et au gré de ces braves gens
+nous usons avec trop de discrétion de cette hospitalité<span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span>
+si généreusement offerte. Ils voudraient nous
+charger de farine, de sucre, de thé; si nous n'y mettions
+bon ordre, notre embarcation deviendrait un
+entrepôt. Désormais sans souci du vivre ni du couvert,
+le voyage sera une partie de plaisir. Boyanus,
+notre brave Popov et moi, prenons place dans la
+lodka; une seconde transporte un <i>ouriadnik</i> de Beriosov
+et un interprète ostiak envoyés à notre rencontre
+par les autorités impériales. Fonctionnaires
+et simples particuliers rivalisent pour rendre facile
+notre exploration.</p>
+
+<p>A deux heures, l'escadrille appareille et, à une
+demi-heure de Liapine, s'arrête pour prendre des
+rameurs au village de Sarompaoul. Nous irons ainsi
+jusqu'à Beriosov de station en station, changeant
+chaque fois d'équipe. Les hameaux (<i>paoul</i>) sont
+échelonnés le long de la rivière à 15, 20, 30 kilomètres
+les uns des autres. Ce sont les seules localités
+habitées; à droite, à gauche, s'étend la solitude
+absolue, la grande forêt inutile et déserte.</p>
+
+<p>A un kilomètre en aval de Liapine, sur la rive
+gauche de la Sygva, se trouvent les ruines très bien
+conservées d'une forteresse russe. Dès la fin du
+<span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, Liapine était une localité importante, et
+elle se trouve mentionnée dans les <i>Notes sur la Russie</i>
+d'Herberstein. La carte de Sibérie publiée par Strahlenberg<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>
+(1730) indique très exactement à Liapine un<span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span>
+poste russe sous le nom de <i>Gorodok Liapinski</i>. Les
+murailles du fort sont encore debout, c'est un blockhaus
+en bois, surmonté d'une terrasse d'où les défenseurs
+pouvaient répondre aux assaillants.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> <i>Nova Descriptio Geographica Tattariæ Magnæ tam orientalis
+quam occidentalis in particularibus et generalibus territoriis
+una cum delineatione totius imperii Russici imprimis Siberiæ
+accurate ostensa.</i> (Reproduction photolithographique publiée par
+la Société suédoise d'anthropologie et de géographie. <i>Svenska
+sällskapet för Antropologi och Geografi. Geografiska Sektionens
+Tidskrift</i>, 1879, vol. I, n<sup>o</sup> 6.)</p>
+
+</div>
+
+<p>A notre grand regret, le manque d'instruments ne
+nous permit aucune fouille. L'exploration de ces
+ruines eût présenté du reste de grosses difficultés.
+Dans cette région sibérienne le sol reste éternellement
+gelé; à une profondeur de 60 centimètres, le sable
+est glacé et prend la consistance de la pierre. Cette
+zone, constituée uniquement par des formations arénacées,
+forme sur des milliers de kilomètres une
+gigantesque glacière souterraine, et dans cette couche
+se sont conservés presque intacts les débris du mammouth
+et du rhinocéros à narines cloisonnées de la
+période quaternaire. Quelques exemplaires ont été
+trouvés encore garnis de chair, dont les chiens des
+indigènes se sont régalés.</p>
+
+<p>Le musée de l'Académie Impériale des Sciences à
+Saint-Pétersbourg renferme un squelette entier de
+mammouth. Cet animal, très voisin de l'éléphant
+actuel, armé comme lui de deux longues défenses,
+abondait dans la Sibérie septentrionale. Aujourd'hui
+la recherche de l'ivoire fossile est une des industries
+les plus lucratives des indigènes riverains de l'océan
+Glacial. En moyenne, les Toungouses de la Léna
+recueillent annuellement 16 000 kilogrammes d'ivoire
+fossile, représentant environ 200 individus; en 1840,
+Middendorf estimait déjà à 20 000 le nombre des
+mammouths dont les dépouilles avaient déjà été
+exploitées<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. A la foire d'Obdorsk, en 1881, furent
+vendus 570 kilogrammes de dents de mammouth<span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span>
+pour la somme de 1 400 roubles<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>. Les déserts de
+Sibérie ont ainsi gardé dans une intégrité absolue
+les documents les plus précieux pour l'histoire de la
+terre.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> Lapparent, <i>les Anciens Glaciers</i>, Paris, 1892.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> Sommier, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Par un contraste bizarre, ce sol éternellement
+gelé porte la plus belle végétation qui puisse s'épanouir
+sous le cercle polaire. Partout la forêt est
+touffue, les arbres grands et élancés. Une terre vivante
+repose sur cette terre morte.</p>
+
+<p>Cette couche glacée exerce une influence considérable
+sur la nature de la Sibérie. Imperméable, elle
+maintient marécageuses les strates superficielles du
+sol, et produit ainsi les immenses marais de l'Asie
+septentrionale. Cette immense glacière située à quelques
+centimètres de profondeur est, de plus, une
+des causes de la rigueur du climat sibérien. Durant
+notre séjour à Liapine, la température était pendant
+la journée très agréable avec des maximums de 14°;
+mais, dès le coucher du soleil, le thermomètre descendait
+brusquement à 5 ou 6 au-dessus de zéro. Un
+air glacial semblait sortir de terre.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>A 4 kilomètres de Liapine, arrêt au village de
+Sarompaoul, habité par des Zyrianes.</p>
+
+<p>De l'Oural à l'Obi sont essaimées de petites colonies
+de ces Finnois attirés en Sibérie par la richesse
+des pêcheries et l'appât de gains commerciaux. Le
+village de Muji, situé à moitié route entre Obdorsk
+et Beriosov, est l'établissement zyriane fixe le plus
+septentrional en Sibérie. Ces indigènes ont su monopoliser
+à leur profit les transactions de la région; aux
+Ostiaks ils achètent le produit de leur chasse et de<span class="pagenum" id="Page_245">[Pg 245]</span>
+leur pêche et leur cèdent en échange de la farine et
+des objets manufacturés de mauvaise qualité. Intelligents
+et par conséquent peu honnêtes, ils réalisent
+facilement des profits considérables; ils vendent, par
+exemple, aux pauvres pêcheurs ostiaks 1 fr. 50 ou
+2 francs de mauvais boutons en cuivre qui ne valent
+pas 2 sous. Grâce à ces procédés peu scrupuleux, les
+troupeaux de rennes, la principale source de richesse
+du pays, ont passé peu à peu des mains des Ostiaks
+dans celles des Zyrianes. Les indigènes se sont appauvris,
+et les immigrés enrichis. Ainsi un des Zyrianes
+de Chekour-Ia nous a avoué posséder 3 000 rennes,
+un bon petit capital, cet animal valant de 8 à
+28 francs.</p>
+
+<p>Sarampaoul compte une centaine d'habitants, une
+grande ville dans ce pays désert! Quelques-uns sont
+pasteurs de rennes; le plus grand nombre vit du produit
+de la pêche, auquel ils ajoutent les ressources
+de l'élevage du bétail. Les habitants possèdent un
+troupeau d'environ 70 vaches. Ces Zyrianes habitent
+des maisons en bois disposées comme celles de leurs
+congénères de la Petchora: un vestibule et des pièces
+divisées en trois compartiments par des séparations
+en bois.</p>
+
+<p>Nous prenons une équipe de rameurs et aussitôt
+après en route. A quelques kilomètres en aval nous
+apercevons une dernière fois l'Oural. Sur l'horizon
+jaune du couchant les montagnes bleuâtres se détachent
+avec une netteté parfaite. On dirait des découpures
+bleues collées sur du papier jaune.</p>
+
+<p>A dix heures du soir, nous arrivons à Kossilok,
+<i>paoul</i> ostiak, et dans la matinée du 18, à Lokmouspaoul.
+A peine débarqués, un Ostiak vient nous serrer
+la main avec force démonstrations amicales. Étonnés<span class="pagenum" id="Page_246">[Pg 246]</span>
+d'un pareil sans-gêne de la part d'un indigène, nous
+allions le repousser, lorsque l'<i>ouriadnik</i> Reif, faisant
+office pour la circonstance de chambellan, nous présente
+le personnage, Son Altesse Seigneuriale Dmitri
+Tcheskine, prince des Ostiaks de la Sygva. Parmi ces
+sauvages habillés de peaux se trouvent, comme dans
+toutes les sociétés, des familles de noble origine,
+descendants des anciens souverains du pays. Aujourd'hui
+cette aristocratie est bien déchue: les princes
+ostiaks ne sont plus que des collecteurs d'impôts,
+et, d'après M. Sommier, n'auraient conservé de leurs
+privilèges politiques que le droit de jugement pour
+certains délits commis par les indigènes. Mais, toujours
+avisé, le gouvernement de Saint-Pétersbourg a
+eu soin de s'attacher ces personnages en leur confirmant
+leurs titres. Un bout de papier noirci de
+caractères indéchiffrables et quelques cachets ont
+fait l'affaire.</p>
+
+<p>Son Altesse nous conduit immédiatement dans sa
+iourte et nous fait asseoir à ses côtés sur le lit de
+camp placé à gauche de la porte. Chaque fois que
+nous entrons dans une hutte en sa compagnie, toujours
+le bonhomme s'installe de ce côté: c'est probablement
+la place d'honneur dans le cérémonial ostiak.
+Le prince ne tarde pas à devenir très communicatif;
+il nous tape amicalement sur les genoux, et nous
+sourit, tout en se mouchant dans ses doigts. Pour le
+remercier de cet excellent accueil, nous lui faisons
+présent d'un grand foulard de soie rouge; désireux
+de ne pas être en reste de politesse avec nous, immédiatement
+Son Altesse m'offre une boîte à allumettes
+en corne de renne avec son monogramme.</p>
+
+<p>Le prince est vêtu d'une belle <i>parka</i> en peau de
+renne blanc; pour le reste, il était aussi sale que ses<span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span>
+congénères. Son habitation ne diffère pas non plus
+de toutes celles que nous avons visitées jusqu'ici.
+Dans le coin de la hutte se trouve une malle russe,
+que Dmitri s'empresse d'ouvrir pour en extraire des
+parchemins. C'est la chancellerie seigneuriale renfermant
+les titres nobiliaires. A côté sont suspendus
+un vieux sabre de gendarme et une défroque de
+laquais de cour, présents du gouvernement impérial.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="253" style="max-width: 24em;">
+ <img src="images/253.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Dmitri Tcheskine.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>L'aimable accueil du prince n'était pas absolument
+désintéressé. Son Altesse ne tarda pas à nous faire
+part des doléances des indigènes et à solliciter notre
+protection. Comme les habitants de tous les pays du
+monde, les Ostiaks se plaignent de la lourdeur des
+impôts, et le prince nous demande notre appui auprès<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span>
+du gouverneur de Tobolsk afin d'obtenir une diminution
+des charges qui pèsent sur ses sujets.</p>
+
+<p>Dans la circonscription de Liapine, 380 Ostiaks
+sont soumis au <i>iassak</i>; par suite d'une erreur de
+scribe, les pièces officielles portent leur nombre à 480,
+d'où surcroît d'impôt, et Son Altesse serait très désireuse
+de soulager les maux de son peuple.</p>
+
+<p>Le prince étant complètement illettré, le brave
+Popov s'occupe de rédiger une supplique. La rédaction
+en est laborieuse, elle dure deux heures pour le
+moins; après quoi, Dmitri appose cérémonieusement
+son sceau sur la requête.</p>
+
+<p>Pendant ce travail, Boyanus recueille d'intéressants
+renseignements sur le commerce des fourrures. Ici
+la peau de petit-gris vaut de 25 à 50 centimes, celle
+de zibeline de 10 à 20 francs en moyenne. Dans cette
+région le petit-gris est relativement rare; un indigène
+en capture au maximum une centaine par an. Sur
+les bords de la Sosva il est beaucoup plus abondant;
+dans cette vallée un bon chasseur peut en tuer annuellement
+un millier.</p>
+
+<p>La rédaction de la supplique terminée, nous nous
+remettons en route. Pour nous faire honneur, le
+prince tient absolument à nous accompagner. Nous
+avons eu l'imprudence de lui offrir de l'eau-de-vie,
+et dans l'espoir de recevoir de nouvelles rasades il
+désire rester en notre compagnie le plus longtemps
+possible. Redoutant la ménagerie qui grouille sur ses
+vêtements, nous faisons asseoir le personnage à la
+porte de notre petite cabine: mais cette place ne satisfait
+pas sa vanité. Pour marquer son rang aux yeux
+des rameurs et leur prouver que nous le traitons
+d'égal à égal, le prince Dmitri rapproche lentement son
+siège de l'entrée de la cahute, puis allonge un pied<span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span>
+dans l'intérieur: il n'a pas ainsi l'air d'être à la
+porte. Peu à peu il passe une jambe puis une autre,
+ensuite la tête; finalement le sire trouve moyen
+de s'installer complètement dans la pièce. Dmitri,
+tout fier de sa ruse, rit sous cape. Lorsque à sa mine
+réjouie nous éclatons de rire, le bonhomme ne peut
+retenir sa joie. Pour lui faire place je suis obligé de
+monter sur le toit de l'embarcation.</p>
+
+<p>En passant, signalons la présence sur la rivière
+de nombreuses mouettes tridactyles et de guillemots
+de Brunnich.</p>
+
+<p>Vers cinq heures du soir nous arrivons à une station
+où nous débarquons notre compagnon. Avant de
+nous débarrasser du personnage, nous lui offrons
+une collation servie dans des assiettes en fer-blanc
+et avec des couverts. Ces ustensiles ne laissent pas
+d'embarrasser singulièrement le prince; évidemment
+la fourchette du père Adam lui paraît plus commode,
+mais Son Altesse tient absolument à prendre les
+belles manières. Elle a du reste une bien meilleure
+éducation que les membres de l'aristocratie ostiake
+rencontrés par d'autres voyageurs sur l'Obi. Avant
+de nous quitter, Dmitri recommande aux indigènes
+de nous conduire rapidement, et en fidèles sujets
+ceux-ci rament avec une vigueur qui fait notre étonnement.</p>
+
+<p>Dans la soirée nous atteignons Rakmatia Paoul,
+ayant parcouru environ 60 kilomètres en huit heures.
+Une bonne étape! Le temps de prendre de nouveaux
+rameurs et nous repartons. Le ciel est suffisamment
+clair la nuit pour nous permettre de relever
+le cours de la rivière. En nous relayant, nous pouvons
+travailler tout en marchant. C'est, du reste,
+plaisir de veiller par ces belles nuits d'automne.<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span>
+Dans le ciel clair du Nord les étoiles brillent d'un
+éclat extraordinaire, et au milieu de l'obscurité les
+troncs blancs des bouleaux ont l'air d'une assemblée
+de fantômes devant lesquels nous défilons. Tout
+est silencieux. C'est le calme des choses mortes,
+et tout l'être est pénétré d'une sensation infinie de
+repos.</p>
+
+<p>Comme tous les primitifs, les Ostiaks ont quelques
+notions d'astronomie. Ils connaissent la Polaire,
+l'étoile qui ne bouge pas, comme ils l'appellent, et
+sur elle ils se guident lorsque la nuit les surprend
+dans ces forêts où il est si facile de s'égarer.</p>
+
+<p>Les Ostiaks divisent l'année en treize mois, qui
+portent des noms rappelant les phénomènes naturels
+ou leurs diverses occupations. D'après les uns, elle
+commencerait à l'équinoxe du printemps; d'après les
+autres, à celui d'automne<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>. C'est en somme le calendrier
+révolutionnaire.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> Ahlqvist, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Maintenant les nuits sont devenues très fraîches.
+Les indigènes ne sentent pas cependant cet abaissement
+de la température. Tous sont simplement vêtus
+de toile. Habitués à des froids de quarante degrés,
+ils éprouvent sans doute une sensation de chaleur
+tant que le thermomètre reste au-dessus de zéro.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="257" style="max-width: 49em;">
+ <img src="images/257.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">DE LA PETCHORA A L'OB<br>Feuille 3<br>Croquis à la Boussole du Cours de la Sosva par Ch. RABOT<br>1890.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Quelques rameurs portent une longue chevelure
+flottante sur les épaules comme les tout jeunes <i>misses</i>
+anglaises. La plupart la divisent au contraire derrière
+la tête en deux nattes entourées d'une cordelière
+rouge et ornées à leur extrémité de morceaux
+d'étoffe. Ces tresses sont en outre attachées l'une à
+l'autre sur l'occiput par un cordon également rouge.
+Certains indigènes ont des nattes très longues qui<span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span>
+leur descendent parfois jusqu'à la ceinture. Avec
+cette coiffure et leur figure imberbe les hommes ne
+sont pas toujours faciles à distinguer des femmes.
+Des jeunes gens surtout ont l'air de jeunes filles.
+Tous ont les doigts couverts de bagues en cuivre. A
+propos de la parure, signalons un détail intéressant.
+D'après Ahlqvist, les femmes «vogoules» se tatoueraient
+les pieds et les mains de traits géométriques.
+Cette ornementation n'est pas en usage dans la région
+que nous avons visitée<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> Finsch a observé des tatouages sur une jeune Ostiake
+pendant son voyage de Tomsk à Samarovo. (Finsch, <i>loc. cit.</i>)</p>
+
+</div>
+
+<p>Le lendemain matin, 19 août, nous atteignons la
+Sosva, grande rivière qui dans tout autre pays que
+la Sibérie serait un fleuve important.</p>
+
+<p>Sur la Sosva comme sur la Sygva, toujours le même
+paysage: une plaine boisée. Pas d'horizon, la vue
+est limitée aux deux berges couvertes de forêts. Si,
+toutes les trois ou quatre heures, on n'était intéressé
+par le spectacle amusant et curieux des stations
+indigènes, le voyage serait terrible d'ennui. Ici c'est
+le grand désert du Nord, triste et monotone, une
+terre inutile, fermée à l'homme. Avec cela, l'air est
+lourd, on sent un continent derrière soi. Tout est
+uniforme, le sol comme l'aspect du pays. Nulle part
+un rocher, une pierre, partout des terrasses sablonneuses
+couronnées de tourbières.</p>
+
+<p>Au delà du confluent de la Sosva et de la Sygva
+est situé Saxoun Paoul<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>, l'agglomération ostiake la
+plus importante rencontrée jusqu'ici: 60 habitants
+et 12 <i>tchioumes</i>. Les <i>paouls</i> des bords de la Sygva
+contiennent deux formes particulières d'habitation,<span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span>
+la <i>tchioume</i> carrée et le <i>sasskol</i>. Le <i>sasskol</i> forme le
+passage entre le simple abri en écorce de bouleau et
+la maison, entre la <i>tchioume</i> mobile et la <i>iourte</i> fixe.
+C'est une hutte rectangulaire couverte d'un toit à
+deux auvents, faite de perches et de pieux et entièrement
+garnie d'écorce. La disposition interne est
+semblable à celle de la <i>iourte</i>. Cette habitation légère
+n'est occupée qu'en été. Elle est spéciale aux Ostiaks
+de la région ouralienne. Au delà de Sartynia nous ne
+l'avons pas observée.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> Glossaire topographique ostiak: <i>Saxoun</i>, embouchure;
+<i>Toump</i>, île; <i>Ia</i>, rivière ou ruisseau.</p>
+
+</div>
+
+<p>A chaque station nous nous arrêtons une ou deux
+heures. Il faut d'abord manger; puis, pendant que les
+indigènes font leurs préparatifs de départ, nous examinons
+le mobilier des huttes et étudions la vie des
+naturels, si curieuse et si suggestive. Nous avons sous
+les yeux un passé vieux de centaines de siècles, l'enfance
+de l'humanité, alors que l'homme tirait toutes
+ses ressources de la chasse et de la pêche.</p>
+
+<p>Une scène amusante est le repas des naturels. Le
+couvert se compose de deux augettes en écorce
+remplies, l'une de poisson bouilli, l'autre d'huile de
+poisson et d'un gros pain noir que dédaigneraient
+les chiens délicats. Cette huile remplace le beurre
+dans la cuisine des indigènes. Autour des deux
+plats déposés par terre la famille s'accroupit, et
+aussitôt commence la pêche des morceaux. Après
+chaque bouchée, les convives boivent un petit coup
+d'huile en guise de rafraîchissement. Entre temps
+les indigènes se mouchent avec les doigts, puis, après
+cette opération, sans même s'essuyer, attrapent dans
+le plat un filet de poisson. Le morceau ainsi assaisonné
+n'en est que meilleur. Durant l'été, cette soupe
+forme pour ainsi dire toute la nourriture des indigènes.
+Telle est son importance dans l'économie<span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span>
+domestique que le temps nécessaire à sa cuisson est
+l'unité de temps la plus courte des Ostiaks<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> Ahlqvist.</p>
+
+</div>
+
+<p>En hiver, le poisson est également un élément
+important de l'alimentation des Ostiaks. A cette
+époque, ils le mangent soit sec, soit fumé ou salé, et
+ils en absorbent d'énormes quantités. Les indigènes
+ont un estomac dont la capacité rivalise avec celui
+des Eskimos. Ils peuvent avaler jusqu'à vingt ou
+vingt-cinq livres de poisson par jour, et dans un
+seul repas quatre ou cinq coqs de bruyère avec une
+bonne portion de poisson sec<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>! Le poisson cru est
+très apprécié des indigènes. C'est, paraît-il, un
+excellent remède contre le scorbut. A chaque station
+notre interprète se faisait donner quelques corégones,
+qu'il engloutissait incontinent. En un tour de
+main il dégageait les filets, s'en remplissait la bouche,
+puis au ras des lèvres coupait le morceau.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> Poliakov et Ahlqvist.</p>
+
+</div>
+
+<p>Jadis la farine était une denrée rare et chère. Depuis
+l'établissement des magasins de M. Sibiriakov à Liapine,
+son prix a subi une baisse considérable, et
+maintenant elle entre dans l'ordinaire de chaque
+famille. Les ménagères boulangent grossièrement, et
+dans les grands jours préparent une bouillie de farine
+de seigle et de poisson qui est, paraît-il, excellente.</p>
+
+<p>Comme tous les peuples sauvages, les Ostiaks sont
+omnivores. Ils mangent tous les animaux et oiseaux
+qu'ils abattent, même le renard et l'écureuil. Un pâté
+de farine et d'écureuil est considéré comme un fin morceau.
+Dans la gastronomie indigène, les deux gibiers
+les plus appréciés sont l'élan et le renne. La boisson
+la plus recherchée est naturellement l'eau-de-vie,<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span>
+mais sur les bords de la Sygva et de la haute Sosva
+elle est rare, heureusement pour la santé des indigènes.
+Des Russes les Ostiaks ont pris l'usage du thé,
+mais, ne pouvant s'en procurer, le remplacent par
+des infusions de <i>Spiræa ulmaria</i>.</p>
+
+<p>Une fois tout notre monde lesté, en route. Nous
+voulons arriver ce soir à Sartynia, le seul village
+russe de la région, la Capoue de la Sosva aux yeux
+des indigènes.</p>
+
+<p>Dans la journée, arrêt à Kokane. Grand mouvement
+dans le <i>paoul</i>. Les hommes reviennent de la
+pêche et toutes les femmes sont
+occupées à préparer la provision
+d'hiver. Avec une omoplate
+de renne en guise de couteau,
+elles ouvrent le poisson,
+puis d'un tour de main rapide
+enlèvent l'intérieur, le déposent dans un vase, pour
+en extraire l'huile, et enfilent ensuite les deux filets
+du poisson sur une baguette. Des échafaudages hauts
+de plusieurs mètres sont entièrement chargés de
+petits poissons brillants<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a> comme de l'argent; de loin,
+agité par la brise, tout cela scintille comme un énorme
+miroir à alouettes.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> <i>Coregonus Merkii</i> Gün. Les autres espèces de poissons abondantes
+dans la Sosva sont le <i>C. Muksun</i>, le <i>C. Syrok</i>, le <i>C. Cavaretus</i>
+Polj et le brochet.</p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="261" style="max-width: 12em;">
+ <img src="images/261.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Omoplate de renne, servant de couteau.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Encore une station et, à la nuit tombante, nous
+arrivons à Sartynia, le premier hameau russe rencontré
+depuis la Petchora. En quarante-huit heures
+nous avons parcouru à la rame 290 kilomètres, d'après
+les évaluations des indigènes. Le <i>starost</i> ostiak nous
+souhaite la bienvenue et nous conduit dans une excellente
+maison. Pour la circonstance, cet Ostiak a revêtu<span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span>
+une redingote noire ornée d'une médaille, cadeau
+des autorités russes en récompense du zèle avec
+lequel il s'est acquitté de ses fonctions pendant je ne
+sais combien d'années.</p>
+
+<p>Une église, six ou sept maisons, quelques <i>tchioumes</i>
+dispersés sur le bord de la rivière au milieu d'une
+clairière, forment la capitale de la vallée de la Sosva.</p>
+
+<p>Le lendemain, c'est grande réjouissance parmi les
+indigènes. Moyennant une bonne régalade d'eau-de-vie,
+les habitants nous ont promis une représentation
+des danses qu'ils exécutent après la mort de l'ours.
+De larges distributions ont mis tout le monde de belle
+humeur.</p>
+
+<p>Une fois rapporté au village, l'ours, nous raconte-t-on,
+est placé sur un banc, après quoi tous les habitants
+viennent l'embrasser et déposer sur le cadavre
+des ornements comme sur une relique vénérée. On
+passe des anneaux à ses griffes et on lui entre des
+pièces de monnaie dans les yeux. Après cette cérémonie
+commencent les danses, exécutées par des hommes
+la figure couverte d'un masque grossier en écorce
+de bouleau.</p>
+
+<p>Pas très élégantes, ni très variées ces danses. Un
+saut rythmé accompagné de mouvements de bras,
+de véritables contorsions d'aliénés: le lecteur en
+jugera par la photographie instantanée reproduite
+pages 258 et 259<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> Le personnage de droite est le <i>starost</i>, qui, prenant part à
+la danse en qualité de dilettante, n'avait pas mis le masque.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les naturels exécutent devant nous plusieurs divertissements
+chorégraphiques. C'est d'abord la danse
+de l'homme et du diable. Deux Ostiaks se poursuivent
+en sautillant, le diable cherchant à saisir<span class="pagenum" id="Page_257">[Pg 257]</span>
+l'homme. Après commence la danse du bouleau. Au
+milieu de la pelouse, un homme qui figure le bouleau
+se plante immobile, tandis que son acolyte
+se trémousse en le battant et en essayant de le renverser.
+A la fin, l'arbre s'anime, le danseur recule
+étonné, puis tombe dans les bras de son partenaire,
+en criant: «C'est un homme!» et le divertissement
+prend fin. C'est l'art de l'enfance. La représentation
+se termine par la danse des chiffons. Comme dans
+les exercices précédents, elle ne comporte que deux
+danseurs, et la seule différence est qu'ils sautent en
+agitant des châles<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> Ahlqvist a assisté à une danse de l'ours moins primitive.
+Elle débuta par un monologue improvisé par un indigène
+masqué. Le bonhomme exalta son courage et son habileté de
+chasseur, puis se glorifia d'avoir abattu nombre d'animaux
+autrement dangereux que celui qu'il venait de tuer. Par des
+contorsions grotesques il mima ensuite, aux rires de l'assistance,
+l'attitude du chasseur peureux. Après ce prélude les
+acteurs représentèrent des scènes de la vie des indigènes.</p>
+
+</div>
+
+<p>Pendant la durée de la pantomime, un artiste
+indigène joue de la <i>dombra</i>, cithare à cinq cordes.
+Ces pauvres gens ont su inventer des instruments
+de musique et composer des airs d'une mélancolie
+profonde!</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="264" style="max-width: 22em;">
+ <img src="images/264.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Danse ostiake.</figcaption>
+</figure>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="265" style="max-width: 23em;">
+ <img src="images/265.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Danse ostiake.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Mises en gaîté par l'absorption de nombreux petits
+verres, les femmes consentirent, elles aussi, à nous
+montrer leurs talents chorégraphiques. Tout d'abord,
+elles enfilent les gants de fourrures adaptés aux
+manches de leurs robes, puis se couvrent la tête de
+leurs châles. Elles semblent prendre à tâche de ne
+laisser voir aucune partie de leur visage ou de leur
+corps. Ainsi attifées, elles ont tout l'air de grossiers
+mannequins. Les ballerines commencent par agiter
+les bras et le corps, lentement et avec des mouvements<span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span>
+langoureux qui nous rappellent ceux des
+fameuses danseuses javanaises de l'Exposition de
+1889. Puis, s'animant peu à peu, elles exécutent un
+pas saccadé analogue à celui des hommes, toujours
+en prenant des poses orientales. Cette danse est accompagnée
+de chants peu harmonieux dont les paroles
+sont improvisées. Les femmes célèbrent ainsi le
+généreux étranger qui est venu visiter Sartynia et
+qui les a libéralement régalées d'eau-de-vie. Un
+autre chant est l'éternelle histoire de la femme délaissée.
+Un étranger s'était épris d'une jeune indigène,
+il l'aimait follement, passionnément; de cet
+amour naquit un enfant, puis, un beau jour, le père
+prit la fuite. Pourquoi s'est-il sauvé? Sur ces mots
+finit le chant.</p>
+
+<p>Les femmes ostiakes ne sont pas aussi naïves que
+pourraient le faire croire ces dernières paroles. Sur ce
+sujet, la femme de notre interprète Siméon nous fit les
+aveux les plus significatifs. Cette Ostiake, digne d'une
+société civilisée, proclamait la liberté des amours.
+Elle prenait pour un temps un mari dans un <i>paoul</i>,
+et, lorsque l'ennui arrivait, elle le quittait pour partir
+à la recherche d'un nouvel époux temporaire. L'enfant
+né de ses relations avec Siméon était très malade:
+«S'il meurt, nous dit-elle très naturellement,
+j'abandonne mon mari; c'est un propre à rien.»</p>
+
+<p>En voyage la tâche de l'explorateur est aussi variée
+qu'étendue. En marche il relève sa route, note toutes
+les particularités topographiques et économiques. Aux
+haltes ne croyez pas qu'il puisse se reposer. Il doit
+faire des collections d'histoire naturelle, acheter des
+objets d'ethnographie, recueillir des renseignements
+sur la vie des indigènes, et tous ces renseignements
+sont longs à obtenir, et combien divers!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span></p>
+
+<p>Ce matin nous observions les divertissements des
+indigènes, l'après-midi nous étudions le cimetière.
+A quelques pas de l'église, dans le calme éternel de
+la forêt vierge, sont éparses de petites caisses en bois,
+toutes pareilles. Quelques-unes tombent de vétusté,
+et l'entre-bâillement des planches laisse apercevoir
+des armes et des ustensiles déposés sur la fosse. Les
+Ostiaks croient à une autre vie, dans un monde souterrain
+où les morts mèneraient la même existence
+qu'ici-bas. Pénétrés de cette idée, ils placent sur les
+tombes tous les objets nécessaires au défunt pour assurer
+sa subsistance. Le cadavre est enseveli complètement
+habillé, avec un arc, des flèches, une pipe, une
+tabatière, une cuiller, etc. Dans les idées des indigènes,
+l'entrée du monde éternel serait située très loin
+au nord, au delà de l'embouchure de l'Obi, en plein
+océan Glacial. D'ici là le voyage est long. Pour que
+le mort puisse effectuer rapidement ce parcours et
+puisse ensuite circuler à travers le monde souterrain,
+on dépose à côté de la tombe un traîneau, et, après
+l'ensevelissement, on tue dans le cimetière le renne
+favori du défunt. La tête de l'animal est abandonnée
+à côté du véhicule<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[167]</a> Poliakov, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Dans la soirée, départ de Sartynia.</p>
+
+<p>21 août.—Dans la matinée, arrivée à Olé-Toump
+Paoul. Nous y faisons l'acquisition d'un jouet indigène:
+un oiseau en bois articulé. Le mouvement
+d'un contrepoids abaisse ou relève alternativement
+la tête ou la queue. Sur les boulevards les camelots
+en vendent de pareils. Après cela niez donc l'ingéniosité
+et l'intelligence des primitifs.</p>
+
+<p>La Sosva est maintenant divisée en plusieurs bras<span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span>
+par de longues îles couvertes de saulaies. Derrière
+ces rideaux d'arbres, la rivière s'épanche en larges
+marécages boisés. De loin en loin apparaît la berge
+sablonneuse. En certains endroits
+elle est coupée par une passe étroite
+donnant accès dans une sorte de
+lac<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a> greffé comme une fistule sur
+le tronc de la rivière. Ces nappes
+d'eau, peu profondes, sont particulièrement
+favorables au développement
+de la tourbe. Beaucoup de
+ces <i>kouria</i> sont même déjà séparées
+de la rivière par des cordons littoraux
+constitués par des dépôts végétaux.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[168]</a> <i>Kouria</i> en langue indigène; <i>sor</i> en russe.</p>
+
+</div>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="268" style="max-width: 6em;">
+ <img src="images/268.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Jouet ostiak (d'après<br>une photographie exécutée<br>sur l'original et<br>communiquée par la<br><i>Revue Encyclopédique</i>).</figcaption>
+</figure>
+
+<p>22 août.—Un temps brumeux,
+froid, pluvieux, le <i>crachin</i> du nord.
+Nous sommes au milieu d'immenses
+marais. La Sosva proprement dite
+est large de 500 à 600 mètres, et
+derrière des lignes d'oseraies s'étendent
+des marécages larges de 8 à
+10 kilomètres<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>. Souvent la rangée
+d'îles présente une solution de continuité,
+et c'est à perte de vue une
+plaine de bois inondés. Sur ces
+marais s'ébattent des milliers de
+palmipèdes; si l'on en avait le temps, quelle belle
+chasse au canard on ferait!</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[169]</a> Profondeur moyenne, 16 mètres.</p>
+
+</div>
+
+<p>A sept heures du soir nous atteignons la station de
+Chaïtanskaya, la dernière avant Bériosov. Déjà on<span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span>
+sent le voisinage de la civilisation: il y a ici des meubles
+russes et des ustensiles de ménage en métal, du
+bétail et des chats.</p>
+
+<p>La pluie cesse, le vent souffle grand frais, et de
+suite nous établissons la voilure. La rivière, large de
+plusieurs kilomètres, se hérisse de grosses vagues
+lourdes; lorsque nous nous éloignons de l'abri protecteur
+des îles, le canot roule comme en pleine mer, il
+faut alors ouvrir l'œil, avec une embarcation pareille
+à notre <i>lodka</i> et des mariniers du genre des Ostiaks.
+Vers onze heures du soir, dans le lointain apparaissent
+des lumières: voici Bériosov.</p>
+
+<p>Le débarquement n'est pas facile. La Sosva, soulevée
+par la tempête, déferle sur la rive en hautes
+volutes, et menace de briser les embarcations. On se
+croirait en mer. Bientôt des agents de police arrivent
+à notre secours et nous conduisent chez le maître
+d'école, où un logement nous a été préparé. Le pédagogue
+nous reçoit en uniforme, et cérémonieusement
+nous introduit dans un gentil salon superbement
+éclairé. Des lampes, des bougies, comme tout cela
+paraît drôle après plusieurs semaines de désert! On
+étend par terre des matelas, un luxe inouï pour nous,
+et pour la première fois depuis quarante-cinq jours
+nous nous déshabillons et dormons en gens civilisés.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">L'OBI</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Bériosov.—Les marais.—L'Obi.—L'Obi route commerciale.—Arrivée
+à Samarovo.</p>
+</div>
+
+
+<p>Bériosov, la grande métropole de cette partie de la
+Sibérie, est une pauvre petite ville de 1 800 habitants.
+Sans commerce, elle doit toute son importance
+à la résidence des fonctionnaires. C'est le centre
+administratif de ces solitudes, le chef-lieu de l'arrondissement
+septentrional du gouvernement de Tobolsk.
+Cet arrondissement plus étendu que la France ne
+compte cependant que 8 000 habitants. Jugez par
+ces chiffres de l'immensité de la Sibérie et de la
+faible densité de sa population.</p>
+
+<p>La ville est sans intérêt, comme toutes les bourgades
+russes. Des rues boueuses découpent en rectangles
+des pâtés de maisons basses et de cours enceintes de
+palissades; en avant, un large dépotoir parsemé de
+pans de murs et de moellons; au bout, isolées comme
+des îles, deux églises. Ces décombres sont les dernières
+traces d'un incendie qui, il y a quelques années, a
+détruit en partie Bériosov. De pareilles catastrophes<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span>
+sont habituelles dans ces pays: à part quelques édifices
+publics, toutes les maisons sont en bois. Les villes
+sibériennes flambent comme des boîtes d'allumettes.</p>
+
+<p>Bériosov<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a> est situé au confluent de la Vogoulka et
+de la Sosva, sur la haute berge de cette dernière
+rivière. De cette éminence le coup d'œil est extraordinaire.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[170]</a> Liste des stations de poste de Bériosov à Samarovo.</p>
+
+<table class="autotable">
+<tr>
+<td class="tdl">Nom des stations</td>
+<td class="tdl">Distance en verstes</td>
+<td class="tdl">Nombre des habitations</td>
+<td colspan=4> Population</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td class="tdl">Hommes</td>
+<td class="tdl">Femmes</td>
+<td class="tdl">Enfants</td>
+<td class="tdl">Total</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Chaïtanskaya</td>
+<td class="tdl">23</td>
+<td class="tdl">4</td>
+<td class="tdl" colspan=2>16</td>
+<td class="tdl">5</td>
+<td class="tdl">21</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Niérémo</td>
+<td></td><td></td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">4</td>
+<td class="tdl">6</td>
+<td class="tdl">25</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Novaia-Iourta</td>
+<td class="tdl">23</td>
+<td class="tdl">7</td>
+<td class="tdl" colspan=3>10</td>
+<td class="tdl">10</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Lapolevskia (Lapilski de Sommier)</td>
+<td class="tdl">25</td>
+<td class="tdl">9</td>
+<td class="tdl">10</td>
+<td class="tdl">10</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">35</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Argninskaya</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">10</td>
+<td class="tdl">14</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">10</td>
+<td class="tdl">39</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Narikarskaya</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">34</td>
+<td class="tdl">30</td>
+<td class="tdl">27</td>
+<td class="tdl">91</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Pérégriobnaya-Strelka</td>
+<td class="tdl">28</td>
+<td class="tdl">26</td>
+<td class="tdl">70</td>
+<td class="tdl">40</td>
+<td class="tdl">30</td>
+<td class="tdl">140</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Kalapanskaia</td>
+<td class="tdl">23</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">16</td>
+<td class="tdl">4</td>
+<td class="tdl">6</td>
+<td class="tdl">26</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Tcharkali (<i>sielo</i>)</td>
+<td class="tdl">22</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Aliechinskaya<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[A]</a></td>
+<td class="tdl">20</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">30</td>
+<td class="tdl">20</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">65</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Niziamskaya</td>
+<td class="tdl">10</td>
+<td class="tdl">19</td>
+<td class="tdl">46</td>
+<td class="tdl">37</td>
+<td class="tdl">30</td>
+<td class="tdl">113</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Kondinsk (<i>sielo</i>)</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Noviniskaya</td>
+<td class="tdl">25</td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Bolchoï-Atlim</td>
+<td class="tdl">20</td>
+<td class="tdl">65</td>
+<td class="tdl">172</td>
+<td class="tdl">183</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">355</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Malo-Atlim</td>
+<td class="tdl">20</td>
+<td class="tdl">29</td>
+<td class="tdl">95</td>
+<td class="tdl">97</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">192</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Léoutchinskié</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">9</td>
+<td class="tdl">19</td>
+<td class="tdl">14</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">33</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Karimkar</td>
+<td class="tdl">20</td>
+<td class="tdl">18</td>
+<td class="tdl">25</td>
+<td class="tdl">22</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">47</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sosnovskaya</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">11</td>
+<td class="tdl">23</td>
+<td class="tdl">23</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">46</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Kéontchinskaya</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">17</td>
+<td class="tdl">36</td>
+<td class="tdl">36</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">72</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Vorono</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Soukoroukovskaya-Iourta</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td class="tdl">10</td>
+<td class="tdl">29</td>
+<td class="tdl">23</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">52</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Soukoroukova (<i>sielo</i>)</td>
+<td class="tdl">10</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Iélisarova (<i>sielo</i>)</td>
+<td class="tdl">20</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Bogadaski</td>
+<td class="tdl">25</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td class="tdl">»</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Troïtski</td>
+<td class="tdl">15</td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Bielogora</td>
+<td class="tdl">20</td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Samarovo (<i>sielo</i>)</td>
+<td class="tdl">35</td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl">---</td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Total</td>
+<td class="tdl">516</td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+<td></td>
+</tr>
+</table>
+
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[A]</a> Jusqu'à Kondinsk la statistique de la population a été dressée d'après
+les renseignements oraux fournis par les indigènes à Boyanus. A partir de
+Kondinsk, les chiffres indiqués sont extraits des documents officiels.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span></p>
+A perte de vue, de l'eau, des îles basses, des
+lignes d'oseraies et de saulaies; une immense inondation
+morne et pesante, laissant l'impression
+biblique de la terre après le déluge. De l'autre côté,
+des tourbières et des marais. Sous un ciel gris ce
+paysage effrayant de tristesse pénètre de découragement
+et de désespérance. Au milieu de ces marécages
+sans fin, on a la sensation de l'isolement et de
+la distance.
+
+<p>Ici, à quelques centaines de kilomètres de l'Europe,
+on est plus loin que dans une île perdue de l'Océanie;
+on est séparé de notre Occident par une largeur de
+continent. La terre isole, tandis que la mer unit. Tous
+les quinze jours seulement la poste apporte à Bériosov
+des nouvelles vieilles de plus d'un mois! Ajoutez à
+cela la rigueur du climat et vous vous rendrez compte
+des agréments qu'offre le séjour de Bériosov.</p>
+
+<p>Les premières gelées se produisent à la fin d'août
+et les rivières ne sont dégagées de glace que dans
+les derniers jours de mai. En décembre, janvier et
+février, la température moyenne est de -21°,4 C.;
+parfois le thermomètre descend à -56°. Au total,
+dix mois de froid; en revanche, pendant le court été
+sibérien, la chaleur est parfois pénible. A Bériosov
+la température peut s'élever à +34°. Vous figurez-vous
+une vie avec neuf mois de neige dans le silence
+le plus absolu du monde extérieur!</p>
+
+<p>Dans ces conditions, cette localité était désignée
+d'avance comme lieu de détention. Actuellement
+quelques nihilistes y sont internés; mais au siècle
+précédent, cette triste bourgade a abrité l'exil de
+deux grands personnages de l'histoire de Russie,
+Mentchikov et Ostermann. Mentchikov, le favori de
+Pierre le Grand, devenu régent de l'Empire pendant<span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span>
+la minorité de Pierre II, avait mécontenté la cour
+par son ambition et sa hauteur. Il ne rêvait rien
+moins que de marier sa fille au jeune tsar, et d'entrer
+dans la famille impériale, lorsqu'il fut renversé par
+une conspiration de palais. Le puissant favori fut
+exilé d'abord dans ses terres, puis à Bériosov, où il
+mourut en 1729. Par une vicissitude du sort dont
+l'histoire offre de fréquents exemples, le comte
+Ostermann, le président de la commission d'enquête
+qui avait condamné Mentchikov, fut à son tour banni
+dans la même localité où il avait exilé son rival.</p>
+
+<p>Nous séjournons quarante-huit heures à Bériosov.
+Après être resté cinq jours dans une étroite cabine
+encombrée, on aime à remuer et à se dégourdir
+les jambes. Comme partout, les fonctionnaires nous
+ménagent la plus cordiale réception. Dès notre
+arrivée, l'<i>ispravnik</i> et le docteur viennent nous faire
+visite et nous invitent à dîner; tout le monde nous
+comble de prévenances. Notre estomac proteste bien
+un peu contre ces politesses. Dans ces pays glacés,
+les habitants absorbent, sans en être incommodés,
+des quantités considérables d'alcool. Dès que vous
+arrivez dans une maison, vite le maître de céans
+vous offre de l'eau-de-vie, et à Bériosov les usages
+de la société vous obligent à en avaler trois verres.
+Dans la journée de notre départ nous n'avons pas bu
+moins de dix-sept petits verres. En ce pays un voyageur
+doit pouvoir porter la toile, comme disent nos
+marins.</p>
+
+<p>Le 25 août, à une heure du matin, nous quittons
+Bériosov pour remonter l'Obi jusqu'à Samarovo, situé
+près du confluent de ce fleuve et de l'Irtich. Là nous
+rejoindrons la grande route postale de Sibérie, et un
+vapeur venant de Tomsk nous conduira à Tobolsk.<span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span>
+C'est une nouvelle navigation à la rame de plus de
+530 kilomètres, à contre-courant: au total, huit jours
+de route au moins.</p>
+
+<p>Pour ce voyage, l'<i>ispravnik</i> a l'amabilité de nous
+prêter sa lodka, grande embarcation dans laquelle
+nous sommes très bien installés. La barque contient
+deux cabines: dans l'une, située à l'arrière, le fidèle
+Popov trouve place au milieu des bagages; la seconde,
+longue de 2 mètres, est notre habitation. Le mobilier
+se compose d'un étroit lit de camp, où nous couchons
+tête-bêche, de deux bancs et de deux étagères;
+enfin, luxe inouï, la cabine est éclairée par deux
+petites fenêtres. Lorsqu'il fera mauvais temps, nous
+ne serons pas condamnés à vivre dans un trou noir.</p>
+
+<p>A une heure du matin, nous appareillons. L'air est
+tiède, le ciel pur brille d'étoiles, et c'est plaisir de
+rêver sur le rouf de la cabine.</p>
+
+<p>Dans la matinée, nous nous trouvons dans les
+<i>protoks</i><a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[171]</a>; de tous côtés, des saulaies et des oseraies
+inondées. Aucune vue; on navigue au milieu de broussailles
+et d'îles basses qui semblent flotter. On dirait
+une terre qui n'a pas été séparée d'avec les eaux. Les
+cartes placent le confluent de la Sosva et de l'Obi
+au nord de Bériosov, mais bien au sud de ce point
+les deux fleuves sont déjà réunis et ne forment qu'une
+même nappe d'eau divisée par des îles en bras innombrables.
+Pour atteindre l'Obi nous remontons ainsi la
+Sosva jusqu'à la station de Chaïtanskaya, et de là
+faisons route à travers les <i>protoks</i>. De cette station à
+celle de Tcharkali, où nous atteindrons la rive droite
+du grand fleuve, nous traversons une inondation
+large de 125 kilomètres.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[171]</a> Petits bras du fleuve.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="273" style="max-width: 36em;">
+ <img src="images/273.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Vue prise sur un <i>protok</i> de l'Obi.</figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span></p>
+
+<p>Dans l'après-midi nous arrivons au petit Obi, large
+de 300 à 400 mètres. Nous le suivons pendant quelque
+temps, puis nous rentrons dans les marais. Un archipel
+de terres basses occupe le milieu du courant, bordé
+par deux grands bras, le petit Obi, le long de la rive
+gauche, et le grand Obi à droite. Au printemps l'inondation
+couvre toutes les îles, et le fleuve devient une
+mer d'eau douce. A cette époque, en certains endroits,
+la largeur de la nappe dépasse 45 kilomètres<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[172]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[172]</a> Sommier, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>L'Obi est un des fleuves les plus magnifiques de la
+terre. Issu de l'Altaï chinois à peu près sous la même
+latitude que Prague, il se jette dans l'océan Glacial
+au-dessus du cercle polaire. D'après Latkine, la longueur
+de son cours serait de 3 200 verstes; suivant
+d'autres auteurs, elle atteindrait 5 000 kilomètres.
+A Samarovo, ses dimensions, déjà considérables,
+sont doublées par les apports de l'Irtich, affluent
+aussi important que le fleuve lui-même. Ce n'est
+donc pas sans raison que des géographes considèrent
+cette dernière rivière comme le rameau fluvial
+le plus important du bassin. Ces deux grandes
+artères collectent les eaux d'une région dont la superficie
+est égale au tiers de celle de l'Europe. Sur toute
+la terre, seul le bassin de l'Amazone dépasse en étendue
+celui de l'Obi.</p>
+
+<p>Comme tous les fleuves russes, l'Obi subit une
+crue très forte à la fonte des neiges. A Samarovo, sa
+hauteur atteint 6 mètres, à Bériosov 5, et à Obdorsk,
+situé dans le voisinage de l'estuaire, 6,50 d'après
+les renseignements fournis à M. Sommier. A cette
+époque, le volume d'eau roulé par l'Obi est énorme.<span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span>
+D'après Finsch, une seconde crue se produit à Barnaul
+en juin et en juillet dans le bas fleuve.</p>
+
+<p>Situé dans la zone boréale, débouchant dans une
+mer dont le régime des glaces est encore peu connu,
+ce fleuve grandiose est resté jusqu'ici inutile au mouvement
+des échanges. En moyenne, pendant cent
+cinquante jours<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[173]</a> seulement il est ouvert à la navigation.
+A Barnaul, l'Obi est pris par les glaces de la
+première quinzaine de novembre au commencement
+de mai; à Bériosov, durant sept mois.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[173]</a> Finsch, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Un jour peut-être, malgré la brièveté de sa période
+de navigabilité, l'Obi sera une grande route commerciale,
+et deviendra la voie d'exportation de la Sibérie
+Occidentale. La mer de Kara, qui reçoit les eaux de
+ce grand fleuve, a eu longtemps la réputation d'une
+des plus dangereuses régions de l'océan Glacial.
+Séparée de la mer de Barents<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[174]</a> par la longue digue de
+la Nouvelle-Zemble et de l'île Vaïgatch, soustraite
+par suite à l'influence réchauffante du Gulf-Stream
+et des vents du sud-ouest, cette mer était, croyait-on,
+toujours obstruée par d'épaisses banquises. D'autre
+part, les passes donnant accès dans la mer de Kara,
+le Matotchkin Char, la Porte de Kara et le Chougor
+Char, passaient pour être presque toujours fermées
+par les glaces.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[174]</a> On donne ce nom à la partie de l'océan Glacial comprise
+entre le Spitzberg, la Nouvelle-Zemble et la Norvège septentrionale.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les célèbres expéditions de Nordenskiöld ont prouvé
+cette erreur, et l'étude des documents antérieurs à
+confirmé l'expérience de l'illustre explorateur suédois.
+La navigation sur la mer de Kara n'est certes
+pas aussi facile que sur la Méditerranée, mais elle ne<span class="pagenum" id="Page_272">[Pg 272]</span>
+présente pas d'obstacles insurmontables pour de
+bons marins, comme on le croyait encore récemment.
+Certaines années, cette mer est complètement
+libre en été, et dès la fin de juillet des navires
+ont pu traverser les détroits sans apercevoir une
+glace. Très rares sont les étés où les banquises ont
+fermé la navigation. En moyenne, d'après les documents
+que nous possédons, la traversée de la mer
+de Kara paraît assurée à partir du commencement
+d'août. En 1876, un navire allemand, le <i>Neptune</i>,
+exécuta en deux mois et demi le voyage aller et
+retour de Hambourg à l'embouchure de l'Obi. La
+même année, un vapeur anglais accomplissait la
+même traversée en partant de Newcastle. Dans ces
+quinze dernières années, plusieurs bâtiments ont
+effectué sans encombre le trajet d'un port d'Europe
+à l'embouchure de l'Obi. Les quelques accidents
+arrivés ont malheureusement eu pour effet de discréditer
+les entreprises, et actuellement les négociants
+de la Sibérie occidentale semblent avoir renoncé
+à l'exportation de leurs marchandises par
+cette voie. Cet abandon ne nous paraît pas justifié.
+Les succès obtenus auraient dû faire oublier les accidents
+et encourager les efforts. Si cette navigation
+doit être reprise, il est absolument indispensable
+d'établir dans l'île de Vaïgatch un poste de veilleurs
+chargés de surveiller les mouvements des glaces dans
+la mer de Kara. Moyennant quelques sacrifices pécuniaires,
+il ne sera pas difficile de décider de hardis
+marins, quelques chasseurs de phoques norvégiens
+par exemple, à hiverner sur cette terre. Leurs observations
+fourniraient aux capitaines des navires des
+indications utiles sur la position des banquises; grâce
+à ces renseignements la navigation deviendrait moins<span class="pagenum" id="Page_273">[Pg 273]</span>
+hasardeuse. En tous cas, les communications entre
+l'Obi et l'Europe ne peuvent être entretenues que par
+des vapeurs dirigés par de bons marins habitués
+aux glaces. Un des grands avantages de cette route
+commerciale est l'assurance d'un fret à l'aller et au
+retour. La Sibérie manque d'objets manufacturés;
+toutes les importations y trouvent donc un débouché
+rémunérateur. Pour le fret de retour, les capitaines
+n'auront que l'embarras du choix. La Sibérie n'est
+pas du tout ce désert éternellement glacé et neigeux
+qu'évoque son nom. C'est au contraire un pays
+admirablement fécond. Au sud de Tobolsk s'étend
+une région agricole d'une fertilité comparable à celle
+des fameuses Terres-Noires de la Russie méridionale,
+et cette zone s'étend sur des milliers de kilomètres.
+Il y a là un immense grenier à blé jusqu'à présent
+demeuré inutile. Le jour encore lointain où la Sibérie
+sera peuplée, elle deviendra au point de vue agricole
+les États-Unis de l'ancien continent et inondera de
+ses blés notre vieille Europe. Dans un avenir que
+l'initiative russe peut singulièrement rapprocher,
+notre agriculture sera menacée d'une nouvelle et
+terrible concurrence par les blés de Sibérie. Aujourd'hui,
+bien qu'une très infime portion du pays seulement
+soit défrichée, la production de la Sibérie
+occidentale en céréales est de beaucoup supérieure
+à la consommation locale. Transportés par voie fluviale
+à l'estuaire de l'Obi, les blés formeraient le
+principal fret des navires et dans des conditions de
+prix très avantageuses. Ajoutez à cela les produits
+des forêts vierges, les cuirs, etc.</p>
+
+<p>Pour éviter aux navires de doubler la longue presqu'île
+de Ialmal qui proémine comme un long doigt
+au milieu de la mer de Kara, divers projets ont été<span class="pagenum" id="Page_274">[Pg 274]</span>
+mis en avant. Au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, des bateaux russes partaient
+de la Petchora, gagnaient l'extrémité supérieure
+de la baie de Kara et, de là, par des rivières et
+des portages, atteignaient l'Obi, puis l'embouchure
+du Tas. Il y a quelques années, on a proposé le
+creusement d'un canal entre l'Obi et la baie de Kara.
+Après étude du terrain, ce projet a été abandonné.
+Plus récemment, il a été question de la construction
+d'un chemin de fer à travers cet isthme. Ne connaissant
+pas la région, je ne puis me prononcer sur
+sa possibilité, mais, d'après les renseignements que
+nous possédons sur la nature du sol dans ces pays,
+le terrain n'est guère propice à l'établissement d'une
+voie ferrée. D'autre part, la traversée de l'Oural septentrional
+nécessiterait le creusement de tunnel ou
+tout au moins de tranchées. Enfin les marchandises
+devraient subir deux transbordements, d'où une élévation
+des prix. Or le bon marché est une des conditions
+essentielles de la vente des produits de Sibérie
+sur les marchés européens.</p>
+
+<p>Les Sibériens fondent aujourd'hui de grandes
+espérances sur le Transsibérien, je crains bien qu'ils
+ne nourrissent de dangereuses illusions à ce sujet. Le
+chemin de fer projeté et déjà commencé est, avant
+tout, politique et stratégique. Il augmentera et facilitera
+dans une singulière mesure les relations entre
+la Russie et la Chine. Si un conflit éclatait avec cette
+puissance, il permettrait de rapides mouvements de
+troupes, et cet avantage est de la plus haute importance.</p>
+
+<p>En cas de guerre européenne, la frontière sibérienne-chinoise,
+longue de plusieurs milliers de kilomètres,
+devra être soigneusement observée. Peut-être
+les Célestes voudraient-ils profiter de complications<span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span>
+européennes pour créer à la Russie des embarras.
+Le prince de Bismarck avait compris avec sa haute
+intelligence politique l'importance de la Chine comme
+facteur dans les luttes entre les diverses nations
+occidentales. Le Ministre d'Allemagne à Péking,
+M. Brandt, avait employé au service de cette idée sa
+longue connaissance du pays et des hommes. Son
+autorité était grande auprès du Tsong-li-yamen, et,
+à tort ou à raison, les Européens établis en Extrême-Orient
+attribuaient à son influence une longue portée.</p>
+
+<p>Depuis le traité de Kouldja, les rapports entre la
+Russie et la Chine sont bons; mais la sûreté des relations
+n'est pas précisément la qualité dominante des
+Célestes. La construction du Transsibérien enlèvera
+à la Russie toute préoccupation de ce côté. A la première
+démonstration hostile des Chinois, en quelques
+jours pourront être effectués des transports de troupes
+qui auparavant auraient exigé des mois. Gouverner,
+c'est prévoir, dit-on; les hommes d'État russes sont
+prévoyants.</p>
+
+<p>D'autre part, considérable sera l'importance économique
+du Transsibérien. Les relations commerciales
+entre la Russie et la Chine, déjà si suivies, augmenteront
+dans une large mesure. Le transport des thés
+de Kiakhta, qui se fait actuellement par caravanes à
+travers la Sibérie, s'effectuera désormais par voie
+ferrée. Enfin, le chemin de fer sera la grande route
+de la colonisation et de la pénétration européenne
+en Sibérie. Il agrandira le champ d'exportation des
+manufactures russes et élargira le débouché de l'industrie
+moscovite. Mais les Sibériens se font illusions
+s'ils comptent sur cette route pour expédier
+en Europe les produits de leurs terres. Le Transsibérien
+ne sera jamais une voie d'exportation pour<span class="pagenum" id="Page_276">[Pg 276]</span>
+la Sibérie. Il transportera en Europe l'or et les
+pierres précieuses; de pareilles marchandises peuvent
+supporter sans perte d'énormes taxes de transport.
+Mais la principale production du sol, les céréales,
+sera grevée de frais beaucoup trop considérables
+pour une vente avantageuse en Europe. D'autre
+part, en admettant même des tarifs très bas, les blés
+de Sibérie arriveraient dans la région du Volga et,
+venant faire concurrence à ceux de Russie, amèneraient
+fatalement une baisse. Le résultat le plus
+clair de l'opération serait l'appauvrissement du cultivateur
+russe.</p>
+
+<p>Le débouché des céréales sibériennes est l'Europe
+septentrionale: la péninsule Scandinave, la Finlande,
+le Danemark, l'Allemagne du Nord, etc. La condition
+essentielle de leur placement sur ces marchés est
+leur bas prix. Les frais de transport doivent donc
+être réduits au minimum et par suite être effectués
+par eau. Par l'Obi, puis par l'Oural, la Petchora
+et la mer Blanche, le blé de Sibérie arrive déjà en
+Norvège par la voie d'Arkhangelsk. La route de
+M. Sibiriakov augmentera ce mouvement. Mais, longue
+et nécessitant deux transbordements, cette voie reste
+inférieure à celle de la mer de Kara. De ce côté
+devraient se tourner les efforts des hommes d'initiative
+si nombreux en Russie et en Sibérie. Ils sont
+habitués à vaincre la nature. La persévérance aidée
+de sacrifices pécuniaires triompherait sans aucun
+doute des difficultés de navigation dans la mer de
+Kara.</p>
+
+<p>Après cette longue digression, revenons maintenant
+au récit de notre voyage. Dans l'après-midi nous
+arrivons à la station de Novaïa-Iourta, située en plein
+marais: trois ou quatre cassines entourées d'eau.<span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span>
+Depuis quelques jours seulement l'inondation a
+baissé, et le sol est resté détrempé et fangeux. Pour
+arriver aux maisons on avance jusqu'à mi-jambes
+dans une boue épaisse et tenace. On dirait une habitation
+lacustre des temps préhistoriques.</p>
+
+<p>Les Ostiaks de Novaïa-Iourta, comme ceux de la
+station précédente de Niérémo, ont un type mongol
+accusé. Ils sont noirs, ont la peau bistre et les yeux
+fendus obliquement. Des neuf rameurs de Niérémo,
+sept présentent des caractères nettement mongoloïdes.
+Sur la basse Sosva, dans les <i>paouls</i> voisins de
+Bériosov, ce type est également fréquent. Chez les
+indigènes des bords de l'Obi la couleur noire paraît
+dominante, et nous l'observerons jusqu'à la station
+de Soukoroukovskaya, la dernière occupée par les
+Ostiaks. Les Samoyèdes ont évidemment remonté par
+la grande route du fleuve et se sont mêlés aux naturels.
+Depuis Bériosov une observation même superficielle
+révèle des modifications sensibles chez les indigènes.
+A mesure que nous avançons vers le sud, les
+traces d'une influence tatare se révèlent fréquentes
+et précises. Les Ostiaks, pendant longtemps en relations
+constantes et directes avec les Musulmans, leur
+ont emprunté de nombreux usages, tels que celui du
+voile chez les femmes et la coutume du <i>kalym</i>. Cette
+influence devient très apparente dans l'ornementation
+du vêtement des femmes. Les Ostiakes ont pris
+de leurs voisines musulmanes un goût très prononcé
+pour les parures en verroterie de couleur. Sur les
+bords de l'Obi, la perle de verre a une importance
+égale à celle du jais en Europe, et les femmes indigènes
+savent l'employer à des passementeries aussi
+chatoyantes de coloris que régulières de dessin.
+Rare dans la région de la Sygva et de la haute<span class="pagenum" id="Page_278">[Pg 278]</span>
+Sosva, cette ornementation devient générale dans la
+vallée de l'Obi. Presque toutes les femmes portent
+aux manches et au col de leurs tuniques de larges
+garnitures de perles de verre. A leurs tresses pendent
+des rubans couverts de cette verroterie, et leurs sandales
+comme leurs gants sont ornés de broderies de
+ce genre.</p>
+
+<p>Depuis Bériosov les Ostiaks sont également profondément
+modifiés par le contact des Slaves. Maintenant
+les <i>tchioumes</i> deviennent rares et les <i>iourtes</i>
+moins primitives. Quelques-unes sont des maisons
+avec deux pièces garnies de chaises et de tables.
+D'autre part, les vêtements en peau de renne sont
+remplacés par des blouses et des pantalons de grosse
+toile en fibres d'ortie. A Novaïa-Iourta, les hommes
+portent des chemises par-dessus le pantalon à la
+mode russe, des <i>kaftans</i> en guenilles, et bientôt nous
+verrons des gilets et des casquettes. Comme chaussures,
+en place des <i>pimouï</i>, des souliers en cuir de
+cheval, et un peu plus bas des bottes. Encore quelques
+années et les Ostiaks de cette région seront tous
+vêtus de défroques russes. Dans les <i>iourtes</i>, beaucoup
+d'ustensiles en métal; l'importance de l'écorce de
+bouleau comme matière première diminue. En 1872,
+le voyageur russe Poliakov avait trouvé des instruments
+en pierre chez les indigènes des bords de
+l'Obi; en 1882, d'après la description de M. Sommier,
+les Ostiaks avaient encore conservé en grande partie
+leur civilisation primitive; depuis, la russification a
+fait des progrès très rapides. En dix ans, l'état des
+habitants s'est modifié complètement, et il est à
+craindre, pour les ethnographes comme pour les amateurs
+de pittoresque, que les Ostiaks de l'Obi n'aient
+bientôt adopté la civilisation russe. Les Slaves sont<span class="pagenum" id="Page_280">[Pg 280]</span>
+de merveilleux agents d'assimilation; à leur contact,
+les races indigènes fondent rapidement. C'est le
+peuple colonisateur par excellence.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="283" style="max-width: 36em;">
+ <img src="images/283.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Village ostiak sur les bords de la Sosva.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les Ostiaks de cette région tirent toutes leurs
+ressources de la pêche. La chasse est pour eux une
+occupation secondaire. A mesure que l'on avance
+vers le sud, les animaux à fourrures deviennent
+rares<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[175]</a>. Ces indigènes élèvent du bétail et des chevaux<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[176]</a>.
+La récolte de foin étant insuffisante pour
+l'alimentation de ces animaux durant l'hiver, pendant
+cette saison leur nourriture consiste en feuillage
+desséché de bouleaux et de saules. A Novaïa-Iourta,
+la grande curiosité est un lièvre (<i>Lepus borealis</i>)
+apprivoisé que les indigènes nourrissent avec du
+poisson.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[175]</a> Dans le <i>volost</i> Kotskaya, au sud de Kondinsk, en 1889, le
+rendement de la pêche était de 156 tonnes métriques, pour
+une population de 2 280 individus (hommes, femmes et enfants).
+Celui de la chasse avait une valeur de 5 000 francs.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[176]</a> Dans le <i>volost</i> de Kondinsk, les indigènes possèdent 535
+bêtes à cornes et 850 chevaux; dans celui de Kotskaya, on compte
+720 bêtes à cornes et 1140 chevaux.</p>
+
+</div>
+
+<p>Au moment du départ, le ciel gris fond en bruine,
+la brise se lève mouillée avec un crachin froid et
+pénétrant; une tristesse de mort enveloppe un paysage
+lugubre. Depuis des semaines nous parcourons
+une terre partout pareille; jamais une découverte
+de pays imposante, jamais un moment d'admiration,
+jamais une vue soulevant l'enthousiasme,
+jamais une sensation forte, vibrante qui reste dans
+la mémoire comme un point lumineux. Toujours
+une monotonie exaspérante, toujours une même
+plaine basse, à moitié submergée. La Sibérie ne laisse
+aucun souvenir, rien qu'une impression d'ennui. Sur
+ce point tous les voyageurs sont d'accord. «Si<span class="pagenum" id="Page_281">[Pg 281]</span>
+vous n'êtes animé par un enthousiasme scientifique,
+n'y allez pas», s'écrient en terminant leurs relations
+deux auteurs, l'un simple touriste, l'autre savant
+distingué.</p>
+
+<p>La nuit venue, l'obscurité est profonde, le temps
+absolument bouché, comme disent les marins. Le
+jour, la facilité avec laquelle les Ostiaks reconnaissent
+la route au milieu de ce dédale de canaux et
+d'îles m'est toujours un sujet d'étonnement. Pour
+se guider sans boussole à travers ces terres basses,
+ces gens doivent posséder la plus merveilleuse mémoire
+des localités. Ce soir, la vue dépasse à peine
+un rayon de quelques mètres, et pourtant jamais
+notre barreur ne fait fausse route. Le bonhomme
+trouve son chemin sans y voir.</p>
+
+<p>Par un temps pareil, qu'il semble bon et agréable
+le cabanon de la <i>lodka</i>! Notre habitation mesure
+2 mètres de long et 1<sup>m</sup>,10 de haut. Mais là nous
+sommes à l'abri, et, éclairé par deux bougies enfoncées
+dans des bouteilles, notre chenil prend un
+aspect chaud et gai. Tout à coup, dans le grand
+silence de la nuit, les rameurs roulent une plainte
+rythmée; puis soudain éclate un hurlement furieux,
+un beuglement de fauves comme un formidable cri
+de guerre. En même temps, des branches battent la
+muraille de la cabine. Sommes-nous échoués? Mais
+non, nous avançons toujours. Et un second cri part
+plus terrible encore que le premier. Du coup, Boyanus
+ouvre la porte de la cabine. Qu'y a-t-il? Oh rien. Tout
+le monde rit aux éclats. Le courant est rapide, et
+pour se donner du courage et aussi pour s'amuser,
+les rameurs poussent ces hurlements! Point de plaisir
+sans bruit. Toute la nuit notre sommeil est ponctué
+de ces rugissements de bêtes.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span></p>
+
+<p>Le mauvais temps est heureusement de courte
+durée; le lendemain, le soleil luit gai et brillant,
+emplissant l'air d'une douce tiédeur. Ce sont les derniers
+sourires de l'été.</p>
+
+<p>Toute la journée du 26, continuation de la navigation
+au milieu des <i>protoks</i>. Dans la soirée nous
+atteignons le grand Obi. A lui seul il forme un fleuve
+magnifique, large de 2 kilomètres. Après un voyage
+de deux jours à travers une uniforme forêt inondée,
+voici enfin un paysage nouveau. Au bout de la nappe
+d'eau, derrière un premier plan de marécages boisés,
+blanchit sur la rive droite une haute terrasse couronnée
+de forêts. Taillée à pic, elle se dresse en une
+falaise de sable et d'argile à une quarantaine de
+mètres au-dessus de l'eau. Dans cette platitude,
+pareil monticule fait l'effet d'une haute cime, et
+telle est l'impression générale, que les Russes donnent
+à cette terrasse le nom de montagne (<i>gora</i>).
+Gravissez cet escarpement de sable: au sommet
+vous trouvez une immense plaine s'étendant sur
+des centaines de kilomètres. Cette plaine est le
+niveau normal du pays, le fleuve un large fossé
+creusé dans l'épaisseur du sol, et la <i>gora</i>, le talus de
+ce fossé. L'escarpement est produit par l'érosion
+constante que le fleuve fait subir à la berge. D'après
+les observations du célèbre naturaliste russe de
+Baer, les cours d'eau de notre hémisphère coulant
+dans le sens du méridien entament leur rive orientale
+et alluvionnent leur rive occidentale par l'effet de la
+rotation terrestre. «Une molécule d'eau qui se dirige
+du sud au nord, écrit M. de Lapparent qui d'ailleurs
+ne paraît guère accepter la théorie de Baer, rencontre,
+dans sa descente, des régions où la vitesse
+de rotation est de moins en moins prononcée; elle<span class="pagenum" id="Page_284">[Pg 284]</span>
+doit donc conserver un excès de vitesse dans le sens
+où s'accomplit le mouvement diurne de la terre, c'est-à-dire
+de l'ouest à l'est, et ce serait cet excès qui
+entraînerait de préférence la dégradation des berges
+orientales.»</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="287" style="max-width: 36em;">
+ <img src="images/287.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Terrasse sablonneuse de la rive droite de l'Obi.</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Ainsi se produit un lent déplacement vers l'est des
+fleuves sibériens coulant du sud au nord. Venant
+sans cesse frapper la rive droite, les eaux entament
+d'une manière continue cette berge, en même temps
+qu'elles abandonnent le bord opposé. La grande
+masse de l'Obi coule ainsi directement à la base de
+la haute terrasse, tandis qu'à gauche la berge se
+trouve partout précédée d'une large zone de terres
+basses, produit de l'alluvionnement. Le déplacement
+de l'Obi vers l'est est un fait reconnu par les indigènes,
+comme le prouve le nom de Vieil-Obi (<i>Staraïa
+Obi</i>) qu'ils donnent concurremment avec celui de
+Petit-Obi au bras gauche du fleuve. Cette branche
+est en effet la plus anciennement creusée et à une
+époque antérieure a servi de lit au Grand-Obi.</p>
+
+<p>La berge droite du fleuve, constituée par des terrains
+détritiques quaternaires comme toute la Sibérie
+septentrionale, est très facilement entamable. Nulle
+part affleure une assise rocheuse. Partout, de bas en
+haut, la <i>gora</i> présente des couches de sable, de graviers
+et d'argile empâtant des blocs de pierres<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[177]</a>. Sur
+un terrain d'une aussi faible consistance, l'érosion
+se produit naturellement avec des proportions grandioses,
+et détermine d'énormes éboulements. Poliakov
+évalue à 256 000 mètres cubes le volume d'une chute<span class="pagenum" id="Page_285">[Pg 285]</span>
+de falaise survenue sur la rive droite de l'Irtich.
+A 5 verstes au nord de Malo-Atlim, lors de notre passage,
+la berge portait les traces d'une rupture fraîche
+dont la masse avait dû être considérable.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[177]</a> Les assises ne sont pas partout horizontales. En plusieurs
+localités, j'ai observé un pendage des couches et des
+stratifications entre-croisées.</p>
+
+</div>
+
+<p>Outre le courant du fleuve, les eaux pluviales, les
+glaces et le vent contribuent à la dégradation de la
+falaise. Le ruissellement des eaux pluviales détermine
+la formation de profonds ravins. Sur ce terrain
+il produit les mêmes effets dévastateurs que les torrents
+sauvages dans les Alpes. Au moment de la
+débâcle, poussés violemment par les pressions, des
+blocs battent la terrasse sablonneuse, l'attaquent à
+coups de bélier, l'ébranlent; la terre se trouve ainsi
+préparée à céder à l'action du courant, lorsqu'elle ne
+s'éboule pas déjà sous le choc de ces assauts. L'été,
+l'air est un agent d'érosion non moins actif que l'eau.
+Si ses effets se manifestent dans des proportions moins
+grandioses, ils n'en sont pas moins continus. En passant
+sur ces falaises, le moindre vent enlève d'énormes
+quantités de particules sablonneuses. Par une forte
+brise un pulvérin s'élève de la <i>gora</i>, et remplit le
+ciel d'une fumée de poussière. A Samarovo, pendant
+une tempête, nous respirâmes du sable. Par les
+fentes des fenêtres pénétraient des particules terreuses,
+et dans l'intérieur des maisons tous les objets
+étaient couverts d'une couche arénacée. C'était une
+réduction du simoun.</p>
+
+<p>Sous les actions réunies de ces différentes érosions
+la dégradation des falaises des fleuves sibériens
+est très rapide. Depuis la période historique, qui
+commence pour la Sibérie au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, le déplacement
+des fleuves vers l'est est parfaitement reconnaissable.
+Ainsi, à Démiansk, village russe en amont
+de Samarovo, l'emplacement de la première église,<span class="pagenum" id="Page_286">[Pg 286]</span>
+situé, lors de la construction, sur la rive droite de
+l'Irtich, se trouve actuellement sur la rive gauche,
+et à la place où fut élevée la seconde, coule maintenant
+le fleuve. Certaines années, dans cette localité,
+la rive droite est rongée sur une largeur de 40 mètres<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[178]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[178]</a> Sommier, <i>loc. cit.</i></p>
+
+</div>
+
+<p>Ces diverses érosions jettent dans l'Obi une quantité
+énorme de particules arénacées. Pour le thé nous
+employions l'eau du fleuve, et chaque fois le fond de
+nos tasses était rempli d'une couche de sédiments.
+La présence de ces sables en suspension donne au
+fleuve une couleur jaune très accentuée. Une partie
+de ces sables sert à constituer les terres basses comprises
+entre le Grand et le Petit-Obi. La formation
+de ces dépôts est singulièrement facilitée par les saulaies
+dont les îles sont couvertes. Au moment de
+l'inondation, ces taillis seuls émergent et permettent
+par suite la fixation rapide des sédiments.</p>
+
+<p>Le long de la rive droite, à la base de la falaise,
+on observe une ligne de blocs que les éboulements
+ont dégagés des couches arénacées. La formation de
+cette murette est due à l'action des glaces au moment
+de la débâcle. Sur les bords de tous les cours d'eau
+et de tous les lacs de Laponie existent de semblables
+alignements constitués dans les mêmes conditions.
+Lorsque la carapace cristalline se rompt au printemps,
+sous la poussée des glaces venant d'amont
+les glaçons empiètent sur la rive, repoussent les
+pierres disséminées et les accumulent en murettes.</p>
+
+<p>Une autre conséquence de la dégradation de la
+berge, et celle-là très importante, est la chute dans le
+fleuve de masses considérables d'arbres. Les glissements
+de la falaise entraînent dans l'Obi des pans de<span class="pagenum" id="Page_287">[Pg 287]</span>
+forêts que les eaux emportent jusqu'à l'océan Glacial
+et que les courants marins dispersent ensuite
+sur les terres polaires sous forme de bois flotté. Cette
+destruction des forêts par les fleuves est un des phénomènes
+les plus actifs de la zone boréale russe.
+Nous l'avons observé sur tous les nombreux cours
+d'eau parcourus pendant cette exploration, mais sur
+aucun il ne se produit avec une amplitude plus grande
+que sur l'Obi. Je ne crois pas donner un chiffre exagéré
+en évaluant en moyenne le volume des débris
+ligneux épars sur la berge droite à un mètre cube
+par 10 mètres courants de rive. La distance de
+Bériosov à Samarovo est de 546 kilomètres. Par
+suite, le cube des bois jonchant la rive droite sur cette
+distance sera de 534 063 mètres cubes, et ce chiffre
+est un minimum. Toutes les îles sont parsemées de
+bois flotté; il n'est pas un point des rives où l'on
+n'en trouve.</p>
+
+<p>D'autre part, le Iénisséi, la Léna et toutes les autres
+rivières de Sibérie apportent dans l'océan Glacial un
+volume de bois non moins considérable. Jugez, par
+suite, de l'énorme masse de bois flotté fournie par
+les fleuves sibériens. Une fois en mer, les troncs sont
+poussés vers l'est par un courant côtier le long du
+littoral nord de l'Asie. Arrivés dans les parages de
+la Terre de Wrangel, ces bois sont ensuite chassés
+par un autre courant vers le nord-ouest, c'est-à-dire
+en sens inverse de la direction qu'ils ont suivie
+jusque-là. L'existence de ce courant a été révélée par
+la dérive de la <i>Jeannette</i>. Pendant deux ans le bâtiment,
+retenu prisonnier dans une banquise, fut entraîné
+au nord des îles de la Nouvelle-Sibérie par
+un mouvement des eaux constant analogue à celui
+qui porta le <i>Tegetthoff</i> vers la Terre François-Joseph.<span class="pagenum" id="Page_288">[Pg 288]</span>
+Au delà des îles de la Nouvelle-Sibérie la marche de
+ce courant a été mise en lumière par un curieux cas
+de flottage. En 1881, la <i>Jeannette</i> se perdit à soixante
+milles au nord de l'archipel de la Nouvelle-Sibérie.
+Quel ne fut pas l'étonnement deux ans et demi plus
+tard, lorsque des épaves authentiques de ce bâtiment
+furent retrouvées sur un glaçon à l'extrémité sud-ouest
+du Grönland. Le bloc avait été apporté là par
+le grand courant polaire qui, après avoir longé la
+côte orientale du Grönland et doublé le cap Farvel,
+vient se perdre dans le détroit de Davis. Depuis
+longtemps ce courant avait été constaté, mais son
+origine était toujours demeuré inconnue. Le flottage
+des épaves de la <i>Jeannette</i> permet d'établir son trajet
+en quelque sorte expérimentalement. Complétée par
+les renseignements que l'on possédait déjà sur le
+mouvement des eaux autour de la Nouvelle-Zemble
+et du Spitzberg, cette découverte révélait le point de
+départ du courant polaire grönlandais. Sans aucun
+doute il est la continuation du courant des îles de la
+Nouvelle-Sibérie. Au delà de cet archipel les eaux
+poursuivent leur marche vers le nord-ouest, passent
+au nord de la Terre François-Joseph et du Spitzberg,
+dans le voisinage du pôle, puis redescendent vers le
+sud le long de la côte est du Grönland<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[179]</a>. Les bois
+flottés suivent cet itinéraire. Par des dérivations du
+courant une partie est poussée vers le Spitzberg et
+la Terre François-Joseph; la plus grande partie arrive
+au Grönland où elle échoue; le restant, chassé au<span class="pagenum" id="Page_289">[Pg 289]</span>
+sud du cap Farvel par les vents est ensuite entraîné
+par le Gulf-Stream de nouveau vers le Spitzberg et
+la Nouvelle-Zemble. Les troncs échoués sur les côtes
+du Grönland sont soigneusement recueillis par les
+indigènes pour la fabrication de leurs armes et de
+leurs embarcations. Ce sont les seuls bois qu'ils puissent
+se procurer. Ainsi finalement les produits des
+forêts de Sibérie servent à l'industrie des Eskimos.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[179]</a> C'est sur l'existence de ce courant que compte M. Nansen
+pour atteindre le Pôle. Le célèbre voyageur norvégien a,
+comme on sait, quitté l'Europe, il y a quelques mois, en route
+pour les îles de la Nouvelle-Sibérie. De là il pense gagner le
+Pôle, poussé par le courant.</p>
+
+</div>
+
+<p>Nous voici maintenant sur le Grand Obi. Représentez-vous
+une large plaine d'eau bordée à l'est
+par une muraille verte égratignée de larges taches
+jaunes. De distance en distance, de profonds ravins
+déchirent la <i>gora</i> comme des entailles au couteau,
+et par toutes ces coupures la forêt descend pareille
+à une inondation verte au-dessus de l'inondation
+bleue des eaux. Poussée par six vigoureux rameurs,
+la <i>lodka</i> avance rapidement sous la pâleur jaunâtre
+du couchant. Dans le grand calme enveloppant du
+soir, une sensation d'infini vous pénètre. Vers l'ouest,
+à perte de vue, les terres confondues avec les eaux
+deviennent une immensité océanique. A l'horizon
+apparaît simplement une petite raie verte toute basse.
+On a une illusion de mer.</p>
+
+<p>Désormais nous suivrons la rive droite du fleuve.
+De ce côté notre première étape est le village de
+Tcherkali (<i>siélo</i>), où un artiste indigène nous donne
+un concert. Les Ostiaks de l'Obi ont imaginé une
+harpe à neuf cordes métalliques dont la forme rappelle
+grossièrement celle d'un oiseau. La caisse
+résonnante forme le corps, la hampe le cou, et le
+sommet figure la tête. D'où le nom de <i>liebed</i> (cygne)
+donné par les Russes à cet instrument. La harpe
+de David devait être aussi primitive. A la tête de
+l'instrument pendent de petites guenilles, cadeaux<span class="pagenum" id="Page_290">[Pg 290]</span>
+des danseuses à l'artiste; le nombre de ces morceaux
+de drap permet de juger à l'avance la virtuosité
+du harpiste. Aux premiers accords tous les
+indigènes se rassemblent autour de notre canot, leur
+figure s'illumine, pour quelques minutes ils semblent
+oublier leur pénible existence. L'air est triste, poignant;
+dans le calme du soir il monte comme une
+plainte de ces pauvres gens dont la vie est faite tout
+entière de souffrances et de privations.</p>
+
+<p>Le lendemain, à travers la grisaille de l'horizon
+pluvieux perce un campanile blanc, puis le classique
+toit vert des églises grecques et un bloc de
+cassines sales. Nous arrivons au village russe de Kondinsk,
+la localité la plus importante entre Bériosov
+et Samarovo. Il est situé sur la rive montagneuse,
+et pour en permettre l'ascension un escalier en bois
+a dû être construit. Le village doit toute son importance
+à un monastère fondé dans un but de prosélytisme
+parmi les indigènes. Quelques jeunes Ostiaks
+et Samoyèdes y sont élevés par les moines; arrivés
+à l'âge d'homme, les néophytes sont renvoyés parmi
+leurs congénères avec mission d'y répandre les
+lumières de la religion et de la civilisation. L'institution,
+m'a-t-on assuré, n'a pas donné de très bons
+résultats.</p>
+
+<p>Les Russes de Kondinsk tirent leurs principales
+ressources de la pêche. Pour l'exercice de cette
+industrie, ils emploient les mêmes engins que les
+Ostiaks. Comme eux, ils montent des pirogues qu'ils
+manient avec une adresse extraordinaire, et, comme
+eux, emploient de petits filets tendus sur un bâton
+et maintenus perpendiculairement dans l'eau par un
+poids en pierres. Ce peson est le seul objet en pierre
+que nous ayons observé en Sibérie. Au contact des<span class="pagenum" id="Page_291">[Pg 291]</span>
+Russes, les survivances préhistoriques disparaissent
+rapidement. A mesure que nous avançons vers le
+sud, à part le type ethnique, les différences s'effacent
+entre les Slaves et les Ostiaks. Le lendemain, à Malo-Atlim,
+nous voyons les dernières <i>tchioumes</i>, et désormais
+tous nos rameurs sont vêtus de défroques
+russes.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp" id="295" style="max-width: 18em;">
+ <img src="images/295.jpg" alt="">
+ <figcaption class="caption">Poids de filet en pierre (d'après une photographie exécutée sur l'original<br>et communiquée par la <i>Revue Encyclopédique</i>).</figcaption>
+</figure>
+
+<p>Nous continuons à suivre la rive droite. Toujours
+la même impression. Par endroits l'immensité océanique
+des <i>protoks</i> donne l'illusion de la mer. A perte
+de vue ce sont de grandes trouées d'eau scintillante
+de lumière avec une mince raie verte à l'horizon.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi, en arrivant à une station, un
+aigle se lève des oseraies et va se percher tout près
+sur le toit d'une <i>iourte</i> ruinée. Vite la carabine, des
+cartouches, et j'avance lentement en me défilant
+soigneusement. Me voici à bonne portée, je lâche
+mon coup de fusil, l'oiseau tombe et en même
+temps toute la bande des Ostiaks arrive sur moi
+menaçante et hurlante: je venais d'abattre un aigle
+apprivoisé, tout comme Tartarin avait tué un lion
+mendiant. Le premier moment d'émoi passé, les cris
+s'apaisent de suite à la promesse d'un dédommagement
+pécuniaire. N'ayant pas encore appris l'art<span class="pagenum" id="Page_292">[Pg 292]</span>
+de rançonner les voyageurs, les Ostiaks se montrèrent
+plus accommodants que les Arabes de Daudet.
+Pour deux roubles cinquante kopeks, le propriétaire
+de l'oiseau se déclara très satisfait. Dès lors, le bonhomme
+s'attache à nos pas, il tourne autour de
+nous en marmottant d'un air souriant; enfin, s'enhardissant,
+il nous propose de tirer un second aigle non
+moins apprivoisé, moyennant finances bien entendu.
+Sans attendre notre réponse il part à la recherche de
+son volatile et bientôt l'apporte par les pattes, ni
+plus ni moins qu'un vulgaire dindon. Boyanus se
+laisse tenter par les qualités de l'oiseau et nous l'embarquons
+dans la <i>lodka</i> de Reif.</p>
+
+<p><i>29 août.</i>—Dans la matinée nous traversons le
+grand Obi pour suivre la rive gauche. A sept heures,
+nous arrivons à la station de Kéoutchinskaya.</p>
+
+<p>A la station suivante, à Vorono, tous les hommes
+sont partis à la pêche, ils reviendront très tard, et
+pour ne pas nous faire attendre, leurs femmes les
+remplacent. Plusieurs emmènent leurs nourrissons;
+pas gênants, les marmots: on les fourre sous les
+bancs dans les boîtes en écorce qui leur servent de
+berceaux. Quand leurs cris deviennent trop gênants,
+la mère prend une bouteille pleine de lait de vache,
+s'en emplit la bouche, puis insuffle le liquide à son
+enfant.</p>
+
+<p>L'étape est heureusement courte, 15 verstes, puis
+voici les <i>iourtes</i> de Soukoroukova, la dernière station
+ostiake.</p>
+
+<p>Avec regrets nous nous séparons de ces pauvres
+gens. Après un mois passé au milieu d'eux, vivant
+presque de leur vie, nous nous sommes pris à les
+aimer. Leur douceur, leur honnêteté, leur bonne
+volonté attachent, et toujours nous garderons au<span class="pagenum" id="Page_293">[Pg 293]</span>
+cœur une sympathie profonde pour ces humbles,
+pour ces malheureux qui se débattent étouffés par la
+civilisation. A Soukoroukova ils sont tombés au dernier
+degré de la pauvreté. Tous sont vêtus de haillons
+sordides et leurs misérables cassines s'affaissent avec
+un air de mort.</p>
+
+<p>A deux kilomètres de la station, en rangeant une
+saulaie inondée, l'œil vigilant de Popov découvre un
+magnifique aigle immobile, perché dans le taillis.
+Celui-là n'est point apprivoisé, mais pour ne pas
+prendre son vol à notre passage, très certainement
+il doit souffrir d'une indigestion. A vingt mètres je
+lui envoie une balle. L'oiseau tombe percé de part
+en part. Telle est la ténacité de la vie chez l'aigle
+que, lorsque nous voulons le ramasser, il se débat
+vigoureusement et, renversé sur le dos, se défend
+du bec et des serres. Pour le tuer, un homme doit
+lui appuyer pendant dix minutes le talon de la
+botte sur l'épine dorsale. Une magnifique pièce cet
+aigle; son envergure mesure 2 m. 20.</p>
+
+<p>Deux heures de navigation et nous arrivons au village
+de Soukoroukova, situé en plein marais. Je ne
+sais s'il a été fondé par l'administration ou par de
+simples particuliers. Mais que cet établissement
+émane de l'initiative officielle ou particulière, en tout
+cas l'emplacement a été singulièrement choisi. Bâti
+au milieu de l'archipel, sur une langue de terre basse,
+le village est chaque année complètement inondé par
+la crue du printemps. Les rues sont transformées en
+canaux, et pendant plusieurs semaines Soukoroukova
+devient une petite Venise boréale. Cette année les
+eaux n'ont baissé qu'à la fin de juillet; aujourd'hui
+encore les rues sont à moitié remplies par de larges
+mares, et la rive à laquelle nous accostons est une<span class="pagenum" id="Page_294">[Pg 294]</span>
+fondrière. Sur cette bourbe le débarquement serait
+impossible sans l'aide des habitants. Dès qu'ils
+aperçoivent notre <i>lodka</i>, les naturels accourent avec
+des planches et en quelques minutes installent un
+débarcadère. Le caractère russe a un fond de bonté
+et d'obligeance véritablement touchant. L'immense
+majorité de ces paysans sont de bons et braves
+gens.</p>
+
+<p>A une journée radieuse succède une nuit superbe,
+chaude et lumineuse. Pas un nuage, pas un souffle
+de vent, nous glissons sans bruit sur un étroit canal
+au milieu de la forêt silencieuse. A travers le feuillage,
+la lumière blanche de la pleine lune ruisselle;
+des morceaux de rives prennent l'aspect de taches
+de neige, et la nappe d'eau s'émaille de plaques d'argent
+changeantes. Et partout un silence de choses
+mortes donnant la sensation du désert. Telles ces
+belles nuits d'amoureux chantées par les poètes.
+Pour rendre l'impression plus poignante, les rameurs
+entament un chœur russe si plein d'une douce mélancolie
+que les larmes nous montent aux yeux. Des
+heures et des heures on reste sur le toit de l'embarcation,
+enveloppé par la poésie profonde de la
+nature, bercé par cette musique pénétrante. Et quand
+se fait le jour pâle de l'aurore, de tous ces bois
+mouillés sortent des buées floconneuses, légères,
+transparentes. Au milieu de ces fumées blanches,
+des pans de forêt paraissent puis disparaissent avec
+des brusqueries de lanterne magique; la nature entière
+prend un aspect de rêve, de vague, d'inexistant.
+Puis soudain le soleil se montre lentement,
+bien lentement, avec des alternatives de lumière et
+d'obscurité; les vapeurs tourbillonnent, s'envolent
+comme aspirées, et la vision prend fin.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_295">[Pg 295]</span></p>
+
+<p>Nous déjeunons sur une île. Partout de grosses
+souches apportées par l'inondation et que la crue
+prochaine remportera. La forêt a ici un aspect plus
+méridional; peu ou point de conifères, les arbres à
+feuilles caduques dominent; sous la tiède chaleur du
+soleil on a l'impression du Midi. Derniers sourires de
+la nature sibérienne avant le long engourdissement
+de l'hiver. En dépit des apparences, les premiers
+froids sont proches et déjà les oiseaux émigrent. Tous
+les jours nous observons de nombreux passages d'oies
+en route vers le sud.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi, au bout d'une longue plaine herbeuse,
+apparaît le village de Troïtskoïé, signalé de loin
+par la tache blanche de son église: un horizon de
+prairies basses découpées de canaux, des troupeaux
+de vaches et de chevaux paissant tranquillement; un
+aspect de plantureuse Hollande.</p>
+
+<p>Entre tous les Russes de Sibérie que nous avons
+vus, les habitants de Troïtskoïé se distinguent par
+leur énergie et leur fierté avec un air d'indépendance
+qui ne déplaît point. Dispersés sur d'immenses territoires,
+les indigènes sentent ici moins la main de
+l'autorité que dans la Russie d'Europe, et ne pouvant
+guère compter sur l'intervention de l'État, ils ont
+pris l'habitude d'une plus grande initiative. Ces
+gens-là réunissent toutes les qualités du colon.</p>
+
+<p>Au delà de Troïtskoïé, très loin dans l'horizon
+bleui par la buée d'eau, une longue strate blanchâtre
+indique la terrasse de la rive droite. La plaine
+d'eau et de terres noyées s'élargit vers l'est. Nous
+voici en vue du confluent de l'Obi et de l'Irtich,
+presque au terme de notre voyage. Une dernière
+fois, à Bielagora, nous changeons les rameurs et en
+route pour Samarovo. Le vent souffle grand frais,<span class="pagenum" id="Page_296">[Pg 296]</span>
+et immédiatement la voile est hissée. Sous la poussée
+de la brise, la <i>lodka</i> avance rapidement; au petit
+jour, Samarovo est en vue. De la rive gauche de l'Obi
+les <i>protoks</i> nous ont conduit dans l'Irtich. Non moins
+grandiose que l'Obi est l'Irtich. L'affluent est aussi
+large que le fleuve lui-même; à perte de vue c'est une
+plaine d'eau et de marais. On dirait deux bras de mer
+marchant l'un vers l'autre pour unir leur immensité.</p>
+
+<p>A cinq heures et demie du matin, nous accostons
+au <i>pristane</i><a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[180]</a> de Samarovo. Moment de satisfaction
+indicible, notre exploration est terminée et bien terminée.
+En voyage, après la joie du départ, la plus
+grande est celle du retour. On revoit alors en rêve
+toutes les péripéties de l'expédition; les incidents
+ennuyeux, les tracas s'oublient, et il ne reste plus dans
+la mémoire que le souvenir des grands spectacles de la
+nature, de cette vie solitaire pleine d'émotions fortes
+et d'impressions violentes. L'imagination pare tout de
+ses vives couleurs, et à la pensée des contrées parcourues
+l'esprit est traversé d'un rayonnement. Dans
+la tristesse de l'existence, les souvenirs des voyages
+sont la joie des mauvais jours. Ils rappellent les temps
+heureux où la vie était faite d'insouciance, dans le
+bien-être qu'éprouvent tous les gens forts au milieu
+des déserts de la nature.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[180]</a> Port.</p>
+
+</div>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_297">[Pg 297]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV</h2>
+</div>
+
+<h2 class="nobreak">LA GRANDE ROUTE DE SIBÉRIE</h2>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Samarovo.—L'Irtich.—Tobolsk.—En <i>tarentass</i>.—Le chemin
+de fer Transouralien. A travers la Russie.</p>
+</div>
+
+
+<p>Quel jour passera un vapeur à destination de
+Tobolsk? Telle est notre première question en débarquant.
+Peut-être aujourd'hui, peut-être demain, peut-être
+dans cinq jours. En tout cas, nous devons nous
+armer de patience, d'autant que la localité est absolument
+dépourvue de charme. Pour abri nous avons
+une baraque dont le seul défaut est le manque absolu
+de fenêtres. A cela près on y est à couvert; de plus
+mauvais gîtes ne sont pas rares. Une seule chose, et
+d'importance, nous inquiète: nos provisions sont
+épuisées, le cabaretier établi au <i>pristane</i> ne vend que
+de l'eau-de-vie; d'autre part, le village de Samarovo
+est éloigné de plus de 2 kilomètres. Aux portes de la
+civilisation nous risquons de mourir de faim.</p>
+
+<p>Les bagages débarqués, nous nous acheminons
+prestement vers Samarovo pour aller demander un
+peu de nourriture à Semtzov. Semtzov, qui est un
+simple paysan enrichi, est la providence des voyageurs<span class="pagenum" id="Page_298">[Pg 298]</span>
+dans ces parages. A tous, à Poliakov comme à
+Finsch, à Ahlqvist comme à Sommier, il a libéralement
+prêté les embarcations nécessaires pour le voyage de
+l'Obi. Il suffit d'expliquer à ce brave homme notre
+embarras, et de suite il nous offre de prendre tous nos
+repas chez lui. Cette cordiale et franche hospitalité
+est un des traits du caractère russe, et chez ces simples
+paysans elle vaut d'autant plus par la sûreté des
+relations.</p>
+
+<p>Enfin, après trois longues journées d'attente, le
+vapeur arrive, mais au moment de la délivrance
+la maladresse du capitaine nous fait craindre une
+nouvelle détention. La brise souffle en bourrasques
+du nord; incapable de manœuvrer dans de pareilles
+conditions, le capitaine approche simplement de la
+rive et détache un canot à terre. Boyanus saute aussitôt
+à bord pendant que je fais embarquer nos
+nombreux colis dans une <i>lodka</i>. Mais dès que l'embarcation
+a rallié, le paquebot se remet en marche, me
+laissant sur la rive avec les bagages et avec les deux
+<i>ouriadniks</i>.</p>
+
+<p>Me voilà condamné à attendre je ne sais combien
+de temps le passage d'un nouveau steamer dans cette
+bourgade sans intérêt. Le vapeur file toujours, il va
+disparaître lorsque soudain il s'arrête, vire de bord
+et se dirige de nouveau vers le <i>pristane</i>, où il accoste
+bientôt sans la moindre difficulté. Je suis sauvé
+grâce à l'énergie de Boyanus. Cet excellent ami a
+tenu rigoureusement tête au capitaine et l'a obligé à
+revenir en arrière. Ce moment d'émoi passé, nous
+pouvons goûter en toute quiétude les avantages de la
+civilisation. Après deux mois passés dans la cahute
+d'une <i>lodka</i>, on éprouve une agréable sensation à se
+trouver dans un salon confortable, bien éclairé, et<span class="pagenum" id="Page_299">[Pg 299]</span>
+après deux mois d'un régime de tapioca, de poisson
+et de conserves une table passable semble un luxe
+oriental. Et pourtant nous regrettons notre vie sauvage.</p>
+
+<p>Sur les bords de l'Irtich le paysage est aussi
+ennuyeux que sur l'Obi. A droite une haute plaine
+sablonneuse, et partout la forêt. A partir de Démiansk
+l'aspect de la vallée devient moins sévère. Nous
+entrons dans la région des céréales; autour des villages
+s'étendent des champs cultivés, mais les villages
+sont rares et, partant, les cultures peu étendues.</p>
+
+<p>Après trois jours de navigation voici enfin Tobolsk.
+A ce nom sonore plein de souvenirs historiques vous
+vous représentez une grande et belle ville, quelque
+chose comme une merveilleuse cité asiatique des
+contes des <i>Mille et une Nuits</i>. Et de fait Tobolsk a fort
+bon air. Sur une hauteur, un fouillis de remparts
+et d'églises s'élève en masse architecturale et pittoresque
+dominant une plaine de baraques. Nous débarquons
+et ici, comme à Vologda, comme à Iaroslav,
+comme dans toutes les villes russes, ce bel aspect
+masque un grand village. Dans le chef-lieu de la Sibérie
+occidentale les voyageurs ne trouvent pas même une
+auberge, rien que des bouges infects aussi repoussants
+que les <i>iourtes</i> ostiakes! Un hôtel, à qui servirait-il?
+nous répond-on. Seuls s'arrêtent à Tobolsk les voyageurs
+qui ont des parents et des amis dans la ville,
+et ils logent chez ces parents et ces amis. Pendant
+notre séjour, l'aimable gouverneur, le général Troïnitsky,
+nous installa dans l'appartement d'un de ses
+amis absent pour le moment et nous offrit l'hospitalité
+de sa table. Sans cela nous aurions été forcés de
+dresser notre tente dans quelque coin de prairie et de
+faire la popote en plein vent comme des Bohémiens.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_300">[Pg 300]</span></p>
+
+<p>En toutes occasions, le général Troïnitsky s'efforçait
+d'aplanir toutes les difficultés devant nous, et son
+accueil chaud et cordial restera un de nos meilleurs
+souvenirs de Sibérie.</p>
+
+<p>Comme presque toutes les cités bâties sur le bord
+d'un fleuve, Tobolsk est divisée en haute et basse
+ville. En haut est le Kremlin, gardant dans son
+enceinte de remparts la cathédrale et les bâtisses
+administratives. A ce quartier perché sur la falaise
+élevée de l'Irtich conduit une large avenue planchéiée,
+ouvrage des prisonniers suédois du temps des
+guerres de Charles XII. Elle conduit à un petit square
+orné d'une statue de Iermak. Le morceau est plus
+que médiocre, mais la pensée qui a présidé à son
+érection n'est pas banale. Le conquérant de la Sibérie
+est placé en face de l'immense plaine de l'Irtich,
+et le paysage grandiose donne la vie à ce bronze
+sans expression. Cette terre infinie, dont l'extrémité
+se perd dans la brume de l'horizon, ce continent
+illimité, voilà son apport à la patrie, à lui ce brigand
+qui, s'il n'avait assuré un empire à son tsar,
+aurait été pendu haut et court. Combien elle est suggestive
+l'histoire du conquérant sibérien! Ici, comme
+en Australie, une bande d'écumeurs et de détrousseurs
+de grands chemins a agrandi leur patrie d'un
+des plus vastes empires du monde. Examinez, du
+reste, toutes les importantes entreprises coloniales:
+presque toutes n'ont-elles pas été conduites par des
+gens qui aujourd'hui n'auraient pu être candidats
+au prix Montyon? Pour de pareilles expéditions il
+faut le goût des aventures et l'esprit d'initiative. Les
+vagabonds ne sont-ils pas des gens qui ont ces qualités
+à un degré incompatible avec les lois de la
+société?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_301">[Pg 301]</span></p>
+
+<p>A Tobolsk nous apprenons une nouvelle désagréable:
+par suite de la baisse des eaux la navigation
+est interrompue sur la haute Tobol, affluent de l'Irtich,
+conduisant à Tioumen, tête de ligne du chemin
+de fer transouralien.</p>
+
+<p>Pour gagner cette ville nous devrons faire le trajet
+en <i>tarentass</i>. Ce sera pour nous l'occasion d'expérimenter
+ce mode de locomotion. Le <i>tarentass</i> et la
+Russie! l'un évoque l'autre, et notre voyage serait
+incomplet sans une excursion dans cette fameuse voiture.
+Avec son obligeance habituelle, le général Troïnitsky
+organise notre course, et, pour nous épargner
+l'ennui d'un changement de véhicule à chaque station,
+nous prête aimablement le sien. Représentez-vous
+une sorte de barque solidement fixée à un chariot
+non moins solide monté sur quatre roues. En avant,
+un siège pour deux personnes; dans la barque, point
+de banquettes, simplement, comme dans la <i>plétionka</i>,
+une épaisse couche de foin pour remplacer les ressorts
+et sur laquelle s'allongent les voyageurs. Le
+véhicule n'est pas précisément léger; pour le traîner
+à une allure rapide, quatre chevaux sont nécessaires.</p>
+
+<p>Le 8 septembre, à dix heures trente du matin, nous
+quittons Tobolsk; les dernières maisons de la ville
+dépassées, les chevaux partent à fond de train. Sur
+la route excellente et absolument plate, le <i>tarentass</i>
+vole pour ainsi dire. En une heure trois quarts nous
+parcourons 27 kilomètres et demi, encore avons-nous
+perdu pour le moins dix bonnes minutes à la traversée
+de l'Irtich en bac. A midi quinze, nous arrivons
+à la station de Karatchine; en vingt minutes les
+chevaux sont changés, et maintenant au triple galop.
+En une heure quarante-cinq nous franchissons une<span class="pagenum" id="Page_302">[Pg 302]</span>
+distance de 31 kilomètres, soit près de 18 kilomètres
+à l'heure: c'est le record de vitesse dans notre course
+de Tobolsk à Tioumen.</p>
+
+<p>Partout le pays est constitué de terres noires très
+fertiles. Seulement autour des villages, le sol est cultivé
+pour la consommation locale. Le manque de
+débouchés rend inutile de plus abondantes récoltes.</p>
+
+<p>Toute la journée et toute la nuit nous galopons
+ainsi, mais, à mesure que nous avançons, les voyageurs
+deviennent plus nombreux et, partant, les haltes
+plus longues. A une station nous attendons les chevaux
+pendant deux heures. Enfin, à trois heures de
+l'après-midi, nous faisons notre entrée à Tioumen,
+ayant ainsi parcouru 277 kilomètres en vingt-neuf
+heures.</p>
+
+<p>Tioumen est une gentille petite ville de 15 000 habitants
+environ, très importante au point de vue commercial.
+C'est le lieu de transit entre l'Europe et la
+Sibérie. Située sur la Toura, à l'extrémité ouest du
+réseau des voies fluviales de la Sibérie occidentale,
+elle est en même temps en communications faciles
+avec le bassin du Volga et de la Kama par le chemin
+de fer transouralien. Malheureusement, souvent en
+automne, comme cette année, la baisse des eaux interrompt
+la navigation sur la Tobol et oblige le commerce
+à de coûteux transbordements et transports par
+terre. D'autre part, le chemin de fer Ouralien débouchant
+dans la vallée de la Kama qui est sans voie
+ferrée, cette route n'est pratique qu'en été. Lorsque
+le Transsibérien sera construit, il est donc probable,
+pour ces raisons, que le chemin de Tobolsk à Perm
+par Tioumen sera abandonné pour un autre plus
+avantageux, déjà en partie existant. A travers l'Oural
+méridional vient d'être construite une ligne débouchant<span class="pagenum" id="Page_303">[Pg 303]</span>
+en Sibérie à Slata-Oust. Cette voie est reliée par
+Samara et le pont de Sizerane au restant du réseau
+russe. Lorsqu'elle aura été poussée d'autre part jusqu'à
+l'Irtich, en toutes saisons, la Sibérie se trouvera
+en relations constantes et rapides avec la Russie d'Europe.
+Ce sera l'embranchement européen du Transasiatique.
+A Tioumen existe un petit musée très intéressant
+par sa collection d'objets chinois et hindous
+découverts dans l'Oural.</p>
+
+<p>Le soir même, nous prenons le chemin de fer, et le
+lendemain à midi nous arrivons à Iékaterinebourg.
+Cette ville est le chef-lieu d'un important district
+minier. Dans un rayon de trente ou quarante lieues
+à la ronde, c'est-à-dire aux environs, comme disent
+les Sibériens, se trouvent de très riches gisements
+de minerais et de minéraux précieux. A Iékaterinebourg
+sont installés une fonderie d'or et un atelier de
+polissage des marbres appartenant à la couronne. A
+notre point de vue, beaucoup plus intéressant est le
+musée très riche en objets préhistoriques provenant de
+<i>tumuli</i> attribués aux Tchoudes énigmatiques. Dans
+cette belle collection je remarque une pierre enveloppée
+d'écorce de bouleau identique à celles que les
+Ostiaks emploient encore aujourd'hui comme pesons
+pour leurs filets. Elle a été trouvée à une profondeur
+de 7 à 10 mètres dans les sables aurifères recouverts
+d'une couche de tourbe épaisse d'une dizaine de
+mètres. C'est généralement entre ces deux formations
+que se rencontrent les objets préhistoriques. Tous
+ces matériaux ont été réunis par les soins de la
+<i>Société ouralienne d'amateurs des sciences naturelles.</i>
+Cette société locale rend de grands services à la
+science, et son bulletin contient une foule de documents
+intéressants sur cette région ouralienne. Le<span class="pagenum" id="Page_304">[Pg 304]</span>
+succès de cette publication appartient en grande
+partie au zèle de son secrétaire, M. Clerc. Le nom
+de ce modeste savant est très connu des voyageurs
+sibériens; tous ont pu apprécier la cordialité de son
+hospitalité et l'étendue de son savoir.</p>
+
+<p>Nous aurions bien voulu accepter l'aimable offre
+de M. Clerc de faire en sa compagnie une excursion
+archéologique aux environs, mais le temps presse, et
+le lendemain nous reprenons le chemin de fer. La
+voie ferrée suit la base de l'Oural. Rien dans le paysage
+n'indique le voisinage d'une chaîne de montagnes;
+le terrain est doucement mamelonné avec
+de belles forêts et de frais vallons; cela me rappelle
+la Suède centrale. Voici Nijni-Tagilsk, les fameux
+établissements métallurgiques et miniers du prince
+Demidov, puis la station Asiatskaya, suivie de celle
+d'Ouralskaya, située au point culminant du seuil:
+600 mètres seulement. Le train descend ensuite à
+Européiskaya. La chaîne est traversée sans que, pour
+ainsi dire, nous nous en soyons aperçus. L'Oural est
+simplement ici un large renflement entre l'Europe
+et l'Asie.</p>
+
+<p>Le 12 au matin, nous arrivons à Perm, et aussitôt
+nous poursuivons notre route vers Pétersbourg.</p>
+
+<p>Le 27 septembre, enfin, nous arrivons à Abo, à
+l'extrémité occidentale de la Finlande, pour nous
+embarquer à destination de Stockholm. En deux
+semaines j'ai traversé la Russie dans toute sa largeur,
+encore la lenteur de la navigation sur les rivières à
+moitié asséchées m'a-t-elle fait perdre pas mal de
+temps et ai-je dû m'arrêter plusieurs jours à Kazan
+et à Pétersbourg pour remercier les autorités russes
+de leur constant appui si bienveillant.</p>
+
+<p>Me voici maintenant sur la Baltique. Avec quelle<span class="pagenum" id="Page_305">[Pg 305]</span>
+volupté j'aspire ses effluves salins forts et tonifiants.
+Après trois mois de vie dans l'intérieur du continent,
+j'ai soif de la mer. Là-bas, en Sibérie, il me
+semblait respirer un air pourri, vicié par tous les
+milliers de poitrines qui l'avaient goûté avant moi.
+J'étais asphyxié et la fraîcheur de la brise marine me
+fait renaître. Dans cet air vivifiant je repasse tous les
+incidents du voyage, toutes les impressions fortes
+de la vie sauvage, et le souvenir donne à ces réalités
+d'hier le charme de la vision. Les voyages ne sont-ils
+pas des rêves vécus?</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_307">[Pg 307]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="APPENDICE">APPENDICE</h2>
+</div>
+
+<h3>HISTOIRE NATURELLE</h3>
+
+
+<h3>ZOOLOGIE</h3>
+
+<p>Au cours de ce voyage dans la Russie boréale, comme
+pendant mes précédentes explorations dans les régions
+arctiques, mes recherches ont eu principalement pour objet
+la récolte des animaux inférieurs. C'est ainsi que dans chacune
+des localités visitées je me suis préoccupé avant tout
+d'exécuter des pêches au filet fin dans les nappes d'eau et
+de recueillir des arachnides, des coléoptères et des mollusques.</p>
+
+
+<p>I. <span class="smcap">Pêches au filet fin.</span></p>
+
+<p>Des pêches ont été exécutées dans trois régions différentes
+de la Russie: 1<sup>o</sup> aux environs de Kazan; 2<sup>o</sup> dans
+les bassins supérieurs de la Kama et de la Petchora et
+dans la vallée de la Chtchougor; 3<sup>o</sup> en Sibérie dans la
+haute vallée de la Sygva.</p>
+
+
+<p><i>1<sup>o</sup> Région de Kazan.</i></p>
+
+<p>J'ai d'abord exploré le Kabane, fausse rivière située au
+pied de la haute terrasse de la rive gauche du Volga, à
+4 ou 5 kilomètres de ce fleuve, dans le faubourg tatar de<span class="pagenum" id="Page_308">[Pg 308]</span>
+Kazan. Les lacs marécageux, dont l'ensemble a reçu le
+nom de Kabane, sont peu profonds.</p>
+
+<p>En visitant les Tchérémisses du district de Tsarévokoktchaïsk,
+j'ai exécuté des pêches dans toutes les nappes
+situées dans les ravins de la pêche. (Pour la formation et
+la situation de ces nappes, voir plus haut, p. 55.) La plus
+importante est le Tchernoïé-Ozero.</p>
+
+
+<p><i>2<sup>o</sup> Région de la Kama, de la Petchora et de la Chtchougor.</i></p>
+
+<p>Pendant mon excursion à travers la vallée de l'Inva, des
+pêches ont été exécutées dans de fausses rivières de la
+région. De même en traversant le Tchoussovskoïé-Ozero,
+formé par la Bérésovka. Au point exploré, ce lac marécageux
+avait une profondeur de 2 mètres. La Petchora,
+comme nous l'avons dit, est bordée de fausses rivières
+marécageuses situées de 5 à 12 mètres au-dessus du fleuve
+et à une distance de 5 à 600 mètres de la berge. J'ai pêché
+dans ce bassin à Oust-Pojeg et à Oust-Chtchougor, enfin
+dans des mares éparses dans la forêt au confluent de la
+Chtchougor et de la Volokovka (160 mètres). Enfin, aux
+environs de Chékour-Ia-Paoul j'ai exploré également des
+fausses rivières.</p>
+
+<p>En résumé, sauf le Tchernoïé-Ozero et le Tchoussovskoïé-Ozero,
+nulle part je n'ai rencontré un véritable lac.
+Presque toutes ces fausses rivières, bordées de tourbières
+et de vase, étaient d'accès très difficile; en approchant de
+la rive, j'enfonçais parfois jusqu'aux genoux. D'autre part,
+le manque d'embarcation sur ces bassins limitait l'exploration
+à la région riveraine.</p>
+
+<p>Les produits de mes pêches, comme ceux rapportés de
+mes précédents voyages, ont été étudiés par deux savants
+spécialistes, MM. Jules de Guerne et Jules Richard, et publiés
+par eux dans le <i>Bulletin de la Société de Zoologie de France</i>
+(t. XVI). A ce travail j'emprunte le tableau suivant donnant
+la détermination des espèces recueillies et leur distribution
+dans la région visitée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_309">[Pg 309]</span></p>
+
+<table class="autotable bordered">
+<tr>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdc" colspan=2>KAZAN</td>
+<td class="tdc" colspan=4>KAMA-PETCHORA-CHTCHOUGOR</td>
+<td class="tdc">SIBÉRIE</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl">Kabane</td>
+<td class="tdl">Environs<br>de Kazan</td>
+<td class="tdl">Vallée<br>de l'Inva.</td>
+<td class="tdl">Tchoussovskoïé-O.</td>
+<td class="tdl">Oust-Pojeg, etc.</td>
+<td class="tdl">Volokovka.</td>
+<td class="tdl">Chekour-Ia-Paoul.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Copépodes.</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Cyclops fuscus</i> Jurine</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>tenuicornis</i> Claus</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>annulicornis</i> Sars</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>viridis</i> var. <i>gigas</i> Claus</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>Leuckarti</i> Sars</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>oithonoides</i> Sars</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>strenuus</i> var. <i>abyssorum</i> Sars</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>serrulatus</i> Koch</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>macrurus</i> Sars</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>diaphanus</i> Fischer</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>fimbriatus</i> Fischer</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>sp.</i> ?</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>sp.</i> ?</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>sp.</i> ?(probt. <i>bicuspidatus</i> Cl.)</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Diaptomus gracilis</i> Sars</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>graciloides</i> Lilljeborg</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>cæruleus</i> Fischer</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Heterocope saliens</i> Lilljeborg</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>appendiculata</i> Sars</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> Cladocères.</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Leptodora Kindti</i> Focke</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Polyphemus pediculus</i> de Geer</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Holopedium giberum</i> Zaddach</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Sida crystallina</i> Fischer</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Daphnella brandtiana</i> Fischer</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Hyalodaphnia Jardinei</i> Baird</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Daphnia longispina</i> var. <i>rectis pina</i></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> Kräyer</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — — var. <i>aquilina</i> Sars</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Simocephalus vetulus</i> O. F. Müller</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Ceriodaphnia rotunda</i> Straus</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>megops</i> Sars</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Scapholeberis mucronata</i> O. F. Müller</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Macrothrix laticornis</i> Jurine</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Bosmina cornuta</i> Jurine</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>obtusirostris</i> Sars</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>coregoni</i> Baird</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>sp.</i> ? (jeune)</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Eurycercus lamellatus</i> O. F. Müller</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Camptocerus Lilljeborgi</i> Schœdler</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Acroperus angustatus</i> Sars</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Alona affinis</i> Leydig</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>costata</i> Sars</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>testudinaria</i> Fischer</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Pleuroxus truncatus</i> O. F. Müller</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"> — <i>excisus</i> P. Fischer</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Chydorus sphæricus</i> Jurine</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"></td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+<td class="tdl"> +</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_310">[Pg 310]</span></p>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+<h4>Liste des Arachnides recueillis par M. Charles Rabot
+et déterminés par M. Eugène Simon<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[181]</a>.</h4>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[181]</a> <i>Bulletin de la Société Zoologique de France</i>, t. XIV.</p>
+
+</div>
+
+
+<p>I. <span class="allsmcap">VALLÉE DE LA PETCHORA</span></p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Oust-Pojeg (62° lat. N.).</p>
+
+<p>
+<i>Lycosa cinerea</i> Fabr.<br>
+<i>Steatoda bipunctata</i> L.<br>
+</p>
+
+
+<p>2<sup>o</sup> Entre Oust-Pojeg et Oust-Chtchougor.</p>
+
+<p>
+<i>Lycosa cinerea</i> Fabr.<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—&nbsp; <i>cuneata</i> Clerck.</span><br>
+<i>Pardosa palustris</i> L.<br>
+<i>Tetragnatha extensa</i> L.<br>
+<i>Epeira marmorea</i> Cl., <i>forma principalis</i>.<br>
+</p>
+
+
+<p>II. <span class="allsmcap">RÉGION OURALIENNE</span></p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Vallée de la Chtchougor jusqu'au confluent de la Volokovka.</p>
+
+<p>
+<i>Pardosa ferruginea</i> L. Koch.<br>
+<i>Epeira patagiata</i> Cl.<br>
+<i>Epeira marmorea</i> Cl., <i>forma principalis</i>.<br>
+<i>Pachygnatha Listeri</i> Sund.<br>
+<i>Linyphia phrygiana</i> L. Koch.<br>
+<i>Linyphia insignis</i> Blackw.<br>
+<i>Titanoeca sibirica</i> L. Koch.<br>
+<i>Prosthesima subterranea</i> C. Koch.<br>
+<i>Oligolophus</i> morio Faler.<br>
+</p>
+
+
+<p>2<sup>o</sup> Oural. Du confluent de la Volokovka à la haute vallée
+de la Sygva.</p>
+
+<p>
+<i>Pardosa ferruginea</i> L. Koch.<br>
+<i>Linyphia phrygiana</i> C. Koch.<br>
+<i>Lycosa pinetorum</i> Thorell.<br>
+<i>Oligolophus morio</i> Fabr.<br>
+</p>
+
+
+<p>III. <span class="allsmcap">SIBÉRIE</span></p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Haute vallée de la Sygva. Liapine, à 4 kilom.
+de Chekour-Ia-Paoul.</p>
+
+<p>
+<i>Epeira marmorea</i> Cl., <i>forma principalis</i>.<br>
+<i>Epeira patagiata</i> Cl.<br>
+<i>Tetragnatha extensa</i> L.<br>
+<i>Philodromus histrio</i> Latr.<br>
+</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_311">[Pg 311]</span></p>
+
+
+<p>2<sup>o</sup> Vallée de la Sygva, entre Liapine et le confluent de la Sosva.</p>
+
+<p>
+<i>Epeira cornuta</i> Cl.<br>
+<i>Philodromus emarginatus</i> Schrank.<br>
+<i>Gongylidium rufipes</i> L.<br>
+<i>Calliethera scenica</i> Cl.<br>
+</p>
+
+
+<p>3<sup>o</sup> Vallée inférieure de la Sosva.</p>
+
+<p>
+<i>Epeira marmorea</i> Cl., <i>forma principalis</i>.<br>
+<i>Epeira cornuta</i> Cl.<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—&nbsp; <i>patagiata</i> Cl.</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—&nbsp; <i>Westringi</i> Thorell.</span><br>
+<i>Tetragnatha groenlandica</i> Thorell.<br>
+<i>Theridion pictum</i> Walck.<br>
+<i>Steatoda bipunctata.</i><br>
+<i>Bolyphantes index</i> Thorell.<br>
+<i>Xysticus pini</i> Hahn.<br>
+<i>Philodromus emarginatus</i> Schrank.<br>
+<i>Philodromus aureolus</i> Cl.<br>
+<i>Clubiona erratica</i> C. Koch.<br>
+<i>Prothesima rustica</i> L. Koch.<br>
+<i>Ergane (Hasarius) jalcata</i> Cl.<br>
+</p>
+
+
+<p>4<sup>o</sup> Vallée de l'Obi. De Bériosov à Samarovo.</p>
+
+<p>
+<i>Epeira cornuta</i> Cl.<br>
+<i>Tetragnatha groenlandica</i> Thorell.<br>
+<i>Steaboda bipunctata</i> L.<br>
+<i>Gongylidium rufipes</i> L.<br>
+<i>Phalangium Nordenskiöldii</i> L. Koch.<br>
+</p>
+
+<p>Sauf trois espèces (<i>Phalangium Nordenskiöldii</i> L. Koch,
+<i>Titanoeca sibirica</i> L. Koch, <i>Tetragnatha groenlandica</i> Thorell),
+toutes les autres, d'après M. E. Simon, appartiennent
+à la faune de l'Europe centrale, dont l'extension en Sibérie
+avait déjà été signalée par L. Koch.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_312">[Pg 312]</span></p>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<h4>Mollusques fluviatiles récoltés par M. Charles Rabot
+et déterminés par M. Dautzenberg.</h4>
+
+
+<p>I. <span class="allsmcap">PETCHORA</span></p>
+
+
+<p>1<sup>o</sup> Oust-Pojeg.</p>
+
+<p>
+<i>Limnaea ovata</i> Drap.<br>
+— <i>stagnalis</i> L.<br>
+— <i>palustris</i> Müll.<br>
+<i>Planorbis albus</i> Müll.<br>
+<i>Valvata piscinalis</i> Müll.<br>
+<i>Pisidium fossarinum</i> Clessin.<br>
+</p>
+
+
+<p>2<sup>o</sup> Podcherem.</p>
+
+<p>
+<i>Limnaea auricularia</i> L.<br>
+<i>Ancyclus fluviatilis</i> Müll.<br>
+<i>Pisidium amnicum</i> Müll.<br>
+</p>
+
+
+<p>II. <span class="allsmcap">VALLÉE DE LA CHTCHOUGOR</span></p>
+
+<p>
+<i>Limnaea ovata</i> Drap.<br>
+<i>Planorbis albus</i> Müll.<br>
+<i>Succinea putris</i> F. var? Un seul exemplaire jeune et en mauvais état<br>
+<i>Helix Schrenki</i> Middend.<br>
+</p>
+
+
+<p>III. <span class="allsmcap">SIBÉRIE</span></p>
+
+<p>Obi entre Bolschoï—et Malo—Atlim.</p>
+
+<p>
+<i>Limnaea ovata</i> Drap.<br>
+— <i>palustris.</i><br>
+— <i>peregra</i> Müll.<br>
+<i>Physa fontinalis</i> L.<br>
+<i>Planorbis complanatus</i> L.<br>
+— <i>spirorbis</i> Müll.<br>
+<i>Bithinia Leachi</i> Sheppard.<br>
+— <i>Kickxi</i> Westendorp.<br>
+</p>
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<h4>Liste des Hémiptères recueillis par M. Charles Rabot
+et déterminés par M. L. Lethierry.</h4>
+
+<table class="autotable">
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Notonecta lutea</i> Müll.</td>
+<td class="tdl">Koudimgkor. Vallée de l'Inva.<br> Gouv. de Perm.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Salda pallipes</i> Fabr.</td>
+<td class="tdl">Oust-Pojeg.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>S. pallipis</i>, var. <i>dimidiata</i> Curt.</td>
+<td class="tdl">—</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Lepyronisa coleoptrata</i> L.</td>
+<td class="tdl">Vallée de la haute Petchora.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Aradus lugubris</i> Fall.</td>
+<td class="tdl">Oural boréal.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Neocoris Bohemanni</i> Fall.</td>
+<td class="tdl">Liapine. Sibérie.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Idiocerus discolor</i> Stor.</td>
+<td class="tdl">— —</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_313">[Pg 313]</span></p>
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<h4>Liste des plantes recueillies par M. Charles Rabot
+et déterminées par M. Franchet.</h4>
+
+
+<p>I. <span class="allsmcap">PETCHORA</span></p>
+
+
+<p>1<sup>o</sup> Oust-Pojeg (Mammaly).</p>
+
+<p>
+<i>Chenopodium album</i> L.<br>
+<i>Ranunculus polyanthemos</i> L.<br>
+<i>Aconitum Lycoctonum</i> L.<br>
+— <i>Napellus</i> L.<br>
+<i>Viola bicolor</i> L.<br>
+<i>Vicia cracca</i> L.<br>
+<i>Spiræa Ulmaria</i> L.<br>
+<i>Galium boreale</i> L.<br>
+<i>Erigeron acris</i> L.<br>
+— <i>elongatus</i> L.<br>
+<i>Antennaria dioica</i> Gaertn.<br>
+<i>Achillæa Millefolium</i> L.<br>
+<i>Tanacetum vulgare</i> L.<br>
+<i>Leucanthemum vulgare</i> L.<br>
+<i>Centaurea Cyanus</i> L.<br>
+<i>Pyrola minor</i> L.<br>
+<i>Myosotis palustris</i> With.<br>
+<i>Veronica spuria</i> L.<br>
+— <i>chamaedrys</i> L.<br>
+— <i>peduncularis</i> M. Bieb.<br>
+<i>Rhinanthus minor</i> Ehrb.<br>
+</p>
+
+
+<p>2<sup>o</sup> Troïtskoïé-Petchorskoïé (Mouïlva).</p>
+
+<p>
+<i>Dianthus superbus</i> L.<br>
+<i>Nasturtium palustre</i> R. Br.<br>
+<i>Silene inflata</i> L.<br>
+<i>Gnaphalium silvaticum</i> var. <i>norvegicum</i>.<br>
+<i>Crepis virens</i> L.<br>
+<i>Rhinantus crista Galli</i> L.<br>
+<i>Allium Schœnoprasum</i> L.<br>
+<i>Agrostis vulgaris</i> With.<br>
+— <i>alba</i> L.<br>
+<i>Bromus arvensis</i> L.<br>
+</p>
+
+
+<p>3<sup>o</sup> Podcherem.</p>
+
+<p>
+<i>Poa annua</i> L.<br>
+</p>
+
+
+<p>4<sup>o</sup> Oust-Chtchougor.</p>
+
+<p>
+<i>Arenaria graminifolia</i> Sch.<br>
+<i>Veronica longifolia</i> L.<br>
+<i>Linaria vulgaris</i> Mill.<br>
+<i>Veratrum album</i> L.<br>
+<i>Lythrum Salicaria</i> L.<br>
+<i>Aster alpinus</i> L.<br>
+<i>Artemisia vulgaris</i> L.<br>
+<i>Myosotis palustris</i> With.<br>
+</p>
+
+
+<p>II. <span class="allsmcap">RÉGION OURALIENNE</span></p>
+
+
+<p>1<sup>o</sup> Vallée de la Chtchougor.</p>
+
+<p>
+<i>Ranunculus repens</i> L.<br>
+<i>Trollius europæus</i> L.<br>
+<i>Turritis glabra</i> Br.<br>
+<i>Sagina apetala</i> L.<br>
+<i>Geranium palustre</i> L.<br>
+<i>Hedysarum obscurum</i> L.<span class="pagenum" id="Page_314">[Pg 314]</span><br>
+<i>Rubus arcticus</i> L.<br>
+<i>Rosa acicularis</i> Lindb.<br>
+<i>Alchemilla vulgaris</i> L.<br>
+<i>Sedum Rhodiola</i> L.<br>
+<i>Parnassia palustris</i> L.<br>
+<i>Epilobium palustre</i> L.<br>
+— <i>alpinum</i> L.<br>
+<i>Linnæa borealis</i> L.<br>
+<i>Galium boreale</i> L.<br>
+<i>Valeriana officinalis</i> L.<br>
+<i>Aster sibiricus</i> L.<br>
+<i>Solidago Virgaurea</i> L.<br>
+<i>Achillæa Millefolium</i> L.<br>
+<i>Chrysanthemum bipinnatum</i> L.<br>
+<i>Antennaria dioica</i> L.<br>
+<i>Gnaphalium silvaticum</i><br>
+— var. <i>norvegicum</i>.<br>
+— <i>supinum</i> L.<br>
+<i>Senecio cacaliæformis</i> Schultz.<br>
+<i>Cirsium heterophyllum</i> All.<br>
+<i>Hieracium alpinum</i> L.<br>
+<i>Campanula rotundifolia</i> L.<br>
+<i>Vaccinium Vitis idæa.</i><br>
+<i>Cassiope hypnoides</i> D.<br>
+<i>Loiseuleuria procumbens</i> L.<br>
+<i>Diapensia Lapponica</i> L.<br>
+<i>Trientalis europæa</i> L.<br>
+<i>Pedicularis verticillata</i> L.<br>
+<i>Pedicularis sudetica</i> Willd.<br>
+<i>Euphrasia officinalis</i> L.<br>
+<i>Thymus Serpyllum</i> L.<br>
+<i>Polygonum Bistorta</i> L., jusqu'à l'alt. de 900<sup>m</sup> (Telpos-Is).<br>
+<i>Polygonum viviparum</i> L.<br>
+<i>Orchis incarnata</i> L.<br>
+<i>Veratrum album</i> L.<br>
+<i>Luzulea spadicea</i> D. C., jusqu'à l'alt. de 900<sup>m</sup> (Telpos-Is).<br>
+<i>Eriophorum angustifolium</i> Roth.<br>
+<i>Carex saxatilis</i> Wahl, jusqu'à l'alt. de 900<sup>m</sup> (Telpos-Is).<br>
+<i>Hierochloa borealis</i> R., jusqu'à l'alt. de 900<sup>m</sup> (Telpos-Is).<br>
+<i>Phleum pratensa</i> L.<br>
+<i>Calamagrostis Halleriana</i> D. C.<br>
+<i>Aira flexuosa</i> L.<br>
+— var. <i>montana</i> jusqu'à l'alt. de 900<sup>m</sup> (Telpos-Is).<br>
+<i>Festuca ovina</i> L.<br>
+<i>Equisetum silvaticum</i> L.<br>
+<i>Lycopodium Selago</i> L., jusqu'à l'alt. de 900<sup>m</sup> (Telpos-Is).<br>
+</p>
+
+
+<p>2<sup>o</sup> Pérévalski-Sebka (609<sup>m</sup>).</p>
+
+<p>
+<i>Tanacetum norvegicum</i> L.<br>
+<i>Saussurea alpina</i> D. C.<br>
+<i>Empetrum nigrum</i> L.<br>
+<i>Slix Lapponum</i> L.<br>
+<i>Eriophorum vaginatum</i> L.<br>
+<i>Carex saxatilis</i> Wahl.<br>
+<i>Calamagrostis Halleriana</i> D. C.<br>
+— <i>lanceolata</i> Rolh.<br>
+<i>Festuca ovina</i> L.<br>
+</p>
+
+
+<p>III. <span class="allsmcap">SIBÉRIE</span></p>
+
+
+<p>1<sup>o</sup> Vallée de la Sygva.</p>
+
+<p>
+<i>Thalictrum Kemense</i> Fr.<br>
+<i>Ranunculus reptans</i> L.<br>
+— <i>pusillus</i> Ledeb.<br>
+<i>Nasturtium palustre</i> R. Br.<br>
+<i>Barbarea stricta</i> And.<br>
+<i>Erysimum cheiranthoides</i> L.<br>
+<i>Camelina sativa</i> Fries.<br>
+<i>Brassica Napus</i> L.<br>
+<i>Melandrium dioicum</i> L.<br>
+<i>Agrostemma Githago</i> L.<br>
+<i>Stellaria longifolia</i> Muhl.<br>
+<i>Spiræa Ulmaria</i> L.<span class="pagenum" id="Page_315">[Pg 315]</span><br>
+<i>Comarum palustre</i> L.<br>
+<i>Sedum Telephium</i> L.<br>
+<i>Epilobium angustifolium</i> L.<br>
+— <i>palustre</i> L.<br>
+<i>Cicuta virosa</i> L.<br>
+<i>Linnæa borealis</i> L.<br>
+<i>Achillæa ptarmica</i> L.<br>
+— <i>Millefolium</i> L.<br>
+<i>Artemisia vulgaris</i> L.<br>
+<i>Gnaphalium uliginosum</i> L.<br>
+<i>Cacalia hastata</i> L.<br>
+<i>Senecio nemorensis</i> L.<br>
+<i>Mulgedium sibiricum</i> Less.<br>
+<i>Cassandra calyculata</i> Don.<br>
+<i>Veronica spuria</i> L.<br>
+— <i>longifolia.</i><br>
+<i>Pedicularis palustris</i> L.<br>
+<i>Scutellaria galericulata</i> L.<br>
+<i>Chenopodium album</i> L.<br>
+<i>Rumex domesticus</i> Hartm.<br>
+</p>
+
+
+<p>2<sup>o</sup> Vallée de la Sosva.</p>
+
+<p>
+<i>Erigeron acris</i> L.<br>
+<i>Luzula spadicea</i><br>
+— var. <i>melanocarpa</i> Ledeb.<br>
+<i>Linaria vulgaris</i> Mill.<br>
+<i>Carex vesicaria</i> L.<br>
+</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_316">[Pg 316]</span></p>
+
+
+<h4>Liste des altitudes calculées par M. Chesneau, du Bureau cartographique
+de la Librairie Hachette, d'après les observations
+barométriques de M. Charles Rabot.</h4>
+
+<table class="autotable">
+<tr>
+<td class="tdl"></td><td>Altitude.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Maison du <i>Volok</i> entre <br>la Vogoulka et la Volosnitsa</td>
+<td class="tdl">108 mètres.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Oust-Pojeg</td>
+<td class="tdl">28 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Oust-Ilytch (village)</td>
+<td class="tdl">28 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Confluent de la Petchora et de l'Ilytch</td>
+<td class="tdl">20 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Chtchougor, près du Doronine Porog</td>
+<td class="tdl">27 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— près de Dadia di</td>
+<td class="tdl">38 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">>— près de Klima di</td>
+<td class="tdl">71 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Cheur kirta</td>
+<td class="tdl">78 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Badia di</td>
+<td class="tdl">128 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">— Pied de la Peutchétiouk Parma
+<td class="tdl">153 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sommet de la Peutchétiouk Parma</td>
+<td class="tdl">490 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Chtchougor, confluent du Dourni Ieul</td>
+<td class="tdl">159 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Petit lac dans la vallée du Dourni Ieul</td>
+<td class="tdl">414 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Confluent de la Chtchougor et de la Volokovka</td>
+<td class="tdl">162 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><i>Thalboden</i> de la Volokovka</td>
+<td class="tdl">397 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Point culminant du col de l'Oural entre Europe et Asie</td>
+<td class="tdl">494 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Station de Pérévalski</td>
+<td class="tdl">360 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sommet de la Pérévalski Sebka</td>
+<td class="tdl">609 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Station de Sartoneninka</td>
+<td class="tdl">172 —</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Factorerie de Liapine</td>
+<td class="tdl">10 —</td>
+</tr>
+</table>
+
+
+<h4>Températures observées dans les eaux de la Petchora
+et de la Chtchougor.</h4>
+
+<table class="autotable">
+<tr>
+<td class="tdl"></td><td>Air.</td><td> Eau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">27 juillet, 3 h. du s., Petchora</td>
+<td></td>
+<td class="tdl">+ 22°</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">28 juillet, 9 h. mat., —</td>
+<td class="tdl">+ 21°</td>
+<td class="tdl">+ 19°,7</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">28 juillet, 2 h. 30, —</td>
+<td class="tdl">—</td>
+<td class="tdl">+ 20°,8</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">1<sup>er</sup> août, 8 h. du s., Chtchougor</td>
+<td class="tdl">+ 15°,8</td>
+<td class="tdl">+ 17°,2</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">2 août, midi, —</td>
+<td class="tdl">+ 18°,4</td>
+<td class="tdl">+ 16°,5</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">3 août, 8 h. mat., —</td>
+<td class="tdl">+ 20°,5</td>
+<td class="tdl">+ 15°,5</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">3 août, 2 h., —</td>
+<td class="tdl">+ 22°,8</td>
+<td class="tdl">+ 16°,8</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">4 août, midi, —</td>
+<td class="tdl">—</td>
+<td class="tdl">+ 17°,2</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">5 août, 5 h. mat., —</td>
+<td class="tdl">+ 18°,2</td>
+<td class="tdl">+ 15°,2</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">8 août, —</td>
+<td class="tdl">+ 12°,5</td>
+<td class="tdl">+ 13°</td>
+</tr>
+</table>
+
+
+<h2>FIN</h2>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_317">[Pg 317]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+</div>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_I">CHAPITRE I</a></p>
+
+<p>DE PÉTERSBOURG A KAZAN</p>
+
+<p>Routes conduisant à la Petchora.—Le Volga.—Mouvement
+de la navigation.—Iaroslav.—Vologda.—Nijni-Novgorod.—Les
+populations finnoises du Volga.—Les
+Bulgares.—Lutte des Finnois contre les Russes.—La
+colonisation slave.—Les Tatars 1</p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></p>
+
+<p>KAZAN</p>
+
+<p>L'Asie en Europe.—Progrès de l'industrie russe.—Climat
+de Kazan.—Le faubourg tatar.—Vêtement des
+Tatars.—Politique des Russes à l'égard des musulmans;
+ses résultats 26</p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></p>
+
+<p>EXCURSION AU PAYS DES TCHÉRÉMISSES</p>
+
+<p>Aspect de la contrée.—Costumes et architecture tchérémisses.—Traces
+d'influence scandinave.—Industries.—Mariage.—Art
+indigène 40</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_318">[Pg 318]</span></p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></p>
+
+<p>LE PAGANISME EN EUROPE</p>
+
+<p>La religion tchérémisse.—Ses dieux.—Prière tchérémisse.—Bois
+sacrés.—Clergé tchérémisse.—Sacrifices.—Fêtes
+religieuses.—Rites funéraires 60</p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></p>
+
+<p>LES TCHOUVACHES</p>
+
+<p>La poussière en Russie.—Architecture tchouvache.—La
+foire de Tsévilsk.—Costume des Tchouvaches.—Visite
+à un lieu de sacrifice.—Croyances et superstitions des
+Tchouvaches 83</p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></p>
+
+<p>LES PERMIAKS</p>
+
+<p>La Kama.—Perm.—Les Permiaks.—Costumes et habitations
+de ces indigènes 102</p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></p>
+
+<p>DE TCHERDINE A LA PETCHORA</p>
+
+<p>La Kolva.—La Vogoulka.—Les moustiques.—Les
+embâcles de bois.—Le portage entre Vogoulka et
+Petchora.—Les Zyrianes 118</p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></p>
+
+<p>LA PETCHORA</p>
+
+<p>Description générale du fleuve.—Importance historique
+de cette région.—La Permie et la Iougrie.—Commerce
+des Arabes et des Byzantins dans ces régions.—La
+Petchora route d'exportation pour le commerce de
+l'Orient.—Les Normands.—Traces d'influence scandinave
+relevées chez les Permiaks et les Zyrianes.—Arrivée
+des Novgorodiens.—Les Anglais à l'embouchure
+de la Petchora.—Avenir de la région de la
+Petchora 156</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_319">[Pg 319]</span></p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</a></p>
+
+<p>DESCENTE DE LA PETCHORA D'OUST-POJEG A OUST-CHTCHOUGOR</p>
+
+<p>Les rapides.—La forêt.—Un village zyriane 172</p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X</a></p>
+
+<p>NAVIGATION SUR LA CHTCHOUGOR.—TRAVERSÉE DE L'OURAL
+SEPTENTRIONAL</p>
+
+<p>Les passes de l'Oural.—La route Sibiriakov.—Les
+rapides de la Chtchougor.—Ascensions dans l'Oural 180</p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</a></p>
+
+<p>LA TRAVERSÉE DE L'OURAL</p>
+
+<p>Les marais.—Ascension dans l'Oural.—Première rencontre
+avec les Ostiaks.—Arrivée à Liapine 200</p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</a></p>
+
+<p>LES OSTIAKS</p>
+
+<p>Séjour à Liapine.—Le village ostiak de Chékour-Ia.—Habitations,
+costumes et vie des indigènes.—A la
+recherche des idoles 209</p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII</a></p>
+
+<p>LA SYGVA ET LA SOSVA</p>
+
+<p>Descente de la Sygva.—Un clan zyriane.—Un prince
+ostiak.—Danse des indigènes.—Arrivée à Beriosov 241</p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV</a></p>
+
+<p>L'OBI</p>
+
+<p>Bériosov.—Les marais.—L'Obi route commerciale.—Arrivée
+à Samarovo 264</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_320">[Pg 320]</span></p>
+
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV</a></p>
+
+<p>LA GRANDE ROUTE DE SIBÉRIE</p>
+
+<p>Samarovo.—L'Irtich.—Tobolsk.—En <i>tarentass</i>.—Le
+chemin de fer Transouralien.—A travers la Russie 297</p>
+
+<p><a href="#APPENDICE">APPENDICE</a> 307</p>
+
+
+<p>Coulommiers.—Imp. <span class="smcap">Paul BRODARD</span>.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_322">[Pg 322]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LIBRAIRIE_HACHETTE_C">LIBRAIRIE HACHETTE &amp; C<sup>IE</sup></h2>
+</div>
+
+<p>Collection de Voyages illustrés (form. in-16)</p>
+
+
+<p><i>Chaque volume: broché, 4 fr.;—relié en percaline, 5 fr. 50</i></p>
+
+<p>
+ABOUT (Ed.): <span class="smcap">La Grèce contemporaine</span>.—1 vol.<br>
+ALBERTIS (D'): <span class="smcap">La Nouvelle-Guinée</span>.—1 vol.<br>
+AMICIS (DE): <span class="smcap">Constantinople</span>.—1 vol.<br>
+— <span class="smcap">L'Espagne</span>.—1 vol.<br>
+— <span class="smcap">La Hollande</span>.—1 vol.<br>
+— <span class="smcap">Souvenir de Paris et de Londres</span>.—1 vol.<br>
+BELLE (H.): <span class="smcap">Trois années en Grèce</span>.—1 vol.<br>
+BOULANGIER: <span class="smcap">Voyage a Merv</span>.—1 vol.<br>
+BOVET (Mlle M.-A. DE): <span class="smcap">Trois mois en Irlande</span>.—1 vol.<br>
+CAMERON: <span class="smcap">Notre future route de l'Inde</span>.—1 vol.<br>
+CHAFFANJON: <span class="smcap">L'Orénoque et le Caura</span>.—1 vol.<br>
+CHAUDOUIN: <span class="smcap">Trois mois de captivité au Dahomey</span>.—1 vol.<br>
+COTTEAU (Edmond): <span class="smcap">De Paris au Japon a travers la Sibérie</span>.—1 vol.<br>
+— <span class="smcap">Un touriste dans l'Extrême-Orient</span>.—1 vol.<br>
+— <span class="smcap">En Océanie</span>.—1 vol.<br>
+FARINI (G.-A.): <span class="smcap">Huit mois au Kalakari</span>.—1 vol.<br>
+FONVIELLE. (W.): <span class="smcap">Les affamés du Pôle Nord</span>.—1 vol.<br>
+GARNIER (Francis): <span class="smcap">De Paris au Tibet</span>.—1 vol.<br>
+HUBNER (Comte de): <span class="smcap">Promenade autour du monde</span>.—2 vol.<br>
+LABONNE: <span class="smcap">L'Islande</span>.—1 vol.<br>
+LARGEAU (Victor): <span class="smcap">Le pays de Rirha</span>.—1 vol.<br>
+— <span class="smcap">Le Sahara Algérien</span>.—1 vol.<br>
+LECLERQ: <span class="smcap">Voyage au Mexique</span>.—1 vol.<br>
+— <span class="smcap">La Terre des Merveilles</span>.—1 vol.<br>
+MARCHE (Alfred): <span class="smcap">Trois voyages dans l'Afrique occidentale</span>.—1 vol.<br>
+— <span class="smcap">Luçon et Palaouan</span>.—1 vol.<br>
+MARKHAM: <span class="smcap">La mer glacée du pôle</span>.—1 vol.<br>
+MONTANO (D.): <span class="smcap">Voyage aux Philippines</span>.—1 vol.<br>
+MONTÉGUT (E.): <span class="smcap">En Bourbonnais et en Forez</span>.—1 vol.<br>
+— <span class="smcap">Souvenirs de Bourgogne</span>.—1 vol.<br>
+— <span class="smcap">Les Pays-Bas</span>.—1 vol.<br>
+PFEIFFER (Mme Ida): <span class="smcap">Voyage d'une femme autour du monde</span>.—1 vol.<br>
+RECLUS (Armand): <span class="smcap">Panama et Darien</span>.—1 vol.<br>
+RECLUS (Elisée): <span class="smcap">Voyage à la Sierra de Ste-Marthe</span>.—1 vol.<br>
+ROUSSET (L.): <span class="smcap">A travers la Chine</span>.—1 vol.<br>
+SIMONIN: <span class="smcap">Le monde américain</span>.—1 vol.<br>
+TAINE (H.): <span class="smcap">Voyage en Italie</span>.—2 vol.<br>
+— <span class="smcap">Voyage aux Pyrénées</span>.—1 vol.<br>
+— <span class="smcap">Notes sur l'Angleterre</span>.—1 vol.<br>
+TANNEGUY DE WOGAN: <span class="smcap">Voyage du canot en papier le «Qui vive»</span>.—1 vol.<br>
+THOMSON (J.): <span class="smcap">Au pays des Massaï</span>.—1 vol.<br>
+THOUAR: <span class="smcap">Voyages dans l'Amérique du Sud</span>.—1 vol.<br>
+UJFALVY-BOURBON (Mme DE): <span class="smcap">Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya</span>.—1 vol.<br>
+VERSCHUUR: <span class="smcap">Aux Antipodes</span>.—1 vol.<br>
+WEBER (Ernest DE): <span class="smcap">Quatre années au pays des Boers</span>.—1 vol.<br>
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+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75299 ***</div>
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