diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-24 14:21:11 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-24 14:21:11 -0800 |
| commit | 36a7729fd0418bd49847b2ee2d8b56fb2ea86437 (patch) | |
| tree | 73ec6b2cc20f211556491c8a0cf86a367a28a00d /75199-h | |
Diffstat (limited to '75199-h')
| -rw-r--r-- | 75199-h/75199-h.htm | 8151 | ||||
| -rw-r--r-- | 75199-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 164916 bytes |
2 files changed, 8151 insertions, 0 deletions
diff --git a/75199-h/75199-h.htm b/75199-h/75199-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d3bfb0f --- /dev/null +++ b/75199-h/75199-h.htm @@ -0,0 +1,8151 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Le dessous | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall, small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; } +td.l1 { padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -3.5em; padding-left: 3.5em; text-align: left; } +td.w3 { width: 3em; } + +span.item { display: inline-block; width: 2em; text-indent: 0; + text-align: right; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75199 ***</div> +<p class="c top2em large">RACHILDE</p> + +<h1>Le Dessous</h1> + +<p class="c i">— ROMAN —</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br> +<span class="xsmall">XXVI</span>, <span class="xsmall">RVE DE CONDÉ</span>, <span class="xsmall">XXVI</span></p> + +<p class="c xsmall">MCMIV</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> :</p> + +<p class="c i">Sept exemplaires sur papier de Hollande,<br> +numérotés de 1 à 7.</p> + + +<p class="c gap"><span class="xsmall">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p> + + +<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris +la Suède et la Norvège.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR :</p> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap bot xsmall">MONSIEUR VÉNUS</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">LA SANGLANTE IRONIE</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">L’ANIMALE</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">LES HORS-NATURE</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">L’HEURE SEXUELLE</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">LA TOUR D’AMOUR</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">LA JONGLEUSE</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot"><span class="xsmall">CONTES ET NOUVELLES</span>, <i>suivis du</i> <span class="xsmall">THÉATRE</span></td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">L’IMITATION DE LA MORT</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">I<br> +<span class="small">DEMEURE CHASTE ET PURE</span></h2> + + +<p>… Marguerite posa le livre sur le guéridon, se +gratta la racine des cheveux, examina ses pieds — dans +le doute elle regardait ses pieds, qui +lui donnaient toujours des conseils mesquins +parce qu’elle les avait fort petits — puis elle +essaya de penser.</p> + +<p>La lecture d’un roman est, pour une femme, +une aventure défendue qu’elle se permet d’ajouter +à sa vie quotidienne. Marguerite, point +femme encore, lisait souvent, car elle s’ennuyait. +De la grande bibliothèque d’en bas, elle montait +chez elle des aventures anciennes et modernes, +tâchant de peupler d’agréables fantômes sa chambre +de jeune fille, une chambre pâle où tout était +virginal, transitoire : les rideaux couleur d’aube, +le papier à semis de pâquerettes, les meubles +laqués blanc, le tapis de toisons floconneuses, +les vases d’albâtre sur la cheminée, les ouvrages +au crochet, trop nombreux, sortes de toiles +d’araignées couvertes de neige dentelant les +coins du tissu même de l’ennui.</p> + +<p>Son père lui recommandait de lire « avec fruit » +(recommandation de jardinier en chef). Marguerite +s’y efforçait, lisant n’importe quoi de +n’importe qui, de préférence les pages où il y a +des dialogues, et s’appliquait à réfléchir mûrement ; +mais elle ne s’intéressait guère qu’au +jeune homme, le mauvais sujet de l’histoire, +tressaillant au seul mot mondain de flirt comme +si on lui eût pincé la peau. Plus cela lui paraissait +impossible, plus elle se sentait capable d’y +penser, sans, d’ailleurs, en récolter d’autres +« fruits » que beaucoup de bâillements nerveux. +Elle abandonnait tous les jours quelques heures +aux désordres de son imagination pour, le reste +du temps, épousseter avec soin la poussière soulevée +en son cerveau par le rapide passage du +grand amoureux ou du séducteur fieffé, lequel +passait orageusement soit à cheval, soit à bicyclette.</p> + +<p>De même elle époussetait les menus objets de +sa chambre, tenant son sanctuaire dans un +ordre exquis, renouvelant les fleurs chaque matin, +terminant, chaque soir, un rond au crochet +fabriqué machinalement ainsi que tisserait en +un chœur de chapelle une araignée à pattes +blanches probablement incapable de dévorer +son mâle, selon le singulier usage des araignées. +Tout, chez elle, était frais, joli, odorant. Ses +armoires s’ouvraient comme des sachets d’iris et +son linge, compté, numéroté, brodé, s’entourait +de faveurs. Mélangées au blanc intense de toute +cette percale fine, les faveurs, bleues pour les +chemises, roses pour les pantalons, donnaient +l’illusion d’un innocent drapeau national encore +dans ses langes.</p> + +<p>Le livre, clos, sur le guéridon laqué blanc, +conservait un aspect hostile au milieu de la naïveté +voulue de la pièce. Il était relié en vilain +carton noirâtre, pas suffisamment ancien pour +inspirer le respect, pas assez neuf pour intriguer +la vertu. De plus, écrit en une langue dure, +âpre, d’une sincérité malséante, il osait parler +de la peste. La peste ? Comme c’était fini, maintenant, +des grandes catastrophes, des grands +dévouements… Monseigneur de Belzunce ?…</p> + +<p>Maintenant on avait l’hygiène.</p> + +<p>Marguerite, ayant retiré tout le fruit possible +de sa lecture, ouvrit sa fenêtre pour chasser les +souvenirs malsains.</p> + +<p>Elle contempla les jardins de Flachère, sa +maison, sa demeure si purement caressée du soleil.</p> + +<p>Par l’amoureux incendie d’un ciel de juin, +autour d’elle s’épanouissaient les fleurs les plus +rares, les plus suaves, qui avaient appris, mieux +qu’en aucun lieu du monde, l’art de pousser +vite et régulièrement. De larges allées rayonnaient, +de la ferme de Flachère, en étoile, s’enfuyaient +loin, torrent charriant des parfums à +perte de vue et d’odorat, des ondes de parfum, +des cercles sans cesse s’élargissant de senteurs +de plus en plus vives. La maison, une construction +élégante de genre hollandais, en bois gris +fer, ornée de découpures blanches, espèces de +dentelles de sapin, formait le moyeu de cette +roue fleurie, et elle, Marguerite, maîtresse de +la maison, était, à sa fenêtre, le centre de ce +moyeu d’où tourbillonnaient les rayons des +fleurs, des roses, des lys, des jacinthes, des +violiers. Les violiers, surtout, répandaient une +odeur délicieusement troublante. Au fond de +leur lourd parfum, peut-être vulgaire, il y avait +du poivre, de la vanille, des clous de girofle, +du musc, et des haleines de femmes riches, +entassées au théâtre, un soir de représentation +de gala.</p> + +<p>Marguerite, accoudée sur l’appui de sa fenêtre, +joignit les mains dans une extase, une soudaine +envolée de tout son être vers la nature, l’adorable +nature qui lustrait les fleurs pour son seul +plaisir. Elle fut enthousiasmée, brusquement, au +sortir d’un livre nauséabond, d’un cauchemar, +de voir le ciel si bleu, les arbres si verts, la cour +de la ferme-école dans un tel état de propreté. +Oui, les histoires de jadis n’étaient bonnes qu’à +mettre en relief les vérités contemporaines. Il +est nécessaire au bien-être moderne de comprendre +la nature autrement que sous le rapport du +cimetière. Autour des grandes villes, ne faut-il +pas de grands jardins où les hommes travaillent, +se refont une santé, une honnêteté, se régénèrent +eux-mêmes en fertilisant le sol !… Et le +goulot de la pompe, dans la cour, à droite, +reluisait comme de l’or, et, à gauche, la volière +des pigeons favoris venait d’être sablée d’un +sable d’argent… Les étables, les granges — ces +nouveaux systèmes à charpentes démontables — les +petites loges des travailleurs réunies en alvéoles +de ruches, tout respirait la paix, ce calme +solennel que donne la fortune justement et légalement +acquise. Partout régnait une inexplicable +beauté administrative.</p> + +<p>Marguerite elle-même était belle, plus belle +de toute la splendeur de son milieu. Fleur croissant +sur des fleurs, s’étalant en étoile blanche, +avec des coudes blancs sortant des manches du +corsage immaculé, avec des petits doigts fuselés, +en rayons blancs, se rosissant un peu sous +les ongles comme des bouts de pétales qui toucheraient +la lumière. Ses cheveux, pouff châtain +bouffant haut sur les tempes, volumineux et +légers, se cerclaient de petits peignes d’écaille +ciselée mettant des reflets blonds clairs aux +endroits sombres, un reflet de fortune, car elle +était richement coiffée, ainsi que doit l’être toute +jeune fille qui respecte son père… Sa chevelure +lui prenait ses meilleurs soins, et le gardien-chef +ne ratissait pas mieux les allées pour la venue +d’un ministre qu’elle ne domptait les fameuses +mèches rebelles dont on parle dans les livres, +mèches bien encombrantes dans la vie ordinaire. +Elle avait les yeux bleus, d’un beau +bleu foncé comme le ciel du soir, des yeux humides +sans raison, pareils aux corolles des belles +de nuit, lesquelles se mouillent de joie rien +qu’en s’ouvrant, et elle restait un peu pâle, +quoique d’apparence assez robuste, parce que +les jeunes filles qui attendent un mari pâlissent +toujours en attendant. Ses dents étaient éblouissantes +et ses lèvres, à peine carminées, se pinçaient, +de temps en temps, pour dissimuler une +envie de rire, Marguerite ayant le désir sage de +garder son sérieux devant les profonds mystères +de la vie. Elle aussi savait tout le prix d’une +prudente administration des beautés naturelles. +On peut chercher à en acquérir davantage, à +la condition de conserver <i>la ligne</i>. La ligne, la +tenue, tout est là, et telle fleur, tel sourire, qui +dépassent les limites, doivent être arrêtés net ; ça +romprait le charme de s’émanciper en brindilles +inutiles ou en gaîtés intempestives. L’art de la +femme est de se contenir sans éclater. L’art du +pépiniériste est de crucifier avec méthode.</p> + +<p>Oh ! les roses de la ferme-école de Flachère ! +Merveille et délices ! Du haut de sa croisée, +Marguerite leur jetait un salut approbateur, très +gravement, car il est des heures où l’on communie +avec toute la terre, on se sent sa créature de +prédilection, sa reine ; il suffit pour cela de jouir +d’une bonne santé, d’une bonne conscience, et +d’espérer une grosse dot.</p> + +<p>La collection des roses de Flachère était +une chose unique dans le monde entier. Chaque +rosier possédait son tuteur de bois injecté au +sulfate pour le garantir des pucerons, numéroté, +étiqueté. Il n’y avait point chez eux d’artiste +imprévoyant pour laisser les branches s’enguirlander +à l’aventure et perdre toute la sève de +l’espèce en mariages d’inclination. Dieu merci, +les rosiers poussaient droits, fiers de leurs noms +baroques, s’arrondissant en choux qu’on émondait +tous les matins. Dans les choux verts pointaient +des boutons, comme des épingles de verroterie +sur une pelote, puis s’épanouissaient les +roses, une à une, en danseuses qui défripent +leurs jupes de mousseline sous les regards calmes +d’un metteur en scène.</p> + +<p>La moitié de la grande circonférence des +fleurs était occupée par les roses. Cela représentait +bien cinq cent quarante-deux variétés, +depuis l’églantine à cœur modestement pâle, +comme les joues de Marguerite, jusqu’au prince +chinois, <i>Li-Pé-ho</i>, dernière variété d’une espèce +à feuilles jaunes tigrées de brun, ressemblant +aux pompons tout à fait contre nature qu’on +fabrique pour ornement d’église.</p> + +<p>Têtes dressées, en faux-cols, au port d’armes, +les rosiers s’immobilisaient devant la maison, +montant une garde d’honneur.</p> + +<p>— A quoi peuvent penser les fleurs ? songeait Marguerite.</p> + +<p>— A quoi peuvent rêver les femmes ? avaient +l’air de se demander les roses.</p> + +<p>Mais Marguerite et les fleurs, qui ne pensaient +à rien, tout en ayant l’air de réfléchir, abandonnaient +cependant le meilleur de leur âme, +c’est-à-dire étaient jolies, sentaient bon, parce +que venait le soir… le soir, si mystérieux !</p> + +<p>Le crépuscule descendait, doucement traître, +enveloppant les plantes, les arbres, d’un voile +qui les séparait les uns des autres, leur donnant +des allures de choses qu’on rentre, d’objets +précieux que l’on cache parce que l’heure +devient dangereuse.</p> + +<p>Un clocher lointain, perché sur une colline +comme sur une étagère, laissa échapper, du +joujou de sa boîte, sept petits sons grêles, des +sons pour enfant. Marguerite se tourna de ce +côté. Elle croyait modérément en Dieu. Elle s’étudiait, +selon les nouvelles formules, à devenir +une jeune fille rangée, une variété juste milieu, +mi partie rose mi partie chou, rien du lycée, +mais rien du couvent, joignant l’utile à +l’agréable, jouant du piano ce qu’il faut pour ne plus +assommer personne en apprenant des morceaux +trop difficiles, et allant quelquefois aux grand’messes +pour y conduire des domestiques arriérés. +Quand elle était saisie d’une vague inquiétude +religieuse, elle contemplait ce clocher et elle se +hâtait de le trouver minuscule, ridicule dans +l’immensité de la nature, par rapport aux hangars — les +vastes charpentes de fer démontables — qui, +chez eux, protégeaient la paille et le foin, +tout en symbolisant le progrès.</p> + +<p>Du cercle des rosiers, s’élargissant à l’infini +dans le cercle des champs devenus vaporeux, +on entendait monter des soupirs, un bourdonnement +confus de têtes qui s’inclinent pour s’endormir, +si lasses de s’être tenues droites tout un +jour. Les fleurs s’effaçaient les unes après les +autres, les escadrons blancs demeurant les derniers +visibles, rayant encore l’ombre d’éclairs +fugitifs, puis toutes les nuances sombrèrent dans +un demi-deuil violet où les plus belles ne formaient +plus que des taches noires.</p> + +<p>En haut, le ciel resté lumineux, posé sur des +collines obscures, prenait une teinte de cristal +mauve, d’une transparence fragile, le couvercle +de verre du prestidigitateur sous lequel un +nouveau paysage allait s’édifier. Tout à l’heure, +au soleil cru, c’était la joyeuse harmonie d’un +cirque en pleine représentation, gradins garnis et +écuyères variant sur des chevaux rapides des +écharpes aux couleurs étincelantes ; maintenant +montaient, du fond de cette arène soudainement +désertée par la vie du soleil, des ondulations +d’arbres et de plantes d’un effet angoissant. +Un vent s’était levé, ronronnant, secouant les +branches comme une bête flaireuse. On entendait +couler un fleuve et des ruisseaux se précipiter +vers ce fleuve.</p> + +<p>Le bruit de l’eau est toujours sinistre, le soir.</p> + +<p>Il y avait certainement de l’eau partout : sous +les rosiers, sous les champs de légumes, dans +les prairies et derrière les peupliers qui bordaient, +à l’ouest, la grande propriété nationale +de Flachère. Çà et là, entre ces arbres, des +lumières brasillaient. De l’autre côté du fleuve, +un village s’étendait, tout en long et tout blafard, +comme un drap, un linceul séchant devant +l’eau d’un noir d’abîme.</p> + +<p>Le ciel mauve devint vert, par place, semblant +refléter les immenses champs de betteraves au +feuillage vert-bleu qui entouraient les jardins. +A l’opposé du petit clocher d’étagère, la forêt, +coupée à angle droit — un couteau n’aurait pas +mieux partagé un plat d’herbes cuites — la forêt +fut brune, d’une épaisseur de suie, et, le vent +ronronnant plus fort, la nuit sembla s’échapper +d’elle. Le ciel s’éteignit complètement sous un +nuage montant de ses premières masses ; entre +l’eau, qu’on ne voyait pas mais qui se mouvait +sourdement, et le bois, qui faisait corps avec le +ciel dressant sur le nuage une muraille, la ferme +de Flachère se trouva toute menacée, maisonnette +isolée au centre d’un grand rond ondulant +à l’infini, en détresse comme une pauvre chose +qui se noie.</p> + +<p>Marguerite ferma sa fenêtre.</p> + +<p>C’était l’heure bénie du dîner pour les gens +heureux. L’heure maudite pour les autres. +Marguerite quitta sa chambre et descendit à la +bibliothèque. Fille d’ordre, elle allait remettre le +livre à sa place en bâillant un peu. Pour ce que +celui-là contenait d’aventures !… Son accès d’enthousiasme +passé, elle s’ennuyait encore, nerveusement, +mais sagement. Elle traversa la grande +bibliothèque, pièce solennelle comme une salle +de cloître. Dans cette demeure, dernier produit +de la civilisation, aux portes mêmes de la capitale, +on avait obtenu le silence du cloître en glissant +du plomb, au lieu de mastic, autour des +vitrages des croisées. Une lampe à bec, imitant +l’antique lampe à l’huile des tombeaux, <i lang="la" xml:lang="la">Pax !</i> +fournissait une lueur judicieusement sépulcrale +parce que son pétrole — <i>Luciline</i>, <i>Saxoléine</i> à +moins qu’<i>Olympienne</i>, sans fumée ni odeur — baissait. +La salle à manger séduisait davantage, +carrelée d’une faïence très glaïeul, exhibant des +panneaux où les saisons tombaient presque normalement. +Des petits faunes décents, des bergères +mièvres, des perdrix pendues à un clou, des +melons sur des plats de vermeil, des poissons +nageant dans l’épaisseur du verni des porcelaines, +et aussi beaucoup de fleurs versées par des corbeilles, +faisaient honte aux jardins de dehors, +tellement leurs nuances criaient d’une façon plus +perçante. Une horloge bretonne contenait un +cartel parisien, une huche à pain Henri II servait +de banquette, et des petites chaises volantes +à trois pieds, l’air en asperge montée, brillaient +d’un vert si intense qu’on n’aurait pas osé +s’asseoir dessus avec un pantalon de coutil. La +table, carrée, supportait un luxe d’argenterie +lourde imitant l’étain, des coupes, des ciboires à +cabochons énormes, cristaux malades vous poussant +leurs verrues sous le nez quand on boit, +rugueux et désagréables récipients d’apparence +fastueuse, d’envergure exiguë, des assiettes +anglaises, plates, grandes, trop plates, trop +grandes, des serviettes de fer blanc ; enfin, une +cacophonie de tous les siècles, résumant l’élégance +moderne. Une suspension se balançait, +sur ce luxe, flanquée de tulipe à réflecteur, +vous aveuglant, un astre fabriqué spécialement +pour les yeux des riches qui en ont vu bien d’autres +et ne craignent plus d’être éblouis. Et quand +on éteignait la suspension, on posait à la place +de sa lampe un vase rempli de plantes grimpantes… +qui descendaient.</p> + +<p>Le père de Marguerite était assis devant son potage.</p> + +<p>— Qui est-ce qui est en retard ? fit-il, clignant +affectueusement de l’œil pendant qu’il attachait +sa serviette à sa boutonnière avec la broche-épingle +de sa rosette d’officier de la Légion d’honneur.</p> + +<p>— C’est Margot ! répondit la jeune fille s’asseyant +en face de lui et tâchant d’assouplir à son +tour le fer blanc de son linge.</p> + +<p>— Que faisait donc Margot ?</p> + +<p>— Elle rêvait à sa fenêtre en regardant la +belle nature.</p> + +<p>Ici la jeune fille soupira, se moquant d’elle-même, +un peu nerveuse, un peu soucieuse, +intriguée, cependant, par un compotier couvert +qu’elle découvrit, le dessert se servant <i>à la russe</i> +chez eux.</p> + +<p>— Peuh ! Des fraises en <i>plombière</i>, quand il +y a déjà des cerises.</p> + +<p>— Des cerises ? Sur le marché de Paris, mais +ici nos <i>Belle-Eugénie</i> sont à peine mûres. Tout +est en retard, cette année.</p> + +<p>— Si on cherchait bien…</p> + +<p>— Pas dans le verger nord ni dans le clos sud. +Peut-être à la galerie neuve, du côté des nouveaux +tuyaux. Là (il leva son doigt, doctoral), +c’est du nanan. Les arbres sont chauffés aux +racines, un courant merveilleux, des eaux tièdes, +et grasses, et douces… Ah ! quel malheur que +la même eau ne puisse nous pleuvoir dessus !</p> + +<p>Marguerite fit la moue.</p> + +<p>— Je n’y tiens pas, tu sais.</p> + +<p>Elle réfléchit un moment, humant son potage.</p> + +<p>— Et quand les cerises vont donner, personne +ne pourra plus les voir. Ils les jetteront, à la +cuisine, murmura-t-elle de mauvaise humeur.</p> + +<p>La bonne arriva, portant un superbe poulet +rôti, une bonne genre Watteau, en robe +d’indienne rose, en tablier festonné, une fanchonnette +de tulle voltigeant sur ses cheveux frisés.</p> + +<p>Le père découpa le poulet, faisant des gestes +de maître d’armes, car découper une bête morte +éveille toujours un brin de férocité chez un +brave homme, et détachant le « blanc » il le mit +tout de suite sur l’assiette de sa fille.</p> + +<p>— Ça, c’est pour Margot. Elle va le manger +d’abord en attendant mieux. Elle boira ensuite +de mon vieux Bourgogne, puisqu’elle a oublié +son quinquina en regardant la belle nature. Elle +n’aura jamais de couleurs, Margot, si elle ne se +soigne pas.</p> + +<p>— Des couleurs ? Je n’y tiens guère, tu sais, +répondit-elle exactement du même ton qu’elle +avait pris pour répondre au sujet des différentes +qualités de leur eau.</p> + +<p>— La santé perdue ne se retrouve jamais. Ta +pauvre mère aussi s’en fichait, jadis, des couleurs, +et elle est partie tout doucement, un peu +chaque jour, en se plaignant, ce qui était un +véritable tourment pour tout le monde. Il faut se +soigner quand on se porte bien, c’est le meilleur +des principes. (Il ajouta, inquiet, après une +pause.) Tu devrais peut-être ne pas trop respirer +l’air du soir, car, enfin, ce qui est bon pour +nos fleurs… (il s’arrêta, examina le manche de +son couteau), je ne dis pas que ce soit mauvais +pour les gens…</p> + +<p>Marguerite suçait le blanc du poulet, n’ayant +déjà plus faim, guignant le dessert, une brioche-mousseline, +dorée, cuite à point, et les fraises +plombière, colossales truffes rouges presque +effrayantes d’énormité.</p> + +<p>— Oui, dit-elle, comme ripostant aux invites +de leur parfum, mais j’ai envie de manger des +cerises, moi.</p> + +<p>— C’est un peu loin. Pourquoi n’y as-tu pas +pensé ce matin, ma pauvre étourdie.</p> + +<p>— Oh ! en courant…</p> + +<p>— Je n’aime pas à donner des clés passé +l’heure du travail. Il y a toujours des flâneurs le +long des allées. On s’introduit dans le verger +sous prétexte de visiter un tuyau, puis on nous +pille. Quand on songe que Mathieu prétend +qu’on a volé des abricots verts ! Je me demande +ce qu’on peut tirer d’abricots pas mûrs ?</p> + +<p>— On les vend pour faire des prunes à l’eau-de-vie.</p> + +<p>— Allons donc ! C’est par pure méchanceté, +une rage de détruire qu’ont tous les enfants du +peuple. Sans compter que les ouvriers de chez +nous ne se gênent pas. On a beau leur en donner +dans la saison, c’est des primeurs qu’ils veulent, +comme nous, et cette année ces chiperies-là +comptent double parce que tout Flachère est +en retard.</p> + +<p>Marguerite insista :</p> + +<p>— On pourrait voir les cerisiers de la galerie +neuve. Ce n’est pas très loin.</p> + +<p>— Mon Dieu, si tu en as une pareille envie, +vas-y toi-même ce soir ; seulement, n’emmène +personne avec toi, c’est toujours l’occasion, pour +les domestiques, d’abuser de la circonstance.</p> + +<p>Comme il achevait son aile de poulet, on lui +apporta de tendres haricots verts. Il en offrit à +Marguerite. Celle-ci mettait son chapeau par +habitude, bien qu’il fît presque nuit dehors.</p> + +<p>— Tes haricots seront froids ! conclut le père, dogmatique.</p> + +<p>— Je t’en prie, papa, ne grogne plus. Je +connais mes arbres.</p> + +<p>Le père saisit un journal qui traînait sur une +des petites chaises d’asperge, et, résigné, se mit +à lire.</p> + +<p>Marguerite descendit le perron de la maison +hollandaise, un panier au bras ; elle prit un des +rayons de la roue des fleurs, côté des lys, et +disparut en courant.</p> + +<p>Les travailleurs rentraient à la ferme dans le +crépuscule violet, l’heure de leur dîner sonnant +un peu après le repas de leur chef, et des réfectoires +s’allumaient au fond des vastes granges.</p> + +<p>Le pays se divisait en sections très nettement +dessinées sur la terre comme sur une immense +carte géographique. Il y avait les plants-fleurs, +les plants-fruits, les plants-légumes, les plants-céréales +et les plants-vierges, ceux-ci restant à +fertiliser, les plus proches de l’épaisse muraille +de la forêt. Là, c’était encore la nuit, même au +jour, car on ignorait si, plus tard, le gouvernement +détruirait son mur personnel pour +aller creuser davantage dans les derniers remparts +de la nature. Entre la grande forêt meurtrie, +amputée de toute une moitié de corps, et +le fleuve coulant mystérieusement derrière le +rideau de peupliers, le fleuve devenu noir inexplicablement, +des cultures se développaient à +leur aise, produisant d’années en années des +résultats phénoménaux.</p> + +<p>Marguerite marchait vite, gracieuse silhouette +blanche papillonnant le long des haies. Elle rencontrait +un ouvrier, sa bêche sur l’épaule ou son +râteau à foin sous le bras, et l’homme faisait un +crochet respectueux, la saluant d’un « Bonjour, +Mademoiselle », parce que tout le monde la connaissait +dans les environs. Elle était venue enfant +à la ferme de Flachère alors que le premier flux +jaillissait du premier tuyau. Elle avait grandi +avec la prospérité, l’incroyable prospérité du sol. +On l’admirait, de temps en temps, les travailleurs +de cette terre bénie étant peu sensibles au prodige +de toutes les floraisons — et on l’estimait.</p> + +<p>— Un beau brin de fille. Un beau morceau +de blonde. Dommage qu’elle ne veuille pas se marier.</p> + +<p>(Marguerite faisait courir ce bruit, n’espérant +pas obtenir le mari de son choix et trouvant +plus digne de dissimuler ses secrètes ambitions.)</p> + +<p>Les jardiniers, gardiens des petites maisons +échelonnées sur la route du tramway à vapeur +qui emportait les mannes de légumes, de fruits +et de fleurs vers Paris, la connaissaient bien +aussi, car, l’hiver, elle avait installé une sorte de +crèche à la ferme hollandaise, où elle recevait +maternellement les enfants trop jeunes pour +aller aux écoles voisines. Marguerite essayait de +leur apprendre l’alphabet, soignait leurs maux +de dents, leur bourrait les poches de bonbons, +les grondait, finissait par leur faire les gros yeux +et découvrait, non sans confusion, qu’elle ne +pouvait pas les souffrir. Correctement bonne, +justement généreuse, comme dans les livres +moraux, elle les détestait de plus en plus dans +la réalité de leur existence, mais souffrait leurs +innocentes malpropretés à côté de la blancheur +de ses jupes au nom d’on ne savait quel devoir +social. De son vivant, sa mère, une douce femme +maladive, faisait cela sans plaisir, et elle, Marguerite, +faisait comme sa mère.</p> + +<p>Aux plants-légumes, Marguerite traversa un +champ de betteraves, obliqua vers la gauche, +retroussa sa robe pour enjamber un ruisseau +gargouilleur. Là, des arbres, une touffe d’arbres, +mèche de la grande forêt qu’on n’avait pas +daigné arracher, formait un endroit d’ombre +qu’on réservait administrativement aux travailleurs +méridionaux pratiquant la sieste.</p> + +<p>En passant près de ces arbres mélancoliques, +Marguerite regarda autour d’elle, un peu hésitante.</p> + +<p>Le verger, dénommé galerie-neuve, était situé +derrière ces arbres, terrain clos de treillages à +systèmes très perfectionnés qu’on élevait ou +abaissait à l’aide d’un seul boulon sur toute +leur étendue. Ces treillages défendaient des +arbres fruitiers en quenouilles hérissés d’étiquettes : +poiriers, abricotiers, pommiers, et des +cerisiers nains, quelques-uns coiffés de cloches +de canevas, toute une pépinière branchée en +<i>berceaux</i>, en <i>volants</i>, en <i>raquettes</i>, en <i>ifs</i>, ces +derniers arbustes ressemblant assez à des ornements +de nécropole. Il y en avait même de si +petits, de si bas, et de si régulièrement taillés +qu’ils ne devaient pouvoir abriter que des fœtus.</p> + +<p>Ce clos était le plus estimé de Flachère.</p> + +<p>Malheureusement, il se trouvait en dehors de +toute surveillance.</p> + +<p>Marguerite mit sa clé dans la porte de fil de +fer qui vibra comme une harpe.</p> + +<p>Au milieu de ce verger modèle, parmi les poiriers +en quenouilles et les cerisiers nains, elle +aperçut un homme tout noir dans le crépuscule violet.</p> + +<p>— Que je suis sotte, pensa-t-elle, ce n’est pas +un homme, c’est un <i>épouvantail</i>. On a fabriqué +ce mannequin pour éloigner les oiseaux.</p> + +<p>Le mannequin vira, lentement, selon le vent +du soir, et, alors, Marguerite put voir, d’une +façon très distincte, que <i>cet épouvantail mangeait +les cerises</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +<span class="small">L’ÉPOUVANTAIL</span></h2> + + +<p>Tremblante, son panier d’une main, sa clé de +l’autre, la jeune fille n’osait plus avancer. Tout +tournait bizarrement autour d’elle : les arbres +en quenouilles, les treillages de fil de fer, les +grands champs de betteraves et le grand cercle +des collines. Au centre de ce tourbillon, la ferme +hollandaise s’enfonçait, s’enfonçait comme une +petite chose qui se noie.</p> + +<p>Elle eut l’idée affreuse que son père l’attendrait, +là-bas, éternellement. Elle respira une +odeur de soufre, vit luire des couteaux prêts à la +transpercer, puis murmura, du ton d’une petite fille :</p> + +<p>— Bonsoir, Monsieur. Je venais… chercher… +des cerises.</p> + +<p>Elle pensait maintenant qu’elle avait eu tort de +vouloir des primeurs ce soir-là.</p> + +<p>L’homme ne se dérangea point.</p> + +<p>— Je crois qu’il en reste, répondit-il d’une +voix grinçante, désagréable, véritable accent +d’un épouvantail se mettant à parler.</p> + +<p>— Ne vous fâchez pas, Monsieur, bégaya-t-elle, +claquant des dents et serrant son panier sur +sa poitrine.</p> + +<p>— Je ne me fâche pas, maugréa l’homme noir, +mais si encore vous aviez eu l’excellente idée de +m’apporter du pain ! Voilà deux jours que je +mange des cerises sans pain. Vraiment, j’en ai assez.</p> + +<p>Il lui parlait comme quelqu’un qui la connaissait +et elle ne le reconnaissait pas pour une +forme vivante. Deux jours qu’il volait leurs +<i>Belle-Eugénie</i> pendant que le directeur de Flachère +se plaignait du retard des saisons ! Marguerite, +suffoquée, s’appuyait à la quenouille +d’un poirier. Cet homme avait faim. Rien n’est +plus dangereux que la faim d’un homme, surtout +le soir.</p> + +<p>— Vous êtes malheureux, Monsieur, pourtant +ce n’est pas une raison…</p> + +<p>Elle s’arrêta, le souffle lui manquant, et, comme +il arrive toujours dans les cauchemars, elle ne +pouvait pas se sauver.</p> + +<p>— Oh ! fit l’autre avec tranquillité, je sais +bien qu’il y a des abricots et des prunes ; seulement, +je n’aime pas les fruits verts.</p> + +<p>Il la regardait. Ses yeux fixes luisaient d’une +façon singulière. Il avait l’aspect d’un fou, mais +ses gestes demeuraient d’une précision remarquable. +Tenant une branche par son extrémité, +il la dépouillait méthodiquement de ses petites boules.</p> + +<p>— Qui êtes-vous, Madame ? finit-il par lui +demander d’un ton de juge interrogeant le coupable.</p> + +<p>— Je suis… je suis… M<sup>lle</sup> Marguerite Davenel, +la fille de M. Davenel, directeur de la ferme-école +de Flachère.</p> + +<p>— Ah ! très bien. Connais pas. Suis pas d’ici, +répliqua-t-il tout en crachant des noyaux. Moi, +j’ai traversé une forêt en courant. Je suis tombé +dans un fossé et m’y suis crotté des pieds à la +tête. J’ai dormi sous les arbres, le matin j’ai +aperçu des cerises… Sérieusement, vous n’avez +aucun pain dans votre panier ?</p> + +<p>Et il s’avança vers elle.</p> + +<p>Cela, c’était la bourse ou la vie.</p> + +<p>Elle poussa un cri aigu.</p> + +<p>— Quoi ? Vous avez peur ? Ne criez donc +pas ainsi. Je vous le défends. Les cris de femme +me portent sur les nerfs. Est-ce que toutes les +femmes vont avoir peur de moi ? Comprenez-vous +que les cerises, rien que des cerises, ça creuse ? +Je mangerais volontiers autre chose.</p> + +<p>— Si vous voulez me suivre, Monsieur, murmura +Marguerite en frissonnant, mon père vous +offrira certainement à dîner.</p> + +<p>Elle essayait de regarder le bout de ses pieds +pour se donner une contenance, mais, dans cette +ombre, ses pieds ne se voyaient plus.</p> + +<p>— Est-ce loin, chez votre père ? Je suis très fatigué.</p> + +<p>Elle désigna la ferme, la jolie maison hollandaise +qui s’enfonçait dans les brumes, dardant +un seul œil de feu, la lampe de sa salle à manger.</p> + +<p>Mon Dieu, pourquoi avait-elle quitté la table +si bien servie, le toit protecteur ?</p> + +<p>— Alors, marchons. Je n’ai plus la notion des +distances, déclara l’homme noir durement.</p> + +<p>Marguerite se dirigea du côté de la porte en +fil de fer, supposant qu’il suivait.</p> + +<p>Le personnage se dirigea en sens inverse.</p> + +<p>Quand il eut disparu, elle referma la porte, +s’imaginant déjà fini le mauvais rêve. Où s’était +évanoui son épouvantail ?</p> + +<p>Il arriva de l’autre côté du clos.</p> + +<p>— Par où êtes-vous passé, Monsieur ? osa-t-elle +lui demander.</p> + +<p>— Par ma porte particulière, Mademoiselle, +répondit froidement le personnage. Comme je +ne possède point de clé, moi, j’ai dû faire un +trou dans le treillage, d’ailleurs fort solide, et +je viens de sortir par ce même trou. Chacun ses +entrées, les cerises seront mieux gardées !</p> + +<p>Marguerite se mit à marcher vite.</p> + +<p>— Nous pouvons courir, si cela vous amuse, +fit observer l’homme un peu aigrement.</p> + +<p>Marguerite ralentit.</p> + +<p>— Il me semblait vous avoir dit, objecta-t-il +d’un ton sévère, que j’étais fatigué.</p> + +<p>Marguerite pensa qu’il devait être aussi fort +vieux, et une pitié l’envahit. Elle chercha vainement +à régler son pas sur le sien, constatant +qu’il allait beaucoup plus vite qu’elle malgré son +grand âge. Puis elle songea aux cerises volées, +au trou du treillage et à la réception que son +père lui ménageait. Elle espérait qu’on ne la +gronderait pas. Non seulement on lui recommandait +de lire « avec fruit », mais encore +« de soulager toutes les infortunes ». (M. Davenel +répétait souvent, au dessert : « J’ai bien +mangé… <i>que Dieu en fasse autant pour tout le +monde.</i> ») Inflexible pour les seuls voleurs, il +aurait livré sa propre soupière au vieillard infirme, +à l’enfant malade ; par exemple, en dehors +de ces deux catégories, il ne livrait rien, pas +même la soupe.</p> + +<p>Restait l’effraction… Ce serait dur.</p> + +<p>Marguerite, en traversant le champ de betteraves, +se sentant rassurée parce que l’homme +noir se taisait, prépara un petit mensonge. Elle +aurait rencontré ce vagabond sur la route et lui +aurait offert un secours, ignorant le rapt des +cerises. On aviserait quand le voleur serait loin, +et elle se chargeait d’indiquer à M. Davenel +certaines nuances qu’elle croyait démêler dans +la nuit profonde de cet individu.</p> + +<p>— Si vous préfériez ne pas voir mon père, risqua-t-elle, +conciliante, nous pourrions tourner par +les cuisines. C’est justement l’heure du dîner de +nos ouvriers, de braves paysans, très bien élevés…</p> + +<p>L’homme l’interrompit d’une voix tranchante.</p> + +<p>— Pardon, Mademoiselle, je ne suis pas un +ouvrier, car je n’ai jamais travaillé, ni un paysan, +je n’ai plus de pays. En quel honneur m’attribuerais-je +la part d’un de ces… bien élevés que +Monsieur votre père exploite généreusement +selon l’antique usage ? Vous m’avez invité à dîner +au nom du directeur de la ferme-école de Flachère, +je crois ? J’ai accepté. Que signifie cette +histoire de cuisines ?</p> + +<p>Marguerite reprenait pied sur le domaine des +fleurs et devenait plus courageuse. On entrait +dans le rayonnement de la grande roue des +roses. Les violiers répandaient leurs parfums, +moitié vanille moitié muscade.</p> + +<p>— C’est entendu, fit-elle gracieusement.</p> + +<p>L’homme s’arrêta et bâilla. On eût dit un +miaulement de tigre.</p> + +<p>— Mais cela empeste, ici ! gronda-t-il.</p> + +<p>Marguerite n’osa pas rire.</p> + +<p>— En effet, dit-elle, cela sent très bon.</p> + +<p>Alors, l’homme noir se rapprocha d’elle.</p> + +<p>— Nous commençons à nous comprendre, +ricana-t-il, oui, cela sent très bon, cela empeste +d’une manière extraordinaire. Je n’ai jamais respiré +pareille odeur. C’est à croire que les fleurs +de ce jardin sont la puanteur de tous les parfums +réunis de la femme, vivante ou morte. Il y +a de quoi en crever, je pense. Est-ce que vous +demeurez ici depuis longtemps ?</p> + +<p>— Je suis ici chez moi, Monsieur, répondit +Marguerite avec un peu de morgue.</p> + +<p>— Félicitations ! Vous avez de l’estomac.</p> + +<p>Ils se turent. Marguerite montait un perron.</p> + +<p>Dans la salle à manger, où les virulentes +céramiques ruisselaient de lueurs de plus en plus +brutales, M. Davenel lisait toujours <i>le Figaro</i>. +Passant la littérature, il en arrivait aux faits-divers, +et du bout de son couteau taillait machinalement +une croûte de pain. Quand Marguerite +entra, masquant de sa jupe blanche le noir +épouvantail, les traits du directeur de Flachère +se détendirent : il lisait l’histoire d’un crime +abominable et commençait à devenir inquiet +parce que sa fille était dehors. Il se leva gaiement.</p> + +<p>— Vilaine Margot ! Est-ce que tu veux me +faire coucher à dix heures, ce soir ? Où sont tes +cerises ? Tu rapportes ton panier vide. Hein ?…</p> + +<p>Marguerite s’effaçait, présentant le nouveau +convive, et derrière la robe blanche il aperçut +la bête nocturne aux yeux de phosphore.</p> + +<p>— Monsieur…</p> + +<p>— Monsieur, déclara l’homme noir, je viens +dîner. Mademoiselle m’a invité de votre part et +je tombe d’inanition.</p> + +<p>Il s’assit juste en face du poulet rôti que la +bonne n’avait pas voulu enlever avant le retour +de Mademoiselle.</p> + +<p>— Voilà, papa, commença Marguerite, très +gênée, tandis que son père la foudroyait d’un +regard d’étonnement. Monsieur a faim… Je l’ai +rencontré devant le clos neuf. Il m’a demandé +la charité, j’ai cru bien faire en te l’amenant, car +je sais que tu es toujours gentil pour les pauvres.</p> + +<p>L’épouvantail s’était placé sur une des petites +chaises d’asperges montées. Il s’accouda sur la +nappe et promena ses yeux cruels du père à la +fille. Sale comme un ramoneur, il semblait conserver +le long de ses vêtements, primitivement +sombres, une espèce de couche de suie, de boue, +la couleur même d’un ancien enfer traversé. Il +avait le teint bistré, les lèvres mordues, les +prunelles ardentes d’un noir intense dégageant +de légères flèches d’électricité bleues.</p> + +<p>— Le discours de Mademoiselle contient quelques +inexactitudes, fit-il sèchement. Elle ne m’a +pas rencontré devant le clos neuf, parce que j’étais +dedans. Je ne lui ai pas demandé la charité parce +que cette vertu théologale est une créature allégorique +qui n’assouvirait pas tous les appétits +d’un homme tel que moi. Je lui ai avoué, simplement, +que je trouvais les cerises d’une digestion +trop rapide, et je suis venu pour ajouter +des mets plus substantiels à mon premier repas. +Vous permettez, Monsieur ?</p> + +<p>Ce disant, fourchette en main, il attaqua le poulet.</p> + +<p>Stupéfait, le père de Marguerite roulait des +yeux d’officier retraité entendant sonner le clairon.</p> + +<p>M. Davenel était un père noble de cinquante +ans. Sa régulière figure de paisible bourgeois, +soldat de l’industrie, s’illuminait facilement +d’une rougeur guerrière. Mais cela tenait bien +plus à son tempérament sanguin qu’à ses idées +sur le droit des pauvres, et il aurait donné le +poulet, s’il en avait eu le loisir. M. Davenel +était bon, très bon, presque aveugle de naissance.</p> + +<p>— Monsieur, déclara-t-il d’un ton rogue, je +ne vous connais pas. Je dois m’en rapporter à +ce que ma fille me dit. J’espère, au moins, que +vous ne lui avez pas manqué de respect ? (Il +ajouta, emphatique et un peu moqueur :) Vous +voliez mes cerises, tout à l’heure ? Vous êtes +mon hôte à présent…</p> + +<p>— … Car, continua l’épouvantail lui coupant +la parole avec une entière sérénité, si je n’étais +pas votre hôte vous me flanqueriez dehors ? Je +vous ferai remarquer que, pour flanquer un hôte +dehors, il faut qu’il soit entré. Donc, ce n’est +guère que son hôte qu’on peut envoyer au diable +puisqu’on le détient. Ne vous gênez pas. Je +veux très bien m’en aller, seulement après dîner. +J’ai accepté une invitation.</p> + +<p>— Vous avez faim, Monsieur, dit Davenel +au comble de la stupeur, et croyez que je n’ai +jamais refusé un verre d’eau…</p> + +<p>— A qui avait faim ? De mieux en mieux ! Je +suis reçu dans une drôle de maison. Soit, Monsieur, +je boirai volontiers — pas d’eau, j’ai horreur +de l’eau — à votre santé ce grand verre +plein de ce petit bordeaux. Est-ce bien du Bordeaux ? +(Il fit claquer sa langue.) Non. C’est +du Bourgogne. Et le verre est un récipient +moyen-âge datant du Bon-Marché. Excellent +vin, Monsieur ! Détestable style ! Maintenant, le +reste du poulet étant compris dans le verre d’eau, +je me l’adjuge. Je vous en prie, Mademoiselle, +donnez-vous la peine de vous asseoir. Je me +souviens de vous avoir fait courir sous prétexte +de vous suivre.</p> + +<p>Le père et la fille ne pouvaient plus parler. +Ils n’étaient ni tristes ni gais, pas davantage en +colère, mais seulement enveloppés d’un vertige. +Depuis dix ans qu’ils habitaient Flachère, on +avait vu bien des chemineaux récalcitrants, bien +des ouvriers saouls, bien des voleurs venant vous +vomir à la face leur indigestion de fruits ou leurs +menaces de vous en dérober d’autres. Point ne +s’était encore trouvé, sur les routes franchement +égalitaires de leur gouvernement, un fou de cette +espèce.</p> + +<p>M. Davenel battait des paupières.</p> + +<p>Marguerite ouvrait les bras, témoignant de sa +complète ignorance. Tous deux se rapprochèrent. +La fille posa sa main sur le poignet du +père, désirant ne pas l’abandonner dans une pareille +extrémité.</p> + +<p>— J’ai eu tort de t’amener ce Monsieur, chuchota-t-elle, +confuse.</p> + +<p>Davenel dit, tout haut, sentencieusement :</p> + +<p>— On n’a jamais tort de chercher à faire le +bien, ma fille.</p> + +<p>L’épouvantail, qui broyait entre ses deux +solides mâchoires les derniers morceaux du +poulet, grommela :</p> + +<p>— Moi, je suis de l’avis de Mademoiselle +votre fille. Elle a eu tort. Il faut toujours laisser +les voleurs à leur place, c’est-à-dire dans leur +misère… qui est la liberté.</p> + +<p>Davenel s’avança, crispant les poings. Quand +on touchait à sa fille, on gâtait tout.</p> + +<p>— Vous, fit-il bombant le torse, vous êtes un +insolent, et peut-être… peut-être… (il semblait +fouiller dans sa mémoire, se rappeler enfin des +bribes de lecture ou de conversation) peut-être… +<i>un anarchiste</i>, Monsieur !</p> + +<p>Marguerite eut un frisson de curiosité. Tiens ! +En effet ? Pourquoi pas ? Un anarchiste, cela +expliquait l’histoire des cerises. La reprise individuelle, +le partage des fruits de la terre, ne +jamais travailler… qu’à sa soif et boire toujours +sans travailler, les bombes au fond des caves et +les discours incendiaires dans les réunions publiques. +Ce devait être ce genre d’animal féroce. +Elle en avait donc rencontré un ! Elle qu’on +tenait éloignée des grands centres, du Paris +mondain, où, disait-on dans les feuilles, on traite +poliment ces gens-là en se servant des socialistes +comme intermédiaires. Et une cacophonie de +mots baroques, d’expressions crapuleuses, de +phrases de théâtres, bouleversait sa petite cervelle +de bourgeoise pure.</p> + +<p>L’anarchiste, en somme, était un monsieur +comme un autre, avec cette différence qu’il avait +le droit à la folie périodique et qu’on le +respectait, durant ses accès, pour sa spéciale maladie, +un peu comme on respectait jadis les <i>innocents</i> +battant la campagne. L’anarchiste n’étant jamais +<i>qu’un</i> à la fois, il représentait une simple bête +de luxe, très ruineuse, que la meilleure société +entretenait pour égarer l’attention, se fournir +des alibis, quelque chose comme les jeunes lions +apprivoisés de Sarah Bernhardt.</p> + +<p>Tout en se débitant à elle-même ces lieux communs, +Marguerite serrait nerveusement le bras +de son père. Elle voulait voir la suite. Elle se +sentait fière d’avoir saisi « au vol » cet oiseau rare.</p> + +<p>M. Davenel, s’il était moins enthousiasmé, +inclinait, cependant, à l’indulgence, parce que +cette espèce-là est un signe des temps. On fait la +part du feu, voilà tout. On transige, on cause, +on pousse le personnage du côté de la porte en +lui promettant de s’intéresser à sa doctrine, les +jours de pluie, et on l’engage doucement à aller +se faire pendre ailleurs, car, chose désagréable, +quand on reçoit un anarchiste plus que l’espace +d’une visite de cérémonie, on devient son complice.</p> + +<p>Pour le moment, la part du feu se bornait au +panier de cerises et au poulet rôti. L’aventure se +terminerait bien.</p> + +<p>— Marguerite, souffla le directeur de Flachère, +si tu te retirais ? Il est tard, j’ai à causer avec +Monsieur.</p> + +<p>Ah ! non ! elle n’irait pas se coucher comme +une petite fille de quatre ans.</p> + +<p>Elle résista de la tête.</p> + +<p>Cet anarchiste, en temps qu’anarchiste, avait +fort bon air. Il était noir, il était sale. Son visage +souffrant et anguleux s’accentuait sous le hâle +des incendies ou la flétrissure des nuits de mystère. +Tout jeune il avait déjà des rides et, masque +de comédie antique, il ouvrait formidablement +les mâchoires.</p> + +<p>M. Davenel, soupirant, se gratta le front.</p> + +<p>Il eut, peu à peu, la vision d’un autre personnage, +nippé, décrassé, représentant un honnête +travailleur, venant grossir le régiment d’ouvriers +casernés dans la ferme. On manquait toujours +de bras à l’école de l’agriculture.</p> + +<p>L’épouvantail passait, lui, du poulet aux haricots +verts. Davenel s’assit en face de son hôte, +remua les lèvres.</p> + +<p>— Non, Monsieur, je ne suis pas un anarchiste, +déclara l’homme noir lui coupant la pensée. Je +suis un voleur, un simple voleur, venant de voler +les cerises du prochain sans sa permission, ce qui +est un prodigieux travail, j’en sue encore ! Et je +ne veux rien faire de plus parce que j’aurai le +bon goût de demeurer le criminel intelligent.</p> + +<p>Résigné à toutes les transactions, histoire de +garantir les cerises de l’avenir, M. Davenel hocha +le front.</p> + +<p>— Le criminel intelligent ? Vous voilà bien ! +Vous ne pouvez me donner une meilleure définition +de l’anarchiste, mon ami, dit-il d’un ton +paternel. Vous volez mes fruits, et, grâce à +cette… vétille, vous arrivez à manger mon dîner. +Seulement, je vous devine, moi, le maître, celui +qui a le droit de faire coffrer le voleur. Je me trouve +en présence d’une exception, d’un criminel intelligent, +capable de raisonner son cas. Vous êtes +jeune…</p> + +<p>— Il y a malentendu, monsieur le Directeur, +riposta l’épouvantail, en attirant d’un souple +mouvement de coude le compotier rempli de +fraises <i>plombière</i>. Je ne suis pas votre ami +puisque je n’ai pas l’honneur de vous connaître, +et je n’ai rien de commun avec un voleur de +profession. Inutile de me parler de ma jeunesse.</p> + +<p>— Je saisis, fit Davenel, tordant sa serviette et +affectant la bonhomie d’usage. Vous avez <i>partagé</i>. +Mais le partage, étant donné votre appétit, ne +serait pas égal. Nous mangeons moins que vous. +N’est-ce pas, Marguerite ?</p> + +<p>Marguerite, assise sur une seconde sellette +vert d’asperge, regardait ses pieds.</p> + +<p>— Oui, papa.</p> + +<p>— C’est parce que vous êtes malade, sans +doute, dit flegmatiquement l’épouvantail, se versant +un flot de vin.</p> + +<p>— Nous préférons rester sur notre appétit, +c’est plus raisonnable. Vous allez vous griser.</p> + +<p>— A votre aise, Monsieur, et à votre bonne +santé, Mademoiselle. Je ne me grise jamais. Ce +sont les voisins <i>qui tournent</i> !</p> + +<p>La jeune fille le regardait boire avec admiration. +C’était bien, oui, l’anarchiste du signe des +temps dans toute son horreur. Entre elle et lui +la distance devenait si grande qu’elle ne le +redoutait plus. Elle contemplait le fauve parce +que les grilles des questions sociales s’élevaient +entre eux, et elle s’émerveillait à l’idée de lui +jeter du pain.</p> + +<p>— Vous n’êtes pas un professionnel, je veux +le croire, répondit Davenel, qui tenait à placer +ses théories humanitaires. Je veux même supposer +que votre criminelle intelligence s’arrête +aux cerises. Nous avons tous chipé des fruits +lorsque nous sortions du collège, et nous ne +sommes pas montés sur l’échafaud pour cela. +Je ne demande pas la mort du coupable. Et en +travaillant…</p> + +<p>L’épouvantail regarda brusquement derrière +lui, et, d’un geste involontaire, il se passa la +main sur la nuque.</p> + +<p>— Oh ! fit-il d’une voix sourde, nous avons +tous <i>avoué</i> les cerises, voulez-vous dire… mais +le <i>reste</i> ? Vous m’offrez donc la complicité du +silence, le travail rachetant la faute, un bris de +clôture s’arrangeant avec une chaîne, vos fils de +fer se tordant autour de mes poignets ? Vous +désirez me payer mon crime ? Un beau crime ! +Eh ! Eh ! Cela vaut plus cher que vous ne le pensez, +Monsieur.</p> + +<p>Par la fenêtre ouverte sur les jardins des roses, +un vent froid sembla pénétrer dans la salle.</p> + +<p>Il ajouta :</p> + +<p>— C’est singulier cette lubie qu’ont tous les +hommes riches de s’entourer de forçats. Je cite +mes auteurs… anarchistes.</p> + +<p>Davenel paraissait très perplexe. Ce garçon, +dont les prunelles luisaient étrangement, pouvait +bien être fou. Il s’exprimait d’une manière troublante +pour des entendements sains. Pas fort +analyste, le directeur de Flachère n’avait pas encore +compris que son adversaire, anarchiste ou non, +répondait toujours par déductions logiques aux +pensées au lieu de répondre aux phrases. Possédant +une notable avance sur son interlocuteur, +il lui exposait ses propres systèmes sans daigner +l’écouter.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Davenel toussa.</p> + +<p>— Marguerite, mon enfant, murmura le père +inquiet, je t’assure qu’il doit être tard, et tu es +fatiguée.</p> + +<p>— Cependant, papa…</p> + +<p>— Si, ma fille !</p> + +<p>Marguerite salua comme une enfant bien élevée +et, une fois sortie, colla son oreille à la serrure.</p> + +<p>— Auriez-vous des choses plus graves sur la +conscience, Monsieur, questionna Davenel ? Maintenant, +vous pouvez parler.</p> + +<p>L’épouvantail recula sa chaise, croisa la jambe +et regarda par la fenêtre.</p> + +<p>— Non. Après vous. Je vous écoute. C’est +vous qui avez envie de causer. Moi, je ne suis +pas pressé de savoir quel genre de travail vous +désirez confier au criminel intelligent.</p> + +<p>Davenel s’impatienta. Le personnage se +moquait-il de lui ? Enfin, lui, le chef d’une grande +entreprise nationale, il ne manquerait pas plus +d’aplomb qu’un vagabond aux abois n’ayant que +sa peau pour fortune. (Et quelle peau, juste +ciel !) Il ne s’agissait plus que de le pousser +dehors ou de l’embaucher pour la récolte du foin.</p> + +<p>— Mon ami, vous avez fait peur à ma fille et +je ne vous dois rien : deux raisons pour que je +n’insiste pas pour vous sauver. Cependant je +garde le respect de <i>l’hôte</i>. Vieille tradition ! Vous +autres, Messieurs les anarchistes, vous rêvez de +démolir toutes les traditions, mais je vous déclare +qu’ici, chez moi, vous ne démolirez rien du tout. +Vous avez dû faire un mauvais coup qui vous +oblige à fuir les endroits peuplés et cela vous +exaspère de risquer la prison pour quelques +cerises. Soit ! Voilà ce que je propose à mon +hôte s’il est raisonnable, s’il veut se corriger, +rentrer en grâce auprès d’une société qui a du +bon, je vous le prouve ? C’est le moment des +foins chez nous. Sans examen de certificat, nous +acceptons tous ceux qui nous demandent de +l’ouvrage. Profitez-en. Plus tard, il faudra des +papiers. Je vous offre vingt sous par jour, la +nourriture, le coucher, et je passe l’éponge sur +les cerises. Ça durera ce que ça pourra. Je vous +préviens, seulement, que si mes gardes vous pincent +à escalader la plus petite clôture, ils vous +abattront comme un simple lapin, vous m’entendez ?</p> + +<p>— Parfaitement, conclut le fauve. Prisonnier, +domestique ou… <i>lapin</i> !</p> + +<p>— Je ne plaisante pas, Monsieur, s’écria le +père de Marguerite que cette manière de causer +désorientait absolument.</p> + +<p>— Moi non plus, fichtre, et je choisis… le +lapin.</p> + +<p>— Ah, çà, Monsieur ! Où avez-vous l’esprit ?</p> + +<p>— Dame, je me ferai tuer en mangeant vos +choux, pardon, vos cerises, mais je ne serai pas +votre complice. C’est beaucoup plus pratique.</p> + +<p>— Vous êtes un fou. De quelle complicité +peut-il être question ?</p> + +<p>— Je suis un sage. Comme il faut en finir avec +la société, je préfère le coup de fusil. Bonsoir ! +Mes hommages à votre fille. C’est une jolie personne +qui ment déjà fort bien, dirait Hamlet.</p> + +<p>L’épouvantail se leva, s’étira, satisfait d’avoir +bu et mangé, gagna la porte.</p> + +<p>Un étranger, peut-être, ignorant les lois et +les coutumes françaises ! Il avait bien reçu une +certaine éducation, on le sentait à ses tournures +de phrases, mais on ne pouvait le classer dans aucune +catégorie de pauvres diables. Ses vêtements +couleur de suie l’habillaient d’une nuée d’orage +à la fois boueuse et menaçante. Il était hardi de +regard et vieux de bouche. Sa voix, aux intonations +dures, sonnait, paraissait sortir d’un gosier +de métal. Tous ses gestes avaient la souple précision +des mouvements d’une bête dangereuse.</p> + +<p>— Réfléchissez, mon garçon, dit le père de +Marguerite humilié par l’orgueil incompréhensible +de ce voleur. Vous avez, décidément, un air +qui ne me plaît pas.</p> + +<p>L’épouvantail s’arrêta et sortit un objet de sa +poche, un objet brillant. Davenel, songeant à la +possibilité d’un revolver, se glissa derrière lui, +la main haute. Il s’aperçut qu’il tenait un petit miroir.</p> + +<p>— Il est fou ! Cela crève les yeux, pensa +Davenel respirant.</p> + +<p>Par hasard, l’épouvantail leva les siens.</p> + +<p>— Non, répliqua-t-il laconiquement, mais je +constate qu’en effet j’ai un drôle d’air.</p> + +<p>Davenel recula un peu. Il eut un léger tressaillement, +à peine l’impression d’une aile de chauve-souris +le frôlant, et il murmura, très bas, +puisque cet homme singulier entendait jusqu’aux +pensées :</p> + +<p>— Enfin, Monsieur, que désirez-vous ?</p> + +<p>— M’en aller.</p> + +<p>Derrière la porte, Marguerite n’osait plus bouger.</p> + +<p>Il s’en alla, et, traversant le vestibule, il faillit +se heurter à cette blanche silhouette de fille +curieuse. Alors, il lui jeta un regard noir, un +long regard très sombre et très chaud qui tomba +sur elle, l’enveloppa tout entière, comme un manteau +de velours.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +<span class="small">TERRE BÉNIE</span></h2> + + +<p>Il avait plu la nuit, il pleuvait le matin, il +pleuvrait encore le soir, et la campagne s’embrumait +d’un brouillard tout spécialement sale qui +faisait croire à une boue céleste, plus vaporeuse +que la boue terrestre, se diluant dans les ondées. +Les prairies vertes devenaient grises, la forêt +verte tournait au marron, et des êtres humains +passaient, visqueux, le long des routes sous les +rayons de l’averse qui les semblaient détenir à la +manière d’une nasse détenant des poissons.</p> + +<p>La propriété nationale de Flachère, vue dans +ces torrents d’eau, prenait une physionomie +inquiétante. La ferme hollandaise, construction +de bois gardant son écorce, rustique, se fonçait +jusqu’au ton du granit noir ; les pendentifs, les +guipures de sapin blanc, se détachaient sur elle +en larmes de draps mortuaires, et la grande roue +des fleurs, sectionnée par des sentiers d’une régularité +désespérante, avait l’air du parterre d’un +vaste mausolée correctement entouré de grilles +le défendant contre les témérités des vivants. Çà +et là, des petits ponts enjambaient des ruisseaux, +des petits ponts en gros rondins, brillants, huileux, +se fonçant aussi jusqu’au caramel, faux bois +et fausse écorce, imitant le tronc d’arbre mal +équarri, mais gardant en leur secrète armature +l’inusable dureté du véritable fer. Les petits ruisseaux +coulant sous les petits ponts glougoutaient, +augmentés de fange. Les gazons, soigneusement +peignés en temps ordinaire, s’imbibaient comme +des éponges et une sorte de liqueur épaisse miroitait +entre leurs chevelures courtes, une matière +gluante pareille à la transsudation d’une maladie +sébacéenne.</p> + +<p>Interminablement les champs de betteraves +s’allongeaient sous la pluie, prenant la dimension +d’une mer, ayant des remous et des moires, des +courants, toute une marée qui entraînait à perte +de vue des vagues énormes de feuilles. Et, coupant +ces champs comme des barques retournées +par une bourrasque, les ponts, couleur de +goudron, esquissaient leurs formes d’épaves +fuyant au large. Des routes unies se déroulaient +plus blanches, frangeant d’une ligne d’écume +ces sombres masses de verdures et d’eau mêlées, +des routes désespérément blanches.</p> + +<p>C’était un paysage navrant.</p> + +<p>L’homme avait découvert, du côté de la forêt, +tout près de la limite gouvernementale, une hutte +déserte, une espèce de cabane de berger, ou de +braconnier, bâtie en claies d’osiers, que le torchis +maintenait tant bien que mal à l’état de +murailles. Le toit s’effondrait en avant, et, en +arrière, les branches de genévrier s’ébouriffaient, +laissant filtrer les averses. Cette demeure, toute +primitive, avait l’avantage, pour son habitant, +de dominer la situation. Devant son ouverture — car +il n’y avait plus guère de porte — s’étalait +ce grand pays, somptueusement désolé, +jusqu’au fleuve, et par delà les rangées de peupliers +masquant le fleuve remontaient les collines +jusqu’au ciel. On aurait vu poindre un gendarme +de plusieurs lieues. Durant la semaine de beaux +jours qui venait de s’écouler, il avait été possible +de coucher en plein air, tantôt dans une meule +de foin, tantôt sous les petits ponts rustiques. +On ne pouvait plus y tenir, maintenant ; l’eau +ruisselait, suintait de partout. En marchant, elle +giclait du sol comme si la pluie sortait de terre +au lieu de choir. L’homme, depuis huit jours, +errant de place en place, avait remarqué +bien des choses anormales et subi de graves +déconvenues. Cette splendide contrée donnait, +au soleil, l’illusion d’un paradis, nouvel Éden +administratif où tout était prévu pour exciter +et punir la gourmandise, mais elle dégageait, +par les mauvais temps, une abominable tristesse. +Cela imitait réellement trop le cimetière. +De plus, la boue de ces terrains si bien entretenus +ne séchait pas, elle tachait, huilait les vêtements +comme une glu. Cette boue collait sans +changer de nuance, restait humide. La terre, la +bonne terre naturelle dont nous sommes tous +pétris, est brune d’abord, jaunâtre ensuite, +s’effrite sous l’ongle et s’en va en poussière. La +terre n’est pas malpropre tant qu’elle n’est pas +triturée chimiquement par l’humanité. Pourquoi +donc ce sol fertile se montrait-il si méchant vis-à-vis +de ceux qui ne possédaient pas de vêtements de +rechange ? Il ne fallait plus songer à se nettoyer +une fois tombé dans un fossé de Flachère. L’homme +en avait pris son parti ; une sorte de somnolence +le paralysait depuis l’excellent repas qu’il +s’était offert chez le directeur de la ferme-école. +A quoi bon les soins de toilette ? Ses habits, +jadis de drap fin et de coupe anglaise, se confondaient +à présent avec le hâle de sa peau. Il +aurait bientôt plus de trous que de taches et toutes +ses misères s’égaliseraient sous le même vent +de malheur. Son chapeau de feutre mou pleurait +des larmes de deuil le long de son dos, lui plaquant +ses cheveux aux tempes, et il s’essuyait +d’un geste machinal en se barbouillant de noir +quand cela lui glissait dans les yeux.</p> + +<p>Lorsqu’il eut rencontré la cabane, il se sentit +capable de dormir des années, il était dominé +par le sommeil invincible qui s’empare de ceux +qui n’ont plus l’espoir du lendemain. Il allait se +vautrer là, en animal désormais tranquille, abdiquant +sa dignité de personnage pensant, et, +couché de tout son long sur une litière presque +pourrie, un fumier de feuilles, il avait dormi +profondément, sans un rêve appréciable. A son +réveil, la vision morne de ce pays raviné par une +pluie tenace lui semblait un cauchemar ; il devinait +des choses plus mornes encore dans les +dessous de ce spectacle correctement effrayant, +et il demeurait immobile, étendu, le menton sur +ses deux poings, écoutant le floc floc de l’eau +qui agrandissait ironiquement toutes les flaques. +L’homme ne songeait pas à réagir, ne s’étonnait +pas. Il subissait la contagion de la tristesse +calme régnant autour de lui. Il est certain que +ce pays se changeait en vaste nécropole, mais, +chose horrible, les morts, sous les fleurs ou la +boue, devaient grouiller. Une abondante vermine +travaillait les flancs de la planète en cet +endroit béni. Quel genre de vermine ? On percevait +des râles sourds, des hoquets, des bruits +de dégorgements souterrains, tout un remue-ménage +de gens ou de machines condamnés à +ne pas se montrer. Il suffisait de mettre son +oreille contre le sol pour se convaincre qu’il y +avait quelque chose <i>là-dessous</i>. L’homme, très +las, se souciait peu d’approfondir le mystère. Il +trouvait cette terre hostile au pauvre monde, +voilà tout.</p> + +<p>Probablement une ferme-école selon les nouveaux +rites de la culture intensive, un département +inconnu parmi ceux de la science industrielle, +et puis on devait fabriquer du sucre +avec toutes ces betteraves monstres, en les faisant +macérer dans l’indulgence du directeur de +la colonie ! Que lui importait ! On ne rencontrait +aucun sergent de ville. L’essentiel était de ne +pas se laisser prendre au piège d’un salaire +quelconque, car on le ferait vivre malgré lui et +lui ne voulait plus que végéter. Il serait une +plante, moins qu’un animal, un arbre aux racines +féroces qui cherchent quand même un aliment, +de la sève, afin de soutenir le cœur du +chêne pourtant à jamais foudroyé.</p> + +<p>Devant la tanière de l’homme se déroulait +une nappe de terre noirâtre, inculte encore, à +demi noyée par les averses ou peut-être seulement +baignée par cette eau qui montait en +bouillonnant des entrailles de ces champs +copieusement fumés. L’endroit était nu, sans un +brin d’herbe, s’imbibant par place des petites +mares couleur de café. Cela ne sentait pas le +fumier ordinaire. Une odeur écœurante, fade, +une odeur affreuse, mais <i>rectifiée</i>, s’exhalait de +ces bouillies de nègre, la senteur morte de choses +déjà tellement mortes qu’elles n’ont plus de +nom en aucune langue. Et cette odeur que transmettait +la pluie tout en l’atténuant possédait +aussi un vague relent de jupes sales.</p> + +<p>L’homme se dit que l’heure venait de déterrer +un repas quelconque. La veille, il avait mangé +de délicates petites carottes nouvelles, délicieusement +sucrées, mais cela ne l’avait pas rassasié. +Cependant, s’il avait faim, il manquait de courage +pour la chasse, de l’excitation nécessaire qui +lui ferait trouver bons les légumes crus. L’air de +cette contrée offrant tous les luxes des tables bourgeoises +bien servies, les primeurs, les gros fruits +et les fleurs splendides, ne vous donnait pas un +grand appétit par surcroît. L’homme sentait son +estomac malade, peut-être faute de viande, peut-être +à cause de cette spéciale odeur, ce relent +d’évier mal lavé, que répandait la belle terre +bénie, toute grasse de son fumier onctueux. Il +était incapable d’aller voler des cerises ou d’exiger +le poulet rôti directorial. Ce qu’il faisait là, +gisant comme une loque, il n’en savait plus +rien, mais il devinait qu’il commençait à pourrir. +Et ses instincts lui demeurant fidèles, il s’efforça +de protester un peu.</p> + +<p>Un vol de corbeaux vint s’abattre en tournoyant +dans le champ inculte. Les sombres +oiseaux se posèrent sur des mottes de boue, et +là, les pattes triturant, le bec plongeant, ils +fouillèrent. Ils prenaient l’allure de vieux savants +humant avec délice les immondes matières premières +devant servir à la glorieuse transformation +de l’or.</p> + +<p>L’un deux s’approcha familièrement de l’homme +couché, le bec luisant, tendant son gros nez d’acier +bleui au feu des forges, dardant une paire d’yeux +cerclés de rouge, bésicles de personnage cruel et railleur.</p> + +<p>L’homme eut un léger frisson.</p> + +<p>— Est-ce qu’il me croit mort ? songea-t-il.</p> + +<p>Et pour se prouver à lui-même qu’il ne l’était +pas, il saisit un caillou, le lança d’un geste furieux.</p> + +<p>L’oiseau poussa un cri de malédiction, pivota +un instant, puis resta les ailes raides.</p> + +<p>D’un mouvement souple, l’homme rampa et +vint se pencher sur son agonie.</p> + +<p>— Eh bien, mon vieux ? Le mort saisit le vif ! +dit-il en l’agrippant par ses plumes hérissées.</p> + +<p>L’homme contemplait sa proie, les regards vagues.</p> + +<p>— Non, ce n’est pas tendre comme du poulet, +mais avec des aromates, on pourrait essayer tout +de même.</p> + +<p>Rentré chez lui, il se mit à creuser un trou, +organisa un âtre, consolida un fragment de tuyau +qui passait au milieu du toit de genévrier ; trois +pierres lui servirent de chenets, de lèche-frite et +une baguette de bois mince lui permit d’embrocher +son oiseau plumé, vidé, de le faire tant bien +que mal rôtir devant un feu qui fumait un peu, +tout en parfumant la viande, car il avait choisi +comme combustible la branche maîtresse du toit. +Le corbeau, le bec bas, tournait, petit cadavre +lamentable, écorché d’un côté, brûlé de l’autre ; +il avait des cuisses violettes, des pattes noires, +et son œil rouge dardait un dernier sortilège.</p> + +<p>— Ce n’est pas très mauvais, déclara l’homme +après le festin.</p> + +<p>Il s’essuya la bouche et, de nouveau, se coucha, +puisqu’il manquait de chaise, à plat ventre, +contempla la morne tristesse de la campagne. Il +fallait bien accepter son misérable sort comme +cette terre, inondée d’horreur, avait l’air d’accepter +sa répugnante fécondité. Au loin, les corbeaux +fuyaient, bande lugubre n’aimant pas les +surprises de la vie humaine.</p> + +<p>Le champ vers deux heures se peupla d’ouvriers, +une seconde bande noire vint remplacer +l’autre. La pluie fondue en brouillard estompait +des silhouettes d’hommes et de femmes dont les +jambes paraissaient plus sombres que le reste du +corps. Le tueur de corbeau s’aperçut qu’ils étaient +tous chaussés de grandes bottes. Il connaissait +ce genre de bottes-là… oui… on en rencontrait +le soir dans les carrefours parisiens, des paires +de jambes toutes pareilles qui remontaient les +escaliers obscurs, surgissaient des orifices des +égouts. Quel singulier pays où les travailleurs de +la terre, les piocheurs, les laboureurs, portaient +des bottes d’égoutiers ? On avait donc à se +défendre contre l’animosité de la boue ? Non +seulement elle collait, mais elle était venimeuse ? +Les paysans, silencieux, semblaient chercher des +points de repères dans leur champ ; ils tenaient +des crocs de métal, de longues cannes de fer, et +ils plongeaient de temps en temps dans le flot +de cette vase fétide, remuaient à la façon d’inspecteurs +d’une ligne qui serrent l’écrou d’un rail. +Que signifiait ce travail ? Les femmes suivaient, +drainant la boue et l’égalisant. Peu à peu l’eau +des flaques diminuait, était bue lentement par +des bouches invisibles. Cependant il continuait +à pleuvoir.</p> + +<p>— Je ne comprends rien à leurs travaux, +songeait l’homme. Ils m’empêchent de digérer !</p> + +<p>Il devenait de plus en plus certain que la pluie +sortait de la terre dans cette étrange contrée. On +aveuglait la voie d’eau et le sol se séchait, malgré +les cataractes du ciel, reprenant sa consistance normale.</p> + +<p>Les ouvriers, bien vêtus, bien nourris, mais de +teint blafard — sans doute un effet de lumière +courant jaunâtre là-haut sur les collines — ne +disaient rien, les femmes ne se disputaient pas, +ne chantaient pas ; elles manœuvraient avec une +indolence flagrante. On s’imaginait aisément l’état +d’âme de ces gens à voir leurs mouvements ni +fatigués ni actifs : cela pousserait bien tout seul. +Et on triturait cela d’un bec solide et sûr imitant +les corbeaux. La terre, pressée comme une éponge, +rendait l’eau, gardait la fange, une haleine tiède +soufflait, en dessous, pour gonfler les grains et +on devait récolter le lendemain, du train où l’on +entendait ronfler les machines.</p> + +<p>— M’ont-ils vu ? se demandait l’homme un +peu inquiet.</p> + +<p>Personne, du reste, ne s’occupait de lui. Ces +gens sérieux, tout à leur affaire, n’avaient pas +l’idée de lui disputer la possession de sa cabane. +Il se trouvait entre les deux limites : l’une, la +muraille gouvernementale séparant le champ de +la forêt, l’autre, un imperceptible renflement du +sol qui se prolongeait à l’infini, sorte d’immense +serpent qu’on aurait enterré le long de la plaine. +Il faisait partie du déchet, un coin de broussaille +et de bruyères qu’on défricherait plus tard, si le +gouvernement reculait sa borne ! Pour le moment, +on avait assez de travail ailleurs, le vagabond +pouvait demeurer là, très inconnu et très inutile, +avec le dernier bagage du pittoresque. Derrière +lui, la forêt mystérieuse gardait encore des sites +charmants qui ne produisaient pas de fleurs +doubles, ou de légumes à cornes, et il aurait la +récolte des simples, simple lui-même.</p> + +<p>Il tâchait de se rappeler le nom de cette forêt. +Mais, lacune bizarre, il ne se rappelait pas de +nom de forêt, ne retrouvait au fond de sa mémoire +endolorie qu’un titre de boulevard : <i>les +Filles du Calvaire</i>. Cela ne se rapportait nullement +à sa question mentale. Il dormit un +moment, abruti par les miasmes fluant du sol, et +il fut réveillé dans un roulement de coups sourds. +Il regarda, effaré, autour de lui. Les ouvriers, +espacés dans le champ, n’étaient plus que des +ombres chinoises se baissant, se relevant en +gestes énigmatiques, leurs grandes bottes, leurs +crocs de fer et leurs chapeaux de paille leur +donnant un aspect à la fois conquérant et pacifique. +Les coups sourds se précipitaient en +grondement sinistre. Un orage ? Non. S’il faisait +une lourde tiédeur d’étuve en bas, en haut, on +n’apercevait ni lueur, ni nuage, tout était gris +sans déchirure. Les grondements venaient de la +terre comme la pluie. Dans cet endroit du monde +tout était factice, et on ne voulait contracter +aucune dette envers le ciel.</p> + +<p>L’homme, après une heure d’attention, comprit +enfin qu’il s’agissait du canon ! Derrière lui et +derrière la forêt il y avait une école d’artillerie ; +après les champs de légumes monstres, le +champ de tir où fleurissaient les obus de gros +calibre imitant l’éclatement de gros melons trop +mûrs au soleil de l’industrie moderne.</p> + +<p>— C’est complet ! songea l’homme. Des soldats, +maintenant ? Quel paradis !</p> + +<p>De très mauvaise humeur, il se leva, fit craquer +ses membres et sortit résolument de sa tanière.</p> + +<p>Il était grand, très maigre, de teint bistré et +d’allures violentes tout à fait étrangères au +pays. Loup sortant du bois. Ses prunelles, bleues +à force d’être noires, jetaient du phosphore. Il +représentait bien la bête enragée qui se lève, +dans l’homme pauvre, les jours de disette, et +le carnassier, en lui, devait avoir des goûts +d’homme moins raisonnable que ceux de la bête, +car, n’ayant plus faim, il allait à la conquête +de choses beaucoup moins nécessaires que la +dépouille d’un oiseau.</p> + +<p>— Il faut déterminer ma situation ou je ne +dormirai pas tranquille. Ce coin de nature est le +seul à peu près naturel ici. Il me plaît, je veux le garder.</p> + +<p>Il traversa le champ, se dépêtrant des fondrières +avec peine, et il avisa l’un des ouvriers, +le salua poliment, tout en secouant son feutre +trempé d’eau.</p> + +<p>— Monsieur, dit-il de son ton bref et autoritaire, +vous allez me donner les renseignements +dont j’ai besoin.</p> + +<p>— A votre service, fit le travailleur, qui était +un garçon placide, solidement bâti quoique très +blême sous le brouillard.</p> + +<p>Les hommes se mesurèrent des yeux. Le costume +de celui qui abordait l’autre était couvert +de boue. L’ouvrier le remarqua, lui qui tâtait +cette même boue d’un croc prudent.</p> + +<p>— Écoutez, fit-il de son ton tranquille sans +attendre les questions, il ne faut pas vous coucher +par terre. C’est très mauvais de ce temps-là.</p> + +<p>— On se couche où l’on peut, mon ami, répliqua +l’homme agacé de cette prévenance. Je venais +justement pour vous demander si vous aviez +besoin de la cabane que j’habite.</p> + +<p>— Non, bien sûr.</p> + +<p>— Alors, on ne me dérangera pas ?</p> + +<p>— Jamais de la vie ! C’est un ancien <i>raffut</i>, +mais vous feriez mieux de coucher à la grange. +Manque pas de paillasse et pourvu que vous ne +flanquiez pas le feu… Est-ce que vous en usez ?</p> + +<p>Il lui tendait une blague.</p> + +<p>— Non. Merci. Je voudrais savoir si tout le +pays appartient à M. Davenel.</p> + +<p>— Le pays ? Le pays ? Ben, il est à la nation, +au gouvernement, à tout le monde, quoi ? M. Davenel +est le directeur, sans être le propriétaire. +Est-ce que vous avez eu des histoires avec le gouvernement ?</p> + +<p>Heureux de se reposer, l’ouvrier, en causant, +bourrait une pipe, son croc de fer fiché devant +lui. Les camarades étaient loin et n’avaient pas +pour lui l’attrait de cet inconnu.</p> + +<p>— Allons ! Je vois ce qu’il en est ! Vous avez +fait <i>la bombe</i>, hein ? reprit le paysan, pour qui +lancer <i>la bombe</i> ou faire la fête étaient synonymes.</p> + +<p>— Si M. Davenel, votre directeur, vous l’a +dit, ce doit être vrai. Moi, je voudrais savoir +où prendre quelques provisions. J’ai un peu +d’argent, mais je ne veux pas me risquer dans +les villages voisins.</p> + +<p>— Bon ! Ça se comprend de reste. On doit +vous chercher. Ici vous serez à l’abri de tout. +Hier, notre chef d’équipe nous a commandé, +de la part du gérant, que ceux qui trouveraient +un homme noir sur leur chemin n’auraient qu’à +faire semblant de rien. Le gérant, c’est M. le Directeur.</p> + +<p>Une espèce de honte, ou de morgue, empêchait +l’homme noir de s’enquérir du métier de +ces hommes qui le supposaient un honnête +perturbateur de foule. Il était tombé dans leur +boue sans idée préconçue parce que les jambes +lui avaient manqué ce jour-là. Pourquoi leur +demanderait-il le genre de malpropreté qu’ils +brassaient devant lui ? La meilleure dignité +humaine est encore l’absence de toute curiosité.</p> + +<p>L’ouvrier ajouta :</p> + +<p>— Il y a des cantines du côté de la crèche +de Mademoiselle. Un grand hangar vitré qu’on +éclaire à l’électrique le soir. Là on vend de tout +pour les équipes de la coopérative. Et puis du +vin, pas méchant, puis du tabac… mais excusez, +puisque vous n’en prenez pas. C’est dommage ! +Ici on en a besoin contre le mauvais air.</p> + +<p>— J’y suis, songea l’homme noir. Ils ont +peur des fièvres. Ils assainissent un marais.</p> + +<p>Il remit son chapeau, s’orienta, et se dirigea +du côté de la ferme hollandaise en suivant une +des routes blanches, si rectilignes.</p> + +<p>Le long de cette route, il compta une dizaine +de maisonnettes assez semblables à de petites +chapelles expiatoires, où presque invariablement +se trouvait une femme sur la porte, triant une salade.</p> + +<p>— Les gardiennes de la nécropole ! fit l’homme +noir en ricanant.</p> + +<p>Une de ces ménagères lui indiqua le plus +court chemin pour gagner les cantines. On n’entendait +plus les salves d’artillerie, le vent ayant +changé. Une atmosphère saturée d’odeurs écœurantes +pesait, lourde à la tête, et dans cet été +mouillé on éprouvait la sensation de respirer un +bain d’eau de vaisselle.</p> + +<p>— Je ne me ferai pas facilement à la belle +nature, se disait l’homme.</p> + +<p>Sur le seuil des cantines, il hésita. Des bonnes +en tablier blanc emballaient des paniers de fruits +et classaient des petites caisses dans des grandes. +Au-dessus des fourneaux, des bassines, contenant +des compotes et des confitures, bouillaient +et écumaient. Un ouvrier, marmiton ou +égoutier, épluchait des fraises, les doigts ruisselant +de leur sang grenat.</p> + +<p>C’était une coopérative entre gens du même +bâtiment : des parts de légumes et de fruits +mises en commun, les restants de vendange de +l’année dernière, le surplus du blé ; la boutique +des sages où tout se revendait à bas prix aux +désordonnés, avec le bénéfice de la bonne, +cependant, épouse d’un contre-maître, fort +experte à trousser la marchandise sur les comptoirs. +Ces braves ouvriers calculaient modérément +ce que les bourgeois faisaient sans modération, +et peut-être, parvenus à la fortune, ils +inventeraient pire que leurs patrons, quoique +avec moins de formes. Un réfectoire s’allongeait, +interminable, couvert de gobelets, de +cruches et d’assiettes.</p> + +<p>Table d’hôte des célibataires de la coopérative +de Flachère, on y servait une nourriture abondante +et variée dont chaque part était lilliputienne +avec la plus stricte justice. La première +année on avait eu des déluges de soupe, la +seconde année une avalanche de légumes. Maintenant, +l’appétit coupé, on se bornait à des petites +portions de collège sans aucune sucrerie +de couvent, car on avait assez des confitures. +Les porcs de la ferme bâfraient des sacs de +fruits, et on pouvait dire orgueilleusement du +peuple de Flachère qu’il jetait son superflu aux pourceaux.</p> + +<p>L’homme noir entra, demanda un litre de vin +et du pain. Les bonnes l’entourèrent, leur coiffe +blanche toute dressée de curiosité.</p> + +<p>— Comment vous appelez-vous ? Êtes-vous de +la société ? Vous n’avez pas la remise ? Et votre +livret ? Ah bien ! C’est donc vous le jeune +homme noir ? C’est Monsieur qui a dîné chez +les directeurs. Ernestine, une bouteille ! Nous +allons vous fournir ça et tout de suite.</p> + +<p>Abasourdi d’être déjà le point de mire de +tant de personnes, lui qui se cachait depuis huit +jours, l’homme noir balbutia :</p> + +<p>— Vous êtes bien aimables, Mesdemoiselles. +Je vous remercie, mais, non, je ne suis d’aucune +société…</p> + +<p>Ce fut comme s’il avait déclaré ses quartiers +de noblesse.</p> + +<p>— <i>L’anarcho !</i> ouït-il chuchoter.</p> + +<p>Un ouvrier, qui étudiait un compte sur une +ardoise, lui adressa la parole d’un ton d’orateur.</p> + +<p>— Eh ! salut, compagnon ! Sois le bien venu +parmi nous. On se la coule douce à Flachère et +si tu es fatigué, repose-toi. Les patrons c’est des +zigs ! T’as tout le temps de réfléchir. D’ailleurs, +c’est nous les patrons. Vive la sociale !</p> + +<p>Et ce frère, un peu titubant, lui poissa la main.</p> + +<p>— Veux-tu trinquer ?</p> + +<p>— Soit !</p> + +<p>Ils trinquèrent. Les servantes émerveillées le +regardaient boire. Il buvait sec ce jeune homme +inconnu. Le bruit s’était répandu dans la petite +ville que formait la ferme hollandaise qu’il dévorait +des volailles entières comme un sauvage.</p> + +<p>Une bonne le tira par la manche.</p> + +<p>— Méfiez-vous de Clouel ! C’est un équipier +de nuit. Il est toujours saoul et fait des bêtises. +Surtout ne lui confiez rien de vos affaires. Les +saoulards, c’est des mouchards, ils rapportent.</p> + +<p>L’homme noir eut un sourire.</p> + +<p>— Ah ! Combien vous dois-je ?</p> + +<p>— Rien de rien, M. Davenel vous a ouvert +du crédit. C’est un si brave homme !</p> + +<p>— En vérité ? Cela m’honore beaucoup. Je +suis traité comme un prince. Le gîte, le pain et le +vin à discrétion. Ce n’est plus la peine de tuer +les corbeaux.</p> + +<p>— Quels corbeaux ? Mon Dieu, le pauvre ! Il +a mangé du corbeau. C’est à en crever de ce +temps-là ! Vous devriez venir coucher avec nous.</p> + +<p>— <i>Ça aussi ?</i> répondit-il en regardant la fille +fixement.</p> + +<p>Celle-ci rougit et se sauva, affectant de rire, +mais elle avait eu peur. Le regard de cet homme +n’était pas très rassurant.</p> + +<p>— Prenez toujours une couverture et ce traversin. +Demain on vous enverra une paillasse +neuve, déclara la plus âgée des bonnes, une +puissante femme.</p> + +<p>Et elle lui empila sur les bras une masse d’objets +très utiles.</p> + +<p>— Cependant, je voudrais payer, je n’ai que +peu d’argent, mais…</p> + +<p>— A vous revoir ! fit la grosse femme, le poussant +vers la porte.</p> + +<p>Et il entendit qu’on riait à l’intérieur, de cette +excellente farce socialiste. Puisqu’on possédait +beaucoup et qu’il n’avait rien, cela ne coûtait pas +grand’chose de l’apprivoiser en lui donnant de +ce superflu que les porcs finiraient par refuser.</p> + +<p>Il s’en alla, chargé, se butant à tous les fils +de fer dont le socialisme docile de ce peuple se +laissait entourer. Chemin faisant il monologuait, +la bouche amère du vin qu’il venait de boire.</p> + +<p>— Je croyais que c’était plus difficile que ça +de s’inventer anarchiste. Comme ces pauvres +gens sont heureux de rencontrer leur maître au +détour d’un sentier ! Le moindre exercice illégal +de la force contre le droit, et les voilà se passionnant +à l’idée qu’ils l’ont échappé belle ! Leur +patron en chef tremble pour ses cerises et sa +popularité, les patrons en sous-chef sont tellement +abrutis par leur coutume de boire ensemble +que celui qui boit tout seul finit par leur +inspirer du respect. Je vais être nourri et logé +à leurs frais simplement parce qu’on m’a reconnu +d’une autre espèce, au nom de je ne sais quel +principe d’économie politique. Le crime absurde +qui consiste à lancer des bombes sur des créatures +inoffensives leur semble mille fois plus respectable +que le crime d’un qui voudrait se venger +de son ennemi. Les gestes de l’instinct ne +leur paraissent admissibles que s’ils sont réglés +d’avance par des lois, tout un système de théories, +c’est-à-dire les contraires mêmes de l’instinct… +Mon Dieu ! Comme c’est lourd à porter +ce que je porte !…</p> + +<p>Et l’homme noir soupira sans songer peut-être +précisément aux objets qui encombraient ses +deux bras.</p> + +<p>A tâtons, il réintégra son domicile, car la nuit +tombait, une nuit opaque, épaisse, vous prenant +à la gorge comme de la suie. Les salves d’artillerie +s’étaient tues et les sourds grognements de +la terre s’apaisaient. Dans la campagne s’allumaient +des lampes ; les fermes, les granges, toutes +les petites maisonnettes le long des routes +rectilignes ouvraient un œil derrière les larmes +de la pluie. Une nouvelle existence, plus normale, +commençait. Des femmes accueillaient +leur homme, retour des champs, le faix d’herbages +sur l’épaule, des enfants piaillaient, on +posait des soupières sur des tables. M. Davenel +dépliait une serviette éblouissante et directoriale +en face de sa fille qui rêvait, le nez flairant les +branches de roses d’une corbeille. On fermait +des fenêtres. Lui, l’inconnu, restait seul, dehors, +dans l’ombre, supportant le double fardeau de +la réprobation et de la pitié, roi sans autre +royaume que celui de la terreur, misérable dont +la misère était le luxe momentané, par-dessus +tout, l’homme capable d’un crime dont sa propre +conscience ne pouvait pas l’absoudre puisqu’il +se condamnait à vivre loin de la vie. Lâcheté +ou mépris, il préférait ne pas leur fournir son +contingent de travail. Il n’était pas de chez eux +et ne leur servirait à rien, car il n’aimait ni la +terre, ni les humains, encore moins le monde, la +société… Il n’aimait rien pour avoir trop aimé, +mal aimé.</p> + +<p>Il s’allongea en s’enveloppant de la couverture.</p> + +<p>— Dormir ! Dormir ! Tout oublier ! Il n’y a +plus rien qui vaille la peine <i>de ma peine</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +<span class="small">LE MOT ET LA CHOSE</span></h2> + + +<p>C’était bien la dixième fois qu’il jetait sa ligne +dans l’eau, et il allait prendre un grand parti, +descendre nu jambes sur la berge, retourner +les pierres, fouiller la vase, troubler ce miroir +si horriblement poli, noir à force d’être poli, +sans doute l’abîme de la limpidité, lorsqu’il entendit +un rire de femme. Derrière les saules, une +femme riait, se moquait de lui. Un peu vexé, il +leva les yeux et aperçut M<sup>lle</sup> Marguerite Davenel +sortant d’un voile de branches légères, toute en +blanc, apparition exquise, mais très étudiée, sur +fond bleu de chromo, encadrée de verdure.</p> + +<p>Il trouva cela joli. Seulement, comme il était +furieux de pêcher inutilement depuis des heures, +il ne salua pas, ne se dérangea pas, rejeta sa +ligne plus loin et attendit l’invisible poisson.</p> + +<p>— Est-ce que ça mord ? fit Marguerite d’un +ton à la fois craintif et protecteur.</p> + +<p>Il l’examina un instant avant de lui répondre, +les prunelles dures, la bouche serrée. Cette jeune +personne élégante voulait donc lui tendre l’aumône +de son élégance ? Et, à son tour, il s’examina +tout en ayant l’air de chercher un ver dans +une boîte. Il demeurait sombre à faire peur, sale +et déguenillé, ses pieds dépassant ses souliers +bâillants, ses pantalons s’ouvrant, du bas, décousus +en mocassins de sauvage. Au milieu de ce +beau jour d’été, il éclatait de misère, devenait +la tache même de ce soleil pour ciel de riches +et de jeunes filles moqueuses. Il fut mécontent +de lui.</p> + +<p>Elle, portait une jupe blanche, de coupe très +nouvelle, s’ovalisant sur l’herbe en corolle de +lis, serrée à la taille par une ceinture de cuir +blanc bouclée d’acier, scintillement de feu blanc +qui piquait les yeux, et une large dentelle écrue +festonnait son corsage de surah blanc, lui formant +un grand col de bébé, parure vieux jeu toujours +naïve, un de ces cols qui font croire que les femmes +usent encore la lingerie de leur enfance. +Blonde et la bouche rougie en cœur d’oiseau +sous l’ombrelle de cretonne pourpre, elle avait +surtout l’aspect d’une créature soigneuse de ses +effets, quelque chose de pas franc dans un +maintien correct.</p> + +<p>— Non, ça ne mord pas, murmura-t-il, grognant, +tel un ours dérangé. Ce n’est pas étonnant. +J’ai entendu dire que les poissons fuyaient +l’ombre d’un simple mouchoir de poche.</p> + +<p>Elle regarda la terre où il n’y avait aucun +mouchoir de poche. Il conclut de ce geste qu’elle +s’habillait ordinairement de blanc pur puisqu’elle +ne songeait plus à produire l’effet du virginal costume.</p> + +<p>— Une nappe d’autel, si vous préférez, maugréa-t-il. +C’est plus luxueux et encore plus aveuglant +pour des yeux de pauvres bêtes.</p> + +<p>— Vous croyez donc, Monsieur l’anarchiste, +que c’est moi qui leur fais peur ? Vous n’êtes +pas aimable ! dit-elle, gardant son accent de +curieuse timide.</p> + +<p>— Monsieur l’anarchiste ? Comment, vous +aussi ? Ça continue ? gronda-t-il en relevant la +tête avec le coup de fouet de sa ligne.</p> + +<p>Il fut attendri, malgré sa mauvaise humeur, par +l’apparente bêtise claire de son joli visage de demoiselle +propre, une bêtise qui semblait pétrie de +lait et de roses, aussi d’une vanité fine à parfum +de fleurs d’oranger. Il pensa que si elle éteignait +le nimbe de son ombrelle rouge, il la verrait +moins jolie, plus pâle, un brin chlorotique, peut-être +inquiétante. Elle s’appuya, résolument, au +tronc du gros saule, faisant virer son nimbe et +agitant les branches d’une main fiévreuse. Elle +se déterminait, par ce beau jour de chaleur, à +tenter la coupable expérience d’apprivoiser un +homme. Et quel homme ! Elle ne se rendait pas +bien compte de ce qui arriverait s’il lui manquait +de respect, mais un animal comme celui-ci lâché +en liberté sur les terres de son père serait toujours +le prisonnier de son bon vouloir et ne resterait +pas longtemps dangereux. Elle consulta +un moment ses pieds, les étirant hors de l’ovale +précieux de sa jupe, et ses pieds pointus chaussés +de bottines anglaises luisant de méchanceté +jaune lui suggérèrent cette ineptie mondaine :</p> + +<p>— Vous avez tellement piétiné les convenances, +chez nous, certain soir…</p> + +<p>L’homme sombre, étendu tout à plat dans la +fraîcheur des herbes, se soupira ironiquement à +lui-même :</p> + +<p>— Ceci est une phrase de <i>chère Madame</i> au +salon. Que d’embarras pour un voleur !</p> + +<p>— Mademoiselle ! rectifia la jeune fille avec +une pruderie spontanée très amusante.</p> + +<p>— C’est que vous avez l’air méchant comme +une vraie femme quand on vous contemple en +dessous. (Il sortit sa ligne de l’eau, se mit à la +rouler, y mettant tout le soin possible. Il avait +construit cet engin lui-même avec une vieille +gaule et du fil trouvé par hasard. Cela resservirait +le lendemain matin, dès l’aube, car l’après-midi +s’annonçait mal.) Alors, chère Mademoiselle, +pourriez-vous m’expliquer pourquoi ça ne +mord pas ici ? A cette place délicieuse, voilée par +les hautes herbes et les rideaux souples de ces +branches qui nous entourent de leurs guirlandes… +idylliques ?</p> + +<p>— Oui, je vous le dirai… si vous êtes sage, +Monsieur l’anarchiste.</p> + +<p>— Vous y tenez, hein ! Mon Dieu, faites +comme chez vous. Moi je me repose.</p> + +<p>Il s’installa, le menton sur les deux poings, +les yeux tournés vers elle. Ce blanc l’éblouissait +en l’irritant un peu. Pas de poisson, pas de +dîner, et la rencontre importune d’une fille probablement +très sotte qui l’humilierait, s’essayant +à la châtelaine compatissante.</p> + +<p>Elle paraissait bien décidée aux phrases de +salon. Et jamais salon de verdure ne fut plus +Louis XV, plus somptueusement champêtre, +plus peint pour les amours à flèches émoussées +que celui que leur choisissait la nature. Sous le +bouquet des saules, un sentier coupait les foins +fleuris avec une grâce de ruban glissant dans des +cheveux. Un promontoire, émaillé de couleurs +tendres, s’arrondissait, au-dessus de l’eau, en +large fauteuil cintré couvert d’une étoffe bien +pompadour, si moelleuse à l’œil lorsqu’on revenait +du plein soleil. C’était les colliers de juin +dans leurs écrins de velours, les mille fleurettes +tombées partout en poignée de gemmes, et plus +loin, le long des ronces, des arbustes, emmêlés +comme des plumes vertes, se dressaient une folle +éclosion d’étoiles blanches, des marguerites des +prés, frêles demoiselles d’honneur de la reine du +royaume de Flachère. Encore plus loin, derrière +ce bout du monde, les champs reprenaient mornes, +lourds des pommes de terre, des artichauts, +des choux ; on retrouvait la régularité brutale +du troupeau des gras légumes domestiques ; +mais ce coin sauvage, bordé par le fleuve qui le +séparait encore mieux du reste de la vie, s’étalait, +miraculeusement fantaisiste, préservé de l’élevage +au fil de fer.</p> + +<p>En face d’eux, le village de la Brette montrait +sa rangée de maisons placées comme un jeu de +domino, dressées du côté de l’ivoire, ayant probablement +un dos sinistre aussi noir que cette +eau énigmatique. Et les falaises, les collines s’en +allaient par bonds gracieux, vernies de lumière, +fraîchement décorées de tout le lustre d’un beau +jour calme.</p> + +<p>L’homme contemplait cela et cette fille riche. +Il éprouva l’émotion mauvaise de ceux que rien +ne peut distraire de la préoccupation quotidienne : +manger.</p> + +<p>— Pourquoi pas de poisson dans la Seine ? +Enfin, nous sommes ici devant la Seine, à moins +que Monsieur votre père ne change le cours des +rivières pour nettoyer ses jardins… d’Augias.</p> + +<p>Marguerite fit girer son ombrelle plus vite, +calcula son effet.</p> + +<p>— Oui, la Seine… mais elle ne contient pas +de poisson parce qu’elle est infectée…</p> + +<p>— Cette eau dont la surface semble une +moire de bitume ? Voilà bien mes chances ! Je +pêche dans un fleuve interdit, capté par Messieurs +les grands industriels. Il faut crever de +faim en respirant toutes les malpropretés des +gens repus qui vomissent leur fortune à gueules +canalisées ! Vraiment, Mademoiselle, il y aurait +de quoi devenir anarchiste si on n’était…</p> + +<p>— Si vous ne l’étiez déjà ?</p> + +<p>— Pardon. Je cesse de l’être puisque je m’efforce +de gagner ma vie en pêchant comme un +simple grand industriel qui se repose. Hier, j’ai +fabriqué une ligne… Aujourd’hui je comptais sur +une friture. C’est un travail normal cela ! Demain, +va-t-il me falloir de nouveau glaner dans vos +champs ? On se fatigue des légumes crus, vous +savez ! Et le corbeau est une maigre volaille.</p> + +<p>— Pourquoi ne demandez-vous pas à être +embauché aux <i>épandages</i> ?</p> + +<p>Il eut un regard orageux et grommela, brisant +la conversation :</p> + +<p>— Vous disiez que la Seine est empoisonnée ? +Quel poison, s’il vous plaît ? des matières chimiques ? +Je suis un ignorant tombé de la lune. Je +voudrais bien m’instruire. Au collège, où je suis +resté trop longtemps, je rêvais des bords fleuris +de cette eau que j’imaginais limpide avec +des petits moutons blancs autour.</p> + +<p>— Les usines d’Asnières, cher Monsieur, ne +suffisent pas à faire fuir le goujon… Il y a le +grand collecteur. Comment pouvez-vous venir +de Paris sans savoir qu’au-dessous de la capitale +toute la Seine charrie la boue de ses ruisseaux ?</p> + +<p>— Je sais, en effet, que je ne sais rien, chère +Mademoiselle, en ma qualité de bachelier ès-sciences. +Alors, je dois perdre l’espoir de ma friture ?</p> + +<p>— Oh ! complètement, cher Monsieur. C’est +même drôle, pour les gens d’en face, de vous +apercevoir une ligne à la main, et je m’étonne +de ne pas les entendre rire aux éclats de votre +patience, eux qui en ont si peu. Ils ne sont presque +jamais à leurs fenêtres, heureusement pour +vous. Il y a vingt ans qu’on ne pêche plus ici.</p> + +<p>Elle souriait.</p> + +<p>— Les usines d’Asnières ! Le grand collecteur !…</p> + +<p>Et il fut une seconde égayé, de son côté, par +cette charmante vierge mondaine en robe blanche, +qui lui disait ces choses troubles.</p> + +<p>— Voudriez-vous mettre le comble à votre +obligeance, Mademoiselle, en m’apprenant aussi +ce que l’on distille chez vous, dans vos usines +souterraines ? Vos jardiniers ont des bottes +d’étranges formes et sur vos terres, très hospitalières, +je l’avoue, puisque l’on ne m’y a pas +encore arrêté, je ne dors que difficilement tant +je suis écœuré par certaines émanations. J’en ai +la fièvre, je vous jure.</p> + +<p>Marguerite s’était assise à l’extrémité du promontoire, +dans un bras du fauteuil de verdure +pompadour, elle tordait une branche de saule +autour du manche de son ombrelle et elle prenait +la pose d’une jeune fée levant sa baguette +pour métamorphoser un fleuve d’immondices en +une rivière de diamants.</p> + +<p>Cependant elle se taisait, perplexe.</p> + +<p>Marguerite Davenel n’aimait point à parler de +la Chose parce qu’il y avait le Mot.</p> + +<p>Ces terres luxuriantes, aux végétations monstrueuses +et aux rendements fabuleux, étaient +empoisonnées comme ces ondes, coulant d’un +noir mystérieux de résidus de grand-œuvre. Il +fallait toute la magie de l’été, toute la clarté du +soleil pour en oublier les dessous profonds, +pareils aux creusets mêmes de la vie à l’horreur +première et chaotique des limbes de la vie. +Quand elle était petite fille, elle avait entendu +des masses de discours sur <i>la matière</i> et lu, +étant plus grande, des tas de comptes rendus très +glorieux où l’on égalait les <i>épandages</i> au paradis +terrestre. Cela ne lui laissait pas de souvenirs +agréables. Elle avait toujours confusément +redouté, pour l’hermine de sa robe de demoiselle +à marier, fille unique d’un brave homme +prétentieux, ces histoires de chimies puantes +d’où sortait leur fortune comme ces gros melons +de sucre émergeaient, jaunes et gonflés, du +fumier abominable qu’on appelait, proprement, +l’engrais humain. A leur tour, les belles terres +brunes pompaient, en éponges dociles, toute la +fétidité de la capitale, à leur tour les prairies +et les bois, les collines et les vallées s’imprégnaient +de l’horrible boue gluante. Un pays tout +entier, merveilleux, était soumis à la plus effroyable +des profanations : se transmuer de marais +en cloaque et de fumier en or ! Les roses, les +épis et les grappes puisaient leur sève dans le +fameux engrais humain, et au fur et à mesure +que le célèbre <i>tout à l’égout</i> fluait de Paris en +un abcès crevant, la Seine se purifiait durant +que la terre de ses rives (ces rives fleuries qu’arrosent +la Seine !) s’engrossaient d’une fertilité +honteuse ruisselante de toutes les sanies de la +ville ! Assainissement et bucolique jardinage ! +Oui, seulement c’était le grand ridicule, cette +chose louche qui fait grincer les gens du meilleur +monde. Oui, le père de Marguerite portait +la décoration, la flamboyante faveur couleur de +sang, pour avoir, le premier, dirigé l’équipe +de ses égoutiers champêtres, hommes vraiment +courageux dont quelques-uns étaient morts (au +champ d’honneur), ayant respiré de trop près +les émanations qui écœuraient l’anarchiste.</p> + +<p>Oui, on savait que ce noble soldat de l’industrie, +maintenant officier, se consacrait au soin +de séparer l’eau pure de la fange, une opération +de drainage tenant du sortilège, et, chaque année, +c’était lui qui faisait goûter au ministre de +l’Agriculture (jamais le même) les progrès de +cette prodigieuse purification. Oui… on devait +triompher… Mais il y avait les réclamations +affolées des riverains, le petit village en rang +de dominos consternés devant la double floraison +de la peste, cette onde, jadis vert-bleu, +devenue noir bitume, et ces jardins rectilignes +infectés à perte de vue, tout ce noble décor de +campagne paisible envahi par la décomposition +asphyxiante. On leur promettait la fermeture +totale des égouts dans dix ans, et d’ici là beaucoup +de vieux pêcheurs subsistant jadis de +leur coup de filet seraient partis pour augmenter +la fermentation. Il y avait les grands propriétaires +qui se sauvaient, se bouchant les oreilles +et surtout les narines, les mille et une procédures +au sujet des infiltrations meurtrières dans les +puits, les fontaines, les mares ; les carrières +s’éboulant soudain dans l’irruption d’une cataracte +nauséabonde, les rafales de vent d’ouest +emportant des odeurs affreuses des kilomètres +plus loin, les faisant s’abattre comme une trombe +d’épouvante sur des pays de plaisance, villas +pimpantes, pavillons de chasse, rendez-vous +d’amoureux d’où fuyaient les habitants éperdus… +et, quelquefois, jusqu’aux oiseaux.</p> + +<p>Les oiseaux (les rossignols particulièrement) +aiment l’eau pure. Ils la boivent dans les ornières, +mais ils aiment mieux la distiller eux-mêmes +sans passer par les lois compliquées de +l’hygiène moderne. Les petits roucouleurs se +fichaient tellement des successifs ministres de +l’Agriculture qu’il n’en restait plus autour de +Flachère. Si les roses y sentaient plus fort qu’ailleurs, +d’une senteur pesante à force d’être magnifiée, +les oiseaux, eux, n’y voulaient plus +chanter, ce qu’ils voyaient, pourtant de haut, leur +coupant la respiration. Seuls, les funèbres corbeaux, +luisants de prospérité comme le bon terreau +noir, se promenaient en bandes et trituraient +du bec, faisant peu à peu la conquête de +leur véritable domaine seigneurial, une contrée +que dominaient la pourriture et le silence.</p> + +<p>Les espèces des insectes, elles aussi, avaient +changé. On trouvait de singuliers moustiques, en +nuées épaisses, battant les eaux troubles de leurs +ailes molles. Ils ne piquaient pas, mais tombaient +en pluie sur les fruits ou les viandes, y devenaient +subitement de petits vers grouillants et +corrupteurs. Des sauterelles énormes, noirâtres, +produisaient des larves dégoûtantes, des pucerons +à trompes éléphantines dévoraient les légumes +en y introduisant des sucs vénéneux. Sur les +salades, d’un vert métallique, monumentales, des +chenilles et des lombrics, d’aspects inconnus, +se donnaient rendez-vous, bavant du venin. On +commençait à ne plus vouloir manger de ces +légumes, autour de Flachère, c’était le potager +maudit, un vaste cimetière où brillaient déjà les +feux follets de la légende, tout le phosphore des +imaginations surexcitées, révoltées.</p> + +<p>Les pétitions ne prouvaient rien. Les émigrations +pas davantage. On n’était jamais les plus +influents. Le gouvernement même n’était pas le +plus fort. Il subissait, comme le reste du monde, +la contagion du progrès. Pour nettoyer une ville, +il lui fallait salir la campagne, et on ne pouvait +pas lui demander d’assassiner les riches Parisiens +pour sauver des amateurs d’air pur, trop pauvres +pour aller vivre dans une ruineuse agglomération +de gens propres. La violente averse +des réclamations ne réussissait qu’à rendre complètement +fous certains entrepreneurs des travaux +suburbains, qui, se mettant à écouter tous +les conseils, tapaient au hasard des masses calcaires +et canalisaient dans des terres incapables +de boire l’infect calice, trop durement entêtées, +pour daigner se montrer poreuses.</p> + +<p>Marguerite Davenel remuait tristement toute +cette fange en pensée, ressassant ses désillusions +intimes, le front incliné devant ce malfaiteur +qu’elle trouvait heureux d’ignorer <i>la Chose</i>… +s’il connaissait l’emploi vulgaire <i>du Mot</i>, et Marguerite, +la riche demoiselle, tremblait de le voir +sourire de cette misère morale comme elle aurait +pu sourire des vêtements sales du pauvre garçon.</p> + +<p>— Vous ne savez donc pas du tout où vous +êtes, Monsieur ? Vous ne connaissiez donc pas +les épandages de Flachère avant d’y venir ? dit-elle +en se baissant pour cueillir une fleurette rose +de ses doigts rosés.</p> + +<p>— Non, répondit-il un peu confus, depuis ma +chute dans le fossé du clos des cerises et votre +gracieuse invitation à dîner, je n’ai eu d’autres +occupations que de chercher ma nourriture ou +de fuir les hommes. Je ne comprends rien à +rien. D’ailleurs, je me moque du milieu. Manger, +dormir, rêver, peut-être, cela me suffit. Je vis +seul et désire ne rien savoir. Les épandages me +laissent froid. Je suis pour le pittoresque contre +l’hygiène, généralement. Mais permettez-moi de +m’étonner, une fois encore, de la solidité de +votre estomac. Vous allez là dedans comme… +chez vous ! Que des fleurs soient plus blanches et +plus pures de toute la noirceur et de toute la +malpropreté de leur fumier natal, je le veux bien, +mais que vous puissiez respirer cela… vous, une +jeune fille ?…</p> + +<p>Marguerite, qui avait fermé son ombrelle, +rougit, malgré l’absence de son nimbe pourpré. +Elle démêlait un vague compliment, un rayon +de courtoisie au milieu du mépris montant du +jeune homme. Il était jeune en dépit de ses airs +de vieillard. Anarchiste, soit ! Cependant il possédait +du style et, ma foi, causait comme un +mauvais livre.</p> + +<p>Elle répliqua d’un ton fébrile :</p> + +<p>— Mon Dieu, j’y suis habituée. Puisque mon +père y vit, je dois y vivre et m’y trouver bien. +J’ai perdu ma mère de bonne heure et on m’a +donné la direction de la maison pour m’occuper. +On ne s’ennuie pas quand on a le soin du ménage. +Papa parle souvent de me distraire, mais, +moi aussi, je préfère l’isolement. Les Parisiennes +que je pourrais recevoir sont facilement +impressionnables, font les petites dégoûtées… +les Parisiens risquent des plaisanteries stupides, +et si j’ai la réputation d’une fille fière, c’est +seulement que je veux aider le directeur de +Flachère dans son entreprise sans tolérer de +gêneurs. Je trouve l’œuvre qu’on nous a confiée +belle par ses résultats présents : nos fleurs, nos +fruits, et bonne pour l’avenir lorsqu’elle aura +rendu à la Seine toute sa limpidité. (Elle ajouta, +malicieuse :) Et je m’habille de blanc pour +prouver aux ennemis des sociétés utiles que l’on +peut vivre immaculée sur… le fumier en question.</p> + +<p>L’homme remarqua qu’elle venait d’exprimer +les sentiments d’une brochure socialiste. Il eut +un rire sourd.</p> + +<p>— C’est admirable ! Nous sommes nés pour +ne pas nous comprendre, mademoiselle Davenel. +Ce qui m’inquiète, c’est que je vous soupçonne +l’intention de m’évangéliser. Moi, j’aime à +me vautrer dans la fange, mais j’ai le cynisme de +le dire, et pour ce que ça me rapporte, franchement, +je serais bien sot de me gêner. Mon +existence me semblerait tourner au cauchemar +burlesque si je devais aligner des choux dans +toutes les immondicités de ma façon de voir. +Souffrez que je demeure le plus respectueux des +anarchistes… les bras croisés. Blanchir la boue, +métier de dupe !</p> + +<p>Il faisait pourtant chaud et doux à regarder +cette jeune fille, fine fleur de la bourgeoise culture +intensive. Ce travail de régénération par +l’engrais valait bien la recherche de l’absolu +dans le crime, après tout. C’était de la morale +potagère à la portée de tous les vagabonds de +la pensée : poètes ou malfaiteurs politiques.</p> + +<p>Il ajouta :</p> + +<p>— Enfin, pourquoi désirez-vous que je représente +l’anarchie dans le royaume de vos nobles +épurations ? C’est agaçant ce collage d’étiquette +sur une pauvre diablesse de plante déracinée qui +a l’envie modeste de vivre très en dehors du sol.</p> + +<p>Marguerite riposta :</p> + +<p>— La meilleure manière pour sécher sur pied, +Monsieur, devant les très excellentes choses +qu’on vous offre. (Elle hocha le front, plus grave :) +Mais je ne vous juge pas d’après les cerises. +Nous avons lu les journaux depuis un mois… +et…</p> + +<p>L’homme sombre tressaillit, dressa un visage +anxieux au-dessus des herbes, parut verdâtre :</p> + +<p>— Les journaux ! fit-il d’une voix brève. Alors +que savez-vous ?</p> + +<p>— Oh ! rien, presque rien. Sinon qu’un jeune +homme, grand, maigre, aux yeux très noirs, a +jeté une bombe, qui n’a pas éclaté, sous le porche +d’une église où il n’y avait, du reste, personne. +Mon père pense que c’est vous, car on n’a pas +retrouvé ce jeune homme.</p> + +<p>L’anarchiste retomba de tout son long, riant +de son rire en bruit de crécelle.</p> + +<p>— Voilà une belle découverte. Je dois avoir la +police à mes trousses.</p> + +<p>Et il s’étendit beaucoup plus à son aise.</p> + +<p>— Écoutez-moi, continua-t-elle d’un ton mesuré, +plein de bienveillance, nous ne savons rien +encore de précis et cela me permet de vous faire +signe. Quand nous saurons exactement votre +histoire, il faudra vous dénoncer, ce sera très ennuyeux. +D’un autre côté, on ne peut guère vous +donner asile dans un… jardin du gouvernement, +une propriété nationale ! Et puis nous devons +recevoir la visite du ministre de l’Agriculture, le +meilleur ami de mon père, qui ne viendra pas +sans être accompagné d’un ou deux agents de la +sûreté. Votre présence gâterait la cérémonie +tout de même. S’il vous fallait un secours pour…</p> + +<p>— … M’aller faire pendre ailleurs, hein ?</p> + +<p>— Ou mieux, si vous consentiez à vous déguiser +en honnête ouvrier ?</p> + +<p>— Un piège, chère Mademoiselle. Non, merci. +Pas blanchir la boue pour aucun gouvernement. +Je me moque du résultat, j’aurai toujours le +temps de me fiche à l’eau.</p> + +<p>— Ni religion, ni loi, ni Dieu, ni maître… +Vous n’avez pas peur de la mort, Monsieur l’anarchiste ?</p> + +<p>— Je n’ai peur que de vous, Mademoiselle, +parce qu’en ce moment vous me cachez ma destinée +comme une fleur cache une vipère.</p> + +<p>Elle eut à son tour un tressaillement, un frisson +délicieux malgré son émoi de jouer ce rôle +solennel de complice.</p> + +<p>— Je ne vous cache pas de serpent, je vous +assure. Je profite d’une discussion que je n’ai +pas provoquée pour vous dire que vous avez +tort. Comment vous appelez-vous, Monsieur ?</p> + +<p>— Fulbert, Mademoiselle.</p> + +<p>— Vous êtes sans famille ?</p> + +<p>— Tout ce qu’il y a de plus orphelin. Peut-être +encore un vieil oncle qui ne lit jamais les +journaux et m’a déshérité dès ma sortie du collège.</p> + +<p>— Mais pourquoi, s’écria Marguerite étourdiment, +lancer une bombe dans un endroit où il +n’y avait personne à tuer ?</p> + +<p>— Exquise réflexion de femme ! En effet, +c’est absurde de n’avoir tué personne… mais +avant la bombe… qu’en savez-vous ?</p> + +<p>Elle eut peur, se leva. Cet homme extraordinaire +parlait décidément trop bien. Elle l’apprivoisait +moins qu’elle se sentait s’apprivoiser +elle-même. Sale et noir comme sa boue extérieure, +mais d’un charme puissant de fruit +défendu, de saveur amère, la changeant un peu +des douceâtres primeurs de ses jardins particuliers.</p> + +<p>Elle murmura, tandis que ses yeux bleu pervenche +brillaient d’une fugitive lueur de rosée +matinale :</p> + +<p>— Jurez-moi que vous n’êtes pas un assassin. +Je vous croirai.</p> + +<p>Il se leva de son côté, soudain grandi jusqu’au +fantôme par la maigreur de ses membres +s’étirant.</p> + +<p>— Vous seriez bien désolée de me croire, +chère Mademoiselle. C’est égal ! Quelle conversation ! +Quelle idylle ! Et dire qu’il fut un temps +d’innocence où cela m’aurait peut-être amusé ! +Non. Je ne jure pas. Je suis, je reste le voleur de +cerises, et les cerises cela ressemble à de grosses +gouttes de sang tombant du ciel. Qui peut +jurer de ne pas aimer le sang ? Vous-même, êtes-vous +certaine de me haïr comme je le mérite ? +Vous êtes bonne, curieuse, orgueilleuse, ennuyée, +c’est-à-dire capable de tout ! Je passe et je vous +amuse. Seulement, vous, vous ne sauriez me +distraire. On ne vidange pas facilement un cerveau +comme le mien. J’irai donc dans un autre +fossé attendre les agents du ministre, le meilleur +ami de votre père, ou je choisirai l’affranchissement +final. Bonsoir.</p> + +<p>Il s’éloigna vers le fond du bosquet, traînant +sa gaule à la remorque d’un machinal mouvement +de bras.</p> + +<p>Marguerite eut une impulsion nerveuse contre +laquelle sa vanité d’enfant blanche ne put réagir. +Elle marcha vivement derrière lui et l’appela :</p> + +<p>— Monsieur Fulbert !</p> + +<p>— Quoi encore ? fit-il d’un rude accent de +chemineau qu’on dérange de sa flemme.</p> + +<p>— Je ne vous dénoncerai pas, moi, toujours !</p> + +<p>— Eh ! qui vous demande sa grâce, ici ?</p> + +<p>— Ne vous fâchez pas, Monsieur, je voulais +vous aider à vous sauver, car il me semble que +vous le méritez.</p> + +<p>— Sauvé, par une femme ! Non. Merci, chère +Mademoiselle, j’ai tellement horreur des femmes +que… je tiens à ne rien leur devoir, pas même +la vie !</p> + +<p>Et il se retira du salon de verdure du pas +qu’un prince aurait pris pour abréger une audience.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">V<br> +<span class="small">LE VERRE D’EAU MINISTÉRIEL</span></h2> + + +<p>Dès l’aube de ce jour de fête sociale, les +ouvrières de Flachère, sous l’habile direction +de M<sup>lle</sup> Davenel, tressaient des guirlandes et +ornaient la tente officielle de gerbes artistiques. +Travail récréatif que l’on commençait à savoir +par cœur, comme on savait, jadis, fabriquer +mécaniquement, de mères en filles, le reposoir +de la fête Dieu. Dans la grande cour de la ferme +hollandaise, les bâches grises, recouvrant ordinairement +les fourrages, se reliaient aux platanes +par des torsades fleuries et battaient en +voiles de navire cinglant vers des contrées tropicales. — Il +ferait certainement une chaleur terrible +à midi, sinon quelque redoutable orage le +soir. — Les jeunes femmes butinaient autour +d’un énorme tas de marguerites des prés dont +les étoiles blanches prenaient, çà et là, des +crispations d’araignées malades, car, dans cette température +étouffante, il ne fallait pas espérer conserver +épanouies les fleurs des champs, les plus +difficiles en fait de fraîcheur, celles qui ne comprennent +rien aux facticités des réceptions mondaines. +Tous les ans, depuis sept ans, on discutait, +la veille, le changement probable de la +décoration du lendemain : mettrait-on encore la +grosse guirlande blanc pur, qui avait eu un si +beau succès la première année ? Ou mélangerait-on, +au blanc pur, des bleuets, des coquelicots, +avec une intention plus nationale ? Et chaque +année, à l’aube de la fête, on se rangeait du côté +du blanc pur, des simples marguerites, sans +introduction d’autres fleurs parce que, vraiment, +c’était bien mieux, plus distingué ; ensuite Mademoiselle +s’appelait ainsi et les marguerites, +ses sœurs, ne pouvaient jamais être cueillies en +un meilleur moment pour aller rendre hommage +à la maîtresse de la maison. Les jeunes filles, +en petits bonnets de mousseline, déjà frisées, +étalant d’irréprochables tabliers de toile, causaient +avec des mots précieux et prenaient des +attitudes de gravures reproduisant des ébats +champêtres. On oubliait les labeurs noirs des +mauvaises semaines dans des boues infectes. +Des fleurs, des lingeries légères couvraient le +sol de leur virginal abandon, et l’eau dont on +aspergeait les guirlandes semblait exhaler une +senteur mielleuse.</p> + +<p>Marguerite Davenel formait le centre du +groupe, vêtue d’une blouse de batiste garnie de +malines, la taille serrée par un étroit corselet de +satin vert, une boucle d’or lui liant les cheveux +sur la nuque, toute prête à recevoir son monde +dès le matin puisque c’était sa fête à elle — Sainte-Marguerite, +le 19 juillet — le même jour que la +réception du ministre de l’Agriculture. Elle +n’était plus qu’une Marguerite blanche et blonde, +simple et rayonnante, au cœur d’or comme les +autres, mais sûrement la plus fraîche du tas, car +personne, chuchotait-on, ne viendrait la cueillir +pour la jeter brutalement dans les entrelacs si +compliqués du mariage. Debout, s’agitant, s’animant, +ordonnant le joli désordre, on l’entendait crier :</p> + +<p>— Il faut tresser à douze brins ! Que la guirlande +du milieu soit grosse, très grosse ! Voyons, +Lucie, Jeanne, Clémence… de votre coin cela ne +fournit pas assez. Ajoutez-moi des touffes par +ici, et par là, rattachez le feston sous un bouquet. +Il ne manque pas de fleurs, cependant.</p> + +<p>Et la guirlande s’allongeait, s’arrondissait, gonflait +en gros boa blanc tacheté de jaune, grimpait +le long des mâts, bordait les tables, dentelait les +nappes, relevait d’embrasses lourdes les deux +pans de la tente, face à la route par où viendrait +le ministre.</p> + +<p>M. Davenel, affairé, en redingote neuve, passait, +dirigeant des jardiniers qui portaient des +cartouches où les R. F. traditionnels étaient +écrits en légumes, et des corbeilles de fruits +montés, merveilles d’équilibre. Tout ce monde +bourdonnait comme une ruche au soleil déjà +brûlant. On mangeait le premier déjeuner en +courant, mais on s’arrêtait pour boire et ce +n’était jamais la première fois. Un grand jour !… +le jour de l’orgueil légitime pour tous les épandages, +le jour des félicitations gouvernementales ! +Comme au bon vieux temps, deux tonneaux, +rouge et blanc, étaient en perce du côté de la +pompe, on allait boire à la santé de Mademoiselle. +Des enfants arrivaient chargés de bouquets, +quelques-uns apportaient un oiseau pour la +volière, une paire de colombes, un petit merle, +un chardonneret encore au nid ; la demoiselle +aimait aussi les oiseaux après les fleurs, et +on lui en donnait beaucoup pour son argent +qui était pur, sans odeur, comme la rayonnante +étoile de son nom était sans parfum. Marguerite +remerciait, embrassait, un peu de haut, pressait +les mains, maternelle, tendait des sucres +d’orge et des gâteaux et parlait du feu d’artifice +amené de Paris depuis la veille. On verrait +des choses étonnantes, cette année ! Le père harcelait +de questions tout son personnel. Avait-on +repeigné la pelouse ? Avait-on frotté les cuivres +des chaudières et des buanderies ? Les réfectoires +seraient-ils sablés convenablement ? Il fallait +répandre du thymol partout et vaporiser un peu +d’eau de menthe dans les caves communiquant +<i>aux dessous</i>. Il se multipliait, suant, soufflant +et grondant, quand on vint lui dire à l’oreille que +la glace manquerait pour le banquet, car la +glacière venait de subir une avarie, il se mit à +jurer, tout saisi d’horreur. Avec cela que l’eau +serait fraîche aujourd’hui et qu’elle pouvait être +bue sans glace ! Il se précipita vers les cuisines, +laissant sa fille pincer la bouche de dégoût. Elle, +cela lui importait peu, la cérémonie du verre, le +rite officiel, puisqu’elle ne buvait jamais que des +eaux minérales.</p> + +<p>Cette année-là, le ministre de l’Agriculture se +trouvait être un ami de collège du directeur de +Flachère, et la fête se doublait d’une réception +intime. Le docteur Garaud, un apoplectique +démocrate, un brave homme très laid, un peu +niais, qui prenait au sérieux la crise des betteraves +et l’éternelle mévente des vins, venait +pour tutoyer en plein discours son vieux camarade. +Cela devait produire un certain effet, au +moins aux yeux des domestiques de la maison. +A midi on entendrait retentir la modeste fanfare +de la coopérative jouant l’hymne national ; le +petit Decauville pavoisé aux trois couleurs s’arrêterait +devant l’une des avenues plantées de rosiers, +et, l’air d’un joujou accouchant d’un monstre, +il mettrait bas le gros ministre rougeaud, +encore solide, ma foi, pas plus de quarante-cinq +ans, haut en couleurs de santé comme en nuances +radicales et grand distributeur de mérites +agricoles. Pauline, la femme de chambre de +Mademoiselle, avait fait remarquer — pourquoi ? — que +ce ministre était garçon. Il n’en devenait +pas plus respectable, mais ce célibataire donnait +à songer à toutes les jeunes filles comme aux +époques de féodalité un seigneur aurait donné +à trembler à toutes les pucelles d’un hameau. +Certes, le pauvre homme ne passait point pour +un Don Juan : de poils rares, le nez de travers, +la vue courte, la parole embarrassée, le ventre +proéminent, à la Gambetta, dont il était le bien +lointain imitateur, il n’avait pas de séduction +de tribune, encore moins de prétention d’alcôve. +Cependant, les jeunes filles sont ainsi bâties +qu’un mâle célibataire ne peut intervenir sans +les intéresser pour le bon ou le mauvais motif.</p> + +<p>— Qui va-t-on placer à sa droite, Mademoiselle ? +Fera-t-on dîner l’enfant du bouquet comme +la dernière fois ? demandait Pauline, très excitée.</p> + +<p>— Non, je pense qu’il est plus convenable de +ne pas mettre de fillette mal élevée entre nous. +Vous savez toutes les bêtises qui en résultent ?</p> + +<p>Et Pauline comprit que ce serait Mademoiselle +qui prendrait la place de la fillette, donnerait +peut-être elle-même le bouquet qu’on avait +commandé tout blanc : marguerites, tubéreuses +et roses thé. En terminant l’ornementation de la +tente officielle, Marguerite se prit à rêver d’une +étrange manière. La femme de chambre avait +jeté le mot magique : garçon ! Un ministre ne +peut guère se dispenser de se marier, tout de +même ! Celui-ci faisait faire les honneurs de son +ministère par sa sœur, de cinq ans plus âgée que +lui, une ex-bigote, disait la chronique, qui avait +renoncé à ses habitudes religieuses pour tenir +un salon officiel — Paris vaut bien qu’on oublie +la messe — et qui semblait momifiée par la +crainte de s’y montrer ou trop vieille provinciale +ou trop nouvelle libre-penseuse. Garçon ? +Un ministre garçon ? Est-ce que cela pouvait +durer ? Ah ! ce qu’on devait lui en jeter à la tête +des héritières de tous les genres à ce garçon-là ! +Filles d’aristocrates, filles d’industriels, filles +tout court : de ces grandes aventurières qui +osent la fusion des arts… d’agrément et de la +politique. Ah ! ce que les cervelles des jeunes +personnes, allant au bal régulièrement comme +les chasseurs vont à la chasse, devaient fermenter ! +A cause de ses habitudes de lectures romanesques, +M<sup>lle</sup> Davenel s’inventait facilement des +situations amoureuses qu’elle tressait avec quelques +brins de réalisme et plusieurs ficelles de +son imagination. Un ministre garçon apporte, +un jour de fête, un élément de trouble sentimental +pour toute jeune personne ambitieuse +qui se donne la peine de réfléchir. Épouser un +ministre… oui… mais un homme si laid, si +gros ! Après tout, qu’est-ce que la laideur +masculine ? Le simple et naturel repoussoir de +la beauté féminine. A l’idée de mariage succéda +l’idée d’amour. Un homme laid peut-il éveiller +une pensée d’amour ? Marguerite, laissant brusquement +là les guirlandes, rentra dans la maison +encore sens dessus dessous à cette heure +matinale. Elle esquiva les demandes éplorées de +deux bonnes dressant des pièces froides sur une +étagère et monta chez elle, le visage soudain +fermé. Elle fouilla dans un tiroir, y découvrit +un numéro de revue illustrée où le nouveau +ministre était photographié en pied, le poing +robustement appuyé sur la tribune. Pas mal +comme type de socialiste à tous crins, mais pas +assez de crins, décidément. Et puis l’amour… +Elle se pencha vers son miroir. Elle était vraiment +si bien, aujourd’hui ! Cette blouse bouffait +si avantageusement pour la poitrine, cette ceinture +de soie verte serrait si justement la taille +et ses cheveux la diadémaient si royalement +(car un peu de royauté ne messied pas à qui +veut s’offrir un ministre radical). Et puis… et +puis…</p> + +<p>— Quelle sotte, cette Pauline ! murmura-t-elle +avec le dépit anticipé de ne pas réussir.</p> + +<p>L’amour ! Et aussitôt elle songea, sans s’expliquer +nettement ce brusque revirement d’imagination, +à l’anarchiste.</p> + +<p>Celui-là n’était pas plus séduisant, mais il était +jeune et possédait l’attrait du mystère. On pourrait +comploter une mise en scène : se rendre intéressante +par une feinte terreur, dire des choses +en <span lang="la" xml:lang="la">a parte</span>, tirer le ministre à elle derrière une +portière ou dans le jardin, côté des roses, se +présenter comme cela, de profil, et elle se repenchait +sur son miroir, l’œil agrandi par une sorte +d’épouvante mal dissimulée, murmurer, les dents +claquant un peu, le souffle court, le corsage +agité par une palpitation : « Monsieur le Ministre, +mon père ne vous a pas dit… Moi, je crois +de mon devoir… si vraiment cet homme est +dangereux, s’il venait pour encore une bombe +ou un coup de poignard ? Vous êtes un grand +personnage (gros surtout !), notre hôte sacré (là, +elle chercherait le mot gentil, la phrase touchante)… +Enfin, monsieur le Ministre, je vous +confie mon embarras, nous avons ici un anarchiste, +et depuis que je vous ai vu je ne songe +qu’à ce danger possible. » Ce serait bien le +diable si ce ministre garçon ne s’apercevrait pas, +au moment même de l’imaginaire danger à lui +révélé, de la beauté plus que réelle de la révélatrice… +et alors… Elle avait bien juré à l’anarchiste +qu’elle ne le dénoncerait pas, mais ses +affaires de cœur n’avanceraient guère sans un +coup d’état, un de ces crimes que la raison +commande… Quant au brin d’amour ? Un nouveau +revirement se fit en elle.</p> + +<p>L’anarchiste réapparut sur une autre mise en +scène de son imagination, qui fermentait intérieurement +comme <i>les dessous</i> du pays merveilleux +qu’elle habitait. Elle se représenta le sombre +garçon, un garçon aussi comme le ministre, +posant une bombe derrière le fauteuil officiel, +faisant sauter la table somptueusement servie, +le ministre, son père et l’enlevant, elle, trésor +intact, pour la garder comme otage au fond d’un +bouge parisien. Elle contemplait <i>dans sa glace</i> +toute cette tuerie d’un œil calme. Le ministre, +qu’elle avait dû épouser afin de régner dans le +grand monde socialiste, avoir un salon d’où sortiraient +les destinées de la France, gisait, son +gros ventre ouvert, rendant les intestins, à la fois +horrible et grotesque, son père s’étendait les +bras en croix, le front troué ; toutes les bonnes, +les enfants de la crèche, les ouvriers de la ferme +se dispersaient en hurlant des imprécations. +Seul, cet homme noir, satanique et féroce, se +mettait à rire en lui liant les mains pour l’empêcher +de se défendre…</p> + +<p>— Mademoiselle, dit Mélanie, la cuisinière, +pénétrant tête baissée dans son rêve de massacre, +il n’y a plus de perles du Japon pour le potage !</p> + +<p>Très naturellement, Marguerite haussa les épaules.</p> + +<p>— Faites un Saint-Germain, répliqua-t-elle d’un +ton calme.</p> + +<p>— C’est qu’il faudra gratter les menus, alors ?</p> + +<p>— Si vous croyez qu’on s’en apercevra ! Ajoutez, +au contraire, le Saint-Germain et servez-le +sans mentionner l’autre.</p> + +<p>La cuisinière disparut. Marguerite jugea à +propos de se polir les ongles. Oui, cela se présentait +bien ce mariage, mais il y avait la mauvaise +réputation de Flachère, <i>l’odeur de la dot !</i> +Et tout à coup le regard bleu de Marguerite +devint noir de haine. Ah ! ce qu’elle détestait sa +situation, sa maison, sa richesse et la stupidité +stagnante de son père. Les romans, les drames, +les aventures d’amour, est-ce que cela était permis +à une fabricante d’engrais humains ? Elle +était née là-dessus, elle poussait là-dessus, et si +sa beauté en ressortait davantage plus pure, +plus blanche, elle était pour tous, pour le ministre +comme pour l’anarchiste, la résultante d’une +industrie abominable et ridicule. Ses robes immaculées +avaient <i>des dessous</i> de ténèbres ; il y +avait la Chose, il y avait le Mot, et tous les galas +officiels n’effaceraient pas cette honte de canaliser +des égouts sous des guirlandes de fleurs.</p> + +<p>A cet endroit de ses réflexions, la jeune fille +cassa net le petit burin d’ivoire de son onglier.</p> + +<p>Son père se mit à crier devant ses fenêtres :</p> + +<p>— Marguerite ! Marguerite ! Enfin es-tu folle ? +Voici une heure que l’on te demande les clés de +la lingerie.</p> + +<p>Elle redescendit, l’air paisible, toujours correcte +et polie comme une personne sage, victime +de son devoir d’héroïne. Elle se taisait, elle se +tairait. Ni dénoncer l’anarchiste pour sauver le +ministre, ni trahir le ministre pour sauver l’anarchiste. +Elle savait trop que la vie est plate et +administrative et qu’il n’arrive rien. On approche +des grands de la terre avec respect, puis on oublie +de leur expliquer ce qui vous tient au cœur, ou +l’amour ou l’ambition, et on demeure petite +bourgeoise figée dans sa bonne éducation. +Elle se moquerait d’elle-même plus tard, durant +le dîner, quand on causerait judicieusement de +la betterave améliorée.</p> + +<p>D’ailleurs, elle eût été reine qu’elle aurait +désiré devenir bergère. Être, avant tout, autre chose +et cesser de canaliser sous les fleurs de son apparente +banalité les pires égouts de son cerveau.</p> + +<p>Ce jour de fête, elle se sentait extrêmement +prête. Sa beauté s’en exaspérait. Un matin pareil, +elle fuirait, elle se sauverait emportant ses +bijoux et son argent, elle s’en irait pour cacher +son nom et travailler à n’importe quoi chez n’importe +qui. Elle enviait souvent sa propre femme +de chambre, Pauline, cette fille si vulgaire dont +les hommes avaient librement tâté, prétendait-on. +Qui pourrait librement tâter d’une fille comme +il faut ? Épouser un bourgeois de son rang… l’ingénieur, +par exemple, qui était venu visiter les +tuyaux <i>des dessous ?</i> Non ! Cela, jamais ! Mieux +valait fuir ou sécher sur pied ! Princesse… ou +rien.</p> + +<p>Elle donna les clés de la lingerie et déroula de +ses mains expertes le service damassé : les églantines, +toujours employé pour la circonstance.</p> + +<p>Un peu avant midi, le Decauville amena, au +son de la fanfare de Flachère, une vingtaine de +messieurs en habits noirs sous de légers pardessus +d’été, des cache-poussière clairs de coupe +anglaise. Le ministre était en chapeau de paille +(innovation charmante). M. Davenel, en chapeau +haut de forme, représentait, de loin, le vrai ministre. +Le père de Marguerite ayant la croix et +l’oreille du gouvernement marchait allègrement +comme un homme qui ne souhaite plus rien. Il +ne se tourmentait point du futur mariage de sa +fille et n’aurait certes pas osé rêver un prétendu +en la personnalité encombrante du gros Garaud. +Sa fille ne voulait pas se marier, heureusement, +car il fallait une maîtresse de maison très avisée +lors de pareilles réceptions. De temps en temps, +il respirait fort, de l’air d’un qui s’essouffle à +traîner le char de l’État, mais il flairait, de près, +son atmosphère dont la qualité balsamique ne lui +semblait pas assez balsamique. Il faisait terriblement +chaud. Par instant, une étrange exhalaison +venait avec les bouffées du parfum des roses, +comme un relent d’eaux ménagères, une senteur +de décomposition masquée par les produits chimiques. +Rien n’arrivait à dissimuler complètement +les fameux dessous des épandages, et malgré +l’habitude, leur directeur savait d’une façon +péremptoire d’où venait le vent selon son genre +de parfum. Garaud s’épongeait le front, tourmenté +d’une crampe d’estomac. Il y pensait aussi +à la qualité de l’atmosphère, mais quelle corvée +sociale n’a pas son petit moment pénible ? A la +première entrevue publique les deux anciens +intimes ne se tutoyèrent pas, pour ne point gâter +l’effet du discours. Il fut question de l’éternelle +prospérité de la ferme-école et d’une récente loi +sur les sucres. On présenta un vieux serviteur, +M. Jacqueloir, qui demandait le bureau de tabac +de Sarblay, le village voisin ; M. Gaufroi, comptable, +qui rimait à ses heures des compliments ; +puis on se mit à table pendant que la fanfare +répandait des torrents d’harmonie aigrelette qui +ne rafraîchissaient guère le temps.</p> + +<p>Marguerite, debout à l’entrée de la tente officielle, +avait eu une dernière imagination. Arrachant +le tablier de sa femme de chambre, elle en +avait ceint ses hanches, et une main dans une +pochette, l’autre offrant le bouquet virginal, elle +avait murmuré :</p> + +<p>— Monsieur le Ministre, je suis votre dévouée servante.</p> + +<p>Ce n’était pas très spirituel, mais c’était juste +à l’unisson d’une réception rurale. Le Ministre, +rendu à la jovialité de la campagne, embrassa +paternellement la jeune sournoise en disant :</p> + +<p>— Votre fille, mon cher Davenel, prouverait à +elle seule que les belles fleurs ne peuvent acquérir +plus d’éclat et de parfum qu’ici.</p> + +<p>Cette phrase maladroite bouleversa tous les +projets de Marguerite. C’était pénétrer dans leur +intimité par la mauvaise porte, la trappe trop +fameuse d’où surgissait pour elle toutes les suffocations +de sa vie de fille chaste.</p> + +<p>— Les marguerites ne sentent rien, monsieur le +Ministre, déclara-t-elle un peu railleuse.</p> + +<p>Très embarrassé de son bouquet, Garaud le +posa dans son assiette.</p> + +<p>— Mais si, mais si, fit-il, bonhomme ! Un peu +la fourmi quand on s’en approche de trop près. +Il n’y a pas de fleurs sans odeur, bonne ou mauvaise, +et les Chinois prétendent que l’<i>assa fetida</i> +exhale une senteur des plus suaves.</p> + +<p>Ignorant le nom de la fille de son meilleur +ami, le pauvre médecin agriculteur pataugeait +ingénument. On lui présenta des enfants qui +dirent des à-propos où le nom de la reine du lieu +s’unissait au titre de père de l’agriculture. Alors +Garaud, pour s’achever dans l’esprit de la jeune +fille, lui rendit son bouquet avec un soupir de +soulagement.</p> + +<p>— Je vous offre vous-même à vous-même, ma +charmante voisine.</p> + +<p>Marguerite, désenchantée, devait manger, +elle n’avait pas faim, et se montrer aimable sans +aucun prétexte. De plus, son père, inquiet pour +la succession harmonieuse des plats, lui lançait +des regards terrifiés. Manquerait-on de glace ? +Les vins étaient-ils convenables ? (Tous les crus +prenaient comme un goût au fond des caves à +cause des infiltrations.) Par bonheur, la conversation +se généralisa. L’instituteur racontait les +exploits de la municipalité contre un grand seigneur +du pays, qui avait résolûment fermé les +grilles de son verger devant l’invasion des +engrais artificiels. Des journalistes spéciaux discutaient +sur la grosseur des légumes vraiment +stupéfiante ; un petit blond, très pommadé, expliquait +la clôture prochaine du grand collecteur +d’Asnières, la victoire de l’assainissement sur l’empoisonnement.</p> + +<p>— Merveilleuse cuisine, mon cher ! déclara le +ministre, se penchant à l’oreille de Davenel après +le turbot sauce câpres.</p> + +<p>— Oh ! fit celui-ci confus, cette sacrée chaleur +gâte tout. Nous aurions voulu te faire goûter +<i>nos régents</i> cueillis du matin, à midi on +ne peut pas les cuire sans les abîmer.</p> + +<p>Les régents étaient des choux-fleurs, des monstres +du plant sud, sorte de boule de rampe +géante, d’un blanc d’ivoire, qu’un ver nouveau +détériorait depuis deux ans, un ver affreux, lombric +blanc presque invisible tellement il collait à +la substance du chou et qui se développait dès +que le légume se trouvait hors du champ, séparé +de sa tige. Rien qu’à l’apercevoir, les éplucheuses +de Flachère poussaient des cris.</p> + +<p>— Vous devez avoir de curieuses collections +d’insectes, dit le ministre avec la satisfaction de +quelqu’un s’essuyant la bouche après boire.</p> + +<p>On établit le relevé nominatif des ennemis +des plantes. Les anciens n’étaient rien en comparaison +des nouveaux, qui semblaient grossir +et se métamorphoser selon les différentes monstruosités +des légumes améliorés. Un puceron des +rosiers prenait du ventre, copiant l’envergure +exagérée des roses. Le ver fouisseur des navets, +celui qui trace des galeries et s’en va en refermant +son trou comme complice du vendeur des +halles, s’allongeait, rose et pansu, pour pomper +le sucre des betteraves. De l’avis des chefs +d’équipes des épandages, tout engrais qui bonifie +la terre doit améliorer nécessairement la race +ténébreuse des vers qui l’habitent. L’engrais +humain, qu’on appelait, par décence : la dernière +méthode, avait bien son mauvais côté. Ainsi les +salades… A ce moment du déjeuner, il y eut une +discussion âpre entre les jardiniers en chef et la +presse agricole, qui avait entrepris une campagne +ridicule contre les salades nouvelles manières. +Pourquoi n’arriverait-on pas à aseptiser les salades ? +Les ennemis n’étaient pas immortels et +on pouvait, en dosant habilement les matières +chimiques, tuer dans l’œuf tous les parasites +redoutables. Il fallait savoir doser.</p> + +<p>— La dose ! Tout est là ! s’écria le ministre, +retrouvant sa voix de tribune avec ses vieilles +études du quartier Latin.</p> + +<p>Mélangeant agréablement d’anciennes histoires +de clinique et des applications de chimie moderne, +il fit le procès des infiniment petits, des microbes. +Cela le conduisit jusqu’au dessert. Alors, il +se leva, tendit son verre qu’on venait de lui remplir +d’eau limpide :</p> + +<p>— Dans cette eau, si scrupuleusement pure, +la loupe nous révèle…</p> + +<p>Les paysans, les ouvriers, les narines palpitantes, +écoutaient au bas bout de la table. Il ne +fallait donc plus ni manger ni boire ? L’eau pure +qu’on promenait au-dessus de leur tête comme +un diamant inaccessible leur lançait le défi de +son ironique limpidité.</p> + +<p>— Oui, messieurs et chers concitoyens, l’eau +pure ne peut pas être pure et cependant celle-ci +est encore la plus inoffensive. Vous savez tous +d’où elle vient…</p> + +<p>En effet, elle sortait de là… filtrée par les terrains +des épandages !</p> + +<p>M. le Ministre, debout, fit le geste spirituel de +son prédécesseur, le même geste que l’année +d’avant, et qui fut trouvé encore plus spirituellement +spontané. Il but ce verre d’eau, relativement +pure, en l’honneur de la prospérité des +épandages, du gouvernement si tutélaire, à la +glorification du directeur.</p> + +<p>— … A toi, mon vieil ami qui diriges d’une +main ferme et vaillante les modestes travailleurs +en ce jour de fête réunis autour de nous.</p> + +<p>L’effet attendu ! Il but aux jeunes filles, aux +fleurs, aux légumes, il aurait bu même aux parasites +nouveaux s’il y avait pensé, mais il oublia, +fort à propos, le lombric blanc du chou.</p> + +<p>Il y eut une salve d’applaudissements. La fanfare joua.</p> + +<p>Comme dans un rêve pénible, Marguerite s’efforçait +d’écouter et elle crut saisir un bruit singulier +d’assiette se brisant, des éclats de porcelaine +ou des éclats de rire… Cela venait de là-bas, +de l’entrée de la cour. C’était quelqu’un qui +riait dans la foule moins attentive massée près +des réfectoires. Une table de cinquante couverts +réunissait les pauvres de la commune et d’ailleurs. +Il y avait là des misères décentes et des +chemineaux plus que douteux. L’un d’eux avait +dû s’esclaffer, en voyant ce ministre boire de +l’eau en face d’une belle bouteille de champagne +casquée d’or.</p> + +<p>Marguerite eut un frisson. Si c’était l’anarchiste ? +Ce ne pouvait être que lui. Délivrée du +souci de tenir tête au docteur Garaud parti +bras dessus bras dessous avec son meilleur ami +pour des constatations agricoles, elle se dirigea +vers les réfectoires. Là on mangeait encore et on +buvait du vin pur, profitant de ce discours instructif +pour négliger l’addition d’un microbe +quelconque au piccolo de la fête. Marguerite reçut, +parmi ces gens simples, des compliments un +peu brutaux, et elle eut à essuyer les lèvres d’un +petit voyou porteur d’un bouquet de liserons qui +lui aussi voulait la lui souhaiter. Son tablier de +soubrette, qu’elle avait gardé pour servir M. le +Ministre, séduisit ces pauvres à mines canailles +venus d’on ne savait où, pas tous de la commune +certainement. Elle alla de table en table, +prise d’un tendre intérêt, s’informant du +nombre des plats, de la grosseur des portions, faisant +ajouter des gâteaux dans les corbeilles de +fruits dévastées. Elle trinqua, sourit, se laissa +effleurer les mains, les hanches, par une bande +qu’elle aurait dû fuir si elle l’avait rencontrée au +coin d’un bois. Elle cherchait Fulbert. Enfin elle +aperçut l’homme noir et le flamboiement de ses +yeux de phosphore devant la petite barrière des +cuisines, celle qui ouvrait sur la campagne.</p> + +<p>— Monsieur Fulbert, dit-elle résolûment, pourquoi +n’êtes-vous pas entré ? C’est le jour de ma +fête. Ne voulez-vous pas boire à ma santé ?</p> + +<p>Les deux pouces dans ses pochettes, elle avait +l’aspect d’une jolie cabaretière d’opéra-comique. +Fulbert entra, muet. Il riait, de loin, en voyant +porter le singulier toast, maintenant il redevenait +sombre. Les pauvres s’écartèrent de lui en +un dédain marqué. D’où leur tombait celui-là +qui ne voulait ni boire ni manger avec eux, et +pourquoi la patronne l’invitait-elle cérémonieusement +par son nom alors qu’il avait l’air de se +ficher d’elle ?</p> + +<p>Toute frémissante de l’orgueil d’être trouvée +jolie et peut-être aussi du contact brutal de ces +hommes un peu ivres, elle conduisit Fulbert jusqu’à +la table d’honneur. Les invités notables se +répandaient dans les jardins ou s’en allaient +fumer à la nouvelle conférence faite par le ministre +devant une pépinière.</p> + +<p>— Vous allez déjeuner ici, déclara Marguerite, +et je vais vous servir.</p> + +<p>Fulbert se laissa tomber sur une chaise, les +poings crispés.</p> + +<p>— Avaler de cette eau en votre honneur ? Ça, +jamais… Comme dirait Monsieur votre père : je +ne mange pas de ce pain-là.</p> + +<p>Elle se pencha, lui offrant une coupe remplie +de vin.</p> + +<p>— Non, je voudrais vous faire porter autre +chose qu’une santé… peut-être une nouvelle +bombe. Comprenez-vous ? Ce serait drôle, ici, +en pleine fête, au milieu de ces gens graves et +bêtes, une bombe sérieuse qui pulvériserait tout, +le ministre, les ingénieurs, les journalistes, les +équipiers, les ouvriers, toute la ferme et ses +dépendances, un feu d’artifice énorme, le vrai +bouquet final. Ça m’amuserait… j’irais dans +ma chambre et je compterais jusqu’à cent…</p> + +<p>L’anarchiste mit ses coudes sur la nappe +damassée, fleurie de roses blanches, où le jus +des fraises et du bourgogne avait semé quelque +rubis.</p> + +<p>— Comme vous me dites cela, mademoiselle +Davenel ? Vous avez en ce moment la mine d’une +névrosée. Vous me feriez peur si j’étais capable +de vous souhaiter votre fête avec n’importe quel +bouquet, mais je suis venu ici pour manger à ma +faim, une fois encore… pas pour autre chose, +ma petite bourgeoise.</p> + +<p>Cette injure fut proférée très doucement.</p> + +<p>Les bonnes arrivaient rapportant sur un signe +de M<sup>lle</sup> Davenel des plats qu’on avait déjà offerts +au ministre. Un peu étonnée, Pauline, la femme +de chambre, dit d’un accent dédaigneux :</p> + +<p>— Faut-il redemander de la glace ? Monsieur +le directeur nous a bien recommandé de la ménager.</p> + +<p>Et vraiment, pour ce bizarre personnage dont +les vêtements pendaient en loques, dont les doigts +étaient noirs, dont les cheveux se souillaient de +la boue dans laquelle il aimait à se coucher, on +ne voudrait pas perdre une goutte de fraîcheur. +A quoi bon rafraîchir cet enfer ?</p> + +<p>— Pas de glace, Pauline, mais allez prendre +aux caves une bouteille de champagne sec, car +celle-ci est entamée. Vous oubliez que Monsieur +ne boit jamais d’eau !</p> + +<p>L’anarchiste ferma un instant les yeux.</p> + +<p>— Je devrais me sauver… c’est l’heure fatale… +songea-t-il.</p> + +<p>Mais la faim et surtout l’appétit d’un luxe +oublié depuis longtemps furent les plus forts. +Il resta.</p> + +<p>— Maintenant, dit-il, quand il eut mangé, je +tiens à payer mon écot. Qui diable voulez-vous +me faire tuer ?</p> + +<p>Et il riait de son rire effrayant en bruit de crécelle.</p> + +<p>— Personne, murmura-t-elle avec un joli sourire +mondain. Tâchez de mieux vivre, voilà tout. +Vous entendez bien mal la plaisanterie, monsieur +Fulbert.</p> + +<p>— C’est déjà fini, nous deux ? pensa-t-il tout +haut. Ça n’a pas duré… mais vous aviez du sang +au fond de vos yeux bleus, et cela m’a fait plaisir. +Vous haïssiez quelqu’un… peut-être tout le +monde, quand vous avez dit : ce serait drôle, en +pleine fête. A propos : est-ce que je pourrais à +mon tour vous demander quelque chose, du fil et +une aiguille, hein… c’est modeste.</p> + +<p>Elle répondit :</p> + +<p>— Je vous enverrai cela demain par ma femme +de chambre.</p> + +<p>Il eut un geste de dépit, puis haussa les épaules.</p> + +<p>— Mes vêtements sont dans un tel état… Puisque +je fabrique des bombes, je saurai coudre. +Qui peut plus peut moins. Le ministre est bien +ridicule, vous ne trouvez pas ?</p> + +<p>— Oui, répliqua-t-elle d’un ton détaché, j’en +conviens, et le pire… c’est qu’on me l’accorde +comme fiancé dans la foule.</p> + +<p>— Allons donc ! Mais il est obèse. Vous épouseriez +ce poussah, vous ?</p> + +<p>— Oh ! ce sont des racontars, rien de sérieux…</p> + +<p>Et elle eut le même sourire mondain.</p> + +<p>Pourquoi lui faisait-elle ce mensonge ? Pourquoi +l’avait-elle servi sous la tente officielle +comme le roi de cette fête ayant brusquement +détrôné l’autre ? Pourquoi, l’ayant entendu rire, +avait-elle tout à coup senti que tout se brisait +autour d’elle ? Elle était ainsi fantasque et impénétrable. +Des bouffées de sang lui montaient +au cerveau lorsqu’elle disait des choses banales +ou simplement gracieuses, et elle aurait vu mourir +son père, qu’elle affectait de vénérer fort, +sans avoir une larme à ces moments de lueurs +rouges illuminant ses yeux bleus. Incapable +d’une mauvaise action, elle aurait eu le courage +d’en inspirer, et pour que l’effroyable lie de son +tempérament pût remonter à la surface de son +teint pâle, il fallait aussi l’effroyable circonstance +de cette rencontre avec un criminel.</p> + +<p>On est toujours tenté de jeter quelque chose +dans un précipice.</p> + +<p>— Voulez-vous que je vous donne un bon +conseil, mademoiselle Davenel ? murmura Fulbert +les lèvres serrées. Épousez ce ministre. Ne refusez +pas cette occasion de devenir une… vraie bourgeoise. +Vous êtes à deux doigts de faire des +sottises. Je connais ça. Il y a des eaux pures… +qui empoisonnent les meilleurs instincts. Vous +rêvez mieux que le possible et vous vous perdrez +à vouloir blanchir vos dessous.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>— Je puis me retirer… sans bombe ? ajouta-t-il +ironiquement.</p> + +<p>Elle lui jeta une marguerite sur la nappe.</p> + +<p>— Mais pas sans bouquet, Monsieur.</p> + +<p>D’un geste bref, il prit la fleur un peu comme +d’un coup de bec un oiseau méchant tuerait un +insecte et s’éloigna, se glissa très vite dans la +foule de pauvres qui envahissait la tente pour +prendre sa part de luxe officiel.</p> + +<p>Marguerite ne se sentait plus libre. Elle avait +jeté quelque chose d’elle-même au précipice. Un +vertige la gagnait. Elle n’épouserait pas ce ministre +obèse et elle ne resterait pas davantage la +bourgeoise qu’elle était, non.</p> + +<p>Il y avait de l’orage dans l’atmosphère, décidément.</p> + +<p>Le soir, il y eut en effet du vent et de la pluie. +Le ministre fut obligé de rentrer par le Decauville +avant le feu d’artifice. Le père Garaud s’en +allait content. Il avait vu des légumes, des plants +de betteraves et des gens ivres. Ça ne le changeait +pas de ses anciens comices agricoles. La +petite Davenel était gentille avec son tablier d’opérette +et le papa bien collant avec ses explications +sur la récente maladie du chou-fleur… +Enfin, la corvée terminée, on allait dormir en +oubliant la prospérité des épandages.</p> + +<p>— C’est égal ! songeait le brave homme un +peu rabelaisien à l’heure du cigare, <i>c’en est</i>… ils +ont beau dire… <i>c’en est</i> même beaucoup trop !</p> + +<p>Philosophiquement, il voyait défiler, à la +flamme verte des éclairs, de grands champs de +boue caramélisés sous les averses ; les immenses +mares fétides s’étendaient au loin, s’étalaient +comme des taches d’huile noire au milieu du +cirque des collines, ombrées encore par la réprobation +menaçante de la forêt demeurée vierge. Et +il ne s’imaginait guère, le bon docteur Garaud, +qu’il avait <i>failli</i> épouser la petite Davenel, cette +jolie fleur de la somptueuse pestilence. Il ne s’en +serait jamais douté, lui, le si tranquille célibataire !</p> + +<p>Là-bas, sous la tente officielle, les guirlandes +hachées par la pluie s’effeuillaient lamentablement. +Tout ce blanc pur retournait aux ténèbres +et, çà et là, une marguerite, demeurée pâle, se +recroquevillait comme une araignée, une araignée +blanche à force d’être malade.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br> +<span class="small">FAUST ET MARGUERITE</span></h2> + + +<p>Le père de Marguerite était un homme raisonnable +qui aimait à faire des phrases. Il +existe toujours chez les honnêtes gens un besoin +d’arrondir les angles du hasard par des +mots. Il ne s’agit pas de ridiculiser ces honnêtes +gens et d’arriver, de ridicules en ridicules, +à prouver qu’ils sont plus dangereux que +les bandits, mais de démontrer qu’un brave +homme en parlant pour le plaisir de parler et de +prévoir les angles du hasard déchaîne souvent +les mauvais instincts assoupis au fond de leurs +niches. Les instincts sont des chiens de garde. +Ils sont fidèles et féroces, aboient la nuit à l’ivrogne +qui chante et se laissent empoisonner par le +vrai malfaiteur… ce ne sont que des bêtes très +utiles ou nuisibles selon que l’on compte ou ne +compte pas sur eux. Mieux vaudrait ne jamais les +réveiller. M. Davenel avait, lui, peur de se compromettre +par des actes, fussent-ils excellents, et +il estimait les mots, en prononçant de très sonores +avec un ton de bonhomie joviale quand il +éprouvait le besoin de garer sa responsabilité. +Il se résumait, s’expliquait, définissait, détaillait +ainsi qu’on se nettoie les mains avant dîner pour +toucher du pain. Il gardait les mains de sa conscience +toujours nettes, car il savait définir les +situations les plus périlleuses, sinon les éviter. Il +aimait beaucoup sa fille Marguerite, mais il ne +la connaissait pas. Pour la bien connaître, il lui +aurait fallu la suivre, l’étudier, la regarder souvent +sans lui parler. Il y a des phrases qui sont des +barrières infranchissables. Une fois posées entre +un homme et une femme, on peut être sûr que +ces deux êtres ne pourront jamais se joindre. +Le directeur de Flachère supposait, à n’en pas +douter, que sa fille désirait d’autant plus vivement +se marier qu’elle affectait un grand dédain +des adorateurs. Il ne voulait pas la condamner +au célibat, mais il se réjouissait, lui, veuf, de +prolonger une innocence féminine qui adoucirait +les mœurs de sa maison, maintenant chez +lui un bon renom d’ordre, de propreté, d’élégance. +Marguerite était le défi rayonnant jeté +aux sournoiseries cruelles de l’épandage. Elle +représentait la clarté facile et pure d’une lueur +électrique dans un brumeux caveau, jadis voûte +d’égoût emplie d’immondices, aujourd’hui sous-sol +de marchand de denrées administrativement +comestibles. Elle était sa fleur de boutonnière, +une blanche légion d’honneur, et on ne dépose +pas sans de grandes hésitations une décoration +pareille sur la cheminée d’un gendre. M. Davenel, +veuf depuis des années, s’offrait de temps +en temps des maîtresses ; il savait, par une +triste expérience qui le vieillissait tous les ans +vers l’époque des fermentations printanières, +qu’une femme a besoin d’amour libre et fort, +que n’importe quelle femme, pure ou impure, +chaste ou voluptueuse, vieille ou jeune, aspire aux +actes sans trop de soucis des paroles, et que si +les hommes rencontrent rarement des caresses +désintéressées, les femmes ont un talent tout particulier +pour faire naître les plus violents désirs +des situations les plus absurdes. La femme fabriquerait +de l’amour avec de l’engrais chimique et +ferait mûrir la grappe des baisers sur les pires +échalas !… Il s’était dit qu’un matin l’aurore de +la passion se lèverait dans la chambre virginale. +Sa fille, à vingt-trois ans, promenait quelques-fois +des yeux si battus de fièvre dans les allées +de leur jardin… que par ses tourments de veuf +il jugeait à peu près de ses tourments de vierge. +Tôt ou tard, on donne sa fille à n’importe qui. +Tôt ou tard, on est trompé. Tôt ou tard, on trompe +à son tour. C’est la loi. Il admettait la part du +feu. Garder sa fille et lui permettre la lecture des +romans nouveaux. Être trompé sans y croire. Ne +trahir que si l’on y est forcé par les convenances. +Seulement, en paroles, il n’admettait plus rien, +c’était l’intégrité même, la rigidité de la flèche du +paratonnerre qui attire la foudre tout en préservant +le foyer domestique.</p> + +<p>Au lendemain de la réception du ministre, +M. Davenel se trouva dans la bibliothèque de la +ferme hollandaise à l’instant où Marguerite y +descendait pour chercher un livre. Toute la maison, +bouleversée, était abandonnée au coup de +balai final qui devait lui rendre sa jolie intimité. +Voyant le désordre, les assiettes poissées qu’on +découvrait sous tous les meubles, les guirlandes +et les bouquets fanés s’écrasant dans tous les +coins, les serviettes sales, les petits verres embués, +les pelures de fruits, le directeur s’était +installé pour la sieste devant le monumental +meuble noir qu’il ne visitait jamais sans un +bâillement, car les reliures lui rappelaient le monotone +bourdonnement de mouches qui précède +le premier sommeil des après-midi. Couché +les pieds en l’air, le sang un peu au cerveau, il +essayait de lire son journal, n’y parvenait pas et +remuait des idées troubles. Un store vert donnait +à cette chambre silencieuse un aspect d’aquarium, +et au centre, sous une petite châsse de cristal +que portait une colonne de marbre noir, nageait +une miniature ovale représentant M<sup>me</sup> Davenel, +la mère de Marguerite, une blonde en robe +rouge, espèce de petit poisson de luxe dont les +yeux d’émeraude semblaient pleurer la liberté +d’un plus vaste océan.</p> + +<p>Marguerite entra en peignoir lâche, les cheveux +défaits, charmante réduction du désordre général, +les paupières gonflées ou de sommeil ou de +mauvaise humeur. Elle monta sur l’escabeau, +fouilla et brouilla des tomes.</p> + +<p>— Marguerite, dit Davenel, fronçant le sourcil, +tu me casses la tête. D’ailleurs, viens un peu +ici… j’ai à te parler !</p> + +<p>Rien n’est plus désemparant que cette phrase : +J’ai à te parler. Beaucoup de discussions, d’où +sont jaillies d’infernales ténèbres, n’ont pas eu +un meilleur début.</p> + +<p>— Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va +pas ? interrogea Marguerite, étonnée.</p> + +<p>— Il y a quelque chose qui ne me va pas, +déclara sèchement le père dont la pénible digestion +s’accentuait. (L’air de juillet était si particulièrement +chargé de miasmes à la ferme hollandaise !) +J’ai appris, j’ai entendu dire que tu +t’étais gravement compromise hier, au milieu de +tous nos invités, et surtout devant tout notre +personnel. Tu aurais fait déjeuner l’anarchiste +à la table du ministre. C’est absolument inconvenant, +ma fille. Et je ne comprends pas que tu +aies fait cela sans te préoccuper de nos hôtes, +avec tous les regards de nos domestiques fixés +sur toi.</p> + +<p>— Ah ! fit Marguerite un peu tremblante. +Pauline t’a raconté…</p> + +<p>— Pauline et le chef des équipes. C’est une +légèreté qui n’a pas de nom… Enfin, cet homme, +nous ne le connaissons pas et son attitude n’encourage +guère la charité. La charité ! Les femmes +sont très vite pincées à ce jeu-là. On fait la +charité parce que ça vous amuse, d’abord, et on +ne calcule pas les suites… Voilà un voyou qui +va s’imaginer qu’on lui doit la table et le couvert ! +Et tu lui as offert du champagne par-dessus +le marché. Dis donc, est-ce que tu deviens +folle ? Il avait à boire et à manger très largement +au réfectoire, avec les pauvres de la commune ; +je ne suppose pas que tu l’estimes davantage, +celui-là, pour sa paresse ?</p> + +<p>Marguerite flottait toujours entre la crainte +de se compromettre et le désir de jouer aux +aventures. Sa vie était vraiment double. D’un +côté, elle fuyait le regard de son père et de +l’autre elle cherchait toujours celui des héros +de roman. Elle se sentit prise, ne répondit pas, +haussa les épaules.</p> + +<p>— Oui, c’est très gentil les bravades vis-à-vis +de la société, mais nous vivons dans la société, +nous, et nous n’avons pas à épouser les querelles +de ces gens-là. Ce Fulbert doit avoir un mauvais +coup sur la conscience ; une bombe ou un vol. +Je le tolère chez moi par pure bonté d’âme. D’un +geste je peux l’envoyer au diable. Leurs théories, +je m’en fiche. Tant que nous tiendrons l’argent +que nous gagnons et qu’ils ne gagnent +pas, ils n’auront pas à se mêler de nos affaires. +Un dîner, du crédit, quelques matelas, j’y +consens, car c’est juste ; toute bête humaine +mérite de vivre. Seulement, pas de distinction +honorifique ! Ce serait trop cocasse ! Vois-tu un +monsieur prêt à pulvériser nos gouvernants +mangeant à leur table et faisant sauter leurs soupières ?… +Tu n’as jamais eu de mesure, comme +ta pauvre mère ! Il faut que tu te salisses un brin +en nettoyant tes pauvres. Je te prie de ne pas recommencer.</p> + +<p>Le directeur, disant ces mots, remit ses jambes +dans une position normale.</p> + +<p>— J’espère, ajouta-t-il plus doux, que tu ne +vas pas me faire une figure d’enterrement ? Si +ton anarchiste t’amuse, cache-le !… et surtout +ne lui laisse jamais l’espoir de dîner ici. Chacun +chez soi ! Les bombes seront mieux gardées !</p> + +<p>Marguerite eut un mouvement de stupeur.</p> + +<p>— Où veux-tu que je le cache ? Il habite la +cabane de l’ancien cantonnier Martin et tout le +monde sait bien qu’il y demeure. Il est là dans +l’eau, dans la boue, avec un plafond qui ne tient +pas sur sa tête.</p> + +<p>— Pourquoi ne va-t-il pas au réfectoire +demander du travail ? C’est qu’il a le moyen de +vivre de ses rentes. On ne dompte ces gens-là +que par la famine. Il est même plus coupable qu’un +autre, car il a une certaine éducation. En tous les +cas, ne te donne pas en spectacle. On ne verse +pas du champagne à un vagabond. C’est immoral… +puisque tous les vagabonds ne peuvent pas +en avoir !</p> + +<p>— Je voulais prouver à mes domestiques, +justement, qu’il n’est pas dangereux.</p> + +<p>— Allons donc ! donne-lui l’entrée de la maison +et il viendra tâter notre coffre-fort… s’il ne +tâte pas mieux… Je te répète que ce monde-là +ça se parque. Nul n’est plus généreux que moi +au point de vue des idées… Seulement je ne +discute pas les actes possibles, je les empêche de +se produire. Je ne veux plus admettre ce monsieur +à ma table. Nous ne sommes pas de la +même espèce.</p> + +<p>— Mais, papa, fit Marguerite, s’asseyant en +haut de l’échelle de la bibliothèque, à quoi ça +sert-il d’être en république s’il y a toujours des +différences ? Voici un homme aussi instruit que +nous, de la même éducation et qui pas plus que +nous ne veut travailler la terre. Cela me semble +naturel. L’ouvrier paysan, c’est l’éternel domestique. +Ce garçon-là ferait un comptable ou un +secrétaire passable, peut-être un journaliste, et il +deviendrait député, ministre comme M. Garaud ; +mais botteler du foin ou bêcher des betteraves !… +Où ça le mènerait-il ?</p> + +<p>— Pour arriver, on doit tout essayer. On +commence en sabots, on finit en pantoufles. Je +l’aurais certainement pris en pitié s’il avait +voulu m’obéir ! Voyons, Marguerite, soyons +sérieux. Veux-tu que je te fasse sentir immédiatement +la différence entre cet homme et nous ?… Il +a vingt-cinq ans, je crois, il est bachelier, du +moins il le déclare, il est instruit, plus instruit +que nous, il connaît ses classiques, enfin… Il +n’est pas mal. Une fois débarbouillé, il serait +plutôt bien. Je ne vais pas m’informer de son +passé, je le suppose honorable… Cependant ce +jeune homme-là, rien que par ses idées, est notre +ennemi… et tant que nous serons les plus forts +il ne peut pas compter sur notre alliance. Suis +bien mon raisonnement. Tel qu’il nous est apparu, +mangeant, buvant et parlant, nous l’avons +jugé d’une autre essence que nous. Je te le +répète : innocent ou non d’un crime, il est à +mille lieues de notre humanité. C’est le déclassé, +le révolté, celui qui agit comme il pense en ne +s’occupant jamais des lois. La main sur le cœur, +ce garçon serait-il riche et indépendant, l’épouserais-tu ?</p> + +<p>Marguerite tressaillit. Dans l’ombre de la +bibliothèque, elle eut froid.</p> + +<p>— Je crois, dit-elle comme s’adressant à +elle-même, qu’il ne songerait pas à demander ma +main, lui !</p> + +<p>Davenel éclata d’un gros rire qui sembla briser +quelque chose autour d’eux.</p> + +<p>— En effet, la mariée serait trop belle ! Tu +n’as pas du tout la conscience de nos valeurs, ma +chère enfant, et je le déplore. Les rêvasseries de +ta mère obscurcissent ton cerveau. Elle aussi +croyait à l’égalité, à la liberté, au droit d’être +des frères… les soirs d’été. Sottise ! Sottise ! Il +n’y a de frères que ceux qui se comprennent, +parlent la même langue… Ce monsieur est un +visionnaire ou un criminel. Le visionnaire serait +le plus dangereux, car on peut en avoir pitié. Je +donnerais tout au monde pour que ce fût un criminel. +Définitivement placé entre deux gendarmes, +on ne s’en occuperait plus.</p> + +<p>— Mais, cher père, je ne m’en occupe pas, +je t’assure ! Un morceau de pain ou du champagne, +c’est toujours une aumône et je…</p> + +<p>— Ne lui as-tu pas donné une fleur de ton +bouquet ? Ne mens pas ?…</p> + +<p>— C’est lui qui m’a priée de la lui offrir… pour +ma fête !… avoua Marguerite, saisie de vertige +devant la précision du rapport de Pauline et +sauvant sa mise.</p> + +<p>— Bon ! Bon ! Des enfantillages ! Je pensais +bien que la charité, chez toi, n’avait pas de mesure. +Rappelle-toi qu’on ne donne pas de fleurs +aux pauvres, ils préfèrent deux sous.</p> + +<p>— Celui-là est un pauvre si spécial.</p> + +<p>— Celui-là est un homme dans la misère… +c’est-à-dire capable de tout comme tous les hommes ! +ajouta le directeur de Flachère, reconnaissant +une égalité au moins dans la faim et toutes +ses brutales conséquences.</p> + +<p>— Mais papa !…</p> + +<p>— Mais… il n’y a pas de mais, nous avons +causé sérieusement et tu ne vas pas me reparler +de ton anarchiste, j’espère. S’il veut travailler, +il aura la paye de mes ouvriers, selon la saison. +S’il est vraiment bachelier ès-sciences, on pourra +un matin l’adjoindre aux deux comptables des +expéditions aux halles… sinon qu’il s’aille vite +faire pendre ailleurs… je n’aime pas les quémandeurs +de bouquet à domicile. Une fois, deux fois, +l’épouserais-tu, cet oiseau-là ?</p> + +<p>— Oh ! papa… est-ce que tu te moques… on +n’épouse pas le premier venu…</p> + +<p>Et toute sa bourgeoisie lui remontant à l’imagination, +elle fit un geste de très réelle répulsion.</p> + +<p>En effet, grâce au raisonnable discours de son +père, elle venait de voir passer au loin le vagabond +<i>Amour</i>, le seul qu’on n’épouse pas, mais +le seul qu’on désire. Il avait plaisanté, un peu +lourdement, le brave père, et il avait fait, sans +s’en douter, une chose irréparable : il avait soumis +le cerveau de sa fille à la volonté de ce passant +d’un soir.</p> + +<p>Marguerite, ayant fini de réciter sa leçon de +convenances sociales, remonta chez elle avec un +roman de Bourget qu’elle ne voulait pas lire, car +un autre roman plus vif s’ébauchait à Flachère. +En somme, tant que les fameuses distances +seraient respectées, elle pourrait apprivoiser l’oiseau +et même émietter du pain dans sa cage. +Criminel ou non, riche ou pauvre, on n’épousait +pas un révolté, vous demanderait-il solennellement +en mariage. Donc, aucun espoir d’amour +légal n’était permis. Un instant elle avait formé +le projet de lui aller dire de travailler pour la mériter. +Cela lui sembla brusquement formidable +et ridicule. Elle savait d’ailleurs bien qu’en face +de cet <i>épouvantail</i> elle ne dirait pas toutes ses +phrases préparées et qu’elle demeurerait gauche ; +telle la vulgaire Pauline, sa femme de chambre, +devant le premier amant venu.</p> + +<p>— On n’épouse pas le premier amant venu ! +Mais comme on l’épouserait volontiers si la +nature était faite pour l’humanité aussi bien que +pour les animaux. La nature, c’est <i>le dessous</i> de +toute espèce de société. Les plus somptueux +palais sont bâtis sur des égouts et les petites maisons +pauvres reposent à même le sol qui exhale +les mystérieuses fermentations des germes. On +ne peut éviter qu’il y ait un endroit, puis un +envers aux choses, ce que l’on dit et ce que l’on +fait.</p> + +<p>A partir du moment où la maladresse de son +père lui eut défini l’anarchiste : un objet dont on +peut s’amuser en cachette pourvu que les domestiques +n’en sachent rien, elle eut l’irrésistible +envie de revoir Fulbert.</p> + +<p>Elle attendit deux mois en guettant l’occasion. +Les vierges ont toujours le temps. Elle lui avait +promis de menus ustensiles de couture indispensables +aux réparations de sa veste, et elle irait. +C’était maintenant le fruit défendu, le piment, +l’aventure, l’heure de suprême détente dans la +perpétuelle contrainte, et elle avait bien plus peur +de cet homme que de son père, car elle devinait +que cet homme ne lui permettrait pas de mentir. +C’est si bon d’être franc, malgré soi, en dépit de +son éducation, de sentir la patte d’un fauve s’appesantir +sur vous de tout le poids de sa cynique liberté.</p> + +<p>Elle choisit, pour accomplir son voyage vers +l’arbre de la science, le jour d’un grand marché, +le jour où son père, obligé d’aller traiter lui-même +avec des revendeurs parisiens, s’absentait jusqu’au +soir, souvent couchait à l’hôtel, et pour +cause… Elle fit une toilette simple, une de ces +toilettes simples de bourgeoise qui sont à elles +seules une provocation au pillage et au meurtre, +mit une jupe courte de drap gris forme tailleur, +ce qu’on appelle une <i>trotteuse</i> et qui se paye trois +cents francs chez le bon faiseur, un chapeau <i>guérite</i> +avec une mouette aux ailes déployées passant +un bec jaune à travers la voilette, une voilette +chargée d’arabesques blanches qui brouillent +les lignes d’un visage, presque une voilette +pour adultère. Pauline, la femme de chambre, +était à la crèche, débarbouillant les mioches que +Mademoiselle négligeait depuis plusieurs semaines. +On fonde une crèche dans un élan de charité, +mais la charité de continuer… c’est si ennuyeux ! +Le cuisinier disait : « Ils ne veulent même plus +de confitures ! » Alors pourquoi s’occuper davantage +de gosses qui en ont jusque-là !… On ne +pouvait peut-être pas leur acheter à chacun pour +deux sous d’air salubre !… Marguerite, avant de +sortir, constata qu’il pleuvait. Un vilain temps de +novembre en septembre, des rafales, une boue… +Elle fut sur le point de renoncer au moment +d’ouvrir son parapluie, mais une sorte de chaîne +la tirait dehors, elle se sentait, malgré la jupe +tailleur, une vérité toute nue s’exhumant de sa +citerne. Elle avait assez croupi dans les raisonnements ! +Elle irait. Non ! Elle n’irait pas ! Cet +homme noir capable de tout ! Et qui se moquait +d’elle, car il avait bien pris la fleur, le jour du +ministre, mais il n’était pas revenu rôder autour +de la ferme hollandaise. De quel bois était-il ce +pantin étrange qui n’obéissait pas aux ficelles +mondaines. Une faveur pareille aurait dû l’attirer, +l’humaniser. Elle irait au moins lui faire +honte de son indifférence.</p> + +<p>— Oui !… Non !… Il est quatre heures ! Si +je ne pars pas, je ne serai jamais de retour pour +le dîner, et il faut que j’arrange mon dessert. +Et si j’allais rencontrer les gens de l’équipe de +cinq heures ?… Allons-y. Non ! Mon porte-monnaie ! +Pile ou face ! Pile pour y aller, face pour… +Zut ! c’est face ! J’y vais tout de même… Et si je +ne le trouve pas ? Où serait-il le pauvre ? Il est +là-bas pris au piège de notre bonne éducation. +Nous le laissons vivre tranquillement sur nos +terres où il est encore trop heureux, car on a le +droit de le renvoyer grelottant sur la route des +forêts… puisqu’il ne paie pas son terme !</p> + +<p>Cette consolante pensée lui donna des forces… +pour trahir son père.</p> + +<p>Ah ! son père… au lieu des théories sociales +et des discours énergiques, il aurait bien dû risquer +le petit acte décisif : le tour de clé dans +la serrure de la chambre virginale lorsqu’il s’éloignait +pour aller lui-même courir les aventures.</p> + +<p>Elle parvint à la lisière de la forêt au crépuscule, +n’ayant croisé personne sur les sentiers des +épandages. Elle essuya ses petites bottines avec +son mouchoir garni de dentelles, qu’elle jeta +d’abord puis ramassa soigneusement ; il était marqué. +Ce mouchoir maculé dans sa poche commença +son supplice de fille en faute. Elle le +touchait, et retirait ses doigts gantés tout humides. +Enfin elle frappa timidement à la porte du maudit.</p> + +<p>— Tiens, c’est vous ? Vous ? dit Fulbert stupéfait +d’apercevoir cette élégante silhouette de +femme sur le seuil de sa cabane.</p> + +<p>— Oui, vous ne m’attendiez plus ?</p> + +<p>Elle entra comme une qui se précipite du haut +d’une falaise dans la mer.</p> + +<p>— Non ! je ne vous attendais pas. Et pourquoi +diable vous aurais-je attendue, Mademoiselle ?</p> + +<p>Elle examinait, à la lueur d’une chandelle bouchant +un litre de vin, le nid de son désir. La +maisonnette était industrieusement arrangée, des +plaques de tôle formaient la toiture, un petit âtre +rougeoyait sous des légumes qui cuisaient exhalant +une odeur fade. Un lit de sangle, unique +mobilier, se recouvrait d’une couverture de cheval +brune à raies grises, donnant l’illusion du +drap bien tiré dessous. C’était ordonné, relativement +propre, mais d’une désolation infinie.</p> + +<p>Lui, plus noir et plus déchiré encore que lors +de sa dernière visite au pavillon hollandais, +l’examinait de son côté, maussade comme un +hibou surpris par la lumière. Elle lui dit d’un +ton de petite fille :</p> + +<p>— Je suis venue, <i>en passant</i>, pour vous apporter +du fil et des aiguilles, vous savez, ce que +vous m’avez demandé le jour du ministre ?</p> + +<p>Il éclata d’un rire terrible.</p> + +<p>— Du fil et des aiguilles ! Pourquoi pas l’une +de vos chemises, impertinent trottin ? Tenez, +asseyez-vous là, sur mon lit, un endroit presque +propre, et ôtez votre voilette que je voie vos +prunelles de saphir. C’est ainsi, n’est-ce pas, +que s’exprime le <i>Journal des Demoiselles ?</i> Et, +de grâce, ne vous gênez pas pour mentir à votre +aise. Décidément, vous mentez toujours.</p> + +<p>Très inquiète de cette réception, elle balbutia :</p> + +<p>— Je… je n’aurais pas dû venir…</p> + +<p>— Surtout venir <i>en passant</i>. On ne passe pas +chez moi. Si on y tombe, on y reste. Ma cabane +n’est pas le but d’une promenade de flâneur. Et +Monsieur votre père, comment se porte-t-il ?</p> + +<p>— Papa est à la maison, s’empressa-t-elle de +répondre, et il me charge…</p> + +<p>— Assez ! coupa net le jeune homme dont les +mâchoires eurent un zig-zag nerveux. Venez, +si c’est votre plaisir ou le mien, mais ne me +racontez pas le <i>Petit Poucet</i>. Monsieur votre +père, je l’ai vu ce matin qui prenait le Decauville.</p> + +<p>Marguerite se leva.</p> + +<p>— Vous êtes bien méchant ! fit-elle, la voix tremblante.</p> + +<p>— J’essaye de vous faire peur. N’est-ce pas +cela que vous veniez chercher, en passant ? Non ! +Non ! Ne vous en allez pas si vite. Moi, le monstre, +je serai plus franc. Je vous ai attendue, en +effet… suffisamment pour avoir le droit de vous +garder cinq minutes. Je vous ai attendue un peu, +beaucoup, passionnément, puis plus du tout. En +principe, j’attends toujours une femme… mais j’ai +horreur de toute espèce de bourgeoise. C’est ma +névrose. (Il se remit à rire et lui toucha l’épaule +d’un geste autoritaire.) Voulez-vous bien rester +cinq minutes pour me donner vos aiguilles ?</p> + +<p>Elle lui tendit docilement une jolie trousse de +satin bleu où elle avait rangé non seulement des +aiguilles, mais du fil et des soies.</p> + +<p>— Merci, c’est délicieux, d’une bien grande +utilité pour moi, surtout la soie blanche.</p> + +<p>Il y eut un moment de véritable embarras. +Assise, elle nouait et dénouait les bouts de sa +voilette, correcte à souhait, bien en visite de +cérémonie sous les regards phosphorescents +du jeune homme debout près d’elle.</p> + +<p>— Je n’ai pas pu venir plus tôt, avoua-t-elle, +résignée aux injures, parce que mon père m’a +défendu de m’occuper de vous.</p> + +<p>— A la bonne heure ! Et vous lui désobéissez ?</p> + +<p>— Écoutez-moi, reprit Marguerite, je viens +pour vous supplier de quitter l’horrible vie que +vous avez choisie… malgré nous. Cela me fait +mal de penser que vous souffrez du froid et de +la faim dans cette cabane où il pleut par les +fentes. Je viens pour vous dire qu’il faut oublier +votre passé, vilain oiseau des tempêtes, et vous +bâtir un nid plus solide. Mon père ne vous proposera +plus du travail sur le terrain des épandages ; +je lui ai appris que vous étiez bachelier ; +vous pourriez trouver un emploi de comptable +dans nos bureaux mêmes, sous sa direction, sans +passer par les réfectoires et les granges. Nos +paysans ne sont pas des relations bien agréables. +Est-ce que vous me comprenez, Fulbert ? Je ne +dors plus, je suis malade, vraiment, de vous +savoir où vous êtes et si abandonné.</p> + +<p>Plus ému qu’il ne voulait le paraître, Fulbert +s’assit près d’elle.</p> + +<p>— Et… vous comprenez, vous, ce que vous me +dites, en ce moment, Marguerite… Vous savez +très exactement ce que vous m’offrez ?</p> + +<p>Elle sourit du sourire de la Joconde.</p> + +<p>— Je ne vous offre rien qu’on ne m’ait permis +de vous offrir… monsieur Fulbert. Cependant, il +faut que cela soit décidé par vous, bien entendu. +Mon père m’en voudrait si je lui donnais votre +réponse. Je vais vous expliquer : nos comptables +demeurent au pavillon, ils ont des logements +convenables, ce ne sont pas des ouvriers. Il y +en a même un qui fait des vers à ses moments +perdus, je crois. Papa prétend que l’on est toujours +débordé par les chiffres dans la pleine +saison des expéditions de fruits… alors… cela +s’arrangerait peut-être…</p> + +<p>— Et l’anarchie !</p> + +<p>— Vous ne vous occuperiez plus de politique… +voilà tout.</p> + +<p>De nouveau, Fulbert éclata de rire, d’un rire +moins acerbe.</p> + +<p>— Vous êtes charmante, Marguerite. Mais un +célèbre auteur de traités de morale, Jésus-Christ, +je crois, a déclaré que la charité était le pseudonyme +de l’amour. Si je fais ce que vous désirez, +est-ce que votre père ne va pas s’imaginer des choses…</p> + +<p>— Eh bien, répondit Marguerite toujours souriante, +nous signerons notre traité du pseudonyme +qui vous plaira. Ce ne sera pas la première +fois qu’une femme aura été insultée à la +place de Jésus-Christ.</p> + +<p>— Ça, c’est trop spirituel, gronda Fulbert, +j’aurais préféré une gifle.</p> + +<p>Elle se dressa, bien cambrée dans sa robe tailleur.</p> + +<p>— Toutes les bourgeoises ne sont pas des +sottes, cher Monsieur.</p> + +<p>— Oui, mais toutes les femmes sont folles… +Vous m’accordez le temps de la réflexion ?</p> + +<p>Elle haussa les épaules.</p> + +<p>— Réfléchir… quand des pluies d’automne +vous inondent.</p> + +<p>— Justement… une douche après cette histoire +merveilleuse d’une jeune fille charmante venant +m’enlever au nom de la Charité pure… cela me +rafraîchira le cerveau. Ce doit être moi qui suis +fou !…</p> + +<p>— Je m’en vais, monsieur Fulbert. Il est tard. +Papa doit rentrer de Paris pour dîner.</p> + +<p>— Non ! Il ne rentrera pas… J’en suis sûr. +Donnez-moi la main, dites.</p> + +<p>Elle se déganta d’un mouvement lent de petit +reptile qui change de peau.</p> + +<p>— Voici, Monsieur.</p> + +<p>Il se pencha, regarda sa main en tous les sens, +curieusement.</p> + +<p>— J’ai toujours eu l’effroi d’une main de +femme. Cela ressemble à une patte de grenouille +ou de souris, c’est petit, mou, adroit et glissant. +La fragilité de l’objet en fait son danger +permanent. On ne touche à cela que pour le +broyer ou le chatouiller, et ce n’est jamais satisfait +de l’étreinte. Dire qu’il y a des hommes +assez stupides pour demander… une main.</p> + +<p>— La main… toute seule ?</p> + +<p>— Hélas ! Le reste ne vaut guère mieux… +Vous jouez à l’équivoque, déjà ? Drôle de jeune +fille ! (Et il ajouta, le regard dans le sien :) On +épouse aussi la main qu’on baise… respectueusement.</p> + +<p>Elle rougit sous les yeux qui plongeaient en +elle, mais son sourire conservait la naïveté un peu +bébête de celle qui fait semblant d’entendre. Elle +n’avait pas saisi la grossièreté de l’expression.</p> + +<p>— Allons ! Vous jouez sans l’expérience du +jeu. Et j’ai tort de retarder le dîner de Monsieur +votre père. Adieu, Marguerite. Ne repassez +plus… Je ne suis pas un joujou pour petite fille.</p> + +<p>Il la poussa très vite dehors et referma brusquement +sa porte.</p> + +<p>Elle s’enfuit, heureuse des injures, comme si +elle avait recueilli dans ce repaire une ample provision +de caresses.</p> + +<p>Elle saurait un jour de quelle façon un pantin +mâle se détraque. Il faut bien en casser plusieurs +pour se faire la main, une main qu’on baise respectueusement… +autrement dit, qu’on, épouse.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br> +<span class="small">LA VISITE DE MARCUS</span></h2> + + +<p>— Bonjour, Ful. Quel temps !</p> + +<p>— Bonjour, Marcus. Un temps à ne pas +mettre un journaliste dehors, et je te remercie +d’être venu.</p> + +<p>Marcus, en pardessus de drap clair garni de +castor, chassait les flocons de neige à coup de +doigts légers le long de ses fourrures. C’était +un jeune homme de vingt-cinq ans, bien pris, +bien sanglé, devant tourner plus tard à la graisse, +pour l’instant rose et joli comme une femme. +Ses cheveux, presque bleus, se plaquaient en +petits bandeaux ondulés sur son front étroit ; +ses minuscules moustaches estompaient d’une +ombre amoureuse sa bouche un peu molle ; ses +yeux, sous une singulière lourdeur des paupières, +avaient un regard terne, sans âme, s’éclairant +seulement aux lueurs brutales. Il époussetait +ses fourrures avec des gestes calmes, d’une élégance +étudiée, qui, lorsqu’il serait moins jeune, +pourrait passer pour une habitude mondaine. Il +sortait certainement du meilleur monde, ne savait +pas encore s’il y rentrerait un jour, mais, +en attendant, faisait figure dans tous les autres +et y apprenait à exagérer ses défauts de naissance.</p> + +<p>Il ôta son pardessus d’un mouvement automatique, +cherchant un endroit convenable où l’accrocher, +se montra hors du drap, comme une poupée +hors de son carton, lustré, cravaté, tiré à +quatre épingles de perles, puis il dit :</p> + +<p>— Oui, mon pauvre Ful, il fait un froid de +loup dans ton pays, et tu as une drôle d’idée de +rester à la campagne l’hiver.</p> + +<p>Fulbert lui désigna son lit de sangle.</p> + +<p>— Assieds-toi là. C’est le meilleur fauteuil de +ma maison… de campagne.</p> + +<p>Marcus s’assit, croisa la jambe, sourit d’un +sourire chargé des fluides les plus cordiaux. Il +ne pouvait s’étonner. Ses principes de haut snobisme +l’empêchaient de manifester une surprise +de mauvais goût en présence de l’originalité d’un +ami. Un jeune reporter ne s’effare pas, surtout +quand il croit de son intérêt de ne pas s’effarer. +Rien ne maintient les petits camarades dans +leur sphère comme l’air naturel que l’on arbore +devant les pires situations. Le monde est gouverné +par des lois immuables et ce ne peut +être que par mondanité pure que l’on renverse +l’ordre établi. Il ne faut manifester de l’indignation +ou de l’affliction qu’à bon escient. Chacun +a ses secrets, ses besoins mystérieux. Pour +savoir vivre, il est souvent nécessaire de ne +pas savoir comment vit le voisin, d’ignorer ses +<i>dessous</i>.</p> + +<p>— Ce bon Ful, dit Marcus cérémonieusement +affectueux. Voilà bientôt cinq ans que nous nous +sommes perdus de vue.</p> + +<p>— … Et de cœur ? murmura Fulbert.</p> + +<p>— Non, mon cher. Nous nous aimons toujours +comme au collège… mais en hommes, j’espère +te le prouver. Ta lettre m’a fait plaisir. +Quand j’ai pu reconnaître ton écriture, je me +suis frappé le front en criant : c’est Ful ! C’est +ce grand diable de Ful ! Il a conservé sa manie +de dire ce qu’il pense. Quel sacré Ful !</p> + +<p>Fulbert regardait son ami gravement. Son +masque d’animal souffrant, presque à l’hallali, se +détendait en une grimace. Il ne savait rire qu’en +enfant terrible, lui, et il se moqua.</p> + +<p>— Que d’histoires, Marcus ! Nous nous aimons +en hommes et tu ne m’as même pas tendu la main. +En effet, j’aurais besoin de serrer les mains d’un +homme. Je ne vois personne, je vis comme un +tigre enchaîné. C’est-à-dire, je suis libre, comprends-tu ?</p> + +<p>— Ce bon Ful ! répliqua Marcus, qui ne comprenait +pas du tout.</p> + +<p>Le corps ondulant d’émotion sous ses haillons, +Fulbert s’approcha et se laissa choir à +côté de son ancien camarade de collège.</p> + +<p>L’autre ne se recula point, bien qu’il en eût +envie.</p> + +<p>— Mon vieux Marcus, tu ressembles à un +homme, ça c’est une justice à te rendre, mais +tu embaumes toujours la fille, déclara Fulbert, +dont l’accent, malgré la saveur coutumière de son +langage, se faisait plus doux.</p> + +<p>— Voyons, Ful, tu ne m’as pas appelé ici, +en décembre, pour me débiter de pareilles balivernes ? +Nous ne sommes plus des gosses.</p> + +<p>Fulbert lui posa sa lourde patte sur l’épaule.</p> + +<p>— Non, dit-il, d’une voix rauque, nous sommes +de pauvres et fichues bêtes, l’une tombée +dans la plume, l’autre dans la m…</p> + +<p>Et il cracha le mot, simplement.</p> + +<p>— Tu sais, Ful, ne te lance pas. J’ai un peu +perdu l’habitude d’entendre dire des saletés, +depuis le collège.</p> + +<p>— As-tu gardé celle d’en faire, mon vieux ?</p> + +<p>Marcus se leva. Son sourcil, semblant délicatement +peint au kol, se contracta comme une +petite sangsue sur laquelle on aurait versé du vinaigre.</p> + +<p>— Ful… dois-je m’en aller ?</p> + +<p>— Pas tant qu’il neige. Tu mouillerais tes +belles bottines. Étrange idée de venir ici, en +décembre (et il appuya), en décembre, avec des +souliers vernis. On dirait que tu n’en as qu’une paire…</p> + +<p>Marcus essaya de rire :</p> + +<p>— Ce cynique Ful. Il sait son monde. Veux-tu +que nous changions ?</p> + +<p>Ful regarda piteusement ses souliers éculés +où son pied cambré, très fin, jouait à l’aise et +sans chaussette.</p> + +<p>— Inutile, fit-il, j’ai le pied plus maigre que +le tien, et puis ça chagrinerait mon frère Jésus-Christ. +Il marchait pieds nus, quoique innocent. +Moi qui suis coupable, j’ai droit à mes mauvais souliers.</p> + +<p>— Alors, dit Marcus décidé à tout supporter +de la part de cet ancien camarade, tu fraternises +toujours avec les dieux et les rois ? (Il ajouta, bienveillant :) +Ça n’a pas l’air de te réussir, hein, là, +entre nous, ton manque de mesure ?</p> + +<p>Fulbert s’étira et bâilla douloureusement.</p> + +<p>— Est-ce que l’on sait ! Je suis peut-être sur +le point d’obtenir le bonheur, un bonheur inouï. +Seulement, je réfléchis, je me tâte… Je me +demande s’il faut que je me baisse… car il faut +ramasser le bonheur, personne ne vous le fourrant +dans les bras. D’une part, j’ai la société +en horreur, d’autre part, comme je suis un +homme intelligent, je ne veux pas faire cadeau +de mon intelligence à la société. Je ne lui dois +rien. Je crois même lui avoir rendu le service +de la débarrasser d’une ennemie, d’une de ses +pourrisseuses d’âmes auprès de qui, mon vieux +Marcus, tu n’es, ou tu n’as été, que de la Saint-Jean. +Je sens venir le printemps au milieu de mon +hiver, la renaissance pour moi, et dans ses flots +d’immondices la terre, ma terre promise, vomit +une fleur. Une fleur, Marcus !… La seule création +qui ferait croire en Dieu, car c’est inutile et charmant. +Tu te souviens ? De ton temps, au collège, +je n’aimais pas les fleurs parce que je ne les +séparais pas des femmes, dont j’avais, grâce à +tes sermons, l’horreur la plus sacrée. Une fleur, +c’était l’objet défendu, le parfum du sexe. Un +parfum, c’est une corruption, cela se propage +chimiquement de la même manière qu’une pestilence. +J’ai rêvé quelquefois d’une fleur sans +odeur, si blanche, si pure et si <i>l’étoile au firmament</i>, +qu’on puisse l’aimer sans l’ignoble complication +du baiser. Notre frère Jésus-Christ connaissait +tout le prix de la femme idéale. S’il n’a +pas pu réhabiliter Madelaine (et il en est peut-être +mort !), il a toujours déclaré sa mère vierge, +nous montrant la vraie voie de la volupté après +celle du calvaire, la volupté se prouvant par +l’absurde. Marcus, je crois que je vais aimer +une vierge d’un grand amour… Seulement, je +n’ose pas, et comme je n’ai jamais aimé que toi, +d’amour chimiquement pur, je voudrais me confesser +à toi avant de me décider.</p> + +<p>— Te décider ? Quel scrupule ! dit Marcus, tout +en examinant la hutte froide, le bizarre mobilier, +et en songeant que celui qui lui tenait cet extravagant +discours ne possédait ni souliers ni feu.</p> + +<p>— Me résoudre à transiger, moi, un roi, c’est-à-dire +une intelligence ?</p> + +<p>— Ful, où sommes-nous ici ? Dans un cabanon ?</p> + +<p>— Je ne suis pas furieux, Marcus, je te parle +sans m’occuper du milieu. La raison des choses +est au-dessus d’elles. Mes actes ont perpétré ce +décor. Je le subis sans me plaindre. Qui es-tu +toi-même pour oser me croire fou ? Tu désirais +que nous nous fissions prêtres, jadis.</p> + +<p>— Vois-tu, répondit Marcus, le temps n’a pas +marché pour toi, mon pauvre Ful, tu es resté +un cruel ergoteur s’étonnant de la vie ordinaire +et la voulant extraordinaire, un apte à tout, bon +à rien, que la première drôlesse rencontrée devait +mener par le bout… de ce que tu sais. Tu n’as +pas de vice. Ta lettre me l’a prouvé une fois de +plus. Il y a des choses qui ne s’écrivent jamais +si la raison est au-dessus d’elles. Fiche-moi la +paix avec ton orgueil. Tu as besoin de cent sous ? +Je peux te les donner plutôt deux fois qu’une. +Donner, pas prêter. Mon principe est de ne pas +prêter, cela embrouille mes comptes et il faut +recommencer trop souvent. Causons donc en +amis qui sont revenus à la même auberge après +de longs voyages très différents, et tâchons de +nous séparer sans nous fâcher. On est des jeunes +gens bien élevés, je pense. Si j’arrive à ton premier +appel, toute autre affaire cessante, c’est que +je te garde une vieille affection, mais ce n’est pas +pour reprendre les théories du collège… ou du +collage, comme il te plaira de prononcer. Au diable +Platon et ses erreurs ! Plus d’équivoque, Ful. +Oui, j’ai entendu raconter de singulières histoires +sur toi par des camarades. Il paraît que tu as +eu pour maîtresse une rouleuse quelconque qui +t’a dévoré tes quatre sous et ensuite te les a… +rendus. N’insistons pas. Chacun mène sa barque +selon ses moyens. Cela, c’était le bateau de fleurs, +bien que tu n’aimes pas les fleurs en qualité de +monstre. Je suis pour toutes les libertés… excepté +pour celle qui vous mène en plein bois au mois +de décembre. Je t’ai connu fils de famille, je te +retrouve vagabond, va-nu-pieds, hors la loi, et me +déclarant que tu es un prince… d’intelligence ! +J’en conclus que tu prends le chemin de la folie, +ce qui m’afflige, puisque je t’aime encore d’une +affection raisonnable. Je ne suis pas un illuminé, +Fulbert, et… d’ailleurs, rien ne m’étonne.</p> + +<p>— Rien ne t’étonne ! interrompit Fulbert. +Alors tu dois être plus malheureux que moi, +Marcus. La vie est un perpétuel miracle. Serais-tu +devenu simplement un idiot, en dépit de ton +esprit de reporter mondain ?</p> + +<p>— Ah ! Ful… de quel droit…</p> + +<p>— Ou mieux, poursuivit Ful, une espèce de +bête, moitié serpent, moitié homme, obligée à +ramper parce qu’elle devine que c’est dangereux +de marcher tranquillement sur ses deux pieds +nus ? Je t’ai fait venir ici pour te demander le +secours de ton affection, en effet. M’offrir cent +sous, c’est assez peu. Ta nouvelle amitié d’homme +n’est-elle riche que de menues monnaies, Marcus !</p> + +<p>Marcus arpentait le sol battu de la cabane, +cherchant des places propres où poser ses bottines +vernies. Très ennuyé de la tournure que prenait +l’entretien, il avait surtout conscience de +perdre son temps. Or, il ne pouvait pas perdre +son temps, même en face d’un cas psychologique… +puisqu’il était journaliste.</p> + +<p>Fulbert, lui, se coucha, royalement méprisant, +sur son lit de sangle. Il donnait audience et ne +songeait guère à la vie quotidienne, peu miraculeuse +de sa nature.</p> + +<p>— Je suis déshonoré à tes yeux, beau Marcus, +parce que j’ai accepté quatre sous d’une rouleuse +quelconque et peut-être aussi parce que j’accepterai +les cent sous que ta générosité me propose. +Je suis un pauvre sire, n’est-ce pas, sous le rapport +de la prostitution, mais, moi, je m’en confesse, +j’avoue… Toi, tu es un gentil garçon plein +de mystères élégants, tu écris des articles sur +les actrices, les belles madames cotées ; tu es le +placier des grâces, le voyageur de commerce de +leurs amours ; tu as le vice que je n’ai pas, c’est +certain. Et tu m’es fidèle… comme on aurait +peur ! Je te dis que tu embaumes la fille, toutes +les filles, tu es pourri de tous les parfums. Eh ! +va donc, fleur de peste ! Ce que nous sommes +étant gosses, nous le restons toujours. Tu as +exploité mon âme autrefois, mais, sans âme toi-même, +tu continues à exploiter celles des voisins +et des voisines ne sachant pas au juste ce qu’il +y a dedans. Tu continues à asservir ton geste +et tu ne peux pas songer à t’affranchir le cerveau, +parce que rien n’y pèse. Il est vide, aussi vide +que ta poitrine. (Fulbert s’arrêta et eut un ricanement +sourd.) Je t’ai aimé pourtant jusqu’au +cœur. Je me sens marqué du sceau de cet amour +si ridicule et si délicieux. Ce que tu voulais de +moi, tu l’as eu. J’aurais donné bien plus que +mon honneur de mâle, car, en amour, l’honneur +ne compte pas. Maintenant, tu es encore plus +fille qu’à dix-huit ans. Tu essayes, ma parole, +de me remettre à ton niveau. Je vais donc fatalement +recommencer à m’avilir pour que tu te +trouves plus grand et plus sage vis-à-vis de mes +propres fautes. Je t’ai prié de m’écouter en +confession. Bon gré, mal gré, tu m’écouteras, Marcus. +Il s’agit de ma première maîtresse, tu m’entends ?</p> + +<p>— Je crois, murmura Marcus tressaillant nerveusement, +tout en examinant ses ongles, qu’il +n’est pas nécessaire de nous lancer des femmes +à la tête pour nous comprendre. Tu es dans une +misère noire et tu veux que je t’en sorte, moi, +ton meilleur camarade.</p> + +<p>— Une nuance, remarqua Fulbert. Il dit <i>camarade</i> +à présent. Tout à l’heure c’était <i>l’ami</i>. +En suivant la progression de ses sentiments +neufs, il va finir par m’étrangler. Pourquoi diable +est-il venu !</p> + +<p>— Tu es insupportable, Ful ! Je maintiens +<i>camarade</i> parce que c’est le seul mot à employer +entre nous. Nous sommes tous des associés dans +le plaisir, mais, pour un an, un mois, un jour, +rien ne nous attache éternellement, pas même…</p> + +<p>Marcus s’arrêta, semblant inventorier le nœud +de sa cravate.</p> + +<p>— Achève ! cria Fulbert, bondissant tout à +coup, les yeux pleins de phosphore.</p> + +<p>— … Pas même les saletés du dortoir de l’école, +souffla Marcus qui, d’instinct, se recula +devant Fulbert debout. Celui-ci avait levé le +bras et le laissa retomber brusquement ; un éclair +jaillit de son poing fermé qu’il mit sous le menton +du jeune homme.</p> + +<p>— Regarde cela, Monsieur ! rugit Fulbert.</p> + +<p>— Quoi, cela, tu es fou ! soupira Marcus, +détournant la tête.</p> + +<p>— Je te dis de regarder cela ou de me regarder +en face. Choisis !</p> + +<p>Marcus, chose étrange, préféra regarder ce +qu’on lui montrait, le poing tendu.</p> + +<p>C’était un bracelet d’argent sur lequel on lisait +en lettres de turquoises : <i>Marcus est à Fulbert.</i></p> + +<p>— Si pauvre que je puisse être, je ne l’ai pas +encore… lavé.</p> + +<p>— Eh bien, répliqua Marcus, haussant les +épaules, ça prouve que les turquoises sont fausses. +Tu n’en aurais jamais eu de quoi fleurir le corsage +de ta maîtresse, mon cher. Rends-le-moi, +dis ? Ces enfantillages-là sont quelquefois encombrants +pour l’avenir.</p> + +<p>Fulbert jeta le bracelet à ses pieds et l’écrasa +sous le seul poids de son talon nu.</p> + +<p>— Va le ramasser dans la boue, si tu le veux. +Oui, tu as une turquoise fausse à la place du +cœur, je le savais déjà. Allons, tant mieux. Me +voici libre et toi aussi. Tu n’auras plus peur de +moi. Au fond, c’est ça que tu venais chercher, +toute autre affaire cessante. Nous sommes des +hommes désormais très corrects, d’anciens +<i>associés</i>, selon ta suave expression ; je respire, +car je vois bien que les liens de la volupté +ne sont pas sérieux. Je puis espérer un bonheur +tranquille, un bonheur bourgeois… après +ce nettoyage en règle. Mon Dieu, la vie est +facile quand on sait vivre ! Tu es un sage, toi, +tu n’as pas de passion… rien que du plaisir, tu +ne connais pas la torture des jalousies corrosives, +des baisers qui empoisonnent. Bon petit +Marcus ! Asseyons-nous là tous les deux. C’est +plus la peine de faire les fiers. (Fulbert appuya +la main sur l’épaule de Marcus, qui se rassit, l’air +digne.) Je ne suis pas meilleur que toi, seulement, +pire. Comme toi je fus pourri par la volupté, +mais j’ai racheté mon âme, tout mon passé de +lâcheté sociale par un beau crime, le plus abominable +crime qu’un homme puisse commettre +pour se débarrasser du plus abominable des +esclavages. Marcus, j’ai tué ma maîtresse. J’ai +assassiné Flora, un soir qu’elle dormait là, sur +ma poitrine. — Tu trembles ? Tu as froid ici, hein ? +J’en suis désolé. Depuis hier, il n’y a plus de bois +et je t’oblige à grelotter en m’écoutant. C’est +ma vengeance, une très mesquine vengeance à la +hauteur de ta situation de… reporter mondain. +Je te fais mon juge, peut-être mon bourreau, et +je te donne l’onglée. — Oui, j’ai assassiné Flora. +Je lui ai planté un couteau dans le sein et je suis +parti sans me retourner, comme un vulgaire souteneur +ayant accompli de la bonne besogne. J’ai +couru toute la nuit. J’ai traversé des rues très +larges, très brillantes, et puis des rues étroites, +très noires. Je me suis trouvé ensuite au milieu +de la campagne pleurant comme un enfant perdu. +J’ai crié, j’ai appelé cette fille à mon secours. +N’était-elle pas à la fois ma mère et mon amante ? +Et je me suis remis à courir tout droit devant +moi. J’ai suivi des routes, des sentiers, des lignes +de chemin de fer, des sillons de terre labourée… +Est-ce que je sais ? Un moment, j’ai eu l’envie +folle d’aller te voir pour te demander de me consoler. +Je n’ai jamais vécu, moi, pour autre chose +que pour mes passions, et je n’ai jamais bien su +distinguer le plaisir de l’amour, la souffrance de +la volupté, les turquoises vraies de la cire à +cacheter bleue. Je ne suis décidément qu’un +imbécile. Dire que j’osais crier vers toi du fond +de mon abîme. Oui, je suis tombé dans la m… +comme j’ai eu l’honneur de te le déclarer en +commençant mon histoire… Il paraît que c’est +la base de toutes les sociétés. Maintenant, je suis +tenté de continuer mon chemin là dedans. Je +vais travailler, faire fructifier des choses, les +mains rouges. Ça poussera mieux. Je deviendrai +à mon tour directeur d’esclaves, de ceux qui <i>la</i> +remuent à pleines pelles. C’est crevant ! Et tu +me salueras très bas, Marcus, le jour où tu me +verras spéculateur sur immondices.</p> + +<p>L’argent n’a pas d’odeur, et j’ajouterai que +s’il devait en avoir une… ce serait celle-là. Au +milieu de cette vaste sentine il y a une fleur, une +vierge, si stupide et si adroitement femelle qu’on +la pourrait cueillir, par n’importe quel soir de +printemps. Ah ! mon vieux, c’est beau l’obscurité +de la femme. On s’y plonge comme en un +gouffre de rivière claire tout à coup noircie par +sa propre profondeur, et on en meurt, ou on en +ressort plus vigoureux, trempé pour tous les +combats. J’imagine la virginité d’une femme +comme un bain lustral. Je serai donc vierge +quand je voudrai. Mais ai-je le droit de désirer +cette jeune fille, n’ayant encore que le titre d’assassin ? +Ici, on me déclare, ô douceur des temps, +un simple anarchiste, un amateur, ce qui est, en +somme, une profession contestable. Je n’ai pu +devenir ni soldat, ni clerc de notaire, ni industriel, +et ce sont là, paraît-il, les différentes étapes +conduisant un citoyen français au mariage légal. +Le père, un estimable bourgeois, m’a proposé +de lui servir de secrétaire ; alors, j’ai eu la vision +burlesque d’un personnage de comédie enlevant +à la fois la caisse et la fille. Je te dis que tout +est possible, mon vieux, quand on est moi, +tout… même de devenir un honnête homme +selon la formule.</p> + +<p>— Fulbert, murmura Marcus, très pâle, tu es +ivre ou la misère te donne des hallucinations. +Pourquoi aurais-tu assassiné cette Flora ?</p> + +<p>— Ah ! oui, pourquoi ? Je l’ignore. Tout à +l’heure, je croyais le savoir. T’expliquer cela, +maintenant… Je croyais le savoir au moment +où je pensais que tu pourrais le comprendre. Je +l’ai tuée… voilà ce qui est certain. Je ne suis +pas ivre, non, mais je voudrais boire un autre +poison. J’aimais Flora. (Il s’arrêta une seconde, +puis il reprit, la voix sombrée.) Je ne me rappelle +pas le lui avoir jamais dit. C’était une +femme effrayante et j’ai bu à sa bouche quelque +chose d’effrayant. Je garde encore des somnolences +de cette ivresse. Or, si je ne retrouve pas +l’oubli dans l’autre coupe, j’en mourrai. J’ai souhaité +te revoir pour te confier mon secret. Je n’ai +pas lu les journaux, je ne sais rien de plus que +mon crime, et j’ai vécu depuis de longs mois sans +aucune nouvelle du monde. Je n’ai pas, bien +entendu, demandé aux gens d’ici ce qu’ils pourraient +avoir appris à ce sujet. Je me laisse dormir +dans une tranquillité de bête.</p> + +<p>Marcus fit un effort de surhumain <i>snobisme</i> +et saisit la main de son ancien camarade.</p> + +<p>— Causons un peu plus raisonnablement, +Ful. En supposant que cet assassinat ne soit pas +quelque chimère de ton imagination, comment +as-tu frappé cette fille ?</p> + +<p>Et il regarda autour d’eux pour s’assurer que +personne ne les écoutait.</p> + +<p>Fulbert baissa le front, ferma les yeux.</p> + +<p>— J’ai frappé de toutes mes forces. Le sang +m’a jailli jusqu’à la figure, et je suis sorti de la +chambre, les doigts tièdes. Ensuite j’ai oublié. +Je te le répète, j’ai couru toute une nuit. Cela +m’a semblé durer une année cette course à travers +Paris et la banlieue. Quand je suis tombé, +j’étais devant la porte de la propriété nationale +de Flachère. Voilà. J’ai frappé, c’est sûr, de +toutes mes forces réunies, parce qu’il le fallait.</p> + +<p>— Pourquoi ? Réfléchis avant de répondre. +Es-tu un monomane, un sadique, un monsieur +qui…</p> + +<p>Fulbert releva la tête.</p> + +<p>— Je suis ce que je dois être, logiquement, +selon ma conscience, mais en dehors de toutes +les lois sociales, sinon humaines. Marcus, fais-moi +grâce des théories médicales. Flora m’adorait. +Je lui devais tout, c’est-à-dire un peu de +pain…</p> + +<p>Marcus eut un rire léger, un rire héroïque +d’homme fort.</p> + +<p>— Ce n’était guère, mon pauvre garçon !</p> + +<p>— C’était trop, parce que j’avais peur d’aimer +mon maître en ma maîtresse. Je l’aimais malgré +moi, et je l’ai tuée pour ne pas le lui dire.</p> + +<p>— Tu es malade ! On ne commet pas un crime +pour des raisons de ce genre.</p> + +<p>— Si, Marcus, il y a l’absolu, mais tu ne peux +pas comprendre puisque tu n’as jamais été que… +relatif.</p> + +<p>— Merci bien ! riposta Marcus révolté. Tu es +un joli monsieur, toi ! Souteneur ! Assassin ! De +plus, rêvant de séduction et de vol… toute la lyre !</p> + +<p>— Et tu en oublies… par pudeur, sans doute, +mon cher petit, ajouta Fulbert, dont la voix se +fit plus lente. J’ai si mal débuté ! (Les prunelles +phosphorescentes du fauve s’éteignirent.) Je ne +suis qu’un homme, mon pauvre Marcus, un +homme, passionnément, tristement.</p> + +<p>— Je m’en aperçois, dit Marcus, mais ce n’est +tolérable ni pour toi ni pour les autres, mon +cher, et puis, il y a la police avant l’absolu…</p> + +<p>— Oh ! toi, railla Fulbert, tu es un homme… +gai, et la police te tolère.</p> + +<p>— Assez ! s’écria Marcus, remettant son pardessus +d’un mouvement décisif ; j’ai les phrases +en horreur, la littérature dans la vie me répugne. +J’en vends, de la littérature, moi. Si tu as le +courage de tuer les filles, je préfère, pour mon +humble part, vivre et les faire vivre de leur beauté, +très lâchement. Je soutiens des opinions reçues +qui me permettent de m’amuser à ma guise sans +étrangler personne. L’amour avec un grand A, +c’est une blague romantique. Les femmes sont +des instruments de volupté qu’il ne faut pas briser +inutilement, mais bien savoir remonter à propos. +Maintenant, se pousser dans le monde sans +les femmes, c’est bien difficile, elles sont toute +la loi et les prophètes. Encore faut-il les choisir +dans un certain milieu. Ta Flora n’était qu’une +prostituée de bas étage, incapable de te rendre +service. On n’a jamais besoin de pain à Paris, +mon pauvre Ful, ou on n’est qu’un simple aliéné. +Résumons-nous : au nom de notre ancienne +amitié, je t’offre un louis, tout ce que j’ai sur +moi. Fais pas le malin, accepte, car je ne reviendrai +pas ici, je ne veux pas me mêler moralement à +une sale aventure. Si on doit t’arrêter, tu le sauras +bien sans que je m’en occupe, sacrebleu !</p> + +<p>Fulbert, adossé au mur de sa maison humide, +se sentit froid jusqu’au cœur.</p> + +<p>— Et si j’épousais un jour M<sup>lle</sup> Marguerite +Davenel, daignerais-tu venir à ma noce, mon +vieux ? ricana-t-il, essayant de s’étourdir.</p> + +<p>— Je te promets un compte-rendu soigné, +dit Marcus, feignant de rire aussi, mais tu feras +mieux de fuir ce pays, dont la terre, malgré sa +qualité, ne peut pas te porter bonheur. M<sup>lle</sup> Davenel +est, je pense, une créature douée de raison. +On n’épouse pas les fous de ton espèce. +Assassin ou toqué d’absolu, tu es trop dangereux. +Je te le répète : tu manques de vice. Le vice, à +notre époque, c’est toute la philosophie. On n’est +plus ni amoureux, ni joyeux, ni colère, on est +vicieux, c’est-à-dire qu’on adapte son intelligence +à toutes les situations au lieu de brusquer +les dénouements. Je conçois le crime pratique : +le cambrioleur surpris ou l’homme d’état perplexe, +mais le crime passionnel, sans motif, le +crime pour des histoires de conscience, ah ! +non, ce n’est utile qu’aux psychologues, et les +psychologues, ça n’est plus la mode, mon vieux. +Risquer la guillotine pour une obscure putain…</p> + +<p>Fulbert serra les dents.</p> + +<p>— Tais-toi ! je te défends d’insulter cette femme.</p> + +<p>— Hein ! La bonne femme que tu as tuée ? (Il +jugea prudent d’éclater de rire.) Ça, c’est le comble ! +Il faut que je la respecte ?… Décidément, +tu es bien malade. Désolé de t’avoir offensé en +la personne d’une ombre. Cependant, comme les +devoirs de ma profession m’appellent ailleurs que +chez les loups enragés, serviteur, je me retire ! +Une fois, deux fois, veux-tu un louis ?</p> + +<p>— Non, il serait faux.</p> + +<p>— Trois fois.</p> + +<p>Fulbert chancela, eut un éblouissement. Ce +n’était pas tout à fait ce qu’il avait demandé ; +pourtant, il crevait de faim, et demain il lui faudrait +peut-être accepter la proposition de Marguerite. +Aller vivre chez elle, près d’elle, faire encore +le mal en échange du bien, abdiquer aussi sa +liberté, sa dignité de paria volontaire. Et puis, +peut-être la descente normale de cette échelle du +crime : enlever la fille, voler la caisse, devenir +le dernier des bandits quand on se croit encore +un honnête assassin.</p> + +<p>— Oh ! Flora ! Flora ! répéta-t-il les yeux fixés +au sol, fasciné par le rayon blanc qui sortait d’un +petit tas de boue.</p> + +<p>Il se baissa, ramassa les débris du bracelet et +les tendit à Marcus.</p> + +<p>— Tiens, fit-il d’un ton rauque, je te le rends +pour ton louis. A la liste de mes hontes, tu peux +ajouter le chantage, je suis plus grand que +nature, va, et tu t’en iras au moins d’ici sans remords.</p> + +<p>Marcus vérifia, un à un, les fragments de métal, +et les glissa dans la poche de son manteau qu’il +boutonna soigneusement.</p> + +<p>— Tu exagères toujours, mon pauvre Ful ! +Nous venons de rompre un cercle vicieux, voilà +tout, et, puisque tu n’entends rien au vice… bonsoir !</p> + +<p>Marcus sortit d’un pas vif, s’éloigna dans la +neige qui tombait, molle et silencieuse, en houppe +de cygne fardant toutes les hideurs de la terre.</p> + +<p>— Flora ! pleurait Fulbert, se mordant les poings.</p> + +<p>La bête qui gémissait en lui ne pouvait plus +appeler à son secours. Il s’était enfin jeté au fond +d’un gouffre. Rien ne pouvait être plus sombre +que sa nuit, sinon la cellule du condamné à mort.</p> + +<p>Et, moitié pleurant, moitié ricanant, il résuma +sa situation en un suprême haussement d’épaule :</p> + +<p>— Le troisième dessous ! fit-il.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br> +<span class="small">JEUX DE MAINS, JEUX DE VILAINS</span></h2> + + +<p>Le printemps renaissait ; avec lui l’inquiétude +bizarre de Fulbert au sujet des <i>dessous</i> de Flachère. +Il flairait, humait la brise comme un chien +sur la trace d’un mauvais gibier. Cela ne durerait +pas, cette odeur entêtante des jacinthes et +des roses. Viendrait un certain vent d’ouest qu’il +avait appris à connaître, un odieux vent d’ouest +balayant les parfums naturels pour les rouler +dans une pourriture chimique, une savante +décomposition de tout. Cela sentirait le cadavre +ou la pharmacie. Le poison devait inévitablement +sourdre de la plus merveilleuse fraîcheur des herbes +nouvelles. Sa nouvelle situation aussi s’empoisonnait +peu à peu d’un ferment de décomposition +morale… et il se déclarait fatigué, le soir, +par le papotage des deux comptables qui l’accompagnaient +jusqu’à <i>son château</i>, munis d’une +grosse lanterne pour éviter les flaques fétides. +Il n’avait pas voulu accepter l’hospitalité du +pavillon hollandais afin de conserver sa dernière +liberté d’homme, celle de la nuit, mais il le +regrettait maintenant parce que ces deux imbéciles +ne le lâchaient plus le long de cette hygiénique +promenade. L’un, M. Jacqueloir, était un +vieux sous-officier qui parlait interminablement +<i>des écoles de tir</i> et que rendait absolument +enragé le son de l’artillerie, tonnant tous les +mercredis, là-bas, derrière la sombre barrière de la +forêt. Il comptait les coups et les choux avec le +même entrain féroce, alignant des chiffres, des +petits dessins d’obus groupés autour de la colonne +Vendôme, des fleurs de grenades inspirées d’anciennes +broderies impériales, des pyramides de +boulets qui se terminaient par l’aigrette de la +tour Eiffel. Il se mouchait en regardant ensuite +le contenu de son mouchoir. Il prisait, cirait ses +moustaches, ramenait, d’un geste lent, deux +accroche-cœur de cheveux jaunes sur ses oreilles, +couvrait son crâne d’aigle pelé avec une calotte de +concierge. Sa vie tenait toute entre la question des +épandages, les rendements fabuleux de l’agriculture +améliorée, la culture intensive, et le développement +du tir des canons du modèle cinq. Sans +famille et sans la moindre fortune, il s’échouait +là, vieille bête heureuse d’une litière abondante, +exhibant une médaille militaire comme un arbre +une plaque de zinc sur une mutilation. Il aimait +le café, en fabriquait toute la journée avec de la +chicorée et s’amusait, le dimanche, à creuser des +encriers dans des pommes de terre, prétendant +que l’encre coulait mieux de la plume sur le +papier par l’addition des sucs de ce tubercule.</p> + +<p>L’autre, M. Albain Gaufroi, était une espèce +de jeune voyou décrassé, prétentieux, ancien garçon +épicier qui avait, on ne savait comment, des +lettres. Il rimait sur les marges de ses factures +de rebut et expliquait à Fulbert que, s’il avait pu +apprendre le latin, il aurait écrit l’histoire d’une +pauvre femme poitrinaire mourant de l’abandon +de son amant. Il possédait un nez en museau +de poisson et une difficulté de la langue qui le +faisait bégayer sur les mots de plus de deux syllabes. +Il s’habillait solennellement le dimanche, +mettait une cravate lie-de-vin, allait courir les +petits bals de banlieue dont il rapportait souvent +des maux d’yeux et d’oreilles assez peu poétiques. +Naïvement, il disait des femmes des choses +effroyables.</p> + +<p>Fulbert, vêtu d’un veston décent, d’une culotte +de cycliste (nécessaire dans ce pays pour enjamber +les flaques), chaussé de souliers anglais, la +barbe faite, les cheveux peignés, l’air humilié +d’un prince qui gagne cinquante francs par mois, +dirigeait ces deux fantoches sur le sentier de la +vertu administrative, mais ne pouvait déjà plus +supporter leur contact. Il les avait d’abord éblouis +en faisant à lui seul l’ouvrage de trois personnes, +puis, devant leur mine de confusion, il s’était +rangé, pensant bien qu’il s’attirerait de sournois +désagréments s’il persévérait dans ce système +de zélateur. Lui, l’assassin, n’était pas là +pour s’amuser à travailler comme un honnête +homme ! Parvenu à la médiocrité, ce luxe des +indigents, il devrait cultiver son petit coin de +fumier sous l’attention du jardinier en chef. +M. Davenel aurait eu peur d’un comptable de +génie et il ne fallait pas que le père eût peur de +l’amoureux de la fille.</p> + +<p>Amoureux ? Fulbert était-il amoureux ? Il n’en +savait plus rien lui-même. Les <i>dessous</i> de son +amour l’inquiétaient comme le troublaient les +<i>dessous</i> de Flachère. Après le louis de Marcus, +il mangeait un pain encore plus douteux, d’un +goût si fade et si peu en rapport avec son palais +de carnassier qu’il se retenait la poitrine à deux +mains pour ne pas rendre son cœur. Une barre +de deuil pesait sur la page de sa vie. Il traînait +un poids si lourd que ce relatif bien-être lui semblait +une misère pire. Il avait dévoré de la vache +enragée, voire du corbeau ; à présent, il suçait +des bonbons, et il avait faim de chair très rouge ! +On le leurrait avec des pastilles au miel qui +détraquaient peu à peu son estomac. Au moins, +jadis, il pouvait dormir tranquille sur la terre, +assommé par l’horreur de ses remords ou de ses +souvenirs, car il ne regrettait pas son crime, sa +logique de fauve l’ayant admis fatalement. Mais, +à présent, le fantôme de Flora s’agitait. Si Marcus +n’était pas revenu, elle <i>revenait</i>. Le journaliste, +bon prince, lui épargnait les gendarmes… +Cependant un beau crime révélé n’est-il pas un +triomphe dont tout reporter doit la gloire à sa +patrie ? Et Fulbert songeait… se rongeait, la revoyait +debout, le sein troué, les prunelles noyées +d’eau, les yeux d’un vert printemps, le regardant, +remplis d’un reproche très doux, d’un reproche +de mère qui devine que son fils s’égare sur des +routes dangereuses. Où l’avait-on enterrée ? Était-elle +morte tout de suite ou avait-elle agonisé +longtemps, cette créature bizarre, tendre et folle +de son corps, qui avait bien représenté, pour ce +garçon brûlé de toutes les précoces fièvres, la +volupté, mère et consolatrice de tous les hommes ! +Ne pas savoir… ne plus oser demander des nouvelles +de la morte !</p> + +<p>Au ronron des litanies de Jacqueloir, qui +comptait le nombre des obus ayant plu sur Strasbourg +la nuit du grand bombardement, ou durant +qu’Albain Gaufroi lui récitait une pièce intitulée : +<i>le Réveil de Marguerite</i>, il se mimait +l’atroce drame obscur. Il avait frappé de bas en +haut parce qu’elle se couchait sur l’oreiller, les +seins en l’air, toujours presque nue. Lui se trouvait +du côté de la table sous son bras arrondi, +un moment la lame du couteau était venue, il +ne savait plus comment, briller à son poing. Ce +couteau, un grand manche noir uni, une lame +traître qui le fascinait depuis des heures… +coupait chez eux indifféremment des viandes +ou du papier, c’était le couteau à tout faire. +Un jour, Flora ne trouvant pas son peigne avait +séparé ses cheveux de sa pointe un peu émoussée… +Et voilà, elle en était morte, la pauvre +chère fille !</p> + +<p>— Vous disiez donc, mon cher monsieur +Albain, qu’elle s’appelait Marguerite ?</p> + +<p>Ce nom le faisait remonter des dessous de son +ancienne existence aux dessous de la vie monotone +de Flachère. Pourquoi diable ce garçon épicier +mêlait-il le nom de <i>la patronne</i> à ses inepties ? +Cela le tirait une minute de ses cauchemars. +Le garçon épicier souriait d’une façon +louche. Des rimes blondes alternaient avec des +rimes de vermeil.</p> + +<p>— Est-ce que vous avez jamais bu dans du +vermeil, mon ami ? questionnait Fulbert, agacé.</p> + +<p>— Non, pour sûr, mais c’est certainement blond.</p> + +<p>— C’est pourpre, or et cuivre, d’ailleurs le +vermeil ne se porte plus. Dorer l’argent était un +sot métier d’autrefois. De nos jours on l’oxyde, +on le corrode jusqu’à ce qu’il prenne une horrible +couleur de bitume et de soufre… l’argent +c’est un métal maudit.</p> + +<p>— Oui, monsieur Fulbert. C’est par l’argent +que tout arrive. Cependant celui qui <i>s’appuiera</i> +la patronne aura le sac.</p> + +<p>Ful éclatait de son rire de crécelle.</p> + +<p>— Vous n’en n’êtes pas à espérer cette aubaine, +mon vieil Albain ?</p> + +<p>— Je ne me permettrai jamais de pareilles plaisanteries. +La patronne, c’est du nanan qui n’est +pas pour notre gueule, mais c’est pas défendu de +la trouver jolie…</p> + +<p>— Allons donc ! jolie ! Elle se serre trop, elle +rougit à propos de botte… moi, elle m’exaspère +avec son air de petite oie rose qui couve des œufs +de serpent. Si on lui donnait le fouet tous les +matins, ça irait mieux et lui ferait enfin tourner +son lait d’iris à cette sacré bon dieu de petite +nounou pour vampire.</p> + +<p>Albain se tordait.</p> + +<p>— Ah ! la sacré bon dieu de nounou pour +vampire !… la petite oie rose !… non ! n’y a que +vous pour trousser le compliment ! On dirait toujours +que vous venez d’avaler du vinaigre !… +Monsieur Fulbert… je ne connaissais pas les +anarchos et je me défiais d’eux, mais au jour +d’aujourd’hui je trouve que vous êtes des bons +zigs. Si vous n’aimez pas les bourgeois, vous avez +des manières de leur envoyer ça qui sont rudement +rigolotes. On voit que vous n’en pincez pas +pour la poésie…</p> + +<p>Et on se souhaitait le bonsoir. Le vieux papa +Jacqueloir levait sa calotte, soupirait :</p> + +<p>— Le vent a sauté, monsieur Fulbert, il va +pleuvoir demain. On entendra très bien le canon ! +Ça pète rudement davantage quand il fait humide. +Bonne nuit, fermez bien votre lucarne, rapport +au grain. Ah ! ce qu’ils vont en perdre +de la poudre… nos nouveaux artilleurs !…</p> + +<p>Exténué, harassé, les nerfs tirés aux quatre +chimères de son rêve, Fulbert se jetait sur son +lit après avoir bu un verre d’eau-de-vie. Dormir ! +Dormir ! Avant tout !</p> + +<p>Sa besogne du matin expédiée en trois heures, +quand il en fallait six aux deux comptables pour +la classer et la recopier, Fulbert grimpait à pas +de loup des sous-sols chez la <i>patronne</i>. A ce +moment-là le père de Marguerite faisait sa ronde +quotidienne dans les granges et les réfectoires. +(M. Davenel répétait souvent que l’œil du maître +est un frein nécessaire aux relâchements de l’ouvrier.) +Les fenêtres de la jeune fille donnaient +l’une sur la cour, l’autre sur les jardins. Elle +avait la pièce d’angle du pavillon. Une bonne +fortune, car elle la transformait en observatoire, +ne se gênant pas pour lever les rideaux et lui souffler :</p> + +<p>— Le voilà qui gronde le chef d’équipe. Nous +en avons encore pour une demi-heure.</p> + +<p>Prisonnier de l’intimité blanche de cette vierge, +absolument vierge, et qui défendait rigoureusement +ce qu’elle appelait les <i>sales caresses</i> : s’embrasser +sur la bouche, ou passer la main plus bas +que la gorge, il fondait peu à peu comme un +morceau de métal sous un acide, se rouillait sans parvenir +à prendre feu pour de bon. Il était très fort +et très froid, par politesse d’abord, ensuite par +une sorte de rancune contre la femelle vertueusement +bourgeoise qu’elle lui représentait, mais +elle était encore plus forte et plus froide que sa +cervelle de jeune blasé. L’aimait-elle sincèrement, +cachait-elle son jeu ou faisait-elle avec lui +l’étude, <i>la lecture</i> de l’homme ? Il commençait à +ne plus comprendre. Elle jouait le seul jeu possible +pour une partenaire désintéressée de son +gain. « Oui, je vous aime, seulement je ne peux +pas vous épouser. <i>Je ne vous connais pas, moi !</i> » +Il avait pensé, en acceptant ces rendez-vous de +gamine, en plein jour, sous le toit des parents, +à la merci de tous les domestiques, de tous +les employés entrant et sortant, qu’il fallait +prendre des précautions vis-à-vis d’une enfant +chaste trop étourdie pour savoir se protéger elle-même +ou sauvegarder sa réputation, et il s’apercevait +qu’elle avait déjà tout prévu. Elle avait +fait renvoyer Pauline, la femme de chambre rapporteuse, +et elle ne l’avait pas remplacée, se coiffant, +s’habillant sans autre secours que ses petites +mains de princesse. Elle savait bien que son +père n’entrait jamais chez elle, et, de plus, son +cabinet de toilette communiquait avec un escalier +intérieur donnant accès dans la bibliothèque.</p> + +<p>— Enfin, si on nous surprend un jour, que +direz-vous, cher ange ?</p> + +<p>— Nous ne faisons pas de mal, je dirai que +vous êtes venu me demander la clé des archives +de la ferme-école.</p> + +<p>— Pourquoi pas celle du champ de tir de +Salons-Laffitte, ma jolie ? objectait brutalement +Fulbert, qui avait de ces réflexions de pandour.</p> + +<p>— Il me croira et vous n’aurez qu’à lui expliquer +n’importe quoi, il vous croira. Il a confiance +en nous !</p> + +<p>— C’est révoltant, ma chère petite, les hommes +ne sont pas aussi bêtes que vous semblez le penser.</p> + +<p>— Oh ! ils le sont bien davantage ! répliquait +tranquillement l’ange, la jolie et la petite.</p> + +<p>C’était une amitié amoureuse telle qu’un poète +délicat aurait pu la créer, c’était surtout une +spéciale griserie des sens aboutissant au plus +absurde platonisme.</p> + +<p>Fulbert se considérait comme mort à l’amour +et mettait son dernier honneur d’homme à ne +pas voler un trésor dont il ne se sentait pas digne… +surtout parce qu’il n’y tenait pas, charnellement. +Et Marguerite, mélange de ruse et de +sentimentalité, ne voulait pas lui donner ce qu’elle +désirait garder pour un mari. La vérité, planant +bien au-dessus d’eux, était que, nés de souches +différentes, ces deux rejetons des civilisations +modernes ne pouvaient se joindre ou s’enlacer +pour porter leurs fruits qu’à la faveur d’un orage, +d’une de ces catastrophes qui changent les destinées +en faisant couler de la sève, des larmes +ou du sang.</p> + +<p>Il y avait des semaines que cela durait. Fulbert +en était malade… et il flairait le vent qui secouait +autour d’eux les clochettes pures du jasmin +d’Espagne ; il se disait qu’un matin, dans cette +chambre blanche, à l’abri de ces voiles au crochet +semblables à des araignées filant de la dentelle, +une infernale boue ferait irruption. Les dessous +de Flachère, fermentant de colère à voir leur plus +merveilleux produit dédaigné ou dédaigneux, +monteraient jusqu’aux fenêtres, escaladeraient +leur paradis virginal en une monstrueuse vague +noire, submergeant toute pudeur.</p> + +<p>Chaque fois qu’il essayait de parler sérieusement, +elle lui échappait comme un jeune chat +qui court après une mouche. Il ne voulait tout +de même pas violer une jeune fille destinée, selon +lui, à le demander en mariage, tous rôles renversés. +Il savait au juste qu’il pouvait faire sa +fortune chez le père Davenel rien qu’en donnant +un coup d’épaule dans quelques barrières. Les +ingénieurs n’avaient pas dit leur dernier mot et +les épandages lancé leurs derniers hoquets. Mais +l’épouserait-il avant qu’elle fût sa maîtresse ou +après ? Serait-il aimé pour lui ou pour sa sombre +couronne de prince de l’aventure ? N’ayant +jamais connu de vierge, il s’arrêtait au bord de +ce joli précipice dissimulé sous les glaces, et il y +a des gens qui n’aiment pas à briser la glace en +ces sortes d’affaires !</p> + +<p>Oui, elle était scrupuleusement honnête, et +cependant quelle singulière vertu, à la fois plus +mystérieuse que celle des trop fameuses demi-vierges +(autre produit des civilisations modernes !) +et plus solide que celle des jeunes filles +banales. Elle calculait comme le comptable Jacqueloir. +« Tant d’obus et tant de kilogrammes +de poudre perdus ! » « Tant de baisers sur les +cheveux, tant de plaisir gaspillé… car on ne +s’aimait bien qu’à se raconter des histoires, se +confier des secrets, triturer l’ordure de l’amour +des autres ! »</p> + +<p>— Vous me prenez pour le Bottin de la +galanterie ! s’écriait-il quelquefois, scandalisé par ses +questions extraordinaires. Pourtant, il l’initiait +volontiers, supposant qu’il récolterait ce qu’il +sèmerait, et il avait des remords, se sauvait quand +le père, absolument aveugle, l’invitait à fumer, +selon son expression favorite, le cigare <i>du bourgeois</i>. +Elle risquait des théories charmantes qui +le désarmaient, vernissaient d’attendrissement +son regard trouble errant sur elle.</p> + +<p>« Quand je vous embrasse, je suis votre femme, +quand vous m’embrassez vous êtes mon mari, +et quand nous nous embrassons nous ne sommes +plus que deux enfants, deux petits amis de collège ! » +Cela lui donnait des sensations étranges, +car elle l’embrassait sur le front, lui la baisait +furtivement sur l’oreille, et quand ils se pressaient +l’un contre l’autre, les mains aux épaules et les +yeux dans les yeux, ils restaient immobiles, sans +souffle, ne parlant plus, saisis d’un vertige inexplicable +qui les menait à l’extase.</p> + +<p>— Penses-tu à moi la nuit ? demandait Fulbert, +la tutoyant de loin en loin, brutalement, +comme un qui cravache une bête fourbe.</p> + +<p>— Je pense à vous quand je dors !</p> + +<p>— Bien bizarre ! Et pourrait-on savoir la +nuance de vos rêves, ma douce enfant ?</p> + +<p>— J’ai toujours tout oublié quand je me +réveille.</p> + +<p>— Par discrétion, hein ? Tu es la servante +qui feint d’ignorer ce que l’on jette pour elle +dans la tirelire du comptoir… C’est prodigieux ! +A la fête foraine de l’amour, s’il y en a jamais +une, je propose qu’on m’exhibe avec cette mention : +« Isolateur pour femme-torpille. » Enfin, tu m’aimes ?</p> + +<p>— Je ne sais pas, car j’ai souvent envie de +vous faire tuer !</p> + +<p>— Excellent ceci… la haine est le début de +toute passion…</p> + +<p>— Oh ! non, pas pour de la haine, je pleurerais +beaucoup de vous voir mort, mais si vous ne +m’obéissiez pas en tout, je sonnerais, j’appellerais +mon père et je lui dirais : « Cassez-lui la tête, je ne +veux pas qu’il sorte vivant d’ici… » Ça n’empêche +pas que j’en éprouverais du chagrin, allez.</p> + +<p>— Et moi donc !</p> + +<p>Ce n’était pas la demi-vierge, mais bien la +vierge et demie !</p> + +<p>Un vice, par exemple, un petit vice très singulier, +qui consistait dans l’intense plaisir qu’elle +éprouvait à lui faire <i>épouser ses mains</i>.</p> + +<p>— Épousez-moi les mains ! répétait-elle d’un +ton de petite fille qui veut manger du charbon +ou de la farine.</p> + +<p>C’était peut-être la revanche d’une mauvaise +plaisanterie qu’il lui avait glissée un soir en lui +disant que l’idée ne lui viendrait pas de demander +<i>une main</i>.</p> + +<p>Et alors, docilement quoique à regret, il prenait +ses mains, les unissait aux siennes par les paumes, +enlaçait un à un ses doigts blancs qu’il faisait +craquer et la forçait à plier un peu sur les +jarrets, comme on tient en respect une jument +récalcitrante rien qu’en lui saisissant les naseaux +entre le pouce et l’index.</p> + +<p>— Ça t’amuse ?</p> + +<p>— J’adore ça… il me semble que je vais mourir +ou devenir folle !</p> + +<p>— Aucun danger ! Tu vas entendre ton père +siffler dans la cour, tu bondiras vers ton miroir +et tu réorganiseras le bouffant de tes cheveux !</p> + +<p>C’était d’ailleurs exact, elle arrangeait sa coiffure, +poudrait légèrement la rougeur de ses joues +et frappait sur un timbre pour appeler la cuisinière. +Lui disparaissait une seconde derrière la +portière du cabinet de toilette.</p> + +<p>— Élisa, qu’est-ce qu’il y a pour déjeuner ?</p> + +<p>— Des œufs à la crème et du jambon. Mademoiselle +désire-t-elle que j’ajoute du poulet froid +mayonnaise ?</p> + +<p>— Oui, n’oubliez pas les marrons fourrés. Il +doit en rester d’hier soir.</p> + +<p>Et la cuisinière partie, il réapparaissait.</p> + +<p>— Ça creuse, les jeux de mains ? gouaillait-il, +un peu vexé de cette aisance de vieille reine +glacée chez une jeune fille ignorante, mais bien +portante.</p> + +<p>— Moi, depuis que je ne m’ennuie plus, j’ai +toujours faim… Je mangerais de la viande crue +si le médecin me l’ordonnait, comme il y a trois +ans.</p> + +<p>— Fichtre !… casser la tête aux gens… manger +de la viande crue… où allons-nous ! J’ai bien +envie de ne plus jouer à la main chaude, moi !</p> + +<p>Elle le regardait, narquoise…</p> + +<p>— Vous jouerez encore… jeux de mains… +jeux de vilains !…</p> + +<p>Un jour, ils eurent des discussions plus graves. +Ils étaient sortis chacun de leur côté, se donnant +rendez-vous sous les arbres du bord de l’eau, +en face du village de la Brette. Il y avait là un +canapé de mousse qui aurait tenté la plus farouche +réserve. Assis l’un près de l’autre, ils se taisaient +devant l’eau noire, coulant unie et huileuse +comme un fleuve de bitume. Leur salon de +verdure n’avait d’issue que sur les champs de +Flachère en pleine floraison et que les ouvriers +de l’équipe des dessous ne visitaient pas à cette +époque d’illusions poétiques.</p> + +<p>Une armée de marguerites veillait autour de +leur grande sœur, les saules et le tremble +jetaient un voile d’ombre sur son front. Elle +semblait plus pâle, plus songeuse que de coutume.</p> + +<p>En face, les maisons du village rangées en +rang de dominos montraient les fenêtres closes, +mortes, des orbites fatiguées de voir couler leur +propre putréfaction.</p> + +<p>— Il n’y a donc pas d’habitants dans ce village ? +murmura Fulbert, énervé par le silence et +la beauté de ce pays enveloppé d’une sorte de malédiction.</p> + +<p>— Ils ont juré de ne pas ouvrir leurs croisées +au vent des épandages…</p> + +<p>— Ah ! ah ! le fameux vent d’ouest !</p> + +<p>— Oui bien ! Ce sont des entêtés. Est-ce que +nous sentons quelque chose, nous ?</p> + +<p>— Je crois que nous commençons à nous habituer… +nous faisons partie de cette chose peu à +peu…</p> + +<p>— Fulbert ?</p> + +<p>Elle tourmentait le manche de son ombrelle, +la lèvre nerveuse, les sourcils froncés.</p> + +<p>— Enfin, je sais que le sujet t’irrite, cependant +ce n’est pas possible de venir ici pour la +première fois sans être suffoqué, ma chère.</p> + +<p>— Taisez-vous donc… il ne faut jamais me +tutoyer dehors !</p> + +<p>— Même quand on se trouve au milieu d’un +désert ? Même en baissant la voix… A ce propos, +Marguerite, avez-vous remarqué que lorsqu’on +vous dit <i>chut !</i> on est porté à répéter tout bas +ce que l’on vient de crier ?… Ce qui est stupide +puisqu’on vous a déjà trop entendu. (Il fit une +pause.) Marguerite… je t’aime, ajouta-t-il plus +bas.</p> + +<p>— Non… vous ne m’aimez pas, ça vous +amuse de me le dire pour me le faire croire.</p> + +<p>— Peut-être… et vous ? Cela vous amuse-t-il +de me mentir aussi bien ?</p> + +<p>— Vous êtes quelqu’un que je ne connais pas.</p> + +<p>— Tant mieux. Dès que deux amants se connaissent +des pieds à la tête et du cœur au cerveau, +ils n’ont plus qu’à se séparer. Il faut qu’ils +aient toujours la surprise de se découvrir, sous +peine de ne plus pouvoir se souffrir mutuellement… +Nous sommes, du reste, de singuliers +amants… Nous ne parlons jamais ni de passé ni d’avenir.</p> + +<p>— Je n’ai pas de passé… vous n’avez pas +d’avenir, Fulbert.</p> + +<p>— Vous êtes délicieusement consolante. Bref, +je ressemble à Jacqueloir et à Gaufroi, mes deux +collègues en écritures ?</p> + +<p>— Non ! Il y a des secrets dans vos yeux.</p> + +<p>— Et cela vous attire, un peu comme la vision +d’un cadavre au fond de l’eau, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oh !… vous n’avez tué personne, vous.</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p>Est-ce que, par hasard, cette fine fleur de +bourgeoisie, nourrie de mauvais romans et pourrie +de mauvais air, lui reprochait son manque +d’énergie comme anarchiste militant ?</p> + +<p>— Et si je vous disais que j’ai tué quelqu’un ? +murmura-t-il, levant le front du milieu +des touffes de menthe dans lesquelles il s’était +lové presque à ses chevilles.</p> + +<p>— Je ne le croirais pas non plus !</p> + +<p>— Ah !… Selon vous, j’en suis incapable, +aussi incapable que de vous violer, par exemple, +un jour… de vent d’ouest ?…</p> + +<p>— Ne dites pas de sales choses.</p> + +<p>Marguerite, qui lisait les journaux, de préférence +à la colonne des faits-divers, était très +instruite sur la manière de violer les petites et +les grandes filles. Elle lisait ces horreurs sans +dégoût, comme on regarderait agir des singes +derrière des barreaux de cage. Le monde était +nettement séparé en deux : les gens propres qui +font des choses propres, et les gens sales qui +font des choses sales. On ne se mélange pas, +mais on peut se parler… de cage à cage. Se +parler pris dans l’acception populaire que les +bonnes emploient pour se défendre contre une +accusation : « Oh ! Madame, ce garçon me parle, +nous nous parlons, mais il n’y a rien entre nous ! » +L’idée que ce garçon qui lui parlait aurait pu +lui sauter dessus ne lui venait même pas à l’esprit. +Elle ressentait auprès de lui toutes les joies +d’une possession, mais c’était bien elle qui possédait. +Elle le sortait d’un placard comme un objet, +jouait à le tourner et à le retourner, en avait une +peur bleue, une peur exquise du genre de celle +que l’on a au théâtre quand le traître prononce +les paroles fatales ou tire sa dague, puis, raisonnablement, +le renvoyait à son placard. Comment +eût-il osé la violer, mon Dieu, alors qu’en +un pas elle pouvait atteindre un timbre ? Compromise ? +Par quoi ? Elle ne livrait pas grand’chose +de sa personne. Elle ne lui écrivait jamais. +Son père, parodiant Avinain, répétait si souvent : +« N’écrivez jamais. » Simplement parce que le +pauvre homme avait la plume rétive. Elle ne lui +donnerait même pas sa photographie, et Dieu +savait que ce sacrifice lui coûtait, car elle possédait +certaines cartes-album d’une de ses meilleures +poses… le coude sur une colonne de marbre, +la taille droite et la robe ondulant dans une +perspective d’un kilomètre. Il ne lui manquait +qu’un diadème pour ressembler à la reine +Wilhelmine, la si gracieuse majesté qui possède +aussi un particulier aspect de jeune fille très ordinaire.</p> + +<p>Fulbert se dressait peu à peu du sein de ces +menthes dont le parfum, plus intense en ce pays +qu’en aucun autre, lui montait à la tête.</p> + +<p>— Voyons, ma chère, dit-il de sa voix rauque +et cassée de terreur de barrière, quel jeu jouons-nous, +décidément ? Je suis fatigué, moi, de vos +jolies comédies de mondaine. Nous ne sommes +pas ici dans le monde… ni dans votre chambre +blanche qui me tourne sur le cœur depuis quelque +temps comme un plat d’œufs à la neige trop +vanillés. Vous m’aimez d’amour ni plus ni +moins qu’une fille peut aimer son souteneur ou, +pour m’exprimer selon votre entendement virginal, +comme on aime celui qu’on désire, mais +qui ne sera jamais le protecteur légal. Je conçois +que vous ne vouliez pas m’épouser, je suis +un assez triste sire sous le rapport de la légalité… +Cependant, je suis capable de faire un +amant passable à l’occasion. Qu’est-ce que vous +attendez ? Que l’occasion fiche le camp… avec moi !</p> + +<p>Marguerite lui posa la main sur les lèvres.</p> + +<p>— Oh ! finis, dit-elle boudeuse… tu me racontes +des abominations.</p> + +<p>— Avec ça que ça ne t’amuse pas… quelquefois, +le matin, quand tu dénoues tes cheveux ?… +Tu n’es qu’une petite sotte… et si tu daignes +me tendre ton oreille… tu sais tout de même que +ce n’est pas par là…</p> + +<p>— Nous nous fâcherons, Fulbert ! Je veux +bien que tu m’apprennes la vie où il se passe de +vilaines choses… Je ne veux pas que nous en +fassions. Il y a mon père… d’abord.</p> + +<p>— Et même ensuite… car tu as vraiment la +terreur de le voir surgir quand je t’embrasse +comme on craindrait d’être dérangé par le serre-frein +dans un sleeping. C’est par prudence que +tu as mis hier un peignoir sans corset et une +matinée si transparente qu’on apercevait la +pointe de tes seins ?</p> + +<p>— Vous me dites toujours que je m’abîme à +porter des corsets trop étroits ?</p> + +<p>— Marguerite, vous êtes d’une ingénuité bien +compliquée pour votre serviteur. Je vais donner +ma démission. J’ai assez des cultures intensives.</p> + +<p>— Où irez-vous ? Vous constituer prisonnier ?</p> + +<p>— Est-ce que vous seriez de la police, ma douce enfant !</p> + +<p>— Fulbert, vous, vous n’êtes pas capable de +me mériter… Vous ne feriez aucun tour de force +pour vous élever jusqu’à moi.</p> + +<p>D’un saut, Fulbert fut debout, vert de rage, +sous l’ombre légère des saules à peine bourgeonnés +de petits boutons tendus, eux aussi, +comme des pointes de sein.</p> + +<p>— Pas capable de vous mériter ? Est-ce que +l’amour, cette suprême loi de la beauté de la vie, +a besoin, pour se prouver, de la hideur d’une +convention banale ? Est-ce que pour nous appartenir +l’un et l’autre nous avons besoin de nous +salir d’abord les mains à des besognes avilissantes ? +A-t-on besoin, pour s’aimer, d’une autre +impulsion que celle d’aimer ? Je suis le secrétaire +de ton père ; c’est déjà trop pour mon honneur +de mâle que je place plus haut que ton honneur +de bourgeoise, ma petite, car il a dû s’affranchir +d’un horrible esclavage : celui des sens. C’est +trop, entends-tu, que je reçoive un salaire quelconque +pour avoir le droit de respirer l’air, +empesté de miasmes sociaux, que tu respires ! +Ah ! tu trouves que je n’en ai pas assez fait en +acceptant l’hospitalité d’une ferme-école, moi, +le vagabond des grandes routes de l’intelligence +qui n’ai plus rien à apprendre au sujet de la +pousse des choux ! Tu penses que je devrais +aller à la guerre du progrès contre la routine +pour y décrocher une épaulette de lieutenant, +comme jadis les héros de vos bourgeoises mamans +allaient quérir la faveur de leur bien-aimée +en assassinant des tas de bougres qu’ils ne +connaissaient pas… Non ! mais, en vérité, pour +qui me prends-tu ? Et qu’entrevois-tu donc +dans ce que je t’enseigne de la passion ? A l’époque +des cavernes, quand la terre n’était pas décomposée +par vos engrais chimiques, le mâle avait +le droit de conquérir sa femelle par la seule puissance +de son désir et de sa force, il avait aussi +le droit, le devoir de la tuer si elle le trompait +ou songeait à l’asservir d’une façon quelconque. +L’amour est le seul terrain qu’on n’améliore pas. +Il y croît toujours les mêmes plantes aux libres +racines… bonnes ou mauvaises ; rien ne les +arrachera du sol. Je n’ai rien à voir, moi, dans +vos louches combinaisons perfectionnées. Je ne +suis pas allé te chercher ! Me sachant et me +voulant hors vos lois, je me suis tenu à l’écart +comme le loup que la faim ne fait même +plus sortir des forêts. Je me serais volontiers +crevé à cette peine que je trouvais plus à ma taille +que les petits jeux sournois que tu m’apprends. +Tu es vierge ? Je veux le croire. Tu es belle, je +le constate. Mais tout cela, je ne puis l’acheter, +ma chère, ni par une attente énervante de l’occasion, +ni par le déploiement de sacrifices, d’artifices +inutiles. Je ne me creuserai pas la tête +pour inventer une mécanique agricole. Non ! Je +te veux, tu me veux, unissons-nous ! Et je souhaite +que mon plaisir vaille le tien ! En ce moment +de fermentation générale, il y a des choses +dans l’atmosphère qui me troublent beaucoup +plus que la pointe agressive de tes seins. Positivement, +cela sent le cadavre, chez toi, et je +m’imagine que tous nous avons nos intolérables +dessous peuplés de morts… Tiens, regarde le +bord de ta robe blanche, Immaculée Conception +de la pure amitié ! Regarde… elle est noire… +tous tes dessous sont noirs… quoi que tu fasses +jamais pour te nettoyer, sale bourgeoise, ta +conscience sera toujours aussi malpropre que +la mienne… La mort ou la m…, c’est la même +histoire, au fond !…</p> + +<p>Emporté par sa fougue d’étalon pris au piège, +il ne se souvenait plus du tout qu’il ne fallait +pas ruer sur cette trappe de métal sonore qui +dissimulait les épandages. Marguerite, à son +tour dressée, plus pâle que ses jeunes sœurs en +étoiles qui la contemplaient curieusement, s’écria, +un peu feuilleton du <i>Petit Journal</i> :</p> + +<p>— Fulbert, vous êtes un lâche !</p> + +<p>— V’lan ! Je m’y attendais, à la phrase de +mélodrame, riposta Fulbert. Tu ne me feras +grâce d’aucune bêtise… et tu ne sauras jamais +si bien dire ! Oui, je suis un lâche d’avoir assassiné… +le semblant de dignité qui me restait ! Je +suis un lâche d’être venu te demander de l’oubli +et du pain, à toi, la Vierge au placard, la Vierge +de Nuremberg qui ne refermes tes bras sur tes victimes +que pour les chatouiller aux endroits non +essentiels afin que le supplice dure ! C’est pour +toi, en somme, que je suis ici, et tu me fais payer +par ton père pour t’amuser… Seulement, les +rôles changent : j’ai l’intention de m’amuser davantage. +Moi, j’en ai assez de respirer des émanations +douteuses, des odeurs tour à tour violentes +et fades : jacinthes, roses, iris et fumures +spéciales ! Je suis un lâche… un monstre… un +anarchiste… c’est entendu… mais tu es une +putain, oui, toi la vierge, la fleur fine de la bourgeoisie +intensive. Une putain, c’est celle qui se +refuse pour le calcul honteux de se réserver à son +mari futur… Moi ou un autre ! Et il y a un degré +de plus chez toi… l’avare de baisers… tu économises +même sur la menue monnaie de tes vices !</p> + +<p>Marguerite éclata en sanglots.</p> + +<p>— Fulbert ! c’est épouvantable ! Je vous +défends de me parler, je vous défends de toucher +à ma robe. Est-ce que vous allez tout dire +à mon père, à présent ?</p> + +<p>Fulbert, que des larmes auraient pu désarmer, +fut rendu féroce par cette pauvre exclamation +d’une terreur à la fois enfantine et très égoïste.</p> + +<p>— Ton père !… (Il la regarda un instant avec +pitié.) Eh bien, oui, je vais tout lui dire…</p> + +<p>Marguerite poussa un cri ; rassemblant ses +jupes autour d’elle, sans même s’essuyer les +yeux, elle se sauva, fendant le flot des hautes +menthes comme une femme poursuivie.</p> + +<p>Cette fois, le vagabond Amour faisait mieux +que passer sur ses terres, il se permettait d’y +chasser, le cruel Chemineau !</p> + +<p>Fulbert n’avait, lui, jamais calculé, ni mesuré +ses paroles ou ses gestes. Il voulait se venger +le plus promptement, le plus dédaigneusement possible.</p> + +<p>Il hâta le pas sur le sentier des épandages, +traversant le champ des choux-fleurs géants, +ceux qu’on appelait : les perles de Flachère, +boules de billard énormes dont la blancheur de +mal blanc cachait ces affreux lombrics qui s’y +développaient, s’y déroulaient, comme en des +bocaux de pharmacien.</p> + +<p>Ah ! les perles de Flachère… quel collier !…</p> + +<p>Au bout de cinq minutes il fut dans le bureau +du directeur. M. Davenel somnolait sur les multiples +paperasses à grand’peine mises en ordre +par Jacqueloir et Gaufroi.</p> + +<p>— Cher Monsieur, déclara-t-il, claquant la +porte, car il pensait bien que Marguerite collerait +son oreille à la serrure, je désire vous informer +de ma nouvelle résolution. Je m’en vais…</p> + +<p>— … Vous nous quittez, s’exclama M. Davenel +ahuri ! Vous voulez vous en aller, au moment +de nos inventaires ? Mais vous êtes fou ! +Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez reçu de +mauvaises nouvelles ?… Voyons ! Ce n’est pas +sérieux… Un piocheur comme vous… qui mordait +si bien au travail… Fulbert ?…</p> + +<p>— Monsieur, scanda le jeune homme sèchement, +je m’en vais parce que l’air est irrespirable +ici… au moins pour moi. Je n’ai plus envie de +travailler… j’ai envie de violer… (Il fit une +pause, eut le temps de saisir un petit bruit de +chatte frôleuse derrière la portière du bureau.)</p> + +<p>— Vous avez envie de violer ? balbutia le +directeur de Flachère complètement effondré par +cet aveu inouï qu’il n’avait pas encore entendu +sortir de la bouche d’un ouvrier saoul, même du +plus grossier de tous les ivrognes.</p> + +<p>— … Oui, Monsieur, c’est comme j’ai l’honneur +de vous le dire en ma qualité d’anarchiste +toujours prêt aux revendications sociales… J’ai +envie de violer… votre coffre-fort, là-bas, cette +grosse machine bête en fer gris qui ressemble à +un corps de locomotive privée de ses roues. Je +préfère m’en aller parce que le sang me monte +au cerveau. Vous saisissez ? Le printemps. +L’herbe tendre. Je suis une sinistre crapule. Cependant +je ne veux tout de même pas vous voler, +à vous, la fille de vos œuvres… votre fortune.</p> + +<p>— Mais, bégaya le père de Marguerite atterré, +sinon très étonné, car avec un anarchiste militant +il faut s’attendre aux pires lunaisons, c’est +idiot cette envie-là ! Est-ce que vous pensez que +je suis assez Jean-Jean pour laisser ma fortune +dans un coffre-fort… quand il y a les banques ?</p> + +<p>— Oh ! vous savez, riposta Fulbert, dont les +prunelles sombres eurent un jet de feu, c’est +pour la forme, simplement ! On viole une de ces +machines vides en passant, un soir d’avril, comme +on éventrerait une femme sans cœur, histoire de +lui faire sentir sa puissance de mâle ! Cher Monsieur, +je n’en reste pas moins votre obligé… +pour les parfums d’iris que j’emporte avec moi +(et il désigna une plate-bande en face de la fenêtre +ouverte).</p> + +<p>— Où allez-vous vivre, maintenant, ne possédant +ni certificat, ni papier, ni répondant… +Avec des envies de ce goût-là… je ne peux guère +vous donner de recommandation, moi !</p> + +<p>— Je garderai encore quelques semaines le +petit taudis du bord de la forêt, si vous le permettez. +On y respire un air vraiment pur, et il y +règne une fraîcheur de cimetière provincial qui +calme les fièvres.</p> + +<p>— Enfin… comme il vous plaira. Il est plus +sage de fuir les tentations, et le péché non commis +est à moitié pardonné. A vous revoir !</p> + +<p>Et le directeur de Flachère affecta le maintien +bon enfant qu’ont les médecins aliénistes devant +un agité.</p> + +<p>Le soir, il confiait à sa fille, en pouffant dans +sa serviette, que <i>les anarchos</i> ne sont pas ce +qu’un vain peuple pense :</p> + +<p>— … Des dégénérés !… des névrosés !… des +pauvres diables qui, au dernier moment, vous +flanquent toujours la bombe dans les water-closets… +Ils manquent de poigne !…</p> + +<p>Marguerite, plus blanche que la serviette de +son père, l’approuvait, par signes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br> +<span class="small">LE RETOUR DE FLORA</span></h2> + + +<p>— Flora ! Non, ce n’est plus <i>l’autre</i>, c’est +<i>elle</i> ! Flora vivante ?…</p> + +<p>D’un bond, Fulbert fut au seuil de sa hutte. +Dans le soir qui tombait il avait bien reconnu +cette spéciale silhouette de femme, glissant sur +le sol comme une ombre, dont les pas n’émettaient +aucun bruit et qui avait l’aspect de ces +nuées flottantes, grises, se levant sur les mares à +l’heure crépusculaire. Esprits des eaux, tourments +des hommes ! Quelque chose qui n’est pas +l’amour et qui vient peut-être de la part de l’amour. +Quelque chose qui fait le mal inconsciemment, +qui est déjà mort et nous force à mourir.</p> + +<p>Elle s’arrêta, un peu lasse, à la petite barrière +des buissons, hochant la tête :</p> + +<p>— Oui, c’est moi, Ful. N’aie pas peur, c’est +bien moi, ta Flora.</p> + +<p>Elle parlait d’une voix exquise, très douce, +presque gaie, une de ces voix qui vous font aimer +la bouche la plus corrompue, car un accent est +souvent le parfum des paroles. Elle parlait, cette +femme, ou chantait, comme certains démons +doivent parler en rêve aux jeunes hommes solitaires +pour leur apprendre toute la musique du +désir, ses rythmes particuliers, et des ondes +voluptueuses allaient s’élargissant dans l’oreille, +diluant le mot jusqu’à l’oubli tant le souvenir du +son était encore plus doux.</p> + +<p>Fulbert eut froid au cœur, chaud sous le front.</p> + +<p>— Elle revient… pour m’emporter.</p> + +<p>Et il recula, se frotta les yeux, regarda ses mains.</p> + +<p>— Non, elles ne sont plus rouges. Rien n’est +arrivé. Mes mains sont nettes, je les ai essuyées +à la robe de l’<i>autre</i>. C’est Flora vivante.</p> + +<p>Il cria, éperdûment :</p> + +<p>— Flora vivante !</p> + +<p>— Ful, mon Ful, je n’entrerai pas si je te fais +peur. (Elle ajouta, les bras tendus :) Oui, je suis +vivante, guérie, regarde-moi. Je suis toujours +ta Flora et je viens pour te le dire… C’est +M<sup>r</sup> Marcus, ton ami, qui m’a donné ton adresse. +Il m’a fait promettre de te pardonner. (Elle sourit +d’un sourire qui éclaira sa face demeurée grise +dans le crépuscule.) Est-ce vrai… que tu me pardonnes, +Ful… de ne pas être morte ?</p> + +<p>Fulbert sortit de sa cabane, s’approcha de la +femme. Aussitôt que ses doigts eurent effleuré +l’un de ses bras tendus, il eut une espèce de +répulsion nerveuse, se recula.</p> + +<p>— C’est bien elle. Je ne dors pas. Je ne suis +pas fou. Elle est revenue !…</p> + +<p>— Flora (dit-il après un silence farouche), mon +ami Marcus est le plus vil des entremetteurs, +voilà tout ce que je peux te répondre.</p> + +<p>Alors, on vit une chose étrange. Flora se replia +sur elle-même comme une couleuvre qui s’efface +dans les herbes après s’être balancée toute droite, +et elle passa la petite barrière des buissons <i>à +genoux</i>.</p> + +<p>Le manteau gris, à capuchon, un cache-poussière +de soie un peu déteinte qui la couvrait, se +prit dans les ronces et se déchira, elle émergea +de son enveloppe terne vêtue d’une robe de +peluche rose, atroce et jolie, si vieille qu’elle avait +le reflet d’un tas de fleurs fanées, car elle était +de cent roses différents, depuis le rose jaune jusqu’au +rose pourpre. Sur les hanches et aux creux +des aines, l’étoffe lui formait des plis horribles, +des plis de peau. Le capuchon se renversa et la +tête apparut, casquée de cheveux roux, fardée, +coupée de rides précoces, mais illuminée de +deux yeux verts et or tout à fait splendides. +Pour adoucir les feux de pierreries de ce regard, +les cils noirs tombaient, en frange espagnole, +longs et brillants, comme déjà scintillants de larmes.</p> + +<p>Fulbert saisit la jeune femme agenouillée devant +lui aux épaules et la courba sous son poids.</p> + +<p>— Je te hais ! Je te hais ! Que viens-tu faire +ici, lâche créature, espèce de chienne battue ? Et +combien d’hommes t’ont passé sur le ventre, hein, +depuis notre dernière nuit ! Dis ! Combien d’hommes ?</p> + +<p>Elle souriait, semblant trouver cette réception +toute naturelle.</p> + +<p>— Autant que de nuages au ciel… qui sera +bleu demain, mon Ful !</p> + +<p>— Va-t’en. Je ne veux ni te voir ni t’écouter.</p> + +<p>— Laisse-moi entrer chez toi d’abord, Ful, +soupira-t-elle, je t’expliquerai tout. Je suis brisée. +C’est une longue course que celle que j’ai dû +faire et je ne suis pas bien solide. Laisse-moi +entrer un petit moment chez toi pour me reposer ; +après, je m’en irai. Je suis si contente que la tête +me tourne.</p> + +<p>Fulbert la souleva. Elle était à la fois légère +et lourde, légère parce qu’elle était très souple, +lourde parce qu’elle s’abandonnait. Il la porta, +la jeta sur son lit d’un geste sauvage, puis +demeura hébété en face d’elle.</p> + +<p>— Flora n’est pas morte ! répéta-t-il d’une voix +sourde.</p> + +<p>Elle joignit les mains.</p> + +<p>— Assieds-toi près de moi. Je veux te regarder +à mon aise, Fulbert. Je m’imaginais, au +contraire, que c’était toi qui étais mort… Tu ne +veux pas ? Eh bien, je vais m’asseoir par terre !</p> + +<p>Il s’assit près d’elle, machinalement, et elle +glissa par terre se blottissant entre ses jambes, +la tête levée vers lui, ses cheveux se tordant le +long de sa poitrine comme une ancienne souffrance +qu’il connaissait trop. Et ainsi posée en +esclave qui implore, elle se renversait pour le +mieux dévorer des yeux.</p> + +<p>Ils se regardèrent longtemps ; leurs lèvres frémissaient, +lèvres d’enfants qui n’osent pas pleurer, +et peu à peu leurs deux masques de pauvre +humanité cruelle et torturée, plus torturée encore +parce qu’elle a été cruelle, prirent une expression +de joie divine. On sentait qu’ils ne pourraient +rien se dire qui fût d’accord avec leurs âmes et +que les paroles qu’ils échangeraient désormais +ne signifieraient rien.</p> + +<p>Lui, renouvela sa question idiote, les dents +serrées, se penchant sur elle et la tenant toujours +férocement aux épaules.</p> + +<p>— Combien d’hommes ?…</p> + +<p>— Je ne me souviens plus, chéri. A l’hôpital +on ne s’amuse guère, tu sais. J’ai été bien malade. +Toi, comme tu es changé, mon Ful. Je me disais +en venant : je rôderai autour de sa maison, et +s’il a l’air heureux, je m’en irai sur la pointe du +pied, mais si je le vois très triste j’entrerai chez +lui pour lui dire que je suis guérie. Peut-être que +cela lui fera plaisir. Ton ami, M<sup>r</sup> Marcus, le journaliste…</p> + +<p>— Tu as couché avec ? interrompit brutalement Fulbert.</p> + +<p>— Oui, là, j’ai couché avec…</p> + +<p>— Tu mens !</p> + +<p>Elle éclata de rire, d’un rire tremblant comme +un sanglot. Elle riait toujours d’une façon maladive, +même autrefois, et cela faisait de la peine +quand on s’en souvenait.</p> + +<p>— J’étais sûre que tu allais me crier ça. Non, +je n’ai pas couché avec parce qu’il ne me l’a pas +demandé. Ensuite il m’a raconté des choses qui +m’ont rendue méfiante. Il voulait m’envoyer à la +préfecture te dénoncer, certifiant que c’était pour +ta tranquillité, qu’on te ferait rechercher comme +fou et que tu serais mieux dans un cabanon. Je +lui ai fabriqué une belle histoire à mon tour, l’histoire +d’un couteau sur lequel je suis tombée, un +soir, en voulant allumer une bougie ! Car, tu +n’as pas frappé, Ful ! C’est moi, qui, toute +endormie, me relevant à tâtons, ai trouvé un +couteau, n’est-ce pas, tu te le rappelles, Fulbert ? +Mon Dieu, comme tu es pâle !</p> + +<p>— Tais-toi ! Je ne suis pas fou. J’ai fait ce que +j’ai voulu… Je t’ai frappée parce que… je ne +pouvais pas faire autrement.</p> + +<p>— Oh ! Fulbert, quelle nuit ! Qui aurait cru cela +de ta part, mon pauvre Fulbert chéri ? Et tu t’es +en allé… sans te retourner pour m’embrasser. +Je me suis réveillée toute seule. J’ai poussé un +grand cri en me réveillant, et j’ai aperçu mes +draps rouges, et la porte grande ouverte devant +moi, sur le corridor tout noir ; tu étais parti. Je +me suis levée la poitrine brûlante. J’ai hurlé terriblement, +mais je ne sentais pas mon mal, je ne +me croyais pas blessée. J’ai couru jusqu’à +l’escalier, t’appelant, puis je suis tombée en même +temps que j’arrachais le couteau… Plus tard, je +me suis souvenue, sur un lit d’hôpital, un autre +lit que le mien, dont les draps étaient blancs au +lieu d’être rouges… et la porte était bien fermée +devant moi… pour toujours sans doute. Je pensais +que j’étais vraiment morte. (Ses yeux étincelèrent, +lui lançant une caresse éperdue.) Maintenant, +mon Ful, je sais bien que je suis vivante +puisque je te revois !</p> + +<p>Fulbert saisit sa tête de sainte en extase à deux +mains et la souleva jusqu’à sa bouche ; telle une +coupe remplie de larmes qu’il aurait voulu boire +avant qu’elle débordât.</p> + +<p>— Est-ce que tu as beaucoup souffert, dis ?</p> + +<p>Elle baissa ses yeux, faisant luire ses cils.</p> + +<p>— Non. Ne t’inquiète pas. Les médecins ont +déclaré que j’avais saigné tout ce qu’il fallait de +sang pour pouvoir me guérir, mais que ce serait +long. J’ai eu chaud. J’ai eu froid. J’ai eu la fièvre +et j’ai battu la campagne. Dans ma poitrine une +espèce de bête me mordait d’abord très fort, puis +plus doucement. Quand ton ami Marcus est venu, +ça ne me faisait pas plus mal qu’un petit chat ! +Et encore un peu, pourtant, quand on appuie +sur la plaie. Dès que j’ai su que tu… te portais +bien, que tu étais… sauvé, ça m’a remise complètement +sur mes deux pieds et je suis partie +aussi, sans me retourner. Je n’avais plus personne +à embrasser chez moi, tiens !</p> + +<p>— Tu ne t’es arrêtée… nulle part ?</p> + +<p>Elle plissa la bouche.</p> + +<p>— Si, avoua-t-elle bien bas, pour… manger.</p> + +<p>Il se mit à rire sourdement.</p> + +<p>— Elle s’est arrêtée en route. Parbleu ! Pour +manger… ou coucher, plutôt ! Allons ! Combien +de fois… as-tu mangé ? La délicieuse phrase ! +D’ailleurs je m’en doutais. C’est naturel ! Voyons ! +Chez mon ami, M<sup>r</sup> Marcus. Non ! je ne le croirai +pas. Il n’aime pas les femmes qui ont faim, +lui ! Chez qui ? Mais parle donc, misérable fille +que tu es ?</p> + +<p>Flora était presque suspendue par la tête aux +mains de Fulbert. La coupe déborda. Des larmes +chaudes inondèrent son visage velouté de fard. +Elle parut toute rose, sous la poudre, et plus +jeune. Tout son être tordu, à poignées, comme +ses cheveux, se raidissait en une muette supplication +d’amour. Pourquoi lui gâtait-il cette +heure de joie miraculeuse. Ah ! il serait donc +encore jaloux… et de quoi, mon Dieu ! Pour si +peu de chose.</p> + +<p>— Veux-tu répondre ?</p> + +<p>— Mais tu vas m’étouffer, Fulbert ! Je n’ai +que le souffle. Si je te mens, tu sauras quand +même. Et si je ne te mens pas…</p> + +<p>— Je croirai que tu mens, selon ton habitude. +Il vaut mieux parler.</p> + +<p>— J’ai suivi… Oh ! Fulbert, j’étais trop heureuse +de te revoir… ça ne pouvait pas durer… +entre nous.</p> + +<p>— Dépêche-toi. J’attends.</p> + +<p>Elle essuya ses larmes d’un geste résigné, +courba le front sous les yeux de phosphore qui +la fascinaient, et murmura d’un accent monotone, +petite fille récitant la leçon éternelle :</p> + +<p>— J’ai suivi… un soldat. Je n’avais pas de +robe, et on avait tout vendu chez moi pour mes +frais d’hôpital. C’est un officier d’artillerie. Il +est en garnison tout près de la propriété de +Flachère. Je l’ai choisi à cause de ça, tu comprends. +M<sup>r</sup> Marcus m’avait bien expliqué où tu +demeurais, mais je n’osais pas t’écrire et j’avais +surtout peur de leur enquête malgré mon histoire +du couteau. Ton ami me disait que tu voulais épouser +une demoiselle très riche et qu’il fallait t’empêcher +de commettre ce crime. Quel crime ? Je +ne sais pas, mais cette idée de mariage-là me +faisait mourir deux fois. Je suis venue dans sa garnison, +lui promettant tout et le reste, et je me +suis échappée dès que j’ai eu ma robe. Elle n’est +pas neuve. Elle aurait coûté plus cher, il y a +trois ans, je t’assure. Enfin, comment voulais-tu +que…</p> + +<p>— Tu as très bien agi. Marcus ne sait pas ce +qu’il raconte. C’est un imbécile. Il s’amuse en +journaliste. Toi tu t’es amusée en… fille. L’essentiel +est que vous ne vous soyez pas amusés l’un +avec l’autre, car cela me cuirait davantage. Vraiment +parlons de ta robe. Elle est affreuse. (Il +suffoquait.) Ce soldat… cet officier d’artillerie +demeure… loin ?</p> + +<p>— Je t’en prie, Fulbert, ne me tourmente pas. +Il demeure… à son régiment, à Salons-Laffitte, +là, derrière la forêt. Mais je ne le verrai plus.</p> + +<p>— Ah ! Et il est bel homme, très vigoureux, +sentant le chien mouillé, comme tous les soldats. +N’est-ce pas toi qui m’as dit que tous les militaires +sentent le chien mouillé ?</p> + +<p>Il éclata de rire et se releva violemment, laissant +tomber Flora de toute sa hauteur.</p> + +<p>Celle-ci se coucha par terre, entourant ses +genoux de ses deux bras.</p> + +<p>— Fulbert ! oh ! mon Ful ! j’ai tant souffert ! +S’il me fallait encore m’en aller ce soir, je n’aurais +plus la force. Garde-moi au moins cette nuit.</p> + +<p>— Le beau palais de prostituée que ma maison ! +Pauvre Flora ! Regarde un peu où tu es ! +Le vent passe au travers des murailles et la terre +humide sert de tapis. Tu te roules dans la boue +avec ta belle robe. Jolie robe ! Très jolie robe ! +d’un goût exquis… elle est d’un rose spécial… +Attends-donc… <i>rose-porc</i> ! Couleur délicate, +fonçant un peu aux coutures, c’est-à-dire devant +et derrière. Y a-t-il même des coutures ? C’est +fendu, simplement. Une robe pour officier, les +plis servent de galons. Allons, te relèveras-tu ?</p> + +<p>Flora ôtait silencieusement les agrafes de son +corsage. Elle apparaissait nue, en dessous, sans +corset, sans chemise et sans jupe. Cette robe +lui collait au corps comme une seconde peau. +Sa gorge, striée de petites marques ressemblant +à des raies d’ongles, était encore ferme et gracieuse. +Le sein gauche exhibait une entaille +rouge, deux lèvres à peine fermées, une autre +bouche qui disait plus haut que n’importe quelle +parole : voici la plaie d’amour où tu es entré +jusqu’à la garde de ton couteau, cruel !</p> + +<p>Fulbert fut aveuglé comme par un jet de sang. +Il essaya de tourner la tête. Flora se mit à genoux, +ses bras blancs, de nouveau, s’enroulèrent +à lui.</p> + +<p>— Ful ! je sais que tu ne m’aimes pas, que tu +ne m’aimeras jamais peut-être, mais, quand… +<i>j’étais morte</i>, pensais-tu à moi ?</p> + +<p>— Oui, j’y pensais, avoua Fulbert, tremblant +de tous ses membres.</p> + +<p>— Tu l’as dit à ton ami Marcus et il me l’a +répété, voilà pourquoi j’ai osé revenir.</p> + +<p>— Mon ami Marcus est un vil entremetteur, +un traître…</p> + +<p>— Fulbert ! Écoute-moi bien. Je ne mens plus. +Si je venais mourir chez toi… si les médecins +m’avaient dit que, malgré mon air de guérison, +je devais mourir tout de même bientôt ? Voudrais-tu +encore me renvoyer ?</p> + +<p>Fulbert poussa un cri terrible et la dressa tout +debout contre lui.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est… répète un peu… mourir ? +Tu es à moi et je te le défends. Flora, je +veux savoir la vérité…</p> + +<p>Elle lui mit la main sur la bouche.</p> + +<p>— Chut ! murmura-t-elle. Je mens toujours, +c’est convenu ! Toi, n’avoue pas, je te veux +libre, sans cela nous serions trop malheureux ! +Quelque chose nous sépare et il faut que cela +soit ainsi pour que tu demeures mon maître, le +seul. Si tu m’aimais comme je t’aime, cela te +ferait trop de mal. Moi, j’ai fini mon temps, et le +secret de l’amour, tu peux le garder pour une +autre… Tu veux donc te marier ?</p> + +<p>Elle ne pleurait plus, blottie dans ses bras, +lui montrant, de tout près, ses dents qui brillaient +d’un sourire singulier, moitié caresse, +moitié morsure.</p> + +<p>— Me marier ? Une invention de Marcus ! Et +puis, j’ignore cet art-là, se fiancer, promettre la +fidélité qu’on vous promet, ne pas être jaloux +des hommes qui passent, de tous les hommes, +simples officiers ou puissants civils. Non, vraiment, +je n’ai guère envie de me marier… +aujourd’hui.</p> + +<p>— Alors, répondit Flora dans un long soupir, +c’est ici la maison de la joie. On ne va pas, bien +sûr, se ravager la figure à pleurer… parce qu’on +a tué ou qu’on est mort ! Quand nous nous disputerions +éternellement, cela n’y changerait rien ! +On s’est rencontré trop tard, mais on mettra les +morceaux doubles… et rien n’effacera mieux la +cicatrice. Je n’ai connu personne avant de te +connaître. Qui donc aurait osé me tuer par +jalousie ? Prends garde aux vierges, Fulbert ! A +celle que tu dois aimer après moi ! Les vierges +vont en paradis, mais elles ne le donnent pas. +Sans moi, jamais, jamais tu ne seras heureux, +mon Ful ! Et ce sera là mon unique reproche…</p> + +<p>Fulbert la ramenait vers le lit, le pauvre lit de +sangle, si étroit et si dur. Ils y tombèrent enlacés.</p> + +<p>— Chère Flora menteuse, pourtant si vraie, +qui vit… tellement elle en meurt, ma Flora +unique, celle à tout le monde ! Ah ! oui, je l’attendais +sans le croire possible, ce retour de +joie… J’ai tant rêvé de ton sang qui coulait sur +mes mains, lentement, lentement, comme une +eau tiède ou la langue lécheuse d’un chien +soumis. Le mariage ? Où avais-je la tête ? Moi, +ton amant… Mais, j’y songe ! As-tu faim ? As-tu +soif ?</p> + +<p>Fulbert se détacha de sa bouche pour respirer +douloureusement à son tour.</p> + +<p>— C’est qu’il n’y a rien, ici, fit-il, un peu +inquiet. Ni pain frais, ni vin fin. Ah ! l’horreur +de mon existence, ma pauvre Flora ! Dans quelle +fosse viens-tu choir, toi et ta robe rose, si +veloutée par les baisers qui savent payer en +douceurs. Je n’ai rien, rien à t’offrir, ce soir, ma +fille.</p> + +<p>— Ne te tourmente pas, Ful, moi j’ai de l’argent +tout au fond de la poche de ma vilaine robe +rose. Nous partagerons comme jadis, les jours +de dèche. Nous boirons de mon sang tous les +deux… tu communieras de ma chair et tu me +pardonneras de ne pas pouvoir te donner davantage. +Je suis venue aussi pour te sauver de la +faim de l’estomac… c’est celle qui fait le plus de +mal, sur le moment. Ton cœur, ensuite, aura +plus chaud près du mien. Mon petit grand Ful ! +Comme tu es maigre ! Je compte les os de tes +mains dans mes doigts.</p> + +<p>— Toi, tu ne songerais pas à épouser mes +mains dans cet état, petite Flora, l’anti-bourgeoise ?</p> + +<p>— Épouser tes mains ! Tu as toujours de si +drôles de paroles. Ah ! tu n’as guère changé +d’esprit, mon Ful !</p> + +<p>— On épouse les mains puisqu’on les demande +en mariage !</p> + +<p>— Tu as raison, mais si on n’épousait que ça…</p> + +<p>Il eut un rire franc.</p> + +<p>— Ça pourrait valoir mieux, certainement, +sous le rapport de la correction.</p> + +<p>Flora regarda autour de l’unique chambre de +leur maison de joie. C’était sombre. Dans un +coin, la lanterne qu’on lui avait prêtée, un soir, +pour s’éclairer jusqu’à <i>son château</i>, scintillait +vaguement, d’un fer blanc plus propre que le +reste de son ménage. La fille se dressa, résolue, +noua ses cheveux et boutonna son col, chercha +son manteau.</p> + +<p>— Je vais aller au plus près, je trouverai bien +du pain et des légumes, une côtelette pour toi. +Demain on arrangera des menus plus soignés. +Dans ce sale pays, on doit tout de même vendre +des choses ordinaires. Comment t’y prends-tu, +d’habitude ?</p> + +<p>— Je vais quelquefois dîner chez le directeur +de Flachère.</p> + +<p>— Ce M. Davenel qui a une fille ? Un homme +riche ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Alors, tu n’es pas invité… ce soir ?</p> + +<p>— Non !</p> + +<p>Il la contemplait, les yeux phosphorescents, +ayant oublié et la faim et la soif. Il ajouta de +son plus âpre accent de gouaille :</p> + +<p>— Tu as de la servante dans la peau, Flora, +il faut que tu t’occupes de la cuisine… maintenant.</p> + +<p>Elle se baissa pour allumer la lanterne, ne +découvrit pas les allumettes.</p> + +<p>— Je m’occupe de toi, d’abord, car, moi, je +n’ai plus d’appétit depuis longtemps. Tout ce +que je mange a le goût de la terre.</p> + +<p>— Ne te reste-t-il pas le goût de la volupté ? +Ou as-tu peur que je défaille dans tes bras ?</p> + +<p>Flora reposa la lanterne sur le sol.</p> + +<p>— Comme ça, donc ? Sans dîner… Ful ?</p> + +<p>— Le festin d’amour, oui, le seul où je puis +m’enivrer pour oublier… ta mort et ma vie.</p> + +<p>Ils retombèrent enlacés sur le petit lit de sangle, +si dur !</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, à l’aube, une aube douce et +claire après une nuit très fermée, une nuit sans +étoiles, Flora se releva sur un coude, le regarda +dormir à ses côtés. Il dormait en petit enfant qui +a retrouvé sa bonne mère, la Volupté, il dormait +très pâle et très maigre, malgré un léger souffle qui +gonflait sa poitrine d’un nouveau plaisir de vivre. +La chambre était remplie de l’aurore qui entrait +par tous les trous de la toiture. Toute la pauvreté +de ce logis bizarre éclatait de couleurs +naïves. On eût dit un ménage d’enfant. Des petits +plats, une petite terrine, un verre, des petits +brins de bois coupés menus pour la flambée dans +un âtre de sauvage fabriqué maladroitement par +un homme trop civilisé. Mais on voyait des fruits +rangés sur une planche suspendue, hors des +atteintes du rat voleur ou des pies qui se permettaient +souvent une descente par le plafond. On +devinait les soins méticuleux du solitaire pour +garer les miettes de son repas de toute profanation. +Il avait une serviette pendue devant le pain, +comme le rideau d’un temple.</p> + +<p>Flora souriait.</p> + +<p>Sain et robuste, il dormait nu, n’ayant pas +peur de s’enrhumer, sans draps, les pieds seulement +couvert du tas de ses vêtements, histoire +de les défendre, la nuit, contre toute intrusion +malhonnête. Il semblait fait définitivement à sa +vie de pénitent du désert… mais ce matin-là il +ne se réveillait pas pour l’habituel chapelet de +misère à se réciter à lui-même. Il ne pensait ni +au feu, ni au pain, ni à la boisson, trop trouble, +de son café mêlé de glands grillés, ni à l’heure +de la chasse aux légumes perdus. Il dormait, tel +un roi, sur son trésor enfin reconquis.</p> + +<p>Flora eut un frisson. Sa chair était bleuie par +endroit, elle sentait ses reins brisés, sa poitrine +creuse. On lui avait vidé le sein de tout le sang +de son cœur et la cicatrice, avivée sous le jour, +se glissant jusqu’à elle comme la lame d’un +couteau brillant, se faisait plus rouge, entr’ouvrait +deux lèvres presque humides, une fente de bouche +pourpre qui venait de vomir une âme dans la +folie des étreintes.</p> + +<p>Elle toussa nerveusement.</p> + +<p>Il s’éveilla, se jeta sur elle, très vite remonté +vers la joie de la voir nue et encore belle, ses +cheveux tordus derrière eux avec un air de serpent +qui les guetterait.</p> + +<p>— Aime-moi ! murmura-t-il, la saisissant à +pleins bras. Dis-le-moi, prouve-le-moi toujours +ou je croirai que tu es un fantôme et j’aurai +peur ! N’est-ce pas que le bonheur guérit ?</p> + +<p>Elle le repoussa, baissant les yeux.</p> + +<p>— Non, je me sens mal. Regarde, on jurerait +que ça saigne…</p> + +<p>Elle désignait sa plaie que le soleil, à présent, +faisait resplendir.</p> + +<p>Il fronça les sourcils, serra les poings.</p> + +<p>— Et puis, continua-t-elle doucement, il faut +que je garde des forces pour aller aux provisions. +Tu voudras déjeuner… tu n’as pas dîné +hier.</p> + +<p>— C’est juste ! Va donc retrouver ton soldat, +répondit-il tout grondant de rage. Tu ne seras +jamais qu’une putain ! (Se tournant du côté du +mur il ajouta, la voix sombrée dans un sanglot :) +La putain… c’est celle qui se refuse.</p> + +<p>Elle eut un sourire triste, le sourire de son +secret, car, maintenant, elle sentait bien que le +médecin ne l’avait pas trompée ; si elle reprenait +sa vie de fille, elle en mourrait.</p> + +<p>… Mais elle se donna, plus tendrement, les +yeux fermés, répétant :</p> + +<p>— Oui, tu as raison, le bonheur n’a jamais tué +personne.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">X<br> +<span class="small">DANS LA FOSSE COMMUNE</span></h2> + + +<p>Le haïssait-elle ?</p> + +<p>La haine ? Il lui était bien difficile d’enchaîner +de ce mot ses sentiments de bourgeoise +offensée et ses intimités d’amoureuse égoïste. +Elle se trouvait dans la période aiguë de son +tourment, d’autant plus grand qu’elle ignorait +sa nouvelle résidence depuis plus de deux mois, +son tourment de femme délaissée, dédaignée, +n’ayant peut-être jamais eu de puissance réelle +sur ce fougueux garçon. Il n’était, hélas ! pas du +bois dont on fabriquait les pantins ! Il n’était +pas sa chose, son objet de vitrine.</p> + +<p>Le père affirmait qu’il habitait encore la cabane +du bord de la forêt. Des ouvriers prétendaient +qu’on l’avait aperçu rôdant à Salons-Laffitte, du +côté d’une maison louche où les artilleurs de la +garnison allaient souper avec des filles, et les +servantes s’écriaient, pudibondes :</p> + +<p>— Voilà un oiseau de malheur parti ! Bon +voyage ! Nous n’irons bien sûr pas fouiller son +nid pour y trouver de la vermine.</p> + +<p>Le vieux Jacqueloir et Gaufroi le rimeur se +renfermaient en un prudent mutisme, tout en +échangeant quelques signes d’intelligence. Du +moment qu’il s’agissait d’histoire de femmes, ils +pensaient qu’il valait mieux ne pas déranger +l’oiseau funèbre. Enfin, on ne savait rien, ni elles, +ni eux, ni personne, et cela n’avait pas la moindre +importance ; un vagabond arrive, on lui fait +l’aumône, il s’en va, on ne lui doit plus que +l’oubli.</p> + +<p>L’oubli ! Marguerite Davenel tournait lentement, +colombe malade, autour de sa cage, de sa +chambre virginale où tout était pur, les rideaux +de mousseline, les tapis de toisons pascales, +les petits ronds au crochet, toiles d’araignées +blanches veuves de leur mouche. Que faire ? Elle +était prisonnière dans sa dignité de fille vertueuse. +Une phrase, une démarche imprudentes, +et elle découvrait l’odieux mystère d’une liaison +avec un bandit sans foi ni loi qui s’amuserait à +renier publiquement ses aveux si la fantaisie +lui en prenait. Écrire ? Jamais ! C’était probablement +cela qu’il attendait, une preuve palpable +pour commencer un savant chantage. En avouant +tout à son père elle risquait une scène effrayante. +Elle s’imaginait aisément la stupeur de ce grand +capitaine de l’industrie (qui lui reconnaîtrait, un +jour, cinq cent mille francs de dot), en apprenant +que son unique enfant, créature absolument +bien élevée, aimait un malfaiteur capable de lancer +une bombe ou d’éventrer un coffre-fort, les +soirs d’avril ! Et par-dessus tous ces raisonnements, +elle ignorait la valeur de sa passion +personnelle mise en regard de la valeur sociale +de cet individu. Il y a positivement des gens qui +ne s’épousent pas. Toute une lignée d’honnêtes +femmes criait en elle contre le scandale d’une union +aussi monstrueuse. Quand bien même son père +serait arrivé à métamorphoser ce pseudo-anarchiste +en rond-de-cuir, en aurait tiré un Jacqueloir +de l’avenir ou un Gaufroi du présent, elle +n’aurait jamais pu consentir à ce mariage. Et +c’était bien parce qu’elle ne connaissait pas au +juste le motif de son tourment qu’elle souffrait ! +Elle finirait par le haïr sincèrement surtout parce +qu’elle souffrait trop.</p> + +<p>Elle ne mangeait plus, ne buvait plus sans songer +à la gourmandise voluptueuse de ses lèvres. +Elle ne lisait plus un mauvais livre sans entendre +la caresse bizarre de ses paradoxes, de sa voix +âpre et rauque, laquelle s’adoucissait si singulièrement +sur certains mots, se faisait câline +comme une voix de ces petits de la crèche quand +ils imploraient d’elle du sucre d’orge ou une tape +sur la joue. Il ne lui avait pas semblé dangereux +parce qu’elle le considérait non comme un +homme, bon ou mauvais, mais comme un animal, +un fauve aux pattes entravées exhibant encore +les plaies de son corps mordu par tous les chiens. +On ne reproche guère à un fauve de ne pas posséder +un tempérament de bichon favori. Il n’avait +pas de honte et il ne savait point l’élégance +des orgueils hypocrites, des petites comédies de +salon ou de chambre à coucher… mais…</p> + +<p>… Mais connaissait-elle bien, en lui et ses leçons +d’amour <i>parlé</i>, l’homme qui aime une femme, +puisqu’il était à la fois plus et moins qu’un homme +ordinaire ? Que pouvait-elle conclure en présence +d’un abandon si complet, de ce brusque retour +à la vie des bois d’un loup très peu apprivoisé, +si peu qu’il préférait son ancienne misère au collier +souple de son bras blanc ? Le souvenir de ses +dernières injures lui cuisait abominablement et +elle ne se serait pas trop étonnée de voir sur ses +chairs des traces de fouet. Il l’avait traînée dans +une fange pire que les dessous de Flachère. Il +l’avait précipitée toute vive, toute vierge, dans la +fosse commune du plaisir. L’idée de Marguerite +sur les filles qui trafiquent de leur corps était naturellement +celle de toute créature ayant reçu la +certaine éducation que l’on admet dans la meilleure +société moderne comme le brevet d’une certaine +morale. On ne dissimule plus aux jeunes +filles de vingt ans qu’il existe des femmes qui +font le trottoir, mais cette armée, nécessaire à +la conservation des mœurs de jeunes gens à +marier, se subdivise en plusieurs catégories +dont le classement s’organise rien qu’en dépouillant +le courrier du matin. Il y a la grande +demi-mondaine qui touche aux arts (on sait +par quoi !), dont les toilettes, les hôtels et surtout +l’assassinat sont un premier-Paris acceptable +(on ne passe pas les détails) ; puis il y +a la fille-mère, personnage sympathiquement +louche qui a perpétré le malheur éternel d’un +brave homme en lui lançant du vitriol ; puis +enfin la fille tout court ou la pierreuse, en +argot des boulevards, le rebut de l’humanité. +Celle-là, les ouvriers et les domestiques ont le +droit de l’appeler d’un nom plus populacier. Ce +nom sonnait encore à ses oreilles de pucelle et +elle en demeurait étourdie, affolée. C’était une +injure absurde, un cri de charretier sauvage, +de soldat ivre, ça n’avait pour elle aucun sens et +cependant c’était cela qui l’avait le plus blessée. +Elle entendait ce mot-là retentir dans le profond +silence de ses nuits et elle l’entendrait jusqu’à +sa mort. Elle avait bien pensé une seconde +à se tuer pour ce seul mot-là. Et elle demeurait +seule, murée dans cet isolement où hurlait le +mot, grinçant des dents de colère, claquant +des dents de terreur. Un abîme s’était creusé +entre elle et lui qu’il avait voulu creuser lui-même, +généreusement, mais elle devinait bien +que cet homme, dépourvu de sens moral, sinon +de chevalerie, enragé de misère, capable de choses +effrayantes, la méprisait pour sa prétendue gloire +d’honnête fille, de pure bourgeoise. Ce n’était +donc pas un triomphe de se garder aux yeux +d’un amoureux pauvre ? Elle n’avait, en effet, +jamais songé à faillir. Rien ne lui semblait plus +sot, dans les livres, que la ligne de points… le +moment du sacrifice. Elle n’excusait pas ce petit +instant de folie qui gâtait tout le roman à ses +yeux. D’ailleurs, donnant donnant, s’il existait le +plaisir de prendre, il fallait au moins qu’il y eût +le plaisir de se donner. Elle n’avait pas le goût +des choses sales… et elle redoutait les enfants, +cette peste, la suite logique de tout mariage d’aventure. +Quand elle se marierait sérieusement, +elle verrait à mettre de l’ordre à ce sujet dans +son ménage. Il y a l’amour tout court, qui est se +plaire. Une sorte de marivaudage gracieux, propre, +n’allant pas jusqu’au jeu de main trop poussé. +Elle aimait un homme pour avoir peur de +lui, mais pas pour succomber, parce qu’alors le +jeu n’en aurait jamais valu… l’incendie ! Non, +elle ne brûlait pas… et pourtant se sentait damnée, +elle qui ne croyait que par politesse aux +choses de l’au-delà. Il existait un enfer, un +trou noir, une fosse commune où l’on roulait +pêle-mêle les femmes de vilaines mœurs et les +vierges qui avaient seulement tendu leurs mains +aux mains des démons corrompus. Elle se voyait +la compagne de ces malheureuses et elle hurlait +comme elles en dedans, elle hurlait avec les loups +qui l’avaient mordue, plus malheureuse mille fois, +elle qui ne pouvait ni se plaindre ni se sauver +avec les loups !…</p> + +<p>Son orgueil de vierge ?</p> + +<p>Une bonne plaisanterie ! Que lui restait-il +d’agréable maintenant qu’elle ne le reverrait +plus. C’était là l’enfer, ne plus le revoir. Il ne +devait pas revenir à cause de l’abîme creusé non +pas précisément entre elle et lui, mais entre son +père et l’époux futur qu’il aurait pu devenir. +Elle avait joué au petit jeu de main pigeon vole, +et elle avait perdu un mari, l’unique mari qui +l’aurait peut-être aimée pour elle-même, en +dépit des dessous de Flachère et de sa fortune +qui faisait reculer les prétendants soucieux d’étiquette. +Elle n’avait jamais rêvé d’épouser qu’un +roi riche ou pauvre. Elle désirait un sceptre, +celui de l’élégance ou de l’horreur… Mais elle ne +voulait pas du monsieur banal qui la laisserait +par paresse ou bêtise croupir dans le fumier de +sa fortune. Ah ! fuir, se sauver, sa robe de vierge +sur la tête, rejoindre les loups, serait-on poursuivi +par tous les chiens de garde, rejoindre +les loups, mordue, couverte de plaies, pour hurler +enfin avec eux, les punir ou en être définitivement dévorée.</p> + +<p>Et, chose étrange, elle ne risquait pas un geste +de liberté, ne sortait même plus pour des promenades +au jardin, ne posait aucune question, +ne poussait aucun soupir, tournait lentement +dans sa cage de colombe blessée à mort +sans songer à l’acte décisif qui l’aurait guérie.</p> + +<p>L’amour, chez quelques espèces particulières +de femmes, est si réellement une maladie qu’elles +peuvent éprouver ses tortures ou sa joie sans +être amoureuses. M<sup>lle</sup> Davenel aimait Fulbert, +ou le haïssait, à la façon dont on a un abcès. La +fièvre qui minait ses sens la portait à coucher +seule, et voilà tout.</p> + +<p>Le raffinement de son supplice, c’était la phrase +de son père : « Ces gens-là manquent de poigne ! » +Il la répétait souvent, tout heureux de rencontrer +le défaut de la cuirasse dans <i>ces gens-là</i>, +l’autre monde, celui des révoltés. N’avait-elle +pas dit un jour : « Oh ! vous n’avez tué personne ! » +Au repas pris en commun avec +M. Davenel, Marguerite sentait mieux le poids +de sa riche misère. Il fallait manger… avait-il +faim, lui ?… boire… avait-il soif ?… et s’occuper +puérilement de fleurs et de fruits, mener la +monotone vie de tout le monde pendant une +heure, conserver des attitudes indifférentes, ne +pas renverser d’un mouvement trop brusque le +verre plein ou la salière… Et l’absent assistait +au repas, si correct, il demeurait là, debout près +de la porte à jamais refermée sur lui. Elle le +revoyait tel qu’il était apparu un soir, les +prunelles en feu, la bouche tordue de son rire cynique : +« Mademoiselle votre fille est une jolie +personne, qui ment déjà fort bien ! » Où avait-elle +lu cette phrase cinglante qui semblait écrite +pour toutes les filles de bourgeois depuis des siècles ?</p> + +<hr> + + +<p>Avril sema ses pétales de fleurs d’amandiers.</p> + +<p>Mai, follement, éparpilla les clochettes du +jasmin d’Espagne.</p> + +<p>Et juin fit éclater ses roses, toutes les roses +de Flachère.</p> + +<p>— Je pense, déclara, un matin, le père de +Marguerite en veine de phrases maladroites, que +l’<i>anarcho</i> s’est tiré d’affaire. On l’a rencontré +dimanche à Salons-Laffitte, avec <i>une sœur</i> !</p> + +<p>— Une sœur… sa sœur… il a une sœur, à présent ?</p> + +<p>Le père déploya son journal pour cacher un +demi-sourire de circonstance, et il s’empressa d’ajouter, +l’accent très réservé, parce qu’on ne doit +pas scandaliser les enfants :</p> + +<p>— Pourquoi pas ! Il paraît que les compagnons +de la bombe peuvent avoir des parents comme +les simples mortels.</p> + +<p>Une sœur… Il ne lui avait jamais mentionné +sa sœur dans ses confidences les plus intimes. +D’ailleurs, il ne parlait jamais de sa famille, il +s’était déclaré très nettement orphelin.</p> + +<p>Marguerite se sentait tellement bouleversée +par cette nouvelle qu’elle demanda la permission +de ne pas servir le café. Elle grimpa chez elle, +sautant de marche en marche, une sorte de vertige +la faisant se balancer sur elle-même comme +une femme s’inclinant sous l’effort d’un vent +furieux.</p> + +<p>Ah ! il avait une sœur ?…</p> + +<p>Était-ce vrai, était-ce faux ?… Son père ne voyait +rien, ni vérité, ni mensonge. Il n’avait probablement +pas plus compris l’histoire de la sœur contée +par des employés que l’histoire de sa migraine +du dessert causée par le temps orageux de cette +matinée de juin si suffocante. Et elle se remit à +tourner autour de sa cage, se rongeant les ongles. +Une sœur. Il devait habiter Salons-Laffitte, avoir +quitté sa cabane de la lisière du bois.</p> + +<p>Enfin pourquoi n’irait-elle pas voir de ses +yeux cette sœur, si elle existait, et qui, si elle +représentait une parente ayant eu pitié, pouvait +bien demeurer chez lui, s’être installée dans sa +cabane d’ermite ?</p> + +<p>Ah ! l’atmosphère était étouffante ! Elle attendrait +le soir pour sortir, mais elle sortirait, oui, +ce jour même. Elle prétexterait une course à la +crèche, qu’elle négligeait trop depuis deux mois, +et elle gagnerait les hauts épandages, la lisière +de la forêt, elle irait… <i>en passant</i>. Marguerite, +ce jour de chaleur orageux, se sentait chassée de +chez elle par une puissance inconnue. Elle en +arrivait au comble de ses souffrances et de sa +rage… il fallait savoir d’une manière ou d’une +autre si la terrible maladie, gagnée au contact de +ce démon, était de l’amour ou de la haine.</p> + +<p>Elle sortit vers trois heures, ne pouvant plus +calmer son impatience. Il faisait certainement un +temps exaspérant. Les plus courageuses résolutions +tiennent à l’état du ciel. Peut-être aussi +son enfer intérieur la poussait. Devant elle, un +espace bleu flambait, limité par de vagues nuées +roussâtres qui se fonçaient au-dessus de la ligne +sombre des bois. Là, on aurait dit que des arbres +s’exhalait une espèce de fumée montant d’un +foyer mystérieux moitié braise émeraude moitié +vapeur de soufre.</p> + +<p>Marguerite avait sa robe de chambre, un peignoir +de batiste blanche fanfreluchée et une +ombrelle de soie de Chine, pas de chapeau. Elle +ne savait plus comment elle était descendue de +chez elle et comment elle avait oublié de prendre +son canotier accroché dans le vestibule. D’instinct, +elle se mentait à elle-même, ne trouvant +pas l’occasion de dissimuler le but de sa course +à des servantes ou à des employés.</p> + +<p>— Je vais aller jusqu’au bout du champ de +betteraves, si je ne rencontre personne j’irai jusqu’à +la crèche et de la crèche… Cependant j’ai +oublié mon chapeau. On ne fait pas de visites à +des gens sans chapeau un jour pareil. Mais il +vaut mieux que je n’y aille pas… ce sera pour +demain. Je m’habillerai soigneusement. Je mettrai +une voilette et je dirai ce que j’ai à dire. +Papa est fou de laisser un abri à ces gens qui ne +le payent pas et qui vivent sur nos terres comme +des ennemis. Sa sœur ! Ce n’est pas une sœur… +En tous les cas, il n’aura pas de femme chez +lui chez moi. Un bon prétexte, ce serait d’y aller +pour les mettre dehors…</p> + +<p>Et elle tourna la crèche, laissa les rails du +Decauville sur sa gauche, se jeta en courant dans +le sentier menant au bois.</p> + +<p>Il osait cela, lui, son bien, sa chose, son amoureux.</p> + +<p>Elle courait dans l’atmosphère saturée d’électricité, +tourbillonnant comme un petit volant de +plumes blanches lancé par une élastique raquette. +Ah ! il se permettait d’avoir une sœur, mais elle ! +ne l’avait-il pas appelée littérairement sa petite +sœur incestueuse ? En tous les cas si cette +sœur était absolument légitime, elle, la petite +sœur incestueuse pourrait peut-être s’entendre +avec elle. On ramènerait le loup déchaîné à sa +prison et on lui ferait rétracter les affreuses +paroles… Maintenant <i>la sœur</i> devenait le bout +du ciel bleu dans l’horrible tempête de son âme.</p> + +<p>Elle allait, allait si vite qu’un moment elle dut +s’arrêter contre un grillage de fil de fer, s’accrocher +des ongles comme un pigeon blanc abattu +par un coup de gaule sur le treillis d’une volière.</p> + +<p>— Une sœur ! Jeune ou vieille ?</p> + +<p>Elle éprouvait une telle crispation de gorge +qu’elle n’avalait plus sa salive. Et puis elle avait +très chaud, son corset la serrait trop, elle sentait +un peu de sueur lui tiédir les aisselles. Cela +marquerait sous les manches de son peignoir +qui justement n’était pas de la plus irréprochable +propreté. Elle se redressa, reprit son élan.</p> + +<p>Elle arriva sans s’être aperçue du crochet +depuis la crèche ; d’un mouvement machinal, elle +poussa la barrière du jardinet et s’arrêta encore.</p> + +<p>Tout paraissait bien désert, bien sauvage. +Parmi des ronces rampantes et des vignes maigres, +elle remarqua des touffes de violettes fraîchement +plantées, d’humbles violettes des bois +pâlottes à cause de l’ombre et, près d’elles, une +petite cruche fêlée pour les arroser, mais les +fleurs n’auraient bientôt plus besoin d’eau, car +elles séchaient sur leurs tiges, ce n’était plus +pour les fleurettes pauvres la saison du triomphant parfum.</p> + +<p>Marguerite heurta du manche de son ombrelle +la porte disjointe de la maison, sans nul doute abandonnée.</p> + +<p>Ce fut <i>la sœur</i> qui vint lui ouvrir.</p> + +<p>Et les deux femmes demeurèrent en présence, +immobiles, effarées toutes les deux de s’apercevoir +autrement qu’elles s’étaient rêvées.</p> + +<p>Flora portait toujours sa robe rose ignoblement +crasseuse, sans corset, mal coiffée, ses +cheveux roux, d’un roux presque noir, ou teintés +de suie, lui embrouillaient les traits, une mèche +lui galopant sur toute la face. Son corsage déboutonné, +car elle aussi avait chaud, laissait entrevoir +la cicatrice de sa gorge. Elle tenait à la main +une veste d’homme qu’elle brossait ou reprisait. +Ses doigts semblaient si minces qu’on aurait eu +peur de les briser en les serrant ; elle se traînait, +l’air exténuée, vacillait sur ses jambes. Ces deux +mois de caresses l’avaient fondue dans sa robe rose +toute éreintée aux coutures. Et sa bouche plus +grave, plus pâle, prenait un pli de désespérée +lassitude. Cependant ses yeux d’un éternel vert +printemps resplendissaient encore d’une lueur, +d’une de ces flammes qui consument les pécheresses, +mais leur fait jaillir un dieu du regard +aux heures d’amour. Ce jour-là elle se négligeait, +parce qu’il était sorti. Sans coquetterie aucune, +elle se dépêchait pour les besognes utiles, lavait +le peu de linge, recousait des boutons, brossait +des habits… bientôt elle serait obligée de se +retirer tout à fait du nid d’amour, et il convenait +de laisser partout le souvenir de son dévouement +d’amante. La porte s’ouvrant sur cette intruse, +elle fut un peu éblouie de tout ce blanc, de ce +soleil, de ces cheveux blonds, et derrière Marguerite +entra vaguement la nuée de l’orage qui s’annonçait.</p> + +<p>— Bonjour, Mademoiselle, dit-elle d’une voix +jeune et chantante qui contrastait péniblement +avec le délabrement de toute sa personne. Que +désirez-vous ? (Elle ajouta, penchant la tête sur +une épaule pour y voir sous la mèche battante +de ses cheveux.) Est-ce que vous ne seriez pas +M<sup>lle</sup> Davenel, la fille de notre propriétaire ?</p> + +<p>C’était à la fois ironique et naïf. Il lui avait +fait si souvent le portrait de cette belle personne +honnête qu’elle la reconnaissait tout de suite +pour sa plus mortelle ennemie… sa propriétaire !</p> + +<p>— Je suis en effet M<sup>lle</sup> Davenel, fit Marguerite +d’un ton hautain, et je suis venue de la part +de mon père, <i>en me promenant</i>, pour savoir où +vous en étiez de votre déménagement. Est-ce +que Monsieur votre frère (elle appuya sur le +titre) n’est pas ici ?</p> + +<p>Flora boutonnait son corsage d’un geste d’adorable +pudeur.</p> + +<p>— Oui, dit-elle très doucement, mon frère est +sorti et il ne reviendra qu’à la nuit si le temps +ne se gâte pas ; il est allé chercher de l’ouvrage +à Paris… Vous ne voudriez pas vous asseoir +un moment, Mademoiselle, puisque vous êtes ici +chez vous ?</p> + +<p>Devinant que ce qui pressait le plus ce jour-là +était de sauvegarder les convenances, elle se +fit toute respectueuse, avec une nuance de tendresse +dans la voix, pour bercer l’ennemie.</p> + +<p>— Ah ! oui, notre déménagement… nous +devons beaucoup de termes, bien sûr… c’est si +triste de déménager tout le temps… et quand il +ferait si bon à la campagne par ces chaleurs… +enfin… vous nous accorderiez encore combien +de jours ?… Vous êtes si jolie que vous ne devez +pas être une propriétaire bien méchante, vous.</p> + +<p>Elle se cramponnait à cette histoire du terme, +essayant de ne pas commettre trop de gaffes. +Qui avait inventé l’histoire du frère et de quelle +catastrophe était-on encore menacé ?</p> + +<p>— Vous comprenez, fit Marguerite, fermant +son ombrelle et pénétrant dans cette redoutable +obscurité d’antre, qu’après ce qui s’est passé il +serait impossible à mon père de vous louer cette +cabane. Elle est d’ailleurs inhabitable hiver ou +été, je crois.</p> + +<p>— Je comprends… je comprends… murmura +Flora d’un accent détaché de tous les biens du +monde. Moi je vais partir… mais lui… où ira-t-il ? +Je vais vous expliquer, Mademoiselle ; j’étais +là pour mettre un peu d’ordre. Un homme c’est +toujours si gosse sous le rapport du ménage… +Vous ne voulez pas vous asseoir sur ce lit, dites, +Mademoiselle, on est fatigué de ce temps d’orage. +Je vous en prie, asseyez-vous… la couverture +est bien propre, je l’ai lavée et fait sécher hier… +je laisserai tout comme je l’ai trouvé, voyez-vous, +je sens que ce sera mieux ainsi… le quitter sans +rien déranger de plus !… Ah ! le pauvre petit… +mon Ful… où ira-t-il ?</p> + +<p>Ses yeux brillaient de larmes, elle parlait tout +à coup comme une vieille, une très vieille sœur, +celle qu’on a initiée aux pires frasques, celle qui +fut rudoyée, adorée, battue et rappelée tant de +fois, celle qui revient toujours sur la pointe du +pied quand dort la bête pour nettoyer les taches +de vin sur les vêtements, les taches de sang sur +les mains. Pauvre petit ! Pauvre Ful ! Sûrement +qu’il n’avait jamais su se tenir, et que +deviendrait-il quand elle l’aurait définitivement +quitté ? Voici qu’une demoiselle haineuse leur +croulait en avalanche de neige dans le dernier +orage de leur passion. Ah ! c’était donc là cette +belle personne dont il disait : « C’est une bien +stupide créature ! » et dont Marcus, le journaliste, +espérait empêcher le mariage ? Oui, elle +était jolie fille… on la séduirait facilement si on +savait la prendre par la vanité, car elle s’était +assise dès que Flora lui avait glissé un compliment. +A présent, elle regardait sournoisement +ses petits souliers de peau blanche comme un +baby qui aurait la bizarre envie de les sucer.</p> + +<p>Flora s’assit à l’autre bord du lit de sangle, +reprit sa couture interrompue, courba la tête.</p> + +<p>— Je voudrais bien vous parler, mademoiselle +Marguerite, puisqu’on m’a dit que vous étiez +très bonne, commença Flora de sa voix chantante +devenue poignante comme un sanglot ; +depuis deux mois que je suis ici, j’ai pu causer à +des tas de gens de Flachère et des environs. J’ai +vu, de loin, n’osant pas y entrer, la crèche que +vous avez fait bâtir pour les petits enfants pauvres +du pays, et je sais qu’aux réfectoires de la +coopérative, où j’achète quelquefois du vin, on a +l’ordre d’en donner aux mendiants qui traversent +vos jardins. (Elle hocha le front, passa ses doigts +minces sur ses cheveux pour les séparer en bandeaux +et y mieux voir.) Faut pas nous gronder +trop alors de ce que nous sommes encore ici…</p> + +<p>Marguerite se mordit les lèvres.</p> + +<p>— Mais, Mademoiselle, c’est mon père seul qui +a le droit de vous garder ou de vous renvoyer. +Je ne suis pas la maîtresse…</p> + +<p>— Oh ! non, une jeune fille, ça n’est pas la +maîtresse… bien sûr, murmura Flora plus humble +et plus repliée encore sur elle-même, pourtant +si vous vouliez… puisque vous êtes belle +comme un ange… vous prieriez votre papa… +moi je n’oserai jamais l’aller trouver, je n’ai plus +de robe convenable et mon frère me l’a bien défendu… +vous prieriez votre papa de reprendre +Fulbert chez lui. Il travaillera tant qu’il rachètera +ses fautes, allez. Moi, je le connais bien, mon +Ful, c’est un mauvais sujet, mais il est capable +des meilleures choses. Si je savais, moi, tout ce +qu’il sait, je vous démontrerais le fond de toute +cette affaire… Il n’y a guère que moi qui puisse +y démêler la vérité. Est-ce que je vous fâche, +Mademoiselle, en vous parlant de lui ?…</p> + +<p>Marguerite, soupçonneuse, regardait cette fille, +les yeux mi-clos, la bouche un peu pincée. Ce +torchon de peluche rose ayant l’air d’avoir +essuyé la vaisselle ne pouvait vraiment pas être +la compagne légitime ou illégitime de Fulbert, +le lettré, le railleur qui trouvait de la boue au +bord des jupes les plus blanches et les plus garnies +de dentelles. Non ! ce n’était que sa sœur, +une sœur malade, probablement étiolée par la +misère, aussi déchue que lui, plus peut-être, car +les femmes qui tombent vont toujours plus bas +que les hommes dans la chute. Ensuite, il y +avait une preuve péremptoire de leur parenté : +ils se ressemblaient.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Davenel, Marguerite, la vierge instruite, +ignorait cependant que les amants dont les +lèvres ne se séparent guère que pour manger ou +boire (chez eux on se nourrissait assez peu souvent) +ont, en effet, d’étranges ressemblances, et +finissent par se modeler l’un sur l’autre dans la +continuité de l’étreinte.</p> + +<p>— Non, Mademoiselle, vous ne m’offensez pas +du tout en me parlant de votre frère, et je n’ai +aucune animosité contre lui, veuillez en être persuadée.</p> + +<p>Flora eut un sourire navré.</p> + +<p>— Alors, pourquoi que vous ne l’avez pas +mieux mis dans ses meubles ? (Elle se reprit, confuse +de ce qui venait de lui échapper.) Je veux +dire pourquoi que votre père le laisse coucher sur +la terre nue ? Oh ! Mademoiselle, si vous saviez +comme il fait humide la nuit chez nous… chez +vous… c’est rien de vous le dire… j’en ai les reins +tout perclus… c’est que, voyez-vous, je ne suis pas +bien portante, moi… j’ai… j’ai… une maladie de +poitrine, et les médecins ont dit que je ne finirais +pas l’été. Mon frère n’en sait rien, ça, il ne faut +jamais le lui dire… ce serait trop pour lui qui a +été si malheureux à cause de moi. (Elle s’arrêta, +le regard suppliant.)</p> + +<p>— Pauvre femme, dit Marguerite, qui se voyait +un rôle d’ange bénisseur tout préparé, aussi +l’occasion de se créer l’héroïne d’une prochaine +aventure d’amour qu’elle pourrait comparer aux +plus extraordinaires des romans modernes. Vous +êtes tuberculeuse, mais votre frère doit bien s’en +apercevoir… où couchez-vous, quand il est là ?</p> + +<p>Flora désigna une paillasse dans un coin, que +précisément elle avait tirée de leur misérable +grabat pour l’aller remuer au soleil.</p> + +<p>— Là-dessus, Mademoiselle. Seulement (et +elle eut un sourire singulier), nous tendons un +drap entre nous… (elle ajouta de sa voix mystérieuse :) +Faudra bien que le drap se tende tout +à fait, celui des morts sépare bien mieux…</p> + +<p>— C’est horrible de plaisanter ainsi, fit Marguerite +en tressaillant, cela porte malheur d’appeler +la mort avant… le temps. Vous êtes encore +jeune, Mademoiselle ?</p> + +<p>— Quel âge me donneriez-vous ? questionna +Flora en cassant son fil pour dissimuler le pli +amer de sa lèvre.</p> + +<p>— Probablement trente-cinq ans !</p> + +<p>Flora eut l’héroïque courage de répondre :</p> + +<p>— Vous ne vous trompez pas.</p> + +<p>Elle en avait vingt-huit.</p> + +<p>Et comme si le calice devait lui être versé tout +entier, Marguerite ajouta poliment :</p> + +<p>— Vous avez dû être bien belle, autrefois.</p> + +<p>On causait, n’est-ce pas, entre femmes !</p> + +<p>— Oui, je le crois… mais je ne m’en souviens +plus, dit la pauvre abdiquant en martyre devant +le joli et inconscient bourreau.</p> + +<p>— D’autres peuvent s’en souvenir, insinua +M<sup>lle</sup> Davenel avec une méchante finesse.</p> + +<p>— Ah ! si j’étais bien certaine de donner +encore du bonheur à devenir couleur de cendres !</p> + +<p>Il y eut un silence glacé malgré les roulements +de cet orage qu’on entendait gronder au loin et +la chaude atmosphère saturée d’odeur de soufre, +atmosphère odieusement pourrie comme chaque +fois que ce pays exhalait son âme dans l’étreinte +d’une rafale.</p> + +<p>— Mon Dieu, s’inquiéta Marguerite, il va pleuvoir +et je suis venue ici nu-tête, sans même un +cache-poussière !</p> + +<p>— Je vous prêterai mon manteau, répondit +Flora d’une voix sourde.</p> + +<p>— Non, non ! j’attendrai ! répondit M<sup>lle</sup> Davenel, +épouvantée à l’idée de ce manteau, sans +trop savoir pourquoi. La pluie ne dure pas en +cette saison.</p> + +<p>Puis elle espérait toujours que Fulbert rentrerait. +Flora, immobile, avait cessé de coudre.</p> + +<p>— Enfin, je vais parler à mon père dès ce soir, +Mademoiselle, reprit Marguerite, s’efforçant de +rompre un silence qui la gênait singulièrement. +Est-ce que vous savez de quelle façon brusque +M. Fulbert nous a quittés ?</p> + +<p>— Je ne sais rien, laissa tomber Flora lentement, +les mains jointes sur son ouvrage, rien, +rien, mais… il y a des choses que je devine. +Ceux qui peuvent s’en aller d’un moment à l’autre +voient à travers les murs et, je vous le répète, +je ne suis pas venue ici pour du désordre. A quoi +cela nous servirait à tous ?… Je vais vous dire +ce qui doit arriver, si vous êtes vraiment bonne +et que vous ayez de l’affection pour quelqu’un… +(Sa voix chantante, qui sombrait dans une morne +résignation, eut un petit râle de bête à l’agonie.) +Écoutez-moi ! Oubliez qui je peux être. Il faut +que vous m’écoutiez comme si j’étais déjà dans +la fosse… Mon frère n’a pas d’autre crime que +moi sur la conscience… les crimes d’amour, ça +compte si peu ! Je veux dire qu’il a une sœur qui +est une fille… comprenez-vous ? J’aime mieux +vous apprendre ça moi-même. Il ne faut pas le +maudire pour cela, mademoiselle Marguerite. Je +m’en irai dès demain pour ne pas crever chez lui, +chez vous. C’est bien décidé au fond de moi, mais +pour que je m’en aille tranquille, je voudrais +une promesse…</p> + +<p>— Laquelle, mon Dieu ? Je vous jure de faire +tout mon possible pour vous venir en aide à tous +les deux. C’est que Fulbert est parti si drôlement… +il ne vous a pas raconté ?</p> + +<p>Flora se leva et se tourna vers la muraille, +s’occupant à décrocher une mante grise pendue +à un clou derrière le lit.</p> + +<p>— Il m’a confié, prononça-t-elle d’un ton de +suprême indifférence, qu’il osait vous aimer +d’amour, et que parce qu’il était pauvre, il vous +craignait.</p> + +<p>Marguerite eut une explosion de joie ingénue. +Cette femme cessant de la regarder justement, +elle risqua un geste d’enfant, frappa le sol de +son ombrelle et s’écria :</p> + +<p>— Quelle folie ! Le pauvre… pauvre garçon… +je m’en doutais… mais je n’y peux rien, moi, +chère Madame. Et quelle promesse voulez-vous +que je vous fasse ?</p> + +<p>— Celle d’essayer de l’aimer… comme… une +sœur !… puisque vous ne pouvez pas l’épouser… +ou qu’il ne veuille pas se laisser épouser… vous +me comprenez, Mademoiselle… comme une sœur.</p> + +<p>A ce moment l’orage croula, fracassant la forêt +sous les averses, et l’on n’entendit pas Flora +sangloter, la face enfouie dans le manteau de +<i>la Morte</i>.</p> + +<hr> + + +<p>Quand Marguerite rentra chez elle, elle n’avait +pas vu Fulbert, mais son cœur exultait. Elle +avait même daigné accepter cette mante grise, si +rapiécée, ayant enveloppé une tuberculeuse. Il +y a des jours où l’on est vraiment au-dessus de +tous les préjugés sociaux, où l’on se sent l’égale +de n’importe quelle pécheresse pour l’amour du +seul Amour. Fulbert était libre, Fulbert l’aimait, +il avait véritablement une sœur… et quelle humble +créature !… Elle s’expliquait maintenant le +drame bouleversant tout la vie de ce garçon. +Une proche parente prostituée jetant le scandale +et la boue sur son ancienne situation, le forçant +à taire jusqu’à leur nom de famille. Lui l’orgueilleux +fuyant le monde, Paris, fauve traqué par +son propre déshonneur qui insultait toutes les +femmes pour tâcher d’oublier l’inconduite de +l’autre.</p> + +<p>Voici qu’un étincelant arc-en-ciel auréolait la +boue !</p> + +<p>La suprême rédemption.</p> + +<p>Cette fille n’en avait pas pour longtemps. Elle +disparue, on reprendrait les doux entretiens +et qui savait ?… si Fulbert devenait un comptable +de génie…</p> + +<p>Elle secouait ce manteau rempli de larmes, +qu’elle avait accepté toute heureuse d’un prétexte +pour une nouvelle visite de charité, car elle ne +leur enverrait aucun domestique, cela serait +compromettant.</p> + +<p>— Marguerite, cria M. Davenel, du haut du +perron, dépêche-toi donc, nous avons du monde +à dîner ce soir. C’est insensé de courir les routes +d’un temps pareil !</p> + +<p>— Ne te fâche pas, petit père ! (Et elle se jeta +dans ses bras, car elle mourait du désir d’embrasser +quelqu’un.) Si tu savais quelle misère je viens +de voir… et puis, j’ai dû laisser passer un peu +l’averse… Du monde à dîner ! Qui ça ?</p> + +<p>— Un journaliste, chuchota Davenel, très +content de remettre la main sur la maîtresse de +la maison. Un jeune homme très bien, entre +parenthèse, qui s’est égaré à bicyclette par ici. +Il est charmant ce jeune homme, seulement je +ne sais qu’en faire depuis deux heures qu’il me +parle de son article sur les épandages… alors, +pour couper court, je l’ai invité à dîner. Tu +reprendras la conversation avec lui, ce soir, puisque +toi tu t’entends mieux que moi à la littérature.</p> + +<p>Derrière lui, Marcus, en irréprochable costume +de cycliste boulevardier, s’inclinait profondément.</p> + +<p>Il avait dû s’égarer par le chemin de fer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br> +L’HONNEUR DE MARGUERITE</h2> + + +<blockquote> +<p class="ind">« Mon petit homme,</p> + +<p>« Je me trotte et comme je n’ai pas le courage +de te le dire en face, je t’écris cette lettre pour +que tu te consoles en la lisant. Voilà, c’est fini +de rire… j’en peux plus. C’est-à-dire, tu comprends, +je vais rire ailleurs. Ne te fais pas de +bile pour une pauvre petite putain de quatre +sous, une méchante paillasse à soldats. J’ai été +trouver hier mon artilleur pour lui demander +l’argent de mon voyage. J’aurai pas une première +classe, bien sûr ! et je pars cette nuit +parce que je vois bien que c’est inutile d’attendre +que ça tourne plus mal. Je vais dans le midi. +Fais pas luire tes yeux de diable ! C’est comme +ça. Je me ballade pour la terre chaude, les fleurs, +et tout le tremblement des dernières douceurs +du monde ! Hein ? C’est une vraie chance… +Vivre dans le midi… toujours… Je fais peau +neuve et toilette pour l’allumage des hommes +chics, des Anglais peut-être, des gens à panaches… +à voitures… J’en ai soupé, sais-tu, d’être mouillée +sous un plafond d’où ce qu’il pleut jusqu’à +des étoiles quand il ne pleut pas ! Me faut, à présent, +une turne extraordinaire, solide, un beau +toit de pierre ou de marbre sculpté. Quand l’ambition +vous pousse, on ne se tient plus de rêver +de belles choses. C’est temps que je me range !… +On peut pas être toujours jeune et rigoler. Oh ! +je te reproche rien, mon cher petit homme, tu +n’as que trop d’amour pour une sale fille comme +moi et tu ne dois pas avoir de remords, de ton côté, +de mon départ, je suis guérie, ma poitrine est +nette comme sur la main, plus de cicatrices, plus +de rougeurs, je n’ai même plus… de nichons ! +Si j’ai pas l’air aussi drôle dans cette lettre qu’il +faudrait, c’est que je te regrette bien tout de +même. On a été tellement si heureux qu’il me +semble que jamais plus je n’irai au bonheur +avec d’autres. Je te dis : c’est fini de rire.</p> + +<p>« Ah ! Ce qu’il me fera faute ce petit bout de +maison avec ce jardin où j’ai planté des violettes, +moi qui n’ai jamais eu que des fleurs en +pot ! Est-ce que je les arroserai moi-même les +fleurs qu’on me donnera là-bas !…</p> + +<p>« En m’en allant de chez nous, je laisse tout +bien en ordre, tu sais, mon chéri ; tes habits, +ton linge, et aussi dix francs sur la tablette au +pain. Probable que les voleurs ne s’amèneront +chez toi durant ton absence… et la cabane +tient encore bon au vent ! Ne te mets pas en +rogne. C’est la dernière médaille de la Sainte +Vierge… Je l’ai bénie en l’embrassant pile ou +face. Faudra la ménager si tu n’as pas pu trouver +d’ouvrage. Et puis… ce qui m’ennuie le +plus, c’est que je pars sans mon manteau, mon +cache-misère gris. C’est justement pour cette +histoire que je t’écris si long. Figure-toi qu’<i>elle</i> +est venue ! Oui, mon petit homme, ta bonne +amie est venue chez nous ! Mince d’honneur ! +Surtout ne va pas t’imaginer que c’est pour ça +que je me trotte. Dieu, non ! Y a pas de quoi ! +J’attendais seulement que tu découches une +nuit pour m’arranger en conséquence. Elle est +donc venue hier, après midi, et je l’ai reconnue +tout de suite, avec cette différence qu’elle est +plus gentille que tu me le disais. C’est un peu +pintade, mais c’est frais comme une huître rose. +Par exemple n’y a que les filles qui l’ont encore +pour être si godiches. Quelqu’un lui a conté +que j’étais <i>ta sœur</i>, et me voilà ta frangine gros +comme le bras, elle n’en a pas démordu. J’ai +joué, pour elle comme pour toi, toute ma comédie +de sœur… Même que je m’en sentais devenir +une religieuse ! Je devais avoir la tête d’une +qui veille un mort sans café ! Je m’endormais +sur mon ouvrage… de la belle ouvrage, +pourtant, chéri ! Dès qu’on devient vieille, nous +autres, on se met dans les maquerelles, quoi ! +Alors j’y ai fait des compliments… J’y ai dit… +Mais tu verras bien le fond du sac, un jour. Je +crois qu’elle en pince, ta propriétaire, seulement, +comme tous les proprios, elle est un peu +avare sur le cas des réparations. Enfin, le plus +beau de l’affaire, c’est qu’elle est partie emportant +mon manteau, oui, mon vieux manteau. Il +pleuvait tant ! (Où que tu as pu te remiser, de +cette averse-là, mon petit homme, avec ton paletot +de cerfeuil ?) Et elle m’a dit comme ça, en s’en +allant : « Bonjour, <i>Madame</i>, je vous rapporterai +votre cache-poussière moi-même. » Je ne te +mens pas… c’est te dire la considération qu’on +avait pour ta sœur ! J’ai idée, moi, que c’est +bien plus pour le frangin qu’on reviendra. +Avant de te monter le coup sur mon départ, +promets-moi de réfléchir. C’est pas tous les +jours qu’on déniche des trésors dans le fumier… +Possible que son père en remue à la pelle, mais +si elle en pince vraiment pour toi, il faut pas +perdre ton temps à faire ton dégoûté. Va lui +redemander mon manteau… t’as compris ? C’est +comme si je te donnais le moyen de me retrouver +derrière… Ah ! si vous autres, les hommes, +vous pouviez savoir comme on aime quand nous +aimons ! Tu as toujours cru que je te trompais ? +Est-ce que je t’ai trahi, cette fois ? Et est-ce que +je ne lui ai pas mis mon cœur sur les épaules, +hein ? Et quand on est obligé de tromper, dans +le métier, et que ça vous arrive malgré vous, +est-ce que tu crois qu’on ne peut pas dire, en +fermant les yeux : <i>Je jouis à toi !</i>… absolument +comme si on buvait dans le verre du voisin à +la santé de l’absent ?… A votre santé à tous +les deux ! Vous penserez à l’absente… et le +jour qu’elle aura de beaux enfants, elle se souviendra +de <i>ta sœur</i> pour lui brûler un bout de +cierge !</p> + +<p>« Pour ce qui est de moi, je m’en vais… il +pleut trop dans ce pays ! C’est plus un printemps… +c’est une gouttière ! Je guettais l’occasion +depuis toute une semaine… et quand je l’ai +vue là, sur notre porte, ouvrant des mirettes de +chat qui flaire un seau à charbon, j’ai pensé +que mon heure était sonnée… de te tirer ma +révérence…</p> + +<p>« T’inquiète pas pour mon voyage. L’artilleur +m’a donné vingt francs. Adieu.</p> + +<p>« N’oublie pas le manteau, surtout ! N’oublie +pas le manteau… va vite le chercher… +qu’elle ne le rapporte pas ici… jamais…</p> + +<p class="sign sc">« Flora. »</p> +</blockquote> + +<p>C’était une aurore très claire après une nuit +de larmes. Fulbert, revenu, ayant fait le tour de +cette cabane déserte où tout était dans un ordre +parfait, trouva cette lettre sur le lit, écrite au +revers d’une note d’épicier de Salons-Laffitte. Il y +avait des taches, des taches rondes comme l’appui +de bouts de doigts graisseux ou des gouttes +d’eau, des gouttes de pluies chues du toit troué.</p> + +<p>Il lut cela plusieurs fois de suite, regarda peureusement +autour de lui.</p> + +<p>— Le manteau ? répéta-t-il machinalement, +puis il essaya de réfléchir et il s’aperçut que dans +cette lettre il ne voyait plus que la phrase du +post-scriptum.</p> + +<p>— Elle est partie pour suivre cet artilleur… +partie sans son manteau. Ah ! Mais voilà qui est +original : aller dans le midi, en juin… j’aurais +compris, cet hiver. L’autre est venue me l’achever, +l’aimable propriétaire, <i>la patronne</i>… lui +voler aussi son manteau parce qu’elle est pauvre. +Dix francs sur la tablette au pain ! Vingt francs +qu’on lui a donnés… ça fait dix francs pour son +voyage dans le midi !… Et moi je n’ai pas trouvé +d’emploi… parce que je suis bachelier et que je +n’ai pas de manteau… Il faut que je dorme ou +que je boive, sinon, cette fois, je vais en claquer !… +oui… oui… je l’irai chercher ton manteau… +sale gueuse, moi qui t’aimais tant…</p> + +<p>Il s’effondra sur leur lit et, grisé encore plus +par l’horrible fatigue de la veille, ses courses +sous l’averse ou ses poses guettant les tramways +bondés, que par l’eau-de-vie des réfectoires de +Flachère, il s’endormit.</p> + +<p>Il resta prostré cinq ou six heures.</p> + +<p>A son réveil, son ventre criait de faim, non +d’amour, il relut la lettre de sa maîtresse, lui +découvrit une sorte de puérilité grossière, la brûla +et éparpilla ses cendres au vent, puis il fit une +toilette un peu plus soignée que de coutume.</p> + +<p>La vie solitaire recommencerait-elle, sa vie +de hibou qui effrayait jusqu’aux corbeaux ! Non. +Il irait aux provisions, gagnerait le chemin des +réfectoires de la coopérative pour s’y offrir un +bon repas avec la médaille de la Sainte Vierge, et +il emprunterait ensuite le revolver de Jacqueloir +sous prétexte de tirer ces corbeaux-là, cette vermine +qui lui assombrissait vraiment trop son +paysage.</p> + +<p>Le jour était merveilleusement pur ; après +l’orage de la veille, les jardins de Flachère s’épanouissaient +au soleil, dans une adorable +lumière blonde qui faisait oublier toutes les +flaques de boues fétides.</p> + +<p>En marchant, Fulbert essayait de se raisonner.</p> + +<p>— Voyons ! C’est imbécile… je ne peux pas +courir après… d’ailleurs, elle reviendra parce +qu’elle m’a dans la peau. Elle est partie crevant +de faim et d’ennuis ; l’amour n’a jamais nourri +personne… au contraire, ça creuse ; si j’étais +arrivé hier soir… Bah ! Elle serait partie une +autre fois. Et quand on pense que, si je n’avais +pas manqué l’omnibus des <i>Filles-du-Calvaire</i>, +je rentrais à temps et je ne passais pas la nuit +dans un bar où j’ai encore dépensé trente sous +de consommation ! Mais… il y a le manteau… +c’est ennuyeux.</p> + +<p>Son cerveau se diluait, ne ressassant que des +idées saugrenues.</p> + +<p>Quand il eut dîné copieusement, ses pensées +prirent une nouvelle couleur plus inquiétante. +Il eut un afflux de sang aux tempes, une subite +et inexplicable volonté de vivre pour vivre, mais +de faire autant de mal qu’il pourrait à tout le +monde, sans distinction d’opinion ni de sexe. +Alors il se blagua.</p> + +<p>— Voilà que je vais mériter mon surnom +d’anarchiste. Arrêtons-nous sur le bord du fossé, +sacrebleu, et allons trouver notre ami Jacqueloir… +ça vaudra mieux.</p> + +<p>Comme il s’engageait dans le sentier de la +crèche, il s’arrêta, perplexe. Il venait de voir +M<sup>lle</sup> Marguerite Davenel pénétrer chez ses petits +protégés. Et tout aussitôt il entendit l’explosion +joyeuse des voix enfantines.</p> + +<p>Rebrousser chemin, c’était lui faire croire +qu’il redoutait sa présence.</p> + +<p>Il continua, songeant au manteau, malgré lui :</p> + +<p>— Si j’entrais le lui redemander simplement +devant d’innocents témoins ? La commission +serait faite. Il est préférable de ne pas aller là-bas +en ce moment de fièvre. C’est une <i>pintade</i>, +pour employer l’expression de Flora. Une huître… +mais quoi… elle l’a encore, après tout… +oui… le manteau !</p> + +<p>Par les croisées ouvertes, on pouvait s’enthousiasmer +du délicieux tableau que formait cette +jolie fille en blanc au milieu de tous les marmots +vêtus de blouses claires. Les bonnes suivaient, +portant des corbeilles de pain tendre. Sur le +fond bleu pâle de la classe où s’étalaient de multicolores +images, des cartes de géographie, des +tables de multiplication, la tête de Marguerite +s’auréolait comme celle de sainte Élisabeth durant +le miracle des roses. Elle les tenait tous réunis +dans les plis de sa jupe, et ils riaient, criaient, +frappaient de leurs menottes la belle boîte aux +surprises. Elle, attendrie par l’éclosion de nouveaux +sentiments, riait aussi, leur distribuant +leur morceau de pain auquel s’ajoutait la récompense +du mois. Et tous les petits trépignaient +d’aise ; ils l’aimaient d’autant plus ce jour-là, +leur charmante patronne, qu’ils ne l’avaient pas +vue depuis longtemps et qu’elle avait brusquement +cessé de venir leur distribuer des pinçons +aux oreilles.</p> + +<p>Pendant la distribution des récompenses, aperçut-elle +Fulbert debout, dans le clos voisin, dissimulé +entre les arbres, les plants Sud où mûrissaient +de très belles cerises : <i>les Grosse-Eugénie</i> ? +Elle fit semblant de ne pas le voir, mais elle hâta +le pas vers la sortie sitôt les enfants conduits à +la cour des récréations par les bonnes.</p> + +<p>Fulbert suivait la même route qu’elle, puisqu’il +allait aux bureaux de la ferme-école. Il dut s’arrêter +encore sur un des ponts de rondins de fer +qui traversait un ruisseau. Là, ils se heurtèrent. +Fulbert salua, mais, presque immédiatement, +Marguerite eut un regard noir, étrange, un +regard d’hallucinée.</p> + +<p>— Monsieur, dit-elle en se penchant comme +pour dégager le pan de sa robe d’une des volutes +de métal où il ne se trouvait point engagé, j’ai +à vous parler. Quelques mots, seulement ; continuez +votre chemin, ne vous retournez pas, car +on pourrait nous remarquer des fenêtres de la +crèche.</p> + +<p>On aurait juré qu’elle récitait une leçon, comme +les petits de sa classe. Ils eurent donc l’air de ne +pas s’être vus, de ne pas même s’être adressé +une simple question, et marchèrent l’un devant +l’autre :</p> + +<p>— Je connais votre sœur, maintenant, souffla +Marguerite d’une voix frémissante de colère ou +de joie.</p> + +<p>Malheureusement, il ne pouvait pas voir ses +yeux parce qu’il la précédait.</p> + +<p>— Oui, je la connais, et je possède un manteau +qui lui appartient !</p> + +<p>Fulbert tressaillit.</p> + +<p>— Encore le manteau, pensa-t-il ! Comme +les femmes s’entendent entre elles !</p> + +<p>Il ajouta, la voix également basse :</p> + +<p>— J’allais justement vous le réclamer, Mademoiselle.</p> + +<p>— Inutile… je ne vous le rendrai pas en ce +moment. Venez le chercher cette nuit chez moi.</p> + +<p>— Comment, chez vous ?</p> + +<p>Il faillit s’arrêter, pétrifié, au beau milieu de +la route.</p> + +<p>— Marchez donc ! souffla-t-elle encore. Marchez ! +On pourrait nous écouter de la pépinière.</p> + +<p>Son intonation était si impérieuse qu’il crut +sentir le feu de ses yeux sur sa nuque à ce moment +de vertige.</p> + +<p>— Oui ! cette nuit, dans ma chambre… vous +pénétrerez dans la maison par les volets de la +bibliothèque, sous le store. Ensuite… <i>tu connais +bien le chemin</i>.</p> + +<p>Quand Fulbert osa se retourner, Marguerite +Davenel était déjà loin, son ombrelle girait dans +le champ des roses, semblable à un papillon +blanc.</p> + +<p>En vérité, c’était l’affaire des jeunes filles vertueuses +de donner un rendez-vous d’amour comme +on jette un défi. Tout en rétrogradant, car il n’avait +pas besoin du revolver de Jacqueloir, au +moins cette nuit-là, il relut en esprit la lettre de +Flora et il en saisit mieux le sens divin, la portée +morale, dépassant de beaucoup toute morale +humaine. Ces deux femmes, de situations si différentes, +s’étaient pourtant bien entendues, réunies, +dans l’intérêt commun de leur amour et la savante +entremetteuse avait probablement déjà séduit +à moitié la perverse ingénue, l’une confiant son +amant à l’autre et courant à de nouvelles destinées, +peut-être sachant qu’elle ne devait pas survivre +au don de son amour, car, dans cette lettre, +où les vulgarités s’entassaient à plaisir, régnait +une singulière amertume : le sel des larmes qu’on +étouffe. Il eut envie de rire, de pleurer, puis d’aller +voir s’il ne se trompait pas, si une petite fille +égoïste avait autant de merveilleuse générosité +qu’une pauvre prostituée.</p> + +<p>— Dans sa chambre, cette nuit ! Et j’ai par +hasard bien dîné. Mais elle est folle, murmura-t-il. +Et si son père nous refuse son consentement +après ! Tant pis ! J’irai… ne fût-ce que pour le manteau. +Se griser de vin pur est peut-être meilleur +que s’enivrer lâchement des boissons hygiéniques +de la coopérative. Pouah ! J’en ai assez.</p> + +<p>Vers onze heures, cette nuit-là, Marguerite, +qui avait joué la marche des <i>Soldats de Faust</i> à +M. Davenel et servi son thé avec sa grâce maussade +accoutumée, monta dans sa chambre sans +aucune hâte. M. Davenel, pendant qu’elle montait, +faisait sa ronde, constatant que tous les verroux +étaient en bon état. Il cadenassa lui-même la +barre des volets de la bibliothèque, qui donnait +sur le grand chemin de Flachère, et pria la bonne +de remettre de l’huile dans une veilleuse, celle +du corridor. Il faisait cela tous les soirs, le brave +homme, et bien que sa fortune fût dans les banques +il ne manquait pas d’aller vérifier le contenu +de son coffre-fort. Tout en exécutant ces différents +exercices de bon défenseur de la société +<i>Flachère et C<sup>ie</sup></i>, il fredonnait la marche des soldats +en question. Il y avait, dans cette musique, +on ne savait quoi de belliqueux, de généreux, +d’entraînant à des combats imaginaires. Il aurait +voulu voir sortir un voleur de l’ombre pour lui +donner une leçon de boxe, lui fourrer cent sous +dans le gousset et le renvoyer guéri.</p> + +<p>— … Gloire immortelle de nos aïeux… Tara +ta ta ta ! Tara ta ta ta ! On a beau dire, mais c’est +mieux que du Wagner… Tara ta ta ta… On ne +fera jamais plus de musique pareille… Tâ… ta +ta ta !…</p> + +<p>« Tous les hommes sont si gosses », soupirait +Flora.</p> + +<p>Un dîner copieux, un air d’opéra, et les voilà +remontés sur leur bête, l’amour ou la lutte, le +besoin de se montrer mauvais ange ou bon prince.</p> + +<p>Les femmes… sont autrement.</p> + +<p>Le père et la fille se croisèrent sur le palier du +premier étage, devant la veilleuse que Marguerite, +avec une absolue sérénité, garnissait d’huile, +ayant renvoyé la bonne qui tombait de sommeil.</p> + +<p>— Il fera beau demain, déclara M. Davenel. +Ce fichu vent d’ouest a bouché ses flacons. Dors +bien, fillette, et ne pense pas trop aux journalistes. +Eh ! Eh ! ces petits messieurs ont une langue +bien pendue.</p> + +<p>— Peuh ! fit Marguerite subitement de mauvaise +humeur, on aura de la chance si celui-là +nous fait son article… maintenant qu’il sait qu’on +récolte des fous furieux ici !</p> + +<p>— Moi, je suis sûr qu’on le reverra, <i>l’Opinion +mondaine</i> à la main, histoire de madrigaliser ! +Bonsoir, gamine ! Ces journalistes sont de véritables +pestes dont nos vents d’Ouest ne donnent +qu’une faible idée. Ça se faufile partout, ça raconte +tout. Je t’assure que ce soir, sans blagueur et +avec seulement un peu de musique, je me trouvais +plus à mon aise qu’hier. Ta… tata… tata +tâ ratatata !</p> + +<p>Dans l’éloignement du corridor le refrain éclata +en fanfare. Il était content, le bonhomme, d’avoir +piqué un peu la baudruche de ce jeune héros qui +semblait plaire.</p> + +<p>— Tâ !… taratatata !…</p> + +<p>Comme tous les soirs, il posa un revolver +chargé sur sa table de chevet, souffla sa lampe +et s’endormit.</p> + +<hr> + + +<p>Dans sa chambre virginale, toute tapissée de +ronds au crochet qui faisaient des raies lunaires +à l’ombre, la grosse araignée blanche veillait. +La nuit était en effet très paisible. On entendait +seulement bruire dehors l’eau souterraine ronronnante +et flaireuse de putréfaction. Il faisait +chaud, des étoiles filaient parfois au-dessus du +champ de roses, laissant choir dans l’infini la +lourdeur de leur monde avec le jet d’une fleur +qu’on fauche. L’air chargé de parfums violents +se masquait comme l’haleine d’une bouche de +passionnée malade ayant mâché des drogues… +l’amant démêlerait-il l’odeur de mort !</p> + +<p>Tout était calme et dissimulé, en attente d’une +chose inouïe d’où pouvait jaillir le bonheur.</p> + +<p>Le long du grand silence de la maison grimpa +un petit bruit sec, mystérieux, frôlement d’animal +qui ronge. Un rat ? Marguerite tendit le +cou et serra autour d’elle le ruban lâche de sa +ceinture. Allons ! il était exact au rendez-vous. +C’était bien le malfaiteur intrépide qu’elle attendait. +Tranquillement, d’un pas souple de femme +qui prépare un décor, elle déploya des lingeries, +écarta une couverture et se dénoua les cheveux… +mais elle arrêta là le désordre. Elle avait éteint +sa lumière pour qu’on ne vît pas sa silhouette se +projeter sur les rideaux si, par hasard, dehors, à +cette heure, un passant…</p> + +<p>Le petit bruit de grignotement retentit de +nouveau. Un éclat de bois sauta du volet de la +bibliothèque. Il fallait vraiment que cette fille +coupable fût bien étourdie pour ne pas avoir eu +la pensée d’ouvrir elle-même en dedans, après +le passage du père. Enfin, le bruit grignotant +cessa. Successivement on entendit celui d’une +serrure grinçant, la vibration de la rampe de l’intérieur +sur laquelle une main puissante s’appuyait…</p> + +<p>Il y avait près d’une heure qu’elle attendait, +retenant son souffle, lorsque Fulbert se trouva en +face de la porte de son cabinet de toilette.</p> + +<p>Là, il fallait bien lui ouvrir elle-même ou lui +laisser faire un bruit plus dangereux.</p> + +<p>Il frappa discrètement.</p> + +<p>— Marguerite, c’est moi.</p> + +<p>Elle s’appuyait contre cette porte et à ce +moment décisif elle eut un geste d’hésitation, elle +regarda derrière elle, mais elle aperçut, pendu +à un crochet du cabinet de toilette, une forme +grise.</p> + +<p>Le manteau de Flora ! Celui-là même qu’elle +voulait lui rendre…</p> + +<p>Elle sauta en arrière, traversa sa chambre +en courant, serrant sa ceinture de soie blanche +qu’elle déchirait de ses ongles, et elle se précipita +éperdument dans le corridor en appelant son +père de toutes ses forces.</p> + +<p>Le directeur de Flachère, réveillé en sursaut, +cria de son côté :</p> + +<p>— C’est toi, fillette ? Ah ! mon Dieu ! Qu’as-tu ? +Qu’y a-t-il ?</p> + +<p>— Ouvre-moi, rugit Marguerite, ouvre-moi ! +Un homme, un voleur veut entrer dans ma +chambre. Ouvre-moi… défends-moi, père !</p> + +<p>Un voleur ? Ou un amoureux ? Il se jeta au +bas de son lit, passa un pantalon, chercha des +allumettes, et ne trouva que son revolver sous ses +doigts tâtonnants.</p> + +<p>Durant leur explication, Fulbert, d’un coup +d’épaule furieux, faisait sauter la porte du cabinet +de toilette, ivre d’une ivresse de bête lâchée +en plein carnage. Oui, c’était bien elle qui criait +ainsi d’une voix suraiguë de créature hystérique… +c’était elle qui allait ameuter les employés, Jacqueloir +et Gaufroi, couchant dans les sous-sols, +les bonnes couchant dans les combles… et le +père, cet aveugle né qu’on allait berner une +seconde fois, mais de toute autre façon…</p> + +<p>— Ma fille ? Es-tu blessée ? Qui veut entrer +dans ta chambre ? Qui donc frappe ainsi chez +toi ? questionnait le père, entourant la blanche +éplorée de son bras tremblant d’une sainte +colère.</p> + +<p>Fulbert vit la scène à la lueur falote de la +veilleuse du corridor.</p> + +<p>C’était cela son rendez-vous d’amour ! Il ne +voulait plus s’expliquer, il voulait la tuer, simplement.</p> + +<p>Alors, le père, de son côté aperçut un bandit +écumant de rage, les poings crispés au-dessus +de sa tête, qui se ruait sur lui pour lui arracher +son enfant ou l’égorger.</p> + +<p>Il n’hésita pas, leva son arme.</p> + +<p>— Cas de légitime défense, Monsieur l’assassin ! +prononça-t-il, cédant à sa manie des définitions +périlleuses.</p> + +<p>Et il pressa la détente.</p> + +<p>Fulbert reçut la balle en pleine poitrine. Il +tournoya sur lui-même, s’en alla, marchant à +reculons, ses mains battant les murs.</p> + +<p>Chienne de chasse bien dressée, Marguerite +hurlait toujours, simulant l’inévitable attaque de +nerfs qui devait terminer le roman-feuilleton de +sa vengeance.</p> + +<p>Fulbert tomba dans sa chambre, et le père fut +obligé d’enjamber le corps de l’homme pour +déposer celui de sa fille sur son lit.</p> + +<p>— Je crois que le pauvre diable a son compte ! +murmura le brave bourgeois, au fond désolé du +meurtre ; puis il courut appeler les bonnes, les +employés, afin de faire un peu de lumière autour +de ce drame.</p> + +<p>Pendant que toute la maison se réveillait dans +une horreur de cauchemar, Marguerite cessa de +hurler, se souleva sur un coude :</p> + +<p>— Fulbert, fit-elle très bas, est-ce que tu peux +m’entendre ?</p> + +<p>L’homme écroulé, la face contre le sol, ses +mâchoires se convulsant, mordant la molle toison +du tapis qui étouffait son dernier râle, ne +pouvait rien lui répondre.</p> + +<p>— Eh bien, dit-elle impitoyable, tu l’as, maintenant, +le manteau de ta maîtresse !…</p> + +<p>Et elle se recoucha pour s’évanouir plus commodément +devant de nouveaux témoins.</p> + + +<p class="c gap xsmall">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE<br> +<span class="small">DES CHAPITRES</span></h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">I</span>. DEMEURE CHASTE ET PURE</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">II</span>. L’ÉPOUVANTAIL</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c2">27</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">III</span>. TERRE BÉNIE</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c3">50</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">IV</span>. LE MOT ET LA CHOSE</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c4">75</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">V</span>. LE VERRE D’EAU MINISTÉRIEL</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c5">98</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">VI</span>. FAUST ET MARGUERITE</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c6">128</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">VII</span>. LA VISITE DE MARCUS</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c7">152</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">VIII</span>. JEUX DE MAINS, JEUX DE VILAINS</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c8">176</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">IX</span>. LE RETOUR DE FLORA</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c9">208</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">X</span>. DANS LA FOSSE COMMUNE</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c10">229</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">XI</span>. L’HONNEUR DE MARGUERITE</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c11">258</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="i">ACHEVÉ D’IMPRIMER</span><br> +le vingt janvier mil neuf cent quatre<br> +<span class="xsmall">PAR</span><br> +<span class="large">BLAIS ET ROY</span><br> +<span class="xsmall">A POITIERS</span><br> +pour le<br> +<span class="large">MERCVRE</span><br> +<span class="xsmall">DE</span><br> +FRANCE</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75199 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75199-h/images/cover.jpg b/75199-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d5ec551 --- /dev/null +++ b/75199-h/images/cover.jpg |
