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authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-24 14:21:11 -0800
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+++ b/75199-h/75199-h.htm
@@ -0,0 +1,8151 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Le dessous | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+
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+
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+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75199 ***</div>
+<p class="c top2em large">RACHILDE</p>
+
+<h1>Le Dessous</h1>
+
+<p class="c i">— ROMAN —</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br>
+<span class="xsmall">XXVI</span>, <span class="xsmall">RVE DE CONDÉ</span>, <span class="xsmall">XXVI</span></p>
+
+<p class="c xsmall">MCMIV</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> :</p>
+
+<p class="c i">Sept exemplaires sur papier de Hollande,<br>
+numérotés de 1 à 7.</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="xsmall">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p>
+
+
+<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris
+la Suède et la Norvège.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap bot xsmall">MONSIEUR VÉNUS</td>
+<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA SANGLANTE IRONIE</td>
+<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">L’ANIMALE</td>
+<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES</td>
+<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LES HORS-NATURE</td>
+<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">L’HEURE SEXUELLE</td>
+<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA TOUR D’AMOUR</td>
+<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA JONGLEUSE</td>
+<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot"><span class="xsmall">CONTES ET NOUVELLES</span>, <i>suivis du</i> <span class="xsmall">THÉATRE</span></td>
+<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">L’IMITATION DE LA MORT</td>
+<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">I<br>
+<span class="small">DEMEURE CHASTE ET PURE</span></h2>
+
+
+<p>… Marguerite posa le livre sur le guéridon, se
+gratta la racine des cheveux, examina ses pieds — dans
+le doute elle regardait ses pieds, qui
+lui donnaient toujours des conseils mesquins
+parce qu’elle les avait fort petits — puis elle
+essaya de penser.</p>
+
+<p>La lecture d’un roman est, pour une femme,
+une aventure défendue qu’elle se permet d’ajouter
+à sa vie quotidienne. Marguerite, point
+femme encore, lisait souvent, car elle s’ennuyait.
+De la grande bibliothèque d’en bas, elle montait
+chez elle des aventures anciennes et modernes,
+tâchant de peupler d’agréables fantômes sa chambre
+de jeune fille, une chambre pâle où tout était
+virginal, transitoire : les rideaux couleur d’aube,
+le papier à semis de pâquerettes, les meubles
+laqués blanc, le tapis de toisons floconneuses,
+les vases d’albâtre sur la cheminée, les ouvrages
+au crochet, trop nombreux, sortes de toiles
+d’araignées couvertes de neige dentelant les
+coins du tissu même de l’ennui.</p>
+
+<p>Son père lui recommandait de lire « avec fruit »
+(recommandation de jardinier en chef). Marguerite
+s’y efforçait, lisant n’importe quoi de
+n’importe qui, de préférence les pages où il y a
+des dialogues, et s’appliquait à réfléchir mûrement ;
+mais elle ne s’intéressait guère qu’au
+jeune homme, le mauvais sujet de l’histoire,
+tressaillant au seul mot mondain de flirt comme
+si on lui eût pincé la peau. Plus cela lui paraissait
+impossible, plus elle se sentait capable d’y
+penser, sans, d’ailleurs, en récolter d’autres
+« fruits » que beaucoup de bâillements nerveux.
+Elle abandonnait tous les jours quelques heures
+aux désordres de son imagination pour, le reste
+du temps, épousseter avec soin la poussière soulevée
+en son cerveau par le rapide passage du
+grand amoureux ou du séducteur fieffé, lequel
+passait orageusement soit à cheval, soit à bicyclette.</p>
+
+<p>De même elle époussetait les menus objets de
+sa chambre, tenant son sanctuaire dans un
+ordre exquis, renouvelant les fleurs chaque matin,
+terminant, chaque soir, un rond au crochet
+fabriqué machinalement ainsi que tisserait en
+un chœur de chapelle une araignée à pattes
+blanches probablement incapable de dévorer
+son mâle, selon le singulier usage des araignées.
+Tout, chez elle, était frais, joli, odorant. Ses
+armoires s’ouvraient comme des sachets d’iris et
+son linge, compté, numéroté, brodé, s’entourait
+de faveurs. Mélangées au blanc intense de toute
+cette percale fine, les faveurs, bleues pour les
+chemises, roses pour les pantalons, donnaient
+l’illusion d’un innocent drapeau national encore
+dans ses langes.</p>
+
+<p>Le livre, clos, sur le guéridon laqué blanc,
+conservait un aspect hostile au milieu de la naïveté
+voulue de la pièce. Il était relié en vilain
+carton noirâtre, pas suffisamment ancien pour
+inspirer le respect, pas assez neuf pour intriguer
+la vertu. De plus, écrit en une langue dure,
+âpre, d’une sincérité malséante, il osait parler
+de la peste. La peste ? Comme c’était fini, maintenant,
+des grandes catastrophes, des grands
+dévouements… Monseigneur de Belzunce ?…</p>
+
+<p>Maintenant on avait l’hygiène.</p>
+
+<p>Marguerite, ayant retiré tout le fruit possible
+de sa lecture, ouvrit sa fenêtre pour chasser les
+souvenirs malsains.</p>
+
+<p>Elle contempla les jardins de Flachère, sa
+maison, sa demeure si purement caressée du soleil.</p>
+
+<p>Par l’amoureux incendie d’un ciel de juin,
+autour d’elle s’épanouissaient les fleurs les plus
+rares, les plus suaves, qui avaient appris, mieux
+qu’en aucun lieu du monde, l’art de pousser
+vite et régulièrement. De larges allées rayonnaient,
+de la ferme de Flachère, en étoile, s’enfuyaient
+loin, torrent charriant des parfums à
+perte de vue et d’odorat, des ondes de parfum,
+des cercles sans cesse s’élargissant de senteurs
+de plus en plus vives. La maison, une construction
+élégante de genre hollandais, en bois gris
+fer, ornée de découpures blanches, espèces de
+dentelles de sapin, formait le moyeu de cette
+roue fleurie, et elle, Marguerite, maîtresse de
+la maison, était, à sa fenêtre, le centre de ce
+moyeu d’où tourbillonnaient les rayons des
+fleurs, des roses, des lys, des jacinthes, des
+violiers. Les violiers, surtout, répandaient une
+odeur délicieusement troublante. Au fond de
+leur lourd parfum, peut-être vulgaire, il y avait
+du poivre, de la vanille, des clous de girofle,
+du musc, et des haleines de femmes riches,
+entassées au théâtre, un soir de représentation
+de gala.</p>
+
+<p>Marguerite, accoudée sur l’appui de sa fenêtre,
+joignit les mains dans une extase, une soudaine
+envolée de tout son être vers la nature, l’adorable
+nature qui lustrait les fleurs pour son seul
+plaisir. Elle fut enthousiasmée, brusquement, au
+sortir d’un livre nauséabond, d’un cauchemar,
+de voir le ciel si bleu, les arbres si verts, la cour
+de la ferme-école dans un tel état de propreté.
+Oui, les histoires de jadis n’étaient bonnes qu’à
+mettre en relief les vérités contemporaines. Il
+est nécessaire au bien-être moderne de comprendre
+la nature autrement que sous le rapport du
+cimetière. Autour des grandes villes, ne faut-il
+pas de grands jardins où les hommes travaillent,
+se refont une santé, une honnêteté, se régénèrent
+eux-mêmes en fertilisant le sol !… Et le
+goulot de la pompe, dans la cour, à droite,
+reluisait comme de l’or, et, à gauche, la volière
+des pigeons favoris venait d’être sablée d’un
+sable d’argent… Les étables, les granges — ces
+nouveaux systèmes à charpentes démontables — les
+petites loges des travailleurs réunies en alvéoles
+de ruches, tout respirait la paix, ce calme
+solennel que donne la fortune justement et légalement
+acquise. Partout régnait une inexplicable
+beauté administrative.</p>
+
+<p>Marguerite elle-même était belle, plus belle
+de toute la splendeur de son milieu. Fleur croissant
+sur des fleurs, s’étalant en étoile blanche,
+avec des coudes blancs sortant des manches du
+corsage immaculé, avec des petits doigts fuselés,
+en rayons blancs, se rosissant un peu sous
+les ongles comme des bouts de pétales qui toucheraient
+la lumière. Ses cheveux, pouff châtain
+bouffant haut sur les tempes, volumineux et
+légers, se cerclaient de petits peignes d’écaille
+ciselée mettant des reflets blonds clairs aux
+endroits sombres, un reflet de fortune, car elle
+était richement coiffée, ainsi que doit l’être toute
+jeune fille qui respecte son père… Sa chevelure
+lui prenait ses meilleurs soins, et le gardien-chef
+ne ratissait pas mieux les allées pour la venue
+d’un ministre qu’elle ne domptait les fameuses
+mèches rebelles dont on parle dans les livres,
+mèches bien encombrantes dans la vie ordinaire.
+Elle avait les yeux bleus, d’un beau
+bleu foncé comme le ciel du soir, des yeux humides
+sans raison, pareils aux corolles des belles
+de nuit, lesquelles se mouillent de joie rien
+qu’en s’ouvrant, et elle restait un peu pâle,
+quoique d’apparence assez robuste, parce que
+les jeunes filles qui attendent un mari pâlissent
+toujours en attendant. Ses dents étaient éblouissantes
+et ses lèvres, à peine carminées, se pinçaient,
+de temps en temps, pour dissimuler une
+envie de rire, Marguerite ayant le désir sage de
+garder son sérieux devant les profonds mystères
+de la vie. Elle aussi savait tout le prix d’une
+prudente administration des beautés naturelles.
+On peut chercher à en acquérir davantage, à
+la condition de conserver <i>la ligne</i>. La ligne, la
+tenue, tout est là, et telle fleur, tel sourire, qui
+dépassent les limites, doivent être arrêtés net ; ça
+romprait le charme de s’émanciper en brindilles
+inutiles ou en gaîtés intempestives. L’art de la
+femme est de se contenir sans éclater. L’art du
+pépiniériste est de crucifier avec méthode.</p>
+
+<p>Oh ! les roses de la ferme-école de Flachère !
+Merveille et délices ! Du haut de sa croisée,
+Marguerite leur jetait un salut approbateur, très
+gravement, car il est des heures où l’on communie
+avec toute la terre, on se sent sa créature de
+prédilection, sa reine ; il suffit pour cela de jouir
+d’une bonne santé, d’une bonne conscience, et
+d’espérer une grosse dot.</p>
+
+<p>La collection des roses de Flachère était
+une chose unique dans le monde entier. Chaque
+rosier possédait son tuteur de bois injecté au
+sulfate pour le garantir des pucerons, numéroté,
+étiqueté. Il n’y avait point chez eux d’artiste
+imprévoyant pour laisser les branches s’enguirlander
+à l’aventure et perdre toute la sève de
+l’espèce en mariages d’inclination. Dieu merci,
+les rosiers poussaient droits, fiers de leurs noms
+baroques, s’arrondissant en choux qu’on émondait
+tous les matins. Dans les choux verts pointaient
+des boutons, comme des épingles de verroterie
+sur une pelote, puis s’épanouissaient les
+roses, une à une, en danseuses qui défripent
+leurs jupes de mousseline sous les regards calmes
+d’un metteur en scène.</p>
+
+<p>La moitié de la grande circonférence des
+fleurs était occupée par les roses. Cela représentait
+bien cinq cent quarante-deux variétés,
+depuis l’églantine à cœur modestement pâle,
+comme les joues de Marguerite, jusqu’au prince
+chinois, <i>Li-Pé-ho</i>, dernière variété d’une espèce
+à feuilles jaunes tigrées de brun, ressemblant
+aux pompons tout à fait contre nature qu’on
+fabrique pour ornement d’église.</p>
+
+<p>Têtes dressées, en faux-cols, au port d’armes,
+les rosiers s’immobilisaient devant la maison,
+montant une garde d’honneur.</p>
+
+<p>— A quoi peuvent penser les fleurs ? songeait Marguerite.</p>
+
+<p>— A quoi peuvent rêver les femmes ? avaient
+l’air de se demander les roses.</p>
+
+<p>Mais Marguerite et les fleurs, qui ne pensaient
+à rien, tout en ayant l’air de réfléchir, abandonnaient
+cependant le meilleur de leur âme,
+c’est-à-dire étaient jolies, sentaient bon, parce
+que venait le soir… le soir, si mystérieux !</p>
+
+<p>Le crépuscule descendait, doucement traître,
+enveloppant les plantes, les arbres, d’un voile
+qui les séparait les uns des autres, leur donnant
+des allures de choses qu’on rentre, d’objets
+précieux que l’on cache parce que l’heure
+devient dangereuse.</p>
+
+<p>Un clocher lointain, perché sur une colline
+comme sur une étagère, laissa échapper, du
+joujou de sa boîte, sept petits sons grêles, des
+sons pour enfant. Marguerite se tourna de ce
+côté. Elle croyait modérément en Dieu. Elle s’étudiait,
+selon les nouvelles formules, à devenir
+une jeune fille rangée, une variété juste milieu,
+mi partie rose mi partie chou, rien du lycée,
+mais rien du couvent, joignant l’utile à
+l’agréable, jouant du piano ce qu’il faut pour ne plus
+assommer personne en apprenant des morceaux
+trop difficiles, et allant quelquefois aux grand’messes
+pour y conduire des domestiques arriérés.
+Quand elle était saisie d’une vague inquiétude
+religieuse, elle contemplait ce clocher et elle se
+hâtait de le trouver minuscule, ridicule dans
+l’immensité de la nature, par rapport aux hangars — les
+vastes charpentes de fer démontables — qui,
+chez eux, protégeaient la paille et le foin,
+tout en symbolisant le progrès.</p>
+
+<p>Du cercle des rosiers, s’élargissant à l’infini
+dans le cercle des champs devenus vaporeux,
+on entendait monter des soupirs, un bourdonnement
+confus de têtes qui s’inclinent pour s’endormir,
+si lasses de s’être tenues droites tout un
+jour. Les fleurs s’effaçaient les unes après les
+autres, les escadrons blancs demeurant les derniers
+visibles, rayant encore l’ombre d’éclairs
+fugitifs, puis toutes les nuances sombrèrent dans
+un demi-deuil violet où les plus belles ne formaient
+plus que des taches noires.</p>
+
+<p>En haut, le ciel resté lumineux, posé sur des
+collines obscures, prenait une teinte de cristal
+mauve, d’une transparence fragile, le couvercle
+de verre du prestidigitateur sous lequel un
+nouveau paysage allait s’édifier. Tout à l’heure,
+au soleil cru, c’était la joyeuse harmonie d’un
+cirque en pleine représentation, gradins garnis et
+écuyères variant sur des chevaux rapides des
+écharpes aux couleurs étincelantes ; maintenant
+montaient, du fond de cette arène soudainement
+désertée par la vie du soleil, des ondulations
+d’arbres et de plantes d’un effet angoissant.
+Un vent s’était levé, ronronnant, secouant les
+branches comme une bête flaireuse. On entendait
+couler un fleuve et des ruisseaux se précipiter
+vers ce fleuve.</p>
+
+<p>Le bruit de l’eau est toujours sinistre, le soir.</p>
+
+<p>Il y avait certainement de l’eau partout : sous
+les rosiers, sous les champs de légumes, dans
+les prairies et derrière les peupliers qui bordaient,
+à l’ouest, la grande propriété nationale
+de Flachère. Çà et là, entre ces arbres, des
+lumières brasillaient. De l’autre côté du fleuve,
+un village s’étendait, tout en long et tout blafard,
+comme un drap, un linceul séchant devant
+l’eau d’un noir d’abîme.</p>
+
+<p>Le ciel mauve devint vert, par place, semblant
+refléter les immenses champs de betteraves au
+feuillage vert-bleu qui entouraient les jardins.
+A l’opposé du petit clocher d’étagère, la forêt,
+coupée à angle droit — un couteau n’aurait pas
+mieux partagé un plat d’herbes cuites — la forêt
+fut brune, d’une épaisseur de suie, et, le vent
+ronronnant plus fort, la nuit sembla s’échapper
+d’elle. Le ciel s’éteignit complètement sous un
+nuage montant de ses premières masses ; entre
+l’eau, qu’on ne voyait pas mais qui se mouvait
+sourdement, et le bois, qui faisait corps avec le
+ciel dressant sur le nuage une muraille, la ferme
+de Flachère se trouva toute menacée, maisonnette
+isolée au centre d’un grand rond ondulant
+à l’infini, en détresse comme une pauvre chose
+qui se noie.</p>
+
+<p>Marguerite ferma sa fenêtre.</p>
+
+<p>C’était l’heure bénie du dîner pour les gens
+heureux. L’heure maudite pour les autres.
+Marguerite quitta sa chambre et descendit à la
+bibliothèque. Fille d’ordre, elle allait remettre le
+livre à sa place en bâillant un peu. Pour ce que
+celui-là contenait d’aventures !… Son accès d’enthousiasme
+passé, elle s’ennuyait encore, nerveusement,
+mais sagement. Elle traversa la grande
+bibliothèque, pièce solennelle comme une salle
+de cloître. Dans cette demeure, dernier produit
+de la civilisation, aux portes mêmes de la capitale,
+on avait obtenu le silence du cloître en glissant
+du plomb, au lieu de mastic, autour des
+vitrages des croisées. Une lampe à bec, imitant
+l’antique lampe à l’huile des tombeaux, <i lang="la" xml:lang="la">Pax !</i>
+fournissait une lueur judicieusement sépulcrale
+parce que son pétrole — <i>Luciline</i>, <i>Saxoléine</i> à
+moins qu’<i>Olympienne</i>, sans fumée ni odeur — baissait.
+La salle à manger séduisait davantage,
+carrelée d’une faïence très glaïeul, exhibant des
+panneaux où les saisons tombaient presque normalement.
+Des petits faunes décents, des bergères
+mièvres, des perdrix pendues à un clou, des
+melons sur des plats de vermeil, des poissons
+nageant dans l’épaisseur du verni des porcelaines,
+et aussi beaucoup de fleurs versées par des corbeilles,
+faisaient honte aux jardins de dehors,
+tellement leurs nuances criaient d’une façon plus
+perçante. Une horloge bretonne contenait un
+cartel parisien, une huche à pain Henri II servait
+de banquette, et des petites chaises volantes
+à trois pieds, l’air en asperge montée, brillaient
+d’un vert si intense qu’on n’aurait pas osé
+s’asseoir dessus avec un pantalon de coutil. La
+table, carrée, supportait un luxe d’argenterie
+lourde imitant l’étain, des coupes, des ciboires à
+cabochons énormes, cristaux malades vous poussant
+leurs verrues sous le nez quand on boit,
+rugueux et désagréables récipients d’apparence
+fastueuse, d’envergure exiguë, des assiettes
+anglaises, plates, grandes, trop plates, trop
+grandes, des serviettes de fer blanc ; enfin, une
+cacophonie de tous les siècles, résumant l’élégance
+moderne. Une suspension se balançait,
+sur ce luxe, flanquée de tulipe à réflecteur,
+vous aveuglant, un astre fabriqué spécialement
+pour les yeux des riches qui en ont vu bien d’autres
+et ne craignent plus d’être éblouis. Et quand
+on éteignait la suspension, on posait à la place
+de sa lampe un vase rempli de plantes grimpantes…
+qui descendaient.</p>
+
+<p>Le père de Marguerite était assis devant son potage.</p>
+
+<p>— Qui est-ce qui est en retard ? fit-il, clignant
+affectueusement de l’œil pendant qu’il attachait
+sa serviette à sa boutonnière avec la broche-épingle
+de sa rosette d’officier de la Légion d’honneur.</p>
+
+<p>— C’est Margot ! répondit la jeune fille s’asseyant
+en face de lui et tâchant d’assouplir à son
+tour le fer blanc de son linge.</p>
+
+<p>— Que faisait donc Margot ?</p>
+
+<p>— Elle rêvait à sa fenêtre en regardant la
+belle nature.</p>
+
+<p>Ici la jeune fille soupira, se moquant d’elle-même,
+un peu nerveuse, un peu soucieuse,
+intriguée, cependant, par un compotier couvert
+qu’elle découvrit, le dessert se servant <i>à la russe</i>
+chez eux.</p>
+
+<p>— Peuh ! Des fraises en <i>plombière</i>, quand il
+y a déjà des cerises.</p>
+
+<p>— Des cerises ? Sur le marché de Paris, mais
+ici nos <i>Belle-Eugénie</i> sont à peine mûres. Tout
+est en retard, cette année.</p>
+
+<p>— Si on cherchait bien…</p>
+
+<p>— Pas dans le verger nord ni dans le clos sud.
+Peut-être à la galerie neuve, du côté des nouveaux
+tuyaux. Là (il leva son doigt, doctoral),
+c’est du nanan. Les arbres sont chauffés aux
+racines, un courant merveilleux, des eaux tièdes,
+et grasses, et douces… Ah ! quel malheur que
+la même eau ne puisse nous pleuvoir dessus !</p>
+
+<p>Marguerite fit la moue.</p>
+
+<p>— Je n’y tiens pas, tu sais.</p>
+
+<p>Elle réfléchit un moment, humant son potage.</p>
+
+<p>— Et quand les cerises vont donner, personne
+ne pourra plus les voir. Ils les jetteront, à la
+cuisine, murmura-t-elle de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>La bonne arriva, portant un superbe poulet
+rôti, une bonne genre Watteau, en robe
+d’indienne rose, en tablier festonné, une fanchonnette
+de tulle voltigeant sur ses cheveux frisés.</p>
+
+<p>Le père découpa le poulet, faisant des gestes
+de maître d’armes, car découper une bête morte
+éveille toujours un brin de férocité chez un
+brave homme, et détachant le « blanc » il le mit
+tout de suite sur l’assiette de sa fille.</p>
+
+<p>— Ça, c’est pour Margot. Elle va le manger
+d’abord en attendant mieux. Elle boira ensuite
+de mon vieux Bourgogne, puisqu’elle a oublié
+son quinquina en regardant la belle nature. Elle
+n’aura jamais de couleurs, Margot, si elle ne se
+soigne pas.</p>
+
+<p>— Des couleurs ? Je n’y tiens guère, tu sais,
+répondit-elle exactement du même ton qu’elle
+avait pris pour répondre au sujet des différentes
+qualités de leur eau.</p>
+
+<p>— La santé perdue ne se retrouve jamais. Ta
+pauvre mère aussi s’en fichait, jadis, des couleurs,
+et elle est partie tout doucement, un peu
+chaque jour, en se plaignant, ce qui était un
+véritable tourment pour tout le monde. Il faut se
+soigner quand on se porte bien, c’est le meilleur
+des principes. (Il ajouta, inquiet, après une
+pause.) Tu devrais peut-être ne pas trop respirer
+l’air du soir, car, enfin, ce qui est bon pour
+nos fleurs… (il s’arrêta, examina le manche de
+son couteau), je ne dis pas que ce soit mauvais
+pour les gens…</p>
+
+<p>Marguerite suçait le blanc du poulet, n’ayant
+déjà plus faim, guignant le dessert, une brioche-mousseline,
+dorée, cuite à point, et les fraises
+plombière, colossales truffes rouges presque
+effrayantes d’énormité.</p>
+
+<p>— Oui, dit-elle, comme ripostant aux invites
+de leur parfum, mais j’ai envie de manger des
+cerises, moi.</p>
+
+<p>— C’est un peu loin. Pourquoi n’y as-tu pas
+pensé ce matin, ma pauvre étourdie.</p>
+
+<p>— Oh ! en courant…</p>
+
+<p>— Je n’aime pas à donner des clés passé
+l’heure du travail. Il y a toujours des flâneurs le
+long des allées. On s’introduit dans le verger
+sous prétexte de visiter un tuyau, puis on nous
+pille. Quand on songe que Mathieu prétend
+qu’on a volé des abricots verts ! Je me demande
+ce qu’on peut tirer d’abricots pas mûrs ?</p>
+
+<p>— On les vend pour faire des prunes à l’eau-de-vie.</p>
+
+<p>— Allons donc ! C’est par pure méchanceté,
+une rage de détruire qu’ont tous les enfants du
+peuple. Sans compter que les ouvriers de chez
+nous ne se gênent pas. On a beau leur en donner
+dans la saison, c’est des primeurs qu’ils veulent,
+comme nous, et cette année ces chiperies-là
+comptent double parce que tout Flachère est
+en retard.</p>
+
+<p>Marguerite insista :</p>
+
+<p>— On pourrait voir les cerisiers de la galerie
+neuve. Ce n’est pas très loin.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, si tu en as une pareille envie,
+vas-y toi-même ce soir ; seulement, n’emmène
+personne avec toi, c’est toujours l’occasion, pour
+les domestiques, d’abuser de la circonstance.</p>
+
+<p>Comme il achevait son aile de poulet, on lui
+apporta de tendres haricots verts. Il en offrit à
+Marguerite. Celle-ci mettait son chapeau par
+habitude, bien qu’il fît presque nuit dehors.</p>
+
+<p>— Tes haricots seront froids ! conclut le père, dogmatique.</p>
+
+<p>— Je t’en prie, papa, ne grogne plus. Je
+connais mes arbres.</p>
+
+<p>Le père saisit un journal qui traînait sur une
+des petites chaises d’asperge, et, résigné, se mit
+à lire.</p>
+
+<p>Marguerite descendit le perron de la maison
+hollandaise, un panier au bras ; elle prit un des
+rayons de la roue des fleurs, côté des lys, et
+disparut en courant.</p>
+
+<p>Les travailleurs rentraient à la ferme dans le
+crépuscule violet, l’heure de leur dîner sonnant
+un peu après le repas de leur chef, et des réfectoires
+s’allumaient au fond des vastes granges.</p>
+
+<p>Le pays se divisait en sections très nettement
+dessinées sur la terre comme sur une immense
+carte géographique. Il y avait les plants-fleurs,
+les plants-fruits, les plants-légumes, les plants-céréales
+et les plants-vierges, ceux-ci restant à
+fertiliser, les plus proches de l’épaisse muraille
+de la forêt. Là, c’était encore la nuit, même au
+jour, car on ignorait si, plus tard, le gouvernement
+détruirait son mur personnel pour
+aller creuser davantage dans les derniers remparts
+de la nature. Entre la grande forêt meurtrie,
+amputée de toute une moitié de corps, et
+le fleuve coulant mystérieusement derrière le
+rideau de peupliers, le fleuve devenu noir inexplicablement,
+des cultures se développaient à
+leur aise, produisant d’années en années des
+résultats phénoménaux.</p>
+
+<p>Marguerite marchait vite, gracieuse silhouette
+blanche papillonnant le long des haies. Elle rencontrait
+un ouvrier, sa bêche sur l’épaule ou son
+râteau à foin sous le bras, et l’homme faisait un
+crochet respectueux, la saluant d’un « Bonjour,
+Mademoiselle », parce que tout le monde la connaissait
+dans les environs. Elle était venue enfant
+à la ferme de Flachère alors que le premier flux
+jaillissait du premier tuyau. Elle avait grandi
+avec la prospérité, l’incroyable prospérité du sol.
+On l’admirait, de temps en temps, les travailleurs
+de cette terre bénie étant peu sensibles au prodige
+de toutes les floraisons — et on l’estimait.</p>
+
+<p>— Un beau brin de fille. Un beau morceau
+de blonde. Dommage qu’elle ne veuille pas se marier.</p>
+
+<p>(Marguerite faisait courir ce bruit, n’espérant
+pas obtenir le mari de son choix et trouvant
+plus digne de dissimuler ses secrètes ambitions.)</p>
+
+<p>Les jardiniers, gardiens des petites maisons
+échelonnées sur la route du tramway à vapeur
+qui emportait les mannes de légumes, de fruits
+et de fleurs vers Paris, la connaissaient bien
+aussi, car, l’hiver, elle avait installé une sorte de
+crèche à la ferme hollandaise, où elle recevait
+maternellement les enfants trop jeunes pour
+aller aux écoles voisines. Marguerite essayait de
+leur apprendre l’alphabet, soignait leurs maux
+de dents, leur bourrait les poches de bonbons,
+les grondait, finissait par leur faire les gros yeux
+et découvrait, non sans confusion, qu’elle ne
+pouvait pas les souffrir. Correctement bonne,
+justement généreuse, comme dans les livres
+moraux, elle les détestait de plus en plus dans
+la réalité de leur existence, mais souffrait leurs
+innocentes malpropretés à côté de la blancheur
+de ses jupes au nom d’on ne savait quel devoir
+social. De son vivant, sa mère, une douce femme
+maladive, faisait cela sans plaisir, et elle, Marguerite,
+faisait comme sa mère.</p>
+
+<p>Aux plants-légumes, Marguerite traversa un
+champ de betteraves, obliqua vers la gauche,
+retroussa sa robe pour enjamber un ruisseau
+gargouilleur. Là, des arbres, une touffe d’arbres,
+mèche de la grande forêt qu’on n’avait pas
+daigné arracher, formait un endroit d’ombre
+qu’on réservait administrativement aux travailleurs
+méridionaux pratiquant la sieste.</p>
+
+<p>En passant près de ces arbres mélancoliques,
+Marguerite regarda autour d’elle, un peu hésitante.</p>
+
+<p>Le verger, dénommé galerie-neuve, était situé
+derrière ces arbres, terrain clos de treillages à
+systèmes très perfectionnés qu’on élevait ou
+abaissait à l’aide d’un seul boulon sur toute
+leur étendue. Ces treillages défendaient des
+arbres fruitiers en quenouilles hérissés d’étiquettes :
+poiriers, abricotiers, pommiers, et des
+cerisiers nains, quelques-uns coiffés de cloches
+de canevas, toute une pépinière branchée en
+<i>berceaux</i>, en <i>volants</i>, en <i>raquettes</i>, en <i>ifs</i>, ces
+derniers arbustes ressemblant assez à des ornements
+de nécropole. Il y en avait même de si
+petits, de si bas, et de si régulièrement taillés
+qu’ils ne devaient pouvoir abriter que des fœtus.</p>
+
+<p>Ce clos était le plus estimé de Flachère.</p>
+
+<p>Malheureusement, il se trouvait en dehors de
+toute surveillance.</p>
+
+<p>Marguerite mit sa clé dans la porte de fil de
+fer qui vibra comme une harpe.</p>
+
+<p>Au milieu de ce verger modèle, parmi les poiriers
+en quenouilles et les cerisiers nains, elle
+aperçut un homme tout noir dans le crépuscule violet.</p>
+
+<p>— Que je suis sotte, pensa-t-elle, ce n’est pas
+un homme, c’est un <i>épouvantail</i>. On a fabriqué
+ce mannequin pour éloigner les oiseaux.</p>
+
+<p>Le mannequin vira, lentement, selon le vent
+du soir, et, alors, Marguerite put voir, d’une
+façon très distincte, que <i>cet épouvantail mangeait
+les cerises</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">II<br>
+<span class="small">L’ÉPOUVANTAIL</span></h2>
+
+
+<p>Tremblante, son panier d’une main, sa clé de
+l’autre, la jeune fille n’osait plus avancer. Tout
+tournait bizarrement autour d’elle : les arbres
+en quenouilles, les treillages de fil de fer, les
+grands champs de betteraves et le grand cercle
+des collines. Au centre de ce tourbillon, la ferme
+hollandaise s’enfonçait, s’enfonçait comme une
+petite chose qui se noie.</p>
+
+<p>Elle eut l’idée affreuse que son père l’attendrait,
+là-bas, éternellement. Elle respira une
+odeur de soufre, vit luire des couteaux prêts à la
+transpercer, puis murmura, du ton d’une petite fille :</p>
+
+<p>— Bonsoir, Monsieur. Je venais… chercher…
+des cerises.</p>
+
+<p>Elle pensait maintenant qu’elle avait eu tort de
+vouloir des primeurs ce soir-là.</p>
+
+<p>L’homme ne se dérangea point.</p>
+
+<p>— Je crois qu’il en reste, répondit-il d’une
+voix grinçante, désagréable, véritable accent
+d’un épouvantail se mettant à parler.</p>
+
+<p>— Ne vous fâchez pas, Monsieur, bégaya-t-elle,
+claquant des dents et serrant son panier sur
+sa poitrine.</p>
+
+<p>— Je ne me fâche pas, maugréa l’homme noir,
+mais si encore vous aviez eu l’excellente idée de
+m’apporter du pain ! Voilà deux jours que je
+mange des cerises sans pain. Vraiment, j’en ai assez.</p>
+
+<p>Il lui parlait comme quelqu’un qui la connaissait
+et elle ne le reconnaissait pas pour une
+forme vivante. Deux jours qu’il volait leurs
+<i>Belle-Eugénie</i> pendant que le directeur de Flachère
+se plaignait du retard des saisons ! Marguerite,
+suffoquée, s’appuyait à la quenouille
+d’un poirier. Cet homme avait faim. Rien n’est
+plus dangereux que la faim d’un homme, surtout
+le soir.</p>
+
+<p>— Vous êtes malheureux, Monsieur, pourtant
+ce n’est pas une raison…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta, le souffle lui manquant, et, comme
+il arrive toujours dans les cauchemars, elle ne
+pouvait pas se sauver.</p>
+
+<p>— Oh ! fit l’autre avec tranquillité, je sais
+bien qu’il y a des abricots et des prunes ; seulement,
+je n’aime pas les fruits verts.</p>
+
+<p>Il la regardait. Ses yeux fixes luisaient d’une
+façon singulière. Il avait l’aspect d’un fou, mais
+ses gestes demeuraient d’une précision remarquable.
+Tenant une branche par son extrémité,
+il la dépouillait méthodiquement de ses petites boules.</p>
+
+<p>— Qui êtes-vous, Madame ? finit-il par lui
+demander d’un ton de juge interrogeant le coupable.</p>
+
+<p>— Je suis… je suis… M<sup>lle</sup> Marguerite Davenel,
+la fille de M. Davenel, directeur de la ferme-école
+de Flachère.</p>
+
+<p>— Ah ! très bien. Connais pas. Suis pas d’ici,
+répliqua-t-il tout en crachant des noyaux. Moi,
+j’ai traversé une forêt en courant. Je suis tombé
+dans un fossé et m’y suis crotté des pieds à la
+tête. J’ai dormi sous les arbres, le matin j’ai
+aperçu des cerises… Sérieusement, vous n’avez
+aucun pain dans votre panier ?</p>
+
+<p>Et il s’avança vers elle.</p>
+
+<p>Cela, c’était la bourse ou la vie.</p>
+
+<p>Elle poussa un cri aigu.</p>
+
+<p>— Quoi ? Vous avez peur ? Ne criez donc
+pas ainsi. Je vous le défends. Les cris de femme
+me portent sur les nerfs. Est-ce que toutes les
+femmes vont avoir peur de moi ? Comprenez-vous
+que les cerises, rien que des cerises, ça creuse ?
+Je mangerais volontiers autre chose.</p>
+
+<p>— Si vous voulez me suivre, Monsieur, murmura
+Marguerite en frissonnant, mon père vous
+offrira certainement à dîner.</p>
+
+<p>Elle essayait de regarder le bout de ses pieds
+pour se donner une contenance, mais, dans cette
+ombre, ses pieds ne se voyaient plus.</p>
+
+<p>— Est-ce loin, chez votre père ? Je suis très fatigué.</p>
+
+<p>Elle désigna la ferme, la jolie maison hollandaise
+qui s’enfonçait dans les brumes, dardant
+un seul œil de feu, la lampe de sa salle à manger.</p>
+
+<p>Mon Dieu, pourquoi avait-elle quitté la table
+si bien servie, le toit protecteur ?</p>
+
+<p>— Alors, marchons. Je n’ai plus la notion des
+distances, déclara l’homme noir durement.</p>
+
+<p>Marguerite se dirigea du côté de la porte en
+fil de fer, supposant qu’il suivait.</p>
+
+<p>Le personnage se dirigea en sens inverse.</p>
+
+<p>Quand il eut disparu, elle referma la porte,
+s’imaginant déjà fini le mauvais rêve. Où s’était
+évanoui son épouvantail ?</p>
+
+<p>Il arriva de l’autre côté du clos.</p>
+
+<p>— Par où êtes-vous passé, Monsieur ? osa-t-elle
+lui demander.</p>
+
+<p>— Par ma porte particulière, Mademoiselle,
+répondit froidement le personnage. Comme je
+ne possède point de clé, moi, j’ai dû faire un
+trou dans le treillage, d’ailleurs fort solide, et
+je viens de sortir par ce même trou. Chacun ses
+entrées, les cerises seront mieux gardées !</p>
+
+<p>Marguerite se mit à marcher vite.</p>
+
+<p>— Nous pouvons courir, si cela vous amuse,
+fit observer l’homme un peu aigrement.</p>
+
+<p>Marguerite ralentit.</p>
+
+<p>— Il me semblait vous avoir dit, objecta-t-il
+d’un ton sévère, que j’étais fatigué.</p>
+
+<p>Marguerite pensa qu’il devait être aussi fort
+vieux, et une pitié l’envahit. Elle chercha vainement
+à régler son pas sur le sien, constatant
+qu’il allait beaucoup plus vite qu’elle malgré son
+grand âge. Puis elle songea aux cerises volées,
+au trou du treillage et à la réception que son
+père lui ménageait. Elle espérait qu’on ne la
+gronderait pas. Non seulement on lui recommandait
+de lire « avec fruit », mais encore
+« de soulager toutes les infortunes ». (M. Davenel
+répétait souvent, au dessert : « J’ai bien
+mangé… <i>que Dieu en fasse autant pour tout le
+monde.</i> ») Inflexible pour les seuls voleurs, il
+aurait livré sa propre soupière au vieillard infirme,
+à l’enfant malade ; par exemple, en dehors
+de ces deux catégories, il ne livrait rien, pas
+même la soupe.</p>
+
+<p>Restait l’effraction… Ce serait dur.</p>
+
+<p>Marguerite, en traversant le champ de betteraves,
+se sentant rassurée parce que l’homme
+noir se taisait, prépara un petit mensonge. Elle
+aurait rencontré ce vagabond sur la route et lui
+aurait offert un secours, ignorant le rapt des
+cerises. On aviserait quand le voleur serait loin,
+et elle se chargeait d’indiquer à M. Davenel
+certaines nuances qu’elle croyait démêler dans
+la nuit profonde de cet individu.</p>
+
+<p>— Si vous préfériez ne pas voir mon père, risqua-t-elle,
+conciliante, nous pourrions tourner par
+les cuisines. C’est justement l’heure du dîner de
+nos ouvriers, de braves paysans, très bien élevés…</p>
+
+<p>L’homme l’interrompit d’une voix tranchante.</p>
+
+<p>— Pardon, Mademoiselle, je ne suis pas un
+ouvrier, car je n’ai jamais travaillé, ni un paysan,
+je n’ai plus de pays. En quel honneur m’attribuerais-je
+la part d’un de ces… bien élevés que
+Monsieur votre père exploite généreusement
+selon l’antique usage ? Vous m’avez invité à dîner
+au nom du directeur de la ferme-école de Flachère,
+je crois ? J’ai accepté. Que signifie cette
+histoire de cuisines ?</p>
+
+<p>Marguerite reprenait pied sur le domaine des
+fleurs et devenait plus courageuse. On entrait
+dans le rayonnement de la grande roue des
+roses. Les violiers répandaient leurs parfums,
+moitié vanille moitié muscade.</p>
+
+<p>— C’est entendu, fit-elle gracieusement.</p>
+
+<p>L’homme s’arrêta et bâilla. On eût dit un
+miaulement de tigre.</p>
+
+<p>— Mais cela empeste, ici ! gronda-t-il.</p>
+
+<p>Marguerite n’osa pas rire.</p>
+
+<p>— En effet, dit-elle, cela sent très bon.</p>
+
+<p>Alors, l’homme noir se rapprocha d’elle.</p>
+
+<p>— Nous commençons à nous comprendre,
+ricana-t-il, oui, cela sent très bon, cela empeste
+d’une manière extraordinaire. Je n’ai jamais respiré
+pareille odeur. C’est à croire que les fleurs
+de ce jardin sont la puanteur de tous les parfums
+réunis de la femme, vivante ou morte. Il y
+a de quoi en crever, je pense. Est-ce que vous
+demeurez ici depuis longtemps ?</p>
+
+<p>— Je suis ici chez moi, Monsieur, répondit
+Marguerite avec un peu de morgue.</p>
+
+<p>— Félicitations ! Vous avez de l’estomac.</p>
+
+<p>Ils se turent. Marguerite montait un perron.</p>
+
+<p>Dans la salle à manger, où les virulentes
+céramiques ruisselaient de lueurs de plus en plus
+brutales, M. Davenel lisait toujours <i>le Figaro</i>.
+Passant la littérature, il en arrivait aux faits-divers,
+et du bout de son couteau taillait machinalement
+une croûte de pain. Quand Marguerite
+entra, masquant de sa jupe blanche le noir
+épouvantail, les traits du directeur de Flachère
+se détendirent : il lisait l’histoire d’un crime
+abominable et commençait à devenir inquiet
+parce que sa fille était dehors. Il se leva gaiement.</p>
+
+<p>— Vilaine Margot ! Est-ce que tu veux me
+faire coucher à dix heures, ce soir ? Où sont tes
+cerises ? Tu rapportes ton panier vide. Hein ?…</p>
+
+<p>Marguerite s’effaçait, présentant le nouveau
+convive, et derrière la robe blanche il aperçut
+la bête nocturne aux yeux de phosphore.</p>
+
+<p>— Monsieur…</p>
+
+<p>— Monsieur, déclara l’homme noir, je viens
+dîner. Mademoiselle m’a invité de votre part et
+je tombe d’inanition.</p>
+
+<p>Il s’assit juste en face du poulet rôti que la
+bonne n’avait pas voulu enlever avant le retour
+de Mademoiselle.</p>
+
+<p>— Voilà, papa, commença Marguerite, très
+gênée, tandis que son père la foudroyait d’un
+regard d’étonnement. Monsieur a faim… Je l’ai
+rencontré devant le clos neuf. Il m’a demandé
+la charité, j’ai cru bien faire en te l’amenant, car
+je sais que tu es toujours gentil pour les pauvres.</p>
+
+<p>L’épouvantail s’était placé sur une des petites
+chaises d’asperges montées. Il s’accouda sur la
+nappe et promena ses yeux cruels du père à la
+fille. Sale comme un ramoneur, il semblait conserver
+le long de ses vêtements, primitivement
+sombres, une espèce de couche de suie, de boue,
+la couleur même d’un ancien enfer traversé. Il
+avait le teint bistré, les lèvres mordues, les
+prunelles ardentes d’un noir intense dégageant
+de légères flèches d’électricité bleues.</p>
+
+<p>— Le discours de Mademoiselle contient quelques
+inexactitudes, fit-il sèchement. Elle ne m’a
+pas rencontré devant le clos neuf, parce que j’étais
+dedans. Je ne lui ai pas demandé la charité parce
+que cette vertu théologale est une créature allégorique
+qui n’assouvirait pas tous les appétits
+d’un homme tel que moi. Je lui ai avoué, simplement,
+que je trouvais les cerises d’une digestion
+trop rapide, et je suis venu pour ajouter
+des mets plus substantiels à mon premier repas.
+Vous permettez, Monsieur ?</p>
+
+<p>Ce disant, fourchette en main, il attaqua le poulet.</p>
+
+<p>Stupéfait, le père de Marguerite roulait des
+yeux d’officier retraité entendant sonner le clairon.</p>
+
+<p>M. Davenel était un père noble de cinquante
+ans. Sa régulière figure de paisible bourgeois,
+soldat de l’industrie, s’illuminait facilement
+d’une rougeur guerrière. Mais cela tenait bien
+plus à son tempérament sanguin qu’à ses idées
+sur le droit des pauvres, et il aurait donné le
+poulet, s’il en avait eu le loisir. M. Davenel
+était bon, très bon, presque aveugle de naissance.</p>
+
+<p>— Monsieur, déclara-t-il d’un ton rogue, je
+ne vous connais pas. Je dois m’en rapporter à
+ce que ma fille me dit. J’espère, au moins, que
+vous ne lui avez pas manqué de respect ? (Il
+ajouta, emphatique et un peu moqueur :) Vous
+voliez mes cerises, tout à l’heure ? Vous êtes
+mon hôte à présent…</p>
+
+<p>— … Car, continua l’épouvantail lui coupant
+la parole avec une entière sérénité, si je n’étais
+pas votre hôte vous me flanqueriez dehors ? Je
+vous ferai remarquer que, pour flanquer un hôte
+dehors, il faut qu’il soit entré. Donc, ce n’est
+guère que son hôte qu’on peut envoyer au diable
+puisqu’on le détient. Ne vous gênez pas. Je
+veux très bien m’en aller, seulement après dîner.
+J’ai accepté une invitation.</p>
+
+<p>— Vous avez faim, Monsieur, dit Davenel
+au comble de la stupeur, et croyez que je n’ai
+jamais refusé un verre d’eau…</p>
+
+<p>— A qui avait faim ? De mieux en mieux ! Je
+suis reçu dans une drôle de maison. Soit, Monsieur,
+je boirai volontiers — pas d’eau, j’ai horreur
+de l’eau — à votre santé ce grand verre
+plein de ce petit bordeaux. Est-ce bien du Bordeaux ?
+(Il fit claquer sa langue.) Non. C’est
+du Bourgogne. Et le verre est un récipient
+moyen-âge datant du Bon-Marché. Excellent
+vin, Monsieur ! Détestable style ! Maintenant, le
+reste du poulet étant compris dans le verre d’eau,
+je me l’adjuge. Je vous en prie, Mademoiselle,
+donnez-vous la peine de vous asseoir. Je me
+souviens de vous avoir fait courir sous prétexte
+de vous suivre.</p>
+
+<p>Le père et la fille ne pouvaient plus parler.
+Ils n’étaient ni tristes ni gais, pas davantage en
+colère, mais seulement enveloppés d’un vertige.
+Depuis dix ans qu’ils habitaient Flachère, on
+avait vu bien des chemineaux récalcitrants, bien
+des ouvriers saouls, bien des voleurs venant vous
+vomir à la face leur indigestion de fruits ou leurs
+menaces de vous en dérober d’autres. Point ne
+s’était encore trouvé, sur les routes franchement
+égalitaires de leur gouvernement, un fou de cette
+espèce.</p>
+
+<p>M. Davenel battait des paupières.</p>
+
+<p>Marguerite ouvrait les bras, témoignant de sa
+complète ignorance. Tous deux se rapprochèrent.
+La fille posa sa main sur le poignet du
+père, désirant ne pas l’abandonner dans une pareille
+extrémité.</p>
+
+<p>— J’ai eu tort de t’amener ce Monsieur, chuchota-t-elle,
+confuse.</p>
+
+<p>Davenel dit, tout haut, sentencieusement :</p>
+
+<p>— On n’a jamais tort de chercher à faire le
+bien, ma fille.</p>
+
+<p>L’épouvantail, qui broyait entre ses deux
+solides mâchoires les derniers morceaux du
+poulet, grommela :</p>
+
+<p>— Moi, je suis de l’avis de Mademoiselle
+votre fille. Elle a eu tort. Il faut toujours laisser
+les voleurs à leur place, c’est-à-dire dans leur
+misère… qui est la liberté.</p>
+
+<p>Davenel s’avança, crispant les poings. Quand
+on touchait à sa fille, on gâtait tout.</p>
+
+<p>— Vous, fit-il bombant le torse, vous êtes un
+insolent, et peut-être… peut-être… (il semblait
+fouiller dans sa mémoire, se rappeler enfin des
+bribes de lecture ou de conversation) peut-être…
+<i>un anarchiste</i>, Monsieur !</p>
+
+<p>Marguerite eut un frisson de curiosité. Tiens !
+En effet ? Pourquoi pas ? Un anarchiste, cela
+expliquait l’histoire des cerises. La reprise individuelle,
+le partage des fruits de la terre, ne
+jamais travailler… qu’à sa soif et boire toujours
+sans travailler, les bombes au fond des caves et
+les discours incendiaires dans les réunions publiques.
+Ce devait être ce genre d’animal féroce.
+Elle en avait donc rencontré un ! Elle qu’on
+tenait éloignée des grands centres, du Paris
+mondain, où, disait-on dans les feuilles, on traite
+poliment ces gens-là en se servant des socialistes
+comme intermédiaires. Et une cacophonie de
+mots baroques, d’expressions crapuleuses, de
+phrases de théâtres, bouleversait sa petite cervelle
+de bourgeoise pure.</p>
+
+<p>L’anarchiste, en somme, était un monsieur
+comme un autre, avec cette différence qu’il avait
+le droit à la folie périodique et qu’on le
+respectait, durant ses accès, pour sa spéciale maladie,
+un peu comme on respectait jadis les <i>innocents</i>
+battant la campagne. L’anarchiste n’étant jamais
+<i>qu’un</i> à la fois, il représentait une simple bête
+de luxe, très ruineuse, que la meilleure société
+entretenait pour égarer l’attention, se fournir
+des alibis, quelque chose comme les jeunes lions
+apprivoisés de Sarah Bernhardt.</p>
+
+<p>Tout en se débitant à elle-même ces lieux communs,
+Marguerite serrait nerveusement le bras
+de son père. Elle voulait voir la suite. Elle se
+sentait fière d’avoir saisi « au vol » cet oiseau rare.</p>
+
+<p>M. Davenel, s’il était moins enthousiasmé,
+inclinait, cependant, à l’indulgence, parce que
+cette espèce-là est un signe des temps. On fait la
+part du feu, voilà tout. On transige, on cause,
+on pousse le personnage du côté de la porte en
+lui promettant de s’intéresser à sa doctrine, les
+jours de pluie, et on l’engage doucement à aller
+se faire pendre ailleurs, car, chose désagréable,
+quand on reçoit un anarchiste plus que l’espace
+d’une visite de cérémonie, on devient son complice.</p>
+
+<p>Pour le moment, la part du feu se bornait au
+panier de cerises et au poulet rôti. L’aventure se
+terminerait bien.</p>
+
+<p>— Marguerite, souffla le directeur de Flachère,
+si tu te retirais ? Il est tard, j’ai à causer avec
+Monsieur.</p>
+
+<p>Ah ! non ! elle n’irait pas se coucher comme
+une petite fille de quatre ans.</p>
+
+<p>Elle résista de la tête.</p>
+
+<p>Cet anarchiste, en temps qu’anarchiste, avait
+fort bon air. Il était noir, il était sale. Son visage
+souffrant et anguleux s’accentuait sous le hâle
+des incendies ou la flétrissure des nuits de mystère.
+Tout jeune il avait déjà des rides et, masque
+de comédie antique, il ouvrait formidablement
+les mâchoires.</p>
+
+<p>M. Davenel, soupirant, se gratta le front.</p>
+
+<p>Il eut, peu à peu, la vision d’un autre personnage,
+nippé, décrassé, représentant un honnête
+travailleur, venant grossir le régiment d’ouvriers
+casernés dans la ferme. On manquait toujours
+de bras à l’école de l’agriculture.</p>
+
+<p>L’épouvantail passait, lui, du poulet aux haricots
+verts. Davenel s’assit en face de son hôte,
+remua les lèvres.</p>
+
+<p>— Non, Monsieur, je ne suis pas un anarchiste,
+déclara l’homme noir lui coupant la pensée. Je
+suis un voleur, un simple voleur, venant de voler
+les cerises du prochain sans sa permission, ce qui
+est un prodigieux travail, j’en sue encore ! Et je
+ne veux rien faire de plus parce que j’aurai le
+bon goût de demeurer le criminel intelligent.</p>
+
+<p>Résigné à toutes les transactions, histoire de
+garantir les cerises de l’avenir, M. Davenel hocha
+le front.</p>
+
+<p>— Le criminel intelligent ? Vous voilà bien !
+Vous ne pouvez me donner une meilleure définition
+de l’anarchiste, mon ami, dit-il d’un ton
+paternel. Vous volez mes fruits, et, grâce à
+cette… vétille, vous arrivez à manger mon dîner.
+Seulement, je vous devine, moi, le maître, celui
+qui a le droit de faire coffrer le voleur. Je me trouve
+en présence d’une exception, d’un criminel intelligent,
+capable de raisonner son cas. Vous êtes
+jeune…</p>
+
+<p>— Il y a malentendu, monsieur le Directeur,
+riposta l’épouvantail, en attirant d’un souple
+mouvement de coude le compotier rempli de
+fraises <i>plombière</i>. Je ne suis pas votre ami
+puisque je n’ai pas l’honneur de vous connaître,
+et je n’ai rien de commun avec un voleur de
+profession. Inutile de me parler de ma jeunesse.</p>
+
+<p>— Je saisis, fit Davenel, tordant sa serviette et
+affectant la bonhomie d’usage. Vous avez <i>partagé</i>.
+Mais le partage, étant donné votre appétit, ne
+serait pas égal. Nous mangeons moins que vous.
+N’est-ce pas, Marguerite ?</p>
+
+<p>Marguerite, assise sur une seconde sellette
+vert d’asperge, regardait ses pieds.</p>
+
+<p>— Oui, papa.</p>
+
+<p>— C’est parce que vous êtes malade, sans
+doute, dit flegmatiquement l’épouvantail, se versant
+un flot de vin.</p>
+
+<p>— Nous préférons rester sur notre appétit,
+c’est plus raisonnable. Vous allez vous griser.</p>
+
+<p>— A votre aise, Monsieur, et à votre bonne
+santé, Mademoiselle. Je ne me grise jamais. Ce
+sont les voisins <i>qui tournent</i> !</p>
+
+<p>La jeune fille le regardait boire avec admiration.
+C’était bien, oui, l’anarchiste du signe des
+temps dans toute son horreur. Entre elle et lui
+la distance devenait si grande qu’elle ne le
+redoutait plus. Elle contemplait le fauve parce
+que les grilles des questions sociales s’élevaient
+entre eux, et elle s’émerveillait à l’idée de lui
+jeter du pain.</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas un professionnel, je veux
+le croire, répondit Davenel, qui tenait à placer
+ses théories humanitaires. Je veux même supposer
+que votre criminelle intelligence s’arrête
+aux cerises. Nous avons tous chipé des fruits
+lorsque nous sortions du collège, et nous ne
+sommes pas montés sur l’échafaud pour cela.
+Je ne demande pas la mort du coupable. Et en
+travaillant…</p>
+
+<p>L’épouvantail regarda brusquement derrière
+lui, et, d’un geste involontaire, il se passa la
+main sur la nuque.</p>
+
+<p>— Oh ! fit-il d’une voix sourde, nous avons
+tous <i>avoué</i> les cerises, voulez-vous dire… mais
+le <i>reste</i> ? Vous m’offrez donc la complicité du
+silence, le travail rachetant la faute, un bris de
+clôture s’arrangeant avec une chaîne, vos fils de
+fer se tordant autour de mes poignets ? Vous
+désirez me payer mon crime ? Un beau crime !
+Eh ! Eh ! Cela vaut plus cher que vous ne le pensez,
+Monsieur.</p>
+
+<p>Par la fenêtre ouverte sur les jardins des roses,
+un vent froid sembla pénétrer dans la salle.</p>
+
+<p>Il ajouta :</p>
+
+<p>— C’est singulier cette lubie qu’ont tous les
+hommes riches de s’entourer de forçats. Je cite
+mes auteurs… anarchistes.</p>
+
+<p>Davenel paraissait très perplexe. Ce garçon,
+dont les prunelles luisaient étrangement, pouvait
+bien être fou. Il s’exprimait d’une manière troublante
+pour des entendements sains. Pas fort
+analyste, le directeur de Flachère n’avait pas encore
+compris que son adversaire, anarchiste ou non,
+répondait toujours par déductions logiques aux
+pensées au lieu de répondre aux phrases. Possédant
+une notable avance sur son interlocuteur,
+il lui exposait ses propres systèmes sans daigner
+l’écouter.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Davenel toussa.</p>
+
+<p>— Marguerite, mon enfant, murmura le père
+inquiet, je t’assure qu’il doit être tard, et tu es
+fatiguée.</p>
+
+<p>— Cependant, papa…</p>
+
+<p>— Si, ma fille !</p>
+
+<p>Marguerite salua comme une enfant bien élevée
+et, une fois sortie, colla son oreille à la serrure.</p>
+
+<p>— Auriez-vous des choses plus graves sur la
+conscience, Monsieur, questionna Davenel ? Maintenant,
+vous pouvez parler.</p>
+
+<p>L’épouvantail recula sa chaise, croisa la jambe
+et regarda par la fenêtre.</p>
+
+<p>— Non. Après vous. Je vous écoute. C’est
+vous qui avez envie de causer. Moi, je ne suis
+pas pressé de savoir quel genre de travail vous
+désirez confier au criminel intelligent.</p>
+
+<p>Davenel s’impatienta. Le personnage se
+moquait-il de lui ? Enfin, lui, le chef d’une grande
+entreprise nationale, il ne manquerait pas plus
+d’aplomb qu’un vagabond aux abois n’ayant que
+sa peau pour fortune. (Et quelle peau, juste
+ciel !) Il ne s’agissait plus que de le pousser
+dehors ou de l’embaucher pour la récolte du foin.</p>
+
+<p>— Mon ami, vous avez fait peur à ma fille et
+je ne vous dois rien : deux raisons pour que je
+n’insiste pas pour vous sauver. Cependant je
+garde le respect de <i>l’hôte</i>. Vieille tradition ! Vous
+autres, Messieurs les anarchistes, vous rêvez de
+démolir toutes les traditions, mais je vous déclare
+qu’ici, chez moi, vous ne démolirez rien du tout.
+Vous avez dû faire un mauvais coup qui vous
+oblige à fuir les endroits peuplés et cela vous
+exaspère de risquer la prison pour quelques
+cerises. Soit ! Voilà ce que je propose à mon
+hôte s’il est raisonnable, s’il veut se corriger,
+rentrer en grâce auprès d’une société qui a du
+bon, je vous le prouve ? C’est le moment des
+foins chez nous. Sans examen de certificat, nous
+acceptons tous ceux qui nous demandent de
+l’ouvrage. Profitez-en. Plus tard, il faudra des
+papiers. Je vous offre vingt sous par jour, la
+nourriture, le coucher, et je passe l’éponge sur
+les cerises. Ça durera ce que ça pourra. Je vous
+préviens, seulement, que si mes gardes vous pincent
+à escalader la plus petite clôture, ils vous
+abattront comme un simple lapin, vous m’entendez ?</p>
+
+<p>— Parfaitement, conclut le fauve. Prisonnier,
+domestique ou… <i>lapin</i> !</p>
+
+<p>— Je ne plaisante pas, Monsieur, s’écria le
+père de Marguerite que cette manière de causer
+désorientait absolument.</p>
+
+<p>— Moi non plus, fichtre, et je choisis… le
+lapin.</p>
+
+<p>— Ah, çà, Monsieur ! Où avez-vous l’esprit ?</p>
+
+<p>— Dame, je me ferai tuer en mangeant vos
+choux, pardon, vos cerises, mais je ne serai pas
+votre complice. C’est beaucoup plus pratique.</p>
+
+<p>— Vous êtes un fou. De quelle complicité
+peut-il être question ?</p>
+
+<p>— Je suis un sage. Comme il faut en finir avec
+la société, je préfère le coup de fusil. Bonsoir !
+Mes hommages à votre fille. C’est une jolie personne
+qui ment déjà fort bien, dirait Hamlet.</p>
+
+<p>L’épouvantail se leva, s’étira, satisfait d’avoir
+bu et mangé, gagna la porte.</p>
+
+<p>Un étranger, peut-être, ignorant les lois et
+les coutumes françaises ! Il avait bien reçu une
+certaine éducation, on le sentait à ses tournures
+de phrases, mais on ne pouvait le classer dans aucune
+catégorie de pauvres diables. Ses vêtements
+couleur de suie l’habillaient d’une nuée d’orage
+à la fois boueuse et menaçante. Il était hardi de
+regard et vieux de bouche. Sa voix, aux intonations
+dures, sonnait, paraissait sortir d’un gosier
+de métal. Tous ses gestes avaient la souple précision
+des mouvements d’une bête dangereuse.</p>
+
+<p>— Réfléchissez, mon garçon, dit le père de
+Marguerite humilié par l’orgueil incompréhensible
+de ce voleur. Vous avez, décidément, un air
+qui ne me plaît pas.</p>
+
+<p>L’épouvantail s’arrêta et sortit un objet de sa
+poche, un objet brillant. Davenel, songeant à la
+possibilité d’un revolver, se glissa derrière lui,
+la main haute. Il s’aperçut qu’il tenait un petit miroir.</p>
+
+<p>— Il est fou ! Cela crève les yeux, pensa
+Davenel respirant.</p>
+
+<p>Par hasard, l’épouvantail leva les siens.</p>
+
+<p>— Non, répliqua-t-il laconiquement, mais je
+constate qu’en effet j’ai un drôle d’air.</p>
+
+<p>Davenel recula un peu. Il eut un léger tressaillement,
+à peine l’impression d’une aile de chauve-souris
+le frôlant, et il murmura, très bas,
+puisque cet homme singulier entendait jusqu’aux
+pensées :</p>
+
+<p>— Enfin, Monsieur, que désirez-vous ?</p>
+
+<p>— M’en aller.</p>
+
+<p>Derrière la porte, Marguerite n’osait plus bouger.</p>
+
+<p>Il s’en alla, et, traversant le vestibule, il faillit
+se heurter à cette blanche silhouette de fille
+curieuse. Alors, il lui jeta un regard noir, un
+long regard très sombre et très chaud qui tomba
+sur elle, l’enveloppa tout entière, comme un manteau
+de velours.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">III<br>
+<span class="small">TERRE BÉNIE</span></h2>
+
+
+<p>Il avait plu la nuit, il pleuvait le matin, il
+pleuvrait encore le soir, et la campagne s’embrumait
+d’un brouillard tout spécialement sale qui
+faisait croire à une boue céleste, plus vaporeuse
+que la boue terrestre, se diluant dans les ondées.
+Les prairies vertes devenaient grises, la forêt
+verte tournait au marron, et des êtres humains
+passaient, visqueux, le long des routes sous les
+rayons de l’averse qui les semblaient détenir à la
+manière d’une nasse détenant des poissons.</p>
+
+<p>La propriété nationale de Flachère, vue dans
+ces torrents d’eau, prenait une physionomie
+inquiétante. La ferme hollandaise, construction
+de bois gardant son écorce, rustique, se fonçait
+jusqu’au ton du granit noir ; les pendentifs, les
+guipures de sapin blanc, se détachaient sur elle
+en larmes de draps mortuaires, et la grande roue
+des fleurs, sectionnée par des sentiers d’une régularité
+désespérante, avait l’air du parterre d’un
+vaste mausolée correctement entouré de grilles
+le défendant contre les témérités des vivants. Çà
+et là, des petits ponts enjambaient des ruisseaux,
+des petits ponts en gros rondins, brillants, huileux,
+se fonçant aussi jusqu’au caramel, faux bois
+et fausse écorce, imitant le tronc d’arbre mal
+équarri, mais gardant en leur secrète armature
+l’inusable dureté du véritable fer. Les petits ruisseaux
+coulant sous les petits ponts glougoutaient,
+augmentés de fange. Les gazons, soigneusement
+peignés en temps ordinaire, s’imbibaient comme
+des éponges et une sorte de liqueur épaisse miroitait
+entre leurs chevelures courtes, une matière
+gluante pareille à la transsudation d’une maladie
+sébacéenne.</p>
+
+<p>Interminablement les champs de betteraves
+s’allongeaient sous la pluie, prenant la dimension
+d’une mer, ayant des remous et des moires, des
+courants, toute une marée qui entraînait à perte
+de vue des vagues énormes de feuilles. Et, coupant
+ces champs comme des barques retournées
+par une bourrasque, les ponts, couleur de
+goudron, esquissaient leurs formes d’épaves
+fuyant au large. Des routes unies se déroulaient
+plus blanches, frangeant d’une ligne d’écume
+ces sombres masses de verdures et d’eau mêlées,
+des routes désespérément blanches.</p>
+
+<p>C’était un paysage navrant.</p>
+
+<p>L’homme avait découvert, du côté de la forêt,
+tout près de la limite gouvernementale, une hutte
+déserte, une espèce de cabane de berger, ou de
+braconnier, bâtie en claies d’osiers, que le torchis
+maintenait tant bien que mal à l’état de
+murailles. Le toit s’effondrait en avant, et, en
+arrière, les branches de genévrier s’ébouriffaient,
+laissant filtrer les averses. Cette demeure, toute
+primitive, avait l’avantage, pour son habitant,
+de dominer la situation. Devant son ouverture — car
+il n’y avait plus guère de porte — s’étalait
+ce grand pays, somptueusement désolé,
+jusqu’au fleuve, et par delà les rangées de peupliers
+masquant le fleuve remontaient les collines
+jusqu’au ciel. On aurait vu poindre un gendarme
+de plusieurs lieues. Durant la semaine de beaux
+jours qui venait de s’écouler, il avait été possible
+de coucher en plein air, tantôt dans une meule
+de foin, tantôt sous les petits ponts rustiques.
+On ne pouvait plus y tenir, maintenant ; l’eau
+ruisselait, suintait de partout. En marchant, elle
+giclait du sol comme si la pluie sortait de terre
+au lieu de choir. L’homme, depuis huit jours,
+errant de place en place, avait remarqué
+bien des choses anormales et subi de graves
+déconvenues. Cette splendide contrée donnait,
+au soleil, l’illusion d’un paradis, nouvel Éden
+administratif où tout était prévu pour exciter
+et punir la gourmandise, mais elle dégageait,
+par les mauvais temps, une abominable tristesse.
+Cela imitait réellement trop le cimetière.
+De plus, la boue de ces terrains si bien entretenus
+ne séchait pas, elle tachait, huilait les vêtements
+comme une glu. Cette boue collait sans
+changer de nuance, restait humide. La terre, la
+bonne terre naturelle dont nous sommes tous
+pétris, est brune d’abord, jaunâtre ensuite,
+s’effrite sous l’ongle et s’en va en poussière. La
+terre n’est pas malpropre tant qu’elle n’est pas
+triturée chimiquement par l’humanité. Pourquoi
+donc ce sol fertile se montrait-il si méchant vis-à-vis
+de ceux qui ne possédaient pas de vêtements de
+rechange ? Il ne fallait plus songer à se nettoyer
+une fois tombé dans un fossé de Flachère. L’homme
+en avait pris son parti ; une sorte de somnolence
+le paralysait depuis l’excellent repas qu’il
+s’était offert chez le directeur de la ferme-école.
+A quoi bon les soins de toilette ? Ses habits,
+jadis de drap fin et de coupe anglaise, se confondaient
+à présent avec le hâle de sa peau. Il
+aurait bientôt plus de trous que de taches et toutes
+ses misères s’égaliseraient sous le même vent
+de malheur. Son chapeau de feutre mou pleurait
+des larmes de deuil le long de son dos, lui plaquant
+ses cheveux aux tempes, et il s’essuyait
+d’un geste machinal en se barbouillant de noir
+quand cela lui glissait dans les yeux.</p>
+
+<p>Lorsqu’il eut rencontré la cabane, il se sentit
+capable de dormir des années, il était dominé
+par le sommeil invincible qui s’empare de ceux
+qui n’ont plus l’espoir du lendemain. Il allait se
+vautrer là, en animal désormais tranquille, abdiquant
+sa dignité de personnage pensant, et,
+couché de tout son long sur une litière presque
+pourrie, un fumier de feuilles, il avait dormi
+profondément, sans un rêve appréciable. A son
+réveil, la vision morne de ce pays raviné par une
+pluie tenace lui semblait un cauchemar ; il devinait
+des choses plus mornes encore dans les
+dessous de ce spectacle correctement effrayant,
+et il demeurait immobile, étendu, le menton sur
+ses deux poings, écoutant le floc floc de l’eau
+qui agrandissait ironiquement toutes les flaques.
+L’homme ne songeait pas à réagir, ne s’étonnait
+pas. Il subissait la contagion de la tristesse
+calme régnant autour de lui. Il est certain que
+ce pays se changeait en vaste nécropole, mais,
+chose horrible, les morts, sous les fleurs ou la
+boue, devaient grouiller. Une abondante vermine
+travaillait les flancs de la planète en cet
+endroit béni. Quel genre de vermine ? On percevait
+des râles sourds, des hoquets, des bruits
+de dégorgements souterrains, tout un remue-ménage
+de gens ou de machines condamnés à
+ne pas se montrer. Il suffisait de mettre son
+oreille contre le sol pour se convaincre qu’il y
+avait quelque chose <i>là-dessous</i>. L’homme, très
+las, se souciait peu d’approfondir le mystère. Il
+trouvait cette terre hostile au pauvre monde,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Probablement une ferme-école selon les nouveaux
+rites de la culture intensive, un département
+inconnu parmi ceux de la science industrielle,
+et puis on devait fabriquer du sucre
+avec toutes ces betteraves monstres, en les faisant
+macérer dans l’indulgence du directeur de
+la colonie ! Que lui importait ! On ne rencontrait
+aucun sergent de ville. L’essentiel était de ne
+pas se laisser prendre au piège d’un salaire
+quelconque, car on le ferait vivre malgré lui et
+lui ne voulait plus que végéter. Il serait une
+plante, moins qu’un animal, un arbre aux racines
+féroces qui cherchent quand même un aliment,
+de la sève, afin de soutenir le cœur du
+chêne pourtant à jamais foudroyé.</p>
+
+<p>Devant la tanière de l’homme se déroulait
+une nappe de terre noirâtre, inculte encore, à
+demi noyée par les averses ou peut-être seulement
+baignée par cette eau qui montait en
+bouillonnant des entrailles de ces champs
+copieusement fumés. L’endroit était nu, sans un
+brin d’herbe, s’imbibant par place des petites
+mares couleur de café. Cela ne sentait pas le
+fumier ordinaire. Une odeur écœurante, fade,
+une odeur affreuse, mais <i>rectifiée</i>, s’exhalait de
+ces bouillies de nègre, la senteur morte de choses
+déjà tellement mortes qu’elles n’ont plus de
+nom en aucune langue. Et cette odeur que transmettait
+la pluie tout en l’atténuant possédait
+aussi un vague relent de jupes sales.</p>
+
+<p>L’homme se dit que l’heure venait de déterrer
+un repas quelconque. La veille, il avait mangé
+de délicates petites carottes nouvelles, délicieusement
+sucrées, mais cela ne l’avait pas rassasié.
+Cependant, s’il avait faim, il manquait de courage
+pour la chasse, de l’excitation nécessaire qui
+lui ferait trouver bons les légumes crus. L’air de
+cette contrée offrant tous les luxes des tables bourgeoises
+bien servies, les primeurs, les gros fruits
+et les fleurs splendides, ne vous donnait pas un
+grand appétit par surcroît. L’homme sentait son
+estomac malade, peut-être faute de viande, peut-être
+à cause de cette spéciale odeur, ce relent
+d’évier mal lavé, que répandait la belle terre
+bénie, toute grasse de son fumier onctueux. Il
+était incapable d’aller voler des cerises ou d’exiger
+le poulet rôti directorial. Ce qu’il faisait là,
+gisant comme une loque, il n’en savait plus
+rien, mais il devinait qu’il commençait à pourrir.
+Et ses instincts lui demeurant fidèles, il s’efforça
+de protester un peu.</p>
+
+<p>Un vol de corbeaux vint s’abattre en tournoyant
+dans le champ inculte. Les sombres
+oiseaux se posèrent sur des mottes de boue, et
+là, les pattes triturant, le bec plongeant, ils
+fouillèrent. Ils prenaient l’allure de vieux savants
+humant avec délice les immondes matières premières
+devant servir à la glorieuse transformation
+de l’or.</p>
+
+<p>L’un deux s’approcha familièrement de l’homme
+couché, le bec luisant, tendant son gros nez d’acier
+bleui au feu des forges, dardant une paire d’yeux
+cerclés de rouge, bésicles de personnage cruel et railleur.</p>
+
+<p>L’homme eut un léger frisson.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il me croit mort ? songea-t-il.</p>
+
+<p>Et pour se prouver à lui-même qu’il ne l’était
+pas, il saisit un caillou, le lança d’un geste furieux.</p>
+
+<p>L’oiseau poussa un cri de malédiction, pivota
+un instant, puis resta les ailes raides.</p>
+
+<p>D’un mouvement souple, l’homme rampa et
+vint se pencher sur son agonie.</p>
+
+<p>— Eh bien, mon vieux ? Le mort saisit le vif !
+dit-il en l’agrippant par ses plumes hérissées.</p>
+
+<p>L’homme contemplait sa proie, les regards vagues.</p>
+
+<p>— Non, ce n’est pas tendre comme du poulet,
+mais avec des aromates, on pourrait essayer tout
+de même.</p>
+
+<p>Rentré chez lui, il se mit à creuser un trou,
+organisa un âtre, consolida un fragment de tuyau
+qui passait au milieu du toit de genévrier ; trois
+pierres lui servirent de chenets, de lèche-frite et
+une baguette de bois mince lui permit d’embrocher
+son oiseau plumé, vidé, de le faire tant bien
+que mal rôtir devant un feu qui fumait un peu,
+tout en parfumant la viande, car il avait choisi
+comme combustible la branche maîtresse du toit.
+Le corbeau, le bec bas, tournait, petit cadavre
+lamentable, écorché d’un côté, brûlé de l’autre ;
+il avait des cuisses violettes, des pattes noires,
+et son œil rouge dardait un dernier sortilège.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas très mauvais, déclara l’homme
+après le festin.</p>
+
+<p>Il s’essuya la bouche et, de nouveau, se coucha,
+puisqu’il manquait de chaise, à plat ventre,
+contempla la morne tristesse de la campagne. Il
+fallait bien accepter son misérable sort comme
+cette terre, inondée d’horreur, avait l’air d’accepter
+sa répugnante fécondité. Au loin, les corbeaux
+fuyaient, bande lugubre n’aimant pas les
+surprises de la vie humaine.</p>
+
+<p>Le champ vers deux heures se peupla d’ouvriers,
+une seconde bande noire vint remplacer
+l’autre. La pluie fondue en brouillard estompait
+des silhouettes d’hommes et de femmes dont les
+jambes paraissaient plus sombres que le reste du
+corps. Le tueur de corbeau s’aperçut qu’ils étaient
+tous chaussés de grandes bottes. Il connaissait
+ce genre de bottes-là… oui… on en rencontrait
+le soir dans les carrefours parisiens, des paires
+de jambes toutes pareilles qui remontaient les
+escaliers obscurs, surgissaient des orifices des
+égouts. Quel singulier pays où les travailleurs de
+la terre, les piocheurs, les laboureurs, portaient
+des bottes d’égoutiers ? On avait donc à se
+défendre contre l’animosité de la boue ? Non
+seulement elle collait, mais elle était venimeuse ?
+Les paysans, silencieux, semblaient chercher des
+points de repères dans leur champ ; ils tenaient
+des crocs de métal, de longues cannes de fer, et
+ils plongeaient de temps en temps dans le flot
+de cette vase fétide, remuaient à la façon d’inspecteurs
+d’une ligne qui serrent l’écrou d’un rail.
+Que signifiait ce travail ? Les femmes suivaient,
+drainant la boue et l’égalisant. Peu à peu l’eau
+des flaques diminuait, était bue lentement par
+des bouches invisibles. Cependant il continuait
+à pleuvoir.</p>
+
+<p>— Je ne comprends rien à leurs travaux,
+songeait l’homme. Ils m’empêchent de digérer !</p>
+
+<p>Il devenait de plus en plus certain que la pluie
+sortait de la terre dans cette étrange contrée. On
+aveuglait la voie d’eau et le sol se séchait, malgré
+les cataractes du ciel, reprenant sa consistance normale.</p>
+
+<p>Les ouvriers, bien vêtus, bien nourris, mais de
+teint blafard — sans doute un effet de lumière
+courant jaunâtre là-haut sur les collines — ne
+disaient rien, les femmes ne se disputaient pas,
+ne chantaient pas ; elles manœuvraient avec une
+indolence flagrante. On s’imaginait aisément l’état
+d’âme de ces gens à voir leurs mouvements ni
+fatigués ni actifs : cela pousserait bien tout seul.
+Et on triturait cela d’un bec solide et sûr imitant
+les corbeaux. La terre, pressée comme une éponge,
+rendait l’eau, gardait la fange, une haleine tiède
+soufflait, en dessous, pour gonfler les grains et
+on devait récolter le lendemain, du train où l’on
+entendait ronfler les machines.</p>
+
+<p>— M’ont-ils vu ? se demandait l’homme un
+peu inquiet.</p>
+
+<p>Personne, du reste, ne s’occupait de lui. Ces
+gens sérieux, tout à leur affaire, n’avaient pas
+l’idée de lui disputer la possession de sa cabane.
+Il se trouvait entre les deux limites : l’une, la
+muraille gouvernementale séparant le champ de
+la forêt, l’autre, un imperceptible renflement du
+sol qui se prolongeait à l’infini, sorte d’immense
+serpent qu’on aurait enterré le long de la plaine.
+Il faisait partie du déchet, un coin de broussaille
+et de bruyères qu’on défricherait plus tard, si le
+gouvernement reculait sa borne ! Pour le moment,
+on avait assez de travail ailleurs, le vagabond
+pouvait demeurer là, très inconnu et très inutile,
+avec le dernier bagage du pittoresque. Derrière
+lui, la forêt mystérieuse gardait encore des sites
+charmants qui ne produisaient pas de fleurs
+doubles, ou de légumes à cornes, et il aurait la
+récolte des simples, simple lui-même.</p>
+
+<p>Il tâchait de se rappeler le nom de cette forêt.
+Mais, lacune bizarre, il ne se rappelait pas de
+nom de forêt, ne retrouvait au fond de sa mémoire
+endolorie qu’un titre de boulevard : <i>les
+Filles du Calvaire</i>. Cela ne se rapportait nullement
+à sa question mentale. Il dormit un
+moment, abruti par les miasmes fluant du sol, et
+il fut réveillé dans un roulement de coups sourds.
+Il regarda, effaré, autour de lui. Les ouvriers,
+espacés dans le champ, n’étaient plus que des
+ombres chinoises se baissant, se relevant en
+gestes énigmatiques, leurs grandes bottes, leurs
+crocs de fer et leurs chapeaux de paille leur
+donnant un aspect à la fois conquérant et pacifique.
+Les coups sourds se précipitaient en
+grondement sinistre. Un orage ? Non. S’il faisait
+une lourde tiédeur d’étuve en bas, en haut, on
+n’apercevait ni lueur, ni nuage, tout était gris
+sans déchirure. Les grondements venaient de la
+terre comme la pluie. Dans cet endroit du monde
+tout était factice, et on ne voulait contracter
+aucune dette envers le ciel.</p>
+
+<p>L’homme, après une heure d’attention, comprit
+enfin qu’il s’agissait du canon ! Derrière lui et
+derrière la forêt il y avait une école d’artillerie ;
+après les champs de légumes monstres, le
+champ de tir où fleurissaient les obus de gros
+calibre imitant l’éclatement de gros melons trop
+mûrs au soleil de l’industrie moderne.</p>
+
+<p>— C’est complet ! songea l’homme. Des soldats,
+maintenant ? Quel paradis !</p>
+
+<p>De très mauvaise humeur, il se leva, fit craquer
+ses membres et sortit résolument de sa tanière.</p>
+
+<p>Il était grand, très maigre, de teint bistré et
+d’allures violentes tout à fait étrangères au
+pays. Loup sortant du bois. Ses prunelles, bleues
+à force d’être noires, jetaient du phosphore. Il
+représentait bien la bête enragée qui se lève,
+dans l’homme pauvre, les jours de disette, et
+le carnassier, en lui, devait avoir des goûts
+d’homme moins raisonnable que ceux de la bête,
+car, n’ayant plus faim, il allait à la conquête
+de choses beaucoup moins nécessaires que la
+dépouille d’un oiseau.</p>
+
+<p>— Il faut déterminer ma situation ou je ne
+dormirai pas tranquille. Ce coin de nature est le
+seul à peu près naturel ici. Il me plaît, je veux le garder.</p>
+
+<p>Il traversa le champ, se dépêtrant des fondrières
+avec peine, et il avisa l’un des ouvriers,
+le salua poliment, tout en secouant son feutre
+trempé d’eau.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit-il de son ton bref et autoritaire,
+vous allez me donner les renseignements
+dont j’ai besoin.</p>
+
+<p>— A votre service, fit le travailleur, qui était
+un garçon placide, solidement bâti quoique très
+blême sous le brouillard.</p>
+
+<p>Les hommes se mesurèrent des yeux. Le costume
+de celui qui abordait l’autre était couvert
+de boue. L’ouvrier le remarqua, lui qui tâtait
+cette même boue d’un croc prudent.</p>
+
+<p>— Écoutez, fit-il de son ton tranquille sans
+attendre les questions, il ne faut pas vous coucher
+par terre. C’est très mauvais de ce temps-là.</p>
+
+<p>— On se couche où l’on peut, mon ami, répliqua
+l’homme agacé de cette prévenance. Je venais
+justement pour vous demander si vous aviez
+besoin de la cabane que j’habite.</p>
+
+<p>— Non, bien sûr.</p>
+
+<p>— Alors, on ne me dérangera pas ?</p>
+
+<p>— Jamais de la vie ! C’est un ancien <i>raffut</i>,
+mais vous feriez mieux de coucher à la grange.
+Manque pas de paillasse et pourvu que vous ne
+flanquiez pas le feu… Est-ce que vous en usez ?</p>
+
+<p>Il lui tendait une blague.</p>
+
+<p>— Non. Merci. Je voudrais savoir si tout le
+pays appartient à M. Davenel.</p>
+
+<p>— Le pays ? Le pays ? Ben, il est à la nation,
+au gouvernement, à tout le monde, quoi ? M. Davenel
+est le directeur, sans être le propriétaire.
+Est-ce que vous avez eu des histoires avec le gouvernement ?</p>
+
+<p>Heureux de se reposer, l’ouvrier, en causant,
+bourrait une pipe, son croc de fer fiché devant
+lui. Les camarades étaient loin et n’avaient pas
+pour lui l’attrait de cet inconnu.</p>
+
+<p>— Allons ! Je vois ce qu’il en est ! Vous avez
+fait <i>la bombe</i>, hein ? reprit le paysan, pour qui
+lancer <i>la bombe</i> ou faire la fête étaient synonymes.</p>
+
+<p>— Si M. Davenel, votre directeur, vous l’a
+dit, ce doit être vrai. Moi, je voudrais savoir
+où prendre quelques provisions. J’ai un peu
+d’argent, mais je ne veux pas me risquer dans
+les villages voisins.</p>
+
+<p>— Bon ! Ça se comprend de reste. On doit
+vous chercher. Ici vous serez à l’abri de tout.
+Hier, notre chef d’équipe nous a commandé,
+de la part du gérant, que ceux qui trouveraient
+un homme noir sur leur chemin n’auraient qu’à
+faire semblant de rien. Le gérant, c’est M. le Directeur.</p>
+
+<p>Une espèce de honte, ou de morgue, empêchait
+l’homme noir de s’enquérir du métier de
+ces hommes qui le supposaient un honnête
+perturbateur de foule. Il était tombé dans leur
+boue sans idée préconçue parce que les jambes
+lui avaient manqué ce jour-là. Pourquoi leur
+demanderait-il le genre de malpropreté qu’ils
+brassaient devant lui ? La meilleure dignité
+humaine est encore l’absence de toute curiosité.</p>
+
+<p>L’ouvrier ajouta :</p>
+
+<p>— Il y a des cantines du côté de la crèche
+de Mademoiselle. Un grand hangar vitré qu’on
+éclaire à l’électrique le soir. Là on vend de tout
+pour les équipes de la coopérative. Et puis du
+vin, pas méchant, puis du tabac… mais excusez,
+puisque vous n’en prenez pas. C’est dommage !
+Ici on en a besoin contre le mauvais air.</p>
+
+<p>— J’y suis, songea l’homme noir. Ils ont
+peur des fièvres. Ils assainissent un marais.</p>
+
+<p>Il remit son chapeau, s’orienta, et se dirigea
+du côté de la ferme hollandaise en suivant une
+des routes blanches, si rectilignes.</p>
+
+<p>Le long de cette route, il compta une dizaine
+de maisonnettes assez semblables à de petites
+chapelles expiatoires, où presque invariablement
+se trouvait une femme sur la porte, triant une salade.</p>
+
+<p>— Les gardiennes de la nécropole ! fit l’homme
+noir en ricanant.</p>
+
+<p>Une de ces ménagères lui indiqua le plus
+court chemin pour gagner les cantines. On n’entendait
+plus les salves d’artillerie, le vent ayant
+changé. Une atmosphère saturée d’odeurs écœurantes
+pesait, lourde à la tête, et dans cet été
+mouillé on éprouvait la sensation de respirer un
+bain d’eau de vaisselle.</p>
+
+<p>— Je ne me ferai pas facilement à la belle
+nature, se disait l’homme.</p>
+
+<p>Sur le seuil des cantines, il hésita. Des bonnes
+en tablier blanc emballaient des paniers de fruits
+et classaient des petites caisses dans des grandes.
+Au-dessus des fourneaux, des bassines, contenant
+des compotes et des confitures, bouillaient
+et écumaient. Un ouvrier, marmiton ou
+égoutier, épluchait des fraises, les doigts ruisselant
+de leur sang grenat.</p>
+
+<p>C’était une coopérative entre gens du même
+bâtiment : des parts de légumes et de fruits
+mises en commun, les restants de vendange de
+l’année dernière, le surplus du blé ; la boutique
+des sages où tout se revendait à bas prix aux
+désordonnés, avec le bénéfice de la bonne,
+cependant, épouse d’un contre-maître, fort
+experte à trousser la marchandise sur les comptoirs.
+Ces braves ouvriers calculaient modérément
+ce que les bourgeois faisaient sans modération,
+et peut-être, parvenus à la fortune, ils
+inventeraient pire que leurs patrons, quoique
+avec moins de formes. Un réfectoire s’allongeait,
+interminable, couvert de gobelets, de
+cruches et d’assiettes.</p>
+
+<p>Table d’hôte des célibataires de la coopérative
+de Flachère, on y servait une nourriture abondante
+et variée dont chaque part était lilliputienne
+avec la plus stricte justice. La première
+année on avait eu des déluges de soupe, la
+seconde année une avalanche de légumes. Maintenant,
+l’appétit coupé, on se bornait à des petites
+portions de collège sans aucune sucrerie
+de couvent, car on avait assez des confitures.
+Les porcs de la ferme bâfraient des sacs de
+fruits, et on pouvait dire orgueilleusement du
+peuple de Flachère qu’il jetait son superflu aux pourceaux.</p>
+
+<p>L’homme noir entra, demanda un litre de vin
+et du pain. Les bonnes l’entourèrent, leur coiffe
+blanche toute dressée de curiosité.</p>
+
+<p>— Comment vous appelez-vous ? Êtes-vous de
+la société ? Vous n’avez pas la remise ? Et votre
+livret ? Ah bien ! C’est donc vous le jeune
+homme noir ? C’est Monsieur qui a dîné chez
+les directeurs. Ernestine, une bouteille ! Nous
+allons vous fournir ça et tout de suite.</p>
+
+<p>Abasourdi d’être déjà le point de mire de
+tant de personnes, lui qui se cachait depuis huit
+jours, l’homme noir balbutia :</p>
+
+<p>— Vous êtes bien aimables, Mesdemoiselles.
+Je vous remercie, mais, non, je ne suis d’aucune
+société…</p>
+
+<p>Ce fut comme s’il avait déclaré ses quartiers
+de noblesse.</p>
+
+<p>— <i>L’anarcho !</i> ouït-il chuchoter.</p>
+
+<p>Un ouvrier, qui étudiait un compte sur une
+ardoise, lui adressa la parole d’un ton d’orateur.</p>
+
+<p>— Eh ! salut, compagnon ! Sois le bien venu
+parmi nous. On se la coule douce à Flachère et
+si tu es fatigué, repose-toi. Les patrons c’est des
+zigs ! T’as tout le temps de réfléchir. D’ailleurs,
+c’est nous les patrons. Vive la sociale !</p>
+
+<p>Et ce frère, un peu titubant, lui poissa la main.</p>
+
+<p>— Veux-tu trinquer ?</p>
+
+<p>— Soit !</p>
+
+<p>Ils trinquèrent. Les servantes émerveillées le
+regardaient boire. Il buvait sec ce jeune homme
+inconnu. Le bruit s’était répandu dans la petite
+ville que formait la ferme hollandaise qu’il dévorait
+des volailles entières comme un sauvage.</p>
+
+<p>Une bonne le tira par la manche.</p>
+
+<p>— Méfiez-vous de Clouel ! C’est un équipier
+de nuit. Il est toujours saoul et fait des bêtises.
+Surtout ne lui confiez rien de vos affaires. Les
+saoulards, c’est des mouchards, ils rapportent.</p>
+
+<p>L’homme noir eut un sourire.</p>
+
+<p>— Ah ! Combien vous dois-je ?</p>
+
+<p>— Rien de rien, M. Davenel vous a ouvert
+du crédit. C’est un si brave homme !</p>
+
+<p>— En vérité ? Cela m’honore beaucoup. Je
+suis traité comme un prince. Le gîte, le pain et le
+vin à discrétion. Ce n’est plus la peine de tuer
+les corbeaux.</p>
+
+<p>— Quels corbeaux ? Mon Dieu, le pauvre ! Il
+a mangé du corbeau. C’est à en crever de ce
+temps-là ! Vous devriez venir coucher avec nous.</p>
+
+<p>— <i>Ça aussi ?</i> répondit-il en regardant la fille
+fixement.</p>
+
+<p>Celle-ci rougit et se sauva, affectant de rire,
+mais elle avait eu peur. Le regard de cet homme
+n’était pas très rassurant.</p>
+
+<p>— Prenez toujours une couverture et ce traversin.
+Demain on vous enverra une paillasse
+neuve, déclara la plus âgée des bonnes, une
+puissante femme.</p>
+
+<p>Et elle lui empila sur les bras une masse d’objets
+très utiles.</p>
+
+<p>— Cependant, je voudrais payer, je n’ai que
+peu d’argent, mais…</p>
+
+<p>— A vous revoir ! fit la grosse femme, le poussant
+vers la porte.</p>
+
+<p>Et il entendit qu’on riait à l’intérieur, de cette
+excellente farce socialiste. Puisqu’on possédait
+beaucoup et qu’il n’avait rien, cela ne coûtait pas
+grand’chose de l’apprivoiser en lui donnant de
+ce superflu que les porcs finiraient par refuser.</p>
+
+<p>Il s’en alla, chargé, se butant à tous les fils
+de fer dont le socialisme docile de ce peuple se
+laissait entourer. Chemin faisant il monologuait,
+la bouche amère du vin qu’il venait de boire.</p>
+
+<p>— Je croyais que c’était plus difficile que ça
+de s’inventer anarchiste. Comme ces pauvres
+gens sont heureux de rencontrer leur maître au
+détour d’un sentier ! Le moindre exercice illégal
+de la force contre le droit, et les voilà se passionnant
+à l’idée qu’ils l’ont échappé belle ! Leur
+patron en chef tremble pour ses cerises et sa
+popularité, les patrons en sous-chef sont tellement
+abrutis par leur coutume de boire ensemble
+que celui qui boit tout seul finit par leur
+inspirer du respect. Je vais être nourri et logé
+à leurs frais simplement parce qu’on m’a reconnu
+d’une autre espèce, au nom de je ne sais quel
+principe d’économie politique. Le crime absurde
+qui consiste à lancer des bombes sur des créatures
+inoffensives leur semble mille fois plus respectable
+que le crime d’un qui voudrait se venger
+de son ennemi. Les gestes de l’instinct ne
+leur paraissent admissibles que s’ils sont réglés
+d’avance par des lois, tout un système de théories,
+c’est-à-dire les contraires mêmes de l’instinct…
+Mon Dieu ! Comme c’est lourd à porter
+ce que je porte !…</p>
+
+<p>Et l’homme noir soupira sans songer peut-être
+précisément aux objets qui encombraient ses
+deux bras.</p>
+
+<p>A tâtons, il réintégra son domicile, car la nuit
+tombait, une nuit opaque, épaisse, vous prenant
+à la gorge comme de la suie. Les salves d’artillerie
+s’étaient tues et les sourds grognements de
+la terre s’apaisaient. Dans la campagne s’allumaient
+des lampes ; les fermes, les granges, toutes
+les petites maisonnettes le long des routes
+rectilignes ouvraient un œil derrière les larmes
+de la pluie. Une nouvelle existence, plus normale,
+commençait. Des femmes accueillaient
+leur homme, retour des champs, le faix d’herbages
+sur l’épaule, des enfants piaillaient, on
+posait des soupières sur des tables. M. Davenel
+dépliait une serviette éblouissante et directoriale
+en face de sa fille qui rêvait, le nez flairant les
+branches de roses d’une corbeille. On fermait
+des fenêtres. Lui, l’inconnu, restait seul, dehors,
+dans l’ombre, supportant le double fardeau de
+la réprobation et de la pitié, roi sans autre
+royaume que celui de la terreur, misérable dont
+la misère était le luxe momentané, par-dessus
+tout, l’homme capable d’un crime dont sa propre
+conscience ne pouvait pas l’absoudre puisqu’il
+se condamnait à vivre loin de la vie. Lâcheté
+ou mépris, il préférait ne pas leur fournir son
+contingent de travail. Il n’était pas de chez eux
+et ne leur servirait à rien, car il n’aimait ni la
+terre, ni les humains, encore moins le monde, la
+société… Il n’aimait rien pour avoir trop aimé,
+mal aimé.</p>
+
+<p>Il s’allongea en s’enveloppant de la couverture.</p>
+
+<p>— Dormir ! Dormir ! Tout oublier ! Il n’y a
+plus rien qui vaille la peine <i>de ma peine</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br>
+<span class="small">LE MOT ET LA CHOSE</span></h2>
+
+
+<p>C’était bien la dixième fois qu’il jetait sa ligne
+dans l’eau, et il allait prendre un grand parti,
+descendre nu jambes sur la berge, retourner
+les pierres, fouiller la vase, troubler ce miroir
+si horriblement poli, noir à force d’être poli,
+sans doute l’abîme de la limpidité, lorsqu’il entendit
+un rire de femme. Derrière les saules, une
+femme riait, se moquait de lui. Un peu vexé, il
+leva les yeux et aperçut M<sup>lle</sup> Marguerite Davenel
+sortant d’un voile de branches légères, toute en
+blanc, apparition exquise, mais très étudiée, sur
+fond bleu de chromo, encadrée de verdure.</p>
+
+<p>Il trouva cela joli. Seulement, comme il était
+furieux de pêcher inutilement depuis des heures,
+il ne salua pas, ne se dérangea pas, rejeta sa
+ligne plus loin et attendit l’invisible poisson.</p>
+
+<p>— Est-ce que ça mord ? fit Marguerite d’un
+ton à la fois craintif et protecteur.</p>
+
+<p>Il l’examina un instant avant de lui répondre,
+les prunelles dures, la bouche serrée. Cette jeune
+personne élégante voulait donc lui tendre l’aumône
+de son élégance ? Et, à son tour, il s’examina
+tout en ayant l’air de chercher un ver dans
+une boîte. Il demeurait sombre à faire peur, sale
+et déguenillé, ses pieds dépassant ses souliers
+bâillants, ses pantalons s’ouvrant, du bas, décousus
+en mocassins de sauvage. Au milieu de ce
+beau jour d’été, il éclatait de misère, devenait
+la tache même de ce soleil pour ciel de riches
+et de jeunes filles moqueuses. Il fut mécontent
+de lui.</p>
+
+<p>Elle, portait une jupe blanche, de coupe très
+nouvelle, s’ovalisant sur l’herbe en corolle de
+lis, serrée à la taille par une ceinture de cuir
+blanc bouclée d’acier, scintillement de feu blanc
+qui piquait les yeux, et une large dentelle écrue
+festonnait son corsage de surah blanc, lui formant
+un grand col de bébé, parure vieux jeu toujours
+naïve, un de ces cols qui font croire que les femmes
+usent encore la lingerie de leur enfance.
+Blonde et la bouche rougie en cœur d’oiseau
+sous l’ombrelle de cretonne pourpre, elle avait
+surtout l’aspect d’une créature soigneuse de ses
+effets, quelque chose de pas franc dans un
+maintien correct.</p>
+
+<p>— Non, ça ne mord pas, murmura-t-il, grognant,
+tel un ours dérangé. Ce n’est pas étonnant.
+J’ai entendu dire que les poissons fuyaient
+l’ombre d’un simple mouchoir de poche.</p>
+
+<p>Elle regarda la terre où il n’y avait aucun
+mouchoir de poche. Il conclut de ce geste qu’elle
+s’habillait ordinairement de blanc pur puisqu’elle
+ne songeait plus à produire l’effet du virginal costume.</p>
+
+<p>— Une nappe d’autel, si vous préférez, maugréa-t-il.
+C’est plus luxueux et encore plus aveuglant
+pour des yeux de pauvres bêtes.</p>
+
+<p>— Vous croyez donc, Monsieur l’anarchiste,
+que c’est moi qui leur fais peur ? Vous n’êtes
+pas aimable ! dit-elle, gardant son accent de
+curieuse timide.</p>
+
+<p>— Monsieur l’anarchiste ? Comment, vous
+aussi ? Ça continue ? gronda-t-il en relevant la
+tête avec le coup de fouet de sa ligne.</p>
+
+<p>Il fut attendri, malgré sa mauvaise humeur, par
+l’apparente bêtise claire de son joli visage de demoiselle
+propre, une bêtise qui semblait pétrie de
+lait et de roses, aussi d’une vanité fine à parfum
+de fleurs d’oranger. Il pensa que si elle éteignait
+le nimbe de son ombrelle rouge, il la verrait
+moins jolie, plus pâle, un brin chlorotique, peut-être
+inquiétante. Elle s’appuya, résolument, au
+tronc du gros saule, faisant virer son nimbe et
+agitant les branches d’une main fiévreuse. Elle
+se déterminait, par ce beau jour de chaleur, à
+tenter la coupable expérience d’apprivoiser un
+homme. Et quel homme ! Elle ne se rendait pas
+bien compte de ce qui arriverait s’il lui manquait
+de respect, mais un animal comme celui-ci lâché
+en liberté sur les terres de son père serait toujours
+le prisonnier de son bon vouloir et ne resterait
+pas longtemps dangereux. Elle consulta
+un moment ses pieds, les étirant hors de l’ovale
+précieux de sa jupe, et ses pieds pointus chaussés
+de bottines anglaises luisant de méchanceté
+jaune lui suggérèrent cette ineptie mondaine :</p>
+
+<p>— Vous avez tellement piétiné les convenances,
+chez nous, certain soir…</p>
+
+<p>L’homme sombre, étendu tout à plat dans la
+fraîcheur des herbes, se soupira ironiquement à
+lui-même :</p>
+
+<p>— Ceci est une phrase de <i>chère Madame</i> au
+salon. Que d’embarras pour un voleur !</p>
+
+<p>— Mademoiselle ! rectifia la jeune fille avec
+une pruderie spontanée très amusante.</p>
+
+<p>— C’est que vous avez l’air méchant comme
+une vraie femme quand on vous contemple en
+dessous. (Il sortit sa ligne de l’eau, se mit à la
+rouler, y mettant tout le soin possible. Il avait
+construit cet engin lui-même avec une vieille
+gaule et du fil trouvé par hasard. Cela resservirait
+le lendemain matin, dès l’aube, car l’après-midi
+s’annonçait mal.) Alors, chère Mademoiselle,
+pourriez-vous m’expliquer pourquoi ça ne
+mord pas ici ? A cette place délicieuse, voilée par
+les hautes herbes et les rideaux souples de ces
+branches qui nous entourent de leurs guirlandes…
+idylliques ?</p>
+
+<p>— Oui, je vous le dirai… si vous êtes sage,
+Monsieur l’anarchiste.</p>
+
+<p>— Vous y tenez, hein ! Mon Dieu, faites
+comme chez vous. Moi je me repose.</p>
+
+<p>Il s’installa, le menton sur les deux poings,
+les yeux tournés vers elle. Ce blanc l’éblouissait
+en l’irritant un peu. Pas de poisson, pas de
+dîner, et la rencontre importune d’une fille probablement
+très sotte qui l’humilierait, s’essayant
+à la châtelaine compatissante.</p>
+
+<p>Elle paraissait bien décidée aux phrases de
+salon. Et jamais salon de verdure ne fut plus
+Louis XV, plus somptueusement champêtre,
+plus peint pour les amours à flèches émoussées
+que celui que leur choisissait la nature. Sous le
+bouquet des saules, un sentier coupait les foins
+fleuris avec une grâce de ruban glissant dans des
+cheveux. Un promontoire, émaillé de couleurs
+tendres, s’arrondissait, au-dessus de l’eau, en
+large fauteuil cintré couvert d’une étoffe bien
+pompadour, si moelleuse à l’œil lorsqu’on revenait
+du plein soleil. C’était les colliers de juin
+dans leurs écrins de velours, les mille fleurettes
+tombées partout en poignée de gemmes, et plus
+loin, le long des ronces, des arbustes, emmêlés
+comme des plumes vertes, se dressaient une folle
+éclosion d’étoiles blanches, des marguerites des
+prés, frêles demoiselles d’honneur de la reine du
+royaume de Flachère. Encore plus loin, derrière
+ce bout du monde, les champs reprenaient mornes,
+lourds des pommes de terre, des artichauts,
+des choux ; on retrouvait la régularité brutale
+du troupeau des gras légumes domestiques ;
+mais ce coin sauvage, bordé par le fleuve qui le
+séparait encore mieux du reste de la vie, s’étalait,
+miraculeusement fantaisiste, préservé de l’élevage
+au fil de fer.</p>
+
+<p>En face d’eux, le village de la Brette montrait
+sa rangée de maisons placées comme un jeu de
+domino, dressées du côté de l’ivoire, ayant probablement
+un dos sinistre aussi noir que cette
+eau énigmatique. Et les falaises, les collines s’en
+allaient par bonds gracieux, vernies de lumière,
+fraîchement décorées de tout le lustre d’un beau
+jour calme.</p>
+
+<p>L’homme contemplait cela et cette fille riche.
+Il éprouva l’émotion mauvaise de ceux que rien
+ne peut distraire de la préoccupation quotidienne :
+manger.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas de poisson dans la Seine ?
+Enfin, nous sommes ici devant la Seine, à moins
+que Monsieur votre père ne change le cours des
+rivières pour nettoyer ses jardins… d’Augias.</p>
+
+<p>Marguerite fit girer son ombrelle plus vite,
+calcula son effet.</p>
+
+<p>— Oui, la Seine… mais elle ne contient pas
+de poisson parce qu’elle est infectée…</p>
+
+<p>— Cette eau dont la surface semble une
+moire de bitume ? Voilà bien mes chances ! Je
+pêche dans un fleuve interdit, capté par Messieurs
+les grands industriels. Il faut crever de
+faim en respirant toutes les malpropretés des
+gens repus qui vomissent leur fortune à gueules
+canalisées ! Vraiment, Mademoiselle, il y aurait
+de quoi devenir anarchiste si on n’était…</p>
+
+<p>— Si vous ne l’étiez déjà ?</p>
+
+<p>— Pardon. Je cesse de l’être puisque je m’efforce
+de gagner ma vie en pêchant comme un
+simple grand industriel qui se repose. Hier, j’ai
+fabriqué une ligne… Aujourd’hui je comptais sur
+une friture. C’est un travail normal cela ! Demain,
+va-t-il me falloir de nouveau glaner dans vos
+champs ? On se fatigue des légumes crus, vous
+savez ! Et le corbeau est une maigre volaille.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne demandez-vous pas à être
+embauché aux <i>épandages</i> ?</p>
+
+<p>Il eut un regard orageux et grommela, brisant
+la conversation :</p>
+
+<p>— Vous disiez que la Seine est empoisonnée ?
+Quel poison, s’il vous plaît ? des matières chimiques ?
+Je suis un ignorant tombé de la lune. Je
+voudrais bien m’instruire. Au collège, où je suis
+resté trop longtemps, je rêvais des bords fleuris
+de cette eau que j’imaginais limpide avec
+des petits moutons blancs autour.</p>
+
+<p>— Les usines d’Asnières, cher Monsieur, ne
+suffisent pas à faire fuir le goujon… Il y a le
+grand collecteur. Comment pouvez-vous venir
+de Paris sans savoir qu’au-dessous de la capitale
+toute la Seine charrie la boue de ses ruisseaux ?</p>
+
+<p>— Je sais, en effet, que je ne sais rien, chère
+Mademoiselle, en ma qualité de bachelier ès-sciences.
+Alors, je dois perdre l’espoir de ma friture ?</p>
+
+<p>— Oh ! complètement, cher Monsieur. C’est
+même drôle, pour les gens d’en face, de vous
+apercevoir une ligne à la main, et je m’étonne
+de ne pas les entendre rire aux éclats de votre
+patience, eux qui en ont si peu. Ils ne sont presque
+jamais à leurs fenêtres, heureusement pour
+vous. Il y a vingt ans qu’on ne pêche plus ici.</p>
+
+<p>Elle souriait.</p>
+
+<p>— Les usines d’Asnières ! Le grand collecteur !…</p>
+
+<p>Et il fut une seconde égayé, de son côté, par
+cette charmante vierge mondaine en robe blanche,
+qui lui disait ces choses troubles.</p>
+
+<p>— Voudriez-vous mettre le comble à votre
+obligeance, Mademoiselle, en m’apprenant aussi
+ce que l’on distille chez vous, dans vos usines
+souterraines ? Vos jardiniers ont des bottes
+d’étranges formes et sur vos terres, très hospitalières,
+je l’avoue, puisque l’on ne m’y a pas
+encore arrêté, je ne dors que difficilement tant
+je suis écœuré par certaines émanations. J’en ai
+la fièvre, je vous jure.</p>
+
+<p>Marguerite s’était assise à l’extrémité du promontoire,
+dans un bras du fauteuil de verdure
+pompadour, elle tordait une branche de saule
+autour du manche de son ombrelle et elle prenait
+la pose d’une jeune fée levant sa baguette
+pour métamorphoser un fleuve d’immondices en
+une rivière de diamants.</p>
+
+<p>Cependant elle se taisait, perplexe.</p>
+
+<p>Marguerite Davenel n’aimait point à parler de
+la Chose parce qu’il y avait le Mot.</p>
+
+<p>Ces terres luxuriantes, aux végétations monstrueuses
+et aux rendements fabuleux, étaient
+empoisonnées comme ces ondes, coulant d’un
+noir mystérieux de résidus de grand-œuvre. Il
+fallait toute la magie de l’été, toute la clarté du
+soleil pour en oublier les dessous profonds,
+pareils aux creusets mêmes de la vie à l’horreur
+première et chaotique des limbes de la vie.
+Quand elle était petite fille, elle avait entendu
+des masses de discours sur <i>la matière</i> et lu,
+étant plus grande, des tas de comptes rendus très
+glorieux où l’on égalait les <i>épandages</i> au paradis
+terrestre. Cela ne lui laissait pas de souvenirs
+agréables. Elle avait toujours confusément
+redouté, pour l’hermine de sa robe de demoiselle
+à marier, fille unique d’un brave homme
+prétentieux, ces histoires de chimies puantes
+d’où sortait leur fortune comme ces gros melons
+de sucre émergeaient, jaunes et gonflés, du
+fumier abominable qu’on appelait, proprement,
+l’engrais humain. A leur tour, les belles terres
+brunes pompaient, en éponges dociles, toute la
+fétidité de la capitale, à leur tour les prairies
+et les bois, les collines et les vallées s’imprégnaient
+de l’horrible boue gluante. Un pays tout
+entier, merveilleux, était soumis à la plus effroyable
+des profanations : se transmuer de marais
+en cloaque et de fumier en or ! Les roses, les
+épis et les grappes puisaient leur sève dans le
+fameux engrais humain, et au fur et à mesure
+que le célèbre <i>tout à l’égout</i> fluait de Paris en
+un abcès crevant, la Seine se purifiait durant
+que la terre de ses rives (ces rives fleuries qu’arrosent
+la Seine !) s’engrossaient d’une fertilité
+honteuse ruisselante de toutes les sanies de la
+ville ! Assainissement et bucolique jardinage !
+Oui, seulement c’était le grand ridicule, cette
+chose louche qui fait grincer les gens du meilleur
+monde. Oui, le père de Marguerite portait
+la décoration, la flamboyante faveur couleur de
+sang, pour avoir, le premier, dirigé l’équipe
+de ses égoutiers champêtres, hommes vraiment
+courageux dont quelques-uns étaient morts (au
+champ d’honneur), ayant respiré de trop près
+les émanations qui écœuraient l’anarchiste.</p>
+
+<p>Oui, on savait que ce noble soldat de l’industrie,
+maintenant officier, se consacrait au soin
+de séparer l’eau pure de la fange, une opération
+de drainage tenant du sortilège, et, chaque année,
+c’était lui qui faisait goûter au ministre de
+l’Agriculture (jamais le même) les progrès de
+cette prodigieuse purification. Oui… on devait
+triompher… Mais il y avait les réclamations
+affolées des riverains, le petit village en rang
+de dominos consternés devant la double floraison
+de la peste, cette onde, jadis vert-bleu,
+devenue noir bitume, et ces jardins rectilignes
+infectés à perte de vue, tout ce noble décor de
+campagne paisible envahi par la décomposition
+asphyxiante. On leur promettait la fermeture
+totale des égouts dans dix ans, et d’ici là beaucoup
+de vieux pêcheurs subsistant jadis de
+leur coup de filet seraient partis pour augmenter
+la fermentation. Il y avait les grands propriétaires
+qui se sauvaient, se bouchant les oreilles
+et surtout les narines, les mille et une procédures
+au sujet des infiltrations meurtrières dans les
+puits, les fontaines, les mares ; les carrières
+s’éboulant soudain dans l’irruption d’une cataracte
+nauséabonde, les rafales de vent d’ouest
+emportant des odeurs affreuses des kilomètres
+plus loin, les faisant s’abattre comme une trombe
+d’épouvante sur des pays de plaisance, villas
+pimpantes, pavillons de chasse, rendez-vous
+d’amoureux d’où fuyaient les habitants éperdus…
+et, quelquefois, jusqu’aux oiseaux.</p>
+
+<p>Les oiseaux (les rossignols particulièrement)
+aiment l’eau pure. Ils la boivent dans les ornières,
+mais ils aiment mieux la distiller eux-mêmes
+sans passer par les lois compliquées de
+l’hygiène moderne. Les petits roucouleurs se
+fichaient tellement des successifs ministres de
+l’Agriculture qu’il n’en restait plus autour de
+Flachère. Si les roses y sentaient plus fort qu’ailleurs,
+d’une senteur pesante à force d’être magnifiée,
+les oiseaux, eux, n’y voulaient plus
+chanter, ce qu’ils voyaient, pourtant de haut, leur
+coupant la respiration. Seuls, les funèbres corbeaux,
+luisants de prospérité comme le bon terreau
+noir, se promenaient en bandes et trituraient
+du bec, faisant peu à peu la conquête de
+leur véritable domaine seigneurial, une contrée
+que dominaient la pourriture et le silence.</p>
+
+<p>Les espèces des insectes, elles aussi, avaient
+changé. On trouvait de singuliers moustiques, en
+nuées épaisses, battant les eaux troubles de leurs
+ailes molles. Ils ne piquaient pas, mais tombaient
+en pluie sur les fruits ou les viandes, y devenaient
+subitement de petits vers grouillants et
+corrupteurs. Des sauterelles énormes, noirâtres,
+produisaient des larves dégoûtantes, des pucerons
+à trompes éléphantines dévoraient les légumes
+en y introduisant des sucs vénéneux. Sur les
+salades, d’un vert métallique, monumentales, des
+chenilles et des lombrics, d’aspects inconnus,
+se donnaient rendez-vous, bavant du venin. On
+commençait à ne plus vouloir manger de ces
+légumes, autour de Flachère, c’était le potager
+maudit, un vaste cimetière où brillaient déjà les
+feux follets de la légende, tout le phosphore des
+imaginations surexcitées, révoltées.</p>
+
+<p>Les pétitions ne prouvaient rien. Les émigrations
+pas davantage. On n’était jamais les plus
+influents. Le gouvernement même n’était pas le
+plus fort. Il subissait, comme le reste du monde,
+la contagion du progrès. Pour nettoyer une ville,
+il lui fallait salir la campagne, et on ne pouvait
+pas lui demander d’assassiner les riches Parisiens
+pour sauver des amateurs d’air pur, trop pauvres
+pour aller vivre dans une ruineuse agglomération
+de gens propres. La violente averse
+des réclamations ne réussissait qu’à rendre complètement
+fous certains entrepreneurs des travaux
+suburbains, qui, se mettant à écouter tous
+les conseils, tapaient au hasard des masses calcaires
+et canalisaient dans des terres incapables
+de boire l’infect calice, trop durement entêtées,
+pour daigner se montrer poreuses.</p>
+
+<p>Marguerite Davenel remuait tristement toute
+cette fange en pensée, ressassant ses désillusions
+intimes, le front incliné devant ce malfaiteur
+qu’elle trouvait heureux d’ignorer <i>la Chose</i>…
+s’il connaissait l’emploi vulgaire <i>du Mot</i>, et Marguerite,
+la riche demoiselle, tremblait de le voir
+sourire de cette misère morale comme elle aurait
+pu sourire des vêtements sales du pauvre garçon.</p>
+
+<p>— Vous ne savez donc pas du tout où vous
+êtes, Monsieur ? Vous ne connaissiez donc pas
+les épandages de Flachère avant d’y venir ? dit-elle
+en se baissant pour cueillir une fleurette rose
+de ses doigts rosés.</p>
+
+<p>— Non, répondit-il un peu confus, depuis ma
+chute dans le fossé du clos des cerises et votre
+gracieuse invitation à dîner, je n’ai eu d’autres
+occupations que de chercher ma nourriture ou
+de fuir les hommes. Je ne comprends rien à
+rien. D’ailleurs, je me moque du milieu. Manger,
+dormir, rêver, peut-être, cela me suffit. Je vis
+seul et désire ne rien savoir. Les épandages me
+laissent froid. Je suis pour le pittoresque contre
+l’hygiène, généralement. Mais permettez-moi de
+m’étonner, une fois encore, de la solidité de
+votre estomac. Vous allez là dedans comme…
+chez vous ! Que des fleurs soient plus blanches et
+plus pures de toute la noirceur et de toute la
+malpropreté de leur fumier natal, je le veux bien,
+mais que vous puissiez respirer cela… vous, une
+jeune fille ?…</p>
+
+<p>Marguerite, qui avait fermé son ombrelle,
+rougit, malgré l’absence de son nimbe pourpré.
+Elle démêlait un vague compliment, un rayon
+de courtoisie au milieu du mépris montant du
+jeune homme. Il était jeune en dépit de ses airs
+de vieillard. Anarchiste, soit ! Cependant il possédait
+du style et, ma foi, causait comme un
+mauvais livre.</p>
+
+<p>Elle répliqua d’un ton fébrile :</p>
+
+<p>— Mon Dieu, j’y suis habituée. Puisque mon
+père y vit, je dois y vivre et m’y trouver bien.
+J’ai perdu ma mère de bonne heure et on m’a
+donné la direction de la maison pour m’occuper.
+On ne s’ennuie pas quand on a le soin du ménage.
+Papa parle souvent de me distraire, mais,
+moi aussi, je préfère l’isolement. Les Parisiennes
+que je pourrais recevoir sont facilement
+impressionnables, font les petites dégoûtées…
+les Parisiens risquent des plaisanteries stupides,
+et si j’ai la réputation d’une fille fière, c’est
+seulement que je veux aider le directeur de
+Flachère dans son entreprise sans tolérer de
+gêneurs. Je trouve l’œuvre qu’on nous a confiée
+belle par ses résultats présents : nos fleurs, nos
+fruits, et bonne pour l’avenir lorsqu’elle aura
+rendu à la Seine toute sa limpidité. (Elle ajouta,
+malicieuse :) Et je m’habille de blanc pour
+prouver aux ennemis des sociétés utiles que l’on
+peut vivre immaculée sur… le fumier en question.</p>
+
+<p>L’homme remarqua qu’elle venait d’exprimer
+les sentiments d’une brochure socialiste. Il eut
+un rire sourd.</p>
+
+<p>— C’est admirable ! Nous sommes nés pour
+ne pas nous comprendre, mademoiselle Davenel.
+Ce qui m’inquiète, c’est que je vous soupçonne
+l’intention de m’évangéliser. Moi, j’aime à
+me vautrer dans la fange, mais j’ai le cynisme de
+le dire, et pour ce que ça me rapporte, franchement,
+je serais bien sot de me gêner. Mon
+existence me semblerait tourner au cauchemar
+burlesque si je devais aligner des choux dans
+toutes les immondicités de ma façon de voir.
+Souffrez que je demeure le plus respectueux des
+anarchistes… les bras croisés. Blanchir la boue,
+métier de dupe !</p>
+
+<p>Il faisait pourtant chaud et doux à regarder
+cette jeune fille, fine fleur de la bourgeoise culture
+intensive. Ce travail de régénération par
+l’engrais valait bien la recherche de l’absolu
+dans le crime, après tout. C’était de la morale
+potagère à la portée de tous les vagabonds de
+la pensée : poètes ou malfaiteurs politiques.</p>
+
+<p>Il ajouta :</p>
+
+<p>— Enfin, pourquoi désirez-vous que je représente
+l’anarchie dans le royaume de vos nobles
+épurations ? C’est agaçant ce collage d’étiquette
+sur une pauvre diablesse de plante déracinée qui
+a l’envie modeste de vivre très en dehors du sol.</p>
+
+<p>Marguerite riposta :</p>
+
+<p>— La meilleure manière pour sécher sur pied,
+Monsieur, devant les très excellentes choses
+qu’on vous offre. (Elle hocha le front, plus grave :)
+Mais je ne vous juge pas d’après les cerises.
+Nous avons lu les journaux depuis un mois…
+et…</p>
+
+<p>L’homme sombre tressaillit, dressa un visage
+anxieux au-dessus des herbes, parut verdâtre :</p>
+
+<p>— Les journaux ! fit-il d’une voix brève. Alors
+que savez-vous ?</p>
+
+<p>— Oh ! rien, presque rien. Sinon qu’un jeune
+homme, grand, maigre, aux yeux très noirs, a
+jeté une bombe, qui n’a pas éclaté, sous le porche
+d’une église où il n’y avait, du reste, personne.
+Mon père pense que c’est vous, car on n’a pas
+retrouvé ce jeune homme.</p>
+
+<p>L’anarchiste retomba de tout son long, riant
+de son rire en bruit de crécelle.</p>
+
+<p>— Voilà une belle découverte. Je dois avoir la
+police à mes trousses.</p>
+
+<p>Et il s’étendit beaucoup plus à son aise.</p>
+
+<p>— Écoutez-moi, continua-t-elle d’un ton mesuré,
+plein de bienveillance, nous ne savons rien
+encore de précis et cela me permet de vous faire
+signe. Quand nous saurons exactement votre
+histoire, il faudra vous dénoncer, ce sera très ennuyeux.
+D’un autre côté, on ne peut guère vous
+donner asile dans un… jardin du gouvernement,
+une propriété nationale ! Et puis nous devons
+recevoir la visite du ministre de l’Agriculture, le
+meilleur ami de mon père, qui ne viendra pas
+sans être accompagné d’un ou deux agents de la
+sûreté. Votre présence gâterait la cérémonie
+tout de même. S’il vous fallait un secours pour…</p>
+
+<p>— … M’aller faire pendre ailleurs, hein ?</p>
+
+<p>— Ou mieux, si vous consentiez à vous déguiser
+en honnête ouvrier ?</p>
+
+<p>— Un piège, chère Mademoiselle. Non, merci.
+Pas blanchir la boue pour aucun gouvernement.
+Je me moque du résultat, j’aurai toujours le
+temps de me fiche à l’eau.</p>
+
+<p>— Ni religion, ni loi, ni Dieu, ni maître…
+Vous n’avez pas peur de la mort, Monsieur l’anarchiste ?</p>
+
+<p>— Je n’ai peur que de vous, Mademoiselle,
+parce qu’en ce moment vous me cachez ma destinée
+comme une fleur cache une vipère.</p>
+
+<p>Elle eut à son tour un tressaillement, un frisson
+délicieux malgré son émoi de jouer ce rôle
+solennel de complice.</p>
+
+<p>— Je ne vous cache pas de serpent, je vous
+assure. Je profite d’une discussion que je n’ai
+pas provoquée pour vous dire que vous avez
+tort. Comment vous appelez-vous, Monsieur ?</p>
+
+<p>— Fulbert, Mademoiselle.</p>
+
+<p>— Vous êtes sans famille ?</p>
+
+<p>— Tout ce qu’il y a de plus orphelin. Peut-être
+encore un vieil oncle qui ne lit jamais les
+journaux et m’a déshérité dès ma sortie du collège.</p>
+
+<p>— Mais pourquoi, s’écria Marguerite étourdiment,
+lancer une bombe dans un endroit où il
+n’y avait personne à tuer ?</p>
+
+<p>— Exquise réflexion de femme ! En effet,
+c’est absurde de n’avoir tué personne… mais
+avant la bombe… qu’en savez-vous ?</p>
+
+<p>Elle eut peur, se leva. Cet homme extraordinaire
+parlait décidément trop bien. Elle l’apprivoisait
+moins qu’elle se sentait s’apprivoiser
+elle-même. Sale et noir comme sa boue extérieure,
+mais d’un charme puissant de fruit
+défendu, de saveur amère, la changeant un peu
+des douceâtres primeurs de ses jardins particuliers.</p>
+
+<p>Elle murmura, tandis que ses yeux bleu pervenche
+brillaient d’une fugitive lueur de rosée
+matinale :</p>
+
+<p>— Jurez-moi que vous n’êtes pas un assassin.
+Je vous croirai.</p>
+
+<p>Il se leva de son côté, soudain grandi jusqu’au
+fantôme par la maigreur de ses membres
+s’étirant.</p>
+
+<p>— Vous seriez bien désolée de me croire,
+chère Mademoiselle. C’est égal ! Quelle conversation !
+Quelle idylle ! Et dire qu’il fut un temps
+d’innocence où cela m’aurait peut-être amusé !
+Non. Je ne jure pas. Je suis, je reste le voleur de
+cerises, et les cerises cela ressemble à de grosses
+gouttes de sang tombant du ciel. Qui peut
+jurer de ne pas aimer le sang ? Vous-même, êtes-vous
+certaine de me haïr comme je le mérite ?
+Vous êtes bonne, curieuse, orgueilleuse, ennuyée,
+c’est-à-dire capable de tout ! Je passe et je vous
+amuse. Seulement, vous, vous ne sauriez me
+distraire. On ne vidange pas facilement un cerveau
+comme le mien. J’irai donc dans un autre
+fossé attendre les agents du ministre, le meilleur
+ami de votre père, ou je choisirai l’affranchissement
+final. Bonsoir.</p>
+
+<p>Il s’éloigna vers le fond du bosquet, traînant
+sa gaule à la remorque d’un machinal mouvement
+de bras.</p>
+
+<p>Marguerite eut une impulsion nerveuse contre
+laquelle sa vanité d’enfant blanche ne put réagir.
+Elle marcha vivement derrière lui et l’appela :</p>
+
+<p>— Monsieur Fulbert !</p>
+
+<p>— Quoi encore ? fit-il d’un rude accent de
+chemineau qu’on dérange de sa flemme.</p>
+
+<p>— Je ne vous dénoncerai pas, moi, toujours !</p>
+
+<p>— Eh ! qui vous demande sa grâce, ici ?</p>
+
+<p>— Ne vous fâchez pas, Monsieur, je voulais
+vous aider à vous sauver, car il me semble que
+vous le méritez.</p>
+
+<p>— Sauvé, par une femme ! Non. Merci, chère
+Mademoiselle, j’ai tellement horreur des femmes
+que… je tiens à ne rien leur devoir, pas même
+la vie !</p>
+
+<p>Et il se retira du salon de verdure du pas
+qu’un prince aurait pris pour abréger une audience.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">V<br>
+<span class="small">LE VERRE D’EAU MINISTÉRIEL</span></h2>
+
+
+<p>Dès l’aube de ce jour de fête sociale, les
+ouvrières de Flachère, sous l’habile direction
+de M<sup>lle</sup> Davenel, tressaient des guirlandes et
+ornaient la tente officielle de gerbes artistiques.
+Travail récréatif que l’on commençait à savoir
+par cœur, comme on savait, jadis, fabriquer
+mécaniquement, de mères en filles, le reposoir
+de la fête Dieu. Dans la grande cour de la ferme
+hollandaise, les bâches grises, recouvrant ordinairement
+les fourrages, se reliaient aux platanes
+par des torsades fleuries et battaient en
+voiles de navire cinglant vers des contrées tropicales. — Il
+ferait certainement une chaleur terrible
+à midi, sinon quelque redoutable orage le
+soir. — Les jeunes femmes butinaient autour
+d’un énorme tas de marguerites des prés dont
+les étoiles blanches prenaient, çà et là, des
+crispations d’araignées malades, car, dans cette température
+étouffante, il ne fallait pas espérer conserver
+épanouies les fleurs des champs, les plus
+difficiles en fait de fraîcheur, celles qui ne comprennent
+rien aux facticités des réceptions mondaines.
+Tous les ans, depuis sept ans, on discutait,
+la veille, le changement probable de la
+décoration du lendemain : mettrait-on encore la
+grosse guirlande blanc pur, qui avait eu un si
+beau succès la première année ? Ou mélangerait-on,
+au blanc pur, des bleuets, des coquelicots,
+avec une intention plus nationale ? Et chaque
+année, à l’aube de la fête, on se rangeait du côté
+du blanc pur, des simples marguerites, sans
+introduction d’autres fleurs parce que, vraiment,
+c’était bien mieux, plus distingué ; ensuite Mademoiselle
+s’appelait ainsi et les marguerites,
+ses sœurs, ne pouvaient jamais être cueillies en
+un meilleur moment pour aller rendre hommage
+à la maîtresse de la maison. Les jeunes filles,
+en petits bonnets de mousseline, déjà frisées,
+étalant d’irréprochables tabliers de toile, causaient
+avec des mots précieux et prenaient des
+attitudes de gravures reproduisant des ébats
+champêtres. On oubliait les labeurs noirs des
+mauvaises semaines dans des boues infectes.
+Des fleurs, des lingeries légères couvraient le
+sol de leur virginal abandon, et l’eau dont on
+aspergeait les guirlandes semblait exhaler une
+senteur mielleuse.</p>
+
+<p>Marguerite Davenel formait le centre du
+groupe, vêtue d’une blouse de batiste garnie de
+malines, la taille serrée par un étroit corselet de
+satin vert, une boucle d’or lui liant les cheveux
+sur la nuque, toute prête à recevoir son monde
+dès le matin puisque c’était sa fête à elle — Sainte-Marguerite,
+le 19 juillet — le même jour que la
+réception du ministre de l’Agriculture. Elle
+n’était plus qu’une Marguerite blanche et blonde,
+simple et rayonnante, au cœur d’or comme les
+autres, mais sûrement la plus fraîche du tas, car
+personne, chuchotait-on, ne viendrait la cueillir
+pour la jeter brutalement dans les entrelacs si
+compliqués du mariage. Debout, s’agitant, s’animant,
+ordonnant le joli désordre, on l’entendait crier :</p>
+
+<p>— Il faut tresser à douze brins ! Que la guirlande
+du milieu soit grosse, très grosse ! Voyons,
+Lucie, Jeanne, Clémence… de votre coin cela ne
+fournit pas assez. Ajoutez-moi des touffes par
+ici, et par là, rattachez le feston sous un bouquet.
+Il ne manque pas de fleurs, cependant.</p>
+
+<p>Et la guirlande s’allongeait, s’arrondissait, gonflait
+en gros boa blanc tacheté de jaune, grimpait
+le long des mâts, bordait les tables, dentelait les
+nappes, relevait d’embrasses lourdes les deux
+pans de la tente, face à la route par où viendrait
+le ministre.</p>
+
+<p>M. Davenel, affairé, en redingote neuve, passait,
+dirigeant des jardiniers qui portaient des
+cartouches où les R. F. traditionnels étaient
+écrits en légumes, et des corbeilles de fruits
+montés, merveilles d’équilibre. Tout ce monde
+bourdonnait comme une ruche au soleil déjà
+brûlant. On mangeait le premier déjeuner en
+courant, mais on s’arrêtait pour boire et ce
+n’était jamais la première fois. Un grand jour !…
+le jour de l’orgueil légitime pour tous les épandages,
+le jour des félicitations gouvernementales !
+Comme au bon vieux temps, deux tonneaux,
+rouge et blanc, étaient en perce du côté de la
+pompe, on allait boire à la santé de Mademoiselle.
+Des enfants arrivaient chargés de bouquets,
+quelques-uns apportaient un oiseau pour la
+volière, une paire de colombes, un petit merle,
+un chardonneret encore au nid ; la demoiselle
+aimait aussi les oiseaux après les fleurs, et
+on lui en donnait beaucoup pour son argent
+qui était pur, sans odeur, comme la rayonnante
+étoile de son nom était sans parfum. Marguerite
+remerciait, embrassait, un peu de haut, pressait
+les mains, maternelle, tendait des sucres
+d’orge et des gâteaux et parlait du feu d’artifice
+amené de Paris depuis la veille. On verrait
+des choses étonnantes, cette année ! Le père harcelait
+de questions tout son personnel. Avait-on
+repeigné la pelouse ? Avait-on frotté les cuivres
+des chaudières et des buanderies ? Les réfectoires
+seraient-ils sablés convenablement ? Il fallait
+répandre du thymol partout et vaporiser un peu
+d’eau de menthe dans les caves communiquant
+<i>aux dessous</i>. Il se multipliait, suant, soufflant
+et grondant, quand on vint lui dire à l’oreille que
+la glace manquerait pour le banquet, car la
+glacière venait de subir une avarie, il se mit à
+jurer, tout saisi d’horreur. Avec cela que l’eau
+serait fraîche aujourd’hui et qu’elle pouvait être
+bue sans glace ! Il se précipita vers les cuisines,
+laissant sa fille pincer la bouche de dégoût. Elle,
+cela lui importait peu, la cérémonie du verre, le
+rite officiel, puisqu’elle ne buvait jamais que des
+eaux minérales.</p>
+
+<p>Cette année-là, le ministre de l’Agriculture se
+trouvait être un ami de collège du directeur de
+Flachère, et la fête se doublait d’une réception
+intime. Le docteur Garaud, un apoplectique
+démocrate, un brave homme très laid, un peu
+niais, qui prenait au sérieux la crise des betteraves
+et l’éternelle mévente des vins, venait
+pour tutoyer en plein discours son vieux camarade.
+Cela devait produire un certain effet, au
+moins aux yeux des domestiques de la maison.
+A midi on entendrait retentir la modeste fanfare
+de la coopérative jouant l’hymne national ; le
+petit Decauville pavoisé aux trois couleurs s’arrêterait
+devant l’une des avenues plantées de rosiers,
+et, l’air d’un joujou accouchant d’un monstre,
+il mettrait bas le gros ministre rougeaud,
+encore solide, ma foi, pas plus de quarante-cinq
+ans, haut en couleurs de santé comme en nuances
+radicales et grand distributeur de mérites
+agricoles. Pauline, la femme de chambre de
+Mademoiselle, avait fait remarquer — pourquoi ? — que
+ce ministre était garçon. Il n’en devenait
+pas plus respectable, mais ce célibataire donnait
+à songer à toutes les jeunes filles comme aux
+époques de féodalité un seigneur aurait donné
+à trembler à toutes les pucelles d’un hameau.
+Certes, le pauvre homme ne passait point pour
+un Don Juan : de poils rares, le nez de travers,
+la vue courte, la parole embarrassée, le ventre
+proéminent, à la Gambetta, dont il était le bien
+lointain imitateur, il n’avait pas de séduction
+de tribune, encore moins de prétention d’alcôve.
+Cependant, les jeunes filles sont ainsi bâties
+qu’un mâle célibataire ne peut intervenir sans
+les intéresser pour le bon ou le mauvais motif.</p>
+
+<p>— Qui va-t-on placer à sa droite, Mademoiselle ?
+Fera-t-on dîner l’enfant du bouquet comme
+la dernière fois ? demandait Pauline, très excitée.</p>
+
+<p>— Non, je pense qu’il est plus convenable de
+ne pas mettre de fillette mal élevée entre nous.
+Vous savez toutes les bêtises qui en résultent ?</p>
+
+<p>Et Pauline comprit que ce serait Mademoiselle
+qui prendrait la place de la fillette, donnerait
+peut-être elle-même le bouquet qu’on avait
+commandé tout blanc : marguerites, tubéreuses
+et roses thé. En terminant l’ornementation de la
+tente officielle, Marguerite se prit à rêver d’une
+étrange manière. La femme de chambre avait
+jeté le mot magique : garçon ! Un ministre ne
+peut guère se dispenser de se marier, tout de
+même ! Celui-ci faisait faire les honneurs de son
+ministère par sa sœur, de cinq ans plus âgée que
+lui, une ex-bigote, disait la chronique, qui avait
+renoncé à ses habitudes religieuses pour tenir
+un salon officiel — Paris vaut bien qu’on oublie
+la messe — et qui semblait momifiée par la
+crainte de s’y montrer ou trop vieille provinciale
+ou trop nouvelle libre-penseuse. Garçon ?
+Un ministre garçon ? Est-ce que cela pouvait
+durer ? Ah ! ce qu’on devait lui en jeter à la tête
+des héritières de tous les genres à ce garçon-là !
+Filles d’aristocrates, filles d’industriels, filles
+tout court : de ces grandes aventurières qui
+osent la fusion des arts… d’agrément et de la
+politique. Ah ! ce que les cervelles des jeunes
+personnes, allant au bal régulièrement comme
+les chasseurs vont à la chasse, devaient fermenter !
+A cause de ses habitudes de lectures romanesques,
+M<sup>lle</sup> Davenel s’inventait facilement des
+situations amoureuses qu’elle tressait avec quelques
+brins de réalisme et plusieurs ficelles de
+son imagination. Un ministre garçon apporte,
+un jour de fête, un élément de trouble sentimental
+pour toute jeune personne ambitieuse
+qui se donne la peine de réfléchir. Épouser un
+ministre… oui… mais un homme si laid, si
+gros ! Après tout, qu’est-ce que la laideur
+masculine ? Le simple et naturel repoussoir de
+la beauté féminine. A l’idée de mariage succéda
+l’idée d’amour. Un homme laid peut-il éveiller
+une pensée d’amour ? Marguerite, laissant brusquement
+là les guirlandes, rentra dans la maison
+encore sens dessus dessous à cette heure
+matinale. Elle esquiva les demandes éplorées de
+deux bonnes dressant des pièces froides sur une
+étagère et monta chez elle, le visage soudain
+fermé. Elle fouilla dans un tiroir, y découvrit
+un numéro de revue illustrée où le nouveau
+ministre était photographié en pied, le poing
+robustement appuyé sur la tribune. Pas mal
+comme type de socialiste à tous crins, mais pas
+assez de crins, décidément. Et puis l’amour…
+Elle se pencha vers son miroir. Elle était vraiment
+si bien, aujourd’hui ! Cette blouse bouffait
+si avantageusement pour la poitrine, cette ceinture
+de soie verte serrait si justement la taille
+et ses cheveux la diadémaient si royalement
+(car un peu de royauté ne messied pas à qui
+veut s’offrir un ministre radical). Et puis… et
+puis…</p>
+
+<p>— Quelle sotte, cette Pauline ! murmura-t-elle
+avec le dépit anticipé de ne pas réussir.</p>
+
+<p>L’amour ! Et aussitôt elle songea, sans s’expliquer
+nettement ce brusque revirement d’imagination,
+à l’anarchiste.</p>
+
+<p>Celui-là n’était pas plus séduisant, mais il était
+jeune et possédait l’attrait du mystère. On pourrait
+comploter une mise en scène : se rendre intéressante
+par une feinte terreur, dire des choses
+en <span lang="la" xml:lang="la">a parte</span>, tirer le ministre à elle derrière une
+portière ou dans le jardin, côté des roses, se
+présenter comme cela, de profil, et elle se repenchait
+sur son miroir, l’œil agrandi par une sorte
+d’épouvante mal dissimulée, murmurer, les dents
+claquant un peu, le souffle court, le corsage
+agité par une palpitation : « Monsieur le Ministre,
+mon père ne vous a pas dit… Moi, je crois
+de mon devoir… si vraiment cet homme est
+dangereux, s’il venait pour encore une bombe
+ou un coup de poignard ? Vous êtes un grand
+personnage (gros surtout !), notre hôte sacré (là,
+elle chercherait le mot gentil, la phrase touchante)…
+Enfin, monsieur le Ministre, je vous
+confie mon embarras, nous avons ici un anarchiste,
+et depuis que je vous ai vu je ne songe
+qu’à ce danger possible. » Ce serait bien le
+diable si ce ministre garçon ne s’apercevrait pas,
+au moment même de l’imaginaire danger à lui
+révélé, de la beauté plus que réelle de la révélatrice…
+et alors… Elle avait bien juré à l’anarchiste
+qu’elle ne le dénoncerait pas, mais ses
+affaires de cœur n’avanceraient guère sans un
+coup d’état, un de ces crimes que la raison
+commande… Quant au brin d’amour ? Un nouveau
+revirement se fit en elle.</p>
+
+<p>L’anarchiste réapparut sur une autre mise en
+scène de son imagination, qui fermentait intérieurement
+comme <i>les dessous</i> du pays merveilleux
+qu’elle habitait. Elle se représenta le sombre
+garçon, un garçon aussi comme le ministre,
+posant une bombe derrière le fauteuil officiel,
+faisant sauter la table somptueusement servie,
+le ministre, son père et l’enlevant, elle, trésor
+intact, pour la garder comme otage au fond d’un
+bouge parisien. Elle contemplait <i>dans sa glace</i>
+toute cette tuerie d’un œil calme. Le ministre,
+qu’elle avait dû épouser afin de régner dans le
+grand monde socialiste, avoir un salon d’où sortiraient
+les destinées de la France, gisait, son
+gros ventre ouvert, rendant les intestins, à la fois
+horrible et grotesque, son père s’étendait les
+bras en croix, le front troué ; toutes les bonnes,
+les enfants de la crèche, les ouvriers de la ferme
+se dispersaient en hurlant des imprécations.
+Seul, cet homme noir, satanique et féroce, se
+mettait à rire en lui liant les mains pour l’empêcher
+de se défendre…</p>
+
+<p>— Mademoiselle, dit Mélanie, la cuisinière,
+pénétrant tête baissée dans son rêve de massacre,
+il n’y a plus de perles du Japon pour le potage !</p>
+
+<p>Très naturellement, Marguerite haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Faites un Saint-Germain, répliqua-t-elle d’un
+ton calme.</p>
+
+<p>— C’est qu’il faudra gratter les menus, alors ?</p>
+
+<p>— Si vous croyez qu’on s’en apercevra ! Ajoutez,
+au contraire, le Saint-Germain et servez-le
+sans mentionner l’autre.</p>
+
+<p>La cuisinière disparut. Marguerite jugea à
+propos de se polir les ongles. Oui, cela se présentait
+bien ce mariage, mais il y avait la mauvaise
+réputation de Flachère, <i>l’odeur de la dot !</i>
+Et tout à coup le regard bleu de Marguerite
+devint noir de haine. Ah ! ce qu’elle détestait sa
+situation, sa maison, sa richesse et la stupidité
+stagnante de son père. Les romans, les drames,
+les aventures d’amour, est-ce que cela était permis
+à une fabricante d’engrais humains ? Elle
+était née là-dessus, elle poussait là-dessus, et si
+sa beauté en ressortait davantage plus pure,
+plus blanche, elle était pour tous, pour le ministre
+comme pour l’anarchiste, la résultante d’une
+industrie abominable et ridicule. Ses robes immaculées
+avaient <i>des dessous</i> de ténèbres ; il y
+avait la Chose, il y avait le Mot, et tous les galas
+officiels n’effaceraient pas cette honte de canaliser
+des égouts sous des guirlandes de fleurs.</p>
+
+<p>A cet endroit de ses réflexions, la jeune fille
+cassa net le petit burin d’ivoire de son onglier.</p>
+
+<p>Son père se mit à crier devant ses fenêtres :</p>
+
+<p>— Marguerite ! Marguerite ! Enfin es-tu folle ?
+Voici une heure que l’on te demande les clés de
+la lingerie.</p>
+
+<p>Elle redescendit, l’air paisible, toujours correcte
+et polie comme une personne sage, victime
+de son devoir d’héroïne. Elle se taisait, elle se
+tairait. Ni dénoncer l’anarchiste pour sauver le
+ministre, ni trahir le ministre pour sauver l’anarchiste.
+Elle savait trop que la vie est plate et
+administrative et qu’il n’arrive rien. On approche
+des grands de la terre avec respect, puis on oublie
+de leur expliquer ce qui vous tient au cœur, ou
+l’amour ou l’ambition, et on demeure petite
+bourgeoise figée dans sa bonne éducation.
+Elle se moquerait d’elle-même plus tard, durant
+le dîner, quand on causerait judicieusement de
+la betterave améliorée.</p>
+
+<p>D’ailleurs, elle eût été reine qu’elle aurait
+désiré devenir bergère. Être, avant tout, autre chose
+et cesser de canaliser sous les fleurs de son apparente
+banalité les pires égouts de son cerveau.</p>
+
+<p>Ce jour de fête, elle se sentait extrêmement
+prête. Sa beauté s’en exaspérait. Un matin pareil,
+elle fuirait, elle se sauverait emportant ses
+bijoux et son argent, elle s’en irait pour cacher
+son nom et travailler à n’importe quoi chez n’importe
+qui. Elle enviait souvent sa propre femme
+de chambre, Pauline, cette fille si vulgaire dont
+les hommes avaient librement tâté, prétendait-on.
+Qui pourrait librement tâter d’une fille comme
+il faut ? Épouser un bourgeois de son rang… l’ingénieur,
+par exemple, qui était venu visiter les
+tuyaux <i>des dessous ?</i> Non ! Cela, jamais ! Mieux
+valait fuir ou sécher sur pied ! Princesse… ou
+rien.</p>
+
+<p>Elle donna les clés de la lingerie et déroula de
+ses mains expertes le service damassé : les églantines,
+toujours employé pour la circonstance.</p>
+
+<p>Un peu avant midi, le Decauville amena, au
+son de la fanfare de Flachère, une vingtaine de
+messieurs en habits noirs sous de légers pardessus
+d’été, des cache-poussière clairs de coupe
+anglaise. Le ministre était en chapeau de paille
+(innovation charmante). M. Davenel, en chapeau
+haut de forme, représentait, de loin, le vrai ministre.
+Le père de Marguerite ayant la croix et
+l’oreille du gouvernement marchait allègrement
+comme un homme qui ne souhaite plus rien. Il
+ne se tourmentait point du futur mariage de sa
+fille et n’aurait certes pas osé rêver un prétendu
+en la personnalité encombrante du gros Garaud.
+Sa fille ne voulait pas se marier, heureusement,
+car il fallait une maîtresse de maison très avisée
+lors de pareilles réceptions. De temps en temps,
+il respirait fort, de l’air d’un qui s’essouffle à
+traîner le char de l’État, mais il flairait, de près,
+son atmosphère dont la qualité balsamique ne lui
+semblait pas assez balsamique. Il faisait terriblement
+chaud. Par instant, une étrange exhalaison
+venait avec les bouffées du parfum des roses,
+comme un relent d’eaux ménagères, une senteur
+de décomposition masquée par les produits chimiques.
+Rien n’arrivait à dissimuler complètement
+les fameux dessous des épandages, et malgré
+l’habitude, leur directeur savait d’une façon
+péremptoire d’où venait le vent selon son genre
+de parfum. Garaud s’épongeait le front, tourmenté
+d’une crampe d’estomac. Il y pensait aussi
+à la qualité de l’atmosphère, mais quelle corvée
+sociale n’a pas son petit moment pénible ? A la
+première entrevue publique les deux anciens
+intimes ne se tutoyèrent pas, pour ne point gâter
+l’effet du discours. Il fut question de l’éternelle
+prospérité de la ferme-école et d’une récente loi
+sur les sucres. On présenta un vieux serviteur,
+M. Jacqueloir, qui demandait le bureau de tabac
+de Sarblay, le village voisin ; M. Gaufroi, comptable,
+qui rimait à ses heures des compliments ;
+puis on se mit à table pendant que la fanfare
+répandait des torrents d’harmonie aigrelette qui
+ne rafraîchissaient guère le temps.</p>
+
+<p>Marguerite, debout à l’entrée de la tente officielle,
+avait eu une dernière imagination. Arrachant
+le tablier de sa femme de chambre, elle en
+avait ceint ses hanches, et une main dans une
+pochette, l’autre offrant le bouquet virginal, elle
+avait murmuré :</p>
+
+<p>— Monsieur le Ministre, je suis votre dévouée servante.</p>
+
+<p>Ce n’était pas très spirituel, mais c’était juste
+à l’unisson d’une réception rurale. Le Ministre,
+rendu à la jovialité de la campagne, embrassa
+paternellement la jeune sournoise en disant :</p>
+
+<p>— Votre fille, mon cher Davenel, prouverait à
+elle seule que les belles fleurs ne peuvent acquérir
+plus d’éclat et de parfum qu’ici.</p>
+
+<p>Cette phrase maladroite bouleversa tous les
+projets de Marguerite. C’était pénétrer dans leur
+intimité par la mauvaise porte, la trappe trop
+fameuse d’où surgissait pour elle toutes les suffocations
+de sa vie de fille chaste.</p>
+
+<p>— Les marguerites ne sentent rien, monsieur le
+Ministre, déclara-t-elle un peu railleuse.</p>
+
+<p>Très embarrassé de son bouquet, Garaud le
+posa dans son assiette.</p>
+
+<p>— Mais si, mais si, fit-il, bonhomme ! Un peu
+la fourmi quand on s’en approche de trop près.
+Il n’y a pas de fleurs sans odeur, bonne ou mauvaise,
+et les Chinois prétendent que l’<i>assa fetida</i>
+exhale une senteur des plus suaves.</p>
+
+<p>Ignorant le nom de la fille de son meilleur
+ami, le pauvre médecin agriculteur pataugeait
+ingénument. On lui présenta des enfants qui
+dirent des à-propos où le nom de la reine du lieu
+s’unissait au titre de père de l’agriculture. Alors
+Garaud, pour s’achever dans l’esprit de la jeune
+fille, lui rendit son bouquet avec un soupir de
+soulagement.</p>
+
+<p>— Je vous offre vous-même à vous-même, ma
+charmante voisine.</p>
+
+<p>Marguerite, désenchantée, devait manger,
+elle n’avait pas faim, et se montrer aimable sans
+aucun prétexte. De plus, son père, inquiet pour
+la succession harmonieuse des plats, lui lançait
+des regards terrifiés. Manquerait-on de glace ?
+Les vins étaient-ils convenables ? (Tous les crus
+prenaient comme un goût au fond des caves à
+cause des infiltrations.) Par bonheur, la conversation
+se généralisa. L’instituteur racontait les
+exploits de la municipalité contre un grand seigneur
+du pays, qui avait résolûment fermé les
+grilles de son verger devant l’invasion des
+engrais artificiels. Des journalistes spéciaux discutaient
+sur la grosseur des légumes vraiment
+stupéfiante ; un petit blond, très pommadé, expliquait
+la clôture prochaine du grand collecteur
+d’Asnières, la victoire de l’assainissement sur l’empoisonnement.</p>
+
+<p>— Merveilleuse cuisine, mon cher ! déclara le
+ministre, se penchant à l’oreille de Davenel après
+le turbot sauce câpres.</p>
+
+<p>— Oh ! fit celui-ci confus, cette sacrée chaleur
+gâte tout. Nous aurions voulu te faire goûter
+<i>nos régents</i> cueillis du matin, à midi on
+ne peut pas les cuire sans les abîmer.</p>
+
+<p>Les régents étaient des choux-fleurs, des monstres
+du plant sud, sorte de boule de rampe
+géante, d’un blanc d’ivoire, qu’un ver nouveau
+détériorait depuis deux ans, un ver affreux, lombric
+blanc presque invisible tellement il collait à
+la substance du chou et qui se développait dès
+que le légume se trouvait hors du champ, séparé
+de sa tige. Rien qu’à l’apercevoir, les éplucheuses
+de Flachère poussaient des cris.</p>
+
+<p>— Vous devez avoir de curieuses collections
+d’insectes, dit le ministre avec la satisfaction de
+quelqu’un s’essuyant la bouche après boire.</p>
+
+<p>On établit le relevé nominatif des ennemis
+des plantes. Les anciens n’étaient rien en comparaison
+des nouveaux, qui semblaient grossir
+et se métamorphoser selon les différentes monstruosités
+des légumes améliorés. Un puceron des
+rosiers prenait du ventre, copiant l’envergure
+exagérée des roses. Le ver fouisseur des navets,
+celui qui trace des galeries et s’en va en refermant
+son trou comme complice du vendeur des
+halles, s’allongeait, rose et pansu, pour pomper
+le sucre des betteraves. De l’avis des chefs
+d’équipes des épandages, tout engrais qui bonifie
+la terre doit améliorer nécessairement la race
+ténébreuse des vers qui l’habitent. L’engrais
+humain, qu’on appelait, par décence : la dernière
+méthode, avait bien son mauvais côté. Ainsi les
+salades… A ce moment du déjeuner, il y eut une
+discussion âpre entre les jardiniers en chef et la
+presse agricole, qui avait entrepris une campagne
+ridicule contre les salades nouvelles manières.
+Pourquoi n’arriverait-on pas à aseptiser les salades ?
+Les ennemis n’étaient pas immortels et
+on pouvait, en dosant habilement les matières
+chimiques, tuer dans l’œuf tous les parasites
+redoutables. Il fallait savoir doser.</p>
+
+<p>— La dose ! Tout est là ! s’écria le ministre,
+retrouvant sa voix de tribune avec ses vieilles
+études du quartier Latin.</p>
+
+<p>Mélangeant agréablement d’anciennes histoires
+de clinique et des applications de chimie moderne,
+il fit le procès des infiniment petits, des microbes.
+Cela le conduisit jusqu’au dessert. Alors, il
+se leva, tendit son verre qu’on venait de lui remplir
+d’eau limpide :</p>
+
+<p>— Dans cette eau, si scrupuleusement pure,
+la loupe nous révèle…</p>
+
+<p>Les paysans, les ouvriers, les narines palpitantes,
+écoutaient au bas bout de la table. Il ne
+fallait donc plus ni manger ni boire ? L’eau pure
+qu’on promenait au-dessus de leur tête comme
+un diamant inaccessible leur lançait le défi de
+son ironique limpidité.</p>
+
+<p>— Oui, messieurs et chers concitoyens, l’eau
+pure ne peut pas être pure et cependant celle-ci
+est encore la plus inoffensive. Vous savez tous
+d’où elle vient…</p>
+
+<p>En effet, elle sortait de là… filtrée par les terrains
+des épandages !</p>
+
+<p>M. le Ministre, debout, fit le geste spirituel de
+son prédécesseur, le même geste que l’année
+d’avant, et qui fut trouvé encore plus spirituellement
+spontané. Il but ce verre d’eau, relativement
+pure, en l’honneur de la prospérité des
+épandages, du gouvernement si tutélaire, à la
+glorification du directeur.</p>
+
+<p>— … A toi, mon vieil ami qui diriges d’une
+main ferme et vaillante les modestes travailleurs
+en ce jour de fête réunis autour de nous.</p>
+
+<p>L’effet attendu ! Il but aux jeunes filles, aux
+fleurs, aux légumes, il aurait bu même aux parasites
+nouveaux s’il y avait pensé, mais il oublia,
+fort à propos, le lombric blanc du chou.</p>
+
+<p>Il y eut une salve d’applaudissements. La fanfare joua.</p>
+
+<p>Comme dans un rêve pénible, Marguerite s’efforçait
+d’écouter et elle crut saisir un bruit singulier
+d’assiette se brisant, des éclats de porcelaine
+ou des éclats de rire… Cela venait de là-bas,
+de l’entrée de la cour. C’était quelqu’un qui
+riait dans la foule moins attentive massée près
+des réfectoires. Une table de cinquante couverts
+réunissait les pauvres de la commune et d’ailleurs.
+Il y avait là des misères décentes et des
+chemineaux plus que douteux. L’un d’eux avait
+dû s’esclaffer, en voyant ce ministre boire de
+l’eau en face d’une belle bouteille de champagne
+casquée d’or.</p>
+
+<p>Marguerite eut un frisson. Si c’était l’anarchiste ?
+Ce ne pouvait être que lui. Délivrée du
+souci de tenir tête au docteur Garaud parti
+bras dessus bras dessous avec son meilleur ami
+pour des constatations agricoles, elle se dirigea
+vers les réfectoires. Là on mangeait encore et on
+buvait du vin pur, profitant de ce discours instructif
+pour négliger l’addition d’un microbe
+quelconque au piccolo de la fête. Marguerite reçut,
+parmi ces gens simples, des compliments un
+peu brutaux, et elle eut à essuyer les lèvres d’un
+petit voyou porteur d’un bouquet de liserons qui
+lui aussi voulait la lui souhaiter. Son tablier de
+soubrette, qu’elle avait gardé pour servir M. le
+Ministre, séduisit ces pauvres à mines canailles
+venus d’on ne savait où, pas tous de la commune
+certainement. Elle alla de table en table,
+prise d’un tendre intérêt, s’informant du
+nombre des plats, de la grosseur des portions, faisant
+ajouter des gâteaux dans les corbeilles de
+fruits dévastées. Elle trinqua, sourit, se laissa
+effleurer les mains, les hanches, par une bande
+qu’elle aurait dû fuir si elle l’avait rencontrée au
+coin d’un bois. Elle cherchait Fulbert. Enfin elle
+aperçut l’homme noir et le flamboiement de ses
+yeux de phosphore devant la petite barrière des
+cuisines, celle qui ouvrait sur la campagne.</p>
+
+<p>— Monsieur Fulbert, dit-elle résolûment, pourquoi
+n’êtes-vous pas entré ? C’est le jour de ma
+fête. Ne voulez-vous pas boire à ma santé ?</p>
+
+<p>Les deux pouces dans ses pochettes, elle avait
+l’aspect d’une jolie cabaretière d’opéra-comique.
+Fulbert entra, muet. Il riait, de loin, en voyant
+porter le singulier toast, maintenant il redevenait
+sombre. Les pauvres s’écartèrent de lui en
+un dédain marqué. D’où leur tombait celui-là
+qui ne voulait ni boire ni manger avec eux, et
+pourquoi la patronne l’invitait-elle cérémonieusement
+par son nom alors qu’il avait l’air de se
+ficher d’elle ?</p>
+
+<p>Toute frémissante de l’orgueil d’être trouvée
+jolie et peut-être aussi du contact brutal de ces
+hommes un peu ivres, elle conduisit Fulbert jusqu’à
+la table d’honneur. Les invités notables se
+répandaient dans les jardins ou s’en allaient
+fumer à la nouvelle conférence faite par le ministre
+devant une pépinière.</p>
+
+<p>— Vous allez déjeuner ici, déclara Marguerite,
+et je vais vous servir.</p>
+
+<p>Fulbert se laissa tomber sur une chaise, les
+poings crispés.</p>
+
+<p>— Avaler de cette eau en votre honneur ? Ça,
+jamais… Comme dirait Monsieur votre père : je
+ne mange pas de ce pain-là.</p>
+
+<p>Elle se pencha, lui offrant une coupe remplie
+de vin.</p>
+
+<p>— Non, je voudrais vous faire porter autre
+chose qu’une santé… peut-être une nouvelle
+bombe. Comprenez-vous ? Ce serait drôle, ici,
+en pleine fête, au milieu de ces gens graves et
+bêtes, une bombe sérieuse qui pulvériserait tout,
+le ministre, les ingénieurs, les journalistes, les
+équipiers, les ouvriers, toute la ferme et ses
+dépendances, un feu d’artifice énorme, le vrai
+bouquet final. Ça m’amuserait… j’irais dans
+ma chambre et je compterais jusqu’à cent…</p>
+
+<p>L’anarchiste mit ses coudes sur la nappe
+damassée, fleurie de roses blanches, où le jus
+des fraises et du bourgogne avait semé quelque
+rubis.</p>
+
+<p>— Comme vous me dites cela, mademoiselle
+Davenel ? Vous avez en ce moment la mine d’une
+névrosée. Vous me feriez peur si j’étais capable
+de vous souhaiter votre fête avec n’importe quel
+bouquet, mais je suis venu ici pour manger à ma
+faim, une fois encore… pas pour autre chose,
+ma petite bourgeoise.</p>
+
+<p>Cette injure fut proférée très doucement.</p>
+
+<p>Les bonnes arrivaient rapportant sur un signe
+de M<sup>lle</sup> Davenel des plats qu’on avait déjà offerts
+au ministre. Un peu étonnée, Pauline, la femme
+de chambre, dit d’un accent dédaigneux :</p>
+
+<p>— Faut-il redemander de la glace ? Monsieur
+le directeur nous a bien recommandé de la ménager.</p>
+
+<p>Et vraiment, pour ce bizarre personnage dont
+les vêtements pendaient en loques, dont les doigts
+étaient noirs, dont les cheveux se souillaient de
+la boue dans laquelle il aimait à se coucher, on
+ne voudrait pas perdre une goutte de fraîcheur.
+A quoi bon rafraîchir cet enfer ?</p>
+
+<p>— Pas de glace, Pauline, mais allez prendre
+aux caves une bouteille de champagne sec, car
+celle-ci est entamée. Vous oubliez que Monsieur
+ne boit jamais d’eau !</p>
+
+<p>L’anarchiste ferma un instant les yeux.</p>
+
+<p>— Je devrais me sauver… c’est l’heure fatale…
+songea-t-il.</p>
+
+<p>Mais la faim et surtout l’appétit d’un luxe
+oublié depuis longtemps furent les plus forts.
+Il resta.</p>
+
+<p>— Maintenant, dit-il, quand il eut mangé, je
+tiens à payer mon écot. Qui diable voulez-vous
+me faire tuer ?</p>
+
+<p>Et il riait de son rire effrayant en bruit de crécelle.</p>
+
+<p>— Personne, murmura-t-elle avec un joli sourire
+mondain. Tâchez de mieux vivre, voilà tout.
+Vous entendez bien mal la plaisanterie, monsieur
+Fulbert.</p>
+
+<p>— C’est déjà fini, nous deux ? pensa-t-il tout
+haut. Ça n’a pas duré… mais vous aviez du sang
+au fond de vos yeux bleus, et cela m’a fait plaisir.
+Vous haïssiez quelqu’un… peut-être tout le
+monde, quand vous avez dit : ce serait drôle, en
+pleine fête. A propos : est-ce que je pourrais à
+mon tour vous demander quelque chose, du fil et
+une aiguille, hein… c’est modeste.</p>
+
+<p>Elle répondit :</p>
+
+<p>— Je vous enverrai cela demain par ma femme
+de chambre.</p>
+
+<p>Il eut un geste de dépit, puis haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Mes vêtements sont dans un tel état… Puisque
+je fabrique des bombes, je saurai coudre.
+Qui peut plus peut moins. Le ministre est bien
+ridicule, vous ne trouvez pas ?</p>
+
+<p>— Oui, répliqua-t-elle d’un ton détaché, j’en
+conviens, et le pire… c’est qu’on me l’accorde
+comme fiancé dans la foule.</p>
+
+<p>— Allons donc ! Mais il est obèse. Vous épouseriez
+ce poussah, vous ?</p>
+
+<p>— Oh ! ce sont des racontars, rien de sérieux…</p>
+
+<p>Et elle eut le même sourire mondain.</p>
+
+<p>Pourquoi lui faisait-elle ce mensonge ? Pourquoi
+l’avait-elle servi sous la tente officielle
+comme le roi de cette fête ayant brusquement
+détrôné l’autre ? Pourquoi, l’ayant entendu rire,
+avait-elle tout à coup senti que tout se brisait
+autour d’elle ? Elle était ainsi fantasque et impénétrable.
+Des bouffées de sang lui montaient
+au cerveau lorsqu’elle disait des choses banales
+ou simplement gracieuses, et elle aurait vu mourir
+son père, qu’elle affectait de vénérer fort,
+sans avoir une larme à ces moments de lueurs
+rouges illuminant ses yeux bleus. Incapable
+d’une mauvaise action, elle aurait eu le courage
+d’en inspirer, et pour que l’effroyable lie de son
+tempérament pût remonter à la surface de son
+teint pâle, il fallait aussi l’effroyable circonstance
+de cette rencontre avec un criminel.</p>
+
+<p>On est toujours tenté de jeter quelque chose
+dans un précipice.</p>
+
+<p>— Voulez-vous que je vous donne un bon
+conseil, mademoiselle Davenel ? murmura Fulbert
+les lèvres serrées. Épousez ce ministre. Ne refusez
+pas cette occasion de devenir une… vraie bourgeoise.
+Vous êtes à deux doigts de faire des
+sottises. Je connais ça. Il y a des eaux pures…
+qui empoisonnent les meilleurs instincts. Vous
+rêvez mieux que le possible et vous vous perdrez
+à vouloir blanchir vos dessous.</p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>— Je puis me retirer… sans bombe ? ajouta-t-il
+ironiquement.</p>
+
+<p>Elle lui jeta une marguerite sur la nappe.</p>
+
+<p>— Mais pas sans bouquet, Monsieur.</p>
+
+<p>D’un geste bref, il prit la fleur un peu comme
+d’un coup de bec un oiseau méchant tuerait un
+insecte et s’éloigna, se glissa très vite dans la
+foule de pauvres qui envahissait la tente pour
+prendre sa part de luxe officiel.</p>
+
+<p>Marguerite ne se sentait plus libre. Elle avait
+jeté quelque chose d’elle-même au précipice. Un
+vertige la gagnait. Elle n’épouserait pas ce ministre
+obèse et elle ne resterait pas davantage la
+bourgeoise qu’elle était, non.</p>
+
+<p>Il y avait de l’orage dans l’atmosphère, décidément.</p>
+
+<p>Le soir, il y eut en effet du vent et de la pluie.
+Le ministre fut obligé de rentrer par le Decauville
+avant le feu d’artifice. Le père Garaud s’en
+allait content. Il avait vu des légumes, des plants
+de betteraves et des gens ivres. Ça ne le changeait
+pas de ses anciens comices agricoles. La
+petite Davenel était gentille avec son tablier d’opérette
+et le papa bien collant avec ses explications
+sur la récente maladie du chou-fleur…
+Enfin, la corvée terminée, on allait dormir en
+oubliant la prospérité des épandages.</p>
+
+<p>— C’est égal ! songeait le brave homme un
+peu rabelaisien à l’heure du cigare, <i>c’en est</i>… ils
+ont beau dire… <i>c’en est</i> même beaucoup trop !</p>
+
+<p>Philosophiquement, il voyait défiler, à la
+flamme verte des éclairs, de grands champs de
+boue caramélisés sous les averses ; les immenses
+mares fétides s’étendaient au loin, s’étalaient
+comme des taches d’huile noire au milieu du
+cirque des collines, ombrées encore par la réprobation
+menaçante de la forêt demeurée vierge. Et
+il ne s’imaginait guère, le bon docteur Garaud,
+qu’il avait <i>failli</i> épouser la petite Davenel, cette
+jolie fleur de la somptueuse pestilence. Il ne s’en
+serait jamais douté, lui, le si tranquille célibataire !</p>
+
+<p>Là-bas, sous la tente officielle, les guirlandes
+hachées par la pluie s’effeuillaient lamentablement.
+Tout ce blanc pur retournait aux ténèbres
+et, çà et là, une marguerite, demeurée pâle, se
+recroquevillait comme une araignée, une araignée
+blanche à force d’être malade.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br>
+<span class="small">FAUST ET MARGUERITE</span></h2>
+
+
+<p>Le père de Marguerite était un homme raisonnable
+qui aimait à faire des phrases. Il
+existe toujours chez les honnêtes gens un besoin
+d’arrondir les angles du hasard par des
+mots. Il ne s’agit pas de ridiculiser ces honnêtes
+gens et d’arriver, de ridicules en ridicules,
+à prouver qu’ils sont plus dangereux que
+les bandits, mais de démontrer qu’un brave
+homme en parlant pour le plaisir de parler et de
+prévoir les angles du hasard déchaîne souvent
+les mauvais instincts assoupis au fond de leurs
+niches. Les instincts sont des chiens de garde.
+Ils sont fidèles et féroces, aboient la nuit à l’ivrogne
+qui chante et se laissent empoisonner par le
+vrai malfaiteur… ce ne sont que des bêtes très
+utiles ou nuisibles selon que l’on compte ou ne
+compte pas sur eux. Mieux vaudrait ne jamais les
+réveiller. M. Davenel avait, lui, peur de se compromettre
+par des actes, fussent-ils excellents, et
+il estimait les mots, en prononçant de très sonores
+avec un ton de bonhomie joviale quand il
+éprouvait le besoin de garer sa responsabilité.
+Il se résumait, s’expliquait, définissait, détaillait
+ainsi qu’on se nettoie les mains avant dîner pour
+toucher du pain. Il gardait les mains de sa conscience
+toujours nettes, car il savait définir les
+situations les plus périlleuses, sinon les éviter. Il
+aimait beaucoup sa fille Marguerite, mais il ne
+la connaissait pas. Pour la bien connaître, il lui
+aurait fallu la suivre, l’étudier, la regarder souvent
+sans lui parler. Il y a des phrases qui sont des
+barrières infranchissables. Une fois posées entre
+un homme et une femme, on peut être sûr que
+ces deux êtres ne pourront jamais se joindre.
+Le directeur de Flachère supposait, à n’en pas
+douter, que sa fille désirait d’autant plus vivement
+se marier qu’elle affectait un grand dédain
+des adorateurs. Il ne voulait pas la condamner
+au célibat, mais il se réjouissait, lui, veuf, de
+prolonger une innocence féminine qui adoucirait
+les mœurs de sa maison, maintenant chez
+lui un bon renom d’ordre, de propreté, d’élégance.
+Marguerite était le défi rayonnant jeté
+aux sournoiseries cruelles de l’épandage. Elle
+représentait la clarté facile et pure d’une lueur
+électrique dans un brumeux caveau, jadis voûte
+d’égoût emplie d’immondices, aujourd’hui sous-sol
+de marchand de denrées administrativement
+comestibles. Elle était sa fleur de boutonnière,
+une blanche légion d’honneur, et on ne dépose
+pas sans de grandes hésitations une décoration
+pareille sur la cheminée d’un gendre. M. Davenel,
+veuf depuis des années, s’offrait de temps
+en temps des maîtresses ; il savait, par une
+triste expérience qui le vieillissait tous les ans
+vers l’époque des fermentations printanières,
+qu’une femme a besoin d’amour libre et fort,
+que n’importe quelle femme, pure ou impure,
+chaste ou voluptueuse, vieille ou jeune, aspire aux
+actes sans trop de soucis des paroles, et que si
+les hommes rencontrent rarement des caresses
+désintéressées, les femmes ont un talent tout particulier
+pour faire naître les plus violents désirs
+des situations les plus absurdes. La femme fabriquerait
+de l’amour avec de l’engrais chimique et
+ferait mûrir la grappe des baisers sur les pires
+échalas !… Il s’était dit qu’un matin l’aurore de
+la passion se lèverait dans la chambre virginale.
+Sa fille, à vingt-trois ans, promenait quelques-fois
+des yeux si battus de fièvre dans les allées
+de leur jardin… que par ses tourments de veuf
+il jugeait à peu près de ses tourments de vierge.
+Tôt ou tard, on donne sa fille à n’importe qui.
+Tôt ou tard, on est trompé. Tôt ou tard, on trompe
+à son tour. C’est la loi. Il admettait la part du
+feu. Garder sa fille et lui permettre la lecture des
+romans nouveaux. Être trompé sans y croire. Ne
+trahir que si l’on y est forcé par les convenances.
+Seulement, en paroles, il n’admettait plus rien,
+c’était l’intégrité même, la rigidité de la flèche du
+paratonnerre qui attire la foudre tout en préservant
+le foyer domestique.</p>
+
+<p>Au lendemain de la réception du ministre,
+M. Davenel se trouva dans la bibliothèque de la
+ferme hollandaise à l’instant où Marguerite y
+descendait pour chercher un livre. Toute la maison,
+bouleversée, était abandonnée au coup de
+balai final qui devait lui rendre sa jolie intimité.
+Voyant le désordre, les assiettes poissées qu’on
+découvrait sous tous les meubles, les guirlandes
+et les bouquets fanés s’écrasant dans tous les
+coins, les serviettes sales, les petits verres embués,
+les pelures de fruits, le directeur s’était
+installé pour la sieste devant le monumental
+meuble noir qu’il ne visitait jamais sans un
+bâillement, car les reliures lui rappelaient le monotone
+bourdonnement de mouches qui précède
+le premier sommeil des après-midi. Couché
+les pieds en l’air, le sang un peu au cerveau, il
+essayait de lire son journal, n’y parvenait pas et
+remuait des idées troubles. Un store vert donnait
+à cette chambre silencieuse un aspect d’aquarium,
+et au centre, sous une petite châsse de cristal
+que portait une colonne de marbre noir, nageait
+une miniature ovale représentant M<sup>me</sup> Davenel,
+la mère de Marguerite, une blonde en robe
+rouge, espèce de petit poisson de luxe dont les
+yeux d’émeraude semblaient pleurer la liberté
+d’un plus vaste océan.</p>
+
+<p>Marguerite entra en peignoir lâche, les cheveux
+défaits, charmante réduction du désordre général,
+les paupières gonflées ou de sommeil ou de
+mauvaise humeur. Elle monta sur l’escabeau,
+fouilla et brouilla des tomes.</p>
+
+<p>— Marguerite, dit Davenel, fronçant le sourcil,
+tu me casses la tête. D’ailleurs, viens un peu
+ici… j’ai à te parler !</p>
+
+<p>Rien n’est plus désemparant que cette phrase :
+J’ai à te parler. Beaucoup de discussions, d’où
+sont jaillies d’infernales ténèbres, n’ont pas eu
+un meilleur début.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va
+pas ? interrogea Marguerite, étonnée.</p>
+
+<p>— Il y a quelque chose qui ne me va pas,
+déclara sèchement le père dont la pénible digestion
+s’accentuait. (L’air de juillet était si particulièrement
+chargé de miasmes à la ferme hollandaise !)
+J’ai appris, j’ai entendu dire que tu
+t’étais gravement compromise hier, au milieu de
+tous nos invités, et surtout devant tout notre
+personnel. Tu aurais fait déjeuner l’anarchiste
+à la table du ministre. C’est absolument inconvenant,
+ma fille. Et je ne comprends pas que tu
+aies fait cela sans te préoccuper de nos hôtes,
+avec tous les regards de nos domestiques fixés
+sur toi.</p>
+
+<p>— Ah ! fit Marguerite un peu tremblante.
+Pauline t’a raconté…</p>
+
+<p>— Pauline et le chef des équipes. C’est une
+légèreté qui n’a pas de nom… Enfin, cet homme,
+nous ne le connaissons pas et son attitude n’encourage
+guère la charité. La charité ! Les femmes
+sont très vite pincées à ce jeu-là. On fait la
+charité parce que ça vous amuse, d’abord, et on
+ne calcule pas les suites… Voilà un voyou qui
+va s’imaginer qu’on lui doit la table et le couvert !
+Et tu lui as offert du champagne par-dessus
+le marché. Dis donc, est-ce que tu deviens
+folle ? Il avait à boire et à manger très largement
+au réfectoire, avec les pauvres de la commune ;
+je ne suppose pas que tu l’estimes davantage,
+celui-là, pour sa paresse ?</p>
+
+<p>Marguerite flottait toujours entre la crainte
+de se compromettre et le désir de jouer aux
+aventures. Sa vie était vraiment double. D’un
+côté, elle fuyait le regard de son père et de
+l’autre elle cherchait toujours celui des héros
+de roman. Elle se sentit prise, ne répondit pas,
+haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Oui, c’est très gentil les bravades vis-à-vis
+de la société, mais nous vivons dans la société,
+nous, et nous n’avons pas à épouser les querelles
+de ces gens-là. Ce Fulbert doit avoir un mauvais
+coup sur la conscience ; une bombe ou un vol.
+Je le tolère chez moi par pure bonté d’âme. D’un
+geste je peux l’envoyer au diable. Leurs théories,
+je m’en fiche. Tant que nous tiendrons l’argent
+que nous gagnons et qu’ils ne gagnent
+pas, ils n’auront pas à se mêler de nos affaires.
+Un dîner, du crédit, quelques matelas, j’y
+consens, car c’est juste ; toute bête humaine
+mérite de vivre. Seulement, pas de distinction
+honorifique ! Ce serait trop cocasse ! Vois-tu un
+monsieur prêt à pulvériser nos gouvernants
+mangeant à leur table et faisant sauter leurs soupières ?…
+Tu n’as jamais eu de mesure, comme
+ta pauvre mère ! Il faut que tu te salisses un brin
+en nettoyant tes pauvres. Je te prie de ne pas recommencer.</p>
+
+<p>Le directeur, disant ces mots, remit ses jambes
+dans une position normale.</p>
+
+<p>— J’espère, ajouta-t-il plus doux, que tu ne
+vas pas me faire une figure d’enterrement ? Si
+ton anarchiste t’amuse, cache-le !… et surtout
+ne lui laisse jamais l’espoir de dîner ici. Chacun
+chez soi ! Les bombes seront mieux gardées !</p>
+
+<p>Marguerite eut un mouvement de stupeur.</p>
+
+<p>— Où veux-tu que je le cache ? Il habite la
+cabane de l’ancien cantonnier Martin et tout le
+monde sait bien qu’il y demeure. Il est là dans
+l’eau, dans la boue, avec un plafond qui ne tient
+pas sur sa tête.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne va-t-il pas au réfectoire
+demander du travail ? C’est qu’il a le moyen de
+vivre de ses rentes. On ne dompte ces gens-là
+que par la famine. Il est même plus coupable qu’un
+autre, car il a une certaine éducation. En tous les
+cas, ne te donne pas en spectacle. On ne verse
+pas du champagne à un vagabond. C’est immoral…
+puisque tous les vagabonds ne peuvent pas
+en avoir !</p>
+
+<p>— Je voulais prouver à mes domestiques,
+justement, qu’il n’est pas dangereux.</p>
+
+<p>— Allons donc ! donne-lui l’entrée de la maison
+et il viendra tâter notre coffre-fort… s’il ne
+tâte pas mieux… Je te répète que ce monde-là
+ça se parque. Nul n’est plus généreux que moi
+au point de vue des idées… Seulement je ne
+discute pas les actes possibles, je les empêche de
+se produire. Je ne veux plus admettre ce monsieur
+à ma table. Nous ne sommes pas de la
+même espèce.</p>
+
+<p>— Mais, papa, fit Marguerite, s’asseyant en
+haut de l’échelle de la bibliothèque, à quoi ça
+sert-il d’être en république s’il y a toujours des
+différences ? Voici un homme aussi instruit que
+nous, de la même éducation et qui pas plus que
+nous ne veut travailler la terre. Cela me semble
+naturel. L’ouvrier paysan, c’est l’éternel domestique.
+Ce garçon-là ferait un comptable ou un
+secrétaire passable, peut-être un journaliste, et il
+deviendrait député, ministre comme M. Garaud ;
+mais botteler du foin ou bêcher des betteraves !…
+Où ça le mènerait-il ?</p>
+
+<p>— Pour arriver, on doit tout essayer. On
+commence en sabots, on finit en pantoufles. Je
+l’aurais certainement pris en pitié s’il avait
+voulu m’obéir ! Voyons, Marguerite, soyons
+sérieux. Veux-tu que je te fasse sentir immédiatement
+la différence entre cet homme et nous ?… Il
+a vingt-cinq ans, je crois, il est bachelier, du
+moins il le déclare, il est instruit, plus instruit
+que nous, il connaît ses classiques, enfin… Il
+n’est pas mal. Une fois débarbouillé, il serait
+plutôt bien. Je ne vais pas m’informer de son
+passé, je le suppose honorable… Cependant ce
+jeune homme-là, rien que par ses idées, est notre
+ennemi… et tant que nous serons les plus forts
+il ne peut pas compter sur notre alliance. Suis
+bien mon raisonnement. Tel qu’il nous est apparu,
+mangeant, buvant et parlant, nous l’avons
+jugé d’une autre essence que nous. Je te le
+répète : innocent ou non d’un crime, il est à
+mille lieues de notre humanité. C’est le déclassé,
+le révolté, celui qui agit comme il pense en ne
+s’occupant jamais des lois. La main sur le cœur,
+ce garçon serait-il riche et indépendant, l’épouserais-tu ?</p>
+
+<p>Marguerite tressaillit. Dans l’ombre de la
+bibliothèque, elle eut froid.</p>
+
+<p>— Je crois, dit-elle comme s’adressant à
+elle-même, qu’il ne songerait pas à demander ma
+main, lui !</p>
+
+<p>Davenel éclata d’un gros rire qui sembla briser
+quelque chose autour d’eux.</p>
+
+<p>— En effet, la mariée serait trop belle ! Tu
+n’as pas du tout la conscience de nos valeurs, ma
+chère enfant, et je le déplore. Les rêvasseries de
+ta mère obscurcissent ton cerveau. Elle aussi
+croyait à l’égalité, à la liberté, au droit d’être
+des frères… les soirs d’été. Sottise ! Sottise ! Il
+n’y a de frères que ceux qui se comprennent,
+parlent la même langue… Ce monsieur est un
+visionnaire ou un criminel. Le visionnaire serait
+le plus dangereux, car on peut en avoir pitié. Je
+donnerais tout au monde pour que ce fût un criminel.
+Définitivement placé entre deux gendarmes,
+on ne s’en occuperait plus.</p>
+
+<p>— Mais, cher père, je ne m’en occupe pas,
+je t’assure ! Un morceau de pain ou du champagne,
+c’est toujours une aumône et je…</p>
+
+<p>— Ne lui as-tu pas donné une fleur de ton
+bouquet ? Ne mens pas ?…</p>
+
+<p>— C’est lui qui m’a priée de la lui offrir… pour
+ma fête !… avoua Marguerite, saisie de vertige
+devant la précision du rapport de Pauline et
+sauvant sa mise.</p>
+
+<p>— Bon ! Bon ! Des enfantillages ! Je pensais
+bien que la charité, chez toi, n’avait pas de mesure.
+Rappelle-toi qu’on ne donne pas de fleurs
+aux pauvres, ils préfèrent deux sous.</p>
+
+<p>— Celui-là est un pauvre si spécial.</p>
+
+<p>— Celui-là est un homme dans la misère…
+c’est-à-dire capable de tout comme tous les hommes !
+ajouta le directeur de Flachère, reconnaissant
+une égalité au moins dans la faim et toutes
+ses brutales conséquences.</p>
+
+<p>— Mais papa !…</p>
+
+<p>— Mais… il n’y a pas de mais, nous avons
+causé sérieusement et tu ne vas pas me reparler
+de ton anarchiste, j’espère. S’il veut travailler,
+il aura la paye de mes ouvriers, selon la saison.
+S’il est vraiment bachelier ès-sciences, on pourra
+un matin l’adjoindre aux deux comptables des
+expéditions aux halles… sinon qu’il s’aille vite
+faire pendre ailleurs… je n’aime pas les quémandeurs
+de bouquet à domicile. Une fois, deux fois,
+l’épouserais-tu, cet oiseau-là ?</p>
+
+<p>— Oh ! papa… est-ce que tu te moques… on
+n’épouse pas le premier venu…</p>
+
+<p>Et toute sa bourgeoisie lui remontant à l’imagination,
+elle fit un geste de très réelle répulsion.</p>
+
+<p>En effet, grâce au raisonnable discours de son
+père, elle venait de voir passer au loin le vagabond
+<i>Amour</i>, le seul qu’on n’épouse pas, mais
+le seul qu’on désire. Il avait plaisanté, un peu
+lourdement, le brave père, et il avait fait, sans
+s’en douter, une chose irréparable : il avait soumis
+le cerveau de sa fille à la volonté de ce passant
+d’un soir.</p>
+
+<p>Marguerite, ayant fini de réciter sa leçon de
+convenances sociales, remonta chez elle avec un
+roman de Bourget qu’elle ne voulait pas lire, car
+un autre roman plus vif s’ébauchait à Flachère.
+En somme, tant que les fameuses distances
+seraient respectées, elle pourrait apprivoiser l’oiseau
+et même émietter du pain dans sa cage.
+Criminel ou non, riche ou pauvre, on n’épousait
+pas un révolté, vous demanderait-il solennellement
+en mariage. Donc, aucun espoir d’amour
+légal n’était permis. Un instant elle avait formé
+le projet de lui aller dire de travailler pour la mériter.
+Cela lui sembla brusquement formidable
+et ridicule. Elle savait d’ailleurs bien qu’en face
+de cet <i>épouvantail</i> elle ne dirait pas toutes ses
+phrases préparées et qu’elle demeurerait gauche ;
+telle la vulgaire Pauline, sa femme de chambre,
+devant le premier amant venu.</p>
+
+<p>— On n’épouse pas le premier amant venu !
+Mais comme on l’épouserait volontiers si la
+nature était faite pour l’humanité aussi bien que
+pour les animaux. La nature, c’est <i>le dessous</i> de
+toute espèce de société. Les plus somptueux
+palais sont bâtis sur des égouts et les petites maisons
+pauvres reposent à même le sol qui exhale
+les mystérieuses fermentations des germes. On
+ne peut éviter qu’il y ait un endroit, puis un
+envers aux choses, ce que l’on dit et ce que l’on
+fait.</p>
+
+<p>A partir du moment où la maladresse de son
+père lui eut défini l’anarchiste : un objet dont on
+peut s’amuser en cachette pourvu que les domestiques
+n’en sachent rien, elle eut l’irrésistible
+envie de revoir Fulbert.</p>
+
+<p>Elle attendit deux mois en guettant l’occasion.
+Les vierges ont toujours le temps. Elle lui avait
+promis de menus ustensiles de couture indispensables
+aux réparations de sa veste, et elle irait.
+C’était maintenant le fruit défendu, le piment,
+l’aventure, l’heure de suprême détente dans la
+perpétuelle contrainte, et elle avait bien plus peur
+de cet homme que de son père, car elle devinait
+que cet homme ne lui permettrait pas de mentir.
+C’est si bon d’être franc, malgré soi, en dépit de
+son éducation, de sentir la patte d’un fauve s’appesantir
+sur vous de tout le poids de sa cynique liberté.</p>
+
+<p>Elle choisit, pour accomplir son voyage vers
+l’arbre de la science, le jour d’un grand marché,
+le jour où son père, obligé d’aller traiter lui-même
+avec des revendeurs parisiens, s’absentait jusqu’au
+soir, souvent couchait à l’hôtel, et pour
+cause… Elle fit une toilette simple, une de ces
+toilettes simples de bourgeoise qui sont à elles
+seules une provocation au pillage et au meurtre,
+mit une jupe courte de drap gris forme tailleur,
+ce qu’on appelle une <i>trotteuse</i> et qui se paye trois
+cents francs chez le bon faiseur, un chapeau <i>guérite</i>
+avec une mouette aux ailes déployées passant
+un bec jaune à travers la voilette, une voilette
+chargée d’arabesques blanches qui brouillent
+les lignes d’un visage, presque une voilette
+pour adultère. Pauline, la femme de chambre,
+était à la crèche, débarbouillant les mioches que
+Mademoiselle négligeait depuis plusieurs semaines.
+On fonde une crèche dans un élan de charité,
+mais la charité de continuer… c’est si ennuyeux !
+Le cuisinier disait : « Ils ne veulent même plus
+de confitures ! » Alors pourquoi s’occuper davantage
+de gosses qui en ont jusque-là !… On ne
+pouvait peut-être pas leur acheter à chacun pour
+deux sous d’air salubre !… Marguerite, avant de
+sortir, constata qu’il pleuvait. Un vilain temps de
+novembre en septembre, des rafales, une boue…
+Elle fut sur le point de renoncer au moment
+d’ouvrir son parapluie, mais une sorte de chaîne
+la tirait dehors, elle se sentait, malgré la jupe
+tailleur, une vérité toute nue s’exhumant de sa
+citerne. Elle avait assez croupi dans les raisonnements !
+Elle irait. Non ! Elle n’irait pas ! Cet
+homme noir capable de tout ! Et qui se moquait
+d’elle, car il avait bien pris la fleur, le jour du
+ministre, mais il n’était pas revenu rôder autour
+de la ferme hollandaise. De quel bois était-il ce
+pantin étrange qui n’obéissait pas aux ficelles
+mondaines. Une faveur pareille aurait dû l’attirer,
+l’humaniser. Elle irait au moins lui faire
+honte de son indifférence.</p>
+
+<p>— Oui !… Non !… Il est quatre heures ! Si
+je ne pars pas, je ne serai jamais de retour pour
+le dîner, et il faut que j’arrange mon dessert.
+Et si j’allais rencontrer les gens de l’équipe de
+cinq heures ?… Allons-y. Non ! Mon porte-monnaie !
+Pile ou face ! Pile pour y aller, face pour…
+Zut ! c’est face ! J’y vais tout de même… Et si je
+ne le trouve pas ? Où serait-il le pauvre ? Il est
+là-bas pris au piège de notre bonne éducation.
+Nous le laissons vivre tranquillement sur nos
+terres où il est encore trop heureux, car on a le
+droit de le renvoyer grelottant sur la route des
+forêts… puisqu’il ne paie pas son terme !</p>
+
+<p>Cette consolante pensée lui donna des forces…
+pour trahir son père.</p>
+
+<p>Ah ! son père… au lieu des théories sociales
+et des discours énergiques, il aurait bien dû risquer
+le petit acte décisif : le tour de clé dans
+la serrure de la chambre virginale lorsqu’il s’éloignait
+pour aller lui-même courir les aventures.</p>
+
+<p>Elle parvint à la lisière de la forêt au crépuscule,
+n’ayant croisé personne sur les sentiers des
+épandages. Elle essuya ses petites bottines avec
+son mouchoir garni de dentelles, qu’elle jeta
+d’abord puis ramassa soigneusement ; il était marqué.
+Ce mouchoir maculé dans sa poche commença
+son supplice de fille en faute. Elle le
+touchait, et retirait ses doigts gantés tout humides.
+Enfin elle frappa timidement à la porte du maudit.</p>
+
+<p>— Tiens, c’est vous ? Vous ? dit Fulbert stupéfait
+d’apercevoir cette élégante silhouette de
+femme sur le seuil de sa cabane.</p>
+
+<p>— Oui, vous ne m’attendiez plus ?</p>
+
+<p>Elle entra comme une qui se précipite du haut
+d’une falaise dans la mer.</p>
+
+<p>— Non ! je ne vous attendais pas. Et pourquoi
+diable vous aurais-je attendue, Mademoiselle ?</p>
+
+<p>Elle examinait, à la lueur d’une chandelle bouchant
+un litre de vin, le nid de son désir. La
+maisonnette était industrieusement arrangée, des
+plaques de tôle formaient la toiture, un petit âtre
+rougeoyait sous des légumes qui cuisaient exhalant
+une odeur fade. Un lit de sangle, unique
+mobilier, se recouvrait d’une couverture de cheval
+brune à raies grises, donnant l’illusion du
+drap bien tiré dessous. C’était ordonné, relativement
+propre, mais d’une désolation infinie.</p>
+
+<p>Lui, plus noir et plus déchiré encore que lors
+de sa dernière visite au pavillon hollandais,
+l’examinait de son côté, maussade comme un
+hibou surpris par la lumière. Elle lui dit d’un
+ton de petite fille :</p>
+
+<p>— Je suis venue, <i>en passant</i>, pour vous apporter
+du fil et des aiguilles, vous savez, ce que
+vous m’avez demandé le jour du ministre ?</p>
+
+<p>Il éclata d’un rire terrible.</p>
+
+<p>— Du fil et des aiguilles ! Pourquoi pas l’une
+de vos chemises, impertinent trottin ? Tenez,
+asseyez-vous là, sur mon lit, un endroit presque
+propre, et ôtez votre voilette que je voie vos
+prunelles de saphir. C’est ainsi, n’est-ce pas,
+que s’exprime le <i>Journal des Demoiselles ?</i> Et,
+de grâce, ne vous gênez pas pour mentir à votre
+aise. Décidément, vous mentez toujours.</p>
+
+<p>Très inquiète de cette réception, elle balbutia :</p>
+
+<p>— Je… je n’aurais pas dû venir…</p>
+
+<p>— Surtout venir <i>en passant</i>. On ne passe pas
+chez moi. Si on y tombe, on y reste. Ma cabane
+n’est pas le but d’une promenade de flâneur. Et
+Monsieur votre père, comment se porte-t-il ?</p>
+
+<p>— Papa est à la maison, s’empressa-t-elle de
+répondre, et il me charge…</p>
+
+<p>— Assez ! coupa net le jeune homme dont les
+mâchoires eurent un zig-zag nerveux. Venez,
+si c’est votre plaisir ou le mien, mais ne me
+racontez pas le <i>Petit Poucet</i>. Monsieur votre
+père, je l’ai vu ce matin qui prenait le Decauville.</p>
+
+<p>Marguerite se leva.</p>
+
+<p>— Vous êtes bien méchant ! fit-elle, la voix tremblante.</p>
+
+<p>— J’essaye de vous faire peur. N’est-ce pas
+cela que vous veniez chercher, en passant ? Non !
+Non ! Ne vous en allez pas si vite. Moi, le monstre,
+je serai plus franc. Je vous ai attendue, en
+effet… suffisamment pour avoir le droit de vous
+garder cinq minutes. Je vous ai attendue un peu,
+beaucoup, passionnément, puis plus du tout. En
+principe, j’attends toujours une femme… mais j’ai
+horreur de toute espèce de bourgeoise. C’est ma
+névrose. (Il se remit à rire et lui toucha l’épaule
+d’un geste autoritaire.) Voulez-vous bien rester
+cinq minutes pour me donner vos aiguilles ?</p>
+
+<p>Elle lui tendit docilement une jolie trousse de
+satin bleu où elle avait rangé non seulement des
+aiguilles, mais du fil et des soies.</p>
+
+<p>— Merci, c’est délicieux, d’une bien grande
+utilité pour moi, surtout la soie blanche.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de véritable embarras.
+Assise, elle nouait et dénouait les bouts de sa
+voilette, correcte à souhait, bien en visite de
+cérémonie sous les regards phosphorescents
+du jeune homme debout près d’elle.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas pu venir plus tôt, avoua-t-elle,
+résignée aux injures, parce que mon père m’a
+défendu de m’occuper de vous.</p>
+
+<p>— A la bonne heure ! Et vous lui désobéissez ?</p>
+
+<p>— Écoutez-moi, reprit Marguerite, je viens
+pour vous supplier de quitter l’horrible vie que
+vous avez choisie… malgré nous. Cela me fait
+mal de penser que vous souffrez du froid et de
+la faim dans cette cabane où il pleut par les
+fentes. Je viens pour vous dire qu’il faut oublier
+votre passé, vilain oiseau des tempêtes, et vous
+bâtir un nid plus solide. Mon père ne vous proposera
+plus du travail sur le terrain des épandages ;
+je lui ai appris que vous étiez bachelier ;
+vous pourriez trouver un emploi de comptable
+dans nos bureaux mêmes, sous sa direction, sans
+passer par les réfectoires et les granges. Nos
+paysans ne sont pas des relations bien agréables.
+Est-ce que vous me comprenez, Fulbert ? Je ne
+dors plus, je suis malade, vraiment, de vous
+savoir où vous êtes et si abandonné.</p>
+
+<p>Plus ému qu’il ne voulait le paraître, Fulbert
+s’assit près d’elle.</p>
+
+<p>— Et… vous comprenez, vous, ce que vous me
+dites, en ce moment, Marguerite… Vous savez
+très exactement ce que vous m’offrez ?</p>
+
+<p>Elle sourit du sourire de la Joconde.</p>
+
+<p>— Je ne vous offre rien qu’on ne m’ait permis
+de vous offrir… monsieur Fulbert. Cependant, il
+faut que cela soit décidé par vous, bien entendu.
+Mon père m’en voudrait si je lui donnais votre
+réponse. Je vais vous expliquer : nos comptables
+demeurent au pavillon, ils ont des logements
+convenables, ce ne sont pas des ouvriers. Il y
+en a même un qui fait des vers à ses moments
+perdus, je crois. Papa prétend que l’on est toujours
+débordé par les chiffres dans la pleine
+saison des expéditions de fruits… alors… cela
+s’arrangerait peut-être…</p>
+
+<p>— Et l’anarchie !</p>
+
+<p>— Vous ne vous occuperiez plus de politique…
+voilà tout.</p>
+
+<p>De nouveau, Fulbert éclata de rire, d’un rire
+moins acerbe.</p>
+
+<p>— Vous êtes charmante, Marguerite. Mais un
+célèbre auteur de traités de morale, Jésus-Christ,
+je crois, a déclaré que la charité était le pseudonyme
+de l’amour. Si je fais ce que vous désirez,
+est-ce que votre père ne va pas s’imaginer des choses…</p>
+
+<p>— Eh bien, répondit Marguerite toujours souriante,
+nous signerons notre traité du pseudonyme
+qui vous plaira. Ce ne sera pas la première
+fois qu’une femme aura été insultée à la
+place de Jésus-Christ.</p>
+
+<p>— Ça, c’est trop spirituel, gronda Fulbert,
+j’aurais préféré une gifle.</p>
+
+<p>Elle se dressa, bien cambrée dans sa robe tailleur.</p>
+
+<p>— Toutes les bourgeoises ne sont pas des
+sottes, cher Monsieur.</p>
+
+<p>— Oui, mais toutes les femmes sont folles…
+Vous m’accordez le temps de la réflexion ?</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Réfléchir… quand des pluies d’automne
+vous inondent.</p>
+
+<p>— Justement… une douche après cette histoire
+merveilleuse d’une jeune fille charmante venant
+m’enlever au nom de la Charité pure… cela me
+rafraîchira le cerveau. Ce doit être moi qui suis
+fou !…</p>
+
+<p>— Je m’en vais, monsieur Fulbert. Il est tard.
+Papa doit rentrer de Paris pour dîner.</p>
+
+<p>— Non ! Il ne rentrera pas… J’en suis sûr.
+Donnez-moi la main, dites.</p>
+
+<p>Elle se déganta d’un mouvement lent de petit
+reptile qui change de peau.</p>
+
+<p>— Voici, Monsieur.</p>
+
+<p>Il se pencha, regarda sa main en tous les sens,
+curieusement.</p>
+
+<p>— J’ai toujours eu l’effroi d’une main de
+femme. Cela ressemble à une patte de grenouille
+ou de souris, c’est petit, mou, adroit et glissant.
+La fragilité de l’objet en fait son danger
+permanent. On ne touche à cela que pour le
+broyer ou le chatouiller, et ce n’est jamais satisfait
+de l’étreinte. Dire qu’il y a des hommes
+assez stupides pour demander… une main.</p>
+
+<p>— La main… toute seule ?</p>
+
+<p>— Hélas ! Le reste ne vaut guère mieux…
+Vous jouez à l’équivoque, déjà ? Drôle de jeune
+fille ! (Et il ajouta, le regard dans le sien :) On
+épouse aussi la main qu’on baise… respectueusement.</p>
+
+<p>Elle rougit sous les yeux qui plongeaient en
+elle, mais son sourire conservait la naïveté un peu
+bébête de celle qui fait semblant d’entendre. Elle
+n’avait pas saisi la grossièreté de l’expression.</p>
+
+<p>— Allons ! Vous jouez sans l’expérience du
+jeu. Et j’ai tort de retarder le dîner de Monsieur
+votre père. Adieu, Marguerite. Ne repassez
+plus… Je ne suis pas un joujou pour petite fille.</p>
+
+<p>Il la poussa très vite dehors et referma brusquement
+sa porte.</p>
+
+<p>Elle s’enfuit, heureuse des injures, comme si
+elle avait recueilli dans ce repaire une ample provision
+de caresses.</p>
+
+<p>Elle saurait un jour de quelle façon un pantin
+mâle se détraque. Il faut bien en casser plusieurs
+pour se faire la main, une main qu’on baise respectueusement…
+autrement dit, qu’on, épouse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br>
+<span class="small">LA VISITE DE MARCUS</span></h2>
+
+
+<p>— Bonjour, Ful. Quel temps !</p>
+
+<p>— Bonjour, Marcus. Un temps à ne pas
+mettre un journaliste dehors, et je te remercie
+d’être venu.</p>
+
+<p>Marcus, en pardessus de drap clair garni de
+castor, chassait les flocons de neige à coup de
+doigts légers le long de ses fourrures. C’était
+un jeune homme de vingt-cinq ans, bien pris,
+bien sanglé, devant tourner plus tard à la graisse,
+pour l’instant rose et joli comme une femme.
+Ses cheveux, presque bleus, se plaquaient en
+petits bandeaux ondulés sur son front étroit ;
+ses minuscules moustaches estompaient d’une
+ombre amoureuse sa bouche un peu molle ; ses
+yeux, sous une singulière lourdeur des paupières,
+avaient un regard terne, sans âme, s’éclairant
+seulement aux lueurs brutales. Il époussetait
+ses fourrures avec des gestes calmes, d’une élégance
+étudiée, qui, lorsqu’il serait moins jeune,
+pourrait passer pour une habitude mondaine. Il
+sortait certainement du meilleur monde, ne savait
+pas encore s’il y rentrerait un jour, mais,
+en attendant, faisait figure dans tous les autres
+et y apprenait à exagérer ses défauts de naissance.</p>
+
+<p>Il ôta son pardessus d’un mouvement automatique,
+cherchant un endroit convenable où l’accrocher,
+se montra hors du drap, comme une poupée
+hors de son carton, lustré, cravaté, tiré à
+quatre épingles de perles, puis il dit :</p>
+
+<p>— Oui, mon pauvre Ful, il fait un froid de
+loup dans ton pays, et tu as une drôle d’idée de
+rester à la campagne l’hiver.</p>
+
+<p>Fulbert lui désigna son lit de sangle.</p>
+
+<p>— Assieds-toi là. C’est le meilleur fauteuil de
+ma maison… de campagne.</p>
+
+<p>Marcus s’assit, croisa la jambe, sourit d’un
+sourire chargé des fluides les plus cordiaux. Il
+ne pouvait s’étonner. Ses principes de haut snobisme
+l’empêchaient de manifester une surprise
+de mauvais goût en présence de l’originalité d’un
+ami. Un jeune reporter ne s’effare pas, surtout
+quand il croit de son intérêt de ne pas s’effarer.
+Rien ne maintient les petits camarades dans
+leur sphère comme l’air naturel que l’on arbore
+devant les pires situations. Le monde est gouverné
+par des lois immuables et ce ne peut
+être que par mondanité pure que l’on renverse
+l’ordre établi. Il ne faut manifester de l’indignation
+ou de l’affliction qu’à bon escient. Chacun
+a ses secrets, ses besoins mystérieux. Pour
+savoir vivre, il est souvent nécessaire de ne
+pas savoir comment vit le voisin, d’ignorer ses
+<i>dessous</i>.</p>
+
+<p>— Ce bon Ful, dit Marcus cérémonieusement
+affectueux. Voilà bientôt cinq ans que nous nous
+sommes perdus de vue.</p>
+
+<p>— … Et de cœur ? murmura Fulbert.</p>
+
+<p>— Non, mon cher. Nous nous aimons toujours
+comme au collège… mais en hommes, j’espère
+te le prouver. Ta lettre m’a fait plaisir.
+Quand j’ai pu reconnaître ton écriture, je me
+suis frappé le front en criant : c’est Ful ! C’est
+ce grand diable de Ful ! Il a conservé sa manie
+de dire ce qu’il pense. Quel sacré Ful !</p>
+
+<p>Fulbert regardait son ami gravement. Son
+masque d’animal souffrant, presque à l’hallali, se
+détendait en une grimace. Il ne savait rire qu’en
+enfant terrible, lui, et il se moqua.</p>
+
+<p>— Que d’histoires, Marcus ! Nous nous aimons
+en hommes et tu ne m’as même pas tendu la main.
+En effet, j’aurais besoin de serrer les mains d’un
+homme. Je ne vois personne, je vis comme un
+tigre enchaîné. C’est-à-dire, je suis libre, comprends-tu ?</p>
+
+<p>— Ce bon Ful ! répliqua Marcus, qui ne comprenait
+pas du tout.</p>
+
+<p>Le corps ondulant d’émotion sous ses haillons,
+Fulbert s’approcha et se laissa choir à
+côté de son ancien camarade de collège.</p>
+
+<p>L’autre ne se recula point, bien qu’il en eût
+envie.</p>
+
+<p>— Mon vieux Marcus, tu ressembles à un
+homme, ça c’est une justice à te rendre, mais
+tu embaumes toujours la fille, déclara Fulbert,
+dont l’accent, malgré la saveur coutumière de son
+langage, se faisait plus doux.</p>
+
+<p>— Voyons, Ful, tu ne m’as pas appelé ici,
+en décembre, pour me débiter de pareilles balivernes ?
+Nous ne sommes plus des gosses.</p>
+
+<p>Fulbert lui posa sa lourde patte sur l’épaule.</p>
+
+<p>— Non, dit-il, d’une voix rauque, nous sommes
+de pauvres et fichues bêtes, l’une tombée
+dans la plume, l’autre dans la m…</p>
+
+<p>Et il cracha le mot, simplement.</p>
+
+<p>— Tu sais, Ful, ne te lance pas. J’ai un peu
+perdu l’habitude d’entendre dire des saletés,
+depuis le collège.</p>
+
+<p>— As-tu gardé celle d’en faire, mon vieux ?</p>
+
+<p>Marcus se leva. Son sourcil, semblant délicatement
+peint au kol, se contracta comme une
+petite sangsue sur laquelle on aurait versé du vinaigre.</p>
+
+<p>— Ful… dois-je m’en aller ?</p>
+
+<p>— Pas tant qu’il neige. Tu mouillerais tes
+belles bottines. Étrange idée de venir ici, en
+décembre (et il appuya), en décembre, avec des
+souliers vernis. On dirait que tu n’en as qu’une paire…</p>
+
+<p>Marcus essaya de rire :</p>
+
+<p>— Ce cynique Ful. Il sait son monde. Veux-tu
+que nous changions ?</p>
+
+<p>Ful regarda piteusement ses souliers éculés
+où son pied cambré, très fin, jouait à l’aise et
+sans chaussette.</p>
+
+<p>— Inutile, fit-il, j’ai le pied plus maigre que
+le tien, et puis ça chagrinerait mon frère Jésus-Christ.
+Il marchait pieds nus, quoique innocent.
+Moi qui suis coupable, j’ai droit à mes mauvais souliers.</p>
+
+<p>— Alors, dit Marcus décidé à tout supporter
+de la part de cet ancien camarade, tu fraternises
+toujours avec les dieux et les rois ? (Il ajouta, bienveillant :)
+Ça n’a pas l’air de te réussir, hein, là,
+entre nous, ton manque de mesure ?</p>
+
+<p>Fulbert s’étira et bâilla douloureusement.</p>
+
+<p>— Est-ce que l’on sait ! Je suis peut-être sur
+le point d’obtenir le bonheur, un bonheur inouï.
+Seulement, je réfléchis, je me tâte… Je me
+demande s’il faut que je me baisse… car il faut
+ramasser le bonheur, personne ne vous le fourrant
+dans les bras. D’une part, j’ai la société
+en horreur, d’autre part, comme je suis un
+homme intelligent, je ne veux pas faire cadeau
+de mon intelligence à la société. Je ne lui dois
+rien. Je crois même lui avoir rendu le service
+de la débarrasser d’une ennemie, d’une de ses
+pourrisseuses d’âmes auprès de qui, mon vieux
+Marcus, tu n’es, ou tu n’as été, que de la Saint-Jean.
+Je sens venir le printemps au milieu de mon
+hiver, la renaissance pour moi, et dans ses flots
+d’immondices la terre, ma terre promise, vomit
+une fleur. Une fleur, Marcus !… La seule création
+qui ferait croire en Dieu, car c’est inutile et charmant.
+Tu te souviens ? De ton temps, au collège,
+je n’aimais pas les fleurs parce que je ne les
+séparais pas des femmes, dont j’avais, grâce à
+tes sermons, l’horreur la plus sacrée. Une fleur,
+c’était l’objet défendu, le parfum du sexe. Un
+parfum, c’est une corruption, cela se propage
+chimiquement de la même manière qu’une pestilence.
+J’ai rêvé quelquefois d’une fleur sans
+odeur, si blanche, si pure et si <i>l’étoile au firmament</i>,
+qu’on puisse l’aimer sans l’ignoble complication
+du baiser. Notre frère Jésus-Christ connaissait
+tout le prix de la femme idéale. S’il n’a
+pas pu réhabiliter Madelaine (et il en est peut-être
+mort !), il a toujours déclaré sa mère vierge,
+nous montrant la vraie voie de la volupté après
+celle du calvaire, la volupté se prouvant par
+l’absurde. Marcus, je crois que je vais aimer
+une vierge d’un grand amour… Seulement, je
+n’ose pas, et comme je n’ai jamais aimé que toi,
+d’amour chimiquement pur, je voudrais me confesser
+à toi avant de me décider.</p>
+
+<p>— Te décider ? Quel scrupule ! dit Marcus, tout
+en examinant la hutte froide, le bizarre mobilier,
+et en songeant que celui qui lui tenait cet extravagant
+discours ne possédait ni souliers ni feu.</p>
+
+<p>— Me résoudre à transiger, moi, un roi, c’est-à-dire
+une intelligence ?</p>
+
+<p>— Ful, où sommes-nous ici ? Dans un cabanon ?</p>
+
+<p>— Je ne suis pas furieux, Marcus, je te parle
+sans m’occuper du milieu. La raison des choses
+est au-dessus d’elles. Mes actes ont perpétré ce
+décor. Je le subis sans me plaindre. Qui es-tu
+toi-même pour oser me croire fou ? Tu désirais
+que nous nous fissions prêtres, jadis.</p>
+
+<p>— Vois-tu, répondit Marcus, le temps n’a pas
+marché pour toi, mon pauvre Ful, tu es resté
+un cruel ergoteur s’étonnant de la vie ordinaire
+et la voulant extraordinaire, un apte à tout, bon
+à rien, que la première drôlesse rencontrée devait
+mener par le bout… de ce que tu sais. Tu n’as
+pas de vice. Ta lettre me l’a prouvé une fois de
+plus. Il y a des choses qui ne s’écrivent jamais
+si la raison est au-dessus d’elles. Fiche-moi la
+paix avec ton orgueil. Tu as besoin de cent sous ?
+Je peux te les donner plutôt deux fois qu’une.
+Donner, pas prêter. Mon principe est de ne pas
+prêter, cela embrouille mes comptes et il faut
+recommencer trop souvent. Causons donc en
+amis qui sont revenus à la même auberge après
+de longs voyages très différents, et tâchons de
+nous séparer sans nous fâcher. On est des jeunes
+gens bien élevés, je pense. Si j’arrive à ton premier
+appel, toute autre affaire cessante, c’est que
+je te garde une vieille affection, mais ce n’est pas
+pour reprendre les théories du collège… ou du
+collage, comme il te plaira de prononcer. Au diable
+Platon et ses erreurs ! Plus d’équivoque, Ful.
+Oui, j’ai entendu raconter de singulières histoires
+sur toi par des camarades. Il paraît que tu as
+eu pour maîtresse une rouleuse quelconque qui
+t’a dévoré tes quatre sous et ensuite te les a…
+rendus. N’insistons pas. Chacun mène sa barque
+selon ses moyens. Cela, c’était le bateau de fleurs,
+bien que tu n’aimes pas les fleurs en qualité de
+monstre. Je suis pour toutes les libertés… excepté
+pour celle qui vous mène en plein bois au mois
+de décembre. Je t’ai connu fils de famille, je te
+retrouve vagabond, va-nu-pieds, hors la loi, et me
+déclarant que tu es un prince… d’intelligence !
+J’en conclus que tu prends le chemin de la folie,
+ce qui m’afflige, puisque je t’aime encore d’une
+affection raisonnable. Je ne suis pas un illuminé,
+Fulbert, et… d’ailleurs, rien ne m’étonne.</p>
+
+<p>— Rien ne t’étonne ! interrompit Fulbert.
+Alors tu dois être plus malheureux que moi,
+Marcus. La vie est un perpétuel miracle. Serais-tu
+devenu simplement un idiot, en dépit de ton
+esprit de reporter mondain ?</p>
+
+<p>— Ah ! Ful… de quel droit…</p>
+
+<p>— Ou mieux, poursuivit Ful, une espèce de
+bête, moitié serpent, moitié homme, obligée à
+ramper parce qu’elle devine que c’est dangereux
+de marcher tranquillement sur ses deux pieds
+nus ? Je t’ai fait venir ici pour te demander le
+secours de ton affection, en effet. M’offrir cent
+sous, c’est assez peu. Ta nouvelle amitié d’homme
+n’est-elle riche que de menues monnaies, Marcus !</p>
+
+<p>Marcus arpentait le sol battu de la cabane,
+cherchant des places propres où poser ses bottines
+vernies. Très ennuyé de la tournure que prenait
+l’entretien, il avait surtout conscience de
+perdre son temps. Or, il ne pouvait pas perdre
+son temps, même en face d’un cas psychologique…
+puisqu’il était journaliste.</p>
+
+<p>Fulbert, lui, se coucha, royalement méprisant,
+sur son lit de sangle. Il donnait audience et ne
+songeait guère à la vie quotidienne, peu miraculeuse
+de sa nature.</p>
+
+<p>— Je suis déshonoré à tes yeux, beau Marcus,
+parce que j’ai accepté quatre sous d’une rouleuse
+quelconque et peut-être aussi parce que j’accepterai
+les cent sous que ta générosité me propose.
+Je suis un pauvre sire, n’est-ce pas, sous le rapport
+de la prostitution, mais, moi, je m’en confesse,
+j’avoue… Toi, tu es un gentil garçon plein
+de mystères élégants, tu écris des articles sur
+les actrices, les belles madames cotées ; tu es le
+placier des grâces, le voyageur de commerce de
+leurs amours ; tu as le vice que je n’ai pas, c’est
+certain. Et tu m’es fidèle… comme on aurait
+peur ! Je te dis que tu embaumes la fille, toutes
+les filles, tu es pourri de tous les parfums. Eh !
+va donc, fleur de peste ! Ce que nous sommes
+étant gosses, nous le restons toujours. Tu as
+exploité mon âme autrefois, mais, sans âme toi-même,
+tu continues à exploiter celles des voisins
+et des voisines ne sachant pas au juste ce qu’il
+y a dedans. Tu continues à asservir ton geste
+et tu ne peux pas songer à t’affranchir le cerveau,
+parce que rien n’y pèse. Il est vide, aussi vide
+que ta poitrine. (Fulbert s’arrêta et eut un ricanement
+sourd.) Je t’ai aimé pourtant jusqu’au
+cœur. Je me sens marqué du sceau de cet amour
+si ridicule et si délicieux. Ce que tu voulais de
+moi, tu l’as eu. J’aurais donné bien plus que
+mon honneur de mâle, car, en amour, l’honneur
+ne compte pas. Maintenant, tu es encore plus
+fille qu’à dix-huit ans. Tu essayes, ma parole,
+de me remettre à ton niveau. Je vais donc fatalement
+recommencer à m’avilir pour que tu te
+trouves plus grand et plus sage vis-à-vis de mes
+propres fautes. Je t’ai prié de m’écouter en
+confession. Bon gré, mal gré, tu m’écouteras, Marcus.
+Il s’agit de ma première maîtresse, tu m’entends ?</p>
+
+<p>— Je crois, murmura Marcus tressaillant nerveusement,
+tout en examinant ses ongles, qu’il
+n’est pas nécessaire de nous lancer des femmes
+à la tête pour nous comprendre. Tu es dans une
+misère noire et tu veux que je t’en sorte, moi,
+ton meilleur camarade.</p>
+
+<p>— Une nuance, remarqua Fulbert. Il dit <i>camarade</i>
+à présent. Tout à l’heure c’était <i>l’ami</i>.
+En suivant la progression de ses sentiments
+neufs, il va finir par m’étrangler. Pourquoi diable
+est-il venu !</p>
+
+<p>— Tu es insupportable, Ful ! Je maintiens
+<i>camarade</i> parce que c’est le seul mot à employer
+entre nous. Nous sommes tous des associés dans
+le plaisir, mais, pour un an, un mois, un jour,
+rien ne nous attache éternellement, pas même…</p>
+
+<p>Marcus s’arrêta, semblant inventorier le nœud
+de sa cravate.</p>
+
+<p>— Achève ! cria Fulbert, bondissant tout à
+coup, les yeux pleins de phosphore.</p>
+
+<p>— … Pas même les saletés du dortoir de l’école,
+souffla Marcus qui, d’instinct, se recula
+devant Fulbert debout. Celui-ci avait levé le
+bras et le laissa retomber brusquement ; un éclair
+jaillit de son poing fermé qu’il mit sous le menton
+du jeune homme.</p>
+
+<p>— Regarde cela, Monsieur ! rugit Fulbert.</p>
+
+<p>— Quoi, cela, tu es fou ! soupira Marcus,
+détournant la tête.</p>
+
+<p>— Je te dis de regarder cela ou de me regarder
+en face. Choisis !</p>
+
+<p>Marcus, chose étrange, préféra regarder ce
+qu’on lui montrait, le poing tendu.</p>
+
+<p>C’était un bracelet d’argent sur lequel on lisait
+en lettres de turquoises : <i>Marcus est à Fulbert.</i></p>
+
+<p>— Si pauvre que je puisse être, je ne l’ai pas
+encore… lavé.</p>
+
+<p>— Eh bien, répliqua Marcus, haussant les
+épaules, ça prouve que les turquoises sont fausses.
+Tu n’en aurais jamais eu de quoi fleurir le corsage
+de ta maîtresse, mon cher. Rends-le-moi,
+dis ? Ces enfantillages-là sont quelquefois encombrants
+pour l’avenir.</p>
+
+<p>Fulbert jeta le bracelet à ses pieds et l’écrasa
+sous le seul poids de son talon nu.</p>
+
+<p>— Va le ramasser dans la boue, si tu le veux.
+Oui, tu as une turquoise fausse à la place du
+cœur, je le savais déjà. Allons, tant mieux. Me
+voici libre et toi aussi. Tu n’auras plus peur de
+moi. Au fond, c’est ça que tu venais chercher,
+toute autre affaire cessante. Nous sommes des
+hommes désormais très corrects, d’anciens
+<i>associés</i>, selon ta suave expression ; je respire,
+car je vois bien que les liens de la volupté
+ne sont pas sérieux. Je puis espérer un bonheur
+tranquille, un bonheur bourgeois… après
+ce nettoyage en règle. Mon Dieu, la vie est
+facile quand on sait vivre ! Tu es un sage, toi,
+tu n’as pas de passion… rien que du plaisir, tu
+ne connais pas la torture des jalousies corrosives,
+des baisers qui empoisonnent. Bon petit
+Marcus ! Asseyons-nous là tous les deux. C’est
+plus la peine de faire les fiers. (Fulbert appuya
+la main sur l’épaule de Marcus, qui se rassit, l’air
+digne.) Je ne suis pas meilleur que toi, seulement,
+pire. Comme toi je fus pourri par la volupté,
+mais j’ai racheté mon âme, tout mon passé de
+lâcheté sociale par un beau crime, le plus abominable
+crime qu’un homme puisse commettre
+pour se débarrasser du plus abominable des
+esclavages. Marcus, j’ai tué ma maîtresse. J’ai
+assassiné Flora, un soir qu’elle dormait là, sur
+ma poitrine. — Tu trembles ? Tu as froid ici, hein ?
+J’en suis désolé. Depuis hier, il n’y a plus de bois
+et je t’oblige à grelotter en m’écoutant. C’est
+ma vengeance, une très mesquine vengeance à la
+hauteur de ta situation de… reporter mondain.
+Je te fais mon juge, peut-être mon bourreau, et
+je te donne l’onglée. — Oui, j’ai assassiné Flora.
+Je lui ai planté un couteau dans le sein et je suis
+parti sans me retourner, comme un vulgaire souteneur
+ayant accompli de la bonne besogne. J’ai
+couru toute la nuit. J’ai traversé des rues très
+larges, très brillantes, et puis des rues étroites,
+très noires. Je me suis trouvé ensuite au milieu
+de la campagne pleurant comme un enfant perdu.
+J’ai crié, j’ai appelé cette fille à mon secours.
+N’était-elle pas à la fois ma mère et mon amante ?
+Et je me suis remis à courir tout droit devant
+moi. J’ai suivi des routes, des sentiers, des lignes
+de chemin de fer, des sillons de terre labourée…
+Est-ce que je sais ? Un moment, j’ai eu l’envie
+folle d’aller te voir pour te demander de me consoler.
+Je n’ai jamais vécu, moi, pour autre chose
+que pour mes passions, et je n’ai jamais bien su
+distinguer le plaisir de l’amour, la souffrance de
+la volupté, les turquoises vraies de la cire à
+cacheter bleue. Je ne suis décidément qu’un
+imbécile. Dire que j’osais crier vers toi du fond
+de mon abîme. Oui, je suis tombé dans la m…
+comme j’ai eu l’honneur de te le déclarer en
+commençant mon histoire… Il paraît que c’est
+la base de toutes les sociétés. Maintenant, je suis
+tenté de continuer mon chemin là dedans. Je
+vais travailler, faire fructifier des choses, les
+mains rouges. Ça poussera mieux. Je deviendrai
+à mon tour directeur d’esclaves, de ceux qui <i>la</i>
+remuent à pleines pelles. C’est crevant ! Et tu
+me salueras très bas, Marcus, le jour où tu me
+verras spéculateur sur immondices.</p>
+
+<p>L’argent n’a pas d’odeur, et j’ajouterai que
+s’il devait en avoir une… ce serait celle-là. Au
+milieu de cette vaste sentine il y a une fleur, une
+vierge, si stupide et si adroitement femelle qu’on
+la pourrait cueillir, par n’importe quel soir de
+printemps. Ah ! mon vieux, c’est beau l’obscurité
+de la femme. On s’y plonge comme en un
+gouffre de rivière claire tout à coup noircie par
+sa propre profondeur, et on en meurt, ou on en
+ressort plus vigoureux, trempé pour tous les
+combats. J’imagine la virginité d’une femme
+comme un bain lustral. Je serai donc vierge
+quand je voudrai. Mais ai-je le droit de désirer
+cette jeune fille, n’ayant encore que le titre d’assassin ?
+Ici, on me déclare, ô douceur des temps,
+un simple anarchiste, un amateur, ce qui est, en
+somme, une profession contestable. Je n’ai pu
+devenir ni soldat, ni clerc de notaire, ni industriel,
+et ce sont là, paraît-il, les différentes étapes
+conduisant un citoyen français au mariage légal.
+Le père, un estimable bourgeois, m’a proposé
+de lui servir de secrétaire ; alors, j’ai eu la vision
+burlesque d’un personnage de comédie enlevant
+à la fois la caisse et la fille. Je te dis que tout
+est possible, mon vieux, quand on est moi,
+tout… même de devenir un honnête homme
+selon la formule.</p>
+
+<p>— Fulbert, murmura Marcus, très pâle, tu es
+ivre ou la misère te donne des hallucinations.
+Pourquoi aurais-tu assassiné cette Flora ?</p>
+
+<p>— Ah ! oui, pourquoi ? Je l’ignore. Tout à
+l’heure, je croyais le savoir. T’expliquer cela,
+maintenant… Je croyais le savoir au moment
+où je pensais que tu pourrais le comprendre. Je
+l’ai tuée… voilà ce qui est certain. Je ne suis
+pas ivre, non, mais je voudrais boire un autre
+poison. J’aimais Flora. (Il s’arrêta une seconde,
+puis il reprit, la voix sombrée.) Je ne me rappelle
+pas le lui avoir jamais dit. C’était une
+femme effrayante et j’ai bu à sa bouche quelque
+chose d’effrayant. Je garde encore des somnolences
+de cette ivresse. Or, si je ne retrouve pas
+l’oubli dans l’autre coupe, j’en mourrai. J’ai souhaité
+te revoir pour te confier mon secret. Je n’ai
+pas lu les journaux, je ne sais rien de plus que
+mon crime, et j’ai vécu depuis de longs mois sans
+aucune nouvelle du monde. Je n’ai pas, bien
+entendu, demandé aux gens d’ici ce qu’ils pourraient
+avoir appris à ce sujet. Je me laisse dormir
+dans une tranquillité de bête.</p>
+
+<p>Marcus fit un effort de surhumain <i>snobisme</i>
+et saisit la main de son ancien camarade.</p>
+
+<p>— Causons un peu plus raisonnablement,
+Ful. En supposant que cet assassinat ne soit pas
+quelque chimère de ton imagination, comment
+as-tu frappé cette fille ?</p>
+
+<p>Et il regarda autour d’eux pour s’assurer que
+personne ne les écoutait.</p>
+
+<p>Fulbert baissa le front, ferma les yeux.</p>
+
+<p>— J’ai frappé de toutes mes forces. Le sang
+m’a jailli jusqu’à la figure, et je suis sorti de la
+chambre, les doigts tièdes. Ensuite j’ai oublié.
+Je te le répète, j’ai couru toute une nuit. Cela
+m’a semblé durer une année cette course à travers
+Paris et la banlieue. Quand je suis tombé,
+j’étais devant la porte de la propriété nationale
+de Flachère. Voilà. J’ai frappé, c’est sûr, de
+toutes mes forces réunies, parce qu’il le fallait.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Réfléchis avant de répondre.
+Es-tu un monomane, un sadique, un monsieur
+qui…</p>
+
+<p>Fulbert releva la tête.</p>
+
+<p>— Je suis ce que je dois être, logiquement,
+selon ma conscience, mais en dehors de toutes
+les lois sociales, sinon humaines. Marcus, fais-moi
+grâce des théories médicales. Flora m’adorait.
+Je lui devais tout, c’est-à-dire un peu de
+pain…</p>
+
+<p>Marcus eut un rire léger, un rire héroïque
+d’homme fort.</p>
+
+<p>— Ce n’était guère, mon pauvre garçon !</p>
+
+<p>— C’était trop, parce que j’avais peur d’aimer
+mon maître en ma maîtresse. Je l’aimais malgré
+moi, et je l’ai tuée pour ne pas le lui dire.</p>
+
+<p>— Tu es malade ! On ne commet pas un crime
+pour des raisons de ce genre.</p>
+
+<p>— Si, Marcus, il y a l’absolu, mais tu ne peux
+pas comprendre puisque tu n’as jamais été que…
+relatif.</p>
+
+<p>— Merci bien ! riposta Marcus révolté. Tu es
+un joli monsieur, toi ! Souteneur ! Assassin ! De
+plus, rêvant de séduction et de vol… toute la lyre !</p>
+
+<p>— Et tu en oublies… par pudeur, sans doute,
+mon cher petit, ajouta Fulbert, dont la voix se
+fit plus lente. J’ai si mal débuté ! (Les prunelles
+phosphorescentes du fauve s’éteignirent.) Je ne
+suis qu’un homme, mon pauvre Marcus, un
+homme, passionnément, tristement.</p>
+
+<p>— Je m’en aperçois, dit Marcus, mais ce n’est
+tolérable ni pour toi ni pour les autres, mon
+cher, et puis, il y a la police avant l’absolu…</p>
+
+<p>— Oh ! toi, railla Fulbert, tu es un homme…
+gai, et la police te tolère.</p>
+
+<p>— Assez ! s’écria Marcus, remettant son pardessus
+d’un mouvement décisif ; j’ai les phrases
+en horreur, la littérature dans la vie me répugne.
+J’en vends, de la littérature, moi. Si tu as le
+courage de tuer les filles, je préfère, pour mon
+humble part, vivre et les faire vivre de leur beauté,
+très lâchement. Je soutiens des opinions reçues
+qui me permettent de m’amuser à ma guise sans
+étrangler personne. L’amour avec un grand A,
+c’est une blague romantique. Les femmes sont
+des instruments de volupté qu’il ne faut pas briser
+inutilement, mais bien savoir remonter à propos.
+Maintenant, se pousser dans le monde sans
+les femmes, c’est bien difficile, elles sont toute
+la loi et les prophètes. Encore faut-il les choisir
+dans un certain milieu. Ta Flora n’était qu’une
+prostituée de bas étage, incapable de te rendre
+service. On n’a jamais besoin de pain à Paris,
+mon pauvre Ful, ou on n’est qu’un simple aliéné.
+Résumons-nous : au nom de notre ancienne
+amitié, je t’offre un louis, tout ce que j’ai sur
+moi. Fais pas le malin, accepte, car je ne reviendrai
+pas ici, je ne veux pas me mêler moralement à
+une sale aventure. Si on doit t’arrêter, tu le sauras
+bien sans que je m’en occupe, sacrebleu !</p>
+
+<p>Fulbert, adossé au mur de sa maison humide,
+se sentit froid jusqu’au cœur.</p>
+
+<p>— Et si j’épousais un jour M<sup>lle</sup> Marguerite
+Davenel, daignerais-tu venir à ma noce, mon
+vieux ? ricana-t-il, essayant de s’étourdir.</p>
+
+<p>— Je te promets un compte-rendu soigné,
+dit Marcus, feignant de rire aussi, mais tu feras
+mieux de fuir ce pays, dont la terre, malgré sa
+qualité, ne peut pas te porter bonheur. M<sup>lle</sup> Davenel
+est, je pense, une créature douée de raison.
+On n’épouse pas les fous de ton espèce.
+Assassin ou toqué d’absolu, tu es trop dangereux.
+Je te le répète : tu manques de vice. Le vice, à
+notre époque, c’est toute la philosophie. On n’est
+plus ni amoureux, ni joyeux, ni colère, on est
+vicieux, c’est-à-dire qu’on adapte son intelligence
+à toutes les situations au lieu de brusquer
+les dénouements. Je conçois le crime pratique :
+le cambrioleur surpris ou l’homme d’état perplexe,
+mais le crime passionnel, sans motif, le
+crime pour des histoires de conscience, ah !
+non, ce n’est utile qu’aux psychologues, et les
+psychologues, ça n’est plus la mode, mon vieux.
+Risquer la guillotine pour une obscure putain…</p>
+
+<p>Fulbert serra les dents.</p>
+
+<p>— Tais-toi ! je te défends d’insulter cette femme.</p>
+
+<p>— Hein ! La bonne femme que tu as tuée ? (Il
+jugea prudent d’éclater de rire.) Ça, c’est le comble !
+Il faut que je la respecte ?… Décidément,
+tu es bien malade. Désolé de t’avoir offensé en
+la personne d’une ombre. Cependant, comme les
+devoirs de ma profession m’appellent ailleurs que
+chez les loups enragés, serviteur, je me retire !
+Une fois, deux fois, veux-tu un louis ?</p>
+
+<p>— Non, il serait faux.</p>
+
+<p>— Trois fois.</p>
+
+<p>Fulbert chancela, eut un éblouissement. Ce
+n’était pas tout à fait ce qu’il avait demandé ;
+pourtant, il crevait de faim, et demain il lui faudrait
+peut-être accepter la proposition de Marguerite.
+Aller vivre chez elle, près d’elle, faire encore
+le mal en échange du bien, abdiquer aussi sa
+liberté, sa dignité de paria volontaire. Et puis,
+peut-être la descente normale de cette échelle du
+crime : enlever la fille, voler la caisse, devenir
+le dernier des bandits quand on se croit encore
+un honnête assassin.</p>
+
+<p>— Oh ! Flora ! Flora ! répéta-t-il les yeux fixés
+au sol, fasciné par le rayon blanc qui sortait d’un
+petit tas de boue.</p>
+
+<p>Il se baissa, ramassa les débris du bracelet et
+les tendit à Marcus.</p>
+
+<p>— Tiens, fit-il d’un ton rauque, je te le rends
+pour ton louis. A la liste de mes hontes, tu peux
+ajouter le chantage, je suis plus grand que
+nature, va, et tu t’en iras au moins d’ici sans remords.</p>
+
+<p>Marcus vérifia, un à un, les fragments de métal,
+et les glissa dans la poche de son manteau qu’il
+boutonna soigneusement.</p>
+
+<p>— Tu exagères toujours, mon pauvre Ful !
+Nous venons de rompre un cercle vicieux, voilà
+tout, et, puisque tu n’entends rien au vice… bonsoir !</p>
+
+<p>Marcus sortit d’un pas vif, s’éloigna dans la
+neige qui tombait, molle et silencieuse, en houppe
+de cygne fardant toutes les hideurs de la terre.</p>
+
+<p>— Flora ! pleurait Fulbert, se mordant les poings.</p>
+
+<p>La bête qui gémissait en lui ne pouvait plus
+appeler à son secours. Il s’était enfin jeté au fond
+d’un gouffre. Rien ne pouvait être plus sombre
+que sa nuit, sinon la cellule du condamné à mort.</p>
+
+<p>Et, moitié pleurant, moitié ricanant, il résuma
+sa situation en un suprême haussement d’épaule :</p>
+
+<p>— Le troisième dessous ! fit-il.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br>
+<span class="small">JEUX DE MAINS, JEUX DE VILAINS</span></h2>
+
+
+<p>Le printemps renaissait ; avec lui l’inquiétude
+bizarre de Fulbert au sujet des <i>dessous</i> de Flachère.
+Il flairait, humait la brise comme un chien
+sur la trace d’un mauvais gibier. Cela ne durerait
+pas, cette odeur entêtante des jacinthes et
+des roses. Viendrait un certain vent d’ouest qu’il
+avait appris à connaître, un odieux vent d’ouest
+balayant les parfums naturels pour les rouler
+dans une pourriture chimique, une savante
+décomposition de tout. Cela sentirait le cadavre
+ou la pharmacie. Le poison devait inévitablement
+sourdre de la plus merveilleuse fraîcheur des herbes
+nouvelles. Sa nouvelle situation aussi s’empoisonnait
+peu à peu d’un ferment de décomposition
+morale… et il se déclarait fatigué, le soir,
+par le papotage des deux comptables qui l’accompagnaient
+jusqu’à <i>son château</i>, munis d’une
+grosse lanterne pour éviter les flaques fétides.
+Il n’avait pas voulu accepter l’hospitalité du
+pavillon hollandais afin de conserver sa dernière
+liberté d’homme, celle de la nuit, mais il le
+regrettait maintenant parce que ces deux imbéciles
+ne le lâchaient plus le long de cette hygiénique
+promenade. L’un, M. Jacqueloir, était un
+vieux sous-officier qui parlait interminablement
+<i>des écoles de tir</i> et que rendait absolument
+enragé le son de l’artillerie, tonnant tous les
+mercredis, là-bas, derrière la sombre barrière de la
+forêt. Il comptait les coups et les choux avec le
+même entrain féroce, alignant des chiffres, des
+petits dessins d’obus groupés autour de la colonne
+Vendôme, des fleurs de grenades inspirées d’anciennes
+broderies impériales, des pyramides de
+boulets qui se terminaient par l’aigrette de la
+tour Eiffel. Il se mouchait en regardant ensuite
+le contenu de son mouchoir. Il prisait, cirait ses
+moustaches, ramenait, d’un geste lent, deux
+accroche-cœur de cheveux jaunes sur ses oreilles,
+couvrait son crâne d’aigle pelé avec une calotte de
+concierge. Sa vie tenait toute entre la question des
+épandages, les rendements fabuleux de l’agriculture
+améliorée, la culture intensive, et le développement
+du tir des canons du modèle cinq. Sans
+famille et sans la moindre fortune, il s’échouait
+là, vieille bête heureuse d’une litière abondante,
+exhibant une médaille militaire comme un arbre
+une plaque de zinc sur une mutilation. Il aimait
+le café, en fabriquait toute la journée avec de la
+chicorée et s’amusait, le dimanche, à creuser des
+encriers dans des pommes de terre, prétendant
+que l’encre coulait mieux de la plume sur le
+papier par l’addition des sucs de ce tubercule.</p>
+
+<p>L’autre, M. Albain Gaufroi, était une espèce
+de jeune voyou décrassé, prétentieux, ancien garçon
+épicier qui avait, on ne savait comment, des
+lettres. Il rimait sur les marges de ses factures
+de rebut et expliquait à Fulbert que, s’il avait pu
+apprendre le latin, il aurait écrit l’histoire d’une
+pauvre femme poitrinaire mourant de l’abandon
+de son amant. Il possédait un nez en museau
+de poisson et une difficulté de la langue qui le
+faisait bégayer sur les mots de plus de deux syllabes.
+Il s’habillait solennellement le dimanche,
+mettait une cravate lie-de-vin, allait courir les
+petits bals de banlieue dont il rapportait souvent
+des maux d’yeux et d’oreilles assez peu poétiques.
+Naïvement, il disait des femmes des choses
+effroyables.</p>
+
+<p>Fulbert, vêtu d’un veston décent, d’une culotte
+de cycliste (nécessaire dans ce pays pour enjamber
+les flaques), chaussé de souliers anglais, la
+barbe faite, les cheveux peignés, l’air humilié
+d’un prince qui gagne cinquante francs par mois,
+dirigeait ces deux fantoches sur le sentier de la
+vertu administrative, mais ne pouvait déjà plus
+supporter leur contact. Il les avait d’abord éblouis
+en faisant à lui seul l’ouvrage de trois personnes,
+puis, devant leur mine de confusion, il s’était
+rangé, pensant bien qu’il s’attirerait de sournois
+désagréments s’il persévérait dans ce système
+de zélateur. Lui, l’assassin, n’était pas là
+pour s’amuser à travailler comme un honnête
+homme ! Parvenu à la médiocrité, ce luxe des
+indigents, il devrait cultiver son petit coin de
+fumier sous l’attention du jardinier en chef.
+M. Davenel aurait eu peur d’un comptable de
+génie et il ne fallait pas que le père eût peur de
+l’amoureux de la fille.</p>
+
+<p>Amoureux ? Fulbert était-il amoureux ? Il n’en
+savait plus rien lui-même. Les <i>dessous</i> de son
+amour l’inquiétaient comme le troublaient les
+<i>dessous</i> de Flachère. Après le louis de Marcus,
+il mangeait un pain encore plus douteux, d’un
+goût si fade et si peu en rapport avec son palais
+de carnassier qu’il se retenait la poitrine à deux
+mains pour ne pas rendre son cœur. Une barre
+de deuil pesait sur la page de sa vie. Il traînait
+un poids si lourd que ce relatif bien-être lui semblait
+une misère pire. Il avait dévoré de la vache
+enragée, voire du corbeau ; à présent, il suçait
+des bonbons, et il avait faim de chair très rouge !
+On le leurrait avec des pastilles au miel qui
+détraquaient peu à peu son estomac. Au moins,
+jadis, il pouvait dormir tranquille sur la terre,
+assommé par l’horreur de ses remords ou de ses
+souvenirs, car il ne regrettait pas son crime, sa
+logique de fauve l’ayant admis fatalement. Mais,
+à présent, le fantôme de Flora s’agitait. Si Marcus
+n’était pas revenu, elle <i>revenait</i>. Le journaliste,
+bon prince, lui épargnait les gendarmes…
+Cependant un beau crime révélé n’est-il pas un
+triomphe dont tout reporter doit la gloire à sa
+patrie ? Et Fulbert songeait… se rongeait, la revoyait
+debout, le sein troué, les prunelles noyées
+d’eau, les yeux d’un vert printemps, le regardant,
+remplis d’un reproche très doux, d’un reproche
+de mère qui devine que son fils s’égare sur des
+routes dangereuses. Où l’avait-on enterrée ? Était-elle
+morte tout de suite ou avait-elle agonisé
+longtemps, cette créature bizarre, tendre et folle
+de son corps, qui avait bien représenté, pour ce
+garçon brûlé de toutes les précoces fièvres, la
+volupté, mère et consolatrice de tous les hommes !
+Ne pas savoir… ne plus oser demander des nouvelles
+de la morte !</p>
+
+<p>Au ronron des litanies de Jacqueloir, qui
+comptait le nombre des obus ayant plu sur Strasbourg
+la nuit du grand bombardement, ou durant
+qu’Albain Gaufroi lui récitait une pièce intitulée :
+<i>le Réveil de Marguerite</i>, il se mimait
+l’atroce drame obscur. Il avait frappé de bas en
+haut parce qu’elle se couchait sur l’oreiller, les
+seins en l’air, toujours presque nue. Lui se trouvait
+du côté de la table sous son bras arrondi,
+un moment la lame du couteau était venue, il
+ne savait plus comment, briller à son poing. Ce
+couteau, un grand manche noir uni, une lame
+traître qui le fascinait depuis des heures…
+coupait chez eux indifféremment des viandes
+ou du papier, c’était le couteau à tout faire.
+Un jour, Flora ne trouvant pas son peigne avait
+séparé ses cheveux de sa pointe un peu émoussée…
+Et voilà, elle en était morte, la pauvre
+chère fille !</p>
+
+<p>— Vous disiez donc, mon cher monsieur
+Albain, qu’elle s’appelait Marguerite ?</p>
+
+<p>Ce nom le faisait remonter des dessous de son
+ancienne existence aux dessous de la vie monotone
+de Flachère. Pourquoi diable ce garçon épicier
+mêlait-il le nom de <i>la patronne</i> à ses inepties ?
+Cela le tirait une minute de ses cauchemars.
+Le garçon épicier souriait d’une façon
+louche. Des rimes blondes alternaient avec des
+rimes de vermeil.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous avez jamais bu dans du
+vermeil, mon ami ? questionnait Fulbert, agacé.</p>
+
+<p>— Non, pour sûr, mais c’est certainement blond.</p>
+
+<p>— C’est pourpre, or et cuivre, d’ailleurs le
+vermeil ne se porte plus. Dorer l’argent était un
+sot métier d’autrefois. De nos jours on l’oxyde,
+on le corrode jusqu’à ce qu’il prenne une horrible
+couleur de bitume et de soufre… l’argent
+c’est un métal maudit.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur Fulbert. C’est par l’argent
+que tout arrive. Cependant celui qui <i>s’appuiera</i>
+la patronne aura le sac.</p>
+
+<p>Ful éclatait de son rire de crécelle.</p>
+
+<p>— Vous n’en n’êtes pas à espérer cette aubaine,
+mon vieil Albain ?</p>
+
+<p>— Je ne me permettrai jamais de pareilles plaisanteries.
+La patronne, c’est du nanan qui n’est
+pas pour notre gueule, mais c’est pas défendu de
+la trouver jolie…</p>
+
+<p>— Allons donc ! jolie ! Elle se serre trop, elle
+rougit à propos de botte… moi, elle m’exaspère
+avec son air de petite oie rose qui couve des œufs
+de serpent. Si on lui donnait le fouet tous les
+matins, ça irait mieux et lui ferait enfin tourner
+son lait d’iris à cette sacré bon dieu de petite
+nounou pour vampire.</p>
+
+<p>Albain se tordait.</p>
+
+<p>— Ah ! la sacré bon dieu de nounou pour
+vampire !… la petite oie rose !… non ! n’y a que
+vous pour trousser le compliment ! On dirait toujours
+que vous venez d’avaler du vinaigre !…
+Monsieur Fulbert… je ne connaissais pas les
+anarchos et je me défiais d’eux, mais au jour
+d’aujourd’hui je trouve que vous êtes des bons
+zigs. Si vous n’aimez pas les bourgeois, vous avez
+des manières de leur envoyer ça qui sont rudement
+rigolotes. On voit que vous n’en pincez pas
+pour la poésie…</p>
+
+<p>Et on se souhaitait le bonsoir. Le vieux papa
+Jacqueloir levait sa calotte, soupirait :</p>
+
+<p>— Le vent a sauté, monsieur Fulbert, il va
+pleuvoir demain. On entendra très bien le canon !
+Ça pète rudement davantage quand il fait humide.
+Bonne nuit, fermez bien votre lucarne, rapport
+au grain. Ah ! ce qu’ils vont en perdre
+de la poudre… nos nouveaux artilleurs !…</p>
+
+<p>Exténué, harassé, les nerfs tirés aux quatre
+chimères de son rêve, Fulbert se jetait sur son
+lit après avoir bu un verre d’eau-de-vie. Dormir !
+Dormir ! Avant tout !</p>
+
+<p>Sa besogne du matin expédiée en trois heures,
+quand il en fallait six aux deux comptables pour
+la classer et la recopier, Fulbert grimpait à pas
+de loup des sous-sols chez la <i>patronne</i>. A ce
+moment-là le père de Marguerite faisait sa ronde
+quotidienne dans les granges et les réfectoires.
+(M. Davenel répétait souvent que l’œil du maître
+est un frein nécessaire aux relâchements de l’ouvrier.)
+Les fenêtres de la jeune fille donnaient
+l’une sur la cour, l’autre sur les jardins. Elle
+avait la pièce d’angle du pavillon. Une bonne
+fortune, car elle la transformait en observatoire,
+ne se gênant pas pour lever les rideaux et lui souffler :</p>
+
+<p>— Le voilà qui gronde le chef d’équipe. Nous
+en avons encore pour une demi-heure.</p>
+
+<p>Prisonnier de l’intimité blanche de cette vierge,
+absolument vierge, et qui défendait rigoureusement
+ce qu’elle appelait les <i>sales caresses</i> : s’embrasser
+sur la bouche, ou passer la main plus bas
+que la gorge, il fondait peu à peu comme un
+morceau de métal sous un acide, se rouillait sans parvenir
+à prendre feu pour de bon. Il était très fort
+et très froid, par politesse d’abord, ensuite par
+une sorte de rancune contre la femelle vertueusement
+bourgeoise qu’elle lui représentait, mais
+elle était encore plus forte et plus froide que sa
+cervelle de jeune blasé. L’aimait-elle sincèrement,
+cachait-elle son jeu ou faisait-elle avec lui
+l’étude, <i>la lecture</i> de l’homme ? Il commençait à
+ne plus comprendre. Elle jouait le seul jeu possible
+pour une partenaire désintéressée de son
+gain. « Oui, je vous aime, seulement je ne peux
+pas vous épouser. <i>Je ne vous connais pas, moi !</i> »
+Il avait pensé, en acceptant ces rendez-vous de
+gamine, en plein jour, sous le toit des parents,
+à la merci de tous les domestiques, de tous
+les employés entrant et sortant, qu’il fallait
+prendre des précautions vis-à-vis d’une enfant
+chaste trop étourdie pour savoir se protéger elle-même
+ou sauvegarder sa réputation, et il s’apercevait
+qu’elle avait déjà tout prévu. Elle avait
+fait renvoyer Pauline, la femme de chambre rapporteuse,
+et elle ne l’avait pas remplacée, se coiffant,
+s’habillant sans autre secours que ses petites
+mains de princesse. Elle savait bien que son
+père n’entrait jamais chez elle, et, de plus, son
+cabinet de toilette communiquait avec un escalier
+intérieur donnant accès dans la bibliothèque.</p>
+
+<p>— Enfin, si on nous surprend un jour, que
+direz-vous, cher ange ?</p>
+
+<p>— Nous ne faisons pas de mal, je dirai que
+vous êtes venu me demander la clé des archives
+de la ferme-école.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas celle du champ de tir de
+Salons-Laffitte, ma jolie ? objectait brutalement
+Fulbert, qui avait de ces réflexions de pandour.</p>
+
+<p>— Il me croira et vous n’aurez qu’à lui expliquer
+n’importe quoi, il vous croira. Il a confiance
+en nous !</p>
+
+<p>— C’est révoltant, ma chère petite, les hommes
+ne sont pas aussi bêtes que vous semblez le penser.</p>
+
+<p>— Oh ! ils le sont bien davantage ! répliquait
+tranquillement l’ange, la jolie et la petite.</p>
+
+<p>C’était une amitié amoureuse telle qu’un poète
+délicat aurait pu la créer, c’était surtout une
+spéciale griserie des sens aboutissant au plus
+absurde platonisme.</p>
+
+<p>Fulbert se considérait comme mort à l’amour
+et mettait son dernier honneur d’homme à ne
+pas voler un trésor dont il ne se sentait pas digne…
+surtout parce qu’il n’y tenait pas, charnellement.
+Et Marguerite, mélange de ruse et de
+sentimentalité, ne voulait pas lui donner ce qu’elle
+désirait garder pour un mari. La vérité, planant
+bien au-dessus d’eux, était que, nés de souches
+différentes, ces deux rejetons des civilisations
+modernes ne pouvaient se joindre ou s’enlacer
+pour porter leurs fruits qu’à la faveur d’un orage,
+d’une de ces catastrophes qui changent les destinées
+en faisant couler de la sève, des larmes
+ou du sang.</p>
+
+<p>Il y avait des semaines que cela durait. Fulbert
+en était malade… et il flairait le vent qui secouait
+autour d’eux les clochettes pures du jasmin
+d’Espagne ; il se disait qu’un matin, dans cette
+chambre blanche, à l’abri de ces voiles au crochet
+semblables à des araignées filant de la dentelle,
+une infernale boue ferait irruption. Les dessous
+de Flachère, fermentant de colère à voir leur plus
+merveilleux produit dédaigné ou dédaigneux,
+monteraient jusqu’aux fenêtres, escaladeraient
+leur paradis virginal en une monstrueuse vague
+noire, submergeant toute pudeur.</p>
+
+<p>Chaque fois qu’il essayait de parler sérieusement,
+elle lui échappait comme un jeune chat
+qui court après une mouche. Il ne voulait tout
+de même pas violer une jeune fille destinée, selon
+lui, à le demander en mariage, tous rôles renversés.
+Il savait au juste qu’il pouvait faire sa
+fortune chez le père Davenel rien qu’en donnant
+un coup d’épaule dans quelques barrières. Les
+ingénieurs n’avaient pas dit leur dernier mot et
+les épandages lancé leurs derniers hoquets. Mais
+l’épouserait-il avant qu’elle fût sa maîtresse ou
+après ? Serait-il aimé pour lui ou pour sa sombre
+couronne de prince de l’aventure ? N’ayant
+jamais connu de vierge, il s’arrêtait au bord de
+ce joli précipice dissimulé sous les glaces, et il y
+a des gens qui n’aiment pas à briser la glace en
+ces sortes d’affaires !</p>
+
+<p>Oui, elle était scrupuleusement honnête, et
+cependant quelle singulière vertu, à la fois plus
+mystérieuse que celle des trop fameuses demi-vierges
+(autre produit des civilisations modernes !)
+et plus solide que celle des jeunes filles
+banales. Elle calculait comme le comptable Jacqueloir.
+« Tant d’obus et tant de kilogrammes
+de poudre perdus ! » « Tant de baisers sur les
+cheveux, tant de plaisir gaspillé… car on ne
+s’aimait bien qu’à se raconter des histoires, se
+confier des secrets, triturer l’ordure de l’amour
+des autres ! »</p>
+
+<p>— Vous me prenez pour le Bottin de la
+galanterie ! s’écriait-il quelquefois, scandalisé par ses
+questions extraordinaires. Pourtant, il l’initiait
+volontiers, supposant qu’il récolterait ce qu’il
+sèmerait, et il avait des remords, se sauvait quand
+le père, absolument aveugle, l’invitait à fumer,
+selon son expression favorite, le cigare <i>du bourgeois</i>.
+Elle risquait des théories charmantes qui
+le désarmaient, vernissaient d’attendrissement
+son regard trouble errant sur elle.</p>
+
+<p>« Quand je vous embrasse, je suis votre femme,
+quand vous m’embrassez vous êtes mon mari,
+et quand nous nous embrassons nous ne sommes
+plus que deux enfants, deux petits amis de collège ! »
+Cela lui donnait des sensations étranges,
+car elle l’embrassait sur le front, lui la baisait
+furtivement sur l’oreille, et quand ils se pressaient
+l’un contre l’autre, les mains aux épaules et les
+yeux dans les yeux, ils restaient immobiles, sans
+souffle, ne parlant plus, saisis d’un vertige inexplicable
+qui les menait à l’extase.</p>
+
+<p>— Penses-tu à moi la nuit ? demandait Fulbert,
+la tutoyant de loin en loin, brutalement,
+comme un qui cravache une bête fourbe.</p>
+
+<p>— Je pense à vous quand je dors !</p>
+
+<p>— Bien bizarre ! Et pourrait-on savoir la
+nuance de vos rêves, ma douce enfant ?</p>
+
+<p>— J’ai toujours tout oublié quand je me
+réveille.</p>
+
+<p>— Par discrétion, hein ? Tu es la servante
+qui feint d’ignorer ce que l’on jette pour elle
+dans la tirelire du comptoir… C’est prodigieux !
+A la fête foraine de l’amour, s’il y en a jamais
+une, je propose qu’on m’exhibe avec cette mention :
+« Isolateur pour femme-torpille. » Enfin, tu m’aimes ?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, car j’ai souvent envie de
+vous faire tuer !</p>
+
+<p>— Excellent ceci… la haine est le début de
+toute passion…</p>
+
+<p>— Oh ! non, pas pour de la haine, je pleurerais
+beaucoup de vous voir mort, mais si vous ne
+m’obéissiez pas en tout, je sonnerais, j’appellerais
+mon père et je lui dirais : « Cassez-lui la tête, je ne
+veux pas qu’il sorte vivant d’ici… » Ça n’empêche
+pas que j’en éprouverais du chagrin, allez.</p>
+
+<p>— Et moi donc !</p>
+
+<p>Ce n’était pas la demi-vierge, mais bien la
+vierge et demie !</p>
+
+<p>Un vice, par exemple, un petit vice très singulier,
+qui consistait dans l’intense plaisir qu’elle
+éprouvait à lui faire <i>épouser ses mains</i>.</p>
+
+<p>— Épousez-moi les mains ! répétait-elle d’un
+ton de petite fille qui veut manger du charbon
+ou de la farine.</p>
+
+<p>C’était peut-être la revanche d’une mauvaise
+plaisanterie qu’il lui avait glissée un soir en lui
+disant que l’idée ne lui viendrait pas de demander
+<i>une main</i>.</p>
+
+<p>Et alors, docilement quoique à regret, il prenait
+ses mains, les unissait aux siennes par les paumes,
+enlaçait un à un ses doigts blancs qu’il faisait
+craquer et la forçait à plier un peu sur les
+jarrets, comme on tient en respect une jument
+récalcitrante rien qu’en lui saisissant les naseaux
+entre le pouce et l’index.</p>
+
+<p>— Ça t’amuse ?</p>
+
+<p>— J’adore ça… il me semble que je vais mourir
+ou devenir folle !</p>
+
+<p>— Aucun danger ! Tu vas entendre ton père
+siffler dans la cour, tu bondiras vers ton miroir
+et tu réorganiseras le bouffant de tes cheveux !</p>
+
+<p>C’était d’ailleurs exact, elle arrangeait sa coiffure,
+poudrait légèrement la rougeur de ses joues
+et frappait sur un timbre pour appeler la cuisinière.
+Lui disparaissait une seconde derrière la
+portière du cabinet de toilette.</p>
+
+<p>— Élisa, qu’est-ce qu’il y a pour déjeuner ?</p>
+
+<p>— Des œufs à la crème et du jambon. Mademoiselle
+désire-t-elle que j’ajoute du poulet froid
+mayonnaise ?</p>
+
+<p>— Oui, n’oubliez pas les marrons fourrés. Il
+doit en rester d’hier soir.</p>
+
+<p>Et la cuisinière partie, il réapparaissait.</p>
+
+<p>— Ça creuse, les jeux de mains ? gouaillait-il,
+un peu vexé de cette aisance de vieille reine
+glacée chez une jeune fille ignorante, mais bien
+portante.</p>
+
+<p>— Moi, depuis que je ne m’ennuie plus, j’ai
+toujours faim… Je mangerais de la viande crue
+si le médecin me l’ordonnait, comme il y a trois
+ans.</p>
+
+<p>— Fichtre !… casser la tête aux gens… manger
+de la viande crue… où allons-nous ! J’ai bien
+envie de ne plus jouer à la main chaude, moi !</p>
+
+<p>Elle le regardait, narquoise…</p>
+
+<p>— Vous jouerez encore… jeux de mains…
+jeux de vilains !…</p>
+
+<p>Un jour, ils eurent des discussions plus graves.
+Ils étaient sortis chacun de leur côté, se donnant
+rendez-vous sous les arbres du bord de l’eau,
+en face du village de la Brette. Il y avait là un
+canapé de mousse qui aurait tenté la plus farouche
+réserve. Assis l’un près de l’autre, ils se taisaient
+devant l’eau noire, coulant unie et huileuse
+comme un fleuve de bitume. Leur salon de
+verdure n’avait d’issue que sur les champs de
+Flachère en pleine floraison et que les ouvriers
+de l’équipe des dessous ne visitaient pas à cette
+époque d’illusions poétiques.</p>
+
+<p>Une armée de marguerites veillait autour de
+leur grande sœur, les saules et le tremble
+jetaient un voile d’ombre sur son front. Elle
+semblait plus pâle, plus songeuse que de coutume.</p>
+
+<p>En face, les maisons du village rangées en
+rang de dominos montraient les fenêtres closes,
+mortes, des orbites fatiguées de voir couler leur
+propre putréfaction.</p>
+
+<p>— Il n’y a donc pas d’habitants dans ce village ?
+murmura Fulbert, énervé par le silence et
+la beauté de ce pays enveloppé d’une sorte de malédiction.</p>
+
+<p>— Ils ont juré de ne pas ouvrir leurs croisées
+au vent des épandages…</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! le fameux vent d’ouest !</p>
+
+<p>— Oui bien ! Ce sont des entêtés. Est-ce que
+nous sentons quelque chose, nous ?</p>
+
+<p>— Je crois que nous commençons à nous habituer…
+nous faisons partie de cette chose peu à
+peu…</p>
+
+<p>— Fulbert ?</p>
+
+<p>Elle tourmentait le manche de son ombrelle,
+la lèvre nerveuse, les sourcils froncés.</p>
+
+<p>— Enfin, je sais que le sujet t’irrite, cependant
+ce n’est pas possible de venir ici pour la
+première fois sans être suffoqué, ma chère.</p>
+
+<p>— Taisez-vous donc… il ne faut jamais me
+tutoyer dehors !</p>
+
+<p>— Même quand on se trouve au milieu d’un
+désert ? Même en baissant la voix… A ce propos,
+Marguerite, avez-vous remarqué que lorsqu’on
+vous dit <i>chut !</i> on est porté à répéter tout bas
+ce que l’on vient de crier ?… Ce qui est stupide
+puisqu’on vous a déjà trop entendu. (Il fit une
+pause.) Marguerite… je t’aime, ajouta-t-il plus
+bas.</p>
+
+<p>— Non… vous ne m’aimez pas, ça vous
+amuse de me le dire pour me le faire croire.</p>
+
+<p>— Peut-être… et vous ? Cela vous amuse-t-il
+de me mentir aussi bien ?</p>
+
+<p>— Vous êtes quelqu’un que je ne connais pas.</p>
+
+<p>— Tant mieux. Dès que deux amants se connaissent
+des pieds à la tête et du cœur au cerveau,
+ils n’ont plus qu’à se séparer. Il faut qu’ils
+aient toujours la surprise de se découvrir, sous
+peine de ne plus pouvoir se souffrir mutuellement…
+Nous sommes, du reste, de singuliers
+amants… Nous ne parlons jamais ni de passé ni d’avenir.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas de passé… vous n’avez pas
+d’avenir, Fulbert.</p>
+
+<p>— Vous êtes délicieusement consolante. Bref,
+je ressemble à Jacqueloir et à Gaufroi, mes deux
+collègues en écritures ?</p>
+
+<p>— Non ! Il y a des secrets dans vos yeux.</p>
+
+<p>— Et cela vous attire, un peu comme la vision
+d’un cadavre au fond de l’eau, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Oh !… vous n’avez tué personne, vous.</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p>Est-ce que, par hasard, cette fine fleur de
+bourgeoisie, nourrie de mauvais romans et pourrie
+de mauvais air, lui reprochait son manque
+d’énergie comme anarchiste militant ?</p>
+
+<p>— Et si je vous disais que j’ai tué quelqu’un ?
+murmura-t-il, levant le front du milieu
+des touffes de menthe dans lesquelles il s’était
+lové presque à ses chevilles.</p>
+
+<p>— Je ne le croirais pas non plus !</p>
+
+<p>— Ah !… Selon vous, j’en suis incapable,
+aussi incapable que de vous violer, par exemple,
+un jour… de vent d’ouest ?…</p>
+
+<p>— Ne dites pas de sales choses.</p>
+
+<p>Marguerite, qui lisait les journaux, de préférence
+à la colonne des faits-divers, était très
+instruite sur la manière de violer les petites et
+les grandes filles. Elle lisait ces horreurs sans
+dégoût, comme on regarderait agir des singes
+derrière des barreaux de cage. Le monde était
+nettement séparé en deux : les gens propres qui
+font des choses propres, et les gens sales qui
+font des choses sales. On ne se mélange pas,
+mais on peut se parler… de cage à cage. Se
+parler pris dans l’acception populaire que les
+bonnes emploient pour se défendre contre une
+accusation : « Oh ! Madame, ce garçon me parle,
+nous nous parlons, mais il n’y a rien entre nous ! »
+L’idée que ce garçon qui lui parlait aurait pu
+lui sauter dessus ne lui venait même pas à l’esprit.
+Elle ressentait auprès de lui toutes les joies
+d’une possession, mais c’était bien elle qui possédait.
+Elle le sortait d’un placard comme un objet,
+jouait à le tourner et à le retourner, en avait une
+peur bleue, une peur exquise du genre de celle
+que l’on a au théâtre quand le traître prononce
+les paroles fatales ou tire sa dague, puis, raisonnablement,
+le renvoyait à son placard. Comment
+eût-il osé la violer, mon Dieu, alors qu’en
+un pas elle pouvait atteindre un timbre ? Compromise ?
+Par quoi ? Elle ne livrait pas grand’chose
+de sa personne. Elle ne lui écrivait jamais.
+Son père, parodiant Avinain, répétait si souvent :
+« N’écrivez jamais. » Simplement parce que le
+pauvre homme avait la plume rétive. Elle ne lui
+donnerait même pas sa photographie, et Dieu
+savait que ce sacrifice lui coûtait, car elle possédait
+certaines cartes-album d’une de ses meilleures
+poses… le coude sur une colonne de marbre,
+la taille droite et la robe ondulant dans une
+perspective d’un kilomètre. Il ne lui manquait
+qu’un diadème pour ressembler à la reine
+Wilhelmine, la si gracieuse majesté qui possède
+aussi un particulier aspect de jeune fille très ordinaire.</p>
+
+<p>Fulbert se dressait peu à peu du sein de ces
+menthes dont le parfum, plus intense en ce pays
+qu’en aucun autre, lui montait à la tête.</p>
+
+<p>— Voyons, ma chère, dit-il de sa voix rauque
+et cassée de terreur de barrière, quel jeu jouons-nous,
+décidément ? Je suis fatigué, moi, de vos
+jolies comédies de mondaine. Nous ne sommes
+pas ici dans le monde… ni dans votre chambre
+blanche qui me tourne sur le cœur depuis quelque
+temps comme un plat d’œufs à la neige trop
+vanillés. Vous m’aimez d’amour ni plus ni
+moins qu’une fille peut aimer son souteneur ou,
+pour m’exprimer selon votre entendement virginal,
+comme on aime celui qu’on désire, mais
+qui ne sera jamais le protecteur légal. Je conçois
+que vous ne vouliez pas m’épouser, je suis
+un assez triste sire sous le rapport de la légalité…
+Cependant, je suis capable de faire un
+amant passable à l’occasion. Qu’est-ce que vous
+attendez ? Que l’occasion fiche le camp… avec moi !</p>
+
+<p>Marguerite lui posa la main sur les lèvres.</p>
+
+<p>— Oh ! finis, dit-elle boudeuse… tu me racontes
+des abominations.</p>
+
+<p>— Avec ça que ça ne t’amuse pas… quelquefois,
+le matin, quand tu dénoues tes cheveux ?…
+Tu n’es qu’une petite sotte… et si tu daignes
+me tendre ton oreille… tu sais tout de même que
+ce n’est pas par là…</p>
+
+<p>— Nous nous fâcherons, Fulbert ! Je veux
+bien que tu m’apprennes la vie où il se passe de
+vilaines choses… Je ne veux pas que nous en
+fassions. Il y a mon père… d’abord.</p>
+
+<p>— Et même ensuite… car tu as vraiment la
+terreur de le voir surgir quand je t’embrasse
+comme on craindrait d’être dérangé par le serre-frein
+dans un sleeping. C’est par prudence que
+tu as mis hier un peignoir sans corset et une
+matinée si transparente qu’on apercevait la
+pointe de tes seins ?</p>
+
+<p>— Vous me dites toujours que je m’abîme à
+porter des corsets trop étroits ?</p>
+
+<p>— Marguerite, vous êtes d’une ingénuité bien
+compliquée pour votre serviteur. Je vais donner
+ma démission. J’ai assez des cultures intensives.</p>
+
+<p>— Où irez-vous ? Vous constituer prisonnier ?</p>
+
+<p>— Est-ce que vous seriez de la police, ma douce enfant !</p>
+
+<p>— Fulbert, vous, vous n’êtes pas capable de
+me mériter… Vous ne feriez aucun tour de force
+pour vous élever jusqu’à moi.</p>
+
+<p>D’un saut, Fulbert fut debout, vert de rage,
+sous l’ombre légère des saules à peine bourgeonnés
+de petits boutons tendus, eux aussi,
+comme des pointes de sein.</p>
+
+<p>— Pas capable de vous mériter ? Est-ce que
+l’amour, cette suprême loi de la beauté de la vie,
+a besoin, pour se prouver, de la hideur d’une
+convention banale ? Est-ce que pour nous appartenir
+l’un et l’autre nous avons besoin de nous
+salir d’abord les mains à des besognes avilissantes ?
+A-t-on besoin, pour s’aimer, d’une autre
+impulsion que celle d’aimer ? Je suis le secrétaire
+de ton père ; c’est déjà trop pour mon honneur
+de mâle que je place plus haut que ton honneur
+de bourgeoise, ma petite, car il a dû s’affranchir
+d’un horrible esclavage : celui des sens. C’est
+trop, entends-tu, que je reçoive un salaire quelconque
+pour avoir le droit de respirer l’air,
+empesté de miasmes sociaux, que tu respires !
+Ah ! tu trouves que je n’en ai pas assez fait en
+acceptant l’hospitalité d’une ferme-école, moi,
+le vagabond des grandes routes de l’intelligence
+qui n’ai plus rien à apprendre au sujet de la
+pousse des choux ! Tu penses que je devrais
+aller à la guerre du progrès contre la routine
+pour y décrocher une épaulette de lieutenant,
+comme jadis les héros de vos bourgeoises mamans
+allaient quérir la faveur de leur bien-aimée
+en assassinant des tas de bougres qu’ils ne
+connaissaient pas… Non ! mais, en vérité, pour
+qui me prends-tu ? Et qu’entrevois-tu donc
+dans ce que je t’enseigne de la passion ? A l’époque
+des cavernes, quand la terre n’était pas décomposée
+par vos engrais chimiques, le mâle avait
+le droit de conquérir sa femelle par la seule puissance
+de son désir et de sa force, il avait aussi
+le droit, le devoir de la tuer si elle le trompait
+ou songeait à l’asservir d’une façon quelconque.
+L’amour est le seul terrain qu’on n’améliore pas.
+Il y croît toujours les mêmes plantes aux libres
+racines… bonnes ou mauvaises ; rien ne les
+arrachera du sol. Je n’ai rien à voir, moi, dans
+vos louches combinaisons perfectionnées. Je ne
+suis pas allé te chercher ! Me sachant et me
+voulant hors vos lois, je me suis tenu à l’écart
+comme le loup que la faim ne fait même
+plus sortir des forêts. Je me serais volontiers
+crevé à cette peine que je trouvais plus à ma taille
+que les petits jeux sournois que tu m’apprends.
+Tu es vierge ? Je veux le croire. Tu es belle, je
+le constate. Mais tout cela, je ne puis l’acheter,
+ma chère, ni par une attente énervante de l’occasion,
+ni par le déploiement de sacrifices, d’artifices
+inutiles. Je ne me creuserai pas la tête
+pour inventer une mécanique agricole. Non ! Je
+te veux, tu me veux, unissons-nous ! Et je souhaite
+que mon plaisir vaille le tien ! En ce moment
+de fermentation générale, il y a des choses
+dans l’atmosphère qui me troublent beaucoup
+plus que la pointe agressive de tes seins. Positivement,
+cela sent le cadavre, chez toi, et je
+m’imagine que tous nous avons nos intolérables
+dessous peuplés de morts… Tiens, regarde le
+bord de ta robe blanche, Immaculée Conception
+de la pure amitié ! Regarde… elle est noire…
+tous tes dessous sont noirs… quoi que tu fasses
+jamais pour te nettoyer, sale bourgeoise, ta
+conscience sera toujours aussi malpropre que
+la mienne… La mort ou la m…, c’est la même
+histoire, au fond !…</p>
+
+<p>Emporté par sa fougue d’étalon pris au piège,
+il ne se souvenait plus du tout qu’il ne fallait
+pas ruer sur cette trappe de métal sonore qui
+dissimulait les épandages. Marguerite, à son
+tour dressée, plus pâle que ses jeunes sœurs en
+étoiles qui la contemplaient curieusement, s’écria,
+un peu feuilleton du <i>Petit Journal</i> :</p>
+
+<p>— Fulbert, vous êtes un lâche !</p>
+
+<p>— V’lan ! Je m’y attendais, à la phrase de
+mélodrame, riposta Fulbert. Tu ne me feras
+grâce d’aucune bêtise… et tu ne sauras jamais
+si bien dire ! Oui, je suis un lâche d’avoir assassiné…
+le semblant de dignité qui me restait ! Je
+suis un lâche d’être venu te demander de l’oubli
+et du pain, à toi, la Vierge au placard, la Vierge
+de Nuremberg qui ne refermes tes bras sur tes victimes
+que pour les chatouiller aux endroits non
+essentiels afin que le supplice dure ! C’est pour
+toi, en somme, que je suis ici, et tu me fais payer
+par ton père pour t’amuser… Seulement, les
+rôles changent : j’ai l’intention de m’amuser davantage.
+Moi, j’en ai assez de respirer des émanations
+douteuses, des odeurs tour à tour violentes
+et fades : jacinthes, roses, iris et fumures
+spéciales ! Je suis un lâche… un monstre… un
+anarchiste… c’est entendu… mais tu es une
+putain, oui, toi la vierge, la fleur fine de la bourgeoisie
+intensive. Une putain, c’est celle qui se
+refuse pour le calcul honteux de se réserver à son
+mari futur… Moi ou un autre ! Et il y a un degré
+de plus chez toi… l’avare de baisers… tu économises
+même sur la menue monnaie de tes vices !</p>
+
+<p>Marguerite éclata en sanglots.</p>
+
+<p>— Fulbert ! c’est épouvantable ! Je vous
+défends de me parler, je vous défends de toucher
+à ma robe. Est-ce que vous allez tout dire
+à mon père, à présent ?</p>
+
+<p>Fulbert, que des larmes auraient pu désarmer,
+fut rendu féroce par cette pauvre exclamation
+d’une terreur à la fois enfantine et très égoïste.</p>
+
+<p>— Ton père !… (Il la regarda un instant avec
+pitié.) Eh bien, oui, je vais tout lui dire…</p>
+
+<p>Marguerite poussa un cri ; rassemblant ses
+jupes autour d’elle, sans même s’essuyer les
+yeux, elle se sauva, fendant le flot des hautes
+menthes comme une femme poursuivie.</p>
+
+<p>Cette fois, le vagabond Amour faisait mieux
+que passer sur ses terres, il se permettait d’y
+chasser, le cruel Chemineau !</p>
+
+<p>Fulbert n’avait, lui, jamais calculé, ni mesuré
+ses paroles ou ses gestes. Il voulait se venger
+le plus promptement, le plus dédaigneusement possible.</p>
+
+<p>Il hâta le pas sur le sentier des épandages,
+traversant le champ des choux-fleurs géants,
+ceux qu’on appelait : les perles de Flachère,
+boules de billard énormes dont la blancheur de
+mal blanc cachait ces affreux lombrics qui s’y
+développaient, s’y déroulaient, comme en des
+bocaux de pharmacien.</p>
+
+<p>Ah ! les perles de Flachère… quel collier !…</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes il fut dans le bureau
+du directeur. M. Davenel somnolait sur les multiples
+paperasses à grand’peine mises en ordre
+par Jacqueloir et Gaufroi.</p>
+
+<p>— Cher Monsieur, déclara-t-il, claquant la
+porte, car il pensait bien que Marguerite collerait
+son oreille à la serrure, je désire vous informer
+de ma nouvelle résolution. Je m’en vais…</p>
+
+<p>— … Vous nous quittez, s’exclama M. Davenel
+ahuri ! Vous voulez vous en aller, au moment
+de nos inventaires ? Mais vous êtes fou !
+Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez reçu de
+mauvaises nouvelles ?… Voyons ! Ce n’est pas
+sérieux… Un piocheur comme vous… qui mordait
+si bien au travail… Fulbert ?…</p>
+
+<p>— Monsieur, scanda le jeune homme sèchement,
+je m’en vais parce que l’air est irrespirable
+ici… au moins pour moi. Je n’ai plus envie de
+travailler… j’ai envie de violer… (Il fit une
+pause, eut le temps de saisir un petit bruit de
+chatte frôleuse derrière la portière du bureau.)</p>
+
+<p>— Vous avez envie de violer ? balbutia le
+directeur de Flachère complètement effondré par
+cet aveu inouï qu’il n’avait pas encore entendu
+sortir de la bouche d’un ouvrier saoul, même du
+plus grossier de tous les ivrognes.</p>
+
+<p>— … Oui, Monsieur, c’est comme j’ai l’honneur
+de vous le dire en ma qualité d’anarchiste
+toujours prêt aux revendications sociales… J’ai
+envie de violer… votre coffre-fort, là-bas, cette
+grosse machine bête en fer gris qui ressemble à
+un corps de locomotive privée de ses roues. Je
+préfère m’en aller parce que le sang me monte
+au cerveau. Vous saisissez ? Le printemps.
+L’herbe tendre. Je suis une sinistre crapule. Cependant
+je ne veux tout de même pas vous voler,
+à vous, la fille de vos œuvres… votre fortune.</p>
+
+<p>— Mais, bégaya le père de Marguerite atterré,
+sinon très étonné, car avec un anarchiste militant
+il faut s’attendre aux pires lunaisons, c’est
+idiot cette envie-là ! Est-ce que vous pensez que
+je suis assez Jean-Jean pour laisser ma fortune
+dans un coffre-fort… quand il y a les banques ?</p>
+
+<p>— Oh ! vous savez, riposta Fulbert, dont les
+prunelles sombres eurent un jet de feu, c’est
+pour la forme, simplement ! On viole une de ces
+machines vides en passant, un soir d’avril, comme
+on éventrerait une femme sans cœur, histoire de
+lui faire sentir sa puissance de mâle ! Cher Monsieur,
+je n’en reste pas moins votre obligé…
+pour les parfums d’iris que j’emporte avec moi
+(et il désigna une plate-bande en face de la fenêtre
+ouverte).</p>
+
+<p>— Où allez-vous vivre, maintenant, ne possédant
+ni certificat, ni papier, ni répondant…
+Avec des envies de ce goût-là… je ne peux guère
+vous donner de recommandation, moi !</p>
+
+<p>— Je garderai encore quelques semaines le
+petit taudis du bord de la forêt, si vous le permettez.
+On y respire un air vraiment pur, et il y
+règne une fraîcheur de cimetière provincial qui
+calme les fièvres.</p>
+
+<p>— Enfin… comme il vous plaira. Il est plus
+sage de fuir les tentations, et le péché non commis
+est à moitié pardonné. A vous revoir !</p>
+
+<p>Et le directeur de Flachère affecta le maintien
+bon enfant qu’ont les médecins aliénistes devant
+un agité.</p>
+
+<p>Le soir, il confiait à sa fille, en pouffant dans
+sa serviette, que <i>les anarchos</i> ne sont pas ce
+qu’un vain peuple pense :</p>
+
+<p>— … Des dégénérés !… des névrosés !… des
+pauvres diables qui, au dernier moment, vous
+flanquent toujours la bombe dans les water-closets…
+Ils manquent de poigne !…</p>
+
+<p>Marguerite, plus blanche que la serviette de
+son père, l’approuvait, par signes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br>
+<span class="small">LE RETOUR DE FLORA</span></h2>
+
+
+<p>— Flora ! Non, ce n’est plus <i>l’autre</i>, c’est
+<i>elle</i> ! Flora vivante ?…</p>
+
+<p>D’un bond, Fulbert fut au seuil de sa hutte.
+Dans le soir qui tombait il avait bien reconnu
+cette spéciale silhouette de femme, glissant sur
+le sol comme une ombre, dont les pas n’émettaient
+aucun bruit et qui avait l’aspect de ces
+nuées flottantes, grises, se levant sur les mares à
+l’heure crépusculaire. Esprits des eaux, tourments
+des hommes ! Quelque chose qui n’est pas
+l’amour et qui vient peut-être de la part de l’amour.
+Quelque chose qui fait le mal inconsciemment,
+qui est déjà mort et nous force à mourir.</p>
+
+<p>Elle s’arrêta, un peu lasse, à la petite barrière
+des buissons, hochant la tête :</p>
+
+<p>— Oui, c’est moi, Ful. N’aie pas peur, c’est
+bien moi, ta Flora.</p>
+
+<p>Elle parlait d’une voix exquise, très douce,
+presque gaie, une de ces voix qui vous font aimer
+la bouche la plus corrompue, car un accent est
+souvent le parfum des paroles. Elle parlait, cette
+femme, ou chantait, comme certains démons
+doivent parler en rêve aux jeunes hommes solitaires
+pour leur apprendre toute la musique du
+désir, ses rythmes particuliers, et des ondes
+voluptueuses allaient s’élargissant dans l’oreille,
+diluant le mot jusqu’à l’oubli tant le souvenir du
+son était encore plus doux.</p>
+
+<p>Fulbert eut froid au cœur, chaud sous le front.</p>
+
+<p>— Elle revient… pour m’emporter.</p>
+
+<p>Et il recula, se frotta les yeux, regarda ses mains.</p>
+
+<p>— Non, elles ne sont plus rouges. Rien n’est
+arrivé. Mes mains sont nettes, je les ai essuyées
+à la robe de l’<i>autre</i>. C’est Flora vivante.</p>
+
+<p>Il cria, éperdûment :</p>
+
+<p>— Flora vivante !</p>
+
+<p>— Ful, mon Ful, je n’entrerai pas si je te fais
+peur. (Elle ajouta, les bras tendus :) Oui, je suis
+vivante, guérie, regarde-moi. Je suis toujours
+ta Flora et je viens pour te le dire… C’est
+M<sup>r</sup> Marcus, ton ami, qui m’a donné ton adresse.
+Il m’a fait promettre de te pardonner. (Elle sourit
+d’un sourire qui éclaira sa face demeurée grise
+dans le crépuscule.) Est-ce vrai… que tu me pardonnes,
+Ful… de ne pas être morte ?</p>
+
+<p>Fulbert sortit de sa cabane, s’approcha de la
+femme. Aussitôt que ses doigts eurent effleuré
+l’un de ses bras tendus, il eut une espèce de
+répulsion nerveuse, se recula.</p>
+
+<p>— C’est bien elle. Je ne dors pas. Je ne suis
+pas fou. Elle est revenue !…</p>
+
+<p>— Flora (dit-il après un silence farouche), mon
+ami Marcus est le plus vil des entremetteurs,
+voilà tout ce que je peux te répondre.</p>
+
+<p>Alors, on vit une chose étrange. Flora se replia
+sur elle-même comme une couleuvre qui s’efface
+dans les herbes après s’être balancée toute droite,
+et elle passa la petite barrière des buissons <i>à
+genoux</i>.</p>
+
+<p>Le manteau gris, à capuchon, un cache-poussière
+de soie un peu déteinte qui la couvrait, se
+prit dans les ronces et se déchira, elle émergea
+de son enveloppe terne vêtue d’une robe de
+peluche rose, atroce et jolie, si vieille qu’elle avait
+le reflet d’un tas de fleurs fanées, car elle était
+de cent roses différents, depuis le rose jaune jusqu’au
+rose pourpre. Sur les hanches et aux creux
+des aines, l’étoffe lui formait des plis horribles,
+des plis de peau. Le capuchon se renversa et la
+tête apparut, casquée de cheveux roux, fardée,
+coupée de rides précoces, mais illuminée de
+deux yeux verts et or tout à fait splendides.
+Pour adoucir les feux de pierreries de ce regard,
+les cils noirs tombaient, en frange espagnole,
+longs et brillants, comme déjà scintillants de larmes.</p>
+
+<p>Fulbert saisit la jeune femme agenouillée devant
+lui aux épaules et la courba sous son poids.</p>
+
+<p>— Je te hais ! Je te hais ! Que viens-tu faire
+ici, lâche créature, espèce de chienne battue ? Et
+combien d’hommes t’ont passé sur le ventre, hein,
+depuis notre dernière nuit ! Dis ! Combien d’hommes ?</p>
+
+<p>Elle souriait, semblant trouver cette réception
+toute naturelle.</p>
+
+<p>— Autant que de nuages au ciel… qui sera
+bleu demain, mon Ful !</p>
+
+<p>— Va-t’en. Je ne veux ni te voir ni t’écouter.</p>
+
+<p>— Laisse-moi entrer chez toi d’abord, Ful,
+soupira-t-elle, je t’expliquerai tout. Je suis brisée.
+C’est une longue course que celle que j’ai dû
+faire et je ne suis pas bien solide. Laisse-moi
+entrer un petit moment chez toi pour me reposer ;
+après, je m’en irai. Je suis si contente que la tête
+me tourne.</p>
+
+<p>Fulbert la souleva. Elle était à la fois légère
+et lourde, légère parce qu’elle était très souple,
+lourde parce qu’elle s’abandonnait. Il la porta,
+la jeta sur son lit d’un geste sauvage, puis
+demeura hébété en face d’elle.</p>
+
+<p>— Flora n’est pas morte ! répéta-t-il d’une voix
+sourde.</p>
+
+<p>Elle joignit les mains.</p>
+
+<p>— Assieds-toi près de moi. Je veux te regarder
+à mon aise, Fulbert. Je m’imaginais, au
+contraire, que c’était toi qui étais mort… Tu ne
+veux pas ? Eh bien, je vais m’asseoir par terre !</p>
+
+<p>Il s’assit près d’elle, machinalement, et elle
+glissa par terre se blottissant entre ses jambes,
+la tête levée vers lui, ses cheveux se tordant le
+long de sa poitrine comme une ancienne souffrance
+qu’il connaissait trop. Et ainsi posée en
+esclave qui implore, elle se renversait pour le
+mieux dévorer des yeux.</p>
+
+<p>Ils se regardèrent longtemps ; leurs lèvres frémissaient,
+lèvres d’enfants qui n’osent pas pleurer,
+et peu à peu leurs deux masques de pauvre
+humanité cruelle et torturée, plus torturée encore
+parce qu’elle a été cruelle, prirent une expression
+de joie divine. On sentait qu’ils ne pourraient
+rien se dire qui fût d’accord avec leurs âmes et
+que les paroles qu’ils échangeraient désormais
+ne signifieraient rien.</p>
+
+<p>Lui, renouvela sa question idiote, les dents
+serrées, se penchant sur elle et la tenant toujours
+férocement aux épaules.</p>
+
+<p>— Combien d’hommes ?…</p>
+
+<p>— Je ne me souviens plus, chéri. A l’hôpital
+on ne s’amuse guère, tu sais. J’ai été bien malade.
+Toi, comme tu es changé, mon Ful. Je me disais
+en venant : je rôderai autour de sa maison, et
+s’il a l’air heureux, je m’en irai sur la pointe du
+pied, mais si je le vois très triste j’entrerai chez
+lui pour lui dire que je suis guérie. Peut-être que
+cela lui fera plaisir. Ton ami, M<sup>r</sup> Marcus, le journaliste…</p>
+
+<p>— Tu as couché avec ? interrompit brutalement Fulbert.</p>
+
+<p>— Oui, là, j’ai couché avec…</p>
+
+<p>— Tu mens !</p>
+
+<p>Elle éclata de rire, d’un rire tremblant comme
+un sanglot. Elle riait toujours d’une façon maladive,
+même autrefois, et cela faisait de la peine
+quand on s’en souvenait.</p>
+
+<p>— J’étais sûre que tu allais me crier ça. Non,
+je n’ai pas couché avec parce qu’il ne me l’a pas
+demandé. Ensuite il m’a raconté des choses qui
+m’ont rendue méfiante. Il voulait m’envoyer à la
+préfecture te dénoncer, certifiant que c’était pour
+ta tranquillité, qu’on te ferait rechercher comme
+fou et que tu serais mieux dans un cabanon. Je
+lui ai fabriqué une belle histoire à mon tour, l’histoire
+d’un couteau sur lequel je suis tombée, un
+soir, en voulant allumer une bougie ! Car, tu
+n’as pas frappé, Ful ! C’est moi, qui, toute
+endormie, me relevant à tâtons, ai trouvé un
+couteau, n’est-ce pas, tu te le rappelles, Fulbert ?
+Mon Dieu, comme tu es pâle !</p>
+
+<p>— Tais-toi ! Je ne suis pas fou. J’ai fait ce que
+j’ai voulu… Je t’ai frappée parce que… je ne
+pouvais pas faire autrement.</p>
+
+<p>— Oh ! Fulbert, quelle nuit ! Qui aurait cru cela
+de ta part, mon pauvre Fulbert chéri ? Et tu t’es
+en allé… sans te retourner pour m’embrasser.
+Je me suis réveillée toute seule. J’ai poussé un
+grand cri en me réveillant, et j’ai aperçu mes
+draps rouges, et la porte grande ouverte devant
+moi, sur le corridor tout noir ; tu étais parti. Je
+me suis levée la poitrine brûlante. J’ai hurlé terriblement,
+mais je ne sentais pas mon mal, je ne
+me croyais pas blessée. J’ai couru jusqu’à
+l’escalier, t’appelant, puis je suis tombée en même
+temps que j’arrachais le couteau… Plus tard, je
+me suis souvenue, sur un lit d’hôpital, un autre
+lit que le mien, dont les draps étaient blancs au
+lieu d’être rouges… et la porte était bien fermée
+devant moi… pour toujours sans doute. Je pensais
+que j’étais vraiment morte. (Ses yeux étincelèrent,
+lui lançant une caresse éperdue.) Maintenant,
+mon Ful, je sais bien que je suis vivante
+puisque je te revois !</p>
+
+<p>Fulbert saisit sa tête de sainte en extase à deux
+mains et la souleva jusqu’à sa bouche ; telle une
+coupe remplie de larmes qu’il aurait voulu boire
+avant qu’elle débordât.</p>
+
+<p>— Est-ce que tu as beaucoup souffert, dis ?</p>
+
+<p>Elle baissa ses yeux, faisant luire ses cils.</p>
+
+<p>— Non. Ne t’inquiète pas. Les médecins ont
+déclaré que j’avais saigné tout ce qu’il fallait de
+sang pour pouvoir me guérir, mais que ce serait
+long. J’ai eu chaud. J’ai eu froid. J’ai eu la fièvre
+et j’ai battu la campagne. Dans ma poitrine une
+espèce de bête me mordait d’abord très fort, puis
+plus doucement. Quand ton ami Marcus est venu,
+ça ne me faisait pas plus mal qu’un petit chat !
+Et encore un peu, pourtant, quand on appuie
+sur la plaie. Dès que j’ai su que tu… te portais
+bien, que tu étais… sauvé, ça m’a remise complètement
+sur mes deux pieds et je suis partie
+aussi, sans me retourner. Je n’avais plus personne
+à embrasser chez moi, tiens !</p>
+
+<p>— Tu ne t’es arrêtée… nulle part ?</p>
+
+<p>Elle plissa la bouche.</p>
+
+<p>— Si, avoua-t-elle bien bas, pour… manger.</p>
+
+<p>Il se mit à rire sourdement.</p>
+
+<p>— Elle s’est arrêtée en route. Parbleu ! Pour
+manger… ou coucher, plutôt ! Allons ! Combien
+de fois… as-tu mangé ? La délicieuse phrase !
+D’ailleurs je m’en doutais. C’est naturel ! Voyons !
+Chez mon ami, M<sup>r</sup> Marcus. Non ! je ne le croirai
+pas. Il n’aime pas les femmes qui ont faim,
+lui ! Chez qui ? Mais parle donc, misérable fille
+que tu es ?</p>
+
+<p>Flora était presque suspendue par la tête aux
+mains de Fulbert. La coupe déborda. Des larmes
+chaudes inondèrent son visage velouté de fard.
+Elle parut toute rose, sous la poudre, et plus
+jeune. Tout son être tordu, à poignées, comme
+ses cheveux, se raidissait en une muette supplication
+d’amour. Pourquoi lui gâtait-il cette
+heure de joie miraculeuse. Ah ! il serait donc
+encore jaloux… et de quoi, mon Dieu ! Pour si
+peu de chose.</p>
+
+<p>— Veux-tu répondre ?</p>
+
+<p>— Mais tu vas m’étouffer, Fulbert ! Je n’ai
+que le souffle. Si je te mens, tu sauras quand
+même. Et si je ne te mens pas…</p>
+
+<p>— Je croirai que tu mens, selon ton habitude.
+Il vaut mieux parler.</p>
+
+<p>— J’ai suivi… Oh ! Fulbert, j’étais trop heureuse
+de te revoir… ça ne pouvait pas durer…
+entre nous.</p>
+
+<p>— Dépêche-toi. J’attends.</p>
+
+<p>Elle essuya ses larmes d’un geste résigné,
+courba le front sous les yeux de phosphore qui
+la fascinaient, et murmura d’un accent monotone,
+petite fille récitant la leçon éternelle :</p>
+
+<p>— J’ai suivi… un soldat. Je n’avais pas de
+robe, et on avait tout vendu chez moi pour mes
+frais d’hôpital. C’est un officier d’artillerie. Il
+est en garnison tout près de la propriété de
+Flachère. Je l’ai choisi à cause de ça, tu comprends.
+M<sup>r</sup> Marcus m’avait bien expliqué où tu
+demeurais, mais je n’osais pas t’écrire et j’avais
+surtout peur de leur enquête malgré mon histoire
+du couteau. Ton ami me disait que tu voulais épouser
+une demoiselle très riche et qu’il fallait t’empêcher
+de commettre ce crime. Quel crime ? Je
+ne sais pas, mais cette idée de mariage-là me
+faisait mourir deux fois. Je suis venue dans sa garnison,
+lui promettant tout et le reste, et je me
+suis échappée dès que j’ai eu ma robe. Elle n’est
+pas neuve. Elle aurait coûté plus cher, il y a
+trois ans, je t’assure. Enfin, comment voulais-tu
+que…</p>
+
+<p>— Tu as très bien agi. Marcus ne sait pas ce
+qu’il raconte. C’est un imbécile. Il s’amuse en
+journaliste. Toi tu t’es amusée en… fille. L’essentiel
+est que vous ne vous soyez pas amusés l’un
+avec l’autre, car cela me cuirait davantage. Vraiment
+parlons de ta robe. Elle est affreuse. (Il
+suffoquait.) Ce soldat… cet officier d’artillerie
+demeure… loin ?</p>
+
+<p>— Je t’en prie, Fulbert, ne me tourmente pas.
+Il demeure… à son régiment, à Salons-Laffitte,
+là, derrière la forêt. Mais je ne le verrai plus.</p>
+
+<p>— Ah ! Et il est bel homme, très vigoureux,
+sentant le chien mouillé, comme tous les soldats.
+N’est-ce pas toi qui m’as dit que tous les militaires
+sentent le chien mouillé ?</p>
+
+<p>Il éclata de rire et se releva violemment, laissant
+tomber Flora de toute sa hauteur.</p>
+
+<p>Celle-ci se coucha par terre, entourant ses
+genoux de ses deux bras.</p>
+
+<p>— Fulbert ! oh ! mon Ful ! j’ai tant souffert !
+S’il me fallait encore m’en aller ce soir, je n’aurais
+plus la force. Garde-moi au moins cette nuit.</p>
+
+<p>— Le beau palais de prostituée que ma maison !
+Pauvre Flora ! Regarde un peu où tu es !
+Le vent passe au travers des murailles et la terre
+humide sert de tapis. Tu te roules dans la boue
+avec ta belle robe. Jolie robe ! Très jolie robe !
+d’un goût exquis… elle est d’un rose spécial…
+Attends-donc… <i>rose-porc</i> ! Couleur délicate,
+fonçant un peu aux coutures, c’est-à-dire devant
+et derrière. Y a-t-il même des coutures ? C’est
+fendu, simplement. Une robe pour officier, les
+plis servent de galons. Allons, te relèveras-tu ?</p>
+
+<p>Flora ôtait silencieusement les agrafes de son
+corsage. Elle apparaissait nue, en dessous, sans
+corset, sans chemise et sans jupe. Cette robe
+lui collait au corps comme une seconde peau.
+Sa gorge, striée de petites marques ressemblant
+à des raies d’ongles, était encore ferme et gracieuse.
+Le sein gauche exhibait une entaille
+rouge, deux lèvres à peine fermées, une autre
+bouche qui disait plus haut que n’importe quelle
+parole : voici la plaie d’amour où tu es entré
+jusqu’à la garde de ton couteau, cruel !</p>
+
+<p>Fulbert fut aveuglé comme par un jet de sang.
+Il essaya de tourner la tête. Flora se mit à genoux,
+ses bras blancs, de nouveau, s’enroulèrent
+à lui.</p>
+
+<p>— Ful ! je sais que tu ne m’aimes pas, que tu
+ne m’aimeras jamais peut-être, mais, quand…
+<i>j’étais morte</i>, pensais-tu à moi ?</p>
+
+<p>— Oui, j’y pensais, avoua Fulbert, tremblant
+de tous ses membres.</p>
+
+<p>— Tu l’as dit à ton ami Marcus et il me l’a
+répété, voilà pourquoi j’ai osé revenir.</p>
+
+<p>— Mon ami Marcus est un vil entremetteur,
+un traître…</p>
+
+<p>— Fulbert ! Écoute-moi bien. Je ne mens plus.
+Si je venais mourir chez toi… si les médecins
+m’avaient dit que, malgré mon air de guérison,
+je devais mourir tout de même bientôt ? Voudrais-tu
+encore me renvoyer ?</p>
+
+<p>Fulbert poussa un cri terrible et la dressa tout
+debout contre lui.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est… répète un peu… mourir ?
+Tu es à moi et je te le défends. Flora, je
+veux savoir la vérité…</p>
+
+<p>Elle lui mit la main sur la bouche.</p>
+
+<p>— Chut ! murmura-t-elle. Je mens toujours,
+c’est convenu ! Toi, n’avoue pas, je te veux
+libre, sans cela nous serions trop malheureux !
+Quelque chose nous sépare et il faut que cela
+soit ainsi pour que tu demeures mon maître, le
+seul. Si tu m’aimais comme je t’aime, cela te
+ferait trop de mal. Moi, j’ai fini mon temps, et le
+secret de l’amour, tu peux le garder pour une
+autre… Tu veux donc te marier ?</p>
+
+<p>Elle ne pleurait plus, blottie dans ses bras,
+lui montrant, de tout près, ses dents qui brillaient
+d’un sourire singulier, moitié caresse,
+moitié morsure.</p>
+
+<p>— Me marier ? Une invention de Marcus ! Et
+puis, j’ignore cet art-là, se fiancer, promettre la
+fidélité qu’on vous promet, ne pas être jaloux
+des hommes qui passent, de tous les hommes,
+simples officiers ou puissants civils. Non, vraiment,
+je n’ai guère envie de me marier…
+aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Alors, répondit Flora dans un long soupir,
+c’est ici la maison de la joie. On ne va pas, bien
+sûr, se ravager la figure à pleurer… parce qu’on
+a tué ou qu’on est mort ! Quand nous nous disputerions
+éternellement, cela n’y changerait rien !
+On s’est rencontré trop tard, mais on mettra les
+morceaux doubles… et rien n’effacera mieux la
+cicatrice. Je n’ai connu personne avant de te
+connaître. Qui donc aurait osé me tuer par
+jalousie ? Prends garde aux vierges, Fulbert ! A
+celle que tu dois aimer après moi ! Les vierges
+vont en paradis, mais elles ne le donnent pas.
+Sans moi, jamais, jamais tu ne seras heureux,
+mon Ful ! Et ce sera là mon unique reproche…</p>
+
+<p>Fulbert la ramenait vers le lit, le pauvre lit de
+sangle, si étroit et si dur. Ils y tombèrent enlacés.</p>
+
+<p>— Chère Flora menteuse, pourtant si vraie,
+qui vit… tellement elle en meurt, ma Flora
+unique, celle à tout le monde ! Ah ! oui, je l’attendais
+sans le croire possible, ce retour de
+joie… J’ai tant rêvé de ton sang qui coulait sur
+mes mains, lentement, lentement, comme une
+eau tiède ou la langue lécheuse d’un chien
+soumis. Le mariage ? Où avais-je la tête ? Moi,
+ton amant… Mais, j’y songe ! As-tu faim ? As-tu
+soif ?</p>
+
+<p>Fulbert se détacha de sa bouche pour respirer
+douloureusement à son tour.</p>
+
+<p>— C’est qu’il n’y a rien, ici, fit-il, un peu
+inquiet. Ni pain frais, ni vin fin. Ah ! l’horreur
+de mon existence, ma pauvre Flora ! Dans quelle
+fosse viens-tu choir, toi et ta robe rose, si
+veloutée par les baisers qui savent payer en
+douceurs. Je n’ai rien, rien à t’offrir, ce soir, ma
+fille.</p>
+
+<p>— Ne te tourmente pas, Ful, moi j’ai de l’argent
+tout au fond de la poche de ma vilaine robe
+rose. Nous partagerons comme jadis, les jours
+de dèche. Nous boirons de mon sang tous les
+deux… tu communieras de ma chair et tu me
+pardonneras de ne pas pouvoir te donner davantage.
+Je suis venue aussi pour te sauver de la
+faim de l’estomac… c’est celle qui fait le plus de
+mal, sur le moment. Ton cœur, ensuite, aura
+plus chaud près du mien. Mon petit grand Ful !
+Comme tu es maigre ! Je compte les os de tes
+mains dans mes doigts.</p>
+
+<p>— Toi, tu ne songerais pas à épouser mes
+mains dans cet état, petite Flora, l’anti-bourgeoise ?</p>
+
+<p>— Épouser tes mains ! Tu as toujours de si
+drôles de paroles. Ah ! tu n’as guère changé
+d’esprit, mon Ful !</p>
+
+<p>— On épouse les mains puisqu’on les demande
+en mariage !</p>
+
+<p>— Tu as raison, mais si on n’épousait que ça…</p>
+
+<p>Il eut un rire franc.</p>
+
+<p>— Ça pourrait valoir mieux, certainement,
+sous le rapport de la correction.</p>
+
+<p>Flora regarda autour de l’unique chambre de
+leur maison de joie. C’était sombre. Dans un
+coin, la lanterne qu’on lui avait prêtée, un soir,
+pour s’éclairer jusqu’à <i>son château</i>, scintillait
+vaguement, d’un fer blanc plus propre que le
+reste de son ménage. La fille se dressa, résolue,
+noua ses cheveux et boutonna son col, chercha
+son manteau.</p>
+
+<p>— Je vais aller au plus près, je trouverai bien
+du pain et des légumes, une côtelette pour toi.
+Demain on arrangera des menus plus soignés.
+Dans ce sale pays, on doit tout de même vendre
+des choses ordinaires. Comment t’y prends-tu,
+d’habitude ?</p>
+
+<p>— Je vais quelquefois dîner chez le directeur
+de Flachère.</p>
+
+<p>— Ce M. Davenel qui a une fille ? Un homme
+riche ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Alors, tu n’es pas invité… ce soir ?</p>
+
+<p>— Non !</p>
+
+<p>Il la contemplait, les yeux phosphorescents,
+ayant oublié et la faim et la soif. Il ajouta de
+son plus âpre accent de gouaille :</p>
+
+<p>— Tu as de la servante dans la peau, Flora,
+il faut que tu t’occupes de la cuisine… maintenant.</p>
+
+<p>Elle se baissa pour allumer la lanterne, ne
+découvrit pas les allumettes.</p>
+
+<p>— Je m’occupe de toi, d’abord, car, moi, je
+n’ai plus d’appétit depuis longtemps. Tout ce
+que je mange a le goût de la terre.</p>
+
+<p>— Ne te reste-t-il pas le goût de la volupté ?
+Ou as-tu peur que je défaille dans tes bras ?</p>
+
+<p>Flora reposa la lanterne sur le sol.</p>
+
+<p>— Comme ça, donc ? Sans dîner… Ful ?</p>
+
+<p>— Le festin d’amour, oui, le seul où je puis
+m’enivrer pour oublier… ta mort et ma vie.</p>
+
+<p>Ils retombèrent enlacés sur le petit lit de sangle,
+si dur !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, à l’aube, une aube douce et
+claire après une nuit très fermée, une nuit sans
+étoiles, Flora se releva sur un coude, le regarda
+dormir à ses côtés. Il dormait en petit enfant qui
+a retrouvé sa bonne mère, la Volupté, il dormait
+très pâle et très maigre, malgré un léger souffle qui
+gonflait sa poitrine d’un nouveau plaisir de vivre.
+La chambre était remplie de l’aurore qui entrait
+par tous les trous de la toiture. Toute la pauvreté
+de ce logis bizarre éclatait de couleurs
+naïves. On eût dit un ménage d’enfant. Des petits
+plats, une petite terrine, un verre, des petits
+brins de bois coupés menus pour la flambée dans
+un âtre de sauvage fabriqué maladroitement par
+un homme trop civilisé. Mais on voyait des fruits
+rangés sur une planche suspendue, hors des
+atteintes du rat voleur ou des pies qui se permettaient
+souvent une descente par le plafond. On
+devinait les soins méticuleux du solitaire pour
+garer les miettes de son repas de toute profanation.
+Il avait une serviette pendue devant le pain,
+comme le rideau d’un temple.</p>
+
+<p>Flora souriait.</p>
+
+<p>Sain et robuste, il dormait nu, n’ayant pas
+peur de s’enrhumer, sans draps, les pieds seulement
+couvert du tas de ses vêtements, histoire
+de les défendre, la nuit, contre toute intrusion
+malhonnête. Il semblait fait définitivement à sa
+vie de pénitent du désert… mais ce matin-là il
+ne se réveillait pas pour l’habituel chapelet de
+misère à se réciter à lui-même. Il ne pensait ni
+au feu, ni au pain, ni à la boisson, trop trouble,
+de son café mêlé de glands grillés, ni à l’heure
+de la chasse aux légumes perdus. Il dormait, tel
+un roi, sur son trésor enfin reconquis.</p>
+
+<p>Flora eut un frisson. Sa chair était bleuie par
+endroit, elle sentait ses reins brisés, sa poitrine
+creuse. On lui avait vidé le sein de tout le sang
+de son cœur et la cicatrice, avivée sous le jour,
+se glissant jusqu’à elle comme la lame d’un
+couteau brillant, se faisait plus rouge, entr’ouvrait
+deux lèvres presque humides, une fente de bouche
+pourpre qui venait de vomir une âme dans la
+folie des étreintes.</p>
+
+<p>Elle toussa nerveusement.</p>
+
+<p>Il s’éveilla, se jeta sur elle, très vite remonté
+vers la joie de la voir nue et encore belle, ses
+cheveux tordus derrière eux avec un air de serpent
+qui les guetterait.</p>
+
+<p>— Aime-moi ! murmura-t-il, la saisissant à
+pleins bras. Dis-le-moi, prouve-le-moi toujours
+ou je croirai que tu es un fantôme et j’aurai
+peur ! N’est-ce pas que le bonheur guérit ?</p>
+
+<p>Elle le repoussa, baissant les yeux.</p>
+
+<p>— Non, je me sens mal. Regarde, on jurerait
+que ça saigne…</p>
+
+<p>Elle désignait sa plaie que le soleil, à présent,
+faisait resplendir.</p>
+
+<p>Il fronça les sourcils, serra les poings.</p>
+
+<p>— Et puis, continua-t-elle doucement, il faut
+que je garde des forces pour aller aux provisions.
+Tu voudras déjeuner… tu n’as pas dîné
+hier.</p>
+
+<p>— C’est juste ! Va donc retrouver ton soldat,
+répondit-il tout grondant de rage. Tu ne seras
+jamais qu’une putain ! (Se tournant du côté du
+mur il ajouta, la voix sombrée dans un sanglot :)
+La putain… c’est celle qui se refuse.</p>
+
+<p>Elle eut un sourire triste, le sourire de son
+secret, car, maintenant, elle sentait bien que le
+médecin ne l’avait pas trompée ; si elle reprenait
+sa vie de fille, elle en mourrait.</p>
+
+<p>… Mais elle se donna, plus tendrement, les
+yeux fermés, répétant :</p>
+
+<p>— Oui, tu as raison, le bonheur n’a jamais tué
+personne.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">X<br>
+<span class="small">DANS LA FOSSE COMMUNE</span></h2>
+
+
+<p>Le haïssait-elle ?</p>
+
+<p>La haine ? Il lui était bien difficile d’enchaîner
+de ce mot ses sentiments de bourgeoise
+offensée et ses intimités d’amoureuse égoïste.
+Elle se trouvait dans la période aiguë de son
+tourment, d’autant plus grand qu’elle ignorait
+sa nouvelle résidence depuis plus de deux mois,
+son tourment de femme délaissée, dédaignée,
+n’ayant peut-être jamais eu de puissance réelle
+sur ce fougueux garçon. Il n’était, hélas ! pas du
+bois dont on fabriquait les pantins ! Il n’était
+pas sa chose, son objet de vitrine.</p>
+
+<p>Le père affirmait qu’il habitait encore la cabane
+du bord de la forêt. Des ouvriers prétendaient
+qu’on l’avait aperçu rôdant à Salons-Laffitte, du
+côté d’une maison louche où les artilleurs de la
+garnison allaient souper avec des filles, et les
+servantes s’écriaient, pudibondes :</p>
+
+<p>— Voilà un oiseau de malheur parti ! Bon
+voyage ! Nous n’irons bien sûr pas fouiller son
+nid pour y trouver de la vermine.</p>
+
+<p>Le vieux Jacqueloir et Gaufroi le rimeur se
+renfermaient en un prudent mutisme, tout en
+échangeant quelques signes d’intelligence. Du
+moment qu’il s’agissait d’histoire de femmes, ils
+pensaient qu’il valait mieux ne pas déranger
+l’oiseau funèbre. Enfin, on ne savait rien, ni elles,
+ni eux, ni personne, et cela n’avait pas la moindre
+importance ; un vagabond arrive, on lui fait
+l’aumône, il s’en va, on ne lui doit plus que
+l’oubli.</p>
+
+<p>L’oubli ! Marguerite Davenel tournait lentement,
+colombe malade, autour de sa cage, de sa
+chambre virginale où tout était pur, les rideaux
+de mousseline, les tapis de toisons pascales,
+les petits ronds au crochet, toiles d’araignées
+blanches veuves de leur mouche. Que faire ? Elle
+était prisonnière dans sa dignité de fille vertueuse.
+Une phrase, une démarche imprudentes,
+et elle découvrait l’odieux mystère d’une liaison
+avec un bandit sans foi ni loi qui s’amuserait à
+renier publiquement ses aveux si la fantaisie
+lui en prenait. Écrire ? Jamais ! C’était probablement
+cela qu’il attendait, une preuve palpable
+pour commencer un savant chantage. En avouant
+tout à son père elle risquait une scène effrayante.
+Elle s’imaginait aisément la stupeur de ce grand
+capitaine de l’industrie (qui lui reconnaîtrait, un
+jour, cinq cent mille francs de dot), en apprenant
+que son unique enfant, créature absolument
+bien élevée, aimait un malfaiteur capable de lancer
+une bombe ou d’éventrer un coffre-fort, les
+soirs d’avril ! Et par-dessus tous ces raisonnements,
+elle ignorait la valeur de sa passion
+personnelle mise en regard de la valeur sociale
+de cet individu. Il y a positivement des gens qui
+ne s’épousent pas. Toute une lignée d’honnêtes
+femmes criait en elle contre le scandale d’une union
+aussi monstrueuse. Quand bien même son père
+serait arrivé à métamorphoser ce pseudo-anarchiste
+en rond-de-cuir, en aurait tiré un Jacqueloir
+de l’avenir ou un Gaufroi du présent, elle
+n’aurait jamais pu consentir à ce mariage. Et
+c’était bien parce qu’elle ne connaissait pas au
+juste le motif de son tourment qu’elle souffrait !
+Elle finirait par le haïr sincèrement surtout parce
+qu’elle souffrait trop.</p>
+
+<p>Elle ne mangeait plus, ne buvait plus sans songer
+à la gourmandise voluptueuse de ses lèvres.
+Elle ne lisait plus un mauvais livre sans entendre
+la caresse bizarre de ses paradoxes, de sa voix
+âpre et rauque, laquelle s’adoucissait si singulièrement
+sur certains mots, se faisait câline
+comme une voix de ces petits de la crèche quand
+ils imploraient d’elle du sucre d’orge ou une tape
+sur la joue. Il ne lui avait pas semblé dangereux
+parce qu’elle le considérait non comme un
+homme, bon ou mauvais, mais comme un animal,
+un fauve aux pattes entravées exhibant encore
+les plaies de son corps mordu par tous les chiens.
+On ne reproche guère à un fauve de ne pas posséder
+un tempérament de bichon favori. Il n’avait
+pas de honte et il ne savait point l’élégance
+des orgueils hypocrites, des petites comédies de
+salon ou de chambre à coucher… mais…</p>
+
+<p>… Mais connaissait-elle bien, en lui et ses leçons
+d’amour <i>parlé</i>, l’homme qui aime une femme,
+puisqu’il était à la fois plus et moins qu’un homme
+ordinaire ? Que pouvait-elle conclure en présence
+d’un abandon si complet, de ce brusque retour
+à la vie des bois d’un loup très peu apprivoisé,
+si peu qu’il préférait son ancienne misère au collier
+souple de son bras blanc ? Le souvenir de ses
+dernières injures lui cuisait abominablement et
+elle ne se serait pas trop étonnée de voir sur ses
+chairs des traces de fouet. Il l’avait traînée dans
+une fange pire que les dessous de Flachère. Il
+l’avait précipitée toute vive, toute vierge, dans la
+fosse commune du plaisir. L’idée de Marguerite
+sur les filles qui trafiquent de leur corps était naturellement
+celle de toute créature ayant reçu la
+certaine éducation que l’on admet dans la meilleure
+société moderne comme le brevet d’une certaine
+morale. On ne dissimule plus aux jeunes
+filles de vingt ans qu’il existe des femmes qui
+font le trottoir, mais cette armée, nécessaire à
+la conservation des mœurs de jeunes gens à
+marier, se subdivise en plusieurs catégories
+dont le classement s’organise rien qu’en dépouillant
+le courrier du matin. Il y a la grande
+demi-mondaine qui touche aux arts (on sait
+par quoi !), dont les toilettes, les hôtels et surtout
+l’assassinat sont un premier-Paris acceptable
+(on ne passe pas les détails) ; puis il y
+a la fille-mère, personnage sympathiquement
+louche qui a perpétré le malheur éternel d’un
+brave homme en lui lançant du vitriol ; puis
+enfin la fille tout court ou la pierreuse, en
+argot des boulevards, le rebut de l’humanité.
+Celle-là, les ouvriers et les domestiques ont le
+droit de l’appeler d’un nom plus populacier. Ce
+nom sonnait encore à ses oreilles de pucelle et
+elle en demeurait étourdie, affolée. C’était une
+injure absurde, un cri de charretier sauvage,
+de soldat ivre, ça n’avait pour elle aucun sens et
+cependant c’était cela qui l’avait le plus blessée.
+Elle entendait ce mot-là retentir dans le profond
+silence de ses nuits et elle l’entendrait jusqu’à
+sa mort. Elle avait bien pensé une seconde
+à se tuer pour ce seul mot-là. Et elle demeurait
+seule, murée dans cet isolement où hurlait le
+mot, grinçant des dents de colère, claquant
+des dents de terreur. Un abîme s’était creusé
+entre elle et lui qu’il avait voulu creuser lui-même,
+généreusement, mais elle devinait bien
+que cet homme, dépourvu de sens moral, sinon
+de chevalerie, enragé de misère, capable de choses
+effrayantes, la méprisait pour sa prétendue gloire
+d’honnête fille, de pure bourgeoise. Ce n’était
+donc pas un triomphe de se garder aux yeux
+d’un amoureux pauvre ? Elle n’avait, en effet,
+jamais songé à faillir. Rien ne lui semblait plus
+sot, dans les livres, que la ligne de points… le
+moment du sacrifice. Elle n’excusait pas ce petit
+instant de folie qui gâtait tout le roman à ses
+yeux. D’ailleurs, donnant donnant, s’il existait le
+plaisir de prendre, il fallait au moins qu’il y eût
+le plaisir de se donner. Elle n’avait pas le goût
+des choses sales… et elle redoutait les enfants,
+cette peste, la suite logique de tout mariage d’aventure.
+Quand elle se marierait sérieusement,
+elle verrait à mettre de l’ordre à ce sujet dans
+son ménage. Il y a l’amour tout court, qui est se
+plaire. Une sorte de marivaudage gracieux, propre,
+n’allant pas jusqu’au jeu de main trop poussé.
+Elle aimait un homme pour avoir peur de
+lui, mais pas pour succomber, parce qu’alors le
+jeu n’en aurait jamais valu… l’incendie ! Non,
+elle ne brûlait pas… et pourtant se sentait damnée,
+elle qui ne croyait que par politesse aux
+choses de l’au-delà. Il existait un enfer, un
+trou noir, une fosse commune où l’on roulait
+pêle-mêle les femmes de vilaines mœurs et les
+vierges qui avaient seulement tendu leurs mains
+aux mains des démons corrompus. Elle se voyait
+la compagne de ces malheureuses et elle hurlait
+comme elles en dedans, elle hurlait avec les loups
+qui l’avaient mordue, plus malheureuse mille fois,
+elle qui ne pouvait ni se plaindre ni se sauver
+avec les loups !…</p>
+
+<p>Son orgueil de vierge ?</p>
+
+<p>Une bonne plaisanterie ! Que lui restait-il
+d’agréable maintenant qu’elle ne le reverrait
+plus. C’était là l’enfer, ne plus le revoir. Il ne
+devait pas revenir à cause de l’abîme creusé non
+pas précisément entre elle et lui, mais entre son
+père et l’époux futur qu’il aurait pu devenir.
+Elle avait joué au petit jeu de main pigeon vole,
+et elle avait perdu un mari, l’unique mari qui
+l’aurait peut-être aimée pour elle-même, en
+dépit des dessous de Flachère et de sa fortune
+qui faisait reculer les prétendants soucieux d’étiquette.
+Elle n’avait jamais rêvé d’épouser qu’un
+roi riche ou pauvre. Elle désirait un sceptre,
+celui de l’élégance ou de l’horreur… Mais elle ne
+voulait pas du monsieur banal qui la laisserait
+par paresse ou bêtise croupir dans le fumier de
+sa fortune. Ah ! fuir, se sauver, sa robe de vierge
+sur la tête, rejoindre les loups, serait-on poursuivi
+par tous les chiens de garde, rejoindre
+les loups, mordue, couverte de plaies, pour hurler
+enfin avec eux, les punir ou en être définitivement dévorée.</p>
+
+<p>Et, chose étrange, elle ne risquait pas un geste
+de liberté, ne sortait même plus pour des promenades
+au jardin, ne posait aucune question,
+ne poussait aucun soupir, tournait lentement
+dans sa cage de colombe blessée à mort
+sans songer à l’acte décisif qui l’aurait guérie.</p>
+
+<p>L’amour, chez quelques espèces particulières
+de femmes, est si réellement une maladie qu’elles
+peuvent éprouver ses tortures ou sa joie sans
+être amoureuses. M<sup>lle</sup> Davenel aimait Fulbert,
+ou le haïssait, à la façon dont on a un abcès. La
+fièvre qui minait ses sens la portait à coucher
+seule, et voilà tout.</p>
+
+<p>Le raffinement de son supplice, c’était la phrase
+de son père : « Ces gens-là manquent de poigne ! »
+Il la répétait souvent, tout heureux de rencontrer
+le défaut de la cuirasse dans <i>ces gens-là</i>,
+l’autre monde, celui des révoltés. N’avait-elle
+pas dit un jour : « Oh ! vous n’avez tué personne ! »
+Au repas pris en commun avec
+M. Davenel, Marguerite sentait mieux le poids
+de sa riche misère. Il fallait manger… avait-il
+faim, lui ?… boire… avait-il soif ?… et s’occuper
+puérilement de fleurs et de fruits, mener la
+monotone vie de tout le monde pendant une
+heure, conserver des attitudes indifférentes, ne
+pas renverser d’un mouvement trop brusque le
+verre plein ou la salière… Et l’absent assistait
+au repas, si correct, il demeurait là, debout près
+de la porte à jamais refermée sur lui. Elle le
+revoyait tel qu’il était apparu un soir, les
+prunelles en feu, la bouche tordue de son rire cynique :
+« Mademoiselle votre fille est une jolie
+personne, qui ment déjà fort bien ! » Où avait-elle
+lu cette phrase cinglante qui semblait écrite
+pour toutes les filles de bourgeois depuis des siècles ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avril sema ses pétales de fleurs d’amandiers.</p>
+
+<p>Mai, follement, éparpilla les clochettes du
+jasmin d’Espagne.</p>
+
+<p>Et juin fit éclater ses roses, toutes les roses
+de Flachère.</p>
+
+<p>— Je pense, déclara, un matin, le père de
+Marguerite en veine de phrases maladroites, que
+l’<i>anarcho</i> s’est tiré d’affaire. On l’a rencontré
+dimanche à Salons-Laffitte, avec <i>une sœur</i> !</p>
+
+<p>— Une sœur… sa sœur… il a une sœur, à présent ?</p>
+
+<p>Le père déploya son journal pour cacher un
+demi-sourire de circonstance, et il s’empressa d’ajouter,
+l’accent très réservé, parce qu’on ne doit
+pas scandaliser les enfants :</p>
+
+<p>— Pourquoi pas ! Il paraît que les compagnons
+de la bombe peuvent avoir des parents comme
+les simples mortels.</p>
+
+<p>Une sœur… Il ne lui avait jamais mentionné
+sa sœur dans ses confidences les plus intimes.
+D’ailleurs, il ne parlait jamais de sa famille, il
+s’était déclaré très nettement orphelin.</p>
+
+<p>Marguerite se sentait tellement bouleversée
+par cette nouvelle qu’elle demanda la permission
+de ne pas servir le café. Elle grimpa chez elle,
+sautant de marche en marche, une sorte de vertige
+la faisant se balancer sur elle-même comme
+une femme s’inclinant sous l’effort d’un vent
+furieux.</p>
+
+<p>Ah ! il avait une sœur ?…</p>
+
+<p>Était-ce vrai, était-ce faux ?… Son père ne voyait
+rien, ni vérité, ni mensonge. Il n’avait probablement
+pas plus compris l’histoire de la sœur contée
+par des employés que l’histoire de sa migraine
+du dessert causée par le temps orageux de cette
+matinée de juin si suffocante. Et elle se remit à
+tourner autour de sa cage, se rongeant les ongles.
+Une sœur. Il devait habiter Salons-Laffitte, avoir
+quitté sa cabane de la lisière du bois.</p>
+
+<p>Enfin pourquoi n’irait-elle pas voir de ses
+yeux cette sœur, si elle existait, et qui, si elle
+représentait une parente ayant eu pitié, pouvait
+bien demeurer chez lui, s’être installée dans sa
+cabane d’ermite ?</p>
+
+<p>Ah ! l’atmosphère était étouffante ! Elle attendrait
+le soir pour sortir, mais elle sortirait, oui,
+ce jour même. Elle prétexterait une course à la
+crèche, qu’elle négligeait trop depuis deux mois,
+et elle gagnerait les hauts épandages, la lisière
+de la forêt, elle irait… <i>en passant</i>. Marguerite,
+ce jour de chaleur orageux, se sentait chassée de
+chez elle par une puissance inconnue. Elle en
+arrivait au comble de ses souffrances et de sa
+rage… il fallait savoir d’une manière ou d’une
+autre si la terrible maladie, gagnée au contact de
+ce démon, était de l’amour ou de la haine.</p>
+
+<p>Elle sortit vers trois heures, ne pouvant plus
+calmer son impatience. Il faisait certainement un
+temps exaspérant. Les plus courageuses résolutions
+tiennent à l’état du ciel. Peut-être aussi
+son enfer intérieur la poussait. Devant elle, un
+espace bleu flambait, limité par de vagues nuées
+roussâtres qui se fonçaient au-dessus de la ligne
+sombre des bois. Là, on aurait dit que des arbres
+s’exhalait une espèce de fumée montant d’un
+foyer mystérieux moitié braise émeraude moitié
+vapeur de soufre.</p>
+
+<p>Marguerite avait sa robe de chambre, un peignoir
+de batiste blanche fanfreluchée et une
+ombrelle de soie de Chine, pas de chapeau. Elle
+ne savait plus comment elle était descendue de
+chez elle et comment elle avait oublié de prendre
+son canotier accroché dans le vestibule. D’instinct,
+elle se mentait à elle-même, ne trouvant
+pas l’occasion de dissimuler le but de sa course
+à des servantes ou à des employés.</p>
+
+<p>— Je vais aller jusqu’au bout du champ de
+betteraves, si je ne rencontre personne j’irai jusqu’à
+la crèche et de la crèche… Cependant j’ai
+oublié mon chapeau. On ne fait pas de visites à
+des gens sans chapeau un jour pareil. Mais il
+vaut mieux que je n’y aille pas… ce sera pour
+demain. Je m’habillerai soigneusement. Je mettrai
+une voilette et je dirai ce que j’ai à dire.
+Papa est fou de laisser un abri à ces gens qui ne
+le payent pas et qui vivent sur nos terres comme
+des ennemis. Sa sœur ! Ce n’est pas une sœur…
+En tous les cas, il n’aura pas de femme chez
+lui chez moi. Un bon prétexte, ce serait d’y aller
+pour les mettre dehors…</p>
+
+<p>Et elle tourna la crèche, laissa les rails du
+Decauville sur sa gauche, se jeta en courant dans
+le sentier menant au bois.</p>
+
+<p>Il osait cela, lui, son bien, sa chose, son amoureux.</p>
+
+<p>Elle courait dans l’atmosphère saturée d’électricité,
+tourbillonnant comme un petit volant de
+plumes blanches lancé par une élastique raquette.
+Ah ! il se permettait d’avoir une sœur, mais elle !
+ne l’avait-il pas appelée littérairement sa petite
+sœur incestueuse ? En tous les cas si cette
+sœur était absolument légitime, elle, la petite
+sœur incestueuse pourrait peut-être s’entendre
+avec elle. On ramènerait le loup déchaîné à sa
+prison et on lui ferait rétracter les affreuses
+paroles… Maintenant <i>la sœur</i> devenait le bout
+du ciel bleu dans l’horrible tempête de son âme.</p>
+
+<p>Elle allait, allait si vite qu’un moment elle dut
+s’arrêter contre un grillage de fil de fer, s’accrocher
+des ongles comme un pigeon blanc abattu
+par un coup de gaule sur le treillis d’une volière.</p>
+
+<p>— Une sœur ! Jeune ou vieille ?</p>
+
+<p>Elle éprouvait une telle crispation de gorge
+qu’elle n’avalait plus sa salive. Et puis elle avait
+très chaud, son corset la serrait trop, elle sentait
+un peu de sueur lui tiédir les aisselles. Cela
+marquerait sous les manches de son peignoir
+qui justement n’était pas de la plus irréprochable
+propreté. Elle se redressa, reprit son élan.</p>
+
+<p>Elle arriva sans s’être aperçue du crochet
+depuis la crèche ; d’un mouvement machinal, elle
+poussa la barrière du jardinet et s’arrêta encore.</p>
+
+<p>Tout paraissait bien désert, bien sauvage.
+Parmi des ronces rampantes et des vignes maigres,
+elle remarqua des touffes de violettes fraîchement
+plantées, d’humbles violettes des bois
+pâlottes à cause de l’ombre et, près d’elles, une
+petite cruche fêlée pour les arroser, mais les
+fleurs n’auraient bientôt plus besoin d’eau, car
+elles séchaient sur leurs tiges, ce n’était plus
+pour les fleurettes pauvres la saison du triomphant parfum.</p>
+
+<p>Marguerite heurta du manche de son ombrelle
+la porte disjointe de la maison, sans nul doute abandonnée.</p>
+
+<p>Ce fut <i>la sœur</i> qui vint lui ouvrir.</p>
+
+<p>Et les deux femmes demeurèrent en présence,
+immobiles, effarées toutes les deux de s’apercevoir
+autrement qu’elles s’étaient rêvées.</p>
+
+<p>Flora portait toujours sa robe rose ignoblement
+crasseuse, sans corset, mal coiffée, ses
+cheveux roux, d’un roux presque noir, ou teintés
+de suie, lui embrouillaient les traits, une mèche
+lui galopant sur toute la face. Son corsage déboutonné,
+car elle aussi avait chaud, laissait entrevoir
+la cicatrice de sa gorge. Elle tenait à la main
+une veste d’homme qu’elle brossait ou reprisait.
+Ses doigts semblaient si minces qu’on aurait eu
+peur de les briser en les serrant ; elle se traînait,
+l’air exténuée, vacillait sur ses jambes. Ces deux
+mois de caresses l’avaient fondue dans sa robe rose
+toute éreintée aux coutures. Et sa bouche plus
+grave, plus pâle, prenait un pli de désespérée
+lassitude. Cependant ses yeux d’un éternel vert
+printemps resplendissaient encore d’une lueur,
+d’une de ces flammes qui consument les pécheresses,
+mais leur fait jaillir un dieu du regard
+aux heures d’amour. Ce jour-là elle se négligeait,
+parce qu’il était sorti. Sans coquetterie aucune,
+elle se dépêchait pour les besognes utiles, lavait
+le peu de linge, recousait des boutons, brossait
+des habits… bientôt elle serait obligée de se
+retirer tout à fait du nid d’amour, et il convenait
+de laisser partout le souvenir de son dévouement
+d’amante. La porte s’ouvrant sur cette intruse,
+elle fut un peu éblouie de tout ce blanc, de ce
+soleil, de ces cheveux blonds, et derrière Marguerite
+entra vaguement la nuée de l’orage qui s’annonçait.</p>
+
+<p>— Bonjour, Mademoiselle, dit-elle d’une voix
+jeune et chantante qui contrastait péniblement
+avec le délabrement de toute sa personne. Que
+désirez-vous ? (Elle ajouta, penchant la tête sur
+une épaule pour y voir sous la mèche battante
+de ses cheveux.) Est-ce que vous ne seriez pas
+M<sup>lle</sup> Davenel, la fille de notre propriétaire ?</p>
+
+<p>C’était à la fois ironique et naïf. Il lui avait
+fait si souvent le portrait de cette belle personne
+honnête qu’elle la reconnaissait tout de suite
+pour sa plus mortelle ennemie… sa propriétaire !</p>
+
+<p>— Je suis en effet M<sup>lle</sup> Davenel, fit Marguerite
+d’un ton hautain, et je suis venue de la part
+de mon père, <i>en me promenant</i>, pour savoir où
+vous en étiez de votre déménagement. Est-ce
+que Monsieur votre frère (elle appuya sur le
+titre) n’est pas ici ?</p>
+
+<p>Flora boutonnait son corsage d’un geste d’adorable
+pudeur.</p>
+
+<p>— Oui, dit-elle très doucement, mon frère est
+sorti et il ne reviendra qu’à la nuit si le temps
+ne se gâte pas ; il est allé chercher de l’ouvrage
+à Paris… Vous ne voudriez pas vous asseoir
+un moment, Mademoiselle, puisque vous êtes ici
+chez vous ?</p>
+
+<p>Devinant que ce qui pressait le plus ce jour-là
+était de sauvegarder les convenances, elle se
+fit toute respectueuse, avec une nuance de tendresse
+dans la voix, pour bercer l’ennemie.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, notre déménagement… nous
+devons beaucoup de termes, bien sûr… c’est si
+triste de déménager tout le temps… et quand il
+ferait si bon à la campagne par ces chaleurs…
+enfin… vous nous accorderiez encore combien
+de jours ?… Vous êtes si jolie que vous ne devez
+pas être une propriétaire bien méchante, vous.</p>
+
+<p>Elle se cramponnait à cette histoire du terme,
+essayant de ne pas commettre trop de gaffes.
+Qui avait inventé l’histoire du frère et de quelle
+catastrophe était-on encore menacé ?</p>
+
+<p>— Vous comprenez, fit Marguerite, fermant
+son ombrelle et pénétrant dans cette redoutable
+obscurité d’antre, qu’après ce qui s’est passé il
+serait impossible à mon père de vous louer cette
+cabane. Elle est d’ailleurs inhabitable hiver ou
+été, je crois.</p>
+
+<p>— Je comprends… je comprends… murmura
+Flora d’un accent détaché de tous les biens du
+monde. Moi je vais partir… mais lui… où ira-t-il ?
+Je vais vous expliquer, Mademoiselle ; j’étais
+là pour mettre un peu d’ordre. Un homme c’est
+toujours si gosse sous le rapport du ménage…
+Vous ne voulez pas vous asseoir sur ce lit, dites,
+Mademoiselle, on est fatigué de ce temps d’orage.
+Je vous en prie, asseyez-vous… la couverture
+est bien propre, je l’ai lavée et fait sécher hier…
+je laisserai tout comme je l’ai trouvé, voyez-vous,
+je sens que ce sera mieux ainsi… le quitter sans
+rien déranger de plus !… Ah ! le pauvre petit…
+mon Ful… où ira-t-il ?</p>
+
+<p>Ses yeux brillaient de larmes, elle parlait tout
+à coup comme une vieille, une très vieille sœur,
+celle qu’on a initiée aux pires frasques, celle qui
+fut rudoyée, adorée, battue et rappelée tant de
+fois, celle qui revient toujours sur la pointe du
+pied quand dort la bête pour nettoyer les taches
+de vin sur les vêtements, les taches de sang sur
+les mains. Pauvre petit ! Pauvre Ful ! Sûrement
+qu’il n’avait jamais su se tenir, et que
+deviendrait-il quand elle l’aurait définitivement
+quitté ? Voici qu’une demoiselle haineuse leur
+croulait en avalanche de neige dans le dernier
+orage de leur passion. Ah ! c’était donc là cette
+belle personne dont il disait : « C’est une bien
+stupide créature ! » et dont Marcus, le journaliste,
+espérait empêcher le mariage ? Oui, elle
+était jolie fille… on la séduirait facilement si on
+savait la prendre par la vanité, car elle s’était
+assise dès que Flora lui avait glissé un compliment.
+A présent, elle regardait sournoisement
+ses petits souliers de peau blanche comme un
+baby qui aurait la bizarre envie de les sucer.</p>
+
+<p>Flora s’assit à l’autre bord du lit de sangle,
+reprit sa couture interrompue, courba la tête.</p>
+
+<p>— Je voudrais bien vous parler, mademoiselle
+Marguerite, puisqu’on m’a dit que vous étiez
+très bonne, commença Flora de sa voix chantante
+devenue poignante comme un sanglot ;
+depuis deux mois que je suis ici, j’ai pu causer à
+des tas de gens de Flachère et des environs. J’ai
+vu, de loin, n’osant pas y entrer, la crèche que
+vous avez fait bâtir pour les petits enfants pauvres
+du pays, et je sais qu’aux réfectoires de la
+coopérative, où j’achète quelquefois du vin, on a
+l’ordre d’en donner aux mendiants qui traversent
+vos jardins. (Elle hocha le front, passa ses doigts
+minces sur ses cheveux pour les séparer en bandeaux
+et y mieux voir.) Faut pas nous gronder
+trop alors de ce que nous sommes encore ici…</p>
+
+<p>Marguerite se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>— Mais, Mademoiselle, c’est mon père seul qui
+a le droit de vous garder ou de vous renvoyer.
+Je ne suis pas la maîtresse…</p>
+
+<p>— Oh ! non, une jeune fille, ça n’est pas la
+maîtresse… bien sûr, murmura Flora plus humble
+et plus repliée encore sur elle-même, pourtant
+si vous vouliez… puisque vous êtes belle
+comme un ange… vous prieriez votre papa…
+moi je n’oserai jamais l’aller trouver, je n’ai plus
+de robe convenable et mon frère me l’a bien défendu…
+vous prieriez votre papa de reprendre
+Fulbert chez lui. Il travaillera tant qu’il rachètera
+ses fautes, allez. Moi, je le connais bien, mon
+Ful, c’est un mauvais sujet, mais il est capable
+des meilleures choses. Si je savais, moi, tout ce
+qu’il sait, je vous démontrerais le fond de toute
+cette affaire… Il n’y a guère que moi qui puisse
+y démêler la vérité. Est-ce que je vous fâche,
+Mademoiselle, en vous parlant de lui ?…</p>
+
+<p>Marguerite, soupçonneuse, regardait cette fille,
+les yeux mi-clos, la bouche un peu pincée. Ce
+torchon de peluche rose ayant l’air d’avoir
+essuyé la vaisselle ne pouvait vraiment pas être
+la compagne légitime ou illégitime de Fulbert,
+le lettré, le railleur qui trouvait de la boue au
+bord des jupes les plus blanches et les plus garnies
+de dentelles. Non ! ce n’était que sa sœur,
+une sœur malade, probablement étiolée par la
+misère, aussi déchue que lui, plus peut-être, car
+les femmes qui tombent vont toujours plus bas
+que les hommes dans la chute. Ensuite, il y
+avait une preuve péremptoire de leur parenté :
+ils se ressemblaient.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Davenel, Marguerite, la vierge instruite,
+ignorait cependant que les amants dont les
+lèvres ne se séparent guère que pour manger ou
+boire (chez eux on se nourrissait assez peu souvent)
+ont, en effet, d’étranges ressemblances, et
+finissent par se modeler l’un sur l’autre dans la
+continuité de l’étreinte.</p>
+
+<p>— Non, Mademoiselle, vous ne m’offensez pas
+du tout en me parlant de votre frère, et je n’ai
+aucune animosité contre lui, veuillez en être persuadée.</p>
+
+<p>Flora eut un sourire navré.</p>
+
+<p>— Alors, pourquoi que vous ne l’avez pas
+mieux mis dans ses meubles ? (Elle se reprit, confuse
+de ce qui venait de lui échapper.) Je veux
+dire pourquoi que votre père le laisse coucher sur
+la terre nue ? Oh ! Mademoiselle, si vous saviez
+comme il fait humide la nuit chez nous… chez
+vous… c’est rien de vous le dire… j’en ai les reins
+tout perclus… c’est que, voyez-vous, je ne suis pas
+bien portante, moi… j’ai… j’ai… une maladie de
+poitrine, et les médecins ont dit que je ne finirais
+pas l’été. Mon frère n’en sait rien, ça, il ne faut
+jamais le lui dire… ce serait trop pour lui qui a
+été si malheureux à cause de moi. (Elle s’arrêta,
+le regard suppliant.)</p>
+
+<p>— Pauvre femme, dit Marguerite, qui se voyait
+un rôle d’ange bénisseur tout préparé, aussi
+l’occasion de se créer l’héroïne d’une prochaine
+aventure d’amour qu’elle pourrait comparer aux
+plus extraordinaires des romans modernes. Vous
+êtes tuberculeuse, mais votre frère doit bien s’en
+apercevoir… où couchez-vous, quand il est là ?</p>
+
+<p>Flora désigna une paillasse dans un coin, que
+précisément elle avait tirée de leur misérable
+grabat pour l’aller remuer au soleil.</p>
+
+<p>— Là-dessus, Mademoiselle. Seulement (et
+elle eut un sourire singulier), nous tendons un
+drap entre nous… (elle ajouta de sa voix mystérieuse :)
+Faudra bien que le drap se tende tout
+à fait, celui des morts sépare bien mieux…</p>
+
+<p>— C’est horrible de plaisanter ainsi, fit Marguerite
+en tressaillant, cela porte malheur d’appeler
+la mort avant… le temps. Vous êtes encore
+jeune, Mademoiselle ?</p>
+
+<p>— Quel âge me donneriez-vous ? questionna
+Flora en cassant son fil pour dissimuler le pli
+amer de sa lèvre.</p>
+
+<p>— Probablement trente-cinq ans !</p>
+
+<p>Flora eut l’héroïque courage de répondre :</p>
+
+<p>— Vous ne vous trompez pas.</p>
+
+<p>Elle en avait vingt-huit.</p>
+
+<p>Et comme si le calice devait lui être versé tout
+entier, Marguerite ajouta poliment :</p>
+
+<p>— Vous avez dû être bien belle, autrefois.</p>
+
+<p>On causait, n’est-ce pas, entre femmes !</p>
+
+<p>— Oui, je le crois… mais je ne m’en souviens
+plus, dit la pauvre abdiquant en martyre devant
+le joli et inconscient bourreau.</p>
+
+<p>— D’autres peuvent s’en souvenir, insinua
+M<sup>lle</sup> Davenel avec une méchante finesse.</p>
+
+<p>— Ah ! si j’étais bien certaine de donner
+encore du bonheur à devenir couleur de cendres !</p>
+
+<p>Il y eut un silence glacé malgré les roulements
+de cet orage qu’on entendait gronder au loin et
+la chaude atmosphère saturée d’odeur de soufre,
+atmosphère odieusement pourrie comme chaque
+fois que ce pays exhalait son âme dans l’étreinte
+d’une rafale.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, s’inquiéta Marguerite, il va pleuvoir
+et je suis venue ici nu-tête, sans même un
+cache-poussière !</p>
+
+<p>— Je vous prêterai mon manteau, répondit
+Flora d’une voix sourde.</p>
+
+<p>— Non, non ! j’attendrai ! répondit M<sup>lle</sup> Davenel,
+épouvantée à l’idée de ce manteau, sans
+trop savoir pourquoi. La pluie ne dure pas en
+cette saison.</p>
+
+<p>Puis elle espérait toujours que Fulbert rentrerait.
+Flora, immobile, avait cessé de coudre.</p>
+
+<p>— Enfin, je vais parler à mon père dès ce soir,
+Mademoiselle, reprit Marguerite, s’efforçant de
+rompre un silence qui la gênait singulièrement.
+Est-ce que vous savez de quelle façon brusque
+M. Fulbert nous a quittés ?</p>
+
+<p>— Je ne sais rien, laissa tomber Flora lentement,
+les mains jointes sur son ouvrage, rien,
+rien, mais… il y a des choses que je devine.
+Ceux qui peuvent s’en aller d’un moment à l’autre
+voient à travers les murs et, je vous le répète,
+je ne suis pas venue ici pour du désordre. A quoi
+cela nous servirait à tous ?… Je vais vous dire
+ce qui doit arriver, si vous êtes vraiment bonne
+et que vous ayez de l’affection pour quelqu’un…
+(Sa voix chantante, qui sombrait dans une morne
+résignation, eut un petit râle de bête à l’agonie.)
+Écoutez-moi ! Oubliez qui je peux être. Il faut
+que vous m’écoutiez comme si j’étais déjà dans
+la fosse… Mon frère n’a pas d’autre crime que
+moi sur la conscience… les crimes d’amour, ça
+compte si peu ! Je veux dire qu’il a une sœur qui
+est une fille… comprenez-vous ? J’aime mieux
+vous apprendre ça moi-même. Il ne faut pas le
+maudire pour cela, mademoiselle Marguerite. Je
+m’en irai dès demain pour ne pas crever chez lui,
+chez vous. C’est bien décidé au fond de moi, mais
+pour que je m’en aille tranquille, je voudrais
+une promesse…</p>
+
+<p>— Laquelle, mon Dieu ? Je vous jure de faire
+tout mon possible pour vous venir en aide à tous
+les deux. C’est que Fulbert est parti si drôlement…
+il ne vous a pas raconté ?</p>
+
+<p>Flora se leva et se tourna vers la muraille,
+s’occupant à décrocher une mante grise pendue
+à un clou derrière le lit.</p>
+
+<p>— Il m’a confié, prononça-t-elle d’un ton de
+suprême indifférence, qu’il osait vous aimer
+d’amour, et que parce qu’il était pauvre, il vous
+craignait.</p>
+
+<p>Marguerite eut une explosion de joie ingénue.
+Cette femme cessant de la regarder justement,
+elle risqua un geste d’enfant, frappa le sol de
+son ombrelle et s’écria :</p>
+
+<p>— Quelle folie ! Le pauvre… pauvre garçon…
+je m’en doutais… mais je n’y peux rien, moi,
+chère Madame. Et quelle promesse voulez-vous
+que je vous fasse ?</p>
+
+<p>— Celle d’essayer de l’aimer… comme… une
+sœur !… puisque vous ne pouvez pas l’épouser…
+ou qu’il ne veuille pas se laisser épouser… vous
+me comprenez, Mademoiselle… comme une sœur.</p>
+
+<p>A ce moment l’orage croula, fracassant la forêt
+sous les averses, et l’on n’entendit pas Flora
+sangloter, la face enfouie dans le manteau de
+<i>la Morte</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand Marguerite rentra chez elle, elle n’avait
+pas vu Fulbert, mais son cœur exultait. Elle
+avait même daigné accepter cette mante grise, si
+rapiécée, ayant enveloppé une tuberculeuse. Il
+y a des jours où l’on est vraiment au-dessus de
+tous les préjugés sociaux, où l’on se sent l’égale
+de n’importe quelle pécheresse pour l’amour du
+seul Amour. Fulbert était libre, Fulbert l’aimait,
+il avait véritablement une sœur… et quelle humble
+créature !… Elle s’expliquait maintenant le
+drame bouleversant tout la vie de ce garçon.
+Une proche parente prostituée jetant le scandale
+et la boue sur son ancienne situation, le forçant
+à taire jusqu’à leur nom de famille. Lui l’orgueilleux
+fuyant le monde, Paris, fauve traqué par
+son propre déshonneur qui insultait toutes les
+femmes pour tâcher d’oublier l’inconduite de
+l’autre.</p>
+
+<p>Voici qu’un étincelant arc-en-ciel auréolait la
+boue !</p>
+
+<p>La suprême rédemption.</p>
+
+<p>Cette fille n’en avait pas pour longtemps. Elle
+disparue, on reprendrait les doux entretiens
+et qui savait ?… si Fulbert devenait un comptable
+de génie…</p>
+
+<p>Elle secouait ce manteau rempli de larmes,
+qu’elle avait accepté toute heureuse d’un prétexte
+pour une nouvelle visite de charité, car elle ne
+leur enverrait aucun domestique, cela serait
+compromettant.</p>
+
+<p>— Marguerite, cria M. Davenel, du haut du
+perron, dépêche-toi donc, nous avons du monde
+à dîner ce soir. C’est insensé de courir les routes
+d’un temps pareil !</p>
+
+<p>— Ne te fâche pas, petit père ! (Et elle se jeta
+dans ses bras, car elle mourait du désir d’embrasser
+quelqu’un.) Si tu savais quelle misère je viens
+de voir… et puis, j’ai dû laisser passer un peu
+l’averse… Du monde à dîner ! Qui ça ?</p>
+
+<p>— Un journaliste, chuchota Davenel, très
+content de remettre la main sur la maîtresse de
+la maison. Un jeune homme très bien, entre
+parenthèse, qui s’est égaré à bicyclette par ici.
+Il est charmant ce jeune homme, seulement je
+ne sais qu’en faire depuis deux heures qu’il me
+parle de son article sur les épandages… alors,
+pour couper court, je l’ai invité à dîner. Tu
+reprendras la conversation avec lui, ce soir, puisque
+toi tu t’entends mieux que moi à la littérature.</p>
+
+<p>Derrière lui, Marcus, en irréprochable costume
+de cycliste boulevardier, s’inclinait profondément.</p>
+
+<p>Il avait dû s’égarer par le chemin de fer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br>
+L’HONNEUR DE MARGUERITE</h2>
+
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« Mon petit homme,</p>
+
+<p>« Je me trotte et comme je n’ai pas le courage
+de te le dire en face, je t’écris cette lettre pour
+que tu te consoles en la lisant. Voilà, c’est fini
+de rire… j’en peux plus. C’est-à-dire, tu comprends,
+je vais rire ailleurs. Ne te fais pas de
+bile pour une pauvre petite putain de quatre
+sous, une méchante paillasse à soldats. J’ai été
+trouver hier mon artilleur pour lui demander
+l’argent de mon voyage. J’aurai pas une première
+classe, bien sûr ! et je pars cette nuit
+parce que je vois bien que c’est inutile d’attendre
+que ça tourne plus mal. Je vais dans le midi.
+Fais pas luire tes yeux de diable ! C’est comme
+ça. Je me ballade pour la terre chaude, les fleurs,
+et tout le tremblement des dernières douceurs
+du monde ! Hein ? C’est une vraie chance…
+Vivre dans le midi… toujours… Je fais peau
+neuve et toilette pour l’allumage des hommes
+chics, des Anglais peut-être, des gens à panaches…
+à voitures… J’en ai soupé, sais-tu, d’être mouillée
+sous un plafond d’où ce qu’il pleut jusqu’à
+des étoiles quand il ne pleut pas ! Me faut, à présent,
+une turne extraordinaire, solide, un beau
+toit de pierre ou de marbre sculpté. Quand l’ambition
+vous pousse, on ne se tient plus de rêver
+de belles choses. C’est temps que je me range !…
+On peut pas être toujours jeune et rigoler. Oh !
+je te reproche rien, mon cher petit homme, tu
+n’as que trop d’amour pour une sale fille comme
+moi et tu ne dois pas avoir de remords, de ton côté,
+de mon départ, je suis guérie, ma poitrine est
+nette comme sur la main, plus de cicatrices, plus
+de rougeurs, je n’ai même plus… de nichons !
+Si j’ai pas l’air aussi drôle dans cette lettre qu’il
+faudrait, c’est que je te regrette bien tout de
+même. On a été tellement si heureux qu’il me
+semble que jamais plus je n’irai au bonheur
+avec d’autres. Je te dis : c’est fini de rire.</p>
+
+<p>« Ah ! Ce qu’il me fera faute ce petit bout de
+maison avec ce jardin où j’ai planté des violettes,
+moi qui n’ai jamais eu que des fleurs en
+pot ! Est-ce que je les arroserai moi-même les
+fleurs qu’on me donnera là-bas !…</p>
+
+<p>« En m’en allant de chez nous, je laisse tout
+bien en ordre, tu sais, mon chéri ; tes habits,
+ton linge, et aussi dix francs sur la tablette au
+pain. Probable que les voleurs ne s’amèneront
+chez toi durant ton absence… et la cabane
+tient encore bon au vent ! Ne te mets pas en
+rogne. C’est la dernière médaille de la Sainte
+Vierge… Je l’ai bénie en l’embrassant pile ou
+face. Faudra la ménager si tu n’as pas pu trouver
+d’ouvrage. Et puis… ce qui m’ennuie le
+plus, c’est que je pars sans mon manteau, mon
+cache-misère gris. C’est justement pour cette
+histoire que je t’écris si long. Figure-toi qu’<i>elle</i>
+est venue ! Oui, mon petit homme, ta bonne
+amie est venue chez nous ! Mince d’honneur !
+Surtout ne va pas t’imaginer que c’est pour ça
+que je me trotte. Dieu, non ! Y a pas de quoi !
+J’attendais seulement que tu découches une
+nuit pour m’arranger en conséquence. Elle est
+donc venue hier, après midi, et je l’ai reconnue
+tout de suite, avec cette différence qu’elle est
+plus gentille que tu me le disais. C’est un peu
+pintade, mais c’est frais comme une huître rose.
+Par exemple n’y a que les filles qui l’ont encore
+pour être si godiches. Quelqu’un lui a conté
+que j’étais <i>ta sœur</i>, et me voilà ta frangine gros
+comme le bras, elle n’en a pas démordu. J’ai
+joué, pour elle comme pour toi, toute ma comédie
+de sœur… Même que je m’en sentais devenir
+une religieuse ! Je devais avoir la tête d’une
+qui veille un mort sans café ! Je m’endormais
+sur mon ouvrage… de la belle ouvrage,
+pourtant, chéri ! Dès qu’on devient vieille, nous
+autres, on se met dans les maquerelles, quoi !
+Alors j’y ai fait des compliments… J’y ai dit…
+Mais tu verras bien le fond du sac, un jour. Je
+crois qu’elle en pince, ta propriétaire, seulement,
+comme tous les proprios, elle est un peu
+avare sur le cas des réparations. Enfin, le plus
+beau de l’affaire, c’est qu’elle est partie emportant
+mon manteau, oui, mon vieux manteau. Il
+pleuvait tant ! (Où que tu as pu te remiser, de
+cette averse-là, mon petit homme, avec ton paletot
+de cerfeuil ?) Et elle m’a dit comme ça, en s’en
+allant : « Bonjour, <i>Madame</i>, je vous rapporterai
+votre cache-poussière moi-même. » Je ne te
+mens pas… c’est te dire la considération qu’on
+avait pour ta sœur ! J’ai idée, moi, que c’est
+bien plus pour le frangin qu’on reviendra.
+Avant de te monter le coup sur mon départ,
+promets-moi de réfléchir. C’est pas tous les
+jours qu’on déniche des trésors dans le fumier…
+Possible que son père en remue à la pelle, mais
+si elle en pince vraiment pour toi, il faut pas
+perdre ton temps à faire ton dégoûté. Va lui
+redemander mon manteau… t’as compris ? C’est
+comme si je te donnais le moyen de me retrouver
+derrière… Ah ! si vous autres, les hommes,
+vous pouviez savoir comme on aime quand nous
+aimons ! Tu as toujours cru que je te trompais ?
+Est-ce que je t’ai trahi, cette fois ? Et est-ce que
+je ne lui ai pas mis mon cœur sur les épaules,
+hein ? Et quand on est obligé de tromper, dans
+le métier, et que ça vous arrive malgré vous,
+est-ce que tu crois qu’on ne peut pas dire, en
+fermant les yeux : <i>Je jouis à toi !</i>… absolument
+comme si on buvait dans le verre du voisin à
+la santé de l’absent ?… A votre santé à tous
+les deux ! Vous penserez à l’absente… et le
+jour qu’elle aura de beaux enfants, elle se souviendra
+de <i>ta sœur</i> pour lui brûler un bout de
+cierge !</p>
+
+<p>« Pour ce qui est de moi, je m’en vais… il
+pleut trop dans ce pays ! C’est plus un printemps…
+c’est une gouttière ! Je guettais l’occasion
+depuis toute une semaine… et quand je l’ai
+vue là, sur notre porte, ouvrant des mirettes de
+chat qui flaire un seau à charbon, j’ai pensé
+que mon heure était sonnée… de te tirer ma
+révérence…</p>
+
+<p>« T’inquiète pas pour mon voyage. L’artilleur
+m’a donné vingt francs. Adieu.</p>
+
+<p>« N’oublie pas le manteau, surtout ! N’oublie
+pas le manteau… va vite le chercher…
+qu’elle ne le rapporte pas ici… jamais…</p>
+
+<p class="sign sc">« Flora. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>C’était une aurore très claire après une nuit
+de larmes. Fulbert, revenu, ayant fait le tour de
+cette cabane déserte où tout était dans un ordre
+parfait, trouva cette lettre sur le lit, écrite au
+revers d’une note d’épicier de Salons-Laffitte. Il y
+avait des taches, des taches rondes comme l’appui
+de bouts de doigts graisseux ou des gouttes
+d’eau, des gouttes de pluies chues du toit troué.</p>
+
+<p>Il lut cela plusieurs fois de suite, regarda peureusement
+autour de lui.</p>
+
+<p>— Le manteau ? répéta-t-il machinalement,
+puis il essaya de réfléchir et il s’aperçut que dans
+cette lettre il ne voyait plus que la phrase du
+post-scriptum.</p>
+
+<p>— Elle est partie pour suivre cet artilleur…
+partie sans son manteau. Ah ! Mais voilà qui est
+original : aller dans le midi, en juin… j’aurais
+compris, cet hiver. L’autre est venue me l’achever,
+l’aimable propriétaire, <i>la patronne</i>… lui
+voler aussi son manteau parce qu’elle est pauvre.
+Dix francs sur la tablette au pain ! Vingt francs
+qu’on lui a donnés… ça fait dix francs pour son
+voyage dans le midi !… Et moi je n’ai pas trouvé
+d’emploi… parce que je suis bachelier et que je
+n’ai pas de manteau… Il faut que je dorme ou
+que je boive, sinon, cette fois, je vais en claquer !…
+oui… oui… je l’irai chercher ton manteau…
+sale gueuse, moi qui t’aimais tant…</p>
+
+<p>Il s’effondra sur leur lit et, grisé encore plus
+par l’horrible fatigue de la veille, ses courses
+sous l’averse ou ses poses guettant les tramways
+bondés, que par l’eau-de-vie des réfectoires de
+Flachère, il s’endormit.</p>
+
+<p>Il resta prostré cinq ou six heures.</p>
+
+<p>A son réveil, son ventre criait de faim, non
+d’amour, il relut la lettre de sa maîtresse, lui
+découvrit une sorte de puérilité grossière, la brûla
+et éparpilla ses cendres au vent, puis il fit une
+toilette un peu plus soignée que de coutume.</p>
+
+<p>La vie solitaire recommencerait-elle, sa vie
+de hibou qui effrayait jusqu’aux corbeaux ! Non.
+Il irait aux provisions, gagnerait le chemin des
+réfectoires de la coopérative pour s’y offrir un
+bon repas avec la médaille de la Sainte Vierge, et
+il emprunterait ensuite le revolver de Jacqueloir
+sous prétexte de tirer ces corbeaux-là, cette vermine
+qui lui assombrissait vraiment trop son
+paysage.</p>
+
+<p>Le jour était merveilleusement pur ; après
+l’orage de la veille, les jardins de Flachère s’épanouissaient
+au soleil, dans une adorable
+lumière blonde qui faisait oublier toutes les
+flaques de boues fétides.</p>
+
+<p>En marchant, Fulbert essayait de se raisonner.</p>
+
+<p>— Voyons ! C’est imbécile… je ne peux pas
+courir après… d’ailleurs, elle reviendra parce
+qu’elle m’a dans la peau. Elle est partie crevant
+de faim et d’ennuis ; l’amour n’a jamais nourri
+personne… au contraire, ça creuse ; si j’étais
+arrivé hier soir… Bah ! Elle serait partie une
+autre fois. Et quand on pense que, si je n’avais
+pas manqué l’omnibus des <i>Filles-du-Calvaire</i>,
+je rentrais à temps et je ne passais pas la nuit
+dans un bar où j’ai encore dépensé trente sous
+de consommation ! Mais… il y a le manteau…
+c’est ennuyeux.</p>
+
+<p>Son cerveau se diluait, ne ressassant que des
+idées saugrenues.</p>
+
+<p>Quand il eut dîné copieusement, ses pensées
+prirent une nouvelle couleur plus inquiétante.
+Il eut un afflux de sang aux tempes, une subite
+et inexplicable volonté de vivre pour vivre, mais
+de faire autant de mal qu’il pourrait à tout le
+monde, sans distinction d’opinion ni de sexe.
+Alors il se blagua.</p>
+
+<p>— Voilà que je vais mériter mon surnom
+d’anarchiste. Arrêtons-nous sur le bord du fossé,
+sacrebleu, et allons trouver notre ami Jacqueloir…
+ça vaudra mieux.</p>
+
+<p>Comme il s’engageait dans le sentier de la
+crèche, il s’arrêta, perplexe. Il venait de voir
+M<sup>lle</sup> Marguerite Davenel pénétrer chez ses petits
+protégés. Et tout aussitôt il entendit l’explosion
+joyeuse des voix enfantines.</p>
+
+<p>Rebrousser chemin, c’était lui faire croire
+qu’il redoutait sa présence.</p>
+
+<p>Il continua, songeant au manteau, malgré lui :</p>
+
+<p>— Si j’entrais le lui redemander simplement
+devant d’innocents témoins ? La commission
+serait faite. Il est préférable de ne pas aller là-bas
+en ce moment de fièvre. C’est une <i>pintade</i>,
+pour employer l’expression de Flora. Une huître…
+mais quoi… elle l’a encore, après tout…
+oui… le manteau !</p>
+
+<p>Par les croisées ouvertes, on pouvait s’enthousiasmer
+du délicieux tableau que formait cette
+jolie fille en blanc au milieu de tous les marmots
+vêtus de blouses claires. Les bonnes suivaient,
+portant des corbeilles de pain tendre. Sur le
+fond bleu pâle de la classe où s’étalaient de multicolores
+images, des cartes de géographie, des
+tables de multiplication, la tête de Marguerite
+s’auréolait comme celle de sainte Élisabeth durant
+le miracle des roses. Elle les tenait tous réunis
+dans les plis de sa jupe, et ils riaient, criaient,
+frappaient de leurs menottes la belle boîte aux
+surprises. Elle, attendrie par l’éclosion de nouveaux
+sentiments, riait aussi, leur distribuant
+leur morceau de pain auquel s’ajoutait la récompense
+du mois. Et tous les petits trépignaient
+d’aise ; ils l’aimaient d’autant plus ce jour-là,
+leur charmante patronne, qu’ils ne l’avaient pas
+vue depuis longtemps et qu’elle avait brusquement
+cessé de venir leur distribuer des pinçons
+aux oreilles.</p>
+
+<p>Pendant la distribution des récompenses, aperçut-elle
+Fulbert debout, dans le clos voisin, dissimulé
+entre les arbres, les plants Sud où mûrissaient
+de très belles cerises : <i>les Grosse-Eugénie</i> ?
+Elle fit semblant de ne pas le voir, mais elle hâta
+le pas vers la sortie sitôt les enfants conduits à
+la cour des récréations par les bonnes.</p>
+
+<p>Fulbert suivait la même route qu’elle, puisqu’il
+allait aux bureaux de la ferme-école. Il dut s’arrêter
+encore sur un des ponts de rondins de fer
+qui traversait un ruisseau. Là, ils se heurtèrent.
+Fulbert salua, mais, presque immédiatement,
+Marguerite eut un regard noir, étrange, un
+regard d’hallucinée.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit-elle en se penchant comme
+pour dégager le pan de sa robe d’une des volutes
+de métal où il ne se trouvait point engagé, j’ai
+à vous parler. Quelques mots, seulement ; continuez
+votre chemin, ne vous retournez pas, car
+on pourrait nous remarquer des fenêtres de la
+crèche.</p>
+
+<p>On aurait juré qu’elle récitait une leçon, comme
+les petits de sa classe. Ils eurent donc l’air de ne
+pas s’être vus, de ne pas même s’être adressé
+une simple question, et marchèrent l’un devant
+l’autre :</p>
+
+<p>— Je connais votre sœur, maintenant, souffla
+Marguerite d’une voix frémissante de colère ou
+de joie.</p>
+
+<p>Malheureusement, il ne pouvait pas voir ses
+yeux parce qu’il la précédait.</p>
+
+<p>— Oui, je la connais, et je possède un manteau
+qui lui appartient !</p>
+
+<p>Fulbert tressaillit.</p>
+
+<p>— Encore le manteau, pensa-t-il ! Comme
+les femmes s’entendent entre elles !</p>
+
+<p>Il ajouta, la voix également basse :</p>
+
+<p>— J’allais justement vous le réclamer, Mademoiselle.</p>
+
+<p>— Inutile… je ne vous le rendrai pas en ce
+moment. Venez le chercher cette nuit chez moi.</p>
+
+<p>— Comment, chez vous ?</p>
+
+<p>Il faillit s’arrêter, pétrifié, au beau milieu de
+la route.</p>
+
+<p>— Marchez donc ! souffla-t-elle encore. Marchez !
+On pourrait nous écouter de la pépinière.</p>
+
+<p>Son intonation était si impérieuse qu’il crut
+sentir le feu de ses yeux sur sa nuque à ce moment
+de vertige.</p>
+
+<p>— Oui ! cette nuit, dans ma chambre… vous
+pénétrerez dans la maison par les volets de la
+bibliothèque, sous le store. Ensuite… <i>tu connais
+bien le chemin</i>.</p>
+
+<p>Quand Fulbert osa se retourner, Marguerite
+Davenel était déjà loin, son ombrelle girait dans
+le champ des roses, semblable à un papillon
+blanc.</p>
+
+<p>En vérité, c’était l’affaire des jeunes filles vertueuses
+de donner un rendez-vous d’amour comme
+on jette un défi. Tout en rétrogradant, car il n’avait
+pas besoin du revolver de Jacqueloir, au
+moins cette nuit-là, il relut en esprit la lettre de
+Flora et il en saisit mieux le sens divin, la portée
+morale, dépassant de beaucoup toute morale
+humaine. Ces deux femmes, de situations si différentes,
+s’étaient pourtant bien entendues, réunies,
+dans l’intérêt commun de leur amour et la savante
+entremetteuse avait probablement déjà séduit
+à moitié la perverse ingénue, l’une confiant son
+amant à l’autre et courant à de nouvelles destinées,
+peut-être sachant qu’elle ne devait pas survivre
+au don de son amour, car, dans cette lettre,
+où les vulgarités s’entassaient à plaisir, régnait
+une singulière amertume : le sel des larmes qu’on
+étouffe. Il eut envie de rire, de pleurer, puis d’aller
+voir s’il ne se trompait pas, si une petite fille
+égoïste avait autant de merveilleuse générosité
+qu’une pauvre prostituée.</p>
+
+<p>— Dans sa chambre, cette nuit ! Et j’ai par
+hasard bien dîné. Mais elle est folle, murmura-t-il.
+Et si son père nous refuse son consentement
+après ! Tant pis ! J’irai… ne fût-ce que pour le manteau.
+Se griser de vin pur est peut-être meilleur
+que s’enivrer lâchement des boissons hygiéniques
+de la coopérative. Pouah ! J’en ai assez.</p>
+
+<p>Vers onze heures, cette nuit-là, Marguerite,
+qui avait joué la marche des <i>Soldats de Faust</i> à
+M. Davenel et servi son thé avec sa grâce maussade
+accoutumée, monta dans sa chambre sans
+aucune hâte. M. Davenel, pendant qu’elle montait,
+faisait sa ronde, constatant que tous les verroux
+étaient en bon état. Il cadenassa lui-même la
+barre des volets de la bibliothèque, qui donnait
+sur le grand chemin de Flachère, et pria la bonne
+de remettre de l’huile dans une veilleuse, celle
+du corridor. Il faisait cela tous les soirs, le brave
+homme, et bien que sa fortune fût dans les banques
+il ne manquait pas d’aller vérifier le contenu
+de son coffre-fort. Tout en exécutant ces différents
+exercices de bon défenseur de la société
+<i>Flachère et C<sup>ie</sup></i>, il fredonnait la marche des soldats
+en question. Il y avait, dans cette musique,
+on ne savait quoi de belliqueux, de généreux,
+d’entraînant à des combats imaginaires. Il aurait
+voulu voir sortir un voleur de l’ombre pour lui
+donner une leçon de boxe, lui fourrer cent sous
+dans le gousset et le renvoyer guéri.</p>
+
+<p>— … Gloire immortelle de nos aïeux… Tara
+ta ta ta ! Tara ta ta ta ! On a beau dire, mais c’est
+mieux que du Wagner… Tara ta ta ta… On ne
+fera jamais plus de musique pareille… Tâ… ta
+ta ta !…</p>
+
+<p>« Tous les hommes sont si gosses », soupirait
+Flora.</p>
+
+<p>Un dîner copieux, un air d’opéra, et les voilà
+remontés sur leur bête, l’amour ou la lutte, le
+besoin de se montrer mauvais ange ou bon prince.</p>
+
+<p>Les femmes… sont autrement.</p>
+
+<p>Le père et la fille se croisèrent sur le palier du
+premier étage, devant la veilleuse que Marguerite,
+avec une absolue sérénité, garnissait d’huile,
+ayant renvoyé la bonne qui tombait de sommeil.</p>
+
+<p>— Il fera beau demain, déclara M. Davenel.
+Ce fichu vent d’ouest a bouché ses flacons. Dors
+bien, fillette, et ne pense pas trop aux journalistes.
+Eh ! Eh ! ces petits messieurs ont une langue
+bien pendue.</p>
+
+<p>— Peuh ! fit Marguerite subitement de mauvaise
+humeur, on aura de la chance si celui-là
+nous fait son article… maintenant qu’il sait qu’on
+récolte des fous furieux ici !</p>
+
+<p>— Moi, je suis sûr qu’on le reverra, <i>l’Opinion
+mondaine</i> à la main, histoire de madrigaliser !
+Bonsoir, gamine ! Ces journalistes sont de véritables
+pestes dont nos vents d’Ouest ne donnent
+qu’une faible idée. Ça se faufile partout, ça raconte
+tout. Je t’assure que ce soir, sans blagueur et
+avec seulement un peu de musique, je me trouvais
+plus à mon aise qu’hier. Ta… tata… tata
+tâ ratatata !</p>
+
+<p>Dans l’éloignement du corridor le refrain éclata
+en fanfare. Il était content, le bonhomme, d’avoir
+piqué un peu la baudruche de ce jeune héros qui
+semblait plaire.</p>
+
+<p>— Tâ !… taratatata !…</p>
+
+<p>Comme tous les soirs, il posa un revolver
+chargé sur sa table de chevet, souffla sa lampe
+et s’endormit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans sa chambre virginale, toute tapissée de
+ronds au crochet qui faisaient des raies lunaires
+à l’ombre, la grosse araignée blanche veillait.
+La nuit était en effet très paisible. On entendait
+seulement bruire dehors l’eau souterraine ronronnante
+et flaireuse de putréfaction. Il faisait
+chaud, des étoiles filaient parfois au-dessus du
+champ de roses, laissant choir dans l’infini la
+lourdeur de leur monde avec le jet d’une fleur
+qu’on fauche. L’air chargé de parfums violents
+se masquait comme l’haleine d’une bouche de
+passionnée malade ayant mâché des drogues…
+l’amant démêlerait-il l’odeur de mort !</p>
+
+<p>Tout était calme et dissimulé, en attente d’une
+chose inouïe d’où pouvait jaillir le bonheur.</p>
+
+<p>Le long du grand silence de la maison grimpa
+un petit bruit sec, mystérieux, frôlement d’animal
+qui ronge. Un rat ? Marguerite tendit le
+cou et serra autour d’elle le ruban lâche de sa
+ceinture. Allons ! il était exact au rendez-vous.
+C’était bien le malfaiteur intrépide qu’elle attendait.
+Tranquillement, d’un pas souple de femme
+qui prépare un décor, elle déploya des lingeries,
+écarta une couverture et se dénoua les cheveux…
+mais elle arrêta là le désordre. Elle avait éteint
+sa lumière pour qu’on ne vît pas sa silhouette se
+projeter sur les rideaux si, par hasard, dehors, à
+cette heure, un passant…</p>
+
+<p>Le petit bruit de grignotement retentit de
+nouveau. Un éclat de bois sauta du volet de la
+bibliothèque. Il fallait vraiment que cette fille
+coupable fût bien étourdie pour ne pas avoir eu
+la pensée d’ouvrir elle-même en dedans, après
+le passage du père. Enfin, le bruit grignotant
+cessa. Successivement on entendit celui d’une
+serrure grinçant, la vibration de la rampe de l’intérieur
+sur laquelle une main puissante s’appuyait…</p>
+
+<p>Il y avait près d’une heure qu’elle attendait,
+retenant son souffle, lorsque Fulbert se trouva en
+face de la porte de son cabinet de toilette.</p>
+
+<p>Là, il fallait bien lui ouvrir elle-même ou lui
+laisser faire un bruit plus dangereux.</p>
+
+<p>Il frappa discrètement.</p>
+
+<p>— Marguerite, c’est moi.</p>
+
+<p>Elle s’appuyait contre cette porte et à ce
+moment décisif elle eut un geste d’hésitation, elle
+regarda derrière elle, mais elle aperçut, pendu
+à un crochet du cabinet de toilette, une forme
+grise.</p>
+
+<p>Le manteau de Flora ! Celui-là même qu’elle
+voulait lui rendre…</p>
+
+<p>Elle sauta en arrière, traversa sa chambre
+en courant, serrant sa ceinture de soie blanche
+qu’elle déchirait de ses ongles, et elle se précipita
+éperdument dans le corridor en appelant son
+père de toutes ses forces.</p>
+
+<p>Le directeur de Flachère, réveillé en sursaut,
+cria de son côté :</p>
+
+<p>— C’est toi, fillette ? Ah ! mon Dieu ! Qu’as-tu ?
+Qu’y a-t-il ?</p>
+
+<p>— Ouvre-moi, rugit Marguerite, ouvre-moi !
+Un homme, un voleur veut entrer dans ma
+chambre. Ouvre-moi… défends-moi, père !</p>
+
+<p>Un voleur ? Ou un amoureux ? Il se jeta au
+bas de son lit, passa un pantalon, chercha des
+allumettes, et ne trouva que son revolver sous ses
+doigts tâtonnants.</p>
+
+<p>Durant leur explication, Fulbert, d’un coup
+d’épaule furieux, faisait sauter la porte du cabinet
+de toilette, ivre d’une ivresse de bête lâchée
+en plein carnage. Oui, c’était bien elle qui criait
+ainsi d’une voix suraiguë de créature hystérique…
+c’était elle qui allait ameuter les employés, Jacqueloir
+et Gaufroi, couchant dans les sous-sols,
+les bonnes couchant dans les combles… et le
+père, cet aveugle né qu’on allait berner une
+seconde fois, mais de toute autre façon…</p>
+
+<p>— Ma fille ? Es-tu blessée ? Qui veut entrer
+dans ta chambre ? Qui donc frappe ainsi chez
+toi ? questionnait le père, entourant la blanche
+éplorée de son bras tremblant d’une sainte
+colère.</p>
+
+<p>Fulbert vit la scène à la lueur falote de la
+veilleuse du corridor.</p>
+
+<p>C’était cela son rendez-vous d’amour ! Il ne
+voulait plus s’expliquer, il voulait la tuer, simplement.</p>
+
+<p>Alors, le père, de son côté aperçut un bandit
+écumant de rage, les poings crispés au-dessus
+de sa tête, qui se ruait sur lui pour lui arracher
+son enfant ou l’égorger.</p>
+
+<p>Il n’hésita pas, leva son arme.</p>
+
+<p>— Cas de légitime défense, Monsieur l’assassin !
+prononça-t-il, cédant à sa manie des définitions
+périlleuses.</p>
+
+<p>Et il pressa la détente.</p>
+
+<p>Fulbert reçut la balle en pleine poitrine. Il
+tournoya sur lui-même, s’en alla, marchant à
+reculons, ses mains battant les murs.</p>
+
+<p>Chienne de chasse bien dressée, Marguerite
+hurlait toujours, simulant l’inévitable attaque de
+nerfs qui devait terminer le roman-feuilleton de
+sa vengeance.</p>
+
+<p>Fulbert tomba dans sa chambre, et le père fut
+obligé d’enjamber le corps de l’homme pour
+déposer celui de sa fille sur son lit.</p>
+
+<p>— Je crois que le pauvre diable a son compte !
+murmura le brave bourgeois, au fond désolé du
+meurtre ; puis il courut appeler les bonnes, les
+employés, afin de faire un peu de lumière autour
+de ce drame.</p>
+
+<p>Pendant que toute la maison se réveillait dans
+une horreur de cauchemar, Marguerite cessa de
+hurler, se souleva sur un coude :</p>
+
+<p>— Fulbert, fit-elle très bas, est-ce que tu peux
+m’entendre ?</p>
+
+<p>L’homme écroulé, la face contre le sol, ses
+mâchoires se convulsant, mordant la molle toison
+du tapis qui étouffait son dernier râle, ne
+pouvait rien lui répondre.</p>
+
+<p>— Eh bien, dit-elle impitoyable, tu l’as, maintenant,
+le manteau de ta maîtresse !…</p>
+
+<p>Et elle se recoucha pour s’évanouir plus commodément
+devant de nouveaux témoins.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
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+<h2 class="nobreak">TABLE<br>
+<span class="small">DES CHAPITRES</span></h2>
+
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+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">I</span>. DEMEURE CHASTE ET PURE</td>
+<td class="bot r l1"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">II</span>. L’ÉPOUVANTAIL</td>
+<td class="bot r l1"><div><a href="#c2">27</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">III</span>. TERRE BÉNIE</td>
+<td class="bot r l1"><div><a href="#c3">50</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">IV</span>. LE MOT ET LA CHOSE</td>
+<td class="bot r l1"><div><a href="#c4">75</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">V</span>. LE VERRE D’EAU MINISTÉRIEL</td>
+<td class="bot r l1"><div><a href="#c5">98</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">VI</span>. FAUST ET MARGUERITE</td>
+<td class="bot r l1"><div><a href="#c6">128</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">VII</span>. LA VISITE DE MARCUS</td>
+<td class="bot r l1"><div><a href="#c7">152</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">VIII</span>. JEUX DE MAINS, JEUX DE VILAINS</td>
+<td class="bot r l1"><div><a href="#c8">176</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">IX</span>. LE RETOUR DE FLORA</td>
+<td class="bot r l1"><div><a href="#c9">208</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">X</span>. DANS LA FOSSE COMMUNE</td>
+<td class="bot r l1"><div><a href="#c10">229</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">XI</span>. L’HONNEUR DE MARGUERITE</td>
+<td class="bot r l1"><div><a href="#c11">258</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
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+<p class="c top4em"><span class="i">ACHEVÉ D’IMPRIMER</span><br>
+le vingt janvier mil neuf cent quatre<br>
+<span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="large">BLAIS ET ROY</span><br>
+<span class="xsmall">A POITIERS</span><br>
+pour le<br>
+<span class="large">MERCVRE</span><br>
+<span class="xsmall">DE</span><br>
+FRANCE</p>
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+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75199 ***</div>
+</body>
+</html>
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diff --git a/75199-h/images/cover.jpg b/75199-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..d5ec551
--- /dev/null
+++ b/75199-h/images/cover.jpg
Binary files differ