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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75198 ***
+
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+ LES GRANDS CŒURS
+
+ VICTOR GIRAUD
+
+ SAINTE JEANNE
+ DE CHANTAL
+
+ «Un cas humain représenté au vif.»
+ (AMYOT.)
+
+ «Je vous vois avec votre cœur vigoureux qui aime et qui veut
+ puissamment, et je lui en sais bon gré: car ces cœurs à demi
+ morts, à quoi sont-ils bons?»
+ (Lettre de SAINT FRANÇOIS DE SALES à SAINTE JEANNE DE CHANTAL.)
+
+
+ E. FLAMMARION, ÉDITEUR
+
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+
+
+LES GRANDS CŒURS
+
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+VOLUMES PARUS:
+
+ RENÉ BAZIN PIE X
+ de l’Académie française.
+ MARIE GASQUET SAINTE JEANNE D’ARC
+ HENRI GHÉON LE SAINT CURÉ D’ARS
+ VICTOR GIRAUD SAINTE JEANNE DE CHANTAL
+ GEORGES GOYAU SAINT BERNARD
+ de l’Académie française.
+ HENRI-ROBERT LOUIS XVI
+ de l’Académie française.
+ -- MALESHERBES
+ FRANCIS JAMMES LAVIGERIE
+ Mgr JULIEN SAINT FRANÇOIS DE SALES
+ Évêque d’Arras. Membre de l’Institut.
+ CHARLES LE GOFFIC LA TOUR D’AUVERGNE
+ M.-D. ROLAND-GOSSELIN, O. P. ARISTOTE
+ GÉNÉRAL WEYGAND TURENNE
+ COLETTE YVER SAINT PIERRE
+ RENÉE ZELLER LACORDAIRE
+
+La Collection «Les Grands Cœurs» publiera des ouvrages de Mgr Grente,
+évêque du Mans; M. Pierre de Nolhac, de l’Académie française; Duc de la
+Force, de l’Académie française; R. P. Sertillanges, de l’Institut; R. P.
+Janvier, A. Chérel, René Johannet, Édouard Schneider, José Vincent, etc.
+
+
+
+
+ C’est le propre des grands cœurs de découvrir le principal
+ besoin des temps où ils vivent et de s’y consacrer.
+
+ P. Lacordaire.
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+
+
+
+ Il a été tiré de cet ouvrage:
+ dix exemplaires sur papier de Hollande
+ numérotés de 1 à 10,
+ et soixante-quinze exemplaires sur papier teinté
+ vélin pur fil Lafuma
+ numérotés de 11 à 85.
+
+
+
+
+ _Nihil obstat:_
+ Lutetiæ Parisiorum
+ die XXVI junii anno MCMXXIX
+ YVO DE LA BRIÈRE,
+ cens. dep.
+
+
+ _Imprimatur:_
+ Lutetiæ Parisiorum
+ die 16a novembris 1929
+ V. DUPIN,
+ v. g.
+
+
+Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous
+les pays.
+
+Copyright 1929, by ERNEST FLAMMARION.
+
+
+
+
+A MA FEMME
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+JEUNE FILLE D’AUTREFOIS[1]
+
+ [1] Ce petit livre doit beaucoup à ses devanciers: au volume récent,
+ sagace et bien informé de M. le vicomte du Jeu (Perrin), à la
+ copieuse biographie classique de Mgr Bougaud (Poussielgue), au livre
+ si vivant, si fin et si pénétrant de l’abbé Bremond (Gabalda), aux
+ travaux de MM. Henry Bordeaux et F. Strowski (Plon). Et, bien
+ entendu, on s’est reporté aux sources proprement dites, à la
+ délicieuse Vie de sainte Chantal par sa secrétaire, la mère de
+ Chaugy, aux œuvres et aux lettres de la Sainte, à la correspondance
+ de saint François de Sales, dans les admirables éditions qu’en ont
+ procurées les visitandines du premier monastère d’Annecy.
+
+
+Elle est née à Dijon, comme saint Bernard et comme Bossuet. Comme eux de
+vieille souche bourguignonne, elle est bien de cette race où le sang est
+chaud, dru, généreux, où l’ardeur idéaliste s’accompagne toujours d’un
+ferme bon sens, d’une forte attache aux réalités de la vie et du sol,
+d’un magnifique besoin d’action. Par son père, le président Frémyot,
+elle appartient à une famille de parlementaires où le loyalisme
+monarchique et catholique est une vivante et constante tradition. Par sa
+mère, Marguerite de Berbisey,--les Berbisey se sont alliés à la famille
+de saint Bernard,--elle a comme recueilli une parcelle de l’héritage
+moral de l’homme étonnant qui fut en son temps le fondé de pouvoirs de
+la papauté. «Bon sang ne peut mentir», disait-elle; et ce n’est pas elle
+qui eût fait mentir le proverbe.
+
+Comme les Pascal, comme les Bossuet, comme nombre de familles de
+l’ancienne France, les Frémyot ont progressivement franchi «l’étape».
+Sortis probablement du peuple, ils s’élèvent peu à peu jusqu’aux plus
+hautes magistratures provinciales. Le bisaïeul du président Frémyot
+était un simple officier de la maison du Téméraire; son grand-père fut
+clerc et auditeur des comptes; son père, conseiller au Parlement de
+Bourgogne; lui-même fut successivement conseiller maître à la Chambre
+des Comptes, avocat général, président à mortier du Parlement, maire de
+Dijon. De génération en génération, on le voit, ces Frémyot montent et
+se poussent. Leur activité, leur intelligence, leur esprit d’ordre, leur
+sens des affaires ont assuré leur fortune, donné l’essor à leurs
+légitimes ambitions. Robustes et fervents chrétiens, d’ailleurs, ils
+n’entendent pas plaisanterie sur le chapitre de la religion; ils n’ont
+aucune complaisance pour les hérétiques. Mme de Chantal pourra dire avec
+vérité qu’elle «rendait tous les jours grâces à Dieu de ce que jamais
+aucun de sa race, à ce que l’on ait su, n’a été que très bon
+catholique». Et c’est elle, sans doute, qui a conté à sa confidente, la
+charmante mère de Chaugy, la savoureuse et symbolique anecdote que
+voici:
+
+Son grand-père, le conseiller Jean Frémyot, à l’âge de soixante-quinze
+ans, «eut révélation du jour et de l’heure de son décès». La veille, il
+alla dire adieu à ses parents et amis, «leur disant, avec une sainte
+simplicité, qu’il était sur son départ pour aller au voyage éternel».
+Mais il était trop faible pour monter sur sa petite mule. Alors, «cette
+bête, comme si elle eût connu la nécessité de son maître, étend ses
+quatre jambes, s’abaisse jusque quasi à toucher la terre avec son
+ventre, et demeure dans cette posture jusqu’à ce que ce bon vieillard
+fût bien agencé sur sa selle, que tout doucement elle se releva tirant
+ses pieds l’un après l’autre, et au retour de ce petit voyage, elle se
+mit dans la même posture pour laisser descendre commodément son bon
+maître.» Celui-ci, rentré chez lui, se mit au lit, passa la nuit en
+prières, et, le matin venu, après s’être confessé, avoir communié, reçu
+l’extrême-onction, se fit dire une messe qu’il entendit pieusement de
+son lit. Au moment où le prêtre levait le calice, il expira comme il
+l’avait prédit, «disant, en latin, ce verset de David: _Quando
+consolaberis me?_ O Dieu! quand me consolerez-vous?»
+
+Plus anciennement connus que les Frémyot, les Berbisey se sont élevés
+comme eux aux premières charges du Parlement de Bourgogne. Là aussi les
+traditions de foi et de vertus chrétiennes sont restées très vivaces. De
+Marguerite de Berbisey, la mère de sainte Chantal, morte au bout de
+quatre ans de mariage, nous ne savons qu’une chose, c’est qu’elle fut
+«regrettée de tous et surtout des pauvres, qui l’accompagnèrent à sa
+dernière demeure, en pleurant et en l’appelant tout haut leur
+bienfaitrice».
+
+Resté veuf à trente-six ans avec deux filles et un fils en bas âge,
+Bénigne Frémyot partagea son temps entre ses occupations
+professionnelles et l’éducation de ses enfants. Sa plus jeune sœur,
+veuve, elle aussi, vint habiter avec lui et tenir sa maison. Ce foyer
+ainsi reconstitué ne paraît pas avoir été trop austère. Dans ce pays de
+vie plantureuse et facile on n’est pas très morose, et le monde
+parlementaire en particulier a presque toujours su fort bien concilier
+la gravité des idées et des mœurs avec les libres agréments de la vie
+sociale.
+
+Le président Frémyot n’aimait pas les protestants, et dès sa jeunesse il
+ne perdait pas une occasion de combattre leur influence. Soir et matin,
+il réunissait ses enfants et, dans des entretiens familiers, il veillait
+à leur instruction religieuse, les mettant en garde contre l’hérésie,
+réchauffant et entretenant leur foi dans la véritable Église. Ces leçons
+n’ont point été perdues.
+
+C’était une haute et forte personnalité que celle du président Frémyot.
+La netteté de son esprit, la droiture de son jugement, l’élévation et
+l’énergie de son caractère s’étaient de bonne heure imposées à tous ses
+collègues, et telle était son autorité, comme avocat général, que la
+cour ne manquait jamais de se rallier à ses conclusions. Il est à
+croire qu’il approuva vigoureusement la généreuse attitude du
+lieutenant-général de la province, Léonor de Chabot-Charny qui, sous
+l’influence de Pierre Jeannin, avocat-conseil de la ville, au moment de
+la Saint-Barthélemy, refusa d’exécuter les ordres sanguinaires qu’il
+avait reçus. Bien que l’heureuse ville de Dijon, derrière ses fortes
+murailles, fût à l’abri des coups de main, le zèle catholique et le
+patriotisme de Bénigne Frémyot s’attristaient des maux sans nombre que
+les funestes guerres religieuses déchaînaient sur tout le pays. Les
+bandes de Coligny, surtout leurs alliés, les reîtres et lansquenets
+venus d’Allemagne, à plus d’une reprise parcourent la Bourgogne,
+pillant, brûlant, violant, massacrant, en dignes successeurs des hordes
+d’Attila. Partout des scènes de meurtre et de désolation: les hommes se
+jetant à l’eau ou sautant par-dessus les murs, les femmes «se sauvant
+toutes nues en chemise par les chemins avec leurs petits enfants»; plus
+de quatre cents villages brûlés en 1569; nouvelle invasion dévastatrice
+en 1576: il semblait que ces effroyables misères ne dussent jamais
+prendre fin.
+
+Vingt ans encore les guerres civiles vont déchirer la France. Sous
+l’impopulaire Henri III, la Bourgogne, longtemps fidèle à son roi,
+adhère bruyamment à la Ligue: en 1588, le Parlement enregistre
+solennellement l’édit. Persécuté, honni pour son obstiné loyalisme, M.
+Frémyot se retire à Flavigny avec les rares parlementaires,--un Bossuet,
+note l’abbé Bremond, était du nombre,--auxquels il a fait partager ses
+convictions; et là, muni des pleins pouvoirs du roi, il oppose un
+Parlement légal au Parlement rebelle. Menacé par les ligueurs de
+recevoir «dedans un sac» la tête de son fils, leur prisonnier, il
+adresse au lieutenant-général une lettre très digne sans raideur et très
+ferme, empreinte du plus noble stoïcisme, et qu’on nous a heureusement
+conservée: «Ni les tourments que l’on pourrait me donner, y disait-il,
+ni ceux que l’on fera à mon fils, que je sentirai plus que les miens, ne
+me pourraient ébranler à faire chose contre mon honneur et le devoir
+d’un homme de bien. J’aime mieux mourir tôt, ayant la réputation
+entière, que vivre longuement sans réputation.» Ce langage cornélien dut
+toucher le lieutenant-général: les ligueurs se contentèrent d’une «très
+grosse rançon».
+
+Henri III meurt assassiné: le roi légitime est un huguenot. Grave crise
+de conscience pour le président Frémyot: «en une nuit, il devint tout
+blanc du côté sur lequel il s’était couché». Mais son parti est pris: il
+n’abjurera pas sa foi monarchique. A Flavigny, à Semur, il organise la
+résistance à la Ligue: il paie de ses deniers les soldats du roi de
+France, lui recrute partout des partisans, leur fait prêter serment, «à
+la condition qu’il se ferait catholique», sacrifiant tout, son temps, sa
+santé, sa situation, sa fortune, à la cause qu’il avait embrassée.
+Quand, le 20 juin 1595, Henri IV, converti, sacré roi de France,
+vainqueur des Espagnols à Fontaine-Française et rentré dans sa bonne
+ville de Dijon enfin soumise, se fit présenter le petit parlement de
+Semur qu’il avait immédiatement convoqué, ce dut être pour M. Frémyot
+une grande joie. Il n’abusa pas de sa victoire. Henri IV lui «départit
+ses caresses royales avec profusion» et voulut faire de ce juste un
+premier Président: il refusa et se fit accorder simplement la grâce d’un
+de ses plus mortels ennemis que le roi allait envoyer au supplice.
+«Sire, lui déclara-t-il un jour, je vous confesse que si Votre Majesté
+n’eût crié de bon cœur: Vive l’Église romaine! je n’aurais jamais crié:
+Vive le roi Henri IV!» Henri IV, qui aimait cette chrétienne franchise,
+eût été heureux d’avoir sous la main à Paris le président Frémyot.
+Celui-ci ne voulut pas quitter Dijon. Son expérience de la vie et des
+hommes, tous les deuils qui l’avaient accablé l’avaient sans doute
+détaché du monde: il voulait se faire prêtre; il ne le put, ayant été
+marié deux fois, et la seconde avec une veuve. Redevenu très populaire,
+comblé de faveurs et de bénéfices par le roi, nommé par le Parlement,
+puis confirmé par le peuple, maire de Dijon, il fut, quinze années
+durant, dans sa province natale, l’un de ceux qui, par leur zèle et leur
+dévouement, collaborèrent le plus activement à l’œuvre réparatrice que
+l’autorité royale avait entreprise.
+
+De ce grand chrétien, de ce père héroïque et sage qu’elle aimait et
+respectait profondément, Jeanne de Chantal sera la digne fille. Elle
+avait une sœur aînée, Marguerite, d’un an plus âgée qu’elle, et un frère
+cadet, André, plus tard archevêque de Bourges, dont la naissance coûta
+la vie à sa mère. Elle était née le 23 janvier 1572,--l’année de la
+Saint-Barthélemy,--tout près du Palais, dans le vaste hôtel, aujourd’hui
+détruit, des Frémyot. Elle fut baptisée le jour même et appelée Jeanne,
+du nom de saint Jean l’Aumônier, dont c’était la fête. L’éducation à la
+fois virile et tendre qu’elle reçut de son père et de sa tante suppléa,
+dans la mesure du possible, à l’absence d’une direction maternelle, et
+il en fut pour elle, nous dit-on, «non guère moins que si elle eût été
+au sein de sa défunte mère». C’était une enfant vive et pieuse, et les
+mots d’enfant qu’on nous cite d’elle nous donnent à croire qu’elle avait
+de bonne heure hérité du peu de sympathie de son père pour les
+protestants. Il ne semble pas qu’on ait beaucoup poussé son instruction:
+son intelligence, ses lectures, ses observations personnelles feront le
+reste. «Elle apprenait, nous dit la mère de Chaugy, avec une grande
+souplesse et vivacité d’esprit tout ce qu’on lui enseignait, et on
+l’instruisait de tout ce qui est convenable à une demoiselle de sa
+condition et de son bon esprit: à lire, écrire, danser, sonner des
+instruments, chanter en musique, faire des ouvrages, etc., etc.»
+
+Et, bien entendu, dans ce milieu très profondément religieux, on
+cultivait et on encourageait ses précoces dispositions à la piété. Elle
+avait une dévotion toute particulière pour la Vierge, «se nommant
+elle-même son enfant». Elle pleurait à la vue d’un malheureux. «Si je
+n’aimais pas les pauvres, disait-elle, il me semble que je n’aimerais
+plus le bon Dieu.» Et de sa confirmation date un désir «qui ne la quitte
+plus, de faire de grandes choses pour Dieu, et même de souffrir le
+martyre».
+
+N’allons pas croire, cependant, que d’austères pensées de cloître
+hantaient déjà cette vive jeunesse. Dans ces vieilles familles
+bourguignonnes de magistrats humanistes et bons vivants on savait
+concilier les devoirs et les plaisirs, Dieu et le monde. Un mot, un
+simple mot de la mère de Chantal nous ouvre à cet égard les plus
+aimables perspectives. «Moi, dit-elle, _qui ai été fille à toute folie_,
+quand je donnais aux étourneaux que je nourrissais un petit morceau de
+sucre, je me faisais suivre en haut et en bas, partout où je voulais.»
+Je la vois, pleine de vie, de santé et de bonne humeur, jolie d’ailleurs
+et le sachant peut-être, rieuse et même un peu espiègle, aimant toutes
+les belles et bonnes choses de la nature et de la vie, délicieusement
+primesautière, charmante en un mot et «traînant tous les cœurs après
+soi»: car j’imagine que ce n’étaient pas les seuls étourneaux qui la
+suivaient «en haut et en bas, partout où elle voulait». Et elle me fait
+un peu songer à Jacqueline Pascal enfant.
+
+En 1587, sa sœur aînée, Marguerite, épousait, à seize ans, Jean-Jacques
+de Neuchaize, seigneur des Francs, âgé de quarante. Les Neuchaize
+étaient de bons gentilshommes du Poitou, apparentés aux Saulx-Tavanes,
+une des plus grandes familles de Bourgogne: par ce brillant mariage, les
+Frémyot gravissaient un nouvel échelon de la hiérarchie sociale. Le
+jeune ménage retourna peu après en Poitou, emmenant Jeanne, qui devait
+s’entendre à merveille avec sa sœur et qui, probablement, son père étant
+sur le point de se remarier, ne se souciait guère de rester seule avec
+une belle-mère. M. Frémyot «souhaitait fort de la garder auprès de soi»,
+mais «il s’en dépouilla néanmoins pour le contentement de sa fille
+aînée». Peut-être aussi, songeant à son prochain remariage, aux troubles
+croissants qui menaçaient de désoler la Bourgogne, jugeait-il plus sage
+et plus prudent d’éloigner quelque temps la jeune fille. Cet éloignement
+devait durer cinq ans.
+
+Chez le baron des Francs servait «une vieille demoiselle», une
+gouvernante sans doute, un peu sorcière, à ce qu’il paraît, et qui
+«n’oublia rien pour flétrir par ses artifices cette belle fleur
+croissante». Jeanne, sauvegardée par sa piété, sut se dérober à toutes
+ces manœuvres corruptrices, et elle finit par obtenir de son beau-frère
+qu’il congédiât «cette mauvaise créature». M. des Francs aurait voulu
+marier sa jeune belle-sœur dont le sérieux et la grâce avenante
+séduisaient tout le monde. Elle repoussa deux demandes de mariage en
+apparence très avantageuses, l’une avec un gentilhomme huguenot qui
+d’abord avait essayé de donner le change sur ses opinions, mais dont
+elle devina les véritables sentiments, l’autre avec un aventurier qui
+avait fort habilement réussi à en imposer à toute sorte de gens, mais
+contre lequel un sûr instinct l’avait bien vite mise en garde.
+
+Le Poitou n’avait pas été épargné par la fureur iconoclaste des
+protestants. Partout des monastères, des églises, des chapelles ruinées,
+profanées ou brûlées. La ferveur religieuse de Jeanne s’attristait
+profondément à la vue de toutes ces ruines, dont, sa vie durant, elle
+garda le vivace et douloureux souvenir. «Elle avait, disait-elle
+souvent, un tel regret de voir ces églises en ce piteux état, qu’elle ne
+pouvait s’empêcher de pleurer en les voyant et que _parfois elle n’osait
+ôter son masque_, parce que l’on connaissait qu’elle avait pleuré; et
+l’on faisait des enquêtes, quel mécontentement elle pouvait avoir chez
+Monsieur son beau-frère.» Bien qu’elle ne se dérobât pas au monde, à
+«toutes les honnêtes libertés et divertissements permis aux demoiselles
+de sa condition», il semble, à en juger par un portrait que nous avons
+d’elle, qu’elle ait scrupuleusement évité dans sa mise les excentricités
+provocantes des modes d’alors: la modestie et la simplicité de ses
+toilettes rehaussaient encore le charme original et très prenant de
+toute sa personne.
+
+Jeanne allait avoir vingt ans. A Semur, où il bataillait contre les
+ligueurs, M. Frémyot devait trouver son foyer bien désert: sa seconde
+femme était morte en donnant le jour à un fils qui ne vécut pas; son
+fils André poursuivait à Paris ses études. Profitant de l’interruption
+des opérations militaires, il fit revenir auprès de lui sa seconde
+fille. Les deux sœurs eurent quelque peine à se quitter, au témoignage
+de la mère de Chaugy. «Elles se séparèrent, nous dit cette dernière,
+avec de grands ressentiments, ayant vécu ensemble dans une si grande
+union et bonne intelligence, qu’elles n’avaient jamais eu une parole de
+travers ni de conteste; aussi notre bienheureuse Mère la regardant comme
+sa sœur aînée, lui obéissait ainsi qu’elle eût fait à sa propre mère.»
+Peut-être s’entendait-elle moins bien avec son beau-frère, dont les vues
+ne concordaient pas toujours avec les siennes.
+
+De retour en Bourgogne, «elle fut beaucoup recherchée en mariage». Il ne
+semble pas qu’elle ait alors songé à se faire religieuse; mais, si l’on
+en croit le décret de canonisation, elle n’avait point la vocation
+conjugale et elle aurait voulu rester fille. En ce temps-là, on ne se
+préoccupait guère de consulter les enfants sur leurs goûts personnels.
+Le président Frémyot avait en vue, pour sa fille, un parti fort
+brillant. Il avait distingué un jeune gentilhomme, le baron Christophe
+de Rabutin-Chantal, et l’avait fait nommer capitaine de la garnison de
+Semur. C’était le fils d’un vieux soldat des armées royales, le baron
+Guy de Chantal, dont la vie accidentée et romanesque avait été traversée
+de tragiques aventures. La famille des Rabutin était très ancienne. Par
+sa mère, le baron Christophe était le dernier descendant de la famille
+de saint Bernard. Il était aimable, fin, poète à ses heures, très doux
+et fort séduisant; très brave avec cela; il était sorti victorieux de
+dix-huit duels, mais sans avoir, dit Bussy, «jamais tué personne». Le
+portrait qu’on croit avoir de lui au musée de Versailles évoque l’image
+d’un charmant et beau cavalier. Le choix du président Frémyot était
+heureux, et Jeanne n’eut pas beaucoup de peine à s’abandonner à la
+volonté paternelle. Elle aima de tout son jeune cœur «ce brave seigneur»
+qui lui rendait pleinement sa tendresse. Elle était, dit un manuscrit,
+«d’une taille au-dessus de la médiocre. Ses yeux étaient noirs et vifs,
+le teint uni et fort blanc. Elle avait les lèvres vermeilles et le
+sourire charmant; la physionomie majestueuse tempérée par un grand air
+de douceur.» «Elle était, écrit de son côté la mère de Chaugy, de riche
+taille, d’un port généreux et majestueux, sa face ornée de grâces, et
+d’une beauté naturelle fort attrayante, sans artifice et sans mollesse;
+son humeur vive et gaie, son esprit clair, prompt et net, son jugement
+solide; il n’y avait rien en elle de changeant ni de léger. Bref, elle
+était telle qu’on la surnomma la Dame parfaite; et ce fut avec regret
+universel qu’on la vit sortir de Dijon [ou plutôt de Semur] pour aller
+demeurer à Bourbilly, qui est le château où résidait d’ordinaire le
+baron de Chantal.» En un mot, la solidité dans la grâce: comment
+Chantal, même s’il avait été, comme le prétend Bussy, «fort galant» dans
+sa prime jeunesse, n’aurait-il pas été le plus épris des maris?
+
+Le mariage,--«l’un des plus accomplis qui aient été vus»,--fut célébré
+dans la chapelle de Bourbilly, le 28 décembre 1592. En des temps moins
+troublés, il l’eût été sans doute à Dijon, au milieu d’une nombreuse
+assistance. Seuls les Neuchaize et quelques parents et amis y
+assistaient. Se marier en pleine guerre civile, c’était un bel acte de
+foi dans l’avenir, mais on était brave chez les Frémyot, comme chez les
+Chantal, et dans ce généreux pays de Bourgogne on ignorait la peur de
+vivre.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA CHATELAINE DE BOURBILLY
+
+
+A quelques kilomètres de Semur, dans un verdoyant vallon que traverse
+une petite rivière, le Senain, s’élevait le vieux château de Bourbilly,
+vaste masse carrée flanquée de tours, défendue par de hautes murailles,
+entourée de fossés, et à laquelle on accédait par un pont-levis. Des
+salles immenses et glaciales, que chauffaient de hautes cheminées
+sculptées, et où s’étalait à profusion l’écusson des Rabutin. C’est là
+que la jeune baronne est appelée à vivre. Le domaine était riche, et Mme
+de Sévigné l’estimera plus tard cent mille écus; mais le malheur des
+temps, l’incurie des Rabutin qui «brûlaient la chandelle par les deux
+bouts», l’un à Monthelon, l’autre à Bourbilly, avaient fort compromis
+«les affaires de la maison». En mariant son fils à la riche héritière
+des Frémyot, le vieux baron Guy, spéculant sans doute sur le goût du
+président pour la noblesse, avait surtout voulu les rétablir. Le baron
+Christophe avouait 8.000 écus de dettes: il en avait 15.000. C’était
+presque toute la dot de Jeanne.
+
+Celle-ci ne s’était point mariée pour prendre sur elle «tout le soin de
+sa maison». Elle était jeune, aimable et aimée, un peu insouciante
+peut-être, et, comme il était naturel, elle aurait voulu jouir un peu de
+sa jeunesse et de la vie. L’administration d’une maison «où il n’y avait
+pas peu de besogne» n’était point son fait. «_Elle y eut une extrême
+répugnance_, car elle n’avait jamais su ce que c’était que soucis, sinon
+par ouï-dire; et _il lui fâchait extrêmement de sacrifier sa liberté
+innocente_ aux tracas embarrassants du soin d’un ménage.» Mais on ne
+résiste pas aux tendres et sages exhortations d’un mari dont on veut
+mériter la confiance. Christophe de Chantal allégua l’exemple de sa
+propre mère. C’était une sainte femme, ménagère accomplie, qui avait dû
+avoir quelque mérite à vivre en bonne intelligence avec son violent et
+capricieux mari: l’héroïsme chrétien avec lequel elle avait supporté et
+longtemps dissimulé les atroces douleurs d’un cancer au sein semble un
+chapitre de la vie des martyrs. La jeune femme était une âme de la même
+famille. Elle «fut si touchée du récit de la vertu de cette belle-mère,
+que, dans le regret de n’avoir pas joui de sa conduite et de sa douce
+présence, elle se résolut, dès ce jour-là même, de se rendre son
+imitatrice, et, sans plus disputer, se chargea des affaires et des soins
+de la maison».
+
+Et avec cette générosité, cette fermeté de décision qui la
+caractérisent, elle se met aussitôt à l’œuvre, «ceignant ses reins de
+force et fortifiant son bras». Tous les matins elle fait dire la messe à
+la chapelle du château, et, le dimanche, pour l’édification du
+voisinage, elle se rend à la paroisse, bien qu’elle soit éloignée d’une
+demi-lieue: elle veille à ce que tous les gens de sa maison assistent,
+autant que possible, à l’office matinal; la prière du matin et du soir
+est faite en commun; elle-même se charge des instructions pour les
+domestiques. Elle proscrit ou brûle tous les «mauvais livres» qu’elle a
+trouvés à Bourbilly, et fait sa lecture habituelle de la _Vie des
+Saints_ ou des _Annales de France_. Levée tous les jours de grand matin,
+elle a vaqué aux soins du ménage, donné ses ordres, envoyé ses gens au
+travail quand se lève M. de Chantal «qui aime fort à dormir la grasse
+matinée». Elle a l’œil à tout, visite à cheval les fermes les plus
+éloignées, dirige et surveille tout, travaux et serviteurs, se fait
+rendre des comptes minutieux, prêchant d’exemple, jamais inactive, à
+l’ordinaire cousant ou filant parmi ses domestiques, toujours vêtue de
+laine, sauf quand quelque visite ou réception lui donnait l’occasion de
+revêtir ses beaux atours de jeune mariée. Au bout de quelque temps de ce
+régime, les créanciers étaient payés, le domaine avait repris son
+ancienne valeur, et la ruche laborieuse redevenait la belle ruche
+d’autrefois, féconde en miel et en bonnes œuvres.
+
+Cette exemplaire vertu chrétienne n’était point une vertu morose. On
+recevait, on chassait à Bourbilly. La jeune châtelaine savait se faire
+obéir, mais elle savait encore mieux se faire aimer. «Elle n’était point
+crieuse, ni maussade parmi ses domestiques»: en dix-huit ans, «elle n’a
+presque point changé de serviteurs ni de servantes, excepté deux qu’elle
+congédia pour ne les pouvoir faire amender». Il n’est pas vrai, comme on
+se l’imagine dans nos fausses démocraties, que les humbles n’aiment
+point l’autorité. Le peuple aime à être bien commandé; il déteste
+l’anarchie et le caprice; il n’a que du mépris pour ceux qui flattent
+ses bas instincts; il est tout naturellement l’ami d’une règle
+intelligente et qui se tempère de bonté. Comme tous ceux qui ont l’âme
+d’un vrai chef, Jeanne de Chantal savait, par sa fermeté, sa netteté
+d’esprit et sa douceur, se concilier les volontés les plus rebelles. On
+l’aimait pour son entrain, sa gaîté, sa haute raison souriante et bonne.
+Rien en elle de compassé, de figé, de tendu. Elle n’avait point, avec
+l’âge, dépouillé sa grâce mutine d’enfant espiègle «à toute folie», et
+son profond sentiment du devoir s’accommodait fort bien des vifs élans
+d’une verve malicieuse et parfois bien ingénieusement spirituelle.
+Écoutez-la longtemps après conter à ses religieuses, avec un sourire
+encore amusé, comment elle s’y prenait pour faire lever M. de Chantal:
+«Lorsqu’il commençait d’être tard, et que j’étais revenue dans la
+chambre, y faisant assez de bruit pour l’éveiller, afin qu’on dît la
+messe à la chapelle pour faire après les affaires qui restaient,
+l’impatience me venait. J’allais tirer les rideaux du lit en lui criant
+qu’il était tard, qu’il se levât, que le chapelain allait commencer la
+messe; enfin, je prenais une bougie allumée et la lui mettais sous les
+yeux et le tourmentais tant qu’enfin je le faisais quitter son sommeil
+et sortir du lit.»
+
+Une autre fois, en l’absence de son mari, elle reçoit la visite d’un ami
+de ce dernier, qui depuis longtemps lui faisait la cour. Le soir arrive;
+l’ami ne s’en va pas et pousse sa pointe. Sans s’effaroucher, la fine
+baronne s’excuse de ne pouvoir lui tenir compagnie; elle lui dit «qu’il
+fallait qu’elle allât pour quelque affaire chez une demoiselle sa
+voisine, qu’elle laissait des gens au logis pour le servir ce soir-là et
+là-dessus monte à cheval pour aller coucher ailleurs». Grande confusion
+du galant qui repart aussitôt.--La voyez-vous, à ce souvenir, rire
+encore sous cape? Je vous dis qu’il y avait en Jeanne de Chantal quelque
+chose de l’Elmire de Molière. Il n’y a qu’une Française pour être ainsi
+vertueuse, avec tant d’esprit, de finesse et d’à propos.
+
+Dans cette vie si active et si remplie, les grands devoirs chrétiens de
+la charité occupent une place privilégiée. Je ne sais rien de plus
+touchant que l’amour de Mme de Chantal pour les pauvres, sa sollicitude
+toute maternelle pour les souffrants et les déshérités de la vie. Elle
+est vraiment la providence de ce coin de terre où Dieu l’a appelée à
+vivre. Visites multipliées aux malades, soins donnés à tous ceux qui
+souffrent, soins minutieux et qui ne craignent pas de descendre aux plus
+répugnants détails, aumônes, distribution de vivres et de remèdes, et
+ces mille prévenances délicates, ces paroles gracieuses et
+compatissantes, ces jolis gestes de l’âme qui sont un don de toute la
+personne, et qui, plus que tout le reste, vont au cœur des humbles, la
+châtelaine de Bourbilly se dépense sans compter pour soulager les
+misères autour d’elle. «Il y avait plaisir, disait-on, à être malade,
+pour avoir les visites de la sainte baronne.» Un soir, on l’appelle
+auprès d’une femme en couches, dont l’état semble désespéré. Elle
+accourt, passe une partie de la nuit auprès de la malade, à laquelle
+elle prodigue ses soins. Enfin, elle consent à se retirer pour prendre
+un peu de repos. Peu après son départ, un mieux sensible se produit, et
+l’accouchement a lieu comme par miracle. Transporté de joie, le père, en
+sortant, aperçoit par terre, à sa porte, à genoux et en prières, la
+baronne qu’on croyait partie.
+
+En ces temps de guerres civiles, la misère était grande dans les
+campagnes françaises. Il suffisait d’un hiver rigoureux, d’une mauvaise
+récolte pour plonger dans la désolation toute une province. En ces
+occurrences la charité de Mme de Chantal opérait des prodiges. Dans une
+grande chambre du château où elle avait fait dresser des lits, elle
+recueillait les malades, les jeunes mères avec leurs nouveau-nés. A
+leurs familles, aux pauvres honteux elle faisait porter secrètement du
+pain tous les jours. Elle faisait construire un très vaste «four des
+pauvres» qu’on chauffait quatre fois par semaine. Chaque jour, à tous
+ceux qui se présentaient, elle distribuait elle-même du potage et du
+pain, remplissant les écuelles, puisant dans les corbeilles, renvoyant
+chacun avec une bonne parole. De six ou sept lieues à la ronde, les
+pauvres accouraient. On les faisait entrer par une porte et sortir par
+l’autre. Souvent quelques-uns, leur aumône reçue, faisaient le tour du
+château, puis revenaient. Elle s’en apercevait, souriait sans doute,
+mais ne disait rien, songeant qu’elle était elle aussi une mendiante
+spirituelle, et que Dieu ne la repoussait pas. A deux reprises, la
+provision de grains étant sur le point d’être épuisée, «elle se confia à
+Dieu, lequel pourvut à son besoin, et la farine de froment et le peu de
+seigle furent multipliés six mois durant que la famine continua». Mais
+elle, par humilité, déclarait «qu’elle avait toujours attribué cette
+grâce à la grande vertu et dévotion d’une sienne servante, nommée dame
+Jeanne, aux prières de laquelle elle se confiait grandement».
+
+La vraie charité chrétienne ne va pas sans une extrême indulgence à
+l’égard des faiblesses humaines. Mme de Chantal s’ingéniait de mille
+manières à tempérer les sévérités de son mari et presque toujours elle
+obtenait gain de cause: «Si je suis trop prompt, lui disait-il, vous
+êtes trop charitable.» Elle faisait sortir la nuit de leur humide prison
+les paysans que le baron y avait fait enfermer, et les envoyait coucher
+dans un lit; «et le lendemain, de grand matin, pour ne pas déplaire à
+son mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et en allant
+donner le bonjour à M. de Chantal, elle lui demandait si aimablement
+congé d’ouvrir à ces pauvres gens, et les mettre en liberté, que quasi
+toujours elle l’obtenait.» Toujours un peu de malice et d’espièglerie
+mêlées à la plus active bonté.
+
+Les deux époux avaient l’un pour l’autre la plus vive, la plus confiante
+tendresse. Mme de Chantal s’est reproché plus tard, d’«oublier ses
+dévotions» quand son mari était auprès d’elle, et de «faire quasi
+aboutir toutes ses pensées et ses prières pour la conservation et retour
+de M. de Chantal». Peut-être y a-t-il là quelque excès de scrupule
+rétrospectif. Il semble bien que, durant tout le temps de son mariage,
+avec ce parfait équilibre d’âme qu’elle portait en toutes choses, elle
+ait su fort bien concilier ses devoirs de très pieuse chrétienne et ses
+devoirs d’épouse, de maîtresse de maison et même de femme du monde, et
+qu’elle n’ait pas eu à souffrir d’une sorte de conflit intérieur. Mais
+il paraît certain aussi que, quand Chantal était absent, il se faisait
+en elle comme une grande recrudescence de piété. «Dès que je ne voyais
+pas M. de Chantal, disait-elle, je sentais en mon cœur de grands
+attraits d’être toute à Dieu.» Et le malicieux Bussy écrit de son côté:
+«Quand M. de Chantal était à l’armée ou à la cour, elle donnait tout à
+Dieu; quand il retournait auprès d’elle, elle se donnait toute à lui.»
+
+Le baron Christophe était souvent absent. A peine marié depuis trois
+mois, il avait dû reprendre son service auprès du roi Henri et partager
+sa vie guerrière. Quand le roi entra à Dijon, il faisait partie de son
+escorte. Quelques jours après, au combat de Fontaine-Française, sa très
+brillante conduite lui valut les chaudes félicitations d’Henri IV. Il
+avait été blessé, mais fut vite rétabli, et il assista, sans doute avec
+sa femme, à la triomphale entrée du Béarnais victorieux dans la vieille
+cité bourguignonne et à l’émouvante réception du président Frémyot. Une
+belle carrière s’ouvrait devant lui. Il la suivit quelque temps,
+peut-être avec l’espoir de conquérir le bâton de maréchal. Mais en 1600,
+pour des raisons restées obscures, il prend le parti de se retirer
+définitivement dans son château de Bourbilly. Comme il était poète, il
+fit «une chanson d’adieu aux dames de la cour». La mère de Chaugy qui
+l’a vue nous assure qu’«il protestait au dernier couplet que la seule
+pensée des vertus de sa chère moitié gravait dans son âme le mépris des
+vanités et grandeurs de la cour». Peut-être «les tendresses
+extraordinaires» qu’il avait pour sa femme et une préoccupation
+religieuse croissante suffisent-elles à expliquer cette retraite
+prématurée qui dut profondément réjouir Mme de Chantal, toujours
+tremblante pour la vie d’un époux très cher. Elle ne se doutait pas des
+tristesses qui allaient suivre.
+
+Si heureuse qu’elle eût été d’ailleurs, la douleur ne lui était point
+chose étrangère. Peu après son mariage, elle avait perdu presque
+subitement sa sœur Marguerite qu’elle aimait tendrement, et dont le
+mari, grièvement blessé à Fontaine-Française, ne tarda pas à la suivre.
+Ses deux premiers enfants moururent en bas âge, et quand on la connaît
+un peu, on n’a pas de peine à imaginer son profond chagrin. Quatre
+autres enfants, un fils et trois filles, lui naquirent, et ses joies
+maternelles furent une diversion aux soucis que lui causaient les
+fréquents départs de son mari. Quand celui-ci lui revint, à l’automne de
+l’année 1600, il était fort malade: il passa cinq ou six mois au lit ou
+à la chambre. Éplorée, inquiète et faisant pourtant bon visage, sa femme
+lui prodigua les soins les plus tendres. «Elle passait, nous dit Bussy,
+les jours au chevet de son lit et les nuits à la chapelle.» Des pensées
+funèbres se présentaient souvent à l’esprit du malade. «Il voulait
+qu’ils se fissent une promesse réciproque, que le premier libre par la
+mort de l’autre consacrât le reste de ses jours au service de Dieu.»
+Mais elle «ne pouvait ouïr parler de division, et détournait ce propos
+de mort, dès qu’il était entamé.»
+
+Enfin, ce terrible hiver de famine et de maladie passé, M. de Chantal se
+rétablit à vue d’œil. La vie ordinaire de réunions et de chasses
+reprenait son cours. La baronne, heureuse d’avoir son mari tout à elle,
+revenait à la joie: un quatrième enfant, une fille, lui était née. Elle
+était encore au lit, n’étant accouchée que depuis quinze jours, quand on
+lui annonce que, dans un accident de chasse, son mari a été blessé à la
+cuisse. «Ah! dit-elle, on me dore la pilule.» Elle se lève
+précipitamment, et accourt auprès du blessé. «Ma mie, lui dit-il,
+l’arrêt du ciel est juste; il le faut aimer, il faut mourir.--Non, non,
+dit-elle, il faut chercher guérison.--Ce sera en vain», dit le malade.
+_Elle voulut dire quelques paroles sur l’imprudence de celui qui avait
+fait ce funeste coup_: «Ah! lui dit le malade! honorons la céleste
+Providence, regardons ce coup de plus haut!» Et il se confesse, rappelle
+au sentiment du devoir chrétien l’imprudent qui, désespéré, voulait se
+tuer, et auquel il pardonne généreusement, réconfortant sa femme,
+l’exhortant au pardon et à la résignation. La douleur de la malheureuse
+baronne était si grande «qu’elle ne put jamais faire venir son cœur
+jusqu’à prononcer le _oui_ de cette résignation, mais se dérobait de la
+chambre du malade, et allait crier tout haut en certain lieu écarté:
+«Seigneur, prenez tout ce que j’ai au monde, parents, biens et enfants,
+mais laissez-moi ce cher époux que vous m’avez donné.» Tout fut inutile:
+la blessure était grave; elle fut peut-être mal soignée par des médecins
+que troublaient et intimidaient les objurgations passionnées de Mme de
+Chantal. La plaie s’infecta et au bout de huit jours, le baron
+Christophe mourait, «avec une fermeté, dit Bussy, et une résignation aux
+volontés de Dieu dignes du mari d’une sainte». Il avait trente-cinq ans:
+il n’avait été marié que huit ans.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+UNE VEUVE CHRÉTIENNE
+
+
+Le désespoir de la pauvre veuve fut terrible. Elle avait vingt-huit ans;
+elle avait été parfaitement heureuse, et elle aimait de toute son âme
+ardente et profonde ce charmant, ce délicieux mari qu’avait été Chantal.
+«Elle rendit, nous dit-on, les devoirs funèbres à son cher défunt avec
+beaucoup d’honneur et de courage, mais avec des déluges de larmes
+incomparables.» Elle dut aller jusqu’au fond de cet abîme de douleur qui
+est la réalité tragique de la sombre destinée humaine. «Elle passait,
+écrit Bussy, les nuits à genoux à prier et à pleurer, de sorte qu’on fut
+obligé de veiller pour la faire au moins tenir au lit.» Au bout de trois
+ou quatre mois, «elle était devenue comme un squelette», et l’on
+commençait à craindre pour sa vie.
+
+Elle était dans un état de trouble profond. En la frappant, Dieu lui
+avait fait violemment sentir tout le «néant de cette vie» et lui avait
+inspiré, ou plutôt avait réveillé en elle le désir, déjà ancien, de se
+consacrer toute à lui. Elle fait vœu de chasteté, et d’abord se contente
+de «vivre chrétiennement dans sa viduité en élevant vertueusement ses
+enfants». Mais bientôt elle est en proie à des tentations si
+violentes,--tentations qui n’avaient pas attendu son veuvage pour se
+manifester, mais dont la vraie nature nous échappe[2],--que, «dans la
+fureur de cette tempête», elle fut sur le point de périr et «se
+dessécha» d’une manière pitoyable. En même temps, elle éprouvait pour le
+service de Dieu un tel attrait que, dit-elle, «j’eusse voulu quitter
+tout et m’en aller dans un désert pour le faire plus entièrement et
+parfaitement, et hors de tous les obstacles extérieurs, et je crois que
+_si le lien de mes quatre petits enfants ne m’eût retenue_ par
+obligation de conscience, _je m’en fusse enfuie_, inconnue, dans la
+Terre Sainte, pour y finir mes jours.» Elle avait un immense désir de
+connaître la volonté de Dieu et de la suivre, et ce désir, qui
+s’exhalait «par une certaine clameur intérieure», la «consumait et
+dévorait au dedans». Les tentations redoublaient, rendues plus
+intolérables encore par l’attrait divin qui les accompagnait. Et dans
+cette crise redoutable où les sentiments les plus divers, exaspérés par
+la douleur, se livraient un mortel assaut, elle languissait, maudissant
+les visites, se plaignant qu’«on ne la laissât pas pleurer à son aise,
+et qu’en croyant la soulager, on la martyrisât», ayant pour unique
+plaisir «de s’aller promener seule dans un petit bois, pour répandre à
+souhait son cœur et ses larmes devant Dieu».
+
+ [2] Il semble pourtant qu’il s’agit surtout de tentations contre la
+ foi, si du moins nous interprétons bien quelques mots d’elle, que
+ nous rapporte la mère de Chaugy (_Mémoires_, p. 55). Plus tard,
+ après le départ de saint François de Sales, elle est «saisie d’une
+ nouvelle tempête et affliction d’esprit». «Je souffrais, dit-elle,
+ ce me semble, un martyre qui dura environ trente-six heures, durant
+ lesquelles je ne pris ni sommeil ni nourriture, et dans le susdit
+ temps, je fus délivrée de toutes mes autres tentations, et _avais
+ une grande clarté aux choses de la sainte foi: je m’en émerveillais,
+ car c’était ma plus grande peine_.»--A la mère de Blonay, elle
+ déclara un jour (_Mémoires_, p. 445) «qu’elle avait été attaquée de
+ toute sorte de tentations, excepté de celles contre la pureté».
+
+Aux ardentes prières, aux actes de la piété la plus fervente, elle joint
+tous les scrupules et toutes les rigueurs de l’ascétisme chrétien. Elle
+distribue aux pauvres et aux églises les vêtements de son mari et les
+siens propres, congédie «avec d’honnêtes récompenses» la plupart de ses
+serviteurs, se réduit au train de vie le plus modeste, s’interdit toute
+distraction, consacrant tout son temps à la prière, à la lecture et aux
+bonnes œuvres. Elle jeûne, se donne la discipline, se couvre d’un
+cilice. Et quoiqu’elle «n’eût jamais ouï parler de directeur, de maître
+spirituel», voilà qu’elle est prise d’un intense désir d’en posséder un,
+«parlant à Dieu comme si elle l’eût vu de ses yeux corporels», le
+conjurant de «lui donner un homme qui fût vraiment saint». «Je vous
+promets et jure en votre face, s’écriait-elle, que je ferai tout ce
+qu’il me dira de votre part.»
+
+Or, un jour qu’elle «allait aux champs, à cheval, priant toujours
+Notre-Seigneur au fond de son cœur de lui montrer ce guide fidèle qui la
+devait conduire à lui, passant par un grand chemin au-dessous d’un pré,
+dans une belle et grande plaine, elle vit, tout à coup, au bas d’une
+petite colline, non guère loin d’elle, un homme de la vraie taille et
+ressemblance de notre Bienheureux Père François de Sales, évêque de
+Genève, vêtu d’une soutane noire, du rochet et le bonnet en tête, tout
+comme il était la première fois qu’elle le vit dans Dijon.» Et en même
+temps qu’elle se sentait l’âme inondée de joie et de certitude, elle
+entendit une voix qui lui disait: «Voilà l’homme bien-aimé de Dieu et
+des hommes, entre les mains duquel tu dois reposer ta conscience.» La
+vision, «disparue aux yeux du corps», resta si présente aux yeux de son
+âme que, trente-cinq ans après, elle déclarait la retrouver en
+elle-même, aussi nette, aussi vivante qu’au premier jour.
+
+D’autres visions suivirent. Un jour, dans l’église de Monthelon, il lui
+fut révélé «que l’amour céleste voulait consumer en elle tout ce qui lui
+était propre, et qu’elle aurait des travaux intérieurs et extérieurs en
+grand nombre». «Une autre fois, écrit-elle, dans la chapelle de
+Bourbilly, Dieu me montra une troupe innombrable de filles et de veuves
+qui venaient à moi et m’environnaient, et il me fut dit: «Mon vrai
+serviteur et vous, aurez cette génération: ce me sera une troupe élue,
+mais je veux qu’elle soit sainte.» Le sens de tous ces appels lui
+échappait; et les tentations continuant toujours, «elle flottait de la
+joie à la douleur»; elle déclarait plus tard «que jamais elle n’aurait
+soupçonné qu’on pût à la fois être si heureuse et tant souffrir».
+
+Et vers le temps où Mme de Chantal avait eu la vision anticipée de celui
+qui allait être son guide spirituel, voici que Dieu, écrit la mère de
+Chaugy, «découvrait à notre Bienheureux Père, en un ravissement, dans la
+chapelle du château de Sales, les principes de notre Congrégation, et
+lui fit voir en esprit celle qu’il avait choisie pour première pierre
+fondamentale d’icelle». Quand pour la première fois les deux saints se
+virent, ils se reconnurent.
+
+La première année de veuvage étant expirée, M. Frémyot, pour donner
+quelque diversion à la douleur de sa fille, la fit venir auprès de lui à
+Dijon. Là, bien des larmes furent encore versées: Mme de Chantal n’osait
+pas révéler à son père,--qu’elle aimait pourtant tendrement, mais dont
+elle redoutait peut-être le rude bon sens autoritaire et l’inexpérience
+mystique,--le véritable état de son âme, son aversion du monde et son
+ardent désir d’être toute à Dieu. Dans les familles les plus unies, les
+représentants de deux générations successives ont bien rarement pensé et
+senti de la même manière. Dans son impatience d’une direction
+spirituelle, Mme de Chantal se mit alors entre les mains d’un religieux
+«docte et vertueux», mais farouchement étroit, dur et despotique, peu
+expert au maniement des âmes. «Il chargea son esprit de quantité de
+prières, méditations, spéculations, actions, méthodes, pratiques et
+observances diverses, de considérations et ratiocinations extrêmement
+laborieuses. Il lui ordonna aussi des prières au milieu de la nuit, des
+jeûnes, disciplines et autres macérations en quantité.» Chose plus
+bizarre peut-être encore, il «l’attacha à sa direction par quatre vœux:
+le premier, qu’elle lui obéirait; le second, qu’elle ne le changerait
+jamais; le troisième, de lui garder la fidélité du secret en ce qu’il
+lui dirait; le quatrième, de ne conférer de son intérieur qu’avec lui».
+Victime obéissante, la pauvre veuve n’éprouvait que déception et dégoût;
+elle «voyait clairement que ce n’était pas celui qui lui avait été
+montré»; mais elle se soumettait docilement à tout, attribuant ses
+répugnances à «son peu de vertu». Deux ans et quelques mois elle subit
+cet absurde «martyre»; son âme «comme empigée», abreuvée d’amertume et
+d’inquiétude, se débattait dans l’obscurité et la contrainte.
+
+Elle n’était pas au bout de ses épreuves. Pendant l’été de 1602, elle
+venait à peine de rentrer à Bourbilly, où ses intérêts l’appelaient,
+quand elle reçut une lettre de son beau-père, lui enjoignant de venir
+demeurer auprès de lui, dans son vieux château rustique de Monthelon,
+menaçant, si on ne lui obéissait pas, de se remarier et de déshériter
+ses petits-enfants. Le vieux gentilhomme avait soixante-quinze ans.
+C’était un «homme sévère et chagrin». Orgueilleux et violent, comme tous
+les Rabutin, entiché de son nom, il était la terreur de tout son
+entourage. Ses mœurs étaient loin d’être exemplaires. Il avait installé
+à Monthelon une maîtresse-servante dont il avait eu cinq enfants, et qui
+faisait la loi au château. C’était une de ces natures grossières,
+criardes, avides et tracassières dont le contact devrait être
+insupportable à toute âme bien née. Jeanne de Chantal n’ignorait
+probablement rien de cette situation. On juge de sa désolation en lisant
+la lettre du vieux baron. «Joignant son cœur à cette croix», elle
+accepta pourtant de se rendre à l’impérieux désir de son beau-père,
+d’abord dans l’intérêt de ses propres enfants, puis, et sans doute en
+souvenir de son mari et de la sainte belle-mère qu’elle n’avait pas
+connue, enfin, dans une pensée d’humilité et de mortification
+personnelle, et avec le désir et l’espoir de faire quelque bien là où
+Dieu l’appelait, d’amener le rude vieillard à une vie plus régulière et
+de l’acheminer à une fin vraiment chrétienne. Et elle partit pour
+Monthelon avec ses quatre enfants, en plein hiver, vers la fin de 1602.
+
+Avant de quitter Bourbilly, où elle avait été si heureuse et où elle ne
+devait plus revenir qu’en passant, elle avait multiplié dans toute la
+région les bienfaits et les actes de charité. Elle fit distribuer aux
+pauvres tous les grains et toutes les provisions qui se trouvaient au
+château. Quand elle partit, «il y avait un grand nombre de pauvres, tant
+veuves, orphelins qu’autres, qui pleuraient et gémissaient d’une manière
+pitoyable, suivant son carrosse, et disant qu’ils perdaient leur bonne
+mère». Le «purgatoire» vers lequel elle se rendait devait durer sept ans
+et demi.
+
+Monthelon est à trois lieues d’Autun. Le manoir, simple ferme
+aujourd’hui, qui faisait soupirer plus tard Mme de Sévigné, a moins
+grand air que Bourbilly. Au milieu de vastes prairies, des tours rondes,
+encadrant une galerie qui ouvre sur une cour. La vie qu’allait y mener
+cette jeune veuve de trente ans, et dont, par avance, elle se promettait
+peu de joies humaines, dépassera encore ses peu optimistes prévisions.
+Mal accueillie par la toute-puissante maîtresse, qui n’avait pas dû
+conseiller et approuver sa venue, elle se heurta bien vite à une
+hostilité de tous les instants. Médisances, faux rapports, allusions
+blessantes, aigreurs, reproches, «injures» même, on n’épargna rien pour
+rendre intolérable à la pauvre baronne le séjour de Monthelon et pour
+lui aliéner l’affection de son trop crédule et faible beau-père.
+«Naturellement vive et impérieuse», comme toutes les personnalités
+supérieures, Jeanne de Chantal eut beaucoup à souffrir de toutes ces
+misères. En admirable maîtresse de maison qu’elle était, elle vit avec
+peine le désordre et le gaspillage qui régnaient au château, et elle
+essaya tout d’abord d’y porter remède. Des scènes pénibles furent sa
+récompense. Désavouée par son indigne beau-père, elle se résigna au rôle
+effacé où on voulait la confiner. On assurait sa nourriture et «son
+petit train»; «le reste de l’entretien se prenait sur les revenus de
+Bourbilly». «Elle n’eût osé faire donner un verre de vin à un messager»
+sans la permission de l’autre. Elle poussait l’abnégation jusqu’à
+supporter que l’on traitât les enfants de cette créature sur le même
+pied que les siens propres, «leur apprenant à lire, les peignant et les
+habillant de ses propres mains». Jamais une plainte ni un signe
+d’impatience. Tout son temps libre, elle le réservait aux pauvres, pour
+lesquels elle travaillait sans cesse. Dans une chambre écartée, elle
+avait organisé une abondante pharmacie; et de toutes parts, pauvres et
+malades accouraient vers elle.
+
+Cette vertu n’allait pas sans révoltes intérieures d’une nature ardente,
+plus disposée à dominer qu’à s’humilier. La religion pacifiait tout
+cela, ramenait dans l’âme et sur les traits du visage la douceur et la
+sérénité. En 1603, Mme de Chantal s’était fait affilier à la
+congrégation des Franciscains, «afin de participer aux biens qui se font
+en icelle». Elle avait obtenu de son beau-père que la messe de fondation
+de Bourbilly fût transférée à Monthelon, et qu’on la lui dît tous les
+jours. Pendant le carême, elle se levait de grand matin, montait à
+cheval, et allait entendre le sermon à Autun, puis, à jeun, remontait à
+cheval, et passant par de petites rues pour n’être ni vue, ni arrêtée,
+elle repartait au grand trot pour Monthelon, où elle arrivait à l’heure
+où le vieillard, qui l’aimait à sa manière et tenait à sa présence,
+avait coutume de se mettre à table. «Elle se contentait, nous dit sa
+biographe, d’ouïr la parole de Dieu et la cacher en son cœur, pour la
+réduire en pratique.» Tant de ferveur, de patience, de courage et
+d’humble résignation n’allait pas tarder à recevoir leur mystique
+récompense.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+A L’ÉCOLE DE LA SAINTETÉ
+
+
+Il était d’usage, à Dijon, que le «corps de ville» fît appel à quelque
+prédicateur réputé pour prêcher le carême et l’avent. Or, le 3 août
+1603, sur proposition du maire, on décida de s’adresser pour l’année
+suivante à «messire François de Sales, prince-évêque de Genève»,
+«personnage de grande doctrine en la théologie», et dont le renom ne
+faisait que croître. Celui-ci, en dépit de toutes les difficultés qui
+semblaient se conjurer pour mettre obstacle à ce dessein, se sentit
+«l’âme tirée par Dieu» et «secrètement forcé» de répondre à cet appel
+qui semble «l’avoir fort surpris», et, par une lettre charmante qui nous
+a été conservée, il accepta de venir prêcher à Dijon, non pas l’avent,
+mais le prochain carême. L’affaire fut conclue, et, au début du mois de
+mars 1604, M. de Sales s’acheminait vers la vieille cité bourguignonne.
+
+De son côté, M. Frémyot engageait sa fille à venir à Dijon passer le
+temps du carême et entendre un orateur dont on disait tant de bien. Mme
+de Chantal fit agréer ce projet à son terrible beau-père et elle se mit
+en route avec ses enfants pour la maison paternelle, heureuse de s’y
+retrouver et, à son insu, marchant vers son destin.
+
+Elle n’arriva que le premier vendredi de carême (5 mars 1604), et, le
+jour même, elle se rendit à la Sainte-Chapelle pour entendre le sermon.
+Quand François de Sales monta en chaire, elle «connut, au premier regard
+qu’elle jeta sur lui»,--on devine avec quel émoi!--«que c’était celui-là
+même que Dieu lui avait montré pour directeur».
+
+L’évêque de Genève avait trente-six ans. Il était grand, d’aspect
+robuste, le visage plein, allongé par la barbe, la lèvre fine, prête au
+sourire, le regard pénétrant et bon, le front haut, puissant, largement
+découvert. Ce qu’aucun de ses portraits n’a pu rendre, c’est, quand il
+priait, prêchait ou officiait, l’espèce de splendeur diffuse qui
+irradiait de tout son être. Sa physionomie offrait un singulier mélange
+de bonhomie et d’autorité, de finesse enjouée et de gravité, de majesté
+même. Sa voix avait un charme de douceur incomparable. Son débit grave
+et un peu lent, la simplicité noble de ses gestes, la souriante
+familiarité, l’accent intime, la flamme secrète de sa parole, tout cela
+enlevait, conquérait les cœurs. C’était une âme, une âme sainte, une âme
+«céleste», qui s’adressait à d’autres âmes, plus humbles, et qui peu à
+peu les élevait jusqu’à elle. A Paris, où, deux années auparavant, il
+avait prêché plus de cent fois, il avait connu de grands succès, et la
+chapelle royale n’avait pu contenir tous les auditeurs. A Dijon, il
+devait retrouver des triomphes analogues: avec une humilité parfaite il
+en rapportait tout le mérite, comme tout le fruit, à Dieu.
+
+En cette journée mémorable du 5 mars 1604, quel fut le sujet de son
+discours? Nous l’ignorons,--car les quatre ou cinq brefs sommaires en
+latin qui nous ont été conservés sont relatifs à d’autres sermons de ce
+même carême;--mais nous ne pouvons douter que l’impression produite sur
+Mme de Chantal ne fût très vive. «J’admirais tout ce qu’il faisait et
+disait, a-t-elle déclaré, et le regardais comme un ange du Seigneur.»
+«Tous les jours, elle faisait mettre son siège à l’opposite de la chaire
+du prédicateur, pour le voir et ouïr plus à souhait.» Et lui, tout
+absorbé qu’il fût par son sermon, avait bien remarqué cette pieuse
+auditrice, et reconnu en elle «celle que Dieu lui avait autrefois
+montrée». Voulant savoir qui elle était, il s’adressa au propre frère de
+la baronne, l’archevêque de Bourges, avec lequel il avait eu, au sujet
+de biens ecclésiastiques, conférés par le Roi, une contestation, vite
+apaisée d’ailleurs: «Dites-moi, je vous supplie, demanda-t-il, quelle
+est cette jeune dame, _claire-brune_, vêtue en veuve, qui se met à mon
+opposite au sermon, et qui écoute si attentivement la parole de vérité?»
+
+Il n’allait pas tarder à la connaître de plus près. L’évêque de Genève
+était descendu chez un ami intime du président Frémyot, M. de Villers,
+avocat du roi. Il vint souvent dîner chez M. Frémyot et chez son fils.
+Là, et chez d’autres amis communs, il rencontrait Mme de Chantal qui «le
+suivait partout, tant qu’elle pouvait». Il se plaisait chez les Frémyot,
+qui tous lui faisaient fête à qui mieux mieux. Il aimait «d’une
+affection totalement filiale» le président, dont il admirait et
+consultait «la belle bibliothèque», et qui, de son côté, «ne pouvait
+assez hautement louer sa sainte, utile et très agréable conversation».
+Et surtout il se sentait tout particulièrement attiré vers cette âme,
+qu’il devinait unique, de jeune femme, sur laquelle il avait sans doute
+déjà des vues, et qu’il étudiait avec sa perspicacité coutumière. Un
+jour il lui demanda si elle songeait à se remarier, et sur sa réponse
+négative: «Eh bien! dit-il, il faudrait mettre à bas l’enseigne.»
+Innocente coquetterie ou simple habitude mondaine, «elle portait encore
+certaines parures et gentillesses permises aux dames de qualité après
+leur second deuil». Dès le lendemain, les «gentillesses» disparurent, au
+grand contentement de l’évêque. Mais le sacrifice, à son gré, n’avait
+pas été complet. En dînant, il remarqua encore «des petites dentelles de
+soie à son attifet de crêpe»: «Madame, observa-t-il, si ces dentelles
+n’étaient pas là, laisseriez-vous d’être propre?» Le soir même, en se
+déshabillant, elle les décousit elle-même. Un autre jour, «voyant des
+glands au cordon de son collet», il lui dit: «Madame, votre collet
+laisserait-il d’être bien attaché, si cette invention n’était pas au
+bout du cordon?» Sur-le-champ, elle prit ses ciseaux et coupa les
+glands. L’épreuve, cette fois, était décisive.
+
+Bien qu’elle «mourût d’envie» de se confier à un aussi saint personnage,
+elle n’osait le faire à cause des engagements que son autre directeur
+lui avait fait souscrire. Celui-ci, s’étant absenté quelque temps, de
+peur qu’elle ne lui échappât, avait placé auprès d’elle, comme
+surveillante, une de ses filles spirituelles qui avait pour mission de
+ne la point quitter d’une semelle. Le mercredi saint, Mme de Chantal
+subit «une si furieuse attaque de tentation» qu’elle dut aller chercher
+quelque calme auprès de M. de Sales. Elle avait réussi à écarter sa
+surveillante, et tandis qu’elle découvrait son âme à moitié,--car ses
+scrupules ne l’abandonnaient pas,--son frère, l’archevêque de Bourges,
+gardait la porte de la salle, pour que personne ne pût entrer. Scène
+d’un haut comique dans sa gravité, et que la rieuse Jeanne devait plus
+tard, j’imagine, conter avec un demi-sourire. De cet entretien «elle
+sortit tellement rassérénée qu’il lui semblait qu’un ange lui avait
+parlé». La semaine suivante, elle exprima au pieux évêque son grand
+désir de recevoir les sacrements par lui. Il y fit, «pour l’éprouver»,
+quelque difficulté; mais enfin il y consentit, «et Dieu lui donna dans
+cette confession de si grands sentiments et lumières pour le bien et la
+conduite de sa pénitente, et _sentit loger cette âme si intimement dans
+la sienne_, que lui-même entrait en profonde considération, ainsi qu’il
+dit par après». Cependant, elle n’osait pas encore se dégager de son
+jaloux directeur; et François de Sales, toujours prudent et discret, la
+rassurait, la calmait, s’accommodant d’un partage qui conciliait tout,
+et où elle crut tout d’abord «trouver son compte».
+
+Partout où il passait, l’évêque de Genève excitait l’admiration et la
+gratitude universelles par son ardent, son inlassable amour des âmes. Il
+se faisait tout à tous. A Dijon, non content de confesser et de prêcher
+le carême à la Sainte-Chapelle, il avait réuni aux Ursulines les dames
+pieuses de la ville et il leur faisait des instructions familières sur
+la vie dévote. Mme de Chantal ne manquait point de s’y rendre. Du
+premier coup, elle l’avait deviné, aimé et vénéré. «_Dès le
+commencement_ que j’eus l’honneur de le connaître, a-t-elle dit, je
+l’admirais comme un oracle, _je l’appelais saint du fond de mon cœur_ et
+le tenais pour tel.» Et ailleurs: «Son maintien si digne et si saint me
+touchait à ce point que _je ne pouvais retirer mes yeux de dessus lui_.
+Ses paroles ne m’édifiaient pas moins: il parlait peu, mais d’une
+manière si sage, si douce, si propre à satisfaire ceux qui le
+consultaient, que _je n’estimais aucun bonheur comparable à celui d’être
+auprès de lui_, d’entendre les paroles de sagesse qui sortaient de sa
+bouche, et pour cela, comme pour voir la sainteté de ses actions, _je me
+serais estimée trop heureuse d’être la dernière de ses domestiques_.»
+
+Le jeudi saint, le jeune archevêque de Bourges disait sa première messe;
+l’évêque de Genève l’assistait, et comme tous les autres prêtres, devait
+communier de sa main. «Il se mit à genoux au bas du marchepied, et se
+traîna en cette posture jusqu’à l’endroit du milieu de l’autel pour
+recevoir la sainte communion avec tant de dévotion, qu’il tira les
+larmes de tout le peuple. Il semblait rayonner de toute la tête, surtout
+au moment où le jeune Frémyot, le cœur ému et les yeux en larmes, déposa
+la sainte hostie sur les lèvres du saint évêque.» Mme de Chantal fut
+témoin du prodige, qu’elle signala à l’une de ses cousines, et l’on juge
+de son émotion quand, le même jour, ayant déclaré qu’elle comptait se
+rendre en pèlerinage à Saint-Claude, elle entendit François de Sales lui
+proposer de s’y retrouver: elle «sentit une grande joie de cette
+espérance».
+
+Il quitta Dijon le mardi de Quasimodo. Le peuple «qui était fort content
+de lui» s’assembla en foule dans la cour de l’abbaye de Saint-Étienne,
+qu’occupait l’archevêque de Bourges et lui prodigua les témoignages les
+plus touchants de la plus respectueuse gratitude. On ne voulait pas le
+laisser partir; on sollicitait sa bénédiction; on proposait même de le
+porter à bras d’hommes jusqu’à Annecy. Le maire et les échevins vinrent
+le remercier de sa peine et de son zèle, et lui offrirent divers beaux
+présents, qu’il refusa, «ayant fait vœu contraire». «Je ne veux que vos
+cœurs», protestait-il. Il les emportait avec lui. «Je ne rencontrai
+jamais, écrivait-il un peu plus tard, un si bon et si gracieux peuple,
+ni si doux à recevoir les saintes impressions.» La voiture put enfin
+s’ébranler. On le reconduisit avec honneur jusqu’à Saint-Jean de Losne.
+
+La veille, il était venu faire ses adieux à la famille du président
+Frémyot. «Madame, dit-il à Jeanne de Chantal, Dieu me force de vous
+parler en confiance. Sa bonté me fait cette grâce que, dès que j’ai le
+visage tourné du côté de l’autel pour célébrer la sainte messe, je n’ai
+plus de pensées de distraction; _mais depuis quelque temps vous me venez
+toujours autour de l’esprit, non pas pour me distraire, ains pour me
+plus attacher à Dieu_; je ne sais ce qu’il me veut faire entendre par
+là.» Et au premier relais, il lui envoya ce court billet: «Dieu, ce me
+semble, m’a donné à vous. Je m’en assure toutes les heures plus fort.
+C’est tout ce que je vous puis dire; recommandez-moi à votre bon ange.»
+Le pacte d’amitié mystique était scellé entre eux.
+
+La veille de la Pentecôte, Mme de Chantal fut prise d’une mortelle
+angoisse: pour suivre la volonté de Dieu, devait-elle «se ranger
+totalement sous la conduite du saint Évêque», ou bien revenir à son
+ancien directeur? De guerre lasse, elle fait appel à son confesseur, le
+Père de Villars, recteur des Jésuites, «homme profond en science, et
+d’une éminente piété et religion», lequel lui affirme «avec des
+sentiments de Dieu extraordinaires» que sans hésitation possible elle
+devait accepter la direction de Monseigneur de Genève. Rassurée par ces
+discours, elle fut bientôt reprise de scrupules. Son premier directeur
+était revenu: sans la blâmer de ce qu’elle avait fait, et même en
+l’autorisant à écrire à François de Sales, il insistait sur la nécessité
+d’un directeur unique et la pressait de renouveler ses vœux. Le saint
+évêque, comme s’il hésitait un peu à contracter les derniers
+engagements, à moins que ce ne fût par discrétion, prudence, désir de ne
+rien brusquer et de mieux connaître la vraie volonté divine, le saint
+évêque écrivait de fort belles lettres, charmantes et affectueuses,
+demandant le nom et l’âge des enfants «qu’il tient pour siens devant
+Dieu», mais se tenant dans les généralités, ne disant ni oui ni non, et
+se gardant bien de trancher dans le vif. Enfin il déclara qu’il fallait
+se revoir, d’abord à Thonon, puis à Saint-Claude, où sa mère avait fait
+vœu de se rendre en pèlerinage. Jeanne de Chantal n’eut que le temps
+d’aller à Fontaine-lez-Dijon prier saint Bernard, pour lequel elle avait
+une dévotion particulière et, rassérénée par le souvenir d’une vision
+qu’elle avait eue naguère, accompagnée de la présidente Brulart et de
+l’abbesse du Puy d’Orbe, elle partit pour Saint-Claude «avec une grande
+allégresse intérieure».
+
+Elle arriva le 21 août dans la charmante petite ville qu’encadre de
+façon si pittoresque tout un cirque de verdoyantes montagnes. François
+de Sales, de son côté, y arrivait avec sa mère, Mme de Boisy, et sa
+jeune sœur, Jeanne de Sales. Les salutations et présentations faites,
+l’évêque laisse les quatre autres femmes ensemble et, prenant Jeanne de
+Chantal à part, «il lui fait raconter tout ce qui s’était passé en elle,
+ce qu’elle fit avec une si grande clarté, simplicité et candeur, qu’elle
+n’oublia rien». Lui écoute attentivement, mais ne répond rien, et ils se
+séparent. Le lendemain matin, il va la trouver. «Il paraissait tout las
+et abattu: «Asseyons-nous, lui dit-il, _je suis tout las et n’ai point
+dormi, j’ai travaillé toute la nuit à votre affaire_. Il est fort vrai
+que c’est la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite
+spirituelle, et que vous suiviez mes avis.» Un instant de silence; puis,
+levant les yeux au ciel: «Madame, vous le dirai-je? Il le faut dire,
+puisque c’est la volonté de Dieu. Tous ces quatre vœux précédents ne
+valent rien qu’à détruire la paix d’une conscience. Ne vous étonnez pas
+si j’ai tant retardé à vous donner une résolution: je voulais bien
+connaître la volonté de Dieu, et qu’il n’y eût rien de fait en cette
+affaire que ce que sa main ferait.»--«J’écoutais, a dit Jeanne, le saint
+prélat, comme si une voix du ciel m’eût parlé; _il semblait être dans un
+ravissement, tant il était recueilli, et allait quérir ses paroles l’une
+après l’autre, comme ayant peine à parler._» Le même jour, à la messe,
+tandis qu’elle renouvelait ses vœux d’obéissance, de pauvreté et de
+chasteté, lui-même, «élevant le très saint sacrement de l’autel, à la
+vue de la divine Majesté, de la très sainte Vierge Notre-Dame, de son
+bon ange, et de celui de ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa très chère
+fille, et de toute la cour céleste», «réitérait et confirmait son vœu
+solennel de perpétuelle chasteté», et il «promettait de conduire, aider,
+servir et avancer ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa fille, le plus
+soigneusement, fidèlement et saintement qu’il saurait en l’amour de Dieu
+et perfection de son âme». Et il remettait à sa fille spirituelle l’acte
+écrit qu’enregistraient ces déclarations solennelles. Le même jour, elle
+commençait sa confession générale, qui fut terminée le 25. Il lui donna
+une règle de vie; et le 28, elle retournait à Dijon, heureuse d’être
+enfin affranchie de cette «captivité intérieure» où son âme était tenue
+jusqu’alors.
+
+Rentrée à Dijon, elle s’empresse d’aller en pèlerinage à l’église de
+Notre-Dame de l’Étang où, quelques mois auparavant, elle avait
+accompagné François de Sales, et, «en présence de la glorieuse Vierge
+Marie», elle y renouvelle ses vœux, et en dresse l’acte qu’elle signe de
+son sang sur l’autel. Ses troubles étaient revenus: inquiétude au sujet
+de son premier directeur, «tentations de la foi». Il fallut que l’évêque
+de Genève lui écrivît une longue et admirable lettre pour la rassurer,
+la prémunir et la calmer. Ce tendre et ce doux n’est point un directeur
+«mollet»: il libère, mais il mortifie: «Il sera bon d’appliquer
+quelquefois cinquante ou soixante coups de discipline, ou trente, selon
+que vous serez disposée. C’est grand cas comme cette recette s’est
+trouvée bonne en une âme que je connais... Mais de ce troisième remède,
+il en faut user modérément, et selon le profit que vous en verrez
+réussir par l’expérience de quelques jours.» Et il entre dans le détail
+des exercices de piété, des devoirs quotidiens, des règles à suivre pour
+l’éducation des enfants. Mais si rigoureuse que puisse, tout au fond,
+nous paraître sa direction, elle n’est point rude, inhumaine et
+contraignante; elle est toute parfumée de tendresse. Sa grande règle,
+qu’il écrit «en grosses lettres» est la suivante: «_Il faut tout faire
+par amour et rien par force; il faut plus aimer l’obéissance que
+craindre la désobéissance._» Et pour apaiser tous les scrupules de sa
+pénitente, écoutez de quel ton il lui parle et l’encourage: «Ma très
+chère sœur, sachez que dès le commencement que vous conférâtes avec moi
+de votre intérieur, Dieu me donna un grand amour de votre esprit. Quand
+vous vous déclarâtes à moi plus particulièrement, ce fut un lien
+admirable à mon âme _pour chérir de plus en plus la vôtre_, ce qui me
+fit vous écrire que Dieu m’avait donné à vous, ne croyant pas _qu’il se
+pût plus rien ajouter à l’affection que je sentais en mon esprit_, et
+surtout en priant Dieu pour vous... Chaque affection a sa particulière
+différence d’avec les autres. _Celle que je vous ai a une certaine
+particularité qui me console infiniment_, et, pour dire tout, qui m’est
+extrêmement profitable... _Je n’en voulais pas tant dire, mais un mot
+tire l’autre_, et puis je pense que vous le ménagerez bien.» Et à propos
+de l’Église qui «ne nous enseigne point de prier pour nous en
+particulier, mais toujours pour nous et nos frères chrétiens»: «Il ne
+m’était jamais arrivé, dit-il, sous cette forme de pensée générale, de
+porter mon esprit à aucune personne particulière: depuis que je suis
+sorti de Dijon, sous cette parole de _nous_, plusieurs personnes qui se
+sont recommandées à moi me viennent en mémoire; _mais vous, presque
+ordinairement la première_, et quand ce n’est pas la première, _qui est
+rarement, c’est la dernière pour m’y arrêter davantage_. Se peut-il dire
+que cela? Mais, à l’honneur de Dieu, que ceci ne se communique point à
+personne; _car j’en dis un petit trop, quoiqu’avec toute vérité et
+pureté_.»
+
+Il faudrait, pour commenter une telle page, où l’amitié la plus tendre
+et la plus chastement spirituelle s’enveloppe de tant de pudeur et la
+ferveur religieuse de tant de poésie, une plume aussi ingénieusement
+délicate que celle du saint évêque de Genève. Et l’on conçoit que Mme de
+Chantal ait pu dire: «Je l’avais en telle vénération que, quand je
+recevais de ses lettres, je les ouvrais et les lisais à genoux, et les
+baisais par révérence et dévotion, et recevais ce qu’il me disait, comme
+provenant de l’esprit de Dieu.»
+
+En même temps qu’à Mme de Chantal, il écrivait à son frère, l’archevêque
+de Bourges, qui lui avait demandé des conseils sur la prédication, à son
+père, le président Frémyot qui lui demandait des conseils de direction.
+«Je vous supplie, disait-il à ce dernier, d’ôter le plus de vos
+affections de ce monde que vous pouvez, et, à mesure que vous les
+arracherez, de les transplanter au Ciel.» Voulait-il déjà préparer le
+vieillard aux séparations qui allaient suivre et que déjà il prévoyait?
+En tout cas, M. Frémyot devait plus tard se rappeler ces pressantes
+exhortations.
+
+Ainsi intimement associée à la vie intérieure de François de Sales, Mme
+de Chantal n’a pourtant pas, du premier coup, trouvé la paix de l’âme à
+laquelle elle aspire. Elle se demande encore si le choix qu’elle a fait
+de son saint directeur est le bon. Ses tentations, surtout contre la foi
+et contre l’Église, redoublent. Éprise de perfection comme elle l’est,
+mais trop ardente, trop impatiente, elle voudrait brûler les étapes et
+s’élever sans coup férir, d’un premier élan, jusqu’au sommet de la vie
+mystique. Et elle retombe sur elle-même: elle a des défaillances, des
+chutes dans le noir, des aridités, des sécheresses, des amertumes; les
+sources de la sensibilité religieuse semblent taries en elle. Elle
+souffre, elle dépérit, même physiquement, et elle s’applique à la lettre
+la divine parole: «Mon âme est triste jusqu’à la mort.» Dans cette
+nouvelle crise, l’évêque de Genève la soutient, l’éclaire de ses
+conseils, de son expérience, de sa tendresse fraternelle. Il la rassure,
+la calme, lui prêche la patience, qui «est d’autant plus parfaite
+qu’elle est moins mêlée d’inquiétude et d’empressement»; il lui indique
+les meilleurs moyens de repousser l’assaut de «l’ennemi»; il la conjure
+d’«acquiescer entièrement» à la volonté de Dieu: «il veut que vous le
+serviez sans goût, sans sentiment, avec des répugnances et convulsions
+d’esprit»; il lui prodigue les témoignages de la plus touchante
+affection. «Et courage, _ma chère âme_, s’écrie-t-il... Voyez-vous, _ma
+fille, mon âme_,... ne craignez nullement, je vous supplie, de me donner
+aucune peine; car je proteste que ce m’est une extrême consolation
+d’être pressé de vous rendre quelque service...» Enfin, ils décidèrent
+de se revoir encore, à Sales cette fois, aux fêtes de la Pentecôte de
+1605.
+
+Mme de Chantal y arrive le 21 mai. Elle avait obtenu «assez
+difficilement» de son père et de son beau-père «la permission» de faire
+ce voyage. Le saint était allé au-devant d’elle, et dans une grange où,
+trois heures durant, il s’était arrêté pour l’attendre, «il avait eu de
+hautes pensées sur sa venue». Il lui fit faire une confession générale,
+lui fit renouveler ses vœux. Il était «ravi de joie» des dispositions où
+il la voyait. A la fin, ce dialogue s’engagea entre eux, que la mère de
+Chaugy nous a heureusement conservé: «C’est donc tout de bon que vous
+voulez servir à Jésus-Christ?--Tout de bon, dit-elle.--Donc, vous vous
+dédiez toute au pur amour.--Toute, répliqua-t-elle, afin qu’il me
+consume et qu’il me transforme en soi.--Est-ce sans réserve que vous
+vous y consacrez?--Oui, sans réserve, je m’y consacre.--Méprisez-vous
+donc tout le monde comme fiente et ordure, pour avoir Jésus-Christ et sa
+bonne grâce?--Je le méprise, dit-elle, de toute mon âme; et il m’est en
+horreur.--Pour conclusion, ma fille, vous ne voulez donc que Dieu?--Non,
+répliqua-t-elle, je ne veux que lui, pour le temps et l’éternité.»
+
+Ces quelques jours passés dans une entière intimité d’âme furent, pour
+l’un et pour l’autre, «de grandes bénédictions». Souvent Jeanne de
+Chantal avait eu le vif désir de se faire religieuse. «O mon Dieu, mon
+Père, disait-elle, hé! ne m’arracherez-vous point au monde et à
+moi-même?» L’évêque de Genève calmait de son mieux cette ferveur.
+Manifestement, il avait des vues, et depuis longtemps, sur sa fille
+spirituelle. Mais, suivant son habitude, il les laissait mûrir et se
+préciser; il avait horreur d’agir avec précipitation; une vocation ne
+lui paraissait sérieuse que si elle subissait victorieusement l’épreuve
+du temps. «Il y a quelques années, déclara-t-il un jour à sa pénitente,
+que Dieu m’a communiqué quelque chose pour une manière de vie; mais je
+ne vous le veux dire d’un an.» Il ne s’expliqua pas davantage, et elle
+s’abstint toujours de l’interroger. Mais un autre jour qu’elle exprimait
+vivement son ardent désir de quitter le monde, il lui fit une réponse
+tardive, grave et sérieuse: «Oui, dit-il, un jour vous quitterez toutes
+choses, vous viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total
+dépouillement et nudité de tout pour Dieu.» Mais il n’estimait pas le
+moment venu. «Il me renvoya, disait-elle plus tard, avec cette
+recommandation, de ne penser qu’à demeurer dans ma condition viduale.»
+Et elle, toujours docile, se soumettait entièrement à cette auguste
+volonté.
+
+Non content de lui tracer tout un programme de vie, il ne perdait pas
+une occasion de la mortifier dans ses goûts et dans ses habitudes. Elle
+n’aimait pas de certains mets: olives, limaces fricassées; il lui en
+servait, «de quoi son estomac se souleva». Ayant appris qu’elle appelait
+sa femme de chambre de grand matin, quand elle se levait pour faire son
+oraison, il l’en blâma sévèrement, ne voulant pas que sa dévotion fût
+importune à personne. Et elle suivit si bien ses avis que ses
+domestiques disaient d’elle: «Le premier conducteur de Madame ne la
+faisait prier que trois fois le jour, et nous en étions tous ennuyés;
+mais Monseigneur de Genève la fait prier à toutes les heures du jour, et
+cela n’incommode personne.»
+
+Après dix jours de grandes joies spirituelles passés au château de
+Sales, elle revint à Monthelon où bien des tracas d’affaires
+l’attendaient. Elle partageait à peu près également son temps entre son
+père et son beau-père. Dès lors, «on vit reluire en elle une sainte
+liberté d’esprit toute nouvelle, accompagnée de grandes suavités».
+Conformément aux prescriptions de l’évêque de Genève, elle régla sa vie
+avec un soin minutieux. Levée à cinq heures du matin, et l’été même,
+plus tôt encore, au premier coup de son réveil, sans le secours de
+personne, elle allumait sa chandelle, quand il le fallait, entrait dans
+son oratoire et faisait une heure d’oraison mentale, puis ses prières
+quotidiennes. Après quoi, elle se peignait et s’habillait seule et sans
+feu, quelque froid qu’il fît. Quand ses enfants étaient levés, elle
+présidait à leurs prières, à leurs exercices de piété. Puis elle allait
+donner le bonjour à son beau-père et l’aider à s’habiller, «quand il le
+voulait souffrir, car il n’en était pas toujours d’humeur». Tous les
+jours elle entendait la messe. A table, elle veillait à ce que les
+conversations fussent toujours édifiantes. Après le repas, elle se
+faisait apporter son ouvrage. Tous les jours, elle apprenait à lire à
+ses enfants, à ceux de la maîtresse-servante, leur faisait le
+catéchisme, lisait elle-même une demi-heure. Avant le souper, une
+méditation pieuse, le chapelet; après, «quand il n’y avait pas
+compagnie, et que son beau-père l’agréait», devant toute la famille
+réunie, elle lisait «quelque bonne instruction». Puis elle se retirait
+dans sa chambre avec ses enfants et «sa petite suite», présidait aux
+prières en commun, donnait de l’eau bénite, et la bénédiction à ses
+enfants, les faisait coucher, et, avant de se coucher elle-même, restait
+encore une demi-heure en prières, et lisait quelques-uns des avis de son
+saint directeur et le «point de méditation» du lendemain. Dieu humanisé,
+tel était l’objet perpétuel de sa méditation pieuse: elle faisait de
+l’exposition des Évangiles, par un certain Père Ludolphe, sa lecture
+quotidienne. «Sa plus chère récréation, nous dit-on, était de chanter
+des chansons spirituelles: surtout elle aimait les Psaumes de David mis
+en vers par M. Philippe Desportes, abbé de Tiron. Elle avait toujours ce
+livre avec elle, même quand elle allait par les champs; _elle le faisait
+pendre dans un petit sac à l’arçon de sa selle, afin de chanter et louer
+Dieu le long du chemin_.»
+
+A ces pieuses pratiques elle joignait toute sorte de mortifications
+corporelles et spirituelles. Elle se servait elle-même, et ses femmes de
+chambre ne pouvaient l’empêcher de faire son lit et de balayer son
+cabinet. Se souvenant sans doute des premières observations de François
+de Sales, elle bannit de sa mise toute coquetterie. «Elle prit une
+coiffure sans façon, des nages noires; un bandeau de crêpe et une coiffe
+de taffetas noir; son collet fort petit, _joignant au cou_, de toile
+épaisse sans empois, et _des manchettes basses_, larges de deux doigts;
+sa robe d’étamine si simple, qu’elle ne voulut pas seulement y souffrir
+un galon; sa jupe de sergette noire, et ne voulut jamais user de bas de
+soie.» Enfin, suprême sacrifice, et qui dut lui coûter: elle avait de
+très beaux cheveux, et elle les avait autrefois frisés et poudrés:
+«_elle y avait de l’attache_»; pour se punir de cette vanité, elle les
+coupa et les jeta au feu. L’évêque de Genève n’aurait guère pu
+reconnaître cette élégante et jolie veuve _claire-brune_, qui avait
+naguère attiré son attention.
+
+A cause de sa délicate complexion, on lui interdisait les grands jeûnes.
+Elle s’ingéniait à se faire servir et elle mangeait de préférence les
+mets qu’elle n’aimait pas, «tournant son goût à toutes mains», et sans
+qu’on s’en aperçût autour d’elle, elle faisait réserver pour ses pauvres
+les viandes délicates ou recherchées qui garnissaient son assiette. Elle
+jeûnait le vendredi et le samedi; elle faisait un fréquent usage de la
+discipline et de la ceinture. Elle qui eût été aisément si vive et si
+autoritaire, elle se domptait au point de n’être que douceur. La
+maîtresse-servante, qui la jalousait sans doute, et que tant de
+perfection chrétienne devait irriter et exaspérer au dernier degré,
+multipliait les «aigreurs» à son égard et «lui faisait mille niches»: la
+pauvre baronne souffrait ces mauvais procédés avec une patience
+inaltérable, rendait le bien pour le mal, prenant même contre ceux qui
+la détestaient la défense de l’odieuse créature, acceptant cette croix
+et s’efforçant d’en tirer moralement profit.
+
+Sa charité pour les pauvres, les malades, les infirmes était
+inépuisable. Il faut lire dans les _Mémoires_ de la mère de Chaugy le
+détail, émouvant comme les plus belles pages de la vie des saints, de
+cette prodigieuse activité charitable. Les plaies les plus affreuses,
+les maladies les plus repoussantes, les soins les plus répugnants, rien
+ne rebute cette humble héroïne du devoir chrétien. De ses mains
+délicates, elle lave, elle panse, «ôtant le pus et la chair pourrie,
+faisant quelquefois cette charité à genoux». «Des personnes qui étaient
+alors à son service nous ont assuré qu’elles lui avaient vu souvent
+baiser les plaies des pauvres, et appliquer ses bénites lèvres sur des
+plaies si horribles qu’elles frémissaient d’y appliquer leurs regards.
+_Tous les jours_ elle allait faire le lit et nettoyer les immondices des
+malades du village... Tous les dimanches et fêtes, un peu après le
+dîner, elle prenait congé de son beau-père, et allait à pied, avec deux
+de ses servantes, par les maisons de la paroisse, visiter les malades»,
+lisant et chantant les Psaumes traduits par Desportes. C’est elle qui se
+réservait le soin de laver et d’ensevelir tous les morts de la paroisse.
+C’est elle-même qui prenait les haillons des misérables qui venaient à
+elle, qui les faisait bouillir dans l’eau pour en ôter la vermine, qui
+les recousait et les rapiéçait. On ne pouvait lui causer de plus grande
+joie que de lui amener des malheureux abandonnés sur les grands chemins.
+
+Un jour, on lui amène un pauvre garçon «tout ladre» (lépreux) et atteint
+de «haute rache» (teigne). Elle le met dans un lit, le tond, le nettoie,
+va elle-même brûler ses cheveux, lui donne à manger, plusieurs mois
+durant, lui prodigue les soins les plus minutieux, «ne se bouchant
+jamais le nez», l’instruisant, le veillant, vers la fin, des nuits
+entières, et quand il meurt, très chrétiennement, l’embrassant et le
+bénissant avec de douces paroles, puis le lavant et l’ensevelissant, en
+dépit des paroles de blâme que lui adresse son entourage.
+
+Un autre jour, c’est une pauvre femme, délaissée de son mari, et dont un
+cancer ronge le visage: «c’était une chose effroyable à voir et
+insupportable à sentir». Trois fois par jour, pendant près de trois ans
+et demi, Mme de Chantal va la panser. De tous côtés on essaie de la
+détourner de ce charitable office. Son père lui écrit: «En vertu de
+toute l’autorité et le pouvoir qu’un père a sur sa fille, je vous
+défends de ne plus toucher cette femme chancreuse; que si vous ne vous
+souciez pas de vous-même, ayez pitié de ces quatre beaux enfants que
+Dieu vous a laissés et desquels il vous fera rendre compte.» Elle obéit,
+mais elle continue à préparer les pansements et à les porter à la
+malheureuse, «s’abstenant seulement de la toucher». Au moment de la
+mort, elle s’ingénie à la faire communier, et elle lui procure une fin
+douce et chrétienne.--Dans tout le pays sa charité l’a rendue célèbre.
+On vient à elle de toutes parts; on ne l’appelle plus, d’un beau nom qui
+s’est perpétué, que _notre bonne Dame_.
+
+Pendant l’été de 1606, elle se trouvait à Bourbilly pour présider à ses
+vendanges. Une violente épidémie de dysenterie s’étant déclarée dans la
+région, elle se consacre entièrement au service des malades. Tous les
+matins, avant l’aurore, elle a déjà fait son heure d’oraison mentale, et
+elle va porter des remèdes dans le village, et, en dépit de ses
+«répugnances», «nettoyer les immondices». Après quoi, elle entend la
+messe, prend un peu de repos et de nourriture, et se remet en route pour
+porter des secours aux maisons plus éloignées. Le soir venu, nouvelle
+visite aux malades du village: puis on lui rend compte de tout ce qui
+s’est fait dans la journée: elle a l’œil à tout, «et jamais ses
+dévotions ne la rendirent moins vigilante à conserver et accroître les
+biens de ses enfants». Le soir, retirée dans son oratoire, on vient
+souvent l’appeler pour assister des moribonds, et elle passe une partie
+de la nuit à genoux auprès d’eux, priant pour eux ou les exhortant. En
+sept semaines, il ne se passe pas un jour qu’elle n’eût à laver et à
+ensevelir deux et parfois trois ou quatre cadavres. Enfin, à bout de
+forces, elle tomba elle-même gravement malade. On la crut et elle se
+crut perdue: «Dans cette pensée, elle se força d’écrire à son beau-père
+pour lui demander pardon et lui recommander ses orphelins.» Ce fut
+partout un émoi et une désolation indicibles: tout le monde l’aimait et
+la vénérait comme une sainte. Une nuit, elle eut l’idée de faire un vœu
+à la Sainte Vierge: la guérison fut si prompte que, le lendemain matin,
+ayant mis rapidement ordre à ses affaires, elle put monter à cheval et
+repartir au grand trot pour Monthelon, où son beau-père et ses enfants
+se lamentaient et où elle fut reçue «avec une grande jubilation, et
+comme une personne ressuscitée». Elle ramenait avec elle une pauvresse
+et son enfant ramassés sur la route: le vieux baron l’autorisa à les
+garder à la maison.
+
+Il semble que ce fut peu après son retour de Sales que, dans son ardent
+désir d’être toute à Dieu et de mettre entre le monde et elle une
+barrière définitive et infranchissable, elle eut l’idée, que blâma plus
+tard le pieux évêque, de s’infliger une mortification suprême. Un jour,
+devant son crucifix, avec un fer rouge, elle se grava sur la poitrine le
+nom de _Jésus_, «et cela si profondément, qu’elle ne pouvait étancher le
+sang qui sortait de cette plaie». De son sang, elle écrivit de «nouveaux
+vœux et promesses à Dieu». Elle était désormais, s’il en était besoin,
+bien protégée contre elle-même.
+
+De plus en plus elle aspirait à la vie religieuse. Saint François de
+Sales ne voulait pas encore se prononcer; il inclinait même au _non_.
+«Et qu’ai-je appris jusques à présent? disait-il. Qu’un jour, ma fille,
+vous devez tout quitter; c’est-à-dire, afin que vous n’entendiez pas
+autrement que moi, j’ai appris que je vous dois un jour conseiller de
+tout quitter. Je dis tout; mais que ce soit pour entrer en religion,
+c’est grand cas, il ne m’est encore point arrivé d’en être d’avis.» Dieu
+sans doute l’éclairerait un jour. Pour l’instant, il conseille la
+résignation, le calme, la soumission au devoir présent. Mais il suit, il
+encourage, il soutient dans son ascension cette âme éprise de
+perfection, qu’il admire et qu’il aime de plus en plus. Affection
+«blanche plus que la neige, pure plus que le soleil», profonde pourtant,
+et qui, pour s’exprimer, prodigue les effusions les plus tendres, les
+mots les plus caressants: «Non, il ne sera jamais possible que chose
+aucune me sépare de votre âme; le lien est trop fort. La mort même
+n’aura point de pouvoir pour le dissoudre, puisqu’il est d’une étoffe
+qui dure éternellement.» «Ma chère fille, ma très chère fille, à qui je
+suis ce que sa divine Majesté veut que je sois et qui ne se peut
+dire...» «Que mon âme aime la vôtre!» Mme de Chantal ayant détruit, par
+humilité, et peut-être aussi par un sentiment bien naturel de pudeur
+féminine, la plupart de ses lettres à l’évêque de Genève, nous nous
+représentons moins exactement son affection pour lui; mais nous la
+devinons et, à travers les lettres du saint, nous en percevons l’écho.
+Elle file une pièce de serge qu’elle fait teindre en violet et qu’elle
+lui envoie pour ses étrennes, afin qu’il s’en fasse faire une soutane;
+elle se préoccupe de sa santé, et en termes qui durent être très
+pressants, puisqu’il lui promet de se ménager; elle souhaite de mourir
+avant lui. Elle accepte tout de lui avec une docilité admirable, sans
+doute parce qu’elle voit en lui l’agent de transmission de la volonté
+divine, mais aussi, comme eût dit Montaigne, «parce que c’était lui,
+parce que c’était moi». Et lui, cet «amoureux des âmes», il est si sûr
+de cette âme-là, qu’il lui confie tout, ses travaux «sans mesure», ses
+fatigues, ses lassitudes physiques et morales, ses peines et ses joies
+de convertisseur, et même, sinon ses succès, tout au moins ses intimes
+émotions de prédicateur. Et il s’étonne lui-même de ces confidences: «A
+quel propos dis-je ceci? Je ne sais, sinon que je n’ai pu m’empêcher de
+vous le dire.» Et encore: «O mon Dieu, à qui dirais-je ces choses, sinon
+à ma chère fille?» Un jour, il a été «dix semaines entières» sans
+recevoir «un seul brin de ses nouvelles»: il s’alarme, et «sa belle
+patience perd presque contenance dedans son cœur». Enfin, un paquet de
+lettres arrive: «Oh! qu’il fut le bienvenu, et que je le caressai!» Car
+«sa conscience se tiendrait pour fort coupable, si elle ne correspondait
+au cœur d’une _fille si uniquement aimée_».
+
+Et cette âme lui est si chère qu’il rêve de la voir s’élever au plus
+haut sommet de la perfection chrétienne. Elle était toujours charmante,
+et plus d’un songeait pour elle au remariage. Le saint l’apprend, et il
+s’inquiète, sans doute à tort, et il gronde un peu: «Eh bien! il s’est
+passé _un peu de vanité, un peu de complaisance_, un peu de je ne sais
+quoi: or, cela n’est rien. Ferme, courage; nos colonnes sont, ce me
+semble, bien fondées; un peu de vent ne les aura pas ébranlées. C’est
+bien dit, ma fille, _il faut couper court et trancher net en ces
+occasions, il ne faut point amuser les chalands_; puisque nous n’avons
+point la marchandise qu’ils demandent, il le leur faut dire
+détroussément, afin qu’ils aillent ailleurs. Et vraiment ce sont des
+braves gens: ne voient-ils pas que nous avons ôté l’enseigne et que nous
+avons rompu le trafic que nous pouvions avoir avec le monde? Il est
+vrai, notre corps n’est plus nôtre...» Conseils peut-être superflus: Mme
+de Chantal ne songeait guère, semble-t-il, à se remarier et à «amuser
+les chalands». Mais la pensée de son mari lui était toujours présente,
+et elle n’avait pu se résoudre à revoir le meurtrier involontaire. Le
+saint évêque lui conseille de ne pas rechercher l’occasion d’une
+rencontre; mais si cette occasion se présente, il «veut» qu’elle «y
+porte un cœur doux, gracieux et compatissant»; il sait bien que ce cœur
+«se remuera et renversera», que «son sang bouillonnera». Mais il la
+croit capable de cette nécessaire victoire sur elle-même. Il faut «aimer
+toutes choses. Oui, ajoute-t-il, la mort même de votre mari; oui, celle
+de vos père, enfants et plus proches; oui, la vôtre, en la mort et en
+l’amour de notre doux Sauveur.» Jeanne de Chantal obéit à la lettre: et
+elle poussa l’héroïsme chrétien jusqu’à être la marraine d’un enfant du
+malheureux Louis d’Anzely, et cela, sur l’ordre exprès de François de
+Sales. Celui-ci n’était pas de ceux qui, comme l’a dit si joliment
+l’abbé Bremond, «abaissent le Thabor». Il savait rudoyer à l’occasion:
+«Ne soyez pas si jalouse de votre esprit, écrivait-il un jour. Eh bien!
+sur des nouvelles scabreuses il ressent du trouble? Ce n’est pas grande
+merveille qu’un esprit _d’une pauvre petite veuve soit faible et
+misérable_. Mais que voudriez-vous qu’il fût? Quelque esprit
+clairvoyant, fort, constant et subsistant? Agréez que votre esprit soit
+assortissant à votre condition: _un esprit de veuve, c’est-à-dire vil et
+abject de toute abjection, hormis celle de l’offense de Dieu_.» Il est
+vrai qu’il s’empresse bien vite d’ajouter: «_Suis-je point trop dur, ma
+fille?_» Et ce mot, où l’on sent passer comme un frémissement d’humanité
+et de délicate tendresse, faisait sans doute tout accepter.
+
+Cependant, de part et d’autre, la grâce agissait; les idées se
+précisaient; les vocations s’affermissaient. Définitivement éclairé d’en
+haut, le saint jugea le moment venu de «prendre une résolution finale»;
+mais auparavant, il estima «qu’il fallait encore se voir». Et au mois de
+mai 1607, Mme de Chantal se mit en route pour Annecy, la «petite
+villette» du bon prélat, «sans aucun désir que d’embrasser fidèlement ce
+que Dieu lui ordonnerait par son entremise». «J’arrivai, a-t-elle
+raconté, vers ce saint Père quatre ou cinq jours avant la Pentecôte,
+pendant lequel temps il me parla beaucoup, me fit rendre compte de tout
+ce qui s’était passé et se passait en mon âme, sans rien me déclarer de
+ses desseins, mais seulement me disait de bien prier Dieu, et me
+remettre entièrement entre ses bénites mains; ce que je tâchais de faire
+incessamment.»
+
+Le lundi de la Pentecôte, «l’ayant retirée après la sainte messe, avec
+un visage grave et sérieux, et _une façon de personne tout engloutie en
+Dieu_, il lui dit: «Eh bien! ma fille, je suis résolu de ce que je veux
+faire de vous.--Et moi, dit-elle, Monseigneur et mon Père, je suis
+résolue d’obéir.» Sur cela, elle se mit à genoux. Le Bienheureux l’y
+laissa, et se tint debout à deux pas d’elle: «Oui-dà, lui répondit-il;
+or sus, il faut entrer à Sainte-Claire.--Mon Père, dit-elle, je suis
+toute prête.--Non, dit-il, vous n’êtes pas assez robuste, il faut être
+sœur de l’hôpital de Beaune.--Tout ce qu’il vous plaira.--Ce n’est pas
+encore ce que je veux, dit-il, il faut être carmélite.--Je suis prête
+d’obéir», répondit-elle. Ensuite, il lui proposa diverses autres
+conditions pour l’éprouver, et il trouva que c’était une cire amollie
+par la chaleur divine, et disposée à recevoir toutes les formes d’une
+vie religieuse telle qu’il lui plairait de lui imposer. Enfin, il lui
+dit que ce n’était point en toutes ces manières de vie, dont il lui
+avait parlé, que Dieu la voulait, et là-dessus lui déclara très
+amplement le dessein qu’il avait de notre cher Institut. «A cette
+proposition, dit notre Bienheureuse Mère, _je sentis soudain une grande
+correspondance intérieure_, avec une douce satisfaction et lumière, qui
+m’assurait que cela était la volonté de Dieu, ce que je n’avais point
+senti aux autres propositions, quoique mon âme y fût entièrement
+soumise.»
+
+La belle scène! Et comme, à travers la directe et vivante prose de la
+mère de Chaugy, on voit nettement se dresser devant les yeux de notre
+âme, dans la vérité simple et grave de leur attitude morale, les deux
+saints personnages! Elle, à genoux, abîmée dans sa prière, dépouillée de
+toute volonté particulière, cire molle entre les mains de Dieu et de son
+bien-aimé directeur. Et lui, debout, à deux pas d’elle, le regard
+éperdu, le visage éclairé par l’émotion intérieure, de sa voix basse,
+douce et lente, il la soumet à une dernière épreuve. Puis, quand il la
+voit pleinement soumise, prête à tout pour suivre la volonté divine, il
+lui dévoile tout son dessein. Il a bien compris, l’admirable manieur
+d’âmes, qu’une personnalité de cette envergure n’est pas faite pour
+s’asservir à une règle qu’elle n’a pas établie. «C’est merveille, ma
+fille, lui écrivait-il un jour, comme mon esprit est ferme en cet avis
+de ne point semer au champ de notre voisin, pendant que le nôtre en a
+besoin.» Quand on est une Jeanne de Chantal, on n’entre pas dans un
+ordre fondé par une autre, fût-ce par une sainte Thérèse; on en fonde un
+soi-même, qui portera notre marque et qui conviendra aux âmes qui nous
+ressemblent.
+
+La décision prise, il restait à la mettre à exécution. Si fermement
+attaché qu’il y fût, François de Sales y voyait toute sorte de
+difficultés. «Je n’y vois goutte pour les démêler, disait-il; mais je
+m’assure que la divine Providence le fera par des moyens inconnus aux
+créatures.» Comment faire, notamment, pour «arracher d’entre ses
+proches», un père et un beau-père fort âgés, et quatre enfants encore
+bien jeunes, une mère et une fille aussi tendrement aimée, aussi
+scrupuleuse à remplir tous ses devoirs que l’était Jeanne de Chantal? Et
+comment enfin installer, pour ses débuts, à Annecy même, sous la main de
+son fondateur, la congrégation nouvelle? La pieuse baronne partageait à
+cet égard toutes les perplexités de l’évêque; et tous deux pensaient
+qu’il leur faudrait bien attendre au moins six ou sept ans pour réaliser
+leur dessein.
+
+«La céleste Providence» en décida autrement. La mère de François de
+Sales, Mme de Boisy, qui «avait une âme généreuse et noble, mais pure,
+innocente et simple», aimait très tendrement Mme de Chantal: elle rêvait
+d’un mariage entre la fille aînée de la baronne, Marie-Aimée, et son
+propre fils, le jeune baron de Thorens. Interprétant suivant son intime
+désir un mot aimable, mais sans conséquence, échappé à la charmante
+veuve, elle persécuta l’évêque, pour que celui-ci, en dépit de sa
+«répugnance», mît sans tarder «le discours sur le tapis». Grand fut
+l’étonnement de Mme de Chantal qui, tout de suite, entrevit «des
+difficultés impossibles à vaincre pour ce mariage», prévoyant «combien
+il fâcherait aux deux grands-pères de cette petite de la voir sortir de
+France». Était-ce là l’unique raison de sa prudente réserve? Les de
+Sales étaient peu fortunés, de petite, quoique ancienne noblesse, et les
+deux grands-pères, et Jeanne de Chantal elle-même pouvaient trouver que
+Bernard de Sales était pour une Rabutin-Chantal un médiocre parti. La
+bonne Mme de Boisy était très pressante. Droite et adroite comme
+toujours, Mme de Chantal, sans désobliger personne, sut se dérober aux
+formels engagements.
+
+Quand elle regagna la Bourgogne, il était convenu qu’elle prendrait avec
+elle la plus jeune sœur de l’évêque de Genève, Jeanne de Sales qui,
+pensionnaire depuis deux ans à l’abbaye du Puy d’Orbe, ne se sentait pas
+attirée par la vie religieuse. Peu après son arrivée à Thôtes, chez le
+président Frémyot, Jeanne de Sales tombait malade et mourait entre les
+bras de Mme de Chantal, à qui elle était «infiniment chère», et dont la
+désolation fut extrême: la future sainte était allée jusqu’à offrir à
+Dieu sa propre vie et celle de quelqu’un de ses enfants en échange de
+celle de la petite morte, ce dont François de Sales, tout affligé qu’il
+fût et meurtri dans son «cœur de chair», car il s’avouait «tant homme
+que rien plus», ne laissa pas de la blâmer affectueusement. «Je vous
+vois _avec votre cœur vigoureux, qui aime et qui veut puissamment_, lui
+écrivait-il à ce sujet, et je lui en sais bon gré, car ces cœurs à demi
+morts, à quoi sont-ils bons?» Mais il croyait devoir calmer, pacifier,
+assagir cette âme naturellement excessive. Ses saintes exhortations
+portaient leur fruit. Au reçu de sa lettre, Mme de Chantal écrivait sur
+son livret ces belles paroles, qu’elle relisait tous les jours, soir et
+matin: «O Seigneur Jésus! je ne veux plus de choix! touchez quelle corde
+de mon luth qu’il vous plaira, à jamais et pour jamais il ne sonnera que
+cette seule harmonie. Oui, volonté soit faite sur père, sur enfants, sur
+toutes choses et sur moi-même.»
+
+Un sacrifice moins rude que ceux qu’elle avait si généreusement offerts
+allait lui être demandé. Devant le cadavre de cette enfant de quinze ans
+qui venait d’expirer, elle avait, «à la chaude», fait le vœu de donner à
+la maison de Sales une de ses filles en échange. Sur-le-champ elle se
+sentit consolée, et en même temps,--car chez elle le sens pratique ne
+perd jamais ses droits,--elle vit là «le moyen que la Providence avait
+choisi pour faciliter sa retraite en Savoie et lui servir de planche et
+de prétexte». Peu après, elle s’en ouvrit donc à son père. Celui-ci,
+fort surpris, fit d’abord beaucoup d’objections; mais elle «tint si
+ferme sur le point de sa conscience qui était engagée», qu’il finit par
+consentir, et même, sur la prière de sa fille, par écrire à l’évêque de
+Genève pour lui dire toute sa profonde satisfaction de cette alliance.
+«Mais il faut que je confesse, Monseigneur, ajoutait-il, que jamais
+d’autres forces que celles que Dieu a données à la baronne de Chantal,
+ma fille, n’eussent su tirer cette petite de dessus mes genoux, d’entre
+mes bras, ni de devant mes yeux.» La fine baronne était arrivée à ses
+fins.
+
+Il lui restait à faire le siège des parents du côté paternel qui, ne
+connaissant pas François de Sales, ne pouvaient admettre qu’on se mariât
+hors de France et si loin. A force d’adresse et de patience, elle obtint
+leur agrément. Moins de deux mois après, nous le voyons par une habile
+et charmante lettre de l’évêque de Genève au vieux baron de Chantal,
+celui-ci était conquis. On ne résistait pas à l’admirable femme. A
+Annecy, tout le monde était ravi de ce projet d’union. «Ma mère ne pense
+qu’à cela, toute la fraternité y conspire», écrivait «notre bon et saint
+évêque», comme l’appelait, à la grande confusion de l’intéressé, Mme de
+Chantal; lui-même se déclarait tout prêt à reporter sur «cette autre
+encore plus petite sœur»,--Marie-Aimée n’avait que dix ans,--toute
+«l’amitié non seulement fraternelle, mais encore paternelle» qu’il
+portait à la chère disparue; et ses lettres sont pleines de mots très
+délicatement tendres à l’adresse de «notre Marie-Aimée et très aimée».
+Évidemment, il se félicite, humainement et mystiquement, de ce nouveau
+lien qui va l’unir à «sa fille, sa fille très chère et très aimée»:
+comme elle, dans toute cette suite d’événements, il adore «la sainte
+main» de la Providence.
+
+L’année suivante, vers la fin d’août 1608, François de Sales, accompagné
+de son frère, le jeune baron de Thorens, se rend en Bourgogne pour
+présenter aux deux familles le futur mari de la petite Marie-Aimée. Sa
+bonne grâce, sa sagesse enchantèrent tout le monde, et le vieux
+gentilhomme ne fut pas le moins «ravi de joie». Le président Frémyot dut
+revoir avec grand plaisir le saint personnage dont il appréciait tout le
+mérite, et qui, après sa petite-fille,--il l’ignorait encore,--allait
+lui enlever sa fille. Quelques mois plus tard, au début de janvier 1609,
+le contrat fut signé à Thôtes, dans la maison de campagne du président,
+à la grande satisfaction générale, et à celle de Mme de Chantal en
+particulier. Mais «l’insolente coquine» qui régnait à Monthelon ne
+désarmait pas: furieuse d’un mariage qui contrariait ses visées
+personnelles, elle indisposa le vieux baron contre sa belle-fille; et
+celle-ci, pour se défendre auprès de son propre père des faux rapports
+qui lui avaient été adressés, dut «lui découvrir quelque chose de ce
+qu’elle souffrait là-dedans depuis environ sept ans». M. Frémyot, qui ne
+se doutait de rien, et à qui sa fille «n’avait jamais donné le moindre
+signe de sa longue souffrance», bouleversé par ces révélations, ne put
+dormir de la nuit et le lendemain, dès l’aube, il envoyait à sa fille
+une lettre très tendre où, lui reprochant un peu son long et trop
+vertueux silence, il déclarait «qu’absolument il voulait la tirer de
+là». Toujours prudente et charitable, mais non moins habile que
+charitable, Mme de Chantal ne jugea pas opportun d’en venir à cette
+extrémité; mais elle profita de la situation pour faire agréer son
+dessein de se rendre avec deux de ses filles à Annecy, afin d’y suivre
+le carême prêché par l’évêque de Genève et d’y présenter la petite
+fiancée à sa nouvelle famille.
+
+On partit donc à cheval, et, par les mauvais chemins d’alors, on se mit
+gaiement en route pour la vieille petite ville savoyarde. La rieuse et
+vive Françoise, la seconde fille de Mme de Chantal, était de la partie.
+Partout où elles passaient, les trois charmantes Bourguignonnes
+faisaient sensation. A Annecy de même. «On les trouvait si aimables, si
+bien nourries et si modestes, que l’on se pressait dans les églises et
+dans les maisons pour les voir.» Mme de Boisy raffola vite de sa future
+belle-fille, et aurait voulu dès lors la garder auprès d’elle. Mme de
+Chantal, suivant son habitude, conquérait tous les cœurs. Comme pendant
+son précédent séjour, les dames de la ville s’empressaient auprès
+d’elle, lui demandaient directions et conseils: tant de grâce, unie à
+tant de piété, les ravissait; cette vivacité toute française, ce bon
+goût, ce bon sens, cet esprit de mesure jusque dans les rigueurs de
+l’ascétisme, tout cela séduisait au plus haut point ces âmes plus lentes
+de montagnardes. Les pénitentes ou les familières de François de
+Sales,--une Mme de Charmoisy, une Marie-Jacqueline Favre, combien
+d’autres encore!--étaient éperdues d’admiration pour cette riche et
+haute nature où la sainteté se faisait si simple, si cordiale et si
+humaine. Elles aspiraient à suivre, à imiter de leur mieux cette
+perfection si finement aimable. Elle, n’usait de son ascendant, de ses
+beaux dons de séduction que pour prêcher avec une efficace discrétion,
+et par l’exemple plus que par les discours, la vraie «vie dévote», la
+charité, la bonne humeur, la modestie dans les propos et dans les
+toilettes. Pour écrire l’_Introduction_ que François de Sales publiait
+vers le même temps, il est peu douteux qu’il s’était plus d’une fois
+inspiré d’elle.
+
+Ces quelques semaines passées à Annecy, sous la direction et comme à
+l’ombre du saint évêque de Genève furent à Mme de Chantal un délicieux
+avant-goût de la vie religieuse à laquelle elle aspirait: elle ne
+manquait aucun de ses sermons, aucune de ses instructions, recueillait
+ses avis et ses directions pour leur œuvre future, renouvelait ses vœux
+entre les mains de son «bienheureux Père», et, bien entendu,
+s’astreignait à toutes les pratiques et exercices de dévotion que sa
+piété lui suggérait. De retour à Dijon où son père l’accueillit «avec
+une joie non pareille», et où elle séjourna plusieurs mois, elle édifia
+tout le monde par l’éclat rayonnant de sa vertu. Le président Frémyot ne
+se lassait pas d’entendre parler de François de Sales, qu’il «honorait
+comme un saint». «C’est ma délicieuse suavité lui écrivait-il, de
+m’entretenir avec ma fille de Chantal, car elle ne nourrit mon âme que
+du miel céleste qu’elle a cueilli auprès de vous.»
+
+Les deux futurs saints s’écrivaient le plus souvent possible, et, si
+l’on en juge par les lettres de l’évêque de Genève, avec une tendresse
+et une confiance croissantes. Sans sortir de son rôle de directeur, et
+tout en maintenant au premier plan les conseils de spiritualité,
+François de Sales se laisse aller aux confidences, au plaisir de causer,
+de se détendre, d’associer à toute sa vie l’amie incomparable que Dieu
+lui a envoyée: «Vous me venez presque toujours à la traverse en ces
+exercices divins, lui écrivait-il un jour, sans néanmoins les traverser
+ni divertir, grâce à ce bon Dieu. Fais-je bien, ma chère fille, de vous
+dire mes pensées? _Je pense qu’au moins ne fais-je pas mal_, et que vous
+les prendrez pour telles qu’elles sont.» Une autre fois: «Mon Dieu, ma
+bonne fille, que vos lettres me consolent et qu’elles me représentent
+vivement votre cœur et confiance en mon endroit, _mais avec une si pure
+pureté_, que je suis forcé de croire que cela vient de la même main de
+Dieu.» Et l’on sent que les mots lui manquent pour exprimer ce qu’il y a
+véritablement d’unique et de sacré dans cette affection que Dieu lui a
+mise au cœur: «Courage, courage, Jésus est nôtre: qu’à jamais nos cœurs
+soient à lui. Il m’a rendu, ma chère fille, et me rend tous les jours
+plus, ce me semble, au moins _plus sensiblement, plus suavement, du tout
+en tout et sans réserve, uniquement, inviolablement vôtre_; mais vôtre
+en lui et par lui, à qui soit honneur et gloire aux siècles des siècles,
+et à sa sainte Mère.»--A quelques jours de là: «Vous ne sauriez croire
+combien mon cœur s’affermit en nos résolutions, et comme toutes choses
+concourent à cet affermissement. Je m’en sens une suavité
+extraordinaire, comme aussi de l’amour que je vous porte; _car j’aime
+cet amour incomparablement. Il est fort, impliable et sans réserve, mais
+doux, facile, tout pur, tout tranquille; bref, si je ne me trompe, tout
+en Dieu. Pourquoi donc ne l’aimerais-je pas? Mais où vais-je? Si ne
+rayerai-je pas ces paroles; elles sont trop véritables et hors de
+danger_. Dieu, qui voit les intimes replis de mon cœur, sait qu’il n’y a
+rien en ceci que pour lui et selon lui, sans lequel je veux, moyennant
+sa grâce, n’être rien à personne et que nul ne me soit rien; mais, en
+lui, je veux non seulement garder, mais je veux nourrir, et bien
+tendrement, cette unique affection. Mais, je le confesse, mon esprit
+n’avait pas congé de s’épancher comme cela; _il s’est échappé_; il lui
+faut pardonner pour cette fois, à la charge qu’il n’en dira plus mot.»
+
+Cette sainte affection, à la différence des affections purement
+humaines, n’abolit pas les autres tendresses; elle les épure, et les
+élève, voilà tout. Saint François de Sales a aimé d’autres âmes de
+femmes, que celle de Jeanne de Chantal, et celle-ci n’a pas été jalouse.
+Pareillement, l’amitié très tendre qu’elle professe pour l’évêque de
+Genève n’a nui à aucune de ses autres affections de femme. La mort n’a
+point effacé l’amour qu’elle portait à son mari; elle parle de lui si
+souvent qu’elle a peur d’être indiscrète, et il faut que François de
+Sales la rassure à ce sujet, et lui demande simplement, quand elle
+parlera du baron de Chantal, de le faire «avec sentiment d’un amour non
+point affaibli par le temps, mais bien affranchi et épuré par l’amour
+supérieur».
+
+Cet amour supérieur transfigure si bien tous les sentiments de la
+commune humanité que le saint évêque de Genève n’éprouve aucun scrupule
+à exprimer en toute simplicité ceux que lui inspire sa fille
+spirituelle. «Mon désir de vous aimer et d’être aimé de vous n’a point
+d’autre mesure que l’éternité», lui écrit-il. Et encore: «A Dieu, ma
+chère fille, que mon âme aime et chérit incomparablement, absolument,
+uniquement en Celui qui, pour nous aimer et se rendre notre amour, s’est
+rendu à la mort.» Quand le voyage à Annecy est décidé: «Mon Dieu,
+s’écrie-t-il, que vous serez la bienvenue, ma chère fille, et comme il
+m’est avis que mon âme embrasse la vôtre chèrement!» Un autre jour: «O
+Dieu, pourquoi vous dis-je tout ceci, sinon parce que mon cœur se met
+toujours au large et s’épanche sans borne quand il est avec le vôtre?»
+«Je vous dis tout», lui déclare-t-il encore. «Je voudrais que je ne
+fisse rien sans que vous le sussiez.» Lui, si humble, un jour qu’il est
+assez content d’un de ses sermons, il va jusqu’à lui avouer: «Il me
+semble que j’ai dit de belles choses.» Il est vrai qu’il s’empresse
+aussitôt d’ajouter avec sa bonhomie charmante: «Fallait-il pas que je
+vous disse cela? Mais non, ce n’est pas par vantance; oh! ce n’est que
+par liberté.» Liberté qui s’impose parfois des limites, mais comme à
+regret. Un jour, il écrit tout naïvement: «Oui, mon âme, ma fille...» A
+la réflexion, le premier vocatif lui paraît un peu fort, et il efface:
+«mon âme». Mais il se repent, et il écrit en marge: «_Je raye ce mot non
+pas de mon cœur, mais du papier._» Ne voyez-vous pas le sourire ému de
+Mme de Chantal en lisant cette lettre? Nul doute,--et si nous possédions
+ses lettres détruites, nous le saurions mieux encore,--nul doute qu’elle
+ne correspondît pleinement à cette pure et touchante tendresse. Quand
+mourut Mme de Boisy, François de Sales écrit à «sa fille bien-aimée» une
+fort belle lettre: «Car c’est à vous, à qui je parle, lui disait-il; à
+vous, à qui j’ai donné la place de cette mère en mon mémorial de la
+messe, _sans vous ôter celle que vous aviez, car je n’ai su le faire_,
+tant vous tenez ferme à ce que vous tenez en mon cœur; et par ainsi
+_vous y êtes la première et la dernière_.» Quel plus éloquent témoignage
+d’amour tout spirituel aurait-il pu donner?
+
+Pendant les mois qui suivirent son retour d’Annecy, Mme de Chantal avait
+grandement besoin d’être soutenue et réconfortée par les conseils et la
+tendre sollicitude du saint évêque de Genève. Le président Frémyot
+ignorait toujours les engagements sacrés qu’elle avait souscrits. On
+attendait, pour les lui révéler, une occasion favorable, et, comme il
+arrive si souvent en pareil cas, on ajournait perpétuellement, dans la
+crainte du coup qu’on allait lui porter. Lui, de son côté, peut-être
+pour l’arracher au triste milieu de Monthelon, aurait souhaité que sa
+fille se remariât. Un beau parti s’était présenté: un grand seigneur,
+ami du président, veuf, «extrêmement riche», et dont les enfants
+auraient pu épouser ceux de la baronne. «Cent et cent fois» rebuté, mais
+soutenu par les deux familles, il ne se décourageait pas. M. Frémyot
+«s’offensait» de ces refus, que toute la parenté blâmait sans
+indulgence. La pauvre veuve «souffrait un martyre», auprès duquel les
+persécutions dont elle avait été l’objet à Monthelon lui «semblaient des
+roses». Non qu’elle fût tentée de céder; mais faire de la peine à autrui
+lui était une douleur, et, scrupuleuse comme elle était, elle craignait
+«que tant de voix charmeresses ne fissent endormir son cœur en quelques
+complaisances mondaines». «Tant que je pouvais, dit-elle, je me tenais
+serrée à l’arbre de la Sainte Croix». Son «ferme courage» allait encore
+être soumis à une autre épreuve.
+
+L’époque fixée pour le mariage de Marie-Aimée et pour l’exode à Annecy
+approchait, et il était temps de mettre enfin le président au courant de
+ce qui avait été projeté. Tous les jours, Mme de Chantal se rendait
+auprès de son père, épiant l’heure propice, et tous les jours elle
+remettait sa résolution. Enfin, le jour de la saint Jean, voyant M.
+Frémyot seul, elle se décida. L’idée de la douleur qu’elle allait causer
+la torturait. Elle se mit à genoux, invoqua du plus profond de son cœur
+le secours divin, et elle entra dans la chambre paternelle. Faisant
+venir fort habilement les choses de très loin, elle commença par dire
+«qu’il lui fâchait fort d’élever ses filles chez son beau-père, parce
+que cette maison n’était pas conduite comme elle eût désiré». La réponse
+ne se fit pas attendre. La fille aînée allait se marier et on la
+confierait à Mme de Boisy. Les deux cadettes étaient d’âge à entrer chez
+les Ursulines, où elles étudieraient leur vocation. Quant à
+Celse-Bénigne, le président s’en était déjà chargé, et sous la direction
+de l’ancien précepteur de son oncle André, le bon abbé Robert, il
+poursuivait ses études. Alors, prenant son courage à deux mains, et,
+«avec grand battement de cœur», la baronne déclara: «Monsieur, mon très
+bon père, ne trouvez pas mauvais si je vous dis que par cette bonne
+disposition je me vois libre pour suivre la divine vocation de Dieu qui
+m’appelle, il y a longtemps, à me retirer du monde, et à me consacrer
+entièrement au divin service.»
+
+A ces mots, le vieillard,--il avait soixante et onze ans,--fondit en
+larmes. En entendant les «remontrances si paternellement tendres» qu’il
+lui adressa, Mme de Chantal était au supplice et, sans l’aide de Dieu,
+elle eût senti son courage faiblir. Pour apaiser cette grande douleur,
+elle déclara «qu’il n’y avait encore rien de fait», qu’elle avait cru
+devoir s’ouvrir de cette «inspiration» à son bon père, comme elle s’en
+était ouverte à Monseigneur de Genève, lequel lui avait dit «qu’elle
+était d’en haut» et «qu’il fallait prendre garde à la conscience». «A
+cela, ce bon père se ramassa un peu auprès de Notre-Seigneur», puis il
+dit: «Il faut confesser que Monseigneur de Genève a l’esprit de Dieu;
+d’une chose, je vous prie, que vous ne résolviez rien avec lui que je ne
+lui aie parlé.» Elle promit tout, ajoutant que «n’ayant point d’attache»
+à ses propres sentiments, elle s’en remettrait à leur décision commune.
+M. Frémyot fut «ravi d’aise» de l’entendre parler ainsi, «et ils
+demeurèrent aussi satisfaits que devant». Elle était d’ailleurs tout
+heureuse du tour qu’avait pris ce premier et décisif entretien.
+
+Peu après, elle retourna à Monthelon; et là, «sans faire semblant de
+rien», elle mit ordre à toutes ses affaires et redoubla d’attentions
+pour se concilier ceux qu’elle présumait devoir s’opposer à ses projets.
+En même temps, elle faisait prier de toutes parts, et en compagnie de
+plusieurs personnes dévotes, elle s’entraînait à divers exercices de vie
+religieuse. Son père et son frère, l’archevêque de Bourges, étaient
+allés passer leurs vacances à Thôtes; elle s’y rendit, peut-être dans
+l’espoir de les gagner définitivement à sa cause. «Monseigneur de
+Bourges, qui l’aimait uniquement, lui dit sans préface que jamais, au
+grand jamais elle ne devait penser à se retirer d’avec eux.» Le
+président Frémyot l’entretint plus à loisir et «avec des tendresses
+paternelles incomparables» lui dit que, toutes réflexions faites, il
+estimait qu’elle devait «se contenter de la liberté qu’on lui laissait
+de vivre tant dévotement qu’il lui plairait» dans sa condition viduale.
+Elle, «sans faire de l’étonnée ni de la pressante», répondait «avec une
+humble soumission» que, tout en «exposant ses inspirations à ceux qui en
+devaient juger», elle ne demandait qu’à obéir. Son père «ajustait à son
+désir» toute sorte de raisons tirées de l’Écriture et lui prodiguait des
+tendresses sensibles et des paroles affectives plus qu’il n’en avait
+jamais eu»; elle-même éprouvait «de grandes tendretés d’amour pour son
+père et pour ses enfants». Mais, redoublant de prières, elle reconnut,
+«par une lumière surnaturelle», que tout cela n’était que «malice du
+diable»; et, se redisant sans cesse: «Si je plaisais aux hommes, je ne
+serais pas servante de Jésus-Christ», elle se sentait, «en sa partie
+supérieure», prise d’un si ardent désir de Dieu, qu’elle ne parvenait
+plus à dissimuler. Son père s’en apercevant, pria l’archevêque de
+Bourges de la «divertir de ses desseins»; mais elle, plus libre avec un
+frère qu’avec un père, lui déclara qu’elle «ne pouvait pas _trahir son
+âme_» et donner pour une simple imagination l’inspiration divine; que
+d’ailleurs elle ne recherchait que la volonté de Dieu, et que, quand
+cette volonté lui serait dévoilée par l’évêque de Genève, elle s’y
+soumettrait docilement, quelle qu’elle fût. Monseigneur Frémyot fut très
+frappé de ce discours; il communiqua ses impressions à son père. Et,
+d’un commun accord, on ne revint plus sur cette question, et l’on
+attendit la prochaine arrivée de François de Sales.
+
+Celui-ci, accompagné de son jeune frère, dont il devait bénir le
+mariage, arriva à Monthelon vers le 10 octobre 1609. Le 13, devant toute
+la famille réunie, la bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes époux:
+Marie-Aimée n’avait que douze ans. Ces mariages si précoces entre
+enfants, qui vivaient ensuite longuement séparés, étaient, comme l’on
+sait, fréquents alors dans la haute société. A cette fête familiale «on
+se réjouit modérément, et la présence du saint prélat et de Mme de
+Chantal inspirèrent tant de respect que, contre l’usage, tout y fut
+honnête et modeste». Le surlendemain, une longue conférence eut lieu
+entre le président Frémyot, son fils André et l’évêque de Genève.
+Pendant ce temps-là, Mme de Chantal priait Dieu «à chaudes larmes» pour
+qu’il attendrît le cœur de ses proches. La conférence achevée, on la fit
+appeler, et avec un grand courage, elle alla «comparaître devant ses
+juges». A toutes les questions qu’on lui posa elle répondit avec une
+fermeté, une netteté qui remplissaient d’admiration François de Sales,
+lequel, «se tenant fort recueilli en soi-même», «ne sonnait mot». Elle
+exposa «l’état auquel elle avait mis le bien de ses enfants, et comme
+elle les laisserait sans procès, sans brouilleries et sans dettes». Fier
+de sa fille, le président ne put s’empêcher de dire: «Cette femme a
+considéré tous les sentiers de sa maison, et n’a point mangé son pain en
+oisiveté.» Elle retraça toute l’histoire de sa vocation, et elle conclut
+«que, lorsque, comme elle, ils ne regarderaient que Dieu seul, ils
+trouveraient des abîmes de raisons pour approuver son dessein». En un
+mot, elle eut réponse à tout, et il fallut bien «se ranger aux volontés
+de Dieu».
+
+Restait la grande question de savoir où s’établirait la congrégation
+nouvelle. M. Frémyot penchait pour Dijon, son fils pour Autun ou
+Bourges. Mme de Chantal reprit alors la parole et se dit «obligée»
+d’accompagner à Annecy «sa petite baronne si jeunette»; la liberté dont
+elle jouirait au début lui permettrait de veiller aux intérêts de tous
+ses enfants; aussi bien, elle emmènerait ses deux dernières filles et
+les élèverait auprès d’elle. Ce plan fut agréé. Ce que voyant, François
+de Sales intervint et, esquissant tout son projet, il affirma que, «pour
+quelques années», il serait loisible à la fondatrice de l’ordre futur de
+faire tous les voyages en Bourgogne qu’elle jugerait nécessaires. Cette
+promesse «ravit d’aise» le président et son fils. Appréciant comme il
+convenait «l’esprit tout divin» qui animait le saint évêque, «ils
+donnèrent un absolu consentement à ses propositions, et se séparèrent,
+bénissant Dieu d’une si sainte entreprise».
+
+Le lendemain, «voulant battre le fer tandis qu’il était chaud», Mme de
+Chantal demanda qu’on lui fixât la date de sa «retraite». On décida
+qu’au bout de six semaines ou deux mois «elle pourrait se retirer». Très
+heureuse de cette décision, elle pria son père d’informer son beau-père.
+Celui-ci, qui avait plus de quatre-vingts ans, et qui aimait à sa
+manière cette grave et charmante belle-fille, poussa les hauts cris,
+versa d’abondantes larmes et ne voulut rien entendre. Très touché et
+cédant sans doute au désir très humain de se séparer de sa fille le plus
+tard possible, M. Frémyot vint dire à cette dernière qu’on ne pouvait
+causer une telle peine au vieux gentilhomme et qu’il lui faudrait
+«absolument» retarder son départ d’un an ou deux. Mme de Chantal
+répondit que les ordres de Dieu n’admettaient point de délai, et qu’elle
+«prendrait soin de gagner son beau-père»: «ce qu’elle fit, nous dit-on,
+fort sagement et heureusement». A cette ferme et lucide volonté, à cette
+sagesse illuminée de piété, alliée à tant de tact et de bonne grâce, nul
+ne savait résister.
+
+Le dimanche suivant, par les soins de Mme de Chantal, tous les gens de
+la maison et beaucoup du voisinage se confessèrent à l’évêque de Genève
+et communièrent de sa main. Ce fut lui qui dit la messe paroissiale, et
+l’allocution qu’il prononça à cette occasion fut si touchante qu’elle
+détermina une conversion retentissante. Ce même jour, sur le conseil du
+saint, une jeune fille d’excellente famille, Jeanne-Charlotte de
+Bréchard, se résolut à «courir même fortune que Mme de Chantal», son
+amie. Et quelques jours après, tout étant réglé à la satisfaction
+générale, l’évêque de Genève repartait pour la Savoie, avec son jeune
+frère. Le président Frémyot, son fils et sa fille les accompagnèrent
+jusqu’à Beaune. A l’hôpital où il dit la messe, saint François de Sales
+visita et bénit les malades; et là, «entre les pauvres de
+Notre-Seigneur», on se sépara.
+
+La réunion définitive, fixée d’abord à Noël, ne put avoir lieu qu’au
+printemps suivant. A la veille de ce voyage, un double deuil simultané
+vint frapper au cœur, dans leurs plus chères affections, le saint évêque
+et «sa fille bien-aimée». Celle-ci perdit assez subitement sa dernière
+fille, Charlotte, âgée de dix ans, qui annonçait les plus heureuses
+dispositions, et qu’elle aimait d’une tendresse toute particulière. Nous
+imaginons aisément la douleur de cette «vraie mère». Quand François de
+Sales en reçut la nouvelle, il venait lui-même de perdre sa mère: nous
+avons la lettre très chrétiennement résignée, mais fort humainement
+douloureuse qu’il écrivit à cette occasion à Mme de Chantal: «Au
+demourant, encore faut-il vous dire que j’eus le courage de lui donner
+la dernière bénédiction, lui fermer les yeux et la bouche et lui donner
+le dernier baiser de paix à l’instant de son trépas. _Après quoi, le
+cœur m’enfla fort, et pleurai sur cette bonne mère plus que je n’avais
+fait dès que je suis d’Église_; mais ce fut sans amertume spirituelle,
+grâces à Dieu.» Quel écho ces paroles durent trouver dans le cœur
+meurtri de son amie qui voyait disparaître une femme excellente, sur
+laquelle elle comptait pour servir de seconde mère à sa petite baronne!
+Raison de plus pour partir avec elle et ne la point quitter.
+
+Le départ de Monthelon fut fixé «au jour des brandons», c’est-à-dire au
+premier dimanche de carême 1610. Le jeune baron de Thorens était venu
+chercher sa femme et sa belle-mère. De toutes parts les gens du pays,
+éplorés, étaient accourus pour dire adieu à «leur bonne dame». Des
+scènes émouvantes eurent lieu, que la mère de Chaugy nous a vivement
+décrites. «Les pauvres faisaient un escadron si lamentable, qu’ils
+arrachaient des larmes des plus assurés, criant à haute voix; aussi,
+certes, chacun d’eux perdait sa bonne et charitable mère; ceux du logis
+faisaient des cris si hauts, que des capucins, qui étaient présents,
+avaient prou à faire aller de part et d’autre, tâcher à les faire taire,
+afin que l’on se puisse ouïr. Il vint, en ces entrefaites, un enfant
+d’un pauvre, qui dit de son propre mouvement, et en pleurant bien fort,
+s’adressant à ceux qui avaient été contraires à cette digne Mère: «La
+lumière vous est ôtée, parce que vous avez voulu l’éteindre; faites
+pénitence.» Quand parut le vieux baron de Chantal, l’émotion redoubla:
+il versait d’abondantes larmes, «il pâmait presque». Sa belle-fille se
+jeta à ses genoux, lui demandant pardon des mécontentements qu’elle
+avait pu lui donner, lui recommandant son petit-fils. Le vieillard ne
+put répondre que par des sanglots. Tout le monde pleurait. Et elle,
+sereine et douce, dit adieu à tous, «les caressant tous les uns après
+les autres», avec des paroles d’affection et de piété. «_Spécialement
+elle embrassa les pauvres_, les conjurant fort de bien prier
+Notre-Seigneur pour elle.» Après quoi, elle monta en carrosse avec son
+gendre, ses deux filles et Mlle de Bréchard, accompagnée jusqu’à Autun
+d’une grande foule, de tous ces humbles qu’elle avait aimés, secourus,
+soulagés, et qui garderont pieusement et fidèlement son vivant souvenir.
+
+A Autun où elle dîna, elle visita tous les lieux de dévotion de la
+ville, fit ses adieux au couvent des capucins,--l’un d’entre eux reçut
+d’elle la mission de préparer son beau-père à la mort,--et à l’hôpital,
+où elle laissa des aumônes; et deux jours après, elle arrivait à Dijon.
+
+Là, elle resta quelques jours avec les siens, les réconfortant et les
+consolant par sa présence, visitant tous les sanctuaires de la ville et
+des environs et y priant longuement. Le 29 mars, jour fixé pour son
+départ, tous ses proches se réunirent dans la maison du président
+Frémyot. Celui-ci, de peur d’augmenter l’émotion générale par la vue de
+ses larmes qu’il ne pouvait pas retenir, s’était retiré dans son
+cabinet. Mme de Chantal embrassa tous ses parents l’un après l’autre:
+tous pleuraient amèrement; elle seule ne pleurait pas, mais son visage
+trahissait sa douleur. Quand vint le tour de son fils, le charmant
+Celse-Bénigne, âgé de quinze ans, et qu’elle «aimait amoureusement»,
+celui-ci se jeta à ses pieds et lui tint un discours émouvant, auquel
+elle eut la force de répondre avec toute sa maternelle tendresse. Au
+moment où elle allait se rendre chez son père, dans un mouvement de
+gracieux enfantillage, il alla se coucher sur le seuil de la porte,
+disant que, puisqu’il ne pouvait la retenir, il faudrait qu’elle lui
+passât sur le corps. La pauvre mère, le cœur prêt à éclater, s’arrêta et
+versa quelques larmes.--«Madame, eh quoi! lui dit l’importun abbé
+Robert, les larmes d’un jeune homme pourraient-elles faire brèche à
+votre constance?» Mais, elle, souriant à travers ses pleurs: «Nullement;
+mais que voulez-vous? je suis mère!...» Et elle passa. Une grande pitié
+la saisit quand elle vit venir à elle son père tout en larmes, et elle
+dut faire appel à tout son courage et à l’assistance divine pour ne pas
+défaillir. Ils s’entretinrent longuement, pleurant beaucoup, comme s’ils
+avaient le pressentiment qu’ils ne devaient plus se revoir. Enfin elle
+se mit à genoux et demanda la bénédiction paternelle. Lui, «levant ses
+mains, ses yeux et son cœur au ciel», prononça ces paroles: «Il ne
+m’appartient pas, ô mon Dieu, de trouver à redire à ce que votre
+Providence a conclu en son décret éternel; j’y acquiesce de tout mon
+cœur, et consacre de mes propres mains, sur l’autel de votre volonté,
+cette unique fille, qui m’est aussi chère qu’Isaac était à votre
+serviteur Abraham.» Puis il releva son enfant, et, chrétien stoïque
+jusqu’au bout, en lui donnant le dernier baiser de paix, il lui dit:
+«Allez donc, ma chère fille, où Dieu vous appelle, et arrêtons tous deux
+le cours de nos justes larmes, pour faire plus d’hommage à la divine
+volonté, et encore _afin que le monde ne pense point que notre constance
+soit ébranlée_.»
+
+Après quoi, la pieuse caravane se mit en route. Mme de Chantal se
+sentait si heureuse qu’au sortir des portes de Dijon, elle chanta, avec
+Mme de Bréchard, les psaumes de la délivrance. Sur la route, elle
+s’enquérait des malades et leur prodiguait ses soins, en se recommandant
+à leurs prières. On passa par Genève, mais sans se faire connaître.
+Quand l’approche de la petite troupe fut signalée, saint François de
+Sales et vingt-cinq seigneurs et dames montèrent à cheval et allèrent
+au-devant de «celle qui venait vraiment au nom de Notre-Seigneur».
+Émouvante et symbolique coïncidence, la fondatrice de la Visitation
+faisait son entrée dans Annecy le jour des Rameaux, 4 avril 1610.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE DÉTACHEMENT DE L’AMOUR DIVIN
+
+
+Mme de Chantal apportait à saint François de Sales une très belle lettre
+du président Frémyot. Le grand vieillard s’y peignait tout entier, avec
+ce mélange mélancolique de tendresse, de virile résignation chrétienne,
+de dignité fière qui l’apparente de très près aux héros de Corneille.
+«Monseigneur, y disait-il, ce papier devrait être marqué de plus de
+larmes que de lettres, puisque ma fille, en laquelle, pour ce monde,
+j’avais mis la meilleure partie de ma consolation et du repos de ma
+misérable vieillesse, s’en va et me laisse père sans enfants.»
+Toutefois, à l’exemple de l’évêque, que la mort de sa mère a trouvé si
+saintement résigné, «il se résout et conforme à ce qui plaît à Dieu; et
+puisqu’il veut avoir ma fille, ajoute-t-il, je veux bien montrer que
+j’aime mieux son contentement avec le repos de sa conscience, que mes
+propres affections. Elle s’en va donc consacrer à Dieu, _mais c’est à la
+charge qu’elle n’oubliera pas son père, qui l’a si chèrement et
+tendrement aimée._» Elle emmène comme gages ses deux filles. «Pour son
+fils, j’en aurai le soin qu’un bon père doit aux siens; et tant que Dieu
+aura agréable de me laisser en cette vallée de pleurs et de misères, _je
+le ferai instituer en tout honneur et vertu_.» Ah! que c’est bien là le
+langage qui convient au père de Jeanne de Chantal!
+
+Cette vive et généreuse Bourguignonne n’a pas dû être insensible au
+charme du joli coin de Savoie qui va être le berceau de sa congrégation
+naissante. Étalée au bord du lac enchanteur, qu’encadrent au loin de
+hautes roches lumineuses, adossée à de verdoyantes collines, avec son
+mur d’enceinte, ses multiples canaux, ses rues à arcades, ses maisons à
+galeries de bois, son vieux et massif château aux puissantes tours
+crénelées qui la surplombe, la petite ville, résidence du duc de
+Nemours, avait un aspect mi-italien, mi-français qui lui donnait la
+physionomie la plus avenante du monde. Mme de Chantal s’attacha vite à
+son «petit Nessy».
+
+La semaine sainte s’y passa en exercices de piété et en conférences. Les
+fêtes de Pâques terminées, Mme de Chantal se rendit avec ses filles au
+château de Thorens pour y procéder à l’installation du jeune ménage.
+Après quoi, elle revint à Annecy, où François de Sales l’attendait pour
+lui préparer un «havre de grâce et de consolation». Il aurait voulu
+«commencer la congrégation» le jour de la Pentecôte. Des difficultés
+s’étant présentées, on dut ajourner. L’évêque avait acheté moitié à
+crédit une petite maison bien modeste, presque au bord du lac, dans un
+faubourg de la ville. Une cour d’un côté; un verger de l’autre, séparé
+de la maison par une route, mais communiquant avec elle par une galerie
+en bois, couverte, et qui formait comme un pont au-dessus du chemin. Il
+était tout heureux de son acquisition, et d’avoir «trouvé une ruche pour
+ses pauvres abeilles, ou plutôt une cage pour ses petites colombes».
+Bien vite, on aménagea la maison, et on y dressa un oratoire; le saint,
+de son côté, jetait les bases d’un règlement spirituel. Mme de Chantal
+avait renoncé, en faveur de ses enfants, à tous ses biens, même à son
+douaire, se contentant d’une petite pension viagère que lui servait
+l’archevêque de Bourges. Elle n’avait gardé que «dix écus qu’elle avait
+dans sa bourse et qu’elle ne songea pas à en ôter». Enfin, le 6 juin,
+jour de la sainte Trinité et fête de saint Claude, la «délivrance du
+monde» fut un fait accompli.
+
+La petite maison du faubourg de la Perrière n’abrita tout d’abord que
+trois religieuses: Mme de Chantal, Mlle de Bréchard et Mlle Favre. Une
+humble fille pieuse et bonne, Anne-Jacqueline Coste, servait de
+tourière. Après une communion fervente, les trois visitandines, en
+compagnie des filles spirituelles de l’évêque, visitèrent les églises de
+la ville, puis, vers sept heures du soir, elles allèrent recevoir la
+bénédiction du saint qui leur adressa quelques paroles émues et remit à
+la mère de Chantal un abrégé des constitutions de l’ordre, écrit de sa
+propre main. Bien qu’on eût essayé de tenir secrets le jour et l’heure
+de cette «retraite», une grande foule s’était assemblée, sur le passage
+des futures religieuses qui étaient conduites par trois des frères de
+l’évêque à leur demeure définitive; tout le reste de la noblesse et du
+peuple suivait. Il fallut fendre toute cette presse pour entrer dans la
+petite chapelle où s’étaient réunies nombre de dames de la ville qui
+voulaient embrasser encore une fois celles qui les quittaient. Enfin, la
+nuit venue, les trois femmes, restées seules, se mirent à genoux pour
+rendre grâces à Dieu; puis elles s’embrassèrent de tout leur cœur, les
+deux plus jeunes promettant à leur fondatrice une filiale obéissance et
+se jurant entre elles «une éternelle et sainte dilection».
+
+Après la prière et «le salut à ses deux chères premières filles», la
+mère de Chantal leur lut les règlements que l’évêque lui avait remis et
+qui, depuis, ne quittèrent point sa poche et firent l’objet de ses
+constantes méditations. Il était assez tard: les trois religieuses
+firent leur examen, dirent les litanies de la Sainte Vierge, et
+quittèrent avec une joie indicible leur modeste habit du monde, l’une
+d’elles, la mère de Bréchard foulant aux pieds avec ferveur certains
+«attifets» qu’elle avait conservés. Dès ce premier soir, elles
+commencèrent à observer le grand silence. Jamais Mlle de Bréchard et
+Mlle Favre n’avaient dormi d’un aussi doux sommeil que cette première
+nuit de leur retraite. Il en fut tout autrement de la mère de Chantal,
+qui dormit fort peu cette nuit-là. D’abord le sentiment de la divine
+présence, la joie profonde et reconnaissante qu’elle éprouvait la
+tinrent éveillée. Puis, vers deux heures du matin, au moment où elle
+s’endormait, son «ennemi» qui, la veille, lui avait déjà livré un assaut
+formidable, revint à la charge, lui représentant toutes les difficultés
+de sa tâche. Deux heures durant, elle fut en proie aux troubles les plus
+douloureux. Enfin, Dieu, auquel elle s’abandonnait pleinement, lui
+rendit, avec «de grandes lumières», «sa sainte, joyeuse et amoureuse
+paix». Cinq heures sonnèrent: la mère de Chantal se leva la première et
+alla réveiller «ses deux filles». Chacune se revêtit avec une joie
+extrême de son habit de noviciat, qui n’était qu’un habit commun, «mais
+ravalé à l’extrémité de la modestie et humilité chrétienne». Après
+s’être donné le baiser de paix, elles allèrent dans leur petit chœur
+faire leur oraison mentale. A la douce joie qu’elles éprouvaient, au
+courage surhumain dont elles se sentaient animées, elles sentaient bien
+que la divine Bonté avait répondu à leur appel.
+
+A huit heures, François de Sales vint dire la messe et donner la
+communion à la communauté naissante. Après la messe, «il leur donna la
+clôture pour toute cette première année de leur noviciat». Elles
+quittèrent leur nom de dames, donnèrent à Mme de Chantal le nom de Mère
+et prirent entre elles le nom de sœur. Elles se mirent aussitôt à
+étudier le petit Office de la Vierge que, quelques jours après, elles
+purent dire en public. La mère de Chantal s’exerçait fort péniblement à
+bien prononcer le latin; elle y avait, paraît-il, une difficulté
+extrême. Tous les jours, M. de Boisy, frère de François de Sales, et
+futur évêque de Genève, venait apprendre aux trois visitandines les
+cérémonies de l’office, tel qu’il s’est depuis perpétué; l’évêque
+lui-même mit la main aux chants que devaient adopter «ses petites
+colombes», et qu’il ne trouvait jamais assez simples. On n’avait fait,
+dans la petite maison de la galerie, aucune espèce de provision: des
+dons, des aumônes y suppléèrent; un petit baril de vin dura plus d’un
+an. En dépit des privations, des accidents de santé, les «cloîtrières»,
+comblées de grâces divines, se trouvaient parfaitement heureuses et
+auraient voulu prolonger indéfiniment l’adorable idylle. Ce temps de
+noviciat, ce fut vraiment la lune de miel de la congrégation naissante.
+Saint François de Sales aimait dire que «si on eût voulu dépeindre au
+naïf la véritable pauvreté évangélique, et le total oubli des choses de
+la terre, à cela joindre une protection visible de la Providence
+céleste, il n’y avait qu’à regarder la première naissance de la maison
+de la Visitation de Sainte-Marie».
+
+Cependant, de divers côtés, de Bourgogne et de Savoie, en particulier,
+des vocations nouvelles surgissaient. Bientôt la petite maison du
+faubourg de la Perrière abrita dix novices. La plupart étaient de
+complexion fort délicate; l’une d’elles même ne devait pas tarder à
+mourir. On murmurait de ces admissions: «Que voulez-vous? disait
+l’évêque de Genève, je suis partisan des infirmes.» Il savait bien, le
+saint évêque, que Jésus-Christ n’était pas venu uniquement pour les
+privilégiés de la vigueur physique et de la santé.
+
+Telle était aussi la persuasion intime de la mère de Chantal, qui,
+pendant ces premières années de vie religieuse, fut très souvent malade.
+François de Sales estimait que cet état était particulièrement favorable
+à «la sainteté, à laquelle, disait-il, les tribulations et maladies sont
+fort propres pour donner de l’avancement, à cause de tant de solides
+résignations qu’il faut faire ès mains de Notre-Seigneur». A ces progrès
+spirituels il travaillait lui-même, par ses entretiens, ses conseils,
+ses exhortations, par tout le minutieux détail d’une direction très
+vigilante et, à l’ordinaire, très tendre, mais qui, lorsqu’il le
+fallait, savait être sévère. Un jour, pour un acte de désobéissance, ou
+plutôt de faiblesse qui peut nous sembler bien insignifiant,--il
+s’agissait de quelques pièces d’or réservées pour les pauvres, et que la
+mère de Chantal avait autorisé ses religieuses à utiliser pour
+l’ornement de la chapelle,--il lui exprima son déplaisir «d’une façon
+grave et d’une voix puissante», et la laissa pleurer longuement avant de
+la consoler. Cette âme lui était si chère, qu’il la voulait parfaite. Le
+plus souvent possible il va voir «sa toute chère fille», s’intéresse à
+tous les menus faits de sa vie, la console et la réconforte quand meurt
+son père ou quand elle s’inquiète trop vivement de son fils. Quand il ne
+peut aller la voir, il lui écrit de courts billets, tout parfumés de la
+plus chaude et de la plus pure tendresse: «Bonsoir, la fille de mon
+cœur, ou plutôt ma fille et mon cœur...» «Bonsoir, mon cher courage, mon
+enfant. Oui, ma fille, vous êtes le courage de mon cœur et le cœur de
+mon courage en ce doux et triomphant Sauveur qui l’a ainsi voulu...» A
+la lettre, ils n’ont qu’un seul cœur, qu’une seule âme, toute consumée
+de l’amour divin.
+
+Au bout d’un an, le 6 juin, fête de saint Claude, fut fixé pour la
+profession. Saint François de Sales régla tous les détails de la
+cérémonie. Une grave question fut celle du voile. La mère de Chantal
+proposa un voile blanc doublé d’un voile noir, puis un voile de crêpe:
+l’évêque trouva cela «trop délicat et trop riche» et choisit l’étamine.
+Comme on n’avait pas de quoi acheter des voiles neufs, on en tailla dans
+une ancienne robe de la mère de Chantal. On ajusta l’un des voiles sur
+la tête de la mère de Bréchard, et, entre plusieurs «façons», François
+de Sales adopta «la plus simple et moins façonnée»; lui-même, «prenant
+des ciseaux, arrondit le voile par derrière comme il est à présent».
+Après quoi, l’on procéda à l’ornement de l’autel, qui fut des plus
+modestes: de simples draps blancs sur lesquels on avait piqué de petits
+bouquets de fleurs rustiques servaient de tapisseries.
+
+Le matin du 6 juin, l’évêque vint confesser ses trois chères filles et
+leur adresser ses exhortations paternelles. «Son visage était en feu. On
+voyait reluire sur sa belle figure une suave joie mêlée d’une
+majestueuse gravité tout extraordinaire.» La mère de Chantal, sa
+confession faite, renouvelle ses vœux en ces termes: «Je renouvelle et
+reconfirme mes vœux de perpétuelle chasteté et obéissance à votre divine
+Majesté, en la personne de Messire François de Sales, votre bien-aimé et
+très digne évêque de Genève, mon unique Seigneur et très cher Père en ce
+monde. Mon Dieu, mon Sauveur, je m’abandonne très irrévocablement et
+sans réserve à votre divine Majesté, en la présence de Messire François
+et m’employez à tout ce qu’il vous plaira, par l’entremise de ce grand
+Père de mon âme que vous m’avez donné, et m’octroyez la grâce de parfait
+amour à l’obéissance.» Après l’évangile, saint François de Sales, en
+habits pontificaux, monte en chaire et prononce une touchante
+allocution: «Nous verrons, dit-il, que ces trois petites âmes que la
+Providence de Dieu a semées dans ce petit coin de terre, se
+multiplieront sans nombre, et que la miséricorde divine les bénira d’une
+grande prospérité et sera glorifiée en elles.» Assises par terre dans le
+sanctuaire, les trois religieuses écoutent la parole sacrée avec un
+ravissement qui se peint sur leur visage. Puis, elles s’agenouillent sur
+le marchepied de l’autel; on chante le _Veni Creator_, et les cérémonies
+de la profession commencent.
+
+Les cérémonies rituelles, saint François de Sales les a acceptées, mais
+en les adaptant à son dessein particulier, à la grande pensée d’amour
+qui est son génie même; il a rédigé lui-même les prières. Il prie
+d’abord un moment; puis les trois religieuses, successivement, les mains
+étendues, d’une voix grave et tremblante d’émotion, prononcent l’acte de
+profession. Après quoi, elles s’agenouillent aux pieds du saint évêque
+qui leur met au cou une petite croix d’argent et qui, dépliant les
+voiles, les dispose sur leurs têtes, en disant: «Ceci vous sera un voile
+sur vos yeux, contre tous les regards des hommes, et un signe sacré,
+afin que vous ne receviez jamais aucun signe d’amour que celui de
+Jésus-Christ.»
+
+Puis, toutes trois se courbent le visage contre terre; on les recouvre
+d’un drap de mort: on prononce sur elles les douloureuses paroles de
+Job; et tandis que l’assistance récite le _De profundis_, l’évêque les
+asperge d’eau bénite comme il ferait d’un cadavre. Elles se relèvent
+alors; et tandis que des chants joyeux se font entendre, François de
+Sales place dans leurs mains un crucifix. «Mon bien-aimé est tout mien,
+dit la mère de Chantal, et je suis toute sienne. Je ne pourrai jamais
+l’abandonner pour regarder aucun homme; car à lui je suis tout unie par
+charité, et sa bonté surpasse tous les amours du monde. O mon Dieu,
+détournez mes yeux de la vanité, et que nulle injustice ne me domine!»
+Cela fait, on lui donne un cierge allumé, et elle ajoute: «O Seigneur,
+votre parole est une lampe à mes pieds et une lumière dans mon chemin.
+Votre lumière a brillé sur moi, et vous avez donné liesse à mon cœur.»
+La cérémonie est achevée: les sœurs se retirent dans le chœur des
+religieuses. En y entrant, la mère de Chantal s’écrie spontanément:
+«C’est ici le lieu de mon repos; j’y habiterai à jamais», et cette
+parole fut depuis ajoutée aux formules de la profession. Quelques-uns
+des assistants furent autorisés par l’évêque à saluer, mais très
+brièvement, les nouvelles religieuses, et on les laissa «en paix
+savourer le don de Dieu».
+
+La clôture étant levée, la question se posait maintenant pour la mère de
+Chantal d’aller en Bourgogne pour régler la succession paternelle et
+mettre ordre aux affaires de ses enfants. Elle partit le 23 août,
+accompagnée de la mère Favre et de son gendre, bénie du saint évêque,
+entre les mains duquel elle avait prononcé le vœu de pauvreté. Elle
+avait auparavant reçu l’oblation de deux nouvelles religieuses, la mère
+Roget et la mère de Châtel, et elle laissait, pour diriger la petite
+communauté, la mère de Bréchard. Son absence dura quatre mois. A Dijon,
+à Monthelon, à Bourbilly, elle fut accueillie à bras ouverts par tous
+ceux qui la connaissaient: elle ne sortait guère que pour aller aux
+églises, mais elle recevait et voyait beaucoup de monde, qu’elle
+édifiait par sa piété, sa vertu, son avenante et fine bonté, et qu’elle
+émerveillait aussi par son sens des affaires et l’alerte souplesse de
+son esprit. Elle mit son fils au collège des Godrans, à Dijon, elle le
+confia à son oncle, Claude Frémyot, président aux Comptes. A Dijon et à
+Monthelon elle eut fort à se défendre contre les instances de ses
+parents qui, sous toute sorte de prétextes, auraient voulu qu’elle
+rentrât dans le siècle, ou tout au moins qu’elle prolongeât son séjour
+parmi eux. Soutenue par les conseils de saint François de Sales qui ne
+se lassait pas d’écrire à celle qu’il appelait «ma chère fille toute
+mienne», elle se dérobait avec une douce obstination et, ses affaires
+une fois réglées, elle repartait pour Annecy, où elle arrivait la veille
+de Noël.
+
+Bien qu’elle fût très lasse de son long voyage fait à cheval et en plein
+hiver, elle voulut, après avoir longuement conféré avec l’évêque,
+officier à l’office de la nuit, où elle assista tout au long. La joie et
+la dévotion des autres religieuses étaient grandes. Elles avaient été
+fort éprouvées en son absence: elles avaient presque toutes été malades,
+et l’une d’elles, la mère Péronne de Châtel, avait été sur le point de
+mourir, donnant aux sœurs qui la soignaient avec un dévouement
+inlassable d’admirables exemples de vertu chrétienne, de courage et de
+résignation. «Comblées de beaucoup de grâces surnaturelles», heureuses
+d’avoir pu sauver leur chère sœur Péronne, elles attendaient avec
+quelque impatience le retour de la mère de Chantal. Celle-ci, joignant à
+tous ses autres vœux celui «de faire toujours ce qu’elle connaîtrait
+être le plus parfait et agréable à Dieu», tint, le dernier jour de
+l’année, le premier chapitre annuel: elle-même fut nommée supérieure; la
+sœur Favre assistante, et les autres «officières» reçurent leurs
+attributions respectives. Cela fait, la mère Favre se mit à genoux et
+dit: «Ma Mère, nous demandons l’obédience pour visiter les malades.» Le
+lendemain, 1er janvier 1612, après les grâces du dîner, la Mère de
+Chantal désigna telle et telle religieuse pour aller visiter les
+pauvres; elle-même, accompagnée de la mère Favre, fit ce jour même les
+premières visites. Elle se retrouvait, plus compatissante encore s’il
+est possible, l’admirable servante des pauvres et des malades qu’elle
+avait été naguère à Monthelon et à Bourbilly, descendant aux soins les
+plus répugnants, toujours aimable, «avec un visage doux, recueilli en
+Dieu, affable et joyeux». Et elle allait par la ville, «le voile baissé
+sur le visage», édifiant tous les passants, accompagnée d’une ou deux
+religieuses, l’une portant des vivres et des remèdes, l’autre du linge
+et des vêtements chauds. «J’ai toujours cru, disait-elle, qu’en la
+personne de ces pauvres, j’essuie les plaies de Jésus-Christ.» Et «cet
+exercice de charité était son occupation quotidienne et les délices de
+sa ferveur».
+
+Ces exercices de charité n’eurent qu’un temps: au bout de quelques
+années, sur les instances du cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon,
+la clôture fut rétablie et les religieuses de la Visitation rendues à la
+vie purement contemplative. Peut-être était-ce là le génie secret, la
+vocation intime de la congrégation nouvelle, et c’est bien dans ce sens
+qu’elle s’est ultérieurement développée. Mais il semble pourtant que
+saint François de Sales tout d’abord n’ait pas conçu les choses ainsi.
+Il serait assurément un peu excessif de prétendre, comme on l’a fait,
+qu’il ait eu l’idée d’un ordre féminin qui fût comme le prototype des
+futures sœurs de Saint Vincent de Paul. Mais il attachait une grande
+importance aux œuvres, et il avait d’abord voulu mettre «ses chères
+filles» sous le patronage de sainte Marthe. Puis il avait changé d’avis,
+et, conformément au vœu secret de Mme de Chantal, il les avait
+consacrées à la Sainte Vierge et décidé qu’elles s’appelleraient les
+filles de la Visitation Sainte Marie: «la Visitation», ce mot lui
+paraissait symboliser à la fois la visite des pauvres et des malades et
+les sentiments de la Sainte Vierge quand, s’arrachant à la solitude,
+elle alla voir sainte Élisabeth. Le double aspect de sa conception
+primitive, la tendance mystique, la principale apparemment, et la
+tendance active, se trouvaient ainsi exprimées. Il avait rêvé d’une
+congrégation fort différente de celles qui existaient jusqu’alors, d’une
+congrégation ouverte à toute sorte de catégories sociales, hospitalière
+aux «infirmes», et où la vie contemplative et la vie active
+s’harmoniseraient dans un juste équilibre. «Sans beaucoup d’austérités
+corporelles, écrivait-il, elles pratiquent toutes les vertus
+essentielles de la dévotion. Elles disent l’office de Notre-Dame, font
+l’oraison mentale. Elles ont le travail, le silence, l’obéissance,
+l’humilité, l’exception de toute propriété, et, autant qu’en monastère
+du monde, leur vie est amoureuse, intérieure, paisible et de grande
+édification; après leur profession, elles iront servir les malades, Dieu
+aidant, avec une grande humilité.» Pas de vœux solennels, une simple
+demi-clôture, qui interdirait l’entrée du couvent aux profanes, mais
+n’empêcherait pas les sœurs de sortir. «Mon dessein avait toujours été,
+disait saint François de Sales, d’unir ces deux choses,--vie intérieure
+et œuvres de charité,--par un tempérament si juste qu’au lieu de se
+détruire, elles s’aidassent mutuellement et que les sœurs, _en
+travaillant à leur propre sanctification, procurassent en même temps le
+soulagement et le salut du prochain_. Leur prescrire aujourd’hui la
+clôture, _ce serait détruire une partie essentielle de l’Institut_.»
+
+Mais comme tous les vrais hommes d’action, l’évêque de Genève ne
+s’obstinait pas dans ses idées personnelles; il les lançait dans la vie,
+laissant à la réalité le soin de les vérifier, de les éprouver, de les
+démentir ou de les modifier, bref, de les faire vivre, si elles étaient
+viables, de les ruiner, si elles ne l’étaient pas. Les objections,
+l’autorité surtout du cardinal de Marquemont, qui semble avoir été un
+esprit fort étroit, autoritaire et très fermé aux nouveautés, peut-être
+aussi les aspirations intimes de quelques-unes des premières
+visitandines l’ayant amené à capituler, à revenir sur un point qu’il
+jugeait «essentiel», il le fit «sans un brin de répugnance». Si, dans
+son for intérieur, il a pu regretter parfois son premier rêve, sa haute
+idée d’un centre féminin d’amour divin qui rayonnerait et s’épanouirait
+dans la société laïque en œuvres vives de charité et de bienfaisance, il
+dut se dire qu’un autre réaliserait son idéal, et triompherait des
+obstacles auxquels il s’était lui-même heurté. «Je ne sais pourquoi,
+déclarait-il en souriant, on m’appelle fondateur d’ordre: car je n’ai
+pas fait ce que je voulais, et j’ai fait ce que je ne voulais pas.» Il a
+sacrifié Marthe à Marie, mais en pensant comme le divin Maître que Marie
+avait pris la meilleure part.
+
+Aux directions qu’elle recevait du saint évêque, la mère de Chantal
+obéissait avec une si scrupuleuse docilité que, la transformation de la
+Visitation une fois accomplie, elle ne nous laisse jamais percevoir
+l’écho, même affaibli, de ses préférences personnelles. On peut
+conjecturer cependant qu’elle a dû soutenir et encourager l’évêque de
+Genève dans ses longues résistances, et que, parmi les devoirs de sa
+charge, les œuvres charitables étaient celles qui coûtaient peut-être le
+moins à l’ardente bonté de son cœur. Elle avait littéralement le génie
+de la charité. Il faut lire dans les _Mémoires_ de la mère de Chaugy les
+détails saintement réalistes qu’elle nous donne sur l’activité déployée
+par l’admirable femme pour soulager les maux de l’âme et du corps qui
+lui étaient signalés. Il y a notamment une histoire de pauvre fille
+perdue qu’elle a sauvée d’une effroyable misère physique et morale et
+qu’on ne saurait lire sans se sentir ému jusqu’aux larmes. Les plaies
+les plus hideuses, les ordures et les odeurs les plus repoussantes, les
+maladies les plus contagieuses, rien ne la rebute: son héroïsme, son
+amour du Christ miséricordieux lui fait braver toutes les prescriptions
+de la délicatesse ou de l’hygiène la plus élémentaire. Elle a rempli
+plus d’une page du livre d’or de la charité chrétienne.
+
+Au mois de mai ou de juin 1613 mourait à son tour, âgé de quatre-vingt
+quatre ans, le vieux baron Guy de Chantal. Assisté du franciscain auquel
+sa belle-fille l’avait confié, il fit une fin repentante et chrétienne;
+mais il laissait une succession fort embrouillée; et sur le conseil de
+saint François de Sales, la mère de Chantal crut devoir repartir en
+Bourgogne pour régler la situation au mieux des intérêts de ses enfants.
+Son fils, le charmant Celse-Bénigne, vint la chercher à Annecy. «Que je
+suis marri de ne pouvoir être témoin des caresses qu’il recevra d’une
+mère insensible à tout ce qui est l’amour naturel!» écrivait en souriant
+l’évêque de Genève, lequel recommandait bien à «sa fille» de n’être pas
+«si cruelle» et de laisser parler librement la nature, «car l’amitié,
+disait-il, descend plus qu’elle ne monte». Françoise fut confiée à sa
+sœur Marie-Aimée, et Mme de Chantal, accompagnée de son fils, de son
+gendre, et de la sœur de Châtel, se mit en route pour Monthelon. La
+maîtresse-servante était là encore, inquiète sans doute du sort qui lui
+était réservé. La sainte l’embrassa, l’entretint fort aimablement, la
+récompensa largement des services qu’elle avait pu rendre; elle devait
+emmener même à Annecy une de ses filles pour l’y marier fort
+avantageusement. Depuis plusieurs années, on avait négligé de faire
+rentrer rentes et fermages. Installée dès le matin après la messe et ses
+exercices spirituels, dans la grande salle du château, la baronne
+examinait tous les comptes, discutant avec les paysans, qui admiraient
+sa «douce force», son équité, sa générosité, et, si astucieux, âpres au
+gain et parfois violents qu’ils fussent, finissaient par se rendre à ses
+raisons. Elle se rendit à Bourbilly, qui échut à Celse-Bénigne, fit
+vendre une partie des meubles, ne conservant, ainsi qu’à Monthelon, qui
+revint à Françoise, que quelques chambres garnies. Marie-Aimée reçut sa
+part en argent. Et quand tous les comptes furent réglés, les dettes
+payées, de bons fermiers et régisseurs installés partout, elle put, au
+bout de six semaines, repartir pour Annecy. Elle eut du reste bien soin
+de se faire adresser régulièrement, jusqu’à la majorité de ses enfants,
+le compte des dépenses et revenus des divers domaines, et de loin elle
+administra si bien la fortune de sa famille, qu’elle la doubla en
+quelques années.
+
+A son retour à Annecy, elle tomba très gravement malade. Miraculeusement
+sauvée par saint François de Sales qui lui appliqua les reliques de
+saint Blaise, elle reprit en mains toute la conduite de sa maison. La
+communauté s’accroissant, on avait dû quitter, l’année précédente, la
+petite maison de la Galerie, devenue trop étroite et qui d’ailleurs
+était assez malsaine, pour une maison plus grande située à l’intérieur
+de la ville. Celle-ci devenant trop petite à son tour, on résolut de
+construire un véritable monastère. La duchesse de Mantoue, fille du duc
+de Savoie, accepta d’en être la protectrice; le duc et son fils
+favorisèrent de leur mieux la fondation nouvelle, laquelle rencontra
+beaucoup d’obstacles et se heurta à toute sorte d’oppositions locales.
+Les travaux n’en furent pas moins activement poussés, et à la fin de
+1614, vingt-six visitandines,--dix-huit professes, et huit
+novices,--purent s’installer dans leur définitive demeure. Le premier
+monastère d’Annecy, qui porte le nom de la _Sainte Source_, conserve
+depuis trois siècles l’esprit et les traditions de la Visitation
+naissante et par sa douce influence il a puissamment contribué à les
+perpétuer sans altération dans toutes les maisons de l’ordre.
+
+Cependant la réputation de la congrégation nouvelle commençait à se
+répandre au dehors. Un essai malheureux d’une fondation rivale, la
+congrégation de la Présentation, ayant eu lieu à Lyon, l’archevêque, Mgr
+de Marquemont écrivit à saint François de Sales pour lui demander des
+religieuses qui l’aideraient à fonder une maison sur le modèle de celle
+d’Annecy. L’évêque de Genève y consentit avec joie, mais il tint à
+envoyer à son confrère «la crème de sa congrégation», la mère de
+Chantal, «la plus aimée mère qui soit au monde», les mères
+Marie-Jacqueline Favre, Marie-Péronne de Châtel, Marie-Aimée de Blonay,
+Marie-Élisabeth de Gouffier. Elles étaient toutes, surtout la mère de
+Chantal, désolées de le quitter; il les accompagna jusqu’au delà des
+portes de la ville, leur prodiguant les plus tendres bénédictions qui
+les faisaient fondre en larmes. Ce fut le 26 janvier 1615 qu’elles
+partirent d’Annecy sous la conduite du vicaire général de Lyon, qui
+était venu les chercher en carrosse.
+
+Les débuts de la Visitation de Lyon auraient été assez faciles, si Mgr
+de Marquemont n’avait pas voulu modifier l’organisation qu’avait fait
+adopter saint François de Sales. Il interdit la visite des pauvres,
+prescrivit la clôture, exigea des vœux solennels et insista pour que la
+Visitation, qu’il voulait débaptiser, et appeler la Présentation, de
+simple «congrégation» qu’elle était jusqu’alors, fût constituée à l’état
+d’ordre religieux véritable,--de «religion», comme on disait alors,--sur
+le modèle des ordres féminins existants. Entre le dogmatique archevêque
+de Lyon et le doux, le conciliant évêque de Genève, il y eut de nombreux
+échanges de visites, de lettres, de mémoires. Sur la plupart des points
+en discussion, saint François de Sales finit par céder, et, en 1617,
+l’ordre nouveau put recevoir son régime définitif.
+
+Au bout de neuf mois, saint François de Sales avait rappelé la mère de
+Chantal auprès de lui. De Moulins, de Grenoble et de Bourges on lui
+écrivait pour réclamer des visitandines. «Nos basses et petites
+violettes sont désirées en plusieurs jardins, écrivait-il. Revenez donc,
+ma chère mère, pour tirer d’ici ces plantes de bénédictions et les
+transplanter ailleurs.» Il avait d’ailleurs besoin d’elle pour l’aider à
+rédiger les règles et constitutions de l’institut, pour diriger et
+dresser les novices qui, de plus en plus nombreuses, se présentaient au
+monastère d’Annecy. Souffrante, presque toujours au lit, elle n’en
+déploie pas moins une activité considérable, veillant à tout, songeant à
+tout, voyant les choses de très haut et, en même temps, descendant au
+dernier détail. C’est un chef, mais le plus attentif, le plus dévoué, le
+plus tendre des chefs. Les lettres qu’elle écrit, en courant, et presque
+toujours, «à perte d’haleine», à ses religieuses, n’ont peut-être rien
+de très littéraire; elles n’ont pas, en tout cas, la grâce fleurie et le
+«vermeil riant» de celles de saint François de Sales. Mais elles sont
+bien mieux que «littéraires»: elles ont le mouvement et elles ont la
+vie. Fond et forme, cela court droit au but. Et quelle chaude cordialité
+elles respirent! On y sent une âme qui se donne, un cœur débordant
+d’affection spirituelle et humaine tout ensemble. Comme elle les aime,
+ses chères religieuses, en Dieu, assurément, mais aussi, pour
+elles-mêmes, individuellement! Pour leur exprimer sa tendresse, les mots
+câlins, délicieux, comme en savent trouver les mères, se pressent sous
+sa plume. A la mère Favre: «Adieu, bonsoir, ma chère toute unique Sœur
+toute parfaitement aimée, ma petite.» «Ma chère sœur, ma mie.» A la mère
+de Bréchard: «Certes, si je vous tenais, je vous embrasserais _bien
+serrée_ pour vous mortifier.» A la même: «Je ne pensais pas vous tant
+écrire; mais c’est notre coutume quand nous nous parlons, nous ne savons
+finir, aussi êtes-vous, ma très chère Sœur que j’aime uniquement.» «Mes
+filles chèrement aimées», «ma fille toute chère», «ma vraie fille tout
+uniquement chère», voilà quelques-unes de ses formules. Et comme l’on
+sent que ce ne sont pas simples formules, et qu’elle voudrait faire dire
+aux mots plus de choses qu’ils n’en peuvent exprimer! Cette femme au
+grand cœur se trahit dans ses effusions verbales: elle aime à aimer et à
+être aimée: son grand moyen de domination et de séduction, c’est son
+immense amour des âmes.
+
+Parmi tous ces êtres qu’elle chérit, il en est un qu’il faut mettre à
+part, parce qu’il est «tout son bien spirituel en Jésus-Christ», c’est
+l’évêque de Genève. En quels termes émus, profonds, tendrement
+recueillis elle parle de lui ou s’adresse à lui! Il est «l’unique trésor
+de son cœur». «Mon très cher Seigneur, écrit-elle à la sœur de Bréchard,
+vous dira toutes nos nouvelles, et vous continuerez à baiser sa chère
+bénite main _que j’aime tant_, toutes les fois qu’il ira chez vous.
+Hélas! qu’est-ce qu’il y a au monde de comparable à ce tant digne Père?
+_Vous êtes bien heureuse de le voir de vos yeux_, et je me console en ce
+bonheur, attendant que j’en jouisse moi-même.» Une autre fois: «Ma très
+chère amie, je vais tous les jours plus découvrant l’incomparable grâce
+que Notre-Seigneur nous a faite de nous avoir rangées, soumises et
+remises à ce trésor de sainteté, mon très digne, très unique et très
+aimé Père. Je vous prie, ne cessons jamais d’en remercier, louer et
+aimer cette souveraine bonté. Oh! quelle grâce! Dieu nous en fasse jouir
+longuement et saintement! Vrai Dieu, ma mie! comme je la ressens et
+l’estime! mais aussi comme je chéris ce seigneur! _Qui le comprendra?_»
+Et encore: «Enfin vous avez trouvé que le cœur de mon Père est un cœur
+qui n’a point d’égal que soi-même en amour plus que paternel... De vrai,
+ce Seigneur est tout admirable en sa bonté, en sa confiance; mais, comme
+vous me dites, l’on ne peut écrire à ce sujet.» Quand elle lui écrit
+directement à lui-même,--car on nous a heureusement conservé
+quelques-unes de ses lettres,--la chaleur de sa tendresse, la ferveur de
+sa reconnaissante admiration percent à toutes les lignes: «Notre bon
+Sauveur vous comble de ses très douces bénédictions, lui mandait-elle un
+jour, je dis toute votre chère âme, mon tout bon et très honoré
+Seigneur, _que j’aime de toutes mes forces_!» «Bonsoir, mon très cher
+Père, _tout uniquement et chèrement bien-aimé_.» Tendresse singulière où
+presque tous les sentiments que peut éprouver un cœur féminin se sont
+donné rendez-vous, mais transposés dans l’ordre surnaturel. Comme une
+mère, comme une sœur, comme une fille, comme la plus dévouée et la plus
+tendre des amies, elle veille sur sa santé et sur son travail; elle le
+supplie de ne pas trop se surmener et se mortifier, de ménager ses
+forces pour son œuvre, pour la composition de ce _Traité de l’amour de
+Dieu_ qui lui tient au cœur plus que tout le reste et dont elle attend
+un bien extraordinaire; elle recommande avec instance qu’on le dérange
+et qu’on l’importune le moins possible; elle-même s’interdit de lui
+écrire ou de l’entretenir aussi souvent et aussi longuement qu’elle le
+souhaiterait. Comme il ne cesse de le lui rappeler, ils vivent tous deux
+de la même vie intérieure: leurs deux âmes sont fondues dans «l’unité»
+de l’amour divin.
+
+Sa vie nouvelle, ses nouveaux devoirs ne font pas oublier à sainte
+Jeanne de Chantal qu’elle est mère, mère très attentive, très inquiète
+et très tendre. Celse-Bénigne et Françoise lui donneront bien des
+préoccupations; Marie-Aimée ne lui donnera que des joies. Fort jolie,
+aimable et douce, extrêmement pieuse, la «petite baronne» de Thorens
+ressemblait à sa mère. L’évêque de Genève, qui l’aimait fort, et qui la
+considérait comme «une âme choisie», lui servait de père spirituel.
+Quand son mari, colonel d’un régiment du duc de Savoie, partait pour
+l’armée, elle venait au monastère d’Annecy, où elle avait sa petite
+cellule. «Tous les matins, raconte la mère de Chaugy, lorsque l’on
+sonnait l’oraison, elle se mettait sur le seuil de la porte de sa
+chambre pour donner le bonjour à sa chère mère. Mais comme c’était le
+temps où il était défendu de parler, celle-ci, sans dire un mot, le lui
+rendait en silence par un regard aimable et un petit enclin de tête.»
+
+En 1617, la guerre ayant éclaté entre le duc de Savoie et l’Espagne,
+Thorens dut rejoindre son régiment. Il avait quitté sa jeune femme avec
+larmes, en proie à de sombres pressentiments. Au bout de trois semaines,
+il était emporté par une fièvre pestilentielle. Grande désolation à
+Annecy. «Grandement ému», saint François de Sales se rendit au monastère
+pour y porter la funèbre nouvelle. Il demanda la mère de Chantal.
+Celle-ci, qui aimait son gendre comme un fils, atterrée et tremblante,
+ne put prendre sur elle d’avertir sa fille. Mais elle eut pourtant la
+force, devant la pauvre jeune femme, de contenir son émotion, d’affecter
+un visage serein, se contentant, au cours de la conversation, de prêcher
+discrètement, et sans préméditation apparente, l’entier abandon à la
+volonté divine. Le lendemain matin, en confession, aux discours pleins
+de ménagement que lui tint le saint évêque, Marie-Aimée devina, plus
+qu’on ne lui révéla, l’atroce vérité. Aux sanglots qu’elle poussa, la
+mère de Chantal, qui était à la porte, accourut pour la soutenir. Mais
+la douleur fut la plus forte et elle-même tomba évanouie à son tour. A
+genoux, tout en larmes, saint François de Sales se préparait au divin
+sacrifice qu’il allait offrir pour le cher disparu.
+
+Revenues à elles, les deux malheureuses femmes entendirent la messe dans
+la sacristie. Les gémissements, les paroles entrecoupées de Marie-Aimée
+faisaient peine à entendre. A la communion, soutenue par sa mère, elle
+s’approcha de la sainte table, et fit secrètement un vœu de chasteté
+perpétuelle. Plus calme désormais, sa douleur ne s’apaisait pas. Elle
+redoubla de piété, d’austérité, vécut comme une véritable religieuse.
+Elle était enceinte. Le fils dont elle accoucha avant terme ne vécut que
+pour recevoir le baptême des mains de sainte Chantal. La pauvre jeune
+veuve, qui se sentait mourir, dicta son testament, et, au milieu des
+pleurs de tous les siens, «demanda en toute humilité de prendre le saint
+habit de la Visitation». On lui mit l’habit de novice; saint François de
+Sales lui donna l’extrême-onction, reçut ses vœux solennels et lui mit
+le voile noir et la croix d’argent. Elle souffrait beaucoup, prononçait
+les paroles les plus touchantes, consolait sa mère dont la douleur était
+déchirante. Enfin elle expira, en prononçant par trois fois le nom de
+Jésus. Elle n’avait pas vingt ans. Sainte Chantal eut encore la force de
+lui fermer l’un des deux yeux, tandis que l’évêque lui fermait l’autre;
+puis elle tomba évanouie. Saint François de Sales ne put en supporter
+davantage. Il se fit conduire à Belley, auprès de son ami Mgr Camus.
+Celui-ci, gagné par son émotion, pleura avec lui, le réconforta de son
+mieux. Un peu rasséréné, le saint repartit pour Annecy, et bien vite se
+rendit au couvent.
+
+Très abattue, la mère de Chantal se rongeait d’inquiétude; elle
+craignait de n’avoir pas baptisé selon les règles son petit-fils.
+Rassurée par son grand ami, elle tomba dans un morne silence. Absorbée
+par une douloureuse idée fixe, perpétuellement absente, elle filait sa
+quenouille sans rien dire. Bien que «son esprit demeurât tout plein de
+douceur et de suavité dans la soumission à la volonté divine», bien
+qu’elle pût dire «de toute son âme, en paix et en douceur»: «Dieu soit
+loué de nous avoir donné une telle enfant, et de l’avoir attirée à soi
+si heureusement», elle ne pouvait s’empêcher de déclarer: «Je vois et je
+sens combien cette fille était véritablement l’enfant parfaitement aimée
+de mon cœur, combien elle le sera toujours, et avec justice, ce me
+semble.» Et, toujours scrupuleuse, elle ajoutait: «Il me semble que je
+devrais me retrancher de tant parler de feu notre pauvre petite; car le
+contentement que j’y prends me laisse toujours de l’attendrissement, mon
+père, mon unique père, et tout ce que vous savez que vous m’êtes.» De
+retranchement en retranchement, elle tomba gravement malade. On crut
+qu’elle allait mourir. Saint François de Sales l’administra et plaça sur
+ses lèvres des reliques de saint Charles Borromée, qu’on venait de
+canoniser. Instantanément guérie, elle put reprendre, au bout de
+quelques jours, le cours de ses occupations ordinaires. Comme toutes
+«les âmes vraiment royales», elle avait converti sa douleur en sainteté.
+
+Une autre fille lui restait, Marie-Françoise, qu’on appelait Françon
+dans l’intimité. Françon ne ressemblait guère à Marie-Aimée. Françon
+était une Rabutin: le sang chaud, l’humeur indépendante, hautaine et
+caustique de sa race revivaient en elle. Elle séduisait et elle
+inquiétait tout ensemble: elle inquiétait surtout sa mère, qui disait
+d’elle: «Elle me sert d’épine.» «Elle était, dit un contemporain, gaie,
+enjouée, bien faite, toute d’esprit et de feu; un air grand, des
+manières agréables; elle n’avait pas ces traits fins et délicats qui
+charment, mais elle avait je ne sais quoi de noble et de bien fait qu’on
+admire. Enfin, elle avait de quoi éblouir les autres et s’aveugler
+elle-même.» Sa mère aurait souhaité faire d’elle une visitandine. Elle
+l’avait emmenée dans son couvent, où elle lui avait aménagé une cellule
+à côté de la sienne: les religieuses, les jeunes novices surtout, ses
+compagnes de jeu, raffolaient de cette espiègle enfant dont les rires
+sonores, les oiseaux, les écureuils remplissaient la sainte maison d’une
+jeune et franche gaîté! Choyée par tout le monde, même par François de
+Sales, qui était son confesseur et son directeur de conscience, Françon
+n’était point malheureuse. «Chaque matin, nous dit-on, elle se levait de
+bonne heure et allait _en sautillant_ devant l’avant-chœur au-devant de
+sa sainte mère, qui descendait à l’oraison. La bienheureuse, d’un air
+gracieux, la caressait un peu, et lui donnait sa bénédiction en silence;
+puis la jeune enfant s’en allait satisfaite.» Elle avait, à la
+rencontre, de vifs accès de piété et des élans d’ascétisme: à quinze
+ans, ayant la fièvre, elle se faisait apporter des orties pour se donner
+la discipline. Mais, avec l’âge, cette belle ferveur tomba, et François
+de Sales, tout le premier, dut bien se rendre compte que Françon n’était
+point faite pour le cloître. Elle vit le monde, l’aima et en fut aimée.
+La toilette, les conversations et les distractions mondaines, la lecture
+des romans, tout cela lui fit un peu oublier qu’elle était la fille
+d’une sainte. Au sortir du couvent, elle allait dans une maison amie
+compléter sa parure. «Françon, lui disait en souriant l’évêque de
+Genève, je suis bien assuré que ce n’est pas votre mère qui vous a ainsi
+habillée»; et quand il lui voyait la gorge trop découverte, il lui
+donnait des épingles pour fermer son mouchoir. «Sa jeunesse lui fait du
+bruit», eût-il dit volontiers d’elle, comme Mme de Sévigné dira plus
+tard de son propre fils; et, trop habile manieur d’âmes pour ne pas
+proportionner ses exigences à «la faiblesse présente» de sa «bien-aimée
+fille Françoise», il se bornait à lui demander de dire chaque jour un
+_Ave Maria_ «de bon cœur»: ce qu’elle fit d’ailleurs très exactement.
+
+Sa mère songeait à la marier. François de Sales s’entremit pour lui
+faire épouser un de ses jeunes amis, M. de Foras, qui lui paraissait
+présenter toutes les qualités requises. L’affaire n’aboutit pas: Françon
+trouva-t-elle le gentilhomme savoyard trop provincial ou trop pauvre? En
+tout cas, elle n’eut qu’à se féliciter de l’avoir rebuté, car, peu
+après, le prétendant évincé s’avisa d’épouser une jeune veuve contre la
+volonté de ses parents, et cette aventure, qui fit grand bruit, le
+conduisit en prison. L’année suivante, un autre parti se présenta, qui
+eut tout de suite l’agrément de Mme de Chantal. Antoine de Toulonjon,
+d’une grande famille de Bourgogne, avait quarante-huit ans. C’était un
+beau soldat, fort bien vu à la cour, riche avec cela, de manières
+agréables et nobles: il faisait oublier son âge, si l’on en juge par
+cette lettre de la sainte à sa fille: «Certes, je suis bien contente que
+ce soient vos parents et moi qui ayons fait ce mariage sans vous. C’est
+ainsi que se gouvernent les sages. Au reste, votre frère, qui a bon
+jugement, est ravi de cette alliance. M. de Toulonjon, il est vrai, a
+quelque quinze ans plus que vous; mais, mon enfant, vous serez bien plus
+heureuse avec lui que d’avoir un jeune fou, étourdi, débauché, comme
+sont les jeunes gens d’aujourd’hui. Vous épouserez un homme qui n’est
+rien de tout cela, qui n’est point joueur, qui a passé sa vie avec
+honneur à la cour et à la guerre, qui a de grands appointements du roi.
+Vous n’auriez pas le bon jugement que je vous crois si vous ne le
+receviez avec cordialité et franchise. Je vous en prie, ma fille,
+faites-le de bonne grâce, et soyez assurée que Dieu a pensé à vous.» Mme
+de Chantal tenait fort à ce mariage, mais elle «craignait l’irrésolution
+de sa fille», ou plutôt encore son humeur indépendante et capricieuse.
+«Pour Dieu, ma mie, lui écrivait-elle, ne vous laissez préoccuper par
+aucune sorte de niaiseries, ni vaines appréhensions et considérations;
+laissez-vous faire, car votre bonheur nous est plus cher qu’à
+vous-même.» Françon se laissa faire. En dépit des vingt-sept ans qu’il
+avait bel et bien de plus qu’elle, M. de Toulonjon sut lui plaire sans
+doute. Très épris apparemment, il ne négligea rien de ce qui pouvait
+être agréable à la jeune fille, prodigua les bijoux et les cadeaux, et
+il fallut que la mère rappelât sa fille à la simplicité, lui conseillât
+de «ménager discrètement et sagement», et exprimât très fermement le
+désir qu’on «épousât sans bruit». «Il irait de ma réputation encore,
+déclarait-elle; car, étant ma fille, vous êtes plus obligée à la
+discrétion et modestie.»
+
+Le mariage eut lieu à Paris le 12 juin 1620. Comme la plupart des
+destinées humaines, il ne fut pas exempt d’épreuves,--de sept enfants,
+deux seulement survécurent,--mais il fut heureux. Toulonjon était
+souvent à la guerre, et sa femme vivait alors dans l’austère château
+d’Alone; mais elle parut quelquefois à la cour, et elle y eut des succès
+qui ne laissèrent pas d’inquiéter Mme de Chantal. Sans lui obéir
+toujours, Françoise aimait pourtant bien sa sainte mère et la vénérait
+profondément. En 1622, cette dernière était venue à Alone au moment où
+l’on venait de recevoir les plus mauvaises nouvelles de Toulonjon, très
+grièvement blessé au siège de Négreplisse: folle de terreur, cette
+mauvaise tête de Françon se traîna à genoux au-devant d’elle, la
+suppliant d’intercéder par ses prières, pour que Dieu lui conservât son
+mari. Toulonjon guérit en effet et put reprendre le cours de sa vie
+guerrière et des vaillants services qui lui valurent la faveur royale.
+Et Françon recommence de plus belle à désoler et, parfois, à scandaliser
+sa mère. Elle se plaint d’avoir trop d’enfants; elle se plaint que son
+oncle, l’archevêque de Bourges, veuille laisser toute sa fortune à son
+frère Celse-Bénigne; quand Celse-Bénigne meurt à l’île de Ré, elle
+proteste, au détriment de sa «pauvre petite» nièce,--la future Mme de
+Sévigné,--contre le règlement de la succession; et quand elle s’attire
+de sa mère, par son âpreté chicanière, de vertes répliques, elle boude.
+
+Enfin, la trentaine passée, après une retraite faite à la Visitation
+d’Autun, elle s’amende: les rapports entre la mère et la fille
+deviennent plus tendres et plus confiants. Quand Toulonjon meurt à
+Pignerol en 1633, la chaude et pieuse tendresse maternelle devient pour
+la jeune veuve l’unique refuge. Elle passe tout un hiver à Annecy, puis
+regagne son manoir d’Alone. C’est là, dans la retraite, que s’écoula
+tout le reste de sa vie, qui fut longue et aussi austère que le début en
+avait été brillant et agité: l’éducation de ses deux enfants, le soin
+parcimonieux donné à ses affaires, les bonnes œuvres absorbèrent tout
+son temps. La vertu sympathique et rayonnante de sa mère semble lui
+avoir toujours un peu manqué.
+
+Si préoccupée qu’elle fût parfois de sa fille, sainte Chantal l’était
+encore davantage de son fils. Celui-ci, Celse-Bénigne, était charmant.
+Il séduisait littéralement tous ceux qui rapprochaient: son grand-père,
+le président Frémyot, son oncle, l’archevêque de Bourges, raffolaient de
+lui et lui passaient jusqu’à ses défauts; je soupçonne même sa mère,
+qui, certes, ne s’aveuglait pas sur son compte, d’avoir eu pour lui,
+tout au fond du cœur, une secrète préférence. Beau cavalier, plein
+d’allant, de grâce et de mordant,--comme tous les Rabutin,--spirituel et
+hardi, d’une bravoure à toute épreuve, il était allé de trop bonne heure
+à la cour du jeune roi Louis XIII, et il y avait eu les succès les plus
+flatteurs. Il plaisait au roi; il plaisait aux femmes; on ne comptait
+plus ses duels et ses bonnes fortunes. Mme de Chantal gémissait au fond
+de son couvent. «L’âme de votre cousin, écrivait-elle à son neveu, me
+donne une affliction de désolation et en suis si infiniment touchée que
+je ne sais où me tourner, sinon du côté de la divine Providence, et là,
+abîmer toutes mes volontés, renonçant même entre ses mains le salut et
+l’honneur de _cet enfant à demi perdu_. Oh! douleur et affliction
+incomparables, mon très cher neveu! Il n’y en a quasi point d’égale. Si
+je n’étais arrêtée d’une violente fièvre quarte, je fusse déjà partie
+pour l’aller ôter de là où il est. Je lui mande qu’il me vienne
+trouver... Je ne puis passer outre, tant les larmes m’aveuglent, et la
+douleur de toutes parts me saisit.» Celse-Bénigne vint à Annecy en 1618,
+et, suivant son habitude, enjôla tout le monde, jusqu’aux visitandines.
+Sa mère aurait voulu le garder auprès d’elle et le faire entrer au
+service du duc de Nemours. François de Sales s’y employa de son mieux,
+mais sans succès. «La maison du prince était un monastère», et elle dut
+sembler bien provinciale et bien morose au brillant échappé de la cour
+de France. «Il est bon, disait sa mère et a de bons mouvements, mais la
+jeunesse l’emporte.» Elle l’emporta loin d’Annecy.
+
+Il rentre donc à Paris, et la vie de fêtes, de plaisirs, de
+duels recommence de plus belle. Celse-Bénigne a pour amis
+Montmorency-Bouteville, Chalais, Toiras, les plus turbulents d’entre
+tous ces jeunes gens qui entourent le roi, et qui se moquent avec
+insolence des sévères prescriptions du tout-puissant cardinal. Il va
+combattre, avec sa bravoure habituelle, les huguenots assiégés dans
+Montauban. Mme de Chantal craint pour sa vie, mais elle craint plus
+encore pour son âme, qu’elle recommande instamment aux prières de ses
+religieuses: elle voudrait fixer ce mauvais sujet qui lui est une croix
+perpétuelle, et elle songe à le marier. Plusieurs années durant, elle
+multiplie les recherches et les démarches infructueuses. Enfin, en 1623,
+elle réussit à lui faire épouser Marie de Coulanges, la fille d’un
+conseiller d’État, secrétaire des finances. La jeune fille était riche,
+aimable, pieuse, extrêmement douce: Mme de Chantal l’aima de tout son
+cœur; mais, si enchantée qu’elle fût de ce mariage, elle ne voulut pas y
+assister, quoiqu’on l’en priât instamment, afin de ne pas donner
+l’exemple d’une dérogation, même légitime, aux règles de la vie
+religieuse.
+
+Cette trop courte union fut très heureuse. Mais l’incorrigible
+Celse-Bénigne ne tarda pas à faire des siennes. Le jour de Pâques, il
+quitta l’église pour aller assister Bouteville dans une affaire
+d’honneur. Les édits contre le duel étaient très sévères. Les
+prédicateurs fulminèrent contre les duellistes, et le Parlement de Paris
+les condamna à être pendus. Chantal dut se réfugier à Alone, plongeant
+tous les siens dans l’inquiétude et l’affliction. L’orage passé, il put
+reparaître sans danger à la cour. Mais le terrible cardinal ne souffrait
+pas qu’on le raillât ou qu’on lui désobéît. Chalais, Bouteville
+montèrent sur l’échafaud. A l’attitude du roi, Celse-Bénigne sentait que
+la disgrâce était proche. Pour l’éviter, il alla rejoindre son ami
+Toiras qui s’était enfermé dans l’île de Ré pour repousser l’attaque de
+la puissante flotte anglaise que les protestants de La Rochelle avaient
+appelée à leur secours. Le 22 juillet 1627, dans un sanglant combat,
+après des prodiges de valeur, il tomba, percé de vingt-sept coups de
+piques: il avait trente et un ans.
+
+Il fallait apprendre la douloureuse nouvelle à la mère de Chantal qui ne
+cessait de trembler pour la vie et pour l’âme de son fils: elle lui
+avait écrit de très belles lettres qui l’avaient préparé à une fin très
+chrétienne; de toutes parts, elle faisait prier pour lui. Un jour, après
+la messe, l’évêque de Genève, Jean-François de Sales, frère et
+successeur de saint François, la fait appeler au parloir: «Ma Mère, lui
+dit-il, nous avons des nouvelles de guerre à vous dire; il s’est donné
+un rude choc en l’île de Ré; le baron de Chantal, avant que d’y aller, a
+ouï messe, s’est confessé et communié.--Et enfin, Monseigneur, dit cette
+digne mère, il est mort!» Le bon prélat se mit à pleurer, sans pouvoir
+répondre une seule parole, et ce fut un gémissement universel dans le
+parloir.» Seule tranquille parmi tous ces sanglots, à genoux, les mains
+jointes, les yeux levés au ciel, sainte Chantal pleurait doucement, et
+elle disait (ce sont ses propres paroles, que la mère de Chantal a
+immédiatement transcrites): «Mon Seigneur et mon Dieu, souffrez que je
+parle pour donner un peu d’essor à ma douleur; et que dirai-je, mon
+Dieu, sinon vous rendre grâces de l’honneur que vous avez fait à cet
+unique fils de le prendre lorsqu’il combattait pour l’Église romaine?»
+Puis elle prit un crucifix et baisant les deux mains clouées sur la
+croix: «Mon Rédempteur, dit-elle, je reçois vos coups avec toute la
+soumission de mon âme, et vous prie de recevoir cet enfant entre les
+bras de votre infinie miséricorde.» «O mon cher fils, ajouta-t-elle, que
+vous êtes heureux d’avoir scellé par votre sang la fidélité que vos
+aïeux ont toujours eue pour l’Église romaine! En cela je m’estime bien
+heureuse, et rends grâce à Dieu d’avoir été votre mère.» Et enfin elle
+se tourna vers la mère de Châtel, et elles dirent ensemble un _De
+Profundis_.
+
+Après quoi, étant sortie du parloir, elle alla prier longuement devant
+le Saint-Sacrement, «jusqu’à ce que la supérieure la priât d’aller
+prendre un peu de nourriture: ce qu’elle fit, se levant de sa prière
+toute tranquille et toute résignée. Elle se mit à la suite des exercices
+religieux et à poursuivre les affaires commencées, comme si de rien
+n’eût été.» Mais, si résignée qu’elle fût, si heureuse même que son fils
+ne fût pas mort en duel, mais au service de l’Église, la nature
+reprenait ses droits. Son silence et son accablement «faisaient peur
+pour sa vie». En récréation, les yeux fermés, elle filait sa quenouille
+sans dire un mot, comme absente. Elle avait peine, disait-elle, à monter
+toute seule «où Dieu la tirait»; et elle mit quelque temps à retrouver
+son équilibre intérieur et l’entière sérénité de son âme. Elle n’y
+parvint qu’en prenant encore sur elle la douleur des autres, celle de
+son frère l’archevêque, celle de sa belle-fille, et en leur prodiguant
+les consolations de son ardente foi chrétienne.
+
+Et elle n’était pas au bout de ses tristesses. Cinq ans après son mari,
+la jeune veuve de Celse-Bénigne mourait à son tour, laissant une «pauvre
+petite fille» qui allait être Mme de Sévigné. La mère de Chantal fut
+profondément affectée de cette mort: elle «aimait tendrement» sa
+belle-fille. «Voilà comment, écrivait-elle douloureusement, Dieu nous
+tire pièce à pièce tout ce qui nous est plus cher ici-bas.» Un mois
+après, elle apprenait la mort de son gendre, M. de Toulonjon, qu’elle
+aimait beaucoup lui aussi. Elle pâlit affreusement: «Voilà bien des
+morts, dit-elle, ou plutôt bien des pèlerins qui se hâtent de gagner le
+logis éternel.» De ses six enfants, de sa bru, de ses gendres, il ne lui
+restait plus que Françoise, et trois petits-enfants en bas âge. Elle
+avait perdu sa sœur, son mari, son père, son incomparable guide et ami
+saint François de Sales. Elle demeurait seule, à soixante ans, vestale
+douloureuse et sainte, pour veiller sur toutes ces tombes. Dieu frappait
+à coups redoublés sur cette âme héroïque et tendre, comme s’il voulait
+la détacher entièrement de la terre et «l’attirer davantage à lui». Les
+enseignements et l’exemple du saint évêque de Genève avaient bien
+produit leur fruit. Et si parfois elle avait eu quelques doutes ou
+quelques scrupules,--et elle en a eu,--touchant le meilleur emploi de sa
+vie et sur la difficulté de concilier ses devoirs de mère et les
+impérieuses exigences de sa vocation religieuse, elle pouvait, au soir
+de son existence, se rendre ce témoignage que lui rendit un jour
+Celse-Bénigne,--ce charmant Celse-Bénigne qui, jadis, avait voulu
+l’écarter du cloître: «J’admire, lui écrivait donc ce dernier au
+lendemain de son mariage, j’admire la conduite de Dieu sur nous. Quand
+vous seriez demeurée au monde selon nos souhaits, et que vous auriez
+pris les soins de nous avancer que votre amour maternel et votre
+non-pareille prudence auraient su vous faire inventer, vous n’auriez pas
+pensé à me loger mieux que je ne suis, Dieu m’ayant donné en mon mariage
+tous les avantages souhaitables à ceux de ma condition, de mon âge et de
+mon humeur.»
+
+Le fait est que la mère de Chantal avait su tout concilier et mener de
+front les multiples obligations de sa double vie. Si vives et
+absorbantes qu’aient été ses préoccupations familiales, elles n’ont
+jamais nui aux minutieuses charges qu’elle assume; et, réciproquement,
+sa dévorante activité de fondatrice et d’organisatrice ne l’empêche
+nullement de se dépenser en lettres, conseils, démarches de toute sorte
+pour le bien-être ou le bonheur de ses enfants. Souvent malade et,
+néanmoins, toujours prodigieusement active, on est émerveillé de tout ce
+qu’elle a pu faire tenir d’œuvres et d’initiatives dans la courte
+enceinte d’une pauvre vie humaine.
+
+A peine relevée de la maladie qui avait suivi la mort de sa fille
+Marie-Aimée, elle est appelée à Grenoble par saint François de Sales
+pour y fonder, comme à Lyon et à Moulins, une nouvelle maison de la
+Visitation. Les voies lui avaient été préparées par une fervente
+chrétienne, la présidente Le Blanc, dont la «sainte ardeur» était son
+œuvre. «Je vous prie, lui écrivait saint François, ma très chère mère,
+de préparer doucement nos petites avettes, pour faire une sortie au
+premier beau jour et venir travailler dans la nouvelle ruche pour
+laquelle le Ciel prépare bien de la rosée.» Les débuts du nouveau
+monastère furent beaucoup moins rudes que ceux du monastère de Moulins,
+où la mère de Bréchard, la fondatrice, avait éprouvé de terribles
+difficultés. Il suffit de quelques jours à la mère de Chantal pour tout
+régler à la satisfaction générale. Après avoir assisté, le 8 avril 1618,
+à la consécration solennelle de la maison nouvelle, reçu quelques
+novices, établi la mère Marie-Péronne de Châtel comme supérieure, elle
+put repartir pour Annecy, où son «bien-aimé Père» l’attendait avec
+quelque impatience.
+
+Celui-ci, en effet, venait de recevoir le bref du pape Paul V qui le
+déléguait pour ériger la congrégation de la Visitation en ordre
+religieux, sous la règle de saint Augustin. Assisté de la mère de
+Chantal, il examina longuement et minutieusement les constitutions de
+l’institut, en arrêta le texte définitif, déclarant qu’elles «devaient
+être à perpétuité inviolablement observées et gardées», et, le 16
+octobre, dans une cérémonie solennelle, la congrégation de Sainte Marie
+était élevée à la dignité d’un ordre religieux, contrairement aux
+intentions premières de ses saints fondateurs.
+
+Le lendemain même, la mère de Chantal partait pour Bourges, où son frère
+l’archevêque avait tout disposé pour l’érection d’un cinquième
+monastère. Elle s’arrêta à Lyon, à Moulins, où elle crut devoir modérer
+la ferveur ascétique de la mère de Bréchard. A Bourges, on lui fit fête,
+et bien que la négligence des serviteurs de Mgr Frémyot lui «donnât
+souvent matière d’exercer la pauvreté», elle trouvait qu’elle était
+servie avec trop d’appareil: saint François de Sales dut calmer ses
+scrupules à cet égard. A Paris, où il était alors, «plusieurs bonnes
+âmes désiraient un établissement de Sainte Marie»: tout en prévoyant
+«des difficultés innombrables», il crut qu’«il fallait seconder leurs
+désirs», et il priait «sa très chère Mère» de venir le rejoindre.
+L’archevêque de Bourges aurait voulu garder sa sœur auprès de lui
+plusieurs années: il s’opposa de tout son pouvoir au départ pour Paris,
+et, le jour fixé pour ce départ, il vint dire à la mère de Chantal
+«qu’il avait partout défendu qu’on lui donnât aucun équipage». Mais
+elle, sans se troubler, et avec cette vivacité spirituelle et ferme qui
+ne l’abandonnait jamais: «Monseigneur, lui dit-elle, cela n’importe s’il
+n’y a point d’équipage, l’obéissance a de bonnes jambes, nous irons fort
+bien à pied.» Retourné par cette réponse, l’archevêque lui prêta son
+carrosse pour la conduire jusqu’à Paris. Et, joyeuse d’obéir, laissant
+comme supérieure à Bourges la mère Anne-Marie Rosset, elle s’achemina
+vers Paris avec quatre professes et une novice, n’ayant que dix-neuf
+_testons_ dans sa bourse.
+
+Elle arriva à Paris, qu’elle ne connaissait pas encore, la veille de
+Quasimodo 1619. Avec raison l’évêque de Genève attachait une extrême
+importance à la fondation d’un nouveau monastère de la Visitation dans
+la grande ville bruissante et affairée, déjà ouverte aux quatre vents de
+l’esprit, et où se dépensait généreusement l’activité de vaillants
+ouvriers d’une renaissance religieuse: Bourdoise, Bérulle, Condren, M.
+Olier, M. Vincent. Mais la fondation n’alla pas toute seule: railleries
+mondaines, calomnies et médisances, méprises et étroitesses
+ecclésiastiques, jalousies de certaines communautés religieuses, on
+n’épargna rien pour décourager saint François de Sales et sainte Chantal
+de leur projet: par leur sang-froid, par leur humilité, par leur douceur
+patiente et souriante, ils finirent par désarmer toutes les hostilités.
+Au bout de quelques semaines, l’orage s’apaisa: le cardinal de Retz
+donna son consentement; et, le lendemain, 1er mai 1619, l’évêque de
+Genève présida la cérémonie d’établissement, fit un sermon, exposa le
+Saint-Sacrement, établit la clôture et confia à M. Vincent, dont l’appui
+sans doute n’avait pas dû lui manquer, la direction spirituelle du
+nouveau monastère. Quatre mois après, le 13 septembre, il repartait pour
+Annecy: la mère de Chantal, qu’il avait mise en rapports avec la mère
+Angélique, devait rester trois ans sans le revoir, et il n’allait la
+revoir que pour mourir.
+
+Les épreuves allaient fondre sur la communauté nouvelle. La maison où
+l’on s’était logé, au faubourg Saint-Michel, était trop petite,
+incommode, placée entre deux bruyants tripots, et il fallait songer la
+remplacer. Grave problème pour des religieuses qu’on croyait riches et
+qui, les aumônes venant à manquer, connurent l’extrême pauvreté: la mère
+de Chantal n’avait pas même de linge pour en changer. Ses compagnes
+étant tombées malades, elle était seule, avec deux novices, pour suffire
+à tout; et elle suffit à tout, apprêtant la cuisine, servant à
+l’infirmerie, et «chantant l’office avec ses deux novices l’une voix si
+forte et soutenante, que l’on eût jugé qu’il y avait bon nombre de voix
+au chœur». On commençait à respirer quand la peste éclata à Paris: tout
+le monde voulut fuir le fléau. La ville n’était plus qu’un désert;
+l’herbe poussait haute dans les rues. Abandonnée de tous, ne sachant
+comment nourrir ses filles, la pauvre mère de Chantal allait dire son
+_Pater_ avec larmes devant le Saint-Sacrement, implorant le pain
+quotidien. L’hiver venu, la misère redoubla: on n’avait pas de sièges,
+et il fallait s’asseoir par terre; on n’avait ni bois, ni couvertures:
+plusieurs religieuses, réduites à coucher au grenier sur des fagots, se
+réveillaient au matin couvertes de neige. Par son entrain, sa gaîté, sa
+confiance dans la Providence, son humilité, et, pour dire le mot, sa
+sainteté, la mère de Chantal soutenait tous les courages, et, dans ce
+complet dénuement, les nobles femmes s’estimaient parfaitement
+heureuses.
+
+Tant de vertus méritaient leur récompense. La réputation de la mère de
+Chantal s’étendait; des novices appartenant aux meilleures familles et
+aux plus fortunées se présentaient. Avec la dot de l’une d’elles, la
+sœur Hélène-Angélique Lhuillier, on put acquérir les écuries de l’hôtel
+Zamet, qu’on transforma en un monastère. Mais en songeant aux
+tribulations qui avaient précédé cette acquisition, la Sainte déclarait
+«qu’elle avait plus acheté la maison de Paris par larmes et prières que
+par argent».
+
+Les fondations se multipliaient: à Montferrand, à Nevers, à Valence, à
+Orléans; et chaque fondation nouvelle était, pour la mère de Chantal, un
+nouveau sujet de préoccupations. De toutes parts on s’adresse à elle
+pour les détails d’organisation pratique, pour la conduite à suivre en
+telle ou telle délicate conjoncture, pour la direction spirituelle:
+toujours d’accord avec saint François de Sales, elle veille à tout, et
+elle a réponse à tout. Et ses conseils, ses prescriptions même les plus
+rapides sont toujours enveloppées de bonne grâce, de la plus tendre
+affection. Elle veut que chaque supérieure «se rende communicative,
+attrayante et gracieuse envers ses filles»; «il faut, ajoute-t-elle,
+qu’elles retrouvent en nous ce qu’elles ont laissé, que nous leur soyons
+mère, amie, sœur, toutes choses; car si elles n’ont de l’amitié et
+cordialité de nous, et les unes avec les autres, elles seront sans
+soutien extérieur.» Elle-même prêche d’exemple: toute «tracassée»
+qu’elle soit, «accablée d’affaires et d’écritures», elle n’oublie
+personne, et les plus humbles de ses religieuses ont leur part dans les
+salutations, affectueux souvenirs dont elle émaille ses lettres. Son
+cœur de mère s’est élargi, à mesure qu’augmente le nombre de ses
+enfants.
+
+Vers la fin de 1621, se sentant moins utile à Paris qu’ailleurs, elle
+songe à quitter la maison dont la fondation lui a coûté tant de peine.
+Une maladie la retient trois mois à son poste. Rétablie, elle fait
+procéder à l’élection d’une supérieure et, en dépit des instances dont
+elle est l’objet de la part des trente-quatre religieuses qu’elle
+laisse, en dépit du froid rigoureux, elle se résout à partir. Il y eut
+une scène d’émouvants adieux. Tout le monde pleurait. La mère de Chantal
+prononça de fortes, tendres et pieuses paroles qui nous ont été
+conservées. «Adieu, mes chères filles, dit-elle en terminant, je vous
+laisse sans vous laisser; je vous donne de très bon cœur ma bénédiction,
+au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.» Et elle embrassa toutes les
+sœurs qui l’accompagnèrent jusqu’à la porte, où deux carrosses
+l’attendaient.
+
+Elle se rendit tout d’abord à Maubuisson où l’attendait la mère
+Angélique. Celle-ci, après avoir réformé le monastère de Port-Royal,
+dont elle était abbesse, entreprenait la réforme du couvent de
+Maubuisson. Elle s’était profondément attachée à saint François de Sales
+et à la mère de Chantal, qu’elle vénérait comme de saints personnages.
+L’évêque de Genève, qui l’aimait beaucoup et lui a écrit de très belles
+lettres, disait d’elle «qu’elle n’avait point le cœur, l’esprit ni le
+courage de son sexe, tellement il lui trouvait une âme généreuse et
+relevée au service de Dieu». Elle aurait voulu quitter son abbaye et
+entrer à la Visitation. Mme de Chantal, qui avait pour elle une vive
+affection, appuyait fort ce dessein. Saint François de Sales hésitait
+beaucoup; finalement, il proposa d’en référer à Rome; mais comme il
+mourut sur ces entrefaites, l’affaire en resta là. La mère Angélique
+demeura la grande abbesse de Port-Royal, et Saint-Cyran succéda à saint
+François de Sales dans la direction de cette «âme d’insigne et
+extraordinaire vertu».
+
+En quittant Maubuisson, la mère de Chantal et ses cinq compagnes
+allèrent en pèlerinage à Pontoise, sur le tombeau de la bienheureuse
+Marie de l’Incarnation. De là, elles se rendirent à Orléans, puis à
+Bourges, à Nevers, à Moulins. Partout où la sainte passait, elle usait
+de son autorité temporelle et spirituelle pour réformer les abus ou les
+imperfections qui s’étaient glissés dans la vie matérielle ou religieuse
+des divers monastères, pour rappeler à la stricte observance de la
+règle, pour ranimer la piété, exalter les courages. A tout le monde elle
+communiquait son zèle. Et enfin elle se rendit à Alone, auprès de sa
+fille Françoise, où elle attendit les sœurs que saint François de Sales
+devait lui envoyer d’Annecy et qui devaient l’aider à fonder une maison
+à Dijon.
+
+A Dijon, chose curieuse, les esprits étaient très partagés touchant
+l’opportunité d’accueillir les filles de la Visitation. Tandis que, dans
+les milieux populaires, où le nom et la réputation de la fille du
+président Frémyot étaient très répandus, on souhaitait passionnément
+leur venue, le Parlement et, en tête, son premier président Brûlart,
+faisait une sourde et parfois violente opposition. Deux humbles filles,
+Marie Bertot et Claire Parise, allèrent à Paris, virent le roi,
+obtinrent de lui des lettres patentes, et, cautionnées par une riche
+veuve, la présidente Le Grand, firent lever les derniers obstacles. Au
+mois d’avril 1622, quand, très émue, sainte Jeanne de Chantal arriva
+dans la vieille ville où, cinquante ans plus tôt, elle était née, le
+menu peuple lui fit une réception triomphale. Marchands et artisans
+avaient d’eux-mêmes fermé leurs boutiques et s’étaient répandus dans les
+rues, manifestant une joie extraordinaire. «On n’entendait ni l’on ne
+sentait rouler le carrosse, et semblait que ces bonnes gens le
+portassent à bras; aussi demeura-t-on beaucoup de temps à faire bien peu
+de chemin, n’étant pas possible de fendre la presse.» Enfin, l’on arriva
+dans la petite maison louée qui devait servir de monastère: «Ce nouveau
+monastère, dit Jeanne en y entrant, est destiné à honorer la vie cachée
+de Jésus, Marie, Joseph, dans la maison de Nazareth.» Nombre de
+personnes de la ville vinrent lui rendre leurs devoirs. Sur le soir,
+plus de deux cents villageois et villageoises des environs vinrent lui
+souhaiter la bienvenue. Elle fut si touchée de cette démarche qu’elle
+fit venir les sœurs dans une grande cour et,--geste charmant qui la
+peint tout entière,--elle les fit dévoiler pour accueillir plus
+cordialement ces rustiques visiteurs. Elle les «caressa fort», leur
+adressa quelques pieuses paroles, et dut leur donner sa bénédiction,
+«car ils se mirent à genoux et ne voulurent point se lever qu’elle ne la
+leur eût baillée». Le lendemain, le grand vicaire de Mgr Zamet, évêque
+de Langres, vint faire l’établissement. La mère de Chantal venait de
+réaliser l’un de ses plus chers désirs.
+
+Bientôt les novices se présentèrent: Claire Parise, qui avait si bien su
+déjouer les manœuvres hostiles du Parlement; la présidente Le Grand,
+dont les soixante-quinze ans étaient affamés d’austérités et
+d’humiliations; Jeanne-Marguerite de Berbisey, une riche parente de la
+mère de Chantal. Celle-ci n’était arrivée à Dijon qu’avec quatorze
+livres, fruit de ses économies; elle avait refusé l’argent que lui avait
+offert sa fille Françoise. Aumônes et dons affluèrent: au bout de six
+mois, elle avait acheté et meublé une maison spacieuse, bâti l’église,
+le chœur et la sacristie, commencé les parloirs. Douze novices, pleines
+de ferveur, avaient été recrutées. A ce moment-là, saint François de
+Sales, qui comptait se rendre à Avignon, lui donna rendez-vous à Lyon.
+Elle fit venir de Montferrand pour la remplacer la mère Favre, et le 28
+octobre 1622, elle partait pour Lyon.
+
+La pieuse et tendre amitié qui l’unissait à l’évêque de Genève n’avait
+subi aucune éclipse, et l’absence, qui est fatale à tant d’amitiés
+terrestres, n’avait fait que la consolider encore. Comme toutes les
+vraies amitiés, elle était fondée sur la communauté des aspirations
+morales, mais, plus encore peut-être, sur des oppositions de tempérament
+et de caractère. Ces deux riches et profondes natures s’attiraient par
+leurs contrastes mêmes. L’un, doux, calme, lent, circonspect, très
+volontaire, énergique et ferme sous ses apparences ondoyantes; l’autre,
+vive, ardente, franche et directe, très tendrement et finement femme
+sous ses apparences viriles. La psychologie de cette amitié, c’est
+peut-être saint François de Sales qui en a donné la plus juste formule
+dans une jolie lettre qu’il écrivait à sainte Chantal vers la fin de sa
+vie: «Il n’y a point d’âmes au monde, comme je pense, lui disait-il, qui
+chérissent plus cordialement, tendrement, et, pour le dire tout à la
+bonne foi, plus amoureusement que moi; car il a plu à Dieu de faire mon
+cœur ainsi. Mais néanmoins, _j’aime les âmes indépendantes, vigoureuses
+et qui ne sont pas femelles_; car cette si grande tendreté brouille le
+cœur, l’inquiète et le distrait de l’oraison amoureuse envers Dieu,
+empêche l’entière résignation et la parfaite mort de l’amour-propre. Ce
+qui n’est point Dieu n’est rien pour nous. Comme se peut-il faire que je
+sente ces choses, _moi qui suis le plus affectif du monde_, comme vous
+savez, ma très chère Mère? En vérité, je le sens pourtant; mais _c’est
+merveille comme j’accommode tout cela ensemble_, car il m’est avis que
+_je n’aime rien du tout que Dieu_ et toutes les âmes pour Dieu.» Sainte
+Chantal réalisait pleinement tout son idéal d’amitié.
+
+«N’aimer rien du tout que Dieu»: saint François de Sales n’en était pas
+arrivé là du premier coup; mais de très bonne heure il avait conçu que
+tel devait être l’objet de la vie chrétienne; et ce détachement complet
+de soi-même et des créatures, ce parfait dépouillement intérieur, cette
+«nudité» de l’âme devant Dieu, c’est ce qu’il ne cesse de prêcher dans
+ses lettres de direction et ce qu’il a pratiqué lui-même avec une
+admirable constance. Au prix de quels sacrifices intimes? Il nous l’a
+soigneusement caché. Mais on peut bien conjecturer qu’une âme
+profondément «affective» comme la sienne ne s’est pas détachée en un
+jour, ni sans douleur, de certaines créatures. «Je le veux bien,
+Seigneur, s’écriait-il un jour, tirez, tirez hardiment tout ce qui revêt
+mon cœur. _O Seigneur, non, je n’excepte rien, arrachez-moi à moi-même._
+O moi-même, je te quitte pour jamais, jusqu’à ce que mon Seigneur me
+commande de te reprendre.»
+
+Dans cette «voie royale», guidée par lui, sainte Chantal l’avait
+scrupuleusement suivi. «Je suis bien aise, lui écrivait-elle en 1616, de
+ce que vous garderez votre solitude, parce qu’elle sera encore employée
+au service de votre cher esprit. Je n’ai pu dire _notre_, car il me
+semble n’y avoir plus de part, _tant je me trouve dénuée et dépouillée
+de tout ce qui m’était le plus précieux_.» Et elle ajoute,
+douloureusement: «Mon Dieu! mon vrai Père, _que le rasoir a pénétré
+avant!_ Pourrai-je demeurer longtemps dans ce sentiment? Au moins notre
+bon Dieu me tiendra dans les résolutions, s’il lui plaît, comme je le
+désire... O Dieu! qu’il est aisé de quitter ce qui est autour de nous!
+mais quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la
+moelle, _qui est, ce me semble, ce que nous avons fait_, c’est une chose
+grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu.»
+
+Elle a persévéré, l’héroïque femme. Longuement séparée de «son unique
+Père», ne recevant de lui que des lettres ou trop rares, ou trop brèves,
+elle a accepté sans se plaindre ce progressif détachement mutuel, cette
+mort apparente de leur amitié. De loin en loin, cependant, cet héroïsme
+s’attendrit, s’émeut, se reprend, la femme reparaît sous la sainte, avec
+son désir d’affection humaine, son besoin d’une présence réelle: on sent
+que le feu sacré n’a fait que couver sous la cendre. «Que vous êtes
+heureux, écrit-elle à M. Michel Favre, le confesseur de saint François,
+_que vous êtes heureux au-dessus de tout le reste du monde_, de voir
+toujours les actions de ce vrai imitateur du Fils de Dieu, notre Sauveur
+et souverain Maître; mais faites-en bien votre profit... Et si vous avez
+l’_incomparable bonheur_ de le suivre, ayez soin, je vous prie, de m’en
+mander souvent des nouvelles et de le faire soulager tant que vous
+pourrez, le conjurant par soi-même et _par tout ce que Dieu a voulu que
+je lui sois_, de faire tout ce qui sera possible pour conserver sa
+santé.» Et au saint lui-même: «Il faut encore dire tout ceci: c’est que
+_cette unité n’empêche pas que tout le reste de l’âme ressente
+quelquefois une inclination et penchement du côté du retour vers vous_;
+et ne sens ni inclination ni affection _qu’à cela_; toutefois, je ne m’y
+amuse nullement, ni n’en ai aucune inquiétude, grâce à Dieu, à cause de
+cette unité en la pointe de l’esprit. Mais quand, par manière d’élire,
+_l’incomparable bonheur de me voir à vos pieds_ et recevoir votre sainte
+bénédiction se passe dans mon esprit, _incontinent je m’attendris et les
+larmes sont émues, me semblant que je fondrai en icelles quand Dieu me
+fera cette miséricorde_. Mais je me divertis tout promptement, et il
+m’est impossible de rien souhaiter pour cela, laissant purement _à Dieu
+et à vous_ la disposition de tout ce qui me regarde.» Que ce chaste
+mélange de scrupules mystiques et de tendresse humaine est donc
+touchant! Et enfin ce beau cri d’humanité: «Vous n’avez point de
+nouvelles à m’écrire, dites-vous? _Eh! n’avez-vous point quelques mots à
+tirer de votre cœur? car il y a si longtemps que vous ne m’en avez rien
+dit!_ Bon Jésus! quelle consolation d’en parler un jour cœur à cœur!»
+Cette consolation devait lui être refusée.
+
+Le 9 novembre 1622, saint François de Sales partait pour Avignon. Il
+avait comme un pressentiment, qui lui fut confirmé sur sa route, de sa
+fin prochaine. «Adieu, mes filles, jusqu’à l’éternité», dit-il en les
+quittant aux visitandines d’Annecy. Il s’arrêta à Belley où s’était
+fondé, deux mois auparavant, le treizième monastère de la Visitation. A
+Lyon, il ne put voir que quelques instants la mère de Chantal; il la
+pria d’aller visiter les monastères de Saint-Étienne et de Montferrand
+et remit à son prochain passage à Lyon le moment des longs entretiens
+«cœur à cœur». Quand il fut de retour, assiégé par mille audiences, il
+eut toutes les peines du monde à se ménager un peu de liberté pour
+conférer avec «sa très bonne et très chère Mère». «Ma Mère, lui dit-il
+enfin, nous aurons quelques heures libres; qui commencera de nous deux à
+dire ce qu’il a à dire?--Moi, s’il vous plaît, mon Père, répondit-elle
+avec vivacité, mon cœur a grand besoin d’être revu par vous.--Eh quoi!
+ma Mère, reprit-il avec une douce gravité, avez-vous encore des désirs
+empressés et du choix? Je vous croyais trouver tout angélique.» Puis,
+sachant bien qu’il allait décevoir une âme qui lui était pourtant si
+chère, mais qu’il voulait préparer au suprême sacrifice: «Ma Mère, nous
+parlerons de nous-mêmes à Annecy; maintenant, achevons les affaires de
+notre Congrégation. Oh! que je l’aime, notre petit institut, parce que
+Dieu est beaucoup aimé en iceluy!» Sans répliquer, sainte Chantal mit de
+côté le mémoire qu’elle avait préparé pour exposer l’état de son âme, et
+prit celui qui concernait les affaires de l’institut; et, quatre heures
+durant, les deux saints réglèrent ensemble les questions qui étaient
+encore en suspens. Après quoi, l’évêque de Genève «ordonna» à la mère de
+Chantal d’aller visiter les monastères de Grenoble, de Valence et de
+Belley; il la pria aussi de passer à Chambéry et à Remilly, et lui donna
+rendez-vous à Annecy. Le lendemain matin, elle partait, après avoir reçu
+sa dernière bénédiction.
+
+En route, «il lui prit une grande tristesse et serrement de cœur de ce
+que son Père ne lui avait pas voulu permettre de lui parler de son
+intérieur; mais, sans vouloir réfléchir sur elle-même ni gloser sur ce
+qu’avait fait son supérieur, elle fit un acte d’abandonnement
+d’elle-même à la divine volonté, et prenant son livre des Psaumes, elle
+se mit à chanter dans la litière le psaume 26»: _Quoniam pater meus et
+mater mea dereliquerunt me; Dominus autem assumpsit me_, «Mon père et ma
+mère m’ont abandonné, mais le Seigneur m’a pris sous sa protection»; et
+le calme revint dans son âme endolorie.
+
+A Grenoble, étant en oraison le jour des Saints Innocents et priant pour
+son bienheureux Père, elle entendit «une voix très distincte» qui lui
+dit: _Il n’est plus._ Repoussant l’idée qu’il pouvait être mort, et
+prenant ce mot dans un sens tout mystique, elle partit de Grenoble
+«toute joyeuse» et arriva à Belley deux jours avant les Rois. M. Michel
+Favre qui l’accompagnait, veillait à ce que personne ne lui apprît la
+funèbre nouvelle. Enfin, le jour des Rois, elle se dit «en peine que
+l’on n’eût point de nouvelles de Monseigneur». M. Michel Favre lui ayant
+dit que Monseigneur était tombé malade, elle déclara vivement que dès le
+lendemain elle allait repartir pour Lyon. Alors, M. Michel, lui tendant
+une lettre de l’évêque, frère et successeur de saint François de Sales:
+«Ma Mère, lui dit-il, il faut vouloir ce que Dieu veut; prenez la peine
+de voir cette lettre.» Mais laissons-la nous raconter elle-même comment
+elle reçut ce terrible coup:
+
+«Lorsque M. Michel me mit en main la lettre de Mgr de Genève, le cœur me
+battait extrêmement; je me retirai toute en Dieu et en sa volonté, me
+doutant bien qu’il y avait quelque chose de douloureux dans cette
+lettre. En ce peu d’espace que je me tins retirée, j’eus l’intelligence
+de la parole qui m’avait été dite à Grenoble: _Il n’est plus_: vérité
+dont je fus toute éclairée en lisant cette bénite lettre. Je me jetais à
+genoux, adorant la divine Providence et embrassant au mieux qu’il me fut
+possible la très sainte volonté de Dieu, et, en icelle, mon incomparable
+affliction. Je pleurais abondamment le reste du jour, et toute la nuit
+jusqu’après la sainte communion, mais fort doucement, et avec une grande
+paix et tranquillité dans cette volonté divine, et dans la gloire dont
+jouit ce Bienheureux. Car Dieu m’en donna beaucoup de sentiments avec
+des lumières fort claires, des dons et grâces que la divine Majesté lui
+avait conférés, et des grands désirs de vivre meshuy (désormais) selon
+ce que j’ai reçu de cet homme de Dieu.»
+
+On essaya, sans grand succès, de lui faire prendre quelque nourriture.
+Le soir, elle se rendit, comme de coutume, à la récréation, «mais sans
+pouvoir dire un mot»: son silence, ses larmes, son maintien tristement
+résigné, tout manifestait «sa très âpre douleur». Puis elle se retira,
+dit matines, se fit lire un chapitre de l’_Imitation_, et se coucha,
+«voulant être seule pour se consoler avec Notre-Seigneur». Une sœur qui,
+au passage du saint évêque à Belley, lui avait prédit sa mort, vint
+passer la nuit auprès d’elle, à genoux, devant son lit, et toutes deux
+s’entretinrent des vertus de celui qu’elles pleuraient. Le lendemain
+matin, la mère de Chantal se leva avec la communauté, et après avoir
+communié, «d’un esprit tranquille, quoique affligé», elle écrivit
+quelques lettres, où elle exhalait à la fois sa chrétienne résignation
+et sa profonde douleur. Au nouvel évêque de Genève: «Oui, Monseigneur,
+j’adore de tout mon cœur la divine volonté en la mort de cet
+incomparable Père; mais, ô Dieu! non pas sans une extrême douleur, dans
+laquelle je veux ainsi aimer et révérer les décrets de son éternelle
+Providence sur moi qui mérite si bien ce châtiment... Oh! mon bon et
+cher Seigneur, ce sera désormais et plus que jamais que je ne chercherai
+rien en la terre, sinon mon Dieu dans lequel je me veux abîmer sans
+réserve.» A la mère de Blonay, supérieure à Lyon: «Bénie soit-elle à
+jamais cette douce volonté de mon Dieu, nonobstant l’amertume répandue
+en toutes les parties de mon âme, excepté en la fine pointe où elle ne
+peut vouloir ni aimer que les effets de son bon plaisir! J’entends que
+messieurs de Lyon font difficulté de nous donner ce saint corps; je sais
+bon gré à leur dévotion; _mais nous mourrons à la poursuite de ce
+trésor..._ Donc, ma fille, qu’il ne vous reste ni force ni courage que
+vous ne l’employiez pour nous le faire venir: mais cela sans différer,
+je vous en conjure, _et, si je l’ose, je vous le commande_, selon le
+pouvoir que Dieu m’a donné sur vous...»
+
+Messieurs de Lyon qui avaient été témoins de la longue, douloureuse et
+chrétienne agonie du saint, et qui avaient admiré qu’il fût doux envers
+la mort comme il l’était envers tout le monde, finirent par déférer au
+désir de sainte Chantal et au vœu de saint François de Sales lui-même.
+Le corps du défunt fut envoyé à Annecy: partout où il passait, les plus
+grands honneurs lui étaient rendus. A Annecy, le 22 janvier, après une
+cérémonie à l’église, il fut transporté dans la chapelle de la
+Visitation où la mère de Chantal et ses religieuses, versant des larmes
+avec des prières, le reçurent dans les sentiments d’ardente et tendre
+piété qu’il aurait lui-même souhaités. En attendant qu’on lui dressât un
+tombeau digne de lui, on déposa le cercueil dans le sanctuaire, tout
+près de la grille du chœur des religieuses,--c’est là qu’il voulait être
+enterré,--et on le couvrit, non pas d’un lugubre drap mortuaire, mais du
+voile blanc des vierges, sur lequel, en lettres d’or, avaient été brodés
+les deux noms de Jésus et de Marie.
+
+Et peu après, s’étant ménagé un jour de liberté, la mère de Chantal vint
+s’agenouiller auprès du corps de son unique Père; et là, «lui parlant
+comme si elle l’eût vu de ses yeux», elle lui rendit compte de son
+intérieur, comme à Lyon elle s’était promis de le faire. Suprême
+dialogue de deux âmes saintes que la mort n’a pu séparer. Quand la mère
+de Chantal vint retrouver les autres sœurs, elle était radieuse et comme
+transfigurée.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L’HÉRITAGE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
+
+
+«Mon Père, je ne doute pas que vous ne soyez un jour canonisé, et
+j’espère y travailler moi-même», avait dit la mère de Chantal à saint
+François de Sales lors de leur dernier entretien. Et le saint évêque
+avait protesté avec son humilité coutumière. Mais elle qui, du premier
+jour où elle le vit, l’avait «appelé saint du fond de son cœur», dès
+qu’il n’est plus, se met aussitôt à l’œuvre pour hâter l’heure,--qu’elle
+ne verra pas,--de la canonisation officielle. Elle «ramasse les saintes
+paroles et lettres de son bienheureux Père»; elle recueille et fait
+recueillir tous les témoignages concernant sa biographie, ses travaux,
+ses vertus, les miracles qu’il a accomplis; elle prépare une première
+édition de ses œuvres; elle fait écrire sa _Vie_ par son propre neveu,
+Charles-Auguste de Sales, et le Père de la Rivière; elle les documente,
+les assiste de ses conseils et de ses prières, revoit et discute leurs
+moindres pages; elle tient en haleine tous ceux qui, de près ou de loin,
+peuvent servir la cause à laquelle elle s’est consacrée. A Dom Goulu
+qui, préparant une _Vie_ du Saint, qu’il fit paraître en 1624, s’était
+adressé à elle pour se faire renseigner de première main, elle écrit une
+longue et très belle lettre, que Sainte-Beuve admirait fort et qui
+forme, selon lui, le meilleur panégyrique qu’on ait jamais prononcé du
+pieux évêque de Genève. «On n’a jamais mieux fait, écrit-il, le portrait
+d’un esprit, ni rendu aussi sensiblement des choses qui semblent
+inexprimables. Lumière, suavité, netteté, vigueur, discernement et
+dextérité céleste, ordonnance et économie des vertus dans cette âme,
+tout s’y présente et s’y peint d’un trait ferme et distinct.» Enfin,
+quand en 1627, Rome eut nommé trois commissaires apostoliques,--au
+nombre desquels était l’archevêque de Bourges, Mgr André Frémyot,--pour
+procéder à de minutieuses enquêtes sur la vie et les miracles de saint
+François de Sales, la mère de Chantal fit une longue déposition qu’on
+nous a heureusement fait connaître, et qui est un modèle de précision,
+de clarté, de sobre éloquence et de rigoureuse exactitude. Nul doute que
+cette déposition n’ait fortement pesé dans la balance au moment du
+procès de béatification. Sans sainte Jeanne de Chantal, saint François
+de Sales aurait assurément été canonisé un jour ou l’autre: elle a sans
+contredit fait avancer l’heure où pleine justice a été rendue à «son
+unique Père».
+
+«Il ne me reste en cette vie, déclarait-elle, que le désir ardent de
+voir nos monastères en la parfaite et très amoureuse observance des
+choses que ce très heureux et très saint Père nous a laissées.» Or saint
+François de Sales n’avait laissé que des notes et des matériaux épars en
+vue d’un règlement définitif qu’il n’avait pas eu le loisir d’élaborer.
+En s’aidant de ses souvenirs personnels, des souvenirs et des avis des
+Mères qui avaient le mieux connu l’évêque de Genève, enfin et surtout
+des papiers de ce dernier, la mère de Chantal rédigea un _Coutumier_
+qui, de l’avis de toutes les religieuses, exprimait dans la perfection
+l’esprit et les directions de leur saint fondateur. Ce fut la charte
+fondamentale de l’institut, et tous les monastères de l’ordre se firent
+un devoir de l’adopter et d’en suivre scrupuleusement les dispositions.
+Mais ce code ne pouvait pas prévoir tous les cas, fournir une solution à
+toutes les difficultés qui se présentaient. Au fur et à mesure que des
+questions nouvelles se posaient, les sœurs interrogeaient celle qui se
+considérait simplement «comme la sœur aînée de la famille, qui a plus
+pratiqué et communiqué avec le Père que les autres». Celle-ci se prêtait
+avec plaisir à leurs demandes d’explications. «Mes filles, aimait-elle à
+dire, je ne suis pas grande prédicatrice, comme vous savez; je ne sais
+presque parler qu’en répondant.» Mais elle répondait fort bien, et son
+bon sens, sa riche expérience de la vie et des âmes, son ardente piété,
+sa longue et docile intimité avec saint François lui dictaient les
+réponses appropriées. On recueillait à son insu ses propos et ses
+conseils: à la fin, cela forma tout un _Commentaire des règles de la
+Visitation_; on fit violence à son humilité; on la força à revoir, à
+ordonner, à mettre en forme ces réponses un peu décousues. L’œuvre
+législative des deux fondateurs de la Visitation était désormais
+complète; et elle était si solide que, depuis trois siècles, elle n’a
+pas eu besoin de retouches.
+
+Ces règles qu’elle avait élaborées et formulées avec tant de soin et une
+si scrupuleuse conscience, la mère de Chantal n’admettait pas, sous
+quelque prétexte que ce fût, qu’on les transgressât. «J’ai tant dans mon
+cœur, écrivait-elle, que l’on observe les règles ponctuellement, que je
+donnerais de grande affection ma vie pour en obtenir la grâce à toutes
+nos sœurs.» Et ses lettres sont pleines des plus vives objurgations à
+cet égard. Elle, si douce, si bonne, si tendre, elle se révèle, toutes
+les fois que l’intérêt de la règle est en jeu, la plus rigide, la plus
+impérieusement sévère des directrices et fondatrices d’ordres. Ce n’est
+pas seulement son œuvre qu’elle défend,--les préoccupations personnelles
+sont depuis longtemps mortes en elle,--c’est celle du grand saint dont
+elle a été la confidente; c’est la cause des innombrables âmes qui lui
+doivent et lui devront leur salut; c’est la cause même de Dieu. Et, bien
+entendu, elle prêchera d’exemple. Les règles de la Visitation veulent
+que tous les trois ans la supérieure en titre soit solennellement
+déposée; elle peut être réélue, mais elle ne peut conserver le pouvoir
+que pendant six années consécutives. Jusqu’ici, conformément à
+l’expresse volonté de saint François de Sales, on n’avait pas appliqué
+la règle à la mère de Chantal, et sans déposition préalable, de trois
+ans en trois ans, elle avait été constamment réélue. Avant même que le
+_Coutumier_ fût rédigé, le 27 mai 1623, à la grande surprise générale,
+en présence de toutes les sœurs assemblées et du prévôt de Sales, elle
+se démit de ses fonctions et avec une résolution et une humilité
+incomparables, elle alla se mettre au dernier rang. On dut accepter
+cette déposition; la sœur assistante prit en mains le pouvoir, et
+l’élection fut renvoyée au jeudi 1er juin. Mais les sœurs «tinrent
+conseil entre elles, sans en rien dire» à l’intéressée, qui, le jour de
+l’élection, fut toute surprise d’être élue à l’unanimité supérieure
+perpétuelle. Elle refusa énergiquement cet honneur. En vain elle
+s’évertua à convaincre les sœurs de la faute qu’elles avaient commise:
+«il n’y eut pas moyen, avoue-t-elle, de leur persuader qu’il y en eût;
+qu’au contraire elles étaient honteuses de ne pas s’être opposées
+sur-le-champ; que je n’étais point comme les autres supérieures;
+qu’elles me reconnaissaient pour ceci et pour cela: des belles
+lanternes...» De guerre lasse, elle n’accepta la charge, «selon la
+règle», que pour trois ans. Mais ces trois années devaient «faire coup»
+dans l’histoire de l’ordre.
+
+Un peu plus tard, à la Visitation de Grenoble, la mère de Châtel, qui
+avait, six ans de suite, rempli les fonctions de supérieure, est réélue,
+malgré elle, à l’unanimité, pour trois ans encore. A cette nouvelle, et
+en dépit des supplications dont elle est l’objet, la mère de Chantal,
+inflexible, exige l’annulation solennelle de l’élection et fait agir sur
+l’évêque pour l’y décider. Celui-ci ne s’étant pas laissé convaincre,
+elle part pour Grenoble, voit l’évêque, obtient de lui tout ce qu’elle
+veut, fait casser l’élection et procéder à une élection nouvelle, et
+aménage si bien toutes choses, qu’au bout de trois semaines elle peut
+partir pour Chambéry, laissant tout le couvent pacifié et heureux. La
+mère de Châtel qui, dans toute cette affaire, s’est montrée d’un
+désintéressement et d’une humilité admirables et a constamment soutenu
+sa sainte amie, a été envoyée à Aix pour présider à une fondation
+nouvelle.
+
+En deux autres circonstances, la mère de Chantal eut à déployer, pour
+réformer d’évidents abus, une énergie inusitée. A Moulins, une
+religieuse veut se prévaloir de la dot considérable qu’elle a apportée
+au couvent pour y continuer sa vie mondaine; elle résiste à la
+supérieure qu’elle calomnie sans vergogne, donne à tous le plus
+déplorable exemple. D’Annecy, la mère de Chantal écrit à l’évêque
+d’Autun pour éclairer sa religion, à la supérieure pour la réconforter,
+la conseiller et la soutenir, à la religieuse coupable pour la
+réprimander et la ramener dans le droit chemin: lettres admirables, où
+la sévérité s’allie à la douleur et à la tendresse: «Ma très chère
+fille, puisque vous avez fait passer vos imperfections et misères
+jusqu’à la connaissance des sœurs, je ne puis plus me taire et
+m’empêcher de vous plaindre de votre détraquement tout à fait scandaleux
+dans la maison... Mais je vois bien que cette félonie veut être matée.
+Croyez que, si j’étais auprès de vous, à mon avis et aidée de la grâce
+de Dieu, je vous rangerais à la soumission et vous empêcherais bien de
+tenir le dessus comme vous faites.» «Il faut que je vous avoue la
+vérité, que vous me faites jeter bien des larmes... Je ne vous écris pas
+davantage à cause de ma douleur de tête. Faites profit de ceci, ma
+fille, et croyez que c’est d’un cœur de mère que je vous le dis. Je fais
+beaucoup prier pour vous, et prie beaucoup moi-même, car j’ai pitié de
+l’état où vous êtes.»
+
+Une autre religieuse, supérieure celle-là d’un des monastères de
+l’ordre, a rompu la clôture et s’est rendue «avec deux carrosses» aux
+eaux de Bourbon où elle a «tenu maison ouverte». Malade et hors d’état
+de voyager, la mère de Chantal écrit à la coupable pour se faire
+exactement renseigner et pour la rappeler à l’ordre: «Au reste, ma chère
+fille, je ne puis m’empêcher de vous dire, selon ma confiance ordinaire,
+que je vous admire, vu que vous faites profession d’avoir une si
+particulière confiance envers moi, comme quoi vous faites des coups si
+importants à l’institut, sans m’en rien dire qu’après qu’ils sont
+faits... Ce n’est pas que je veuille que vous vous assujettissiez à me
+les communiquer; mais c’est pour vous faire voir que je ne suis pas
+encore si grue que je ne connaisse bien que vous ne me demandez mon avis
+qu’en de petites choses, pour m’entretenir, et qu’ès importantes où je
+pourrais dire ce qui vous serait utile, vous les faites comme bon vous
+semble, et après, vous me les demandez... Pardonnez-moi, ma chère fille,
+si je vous parle ainsi, je ne puis pas m’empêcher de dire la vérité à
+toutes celles de l’institut, tant que je vivrai. Qu’on le prenne bien ou
+mal, je n’y saurais que faire.» Ces lettres «de bonne encre» n’ayant pas
+été suffisantes pour rappeler à son devoir la supérieure égarée, la mère
+de Chantal écrit sans se lasser à l’évêque pour le supplier de faire un
+exemple. On lui donne enfin satisfaction: la supérieure insubordonnée
+est canoniquement déposée, transférée dans un autre monastère, et les
+religieuses qu’elle a séduites dispersées dans d’autres couvents. De
+sincères et touchants repentirs furent d’ailleurs la suite de ces
+exécutions énergiques.
+
+Devons-nous penser là-dessus que la mère de Chantal fût une de ces
+femmes que leur goût inné de commandement entraîne aisément à des coups
+d’autorité? Une phrase assez énigmatique et peut-être un peu imprudente
+de la mère de Chaugy pourrait nous le faire croire: «Comme
+naturellement, écrit-elle, notre bienheureuse Mère avait un grand
+courage et, comme dit notre Bienheureux, _l’humeur impérieuse plutôt que
+tendante à l’impériosité_, il fallut que la grâce puissante abattît en
+elle ce qui était de la nature, et, certes, _il lui coûta beaucoup_.»
+Mais, d’autre part,--et l’abbé Bremond a eu grandement raison d’appuyer
+sur ce trait,--il y a un mot d’elle à saint Vincent de Paul qui nous
+éclaire sur les dispositions profondes et permanentes de son âme: «J’ai
+un surcroît d’ennui pour ma charge, lui écrivait-elle un jour, _car mon
+esprit hait grandement l’action_, et _me forçant pour agir dans la
+nécessité_, mon corps et mon esprit en demeurent abattus.»--La mère de
+Chantal haïr l’action, dira-t-on, elle dont la vie de fondatrice,--les
+deux mille lettres que nous avons d’elle nous le prouvent assez,--a été
+une action perpétuelle, une action comparable en somme à celle des plus
+grands hommes d’État!--Mais oui! Et pourquoi pas? Résignons-nous donc,
+une bonne fois, à ne pas trop simplifier--et mutiler--l’humaine réalité.
+La vérité, ce me semble, est celle-ci. Dans cette riche et complexe
+nature, admirablement équilibrée,--les médecins qui firent l’autopsie
+déclarèrent «n’avoir jamais vu un cerveau si sain ni une tête si bien
+faite, et qu’il ne fallait pas s’émerveiller si elle avait le jugement
+si bon et l’esprit si bien composé»,--des tendances diverses et presque
+contradictoires se faisaient jour, se combattaient peut-être et
+finissaient par composer une souple et vivante harmonie. Elle était
+certes armée pour l’action, la lutte, la prompte et ferme décision,
+bref, pour le commandement. Mais, tout au fond d’elle-même, je crois
+discerner surtout un infini besoin de tendresse, de paix intérieure,
+d’humilité, de détachement intime, de contemplation mystique. C’est ce
+besoin qui l’a inclinée à la vie religieuse, et que la vie religieuse
+n’a fait qu’accroître et développer. Elle eût aspiré à n’être que la
+plus humble moniale, perdue et abîmée en Dieu, dégagée de toute
+responsabilité, uniquement vouée à la stricte obéissance, à la
+méditation, à la prière. Seulement, elle avait un impérieux sentiment du
+devoir. Destinée par saint François de Sales, et par son propre génie, à
+diriger les autres, elle obéit docilement; elle «se força pour agir»;
+pour ne pas tromper la confiance qu’on mettait en elle, pour être à la
+hauteur de la tâche qui lui était imposée, elle fit appel aux facultés
+d’action qu’elle eût volontiers laissé sommeiller éternellement en elle;
+elle sacrifia à l’œuvre commune, à l’œuvre divine toute une partie
+d’elle-même, ne se réservant que le minimum de vie intérieure qui lui
+était strictement indispensable pour retremper ses forces et se préparer
+à de nouveaux travaux.
+
+Et ce fut, presque contre son gré, une admirable femme d’action, une
+merveilleuse organisatrice et directrice d’âmes. Du fond de son couvent
+d’Annecy, elle dirige, instruit, conseille, redresse, édifie toute son
+armée, de plus en plus nombreuse, de visitandines: à la mort de saint
+François de Sales, treize monastères étaient déjà fondés; vingt ans plus
+tard, à la mort de sainte Jeanne de Chantal, on en compte
+quatre-vingt-dix. Elle connaît, directement ou indirectement, toutes ses
+religieuses, retient leurs noms, leur physionomie morale, et, non
+contente de les envelopper toutes dans la même tendresse collective,
+elle les aime individuellement, et, à l’occasion, ne manque jamais de
+prononcer le mot qui convient, et qu’elles attendent, «à l’oreille de
+leur cœur». Surchargée d’affaires, grandes et petites, de préoccupations
+de toute sorte, souvent malade, ce dont elle bénit Dieu, qui lui fait
+ainsi comprendre et accueillir les santés fragiles, assaillie de mille
+peines intérieures, elle trouve le moyen d’entretenir, surtout avec ses
+religieuses, mais avec bien d’autres personnages, une énorme
+correspondance, que nous sommes très loin sans doute d’avoir tout
+entière. N’y pouvant suffire toute seule, elle a de bonne heure recours
+à des secrétaires. L’une d’elles, la plus intime, la mère de Chaugy, ne
+se lasse pas d’admirer «ce grand don, pour toute sorte d’affaires,
+quelles qu’elles fussent, et cela, avec une telle promptitude,
+ajoute-t-elle, que quelquefois nous étions trois qu’elle faisait écrire,
+en même temps, des choses diverses. Elle dictait des lettres très
+importantes, avec autant de facilité qu’elle parlait d’autres choses; et
+après, si la secrétaire y avait manqué tant soit peu ou ajouté du sien,
+elle disait: «Ce n’est pas ici mon style, mais le vôtre est meilleur.»
+D’autres fois, quand elle trouvait le style de sa secrétaire «trop sec»,
+vite elle prenait la plume, et ajoutait un petit mot de gentillesse et
+d’affection. Et chacune de ces lettres, dans leur brièveté précise,
+lumineuse et allante, révèle un esprit clair, vigoureux, courant droit à
+l’essentiel, une imagination robuste et drue qui se contient et s’arrête
+aux faits concrets, aux détails positifs, mais qui, sans y tâcher, sans
+se piquer de littérature, trouve aisément le mot juste et même
+pittoresque, la formule saisissante et parlante, par-dessus tout un cœur
+chaud, ardent, généreux, qui se donne inlassablement et ne réserve rien
+de lui-même. On conçoit aisément, en lisant cette correspondance, la
+prise extraordinaire qu’une pareille femme a dû avoir sur les âmes.
+
+Écrire, d’ailleurs, ne lui suffit pas: elle sait fort bien que si
+précise, détaillée, affectueuse que soit une lettre, on n’y saurait tout
+dire, ni tout faire entendre; elle sait que, pour s’attacher des êtres
+humains et leur insuffler un même esprit, rien ne vaut la présence
+réelle, le contact personnel, la parole directe et vivante. Toutes les
+fois qu’elle le peut, sans nuire à ses multiples obligations, elle monte
+à cheval ou, quand, à cinquante-quatre ans, sentant qu’elle «s’affaiblit
+trop», elle est obligée de renoncer à ce mode de voyage, elle part en
+litière ou en carrosse, et elle va visiter tel ou tel de ses couvents où
+l’on réclame sa présence, présider à une fondation nouvelle, régler sur
+place des questions qui s’éternisent. Et partout où elle passe, elle
+séduit, elle persuade, elle relève, elle apaise; elle laisse les cœurs
+plus ardents au bien, les volontés plus fortes, les âmes plus saintes.
+«Ce visage toujours enflammé, toujours doux, toujours recueilli» laisse
+à tous ceux qui l’ont vu une impression ineffaçable.
+
+Partout où elle passe aussi, précédée par sa réputation croissante de
+sainteté, elle est reçue, à sa grande confusion, avec les plus grands
+honneurs, et chacun s’empresse pour la voir, pour l’entendre, pour lui
+demander une bénédiction, qu’elle se juge indigne de donner: princes,
+princesses, seigneurs et grandes dames ne sont pas les derniers à lui
+rendre visite, à la consulter sur leurs intérêts temporels et
+spirituels. En 1626, elle est appelée par le duc et la duchesse de
+Lorraine pour fonder à Pont-à-Mousson une de ses maisons. Elle s’arrête
+quelques jours à Besançon où, en dépit d’innombrables difficultés, un
+monastère sera définitivement établi quatre ans plus tard; et là, le
+chapitre lui fait l’insigne faveur et la très grande joie de lui montrer
+le Saint Suaire. De Pont-à-Mousson, les trois années de sa «supériorité»
+venant à expiration, elle envoie à l’évêque de Genève sa déposition que
+les sœurs d’Annecy, cette fois, sont bien obligées d’accepter: la mère
+de Châtel est élue à sa place; et la mère de Chantal, tout heureuse
+d’être enfin déposée et d’être remplacée par une religieuse dont elle
+connaît les éminentes qualités et que «son cœur chérit comme lui-même»,
+peut, en rentrant à Annecy, s’arrêter en diverses villes où sa présence
+était très vivement souhaitée: elle ne s’est démise de sa charge que
+pour mieux et plus librement agir.
+
+Le monastère d’Orléans, apprenant qu’elle n’est plus supérieure
+d’Annecy, l’a élue supérieure. Pour se conformer à la volonté de saint
+François de Sales, elle refuse, mais par obéissance, elle ira, après un
+court séjour à Annecy, passer trois mois à Orléans pour y faire l’office
+de supérieure intérimaire. Sur sa route, elle s’arrête à Crémieux où
+elle préside à une fondation nouvelle, à Paray-le-Monial, à Autun, où on
+lui ménage une entrée triomphale: chacun voulait voir «la sainte» qui,
+confuse et rougissante, essayait de se dérober à toutes ces
+démonstrations mais qui, comme son divin Maître, laissait venir à elle
+les petits enfants; elle levait son voile pour qu’ils pussent voir son
+visage, et leur prodiguait caresses et douces paroles.
+
+D’Orléans, la mère de Chantal se rendit à Paris. La mère Anne de
+Beaumont y avait fondé un second monastère, au prix des plus grands
+sacrifices: ses vertus, ses succès, ses hautes relations avaient excité
+contre elle mille jalousies. Pour tout apaiser la mère de Chantal lui
+donna l’ordre de partir pour Annecy: cet ordre lui «brisa le cœur»; mais
+c’était «une âme vertueuse», elle obéit avec une extrême humilité et une
+«très grande promptitude». La mère Favre la remplaça, et tout rentra
+dans l’ordre.
+
+Cette année 1628 devait être employée par sainte Chantal à visiter ses
+divers monastères: on en comptait déjà trente. La peste qui désola la
+France l’empêcha de réaliser tout son dessein. Les ravages du terrible
+fléau furent effroyables. A Lyon, il fit, assure-t-on, 80.000 victimes.
+On fuyait les villes contaminées; on laissait les malades sans secours,
+les morts sans sépulture; les rues étaient encombrées de cadavres. L’air
+était empoisonné et propageait la contagion. Partout des scènes de
+deuil, d’abattement, de panique et de désolation: on abandonnait les
+travaux des champs et la famine venait joindre ses habituelles misères à
+celles de la sinistre maladie. Derrière leurs clôtures, qu’elles se
+refusaient le plus souvent à quitter, les pauvres sœurs de la
+Visitation, délaissées de tous, sans secours, souffraient du froid, de
+la faim et payaient largement leur tribut au fléau. A Lyon, au monastère
+de l’Antiquaille, dès les premiers jours, la moitié des sœurs
+succombèrent. Le monastère de Bellecour avait été épargné: la supérieure
+demanda qu’on lui envoyât les pestiférées, qui seraient soignées jusqu’à
+la mort: on refusa. Enfin, le mal empirant, il fallut bien se rendre aux
+instantes prières de la mère de Blonay: les religieuses survivantes
+partirent pour Bellecour, traversant à pied la ville déserte, le voile
+baissé, heurtant des cadavres. Les sœurs de Bellecour les accueillirent
+avec un tendre empressement, sans se préoccuper de la contagion, et tant
+que les deux communautés furent réunies, elles n’eurent pas une seule
+mort à déplorer.
+
+A Autun, à Moulins, à Paray, à Montferrand, à Valence, à Grenoble, à
+Nevers, à Crémieux, à Crest, la peste aussi fit rage. Partout, dans tous
+les couvents de la Visitation se multipliaient les beaux exemples de la
+plus chrétienne résignation, du plus noble dévouement, de la plus
+héroïque charité. Mais partout la misère était grande, et la mort
+frappait à coups redoublés. Atteinte au cœur par toutes ces nouvelles,
+la mère de Chantal aurait voulu être partout à la fois. «Nos pauvres
+sœurs sont en de telles nécessités, écrit-elle, que, quand je vois cela,
+je me voudrais vendre, si je pouvais, pour les aider.» Elle leur écrit
+lettres sur lettres pour les réconforter, les encourager, les consoler.
+Elle organise les secours. De Paris, elle envoie du blé, des souliers,
+des robes, des remèdes, et jusqu’à du bétail. Elle demande des
+consultations de médecins, rédige des circulaires indiquant les
+meilleurs moyens de se préserver de la contagion ou d’y remédier. Elle
+se prodigue sans compter, se lamente de ne pouvoir mieux faire, met tout
+en œuvre pour venir en aide à ses pauvres filles si cruellement
+éprouvées. Que n’eût-elle pas fait, si on l’eût laissée entièrement
+libre de suivre l’inspiration de son cœur?
+
+Mais voici qu’elle reçoit à Paris de l’évêque de Genève l’ordre de
+revenir à Annecy par le plus court chemin, avec défense de s’arrêter
+dans aucune ville atteinte du fléau. Elle obéit à contre-cœur, «bien
+marrie de ne pouvoir aller soigner ses filles», quêtant sur sa route
+«pour les pauvres Visitations pestiférées», leur écrivant de longues
+lettres pour relever leur courage et leur exprimer la «mortification»
+qu’elle ressent de ne pas les voir. A son passage près d’Autun, la mère
+de Chastelluz obtient la permission d’aller lui parler de loin en pleine
+campagne. Ce que voyant, la mère de Chantal «invoqua le secours de
+Notre-Seigneur, demeura un peu en oraison, puis, faisant le signe de
+croix: «Assemblons-nous, dit-elle, au nom de Dieu, il sera au milieu de
+nous, et nous défendra du mal.» Cela dit, elle va à grands pas vers la
+chère supérieure, qui n’osait s’approcher, l’embrassa tendrement et la
+fit monter en carrosse et s’asseoir proche d’elle.» Mme de Toulonjon,
+qui redoutait la contagion pour sa fille de six ans, disait:
+«Véritablement, si je n’étais assurée en mon âme que ma mère est une
+sainte, je transirais d’appréhension.»
+
+Elle n’était pas la seule à croire à la sainteté de la mère de Chantal.
+A Châlon, où elle séjourna quelques jours chez l’évêque, son neveu, les
+Ursulines «lui coupèrent une partie de la queue de son voile», et son
+humilité était telle que le soir, en se déshabillant, «elle pleura
+tendrement», confuse d’«une chose si déraisonnable». De toutes parts on
+venait la consulter: «elle se tenait si proche contre une muraille,
+qu’on ne pouvait passer derrière elle pour couper ses habits, et malgré
+cela, elle ne put empêcher que, tant de la robe que du voile, on ne lui
+en coupât tous les jours quelque pièce».
+
+Elle fut de retour à Annecy le 30 octobre 1628. Jusqu’alors, la peste
+n’avait pas encore pénétré en Savoie. L’hiver terminé, elle fit son
+apparition à Belley, à Chambéry, à Rumilly, et enfin à Annecy, peu après
+Pâques. Quelques jours après, le 31 mai 1629, les visitandines d’Annecy
+élisaient de nouveau comme supérieure la mère de Chantal. De tous côtés,
+on aurait voulu soustraire cette dernière aux dangers qui la menaçaient,
+et des interventions princières se produisirent pour lui faire quitter
+«son petit Nessi». C’était bien mal la connaître! Elle se refusa
+obstinément à «abandonner son troupeau». «Se voyant environnée de toutes
+parts de la mort», elle écrit à la mère de Blonay une lettre où elle lui
+exprime sa pensée suprême sur le meilleur moyen de conserver et de
+perpétuer, après elle, le véritable esprit de l’institut: exacte
+observance des règles; étroite union spirituelle avec le monastère
+d’Annecy; pas de supérieure générale «sous l’autorité de laquelle l’on
+met les maisons, _cela me serait_, déclare-t-elle, _en abomination d’y
+penser_», mais «une Mère commune qui après moi fasse ce que Dieu a voulu
+que j’aie fait». Ainsi rassurée sur l’avenir de son œuvre, de tout son
+grand cœur elle se donne à son devoir présent. La misère était grande à
+Annecy. Aux pauvres qui assiègent le couvent, la sainte fait donner sans
+compter tout ce qu’on lui a donné à elle-même; de l’argent, des remèdes,
+du blé; les provisions épuisées se renouvellent comme par miracle. Pour
+augmenter la part des malheureux, elle diminue celle des sœurs; elle
+leur persuade aisément de se contenter de gros pain noir. Désolée de ne
+pouvoir, comme autrefois, à cause de la clôture, elle et ses filles,
+assister les malades, elle anime de son zèle, de son ardente charité, de
+sa vibrante parole tous ceux, prêtres ou magistrats qui viennent, au
+parloir du couvent, se retremper auprès d’elle. Tous les matins,
+l’évêque de Genève, dont la conduite fut admirable, «venait prendre
+ordre vers elle de ce qu’il avait à faire tout le jour»: «O ma digne
+Mère, lui disait-il avec des larmes de joie, vous êtes mon Moïse, je
+suis votre Josué; tandis que vous tenez vos mains élevées au ciel, je
+bataille avec nos gens contre la calamité de mon cher peuple.» «Les
+discours embrasés de cette grande sainte, déclarait plus tard, au procès
+de canonisation, le premier syndic de la ville, me remplissaient
+d’enthousiasme.» Et, par toute son attitude de courageuse résignation et
+de religieuse confiance, elle maintenait les sœurs «dans leur
+tranquillité ordinaire, sans qu’il ait jamais paru dans la communauté ni
+effroi, ni trouble, ni crainte». Sous sa direction et à son exemple, les
+religieuses s’imposaient des mortifications extraordinaires: jeûnes,
+macérations, disciplines, processions autour du cloître pieds nus et la
+corde au cou. Et c’était, nous dit-on, un émouvant spectacle que de voir
+la mère de Chantal, «le visage à la fois triste et enflammé, les yeux
+baignés de larmes, se traînant à genoux nus, la corde au cou et criant:
+«Grâce, grâce, mon Dieu, pardonnez aux pécheurs!»
+
+Si soumise qu’elle fût aux décisions de ses supérieurs, un regret la
+hantait toujours que la conception primitive de la Visitation, celle qui
+associait la vie active et charitable de Marthe à la vie contemplative
+de Marie, n’eût pas été réalisée. Qu’elle s’en soit souvent ouverte,
+dans ses lettres et ses entretiens, à saint Vincent de Paul, nous n’en
+pouvons guère douter. Si quelqu’un avait pu lui remplacer saint François
+de Sales, c’eût été M. Vincent, que, dans l’une des trop rares lettres
+qui nous aient été conservées d’elle à ce saint personnage, elle appelle
+«mon très unique Père». Si M. Vincent n’avait pas été converti d’avance
+aux vues de la mère de Chantal, il l’eût été par le spectacle des
+misères sans nom que, de 1628 à 1631, la peste avait engendrées. Quatre
+ans plus tard, l’Institut des Filles de la Charité était fondé, et, pour
+bien marquer la part de la sainte dans cette fondation mémorable, saint
+Vincent de Paul aimait à dire que la congrégation nouvelle était
+l’héritage de Mme de Chantal.
+
+Ainsi s’accomplissait aussi un vœu secret de saint François de Sales.
+Devançant la décision pontificale, la voix populaire attribuait à ce
+dernier une foule de miracles et réclamait une canonisation officielle.
+Une première enquête autorisée par Rome avait eu lieu en 1627. Il
+fallut, pour la poursuivre et l’achever, attendre que la peste eût cessé
+ses ravages. Le 4 août 1632, en présence des sœurs de la Visitation et
+d’un certain nombre de notables, les juges ecclésiastiques firent ouvrir
+le tombeau. Le corps était dans un parfait état de conservation et
+dégageait une odeur délicieuse, celle-là même que, depuis la mort, on
+avait bien des fois respirée dans le monastère. Et pendant que sainte
+Chantal, à genoux contre la grille, éperdue et comme en extase,
+contemplait ces restes sacrés, la foule, forçant les portes, envahissait
+l’église et faisait toucher toute sorte d’objets au corps du saint. Le
+soir, quand tout le monde fut retiré, la mère de Chantal alla avec toute
+la communauté «vénérer ce saint corps, et fut longuement en oraison
+devant icelui, avec un visage si enflammé, et une façon et action si
+rabaissées, que l’on n’eût su discerner ce qui la tirait hors
+d’elle-même, ou l’amour ou l’humilité et anéantissement». Prenant pour
+elle-même une défense faite par les commissaires, elle s’abstint de
+baiser la main de son Père. Mais le lendemain, en ayant obtenu la
+permission, «elle baissa la tête, et fit poser cette sainte main sur
+icelle; et ce Bienheureux, comme s’il eût été en vie, étendit la main
+sur la tête de son unique fille, et la lui serra, comme lui faisant une
+paternelle caresse».
+
+Leur œuvre commune allait prospérant chaque jour davantage. De 1630 à
+1640, quarante-quatre couvents de la Visitation sont fondés un peu
+partout: Beaune, Mâcon, Chalon-sur-Saône, Metz, Melun, Angers, Poitiers,
+Tours, Bordeaux, Amiens,--combien d’autres villes encore!--voient
+successivement dans leurs murs les filles de sainte Chantal organiser
+des foyers de vie spirituelle. L’ordre même commence à essaimer hors de
+France: Nancy, Fribourg, Pignerol, Nice, Turin font appel tour à tour à
+celle qui se refusait à être appelée la fondatrice de tant de pieuses
+maisons et dont la réputation devenait européenne. Et par elle l’esprit
+de ferveur, d’humilité, d’obéissance et de détachement qui était celui
+de saint François de Sales se maintenait intact dans toutes les
+communautés nouvelles. L’ordre se recrutait dans toutes les classes: il
+accueillait des pauvres et des infirmes, même des filles repenties; il
+ne se contentait pas de prier et d’expier pour les péchés du monde; il
+ouvrait des pensionnats féminins. La mère de Chantal était à la fois
+heureuse et inquiète de cette prodigieuse fructification; elle aurait
+voulu que l’institut «s’étendît du côté de la racine plutôt que du côté
+des branches»: mais elle était bien obligée de se prêter à son temps et
+aux impérieux besoins des âmes; et toujours docile à la volonté divine,
+elle trouvait le moyen, quelque absorbantes et diverses que fussent ses
+occupations croissantes, de suffire à toutes ses obligations, de ne rien
+laisser en souffrance, d’avoir bien en main toute «sa troupe», si
+dispersée qu’elle fût dans l’espace, et de la pénétrer de sa pensée
+profonde.
+
+De toutes parts, et de tous les mondes on s’adressait à elle. Reines et
+princesses, bourgeoises et nobles dames, religieuses et laïques, prêtres
+même se soumettaient à sa direction, venaient la consulter sur «leur
+intérieur». Au nombre de ses «dirigés», elle compta son propre frère,
+Mgr André Frémyot, l’archevêque de Bourges. Celui-ci, honnête chrétien
+plus que grand chrétien, ne ressemblait guère à sa sœur. Il n’avait pas
+hérité du stoïcisme de leur père. C’était un prélat aimable, lettré et
+mondain, qui ne s’attardait guère dans son palais archiépiscopal et qui
+préférait la résidence à la cour: il aimait la vie large et facile, les
+réceptions, les compagnies élégantes, et les rigueurs de l’ascétisme
+n’étaient point son fait. Mme de Chantal lui aurait souhaité une vie
+plus sainte et plus mortifiée. A la suite d’une maladie qui avait failli
+l’emporter en 1624, et où il avait fait vœu, s’il guérissait, de
+réformer son genre d’existence, il s’adressa à sa sœur qui lui traça
+tout un programme de vie spirituelle: il fit de son mieux pour le
+suivre, et fort des conseils de la sainte femme, il y réussit quelque
+temps; mais il était faible, et il se laissait reprendre à toutes les
+sollicitations qui venaient «le distraire de la dévotion intérieure». Il
+ne sut pas pratiquer le détachement absolu qu’on lui prêchait et dont on
+lui donnait l’exemple. Si respectueuse qu’elle fût de l’autorité d’un
+frère qu’elle appelait «son très honoré Seigneur», la mère de Chantal
+devait trouver qu’il n’avait pas très bien profité de ses leçons.
+
+Il en fut tout autrement d’un certain nombre d’âmes qui l’approchèrent,
+et qui, pour la plupart, subirent profondément son généreux ascendant.
+Telles furent, parmi les hommes, l’excellent et candide Michel Favre,
+qui fut le confesseur de saint François de Sales et de sainte Jeanne de
+Chantal, douce âme innocente et simple qui comprenait et admirait
+pleinement le génie et la vertu de sa pénitente; le commandeur de
+Sillery, qui, frère d’un chancelier, avait été ambassadeur du Roi en
+Espagne et à Rome, et qui, disgracié par Richelieu, s’étant mis à
+l’école de saint François de Sales et de la mère de Chantal, travailla
+très activement à la béatification et aux publications posthumes du
+premier et rendit à la seconde, dans les ordres les plus divers, les
+plus grands, les plus signalés services. Elle les aimait très tendrement
+tous les deux, et leur mort lui fit verser bien des larmes. Si détachée
+qu’elle fût de la vie terrestre, elle ne pouvait se consoler de la perte
+de ceux qui lui étaient chers.
+
+Ses amitiés et ses directions féminines étaient innombrables. Elle a
+aimé en Dieu toutes «ses filles», et en toutes elle a fait passer un peu
+de son âme, de sa mystique ardeur. Mais, comme il est naturel,
+quelques-unes d’entre elles ont été plus près de son cœur que les
+autres. D’abord, celles qui avaient été ses premières collaboratrices,
+et auxquelles l’unissaient tant de communs souvenirs de difficultés
+vaincues, d’épreuves saintement supportées, la mère Favre, la mère de
+Châtel, la mère de Bréchard. Celle-ci, que la sainte appelait un jour
+«sa pauvre vieille, mais toute chère et bien aimée fille», était comme
+elle une âme ardente, héroïque et pure. Bourguignonnes toutes deux et un
+peu parentes, elles savaient qu’en toute occurrence elles pouvaient
+compter l’une sur l’autre. Personnalité plus effacée que la mère de
+Chantal, qui l’avait à plusieurs reprises déléguée pour fonder de
+nouvelles maisons, la mère de Bréchard a laissé dans l’ordre une telle
+réputation de vertu que son procès de canonisation a été commencé en
+même temps que celui de sa grande amie. Huit ans après sa mort, son
+corps a été trouvé intact, souple et frais comme un corps vivant,
+exhalant les plus exquises odeurs. Quand on lui fit entendre qu’elle
+allait mourir, elle embrassa la supérieure qui lui annonçait cette
+joyeuse nouvelle, infiniment heureuse d’«aller voir bientôt son Dieu».
+Elle s’éteignit au monastère de Riom, le 18 novembre 1637: elle avait
+cinquante-sept ans.--A son lit de mort, la mère de Châtel eut la grande
+joie d’être assistée par «sa mère, sa bonne mère» de Chantal. Rien ne
+faisait prévoir sa fin; mais elle-même sentait qu’elle n’avait plus
+beaucoup de jours à passer sur la terre, et, dans cette espérance, elle
+mit très activement ordre à toutes ses affaires, se fit longuement
+interroger par la mère de Chaugy sur les origines et la fondatrice de la
+Visitation, dont elle avait été la confidente et, à certains moments, la
+tendre et sage directrice; puis elle s’alita et, après une longue agonie
+dont la mère de Chantal nous a laissé l’édifiant détail dans une lettre
+circulaire adressée aux supérieures de la Visitation, «cette bénite âme
+s’envola hors de ce chétif monde, n’étant âgée que de cinquante et un
+ans et quatre jours». Toute sa vie, elle avait été «gratifiée de grands
+dons intérieurs et de hautes oraisons»; sa sincérité, sa droiture, sa
+candeur étaient très aimées de saint François de Sales. «C’était, écrit
+sainte Chantal, l’une de mes douces consolations de penser que je
+laissais après moi cette vraie Mère dans cette chère maison et dans
+l’institut. Elle m’était plus chère que mes yeux et que ma propre
+vie.»--Non moins chère au cœur de la mère de Chantal était la mère
+Favre; son «grand cœur», sa «générosité royale», son admirable courage
+et ses épreuves intérieures faisaient d’elle comme un double de la
+sainte. Celle-ci lui confiait les plus délicates missions, et l’avait
+employée à de nombreuses fondations. Quand sa santé la força de revenir
+en Savoie, la mère de Chantal écrivait: «Mon Dieu! quelle consolation en
+la pensée de revoir, d’embrasser et de jouir à souhait de l’aimable
+présence de mon unique grande fille, si parfaitement et intimement
+chérie de mon cœur... _Tout m’en rit en cette espérance._» On lui avait
+prescrit les eaux; elle se refusa énergiquement à rompre la clôture.
+C’était choisir la mort: et, en effet, elle mourut à Chambéry dans
+d’atroces crises de foie: elle n’avait que quarante-huit ans.
+
+En six mois, la mère de Chantal venait de perdre coup sur coup ses trois
+plus intimes amies, celles qui l’avaient le mieux aidée à supporter le
+poids de l’œuvre immense qu’elle avait entreprise, et qu’elle avait le
+mieux pénétrées de sa pensée. Elle se sentait vieille, seule et faible,
+en proie aux plus grands troubles intérieurs. Elle écrivait en pleurant
+à l’une des supérieures de son ordre «que sa chétive vieillesse était
+bien dépouillée; que ses chères premières compagnes s’en allaient au
+ciel, et la laissaient en terre pleine de misères, qu’elles étaient des
+fruits mûrs prêts à être servis à la table du Roi céleste; mais qu’elle
+était demeurée sur la branche, parce qu’elle était encore toute verte,
+ou peut-être pourrie ou vermoulue.» Touchante humilité de la part d’une
+telle femme.
+
+Mais à un cœur si tendre d’autres tendresses féminines ne pouvaient
+manquer. Parmi celles qui vinrent ensoleiller la fin de cette noble vie,
+il faut mettre à part la mère de Chaugy et la duchesse de Montmorency.
+Jacqueline de Chaugy était la nièce d’Antoine de Toulonjon. Peu faite
+pour vivre avec une mère autoritaire, elle avait été élevée, comme le
+sera plus tard Mme de Sévigné, par une grand-mère et un oncle abbé, qui
+lui apprit le latin. Très cultivée, vive et charmante, quand, en 1628,
+Mme de Chantal la vit pour la première fois, elle était fort désemparée.
+Une déception sentimentale l’avait jetée au cloître, mais elle n’avait
+pas tardé à quitter le couvent, prise d’une sorte d’horreur de la vie
+religieuse. Elle consentit à accompagner à Annecy, mais uniquement pour
+se distraire, la mère de Chantal, dont la bonne grâce l’avait vite
+séduite. Au bout de peu de temps, elle demanda d’elle-même à entrer au
+noviciat. Il fallut assouplir, discipliner, morigéner un peu cette vive
+et fière nature; et la mère de Chantal, qui «aimait son âme», et qui, je
+crois, se reconnaissait un peu en elle, y employa tout son art, tout son
+tact, toute sa haute sagesse et toute sa maternelle affection. Elle fit
+d’elle sa secrétaire préférée et la dépositaire de sa pensée. Sœur
+Françoise-Madeleine de Chaugy devint ainsi l’historiographe de sainte
+Chantal et des premiers temps de la Visitation; nommée supérieure du
+monastère d’Annecy, ce fut elle qui fit aboutir en 1661 la béatification
+de saint François de Sales. La prédilection de la mère de Chantal avait
+été bien placée.
+
+Elle aima aussi de tout son cœur la duchesse de Montmorency. Celle-ci,
+d’origine italienne, avait épousé à quatorze ans Henri de Montmorency,
+filleul de Henri IV, l’un des plus braves et des plus séduisants
+seigneurs de la cour. Elle adorait son mari et lui passait toutes ses
+folies. Impliqué dans la révolte de Gaston d’Orléans contre l’autorité
+toute-puissante de Richelieu, le duc paya de sa tête, en 1632, sa
+téméraire entreprise, et sa pauvre veuve fut exilée à Moulins. Très
+pieuse et, dans son désespoir, se sentant de plus en plus attirée vers
+la vie religieuse, la duchesse désirait passionnément faire la
+connaissance de la mère de Chantal. Après quelques lettres échangées,
+les relations directes entre les deux femmes s’ébauchèrent en 1635.
+Elles étaient admirablement faites pour se comprendre. «Entre toutes les
+amitiés que Dieu m’a données, écrivait Mme de Chantal, il n’y en a point
+que j’estime et désire que Dieu me conserve tant que la vôtre toute
+précieuse.» La duchesse aurait voulu recevoir le voile des visitandines
+des mains de sa grande amie; elle n’eut pas cette joie, mais ce fut elle
+qui ferma les yeux de la sainte femme qu’elle avait tant aimée.
+
+En 1632, la mère de Chantal a soixante ans. Pendant tout le temps que la
+peste a sévi, en qualité de supérieure du monastère d’Annecy, elle a
+présidé aux destinées de la Visitation; elle a vu s’ouvrir le tombeau du
+saint fondateur de son ordre et été témoin de quelques-uns de ses
+miracles; elle a la ferme assurance qu’il sera canonisé un jour. Son
+«triennal» est achevé; elle croit que sa fin est proche, et elle
+voudrait se préparer à la mort. Le 22 mai, en présence des sœurs réunies
+dans le chœur, elle se met à genoux, «fait sa coulpe» de toutes les
+fautes commises pendant son administration, et, déposant son pouvoir,
+avec une merveilleuse humilité, elle va se mettre à la dernière place.
+En vain elle supplie ses filles de ne plus lui confier aucune charge:
+elle est réélue le 27 mai. «Voyez-vous, ma fille, déclarait-elle à une
+religieuse, tous mes sens, tout moi-même, tout mon intérieur, répugnent
+à cette charge, et je l’accepte seulement pour le bon plaisir de Dieu;
+car, hélas! ma fille, je suis sur la fin de ma vie, et j’ai besoin de
+penser à moi.» Elle n’en fut pas moins, pendant ces trois nouvelles
+années de direction, la supérieure accomplie et prodigieusement
+active qu’elle avait toujours été: les deuils qui l’affligent
+profondément,--celui de sa belle-fille Marie de Coulanges, celui de son
+gendre Toulonjon, celui de M. Michel Favre,--et les préoccupations qui
+en sont la suite assombrissent sa vie sans nuire aux multiples devoirs
+quotidiens qu’elle assume. Les nouvelles maisons qui se fondent
+augmentent ses soucis, accroissent sa correspondance: jamais elle ne
+perd pied ni courage. Depuis longtemps il était question d’établir un
+second monastère à Annecy. S’y étant enfin décidée, la mère de Chantal
+voit se conjurer contre elle toute sorte de difficultés, d’objections et
+même de calomnies locales. Elle poursuit sans se troubler son dessein et
+surmonte tous les obstacles. Quand le 19 mai 1635, toute joyeuse d’être
+enfin délivrée du lourd fardeau qui pesait sur ses épaules, elle déposa
+le pouvoir et fit publiquement sa coulpe des fautes qu’elle avait
+commises pendant le temps de son administration, Mgr de Genève put lui
+dire avec vérité que «grâce à Dieu, il ne s’était pas aperçu qu’il n’y
+eût rien dans la maison qui n’allât bien».
+
+Une grave question se posait, qui préoccupait beaucoup d’évêques et de
+pieux ecclésiastiques, saint Vincent de Paul, entre autres. L’ordre de
+la Visitation s’étant développé au delà de toute espérance, n’était-il
+pas à craindre que, la mère de Chantal une fois morte, l’union que sa
+forte personnalité maintenait entre tous les monastères vînt à se
+relâcher, et n’y avait-il pas lieu, comme pour tous les autres ordres,
+de les grouper sous l’autorité d’une supérieure générale? Il fut décidé
+que la question serait discutée lors de l’assemblée générale du clergé
+qui devait se tenir à Paris en 1635. L’évêque de Genève, Mgr
+Jean-François de Sales, résolut d’y envoyer la mère de Chantal; et quand
+celle-ci eut été déposée, l’évêque d’ailleurs étant mort dans
+l’intervalle, elle se mit en route vers la fin de juin, s’arrêta un peu
+à Moulins, et arriva à Paris le 25 juillet.
+
+Au parloir du premier monastère de Paris eut lieu la conférence
+projetée. Humble et les yeux baissés, la mère de Chantal laissa parler
+tout le monde; puis, prenant la parole, elle déclare que la volonté
+expresse de saint François de Sales, docile interprète de la volonté
+divine, était qu’il n’y eût pas de supérieure générale, que, pour
+conserver l’esprit de la Visitation et l’union entre les divers
+monastères, il avait recours non à l’autorité, mais à la charité, et que
+donc «il fallait demeurer comme l’on était». Il y avait dans sa parole
+un tel accent, une netteté si persuasive, que chacun se rallia à son
+opinion: il fut simplement décidé «que le monastère d’Annecy serait
+toujours reconnu pour l’origine des autres, et que, par une charitable
+révérence et dépendance, les autres s’adresseraient toujours à lui pour
+recevoir ses conseils dans leurs besoins, et se tiendraient en tout
+conformes aux observances qui s’y gardent».
+
+Ayant obtenu la permission de passer l’hiver à Paris et de faire une
+visite générale des maisons de son ordre, qui toutes sollicitaient sa
+venue, la mère de Chantal se mit en route au mois de septembre et se
+rend successivement à Montargis, à Blois, à Orléans et à Tours. Elle
+aurait voulu pousser jusqu’en Bretagne: la maladie et l’hiver la
+contraignirent de rentrer à Paris. Le printemps venu, accompagnée de son
+confesseur, de la mère Favre et de la sœur de Chaugy, elle reprend ses
+voyages interrompus. A Troyes, où elle fut accueillie avec des
+transports de joie extraordinaires, elle revit, au monastère du Carmel,
+sa vieille amie, la mère Marie de la Trinité, et ce fut, entre ces deux
+saintes âmes très tendres, un échange de mystiques effusions. De là elle
+se rendit à Dijon, à Autun, à Mâcon, à Lyon, à Valence, au
+Pont-Saint-Esprit, à Avignon, à Arles, à Aix, à Marseille, à
+Montpellier, à Nîmes, à Grenoble. Là elle trouva une lettre de l’évêque
+de Genève qui, la sachant fatiguée par tous ces déplacements, la
+rappelait à Annecy.
+
+Dans toutes les villes où elle s’arrêtait, elle était reçue avec des
+démonstrations d’allégresse et de vénération auxquelles son humilité ne
+pouvait se dérober. Les religieuses, le clergé, les autorités, le peuple
+lui faisaient fête: on recueillait ses moindres paroles; on la suppliait
+d’entrer dans les maisons où il y avait des malades; on conservait comme
+des reliques les objets qu’elle avait touchés; on lui coupait des
+fragments de son voile ou de ses vêtements. «Voici la sainte! voici la
+sainte!» s’écriait-on sur son passage. Et aux beaux discours qu’on lui
+adressait, elle rougissait comme une jeune fille, se trouvant au
+supplice d’entendre prononcer son éloge. Bien vite, elle courait
+s’enfermer au monastère. Et là, sans négliger aucun de ses devoirs de
+piété, elle se faisait toute à tous, prodiguant conseils,
+encouragements, recueillant les confidences, redressant quelquefois,
+examinant les questions d’organisation pratique, aussi bien que les plus
+hautes questions de spiritualité, prêchant par l’exemple plus que par
+les discours l’humilité, l’obéissance, le détachement, la pauvreté,
+répandant à flots, si l’on peut dire, l’esprit de la Visitation, et
+laissant partout des traces fulgurantes et durables de son passage.
+
+N’ayant pu visiter tous les monastères de Provence, elle en avait
+convoqué les supérieures à Aix. Là, deux semaines durant, elle régla, de
+concert avec elles, toutes les questions, petites ou grandes, qui
+étaient en suspens; surtout elle les anima toutes de son esprit, les
+faisant bénéficier de son expérience, leur communiquant la flamme sacrée
+qui brûlait en elle, versant son âme dans la leur, et leur laissant de
+sa maternelle tendresse, de son génie, de sa sainteté un souvenir
+impérissable. Quand il fallut se séparer, bien des larmes coulèrent: ces
+quelques jours d’intimité avec leur sainte fondatrice avaient été pour
+«ses filles» la révélation du parfait bonheur.
+
+Cette activité, ce lumineux bon sens, cette sainteté cachaient de grands
+troubles intimes et une agonie morale qui devait se prolonger neuf
+longues années,--dernière et suprême épreuve infligée par Dieu à son
+héroïque servante. On éprouve quelques scrupules à évoquer, même
+brièvement et d’une plume incompétente, l’état d’une pareille
+conscience. Il le faut cependant, pour n’être pas trop incomplet. C’est
+vers 1632 que commença pour sainte Chantal ce «martyre d’amour» qui ne
+devait cesser qu’un mois avant sa mort. Elle était assaillie de
+tentations terribles. Sauf les pensées d’impureté, il n’était pas
+d’idées, d’imaginations condamnables qui ne se présentassent à son
+esprit, et qu’elle ne parvenait pas à repousser. Tous les péchés dont on
+l’entretenait, il lui semblait qu’elle allait s’en rendre coupable. Elle
+prenait en dégoût tous ses exercices religieux et les devoirs de sa
+charge. Elle avait horreur d’elle-même et du lamentable état de son âme.
+Elle se sentait abandonnée de Dieu, réprouvée par Dieu. De loin en loin
+de douloureux aveux lui échappaient sur ses intimes angoisses, et ses
+larmes, ses profonds soupirs la trahissaient malgré elle. Elle aspirait
+éperdûment à la mort. Elle ne retrouvait un peu de tranquillité qu’en
+s’abandonnant humblement aux directions et aux sages conseils de la mère
+de Châtel. Mais bientôt, cet appui allait encore lui manquer, et la
+mort, en lui enlevant coup sur coup ses trois plus intimes amies, allait
+redoubler sa peine et aggraver sa solitude morale. Chose singulière, il
+se faisait en elle un véritable dédoublement de sa personnalité. A
+l’ordinaire, rien ne transparaissait au dehors de ses tourments
+intérieurs, du secret désespoir qui l’étreignait, et sa sérénité, sa
+gaîté même, la ferme lucidité de sa haute raison demeuraient
+inaltérables. On admirait le robuste équilibre, la parfaite santé morale
+de cette conductrice d’âmes sans se douter de l’inquiétude, du trouble
+et des sombres tristesses que recouvrait sa religieuse ardeur.
+
+La mère de Châtel lui avait succédé comme supérieure du premier
+monastère d’Annecy. Elle morte, il fallut la remplacer. En vain la mère
+de Chantal supplia les sœurs de ne pas lui imposer cette nouvelle
+charge: elle fut élue une fois encore. Elle pleura: mais, se
+ressaisissant bien vite, elle se soumit avec son habituelle docilité à
+la divine volonté. On nous a conservé le texte des paroles qu’elle
+adressa à ses filles en cette mémorable circonstance; elle s’y peint
+tout entière:
+
+ «Puisque Dieu, dit-elle, m’a encore commis le soin particulier de
+ vous, je me résous, moyennant la divine assistance, de ne rien laisser
+ en arrière pour votre avancement en la voie de Dieu. Oui, je crois que
+ c’est Dieu qui m’a donné cette charge; car j’ai grandement prié en
+ cette occasion; sa bonté sait que ce n’était pas par inclination, et
+ que je n’y vois que sa seule et pure volonté. Mais, mes très chères
+ sœurs, je ne vous le cèle pas, je vous le dis ouvertement, _ce sera
+ mon dernier triennal_, pendant lequel, Dieu aidant, _je me consacrerai
+ à votre service_; je vous consacre mon âme à cet effet, et
+ j’emploierai les forces de mon corps et le peu d’esprit que Dieu m’a
+ donné pour vous aider et vous servir. Je ne prétendais de tant vivre,
+ ni que mon pèlerinage fût tant prolongé çà bas; personne ne le
+ croyait; mais, puisqu’il plaît à Dieu qu’en la fin de ma vie je fasse
+ encore ce triennal, _je mettrai ma dernière main à cette vigne_ et
+ consumerai toute ma force et ma substance à la faire fructifier. Je ne
+ sais pas, mes chères sœurs, si Dieu me laissera vous servir pendant
+ tout ce triennal, car ma vie en ce vieux âge est fort incertaine; mais
+ soit que Dieu me tire au commencement, au milieu ou à la fin, cela
+ m’est du tout indifférent: soit fait ce que Notre-Seigneur trouvera
+ bon. Toutefois, sa bonté me donne espérance qu’après ce triennal il
+ m’accordera quelques mois ou quelques années de repos, selon ce qu’il
+ lui plaira, _pour penser à moi. Car, hélas! mes sœurs, il y a
+ vingt-sept ans que je pense aux autres, et n’ai presque pas le loisir
+ de penser à moi._ Dieu disposera de mes ans, de ma vie et de ma mort
+ selon sa sainte volonté, et je ne m’en mets pas en peine; mais je vous
+ dis, mes sœurs, ne soyez pas étonnées si vous me voyez _plus veillante
+ sur vous que jamais_; car j’ai ce sentiment au cœur _qu’il faut que ce
+ triennal porte coup_, et que sur la fin de ma vie vous me donniez ce
+ consentement de vous voir coopérer davantage aux desseins de Dieu sur
+ vous, et à mon petit service, ce qui vous est tout dédié.»
+
+On s’en voudrait d’affaiblir par le moindre commentaire ces paroles si
+virilement chrétiennes, et en même temps si profondément humaines, si
+féminines même. On devine comment elles furent accueillies par celles
+qui les entendirent et quelle ferveur de piété et d’émulation elles
+provoquèrent dans l’ordre tout entier. Ainsi que l’avait annoncé la mère
+de Chantal, ce dernier triennal a «porté coup».
+
+Elle-même se multipliait pour suffire à toutes ses tâches. La reine Anne
+d’Autriche, enceinte du futur Louis XIV, lui demandait de faire prier
+tout l’institut pour que Dieu lui donnât un fils, et, en bonne
+Française, elle s’empressa de déférer à ce désir. De nouveaux couvents
+se fondaient, et chaque fois, l’on s’adressait à elle pour tous les
+détails d’organisation que comportait toujours une fondation nouvelle;
+elle répondait à tout avec sa précision, sa brièveté, sa prudence
+habituelles; et, si surchargée et pressée qu’elle fût, elle ne manquait
+pas de joindre à ses conseils et à ses directions un mot de piété et
+d’affection; sa correspondance allait croissant, et ce n’était pas trop
+de ses trois secrétaires pour l’aider à en venir à bout. En un mot, elle
+était l’âme vivante de cette vaste famille religieuse dont les membres,
+dispersés un peu partout sur le sol français, suisse et italien,
+recevaient d’elle l’impulsion première et la pensée directrice.
+
+Depuis longtemps, il était question de fonder un monastère de la
+Visitation à Turin; mais les circonstances jusqu’alors ne s’y étaient
+point prêtées. Le roi Victor-Amédée et tous les siens désiraient
+vivement que la mère de Chantal en personne vînt faire cette fondation.
+En 1638, leur insistance fut telle que l’évêque de Genève consentit à
+laisser partir la vieille religieuse pour ce long et difficile voyage.
+Elle s’arrêta à Rumilly, à Chambéry, au val d’Aoste, et arriva enfin à
+Turin le 30 septembre. Sur sa route, elle était l’objet de la vénération
+universelle. On sonnait les cloches, on ornait les églises, on tirait le
+canon; le peuple en foule allait au-devant d’elle et, s’agenouillant sur
+son passage, lui demandait sa bénédiction; évêques et archevêques lui
+rendaient les plus grands honneurs, lui demandaient conseil, lui
+soumettaient leur conscience. A Turin, il fallut sept mois pour aplanir
+les difficultés qui, depuis de longues années, arrêtaient la fondation
+projetée et pour mettre sur pied le nouveau monastère. Avec son habileté
+et sa fermeté coutumières la mère de Chantal y parvint, et quand, au
+mois d’avril 1639, des menaces de guerre ayant surgi, elle dut, pour
+obéir aux ordres de l’évêque de Genève, quitter Turin et regagner
+Annecy, elle laissait un couvent de visitandines bien constitué, tout
+fier de l’avoir eue comme fondatrice, et très profondément pénétré de
+l’esprit de l’ordre. Turin, Pignerol furent pris par les Français
+luttant contre les Espagnols; la mère de Chantal tremblait fort pour ses
+filles: elle apprit avec grande joie que les deux monastères avaient été
+épargnés. Revenue à Annecy en passant par Embrun où elle laissa le
+souvenir d’une âme perpétuellement en contact avec le divin, elle
+s’occupa très activement d’établir dans la petite ville une maison de
+lazaristes. C’était là un de ses rêves; et elle eût été parfaitement
+heureuse de le réaliser, si, en même temps, elle n’avait appris la fin
+très chrétienne de son frère l’archevêque de Bourges. Elle le pleura
+amèrement, en se disant qu’elle ne tarderait pas à aller le rejoindre,
+ainsi que tous les chers morts qu’elle portait enterrés dans son cœur.
+C’est le triste lot des vies qui se prolongent de voir se multiplier les
+tombes autour d’elles.
+
+Ainsi se terminait son dernier triennal. Prenant les devants, elle
+supplia l’évêque de Genève d’intervenir pour que plus jamais on ne
+l’élût supérieure. On se rendit à ses prières. Et le 11 mai 1641,--elle
+avait soixante-neuf ans,--elle réunit le chapitre, déposa pour toujours
+le pouvoir dont on l’avait revêtue, et avec une humilité et une ardeur
+de conviction admirables, elle fit sa coulpe de toutes les fautes
+qu’elle avait commises à l’égard des unes et des autres. Puis, se
+relevant, ce qu’elle n’avait jamais fait, elle vint embrasser
+maternellement toutes les religieuses l’une après l’autre, leur disant
+un dernier adieu en qualité de supérieure, et leur interdisant de
+prononcer la moindre parole d’attendrissement. Elle ne cesserait jamais
+de les aimer, ajoutait-elle, car elle éprouvait pour elles «l’affection
+tendre des pauvres vieilles grand’mères pour leurs petits-enfants».
+Enfin elle leur recommanda, en termes brefs, substantiels et chaleureux,
+la mère de Blonay, que la plupart d’entre elles n’avaient jamais vue.
+
+Quelques jours après, la mère de Blonay était élue supérieure à la
+presque unanimité. Profondément heureuse de ce choix, la mère de Chantal
+remercia avec effusion les sœurs du témoignage de confiance qu’elles lui
+avaient donné. Enfin elle allait pouvoir penser à elle-même et se
+préparer à la mort sous la direction d’une religieuse très aimée, qui
+avait été l’une de ses premières collaboratrices, et qui allait lui
+remplacer ses trois vieilles amies disparues. Femme supérieure, «la
+crème de la Visitation», au dire de saint François de Sales, qui, de
+bonne heure, l’avait distinguée, la mère de Blonay était supérieure à
+Bourg. «Venez donc, au nom de Notre-Seigneur, lui écrivait la mère de
+Chantal, régir notre chère maison, et _en particulier ma pauvre âme_. Je
+vous supplie de partir de Bourg aussitôt que la nouvelle élection sera
+faite. Ne retardez point ma satisfaction. Il me semble que tous les
+ennuis, que mes misères intérieures et ma vieillesse me donnent seront
+chassés par cette bénite et tant attendue venue.» A cette perspective
+elle ne se sentait pas d’aise; elle instruisait les sœurs de leurs
+devoirs à l’égard des supérieures nouvellement élues, leur disait tout
+le bien possible de leur future supérieure, dont elle leur avait peu
+parlé auparavant, pour ne pas exercer de pression sur elles; elle
+faisait préparer elle-même son lit et sa chambre; elle ne se lassait
+point de recommander aux religieuses, «aux récréations et ailleurs», de
+bien aimer leur nouvelle Mère et de lui obéir; de s’aimer bien
+tendrement les unes les autres; et quand elle les rencontrait, elle leur
+disait «avec un visage enflammé»: «Mes chères Sœurs, amour, amour,
+amour!»
+
+A l’arrivée de la mère de Blonay, elle courut à la porte «avec une
+allégresse et vitesse incroyables»; et se jetant à genoux devant elle,
+elle l’embrassa tendrement, disant: «Voici ma Mère, ma fille, ma sœur,
+mon propre cœur et mon âme.» Sa «chère cadette» était tombée à genoux
+elle aussi. Elles se relevèrent, et, avant de saluer la communauté, la
+mère de Chantal voulut qu’on allât rendre grâces à Notre-Seigneur et à
+saint François de Sales. Se tournant en souriant vers l’une de ses
+filles, elle lui dit: «Que fais-je plus en cette vie, puisque voilà mon
+cher Annecy si bien pourvu d’une Mère telle que je la désirais?» Et à la
+mère de Blonay: «Ma très chère Mère, il y a plusieurs années que j’avais
+envie de vous revoir dans cette maison, mais il y a neuf mois entiers
+que je vous demande à Dieu.»
+
+La mère de Blonay ne pouvait souffrir que la mère de Chantal, dans sa
+passion d’humilité et d’obéissance, se ravalât au dernier rang des
+religieuses. A ce sujet un assez vif désaccord s’éleva entre elles, et
+il fallut que l’autorité ecclésiastique tranchât le différend. Prévenus
+par Mme de Chantal, l’évêque de Genève et le Père spirituel du couvent
+lui donnèrent raison, et elle put dès lors, à sa grande satisfaction,
+s’abaisser et s’humilier tout à son aise. Elle ne voulut plus s’occuper
+d’aucune affaire temporelle, les choses de la terre lui étant à charge:
+la seule liberté qu’elle souhaitât était de lire les lettres qui lui
+étaient adressées des divers monastères et d’y répondre ou d’y faire
+répondre par ses secrétaires. Elle ne vivait plus en ce monde; elle
+était tout entière absorbée dans la contemplation des choses éternelles.
+Son amabilité, sa douceur, qui avaient toujours été grandes, étaient
+devenues merveilleuses. «Dans son dernier triennal, écrit la mère de
+Chaugy, elle parut dans une douceur si extraordinaire, si accomplie et
+si ravissante qu’il semblait que cette divine qualité de bonté et de
+douceur eût submergé la force éminente de son naturel.» Il y avait dans
+la sainteté qu’elle manifestait un tel degré de perfection qu’on en
+frémissait autour d’elle, et qu’on craignait que ce ne fût le dernier
+éclat d’un flambeau qui allait s’éteindre.
+
+Cette sainteté croissante s’exprimait dans des mots ravissants que ses
+filles recueillaient et qui alimentaient leur piété. «Elle nous disait,
+raconte l’une d’elles, que, dans les premières années de l’institut, les
+fondations étant fréquentes, elle était comme ces grosses servantes de
+peine, au temps de la moisson. Le père de famille leur dit: «Venez ici,
+allez là, retournez en ce champ, allez en cet autre.» Mais quand ces
+pauvres paysannes sont devenues fort vieilles, elles ne peuvent plus que
+filer leurs quenouilles, et ne se peuvent tenir de dire aux enfants du
+père de famille, auquel elles ont survécu: «Votre père ne faisait pas
+ainsi, votre père voulait que l’on fît de telle et telle sorte»; puis,
+s’appliquant à elle-même sa comparaison: «Au commencement, disait-elle,
+comme la servante de l’institut, notre bienheureux Père me disait:
+«Allez fonder à Lyon, allez fonder à Grenoble, revenez pour aller à
+Bourges, pour aller à Paris, quittez Paris et revenez à Dijon.» Ainsi
+j’ai été plusieurs années que je ne faisais qu’aller et venir, tantôt en
+l’un des champs, tantôt en un autre, de ce cher père de famille;
+maintenant je suis une pauvre et chétive vieille de soixante-cinq ans
+(c’était l’âge qu’elle avait alors); il me semble que je ne sers plus de
+rien du tout dans l’institut, sinon un peu pour dire les intentions du
+Père.» Et elle ajouta qu’elle n’avait guère eu de pensées qui lui
+agréassent plus que celle-là.»
+
+Nous avons deux portraits d’elle qui, datés de 1636, nous la rendent
+telle qu’elle était à cette époque: l’un qui se trouve au second
+monastère de la Visitation de Paris, l’autre qui est conservé à la
+Visitation de Turin, et qu’à juste titre les connaisseurs préfèrent.
+Sous l’austérité du costume monastique la physionomie a gardé bien du
+charme et même un air d’inaltérable jeunesse. Le front est large, les
+pommettes saillantes, le nez finement aquilin, la bouche menue, le
+menton énergique et décidé. Le regard est franc, direct, profond, un peu
+douloureux et comme chargé d’expérience et de bonté. Le sourire est
+exquis de vivacité spirituelle et en même temps d’indulgence et
+d’infinie douceur. Ce délicieux sourire où les plus rares qualités d’une
+âme de femme semblent s’être donné rendez-vous, on s’attarderait
+longtemps à le contempler: à lui tout seul, il nous fait comprendre que
+sa grâce était la plus forte, et qu’on ne résistait pas à Mme de
+Chantal.
+
+A Paris, à Moulins, on voulait la voir encore. Mme de Montmorency
+voulait recevoir le voile de sa main. La sainte remettait toutes choses
+entre les mains de Dieu et de ses supérieurs. Les sœurs de Moulins
+l’ayant élue supérieure à l’unanimité, elle refusa, «renonçant à toute
+supériorité». «Ma très chère Mère, lui écrivait Mme de Montmorency, tous
+ces refus ne me rebutent point: vous viendrez, et Dieu fera pour moi ce
+que les hommes ne veulent pas faire.» Les magistrats d’Annecy
+s’opposaient à tout nouveau voyage de la mère de Chantal, craignant que,
+si elle venait à mourir en France, on ne pût avoir son corps. Enfin
+l’évêque de Genève lui ayant demandé si elle jugeait ce voyage
+nécessaire, sur sa réponse affirmative, il lui donna l’autorisation de
+partir. «Brûlant du désir d’aller faire un dernier effort pour le bien
+de son institut», heureuse peut-être, tout au fond d’elle-même, de
+revoir sa patrie, elle se prépara à ce voyage «avec une allégresse
+admirable», assurant que «vive ou morte, elle reviendrait». Mais, contre
+son habitude, elle envoyait chercher les amis et amies du monastère pour
+les entretenir une fois encore et prendre congé d’eux. Elle faisait
+écrire à presque toutes les maisons de l’ordre pour leur demander des
+prières et leur dire adieu. Elle disait «que jamais elle n’avait fait
+voyage si joyeusement, parce qu’elle en prévoyait certains biens fort
+grands pour quelques maisons, et pour son âme en particulier, ayant
+grande envie de conférer de son intérieur avec Monseigneur l’archevêque
+de Sens et M. Vincent; que cette maison était en si bon train et avait
+une si bonne Mère, qu’il fallait qu’elle allât travailler ailleurs, et
+qu’elle n’avait point de plus grande suavité que de penser qu’elle
+laissait notre très honorée Mère Marie-Aimée de Blonay dans Annecy».
+
+Enfin le jour du départ arriva. Après avoir «parlé à toutes les sœurs en
+particulier», elle voulut encore «parler en général». «Mes très chères
+filles, leur dit-elle, je vous conjure de vivre toutes en la dilection
+de notre bon Sauveur et de vous aimer cordialement en lui. Qu’il soit
+lui-même le lien sacré de votre dilection. Honorez-vous les unes les
+autres, ainsi que disent nos saintes règles, comme le temps de Dieu; et
+si vous faites cela, mes chères filles, votre union sera toute divine.
+Vous honorerez Dieu en vos sœurs, et vos sœurs en Dieu. Vivez toutes
+unanimement, c’est-à-dire n’ayant toutes qu’un cœur et qu’une âme en
+Dieu. Priez-le pour moi, mes chères filles; _je vous aime toutes; je
+vous connais toutes_. Il me semble que je vous laisse en la grâce de
+Dieu; je prie sa bonté de vous y maintenir et de vous donner sa
+bénédiction. Ne vous départez jamais de nos saintes observances. _Adieu,
+mes chères filles, adieu, encore un coup, mes chères filles._ Je ne sais
+si nous nous verrons encore dans cette vie; il faut tout laisser à la
+divine Providence. Si ce n’est en ce monde, ce sera en la sainte
+éternité. _Je vous verrai souvent en esprit, car je vous ai fort
+présentes._ Je ne sais ce que veut dire cela, mais je les connais toutes
+si bien...»
+
+Et l’émotion la gagnant, elle s’interrompit, et, faisant ranger toutes
+les sœurs le long de la chambre des assemblées, sans vouloir qu’elles se
+missent à genoux, elle les embrassa l’une après l’autre, disant à
+chacune un mot à l’oreille «selon leur besoin intérieur». Puis, elle
+leur donna sa bénédiction à toutes. La mère de Blonay n’était pas là;
+elle accourut, fondant en larmes. Les deux Mères s’entretinrent quelques
+instants ensemble: la mère de Chantal demanda à «sa chère cadette»
+quelques conseils pour son intérieur et lui confia que depuis trois
+jours elle était fort soulagée de sa peine d’esprit. On s’étonnait
+qu’elle ne pleurât pas comme à son ordinaire. «Ma Mère, lui dit une des
+sœurs, nous ne nous reverrons plus.--Si ferons, ma fille, lui
+dit-elle gaiement.--Mais, lui dit la sœur, demandez-le donc à
+Notre-Seigneur.--Non, pas cela, dit-elle, sa volonté soit faite; nous
+nous reverrons en cette vie ou en l’autre.»
+
+Enfin elle quitta le couvent. C’était le 28 juillet 1641. Une foule
+immense l’attendait à la porte. On se pressait dans les rues pour lui
+dire adieu. Les malades se faisaient mettre aux fenêtres pour la voir
+passer et la saluer une dernière fois. Elle fit une chose qu’elle
+n’avait jamais faite: faisant relever sa litière de tous les côtés, elle
+tendait les mains à qui voulait, en signe d’adieu. Elle paraissait si
+bien portante que les médecins lui donnaient encore pour quinze ans de
+vie. Elle s’arrêta à Rumilly, à Belley, à Montluel et à Lyon, faisant
+partout admirer la sainteté qui éclatait en elle. A Moulins, on
+l’accueillit avec des transports de joie indicibles. Entre Mme de
+Montmorency et elle l’intimité spirituelle était si parfaite qu’au
+témoignage de la mère de Chantal, on pouvait dire qu’elles n’avaient
+toutes deux qu’un seul cœur. Tout en refusant de se mettre à la place de
+la supérieure, et en «gardant partout jalousement son dernier rang»,
+elle s’employa de toute son activité au service de la communauté,
+préparant les élections, utilisant au mieux des intérêts des diverses
+maisons les aptitudes individuelles.
+
+Cependant, à Paris, on s’agitait fort pour la revoir. La reine écrivit à
+l’évêque de Genève, et, la sainte ayant reçu licence de partir, elle lui
+envoya une de ses litières, et lui demanda de s’arrêter à Saint-Germain,
+où se trouvait la cour. Elle alla à sa rencontre avec ses deux fils, le
+Dauphin et le duc d’Anjou, l’accueillit avec toutes les marques de la
+plus grande vénération, l’entretint pendant deux heures, et, lui
+présentant ses enfants, les fit mettre à genoux, et lui demanda avec
+instance de les bénir. A Paris, accueil également enthousiaste. Tout le
+monde voulait voir la sainte, l’entendre, la toucher. Elle se prêtait à
+tout avec une bonté, une modestie, une douceur admirables: de ses
+paroles, de ses attitudes, de son visage enflammé, de toute sa personne
+enfin, il émanait une telle impression de sainteté qu’on ne se lassait
+pas de la regarder. Pour satisfaire tous ceux qui s’adressaient à elle,
+elle se levait à trois ou quatre heures du matin, ne négligeant aucun de
+ses exercices de piété, mais ne refusant aucun travail, et, malgré la
+fatigue, écoutant et parlant toute la journée. Elle disait que
+«Notre-Seigneur lui avait donné un estomac tout nouveau pour supporter
+de tant parler, ce qui lui était pénible et nuisible». On attribua à son
+intervention deux guérisons miraculeuses qui signalèrent son séjour à
+Paris. Enfin, elle eut la grande joie de voir longuement M. Vincent: et
+l’on imagine aisément les suprêmes entretiens de ces deux saintes âmes,
+pleines de jours, d’œuvres et de vertus, et sur lesquelles planait, sans
+nul doute, le souvenir attendri de l’âme élue de saint François de
+Sales.
+
+Comme elle le souhaitait, la mère de Chantal put voir aussi l’archevêque
+de Sens, Mgr de Bellegarde, avec qui «elle conféra amplement de son
+intérieur»: elle fit devant lui «une revue générale de toute sa vie et
+de toute son âme», et l’interrogea longuement sur la meilleure manière
+de se préparer à la mort. A la suite de ces entretiens, le long «martyre
+d’amour» dont elle souffrait depuis neuf ans cessa enfin, et elle put
+désormais goûter «une paix amoureuse et victorieuse», prélude manifeste
+du bonheur éternel. Les signes avant-coureurs de sa fin prochaine se
+multipliaient. Dans une visite qu’elle fit aux Carmélites de Paris, elle
+apprit de la bouche de la fille de Mme Acarie, la sœur Marguerite du
+Saint-Sacrement, que sa mort était proche. «Que dites-vous, ma mère?
+s’écria-t-elle. O Dieu! la bonne nouvelle!» Et toute joyeuse, elle ne
+parlait que de cela. Elle alla passer deux jours à Port-Royal, auprès de
+la mère Angélique. Et enfin, le 11 novembre, elle quittait Paris pour
+retourner à Moulins. En prenant congé des sœurs, elle leur dit: «Adieu,
+mes filles, jusqu’à l’éternité.» Elle s’arrêta à Melun, à Montargis, où
+elle retrouva l’archevêque de Sens, qui, une fois de plus, admira
+l’extraordinaire pureté de cette âme de cristal. En le quittant, elle le
+prit à part pour lui demander: «Dites-moi encore, mon père, en quel état
+et en quelle disposition je dois mourir, car je ne le veux pas oublier.»
+
+A Nevers, s’étant trouvée très souffrante, ce qui inquiéta les médecins,
+elle ne voulut prendre aucun repos et n’en persista pas moins à se lever
+à cinq heures et demie du matin; elle se dérobait aux prévenances qu’on
+avait pour elle. «Non, non, laissez cela, disait-elle: pauvreté,
+humilité, simplicité, voilà nos règles.» Elle blâma fort les
+raffinements qu’on apportait à l’exécution des chants d’église, et la
+construction d’un portail qu’elle jugeait trop beau et dont elle eût
+souhaité la vente. La règle, l’observance, l’amour mutuel, l’humilité,
+la soumission absolue à la volonté de Dieu, le «dépouillement sans
+bornes», elle n’avait que ces mots-là à la bouche; et rien n’égalait son
+ardeur à prêcher le complet détachement qu’elle pratiquait.
+
+Le voyage de Nevers à Moulins la fatigua encore. A son arrivée, on la
+trouva très changée; elle-même sentait bien que la mort n’était pas
+loin. Le samedi 7 décembre, veille de l’Immaculée Conception, bien que
+plus souffrante, elle se rendit au réfectoire, et là, pendant la
+collation des Sœurs, à genoux et les bras en croix, elle pria la Sainte
+Vierge «de l’assister toujours, mais spécialement à l’heure de sa mort».
+A la récréation du soir, elle s’entretint comme de coutume avec Mme de
+Montmorency. Vers neuf heures, elle aurait voulu, traversant une grande
+cour froide, aller à l’infirmerie consoler une sœur malade qui redoutait
+la mort: on ne le lui permit pas. Le lendemain matin, levée à cinq
+heures, elle descendit au chœur pour son oraison: le froid de la fièvre
+la prit; elle n’en continua pas moins ses prières et alla réconforter la
+sœur malade. La fièvre augmentait: on voulait la faire coucher, ou, tout
+au moins, la faire communier avant toutes les autres. Elle s’y refusa,
+demandant en grâce qu’on la laissât communier avec la communauté, car,
+disait-elle, «ce jour m’est bien particulier: il y a aujourd’hui trente
+et un ans accomplis que, par le commandement de notre bienheureux Père,
+je communie tous les jours, indigne que je suis de cette grâce.» Après
+la messe, il fallut l’emporter et la mettre au lit. Le médecin de Mme de
+Montmorency, appelé, diagnostiqua bientôt «une fièvre dangereuse avec
+inflammation de poitrine».
+
+Ce fut, dans tout le couvent, une émotion profonde. Mme de Montmorency,
+la supérieure et toutes les religieuses offrent aussitôt leur vie pour
+sauver celle de la sainte. Le Saint-Sacrement est exposé dans la
+chapelle. Tous les couvents de la ville se mettent en prières:
+neuvaines, vœux, messes, aumônes, tout ce que la piété des fidèles peut
+inventer pour conjurer le destin est mis en œuvre. Le quatrième jour, on
+ne conservait plus aucun espoir: le médecin conseilla de donner le
+viatique. Mme de Montmorency, qui ne quittait pas la malade, fondant en
+larmes, la supplia de prendre des reliques de saint François de Sales.
+Elle y consentit, par pure affection pour la duchesse: «Je ne crois pas,
+disait-elle, qu’il me veuille guérir.» Elle fit appeler le père de
+Lingendes, et à quatre heures du matin, ayant fait une revue de sa
+conscience, elle se confessa à lui. Mais elle ne voulut pas qu’on lui
+apportât le Saint-Sacrement avant le réveil de la communauté: elle
+appela ses deux compagnons de voyage et les pria de transmettre ses
+adieux et ses dernières recommandations à son cher monastère d’Annecy.
+
+La cloche du réveil ayant sonné, elle se prépara à la communion en
+demandant pardon aux sœurs des fautes qu’elle avait commises dans
+l’observance des règles. Puis, le prêtre s’approchant, toute faible
+qu’elle fût, elle se souleva sur son lit pour recevoir son Sauveur, et,
+faisant effort sur elle-même, à haute et forte voix, elle affirma son
+ardente foi «au très Saint Sacrement de l’autel», déclarant qu’«elle
+donnerait de bon cœur sa vie pour cette créance». Après quoi, elle
+supplia qu’on lui donnât les saintes huiles «quand il serait temps».
+Cette même matinée du 12, elle conféra longuement avec le père de
+Lingendes au sujet de la lettre qu’elle voulait écrire à toute la
+congrégation: sa lucidité d’esprit était admirable.
+
+Sur le soir, on lui proposa de lui donner la communion à minuit, car
+ayant communié le matin en viatique, elle devait communier à jeun: elle
+répondit «qu’il ne fallait pas faire ce remuement la nuit», et, pour ne
+pas troubler «la tranquillité de la nuit et du silence monastique», elle
+se priva de communier ce jour-là. Son mal augmentait; on lui demanda
+s’il ne faudrait pas lui donner les saintes huiles: «Non, pas encore,
+dit-elle, il n’y a rien qui presse, je suis assez forte pour attendre.»
+
+Sur les deux heures après-midi, elle s’assit sur son lit, et d’un visage
+serein, d’un œil ferme et d’une voix assez forte, elle dicta la lettre
+testamentaire qu’elle voulait adresser à son ordre tout entier:
+
+ «Mes très chères et bien-aimées filles, disait-elle, me trouvant sur
+ le lit du trépas, nonobstant et avec un très grand désir de ne plus
+ penser à chose quelconque qu’à faire ce passage en la bonté et
+ miséricorde de Dieu, je vous conjure, mes très chères filles, que,
+ pour des affaires de l’Institut, l’on ne s’y précipite point, et que
+ personne ne prétende d’y présider, mais de suivre en cette occasion,
+ comme en toute autre, les intentions de notre Bienheureux Père, qui a
+ voulu que le monastère de Nessy fût reconnu pour mère et matrice de
+ tout l’Institut.»
+
+Elle leur recommandait instamment «l’union charitable entre les
+monastères», la «très grande fidélité à leurs observances». «Gardez,
+poursuivait-elle, la sincérité de cœur en son entier, la simplicité et
+la pauvreté de vie, et la charité à ne dire et faire à vos sœurs, je dis
+universellement, que ce que vous voudriez qu’elles disent et fassent
+pour vous. Voilà tout ce que je vous puis dire, quasi dans l’extrémité
+de mon mal.»
+
+Elle ajoutait cependant, avec une délicatesse touchante, et qui prouve
+toute la place que sa grande amie la duchesse de Montmorency tenait dans
+son cœur:
+
+ «Mes chères filles, avant que de finir, il faut que je vous supplie et
+ conjure d’avoir confiance pour Mme de Montmorency, qui est une âme
+ sainte que Dieu manie à son gré, et à qui tout l’Institut a des
+ obligations infinies pour les biens spirituels et temporels qu’elle y
+ fait. Je vous estime heureuses de l’inspiration que Dieu lui a donnée:
+ c’est une grâce très grande pour tout l’Ordre et pour cette maison en
+ particulier. Elle vit parmi nos sœurs avec plus d’humilité, bassesse,
+ simplicité et innocence que si c’était une petite paysanne. Rien ne me
+ touche à l’égal de la tendresse où elle est pour mon départ de cette
+ vie: _elle croit que vous la blâmerez de ma mort_. Mais, mes chères
+ filles, vous savez que la divine Providence a ordonné de nos jours, et
+ qu’ils n’en eussent pas été plus longs d’un quart d’heure. _Ce voyage
+ a été d’un grand bien pour les maisons où nous avons passé et pour
+ tout l’Institut._
+
+ «Ne soyez point en peine des lettres que vous m’aurez écrites depuis
+ mon départ de cette vie; elles seront toutes jetées au feu sans être
+ vues.
+
+ «Je me recommande de tout mon cœur à vos plus cordiales prières.
+ J’espère en l’infinie Bonté qu’elle m’assistera en ce passage, et
+ qu’elle me donnera part en ses infinies miséricordes et vérités; et si
+ je ne suis point déçue en mes espérances, je prierai le Bienheureux de
+ vous obtenir l’esprit d’humilité et bassesse, qui seul vous fera
+ conserver cet Institut. C’est tout le bonheur que je vous souhaite, et
+ non point de plus grande perfection. Je demeure de tout mon cœur en la
+ vie et en la mort, mes très chères et bien-aimées sœurs, votre très
+ humble et indigne sœur et servante en Notre-Seigneur,
+
+ «SŒUR JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT,
+
+ _de la Visitation Sainte-Marie. Dieu soit béni!_»
+
+Quand la lettre eut été transcrite au net, elle la signa, «elle dit que
+sa conscience était en extrême paix et qu’elle n’avait plus rien à
+dire». Et la journée se passa, avec des alternatives d’assoupissement et
+de pleine lucidité, où elle consolait la duchesse et les sœurs qui
+pleuraient à son chevet.
+
+La nuit qui suivit, la dernière, ne pouvant dormir, elle se fit lire le
+récit de la mort de sainte Paule par saint Jérôme. «Qui sommes-nous,
+nous autres! répétait-elle; nous ne sommes que des atomes auprès de ces
+grandes et saintes religieuses.» Puis elle se fit lire le récit de la
+mort de saint François de Sales, «pour se conformer à lui aussi bien à
+la mort qu’à la vie», un chapitre du Traité de _l’Amour de Dieu_, et
+dans les _Confessions_ de saint Augustin, le récit de la mort de sainte
+Monique, entremêlant ces lectures d’affectueuses réflexions pour les
+unes ou pour les autres.
+
+Vers les quatre heures du matin, le vendredi 13, on lui demanda comment
+elle se trouvait. «La nature rend son combat et l’esprit souffre»,
+répondit-elle. Puis elle entretint longuement Mme de Montmorency. Vers
+les huit heures, elle demanda le père de Lingendes, à qui elle exposa
+toute sa vie, et, se sentant faiblir, elle le pria de lui donner les
+saintes huiles. Elle reçut l’extrême-onction avec une merveilleuse
+ferveur, répondant elle-même à toutes les prières. Le père lui demanda
+alors sa bénédiction pour lui et pour toutes les sœurs présentes et
+absentes. Elle s’en excusa d’abord humblement, demandant plutôt la
+bénédiction du père; puis, joignant les mains et les yeux au ciel, elle
+bénit les sœurs agenouillées, leur recommandant avec insistance «l’union
+des cœurs». Elle était très émue; les sœurs fondaient en larmes. Le père
+leur fit signe de se retirer. «Il est donc temps de se séparer, mes
+filles, dit-elle, et de se dire le dernier adieu.» Toutes, rang par
+rang, s’approchèrent d’elle pour lui baiser la main; elle les regardait
+d’un œil tout maternel, «_leur disant à toutes, à l’oreille, un mot pour
+leur perfection_». Sur la demande du père de Lingendes, elle en fit
+autant pour lui.
+
+Après quoi, tout entière en Dieu, les yeux fixés sur l’image du crucifix
+et sur celle de la Vierge, écoutant avec une religieuse attention les
+lectures pieuses qu’on lui faisait, elle s’associait à toutes les
+prières. «Jésus, que ces oraisons sont belles!» disait-elle. «O mon
+Père, s’écria-t-elle encore, que les jugements de Dieu sont
+effroyables!» Le père lui demanda si elle avait peur. «Non pas,
+dit-elle, mais je vous assure que les jugements de Dieu sont bien
+effroyables!» Il lui demanda encore si elle n’espérait pas que saint
+François de Sales, avec les mères et sœurs décédées, viendrait au-devant
+d’elle. Elle répondit avec une grande assurance: «Oui, je m’y fie, il me
+l’a ainsi promis.» Elle renouvela solennellement ses vœux. On lui
+apporta à baiser une mitre du saint évêque de Genève. Il était cinq
+heures du soir. La vie baissait. On fit rentrer la communauté pour faire
+de nouveau les prières de la recommandation de l’âme. On lui mit dans la
+main gauche le cierge bénit, dans la main droite le crucifix et le petit
+sachet qu’elle portait au cou, et qui contenait sa profession de foi,
+ses vœux écrits de son sang, et les derniers avis de saint François de
+Sales, «pour aller, ainsi parée, au-devant de son Bien-aimé».--«Le voilà
+qui vient, lui dit le Père. Ne voulez-vous pas aller au-devant de
+lui?--Oui, mon Père, dit-elle, distinctement, je m’en vais. Jésus,
+Jésus, Jésus!...» Et sur ces trois mots, elle expira.
+
+En ce moment même, à Paris, saint Vincent de Paul était en prières. «Il
+lui parut,--c’est lui qui l’atteste,--un petit globe comme du feu, qui
+s’élevait de terre et s’alla joindre, en la supérieure région de l’air,
+à un autre globe plus grand et plus lumineux que les autres; et il lui
+fut dit intérieurement que ce globe était l’âme de notre digne mère, le
+deuxième de notre bienheureux Père, et l’autre de l’essence divine; que
+l’âme de notre digne mère s’était réunie à celle de notre bienheureux
+Père, et les deux à Dieu, leur souverain principe.»
+
+Quand la mère de Chantal eut rendu le dernier soupir, Mme de Montmorency
+lui ferma les yeux. Elle la fit embaumer et, de peur que la piété des
+fidèles ne voulût confisquer ces restes sacrés, elle la fit transporter
+secrètement à Annecy. Quand le corps pénétra dans le monastère, les
+sœurs qui, depuis la nouvelle de la mort, ne pouvaient se regarder sans
+pleurer furent soudain saisies d’une grande joie intérieure. Le tombeau
+fut placé en face de celui de saint François de Sales. A Moulins, Mme de
+Montmorency avait conservé le cœur de sa vieille amie et le lit où elle
+était morte et où, disait-elle, «elle avait vu comment meurent les
+saints».
+
+ * * * * *
+
+Quelle belle vie, à ne la considérer même qu’à un point de vue purement
+humain! Qu’on songe à tout le bien répandu, à tous les grands exemples
+donnés, à toutes les vertus pratiquées, à toute cette prodigieuse
+activité uniquement dépensée pour autrui. Qu’on songe aux innombrables
+âmes meurtries par la vie ou détachées de la vie, auxquelles les
+fondations et les initiatives de sainte Jeanne de Chantal ont donné la
+paix et procuré, avec un refuge, de nouvelles raisons de vivre. De
+telles vies, de telles âmes, qui ne se conçoivent pas en dehors du
+christianisme, sont la meilleure des apologétiques. Dans ce XVIIe siècle
+français qui, certes, a eu ses faiblesses et ses tares, mais qui, dans
+son ensemble, a tant de gravité et de grandeur, supprimez par la pensée
+un saint François de Sales, un saint Vincent de Paul, une sainte
+Chantal, et essayez d’entrevoir ce qui lui manque. Épouse et mère, veuve
+et religieuse, sainte Jeanne de Chantal a connu toutes les vicissitudes,
+vécu toutes les variétés de la destinée féminine, et son œuvre a
+largement bénéficié de la richesse, de la multiplicité de ses
+expériences. Cette œuvre, qu’elle a marquée du sceau de son robuste
+génie et surtout de son grand cœur, qui pourrait, à travers trois
+siècles de notre histoire morale, en démêler la secrète, la douce et
+profonde influence? Qu’elle ait puissamment contribué à perpétuer
+l’idéal chrétien dans le monde, c’est ce qu’aucun esprit de bonne foi ne
+saurait nier. Et parmi ceux qui ne croiraient ni au surnaturel, ni à
+l’efficacité de la prière, ni à la communion des saints, en est-il
+beaucoup qui, mis en présence d’une telle vie, transfigurée par le
+christianisme, pourraient ne pas souscrire à ces lignes célèbres de
+Taine: «Quand on s’est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer
+l’apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu’il y
+introduit de pudeur, de douceur et d’humanité, ce qu’il y maintient
+d’honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni
+la culture artistique et littéraire, ni même l’honneur féodal, militaire
+et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement
+ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n’y a que lui pour nous
+retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible
+par lequel incessamment, et de tout son poids originel, notre race
+rétrograde vers ses bas-fonds; et le vieil Évangile, quelle que soit son
+enveloppe présente, est encore aujourd’hui le meilleur auxiliaire de
+l’instinct social.»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Chapitre I.--Jeune fille d’autrefois 7
+ -- II.--La châtelaine de Bourbilly 22
+ -- III.--Une veuve chrétienne 34
+ -- IV.--A l’école de la sainteté 44
+ -- V.--Le détachement de l’amour divin 99
+ -- VI.--L’héritage de saint François de Sales 160
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ LE TRENTE NOVEMBRE
+ MIL NEUF CENT
+ VINGT-NEUF SUR
+ LES PRESSES DE
+ EMMANUEL GREVIN
+ A LAGNY-S-MARNE.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75198 ***