diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | 75199-0.txt | 6154 | ||||
| -rw-r--r-- | 75199-h/75199-h.htm | 8151 | ||||
| -rw-r--r-- | 75199-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 164916 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
6 files changed, 14322 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/75199-0.txt b/75199-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3a03d70 --- /dev/null +++ b/75199-0.txt @@ -0,0 +1,6154 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75199 *** + + + + + + + RACHILDE + + Le Dessous + --ROMAN-- + + + PARIS + SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE + XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI + + MCMIV + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: + +Sept exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 7. + + +JUSTIFICATION DU TIRAGE: + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y +compris la Suède et la Norvège. + + + + +DU MÊME AUTEUR: + + + MONSIEUR VÉNUS 1 vol. + LA SANGLANTE IRONIE 1 vol. + L’ANIMALE 1 vol. + LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES 1 vol. + LES HORS-NATURE 1 vol. + L’HEURE SEXUELLE 1 vol. + LA TOUR D’AMOUR 1 vol. + LA JONGLEUSE 1 vol. + CONTES ET NOUVELLES, suivis du THÉATRE 1 vol. + L’IMITATION DE LA MORT 1 vol. + + + + +I + +DEMEURE CHASTE ET PURE + + +... Marguerite posa le livre sur le guéridon, se gratta la racine des +cheveux, examina ses pieds--dans le doute elle regardait ses pieds, qui +lui donnaient toujours des conseils mesquins parce qu’elle les avait +fort petits--puis elle essaya de penser. + +La lecture d’un roman est, pour une femme, une aventure défendue qu’elle +se permet d’ajouter à sa vie quotidienne. Marguerite, point femme +encore, lisait souvent, car elle s’ennuyait. De la grande bibliothèque +d’en bas, elle montait chez elle des aventures anciennes et modernes, +tâchant de peupler d’agréables fantômes sa chambre de jeune fille, une +chambre pâle où tout était virginal, transitoire: les rideaux couleur +d’aube, le papier à semis de pâquerettes, les meubles laqués blanc, le +tapis de toisons floconneuses, les vases d’albâtre sur la cheminée, les +ouvrages au crochet, trop nombreux, sortes de toiles d’araignées +couvertes de neige dentelant les coins du tissu même de l’ennui. + +Son père lui recommandait de lire «avec fruit» (recommandation de +jardinier en chef). Marguerite s’y efforçait, lisant n’importe quoi de +n’importe qui, de préférence les pages où il y a des dialogues, et +s’appliquait à réfléchir mûrement; mais elle ne s’intéressait guère +qu’au jeune homme, le mauvais sujet de l’histoire, tressaillant au seul +mot mondain de flirt comme si on lui eût pincé la peau. Plus cela lui +paraissait impossible, plus elle se sentait capable d’y penser, sans, +d’ailleurs, en récolter d’autres «fruits» que beaucoup de bâillements +nerveux. Elle abandonnait tous les jours quelques heures aux désordres +de son imagination pour, le reste du temps, épousseter avec soin la +poussière soulevée en son cerveau par le rapide passage du grand +amoureux ou du séducteur fieffé, lequel passait orageusement soit à +cheval, soit à bicyclette. + +De même elle époussetait les menus objets de sa chambre, tenant son +sanctuaire dans un ordre exquis, renouvelant les fleurs chaque matin, +terminant, chaque soir, un rond au crochet fabriqué machinalement ainsi +que tisserait en un chœur de chapelle une araignée à pattes blanches +probablement incapable de dévorer son mâle, selon le singulier usage des +araignées. Tout, chez elle, était frais, joli, odorant. Ses armoires +s’ouvraient comme des sachets d’iris et son linge, compté, numéroté, +brodé, s’entourait de faveurs. Mélangées au blanc intense de toute cette +percale fine, les faveurs, bleues pour les chemises, roses pour les +pantalons, donnaient l’illusion d’un innocent drapeau national encore +dans ses langes. + +Le livre, clos, sur le guéridon laqué blanc, conservait un aspect +hostile au milieu de la naïveté voulue de la pièce. Il était relié en +vilain carton noirâtre, pas suffisamment ancien pour inspirer le +respect, pas assez neuf pour intriguer la vertu. De plus, écrit en une +langue dure, âpre, d’une sincérité malséante, il osait parler de la +peste. La peste? Comme c’était fini, maintenant, des grandes +catastrophes, des grands dévouements... Monseigneur de Belzunce?... + +Maintenant on avait l’hygiène. + +Marguerite, ayant retiré tout le fruit possible de sa lecture, ouvrit sa +fenêtre pour chasser les souvenirs malsains. + +Elle contempla les jardins de Flachère, sa maison, sa demeure si +purement caressée du soleil. + +Par l’amoureux incendie d’un ciel de juin, autour d’elle +s’épanouissaient les fleurs les plus rares, les plus suaves, qui avaient +appris, mieux qu’en aucun lieu du monde, l’art de pousser vite et +régulièrement. De larges allées rayonnaient, de la ferme de Flachère, en +étoile, s’enfuyaient loin, torrent charriant des parfums à perte de vue +et d’odorat, des ondes de parfum, des cercles sans cesse s’élargissant +de senteurs de plus en plus vives. La maison, une construction élégante +de genre hollandais, en bois gris fer, ornée de découpures blanches, +espèces de dentelles de sapin, formait le moyeu de cette roue fleurie, +et elle, Marguerite, maîtresse de la maison, était, à sa fenêtre, le +centre de ce moyeu d’où tourbillonnaient les rayons des fleurs, des +roses, des lys, des jacinthes, des violiers. Les violiers, surtout, +répandaient une odeur délicieusement troublante. Au fond de leur lourd +parfum, peut-être vulgaire, il y avait du poivre, de la vanille, des +clous de girofle, du musc, et des haleines de femmes riches, entassées +au théâtre, un soir de représentation de gala. + +Marguerite, accoudée sur l’appui de sa fenêtre, joignit les mains dans +une extase, une soudaine envolée de tout son être vers la nature, +l’adorable nature qui lustrait les fleurs pour son seul plaisir. Elle +fut enthousiasmée, brusquement, au sortir d’un livre nauséabond, d’un +cauchemar, de voir le ciel si bleu, les arbres si verts, la cour de la +ferme-école dans un tel état de propreté. Oui, les histoires de jadis +n’étaient bonnes qu’à mettre en relief les vérités contemporaines. Il +est nécessaire au bien-être moderne de comprendre la nature autrement +que sous le rapport du cimetière. Autour des grandes villes, ne faut-il +pas de grands jardins où les hommes travaillent, se refont une santé, +une honnêteté, se régénèrent eux-mêmes en fertilisant le sol!... Et le +goulot de la pompe, dans la cour, à droite, reluisait comme de l’or, et, +à gauche, la volière des pigeons favoris venait d’être sablée d’un sable +d’argent... Les étables, les granges--ces nouveaux systèmes à charpentes +démontables--les petites loges des travailleurs réunies en alvéoles de +ruches, tout respirait la paix, ce calme solennel que donne la fortune +justement et légalement acquise. Partout régnait une inexplicable beauté +administrative. + +Marguerite elle-même était belle, plus belle de toute la splendeur de +son milieu. Fleur croissant sur des fleurs, s’étalant en étoile blanche, +avec des coudes blancs sortant des manches du corsage immaculé, avec des +petits doigts fuselés, en rayons blancs, se rosissant un peu sous les +ongles comme des bouts de pétales qui toucheraient la lumière. Ses +cheveux, pouff châtain bouffant haut sur les tempes, volumineux et +légers, se cerclaient de petits peignes d’écaille ciselée mettant des +reflets blonds clairs aux endroits sombres, un reflet de fortune, car +elle était richement coiffée, ainsi que doit l’être toute jeune fille +qui respecte son père... Sa chevelure lui prenait ses meilleurs soins, +et le gardien-chef ne ratissait pas mieux les allées pour la venue d’un +ministre qu’elle ne domptait les fameuses mèches rebelles dont on parle +dans les livres, mèches bien encombrantes dans la vie ordinaire. Elle +avait les yeux bleus, d’un beau bleu foncé comme le ciel du soir, des +yeux humides sans raison, pareils aux corolles des belles de nuit, +lesquelles se mouillent de joie rien qu’en s’ouvrant, et elle restait un +peu pâle, quoique d’apparence assez robuste, parce que les jeunes filles +qui attendent un mari pâlissent toujours en attendant. Ses dents étaient +éblouissantes et ses lèvres, à peine carminées, se pinçaient, de temps +en temps, pour dissimuler une envie de rire, Marguerite ayant le désir +sage de garder son sérieux devant les profonds mystères de la vie. Elle +aussi savait tout le prix d’une prudente administration des beautés +naturelles. On peut chercher à en acquérir davantage, à la condition de +conserver _la ligne_. La ligne, la tenue, tout est là, et telle fleur, +tel sourire, qui dépassent les limites, doivent être arrêtés net; ça +romprait le charme de s’émanciper en brindilles inutiles ou en gaîtés +intempestives. L’art de la femme est de se contenir sans éclater. L’art +du pépiniériste est de crucifier avec méthode. + +Oh! les roses de la ferme-école de Flachère! Merveille et délices! Du +haut de sa croisée, Marguerite leur jetait un salut approbateur, très +gravement, car il est des heures où l’on communie avec toute la terre, +on se sent sa créature de prédilection, sa reine; il suffit pour cela de +jouir d’une bonne santé, d’une bonne conscience, et d’espérer une grosse +dot. + +La collection des roses de Flachère était une chose unique dans le monde +entier. Chaque rosier possédait son tuteur de bois injecté au sulfate +pour le garantir des pucerons, numéroté, étiqueté. Il n’y avait point +chez eux d’artiste imprévoyant pour laisser les branches s’enguirlander +à l’aventure et perdre toute la sève de l’espèce en mariages +d’inclination. Dieu merci, les rosiers poussaient droits, fiers de leurs +noms baroques, s’arrondissant en choux qu’on émondait tous les matins. +Dans les choux verts pointaient des boutons, comme des épingles de +verroterie sur une pelote, puis s’épanouissaient les roses, une à une, +en danseuses qui défripent leurs jupes de mousseline sous les regards +calmes d’un metteur en scène. + +La moitié de la grande circonférence des fleurs était occupée par les +roses. Cela représentait bien cinq cent quarante-deux variétés, depuis +l’églantine à cœur modestement pâle, comme les joues de Marguerite, +jusqu’au prince chinois, _Li-Pé-ho_, dernière variété d’une espèce à +feuilles jaunes tigrées de brun, ressemblant aux pompons tout à fait +contre nature qu’on fabrique pour ornement d’église. + +Têtes dressées, en faux-cols, au port d’armes, les rosiers +s’immobilisaient devant la maison, montant une garde d’honneur. + +--A quoi peuvent penser les fleurs? songeait Marguerite. + +--A quoi peuvent rêver les femmes? avaient l’air de se demander les +roses. + +Mais Marguerite et les fleurs, qui ne pensaient à rien, tout en ayant +l’air de réfléchir, abandonnaient cependant le meilleur de leur âme, +c’est-à-dire étaient jolies, sentaient bon, parce que venait le soir... +le soir, si mystérieux! + +Le crépuscule descendait, doucement traître, enveloppant les plantes, +les arbres, d’un voile qui les séparait les uns des autres, leur donnant +des allures de choses qu’on rentre, d’objets précieux que l’on cache +parce que l’heure devient dangereuse. + +Un clocher lointain, perché sur une colline comme sur une étagère, +laissa échapper, du joujou de sa boîte, sept petits sons grêles, des +sons pour enfant. Marguerite se tourna de ce côté. Elle croyait +modérément en Dieu. Elle s’étudiait, selon les nouvelles formules, à +devenir une jeune fille rangée, une variété juste milieu, mi partie rose +mi partie chou, rien du lycée, mais rien du couvent, joignant l’utile à +l’agréable, jouant du piano ce qu’il faut pour ne plus assommer personne +en apprenant des morceaux trop difficiles, et allant quelquefois aux +grand’messes pour y conduire des domestiques arriérés. Quand elle était +saisie d’une vague inquiétude religieuse, elle contemplait ce clocher et +elle se hâtait de le trouver minuscule, ridicule dans l’immensité de la +nature, par rapport aux hangars--les vastes charpentes de fer +démontables--qui, chez eux, protégeaient la paille et le foin, tout en +symbolisant le progrès. + +Du cercle des rosiers, s’élargissant à l’infini dans le cercle des +champs devenus vaporeux, on entendait monter des soupirs, un +bourdonnement confus de têtes qui s’inclinent pour s’endormir, si lasses +de s’être tenues droites tout un jour. Les fleurs s’effaçaient les unes +après les autres, les escadrons blancs demeurant les derniers visibles, +rayant encore l’ombre d’éclairs fugitifs, puis toutes les nuances +sombrèrent dans un demi-deuil violet où les plus belles ne formaient +plus que des taches noires. + +En haut, le ciel resté lumineux, posé sur des collines obscures, prenait +une teinte de cristal mauve, d’une transparence fragile, le couvercle de +verre du prestidigitateur sous lequel un nouveau paysage allait +s’édifier. Tout à l’heure, au soleil cru, c’était la joyeuse harmonie +d’un cirque en pleine représentation, gradins garnis et écuyères variant +sur des chevaux rapides des écharpes aux couleurs étincelantes; +maintenant montaient, du fond de cette arène soudainement désertée par +la vie du soleil, des ondulations d’arbres et de plantes d’un effet +angoissant. Un vent s’était levé, ronronnant, secouant les branches +comme une bête flaireuse. On entendait couler un fleuve et des ruisseaux +se précipiter vers ce fleuve. + +Le bruit de l’eau est toujours sinistre, le soir. + +Il y avait certainement de l’eau partout: sous les rosiers, sous les +champs de légumes, dans les prairies et derrière les peupliers qui +bordaient, à l’ouest, la grande propriété nationale de Flachère. Çà et +là, entre ces arbres, des lumières brasillaient. De l’autre côté du +fleuve, un village s’étendait, tout en long et tout blafard, comme un +drap, un linceul séchant devant l’eau d’un noir d’abîme. + +Le ciel mauve devint vert, par place, semblant refléter les immenses +champs de betteraves au feuillage vert-bleu qui entouraient les jardins. +A l’opposé du petit clocher d’étagère, la forêt, coupée à angle +droit--un couteau n’aurait pas mieux partagé un plat d’herbes cuites--la +forêt fut brune, d’une épaisseur de suie, et, le vent ronronnant plus +fort, la nuit sembla s’échapper d’elle. Le ciel s’éteignit complètement +sous un nuage montant de ses premières masses; entre l’eau, qu’on ne +voyait pas mais qui se mouvait sourdement, et le bois, qui faisait corps +avec le ciel dressant sur le nuage une muraille, la ferme de Flachère se +trouva toute menacée, maisonnette isolée au centre d’un grand rond +ondulant à l’infini, en détresse comme une pauvre chose qui se noie. + +Marguerite ferma sa fenêtre. + +C’était l’heure bénie du dîner pour les gens heureux. L’heure maudite +pour les autres. Marguerite quitta sa chambre et descendit à la +bibliothèque. Fille d’ordre, elle allait remettre le livre à sa place en +bâillant un peu. Pour ce que celui-là contenait d’aventures!... Son +accès d’enthousiasme passé, elle s’ennuyait encore, nerveusement, mais +sagement. Elle traversa la grande bibliothèque, pièce solennelle comme +une salle de cloître. Dans cette demeure, dernier produit de la +civilisation, aux portes mêmes de la capitale, on avait obtenu le +silence du cloître en glissant du plomb, au lieu de mastic, autour des +vitrages des croisées. Une lampe à bec, imitant l’antique lampe à +l’huile des tombeaux, _Pax!_ fournissait une lueur judicieusement +sépulcrale parce que son pétrole--_Luciline_, _Saxoléine_ à moins +qu’_Olympienne_, sans fumée ni odeur--baissait. La salle à manger +séduisait davantage, carrelée d’une faïence très glaïeul, exhibant des +panneaux où les saisons tombaient presque normalement. Des petits faunes +décents, des bergères mièvres, des perdrix pendues à un clou, des melons +sur des plats de vermeil, des poissons nageant dans l’épaisseur du verni +des porcelaines, et aussi beaucoup de fleurs versées par des corbeilles, +faisaient honte aux jardins de dehors, tellement leurs nuances criaient +d’une façon plus perçante. Une horloge bretonne contenait un cartel +parisien, une huche à pain Henri II servait de banquette, et des petites +chaises volantes à trois pieds, l’air en asperge montée, brillaient d’un +vert si intense qu’on n’aurait pas osé s’asseoir dessus avec un pantalon +de coutil. La table, carrée, supportait un luxe d’argenterie lourde +imitant l’étain, des coupes, des ciboires à cabochons énormes, cristaux +malades vous poussant leurs verrues sous le nez quand on boit, rugueux +et désagréables récipients d’apparence fastueuse, d’envergure exiguë, +des assiettes anglaises, plates, grandes, trop plates, trop grandes, des +serviettes de fer blanc; enfin, une cacophonie de tous les siècles, +résumant l’élégance moderne. Une suspension se balançait, sur ce luxe, +flanquée de tulipe à réflecteur, vous aveuglant, un astre fabriqué +spécialement pour les yeux des riches qui en ont vu bien d’autres et ne +craignent plus d’être éblouis. Et quand on éteignait la suspension, on +posait à la place de sa lampe un vase rempli de plantes grimpantes... +qui descendaient. + +Le père de Marguerite était assis devant son potage. + +--Qui est-ce qui est en retard? fit-il, clignant affectueusement de +l’œil pendant qu’il attachait sa serviette à sa boutonnière avec la +broche-épingle de sa rosette d’officier de la Légion d’honneur. + +--C’est Margot! répondit la jeune fille s’asseyant en face de lui et +tâchant d’assouplir à son tour le fer blanc de son linge. + +--Que faisait donc Margot? + +--Elle rêvait à sa fenêtre en regardant la belle nature. + +Ici la jeune fille soupira, se moquant d’elle-même, un peu nerveuse, un +peu soucieuse, intriguée, cependant, par un compotier couvert qu’elle +découvrit, le dessert se servant _à la russe_ chez eux. + +--Peuh! Des fraises en _plombière_, quand il y a déjà des cerises. + +--Des cerises? Sur le marché de Paris, mais ici nos _Belle-Eugénie_ sont +à peine mûres. Tout est en retard, cette année. + +--Si on cherchait bien... + +--Pas dans le verger nord ni dans le clos sud. Peut-être à la galerie +neuve, du côté des nouveaux tuyaux. Là (il leva son doigt, doctoral), +c’est du nanan. Les arbres sont chauffés aux racines, un courant +merveilleux, des eaux tièdes, et grasses, et douces... Ah! quel malheur +que la même eau ne puisse nous pleuvoir dessus! + +Marguerite fit la moue. + +--Je n’y tiens pas, tu sais. + +Elle réfléchit un moment, humant son potage. + +--Et quand les cerises vont donner, personne ne pourra plus les voir. +Ils les jetteront, à la cuisine, murmura-t-elle de mauvaise humeur. + +La bonne arriva, portant un superbe poulet rôti, une bonne genre +Watteau, en robe d’indienne rose, en tablier festonné, une fanchonnette +de tulle voltigeant sur ses cheveux frisés. + +Le père découpa le poulet, faisant des gestes de maître d’armes, car +découper une bête morte éveille toujours un brin de férocité chez un +brave homme, et détachant le «blanc» il le mit tout de suite sur +l’assiette de sa fille. + +--Ça, c’est pour Margot. Elle va le manger d’abord en attendant mieux. +Elle boira ensuite de mon vieux Bourgogne, puisqu’elle a oublié son +quinquina en regardant la belle nature. Elle n’aura jamais de couleurs, +Margot, si elle ne se soigne pas. + +--Des couleurs? Je n’y tiens guère, tu sais, répondit-elle exactement du +même ton qu’elle avait pris pour répondre au sujet des différentes +qualités de leur eau. + +--La santé perdue ne se retrouve jamais. Ta pauvre mère aussi s’en +fichait, jadis, des couleurs, et elle est partie tout doucement, un peu +chaque jour, en se plaignant, ce qui était un véritable tourment pour +tout le monde. Il faut se soigner quand on se porte bien, c’est le +meilleur des principes. (Il ajouta, inquiet, après une pause.) Tu +devrais peut-être ne pas trop respirer l’air du soir, car, enfin, ce qui +est bon pour nos fleurs... (il s’arrêta, examina le manche de son +couteau), je ne dis pas que ce soit mauvais pour les gens... + +Marguerite suçait le blanc du poulet, n’ayant déjà plus faim, guignant +le dessert, une brioche-mousseline, dorée, cuite à point, et les fraises +plombière, colossales truffes rouges presque effrayantes d’énormité. + +--Oui, dit-elle, comme ripostant aux invites de leur parfum, mais j’ai +envie de manger des cerises, moi. + +--C’est un peu loin. Pourquoi n’y as-tu pas pensé ce matin, ma pauvre +étourdie. + +--Oh! en courant... + +--Je n’aime pas à donner des clés passé l’heure du travail. Il y a +toujours des flâneurs le long des allées. On s’introduit dans le verger +sous prétexte de visiter un tuyau, puis on nous pille. Quand on songe +que Mathieu prétend qu’on a volé des abricots verts! Je me demande ce +qu’on peut tirer d’abricots pas mûrs? + +--On les vend pour faire des prunes à l’eau-de-vie. + +--Allons donc! C’est par pure méchanceté, une rage de détruire qu’ont +tous les enfants du peuple. Sans compter que les ouvriers de chez nous +ne se gênent pas. On a beau leur en donner dans la saison, c’est des +primeurs qu’ils veulent, comme nous, et cette année ces chiperies-là +comptent double parce que tout Flachère est en retard. + +Marguerite insista: + +--On pourrait voir les cerisiers de la galerie neuve. Ce n’est pas très +loin. + +--Mon Dieu, si tu en as une pareille envie, vas-y toi-même ce soir; +seulement, n’emmène personne avec toi, c’est toujours l’occasion, pour +les domestiques, d’abuser de la circonstance. + +Comme il achevait son aile de poulet, on lui apporta de tendres haricots +verts. Il en offrit à Marguerite. Celle-ci mettait son chapeau par +habitude, bien qu’il fît presque nuit dehors. + +--Tes haricots seront froids! conclut le père, dogmatique. + +--Je t’en prie, papa, ne grogne plus. Je connais mes arbres. + +Le père saisit un journal qui traînait sur une des petites chaises +d’asperge, et, résigné, se mit à lire. + +Marguerite descendit le perron de la maison hollandaise, un panier au +bras; elle prit un des rayons de la roue des fleurs, côté des lys, et +disparut en courant. + +Les travailleurs rentraient à la ferme dans le crépuscule violet, +l’heure de leur dîner sonnant un peu après le repas de leur chef, et des +réfectoires s’allumaient au fond des vastes granges. + +Le pays se divisait en sections très nettement dessinées sur la terre +comme sur une immense carte géographique. Il y avait les plants-fleurs, +les plants-fruits, les plants-légumes, les plants-céréales et les +plants-vierges, ceux-ci restant à fertiliser, les plus proches de +l’épaisse muraille de la forêt. Là, c’était encore la nuit, même au +jour, car on ignorait si, plus tard, le gouvernement détruirait son mur +personnel pour aller creuser davantage dans les derniers remparts de la +nature. Entre la grande forêt meurtrie, amputée de toute une moitié de +corps, et le fleuve coulant mystérieusement derrière le rideau de +peupliers, le fleuve devenu noir inexplicablement, des cultures se +développaient à leur aise, produisant d’années en années des résultats +phénoménaux. + +Marguerite marchait vite, gracieuse silhouette blanche papillonnant le +long des haies. Elle rencontrait un ouvrier, sa bêche sur l’épaule ou +son râteau à foin sous le bras, et l’homme faisait un crochet +respectueux, la saluant d’un «Bonjour, Mademoiselle», parce que tout le +monde la connaissait dans les environs. Elle était venue enfant à la +ferme de Flachère alors que le premier flux jaillissait du premier +tuyau. Elle avait grandi avec la prospérité, l’incroyable prospérité du +sol. On l’admirait, de temps en temps, les travailleurs de cette terre +bénie étant peu sensibles au prodige de toutes les floraisons--et on +l’estimait. + +--Un beau brin de fille. Un beau morceau de blonde. Dommage qu’elle ne +veuille pas se marier. + +(Marguerite faisait courir ce bruit, n’espérant pas obtenir le mari de +son choix et trouvant plus digne de dissimuler ses secrètes ambitions.) + +Les jardiniers, gardiens des petites maisons échelonnées sur la route du +tramway à vapeur qui emportait les mannes de légumes, de fruits et de +fleurs vers Paris, la connaissaient bien aussi, car, l’hiver, elle avait +installé une sorte de crèche à la ferme hollandaise, où elle recevait +maternellement les enfants trop jeunes pour aller aux écoles voisines. +Marguerite essayait de leur apprendre l’alphabet, soignait leurs maux de +dents, leur bourrait les poches de bonbons, les grondait, finissait par +leur faire les gros yeux et découvrait, non sans confusion, qu’elle ne +pouvait pas les souffrir. Correctement bonne, justement généreuse, comme +dans les livres moraux, elle les détestait de plus en plus dans la +réalité de leur existence, mais souffrait leurs innocentes malpropretés +à côté de la blancheur de ses jupes au nom d’on ne savait quel devoir +social. De son vivant, sa mère, une douce femme maladive, faisait cela +sans plaisir, et elle, Marguerite, faisait comme sa mère. + +Aux plants-légumes, Marguerite traversa un champ de betteraves, obliqua +vers la gauche, retroussa sa robe pour enjamber un ruisseau +gargouilleur. Là, des arbres, une touffe d’arbres, mèche de la grande +forêt qu’on n’avait pas daigné arracher, formait un endroit d’ombre +qu’on réservait administrativement aux travailleurs méridionaux +pratiquant la sieste. + +En passant près de ces arbres mélancoliques, Marguerite regarda autour +d’elle, un peu hésitante. + +Le verger, dénommé galerie-neuve, était situé derrière ces arbres, +terrain clos de treillages à systèmes très perfectionnés qu’on élevait +ou abaissait à l’aide d’un seul boulon sur toute leur étendue. Ces +treillages défendaient des arbres fruitiers en quenouilles hérissés +d’étiquettes: poiriers, abricotiers, pommiers, et des cerisiers nains, +quelques-uns coiffés de cloches de canevas, toute une pépinière branchée +en _berceaux_, en _volants_, en _raquettes_, en _ifs_, ces derniers +arbustes ressemblant assez à des ornements de nécropole. Il y en avait +même de si petits, de si bas, et de si régulièrement taillés qu’ils ne +devaient pouvoir abriter que des fœtus. + +Ce clos était le plus estimé de Flachère. + +Malheureusement, il se trouvait en dehors de toute surveillance. + +Marguerite mit sa clé dans la porte de fil de fer qui vibra comme une +harpe. + +Au milieu de ce verger modèle, parmi les poiriers en quenouilles et les +cerisiers nains, elle aperçut un homme tout noir dans le crépuscule +violet. + +--Que je suis sotte, pensa-t-elle, ce n’est pas un homme, c’est un +_épouvantail_. On a fabriqué ce mannequin pour éloigner les oiseaux. + +Le mannequin vira, lentement, selon le vent du soir, et, alors, +Marguerite put voir, d’une façon très distincte, que _cet épouvantail +mangeait les cerises_. + + + + +II + +L’ÉPOUVANTAIL + + +Tremblante, son panier d’une main, sa clé de l’autre, la jeune fille +n’osait plus avancer. Tout tournait bizarrement autour d’elle: les +arbres en quenouilles, les treillages de fil de fer, les grands champs +de betteraves et le grand cercle des collines. Au centre de ce +tourbillon, la ferme hollandaise s’enfonçait, s’enfonçait comme une +petite chose qui se noie. + +Elle eut l’idée affreuse que son père l’attendrait, là-bas, +éternellement. Elle respira une odeur de soufre, vit luire des couteaux +prêts à la transpercer, puis murmura, du ton d’une petite fille: + +--Bonsoir, Monsieur. Je venais... chercher... des cerises. + +Elle pensait maintenant qu’elle avait eu tort de vouloir des primeurs ce +soir-là. + +L’homme ne se dérangea point. + +--Je crois qu’il en reste, répondit-il d’une voix grinçante, +désagréable, véritable accent d’un épouvantail se mettant à parler. + +--Ne vous fâchez pas, Monsieur, bégaya-t-elle, claquant des dents et +serrant son panier sur sa poitrine. + +--Je ne me fâche pas, maugréa l’homme noir, mais si encore vous aviez eu +l’excellente idée de m’apporter du pain! Voilà deux jours que je mange +des cerises sans pain. Vraiment, j’en ai assez. + +Il lui parlait comme quelqu’un qui la connaissait et elle ne le +reconnaissait pas pour une forme vivante. Deux jours qu’il volait leurs +_Belle-Eugénie_ pendant que le directeur de Flachère se plaignait du +retard des saisons! Marguerite, suffoquée, s’appuyait à la quenouille +d’un poirier. Cet homme avait faim. Rien n’est plus dangereux que la +faim d’un homme, surtout le soir. + +--Vous êtes malheureux, Monsieur, pourtant ce n’est pas une raison... + +Elle s’arrêta, le souffle lui manquant, et, comme il arrive toujours +dans les cauchemars, elle ne pouvait pas se sauver. + +--Oh! fit l’autre avec tranquillité, je sais bien qu’il y a des abricots +et des prunes; seulement, je n’aime pas les fruits verts. + +Il la regardait. Ses yeux fixes luisaient d’une façon singulière. Il +avait l’aspect d’un fou, mais ses gestes demeuraient d’une précision +remarquable. Tenant une branche par son extrémité, il la dépouillait +méthodiquement de ses petites boules. + +--Qui êtes-vous, Madame? finit-il par lui demander d’un ton de juge +interrogeant le coupable. + +--Je suis... je suis... Mlle Marguerite Davenel, la fille de M. Davenel, +directeur de la ferme-école de Flachère. + +--Ah! très bien. Connais pas. Suis pas d’ici, répliqua-t-il tout en +crachant des noyaux. Moi, j’ai traversé une forêt en courant. Je suis +tombé dans un fossé et m’y suis crotté des pieds à la tête. J’ai dormi +sous les arbres, le matin j’ai aperçu des cerises... Sérieusement, vous +n’avez aucun pain dans votre panier? + +Et il s’avança vers elle. + +Cela, c’était la bourse ou la vie. + +Elle poussa un cri aigu. + +--Quoi? Vous avez peur? Ne criez donc pas ainsi. Je vous le défends. Les +cris de femme me portent sur les nerfs. Est-ce que toutes les femmes +vont avoir peur de moi? Comprenez-vous que les cerises, rien que des +cerises, ça creuse? Je mangerais volontiers autre chose. + +--Si vous voulez me suivre, Monsieur, murmura Marguerite en frissonnant, +mon père vous offrira certainement à dîner. + +Elle essayait de regarder le bout de ses pieds pour se donner une +contenance, mais, dans cette ombre, ses pieds ne se voyaient plus. + +--Est-ce loin, chez votre père? Je suis très fatigué. + +Elle désigna la ferme, la jolie maison hollandaise qui s’enfonçait dans +les brumes, dardant un seul œil de feu, la lampe de sa salle à manger. + +Mon Dieu, pourquoi avait-elle quitté la table si bien servie, le toit +protecteur? + +--Alors, marchons. Je n’ai plus la notion des distances, déclara l’homme +noir durement. + +Marguerite se dirigea du côté de la porte en fil de fer, supposant qu’il +suivait. + +Le personnage se dirigea en sens inverse. + +Quand il eut disparu, elle referma la porte, s’imaginant déjà fini le +mauvais rêve. Où s’était évanoui son épouvantail? + +Il arriva de l’autre côté du clos. + +--Par où êtes-vous passé, Monsieur? osa-t-elle lui demander. + +--Par ma porte particulière, Mademoiselle, répondit froidement le +personnage. Comme je ne possède point de clé, moi, j’ai dû faire un trou +dans le treillage, d’ailleurs fort solide, et je viens de sortir par ce +même trou. Chacun ses entrées, les cerises seront mieux gardées! + +Marguerite se mit à marcher vite. + +--Nous pouvons courir, si cela vous amuse, fit observer l’homme un peu +aigrement. + +Marguerite ralentit. + +--Il me semblait vous avoir dit, objecta-t-il d’un ton sévère, que +j’étais fatigué. + +Marguerite pensa qu’il devait être aussi fort vieux, et une pitié +l’envahit. Elle chercha vainement à régler son pas sur le sien, +constatant qu’il allait beaucoup plus vite qu’elle malgré son grand âge. +Puis elle songea aux cerises volées, au trou du treillage et à la +réception que son père lui ménageait. Elle espérait qu’on ne la +gronderait pas. Non seulement on lui recommandait de lire «avec fruit», +mais encore «de soulager toutes les infortunes». (M. Davenel répétait +souvent, au dessert: «J’ai bien mangé... _que Dieu en fasse autant pour +tout le monde._») Inflexible pour les seuls voleurs, il aurait livré sa +propre soupière au vieillard infirme, à l’enfant malade; par exemple, en +dehors de ces deux catégories, il ne livrait rien, pas même la soupe. + +Restait l’effraction... Ce serait dur. + +Marguerite, en traversant le champ de betteraves, se sentant rassurée +parce que l’homme noir se taisait, prépara un petit mensonge. Elle +aurait rencontré ce vagabond sur la route et lui aurait offert un +secours, ignorant le rapt des cerises. On aviserait quand le voleur +serait loin, et elle se chargeait d’indiquer à M. Davenel certaines +nuances qu’elle croyait démêler dans la nuit profonde de cet individu. + +--Si vous préfériez ne pas voir mon père, risqua-t-elle, conciliante, +nous pourrions tourner par les cuisines. C’est justement l’heure du +dîner de nos ouvriers, de braves paysans, très bien élevés... + +L’homme l’interrompit d’une voix tranchante. + +--Pardon, Mademoiselle, je ne suis pas un ouvrier, car je n’ai jamais +travaillé, ni un paysan, je n’ai plus de pays. En quel honneur +m’attribuerais-je la part d’un de ces... bien élevés que Monsieur votre +père exploite généreusement selon l’antique usage? Vous m’avez invité à +dîner au nom du directeur de la ferme-école de Flachère, je crois? J’ai +accepté. Que signifie cette histoire de cuisines? + +Marguerite reprenait pied sur le domaine des fleurs et devenait plus +courageuse. On entrait dans le rayonnement de la grande roue des roses. +Les violiers répandaient leurs parfums, moitié vanille moitié muscade. + +--C’est entendu, fit-elle gracieusement. + +L’homme s’arrêta et bâilla. On eût dit un miaulement de tigre. + +--Mais cela empeste, ici! gronda-t-il. + +Marguerite n’osa pas rire. + +--En effet, dit-elle, cela sent très bon. + +Alors, l’homme noir se rapprocha d’elle. + +--Nous commençons à nous comprendre, ricana-t-il, oui, cela sent très +bon, cela empeste d’une manière extraordinaire. Je n’ai jamais respiré +pareille odeur. C’est à croire que les fleurs de ce jardin sont la +puanteur de tous les parfums réunis de la femme, vivante ou morte. Il y +a de quoi en crever, je pense. Est-ce que vous demeurez ici depuis +longtemps? + +--Je suis ici chez moi, Monsieur, répondit Marguerite avec un peu de +morgue. + +--Félicitations! Vous avez de l’estomac. + +Ils se turent. Marguerite montait un perron. + +Dans la salle à manger, où les virulentes céramiques ruisselaient de +lueurs de plus en plus brutales, M. Davenel lisait toujours _le Figaro_. +Passant la littérature, il en arrivait aux faits-divers, et du bout de +son couteau taillait machinalement une croûte de pain. Quand Marguerite +entra, masquant de sa jupe blanche le noir épouvantail, les traits du +directeur de Flachère se détendirent: il lisait l’histoire d’un crime +abominable et commençait à devenir inquiet parce que sa fille était +dehors. Il se leva gaiement. + +--Vilaine Margot! Est-ce que tu veux me faire coucher à dix heures, ce +soir? Où sont tes cerises? Tu rapportes ton panier vide. Hein?... + +Marguerite s’effaçait, présentant le nouveau convive, et derrière la +robe blanche il aperçut la bête nocturne aux yeux de phosphore. + +--Monsieur... + +--Monsieur, déclara l’homme noir, je viens dîner. Mademoiselle m’a +invité de votre part et je tombe d’inanition. + +Il s’assit juste en face du poulet rôti que la bonne n’avait pas voulu +enlever avant le retour de Mademoiselle. + +--Voilà, papa, commença Marguerite, très gênée, tandis que son père la +foudroyait d’un regard d’étonnement. Monsieur a faim... Je l’ai +rencontré devant le clos neuf. Il m’a demandé la charité, j’ai cru bien +faire en te l’amenant, car je sais que tu es toujours gentil pour les +pauvres. + +L’épouvantail s’était placé sur une des petites chaises d’asperges +montées. Il s’accouda sur la nappe et promena ses yeux cruels du père à +la fille. Sale comme un ramoneur, il semblait conserver le long de ses +vêtements, primitivement sombres, une espèce de couche de suie, de boue, +la couleur même d’un ancien enfer traversé. Il avait le teint bistré, +les lèvres mordues, les prunelles ardentes d’un noir intense dégageant +de légères flèches d’électricité bleues. + +--Le discours de Mademoiselle contient quelques inexactitudes, fit-il +sèchement. Elle ne m’a pas rencontré devant le clos neuf, parce que +j’étais dedans. Je ne lui ai pas demandé la charité parce que cette +vertu théologale est une créature allégorique qui n’assouvirait pas tous +les appétits d’un homme tel que moi. Je lui ai avoué, simplement, que je +trouvais les cerises d’une digestion trop rapide, et je suis venu pour +ajouter des mets plus substantiels à mon premier repas. Vous permettez, +Monsieur? + +Ce disant, fourchette en main, il attaqua le poulet. + +Stupéfait, le père de Marguerite roulait des yeux d’officier retraité +entendant sonner le clairon. + +M. Davenel était un père noble de cinquante ans. Sa régulière figure de +paisible bourgeois, soldat de l’industrie, s’illuminait facilement d’une +rougeur guerrière. Mais cela tenait bien plus à son tempérament sanguin +qu’à ses idées sur le droit des pauvres, et il aurait donné le poulet, +s’il en avait eu le loisir. M. Davenel était bon, très bon, presque +aveugle de naissance. + +--Monsieur, déclara-t-il d’un ton rogue, je ne vous connais pas. Je dois +m’en rapporter à ce que ma fille me dit. J’espère, au moins, que vous ne +lui avez pas manqué de respect? (Il ajouta, emphatique et un peu +moqueur:) Vous voliez mes cerises, tout à l’heure? Vous êtes mon hôte à +présent... + +--... Car, continua l’épouvantail lui coupant la parole avec une entière +sérénité, si je n’étais pas votre hôte vous me flanqueriez dehors? Je +vous ferai remarquer que, pour flanquer un hôte dehors, il faut qu’il +soit entré. Donc, ce n’est guère que son hôte qu’on peut envoyer au +diable puisqu’on le détient. Ne vous gênez pas. Je veux très bien m’en +aller, seulement après dîner. J’ai accepté une invitation. + +--Vous avez faim, Monsieur, dit Davenel au comble de la stupeur, et +croyez que je n’ai jamais refusé un verre d’eau... + +--A qui avait faim? De mieux en mieux! Je suis reçu dans une drôle de +maison. Soit, Monsieur, je boirai volontiers--pas d’eau, j’ai horreur de +l’eau--à votre santé ce grand verre plein de ce petit bordeaux. Est-ce +bien du Bordeaux? (Il fit claquer sa langue.) Non. C’est du Bourgogne. +Et le verre est un récipient moyen-âge datant du Bon-Marché. Excellent +vin, Monsieur! Détestable style! Maintenant, le reste du poulet étant +compris dans le verre d’eau, je me l’adjuge. Je vous en prie, +Mademoiselle, donnez-vous la peine de vous asseoir. Je me souviens de +vous avoir fait courir sous prétexte de vous suivre. + +Le père et la fille ne pouvaient plus parler. Ils n’étaient ni tristes +ni gais, pas davantage en colère, mais seulement enveloppés d’un +vertige. Depuis dix ans qu’ils habitaient Flachère, on avait vu bien des +chemineaux récalcitrants, bien des ouvriers saouls, bien des voleurs +venant vous vomir à la face leur indigestion de fruits ou leurs menaces +de vous en dérober d’autres. Point ne s’était encore trouvé, sur les +routes franchement égalitaires de leur gouvernement, un fou de cette +espèce. + +M. Davenel battait des paupières. + +Marguerite ouvrait les bras, témoignant de sa complète ignorance. Tous +deux se rapprochèrent. La fille posa sa main sur le poignet du père, +désirant ne pas l’abandonner dans une pareille extrémité. + +--J’ai eu tort de t’amener ce Monsieur, chuchota-t-elle, confuse. + +Davenel dit, tout haut, sentencieusement: + +--On n’a jamais tort de chercher à faire le bien, ma fille. + +L’épouvantail, qui broyait entre ses deux solides mâchoires les derniers +morceaux du poulet, grommela: + +--Moi, je suis de l’avis de Mademoiselle votre fille. Elle a eu tort. Il +faut toujours laisser les voleurs à leur place, c’est-à-dire dans leur +misère... qui est la liberté. + +Davenel s’avança, crispant les poings. Quand on touchait à sa fille, on +gâtait tout. + +--Vous, fit-il bombant le torse, vous êtes un insolent, et peut-être... +peut-être... (il semblait fouiller dans sa mémoire, se rappeler enfin +des bribes de lecture ou de conversation) peut-être... _un anarchiste_, +Monsieur! + +Marguerite eut un frisson de curiosité. Tiens! En effet? Pourquoi pas? +Un anarchiste, cela expliquait l’histoire des cerises. La reprise +individuelle, le partage des fruits de la terre, ne jamais travailler... +qu’à sa soif et boire toujours sans travailler, les bombes au fond des +caves et les discours incendiaires dans les réunions publiques. Ce +devait être ce genre d’animal féroce. Elle en avait donc rencontré un! +Elle qu’on tenait éloignée des grands centres, du Paris mondain, où, +disait-on dans les feuilles, on traite poliment ces gens-là en se +servant des socialistes comme intermédiaires. Et une cacophonie de mots +baroques, d’expressions crapuleuses, de phrases de théâtres, +bouleversait sa petite cervelle de bourgeoise pure. + +L’anarchiste, en somme, était un monsieur comme un autre, avec cette +différence qu’il avait le droit à la folie périodique et qu’on le +respectait, durant ses accès, pour sa spéciale maladie, un peu comme on +respectait jadis les _innocents_ battant la campagne. L’anarchiste +n’étant jamais _qu’un_ à la fois, il représentait une simple bête de +luxe, très ruineuse, que la meilleure société entretenait pour égarer +l’attention, se fournir des alibis, quelque chose comme les jeunes lions +apprivoisés de Sarah Bernhardt. + +Tout en se débitant à elle-même ces lieux communs, Marguerite serrait +nerveusement le bras de son père. Elle voulait voir la suite. Elle se +sentait fière d’avoir saisi «au vol» cet oiseau rare. + +M. Davenel, s’il était moins enthousiasmé, inclinait, cependant, à +l’indulgence, parce que cette espèce-là est un signe des temps. On fait +la part du feu, voilà tout. On transige, on cause, on pousse le +personnage du côté de la porte en lui promettant de s’intéresser à sa +doctrine, les jours de pluie, et on l’engage doucement à aller se faire +pendre ailleurs, car, chose désagréable, quand on reçoit un anarchiste +plus que l’espace d’une visite de cérémonie, on devient son complice. + +Pour le moment, la part du feu se bornait au panier de cerises et au +poulet rôti. L’aventure se terminerait bien. + +--Marguerite, souffla le directeur de Flachère, si tu te retirais? Il +est tard, j’ai à causer avec Monsieur. + +Ah! non! elle n’irait pas se coucher comme une petite fille de quatre +ans. + +Elle résista de la tête. + +Cet anarchiste, en temps qu’anarchiste, avait fort bon air. Il était +noir, il était sale. Son visage souffrant et anguleux s’accentuait sous +le hâle des incendies ou la flétrissure des nuits de mystère. Tout jeune +il avait déjà des rides et, masque de comédie antique, il ouvrait +formidablement les mâchoires. + +M. Davenel, soupirant, se gratta le front. + +Il eut, peu à peu, la vision d’un autre personnage, nippé, décrassé, +représentant un honnête travailleur, venant grossir le régiment +d’ouvriers casernés dans la ferme. On manquait toujours de bras à +l’école de l’agriculture. + +L’épouvantail passait, lui, du poulet aux haricots verts. Davenel +s’assit en face de son hôte, remua les lèvres. + +--Non, Monsieur, je ne suis pas un anarchiste, déclara l’homme noir lui +coupant la pensée. Je suis un voleur, un simple voleur, venant de voler +les cerises du prochain sans sa permission, ce qui est un prodigieux +travail, j’en sue encore! Et je ne veux rien faire de plus parce que +j’aurai le bon goût de demeurer le criminel intelligent. + +Résigné à toutes les transactions, histoire de garantir les cerises de +l’avenir, M. Davenel hocha le front. + +--Le criminel intelligent? Vous voilà bien! Vous ne pouvez me donner une +meilleure définition de l’anarchiste, mon ami, dit-il d’un ton paternel. +Vous volez mes fruits, et, grâce à cette... vétille, vous arrivez à +manger mon dîner. Seulement, je vous devine, moi, le maître, celui qui a +le droit de faire coffrer le voleur. Je me trouve en présence d’une +exception, d’un criminel intelligent, capable de raisonner son cas. Vous +êtes jeune... + +--Il y a malentendu, monsieur le Directeur, riposta l’épouvantail, en +attirant d’un souple mouvement de coude le compotier rempli de fraises +_plombière_. Je ne suis pas votre ami puisque je n’ai pas l’honneur de +vous connaître, et je n’ai rien de commun avec un voleur de profession. +Inutile de me parler de ma jeunesse. + +--Je saisis, fit Davenel, tordant sa serviette et affectant la bonhomie +d’usage. Vous avez _partagé_. Mais le partage, étant donné votre +appétit, ne serait pas égal. Nous mangeons moins que vous. N’est-ce pas, +Marguerite? + +Marguerite, assise sur une seconde sellette vert d’asperge, regardait +ses pieds. + +--Oui, papa. + +--C’est parce que vous êtes malade, sans doute, dit flegmatiquement +l’épouvantail, se versant un flot de vin. + +--Nous préférons rester sur notre appétit, c’est plus raisonnable. Vous +allez vous griser. + +--A votre aise, Monsieur, et à votre bonne santé, Mademoiselle. Je ne me +grise jamais. Ce sont les voisins _qui tournent_! + +La jeune fille le regardait boire avec admiration. C’était bien, oui, +l’anarchiste du signe des temps dans toute son horreur. Entre elle et +lui la distance devenait si grande qu’elle ne le redoutait plus. Elle +contemplait le fauve parce que les grilles des questions sociales +s’élevaient entre eux, et elle s’émerveillait à l’idée de lui jeter du +pain. + +--Vous n’êtes pas un professionnel, je veux le croire, répondit Davenel, +qui tenait à placer ses théories humanitaires. Je veux même supposer que +votre criminelle intelligence s’arrête aux cerises. Nous avons tous +chipé des fruits lorsque nous sortions du collège, et nous ne sommes pas +montés sur l’échafaud pour cela. Je ne demande pas la mort du coupable. +Et en travaillant... + +L’épouvantail regarda brusquement derrière lui, et, d’un geste +involontaire, il se passa la main sur la nuque. + +--Oh! fit-il d’une voix sourde, nous avons tous _avoué_ les cerises, +voulez-vous dire... mais le _reste_? Vous m’offrez donc la complicité du +silence, le travail rachetant la faute, un bris de clôture s’arrangeant +avec une chaîne, vos fils de fer se tordant autour de mes poignets? Vous +désirez me payer mon crime? Un beau crime! Eh! Eh! Cela vaut plus cher +que vous ne le pensez, Monsieur. + +Par la fenêtre ouverte sur les jardins des roses, un vent froid sembla +pénétrer dans la salle. + +Il ajouta: + +--C’est singulier cette lubie qu’ont tous les hommes riches de +s’entourer de forçats. Je cite mes auteurs... anarchistes. + +Davenel paraissait très perplexe. Ce garçon, dont les prunelles +luisaient étrangement, pouvait bien être fou. Il s’exprimait d’une +manière troublante pour des entendements sains. Pas fort analyste, le +directeur de Flachère n’avait pas encore compris que son adversaire, +anarchiste ou non, répondait toujours par déductions logiques aux +pensées au lieu de répondre aux phrases. Possédant une notable avance +sur son interlocuteur, il lui exposait ses propres systèmes sans daigner +l’écouter. + +Mlle Davenel toussa. + +--Marguerite, mon enfant, murmura le père inquiet, je t’assure qu’il +doit être tard, et tu es fatiguée. + +--Cependant, papa... + +--Si, ma fille! + +Marguerite salua comme une enfant bien élevée et, une fois sortie, colla +son oreille à la serrure. + +--Auriez-vous des choses plus graves sur la conscience, Monsieur, +questionna Davenel? Maintenant, vous pouvez parler. + +L’épouvantail recula sa chaise, croisa la jambe et regarda par la +fenêtre. + +--Non. Après vous. Je vous écoute. C’est vous qui avez envie de causer. +Moi, je ne suis pas pressé de savoir quel genre de travail vous désirez +confier au criminel intelligent. + +Davenel s’impatienta. Le personnage se moquait-il de lui? Enfin, lui, le +chef d’une grande entreprise nationale, il ne manquerait pas plus +d’aplomb qu’un vagabond aux abois n’ayant que sa peau pour fortune. (Et +quelle peau, juste ciel!) Il ne s’agissait plus que de le pousser dehors +ou de l’embaucher pour la récolte du foin. + +--Mon ami, vous avez fait peur à ma fille et je ne vous dois rien: deux +raisons pour que je n’insiste pas pour vous sauver. Cependant je garde +le respect de _l’hôte_. Vieille tradition! Vous autres, Messieurs les +anarchistes, vous rêvez de démolir toutes les traditions, mais je vous +déclare qu’ici, chez moi, vous ne démolirez rien du tout. Vous avez dû +faire un mauvais coup qui vous oblige à fuir les endroits peuplés et +cela vous exaspère de risquer la prison pour quelques cerises. Soit! +Voilà ce que je propose à mon hôte s’il est raisonnable, s’il veut se +corriger, rentrer en grâce auprès d’une société qui a du bon, je vous le +prouve? C’est le moment des foins chez nous. Sans examen de certificat, +nous acceptons tous ceux qui nous demandent de l’ouvrage. Profitez-en. +Plus tard, il faudra des papiers. Je vous offre vingt sous par jour, la +nourriture, le coucher, et je passe l’éponge sur les cerises. Ça durera +ce que ça pourra. Je vous préviens, seulement, que si mes gardes vous +pincent à escalader la plus petite clôture, ils vous abattront comme un +simple lapin, vous m’entendez? + +--Parfaitement, conclut le fauve. Prisonnier, domestique ou... _lapin_! + +--Je ne plaisante pas, Monsieur, s’écria le père de Marguerite que cette +manière de causer désorientait absolument. + +--Moi non plus, fichtre, et je choisis... le lapin. + +--Ah, çà, Monsieur! Où avez-vous l’esprit? + +--Dame, je me ferai tuer en mangeant vos choux, pardon, vos cerises, +mais je ne serai pas votre complice. C’est beaucoup plus pratique. + +--Vous êtes un fou. De quelle complicité peut-il être question? + +--Je suis un sage. Comme il faut en finir avec la société, je préfère le +coup de fusil. Bonsoir! Mes hommages à votre fille. C’est une jolie +personne qui ment déjà fort bien, dirait Hamlet. + +L’épouvantail se leva, s’étira, satisfait d’avoir bu et mangé, gagna la +porte. + +Un étranger, peut-être, ignorant les lois et les coutumes françaises! Il +avait bien reçu une certaine éducation, on le sentait à ses tournures de +phrases, mais on ne pouvait le classer dans aucune catégorie de pauvres +diables. Ses vêtements couleur de suie l’habillaient d’une nuée d’orage +à la fois boueuse et menaçante. Il était hardi de regard et vieux de +bouche. Sa voix, aux intonations dures, sonnait, paraissait sortir d’un +gosier de métal. Tous ses gestes avaient la souple précision des +mouvements d’une bête dangereuse. + +--Réfléchissez, mon garçon, dit le père de Marguerite humilié par +l’orgueil incompréhensible de ce voleur. Vous avez, décidément, un air +qui ne me plaît pas. + +L’épouvantail s’arrêta et sortit un objet de sa poche, un objet +brillant. Davenel, songeant à la possibilité d’un revolver, se glissa +derrière lui, la main haute. Il s’aperçut qu’il tenait un petit miroir. + +--Il est fou! Cela crève les yeux, pensa Davenel respirant. + +Par hasard, l’épouvantail leva les siens. + +--Non, répliqua-t-il laconiquement, mais je constate qu’en effet j’ai un +drôle d’air. + +Davenel recula un peu. Il eut un léger tressaillement, à peine +l’impression d’une aile de chauve-souris le frôlant, et il murmura, très +bas, puisque cet homme singulier entendait jusqu’aux pensées: + +--Enfin, Monsieur, que désirez-vous? + +--M’en aller. + +Derrière la porte, Marguerite n’osait plus bouger. + +Il s’en alla, et, traversant le vestibule, il faillit se heurter à cette +blanche silhouette de fille curieuse. Alors, il lui jeta un regard noir, +un long regard très sombre et très chaud qui tomba sur elle, l’enveloppa +tout entière, comme un manteau de velours. + + + + +III + +TERRE BÉNIE + + +Il avait plu la nuit, il pleuvait le matin, il pleuvrait encore le soir, +et la campagne s’embrumait d’un brouillard tout spécialement sale qui +faisait croire à une boue céleste, plus vaporeuse que la boue terrestre, +se diluant dans les ondées. Les prairies vertes devenaient grises, la +forêt verte tournait au marron, et des êtres humains passaient, +visqueux, le long des routes sous les rayons de l’averse qui les +semblaient détenir à la manière d’une nasse détenant des poissons. + +La propriété nationale de Flachère, vue dans ces torrents d’eau, prenait +une physionomie inquiétante. La ferme hollandaise, construction de bois +gardant son écorce, rustique, se fonçait jusqu’au ton du granit noir; +les pendentifs, les guipures de sapin blanc, se détachaient sur elle en +larmes de draps mortuaires, et la grande roue des fleurs, sectionnée par +des sentiers d’une régularité désespérante, avait l’air du parterre d’un +vaste mausolée correctement entouré de grilles le défendant contre les +témérités des vivants. Çà et là, des petits ponts enjambaient des +ruisseaux, des petits ponts en gros rondins, brillants, huileux, se +fonçant aussi jusqu’au caramel, faux bois et fausse écorce, imitant le +tronc d’arbre mal équarri, mais gardant en leur secrète armature +l’inusable dureté du véritable fer. Les petits ruisseaux coulant sous +les petits ponts glougoutaient, augmentés de fange. Les gazons, +soigneusement peignés en temps ordinaire, s’imbibaient comme des éponges +et une sorte de liqueur épaisse miroitait entre leurs chevelures +courtes, une matière gluante pareille à la transsudation d’une maladie +sébacéenne. + +Interminablement les champs de betteraves s’allongeaient sous la pluie, +prenant la dimension d’une mer, ayant des remous et des moires, des +courants, toute une marée qui entraînait à perte de vue des vagues +énormes de feuilles. Et, coupant ces champs comme des barques retournées +par une bourrasque, les ponts, couleur de goudron, esquissaient leurs +formes d’épaves fuyant au large. Des routes unies se déroulaient plus +blanches, frangeant d’une ligne d’écume ces sombres masses de verdures +et d’eau mêlées, des routes désespérément blanches. + +C’était un paysage navrant. + +L’homme avait découvert, du côté de la forêt, tout près de la limite +gouvernementale, une hutte déserte, une espèce de cabane de berger, ou +de braconnier, bâtie en claies d’osiers, que le torchis maintenait tant +bien que mal à l’état de murailles. Le toit s’effondrait en avant, et, +en arrière, les branches de genévrier s’ébouriffaient, laissant filtrer +les averses. Cette demeure, toute primitive, avait l’avantage, pour son +habitant, de dominer la situation. Devant son ouverture--car il n’y +avait plus guère de porte--s’étalait ce grand pays, somptueusement +désolé, jusqu’au fleuve, et par delà les rangées de peupliers masquant +le fleuve remontaient les collines jusqu’au ciel. On aurait vu poindre +un gendarme de plusieurs lieues. Durant la semaine de beaux jours qui +venait de s’écouler, il avait été possible de coucher en plein air, +tantôt dans une meule de foin, tantôt sous les petits ponts rustiques. +On ne pouvait plus y tenir, maintenant; l’eau ruisselait, suintait de +partout. En marchant, elle giclait du sol comme si la pluie sortait de +terre au lieu de choir. L’homme, depuis huit jours, errant de place en +place, avait remarqué bien des choses anormales et subi de graves +déconvenues. Cette splendide contrée donnait, au soleil, l’illusion d’un +paradis, nouvel Éden administratif où tout était prévu pour exciter et +punir la gourmandise, mais elle dégageait, par les mauvais temps, une +abominable tristesse. Cela imitait réellement trop le cimetière. De +plus, la boue de ces terrains si bien entretenus ne séchait pas, elle +tachait, huilait les vêtements comme une glu. Cette boue collait sans +changer de nuance, restait humide. La terre, la bonne terre naturelle +dont nous sommes tous pétris, est brune d’abord, jaunâtre ensuite, +s’effrite sous l’ongle et s’en va en poussière. La terre n’est pas +malpropre tant qu’elle n’est pas triturée chimiquement par l’humanité. +Pourquoi donc ce sol fertile se montrait-il si méchant vis-à-vis de ceux +qui ne possédaient pas de vêtements de rechange? Il ne fallait plus +songer à se nettoyer une fois tombé dans un fossé de Flachère. L’homme +en avait pris son parti; une sorte de somnolence le paralysait depuis +l’excellent repas qu’il s’était offert chez le directeur de la +ferme-école. A quoi bon les soins de toilette? Ses habits, jadis de drap +fin et de coupe anglaise, se confondaient à présent avec le hâle de sa +peau. Il aurait bientôt plus de trous que de taches et toutes ses +misères s’égaliseraient sous le même vent de malheur. Son chapeau de +feutre mou pleurait des larmes de deuil le long de son dos, lui plaquant +ses cheveux aux tempes, et il s’essuyait d’un geste machinal en se +barbouillant de noir quand cela lui glissait dans les yeux. + +Lorsqu’il eut rencontré la cabane, il se sentit capable de dormir des +années, il était dominé par le sommeil invincible qui s’empare de ceux +qui n’ont plus l’espoir du lendemain. Il allait se vautrer là, en animal +désormais tranquille, abdiquant sa dignité de personnage pensant, et, +couché de tout son long sur une litière presque pourrie, un fumier de +feuilles, il avait dormi profondément, sans un rêve appréciable. A son +réveil, la vision morne de ce pays raviné par une pluie tenace lui +semblait un cauchemar; il devinait des choses plus mornes encore dans +les dessous de ce spectacle correctement effrayant, et il demeurait +immobile, étendu, le menton sur ses deux poings, écoutant le floc floc +de l’eau qui agrandissait ironiquement toutes les flaques. L’homme ne +songeait pas à réagir, ne s’étonnait pas. Il subissait la contagion de +la tristesse calme régnant autour de lui. Il est certain que ce pays se +changeait en vaste nécropole, mais, chose horrible, les morts, sous les +fleurs ou la boue, devaient grouiller. Une abondante vermine travaillait +les flancs de la planète en cet endroit béni. Quel genre de vermine? On +percevait des râles sourds, des hoquets, des bruits de dégorgements +souterrains, tout un remue-ménage de gens ou de machines condamnés à ne +pas se montrer. Il suffisait de mettre son oreille contre le sol pour se +convaincre qu’il y avait quelque chose _là-dessous_. L’homme, très las, +se souciait peu d’approfondir le mystère. Il trouvait cette terre +hostile au pauvre monde, voilà tout. + +Probablement une ferme-école selon les nouveaux rites de la culture +intensive, un département inconnu parmi ceux de la science industrielle, +et puis on devait fabriquer du sucre avec toutes ces betteraves +monstres, en les faisant macérer dans l’indulgence du directeur de la +colonie! Que lui importait! On ne rencontrait aucun sergent de ville. +L’essentiel était de ne pas se laisser prendre au piège d’un salaire +quelconque, car on le ferait vivre malgré lui et lui ne voulait plus que +végéter. Il serait une plante, moins qu’un animal, un arbre aux racines +féroces qui cherchent quand même un aliment, de la sève, afin de +soutenir le cœur du chêne pourtant à jamais foudroyé. + +Devant la tanière de l’homme se déroulait une nappe de terre noirâtre, +inculte encore, à demi noyée par les averses ou peut-être seulement +baignée par cette eau qui montait en bouillonnant des entrailles de ces +champs copieusement fumés. L’endroit était nu, sans un brin d’herbe, +s’imbibant par place des petites mares couleur de café. Cela ne sentait +pas le fumier ordinaire. Une odeur écœurante, fade, une odeur affreuse, +mais _rectifiée_, s’exhalait de ces bouillies de nègre, la senteur morte +de choses déjà tellement mortes qu’elles n’ont plus de nom en aucune +langue. Et cette odeur que transmettait la pluie tout en l’atténuant +possédait aussi un vague relent de jupes sales. + +L’homme se dit que l’heure venait de déterrer un repas quelconque. La +veille, il avait mangé de délicates petites carottes nouvelles, +délicieusement sucrées, mais cela ne l’avait pas rassasié. Cependant, +s’il avait faim, il manquait de courage pour la chasse, de l’excitation +nécessaire qui lui ferait trouver bons les légumes crus. L’air de cette +contrée offrant tous les luxes des tables bourgeoises bien servies, les +primeurs, les gros fruits et les fleurs splendides, ne vous donnait pas +un grand appétit par surcroît. L’homme sentait son estomac malade, +peut-être faute de viande, peut-être à cause de cette spéciale odeur, ce +relent d’évier mal lavé, que répandait la belle terre bénie, toute +grasse de son fumier onctueux. Il était incapable d’aller voler des +cerises ou d’exiger le poulet rôti directorial. Ce qu’il faisait là, +gisant comme une loque, il n’en savait plus rien, mais il devinait qu’il +commençait à pourrir. Et ses instincts lui demeurant fidèles, il +s’efforça de protester un peu. + +Un vol de corbeaux vint s’abattre en tournoyant dans le champ inculte. +Les sombres oiseaux se posèrent sur des mottes de boue, et là, les +pattes triturant, le bec plongeant, ils fouillèrent. Ils prenaient +l’allure de vieux savants humant avec délice les immondes matières +premières devant servir à la glorieuse transformation de l’or. + +L’un deux s’approcha familièrement de l’homme couché, le bec luisant, +tendant son gros nez d’acier bleui au feu des forges, dardant une paire +d’yeux cerclés de rouge, bésicles de personnage cruel et railleur. + +L’homme eut un léger frisson. + +--Est-ce qu’il me croit mort? songea-t-il. + +Et pour se prouver à lui-même qu’il ne l’était pas, il saisit un +caillou, le lança d’un geste furieux. + +L’oiseau poussa un cri de malédiction, pivota un instant, puis resta les +ailes raides. + +D’un mouvement souple, l’homme rampa et vint se pencher sur son agonie. + +--Eh bien, mon vieux? Le mort saisit le vif! dit-il en l’agrippant par +ses plumes hérissées. + +L’homme contemplait sa proie, les regards vagues. + +--Non, ce n’est pas tendre comme du poulet, mais avec des aromates, on +pourrait essayer tout de même. + +Rentré chez lui, il se mit à creuser un trou, organisa un âtre, +consolida un fragment de tuyau qui passait au milieu du toit de +genévrier; trois pierres lui servirent de chenets, de lèche-frite et une +baguette de bois mince lui permit d’embrocher son oiseau plumé, vidé, de +le faire tant bien que mal rôtir devant un feu qui fumait un peu, tout +en parfumant la viande, car il avait choisi comme combustible la branche +maîtresse du toit. Le corbeau, le bec bas, tournait, petit cadavre +lamentable, écorché d’un côté, brûlé de l’autre; il avait des cuisses +violettes, des pattes noires, et son œil rouge dardait un dernier +sortilège. + +--Ce n’est pas très mauvais, déclara l’homme après le festin. + +Il s’essuya la bouche et, de nouveau, se coucha, puisqu’il manquait de +chaise, à plat ventre, contempla la morne tristesse de la campagne. Il +fallait bien accepter son misérable sort comme cette terre, inondée +d’horreur, avait l’air d’accepter sa répugnante fécondité. Au loin, les +corbeaux fuyaient, bande lugubre n’aimant pas les surprises de la vie +humaine. + +Le champ vers deux heures se peupla d’ouvriers, une seconde bande noire +vint remplacer l’autre. La pluie fondue en brouillard estompait des +silhouettes d’hommes et de femmes dont les jambes paraissaient plus +sombres que le reste du corps. Le tueur de corbeau s’aperçut qu’ils +étaient tous chaussés de grandes bottes. Il connaissait ce genre de +bottes-là... oui... on en rencontrait le soir dans les carrefours +parisiens, des paires de jambes toutes pareilles qui remontaient les +escaliers obscurs, surgissaient des orifices des égouts. Quel singulier +pays où les travailleurs de la terre, les piocheurs, les laboureurs, +portaient des bottes d’égoutiers? On avait donc à se défendre contre +l’animosité de la boue? Non seulement elle collait, mais elle était +venimeuse? Les paysans, silencieux, semblaient chercher des points de +repères dans leur champ; ils tenaient des crocs de métal, de longues +cannes de fer, et ils plongeaient de temps en temps dans le flot de +cette vase fétide, remuaient à la façon d’inspecteurs d’une ligne qui +serrent l’écrou d’un rail. Que signifiait ce travail? Les femmes +suivaient, drainant la boue et l’égalisant. Peu à peu l’eau des flaques +diminuait, était bue lentement par des bouches invisibles. Cependant il +continuait à pleuvoir. + +--Je ne comprends rien à leurs travaux, songeait l’homme. Ils +m’empêchent de digérer! + +Il devenait de plus en plus certain que la pluie sortait de la terre +dans cette étrange contrée. On aveuglait la voie d’eau et le sol se +séchait, malgré les cataractes du ciel, reprenant sa consistance +normale. + +Les ouvriers, bien vêtus, bien nourris, mais de teint blafard--sans +doute un effet de lumière courant jaunâtre là-haut sur les collines--ne +disaient rien, les femmes ne se disputaient pas, ne chantaient pas; +elles manœuvraient avec une indolence flagrante. On s’imaginait aisément +l’état d’âme de ces gens à voir leurs mouvements ni fatigués ni actifs: +cela pousserait bien tout seul. Et on triturait cela d’un bec solide et +sûr imitant les corbeaux. La terre, pressée comme une éponge, rendait +l’eau, gardait la fange, une haleine tiède soufflait, en dessous, pour +gonfler les grains et on devait récolter le lendemain, du train où l’on +entendait ronfler les machines. + +--M’ont-ils vu? se demandait l’homme un peu inquiet. + +Personne, du reste, ne s’occupait de lui. Ces gens sérieux, tout à leur +affaire, n’avaient pas l’idée de lui disputer la possession de sa +cabane. Il se trouvait entre les deux limites: l’une, la muraille +gouvernementale séparant le champ de la forêt, l’autre, un imperceptible +renflement du sol qui se prolongeait à l’infini, sorte d’immense serpent +qu’on aurait enterré le long de la plaine. Il faisait partie du déchet, +un coin de broussaille et de bruyères qu’on défricherait plus tard, si +le gouvernement reculait sa borne! Pour le moment, on avait assez de +travail ailleurs, le vagabond pouvait demeurer là, très inconnu et très +inutile, avec le dernier bagage du pittoresque. Derrière lui, la forêt +mystérieuse gardait encore des sites charmants qui ne produisaient pas +de fleurs doubles, ou de légumes à cornes, et il aurait la récolte des +simples, simple lui-même. + +Il tâchait de se rappeler le nom de cette forêt. Mais, lacune bizarre, +il ne se rappelait pas de nom de forêt, ne retrouvait au fond de sa +mémoire endolorie qu’un titre de boulevard: _les Filles du Calvaire_. +Cela ne se rapportait nullement à sa question mentale. Il dormit un +moment, abruti par les miasmes fluant du sol, et il fut réveillé dans un +roulement de coups sourds. Il regarda, effaré, autour de lui. Les +ouvriers, espacés dans le champ, n’étaient plus que des ombres chinoises +se baissant, se relevant en gestes énigmatiques, leurs grandes bottes, +leurs crocs de fer et leurs chapeaux de paille leur donnant un aspect à +la fois conquérant et pacifique. Les coups sourds se précipitaient en +grondement sinistre. Un orage? Non. S’il faisait une lourde tiédeur +d’étuve en bas, en haut, on n’apercevait ni lueur, ni nuage, tout était +gris sans déchirure. Les grondements venaient de la terre comme la +pluie. Dans cet endroit du monde tout était factice, et on ne voulait +contracter aucune dette envers le ciel. + +L’homme, après une heure d’attention, comprit enfin qu’il s’agissait du +canon! Derrière lui et derrière la forêt il y avait une école +d’artillerie; après les champs de légumes monstres, le champ de tir où +fleurissaient les obus de gros calibre imitant l’éclatement de gros +melons trop mûrs au soleil de l’industrie moderne. + +--C’est complet! songea l’homme. Des soldats, maintenant? Quel paradis! + +De très mauvaise humeur, il se leva, fit craquer ses membres et sortit +résolument de sa tanière. + +Il était grand, très maigre, de teint bistré et d’allures violentes tout +à fait étrangères au pays. Loup sortant du bois. Ses prunelles, bleues à +force d’être noires, jetaient du phosphore. Il représentait bien la bête +enragée qui se lève, dans l’homme pauvre, les jours de disette, et le +carnassier, en lui, devait avoir des goûts d’homme moins raisonnable que +ceux de la bête, car, n’ayant plus faim, il allait à la conquête de +choses beaucoup moins nécessaires que la dépouille d’un oiseau. + +--Il faut déterminer ma situation ou je ne dormirai pas tranquille. Ce +coin de nature est le seul à peu près naturel ici. Il me plaît, je veux +le garder. + +Il traversa le champ, se dépêtrant des fondrières avec peine, et il +avisa l’un des ouvriers, le salua poliment, tout en secouant son feutre +trempé d’eau. + +--Monsieur, dit-il de son ton bref et autoritaire, vous allez me donner +les renseignements dont j’ai besoin. + +--A votre service, fit le travailleur, qui était un garçon placide, +solidement bâti quoique très blême sous le brouillard. + +Les hommes se mesurèrent des yeux. Le costume de celui qui abordait +l’autre était couvert de boue. L’ouvrier le remarqua, lui qui tâtait +cette même boue d’un croc prudent. + +--Écoutez, fit-il de son ton tranquille sans attendre les questions, il +ne faut pas vous coucher par terre. C’est très mauvais de ce temps-là. + +--On se couche où l’on peut, mon ami, répliqua l’homme agacé de cette +prévenance. Je venais justement pour vous demander si vous aviez besoin +de la cabane que j’habite. + +--Non, bien sûr. + +--Alors, on ne me dérangera pas? + +--Jamais de la vie! C’est un ancien _raffut_, mais vous feriez mieux de +coucher à la grange. Manque pas de paillasse et pourvu que vous ne +flanquiez pas le feu... Est-ce que vous en usez? + +Il lui tendait une blague. + +--Non. Merci. Je voudrais savoir si tout le pays appartient à M. +Davenel. + +--Le pays? Le pays? Ben, il est à la nation, au gouvernement, à tout le +monde, quoi? M. Davenel est le directeur, sans être le propriétaire. +Est-ce que vous avez eu des histoires avec le gouvernement? + +Heureux de se reposer, l’ouvrier, en causant, bourrait une pipe, son +croc de fer fiché devant lui. Les camarades étaient loin et n’avaient +pas pour lui l’attrait de cet inconnu. + +--Allons! Je vois ce qu’il en est! Vous avez fait _la bombe_, hein? +reprit le paysan, pour qui lancer _la bombe_ ou faire la fête étaient +synonymes. + +--Si M. Davenel, votre directeur, vous l’a dit, ce doit être vrai. Moi, +je voudrais savoir où prendre quelques provisions. J’ai un peu d’argent, +mais je ne veux pas me risquer dans les villages voisins. + +--Bon! Ça se comprend de reste. On doit vous chercher. Ici vous serez à +l’abri de tout. Hier, notre chef d’équipe nous a commandé, de la part du +gérant, que ceux qui trouveraient un homme noir sur leur chemin +n’auraient qu’à faire semblant de rien. Le gérant, c’est M. le +Directeur. + +Une espèce de honte, ou de morgue, empêchait l’homme noir de s’enquérir +du métier de ces hommes qui le supposaient un honnête perturbateur de +foule. Il était tombé dans leur boue sans idée préconçue parce que les +jambes lui avaient manqué ce jour-là. Pourquoi leur demanderait-il le +genre de malpropreté qu’ils brassaient devant lui? La meilleure dignité +humaine est encore l’absence de toute curiosité. + +L’ouvrier ajouta: + +--Il y a des cantines du côté de la crèche de Mademoiselle. Un grand +hangar vitré qu’on éclaire à l’électrique le soir. Là on vend de tout +pour les équipes de la coopérative. Et puis du vin, pas méchant, puis du +tabac... mais excusez, puisque vous n’en prenez pas. C’est dommage! Ici +on en a besoin contre le mauvais air. + +--J’y suis, songea l’homme noir. Ils ont peur des fièvres. Ils +assainissent un marais. + +Il remit son chapeau, s’orienta, et se dirigea du côté de la ferme +hollandaise en suivant une des routes blanches, si rectilignes. + +Le long de cette route, il compta une dizaine de maisonnettes assez +semblables à de petites chapelles expiatoires, où presque invariablement +se trouvait une femme sur la porte, triant une salade. + +--Les gardiennes de la nécropole! fit l’homme noir en ricanant. + +Une de ces ménagères lui indiqua le plus court chemin pour gagner les +cantines. On n’entendait plus les salves d’artillerie, le vent ayant +changé. Une atmosphère saturée d’odeurs écœurantes pesait, lourde à la +tête, et dans cet été mouillé on éprouvait la sensation de respirer un +bain d’eau de vaisselle. + +--Je ne me ferai pas facilement à la belle nature, se disait l’homme. + +Sur le seuil des cantines, il hésita. Des bonnes en tablier blanc +emballaient des paniers de fruits et classaient des petites caisses dans +des grandes. Au-dessus des fourneaux, des bassines, contenant des +compotes et des confitures, bouillaient et écumaient. Un ouvrier, +marmiton ou égoutier, épluchait des fraises, les doigts ruisselant de +leur sang grenat. + +C’était une coopérative entre gens du même bâtiment: des parts de +légumes et de fruits mises en commun, les restants de vendange de +l’année dernière, le surplus du blé; la boutique des sages où tout se +revendait à bas prix aux désordonnés, avec le bénéfice de la bonne, +cependant, épouse d’un contre-maître, fort experte à trousser la +marchandise sur les comptoirs. Ces braves ouvriers calculaient +modérément ce que les bourgeois faisaient sans modération, et peut-être, +parvenus à la fortune, ils inventeraient pire que leurs patrons, quoique +avec moins de formes. Un réfectoire s’allongeait, interminable, couvert +de gobelets, de cruches et d’assiettes. + +Table d’hôte des célibataires de la coopérative de Flachère, on y +servait une nourriture abondante et variée dont chaque part était +lilliputienne avec la plus stricte justice. La première année on avait +eu des déluges de soupe, la seconde année une avalanche de légumes. +Maintenant, l’appétit coupé, on se bornait à des petites portions de +collège sans aucune sucrerie de couvent, car on avait assez des +confitures. Les porcs de la ferme bâfraient des sacs de fruits, et on +pouvait dire orgueilleusement du peuple de Flachère qu’il jetait son +superflu aux pourceaux. + +L’homme noir entra, demanda un litre de vin et du pain. Les bonnes +l’entourèrent, leur coiffe blanche toute dressée de curiosité. + +--Comment vous appelez-vous? Êtes-vous de la société? Vous n’avez pas la +remise? Et votre livret? Ah bien! C’est donc vous le jeune homme noir? +C’est Monsieur qui a dîné chez les directeurs. Ernestine, une bouteille! +Nous allons vous fournir ça et tout de suite. + +Abasourdi d’être déjà le point de mire de tant de personnes, lui qui se +cachait depuis huit jours, l’homme noir balbutia: + +--Vous êtes bien aimables, Mesdemoiselles. Je vous remercie, mais, non, +je ne suis d’aucune société... + +Ce fut comme s’il avait déclaré ses quartiers de noblesse. + +--_L’anarcho!_ ouït-il chuchoter. + +Un ouvrier, qui étudiait un compte sur une ardoise, lui adressa la +parole d’un ton d’orateur. + +--Eh! salut, compagnon! Sois le bien venu parmi nous. On se la coule +douce à Flachère et si tu es fatigué, repose-toi. Les patrons c’est des +zigs! T’as tout le temps de réfléchir. D’ailleurs, c’est nous les +patrons. Vive la sociale! + +Et ce frère, un peu titubant, lui poissa la main. + +--Veux-tu trinquer? + +--Soit! + +Ils trinquèrent. Les servantes émerveillées le regardaient boire. Il +buvait sec ce jeune homme inconnu. Le bruit s’était répandu dans la +petite ville que formait la ferme hollandaise qu’il dévorait des +volailles entières comme un sauvage. + +Une bonne le tira par la manche. + +--Méfiez-vous de Clouel! C’est un équipier de nuit. Il est toujours +saoul et fait des bêtises. Surtout ne lui confiez rien de vos affaires. +Les saoulards, c’est des mouchards, ils rapportent. + +L’homme noir eut un sourire. + +--Ah! Combien vous dois-je? + +--Rien de rien, M. Davenel vous a ouvert du crédit. C’est un si brave +homme! + +--En vérité? Cela m’honore beaucoup. Je suis traité comme un prince. Le +gîte, le pain et le vin à discrétion. Ce n’est plus la peine de tuer les +corbeaux. + +--Quels corbeaux? Mon Dieu, le pauvre! Il a mangé du corbeau. C’est à en +crever de ce temps-là! Vous devriez venir coucher avec nous. + +--_Ça aussi?_ répondit-il en regardant la fille fixement. + +Celle-ci rougit et se sauva, affectant de rire, mais elle avait eu peur. +Le regard de cet homme n’était pas très rassurant. + +--Prenez toujours une couverture et ce traversin. Demain on vous enverra +une paillasse neuve, déclara la plus âgée des bonnes, une puissante +femme. + +Et elle lui empila sur les bras une masse d’objets très utiles. + +--Cependant, je voudrais payer, je n’ai que peu d’argent, mais... + +--A vous revoir! fit la grosse femme, le poussant vers la porte. + +Et il entendit qu’on riait à l’intérieur, de cette excellente farce +socialiste. Puisqu’on possédait beaucoup et qu’il n’avait rien, cela ne +coûtait pas grand’chose de l’apprivoiser en lui donnant de ce superflu +que les porcs finiraient par refuser. + +Il s’en alla, chargé, se butant à tous les fils de fer dont le +socialisme docile de ce peuple se laissait entourer. Chemin faisant il +monologuait, la bouche amère du vin qu’il venait de boire. + +--Je croyais que c’était plus difficile que ça de s’inventer anarchiste. +Comme ces pauvres gens sont heureux de rencontrer leur maître au détour +d’un sentier! Le moindre exercice illégal de la force contre le droit, +et les voilà se passionnant à l’idée qu’ils l’ont échappé belle! Leur +patron en chef tremble pour ses cerises et sa popularité, les patrons en +sous-chef sont tellement abrutis par leur coutume de boire ensemble que +celui qui boit tout seul finit par leur inspirer du respect. Je vais +être nourri et logé à leurs frais simplement parce qu’on m’a reconnu +d’une autre espèce, au nom de je ne sais quel principe d’économie +politique. Le crime absurde qui consiste à lancer des bombes sur des +créatures inoffensives leur semble mille fois plus respectable que le +crime d’un qui voudrait se venger de son ennemi. Les gestes de +l’instinct ne leur paraissent admissibles que s’ils sont réglés d’avance +par des lois, tout un système de théories, c’est-à-dire les contraires +mêmes de l’instinct... Mon Dieu! Comme c’est lourd à porter ce que je +porte!... + +Et l’homme noir soupira sans songer peut-être précisément aux objets qui +encombraient ses deux bras. + +A tâtons, il réintégra son domicile, car la nuit tombait, une nuit +opaque, épaisse, vous prenant à la gorge comme de la suie. Les salves +d’artillerie s’étaient tues et les sourds grognements de la terre +s’apaisaient. Dans la campagne s’allumaient des lampes; les fermes, les +granges, toutes les petites maisonnettes le long des routes rectilignes +ouvraient un œil derrière les larmes de la pluie. Une nouvelle +existence, plus normale, commençait. Des femmes accueillaient leur +homme, retour des champs, le faix d’herbages sur l’épaule, des enfants +piaillaient, on posait des soupières sur des tables. M. Davenel dépliait +une serviette éblouissante et directoriale en face de sa fille qui +rêvait, le nez flairant les branches de roses d’une corbeille. On +fermait des fenêtres. Lui, l’inconnu, restait seul, dehors, dans +l’ombre, supportant le double fardeau de la réprobation et de la pitié, +roi sans autre royaume que celui de la terreur, misérable dont la misère +était le luxe momentané, par-dessus tout, l’homme capable d’un crime +dont sa propre conscience ne pouvait pas l’absoudre puisqu’il se +condamnait à vivre loin de la vie. Lâcheté ou mépris, il préférait ne +pas leur fournir son contingent de travail. Il n’était pas de chez eux +et ne leur servirait à rien, car il n’aimait ni la terre, ni les +humains, encore moins le monde, la société... Il n’aimait rien pour +avoir trop aimé, mal aimé. + +Il s’allongea en s’enveloppant de la couverture. + +--Dormir! Dormir! Tout oublier! Il n’y a plus rien qui vaille la peine +_de ma peine_. + + + + +IV + +LE MOT ET LA CHOSE + + +C’était bien la dixième fois qu’il jetait sa ligne dans l’eau, et il +allait prendre un grand parti, descendre nu jambes sur la berge, +retourner les pierres, fouiller la vase, troubler ce miroir si +horriblement poli, noir à force d’être poli, sans doute l’abîme de la +limpidité, lorsqu’il entendit un rire de femme. Derrière les saules, une +femme riait, se moquait de lui. Un peu vexé, il leva les yeux et aperçut +Mlle Marguerite Davenel sortant d’un voile de branches légères, toute en +blanc, apparition exquise, mais très étudiée, sur fond bleu de chromo, +encadrée de verdure. + +Il trouva cela joli. Seulement, comme il était furieux de pêcher +inutilement depuis des heures, il ne salua pas, ne se dérangea pas, +rejeta sa ligne plus loin et attendit l’invisible poisson. + +--Est-ce que ça mord? fit Marguerite d’un ton à la fois craintif et +protecteur. + +Il l’examina un instant avant de lui répondre, les prunelles dures, la +bouche serrée. Cette jeune personne élégante voulait donc lui tendre +l’aumône de son élégance? Et, à son tour, il s’examina tout en ayant +l’air de chercher un ver dans une boîte. Il demeurait sombre à faire +peur, sale et déguenillé, ses pieds dépassant ses souliers bâillants, +ses pantalons s’ouvrant, du bas, décousus en mocassins de sauvage. Au +milieu de ce beau jour d’été, il éclatait de misère, devenait la tache +même de ce soleil pour ciel de riches et de jeunes filles moqueuses. Il +fut mécontent de lui. + +Elle, portait une jupe blanche, de coupe très nouvelle, s’ovalisant sur +l’herbe en corolle de lis, serrée à la taille par une ceinture de cuir +blanc bouclée d’acier, scintillement de feu blanc qui piquait les yeux, +et une large dentelle écrue festonnait son corsage de surah blanc, lui +formant un grand col de bébé, parure vieux jeu toujours naïve, un de ces +cols qui font croire que les femmes usent encore la lingerie de leur +enfance. Blonde et la bouche rougie en cœur d’oiseau sous l’ombrelle de +cretonne pourpre, elle avait surtout l’aspect d’une créature soigneuse +de ses effets, quelque chose de pas franc dans un maintien correct. + +--Non, ça ne mord pas, murmura-t-il, grognant, tel un ours dérangé. Ce +n’est pas étonnant. J’ai entendu dire que les poissons fuyaient l’ombre +d’un simple mouchoir de poche. + +Elle regarda la terre où il n’y avait aucun mouchoir de poche. Il +conclut de ce geste qu’elle s’habillait ordinairement de blanc pur +puisqu’elle ne songeait plus à produire l’effet du virginal costume. + +--Une nappe d’autel, si vous préférez, maugréa-t-il. C’est plus luxueux +et encore plus aveuglant pour des yeux de pauvres bêtes. + +--Vous croyez donc, Monsieur l’anarchiste, que c’est moi qui leur fais +peur? Vous n’êtes pas aimable! dit-elle, gardant son accent de curieuse +timide. + +--Monsieur l’anarchiste? Comment, vous aussi? Ça continue? gronda-t-il +en relevant la tête avec le coup de fouet de sa ligne. + +Il fut attendri, malgré sa mauvaise humeur, par l’apparente bêtise +claire de son joli visage de demoiselle propre, une bêtise qui semblait +pétrie de lait et de roses, aussi d’une vanité fine à parfum de fleurs +d’oranger. Il pensa que si elle éteignait le nimbe de son ombrelle +rouge, il la verrait moins jolie, plus pâle, un brin chlorotique, +peut-être inquiétante. Elle s’appuya, résolument, au tronc du gros +saule, faisant virer son nimbe et agitant les branches d’une main +fiévreuse. Elle se déterminait, par ce beau jour de chaleur, à tenter la +coupable expérience d’apprivoiser un homme. Et quel homme! Elle ne se +rendait pas bien compte de ce qui arriverait s’il lui manquait de +respect, mais un animal comme celui-ci lâché en liberté sur les terres +de son père serait toujours le prisonnier de son bon vouloir et ne +resterait pas longtemps dangereux. Elle consulta un moment ses pieds, +les étirant hors de l’ovale précieux de sa jupe, et ses pieds pointus +chaussés de bottines anglaises luisant de méchanceté jaune lui +suggérèrent cette ineptie mondaine: + +--Vous avez tellement piétiné les convenances, chez nous, certain +soir... + +L’homme sombre, étendu tout à plat dans la fraîcheur des herbes, se +soupira ironiquement à lui-même: + +--Ceci est une phrase de _chère Madame_ au salon. Que d’embarras pour un +voleur! + +--Mademoiselle! rectifia la jeune fille avec une pruderie spontanée très +amusante. + +--C’est que vous avez l’air méchant comme une vraie femme quand on vous +contemple en dessous. (Il sortit sa ligne de l’eau, se mit à la rouler, +y mettant tout le soin possible. Il avait construit cet engin lui-même +avec une vieille gaule et du fil trouvé par hasard. Cela resservirait le +lendemain matin, dès l’aube, car l’après-midi s’annonçait mal.) Alors, +chère Mademoiselle, pourriez-vous m’expliquer pourquoi ça ne mord pas +ici? A cette place délicieuse, voilée par les hautes herbes et les +rideaux souples de ces branches qui nous entourent de leurs +guirlandes... idylliques? + +--Oui, je vous le dirai... si vous êtes sage, Monsieur l’anarchiste. + +--Vous y tenez, hein! Mon Dieu, faites comme chez vous. Moi je me +repose. + +Il s’installa, le menton sur les deux poings, les yeux tournés vers +elle. Ce blanc l’éblouissait en l’irritant un peu. Pas de poisson, pas +de dîner, et la rencontre importune d’une fille probablement très sotte +qui l’humilierait, s’essayant à la châtelaine compatissante. + +Elle paraissait bien décidée aux phrases de salon. Et jamais salon de +verdure ne fut plus Louis XV, plus somptueusement champêtre, plus peint +pour les amours à flèches émoussées que celui que leur choisissait la +nature. Sous le bouquet des saules, un sentier coupait les foins fleuris +avec une grâce de ruban glissant dans des cheveux. Un promontoire, +émaillé de couleurs tendres, s’arrondissait, au-dessus de l’eau, en +large fauteuil cintré couvert d’une étoffe bien pompadour, si moelleuse +à l’œil lorsqu’on revenait du plein soleil. C’était les colliers de juin +dans leurs écrins de velours, les mille fleurettes tombées partout en +poignée de gemmes, et plus loin, le long des ronces, des arbustes, +emmêlés comme des plumes vertes, se dressaient une folle éclosion +d’étoiles blanches, des marguerites des prés, frêles demoiselles +d’honneur de la reine du royaume de Flachère. Encore plus loin, derrière +ce bout du monde, les champs reprenaient mornes, lourds des pommes de +terre, des artichauts, des choux; on retrouvait la régularité brutale du +troupeau des gras légumes domestiques; mais ce coin sauvage, bordé par +le fleuve qui le séparait encore mieux du reste de la vie, s’étalait, +miraculeusement fantaisiste, préservé de l’élevage au fil de fer. + +En face d’eux, le village de la Brette montrait sa rangée de maisons +placées comme un jeu de domino, dressées du côté de l’ivoire, ayant +probablement un dos sinistre aussi noir que cette eau énigmatique. Et +les falaises, les collines s’en allaient par bonds gracieux, vernies de +lumière, fraîchement décorées de tout le lustre d’un beau jour calme. + +L’homme contemplait cela et cette fille riche. Il éprouva l’émotion +mauvaise de ceux que rien ne peut distraire de la préoccupation +quotidienne: manger. + +--Pourquoi pas de poisson dans la Seine? Enfin, nous sommes ici devant +la Seine, à moins que Monsieur votre père ne change le cours des +rivières pour nettoyer ses jardins... d’Augias. + +Marguerite fit girer son ombrelle plus vite, calcula son effet. + +--Oui, la Seine... mais elle ne contient pas de poisson parce qu’elle +est infectée... + +--Cette eau dont la surface semble une moire de bitume? Voilà bien mes +chances! Je pêche dans un fleuve interdit, capté par Messieurs les +grands industriels. Il faut crever de faim en respirant toutes les +malpropretés des gens repus qui vomissent leur fortune à gueules +canalisées! Vraiment, Mademoiselle, il y aurait de quoi devenir +anarchiste si on n’était... + +--Si vous ne l’étiez déjà? + +--Pardon. Je cesse de l’être puisque je m’efforce de gagner ma vie en +pêchant comme un simple grand industriel qui se repose. Hier, j’ai +fabriqué une ligne... Aujourd’hui je comptais sur une friture. C’est un +travail normal cela! Demain, va-t-il me falloir de nouveau glaner dans +vos champs? On se fatigue des légumes crus, vous savez! Et le corbeau +est une maigre volaille. + +--Pourquoi ne demandez-vous pas à être embauché aux _épandages_? + +Il eut un regard orageux et grommela, brisant la conversation: + +--Vous disiez que la Seine est empoisonnée? Quel poison, s’il vous +plaît? des matières chimiques? Je suis un ignorant tombé de la lune. Je +voudrais bien m’instruire. Au collège, où je suis resté trop longtemps, +je rêvais des bords fleuris de cette eau que j’imaginais limpide avec +des petits moutons blancs autour. + +--Les usines d’Asnières, cher Monsieur, ne suffisent pas à faire fuir le +goujon... Il y a le grand collecteur. Comment pouvez-vous venir de Paris +sans savoir qu’au-dessous de la capitale toute la Seine charrie la boue +de ses ruisseaux? + +--Je sais, en effet, que je ne sais rien, chère Mademoiselle, en ma +qualité de bachelier ès-sciences. Alors, je dois perdre l’espoir de ma +friture? + +--Oh! complètement, cher Monsieur. C’est même drôle, pour les gens d’en +face, de vous apercevoir une ligne à la main, et je m’étonne de ne pas +les entendre rire aux éclats de votre patience, eux qui en ont si peu. +Ils ne sont presque jamais à leurs fenêtres, heureusement pour vous. Il +y a vingt ans qu’on ne pêche plus ici. + +Elle souriait. + +--Les usines d’Asnières! Le grand collecteur!... + +Et il fut une seconde égayé, de son côté, par cette charmante vierge +mondaine en robe blanche, qui lui disait ces choses troubles. + +--Voudriez-vous mettre le comble à votre obligeance, Mademoiselle, en +m’apprenant aussi ce que l’on distille chez vous, dans vos usines +souterraines? Vos jardiniers ont des bottes d’étranges formes et sur vos +terres, très hospitalières, je l’avoue, puisque l’on ne m’y a pas encore +arrêté, je ne dors que difficilement tant je suis écœuré par certaines +émanations. J’en ai la fièvre, je vous jure. + +Marguerite s’était assise à l’extrémité du promontoire, dans un bras du +fauteuil de verdure pompadour, elle tordait une branche de saule autour +du manche de son ombrelle et elle prenait la pose d’une jeune fée levant +sa baguette pour métamorphoser un fleuve d’immondices en une rivière de +diamants. + +Cependant elle se taisait, perplexe. + +Marguerite Davenel n’aimait point à parler de la Chose parce qu’il y +avait le Mot. + +Ces terres luxuriantes, aux végétations monstrueuses et aux rendements +fabuleux, étaient empoisonnées comme ces ondes, coulant d’un noir +mystérieux de résidus de grand-œuvre. Il fallait toute la magie de +l’été, toute la clarté du soleil pour en oublier les dessous profonds, +pareils aux creusets mêmes de la vie à l’horreur première et chaotique +des limbes de la vie. Quand elle était petite fille, elle avait entendu +des masses de discours sur _la matière_ et lu, étant plus grande, des +tas de comptes rendus très glorieux où l’on égalait les _épandages_ au +paradis terrestre. Cela ne lui laissait pas de souvenirs agréables. Elle +avait toujours confusément redouté, pour l’hermine de sa robe de +demoiselle à marier, fille unique d’un brave homme prétentieux, ces +histoires de chimies puantes d’où sortait leur fortune comme ces gros +melons de sucre émergeaient, jaunes et gonflés, du fumier abominable +qu’on appelait, proprement, l’engrais humain. A leur tour, les belles +terres brunes pompaient, en éponges dociles, toute la fétidité de la +capitale, à leur tour les prairies et les bois, les collines et les +vallées s’imprégnaient de l’horrible boue gluante. Un pays tout entier, +merveilleux, était soumis à la plus effroyable des profanations: se +transmuer de marais en cloaque et de fumier en or! Les roses, les épis +et les grappes puisaient leur sève dans le fameux engrais humain, et au +fur et à mesure que le célèbre _tout à l’égout_ fluait de Paris en un +abcès crevant, la Seine se purifiait durant que la terre de ses rives +(ces rives fleuries qu’arrosent la Seine!) s’engrossaient d’une +fertilité honteuse ruisselante de toutes les sanies de la ville! +Assainissement et bucolique jardinage! Oui, seulement c’était le grand +ridicule, cette chose louche qui fait grincer les gens du meilleur +monde. Oui, le père de Marguerite portait la décoration, la flamboyante +faveur couleur de sang, pour avoir, le premier, dirigé l’équipe de ses +égoutiers champêtres, hommes vraiment courageux dont quelques-uns +étaient morts (au champ d’honneur), ayant respiré de trop près les +émanations qui écœuraient l’anarchiste. + +Oui, on savait que ce noble soldat de l’industrie, maintenant officier, +se consacrait au soin de séparer l’eau pure de la fange, une opération +de drainage tenant du sortilège, et, chaque année, c’était lui qui +faisait goûter au ministre de l’Agriculture (jamais le même) les progrès +de cette prodigieuse purification. Oui... on devait triompher... Mais il +y avait les réclamations affolées des riverains, le petit village en +rang de dominos consternés devant la double floraison de la peste, cette +onde, jadis vert-bleu, devenue noir bitume, et ces jardins rectilignes +infectés à perte de vue, tout ce noble décor de campagne paisible envahi +par la décomposition asphyxiante. On leur promettait la fermeture totale +des égouts dans dix ans, et d’ici là beaucoup de vieux pêcheurs +subsistant jadis de leur coup de filet seraient partis pour augmenter la +fermentation. Il y avait les grands propriétaires qui se sauvaient, se +bouchant les oreilles et surtout les narines, les mille et une +procédures au sujet des infiltrations meurtrières dans les puits, les +fontaines, les mares; les carrières s’éboulant soudain dans l’irruption +d’une cataracte nauséabonde, les rafales de vent d’ouest emportant des +odeurs affreuses des kilomètres plus loin, les faisant s’abattre comme +une trombe d’épouvante sur des pays de plaisance, villas pimpantes, +pavillons de chasse, rendez-vous d’amoureux d’où fuyaient les habitants +éperdus... et, quelquefois, jusqu’aux oiseaux. + +Les oiseaux (les rossignols particulièrement) aiment l’eau pure. Ils la +boivent dans les ornières, mais ils aiment mieux la distiller eux-mêmes +sans passer par les lois compliquées de l’hygiène moderne. Les petits +roucouleurs se fichaient tellement des successifs ministres de +l’Agriculture qu’il n’en restait plus autour de Flachère. Si les roses y +sentaient plus fort qu’ailleurs, d’une senteur pesante à force d’être +magnifiée, les oiseaux, eux, n’y voulaient plus chanter, ce qu’ils +voyaient, pourtant de haut, leur coupant la respiration. Seuls, les +funèbres corbeaux, luisants de prospérité comme le bon terreau noir, se +promenaient en bandes et trituraient du bec, faisant peu à peu la +conquête de leur véritable domaine seigneurial, une contrée que +dominaient la pourriture et le silence. + +Les espèces des insectes, elles aussi, avaient changé. On trouvait de +singuliers moustiques, en nuées épaisses, battant les eaux troubles de +leurs ailes molles. Ils ne piquaient pas, mais tombaient en pluie sur +les fruits ou les viandes, y devenaient subitement de petits vers +grouillants et corrupteurs. Des sauterelles énormes, noirâtres, +produisaient des larves dégoûtantes, des pucerons à trompes éléphantines +dévoraient les légumes en y introduisant des sucs vénéneux. Sur les +salades, d’un vert métallique, monumentales, des chenilles et des +lombrics, d’aspects inconnus, se donnaient rendez-vous, bavant du venin. +On commençait à ne plus vouloir manger de ces légumes, autour de +Flachère, c’était le potager maudit, un vaste cimetière où brillaient +déjà les feux follets de la légende, tout le phosphore des imaginations +surexcitées, révoltées. + +Les pétitions ne prouvaient rien. Les émigrations pas davantage. On +n’était jamais les plus influents. Le gouvernement même n’était pas le +plus fort. Il subissait, comme le reste du monde, la contagion du +progrès. Pour nettoyer une ville, il lui fallait salir la campagne, et +on ne pouvait pas lui demander d’assassiner les riches Parisiens pour +sauver des amateurs d’air pur, trop pauvres pour aller vivre dans une +ruineuse agglomération de gens propres. La violente averse des +réclamations ne réussissait qu’à rendre complètement fous certains +entrepreneurs des travaux suburbains, qui, se mettant à écouter tous les +conseils, tapaient au hasard des masses calcaires et canalisaient dans +des terres incapables de boire l’infect calice, trop durement entêtées, +pour daigner se montrer poreuses. + +Marguerite Davenel remuait tristement toute cette fange en pensée, +ressassant ses désillusions intimes, le front incliné devant ce +malfaiteur qu’elle trouvait heureux d’ignorer _la Chose_... s’il +connaissait l’emploi vulgaire _du Mot_, et Marguerite, la riche +demoiselle, tremblait de le voir sourire de cette misère morale comme +elle aurait pu sourire des vêtements sales du pauvre garçon. + +--Vous ne savez donc pas du tout où vous êtes, Monsieur? Vous ne +connaissiez donc pas les épandages de Flachère avant d’y venir? dit-elle +en se baissant pour cueillir une fleurette rose de ses doigts rosés. + +--Non, répondit-il un peu confus, depuis ma chute dans le fossé du clos +des cerises et votre gracieuse invitation à dîner, je n’ai eu d’autres +occupations que de chercher ma nourriture ou de fuir les hommes. Je ne +comprends rien à rien. D’ailleurs, je me moque du milieu. Manger, +dormir, rêver, peut-être, cela me suffit. Je vis seul et désire ne rien +savoir. Les épandages me laissent froid. Je suis pour le pittoresque +contre l’hygiène, généralement. Mais permettez-moi de m’étonner, une +fois encore, de la solidité de votre estomac. Vous allez là dedans +comme... chez vous! Que des fleurs soient plus blanches et plus pures de +toute la noirceur et de toute la malpropreté de leur fumier natal, je le +veux bien, mais que vous puissiez respirer cela... vous, une jeune +fille?... + +Marguerite, qui avait fermé son ombrelle, rougit, malgré l’absence de +son nimbe pourpré. Elle démêlait un vague compliment, un rayon de +courtoisie au milieu du mépris montant du jeune homme. Il était jeune en +dépit de ses airs de vieillard. Anarchiste, soit! Cependant il possédait +du style et, ma foi, causait comme un mauvais livre. + +Elle répliqua d’un ton fébrile: + +--Mon Dieu, j’y suis habituée. Puisque mon père y vit, je dois y vivre +et m’y trouver bien. J’ai perdu ma mère de bonne heure et on m’a donné +la direction de la maison pour m’occuper. On ne s’ennuie pas quand on a +le soin du ménage. Papa parle souvent de me distraire, mais, moi aussi, +je préfère l’isolement. Les Parisiennes que je pourrais recevoir sont +facilement impressionnables, font les petites dégoûtées... les Parisiens +risquent des plaisanteries stupides, et si j’ai la réputation d’une +fille fière, c’est seulement que je veux aider le directeur de Flachère +dans son entreprise sans tolérer de gêneurs. Je trouve l’œuvre qu’on +nous a confiée belle par ses résultats présents: nos fleurs, nos fruits, +et bonne pour l’avenir lorsqu’elle aura rendu à la Seine toute sa +limpidité. (Elle ajouta, malicieuse:) Et je m’habille de blanc pour +prouver aux ennemis des sociétés utiles que l’on peut vivre immaculée +sur... le fumier en question. + +L’homme remarqua qu’elle venait d’exprimer les sentiments d’une brochure +socialiste. Il eut un rire sourd. + +--C’est admirable! Nous sommes nés pour ne pas nous comprendre, +mademoiselle Davenel. Ce qui m’inquiète, c’est que je vous soupçonne +l’intention de m’évangéliser. Moi, j’aime à me vautrer dans la fange, +mais j’ai le cynisme de le dire, et pour ce que ça me rapporte, +franchement, je serais bien sot de me gêner. Mon existence me semblerait +tourner au cauchemar burlesque si je devais aligner des choux dans +toutes les immondicités de ma façon de voir. Souffrez que je demeure le +plus respectueux des anarchistes... les bras croisés. Blanchir la boue, +métier de dupe! + +Il faisait pourtant chaud et doux à regarder cette jeune fille, fine +fleur de la bourgeoise culture intensive. Ce travail de régénération par +l’engrais valait bien la recherche de l’absolu dans le crime, après +tout. C’était de la morale potagère à la portée de tous les vagabonds de +la pensée: poètes ou malfaiteurs politiques. + +Il ajouta: + +--Enfin, pourquoi désirez-vous que je représente l’anarchie dans le +royaume de vos nobles épurations? C’est agaçant ce collage d’étiquette +sur une pauvre diablesse de plante déracinée qui a l’envie modeste de +vivre très en dehors du sol. + +Marguerite riposta: + +--La meilleure manière pour sécher sur pied, Monsieur, devant les très +excellentes choses qu’on vous offre. (Elle hocha le front, plus grave:) +Mais je ne vous juge pas d’après les cerises. Nous avons lu les journaux +depuis un mois... et... + +L’homme sombre tressaillit, dressa un visage anxieux au-dessus des +herbes, parut verdâtre: + +--Les journaux! fit-il d’une voix brève. Alors que savez-vous? + +--Oh! rien, presque rien. Sinon qu’un jeune homme, grand, maigre, aux +yeux très noirs, a jeté une bombe, qui n’a pas éclaté, sous le porche +d’une église où il n’y avait, du reste, personne. Mon père pense que +c’est vous, car on n’a pas retrouvé ce jeune homme. + +L’anarchiste retomba de tout son long, riant de son rire en bruit de +crécelle. + +--Voilà une belle découverte. Je dois avoir la police à mes trousses. + +Et il s’étendit beaucoup plus à son aise. + +--Écoutez-moi, continua-t-elle d’un ton mesuré, plein de bienveillance, +nous ne savons rien encore de précis et cela me permet de vous faire +signe. Quand nous saurons exactement votre histoire, il faudra vous +dénoncer, ce sera très ennuyeux. D’un autre côté, on ne peut guère vous +donner asile dans un... jardin du gouvernement, une propriété nationale! +Et puis nous devons recevoir la visite du ministre de l’Agriculture, le +meilleur ami de mon père, qui ne viendra pas sans être accompagné d’un +ou deux agents de la sûreté. Votre présence gâterait la cérémonie tout +de même. S’il vous fallait un secours pour... + +--... M’aller faire pendre ailleurs, hein? + +--Ou mieux, si vous consentiez à vous déguiser en honnête ouvrier? + +--Un piège, chère Mademoiselle. Non, merci. Pas blanchir la boue pour +aucun gouvernement. Je me moque du résultat, j’aurai toujours le temps +de me fiche à l’eau. + +--Ni religion, ni loi, ni Dieu, ni maître... Vous n’avez pas peur de la +mort, Monsieur l’anarchiste? + +--Je n’ai peur que de vous, Mademoiselle, parce qu’en ce moment vous me +cachez ma destinée comme une fleur cache une vipère. + +Elle eut à son tour un tressaillement, un frisson délicieux malgré son +émoi de jouer ce rôle solennel de complice. + +--Je ne vous cache pas de serpent, je vous assure. Je profite d’une +discussion que je n’ai pas provoquée pour vous dire que vous avez tort. +Comment vous appelez-vous, Monsieur? + +--Fulbert, Mademoiselle. + +--Vous êtes sans famille? + +--Tout ce qu’il y a de plus orphelin. Peut-être encore un vieil oncle +qui ne lit jamais les journaux et m’a déshérité dès ma sortie du +collège. + +--Mais pourquoi, s’écria Marguerite étourdiment, lancer une bombe dans +un endroit où il n’y avait personne à tuer? + +--Exquise réflexion de femme! En effet, c’est absurde de n’avoir tué +personne... mais avant la bombe... qu’en savez-vous? + +Elle eut peur, se leva. Cet homme extraordinaire parlait décidément trop +bien. Elle l’apprivoisait moins qu’elle se sentait s’apprivoiser +elle-même. Sale et noir comme sa boue extérieure, mais d’un charme +puissant de fruit défendu, de saveur amère, la changeant un peu des +douceâtres primeurs de ses jardins particuliers. + +Elle murmura, tandis que ses yeux bleu pervenche brillaient d’une +fugitive lueur de rosée matinale: + +--Jurez-moi que vous n’êtes pas un assassin. Je vous croirai. + +Il se leva de son côté, soudain grandi jusqu’au fantôme par la maigreur +de ses membres s’étirant. + +--Vous seriez bien désolée de me croire, chère Mademoiselle. C’est égal! +Quelle conversation! Quelle idylle! Et dire qu’il fut un temps +d’innocence où cela m’aurait peut-être amusé! Non. Je ne jure pas. Je +suis, je reste le voleur de cerises, et les cerises cela ressemble à de +grosses gouttes de sang tombant du ciel. Qui peut jurer de ne pas aimer +le sang? Vous-même, êtes-vous certaine de me haïr comme je le mérite? +Vous êtes bonne, curieuse, orgueilleuse, ennuyée, c’est-à-dire capable +de tout! Je passe et je vous amuse. Seulement, vous, vous ne sauriez me +distraire. On ne vidange pas facilement un cerveau comme le mien. J’irai +donc dans un autre fossé attendre les agents du ministre, le meilleur +ami de votre père, ou je choisirai l’affranchissement final. Bonsoir. + +Il s’éloigna vers le fond du bosquet, traînant sa gaule à la remorque +d’un machinal mouvement de bras. + +Marguerite eut une impulsion nerveuse contre laquelle sa vanité d’enfant +blanche ne put réagir. Elle marcha vivement derrière lui et l’appela: + +--Monsieur Fulbert! + +--Quoi encore? fit-il d’un rude accent de chemineau qu’on dérange de sa +flemme. + +--Je ne vous dénoncerai pas, moi, toujours! + +--Eh! qui vous demande sa grâce, ici? + +--Ne vous fâchez pas, Monsieur, je voulais vous aider à vous sauver, car +il me semble que vous le méritez. + +--Sauvé, par une femme! Non. Merci, chère Mademoiselle, j’ai tellement +horreur des femmes que... je tiens à ne rien leur devoir, pas même la +vie! + +Et il se retira du salon de verdure du pas qu’un prince aurait pris pour +abréger une audience. + + + + +V + +LE VERRE D’EAU MINISTÉRIEL + + +Dès l’aube de ce jour de fête sociale, les ouvrières de Flachère, sous +l’habile direction de Mlle Davenel, tressaient des guirlandes et +ornaient la tente officielle de gerbes artistiques. Travail récréatif +que l’on commençait à savoir par cœur, comme on savait, jadis, fabriquer +mécaniquement, de mères en filles, le reposoir de la fête Dieu. Dans la +grande cour de la ferme hollandaise, les bâches grises, recouvrant +ordinairement les fourrages, se reliaient aux platanes par des torsades +fleuries et battaient en voiles de navire cinglant vers des contrées +tropicales.--Il ferait certainement une chaleur terrible à midi, sinon +quelque redoutable orage le soir.--Les jeunes femmes butinaient autour +d’un énorme tas de marguerites des prés dont les étoiles blanches +prenaient, çà et là, des crispations d’araignées malades, car, dans +cette température étouffante, il ne fallait pas espérer conserver +épanouies les fleurs des champs, les plus difficiles en fait de +fraîcheur, celles qui ne comprennent rien aux facticités des réceptions +mondaines. Tous les ans, depuis sept ans, on discutait, la veille, le +changement probable de la décoration du lendemain: mettrait-on encore la +grosse guirlande blanc pur, qui avait eu un si beau succès la première +année? Ou mélangerait-on, au blanc pur, des bleuets, des coquelicots, +avec une intention plus nationale? Et chaque année, à l’aube de la fête, +on se rangeait du côté du blanc pur, des simples marguerites, sans +introduction d’autres fleurs parce que, vraiment, c’était bien mieux, +plus distingué; ensuite Mademoiselle s’appelait ainsi et les +marguerites, ses sœurs, ne pouvaient jamais être cueillies en un +meilleur moment pour aller rendre hommage à la maîtresse de la maison. +Les jeunes filles, en petits bonnets de mousseline, déjà frisées, +étalant d’irréprochables tabliers de toile, causaient avec des mots +précieux et prenaient des attitudes de gravures reproduisant des ébats +champêtres. On oubliait les labeurs noirs des mauvaises semaines dans +des boues infectes. Des fleurs, des lingeries légères couvraient le sol +de leur virginal abandon, et l’eau dont on aspergeait les guirlandes +semblait exhaler une senteur mielleuse. + +Marguerite Davenel formait le centre du groupe, vêtue d’une blouse de +batiste garnie de malines, la taille serrée par un étroit corselet de +satin vert, une boucle d’or lui liant les cheveux sur la nuque, toute +prête à recevoir son monde dès le matin puisque c’était sa fête à +elle--Sainte-Marguerite, le 19 juillet--le même jour que la réception du +ministre de l’Agriculture. Elle n’était plus qu’une Marguerite blanche +et blonde, simple et rayonnante, au cœur d’or comme les autres, mais +sûrement la plus fraîche du tas, car personne, chuchotait-on, ne +viendrait la cueillir pour la jeter brutalement dans les entrelacs si +compliqués du mariage. Debout, s’agitant, s’animant, ordonnant le joli +désordre, on l’entendait crier: + +--Il faut tresser à douze brins! Que la guirlande du milieu soit grosse, +très grosse! Voyons, Lucie, Jeanne, Clémence... de votre coin cela ne +fournit pas assez. Ajoutez-moi des touffes par ici, et par là, rattachez +le feston sous un bouquet. Il ne manque pas de fleurs, cependant. + +Et la guirlande s’allongeait, s’arrondissait, gonflait en gros boa blanc +tacheté de jaune, grimpait le long des mâts, bordait les tables, +dentelait les nappes, relevait d’embrasses lourdes les deux pans de la +tente, face à la route par où viendrait le ministre. + +M. Davenel, affairé, en redingote neuve, passait, dirigeant des +jardiniers qui portaient des cartouches où les R. F. traditionnels +étaient écrits en légumes, et des corbeilles de fruits montés, +merveilles d’équilibre. Tout ce monde bourdonnait comme une ruche au +soleil déjà brûlant. On mangeait le premier déjeuner en courant, mais on +s’arrêtait pour boire et ce n’était jamais la première fois. Un grand +jour!... le jour de l’orgueil légitime pour tous les épandages, le jour +des félicitations gouvernementales! Comme au bon vieux temps, deux +tonneaux, rouge et blanc, étaient en perce du côté de la pompe, on +allait boire à la santé de Mademoiselle. Des enfants arrivaient chargés +de bouquets, quelques-uns apportaient un oiseau pour la volière, une +paire de colombes, un petit merle, un chardonneret encore au nid; la +demoiselle aimait aussi les oiseaux après les fleurs, et on lui en +donnait beaucoup pour son argent qui était pur, sans odeur, comme la +rayonnante étoile de son nom était sans parfum. Marguerite remerciait, +embrassait, un peu de haut, pressait les mains, maternelle, tendait des +sucres d’orge et des gâteaux et parlait du feu d’artifice amené de Paris +depuis la veille. On verrait des choses étonnantes, cette année! Le père +harcelait de questions tout son personnel. Avait-on repeigné la pelouse? +Avait-on frotté les cuivres des chaudières et des buanderies? Les +réfectoires seraient-ils sablés convenablement? Il fallait répandre du +thymol partout et vaporiser un peu d’eau de menthe dans les caves +communiquant _aux dessous_. Il se multipliait, suant, soufflant et +grondant, quand on vint lui dire à l’oreille que la glace manquerait +pour le banquet, car la glacière venait de subir une avarie, il se mit à +jurer, tout saisi d’horreur. Avec cela que l’eau serait fraîche +aujourd’hui et qu’elle pouvait être bue sans glace! Il se précipita vers +les cuisines, laissant sa fille pincer la bouche de dégoût. Elle, cela +lui importait peu, la cérémonie du verre, le rite officiel, puisqu’elle +ne buvait jamais que des eaux minérales. + +Cette année-là, le ministre de l’Agriculture se trouvait être un ami de +collège du directeur de Flachère, et la fête se doublait d’une réception +intime. Le docteur Garaud, un apoplectique démocrate, un brave homme +très laid, un peu niais, qui prenait au sérieux la crise des betteraves +et l’éternelle mévente des vins, venait pour tutoyer en plein discours +son vieux camarade. Cela devait produire un certain effet, au moins aux +yeux des domestiques de la maison. A midi on entendrait retentir la +modeste fanfare de la coopérative jouant l’hymne national; le petit +Decauville pavoisé aux trois couleurs s’arrêterait devant l’une des +avenues plantées de rosiers, et, l’air d’un joujou accouchant d’un +monstre, il mettrait bas le gros ministre rougeaud, encore solide, ma +foi, pas plus de quarante-cinq ans, haut en couleurs de santé comme en +nuances radicales et grand distributeur de mérites agricoles. +Pauline, la femme de chambre de Mademoiselle, avait fait +remarquer--pourquoi?--que ce ministre était garçon. Il n’en devenait pas +plus respectable, mais ce célibataire donnait à songer à toutes les +jeunes filles comme aux époques de féodalité un seigneur aurait donné à +trembler à toutes les pucelles d’un hameau. Certes, le pauvre homme ne +passait point pour un Don Juan: de poils rares, le nez de travers, la +vue courte, la parole embarrassée, le ventre proéminent, à la Gambetta, +dont il était le bien lointain imitateur, il n’avait pas de séduction de +tribune, encore moins de prétention d’alcôve. Cependant, les jeunes +filles sont ainsi bâties qu’un mâle célibataire ne peut intervenir sans +les intéresser pour le bon ou le mauvais motif. + +--Qui va-t-on placer à sa droite, Mademoiselle? Fera-t-on dîner l’enfant +du bouquet comme la dernière fois? demandait Pauline, très excitée. + +--Non, je pense qu’il est plus convenable de ne pas mettre de fillette +mal élevée entre nous. Vous savez toutes les bêtises qui en résultent? + +Et Pauline comprit que ce serait Mademoiselle qui prendrait la place de +la fillette, donnerait peut-être elle-même le bouquet qu’on avait +commandé tout blanc: marguerites, tubéreuses et roses thé. En terminant +l’ornementation de la tente officielle, Marguerite se prit à rêver d’une +étrange manière. La femme de chambre avait jeté le mot magique: garçon! +Un ministre ne peut guère se dispenser de se marier, tout de même! +Celui-ci faisait faire les honneurs de son ministère par sa sœur, de +cinq ans plus âgée que lui, une ex-bigote, disait la chronique, qui +avait renoncé à ses habitudes religieuses pour tenir un salon +officiel--Paris vaut bien qu’on oublie la messe--et qui semblait +momifiée par la crainte de s’y montrer ou trop vieille provinciale ou +trop nouvelle libre-penseuse. Garçon? Un ministre garçon? Est-ce que +cela pouvait durer? Ah! ce qu’on devait lui en jeter à la tête des +héritières de tous les genres à ce garçon-là! Filles d’aristocrates, +filles d’industriels, filles tout court: de ces grandes aventurières qui +osent la fusion des arts... d’agrément et de la politique. Ah! ce que +les cervelles des jeunes personnes, allant au bal régulièrement comme +les chasseurs vont à la chasse, devaient fermenter! A cause de ses +habitudes de lectures romanesques, Mlle Davenel s’inventait facilement +des situations amoureuses qu’elle tressait avec quelques brins de +réalisme et plusieurs ficelles de son imagination. Un ministre garçon +apporte, un jour de fête, un élément de trouble sentimental pour toute +jeune personne ambitieuse qui se donne la peine de réfléchir. Épouser un +ministre... oui... mais un homme si laid, si gros! Après tout, qu’est-ce +que la laideur masculine? Le simple et naturel repoussoir de la beauté +féminine. A l’idée de mariage succéda l’idée d’amour. Un homme laid +peut-il éveiller une pensée d’amour? Marguerite, laissant brusquement là +les guirlandes, rentra dans la maison encore sens dessus dessous à cette +heure matinale. Elle esquiva les demandes éplorées de deux bonnes +dressant des pièces froides sur une étagère et monta chez elle, le +visage soudain fermé. Elle fouilla dans un tiroir, y découvrit un numéro +de revue illustrée où le nouveau ministre était photographié en pied, le +poing robustement appuyé sur la tribune. Pas mal comme type de +socialiste à tous crins, mais pas assez de crins, décidément. Et puis +l’amour... Elle se pencha vers son miroir. Elle était vraiment si bien, +aujourd’hui! Cette blouse bouffait si avantageusement pour la poitrine, +cette ceinture de soie verte serrait si justement la taille et ses +cheveux la diadémaient si royalement (car un peu de royauté ne messied +pas à qui veut s’offrir un ministre radical). Et puis... et puis... + +--Quelle sotte, cette Pauline! murmura-t-elle avec le dépit anticipé de +ne pas réussir. + +L’amour! Et aussitôt elle songea, sans s’expliquer nettement ce brusque +revirement d’imagination, à l’anarchiste. + +Celui-là n’était pas plus séduisant, mais il était jeune et possédait +l’attrait du mystère. On pourrait comploter une mise en scène: se rendre +intéressante par une feinte terreur, dire des choses en a parte, tirer +le ministre à elle derrière une portière ou dans le jardin, côté des +roses, se présenter comme cela, de profil, et elle se repenchait sur son +miroir, l’œil agrandi par une sorte d’épouvante mal dissimulée, +murmurer, les dents claquant un peu, le souffle court, le corsage agité +par une palpitation: «Monsieur le Ministre, mon père ne vous a pas +dit... Moi, je crois de mon devoir... si vraiment cet homme est +dangereux, s’il venait pour encore une bombe ou un coup de poignard? +Vous êtes un grand personnage (gros surtout!), notre hôte sacré (là, +elle chercherait le mot gentil, la phrase touchante)... Enfin, monsieur +le Ministre, je vous confie mon embarras, nous avons ici un anarchiste, +et depuis que je vous ai vu je ne songe qu’à ce danger possible.» Ce +serait bien le diable si ce ministre garçon ne s’apercevrait pas, au +moment même de l’imaginaire danger à lui révélé, de la beauté plus que +réelle de la révélatrice... et alors... Elle avait bien juré à +l’anarchiste qu’elle ne le dénoncerait pas, mais ses affaires de cœur +n’avanceraient guère sans un coup d’état, un de ces crimes que la raison +commande... Quant au brin d’amour? Un nouveau revirement se fit en elle. + +L’anarchiste réapparut sur une autre mise en scène de son imagination, +qui fermentait intérieurement comme _les dessous_ du pays merveilleux +qu’elle habitait. Elle se représenta le sombre garçon, un garçon aussi +comme le ministre, posant une bombe derrière le fauteuil officiel, +faisant sauter la table somptueusement servie, le ministre, son père et +l’enlevant, elle, trésor intact, pour la garder comme otage au fond d’un +bouge parisien. Elle contemplait _dans sa glace_ toute cette tuerie d’un +œil calme. Le ministre, qu’elle avait dû épouser afin de régner dans le +grand monde socialiste, avoir un salon d’où sortiraient les destinées de +la France, gisait, son gros ventre ouvert, rendant les intestins, à la +fois horrible et grotesque, son père s’étendait les bras en croix, le +front troué; toutes les bonnes, les enfants de la crèche, les ouvriers +de la ferme se dispersaient en hurlant des imprécations. Seul, cet homme +noir, satanique et féroce, se mettait à rire en lui liant les mains pour +l’empêcher de se défendre... + +--Mademoiselle, dit Mélanie, la cuisinière, pénétrant tête baissée dans +son rêve de massacre, il n’y a plus de perles du Japon pour le potage! + +Très naturellement, Marguerite haussa les épaules. + +--Faites un Saint-Germain, répliqua-t-elle d’un ton calme. + +--C’est qu’il faudra gratter les menus, alors? + +--Si vous croyez qu’on s’en apercevra! Ajoutez, au contraire, le +Saint-Germain et servez-le sans mentionner l’autre. + +La cuisinière disparut. Marguerite jugea à propos de se polir les +ongles. Oui, cela se présentait bien ce mariage, mais il y avait la +mauvaise réputation de Flachère, _l’odeur de la dot!_ Et tout à coup le +regard bleu de Marguerite devint noir de haine. Ah! ce qu’elle détestait +sa situation, sa maison, sa richesse et la stupidité stagnante de son +père. Les romans, les drames, les aventures d’amour, est-ce que cela +était permis à une fabricante d’engrais humains? Elle était née +là-dessus, elle poussait là-dessus, et si sa beauté en ressortait +davantage plus pure, plus blanche, elle était pour tous, pour le +ministre comme pour l’anarchiste, la résultante d’une industrie +abominable et ridicule. Ses robes immaculées avaient _des dessous_ de +ténèbres; il y avait la Chose, il y avait le Mot, et tous les galas +officiels n’effaceraient pas cette honte de canaliser des égouts sous +des guirlandes de fleurs. + +A cet endroit de ses réflexions, la jeune fille cassa net le petit burin +d’ivoire de son onglier. + +Son père se mit à crier devant ses fenêtres: + +--Marguerite! Marguerite! Enfin es-tu folle? Voici une heure que l’on te +demande les clés de la lingerie. + +Elle redescendit, l’air paisible, toujours correcte et polie comme une +personne sage, victime de son devoir d’héroïne. Elle se taisait, elle se +tairait. Ni dénoncer l’anarchiste pour sauver le ministre, ni trahir le +ministre pour sauver l’anarchiste. Elle savait trop que la vie est plate +et administrative et qu’il n’arrive rien. On approche des grands de la +terre avec respect, puis on oublie de leur expliquer ce qui vous tient +au cœur, ou l’amour ou l’ambition, et on demeure petite bourgeoise figée +dans sa bonne éducation. Elle se moquerait d’elle-même plus tard, durant +le dîner, quand on causerait judicieusement de la betterave améliorée. + +D’ailleurs, elle eût été reine qu’elle aurait désiré devenir bergère. +Être, avant tout, autre chose et cesser de canaliser sous les fleurs de +son apparente banalité les pires égouts de son cerveau. + +Ce jour de fête, elle se sentait extrêmement prête. Sa beauté s’en +exaspérait. Un matin pareil, elle fuirait, elle se sauverait emportant +ses bijoux et son argent, elle s’en irait pour cacher son nom et +travailler à n’importe quoi chez n’importe qui. Elle enviait souvent sa +propre femme de chambre, Pauline, cette fille si vulgaire dont les +hommes avaient librement tâté, prétendait-on. Qui pourrait librement +tâter d’une fille comme il faut? Épouser un bourgeois de son rang... +l’ingénieur, par exemple, qui était venu visiter les tuyaux _des +dessous?_ Non! Cela, jamais! Mieux valait fuir ou sécher sur pied! +Princesse... ou rien. + +Elle donna les clés de la lingerie et déroula de ses mains expertes le +service damassé: les églantines, toujours employé pour la circonstance. + +Un peu avant midi, le Decauville amena, au son de la fanfare de +Flachère, une vingtaine de messieurs en habits noirs sous de légers +pardessus d’été, des cache-poussière clairs de coupe anglaise. Le +ministre était en chapeau de paille (innovation charmante). M. Davenel, +en chapeau haut de forme, représentait, de loin, le vrai ministre. Le +père de Marguerite ayant la croix et l’oreille du gouvernement marchait +allègrement comme un homme qui ne souhaite plus rien. Il ne se +tourmentait point du futur mariage de sa fille et n’aurait certes pas +osé rêver un prétendu en la personnalité encombrante du gros Garaud. Sa +fille ne voulait pas se marier, heureusement, car il fallait une +maîtresse de maison très avisée lors de pareilles réceptions. De temps +en temps, il respirait fort, de l’air d’un qui s’essouffle à traîner le +char de l’État, mais il flairait, de près, son atmosphère dont la +qualité balsamique ne lui semblait pas assez balsamique. Il faisait +terriblement chaud. Par instant, une étrange exhalaison venait avec les +bouffées du parfum des roses, comme un relent d’eaux ménagères, une +senteur de décomposition masquée par les produits chimiques. Rien +n’arrivait à dissimuler complètement les fameux dessous des épandages, +et malgré l’habitude, leur directeur savait d’une façon péremptoire d’où +venait le vent selon son genre de parfum. Garaud s’épongeait le front, +tourmenté d’une crampe d’estomac. Il y pensait aussi à la qualité de +l’atmosphère, mais quelle corvée sociale n’a pas son petit moment +pénible? A la première entrevue publique les deux anciens intimes ne se +tutoyèrent pas, pour ne point gâter l’effet du discours. Il fut question +de l’éternelle prospérité de la ferme-école et d’une récente loi sur les +sucres. On présenta un vieux serviteur, M. Jacqueloir, qui demandait le +bureau de tabac de Sarblay, le village voisin; M. Gaufroi, comptable, +qui rimait à ses heures des compliments; puis on se mit à table pendant +que la fanfare répandait des torrents d’harmonie aigrelette qui ne +rafraîchissaient guère le temps. + +Marguerite, debout à l’entrée de la tente officielle, avait eu une +dernière imagination. Arrachant le tablier de sa femme de chambre, elle +en avait ceint ses hanches, et une main dans une pochette, l’autre +offrant le bouquet virginal, elle avait murmuré: + +--Monsieur le Ministre, je suis votre dévouée servante. + +Ce n’était pas très spirituel, mais c’était juste à l’unisson d’une +réception rurale. Le Ministre, rendu à la jovialité de la campagne, +embrassa paternellement la jeune sournoise en disant: + +--Votre fille, mon cher Davenel, prouverait à elle seule que les belles +fleurs ne peuvent acquérir plus d’éclat et de parfum qu’ici. + +Cette phrase maladroite bouleversa tous les projets de Marguerite. +C’était pénétrer dans leur intimité par la mauvaise porte, la trappe +trop fameuse d’où surgissait pour elle toutes les suffocations de sa vie +de fille chaste. + +--Les marguerites ne sentent rien, monsieur le Ministre, déclara-t-elle +un peu railleuse. + +Très embarrassé de son bouquet, Garaud le posa dans son assiette. + +--Mais si, mais si, fit-il, bonhomme! Un peu la fourmi quand on s’en +approche de trop près. Il n’y a pas de fleurs sans odeur, bonne ou +mauvaise, et les Chinois prétendent que l’_assa fetida_ exhale une +senteur des plus suaves. + +Ignorant le nom de la fille de son meilleur ami, le pauvre médecin +agriculteur pataugeait ingénument. On lui présenta des enfants qui +dirent des à-propos où le nom de la reine du lieu s’unissait au titre de +père de l’agriculture. Alors Garaud, pour s’achever dans l’esprit de la +jeune fille, lui rendit son bouquet avec un soupir de soulagement. + +--Je vous offre vous-même à vous-même, ma charmante voisine. + +Marguerite, désenchantée, devait manger, elle n’avait pas faim, et se +montrer aimable sans aucun prétexte. De plus, son père, inquiet pour la +succession harmonieuse des plats, lui lançait des regards terrifiés. +Manquerait-on de glace? Les vins étaient-ils convenables? (Tous les crus +prenaient comme un goût au fond des caves à cause des infiltrations.) +Par bonheur, la conversation se généralisa. L’instituteur racontait les +exploits de la municipalité contre un grand seigneur du pays, qui avait +résolûment fermé les grilles de son verger devant l’invasion des engrais +artificiels. Des journalistes spéciaux discutaient sur la grosseur des +légumes vraiment stupéfiante; un petit blond, très pommadé, expliquait +la clôture prochaine du grand collecteur d’Asnières, la victoire de +l’assainissement sur l’empoisonnement. + +--Merveilleuse cuisine, mon cher! déclara le ministre, se penchant à +l’oreille de Davenel après le turbot sauce câpres. + +--Oh! fit celui-ci confus, cette sacrée chaleur gâte tout. Nous aurions +voulu te faire goûter _nos régents_ cueillis du matin, à midi on ne peut +pas les cuire sans les abîmer. + +Les régents étaient des choux-fleurs, des monstres du plant sud, sorte +de boule de rampe géante, d’un blanc d’ivoire, qu’un ver nouveau +détériorait depuis deux ans, un ver affreux, lombric blanc presque +invisible tellement il collait à la substance du chou et qui se +développait dès que le légume se trouvait hors du champ, séparé de sa +tige. Rien qu’à l’apercevoir, les éplucheuses de Flachère poussaient des +cris. + +--Vous devez avoir de curieuses collections d’insectes, dit le ministre +avec la satisfaction de quelqu’un s’essuyant la bouche après boire. + +On établit le relevé nominatif des ennemis des plantes. Les anciens +n’étaient rien en comparaison des nouveaux, qui semblaient grossir et se +métamorphoser selon les différentes monstruosités des légumes améliorés. +Un puceron des rosiers prenait du ventre, copiant l’envergure exagérée +des roses. Le ver fouisseur des navets, celui qui trace des galeries et +s’en va en refermant son trou comme complice du vendeur des halles, +s’allongeait, rose et pansu, pour pomper le sucre des betteraves. De +l’avis des chefs d’équipes des épandages, tout engrais qui bonifie la +terre doit améliorer nécessairement la race ténébreuse des vers qui +l’habitent. L’engrais humain, qu’on appelait, par décence: la dernière +méthode, avait bien son mauvais côté. Ainsi les salades... A ce moment +du déjeuner, il y eut une discussion âpre entre les jardiniers en chef +et la presse agricole, qui avait entrepris une campagne ridicule contre +les salades nouvelles manières. Pourquoi n’arriverait-on pas à aseptiser +les salades? Les ennemis n’étaient pas immortels et on pouvait, en +dosant habilement les matières chimiques, tuer dans l’œuf tous les +parasites redoutables. Il fallait savoir doser. + +--La dose! Tout est là! s’écria le ministre, retrouvant sa voix de +tribune avec ses vieilles études du quartier Latin. + +Mélangeant agréablement d’anciennes histoires de clinique et des +applications de chimie moderne, il fit le procès des infiniment petits, +des microbes. Cela le conduisit jusqu’au dessert. Alors, il se leva, +tendit son verre qu’on venait de lui remplir d’eau limpide: + +--Dans cette eau, si scrupuleusement pure, la loupe nous révèle... + +Les paysans, les ouvriers, les narines palpitantes, écoutaient au bas +bout de la table. Il ne fallait donc plus ni manger ni boire? L’eau pure +qu’on promenait au-dessus de leur tête comme un diamant inaccessible +leur lançait le défi de son ironique limpidité. + +--Oui, messieurs et chers concitoyens, l’eau pure ne peut pas être pure +et cependant celle-ci est encore la plus inoffensive. Vous savez tous +d’où elle vient... + +En effet, elle sortait de là... filtrée par les terrains des épandages! + +M. le Ministre, debout, fit le geste spirituel de son prédécesseur, le +même geste que l’année d’avant, et qui fut trouvé encore plus +spirituellement spontané. Il but ce verre d’eau, relativement pure, en +l’honneur de la prospérité des épandages, du gouvernement si tutélaire, +à la glorification du directeur. + +--... A toi, mon vieil ami qui diriges d’une main ferme et vaillante les +modestes travailleurs en ce jour de fête réunis autour de nous. + +L’effet attendu! Il but aux jeunes filles, aux fleurs, aux légumes, il +aurait bu même aux parasites nouveaux s’il y avait pensé, mais il +oublia, fort à propos, le lombric blanc du chou. + +Il y eut une salve d’applaudissements. La fanfare joua. + +Comme dans un rêve pénible, Marguerite s’efforçait d’écouter et elle +crut saisir un bruit singulier d’assiette se brisant, des éclats de +porcelaine ou des éclats de rire... Cela venait de là-bas, de l’entrée +de la cour. C’était quelqu’un qui riait dans la foule moins attentive +massée près des réfectoires. Une table de cinquante couverts réunissait +les pauvres de la commune et d’ailleurs. Il y avait là des misères +décentes et des chemineaux plus que douteux. L’un d’eux avait dû +s’esclaffer, en voyant ce ministre boire de l’eau en face d’une belle +bouteille de champagne casquée d’or. + +Marguerite eut un frisson. Si c’était l’anarchiste? Ce ne pouvait être +que lui. Délivrée du souci de tenir tête au docteur Garaud parti bras +dessus bras dessous avec son meilleur ami pour des constatations +agricoles, elle se dirigea vers les réfectoires. Là on mangeait encore +et on buvait du vin pur, profitant de ce discours instructif pour +négliger l’addition d’un microbe quelconque au piccolo de la fête. +Marguerite reçut, parmi ces gens simples, des compliments un peu +brutaux, et elle eut à essuyer les lèvres d’un petit voyou porteur d’un +bouquet de liserons qui lui aussi voulait la lui souhaiter. Son tablier +de soubrette, qu’elle avait gardé pour servir M. le Ministre, séduisit +ces pauvres à mines canailles venus d’on ne savait où, pas tous de la +commune certainement. Elle alla de table en table, prise d’un tendre +intérêt, s’informant du nombre des plats, de la grosseur des portions, +faisant ajouter des gâteaux dans les corbeilles de fruits dévastées. +Elle trinqua, sourit, se laissa effleurer les mains, les hanches, par +une bande qu’elle aurait dû fuir si elle l’avait rencontrée au coin d’un +bois. Elle cherchait Fulbert. Enfin elle aperçut l’homme noir et le +flamboiement de ses yeux de phosphore devant la petite barrière des +cuisines, celle qui ouvrait sur la campagne. + +--Monsieur Fulbert, dit-elle résolûment, pourquoi n’êtes-vous pas entré? +C’est le jour de ma fête. Ne voulez-vous pas boire à ma santé? + +Les deux pouces dans ses pochettes, elle avait l’aspect d’une jolie +cabaretière d’opéra-comique. Fulbert entra, muet. Il riait, de loin, en +voyant porter le singulier toast, maintenant il redevenait sombre. Les +pauvres s’écartèrent de lui en un dédain marqué. D’où leur tombait +celui-là qui ne voulait ni boire ni manger avec eux, et pourquoi la +patronne l’invitait-elle cérémonieusement par son nom alors qu’il avait +l’air de se ficher d’elle? + +Toute frémissante de l’orgueil d’être trouvée jolie et peut-être aussi +du contact brutal de ces hommes un peu ivres, elle conduisit Fulbert +jusqu’à la table d’honneur. Les invités notables se répandaient dans les +jardins ou s’en allaient fumer à la nouvelle conférence faite par le +ministre devant une pépinière. + +--Vous allez déjeuner ici, déclara Marguerite, et je vais vous servir. + +Fulbert se laissa tomber sur une chaise, les poings crispés. + +--Avaler de cette eau en votre honneur? Ça, jamais... Comme dirait +Monsieur votre père: je ne mange pas de ce pain-là. + +Elle se pencha, lui offrant une coupe remplie de vin. + +--Non, je voudrais vous faire porter autre chose qu’une santé... +peut-être une nouvelle bombe. Comprenez-vous? Ce serait drôle, ici, en +pleine fête, au milieu de ces gens graves et bêtes, une bombe sérieuse +qui pulvériserait tout, le ministre, les ingénieurs, les journalistes, +les équipiers, les ouvriers, toute la ferme et ses dépendances, un feu +d’artifice énorme, le vrai bouquet final. Ça m’amuserait... j’irais dans +ma chambre et je compterais jusqu’à cent... + +L’anarchiste mit ses coudes sur la nappe damassée, fleurie de roses +blanches, où le jus des fraises et du bourgogne avait semé quelque +rubis. + +--Comme vous me dites cela, mademoiselle Davenel? Vous avez en ce moment +la mine d’une névrosée. Vous me feriez peur si j’étais capable de vous +souhaiter votre fête avec n’importe quel bouquet, mais je suis venu ici +pour manger à ma faim, une fois encore... pas pour autre chose, ma +petite bourgeoise. + +Cette injure fut proférée très doucement. + +Les bonnes arrivaient rapportant sur un signe de Mlle Davenel des plats +qu’on avait déjà offerts au ministre. Un peu étonnée, Pauline, la femme +de chambre, dit d’un accent dédaigneux: + +--Faut-il redemander de la glace? Monsieur le directeur nous a bien +recommandé de la ménager. + +Et vraiment, pour ce bizarre personnage dont les vêtements pendaient en +loques, dont les doigts étaient noirs, dont les cheveux se souillaient +de la boue dans laquelle il aimait à se coucher, on ne voudrait pas +perdre une goutte de fraîcheur. A quoi bon rafraîchir cet enfer? + +--Pas de glace, Pauline, mais allez prendre aux caves une bouteille de +champagne sec, car celle-ci est entamée. Vous oubliez que Monsieur ne +boit jamais d’eau! + +L’anarchiste ferma un instant les yeux. + +--Je devrais me sauver... c’est l’heure fatale... songea-t-il. + +Mais la faim et surtout l’appétit d’un luxe oublié depuis longtemps +furent les plus forts. Il resta. + +--Maintenant, dit-il, quand il eut mangé, je tiens à payer mon écot. Qui +diable voulez-vous me faire tuer? + +Et il riait de son rire effrayant en bruit de crécelle. + +--Personne, murmura-t-elle avec un joli sourire mondain. Tâchez de mieux +vivre, voilà tout. Vous entendez bien mal la plaisanterie, monsieur +Fulbert. + +--C’est déjà fini, nous deux? pensa-t-il tout haut. Ça n’a pas duré... +mais vous aviez du sang au fond de vos yeux bleus, et cela m’a fait +plaisir. Vous haïssiez quelqu’un... peut-être tout le monde, quand vous +avez dit: ce serait drôle, en pleine fête. A propos: est-ce que je +pourrais à mon tour vous demander quelque chose, du fil et une aiguille, +hein... c’est modeste. + +Elle répondit: + +--Je vous enverrai cela demain par ma femme de chambre. + +Il eut un geste de dépit, puis haussa les épaules. + +--Mes vêtements sont dans un tel état... Puisque je fabrique des bombes, +je saurai coudre. Qui peut plus peut moins. Le ministre est bien +ridicule, vous ne trouvez pas? + +--Oui, répliqua-t-elle d’un ton détaché, j’en conviens, et le pire... +c’est qu’on me l’accorde comme fiancé dans la foule. + +--Allons donc! Mais il est obèse. Vous épouseriez ce poussah, vous? + +--Oh! ce sont des racontars, rien de sérieux... + +Et elle eut le même sourire mondain. + +Pourquoi lui faisait-elle ce mensonge? Pourquoi l’avait-elle servi sous +la tente officielle comme le roi de cette fête ayant brusquement détrôné +l’autre? Pourquoi, l’ayant entendu rire, avait-elle tout à coup senti +que tout se brisait autour d’elle? Elle était ainsi fantasque et +impénétrable. Des bouffées de sang lui montaient au cerveau lorsqu’elle +disait des choses banales ou simplement gracieuses, et elle aurait vu +mourir son père, qu’elle affectait de vénérer fort, sans avoir une larme +à ces moments de lueurs rouges illuminant ses yeux bleus. Incapable +d’une mauvaise action, elle aurait eu le courage d’en inspirer, et pour +que l’effroyable lie de son tempérament pût remonter à la surface de son +teint pâle, il fallait aussi l’effroyable circonstance de cette +rencontre avec un criminel. + +On est toujours tenté de jeter quelque chose dans un précipice. + +--Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, mademoiselle Davenel? +murmura Fulbert les lèvres serrées. Épousez ce ministre. Ne refusez pas +cette occasion de devenir une... vraie bourgeoise. Vous êtes à deux +doigts de faire des sottises. Je connais ça. Il y a des eaux pures... +qui empoisonnent les meilleurs instincts. Vous rêvez mieux que le +possible et vous vous perdrez à vouloir blanchir vos dessous. + +Il se leva. + +--Je puis me retirer... sans bombe? ajouta-t-il ironiquement. + +Elle lui jeta une marguerite sur la nappe. + +--Mais pas sans bouquet, Monsieur. + +D’un geste bref, il prit la fleur un peu comme d’un coup de bec un +oiseau méchant tuerait un insecte et s’éloigna, se glissa très vite dans +la foule de pauvres qui envahissait la tente pour prendre sa part de +luxe officiel. + +Marguerite ne se sentait plus libre. Elle avait jeté quelque chose +d’elle-même au précipice. Un vertige la gagnait. Elle n’épouserait pas +ce ministre obèse et elle ne resterait pas davantage la bourgeoise +qu’elle était, non. + +Il y avait de l’orage dans l’atmosphère, décidément. + +Le soir, il y eut en effet du vent et de la pluie. Le ministre fut +obligé de rentrer par le Decauville avant le feu d’artifice. Le père +Garaud s’en allait content. Il avait vu des légumes, des plants de +betteraves et des gens ivres. Ça ne le changeait pas de ses anciens +comices agricoles. La petite Davenel était gentille avec son tablier +d’opérette et le papa bien collant avec ses explications sur la récente +maladie du chou-fleur... Enfin, la corvée terminée, on allait dormir en +oubliant la prospérité des épandages. + +--C’est égal! songeait le brave homme un peu rabelaisien à l’heure du +cigare, _c’en est_... ils ont beau dire... _c’en est_ même beaucoup +trop! + +Philosophiquement, il voyait défiler, à la flamme verte des éclairs, de +grands champs de boue caramélisés sous les averses; les immenses mares +fétides s’étendaient au loin, s’étalaient comme des taches d’huile noire +au milieu du cirque des collines, ombrées encore par la réprobation +menaçante de la forêt demeurée vierge. Et il ne s’imaginait guère, le +bon docteur Garaud, qu’il avait _failli_ épouser la petite Davenel, +cette jolie fleur de la somptueuse pestilence. Il ne s’en serait jamais +douté, lui, le si tranquille célibataire! + +Là-bas, sous la tente officielle, les guirlandes hachées par la pluie +s’effeuillaient lamentablement. Tout ce blanc pur retournait aux +ténèbres et, çà et là, une marguerite, demeurée pâle, se recroquevillait +comme une araignée, une araignée blanche à force d’être malade. + + + + +VI + +FAUST ET MARGUERITE + + +Le père de Marguerite était un homme raisonnable qui aimait à faire des +phrases. Il existe toujours chez les honnêtes gens un besoin d’arrondir +les angles du hasard par des mots. Il ne s’agit pas de ridiculiser ces +honnêtes gens et d’arriver, de ridicules en ridicules, à prouver qu’ils +sont plus dangereux que les bandits, mais de démontrer qu’un brave homme +en parlant pour le plaisir de parler et de prévoir les angles du hasard +déchaîne souvent les mauvais instincts assoupis au fond de leurs niches. +Les instincts sont des chiens de garde. Ils sont fidèles et féroces, +aboient la nuit à l’ivrogne qui chante et se laissent empoisonner par le +vrai malfaiteur... ce ne sont que des bêtes très utiles ou nuisibles +selon que l’on compte ou ne compte pas sur eux. Mieux vaudrait ne jamais +les réveiller. M. Davenel avait, lui, peur de se compromettre par des +actes, fussent-ils excellents, et il estimait les mots, en prononçant de +très sonores avec un ton de bonhomie joviale quand il éprouvait le +besoin de garer sa responsabilité. Il se résumait, s’expliquait, +définissait, détaillait ainsi qu’on se nettoie les mains avant dîner +pour toucher du pain. Il gardait les mains de sa conscience toujours +nettes, car il savait définir les situations les plus périlleuses, sinon +les éviter. Il aimait beaucoup sa fille Marguerite, mais il ne la +connaissait pas. Pour la bien connaître, il lui aurait fallu la suivre, +l’étudier, la regarder souvent sans lui parler. Il y a des phrases qui +sont des barrières infranchissables. Une fois posées entre un homme et +une femme, on peut être sûr que ces deux êtres ne pourront jamais se +joindre. Le directeur de Flachère supposait, à n’en pas douter, que sa +fille désirait d’autant plus vivement se marier qu’elle affectait un +grand dédain des adorateurs. Il ne voulait pas la condamner au célibat, +mais il se réjouissait, lui, veuf, de prolonger une innocence féminine +qui adoucirait les mœurs de sa maison, maintenant chez lui un bon renom +d’ordre, de propreté, d’élégance. Marguerite était le défi rayonnant +jeté aux sournoiseries cruelles de l’épandage. Elle représentait la +clarté facile et pure d’une lueur électrique dans un brumeux caveau, +jadis voûte d’égoût emplie d’immondices, aujourd’hui sous-sol de +marchand de denrées administrativement comestibles. Elle était sa fleur +de boutonnière, une blanche légion d’honneur, et on ne dépose pas sans +de grandes hésitations une décoration pareille sur la cheminée d’un +gendre. M. Davenel, veuf depuis des années, s’offrait de temps en temps +des maîtresses; il savait, par une triste expérience qui le vieillissait +tous les ans vers l’époque des fermentations printanières, qu’une femme +a besoin d’amour libre et fort, que n’importe quelle femme, pure ou +impure, chaste ou voluptueuse, vieille ou jeune, aspire aux actes sans +trop de soucis des paroles, et que si les hommes rencontrent rarement +des caresses désintéressées, les femmes ont un talent tout particulier +pour faire naître les plus violents désirs des situations les plus +absurdes. La femme fabriquerait de l’amour avec de l’engrais chimique et +ferait mûrir la grappe des baisers sur les pires échalas!... Il s’était +dit qu’un matin l’aurore de la passion se lèverait dans la chambre +virginale. Sa fille, à vingt-trois ans, promenait quelques-fois des yeux +si battus de fièvre dans les allées de leur jardin... que par ses +tourments de veuf il jugeait à peu près de ses tourments de vierge. Tôt +ou tard, on donne sa fille à n’importe qui. Tôt ou tard, on est trompé. +Tôt ou tard, on trompe à son tour. C’est la loi. Il admettait la part du +feu. Garder sa fille et lui permettre la lecture des romans nouveaux. +Être trompé sans y croire. Ne trahir que si l’on y est forcé par les +convenances. Seulement, en paroles, il n’admettait plus rien, c’était +l’intégrité même, la rigidité de la flèche du paratonnerre qui attire la +foudre tout en préservant le foyer domestique. + +Au lendemain de la réception du ministre, M. Davenel se trouva dans la +bibliothèque de la ferme hollandaise à l’instant où Marguerite y +descendait pour chercher un livre. Toute la maison, bouleversée, était +abandonnée au coup de balai final qui devait lui rendre sa jolie +intimité. Voyant le désordre, les assiettes poissées qu’on découvrait +sous tous les meubles, les guirlandes et les bouquets fanés s’écrasant +dans tous les coins, les serviettes sales, les petits verres embués, les +pelures de fruits, le directeur s’était installé pour la sieste devant +le monumental meuble noir qu’il ne visitait jamais sans un bâillement, +car les reliures lui rappelaient le monotone bourdonnement de mouches +qui précède le premier sommeil des après-midi. Couché les pieds en +l’air, le sang un peu au cerveau, il essayait de lire son journal, n’y +parvenait pas et remuait des idées troubles. Un store vert donnait à +cette chambre silencieuse un aspect d’aquarium, et au centre, sous une +petite châsse de cristal que portait une colonne de marbre noir, nageait +une miniature ovale représentant Mme Davenel, la mère de Marguerite, une +blonde en robe rouge, espèce de petit poisson de luxe dont les yeux +d’émeraude semblaient pleurer la liberté d’un plus vaste océan. + +Marguerite entra en peignoir lâche, les cheveux défaits, charmante +réduction du désordre général, les paupières gonflées ou de sommeil ou +de mauvaise humeur. Elle monta sur l’escabeau, fouilla et brouilla des +tomes. + +--Marguerite, dit Davenel, fronçant le sourcil, tu me casses la tête. +D’ailleurs, viens un peu ici... j’ai à te parler! + +Rien n’est plus désemparant que cette phrase: J’ai à te parler. Beaucoup +de discussions, d’où sont jaillies d’infernales ténèbres, n’ont pas eu +un meilleur début. + +--Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas? interrogea Marguerite, +étonnée. + +--Il y a quelque chose qui ne me va pas, déclara sèchement le père dont +la pénible digestion s’accentuait. (L’air de juillet était si +particulièrement chargé de miasmes à la ferme hollandaise!) J’ai appris, +j’ai entendu dire que tu t’étais gravement compromise hier, au milieu de +tous nos invités, et surtout devant tout notre personnel. Tu aurais fait +déjeuner l’anarchiste à la table du ministre. C’est absolument +inconvenant, ma fille. Et je ne comprends pas que tu aies fait cela sans +te préoccuper de nos hôtes, avec tous les regards de nos domestiques +fixés sur toi. + +--Ah! fit Marguerite un peu tremblante. Pauline t’a raconté... + +--Pauline et le chef des équipes. C’est une légèreté qui n’a pas de +nom... Enfin, cet homme, nous ne le connaissons pas et son attitude +n’encourage guère la charité. La charité! Les femmes sont très vite +pincées à ce jeu-là. On fait la charité parce que ça vous amuse, +d’abord, et on ne calcule pas les suites... Voilà un voyou qui va +s’imaginer qu’on lui doit la table et le couvert! Et tu lui as offert du +champagne par-dessus le marché. Dis donc, est-ce que tu deviens folle? +Il avait à boire et à manger très largement au réfectoire, avec les +pauvres de la commune; je ne suppose pas que tu l’estimes davantage, +celui-là, pour sa paresse? + +Marguerite flottait toujours entre la crainte de se compromettre et le +désir de jouer aux aventures. Sa vie était vraiment double. D’un côté, +elle fuyait le regard de son père et de l’autre elle cherchait toujours +celui des héros de roman. Elle se sentit prise, ne répondit pas, haussa +les épaules. + +--Oui, c’est très gentil les bravades vis-à-vis de la société, mais nous +vivons dans la société, nous, et nous n’avons pas à épouser les +querelles de ces gens-là. Ce Fulbert doit avoir un mauvais coup sur la +conscience; une bombe ou un vol. Je le tolère chez moi par pure bonté +d’âme. D’un geste je peux l’envoyer au diable. Leurs théories, je m’en +fiche. Tant que nous tiendrons l’argent que nous gagnons et qu’ils ne +gagnent pas, ils n’auront pas à se mêler de nos affaires. Un dîner, du +crédit, quelques matelas, j’y consens, car c’est juste; toute bête +humaine mérite de vivre. Seulement, pas de distinction honorifique! Ce +serait trop cocasse! Vois-tu un monsieur prêt à pulvériser nos +gouvernants mangeant à leur table et faisant sauter leurs soupières?... +Tu n’as jamais eu de mesure, comme ta pauvre mère! Il faut que tu te +salisses un brin en nettoyant tes pauvres. Je te prie de ne pas +recommencer. + +Le directeur, disant ces mots, remit ses jambes dans une position +normale. + +--J’espère, ajouta-t-il plus doux, que tu ne vas pas me faire une figure +d’enterrement? Si ton anarchiste t’amuse, cache-le!... et surtout ne lui +laisse jamais l’espoir de dîner ici. Chacun chez soi! Les bombes seront +mieux gardées! + +Marguerite eut un mouvement de stupeur. + +--Où veux-tu que je le cache? Il habite la cabane de l’ancien cantonnier +Martin et tout le monde sait bien qu’il y demeure. Il est là dans l’eau, +dans la boue, avec un plafond qui ne tient pas sur sa tête. + +--Pourquoi ne va-t-il pas au réfectoire demander du travail? C’est qu’il +a le moyen de vivre de ses rentes. On ne dompte ces gens-là que par la +famine. Il est même plus coupable qu’un autre, car il a une certaine +éducation. En tous les cas, ne te donne pas en spectacle. On ne verse +pas du champagne à un vagabond. C’est immoral... puisque tous les +vagabonds ne peuvent pas en avoir! + +--Je voulais prouver à mes domestiques, justement, qu’il n’est pas +dangereux. + +--Allons donc! donne-lui l’entrée de la maison et il viendra tâter notre +coffre-fort... s’il ne tâte pas mieux... Je te répète que ce monde-là ça +se parque. Nul n’est plus généreux que moi au point de vue des idées... +Seulement je ne discute pas les actes possibles, je les empêche de se +produire. Je ne veux plus admettre ce monsieur à ma table. Nous ne +sommes pas de la même espèce. + +--Mais, papa, fit Marguerite, s’asseyant en haut de l’échelle de la +bibliothèque, à quoi ça sert-il d’être en république s’il y a toujours +des différences? Voici un homme aussi instruit que nous, de la même +éducation et qui pas plus que nous ne veut travailler la terre. Cela me +semble naturel. L’ouvrier paysan, c’est l’éternel domestique. Ce +garçon-là ferait un comptable ou un secrétaire passable, peut-être un +journaliste, et il deviendrait député, ministre comme M. Garaud; mais +botteler du foin ou bêcher des betteraves!... Où ça le mènerait-il? + +--Pour arriver, on doit tout essayer. On commence en sabots, on finit en +pantoufles. Je l’aurais certainement pris en pitié s’il avait voulu +m’obéir! Voyons, Marguerite, soyons sérieux. Veux-tu que je te fasse +sentir immédiatement la différence entre cet homme et nous?... Il a +vingt-cinq ans, je crois, il est bachelier, du moins il le déclare, il +est instruit, plus instruit que nous, il connaît ses classiques, +enfin... Il n’est pas mal. Une fois débarbouillé, il serait plutôt bien. +Je ne vais pas m’informer de son passé, je le suppose honorable... +Cependant ce jeune homme-là, rien que par ses idées, est notre ennemi... +et tant que nous serons les plus forts il ne peut pas compter sur notre +alliance. Suis bien mon raisonnement. Tel qu’il nous est apparu, +mangeant, buvant et parlant, nous l’avons jugé d’une autre essence que +nous. Je te le répète: innocent ou non d’un crime, il est à mille lieues +de notre humanité. C’est le déclassé, le révolté, celui qui agit comme +il pense en ne s’occupant jamais des lois. La main sur le cœur, ce +garçon serait-il riche et indépendant, l’épouserais-tu? + +Marguerite tressaillit. Dans l’ombre de la bibliothèque, elle eut froid. + +--Je crois, dit-elle comme s’adressant à elle-même, qu’il ne songerait +pas à demander ma main, lui! + +Davenel éclata d’un gros rire qui sembla briser quelque chose autour +d’eux. + +--En effet, la mariée serait trop belle! Tu n’as pas du tout la +conscience de nos valeurs, ma chère enfant, et je le déplore. Les +rêvasseries de ta mère obscurcissent ton cerveau. Elle aussi croyait à +l’égalité, à la liberté, au droit d’être des frères... les soirs d’été. +Sottise! Sottise! Il n’y a de frères que ceux qui se comprennent, +parlent la même langue... Ce monsieur est un visionnaire ou un criminel. +Le visionnaire serait le plus dangereux, car on peut en avoir pitié. Je +donnerais tout au monde pour que ce fût un criminel. Définitivement +placé entre deux gendarmes, on ne s’en occuperait plus. + +--Mais, cher père, je ne m’en occupe pas, je t’assure! Un morceau de +pain ou du champagne, c’est toujours une aumône et je... + +--Ne lui as-tu pas donné une fleur de ton bouquet? Ne mens pas?... + +--C’est lui qui m’a priée de la lui offrir... pour ma fête!... avoua +Marguerite, saisie de vertige devant la précision du rapport de Pauline +et sauvant sa mise. + +--Bon! Bon! Des enfantillages! Je pensais bien que la charité, chez toi, +n’avait pas de mesure. Rappelle-toi qu’on ne donne pas de fleurs aux +pauvres, ils préfèrent deux sous. + +--Celui-là est un pauvre si spécial. + +--Celui-là est un homme dans la misère... c’est-à-dire capable de tout +comme tous les hommes! ajouta le directeur de Flachère, reconnaissant +une égalité au moins dans la faim et toutes ses brutales conséquences. + +--Mais papa!... + +--Mais... il n’y a pas de mais, nous avons causé sérieusement et tu ne +vas pas me reparler de ton anarchiste, j’espère. S’il veut travailler, +il aura la paye de mes ouvriers, selon la saison. S’il est vraiment +bachelier ès-sciences, on pourra un matin l’adjoindre aux deux +comptables des expéditions aux halles... sinon qu’il s’aille vite faire +pendre ailleurs... je n’aime pas les quémandeurs de bouquet à domicile. +Une fois, deux fois, l’épouserais-tu, cet oiseau-là? + +--Oh! papa... est-ce que tu te moques... on n’épouse pas le premier +venu... + +Et toute sa bourgeoisie lui remontant à l’imagination, elle fit un geste +de très réelle répulsion. + +En effet, grâce au raisonnable discours de son père, elle venait de voir +passer au loin le vagabond _Amour_, le seul qu’on n’épouse pas, mais le +seul qu’on désire. Il avait plaisanté, un peu lourdement, le brave père, +et il avait fait, sans s’en douter, une chose irréparable: il avait +soumis le cerveau de sa fille à la volonté de ce passant d’un soir. + +Marguerite, ayant fini de réciter sa leçon de convenances sociales, +remonta chez elle avec un roman de Bourget qu’elle ne voulait pas lire, +car un autre roman plus vif s’ébauchait à Flachère. En somme, tant que +les fameuses distances seraient respectées, elle pourrait apprivoiser +l’oiseau et même émietter du pain dans sa cage. Criminel ou non, riche +ou pauvre, on n’épousait pas un révolté, vous demanderait-il +solennellement en mariage. Donc, aucun espoir d’amour légal n’était +permis. Un instant elle avait formé le projet de lui aller dire de +travailler pour la mériter. Cela lui sembla brusquement formidable et +ridicule. Elle savait d’ailleurs bien qu’en face de cet _épouvantail_ +elle ne dirait pas toutes ses phrases préparées et qu’elle demeurerait +gauche; telle la vulgaire Pauline, sa femme de chambre, devant le +premier amant venu. + +--On n’épouse pas le premier amant venu! Mais comme on l’épouserait +volontiers si la nature était faite pour l’humanité aussi bien que pour +les animaux. La nature, c’est _le dessous_ de toute espèce de société. +Les plus somptueux palais sont bâtis sur des égouts et les petites +maisons pauvres reposent à même le sol qui exhale les mystérieuses +fermentations des germes. On ne peut éviter qu’il y ait un endroit, puis +un envers aux choses, ce que l’on dit et ce que l’on fait. + +A partir du moment où la maladresse de son père lui eut défini +l’anarchiste: un objet dont on peut s’amuser en cachette pourvu que les +domestiques n’en sachent rien, elle eut l’irrésistible envie de revoir +Fulbert. + +Elle attendit deux mois en guettant l’occasion. Les vierges ont toujours +le temps. Elle lui avait promis de menus ustensiles de couture +indispensables aux réparations de sa veste, et elle irait. C’était +maintenant le fruit défendu, le piment, l’aventure, l’heure de suprême +détente dans la perpétuelle contrainte, et elle avait bien plus peur de +cet homme que de son père, car elle devinait que cet homme ne lui +permettrait pas de mentir. C’est si bon d’être franc, malgré soi, en +dépit de son éducation, de sentir la patte d’un fauve s’appesantir sur +vous de tout le poids de sa cynique liberté. + +Elle choisit, pour accomplir son voyage vers l’arbre de la science, le +jour d’un grand marché, le jour où son père, obligé d’aller traiter +lui-même avec des revendeurs parisiens, s’absentait jusqu’au soir, +souvent couchait à l’hôtel, et pour cause... Elle fit une toilette +simple, une de ces toilettes simples de bourgeoise qui sont à elles +seules une provocation au pillage et au meurtre, mit une jupe courte de +drap gris forme tailleur, ce qu’on appelle une _trotteuse_ et qui se +paye trois cents francs chez le bon faiseur, un chapeau _guérite_ avec +une mouette aux ailes déployées passant un bec jaune à travers la +voilette, une voilette chargée d’arabesques blanches qui brouillent les +lignes d’un visage, presque une voilette pour adultère. Pauline, la +femme de chambre, était à la crèche, débarbouillant les mioches que +Mademoiselle négligeait depuis plusieurs semaines. On fonde une crèche +dans un élan de charité, mais la charité de continuer... c’est si +ennuyeux! Le cuisinier disait: «Ils ne veulent même plus de confitures!» +Alors pourquoi s’occuper davantage de gosses qui en ont jusque-là!... On +ne pouvait peut-être pas leur acheter à chacun pour deux sous d’air +salubre!... Marguerite, avant de sortir, constata qu’il pleuvait. Un +vilain temps de novembre en septembre, des rafales, une boue... Elle fut +sur le point de renoncer au moment d’ouvrir son parapluie, mais une +sorte de chaîne la tirait dehors, elle se sentait, malgré la jupe +tailleur, une vérité toute nue s’exhumant de sa citerne. Elle avait +assez croupi dans les raisonnements! Elle irait. Non! Elle n’irait pas! +Cet homme noir capable de tout! Et qui se moquait d’elle, car il avait +bien pris la fleur, le jour du ministre, mais il n’était pas revenu +rôder autour de la ferme hollandaise. De quel bois était-il ce pantin +étrange qui n’obéissait pas aux ficelles mondaines. Une faveur pareille +aurait dû l’attirer, l’humaniser. Elle irait au moins lui faire honte de +son indifférence. + +--Oui!... Non!... Il est quatre heures! Si je ne pars pas, je ne serai +jamais de retour pour le dîner, et il faut que j’arrange mon dessert. Et +si j’allais rencontrer les gens de l’équipe de cinq heures?... Allons-y. +Non! Mon porte-monnaie! Pile ou face! Pile pour y aller, face pour... +Zut! c’est face! J’y vais tout de même... Et si je ne le trouve pas? Où +serait-il le pauvre? Il est là-bas pris au piège de notre bonne +éducation. Nous le laissons vivre tranquillement sur nos terres où il +est encore trop heureux, car on a le droit de le renvoyer grelottant sur +la route des forêts... puisqu’il ne paie pas son terme! + +Cette consolante pensée lui donna des forces... pour trahir son père. + +Ah! son père... au lieu des théories sociales et des discours +énergiques, il aurait bien dû risquer le petit acte décisif: le tour de +clé dans la serrure de la chambre virginale lorsqu’il s’éloignait pour +aller lui-même courir les aventures. + +Elle parvint à la lisière de la forêt au crépuscule, n’ayant croisé +personne sur les sentiers des épandages. Elle essuya ses petites +bottines avec son mouchoir garni de dentelles, qu’elle jeta d’abord puis +ramassa soigneusement; il était marqué. Ce mouchoir maculé dans sa poche +commença son supplice de fille en faute. Elle le touchait, et retirait +ses doigts gantés tout humides. Enfin elle frappa timidement à la porte +du maudit. + +--Tiens, c’est vous? Vous? dit Fulbert stupéfait d’apercevoir cette +élégante silhouette de femme sur le seuil de sa cabane. + +--Oui, vous ne m’attendiez plus? + +Elle entra comme une qui se précipite du haut d’une falaise dans la mer. + +--Non! je ne vous attendais pas. Et pourquoi diable vous aurais-je +attendue, Mademoiselle? + +Elle examinait, à la lueur d’une chandelle bouchant un litre de vin, le +nid de son désir. La maisonnette était industrieusement arrangée, des +plaques de tôle formaient la toiture, un petit âtre rougeoyait sous des +légumes qui cuisaient exhalant une odeur fade. Un lit de sangle, unique +mobilier, se recouvrait d’une couverture de cheval brune à raies grises, +donnant l’illusion du drap bien tiré dessous. C’était ordonné, +relativement propre, mais d’une désolation infinie. + +Lui, plus noir et plus déchiré encore que lors de sa dernière visite au +pavillon hollandais, l’examinait de son côté, maussade comme un hibou +surpris par la lumière. Elle lui dit d’un ton de petite fille: + +--Je suis venue, _en passant_, pour vous apporter du fil et des +aiguilles, vous savez, ce que vous m’avez demandé le jour du ministre? + +Il éclata d’un rire terrible. + +--Du fil et des aiguilles! Pourquoi pas l’une de vos chemises, +impertinent trottin? Tenez, asseyez-vous là, sur mon lit, un endroit +presque propre, et ôtez votre voilette que je voie vos prunelles de +saphir. C’est ainsi, n’est-ce pas, que s’exprime le _Journal des +Demoiselles?_ Et, de grâce, ne vous gênez pas pour mentir à votre aise. +Décidément, vous mentez toujours. + +Très inquiète de cette réception, elle balbutia: + +--Je... je n’aurais pas dû venir... + +--Surtout venir _en passant_. On ne passe pas chez moi. Si on y tombe, +on y reste. Ma cabane n’est pas le but d’une promenade de flâneur. Et +Monsieur votre père, comment se porte-t-il? + +--Papa est à la maison, s’empressa-t-elle de répondre, et il me +charge... + +--Assez! coupa net le jeune homme dont les mâchoires eurent un zig-zag +nerveux. Venez, si c’est votre plaisir ou le mien, mais ne me racontez +pas le _Petit Poucet_. Monsieur votre père, je l’ai vu ce matin qui +prenait le Decauville. + +Marguerite se leva. + +--Vous êtes bien méchant! fit-elle, la voix tremblante. + +--J’essaye de vous faire peur. N’est-ce pas cela que vous veniez +chercher, en passant? Non! Non! Ne vous en allez pas si vite. Moi, le +monstre, je serai plus franc. Je vous ai attendue, en effet... +suffisamment pour avoir le droit de vous garder cinq minutes. Je vous ai +attendue un peu, beaucoup, passionnément, puis plus du tout. En +principe, j’attends toujours une femme... mais j’ai horreur de toute +espèce de bourgeoise. C’est ma névrose. (Il se remit à rire et lui +toucha l’épaule d’un geste autoritaire.) Voulez-vous bien rester cinq +minutes pour me donner vos aiguilles? + +Elle lui tendit docilement une jolie trousse de satin bleu où elle avait +rangé non seulement des aiguilles, mais du fil et des soies. + +--Merci, c’est délicieux, d’une bien grande utilité pour moi, surtout la +soie blanche. + +Il y eut un moment de véritable embarras. Assise, elle nouait et +dénouait les bouts de sa voilette, correcte à souhait, bien en visite de +cérémonie sous les regards phosphorescents du jeune homme debout près +d’elle. + +--Je n’ai pas pu venir plus tôt, avoua-t-elle, résignée aux injures, +parce que mon père m’a défendu de m’occuper de vous. + +--A la bonne heure! Et vous lui désobéissez? + +--Écoutez-moi, reprit Marguerite, je viens pour vous supplier de quitter +l’horrible vie que vous avez choisie... malgré nous. Cela me fait mal de +penser que vous souffrez du froid et de la faim dans cette cabane où il +pleut par les fentes. Je viens pour vous dire qu’il faut oublier votre +passé, vilain oiseau des tempêtes, et vous bâtir un nid plus solide. Mon +père ne vous proposera plus du travail sur le terrain des épandages; je +lui ai appris que vous étiez bachelier; vous pourriez trouver un emploi +de comptable dans nos bureaux mêmes, sous sa direction, sans passer par +les réfectoires et les granges. Nos paysans ne sont pas des relations +bien agréables. Est-ce que vous me comprenez, Fulbert? Je ne dors plus, +je suis malade, vraiment, de vous savoir où vous êtes et si abandonné. + +Plus ému qu’il ne voulait le paraître, Fulbert s’assit près d’elle. + +--Et... vous comprenez, vous, ce que vous me dites, en ce moment, +Marguerite... Vous savez très exactement ce que vous m’offrez? + +Elle sourit du sourire de la Joconde. + +--Je ne vous offre rien qu’on ne m’ait permis de vous offrir... monsieur +Fulbert. Cependant, il faut que cela soit décidé par vous, bien entendu. +Mon père m’en voudrait si je lui donnais votre réponse. Je vais vous +expliquer: nos comptables demeurent au pavillon, ils ont des logements +convenables, ce ne sont pas des ouvriers. Il y en a même un qui fait des +vers à ses moments perdus, je crois. Papa prétend que l’on est toujours +débordé par les chiffres dans la pleine saison des expéditions de +fruits... alors... cela s’arrangerait peut-être... + +--Et l’anarchie! + +--Vous ne vous occuperiez plus de politique... voilà tout. + +De nouveau, Fulbert éclata de rire, d’un rire moins acerbe. + +--Vous êtes charmante, Marguerite. Mais un célèbre auteur de traités de +morale, Jésus-Christ, je crois, a déclaré que la charité était le +pseudonyme de l’amour. Si je fais ce que vous désirez, est-ce que votre +père ne va pas s’imaginer des choses... + +--Eh bien, répondit Marguerite toujours souriante, nous signerons notre +traité du pseudonyme qui vous plaira. Ce ne sera pas la première fois +qu’une femme aura été insultée à la place de Jésus-Christ. + +--Ça, c’est trop spirituel, gronda Fulbert, j’aurais préféré une gifle. + +Elle se dressa, bien cambrée dans sa robe tailleur. + +--Toutes les bourgeoises ne sont pas des sottes, cher Monsieur. + +--Oui, mais toutes les femmes sont folles... Vous m’accordez le temps de +la réflexion? + +Elle haussa les épaules. + +--Réfléchir... quand des pluies d’automne vous inondent. + +--Justement... une douche après cette histoire merveilleuse d’une jeune +fille charmante venant m’enlever au nom de la Charité pure... cela me +rafraîchira le cerveau. Ce doit être moi qui suis fou!... + +--Je m’en vais, monsieur Fulbert. Il est tard. Papa doit rentrer de +Paris pour dîner. + +--Non! Il ne rentrera pas... J’en suis sûr. Donnez-moi la main, dites. + +Elle se déganta d’un mouvement lent de petit reptile qui change de peau. + +--Voici, Monsieur. + +Il se pencha, regarda sa main en tous les sens, curieusement. + +--J’ai toujours eu l’effroi d’une main de femme. Cela ressemble à une +patte de grenouille ou de souris, c’est petit, mou, adroit et glissant. +La fragilité de l’objet en fait son danger permanent. On ne touche à +cela que pour le broyer ou le chatouiller, et ce n’est jamais satisfait +de l’étreinte. Dire qu’il y a des hommes assez stupides pour demander... +une main. + +--La main... toute seule? + +--Hélas! Le reste ne vaut guère mieux... Vous jouez à l’équivoque, déjà? +Drôle de jeune fille! (Et il ajouta, le regard dans le sien:) On épouse +aussi la main qu’on baise... respectueusement. + +Elle rougit sous les yeux qui plongeaient en elle, mais son sourire +conservait la naïveté un peu bébête de celle qui fait semblant +d’entendre. Elle n’avait pas saisi la grossièreté de l’expression. + +--Allons! Vous jouez sans l’expérience du jeu. Et j’ai tort de retarder +le dîner de Monsieur votre père. Adieu, Marguerite. Ne repassez plus... +Je ne suis pas un joujou pour petite fille. + +Il la poussa très vite dehors et referma brusquement sa porte. + +Elle s’enfuit, heureuse des injures, comme si elle avait recueilli dans +ce repaire une ample provision de caresses. + +Elle saurait un jour de quelle façon un pantin mâle se détraque. Il faut +bien en casser plusieurs pour se faire la main, une main qu’on baise +respectueusement... autrement dit, qu’on, épouse. + + + + +VII + +LA VISITE DE MARCUS + + +--Bonjour, Ful. Quel temps! + +--Bonjour, Marcus. Un temps à ne pas mettre un journaliste dehors, et je +te remercie d’être venu. + +Marcus, en pardessus de drap clair garni de castor, chassait les flocons +de neige à coup de doigts légers le long de ses fourrures. C’était un +jeune homme de vingt-cinq ans, bien pris, bien sanglé, devant tourner +plus tard à la graisse, pour l’instant rose et joli comme une femme. Ses +cheveux, presque bleus, se plaquaient en petits bandeaux ondulés sur son +front étroit; ses minuscules moustaches estompaient d’une ombre +amoureuse sa bouche un peu molle; ses yeux, sous une singulière lourdeur +des paupières, avaient un regard terne, sans âme, s’éclairant seulement +aux lueurs brutales. Il époussetait ses fourrures avec des gestes +calmes, d’une élégance étudiée, qui, lorsqu’il serait moins jeune, +pourrait passer pour une habitude mondaine. Il sortait certainement du +meilleur monde, ne savait pas encore s’il y rentrerait un jour, mais, en +attendant, faisait figure dans tous les autres et y apprenait à exagérer +ses défauts de naissance. + +Il ôta son pardessus d’un mouvement automatique, cherchant un endroit +convenable où l’accrocher, se montra hors du drap, comme une poupée hors +de son carton, lustré, cravaté, tiré à quatre épingles de perles, puis +il dit: + +--Oui, mon pauvre Ful, il fait un froid de loup dans ton pays, et tu as +une drôle d’idée de rester à la campagne l’hiver. + +Fulbert lui désigna son lit de sangle. + +--Assieds-toi là. C’est le meilleur fauteuil de ma maison... de +campagne. + +Marcus s’assit, croisa la jambe, sourit d’un sourire chargé des fluides +les plus cordiaux. Il ne pouvait s’étonner. Ses principes de haut +snobisme l’empêchaient de manifester une surprise de mauvais goût en +présence de l’originalité d’un ami. Un jeune reporter ne s’effare pas, +surtout quand il croit de son intérêt de ne pas s’effarer. Rien ne +maintient les petits camarades dans leur sphère comme l’air naturel que +l’on arbore devant les pires situations. Le monde est gouverné par des +lois immuables et ce ne peut être que par mondanité pure que l’on +renverse l’ordre établi. Il ne faut manifester de l’indignation ou de +l’affliction qu’à bon escient. Chacun a ses secrets, ses besoins +mystérieux. Pour savoir vivre, il est souvent nécessaire de ne pas +savoir comment vit le voisin, d’ignorer ses _dessous_. + +--Ce bon Ful, dit Marcus cérémonieusement affectueux. Voilà bientôt cinq +ans que nous nous sommes perdus de vue. + +--... Et de cœur? murmura Fulbert. + +--Non, mon cher. Nous nous aimons toujours comme au collège... mais en +hommes, j’espère te le prouver. Ta lettre m’a fait plaisir. Quand j’ai +pu reconnaître ton écriture, je me suis frappé le front en criant: c’est +Ful! C’est ce grand diable de Ful! Il a conservé sa manie de dire ce +qu’il pense. Quel sacré Ful! + +Fulbert regardait son ami gravement. Son masque d’animal souffrant, +presque à l’hallali, se détendait en une grimace. Il ne savait rire +qu’en enfant terrible, lui, et il se moqua. + +--Que d’histoires, Marcus! Nous nous aimons en hommes et tu ne m’as même +pas tendu la main. En effet, j’aurais besoin de serrer les mains d’un +homme. Je ne vois personne, je vis comme un tigre enchaîné. +C’est-à-dire, je suis libre, comprends-tu? + +--Ce bon Ful! répliqua Marcus, qui ne comprenait pas du tout. + +Le corps ondulant d’émotion sous ses haillons, Fulbert s’approcha et se +laissa choir à côté de son ancien camarade de collège. + +L’autre ne se recula point, bien qu’il en eût envie. + +--Mon vieux Marcus, tu ressembles à un homme, ça c’est une justice à te +rendre, mais tu embaumes toujours la fille, déclara Fulbert, dont +l’accent, malgré la saveur coutumière de son langage, se faisait plus +doux. + +--Voyons, Ful, tu ne m’as pas appelé ici, en décembre, pour me débiter +de pareilles balivernes? Nous ne sommes plus des gosses. + +Fulbert lui posa sa lourde patte sur l’épaule. + +--Non, dit-il, d’une voix rauque, nous sommes de pauvres et fichues +bêtes, l’une tombée dans la plume, l’autre dans la m... + +Et il cracha le mot, simplement. + +--Tu sais, Ful, ne te lance pas. J’ai un peu perdu l’habitude d’entendre +dire des saletés, depuis le collège. + +--As-tu gardé celle d’en faire, mon vieux? + +Marcus se leva. Son sourcil, semblant délicatement peint au kol, se +contracta comme une petite sangsue sur laquelle on aurait versé du +vinaigre. + +--Ful... dois-je m’en aller? + +--Pas tant qu’il neige. Tu mouillerais tes belles bottines. Étrange idée +de venir ici, en décembre (et il appuya), en décembre, avec des souliers +vernis. On dirait que tu n’en as qu’une paire... + +Marcus essaya de rire: + +--Ce cynique Ful. Il sait son monde. Veux-tu que nous changions? + +Ful regarda piteusement ses souliers éculés où son pied cambré, très +fin, jouait à l’aise et sans chaussette. + +--Inutile, fit-il, j’ai le pied plus maigre que le tien, et puis ça +chagrinerait mon frère Jésus-Christ. Il marchait pieds nus, quoique +innocent. Moi qui suis coupable, j’ai droit à mes mauvais souliers. + +--Alors, dit Marcus décidé à tout supporter de la part de cet ancien +camarade, tu fraternises toujours avec les dieux et les rois? (Il +ajouta, bienveillant:) Ça n’a pas l’air de te réussir, hein, là, entre +nous, ton manque de mesure? + +Fulbert s’étira et bâilla douloureusement. + +--Est-ce que l’on sait! Je suis peut-être sur le point d’obtenir le +bonheur, un bonheur inouï. Seulement, je réfléchis, je me tâte... Je me +demande s’il faut que je me baisse... car il faut ramasser le bonheur, +personne ne vous le fourrant dans les bras. D’une part, j’ai la société +en horreur, d’autre part, comme je suis un homme intelligent, je ne veux +pas faire cadeau de mon intelligence à la société. Je ne lui dois rien. +Je crois même lui avoir rendu le service de la débarrasser d’une +ennemie, d’une de ses pourrisseuses d’âmes auprès de qui, mon vieux +Marcus, tu n’es, ou tu n’as été, que de la Saint-Jean. Je sens venir le +printemps au milieu de mon hiver, la renaissance pour moi, et dans ses +flots d’immondices la terre, ma terre promise, vomit une fleur. Une +fleur, Marcus!... La seule création qui ferait croire en Dieu, car c’est +inutile et charmant. Tu te souviens? De ton temps, au collège, je +n’aimais pas les fleurs parce que je ne les séparais pas des femmes, +dont j’avais, grâce à tes sermons, l’horreur la plus sacrée. Une fleur, +c’était l’objet défendu, le parfum du sexe. Un parfum, c’est une +corruption, cela se propage chimiquement de la même manière qu’une +pestilence. J’ai rêvé quelquefois d’une fleur sans odeur, si blanche, si +pure et si _l’étoile au firmament_, qu’on puisse l’aimer sans l’ignoble +complication du baiser. Notre frère Jésus-Christ connaissait tout le +prix de la femme idéale. S’il n’a pas pu réhabiliter Madelaine (et il en +est peut-être mort!), il a toujours déclaré sa mère vierge, nous +montrant la vraie voie de la volupté après celle du calvaire, la volupté +se prouvant par l’absurde. Marcus, je crois que je vais aimer une vierge +d’un grand amour... Seulement, je n’ose pas, et comme je n’ai jamais +aimé que toi, d’amour chimiquement pur, je voudrais me confesser à toi +avant de me décider. + +--Te décider? Quel scrupule! dit Marcus, tout en examinant la hutte +froide, le bizarre mobilier, et en songeant que celui qui lui tenait cet +extravagant discours ne possédait ni souliers ni feu. + +--Me résoudre à transiger, moi, un roi, c’est-à-dire une intelligence? + +--Ful, où sommes-nous ici? Dans un cabanon? + +--Je ne suis pas furieux, Marcus, je te parle sans m’occuper du milieu. +La raison des choses est au-dessus d’elles. Mes actes ont perpétré ce +décor. Je le subis sans me plaindre. Qui es-tu toi-même pour oser me +croire fou? Tu désirais que nous nous fissions prêtres, jadis. + +--Vois-tu, répondit Marcus, le temps n’a pas marché pour toi, mon pauvre +Ful, tu es resté un cruel ergoteur s’étonnant de la vie ordinaire et la +voulant extraordinaire, un apte à tout, bon à rien, que la première +drôlesse rencontrée devait mener par le bout... de ce que tu sais. Tu +n’as pas de vice. Ta lettre me l’a prouvé une fois de plus. Il y a des +choses qui ne s’écrivent jamais si la raison est au-dessus d’elles. +Fiche-moi la paix avec ton orgueil. Tu as besoin de cent sous? Je peux +te les donner plutôt deux fois qu’une. Donner, pas prêter. Mon principe +est de ne pas prêter, cela embrouille mes comptes et il faut recommencer +trop souvent. Causons donc en amis qui sont revenus à la même auberge +après de longs voyages très différents, et tâchons de nous séparer sans +nous fâcher. On est des jeunes gens bien élevés, je pense. Si j’arrive à +ton premier appel, toute autre affaire cessante, c’est que je te garde +une vieille affection, mais ce n’est pas pour reprendre les théories du +collège... ou du collage, comme il te plaira de prononcer. Au diable +Platon et ses erreurs! Plus d’équivoque, Ful. Oui, j’ai entendu raconter +de singulières histoires sur toi par des camarades. Il paraît que tu as +eu pour maîtresse une rouleuse quelconque qui t’a dévoré tes quatre sous +et ensuite te les a... rendus. N’insistons pas. Chacun mène sa barque +selon ses moyens. Cela, c’était le bateau de fleurs, bien que tu n’aimes +pas les fleurs en qualité de monstre. Je suis pour toutes les +libertés... excepté pour celle qui vous mène en plein bois au mois de +décembre. Je t’ai connu fils de famille, je te retrouve vagabond, +va-nu-pieds, hors la loi, et me déclarant que tu es un prince... +d’intelligence! J’en conclus que tu prends le chemin de la folie, ce qui +m’afflige, puisque je t’aime encore d’une affection raisonnable. Je ne +suis pas un illuminé, Fulbert, et... d’ailleurs, rien ne m’étonne. + +--Rien ne t’étonne! interrompit Fulbert. Alors tu dois être plus +malheureux que moi, Marcus. La vie est un perpétuel miracle. Serais-tu +devenu simplement un idiot, en dépit de ton esprit de reporter mondain? + +--Ah! Ful... de quel droit... + +--Ou mieux, poursuivit Ful, une espèce de bête, moitié serpent, moitié +homme, obligée à ramper parce qu’elle devine que c’est dangereux de +marcher tranquillement sur ses deux pieds nus? Je t’ai fait venir ici +pour te demander le secours de ton affection, en effet. M’offrir cent +sous, c’est assez peu. Ta nouvelle amitié d’homme n’est-elle riche que +de menues monnaies, Marcus! + +Marcus arpentait le sol battu de la cabane, cherchant des places propres +où poser ses bottines vernies. Très ennuyé de la tournure que prenait +l’entretien, il avait surtout conscience de perdre son temps. Or, il ne +pouvait pas perdre son temps, même en face d’un cas psychologique... +puisqu’il était journaliste. + +Fulbert, lui, se coucha, royalement méprisant, sur son lit de sangle. Il +donnait audience et ne songeait guère à la vie quotidienne, peu +miraculeuse de sa nature. + +--Je suis déshonoré à tes yeux, beau Marcus, parce que j’ai accepté +quatre sous d’une rouleuse quelconque et peut-être aussi parce que +j’accepterai les cent sous que ta générosité me propose. Je suis un +pauvre sire, n’est-ce pas, sous le rapport de la prostitution, mais, +moi, je m’en confesse, j’avoue... Toi, tu es un gentil garçon plein de +mystères élégants, tu écris des articles sur les actrices, les belles +madames cotées; tu es le placier des grâces, le voyageur de commerce de +leurs amours; tu as le vice que je n’ai pas, c’est certain. Et tu m’es +fidèle... comme on aurait peur! Je te dis que tu embaumes la fille, +toutes les filles, tu es pourri de tous les parfums. Eh! va donc, fleur +de peste! Ce que nous sommes étant gosses, nous le restons toujours. Tu +as exploité mon âme autrefois, mais, sans âme toi-même, tu continues à +exploiter celles des voisins et des voisines ne sachant pas au juste ce +qu’il y a dedans. Tu continues à asservir ton geste et tu ne peux pas +songer à t’affranchir le cerveau, parce que rien n’y pèse. Il est vide, +aussi vide que ta poitrine. (Fulbert s’arrêta et eut un ricanement +sourd.) Je t’ai aimé pourtant jusqu’au cœur. Je me sens marqué du sceau +de cet amour si ridicule et si délicieux. Ce que tu voulais de moi, tu +l’as eu. J’aurais donné bien plus que mon honneur de mâle, car, en +amour, l’honneur ne compte pas. Maintenant, tu es encore plus fille qu’à +dix-huit ans. Tu essayes, ma parole, de me remettre à ton niveau. Je +vais donc fatalement recommencer à m’avilir pour que tu te trouves plus +grand et plus sage vis-à-vis de mes propres fautes. Je t’ai prié de +m’écouter en confession. Bon gré, mal gré, tu m’écouteras, Marcus. Il +s’agit de ma première maîtresse, tu m’entends? + +--Je crois, murmura Marcus tressaillant nerveusement, tout en examinant +ses ongles, qu’il n’est pas nécessaire de nous lancer des femmes à la +tête pour nous comprendre. Tu es dans une misère noire et tu veux que je +t’en sorte, moi, ton meilleur camarade. + +--Une nuance, remarqua Fulbert. Il dit _camarade_ à présent. Tout à +l’heure c’était _l’ami_. En suivant la progression de ses sentiments +neufs, il va finir par m’étrangler. Pourquoi diable est-il venu! + +--Tu es insupportable, Ful! Je maintiens _camarade_ parce que c’est le +seul mot à employer entre nous. Nous sommes tous des associés dans le +plaisir, mais, pour un an, un mois, un jour, rien ne nous attache +éternellement, pas même... + +Marcus s’arrêta, semblant inventorier le nœud de sa cravate. + +--Achève! cria Fulbert, bondissant tout à coup, les yeux pleins de +phosphore. + +--... Pas même les saletés du dortoir de l’école, souffla Marcus qui, +d’instinct, se recula devant Fulbert debout. Celui-ci avait levé le bras +et le laissa retomber brusquement; un éclair jaillit de son poing fermé +qu’il mit sous le menton du jeune homme. + +--Regarde cela, Monsieur! rugit Fulbert. + +--Quoi, cela, tu es fou! soupira Marcus, détournant la tête. + +--Je te dis de regarder cela ou de me regarder en face. Choisis! + +Marcus, chose étrange, préféra regarder ce qu’on lui montrait, le poing +tendu. + +C’était un bracelet d’argent sur lequel on lisait en lettres de +turquoises: _Marcus est à Fulbert._ + +--Si pauvre que je puisse être, je ne l’ai pas encore... lavé. + +--Eh bien, répliqua Marcus, haussant les épaules, ça prouve que les +turquoises sont fausses. Tu n’en aurais jamais eu de quoi fleurir le +corsage de ta maîtresse, mon cher. Rends-le-moi, dis? Ces +enfantillages-là sont quelquefois encombrants pour l’avenir. + +Fulbert jeta le bracelet à ses pieds et l’écrasa sous le seul poids de +son talon nu. + +--Va le ramasser dans la boue, si tu le veux. Oui, tu as une turquoise +fausse à la place du cœur, je le savais déjà. Allons, tant mieux. Me +voici libre et toi aussi. Tu n’auras plus peur de moi. Au fond, c’est ça +que tu venais chercher, toute autre affaire cessante. Nous sommes des +hommes désormais très corrects, d’anciens _associés_, selon ta suave +expression; je respire, car je vois bien que les liens de la volupté ne +sont pas sérieux. Je puis espérer un bonheur tranquille, un bonheur +bourgeois... après ce nettoyage en règle. Mon Dieu, la vie est facile +quand on sait vivre! Tu es un sage, toi, tu n’as pas de passion... rien +que du plaisir, tu ne connais pas la torture des jalousies corrosives, +des baisers qui empoisonnent. Bon petit Marcus! Asseyons-nous là tous +les deux. C’est plus la peine de faire les fiers. (Fulbert appuya la +main sur l’épaule de Marcus, qui se rassit, l’air digne.) Je ne suis pas +meilleur que toi, seulement, pire. Comme toi je fus pourri par la +volupté, mais j’ai racheté mon âme, tout mon passé de lâcheté sociale +par un beau crime, le plus abominable crime qu’un homme puisse commettre +pour se débarrasser du plus abominable des esclavages. Marcus, j’ai tué +ma maîtresse. J’ai assassiné Flora, un soir qu’elle dormait là, sur ma +poitrine.--Tu trembles? Tu as froid ici, hein? J’en suis désolé. Depuis +hier, il n’y a plus de bois et je t’oblige à grelotter en m’écoutant. +C’est ma vengeance, une très mesquine vengeance à la hauteur de ta +situation de... reporter mondain. Je te fais mon juge, peut-être mon +bourreau, et je te donne l’onglée.--Oui, j’ai assassiné Flora. Je lui ai +planté un couteau dans le sein et je suis parti sans me retourner, comme +un vulgaire souteneur ayant accompli de la bonne besogne. J’ai couru +toute la nuit. J’ai traversé des rues très larges, très brillantes, et +puis des rues étroites, très noires. Je me suis trouvé ensuite au milieu +de la campagne pleurant comme un enfant perdu. J’ai crié, j’ai appelé +cette fille à mon secours. N’était-elle pas à la fois ma mère et mon +amante? Et je me suis remis à courir tout droit devant moi. J’ai suivi +des routes, des sentiers, des lignes de chemin de fer, des sillons de +terre labourée... Est-ce que je sais? Un moment, j’ai eu l’envie folle +d’aller te voir pour te demander de me consoler. Je n’ai jamais vécu, +moi, pour autre chose que pour mes passions, et je n’ai jamais bien su +distinguer le plaisir de l’amour, la souffrance de la volupté, les +turquoises vraies de la cire à cacheter bleue. Je ne suis décidément +qu’un imbécile. Dire que j’osais crier vers toi du fond de mon abîme. +Oui, je suis tombé dans la m... comme j’ai eu l’honneur de te le +déclarer en commençant mon histoire... Il paraît que c’est la base de +toutes les sociétés. Maintenant, je suis tenté de continuer mon chemin +là dedans. Je vais travailler, faire fructifier des choses, les mains +rouges. Ça poussera mieux. Je deviendrai à mon tour directeur +d’esclaves, de ceux qui _la_ remuent à pleines pelles. C’est crevant! Et +tu me salueras très bas, Marcus, le jour où tu me verras spéculateur sur +immondices. + +L’argent n’a pas d’odeur, et j’ajouterai que s’il devait en avoir une... +ce serait celle-là. Au milieu de cette vaste sentine il y a une fleur, +une vierge, si stupide et si adroitement femelle qu’on la pourrait +cueillir, par n’importe quel soir de printemps. Ah! mon vieux, c’est +beau l’obscurité de la femme. On s’y plonge comme en un gouffre de +rivière claire tout à coup noircie par sa propre profondeur, et on en +meurt, ou on en ressort plus vigoureux, trempé pour tous les combats. +J’imagine la virginité d’une femme comme un bain lustral. Je serai donc +vierge quand je voudrai. Mais ai-je le droit de désirer cette jeune +fille, n’ayant encore que le titre d’assassin? Ici, on me déclare, ô +douceur des temps, un simple anarchiste, un amateur, ce qui est, en +somme, une profession contestable. Je n’ai pu devenir ni soldat, ni +clerc de notaire, ni industriel, et ce sont là, paraît-il, les +différentes étapes conduisant un citoyen français au mariage légal. Le +père, un estimable bourgeois, m’a proposé de lui servir de secrétaire; +alors, j’ai eu la vision burlesque d’un personnage de comédie enlevant à +la fois la caisse et la fille. Je te dis que tout est possible, mon +vieux, quand on est moi, tout... même de devenir un honnête homme selon +la formule. + +--Fulbert, murmura Marcus, très pâle, tu es ivre ou la misère te donne +des hallucinations. Pourquoi aurais-tu assassiné cette Flora? + +--Ah! oui, pourquoi? Je l’ignore. Tout à l’heure, je croyais le savoir. +T’expliquer cela, maintenant... Je croyais le savoir au moment où je +pensais que tu pourrais le comprendre. Je l’ai tuée... voilà ce qui est +certain. Je ne suis pas ivre, non, mais je voudrais boire un autre +poison. J’aimais Flora. (Il s’arrêta une seconde, puis il reprit, la +voix sombrée.) Je ne me rappelle pas le lui avoir jamais dit. C’était +une femme effrayante et j’ai bu à sa bouche quelque chose d’effrayant. +Je garde encore des somnolences de cette ivresse. Or, si je ne retrouve +pas l’oubli dans l’autre coupe, j’en mourrai. J’ai souhaité te revoir +pour te confier mon secret. Je n’ai pas lu les journaux, je ne sais rien +de plus que mon crime, et j’ai vécu depuis de longs mois sans aucune +nouvelle du monde. Je n’ai pas, bien entendu, demandé aux gens d’ici ce +qu’ils pourraient avoir appris à ce sujet. Je me laisse dormir dans une +tranquillité de bête. + +Marcus fit un effort de surhumain _snobisme_ et saisit la main de son +ancien camarade. + +--Causons un peu plus raisonnablement, Ful. En supposant que cet +assassinat ne soit pas quelque chimère de ton imagination, comment as-tu +frappé cette fille? + +Et il regarda autour d’eux pour s’assurer que personne ne les écoutait. + +Fulbert baissa le front, ferma les yeux. + +--J’ai frappé de toutes mes forces. Le sang m’a jailli jusqu’à la +figure, et je suis sorti de la chambre, les doigts tièdes. Ensuite j’ai +oublié. Je te le répète, j’ai couru toute une nuit. Cela m’a semblé +durer une année cette course à travers Paris et la banlieue. Quand je +suis tombé, j’étais devant la porte de la propriété nationale de +Flachère. Voilà. J’ai frappé, c’est sûr, de toutes mes forces réunies, +parce qu’il le fallait. + +--Pourquoi? Réfléchis avant de répondre. Es-tu un monomane, un sadique, +un monsieur qui... + +Fulbert releva la tête. + +--Je suis ce que je dois être, logiquement, selon ma conscience, mais en +dehors de toutes les lois sociales, sinon humaines. Marcus, fais-moi +grâce des théories médicales. Flora m’adorait. Je lui devais tout, +c’est-à-dire un peu de pain... + +Marcus eut un rire léger, un rire héroïque d’homme fort. + +--Ce n’était guère, mon pauvre garçon! + +--C’était trop, parce que j’avais peur d’aimer mon maître en ma +maîtresse. Je l’aimais malgré moi, et je l’ai tuée pour ne pas le lui +dire. + +--Tu es malade! On ne commet pas un crime pour des raisons de ce genre. + +--Si, Marcus, il y a l’absolu, mais tu ne peux pas comprendre puisque tu +n’as jamais été que... relatif. + +--Merci bien! riposta Marcus révolté. Tu es un joli monsieur, toi! +Souteneur! Assassin! De plus, rêvant de séduction et de vol... toute la +lyre! + +--Et tu en oublies... par pudeur, sans doute, mon cher petit, ajouta +Fulbert, dont la voix se fit plus lente. J’ai si mal débuté! (Les +prunelles phosphorescentes du fauve s’éteignirent.) Je ne suis qu’un +homme, mon pauvre Marcus, un homme, passionnément, tristement. + +--Je m’en aperçois, dit Marcus, mais ce n’est tolérable ni pour toi ni +pour les autres, mon cher, et puis, il y a la police avant l’absolu... + +--Oh! toi, railla Fulbert, tu es un homme... gai, et la police te +tolère. + +--Assez! s’écria Marcus, remettant son pardessus d’un mouvement décisif; +j’ai les phrases en horreur, la littérature dans la vie me répugne. J’en +vends, de la littérature, moi. Si tu as le courage de tuer les filles, +je préfère, pour mon humble part, vivre et les faire vivre de leur +beauté, très lâchement. Je soutiens des opinions reçues qui me +permettent de m’amuser à ma guise sans étrangler personne. L’amour avec +un grand A, c’est une blague romantique. Les femmes sont des instruments +de volupté qu’il ne faut pas briser inutilement, mais bien savoir +remonter à propos. Maintenant, se pousser dans le monde sans les femmes, +c’est bien difficile, elles sont toute la loi et les prophètes. Encore +faut-il les choisir dans un certain milieu. Ta Flora n’était qu’une +prostituée de bas étage, incapable de te rendre service. On n’a jamais +besoin de pain à Paris, mon pauvre Ful, ou on n’est qu’un simple aliéné. +Résumons-nous: au nom de notre ancienne amitié, je t’offre un louis, +tout ce que j’ai sur moi. Fais pas le malin, accepte, car je ne +reviendrai pas ici, je ne veux pas me mêler moralement à une sale +aventure. Si on doit t’arrêter, tu le sauras bien sans que je m’en +occupe, sacrebleu! + +Fulbert, adossé au mur de sa maison humide, se sentit froid jusqu’au +cœur. + +--Et si j’épousais un jour Mlle Marguerite Davenel, daignerais-tu venir +à ma noce, mon vieux? ricana-t-il, essayant de s’étourdir. + +--Je te promets un compte-rendu soigné, dit Marcus, feignant de rire +aussi, mais tu feras mieux de fuir ce pays, dont la terre, malgré sa +qualité, ne peut pas te porter bonheur. Mlle Davenel est, je pense, une +créature douée de raison. On n’épouse pas les fous de ton espèce. +Assassin ou toqué d’absolu, tu es trop dangereux. Je te le répète: tu +manques de vice. Le vice, à notre époque, c’est toute la philosophie. On +n’est plus ni amoureux, ni joyeux, ni colère, on est vicieux, +c’est-à-dire qu’on adapte son intelligence à toutes les situations au +lieu de brusquer les dénouements. Je conçois le crime pratique: le +cambrioleur surpris ou l’homme d’état perplexe, mais le crime +passionnel, sans motif, le crime pour des histoires de conscience, ah! +non, ce n’est utile qu’aux psychologues, et les psychologues, ça n’est +plus la mode, mon vieux. Risquer la guillotine pour une obscure +putain... + +Fulbert serra les dents. + +--Tais-toi! je te défends d’insulter cette femme. + +--Hein! La bonne femme que tu as tuée? (Il jugea prudent d’éclater de +rire.) Ça, c’est le comble! Il faut que je la respecte?... Décidément, +tu es bien malade. Désolé de t’avoir offensé en la personne d’une ombre. +Cependant, comme les devoirs de ma profession m’appellent ailleurs que +chez les loups enragés, serviteur, je me retire! Une fois, deux fois, +veux-tu un louis? + +--Non, il serait faux. + +--Trois fois. + +Fulbert chancela, eut un éblouissement. Ce n’était pas tout à fait ce +qu’il avait demandé; pourtant, il crevait de faim, et demain il lui +faudrait peut-être accepter la proposition de Marguerite. Aller vivre +chez elle, près d’elle, faire encore le mal en échange du bien, abdiquer +aussi sa liberté, sa dignité de paria volontaire. Et puis, peut-être la +descente normale de cette échelle du crime: enlever la fille, voler la +caisse, devenir le dernier des bandits quand on se croit encore un +honnête assassin. + +--Oh! Flora! Flora! répéta-t-il les yeux fixés au sol, fasciné par le +rayon blanc qui sortait d’un petit tas de boue. + +Il se baissa, ramassa les débris du bracelet et les tendit à Marcus. + +--Tiens, fit-il d’un ton rauque, je te le rends pour ton louis. A la +liste de mes hontes, tu peux ajouter le chantage, je suis plus grand que +nature, va, et tu t’en iras au moins d’ici sans remords. + +Marcus vérifia, un à un, les fragments de métal, et les glissa dans la +poche de son manteau qu’il boutonna soigneusement. + +--Tu exagères toujours, mon pauvre Ful! Nous venons de rompre un cercle +vicieux, voilà tout, et, puisque tu n’entends rien au vice... bonsoir! + +Marcus sortit d’un pas vif, s’éloigna dans la neige qui tombait, molle +et silencieuse, en houppe de cygne fardant toutes les hideurs de la +terre. + +--Flora! pleurait Fulbert, se mordant les poings. + +La bête qui gémissait en lui ne pouvait plus appeler à son secours. Il +s’était enfin jeté au fond d’un gouffre. Rien ne pouvait être plus +sombre que sa nuit, sinon la cellule du condamné à mort. + +Et, moitié pleurant, moitié ricanant, il résuma sa situation en un +suprême haussement d’épaule: + +--Le troisième dessous! fit-il. + + + + +VIII + +JEUX DE MAINS, JEUX DE VILAINS + + +Le printemps renaissait; avec lui l’inquiétude bizarre de Fulbert au +sujet des _dessous_ de Flachère. Il flairait, humait la brise comme un +chien sur la trace d’un mauvais gibier. Cela ne durerait pas, cette +odeur entêtante des jacinthes et des roses. Viendrait un certain vent +d’ouest qu’il avait appris à connaître, un odieux vent d’ouest balayant +les parfums naturels pour les rouler dans une pourriture chimique, une +savante décomposition de tout. Cela sentirait le cadavre ou la +pharmacie. Le poison devait inévitablement sourdre de la plus +merveilleuse fraîcheur des herbes nouvelles. Sa nouvelle situation aussi +s’empoisonnait peu à peu d’un ferment de décomposition morale... et il +se déclarait fatigué, le soir, par le papotage des deux comptables qui +l’accompagnaient jusqu’à _son château_, munis d’une grosse lanterne pour +éviter les flaques fétides. Il n’avait pas voulu accepter l’hospitalité +du pavillon hollandais afin de conserver sa dernière liberté d’homme, +celle de la nuit, mais il le regrettait maintenant parce que ces deux +imbéciles ne le lâchaient plus le long de cette hygiénique promenade. +L’un, M. Jacqueloir, était un vieux sous-officier qui parlait +interminablement _des écoles de tir_ et que rendait absolument enragé le +son de l’artillerie, tonnant tous les mercredis, là-bas, derrière la +sombre barrière de la forêt. Il comptait les coups et les choux avec le +même entrain féroce, alignant des chiffres, des petits dessins d’obus +groupés autour de la colonne Vendôme, des fleurs de grenades inspirées +d’anciennes broderies impériales, des pyramides de boulets qui se +terminaient par l’aigrette de la tour Eiffel. Il se mouchait en +regardant ensuite le contenu de son mouchoir. Il prisait, cirait ses +moustaches, ramenait, d’un geste lent, deux accroche-cœur de cheveux +jaunes sur ses oreilles, couvrait son crâne d’aigle pelé avec une +calotte de concierge. Sa vie tenait toute entre la question des +épandages, les rendements fabuleux de l’agriculture améliorée, la +culture intensive, et le développement du tir des canons du modèle cinq. +Sans famille et sans la moindre fortune, il s’échouait là, vieille bête +heureuse d’une litière abondante, exhibant une médaille militaire comme +un arbre une plaque de zinc sur une mutilation. Il aimait le café, en +fabriquait toute la journée avec de la chicorée et s’amusait, le +dimanche, à creuser des encriers dans des pommes de terre, prétendant +que l’encre coulait mieux de la plume sur le papier par l’addition des +sucs de ce tubercule. + +L’autre, M. Albain Gaufroi, était une espèce de jeune voyou décrassé, +prétentieux, ancien garçon épicier qui avait, on ne savait comment, des +lettres. Il rimait sur les marges de ses factures de rebut et expliquait +à Fulbert que, s’il avait pu apprendre le latin, il aurait écrit +l’histoire d’une pauvre femme poitrinaire mourant de l’abandon de son +amant. Il possédait un nez en museau de poisson et une difficulté de la +langue qui le faisait bégayer sur les mots de plus de deux syllabes. Il +s’habillait solennellement le dimanche, mettait une cravate lie-de-vin, +allait courir les petits bals de banlieue dont il rapportait souvent des +maux d’yeux et d’oreilles assez peu poétiques. Naïvement, il disait des +femmes des choses effroyables. + +Fulbert, vêtu d’un veston décent, d’une culotte de cycliste (nécessaire +dans ce pays pour enjamber les flaques), chaussé de souliers anglais, la +barbe faite, les cheveux peignés, l’air humilié d’un prince qui gagne +cinquante francs par mois, dirigeait ces deux fantoches sur le sentier +de la vertu administrative, mais ne pouvait déjà plus supporter leur +contact. Il les avait d’abord éblouis en faisant à lui seul l’ouvrage de +trois personnes, puis, devant leur mine de confusion, il s’était rangé, +pensant bien qu’il s’attirerait de sournois désagréments s’il +persévérait dans ce système de zélateur. Lui, l’assassin, n’était pas là +pour s’amuser à travailler comme un honnête homme! Parvenu à la +médiocrité, ce luxe des indigents, il devrait cultiver son petit coin de +fumier sous l’attention du jardinier en chef. M. Davenel aurait eu peur +d’un comptable de génie et il ne fallait pas que le père eût peur de +l’amoureux de la fille. + +Amoureux? Fulbert était-il amoureux? Il n’en savait plus rien lui-même. +Les _dessous_ de son amour l’inquiétaient comme le troublaient les +_dessous_ de Flachère. Après le louis de Marcus, il mangeait un pain +encore plus douteux, d’un goût si fade et si peu en rapport avec son +palais de carnassier qu’il se retenait la poitrine à deux mains pour ne +pas rendre son cœur. Une barre de deuil pesait sur la page de sa vie. Il +traînait un poids si lourd que ce relatif bien-être lui semblait une +misère pire. Il avait dévoré de la vache enragée, voire du corbeau; à +présent, il suçait des bonbons, et il avait faim de chair très rouge! On +le leurrait avec des pastilles au miel qui détraquaient peu à peu son +estomac. Au moins, jadis, il pouvait dormir tranquille sur la terre, +assommé par l’horreur de ses remords ou de ses souvenirs, car il ne +regrettait pas son crime, sa logique de fauve l’ayant admis fatalement. +Mais, à présent, le fantôme de Flora s’agitait. Si Marcus n’était pas +revenu, elle _revenait_. Le journaliste, bon prince, lui épargnait les +gendarmes... Cependant un beau crime révélé n’est-il pas un triomphe +dont tout reporter doit la gloire à sa patrie? Et Fulbert songeait... se +rongeait, la revoyait debout, le sein troué, les prunelles noyées d’eau, +les yeux d’un vert printemps, le regardant, remplis d’un reproche très +doux, d’un reproche de mère qui devine que son fils s’égare sur des +routes dangereuses. Où l’avait-on enterrée? Était-elle morte tout de +suite ou avait-elle agonisé longtemps, cette créature bizarre, tendre et +folle de son corps, qui avait bien représenté, pour ce garçon brûlé de +toutes les précoces fièvres, la volupté, mère et consolatrice de tous +les hommes! Ne pas savoir... ne plus oser demander des nouvelles de la +morte! + +Au ronron des litanies de Jacqueloir, qui comptait le nombre des obus +ayant plu sur Strasbourg la nuit du grand bombardement, ou durant +qu’Albain Gaufroi lui récitait une pièce intitulée: _le Réveil de +Marguerite_, il se mimait l’atroce drame obscur. Il avait frappé de bas +en haut parce qu’elle se couchait sur l’oreiller, les seins en l’air, +toujours presque nue. Lui se trouvait du côté de la table sous son bras +arrondi, un moment la lame du couteau était venue, il ne savait plus +comment, briller à son poing. Ce couteau, un grand manche noir uni, une +lame traître qui le fascinait depuis des heures... coupait chez eux +indifféremment des viandes ou du papier, c’était le couteau à tout +faire. Un jour, Flora ne trouvant pas son peigne avait séparé ses +cheveux de sa pointe un peu émoussée... Et voilà, elle en était morte, +la pauvre chère fille! + +--Vous disiez donc, mon cher monsieur Albain, qu’elle s’appelait +Marguerite? + +Ce nom le faisait remonter des dessous de son ancienne existence aux +dessous de la vie monotone de Flachère. Pourquoi diable ce garçon +épicier mêlait-il le nom de _la patronne_ à ses inepties? Cela le tirait +une minute de ses cauchemars. Le garçon épicier souriait d’une façon +louche. Des rimes blondes alternaient avec des rimes de vermeil. + +--Est-ce que vous avez jamais bu dans du vermeil, mon ami? questionnait +Fulbert, agacé. + +--Non, pour sûr, mais c’est certainement blond. + +--C’est pourpre, or et cuivre, d’ailleurs le vermeil ne se porte plus. +Dorer l’argent était un sot métier d’autrefois. De nos jours on l’oxyde, +on le corrode jusqu’à ce qu’il prenne une horrible couleur de bitume et +de soufre... l’argent c’est un métal maudit. + +--Oui, monsieur Fulbert. C’est par l’argent que tout arrive. Cependant +celui qui _s’appuiera_ la patronne aura le sac. + +Ful éclatait de son rire de crécelle. + +--Vous n’en n’êtes pas à espérer cette aubaine, mon vieil Albain? + +--Je ne me permettrai jamais de pareilles plaisanteries. La patronne, +c’est du nanan qui n’est pas pour notre gueule, mais c’est pas défendu +de la trouver jolie... + +--Allons donc! jolie! Elle se serre trop, elle rougit à propos de +botte... moi, elle m’exaspère avec son air de petite oie rose qui couve +des œufs de serpent. Si on lui donnait le fouet tous les matins, ça +irait mieux et lui ferait enfin tourner son lait d’iris à cette sacré +bon dieu de petite nounou pour vampire. + +Albain se tordait. + +--Ah! la sacré bon dieu de nounou pour vampire!... la petite oie +rose!... non! n’y a que vous pour trousser le compliment! On dirait +toujours que vous venez d’avaler du vinaigre!... Monsieur Fulbert... je +ne connaissais pas les anarchos et je me défiais d’eux, mais au jour +d’aujourd’hui je trouve que vous êtes des bons zigs. Si vous n’aimez pas +les bourgeois, vous avez des manières de leur envoyer ça qui sont +rudement rigolotes. On voit que vous n’en pincez pas pour la poésie... + +Et on se souhaitait le bonsoir. Le vieux papa Jacqueloir levait sa +calotte, soupirait: + +--Le vent a sauté, monsieur Fulbert, il va pleuvoir demain. On entendra +très bien le canon! Ça pète rudement davantage quand il fait humide. +Bonne nuit, fermez bien votre lucarne, rapport au grain. Ah! ce qu’ils +vont en perdre de la poudre... nos nouveaux artilleurs!... + +Exténué, harassé, les nerfs tirés aux quatre chimères de son rêve, +Fulbert se jetait sur son lit après avoir bu un verre d’eau-de-vie. +Dormir! Dormir! Avant tout! + +Sa besogne du matin expédiée en trois heures, quand il en fallait six +aux deux comptables pour la classer et la recopier, Fulbert grimpait à +pas de loup des sous-sols chez la _patronne_. A ce moment-là le père de +Marguerite faisait sa ronde quotidienne dans les granges et les +réfectoires. (M. Davenel répétait souvent que l’œil du maître est un +frein nécessaire aux relâchements de l’ouvrier.) Les fenêtres de la +jeune fille donnaient l’une sur la cour, l’autre sur les jardins. Elle +avait la pièce d’angle du pavillon. Une bonne fortune, car elle la +transformait en observatoire, ne se gênant pas pour lever les rideaux et +lui souffler: + +--Le voilà qui gronde le chef d’équipe. Nous en avons encore pour une +demi-heure. + +Prisonnier de l’intimité blanche de cette vierge, absolument vierge, et +qui défendait rigoureusement ce qu’elle appelait les _sales caresses_: +s’embrasser sur la bouche, ou passer la main plus bas que la gorge, il +fondait peu à peu comme un morceau de métal sous un acide, se rouillait +sans parvenir à prendre feu pour de bon. Il était très fort et très +froid, par politesse d’abord, ensuite par une sorte de rancune contre la +femelle vertueusement bourgeoise qu’elle lui représentait, mais elle +était encore plus forte et plus froide que sa cervelle de jeune blasé. +L’aimait-elle sincèrement, cachait-elle son jeu ou faisait-elle avec lui +l’étude, _la lecture_ de l’homme? Il commençait à ne plus comprendre. +Elle jouait le seul jeu possible pour une partenaire désintéressée de +son gain. «Oui, je vous aime, seulement je ne peux pas vous épouser. _Je +ne vous connais pas, moi!_» Il avait pensé, en acceptant ces rendez-vous +de gamine, en plein jour, sous le toit des parents, à la merci de tous +les domestiques, de tous les employés entrant et sortant, qu’il fallait +prendre des précautions vis-à-vis d’une enfant chaste trop étourdie pour +savoir se protéger elle-même ou sauvegarder sa réputation, et il +s’apercevait qu’elle avait déjà tout prévu. Elle avait fait renvoyer +Pauline, la femme de chambre rapporteuse, et elle ne l’avait pas +remplacée, se coiffant, s’habillant sans autre secours que ses petites +mains de princesse. Elle savait bien que son père n’entrait jamais chez +elle, et, de plus, son cabinet de toilette communiquait avec un escalier +intérieur donnant accès dans la bibliothèque. + +--Enfin, si on nous surprend un jour, que direz-vous, cher ange? + +--Nous ne faisons pas de mal, je dirai que vous êtes venu me demander la +clé des archives de la ferme-école. + +--Pourquoi pas celle du champ de tir de Salons-Laffitte, ma jolie? +objectait brutalement Fulbert, qui avait de ces réflexions de pandour. + +--Il me croira et vous n’aurez qu’à lui expliquer n’importe quoi, il +vous croira. Il a confiance en nous! + +--C’est révoltant, ma chère petite, les hommes ne sont pas aussi bêtes +que vous semblez le penser. + +--Oh! ils le sont bien davantage! répliquait tranquillement l’ange, la +jolie et la petite. + +C’était une amitié amoureuse telle qu’un poète délicat aurait pu la +créer, c’était surtout une spéciale griserie des sens aboutissant au +plus absurde platonisme. + +Fulbert se considérait comme mort à l’amour et mettait son dernier +honneur d’homme à ne pas voler un trésor dont il ne se sentait pas +digne... surtout parce qu’il n’y tenait pas, charnellement. Et +Marguerite, mélange de ruse et de sentimentalité, ne voulait pas lui +donner ce qu’elle désirait garder pour un mari. La vérité, planant bien +au-dessus d’eux, était que, nés de souches différentes, ces deux +rejetons des civilisations modernes ne pouvaient se joindre ou s’enlacer +pour porter leurs fruits qu’à la faveur d’un orage, d’une de ces +catastrophes qui changent les destinées en faisant couler de la sève, +des larmes ou du sang. + +Il y avait des semaines que cela durait. Fulbert en était malade... et +il flairait le vent qui secouait autour d’eux les clochettes pures du +jasmin d’Espagne; il se disait qu’un matin, dans cette chambre blanche, +à l’abri de ces voiles au crochet semblables à des araignées filant de +la dentelle, une infernale boue ferait irruption. Les dessous de +Flachère, fermentant de colère à voir leur plus merveilleux produit +dédaigné ou dédaigneux, monteraient jusqu’aux fenêtres, escaladeraient +leur paradis virginal en une monstrueuse vague noire, submergeant toute +pudeur. + +Chaque fois qu’il essayait de parler sérieusement, elle lui échappait +comme un jeune chat qui court après une mouche. Il ne voulait tout de +même pas violer une jeune fille destinée, selon lui, à le demander en +mariage, tous rôles renversés. Il savait au juste qu’il pouvait faire sa +fortune chez le père Davenel rien qu’en donnant un coup d’épaule dans +quelques barrières. Les ingénieurs n’avaient pas dit leur dernier mot et +les épandages lancé leurs derniers hoquets. Mais l’épouserait-il avant +qu’elle fût sa maîtresse ou après? Serait-il aimé pour lui ou pour sa +sombre couronne de prince de l’aventure? N’ayant jamais connu de vierge, +il s’arrêtait au bord de ce joli précipice dissimulé sous les glaces, et +il y a des gens qui n’aiment pas à briser la glace en ces sortes +d’affaires! + +Oui, elle était scrupuleusement honnête, et cependant quelle singulière +vertu, à la fois plus mystérieuse que celle des trop fameuses +demi-vierges (autre produit des civilisations modernes!) et plus solide +que celle des jeunes filles banales. Elle calculait comme le comptable +Jacqueloir. «Tant d’obus et tant de kilogrammes de poudre perdus!» «Tant +de baisers sur les cheveux, tant de plaisir gaspillé... car on ne +s’aimait bien qu’à se raconter des histoires, se confier des secrets, +triturer l’ordure de l’amour des autres!» + +--Vous me prenez pour le Bottin de la galanterie! s’écriait-il +quelquefois, scandalisé par ses questions extraordinaires. Pourtant, il +l’initiait volontiers, supposant qu’il récolterait ce qu’il sèmerait, et +il avait des remords, se sauvait quand le père, absolument aveugle, +l’invitait à fumer, selon son expression favorite, le cigare _du +bourgeois_. Elle risquait des théories charmantes qui le désarmaient, +vernissaient d’attendrissement son regard trouble errant sur elle. + +«Quand je vous embrasse, je suis votre femme, quand vous m’embrassez +vous êtes mon mari, et quand nous nous embrassons nous ne sommes plus +que deux enfants, deux petits amis de collège!» Cela lui donnait des +sensations étranges, car elle l’embrassait sur le front, lui la baisait +furtivement sur l’oreille, et quand ils se pressaient l’un contre +l’autre, les mains aux épaules et les yeux dans les yeux, ils restaient +immobiles, sans souffle, ne parlant plus, saisis d’un vertige +inexplicable qui les menait à l’extase. + +--Penses-tu à moi la nuit? demandait Fulbert, la tutoyant de loin en +loin, brutalement, comme un qui cravache une bête fourbe. + +--Je pense à vous quand je dors! + +--Bien bizarre! Et pourrait-on savoir la nuance de vos rêves, ma douce +enfant? + +--J’ai toujours tout oublié quand je me réveille. + +--Par discrétion, hein? Tu es la servante qui feint d’ignorer ce que +l’on jette pour elle dans la tirelire du comptoir... C’est prodigieux! A +la fête foraine de l’amour, s’il y en a jamais une, je propose qu’on +m’exhibe avec cette mention: «Isolateur pour femme-torpille.» Enfin, tu +m’aimes? + +--Je ne sais pas, car j’ai souvent envie de vous faire tuer! + +--Excellent ceci... la haine est le début de toute passion... + +--Oh! non, pas pour de la haine, je pleurerais beaucoup de vous voir +mort, mais si vous ne m’obéissiez pas en tout, je sonnerais, +j’appellerais mon père et je lui dirais: «Cassez-lui la tête, je ne veux +pas qu’il sorte vivant d’ici...» Ça n’empêche pas que j’en éprouverais +du chagrin, allez. + +--Et moi donc! + +Ce n’était pas la demi-vierge, mais bien la vierge et demie! + +Un vice, par exemple, un petit vice très singulier, qui consistait dans +l’intense plaisir qu’elle éprouvait à lui faire _épouser ses mains_. + +--Épousez-moi les mains! répétait-elle d’un ton de petite fille qui veut +manger du charbon ou de la farine. + +C’était peut-être la revanche d’une mauvaise plaisanterie qu’il lui +avait glissée un soir en lui disant que l’idée ne lui viendrait pas de +demander _une main_. + +Et alors, docilement quoique à regret, il prenait ses mains, les +unissait aux siennes par les paumes, enlaçait un à un ses doigts blancs +qu’il faisait craquer et la forçait à plier un peu sur les jarrets, +comme on tient en respect une jument récalcitrante rien qu’en lui +saisissant les naseaux entre le pouce et l’index. + +--Ça t’amuse? + +--J’adore ça... il me semble que je vais mourir ou devenir folle! + +--Aucun danger! Tu vas entendre ton père siffler dans la cour, tu +bondiras vers ton miroir et tu réorganiseras le bouffant de tes cheveux! + +C’était d’ailleurs exact, elle arrangeait sa coiffure, poudrait +légèrement la rougeur de ses joues et frappait sur un timbre pour +appeler la cuisinière. Lui disparaissait une seconde derrière la +portière du cabinet de toilette. + +--Élisa, qu’est-ce qu’il y a pour déjeuner? + +--Des œufs à la crème et du jambon. Mademoiselle désire-t-elle que +j’ajoute du poulet froid mayonnaise? + +--Oui, n’oubliez pas les marrons fourrés. Il doit en rester d’hier soir. + +Et la cuisinière partie, il réapparaissait. + +--Ça creuse, les jeux de mains? gouaillait-il, un peu vexé de cette +aisance de vieille reine glacée chez une jeune fille ignorante, mais +bien portante. + +--Moi, depuis que je ne m’ennuie plus, j’ai toujours faim... Je +mangerais de la viande crue si le médecin me l’ordonnait, comme il y a +trois ans. + +--Fichtre!... casser la tête aux gens... manger de la viande crue... où +allons-nous! J’ai bien envie de ne plus jouer à la main chaude, moi! + +Elle le regardait, narquoise... + +--Vous jouerez encore... jeux de mains... jeux de vilains!... + +Un jour, ils eurent des discussions plus graves. Ils étaient sortis +chacun de leur côté, se donnant rendez-vous sous les arbres du bord de +l’eau, en face du village de la Brette. Il y avait là un canapé de +mousse qui aurait tenté la plus farouche réserve. Assis l’un près de +l’autre, ils se taisaient devant l’eau noire, coulant unie et huileuse +comme un fleuve de bitume. Leur salon de verdure n’avait d’issue que sur +les champs de Flachère en pleine floraison et que les ouvriers de +l’équipe des dessous ne visitaient pas à cette époque d’illusions +poétiques. + +Une armée de marguerites veillait autour de leur grande sœur, les saules +et le tremble jetaient un voile d’ombre sur son front. Elle semblait +plus pâle, plus songeuse que de coutume. + +En face, les maisons du village rangées en rang de dominos montraient +les fenêtres closes, mortes, des orbites fatiguées de voir couler leur +propre putréfaction. + +--Il n’y a donc pas d’habitants dans ce village? murmura Fulbert, énervé +par le silence et la beauté de ce pays enveloppé d’une sorte de +malédiction. + +--Ils ont juré de ne pas ouvrir leurs croisées au vent des épandages... + +--Ah! ah! le fameux vent d’ouest! + +--Oui bien! Ce sont des entêtés. Est-ce que nous sentons quelque chose, +nous? + +--Je crois que nous commençons à nous habituer... nous faisons partie de +cette chose peu à peu... + +--Fulbert? + +Elle tourmentait le manche de son ombrelle, la lèvre nerveuse, les +sourcils froncés. + +--Enfin, je sais que le sujet t’irrite, cependant ce n’est pas possible +de venir ici pour la première fois sans être suffoqué, ma chère. + +--Taisez-vous donc... il ne faut jamais me tutoyer dehors! + +--Même quand on se trouve au milieu d’un désert? Même en baissant la +voix... A ce propos, Marguerite, avez-vous remarqué que lorsqu’on vous +dit _chut!_ on est porté à répéter tout bas ce que l’on vient de +crier?... Ce qui est stupide puisqu’on vous a déjà trop entendu. (Il fit +une pause.) Marguerite... je t’aime, ajouta-t-il plus bas. + +--Non... vous ne m’aimez pas, ça vous amuse de me le dire pour me le +faire croire. + +--Peut-être... et vous? Cela vous amuse-t-il de me mentir aussi bien? + +--Vous êtes quelqu’un que je ne connais pas. + +--Tant mieux. Dès que deux amants se connaissent des pieds à la tête et +du cœur au cerveau, ils n’ont plus qu’à se séparer. Il faut qu’ils aient +toujours la surprise de se découvrir, sous peine de ne plus pouvoir se +souffrir mutuellement... Nous sommes, du reste, de singuliers amants... +Nous ne parlons jamais ni de passé ni d’avenir. + +--Je n’ai pas de passé... vous n’avez pas d’avenir, Fulbert. + +--Vous êtes délicieusement consolante. Bref, je ressemble à Jacqueloir +et à Gaufroi, mes deux collègues en écritures? + +--Non! Il y a des secrets dans vos yeux. + +--Et cela vous attire, un peu comme la vision d’un cadavre au fond de +l’eau, n’est-ce pas? + +--Oh!... vous n’avez tué personne, vous. + +Il y eut un silence. + +Est-ce que, par hasard, cette fine fleur de bourgeoisie, nourrie de +mauvais romans et pourrie de mauvais air, lui reprochait son manque +d’énergie comme anarchiste militant? + +--Et si je vous disais que j’ai tué quelqu’un? murmura-t-il, levant le +front du milieu des touffes de menthe dans lesquelles il s’était lové +presque à ses chevilles. + +--Je ne le croirais pas non plus! + +--Ah!... Selon vous, j’en suis incapable, aussi incapable que de vous +violer, par exemple, un jour... de vent d’ouest?... + +--Ne dites pas de sales choses. + +Marguerite, qui lisait les journaux, de préférence à la colonne des +faits-divers, était très instruite sur la manière de violer les petites +et les grandes filles. Elle lisait ces horreurs sans dégoût, comme on +regarderait agir des singes derrière des barreaux de cage. Le monde +était nettement séparé en deux: les gens propres qui font des choses +propres, et les gens sales qui font des choses sales. On ne se mélange +pas, mais on peut se parler... de cage à cage. Se parler pris dans +l’acception populaire que les bonnes emploient pour se défendre contre +une accusation: «Oh! Madame, ce garçon me parle, nous nous parlons, mais +il n’y a rien entre nous!» L’idée que ce garçon qui lui parlait aurait +pu lui sauter dessus ne lui venait même pas à l’esprit. Elle ressentait +auprès de lui toutes les joies d’une possession, mais c’était bien elle +qui possédait. Elle le sortait d’un placard comme un objet, jouait à le +tourner et à le retourner, en avait une peur bleue, une peur exquise du +genre de celle que l’on a au théâtre quand le traître prononce les +paroles fatales ou tire sa dague, puis, raisonnablement, le renvoyait à +son placard. Comment eût-il osé la violer, mon Dieu, alors qu’en un pas +elle pouvait atteindre un timbre? Compromise? Par quoi? Elle ne livrait +pas grand’chose de sa personne. Elle ne lui écrivait jamais. Son père, +parodiant Avinain, répétait si souvent: «N’écrivez jamais.» Simplement +parce que le pauvre homme avait la plume rétive. Elle ne lui donnerait +même pas sa photographie, et Dieu savait que ce sacrifice lui coûtait, +car elle possédait certaines cartes-album d’une de ses meilleures +poses... le coude sur une colonne de marbre, la taille droite et la robe +ondulant dans une perspective d’un kilomètre. Il ne lui manquait qu’un +diadème pour ressembler à la reine Wilhelmine, la si gracieuse majesté +qui possède aussi un particulier aspect de jeune fille très ordinaire. + +Fulbert se dressait peu à peu du sein de ces menthes dont le parfum, +plus intense en ce pays qu’en aucun autre, lui montait à la tête. + +--Voyons, ma chère, dit-il de sa voix rauque et cassée de terreur de +barrière, quel jeu jouons-nous, décidément? Je suis fatigué, moi, de vos +jolies comédies de mondaine. Nous ne sommes pas ici dans le monde... ni +dans votre chambre blanche qui me tourne sur le cœur depuis quelque +temps comme un plat d’œufs à la neige trop vanillés. Vous m’aimez +d’amour ni plus ni moins qu’une fille peut aimer son souteneur ou, pour +m’exprimer selon votre entendement virginal, comme on aime celui qu’on +désire, mais qui ne sera jamais le protecteur légal. Je conçois que vous +ne vouliez pas m’épouser, je suis un assez triste sire sous le rapport +de la légalité... Cependant, je suis capable de faire un amant passable +à l’occasion. Qu’est-ce que vous attendez? Que l’occasion fiche le +camp... avec moi! + +Marguerite lui posa la main sur les lèvres. + +--Oh! finis, dit-elle boudeuse... tu me racontes des abominations. + +--Avec ça que ça ne t’amuse pas... quelquefois, le matin, quand tu +dénoues tes cheveux?... Tu n’es qu’une petite sotte... et si tu daignes +me tendre ton oreille... tu sais tout de même que ce n’est pas par là... + +--Nous nous fâcherons, Fulbert! Je veux bien que tu m’apprennes la vie +où il se passe de vilaines choses... Je ne veux pas que nous en +fassions. Il y a mon père... d’abord. + +--Et même ensuite... car tu as vraiment la terreur de le voir surgir +quand je t’embrasse comme on craindrait d’être dérangé par le +serre-frein dans un sleeping. C’est par prudence que tu as mis hier un +peignoir sans corset et une matinée si transparente qu’on apercevait la +pointe de tes seins? + +--Vous me dites toujours que je m’abîme à porter des corsets trop +étroits? + +--Marguerite, vous êtes d’une ingénuité bien compliquée pour votre +serviteur. Je vais donner ma démission. J’ai assez des cultures +intensives. + +--Où irez-vous? Vous constituer prisonnier? + +--Est-ce que vous seriez de la police, ma douce enfant! + +--Fulbert, vous, vous n’êtes pas capable de me mériter... Vous ne feriez +aucun tour de force pour vous élever jusqu’à moi. + +D’un saut, Fulbert fut debout, vert de rage, sous l’ombre légère des +saules à peine bourgeonnés de petits boutons tendus, eux aussi, comme +des pointes de sein. + +--Pas capable de vous mériter? Est-ce que l’amour, cette suprême loi de +la beauté de la vie, a besoin, pour se prouver, de la hideur d’une +convention banale? Est-ce que pour nous appartenir l’un et l’autre nous +avons besoin de nous salir d’abord les mains à des besognes +avilissantes? A-t-on besoin, pour s’aimer, d’une autre impulsion que +celle d’aimer? Je suis le secrétaire de ton père; c’est déjà trop pour +mon honneur de mâle que je place plus haut que ton honneur de +bourgeoise, ma petite, car il a dû s’affranchir d’un horrible esclavage: +celui des sens. C’est trop, entends-tu, que je reçoive un salaire +quelconque pour avoir le droit de respirer l’air, empesté de miasmes +sociaux, que tu respires! Ah! tu trouves que je n’en ai pas assez fait +en acceptant l’hospitalité d’une ferme-école, moi, le vagabond des +grandes routes de l’intelligence qui n’ai plus rien à apprendre au sujet +de la pousse des choux! Tu penses que je devrais aller à la guerre du +progrès contre la routine pour y décrocher une épaulette de lieutenant, +comme jadis les héros de vos bourgeoises mamans allaient quérir la +faveur de leur bien-aimée en assassinant des tas de bougres qu’ils ne +connaissaient pas... Non! mais, en vérité, pour qui me prends-tu? Et +qu’entrevois-tu donc dans ce que je t’enseigne de la passion? A l’époque +des cavernes, quand la terre n’était pas décomposée par vos engrais +chimiques, le mâle avait le droit de conquérir sa femelle par la seule +puissance de son désir et de sa force, il avait aussi le droit, le +devoir de la tuer si elle le trompait ou songeait à l’asservir d’une +façon quelconque. L’amour est le seul terrain qu’on n’améliore pas. Il y +croît toujours les mêmes plantes aux libres racines... bonnes ou +mauvaises; rien ne les arrachera du sol. Je n’ai rien à voir, moi, dans +vos louches combinaisons perfectionnées. Je ne suis pas allé te +chercher! Me sachant et me voulant hors vos lois, je me suis tenu à +l’écart comme le loup que la faim ne fait même plus sortir des forêts. +Je me serais volontiers crevé à cette peine que je trouvais plus à ma +taille que les petits jeux sournois que tu m’apprends. Tu es vierge? Je +veux le croire. Tu es belle, je le constate. Mais tout cela, je ne puis +l’acheter, ma chère, ni par une attente énervante de l’occasion, ni par +le déploiement de sacrifices, d’artifices inutiles. Je ne me creuserai +pas la tête pour inventer une mécanique agricole. Non! Je te veux, tu me +veux, unissons-nous! Et je souhaite que mon plaisir vaille le tien! En +ce moment de fermentation générale, il y a des choses dans l’atmosphère +qui me troublent beaucoup plus que la pointe agressive de tes seins. +Positivement, cela sent le cadavre, chez toi, et je m’imagine que tous +nous avons nos intolérables dessous peuplés de morts... Tiens, regarde +le bord de ta robe blanche, Immaculée Conception de la pure amitié! +Regarde... elle est noire... tous tes dessous sont noirs... quoi que tu +fasses jamais pour te nettoyer, sale bourgeoise, ta conscience sera +toujours aussi malpropre que la mienne... La mort ou la m..., c’est la +même histoire, au fond!... + +Emporté par sa fougue d’étalon pris au piège, il ne se souvenait plus du +tout qu’il ne fallait pas ruer sur cette trappe de métal sonore qui +dissimulait les épandages. Marguerite, à son tour dressée, plus pâle que +ses jeunes sœurs en étoiles qui la contemplaient curieusement, s’écria, +un peu feuilleton du _Petit Journal_: + +--Fulbert, vous êtes un lâche! + +--V’lan! Je m’y attendais, à la phrase de mélodrame, riposta Fulbert. Tu +ne me feras grâce d’aucune bêtise... et tu ne sauras jamais si bien +dire! Oui, je suis un lâche d’avoir assassiné... le semblant de dignité +qui me restait! Je suis un lâche d’être venu te demander de l’oubli et +du pain, à toi, la Vierge au placard, la Vierge de Nuremberg qui ne +refermes tes bras sur tes victimes que pour les chatouiller aux endroits +non essentiels afin que le supplice dure! C’est pour toi, en somme, que +je suis ici, et tu me fais payer par ton père pour t’amuser... +Seulement, les rôles changent: j’ai l’intention de m’amuser davantage. +Moi, j’en ai assez de respirer des émanations douteuses, des odeurs tour +à tour violentes et fades: jacinthes, roses, iris et fumures spéciales! +Je suis un lâche... un monstre... un anarchiste... c’est entendu... mais +tu es une putain, oui, toi la vierge, la fleur fine de la bourgeoisie +intensive. Une putain, c’est celle qui se refuse pour le calcul honteux +de se réserver à son mari futur... Moi ou un autre! Et il y a un degré +de plus chez toi... l’avare de baisers... tu économises même sur la +menue monnaie de tes vices! + +Marguerite éclata en sanglots. + +--Fulbert! c’est épouvantable! Je vous défends de me parler, je vous +défends de toucher à ma robe. Est-ce que vous allez tout dire à mon +père, à présent? + +Fulbert, que des larmes auraient pu désarmer, fut rendu féroce par cette +pauvre exclamation d’une terreur à la fois enfantine et très égoïste. + +--Ton père!... (Il la regarda un instant avec pitié.) Eh bien, oui, je +vais tout lui dire... + +Marguerite poussa un cri; rassemblant ses jupes autour d’elle, sans même +s’essuyer les yeux, elle se sauva, fendant le flot des hautes menthes +comme une femme poursuivie. + +Cette fois, le vagabond Amour faisait mieux que passer sur ses terres, +il se permettait d’y chasser, le cruel Chemineau! + +Fulbert n’avait, lui, jamais calculé, ni mesuré ses paroles ou ses +gestes. Il voulait se venger le plus promptement, le plus +dédaigneusement possible. + +Il hâta le pas sur le sentier des épandages, traversant le champ des +choux-fleurs géants, ceux qu’on appelait: les perles de Flachère, boules +de billard énormes dont la blancheur de mal blanc cachait ces affreux +lombrics qui s’y développaient, s’y déroulaient, comme en des bocaux de +pharmacien. + +Ah! les perles de Flachère... quel collier!... + +Au bout de cinq minutes il fut dans le bureau du directeur. M. Davenel +somnolait sur les multiples paperasses à grand’peine mises en ordre par +Jacqueloir et Gaufroi. + +--Cher Monsieur, déclara-t-il, claquant la porte, car il pensait bien +que Marguerite collerait son oreille à la serrure, je désire vous +informer de ma nouvelle résolution. Je m’en vais... + +--... Vous nous quittez, s’exclama M. Davenel ahuri! Vous voulez vous en +aller, au moment de nos inventaires? Mais vous êtes fou! Qu’est-ce qui +vous arrive? Vous avez reçu de mauvaises nouvelles?... Voyons! Ce n’est +pas sérieux... Un piocheur comme vous... qui mordait si bien au +travail... Fulbert?... + +--Monsieur, scanda le jeune homme sèchement, je m’en vais parce que +l’air est irrespirable ici... au moins pour moi. Je n’ai plus envie de +travailler... j’ai envie de violer... (Il fit une pause, eut le temps de +saisir un petit bruit de chatte frôleuse derrière la portière du +bureau.) + +--Vous avez envie de violer? balbutia le directeur de Flachère +complètement effondré par cet aveu inouï qu’il n’avait pas encore +entendu sortir de la bouche d’un ouvrier saoul, même du plus grossier de +tous les ivrognes. + +--... Oui, Monsieur, c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire en ma +qualité d’anarchiste toujours prêt aux revendications sociales... J’ai +envie de violer... votre coffre-fort, là-bas, cette grosse machine bête +en fer gris qui ressemble à un corps de locomotive privée de ses roues. +Je préfère m’en aller parce que le sang me monte au cerveau. Vous +saisissez? Le printemps. L’herbe tendre. Je suis une sinistre crapule. +Cependant je ne veux tout de même pas vous voler, à vous, la fille de +vos œuvres... votre fortune. + +--Mais, bégaya le père de Marguerite atterré, sinon très étonné, car +avec un anarchiste militant il faut s’attendre aux pires lunaisons, +c’est idiot cette envie-là! Est-ce que vous pensez que je suis assez +Jean-Jean pour laisser ma fortune dans un coffre-fort... quand il y a +les banques? + +--Oh! vous savez, riposta Fulbert, dont les prunelles sombres eurent un +jet de feu, c’est pour la forme, simplement! On viole une de ces +machines vides en passant, un soir d’avril, comme on éventrerait une +femme sans cœur, histoire de lui faire sentir sa puissance de mâle! Cher +Monsieur, je n’en reste pas moins votre obligé... pour les parfums +d’iris que j’emporte avec moi (et il désigna une plate-bande en face de +la fenêtre ouverte). + +--Où allez-vous vivre, maintenant, ne possédant ni certificat, ni +papier, ni répondant... Avec des envies de ce goût-là... je ne peux +guère vous donner de recommandation, moi! + +--Je garderai encore quelques semaines le petit taudis du bord de la +forêt, si vous le permettez. On y respire un air vraiment pur, et il y +règne une fraîcheur de cimetière provincial qui calme les fièvres. + +--Enfin... comme il vous plaira. Il est plus sage de fuir les +tentations, et le péché non commis est à moitié pardonné. A vous revoir! + +Et le directeur de Flachère affecta le maintien bon enfant qu’ont les +médecins aliénistes devant un agité. + +Le soir, il confiait à sa fille, en pouffant dans sa serviette, que _les +anarchos_ ne sont pas ce qu’un vain peuple pense: + +--... Des dégénérés!... des névrosés!... des pauvres diables qui, au +dernier moment, vous flanquent toujours la bombe dans les +water-closets... Ils manquent de poigne!... + +Marguerite, plus blanche que la serviette de son père, l’approuvait, par +signes. + + + + +IX + +LE RETOUR DE FLORA + + +--Flora! Non, ce n’est plus _l’autre_, c’est _elle_! Flora vivante?... + +D’un bond, Fulbert fut au seuil de sa hutte. Dans le soir qui tombait il +avait bien reconnu cette spéciale silhouette de femme, glissant sur le +sol comme une ombre, dont les pas n’émettaient aucun bruit et qui avait +l’aspect de ces nuées flottantes, grises, se levant sur les mares à +l’heure crépusculaire. Esprits des eaux, tourments des hommes! Quelque +chose qui n’est pas l’amour et qui vient peut-être de la part de +l’amour. Quelque chose qui fait le mal inconsciemment, qui est déjà mort +et nous force à mourir. + +Elle s’arrêta, un peu lasse, à la petite barrière des buissons, hochant +la tête: + +--Oui, c’est moi, Ful. N’aie pas peur, c’est bien moi, ta Flora. + +Elle parlait d’une voix exquise, très douce, presque gaie, une de ces +voix qui vous font aimer la bouche la plus corrompue, car un accent est +souvent le parfum des paroles. Elle parlait, cette femme, ou chantait, +comme certains démons doivent parler en rêve aux jeunes hommes +solitaires pour leur apprendre toute la musique du désir, ses rythmes +particuliers, et des ondes voluptueuses allaient s’élargissant dans +l’oreille, diluant le mot jusqu’à l’oubli tant le souvenir du son était +encore plus doux. + +Fulbert eut froid au cœur, chaud sous le front. + +--Elle revient... pour m’emporter. + +Et il recula, se frotta les yeux, regarda ses mains. + +--Non, elles ne sont plus rouges. Rien n’est arrivé. Mes mains sont +nettes, je les ai essuyées à la robe de l’_autre_. C’est Flora vivante. + +Il cria, éperdûment: + +--Flora vivante! + +--Ful, mon Ful, je n’entrerai pas si je te fais peur. (Elle ajouta, les +bras tendus:) Oui, je suis vivante, guérie, regarde-moi. Je suis +toujours ta Flora et je viens pour te le dire... C’est Mr Marcus, ton +ami, qui m’a donné ton adresse. Il m’a fait promettre de te pardonner. +(Elle sourit d’un sourire qui éclaira sa face demeurée grise dans le +crépuscule.) Est-ce vrai... que tu me pardonnes, Ful... de ne pas être +morte? + +Fulbert sortit de sa cabane, s’approcha de la femme. Aussitôt que ses +doigts eurent effleuré l’un de ses bras tendus, il eut une espèce de +répulsion nerveuse, se recula. + +--C’est bien elle. Je ne dors pas. Je ne suis pas fou. Elle est +revenue!... + +--Flora (dit-il après un silence farouche), mon ami Marcus est le plus +vil des entremetteurs, voilà tout ce que je peux te répondre. + +Alors, on vit une chose étrange. Flora se replia sur elle-même comme une +couleuvre qui s’efface dans les herbes après s’être balancée toute +droite, et elle passa la petite barrière des buissons _à genoux_. + +Le manteau gris, à capuchon, un cache-poussière de soie un peu déteinte +qui la couvrait, se prit dans les ronces et se déchira, elle émergea de +son enveloppe terne vêtue d’une robe de peluche rose, atroce et jolie, +si vieille qu’elle avait le reflet d’un tas de fleurs fanées, car elle +était de cent roses différents, depuis le rose jaune jusqu’au rose +pourpre. Sur les hanches et aux creux des aines, l’étoffe lui formait +des plis horribles, des plis de peau. Le capuchon se renversa et la tête +apparut, casquée de cheveux roux, fardée, coupée de rides précoces, mais +illuminée de deux yeux verts et or tout à fait splendides. Pour adoucir +les feux de pierreries de ce regard, les cils noirs tombaient, en frange +espagnole, longs et brillants, comme déjà scintillants de larmes. + +Fulbert saisit la jeune femme agenouillée devant lui aux épaules et la +courba sous son poids. + +--Je te hais! Je te hais! Que viens-tu faire ici, lâche créature, espèce +de chienne battue? Et combien d’hommes t’ont passé sur le ventre, hein, +depuis notre dernière nuit! Dis! Combien d’hommes? + +Elle souriait, semblant trouver cette réception toute naturelle. + +--Autant que de nuages au ciel... qui sera bleu demain, mon Ful! + +--Va-t’en. Je ne veux ni te voir ni t’écouter. + +--Laisse-moi entrer chez toi d’abord, Ful, soupira-t-elle, je +t’expliquerai tout. Je suis brisée. C’est une longue course que celle +que j’ai dû faire et je ne suis pas bien solide. Laisse-moi entrer un +petit moment chez toi pour me reposer; après, je m’en irai. Je suis si +contente que la tête me tourne. + +Fulbert la souleva. Elle était à la fois légère et lourde, légère parce +qu’elle était très souple, lourde parce qu’elle s’abandonnait. Il la +porta, la jeta sur son lit d’un geste sauvage, puis demeura hébété en +face d’elle. + +--Flora n’est pas morte! répéta-t-il d’une voix sourde. + +Elle joignit les mains. + +--Assieds-toi près de moi. Je veux te regarder à mon aise, Fulbert. Je +m’imaginais, au contraire, que c’était toi qui étais mort... Tu ne veux +pas? Eh bien, je vais m’asseoir par terre! + +Il s’assit près d’elle, machinalement, et elle glissa par terre se +blottissant entre ses jambes, la tête levée vers lui, ses cheveux se +tordant le long de sa poitrine comme une ancienne souffrance qu’il +connaissait trop. Et ainsi posée en esclave qui implore, elle se +renversait pour le mieux dévorer des yeux. + +Ils se regardèrent longtemps; leurs lèvres frémissaient, lèvres +d’enfants qui n’osent pas pleurer, et peu à peu leurs deux masques de +pauvre humanité cruelle et torturée, plus torturée encore parce qu’elle +a été cruelle, prirent une expression de joie divine. On sentait qu’ils +ne pourraient rien se dire qui fût d’accord avec leurs âmes et que les +paroles qu’ils échangeraient désormais ne signifieraient rien. + +Lui, renouvela sa question idiote, les dents serrées, se penchant sur +elle et la tenant toujours férocement aux épaules. + +--Combien d’hommes?... + +--Je ne me souviens plus, chéri. A l’hôpital on ne s’amuse guère, tu +sais. J’ai été bien malade. Toi, comme tu es changé, mon Ful. Je me +disais en venant: je rôderai autour de sa maison, et s’il a l’air +heureux, je m’en irai sur la pointe du pied, mais si je le vois très +triste j’entrerai chez lui pour lui dire que je suis guérie. Peut-être +que cela lui fera plaisir. Ton ami, Mr Marcus, le journaliste... + +--Tu as couché avec? interrompit brutalement Fulbert. + +--Oui, là, j’ai couché avec... + +--Tu mens! + +Elle éclata de rire, d’un rire tremblant comme un sanglot. Elle riait +toujours d’une façon maladive, même autrefois, et cela faisait de la +peine quand on s’en souvenait. + +--J’étais sûre que tu allais me crier ça. Non, je n’ai pas couché avec +parce qu’il ne me l’a pas demandé. Ensuite il m’a raconté des choses qui +m’ont rendue méfiante. Il voulait m’envoyer à la préfecture te dénoncer, +certifiant que c’était pour ta tranquillité, qu’on te ferait rechercher +comme fou et que tu serais mieux dans un cabanon. Je lui ai fabriqué une +belle histoire à mon tour, l’histoire d’un couteau sur lequel je suis +tombée, un soir, en voulant allumer une bougie! Car, tu n’as pas frappé, +Ful! C’est moi, qui, toute endormie, me relevant à tâtons, ai trouvé un +couteau, n’est-ce pas, tu te le rappelles, Fulbert? Mon Dieu, comme tu +es pâle! + +--Tais-toi! Je ne suis pas fou. J’ai fait ce que j’ai voulu... Je t’ai +frappée parce que... je ne pouvais pas faire autrement. + +--Oh! Fulbert, quelle nuit! Qui aurait cru cela de ta part, mon pauvre +Fulbert chéri? Et tu t’es en allé... sans te retourner pour m’embrasser. +Je me suis réveillée toute seule. J’ai poussé un grand cri en me +réveillant, et j’ai aperçu mes draps rouges, et la porte grande ouverte +devant moi, sur le corridor tout noir; tu étais parti. Je me suis levée +la poitrine brûlante. J’ai hurlé terriblement, mais je ne sentais pas +mon mal, je ne me croyais pas blessée. J’ai couru jusqu’à l’escalier, +t’appelant, puis je suis tombée en même temps que j’arrachais le +couteau... Plus tard, je me suis souvenue, sur un lit d’hôpital, un +autre lit que le mien, dont les draps étaient blancs au lieu d’être +rouges... et la porte était bien fermée devant moi... pour toujours sans +doute. Je pensais que j’étais vraiment morte. (Ses yeux étincelèrent, +lui lançant une caresse éperdue.) Maintenant, mon Ful, je sais bien que +je suis vivante puisque je te revois! + +Fulbert saisit sa tête de sainte en extase à deux mains et la souleva +jusqu’à sa bouche; telle une coupe remplie de larmes qu’il aurait voulu +boire avant qu’elle débordât. + +--Est-ce que tu as beaucoup souffert, dis? + +Elle baissa ses yeux, faisant luire ses cils. + +--Non. Ne t’inquiète pas. Les médecins ont déclaré que j’avais saigné +tout ce qu’il fallait de sang pour pouvoir me guérir, mais que ce serait +long. J’ai eu chaud. J’ai eu froid. J’ai eu la fièvre et j’ai battu la +campagne. Dans ma poitrine une espèce de bête me mordait d’abord très +fort, puis plus doucement. Quand ton ami Marcus est venu, ça ne me +faisait pas plus mal qu’un petit chat! Et encore un peu, pourtant, quand +on appuie sur la plaie. Dès que j’ai su que tu... te portais bien, que +tu étais... sauvé, ça m’a remise complètement sur mes deux pieds et je +suis partie aussi, sans me retourner. Je n’avais plus personne à +embrasser chez moi, tiens! + +--Tu ne t’es arrêtée... nulle part? + +Elle plissa la bouche. + +--Si, avoua-t-elle bien bas, pour... manger. + +Il se mit à rire sourdement. + +--Elle s’est arrêtée en route. Parbleu! Pour manger... ou coucher, +plutôt! Allons! Combien de fois... as-tu mangé? La délicieuse phrase! +D’ailleurs je m’en doutais. C’est naturel! Voyons! Chez mon ami, Mr +Marcus. Non! je ne le croirai pas. Il n’aime pas les femmes qui ont +faim, lui! Chez qui? Mais parle donc, misérable fille que tu es? + +Flora était presque suspendue par la tête aux mains de Fulbert. La coupe +déborda. Des larmes chaudes inondèrent son visage velouté de fard. Elle +parut toute rose, sous la poudre, et plus jeune. Tout son être tordu, à +poignées, comme ses cheveux, se raidissait en une muette supplication +d’amour. Pourquoi lui gâtait-il cette heure de joie miraculeuse. Ah! il +serait donc encore jaloux... et de quoi, mon Dieu! Pour si peu de chose. + +--Veux-tu répondre? + +--Mais tu vas m’étouffer, Fulbert! Je n’ai que le souffle. Si je te +mens, tu sauras quand même. Et si je ne te mens pas... + +--Je croirai que tu mens, selon ton habitude. Il vaut mieux parler. + +--J’ai suivi... Oh! Fulbert, j’étais trop heureuse de te revoir... ça ne +pouvait pas durer... entre nous. + +--Dépêche-toi. J’attends. + +Elle essuya ses larmes d’un geste résigné, courba le front sous les yeux +de phosphore qui la fascinaient, et murmura d’un accent monotone, petite +fille récitant la leçon éternelle: + +--J’ai suivi... un soldat. Je n’avais pas de robe, et on avait tout +vendu chez moi pour mes frais d’hôpital. C’est un officier d’artillerie. +Il est en garnison tout près de la propriété de Flachère. Je l’ai choisi +à cause de ça, tu comprends. Mr Marcus m’avait bien expliqué où tu +demeurais, mais je n’osais pas t’écrire et j’avais surtout peur de leur +enquête malgré mon histoire du couteau. Ton ami me disait que tu voulais +épouser une demoiselle très riche et qu’il fallait t’empêcher de +commettre ce crime. Quel crime? Je ne sais pas, mais cette idée de +mariage-là me faisait mourir deux fois. Je suis venue dans sa garnison, +lui promettant tout et le reste, et je me suis échappée dès que j’ai eu +ma robe. Elle n’est pas neuve. Elle aurait coûté plus cher, il y a trois +ans, je t’assure. Enfin, comment voulais-tu que... + +--Tu as très bien agi. Marcus ne sait pas ce qu’il raconte. C’est un +imbécile. Il s’amuse en journaliste. Toi tu t’es amusée en... fille. +L’essentiel est que vous ne vous soyez pas amusés l’un avec l’autre, car +cela me cuirait davantage. Vraiment parlons de ta robe. Elle est +affreuse. (Il suffoquait.) Ce soldat... cet officier d’artillerie +demeure... loin? + +--Je t’en prie, Fulbert, ne me tourmente pas. Il demeure... à son +régiment, à Salons-Laffitte, là, derrière la forêt. Mais je ne le verrai +plus. + +--Ah! Et il est bel homme, très vigoureux, sentant le chien mouillé, +comme tous les soldats. N’est-ce pas toi qui m’as dit que tous les +militaires sentent le chien mouillé? + +Il éclata de rire et se releva violemment, laissant tomber Flora de +toute sa hauteur. + +Celle-ci se coucha par terre, entourant ses genoux de ses deux bras. + +--Fulbert! oh! mon Ful! j’ai tant souffert! S’il me fallait encore m’en +aller ce soir, je n’aurais plus la force. Garde-moi au moins cette nuit. + +--Le beau palais de prostituée que ma maison! Pauvre Flora! Regarde un +peu où tu es! Le vent passe au travers des murailles et la terre humide +sert de tapis. Tu te roules dans la boue avec ta belle robe. Jolie robe! +Très jolie robe! d’un goût exquis... elle est d’un rose spécial... +Attends-donc... _rose-porc_! Couleur délicate, fonçant un peu aux +coutures, c’est-à-dire devant et derrière. Y a-t-il même des coutures? +C’est fendu, simplement. Une robe pour officier, les plis servent de +galons. Allons, te relèveras-tu? + +Flora ôtait silencieusement les agrafes de son corsage. Elle +apparaissait nue, en dessous, sans corset, sans chemise et sans jupe. +Cette robe lui collait au corps comme une seconde peau. Sa gorge, striée +de petites marques ressemblant à des raies d’ongles, était encore ferme +et gracieuse. Le sein gauche exhibait une entaille rouge, deux lèvres à +peine fermées, une autre bouche qui disait plus haut que n’importe +quelle parole: voici la plaie d’amour où tu es entré jusqu’à la garde de +ton couteau, cruel! + +Fulbert fut aveuglé comme par un jet de sang. Il essaya de tourner la +tête. Flora se mit à genoux, ses bras blancs, de nouveau, s’enroulèrent +à lui. + +--Ful! je sais que tu ne m’aimes pas, que tu ne m’aimeras jamais +peut-être, mais, quand... _j’étais morte_, pensais-tu à moi? + +--Oui, j’y pensais, avoua Fulbert, tremblant de tous ses membres. + +--Tu l’as dit à ton ami Marcus et il me l’a répété, voilà pourquoi j’ai +osé revenir. + +--Mon ami Marcus est un vil entremetteur, un traître... + +--Fulbert! Écoute-moi bien. Je ne mens plus. Si je venais mourir chez +toi... si les médecins m’avaient dit que, malgré mon air de guérison, je +devais mourir tout de même bientôt? Voudrais-tu encore me renvoyer? + +Fulbert poussa un cri terrible et la dressa tout debout contre lui. + +--Qu’est-ce que c’est... répète un peu... mourir? Tu es à moi et je te +le défends. Flora, je veux savoir la vérité... + +Elle lui mit la main sur la bouche. + +--Chut! murmura-t-elle. Je mens toujours, c’est convenu! Toi, n’avoue +pas, je te veux libre, sans cela nous serions trop malheureux! Quelque +chose nous sépare et il faut que cela soit ainsi pour que tu demeures +mon maître, le seul. Si tu m’aimais comme je t’aime, cela te ferait trop +de mal. Moi, j’ai fini mon temps, et le secret de l’amour, tu peux le +garder pour une autre... Tu veux donc te marier? + +Elle ne pleurait plus, blottie dans ses bras, lui montrant, de tout +près, ses dents qui brillaient d’un sourire singulier, moitié caresse, +moitié morsure. + +--Me marier? Une invention de Marcus! Et puis, j’ignore cet art-là, se +fiancer, promettre la fidélité qu’on vous promet, ne pas être jaloux des +hommes qui passent, de tous les hommes, simples officiers ou puissants +civils. Non, vraiment, je n’ai guère envie de me marier... aujourd’hui. + +--Alors, répondit Flora dans un long soupir, c’est ici la maison de la +joie. On ne va pas, bien sûr, se ravager la figure à pleurer... parce +qu’on a tué ou qu’on est mort! Quand nous nous disputerions +éternellement, cela n’y changerait rien! On s’est rencontré trop tard, +mais on mettra les morceaux doubles... et rien n’effacera mieux la +cicatrice. Je n’ai connu personne avant de te connaître. Qui donc aurait +osé me tuer par jalousie? Prends garde aux vierges, Fulbert! A celle que +tu dois aimer après moi! Les vierges vont en paradis, mais elles ne le +donnent pas. Sans moi, jamais, jamais tu ne seras heureux, mon Ful! Et +ce sera là mon unique reproche... + +Fulbert la ramenait vers le lit, le pauvre lit de sangle, si étroit et +si dur. Ils y tombèrent enlacés. + +--Chère Flora menteuse, pourtant si vraie, qui vit... tellement elle en +meurt, ma Flora unique, celle à tout le monde! Ah! oui, je l’attendais +sans le croire possible, ce retour de joie... J’ai tant rêvé de ton sang +qui coulait sur mes mains, lentement, lentement, comme une eau tiède ou +la langue lécheuse d’un chien soumis. Le mariage? Où avais-je la tête? +Moi, ton amant... Mais, j’y songe! As-tu faim? As-tu soif? + +Fulbert se détacha de sa bouche pour respirer douloureusement à son +tour. + +--C’est qu’il n’y a rien, ici, fit-il, un peu inquiet. Ni pain frais, ni +vin fin. Ah! l’horreur de mon existence, ma pauvre Flora! Dans quelle +fosse viens-tu choir, toi et ta robe rose, si veloutée par les baisers +qui savent payer en douceurs. Je n’ai rien, rien à t’offrir, ce soir, ma +fille. + +--Ne te tourmente pas, Ful, moi j’ai de l’argent tout au fond de la +poche de ma vilaine robe rose. Nous partagerons comme jadis, les jours +de dèche. Nous boirons de mon sang tous les deux... tu communieras de ma +chair et tu me pardonneras de ne pas pouvoir te donner davantage. Je +suis venue aussi pour te sauver de la faim de l’estomac... c’est celle +qui fait le plus de mal, sur le moment. Ton cœur, ensuite, aura plus +chaud près du mien. Mon petit grand Ful! Comme tu es maigre! Je compte +les os de tes mains dans mes doigts. + +--Toi, tu ne songerais pas à épouser mes mains dans cet état, petite +Flora, l’anti-bourgeoise? + +--Épouser tes mains! Tu as toujours de si drôles de paroles. Ah! tu n’as +guère changé d’esprit, mon Ful! + +--On épouse les mains puisqu’on les demande en mariage! + +--Tu as raison, mais si on n’épousait que ça... + +Il eut un rire franc. + +--Ça pourrait valoir mieux, certainement, sous le rapport de la +correction. + +Flora regarda autour de l’unique chambre de leur maison de joie. C’était +sombre. Dans un coin, la lanterne qu’on lui avait prêtée, un soir, pour +s’éclairer jusqu’à _son château_, scintillait vaguement, d’un fer blanc +plus propre que le reste de son ménage. La fille se dressa, résolue, +noua ses cheveux et boutonna son col, chercha son manteau. + +--Je vais aller au plus près, je trouverai bien du pain et des légumes, +une côtelette pour toi. Demain on arrangera des menus plus soignés. Dans +ce sale pays, on doit tout de même vendre des choses ordinaires. Comment +t’y prends-tu, d’habitude? + +--Je vais quelquefois dîner chez le directeur de Flachère. + +--Ce M. Davenel qui a une fille? Un homme riche? + +--Oui. + +--Alors, tu n’es pas invité... ce soir? + +--Non! + +Il la contemplait, les yeux phosphorescents, ayant oublié et la faim et +la soif. Il ajouta de son plus âpre accent de gouaille: + +--Tu as de la servante dans la peau, Flora, il faut que tu t’occupes de +la cuisine... maintenant. + +Elle se baissa pour allumer la lanterne, ne découvrit pas les +allumettes. + +--Je m’occupe de toi, d’abord, car, moi, je n’ai plus d’appétit depuis +longtemps. Tout ce que je mange a le goût de la terre. + +--Ne te reste-t-il pas le goût de la volupté? Ou as-tu peur que je +défaille dans tes bras? + +Flora reposa la lanterne sur le sol. + +--Comme ça, donc? Sans dîner... Ful? + +--Le festin d’amour, oui, le seul où je puis m’enivrer pour oublier... +ta mort et ma vie. + +Ils retombèrent enlacés sur le petit lit de sangle, si dur! + + * * * * * + +Le lendemain, à l’aube, une aube douce et claire après une nuit très +fermée, une nuit sans étoiles, Flora se releva sur un coude, le regarda +dormir à ses côtés. Il dormait en petit enfant qui a retrouvé sa bonne +mère, la Volupté, il dormait très pâle et très maigre, malgré un léger +souffle qui gonflait sa poitrine d’un nouveau plaisir de vivre. La +chambre était remplie de l’aurore qui entrait par tous les trous de la +toiture. Toute la pauvreté de ce logis bizarre éclatait de couleurs +naïves. On eût dit un ménage d’enfant. Des petits plats, une petite +terrine, un verre, des petits brins de bois coupés menus pour la flambée +dans un âtre de sauvage fabriqué maladroitement par un homme trop +civilisé. Mais on voyait des fruits rangés sur une planche suspendue, +hors des atteintes du rat voleur ou des pies qui se permettaient souvent +une descente par le plafond. On devinait les soins méticuleux du +solitaire pour garer les miettes de son repas de toute profanation. Il +avait une serviette pendue devant le pain, comme le rideau d’un temple. + +Flora souriait. + +Sain et robuste, il dormait nu, n’ayant pas peur de s’enrhumer, sans +draps, les pieds seulement couvert du tas de ses vêtements, histoire de +les défendre, la nuit, contre toute intrusion malhonnête. Il semblait +fait définitivement à sa vie de pénitent du désert... mais ce matin-là +il ne se réveillait pas pour l’habituel chapelet de misère à se réciter +à lui-même. Il ne pensait ni au feu, ni au pain, ni à la boisson, trop +trouble, de son café mêlé de glands grillés, ni à l’heure de la chasse +aux légumes perdus. Il dormait, tel un roi, sur son trésor enfin +reconquis. + +Flora eut un frisson. Sa chair était bleuie par endroit, elle sentait +ses reins brisés, sa poitrine creuse. On lui avait vidé le sein de tout +le sang de son cœur et la cicatrice, avivée sous le jour, se glissant +jusqu’à elle comme la lame d’un couteau brillant, se faisait plus rouge, +entr’ouvrait deux lèvres presque humides, une fente de bouche pourpre +qui venait de vomir une âme dans la folie des étreintes. + +Elle toussa nerveusement. + +Il s’éveilla, se jeta sur elle, très vite remonté vers la joie de la +voir nue et encore belle, ses cheveux tordus derrière eux avec un air de +serpent qui les guetterait. + +--Aime-moi! murmura-t-il, la saisissant à pleins bras. Dis-le-moi, +prouve-le-moi toujours ou je croirai que tu es un fantôme et j’aurai +peur! N’est-ce pas que le bonheur guérit? + +Elle le repoussa, baissant les yeux. + +--Non, je me sens mal. Regarde, on jurerait que ça saigne... + +Elle désignait sa plaie que le soleil, à présent, faisait resplendir. + +Il fronça les sourcils, serra les poings. + +--Et puis, continua-t-elle doucement, il faut que je garde des forces +pour aller aux provisions. Tu voudras déjeuner... tu n’as pas dîné hier. + +--C’est juste! Va donc retrouver ton soldat, répondit-il tout grondant +de rage. Tu ne seras jamais qu’une putain! (Se tournant du côté du mur +il ajouta, la voix sombrée dans un sanglot:) La putain... c’est celle +qui se refuse. + +Elle eut un sourire triste, le sourire de son secret, car, maintenant, +elle sentait bien que le médecin ne l’avait pas trompée; si elle +reprenait sa vie de fille, elle en mourrait. + +... Mais elle se donna, plus tendrement, les yeux fermés, répétant: + +--Oui, tu as raison, le bonheur n’a jamais tué personne. + + + + +X + +DANS LA FOSSE COMMUNE + + +Le haïssait-elle? + +La haine? Il lui était bien difficile d’enchaîner de ce mot ses +sentiments de bourgeoise offensée et ses intimités d’amoureuse égoïste. +Elle se trouvait dans la période aiguë de son tourment, d’autant plus +grand qu’elle ignorait sa nouvelle résidence depuis plus de deux mois, +son tourment de femme délaissée, dédaignée, n’ayant peut-être jamais eu +de puissance réelle sur ce fougueux garçon. Il n’était, hélas! pas du +bois dont on fabriquait les pantins! Il n’était pas sa chose, son objet +de vitrine. + +Le père affirmait qu’il habitait encore la cabane du bord de la forêt. +Des ouvriers prétendaient qu’on l’avait aperçu rôdant à Salons-Laffitte, +du côté d’une maison louche où les artilleurs de la garnison allaient +souper avec des filles, et les servantes s’écriaient, pudibondes: + +--Voilà un oiseau de malheur parti! Bon voyage! Nous n’irons bien sûr +pas fouiller son nid pour y trouver de la vermine. + +Le vieux Jacqueloir et Gaufroi le rimeur se renfermaient en un prudent +mutisme, tout en échangeant quelques signes d’intelligence. Du moment +qu’il s’agissait d’histoire de femmes, ils pensaient qu’il valait mieux +ne pas déranger l’oiseau funèbre. Enfin, on ne savait rien, ni elles, ni +eux, ni personne, et cela n’avait pas la moindre importance; un vagabond +arrive, on lui fait l’aumône, il s’en va, on ne lui doit plus que +l’oubli. + +L’oubli! Marguerite Davenel tournait lentement, colombe malade, autour +de sa cage, de sa chambre virginale où tout était pur, les rideaux de +mousseline, les tapis de toisons pascales, les petits ronds au crochet, +toiles d’araignées blanches veuves de leur mouche. Que faire? Elle était +prisonnière dans sa dignité de fille vertueuse. Une phrase, une démarche +imprudentes, et elle découvrait l’odieux mystère d’une liaison avec un +bandit sans foi ni loi qui s’amuserait à renier publiquement ses aveux +si la fantaisie lui en prenait. Écrire? Jamais! C’était probablement +cela qu’il attendait, une preuve palpable pour commencer un savant +chantage. En avouant tout à son père elle risquait une scène effrayante. +Elle s’imaginait aisément la stupeur de ce grand capitaine de +l’industrie (qui lui reconnaîtrait, un jour, cinq cent mille francs de +dot), en apprenant que son unique enfant, créature absolument bien +élevée, aimait un malfaiteur capable de lancer une bombe ou d’éventrer +un coffre-fort, les soirs d’avril! Et par-dessus tous ces raisonnements, +elle ignorait la valeur de sa passion personnelle mise en regard de la +valeur sociale de cet individu. Il y a positivement des gens qui ne +s’épousent pas. Toute une lignée d’honnêtes femmes criait en elle contre +le scandale d’une union aussi monstrueuse. Quand bien même son père +serait arrivé à métamorphoser ce pseudo-anarchiste en rond-de-cuir, en +aurait tiré un Jacqueloir de l’avenir ou un Gaufroi du présent, elle +n’aurait jamais pu consentir à ce mariage. Et c’était bien parce qu’elle +ne connaissait pas au juste le motif de son tourment qu’elle souffrait! +Elle finirait par le haïr sincèrement surtout parce qu’elle souffrait +trop. + +Elle ne mangeait plus, ne buvait plus sans songer à la gourmandise +voluptueuse de ses lèvres. Elle ne lisait plus un mauvais livre sans +entendre la caresse bizarre de ses paradoxes, de sa voix âpre et rauque, +laquelle s’adoucissait si singulièrement sur certains mots, se faisait +câline comme une voix de ces petits de la crèche quand ils imploraient +d’elle du sucre d’orge ou une tape sur la joue. Il ne lui avait pas +semblé dangereux parce qu’elle le considérait non comme un homme, bon ou +mauvais, mais comme un animal, un fauve aux pattes entravées exhibant +encore les plaies de son corps mordu par tous les chiens. On ne reproche +guère à un fauve de ne pas posséder un tempérament de bichon favori. Il +n’avait pas de honte et il ne savait point l’élégance des orgueils +hypocrites, des petites comédies de salon ou de chambre à coucher... +mais... + +... Mais connaissait-elle bien, en lui et ses leçons d’amour _parlé_, +l’homme qui aime une femme, puisqu’il était à la fois plus et moins +qu’un homme ordinaire? Que pouvait-elle conclure en présence d’un +abandon si complet, de ce brusque retour à la vie des bois d’un loup +très peu apprivoisé, si peu qu’il préférait son ancienne misère au +collier souple de son bras blanc? Le souvenir de ses dernières injures +lui cuisait abominablement et elle ne se serait pas trop étonnée de voir +sur ses chairs des traces de fouet. Il l’avait traînée dans une fange +pire que les dessous de Flachère. Il l’avait précipitée toute vive, +toute vierge, dans la fosse commune du plaisir. L’idée de Marguerite sur +les filles qui trafiquent de leur corps était naturellement celle de +toute créature ayant reçu la certaine éducation que l’on admet dans la +meilleure société moderne comme le brevet d’une certaine morale. On ne +dissimule plus aux jeunes filles de vingt ans qu’il existe des femmes +qui font le trottoir, mais cette armée, nécessaire à la conservation des +mœurs de jeunes gens à marier, se subdivise en plusieurs catégories dont +le classement s’organise rien qu’en dépouillant le courrier du matin. Il +y a la grande demi-mondaine qui touche aux arts (on sait par quoi!), +dont les toilettes, les hôtels et surtout l’assassinat sont un +premier-Paris acceptable (on ne passe pas les détails); puis il y a la +fille-mère, personnage sympathiquement louche qui a perpétré le malheur +éternel d’un brave homme en lui lançant du vitriol; puis enfin la fille +tout court ou la pierreuse, en argot des boulevards, le rebut de +l’humanité. Celle-là, les ouvriers et les domestiques ont le droit de +l’appeler d’un nom plus populacier. Ce nom sonnait encore à ses oreilles +de pucelle et elle en demeurait étourdie, affolée. C’était une injure +absurde, un cri de charretier sauvage, de soldat ivre, ça n’avait pour +elle aucun sens et cependant c’était cela qui l’avait le plus blessée. +Elle entendait ce mot-là retentir dans le profond silence de ses nuits +et elle l’entendrait jusqu’à sa mort. Elle avait bien pensé une seconde +à se tuer pour ce seul mot-là. Et elle demeurait seule, murée dans cet +isolement où hurlait le mot, grinçant des dents de colère, claquant des +dents de terreur. Un abîme s’était creusé entre elle et lui qu’il avait +voulu creuser lui-même, généreusement, mais elle devinait bien que cet +homme, dépourvu de sens moral, sinon de chevalerie, enragé de misère, +capable de choses effrayantes, la méprisait pour sa prétendue gloire +d’honnête fille, de pure bourgeoise. Ce n’était donc pas un triomphe de +se garder aux yeux d’un amoureux pauvre? Elle n’avait, en effet, jamais +songé à faillir. Rien ne lui semblait plus sot, dans les livres, que la +ligne de points... le moment du sacrifice. Elle n’excusait pas ce petit +instant de folie qui gâtait tout le roman à ses yeux. D’ailleurs, +donnant donnant, s’il existait le plaisir de prendre, il fallait au +moins qu’il y eût le plaisir de se donner. Elle n’avait pas le goût des +choses sales... et elle redoutait les enfants, cette peste, la suite +logique de tout mariage d’aventure. Quand elle se marierait +sérieusement, elle verrait à mettre de l’ordre à ce sujet dans son +ménage. Il y a l’amour tout court, qui est se plaire. Une sorte de +marivaudage gracieux, propre, n’allant pas jusqu’au jeu de main trop +poussé. Elle aimait un homme pour avoir peur de lui, mais pas pour +succomber, parce qu’alors le jeu n’en aurait jamais valu... l’incendie! +Non, elle ne brûlait pas... et pourtant se sentait damnée, elle qui ne +croyait que par politesse aux choses de l’au-delà. Il existait un enfer, +un trou noir, une fosse commune où l’on roulait pêle-mêle les femmes de +vilaines mœurs et les vierges qui avaient seulement tendu leurs mains +aux mains des démons corrompus. Elle se voyait la compagne de ces +malheureuses et elle hurlait comme elles en dedans, elle hurlait avec +les loups qui l’avaient mordue, plus malheureuse mille fois, elle qui ne +pouvait ni se plaindre ni se sauver avec les loups!... + +Son orgueil de vierge? + +Une bonne plaisanterie! Que lui restait-il d’agréable maintenant qu’elle +ne le reverrait plus. C’était là l’enfer, ne plus le revoir. Il ne +devait pas revenir à cause de l’abîme creusé non pas précisément entre +elle et lui, mais entre son père et l’époux futur qu’il aurait pu +devenir. Elle avait joué au petit jeu de main pigeon vole, et elle avait +perdu un mari, l’unique mari qui l’aurait peut-être aimée pour +elle-même, en dépit des dessous de Flachère et de sa fortune qui faisait +reculer les prétendants soucieux d’étiquette. Elle n’avait jamais rêvé +d’épouser qu’un roi riche ou pauvre. Elle désirait un sceptre, celui de +l’élégance ou de l’horreur... Mais elle ne voulait pas du monsieur banal +qui la laisserait par paresse ou bêtise croupir dans le fumier de sa +fortune. Ah! fuir, se sauver, sa robe de vierge sur la tête, rejoindre +les loups, serait-on poursuivi par tous les chiens de garde, rejoindre +les loups, mordue, couverte de plaies, pour hurler enfin avec eux, les +punir ou en être définitivement dévorée. + +Et, chose étrange, elle ne risquait pas un geste de liberté, ne sortait +même plus pour des promenades au jardin, ne posait aucune question, ne +poussait aucun soupir, tournait lentement dans sa cage de colombe +blessée à mort sans songer à l’acte décisif qui l’aurait guérie. + +L’amour, chez quelques espèces particulières de femmes, est si +réellement une maladie qu’elles peuvent éprouver ses tortures ou sa joie +sans être amoureuses. Mlle Davenel aimait Fulbert, ou le haïssait, à la +façon dont on a un abcès. La fièvre qui minait ses sens la portait à +coucher seule, et voilà tout. + +Le raffinement de son supplice, c’était la phrase de son père: «Ces +gens-là manquent de poigne!» Il la répétait souvent, tout heureux de +rencontrer le défaut de la cuirasse dans _ces gens-là_, l’autre monde, +celui des révoltés. N’avait-elle pas dit un jour: «Oh! vous n’avez tué +personne!» Au repas pris en commun avec M. Davenel, Marguerite sentait +mieux le poids de sa riche misère. Il fallait manger... avait-il faim, +lui?... boire... avait-il soif?... et s’occuper puérilement de fleurs et +de fruits, mener la monotone vie de tout le monde pendant une heure, +conserver des attitudes indifférentes, ne pas renverser d’un mouvement +trop brusque le verre plein ou la salière... Et l’absent assistait au +repas, si correct, il demeurait là, debout près de la porte à jamais +refermée sur lui. Elle le revoyait tel qu’il était apparu un soir, les +prunelles en feu, la bouche tordue de son rire cynique: «Mademoiselle +votre fille est une jolie personne, qui ment déjà fort bien!» Où +avait-elle lu cette phrase cinglante qui semblait écrite pour toutes les +filles de bourgeois depuis des siècles? + + * * * * * + +Avril sema ses pétales de fleurs d’amandiers. + +Mai, follement, éparpilla les clochettes du jasmin d’Espagne. + +Et juin fit éclater ses roses, toutes les roses de Flachère. + +--Je pense, déclara, un matin, le père de Marguerite en veine de phrases +maladroites, que l’_anarcho_ s’est tiré d’affaire. On l’a rencontré +dimanche à Salons-Laffitte, avec _une sœur_! + +--Une sœur... sa sœur... il a une sœur, à présent? + +Le père déploya son journal pour cacher un demi-sourire de circonstance, +et il s’empressa d’ajouter, l’accent très réservé, parce qu’on ne doit +pas scandaliser les enfants: + +--Pourquoi pas! Il paraît que les compagnons de la bombe peuvent avoir +des parents comme les simples mortels. + +Une sœur... Il ne lui avait jamais mentionné sa sœur dans ses +confidences les plus intimes. D’ailleurs, il ne parlait jamais de sa +famille, il s’était déclaré très nettement orphelin. + +Marguerite se sentait tellement bouleversée par cette nouvelle qu’elle +demanda la permission de ne pas servir le café. Elle grimpa chez elle, +sautant de marche en marche, une sorte de vertige la faisant se balancer +sur elle-même comme une femme s’inclinant sous l’effort d’un vent +furieux. + +Ah! il avait une sœur?... + +Était-ce vrai, était-ce faux?... Son père ne voyait rien, ni vérité, ni +mensonge. Il n’avait probablement pas plus compris l’histoire de la sœur +contée par des employés que l’histoire de sa migraine du dessert causée +par le temps orageux de cette matinée de juin si suffocante. Et elle se +remit à tourner autour de sa cage, se rongeant les ongles. Une sœur. Il +devait habiter Salons-Laffitte, avoir quitté sa cabane de la lisière du +bois. + +Enfin pourquoi n’irait-elle pas voir de ses yeux cette sœur, si elle +existait, et qui, si elle représentait une parente ayant eu pitié, +pouvait bien demeurer chez lui, s’être installée dans sa cabane +d’ermite? + +Ah! l’atmosphère était étouffante! Elle attendrait le soir pour sortir, +mais elle sortirait, oui, ce jour même. Elle prétexterait une course à +la crèche, qu’elle négligeait trop depuis deux mois, et elle gagnerait +les hauts épandages, la lisière de la forêt, elle irait... _en passant_. +Marguerite, ce jour de chaleur orageux, se sentait chassée de chez elle +par une puissance inconnue. Elle en arrivait au comble de ses +souffrances et de sa rage... il fallait savoir d’une manière ou d’une +autre si la terrible maladie, gagnée au contact de ce démon, était de +l’amour ou de la haine. + +Elle sortit vers trois heures, ne pouvant plus calmer son impatience. Il +faisait certainement un temps exaspérant. Les plus courageuses +résolutions tiennent à l’état du ciel. Peut-être aussi son enfer +intérieur la poussait. Devant elle, un espace bleu flambait, limité par +de vagues nuées roussâtres qui se fonçaient au-dessus de la ligne sombre +des bois. Là, on aurait dit que des arbres s’exhalait une espèce de +fumée montant d’un foyer mystérieux moitié braise émeraude moitié vapeur +de soufre. + +Marguerite avait sa robe de chambre, un peignoir de batiste blanche +fanfreluchée et une ombrelle de soie de Chine, pas de chapeau. Elle ne +savait plus comment elle était descendue de chez elle et comment elle +avait oublié de prendre son canotier accroché dans le vestibule. +D’instinct, elle se mentait à elle-même, ne trouvant pas l’occasion de +dissimuler le but de sa course à des servantes ou à des employés. + +--Je vais aller jusqu’au bout du champ de betteraves, si je ne rencontre +personne j’irai jusqu’à la crèche et de la crèche... Cependant j’ai +oublié mon chapeau. On ne fait pas de visites à des gens sans chapeau un +jour pareil. Mais il vaut mieux que je n’y aille pas... ce sera pour +demain. Je m’habillerai soigneusement. Je mettrai une voilette et je +dirai ce que j’ai à dire. Papa est fou de laisser un abri à ces gens qui +ne le payent pas et qui vivent sur nos terres comme des ennemis. Sa +sœur! Ce n’est pas une sœur... En tous les cas, il n’aura pas de femme +chez lui chez moi. Un bon prétexte, ce serait d’y aller pour les mettre +dehors... + +Et elle tourna la crèche, laissa les rails du Decauville sur sa gauche, +se jeta en courant dans le sentier menant au bois. + +Il osait cela, lui, son bien, sa chose, son amoureux. + +Elle courait dans l’atmosphère saturée d’électricité, tourbillonnant +comme un petit volant de plumes blanches lancé par une élastique +raquette. Ah! il se permettait d’avoir une sœur, mais elle! ne +l’avait-il pas appelée littérairement sa petite sœur incestueuse? En +tous les cas si cette sœur était absolument légitime, elle, la petite +sœur incestueuse pourrait peut-être s’entendre avec elle. On ramènerait +le loup déchaîné à sa prison et on lui ferait rétracter les affreuses +paroles... Maintenant _la sœur_ devenait le bout du ciel bleu dans +l’horrible tempête de son âme. + +Elle allait, allait si vite qu’un moment elle dut s’arrêter contre un +grillage de fil de fer, s’accrocher des ongles comme un pigeon blanc +abattu par un coup de gaule sur le treillis d’une volière. + +--Une sœur! Jeune ou vieille? + +Elle éprouvait une telle crispation de gorge qu’elle n’avalait plus sa +salive. Et puis elle avait très chaud, son corset la serrait trop, elle +sentait un peu de sueur lui tiédir les aisselles. Cela marquerait sous +les manches de son peignoir qui justement n’était pas de la plus +irréprochable propreté. Elle se redressa, reprit son élan. + +Elle arriva sans s’être aperçue du crochet depuis la crèche; d’un +mouvement machinal, elle poussa la barrière du jardinet et s’arrêta +encore. + +Tout paraissait bien désert, bien sauvage. Parmi des ronces rampantes et +des vignes maigres, elle remarqua des touffes de violettes fraîchement +plantées, d’humbles violettes des bois pâlottes à cause de l’ombre et, +près d’elles, une petite cruche fêlée pour les arroser, mais les fleurs +n’auraient bientôt plus besoin d’eau, car elles séchaient sur leurs +tiges, ce n’était plus pour les fleurettes pauvres la saison du +triomphant parfum. + +Marguerite heurta du manche de son ombrelle la porte disjointe de la +maison, sans nul doute abandonnée. + +Ce fut _la sœur_ qui vint lui ouvrir. + +Et les deux femmes demeurèrent en présence, immobiles, effarées toutes +les deux de s’apercevoir autrement qu’elles s’étaient rêvées. + +Flora portait toujours sa robe rose ignoblement crasseuse, sans corset, +mal coiffée, ses cheveux roux, d’un roux presque noir, ou teintés de +suie, lui embrouillaient les traits, une mèche lui galopant sur toute la +face. Son corsage déboutonné, car elle aussi avait chaud, laissait +entrevoir la cicatrice de sa gorge. Elle tenait à la main une veste +d’homme qu’elle brossait ou reprisait. Ses doigts semblaient si minces +qu’on aurait eu peur de les briser en les serrant; elle se traînait, +l’air exténuée, vacillait sur ses jambes. Ces deux mois de caresses +l’avaient fondue dans sa robe rose toute éreintée aux coutures. Et sa +bouche plus grave, plus pâle, prenait un pli de désespérée lassitude. +Cependant ses yeux d’un éternel vert printemps resplendissaient encore +d’une lueur, d’une de ces flammes qui consument les pécheresses, mais +leur fait jaillir un dieu du regard aux heures d’amour. Ce jour-là elle +se négligeait, parce qu’il était sorti. Sans coquetterie aucune, elle se +dépêchait pour les besognes utiles, lavait le peu de linge, recousait +des boutons, brossait des habits... bientôt elle serait obligée de se +retirer tout à fait du nid d’amour, et il convenait de laisser partout +le souvenir de son dévouement d’amante. La porte s’ouvrant sur cette +intruse, elle fut un peu éblouie de tout ce blanc, de ce soleil, de ces +cheveux blonds, et derrière Marguerite entra vaguement la nuée de +l’orage qui s’annonçait. + +--Bonjour, Mademoiselle, dit-elle d’une voix jeune et chantante qui +contrastait péniblement avec le délabrement de toute sa personne. Que +désirez-vous? (Elle ajouta, penchant la tête sur une épaule pour y voir +sous la mèche battante de ses cheveux.) Est-ce que vous ne seriez pas +Mlle Davenel, la fille de notre propriétaire? + +C’était à la fois ironique et naïf. Il lui avait fait si souvent le +portrait de cette belle personne honnête qu’elle la reconnaissait tout +de suite pour sa plus mortelle ennemie... sa propriétaire! + +--Je suis en effet Mlle Davenel, fit Marguerite d’un ton hautain, et je +suis venue de la part de mon père, _en me promenant_, pour savoir où +vous en étiez de votre déménagement. Est-ce que Monsieur votre frère +(elle appuya sur le titre) n’est pas ici? + +Flora boutonnait son corsage d’un geste d’adorable pudeur. + +--Oui, dit-elle très doucement, mon frère est sorti et il ne reviendra +qu’à la nuit si le temps ne se gâte pas; il est allé chercher de +l’ouvrage à Paris... Vous ne voudriez pas vous asseoir un moment, +Mademoiselle, puisque vous êtes ici chez vous? + +Devinant que ce qui pressait le plus ce jour-là était de sauvegarder les +convenances, elle se fit toute respectueuse, avec une nuance de +tendresse dans la voix, pour bercer l’ennemie. + +--Ah! oui, notre déménagement... nous devons beaucoup de termes, bien +sûr... c’est si triste de déménager tout le temps... et quand il ferait +si bon à la campagne par ces chaleurs... enfin... vous nous accorderiez +encore combien de jours?... Vous êtes si jolie que vous ne devez pas +être une propriétaire bien méchante, vous. + +Elle se cramponnait à cette histoire du terme, essayant de ne pas +commettre trop de gaffes. Qui avait inventé l’histoire du frère et de +quelle catastrophe était-on encore menacé? + +--Vous comprenez, fit Marguerite, fermant son ombrelle et pénétrant dans +cette redoutable obscurité d’antre, qu’après ce qui s’est passé il +serait impossible à mon père de vous louer cette cabane. Elle est +d’ailleurs inhabitable hiver ou été, je crois. + +--Je comprends... je comprends... murmura Flora d’un accent détaché de +tous les biens du monde. Moi je vais partir... mais lui... où ira-t-il? +Je vais vous expliquer, Mademoiselle; j’étais là pour mettre un peu +d’ordre. Un homme c’est toujours si gosse sous le rapport du ménage... +Vous ne voulez pas vous asseoir sur ce lit, dites, Mademoiselle, on est +fatigué de ce temps d’orage. Je vous en prie, asseyez-vous... la +couverture est bien propre, je l’ai lavée et fait sécher hier... je +laisserai tout comme je l’ai trouvé, voyez-vous, je sens que ce sera +mieux ainsi... le quitter sans rien déranger de plus!... Ah! le pauvre +petit... mon Ful... où ira-t-il? + +Ses yeux brillaient de larmes, elle parlait tout à coup comme une +vieille, une très vieille sœur, celle qu’on a initiée aux pires +frasques, celle qui fut rudoyée, adorée, battue et rappelée tant de +fois, celle qui revient toujours sur la pointe du pied quand dort la +bête pour nettoyer les taches de vin sur les vêtements, les taches de +sang sur les mains. Pauvre petit! Pauvre Ful! Sûrement qu’il n’avait +jamais su se tenir, et que deviendrait-il quand elle l’aurait +définitivement quitté? Voici qu’une demoiselle haineuse leur croulait en +avalanche de neige dans le dernier orage de leur passion. Ah! c’était +donc là cette belle personne dont il disait: «C’est une bien stupide +créature!» et dont Marcus, le journaliste, espérait empêcher le mariage? +Oui, elle était jolie fille... on la séduirait facilement si on savait +la prendre par la vanité, car elle s’était assise dès que Flora lui +avait glissé un compliment. A présent, elle regardait sournoisement ses +petits souliers de peau blanche comme un baby qui aurait la bizarre +envie de les sucer. + +Flora s’assit à l’autre bord du lit de sangle, reprit sa couture +interrompue, courba la tête. + +--Je voudrais bien vous parler, mademoiselle Marguerite, puisqu’on m’a +dit que vous étiez très bonne, commença Flora de sa voix chantante +devenue poignante comme un sanglot; depuis deux mois que je suis ici, +j’ai pu causer à des tas de gens de Flachère et des environs. J’ai vu, +de loin, n’osant pas y entrer, la crèche que vous avez fait bâtir pour +les petits enfants pauvres du pays, et je sais qu’aux réfectoires de la +coopérative, où j’achète quelquefois du vin, on a l’ordre d’en donner +aux mendiants qui traversent vos jardins. (Elle hocha le front, passa +ses doigts minces sur ses cheveux pour les séparer en bandeaux et y +mieux voir.) Faut pas nous gronder trop alors de ce que nous sommes +encore ici... + +Marguerite se mordit les lèvres. + +--Mais, Mademoiselle, c’est mon père seul qui a le droit de vous garder +ou de vous renvoyer. Je ne suis pas la maîtresse... + +--Oh! non, une jeune fille, ça n’est pas la maîtresse... bien sûr, +murmura Flora plus humble et plus repliée encore sur elle-même, pourtant +si vous vouliez... puisque vous êtes belle comme un ange... vous +prieriez votre papa... moi je n’oserai jamais l’aller trouver, je n’ai +plus de robe convenable et mon frère me l’a bien défendu... vous +prieriez votre papa de reprendre Fulbert chez lui. Il travaillera tant +qu’il rachètera ses fautes, allez. Moi, je le connais bien, mon Ful, +c’est un mauvais sujet, mais il est capable des meilleures choses. Si je +savais, moi, tout ce qu’il sait, je vous démontrerais le fond de toute +cette affaire... Il n’y a guère que moi qui puisse y démêler la vérité. +Est-ce que je vous fâche, Mademoiselle, en vous parlant de lui?... + +Marguerite, soupçonneuse, regardait cette fille, les yeux mi-clos, la +bouche un peu pincée. Ce torchon de peluche rose ayant l’air d’avoir +essuyé la vaisselle ne pouvait vraiment pas être la compagne légitime ou +illégitime de Fulbert, le lettré, le railleur qui trouvait de la boue au +bord des jupes les plus blanches et les plus garnies de dentelles. Non! +ce n’était que sa sœur, une sœur malade, probablement étiolée par la +misère, aussi déchue que lui, plus peut-être, car les femmes qui tombent +vont toujours plus bas que les hommes dans la chute. Ensuite, il y avait +une preuve péremptoire de leur parenté: ils se ressemblaient. + +Mlle Davenel, Marguerite, la vierge instruite, ignorait cependant que +les amants dont les lèvres ne se séparent guère que pour manger ou boire +(chez eux on se nourrissait assez peu souvent) ont, en effet, d’étranges +ressemblances, et finissent par se modeler l’un sur l’autre dans la +continuité de l’étreinte. + +--Non, Mademoiselle, vous ne m’offensez pas du tout en me parlant de +votre frère, et je n’ai aucune animosité contre lui, veuillez en être +persuadée. + +Flora eut un sourire navré. + +--Alors, pourquoi que vous ne l’avez pas mieux mis dans ses meubles? +(Elle se reprit, confuse de ce qui venait de lui échapper.) Je veux dire +pourquoi que votre père le laisse coucher sur la terre nue? Oh! +Mademoiselle, si vous saviez comme il fait humide la nuit chez nous... +chez vous... c’est rien de vous le dire... j’en ai les reins tout +perclus... c’est que, voyez-vous, je ne suis pas bien portante, moi... +j’ai... j’ai... une maladie de poitrine, et les médecins ont dit que je +ne finirais pas l’été. Mon frère n’en sait rien, ça, il ne faut jamais +le lui dire... ce serait trop pour lui qui a été si malheureux à cause +de moi. (Elle s’arrêta, le regard suppliant.) + +--Pauvre femme, dit Marguerite, qui se voyait un rôle d’ange bénisseur +tout préparé, aussi l’occasion de se créer l’héroïne d’une prochaine +aventure d’amour qu’elle pourrait comparer aux plus extraordinaires des +romans modernes. Vous êtes tuberculeuse, mais votre frère doit bien s’en +apercevoir... où couchez-vous, quand il est là? + +Flora désigna une paillasse dans un coin, que précisément elle avait +tirée de leur misérable grabat pour l’aller remuer au soleil. + +--Là-dessus, Mademoiselle. Seulement (et elle eut un sourire singulier), +nous tendons un drap entre nous... (elle ajouta de sa voix mystérieuse:) +Faudra bien que le drap se tende tout à fait, celui des morts sépare +bien mieux... + +--C’est horrible de plaisanter ainsi, fit Marguerite en tressaillant, +cela porte malheur d’appeler la mort avant... le temps. Vous êtes encore +jeune, Mademoiselle? + +--Quel âge me donneriez-vous? questionna Flora en cassant son fil pour +dissimuler le pli amer de sa lèvre. + +--Probablement trente-cinq ans! + +Flora eut l’héroïque courage de répondre: + +--Vous ne vous trompez pas. + +Elle en avait vingt-huit. + +Et comme si le calice devait lui être versé tout entier, Marguerite +ajouta poliment: + +--Vous avez dû être bien belle, autrefois. + +On causait, n’est-ce pas, entre femmes! + +--Oui, je le crois... mais je ne m’en souviens plus, dit la pauvre +abdiquant en martyre devant le joli et inconscient bourreau. + +--D’autres peuvent s’en souvenir, insinua Mlle Davenel avec une méchante +finesse. + +--Ah! si j’étais bien certaine de donner encore du bonheur à devenir +couleur de cendres! + +Il y eut un silence glacé malgré les roulements de cet orage qu’on +entendait gronder au loin et la chaude atmosphère saturée d’odeur de +soufre, atmosphère odieusement pourrie comme chaque fois que ce pays +exhalait son âme dans l’étreinte d’une rafale. + +--Mon Dieu, s’inquiéta Marguerite, il va pleuvoir et je suis venue ici +nu-tête, sans même un cache-poussière! + +--Je vous prêterai mon manteau, répondit Flora d’une voix sourde. + +--Non, non! j’attendrai! répondit Mlle Davenel, épouvantée à l’idée de +ce manteau, sans trop savoir pourquoi. La pluie ne dure pas en cette +saison. + +Puis elle espérait toujours que Fulbert rentrerait. Flora, immobile, +avait cessé de coudre. + +--Enfin, je vais parler à mon père dès ce soir, Mademoiselle, reprit +Marguerite, s’efforçant de rompre un silence qui la gênait +singulièrement. Est-ce que vous savez de quelle façon brusque M. Fulbert +nous a quittés? + +--Je ne sais rien, laissa tomber Flora lentement, les mains jointes sur +son ouvrage, rien, rien, mais... il y a des choses que je devine. Ceux +qui peuvent s’en aller d’un moment à l’autre voient à travers les murs +et, je vous le répète, je ne suis pas venue ici pour du désordre. A quoi +cela nous servirait à tous?... Je vais vous dire ce qui doit arriver, si +vous êtes vraiment bonne et que vous ayez de l’affection pour +quelqu’un... (Sa voix chantante, qui sombrait dans une morne +résignation, eut un petit râle de bête à l’agonie.) Écoutez-moi! Oubliez +qui je peux être. Il faut que vous m’écoutiez comme si j’étais déjà dans +la fosse... Mon frère n’a pas d’autre crime que moi sur la conscience... +les crimes d’amour, ça compte si peu! Je veux dire qu’il a une sœur qui +est une fille... comprenez-vous? J’aime mieux vous apprendre ça +moi-même. Il ne faut pas le maudire pour cela, mademoiselle Marguerite. +Je m’en irai dès demain pour ne pas crever chez lui, chez vous. C’est +bien décidé au fond de moi, mais pour que je m’en aille tranquille, je +voudrais une promesse... + +--Laquelle, mon Dieu? Je vous jure de faire tout mon possible pour vous +venir en aide à tous les deux. C’est que Fulbert est parti si +drôlement... il ne vous a pas raconté? + +Flora se leva et se tourna vers la muraille, s’occupant à décrocher une +mante grise pendue à un clou derrière le lit. + +--Il m’a confié, prononça-t-elle d’un ton de suprême indifférence, qu’il +osait vous aimer d’amour, et que parce qu’il était pauvre, il vous +craignait. + +Marguerite eut une explosion de joie ingénue. Cette femme cessant de la +regarder justement, elle risqua un geste d’enfant, frappa le sol de son +ombrelle et s’écria: + +--Quelle folie! Le pauvre... pauvre garçon... je m’en doutais... mais je +n’y peux rien, moi, chère Madame. Et quelle promesse voulez-vous que je +vous fasse? + +--Celle d’essayer de l’aimer... comme... une sœur!... puisque vous ne +pouvez pas l’épouser... ou qu’il ne veuille pas se laisser épouser... +vous me comprenez, Mademoiselle... comme une sœur. + +A ce moment l’orage croula, fracassant la forêt sous les averses, et +l’on n’entendit pas Flora sangloter, la face enfouie dans le manteau de +_la Morte_. + + * * * * * + +Quand Marguerite rentra chez elle, elle n’avait pas vu Fulbert, mais son +cœur exultait. Elle avait même daigné accepter cette mante grise, si +rapiécée, ayant enveloppé une tuberculeuse. Il y a des jours où l’on est +vraiment au-dessus de tous les préjugés sociaux, où l’on se sent l’égale +de n’importe quelle pécheresse pour l’amour du seul Amour. Fulbert était +libre, Fulbert l’aimait, il avait véritablement une sœur... et quelle +humble créature!... Elle s’expliquait maintenant le drame bouleversant +tout la vie de ce garçon. Une proche parente prostituée jetant le +scandale et la boue sur son ancienne situation, le forçant à taire +jusqu’à leur nom de famille. Lui l’orgueilleux fuyant le monde, Paris, +fauve traqué par son propre déshonneur qui insultait toutes les femmes +pour tâcher d’oublier l’inconduite de l’autre. + +Voici qu’un étincelant arc-en-ciel auréolait la boue! + +La suprême rédemption. + +Cette fille n’en avait pas pour longtemps. Elle disparue, on reprendrait +les doux entretiens et qui savait?... si Fulbert devenait un comptable +de génie... + +Elle secouait ce manteau rempli de larmes, qu’elle avait accepté toute +heureuse d’un prétexte pour une nouvelle visite de charité, car elle ne +leur enverrait aucun domestique, cela serait compromettant. + +--Marguerite, cria M. Davenel, du haut du perron, dépêche-toi donc, nous +avons du monde à dîner ce soir. C’est insensé de courir les routes d’un +temps pareil! + +--Ne te fâche pas, petit père! (Et elle se jeta dans ses bras, car elle +mourait du désir d’embrasser quelqu’un.) Si tu savais quelle misère je +viens de voir... et puis, j’ai dû laisser passer un peu l’averse... Du +monde à dîner! Qui ça? + +--Un journaliste, chuchota Davenel, très content de remettre la main sur +la maîtresse de la maison. Un jeune homme très bien, entre parenthèse, +qui s’est égaré à bicyclette par ici. Il est charmant ce jeune homme, +seulement je ne sais qu’en faire depuis deux heures qu’il me parle de +son article sur les épandages... alors, pour couper court, je l’ai +invité à dîner. Tu reprendras la conversation avec lui, ce soir, puisque +toi tu t’entends mieux que moi à la littérature. + +Derrière lui, Marcus, en irréprochable costume de cycliste boulevardier, +s’inclinait profondément. + +Il avait dû s’égarer par le chemin de fer. + + + + +XI + +L’HONNEUR DE MARGUERITE + + + «Mon petit homme, + + «Je me trotte et comme je n’ai pas le courage de te le dire en face, + je t’écris cette lettre pour que tu te consoles en la lisant. Voilà, + c’est fini de rire... j’en peux plus. C’est-à-dire, tu comprends, je + vais rire ailleurs. Ne te fais pas de bile pour une pauvre petite + putain de quatre sous, une méchante paillasse à soldats. J’ai été + trouver hier mon artilleur pour lui demander l’argent de mon voyage. + J’aurai pas une première classe, bien sûr! et je pars cette nuit parce + que je vois bien que c’est inutile d’attendre que ça tourne plus mal. + Je vais dans le midi. Fais pas luire tes yeux de diable! C’est comme + ça. Je me ballade pour la terre chaude, les fleurs, et tout le + tremblement des dernières douceurs du monde! Hein? C’est une vraie + chance... Vivre dans le midi... toujours... Je fais peau neuve et + toilette pour l’allumage des hommes chics, des Anglais peut-être, des + gens à panaches... à voitures... J’en ai soupé, sais-tu, d’être + mouillée sous un plafond d’où ce qu’il pleut jusqu’à des étoiles quand + il ne pleut pas! Me faut, à présent, une turne extraordinaire, solide, + un beau toit de pierre ou de marbre sculpté. Quand l’ambition vous + pousse, on ne se tient plus de rêver de belles choses. C’est temps que + je me range!... On peut pas être toujours jeune et rigoler. Oh! je te + reproche rien, mon cher petit homme, tu n’as que trop d’amour pour une + sale fille comme moi et tu ne dois pas avoir de remords, de ton côté, + de mon départ, je suis guérie, ma poitrine est nette comme sur la + main, plus de cicatrices, plus de rougeurs, je n’ai même plus... de + nichons! Si j’ai pas l’air aussi drôle dans cette lettre qu’il + faudrait, c’est que je te regrette bien tout de même. On a été + tellement si heureux qu’il me semble que jamais plus je n’irai au + bonheur avec d’autres. Je te dis: c’est fini de rire. + + «Ah! Ce qu’il me fera faute ce petit bout de maison avec ce jardin où + j’ai planté des violettes, moi qui n’ai jamais eu que des fleurs en + pot! Est-ce que je les arroserai moi-même les fleurs qu’on me donnera + là-bas!... + + «En m’en allant de chez nous, je laisse tout bien en ordre, tu sais, + mon chéri; tes habits, ton linge, et aussi dix francs sur la tablette + au pain. Probable que les voleurs ne s’amèneront chez toi durant ton + absence... et la cabane tient encore bon au vent! Ne te mets pas en + rogne. C’est la dernière médaille de la Sainte Vierge... Je l’ai bénie + en l’embrassant pile ou face. Faudra la ménager si tu n’as pas pu + trouver d’ouvrage. Et puis... ce qui m’ennuie le plus, c’est que je + pars sans mon manteau, mon cache-misère gris. C’est justement pour + cette histoire que je t’écris si long. Figure-toi qu’_elle_ est venue! + Oui, mon petit homme, ta bonne amie est venue chez nous! Mince + d’honneur! Surtout ne va pas t’imaginer que c’est pour ça que je me + trotte. Dieu, non! Y a pas de quoi! J’attendais seulement que tu + découches une nuit pour m’arranger en conséquence. Elle est donc venue + hier, après midi, et je l’ai reconnue tout de suite, avec cette + différence qu’elle est plus gentille que tu me le disais. C’est un peu + pintade, mais c’est frais comme une huître rose. Par exemple n’y a que + les filles qui l’ont encore pour être si godiches. Quelqu’un lui a + conté que j’étais _ta sœur_, et me voilà ta frangine gros comme le + bras, elle n’en a pas démordu. J’ai joué, pour elle comme pour toi, + toute ma comédie de sœur... Même que je m’en sentais devenir une + religieuse! Je devais avoir la tête d’une qui veille un mort sans + café! Je m’endormais sur mon ouvrage... de la belle ouvrage, pourtant, + chéri! Dès qu’on devient vieille, nous autres, on se met dans les + maquerelles, quoi! Alors j’y ai fait des compliments... J’y ai dit... + Mais tu verras bien le fond du sac, un jour. Je crois qu’elle en + pince, ta propriétaire, seulement, comme tous les proprios, elle est + un peu avare sur le cas des réparations. Enfin, le plus beau de + l’affaire, c’est qu’elle est partie emportant mon manteau, oui, mon + vieux manteau. Il pleuvait tant! (Où que tu as pu te remiser, de cette + averse-là, mon petit homme, avec ton paletot de cerfeuil?) Et elle m’a + dit comme ça, en s’en allant: «Bonjour, _Madame_, je vous rapporterai + votre cache-poussière moi-même.» Je ne te mens pas... c’est te dire la + considération qu’on avait pour ta sœur! J’ai idée, moi, que c’est bien + plus pour le frangin qu’on reviendra. Avant de te monter le coup sur + mon départ, promets-moi de réfléchir. C’est pas tous les jours qu’on + déniche des trésors dans le fumier... Possible que son père en remue à + la pelle, mais si elle en pince vraiment pour toi, il faut pas perdre + ton temps à faire ton dégoûté. Va lui redemander mon manteau... t’as + compris? C’est comme si je te donnais le moyen de me retrouver + derrière... Ah! si vous autres, les hommes, vous pouviez savoir comme + on aime quand nous aimons! Tu as toujours cru que je te trompais? + Est-ce que je t’ai trahi, cette fois? Et est-ce que je ne lui ai pas + mis mon cœur sur les épaules, hein? Et quand on est obligé de tromper, + dans le métier, et que ça vous arrive malgré vous, est-ce que tu crois + qu’on ne peut pas dire, en fermant les yeux: _Je jouis à toi!_... + absolument comme si on buvait dans le verre du voisin à la santé de + l’absent?... A votre santé à tous les deux! Vous penserez à + l’absente... et le jour qu’elle aura de beaux enfants, elle se + souviendra de _ta sœur_ pour lui brûler un bout de cierge! + + «Pour ce qui est de moi, je m’en vais... il pleut trop dans ce pays! + C’est plus un printemps... c’est une gouttière! Je guettais l’occasion + depuis toute une semaine... et quand je l’ai vue là, sur notre porte, + ouvrant des mirettes de chat qui flaire un seau à charbon, j’ai pensé + que mon heure était sonnée... de te tirer ma révérence... + + «T’inquiète pas pour mon voyage. L’artilleur m’a donné vingt francs. + Adieu. + + «N’oublie pas le manteau, surtout! N’oublie pas le manteau... va vite + le chercher... qu’elle ne le rapporte pas ici... jamais... + + «Flora.» + +C’était une aurore très claire après une nuit de larmes. Fulbert, +revenu, ayant fait le tour de cette cabane déserte où tout était dans un +ordre parfait, trouva cette lettre sur le lit, écrite au revers d’une +note d’épicier de Salons-Laffitte. Il y avait des taches, des taches +rondes comme l’appui de bouts de doigts graisseux ou des gouttes d’eau, +des gouttes de pluies chues du toit troué. + +Il lut cela plusieurs fois de suite, regarda peureusement autour de lui. + +--Le manteau? répéta-t-il machinalement, puis il essaya de réfléchir et +il s’aperçut que dans cette lettre il ne voyait plus que la phrase du +post-scriptum. + +--Elle est partie pour suivre cet artilleur... partie sans son manteau. +Ah! Mais voilà qui est original: aller dans le midi, en juin... j’aurais +compris, cet hiver. L’autre est venue me l’achever, l’aimable +propriétaire, _la patronne_... lui voler aussi son manteau parce qu’elle +est pauvre. Dix francs sur la tablette au pain! Vingt francs qu’on lui a +donnés... ça fait dix francs pour son voyage dans le midi!... Et moi je +n’ai pas trouvé d’emploi... parce que je suis bachelier et que je n’ai +pas de manteau... Il faut que je dorme ou que je boive, sinon, cette +fois, je vais en claquer!... oui... oui... je l’irai chercher ton +manteau... sale gueuse, moi qui t’aimais tant... + +Il s’effondra sur leur lit et, grisé encore plus par l’horrible fatigue +de la veille, ses courses sous l’averse ou ses poses guettant les +tramways bondés, que par l’eau-de-vie des réfectoires de Flachère, il +s’endormit. + +Il resta prostré cinq ou six heures. + +A son réveil, son ventre criait de faim, non d’amour, il relut la lettre +de sa maîtresse, lui découvrit une sorte de puérilité grossière, la +brûla et éparpilla ses cendres au vent, puis il fit une toilette un peu +plus soignée que de coutume. + +La vie solitaire recommencerait-elle, sa vie de hibou qui effrayait +jusqu’aux corbeaux! Non. Il irait aux provisions, gagnerait le chemin +des réfectoires de la coopérative pour s’y offrir un bon repas avec la +médaille de la Sainte Vierge, et il emprunterait ensuite le revolver de +Jacqueloir sous prétexte de tirer ces corbeaux-là, cette vermine qui lui +assombrissait vraiment trop son paysage. + +Le jour était merveilleusement pur; après l’orage de la veille, les +jardins de Flachère s’épanouissaient au soleil, dans une adorable +lumière blonde qui faisait oublier toutes les flaques de boues fétides. + +En marchant, Fulbert essayait de se raisonner. + +--Voyons! C’est imbécile... je ne peux pas courir après... d’ailleurs, +elle reviendra parce qu’elle m’a dans la peau. Elle est partie crevant +de faim et d’ennuis; l’amour n’a jamais nourri personne... au contraire, +ça creuse; si j’étais arrivé hier soir... Bah! Elle serait partie une +autre fois. Et quand on pense que, si je n’avais pas manqué l’omnibus +des _Filles-du-Calvaire_, je rentrais à temps et je ne passais pas la +nuit dans un bar où j’ai encore dépensé trente sous de consommation! +Mais... il y a le manteau... c’est ennuyeux. + +Son cerveau se diluait, ne ressassant que des idées saugrenues. + +Quand il eut dîné copieusement, ses pensées prirent une nouvelle couleur +plus inquiétante. Il eut un afflux de sang aux tempes, une subite et +inexplicable volonté de vivre pour vivre, mais de faire autant de mal +qu’il pourrait à tout le monde, sans distinction d’opinion ni de sexe. +Alors il se blagua. + +--Voilà que je vais mériter mon surnom d’anarchiste. Arrêtons-nous sur +le bord du fossé, sacrebleu, et allons trouver notre ami Jacqueloir... +ça vaudra mieux. + +Comme il s’engageait dans le sentier de la crèche, il s’arrêta, +perplexe. Il venait de voir Mlle Marguerite Davenel pénétrer chez ses +petits protégés. Et tout aussitôt il entendit l’explosion joyeuse des +voix enfantines. + +Rebrousser chemin, c’était lui faire croire qu’il redoutait sa présence. + +Il continua, songeant au manteau, malgré lui: + +--Si j’entrais le lui redemander simplement devant d’innocents témoins? +La commission serait faite. Il est préférable de ne pas aller là-bas en +ce moment de fièvre. C’est une _pintade_, pour employer l’expression de +Flora. Une huître... mais quoi... elle l’a encore, après tout... oui... +le manteau! + +Par les croisées ouvertes, on pouvait s’enthousiasmer du délicieux +tableau que formait cette jolie fille en blanc au milieu de tous les +marmots vêtus de blouses claires. Les bonnes suivaient, portant des +corbeilles de pain tendre. Sur le fond bleu pâle de la classe où +s’étalaient de multicolores images, des cartes de géographie, des tables +de multiplication, la tête de Marguerite s’auréolait comme celle de +sainte Élisabeth durant le miracle des roses. Elle les tenait tous +réunis dans les plis de sa jupe, et ils riaient, criaient, frappaient de +leurs menottes la belle boîte aux surprises. Elle, attendrie par +l’éclosion de nouveaux sentiments, riait aussi, leur distribuant leur +morceau de pain auquel s’ajoutait la récompense du mois. Et tous les +petits trépignaient d’aise; ils l’aimaient d’autant plus ce jour-là, +leur charmante patronne, qu’ils ne l’avaient pas vue depuis longtemps et +qu’elle avait brusquement cessé de venir leur distribuer des pinçons aux +oreilles. + +Pendant la distribution des récompenses, aperçut-elle Fulbert debout, +dans le clos voisin, dissimulé entre les arbres, les plants Sud où +mûrissaient de très belles cerises: _les Grosse-Eugénie_? Elle fit +semblant de ne pas le voir, mais elle hâta le pas vers la sortie sitôt +les enfants conduits à la cour des récréations par les bonnes. + +Fulbert suivait la même route qu’elle, puisqu’il allait aux bureaux de +la ferme-école. Il dut s’arrêter encore sur un des ponts de rondins de +fer qui traversait un ruisseau. Là, ils se heurtèrent. Fulbert salua, +mais, presque immédiatement, Marguerite eut un regard noir, étrange, un +regard d’hallucinée. + +--Monsieur, dit-elle en se penchant comme pour dégager le pan de sa robe +d’une des volutes de métal où il ne se trouvait point engagé, j’ai à +vous parler. Quelques mots, seulement; continuez votre chemin, ne vous +retournez pas, car on pourrait nous remarquer des fenêtres de la crèche. + +On aurait juré qu’elle récitait une leçon, comme les petits de sa +classe. Ils eurent donc l’air de ne pas s’être vus, de ne pas même +s’être adressé une simple question, et marchèrent l’un devant l’autre: + +--Je connais votre sœur, maintenant, souffla Marguerite d’une voix +frémissante de colère ou de joie. + +Malheureusement, il ne pouvait pas voir ses yeux parce qu’il la +précédait. + +--Oui, je la connais, et je possède un manteau qui lui appartient! + +Fulbert tressaillit. + +--Encore le manteau, pensa-t-il! Comme les femmes s’entendent entre +elles! + +Il ajouta, la voix également basse: + +--J’allais justement vous le réclamer, Mademoiselle. + +--Inutile... je ne vous le rendrai pas en ce moment. Venez le chercher +cette nuit chez moi. + +--Comment, chez vous? + +Il faillit s’arrêter, pétrifié, au beau milieu de la route. + +--Marchez donc! souffla-t-elle encore. Marchez! On pourrait nous écouter +de la pépinière. + +Son intonation était si impérieuse qu’il crut sentir le feu de ses yeux +sur sa nuque à ce moment de vertige. + +--Oui! cette nuit, dans ma chambre... vous pénétrerez dans la maison par +les volets de la bibliothèque, sous le store. Ensuite... _tu connais +bien le chemin_. + +Quand Fulbert osa se retourner, Marguerite Davenel était déjà loin, son +ombrelle girait dans le champ des roses, semblable à un papillon blanc. + +En vérité, c’était l’affaire des jeunes filles vertueuses de donner un +rendez-vous d’amour comme on jette un défi. Tout en rétrogradant, car il +n’avait pas besoin du revolver de Jacqueloir, au moins cette nuit-là, il +relut en esprit la lettre de Flora et il en saisit mieux le sens divin, +la portée morale, dépassant de beaucoup toute morale humaine. Ces deux +femmes, de situations si différentes, s’étaient pourtant bien entendues, +réunies, dans l’intérêt commun de leur amour et la savante entremetteuse +avait probablement déjà séduit à moitié la perverse ingénue, l’une +confiant son amant à l’autre et courant à de nouvelles destinées, +peut-être sachant qu’elle ne devait pas survivre au don de son amour, +car, dans cette lettre, où les vulgarités s’entassaient à plaisir, +régnait une singulière amertume: le sel des larmes qu’on étouffe. Il eut +envie de rire, de pleurer, puis d’aller voir s’il ne se trompait pas, si +une petite fille égoïste avait autant de merveilleuse générosité qu’une +pauvre prostituée. + +--Dans sa chambre, cette nuit! Et j’ai par hasard bien dîné. Mais elle +est folle, murmura-t-il. Et si son père nous refuse son consentement +après! Tant pis! J’irai... ne fût-ce que pour le manteau. Se griser de +vin pur est peut-être meilleur que s’enivrer lâchement des boissons +hygiéniques de la coopérative. Pouah! J’en ai assez. + +Vers onze heures, cette nuit-là, Marguerite, qui avait joué la marche +des _Soldats de Faust_ à M. Davenel et servi son thé avec sa grâce +maussade accoutumée, monta dans sa chambre sans aucune hâte. M. Davenel, +pendant qu’elle montait, faisait sa ronde, constatant que tous les +verroux étaient en bon état. Il cadenassa lui-même la barre des volets +de la bibliothèque, qui donnait sur le grand chemin de Flachère, et pria +la bonne de remettre de l’huile dans une veilleuse, celle du corridor. +Il faisait cela tous les soirs, le brave homme, et bien que sa fortune +fût dans les banques il ne manquait pas d’aller vérifier le contenu de +son coffre-fort. Tout en exécutant ces différents exercices de bon +défenseur de la société _Flachère et Cie_, il fredonnait la marche des +soldats en question. Il y avait, dans cette musique, on ne savait quoi +de belliqueux, de généreux, d’entraînant à des combats imaginaires. Il +aurait voulu voir sortir un voleur de l’ombre pour lui donner une leçon +de boxe, lui fourrer cent sous dans le gousset et le renvoyer guéri. + +--... Gloire immortelle de nos aïeux... Tara ta ta ta! Tara ta ta ta! On +a beau dire, mais c’est mieux que du Wagner... Tara ta ta ta... On ne +fera jamais plus de musique pareille... Tâ... ta ta ta!... + +«Tous les hommes sont si gosses», soupirait Flora. + +Un dîner copieux, un air d’opéra, et les voilà remontés sur leur bête, +l’amour ou la lutte, le besoin de se montrer mauvais ange ou bon prince. + +Les femmes... sont autrement. + +Le père et la fille se croisèrent sur le palier du premier étage, devant +la veilleuse que Marguerite, avec une absolue sérénité, garnissait +d’huile, ayant renvoyé la bonne qui tombait de sommeil. + +--Il fera beau demain, déclara M. Davenel. Ce fichu vent d’ouest a +bouché ses flacons. Dors bien, fillette, et ne pense pas trop aux +journalistes. Eh! Eh! ces petits messieurs ont une langue bien pendue. + +--Peuh! fit Marguerite subitement de mauvaise humeur, on aura de la +chance si celui-là nous fait son article... maintenant qu’il sait qu’on +récolte des fous furieux ici! + +--Moi, je suis sûr qu’on le reverra, _l’Opinion mondaine_ à la main, +histoire de madrigaliser! Bonsoir, gamine! Ces journalistes sont de +véritables pestes dont nos vents d’Ouest ne donnent qu’une faible idée. +Ça se faufile partout, ça raconte tout. Je t’assure que ce soir, sans +blagueur et avec seulement un peu de musique, je me trouvais plus à mon +aise qu’hier. Ta... tata... tata tâ ratatata! + +Dans l’éloignement du corridor le refrain éclata en fanfare. Il était +content, le bonhomme, d’avoir piqué un peu la baudruche de ce jeune +héros qui semblait plaire. + +--Tâ!... taratatata!... + +Comme tous les soirs, il posa un revolver chargé sur sa table de chevet, +souffla sa lampe et s’endormit. + + * * * * * + +Dans sa chambre virginale, toute tapissée de ronds au crochet qui +faisaient des raies lunaires à l’ombre, la grosse araignée blanche +veillait. La nuit était en effet très paisible. On entendait seulement +bruire dehors l’eau souterraine ronronnante et flaireuse de +putréfaction. Il faisait chaud, des étoiles filaient parfois au-dessus +du champ de roses, laissant choir dans l’infini la lourdeur de leur +monde avec le jet d’une fleur qu’on fauche. L’air chargé de parfums +violents se masquait comme l’haleine d’une bouche de passionnée malade +ayant mâché des drogues... l’amant démêlerait-il l’odeur de mort! + +Tout était calme et dissimulé, en attente d’une chose inouïe d’où +pouvait jaillir le bonheur. + +Le long du grand silence de la maison grimpa un petit bruit sec, +mystérieux, frôlement d’animal qui ronge. Un rat? Marguerite tendit le +cou et serra autour d’elle le ruban lâche de sa ceinture. Allons! il +était exact au rendez-vous. C’était bien le malfaiteur intrépide qu’elle +attendait. Tranquillement, d’un pas souple de femme qui prépare un +décor, elle déploya des lingeries, écarta une couverture et se dénoua +les cheveux... mais elle arrêta là le désordre. Elle avait éteint sa +lumière pour qu’on ne vît pas sa silhouette se projeter sur les rideaux +si, par hasard, dehors, à cette heure, un passant... + +Le petit bruit de grignotement retentit de nouveau. Un éclat de bois +sauta du volet de la bibliothèque. Il fallait vraiment que cette fille +coupable fût bien étourdie pour ne pas avoir eu la pensée d’ouvrir +elle-même en dedans, après le passage du père. Enfin, le bruit +grignotant cessa. Successivement on entendit celui d’une serrure +grinçant, la vibration de la rampe de l’intérieur sur laquelle une main +puissante s’appuyait... + +Il y avait près d’une heure qu’elle attendait, retenant son souffle, +lorsque Fulbert se trouva en face de la porte de son cabinet de +toilette. + +Là, il fallait bien lui ouvrir elle-même ou lui laisser faire un bruit +plus dangereux. + +Il frappa discrètement. + +--Marguerite, c’est moi. + +Elle s’appuyait contre cette porte et à ce moment décisif elle eut un +geste d’hésitation, elle regarda derrière elle, mais elle aperçut, pendu +à un crochet du cabinet de toilette, une forme grise. + +Le manteau de Flora! Celui-là même qu’elle voulait lui rendre... + +Elle sauta en arrière, traversa sa chambre en courant, serrant sa +ceinture de soie blanche qu’elle déchirait de ses ongles, et elle se +précipita éperdument dans le corridor en appelant son père de toutes ses +forces. + +Le directeur de Flachère, réveillé en sursaut, cria de son côté: + +--C’est toi, fillette? Ah! mon Dieu! Qu’as-tu? Qu’y a-t-il? + +--Ouvre-moi, rugit Marguerite, ouvre-moi! Un homme, un voleur veut +entrer dans ma chambre. Ouvre-moi... défends-moi, père! + +Un voleur? Ou un amoureux? Il se jeta au bas de son lit, passa un +pantalon, chercha des allumettes, et ne trouva que son revolver sous ses +doigts tâtonnants. + +Durant leur explication, Fulbert, d’un coup d’épaule furieux, faisait +sauter la porte du cabinet de toilette, ivre d’une ivresse de bête +lâchée en plein carnage. Oui, c’était bien elle qui criait ainsi d’une +voix suraiguë de créature hystérique... c’était elle qui allait ameuter +les employés, Jacqueloir et Gaufroi, couchant dans les sous-sols, les +bonnes couchant dans les combles... et le père, cet aveugle né qu’on +allait berner une seconde fois, mais de toute autre façon... + +--Ma fille? Es-tu blessée? Qui veut entrer dans ta chambre? Qui donc +frappe ainsi chez toi? questionnait le père, entourant la blanche +éplorée de son bras tremblant d’une sainte colère. + +Fulbert vit la scène à la lueur falote de la veilleuse du corridor. + +C’était cela son rendez-vous d’amour! Il ne voulait plus s’expliquer, il +voulait la tuer, simplement. + +Alors, le père, de son côté aperçut un bandit écumant de rage, les +poings crispés au-dessus de sa tête, qui se ruait sur lui pour lui +arracher son enfant ou l’égorger. + +Il n’hésita pas, leva son arme. + +--Cas de légitime défense, Monsieur l’assassin! prononça-t-il, cédant à +sa manie des définitions périlleuses. + +Et il pressa la détente. + +Fulbert reçut la balle en pleine poitrine. Il tournoya sur lui-même, +s’en alla, marchant à reculons, ses mains battant les murs. + +Chienne de chasse bien dressée, Marguerite hurlait toujours, simulant +l’inévitable attaque de nerfs qui devait terminer le roman-feuilleton de +sa vengeance. + +Fulbert tomba dans sa chambre, et le père fut obligé d’enjamber le corps +de l’homme pour déposer celui de sa fille sur son lit. + +--Je crois que le pauvre diable a son compte! murmura le brave +bourgeois, au fond désolé du meurtre; puis il courut appeler les bonnes, +les employés, afin de faire un peu de lumière autour de ce drame. + +Pendant que toute la maison se réveillait dans une horreur de cauchemar, +Marguerite cessa de hurler, se souleva sur un coude: + +--Fulbert, fit-elle très bas, est-ce que tu peux m’entendre? + +L’homme écroulé, la face contre le sol, ses mâchoires se convulsant, +mordant la molle toison du tapis qui étouffait son dernier râle, ne +pouvait rien lui répondre. + +--Eh bien, dit-elle impitoyable, tu l’as, maintenant, le manteau de ta +maîtresse!... + +Et elle se recoucha pour s’évanouir plus commodément devant de nouveaux +témoins. + + +FIN + + + + +TABLE + +DES CHAPITRES + + + I. DEMEURE CHASTE ET PURE 5 + II. L’ÉPOUVANTAIL 27 + III. TERRE BÉNIE 50 + IV. LE MOT ET LA CHOSE 75 + V. LE VERRE D’EAU MINISTÉRIEL 98 + VI. FAUST ET MARGUERITE 128 + VII. LA VISITE DE MARCUS 152 + VIII. JEUX DE MAINS, JEUX DE VILAINS 176 + IX. LE RETOUR DE FLORA 208 + X. DANS LA FOSSE COMMUNE 229 + XI. L’HONNEUR DE MARGUERITE 258 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + le vingt janvier mil neuf cent quatre + PAR + BLAIS ET ROY + A POITIERS + pour le + MERCVRE + DE + FRANCE + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75199 *** diff --git a/75199-h/75199-h.htm b/75199-h/75199-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d3bfb0f --- /dev/null +++ b/75199-h/75199-h.htm @@ -0,0 +1,8151 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Le dessous | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall, small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; } +td.l1 { padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -3.5em; padding-left: 3.5em; text-align: left; } +td.w3 { width: 3em; } + +span.item { display: inline-block; width: 2em; text-indent: 0; + text-align: right; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75199 ***</div> +<p class="c top2em large">RACHILDE</p> + +<h1>Le Dessous</h1> + +<p class="c i">— ROMAN —</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br> +<span class="xsmall">XXVI</span>, <span class="xsmall">RVE DE CONDÉ</span>, <span class="xsmall">XXVI</span></p> + +<p class="c xsmall">MCMIV</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> :</p> + +<p class="c i">Sept exemplaires sur papier de Hollande,<br> +numérotés de 1 à 7.</p> + + +<p class="c gap"><span class="xsmall">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p> + + +<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris +la Suède et la Norvège.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR :</p> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap bot xsmall">MONSIEUR VÉNUS</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">LA SANGLANTE IRONIE</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">L’ANIMALE</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">LES HORS-NATURE</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">L’HEURE SEXUELLE</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">LA TOUR D’AMOUR</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">LA JONGLEUSE</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot"><span class="xsmall">CONTES ET NOUVELLES</span>, <i>suivis du</i> <span class="xsmall">THÉATRE</span></td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap bot xsmall">L’IMITATION DE LA MORT</td> +<td class="bot r w3 l1"><div>1 vol.</div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">I<br> +<span class="small">DEMEURE CHASTE ET PURE</span></h2> + + +<p>… Marguerite posa le livre sur le guéridon, se +gratta la racine des cheveux, examina ses pieds — dans +le doute elle regardait ses pieds, qui +lui donnaient toujours des conseils mesquins +parce qu’elle les avait fort petits — puis elle +essaya de penser.</p> + +<p>La lecture d’un roman est, pour une femme, +une aventure défendue qu’elle se permet d’ajouter +à sa vie quotidienne. Marguerite, point +femme encore, lisait souvent, car elle s’ennuyait. +De la grande bibliothèque d’en bas, elle montait +chez elle des aventures anciennes et modernes, +tâchant de peupler d’agréables fantômes sa chambre +de jeune fille, une chambre pâle où tout était +virginal, transitoire : les rideaux couleur d’aube, +le papier à semis de pâquerettes, les meubles +laqués blanc, le tapis de toisons floconneuses, +les vases d’albâtre sur la cheminée, les ouvrages +au crochet, trop nombreux, sortes de toiles +d’araignées couvertes de neige dentelant les +coins du tissu même de l’ennui.</p> + +<p>Son père lui recommandait de lire « avec fruit » +(recommandation de jardinier en chef). Marguerite +s’y efforçait, lisant n’importe quoi de +n’importe qui, de préférence les pages où il y a +des dialogues, et s’appliquait à réfléchir mûrement ; +mais elle ne s’intéressait guère qu’au +jeune homme, le mauvais sujet de l’histoire, +tressaillant au seul mot mondain de flirt comme +si on lui eût pincé la peau. Plus cela lui paraissait +impossible, plus elle se sentait capable d’y +penser, sans, d’ailleurs, en récolter d’autres +« fruits » que beaucoup de bâillements nerveux. +Elle abandonnait tous les jours quelques heures +aux désordres de son imagination pour, le reste +du temps, épousseter avec soin la poussière soulevée +en son cerveau par le rapide passage du +grand amoureux ou du séducteur fieffé, lequel +passait orageusement soit à cheval, soit à bicyclette.</p> + +<p>De même elle époussetait les menus objets de +sa chambre, tenant son sanctuaire dans un +ordre exquis, renouvelant les fleurs chaque matin, +terminant, chaque soir, un rond au crochet +fabriqué machinalement ainsi que tisserait en +un chœur de chapelle une araignée à pattes +blanches probablement incapable de dévorer +son mâle, selon le singulier usage des araignées. +Tout, chez elle, était frais, joli, odorant. Ses +armoires s’ouvraient comme des sachets d’iris et +son linge, compté, numéroté, brodé, s’entourait +de faveurs. Mélangées au blanc intense de toute +cette percale fine, les faveurs, bleues pour les +chemises, roses pour les pantalons, donnaient +l’illusion d’un innocent drapeau national encore +dans ses langes.</p> + +<p>Le livre, clos, sur le guéridon laqué blanc, +conservait un aspect hostile au milieu de la naïveté +voulue de la pièce. Il était relié en vilain +carton noirâtre, pas suffisamment ancien pour +inspirer le respect, pas assez neuf pour intriguer +la vertu. De plus, écrit en une langue dure, +âpre, d’une sincérité malséante, il osait parler +de la peste. La peste ? Comme c’était fini, maintenant, +des grandes catastrophes, des grands +dévouements… Monseigneur de Belzunce ?…</p> + +<p>Maintenant on avait l’hygiène.</p> + +<p>Marguerite, ayant retiré tout le fruit possible +de sa lecture, ouvrit sa fenêtre pour chasser les +souvenirs malsains.</p> + +<p>Elle contempla les jardins de Flachère, sa +maison, sa demeure si purement caressée du soleil.</p> + +<p>Par l’amoureux incendie d’un ciel de juin, +autour d’elle s’épanouissaient les fleurs les plus +rares, les plus suaves, qui avaient appris, mieux +qu’en aucun lieu du monde, l’art de pousser +vite et régulièrement. De larges allées rayonnaient, +de la ferme de Flachère, en étoile, s’enfuyaient +loin, torrent charriant des parfums à +perte de vue et d’odorat, des ondes de parfum, +des cercles sans cesse s’élargissant de senteurs +de plus en plus vives. La maison, une construction +élégante de genre hollandais, en bois gris +fer, ornée de découpures blanches, espèces de +dentelles de sapin, formait le moyeu de cette +roue fleurie, et elle, Marguerite, maîtresse de +la maison, était, à sa fenêtre, le centre de ce +moyeu d’où tourbillonnaient les rayons des +fleurs, des roses, des lys, des jacinthes, des +violiers. Les violiers, surtout, répandaient une +odeur délicieusement troublante. Au fond de +leur lourd parfum, peut-être vulgaire, il y avait +du poivre, de la vanille, des clous de girofle, +du musc, et des haleines de femmes riches, +entassées au théâtre, un soir de représentation +de gala.</p> + +<p>Marguerite, accoudée sur l’appui de sa fenêtre, +joignit les mains dans une extase, une soudaine +envolée de tout son être vers la nature, l’adorable +nature qui lustrait les fleurs pour son seul +plaisir. Elle fut enthousiasmée, brusquement, au +sortir d’un livre nauséabond, d’un cauchemar, +de voir le ciel si bleu, les arbres si verts, la cour +de la ferme-école dans un tel état de propreté. +Oui, les histoires de jadis n’étaient bonnes qu’à +mettre en relief les vérités contemporaines. Il +est nécessaire au bien-être moderne de comprendre +la nature autrement que sous le rapport du +cimetière. Autour des grandes villes, ne faut-il +pas de grands jardins où les hommes travaillent, +se refont une santé, une honnêteté, se régénèrent +eux-mêmes en fertilisant le sol !… Et le +goulot de la pompe, dans la cour, à droite, +reluisait comme de l’or, et, à gauche, la volière +des pigeons favoris venait d’être sablée d’un +sable d’argent… Les étables, les granges — ces +nouveaux systèmes à charpentes démontables — les +petites loges des travailleurs réunies en alvéoles +de ruches, tout respirait la paix, ce calme +solennel que donne la fortune justement et légalement +acquise. Partout régnait une inexplicable +beauté administrative.</p> + +<p>Marguerite elle-même était belle, plus belle +de toute la splendeur de son milieu. Fleur croissant +sur des fleurs, s’étalant en étoile blanche, +avec des coudes blancs sortant des manches du +corsage immaculé, avec des petits doigts fuselés, +en rayons blancs, se rosissant un peu sous +les ongles comme des bouts de pétales qui toucheraient +la lumière. Ses cheveux, pouff châtain +bouffant haut sur les tempes, volumineux et +légers, se cerclaient de petits peignes d’écaille +ciselée mettant des reflets blonds clairs aux +endroits sombres, un reflet de fortune, car elle +était richement coiffée, ainsi que doit l’être toute +jeune fille qui respecte son père… Sa chevelure +lui prenait ses meilleurs soins, et le gardien-chef +ne ratissait pas mieux les allées pour la venue +d’un ministre qu’elle ne domptait les fameuses +mèches rebelles dont on parle dans les livres, +mèches bien encombrantes dans la vie ordinaire. +Elle avait les yeux bleus, d’un beau +bleu foncé comme le ciel du soir, des yeux humides +sans raison, pareils aux corolles des belles +de nuit, lesquelles se mouillent de joie rien +qu’en s’ouvrant, et elle restait un peu pâle, +quoique d’apparence assez robuste, parce que +les jeunes filles qui attendent un mari pâlissent +toujours en attendant. Ses dents étaient éblouissantes +et ses lèvres, à peine carminées, se pinçaient, +de temps en temps, pour dissimuler une +envie de rire, Marguerite ayant le désir sage de +garder son sérieux devant les profonds mystères +de la vie. Elle aussi savait tout le prix d’une +prudente administration des beautés naturelles. +On peut chercher à en acquérir davantage, à +la condition de conserver <i>la ligne</i>. La ligne, la +tenue, tout est là, et telle fleur, tel sourire, qui +dépassent les limites, doivent être arrêtés net ; ça +romprait le charme de s’émanciper en brindilles +inutiles ou en gaîtés intempestives. L’art de la +femme est de se contenir sans éclater. L’art du +pépiniériste est de crucifier avec méthode.</p> + +<p>Oh ! les roses de la ferme-école de Flachère ! +Merveille et délices ! Du haut de sa croisée, +Marguerite leur jetait un salut approbateur, très +gravement, car il est des heures où l’on communie +avec toute la terre, on se sent sa créature de +prédilection, sa reine ; il suffit pour cela de jouir +d’une bonne santé, d’une bonne conscience, et +d’espérer une grosse dot.</p> + +<p>La collection des roses de Flachère était +une chose unique dans le monde entier. Chaque +rosier possédait son tuteur de bois injecté au +sulfate pour le garantir des pucerons, numéroté, +étiqueté. Il n’y avait point chez eux d’artiste +imprévoyant pour laisser les branches s’enguirlander +à l’aventure et perdre toute la sève de +l’espèce en mariages d’inclination. Dieu merci, +les rosiers poussaient droits, fiers de leurs noms +baroques, s’arrondissant en choux qu’on émondait +tous les matins. Dans les choux verts pointaient +des boutons, comme des épingles de verroterie +sur une pelote, puis s’épanouissaient les +roses, une à une, en danseuses qui défripent +leurs jupes de mousseline sous les regards calmes +d’un metteur en scène.</p> + +<p>La moitié de la grande circonférence des +fleurs était occupée par les roses. Cela représentait +bien cinq cent quarante-deux variétés, +depuis l’églantine à cœur modestement pâle, +comme les joues de Marguerite, jusqu’au prince +chinois, <i>Li-Pé-ho</i>, dernière variété d’une espèce +à feuilles jaunes tigrées de brun, ressemblant +aux pompons tout à fait contre nature qu’on +fabrique pour ornement d’église.</p> + +<p>Têtes dressées, en faux-cols, au port d’armes, +les rosiers s’immobilisaient devant la maison, +montant une garde d’honneur.</p> + +<p>— A quoi peuvent penser les fleurs ? songeait Marguerite.</p> + +<p>— A quoi peuvent rêver les femmes ? avaient +l’air de se demander les roses.</p> + +<p>Mais Marguerite et les fleurs, qui ne pensaient +à rien, tout en ayant l’air de réfléchir, abandonnaient +cependant le meilleur de leur âme, +c’est-à-dire étaient jolies, sentaient bon, parce +que venait le soir… le soir, si mystérieux !</p> + +<p>Le crépuscule descendait, doucement traître, +enveloppant les plantes, les arbres, d’un voile +qui les séparait les uns des autres, leur donnant +des allures de choses qu’on rentre, d’objets +précieux que l’on cache parce que l’heure +devient dangereuse.</p> + +<p>Un clocher lointain, perché sur une colline +comme sur une étagère, laissa échapper, du +joujou de sa boîte, sept petits sons grêles, des +sons pour enfant. Marguerite se tourna de ce +côté. Elle croyait modérément en Dieu. Elle s’étudiait, +selon les nouvelles formules, à devenir +une jeune fille rangée, une variété juste milieu, +mi partie rose mi partie chou, rien du lycée, +mais rien du couvent, joignant l’utile à +l’agréable, jouant du piano ce qu’il faut pour ne plus +assommer personne en apprenant des morceaux +trop difficiles, et allant quelquefois aux grand’messes +pour y conduire des domestiques arriérés. +Quand elle était saisie d’une vague inquiétude +religieuse, elle contemplait ce clocher et elle se +hâtait de le trouver minuscule, ridicule dans +l’immensité de la nature, par rapport aux hangars — les +vastes charpentes de fer démontables — qui, +chez eux, protégeaient la paille et le foin, +tout en symbolisant le progrès.</p> + +<p>Du cercle des rosiers, s’élargissant à l’infini +dans le cercle des champs devenus vaporeux, +on entendait monter des soupirs, un bourdonnement +confus de têtes qui s’inclinent pour s’endormir, +si lasses de s’être tenues droites tout un +jour. Les fleurs s’effaçaient les unes après les +autres, les escadrons blancs demeurant les derniers +visibles, rayant encore l’ombre d’éclairs +fugitifs, puis toutes les nuances sombrèrent dans +un demi-deuil violet où les plus belles ne formaient +plus que des taches noires.</p> + +<p>En haut, le ciel resté lumineux, posé sur des +collines obscures, prenait une teinte de cristal +mauve, d’une transparence fragile, le couvercle +de verre du prestidigitateur sous lequel un +nouveau paysage allait s’édifier. Tout à l’heure, +au soleil cru, c’était la joyeuse harmonie d’un +cirque en pleine représentation, gradins garnis et +écuyères variant sur des chevaux rapides des +écharpes aux couleurs étincelantes ; maintenant +montaient, du fond de cette arène soudainement +désertée par la vie du soleil, des ondulations +d’arbres et de plantes d’un effet angoissant. +Un vent s’était levé, ronronnant, secouant les +branches comme une bête flaireuse. On entendait +couler un fleuve et des ruisseaux se précipiter +vers ce fleuve.</p> + +<p>Le bruit de l’eau est toujours sinistre, le soir.</p> + +<p>Il y avait certainement de l’eau partout : sous +les rosiers, sous les champs de légumes, dans +les prairies et derrière les peupliers qui bordaient, +à l’ouest, la grande propriété nationale +de Flachère. Çà et là, entre ces arbres, des +lumières brasillaient. De l’autre côté du fleuve, +un village s’étendait, tout en long et tout blafard, +comme un drap, un linceul séchant devant +l’eau d’un noir d’abîme.</p> + +<p>Le ciel mauve devint vert, par place, semblant +refléter les immenses champs de betteraves au +feuillage vert-bleu qui entouraient les jardins. +A l’opposé du petit clocher d’étagère, la forêt, +coupée à angle droit — un couteau n’aurait pas +mieux partagé un plat d’herbes cuites — la forêt +fut brune, d’une épaisseur de suie, et, le vent +ronronnant plus fort, la nuit sembla s’échapper +d’elle. Le ciel s’éteignit complètement sous un +nuage montant de ses premières masses ; entre +l’eau, qu’on ne voyait pas mais qui se mouvait +sourdement, et le bois, qui faisait corps avec le +ciel dressant sur le nuage une muraille, la ferme +de Flachère se trouva toute menacée, maisonnette +isolée au centre d’un grand rond ondulant +à l’infini, en détresse comme une pauvre chose +qui se noie.</p> + +<p>Marguerite ferma sa fenêtre.</p> + +<p>C’était l’heure bénie du dîner pour les gens +heureux. L’heure maudite pour les autres. +Marguerite quitta sa chambre et descendit à la +bibliothèque. Fille d’ordre, elle allait remettre le +livre à sa place en bâillant un peu. Pour ce que +celui-là contenait d’aventures !… Son accès d’enthousiasme +passé, elle s’ennuyait encore, nerveusement, +mais sagement. Elle traversa la grande +bibliothèque, pièce solennelle comme une salle +de cloître. Dans cette demeure, dernier produit +de la civilisation, aux portes mêmes de la capitale, +on avait obtenu le silence du cloître en glissant +du plomb, au lieu de mastic, autour des +vitrages des croisées. Une lampe à bec, imitant +l’antique lampe à l’huile des tombeaux, <i lang="la" xml:lang="la">Pax !</i> +fournissait une lueur judicieusement sépulcrale +parce que son pétrole — <i>Luciline</i>, <i>Saxoléine</i> à +moins qu’<i>Olympienne</i>, sans fumée ni odeur — baissait. +La salle à manger séduisait davantage, +carrelée d’une faïence très glaïeul, exhibant des +panneaux où les saisons tombaient presque normalement. +Des petits faunes décents, des bergères +mièvres, des perdrix pendues à un clou, des +melons sur des plats de vermeil, des poissons +nageant dans l’épaisseur du verni des porcelaines, +et aussi beaucoup de fleurs versées par des corbeilles, +faisaient honte aux jardins de dehors, +tellement leurs nuances criaient d’une façon plus +perçante. Une horloge bretonne contenait un +cartel parisien, une huche à pain Henri II servait +de banquette, et des petites chaises volantes +à trois pieds, l’air en asperge montée, brillaient +d’un vert si intense qu’on n’aurait pas osé +s’asseoir dessus avec un pantalon de coutil. La +table, carrée, supportait un luxe d’argenterie +lourde imitant l’étain, des coupes, des ciboires à +cabochons énormes, cristaux malades vous poussant +leurs verrues sous le nez quand on boit, +rugueux et désagréables récipients d’apparence +fastueuse, d’envergure exiguë, des assiettes +anglaises, plates, grandes, trop plates, trop +grandes, des serviettes de fer blanc ; enfin, une +cacophonie de tous les siècles, résumant l’élégance +moderne. Une suspension se balançait, +sur ce luxe, flanquée de tulipe à réflecteur, +vous aveuglant, un astre fabriqué spécialement +pour les yeux des riches qui en ont vu bien d’autres +et ne craignent plus d’être éblouis. Et quand +on éteignait la suspension, on posait à la place +de sa lampe un vase rempli de plantes grimpantes… +qui descendaient.</p> + +<p>Le père de Marguerite était assis devant son potage.</p> + +<p>— Qui est-ce qui est en retard ? fit-il, clignant +affectueusement de l’œil pendant qu’il attachait +sa serviette à sa boutonnière avec la broche-épingle +de sa rosette d’officier de la Légion d’honneur.</p> + +<p>— C’est Margot ! répondit la jeune fille s’asseyant +en face de lui et tâchant d’assouplir à son +tour le fer blanc de son linge.</p> + +<p>— Que faisait donc Margot ?</p> + +<p>— Elle rêvait à sa fenêtre en regardant la +belle nature.</p> + +<p>Ici la jeune fille soupira, se moquant d’elle-même, +un peu nerveuse, un peu soucieuse, +intriguée, cependant, par un compotier couvert +qu’elle découvrit, le dessert se servant <i>à la russe</i> +chez eux.</p> + +<p>— Peuh ! Des fraises en <i>plombière</i>, quand il +y a déjà des cerises.</p> + +<p>— Des cerises ? Sur le marché de Paris, mais +ici nos <i>Belle-Eugénie</i> sont à peine mûres. Tout +est en retard, cette année.</p> + +<p>— Si on cherchait bien…</p> + +<p>— Pas dans le verger nord ni dans le clos sud. +Peut-être à la galerie neuve, du côté des nouveaux +tuyaux. Là (il leva son doigt, doctoral), +c’est du nanan. Les arbres sont chauffés aux +racines, un courant merveilleux, des eaux tièdes, +et grasses, et douces… Ah ! quel malheur que +la même eau ne puisse nous pleuvoir dessus !</p> + +<p>Marguerite fit la moue.</p> + +<p>— Je n’y tiens pas, tu sais.</p> + +<p>Elle réfléchit un moment, humant son potage.</p> + +<p>— Et quand les cerises vont donner, personne +ne pourra plus les voir. Ils les jetteront, à la +cuisine, murmura-t-elle de mauvaise humeur.</p> + +<p>La bonne arriva, portant un superbe poulet +rôti, une bonne genre Watteau, en robe +d’indienne rose, en tablier festonné, une fanchonnette +de tulle voltigeant sur ses cheveux frisés.</p> + +<p>Le père découpa le poulet, faisant des gestes +de maître d’armes, car découper une bête morte +éveille toujours un brin de férocité chez un +brave homme, et détachant le « blanc » il le mit +tout de suite sur l’assiette de sa fille.</p> + +<p>— Ça, c’est pour Margot. Elle va le manger +d’abord en attendant mieux. Elle boira ensuite +de mon vieux Bourgogne, puisqu’elle a oublié +son quinquina en regardant la belle nature. Elle +n’aura jamais de couleurs, Margot, si elle ne se +soigne pas.</p> + +<p>— Des couleurs ? Je n’y tiens guère, tu sais, +répondit-elle exactement du même ton qu’elle +avait pris pour répondre au sujet des différentes +qualités de leur eau.</p> + +<p>— La santé perdue ne se retrouve jamais. Ta +pauvre mère aussi s’en fichait, jadis, des couleurs, +et elle est partie tout doucement, un peu +chaque jour, en se plaignant, ce qui était un +véritable tourment pour tout le monde. Il faut se +soigner quand on se porte bien, c’est le meilleur +des principes. (Il ajouta, inquiet, après une +pause.) Tu devrais peut-être ne pas trop respirer +l’air du soir, car, enfin, ce qui est bon pour +nos fleurs… (il s’arrêta, examina le manche de +son couteau), je ne dis pas que ce soit mauvais +pour les gens…</p> + +<p>Marguerite suçait le blanc du poulet, n’ayant +déjà plus faim, guignant le dessert, une brioche-mousseline, +dorée, cuite à point, et les fraises +plombière, colossales truffes rouges presque +effrayantes d’énormité.</p> + +<p>— Oui, dit-elle, comme ripostant aux invites +de leur parfum, mais j’ai envie de manger des +cerises, moi.</p> + +<p>— C’est un peu loin. Pourquoi n’y as-tu pas +pensé ce matin, ma pauvre étourdie.</p> + +<p>— Oh ! en courant…</p> + +<p>— Je n’aime pas à donner des clés passé +l’heure du travail. Il y a toujours des flâneurs le +long des allées. On s’introduit dans le verger +sous prétexte de visiter un tuyau, puis on nous +pille. Quand on songe que Mathieu prétend +qu’on a volé des abricots verts ! Je me demande +ce qu’on peut tirer d’abricots pas mûrs ?</p> + +<p>— On les vend pour faire des prunes à l’eau-de-vie.</p> + +<p>— Allons donc ! C’est par pure méchanceté, +une rage de détruire qu’ont tous les enfants du +peuple. Sans compter que les ouvriers de chez +nous ne se gênent pas. On a beau leur en donner +dans la saison, c’est des primeurs qu’ils veulent, +comme nous, et cette année ces chiperies-là +comptent double parce que tout Flachère est +en retard.</p> + +<p>Marguerite insista :</p> + +<p>— On pourrait voir les cerisiers de la galerie +neuve. Ce n’est pas très loin.</p> + +<p>— Mon Dieu, si tu en as une pareille envie, +vas-y toi-même ce soir ; seulement, n’emmène +personne avec toi, c’est toujours l’occasion, pour +les domestiques, d’abuser de la circonstance.</p> + +<p>Comme il achevait son aile de poulet, on lui +apporta de tendres haricots verts. Il en offrit à +Marguerite. Celle-ci mettait son chapeau par +habitude, bien qu’il fît presque nuit dehors.</p> + +<p>— Tes haricots seront froids ! conclut le père, dogmatique.</p> + +<p>— Je t’en prie, papa, ne grogne plus. Je +connais mes arbres.</p> + +<p>Le père saisit un journal qui traînait sur une +des petites chaises d’asperge, et, résigné, se mit +à lire.</p> + +<p>Marguerite descendit le perron de la maison +hollandaise, un panier au bras ; elle prit un des +rayons de la roue des fleurs, côté des lys, et +disparut en courant.</p> + +<p>Les travailleurs rentraient à la ferme dans le +crépuscule violet, l’heure de leur dîner sonnant +un peu après le repas de leur chef, et des réfectoires +s’allumaient au fond des vastes granges.</p> + +<p>Le pays se divisait en sections très nettement +dessinées sur la terre comme sur une immense +carte géographique. Il y avait les plants-fleurs, +les plants-fruits, les plants-légumes, les plants-céréales +et les plants-vierges, ceux-ci restant à +fertiliser, les plus proches de l’épaisse muraille +de la forêt. Là, c’était encore la nuit, même au +jour, car on ignorait si, plus tard, le gouvernement +détruirait son mur personnel pour +aller creuser davantage dans les derniers remparts +de la nature. Entre la grande forêt meurtrie, +amputée de toute une moitié de corps, et +le fleuve coulant mystérieusement derrière le +rideau de peupliers, le fleuve devenu noir inexplicablement, +des cultures se développaient à +leur aise, produisant d’années en années des +résultats phénoménaux.</p> + +<p>Marguerite marchait vite, gracieuse silhouette +blanche papillonnant le long des haies. Elle rencontrait +un ouvrier, sa bêche sur l’épaule ou son +râteau à foin sous le bras, et l’homme faisait un +crochet respectueux, la saluant d’un « Bonjour, +Mademoiselle », parce que tout le monde la connaissait +dans les environs. Elle était venue enfant +à la ferme de Flachère alors que le premier flux +jaillissait du premier tuyau. Elle avait grandi +avec la prospérité, l’incroyable prospérité du sol. +On l’admirait, de temps en temps, les travailleurs +de cette terre bénie étant peu sensibles au prodige +de toutes les floraisons — et on l’estimait.</p> + +<p>— Un beau brin de fille. Un beau morceau +de blonde. Dommage qu’elle ne veuille pas se marier.</p> + +<p>(Marguerite faisait courir ce bruit, n’espérant +pas obtenir le mari de son choix et trouvant +plus digne de dissimuler ses secrètes ambitions.)</p> + +<p>Les jardiniers, gardiens des petites maisons +échelonnées sur la route du tramway à vapeur +qui emportait les mannes de légumes, de fruits +et de fleurs vers Paris, la connaissaient bien +aussi, car, l’hiver, elle avait installé une sorte de +crèche à la ferme hollandaise, où elle recevait +maternellement les enfants trop jeunes pour +aller aux écoles voisines. Marguerite essayait de +leur apprendre l’alphabet, soignait leurs maux +de dents, leur bourrait les poches de bonbons, +les grondait, finissait par leur faire les gros yeux +et découvrait, non sans confusion, qu’elle ne +pouvait pas les souffrir. Correctement bonne, +justement généreuse, comme dans les livres +moraux, elle les détestait de plus en plus dans +la réalité de leur existence, mais souffrait leurs +innocentes malpropretés à côté de la blancheur +de ses jupes au nom d’on ne savait quel devoir +social. De son vivant, sa mère, une douce femme +maladive, faisait cela sans plaisir, et elle, Marguerite, +faisait comme sa mère.</p> + +<p>Aux plants-légumes, Marguerite traversa un +champ de betteraves, obliqua vers la gauche, +retroussa sa robe pour enjamber un ruisseau +gargouilleur. Là, des arbres, une touffe d’arbres, +mèche de la grande forêt qu’on n’avait pas +daigné arracher, formait un endroit d’ombre +qu’on réservait administrativement aux travailleurs +méridionaux pratiquant la sieste.</p> + +<p>En passant près de ces arbres mélancoliques, +Marguerite regarda autour d’elle, un peu hésitante.</p> + +<p>Le verger, dénommé galerie-neuve, était situé +derrière ces arbres, terrain clos de treillages à +systèmes très perfectionnés qu’on élevait ou +abaissait à l’aide d’un seul boulon sur toute +leur étendue. Ces treillages défendaient des +arbres fruitiers en quenouilles hérissés d’étiquettes : +poiriers, abricotiers, pommiers, et des +cerisiers nains, quelques-uns coiffés de cloches +de canevas, toute une pépinière branchée en +<i>berceaux</i>, en <i>volants</i>, en <i>raquettes</i>, en <i>ifs</i>, ces +derniers arbustes ressemblant assez à des ornements +de nécropole. Il y en avait même de si +petits, de si bas, et de si régulièrement taillés +qu’ils ne devaient pouvoir abriter que des fœtus.</p> + +<p>Ce clos était le plus estimé de Flachère.</p> + +<p>Malheureusement, il se trouvait en dehors de +toute surveillance.</p> + +<p>Marguerite mit sa clé dans la porte de fil de +fer qui vibra comme une harpe.</p> + +<p>Au milieu de ce verger modèle, parmi les poiriers +en quenouilles et les cerisiers nains, elle +aperçut un homme tout noir dans le crépuscule violet.</p> + +<p>— Que je suis sotte, pensa-t-elle, ce n’est pas +un homme, c’est un <i>épouvantail</i>. On a fabriqué +ce mannequin pour éloigner les oiseaux.</p> + +<p>Le mannequin vira, lentement, selon le vent +du soir, et, alors, Marguerite put voir, d’une +façon très distincte, que <i>cet épouvantail mangeait +les cerises</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +<span class="small">L’ÉPOUVANTAIL</span></h2> + + +<p>Tremblante, son panier d’une main, sa clé de +l’autre, la jeune fille n’osait plus avancer. Tout +tournait bizarrement autour d’elle : les arbres +en quenouilles, les treillages de fil de fer, les +grands champs de betteraves et le grand cercle +des collines. Au centre de ce tourbillon, la ferme +hollandaise s’enfonçait, s’enfonçait comme une +petite chose qui se noie.</p> + +<p>Elle eut l’idée affreuse que son père l’attendrait, +là-bas, éternellement. Elle respira une +odeur de soufre, vit luire des couteaux prêts à la +transpercer, puis murmura, du ton d’une petite fille :</p> + +<p>— Bonsoir, Monsieur. Je venais… chercher… +des cerises.</p> + +<p>Elle pensait maintenant qu’elle avait eu tort de +vouloir des primeurs ce soir-là.</p> + +<p>L’homme ne se dérangea point.</p> + +<p>— Je crois qu’il en reste, répondit-il d’une +voix grinçante, désagréable, véritable accent +d’un épouvantail se mettant à parler.</p> + +<p>— Ne vous fâchez pas, Monsieur, bégaya-t-elle, +claquant des dents et serrant son panier sur +sa poitrine.</p> + +<p>— Je ne me fâche pas, maugréa l’homme noir, +mais si encore vous aviez eu l’excellente idée de +m’apporter du pain ! Voilà deux jours que je +mange des cerises sans pain. Vraiment, j’en ai assez.</p> + +<p>Il lui parlait comme quelqu’un qui la connaissait +et elle ne le reconnaissait pas pour une +forme vivante. Deux jours qu’il volait leurs +<i>Belle-Eugénie</i> pendant que le directeur de Flachère +se plaignait du retard des saisons ! Marguerite, +suffoquée, s’appuyait à la quenouille +d’un poirier. Cet homme avait faim. Rien n’est +plus dangereux que la faim d’un homme, surtout +le soir.</p> + +<p>— Vous êtes malheureux, Monsieur, pourtant +ce n’est pas une raison…</p> + +<p>Elle s’arrêta, le souffle lui manquant, et, comme +il arrive toujours dans les cauchemars, elle ne +pouvait pas se sauver.</p> + +<p>— Oh ! fit l’autre avec tranquillité, je sais +bien qu’il y a des abricots et des prunes ; seulement, +je n’aime pas les fruits verts.</p> + +<p>Il la regardait. Ses yeux fixes luisaient d’une +façon singulière. Il avait l’aspect d’un fou, mais +ses gestes demeuraient d’une précision remarquable. +Tenant une branche par son extrémité, +il la dépouillait méthodiquement de ses petites boules.</p> + +<p>— Qui êtes-vous, Madame ? finit-il par lui +demander d’un ton de juge interrogeant le coupable.</p> + +<p>— Je suis… je suis… M<sup>lle</sup> Marguerite Davenel, +la fille de M. Davenel, directeur de la ferme-école +de Flachère.</p> + +<p>— Ah ! très bien. Connais pas. Suis pas d’ici, +répliqua-t-il tout en crachant des noyaux. Moi, +j’ai traversé une forêt en courant. Je suis tombé +dans un fossé et m’y suis crotté des pieds à la +tête. J’ai dormi sous les arbres, le matin j’ai +aperçu des cerises… Sérieusement, vous n’avez +aucun pain dans votre panier ?</p> + +<p>Et il s’avança vers elle.</p> + +<p>Cela, c’était la bourse ou la vie.</p> + +<p>Elle poussa un cri aigu.</p> + +<p>— Quoi ? Vous avez peur ? Ne criez donc +pas ainsi. Je vous le défends. Les cris de femme +me portent sur les nerfs. Est-ce que toutes les +femmes vont avoir peur de moi ? Comprenez-vous +que les cerises, rien que des cerises, ça creuse ? +Je mangerais volontiers autre chose.</p> + +<p>— Si vous voulez me suivre, Monsieur, murmura +Marguerite en frissonnant, mon père vous +offrira certainement à dîner.</p> + +<p>Elle essayait de regarder le bout de ses pieds +pour se donner une contenance, mais, dans cette +ombre, ses pieds ne se voyaient plus.</p> + +<p>— Est-ce loin, chez votre père ? Je suis très fatigué.</p> + +<p>Elle désigna la ferme, la jolie maison hollandaise +qui s’enfonçait dans les brumes, dardant +un seul œil de feu, la lampe de sa salle à manger.</p> + +<p>Mon Dieu, pourquoi avait-elle quitté la table +si bien servie, le toit protecteur ?</p> + +<p>— Alors, marchons. Je n’ai plus la notion des +distances, déclara l’homme noir durement.</p> + +<p>Marguerite se dirigea du côté de la porte en +fil de fer, supposant qu’il suivait.</p> + +<p>Le personnage se dirigea en sens inverse.</p> + +<p>Quand il eut disparu, elle referma la porte, +s’imaginant déjà fini le mauvais rêve. Où s’était +évanoui son épouvantail ?</p> + +<p>Il arriva de l’autre côté du clos.</p> + +<p>— Par où êtes-vous passé, Monsieur ? osa-t-elle +lui demander.</p> + +<p>— Par ma porte particulière, Mademoiselle, +répondit froidement le personnage. Comme je +ne possède point de clé, moi, j’ai dû faire un +trou dans le treillage, d’ailleurs fort solide, et +je viens de sortir par ce même trou. Chacun ses +entrées, les cerises seront mieux gardées !</p> + +<p>Marguerite se mit à marcher vite.</p> + +<p>— Nous pouvons courir, si cela vous amuse, +fit observer l’homme un peu aigrement.</p> + +<p>Marguerite ralentit.</p> + +<p>— Il me semblait vous avoir dit, objecta-t-il +d’un ton sévère, que j’étais fatigué.</p> + +<p>Marguerite pensa qu’il devait être aussi fort +vieux, et une pitié l’envahit. Elle chercha vainement +à régler son pas sur le sien, constatant +qu’il allait beaucoup plus vite qu’elle malgré son +grand âge. Puis elle songea aux cerises volées, +au trou du treillage et à la réception que son +père lui ménageait. Elle espérait qu’on ne la +gronderait pas. Non seulement on lui recommandait +de lire « avec fruit », mais encore +« de soulager toutes les infortunes ». (M. Davenel +répétait souvent, au dessert : « J’ai bien +mangé… <i>que Dieu en fasse autant pour tout le +monde.</i> ») Inflexible pour les seuls voleurs, il +aurait livré sa propre soupière au vieillard infirme, +à l’enfant malade ; par exemple, en dehors +de ces deux catégories, il ne livrait rien, pas +même la soupe.</p> + +<p>Restait l’effraction… Ce serait dur.</p> + +<p>Marguerite, en traversant le champ de betteraves, +se sentant rassurée parce que l’homme +noir se taisait, prépara un petit mensonge. Elle +aurait rencontré ce vagabond sur la route et lui +aurait offert un secours, ignorant le rapt des +cerises. On aviserait quand le voleur serait loin, +et elle se chargeait d’indiquer à M. Davenel +certaines nuances qu’elle croyait démêler dans +la nuit profonde de cet individu.</p> + +<p>— Si vous préfériez ne pas voir mon père, risqua-t-elle, +conciliante, nous pourrions tourner par +les cuisines. C’est justement l’heure du dîner de +nos ouvriers, de braves paysans, très bien élevés…</p> + +<p>L’homme l’interrompit d’une voix tranchante.</p> + +<p>— Pardon, Mademoiselle, je ne suis pas un +ouvrier, car je n’ai jamais travaillé, ni un paysan, +je n’ai plus de pays. En quel honneur m’attribuerais-je +la part d’un de ces… bien élevés que +Monsieur votre père exploite généreusement +selon l’antique usage ? Vous m’avez invité à dîner +au nom du directeur de la ferme-école de Flachère, +je crois ? J’ai accepté. Que signifie cette +histoire de cuisines ?</p> + +<p>Marguerite reprenait pied sur le domaine des +fleurs et devenait plus courageuse. On entrait +dans le rayonnement de la grande roue des +roses. Les violiers répandaient leurs parfums, +moitié vanille moitié muscade.</p> + +<p>— C’est entendu, fit-elle gracieusement.</p> + +<p>L’homme s’arrêta et bâilla. On eût dit un +miaulement de tigre.</p> + +<p>— Mais cela empeste, ici ! gronda-t-il.</p> + +<p>Marguerite n’osa pas rire.</p> + +<p>— En effet, dit-elle, cela sent très bon.</p> + +<p>Alors, l’homme noir se rapprocha d’elle.</p> + +<p>— Nous commençons à nous comprendre, +ricana-t-il, oui, cela sent très bon, cela empeste +d’une manière extraordinaire. Je n’ai jamais respiré +pareille odeur. C’est à croire que les fleurs +de ce jardin sont la puanteur de tous les parfums +réunis de la femme, vivante ou morte. Il y +a de quoi en crever, je pense. Est-ce que vous +demeurez ici depuis longtemps ?</p> + +<p>— Je suis ici chez moi, Monsieur, répondit +Marguerite avec un peu de morgue.</p> + +<p>— Félicitations ! Vous avez de l’estomac.</p> + +<p>Ils se turent. Marguerite montait un perron.</p> + +<p>Dans la salle à manger, où les virulentes +céramiques ruisselaient de lueurs de plus en plus +brutales, M. Davenel lisait toujours <i>le Figaro</i>. +Passant la littérature, il en arrivait aux faits-divers, +et du bout de son couteau taillait machinalement +une croûte de pain. Quand Marguerite +entra, masquant de sa jupe blanche le noir +épouvantail, les traits du directeur de Flachère +se détendirent : il lisait l’histoire d’un crime +abominable et commençait à devenir inquiet +parce que sa fille était dehors. Il se leva gaiement.</p> + +<p>— Vilaine Margot ! Est-ce que tu veux me +faire coucher à dix heures, ce soir ? Où sont tes +cerises ? Tu rapportes ton panier vide. Hein ?…</p> + +<p>Marguerite s’effaçait, présentant le nouveau +convive, et derrière la robe blanche il aperçut +la bête nocturne aux yeux de phosphore.</p> + +<p>— Monsieur…</p> + +<p>— Monsieur, déclara l’homme noir, je viens +dîner. Mademoiselle m’a invité de votre part et +je tombe d’inanition.</p> + +<p>Il s’assit juste en face du poulet rôti que la +bonne n’avait pas voulu enlever avant le retour +de Mademoiselle.</p> + +<p>— Voilà, papa, commença Marguerite, très +gênée, tandis que son père la foudroyait d’un +regard d’étonnement. Monsieur a faim… Je l’ai +rencontré devant le clos neuf. Il m’a demandé +la charité, j’ai cru bien faire en te l’amenant, car +je sais que tu es toujours gentil pour les pauvres.</p> + +<p>L’épouvantail s’était placé sur une des petites +chaises d’asperges montées. Il s’accouda sur la +nappe et promena ses yeux cruels du père à la +fille. Sale comme un ramoneur, il semblait conserver +le long de ses vêtements, primitivement +sombres, une espèce de couche de suie, de boue, +la couleur même d’un ancien enfer traversé. Il +avait le teint bistré, les lèvres mordues, les +prunelles ardentes d’un noir intense dégageant +de légères flèches d’électricité bleues.</p> + +<p>— Le discours de Mademoiselle contient quelques +inexactitudes, fit-il sèchement. Elle ne m’a +pas rencontré devant le clos neuf, parce que j’étais +dedans. Je ne lui ai pas demandé la charité parce +que cette vertu théologale est une créature allégorique +qui n’assouvirait pas tous les appétits +d’un homme tel que moi. Je lui ai avoué, simplement, +que je trouvais les cerises d’une digestion +trop rapide, et je suis venu pour ajouter +des mets plus substantiels à mon premier repas. +Vous permettez, Monsieur ?</p> + +<p>Ce disant, fourchette en main, il attaqua le poulet.</p> + +<p>Stupéfait, le père de Marguerite roulait des +yeux d’officier retraité entendant sonner le clairon.</p> + +<p>M. Davenel était un père noble de cinquante +ans. Sa régulière figure de paisible bourgeois, +soldat de l’industrie, s’illuminait facilement +d’une rougeur guerrière. Mais cela tenait bien +plus à son tempérament sanguin qu’à ses idées +sur le droit des pauvres, et il aurait donné le +poulet, s’il en avait eu le loisir. M. Davenel +était bon, très bon, presque aveugle de naissance.</p> + +<p>— Monsieur, déclara-t-il d’un ton rogue, je +ne vous connais pas. Je dois m’en rapporter à +ce que ma fille me dit. J’espère, au moins, que +vous ne lui avez pas manqué de respect ? (Il +ajouta, emphatique et un peu moqueur :) Vous +voliez mes cerises, tout à l’heure ? Vous êtes +mon hôte à présent…</p> + +<p>— … Car, continua l’épouvantail lui coupant +la parole avec une entière sérénité, si je n’étais +pas votre hôte vous me flanqueriez dehors ? Je +vous ferai remarquer que, pour flanquer un hôte +dehors, il faut qu’il soit entré. Donc, ce n’est +guère que son hôte qu’on peut envoyer au diable +puisqu’on le détient. Ne vous gênez pas. Je +veux très bien m’en aller, seulement après dîner. +J’ai accepté une invitation.</p> + +<p>— Vous avez faim, Monsieur, dit Davenel +au comble de la stupeur, et croyez que je n’ai +jamais refusé un verre d’eau…</p> + +<p>— A qui avait faim ? De mieux en mieux ! Je +suis reçu dans une drôle de maison. Soit, Monsieur, +je boirai volontiers — pas d’eau, j’ai horreur +de l’eau — à votre santé ce grand verre +plein de ce petit bordeaux. Est-ce bien du Bordeaux ? +(Il fit claquer sa langue.) Non. C’est +du Bourgogne. Et le verre est un récipient +moyen-âge datant du Bon-Marché. Excellent +vin, Monsieur ! Détestable style ! Maintenant, le +reste du poulet étant compris dans le verre d’eau, +je me l’adjuge. Je vous en prie, Mademoiselle, +donnez-vous la peine de vous asseoir. Je me +souviens de vous avoir fait courir sous prétexte +de vous suivre.</p> + +<p>Le père et la fille ne pouvaient plus parler. +Ils n’étaient ni tristes ni gais, pas davantage en +colère, mais seulement enveloppés d’un vertige. +Depuis dix ans qu’ils habitaient Flachère, on +avait vu bien des chemineaux récalcitrants, bien +des ouvriers saouls, bien des voleurs venant vous +vomir à la face leur indigestion de fruits ou leurs +menaces de vous en dérober d’autres. Point ne +s’était encore trouvé, sur les routes franchement +égalitaires de leur gouvernement, un fou de cette +espèce.</p> + +<p>M. Davenel battait des paupières.</p> + +<p>Marguerite ouvrait les bras, témoignant de sa +complète ignorance. Tous deux se rapprochèrent. +La fille posa sa main sur le poignet du +père, désirant ne pas l’abandonner dans une pareille +extrémité.</p> + +<p>— J’ai eu tort de t’amener ce Monsieur, chuchota-t-elle, +confuse.</p> + +<p>Davenel dit, tout haut, sentencieusement :</p> + +<p>— On n’a jamais tort de chercher à faire le +bien, ma fille.</p> + +<p>L’épouvantail, qui broyait entre ses deux +solides mâchoires les derniers morceaux du +poulet, grommela :</p> + +<p>— Moi, je suis de l’avis de Mademoiselle +votre fille. Elle a eu tort. Il faut toujours laisser +les voleurs à leur place, c’est-à-dire dans leur +misère… qui est la liberté.</p> + +<p>Davenel s’avança, crispant les poings. Quand +on touchait à sa fille, on gâtait tout.</p> + +<p>— Vous, fit-il bombant le torse, vous êtes un +insolent, et peut-être… peut-être… (il semblait +fouiller dans sa mémoire, se rappeler enfin des +bribes de lecture ou de conversation) peut-être… +<i>un anarchiste</i>, Monsieur !</p> + +<p>Marguerite eut un frisson de curiosité. Tiens ! +En effet ? Pourquoi pas ? Un anarchiste, cela +expliquait l’histoire des cerises. La reprise individuelle, +le partage des fruits de la terre, ne +jamais travailler… qu’à sa soif et boire toujours +sans travailler, les bombes au fond des caves et +les discours incendiaires dans les réunions publiques. +Ce devait être ce genre d’animal féroce. +Elle en avait donc rencontré un ! Elle qu’on +tenait éloignée des grands centres, du Paris +mondain, où, disait-on dans les feuilles, on traite +poliment ces gens-là en se servant des socialistes +comme intermédiaires. Et une cacophonie de +mots baroques, d’expressions crapuleuses, de +phrases de théâtres, bouleversait sa petite cervelle +de bourgeoise pure.</p> + +<p>L’anarchiste, en somme, était un monsieur +comme un autre, avec cette différence qu’il avait +le droit à la folie périodique et qu’on le +respectait, durant ses accès, pour sa spéciale maladie, +un peu comme on respectait jadis les <i>innocents</i> +battant la campagne. L’anarchiste n’étant jamais +<i>qu’un</i> à la fois, il représentait une simple bête +de luxe, très ruineuse, que la meilleure société +entretenait pour égarer l’attention, se fournir +des alibis, quelque chose comme les jeunes lions +apprivoisés de Sarah Bernhardt.</p> + +<p>Tout en se débitant à elle-même ces lieux communs, +Marguerite serrait nerveusement le bras +de son père. Elle voulait voir la suite. Elle se +sentait fière d’avoir saisi « au vol » cet oiseau rare.</p> + +<p>M. Davenel, s’il était moins enthousiasmé, +inclinait, cependant, à l’indulgence, parce que +cette espèce-là est un signe des temps. On fait la +part du feu, voilà tout. On transige, on cause, +on pousse le personnage du côté de la porte en +lui promettant de s’intéresser à sa doctrine, les +jours de pluie, et on l’engage doucement à aller +se faire pendre ailleurs, car, chose désagréable, +quand on reçoit un anarchiste plus que l’espace +d’une visite de cérémonie, on devient son complice.</p> + +<p>Pour le moment, la part du feu se bornait au +panier de cerises et au poulet rôti. L’aventure se +terminerait bien.</p> + +<p>— Marguerite, souffla le directeur de Flachère, +si tu te retirais ? Il est tard, j’ai à causer avec +Monsieur.</p> + +<p>Ah ! non ! elle n’irait pas se coucher comme +une petite fille de quatre ans.</p> + +<p>Elle résista de la tête.</p> + +<p>Cet anarchiste, en temps qu’anarchiste, avait +fort bon air. Il était noir, il était sale. Son visage +souffrant et anguleux s’accentuait sous le hâle +des incendies ou la flétrissure des nuits de mystère. +Tout jeune il avait déjà des rides et, masque +de comédie antique, il ouvrait formidablement +les mâchoires.</p> + +<p>M. Davenel, soupirant, se gratta le front.</p> + +<p>Il eut, peu à peu, la vision d’un autre personnage, +nippé, décrassé, représentant un honnête +travailleur, venant grossir le régiment d’ouvriers +casernés dans la ferme. On manquait toujours +de bras à l’école de l’agriculture.</p> + +<p>L’épouvantail passait, lui, du poulet aux haricots +verts. Davenel s’assit en face de son hôte, +remua les lèvres.</p> + +<p>— Non, Monsieur, je ne suis pas un anarchiste, +déclara l’homme noir lui coupant la pensée. Je +suis un voleur, un simple voleur, venant de voler +les cerises du prochain sans sa permission, ce qui +est un prodigieux travail, j’en sue encore ! Et je +ne veux rien faire de plus parce que j’aurai le +bon goût de demeurer le criminel intelligent.</p> + +<p>Résigné à toutes les transactions, histoire de +garantir les cerises de l’avenir, M. Davenel hocha +le front.</p> + +<p>— Le criminel intelligent ? Vous voilà bien ! +Vous ne pouvez me donner une meilleure définition +de l’anarchiste, mon ami, dit-il d’un ton +paternel. Vous volez mes fruits, et, grâce à +cette… vétille, vous arrivez à manger mon dîner. +Seulement, je vous devine, moi, le maître, celui +qui a le droit de faire coffrer le voleur. Je me trouve +en présence d’une exception, d’un criminel intelligent, +capable de raisonner son cas. Vous êtes +jeune…</p> + +<p>— Il y a malentendu, monsieur le Directeur, +riposta l’épouvantail, en attirant d’un souple +mouvement de coude le compotier rempli de +fraises <i>plombière</i>. Je ne suis pas votre ami +puisque je n’ai pas l’honneur de vous connaître, +et je n’ai rien de commun avec un voleur de +profession. Inutile de me parler de ma jeunesse.</p> + +<p>— Je saisis, fit Davenel, tordant sa serviette et +affectant la bonhomie d’usage. Vous avez <i>partagé</i>. +Mais le partage, étant donné votre appétit, ne +serait pas égal. Nous mangeons moins que vous. +N’est-ce pas, Marguerite ?</p> + +<p>Marguerite, assise sur une seconde sellette +vert d’asperge, regardait ses pieds.</p> + +<p>— Oui, papa.</p> + +<p>— C’est parce que vous êtes malade, sans +doute, dit flegmatiquement l’épouvantail, se versant +un flot de vin.</p> + +<p>— Nous préférons rester sur notre appétit, +c’est plus raisonnable. Vous allez vous griser.</p> + +<p>— A votre aise, Monsieur, et à votre bonne +santé, Mademoiselle. Je ne me grise jamais. Ce +sont les voisins <i>qui tournent</i> !</p> + +<p>La jeune fille le regardait boire avec admiration. +C’était bien, oui, l’anarchiste du signe des +temps dans toute son horreur. Entre elle et lui +la distance devenait si grande qu’elle ne le +redoutait plus. Elle contemplait le fauve parce +que les grilles des questions sociales s’élevaient +entre eux, et elle s’émerveillait à l’idée de lui +jeter du pain.</p> + +<p>— Vous n’êtes pas un professionnel, je veux +le croire, répondit Davenel, qui tenait à placer +ses théories humanitaires. Je veux même supposer +que votre criminelle intelligence s’arrête +aux cerises. Nous avons tous chipé des fruits +lorsque nous sortions du collège, et nous ne +sommes pas montés sur l’échafaud pour cela. +Je ne demande pas la mort du coupable. Et en +travaillant…</p> + +<p>L’épouvantail regarda brusquement derrière +lui, et, d’un geste involontaire, il se passa la +main sur la nuque.</p> + +<p>— Oh ! fit-il d’une voix sourde, nous avons +tous <i>avoué</i> les cerises, voulez-vous dire… mais +le <i>reste</i> ? Vous m’offrez donc la complicité du +silence, le travail rachetant la faute, un bris de +clôture s’arrangeant avec une chaîne, vos fils de +fer se tordant autour de mes poignets ? Vous +désirez me payer mon crime ? Un beau crime ! +Eh ! Eh ! Cela vaut plus cher que vous ne le pensez, +Monsieur.</p> + +<p>Par la fenêtre ouverte sur les jardins des roses, +un vent froid sembla pénétrer dans la salle.</p> + +<p>Il ajouta :</p> + +<p>— C’est singulier cette lubie qu’ont tous les +hommes riches de s’entourer de forçats. Je cite +mes auteurs… anarchistes.</p> + +<p>Davenel paraissait très perplexe. Ce garçon, +dont les prunelles luisaient étrangement, pouvait +bien être fou. Il s’exprimait d’une manière troublante +pour des entendements sains. Pas fort +analyste, le directeur de Flachère n’avait pas encore +compris que son adversaire, anarchiste ou non, +répondait toujours par déductions logiques aux +pensées au lieu de répondre aux phrases. Possédant +une notable avance sur son interlocuteur, +il lui exposait ses propres systèmes sans daigner +l’écouter.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Davenel toussa.</p> + +<p>— Marguerite, mon enfant, murmura le père +inquiet, je t’assure qu’il doit être tard, et tu es +fatiguée.</p> + +<p>— Cependant, papa…</p> + +<p>— Si, ma fille !</p> + +<p>Marguerite salua comme une enfant bien élevée +et, une fois sortie, colla son oreille à la serrure.</p> + +<p>— Auriez-vous des choses plus graves sur la +conscience, Monsieur, questionna Davenel ? Maintenant, +vous pouvez parler.</p> + +<p>L’épouvantail recula sa chaise, croisa la jambe +et regarda par la fenêtre.</p> + +<p>— Non. Après vous. Je vous écoute. C’est +vous qui avez envie de causer. Moi, je ne suis +pas pressé de savoir quel genre de travail vous +désirez confier au criminel intelligent.</p> + +<p>Davenel s’impatienta. Le personnage se +moquait-il de lui ? Enfin, lui, le chef d’une grande +entreprise nationale, il ne manquerait pas plus +d’aplomb qu’un vagabond aux abois n’ayant que +sa peau pour fortune. (Et quelle peau, juste +ciel !) Il ne s’agissait plus que de le pousser +dehors ou de l’embaucher pour la récolte du foin.</p> + +<p>— Mon ami, vous avez fait peur à ma fille et +je ne vous dois rien : deux raisons pour que je +n’insiste pas pour vous sauver. Cependant je +garde le respect de <i>l’hôte</i>. Vieille tradition ! Vous +autres, Messieurs les anarchistes, vous rêvez de +démolir toutes les traditions, mais je vous déclare +qu’ici, chez moi, vous ne démolirez rien du tout. +Vous avez dû faire un mauvais coup qui vous +oblige à fuir les endroits peuplés et cela vous +exaspère de risquer la prison pour quelques +cerises. Soit ! Voilà ce que je propose à mon +hôte s’il est raisonnable, s’il veut se corriger, +rentrer en grâce auprès d’une société qui a du +bon, je vous le prouve ? C’est le moment des +foins chez nous. Sans examen de certificat, nous +acceptons tous ceux qui nous demandent de +l’ouvrage. Profitez-en. Plus tard, il faudra des +papiers. Je vous offre vingt sous par jour, la +nourriture, le coucher, et je passe l’éponge sur +les cerises. Ça durera ce que ça pourra. Je vous +préviens, seulement, que si mes gardes vous pincent +à escalader la plus petite clôture, ils vous +abattront comme un simple lapin, vous m’entendez ?</p> + +<p>— Parfaitement, conclut le fauve. Prisonnier, +domestique ou… <i>lapin</i> !</p> + +<p>— Je ne plaisante pas, Monsieur, s’écria le +père de Marguerite que cette manière de causer +désorientait absolument.</p> + +<p>— Moi non plus, fichtre, et je choisis… le +lapin.</p> + +<p>— Ah, çà, Monsieur ! Où avez-vous l’esprit ?</p> + +<p>— Dame, je me ferai tuer en mangeant vos +choux, pardon, vos cerises, mais je ne serai pas +votre complice. C’est beaucoup plus pratique.</p> + +<p>— Vous êtes un fou. De quelle complicité +peut-il être question ?</p> + +<p>— Je suis un sage. Comme il faut en finir avec +la société, je préfère le coup de fusil. Bonsoir ! +Mes hommages à votre fille. C’est une jolie personne +qui ment déjà fort bien, dirait Hamlet.</p> + +<p>L’épouvantail se leva, s’étira, satisfait d’avoir +bu et mangé, gagna la porte.</p> + +<p>Un étranger, peut-être, ignorant les lois et +les coutumes françaises ! Il avait bien reçu une +certaine éducation, on le sentait à ses tournures +de phrases, mais on ne pouvait le classer dans aucune +catégorie de pauvres diables. Ses vêtements +couleur de suie l’habillaient d’une nuée d’orage +à la fois boueuse et menaçante. Il était hardi de +regard et vieux de bouche. Sa voix, aux intonations +dures, sonnait, paraissait sortir d’un gosier +de métal. Tous ses gestes avaient la souple précision +des mouvements d’une bête dangereuse.</p> + +<p>— Réfléchissez, mon garçon, dit le père de +Marguerite humilié par l’orgueil incompréhensible +de ce voleur. Vous avez, décidément, un air +qui ne me plaît pas.</p> + +<p>L’épouvantail s’arrêta et sortit un objet de sa +poche, un objet brillant. Davenel, songeant à la +possibilité d’un revolver, se glissa derrière lui, +la main haute. Il s’aperçut qu’il tenait un petit miroir.</p> + +<p>— Il est fou ! Cela crève les yeux, pensa +Davenel respirant.</p> + +<p>Par hasard, l’épouvantail leva les siens.</p> + +<p>— Non, répliqua-t-il laconiquement, mais je +constate qu’en effet j’ai un drôle d’air.</p> + +<p>Davenel recula un peu. Il eut un léger tressaillement, +à peine l’impression d’une aile de chauve-souris +le frôlant, et il murmura, très bas, +puisque cet homme singulier entendait jusqu’aux +pensées :</p> + +<p>— Enfin, Monsieur, que désirez-vous ?</p> + +<p>— M’en aller.</p> + +<p>Derrière la porte, Marguerite n’osait plus bouger.</p> + +<p>Il s’en alla, et, traversant le vestibule, il faillit +se heurter à cette blanche silhouette de fille +curieuse. Alors, il lui jeta un regard noir, un +long regard très sombre et très chaud qui tomba +sur elle, l’enveloppa tout entière, comme un manteau +de velours.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +<span class="small">TERRE BÉNIE</span></h2> + + +<p>Il avait plu la nuit, il pleuvait le matin, il +pleuvrait encore le soir, et la campagne s’embrumait +d’un brouillard tout spécialement sale qui +faisait croire à une boue céleste, plus vaporeuse +que la boue terrestre, se diluant dans les ondées. +Les prairies vertes devenaient grises, la forêt +verte tournait au marron, et des êtres humains +passaient, visqueux, le long des routes sous les +rayons de l’averse qui les semblaient détenir à la +manière d’une nasse détenant des poissons.</p> + +<p>La propriété nationale de Flachère, vue dans +ces torrents d’eau, prenait une physionomie +inquiétante. La ferme hollandaise, construction +de bois gardant son écorce, rustique, se fonçait +jusqu’au ton du granit noir ; les pendentifs, les +guipures de sapin blanc, se détachaient sur elle +en larmes de draps mortuaires, et la grande roue +des fleurs, sectionnée par des sentiers d’une régularité +désespérante, avait l’air du parterre d’un +vaste mausolée correctement entouré de grilles +le défendant contre les témérités des vivants. Çà +et là, des petits ponts enjambaient des ruisseaux, +des petits ponts en gros rondins, brillants, huileux, +se fonçant aussi jusqu’au caramel, faux bois +et fausse écorce, imitant le tronc d’arbre mal +équarri, mais gardant en leur secrète armature +l’inusable dureté du véritable fer. Les petits ruisseaux +coulant sous les petits ponts glougoutaient, +augmentés de fange. Les gazons, soigneusement +peignés en temps ordinaire, s’imbibaient comme +des éponges et une sorte de liqueur épaisse miroitait +entre leurs chevelures courtes, une matière +gluante pareille à la transsudation d’une maladie +sébacéenne.</p> + +<p>Interminablement les champs de betteraves +s’allongeaient sous la pluie, prenant la dimension +d’une mer, ayant des remous et des moires, des +courants, toute une marée qui entraînait à perte +de vue des vagues énormes de feuilles. Et, coupant +ces champs comme des barques retournées +par une bourrasque, les ponts, couleur de +goudron, esquissaient leurs formes d’épaves +fuyant au large. Des routes unies se déroulaient +plus blanches, frangeant d’une ligne d’écume +ces sombres masses de verdures et d’eau mêlées, +des routes désespérément blanches.</p> + +<p>C’était un paysage navrant.</p> + +<p>L’homme avait découvert, du côté de la forêt, +tout près de la limite gouvernementale, une hutte +déserte, une espèce de cabane de berger, ou de +braconnier, bâtie en claies d’osiers, que le torchis +maintenait tant bien que mal à l’état de +murailles. Le toit s’effondrait en avant, et, en +arrière, les branches de genévrier s’ébouriffaient, +laissant filtrer les averses. Cette demeure, toute +primitive, avait l’avantage, pour son habitant, +de dominer la situation. Devant son ouverture — car +il n’y avait plus guère de porte — s’étalait +ce grand pays, somptueusement désolé, +jusqu’au fleuve, et par delà les rangées de peupliers +masquant le fleuve remontaient les collines +jusqu’au ciel. On aurait vu poindre un gendarme +de plusieurs lieues. Durant la semaine de beaux +jours qui venait de s’écouler, il avait été possible +de coucher en plein air, tantôt dans une meule +de foin, tantôt sous les petits ponts rustiques. +On ne pouvait plus y tenir, maintenant ; l’eau +ruisselait, suintait de partout. En marchant, elle +giclait du sol comme si la pluie sortait de terre +au lieu de choir. L’homme, depuis huit jours, +errant de place en place, avait remarqué +bien des choses anormales et subi de graves +déconvenues. Cette splendide contrée donnait, +au soleil, l’illusion d’un paradis, nouvel Éden +administratif où tout était prévu pour exciter +et punir la gourmandise, mais elle dégageait, +par les mauvais temps, une abominable tristesse. +Cela imitait réellement trop le cimetière. +De plus, la boue de ces terrains si bien entretenus +ne séchait pas, elle tachait, huilait les vêtements +comme une glu. Cette boue collait sans +changer de nuance, restait humide. La terre, la +bonne terre naturelle dont nous sommes tous +pétris, est brune d’abord, jaunâtre ensuite, +s’effrite sous l’ongle et s’en va en poussière. La +terre n’est pas malpropre tant qu’elle n’est pas +triturée chimiquement par l’humanité. Pourquoi +donc ce sol fertile se montrait-il si méchant vis-à-vis +de ceux qui ne possédaient pas de vêtements de +rechange ? Il ne fallait plus songer à se nettoyer +une fois tombé dans un fossé de Flachère. L’homme +en avait pris son parti ; une sorte de somnolence +le paralysait depuis l’excellent repas qu’il +s’était offert chez le directeur de la ferme-école. +A quoi bon les soins de toilette ? Ses habits, +jadis de drap fin et de coupe anglaise, se confondaient +à présent avec le hâle de sa peau. Il +aurait bientôt plus de trous que de taches et toutes +ses misères s’égaliseraient sous le même vent +de malheur. Son chapeau de feutre mou pleurait +des larmes de deuil le long de son dos, lui plaquant +ses cheveux aux tempes, et il s’essuyait +d’un geste machinal en se barbouillant de noir +quand cela lui glissait dans les yeux.</p> + +<p>Lorsqu’il eut rencontré la cabane, il se sentit +capable de dormir des années, il était dominé +par le sommeil invincible qui s’empare de ceux +qui n’ont plus l’espoir du lendemain. Il allait se +vautrer là, en animal désormais tranquille, abdiquant +sa dignité de personnage pensant, et, +couché de tout son long sur une litière presque +pourrie, un fumier de feuilles, il avait dormi +profondément, sans un rêve appréciable. A son +réveil, la vision morne de ce pays raviné par une +pluie tenace lui semblait un cauchemar ; il devinait +des choses plus mornes encore dans les +dessous de ce spectacle correctement effrayant, +et il demeurait immobile, étendu, le menton sur +ses deux poings, écoutant le floc floc de l’eau +qui agrandissait ironiquement toutes les flaques. +L’homme ne songeait pas à réagir, ne s’étonnait +pas. Il subissait la contagion de la tristesse +calme régnant autour de lui. Il est certain que +ce pays se changeait en vaste nécropole, mais, +chose horrible, les morts, sous les fleurs ou la +boue, devaient grouiller. Une abondante vermine +travaillait les flancs de la planète en cet +endroit béni. Quel genre de vermine ? On percevait +des râles sourds, des hoquets, des bruits +de dégorgements souterrains, tout un remue-ménage +de gens ou de machines condamnés à +ne pas se montrer. Il suffisait de mettre son +oreille contre le sol pour se convaincre qu’il y +avait quelque chose <i>là-dessous</i>. L’homme, très +las, se souciait peu d’approfondir le mystère. Il +trouvait cette terre hostile au pauvre monde, +voilà tout.</p> + +<p>Probablement une ferme-école selon les nouveaux +rites de la culture intensive, un département +inconnu parmi ceux de la science industrielle, +et puis on devait fabriquer du sucre +avec toutes ces betteraves monstres, en les faisant +macérer dans l’indulgence du directeur de +la colonie ! Que lui importait ! On ne rencontrait +aucun sergent de ville. L’essentiel était de ne +pas se laisser prendre au piège d’un salaire +quelconque, car on le ferait vivre malgré lui et +lui ne voulait plus que végéter. Il serait une +plante, moins qu’un animal, un arbre aux racines +féroces qui cherchent quand même un aliment, +de la sève, afin de soutenir le cœur du +chêne pourtant à jamais foudroyé.</p> + +<p>Devant la tanière de l’homme se déroulait +une nappe de terre noirâtre, inculte encore, à +demi noyée par les averses ou peut-être seulement +baignée par cette eau qui montait en +bouillonnant des entrailles de ces champs +copieusement fumés. L’endroit était nu, sans un +brin d’herbe, s’imbibant par place des petites +mares couleur de café. Cela ne sentait pas le +fumier ordinaire. Une odeur écœurante, fade, +une odeur affreuse, mais <i>rectifiée</i>, s’exhalait de +ces bouillies de nègre, la senteur morte de choses +déjà tellement mortes qu’elles n’ont plus de +nom en aucune langue. Et cette odeur que transmettait +la pluie tout en l’atténuant possédait +aussi un vague relent de jupes sales.</p> + +<p>L’homme se dit que l’heure venait de déterrer +un repas quelconque. La veille, il avait mangé +de délicates petites carottes nouvelles, délicieusement +sucrées, mais cela ne l’avait pas rassasié. +Cependant, s’il avait faim, il manquait de courage +pour la chasse, de l’excitation nécessaire qui +lui ferait trouver bons les légumes crus. L’air de +cette contrée offrant tous les luxes des tables bourgeoises +bien servies, les primeurs, les gros fruits +et les fleurs splendides, ne vous donnait pas un +grand appétit par surcroît. L’homme sentait son +estomac malade, peut-être faute de viande, peut-être +à cause de cette spéciale odeur, ce relent +d’évier mal lavé, que répandait la belle terre +bénie, toute grasse de son fumier onctueux. Il +était incapable d’aller voler des cerises ou d’exiger +le poulet rôti directorial. Ce qu’il faisait là, +gisant comme une loque, il n’en savait plus +rien, mais il devinait qu’il commençait à pourrir. +Et ses instincts lui demeurant fidèles, il s’efforça +de protester un peu.</p> + +<p>Un vol de corbeaux vint s’abattre en tournoyant +dans le champ inculte. Les sombres +oiseaux se posèrent sur des mottes de boue, et +là, les pattes triturant, le bec plongeant, ils +fouillèrent. Ils prenaient l’allure de vieux savants +humant avec délice les immondes matières premières +devant servir à la glorieuse transformation +de l’or.</p> + +<p>L’un deux s’approcha familièrement de l’homme +couché, le bec luisant, tendant son gros nez d’acier +bleui au feu des forges, dardant une paire d’yeux +cerclés de rouge, bésicles de personnage cruel et railleur.</p> + +<p>L’homme eut un léger frisson.</p> + +<p>— Est-ce qu’il me croit mort ? songea-t-il.</p> + +<p>Et pour se prouver à lui-même qu’il ne l’était +pas, il saisit un caillou, le lança d’un geste furieux.</p> + +<p>L’oiseau poussa un cri de malédiction, pivota +un instant, puis resta les ailes raides.</p> + +<p>D’un mouvement souple, l’homme rampa et +vint se pencher sur son agonie.</p> + +<p>— Eh bien, mon vieux ? Le mort saisit le vif ! +dit-il en l’agrippant par ses plumes hérissées.</p> + +<p>L’homme contemplait sa proie, les regards vagues.</p> + +<p>— Non, ce n’est pas tendre comme du poulet, +mais avec des aromates, on pourrait essayer tout +de même.</p> + +<p>Rentré chez lui, il se mit à creuser un trou, +organisa un âtre, consolida un fragment de tuyau +qui passait au milieu du toit de genévrier ; trois +pierres lui servirent de chenets, de lèche-frite et +une baguette de bois mince lui permit d’embrocher +son oiseau plumé, vidé, de le faire tant bien +que mal rôtir devant un feu qui fumait un peu, +tout en parfumant la viande, car il avait choisi +comme combustible la branche maîtresse du toit. +Le corbeau, le bec bas, tournait, petit cadavre +lamentable, écorché d’un côté, brûlé de l’autre ; +il avait des cuisses violettes, des pattes noires, +et son œil rouge dardait un dernier sortilège.</p> + +<p>— Ce n’est pas très mauvais, déclara l’homme +après le festin.</p> + +<p>Il s’essuya la bouche et, de nouveau, se coucha, +puisqu’il manquait de chaise, à plat ventre, +contempla la morne tristesse de la campagne. Il +fallait bien accepter son misérable sort comme +cette terre, inondée d’horreur, avait l’air d’accepter +sa répugnante fécondité. Au loin, les corbeaux +fuyaient, bande lugubre n’aimant pas les +surprises de la vie humaine.</p> + +<p>Le champ vers deux heures se peupla d’ouvriers, +une seconde bande noire vint remplacer +l’autre. La pluie fondue en brouillard estompait +des silhouettes d’hommes et de femmes dont les +jambes paraissaient plus sombres que le reste du +corps. Le tueur de corbeau s’aperçut qu’ils étaient +tous chaussés de grandes bottes. Il connaissait +ce genre de bottes-là… oui… on en rencontrait +le soir dans les carrefours parisiens, des paires +de jambes toutes pareilles qui remontaient les +escaliers obscurs, surgissaient des orifices des +égouts. Quel singulier pays où les travailleurs de +la terre, les piocheurs, les laboureurs, portaient +des bottes d’égoutiers ? On avait donc à se +défendre contre l’animosité de la boue ? Non +seulement elle collait, mais elle était venimeuse ? +Les paysans, silencieux, semblaient chercher des +points de repères dans leur champ ; ils tenaient +des crocs de métal, de longues cannes de fer, et +ils plongeaient de temps en temps dans le flot +de cette vase fétide, remuaient à la façon d’inspecteurs +d’une ligne qui serrent l’écrou d’un rail. +Que signifiait ce travail ? Les femmes suivaient, +drainant la boue et l’égalisant. Peu à peu l’eau +des flaques diminuait, était bue lentement par +des bouches invisibles. Cependant il continuait +à pleuvoir.</p> + +<p>— Je ne comprends rien à leurs travaux, +songeait l’homme. Ils m’empêchent de digérer !</p> + +<p>Il devenait de plus en plus certain que la pluie +sortait de la terre dans cette étrange contrée. On +aveuglait la voie d’eau et le sol se séchait, malgré +les cataractes du ciel, reprenant sa consistance normale.</p> + +<p>Les ouvriers, bien vêtus, bien nourris, mais de +teint blafard — sans doute un effet de lumière +courant jaunâtre là-haut sur les collines — ne +disaient rien, les femmes ne se disputaient pas, +ne chantaient pas ; elles manœuvraient avec une +indolence flagrante. On s’imaginait aisément l’état +d’âme de ces gens à voir leurs mouvements ni +fatigués ni actifs : cela pousserait bien tout seul. +Et on triturait cela d’un bec solide et sûr imitant +les corbeaux. La terre, pressée comme une éponge, +rendait l’eau, gardait la fange, une haleine tiède +soufflait, en dessous, pour gonfler les grains et +on devait récolter le lendemain, du train où l’on +entendait ronfler les machines.</p> + +<p>— M’ont-ils vu ? se demandait l’homme un +peu inquiet.</p> + +<p>Personne, du reste, ne s’occupait de lui. Ces +gens sérieux, tout à leur affaire, n’avaient pas +l’idée de lui disputer la possession de sa cabane. +Il se trouvait entre les deux limites : l’une, la +muraille gouvernementale séparant le champ de +la forêt, l’autre, un imperceptible renflement du +sol qui se prolongeait à l’infini, sorte d’immense +serpent qu’on aurait enterré le long de la plaine. +Il faisait partie du déchet, un coin de broussaille +et de bruyères qu’on défricherait plus tard, si le +gouvernement reculait sa borne ! Pour le moment, +on avait assez de travail ailleurs, le vagabond +pouvait demeurer là, très inconnu et très inutile, +avec le dernier bagage du pittoresque. Derrière +lui, la forêt mystérieuse gardait encore des sites +charmants qui ne produisaient pas de fleurs +doubles, ou de légumes à cornes, et il aurait la +récolte des simples, simple lui-même.</p> + +<p>Il tâchait de se rappeler le nom de cette forêt. +Mais, lacune bizarre, il ne se rappelait pas de +nom de forêt, ne retrouvait au fond de sa mémoire +endolorie qu’un titre de boulevard : <i>les +Filles du Calvaire</i>. Cela ne se rapportait nullement +à sa question mentale. Il dormit un +moment, abruti par les miasmes fluant du sol, et +il fut réveillé dans un roulement de coups sourds. +Il regarda, effaré, autour de lui. Les ouvriers, +espacés dans le champ, n’étaient plus que des +ombres chinoises se baissant, se relevant en +gestes énigmatiques, leurs grandes bottes, leurs +crocs de fer et leurs chapeaux de paille leur +donnant un aspect à la fois conquérant et pacifique. +Les coups sourds se précipitaient en +grondement sinistre. Un orage ? Non. S’il faisait +une lourde tiédeur d’étuve en bas, en haut, on +n’apercevait ni lueur, ni nuage, tout était gris +sans déchirure. Les grondements venaient de la +terre comme la pluie. Dans cet endroit du monde +tout était factice, et on ne voulait contracter +aucune dette envers le ciel.</p> + +<p>L’homme, après une heure d’attention, comprit +enfin qu’il s’agissait du canon ! Derrière lui et +derrière la forêt il y avait une école d’artillerie ; +après les champs de légumes monstres, le +champ de tir où fleurissaient les obus de gros +calibre imitant l’éclatement de gros melons trop +mûrs au soleil de l’industrie moderne.</p> + +<p>— C’est complet ! songea l’homme. Des soldats, +maintenant ? Quel paradis !</p> + +<p>De très mauvaise humeur, il se leva, fit craquer +ses membres et sortit résolument de sa tanière.</p> + +<p>Il était grand, très maigre, de teint bistré et +d’allures violentes tout à fait étrangères au +pays. Loup sortant du bois. Ses prunelles, bleues +à force d’être noires, jetaient du phosphore. Il +représentait bien la bête enragée qui se lève, +dans l’homme pauvre, les jours de disette, et +le carnassier, en lui, devait avoir des goûts +d’homme moins raisonnable que ceux de la bête, +car, n’ayant plus faim, il allait à la conquête +de choses beaucoup moins nécessaires que la +dépouille d’un oiseau.</p> + +<p>— Il faut déterminer ma situation ou je ne +dormirai pas tranquille. Ce coin de nature est le +seul à peu près naturel ici. Il me plaît, je veux le garder.</p> + +<p>Il traversa le champ, se dépêtrant des fondrières +avec peine, et il avisa l’un des ouvriers, +le salua poliment, tout en secouant son feutre +trempé d’eau.</p> + +<p>— Monsieur, dit-il de son ton bref et autoritaire, +vous allez me donner les renseignements +dont j’ai besoin.</p> + +<p>— A votre service, fit le travailleur, qui était +un garçon placide, solidement bâti quoique très +blême sous le brouillard.</p> + +<p>Les hommes se mesurèrent des yeux. Le costume +de celui qui abordait l’autre était couvert +de boue. L’ouvrier le remarqua, lui qui tâtait +cette même boue d’un croc prudent.</p> + +<p>— Écoutez, fit-il de son ton tranquille sans +attendre les questions, il ne faut pas vous coucher +par terre. C’est très mauvais de ce temps-là.</p> + +<p>— On se couche où l’on peut, mon ami, répliqua +l’homme agacé de cette prévenance. Je venais +justement pour vous demander si vous aviez +besoin de la cabane que j’habite.</p> + +<p>— Non, bien sûr.</p> + +<p>— Alors, on ne me dérangera pas ?</p> + +<p>— Jamais de la vie ! C’est un ancien <i>raffut</i>, +mais vous feriez mieux de coucher à la grange. +Manque pas de paillasse et pourvu que vous ne +flanquiez pas le feu… Est-ce que vous en usez ?</p> + +<p>Il lui tendait une blague.</p> + +<p>— Non. Merci. Je voudrais savoir si tout le +pays appartient à M. Davenel.</p> + +<p>— Le pays ? Le pays ? Ben, il est à la nation, +au gouvernement, à tout le monde, quoi ? M. Davenel +est le directeur, sans être le propriétaire. +Est-ce que vous avez eu des histoires avec le gouvernement ?</p> + +<p>Heureux de se reposer, l’ouvrier, en causant, +bourrait une pipe, son croc de fer fiché devant +lui. Les camarades étaient loin et n’avaient pas +pour lui l’attrait de cet inconnu.</p> + +<p>— Allons ! Je vois ce qu’il en est ! Vous avez +fait <i>la bombe</i>, hein ? reprit le paysan, pour qui +lancer <i>la bombe</i> ou faire la fête étaient synonymes.</p> + +<p>— Si M. Davenel, votre directeur, vous l’a +dit, ce doit être vrai. Moi, je voudrais savoir +où prendre quelques provisions. J’ai un peu +d’argent, mais je ne veux pas me risquer dans +les villages voisins.</p> + +<p>— Bon ! Ça se comprend de reste. On doit +vous chercher. Ici vous serez à l’abri de tout. +Hier, notre chef d’équipe nous a commandé, +de la part du gérant, que ceux qui trouveraient +un homme noir sur leur chemin n’auraient qu’à +faire semblant de rien. Le gérant, c’est M. le Directeur.</p> + +<p>Une espèce de honte, ou de morgue, empêchait +l’homme noir de s’enquérir du métier de +ces hommes qui le supposaient un honnête +perturbateur de foule. Il était tombé dans leur +boue sans idée préconçue parce que les jambes +lui avaient manqué ce jour-là. Pourquoi leur +demanderait-il le genre de malpropreté qu’ils +brassaient devant lui ? La meilleure dignité +humaine est encore l’absence de toute curiosité.</p> + +<p>L’ouvrier ajouta :</p> + +<p>— Il y a des cantines du côté de la crèche +de Mademoiselle. Un grand hangar vitré qu’on +éclaire à l’électrique le soir. Là on vend de tout +pour les équipes de la coopérative. Et puis du +vin, pas méchant, puis du tabac… mais excusez, +puisque vous n’en prenez pas. C’est dommage ! +Ici on en a besoin contre le mauvais air.</p> + +<p>— J’y suis, songea l’homme noir. Ils ont +peur des fièvres. Ils assainissent un marais.</p> + +<p>Il remit son chapeau, s’orienta, et se dirigea +du côté de la ferme hollandaise en suivant une +des routes blanches, si rectilignes.</p> + +<p>Le long de cette route, il compta une dizaine +de maisonnettes assez semblables à de petites +chapelles expiatoires, où presque invariablement +se trouvait une femme sur la porte, triant une salade.</p> + +<p>— Les gardiennes de la nécropole ! fit l’homme +noir en ricanant.</p> + +<p>Une de ces ménagères lui indiqua le plus +court chemin pour gagner les cantines. On n’entendait +plus les salves d’artillerie, le vent ayant +changé. Une atmosphère saturée d’odeurs écœurantes +pesait, lourde à la tête, et dans cet été +mouillé on éprouvait la sensation de respirer un +bain d’eau de vaisselle.</p> + +<p>— Je ne me ferai pas facilement à la belle +nature, se disait l’homme.</p> + +<p>Sur le seuil des cantines, il hésita. Des bonnes +en tablier blanc emballaient des paniers de fruits +et classaient des petites caisses dans des grandes. +Au-dessus des fourneaux, des bassines, contenant +des compotes et des confitures, bouillaient +et écumaient. Un ouvrier, marmiton ou +égoutier, épluchait des fraises, les doigts ruisselant +de leur sang grenat.</p> + +<p>C’était une coopérative entre gens du même +bâtiment : des parts de légumes et de fruits +mises en commun, les restants de vendange de +l’année dernière, le surplus du blé ; la boutique +des sages où tout se revendait à bas prix aux +désordonnés, avec le bénéfice de la bonne, +cependant, épouse d’un contre-maître, fort +experte à trousser la marchandise sur les comptoirs. +Ces braves ouvriers calculaient modérément +ce que les bourgeois faisaient sans modération, +et peut-être, parvenus à la fortune, ils +inventeraient pire que leurs patrons, quoique +avec moins de formes. Un réfectoire s’allongeait, +interminable, couvert de gobelets, de +cruches et d’assiettes.</p> + +<p>Table d’hôte des célibataires de la coopérative +de Flachère, on y servait une nourriture abondante +et variée dont chaque part était lilliputienne +avec la plus stricte justice. La première +année on avait eu des déluges de soupe, la +seconde année une avalanche de légumes. Maintenant, +l’appétit coupé, on se bornait à des petites +portions de collège sans aucune sucrerie +de couvent, car on avait assez des confitures. +Les porcs de la ferme bâfraient des sacs de +fruits, et on pouvait dire orgueilleusement du +peuple de Flachère qu’il jetait son superflu aux pourceaux.</p> + +<p>L’homme noir entra, demanda un litre de vin +et du pain. Les bonnes l’entourèrent, leur coiffe +blanche toute dressée de curiosité.</p> + +<p>— Comment vous appelez-vous ? Êtes-vous de +la société ? Vous n’avez pas la remise ? Et votre +livret ? Ah bien ! C’est donc vous le jeune +homme noir ? C’est Monsieur qui a dîné chez +les directeurs. Ernestine, une bouteille ! Nous +allons vous fournir ça et tout de suite.</p> + +<p>Abasourdi d’être déjà le point de mire de +tant de personnes, lui qui se cachait depuis huit +jours, l’homme noir balbutia :</p> + +<p>— Vous êtes bien aimables, Mesdemoiselles. +Je vous remercie, mais, non, je ne suis d’aucune +société…</p> + +<p>Ce fut comme s’il avait déclaré ses quartiers +de noblesse.</p> + +<p>— <i>L’anarcho !</i> ouït-il chuchoter.</p> + +<p>Un ouvrier, qui étudiait un compte sur une +ardoise, lui adressa la parole d’un ton d’orateur.</p> + +<p>— Eh ! salut, compagnon ! Sois le bien venu +parmi nous. On se la coule douce à Flachère et +si tu es fatigué, repose-toi. Les patrons c’est des +zigs ! T’as tout le temps de réfléchir. D’ailleurs, +c’est nous les patrons. Vive la sociale !</p> + +<p>Et ce frère, un peu titubant, lui poissa la main.</p> + +<p>— Veux-tu trinquer ?</p> + +<p>— Soit !</p> + +<p>Ils trinquèrent. Les servantes émerveillées le +regardaient boire. Il buvait sec ce jeune homme +inconnu. Le bruit s’était répandu dans la petite +ville que formait la ferme hollandaise qu’il dévorait +des volailles entières comme un sauvage.</p> + +<p>Une bonne le tira par la manche.</p> + +<p>— Méfiez-vous de Clouel ! C’est un équipier +de nuit. Il est toujours saoul et fait des bêtises. +Surtout ne lui confiez rien de vos affaires. Les +saoulards, c’est des mouchards, ils rapportent.</p> + +<p>L’homme noir eut un sourire.</p> + +<p>— Ah ! Combien vous dois-je ?</p> + +<p>— Rien de rien, M. Davenel vous a ouvert +du crédit. C’est un si brave homme !</p> + +<p>— En vérité ? Cela m’honore beaucoup. Je +suis traité comme un prince. Le gîte, le pain et le +vin à discrétion. Ce n’est plus la peine de tuer +les corbeaux.</p> + +<p>— Quels corbeaux ? Mon Dieu, le pauvre ! Il +a mangé du corbeau. C’est à en crever de ce +temps-là ! Vous devriez venir coucher avec nous.</p> + +<p>— <i>Ça aussi ?</i> répondit-il en regardant la fille +fixement.</p> + +<p>Celle-ci rougit et se sauva, affectant de rire, +mais elle avait eu peur. Le regard de cet homme +n’était pas très rassurant.</p> + +<p>— Prenez toujours une couverture et ce traversin. +Demain on vous enverra une paillasse +neuve, déclara la plus âgée des bonnes, une +puissante femme.</p> + +<p>Et elle lui empila sur les bras une masse d’objets +très utiles.</p> + +<p>— Cependant, je voudrais payer, je n’ai que +peu d’argent, mais…</p> + +<p>— A vous revoir ! fit la grosse femme, le poussant +vers la porte.</p> + +<p>Et il entendit qu’on riait à l’intérieur, de cette +excellente farce socialiste. Puisqu’on possédait +beaucoup et qu’il n’avait rien, cela ne coûtait pas +grand’chose de l’apprivoiser en lui donnant de +ce superflu que les porcs finiraient par refuser.</p> + +<p>Il s’en alla, chargé, se butant à tous les fils +de fer dont le socialisme docile de ce peuple se +laissait entourer. Chemin faisant il monologuait, +la bouche amère du vin qu’il venait de boire.</p> + +<p>— Je croyais que c’était plus difficile que ça +de s’inventer anarchiste. Comme ces pauvres +gens sont heureux de rencontrer leur maître au +détour d’un sentier ! Le moindre exercice illégal +de la force contre le droit, et les voilà se passionnant +à l’idée qu’ils l’ont échappé belle ! Leur +patron en chef tremble pour ses cerises et sa +popularité, les patrons en sous-chef sont tellement +abrutis par leur coutume de boire ensemble +que celui qui boit tout seul finit par leur +inspirer du respect. Je vais être nourri et logé +à leurs frais simplement parce qu’on m’a reconnu +d’une autre espèce, au nom de je ne sais quel +principe d’économie politique. Le crime absurde +qui consiste à lancer des bombes sur des créatures +inoffensives leur semble mille fois plus respectable +que le crime d’un qui voudrait se venger +de son ennemi. Les gestes de l’instinct ne +leur paraissent admissibles que s’ils sont réglés +d’avance par des lois, tout un système de théories, +c’est-à-dire les contraires mêmes de l’instinct… +Mon Dieu ! Comme c’est lourd à porter +ce que je porte !…</p> + +<p>Et l’homme noir soupira sans songer peut-être +précisément aux objets qui encombraient ses +deux bras.</p> + +<p>A tâtons, il réintégra son domicile, car la nuit +tombait, une nuit opaque, épaisse, vous prenant +à la gorge comme de la suie. Les salves d’artillerie +s’étaient tues et les sourds grognements de +la terre s’apaisaient. Dans la campagne s’allumaient +des lampes ; les fermes, les granges, toutes +les petites maisonnettes le long des routes +rectilignes ouvraient un œil derrière les larmes +de la pluie. Une nouvelle existence, plus normale, +commençait. Des femmes accueillaient +leur homme, retour des champs, le faix d’herbages +sur l’épaule, des enfants piaillaient, on +posait des soupières sur des tables. M. Davenel +dépliait une serviette éblouissante et directoriale +en face de sa fille qui rêvait, le nez flairant les +branches de roses d’une corbeille. On fermait +des fenêtres. Lui, l’inconnu, restait seul, dehors, +dans l’ombre, supportant le double fardeau de +la réprobation et de la pitié, roi sans autre +royaume que celui de la terreur, misérable dont +la misère était le luxe momentané, par-dessus +tout, l’homme capable d’un crime dont sa propre +conscience ne pouvait pas l’absoudre puisqu’il +se condamnait à vivre loin de la vie. Lâcheté +ou mépris, il préférait ne pas leur fournir son +contingent de travail. Il n’était pas de chez eux +et ne leur servirait à rien, car il n’aimait ni la +terre, ni les humains, encore moins le monde, la +société… Il n’aimait rien pour avoir trop aimé, +mal aimé.</p> + +<p>Il s’allongea en s’enveloppant de la couverture.</p> + +<p>— Dormir ! Dormir ! Tout oublier ! Il n’y a +plus rien qui vaille la peine <i>de ma peine</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +<span class="small">LE MOT ET LA CHOSE</span></h2> + + +<p>C’était bien la dixième fois qu’il jetait sa ligne +dans l’eau, et il allait prendre un grand parti, +descendre nu jambes sur la berge, retourner +les pierres, fouiller la vase, troubler ce miroir +si horriblement poli, noir à force d’être poli, +sans doute l’abîme de la limpidité, lorsqu’il entendit +un rire de femme. Derrière les saules, une +femme riait, se moquait de lui. Un peu vexé, il +leva les yeux et aperçut M<sup>lle</sup> Marguerite Davenel +sortant d’un voile de branches légères, toute en +blanc, apparition exquise, mais très étudiée, sur +fond bleu de chromo, encadrée de verdure.</p> + +<p>Il trouva cela joli. Seulement, comme il était +furieux de pêcher inutilement depuis des heures, +il ne salua pas, ne se dérangea pas, rejeta sa +ligne plus loin et attendit l’invisible poisson.</p> + +<p>— Est-ce que ça mord ? fit Marguerite d’un +ton à la fois craintif et protecteur.</p> + +<p>Il l’examina un instant avant de lui répondre, +les prunelles dures, la bouche serrée. Cette jeune +personne élégante voulait donc lui tendre l’aumône +de son élégance ? Et, à son tour, il s’examina +tout en ayant l’air de chercher un ver dans +une boîte. Il demeurait sombre à faire peur, sale +et déguenillé, ses pieds dépassant ses souliers +bâillants, ses pantalons s’ouvrant, du bas, décousus +en mocassins de sauvage. Au milieu de ce +beau jour d’été, il éclatait de misère, devenait +la tache même de ce soleil pour ciel de riches +et de jeunes filles moqueuses. Il fut mécontent +de lui.</p> + +<p>Elle, portait une jupe blanche, de coupe très +nouvelle, s’ovalisant sur l’herbe en corolle de +lis, serrée à la taille par une ceinture de cuir +blanc bouclée d’acier, scintillement de feu blanc +qui piquait les yeux, et une large dentelle écrue +festonnait son corsage de surah blanc, lui formant +un grand col de bébé, parure vieux jeu toujours +naïve, un de ces cols qui font croire que les femmes +usent encore la lingerie de leur enfance. +Blonde et la bouche rougie en cœur d’oiseau +sous l’ombrelle de cretonne pourpre, elle avait +surtout l’aspect d’une créature soigneuse de ses +effets, quelque chose de pas franc dans un +maintien correct.</p> + +<p>— Non, ça ne mord pas, murmura-t-il, grognant, +tel un ours dérangé. Ce n’est pas étonnant. +J’ai entendu dire que les poissons fuyaient +l’ombre d’un simple mouchoir de poche.</p> + +<p>Elle regarda la terre où il n’y avait aucun +mouchoir de poche. Il conclut de ce geste qu’elle +s’habillait ordinairement de blanc pur puisqu’elle +ne songeait plus à produire l’effet du virginal costume.</p> + +<p>— Une nappe d’autel, si vous préférez, maugréa-t-il. +C’est plus luxueux et encore plus aveuglant +pour des yeux de pauvres bêtes.</p> + +<p>— Vous croyez donc, Monsieur l’anarchiste, +que c’est moi qui leur fais peur ? Vous n’êtes +pas aimable ! dit-elle, gardant son accent de +curieuse timide.</p> + +<p>— Monsieur l’anarchiste ? Comment, vous +aussi ? Ça continue ? gronda-t-il en relevant la +tête avec le coup de fouet de sa ligne.</p> + +<p>Il fut attendri, malgré sa mauvaise humeur, par +l’apparente bêtise claire de son joli visage de demoiselle +propre, une bêtise qui semblait pétrie de +lait et de roses, aussi d’une vanité fine à parfum +de fleurs d’oranger. Il pensa que si elle éteignait +le nimbe de son ombrelle rouge, il la verrait +moins jolie, plus pâle, un brin chlorotique, peut-être +inquiétante. Elle s’appuya, résolument, au +tronc du gros saule, faisant virer son nimbe et +agitant les branches d’une main fiévreuse. Elle +se déterminait, par ce beau jour de chaleur, à +tenter la coupable expérience d’apprivoiser un +homme. Et quel homme ! Elle ne se rendait pas +bien compte de ce qui arriverait s’il lui manquait +de respect, mais un animal comme celui-ci lâché +en liberté sur les terres de son père serait toujours +le prisonnier de son bon vouloir et ne resterait +pas longtemps dangereux. Elle consulta +un moment ses pieds, les étirant hors de l’ovale +précieux de sa jupe, et ses pieds pointus chaussés +de bottines anglaises luisant de méchanceté +jaune lui suggérèrent cette ineptie mondaine :</p> + +<p>— Vous avez tellement piétiné les convenances, +chez nous, certain soir…</p> + +<p>L’homme sombre, étendu tout à plat dans la +fraîcheur des herbes, se soupira ironiquement à +lui-même :</p> + +<p>— Ceci est une phrase de <i>chère Madame</i> au +salon. Que d’embarras pour un voleur !</p> + +<p>— Mademoiselle ! rectifia la jeune fille avec +une pruderie spontanée très amusante.</p> + +<p>— C’est que vous avez l’air méchant comme +une vraie femme quand on vous contemple en +dessous. (Il sortit sa ligne de l’eau, se mit à la +rouler, y mettant tout le soin possible. Il avait +construit cet engin lui-même avec une vieille +gaule et du fil trouvé par hasard. Cela resservirait +le lendemain matin, dès l’aube, car l’après-midi +s’annonçait mal.) Alors, chère Mademoiselle, +pourriez-vous m’expliquer pourquoi ça ne +mord pas ici ? A cette place délicieuse, voilée par +les hautes herbes et les rideaux souples de ces +branches qui nous entourent de leurs guirlandes… +idylliques ?</p> + +<p>— Oui, je vous le dirai… si vous êtes sage, +Monsieur l’anarchiste.</p> + +<p>— Vous y tenez, hein ! Mon Dieu, faites +comme chez vous. Moi je me repose.</p> + +<p>Il s’installa, le menton sur les deux poings, +les yeux tournés vers elle. Ce blanc l’éblouissait +en l’irritant un peu. Pas de poisson, pas de +dîner, et la rencontre importune d’une fille probablement +très sotte qui l’humilierait, s’essayant +à la châtelaine compatissante.</p> + +<p>Elle paraissait bien décidée aux phrases de +salon. Et jamais salon de verdure ne fut plus +Louis XV, plus somptueusement champêtre, +plus peint pour les amours à flèches émoussées +que celui que leur choisissait la nature. Sous le +bouquet des saules, un sentier coupait les foins +fleuris avec une grâce de ruban glissant dans des +cheveux. Un promontoire, émaillé de couleurs +tendres, s’arrondissait, au-dessus de l’eau, en +large fauteuil cintré couvert d’une étoffe bien +pompadour, si moelleuse à l’œil lorsqu’on revenait +du plein soleil. C’était les colliers de juin +dans leurs écrins de velours, les mille fleurettes +tombées partout en poignée de gemmes, et plus +loin, le long des ronces, des arbustes, emmêlés +comme des plumes vertes, se dressaient une folle +éclosion d’étoiles blanches, des marguerites des +prés, frêles demoiselles d’honneur de la reine du +royaume de Flachère. Encore plus loin, derrière +ce bout du monde, les champs reprenaient mornes, +lourds des pommes de terre, des artichauts, +des choux ; on retrouvait la régularité brutale +du troupeau des gras légumes domestiques ; +mais ce coin sauvage, bordé par le fleuve qui le +séparait encore mieux du reste de la vie, s’étalait, +miraculeusement fantaisiste, préservé de l’élevage +au fil de fer.</p> + +<p>En face d’eux, le village de la Brette montrait +sa rangée de maisons placées comme un jeu de +domino, dressées du côté de l’ivoire, ayant probablement +un dos sinistre aussi noir que cette +eau énigmatique. Et les falaises, les collines s’en +allaient par bonds gracieux, vernies de lumière, +fraîchement décorées de tout le lustre d’un beau +jour calme.</p> + +<p>L’homme contemplait cela et cette fille riche. +Il éprouva l’émotion mauvaise de ceux que rien +ne peut distraire de la préoccupation quotidienne : +manger.</p> + +<p>— Pourquoi pas de poisson dans la Seine ? +Enfin, nous sommes ici devant la Seine, à moins +que Monsieur votre père ne change le cours des +rivières pour nettoyer ses jardins… d’Augias.</p> + +<p>Marguerite fit girer son ombrelle plus vite, +calcula son effet.</p> + +<p>— Oui, la Seine… mais elle ne contient pas +de poisson parce qu’elle est infectée…</p> + +<p>— Cette eau dont la surface semble une +moire de bitume ? Voilà bien mes chances ! Je +pêche dans un fleuve interdit, capté par Messieurs +les grands industriels. Il faut crever de +faim en respirant toutes les malpropretés des +gens repus qui vomissent leur fortune à gueules +canalisées ! Vraiment, Mademoiselle, il y aurait +de quoi devenir anarchiste si on n’était…</p> + +<p>— Si vous ne l’étiez déjà ?</p> + +<p>— Pardon. Je cesse de l’être puisque je m’efforce +de gagner ma vie en pêchant comme un +simple grand industriel qui se repose. Hier, j’ai +fabriqué une ligne… Aujourd’hui je comptais sur +une friture. C’est un travail normal cela ! Demain, +va-t-il me falloir de nouveau glaner dans vos +champs ? On se fatigue des légumes crus, vous +savez ! Et le corbeau est une maigre volaille.</p> + +<p>— Pourquoi ne demandez-vous pas à être +embauché aux <i>épandages</i> ?</p> + +<p>Il eut un regard orageux et grommela, brisant +la conversation :</p> + +<p>— Vous disiez que la Seine est empoisonnée ? +Quel poison, s’il vous plaît ? des matières chimiques ? +Je suis un ignorant tombé de la lune. Je +voudrais bien m’instruire. Au collège, où je suis +resté trop longtemps, je rêvais des bords fleuris +de cette eau que j’imaginais limpide avec +des petits moutons blancs autour.</p> + +<p>— Les usines d’Asnières, cher Monsieur, ne +suffisent pas à faire fuir le goujon… Il y a le +grand collecteur. Comment pouvez-vous venir +de Paris sans savoir qu’au-dessous de la capitale +toute la Seine charrie la boue de ses ruisseaux ?</p> + +<p>— Je sais, en effet, que je ne sais rien, chère +Mademoiselle, en ma qualité de bachelier ès-sciences. +Alors, je dois perdre l’espoir de ma friture ?</p> + +<p>— Oh ! complètement, cher Monsieur. C’est +même drôle, pour les gens d’en face, de vous +apercevoir une ligne à la main, et je m’étonne +de ne pas les entendre rire aux éclats de votre +patience, eux qui en ont si peu. Ils ne sont presque +jamais à leurs fenêtres, heureusement pour +vous. Il y a vingt ans qu’on ne pêche plus ici.</p> + +<p>Elle souriait.</p> + +<p>— Les usines d’Asnières ! Le grand collecteur !…</p> + +<p>Et il fut une seconde égayé, de son côté, par +cette charmante vierge mondaine en robe blanche, +qui lui disait ces choses troubles.</p> + +<p>— Voudriez-vous mettre le comble à votre +obligeance, Mademoiselle, en m’apprenant aussi +ce que l’on distille chez vous, dans vos usines +souterraines ? Vos jardiniers ont des bottes +d’étranges formes et sur vos terres, très hospitalières, +je l’avoue, puisque l’on ne m’y a pas +encore arrêté, je ne dors que difficilement tant +je suis écœuré par certaines émanations. J’en ai +la fièvre, je vous jure.</p> + +<p>Marguerite s’était assise à l’extrémité du promontoire, +dans un bras du fauteuil de verdure +pompadour, elle tordait une branche de saule +autour du manche de son ombrelle et elle prenait +la pose d’une jeune fée levant sa baguette +pour métamorphoser un fleuve d’immondices en +une rivière de diamants.</p> + +<p>Cependant elle se taisait, perplexe.</p> + +<p>Marguerite Davenel n’aimait point à parler de +la Chose parce qu’il y avait le Mot.</p> + +<p>Ces terres luxuriantes, aux végétations monstrueuses +et aux rendements fabuleux, étaient +empoisonnées comme ces ondes, coulant d’un +noir mystérieux de résidus de grand-œuvre. Il +fallait toute la magie de l’été, toute la clarté du +soleil pour en oublier les dessous profonds, +pareils aux creusets mêmes de la vie à l’horreur +première et chaotique des limbes de la vie. +Quand elle était petite fille, elle avait entendu +des masses de discours sur <i>la matière</i> et lu, +étant plus grande, des tas de comptes rendus très +glorieux où l’on égalait les <i>épandages</i> au paradis +terrestre. Cela ne lui laissait pas de souvenirs +agréables. Elle avait toujours confusément +redouté, pour l’hermine de sa robe de demoiselle +à marier, fille unique d’un brave homme +prétentieux, ces histoires de chimies puantes +d’où sortait leur fortune comme ces gros melons +de sucre émergeaient, jaunes et gonflés, du +fumier abominable qu’on appelait, proprement, +l’engrais humain. A leur tour, les belles terres +brunes pompaient, en éponges dociles, toute la +fétidité de la capitale, à leur tour les prairies +et les bois, les collines et les vallées s’imprégnaient +de l’horrible boue gluante. Un pays tout +entier, merveilleux, était soumis à la plus effroyable +des profanations : se transmuer de marais +en cloaque et de fumier en or ! Les roses, les +épis et les grappes puisaient leur sève dans le +fameux engrais humain, et au fur et à mesure +que le célèbre <i>tout à l’égout</i> fluait de Paris en +un abcès crevant, la Seine se purifiait durant +que la terre de ses rives (ces rives fleuries qu’arrosent +la Seine !) s’engrossaient d’une fertilité +honteuse ruisselante de toutes les sanies de la +ville ! Assainissement et bucolique jardinage ! +Oui, seulement c’était le grand ridicule, cette +chose louche qui fait grincer les gens du meilleur +monde. Oui, le père de Marguerite portait +la décoration, la flamboyante faveur couleur de +sang, pour avoir, le premier, dirigé l’équipe +de ses égoutiers champêtres, hommes vraiment +courageux dont quelques-uns étaient morts (au +champ d’honneur), ayant respiré de trop près +les émanations qui écœuraient l’anarchiste.</p> + +<p>Oui, on savait que ce noble soldat de l’industrie, +maintenant officier, se consacrait au soin +de séparer l’eau pure de la fange, une opération +de drainage tenant du sortilège, et, chaque année, +c’était lui qui faisait goûter au ministre de +l’Agriculture (jamais le même) les progrès de +cette prodigieuse purification. Oui… on devait +triompher… Mais il y avait les réclamations +affolées des riverains, le petit village en rang +de dominos consternés devant la double floraison +de la peste, cette onde, jadis vert-bleu, +devenue noir bitume, et ces jardins rectilignes +infectés à perte de vue, tout ce noble décor de +campagne paisible envahi par la décomposition +asphyxiante. On leur promettait la fermeture +totale des égouts dans dix ans, et d’ici là beaucoup +de vieux pêcheurs subsistant jadis de +leur coup de filet seraient partis pour augmenter +la fermentation. Il y avait les grands propriétaires +qui se sauvaient, se bouchant les oreilles +et surtout les narines, les mille et une procédures +au sujet des infiltrations meurtrières dans les +puits, les fontaines, les mares ; les carrières +s’éboulant soudain dans l’irruption d’une cataracte +nauséabonde, les rafales de vent d’ouest +emportant des odeurs affreuses des kilomètres +plus loin, les faisant s’abattre comme une trombe +d’épouvante sur des pays de plaisance, villas +pimpantes, pavillons de chasse, rendez-vous +d’amoureux d’où fuyaient les habitants éperdus… +et, quelquefois, jusqu’aux oiseaux.</p> + +<p>Les oiseaux (les rossignols particulièrement) +aiment l’eau pure. Ils la boivent dans les ornières, +mais ils aiment mieux la distiller eux-mêmes +sans passer par les lois compliquées de +l’hygiène moderne. Les petits roucouleurs se +fichaient tellement des successifs ministres de +l’Agriculture qu’il n’en restait plus autour de +Flachère. Si les roses y sentaient plus fort qu’ailleurs, +d’une senteur pesante à force d’être magnifiée, +les oiseaux, eux, n’y voulaient plus +chanter, ce qu’ils voyaient, pourtant de haut, leur +coupant la respiration. Seuls, les funèbres corbeaux, +luisants de prospérité comme le bon terreau +noir, se promenaient en bandes et trituraient +du bec, faisant peu à peu la conquête de +leur véritable domaine seigneurial, une contrée +que dominaient la pourriture et le silence.</p> + +<p>Les espèces des insectes, elles aussi, avaient +changé. On trouvait de singuliers moustiques, en +nuées épaisses, battant les eaux troubles de leurs +ailes molles. Ils ne piquaient pas, mais tombaient +en pluie sur les fruits ou les viandes, y devenaient +subitement de petits vers grouillants et +corrupteurs. Des sauterelles énormes, noirâtres, +produisaient des larves dégoûtantes, des pucerons +à trompes éléphantines dévoraient les légumes +en y introduisant des sucs vénéneux. Sur les +salades, d’un vert métallique, monumentales, des +chenilles et des lombrics, d’aspects inconnus, +se donnaient rendez-vous, bavant du venin. On +commençait à ne plus vouloir manger de ces +légumes, autour de Flachère, c’était le potager +maudit, un vaste cimetière où brillaient déjà les +feux follets de la légende, tout le phosphore des +imaginations surexcitées, révoltées.</p> + +<p>Les pétitions ne prouvaient rien. Les émigrations +pas davantage. On n’était jamais les plus +influents. Le gouvernement même n’était pas le +plus fort. Il subissait, comme le reste du monde, +la contagion du progrès. Pour nettoyer une ville, +il lui fallait salir la campagne, et on ne pouvait +pas lui demander d’assassiner les riches Parisiens +pour sauver des amateurs d’air pur, trop pauvres +pour aller vivre dans une ruineuse agglomération +de gens propres. La violente averse +des réclamations ne réussissait qu’à rendre complètement +fous certains entrepreneurs des travaux +suburbains, qui, se mettant à écouter tous +les conseils, tapaient au hasard des masses calcaires +et canalisaient dans des terres incapables +de boire l’infect calice, trop durement entêtées, +pour daigner se montrer poreuses.</p> + +<p>Marguerite Davenel remuait tristement toute +cette fange en pensée, ressassant ses désillusions +intimes, le front incliné devant ce malfaiteur +qu’elle trouvait heureux d’ignorer <i>la Chose</i>… +s’il connaissait l’emploi vulgaire <i>du Mot</i>, et Marguerite, +la riche demoiselle, tremblait de le voir +sourire de cette misère morale comme elle aurait +pu sourire des vêtements sales du pauvre garçon.</p> + +<p>— Vous ne savez donc pas du tout où vous +êtes, Monsieur ? Vous ne connaissiez donc pas +les épandages de Flachère avant d’y venir ? dit-elle +en se baissant pour cueillir une fleurette rose +de ses doigts rosés.</p> + +<p>— Non, répondit-il un peu confus, depuis ma +chute dans le fossé du clos des cerises et votre +gracieuse invitation à dîner, je n’ai eu d’autres +occupations que de chercher ma nourriture ou +de fuir les hommes. Je ne comprends rien à +rien. D’ailleurs, je me moque du milieu. Manger, +dormir, rêver, peut-être, cela me suffit. Je vis +seul et désire ne rien savoir. Les épandages me +laissent froid. Je suis pour le pittoresque contre +l’hygiène, généralement. Mais permettez-moi de +m’étonner, une fois encore, de la solidité de +votre estomac. Vous allez là dedans comme… +chez vous ! Que des fleurs soient plus blanches et +plus pures de toute la noirceur et de toute la +malpropreté de leur fumier natal, je le veux bien, +mais que vous puissiez respirer cela… vous, une +jeune fille ?…</p> + +<p>Marguerite, qui avait fermé son ombrelle, +rougit, malgré l’absence de son nimbe pourpré. +Elle démêlait un vague compliment, un rayon +de courtoisie au milieu du mépris montant du +jeune homme. Il était jeune en dépit de ses airs +de vieillard. Anarchiste, soit ! Cependant il possédait +du style et, ma foi, causait comme un +mauvais livre.</p> + +<p>Elle répliqua d’un ton fébrile :</p> + +<p>— Mon Dieu, j’y suis habituée. Puisque mon +père y vit, je dois y vivre et m’y trouver bien. +J’ai perdu ma mère de bonne heure et on m’a +donné la direction de la maison pour m’occuper. +On ne s’ennuie pas quand on a le soin du ménage. +Papa parle souvent de me distraire, mais, +moi aussi, je préfère l’isolement. Les Parisiennes +que je pourrais recevoir sont facilement +impressionnables, font les petites dégoûtées… +les Parisiens risquent des plaisanteries stupides, +et si j’ai la réputation d’une fille fière, c’est +seulement que je veux aider le directeur de +Flachère dans son entreprise sans tolérer de +gêneurs. Je trouve l’œuvre qu’on nous a confiée +belle par ses résultats présents : nos fleurs, nos +fruits, et bonne pour l’avenir lorsqu’elle aura +rendu à la Seine toute sa limpidité. (Elle ajouta, +malicieuse :) Et je m’habille de blanc pour +prouver aux ennemis des sociétés utiles que l’on +peut vivre immaculée sur… le fumier en question.</p> + +<p>L’homme remarqua qu’elle venait d’exprimer +les sentiments d’une brochure socialiste. Il eut +un rire sourd.</p> + +<p>— C’est admirable ! Nous sommes nés pour +ne pas nous comprendre, mademoiselle Davenel. +Ce qui m’inquiète, c’est que je vous soupçonne +l’intention de m’évangéliser. Moi, j’aime à +me vautrer dans la fange, mais j’ai le cynisme de +le dire, et pour ce que ça me rapporte, franchement, +je serais bien sot de me gêner. Mon +existence me semblerait tourner au cauchemar +burlesque si je devais aligner des choux dans +toutes les immondicités de ma façon de voir. +Souffrez que je demeure le plus respectueux des +anarchistes… les bras croisés. Blanchir la boue, +métier de dupe !</p> + +<p>Il faisait pourtant chaud et doux à regarder +cette jeune fille, fine fleur de la bourgeoise culture +intensive. Ce travail de régénération par +l’engrais valait bien la recherche de l’absolu +dans le crime, après tout. C’était de la morale +potagère à la portée de tous les vagabonds de +la pensée : poètes ou malfaiteurs politiques.</p> + +<p>Il ajouta :</p> + +<p>— Enfin, pourquoi désirez-vous que je représente +l’anarchie dans le royaume de vos nobles +épurations ? C’est agaçant ce collage d’étiquette +sur une pauvre diablesse de plante déracinée qui +a l’envie modeste de vivre très en dehors du sol.</p> + +<p>Marguerite riposta :</p> + +<p>— La meilleure manière pour sécher sur pied, +Monsieur, devant les très excellentes choses +qu’on vous offre. (Elle hocha le front, plus grave :) +Mais je ne vous juge pas d’après les cerises. +Nous avons lu les journaux depuis un mois… +et…</p> + +<p>L’homme sombre tressaillit, dressa un visage +anxieux au-dessus des herbes, parut verdâtre :</p> + +<p>— Les journaux ! fit-il d’une voix brève. Alors +que savez-vous ?</p> + +<p>— Oh ! rien, presque rien. Sinon qu’un jeune +homme, grand, maigre, aux yeux très noirs, a +jeté une bombe, qui n’a pas éclaté, sous le porche +d’une église où il n’y avait, du reste, personne. +Mon père pense que c’est vous, car on n’a pas +retrouvé ce jeune homme.</p> + +<p>L’anarchiste retomba de tout son long, riant +de son rire en bruit de crécelle.</p> + +<p>— Voilà une belle découverte. Je dois avoir la +police à mes trousses.</p> + +<p>Et il s’étendit beaucoup plus à son aise.</p> + +<p>— Écoutez-moi, continua-t-elle d’un ton mesuré, +plein de bienveillance, nous ne savons rien +encore de précis et cela me permet de vous faire +signe. Quand nous saurons exactement votre +histoire, il faudra vous dénoncer, ce sera très ennuyeux. +D’un autre côté, on ne peut guère vous +donner asile dans un… jardin du gouvernement, +une propriété nationale ! Et puis nous devons +recevoir la visite du ministre de l’Agriculture, le +meilleur ami de mon père, qui ne viendra pas +sans être accompagné d’un ou deux agents de la +sûreté. Votre présence gâterait la cérémonie +tout de même. S’il vous fallait un secours pour…</p> + +<p>— … M’aller faire pendre ailleurs, hein ?</p> + +<p>— Ou mieux, si vous consentiez à vous déguiser +en honnête ouvrier ?</p> + +<p>— Un piège, chère Mademoiselle. Non, merci. +Pas blanchir la boue pour aucun gouvernement. +Je me moque du résultat, j’aurai toujours le +temps de me fiche à l’eau.</p> + +<p>— Ni religion, ni loi, ni Dieu, ni maître… +Vous n’avez pas peur de la mort, Monsieur l’anarchiste ?</p> + +<p>— Je n’ai peur que de vous, Mademoiselle, +parce qu’en ce moment vous me cachez ma destinée +comme une fleur cache une vipère.</p> + +<p>Elle eut à son tour un tressaillement, un frisson +délicieux malgré son émoi de jouer ce rôle +solennel de complice.</p> + +<p>— Je ne vous cache pas de serpent, je vous +assure. Je profite d’une discussion que je n’ai +pas provoquée pour vous dire que vous avez +tort. Comment vous appelez-vous, Monsieur ?</p> + +<p>— Fulbert, Mademoiselle.</p> + +<p>— Vous êtes sans famille ?</p> + +<p>— Tout ce qu’il y a de plus orphelin. Peut-être +encore un vieil oncle qui ne lit jamais les +journaux et m’a déshérité dès ma sortie du collège.</p> + +<p>— Mais pourquoi, s’écria Marguerite étourdiment, +lancer une bombe dans un endroit où il +n’y avait personne à tuer ?</p> + +<p>— Exquise réflexion de femme ! En effet, +c’est absurde de n’avoir tué personne… mais +avant la bombe… qu’en savez-vous ?</p> + +<p>Elle eut peur, se leva. Cet homme extraordinaire +parlait décidément trop bien. Elle l’apprivoisait +moins qu’elle se sentait s’apprivoiser +elle-même. Sale et noir comme sa boue extérieure, +mais d’un charme puissant de fruit +défendu, de saveur amère, la changeant un peu +des douceâtres primeurs de ses jardins particuliers.</p> + +<p>Elle murmura, tandis que ses yeux bleu pervenche +brillaient d’une fugitive lueur de rosée +matinale :</p> + +<p>— Jurez-moi que vous n’êtes pas un assassin. +Je vous croirai.</p> + +<p>Il se leva de son côté, soudain grandi jusqu’au +fantôme par la maigreur de ses membres +s’étirant.</p> + +<p>— Vous seriez bien désolée de me croire, +chère Mademoiselle. C’est égal ! Quelle conversation ! +Quelle idylle ! Et dire qu’il fut un temps +d’innocence où cela m’aurait peut-être amusé ! +Non. Je ne jure pas. Je suis, je reste le voleur de +cerises, et les cerises cela ressemble à de grosses +gouttes de sang tombant du ciel. Qui peut +jurer de ne pas aimer le sang ? Vous-même, êtes-vous +certaine de me haïr comme je le mérite ? +Vous êtes bonne, curieuse, orgueilleuse, ennuyée, +c’est-à-dire capable de tout ! Je passe et je vous +amuse. Seulement, vous, vous ne sauriez me +distraire. On ne vidange pas facilement un cerveau +comme le mien. J’irai donc dans un autre +fossé attendre les agents du ministre, le meilleur +ami de votre père, ou je choisirai l’affranchissement +final. Bonsoir.</p> + +<p>Il s’éloigna vers le fond du bosquet, traînant +sa gaule à la remorque d’un machinal mouvement +de bras.</p> + +<p>Marguerite eut une impulsion nerveuse contre +laquelle sa vanité d’enfant blanche ne put réagir. +Elle marcha vivement derrière lui et l’appela :</p> + +<p>— Monsieur Fulbert !</p> + +<p>— Quoi encore ? fit-il d’un rude accent de +chemineau qu’on dérange de sa flemme.</p> + +<p>— Je ne vous dénoncerai pas, moi, toujours !</p> + +<p>— Eh ! qui vous demande sa grâce, ici ?</p> + +<p>— Ne vous fâchez pas, Monsieur, je voulais +vous aider à vous sauver, car il me semble que +vous le méritez.</p> + +<p>— Sauvé, par une femme ! Non. Merci, chère +Mademoiselle, j’ai tellement horreur des femmes +que… je tiens à ne rien leur devoir, pas même +la vie !</p> + +<p>Et il se retira du salon de verdure du pas +qu’un prince aurait pris pour abréger une audience.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">V<br> +<span class="small">LE VERRE D’EAU MINISTÉRIEL</span></h2> + + +<p>Dès l’aube de ce jour de fête sociale, les +ouvrières de Flachère, sous l’habile direction +de M<sup>lle</sup> Davenel, tressaient des guirlandes et +ornaient la tente officielle de gerbes artistiques. +Travail récréatif que l’on commençait à savoir +par cœur, comme on savait, jadis, fabriquer +mécaniquement, de mères en filles, le reposoir +de la fête Dieu. Dans la grande cour de la ferme +hollandaise, les bâches grises, recouvrant ordinairement +les fourrages, se reliaient aux platanes +par des torsades fleuries et battaient en +voiles de navire cinglant vers des contrées tropicales. — Il +ferait certainement une chaleur terrible +à midi, sinon quelque redoutable orage le +soir. — Les jeunes femmes butinaient autour +d’un énorme tas de marguerites des prés dont +les étoiles blanches prenaient, çà et là, des +crispations d’araignées malades, car, dans cette température +étouffante, il ne fallait pas espérer conserver +épanouies les fleurs des champs, les plus +difficiles en fait de fraîcheur, celles qui ne comprennent +rien aux facticités des réceptions mondaines. +Tous les ans, depuis sept ans, on discutait, +la veille, le changement probable de la +décoration du lendemain : mettrait-on encore la +grosse guirlande blanc pur, qui avait eu un si +beau succès la première année ? Ou mélangerait-on, +au blanc pur, des bleuets, des coquelicots, +avec une intention plus nationale ? Et chaque +année, à l’aube de la fête, on se rangeait du côté +du blanc pur, des simples marguerites, sans +introduction d’autres fleurs parce que, vraiment, +c’était bien mieux, plus distingué ; ensuite Mademoiselle +s’appelait ainsi et les marguerites, +ses sœurs, ne pouvaient jamais être cueillies en +un meilleur moment pour aller rendre hommage +à la maîtresse de la maison. Les jeunes filles, +en petits bonnets de mousseline, déjà frisées, +étalant d’irréprochables tabliers de toile, causaient +avec des mots précieux et prenaient des +attitudes de gravures reproduisant des ébats +champêtres. On oubliait les labeurs noirs des +mauvaises semaines dans des boues infectes. +Des fleurs, des lingeries légères couvraient le +sol de leur virginal abandon, et l’eau dont on +aspergeait les guirlandes semblait exhaler une +senteur mielleuse.</p> + +<p>Marguerite Davenel formait le centre du +groupe, vêtue d’une blouse de batiste garnie de +malines, la taille serrée par un étroit corselet de +satin vert, une boucle d’or lui liant les cheveux +sur la nuque, toute prête à recevoir son monde +dès le matin puisque c’était sa fête à elle — Sainte-Marguerite, +le 19 juillet — le même jour que la +réception du ministre de l’Agriculture. Elle +n’était plus qu’une Marguerite blanche et blonde, +simple et rayonnante, au cœur d’or comme les +autres, mais sûrement la plus fraîche du tas, car +personne, chuchotait-on, ne viendrait la cueillir +pour la jeter brutalement dans les entrelacs si +compliqués du mariage. Debout, s’agitant, s’animant, +ordonnant le joli désordre, on l’entendait crier :</p> + +<p>— Il faut tresser à douze brins ! Que la guirlande +du milieu soit grosse, très grosse ! Voyons, +Lucie, Jeanne, Clémence… de votre coin cela ne +fournit pas assez. Ajoutez-moi des touffes par +ici, et par là, rattachez le feston sous un bouquet. +Il ne manque pas de fleurs, cependant.</p> + +<p>Et la guirlande s’allongeait, s’arrondissait, gonflait +en gros boa blanc tacheté de jaune, grimpait +le long des mâts, bordait les tables, dentelait les +nappes, relevait d’embrasses lourdes les deux +pans de la tente, face à la route par où viendrait +le ministre.</p> + +<p>M. Davenel, affairé, en redingote neuve, passait, +dirigeant des jardiniers qui portaient des +cartouches où les R. F. traditionnels étaient +écrits en légumes, et des corbeilles de fruits +montés, merveilles d’équilibre. Tout ce monde +bourdonnait comme une ruche au soleil déjà +brûlant. On mangeait le premier déjeuner en +courant, mais on s’arrêtait pour boire et ce +n’était jamais la première fois. Un grand jour !… +le jour de l’orgueil légitime pour tous les épandages, +le jour des félicitations gouvernementales ! +Comme au bon vieux temps, deux tonneaux, +rouge et blanc, étaient en perce du côté de la +pompe, on allait boire à la santé de Mademoiselle. +Des enfants arrivaient chargés de bouquets, +quelques-uns apportaient un oiseau pour la +volière, une paire de colombes, un petit merle, +un chardonneret encore au nid ; la demoiselle +aimait aussi les oiseaux après les fleurs, et +on lui en donnait beaucoup pour son argent +qui était pur, sans odeur, comme la rayonnante +étoile de son nom était sans parfum. Marguerite +remerciait, embrassait, un peu de haut, pressait +les mains, maternelle, tendait des sucres +d’orge et des gâteaux et parlait du feu d’artifice +amené de Paris depuis la veille. On verrait +des choses étonnantes, cette année ! Le père harcelait +de questions tout son personnel. Avait-on +repeigné la pelouse ? Avait-on frotté les cuivres +des chaudières et des buanderies ? Les réfectoires +seraient-ils sablés convenablement ? Il fallait +répandre du thymol partout et vaporiser un peu +d’eau de menthe dans les caves communiquant +<i>aux dessous</i>. Il se multipliait, suant, soufflant +et grondant, quand on vint lui dire à l’oreille que +la glace manquerait pour le banquet, car la +glacière venait de subir une avarie, il se mit à +jurer, tout saisi d’horreur. Avec cela que l’eau +serait fraîche aujourd’hui et qu’elle pouvait être +bue sans glace ! Il se précipita vers les cuisines, +laissant sa fille pincer la bouche de dégoût. Elle, +cela lui importait peu, la cérémonie du verre, le +rite officiel, puisqu’elle ne buvait jamais que des +eaux minérales.</p> + +<p>Cette année-là, le ministre de l’Agriculture se +trouvait être un ami de collège du directeur de +Flachère, et la fête se doublait d’une réception +intime. Le docteur Garaud, un apoplectique +démocrate, un brave homme très laid, un peu +niais, qui prenait au sérieux la crise des betteraves +et l’éternelle mévente des vins, venait +pour tutoyer en plein discours son vieux camarade. +Cela devait produire un certain effet, au +moins aux yeux des domestiques de la maison. +A midi on entendrait retentir la modeste fanfare +de la coopérative jouant l’hymne national ; le +petit Decauville pavoisé aux trois couleurs s’arrêterait +devant l’une des avenues plantées de rosiers, +et, l’air d’un joujou accouchant d’un monstre, +il mettrait bas le gros ministre rougeaud, +encore solide, ma foi, pas plus de quarante-cinq +ans, haut en couleurs de santé comme en nuances +radicales et grand distributeur de mérites +agricoles. Pauline, la femme de chambre de +Mademoiselle, avait fait remarquer — pourquoi ? — que +ce ministre était garçon. Il n’en devenait +pas plus respectable, mais ce célibataire donnait +à songer à toutes les jeunes filles comme aux +époques de féodalité un seigneur aurait donné +à trembler à toutes les pucelles d’un hameau. +Certes, le pauvre homme ne passait point pour +un Don Juan : de poils rares, le nez de travers, +la vue courte, la parole embarrassée, le ventre +proéminent, à la Gambetta, dont il était le bien +lointain imitateur, il n’avait pas de séduction +de tribune, encore moins de prétention d’alcôve. +Cependant, les jeunes filles sont ainsi bâties +qu’un mâle célibataire ne peut intervenir sans +les intéresser pour le bon ou le mauvais motif.</p> + +<p>— Qui va-t-on placer à sa droite, Mademoiselle ? +Fera-t-on dîner l’enfant du bouquet comme +la dernière fois ? demandait Pauline, très excitée.</p> + +<p>— Non, je pense qu’il est plus convenable de +ne pas mettre de fillette mal élevée entre nous. +Vous savez toutes les bêtises qui en résultent ?</p> + +<p>Et Pauline comprit que ce serait Mademoiselle +qui prendrait la place de la fillette, donnerait +peut-être elle-même le bouquet qu’on avait +commandé tout blanc : marguerites, tubéreuses +et roses thé. En terminant l’ornementation de la +tente officielle, Marguerite se prit à rêver d’une +étrange manière. La femme de chambre avait +jeté le mot magique : garçon ! Un ministre ne +peut guère se dispenser de se marier, tout de +même ! Celui-ci faisait faire les honneurs de son +ministère par sa sœur, de cinq ans plus âgée que +lui, une ex-bigote, disait la chronique, qui avait +renoncé à ses habitudes religieuses pour tenir +un salon officiel — Paris vaut bien qu’on oublie +la messe — et qui semblait momifiée par la +crainte de s’y montrer ou trop vieille provinciale +ou trop nouvelle libre-penseuse. Garçon ? +Un ministre garçon ? Est-ce que cela pouvait +durer ? Ah ! ce qu’on devait lui en jeter à la tête +des héritières de tous les genres à ce garçon-là ! +Filles d’aristocrates, filles d’industriels, filles +tout court : de ces grandes aventurières qui +osent la fusion des arts… d’agrément et de la +politique. Ah ! ce que les cervelles des jeunes +personnes, allant au bal régulièrement comme +les chasseurs vont à la chasse, devaient fermenter ! +A cause de ses habitudes de lectures romanesques, +M<sup>lle</sup> Davenel s’inventait facilement des +situations amoureuses qu’elle tressait avec quelques +brins de réalisme et plusieurs ficelles de +son imagination. Un ministre garçon apporte, +un jour de fête, un élément de trouble sentimental +pour toute jeune personne ambitieuse +qui se donne la peine de réfléchir. Épouser un +ministre… oui… mais un homme si laid, si +gros ! Après tout, qu’est-ce que la laideur +masculine ? Le simple et naturel repoussoir de +la beauté féminine. A l’idée de mariage succéda +l’idée d’amour. Un homme laid peut-il éveiller +une pensée d’amour ? Marguerite, laissant brusquement +là les guirlandes, rentra dans la maison +encore sens dessus dessous à cette heure +matinale. Elle esquiva les demandes éplorées de +deux bonnes dressant des pièces froides sur une +étagère et monta chez elle, le visage soudain +fermé. Elle fouilla dans un tiroir, y découvrit +un numéro de revue illustrée où le nouveau +ministre était photographié en pied, le poing +robustement appuyé sur la tribune. Pas mal +comme type de socialiste à tous crins, mais pas +assez de crins, décidément. Et puis l’amour… +Elle se pencha vers son miroir. Elle était vraiment +si bien, aujourd’hui ! Cette blouse bouffait +si avantageusement pour la poitrine, cette ceinture +de soie verte serrait si justement la taille +et ses cheveux la diadémaient si royalement +(car un peu de royauté ne messied pas à qui +veut s’offrir un ministre radical). Et puis… et +puis…</p> + +<p>— Quelle sotte, cette Pauline ! murmura-t-elle +avec le dépit anticipé de ne pas réussir.</p> + +<p>L’amour ! Et aussitôt elle songea, sans s’expliquer +nettement ce brusque revirement d’imagination, +à l’anarchiste.</p> + +<p>Celui-là n’était pas plus séduisant, mais il était +jeune et possédait l’attrait du mystère. On pourrait +comploter une mise en scène : se rendre intéressante +par une feinte terreur, dire des choses +en <span lang="la" xml:lang="la">a parte</span>, tirer le ministre à elle derrière une +portière ou dans le jardin, côté des roses, se +présenter comme cela, de profil, et elle se repenchait +sur son miroir, l’œil agrandi par une sorte +d’épouvante mal dissimulée, murmurer, les dents +claquant un peu, le souffle court, le corsage +agité par une palpitation : « Monsieur le Ministre, +mon père ne vous a pas dit… Moi, je crois +de mon devoir… si vraiment cet homme est +dangereux, s’il venait pour encore une bombe +ou un coup de poignard ? Vous êtes un grand +personnage (gros surtout !), notre hôte sacré (là, +elle chercherait le mot gentil, la phrase touchante)… +Enfin, monsieur le Ministre, je vous +confie mon embarras, nous avons ici un anarchiste, +et depuis que je vous ai vu je ne songe +qu’à ce danger possible. » Ce serait bien le +diable si ce ministre garçon ne s’apercevrait pas, +au moment même de l’imaginaire danger à lui +révélé, de la beauté plus que réelle de la révélatrice… +et alors… Elle avait bien juré à l’anarchiste +qu’elle ne le dénoncerait pas, mais ses +affaires de cœur n’avanceraient guère sans un +coup d’état, un de ces crimes que la raison +commande… Quant au brin d’amour ? Un nouveau +revirement se fit en elle.</p> + +<p>L’anarchiste réapparut sur une autre mise en +scène de son imagination, qui fermentait intérieurement +comme <i>les dessous</i> du pays merveilleux +qu’elle habitait. Elle se représenta le sombre +garçon, un garçon aussi comme le ministre, +posant une bombe derrière le fauteuil officiel, +faisant sauter la table somptueusement servie, +le ministre, son père et l’enlevant, elle, trésor +intact, pour la garder comme otage au fond d’un +bouge parisien. Elle contemplait <i>dans sa glace</i> +toute cette tuerie d’un œil calme. Le ministre, +qu’elle avait dû épouser afin de régner dans le +grand monde socialiste, avoir un salon d’où sortiraient +les destinées de la France, gisait, son +gros ventre ouvert, rendant les intestins, à la fois +horrible et grotesque, son père s’étendait les +bras en croix, le front troué ; toutes les bonnes, +les enfants de la crèche, les ouvriers de la ferme +se dispersaient en hurlant des imprécations. +Seul, cet homme noir, satanique et féroce, se +mettait à rire en lui liant les mains pour l’empêcher +de se défendre…</p> + +<p>— Mademoiselle, dit Mélanie, la cuisinière, +pénétrant tête baissée dans son rêve de massacre, +il n’y a plus de perles du Japon pour le potage !</p> + +<p>Très naturellement, Marguerite haussa les épaules.</p> + +<p>— Faites un Saint-Germain, répliqua-t-elle d’un +ton calme.</p> + +<p>— C’est qu’il faudra gratter les menus, alors ?</p> + +<p>— Si vous croyez qu’on s’en apercevra ! Ajoutez, +au contraire, le Saint-Germain et servez-le +sans mentionner l’autre.</p> + +<p>La cuisinière disparut. Marguerite jugea à +propos de se polir les ongles. Oui, cela se présentait +bien ce mariage, mais il y avait la mauvaise +réputation de Flachère, <i>l’odeur de la dot !</i> +Et tout à coup le regard bleu de Marguerite +devint noir de haine. Ah ! ce qu’elle détestait sa +situation, sa maison, sa richesse et la stupidité +stagnante de son père. Les romans, les drames, +les aventures d’amour, est-ce que cela était permis +à une fabricante d’engrais humains ? Elle +était née là-dessus, elle poussait là-dessus, et si +sa beauté en ressortait davantage plus pure, +plus blanche, elle était pour tous, pour le ministre +comme pour l’anarchiste, la résultante d’une +industrie abominable et ridicule. Ses robes immaculées +avaient <i>des dessous</i> de ténèbres ; il y +avait la Chose, il y avait le Mot, et tous les galas +officiels n’effaceraient pas cette honte de canaliser +des égouts sous des guirlandes de fleurs.</p> + +<p>A cet endroit de ses réflexions, la jeune fille +cassa net le petit burin d’ivoire de son onglier.</p> + +<p>Son père se mit à crier devant ses fenêtres :</p> + +<p>— Marguerite ! Marguerite ! Enfin es-tu folle ? +Voici une heure que l’on te demande les clés de +la lingerie.</p> + +<p>Elle redescendit, l’air paisible, toujours correcte +et polie comme une personne sage, victime +de son devoir d’héroïne. Elle se taisait, elle se +tairait. Ni dénoncer l’anarchiste pour sauver le +ministre, ni trahir le ministre pour sauver l’anarchiste. +Elle savait trop que la vie est plate et +administrative et qu’il n’arrive rien. On approche +des grands de la terre avec respect, puis on oublie +de leur expliquer ce qui vous tient au cœur, ou +l’amour ou l’ambition, et on demeure petite +bourgeoise figée dans sa bonne éducation. +Elle se moquerait d’elle-même plus tard, durant +le dîner, quand on causerait judicieusement de +la betterave améliorée.</p> + +<p>D’ailleurs, elle eût été reine qu’elle aurait +désiré devenir bergère. Être, avant tout, autre chose +et cesser de canaliser sous les fleurs de son apparente +banalité les pires égouts de son cerveau.</p> + +<p>Ce jour de fête, elle se sentait extrêmement +prête. Sa beauté s’en exaspérait. Un matin pareil, +elle fuirait, elle se sauverait emportant ses +bijoux et son argent, elle s’en irait pour cacher +son nom et travailler à n’importe quoi chez n’importe +qui. Elle enviait souvent sa propre femme +de chambre, Pauline, cette fille si vulgaire dont +les hommes avaient librement tâté, prétendait-on. +Qui pourrait librement tâter d’une fille comme +il faut ? Épouser un bourgeois de son rang… l’ingénieur, +par exemple, qui était venu visiter les +tuyaux <i>des dessous ?</i> Non ! Cela, jamais ! Mieux +valait fuir ou sécher sur pied ! Princesse… ou +rien.</p> + +<p>Elle donna les clés de la lingerie et déroula de +ses mains expertes le service damassé : les églantines, +toujours employé pour la circonstance.</p> + +<p>Un peu avant midi, le Decauville amena, au +son de la fanfare de Flachère, une vingtaine de +messieurs en habits noirs sous de légers pardessus +d’été, des cache-poussière clairs de coupe +anglaise. Le ministre était en chapeau de paille +(innovation charmante). M. Davenel, en chapeau +haut de forme, représentait, de loin, le vrai ministre. +Le père de Marguerite ayant la croix et +l’oreille du gouvernement marchait allègrement +comme un homme qui ne souhaite plus rien. Il +ne se tourmentait point du futur mariage de sa +fille et n’aurait certes pas osé rêver un prétendu +en la personnalité encombrante du gros Garaud. +Sa fille ne voulait pas se marier, heureusement, +car il fallait une maîtresse de maison très avisée +lors de pareilles réceptions. De temps en temps, +il respirait fort, de l’air d’un qui s’essouffle à +traîner le char de l’État, mais il flairait, de près, +son atmosphère dont la qualité balsamique ne lui +semblait pas assez balsamique. Il faisait terriblement +chaud. Par instant, une étrange exhalaison +venait avec les bouffées du parfum des roses, +comme un relent d’eaux ménagères, une senteur +de décomposition masquée par les produits chimiques. +Rien n’arrivait à dissimuler complètement +les fameux dessous des épandages, et malgré +l’habitude, leur directeur savait d’une façon +péremptoire d’où venait le vent selon son genre +de parfum. Garaud s’épongeait le front, tourmenté +d’une crampe d’estomac. Il y pensait aussi +à la qualité de l’atmosphère, mais quelle corvée +sociale n’a pas son petit moment pénible ? A la +première entrevue publique les deux anciens +intimes ne se tutoyèrent pas, pour ne point gâter +l’effet du discours. Il fut question de l’éternelle +prospérité de la ferme-école et d’une récente loi +sur les sucres. On présenta un vieux serviteur, +M. Jacqueloir, qui demandait le bureau de tabac +de Sarblay, le village voisin ; M. Gaufroi, comptable, +qui rimait à ses heures des compliments ; +puis on se mit à table pendant que la fanfare +répandait des torrents d’harmonie aigrelette qui +ne rafraîchissaient guère le temps.</p> + +<p>Marguerite, debout à l’entrée de la tente officielle, +avait eu une dernière imagination. Arrachant +le tablier de sa femme de chambre, elle en +avait ceint ses hanches, et une main dans une +pochette, l’autre offrant le bouquet virginal, elle +avait murmuré :</p> + +<p>— Monsieur le Ministre, je suis votre dévouée servante.</p> + +<p>Ce n’était pas très spirituel, mais c’était juste +à l’unisson d’une réception rurale. Le Ministre, +rendu à la jovialité de la campagne, embrassa +paternellement la jeune sournoise en disant :</p> + +<p>— Votre fille, mon cher Davenel, prouverait à +elle seule que les belles fleurs ne peuvent acquérir +plus d’éclat et de parfum qu’ici.</p> + +<p>Cette phrase maladroite bouleversa tous les +projets de Marguerite. C’était pénétrer dans leur +intimité par la mauvaise porte, la trappe trop +fameuse d’où surgissait pour elle toutes les suffocations +de sa vie de fille chaste.</p> + +<p>— Les marguerites ne sentent rien, monsieur le +Ministre, déclara-t-elle un peu railleuse.</p> + +<p>Très embarrassé de son bouquet, Garaud le +posa dans son assiette.</p> + +<p>— Mais si, mais si, fit-il, bonhomme ! Un peu +la fourmi quand on s’en approche de trop près. +Il n’y a pas de fleurs sans odeur, bonne ou mauvaise, +et les Chinois prétendent que l’<i>assa fetida</i> +exhale une senteur des plus suaves.</p> + +<p>Ignorant le nom de la fille de son meilleur +ami, le pauvre médecin agriculteur pataugeait +ingénument. On lui présenta des enfants qui +dirent des à-propos où le nom de la reine du lieu +s’unissait au titre de père de l’agriculture. Alors +Garaud, pour s’achever dans l’esprit de la jeune +fille, lui rendit son bouquet avec un soupir de +soulagement.</p> + +<p>— Je vous offre vous-même à vous-même, ma +charmante voisine.</p> + +<p>Marguerite, désenchantée, devait manger, +elle n’avait pas faim, et se montrer aimable sans +aucun prétexte. De plus, son père, inquiet pour +la succession harmonieuse des plats, lui lançait +des regards terrifiés. Manquerait-on de glace ? +Les vins étaient-ils convenables ? (Tous les crus +prenaient comme un goût au fond des caves à +cause des infiltrations.) Par bonheur, la conversation +se généralisa. L’instituteur racontait les +exploits de la municipalité contre un grand seigneur +du pays, qui avait résolûment fermé les +grilles de son verger devant l’invasion des +engrais artificiels. Des journalistes spéciaux discutaient +sur la grosseur des légumes vraiment +stupéfiante ; un petit blond, très pommadé, expliquait +la clôture prochaine du grand collecteur +d’Asnières, la victoire de l’assainissement sur l’empoisonnement.</p> + +<p>— Merveilleuse cuisine, mon cher ! déclara le +ministre, se penchant à l’oreille de Davenel après +le turbot sauce câpres.</p> + +<p>— Oh ! fit celui-ci confus, cette sacrée chaleur +gâte tout. Nous aurions voulu te faire goûter +<i>nos régents</i> cueillis du matin, à midi on +ne peut pas les cuire sans les abîmer.</p> + +<p>Les régents étaient des choux-fleurs, des monstres +du plant sud, sorte de boule de rampe +géante, d’un blanc d’ivoire, qu’un ver nouveau +détériorait depuis deux ans, un ver affreux, lombric +blanc presque invisible tellement il collait à +la substance du chou et qui se développait dès +que le légume se trouvait hors du champ, séparé +de sa tige. Rien qu’à l’apercevoir, les éplucheuses +de Flachère poussaient des cris.</p> + +<p>— Vous devez avoir de curieuses collections +d’insectes, dit le ministre avec la satisfaction de +quelqu’un s’essuyant la bouche après boire.</p> + +<p>On établit le relevé nominatif des ennemis +des plantes. Les anciens n’étaient rien en comparaison +des nouveaux, qui semblaient grossir +et se métamorphoser selon les différentes monstruosités +des légumes améliorés. Un puceron des +rosiers prenait du ventre, copiant l’envergure +exagérée des roses. Le ver fouisseur des navets, +celui qui trace des galeries et s’en va en refermant +son trou comme complice du vendeur des +halles, s’allongeait, rose et pansu, pour pomper +le sucre des betteraves. De l’avis des chefs +d’équipes des épandages, tout engrais qui bonifie +la terre doit améliorer nécessairement la race +ténébreuse des vers qui l’habitent. L’engrais +humain, qu’on appelait, par décence : la dernière +méthode, avait bien son mauvais côté. Ainsi les +salades… A ce moment du déjeuner, il y eut une +discussion âpre entre les jardiniers en chef et la +presse agricole, qui avait entrepris une campagne +ridicule contre les salades nouvelles manières. +Pourquoi n’arriverait-on pas à aseptiser les salades ? +Les ennemis n’étaient pas immortels et +on pouvait, en dosant habilement les matières +chimiques, tuer dans l’œuf tous les parasites +redoutables. Il fallait savoir doser.</p> + +<p>— La dose ! Tout est là ! s’écria le ministre, +retrouvant sa voix de tribune avec ses vieilles +études du quartier Latin.</p> + +<p>Mélangeant agréablement d’anciennes histoires +de clinique et des applications de chimie moderne, +il fit le procès des infiniment petits, des microbes. +Cela le conduisit jusqu’au dessert. Alors, il +se leva, tendit son verre qu’on venait de lui remplir +d’eau limpide :</p> + +<p>— Dans cette eau, si scrupuleusement pure, +la loupe nous révèle…</p> + +<p>Les paysans, les ouvriers, les narines palpitantes, +écoutaient au bas bout de la table. Il ne +fallait donc plus ni manger ni boire ? L’eau pure +qu’on promenait au-dessus de leur tête comme +un diamant inaccessible leur lançait le défi de +son ironique limpidité.</p> + +<p>— Oui, messieurs et chers concitoyens, l’eau +pure ne peut pas être pure et cependant celle-ci +est encore la plus inoffensive. Vous savez tous +d’où elle vient…</p> + +<p>En effet, elle sortait de là… filtrée par les terrains +des épandages !</p> + +<p>M. le Ministre, debout, fit le geste spirituel de +son prédécesseur, le même geste que l’année +d’avant, et qui fut trouvé encore plus spirituellement +spontané. Il but ce verre d’eau, relativement +pure, en l’honneur de la prospérité des +épandages, du gouvernement si tutélaire, à la +glorification du directeur.</p> + +<p>— … A toi, mon vieil ami qui diriges d’une +main ferme et vaillante les modestes travailleurs +en ce jour de fête réunis autour de nous.</p> + +<p>L’effet attendu ! Il but aux jeunes filles, aux +fleurs, aux légumes, il aurait bu même aux parasites +nouveaux s’il y avait pensé, mais il oublia, +fort à propos, le lombric blanc du chou.</p> + +<p>Il y eut une salve d’applaudissements. La fanfare joua.</p> + +<p>Comme dans un rêve pénible, Marguerite s’efforçait +d’écouter et elle crut saisir un bruit singulier +d’assiette se brisant, des éclats de porcelaine +ou des éclats de rire… Cela venait de là-bas, +de l’entrée de la cour. C’était quelqu’un qui +riait dans la foule moins attentive massée près +des réfectoires. Une table de cinquante couverts +réunissait les pauvres de la commune et d’ailleurs. +Il y avait là des misères décentes et des +chemineaux plus que douteux. L’un d’eux avait +dû s’esclaffer, en voyant ce ministre boire de +l’eau en face d’une belle bouteille de champagne +casquée d’or.</p> + +<p>Marguerite eut un frisson. Si c’était l’anarchiste ? +Ce ne pouvait être que lui. Délivrée du +souci de tenir tête au docteur Garaud parti +bras dessus bras dessous avec son meilleur ami +pour des constatations agricoles, elle se dirigea +vers les réfectoires. Là on mangeait encore et on +buvait du vin pur, profitant de ce discours instructif +pour négliger l’addition d’un microbe +quelconque au piccolo de la fête. Marguerite reçut, +parmi ces gens simples, des compliments un +peu brutaux, et elle eut à essuyer les lèvres d’un +petit voyou porteur d’un bouquet de liserons qui +lui aussi voulait la lui souhaiter. Son tablier de +soubrette, qu’elle avait gardé pour servir M. le +Ministre, séduisit ces pauvres à mines canailles +venus d’on ne savait où, pas tous de la commune +certainement. Elle alla de table en table, +prise d’un tendre intérêt, s’informant du +nombre des plats, de la grosseur des portions, faisant +ajouter des gâteaux dans les corbeilles de +fruits dévastées. Elle trinqua, sourit, se laissa +effleurer les mains, les hanches, par une bande +qu’elle aurait dû fuir si elle l’avait rencontrée au +coin d’un bois. Elle cherchait Fulbert. Enfin elle +aperçut l’homme noir et le flamboiement de ses +yeux de phosphore devant la petite barrière des +cuisines, celle qui ouvrait sur la campagne.</p> + +<p>— Monsieur Fulbert, dit-elle résolûment, pourquoi +n’êtes-vous pas entré ? C’est le jour de ma +fête. Ne voulez-vous pas boire à ma santé ?</p> + +<p>Les deux pouces dans ses pochettes, elle avait +l’aspect d’une jolie cabaretière d’opéra-comique. +Fulbert entra, muet. Il riait, de loin, en voyant +porter le singulier toast, maintenant il redevenait +sombre. Les pauvres s’écartèrent de lui en +un dédain marqué. D’où leur tombait celui-là +qui ne voulait ni boire ni manger avec eux, et +pourquoi la patronne l’invitait-elle cérémonieusement +par son nom alors qu’il avait l’air de se +ficher d’elle ?</p> + +<p>Toute frémissante de l’orgueil d’être trouvée +jolie et peut-être aussi du contact brutal de ces +hommes un peu ivres, elle conduisit Fulbert jusqu’à +la table d’honneur. Les invités notables se +répandaient dans les jardins ou s’en allaient +fumer à la nouvelle conférence faite par le ministre +devant une pépinière.</p> + +<p>— Vous allez déjeuner ici, déclara Marguerite, +et je vais vous servir.</p> + +<p>Fulbert se laissa tomber sur une chaise, les +poings crispés.</p> + +<p>— Avaler de cette eau en votre honneur ? Ça, +jamais… Comme dirait Monsieur votre père : je +ne mange pas de ce pain-là.</p> + +<p>Elle se pencha, lui offrant une coupe remplie +de vin.</p> + +<p>— Non, je voudrais vous faire porter autre +chose qu’une santé… peut-être une nouvelle +bombe. Comprenez-vous ? Ce serait drôle, ici, +en pleine fête, au milieu de ces gens graves et +bêtes, une bombe sérieuse qui pulvériserait tout, +le ministre, les ingénieurs, les journalistes, les +équipiers, les ouvriers, toute la ferme et ses +dépendances, un feu d’artifice énorme, le vrai +bouquet final. Ça m’amuserait… j’irais dans +ma chambre et je compterais jusqu’à cent…</p> + +<p>L’anarchiste mit ses coudes sur la nappe +damassée, fleurie de roses blanches, où le jus +des fraises et du bourgogne avait semé quelque +rubis.</p> + +<p>— Comme vous me dites cela, mademoiselle +Davenel ? Vous avez en ce moment la mine d’une +névrosée. Vous me feriez peur si j’étais capable +de vous souhaiter votre fête avec n’importe quel +bouquet, mais je suis venu ici pour manger à ma +faim, une fois encore… pas pour autre chose, +ma petite bourgeoise.</p> + +<p>Cette injure fut proférée très doucement.</p> + +<p>Les bonnes arrivaient rapportant sur un signe +de M<sup>lle</sup> Davenel des plats qu’on avait déjà offerts +au ministre. Un peu étonnée, Pauline, la femme +de chambre, dit d’un accent dédaigneux :</p> + +<p>— Faut-il redemander de la glace ? Monsieur +le directeur nous a bien recommandé de la ménager.</p> + +<p>Et vraiment, pour ce bizarre personnage dont +les vêtements pendaient en loques, dont les doigts +étaient noirs, dont les cheveux se souillaient de +la boue dans laquelle il aimait à se coucher, on +ne voudrait pas perdre une goutte de fraîcheur. +A quoi bon rafraîchir cet enfer ?</p> + +<p>— Pas de glace, Pauline, mais allez prendre +aux caves une bouteille de champagne sec, car +celle-ci est entamée. Vous oubliez que Monsieur +ne boit jamais d’eau !</p> + +<p>L’anarchiste ferma un instant les yeux.</p> + +<p>— Je devrais me sauver… c’est l’heure fatale… +songea-t-il.</p> + +<p>Mais la faim et surtout l’appétit d’un luxe +oublié depuis longtemps furent les plus forts. +Il resta.</p> + +<p>— Maintenant, dit-il, quand il eut mangé, je +tiens à payer mon écot. Qui diable voulez-vous +me faire tuer ?</p> + +<p>Et il riait de son rire effrayant en bruit de crécelle.</p> + +<p>— Personne, murmura-t-elle avec un joli sourire +mondain. Tâchez de mieux vivre, voilà tout. +Vous entendez bien mal la plaisanterie, monsieur +Fulbert.</p> + +<p>— C’est déjà fini, nous deux ? pensa-t-il tout +haut. Ça n’a pas duré… mais vous aviez du sang +au fond de vos yeux bleus, et cela m’a fait plaisir. +Vous haïssiez quelqu’un… peut-être tout le +monde, quand vous avez dit : ce serait drôle, en +pleine fête. A propos : est-ce que je pourrais à +mon tour vous demander quelque chose, du fil et +une aiguille, hein… c’est modeste.</p> + +<p>Elle répondit :</p> + +<p>— Je vous enverrai cela demain par ma femme +de chambre.</p> + +<p>Il eut un geste de dépit, puis haussa les épaules.</p> + +<p>— Mes vêtements sont dans un tel état… Puisque +je fabrique des bombes, je saurai coudre. +Qui peut plus peut moins. Le ministre est bien +ridicule, vous ne trouvez pas ?</p> + +<p>— Oui, répliqua-t-elle d’un ton détaché, j’en +conviens, et le pire… c’est qu’on me l’accorde +comme fiancé dans la foule.</p> + +<p>— Allons donc ! Mais il est obèse. Vous épouseriez +ce poussah, vous ?</p> + +<p>— Oh ! ce sont des racontars, rien de sérieux…</p> + +<p>Et elle eut le même sourire mondain.</p> + +<p>Pourquoi lui faisait-elle ce mensonge ? Pourquoi +l’avait-elle servi sous la tente officielle +comme le roi de cette fête ayant brusquement +détrôné l’autre ? Pourquoi, l’ayant entendu rire, +avait-elle tout à coup senti que tout se brisait +autour d’elle ? Elle était ainsi fantasque et impénétrable. +Des bouffées de sang lui montaient +au cerveau lorsqu’elle disait des choses banales +ou simplement gracieuses, et elle aurait vu mourir +son père, qu’elle affectait de vénérer fort, +sans avoir une larme à ces moments de lueurs +rouges illuminant ses yeux bleus. Incapable +d’une mauvaise action, elle aurait eu le courage +d’en inspirer, et pour que l’effroyable lie de son +tempérament pût remonter à la surface de son +teint pâle, il fallait aussi l’effroyable circonstance +de cette rencontre avec un criminel.</p> + +<p>On est toujours tenté de jeter quelque chose +dans un précipice.</p> + +<p>— Voulez-vous que je vous donne un bon +conseil, mademoiselle Davenel ? murmura Fulbert +les lèvres serrées. Épousez ce ministre. Ne refusez +pas cette occasion de devenir une… vraie bourgeoise. +Vous êtes à deux doigts de faire des +sottises. Je connais ça. Il y a des eaux pures… +qui empoisonnent les meilleurs instincts. Vous +rêvez mieux que le possible et vous vous perdrez +à vouloir blanchir vos dessous.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>— Je puis me retirer… sans bombe ? ajouta-t-il +ironiquement.</p> + +<p>Elle lui jeta une marguerite sur la nappe.</p> + +<p>— Mais pas sans bouquet, Monsieur.</p> + +<p>D’un geste bref, il prit la fleur un peu comme +d’un coup de bec un oiseau méchant tuerait un +insecte et s’éloigna, se glissa très vite dans la +foule de pauvres qui envahissait la tente pour +prendre sa part de luxe officiel.</p> + +<p>Marguerite ne se sentait plus libre. Elle avait +jeté quelque chose d’elle-même au précipice. Un +vertige la gagnait. Elle n’épouserait pas ce ministre +obèse et elle ne resterait pas davantage la +bourgeoise qu’elle était, non.</p> + +<p>Il y avait de l’orage dans l’atmosphère, décidément.</p> + +<p>Le soir, il y eut en effet du vent et de la pluie. +Le ministre fut obligé de rentrer par le Decauville +avant le feu d’artifice. Le père Garaud s’en +allait content. Il avait vu des légumes, des plants +de betteraves et des gens ivres. Ça ne le changeait +pas de ses anciens comices agricoles. La +petite Davenel était gentille avec son tablier d’opérette +et le papa bien collant avec ses explications +sur la récente maladie du chou-fleur… +Enfin, la corvée terminée, on allait dormir en +oubliant la prospérité des épandages.</p> + +<p>— C’est égal ! songeait le brave homme un +peu rabelaisien à l’heure du cigare, <i>c’en est</i>… ils +ont beau dire… <i>c’en est</i> même beaucoup trop !</p> + +<p>Philosophiquement, il voyait défiler, à la +flamme verte des éclairs, de grands champs de +boue caramélisés sous les averses ; les immenses +mares fétides s’étendaient au loin, s’étalaient +comme des taches d’huile noire au milieu du +cirque des collines, ombrées encore par la réprobation +menaçante de la forêt demeurée vierge. Et +il ne s’imaginait guère, le bon docteur Garaud, +qu’il avait <i>failli</i> épouser la petite Davenel, cette +jolie fleur de la somptueuse pestilence. Il ne s’en +serait jamais douté, lui, le si tranquille célibataire !</p> + +<p>Là-bas, sous la tente officielle, les guirlandes +hachées par la pluie s’effeuillaient lamentablement. +Tout ce blanc pur retournait aux ténèbres +et, çà et là, une marguerite, demeurée pâle, se +recroquevillait comme une araignée, une araignée +blanche à force d’être malade.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br> +<span class="small">FAUST ET MARGUERITE</span></h2> + + +<p>Le père de Marguerite était un homme raisonnable +qui aimait à faire des phrases. Il +existe toujours chez les honnêtes gens un besoin +d’arrondir les angles du hasard par des +mots. Il ne s’agit pas de ridiculiser ces honnêtes +gens et d’arriver, de ridicules en ridicules, +à prouver qu’ils sont plus dangereux que +les bandits, mais de démontrer qu’un brave +homme en parlant pour le plaisir de parler et de +prévoir les angles du hasard déchaîne souvent +les mauvais instincts assoupis au fond de leurs +niches. Les instincts sont des chiens de garde. +Ils sont fidèles et féroces, aboient la nuit à l’ivrogne +qui chante et se laissent empoisonner par le +vrai malfaiteur… ce ne sont que des bêtes très +utiles ou nuisibles selon que l’on compte ou ne +compte pas sur eux. Mieux vaudrait ne jamais les +réveiller. M. Davenel avait, lui, peur de se compromettre +par des actes, fussent-ils excellents, et +il estimait les mots, en prononçant de très sonores +avec un ton de bonhomie joviale quand il +éprouvait le besoin de garer sa responsabilité. +Il se résumait, s’expliquait, définissait, détaillait +ainsi qu’on se nettoie les mains avant dîner pour +toucher du pain. Il gardait les mains de sa conscience +toujours nettes, car il savait définir les +situations les plus périlleuses, sinon les éviter. Il +aimait beaucoup sa fille Marguerite, mais il ne +la connaissait pas. Pour la bien connaître, il lui +aurait fallu la suivre, l’étudier, la regarder souvent +sans lui parler. Il y a des phrases qui sont des +barrières infranchissables. Une fois posées entre +un homme et une femme, on peut être sûr que +ces deux êtres ne pourront jamais se joindre. +Le directeur de Flachère supposait, à n’en pas +douter, que sa fille désirait d’autant plus vivement +se marier qu’elle affectait un grand dédain +des adorateurs. Il ne voulait pas la condamner +au célibat, mais il se réjouissait, lui, veuf, de +prolonger une innocence féminine qui adoucirait +les mœurs de sa maison, maintenant chez +lui un bon renom d’ordre, de propreté, d’élégance. +Marguerite était le défi rayonnant jeté +aux sournoiseries cruelles de l’épandage. Elle +représentait la clarté facile et pure d’une lueur +électrique dans un brumeux caveau, jadis voûte +d’égoût emplie d’immondices, aujourd’hui sous-sol +de marchand de denrées administrativement +comestibles. Elle était sa fleur de boutonnière, +une blanche légion d’honneur, et on ne dépose +pas sans de grandes hésitations une décoration +pareille sur la cheminée d’un gendre. M. Davenel, +veuf depuis des années, s’offrait de temps +en temps des maîtresses ; il savait, par une +triste expérience qui le vieillissait tous les ans +vers l’époque des fermentations printanières, +qu’une femme a besoin d’amour libre et fort, +que n’importe quelle femme, pure ou impure, +chaste ou voluptueuse, vieille ou jeune, aspire aux +actes sans trop de soucis des paroles, et que si +les hommes rencontrent rarement des caresses +désintéressées, les femmes ont un talent tout particulier +pour faire naître les plus violents désirs +des situations les plus absurdes. La femme fabriquerait +de l’amour avec de l’engrais chimique et +ferait mûrir la grappe des baisers sur les pires +échalas !… Il s’était dit qu’un matin l’aurore de +la passion se lèverait dans la chambre virginale. +Sa fille, à vingt-trois ans, promenait quelques-fois +des yeux si battus de fièvre dans les allées +de leur jardin… que par ses tourments de veuf +il jugeait à peu près de ses tourments de vierge. +Tôt ou tard, on donne sa fille à n’importe qui. +Tôt ou tard, on est trompé. Tôt ou tard, on trompe +à son tour. C’est la loi. Il admettait la part du +feu. Garder sa fille et lui permettre la lecture des +romans nouveaux. Être trompé sans y croire. Ne +trahir que si l’on y est forcé par les convenances. +Seulement, en paroles, il n’admettait plus rien, +c’était l’intégrité même, la rigidité de la flèche du +paratonnerre qui attire la foudre tout en préservant +le foyer domestique.</p> + +<p>Au lendemain de la réception du ministre, +M. Davenel se trouva dans la bibliothèque de la +ferme hollandaise à l’instant où Marguerite y +descendait pour chercher un livre. Toute la maison, +bouleversée, était abandonnée au coup de +balai final qui devait lui rendre sa jolie intimité. +Voyant le désordre, les assiettes poissées qu’on +découvrait sous tous les meubles, les guirlandes +et les bouquets fanés s’écrasant dans tous les +coins, les serviettes sales, les petits verres embués, +les pelures de fruits, le directeur s’était +installé pour la sieste devant le monumental +meuble noir qu’il ne visitait jamais sans un +bâillement, car les reliures lui rappelaient le monotone +bourdonnement de mouches qui précède +le premier sommeil des après-midi. Couché +les pieds en l’air, le sang un peu au cerveau, il +essayait de lire son journal, n’y parvenait pas et +remuait des idées troubles. Un store vert donnait +à cette chambre silencieuse un aspect d’aquarium, +et au centre, sous une petite châsse de cristal +que portait une colonne de marbre noir, nageait +une miniature ovale représentant M<sup>me</sup> Davenel, +la mère de Marguerite, une blonde en robe +rouge, espèce de petit poisson de luxe dont les +yeux d’émeraude semblaient pleurer la liberté +d’un plus vaste océan.</p> + +<p>Marguerite entra en peignoir lâche, les cheveux +défaits, charmante réduction du désordre général, +les paupières gonflées ou de sommeil ou de +mauvaise humeur. Elle monta sur l’escabeau, +fouilla et brouilla des tomes.</p> + +<p>— Marguerite, dit Davenel, fronçant le sourcil, +tu me casses la tête. D’ailleurs, viens un peu +ici… j’ai à te parler !</p> + +<p>Rien n’est plus désemparant que cette phrase : +J’ai à te parler. Beaucoup de discussions, d’où +sont jaillies d’infernales ténèbres, n’ont pas eu +un meilleur début.</p> + +<p>— Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va +pas ? interrogea Marguerite, étonnée.</p> + +<p>— Il y a quelque chose qui ne me va pas, +déclara sèchement le père dont la pénible digestion +s’accentuait. (L’air de juillet était si particulièrement +chargé de miasmes à la ferme hollandaise !) +J’ai appris, j’ai entendu dire que tu +t’étais gravement compromise hier, au milieu de +tous nos invités, et surtout devant tout notre +personnel. Tu aurais fait déjeuner l’anarchiste +à la table du ministre. C’est absolument inconvenant, +ma fille. Et je ne comprends pas que tu +aies fait cela sans te préoccuper de nos hôtes, +avec tous les regards de nos domestiques fixés +sur toi.</p> + +<p>— Ah ! fit Marguerite un peu tremblante. +Pauline t’a raconté…</p> + +<p>— Pauline et le chef des équipes. C’est une +légèreté qui n’a pas de nom… Enfin, cet homme, +nous ne le connaissons pas et son attitude n’encourage +guère la charité. La charité ! Les femmes +sont très vite pincées à ce jeu-là. On fait la +charité parce que ça vous amuse, d’abord, et on +ne calcule pas les suites… Voilà un voyou qui +va s’imaginer qu’on lui doit la table et le couvert ! +Et tu lui as offert du champagne par-dessus +le marché. Dis donc, est-ce que tu deviens +folle ? Il avait à boire et à manger très largement +au réfectoire, avec les pauvres de la commune ; +je ne suppose pas que tu l’estimes davantage, +celui-là, pour sa paresse ?</p> + +<p>Marguerite flottait toujours entre la crainte +de se compromettre et le désir de jouer aux +aventures. Sa vie était vraiment double. D’un +côté, elle fuyait le regard de son père et de +l’autre elle cherchait toujours celui des héros +de roman. Elle se sentit prise, ne répondit pas, +haussa les épaules.</p> + +<p>— Oui, c’est très gentil les bravades vis-à-vis +de la société, mais nous vivons dans la société, +nous, et nous n’avons pas à épouser les querelles +de ces gens-là. Ce Fulbert doit avoir un mauvais +coup sur la conscience ; une bombe ou un vol. +Je le tolère chez moi par pure bonté d’âme. D’un +geste je peux l’envoyer au diable. Leurs théories, +je m’en fiche. Tant que nous tiendrons l’argent +que nous gagnons et qu’ils ne gagnent +pas, ils n’auront pas à se mêler de nos affaires. +Un dîner, du crédit, quelques matelas, j’y +consens, car c’est juste ; toute bête humaine +mérite de vivre. Seulement, pas de distinction +honorifique ! Ce serait trop cocasse ! Vois-tu un +monsieur prêt à pulvériser nos gouvernants +mangeant à leur table et faisant sauter leurs soupières ?… +Tu n’as jamais eu de mesure, comme +ta pauvre mère ! Il faut que tu te salisses un brin +en nettoyant tes pauvres. Je te prie de ne pas recommencer.</p> + +<p>Le directeur, disant ces mots, remit ses jambes +dans une position normale.</p> + +<p>— J’espère, ajouta-t-il plus doux, que tu ne +vas pas me faire une figure d’enterrement ? Si +ton anarchiste t’amuse, cache-le !… et surtout +ne lui laisse jamais l’espoir de dîner ici. Chacun +chez soi ! Les bombes seront mieux gardées !</p> + +<p>Marguerite eut un mouvement de stupeur.</p> + +<p>— Où veux-tu que je le cache ? Il habite la +cabane de l’ancien cantonnier Martin et tout le +monde sait bien qu’il y demeure. Il est là dans +l’eau, dans la boue, avec un plafond qui ne tient +pas sur sa tête.</p> + +<p>— Pourquoi ne va-t-il pas au réfectoire +demander du travail ? C’est qu’il a le moyen de +vivre de ses rentes. On ne dompte ces gens-là +que par la famine. Il est même plus coupable qu’un +autre, car il a une certaine éducation. En tous les +cas, ne te donne pas en spectacle. On ne verse +pas du champagne à un vagabond. C’est immoral… +puisque tous les vagabonds ne peuvent pas +en avoir !</p> + +<p>— Je voulais prouver à mes domestiques, +justement, qu’il n’est pas dangereux.</p> + +<p>— Allons donc ! donne-lui l’entrée de la maison +et il viendra tâter notre coffre-fort… s’il ne +tâte pas mieux… Je te répète que ce monde-là +ça se parque. Nul n’est plus généreux que moi +au point de vue des idées… Seulement je ne +discute pas les actes possibles, je les empêche de +se produire. Je ne veux plus admettre ce monsieur +à ma table. Nous ne sommes pas de la +même espèce.</p> + +<p>— Mais, papa, fit Marguerite, s’asseyant en +haut de l’échelle de la bibliothèque, à quoi ça +sert-il d’être en république s’il y a toujours des +différences ? Voici un homme aussi instruit que +nous, de la même éducation et qui pas plus que +nous ne veut travailler la terre. Cela me semble +naturel. L’ouvrier paysan, c’est l’éternel domestique. +Ce garçon-là ferait un comptable ou un +secrétaire passable, peut-être un journaliste, et il +deviendrait député, ministre comme M. Garaud ; +mais botteler du foin ou bêcher des betteraves !… +Où ça le mènerait-il ?</p> + +<p>— Pour arriver, on doit tout essayer. On +commence en sabots, on finit en pantoufles. Je +l’aurais certainement pris en pitié s’il avait +voulu m’obéir ! Voyons, Marguerite, soyons +sérieux. Veux-tu que je te fasse sentir immédiatement +la différence entre cet homme et nous ?… Il +a vingt-cinq ans, je crois, il est bachelier, du +moins il le déclare, il est instruit, plus instruit +que nous, il connaît ses classiques, enfin… Il +n’est pas mal. Une fois débarbouillé, il serait +plutôt bien. Je ne vais pas m’informer de son +passé, je le suppose honorable… Cependant ce +jeune homme-là, rien que par ses idées, est notre +ennemi… et tant que nous serons les plus forts +il ne peut pas compter sur notre alliance. Suis +bien mon raisonnement. Tel qu’il nous est apparu, +mangeant, buvant et parlant, nous l’avons +jugé d’une autre essence que nous. Je te le +répète : innocent ou non d’un crime, il est à +mille lieues de notre humanité. C’est le déclassé, +le révolté, celui qui agit comme il pense en ne +s’occupant jamais des lois. La main sur le cœur, +ce garçon serait-il riche et indépendant, l’épouserais-tu ?</p> + +<p>Marguerite tressaillit. Dans l’ombre de la +bibliothèque, elle eut froid.</p> + +<p>— Je crois, dit-elle comme s’adressant à +elle-même, qu’il ne songerait pas à demander ma +main, lui !</p> + +<p>Davenel éclata d’un gros rire qui sembla briser +quelque chose autour d’eux.</p> + +<p>— En effet, la mariée serait trop belle ! Tu +n’as pas du tout la conscience de nos valeurs, ma +chère enfant, et je le déplore. Les rêvasseries de +ta mère obscurcissent ton cerveau. Elle aussi +croyait à l’égalité, à la liberté, au droit d’être +des frères… les soirs d’été. Sottise ! Sottise ! Il +n’y a de frères que ceux qui se comprennent, +parlent la même langue… Ce monsieur est un +visionnaire ou un criminel. Le visionnaire serait +le plus dangereux, car on peut en avoir pitié. Je +donnerais tout au monde pour que ce fût un criminel. +Définitivement placé entre deux gendarmes, +on ne s’en occuperait plus.</p> + +<p>— Mais, cher père, je ne m’en occupe pas, +je t’assure ! Un morceau de pain ou du champagne, +c’est toujours une aumône et je…</p> + +<p>— Ne lui as-tu pas donné une fleur de ton +bouquet ? Ne mens pas ?…</p> + +<p>— C’est lui qui m’a priée de la lui offrir… pour +ma fête !… avoua Marguerite, saisie de vertige +devant la précision du rapport de Pauline et +sauvant sa mise.</p> + +<p>— Bon ! Bon ! Des enfantillages ! Je pensais +bien que la charité, chez toi, n’avait pas de mesure. +Rappelle-toi qu’on ne donne pas de fleurs +aux pauvres, ils préfèrent deux sous.</p> + +<p>— Celui-là est un pauvre si spécial.</p> + +<p>— Celui-là est un homme dans la misère… +c’est-à-dire capable de tout comme tous les hommes ! +ajouta le directeur de Flachère, reconnaissant +une égalité au moins dans la faim et toutes +ses brutales conséquences.</p> + +<p>— Mais papa !…</p> + +<p>— Mais… il n’y a pas de mais, nous avons +causé sérieusement et tu ne vas pas me reparler +de ton anarchiste, j’espère. S’il veut travailler, +il aura la paye de mes ouvriers, selon la saison. +S’il est vraiment bachelier ès-sciences, on pourra +un matin l’adjoindre aux deux comptables des +expéditions aux halles… sinon qu’il s’aille vite +faire pendre ailleurs… je n’aime pas les quémandeurs +de bouquet à domicile. Une fois, deux fois, +l’épouserais-tu, cet oiseau-là ?</p> + +<p>— Oh ! papa… est-ce que tu te moques… on +n’épouse pas le premier venu…</p> + +<p>Et toute sa bourgeoisie lui remontant à l’imagination, +elle fit un geste de très réelle répulsion.</p> + +<p>En effet, grâce au raisonnable discours de son +père, elle venait de voir passer au loin le vagabond +<i>Amour</i>, le seul qu’on n’épouse pas, mais +le seul qu’on désire. Il avait plaisanté, un peu +lourdement, le brave père, et il avait fait, sans +s’en douter, une chose irréparable : il avait soumis +le cerveau de sa fille à la volonté de ce passant +d’un soir.</p> + +<p>Marguerite, ayant fini de réciter sa leçon de +convenances sociales, remonta chez elle avec un +roman de Bourget qu’elle ne voulait pas lire, car +un autre roman plus vif s’ébauchait à Flachère. +En somme, tant que les fameuses distances +seraient respectées, elle pourrait apprivoiser l’oiseau +et même émietter du pain dans sa cage. +Criminel ou non, riche ou pauvre, on n’épousait +pas un révolté, vous demanderait-il solennellement +en mariage. Donc, aucun espoir d’amour +légal n’était permis. Un instant elle avait formé +le projet de lui aller dire de travailler pour la mériter. +Cela lui sembla brusquement formidable +et ridicule. Elle savait d’ailleurs bien qu’en face +de cet <i>épouvantail</i> elle ne dirait pas toutes ses +phrases préparées et qu’elle demeurerait gauche ; +telle la vulgaire Pauline, sa femme de chambre, +devant le premier amant venu.</p> + +<p>— On n’épouse pas le premier amant venu ! +Mais comme on l’épouserait volontiers si la +nature était faite pour l’humanité aussi bien que +pour les animaux. La nature, c’est <i>le dessous</i> de +toute espèce de société. Les plus somptueux +palais sont bâtis sur des égouts et les petites maisons +pauvres reposent à même le sol qui exhale +les mystérieuses fermentations des germes. On +ne peut éviter qu’il y ait un endroit, puis un +envers aux choses, ce que l’on dit et ce que l’on +fait.</p> + +<p>A partir du moment où la maladresse de son +père lui eut défini l’anarchiste : un objet dont on +peut s’amuser en cachette pourvu que les domestiques +n’en sachent rien, elle eut l’irrésistible +envie de revoir Fulbert.</p> + +<p>Elle attendit deux mois en guettant l’occasion. +Les vierges ont toujours le temps. Elle lui avait +promis de menus ustensiles de couture indispensables +aux réparations de sa veste, et elle irait. +C’était maintenant le fruit défendu, le piment, +l’aventure, l’heure de suprême détente dans la +perpétuelle contrainte, et elle avait bien plus peur +de cet homme que de son père, car elle devinait +que cet homme ne lui permettrait pas de mentir. +C’est si bon d’être franc, malgré soi, en dépit de +son éducation, de sentir la patte d’un fauve s’appesantir +sur vous de tout le poids de sa cynique liberté.</p> + +<p>Elle choisit, pour accomplir son voyage vers +l’arbre de la science, le jour d’un grand marché, +le jour où son père, obligé d’aller traiter lui-même +avec des revendeurs parisiens, s’absentait jusqu’au +soir, souvent couchait à l’hôtel, et pour +cause… Elle fit une toilette simple, une de ces +toilettes simples de bourgeoise qui sont à elles +seules une provocation au pillage et au meurtre, +mit une jupe courte de drap gris forme tailleur, +ce qu’on appelle une <i>trotteuse</i> et qui se paye trois +cents francs chez le bon faiseur, un chapeau <i>guérite</i> +avec une mouette aux ailes déployées passant +un bec jaune à travers la voilette, une voilette +chargée d’arabesques blanches qui brouillent +les lignes d’un visage, presque une voilette +pour adultère. Pauline, la femme de chambre, +était à la crèche, débarbouillant les mioches que +Mademoiselle négligeait depuis plusieurs semaines. +On fonde une crèche dans un élan de charité, +mais la charité de continuer… c’est si ennuyeux ! +Le cuisinier disait : « Ils ne veulent même plus +de confitures ! » Alors pourquoi s’occuper davantage +de gosses qui en ont jusque-là !… On ne +pouvait peut-être pas leur acheter à chacun pour +deux sous d’air salubre !… Marguerite, avant de +sortir, constata qu’il pleuvait. Un vilain temps de +novembre en septembre, des rafales, une boue… +Elle fut sur le point de renoncer au moment +d’ouvrir son parapluie, mais une sorte de chaîne +la tirait dehors, elle se sentait, malgré la jupe +tailleur, une vérité toute nue s’exhumant de sa +citerne. Elle avait assez croupi dans les raisonnements ! +Elle irait. Non ! Elle n’irait pas ! Cet +homme noir capable de tout ! Et qui se moquait +d’elle, car il avait bien pris la fleur, le jour du +ministre, mais il n’était pas revenu rôder autour +de la ferme hollandaise. De quel bois était-il ce +pantin étrange qui n’obéissait pas aux ficelles +mondaines. Une faveur pareille aurait dû l’attirer, +l’humaniser. Elle irait au moins lui faire +honte de son indifférence.</p> + +<p>— Oui !… Non !… Il est quatre heures ! Si +je ne pars pas, je ne serai jamais de retour pour +le dîner, et il faut que j’arrange mon dessert. +Et si j’allais rencontrer les gens de l’équipe de +cinq heures ?… Allons-y. Non ! Mon porte-monnaie ! +Pile ou face ! Pile pour y aller, face pour… +Zut ! c’est face ! J’y vais tout de même… Et si je +ne le trouve pas ? Où serait-il le pauvre ? Il est +là-bas pris au piège de notre bonne éducation. +Nous le laissons vivre tranquillement sur nos +terres où il est encore trop heureux, car on a le +droit de le renvoyer grelottant sur la route des +forêts… puisqu’il ne paie pas son terme !</p> + +<p>Cette consolante pensée lui donna des forces… +pour trahir son père.</p> + +<p>Ah ! son père… au lieu des théories sociales +et des discours énergiques, il aurait bien dû risquer +le petit acte décisif : le tour de clé dans +la serrure de la chambre virginale lorsqu’il s’éloignait +pour aller lui-même courir les aventures.</p> + +<p>Elle parvint à la lisière de la forêt au crépuscule, +n’ayant croisé personne sur les sentiers des +épandages. Elle essuya ses petites bottines avec +son mouchoir garni de dentelles, qu’elle jeta +d’abord puis ramassa soigneusement ; il était marqué. +Ce mouchoir maculé dans sa poche commença +son supplice de fille en faute. Elle le +touchait, et retirait ses doigts gantés tout humides. +Enfin elle frappa timidement à la porte du maudit.</p> + +<p>— Tiens, c’est vous ? Vous ? dit Fulbert stupéfait +d’apercevoir cette élégante silhouette de +femme sur le seuil de sa cabane.</p> + +<p>— Oui, vous ne m’attendiez plus ?</p> + +<p>Elle entra comme une qui se précipite du haut +d’une falaise dans la mer.</p> + +<p>— Non ! je ne vous attendais pas. Et pourquoi +diable vous aurais-je attendue, Mademoiselle ?</p> + +<p>Elle examinait, à la lueur d’une chandelle bouchant +un litre de vin, le nid de son désir. La +maisonnette était industrieusement arrangée, des +plaques de tôle formaient la toiture, un petit âtre +rougeoyait sous des légumes qui cuisaient exhalant +une odeur fade. Un lit de sangle, unique +mobilier, se recouvrait d’une couverture de cheval +brune à raies grises, donnant l’illusion du +drap bien tiré dessous. C’était ordonné, relativement +propre, mais d’une désolation infinie.</p> + +<p>Lui, plus noir et plus déchiré encore que lors +de sa dernière visite au pavillon hollandais, +l’examinait de son côté, maussade comme un +hibou surpris par la lumière. Elle lui dit d’un +ton de petite fille :</p> + +<p>— Je suis venue, <i>en passant</i>, pour vous apporter +du fil et des aiguilles, vous savez, ce que +vous m’avez demandé le jour du ministre ?</p> + +<p>Il éclata d’un rire terrible.</p> + +<p>— Du fil et des aiguilles ! Pourquoi pas l’une +de vos chemises, impertinent trottin ? Tenez, +asseyez-vous là, sur mon lit, un endroit presque +propre, et ôtez votre voilette que je voie vos +prunelles de saphir. C’est ainsi, n’est-ce pas, +que s’exprime le <i>Journal des Demoiselles ?</i> Et, +de grâce, ne vous gênez pas pour mentir à votre +aise. Décidément, vous mentez toujours.</p> + +<p>Très inquiète de cette réception, elle balbutia :</p> + +<p>— Je… je n’aurais pas dû venir…</p> + +<p>— Surtout venir <i>en passant</i>. On ne passe pas +chez moi. Si on y tombe, on y reste. Ma cabane +n’est pas le but d’une promenade de flâneur. Et +Monsieur votre père, comment se porte-t-il ?</p> + +<p>— Papa est à la maison, s’empressa-t-elle de +répondre, et il me charge…</p> + +<p>— Assez ! coupa net le jeune homme dont les +mâchoires eurent un zig-zag nerveux. Venez, +si c’est votre plaisir ou le mien, mais ne me +racontez pas le <i>Petit Poucet</i>. Monsieur votre +père, je l’ai vu ce matin qui prenait le Decauville.</p> + +<p>Marguerite se leva.</p> + +<p>— Vous êtes bien méchant ! fit-elle, la voix tremblante.</p> + +<p>— J’essaye de vous faire peur. N’est-ce pas +cela que vous veniez chercher, en passant ? Non ! +Non ! Ne vous en allez pas si vite. Moi, le monstre, +je serai plus franc. Je vous ai attendue, en +effet… suffisamment pour avoir le droit de vous +garder cinq minutes. Je vous ai attendue un peu, +beaucoup, passionnément, puis plus du tout. En +principe, j’attends toujours une femme… mais j’ai +horreur de toute espèce de bourgeoise. C’est ma +névrose. (Il se remit à rire et lui toucha l’épaule +d’un geste autoritaire.) Voulez-vous bien rester +cinq minutes pour me donner vos aiguilles ?</p> + +<p>Elle lui tendit docilement une jolie trousse de +satin bleu où elle avait rangé non seulement des +aiguilles, mais du fil et des soies.</p> + +<p>— Merci, c’est délicieux, d’une bien grande +utilité pour moi, surtout la soie blanche.</p> + +<p>Il y eut un moment de véritable embarras. +Assise, elle nouait et dénouait les bouts de sa +voilette, correcte à souhait, bien en visite de +cérémonie sous les regards phosphorescents +du jeune homme debout près d’elle.</p> + +<p>— Je n’ai pas pu venir plus tôt, avoua-t-elle, +résignée aux injures, parce que mon père m’a +défendu de m’occuper de vous.</p> + +<p>— A la bonne heure ! Et vous lui désobéissez ?</p> + +<p>— Écoutez-moi, reprit Marguerite, je viens +pour vous supplier de quitter l’horrible vie que +vous avez choisie… malgré nous. Cela me fait +mal de penser que vous souffrez du froid et de +la faim dans cette cabane où il pleut par les +fentes. Je viens pour vous dire qu’il faut oublier +votre passé, vilain oiseau des tempêtes, et vous +bâtir un nid plus solide. Mon père ne vous proposera +plus du travail sur le terrain des épandages ; +je lui ai appris que vous étiez bachelier ; +vous pourriez trouver un emploi de comptable +dans nos bureaux mêmes, sous sa direction, sans +passer par les réfectoires et les granges. Nos +paysans ne sont pas des relations bien agréables. +Est-ce que vous me comprenez, Fulbert ? Je ne +dors plus, je suis malade, vraiment, de vous +savoir où vous êtes et si abandonné.</p> + +<p>Plus ému qu’il ne voulait le paraître, Fulbert +s’assit près d’elle.</p> + +<p>— Et… vous comprenez, vous, ce que vous me +dites, en ce moment, Marguerite… Vous savez +très exactement ce que vous m’offrez ?</p> + +<p>Elle sourit du sourire de la Joconde.</p> + +<p>— Je ne vous offre rien qu’on ne m’ait permis +de vous offrir… monsieur Fulbert. Cependant, il +faut que cela soit décidé par vous, bien entendu. +Mon père m’en voudrait si je lui donnais votre +réponse. Je vais vous expliquer : nos comptables +demeurent au pavillon, ils ont des logements +convenables, ce ne sont pas des ouvriers. Il y +en a même un qui fait des vers à ses moments +perdus, je crois. Papa prétend que l’on est toujours +débordé par les chiffres dans la pleine +saison des expéditions de fruits… alors… cela +s’arrangerait peut-être…</p> + +<p>— Et l’anarchie !</p> + +<p>— Vous ne vous occuperiez plus de politique… +voilà tout.</p> + +<p>De nouveau, Fulbert éclata de rire, d’un rire +moins acerbe.</p> + +<p>— Vous êtes charmante, Marguerite. Mais un +célèbre auteur de traités de morale, Jésus-Christ, +je crois, a déclaré que la charité était le pseudonyme +de l’amour. Si je fais ce que vous désirez, +est-ce que votre père ne va pas s’imaginer des choses…</p> + +<p>— Eh bien, répondit Marguerite toujours souriante, +nous signerons notre traité du pseudonyme +qui vous plaira. Ce ne sera pas la première +fois qu’une femme aura été insultée à la +place de Jésus-Christ.</p> + +<p>— Ça, c’est trop spirituel, gronda Fulbert, +j’aurais préféré une gifle.</p> + +<p>Elle se dressa, bien cambrée dans sa robe tailleur.</p> + +<p>— Toutes les bourgeoises ne sont pas des +sottes, cher Monsieur.</p> + +<p>— Oui, mais toutes les femmes sont folles… +Vous m’accordez le temps de la réflexion ?</p> + +<p>Elle haussa les épaules.</p> + +<p>— Réfléchir… quand des pluies d’automne +vous inondent.</p> + +<p>— Justement… une douche après cette histoire +merveilleuse d’une jeune fille charmante venant +m’enlever au nom de la Charité pure… cela me +rafraîchira le cerveau. Ce doit être moi qui suis +fou !…</p> + +<p>— Je m’en vais, monsieur Fulbert. Il est tard. +Papa doit rentrer de Paris pour dîner.</p> + +<p>— Non ! Il ne rentrera pas… J’en suis sûr. +Donnez-moi la main, dites.</p> + +<p>Elle se déganta d’un mouvement lent de petit +reptile qui change de peau.</p> + +<p>— Voici, Monsieur.</p> + +<p>Il se pencha, regarda sa main en tous les sens, +curieusement.</p> + +<p>— J’ai toujours eu l’effroi d’une main de +femme. Cela ressemble à une patte de grenouille +ou de souris, c’est petit, mou, adroit et glissant. +La fragilité de l’objet en fait son danger +permanent. On ne touche à cela que pour le +broyer ou le chatouiller, et ce n’est jamais satisfait +de l’étreinte. Dire qu’il y a des hommes +assez stupides pour demander… une main.</p> + +<p>— La main… toute seule ?</p> + +<p>— Hélas ! Le reste ne vaut guère mieux… +Vous jouez à l’équivoque, déjà ? Drôle de jeune +fille ! (Et il ajouta, le regard dans le sien :) On +épouse aussi la main qu’on baise… respectueusement.</p> + +<p>Elle rougit sous les yeux qui plongeaient en +elle, mais son sourire conservait la naïveté un peu +bébête de celle qui fait semblant d’entendre. Elle +n’avait pas saisi la grossièreté de l’expression.</p> + +<p>— Allons ! Vous jouez sans l’expérience du +jeu. Et j’ai tort de retarder le dîner de Monsieur +votre père. Adieu, Marguerite. Ne repassez +plus… Je ne suis pas un joujou pour petite fille.</p> + +<p>Il la poussa très vite dehors et referma brusquement +sa porte.</p> + +<p>Elle s’enfuit, heureuse des injures, comme si +elle avait recueilli dans ce repaire une ample provision +de caresses.</p> + +<p>Elle saurait un jour de quelle façon un pantin +mâle se détraque. Il faut bien en casser plusieurs +pour se faire la main, une main qu’on baise respectueusement… +autrement dit, qu’on, épouse.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br> +<span class="small">LA VISITE DE MARCUS</span></h2> + + +<p>— Bonjour, Ful. Quel temps !</p> + +<p>— Bonjour, Marcus. Un temps à ne pas +mettre un journaliste dehors, et je te remercie +d’être venu.</p> + +<p>Marcus, en pardessus de drap clair garni de +castor, chassait les flocons de neige à coup de +doigts légers le long de ses fourrures. C’était +un jeune homme de vingt-cinq ans, bien pris, +bien sanglé, devant tourner plus tard à la graisse, +pour l’instant rose et joli comme une femme. +Ses cheveux, presque bleus, se plaquaient en +petits bandeaux ondulés sur son front étroit ; +ses minuscules moustaches estompaient d’une +ombre amoureuse sa bouche un peu molle ; ses +yeux, sous une singulière lourdeur des paupières, +avaient un regard terne, sans âme, s’éclairant +seulement aux lueurs brutales. Il époussetait +ses fourrures avec des gestes calmes, d’une élégance +étudiée, qui, lorsqu’il serait moins jeune, +pourrait passer pour une habitude mondaine. Il +sortait certainement du meilleur monde, ne savait +pas encore s’il y rentrerait un jour, mais, +en attendant, faisait figure dans tous les autres +et y apprenait à exagérer ses défauts de naissance.</p> + +<p>Il ôta son pardessus d’un mouvement automatique, +cherchant un endroit convenable où l’accrocher, +se montra hors du drap, comme une poupée +hors de son carton, lustré, cravaté, tiré à +quatre épingles de perles, puis il dit :</p> + +<p>— Oui, mon pauvre Ful, il fait un froid de +loup dans ton pays, et tu as une drôle d’idée de +rester à la campagne l’hiver.</p> + +<p>Fulbert lui désigna son lit de sangle.</p> + +<p>— Assieds-toi là. C’est le meilleur fauteuil de +ma maison… de campagne.</p> + +<p>Marcus s’assit, croisa la jambe, sourit d’un +sourire chargé des fluides les plus cordiaux. Il +ne pouvait s’étonner. Ses principes de haut snobisme +l’empêchaient de manifester une surprise +de mauvais goût en présence de l’originalité d’un +ami. Un jeune reporter ne s’effare pas, surtout +quand il croit de son intérêt de ne pas s’effarer. +Rien ne maintient les petits camarades dans +leur sphère comme l’air naturel que l’on arbore +devant les pires situations. Le monde est gouverné +par des lois immuables et ce ne peut +être que par mondanité pure que l’on renverse +l’ordre établi. Il ne faut manifester de l’indignation +ou de l’affliction qu’à bon escient. Chacun +a ses secrets, ses besoins mystérieux. Pour +savoir vivre, il est souvent nécessaire de ne +pas savoir comment vit le voisin, d’ignorer ses +<i>dessous</i>.</p> + +<p>— Ce bon Ful, dit Marcus cérémonieusement +affectueux. Voilà bientôt cinq ans que nous nous +sommes perdus de vue.</p> + +<p>— … Et de cœur ? murmura Fulbert.</p> + +<p>— Non, mon cher. Nous nous aimons toujours +comme au collège… mais en hommes, j’espère +te le prouver. Ta lettre m’a fait plaisir. +Quand j’ai pu reconnaître ton écriture, je me +suis frappé le front en criant : c’est Ful ! C’est +ce grand diable de Ful ! Il a conservé sa manie +de dire ce qu’il pense. Quel sacré Ful !</p> + +<p>Fulbert regardait son ami gravement. Son +masque d’animal souffrant, presque à l’hallali, se +détendait en une grimace. Il ne savait rire qu’en +enfant terrible, lui, et il se moqua.</p> + +<p>— Que d’histoires, Marcus ! Nous nous aimons +en hommes et tu ne m’as même pas tendu la main. +En effet, j’aurais besoin de serrer les mains d’un +homme. Je ne vois personne, je vis comme un +tigre enchaîné. C’est-à-dire, je suis libre, comprends-tu ?</p> + +<p>— Ce bon Ful ! répliqua Marcus, qui ne comprenait +pas du tout.</p> + +<p>Le corps ondulant d’émotion sous ses haillons, +Fulbert s’approcha et se laissa choir à +côté de son ancien camarade de collège.</p> + +<p>L’autre ne se recula point, bien qu’il en eût +envie.</p> + +<p>— Mon vieux Marcus, tu ressembles à un +homme, ça c’est une justice à te rendre, mais +tu embaumes toujours la fille, déclara Fulbert, +dont l’accent, malgré la saveur coutumière de son +langage, se faisait plus doux.</p> + +<p>— Voyons, Ful, tu ne m’as pas appelé ici, +en décembre, pour me débiter de pareilles balivernes ? +Nous ne sommes plus des gosses.</p> + +<p>Fulbert lui posa sa lourde patte sur l’épaule.</p> + +<p>— Non, dit-il, d’une voix rauque, nous sommes +de pauvres et fichues bêtes, l’une tombée +dans la plume, l’autre dans la m…</p> + +<p>Et il cracha le mot, simplement.</p> + +<p>— Tu sais, Ful, ne te lance pas. J’ai un peu +perdu l’habitude d’entendre dire des saletés, +depuis le collège.</p> + +<p>— As-tu gardé celle d’en faire, mon vieux ?</p> + +<p>Marcus se leva. Son sourcil, semblant délicatement +peint au kol, se contracta comme une +petite sangsue sur laquelle on aurait versé du vinaigre.</p> + +<p>— Ful… dois-je m’en aller ?</p> + +<p>— Pas tant qu’il neige. Tu mouillerais tes +belles bottines. Étrange idée de venir ici, en +décembre (et il appuya), en décembre, avec des +souliers vernis. On dirait que tu n’en as qu’une paire…</p> + +<p>Marcus essaya de rire :</p> + +<p>— Ce cynique Ful. Il sait son monde. Veux-tu +que nous changions ?</p> + +<p>Ful regarda piteusement ses souliers éculés +où son pied cambré, très fin, jouait à l’aise et +sans chaussette.</p> + +<p>— Inutile, fit-il, j’ai le pied plus maigre que +le tien, et puis ça chagrinerait mon frère Jésus-Christ. +Il marchait pieds nus, quoique innocent. +Moi qui suis coupable, j’ai droit à mes mauvais souliers.</p> + +<p>— Alors, dit Marcus décidé à tout supporter +de la part de cet ancien camarade, tu fraternises +toujours avec les dieux et les rois ? (Il ajouta, bienveillant :) +Ça n’a pas l’air de te réussir, hein, là, +entre nous, ton manque de mesure ?</p> + +<p>Fulbert s’étira et bâilla douloureusement.</p> + +<p>— Est-ce que l’on sait ! Je suis peut-être sur +le point d’obtenir le bonheur, un bonheur inouï. +Seulement, je réfléchis, je me tâte… Je me +demande s’il faut que je me baisse… car il faut +ramasser le bonheur, personne ne vous le fourrant +dans les bras. D’une part, j’ai la société +en horreur, d’autre part, comme je suis un +homme intelligent, je ne veux pas faire cadeau +de mon intelligence à la société. Je ne lui dois +rien. Je crois même lui avoir rendu le service +de la débarrasser d’une ennemie, d’une de ses +pourrisseuses d’âmes auprès de qui, mon vieux +Marcus, tu n’es, ou tu n’as été, que de la Saint-Jean. +Je sens venir le printemps au milieu de mon +hiver, la renaissance pour moi, et dans ses flots +d’immondices la terre, ma terre promise, vomit +une fleur. Une fleur, Marcus !… La seule création +qui ferait croire en Dieu, car c’est inutile et charmant. +Tu te souviens ? De ton temps, au collège, +je n’aimais pas les fleurs parce que je ne les +séparais pas des femmes, dont j’avais, grâce à +tes sermons, l’horreur la plus sacrée. Une fleur, +c’était l’objet défendu, le parfum du sexe. Un +parfum, c’est une corruption, cela se propage +chimiquement de la même manière qu’une pestilence. +J’ai rêvé quelquefois d’une fleur sans +odeur, si blanche, si pure et si <i>l’étoile au firmament</i>, +qu’on puisse l’aimer sans l’ignoble complication +du baiser. Notre frère Jésus-Christ connaissait +tout le prix de la femme idéale. S’il n’a +pas pu réhabiliter Madelaine (et il en est peut-être +mort !), il a toujours déclaré sa mère vierge, +nous montrant la vraie voie de la volupté après +celle du calvaire, la volupté se prouvant par +l’absurde. Marcus, je crois que je vais aimer +une vierge d’un grand amour… Seulement, je +n’ose pas, et comme je n’ai jamais aimé que toi, +d’amour chimiquement pur, je voudrais me confesser +à toi avant de me décider.</p> + +<p>— Te décider ? Quel scrupule ! dit Marcus, tout +en examinant la hutte froide, le bizarre mobilier, +et en songeant que celui qui lui tenait cet extravagant +discours ne possédait ni souliers ni feu.</p> + +<p>— Me résoudre à transiger, moi, un roi, c’est-à-dire +une intelligence ?</p> + +<p>— Ful, où sommes-nous ici ? Dans un cabanon ?</p> + +<p>— Je ne suis pas furieux, Marcus, je te parle +sans m’occuper du milieu. La raison des choses +est au-dessus d’elles. Mes actes ont perpétré ce +décor. Je le subis sans me plaindre. Qui es-tu +toi-même pour oser me croire fou ? Tu désirais +que nous nous fissions prêtres, jadis.</p> + +<p>— Vois-tu, répondit Marcus, le temps n’a pas +marché pour toi, mon pauvre Ful, tu es resté +un cruel ergoteur s’étonnant de la vie ordinaire +et la voulant extraordinaire, un apte à tout, bon +à rien, que la première drôlesse rencontrée devait +mener par le bout… de ce que tu sais. Tu n’as +pas de vice. Ta lettre me l’a prouvé une fois de +plus. Il y a des choses qui ne s’écrivent jamais +si la raison est au-dessus d’elles. Fiche-moi la +paix avec ton orgueil. Tu as besoin de cent sous ? +Je peux te les donner plutôt deux fois qu’une. +Donner, pas prêter. Mon principe est de ne pas +prêter, cela embrouille mes comptes et il faut +recommencer trop souvent. Causons donc en +amis qui sont revenus à la même auberge après +de longs voyages très différents, et tâchons de +nous séparer sans nous fâcher. On est des jeunes +gens bien élevés, je pense. Si j’arrive à ton premier +appel, toute autre affaire cessante, c’est que +je te garde une vieille affection, mais ce n’est pas +pour reprendre les théories du collège… ou du +collage, comme il te plaira de prononcer. Au diable +Platon et ses erreurs ! Plus d’équivoque, Ful. +Oui, j’ai entendu raconter de singulières histoires +sur toi par des camarades. Il paraît que tu as +eu pour maîtresse une rouleuse quelconque qui +t’a dévoré tes quatre sous et ensuite te les a… +rendus. N’insistons pas. Chacun mène sa barque +selon ses moyens. Cela, c’était le bateau de fleurs, +bien que tu n’aimes pas les fleurs en qualité de +monstre. Je suis pour toutes les libertés… excepté +pour celle qui vous mène en plein bois au mois +de décembre. Je t’ai connu fils de famille, je te +retrouve vagabond, va-nu-pieds, hors la loi, et me +déclarant que tu es un prince… d’intelligence ! +J’en conclus que tu prends le chemin de la folie, +ce qui m’afflige, puisque je t’aime encore d’une +affection raisonnable. Je ne suis pas un illuminé, +Fulbert, et… d’ailleurs, rien ne m’étonne.</p> + +<p>— Rien ne t’étonne ! interrompit Fulbert. +Alors tu dois être plus malheureux que moi, +Marcus. La vie est un perpétuel miracle. Serais-tu +devenu simplement un idiot, en dépit de ton +esprit de reporter mondain ?</p> + +<p>— Ah ! Ful… de quel droit…</p> + +<p>— Ou mieux, poursuivit Ful, une espèce de +bête, moitié serpent, moitié homme, obligée à +ramper parce qu’elle devine que c’est dangereux +de marcher tranquillement sur ses deux pieds +nus ? Je t’ai fait venir ici pour te demander le +secours de ton affection, en effet. M’offrir cent +sous, c’est assez peu. Ta nouvelle amitié d’homme +n’est-elle riche que de menues monnaies, Marcus !</p> + +<p>Marcus arpentait le sol battu de la cabane, +cherchant des places propres où poser ses bottines +vernies. Très ennuyé de la tournure que prenait +l’entretien, il avait surtout conscience de +perdre son temps. Or, il ne pouvait pas perdre +son temps, même en face d’un cas psychologique… +puisqu’il était journaliste.</p> + +<p>Fulbert, lui, se coucha, royalement méprisant, +sur son lit de sangle. Il donnait audience et ne +songeait guère à la vie quotidienne, peu miraculeuse +de sa nature.</p> + +<p>— Je suis déshonoré à tes yeux, beau Marcus, +parce que j’ai accepté quatre sous d’une rouleuse +quelconque et peut-être aussi parce que j’accepterai +les cent sous que ta générosité me propose. +Je suis un pauvre sire, n’est-ce pas, sous le rapport +de la prostitution, mais, moi, je m’en confesse, +j’avoue… Toi, tu es un gentil garçon plein +de mystères élégants, tu écris des articles sur +les actrices, les belles madames cotées ; tu es le +placier des grâces, le voyageur de commerce de +leurs amours ; tu as le vice que je n’ai pas, c’est +certain. Et tu m’es fidèle… comme on aurait +peur ! Je te dis que tu embaumes la fille, toutes +les filles, tu es pourri de tous les parfums. Eh ! +va donc, fleur de peste ! Ce que nous sommes +étant gosses, nous le restons toujours. Tu as +exploité mon âme autrefois, mais, sans âme toi-même, +tu continues à exploiter celles des voisins +et des voisines ne sachant pas au juste ce qu’il +y a dedans. Tu continues à asservir ton geste +et tu ne peux pas songer à t’affranchir le cerveau, +parce que rien n’y pèse. Il est vide, aussi vide +que ta poitrine. (Fulbert s’arrêta et eut un ricanement +sourd.) Je t’ai aimé pourtant jusqu’au +cœur. Je me sens marqué du sceau de cet amour +si ridicule et si délicieux. Ce que tu voulais de +moi, tu l’as eu. J’aurais donné bien plus que +mon honneur de mâle, car, en amour, l’honneur +ne compte pas. Maintenant, tu es encore plus +fille qu’à dix-huit ans. Tu essayes, ma parole, +de me remettre à ton niveau. Je vais donc fatalement +recommencer à m’avilir pour que tu te +trouves plus grand et plus sage vis-à-vis de mes +propres fautes. Je t’ai prié de m’écouter en +confession. Bon gré, mal gré, tu m’écouteras, Marcus. +Il s’agit de ma première maîtresse, tu m’entends ?</p> + +<p>— Je crois, murmura Marcus tressaillant nerveusement, +tout en examinant ses ongles, qu’il +n’est pas nécessaire de nous lancer des femmes +à la tête pour nous comprendre. Tu es dans une +misère noire et tu veux que je t’en sorte, moi, +ton meilleur camarade.</p> + +<p>— Une nuance, remarqua Fulbert. Il dit <i>camarade</i> +à présent. Tout à l’heure c’était <i>l’ami</i>. +En suivant la progression de ses sentiments +neufs, il va finir par m’étrangler. Pourquoi diable +est-il venu !</p> + +<p>— Tu es insupportable, Ful ! Je maintiens +<i>camarade</i> parce que c’est le seul mot à employer +entre nous. Nous sommes tous des associés dans +le plaisir, mais, pour un an, un mois, un jour, +rien ne nous attache éternellement, pas même…</p> + +<p>Marcus s’arrêta, semblant inventorier le nœud +de sa cravate.</p> + +<p>— Achève ! cria Fulbert, bondissant tout à +coup, les yeux pleins de phosphore.</p> + +<p>— … Pas même les saletés du dortoir de l’école, +souffla Marcus qui, d’instinct, se recula +devant Fulbert debout. Celui-ci avait levé le +bras et le laissa retomber brusquement ; un éclair +jaillit de son poing fermé qu’il mit sous le menton +du jeune homme.</p> + +<p>— Regarde cela, Monsieur ! rugit Fulbert.</p> + +<p>— Quoi, cela, tu es fou ! soupira Marcus, +détournant la tête.</p> + +<p>— Je te dis de regarder cela ou de me regarder +en face. Choisis !</p> + +<p>Marcus, chose étrange, préféra regarder ce +qu’on lui montrait, le poing tendu.</p> + +<p>C’était un bracelet d’argent sur lequel on lisait +en lettres de turquoises : <i>Marcus est à Fulbert.</i></p> + +<p>— Si pauvre que je puisse être, je ne l’ai pas +encore… lavé.</p> + +<p>— Eh bien, répliqua Marcus, haussant les +épaules, ça prouve que les turquoises sont fausses. +Tu n’en aurais jamais eu de quoi fleurir le corsage +de ta maîtresse, mon cher. Rends-le-moi, +dis ? Ces enfantillages-là sont quelquefois encombrants +pour l’avenir.</p> + +<p>Fulbert jeta le bracelet à ses pieds et l’écrasa +sous le seul poids de son talon nu.</p> + +<p>— Va le ramasser dans la boue, si tu le veux. +Oui, tu as une turquoise fausse à la place du +cœur, je le savais déjà. Allons, tant mieux. Me +voici libre et toi aussi. Tu n’auras plus peur de +moi. Au fond, c’est ça que tu venais chercher, +toute autre affaire cessante. Nous sommes des +hommes désormais très corrects, d’anciens +<i>associés</i>, selon ta suave expression ; je respire, +car je vois bien que les liens de la volupté +ne sont pas sérieux. Je puis espérer un bonheur +tranquille, un bonheur bourgeois… après +ce nettoyage en règle. Mon Dieu, la vie est +facile quand on sait vivre ! Tu es un sage, toi, +tu n’as pas de passion… rien que du plaisir, tu +ne connais pas la torture des jalousies corrosives, +des baisers qui empoisonnent. Bon petit +Marcus ! Asseyons-nous là tous les deux. C’est +plus la peine de faire les fiers. (Fulbert appuya +la main sur l’épaule de Marcus, qui se rassit, l’air +digne.) Je ne suis pas meilleur que toi, seulement, +pire. Comme toi je fus pourri par la volupté, +mais j’ai racheté mon âme, tout mon passé de +lâcheté sociale par un beau crime, le plus abominable +crime qu’un homme puisse commettre +pour se débarrasser du plus abominable des +esclavages. Marcus, j’ai tué ma maîtresse. J’ai +assassiné Flora, un soir qu’elle dormait là, sur +ma poitrine. — Tu trembles ? Tu as froid ici, hein ? +J’en suis désolé. Depuis hier, il n’y a plus de bois +et je t’oblige à grelotter en m’écoutant. C’est +ma vengeance, une très mesquine vengeance à la +hauteur de ta situation de… reporter mondain. +Je te fais mon juge, peut-être mon bourreau, et +je te donne l’onglée. — Oui, j’ai assassiné Flora. +Je lui ai planté un couteau dans le sein et je suis +parti sans me retourner, comme un vulgaire souteneur +ayant accompli de la bonne besogne. J’ai +couru toute la nuit. J’ai traversé des rues très +larges, très brillantes, et puis des rues étroites, +très noires. Je me suis trouvé ensuite au milieu +de la campagne pleurant comme un enfant perdu. +J’ai crié, j’ai appelé cette fille à mon secours. +N’était-elle pas à la fois ma mère et mon amante ? +Et je me suis remis à courir tout droit devant +moi. J’ai suivi des routes, des sentiers, des lignes +de chemin de fer, des sillons de terre labourée… +Est-ce que je sais ? Un moment, j’ai eu l’envie +folle d’aller te voir pour te demander de me consoler. +Je n’ai jamais vécu, moi, pour autre chose +que pour mes passions, et je n’ai jamais bien su +distinguer le plaisir de l’amour, la souffrance de +la volupté, les turquoises vraies de la cire à +cacheter bleue. Je ne suis décidément qu’un +imbécile. Dire que j’osais crier vers toi du fond +de mon abîme. Oui, je suis tombé dans la m… +comme j’ai eu l’honneur de te le déclarer en +commençant mon histoire… Il paraît que c’est +la base de toutes les sociétés. Maintenant, je suis +tenté de continuer mon chemin là dedans. Je +vais travailler, faire fructifier des choses, les +mains rouges. Ça poussera mieux. Je deviendrai +à mon tour directeur d’esclaves, de ceux qui <i>la</i> +remuent à pleines pelles. C’est crevant ! Et tu +me salueras très bas, Marcus, le jour où tu me +verras spéculateur sur immondices.</p> + +<p>L’argent n’a pas d’odeur, et j’ajouterai que +s’il devait en avoir une… ce serait celle-là. Au +milieu de cette vaste sentine il y a une fleur, une +vierge, si stupide et si adroitement femelle qu’on +la pourrait cueillir, par n’importe quel soir de +printemps. Ah ! mon vieux, c’est beau l’obscurité +de la femme. On s’y plonge comme en un +gouffre de rivière claire tout à coup noircie par +sa propre profondeur, et on en meurt, ou on en +ressort plus vigoureux, trempé pour tous les +combats. J’imagine la virginité d’une femme +comme un bain lustral. Je serai donc vierge +quand je voudrai. Mais ai-je le droit de désirer +cette jeune fille, n’ayant encore que le titre d’assassin ? +Ici, on me déclare, ô douceur des temps, +un simple anarchiste, un amateur, ce qui est, en +somme, une profession contestable. Je n’ai pu +devenir ni soldat, ni clerc de notaire, ni industriel, +et ce sont là, paraît-il, les différentes étapes +conduisant un citoyen français au mariage légal. +Le père, un estimable bourgeois, m’a proposé +de lui servir de secrétaire ; alors, j’ai eu la vision +burlesque d’un personnage de comédie enlevant +à la fois la caisse et la fille. Je te dis que tout +est possible, mon vieux, quand on est moi, +tout… même de devenir un honnête homme +selon la formule.</p> + +<p>— Fulbert, murmura Marcus, très pâle, tu es +ivre ou la misère te donne des hallucinations. +Pourquoi aurais-tu assassiné cette Flora ?</p> + +<p>— Ah ! oui, pourquoi ? Je l’ignore. Tout à +l’heure, je croyais le savoir. T’expliquer cela, +maintenant… Je croyais le savoir au moment +où je pensais que tu pourrais le comprendre. Je +l’ai tuée… voilà ce qui est certain. Je ne suis +pas ivre, non, mais je voudrais boire un autre +poison. J’aimais Flora. (Il s’arrêta une seconde, +puis il reprit, la voix sombrée.) Je ne me rappelle +pas le lui avoir jamais dit. C’était une +femme effrayante et j’ai bu à sa bouche quelque +chose d’effrayant. Je garde encore des somnolences +de cette ivresse. Or, si je ne retrouve pas +l’oubli dans l’autre coupe, j’en mourrai. J’ai souhaité +te revoir pour te confier mon secret. Je n’ai +pas lu les journaux, je ne sais rien de plus que +mon crime, et j’ai vécu depuis de longs mois sans +aucune nouvelle du monde. Je n’ai pas, bien +entendu, demandé aux gens d’ici ce qu’ils pourraient +avoir appris à ce sujet. Je me laisse dormir +dans une tranquillité de bête.</p> + +<p>Marcus fit un effort de surhumain <i>snobisme</i> +et saisit la main de son ancien camarade.</p> + +<p>— Causons un peu plus raisonnablement, +Ful. En supposant que cet assassinat ne soit pas +quelque chimère de ton imagination, comment +as-tu frappé cette fille ?</p> + +<p>Et il regarda autour d’eux pour s’assurer que +personne ne les écoutait.</p> + +<p>Fulbert baissa le front, ferma les yeux.</p> + +<p>— J’ai frappé de toutes mes forces. Le sang +m’a jailli jusqu’à la figure, et je suis sorti de la +chambre, les doigts tièdes. Ensuite j’ai oublié. +Je te le répète, j’ai couru toute une nuit. Cela +m’a semblé durer une année cette course à travers +Paris et la banlieue. Quand je suis tombé, +j’étais devant la porte de la propriété nationale +de Flachère. Voilà. J’ai frappé, c’est sûr, de +toutes mes forces réunies, parce qu’il le fallait.</p> + +<p>— Pourquoi ? Réfléchis avant de répondre. +Es-tu un monomane, un sadique, un monsieur +qui…</p> + +<p>Fulbert releva la tête.</p> + +<p>— Je suis ce que je dois être, logiquement, +selon ma conscience, mais en dehors de toutes +les lois sociales, sinon humaines. Marcus, fais-moi +grâce des théories médicales. Flora m’adorait. +Je lui devais tout, c’est-à-dire un peu de +pain…</p> + +<p>Marcus eut un rire léger, un rire héroïque +d’homme fort.</p> + +<p>— Ce n’était guère, mon pauvre garçon !</p> + +<p>— C’était trop, parce que j’avais peur d’aimer +mon maître en ma maîtresse. Je l’aimais malgré +moi, et je l’ai tuée pour ne pas le lui dire.</p> + +<p>— Tu es malade ! On ne commet pas un crime +pour des raisons de ce genre.</p> + +<p>— Si, Marcus, il y a l’absolu, mais tu ne peux +pas comprendre puisque tu n’as jamais été que… +relatif.</p> + +<p>— Merci bien ! riposta Marcus révolté. Tu es +un joli monsieur, toi ! Souteneur ! Assassin ! De +plus, rêvant de séduction et de vol… toute la lyre !</p> + +<p>— Et tu en oublies… par pudeur, sans doute, +mon cher petit, ajouta Fulbert, dont la voix se +fit plus lente. J’ai si mal débuté ! (Les prunelles +phosphorescentes du fauve s’éteignirent.) Je ne +suis qu’un homme, mon pauvre Marcus, un +homme, passionnément, tristement.</p> + +<p>— Je m’en aperçois, dit Marcus, mais ce n’est +tolérable ni pour toi ni pour les autres, mon +cher, et puis, il y a la police avant l’absolu…</p> + +<p>— Oh ! toi, railla Fulbert, tu es un homme… +gai, et la police te tolère.</p> + +<p>— Assez ! s’écria Marcus, remettant son pardessus +d’un mouvement décisif ; j’ai les phrases +en horreur, la littérature dans la vie me répugne. +J’en vends, de la littérature, moi. Si tu as le +courage de tuer les filles, je préfère, pour mon +humble part, vivre et les faire vivre de leur beauté, +très lâchement. Je soutiens des opinions reçues +qui me permettent de m’amuser à ma guise sans +étrangler personne. L’amour avec un grand A, +c’est une blague romantique. Les femmes sont +des instruments de volupté qu’il ne faut pas briser +inutilement, mais bien savoir remonter à propos. +Maintenant, se pousser dans le monde sans +les femmes, c’est bien difficile, elles sont toute +la loi et les prophètes. Encore faut-il les choisir +dans un certain milieu. Ta Flora n’était qu’une +prostituée de bas étage, incapable de te rendre +service. On n’a jamais besoin de pain à Paris, +mon pauvre Ful, ou on n’est qu’un simple aliéné. +Résumons-nous : au nom de notre ancienne +amitié, je t’offre un louis, tout ce que j’ai sur +moi. Fais pas le malin, accepte, car je ne reviendrai +pas ici, je ne veux pas me mêler moralement à +une sale aventure. Si on doit t’arrêter, tu le sauras +bien sans que je m’en occupe, sacrebleu !</p> + +<p>Fulbert, adossé au mur de sa maison humide, +se sentit froid jusqu’au cœur.</p> + +<p>— Et si j’épousais un jour M<sup>lle</sup> Marguerite +Davenel, daignerais-tu venir à ma noce, mon +vieux ? ricana-t-il, essayant de s’étourdir.</p> + +<p>— Je te promets un compte-rendu soigné, +dit Marcus, feignant de rire aussi, mais tu feras +mieux de fuir ce pays, dont la terre, malgré sa +qualité, ne peut pas te porter bonheur. M<sup>lle</sup> Davenel +est, je pense, une créature douée de raison. +On n’épouse pas les fous de ton espèce. +Assassin ou toqué d’absolu, tu es trop dangereux. +Je te le répète : tu manques de vice. Le vice, à +notre époque, c’est toute la philosophie. On n’est +plus ni amoureux, ni joyeux, ni colère, on est +vicieux, c’est-à-dire qu’on adapte son intelligence +à toutes les situations au lieu de brusquer +les dénouements. Je conçois le crime pratique : +le cambrioleur surpris ou l’homme d’état perplexe, +mais le crime passionnel, sans motif, le +crime pour des histoires de conscience, ah ! +non, ce n’est utile qu’aux psychologues, et les +psychologues, ça n’est plus la mode, mon vieux. +Risquer la guillotine pour une obscure putain…</p> + +<p>Fulbert serra les dents.</p> + +<p>— Tais-toi ! je te défends d’insulter cette femme.</p> + +<p>— Hein ! La bonne femme que tu as tuée ? (Il +jugea prudent d’éclater de rire.) Ça, c’est le comble ! +Il faut que je la respecte ?… Décidément, +tu es bien malade. Désolé de t’avoir offensé en +la personne d’une ombre. Cependant, comme les +devoirs de ma profession m’appellent ailleurs que +chez les loups enragés, serviteur, je me retire ! +Une fois, deux fois, veux-tu un louis ?</p> + +<p>— Non, il serait faux.</p> + +<p>— Trois fois.</p> + +<p>Fulbert chancela, eut un éblouissement. Ce +n’était pas tout à fait ce qu’il avait demandé ; +pourtant, il crevait de faim, et demain il lui faudrait +peut-être accepter la proposition de Marguerite. +Aller vivre chez elle, près d’elle, faire encore +le mal en échange du bien, abdiquer aussi sa +liberté, sa dignité de paria volontaire. Et puis, +peut-être la descente normale de cette échelle du +crime : enlever la fille, voler la caisse, devenir +le dernier des bandits quand on se croit encore +un honnête assassin.</p> + +<p>— Oh ! Flora ! Flora ! répéta-t-il les yeux fixés +au sol, fasciné par le rayon blanc qui sortait d’un +petit tas de boue.</p> + +<p>Il se baissa, ramassa les débris du bracelet et +les tendit à Marcus.</p> + +<p>— Tiens, fit-il d’un ton rauque, je te le rends +pour ton louis. A la liste de mes hontes, tu peux +ajouter le chantage, je suis plus grand que +nature, va, et tu t’en iras au moins d’ici sans remords.</p> + +<p>Marcus vérifia, un à un, les fragments de métal, +et les glissa dans la poche de son manteau qu’il +boutonna soigneusement.</p> + +<p>— Tu exagères toujours, mon pauvre Ful ! +Nous venons de rompre un cercle vicieux, voilà +tout, et, puisque tu n’entends rien au vice… bonsoir !</p> + +<p>Marcus sortit d’un pas vif, s’éloigna dans la +neige qui tombait, molle et silencieuse, en houppe +de cygne fardant toutes les hideurs de la terre.</p> + +<p>— Flora ! pleurait Fulbert, se mordant les poings.</p> + +<p>La bête qui gémissait en lui ne pouvait plus +appeler à son secours. Il s’était enfin jeté au fond +d’un gouffre. Rien ne pouvait être plus sombre +que sa nuit, sinon la cellule du condamné à mort.</p> + +<p>Et, moitié pleurant, moitié ricanant, il résuma +sa situation en un suprême haussement d’épaule :</p> + +<p>— Le troisième dessous ! fit-il.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br> +<span class="small">JEUX DE MAINS, JEUX DE VILAINS</span></h2> + + +<p>Le printemps renaissait ; avec lui l’inquiétude +bizarre de Fulbert au sujet des <i>dessous</i> de Flachère. +Il flairait, humait la brise comme un chien +sur la trace d’un mauvais gibier. Cela ne durerait +pas, cette odeur entêtante des jacinthes et +des roses. Viendrait un certain vent d’ouest qu’il +avait appris à connaître, un odieux vent d’ouest +balayant les parfums naturels pour les rouler +dans une pourriture chimique, une savante +décomposition de tout. Cela sentirait le cadavre +ou la pharmacie. Le poison devait inévitablement +sourdre de la plus merveilleuse fraîcheur des herbes +nouvelles. Sa nouvelle situation aussi s’empoisonnait +peu à peu d’un ferment de décomposition +morale… et il se déclarait fatigué, le soir, +par le papotage des deux comptables qui l’accompagnaient +jusqu’à <i>son château</i>, munis d’une +grosse lanterne pour éviter les flaques fétides. +Il n’avait pas voulu accepter l’hospitalité du +pavillon hollandais afin de conserver sa dernière +liberté d’homme, celle de la nuit, mais il le +regrettait maintenant parce que ces deux imbéciles +ne le lâchaient plus le long de cette hygiénique +promenade. L’un, M. Jacqueloir, était un +vieux sous-officier qui parlait interminablement +<i>des écoles de tir</i> et que rendait absolument +enragé le son de l’artillerie, tonnant tous les +mercredis, là-bas, derrière la sombre barrière de la +forêt. Il comptait les coups et les choux avec le +même entrain féroce, alignant des chiffres, des +petits dessins d’obus groupés autour de la colonne +Vendôme, des fleurs de grenades inspirées d’anciennes +broderies impériales, des pyramides de +boulets qui se terminaient par l’aigrette de la +tour Eiffel. Il se mouchait en regardant ensuite +le contenu de son mouchoir. Il prisait, cirait ses +moustaches, ramenait, d’un geste lent, deux +accroche-cœur de cheveux jaunes sur ses oreilles, +couvrait son crâne d’aigle pelé avec une calotte de +concierge. Sa vie tenait toute entre la question des +épandages, les rendements fabuleux de l’agriculture +améliorée, la culture intensive, et le développement +du tir des canons du modèle cinq. Sans +famille et sans la moindre fortune, il s’échouait +là, vieille bête heureuse d’une litière abondante, +exhibant une médaille militaire comme un arbre +une plaque de zinc sur une mutilation. Il aimait +le café, en fabriquait toute la journée avec de la +chicorée et s’amusait, le dimanche, à creuser des +encriers dans des pommes de terre, prétendant +que l’encre coulait mieux de la plume sur le +papier par l’addition des sucs de ce tubercule.</p> + +<p>L’autre, M. Albain Gaufroi, était une espèce +de jeune voyou décrassé, prétentieux, ancien garçon +épicier qui avait, on ne savait comment, des +lettres. Il rimait sur les marges de ses factures +de rebut et expliquait à Fulbert que, s’il avait pu +apprendre le latin, il aurait écrit l’histoire d’une +pauvre femme poitrinaire mourant de l’abandon +de son amant. Il possédait un nez en museau +de poisson et une difficulté de la langue qui le +faisait bégayer sur les mots de plus de deux syllabes. +Il s’habillait solennellement le dimanche, +mettait une cravate lie-de-vin, allait courir les +petits bals de banlieue dont il rapportait souvent +des maux d’yeux et d’oreilles assez peu poétiques. +Naïvement, il disait des femmes des choses +effroyables.</p> + +<p>Fulbert, vêtu d’un veston décent, d’une culotte +de cycliste (nécessaire dans ce pays pour enjamber +les flaques), chaussé de souliers anglais, la +barbe faite, les cheveux peignés, l’air humilié +d’un prince qui gagne cinquante francs par mois, +dirigeait ces deux fantoches sur le sentier de la +vertu administrative, mais ne pouvait déjà plus +supporter leur contact. Il les avait d’abord éblouis +en faisant à lui seul l’ouvrage de trois personnes, +puis, devant leur mine de confusion, il s’était +rangé, pensant bien qu’il s’attirerait de sournois +désagréments s’il persévérait dans ce système +de zélateur. Lui, l’assassin, n’était pas là +pour s’amuser à travailler comme un honnête +homme ! Parvenu à la médiocrité, ce luxe des +indigents, il devrait cultiver son petit coin de +fumier sous l’attention du jardinier en chef. +M. Davenel aurait eu peur d’un comptable de +génie et il ne fallait pas que le père eût peur de +l’amoureux de la fille.</p> + +<p>Amoureux ? Fulbert était-il amoureux ? Il n’en +savait plus rien lui-même. Les <i>dessous</i> de son +amour l’inquiétaient comme le troublaient les +<i>dessous</i> de Flachère. Après le louis de Marcus, +il mangeait un pain encore plus douteux, d’un +goût si fade et si peu en rapport avec son palais +de carnassier qu’il se retenait la poitrine à deux +mains pour ne pas rendre son cœur. Une barre +de deuil pesait sur la page de sa vie. Il traînait +un poids si lourd que ce relatif bien-être lui semblait +une misère pire. Il avait dévoré de la vache +enragée, voire du corbeau ; à présent, il suçait +des bonbons, et il avait faim de chair très rouge ! +On le leurrait avec des pastilles au miel qui +détraquaient peu à peu son estomac. Au moins, +jadis, il pouvait dormir tranquille sur la terre, +assommé par l’horreur de ses remords ou de ses +souvenirs, car il ne regrettait pas son crime, sa +logique de fauve l’ayant admis fatalement. Mais, +à présent, le fantôme de Flora s’agitait. Si Marcus +n’était pas revenu, elle <i>revenait</i>. Le journaliste, +bon prince, lui épargnait les gendarmes… +Cependant un beau crime révélé n’est-il pas un +triomphe dont tout reporter doit la gloire à sa +patrie ? Et Fulbert songeait… se rongeait, la revoyait +debout, le sein troué, les prunelles noyées +d’eau, les yeux d’un vert printemps, le regardant, +remplis d’un reproche très doux, d’un reproche +de mère qui devine que son fils s’égare sur des +routes dangereuses. Où l’avait-on enterrée ? Était-elle +morte tout de suite ou avait-elle agonisé +longtemps, cette créature bizarre, tendre et folle +de son corps, qui avait bien représenté, pour ce +garçon brûlé de toutes les précoces fièvres, la +volupté, mère et consolatrice de tous les hommes ! +Ne pas savoir… ne plus oser demander des nouvelles +de la morte !</p> + +<p>Au ronron des litanies de Jacqueloir, qui +comptait le nombre des obus ayant plu sur Strasbourg +la nuit du grand bombardement, ou durant +qu’Albain Gaufroi lui récitait une pièce intitulée : +<i>le Réveil de Marguerite</i>, il se mimait +l’atroce drame obscur. Il avait frappé de bas en +haut parce qu’elle se couchait sur l’oreiller, les +seins en l’air, toujours presque nue. Lui se trouvait +du côté de la table sous son bras arrondi, +un moment la lame du couteau était venue, il +ne savait plus comment, briller à son poing. Ce +couteau, un grand manche noir uni, une lame +traître qui le fascinait depuis des heures… +coupait chez eux indifféremment des viandes +ou du papier, c’était le couteau à tout faire. +Un jour, Flora ne trouvant pas son peigne avait +séparé ses cheveux de sa pointe un peu émoussée… +Et voilà, elle en était morte, la pauvre +chère fille !</p> + +<p>— Vous disiez donc, mon cher monsieur +Albain, qu’elle s’appelait Marguerite ?</p> + +<p>Ce nom le faisait remonter des dessous de son +ancienne existence aux dessous de la vie monotone +de Flachère. Pourquoi diable ce garçon épicier +mêlait-il le nom de <i>la patronne</i> à ses inepties ? +Cela le tirait une minute de ses cauchemars. +Le garçon épicier souriait d’une façon +louche. Des rimes blondes alternaient avec des +rimes de vermeil.</p> + +<p>— Est-ce que vous avez jamais bu dans du +vermeil, mon ami ? questionnait Fulbert, agacé.</p> + +<p>— Non, pour sûr, mais c’est certainement blond.</p> + +<p>— C’est pourpre, or et cuivre, d’ailleurs le +vermeil ne se porte plus. Dorer l’argent était un +sot métier d’autrefois. De nos jours on l’oxyde, +on le corrode jusqu’à ce qu’il prenne une horrible +couleur de bitume et de soufre… l’argent +c’est un métal maudit.</p> + +<p>— Oui, monsieur Fulbert. C’est par l’argent +que tout arrive. Cependant celui qui <i>s’appuiera</i> +la patronne aura le sac.</p> + +<p>Ful éclatait de son rire de crécelle.</p> + +<p>— Vous n’en n’êtes pas à espérer cette aubaine, +mon vieil Albain ?</p> + +<p>— Je ne me permettrai jamais de pareilles plaisanteries. +La patronne, c’est du nanan qui n’est +pas pour notre gueule, mais c’est pas défendu de +la trouver jolie…</p> + +<p>— Allons donc ! jolie ! Elle se serre trop, elle +rougit à propos de botte… moi, elle m’exaspère +avec son air de petite oie rose qui couve des œufs +de serpent. Si on lui donnait le fouet tous les +matins, ça irait mieux et lui ferait enfin tourner +son lait d’iris à cette sacré bon dieu de petite +nounou pour vampire.</p> + +<p>Albain se tordait.</p> + +<p>— Ah ! la sacré bon dieu de nounou pour +vampire !… la petite oie rose !… non ! n’y a que +vous pour trousser le compliment ! On dirait toujours +que vous venez d’avaler du vinaigre !… +Monsieur Fulbert… je ne connaissais pas les +anarchos et je me défiais d’eux, mais au jour +d’aujourd’hui je trouve que vous êtes des bons +zigs. Si vous n’aimez pas les bourgeois, vous avez +des manières de leur envoyer ça qui sont rudement +rigolotes. On voit que vous n’en pincez pas +pour la poésie…</p> + +<p>Et on se souhaitait le bonsoir. Le vieux papa +Jacqueloir levait sa calotte, soupirait :</p> + +<p>— Le vent a sauté, monsieur Fulbert, il va +pleuvoir demain. On entendra très bien le canon ! +Ça pète rudement davantage quand il fait humide. +Bonne nuit, fermez bien votre lucarne, rapport +au grain. Ah ! ce qu’ils vont en perdre +de la poudre… nos nouveaux artilleurs !…</p> + +<p>Exténué, harassé, les nerfs tirés aux quatre +chimères de son rêve, Fulbert se jetait sur son +lit après avoir bu un verre d’eau-de-vie. Dormir ! +Dormir ! Avant tout !</p> + +<p>Sa besogne du matin expédiée en trois heures, +quand il en fallait six aux deux comptables pour +la classer et la recopier, Fulbert grimpait à pas +de loup des sous-sols chez la <i>patronne</i>. A ce +moment-là le père de Marguerite faisait sa ronde +quotidienne dans les granges et les réfectoires. +(M. Davenel répétait souvent que l’œil du maître +est un frein nécessaire aux relâchements de l’ouvrier.) +Les fenêtres de la jeune fille donnaient +l’une sur la cour, l’autre sur les jardins. Elle +avait la pièce d’angle du pavillon. Une bonne +fortune, car elle la transformait en observatoire, +ne se gênant pas pour lever les rideaux et lui souffler :</p> + +<p>— Le voilà qui gronde le chef d’équipe. Nous +en avons encore pour une demi-heure.</p> + +<p>Prisonnier de l’intimité blanche de cette vierge, +absolument vierge, et qui défendait rigoureusement +ce qu’elle appelait les <i>sales caresses</i> : s’embrasser +sur la bouche, ou passer la main plus bas +que la gorge, il fondait peu à peu comme un +morceau de métal sous un acide, se rouillait sans parvenir +à prendre feu pour de bon. Il était très fort +et très froid, par politesse d’abord, ensuite par +une sorte de rancune contre la femelle vertueusement +bourgeoise qu’elle lui représentait, mais +elle était encore plus forte et plus froide que sa +cervelle de jeune blasé. L’aimait-elle sincèrement, +cachait-elle son jeu ou faisait-elle avec lui +l’étude, <i>la lecture</i> de l’homme ? Il commençait à +ne plus comprendre. Elle jouait le seul jeu possible +pour une partenaire désintéressée de son +gain. « Oui, je vous aime, seulement je ne peux +pas vous épouser. <i>Je ne vous connais pas, moi !</i> » +Il avait pensé, en acceptant ces rendez-vous de +gamine, en plein jour, sous le toit des parents, +à la merci de tous les domestiques, de tous +les employés entrant et sortant, qu’il fallait +prendre des précautions vis-à-vis d’une enfant +chaste trop étourdie pour savoir se protéger elle-même +ou sauvegarder sa réputation, et il s’apercevait +qu’elle avait déjà tout prévu. Elle avait +fait renvoyer Pauline, la femme de chambre rapporteuse, +et elle ne l’avait pas remplacée, se coiffant, +s’habillant sans autre secours que ses petites +mains de princesse. Elle savait bien que son +père n’entrait jamais chez elle, et, de plus, son +cabinet de toilette communiquait avec un escalier +intérieur donnant accès dans la bibliothèque.</p> + +<p>— Enfin, si on nous surprend un jour, que +direz-vous, cher ange ?</p> + +<p>— Nous ne faisons pas de mal, je dirai que +vous êtes venu me demander la clé des archives +de la ferme-école.</p> + +<p>— Pourquoi pas celle du champ de tir de +Salons-Laffitte, ma jolie ? objectait brutalement +Fulbert, qui avait de ces réflexions de pandour.</p> + +<p>— Il me croira et vous n’aurez qu’à lui expliquer +n’importe quoi, il vous croira. Il a confiance +en nous !</p> + +<p>— C’est révoltant, ma chère petite, les hommes +ne sont pas aussi bêtes que vous semblez le penser.</p> + +<p>— Oh ! ils le sont bien davantage ! répliquait +tranquillement l’ange, la jolie et la petite.</p> + +<p>C’était une amitié amoureuse telle qu’un poète +délicat aurait pu la créer, c’était surtout une +spéciale griserie des sens aboutissant au plus +absurde platonisme.</p> + +<p>Fulbert se considérait comme mort à l’amour +et mettait son dernier honneur d’homme à ne +pas voler un trésor dont il ne se sentait pas digne… +surtout parce qu’il n’y tenait pas, charnellement. +Et Marguerite, mélange de ruse et de +sentimentalité, ne voulait pas lui donner ce qu’elle +désirait garder pour un mari. La vérité, planant +bien au-dessus d’eux, était que, nés de souches +différentes, ces deux rejetons des civilisations +modernes ne pouvaient se joindre ou s’enlacer +pour porter leurs fruits qu’à la faveur d’un orage, +d’une de ces catastrophes qui changent les destinées +en faisant couler de la sève, des larmes +ou du sang.</p> + +<p>Il y avait des semaines que cela durait. Fulbert +en était malade… et il flairait le vent qui secouait +autour d’eux les clochettes pures du jasmin +d’Espagne ; il se disait qu’un matin, dans cette +chambre blanche, à l’abri de ces voiles au crochet +semblables à des araignées filant de la dentelle, +une infernale boue ferait irruption. Les dessous +de Flachère, fermentant de colère à voir leur plus +merveilleux produit dédaigné ou dédaigneux, +monteraient jusqu’aux fenêtres, escaladeraient +leur paradis virginal en une monstrueuse vague +noire, submergeant toute pudeur.</p> + +<p>Chaque fois qu’il essayait de parler sérieusement, +elle lui échappait comme un jeune chat +qui court après une mouche. Il ne voulait tout +de même pas violer une jeune fille destinée, selon +lui, à le demander en mariage, tous rôles renversés. +Il savait au juste qu’il pouvait faire sa +fortune chez le père Davenel rien qu’en donnant +un coup d’épaule dans quelques barrières. Les +ingénieurs n’avaient pas dit leur dernier mot et +les épandages lancé leurs derniers hoquets. Mais +l’épouserait-il avant qu’elle fût sa maîtresse ou +après ? Serait-il aimé pour lui ou pour sa sombre +couronne de prince de l’aventure ? N’ayant +jamais connu de vierge, il s’arrêtait au bord de +ce joli précipice dissimulé sous les glaces, et il y +a des gens qui n’aiment pas à briser la glace en +ces sortes d’affaires !</p> + +<p>Oui, elle était scrupuleusement honnête, et +cependant quelle singulière vertu, à la fois plus +mystérieuse que celle des trop fameuses demi-vierges +(autre produit des civilisations modernes !) +et plus solide que celle des jeunes filles +banales. Elle calculait comme le comptable Jacqueloir. +« Tant d’obus et tant de kilogrammes +de poudre perdus ! » « Tant de baisers sur les +cheveux, tant de plaisir gaspillé… car on ne +s’aimait bien qu’à se raconter des histoires, se +confier des secrets, triturer l’ordure de l’amour +des autres ! »</p> + +<p>— Vous me prenez pour le Bottin de la +galanterie ! s’écriait-il quelquefois, scandalisé par ses +questions extraordinaires. Pourtant, il l’initiait +volontiers, supposant qu’il récolterait ce qu’il +sèmerait, et il avait des remords, se sauvait quand +le père, absolument aveugle, l’invitait à fumer, +selon son expression favorite, le cigare <i>du bourgeois</i>. +Elle risquait des théories charmantes qui +le désarmaient, vernissaient d’attendrissement +son regard trouble errant sur elle.</p> + +<p>« Quand je vous embrasse, je suis votre femme, +quand vous m’embrassez vous êtes mon mari, +et quand nous nous embrassons nous ne sommes +plus que deux enfants, deux petits amis de collège ! » +Cela lui donnait des sensations étranges, +car elle l’embrassait sur le front, lui la baisait +furtivement sur l’oreille, et quand ils se pressaient +l’un contre l’autre, les mains aux épaules et les +yeux dans les yeux, ils restaient immobiles, sans +souffle, ne parlant plus, saisis d’un vertige inexplicable +qui les menait à l’extase.</p> + +<p>— Penses-tu à moi la nuit ? demandait Fulbert, +la tutoyant de loin en loin, brutalement, +comme un qui cravache une bête fourbe.</p> + +<p>— Je pense à vous quand je dors !</p> + +<p>— Bien bizarre ! Et pourrait-on savoir la +nuance de vos rêves, ma douce enfant ?</p> + +<p>— J’ai toujours tout oublié quand je me +réveille.</p> + +<p>— Par discrétion, hein ? Tu es la servante +qui feint d’ignorer ce que l’on jette pour elle +dans la tirelire du comptoir… C’est prodigieux ! +A la fête foraine de l’amour, s’il y en a jamais +une, je propose qu’on m’exhibe avec cette mention : +« Isolateur pour femme-torpille. » Enfin, tu m’aimes ?</p> + +<p>— Je ne sais pas, car j’ai souvent envie de +vous faire tuer !</p> + +<p>— Excellent ceci… la haine est le début de +toute passion…</p> + +<p>— Oh ! non, pas pour de la haine, je pleurerais +beaucoup de vous voir mort, mais si vous ne +m’obéissiez pas en tout, je sonnerais, j’appellerais +mon père et je lui dirais : « Cassez-lui la tête, je ne +veux pas qu’il sorte vivant d’ici… » Ça n’empêche +pas que j’en éprouverais du chagrin, allez.</p> + +<p>— Et moi donc !</p> + +<p>Ce n’était pas la demi-vierge, mais bien la +vierge et demie !</p> + +<p>Un vice, par exemple, un petit vice très singulier, +qui consistait dans l’intense plaisir qu’elle +éprouvait à lui faire <i>épouser ses mains</i>.</p> + +<p>— Épousez-moi les mains ! répétait-elle d’un +ton de petite fille qui veut manger du charbon +ou de la farine.</p> + +<p>C’était peut-être la revanche d’une mauvaise +plaisanterie qu’il lui avait glissée un soir en lui +disant que l’idée ne lui viendrait pas de demander +<i>une main</i>.</p> + +<p>Et alors, docilement quoique à regret, il prenait +ses mains, les unissait aux siennes par les paumes, +enlaçait un à un ses doigts blancs qu’il faisait +craquer et la forçait à plier un peu sur les +jarrets, comme on tient en respect une jument +récalcitrante rien qu’en lui saisissant les naseaux +entre le pouce et l’index.</p> + +<p>— Ça t’amuse ?</p> + +<p>— J’adore ça… il me semble que je vais mourir +ou devenir folle !</p> + +<p>— Aucun danger ! Tu vas entendre ton père +siffler dans la cour, tu bondiras vers ton miroir +et tu réorganiseras le bouffant de tes cheveux !</p> + +<p>C’était d’ailleurs exact, elle arrangeait sa coiffure, +poudrait légèrement la rougeur de ses joues +et frappait sur un timbre pour appeler la cuisinière. +Lui disparaissait une seconde derrière la +portière du cabinet de toilette.</p> + +<p>— Élisa, qu’est-ce qu’il y a pour déjeuner ?</p> + +<p>— Des œufs à la crème et du jambon. Mademoiselle +désire-t-elle que j’ajoute du poulet froid +mayonnaise ?</p> + +<p>— Oui, n’oubliez pas les marrons fourrés. Il +doit en rester d’hier soir.</p> + +<p>Et la cuisinière partie, il réapparaissait.</p> + +<p>— Ça creuse, les jeux de mains ? gouaillait-il, +un peu vexé de cette aisance de vieille reine +glacée chez une jeune fille ignorante, mais bien +portante.</p> + +<p>— Moi, depuis que je ne m’ennuie plus, j’ai +toujours faim… Je mangerais de la viande crue +si le médecin me l’ordonnait, comme il y a trois +ans.</p> + +<p>— Fichtre !… casser la tête aux gens… manger +de la viande crue… où allons-nous ! J’ai bien +envie de ne plus jouer à la main chaude, moi !</p> + +<p>Elle le regardait, narquoise…</p> + +<p>— Vous jouerez encore… jeux de mains… +jeux de vilains !…</p> + +<p>Un jour, ils eurent des discussions plus graves. +Ils étaient sortis chacun de leur côté, se donnant +rendez-vous sous les arbres du bord de l’eau, +en face du village de la Brette. Il y avait là un +canapé de mousse qui aurait tenté la plus farouche +réserve. Assis l’un près de l’autre, ils se taisaient +devant l’eau noire, coulant unie et huileuse +comme un fleuve de bitume. Leur salon de +verdure n’avait d’issue que sur les champs de +Flachère en pleine floraison et que les ouvriers +de l’équipe des dessous ne visitaient pas à cette +époque d’illusions poétiques.</p> + +<p>Une armée de marguerites veillait autour de +leur grande sœur, les saules et le tremble +jetaient un voile d’ombre sur son front. Elle +semblait plus pâle, plus songeuse que de coutume.</p> + +<p>En face, les maisons du village rangées en +rang de dominos montraient les fenêtres closes, +mortes, des orbites fatiguées de voir couler leur +propre putréfaction.</p> + +<p>— Il n’y a donc pas d’habitants dans ce village ? +murmura Fulbert, énervé par le silence et +la beauté de ce pays enveloppé d’une sorte de malédiction.</p> + +<p>— Ils ont juré de ne pas ouvrir leurs croisées +au vent des épandages…</p> + +<p>— Ah ! ah ! le fameux vent d’ouest !</p> + +<p>— Oui bien ! Ce sont des entêtés. Est-ce que +nous sentons quelque chose, nous ?</p> + +<p>— Je crois que nous commençons à nous habituer… +nous faisons partie de cette chose peu à +peu…</p> + +<p>— Fulbert ?</p> + +<p>Elle tourmentait le manche de son ombrelle, +la lèvre nerveuse, les sourcils froncés.</p> + +<p>— Enfin, je sais que le sujet t’irrite, cependant +ce n’est pas possible de venir ici pour la +première fois sans être suffoqué, ma chère.</p> + +<p>— Taisez-vous donc… il ne faut jamais me +tutoyer dehors !</p> + +<p>— Même quand on se trouve au milieu d’un +désert ? Même en baissant la voix… A ce propos, +Marguerite, avez-vous remarqué que lorsqu’on +vous dit <i>chut !</i> on est porté à répéter tout bas +ce que l’on vient de crier ?… Ce qui est stupide +puisqu’on vous a déjà trop entendu. (Il fit une +pause.) Marguerite… je t’aime, ajouta-t-il plus +bas.</p> + +<p>— Non… vous ne m’aimez pas, ça vous +amuse de me le dire pour me le faire croire.</p> + +<p>— Peut-être… et vous ? Cela vous amuse-t-il +de me mentir aussi bien ?</p> + +<p>— Vous êtes quelqu’un que je ne connais pas.</p> + +<p>— Tant mieux. Dès que deux amants se connaissent +des pieds à la tête et du cœur au cerveau, +ils n’ont plus qu’à se séparer. Il faut qu’ils +aient toujours la surprise de se découvrir, sous +peine de ne plus pouvoir se souffrir mutuellement… +Nous sommes, du reste, de singuliers +amants… Nous ne parlons jamais ni de passé ni d’avenir.</p> + +<p>— Je n’ai pas de passé… vous n’avez pas +d’avenir, Fulbert.</p> + +<p>— Vous êtes délicieusement consolante. Bref, +je ressemble à Jacqueloir et à Gaufroi, mes deux +collègues en écritures ?</p> + +<p>— Non ! Il y a des secrets dans vos yeux.</p> + +<p>— Et cela vous attire, un peu comme la vision +d’un cadavre au fond de l’eau, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oh !… vous n’avez tué personne, vous.</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p>Est-ce que, par hasard, cette fine fleur de +bourgeoisie, nourrie de mauvais romans et pourrie +de mauvais air, lui reprochait son manque +d’énergie comme anarchiste militant ?</p> + +<p>— Et si je vous disais que j’ai tué quelqu’un ? +murmura-t-il, levant le front du milieu +des touffes de menthe dans lesquelles il s’était +lové presque à ses chevilles.</p> + +<p>— Je ne le croirais pas non plus !</p> + +<p>— Ah !… Selon vous, j’en suis incapable, +aussi incapable que de vous violer, par exemple, +un jour… de vent d’ouest ?…</p> + +<p>— Ne dites pas de sales choses.</p> + +<p>Marguerite, qui lisait les journaux, de préférence +à la colonne des faits-divers, était très +instruite sur la manière de violer les petites et +les grandes filles. Elle lisait ces horreurs sans +dégoût, comme on regarderait agir des singes +derrière des barreaux de cage. Le monde était +nettement séparé en deux : les gens propres qui +font des choses propres, et les gens sales qui +font des choses sales. On ne se mélange pas, +mais on peut se parler… de cage à cage. Se +parler pris dans l’acception populaire que les +bonnes emploient pour se défendre contre une +accusation : « Oh ! Madame, ce garçon me parle, +nous nous parlons, mais il n’y a rien entre nous ! » +L’idée que ce garçon qui lui parlait aurait pu +lui sauter dessus ne lui venait même pas à l’esprit. +Elle ressentait auprès de lui toutes les joies +d’une possession, mais c’était bien elle qui possédait. +Elle le sortait d’un placard comme un objet, +jouait à le tourner et à le retourner, en avait une +peur bleue, une peur exquise du genre de celle +que l’on a au théâtre quand le traître prononce +les paroles fatales ou tire sa dague, puis, raisonnablement, +le renvoyait à son placard. Comment +eût-il osé la violer, mon Dieu, alors qu’en +un pas elle pouvait atteindre un timbre ? Compromise ? +Par quoi ? Elle ne livrait pas grand’chose +de sa personne. Elle ne lui écrivait jamais. +Son père, parodiant Avinain, répétait si souvent : +« N’écrivez jamais. » Simplement parce que le +pauvre homme avait la plume rétive. Elle ne lui +donnerait même pas sa photographie, et Dieu +savait que ce sacrifice lui coûtait, car elle possédait +certaines cartes-album d’une de ses meilleures +poses… le coude sur une colonne de marbre, +la taille droite et la robe ondulant dans une +perspective d’un kilomètre. Il ne lui manquait +qu’un diadème pour ressembler à la reine +Wilhelmine, la si gracieuse majesté qui possède +aussi un particulier aspect de jeune fille très ordinaire.</p> + +<p>Fulbert se dressait peu à peu du sein de ces +menthes dont le parfum, plus intense en ce pays +qu’en aucun autre, lui montait à la tête.</p> + +<p>— Voyons, ma chère, dit-il de sa voix rauque +et cassée de terreur de barrière, quel jeu jouons-nous, +décidément ? Je suis fatigué, moi, de vos +jolies comédies de mondaine. Nous ne sommes +pas ici dans le monde… ni dans votre chambre +blanche qui me tourne sur le cœur depuis quelque +temps comme un plat d’œufs à la neige trop +vanillés. Vous m’aimez d’amour ni plus ni +moins qu’une fille peut aimer son souteneur ou, +pour m’exprimer selon votre entendement virginal, +comme on aime celui qu’on désire, mais +qui ne sera jamais le protecteur légal. Je conçois +que vous ne vouliez pas m’épouser, je suis +un assez triste sire sous le rapport de la légalité… +Cependant, je suis capable de faire un +amant passable à l’occasion. Qu’est-ce que vous +attendez ? Que l’occasion fiche le camp… avec moi !</p> + +<p>Marguerite lui posa la main sur les lèvres.</p> + +<p>— Oh ! finis, dit-elle boudeuse… tu me racontes +des abominations.</p> + +<p>— Avec ça que ça ne t’amuse pas… quelquefois, +le matin, quand tu dénoues tes cheveux ?… +Tu n’es qu’une petite sotte… et si tu daignes +me tendre ton oreille… tu sais tout de même que +ce n’est pas par là…</p> + +<p>— Nous nous fâcherons, Fulbert ! Je veux +bien que tu m’apprennes la vie où il se passe de +vilaines choses… Je ne veux pas que nous en +fassions. Il y a mon père… d’abord.</p> + +<p>— Et même ensuite… car tu as vraiment la +terreur de le voir surgir quand je t’embrasse +comme on craindrait d’être dérangé par le serre-frein +dans un sleeping. C’est par prudence que +tu as mis hier un peignoir sans corset et une +matinée si transparente qu’on apercevait la +pointe de tes seins ?</p> + +<p>— Vous me dites toujours que je m’abîme à +porter des corsets trop étroits ?</p> + +<p>— Marguerite, vous êtes d’une ingénuité bien +compliquée pour votre serviteur. Je vais donner +ma démission. J’ai assez des cultures intensives.</p> + +<p>— Où irez-vous ? Vous constituer prisonnier ?</p> + +<p>— Est-ce que vous seriez de la police, ma douce enfant !</p> + +<p>— Fulbert, vous, vous n’êtes pas capable de +me mériter… Vous ne feriez aucun tour de force +pour vous élever jusqu’à moi.</p> + +<p>D’un saut, Fulbert fut debout, vert de rage, +sous l’ombre légère des saules à peine bourgeonnés +de petits boutons tendus, eux aussi, +comme des pointes de sein.</p> + +<p>— Pas capable de vous mériter ? Est-ce que +l’amour, cette suprême loi de la beauté de la vie, +a besoin, pour se prouver, de la hideur d’une +convention banale ? Est-ce que pour nous appartenir +l’un et l’autre nous avons besoin de nous +salir d’abord les mains à des besognes avilissantes ? +A-t-on besoin, pour s’aimer, d’une autre +impulsion que celle d’aimer ? Je suis le secrétaire +de ton père ; c’est déjà trop pour mon honneur +de mâle que je place plus haut que ton honneur +de bourgeoise, ma petite, car il a dû s’affranchir +d’un horrible esclavage : celui des sens. C’est +trop, entends-tu, que je reçoive un salaire quelconque +pour avoir le droit de respirer l’air, +empesté de miasmes sociaux, que tu respires ! +Ah ! tu trouves que je n’en ai pas assez fait en +acceptant l’hospitalité d’une ferme-école, moi, +le vagabond des grandes routes de l’intelligence +qui n’ai plus rien à apprendre au sujet de la +pousse des choux ! Tu penses que je devrais +aller à la guerre du progrès contre la routine +pour y décrocher une épaulette de lieutenant, +comme jadis les héros de vos bourgeoises mamans +allaient quérir la faveur de leur bien-aimée +en assassinant des tas de bougres qu’ils ne +connaissaient pas… Non ! mais, en vérité, pour +qui me prends-tu ? Et qu’entrevois-tu donc +dans ce que je t’enseigne de la passion ? A l’époque +des cavernes, quand la terre n’était pas décomposée +par vos engrais chimiques, le mâle avait +le droit de conquérir sa femelle par la seule puissance +de son désir et de sa force, il avait aussi +le droit, le devoir de la tuer si elle le trompait +ou songeait à l’asservir d’une façon quelconque. +L’amour est le seul terrain qu’on n’améliore pas. +Il y croît toujours les mêmes plantes aux libres +racines… bonnes ou mauvaises ; rien ne les +arrachera du sol. Je n’ai rien à voir, moi, dans +vos louches combinaisons perfectionnées. Je ne +suis pas allé te chercher ! Me sachant et me +voulant hors vos lois, je me suis tenu à l’écart +comme le loup que la faim ne fait même +plus sortir des forêts. Je me serais volontiers +crevé à cette peine que je trouvais plus à ma taille +que les petits jeux sournois que tu m’apprends. +Tu es vierge ? Je veux le croire. Tu es belle, je +le constate. Mais tout cela, je ne puis l’acheter, +ma chère, ni par une attente énervante de l’occasion, +ni par le déploiement de sacrifices, d’artifices +inutiles. Je ne me creuserai pas la tête +pour inventer une mécanique agricole. Non ! Je +te veux, tu me veux, unissons-nous ! Et je souhaite +que mon plaisir vaille le tien ! En ce moment +de fermentation générale, il y a des choses +dans l’atmosphère qui me troublent beaucoup +plus que la pointe agressive de tes seins. Positivement, +cela sent le cadavre, chez toi, et je +m’imagine que tous nous avons nos intolérables +dessous peuplés de morts… Tiens, regarde le +bord de ta robe blanche, Immaculée Conception +de la pure amitié ! Regarde… elle est noire… +tous tes dessous sont noirs… quoi que tu fasses +jamais pour te nettoyer, sale bourgeoise, ta +conscience sera toujours aussi malpropre que +la mienne… La mort ou la m…, c’est la même +histoire, au fond !…</p> + +<p>Emporté par sa fougue d’étalon pris au piège, +il ne se souvenait plus du tout qu’il ne fallait +pas ruer sur cette trappe de métal sonore qui +dissimulait les épandages. Marguerite, à son +tour dressée, plus pâle que ses jeunes sœurs en +étoiles qui la contemplaient curieusement, s’écria, +un peu feuilleton du <i>Petit Journal</i> :</p> + +<p>— Fulbert, vous êtes un lâche !</p> + +<p>— V’lan ! Je m’y attendais, à la phrase de +mélodrame, riposta Fulbert. Tu ne me feras +grâce d’aucune bêtise… et tu ne sauras jamais +si bien dire ! Oui, je suis un lâche d’avoir assassiné… +le semblant de dignité qui me restait ! Je +suis un lâche d’être venu te demander de l’oubli +et du pain, à toi, la Vierge au placard, la Vierge +de Nuremberg qui ne refermes tes bras sur tes victimes +que pour les chatouiller aux endroits non +essentiels afin que le supplice dure ! C’est pour +toi, en somme, que je suis ici, et tu me fais payer +par ton père pour t’amuser… Seulement, les +rôles changent : j’ai l’intention de m’amuser davantage. +Moi, j’en ai assez de respirer des émanations +douteuses, des odeurs tour à tour violentes +et fades : jacinthes, roses, iris et fumures +spéciales ! Je suis un lâche… un monstre… un +anarchiste… c’est entendu… mais tu es une +putain, oui, toi la vierge, la fleur fine de la bourgeoisie +intensive. Une putain, c’est celle qui se +refuse pour le calcul honteux de se réserver à son +mari futur… Moi ou un autre ! Et il y a un degré +de plus chez toi… l’avare de baisers… tu économises +même sur la menue monnaie de tes vices !</p> + +<p>Marguerite éclata en sanglots.</p> + +<p>— Fulbert ! c’est épouvantable ! Je vous +défends de me parler, je vous défends de toucher +à ma robe. Est-ce que vous allez tout dire +à mon père, à présent ?</p> + +<p>Fulbert, que des larmes auraient pu désarmer, +fut rendu féroce par cette pauvre exclamation +d’une terreur à la fois enfantine et très égoïste.</p> + +<p>— Ton père !… (Il la regarda un instant avec +pitié.) Eh bien, oui, je vais tout lui dire…</p> + +<p>Marguerite poussa un cri ; rassemblant ses +jupes autour d’elle, sans même s’essuyer les +yeux, elle se sauva, fendant le flot des hautes +menthes comme une femme poursuivie.</p> + +<p>Cette fois, le vagabond Amour faisait mieux +que passer sur ses terres, il se permettait d’y +chasser, le cruel Chemineau !</p> + +<p>Fulbert n’avait, lui, jamais calculé, ni mesuré +ses paroles ou ses gestes. Il voulait se venger +le plus promptement, le plus dédaigneusement possible.</p> + +<p>Il hâta le pas sur le sentier des épandages, +traversant le champ des choux-fleurs géants, +ceux qu’on appelait : les perles de Flachère, +boules de billard énormes dont la blancheur de +mal blanc cachait ces affreux lombrics qui s’y +développaient, s’y déroulaient, comme en des +bocaux de pharmacien.</p> + +<p>Ah ! les perles de Flachère… quel collier !…</p> + +<p>Au bout de cinq minutes il fut dans le bureau +du directeur. M. Davenel somnolait sur les multiples +paperasses à grand’peine mises en ordre +par Jacqueloir et Gaufroi.</p> + +<p>— Cher Monsieur, déclara-t-il, claquant la +porte, car il pensait bien que Marguerite collerait +son oreille à la serrure, je désire vous informer +de ma nouvelle résolution. Je m’en vais…</p> + +<p>— … Vous nous quittez, s’exclama M. Davenel +ahuri ! Vous voulez vous en aller, au moment +de nos inventaires ? Mais vous êtes fou ! +Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez reçu de +mauvaises nouvelles ?… Voyons ! Ce n’est pas +sérieux… Un piocheur comme vous… qui mordait +si bien au travail… Fulbert ?…</p> + +<p>— Monsieur, scanda le jeune homme sèchement, +je m’en vais parce que l’air est irrespirable +ici… au moins pour moi. Je n’ai plus envie de +travailler… j’ai envie de violer… (Il fit une +pause, eut le temps de saisir un petit bruit de +chatte frôleuse derrière la portière du bureau.)</p> + +<p>— Vous avez envie de violer ? balbutia le +directeur de Flachère complètement effondré par +cet aveu inouï qu’il n’avait pas encore entendu +sortir de la bouche d’un ouvrier saoul, même du +plus grossier de tous les ivrognes.</p> + +<p>— … Oui, Monsieur, c’est comme j’ai l’honneur +de vous le dire en ma qualité d’anarchiste +toujours prêt aux revendications sociales… J’ai +envie de violer… votre coffre-fort, là-bas, cette +grosse machine bête en fer gris qui ressemble à +un corps de locomotive privée de ses roues. Je +préfère m’en aller parce que le sang me monte +au cerveau. Vous saisissez ? Le printemps. +L’herbe tendre. Je suis une sinistre crapule. Cependant +je ne veux tout de même pas vous voler, +à vous, la fille de vos œuvres… votre fortune.</p> + +<p>— Mais, bégaya le père de Marguerite atterré, +sinon très étonné, car avec un anarchiste militant +il faut s’attendre aux pires lunaisons, c’est +idiot cette envie-là ! Est-ce que vous pensez que +je suis assez Jean-Jean pour laisser ma fortune +dans un coffre-fort… quand il y a les banques ?</p> + +<p>— Oh ! vous savez, riposta Fulbert, dont les +prunelles sombres eurent un jet de feu, c’est +pour la forme, simplement ! On viole une de ces +machines vides en passant, un soir d’avril, comme +on éventrerait une femme sans cœur, histoire de +lui faire sentir sa puissance de mâle ! Cher Monsieur, +je n’en reste pas moins votre obligé… +pour les parfums d’iris que j’emporte avec moi +(et il désigna une plate-bande en face de la fenêtre +ouverte).</p> + +<p>— Où allez-vous vivre, maintenant, ne possédant +ni certificat, ni papier, ni répondant… +Avec des envies de ce goût-là… je ne peux guère +vous donner de recommandation, moi !</p> + +<p>— Je garderai encore quelques semaines le +petit taudis du bord de la forêt, si vous le permettez. +On y respire un air vraiment pur, et il y +règne une fraîcheur de cimetière provincial qui +calme les fièvres.</p> + +<p>— Enfin… comme il vous plaira. Il est plus +sage de fuir les tentations, et le péché non commis +est à moitié pardonné. A vous revoir !</p> + +<p>Et le directeur de Flachère affecta le maintien +bon enfant qu’ont les médecins aliénistes devant +un agité.</p> + +<p>Le soir, il confiait à sa fille, en pouffant dans +sa serviette, que <i>les anarchos</i> ne sont pas ce +qu’un vain peuple pense :</p> + +<p>— … Des dégénérés !… des névrosés !… des +pauvres diables qui, au dernier moment, vous +flanquent toujours la bombe dans les water-closets… +Ils manquent de poigne !…</p> + +<p>Marguerite, plus blanche que la serviette de +son père, l’approuvait, par signes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br> +<span class="small">LE RETOUR DE FLORA</span></h2> + + +<p>— Flora ! Non, ce n’est plus <i>l’autre</i>, c’est +<i>elle</i> ! Flora vivante ?…</p> + +<p>D’un bond, Fulbert fut au seuil de sa hutte. +Dans le soir qui tombait il avait bien reconnu +cette spéciale silhouette de femme, glissant sur +le sol comme une ombre, dont les pas n’émettaient +aucun bruit et qui avait l’aspect de ces +nuées flottantes, grises, se levant sur les mares à +l’heure crépusculaire. Esprits des eaux, tourments +des hommes ! Quelque chose qui n’est pas +l’amour et qui vient peut-être de la part de l’amour. +Quelque chose qui fait le mal inconsciemment, +qui est déjà mort et nous force à mourir.</p> + +<p>Elle s’arrêta, un peu lasse, à la petite barrière +des buissons, hochant la tête :</p> + +<p>— Oui, c’est moi, Ful. N’aie pas peur, c’est +bien moi, ta Flora.</p> + +<p>Elle parlait d’une voix exquise, très douce, +presque gaie, une de ces voix qui vous font aimer +la bouche la plus corrompue, car un accent est +souvent le parfum des paroles. Elle parlait, cette +femme, ou chantait, comme certains démons +doivent parler en rêve aux jeunes hommes solitaires +pour leur apprendre toute la musique du +désir, ses rythmes particuliers, et des ondes +voluptueuses allaient s’élargissant dans l’oreille, +diluant le mot jusqu’à l’oubli tant le souvenir du +son était encore plus doux.</p> + +<p>Fulbert eut froid au cœur, chaud sous le front.</p> + +<p>— Elle revient… pour m’emporter.</p> + +<p>Et il recula, se frotta les yeux, regarda ses mains.</p> + +<p>— Non, elles ne sont plus rouges. Rien n’est +arrivé. Mes mains sont nettes, je les ai essuyées +à la robe de l’<i>autre</i>. C’est Flora vivante.</p> + +<p>Il cria, éperdûment :</p> + +<p>— Flora vivante !</p> + +<p>— Ful, mon Ful, je n’entrerai pas si je te fais +peur. (Elle ajouta, les bras tendus :) Oui, je suis +vivante, guérie, regarde-moi. Je suis toujours +ta Flora et je viens pour te le dire… C’est +M<sup>r</sup> Marcus, ton ami, qui m’a donné ton adresse. +Il m’a fait promettre de te pardonner. (Elle sourit +d’un sourire qui éclaira sa face demeurée grise +dans le crépuscule.) Est-ce vrai… que tu me pardonnes, +Ful… de ne pas être morte ?</p> + +<p>Fulbert sortit de sa cabane, s’approcha de la +femme. Aussitôt que ses doigts eurent effleuré +l’un de ses bras tendus, il eut une espèce de +répulsion nerveuse, se recula.</p> + +<p>— C’est bien elle. Je ne dors pas. Je ne suis +pas fou. Elle est revenue !…</p> + +<p>— Flora (dit-il après un silence farouche), mon +ami Marcus est le plus vil des entremetteurs, +voilà tout ce que je peux te répondre.</p> + +<p>Alors, on vit une chose étrange. Flora se replia +sur elle-même comme une couleuvre qui s’efface +dans les herbes après s’être balancée toute droite, +et elle passa la petite barrière des buissons <i>à +genoux</i>.</p> + +<p>Le manteau gris, à capuchon, un cache-poussière +de soie un peu déteinte qui la couvrait, se +prit dans les ronces et se déchira, elle émergea +de son enveloppe terne vêtue d’une robe de +peluche rose, atroce et jolie, si vieille qu’elle avait +le reflet d’un tas de fleurs fanées, car elle était +de cent roses différents, depuis le rose jaune jusqu’au +rose pourpre. Sur les hanches et aux creux +des aines, l’étoffe lui formait des plis horribles, +des plis de peau. Le capuchon se renversa et la +tête apparut, casquée de cheveux roux, fardée, +coupée de rides précoces, mais illuminée de +deux yeux verts et or tout à fait splendides. +Pour adoucir les feux de pierreries de ce regard, +les cils noirs tombaient, en frange espagnole, +longs et brillants, comme déjà scintillants de larmes.</p> + +<p>Fulbert saisit la jeune femme agenouillée devant +lui aux épaules et la courba sous son poids.</p> + +<p>— Je te hais ! Je te hais ! Que viens-tu faire +ici, lâche créature, espèce de chienne battue ? Et +combien d’hommes t’ont passé sur le ventre, hein, +depuis notre dernière nuit ! Dis ! Combien d’hommes ?</p> + +<p>Elle souriait, semblant trouver cette réception +toute naturelle.</p> + +<p>— Autant que de nuages au ciel… qui sera +bleu demain, mon Ful !</p> + +<p>— Va-t’en. Je ne veux ni te voir ni t’écouter.</p> + +<p>— Laisse-moi entrer chez toi d’abord, Ful, +soupira-t-elle, je t’expliquerai tout. Je suis brisée. +C’est une longue course que celle que j’ai dû +faire et je ne suis pas bien solide. Laisse-moi +entrer un petit moment chez toi pour me reposer ; +après, je m’en irai. Je suis si contente que la tête +me tourne.</p> + +<p>Fulbert la souleva. Elle était à la fois légère +et lourde, légère parce qu’elle était très souple, +lourde parce qu’elle s’abandonnait. Il la porta, +la jeta sur son lit d’un geste sauvage, puis +demeura hébété en face d’elle.</p> + +<p>— Flora n’est pas morte ! répéta-t-il d’une voix +sourde.</p> + +<p>Elle joignit les mains.</p> + +<p>— Assieds-toi près de moi. Je veux te regarder +à mon aise, Fulbert. Je m’imaginais, au +contraire, que c’était toi qui étais mort… Tu ne +veux pas ? Eh bien, je vais m’asseoir par terre !</p> + +<p>Il s’assit près d’elle, machinalement, et elle +glissa par terre se blottissant entre ses jambes, +la tête levée vers lui, ses cheveux se tordant le +long de sa poitrine comme une ancienne souffrance +qu’il connaissait trop. Et ainsi posée en +esclave qui implore, elle se renversait pour le +mieux dévorer des yeux.</p> + +<p>Ils se regardèrent longtemps ; leurs lèvres frémissaient, +lèvres d’enfants qui n’osent pas pleurer, +et peu à peu leurs deux masques de pauvre +humanité cruelle et torturée, plus torturée encore +parce qu’elle a été cruelle, prirent une expression +de joie divine. On sentait qu’ils ne pourraient +rien se dire qui fût d’accord avec leurs âmes et +que les paroles qu’ils échangeraient désormais +ne signifieraient rien.</p> + +<p>Lui, renouvela sa question idiote, les dents +serrées, se penchant sur elle et la tenant toujours +férocement aux épaules.</p> + +<p>— Combien d’hommes ?…</p> + +<p>— Je ne me souviens plus, chéri. A l’hôpital +on ne s’amuse guère, tu sais. J’ai été bien malade. +Toi, comme tu es changé, mon Ful. Je me disais +en venant : je rôderai autour de sa maison, et +s’il a l’air heureux, je m’en irai sur la pointe du +pied, mais si je le vois très triste j’entrerai chez +lui pour lui dire que je suis guérie. Peut-être que +cela lui fera plaisir. Ton ami, M<sup>r</sup> Marcus, le journaliste…</p> + +<p>— Tu as couché avec ? interrompit brutalement Fulbert.</p> + +<p>— Oui, là, j’ai couché avec…</p> + +<p>— Tu mens !</p> + +<p>Elle éclata de rire, d’un rire tremblant comme +un sanglot. Elle riait toujours d’une façon maladive, +même autrefois, et cela faisait de la peine +quand on s’en souvenait.</p> + +<p>— J’étais sûre que tu allais me crier ça. Non, +je n’ai pas couché avec parce qu’il ne me l’a pas +demandé. Ensuite il m’a raconté des choses qui +m’ont rendue méfiante. Il voulait m’envoyer à la +préfecture te dénoncer, certifiant que c’était pour +ta tranquillité, qu’on te ferait rechercher comme +fou et que tu serais mieux dans un cabanon. Je +lui ai fabriqué une belle histoire à mon tour, l’histoire +d’un couteau sur lequel je suis tombée, un +soir, en voulant allumer une bougie ! Car, tu +n’as pas frappé, Ful ! C’est moi, qui, toute +endormie, me relevant à tâtons, ai trouvé un +couteau, n’est-ce pas, tu te le rappelles, Fulbert ? +Mon Dieu, comme tu es pâle !</p> + +<p>— Tais-toi ! Je ne suis pas fou. J’ai fait ce que +j’ai voulu… Je t’ai frappée parce que… je ne +pouvais pas faire autrement.</p> + +<p>— Oh ! Fulbert, quelle nuit ! Qui aurait cru cela +de ta part, mon pauvre Fulbert chéri ? Et tu t’es +en allé… sans te retourner pour m’embrasser. +Je me suis réveillée toute seule. J’ai poussé un +grand cri en me réveillant, et j’ai aperçu mes +draps rouges, et la porte grande ouverte devant +moi, sur le corridor tout noir ; tu étais parti. Je +me suis levée la poitrine brûlante. J’ai hurlé terriblement, +mais je ne sentais pas mon mal, je ne +me croyais pas blessée. J’ai couru jusqu’à +l’escalier, t’appelant, puis je suis tombée en même +temps que j’arrachais le couteau… Plus tard, je +me suis souvenue, sur un lit d’hôpital, un autre +lit que le mien, dont les draps étaient blancs au +lieu d’être rouges… et la porte était bien fermée +devant moi… pour toujours sans doute. Je pensais +que j’étais vraiment morte. (Ses yeux étincelèrent, +lui lançant une caresse éperdue.) Maintenant, +mon Ful, je sais bien que je suis vivante +puisque je te revois !</p> + +<p>Fulbert saisit sa tête de sainte en extase à deux +mains et la souleva jusqu’à sa bouche ; telle une +coupe remplie de larmes qu’il aurait voulu boire +avant qu’elle débordât.</p> + +<p>— Est-ce que tu as beaucoup souffert, dis ?</p> + +<p>Elle baissa ses yeux, faisant luire ses cils.</p> + +<p>— Non. Ne t’inquiète pas. Les médecins ont +déclaré que j’avais saigné tout ce qu’il fallait de +sang pour pouvoir me guérir, mais que ce serait +long. J’ai eu chaud. J’ai eu froid. J’ai eu la fièvre +et j’ai battu la campagne. Dans ma poitrine une +espèce de bête me mordait d’abord très fort, puis +plus doucement. Quand ton ami Marcus est venu, +ça ne me faisait pas plus mal qu’un petit chat ! +Et encore un peu, pourtant, quand on appuie +sur la plaie. Dès que j’ai su que tu… te portais +bien, que tu étais… sauvé, ça m’a remise complètement +sur mes deux pieds et je suis partie +aussi, sans me retourner. Je n’avais plus personne +à embrasser chez moi, tiens !</p> + +<p>— Tu ne t’es arrêtée… nulle part ?</p> + +<p>Elle plissa la bouche.</p> + +<p>— Si, avoua-t-elle bien bas, pour… manger.</p> + +<p>Il se mit à rire sourdement.</p> + +<p>— Elle s’est arrêtée en route. Parbleu ! Pour +manger… ou coucher, plutôt ! Allons ! Combien +de fois… as-tu mangé ? La délicieuse phrase ! +D’ailleurs je m’en doutais. C’est naturel ! Voyons ! +Chez mon ami, M<sup>r</sup> Marcus. Non ! je ne le croirai +pas. Il n’aime pas les femmes qui ont faim, +lui ! Chez qui ? Mais parle donc, misérable fille +que tu es ?</p> + +<p>Flora était presque suspendue par la tête aux +mains de Fulbert. La coupe déborda. Des larmes +chaudes inondèrent son visage velouté de fard. +Elle parut toute rose, sous la poudre, et plus +jeune. Tout son être tordu, à poignées, comme +ses cheveux, se raidissait en une muette supplication +d’amour. Pourquoi lui gâtait-il cette +heure de joie miraculeuse. Ah ! il serait donc +encore jaloux… et de quoi, mon Dieu ! Pour si +peu de chose.</p> + +<p>— Veux-tu répondre ?</p> + +<p>— Mais tu vas m’étouffer, Fulbert ! Je n’ai +que le souffle. Si je te mens, tu sauras quand +même. Et si je ne te mens pas…</p> + +<p>— Je croirai que tu mens, selon ton habitude. +Il vaut mieux parler.</p> + +<p>— J’ai suivi… Oh ! Fulbert, j’étais trop heureuse +de te revoir… ça ne pouvait pas durer… +entre nous.</p> + +<p>— Dépêche-toi. J’attends.</p> + +<p>Elle essuya ses larmes d’un geste résigné, +courba le front sous les yeux de phosphore qui +la fascinaient, et murmura d’un accent monotone, +petite fille récitant la leçon éternelle :</p> + +<p>— J’ai suivi… un soldat. Je n’avais pas de +robe, et on avait tout vendu chez moi pour mes +frais d’hôpital. C’est un officier d’artillerie. Il +est en garnison tout près de la propriété de +Flachère. Je l’ai choisi à cause de ça, tu comprends. +M<sup>r</sup> Marcus m’avait bien expliqué où tu +demeurais, mais je n’osais pas t’écrire et j’avais +surtout peur de leur enquête malgré mon histoire +du couteau. Ton ami me disait que tu voulais épouser +une demoiselle très riche et qu’il fallait t’empêcher +de commettre ce crime. Quel crime ? Je +ne sais pas, mais cette idée de mariage-là me +faisait mourir deux fois. Je suis venue dans sa garnison, +lui promettant tout et le reste, et je me +suis échappée dès que j’ai eu ma robe. Elle n’est +pas neuve. Elle aurait coûté plus cher, il y a +trois ans, je t’assure. Enfin, comment voulais-tu +que…</p> + +<p>— Tu as très bien agi. Marcus ne sait pas ce +qu’il raconte. C’est un imbécile. Il s’amuse en +journaliste. Toi tu t’es amusée en… fille. L’essentiel +est que vous ne vous soyez pas amusés l’un +avec l’autre, car cela me cuirait davantage. Vraiment +parlons de ta robe. Elle est affreuse. (Il +suffoquait.) Ce soldat… cet officier d’artillerie +demeure… loin ?</p> + +<p>— Je t’en prie, Fulbert, ne me tourmente pas. +Il demeure… à son régiment, à Salons-Laffitte, +là, derrière la forêt. Mais je ne le verrai plus.</p> + +<p>— Ah ! Et il est bel homme, très vigoureux, +sentant le chien mouillé, comme tous les soldats. +N’est-ce pas toi qui m’as dit que tous les militaires +sentent le chien mouillé ?</p> + +<p>Il éclata de rire et se releva violemment, laissant +tomber Flora de toute sa hauteur.</p> + +<p>Celle-ci se coucha par terre, entourant ses +genoux de ses deux bras.</p> + +<p>— Fulbert ! oh ! mon Ful ! j’ai tant souffert ! +S’il me fallait encore m’en aller ce soir, je n’aurais +plus la force. Garde-moi au moins cette nuit.</p> + +<p>— Le beau palais de prostituée que ma maison ! +Pauvre Flora ! Regarde un peu où tu es ! +Le vent passe au travers des murailles et la terre +humide sert de tapis. Tu te roules dans la boue +avec ta belle robe. Jolie robe ! Très jolie robe ! +d’un goût exquis… elle est d’un rose spécial… +Attends-donc… <i>rose-porc</i> ! Couleur délicate, +fonçant un peu aux coutures, c’est-à-dire devant +et derrière. Y a-t-il même des coutures ? C’est +fendu, simplement. Une robe pour officier, les +plis servent de galons. Allons, te relèveras-tu ?</p> + +<p>Flora ôtait silencieusement les agrafes de son +corsage. Elle apparaissait nue, en dessous, sans +corset, sans chemise et sans jupe. Cette robe +lui collait au corps comme une seconde peau. +Sa gorge, striée de petites marques ressemblant +à des raies d’ongles, était encore ferme et gracieuse. +Le sein gauche exhibait une entaille +rouge, deux lèvres à peine fermées, une autre +bouche qui disait plus haut que n’importe quelle +parole : voici la plaie d’amour où tu es entré +jusqu’à la garde de ton couteau, cruel !</p> + +<p>Fulbert fut aveuglé comme par un jet de sang. +Il essaya de tourner la tête. Flora se mit à genoux, +ses bras blancs, de nouveau, s’enroulèrent +à lui.</p> + +<p>— Ful ! je sais que tu ne m’aimes pas, que tu +ne m’aimeras jamais peut-être, mais, quand… +<i>j’étais morte</i>, pensais-tu à moi ?</p> + +<p>— Oui, j’y pensais, avoua Fulbert, tremblant +de tous ses membres.</p> + +<p>— Tu l’as dit à ton ami Marcus et il me l’a +répété, voilà pourquoi j’ai osé revenir.</p> + +<p>— Mon ami Marcus est un vil entremetteur, +un traître…</p> + +<p>— Fulbert ! Écoute-moi bien. Je ne mens plus. +Si je venais mourir chez toi… si les médecins +m’avaient dit que, malgré mon air de guérison, +je devais mourir tout de même bientôt ? Voudrais-tu +encore me renvoyer ?</p> + +<p>Fulbert poussa un cri terrible et la dressa tout +debout contre lui.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est… répète un peu… mourir ? +Tu es à moi et je te le défends. Flora, je +veux savoir la vérité…</p> + +<p>Elle lui mit la main sur la bouche.</p> + +<p>— Chut ! murmura-t-elle. Je mens toujours, +c’est convenu ! Toi, n’avoue pas, je te veux +libre, sans cela nous serions trop malheureux ! +Quelque chose nous sépare et il faut que cela +soit ainsi pour que tu demeures mon maître, le +seul. Si tu m’aimais comme je t’aime, cela te +ferait trop de mal. Moi, j’ai fini mon temps, et le +secret de l’amour, tu peux le garder pour une +autre… Tu veux donc te marier ?</p> + +<p>Elle ne pleurait plus, blottie dans ses bras, +lui montrant, de tout près, ses dents qui brillaient +d’un sourire singulier, moitié caresse, +moitié morsure.</p> + +<p>— Me marier ? Une invention de Marcus ! Et +puis, j’ignore cet art-là, se fiancer, promettre la +fidélité qu’on vous promet, ne pas être jaloux +des hommes qui passent, de tous les hommes, +simples officiers ou puissants civils. Non, vraiment, +je n’ai guère envie de me marier… +aujourd’hui.</p> + +<p>— Alors, répondit Flora dans un long soupir, +c’est ici la maison de la joie. On ne va pas, bien +sûr, se ravager la figure à pleurer… parce qu’on +a tué ou qu’on est mort ! Quand nous nous disputerions +éternellement, cela n’y changerait rien ! +On s’est rencontré trop tard, mais on mettra les +morceaux doubles… et rien n’effacera mieux la +cicatrice. Je n’ai connu personne avant de te +connaître. Qui donc aurait osé me tuer par +jalousie ? Prends garde aux vierges, Fulbert ! A +celle que tu dois aimer après moi ! Les vierges +vont en paradis, mais elles ne le donnent pas. +Sans moi, jamais, jamais tu ne seras heureux, +mon Ful ! Et ce sera là mon unique reproche…</p> + +<p>Fulbert la ramenait vers le lit, le pauvre lit de +sangle, si étroit et si dur. Ils y tombèrent enlacés.</p> + +<p>— Chère Flora menteuse, pourtant si vraie, +qui vit… tellement elle en meurt, ma Flora +unique, celle à tout le monde ! Ah ! oui, je l’attendais +sans le croire possible, ce retour de +joie… J’ai tant rêvé de ton sang qui coulait sur +mes mains, lentement, lentement, comme une +eau tiède ou la langue lécheuse d’un chien +soumis. Le mariage ? Où avais-je la tête ? Moi, +ton amant… Mais, j’y songe ! As-tu faim ? As-tu +soif ?</p> + +<p>Fulbert se détacha de sa bouche pour respirer +douloureusement à son tour.</p> + +<p>— C’est qu’il n’y a rien, ici, fit-il, un peu +inquiet. Ni pain frais, ni vin fin. Ah ! l’horreur +de mon existence, ma pauvre Flora ! Dans quelle +fosse viens-tu choir, toi et ta robe rose, si +veloutée par les baisers qui savent payer en +douceurs. Je n’ai rien, rien à t’offrir, ce soir, ma +fille.</p> + +<p>— Ne te tourmente pas, Ful, moi j’ai de l’argent +tout au fond de la poche de ma vilaine robe +rose. Nous partagerons comme jadis, les jours +de dèche. Nous boirons de mon sang tous les +deux… tu communieras de ma chair et tu me +pardonneras de ne pas pouvoir te donner davantage. +Je suis venue aussi pour te sauver de la +faim de l’estomac… c’est celle qui fait le plus de +mal, sur le moment. Ton cœur, ensuite, aura +plus chaud près du mien. Mon petit grand Ful ! +Comme tu es maigre ! Je compte les os de tes +mains dans mes doigts.</p> + +<p>— Toi, tu ne songerais pas à épouser mes +mains dans cet état, petite Flora, l’anti-bourgeoise ?</p> + +<p>— Épouser tes mains ! Tu as toujours de si +drôles de paroles. Ah ! tu n’as guère changé +d’esprit, mon Ful !</p> + +<p>— On épouse les mains puisqu’on les demande +en mariage !</p> + +<p>— Tu as raison, mais si on n’épousait que ça…</p> + +<p>Il eut un rire franc.</p> + +<p>— Ça pourrait valoir mieux, certainement, +sous le rapport de la correction.</p> + +<p>Flora regarda autour de l’unique chambre de +leur maison de joie. C’était sombre. Dans un +coin, la lanterne qu’on lui avait prêtée, un soir, +pour s’éclairer jusqu’à <i>son château</i>, scintillait +vaguement, d’un fer blanc plus propre que le +reste de son ménage. La fille se dressa, résolue, +noua ses cheveux et boutonna son col, chercha +son manteau.</p> + +<p>— Je vais aller au plus près, je trouverai bien +du pain et des légumes, une côtelette pour toi. +Demain on arrangera des menus plus soignés. +Dans ce sale pays, on doit tout de même vendre +des choses ordinaires. Comment t’y prends-tu, +d’habitude ?</p> + +<p>— Je vais quelquefois dîner chez le directeur +de Flachère.</p> + +<p>— Ce M. Davenel qui a une fille ? Un homme +riche ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Alors, tu n’es pas invité… ce soir ?</p> + +<p>— Non !</p> + +<p>Il la contemplait, les yeux phosphorescents, +ayant oublié et la faim et la soif. Il ajouta de +son plus âpre accent de gouaille :</p> + +<p>— Tu as de la servante dans la peau, Flora, +il faut que tu t’occupes de la cuisine… maintenant.</p> + +<p>Elle se baissa pour allumer la lanterne, ne +découvrit pas les allumettes.</p> + +<p>— Je m’occupe de toi, d’abord, car, moi, je +n’ai plus d’appétit depuis longtemps. Tout ce +que je mange a le goût de la terre.</p> + +<p>— Ne te reste-t-il pas le goût de la volupté ? +Ou as-tu peur que je défaille dans tes bras ?</p> + +<p>Flora reposa la lanterne sur le sol.</p> + +<p>— Comme ça, donc ? Sans dîner… Ful ?</p> + +<p>— Le festin d’amour, oui, le seul où je puis +m’enivrer pour oublier… ta mort et ma vie.</p> + +<p>Ils retombèrent enlacés sur le petit lit de sangle, +si dur !</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, à l’aube, une aube douce et +claire après une nuit très fermée, une nuit sans +étoiles, Flora se releva sur un coude, le regarda +dormir à ses côtés. Il dormait en petit enfant qui +a retrouvé sa bonne mère, la Volupté, il dormait +très pâle et très maigre, malgré un léger souffle qui +gonflait sa poitrine d’un nouveau plaisir de vivre. +La chambre était remplie de l’aurore qui entrait +par tous les trous de la toiture. Toute la pauvreté +de ce logis bizarre éclatait de couleurs +naïves. On eût dit un ménage d’enfant. Des petits +plats, une petite terrine, un verre, des petits +brins de bois coupés menus pour la flambée dans +un âtre de sauvage fabriqué maladroitement par +un homme trop civilisé. Mais on voyait des fruits +rangés sur une planche suspendue, hors des +atteintes du rat voleur ou des pies qui se permettaient +souvent une descente par le plafond. On +devinait les soins méticuleux du solitaire pour +garer les miettes de son repas de toute profanation. +Il avait une serviette pendue devant le pain, +comme le rideau d’un temple.</p> + +<p>Flora souriait.</p> + +<p>Sain et robuste, il dormait nu, n’ayant pas +peur de s’enrhumer, sans draps, les pieds seulement +couvert du tas de ses vêtements, histoire +de les défendre, la nuit, contre toute intrusion +malhonnête. Il semblait fait définitivement à sa +vie de pénitent du désert… mais ce matin-là il +ne se réveillait pas pour l’habituel chapelet de +misère à se réciter à lui-même. Il ne pensait ni +au feu, ni au pain, ni à la boisson, trop trouble, +de son café mêlé de glands grillés, ni à l’heure +de la chasse aux légumes perdus. Il dormait, tel +un roi, sur son trésor enfin reconquis.</p> + +<p>Flora eut un frisson. Sa chair était bleuie par +endroit, elle sentait ses reins brisés, sa poitrine +creuse. On lui avait vidé le sein de tout le sang +de son cœur et la cicatrice, avivée sous le jour, +se glissant jusqu’à elle comme la lame d’un +couteau brillant, se faisait plus rouge, entr’ouvrait +deux lèvres presque humides, une fente de bouche +pourpre qui venait de vomir une âme dans la +folie des étreintes.</p> + +<p>Elle toussa nerveusement.</p> + +<p>Il s’éveilla, se jeta sur elle, très vite remonté +vers la joie de la voir nue et encore belle, ses +cheveux tordus derrière eux avec un air de serpent +qui les guetterait.</p> + +<p>— Aime-moi ! murmura-t-il, la saisissant à +pleins bras. Dis-le-moi, prouve-le-moi toujours +ou je croirai que tu es un fantôme et j’aurai +peur ! N’est-ce pas que le bonheur guérit ?</p> + +<p>Elle le repoussa, baissant les yeux.</p> + +<p>— Non, je me sens mal. Regarde, on jurerait +que ça saigne…</p> + +<p>Elle désignait sa plaie que le soleil, à présent, +faisait resplendir.</p> + +<p>Il fronça les sourcils, serra les poings.</p> + +<p>— Et puis, continua-t-elle doucement, il faut +que je garde des forces pour aller aux provisions. +Tu voudras déjeuner… tu n’as pas dîné +hier.</p> + +<p>— C’est juste ! Va donc retrouver ton soldat, +répondit-il tout grondant de rage. Tu ne seras +jamais qu’une putain ! (Se tournant du côté du +mur il ajouta, la voix sombrée dans un sanglot :) +La putain… c’est celle qui se refuse.</p> + +<p>Elle eut un sourire triste, le sourire de son +secret, car, maintenant, elle sentait bien que le +médecin ne l’avait pas trompée ; si elle reprenait +sa vie de fille, elle en mourrait.</p> + +<p>… Mais elle se donna, plus tendrement, les +yeux fermés, répétant :</p> + +<p>— Oui, tu as raison, le bonheur n’a jamais tué +personne.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">X<br> +<span class="small">DANS LA FOSSE COMMUNE</span></h2> + + +<p>Le haïssait-elle ?</p> + +<p>La haine ? Il lui était bien difficile d’enchaîner +de ce mot ses sentiments de bourgeoise +offensée et ses intimités d’amoureuse égoïste. +Elle se trouvait dans la période aiguë de son +tourment, d’autant plus grand qu’elle ignorait +sa nouvelle résidence depuis plus de deux mois, +son tourment de femme délaissée, dédaignée, +n’ayant peut-être jamais eu de puissance réelle +sur ce fougueux garçon. Il n’était, hélas ! pas du +bois dont on fabriquait les pantins ! Il n’était +pas sa chose, son objet de vitrine.</p> + +<p>Le père affirmait qu’il habitait encore la cabane +du bord de la forêt. Des ouvriers prétendaient +qu’on l’avait aperçu rôdant à Salons-Laffitte, du +côté d’une maison louche où les artilleurs de la +garnison allaient souper avec des filles, et les +servantes s’écriaient, pudibondes :</p> + +<p>— Voilà un oiseau de malheur parti ! Bon +voyage ! Nous n’irons bien sûr pas fouiller son +nid pour y trouver de la vermine.</p> + +<p>Le vieux Jacqueloir et Gaufroi le rimeur se +renfermaient en un prudent mutisme, tout en +échangeant quelques signes d’intelligence. Du +moment qu’il s’agissait d’histoire de femmes, ils +pensaient qu’il valait mieux ne pas déranger +l’oiseau funèbre. Enfin, on ne savait rien, ni elles, +ni eux, ni personne, et cela n’avait pas la moindre +importance ; un vagabond arrive, on lui fait +l’aumône, il s’en va, on ne lui doit plus que +l’oubli.</p> + +<p>L’oubli ! Marguerite Davenel tournait lentement, +colombe malade, autour de sa cage, de sa +chambre virginale où tout était pur, les rideaux +de mousseline, les tapis de toisons pascales, +les petits ronds au crochet, toiles d’araignées +blanches veuves de leur mouche. Que faire ? Elle +était prisonnière dans sa dignité de fille vertueuse. +Une phrase, une démarche imprudentes, +et elle découvrait l’odieux mystère d’une liaison +avec un bandit sans foi ni loi qui s’amuserait à +renier publiquement ses aveux si la fantaisie +lui en prenait. Écrire ? Jamais ! C’était probablement +cela qu’il attendait, une preuve palpable +pour commencer un savant chantage. En avouant +tout à son père elle risquait une scène effrayante. +Elle s’imaginait aisément la stupeur de ce grand +capitaine de l’industrie (qui lui reconnaîtrait, un +jour, cinq cent mille francs de dot), en apprenant +que son unique enfant, créature absolument +bien élevée, aimait un malfaiteur capable de lancer +une bombe ou d’éventrer un coffre-fort, les +soirs d’avril ! Et par-dessus tous ces raisonnements, +elle ignorait la valeur de sa passion +personnelle mise en regard de la valeur sociale +de cet individu. Il y a positivement des gens qui +ne s’épousent pas. Toute une lignée d’honnêtes +femmes criait en elle contre le scandale d’une union +aussi monstrueuse. Quand bien même son père +serait arrivé à métamorphoser ce pseudo-anarchiste +en rond-de-cuir, en aurait tiré un Jacqueloir +de l’avenir ou un Gaufroi du présent, elle +n’aurait jamais pu consentir à ce mariage. Et +c’était bien parce qu’elle ne connaissait pas au +juste le motif de son tourment qu’elle souffrait ! +Elle finirait par le haïr sincèrement surtout parce +qu’elle souffrait trop.</p> + +<p>Elle ne mangeait plus, ne buvait plus sans songer +à la gourmandise voluptueuse de ses lèvres. +Elle ne lisait plus un mauvais livre sans entendre +la caresse bizarre de ses paradoxes, de sa voix +âpre et rauque, laquelle s’adoucissait si singulièrement +sur certains mots, se faisait câline +comme une voix de ces petits de la crèche quand +ils imploraient d’elle du sucre d’orge ou une tape +sur la joue. Il ne lui avait pas semblé dangereux +parce qu’elle le considérait non comme un +homme, bon ou mauvais, mais comme un animal, +un fauve aux pattes entravées exhibant encore +les plaies de son corps mordu par tous les chiens. +On ne reproche guère à un fauve de ne pas posséder +un tempérament de bichon favori. Il n’avait +pas de honte et il ne savait point l’élégance +des orgueils hypocrites, des petites comédies de +salon ou de chambre à coucher… mais…</p> + +<p>… Mais connaissait-elle bien, en lui et ses leçons +d’amour <i>parlé</i>, l’homme qui aime une femme, +puisqu’il était à la fois plus et moins qu’un homme +ordinaire ? Que pouvait-elle conclure en présence +d’un abandon si complet, de ce brusque retour +à la vie des bois d’un loup très peu apprivoisé, +si peu qu’il préférait son ancienne misère au collier +souple de son bras blanc ? Le souvenir de ses +dernières injures lui cuisait abominablement et +elle ne se serait pas trop étonnée de voir sur ses +chairs des traces de fouet. Il l’avait traînée dans +une fange pire que les dessous de Flachère. Il +l’avait précipitée toute vive, toute vierge, dans la +fosse commune du plaisir. L’idée de Marguerite +sur les filles qui trafiquent de leur corps était naturellement +celle de toute créature ayant reçu la +certaine éducation que l’on admet dans la meilleure +société moderne comme le brevet d’une certaine +morale. On ne dissimule plus aux jeunes +filles de vingt ans qu’il existe des femmes qui +font le trottoir, mais cette armée, nécessaire à +la conservation des mœurs de jeunes gens à +marier, se subdivise en plusieurs catégories +dont le classement s’organise rien qu’en dépouillant +le courrier du matin. Il y a la grande +demi-mondaine qui touche aux arts (on sait +par quoi !), dont les toilettes, les hôtels et surtout +l’assassinat sont un premier-Paris acceptable +(on ne passe pas les détails) ; puis il y +a la fille-mère, personnage sympathiquement +louche qui a perpétré le malheur éternel d’un +brave homme en lui lançant du vitriol ; puis +enfin la fille tout court ou la pierreuse, en +argot des boulevards, le rebut de l’humanité. +Celle-là, les ouvriers et les domestiques ont le +droit de l’appeler d’un nom plus populacier. Ce +nom sonnait encore à ses oreilles de pucelle et +elle en demeurait étourdie, affolée. C’était une +injure absurde, un cri de charretier sauvage, +de soldat ivre, ça n’avait pour elle aucun sens et +cependant c’était cela qui l’avait le plus blessée. +Elle entendait ce mot-là retentir dans le profond +silence de ses nuits et elle l’entendrait jusqu’à +sa mort. Elle avait bien pensé une seconde +à se tuer pour ce seul mot-là. Et elle demeurait +seule, murée dans cet isolement où hurlait le +mot, grinçant des dents de colère, claquant +des dents de terreur. Un abîme s’était creusé +entre elle et lui qu’il avait voulu creuser lui-même, +généreusement, mais elle devinait bien +que cet homme, dépourvu de sens moral, sinon +de chevalerie, enragé de misère, capable de choses +effrayantes, la méprisait pour sa prétendue gloire +d’honnête fille, de pure bourgeoise. Ce n’était +donc pas un triomphe de se garder aux yeux +d’un amoureux pauvre ? Elle n’avait, en effet, +jamais songé à faillir. Rien ne lui semblait plus +sot, dans les livres, que la ligne de points… le +moment du sacrifice. Elle n’excusait pas ce petit +instant de folie qui gâtait tout le roman à ses +yeux. D’ailleurs, donnant donnant, s’il existait le +plaisir de prendre, il fallait au moins qu’il y eût +le plaisir de se donner. Elle n’avait pas le goût +des choses sales… et elle redoutait les enfants, +cette peste, la suite logique de tout mariage d’aventure. +Quand elle se marierait sérieusement, +elle verrait à mettre de l’ordre à ce sujet dans +son ménage. Il y a l’amour tout court, qui est se +plaire. Une sorte de marivaudage gracieux, propre, +n’allant pas jusqu’au jeu de main trop poussé. +Elle aimait un homme pour avoir peur de +lui, mais pas pour succomber, parce qu’alors le +jeu n’en aurait jamais valu… l’incendie ! Non, +elle ne brûlait pas… et pourtant se sentait damnée, +elle qui ne croyait que par politesse aux +choses de l’au-delà. Il existait un enfer, un +trou noir, une fosse commune où l’on roulait +pêle-mêle les femmes de vilaines mœurs et les +vierges qui avaient seulement tendu leurs mains +aux mains des démons corrompus. Elle se voyait +la compagne de ces malheureuses et elle hurlait +comme elles en dedans, elle hurlait avec les loups +qui l’avaient mordue, plus malheureuse mille fois, +elle qui ne pouvait ni se plaindre ni se sauver +avec les loups !…</p> + +<p>Son orgueil de vierge ?</p> + +<p>Une bonne plaisanterie ! Que lui restait-il +d’agréable maintenant qu’elle ne le reverrait +plus. C’était là l’enfer, ne plus le revoir. Il ne +devait pas revenir à cause de l’abîme creusé non +pas précisément entre elle et lui, mais entre son +père et l’époux futur qu’il aurait pu devenir. +Elle avait joué au petit jeu de main pigeon vole, +et elle avait perdu un mari, l’unique mari qui +l’aurait peut-être aimée pour elle-même, en +dépit des dessous de Flachère et de sa fortune +qui faisait reculer les prétendants soucieux d’étiquette. +Elle n’avait jamais rêvé d’épouser qu’un +roi riche ou pauvre. Elle désirait un sceptre, +celui de l’élégance ou de l’horreur… Mais elle ne +voulait pas du monsieur banal qui la laisserait +par paresse ou bêtise croupir dans le fumier de +sa fortune. Ah ! fuir, se sauver, sa robe de vierge +sur la tête, rejoindre les loups, serait-on poursuivi +par tous les chiens de garde, rejoindre +les loups, mordue, couverte de plaies, pour hurler +enfin avec eux, les punir ou en être définitivement dévorée.</p> + +<p>Et, chose étrange, elle ne risquait pas un geste +de liberté, ne sortait même plus pour des promenades +au jardin, ne posait aucune question, +ne poussait aucun soupir, tournait lentement +dans sa cage de colombe blessée à mort +sans songer à l’acte décisif qui l’aurait guérie.</p> + +<p>L’amour, chez quelques espèces particulières +de femmes, est si réellement une maladie qu’elles +peuvent éprouver ses tortures ou sa joie sans +être amoureuses. M<sup>lle</sup> Davenel aimait Fulbert, +ou le haïssait, à la façon dont on a un abcès. La +fièvre qui minait ses sens la portait à coucher +seule, et voilà tout.</p> + +<p>Le raffinement de son supplice, c’était la phrase +de son père : « Ces gens-là manquent de poigne ! » +Il la répétait souvent, tout heureux de rencontrer +le défaut de la cuirasse dans <i>ces gens-là</i>, +l’autre monde, celui des révoltés. N’avait-elle +pas dit un jour : « Oh ! vous n’avez tué personne ! » +Au repas pris en commun avec +M. Davenel, Marguerite sentait mieux le poids +de sa riche misère. Il fallait manger… avait-il +faim, lui ?… boire… avait-il soif ?… et s’occuper +puérilement de fleurs et de fruits, mener la +monotone vie de tout le monde pendant une +heure, conserver des attitudes indifférentes, ne +pas renverser d’un mouvement trop brusque le +verre plein ou la salière… Et l’absent assistait +au repas, si correct, il demeurait là, debout près +de la porte à jamais refermée sur lui. Elle le +revoyait tel qu’il était apparu un soir, les +prunelles en feu, la bouche tordue de son rire cynique : +« Mademoiselle votre fille est une jolie +personne, qui ment déjà fort bien ! » Où avait-elle +lu cette phrase cinglante qui semblait écrite +pour toutes les filles de bourgeois depuis des siècles ?</p> + +<hr> + + +<p>Avril sema ses pétales de fleurs d’amandiers.</p> + +<p>Mai, follement, éparpilla les clochettes du +jasmin d’Espagne.</p> + +<p>Et juin fit éclater ses roses, toutes les roses +de Flachère.</p> + +<p>— Je pense, déclara, un matin, le père de +Marguerite en veine de phrases maladroites, que +l’<i>anarcho</i> s’est tiré d’affaire. On l’a rencontré +dimanche à Salons-Laffitte, avec <i>une sœur</i> !</p> + +<p>— Une sœur… sa sœur… il a une sœur, à présent ?</p> + +<p>Le père déploya son journal pour cacher un +demi-sourire de circonstance, et il s’empressa d’ajouter, +l’accent très réservé, parce qu’on ne doit +pas scandaliser les enfants :</p> + +<p>— Pourquoi pas ! Il paraît que les compagnons +de la bombe peuvent avoir des parents comme +les simples mortels.</p> + +<p>Une sœur… Il ne lui avait jamais mentionné +sa sœur dans ses confidences les plus intimes. +D’ailleurs, il ne parlait jamais de sa famille, il +s’était déclaré très nettement orphelin.</p> + +<p>Marguerite se sentait tellement bouleversée +par cette nouvelle qu’elle demanda la permission +de ne pas servir le café. Elle grimpa chez elle, +sautant de marche en marche, une sorte de vertige +la faisant se balancer sur elle-même comme +une femme s’inclinant sous l’effort d’un vent +furieux.</p> + +<p>Ah ! il avait une sœur ?…</p> + +<p>Était-ce vrai, était-ce faux ?… Son père ne voyait +rien, ni vérité, ni mensonge. Il n’avait probablement +pas plus compris l’histoire de la sœur contée +par des employés que l’histoire de sa migraine +du dessert causée par le temps orageux de cette +matinée de juin si suffocante. Et elle se remit à +tourner autour de sa cage, se rongeant les ongles. +Une sœur. Il devait habiter Salons-Laffitte, avoir +quitté sa cabane de la lisière du bois.</p> + +<p>Enfin pourquoi n’irait-elle pas voir de ses +yeux cette sœur, si elle existait, et qui, si elle +représentait une parente ayant eu pitié, pouvait +bien demeurer chez lui, s’être installée dans sa +cabane d’ermite ?</p> + +<p>Ah ! l’atmosphère était étouffante ! Elle attendrait +le soir pour sortir, mais elle sortirait, oui, +ce jour même. Elle prétexterait une course à la +crèche, qu’elle négligeait trop depuis deux mois, +et elle gagnerait les hauts épandages, la lisière +de la forêt, elle irait… <i>en passant</i>. Marguerite, +ce jour de chaleur orageux, se sentait chassée de +chez elle par une puissance inconnue. Elle en +arrivait au comble de ses souffrances et de sa +rage… il fallait savoir d’une manière ou d’une +autre si la terrible maladie, gagnée au contact de +ce démon, était de l’amour ou de la haine.</p> + +<p>Elle sortit vers trois heures, ne pouvant plus +calmer son impatience. Il faisait certainement un +temps exaspérant. Les plus courageuses résolutions +tiennent à l’état du ciel. Peut-être aussi +son enfer intérieur la poussait. Devant elle, un +espace bleu flambait, limité par de vagues nuées +roussâtres qui se fonçaient au-dessus de la ligne +sombre des bois. Là, on aurait dit que des arbres +s’exhalait une espèce de fumée montant d’un +foyer mystérieux moitié braise émeraude moitié +vapeur de soufre.</p> + +<p>Marguerite avait sa robe de chambre, un peignoir +de batiste blanche fanfreluchée et une +ombrelle de soie de Chine, pas de chapeau. Elle +ne savait plus comment elle était descendue de +chez elle et comment elle avait oublié de prendre +son canotier accroché dans le vestibule. D’instinct, +elle se mentait à elle-même, ne trouvant +pas l’occasion de dissimuler le but de sa course +à des servantes ou à des employés.</p> + +<p>— Je vais aller jusqu’au bout du champ de +betteraves, si je ne rencontre personne j’irai jusqu’à +la crèche et de la crèche… Cependant j’ai +oublié mon chapeau. On ne fait pas de visites à +des gens sans chapeau un jour pareil. Mais il +vaut mieux que je n’y aille pas… ce sera pour +demain. Je m’habillerai soigneusement. Je mettrai +une voilette et je dirai ce que j’ai à dire. +Papa est fou de laisser un abri à ces gens qui ne +le payent pas et qui vivent sur nos terres comme +des ennemis. Sa sœur ! Ce n’est pas une sœur… +En tous les cas, il n’aura pas de femme chez +lui chez moi. Un bon prétexte, ce serait d’y aller +pour les mettre dehors…</p> + +<p>Et elle tourna la crèche, laissa les rails du +Decauville sur sa gauche, se jeta en courant dans +le sentier menant au bois.</p> + +<p>Il osait cela, lui, son bien, sa chose, son amoureux.</p> + +<p>Elle courait dans l’atmosphère saturée d’électricité, +tourbillonnant comme un petit volant de +plumes blanches lancé par une élastique raquette. +Ah ! il se permettait d’avoir une sœur, mais elle ! +ne l’avait-il pas appelée littérairement sa petite +sœur incestueuse ? En tous les cas si cette +sœur était absolument légitime, elle, la petite +sœur incestueuse pourrait peut-être s’entendre +avec elle. On ramènerait le loup déchaîné à sa +prison et on lui ferait rétracter les affreuses +paroles… Maintenant <i>la sœur</i> devenait le bout +du ciel bleu dans l’horrible tempête de son âme.</p> + +<p>Elle allait, allait si vite qu’un moment elle dut +s’arrêter contre un grillage de fil de fer, s’accrocher +des ongles comme un pigeon blanc abattu +par un coup de gaule sur le treillis d’une volière.</p> + +<p>— Une sœur ! Jeune ou vieille ?</p> + +<p>Elle éprouvait une telle crispation de gorge +qu’elle n’avalait plus sa salive. Et puis elle avait +très chaud, son corset la serrait trop, elle sentait +un peu de sueur lui tiédir les aisselles. Cela +marquerait sous les manches de son peignoir +qui justement n’était pas de la plus irréprochable +propreté. Elle se redressa, reprit son élan.</p> + +<p>Elle arriva sans s’être aperçue du crochet +depuis la crèche ; d’un mouvement machinal, elle +poussa la barrière du jardinet et s’arrêta encore.</p> + +<p>Tout paraissait bien désert, bien sauvage. +Parmi des ronces rampantes et des vignes maigres, +elle remarqua des touffes de violettes fraîchement +plantées, d’humbles violettes des bois +pâlottes à cause de l’ombre et, près d’elles, une +petite cruche fêlée pour les arroser, mais les +fleurs n’auraient bientôt plus besoin d’eau, car +elles séchaient sur leurs tiges, ce n’était plus +pour les fleurettes pauvres la saison du triomphant parfum.</p> + +<p>Marguerite heurta du manche de son ombrelle +la porte disjointe de la maison, sans nul doute abandonnée.</p> + +<p>Ce fut <i>la sœur</i> qui vint lui ouvrir.</p> + +<p>Et les deux femmes demeurèrent en présence, +immobiles, effarées toutes les deux de s’apercevoir +autrement qu’elles s’étaient rêvées.</p> + +<p>Flora portait toujours sa robe rose ignoblement +crasseuse, sans corset, mal coiffée, ses +cheveux roux, d’un roux presque noir, ou teintés +de suie, lui embrouillaient les traits, une mèche +lui galopant sur toute la face. Son corsage déboutonné, +car elle aussi avait chaud, laissait entrevoir +la cicatrice de sa gorge. Elle tenait à la main +une veste d’homme qu’elle brossait ou reprisait. +Ses doigts semblaient si minces qu’on aurait eu +peur de les briser en les serrant ; elle se traînait, +l’air exténuée, vacillait sur ses jambes. Ces deux +mois de caresses l’avaient fondue dans sa robe rose +toute éreintée aux coutures. Et sa bouche plus +grave, plus pâle, prenait un pli de désespérée +lassitude. Cependant ses yeux d’un éternel vert +printemps resplendissaient encore d’une lueur, +d’une de ces flammes qui consument les pécheresses, +mais leur fait jaillir un dieu du regard +aux heures d’amour. Ce jour-là elle se négligeait, +parce qu’il était sorti. Sans coquetterie aucune, +elle se dépêchait pour les besognes utiles, lavait +le peu de linge, recousait des boutons, brossait +des habits… bientôt elle serait obligée de se +retirer tout à fait du nid d’amour, et il convenait +de laisser partout le souvenir de son dévouement +d’amante. La porte s’ouvrant sur cette intruse, +elle fut un peu éblouie de tout ce blanc, de ce +soleil, de ces cheveux blonds, et derrière Marguerite +entra vaguement la nuée de l’orage qui s’annonçait.</p> + +<p>— Bonjour, Mademoiselle, dit-elle d’une voix +jeune et chantante qui contrastait péniblement +avec le délabrement de toute sa personne. Que +désirez-vous ? (Elle ajouta, penchant la tête sur +une épaule pour y voir sous la mèche battante +de ses cheveux.) Est-ce que vous ne seriez pas +M<sup>lle</sup> Davenel, la fille de notre propriétaire ?</p> + +<p>C’était à la fois ironique et naïf. Il lui avait +fait si souvent le portrait de cette belle personne +honnête qu’elle la reconnaissait tout de suite +pour sa plus mortelle ennemie… sa propriétaire !</p> + +<p>— Je suis en effet M<sup>lle</sup> Davenel, fit Marguerite +d’un ton hautain, et je suis venue de la part +de mon père, <i>en me promenant</i>, pour savoir où +vous en étiez de votre déménagement. Est-ce +que Monsieur votre frère (elle appuya sur le +titre) n’est pas ici ?</p> + +<p>Flora boutonnait son corsage d’un geste d’adorable +pudeur.</p> + +<p>— Oui, dit-elle très doucement, mon frère est +sorti et il ne reviendra qu’à la nuit si le temps +ne se gâte pas ; il est allé chercher de l’ouvrage +à Paris… Vous ne voudriez pas vous asseoir +un moment, Mademoiselle, puisque vous êtes ici +chez vous ?</p> + +<p>Devinant que ce qui pressait le plus ce jour-là +était de sauvegarder les convenances, elle se +fit toute respectueuse, avec une nuance de tendresse +dans la voix, pour bercer l’ennemie.</p> + +<p>— Ah ! oui, notre déménagement… nous +devons beaucoup de termes, bien sûr… c’est si +triste de déménager tout le temps… et quand il +ferait si bon à la campagne par ces chaleurs… +enfin… vous nous accorderiez encore combien +de jours ?… Vous êtes si jolie que vous ne devez +pas être une propriétaire bien méchante, vous.</p> + +<p>Elle se cramponnait à cette histoire du terme, +essayant de ne pas commettre trop de gaffes. +Qui avait inventé l’histoire du frère et de quelle +catastrophe était-on encore menacé ?</p> + +<p>— Vous comprenez, fit Marguerite, fermant +son ombrelle et pénétrant dans cette redoutable +obscurité d’antre, qu’après ce qui s’est passé il +serait impossible à mon père de vous louer cette +cabane. Elle est d’ailleurs inhabitable hiver ou +été, je crois.</p> + +<p>— Je comprends… je comprends… murmura +Flora d’un accent détaché de tous les biens du +monde. Moi je vais partir… mais lui… où ira-t-il ? +Je vais vous expliquer, Mademoiselle ; j’étais +là pour mettre un peu d’ordre. Un homme c’est +toujours si gosse sous le rapport du ménage… +Vous ne voulez pas vous asseoir sur ce lit, dites, +Mademoiselle, on est fatigué de ce temps d’orage. +Je vous en prie, asseyez-vous… la couverture +est bien propre, je l’ai lavée et fait sécher hier… +je laisserai tout comme je l’ai trouvé, voyez-vous, +je sens que ce sera mieux ainsi… le quitter sans +rien déranger de plus !… Ah ! le pauvre petit… +mon Ful… où ira-t-il ?</p> + +<p>Ses yeux brillaient de larmes, elle parlait tout +à coup comme une vieille, une très vieille sœur, +celle qu’on a initiée aux pires frasques, celle qui +fut rudoyée, adorée, battue et rappelée tant de +fois, celle qui revient toujours sur la pointe du +pied quand dort la bête pour nettoyer les taches +de vin sur les vêtements, les taches de sang sur +les mains. Pauvre petit ! Pauvre Ful ! Sûrement +qu’il n’avait jamais su se tenir, et que +deviendrait-il quand elle l’aurait définitivement +quitté ? Voici qu’une demoiselle haineuse leur +croulait en avalanche de neige dans le dernier +orage de leur passion. Ah ! c’était donc là cette +belle personne dont il disait : « C’est une bien +stupide créature ! » et dont Marcus, le journaliste, +espérait empêcher le mariage ? Oui, elle +était jolie fille… on la séduirait facilement si on +savait la prendre par la vanité, car elle s’était +assise dès que Flora lui avait glissé un compliment. +A présent, elle regardait sournoisement +ses petits souliers de peau blanche comme un +baby qui aurait la bizarre envie de les sucer.</p> + +<p>Flora s’assit à l’autre bord du lit de sangle, +reprit sa couture interrompue, courba la tête.</p> + +<p>— Je voudrais bien vous parler, mademoiselle +Marguerite, puisqu’on m’a dit que vous étiez +très bonne, commença Flora de sa voix chantante +devenue poignante comme un sanglot ; +depuis deux mois que je suis ici, j’ai pu causer à +des tas de gens de Flachère et des environs. J’ai +vu, de loin, n’osant pas y entrer, la crèche que +vous avez fait bâtir pour les petits enfants pauvres +du pays, et je sais qu’aux réfectoires de la +coopérative, où j’achète quelquefois du vin, on a +l’ordre d’en donner aux mendiants qui traversent +vos jardins. (Elle hocha le front, passa ses doigts +minces sur ses cheveux pour les séparer en bandeaux +et y mieux voir.) Faut pas nous gronder +trop alors de ce que nous sommes encore ici…</p> + +<p>Marguerite se mordit les lèvres.</p> + +<p>— Mais, Mademoiselle, c’est mon père seul qui +a le droit de vous garder ou de vous renvoyer. +Je ne suis pas la maîtresse…</p> + +<p>— Oh ! non, une jeune fille, ça n’est pas la +maîtresse… bien sûr, murmura Flora plus humble +et plus repliée encore sur elle-même, pourtant +si vous vouliez… puisque vous êtes belle +comme un ange… vous prieriez votre papa… +moi je n’oserai jamais l’aller trouver, je n’ai plus +de robe convenable et mon frère me l’a bien défendu… +vous prieriez votre papa de reprendre +Fulbert chez lui. Il travaillera tant qu’il rachètera +ses fautes, allez. Moi, je le connais bien, mon +Ful, c’est un mauvais sujet, mais il est capable +des meilleures choses. Si je savais, moi, tout ce +qu’il sait, je vous démontrerais le fond de toute +cette affaire… Il n’y a guère que moi qui puisse +y démêler la vérité. Est-ce que je vous fâche, +Mademoiselle, en vous parlant de lui ?…</p> + +<p>Marguerite, soupçonneuse, regardait cette fille, +les yeux mi-clos, la bouche un peu pincée. Ce +torchon de peluche rose ayant l’air d’avoir +essuyé la vaisselle ne pouvait vraiment pas être +la compagne légitime ou illégitime de Fulbert, +le lettré, le railleur qui trouvait de la boue au +bord des jupes les plus blanches et les plus garnies +de dentelles. Non ! ce n’était que sa sœur, +une sœur malade, probablement étiolée par la +misère, aussi déchue que lui, plus peut-être, car +les femmes qui tombent vont toujours plus bas +que les hommes dans la chute. Ensuite, il y +avait une preuve péremptoire de leur parenté : +ils se ressemblaient.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Davenel, Marguerite, la vierge instruite, +ignorait cependant que les amants dont les +lèvres ne se séparent guère que pour manger ou +boire (chez eux on se nourrissait assez peu souvent) +ont, en effet, d’étranges ressemblances, et +finissent par se modeler l’un sur l’autre dans la +continuité de l’étreinte.</p> + +<p>— Non, Mademoiselle, vous ne m’offensez pas +du tout en me parlant de votre frère, et je n’ai +aucune animosité contre lui, veuillez en être persuadée.</p> + +<p>Flora eut un sourire navré.</p> + +<p>— Alors, pourquoi que vous ne l’avez pas +mieux mis dans ses meubles ? (Elle se reprit, confuse +de ce qui venait de lui échapper.) Je veux +dire pourquoi que votre père le laisse coucher sur +la terre nue ? Oh ! Mademoiselle, si vous saviez +comme il fait humide la nuit chez nous… chez +vous… c’est rien de vous le dire… j’en ai les reins +tout perclus… c’est que, voyez-vous, je ne suis pas +bien portante, moi… j’ai… j’ai… une maladie de +poitrine, et les médecins ont dit que je ne finirais +pas l’été. Mon frère n’en sait rien, ça, il ne faut +jamais le lui dire… ce serait trop pour lui qui a +été si malheureux à cause de moi. (Elle s’arrêta, +le regard suppliant.)</p> + +<p>— Pauvre femme, dit Marguerite, qui se voyait +un rôle d’ange bénisseur tout préparé, aussi +l’occasion de se créer l’héroïne d’une prochaine +aventure d’amour qu’elle pourrait comparer aux +plus extraordinaires des romans modernes. Vous +êtes tuberculeuse, mais votre frère doit bien s’en +apercevoir… où couchez-vous, quand il est là ?</p> + +<p>Flora désigna une paillasse dans un coin, que +précisément elle avait tirée de leur misérable +grabat pour l’aller remuer au soleil.</p> + +<p>— Là-dessus, Mademoiselle. Seulement (et +elle eut un sourire singulier), nous tendons un +drap entre nous… (elle ajouta de sa voix mystérieuse :) +Faudra bien que le drap se tende tout +à fait, celui des morts sépare bien mieux…</p> + +<p>— C’est horrible de plaisanter ainsi, fit Marguerite +en tressaillant, cela porte malheur d’appeler +la mort avant… le temps. Vous êtes encore +jeune, Mademoiselle ?</p> + +<p>— Quel âge me donneriez-vous ? questionna +Flora en cassant son fil pour dissimuler le pli +amer de sa lèvre.</p> + +<p>— Probablement trente-cinq ans !</p> + +<p>Flora eut l’héroïque courage de répondre :</p> + +<p>— Vous ne vous trompez pas.</p> + +<p>Elle en avait vingt-huit.</p> + +<p>Et comme si le calice devait lui être versé tout +entier, Marguerite ajouta poliment :</p> + +<p>— Vous avez dû être bien belle, autrefois.</p> + +<p>On causait, n’est-ce pas, entre femmes !</p> + +<p>— Oui, je le crois… mais je ne m’en souviens +plus, dit la pauvre abdiquant en martyre devant +le joli et inconscient bourreau.</p> + +<p>— D’autres peuvent s’en souvenir, insinua +M<sup>lle</sup> Davenel avec une méchante finesse.</p> + +<p>— Ah ! si j’étais bien certaine de donner +encore du bonheur à devenir couleur de cendres !</p> + +<p>Il y eut un silence glacé malgré les roulements +de cet orage qu’on entendait gronder au loin et +la chaude atmosphère saturée d’odeur de soufre, +atmosphère odieusement pourrie comme chaque +fois que ce pays exhalait son âme dans l’étreinte +d’une rafale.</p> + +<p>— Mon Dieu, s’inquiéta Marguerite, il va pleuvoir +et je suis venue ici nu-tête, sans même un +cache-poussière !</p> + +<p>— Je vous prêterai mon manteau, répondit +Flora d’une voix sourde.</p> + +<p>— Non, non ! j’attendrai ! répondit M<sup>lle</sup> Davenel, +épouvantée à l’idée de ce manteau, sans +trop savoir pourquoi. La pluie ne dure pas en +cette saison.</p> + +<p>Puis elle espérait toujours que Fulbert rentrerait. +Flora, immobile, avait cessé de coudre.</p> + +<p>— Enfin, je vais parler à mon père dès ce soir, +Mademoiselle, reprit Marguerite, s’efforçant de +rompre un silence qui la gênait singulièrement. +Est-ce que vous savez de quelle façon brusque +M. Fulbert nous a quittés ?</p> + +<p>— Je ne sais rien, laissa tomber Flora lentement, +les mains jointes sur son ouvrage, rien, +rien, mais… il y a des choses que je devine. +Ceux qui peuvent s’en aller d’un moment à l’autre +voient à travers les murs et, je vous le répète, +je ne suis pas venue ici pour du désordre. A quoi +cela nous servirait à tous ?… Je vais vous dire +ce qui doit arriver, si vous êtes vraiment bonne +et que vous ayez de l’affection pour quelqu’un… +(Sa voix chantante, qui sombrait dans une morne +résignation, eut un petit râle de bête à l’agonie.) +Écoutez-moi ! Oubliez qui je peux être. Il faut +que vous m’écoutiez comme si j’étais déjà dans +la fosse… Mon frère n’a pas d’autre crime que +moi sur la conscience… les crimes d’amour, ça +compte si peu ! Je veux dire qu’il a une sœur qui +est une fille… comprenez-vous ? J’aime mieux +vous apprendre ça moi-même. Il ne faut pas le +maudire pour cela, mademoiselle Marguerite. Je +m’en irai dès demain pour ne pas crever chez lui, +chez vous. C’est bien décidé au fond de moi, mais +pour que je m’en aille tranquille, je voudrais +une promesse…</p> + +<p>— Laquelle, mon Dieu ? Je vous jure de faire +tout mon possible pour vous venir en aide à tous +les deux. C’est que Fulbert est parti si drôlement… +il ne vous a pas raconté ?</p> + +<p>Flora se leva et se tourna vers la muraille, +s’occupant à décrocher une mante grise pendue +à un clou derrière le lit.</p> + +<p>— Il m’a confié, prononça-t-elle d’un ton de +suprême indifférence, qu’il osait vous aimer +d’amour, et que parce qu’il était pauvre, il vous +craignait.</p> + +<p>Marguerite eut une explosion de joie ingénue. +Cette femme cessant de la regarder justement, +elle risqua un geste d’enfant, frappa le sol de +son ombrelle et s’écria :</p> + +<p>— Quelle folie ! Le pauvre… pauvre garçon… +je m’en doutais… mais je n’y peux rien, moi, +chère Madame. Et quelle promesse voulez-vous +que je vous fasse ?</p> + +<p>— Celle d’essayer de l’aimer… comme… une +sœur !… puisque vous ne pouvez pas l’épouser… +ou qu’il ne veuille pas se laisser épouser… vous +me comprenez, Mademoiselle… comme une sœur.</p> + +<p>A ce moment l’orage croula, fracassant la forêt +sous les averses, et l’on n’entendit pas Flora +sangloter, la face enfouie dans le manteau de +<i>la Morte</i>.</p> + +<hr> + + +<p>Quand Marguerite rentra chez elle, elle n’avait +pas vu Fulbert, mais son cœur exultait. Elle +avait même daigné accepter cette mante grise, si +rapiécée, ayant enveloppé une tuberculeuse. Il +y a des jours où l’on est vraiment au-dessus de +tous les préjugés sociaux, où l’on se sent l’égale +de n’importe quelle pécheresse pour l’amour du +seul Amour. Fulbert était libre, Fulbert l’aimait, +il avait véritablement une sœur… et quelle humble +créature !… Elle s’expliquait maintenant le +drame bouleversant tout la vie de ce garçon. +Une proche parente prostituée jetant le scandale +et la boue sur son ancienne situation, le forçant +à taire jusqu’à leur nom de famille. Lui l’orgueilleux +fuyant le monde, Paris, fauve traqué par +son propre déshonneur qui insultait toutes les +femmes pour tâcher d’oublier l’inconduite de +l’autre.</p> + +<p>Voici qu’un étincelant arc-en-ciel auréolait la +boue !</p> + +<p>La suprême rédemption.</p> + +<p>Cette fille n’en avait pas pour longtemps. Elle +disparue, on reprendrait les doux entretiens +et qui savait ?… si Fulbert devenait un comptable +de génie…</p> + +<p>Elle secouait ce manteau rempli de larmes, +qu’elle avait accepté toute heureuse d’un prétexte +pour une nouvelle visite de charité, car elle ne +leur enverrait aucun domestique, cela serait +compromettant.</p> + +<p>— Marguerite, cria M. Davenel, du haut du +perron, dépêche-toi donc, nous avons du monde +à dîner ce soir. C’est insensé de courir les routes +d’un temps pareil !</p> + +<p>— Ne te fâche pas, petit père ! (Et elle se jeta +dans ses bras, car elle mourait du désir d’embrasser +quelqu’un.) Si tu savais quelle misère je viens +de voir… et puis, j’ai dû laisser passer un peu +l’averse… Du monde à dîner ! Qui ça ?</p> + +<p>— Un journaliste, chuchota Davenel, très +content de remettre la main sur la maîtresse de +la maison. Un jeune homme très bien, entre +parenthèse, qui s’est égaré à bicyclette par ici. +Il est charmant ce jeune homme, seulement je +ne sais qu’en faire depuis deux heures qu’il me +parle de son article sur les épandages… alors, +pour couper court, je l’ai invité à dîner. Tu +reprendras la conversation avec lui, ce soir, puisque +toi tu t’entends mieux que moi à la littérature.</p> + +<p>Derrière lui, Marcus, en irréprochable costume +de cycliste boulevardier, s’inclinait profondément.</p> + +<p>Il avait dû s’égarer par le chemin de fer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br> +L’HONNEUR DE MARGUERITE</h2> + + +<blockquote> +<p class="ind">« Mon petit homme,</p> + +<p>« Je me trotte et comme je n’ai pas le courage +de te le dire en face, je t’écris cette lettre pour +que tu te consoles en la lisant. Voilà, c’est fini +de rire… j’en peux plus. C’est-à-dire, tu comprends, +je vais rire ailleurs. Ne te fais pas de +bile pour une pauvre petite putain de quatre +sous, une méchante paillasse à soldats. J’ai été +trouver hier mon artilleur pour lui demander +l’argent de mon voyage. J’aurai pas une première +classe, bien sûr ! et je pars cette nuit +parce que je vois bien que c’est inutile d’attendre +que ça tourne plus mal. Je vais dans le midi. +Fais pas luire tes yeux de diable ! C’est comme +ça. Je me ballade pour la terre chaude, les fleurs, +et tout le tremblement des dernières douceurs +du monde ! Hein ? C’est une vraie chance… +Vivre dans le midi… toujours… Je fais peau +neuve et toilette pour l’allumage des hommes +chics, des Anglais peut-être, des gens à panaches… +à voitures… J’en ai soupé, sais-tu, d’être mouillée +sous un plafond d’où ce qu’il pleut jusqu’à +des étoiles quand il ne pleut pas ! Me faut, à présent, +une turne extraordinaire, solide, un beau +toit de pierre ou de marbre sculpté. Quand l’ambition +vous pousse, on ne se tient plus de rêver +de belles choses. C’est temps que je me range !… +On peut pas être toujours jeune et rigoler. Oh ! +je te reproche rien, mon cher petit homme, tu +n’as que trop d’amour pour une sale fille comme +moi et tu ne dois pas avoir de remords, de ton côté, +de mon départ, je suis guérie, ma poitrine est +nette comme sur la main, plus de cicatrices, plus +de rougeurs, je n’ai même plus… de nichons ! +Si j’ai pas l’air aussi drôle dans cette lettre qu’il +faudrait, c’est que je te regrette bien tout de +même. On a été tellement si heureux qu’il me +semble que jamais plus je n’irai au bonheur +avec d’autres. Je te dis : c’est fini de rire.</p> + +<p>« Ah ! Ce qu’il me fera faute ce petit bout de +maison avec ce jardin où j’ai planté des violettes, +moi qui n’ai jamais eu que des fleurs en +pot ! Est-ce que je les arroserai moi-même les +fleurs qu’on me donnera là-bas !…</p> + +<p>« En m’en allant de chez nous, je laisse tout +bien en ordre, tu sais, mon chéri ; tes habits, +ton linge, et aussi dix francs sur la tablette au +pain. Probable que les voleurs ne s’amèneront +chez toi durant ton absence… et la cabane +tient encore bon au vent ! Ne te mets pas en +rogne. C’est la dernière médaille de la Sainte +Vierge… Je l’ai bénie en l’embrassant pile ou +face. Faudra la ménager si tu n’as pas pu trouver +d’ouvrage. Et puis… ce qui m’ennuie le +plus, c’est que je pars sans mon manteau, mon +cache-misère gris. C’est justement pour cette +histoire que je t’écris si long. Figure-toi qu’<i>elle</i> +est venue ! Oui, mon petit homme, ta bonne +amie est venue chez nous ! Mince d’honneur ! +Surtout ne va pas t’imaginer que c’est pour ça +que je me trotte. Dieu, non ! Y a pas de quoi ! +J’attendais seulement que tu découches une +nuit pour m’arranger en conséquence. Elle est +donc venue hier, après midi, et je l’ai reconnue +tout de suite, avec cette différence qu’elle est +plus gentille que tu me le disais. C’est un peu +pintade, mais c’est frais comme une huître rose. +Par exemple n’y a que les filles qui l’ont encore +pour être si godiches. Quelqu’un lui a conté +que j’étais <i>ta sœur</i>, et me voilà ta frangine gros +comme le bras, elle n’en a pas démordu. J’ai +joué, pour elle comme pour toi, toute ma comédie +de sœur… Même que je m’en sentais devenir +une religieuse ! Je devais avoir la tête d’une +qui veille un mort sans café ! Je m’endormais +sur mon ouvrage… de la belle ouvrage, +pourtant, chéri ! Dès qu’on devient vieille, nous +autres, on se met dans les maquerelles, quoi ! +Alors j’y ai fait des compliments… J’y ai dit… +Mais tu verras bien le fond du sac, un jour. Je +crois qu’elle en pince, ta propriétaire, seulement, +comme tous les proprios, elle est un peu +avare sur le cas des réparations. Enfin, le plus +beau de l’affaire, c’est qu’elle est partie emportant +mon manteau, oui, mon vieux manteau. Il +pleuvait tant ! (Où que tu as pu te remiser, de +cette averse-là, mon petit homme, avec ton paletot +de cerfeuil ?) Et elle m’a dit comme ça, en s’en +allant : « Bonjour, <i>Madame</i>, je vous rapporterai +votre cache-poussière moi-même. » Je ne te +mens pas… c’est te dire la considération qu’on +avait pour ta sœur ! J’ai idée, moi, que c’est +bien plus pour le frangin qu’on reviendra. +Avant de te monter le coup sur mon départ, +promets-moi de réfléchir. C’est pas tous les +jours qu’on déniche des trésors dans le fumier… +Possible que son père en remue à la pelle, mais +si elle en pince vraiment pour toi, il faut pas +perdre ton temps à faire ton dégoûté. Va lui +redemander mon manteau… t’as compris ? C’est +comme si je te donnais le moyen de me retrouver +derrière… Ah ! si vous autres, les hommes, +vous pouviez savoir comme on aime quand nous +aimons ! Tu as toujours cru que je te trompais ? +Est-ce que je t’ai trahi, cette fois ? Et est-ce que +je ne lui ai pas mis mon cœur sur les épaules, +hein ? Et quand on est obligé de tromper, dans +le métier, et que ça vous arrive malgré vous, +est-ce que tu crois qu’on ne peut pas dire, en +fermant les yeux : <i>Je jouis à toi !</i>… absolument +comme si on buvait dans le verre du voisin à +la santé de l’absent ?… A votre santé à tous +les deux ! Vous penserez à l’absente… et le +jour qu’elle aura de beaux enfants, elle se souviendra +de <i>ta sœur</i> pour lui brûler un bout de +cierge !</p> + +<p>« Pour ce qui est de moi, je m’en vais… il +pleut trop dans ce pays ! C’est plus un printemps… +c’est une gouttière ! Je guettais l’occasion +depuis toute une semaine… et quand je l’ai +vue là, sur notre porte, ouvrant des mirettes de +chat qui flaire un seau à charbon, j’ai pensé +que mon heure était sonnée… de te tirer ma +révérence…</p> + +<p>« T’inquiète pas pour mon voyage. L’artilleur +m’a donné vingt francs. Adieu.</p> + +<p>« N’oublie pas le manteau, surtout ! N’oublie +pas le manteau… va vite le chercher… +qu’elle ne le rapporte pas ici… jamais…</p> + +<p class="sign sc">« Flora. »</p> +</blockquote> + +<p>C’était une aurore très claire après une nuit +de larmes. Fulbert, revenu, ayant fait le tour de +cette cabane déserte où tout était dans un ordre +parfait, trouva cette lettre sur le lit, écrite au +revers d’une note d’épicier de Salons-Laffitte. Il y +avait des taches, des taches rondes comme l’appui +de bouts de doigts graisseux ou des gouttes +d’eau, des gouttes de pluies chues du toit troué.</p> + +<p>Il lut cela plusieurs fois de suite, regarda peureusement +autour de lui.</p> + +<p>— Le manteau ? répéta-t-il machinalement, +puis il essaya de réfléchir et il s’aperçut que dans +cette lettre il ne voyait plus que la phrase du +post-scriptum.</p> + +<p>— Elle est partie pour suivre cet artilleur… +partie sans son manteau. Ah ! Mais voilà qui est +original : aller dans le midi, en juin… j’aurais +compris, cet hiver. L’autre est venue me l’achever, +l’aimable propriétaire, <i>la patronne</i>… lui +voler aussi son manteau parce qu’elle est pauvre. +Dix francs sur la tablette au pain ! Vingt francs +qu’on lui a donnés… ça fait dix francs pour son +voyage dans le midi !… Et moi je n’ai pas trouvé +d’emploi… parce que je suis bachelier et que je +n’ai pas de manteau… Il faut que je dorme ou +que je boive, sinon, cette fois, je vais en claquer !… +oui… oui… je l’irai chercher ton manteau… +sale gueuse, moi qui t’aimais tant…</p> + +<p>Il s’effondra sur leur lit et, grisé encore plus +par l’horrible fatigue de la veille, ses courses +sous l’averse ou ses poses guettant les tramways +bondés, que par l’eau-de-vie des réfectoires de +Flachère, il s’endormit.</p> + +<p>Il resta prostré cinq ou six heures.</p> + +<p>A son réveil, son ventre criait de faim, non +d’amour, il relut la lettre de sa maîtresse, lui +découvrit une sorte de puérilité grossière, la brûla +et éparpilla ses cendres au vent, puis il fit une +toilette un peu plus soignée que de coutume.</p> + +<p>La vie solitaire recommencerait-elle, sa vie +de hibou qui effrayait jusqu’aux corbeaux ! Non. +Il irait aux provisions, gagnerait le chemin des +réfectoires de la coopérative pour s’y offrir un +bon repas avec la médaille de la Sainte Vierge, et +il emprunterait ensuite le revolver de Jacqueloir +sous prétexte de tirer ces corbeaux-là, cette vermine +qui lui assombrissait vraiment trop son +paysage.</p> + +<p>Le jour était merveilleusement pur ; après +l’orage de la veille, les jardins de Flachère s’épanouissaient +au soleil, dans une adorable +lumière blonde qui faisait oublier toutes les +flaques de boues fétides.</p> + +<p>En marchant, Fulbert essayait de se raisonner.</p> + +<p>— Voyons ! C’est imbécile… je ne peux pas +courir après… d’ailleurs, elle reviendra parce +qu’elle m’a dans la peau. Elle est partie crevant +de faim et d’ennuis ; l’amour n’a jamais nourri +personne… au contraire, ça creuse ; si j’étais +arrivé hier soir… Bah ! Elle serait partie une +autre fois. Et quand on pense que, si je n’avais +pas manqué l’omnibus des <i>Filles-du-Calvaire</i>, +je rentrais à temps et je ne passais pas la nuit +dans un bar où j’ai encore dépensé trente sous +de consommation ! Mais… il y a le manteau… +c’est ennuyeux.</p> + +<p>Son cerveau se diluait, ne ressassant que des +idées saugrenues.</p> + +<p>Quand il eut dîné copieusement, ses pensées +prirent une nouvelle couleur plus inquiétante. +Il eut un afflux de sang aux tempes, une subite +et inexplicable volonté de vivre pour vivre, mais +de faire autant de mal qu’il pourrait à tout le +monde, sans distinction d’opinion ni de sexe. +Alors il se blagua.</p> + +<p>— Voilà que je vais mériter mon surnom +d’anarchiste. Arrêtons-nous sur le bord du fossé, +sacrebleu, et allons trouver notre ami Jacqueloir… +ça vaudra mieux.</p> + +<p>Comme il s’engageait dans le sentier de la +crèche, il s’arrêta, perplexe. Il venait de voir +M<sup>lle</sup> Marguerite Davenel pénétrer chez ses petits +protégés. Et tout aussitôt il entendit l’explosion +joyeuse des voix enfantines.</p> + +<p>Rebrousser chemin, c’était lui faire croire +qu’il redoutait sa présence.</p> + +<p>Il continua, songeant au manteau, malgré lui :</p> + +<p>— Si j’entrais le lui redemander simplement +devant d’innocents témoins ? La commission +serait faite. Il est préférable de ne pas aller là-bas +en ce moment de fièvre. C’est une <i>pintade</i>, +pour employer l’expression de Flora. Une huître… +mais quoi… elle l’a encore, après tout… +oui… le manteau !</p> + +<p>Par les croisées ouvertes, on pouvait s’enthousiasmer +du délicieux tableau que formait cette +jolie fille en blanc au milieu de tous les marmots +vêtus de blouses claires. Les bonnes suivaient, +portant des corbeilles de pain tendre. Sur le +fond bleu pâle de la classe où s’étalaient de multicolores +images, des cartes de géographie, des +tables de multiplication, la tête de Marguerite +s’auréolait comme celle de sainte Élisabeth durant +le miracle des roses. Elle les tenait tous réunis +dans les plis de sa jupe, et ils riaient, criaient, +frappaient de leurs menottes la belle boîte aux +surprises. Elle, attendrie par l’éclosion de nouveaux +sentiments, riait aussi, leur distribuant +leur morceau de pain auquel s’ajoutait la récompense +du mois. Et tous les petits trépignaient +d’aise ; ils l’aimaient d’autant plus ce jour-là, +leur charmante patronne, qu’ils ne l’avaient pas +vue depuis longtemps et qu’elle avait brusquement +cessé de venir leur distribuer des pinçons +aux oreilles.</p> + +<p>Pendant la distribution des récompenses, aperçut-elle +Fulbert debout, dans le clos voisin, dissimulé +entre les arbres, les plants Sud où mûrissaient +de très belles cerises : <i>les Grosse-Eugénie</i> ? +Elle fit semblant de ne pas le voir, mais elle hâta +le pas vers la sortie sitôt les enfants conduits à +la cour des récréations par les bonnes.</p> + +<p>Fulbert suivait la même route qu’elle, puisqu’il +allait aux bureaux de la ferme-école. Il dut s’arrêter +encore sur un des ponts de rondins de fer +qui traversait un ruisseau. Là, ils se heurtèrent. +Fulbert salua, mais, presque immédiatement, +Marguerite eut un regard noir, étrange, un +regard d’hallucinée.</p> + +<p>— Monsieur, dit-elle en se penchant comme +pour dégager le pan de sa robe d’une des volutes +de métal où il ne se trouvait point engagé, j’ai +à vous parler. Quelques mots, seulement ; continuez +votre chemin, ne vous retournez pas, car +on pourrait nous remarquer des fenêtres de la +crèche.</p> + +<p>On aurait juré qu’elle récitait une leçon, comme +les petits de sa classe. Ils eurent donc l’air de ne +pas s’être vus, de ne pas même s’être adressé +une simple question, et marchèrent l’un devant +l’autre :</p> + +<p>— Je connais votre sœur, maintenant, souffla +Marguerite d’une voix frémissante de colère ou +de joie.</p> + +<p>Malheureusement, il ne pouvait pas voir ses +yeux parce qu’il la précédait.</p> + +<p>— Oui, je la connais, et je possède un manteau +qui lui appartient !</p> + +<p>Fulbert tressaillit.</p> + +<p>— Encore le manteau, pensa-t-il ! Comme +les femmes s’entendent entre elles !</p> + +<p>Il ajouta, la voix également basse :</p> + +<p>— J’allais justement vous le réclamer, Mademoiselle.</p> + +<p>— Inutile… je ne vous le rendrai pas en ce +moment. Venez le chercher cette nuit chez moi.</p> + +<p>— Comment, chez vous ?</p> + +<p>Il faillit s’arrêter, pétrifié, au beau milieu de +la route.</p> + +<p>— Marchez donc ! souffla-t-elle encore. Marchez ! +On pourrait nous écouter de la pépinière.</p> + +<p>Son intonation était si impérieuse qu’il crut +sentir le feu de ses yeux sur sa nuque à ce moment +de vertige.</p> + +<p>— Oui ! cette nuit, dans ma chambre… vous +pénétrerez dans la maison par les volets de la +bibliothèque, sous le store. Ensuite… <i>tu connais +bien le chemin</i>.</p> + +<p>Quand Fulbert osa se retourner, Marguerite +Davenel était déjà loin, son ombrelle girait dans +le champ des roses, semblable à un papillon +blanc.</p> + +<p>En vérité, c’était l’affaire des jeunes filles vertueuses +de donner un rendez-vous d’amour comme +on jette un défi. Tout en rétrogradant, car il n’avait +pas besoin du revolver de Jacqueloir, au +moins cette nuit-là, il relut en esprit la lettre de +Flora et il en saisit mieux le sens divin, la portée +morale, dépassant de beaucoup toute morale +humaine. Ces deux femmes, de situations si différentes, +s’étaient pourtant bien entendues, réunies, +dans l’intérêt commun de leur amour et la savante +entremetteuse avait probablement déjà séduit +à moitié la perverse ingénue, l’une confiant son +amant à l’autre et courant à de nouvelles destinées, +peut-être sachant qu’elle ne devait pas survivre +au don de son amour, car, dans cette lettre, +où les vulgarités s’entassaient à plaisir, régnait +une singulière amertume : le sel des larmes qu’on +étouffe. Il eut envie de rire, de pleurer, puis d’aller +voir s’il ne se trompait pas, si une petite fille +égoïste avait autant de merveilleuse générosité +qu’une pauvre prostituée.</p> + +<p>— Dans sa chambre, cette nuit ! Et j’ai par +hasard bien dîné. Mais elle est folle, murmura-t-il. +Et si son père nous refuse son consentement +après ! Tant pis ! J’irai… ne fût-ce que pour le manteau. +Se griser de vin pur est peut-être meilleur +que s’enivrer lâchement des boissons hygiéniques +de la coopérative. Pouah ! J’en ai assez.</p> + +<p>Vers onze heures, cette nuit-là, Marguerite, +qui avait joué la marche des <i>Soldats de Faust</i> à +M. Davenel et servi son thé avec sa grâce maussade +accoutumée, monta dans sa chambre sans +aucune hâte. M. Davenel, pendant qu’elle montait, +faisait sa ronde, constatant que tous les verroux +étaient en bon état. Il cadenassa lui-même la +barre des volets de la bibliothèque, qui donnait +sur le grand chemin de Flachère, et pria la bonne +de remettre de l’huile dans une veilleuse, celle +du corridor. Il faisait cela tous les soirs, le brave +homme, et bien que sa fortune fût dans les banques +il ne manquait pas d’aller vérifier le contenu +de son coffre-fort. Tout en exécutant ces différents +exercices de bon défenseur de la société +<i>Flachère et C<sup>ie</sup></i>, il fredonnait la marche des soldats +en question. Il y avait, dans cette musique, +on ne savait quoi de belliqueux, de généreux, +d’entraînant à des combats imaginaires. Il aurait +voulu voir sortir un voleur de l’ombre pour lui +donner une leçon de boxe, lui fourrer cent sous +dans le gousset et le renvoyer guéri.</p> + +<p>— … Gloire immortelle de nos aïeux… Tara +ta ta ta ! Tara ta ta ta ! On a beau dire, mais c’est +mieux que du Wagner… Tara ta ta ta… On ne +fera jamais plus de musique pareille… Tâ… ta +ta ta !…</p> + +<p>« Tous les hommes sont si gosses », soupirait +Flora.</p> + +<p>Un dîner copieux, un air d’opéra, et les voilà +remontés sur leur bête, l’amour ou la lutte, le +besoin de se montrer mauvais ange ou bon prince.</p> + +<p>Les femmes… sont autrement.</p> + +<p>Le père et la fille se croisèrent sur le palier du +premier étage, devant la veilleuse que Marguerite, +avec une absolue sérénité, garnissait d’huile, +ayant renvoyé la bonne qui tombait de sommeil.</p> + +<p>— Il fera beau demain, déclara M. Davenel. +Ce fichu vent d’ouest a bouché ses flacons. Dors +bien, fillette, et ne pense pas trop aux journalistes. +Eh ! Eh ! ces petits messieurs ont une langue +bien pendue.</p> + +<p>— Peuh ! fit Marguerite subitement de mauvaise +humeur, on aura de la chance si celui-là +nous fait son article… maintenant qu’il sait qu’on +récolte des fous furieux ici !</p> + +<p>— Moi, je suis sûr qu’on le reverra, <i>l’Opinion +mondaine</i> à la main, histoire de madrigaliser ! +Bonsoir, gamine ! Ces journalistes sont de véritables +pestes dont nos vents d’Ouest ne donnent +qu’une faible idée. Ça se faufile partout, ça raconte +tout. Je t’assure que ce soir, sans blagueur et +avec seulement un peu de musique, je me trouvais +plus à mon aise qu’hier. Ta… tata… tata +tâ ratatata !</p> + +<p>Dans l’éloignement du corridor le refrain éclata +en fanfare. Il était content, le bonhomme, d’avoir +piqué un peu la baudruche de ce jeune héros qui +semblait plaire.</p> + +<p>— Tâ !… taratatata !…</p> + +<p>Comme tous les soirs, il posa un revolver +chargé sur sa table de chevet, souffla sa lampe +et s’endormit.</p> + +<hr> + + +<p>Dans sa chambre virginale, toute tapissée de +ronds au crochet qui faisaient des raies lunaires +à l’ombre, la grosse araignée blanche veillait. +La nuit était en effet très paisible. On entendait +seulement bruire dehors l’eau souterraine ronronnante +et flaireuse de putréfaction. Il faisait +chaud, des étoiles filaient parfois au-dessus du +champ de roses, laissant choir dans l’infini la +lourdeur de leur monde avec le jet d’une fleur +qu’on fauche. L’air chargé de parfums violents +se masquait comme l’haleine d’une bouche de +passionnée malade ayant mâché des drogues… +l’amant démêlerait-il l’odeur de mort !</p> + +<p>Tout était calme et dissimulé, en attente d’une +chose inouïe d’où pouvait jaillir le bonheur.</p> + +<p>Le long du grand silence de la maison grimpa +un petit bruit sec, mystérieux, frôlement d’animal +qui ronge. Un rat ? Marguerite tendit le +cou et serra autour d’elle le ruban lâche de sa +ceinture. Allons ! il était exact au rendez-vous. +C’était bien le malfaiteur intrépide qu’elle attendait. +Tranquillement, d’un pas souple de femme +qui prépare un décor, elle déploya des lingeries, +écarta une couverture et se dénoua les cheveux… +mais elle arrêta là le désordre. Elle avait éteint +sa lumière pour qu’on ne vît pas sa silhouette se +projeter sur les rideaux si, par hasard, dehors, à +cette heure, un passant…</p> + +<p>Le petit bruit de grignotement retentit de +nouveau. Un éclat de bois sauta du volet de la +bibliothèque. Il fallait vraiment que cette fille +coupable fût bien étourdie pour ne pas avoir eu +la pensée d’ouvrir elle-même en dedans, après +le passage du père. Enfin, le bruit grignotant +cessa. Successivement on entendit celui d’une +serrure grinçant, la vibration de la rampe de l’intérieur +sur laquelle une main puissante s’appuyait…</p> + +<p>Il y avait près d’une heure qu’elle attendait, +retenant son souffle, lorsque Fulbert se trouva en +face de la porte de son cabinet de toilette.</p> + +<p>Là, il fallait bien lui ouvrir elle-même ou lui +laisser faire un bruit plus dangereux.</p> + +<p>Il frappa discrètement.</p> + +<p>— Marguerite, c’est moi.</p> + +<p>Elle s’appuyait contre cette porte et à ce +moment décisif elle eut un geste d’hésitation, elle +regarda derrière elle, mais elle aperçut, pendu +à un crochet du cabinet de toilette, une forme +grise.</p> + +<p>Le manteau de Flora ! Celui-là même qu’elle +voulait lui rendre…</p> + +<p>Elle sauta en arrière, traversa sa chambre +en courant, serrant sa ceinture de soie blanche +qu’elle déchirait de ses ongles, et elle se précipita +éperdument dans le corridor en appelant son +père de toutes ses forces.</p> + +<p>Le directeur de Flachère, réveillé en sursaut, +cria de son côté :</p> + +<p>— C’est toi, fillette ? Ah ! mon Dieu ! Qu’as-tu ? +Qu’y a-t-il ?</p> + +<p>— Ouvre-moi, rugit Marguerite, ouvre-moi ! +Un homme, un voleur veut entrer dans ma +chambre. Ouvre-moi… défends-moi, père !</p> + +<p>Un voleur ? Ou un amoureux ? Il se jeta au +bas de son lit, passa un pantalon, chercha des +allumettes, et ne trouva que son revolver sous ses +doigts tâtonnants.</p> + +<p>Durant leur explication, Fulbert, d’un coup +d’épaule furieux, faisait sauter la porte du cabinet +de toilette, ivre d’une ivresse de bête lâchée +en plein carnage. Oui, c’était bien elle qui criait +ainsi d’une voix suraiguë de créature hystérique… +c’était elle qui allait ameuter les employés, Jacqueloir +et Gaufroi, couchant dans les sous-sols, +les bonnes couchant dans les combles… et le +père, cet aveugle né qu’on allait berner une +seconde fois, mais de toute autre façon…</p> + +<p>— Ma fille ? Es-tu blessée ? Qui veut entrer +dans ta chambre ? Qui donc frappe ainsi chez +toi ? questionnait le père, entourant la blanche +éplorée de son bras tremblant d’une sainte +colère.</p> + +<p>Fulbert vit la scène à la lueur falote de la +veilleuse du corridor.</p> + +<p>C’était cela son rendez-vous d’amour ! Il ne +voulait plus s’expliquer, il voulait la tuer, simplement.</p> + +<p>Alors, le père, de son côté aperçut un bandit +écumant de rage, les poings crispés au-dessus +de sa tête, qui se ruait sur lui pour lui arracher +son enfant ou l’égorger.</p> + +<p>Il n’hésita pas, leva son arme.</p> + +<p>— Cas de légitime défense, Monsieur l’assassin ! +prononça-t-il, cédant à sa manie des définitions +périlleuses.</p> + +<p>Et il pressa la détente.</p> + +<p>Fulbert reçut la balle en pleine poitrine. Il +tournoya sur lui-même, s’en alla, marchant à +reculons, ses mains battant les murs.</p> + +<p>Chienne de chasse bien dressée, Marguerite +hurlait toujours, simulant l’inévitable attaque de +nerfs qui devait terminer le roman-feuilleton de +sa vengeance.</p> + +<p>Fulbert tomba dans sa chambre, et le père fut +obligé d’enjamber le corps de l’homme pour +déposer celui de sa fille sur son lit.</p> + +<p>— Je crois que le pauvre diable a son compte ! +murmura le brave bourgeois, au fond désolé du +meurtre ; puis il courut appeler les bonnes, les +employés, afin de faire un peu de lumière autour +de ce drame.</p> + +<p>Pendant que toute la maison se réveillait dans +une horreur de cauchemar, Marguerite cessa de +hurler, se souleva sur un coude :</p> + +<p>— Fulbert, fit-elle très bas, est-ce que tu peux +m’entendre ?</p> + +<p>L’homme écroulé, la face contre le sol, ses +mâchoires se convulsant, mordant la molle toison +du tapis qui étouffait son dernier râle, ne +pouvait rien lui répondre.</p> + +<p>— Eh bien, dit-elle impitoyable, tu l’as, maintenant, +le manteau de ta maîtresse !…</p> + +<p>Et elle se recoucha pour s’évanouir plus commodément +devant de nouveaux témoins.</p> + + +<p class="c gap xsmall">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE<br> +<span class="small">DES CHAPITRES</span></h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">I</span>. DEMEURE CHASTE ET PURE</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">II</span>. L’ÉPOUVANTAIL</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c2">27</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">III</span>. TERRE BÉNIE</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c3">50</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">IV</span>. LE MOT ET LA CHOSE</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c4">75</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">V</span>. LE VERRE D’EAU MINISTÉRIEL</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c5">98</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">VI</span>. FAUST ET MARGUERITE</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c6">128</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">VII</span>. LA VISITE DE MARCUS</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c7">152</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">VIII</span>. JEUX DE MAINS, JEUX DE VILAINS</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c8">176</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">IX</span>. LE RETOUR DE FLORA</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c9">208</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">X</span>. DANS LA FOSSE COMMUNE</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c10">229</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall bot"><span class="item">XI</span>. L’HONNEUR DE MARGUERITE</td> +<td class="bot r l1"><div><a href="#c11">258</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="i">ACHEVÉ D’IMPRIMER</span><br> +le vingt janvier mil neuf cent quatre<br> +<span class="xsmall">PAR</span><br> +<span class="large">BLAIS ET ROY</span><br> +<span class="xsmall">A POITIERS</span><br> +pour le<br> +<span class="large">MERCVRE</span><br> +<span class="xsmall">DE</span><br> +FRANCE</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75199 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75199-h/images/cover.jpg b/75199-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d5ec551 --- /dev/null +++ b/75199-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..a9b88d1 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #75199 (https://www.gutenberg.org/ebooks/75199) |
